Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu #5

Commentary on the Gospel of Saint Matthew (Part 5) / Толкование на Евангелие от Матфея (часть 5)
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HOMÉLIE LXXV

ET COMME JÉSUS SORTAIT DU TEMPLE POUR S’EN ALLER, SES DISCIPLESVINRENT A LUI POUR LUI FAIRE REMARQUER LA GRANDEUR DE CET ÉDIFICE.MAIS JÉSUS LEUR DIT : VOUS VOYEZ TOUS CES BÂTIMENTS: JE VOUSDIS EN VÉRITÉ QU’ILS SERONT TELLEMENT DÉTRUITS QU’ILN’Y RESTERA PAS PIERRE SUR PIERRE ". (CHAP. XXIV, 1, 2, JUSQU’AU VERSET16.)

1. Après que Jésus-Christ eut prédit aux Juifsque leurs maisons demeureraient désertes, et qu’il les eut menacésde plusieurs maux pour l’avenir, les apôtres, surpris de ces prédictionsétonnantes, s’approchèrent de lui et lui firent considérerla beauté du temple. Il semble qu’ils doutaient si des ouvragessi admirables et par le prix de la matière, et par la beautédu travail, pourraient un jour être entièrement détruits.Mais Jésus-Christ ne se contente plus de dire que ces édificesdemeureraient déserts. Il déclare qu’ils seraient tellementruinés, qu’il n’y resterait pas pierre sur pierre : " Vous voyeztous ces bâtiments ", leur dit-il, "je vous dis en véritéqu’ils seront tellement détruits, qu’il n’y restera pas pierre surpierre ". Vous me demanderez peut-être si cela est arrivé,ou pourquoi Jésus-Christ use d’une expression si forte. C’étaitpour marquer ainsi une désolation extraordinaire, ou parce qu’eneffet ce qu’il prédisait devait arriver à ce temple que lesapôtres lui montraient alors, parce qu’une partie du temple fut détruitejusqu’aux fondements. Mais, quoi qu’il en soit, les plus opiniâtreset les plus incrédules doivent se rendre à la véritéen voyant l’état où cette ville a été réduite.

" Et comme il était assis sur la montagne des Oliviers, ses disciplesle vinrent trouver en particulier et lui dirent: Dites-nous quand celaarrivera, et quel signe il y aura de votre avènement et de la findu monde (3) ". Ses disciples le viennent trouver " en particulier ", parcequ’ils veulent l’interroger sur des choses fort secrètes. Ils désiraientavec ardeur le jour de l’avènement du Sauveur, parce qu’ils souhaitaientde voir cette gloire qu’ils croyaient devoir être pour eux le combledes biens. Ils lui font deux questions différentes; la première:"Dites-nous quand cela arrivera "? C’est-à-dire, cette ruine dutemple dont il leur parlait : "Quel signe y aura-t-il de votre avènement"? Saint Luc ne rapporte qu’une seule question qui regarde la destructionde Jérusalem, parce que les apôtres croyaient que le Filsde Dieu viendrait aussitôt après cette ruine. Mais saint Marcrapporte ceci avec plus d’exactitude; il nous apprend que ce ne furentpas tous les apôtres qui s’informèrent de la désolationde cette ville, mais seulement saint Pierre et saint Jean, c’est-à-dire,ceux qui avaient plus d’accès et plus de liberté auprèsdu Sauveur. Jésus-Christ répond à cela :

" Prenez garde que personne ne vous séduise (4). Car plusieursviendront en mon nom et diront : Je suis le Christ, et ils en séduiront(581) plusieurs (5). Vous entendrez aussi parler de guerres et de bruitsde guerres. Mais gardez-vous bien de vous troubler, parce qu’il faut quecela arrive, et ce ne sera pas encore la fin (6) ". Comme les apôtresécoutaient avec indifférence la prédiction de la ruinede Jérusalem, et qu’ils la regardaient comme une chose qui leurétait étrangère et qui ne les touchait pas, parcequ’ils espéraient être hors de ces malheurs et de ces tumultes,et qu’ils ne se proposaient au contraire pour l’avenir que des biens dontils espéraient jouir bientôt, Jésus-Christ leur préditici des maux qui leur seraient propres, afin de les y préparer etde les tenir toujours dans la crainte. Il les avertit de prendre gardeà deux choses, à ne se point laisser séduire par ceuxqui tâcheraient de les tromper, et à ne point céderà la violence des maux dont ils se verront accablés. Il lesprépare et les encourage à une double guerre, l’une contredes séducteurs, et l’autre contre des ennemis déclarés;et il leur marque que cette dernière serait bien plus à craindreque l’autre, parce qu’elle serait accompagnée d’un trouble et d’uneconsternation générale de tout l’univers.

Les conquêtes des Romains jetaient la terreur et l’effroi détoutes parts, et la prise de tant de villes et de tant de provinces quine leur pouvaient résister répandait l’épouvante danstous les coeurs. C’est de ces " guerres et de ces troubles " qui regardaientparticulièrement la Judée que Jésus-Christ parle ici.Car il eut été inutile de leur parler des autres guerresqui ruinaient les autres parties du monde, puisqu’elles ne les regardaientpas. D’ailleurs c’eût été ne leur apprendre rien denouveau que de leur prédire qu’il y aurait des guerres dans toutela terre, puisqu’il y en a toujours. Il y avait même avant cetteprédiction de grandes guerres et de grands troubles dans le monde;il est donc visible qu’il ne leur parlait que des guerres de Judéequi ne devaient pas tarder à s’allumer. Car déjà lesrapports des Juifs avec Rome commençaient à leur donner del’inquiétude. Comme ces guerres auraient pu troubler un jour sesdisciples, Jésus-Christ les leur prédit pour les prémunircontre ce trouble.

Mais pour montrer encore plus clairement que ce serait le Fils de Dieuqui s’armerait alors lui-même contre les Juifs pour les combattreet pour leur déclarer la guerre, après avoir parléde la terreur des armées romaines, il leur annonce encore beaucoupd’autres plaies qui leur viendraient du ciel, comme la peste, la famineet des tremblements de terre, montrant par ces derniers maux que ce seraitlui qui conduirait ces guerres, et qu’elles n’arriveraient pas tant alors,comme elles arrivent d’ordinaire, par le caprice ou par la passion deshommes, que par un ordre particulier de Dieu et par un effet préméditéde sa colère. C’est pourquoi il dit que, ces maux arriveront, nonpas d’une manière commune et ordinaire, ni tout d’un coup, maisavec beaucoup de signes prodigieux.

Il leur a marqué à la fin du chapitre précédentla cause de tant de malheurs, afin que les Juifs ne la rejetassent pointsur ceux qui croiraient alors en Jésus-Christ : " Je vous dis envérité ", a-t-il dit, " que tout ceci arrivera à cettegénération ", et le reste. Mais, voulant en même tempsempêcher que ses disciples ne crussent que tant de maux seraientun obstacle à la prédication de l’Evangile, il ajoute: "Gardez-vousbien de vous troubler, parce qu’il faut que cela arrive ". Tout ce quej’ai dit arrivera, mais ces malheurs, qui accableront la Judée detoutes parts, n’empêcheront point le succès de mon ouvrage,et ce grand trouble du monde entier n’arrêtera point la véritéde mes paroles.

Jésus-Christ avait dit un peu auparavant aux Juifs : " Vous neme verrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez: Bénisoit celui qui vient au nom du Seigneur ", et les disciples avaient prisde ces paroles sujet de croire que la fin du monde arriverait dans le mêmetemps que la ruine de Jérusalem. Le Sauveur réfute cettepensée et les retire de cette erreur, en leur disant : " Mais cene sera pas encore la fin". Et pour ne plus douter que c’était làleur pensée, il ne faut que considérer ce qu’ils disent:" Quand cela arrivera-t-il ", c’est-à-dire " quand arrivera la destructionde Jérusalem, et quel signe y aura-t-il de votre avènementet de la fin du monde "? Mais Jésus-Christ ne répond pasd’abord à cette question; il passe de suite au plus urgent, àce qu’il convenait d’apprendre en premier; il ne parle donc pas immédiatementde la ruine de Jérusalem ni de son second avènement, maisil parle des maux qui s’avançaient et grondaient déjàsur leurs têtes, et par là il excite leur inquiétude: " Prenez garde ", leur dit-il, (582) " qu’on ne vous séduise,parce que plusieurs viendront en mon nom et diront : Je suis le Christ,et en séduiront plusieurs ". Et après ces avis importants,il leur parle enfin de la destruction de cette ville, se servant toujoursdu passé pour confirmer l’avenir, afin de persuader et de convaincreainsi les personnes les plus grossières. Il entend par ces mots" de guerres et de bruits de guerre ", les premiers mouvements et les premierstroubles. Et il ne veut pas qu’ils croient que le monde finirait aussitôtaprès. C’est pourquoi il ajoute, comme je l’ai déjàfait remarquer: " Mais ce ne sera pas encore la fin ".

2. " Car on verra se soulever peuple contre peuple, et royaume contreroyaume (7) ", ce qu’il appelle le commencement des maux des Juifs. " Ettout cela ne sera que le commencement des douleurs (8) ", c’est-à-diredes malheurs dont ils seront affligés. " Alors ils vous livrerontaux magistrats pour être tourmentés, et ils vous feront mourir(9) ". C’est avec une grande sagesse que Jésus-Christ entremêleen parlant les maux que souffriraient ses disciples avec ceux que souffrirontle reste des hommes, afin que la vue des malheurs publics leur adoucîtleurs maux particuliers. Mais il ne se contente pas de leur donner cetteconsolation. Il en ajoute encore une autre, lorsqu’il dit que cela leurarriverait " à cause de lui et de son nom. Et vous serez haïsde toutes les nations à cause de mon nom (9). En même tempsplusieurs trouveront des sujets de scandale et de chute, et se trahiront,et se haïront les uns les autres (10). Il s’élèveraplusieurs faux prophètes qui en séduiront plusieurs (11).Et parce que l’iniquité se sera accrue, la charité de plusieursse refroidira (12). Mais celui qui persévérera jusques àla fin, sera sauvé (13)" .Ce mal, que Jésus-Christ leur préditen disant " qu’ils se trahiront et se haïront les uns les autres ",est sans doute le plus grand des maux, puisque c’est une guerre intestineet domestique. Et il se mêla en effet avec les Juifs plusieurs fauxfrères. Remarquez donc ici trois sortes de différents maux: l’un de la part des séducteurs, l’autre de la part des ennemis,et le troisième de la part des faux frères. Voyez ce quesaint Paul dit de ce dernier, et comment il déplore ce malheur:" Ce ne sont ", dit-il, " que combats au dehors et que frayeurs au dedans". (II Cor. VII, 5.) Et il gémit en un autre endroit des dangersqu’il avait à souffrir "des faux frères. Ce sont", dit-il," de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, qui se transforment enapôtres de Jésus-Christ". (II Cor. XI, 13.)

Mais le Fils de Dieu les menace ensuite du plus sensible de tous lesmaux, lorsqu’il leur prédit que la charité des fidèlesne les consolerait point dans les maux qu’ils souffriraient en leur annonçantl’Evangile. Et pour leur apprendre encore que cette considérationmême ne peut nuire à une âme ferme en Dieu et qui estcourageuse, il leur dit de ne rien craindre et de ne se troubler de rien.Car si vous avez, leur dit-il, de la patience, ces maux ne vous abattrontpas. Et une preuve de ce que je vous dis, c’est que malgré tousces maux " l’Evangile du royaume sera prêché par toute laterre pour servir de témoignage à toutes les nations, etc’est alors que la fin doit arriver (14) ". Il semble que, pour les préveniret pour les empêcher de lui dire : Comment pourrons-nous mêmevivre au milieu de tant de troubles? il les assure que non-seulement ilsvivront, mais même qu’ils prêcheront son Evangile par toutela terre: " Cet Evangile du royaume sera prêché par toutela terre, pour servir de témoignage à toutes les nations,et c’est alors que la fin doit arriver". C’est-à-dire la fin deJérusalem. Car saint Paul marque assez que l’Evangile avait déjàcouru dans tout le monde avant même la destruction de cette ville: " Leur voix ", dit-il, " s’est répandue dans toute la terre".(Rom. X, 10.) Et ailleurs : " L’Evangile que vous avez entendu a étéprêché à toute créature qui est sous le ciel".(Col. I, 6.) C’est ainsi qu’on voit cet apôtre passer de Jérusalemdans l’Espagne pour y prêcher l’Evangile. Et si saint Paul a luiseul porté la foi dans une si grande étendue de provinces,jugez de ce que tous les autres Apôtres auront pu faire. Aussi lemême saint Paul écrit-il ailleurs " que l’Evangile fructifieet a été prêché à toutes les créaturesqui sont sous le ciel ". (Ib. 6.)

Cette parole du Sauveur: " Pour servir de témoignage àtoutes les nations ", marque que l’Evangile sera prêché àtous, mais que tous n’y croiront pas, et qu’il sera annoncé auxinfidèles pour être un jour leur condamnation. Ceux qui aurontcru s’élèveront contre les autres, et ils porteront témoignagecontre eux. Et c’est pour ce sujet que Jérusalem ne sera détruitequ’après que L’Evangile aura été (583) prêchédans tout le monde, afin que ces incrédules et ces ingrats ne puissentplus avoir de prétextes pour excuser leur infidélité.Car quel pourrait être ce prétexte, lorsqu’ils verront lapuissance de Jésus-Christ éclater en un moment comme un éclair,et paraître jusqu’aux extrémités de la terre?

J’ai déjà tait voir que saint Paul témoigne clairementque l’Evangile avait été annoncé, lorsqu’il dit :" L’Evangile que vous avez ouï a été prêchéà toute créature qui est sous le ciel ". C’est làla plus grande preuve de la toute-puissance et de la divinité deJésus-Christ, de voir en vingt ou trente ans au plus l’Evangilerépandu dans tout le monde. Après cela donc la destructiondo Jérusalem arrivera. C’est ce que Jésus-Christ marque dansla suite. Car il rapporte la prophétie de Daniel pour leur fairemieux croire qu’infailliblement leur ville serait détruite.

" Quand donc vous verrez l’abomination de la désolation qui aété prédite par le prophète Daniel, établiedans le lieu saint : Que celui qui lit entende bien ce qu’il lit (15) ".Il entend par cette abomination la statue de celui qui assiégealeur ville, et qui l’ayant prise et ruinée mit sa statue au dedansdu temple. Il ajoute " de désolation " , parce que cela ne se fitqu’après que Jérusalem fut désolée. Il marqueque cela arriverait encore du vivant de quelques-uns de ceux à quiil parlait, lorsqu’il dit : " Quand vous verrez l’abomination, etc. ".Et c’est ce qui fait voir la puissance souveraine de Jésus-Christet la force des apôtres qui prêchaient dans tout le monde enmême temps que les Juifs étaient chassés de tout lemonde, que toute la terre les persécutait comme des rebelles, etque César même les bannissait de tout son empire.

3. C’est pourquoi il me semble qu’on peut comparer l’état desapôtres dans ce temps fâcheux à l’état de navigateursqui se trouveraient sur mer dans une grande tempête, lorsque le cielpar ses foudres, l’air par ses ténèbres et la mer par sesflots, répandent l’épouvante de toutes parts, lorsque tousles vaisseaux sont menacés du naufrage, que les passagers mêmessont divisés, que des monstres sortent des abîmes de la meret entrent confusément avec les flots dans les navires, et que,la division étant au dedans, les pirates menacent encore au dehors.Les apôtres, dis-je, étaient comme des hommes que l’on obligeraitalors de prendre le gouvernail de ces vaisseaux sans avoir aucun art niaucune intelligence pour les conduire, et d’aller combattre sans aucuneapparence de pouvoir échapper d’un si grand péril, et néanmoinsavec une espérance très certaine de la victoire. Car lesgentils d’un côté avaient pour eux cette haine généralequ’ils portaient à tous les Juifs. Les Juifs d’ailleurs les haïssaientcomme les violateurs de leur loi. Ainsi tout leur était contraire.Ils voyaient partout des écueils et des précipices de touscôtés et des bancs de sable. Les provinces, les villes, lesmaisons, tout le monde en général et chaque. homme en particulier,leur faisait une guerre acharnée. Les empereurs et les princes,les magistrats et les particuliers, les villes, les provinces et les peuplesentiers les persécutaient, et l’état où ils se trouvaientréduits était au-dessus de tout ce qu’on en peut dire. LesRomains avaient une haine mortelle contre tout le peuple juif, parce qu’illeur suscitait mille embarras. Et cependant tout cela n’arrêta pointle cours de la prédication des apôtres. Après la priseet l’embrasement de Jérusalem, après tant de maux qu’y souffrirentceux qui s’y trouvèrent enfermés, les apôtres, quien étaient sortis, vont imposer aux Romains, malgré eux,de nouvelles lois et de nouveaux règlements de vie.

Qui n’admirera ce prodige, mes frères? Les Romains peuvent défairedes troupes sans nombre et des armées entières de Juifs,et ils né peuvent se défendre de douze hommes pauvres, nus,ignorants, qui viennent les combattre sans armes. Quelle langue pourraitassez relever une si grande merveille? Il y a deux choses qui sont principalementnécessaires à celui qui enseigne les autres. Il faut qu’ilait de l’autorité et qu’il soit aimé de ses disciples, etil faut aussi que les choses qu’il leur enseigne soient faciles àadmettre, qu’elles leur plaisent, et qu’il les annonce dans un temps depaix et non de guerre et de trouble. Les apôtres étaient dansdes circonstances toutes contraires, Car non-seulement ils n’avaient nulleautorité par eux-mêmes, mais de plus ceux qui en avaient nes’en servaient que pour séduire les hommes et pour les porter àles haïr, au lieu de les favoriser et de les aimer. Que s’ils s’acquéraientl’estime et l’amour de quelques-uns, ces persécuteurs les tourmentaienttellement qu’ils ne leur permettaient de demeurer en aucun lieu, voulantqu’ils fussent bannis de toutes les (584) villes, repoussés de tousles peuples et privés des avantages de toutes les lois.

D’ailleurs la vie nouvelle que les apôtres introduisaient dansle monde était dure et pénible, et celle au contraire qu’ilstâchaient de détruire était agréable et voluptueuse.On voyait tous les jours que leurs disciples étaient exposésà mille périls, et qu’on inventait des supplices tout nouveauxpour leur faire souffrir une mort cruelle. De plus, le temps durant lequelils ont prêché l’Evangile était plein de guerres, detroubles et de tumultes, et ce seul obstacle pouvait suffire pour en empêcherl’établissement.

Ne faut-il donc pas s’écrier ici avec le Prophète: " Quipourra raconter la puissance du Seigneur et faire entendre toutes ses merveilles"? Si Moïse a eu tant de peine, avec tous ses miracles, à persuaderses frères les Israélites de quitter un pays où ilsétaient opprimés et réduits à l’étatd’esclaves travaillant à faire des briques, qui a pu persuader auxdisciples des apôtres de se laisser tous les jours déchirerpar les fouets, de souffrir des maux insupportables et de renoncer àune vie délicieuse, pour en embrasser une autre austère etpénible, et cela lorsqu’ils n’avaient pour maîtres que desétrangers, que des hommes inconnus et regardés de tout lemonde comme des ennemis de l’Etat et comme des pestes publiques? Que dirait-onaujourd’hui si un seul individu détesté de tous les hommesallait non dans des royaumes, ni dans des provinces et des villes entières,mais dans une seule maison pour y mettre la division, pour séparerles amis d’avec les amis, pour soulever le père et la mèrecontre les enfants, et le mari contre la femme? Ne l’aurait-on pas misen pièces avant même qu’il ouvrît la bouche?

De plus, si on ne voyait rien en lui que de méprisable, et qu’enmenant une vie austère il la voulût imposer aux autres etpersuader aux riches d’abandonner leurs richesses, voulant lui seul s’opposerau torrent de la coutume et de la vie ordinaire des hommes, n’est-il pascertain qu’on le lapiderait et qu’il aurait autant d’ennemis qu’il voudraitse faire de disciples? Cependant, mes frères, ce qui paraîtraitimpossible dans une seule maison s’est fait dans toute la terre. Jésus-Christa envoyé douze hommes comme autant de médecins du ciel, quiont changé toute la face du monde en courant les terres et les mers,au milieu des montagnes et des précipices, des écueils etdes rochers, et parmi les guerres, les séditions et les tumultes.Que si vous voulez savoir les famines, les tremblements de terre et lesmalheurs différents dont tout le monde était alors agité,lisez l’histoire de Josèphe.

Mais, sans en chercher d’autres témoignages, il suffit d’entendrece que Jésus-Christ dit ici : "Ne vous laissez point troubler, ilfaut que tout cela arrive ". Et " Celui qui persévérera jusqu’àla fin sera sauvé ". Et " L’on prêchera cet Evangile dansle monde entier ". Il dit même que ces maux ne seraient que " commedes commencements ". Comme les apôtres paraissaient étonnéset abattus de ce qu’il disait, il les rassure en leur disant que quandil arriverait beaucoup d’autres malheurs encore plus grands, il fallaitnécessairement que son Evangile fût prêché danstout le monde, et qu’alors la fin arriverait.

4. Considérez donc, mes frères, dans quel étatse trouvait alors l’Eglise, lorsqu’elle n’était encore que commedans le berceau, où elle avait besoin d’une paix profonde, combienelle était tourmentée par les divisions, par les persécutionset parles armes. Je ne me lasse point, mes frères, de vous représenterl’image affreuse de ces temps. Les séducteurs y faisaient la premièreguerre. " Il viendra ", dit Jésus-Christ, " de faux christs et defaux prophètes ". Les Romains faisaient la seconde. " Car vous entendrez", dit le Sauveur, " parler de guerre et de bruits de guerre ". La troisièmefut excitée par la famine. La quatrième par la peste et parles tremblements de terre. La cinquième par la persécutiondes apôtres. " Ils vous feront", leur dit Jésus-Christ, "souffrir de grands maux ". La sixième, par la haine généralede tous les peuples. La septième, par les discordes intestines quiferaient qu’oit se trahirait l’un l’autre. La huitième, par lesfaux-frères, et enfin par la ruine de la charité, le plusgrand et le plus déplorable de tous ces maux, et la source mêmedont tous les autres sortaient. Vous êtes surpris sans doute lorsquevous voyez tant dé guerres différentes, si nouvelles et sieffroyables, que les apôtres ont eu à soutenir. Cependantla prédication de l’Evangile s’est élevée au-dessusde tous ces obstacles et s’est enfin répandue dans toute la terre,par la force de celui qui avait dit : " Cet Evangile sera prêchépartout l’univers ".

Où sont donc maintenant ceux qui s’arrêtent (585) àconsidérer le moment de la naissance des hommes, comme ayant unpouvoir fatal sus toute leur vie, et qui osent opposer je ne sais quellerévolution de temps aux dogmes et aux vérités de l’Eglise?Car, qui a jamais entendu dire que, par suite de cette révolution,on ait déjà vu un autre Christ et une autre prédicationde l’Evangile? Ces rêveurs n’ont pas encore osé avancer cetteextravagance, quoiqu’ils assurent que depuis la création du mondeil s’est passé cent mille ans, et d’autres fables semblables, Quelleest donc cette révolution dont ils parlent? Quand donc a-t-on vu, dans un si grand nombre d’années, revenir les embrasements deSodome et de Gomorre, ou les inondations d’un second déluge? Jusqu’àquand vous jouerez-vous de la crédulité des hommes, aveccette révolution imaginaire que vous dites être le principede toutes choses?

Vous me demanderez peut-être: D’où vient donc qu’il arrivebeaucoup de choses de celles que le démon a prédites? Jevous réponds que cela vient de ce que vous vous rendez indigne dusecours de Dieu, que vous sortez du giron de sa providence pour vous abandonneraux impressions du démon, qui vous mène et vous manie alorscomme Il lui plaît, et qu’ainsi il prédit que vous ferez cequ’il prévoit qu’il vous fera faire. Mais il n’a pas le mêmepouvoir sur les saints, ni même sur nous autres, quelque pécheursque nous soyons, parce que nous n’avons pour lui qu’un profond mépris.Car, bien que notre vie soit à peine supportable, néanmoinslorsqu’avec la grâce de Dieu nous nous tenons attachés àsa vérité, nous nous mettons au-dessus de cette erreur queles démons veulent établir.

Mais enfin, qu’est-ce que cette renaissance imaginaire que vous inventez,sinon une confusion générale qui jette tout dans le désordreet qui fait que tout arrive au hasard, et non-seulement au hasard, maismême contre la raison.

Vous me direz peut-être : Si tout ne se conduisait par le hasard,d’où pourrait venir que l’un serait riche et l’autre pauvre? Jevous réponds que je ne le sais pus; car j’ai résolu d vousrépondre ainsi, pour vous apprendre à n’être plus sicurieux, et à ne pas croire témérairement qu’il n’ya rien de réglé dans le cours du monde. Il y a bien de ladifférence entre ignorer les véritables raisons des choses,ou en inventer de fausses. Une ignorance humble vaut beaucoup mieux qu’unescience erronée et présomptueuse. Celui qui reconnaîtqu’il ne sait pas une chose, se laisse aisément instruire. Maiscelui qui, ne connaissant point la vérité, invente des faussetés,est d’autant plus éloigné de la connaître que, pours’en rendre susceptible, il faut, auparavant, qu’il travaille àeffacer de son esprit ces impressions fausses dont il est prévenu.

On écrit sans -peine sur un papier blanc tout ce que l’on veut;mais lorsqu’il est déjà écrit, on a beaucoup plusde peine, et il faut auparavant effacer tout ce qu’on y avait mis. Un médecinqui ne donne aucun remède, vaut bien mieux qu’un autre qui en donnede mauvais. Un architecte dont tous les bâtiments tombent par terre,est bien plus à craindre que celui qui n’ose point bâtir.Il est bien plus facile de cultiver une terre qui est simplement en friche,qu’une autre qui est toute pleine d’épines.

Ne soyons donc point si ardents pour tout savoir. Souffrons durant quelquetemps notre ignorance , afin que, lorsque nous trouverons un maîtrecapable de nous instruire, nous ne lui donnions pas la double peine denous retirer de l’erreur, et de nous faire entrer dans la vérité.On a vu souvent des personnes tomber dans un état qui étaitsans remède, pour s’être laissé aller ainsi dans l’égarement.Il y a bien plus de peine à arracher de vieilles racines d’une terrepour la semer ensuite, que de semer dans un champ où il n’y a rien,li faut de même que ces faux savants arrachent beaucoup de mauvaisesmaximes de leur esprit, avant que de pouvoir recevoir les bonnes; au lieuque les autres qui sont plus humbles et moins impatients, ont toujoursle coeur disposé à écouter ce qu’on leur enseigne.

Je réponds maintenant à votre question: d’où vientque, de deux hommes, l’un est riche et l’autre est pauvre? Il est aiséde vous dire pourquoi l’un est riche. C’est parce que Dieu lui a donnéces richesses, ou qu’il a permis qu’il les eût. Cette raison est,comme vous le voyez, fort courte et fort simple. Vous me demandez encoresi Dieu rend riches des méchants, des impudiques, des abominables,enfin des gens qui usent si mal de leurs richesses? Je vous répondsqu’il ne les rend pas riches par lui-même, mais qu’il souffre qu’ilsle soient. Car il y a bien de la différence entre (586) rendre unepersonne riche, et souffrir seulement qu’elle le soit.

Mais pourquoi le permet-il, dites-vous C’est parce que le temps du jugementn’est pas encore arrivé, et que c’est alors que Dieu rendra àchacun ce qu’il mérite. Quel crime fut jamais plus odieux que celuide ce riche, qu ne voulait pas même donner de ses miettes au pauvreLazare? N’en reçut-il pas aussi d Dieu le châtiment qu’ilméritait , puisque la dureté qu’il eut pour les pauvres futpunie avec une justice si exacte que, soupirant lui-même pour avoirune goutte d’eau au milieu des flammes, il ne la put jamais obtenir? Lorsquedeux personnes sont également méchantes, et que l’une desdeux est pauvre et l’autre riche, elles ne seront pas égalementpunies dans l’enfer, et le riche, sans doute, y souffrira beaucoup plusque l’autre. C’est ce que nous voyons dans ce mauvais riche, qui fut punid’autant plus rigoureusement en l’autre vie, qu’il avait étéplus heureux dans celle-ci.

5, Lors donc que vous voyez quelqu’un s’enrichir par ses injustices,et jouir de- toutes sortes de biens, déplorez son sort et sa misère,puisque cette prospérité apparente attirera sur lui un plusgrand supplice. Comme ceux qui offensent Dieu tous les jours sans en fairepénitence , "s’amassent ", selon saint Paul, "un trésor decolère (Rom. II, 5)", de même ceux qui jouissent ici de toutessortes de biens, sans y ressentir la moindre incommodité, en serontun jour beaucoup plus punis.

Je vous ferai voir, si vous le voulez, combien ce que je vous dis estvrai, non-seulement par ce qui nous arrivera dans l’autre monde, mais parce qui arrive tous les jours dans celui-ci. Ne savez-vous pas qu’aprèsque le bienheureux David eut commis avec Bersabée ce crime si connude tout le monde, Dieu ne lui reprocha rien avec tant de force, que l’ingratitudequ’il lui avait témoignée après les grâces signaléesdont il l’avait comblé? Ecoutez le reproche que Dieu lui en fait:" Je vous ai sacré roi, je vous ai délivré des mainsde Saül: Je vous ai donné tout ce qui appartenait àvotre maître, et toute la maison de Judas et d’Israël; et sicela était peu, j’y en eusse ajouté encore davantage. Pourquoidonc avez-vous commis ce crime en ma présence " ? (II Rois, XII.)Dieu, mes frères, ne tire pas une même vengeance de tous lescrimes. Il les punit différemment selon les différentes circonstancesdes temps, de l’âge, des conditions, des dignités, de l’éducation,de l’esprit, de l’expérience et de plusieurs choses semblables.

Pour faire mieux voir ce que je dis; examinons quelque péché.Prenons, par exemple, celui de l’impureté, et considérezcombien, non pas moi, mais l’Ecriture, nous assure qu’il sera différemmentpuni de Dieu. Si un homme a commis ce péché honteux avantla Loi, saint Paul dit qu’il en sera châtié : " Ceux ", dit-il," qui auront péché sans la Loi, périront aussi sansloi". (Rom.II,) Si un autre a commis ce crime après la Loi, il ensera puni davantage, " parce que ceux qui ont péché dansla Loi, seront jugés par la Loi ". (Ibid.)

Si un prêtre s’est laissé tomber dans cette faute, sa dignitél’aggravera beaucoup : et c’est pour cette raison qu’autrefois les autresfemmes, coupables d’impudicité, étaient seulement condamnéesà la mort, au lieu que les filles des prêtres, qui se laissaientcorrompre, étaient condamnées au feu; Moïse laissaitainsi au prêtre à juger ce qu’il devait attendre s’il tombaitdans ce même crime. Car s’il témoigne tant de sévéritécontre une personne, seulement parce qu’elle est fille du prêtre,que fera-t-il contre le prêtre même? Si quelque femme commetun crime, y étant contrainte et comme forcée par une violenceétrangère, la Loi ne lui impute point. Elle met aussi unigrande différence entre deux femmes qui commettraient la mêmeaction d’impureté dont l’une serait riche et l’autre pauvre : onle voit par ce que nous avons déjà rapporté de David.

Que si quelqu’un tombe dans ce crime, après que Jésus-Christest venu au monde, il est constant que quand il serait mort sans avoirencore participé aux mystères, il en sera beaucoup plus punique ceux qui ont péché avant l’Evangile. Que si quelqu’unviole la grâce du saint baptême, et commet un crime aprèsl’avoir reçue, il ne reste plus, selon saint Paul, aucune consolationà cet homme : " Si quelqu’un ", dit-il, " a mépriséla Loi de Moïse, il meurt sans miséricorde à la dépositionde deux ou trois témoins; combien donc celui-là sera-t-iljugé digne d’un plus grand supplice, qui aura foulé aux piedsle Fils de Dieu, qui aura tenu pour une chose vile et profane le sang del’alliance par lequel il avait été sanctifié, et quiaura fait outrage à l’Esprit de grâce"? (Héb. X, 28.)Enfin, si (587) une personne, consacrée à Dieu, commet uncrime contre la pureté , le péché alors est montéà son comble.

Vous voyez donc combien il se trouve dans un seul péchéde degrés différents, puisqu’il change lorsqu’on le considèreou avant la Loi, ou après la Loi, ou dans une personne consacréeà Dieu, ou dans un laïque, ou dans un riche, ou dans un pauvre,ou dans un catéchumène, ou dans un fidèle. On doitaussi beaucoup considérer la lumière et l’instruction decelui qui 1e commet : " Car, celui qui connaît la volontéde son maître et ne la fait pas, sera beaucoup châtié". (Luc, XII, 47.) Et celui qui pèche après tant d’exemples,s’attire une bien plus grande punition. C’est pourquoi Dieu dit: " Et vous-mêmesqui avez vu ces exemples, vous n’avez point fait pénitence, quoiquevous ayez reçu tant de grâces ". (Sag. IV.) Aussi, entre lesreproches que Jésus-Christ fait à Jérusalem, il luidit " Combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfants et vous ne l’avezpas voulu" ?

C’est encore un bien plus grand crime de pécher lorsqu’on estdans le plaisir et dans les délices, comme on le voit par l’exempledu mauvais riche et du Lazare. Le lieu quelquefois change le crime quiest commis, et Jésus-Christ marque lui-même cette circonstance,lorsqu’il dit aux Juifs: " Vous avez tué Zacharie entre le templeet l’autel ". La qualité des péchés par elle-mêmeleur donne aussi quelque différence : " Vous avez ", dit Dieu, "tué vos fils et vos filles : et ce crime est plus insupportableque toutes les fornications et que toutes les abominations que vous avezfaites ". Et encore : " Il n’est pas étonnant que quelqu’un soitsurpris à voler, lorsqu’il vole pour soutenir sa vie épuiséepar la faim ". (Prov. VI, 30.)

Le péché change aussi selon les personnes contre qui onl’a commis : " Si quelqu’un pèche contre un homme ", dit l’Ecriture" on priera pour lui ; mais si c’est contre Dieu même qu’il pèche, qui osera offrir pour lui prières " ? ( I Rois, II ) Le péchés’augmente encore lorsqu’on devient plus méchant que ceux qui s’étaientsignalés par leurs excès comme Dieu le reproche dans Ezéchiel:" Vous n’avez pas même gardé la justice d’un païen etd’un infidèle (Ezéch. XVI, 20) " ; ou lorsque l’exemple desautres ne nous sert pas : " Elle a vu sa soeur " , dit Dieu, " et ellea paru juste lorsqu’on l’a comparée avec elle ". (Ibid.)

Le crime devient encore plus grand lorsqu’on le commet aprèsavoir reçu de plus grandes grâces de Dieu. C’est ce que Jésus-Christdit lui-même : " Si on avait fait dans Tyr et dans Sidon les mêmesmiracles, il y a longtemps qu’elles auraient fait pénitence. C’estpourquoi Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement un jour" (Sup. XI, 23.) Remarquez-donc, mes frères, avec quelle exactitudeDieu examine nos péchés, et que tous ceux qui commettentle même crime n’en sont pas punis également : lorsque nousavons une fois abusé de la miséricorde de Dieu, et que nousnous sommes rendus inutiles à nous-mêmes cette bontéqu’il avait pour nous, nous nous attirons un bien plus grand supplice.Saint Paul le marque clairement, lorsqu’il dit : " Mais vous, au contraire,par votre dureté et par l’impénitence de votre coeur, vousvous amassez un trésor de colère". (Rom. II, 5.)

Comprenons ces vérités, mes frères, et ne nousscandalisons de rien de ce qui arrive dans ce monde. Que l’un soit richeet l’autre pauvre; que l’un soit heureux, l’autre malheureux, abandonnonstout à la providence, à la sagesse incompréhensiblede Dieu, et ne nous exposons point sur cette mer périlleuse desraisonnements humains, où nous ne trouverons que des tempêteset des écueils. Appliquons-nous avec soin à la vertu, fuyonsle vice avec horreur pour jouir un jour des biens que Dieu nous prometpar la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (588)

HOMÉLIE LXXVI

"ALORS, QUE CEUX QUI SERONT DANS LA JUDÉE S’EN VIENT SUR LESMONTAGNES. QUE CELUI QUI SERA AU HAUT DU TOIT, NE DESCENDE POINT POUR EMPORTERQUELQUE CHOSE DE SA MAISON. ET QUE CELUI QUI SERA DANS LE CHAMP. NE RETOURNEPOINT EN ARRIÈRE POUR PRENDRE SES VÊTEMENTS". (CHAP. XXIV,16, 17, 18, JUSQU’AU VERSET 32.)

1. Après que Jésus-Christ a parlé des malheursde Jérusalem et de la persécution de ses disciples, et qu’illeur a prédit qu’ils demeureraient invincibles au milieu de tantde maux , et qu’ils porteraient la lumière de l’Evangile par toutela terre, il leur parle encore des misères extrêmes oùles Juifs seraient réduits, et il leur annonce que lorsqu’ils auraient,eux ses apôtres, éclairé tout le monde par leurs prédications,ce peuple alors tomberait dans le malheur prédit. Mais remarquezcomment le Sauveur nous représente une guerre terrible , par descirconstances qui pourraient d’abord paraître peu remarquables :" Alors ", dit-il, " que ceux qui seront dans la " Judée s’enfuientsur les montagnes. Alors", c’est-à-dire, quand ce que je viens demarquer arrivera, quand l’abomination de la désolation sera dansle Temple, et que de grandes armées assiégeront Jérusalemde toutes parts; comme vous ne devez plus alors espérer de salut,fuyez sur les montagnes. Les Juifs s’étaient souvent tirésavec avantage des plus grandes guerres. Ils avaient échappéà la fureur de Sennacherib, à la rage de l’impie Antiochus.Le courage des Machabées avait rétabli leur Etat, aprèsmême que les ennemis s’en étaient rendus les maîtres,et qu’ils avaient profané et pillé le temple. Mais Jésus-Christne leur permet pas ici de se promettre un bon-beur semblable, lorsque Titeassiégerait leur ville. Il leur ôte d’abord toute espérance,et il leur déclare qu’ils seraient heureux s’ils pouvaient, en quittanttout, se sauver promptement sur les montagnes.

" Que celui qui sera au haut du toit ne descende point pour emporterquelque chose de sa maison (17) ". Jésus-Christ ne permet pas mêmeà ceux qui se trouveront alors sur le toit de leur maison, d’y descendrepour en emporter quelque chose; pour marquer qu’alors la ruine sera inévitable,et qu’elle enveloppera tous ceux qui se trouveront dans la ville.

" Et que celui qui sera dans la campagne ne retourne point en arrièrepour prendre ses vêtements (18)". Si ceux même qui seront alorsdans la ville doivent en sortir, combien plus ceux qui n’y seront pas,devront-ils craindre d’y rentrer? " Mais malheur aux femmes qui serontgrosses, et qui allaiteront en ce temps-là (19) ". " Malheur auxfemmes qui seront grosses ", parce que le poids qui les chargera les rendramoins disposées à se sauver par la fuite : " Malheur auxfemmes qui allaiteront ", parce que, retenues dans la ville par l’affectionde leurs enfants nouveau-nés, et (589) que, ne pouvant les sauverd’une si grande misère, elles seront contraintes de périraussi avec eux. II est aisé de mépriser son argent ou seshabits, comme Jésus-Christ le commande à ces deux sortesde personnes dont il vient de parler, parce qu’on peut en retrouver d’autresdans la suite; mais ici comment peut-on renoncer à des affectionsque la nature même grave dans nos coeurs? Comment une nourrice peut-ellemépriser l’enfant qu’elle nourrit de son lait? Jésus-Christmontre ensuite la grandeur de ce malheur, lorsqu’il dit : " Priez Dieuque votre fuite ne se fasse point durant l’hiver ni au jour du sabbat (20)". Il est visible, par ces paroles, que Jésus-Christ parle des Juifset des maux dont ils seront affligés, puisque les apôtresne devaient point observer le " sabbat", ni se trouver dans la Judée,lorsque Vespasien la réduirait à de si grandes extrémités.Car la plupart d’entre eux étaient déjà morts, ets’il en restait encore quelqu’un, il vivait dans d’autres contrées.Cette fuite était donc à éviter en hiver, àcause du froid et du mauvais temps, et au jour du sabbat, à causedu commandement de la Loi, et comme on ne pouvait se sauver que par uneprompte fuite, ces deux sortes de temps auraient été très-incommodes.C’est pourquoi Jésus-Christ les avertit de prier Dieu.

" Car les misères de ce temps-là ", dit-il, " seront sigrandes qu’il n’y en a point eu depuis le commencement du monde jusquesà présent, et qu’il n’y en aura jamais de semblables (21)". Ceci ne doit point être pris pour une exagération, et l’histoirede Josèphe en justifie assez la vérité. On ne peutpas dire non plus que cet auteur, étant chrétien, n prisplaisir à exagérer ces malheurs pour faire voir la véritéde ce que Jésus-Christ prédit ici, puisque Josèpheétait juif, et des plus zélés d’entre les Juifs quisont venus après la naissance du Sauveur. Cependant il dit que cesmalheurs ont passé tout ce que l’on peut s’imaginer de plus tragique, et il assure que les Juifs ne se sont jamais trouvés réduitsà de si étranges extrémités. Car la rage dela faim fut si excessive, qu’elle fit oublier aux mères toute latendresse de la nature, en sorte que deux s’étant accordéesensemble à manger leurs enfants, se querellèrent ensuiteparce que l’une , après avoir mangé l’enfant de l’autre,ne voulut pas lui donner aussi le sien à manger. Il marque mêmeque la nécessité forçait les hommes jusqu’àouvrir le ventre des morts pour leur arracher les entrailles.

Je voudrais donc savoir des Juifs pourquoi Dieu a voulu les affligerd’une guerre à laquelle on n’a jamais rien vu de semblable, non-seulementdans la Judée, mais dans tout le reste du monde, et s’il n’est pasvisible que c’est pour les punir de l’injuste condamnation du Sauveur duinonde qu’ils ont fait mourir sur la croix. Il n’y a pas un homme tantsoit peu éclairé qui ne reconnut cette vérité;ou plutôt le seul événement des choses la publieraitau lieu de nous. Car, lorsqu’on considère l’excès de cesmaux, ils paraissent au-dessus de toute croyance, en les comparant non-seulementavec ceux qui sont déjà arrivés, mais avec tous ceuxqui arriveront jamais. Qu’on lise toutes les histoires, on n’y trouverapoint de malheurs semblables. Et certes les Juifs avaient bien méritéun traitement si inouï, puisque jamais peuple ne s’était portéà de tels excès: " Les misères " donc " de ce temps-làseront si grandes qu’il n’y en a point eu depuis le commencement du mondejusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais de semblables".

" Que si ces jours n’avaient été abrégés,nul homme n’aurait été sauvé : mais ces jours serontabrégés en faveur des élus (22) ". Jésus-Christtémoigne par ces paroles que les Juifs méritaient encoreplus de tourments qu’ils n’en ont souffert. Il entend par ce mot " de jours" le temps de la guerre et du siége de Jérusalem, et il déclareque si ce siége et cette guerre eussent encore duré quelquetemps, il ne serait pas resté un seul Juif. Par ce mot de " nulhomme ", il n’entend que ce peuple; et il y comprend également lesJuifs qui seraient alors dans leurs pays, et ceux qui seraient disperséspar tout le monde. Car ce n’était pas seulement dans la Judéeque les Romains persécutaient les Juifs: ils les haïssaientpartout où ils les trouvaient; et l’aversion qu’ils avaient poureux les leur faisaient proscrire et bannir dans tout l’univers.

2. Ces " élus " dont il parle sont les chrétiens qui devaientse trouver engagés au milieu des Juifs durant ce siège. Ilempêchait par ces paroles qu’on ne rejetât un jour la causede tant de maux sur ses fidèles, et il déclare que bien loind’avoir souffert ces extrémités à cause des chrétiensqui étaient mêlés parmi eux, les Juifs en auraientau contraire souffert beaucoup davantage sans la considération de(590) ses élus. Si Dieu avait permis que cette guerre durâtencore un peu, il ne serait pas resté un Juif. Mais il la fit cesser,parce qu’il ne voulut pas que ceux d’entre eux qui étaient fidèlespérissent avec ceux qui demeurèrent incrédules etendurcis dans leur opiniâtreté. C’est pour ce sujet qu’ilprédit que " ces jours seront abrégés à causedes élus ", pour donner quelque consolation à ses fidèlesqui seraient surpris dans ce siège, et pour les faire respirer dansl’assurance qu’il leur donnait par avance qu’ils ne périraient pasdans cette extrême misère.

Si donc Dieu, dans sa providence, veille avec tant de soin sur ses élusen ce monde, que, pour les délivrer de leurs maux, il veut bien,en leur faveur, en délivrer en même temps les plus méchantset les plus impies; si la considération de ses fidèles etde ses élus le porte à ne pas perdre la race des Juifs, jugez,mes frères, ce que ses élus doivent attendre de lui au jourdes récompenses.

Et remarquez que Jésus-Christ représente toutes ces chosesà ses disciples pour les encourager et pour les rendre plus fermesdans les périls dont ils se verraient environnés. Et c’estdans ce dessein qu’il leur fait voir par avance un peuple accabléde maux dont il ne pourrait attendre comme eux aucune récompenseà l’avenir, et qui seraient au contraire le commencement d’une éternellemisère. Mais il ne leur dit pas ceci seulement pour les consolerou pour les encourager. Il le fait encore pour les retirer insensiblementdes moeurs et des coutumes des Juifs. Car s’il n’y a plus rien àespérer pour les Juifs, et si leur temple ne doit plus êtrerebâti, n’est-il pas visible que leur Loi doit aussi cesser?

Mais le Fils de Dieu ne s’explique pas si clairement aux Juifs sur tousces malheurs à venir, afin qu’ils ne s’abattent pas avant le temps.Il n’aborde pas ce discours comme de lui-même. Il pleure d’abordsur cette ville, lorsqu’il la regarde, et il oblige ainsi ses apôtresà lui en faire remarquer les grands édifices, pour prendreoccasion-de leur prédire l’avenir, en répondant seulementaux questions qu’ils lui avaient faites.

Il y a sujet d’admirer ici la sagesse de l’Esprit de Dieu qui n’a paspermis que saint Jean écrivît ces choses; comme il a survéculongtemps à la ruine de Jérusalem, on eût pu croirequ’il n’en parlait qu’après en avoir vu l’événement,et seulement parce qu’il avait vu ces choses. Mais cette guerre et cesmalheurs ont été rapportés par les autres évangélistesqui sont morts longtemps avant qu’ils arrivassent, et qu’ils en eussentrien pu voir, afin qu’on remarquât mieux la force de la prédictionde Jésus-Christ.

" Que si quelqu’un vous dit alors : Le Christ est ici, ou, il est là,ne le croyez point (23) ". Après que Jésus-Christ a achevéde parler de ce qui regarde Jérusalem, il passe à son dernieravènement, et il marque quels seront les signes qui le devaientprécéder, et qui seraient très-utiles non-seulementà ceux à qui il parlait alors, mais encore à nous.Ce mot " d’alors ", comme je l’ai souvent fait remarquer, ne marque pasune suite, puisque, dans ce cas, l’Evangéliste se sert du mot "Aussitôt après "; comme lorsqu’il dit : " Aussitôt aprèsces jours d’affliction "; mais ce mot n’a rapport qu’au temps auquel leschoses prédites arriveront : c’est ainsi que nous avons vu au commencementde cet évangile, que cette expression : " En ces jours-làJean-Baptiste vint", ne marquait pas un temps qui suivit immédiatementce qui venait d’être rapporté, mais un autre qui n’arrivaque longtemps après. C’est la coutume de l’Ecriture d’user de cesmanières de parler. Elle passe donc ici tout cet intervalle de tempsqui doit être compris depuis la prise de Jérusalem jusqu’àla fin du monde.

" Que si quelqu’un vous dit alors: Le Christ e est ici, ou, il est là,ne le croyez point". " Parce qu’il s’élèvera de faux christset de " faux prophètes qui feront des prodiges et des " choses étonnantesjusqu’à séduire, s’il était " possible, les élusmêmes (24) ". "Vous voyez que je vous en avertis auparavant (25)". Il commence à les avertir de se défier du lieu, en leurexposant les signes de son second avènement et les marques par lesquelles.ils pourraient reconnaître ceux qui les voudraient tromper: " Siquelqu’un vous dit alors: Le Christ est ici, ou, il est là, ne lecroyez point". Carie second avènement du Sauveur ne sera pas, commele premier, renfermé dans un coin du monde ou dans l’obscuritéde Bethléem. II ne demeurera point inconnu aux hommes. Il sera,au contraire, si visible, qu’il n’aura besoin d’être annoncépar personne. Ce sera alors un miracle très-considérablede la part du Sauveur, de paraître de telle sorte que personne nepuisse douter que c’est lui. (591)

Il est à remarquer que Jésus-Christ ne parle plus icide guerre, mais de " séducteurs ". Il est vrai que ces sortes degens ont commencé à paraître dans l’Eglise dèsle temps même des apôtres : " Ils viendront", dit Jésus-Christ," et en séduiront plusieurs "; mais ceux qui précéderontle second avènement de- Jésus-Christ seront beaucoup plusdangereux, puisqu’ils feront de si grands miracles qu’ils pourraient séduireles élus même, si cela était possible. Le Fils de Dieumarque ici l’Antéchrist, et montre que quelques-uns se dévouerontaveuglément à lui pour lui servir de ministres. Saint Paul,parlant de l’Antéchrist, l’appelle " un homme de péché,un enfant de perdition". Et il ajoute ensuite: " Cet impie doit venir accompagnéde la force de Satan, avec toute sorte de prodiges, de signes et de miraclestrompeurs, et avec toutes les illusions qui peuvent porter à l’iniquitépour séduire ceux qui sont destinés à la perdition".(II Thess. II, 9.) Mais pesez bien, mes frères, jusqu’oùdoit aller la vigilance que Jésus-Christ nous oblige d’avoir surnous-mêmes.

" Si donc on vous dit : Le voici dans le désert, ne sortez pointpour y aller : Le voici dans un lieu caché de la maison, ne le croyezpoint (26) ". Il ne dit point : Allez-y , mais ne les croyez pas, maisn’y allez pas même, et n’y entrez point. Car ils doivent tromperbeaucoup de inonde, parce qu’ils feront même des miracles pour séduireplus aisément. Après avoir ainsi parlé de l’Antéchrist,et nous avoir représenté de quelle manière il viendra,et en quel lieu il seras le Sauveur commence ensuite à parler delui-même et à nous décrire de quelle manièrese fera son second avènement.

3. " Comme un éclair qui sort de l’Orient paraît tout d’uncoup jusqu’à l’Occident; ainsi paraîtra l’avènementdu Fils de l’homme (27) ". Vous savez, mes frères, comment paraîtun éclair. II n’a besoin ni de précurseur ni de hérautpour annoncer sa venue. il paraît en un moment à tout le mondesans qu’on en puisse douter. C’est ainsi que le Sauveur paraîtratout d’un coup par toute la terre dans l’éclat de la gloire dontil sera accompagné. il ajoute à cela un autre signe. e Partoutoù le corps se trouvera, les " aigles s’y assembleront (28) ", marquantpar ce mot " d’aigles ", une multitude d’anges, de martyrs et d’autressaints. Il parle ensuite de signes pleins de terreur et d’épouvante.

" Mais aussitôt après ces jours d’affliction, le soleilsera obscurci, et la lune ne communiquera plus sa lumière, les étoilestomberont du ciel, et les vertus des cieux seront " ébranlées(29) ". Il marque qu’ aussitôt " après ces jours", c’est-à-direaprès les jours de l’Antéchrist et des faux prophètes,il arrivera de grandes afflictions, à cause du grand nombre desséducteurs, quoique cela ne doive pas durer longtemps. Car si labonté de Dieu envers ses élus a abrégé la guerredes Juifs, combien doit-on plus croire qu’il ne souffrira pas que cettedernière tentation soit longue? C’est pourquoi il dit précisément: " Aussitôt après : ces jours d’affliction, etc." Il prometle remède presque aussitôt que le mal commence, et d’assisterses élus de son secours, lorsque de faux prophètes et defaux christs tâcheront de les tromper. Car le monde se trouvera réduitalors à d’étranges extrémités.

Mais comment lé Fils de-Dieu- fera-t-il remarquer son avènement?Ce sera par le changement qui se fera dans toutes les créatures.Car " le soleil sera obscurci " ; non parce que sa lumière seradétruite et anéantie, mais parce qu’elle sera effacéepar l’éclat encore plus grand de Jésus-Christ qui viendrajuger les hommes : "Les étoiles tomberont du ciel " . Car àquel usage pourraient-elles encore servir, puisqu’il n’y aura plus de nuit?" Les vertus du ciel seront ébranlées ", et avec raison,parce qu’elles verront cette révolution générale detoute la nature. Car si lorsque les astres ont été créés,les mêmes vertus ont été frappées d’étonnement,selon cette parole de Job : " Quand les astres ont été créés,tous mes anges ont élevé leurs voix pour me louer (Job. XXXVIII,2): elles seront alors bien plus justement surprises, lorsqu’elles verronttous ces astres éclipsés, toute la terre dans l’épouvante,tous les hommes saisis de crainte en présence de leur Juge; toutle monde rassemblé devant ce tribunal terrible, et chaque hommeen particulier depuis Adam, y rendre compte de ses actions.

" Et le signe du Fils de l’homme paraîtra " alors dans le ciel(30) ". C’est-à-dire, sa croix qui paraîtra alors plus éclatanteque le soleil, dont la lumière est souvent offusquée parun nuage, au lieu que celle de la croix brillera alors plus que les rayonsde cet astre, sans que rien la puisse obscurcir. Mais pourquoi Jésus-Christfera-t-il paraître alors ce signe, sinon (592) pour confondre l’orgueilet l’insolence des Juifs, et pour rendre sa croix même la marquede sa justification et le trophée de son innocence? Il ne se contenterapas de montrer seulement ses plaies, mais il fera voir encore ce bois sacrésur lequel on l’a fait mourir si cruellement et si honteusement, tout couvertdes rayons de sa majesté et de sa gloire.

" Et alors toutes les tribus de la terre se e frapperont la poitrine(30) ". Les hommes n’auront plus besoin de témoin ni d’accusateurpour les convaincre de leur crime. La seule vue de la croix les remplirade confusion. Ils " se frapperont la poitrine " parce qu’ils n’auront tiréaucun avantage d’une mort si salutaire, et qu’ils auront mépriséCelui qu’ils devaient adorer attaché à cette croix. Considérez,mes frères, de quelle manière Jésus-Christ représentela terreur de son dernier avènement, et comme pour relever le couragede ses disciples, il doit d’abord ce qui se verra de plus triste, et rapporteensuite ce qui doit être plus consolant. Il les fait souvenir desa passion et de sa résurrection en leur parlant de l’éclatde sa croix; et il les encourage par ce souvenir à n’en point rougirdurant cette vie, puisqu’il la fera paraître alors devant lui dansune si grande gloire, comme un signe qui marquera son prochain avènement.Un autre évangéliste dit : " Ils verront quel est celui qu’ilsont percé ". (Jean, XIX, 37.) C’est ce qui fera soupirer alors toutesles tribus de la terre, lorsqu’elles verront que leur Juge sera celui mêmequ’elles auront crucifié.

" Et ils verront le Fils de l’homme qui viendra sur les nuéesdu ciel avec une grande puissance et une grande gloire. Parce que le Sauveuravait parlé de sa croix, il marque ici qu’on le verra non sur lacroix, " mais sur " les nuées du ciel avec une grande puissance" et une grande gloire". Car il ne faut pas que cette " croix ", qui paraîtraalors au milieu de l’air, nous fasse craindre encore quelque chose de tristepour le Sauveur, Il ne faut point douter qu’il ne paraisse alors revêtude gloire. Il ne fera voir sa croix que pour condamner le crime de ceuxqui i’y ont attaché sans être obligé de les en accuserlui-même. Il fera comme quelqu’un qui, ayant été frappéd’une pierre, porterait la pierre même, ou ferait voir ses habitsensanglantés pour prouver le mauvais traitement qu’il a souffert.Il descendra du ciel sur " une nuée " de même qu’il y estmonté. " Toutes les tribus " voyant ces choses " pleureront ", maisleur malheur ne se bornera pas à pleurer. Ces coupables pleurerontseulement pour se condamner eux-mêmes, pour que leurs larmes témoignentde leurs, péchés.

" Mais il enverra ses anges qui feront entendre la voix éclatantede leur trompette, et qui rassembleront ses élus des quatre ventset des quatre coins du monde, depuis une extrémité du cieljusqu’à l’autre (31) ". Lorsque vous entendez ces choses, mes frères,représentez-vous quel sera le regret de ceux qui ne seront pointrassemblés avec les élus. Jésus-Christ déclarequ’ils ne seront pas seulement punis eu cette vie, mais aussi dans l’autre.Et comme il assurait auparavant qu’ils diraient " Béni soit celuiqui vient au nom du Seigneur ", il assure ici de moine qu’ils se frapperontla poitrine.

Après avoir prédit des guerres et des maux qui seraientsans nombre, il ne veut pas que l’on croie que le malheur des méchantsse terminerait à cette vie. Il déclare qu’ils passeront dela terre dans les enfers, et des misères de l’une dans les supplicesde l’autre. Il prédit qu’il les séparera de ses élus,qu’il les condamnera à demeurer avec les démons, " et qu’ilsse frapperont la poitrine ". Et lorsqu’il menace ainsi les Juifs, il consoleses disciples en leur faisant voir de combien de maux sa grâce lesdélivrera, et de quels biens elle les comblera un jour.

4. Mais puisque le Sauveur viendra si manifestement lui-même,pourquoi appellera-t-il ses élus par ses anges, sinon pour honorer" encore ses élus par le ministère de ces bienheureux esprits"? Saint Paul semble être contraire à ce que dit l’Evangéliste.Car il dit que les élus "seront emportés dans les nuées".Lorsqu’il parle de la résurrection, il dit : " Le Seigneur descendradu ciel aussitôt que le signal aura été donnépar la voix de l‘archange ". (I Thess. IV, 16.) Mais il faut répondreà cela, mes frères, que les anges d’abord rassembleront lesélus, et qu’après qu’ils les auront ainsi rassemblés,ils seront emportés dans les nuées. Et tout ceci se passeraen un moment. Car il n’appellera pas ses élus en demeurant lui-mêmeau haut des cieux. Il viendra au milieu des airs au signal de la trompette.Vous me demanderez peut-être pourquoi on entendra ces " trompettes" et (593) ces " sons " ? Ce sera pour réveiller les esprits, pourles animer et pour leur inspirer de la joie, pour imprimer la terreur dece jugement, et pour représenter les regrets de ceux que ce Jugeirrité rejettera, et qu’il bannira éternellement de son royaume.

Je ne puis, mes frères, m’empêcher de déplorer notremalheur, lorsque je pense à ce jour terrible. Au lieu que nous devrionsêtre dans la joie quand on nous en parle, nous sommes au contrairesaisis de frayeur et abattus de tristesse. Mais peut-être qu’il n’ya que moi qui me trouve dans cette disposition, et que pendant que je suisfrappé de crainte vous n’avez que de la joie. Car pour moi, je vousavoue que lorsque je me retrace l’image de ce jugement futur, je suis pénétréde crainte, et que la douleur dont je suis percé me fait fondreen larmes.

Comme je n’ose espérer aucune part à ce bonheur que Jésus-Christvient de promettre à ses apôtres, il me semble que je me voisdépeint dans ce qui est dit ensuite de ces vierges insenséeset de ce méchant serviteur qui ne fit pas profiter le talent qu’ilavait reçu de son maître. Ces exemples m’épouvantentet m’arrachent les larmes des yeux, lorsqu’ils me représentent dansquelle confusion nous serons alors, de quelle gloire nous serons privés,de quel bonheur nous serons exclus, non pour un temps qui ait ses borneset ses limites, mais pour une éternité, et tout cela parceque nous n’aurons pas voulu endurer ici un peu de travail.

Si le joug que Jésus-Christ nous impose était pesant,et si sa loi était pénible, quoiqu’on dût encore s’ysoumettre, les lâches néanmoins et les négligents pourraient-alors se couvrir de quelque excuse apparente. Ils représenteraientla difficulté des préceptes, la longueur des travaux et lapesanteur de ce joug qu’on leur aurait imposé. Mais maintenant tousces prétextes même nous sont ôtés. Nous n’avonspoint de travaux ni de peines dont nous nous puissions couvrir. C’est làsans doute, mes frères, ce qui nous sera plus insupportable quel’enfer même, lorsque nous reconnaîtrons que. pour avoir voulunous épargner un travail si léger, nous nous serons attirésune éternité de peines. Le temps de cette vie est court.Le travail n’est rien, et nous nous laissons aller au relâchementet à la mollesse. C’est sur la terre que vous combattez, et c’estdans le ciel que sera votre couronne. Ce sont les hommes qui vous affligentet qui vous outragent, et ce sera Dieu qui vous consolera et qui vous couronnerade sa gloire. Vous n’avez à courir qu’un moment, et au bout de votrecarrière il vous offre un prix et un repos qui ne finira Jamais.Vous combattez dans un corps corruptible, et vous serez récompensédans un corps incorruptible.

Mais nous devons considérer, mes frères, avec grande attention,que quelque répugnance que nous ayons à souffrir pour Jésus-Christ,nous souffrirons néanmoins beaucoup sur la terre. Refusez tant quevous voudrez de mourir pour celui qui est mort pour vous, vous n’en deviendrezpas pour cela immortels. Et quelque passionnés que vous soyez pourvos richesses, elles vous quitteront un jour malgré voilas, et vousne les emporterez pas en sortant du monde. Jésus-Christ ne vousdemande que des choses que vous seriez contraints de quitter bientôt,et la mort au moins vous arrachera ce que vous aurez refusé de donnerà Jésus-Christ. Je vous exhorte à prévenircette nécessité par un renoncement volontaire, et de fairede’ bon gré ce que vous ferez enfin malgré vous.

Dieu ne vous demande qu’une chose, qu’en faisant ce que vous ferez pourl’amour de lui, vous le fassiez de bon coeur, et non par contrainte. Peut-onrien trouver de plus aisé et de plus facile? Souffrez pour moi,nous dit-il, ce qu’il vous faudrait nécessairement souffrir, Ayezseulement cette intention, et cela me suffira. Vous voulez donner votreargent à un homme pour le faire profiter, donnez-le-moi àmoi-même. Il profitera davantage et sera plus assuré. Vousvoulez porter les armes pour un prince de la terre, faites la guerre sousmes étendards, et je vous récompenserai d’une gloire quetous les princes ensemble n’ont pas le pouvoir de vous donner.

Lorsque vous voulez vendre quelque chose, vous le donnez à celuiqui vous en offre davantage, et vous rejetez le Fils de Dieu lorsqu’ilvous offre sans comparaison plus que tout le monde ne peut vous donner.D’où vient cette aversion que vous avez pour lui? D’où vientcette guerre que vous lui faites? Comment vous excuserez-vous un jour den’avoir pas préféré Dieu à un homme pour lesmêmes raisons pour lesquelles vous avez coutume de préférerun homme à un homme?

Pourquoi, vous dit-il, voulez-vous mettre en (594) dépôtvotre trésor dans la terre? Que ne m’en rendez-vous le dépositaire?Le maître de la terre ne vous paraît-il pas plus propre pourassurer votre bien, que la terre ? La terre ne vous peut rendre que ceque vous lui avez prêté. Elle en perd même, et elleen gâte souvent quelque chose. Mais Jésus-Christ ne vous ôterien de tout ce que vous lui avez confié. Il a pour vous une bontéinfinie: Si vous voulez lui donner votre argent à usure, il esttoujours prêt à l’accepter. Si vous voulez semer, vous dit-il,je vous donnerai un champ où vous recueillerez au centuple; et sivous voulez bâtir, je vous donnerai un fonds où tous bâtirezpour l’éternité. Pourquoi voulez-vous traiter avec des hommesqui sont si pauvres, qui ne vous rendront point votre argent ou qui nevous, le rendront qu’en partie. Traitez plutôt avec Dieu, qui s’engageà vous donner beaucoup pour peu que vous lui aurez prêté.

5. Mais rien de tout cela ne bous touche, et nous aimons mieux un commercebas et honteux qui est pour nous une semence de procès et une sourcede querelles et de calomnies. N’est-il donc pas bien juste qu’il nous punissetrès-sévèrement, puisque quand il nous fait de sigrandes offres nous noue opiniâtrons toujours à les rejeter?Il nous prévient et il nous dit lui-même : Je m’offre àvous pour faire ce que vous voudrez. Soit que vous désiriez d’êtreparé des mêmes ornements que moi, soit que vous vouliez êtrerevêtu des mêmes armes, soit que vous souhaitiez d’êtreà la même table que moi, ou de marcher par le chemin oùje marche, ou de régner dans la ville dont je suis moi-mêmel’ouvrier et l’architecte, ou de vous bâtir une maison sur un fondsqui est à moi: vous pouvez faire tout ce que vous voudrez. Non-seulementje n’en exigerai aucune récompense de vous, mais je croirai mêmevous en être redevable. Que pouvez-vous trouver qui égalema bonté? Je suis moi seul votre père, votre nourricier etvotre époux. Je suis la maison où vous habitez, la racinequi vous soutient, le fondement qui vous porte et le vêtement quivous couvre. Je suis tout ce que vous voulez que je vous sois. Vous nepouvez manquer avec moi d’aucune chose. Je serai même celui qui vousservira : puisque je suis venu au monde non pour y être servi, maispour y servir les autres. Je suis votre ami, je suis la tête et lechef du corps dont vous êtes les membres; je suis votre frère,je suis votre soeur, je suis votre mère, je suis votre tout. Ayezsoin seulement de vous unir à moi très-étroitement.Je suis devenu pauvre pour vous enrichir. J’ai souffert la croix pour vousracheter. J’ai voulu mourir et être enseveli pour vous tirer de lamort et du tombeau, et après être descendu pour vous au fonddes enfers, je prie maintenant mon Père pour vous au plus haut descieux. Vous me tenez lieu de tout. Vous êtes mon frère, vousêtes mon ami, vous êtes mon cohéritier et l’un de mesmembres. Que désirez-vous davantage? Pourquoi fuyez-vous celui quivous aime tant? Que faites-vous dans le monde par tous vos empressements,sinon de travailler à vous rendre misérable, de verser deL’eau dans un vase percé, de tirer l’épée contre lefeu et de lutter contre l’air? Pourquoi courez-vous tant sans avoir unbut où vous tendiez? Chaque art a le sien; mais quel est le vôtre,sinon le vide et le néant, selon la parole du Sage: " Vanitédes vanités, et tout n’est que vanité ".

Allons ensemble aux tombeaux des morts. Venez me montrer votre pèreou votre femme. Faites-m’y voir ceux qui étaient ici revêtusde pourpre, qui étaient superbement traînés dans deschars de triomphe, qui conduisaient les armées, qui étaientenvironnés de gardes et. accompagnés d’une foule d’officiers;ceux qui frappaient insolemment les uns, qui mettaient les autres en prison,qui tuaient ou sauvaient de la mort ceux qu’ils voulaient. Montrez-moi,dis-je, ces personnes. Je ne vois maintenant que des os secs et pourris,que des vers, que des araignées; qu’un peu de poussière etde pourriture. Toutes ces grandeurs sont évanouies comme une ombre,comme un songe, comme une fable et comme un tableau, si l’on peut dire,néanmoins qu’il s’y trouve même la réalité d’uneimage. Et plût à Dieu que tout se terminât àce néant. Mais si d’un côté toutes ces grandeurs, tousces honneurs et tous ces plaisirs se sont évanouis comme une ombre,ils ont produit de l’autre une misère stable et réelle, quisubsistera éternellement. Les violences, les injustices, les impuretés,les adultères et tous les autres crimes ne se réduisent pointen cendres comme nos corps. Toutes nos oeuvres suivent nos âmes dansl’autre vie, et nos actions aussi bien que nos paroles y sont écritessur la pierre et le diamant.

De quels yeux donc contemplerons-nous alors Jésus-Christ?Si nousn’avons pas assez (595) de hardiesse pour oser regarder notre Père,lorsque nous l’avons offensé, comment oserons-nous alors jeter lesyeux sur celui qui a plus de tendresse pour nous que les pères dela terre n’en peuvent avoir pour leurs enfants ? Com ment pourrons-noussupporter ses regards lorsque nous serons au pied de son tribunal, et qu’onexaminera avec tant de sévérité toutes les actionsde notre vie?

Que s’il se trouve quelqu’un, mes frères, qui ne croie pointce jugement dont Jésus-Christ nous menace, qu’il considèrece qui se passe en ce monde. Qu’il voie tant de misérables dontles uns gémissent dans les prisons, les autres sont condamnésaux métaux, les autres pourrissent sur un fumier, les autres sonttourmentés par les démons, les autres tombent dans l’égarementd’esprit, les autres souffrent des maladies incurables, les autres sontaccablés de la pauvreté, les autres endurent la faim et lesdernières extrémités, et les autres enfin soupirentdans une très-dure servitude. Représentez-vous, dis-je, tousces maux, et dites-vous à vous-même que Dieu ne permettraitpoint que tous ces hommes souffrissent tant, s’il ne devait, punir de mêmeceux qui ne sont pas moins coupables qu’eux. Que si vous voyez quelquefoisdes méchants qui ne souffrent rien en ce monde, c’est une marqueque Dieu réserve leur punition pour un autre temps. Etant justecomme il est, et le commun Seigneur de tous, il ne laisserait pas les uns,impunis pendant qu’il traite si sévèrement les autres, s’ilne leur réservait ailleurs un très-grand supplice.

Considérons donc, mes frères, ces véritésterribles. Humilions-nous .profondément devant Dieu. Que ceux quijusqu’ici n’avaient point cru le jugement à venir, commencent maintenantà le croire et à le craindre, afin que, vivant tous ici d’unemanière digne du ciel, nous évitions les supplices de l’enferet nous méritions de posséder les biens éternels,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (596)

HOMÉLIE LXXVII

" COMPRENEZ CECI PAR UNE PARABOLE TIRÉE DU FIGUIER. LORSQUESES BRANCHES SONT DÉJÀ TENDRES ET QU’IL POUSSE SES FEUILLES,VOUS SAVEZ QUE L’ÉTÉ EST PROCHE. DE MÊME LORSQUE VOUSVERREZ TOUTES CES CHOSES ARRIVER, SACREZ QUE LE FILS DE L’HOMME EST PROCHE,QU’IL EST A LA PORTE ". (CHAP. XXIV, 32, 33, JUSQU’À LA FIN DU CHAP.)

1. Cette parole que le Fils de Dieu avait dite à ses apôtres: " Aussitôt après ces jours d’affliction ", leur ayant faitdésirer avec ardeur de savoir quand viendrait ce temps, et particulièrementle jour du jugement dernier, Jésus-Christ leur propose àdessein cette (596) parabole du figuier, pour leur faire voir que le tempsqui se passerait entre ces jours d’affliction e1 celui de son avènement,ne serait pas long. Il leur apprend cette vérité non-seulementpar la parabole qu’il leur propose, mais encore plus par ces paroles suivantes:" Sachez " qu’il est à la porte ".

Mais il faut remarquer dans cet exemple du figuier, qu’il prédità ses élus que ce jour leur sera comme le commencement d’unprintemps et d’un été spirituel qui succédera àl’hiver si pénible de ce monde, et qu’il menace au contraire lesréprouvés de toutes les horreurs d’un hiver dont l’éternitémalheureuse suivra la beauté si courte et si trompeuse de l’étéde cette vie.

Mais le Fils de Dieu n’apporte pas cette comparaison du figuier seulementpour marquer cet intervalle qui se passerait entre les maux qu’il préditet le jour de son jugement, il pouvait le Faire d’une autre manière.Il veut encore nous faire voir combien ce qu’il dit était véritable,en marquant qu’il arriverait aussi infailliblement que l’étéarrive quand le figuier commence à fleurir. Nous l’avons déjàvu ailleurs, lorsqu’il veut nous assurer qu’une chose doit certainementarriver, il se sert toujours des comparaisons prises de la nature dontle cours est réglé par un ordre stable qui ne manque jamais.

L’apôtre saint Paul a souvent imité cette conduite. Etcomme Jésus-Christ en parlant de la résurrection use de cettecomparaison : " Si le grain de froment ne meurt après qu’il esttombé dans terre, il demeure seul; mais s’il meurt, il apporte beaucoupde fruits ". (Jean, XII, 24.) Saint Paul aussi écrivant aux Corinthiensse sert du même exemple : " Insensés que vous êtes,ce que vous semez ne reçoit point de vie s’il ne meurt ". (I Cor.XV, 36.) Mais pour empêcher ses disciples de lui demander quand ceschoses arriveraient, il les prévient de la sorte.

" Je vous dis en vérité que cette générationne passera point que toutes ces choses ne soient accomplies (34) ". Ilrappelle dans leur mémoire tout ce qu’il vient de leur dire. Carqu’entend-il par " toutes ces choses ", sinon les guerres de Jérusalem,la famine, la peste, les tremblements de terre, les faux christs et lesfaux prophètes, la prédication de l’Evangile dans tout lemonde, les séditions, les troubles et toutes les autres choses quidoivent arriver avant que Jésus-Christ vienne juger le monde. Par" cette génération " il n’entend pas ceux qui vivaient alors,mais les fidèles qui croyaient en lui. Car on voit dans l’Ecriturequ’on donne ce nom de " génération " non-seulement àune certaine durée de temps, mais encore à une certaine formede vie. C’est en ce sens qu’il est dit: " C’est là la générationde ceux qui cherchent le Seigneur ". (Ps. XIV, 7.) Comme donc Jésus-Christavait dit auparavant : " Il faut que tout cela arrive, et néanmoinscet Evangile sera prêché partout ", il confirme encore celapar ce qu’il dit maintenant, savoir que toutes ces choses arriveront, etque néanmoins " la génération " de ses fidèlesne passera pas, parce qu’elle ne pourra être ébranléepar aucun des maux qu’il a prédits. Jérusalem sera ruinéede fond en comble, presque toute la nation des Juifs sera éteinte;mais rien ne pourra nuire aux élus. Ni la faim, ni la peste, niles tremblements de terre, ni le trouble et les mouvements de la guerre,ni les faux christs, ni les faux prophètes, ni les séducteurs,ni les trompeurs, ni les personnes scandaleuses, ni les faux frères,ni aucun autre mal semblable ne pourra les surmonter. Et pour les encouragerencore davantage, il ajoute :

" Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point(35) ". Quelque solidité qui paraisse dans ces éléments,ils seront plutôt détruits que mes paroles ne passeront. Siquelqu’un, unes frères, ne croit pas cette parole du Sauveur, qu’ilconsidère tout le reste de ce qu’il a dit, et s’il le trouve véritable,qu’il juge de l’avenir par le passé. Qu’il examine ce que Jésus-Christa prédit, et l’événement des moindres circonstancesqu’il a marquées l’assurera de la vérité de cettedernière prédiction.

Il nomme particulièrement " le ciel et la terre " pour marquerque son Eglise serait plus stable que ces deux éléments,et pour montrer en même temps qu’il était le créateurde l’univers. Comme il parlait si affirmativement de la consommation detoutes choses, et qu’il était assez difficile de croire ces prophéties,il rappelle à la pensée de ses disciples le ciel et la terre,afin que se souvenant de la puissance infinie avec laquelle il les avaitcréés autrefois, ils fussent plus aisément persuadésde la vérité de ses paroles.

" Or, nul autre que mon Père ne sait ce jour (597) et cette heure,pas même les anges du ciel (36) ". Il ajoute à dessein queles anges ne savaient rien de ce jour, afin d’ôter à ses disciplesle désir d’apprendre une chose que les anges même ne savaientpas; mais en disant que le Fils même ne le savait pas, non-seulement,il leur ôte le désir de le connaître, mais la volontémême de s’en informer. Et pour confirmer ce que je dis, il ne fautque considérer ce qu’il dit à ses disciples aprèssa résurrection, et de quelle manière il arrête leurcuriosité lorsqu’ils s’informaient trop curieusement de l’avenir.Car il prédit ici beaucoup de signes; mais il leur dit alors clairement:" Ce n’est pas à vous à savoir les temps et les " moments". (Act. I, 7). Et pour qu’ils ne regardent point ce refus comme une marquede mépris, et qu’ils ne s’imaginent pas que le Sauveur les jugeaitindignes de cette connaissance, il ajoute aussitôt : " Que le Pèrea mis dans sa puissance ". Car il a toujours au contraire témoignéavec grand soin à ses apôtres qu’il les traitait avec honneur,et qu’il ne leur voulait rien cacher. C’est pourquoi il attribue cetteconnaissance au " Père ", et il la fait passer dans leur espritpour une chose trop élevée au-dessus d’eux.

Si cela n’était de la sorte, et si ce que Jésus-Christdit eût été vrai à la lettre, que le Fils del’homme ne connaissait pas ce jour; quand commencerait-il à le connaître?Ne sera-ce que lorsque nous le connaîtrons nous-mêmes? Quioserait prononcer ce blasphème? Le Fils connaît le Père,il le connaît aussi clairement et aussi distinctement qu’il est lui-mêmeconnu du Père, et il pourrait ignorer ce jour? L’Esprit de Dieupeut pénétrer les plus grands secrets de Dieu, et le Filsde Dieu ne pourrait connaître le jour de ce jugement dernier? Ilsait quel jugement il doit porter de tous les hommes, il peut découvrirce qu’il y a de plus caché dans les coeurs, et il. ne saurait pasle jour auquel il les doit juger? Comment ce jour pourrait-il êtreinconnu à celui " par qui tout a été fait et sansqui rien n’a été fait " ? Celui qui a fait les sièclesn’a-t-il pas aussi créé les temps, et celui qui a crééles temps n’a-t-il pas aussi fait ce jour qui en fait une partie? Commentpourrait-il ignorer ce qu’il a fait lui-même?

2. Quoique vous ne soyez qu’un homme et qu’un peu de poudre, vous osezdire néanmoins que vous connaissez l’essence divine, et vous niezque Jésus-Christ connaisse quand le jour du jugement arrivera, luiqui est le Fils du Père éternel et qui demeure éternellementdans: son sein? L’une de ces connaissances n’est-elle pas infiniment élevéeau-dessus de l’autre? Comment donc vous en attribuez-vous une qui est siexcellente, lorsque vous en refuser une beaucoup moindre au Fils de Dieu," en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et dela science "? Mais quoique fous croyiez connaître l’essence de Dieu; je vous soutiens néanmoins que vous ne la connaissez pas, au lieuque le Fils de Dieu ne peut ignorer ce jour, et qu’il le connaîttrès-distinctement.

Après donc que Jésus-Christ nous a marqué toutce qui doit précéder ce jour, et qu’il nous a montréces temps comme tout proches , jusqu’à dire " qu’il étaitdéjà aux portes ", il ne veut pas nous déclarer lemoment précis auquel arrivera ce jour, pour arrêter notrecuriosité. Il semble qu’il nous dise : Si vous êtes assezcurieux pour désirer de savoir quand viendra ce jour, je vous déclarepar avance que je ne vous le dirai pas; mais si vous ne me demandez queles signes qui le préviendront, je ne vous les célerai pas,et je vous les marquerai même dans toutes leurs circonstances. Jevous ai assez fait voir que ce jour ne m’était pas inconnu. Je vousai assez marqué les temps et particularisé les choses quiarriveront alors. Je vous ai laissé concevoir par la parabole dufiguier, combien il y aurait d’intervalle depuis ce temps que je vous marquejusqu’à ce dernier des jours. Enfin, je vous ai conduits jusqu’auxportes, et si je ne veux pas vous les ouvrir, c’est pour votre bien. Maispour leur donner encore une autre preuve que ce n’est point par. ignorancequ’il refuse de leur déclarer ce jour, il ajouta encore un autresigne à celui qu’il vient de dire.

" Comme un peu avant le déluge les hommes mangeaient et buvaient, épousaient des femmes, et mariaient leurs filles jusqu’au jouroù Noé entra dans l’arche (38). Et qu’ils n’eurent aucuneconnaissance du déluge jusqu’à ce qu’il fut arrivé,et qu’il eut emporté tout le monde, il en sera de même àl’avènement du Fils de l’homme (39)". Il (598) témoigne,par ces paroles, que, lorsqu’il viendra, il surprendra les hommes dansleurs plaisirs, et qu’ils ne s’attendront point à le voir. SaintPaul dit la même chose : " Lorsqu’ils se diront : Nous sommes enpaix et en sûreté, ils seront surpris tout d’un coup par uneruine soudaine (I Thess. V, 3)"; et pour montrer encore mieux combien cetteruine serait inespérée, l’Apôtre ajoute: "Comme unefemme grosse est surprise par les douleurs de l’enfantement". Mais commentpeut-on allier ces deux choses si contraires, et comment Jésus-Christdit-il - " Aussitôt après ces jours d’affliction ", puisquesaint Paul, au contraire, dit que ce seront des jours de divertissementset de réjouissance ! Comment peut-on accorder la paix et la sûretéavec les afflictions et les maux? Je réponds que les insensésregarderont ces temps comme des temps de paix et de toutes sortes de biens.C’est pourquoi saint Paul ne dit pas : " Lorsqu’ils seront en paix et ensûreté ", mais " lorsqu’ils diront: Nous sommes en paix eten sûreté ", se servant à dessein de cette expressionpour nous marquer leur insensibilité, qui sera semblable àcelle des hommes qui vivaient du temps de Noé, lesquels ne laissaientpas de passer leur vie dans les délices, quoique menacésde tant de maux. Mais les justes n’auront rien de cette dureté siinsensible et de cette étrange frénésie, puisqu’ilspasseront alors toute leur vie dans la douleur. et dans l’amertume.

Jésus-Christ nous apprend ici que lorsque l’Antéchristviendra, les pécheurs et tous ceux qui auront désespéréde leur saint, s’abandonner6nt à toutes sortes de plaisirs. Toutle monde sera plongé dans le luxe, dans les festins et la bonnechère. Et il cite un exemple qui a beaucoup rapport au sujet. Commeau temps de Noé, la vue même de l’arche qu’on bâtissaitne pouvait persuader les hommes que le déluge arriverait, et qu’ilsne laissaient pas de vivre toujours dans les délices, comme si Dieune les eût point menacés; de même lorsque l’Antéchristviendra, et qu’il traînera avec lui l’horreur et l’effroi par uneinfinité de maux dont sa venue sera accompagnée, les hommesnéanmoins n’en auront aucune crainte. Ils vivront dans une entièreassurance, parce qu’ils seront possédés de leurs plaisirscomme d’une ivresse profonde qui leur ôtera tout le sentiment ettoute l’appréhension de l’avenir. C’est ce qui fait dire àsaint Paul que les hommes seront aussi surpris de ces malheurs, " que l’estune femme grosse par les douleurs de l’enfantement".

Mais pourquoi Jésus-Christ ne rapporte-t-il pas plutôtl’exemple des Sodomites que celui de Noé? C’est parce qu’il aimaitmieux rapporter l’exemple d’un malheur général et universel,afin que les coeurs les plus endurcis et les plus incrédules enfussent étonnés, et qu’ils jugeassent par le passéde ce qu’ils devaient craindre pour l’avenir. il marque aussi, en rapportantcet exemple, qu’il est l’auteur de l’Ancien Testament et qu’il a fait toutce qui est écrit, et il dit ensuite des choses qui font assez voirqu’il n’ignore pas quand viendrait ce jour.

" Alors de deux qui seront dans un champ, l’un sera pris et l’autrelaissé (40). De deux femmes qui moudront dans un moulin, l’une seraprise et l’autre laissée (41) ".

Toutes ces circonstances, comme j’ai dit, font voir que Jésus-Christn’ignorait pas quand viendrait le jour dont il parle, mais qu’il veut ôteraux apôtres le désir de s’en informer. Il connaît cetemps puisqu’il le compare aux jours de Noé; il le connaîtpuisqu’il dit " que de deux qui seront dans la campagne, l’un sera priset l’autre laissé "; montrant en outre par ces paroles qu’il surprendraitindubitablement le monde; et qu’il viendrait lorsque tous les hommes seraientdans la paix et dans le repos. Il dit aussi qu’il y en aurait deux dans" le moulin", pour montrer encore le peu. de crainte qu’on aurait de sondernier avènement. Enfin, il fait voir, par ces divers exemples-,qu’il prendra et qu’il laissera indifféremment les esclaves et lesmaîtres : ceux qui vivent dans une pleine paix, ou dans le travail; ceux qui. sont dans les dignités ou dans les emplois les plusvils; et comme il est dit dans l’Ancien Testament : " depuis celui quiest assis sur le trône jusqu’à la dernière esclavequi travaille dans un moulin ". (Exod. XI,15.)

Comme Jésus-Christ avait déjà marqué avecquelle difficulté les riches se sauveraient, il montre au contraireici qu’ils ne périraient pas tous, et que les pauvres ne seraientpas tous sauvés. Il assure qu’il s’en sauverait et qu’il en périraitde part et d’autre. Je crois qu’on peut encore conclure des paroles deJésus-Christ qu’il viendra durant la nuit, et il (599) semble quesaint Luc autorise ce sentiment: " Je vous dis qu’en cette nuit", dit cetévangéliste, " deux seront dans le lit, et que l’un serapris et l’autre laissé " (Luc, XVII, 35.) Tout ceci, mes frères,ne fait-il pas voir combien Jésus-Christ pénétraitdans l’avenir? Enfin, pour prévenir toutes les questions-superfluesde ses disciples, il dit : " Veillez donc parce que vous ne savez pas àquelle heure votre Seigneur doit venir (42) ". Il ne dit pas qu’il ne lesait point, mais que ses apôtres ne le savent pas : " Vous ne savezpas à quelle heure votre Seigneur doit venir ". Après lesavoir insensiblement conduits jusqu’à l’heure et comme au momentauquel son avènement doit arriver, et qu’il leur en a parléavec tant d’étendue, il quitte aussitôt ce sujet, et il-lesentretient d’autres choses, afin qu’ils se préparent et qu’ils s’encouragentau combat. "Veillez ", leur dit-il, leur montrant que ce n’est que pource sujet qu’il leur cèle ce jour dont il leur parle.

3. " Car sachez que si le père de famille était avertià quelle heure le voleur doit venir, il est certain qu’il veillerait,et qu’il ne laisserait pas percer sa maison (43). Vous donc aussi soyeztoujours prêts, parce que le Fils de l’homme viendra à l’heureque vous ne pensez pas (44) ". C’est donc pour cela même qu’il lesavertit de veiller et de se tenir toujours prêts, " parce qu’il viendraà l’heure qu’on ne l’attendra pas" , afin qu’étant toujourscomme en suspens et dans l’attente de ce jour, ils s’appliquent àla pratique des vertus. Il semble qu’il leur dise : Si les hommes savaientprécisément le jour de leur mort, ils s’y prépareraientsans doute avec grand soin, mais pour les tenir continuellement dans uneappréhension qui leur est si utile, je ne veux point les avertirde ce jour, afin qu’en l’attendant à toute heure, ils soient dansune perpétuelle vigilance. Il s’appelle ici " Maître" et "Seigneur ", aussi visiblement qu’en aucun autre endroit de l’Evangile.Ce qu’il fait, à ce qu’il me semble, pour confondre notre lâchetéet notre extrême indifférence. Les hommes du monde, leur dit-il,sont plus vigilants pour garder leur or, que vous ne l’êtes pourtravailler à votre salut. Ils sont sur leurs gardes contre les voleurset veillent pour n’être pas pillés ;et-vous, lorsque vousêtes assurés que votre Seigneur même doit venir, vousne pouvez veiller pour l’attendre, afin de n’être pas surpris lorsqu’ilviendra et qu’il vous fera paraître en sa présence. Pourquoiun père de famille, qui est averti que les voleurs veulent le surprendre,veille-t-il pour se défendre de leurs efforts, et que vous, quiêtes avertis aussi par moi-même que je dois venir, vous neveillez pas afin que je ne puisse vous surprendre? Ce sommeil alors seramortel, et tous ceux qui sont dans l’assoupissement tomberont indubitablementdans les maux que je vous prédis.

Après avoir parlé avec beaucoup d’étendue du jugementà venir, il adresse maintenant la parole aux docteurs et aux pasteursde l’Eglise, et il leur marque quels supplices ils doivent craindre, ouquelle récompense ils doivent attendre. Il parle premièrementdes bons, et il finit son discours en menaçant les méchants." Qui est le serviteur fidèle et prudent que son maître aétabli sur tous ses serviteurs, afin qu’il leur distribue la. nourritureau temps qu’il faut (45) ? Heureux ce serviteur si son maître àson arrivée le trouve agissant ainsi (46) " Croyez-vous, mes frères,qu’en parlant ainsi : " Qui est le serviteur "? Jésus-Christ ignoreen effet quel il est? Tout à l’heure en entendant cette parole :" Nul ne le sait ", pas même le Fils, vous prétendiez pouvoirconclure que le Fils de Dieu ignorait littéralement le dernier jourdu monde; de cette parole-ci : " Qui est n le serviteur, on pourrait toutaussi bien conclure que Jésus-Christ ignore quel est le bon serviteur.Direz-vous donc aussi que Jésus-Christ ne connaît pas quiest le serviteur prudent et fidèle? Je ne crois pas qu’il y aitpersonne d’assez déraisonnable pour oser le dire. On pouvait aumoins se couvrir de quelque prétexte dans cette autre parole, maisdans celle-ci on ne le peut plus. Quoi donc! lorsque Jésus-Christdemandait à saint Pierre : " Pierre, m’aimez-vous {Jean, XXI, 15)" ? ignorait-il en effet que cet apôtre l’aimait? Ou lorsqu’il disaitde Lazare: " Où l’avez-vous mis (Ibid. XI, 34) "? ne savait-il pasle lieu dans lequel on l’avait enseveli? Ne voit-on pas que le Pèremême parle aussi de cette manière? N’est-ce pas lui qui disaità Adam : " Adam, où êtes-vous "

(Gen. III, 9.) Et ailleurs: " Le cri de Sodome et de Gomorrhe s’estmultiplié devant moi. Je descendrai donc pour voir s’ils agissenten effet selon le cri qui vient à moi, ou si cela n’est pas, afinque je le sache ", (600) (Gen. XVIII, 20.) Et ailleurs : Peut-êtrequ’ils m’écouteront, peut-être qu’ils deviendront sages"?(Ezéch. XXIV, 6.) Et dans l’Evangile : " Peut-être qu’ilsauront quelque respect pour mon Fils ". (Luc, XX, 13.)

Quoique toutes ces expressions semblent témoigner quelque ignorance,néanmoins, lorsque Dieu s’en sert, ce n’est pas qu’il manque quelquechose à sa lumière, mais seulement qu’il descend jusqu’ànous et qu’il s’accommode à notre faiblesse. Ainsi, lorsqu’il demandaità Adam où il était, c’était pour lui faireconnaître à lui-même ce dérèglement deson coeur, qui le porta à excuser plutôt son péchéqu’à le réparer. Lorsqu’il témoigne vouloir s’informerplus exactement du péché des Sodomites, c’est pour nous apprendreà ne point précipiter nos jugements, et à ne rienaffirmer dont nous ne soyons très assurés. Lorsqu’il parleainsi par Ezéchiel comme quelqu’un qui doute : " s’ils écoutent,s’ils deviennent sages ", c’est pour empêcher qu’une prophétieplus claire, et qu’une assurance entière qu’ils ne l’écouteraientpas, ne fût à des âmes faibles comme un prétexteet une occasion de désobéissance, en croyant qu’aprèscet oracle de Dieu la désobéissance était devenuenécessaire et inévitable. Ainsi, cette parole de l’Evangile: " Peut-être qu’ils auront quelque respect pour mon Fils ", n’estdite que pour témoigner à ses serviteurs ingrats qu’ils devaientau moins respecter ce Fils. Ce qu’il dit de même en ces deux endroits:"qu’il ne connaît pas ce jour", et " qui est le serviteur fidèle" ; il ne le dit que pour empêcher d’un côté ses disciplesde s’informer de ce jour, et que pour montrer de l’autre que " ce serviteurfidèle " était quelque chose d’extrêmement rare, etd’infiniment précieux.

Et jugez, mes frères, quelle ignorance ces paroles supposeraientdans le Fils de Dieu, si on les prenait à la lettre; puisqu’il ignoreraitmême celui qu’il " établirait sur toute sa famille ". Il appellece serviteur " heureux ", et il ne saurait pas quel il est? " Qui est," dit-il, " ce serviteur que le maître établira sur sa maison?Heureux le serviteur que son maître à son arrivée trouveraagissant de la sorte". Cette " fidélité " dont Jésus-Christparle ici; ne regarde pas seulement celle qu’on doit apporter dans la dispensationde l’argent; mais encore celle qu’on doit garder dans la dispensation dela parole, de la puissance des miracles et de tous les autres dons qu’onaurait reçu de Dieu.

On peut appliquer cette parabole aux princes et à tous ceux quigouvernent les Etats. Car elle leur apprend à tous à contribuerau bien public autant qu’ils le peuvent, soit par leur sagesse, soit parleur autorité, soit par leurs richesses, soit par tous les autresavantages qu’ils possèdent, et non pas à en abuser pour perdreleurs sujets et pour se perdre eux-mêmes.

Jésus-Christ demande deux conditions principales et essentiellesdans ce serviteur : la "fidélité " et la " prudence ", cartout péché vient de quelque principe d’imprudence et de folie.Il l’appelle " fidèle ", parce qu’il ne s’attribue rien de toutce qui appartient à son maître, et qu’il ne dissipe pointindiscrètement son bien. Et il l’appelle " prudent ", parce qu’ilsait dispenser à propos ce qu’on lui a confié. Nous avonsnécessairement besoin de ces deux qualités pour êtrede bons serviteurs: l’une, de ne point usurper ce qui est à notremaître, et l’autre, de dispenser sagement tout ce qu’il nous donnecomme en dépôt. Si l’une de ces deux qualités nousmanque, le défaut de l’une rend l’autre imparfaite. Car si la fidélitéde ce serviteur se bornait à ne rien voler, et qu’il consumâtcependant le bien de son maître dans des dépenses inutiles,il serait sans doute très-coupable. Que si, au contraire, il ménageaitcet argent, mais seulement à son avantage, et pour son propre intérêt,il mériterait encore d’être condamné.

Ecoutez donc ceci, vous tous qui êtes riches. Cette parabole neregarde pas seulement les pasteurs et les docteurs de l’Eglise. Elle regardeaussi les riches du monde, puisque c’est entre les mains de ces deux sortesde personnes que Dieu met en dépôt toutes ses richesses, Ildonne aux premiers celles qui sont les plus importantes, et il en donned’autres aux derniers, qui, quoique moindres, ne laissent pas d’êtreencore fort considérables. Si donc, lorsque les pasteurs de l’Eglisevous dispensent avec une sage libéralité les richesses siprécieuses de leur maître, vous ne témoignez cependantde votre côté dans l’administration d’autres richesses moinsconsidérables que de l’ingratitude, en usant si mal d’un bien quiproprement n’est pas à vous, mais à votre maître ,quelle excuse aurez-vous , lorsqu’il vous reprochera une infidélitési honteuse? (601)

Mais avant que de parler de la punition que doit attendre ce serviteuringrat et infidèle, parlons de la récompense de celui queson maître trouve dans le devoir, et qu’il honore de ses louanges.

" Je vous dis en vérité qu’il lui donnera la charge detous ses biens (47 ". Quelle plus grande gloire, mes frères, pouvons-nousnous figurer, et qui pourrait assez exprimer le bonheur de ce serviteurqui sera établi de Dieu même, le Créateur de touteschoses, et à qui tout obéit, " sur tous les biens qu’il possède"? C’est avec grande raison que Jésus-Christ appelle ce serviteur" prudent", parce qu’il a su qu’il ne devait pas perdre de si grands avantagesen voulant s’en conserver de petits; et parce qu’en vivant parmi les hommesavec une modération si sage, il a mérité de gagnerle ciel. Jésus-Christ agit ensuite selon sa coutume, et aprèsavoir encouragé ses disciples par la récompense qu’il prometaux bons, il les excite encore par la punition dont il menace les méchants.

4. " Mais si ce serviteur, méchant au contraire, dit en son coeur:Mon maître n’est pas près de venir (48). Et qu’il commenceà battre ses compagnons, et à manger et à boire avecdes ivrognes (49). Le maître de ce serviteur viendra au jour oùil ne l’attend pas, et à l’heure qu’il ne sait pas (50). Et il leséparera et lui donnera pour partage d’être puni avec leshypocrites : C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincementsde dents (54) ". Si quelqu’un voulait ici rejeter sur Dieu la faute dece serviteur, et dire que cette pensée ne lui est venue que parcequ’il ignorait le jour et l’heure où son maître devait venir:Nous lui répondrons au contraire qu’il tombe dans ce désordre,non parce qu’il ne connaissait pas ce jour, mais parce qu’il se servaitde cette ignorance pour satisfaire sa passion et sa malice. Car pourquoila même pensée ne venait-elle pas au serviteur " prudent "et " fidèle " ? C’est donc à vous que je m’adresse, ôhomme coupable, ô serviteur ingrat et méchant! Qu’importeque votre maître ne soit pas près devenir? Pourquoi vous imaginez-vousmême qu’il ne viendra point? Et puisqu’il est certain qu’il doitvenir, pourquoi ne vous préparez-vous pas à le recevoir?

Aussi nous voyons dans son malheur, qui suit sa faute de bien près,que ce n’est point le Seigneur qui est lent à venir, et que cettelongueur n’est que dans l’imagination de ce serviteur infidèle.Saint Paul nous montre clairement que le Seigneur ne sera pas longtempsà venir, lorsqu’il dit : " Le Seigneur est proche, ne vous mettezen peine de rien ". Et: " Celui qui viendra, viendra, et il ne différerapas". (Philip. IV, 5.) Mais écoutez ce qui suit, et remarquez avecquel soin Jésus-Christ rappelle à la mémoire de sesdisciples ce jour qui leur est inconnu, témoignant ainsi que cesouvenir leur était très-avantageux, et qu’il étaitcapable de les réveiller de leur assoupissement. Et on ne doit points’arrêter à considérer si plusieurs n’ont retiréaucun avantage de ces pensées si salutaires, puisque bien d’autresconsidérations qui servent beaucoup à plusieurs, leur sontdevenues entièrement inutiles. Dieu fait toujours ce qu’il doit,quoique nous ne fassions pas ce que nous devons.

Qu’ajoute donc Jésus-Christ dans la suite? " Il viendra au jourqu’il ne l’attend pas, et à l’heure qu’il ne sait pas"; et il luifera souffrir ce qu’il mérite. Considérez combien de foisJésus-Christ représente l’incertitude et l’ignorance de cejour; pour faire mieux comprendre à ses disciples l’utilitéqu’ils devaient retirer de ce secret, et pour les tenir toujours dans lacrainte. Car il paraît que le but principal de Jésus-Christest de nous tenir toujours dans la vigilance; et comme les prospéritésnous relâchent, et que les afflictions nous réveillent, ilprédit toujours qu’il viendrait lorsque tout serait dans le. calmeet dans la paix. Il a exprimé cette vérité en rapportantl’exemple du temps de Noé, auquel il compare le temps de son dernieravènement, et il la confirme encore ici en assurant qu’aussitôtque ce serviteur s’abandonnera à la débauche et aux excèsdu vin, il tombera dans un malheur irréparable.

Mais ne nous arrêtons point, mes frères, à considérerseulement la peine dont Dieu punit ce serviteur infidèle. Rentronsplutôt en nous-mêmes pour voir si nous ne sommes point en dangerde tomber dans ce malheur. Car je ne fais point de distinction entre ceméchant serviteur et ceux qui, étant riches, ne font pointpart de leurs-biens aux pauvres. Vous n’êtes pas plus maîtrede votre argent que celui qui dispense les biens de l’Eglise. Vous n’enêtes que le dispensateur. Et comme il n’est pas permis à l’économeet au dispensateur de ces biens sacrés, de prodiguer ce que vousavez donné (602) pour les pauvres, ou de les détourner pourd’autres usages que ceux auxquels ils ont été destinés,il ne vous est pas permis de même d’abuser indiscrètementde vos richesses. A la vérité, vous avez reçu votrebien de la succession de votre père; vous êtes entrélégitimement dans l’héritage de votre famille, tout ce quevous avez vous appartient, mais tout cela néanmoins est avant toutla propriété de Dieu. Si donc vous voulez vous-mêmeque l’argent que vous donnez soit dispensé avec tant de soin, croyez-vousque Dieu n’exige pas de vous autant de fidélité que vousen exigez des hommes, et qu’il ne veuille pas au contraire que .vous soyezencore plus exact? Croyez-vous qu’il permette que vous dissipiez ces biensqu’il vous a donnés? Il a voulu vous rendre le dépositairede grandes richesses, afin que vous en fassiez part charitablement auxpauvres selon leurs besoins. Comme donc vous donnez de l’argent àun autre homme, afin qu’il le dépense avec sagesse, Dieu de mêmevous en a donné afin que vous le distribuiez avec discrétion.Quoiqu’il pût vous l’ôter, il a mieux aimé vous le laisser,afin que vous eussiez toujours des occasions de pratiquer cette vertu;en rendant ainsi tous les hommes dépendants les uns des autres,il a voulu les lier ensemble par une charité très-étroite.

5. Cependant, bien loin de donner de vos biens aux autres selon le desseinde Dieu, vous les frappez même et vous les traitez avec rigueur.Si c’est un crime que de ne les pas secourir, quel crime sera-ce que deles outrager? C’est pourquoi il me semble que Jésus-Christ s’élèveici contre ceux qui traitent injurieusement leurs frères, et quileur ravissent leur bien; il leur reproche leur cruauté lorsqu’ilss’emportent contre ceux qu’ils devraient assister, et pour qui ils devraientn’avoir que de la tendresse.

Vous avez vu aussi comment Jésus-Christ censure ceux qui se plongentdans les débauches et dans l’excès des festins. " Il mange", dit-il, " et il boit avec des ivrognes "; il parle ainsi de l’intempérancequi doit être un jour effroyablement punie. Serviteur ingrat, vousdit-il, vous n’avez pas reçu ces biens pour les consumer dans vosexcès, mais pour les distribuer en faisant l’aumône. Le bienque vous avez n’est pas à vous. C’est le bien des pauvres qui vousa été confié, quoique vous l’ayez reçu de lasuccession de vos pères, ou que vous l’ayez acquis par de très-justestravaux. Dieu pouvait vous ôter cet argent avec justice. Cependantil ne le fait pas pour vous rendre comme le maître de la charitéque vous voulez exercer envers les pauvres.

Considérez, mes frères, combien Jésus-Christ témoignedans toutes ses paraboles que seront punis ceux qui n’auront pas usélégitimement de leurs biens. Car on voit que les vierges folles,dont il parle ensuite, ne ravirent point le bien des autres, mais seulementqu’elles ne donnèrent point du leur à ceux qui en avaientbesoin. Celui dont il parle après, qui cacha le talent de son maître,ne déroba le bien de personne. Il fut condamné néanmoins.Tout son mal fut qu’il n’avait pas fait profiter celui de son maître.Ainsi, ceux qui verront le pauvre sans le soulager seront punis de Dieu,non comme des voleurs, mais comme des personnes dures et impitoyables quiauront laissé périr leurs frères sans leur faire partdu bien qu’elles avaient.

Ecoutez ceci, vous tous qui aimez les festins, et qui consumez dansces malheureuses dépenses l’argent qui est plus aux pauvres qu’iln’est à vous. Ne croyez pas que ces biens vous appartiennent enpropre, quoique Dieu soit si bon qu’il vous exhorte à les donner,comme s’ils étaient effectivement à. vous. Il vous les aprêtés pour vous donner un moyen de mieux pratiquer la vertuet de devenir plus justes. Ne regardez donc plus comme étant àvous ces biens que vous possédez. Donnez à Dieu ce qui està Dieu. Si vous aviez prêté une grande somme àun homme afin qu’il s’en servît pour gagner quelque chose, dirait-onque cet argent serait à lui? C’est ainsi que Dieu vous a donnévotre bien, afin que vous vous en serviez pour gagner le ciel. N’employezdonc pas, pour vous perdre, ce que vous avez reçu pour vous sauver;et ne ruinez pas les desseins de la bonté de Dieu sur vous par unexcès de malice et d’ingratitude. Considérez combien il estavantageux à l’homme, après le baptême, de trouverdans l’aumône un autre moyen pour obtenir de Dieu le pardon de sesoffenses. Si Dieu ne nous avait donné ce moyen pour effacer nospéchés, combien diraient Oh ! que nous serions heureux sinous pouvions, par nos richesses, nous délivrer des maux àvenir ! Que nous donnerions de bon coeur tout notre bien pour nous mettreà couvert de la peine que nos offenses ont si justement (603) méritée!Mais parce que Dieu nous a accordé de lui-même ce que nousaurions si fort désiré de lui, si sa bonté ne nousavait prévenus, nous négligeons de nous prévaloirde cet avantage, et de nous servir d’un si grand remède. Vous merépondez que vous donnez l’aumône. Mais que donnez-vous? Avez-vousjamais autant donné que cette pauvre femme de l’Evangile qui donnadeux oboles? Elle donna à Dieu tout ce qu’elle avait, et vous nelui donnez rien de tout ce que vous ayez, mais vous le prodiguez en desdépenses criminelles. Tout votre bien s’en va en luxe et en festins.Vous traitez aujourd’hui, et on vous traite demain. Vous vous ruinez, etvous apprenez aux autres à se ruiner. Et ainsi vous êtes doublementcoupables, et du crime que vous commettez , et de celui que vous leur faitescommettre.

Remarquez ce que Jésus-Christ condamne en ce méchant serviteur" Il boit ", dit-il, " et il mange avec les ivrognes". Dieu punit non-seulement" les ivrognes ", mais ceux même qui leur tiennent compagnie. Etc’est certainement avec une grande justice, puisqu’en se corrompant eux-mêmes.,ils corrompent aussi leurs frères. Rien n’irrite Dieu davantageque cette indifférence avec laquelle on voit périr son prochainsans s’en mettre en peine. Et Jésus-Christ voulant marquer ici quelleest sa colère contre ce serviteur qui avait blessé la charitéde la sorte, dit : " qu’il sera séparé et mis au rang deshypocrites ". Il a déclaré aussi dans l’Evangile que l’aumôneet la charité seraient la marque éternelle par laquelle onreconnaîtrait ses disciples, parce qu’il faut nécessairementque celui qui a de l’amour, soit sensible à tout ce qui regardele bien de celui qu’il aime.

Suivons, mes frères, cette voie de la charité, puisquec’est elle principalement qui nous conduit dans le ciel, qui rend les Chrétiensde parfaits imitateurs de leur maître, et qui fait que les hommesdeviennent semblables à Dieu autant qu’ils le peuvent êtreen cette vie. Aussi tout le monde sait que les vertus qui approchent deplus près de celle-ci, et qui lui sont le plus étroitementunies, sont celles qui nous sont le plus nécessaires. Nous approfondironsaujourd’hui cette matière, et nous écouterons ce que Dieumême nous en a dit.

Je suppose donc qu’il y a deux voies pour bien vivre: que dans l’uneon ne travaille que pour soi, et que dans l’autre, au contraire, on s’intéressepour son prochain. Voyons laquelle de ces deux voies nous relèvedavantage devant Dieu et nous conduit à une plus haute vertu. Nevoyons-nous pas que saint Paul blâme souvent celui qui ne pense qu’àsoi, et qu’il loue au contraire celui qui travaille pour son prochain?" Que personne ", dit cet apôtre, " ne cherche ses intérêts,mais que chacun cherche les intérêts de ses frères(I Cor. X, 24) ", s’efforçant ainsi de bannir de soi cet amour-propre,et d’introduire à sa place une charité catholique et universelle.Il dit ailleurs : " Que chacun de nous tâche de plaire à sonprochain dans ce qui est bon et qui le peut édifier". Et il ajouteà cette pratique une louange incomparable: " Car Jésus-Christne s’est pas plu à lui-même. " (Rom. XV, 2.)

Pouvons-nous douter après cela lequel des deux saint Paul approuvele plus? Mais pour le faire encore mieux voir, considérons les vertusqui tic sont avantageuses qu’à celui qui les pratique, et cellesqui se répandent encore sur les autres. Nous reconnaîtronsque les jeûnes, par exemple, les austérités du corps,le célibat, la vie réglée, sobre et tempérante,sont des vertus qui certainement servent à celui qui les possède;mais que ces autres qui se communiquent au prochain, sont beaucoup plusrelevées, comme l’aumône , la doctrine et la charité,dont saint Paul dit : " Quand je distribuerais tout mon bien pour la nourrituredes pauvres, et que j’abandonnerais mon corps aux flammes, si je n’avaisla charité, tout cela ne me servirait de rien ". (I Cor. XIII, 3.)

6. Voyez-vous la charité louée et couronnée pourelle-même. Mais examinons encore ce sujet. Qu’un homme jeûne,qu’il soit tempérant, qu’il soit martyr même, et qu’il brûledans les feux; et qu’un autre diffère ou évite mêmetout à fait de souffrir le martyre, parce qu’il aime ses frères,et qu’il s’efforce de les servir et de les édifier, lequel des deuxsera le plus grand après sa mort? Il n’y a pas à délibérerlongtemps sur ce point, puisque saint Paul dit clairement: " Je souhaitede mourir et d’être avec Jésus-Christ ; car c’est ce qui m’estle plus avantageux, mais il est encore nécessaire à causede vous, que je demeure en ce monde ". (Philip. I, 23.) Ainsi, il préfèrel’édification du prochain au bonheur d’être uni à Jésus-Christdans le ciel. Car le (604) meilleur moyen d’être bien uni àJésus-Christ, c’est de faire ce qu’il nous commande; et son grandcommandement c’est celui par-lequel il nous ordonne de nous aimer les unsles autres.

Ne voyons-nous pas aussi que Jésus-Christ dit à saintPierre: " Si vous m’aimez, paissez mes brebis (Jean, XV) ", et que partrois diverses fois, il lui dit que ce sera là la marque par laquelleil témoignera qu’il l’aime. On ne doit pas regarder ces parolescomme étant dites seulement pour les pasteurs de l’Eglise. Ellesle sont pour chacun de nous, à qui Jésus-Christ n’a commisqu’un petit troupeau, mais qui pour être petit ne doit pas êtrenégligé, puisque Jésus-Christ dit lui-même queson Père céleste y trouve son plaisir et ses délices.Chacun de vous dans sa famille a quelques-brebis. Qu’il ait soin de lesconduire et de les nourrir. Aussitôt qu’un père est levédu lit, qu’il ne pense à autre chose jusqu’au soir qu’à faireet à dire ce qui peut contribuer au bien et à l’avancementde sa famille. Qu’une femme ait le même soin. Il est bon qu’ellepense à son ménage, mais qu’elle s’applique encore davantageau salut de toute sa maison, et qu’elle ait soin que chacun se sauve ettravaille à gagner le ciel.

Si dans les choses séculières nous avons soin de nousacquitter d’abord des droits publics et des taxes imposées par leprince, avant que de penser aux affaires domestiques et particulières,de peur qu’en négligeant ces premiers devoirs nous n’encourrionsles sévérités de la loi avec la honte d’êtretramé sur la place publique et mis en prison. Combien est-il plusraisonnable, dans les choses spirituelles, de nous acquitter d’abord decelles- qui regardent Dieu notre Créateur et le Roi commun de tous,de peur que le mépris que nous aurions pour ce qui le regarde, nele porte à nous jeter dans ces lieux horribles, où il n’yaura que des pleurs et des grincements de dents?

Appliquons-nous donc toujours à ces vertus qui nous sont si salutairesà nous-mêmes, et qui sont en même temps si avantageusesà nos frères. Pratiquons l’aumône , et ensuite la prière.Nous voyons même dans l’Ecriture que la prière tire sa forcede l’aumône, et qu’elle lui donne comme des ailes : " Vos aumônes", dit l’Ange dans les Actes, " et vos prières sont montéesdevant le trône de Dieu". (Act. X, 4.) L’aumône ne donne passeulement de la force à la prière , elle en donne mêmeau jeûne. Si vous jeûnez sans faire l’aumône, Dieu n’agréerapas votre jeûne. Il le regardera avec plus d’horreur que les excèsde ceux qui s’enivrent et qui se remplissent de viandes, et il en aurad’autant plus d’aversion, que la cruauté est encore plus détestableà ses yeux que les débauches.

Mais que dis-je, que le jeûne prend sa force de l’aumône,puisque la virginité même en tire tout son éclat, etque sans elle, les vierges les plus irréprochables sont chasséesde la chambre nuptiale de l’Epoux céleste? Considérez, mesfrères, ce que je vous dis. Quoi de comparable à la virginité,cette vertu si rare et si excellente que Jésus-Christ n’a pas voulu,dans le Nouveau Testament même, en faire une loi pour les Chrétiens?Et néanmoins la virginité n’est rien sans l’aumône,et si une vierge n’est charitable, elle sera rejetée de son Epoux.Que si cela est ainsi, comme on n’en peut pas douter, qui peut espérerde se sauver en négligeant de faire l’aumône? Ne faut-il pasque celui qui ne la fait point en cette vie, périsse nécessairementdans l’autre ? Nous voyons dans la conduite du monde que nul ne vit pourlui-même. Les artisans, les laboureurs, les marchands et les gensde guerre, contribuent tous généralement au bien et àl’avantage des autres. Combien plus devons-nous faire la même chosedans ce qui regarde les âmes et les biens spirituels? Celui-làvit proprement qui vit pour les autres. Celui qui ne vit que pour lui,sans se mettre en peine des autres, est un homme inutile au monde, ou plutôtce n’est pas un homme, puisqu’il ne prend aucune part au bien généralde tous les hommes.

Vous me direz peut-être : Me conseillez-vous donc d’abandonnermes propres affaires, pour me charger de celles des autres? Ne vous trompezpoint, mes frères : Celui qui prend soin des intérêtsde son prochain, ne néglige point ses intérêts propres.En servant les autres il est utile à lui-même. Celui qui asoin des intérêts des autres, bien loin de blesser personne,a, au contraire, compassion de tous ceux qui souffrent; il les assisteen tout ce qu’il peut, il n’est point voleur, il ne désire riende ce qui appartient aux autres; il ne porte point de faux témoignage;il s’abstient de tous les vices, et il embrasse toutes les vertus. Il priepour ses ennemis: il fait du bien à (606) ceux qui tâchentde le surprendre, et qui lui dressent des piéges. Il ne blesse jamaisl’honneur de personne, et jamais une parole de médisance ne sortde sa bouche, quoiqu’on le déchire par toute sorte d’outrages. Enfince sentiment de l’Apôtre est gravé dans son coeur:" Qui estfaible sans que je sois faible? Qui est scandalisé sans que je brûle"?(II Cor. XI, 29.) Mais comme nous ne pouvons travailler pour le bien desautres, que nous ne travaillions pour nous-mêmes, il ne s’ensuitpas qu’en nous appliquant à notre intérêt, nous procurionsen même temps l’intérêt des autres.

Pensons. à ces vérités, mes frères, et soyonspersuadés que nous ne pouvons être sauvés qu’en contribuantautant que nous pouvons au bien de nos frères. Tremblons en considérantl’exemple de ce serviteur infidèle que Dieu " met au rang des hypocrites";et de cet autre, " qui cache son talent en terre ". Marchons par une voietoute contraire, afin de jouir du bonheur éternel que je vous souhaiteà tous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (606)

HOMÉLIE LXXVIII

" ALORS LE ROYAUME DES CIEUX SERA SEMBLABLE A DIX VIERGES, LESQUELLESAYANT PRIS LEURS LAMPES S’EN ALLÈRENT AU DEVANT DE L’ÉPOUX.OR, IL Y EN AVAIT CINQ FOLLES ET CINQ SAGES.- CELLES QUI ÉTAIENTFOLLES, AYANT PPRIS LEURS LAMPES, NE SE POURVURENT POINT D’HUILE. LES SAGES,AU CONTRALRE, PRIRENT DE L’HUILE DANS LEURS VASES AVEC LEURS LAMPES ".( CHAP. XXV, 1, 2, 3, 4, JUSQU’AU VERSET 34.)

1. Ces paraboles, mes frères, que le Sauveur nous propose dansce chapitre, sont fort semblables à celles qu’il nous a proposéesdans le chapitre précédent du serviteur prudent et fidèle,et de cet autre qui dissipa le bien de son maître avec des ivrognes,et qui traita outrageusement ceux qui lui étaient soumis. Ces quatreparaboles n’ont toutes que le même but, quoiqu’elles y tendent pardes voies différentes. Elles nous portent toutes à pratiquerl’aumône et à. aider nos frères en tout ce qui nousest possible, parce qu’il n’y a point d’autre moyen pour faire notre salut.Il y a cette différence que, dans ces paraboles que nous avons expliquées,Jésus-Christ parle généralement de toutes sortes desecours que nous pouvons et que nous devons donner à nos frères,au lieu que dans celle de ces vierges il marque (1) particulièrementle soin que nous devons avoir de les assister de nos biens. C’est pourquoicette parabole des vierges a quelque chose de bien plus étonnantque les autres. Car il ne parle dans les autres que de la punition encouruepar celui qui frappait et qui outrageait les serviteurs de son maître,et qui dissipait son bien par son intempérance et ses excès;mais dans celle de ces vierges il déclare qu’il punit mêmecelui qui manque, de charité pour ses frères, et qui n’estpoint libéral envers les pauvres. Car ces vierges avaient toutesde l’huile, mais toutes n’en avaient pas avec cette abondance que Dieudemandait d’elles, et c’est ce qui en fait tomber cinq dans une condamnationsi effroyable.

Mais pourquoi, mes frères, Jésus-Christ ne nomme-t-ilpas ici d’autres personnes moins considérables? Pourquoi choisit-ilparticulièrement des vierges? Il avait déjà assezrelevé cette vertu lorsqu’il avait dit : " Qu’il y avait des eunuquesqui s’étaient rendus tels à cause du royaume des cieux",ajoutant aussitôt : " Que celui qui peut le comprendre le comprenne".(Matth. XIX, 12.) Il n’ignorait pas que les hommes estimaient beaucoupcette vertu, parce qu’elle a de l’éclat par elle-même. Sagrandeur paraît assez en ce que les saints de l’Ancien Testament,qui d’ailleurs étaient si admirables, ne gardaient pas néanmoinscette vertu, et que Jésus-Christ même dans la loi nouvellene l’impose point comme nous venons de dire, comme une loi nécessaireet indispensable. Car le Fils de Dieu ne la prescrit point à sesdisciples; il se contente seulement de les y porter et de la leur conseiller.C’est pourquoi saint Paul dit: " Pour ce qui regarde les vierges, je n’aipoint de précepte exprès du Seigneur ". (I Cor. VII, 25.)Je puis bien louer celui qui veut embrasser cet état, mais je n’ypuis contraindre personne ni en faire un commandement exprès.

Comme donc cette vertu était en effet très-éclatante,et qu’elle devait être en grande estime dans l’esprit des hommes,Jésus-Christ empêche ici qu’on ne croie qu’elle pouvait suffireelle seule, et qu’en la possédant on pouvait ensuite se relâcherdans là pratique des autres vertus. C’est pour ce sujet qu’il rapportecette parabole étonnante , afin d’apprendre aux vierges que, quandd’ailleurs elles accompagneraient leur virginité de tout ce qu’ily a de plus louable, si elles manquent à témoigner leur charitépar les aumônes, elles seront rejetées de Jésus-Christet reléguées avec les impudiques.

Et certes c’est avec grande raison que Dieu exercera un jugement sisévère contre ces vierges. Car les impudiques sont emportéspar l’amour charnel, au lieu que les autres le sont par leur passion pourles richesses. Or, il est visible que la première de ces passionsest beaucoup plus violente que la seconde. Plus donc l’ennemi qui attaquaitces vierges était faible, plus elles étaient coupables eny succombant. C’est pour cette raison que Jésus-Christ les appelle" folles ", parce qu’ayant vaincu un ennemi beaucoup plus fort, elles selaissent vaincre à un plus faible. " Les lampes " marquent le donmême de la virginité qui se conserve par la puretédu corps, et " l’huile "signifie la miséricorde, la charitéet le soin qu’on a d’assister les pauvres.

" Comme l’Epoux était longtemps à venir, elles s’assoupirenttoutes et s’endormirent (5) ". Jésus-Christ donne ici à entendreque l’intervalle entre son premier et son second avènement ne seraitpas si court que ses disciples le croyaient, et il réfute par cesparoles la pensée que ses apôtres avaient que le règnede Jésus-Christ viendrait bientôt. On voit que souvent illes détrompe de cette attente. Il marque aussi en même tempsque la mort n’est qu’un sommeil : "Elles s’assoupirent ", dit-il, " ets’endormirent toutes ".

" Mais sur le minuit on entendit un grand cri (6) ". Jésus-Christrapporte cette circonstance ou pour continuer la parabole, ou pour montrerque la résurrection générale se ferait durant la nuit.Saint Paul marque aussi ce cri, lorsqu’il dit: " Aussitôt que lesignal aura été donné par la voix de l’archange etle son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra duciel ". (I Thess. IV, 16.) Mais que diront ces trompettes et ce grand bruitdont l’Evangile parle? " Voici l’Epoux qui vient, allez au devant de lui.Toutes ces vierges se levèrent aussitôt et préparèrentleurs lampes (7). Mais les folles dirent aux sages: Donnez-nous de votrehuile, parce que nos lampes s’éteignent (8) ". Il leur donne encoreune fois le mot de " folles", pour montrer qu’il n’y a rien de plus insenséque d’amasser beaucoup d’argent en cette vie dont nous devons bientôtsortir sans rien emporter avec nous, au lieu que nous n’y devrions (2)travailler qu’à faire l’aumône et à exercer la charité.Mais ces vierges témoignent encore leur folie en ce qu’elles espèrentde trouver alors ce qui leur manque, et qu’elles demandent à contre-tempsce qu’elles ne peuvent obtenir. Leurs propres soeurs les, rebutent. Quoiqueces vierges sages fussent très-charitables, quoique ce fûtprincipalement par leur charité qu’elles s’étaient renduesagréables aux yeux de Dieu, et quoiqu’enfin ces vierges insenséesne leur demandassent qu’une partie de leur huile, et non pas tout, et qu’ellesleur représentassent leur nécessité d’une manièresi touchante, " nos lampes s’éteignent, donnez-nous de votre huile", ces vierges sages néanmoins demeurent sourdes à leursprières, et elles ne les écoutent point. Ni leur propre inclinationà faire l’aumône, ni la facilité de donner ce que leurssoeurs moins sages qu’elles leur demandaient, ni l’extrême besoinoù elles les voyaient réduites, rien ne les put porter àleur accorder leur demande.

Que nous apprend, mes frères, un exemple si terrible, sinon quesi nous nous perdons une fois nous-mêmes par nos mauvaises oeuvres,nul de nos frères ne pourra nous secourir, non parce qu’il ne le.voudra pas, mais parce qu’il ne le pourra. " Les sages leur répondirent:De peur que ce pie nous avons ne " suffise pas pour nous et pour vous,etc. (9)". Ainsi ces vierges sages s’excusent sur leur impossibilité.C’est ce qu’Abraham marque dans l’évangile de saint Luc : " Il ya ", dit-il, " un " grand abîme entre nous et vous, de sorte queceux qui voudraient passer de nous à vous ne le peuvent faire. (Luc,XVI, 26.) Allez " plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-vous-ence qu’il vous en faut (9) ". Qui, sont, mes frères, ceux qui vendentcette huile, sinon les pauvres? Et où trouve-t-on ces pauvres ailleursque dans cette vie? C’est donc en ce monde qu’on doit aller, chercher cesvendeurs et non plus en l’autre. Nous trafiquons heureusement avec euxpendant que dure cette vie, et si l’on nous en ôtait les pauvres,on nous ôterait en même temps un des plus grands moyens denotre salut et une des plus .fermes espérances de gagner le ciel.C’est donc ici qu’il nous faut préparer cette huile, afin que nousla trouvions prête dans nos vases, lorsque nous en aurons besoin.il n’est plus temps d’y penser après notre mort. Il le faut fairedans cette vie. Ne consumez donc plus, mes frères, si inutilementvos biens dans les délices, dans le luxe ou dans le vain amour dela gloire, puisqu’ils vous sont si nécessaires pour en acheter del’huile.

2. Ces vierges insensées ayant écouté les sages,suivirent le conseil qu’elles leur avaient donné, mais ce fut inutilement.Et l’Evangile rapporte cette circonstance, ou pour suivre simplement l’ordre.de l’histoire, ou pour nous apprendre que, quand nous deviendrions charitableset compatissants après notre mort, cette charité ne nousservirait, plus de rien pour éviter les maux que notre duretépassée nous a mérité. Car nous voyons que ce désirde faire l’aumône ne sert plus de rien à ces vierges folles,parce qu’elles cherchaient ceux qui vendent l’huile, non en ce monde oùon les trouve, mais dans l’autre où on ne les trouve plus.

Nous voyons de même qu’il ne servit de rien au mauvais riche d’avoiraprès sa mort tant de tendresse pour ses frères. Aprèsqu’il eut témoigné durant toute sa vie une duretési extrême à l’égard d’un pauvre qu’il voyait, couchéà sa porte, il témoigne tout d’un coup comme un’ excèsde charité pour ceux. qu’il ne voyait pas. Il veut s’efforcer deleur faire éviter les supplices et les flammes où il se voyaitplongé. Il prie qu’on les avertisse afin qu’ils prennent garde dene point tomber " dans ce lieu de peines et de tourments ". Mais commecette miséricorde fut inutile à ce mauvais riche, elle, lefut de même à ces vierges folles.

" Car pendant qu’elles étaient allées acheter de l’huilel’Epoux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrentavec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée (10). Enfinles autres vierges vinrent aussi, et lui dirent : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous(11). Mais il leur, répondit: Je vous dis en véritéque je ne vous connais point (12) ". Ainsi, après tant de travauxet, tant de peines, après tant de triomphes remportés surla faiblesse de la nature et sur la violence de ses mouvements déréglés,elles se retirent toutes confuses et voient avec douleur, que leurs lampess’éteignent d’elles-mêmes. Car il n’y a rien de plus sombreet de plus ténébreux, pour parler ainsi, que la virginitéqui n’est point accompagnée de charités et d’aumônes.On appelle même assez souvent ceux qui sont sans compassion et sanscharité, des âmes noires et ténébreuses.

Que devint donc alors la gloire de leur (3) virginité, lorsqueleur Epoux les rejeta de sa présence et qu’elles ne purent le fléchiren frappant à sa porte et en l’appelant par tant de cris redoublés?Que leur servit d’avoir été vierges, lorsqu’elles ouïrentcette parole de tonnerre: " Retirez-vous, je ne vous connais point". Quandcet Epoux irrité a parlé de la sorte, que reste-t-il àces vierges autre chose que l’enfer, et tous les tourments que l’on y souffre?Ne peut-on pas dire même que cette parole est plus insupportableque l’enfer? Cependant, mes frères, c’est ce que Jésus-Christrépondra à ces vierges folles. Et c’est ce qu’il témoigneencore ailleurs qu’il dira à tous les " ouvriers d’iniquité". (Matth. VII, 42.)

" Veillez donc parce que vous ne savez ni le jour ni l’heure oùle Fils de l’homme doit venir (13) ". Jésus-Christ a soin de rediresouvent ces paroles , pour nous apprendre combien il nous est utile d’ignorerle moment de notre mort. Où sont donc ceux qui passent toute leurvie dans la lâcheté et dans la mollesse, et qui ne rougissentpas du nous répondre, lorsque nous les exhortons à fairel’aumône, qu’en mourant ils laisseront leurs biens aux pauvres. Qu’ilsécoutent ces paroles et qu’ils se corrigent. On en a souvent vuattendre à leur mort à faire du bien, et mourir si soudainementqu’ils n’ont pu donner aucun ordre pour disposer de leurs biens.

Cette parabole donc regarde la charité qui se fait par les aumônes;mais celle qui suit regarde généralement tous ceux qui neveulent en rien contribuer au bien de leurs frères, ni de leursbiens, ni de leurs avis, ni de leur autorité, ni de quelque autremanière que ce soit, et qui se tiennent tout renfermés eneux-mêmes.

" Car Dieu agit avec les hommes comme un maître qui, devant faireun long voyage hors de son pays, appela ses serviteurs et leur mit sonbien entre les mains (14). Et ayant donné cinq talents àl’un, deux à l’autre, et un à l’autre, à chacun selonson industrie, il partit aussitôt (15). Celui donc qui avait reçucinq talents s’en alla, les fit valoir, et il en gagna cinq autres (46).Celui qui en avait reçu deux, en gagna de même encore deuxautres (17). Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire untrou dans la terre, et y cacha l’argent de son maître (18). Longtempsaprès le maître de ces serviteurs étant revenu, leurfit rendre compte (19). Et celui qui avait reçu cinq talents, vintlui en présenter cinq autres en lui disant: Seigneur, vous m’aviezmis cinq talents entre les mains, " en voici cinq autres que j’ai gagnéspar-dessus (20). Son maître lui répondit: Bien ! serviteurbon et fidèle, parce que vous avez été fidèleen peu de choses, je vous établirai sur beaucoup, entrez dans lajoie de votre Seigneur (21). Celui qui avait reçu deux talents vintaussi se présenter et dit: Seigneur, vous m’avez mis deux talentsentre les mains, en " voici deux autres que j’ai gagnés par-dessus" (22). Son maître lui répondit: Bien! serviteur bon et fidèle,parce que vous avez été fidèle en peu de choses, jevous établirai sur beaucoup. Entrez dans la joie de votre Seigneur(23). " Pourquoi cette parabole nous représente-t-elle Dieu commeun maître, après que celle des vierges, qui précède,parle de lui comme d’un époux? C’est pour nous apprendre par cettequalité d’époux, l’union très-étroite que Jésus-Christveut avoir avec les vierges qui quittent tout pour son amour. Car c’esten cela proprement que consiste la virginité. C’est pourquoi saintPaul en parle de la sorte:

" La vierge ", dit-il, " qui n’est point mariée, a soin de cequi regarde le Seigneur, afin qu’elle soit sainte de corps et d’esprit". (I Cor. VII, 32.) Si l’on objecte que dans saint Luc la parabole estrapportée tout différemment, on pourra répondre queles deux évangélistes ne racontent pas la même parabole.Dans la parabole de saint Luc; un capital égal produit des revenusinégaux. Une mine en rend cinq entre les mains d’un serviteur etdix entre les mains d’un autre. Aussi ces serviteurs ne reçoivent-ilspas des récompenses égales. Dans notre évangéliste,au contraire, le rapport est en proportion de l’argent confié, c’estpourquoi la couronne est égale; elle est inégale chez saintLuc, parce que, je le répète, un même argent a renduici plus et là moins.

Mais remarquez, mes frères, dans l’une et dans l’autre des paraboles,que Dieu ne revient pas tout de suite redemander compte de l’argent qu’ilavait donné en dépôt, mais qu’il laisse passer beaucoupde temps. On voit aussi dans la parabole de la vigne, qu’après l’avoirdonnée aux vignerons, il va faire un grand voyage; voulant nousfaire comprendre par toutes ces circonstances avec quelle patience il noussupporte. Il me semble aussi voir dans (4) ces paroles une allusion àla résurrection générale.

Il est remarquable encore que dans cette parabole des talents il n’ya ni vignerons ni vigne, mais que tous sont ouvriers; car il ne parle pasici seulement aux princes des Juifs, ou au peuple, mais généralementà tous. Et considérez, mes frères, que lorsque cesserviteurs s’approchent de leur maître pour lui offrir ce qu’ilsont gagné dans leur trafic, ils reconnaissent tous avec une grandefranchise, et ce qui vient d’eux, et ce qui vient de leur maître.L’un lui dit humblement qu’il a reçu cinq talents, et l’autre deux,et ils avouent tous deux par cette humble reconnaissance que c’est de luiqu’ils ont reçu le moyen d’agir. Ils lui témoignent tousqu’ils ne sont pas ingrats, et ils lui attribuent ce qu’ils ont comme venantuniquement de lui.

Que leur répond donc leur maître : " Bien! serviteur bonet fidèle ". Car c’est être " bon que d’être attentifet appliqué à faire du bien à ses frères: "Bien ! serviteur bon et fidèle, parce que vous avez étéfidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup.Entrez dans la joie de votre Seigneur " : Ce seul mot renferme tout lebonheur de l’autre vie. Mais ce serviteur paresseux et lâche ne luiparle pas comme les deux autres.

" Celui qui n’avait reçu qu’un talent vint ensuite et dit : Seigneur,je sais que vous êtes un homme rude et sévère, quevous moissonnez où vous n’avez point semé, et que vous recueillezoù vous n’avez rien mis (24). C’est pourquoi, comme je vous appréhendais,j’ai été cacher votre talent dans la terre. Le voici.: Jevous rends ce qui est à vous (25). Son maître lui répondit: Serviteur méchant et paresseux : Vous saviez que je moissonneoù je n’ai point semé, et que je recueille où je n’airien mis (26). Vous deviez donc mettre mon argent entre les mains des banquiers,afin qu’à mon arrivée je retirasse avec usure ce qui està moi (27) ". C’est-à-dire : Ne deviez-vous pas parler, avertiret conseiller vos frères? Ils .ne me croient pas, dites-vous. Maisque vous importe qu’ils vous croient ou qu’ils ne vous croient pas? Peut-onrien voir de plus doux que cette conduite? Il n’en est pas ainsi chez leshommes, mais celui qui a été chargé de prêterl’argent est obligé aussi d’en exiger l’intérêt.

3. Dieu exige moins de ses serviteurs : " Vous deviez ", dit-il, " mettremon argent entre les mains des banquiers ", et me laisser à moiseul le soin de l’exiger avec usure, comme j’eusse fait à mon arrivée.Ce mot " d’usure " se doit prendre pour la pratique des bonnes oeuvres.Vous deviez donc faire ce qui était le plus aisé, et vousreposer sur moi du plus difficile. Mais puisque vous ne l’avez pas fait"Qu’on lui ôte le talent qu’il a, et qu’on le donne à celuiqui a dix talents (28). Car on donnera à tous ceux qui ont déjà,et ils seront comblés de richesses, mais pour celui qui n’a point,on lui ôtera même ce qu’il a (29) ". C’est-à-dire, celuiqui a reçu de Dieu le don de science pour l’utilité des autres,et qui ne s’en sert pas, le perdra entièrement. Au lieu que celuiqui dispense sagement et avec soin ce qu’il sait, fera croître encorece don que l’autre étouffe et détruit par sa paresse. Maisle malheur de ce serviteur paresseux et négligent ne se terminepas là et cette première parole est aussitôt suivied’une sentence terrible.

" Qu’on précipite donc dans les ténèbres extérieuresce serviteur inutile : C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincementsde dents (30) ". Remarquez donc ici, mes frères, que ce ne sontpas seulement les voleurs et les usurpateurs du bien d’autrui, ni ceuxqui commettent des violences, qui seront condamnés par Jésus-Christaux flammes éternelles de l’enfer, mais encore ceux qui sont lâchespour faire le bien.

Ecoutons, mes frères, ces paroles effrayantes, et pendant quenous en avons encore le temps, travaillons sérieusement ànotre salut. Prenons de l’huile dans nos lampes, et faisons fructifierle talent que Dieu nous a donné en dépôt: Si nous vivonsici dans la paresse et dans la .négligence , personne n’aura alorscompassion de notre misère ni de nos larmes. Nous voyons que celuiqui osa se présenter à ces noces saintes de l’Evangile avecun vêtement sale, se condamna lui-même par son silence, etque néanmoins cet arrêt qu’il porta contre lui-mêmene lui servit de rien, et qu’il n’empêcha pas qu’on ne le jetâtdans les ténèbres extérieures. Nous venons encorede le voir, le serviteur paresseux a beau rendre tout l’argent qu’il avaitreçu, il n’évite pas néanmoins la juste colèrede son maître. On voit aussi que les vierges folles viennent frapperà la porte de l’Epoux, et qu’on ne leur ouvre pas. (6)

Il faut donc que la vue et que la méditation de ces véritésterribles nous porte à assister nos frères de nos biens,de nos soins, de notre autorité et de tout ce qui nous sera possible.Car il faut par ce mot de " talent " entendre tout ce par quoi chacun peutcontribuer à l’avantage de son frère, soit en le soutenantde son autorité, soit en l’aidant de son argent, soit en l’assistantde ses conseils, soit en lui rendant tous Les au,tres services qu’il estcapable de lui rendre.

Et que personne ne dise en lui-même: Que puis-je faire n’ayantreçu qu’un seul talent? Un seul talent peut vous suffire pour témoignervotre fidélité envers votre maître, et pour vous rendreagréable aux yeux de Dieu. Vous n’êtes pas plus pauvre quecette veuve de l’Evangile qui n’avait que deux petites pièces demonnaie. Vous n’êtes pas plus grossier que ne l’était saintPierre ou que saint Jean, qui étaient des hommes sans lettres etqui sont devenus néanmoins les princes du ciel, par cette charitécatholique et universelle qu’ils ont eue pour toute la terre.

Rien n’est si agréable à Dieu que de sacrifier sa vieà l’utilité publique de tous ses frères. C’est pourcela que Dieu nous a honorés de la raison, qu’il nous a donnél-a parole, qu’il nous a inspiré une âme, qu’il a forménos pieds et nos mains, qu’il a répandu la force dans tout notrecorps, afin que nous pussions user de toutes ces choses pour le bien detous les hommes. Car la parole ne nous sert pas seulement pour chanterà Dieu des cantiques de louanges, et pour lui rendre grâcesde ces dons : elle nous sert encore pour instruire nos frères, etpour leur donner de saints avis. Si nous sommes fidèles en ce point,nous imiterons Jésus-Christ notre maître, en ne disant auxhommes que ce que Dieu lui-même nous dit dans le coeur. Si au contrairenous y sommes infidèles, nous imiterons le démon.

Saint Pierre ayant autrefois confessé que Jésus étaitle Christ, il fut appelé " heureux ", parce qu’il n’avait dit quece que le Père céleste lui avait appris: mais lorsqu’il parlaavec tant de force contre les souffrances et contré la croix, ilen fut repris du Sauveur, parce que les sentiments qu’il témoignaitau dehors ne pouvaient lui être inspirés que du démon.Si cet apôtre mérita une si sévère réprimandepour avoir seulement dit une parole d’ignorance, quelle excuse pouvons-nousprétendre nous autres en péchant si volontairement, et avecune connaissance si claire de tout le mal que nous faisons?

Ne disons donc, mes frères, que des paroles qui paraissent êtrevisiblement des paroles de Jésus-Christ. Car je parle comme Jésus-Christ,non-seulement lorsque je dis en guérissant un malade: " Levez-vouset marchez ", mais encore lorsque je bénis ceux qui me maudissentet que je prie pour ceux qui m’outragent. Je me souviens de vous avoirdéjà dit que notre langue est comme une main qui va jusqu’autrône de Dieu. Mais je passe encore plus avant aujourd’hui, et jedis que notre langue est la langue même de Jésus-Christ. Carnous serons comme sa langue et sa bouche, lorsque toutes nos paroles serontréglées par la circonspection et par la sagesse.

Faisons donc, mes frères, que notre langue ne dise que ce queJésus-Christ veut qu’elle dise. C’est-à-dire des parolespleines de douceur, d’humilité et de charité. C’est ainsiqu’il répondait lui-même à ceux qui le déchiraientpar les injures les plus atroces, lorsqu’il disait : " Je ne suis pointpossédé du démon ". (Jean, VIII, 19.) Et ailleurs:" Si j’ai mal parlé faites-le-moi voir". (Ibid. XVIII, 23.) Si vousgardez cette modération dans vos réponses, si vous avez pourbut dans toutes vos paroles l’édification du prochain, votre languedeviendra semblable à celle de Jésus-Christ. Ce n’est pasde moi-même que je parle de la sorte, c’est Dieu qui nous l’assurepar ses prophètes: " Celui ", dit-il, " qui élèvele pauvre, et qui le met en honneur, deviendra ma langue et ma bouche ".(Jérém. XV, 19.)

Quelle plus grande gloire vous peut-il donc arriver, mes frères,que de ,voir votre bouche devenir la ,bouche de Dieu; votre langue la languede Jésus-Christ, et votre âme le temple de l’Esprit-Saint?Si on rendait votre bouche d’un or très-pur, et qu’on l’enrichîtd’un grand nombre de diamants de grand prix, que Serait-ce que cet ornementen comparaison de ce qu’elle est, lorsque l’humilité et la douceurforment et tempèrent toutes vos paroles? Qu’y a-t-il de plus aimablequ’une bouche qui est éternellement fermée aux malédictionset aux injures, et qui est toujours ouvert pour bénir ceux mêmequi nous outragent?

4. Que si vous n’avez pas assez de force pour (6) bénir celuiqui vous maudit, gardez au moins le silence, et pratiquez ce bien en attendantque vous puissiez faire davantage. Ce premier degré vous conduiraplus loin, et ce silence si chrétien vous accoutumera peu àpeu à parler dans ces rencontres, comme Jésus-Christ a faiten de semblables occasions. Mais ne croyez point que j’exige trop de vous.Le maître que nous servons est un Dieu de grâce, et cette douceurdont je parle est un don de sa bonté. Ce qui m’est pénibleet ce que je ne puis souffrir, c’est de voir des personnes qui ont unebouche et une langue de démons, et qui ne se plaisent qu’àla déshonorer par des discours infâmes, après qu’ellea été consacrée par la participation de nos saintsmystères, et par l’attouchement de la chair si sainte et si puredu Sauveur.

Pensez donc à ces vérités, mes frères. Travaillezà vous rendre semblables à Jésus-Christ. Quand vousserez en cet état, il ne sera plus possible à l’ennemi devous nuire, ni d’oser même vous regarder. Il reconnaît tropdans vous les marques et les caractères de son Roi; et il trembledevant ces armes qui l’ont percé et l’ont renversé par terre.Ces armes sont l’humilité et la douceur. C’est par elles qu’il aété confondu sur cette .montagne, où il osa transporterle Sauveur pour reconnaître s’il était le Christ. La modérationdu Fils de Dieu le terrassa, sa douceur le foudroya, et son humilitédivine triompha de l’orgueil et de l’insolence de cet imposteur.

Servez-vous donc de ces mêmes armes. Lorsque vous verrez les hommesimiter le démon, et vous attaquer comme lui, tâchez de levaincre de la même manière que Jésus-Christ l’a vaincu.Le Fils de Dieu vous a donné la grâce et la force de l’aimerdans ses actions, et de lui devenir semblables. Que ce que je vous disne vous fasse point trembler : tremblez plutôt si vous avez négligéde vous rendre conformes au Fils de Dieu. Parlez comme lui, et vous deviendrezsemblables à lui, autant qu’un homme le peut devenir. C’est pourquoij’ose assurer que celui qui parle humblement et avec modestie, fait plusque celui qui prophétiserait et qui prédirait l’avenir; puisquece dernier don est tout extérieur, et que notre vertu n’y a pointde part, au lieu que l’autre vient du règlement et de la puretéde notre coeur. Appliquez-vous donc à régler et àformer votre bouche de telle sorte qu’elle devienne semblable àcelle de Jésus-Christ. Le Sauveur est assez puissant pour fairecette merveille si vous le voulez. Il en sait le moyen, et il l’exécuterasi vous ne vous y opposez point par votre mollesse.

Vous me demanderez peut-être comment on peut orner ainsi sa bouche,avec quelles couleurs on peut l’embellir. Il n’est point besoin pour cela,mes frères, de blanc ou de rouge. La seule vertu, la douceur, l’humilité,lui donnent tous ces ornements et tout cet éclat dont nous parIons.Le démon aussi a sa manière d’orner la bouche de ceux qu’ilanime. Et il est bon de connaître ses marques afin de les éviter.Quelles sont ces noires couleurs dont il pare ceux qu’il possède?Ce sont les malédictions, les blasphèmes, les injures, lescontradictions et les parjures. Car celui qui parle en démon estla bouche du démon.

Quelle espérance donc pouvons-nous avoir que Dieu nous pardonne,ou plutôt quels tourments n’avons-nous pas sujet de craindre, sinous souffrons que notre bouche devienne l’organe du démon, aprèsqu’elle a été sanctifiée parla chair même duSauveur du monde? Ne commettons pas un crime si détestable, et tâchonsde conduire notre langue de telle sorte qu’elle soit toujours prêteà imiter le langage de Jésus-Christ.. C’est alors que nousserons aimés de lui, et que nous nous présenterons devantson tribunal terrible avec une entière confiance. Si nous n’apprenonsici ce langage d’humilité, Jésus-Christ ne vous entendrapoint alors. Comme un juge romain n’écouterait point votre causesi vous ne lui parliez latin; Jésus-Christ de même ne vousécoutera point lorsqu’il sera assis sur son tribunal, si vous neparlez sa langue.

Apprenons, mes frères, ce langage si divin. Que le monde parlecomme le monde. Parlons comme notre Roi. Parlons nous autres comme Dieumême a parlé. Si la mort de quelque personne vous afflige,prenez garde que la violence de la douleur ne vous arrache des parolesindignes d’un chrétien. Pleurez alors comme Jésus-Christ,puisqu’il a pleuré lui-même la mort de Lazare, et le crimede Judas. Si vous êtes menacé de quelques grands maux, etque la crainte vous saisisse, étudiez-vous alors à parlercomme Jésus-Christ: car il a été lui-même dansla frayeur et dans le trouble, ayant pris sur lui volontairement ce quinous arrive malgré nous. Dites comme lui : (7)

" Toutefois, mon Père, que tout ce que vous " voulez soit fait,et non pas ce que je veux n. (Matth. XXVI, 39.) Si vous pleurez, pleurezavec modération comme Jésus-Christ. Si vos ennemis ont conjurévotre perte, et que la tristesse vous abatte, imitez Jésus-Christqui a bien voulu souffrir que ses adversaires conspirassent contre sa vie, et qui a dit dans un excès d’ennui

" Mon âme est triste jusqu’à mourir ". (Matth. XXVI, 35.)lI a voulu vous donner en sa personne un parfait modèle pour tousles états et tous les événements de cette vie, afinque vous vous teniez toujours dans les bornes qu’il vous a marquées,et que vous suiviez les règles qu’il vous a prescrites.

C’est ainsi que vous deviendrez la bouche du Fils de Dieu. C’est ainsique vivant encore sur la terre, vous parlerez la langue du ciel, et quedans vos tristesses, dans vos émotions, et dans vos douleurs, vousmarcherez sur ses pas, et vous vous conduirez par l’exemple de Jésus-Christ.Combien y en a-t-il d’entre nous qui désireraient d’être assezheureux pour voir le visage du Sauveur du monde? Et cependant nous pouvonssi nous le voulons, non-seulement le voir, mais même le devenir.

Ne différons donc pas davantage un si grand bien. Jésus-Christhonorera plutôt d’un baiser adorable de sa bouche, ceux qui aurontété humbles et doux, que les prophètes mêmes,puisqu’il a dit : " Que plusieurs lui diraient " en ce jour terrible: Seigneur,n’avons-nous " pas prophétisé en votre nom "? (Matth. VII,22); et qu’il leur répondra : " Je ne vous connais point". (Num.XI, 3.) Il aimait au contraire tellement la bouche de Moïse, qui étaitle plus humble et le plus doux de tous les hommes, qu’il lui parlait familièrementcomme un ami parle à son ami. Si donc votre bouche est semblableà celle de Jésus-Christ, vous ne commanderez pas seulementcomme lui aux démons, mais vous commanderez encore aux flammes del’enfer, et vous direz à cet abîme de feu ce qu’il dit àla mer agitée : " Tais-toi, calme-toi ". Vous passerez ainsi avecune grande confiance de la terre au ciel, pour y jouir éternellementdes biens que je vous souhaite, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire et la force dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il (8)

HOMÉLIE LXXIX

" MAIS QUAND LE FILS DE L’HOMME VIENDRA DANS SA GLOIRE ACCOMPAGNÉDE TOUS SES SAINTS ANGES, ALORS IL S’ASSIÉRA SUR LE TRÔNEDE SA GLOIRE. ET TOUTES LES NATIONS DE LA TERRE SERONT RASSEMBLÉESDEVANT LUI, ET, IL SÉPARERA LES UNS D’AVEC LES AUTRES, COMME UNBERGER SÉPARE LES BREBIS D’AVEC LES BOUCS ". (CHAP. XXV, 31, 32,JUSQU’AU VERSET 6 DU CHAP. XXVI.)

1. Je vous conjure, mes frères, d’écouter avec toute l’applicationet toute la componction de coeur qui vous sera possible, cet endroit del’Evangile que nous vous allons expliquer; ce n’est pas sans raison queJésus-Christ le réserve pour couronner son discours : ilmontre excellemment toute l’estime que Dieu fait de la miséricordeet de la charité. Il a déjà, dans ce qui précède,parlé de cette vertu de diverses manières; mais ici il s’enexplique avec plus de clarté et plus de force que nulle part ailleurs.Il ne se contente plus ici d’en parler sous la parabole de deux, ou detrois, ou de cinq personnes. Il adresse son discours généralementà tous les hommes. Il est vrai .que lorsqu’il exprime en particulierun certain nombre dans les autres paraboles, ce n’est point pour nous marquerqu’il ne parle qu’à deux hommes, mais à deux sortes de personnesdifférentes : celles qui lui obéissent et celles qui luisont rebelles. Mais il traite ici au long ce même sujet avec plusde clarté, et d’une manière qui nous frappe davantage. Ilne dit plus ici, comme ailleurs : " Le royaume des cieux est semblable,etc. " Il se désigne clairement lui-même, et il se découvreen disant: "Quand le Fils de l’homme viendra dans sa " gloire, etc. " Ilest déjà venu une fois non pour éclater dans sa gloire,mais pour souffrir les injures et les outrages. Et remarquez, mes frères,qu’il parle souvent de " sa gloire "; parce que le temps de sa croix étaitproche. Il prépare ses auditeurs, et il les relève. Il leurreprésente le jugement général qu’il exercera surtous les hommes. Il leur fait voir comment il rassemblera devant lui toutela terre, et il leur dit même, pour leur inspirer encore plus deterreur, qu’il fera descendre tous les anges du ciel pour venir avec luirendre témoignage devant le monde entier, combien ses envoyésont fait de choses par son ordre pour le salut de tous les hommes. C’estpourquoi ce jour sera épouvantable en toutes manières.

" Toutes les nations de la terre seront rassemblées devant lui,et il séparera les uns d’avec les autres, comme un berger sépareles brebis d’avec les boucs (32). Et il mettra les brebis à sa droite,et les boucs à sa gauche (33) ". Il n’y a rien de séparéen ce monde. Les bons sont mêlés confusément avec lesméchants; mais il s’en fera alors un discernement très-exact,et ils seront tellement séparés les uns des autres, qu’onne pourra douter duquel des deux partis chacun sera. Il montre encore parces deux noms différents (9) dont il se sert pour les distinguer,quelles sont les moeurs des uns et des autres. Il appelle les uns " boucs" pour marquer leur stérilité, parce qu’il n’y a rien demoins fertile que cet animal, et il appelle les autres " brebis", pourmarquer leur fécondité; car on sait combien les brebis sontfertiles en lait, en laine et en agneaux. Mais il y a ici cette différenceque cette fécondité et cette stérilité desanimaux est un effet de la nature; au lieu que les hommes sont fécondsou stériles en bonnes oeuvres par le choix de leur volonté;et qu’ainsi c’est très-justement que Dieu punit les uns, et qu’ilcouronne les autres.

" Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez,vous, les bénis de mon Père: possédez comme votrehéritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde (34). Car j’ai eu faim et vous m’avezdonné à manger; j’ai eu soif et vous m’avez donnéà boire; j’ai eu besoin de logement et vous m’avez logé (35).J’ai été nu et vous m’avez vêtu ; j’ai étémalade et vous m’avez visité; j’ai été en prison etvous m’ê" tes venu voir (36). Sur quoi les justes lui diront: Seigneur,quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avonsdonné à manger; ou avoir soif, et que nous vous avons donnéà boire (37).? Quand est-ce que nous vous avons vu sans logement,et que nous vous avons logé; ou sans vêtements, et que nousvous avons vêtu (38)? Et quand est-ce que nous vous avons vu maladeou en prison, et que nous sommes allés vous visiter (39) ? Et leRoi leur répondra : Je vous dis en vérité que chaquefois que vous l’avez fait aux moindres de mes frères, c’est àmoi- même que vous l’avez fait (40) ". Il est à remarquerque cet équitable Juge ne condamnera point les méchants avantque de les avoir accusés. Il les fait donc venir devant son Tribunal,et il leur dit les justes sujets pour lesquels il les accuse.

" Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vousde moi, maudits, et allez au feu éternel qui a étépréparé pour le diable et pour ses anges (41). Car j’ai eufaim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif,et vous ne m’avez pas donné à boire (42). J’ai eu besoinde logement, et vous ne m’avez pas logé; j’ai éténu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’ai été malade eten prison, et vous ne m’avez pas visité (43) ". Les méchantsrépondront alors à ces reproches avec modestie et avec soumission;mais cette soumission leur sera entièrement inutile.

" Ils lui diront: Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoirfaim ou soif, ou sans logement, ou sans vêtements, ou malade, ouprisonnier, et que nous avons manqué à vous assister (44)? Mais il leur répondra : Je vous dis en vérité qu’autantde fois vous avez manqué de le faire aux moindres de ces petits,autant de fois vous avez manqué à me le faire à moi-même(45). Et alors ceux-ci s’en iront au supplice éternel, et les justesà la vie éternelle (46) ". Ne sera-ce pas avec justice queles méchants souffriront ces reproches de Jésus-Christ irrité,puisqu’ils auront négligé durant toute leur vie une chosequi lui est si précieuse et si agréable? Car les prophètesdisaient clairement au nom de Dieu même " Je veux la miséricordeet non pas le sacrifice ". Jésus-Christ le législateur ledisait aussi continuellement, et par ses paroles et encore plus par sesactions, et la nature même imprime déjà ces enseignementsdans l’âme des hommes. Mais remarquez, mes frères, que cesméchants, que Dieu condamne, n’avaient pas seulement manquéà la charité dans quelques points, mais qu’ils en avaientnégligé généralement tous les devoirs. Car,non-seulement ils ne lui ont pas donné à manger lorsqu’ilavait faim, et ils ne l’ont pas vêtu lorsqu’il était nu; maisils n’ont pas fait même une chose aussi facileS que celle d’allervisiter un malade. Et considérez, mes frères, combien toutce que Jésus-Christ commande est facile. Car il ne dit pas : "J’étaison prison ", et vous ne m’avez pas délivré : " J’étaismalade ", et vous ne m’avez pas guéri; mais " vous ne m’avez pointvisité, vous ne m’êtes point venus voir". Il n’étaitpas aussi difficile de le soulager dans la faim qu’il endurait. Car ilne demande pas des tables somptueuses, il ne veut que ce qui est purementnécessaire. Il ne demande pas même ce secours sous la formeet sous l’apparence d’un prince, mais sous celle d’un pauvre et d’un humbleesclave.

Considérez donc toutes ces circonstances, dont chacune auraitsuffi pour condamner ces ingrats; le peu qu’il leur demandait, puisquece n’était que du pain; la misère de celui qui leur demandaitqui était si pauvre; la compassion dont ils devaient êtretouchés , (10) puisque c’était un homme; la grandeur de larécompense promise, puisque c’était la gloire du ciel; lacrainte des peines réservées, puisqu’on les menaçaitde l’enfer; la dignité de celui à qui ils faisaient partde leur bien , puisque c’était Dieu même qui le recevait parles mains des pauvres; l’honneur qu’il avait bien voulu leur faire, puisqu’ilabaissait sa grandeur jusqu’à implorer leur assistance; enfin lajustice qui les obligeait de ne pas le refuser, puisqu’il leur avait donnéce qu’il leur demandait, ce qui était plus à lui qu’àeux. Mais l’avarice les a aveuglés, et ils ont fermé lesyeux à toutes ces considérations si pressantes. Ils n’ontpoint appréhendé les peines terribles dont Jésus-Christmenaçait les coeurs durs et impitoyables, jusqu’à leur déclarerqu’il leur ferait souffrir de plus grands supplices qu’à ceux deSodome et de Gomorrhe. Et ils ont oublié que Jésus-Christdit ici : " Quand vous avez refusé cette charité àun de ces petits, vous me l’avez refusée à moi-même".

Mais comment Jésus-Christ, en les appelant " ses frères",dit-il en même temps qu’ils sont "petits "? C’est précisémentpour marquer qu’ils ne sont " ses frères " que parce qu’ils sont"petits ", c’est-à-dire humbles, pauvres et méprisables.Car Jésus-Christ ne veut avoir pour frères que les humbles.Ce que je n’entends pas seulement des religieux et des solitaires qui habitentles déserts et les montagnes; mais encore de chacun des fidèlesqui vit dans l’Eglise. Quand vous voyez un chrétien qui, engagédans le monde, y vit dans la pauvreté, et dans un entier dénûmentde toutes choses, Jésus-Christ veut que vous le regardiez comme" son frère ", et que vous ayez autant de soin de lui que vous enauriez pour votre Sauveur. Ces personnes, quelque viles et abjectes qu’ellesparaissent, deviennent ses frères par le baptême, et par laparticipation de ses mystères.

2. Mais le Fils de Dieu voulant encore nous faire mieux voir avec quellejustice il condamnera ceux qui omettront ces devoirs de charité,commence par louer et par récompenser ceux qui les ont pratiqués: " Venez ", dit-il, " vous, les bénis de mon Père, possédezcomme votre héritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donnéà manger, etc. " Il semble que, pour. ôter toute excuse àces coeurs endurcis, et pour les empêcher de dire qu’ils n’ont pointtrouvé l’occasion de pratiquer la charité, il ait voulu d’abordles confondre par la comparaison de leur conduite avec la conduite de ceuxqui, dans les mêmes conditions qu’eux, ont su néanmoins lapratiquer.

C’est ainsi que, dans les paraboles précédentes, il confondles vierges folles en leur opposant les sages ; qu’il couvre de honte ceserviteur ivrogne et gourmand par la comparaison des autres qui étaientplus sobres et plus modérés que lui, et qu’il condamne celâche serviteur qui avait caché son talent en terre par l’exemplede ceux qui avaient si heureusement multiplié l’argent qui leuravait été confié. Il confondra de même un jourtous les pécheurs de la terre, en les comparant avec les justes.

Ces comparaisons concluent tantôt d’égal à égal,comme ici, comme dans la parabole des dix vierges; tantôt du moinsgrand au plus grand; par exemple: " Les hommes de Ninive s’élèverontau jour du jugement contre ce peuple, et ils le condamneront parce qu’ilsont fait pénitence à la prédication de Jonas: et cependantcelui qui est ici est plus grand que Jonas. La reine du midi s’élèveraau jour du jugement contre ce peuple, et elle le condamnera, parce qu’elleest venue des extrémités de la terre pour entendre la sagessede Salomon; et cependant celui qui est ici est plus grand que Salomon ".(Sup. XII, 41.) Un autre exemple où l’on conclut d’égal àégal, c’est lorsque le Sauveur dit : " C’est pourquoi vos enfantsseront vos juges " (Luc. XI, 19.) Voici tin exemple où la comparaisonconclut du plus au moins, c’est lorsque saint Paul dit: " Ne savez-vouspas que nous jugerons les anges, combien donc plus jugerons-nous le siècle"?(1 Cor. II, 6.) Et lorsque Jésus-Christ parle ici de son jugement,il fait des comparaisons d’égal à égal, puisqu’ilcompare le pauvre avec le pauvre, et le riche avec. le riche, et qu’ilconfond ceux qui n’ont pas fait l’aumône par l’exemple de ceux quil’ont faite. Mais il ne justifie pas seulement l’arrêt qu’il porteracontre ces coeurs sans pitié et sans miséricorde, en leurfaisant voir d’autres hommes qui, dans le même état qu’eux,auront pratiqué tous les devoirs de la charité chrétienne.Il le justifie encore beaucoup plus eu leur représentant avec quelleindifférence ils ont négligé d’obéir àtoutes ses règles, et dans (11) des rencontres où le prétextede leur peu de bien ne pouvait ni leur être un obstacle, ni leurservir d’excuse, comme lorsqu’il s’agit de donner un verre d’eau froideà un pauvre qui a soit, d’aller consoler un prisonnier, et de visiterun malade.

Mais je vous prie de remarquer, mes frères, que lorsque Jésus-Christveut donner des louanges aux bons, il commence par leur représenterl’amour éternel que Dieu a toujours eu pour eux: "Venez ", dit-il," vous que mon Père a bénis, possédez comme votrehéritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde ". Quel bonheur peut être comparableà celui d’être " bénis " et d’être bénispar le Père même? D’où peut venir un si grand bonheurà un homme, et comment peut-il mériter une telle gloire?

" Car j’ai eu faim ", dit-il, " et vous m’avez donné àmanger; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ". O parolespleines de joie, de consolation et d’honneur pour ceux qui mériterontde les entendre ! Il ne leur dit pas: Recevez le royaume, mais " possédez-lecomme votre héritage"; comme un bien qui est à vous, quevous avez reçu de votre Père, et .qui vous est dû detout temps. Car je vous l’ai préparé avant même quevous fussiez nés, parce que je savais que vous seriez ce que vousêtes. Quelles sont donc les actions que Jésus-Christ récompensedans ses saints d’une manière si divine? C’est, mes frères,parce qu’ils ont retiré chez eux un étranger, c’est parcequ’ils ont revêtu un pauvre, c’est parce qu’ils ont donnédu pain à celui qui avait faim, et de l’eau à celui qui avaitsoif, enfin c’est parce qu’ils ont visité un malade ou un prisonnier.Car Dieu a principalement égard au secours que nous donnons àceux qui en ont besoin.

Il y a même des cas où il ne considère pas si nousles avons retirés de leur misère. Et, en effet, comme jel’ai déjà dit, un malade et un prisonnier ne désirentpas seulement d’être visités. L’un veut être guéride son mal, et l’autre veut sortir de prison. Mais Dieu étant aussidoux et aussi bon qu’il l’est, se contente du peu que nous donnons quandnous ne pouvons davantage. Il n’exige pas même tout ce que nous pourrionsdonner. Il laisse à notre liberté de faire plus si nous levoulons, afin d’avoir la gloire de passer volontairement au delàde ce que nous étions obligés de faire.

Mais Jésus-Christ parle à ceux qui seront à sagauche d’une manière bien différente. Il dit aux uns : "Venez, bénis "; il dit aux autres " Allez, maudits ", et il n’ajoutepas " de mon Père "; parce que ce n’est que leur malignitépropre, et leurs actions criminelles qui leur ont attiré cette malédictionsi effroyable " Allez au feu éternel qui a été préparé", non pour vous, "mais pour le diable et pour ses anges ". Quand il parlede ce royaume bienheureux, il dit expressément qu’il a étépréparé pour ceux qu’il y fait entrer; mais lorsqu’il parledes flammes qui ne s’éteindront jamais, il ne dit pas qu’elles ontété préparées pour les damnés, mais"pour le démon et pour ses anges". Ce n’est point moi, dit-il, quivous ai préparé ces feux. Je vous ai bien préparéun royaume, mais ces flammes n’étaient destinées par moique pour le démon et pour ses anges. C’est vous seuls que vous devezaccuser de votre malheur, et vous vous êtes précipitésvolontairement dans ces abîmes.

C’est donc pour se justifier en quelque sorte qu’il dit ces paroles." Qui a été préparé au diable, aussi bien quecelles qui suivent: " Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donnéà manger". Quand j’aurais été votre ennemi, ne suffisait-ilpas pour toucher les coeurs les plus durs de voir tant de maux joints ensemble,la faim, la soif, la nudité, la captivité, la maladie? Tantde maux ensemble n’adoucissent-ils pas d’ordinaire les coeurs les plusimpitoyables et les plus envenimés? Cependant c’est dans cet étatmême que vous n’avez pas secouru votre Dieu et votre Seigneur, quivous fait tant de grâces, et qui vous aimait si tendrement.

Si vous voyiez un chien, ou une bête sauvage mourir de faim, vousseriez touché de compassion. Vous voyez Dieu même presséde la faim, qui vous demande du pain par la voix du pauvre, et vous n’enavez point de pitié. Qui peut excuser cette barbarie? Quand vousn’auriez point d’autre récompense à attendre de la charitéque vous lui faites, que l’action même de cette charité etl’honneur de pouvoir rendre ce service à votre maître, celaseul, sans parler de la reconnaissance qu’il vous en témoigneraà la face de toute la terre, cela seul , dis-je, ne devrait-il pasvous (12) porter à aimer les pauvres? Cependant vous voyez qu’outrecet honneur, il vous promet encore, lorsqu’il sera assis sur le trônede son Père, et que tous les hommes seront au pied de son tribunal,de vous louer devant toute la terre , et de publier que c’est vous quil’avez nourri, qui l’avez logé, et qui l’avez revêtu lorsqu’ilétait pauvre. Il ne rougit point de se rabaisser dans sa gloire,afin de contribuer à la vôtre.

Si les uns sont punis si rigoureusement, c’est par une grande justice,et ce sont leurs péchés qui les condamnent : Et si les autressont si glorieusement récompensés, c’est par une grande miséricorde,et c’est la grâce qui les couronne qui les a prévenus de sabonté. Quand ils auraient fait mille actions de vertu; ce ne peutêtre que l’ouvrage de la grâce de rendre de si grands bienspour des choses si petites, et de récompenser des actions si légèreset d’un moment, d’un poids éternel de gloire et de tout le bonheurdu paradis.

3. Jésus, ayant achevé tous ces discours, dit àses disciples : " Vous savez que la Pâque se fait dans deux jours,et que le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié". (XXIV, 1, 2.) Vous voyez, mes frères, que Jésus-Christprend encore l’occasion de parler de ses souffrances aussitôt qu’ila parlé du royaume éternel des bienheureux et des peinesinfinies des réprouvés. Il semble que par là il diseà ses apôtres: Pourquoi craignez-vous les maux si courts decette vie, puisque vous savez qu’on vous a préparé des biensqui ne finiront jamais?

Mais considérez de quelle adroite précaution il enveloppe,pour en adoucir le coup, cette nouvelle qu’il savait leur devoir êtresi affligeante. Car il ne dit pas ici tout simplement qu’il sera livrédans deux jours, mais " que la Pâque se fera dans deux jours, etque le Fils de l’homme sera livré ensuite pour être crucifié", pour montrer que ce qui allait se passer était un grand mystère,et une fête que toute la terre célébrerait dans tousles siècles. Il voulait encore, par là, faire connaîtrequ’il savait tout, et que l’avenir lui était présent. C’estpourquoi, croyant que cela leur suffisait pour leur consolation, il neleur parle point ensuite de sa résurrection, comme il faisait danstoutes les autres occasions. Il était superflu de leur en parlerencore ici après l’avoir fait tant de fois. D’ailleurs, comme laPâque des Juifs rappelait dans leur mémoire tant de miraclesque Dieu avait faits autrefois en leur faveur, il leur découvrede même que sa passion délivrerait les hommes d’une infinitéde maux, et qu’elle deviendrait la source de tous les biens.

" En même temps les princes des prêtres, les docteurs dela Loi, et les sénateurs du peuple Juif s’assemblèrent dansla salle du grand prêtre appelé Caïphe (3); et tinrentconseil ensemble pour trouver moyen de se saisir de Jésus avec adresse,et de le faire mourir (4). Et ils disaient : Il ne faut point que ce soitpendant la fête, de peur qu’il ne s’excite quelque tumulte parmile peuple (5) ". Considérez, mes frères, l’iniquitédéplorable de la conduite et du gouvernement des Juifs. Lorsqu’ilsentreprennent de faire l’action la plus détestable qui fut jamais,ils commencent par consulter le grand Prêtre, afin que le crime fûtautorisé par celui-là même qui aurait dû l’empêcher.

Vous me demanderez peut-être combien il y avait de ces grandsprêtres? La Loi défendait qu’il y en eût plus d’un.Cependant il y en avait plusieurs alors, ce qui fait assez voir dans quelledissolution et vers quelle ruine se précipitaient les affaires desJuifs. Car Moïse avait expressément ordonné qu’il n’yeût qu’un grand prêtre, et que, lorsqu’il serait mort, on enchoisirait un autre en sa place. Et c’était comme vous savez autemps de cette élection que finissait l’exil de ceux qui avaientété bannis pour avoir tué quelqu’un sans y penser,et contre leur volonté. Comment donc y avait-il tant de grands prêtresalors? sinon parce qu’ils n’étaient en charge que durant un an;comme saint Luc le marque en disant de Zacharie qu’ " il était dela famille d’Abia, l’une des familles sacerdotales qui servaient tour àtour dans le temple". L’Evangile donc appelle ici " grands prêtres" ceux qui l’avaient été autrefois, quoiqu’ils eussent cesséde l’être.

Mais quel est le conseil qu’ils prennent ensemble? De se saisir de Jésus,et de le faire mourir secrètement, parce qu’ils craignaient le peuple.C’est pourquoi ils avaient résolu de laisser passer la fête, et ils disaient entre " eux : Il ne faut point que ce soit pendant "la fête " : Le démon, et les Juifs étaient unis dansce dessein : le démon, afin de ne point rendre la passion de Jésus-Christpublique et manifeste, et les Juifs, afin qu’ " il ne (13) s’excitâtaucun tumulte parmi le peuple ". Remarquez en toute rencontre comme ilsont peu de crainte de Dieu, et combien en même temps ils craignentles hommes. Ils n’appréhendent point que la sainteté du jourde Pâque ne rende leur sacrilège encore plus énormeet plus odieux, mais seulement que le concours du peuple n’excite quelquetrouble. Cependant leur colère les transportait avec tant de violence,qu’aussitôt qu’ils ont trouvé un traître ils changentd’avis , et que, ne pouvant attendre que la fête soit passée,ils sont résolus enfin contre leur première penséede le faire mourir en un jour si saint. Leur passion également aveugleet furieuse les pressait de telle sorte qu’aussitôt qu’ils trouvèrentune occasion favorable pour la satisfaire, il leur fut impossible de différerplus longtemps.

A la vérité, Dieu par sa sagesse toute-puissante avaitménagé cet emportement pour le faire servir à sesdesseins et pour tirer le bien d’un si grand mal; il ne faut pas douternéanmoins que les Juifs ne se soient rendus dignes d’une effroyablepunition, en traitant si cruellement celui qui leur avait fait tant debiens, et qui avait pu négliger les autres peuples pour se donnertout entier à eux, et en faisant mourir Celui qui était l’innocencemême, en ce jour si saint, jour où ils avaient coutume dedélivrer les plus criminels.

Mais qui n’admirera la douceur et la miséricorde de Jésus-Christ?Après avoir été traité si outrageusement parles Juifs, il leur a néanmoins envoyé ses apôtres aprèssa résurrection, et il a exposé ses amis à la fureurde ces barbares pour sauver un peuple si digne de haine. Saint Paul lesa conjurés en son nom de se convertir, ou plutôt lui-mêmeparlant par la bouche de saint Paul les a conjurés de se réconcilieravec lui, en leur disant : " Nous faisons " la charge d’ambassadeurs pourJésus-Christ, " et Dieu même vous exhortant par nous, " nousvous conjurons au nom de Jésus-Christ " de vous réconcilieravec Dieu ". (II Cor. V, 20.)

Puis donc, mes frères, que nous avons dam le Sauveur le modèled’une charité si divine, je vous exhorte non pas à mourircomme lui pour vos ennemis, quoique cela serait à souhaiter maisau moins, puisque cette vertu est encore au-dessus de votre faiblesse,je vous conjure de n’avoir point d’envie contre ceux qui vous aiment etque vous aimez. Je ne vous dis point encore que vous cherchiez tous lesmoyens dé faire du bien à vos ennemis, quoique je le souhaiteavec ardeur; mais, puisque vous êtes trop lâches pour aspirerà une si haute perfection, je me contente que vous étouffiezau moins en vous tous les mouvements de la vengeance.

Croyez-vous que ce lieu où je vous parle soit un théâtre, .et que l’Eglise soit un lieu de fables et de fictions? Pourquoi résistez-vousavec tant d’opiniâtreté aux avis que je vous donne et auxvérités que je vous prêche ? Ce n’est pas sans raisonque Jésus-Christ a fait écrire toutes les parties de sonEvangile, et particulièrement tout ce qu’il a fait et tout ce qu’ila dit aux approches de sa croix. Il a voulu que vous eussiez en sa personneun modèle de douceur, et que sa charité infinie vous servitd’exemple pour vous apprendre à aimer vos frères. Lorsqueses ennemis viennent se saisir de lui, il les renverse tous avec une seuleparole; il fait en même temps un miracle pour guérir l’unde ceux qui, le venaient prendre il épouvante, la femme de son jugepar des visions et des songes; il prédit ce qui devait arriver longtempsaprès, et il parle à son juge avec une douceur et une humilitéadmirable qui le devait plus toucher encore que les miracles Etant surla croix il agit en Dieu, et il obscurcit le soleil; il fait fendre lespierres, il ouvre les sépulcres, et il ressuscite les morts; eten même temps il jette un grand cri, et il conjure son Pèrede pardonner sa mort à ses bourreaux. Sa charité envers lesJuifs ne finit point avec sa vie. Aussitôt qu’il est ressuscité,il leur envoie ses apôtres. Il les appelle à la foi; il leurpardonne leurs péchés, et il les comble de grâces.Qui n’admirera cette bonté? Il choisit ceux qui l’ont crucifiépour les rendre enfants de Dieu, et il prend pour frères ses meurtriers.

Rougissons donc, mes frères, et soyons couverts de confusion,en voyant combien nous sommes éloignés de celui qui s’estrendu notre modèle, et qui nous commande de l’imiter. Considérantcette disproportion infinie, qui est entre lui et nous, afin qu’en nousaccusant nous-mêmes, et en condamnant nos fautes, nous soyons plusdisposés à entrer dans des sentiments de pénitence,et qu’au moins nous n’offensions pas ceux pour qui Jésus-Christmême adonné sa vie. Quelle honte de ne (14) vouloir pas seréconcilier avec ceux dont Jésus-Christ a acheté laréconciliation avec son Père au prix de son sang?

4. Vous pouvez faire ce que je vous demande sans dépenser votreargent, que vous avez tant de soin d’épargner lorsqu’on vous exhorteà donner aux pauvres. Souvenez-vous combien vous êtes redevablesà Dieu, et je m’assure que vous n’attendrez plus que votre ennemivienne vous demander pardon, et que vous le préviendrez et lui pardonnerezde bon coeur, afin que Dieu vous traite comme vous avez traité cefrère, et qu’il guérisse les blessures de votre âme.

On a vu souvent que les gentils qui n’avaient aucune connaissance niaucune espérance des biens que nous attendons, ont pardonnépar une générosité toute humaine les plus grands excèsqu’on avait commis contre eux, et vous, qui espérez des récompensesinfinies, vous différez de faire avec la grâce de Jésus-Christce que des hommes comme vous n’ont fait que par le seul instinct de lanature? Votre passion ne durera pas toujours. Elle s’amortira peu àpeu. Prévenez donc ce temps, et étouffez-la par la craintede Dieu, et-vous en recevrez une grande récompense: Que si vousn’en usez pas de la sorte, vous serez punis très-sévèrementpour n’avoir pas~ voulu sacrifier à Dieu ce ressentiment qui devaitenfin s’éteindre de lui-même.

Si vous dites que vous vous sentez tout ému, lorsque l’injureque l’on vous a faite vous revient dans la pensée, jetez plutôtles yeux sur le bien que vous a peut-être fait autrefois celui dontvous vous plaignez, et sur le mal ‘que vous avez fait vous-même sisouvent aux autres. Si l’on a médit de vous, considérez sivous n’avez jamais médit de personne. Comment osez-vous espérerque Dieu vous pardonne, vous qui ne voulez point pardonner aux autres?

Vous me dites que vous n’avez jamais dit de personne des calomnies aussinoires que celles qu’on dit contre vous. Mais peut-être que vousavez trop facilement prêté l’oreille à celles que lesautres ont répandues devant vous; et qu’ainsi vous vous êtesrendu coupable de ce même crime. Si vous voulez donc comprendre quellevertu c’est que d’oublier et de pardonner les injures, et combien cettedisposition de coeur est agréable aux yeux de Dieu, jugez en parles peines rigoureuses dont il punit ceux qui se réjouissent dela vengeance qu’il exerce sur les méchants. Quoiqu’il ne les traiteavec cette sévérité qu’avec justice, il ne vous estpas permis néanmoins de vous en réjouir. C’est pourquoi,après que le prophète a fait plusieurs reproches aux Juifs,il leur dit enfin ces paroles : " Ils n’ont point été touchésde compassion dans l’affliction de Joseph. Il n’est point sorti de sa maison.,pour aller pleurer les malheurs de la maison qui lui était jointe".(Amos. VI, 6.) Ainsi, quoique Joseph, c’est-à-dire les tribus quien étaient sorties, eussent senti les justes effets de sa vengeance,Dieu veut néanmoins que nous soyons sensibles à leurs maux,et que nous compatissions à leurs misères.

Que si, malgré notre dureté, nous ne laissons pas néanmoinsde nous irriter contre un serviteur qui rit, lorsque nous en punissonsun autre; si la méchanceté de cet homme insensible àce que son compagnon souffre, nous offense alors, et si elle attire surlui-même notre colère, combien Dieu, étant aussi douxet aussi bon qu’il est, doit-il s’aigrir davantage, lorsque nous trouvonsnotre joie dans les afflictions des autres?

Si donc, au lieu de nous réjouir dans ces occasions, nous avonsau contraire de la compassion dans les maux dont Dieu frappe les hommes,nous devons compatir bien davantage à ceux qui nous ont offensés;puisque ce sentiment est l’effet et la preuve de notre charité queDieu préfère à toutes nos autres vertus. Comme dansles fleurs et dans les couleurs, il n’y en a point de plus précieusesque celles dont on se sert pour teindre la pourpre des rois; on peut direde même que, de toutes les vertus, il n’y en a point de plus précieusesque celles où paraît la charité qui n’éclatejamais plus que lorsque nous pardonnons les injures qu’on nous a faites.

Mais, quoi! me direz-vous, Dieu n’a-t-il donc songé qu’àcelui qui a reçu l’injure, et a-t-il oublié celui qui l’afaite? Nullement. Car ne lui a-t-il pas commandé d’aller trouvercelui qu’il a offensé pour se réconcilier avec lui ? Ne l’a-t-ilpas comme arraché du pied de l’autel pour le porter à satisfairepremièrement son frère, afin de revenir ensuite achever sonsacrifice? Mais pour vous, mes frères, n’attendez pas que vos ennemisvous viennent trouver de la sorte. Ce serait perdre votre avantage. Dieuvous promet une récompense infinie, afin que vous (15) préveniezcelui qui vous a maltraités. Si vous ne vous réconciliezque parce que votre ennemi vous est venu demander pardon, et parce queDieu vous le commande, ce n’est plus vous qui méritez le prix dela victoire ; vous le laissez remporter par celui que vous appelez votreennemi.

Mais osez-vous bien dire que vous avez un ennemi, et le pouvez-vousdire sans rougir? Ne vous suffit-il pas d’avoir le démon pour ennemi,faut-il que les hommes le soient encore? Et plût à Dieu mêmeque cet ange rebelle ne fût jamais devenu démon. Nous ne serionspoint ses ennemis, s’il ne nous avait déclaré une guerresi cruelle. Vous ne sauriez comprendre, mes frères, si vous ne l’éprouvezvous-mêmes, quelle douceur on ressent dans l’âme aprèsune réconciliation si chrétienne. Mais quel moyen de l’éprouver,lorsque l’on a l’esprit plein d’aversion et de haine? Ce n’est qu’aprèsavoir étouffé les inimitiés que l’on reconnaîtcombien il est plus doux d’aimer son frère que de le haïr.Pourquoi imitons-nous ces furieux qui se déchirent avec les dents,et qui satisfont leur rage en se dévorant l’un l’autre?

5. Souvenez-vous combien la Loi ancienne même s’opposait àces désordres: " Toutes les voies", dit le Sages " de ceux qui sesouviennent des injures, tendent à la mort. L’homme conserve sacolère contre un autre homme, et il attend que Dieu le guérisse"?(Eccl. VIII.) — Mais Dieu, dites-vous, n’a-t-il pas fait lui-mêmecette ordonnance dans sa loi : " Oeil pour oeil, et dent pour dent "? Commentdonc après cette parole peut-il condamner ceux qui l’exécutent?— Il faut bien remarquer, mes frères, que Dieu n’a pas fait cetteloi pour permettre aux hommes de se traiter cruellement les uns les autres;mais pour que la crainte de souffrir nous-mêmes nous empêchâtde faire souffrir les autres. D’ailleurs cette colère dont il estparlé dans la loi, est une passion violente qui surprend l’âmepar un mouvement prompt et impétueux; au lieu que le souvenir desinjures est la marque d’une âme noire qui se nourrit de la haineet de la vengeance.

Vous me direz peut-être que cet homme vous a maltraité.Et moi je vous dis qu’il ne peut vous avoir fait autant de mal que vousvous en faites à vous-même par ce ressentiment que Dieu vousdéfend. Je dis même qu’il n’est pas possible qu’un homme debien souffre quelque mal. Car supposons d’un côté qu’un hommevive chrétiennement avec sa femme et ses enfants, qu’il soit riche,et par conséquent exposé aux accidents ordinaires de la vie,qu’il ait beaucoup d’amis et beaucoup de charges, qu’il soit élevéen honneur, et que néanmoins il ait sans comparaison plus d’attachepour pieu et pour sa Loi sainte que pour tous ces avantages extérieurs:supposons aussi de l’autre qu’un méchant homme se déclareson ennemi, et qu’il entreprenne de le perdre. En quoi lui nuira-t-il partous ses efforts? Il lui ôtera une partie de son bien. Il fera mourirses enfants. Mais l’homme de bien sait qu’il les reverra après samort, et cette espérance l’occupe sans cesse. Peut-être mêmequ’on tuera sa femme? Mais il est persuadé qu’on ne doit point pleurerceux de qui la mort n’est qu’un sommeil. L’ennemi ne sera pas satisfaitencore, il le déchirera par ses calomnies. Mais celui qui regardetous les hommes, comme l’herbe qui naît et se sèche en mêmetemps, ne s’arrête point à leurs paroles. Enfin, cet ennemil’enfermera dans une prison, et il le fera beaucoup souffrir. Mais quelleimpression pourra-t-il faire sur l’esprit de celui qui a appris de saintPaul que, quand même l’homme extérieur se corrompt, l’intérieurse renouvelle, et que l’affliction produit la patience?

Il me semble que j’ai plus fait que je n’ai promis. Je voulais vousmontrer que tous les maux ne peuvent nuire à un homme qui est toutà Dieu; et il se trouve qu’ils lui servent, bien loin de lui nuire.Ne vous emportez donc plus à l’avenir contre les autres. Epargnez-vousen les épargnant et n’affaiblissez point en vous la vigueur de vosâmes et de votre foi. La douleur que vous ressentez, lorsqu’on vousfait tort en quelque chose, vient plutôt de votre propre faiblesse,que du pouvoir de celui qui vous offense. Si on vous dit une injure, vousen versez des larmes. Si on vous dérobe, vous en pleurez aussi.Nous sommes comme des petits enfants qui, se trouvant parmi leurs compagnons,pleurent pour la moindre chose qu’on leur fait. Si ceux qui sont les plushardis les voient, si tendres à pleurer, ils les tourmentent encoredavantage. Mais s’ils s’aperçoivent qu’ils ne font que rire de cequ’on leur dit, ils les laissent en paix. Nous sommes encore plus faibleset plus (16) insensés que ces enfants, lorsque nous pleurons pourmille choses qui ne nous devraient être qu’un sujet de rire.

Je vous conjuré donc, mes frères, de quitter toutes cespensées d’enfants, et de travailler à vous rendre dignesdu ciel où vous aspirez. Jésus-Christ veut que nous soyonsdes hommes parfaits. C’est à quoi saint Paul nous exhorte aussi,lorsqu’il dit : " Mes frères, n’ayez point un esprit d’enfants,mais soyez sans malice comme des enfants, et ayez un esprit d’hommes ".(I Cor. XXXIV, 20.) Allions donc la simplicité des enfants avecla sagesse des hommes de Dieu. Fuyons les inimitiés , et soyonsardents à aimer nos frères pour jouir un jour de la gloiredu ciel, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ. à qui est la gloire et la puissance dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LXXX

" OR, JÉSUS ÉTANT A BÉTHANIE DANS LA MAISON DESIMON LE LÉREUX, UNE FEMME VINT A LUI AVEC UN VASE D’ALBÂTREPLEIN D’UN PARFUM DE GRAND PRIX, QU’ELLE RÉPANDIT SUR LA TÊTEDE JÉSUS, COMME IL ÉTAIT A TABLE ". (CHAP. XXVI, 6, 7, JUSQU’AUVERSET 17.)

1. Il semble, mes frères, que cette femme est la même dontparlent tous les évangélistes. Pour moi, je crois que celledont les trois premiers parlent est la même; mais celle dont parlesaint Jean me paraît différente, et, selon moi , n’est autreque l’admirable soeur de Lazare. Ce n’est pas sans sujet que l’Evangélisteparle de la lèpre de ce Simon. Il le fait pour montrer par làce qui pouvait donner à cette femme la confiance d’approcher deJésus-Christ. Comme la lèpre était une maladie contagieuse,dont cette femme voyait que ce Simon avait été miraculeusementguéri par le Sauveur, puisqu’autrement il ne serait pas entréchez lui, elle espérait fermement que Jésus-Christ pouvaitde même la guérir des impuretés, et comme de la lèprede son âme. Ce n’est pas non plus sans mystère que l’Evangilenomme la ville de " Béthanie ". Il vient nous marquer par cettecirconstance, que Jésus-Christ s’offrait volontairement àla mort, et qu’après s’être jusque-là tant de foisdérobé à la violence des Juifs, il voulait maintenantcomme se présenter à eux , et se jeter lui-même entreleurs mains, lorsqu’ils étaient le plus envenimés et le plusirrités contre lui. Il approche à deux milles de Jérusalem, et il fait voir qu’il ne s’en était éloigné auparavantque pour de grandes raisons.

Cette femme donc voyant Jésus-Christ chez Simon le lépreux,prit de là un sujet de confiance, et résolut d’entrer danscette maison. Car si celle dont il est parlé ailleurs, et qui étaitmalade d’une perte de sang, quoiqu’elle fût (17) très-innocente,ne pût s’empêcher néanmoins, à cause de cetteseule impureté naturelle, (le trembler lorsqu’elle approcha de Jésus-Christ,combien devait craindre davantage celle qui voyait avec horreur l’impuretéde son âme?

Elle n’approcha même de Jésus-Christ qu’après quebeaucoup d’autres femmes l’y avaient encouragée par leur exemple,comme la Samaritaine, la Chananéenne, cette Hémorroïssedont je parle, et plusieurs autres. Sa conscience, le remords de ses crimesl’avaient toujours retenue. Elle n’est pas même guérie enpublic : elle reçoit cette grâce en particulier, et dans lesecret d’une maison. Toutes ces autres femmes n’étaient alléestrouver Jésus-Christ que pour la guérison du corps. Celle-ciseule le vient trouver dans cette maison, pour lui faire plus d’honneuret pour obtenir de lui la guérison de son âme. Car elle n’avaitaucune maladie corporelle, et c’est ce qui doit faire admirer son zèleenvers Jésus-Christ dans ces honneurs qu’elle lui rend, non commeà un pur homme, niais comme à quelqu’un d’infiniment élevéau-dessus de l’homme par sa nature. C’est dans cette considérationqu’essuyant de ses cheveux les pieds du Sauveur, elle abaisse sous sespieds sacrés le plus noble de ses membres, c’est-à-dire satête.

" Ce que voyant, ses disciples se fâchèrent et dirent:A quoi bon cette perte (8)? On aurait pu vendre ce parfum bien cher, eten donner l’argent aux pauvres (9)". D’où pouvait venir cette penséeaux disciples, sinon de ce qu’ils avaient ouï dire à leur Maître: " J’aime mieux la miséricorde que le sacrifice " : et qu’ils luiavaient entendu reprocher aux Pharisiens de " négliger les chosesles plus importantes de la loi, c’est-à-dire la justice, la miséricordeet la foi? " Ils se souvenaient de lui avoir encore entendu dire beaucoupde choses sur la montagne touchant la miséricorde et l’aumône,et ils concluaient de là que si Dieu n’avait pas pour agréablesles holocaustes et les sacrifices de l’ancienne Loi, il prendrait encorebien moins de plaisir à voir répandre ce parfum.

Mais pendant qu’ils s’occupaient de ces pensées, Jésus-Christavait bien d’autres sentiments; et comme il pénétrait dansle fond du coeur de cette femme, et qu’il connaissait avec quel zèle,quel amour, et quelle foi elle lui offrait ce sacrifice, il condescendaità son zèle, et il souffrait qu’elle répandîtce parfum sur sa tête. S’il n’a pas dédaigné de serevêtir de notre chair, de s’enfermer dans le sein d’une lemme, etde se nourrir de lait, doit-on s’étonner qu’il ait souffert qu’unefemme lui témoignât sa piété par l’effusiond’un parfum? Il imitait la conduite de son Père, qui semblait prendreplaisir dans l’Ancien Testament à la fumée des holocausteset à l’odeur des parfums, comme on le voit par cette pierre mystérieuseque Jacob consacra à Dieu en y faisant couler l’huile, par l’huilequ’on offrait dans les sacrifices, et par ces parfums dont usaient lesprêtres. Jésus-Christ prend ici le même plaisir dansles parfums de cette femme, parce qu’il connaissait son coeur, et qu’ilvoyait avec quelle foi elle lui offrait ce sacrifice. Les disciples quine pouvaient porter leur connaissance ausSi loin que Jésus-Christ,ni pénétrer comme lui dans le coeur de cette femme, l’accusentet la blâment de cette profusion, et ils ne font autre chose parleurs accusations que nous faire mieux connaître la magnificencede son zèle, en disant qu’on aurait pu vendre ce parfum trois centspièces d’argent. Mais Jésus-Christ étouffe leurs injustesplaintes, en leur disant:

" Pourquoi tourmentez-vous cette femme? Ce qu’elle vient de me faireest une bonne oeuvre (10). Car vous avez toujours des pauvres avec vous,mais vous ne m’aurez pas toujours (11) ". Et il leur apporte aussitôtpour la justifier une raison qui leur rappelait encore dans l’esprit lesouvenir de ses souffrances. " Et lorsqu’elle a répandu ce parfumsur mon corps, elle l’a fait pour m’ensevelir ". Raison qu’il fait précéderde celle-ci : " Vous avez toujours des pauvres avec vous, mais vous nem’avez pas toujours (12). Je vous dis en vérité que partoutoù sera prêché cet Evangile, qui doit être annoncédans le monde entier, on racontera à sa louange ce qu’elle vientde me faire (13) ". Remarquez, mes frères, comment Jésus-Christprédit encore ici la prédication de son Evangile parmi lesgentils, et comment il donne par là un sujet de consolation àses apôtres, en leur faisant voir que, même après sacroix et après sa mort, il aurait tant de puissance que la prédicationde son Evangile se répandrait dans toute la terre. Qui serait doncassez malheureux pour s’opposer à cette vérité serépandant par le monde? Car ce que Jésus-Christ a préditest arrivé, et en quelque endroit de la terre qu’on puisse alleraujourd’hui, on y voit relever la (18) foi et l’action de cette femme dontnous parlons. Cependant ce n’était pas quelqu’un d’illustre. Ellen’eut pas alors beaucoup de témoins de ce qu’elle fit; puisque cetteaction se passa dans une maison particulière, chez Simon le lépreux,où il n’y avait alors que les disciples. Qui a donc pu relever l’actionde cette femme, et la faire entendre à tous les peuples et àtous les siècles, sinon la force et la toute-puissance de celuiqui l’avait prédit?

2. Nous voyons tous les jours que le peu de traces qui nous restentdes actions éclatantes des héros et des empereurs des sièclespassés s’évanouissent de jour en jour, qu’elles s’effacentde notre mémoire, et qu’elles s’ensevelissent dans le silence. Nousvoyons que la plupart de ceux qui ont bâti des villes, qui ont publiédes ordonnances et des lois, qui ont gagné de grandes victoires,qui se sont assujetti des peu-pies entiers, qui se sont fait dresser destrophées et des statues, et qui ont porté la terreur de leursarmes par toute la terre, sont tombés peu à peu dans l’oublides hommes, et que, bien loin d’être maintenant en honneur, on neconnaît pas même presque leurs noms. On sait au contraire partoute la terre, et on le dit encore tous les jours après la révolutionde tant de siècles, qu’une femme pécheresse est venue dansla maison d’un lépreux répandre, en présence de douzehommes, un parfum de grand prix sur la tête d’un autre homme. Lamémoire de cette action ne s’est jamais effacée. Les Perses,les Indiens, les Scythes, les Thraces, la race des Maures, et les habitantsdes îles Britanniques ont appris et racontent partout ce que cettefemme fait aujourd’hui en secret dans la maison d’un pharisien. O bontéineffable du Sauveur, qui veut bien souffrir qu’une pécheresse luibaise les pieds, qu’elle les parfume et les essuie de ses cheveux ! quinon-seulement le veut bien souffrir, mais qui fait taire même ceuxqui la blâment, parce que son zèle ardent et son humble piéténe méritaient pas ces reproches.

On peut remarquer ici, mes frères, que les apôtres étaientdéjà tendres envers les pauvres, et qu’ils étaientportés à faire l’aumône.

Mais pourquoi Jésus-Christ, au lieu de dire tout d’abord qu’elleavait fait une bonne action, dit-il auparavant ces paroles: " Pourquoitourmentez-vous cette femme , " sinon pour nous apprendre qu’il ne fautpas exiger d’abord des actions relevées des personnes faibles? Ilnie dit pas simplement : " Pourquoi la tourmentez-vous? " mais il a soinde marquer que c’était " une femme ". Ce qu’il n’eût pas faitsans doute, s’il n’eût voulu nous montrer que c’était uniquementen faveur de cette femme qu’il parlait ainsi , et qu’il voulait empêcherque ses disciples n’étouffassent sa foi, lorsqu’elle commençaitcomme à germer, au lieu qu’ils devaient l’arroser plutôt etla faire croître. Jésus~Christ nous apprend donc ici une véritétrès-importante, savoir : que lorsque nous voyons une personne fairele bien encore imparfaitement, il nous défend de la blâmer.Il veut au contraire que nous l’aidions, que nous la favorisions, et quenous tâchions de la porter à un état plus parfait.Car il faut condescendre dans les commencements, et n’exiger pas toutechose à la rigueur.

Jésus-Christ nous a fait voir clairement par son exemple, combienil désirait de nous que nous fussions dans ce sentiment. Quoiqu’ilmît sa gloire à pouvoir dire qu’il n’avait aucun lieu oùil pût reposer sa tête, il voulut néanmoins user decondescendance jusqu’à commander à ses apôtres d’avoirune bourse pour y recevoir l’argent qu’on lui donnerait.

De plus, ce n’était pas alors le temps de blâmer l’actionde cette femme, mais seulement de la louer. Si, avant cette action, quelqu’unlui eût demandé s’il consentirait que cette femme répandîtainsi ces parfums , il eût sans doute répondu que non, etil l’eût empêchée : mais dès lors que c’étaitune chose faite, Jésus-Christ ne pensa plus qu’à dissiperle trouble où le murmure des disciples aurait pu jeter cette femme.Il la renvoie pleine d’une consolation ineffable et d’une nouvelle ferveurdont cette action de piété l’avait remplie. Car ce n’étaitplus le temps de se plaindre de cette perte lorsque le parfum étaitdéjà répandu.

C’est pourquoi je vous prie, mes frères, lorsque vous voyez quelqu’unfournir des vases précieux à l’Eglise, lui donner quelquebelle tapisserie, ou la faire paver magnifiquement., n’improuvez pas cetteaction, et ne dites pas qu’il vaudrait mieux vendre ces ornements pourles donner aux pauvres, de peur de troubler l’esprit de celui qui faitces offrandes. Mais si, avant que de faire ce présent à l’Eglise,il vous consulte s’il le fera, conseillez-lui alors de convertir plutôtcet argent en aumônes et d’en revêtir les temples vivants.(19)

Jésus-Christ pratique ici lui-même cette modérationet cette sagesse envers ceux qui agissent par ce zèle et qui fontces profusions saintes. Il ne veut point attrister la charité decette femme ; il prend sa défense, et il la console. Et comme ily avait quelque sujet de craindre qu’en entendant parler de la mort etde la sépulture du Sauveur, elle n’en fût troublée,il a soin de relever aussitôt sa foi en ajoutant : " Que partoutoù sera prêché l’Evangile qui doit être annoncédans le monde entier, on racontera à sa louange ce qu’elle vientde faire". Ces paroles étaient des paroles de consolation pour sesdisciples, et de consolation et de louange tout ensemble pour cette femme,puisqu’elle allait être louée par toute la terre d’une actionpar laquelle elle prédisait la mort de celui sur lequel elle avaitrépandu ces parfums. Que personne donc, dit le Sauveur, ne la blâme;que personne ne la tourmente, puisque je suis moi-même si éloignéde condamner cette action, que je la veux au contraire rendre célèbrepar toute la terre, et faire publier partout ce qu’elle vient de faireavec une piété si pure, avec une foi si ardente, avec uneâme si fervente, et avec un coeur si contrit et si humilié.

Vous me demanderez peut-être pourquoi Jésus-Christ ne prometrien de spirituel à cette femme, mais seulement qu’on se souviendraitde cette action dans toute la terre. Je vous réponds que cette promessemême était la plus grande assurance et le plus grand gageque le Sauveur lui pouvait donner d’une récompense invisible etspirituelle. Car si elle "a fait une bonne oeuvre", comme Jésus-Christnous en assure, il n’est pas douteux qu’elle en recevra la récompense.

" Alors l’un des douze, appelé Judas Iscariote, s’en alla trouverles princes des prêtres ", et leur dit: " Que voulez-vous me donner,et je vous le mettrai entre les mains (14) ? " Alors, dit l’Evangile, Judass’en alla trouver les prêtres, c’est-à-dire, lorsque Jésus-Christleur eut parlé de sa sépulture; cependant cette parole nele toucha point, il ne trembla point non plus en entendant dire que cetEvangile serait prêché par toute la terre, ce qui marquaitcependant la puissance infinie de celui qu’il trahissait. C’est au momentmême où Jésus-Christ recevait un tel honneur d’unefemme, et d’une femme qui avait été dans le vice, qu’un deses disciples devenait le ministre des desseins et de la fureur du démon.

Les évangélistes marquent à dessein le surnom deJudas qui allait trahir son maître, parce qu’il y avait encore unautre Judas parmi les apôtres. Ils ne rougissent point de dire qu’ilétait " un d’entre les douze ", parce qu’ils n’ont point de confusionde publier les choses qui leur étaient le moins avantageuses. Ilspouvaient dire simplement qu’il était un des disciples, parce qu’onsait que Jésus-Christ avait d’autres disciples que les apôtres, mais ils marquent sans rien déguiser: " qu’il était undes douze ", que ce traître était un de ceux-que Jésus-Christavait choisis entre tous, comme les principaux d’entre eux, c’est-à-direqu’il était du même rang que saint Pierre et saint Jean. Lesévangélistes n’avaient qu’un souci : exposer simplement lavérité et ne rien déguiser. Ils sont si éloignésde vouloir exagérer qu’ils passent beaucoup de miracles et d’événementséclatants, qu’ils ne dissimulent rien, ni dans les actions, ni dansles paroles, de ce qui semble désavantageux. Et non-seulement lestrois premiers évangélistes gardent cette coutume, mais saintJean même, qui s’est le plus élevé, l’observe commeles autres, et il n’y en a point qui ait rapporté plus exactementque lui les opprobres et les insultes qu’on a fait souffrir à sonmaître.

3. Mais qui pourrait assez s’étonner de la malignité deJudas qui va de lui-même trouver les Juifs pour leur vendre son Maître,et qui le leur vend à si vil prix? Saint Luc marque ceci plus clairement,lorsqu’il dit qu’il fit " un contrat " avec les magistrats de la ville.Les Romains avaient établi des surveillants pour empêcherles séditions qui étaient assez ordinaires au peuple juif.Car la principauté de leur pays était déjàpassée à des étrangers, comme les prophètesl’avaient prédit. Judas va donc trouver ces magistrats, et leurdit: " Que voulez-vous me donner, et je vous le mettrai entre les mains?Et ils demeurèrent d’accord de lui donner trente piècesd’argent (15). Et depuis ce temps-là, il ne faisait que chercherune occasion propre pour le livrer entre leurs mains (16)". Comme il craignaitle peuple, il cherchait une occasion favorable où il le pûttrouver seul. Qui n’admirera le renversement d’esprit de ce disciple? Commentson avarice avait-elle pu l’aveugler à ce point? Comment celui quiavait tant de preuves (20) de la toute-puissance de Jésus-Christ,et qui l’avait vu tant de fois passer au milieu de ses ennemis sans qu’ilspussent le retenir, peut-il s’imaginer ici qu’il réussirait, lui,à le prendre? Comment peut-il former un dessein si détestable,surtout lorsque Jésus lui dit tant de choses capables de l’effrayerou de l’attendrir, et de le détourner d’une entreprise si barbareet si criminelle? Jésus-Christ en effet témoigna pour cedisciple un soin particulier dans la cène même, et il luiparla pour le toucher jusqu’à la dernière heure de sa vie.Et quoique cette grande charité lui fût inutile, Jésus-Christnéanmoins ne laissa pas de la lui témoigner jusques au bout.

Imitons cette conduite, mes frères, et appliquons tous nos soinsà rappeler les pécheurs de leur égarement et de leurscrimes. Réveillons-les de leur assoupissement, en les avertissant,en les enseignant, en les exhortant, en les conjurant, en les consolant,et ne cessons point de travailler à leur salut, quelque inutilesque soient nos travaux. Quoique Jésus-Christ prévîtl’impénitence et la dureté de Judas, il n’a point cessénéanmoins de faire tout ce qui dépendait de-lui par, sesavertissements, par ses menaces, par ses larmes, et par cette grande retenuequ’il gardait en parlant de lui. Il souffrit son baiser au moment mêmequ’il le trahissait, sans qu’une douceur si excessive fît aucuneimpression sur ce coeur barbare, tant il était possédéde cette avarice, qui le rendait le traître de son maître,et d’un tel maître, et qui lui fit commettre un sacrilègequi devait être en horreur à toute la terre.

Ecoutez ceci, âmes avares, vous qui êtes frappésde la même maladie que cet apostat; écoutez ce que nous disons,et, reconnaissant dans ce disciple infidèle le funeste effet d’unepassion si furieuse, pensez sérieusement à vous en guérir.Si celui-là même qui avait le bonheur de-vivre continuellementdans la compagnie de Jésus-Christ, qui écoutait sans cesseses divines instructions et qui faisait des miracles comme le reste desapôtres, a néanmoins été précipitépar cet amour de l’argent dans un abîme de maux; combien vous autresqui n’écoutez et qui ne lisez jamais l’Ecriture, et qui êtesplongés dans les affaires du siècle, serez-vous en dangerd’y tomber vous-mêmes, et de succomber sous l’effort d’une passionsi violente, si vous ne la prévenez par une sainte frayeur et parune humble circonspection?

Judas était tous les jours dans la compagnie du Sauveur qui n’avaitpas où reposer sa tête. Il avait continuellement devant lesyeux l’exemple de ses actions; il écoutait à toute heureles avis qu’il donnait à tout le monde de renoncer à l’amourdes richesses, et néanmoins il ne retira aucun avantage de toutesces choses. Qui pourrait espérer après cela de se délivrerd’une passion si furieuse, à moins que de s’y appliquer avec unsoin très-particulier? Car il est certain, mes frères, quel’avarice est un monstre. bien terrible. Cependant si vous êtes résolusde le combattre, vous en deviendrez les maîtres.

Cette passion ne vient point de la nature, comme on peut en juger parceux qui échappent à s~ tyrannie. Ce qui est naturel estcommun à tous les hommes. Ainsi tous les hommes n’étant pasuniversellement avares, il est clair que ceux qui le sont, ne le sont quepar leur faute et par leur propre négligence. C’est leur paresseseule qui donne la naissance, l’accroissement et la vigueur à cettehonteuse passion. Aussitôt qu’elle s’est rendue maîtresse d’uneâme, et qu’elle la tient assujétie comme son esclave, ellela force de suivre ses lois barbares., et de vivre d’une manièreentièrement opposée à la nature et à la raison.N’est-ce pas vivre en effet contre toutes les règles de la raisonet de la nature, que de ne connaître plus ni ses concitoyens, nises amis, ni ses proches, ni ses frères, ni soi-même? Faut-ild’autres preuves pour nous faire juger que cette maladie est une pestequi combat et qui détruit la nature , que de la voir s’emparer del’âme de Judas et faire d’un apôtre de Jésus-Christle traître et le meurtrier de son maître?

Vous me demanderez peut-être comment un homme que Jésus-Christmême avait appelé à l’apostolat, a pu tomber dans uncrime si horrible. Je vous réponds que la vocation de lieu ne contraintpersonne, qu’elle ne fait point violence sur l’esprit de ceux qui veulentquitter le bien pour suivre le mal, qu’elle les exhorte, qu’elle les avertit,et qu’elle les porte à la vertu. Mais lorsqu’ils lui résistent,elle ne leur impose point de nécessité, et elle n’use pointde contrainte. Si vous voulez voir quelle a été la sourcedu malheur de cet apôtre, vous trouverez que c’est sa passion pourl’argent qui l’a perdu.

Vous me demanderez encore comment cette passion a eu sur lui tant depouvoir. Je vous (21) réponds que cela est venu de sa lâcheté.C’est cette paresse et cette négligence qui est le principe de tantde changements funestes que nous déplorons, comme c’est au contrairela ferveur, la vigilance qui change heureusement les hommes, et qui lesrend bons de mauvais qu’ils étaient auparavant. Combien a-t-on vude personnes furieuses et emportées devenir enfin douces comme desagneaux? Combien en a-t-on vu d’impures devenir chastes? Combien a-t-onvu d’avares renoncer tellement à l’avarice qu’elles ont donnémême avec profusion de leurs propres biens?

Mais aussi combien a-t-on vu de changements contraires par le relâchementde ceux qui se sont laissé corrompre? Giezzi n’était-il pasavec un homme de Dieu qui était très-saint? Cependant ilse laissa surprendre par cette passion, et son avarice le changea et lerendit plus lépreux dans l’âme qu’il ne le devint dans lecorps. On ne peut assez exprimer jusqu’où nous emporte cette fureur.Elle attaque les morts comme les vivants, et elle n’épargne pasmême la sainteté des sépulcres. Elle excite les divisionset les querelles; elle allume les guerres, et elle remplit le monde demeurtre et de sang.

Un avare est un homme inutile à tout. Il n’est propre ni àconduire des armées, ni à gouverner des peuples. Il ne peutrien faire utilement, ni dans les charges publiques, ni dans ses affairesparticulières; s’il veut choisir une femme, il ne se met pas enpeine d’en chercher une qui soit réglée, qui soit sage etmodeste. Il ne demande autre chose, sinon qu’elle soit riche. S’il a unemaison à acheter, il n’en prend pas une qui soit propre àun homme honorable; mais il choisit celle qui donnera le plus de revenus.S’il a besoin de serviteurs, il prend toujours ceux qui lui coûtentmoins.

Pourquoi m’arrêtai-je à ces choses? Quand il serait roidu monde, il deviendrait la ruine de tous les peuples, et aprèscela il demeurerait encore le plus pauvre et le plus misérable detous les hommes. Car au lieu d’avoir des pensées de roi, et de croireque les richesses de tous ses sujets seraient les siennes, il n’auraitque des pensées des hommes du peuple il voudrait s’enrichir commefont les particuliers, et, après avoir ravi le bien de tout le monde,il croirait encore n’en avoir jamais assez.

4. C’est pourquoi le Sage a dit qu’il n’y a rien de plus injuste qu’unavare. Car l’avare est son ennemi à lui-même, et il est l’ennemicommun de tous les hommes. Il voit avec peine que la terre ne porte pasdes épis d’or; que l’or ne coule pas dans les rivières, etque les montagnes ne produisent pas des rochers d’or. Quand les saisonssont bonnes, il les croit mauvaises, et la prospérité publiquefait son affliction particulière. Lorsqu’il se présente uneoccasion d’agir, qui ne lui doit rien valoir, il est tout de glace ; maislorsqu’il y a deux oboles à gagner, il court et il vole, et il estinfatigable dans le travail. Il hait tous les hommes, soit pauvres ou riches:les pauvres, de peur qu’ils ne lui demandent quelque chose de ce qu’ila, et les riches, parce qu’il ne possède pas tout ce qu’ils ont.Il croit que tout ce qui est aux autres devrait être à lui.Ainsi il hait tous les hommes, comme s’ils lui ravissaient tout ce qu’ilsont et ce qu’il n’a pas. Il amasse toujours, et il n’est jamais content.Il s’enrichit toujours, et il est toujours pauvre et misérable,comme celui qui aime Dieu et qui n’aime point l’argent est toujours heureux.Car rien n’est comparable au bonheur d’un homme juste, qu’il soit esclaveou qu’il soit libre. Il n’y a personne sur la terre qui lui puisse nuire.Quand tous les peuples s’armeraient contre lui, il. demeurerait inaccessibleet inviolable à tous leurs efforts. L’avare au contraire n’est jamaisen sécurité. Quand il serait roi, quand il porterait centcouronnes, ce qu’il aime est toujours exposé aux insultes et àla violence du dernier des hommes. Tant il est vrai que la malice est toujoursfaible, et que la vertu est toute-puissante.

Pourquoi donc vous affligez-vous d’être pauvre? Pourquoi faites-vousvotre malheur de ce qui devrait vous être un sujet de joie? Pourquoivous laissez-vous abattre lorsque vous devriez vous réjouir commedans une fête solennelle? Car la pauvreté, lorsqu’on la ménagesagement, est véritablement comme un jour de fête. Pourquoipleurez-vous comme de petits enfants, puisqu’on ne peut mieux appeler ceuxqui s’affligent d’être pauvres? Quelqu’un vous a-t-il maltraité?En quoi consiste l’injure qu’il vous a faite, puisqu’il vous a donnémoyen au contraire de vous rendre plus fort que vous n’étiez? Vousa-t-il ravi votre bien? Il a fait en cela la même chose que s’ilvous avait déchargé d’un fardeau dont la pesanteur vous (22)accablait. Vous a-t-il noirci de calomnies? Les païens mêmesvous apprendront que ce mal n’est que dans la pensée, et que sivotre esprit le repousse, vous n’en recevrez aucune atteinte.

Peut-être vous a-t-on pris une maison magnifique avec les vastesjardins qui l’entourent. Mais ne jouissez-vous pas de toutes les beautésde la terre et de la nature? N’avez-vous pas des édifices publicsqui peuvent satisfaire tout ensemble et la nécessité et ledivertissement honnête? Qu’y a-t-il de plus beau que de voir le ciel,avec le soleil et les étoiles? Jusqu’à quand voulons-nousdemeurer dans notre bassesse et dans notre indigence ordinaire? On ne peutêtre riche, quand on est pauvre au dedans de soi: comme on ne peutêtre pauvre lorsqu’on est riche dans le fond du coeur. Si l’âmeest la plus excellente partie de l’homme, c’est d’elle-même que sonbonheur doit venir, et non de ce qui est au-dessous d’elle. Il faut quece qui est le principal dans l’homme, gouverne souverainement tout le restecomme lui étant assujetti. Quand le coeur est attaqué, toutle corps en souffre; et la langueur de cette partie principale produitdans tout le reste des membres une indisposition universelle. Lorsqu’aucontraire le coeur est sain, sa santé se communique à toutle corps, et elle le rétablit aisément quand quelqu’un deses membres serait malade.

Mais, pour m’expliquer par une comparaison encore plus sensible, jevous demande ce que peut servir à un arbre d’avoir des .branchesvertes, lorsque la racine est gâtée? ou en quoi peut lui nuired’avoir ses branches toutes sèches comme elles sont en hiver, lorsquela racine est forte et vigoureuse? Je vous dis de même : Que vousservira votre or et votre argent, si vous êtes pauvre au dedans devous? et en quoi vous nuira d’être pauvre, si vous avez un trésordans le fond du coeur? Ce sera alors au contraire que vous serez vraimentriche. Car si la vraie marque d’un homme riche, comme nous avons déjàdit souvent, c’est de mépriser l’argent et de n’avoir besoin derien; la marque au contraire d’un homme pauvre est de chercher toujoursdu bien, et de n’être jamais content. Or, il est certain qu’étantpauvre, on méprise plus aisément les richesses, et que cesont les riches au contraire qui cherchent et qui amassent toujours, etqui ne mettent point de bornes à leur avidité insatiable.Ainsi un homme tempérant se contente de boire peu, mais celui quiaime le vin boit sans cesse, et ne peut étancher sa soif.

Car cette passion pour l’argent ne s’éteint pas en la contentant.Au contraire, elle s’irrite encore davantage, comme le feu s’enflamme deplus en plus à mesure qu’on y met du bois. Puis donc que celui quicherche et qui désire toujours est le plus pauvre; puisque le richeest dans cet état, c’est lui sans doute qui est vraiment pauvre.Ainsi vous voyez, mes frères, qu’il y a des richesses de nom quisont une véritable pauvreté : comme il y a une pauvretéde nom qui renferme les vraies richesses.

Mais considérons, et supposons deux hommes, dont l’un a milletalents, et l’autre dix, qui perdent tous deux ce qu’ils ont par une injusticeet une violence étrangère; lequel des deux sera le plus affligéde la perte qu’il a faite? Tout le monde ne voit-il pas que c’est celuiqui a perdu dix mille talents? N’est-il pas vrai aussi qu’il ne s’affligeraitpas plus que l’autre de cette perte, s’il n’aimait plus l’argent que lui?Ce grand amour marque en même temps qu’il avait plus de désirpour l’argent que l’autre; et que, par une suite nécessaire, ilétait aussi plus pauvre; puisque nous ne désirons les chosesque selon le besoin que nous en avons. Tout désir tire son principedu besoin et de l’indigence. Lorsque nous sommes contents, nous n’avonsplus de désirs. Ainsi un homme sent la soif avant que de boire,et il ne la sent plus lorsqu’il a bu.

Je vous ai dit ceci, mes frères, pour vous faire voir que sinous veillons sur nous, personne ne nous pourra nuire, et que ce n’estpoint en effet la pauvreté, mais notre peu de vertu qui nous nuit,et qui est la seule cause de notre perte. C’est pourquoi je vous conjurede combattre de toute votre force contre l’avarice, et de la bannir devotre coeur, afin que vous puissiez être vraiment riches, et dansce monde et dans l’autre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (23)

HOMÉLIE LXXXI

" OR, LE PREMIER JOUR DES AZYMES, LES DISCIPLES VINRENT TROUVER JÉSUS,ET LUI DIRENT : OU VOULEZ-VOUS QUE NOUS VOUS PRÉPARIONS A MANGERLA PAQUE? JÉSUS LEUR RÉPONDIT : ALLEZ-VOUS-EN DANS LA VILLE,CHEZ UN TEL, ET LUI DITES: NOTRE MAÎTRE VOUS ENVOIE DIRE : MON TEMPSEST PROCHE JE VIENS FAIRE LA PAQUE CHEZ VOUS AVEC MES DISCIPLES. LES DISCIPLESFIRENT CE QUE JÉSUS-CHRIST LEUR AVAIT COMMANDÉ, ET PRÉPARÈRENTLA PÂQUE ". (CHAP. XXVI 17, 18, 19, JUSQU’AU VERSET 26.)

1. L’Evangéliste appelle " le premier jour des azymes ", celuiqui précédait cette fête. Car les Juifs avaient coutumede compter les jours à partir du soir. C’est ainsi que l’Evangilecommence à compter celui-ci dès le soir précédent,auquel on devait immoler la Pâque.

Les disciples viennent donc trouver Jésus-Christ le cinquièmejour de la semaine, que l’un des évangélistes appelle lepremier avant les jours sans levain, marquant par là le jour auquelles disciples vinrent parler à Jésus-Christ, de ce qu’iltiendrait prêt pour faire la Pâque. Un autre évangélistedit: " Le jour des e azymes était venu, auquel il fallait immolerla Pâque " (Luc. XXII, 1); nous faisant voir par ce terme, " étaitvenu ", que ce jour était proche, c’est-à-dire qu’on étaitau soir de la veille de ce jour. Et c’était alors que la fêtecommençait. C’est pourquoi tous les évangélistes ajoutent: " auquel il fallait immoler la Pâque ". Les disciples s’approchentdonc de Jésus-Christ et lui disent: " Où voulez-vous quenous vous préparions à manger la Pâque "?

Il paraît, par ces paroles, que Jésus n’avait aucune maisonni aucun lieu où il pût se retirer, et je crois mêmeque ses disciples n’en avaient point, puisqu’apparemment s’ils en avaienteu, ils l’auraient prié d’y venir. Mais ils avaient tout quittépour suivre Jésus-Christ leur maître. Mais pourquoi le Sauveurcélébrait-il la Pâque? Pour nous faire voir, jusqu’audernier jour de sa vie, qu’il n’était point contraire à laLoi. Il les envoie chez un inconnu pour faire voir à ses disciples,par cette action d’autorité, qu’il lui eût étéfacile d’éviter tous les tourments qu’il allait souffrir. Car s’ilavait assez de puissance pour persuader d’une parole à un hommequi ne le connaissait pas de le recevoir chez lui, que n’eût-il pointfait à l’égard de ceux qui le crucifiaient, s’il n’eûtdésiré lui-même de souffrir la mort?

Il use ici de la même conduite qu’il avait gardée àl’égard du maître de l’ânesse, dont il se servit pourson entrée à Jérusalem : " Si quelqu’un vous dit quelquechose, dites que le Maître en a besoin". Et il fait dire ici : "Le Maître vous envoie dire : Je viens faire la Pâque chez vousavec mes disciples ". C’est pourquoi je vous avoue que j’admire cet homme,non-seulement parce qu’il fit cette action de charité à l’égardd’un inconnu, mais encore beaucoup plus parce qu’il voyait à quoi(24) cette charité l’exposait, et que, prévoyant qu’il allaitêtre en butte à la haine et à une guerre sans trêve,il méprisa néanmoins ces suites si dangereuses pour obéirà la parole de Jésus-Christ.

Le Sauveur donne à ses disciples une marque pour connaîtrecet homme, et cette marque est presque la même que celle que Samueldonna autrefois à Saul : " Vous trouverez ", lui dit-il, " un hommequi montera et qui aura un vase " (I Rois, XIX, 3): Et Jésus-Christdit ici que cet homme " porterait une cruche d’eau ".

Il faut encore remarquer combien Jésus-Christ fait paraîtreici sa puissance. Il ne dit pas seulement: " Je fais la Pâque chez-vous" ; mais il ajoute ces autres paroles : " Mon temps est proche". Il ditce mot à dessein, parce qu’il voulait parler souvent de ses souffrancesen présence de ses disciples, afin qu’ils méditassent longtempsà l’avance sur ce sujet, et que cette longue préméditationles empéchât d’en être troublés. Il voulait encoretémoigner à tous ses disciples, et à cet homme mêmequi allait le recevoir chez lui, et généralement àtous les Juifs, que c’était volontairement qu’il s’offrait àla mort. Il dit qu’" il veut faire la Pâque avec ses disciples ",afin qu’on préparât avec plus de soin tout ce qui étaitnécessaire, et que personne ne s’imaginât qu’il cherchaità se cacher.

" Le soir donc étant venu, il était à table avecses douze disciples (20) ". Qui ne s’étonnera, mes frères,de l’impudence de Judas? Il ose se mettre à table avec les autres;il participe aux mêmes mystères. Et il ne rentre point enlui-même, quoique Jésus-Christ lui fasse un reproche secret,d’une manière si douce et si modérée, que tout autreque lui, qu’une brute même en eût été touchée.L’évangéliste marque à dessein que ce fut " lorsqu’ilsétaient à table " que Jésus-Christ parla de celuiqui allait le trahir, afin que le temps de la célébrationde ces grands mystères, et la participation d’une même table,fissent voir avec plus d’horreur quelle était la malice de ce traître.

" Et comme ils mangeaient, il leur dit : Je vous dis en véritéque l’un de vous me trahira (21)". Avant même que de se mettre àtable, Jésus avait lavé les pieds à Judas aussi bienqu’aux autres. Mais admirez la douceur de Jésus-Christ, et jusquesà quel point il épargne ce disciple. Il ne dit pas un telen particulier, mais en général : " Un d’entre vous me trahira", afin qu’en se voyant découvert par son maître, et espérantencore de pouvoir demeurer caché aux apôtres, il fûttouché de pénitence. Jésus aime mieux effrayer tousles autres, et les frapper de crainte, que de ne pas donner encore àce coupable cette ouverture pour le porter à se repentir de soncrime : " Un d’entre vous ", dit-il, d’entre vous qui êtes mes douzedisciples, qui avez toujours été avec moi, dont je viensde laver les pieds, et à qui j’ai promis de si grandes choses; und’entre vous, dis-je, " me trahira ". Une douleur profonde saisit alorstous les apôtres. Saint Jean marque " qu’ils se regardaient l’unl’autre ", et que bien qu’ils ne se sentissent point coupables, ils sedéfièrent d’eux néanmoins, et demandèrent entremblant: " Seigneur, est-ce moi "? C’est ce que marque notre Evangéliste,lorsqu’il dit: " Et pleins d’une grande tristesse, ils commencèrentchacun à lui demander: Seigneur, est-ce moi (22)? Il leur répondit: Celui qui met la main avec moi dans le plat me trahira (23) ". Remarquez,mes frères, quand le Sauveur déclare enfin celui qui le trahissait,c’est lorsqu’enfin il est obligé de le faire pour délivrerles autres d’une tristesse insupportable qui les rendait à demi-morts.La crainte les avait pénétrés jusqu’au fond du coeur: et c’était cette disposition qui les forçait tous de fairecette demande : " Seigneur, est-ce moi "?

On peut dire néanmoins que ce ne fut pas là la seule causepour laquelle le Sauveur voulut désigner quel serait celui d’entreeux qui le trahirait, mais qu’il voulait encore étonner Judas, etle faire rentrer en lui-même. Comme le traître n’avait pointété touché des paroles obscures dont Jésus-Christs’était servi pour le désigner, Jésus l’accuse plusclairement pour ébranler ce coeur endurci: " Lors donc", qu’ilseurent tous fait cette demande à Jésus-Christ, et qu’il leureut répondu : " Celui qui met la main avec moi dans le plat, medoit trahir", il ajouta: "Pour ce qui est du Fils de l’homme il s’en vaselon ce qui a été écrit de lui; mais malheur àl’homme par qui le Fils de l’homme sera trahi. Il vaudrait mieux pour luiqu’il ne fût pas né (24) ". Quelques-uns disent que l’impudencede Judas allait si loin que, pour marquer davantage quel méprisil faisait de son Maître, il mit avec lui la main (25) dans le plat.Mais, pour moi , je crois que Jésus-Christ ménagea cetterencontre pour faire plus d’impression dans l’esprit de ce disciple, parcette action qui témoignait plus d’amitié et de familiarité,et qui était plus capable de le toucher.

2. Ne passons point légèrement de si grandes choses :arrêtons-nous à les considérer, afin de les graverplus profondément dans notre coeur. Une fois qu’elles y seront bienétablies, elles n’y laisseront plus entrer la colère. Carsi nous nous représentons bien cette dernière cène,où Judas est assis à la même table que tous les apôtres,où Jésus-Christ qui voyait la trahison dans le coeur de cedisciple, le traite avec une bonté et une charité incompréhensible,pourrons-nous nous abandonner aux mouvements de notre aigreur, et nourrirdans notre âme le poison de la colère? Et considérez,je vous prie, la douceur avec laquelle le Fils de Dieu parle: " Pour cequi est du Fils de l’homme, il s’en va selon ce qui a étéécrit de lui ". Il veut soutenir ses apôtres par ces paroles,en les empêchant de croire que ce fût par faiblesse ou parimpuissance qu’il allait mourir, et il tâche même de changerle coeur de celui qui le trahissait.

" Mais malheur ", ajoute-t-il, " à l’homme par qui le Fils del’homme sera trahi : il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût pasné". Ces paroles font bien voir encore l’ineffable douceur de Jésus-Christ.Car elles ne renferment pas le reproche et l’invective, mais elles sontl’expression d’un sentiment de compassion, expression toujours contenue,adoucie et voilée. Mais ce qui me surprend le plus, c’est que leFils de Dieu conserve cette douceur, lors même que Judas, ajoutantl’impudence à la perfidie, eut la hardiesse de lui dire : " Seigneur,est-ce moi? Judas qui le trahit, commença alors à lui dire: Seigneur, est-ce moi (25) "? Qui peut comprendre cet aveuglement? Ildemande si c’est lui qui doit commettre un crime qu’il a déjàformé dans son coeur. L’évangéliste ne rapporte cetteparole qu’en s’étonnant de cette insolence. Cependant que répondà cela le Sauveur? " Il lui répondit : Vous l’avez dit ".Il pouvait dire: Méchant, scélérat, traître,vous cachez ce dessein depuis tant de temps dans le fond de votre coeur;vous avez fait un traité diabolique : vous m’avez vendu, et vousen allez recevoir le prix et lorsque je vous reproche votre crime, vousme répondez comme si vous étiez le plus innocent de tousles hommes. Il ne lui parle point de cette manière, il lui dit simplement:" Vous l’avez dit". C’est ainsi qu’il nous apprend à oublier lesinjures et à conserver une patience qui n’ait point de bornes.

Mais, direz-vous, puisqu’il était écrit que le Christdevait souffrir ces choses, pourquoi accuser Judas? Il n’a fait qu’accomplirce qui était écrit. — Je réponds que nous l’accusonstrès-justement de son crime, puisque ce n’est point dans cette dispositionqu’il a résolu de livrer son Maître, mais par sa méchancetéet par son avarice. Si l’on ne considérait pas l’intention de celuiqui agit, on pourrait excuser le démon même, et l’absoudrecomme innocent de tous les crimes qu’il commet. Mais il n’en faut pas jugerde la sorte. Le démon comme Judas méritent des supplicesinfinis, quoique leur action si détestable ait étésuivie du salut du monde. Ce n’est point la trahison de Judas qui nousa sauvés. C’est la toute-puissance de Jésus-Christ, qui,par un artifice admirable de sa sagesse , a usé si divinement d’unsi grand désordre, et a fait servir un crime pour la rédemptionde tous les coupables.

Quelqu’un me dira peut-être: Si donc Judas n’eût point trahiJésus-Christ, un autre l’aurait-il trahi? — Mais à quoi boncette question? — Puisqu’il fallait, dites-vous, que le Christ fûtmis en croix, il était nécessaire qu’il le fût parquelqu’un ; s’il était nécessaire qu’il le fût parquelqu’un, il est évident qu’il le devait être par un hommequelconque. — Quoi donc! si tout- le monde eût étéjuste, Jésus-Christ n’eût-il pu trouver le moyen de nous faireles grâces qu’il nous a faites? Dieu nous garde de cette pensée.La sagesse infinie du Fils de Dieu n’aurait pas manqué d’autresmoyens, si celui-là ne se fût trouvé dans le coursordinaire du monde. Mais le Fils de Dieu nous empêche lui-mêmede regarder Judas comme un ministre de notre salut, lorsqu’il le plaintcomme malheureux : " Malheur à l’homme par qui le Fils de l’hommesera trahi, il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût pas né".

On me dira encore : S’il eût mieux valu pour Judas qu’il ne fûtjamais venu au monde, pourquoi Dieu l’a-t-il fait naître, aussi bienque tous les méchants qui lui ressemblent? Quoi ! lorsque vous devriezaccuser les méchants de leur malice, et leur reprocher les (26)crimes où ils se plongent volontairement, c’est contre Dieu quevous portez votre accusation, et vous voulez pénétrer sessecrets, et sonder la profondeur de ses mystères, quoique vous soyeztrès-persuadé que les méchants font le mal sans aucunecontrainte, et que leur malice n’est que trop volontaire?

Mais, dira-t-on, les bons seuls devraient venir au monde; et alors onn’aurait pas besoin ni d’enfer, ni de châtiments, ni de supplices,puisqu’il n’y aurait pas même trace de mal nulle part. Quant auxméchants, ils devraient ou ne pas naître ou mourir aussitôtqu’ils sont nés. Nous ne croyons pas pouvoir mieux répondred’abord à cette pensée que par ces paroles de saint Paul: " O homme! qui êtes vous, pour oser disputer avec Dieu? Un vased’argile, dit-il à celui qui l’a fait : Pourquoi m’avez-vous faitainsi " ? (Rom. IX, 20.) Mais puisque vous voulez des raisons, je vousdirai en un mot que Dieu permet ce mélange et cette confusion desméchants avec les bons, pour rendre plus éclatante la vertude ceux qui le servent. Pourquoi donc leur enviez-vous le combat qui leurdoit produire une si riche couronne?

Quoi donc! direz-vous encore, faut-il que les uns soient punis pourque les autres aient l’occasion de briller et d’acquérir de la gloire?— A Dieu ne plaise. Personne n’est puni que pour sa méchancetépropre. Les méchants ne sont pas tels par le seul fait de leur naissanceils le deviennent librement par le vice de leur volonté, et c’estpourquoi ils sont châtiés. Car de quels supplices ne sontpas dignes ceux qui n’ont pas voulu suivre la vertu dont ils ont sous lesyeux de si beaux modèles? Car, comme les bons méritent unedouble récompense, et parce qu’ils ont été bons, etparce qu’ils ne se sont point laissé corrompre par la malice desméchants; ainsi, les méchants méritent d’êtredoublement punis, et parce qu’ils ont été méchants,et parce qu’ils se sont rendu inutile l’exemple des bons.

3. Mais considérons ce que Judas répond, lorsque le Sauveurle reprend de son crime "Seigneur ", dit-il, " est-ce moi " ? Pourquoine fit-il pas tout d’abord cette demande à Jésus-Christ avecles autres? parce le Sauveur n’avait dit qu’en général :" Un d’entre vous me trahira ", et Judas crut que dans cette confusionil pourrait facilement n’être pas connu. Mais quand il se vit désignéen particulier, l’extrême douceur de Jésus-Christ lui fitespérer qu’il l’épargnerait encore : ce fut dans cette espérancequ’il lui fit cette question, et qu’il l’appela " Rabbi ", c’est-à-diremaître. O aveuglement du coeur! où pousses-tu les hommes quandtu les possèdes? C’est là, mes frères, l’effet del’avarice. Elle rend les hommes stupides et sans jugement. Elle les changeen bêtes ou plutôt en démons. C’est cette passion furieusequi a persuadé à Judas de s’abandonner au démon quile voulait perdre, et de trahir Jésus-Christ qui le voulait sauver,Judas qui était lui-même un démon par la dispositionde son coeur. C’est l’état où l’avarice réduit encoreaujourd’hui ceux qui s’en rendent les esclaves! Ils sont insensés, ils sont fous, ils sont tout entiers au gain ils sont comme Judas.

Mais comment saint Matthieu et deux autres évangélistesdisent-ils que le démon entra dans Judas aussitôt qu’il eûttraité avec les Juifs; au lieu que selon saint Jean ce ne fut qu’aprèsque Jésus-Christ lui eut donné ce morceau de pain trempé?Saint Jean, mes frères, ne dit que ce que disent les autres évangélistes:" Après le souper ", dit-il, " lorsque le diable avait déjàmis dans le coeur de Judas le dessein de trahir son maître ". (Jean,XIII, 27.) Mais comment donc dit-il ensuite: "Après ce morceau depain le diable entra en lui " ? C’est, mes frères, parce que ledémon ne se rend pas tout d’un coup maître du coeur de l’homme.Il n’y entre que peu à peu. C’est de cette manière qu’ilse conduit ici envers Judas. Il le tente, il le sonde , jusqu’àce qu’ayant reconnu qu’il s’abandonnait à lui, il se répanddans le fond de son coeur, et il se l’assujétit entièrement.

On peut faire ici encore une autre question: D’où vient que lesdisciples mangeant la Pâque " étaient assis ", contrairementà l’ordonnance de la Loi ? Je réponds qu’ils mangèrentla Pâque sans s’asseoir, mais après qu’ils l’eurent mangée,et que cette cérémonie légale fut achevée,ils se mirent à table à l’ordinaire pour souper. Un autreévangéliste marque que ce soir-là Jésus-Christ,non-seulement mangea la Pâque, mais qu’il dit même en la mangeant: " J’ai désiré avec ardeur de manger cette Pâque avecvous " (Luc, XXII); c’est-à-dire cette année. Quelle étaitla cause de ce grand désir? Parce que l’heure était venuepour lui de sauver le monde, parce qu’il (27) allait établir sesmystères et détruire, par sa mort, la tyrannie de la mort.C’est dans cette pensée qu’il dit qu’il avait désiréavec ardeur de manger cette Pâque. Tant il est vrai qu’il allaitvolontairement à la croix!

Mais rien ne put adoucir cette bête cruelle, ni la fléchir,ni la détourner; Jésus-Christ déplore donc le sortde ce misérable: " Malheur à cet homme ". Il l’épouvanteen ajoutant " Il aurait mieux valu pour cet homme qu’il ne fût jamaisvenu au monde ". Mais ces paroles n’ayant fait aucune impression sur sonesprit, le bon Maître le désigne enfin en disant: " C’estcelui à qui je présenterai un morceau trempé ". Cependantil demeure toujours dans sa dureté. Il est inflexible et pire qu’unfurieux. Car que peut produire la fureur qui égale ce qu’il fait?Il ne jette pas l’écume par la bouche, mais il parle pour trahirson maître. Il n’a point de convulsions dans les bras et les mains, mais il les étend pour vendre ce sang précieux, et pouren recevoir le prix. Ainsi sa fureur n’a point d’égale.

Il ne disait point d’extravagance, dites-vous: Mais quelle extravagancefut jamais pareille à celle-ci: " Que voulez-vous me donner, etje " vous promets de vous le livre "n? Est-ce un homme qui parle, et n’est-cepas plutôt un démon? Mais il ne s’agitait point comme fontles insensés. Hélas! il vaut bien mieux faire ce que faitun homme qui a perdu l’esprit, que de paraître sage et d’êtreun Judas. Il ne se meurtrissait pas, dites-vous, avec des pierres, commefont les furieux. Plût à Dieu qu’il l’eût fait, et qu’ileût été plutôt possédé par la frénésieque par l’avarice.

Voulez-vous, mes frères, que nous vous représentions iciun homme possédé du démon et un avare, et que nousles comparions ensemble? Je vous prie de ne point croire que je dise cecipour blesser personne. Ce n’est point la nature que j’accuse, c’est lecrime seul. Que fait un homme que le démon possède? Nousle voyons dans l’Evangile. Il ne porte point d’habits, il se frappe cruellementavec des pierres, il va par des précipices et par des rochers, enfinpartout où le pousse celui qui l’agite. Il est vrai que cet étatest horrible. Mais si je vous prouve qu’un avare traite plus cruellementson âme qu’un possédé ne traite son corps, et que tousles excès des possédés ne paraissent qu’un jeu, encomparaison de ce que font les avares; me promettez-vous alors de renoncerpour jamais à l’avarice? Car n’est-il pas vrai que l’infamie desavares est pire que la nudité des possédés, et qu’ilvaut bien mieux n’avoir point d’habits que de se vêtir superbementde ce qu’on a volé aux autres? Ceux qui sont ainsi vêtus,je les regarde comme des bacchants qui s’affublent de masques et se travestissentpour paraître en public comme des fous. C’est la même frénésiequi habille les avares et qui met à nu les possédés.

Les uns et les autres sont dignes de compassion, et les avares encoreplus. Car enfin lequel des deux est le plus furieux et le plus dangereuxdans sa fureur, de celui qui ne se fait du mal qu’à lui-même,ou de celui qui en fait aussi à ceux qu’il rencontre? N’est-il pasvisible que c’est ce dernier? Les possédés se contententde se tourmenter eux-mêmes, et les avares tourmentent tous ceux qu’ilspeuvent.

Vous me direz que les possédés déchirent quelquefoisles habits de ceux qu’ils rencontrent. Mais combien souhaiteraient ceuxqui sont ruinés par les avares, qu’ils leur déchirassentplutôt leurs habits que de leur ravir leurs biens? Les avares, dites-vous,ne frappent personne au visage comme font les furieux? Quoi donc! ne voyez-vouspoint paraître sur le visage de ceux qu’ils oppriment, les marquesde leur cruauté? N’y voyez-vous point cet abattement et cette pâleurqui le couvre? Et cette pauvreté extrême dans laquelle ilsles réduisent, ne leur cause-t-elle pas une douleur qui pénètrejusque dans le fond des entrailles?

Mais on ne voit, dites-vous, les avares déchirer personne avecles dents. Plût à Dieu qu’ils n’eussent que des dents pourmordre et pour déchirer. Ils ont des flèches qui percentjusques au vif: " Leurs dents ", dit David, " sont des dards et des flèches". (Ps. LVII, 6.) Je vous demande lequel des deux souffre davantage, oucelui qui après avoir été mordu d’un homme court aussitôtaux remèdes et qui se guérit, on celui qui est toujours déchirépar la pauvreté qui le tourmente sans relâche? Car la pauvretéforcée et involontaire n’est-elle pas plus cruelle que les bêtesles plus farouches, et plus ardente qu’une fournaise?

Les avares, me direz-vous, ne cherchent pas l’obscurité et lasolitude des déserts comme font les possédés. Plûtà Dieu, mes frères, qu’ils n’exerçassent leurs violencesque dans les (28) déserts et non dans les villes, et que tous lespeuples fussent en repos étant à couvert de leur tyrannie.Mais voilà précisément ce qui les rend plus insupportablesque les possédés; ils font dans les villes même ceque les autres ne font que dans les déserts, et ils les pillentavec autant d’assurance que s’ils étaient dans une profonde solitude,emportant tout sans que personne les en empêche. Il est vrai qu’ilsne frappent pas à coups de pierres ceux qu’ils rencontrent, maisn’est-il pas plus aisé de se défendre des pierres que deschicanes et des artifices détestables, dont ces riches cruels opprimentles pauvres?

4. Voyons maintenant le mal que les avares se font à eux-mêmes.N’est-il pas vrai de dire qu’ils marchent nus dans la ville, puisqu’ilsn’ont pas le vêtement de la vertu? S’ils ne rougissent pas de cettenudité infâme, n’est-ce pas une preuve visible de leur folie?Ils rougiraient de la nudité du corps, et ils se glorifient de cellede l’âme, bien loin d’en rougir. Voulez-vous savoir la cause de cetteimpudence? C’est qu’ayant une infinité de compagnons de leur avariceet de leur nudité, ils rougissent aussi peu l’un de l’autre queceux qui se baignent ensemble. S’il y avait moins d’avarice et plus devertu parmi les hommes, on verrait mieux combien cette passion est infâme.Mais ce qu’on ne peut assez déplorer en nos jours, c’est qu’on nerougit plus du vice, parce que les méchants sont en très-grandnombre. C’est là l’artifIce du démon, et une des plus grandesplaies dont il frappe les pécheurs. Il leur ôte donc le sentimentde leur péché, parce qu’il l’a tellement multipliédans le monde, qu’il en a effacé toute la honte. Si un avare setrouvait seul au milieu d’une troupe de vrais chrétiens, il ne pourraitse souffrir lui-même. Il tremblerait en considérant sa laideur,parce qu’il la connaîtrait mieux en se comparant aux autres.

Je crois donc vous avoir assez fait voir que les avares sont en effetdans une nudité plus honteuse que les possédés. Personnene peut nier non plus qu’ils ne passent toute leur vie comme dans les désertset dans les lieux les plus retirés. La voie large et spacieuse oùils marchent est pire que ces solitudes affreuses. Quoiqu’elle soit fortpeuplée et que l’on s’y presse, ce ne sont pas néanmoinsdes hommes qui y marchent Elle n’est pleine que de serpents, que de scorpions,que de loups, que de vipères et de toutes sortes de bêtessemblables. Ainsi, la voie dans laquelle les avares marchent, n’est passeulement un désert. Elle est pire que les déserts. Elleest pleine de pierres et d’épines, et elle déchire plus lesâmes que toutes les pointes de roches ne percent les corps.

Les avares demeurent aussi dans les sépulcres comme les possédés,ou plutôt ils sont des sépulcres eux-mêmes. Car qu’est-cequ’un sépulcre, sinon une pierre qui renferme un corps mort? Lesavares sont bien des sépulcres d’une antre manière. Ce nesont point des pierres qui renferment des corps morte. Ce sont des corpset des coeurs plus durs que la pierre qui enferment des âmes mortes.C’est Jésus-Christ même qui appelle ainsi les Juifs àcause de leur avarice. Ce sont, dit-il, des sépulcres blanchis audehors, qui " sont au dedans pleins de rapine et d’avarice ".

Voulez-vous maintenant que nous vous montrions encore comment les avaresimitent encore les possédés, en se frappant ta têteà coups de pierres? Par où voulez-vous que nous commencions?Par les choses présentes ou par celles qui ne sont pas encore? Commeles avares font moins d’état de l’avenir que de ce qu’ils voientdevant eux, commençons par le présent. Car je vous prie,mes frères, de me dire s’il y a des pierres aussi pesantes que lesont les soins dont les avares chargent non leur tête mais leur âme.Lorsqu’ils craignent que la justice des lois ne les chasse d’une maisonqui leur plaît, et qu’ils ont usurpé très injustement,de combien d’inquiétudes sont-ils agités alors? de quellefrayeur sont-ils saisis? de quelle colère sont-ils transportés?Quelles tempêtes la fureur et la rage n’excitent-elles point dansleur coeur? Ils fulminent aujourd’hui contre leurs domestiques, demaincontre les étrangers. Tantôt la tristesse, tantôt lacrainte, tantôt la colère les emporte. Ils vont de précipiceen précipice. Ils sont toujours dans l’agitation, et leur âmen’a point de repos.

L’empressement qu’ils ont d’acquérir ce qu’ils ne possèdentpas encore, fait qu’ils estiment comme rien ce qu’ils ont déjà.Ils tremblent d’un côté dans l’appréhension de perdrece qu’ils ont amassé; et ils travaillent de l’autre pour se fairede nouvelles acquisitions, c’est-à-dire de nouveaux sujets de crainte.Ce sont des malades altérés qui se gorgent d’eau, (29)etqui ne se désaltèrent jamais. Mettez-les au milieu des sources,ils boiront sans cesse, et ils brillent toujours de soif. Leur ardeur pourla richesse n’est point apaisée par tout ce qu’ils ont amassé,comme leur avidité n’a point de bornes; tout ce qu’ils ont ne lasatisfait pas, mais l’irrite davantage.

Voilà, mes frères, l’état des avares. Voilàce qu’ils sont présentement; mais voyons ce qu’ils seront àl’avenir. Il ne faut qu’ouvrir l’Evangile pourvoir les supplices que Dieuleur prépare. Car c’est aux avares que Jésus-Christ faitce reproche dans son jugement: " J’ai eu faim et vous ne m’avez point donnéà manger; j’ai eu soif et vous ne m’avez point donné àboire " (Sup. XXV, 30); et qu’il dit ensuite : "Allez au feu éternelqui a été préparé au diable ". C’est aux avaresqu’il propose l’exemple de ce serviteur infidèle qui ne distribuaitpas le bien de son maître. Ce sont les avares qu’il effraie par lemalheur de cet autre qui avait caché son talent en terre, et parla fin déplorable de ces cinq vierges folles qui n’avaient pointl’huile de la charité et de l’aumône.

De quelque côté qu’on jette les yeux dans l’Evangile, ony voit une rigueur effroyable pour les avares. Tantôt Abraham leurcrie du haut du ciel qu’il y a entre eux et les bienheureux un grand abîmequ’il est lin possible de passer, Tantôt Dieu leur prononce cet arrêt:"Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu qui a étépréparé au diable ". Tantôt il les menace de les diviseret de les jeter en un lieu " où il y aura des pleurs et des grincementsde dents". Ainsi, se trouvant chassés de partout, et ne pouvantavoir de repos en aucun lieu, il ne leur reste que le feu de l’enfer.

5. Quel avantage donc, ô chrétien, retirez-vous de votrefoi, si vous êtes après votre mort jeté dans ce lieu"de pleurs et de grincements de dents " : et si, durant celte vie même,vous êtes toujours agité de soins, environné de piéges,haï de tous les hommes et de ceux mêmes qui paraissent vousflatter le plus? Car comme les bons sont aimés non-seulement desbons, mais encore des méchants, les méchants de mêmesont haïs des bons, et de ceux même qui leur ressemblent. Celaest si vrai que je ne craindrais pas d’en prendre les avares mêmepour juges. Ils sont insupportables les uns pour les autres. Ils s’incommodentet s’embarrassent entre eux comme ils se nuisent les uns aux autres, ilsse haïssent mortellement. Ils se condamnent et s’accusent réciproquement.Ils tiennent à injure et à outrage qu’on les appelle ce qu’ilssont; et en cela ils ne se trompent pas. Car l’avarice est le comble dela corruption et de l’infamie,

Aussi, comment celui qui s’abandonne à ce vice si honteux pourrait-ilvaincre ou la vaine gloire, ou la colère, ou les dérèglementsde la chair, puisque toutes ces passions sont bien plus difficiles àsurmonter que l’avarice, ayant leur principe et comme leur racine dansla nature? Il y a beaucoup de personnes qui croient que la complexion ducorps contribue à rendre les hommes ou tristes ou colères,ou peu chastes. Les médecins reconnaissent que le tempéramentagit beaucoup eu ce point; que ceux qui sont ardents et bilieux sont plussujets à l’impureté, et que ceux qui sont d’un tempéramentsec sont plus sujets à la colère. Mais jamais personne n’arien dit de semblable de l’avarice, et cette passion n’a point d’autresource que la corruption de notre esprit et de notre coeur.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de vous opposer àce vice dangereux, et de le combattre de toutes vos forces. Appliquez-vousavec soin à détruire tous ces désirs déréglésqui naissent en nous dans toute la suite de notre vie. Si nous négligeonsde dompter nos passions dans chaque âge où nous nous trouvons,nous nous trouverons à notre mort comme un vaisseau battu de latempête qui a perdu toutes ses richesses. Car cette-vie est commeune mer d’une vaste étendue. Comme la mer est en divers lieux différemmentagitée et dangereuse, la mer Egée à cause des vents,la mer Thyrrénienne à cause des détroits qui la resserrent;cet endroit vers la Lybie qu’on appelle Charybde, à cause des bancsde sables, la Propontide et le Pont-Euxin à cause de la violencede leurs flots, la mer d’Espagne à cause du peu de connaissancequ’on a de ses routes, et les autres de même pour des causes particulières.Ainsi, tous les âges de notre vie ont leurs mouvements et leurs tempêtes.

L’enfance est d’abord agitée par des mouvements très-fréquents,à cause de la violence de cet âge qui n’a point d’arrêtni de fixité, et qui se laisse aller où la passion l’emporte.C’est pourquoi nous donnons aux enfants des maîtres et des précepteurs,afin que leur (30) direction supplée au défaut de cet âge,et qu’ils imitent les sages pilotes qui, par leur adresse et par le maniementdu gouvernail savent régler l’inconstance et l’agitation des flots.

Les transports impétueux de la jeunesse succèdent àceux de l’enfance. Cet âge ressemble à la mer Egée,et est sujet à des vents furieux que la concupiscence y excite detoutes parts. Tout le monde aussi sait dans quels périls se trouventles jeunes gens; et combien ils sont plus exposés que les autres,parce que leurs passions sont plus fortes, et qu’ils ne sont plus ni assezdociles pour se laisser conduire par un maître, ni encore assez sagespour se conduire. Lors donc que les vents soufflent avec plus de violence,que le pilote se retire, et qu’un autre sans expérience prend legouvernail sans être aidé ni soutenu de personne , jugez cequ’on doit craindre pour le vaisseau.

L’âge d’homme suit la jeunesse. C’est alors qu’on se trouve commeinondé de soins et d’affaires; c’est alors qu’on pense àchercher une femme, à pourvoir des enfants et à gouvernertoute une famille. C’est alors que les inquiétudes viennent en foule;que l’envie et que l’avarice règnent dans l’âme. Si donc nouséprouvons toutes ces agitations différentes dans les différentsâges de la vie, comment pourrons-nous vivre heureusement en ce monde,et éviter les maux de l’autre, à moins d’avoir étéélevés d’abord dans la crainte de Dieu et dans la piété?Car si nous n’apprenons à vivre chrétiennement dèsl’enfance, et si nous ne fuyons point l’avarice dans l’âge d’homme,nous tomberons dans une malheureuse vieillesse qui sera le comble de tousles déréglements de notre vie. Notre âme sera commeun vaisseau tout brisé, chargé non de marchandises précieuses,mais de corruption et de boue. Cet état alors sera au démonun sujet de joie, et à nous un sujet de larmes, lorsque nous verronsles supplices qui noue seront préparés.

Evitons ce malheur, mes frères : travaillons de toutes nos forcesà combattre nos passions. Détruisons en nous cette passionde l’avarice, afin d’être heureux en ce monde et en l’autre, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (31)

HOMÉLIE LXXXII

" ET COMME ILS MANGEAIENT, JÉSUS PRIT DU PAIN ET L’AYANT BÉNI,LE ROMPIT, ET LE DONNA A SES DISCIPLES, EN DISANT : PRENEZ, MANGEZ, CECIEST MON CORPS. ET PRENANT LE CALICE, AYANT RENDU GRÂCES, IL LE LEURDONNA EN DISANT: BUVEZ- EN TOUS. CAR CECI EST MON SANG, LE SANG DE LA NOUVELLEALLIANCE QUI EST RÉPANDU POUR PLUSIEURS POUR LA RÉMISSIONDES PÉCHÉS ". (CHAP. XXVI, 26, 27, 28, JUSQU’AU VEBSET 36.)

1. Quel est donc l’aveuglement de ce traître qui ne change pointpour être assis à cette table divine, et qui demeure toujoursle même après avoir participé à de si redoutablesmystères? C’est ce que veut montrer saint Luc, lorsqu’il dit : "Qu’après cela le démon entra en lui "; il y entre non pourinsulter au corps du Sauveur, mais pour punir l’insolence du traître.Deux circonstances aggravaient le crime de Judas; d’abord il avait oséapprocher d’une table si sainte avec une disposition si criminelle; ensuite,bien loin de tirer aucun fruit d’une telle grâce et d’un tel honneur,il en avait abusé sans aucune crainte. Le Fils de Dieu n’éloignapoint cet homme, bien qu’il pénétrât le fond de soncoeur, pour nous faire voir qu’il ne voulait rien omettre de tout ce quipouvait servir à le corriger. Nous avons déjà vu,et on le pourra voir encore dans la suite, qu’il lui représentaitcontinuellement son crime, et qu’il cherchait à l’en détournerpar ses paroles et par ses actions, par la crainte et par les menaces,par les honneurs et par les services qu’il lui rend. Mais rien ne put lefléchir. C’est pourquoi le Sauveur le laisse enfin à lui-même,et donnant toutes ses pensées au soin de ses autres disciples, illes avertit encore par ces mystères sacrés de sa mort quis’approchait. Il les entretient de sa croix pendant la cène, etil veut prévenir leur trouble et leur abattement, en leur prédisantsi souvent ces choses. Si, après tant de prédictions en actionset en paroles, ils ne laissent pas que de se troubler, qu’auraient-ilsdonc éprouvés, s’ils n’avaient point été avertisd’avance ? " Et comme ils mangeaient, Jésus prit du pain et le rompit".

Pourquoi Jésus-Christ a-t-il institué ce mystèreau temps de la Pâque? C’est pour nous montrer par toutes ces actionsque c’est lui-même qui a établi l’ancienne Loi, et que toutce qu’elle. contient n’était que des figures et des ombres qui avaientrapport à la Loi nouvelle. C’est pour cette raison qu’il a jointla vérité à la figure. Cette heure u du soir " qu’ilchoisit pour faire la Pâque nous marquait que les temps étaientaccomplis, et que les choses étaient sur le point d’avoir bientôtleur dernière fin.

Il rendit grâce à Dieu son Père, afin de nous enseignercomment nous devons célébrer ce saint mystère , ettout ensemble pour nous (32) faire voir qu’il allait volontairement àla mort. Il le fit aussi pour nous apprendre à recevoir avec actionde grâces tous les maux que nous souffrons, et pour fortifier etaffermir notre espérance. Car si la figure a eu tant de force quede délivrer tout un peuple d’une dure captivité, combienplus la vérité aura-t-elle le pouvoir de tirer tout l’universde la servitude, et de combler de biens tous les hommes?

C’est pourquoi il n’avait point voulu leur faire part de ces mystèresavant le moment où la Loi devait cesser. Il abolit la premièreet la principale de leurs fêtes, et les fait passer à uneautre Pâque pleine d’une sainte frayeur. " Prenez ", leur dit-il," et mangez. Ceci est mon corps qui est livré pour vous ".

Comment n’ont-ils point été troublés en entendantces paroles? Parce que déjà auparavant il leur avait ditplusieurs grandes choses de ce mystère. Voilà pourquoi illeur dit ici cette parole sans aucun préambule, les jugeant assezpréparés à l’entendre. Il leur découvre lacause de sa passion, c’est-à-dire " la rémission des péchés". Il appelle ce sang, " le sang de la nouvelle alliance ", c’est-à-direde la promesse de la Loi nouvelle. Car c’est ce qu’il a promis de nouveau,et c’est par ce sang que la nouvelle alliance est confirmée. Etcomme l’ancienne avait pour son partage le sang des bêtes qu’elleimmolait, de même la nouvelle a pour le sien le sang du Seigneur.

Il témoigne encore par ces paroles qu’il s’en va mourir, et c’estpour cela qu’il parle de "Testament ", et qu’il nous remet en mémoirecet Ancien Testament qui avait été aussi scellé etconsacré avec le sang. Puis il déclare la cause de sa morten disant: " Que ce sang sera répandu pour plusieurs, afin d’effacerleurs péchés ".

Il dit ensuite: " Faites ceci en mémoire de " moi ". On voitpar ces paroles comment il veut nous retirer de l’observation des coutumesjudaïques. Car, comme vous faisiez autrefois la Pâque en mémoiredes miracles que vos pères avaient vu faire en leur faveur dansl’Egypte, de même vous ferez ceci en mémoire de ce que jefais maintenant pour vous. Le sang dont les portes des Israélitesfurent alors teintes, n’était que pour sauver les premiers nés;mais celui-ci est répandu pour la rémission des péchésdu monde entier. " Car ceci", dit-il, " est mon sang qui sera répandupour la rémission des péchés".

Or, il voulait faire connaître à ses disciples que sa passionet sa croix était un mystère, et apporter ainsi quelque consolationà leur douleur; et comme Moïse avait dit : " Ceci vous servirad’une mémoire éternelle "; de même Jésus-Christdit à ses disciples : " Faites ceci en mémoire de moi, jusqu’àce que je vienne". Et c’est pour cette raison qu’il ajoute : " J’ai désiréd’un grand désir de manger cette Pâque avec vous ", c’est-à-dire,de vous donner des choses nouvelles et de vous faire part d’une Pâquequi vous rendra spirituels. Il en but aussi lui-même de peur queles disciples, ayant ouï ces paroles, ne disent: Quoi ! buvons-nousdu sang et mangeons-nous de la chair? et qu’ainsi ils ne se troublassentcomme plusieurs Juifs avaient déjà fait, lorsqu’il avaitseulement parlé de ce mystère. Il leur montre donc l’exemple,afin de les faire approcher avec un esprit tranquille de la communion deses mystères.

Mais faut-il donc, direz-vous, célébrer aussi l’anciennePâque? Point du tout, puisque Jésus-Christ ne nous a dit :" Faites ceci ", que pour nous retirer de la Pâque ancienne. Et s’ilopère en celle-ci la rémission des péchés,comme il le fait en vérité, n’est-il pas superflu de célébrercette ancienne cérémonie légale? Comme il avait doncvoulu que la première Pâque servît aux Juifs d’un monumentéternel des grâces qu’il leur avait faites; il veut ici demême que cette nouvelle Pâque serve aux chrétiens pourleur rappeler éternellement dans la mémoire le souvenir desdons infinis de leur Sauveur. Il veut par cette conduite fermer la boucheaux hérétiques, parce que, lorsqu’ils demandent oùest la preuve certaine qu’il a été immolé, nous lesréduisons au silence en leur alléguant entre plusieurs autresraisons les saints mystères. Car si Jésus-Christ n’est pasmort, de qui ce sacrifice que nous célébrons est-il le symbole?

2. Voyez-vous, mes frères, combien Jésus-Christ a désiréque nous eussions toujours présente la mémoire de la mortqu’il a soufferte pour nous? Comme il devait s’élever des hérétiquesimpies, Marcion , Manès, Valentinien, et leurs disciples, qui nieraientle mystère de la mort du Sauveur, c’est pourquoi il fait mentionde sa passion, même au milieu de l’institution de cet autre mystèrede son (33) corps et de son sang adorable; en sorte qu’il n’y a point d’hommeraisonnable qui puisse être trompé en ce point. Ainsi, leSeigneur nous sauve et nous instruit tout ensemble par cette mêmetable sacrée qui est le plus grand de tous les biens; c’est ce quifait que saint Paul en parle avec tant d’étendue. Après lacélébration de ce mystère , Jésus-Christ dit" Je ne boirai plus désormais de ce fruit de vigne, jusqu’au jourauquel je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père(29) ". Comme il avait déjà parlé de sa passion etde sa croix, il parle maintenant de la résurrection qu’il appellele " Royaume de son Père ".

Mais pourquoi a-t-il voulu boire et manger après sa résurrection?C’était pour ne point passer pour un fantôme dans l’espritdes plus grossiers qui regardent cette marque comme la plus certaine etla plus infaillible de la résurrection. De là vient que lesapôtres, pour convaincre les peuples. de la résurrection deJésus-Christ, disent: " Nous avons bu et mangé avec lui depuisqu’il est ressuscité des morts". C’est donc pour leur marquer clairementqu’ils le verront après sa résurrection et qu’ils le verrontde telle sorte que ses paroles et ses actions les convaincraient de lavérité de sa nouvelle vie, qu’il leur. dit ces paroles :" Jusqu’au jour auquel je le boirai nouveau avec vous dans le royaume demon Père ". Car vous devez être les témoins de ma résurrectiondans le monde entier. C’est pourquoi vous me verrez quand je serai ressuscité.

Il appelle ce vin, " nouveau ", c’est-à-dire, qu’il le boiraitd’une manière nouvelle, inouïe et tout à fait admirable.Car il est ressuscité avec un corps impassible, immortel, incorruptible,et qui n’avait aucun besoin de nourriture. Et s’il a voulu boire et mangeraprès sa résurrection, lorsqu’il n’avait aucun besoin denourriture, ce n’était que pour certifier davantage la véritéde sa résurrection. Pourquoi, me direz-vous, a-t-il voulu, aprèssa résurrection, boire non de l’eau, mais du vin? C’étaitpour ruiner, jusque dans la racine, l’hérésie pernicieusede ceux qui veulent se servir d’eau dans la célébration desmystères, et pour montrer que quand il a institué ce mystère,c’était avec du vin, et qu’après sa résurrection ila usé encore de vin dans un repas commun qui ne renfermait pointde mystère. " Je ne boirai point ", dit-il " de ce fruit de la vigne", or la vigne produit non de l’eau, mais du vin.

" Et ayant chanté le Cantique, ils s’en allèrent sur lamontagne des oliviers (30) ". J’appelle ici tous ces mangeurs brutaux qui,après s’être gorgés à table, en sortent commedes pourceaux au lieu de rendre à Dieu les actions de grâcesqu’il mérite. J’appelle encore tous ceux qui, dans la célébrationdes mystères, n’attendent pas les dernières oraisons quifigurent celle que fait ici le Sauveur. Il rend grâces à Dieuson Père avant que de donner à manger à ses disciples,afin de nous apprendre à commencer nos repas par les actions degrâces; il rend grâces aussi après, et il chante uncantique afin de nous avertir de l’imiter dans cette pratique

Mais pourquoi va-t-il sur cette montagne qui était un lieu siconnu à Judas qui le trahissait, sinon pour montrer qu’il ne fuyaitpoint la mort, et qu’il ne voulait point se cacher? Après qu’ily fut arrivé, il dit à ses disciples " Je vous serai àtous en cette nuit une occasion de scandale et de chute. Car il est écrit:Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées(31)". Il leur rapporte cette prophétie pour leur faire voir qu’ilsdevaient s’appliquer continuellement à la méditation de l’Ecriture,et pour leur marquer en même temps que c’était par un ordreexprès de la volonté de Dieu son Père, qu’il allaitêtre crucifié. Il voulait encore témoigner dans toutesles rencontres, qu’il n’était point opposé à l’ancienneLoi, ni à Dieu qui l’avait établie; que tout ce qui étaitmarqué dans les anciennes Ecritures avait rapport à l’avenir;et que les prophètes avaient longtemps auparavant prophétiséce qui lui allait arriver, afin que la vue de toutes ces choses relevâtleur espérance.

Il veut encore nous apprendre quels étaient ses disciples avantsa mort, et quels ils devinrent ensuite. Ceux qui n’avaient pu mêmele voir attacher en croix, et qui s’enfuirent aussitôt qu’il futpris, demeurèrent enfin plus fermes que le diamant. Mais cette fuitedes disciples nous est encore une preuve convaincante de la véritéde la mort de Jésus-Christ. Car si, après tant de marquesindubitables, de paroles et d’actions, quelques-uns néanmoins sontencore assez hardis pour dire que le Fils de Dieu n’a point étécrucifié; que n’oseraient-ils point soutenir, s’il ne fûtarrivé alors aucune de ces (34) circonstances? Ainsi, il a vouluprouver invinciblement sa mort, non-seulement par sa passion et par sessouffrances, mais encore par la conduite de ses disciples, par les mystères,enfin par tous les moyens, afin de ruiner entièrement l’hérésiede Marcion. C’est aussi pour cela qu’il a permis que le chef mêmede ses disciples le renonçât. Car si Jésus-Christ n’apas été véritablement pris , s’il n’a pas étélié et crucifié, pourquoi saint Pierre et les autres apôtreson t-ils été si saisis de crainte? Cependant il ne les abandonnepas dans ce trouble, et il leur dit: " Mais après que je serai ressuscité,j’irai devant vous en Galilée (32) ".

Il ne voulut pas leur paraître comme descendant tout àcoup du ciel, ni s’en aller dans un pays fort éloigné; maisil voulut se faire voir à eux dans le lieu même oùils étaient avant sa mort, et se montrer dans l’endroit presqueoù on l’avait crucifié, afin de nous mieux assurer par cettecirconstance que celui qui ressuscitait était le même quivenait d’être crucifié. C’est donc par cette promesse qu’iltâche d’apaiser leur douleur. Il dit qu’il irait devant eux " enGalilée ", afin qu’étant délivrés de cettegrande crainte des Juifs qui les saisissait, ils pussent écouterses paroles avec un esprit plus calme, et les croire avec une foi plusferme. C’est le véritable sujet pourquoi il-choisit ce pays de Galilée.

" Pierre lui répondit: Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais (33) ". Que dites-vous apôtre?Le prophète dit: " Que les brebis du troupeau seraient dispersées". Jésus- Christ confirme lui-même ce que le prophètea dit; et cependant vous assurez le contraire? Ne vous suffit. il pas quevotre maître vous ait fait ces sévères réprimandes,lorsque vous lui disiez : " Seigneur, ayez pitié de vous : Celane sera point "? Mais Dieu permet ceci, afin que ce disciple, tombant ensuite,apprit à obéir en tout à son maître, et àcroire plutôt la vérité de ses paroles, que le témoignagede sa propre conscience. Mais les autres retirèrent aussi un grandavantage de ce triple renoncement de saint Pierre, en y voyant un si grandexemple de l’infirmité humaine, et une si grande preuve de la véritéde Dieu. Quand Dieu a une fois prédit qu’une chose arrivera, ilne faut plus penser à la combattre par de vaines subtilités,ni à lui résister par des efforts superflus; il ne faut pointnon plus, en s’élevant contre les autres, se préférerà eux; " car , dit saint Paul, c’est en vous-mêmes et nondans les autres que vous trouverez votre gloire ". (Gal. VI.)

Au lieu de dire humblement à Jésus-Christ: Seigneur, soutenez-nouspar votre force toute-puissante, afin que rien ne puisse nous faire tomberdans le scandale, Pierre s’élève au contraire, et dit dansun esprit de présomption : "Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais". Ces paroles témoignaient uneprésomption que Jésus-Christ voulut rabaisser en permettantle renoncement. Puisque Pierre ne se laissait persuader ni par la parolede son maître, ni par celle du prophète que le Sauveur avaitmême cité à dessein pour que l’apôtre n’osâty contredire, Jésus-Christ, voyant que les paroles n’étaientpas assez fortes pour instruire son disciple, l’instruit par les chosesmêmes.

Et pour montrer que ce n’était que pour ce sujet, et pour abattreson orgueil, qu’il permit ce renoncement, voyez ce qu’il lui dit : " J’aiprié pour vous, afin que vous ne perdiez pas la foi " : ce qu’illui dit pour le toucher davantage, en lui faisant voir que sa faute seraitplus grande que celle de tous les autres disciples, et qu’il avait besoind’un plus grand secours, et d’une prière toute particulièrepour en obtenir le pardon. Car il avait commis un double crime dans cesparoles si hardies; le premier de résister à la parole expressede son maître; et le second de se préférer aux autresdisciples : et j’en ajouterais même un troisième, par lequelil s’attribuait tout comme venant de lui-même et de ses seules forces.Jésus-Christ voulant donc remédier à tant de plaiesle laissa tomber, et c’est pour ce sujet que, sans parler aux autres, ils’adresse à lui en disant : " Simon, Simon, Satan vous a demandéafin de vous cribler comme on crible le blé ", c’est-à-dire," afin de vous tenter, de vous troubler, de vous effrayer; mais moi j’aiprié pour toi, afin que tu ne perdes point la foi ".

Pourquoi, si le démon a demandé permission de tenter tousles disciples, Jésus-Christ ne dit-il pas qu’il a prié sonPère pour eux tous? Il est évident, comme je l’ai déjàdit, qu’il voulait le toucher plus vivement par des paroles si sensibles,et qu’il lui parlait cri particulier, pour lui faire reconnaîtreque sa faute était plus grande que celle de tous les autres. (35)

Pourquoi Jésus-Christ ne dit-il pas: Mais je ne l’ai pas permisau démon, et qu’il dit : " Et moi j’ai prié ", sinon parcequ’allant à sa passion il voulait parler plus humblement, et témoignerdavantage la vérité de la nature humaine dont il étaitrevêtu ? Et comment serait-il possible, qu’après avoir établisi solidement et si puissamment son Eglise sur la confession de foi quelit cet apôtre, qu’après lui avoir promis qu’elle serait invincibleà tous les dangers, et à la mort même; qu’aprèslui avoir donné les clefs du Royaume des cieux, et l’avoir affermidans une si grande puissance, sans qu’il eût besoin de, faire aucuneprière, comment, dis-je, serait-il possible qu’il eût besoinde prier en cette rencontre? Car il lui parlait avec une autoritétoute divine, lorsqu’il disait : " J’édifierai mon Eglise sur toi,et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ". Comment aprèscela devait-il avoir recours à la prière pour calmer le troubled’un seul homme? Pourquoi donc use-t-il de ces termes, sinon pour la raisonque je viens d’indiquer, et pour condescendre à la faiblesse deses disciples qui n’avaient pas encore de lui l’opinion qu’ils devaienten avoir.

Vous me demanderez peut-être comment, après cette prière,saint Pierre a pu renoncer son maître. Jésus-Christ n’a pasdit qu’il prierait son Père d’empêcher que Pierre ne le renonçât;mais qu’il, ne perdît la foi. Car c’est pas ses prières etpar sa grâce que la foi de cet apôtre ne s’est pas tout àfait éteinte. Saint Pierre craignit beaucoup, parce que Dieu l’avaitbeaucoup laissé à lui, et il l’avait beaucoup laisséà lui en retirant de lui son secours, parce que la présomptionavait blessé son âme jusqu’à le faire contredire sondivin Maître. Celui-ci permit donc qu’il tombât dans ce triplerenoncement, afin de détruite en lui son orgueil jusqu’àla racine, car ce mal funeste était si profondément enracinédans son coeur, que, n’étant pas content d’avoir contredit le prophèteet Jésus-Christ même, il eut encore la hardiesse, aprèsque Jésus-Christ lui eut dit : " Je vous dis en vérité,qu’en cette " même nuit, avant que le coq chante, vous me renoncereztrois fois (34) ", de lui répondre: " Quand il me faudrait mouriravec vous, je ne vous renoncerai point (35) ". Et saint Luc remarque queplus Jésus-Christ lui disait qu’il tomberait dans ce scandale, plusl’apôtre soutenait le contraire. A quoi pensez-vous, apôtre?Lorsque votre maître disait en général à sesdisciples : " Un de vous me trahira", vous craigniez d’être ce traître,et quoique vous ne vous sentissiez point coupable de ce dessein parricide,vous ne laissiez pas de vous défier de vous-même; et vousexhortiez un autre disciple à prier le Sauveur de vous marquer quel,serait ce traître. Et lorsqu’il déclare nettement ici qu’ilsera pour tous ses disciples un sujet de chute et de scandale, vous osezlui résister et le contredire ?.Vous ne commettez pas mêmecette faute une seule fois et dans la première surprise d’une chaleurprécipitée; mais vous lui répétez plusieursfois ces mêmes paroles. D’où vient donc un si grand excès?

La faute de saint Pierre, mes frères, vint du grand amour qu’ilavait pour Jésus-Christ, et du grand plaisir qu’il ressentait enlui-même, lorsqu’il fut délivré de l’appréhensiond’être peut-être celui qui trahirait Jésus-Christ. Lorsqu’ilse vit dégagé de cette crainte, il conçut une joieprofonde et une confiance extraordinaire en lui-même, qui fit que,s’élevant au-dessus de tous les autres disciples, il dit hardimenten leur présence : " Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais ". Je crois, sans doute qu’il dit cesparoles par un mouvement de vanité et d’orgueil. Car on voit quemême dans ce dernier souper ils disputaient pour savoir qui étaitle plus grand d’entre eux, tant l’amour de la vaine gloire étaitenraciné dans leurs esprits. Jésus-Christ donc voulant guérirson disciple d’une maladie si, mortelle, et de tant de maux ensemble, nele poussa pas à la vérité à le renoncer, Dieunous garde de cette pensée; mais il retira sa grâce de lui,et fit voir jusqu’où allait la faiblesse de notre nature.

Et remarquez, mes frères, combien il témoigna dans lasuite que sa chute l’avait instruit, et que cette faute lui avait étéutile. Voyez avec quelle modestie il parle toujours après la résurrectionde son Maître. L’Evangile nous rapporte que lorsqu’il eut dit àJésus-Christ dans une certaine occasion: " Seigneur, que deviendrace disciple "? (Jean, XXI) et que Jésus-Christ lui eut ferméla bouche et arrêté sa curiosité, il n’osa plus rienrépliquer. Quand le Fils de Dieu eut dit de même àtous ses disciples que ce " n’était pas à eux à connaîtreles temps ni les moments " (Act. I), il demeura aussitôt dans lesilence sans dire une (36) seule parole. On voit de même que, lorsqu’unevoix du ciel lui eut dit : " N’appelez plus impur ce que Dieu a purifié" (Act. X), il lui céda aussitôt , quoiqu’il n’en comprîtpas encore bien le mystère. Ce fut cette chute dont nous parlonsici qui fut comme le principe et la source de son humilité danstoute la suite de sa vie. Jusque-là, c’était à sespropres forces qu’il attribuait tout ce qu’il était, comme lorsqu’ildisait : " Quand tous les autres seraient scandalisés en vous, moije ne le serais jamais. Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vousrenoncerai point ". Au lieu qu’il devait prier le Sauveur de l’assisterde sa grâce, et reconnaître que sans son secours il ne pourraitrien. On voit après qu’il agit d’une manière toute contraire: " Pourquoi nous regardez-vous ", dit-il, " comme si nous avions faitmarcher cet homme par notre propre force, et par notre propre puissance"? (Act. III.)

4. Nous apprenons par là cette grande vérité, quela bonne volonté de l’homme ne lui suffit pas pour le bien, si ellen’est soutenue et animée par le secours de la grâce; et que,de même, ce secours du ciel ne nous peut servir de rien, lorsquela bonne volonté nous manque. Judas et. saint Pierre sont deux preuvesde l’une et de l’autre de ces vérités. Le premier ayant reçutant de secours de Jésus-Christ n’en a tiré aucun avantage,parce qu’il n’a pas voulu s’en servir et y correspondre; et saint Pierre,au contraire, quoiqu’il eût cette bonne volonté, tomba néanmoinsparce qu’il n’avait point ce secours. Toute la vertu est établiesur ces deux principes.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de ne point tellementrejeter tout sur Dieu, que vous demeuriez dans l’assoupissement et dansla langueur; et de ne point croire non plus en travaillant avec ardeur,que tout dépende de votre travail. Dieu ne veut point que nous soyonslâches, ainsi il demande que nous travaillions : il ne veut pointnon plus que nous soyons superbes; c’est pourquoi il ne veut pas que toutdépende de notre travail. Ainsi il sépare de ces deux chosesce qui nous nuirait, et il en laisse ce qui peut nous être utile.C’est pour cette raison qu’il a laissé tomber le prince des apôtres,afin de se servir de sa chute pour le rendre plus humble et plus ardentdans son amour: " Car celui à qui on pardonne plus, aime davantage".

Croyons donc toujours à ce que Dieu dit, et ne lui résistonsjamais, quoique notre esprit, notre jugement ait peine à se rendreà ce qu’il nous dit, et que sa parole soit au-dessus de notre senset de foutes nos lumières. Faisons en toutes ces rencontres ce quenous faisons dans nos mystères sacrés. Ne regardons pas seulementce qui se présente à nos yeux, mais attachons-nous surtoutà la parole qu’il a dite. Nos sens nous peuvent, tromper; mais saparole ne le peut jamais. Notre vue est aisément séduite,et tombe souvent dans l’erreur; mais la parole et la véritéde Dieu ne peuvent errer.

Puisque le Verbe a dit : " Ceci est mon corps ", soyons persuadésde la vérité de ses paroles, soumettons-y notre croyance,regardons-le dans ce Sacrement avec les yeux de l’esprit. Car Jésus-Christne nous y arien donné de sensible, mais ce qu’il nous y a donnésous des objets sensibles , est élevé au-dessus des sens,et ne se voit que par l’esprit. Il en est ainsi dans le baptême,où, par l’entremise d’une chose terrestre et sensible qui est l’eau,nous recevons un don spirituel, savoir : la régénérationet le renouvellement de nos âmes. Si vous n’aviez point de corps,il n’y aurait rien de corporel dans les dons que Dieu vous fait : maisparce que votre âme est jointe à un corps, il vous communiquedes dons spirituels sous des choses sensibles et corporelles.

Combien y en a-t-il maintenant qui disent: Je voudrais bien voir Notre-Seigneurrevêtu de ce même corps dans lequel il a vécu sur laterre. Je serais ravi de voir son visage, toute la figure de son corps,ses habits et jusqu’à sa chaussure. Et moi je vous dis que c’estlui-même que vous voyez; que c’est lui-même que vous touchez,que c’est lui-même que vous mangez. Vous désirez de voir seshabits, et le voici lui-même qui vous permet, non-seulement de levoir, mais encore de le toucher, de le manger, et de le recevoir au dedansde vous.

Mais que personne ne s’approche de cette table sacrée avec dégoût,avec négligence, et avec froideur. Que tous s’en approchent avecavidité, avec ferveur et avec amour. Car puisque les Juifs, en mangeantl’Agneau Pascal, avaient accoutumé de se tenir debout, d’êtrechaussés, d’avoir un bâton à la main, et de mangeren diligence; avec combien plus d’ardeur et d’activité devez-vousmanger le divin (37) Agneau de la Loi nouvelle? Les Juifs étaientalors sur le point de passer de l’Egypte dans la Palestine; c’est pourquoiils étaient en posture de voyageurs: niais quant à vous,vous devez faire un plus grand voyage, puisque vous devez passer de laterre au ciel.

5. Vous devez donc sans cesse veiller sur toutes vos actions, sachantque ceux qui reçoivent avec indignité le corps du Seigneur,sont menacés d’un grand châtiment. Si vous ne pouvez considérersans une indignation extrême la trahison de Judas qui vendit sonmaître, et l’ingratitude des Juifs qui crucifièrent leur roi,prenez garde de vous rendre aussi vous-mêmes coupables de la profanationde son corps et de son sang. Ces malheureux firent souffrir la mort autrès-saint corps du Seigneur, et vous, vous le recevez avec uneâme toute impure et toute souillée après en avoir reçutant de biens. Car il ne s’est pas contenté de se faire homme, des’exposer aux ignominies et aux outrages des Juifs, et d’endurer la mortde la croix; il a voulu , outre cela, se mêler et s’unir ànous d’une telle sorte que nous devenons un même corps avec lui,non-seulement par la foi, mais effectivement et réellement.

Qui donc doit être plus pur que celui qui’ est participant d’untel sacrifice? Quel rayon de soleil ne doit point céder en splendeurà la main qui distribue cette chair, à la bouche qui estremplie de ce feu spirituel, à la langue qui est empourpréede ce redoutable sang? Représentez-vous l’honneur que vous recevez,et à quelle table vous êtes assis. Celui que les anges neregardent qu’avec tremblement, qu’avec frayeur, ou plutôt qu’ilsn’osent regarder à cause de la splendeur et de l’éclat desa majesté qui les éblouit, est celui-là mêmequi nous sert de nourriture, qui s’unit à nous, et avec qui nousne faisons plus qu’une même chair et qu’un même corps.

Qui sera capable de parler assez dignement de la toute-puissance duSeigneur, et de publier par toute la terre les louanges qui lui sont dues?Quel est le pasteur qui ait jamais donné son sang pour la nourriturede ses brebis? Mais que dis-je un pasteur? Ne voyons-nous pas plusieursmères qui ont si peu de tendresse pour leurs enfants, qu’aprèsles avoir mis au monde, elles ne leur donnent pas même de leur lait.les mettant entre les mains d’autres femmes qui les nourrissent? Mais Jésus-Christne peut souffrir que ses enfants reçoivent leur nourriture d’autresque de lui. Il nous nourrit lui-même de son propre sang, et en toutesfaçons nous incorpore avec lui.

Considérez, mes frères, que le Sauveur est né denotre propre substance; et ne dites pas que cela ne regarde point tousles hommes; puisque s’il est venu pour prendre notre nature, cet honneurregarde généralement tous les hommes. Que s’il est venu pourtous, il est aussi venu pour chacun en particulier. Pourquoi donc, dites-vous,tous en particulier n’ont-ils pas reçu le fruit qu’ils devaientde cette venue? Il ne faut point en accuser celui qui le désireavec tant d’ardeur: il en faut rejeter toute la faute sur ceux qui, parune négligence et une ingratitude insupportable, ne le veulent pointrecevoir. Car Jésus-Christ, s’unissant et se mêlant par lémystère de l’Eucharistie avec chacun des fidèles qu’il afait renaître, et se donnant soi-même à eux pour êtreleur nourriture, nous persuade par là de nouveau qu’il s’est véritablementrevêtu de notre chair.

Né demeurons donc pas dans l’insensibilité aprèsavoir reçu des marques d’un si grand honneur et d’un si prodigieuxamour. Vous voyez avec quelle impétuosité les petits enfantsse jettent au sein de leurs nourrices, et avec quelle avidité ilssucent le lait de leurs mamelles. Imitons-les, mes frères, en nousapprochant avec joie de cette table sacrée, et suçant, pourle dire ainsi, le lait spirituel de ces mamelles divines : mais courons-yavec encore plus d’ardeur et d’empressement, pour attirer dans nos coeurs,comme des enfants de Dieu, la grâce de son Esprit-Saint, et que laplus sensible de nos douleurs soit d’être privés de cettenourriture céleste.

Ce n’est point la puissance des hommes qui agit sur ces choses que l’onoffre sur le saint autel. Jésus-Christ, qui opéra autrefoisces merveilles dans la cène qu’il fit avec ses apôtres, estle même qui les opère encore maintenant. Nous tenons ici laplace de ses ministres, mais c’est lui qui sanctifie ces offrandes, etqui les change en son corps et en son sang. Que nul Judas, que nul avaren’ait la hardiesse d’y assister. Il n’y a pas à cette table de placepour eux. Mais que les véritables disciples de Jésus-Christs’en approchent, puisqu’il a dit que c’était avec ses disciplesqu’il faisait la Pâque. Ce banquet sacré où vous (38)assistez est le même que celui où assistèrent les apôtres,et il n’y a rien de moins en celui-ci qu’en celui-là, puisqu’iln’est pas vrai de dire que c’est un homme qui fait celui-ci, au lieu quece fut Jésus-Christ qui fit celui-là, mais que c’est véritablementlui-même qui fait celui-ci comme il a fait l’autre.

C’est ici ce cénacle où Jésus-Christ entra alorsavec ses disciples, et d’où il sortit pour aller à la montagnedes oliviers. Sortons d’ici de même pour aller trouver les mainsdes pauvres, où nous trouverons véritablement la montagnedes olives. Car la multitude des pauvres est comme un plant d’oliviers,qui sont plantés dans la ‘maison du Seigneur. C’est de làque nous découle peu à peu cette huile qui nous sera si nécessaireà notre mort; cette huile dont les vierges sages eurent soin d’emplirleurs vases, et que les vierges folles ayant négligée furentjustement rejetées de la chambre nuptiale. Munissons-nous, mes frères,de cette huile, et allons avec des lampes très-éclatantesau-devant de notre Epoux. Que tous ceux qui sont cruels et inhumains, quisont durs et impitoyables, qui sont impurs et corrompus, ne s’approchentpoint de cette table qui est toute sainte.

6. Ce n’est pas seulement à vous qui êtes participantsdes sacrés mystères, mais c’est aussi à vous autresqui en êtes les dispensateurs et les ministres que j’adresse mondiscours, puisque la dispensation de ces dons divins vous étantcommise, il est important de vous avertir de la faire avec beaucoup decirconspection et de soin. Car vous êtes menacés d’un grandchâtiment, si, sachant qu’un homme est pécheur, vous ne laissezpas de le recevoir à cette table, et Jésus-Christ vous demanderacompte de son sang, si vous le faites boire à des indignes. S’ils’en présente donc quelqu’un, quand ce serait un générald’armée, quand ce serait un grand magistrat de l’empire, quand ceserait l’empereur même, empêchez-le de s’approcher de l’autel.Car vous avez une plus grande puissance que lui. Or, ce n’est pas pourque vous paraissiez revêtu d’une tunique blanche et éclatante,que Dieu vous a honorés du ministère des autels, mais afinque vous fassiez le discernement de ceux qui sont dignes ou indignes dela participation des saints mystères. C’est en cela que consistela dignité de votre charge.

Si l’on vous avait commis le soin de garder pour un troupeau de brebisl’eau claire et paisible d’une fontaine très-pure, souffririez-vousqu’une brebis, dont la bouche serait toute souillée de boue, s’enapprochât pour la troubler? Et lorsqu’on vous a confié lasource et la fontaine sacrée, non d’une eau, mais du sang et del’esprit, pouvez-vous, lorsque vous voyez des personnes noircies de crimes,en approcher pour la corrompre, ne pas entrer dans une juste indignation, et ne les en pas repousser? Quel pardon mériteriez-vous pour uneindifférence criminelle?

Vous me demandez comment il est possible que vous connaissiez en détailet en particulier la vie de chacun de votre peuple. Je ne vous parle pointici des personnes qui vous sont inconnues; mais de celles que vous connaissez.Il faut que je vous dise une chose tout à fait étonnanteet effroyable : c’est lin moindre mal de laisser entrer des démoniaquesdans l’Eglise pour participer aux sacrifices, que d’y admettre ceux dontsaint Paul dit: " Qu’ils foulent aux pieds Jésus-Christ, qu’ilstiennent pour impur le sang de son alliance, et qu’ils font injure àla grâce de son Esprit-Saint ". (Hébr. V.) C’est qu’en effetcelui qui se reconnaissant coupable de péché s’approche del’Eucharistie, est bien pire qu’un possédé. Car les possédésne seront pas punis de Dieu pour avoir été tourmentéspar les démons; mais ceux qui communient indignement seront précipitésdans les tourments éternels.

Chassons donc sans aucune considération de personne, nous quisommes les dispensateurs des saints mystères, tous ceux que nousverrons être indignes de s’en approcher. Que personne n’y participequi ne soit des disciples de Jésus-Christ. Que personne ne reçoivecette nourriture sacrée avec un esprit impur comme Judas, de peurqu’il ne tombe dans les mêmes peines que lui. Cette multitude desfidèles est aussi le corps de Jésus-Christ. C’est pourquoivous qui avez la charge de dispenser les sacrés mystères,n’irritez pas la colère du Seigneur en manquant à purgerce corps, ainsi que vous le devez, et ne présentez pas une épéetranchante au lieu d’une viande salutaire. Si donc quelqu’un a perdu lesens jusques au point de s’approcher avec indignité dé lasainte table, rejetez-le hardiment sans vous laisser ébranler paraucune crainte. Craignez Dieu et non pas les hommes. Car si vous craignezles hommes, les hommes mêmes que, vous craindrez (39) se jouerontde vous: mais si vous ne craignez que Dieu seul, les hommes mêmesvous révéreront.

Que si vous n’osez chasser les indignes de l’autel sacré, dites-lemoi, et je ne permettrai pas qu’ils s’en approchent. Car je perdrai plutôtla vie que de donner le corps du Seigneur à celui qui en est indigne,et je souffrirai plutôt que l’on répande mon sang, que deprésenter un sang si saint et si vénérable àcelui qui n’est pas en état de le recevoir. Si quelqu’un s’approcheindignement de cette table sans que vous le sachiez, ce n’est plus votrefaute, pourvu que vous ayez auparavant appliqué tous vos soins àreconnaître ceux qui en sont dignes ou ne le sont pas. Je ne parleici que des personnes que l’on connaît publiquement, et qui sontmanifestement scandaleuses.

Quand nous aurons accompli notre devoir à l’égard de cespersonnes, Dieu nous fera connaître ensuite aisément les autres.Mais si nous admettons à la participation des saints mystèresdes personnes que nous savons être dans le crime, à quoi serviraitque Dieu nous découvrît celles qui sont dans des crimes cachés?

Je dis ceci, mes frères, non afin que nous bornions tout notrezèle à retrancher seulement et séparer de la communionceux qui n’en sont pas dignes; mais afin que nous travaillions encore àles corriger, à les rappeler dans leur devoir, et à prendreun soin particulier pour tout le monde. Car c’est ainsi que nous nous rendronsDieu favorable, que nous multiplierons le nombre de ceux qui pourront communierdignement, et que nous recevrons les récompenses que Dieu rendraà notre vertu particulière, et au soin si charitable quenous aurons eu de nos frères. C’est ce que je vous souhaite parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (40)

HOMÉLIE LXXXIII

" APRÈS CELA JÉSUS S’EN VINT EN UN LIEU APPELÉGETHSEMANI, ET DIT A SES DISCIPLES: ASSEYEZ-VOUS ICI PENDANT QUE J’IRAILA POUR PRIER. PUIS PRENANT AVEC LUI PIERRE ET LES DEUX FILS DE ZÉBÉDÉE,IL COMMENÇA D’ÊTRE DANS LA TRISTESSE ET DANS L’ABATTEMENT;ET ALORS IL LEUR DIT : MON ÂME EST TRISTE JUSQU’À LA MORT,DEMEUREZ ICI ET VEILLEZ AVEC MOI ". (CHAP. XXVI, 36, 37, 38, JUSQU’AU VERSET51.)

1.Comme ces trois disciples étaient plus attachés àJésus-Christ que tous les autres, il les prend avec lui, et il leurdit : " Asseyez-vous ici pendant que j’irai là pour prier ". C’étaitson habitude de se retirer à l’écart pour prier: il le faisaitpour nous apprendre à chercher, par son exemple, le repos et latranquillité, lorsque nous nous appliquons à la prière.li choisit donc ces trois disciples pour être près de lui,et il leur dit: " Mon âme est triste (40) "jusqu’à la mort". Pourquoi ne mène-t-il pas aussi tous les autres? C’est parcequ’il craignait qu’ils ne tombassent dans l’abattement en le voyant dansune si grande tristesse. Il ne voulut en rendre témoins que ceuxqui avaient vu sa gloire sur la montagne , et alors même il les laissaun peu loin de lui.

" Et s’en allant un peu plus loin, il se prosterna le visage contreterre, priant et disant: Mon Père, s’il est possible que ce calicepasse "loin de moi; toutefois, non ma volonté, mais la vôtre(39). Ensuite étant venu vers ses disciples, et les ayant trouvésqui dormaient, il dit à Pierre : Quoi! vous n’avez pu veiller uneheure avec moi (40)? Veillez et priez, afIn que vous ne tombiez point dansla tentation : l’esprit est prompt, mais la chair est faible (44) ". Cen’est pas sans sujet qu’il s’adresse particulièrement à saintPierre, quoique les autres fussent aussi endormis que lui. Il voulut lepiquer ainsi par la raison que nous avons déjà rapportée,et lui reprocher sa tiédeur après tant de protestations qu’ilavait faites de mourir pour lui. Mais comme tous les autres disciples avaientdit aussi bien que saint Pierre qu’ils mourraient plutôt que de lerenoncer : " Tous ses disciples ", dit l’Evangile, " dirent la mêmechose "; après avoir fait ce reproche en particulier à saintPierre, il leur parle à tous pour leur représenter leur faiblesse,à eux qui, après avoir promis de mourir même avec lui,ne peuvent pas veiller durant une heure pour prendre part à la profondetristesse de leur maître. Ils se laissent abattre de sommeil pendantque Jésus-Christ était dans une agonie qui faisait sortirune sueur de sang de tout son corps.

Le Fils de Dieu, mes frères, permit cette sueur si extraordinaire,afin qu’on reconnût visiblement que cette tristesse n’étaitpoint une fiction , et que les hérétiques ne pussent direqu’il n’était triste qu’en apparence. Ce fut pour la mêmeraison qu’un ange lui apparut pour le fortifier, et qu’il donna d’autrespreuves si convaincantes de la crainte dont il était saisi, qu’iln’y a point de personne raisonnable qui les puisse faire passer pour unjeu et pour une feinte. Sa prière s’explique encore par les mêmesprincipes. Cette parole : " Que ce calice, s’il se peut, s’éloignede moi ", montre l’humanité; mais celle-ci : " Néanmoins,non ma volonté, mais la vôtre ", fait voir la résignationd’une âme forte et vertueuse et nous apprend à obéirà Dieu en dépit des répugnances de la nature.

Comme il n’eût pas suffi pour instruire des esprits peu intelligents,de leur montrer seulement un visage empreint de tristesse, Jésus-Christy joint des paroles. D’un autre côté, comme une démonstrationen paroles eût été insuffisante aussi, si elle n’eûtété appuyée d’une démonstration par les faits,Jésus-Christ unit les faits aux paroles afin de convaincre les plusopiniâtres qu’il s’est fait homme et qu’il est mort réellement.Si, malgré tant de preuves convaincantes, l’incrédulitéde quelques-uns subsiste encore sur ce point, quelle n’est pas étécette incrédulité en l’absence de ces preuves ! Ainsi remarquez,mes frères, en combien de manières Jésus-Christ prouve,et par ses paroles et par ses actions, la vérité de la chairet de l’humanité qu’il a prise.

" Il vient donc à Pierre ", et lui dit: " Quoi! vous n’avez puveiller une heure avec moi"? Ils dormaient tous, et il ne reprend que Pierre,pour lui reprocher sans doute cette présomption avec laquelle ilvenait de protester qu’il mourrait plutôt que de le renoncer jamais.Ce mot "avec moi " n’est pas mis non plus au hasard et il a bien aussisa portée. C’est comme si le Sauveur disait: Vous n’avez pu veillerune heure avec moi, et vous pourriez mourir pour moi? On trouve encorela même intention et la même allusion dans ce qui suit : "Veillez et priez afin que vous ne tombiez point dans " la tentation ".Il s’efforce par cet avis de les délivrer de la vanité, etde leur ôter cette enflure d’une vaine présomption pour leurinspirer l’humilité et la contrition du coeur, en leur apprenantqu’ils doivent rendre grâces à Dieu de tout, et lui attribuerle bien qu’ils font.

Cet avertissement, tantôt il l’adresse à saint Pierre,tantôt aux autres en général. Il dit à saintPierre: " Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler touscomme on crible le froment, mais j’ai prié pour vous ". Et il diten général aux autres : " Priez afin que vous " n’entriezpoint dans la tentation ". Ainsi il a soin partout de réprimer leurorgueil, et de les tenir dans la crainte. Mais afin qu’il ne parûtpas trop sévère, il adoucit ce qu’il avait dit par cetteparole qu’il ajoute : " L’esprit est prompt, mais la chair est faible".Car, encore une vous désiriez mépriser la mort, la (41) chairnéanmoins en a tant d’horreur, que vous ne le pourrez faire , siDieu ne vous assiste de son Saint-Esprit. La même pensée seretrouve encore exprimée plus loin.

" Il s’en alla donc prier encore une seconde fois en disant : " MonPère , si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votrevolonté soit faite(42) ". Il fait voir, dans cette prière,combien il était attaché à la volonté de Dieu,et combien nous devions travailler à nous y rendre conformes. "Ilretourna ensuite vers eux, et il les trouva dormant (43) ". Car, outrequ’ils étaient en pleine nuit, " leurs yeux étaient encoreappesantis par la tristesse ".

" Et les quittant, il s’en alla encore prier pour la troisièmefois, usant des mêmes paroles (44)". Il prie par deux ou trois foispour prouver qu’il était homme par cette triple prière; cardans l’usage de 1’Ecriture, ces sortes de répétitions sontune marque de vérité. C’est ainsi que Joseph dit àPharaon : " Pour cet autre second songe qui vous est apparu, ce n’est quepour vous confirmer la vérité du premier ". (Gen, XLI, 32.)Dieu n’a permis cela qu’afin qu’il ne vous restât plus aucun doute.C’est pour cette raison que Jésus-Christ fait ici deux et troisfois la même prière, afin qu’on ne pût douter de lavérité de sa chair.

Mais pourquoi retourne-t-il encore la seconde fois à ses disciples?Pour les reprendre de ce qu’ils étaient tellement plongésdans la tristesse qu’ils ne s’apercevaient même plus de sa présence.Il ne leur fait plus néanmoins de reproche, mais il se retire unpeu; montrant quelle était leur faiblesse, puisque même aprèsla réprimande qu’il leur avait faite, ils n’en étaient pasplus vigilants. Et il est à remarquer qu’à la troisièmefois il ne les réveille point, et qu’il ne les reprend plus, depeur de les troubler encore davantage : il se retire sans leur parler,et va prier encore, puis retournant à eux, il leur dit : " Dormezmaintenant et reposez-vous (45) ". Quoiqu’ils eussent alors plus besoinde veiller que jamais, il leur commande néanmoins de dormir pourleur témoigner qu’ils n’avaient pas même la force d’envisagerles maux, et qu’ils fuyaient aussitôt qu’ils en sentaient les approches.Il leur marque encore, en leur ordonnant de dormir alors , qu’il n’avaitaucun besoin de leurs secours, pour se délivrer des Juifs, et quede toute nécessité il devait être livré.

" Dormez maintenant et reposez-vous. Voici l’heure qui est proche, etle Fils de l’homme va être livré entre les mains des pécheurs". Il montre encore par ces paroles qu’il ne lui arrivait rien dans cetterencontre que par une conduite admirable de sa sagesse. Car en disant "qu’il sera livré entre les mains des pécheurs ", il montreque sa mort n’était que l’effet de leurs crimes; et qu’ainsi c’étaitson Père même qui l’abandonnait à la fureur des méchants,quoiqu’il fût l’innocence même.

2. " Levez-vous, allons : Celui qui me doit trahir est bien prèsd’ici (46) ". Toutes ses paroles ne tendent qu’à faire comprendreà ses disciples que sa passion, sa croix et sa mort ne seraientpoint un effet de sa faiblesse ou de quelque nécessité dontil ne se pouvait dispenser s’il l’eût voulu; mais seulement l’accomplissementd’un ordre établi de son Père par une providence admirableet auquel il s’était volontairement soumis. Car sachant que celuiqui le devait trahir était proche, non-seulement il ne fuit pas,mais il va même au devant de lui. " Il parlait encore, lorsque Judas,un des douze, arriva, et avec lui une grande troupe de gens armésd’épées et de bâtons, qui avaient étéenvoyés par les princes des prêtres, et par les sénateursdu peuple juif (47) ". Les honorables instruments pour des prêtres!vous l’entendez, ils viennent avec des épées et des bâtons.Et avec eux, dit l’évangéliste, se trouvait Judas, l’un desdouze. Il l’appelle encore une fois l’un des douze, la honte ne peut l’empêcherde l’appeler ainsi.

" Or, celui qui le trahissait leur avait donné ce signal. Celuique je baiserai est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en (48) ".Considérez, mes frères, combien ce disciple devait avoirl’âme noire et corrompue pour agir de la sorte. De quels yeux put-ilalors regarder son maître? ou de quelle bouche l’osa-t-il baiser?Disciples malheureux, quels sont vos desseins? quelles sont vos pensées?qu’osez-vous entreprendre? Et, quel signal donnez-vous pour livrer votremaître? " Or, celui qui le trahit leur avait donné ce signal: Celui que " je baiserai ", dit- il, " est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en(48). Aussitôt, venant à Jésus, il lui dit: Je voussalue, mon maître, et il le baisa (49) ". Il se fiait en la douceurde Jésus-Christ, et il prenait pour marque de sa trahison un signalqui suffisait (42) lui seul pour le confondre et pour le rendre indignede tout pardon, puisqu’il trahissait un maître qu’il savait lui-mêmeêtre si bon et si doux. Mais pourquoi donnait-il ce signal aux Juifs?Parce qu’il avait souvent vu que Jésus- Christ était passésans être reconnu au milieu de ceux qui venaient pour le prendre.Ce qui néanmoins serait encore arrivé cette fois, s’il n’eutvoulu se laisser prendre. C’est pour faire comprendre ceci à Judas,qu’il frappa d’aveuglement tous ces hommes. " Qui cherchez-vous " ? leurdemanda-t-il; ils ne le connaissaient pas, et cependant ils avaient deslanternes et des flambeaux, et Judas avec eux. Lorsqu’ils eurent répondu" Jésus ", il leur dit : " Je suis celui que vous cherchez ". Maisil dit à Judas: " Mon ami, qu’êtes-vous venu faire ici (50)?" Après qu’il a fait voir quelle était sa force et sa puissance,il permet alors qu’on le prenne. Mais saint Luc marque que jusqu’au momentmême où Judas commettait une action si noire, Jésus-Christne cessait point de l’avertir: " Judas ", lui dit-il, " vous trahissezle Fils de l’homme par un baiser "? Et vous ne rougissez point de vousservir de ce signal pour accomplir votre perfidie? Cependant ce reprochesi modéré ne peut retenir ce coeur de pierre. Il le baise,et Jésus-Christ de son côté souffre ce baiser parricide,pour s’abandonner lui-même entre les mains des pécheurs.

" En même temps ils s’avancèrent, ils mirent la main surJésus, et se saisirent de lui (50) ". Ils le prirent la nuit mêmeoù ils avaient mangé la Pâque, tant ils étaientbouillants d’impatience et de fureur. Toute cette rage néanmoinseût été inutile et sans aucun effet, si Jésus-Christn’eût permis qu’elle agît sur sa personne : mais cette condescendancedu Sauveur n’excuse point la perfidie de Judas. Elle l’augmente au contraireet la redouble, puisque ce traître, ayant tant de preuves de la bontéde son maître, ne laissait pas de le traiter avec une duretési inhumaine.

Que cet exemple, mes frères, nous inspire de l’horreur pour l’avarice,puisqu’elle inspire cette fureur à Judas, et qu’elle rend cruelleset impitoyables toutes les âmes qu’elle possède. Si l’avaren’épargne pas sa propre vie, comment pourrait-il épargnercelle des autres? On le voit tous les jours, cette passion est si furieuse,qu’elle va même au delà de cette rage que l’amour brutal inspireaux âmes dont il se rend maître. Rougissons, mes frères,lorsque nous voyons que tant de gens renoncent aux plaisirs infâmesplutôt par le mouvement de leur avarice, que par l’amour de Jésus-Christ,et par le désir d’être chastes.

Je ne cesserai jamais de parler contre ce vice. Car enfin dans queldessein amassez-vous tant de richesses? Pourquoi voulez-vous ainsi appesantirvotre fardeau? Pourquoi voulez-vous vous rétrécir vos liens,et vous resserrer vos chaînes? Pourquoi voulez-vous vous accablerde nouveaux soins? Croyez si vous voulez que l’or de toutes les mines dumonde, et que tout l’argent qui est dans le sein de la terre est àvous. Regardez tout ce qu’il y a dans les trésors publics commes’il vous appartenait; si tout cela était à vous, qu’en auriez-vousautre chose que l’inquiétude de le garder? Si vous craignez de tellesorte de toucher à ce que vous possédez déjà;si vous le conservez aussi religieusement que s’il appartenait àdes étrangers, combien seriez-vous plus avare si vous étiezencore plus riche? Car plus un avare a de bien, plus il le ménage.

Mais je sais, me direz-vous, que je suis riche, et que tous ces bienssont à moi. Vous ne cherchez donc les richesses que pour satisfairevotre esprit, et non pour en user? Les hommes, me direz-vous, m’en honorentdavantage, et j’en suis plus craint. Dites plutôt que vous en êtesplus en butte aux riches et aux pauvres, aux voleurs et aux calomniateurs.Voulez-vous véritablement qu’on vous craigne, et qu’on tremble devantvous? Retranchez d’abord tout ce qui peut donner prise aux hommes sur vous,et dont ceux qui s’efforcent de vous nuire peuvent se servir pour vousfaire tort.

3. N’avez-vous jamais entendu ce proverbe: Que cent hommes ensemblene peuvent dépouiller un seul homme nu? Sa pauvreté est commeun rempart qui le défend contre toutes leurs violences; et il n’ya point de roi, ni d’empereur qui le puisse vaincre. Tout le monde, aucontraire, peut aisément nuire à l’avare, et non-seulementles hommes, mais les vers. Que dis-je, les vers? le temps seul lui enlèveses trésors, et les consume par la rouille. Après cela, oùest le plaisir et le repos d’esprit qu’on trouve dans les richesses? Pourmoi, je vous avoue que je n’y vois que des sujets d’affliction et de misère,des soins, des divisions, (43) des querelles, des piéges, des haines,des craintes, une avidité continuelle et insatiable, et un chagrinqui ne donne point de relâche. Un avare au milieu des richesses est,selon l’expression de l’Ecriture, comme un eunuque auprès d’unevierge, il brûle d’un feu qu’il ne peut éteindre. (Eccl. XX,2.)

Qui pourrait dire tous les maux que ce vice entraîne, et qui sontcomme sa suite inséparable? Combien l’avare est-il à chargeà tout le monde? Combien ses domestiques le haïssent-ils? Combienses voisins en ont-ils d’horreur? Combien les magistrats, combien les ministres,combien les riches et les pauvres, combien les fermiers et les laboureurs,combien sa femme même et ses enfants qu’il traite comme des esclaves,enfin combien tout le monde ensemble le déteste-t-il? Il se rendle jouet et la fable de tous les hommes. Il est le sujet de l’entretienet du divertissement de toutes les compagnies. On le raille et on le déchirepartout.

Voilà l’état où se jette un avare; ou plutôtvoilà un faible crayon et une ombre du véritable malheurdans lequel il se précipite, puisqu’il n’y a point de paroles quile puissent égaler. Comparez avec cela les déplorables satisfactionsqu’il retire de ses richesses. Je passe, dit-il, pour riche dans l’espritdu monde. Quel est ce misérable plaisir de passer pour riche, etde devenir en même temps l’objet de l’envie? Cette réputationn’est-elle pas un nom vain et une pure chimère qui n’a rien de,réel et de véritable?

Vous me direz peut-être qu’il suffit que l’avare se contente,et qu’il se satisfasse dans cette pensée. Et moi je vous demandes’il lui est avantageux de se réjouir de ce qui le devrait fairepleurer, puisque ses richesses ne servent qu’à le rendre lâche,efféminé, et inutile à toute chose. Il n’ose entreprendreun voyage, il craint la mort infiniment plus que tous les autres. Il aimeplus l’argent que la vie; il ne se plait pas même à voir lalumière du soleil, ni la beauté de cet astre, parce qu’ilne devient pas plus riche en le regardant, et que ses rayons ne sont pasde l’or qu’il puisse serrer dans ses coffres.

Mais vous m’objecterez qu’on ne peut pas nier qu’il n’y en ait au moinsplusieurs qui jouissent fort longtemps de leurs richesses, qui en usentavec plaisir, qui sont toujours dans les délices et dans les festins,et qui tâchent de satisfaire leur sensualité en toute chose.Ce sont certainement ceux qu’on doit regarder comme les plus misérables,et je les plains encore plus que ces avares qui se contentent de posséderleurs richesses sans en user. Ces derniers s’abstiennent au moins de tousles autres vices, et ils ne s’attachent qu’au seul amour de l’argent quiles dominent, au lieu que les autres, outre cet amour insatiable pour l’argentdont ils brûlent, sont encore les esclaves de beaucoup de vices quisont autant de tyrans auxquels ils sont forcés d’obéir.

" Ils servent leur ventre ", comme dit saint Paul, et ils s’en fontun Dieu; ils se plongent dans les plaisirs, et ils s’abandonnent àtoutes sortes d’excès. Ils donnent leur bien à des infâmeset à des prostituées. Le soin d’avoir une table magnifiqueest la plus grande de leurs affaires. Ils se font suivre partout d’unetroupe de flatteurs. Ils s’abandonnent à toutes sortes de passions,dont le déréglement ruine la nature et remplit leur corpset leur âme d’une infinité de maladies. Ils ne se serventjamais des choses pour la seule nécessité, ils en passenttoujours les bornes, et ils ne travaillent par ce luxe et par ces superfluitésqu’à se perdre sans ressource, et pour ce monde et pour l’autre.Ils tombent par cette recherche si raffinée de leurs délicesdont ils croient ne pouvoir se passer, dans la même erreur oùtombent ces personnes qui font de grandes dépenses pour s’embellir,et qui croient que ces profusions sont nécessaires.

Mais celui-là seul, mes frères, est véritablementdans le plaisir et est véritablement riche, qui est le maîtrede ses richesses, et qui en sait user’ sagement. Les autres ne sont queles esclaves de leurs biens, et ils ne s’en servent que pour nourrir leurspassions, et pour multiplier leurs maux et leurs maladies. Où seradonc la paix et le repos dans cette âme toujours troublée,toujours tourmentée de ses passions? Si les richesses trouvent unhomme peu sensé et peu solide, elles lui gâtent tout àfait l’esprit; et si elles le trouvent un peu déréglé,elles le rendent entièrement vicieux.

Vous me direz peut-être : A quoi sert la sagesse, lorsqu’on n’arien? Que sert au pauvre d’être prudent puisqu’il est pauvre? Jene m’étonne pas de cette demande. Je sais que ceux qui n’ont pointd’yeux ne peuvent voir la beauté de la lumière. Salomon ditque " le Sage a autant d’avantage sur l’insensé que (44) la lumièreen a sur les ténèbres ". (Ecclé. II, 43.) Commentpeut-on instruire quelqu’un qui est dans un si profond aveuglement? Carl’avarice est une sorte de nuit qui obscurcit toutes choses, ou plutôtqui les fait voir autrement qu’elles ne sont en elles-mêmes. Un.homme qui serait dans des ténèbres épaisses, ne pourraitdiscerner .la beauté d’un vase très-précieux, ou leprix des diamants ou des étoffes de pourpre qu’on lui montrerait.L’avare de même ne peut comprendre la beauté des choses spirituelles.Renoncez donc à cette passion, et vous commencerez alors àjuger équitablement des choses ,et selon ce qu’elles sont en elles-mêmes.C’est ce qu’on ne peut bien faire que lorsqu’on est pauvre. Ce qui paraîtêtre quelque chose et n’est rien en effet, ne trahira son néanten aucun autre état aussi bien que dans celui d’une vertueuse pauvreté.

4. Mais quelle est cette frénésie qui fait que vous avezhorreur des pauvres, et qui vous fait dire que leur pauvreté estla honte et de leur vie et de leur maison? Dites-nous donc, je vous prie,quelle est cette infamie que la pauvreté apporte avec elle, et enquoi la maison du pauvre est déshonorée. Ses lits àla vérité ne sont pas d’ivoire , ses vases ne sont pas d’argentni d’une matière précieuse. Tout y est de terre ou de bois.Mais c’est en cela même que consiste la gloire de sa maison. Le méprisde tout cet ornement extérieur fait que l’âme s’applique toutentière à elle-même, et qu’elle met tous ses soinsà devenir belle et précieuse aux yeux de Dieu. Lorsqu’unhomme au contraire est tout occupé des choses de ce monde, il témoignedès-là une bassesse dont tout homme sage devrait rougir.

C’est au contraire dans les maisons des riches qu’on ne voit rien debeau ni rien d’honnête aux yeux de la foi. Car, à quoi ressemblentces tapisseries relevées d’or et de soie, ces lits d’argent et cesautres ornements si précieux, sinon à la magnificence etaux décorations des théâtres? Qu’y a-t-il donc de plusindigne d’un chrétien, que de rendre sa maison semblable àune salle de bal et de comédie? Ainsi, les maisons des riches ressemblentà des théâtres, et celles des pauvres sont semblablesà celle de l’apôtre Paul ou du patriarche Abraham. Aprèscela, peut-on douter lesquelles de ces maisons nous doivent paraîtreplus belles et mieux parées?

Pour mieux comprendre ceci, je vous prie d’entrer en esprit, et parla pensée dans la maison de Zachée, et de considérerde quelle manière il l’orna lorsque Jésus-Christ y devaitentrer. Il n’alla point emprunter de ses voisins leurs plus magnifiquesmeubles. Il ne s’empressa point de tirer de ses coffres de riches tapisseries.Il ne voulut point d’autres ornements pour recevoir Jésus-Christ,que ceux qui plaisent à Jésus-Christ: " Je donne", dit-il," la moitié de mes biens aux pauvres; et je rends au quadruple toutce que j’ai pris ". (Luc, XIX, 7.) Parons de cette manière nos maisons,mes frères, pour mériter d’y recevoir le Sauveur. Nous nepouvons lui rien préparer qui lui plaise davantage. Ces ornements,dont je vous parle, ne se font que dans le ciel. C’est de là qu’ilsdescendent sur la terre; et partout où ils se trouvent, làse trouve aussi le Roi du ciel. Si vous pensez à quelque autre magnificence,et à ce luxe qui ne satisfait que les yeux, c’est le démonet ses anges que vous recevez dans votre coeur.

Lorsque le même Sauveur alla chez Matthieu, qui était encorepublicain, que fit celui-ci pour se préparer à le recevoir,sinon de commencer à s’orner au dedans de lui-même par unecharité ardente, qui le porta à quitter tout pour suivrele divin Maître? (Matth. IX, 10.) Ainsi, Corneille le Centenier ornasa maison, non par les pierres précieuses, mais par les prièreset par les aumônes: et ces ornements lui ont méritéun palais dans le ciel, où il habite éternellement. (Act.X, 4.) Une maison n’est point méprisable parce qu’on y voit desvases pauvres, des meubles mal arrangés, des lits en désordre,des murailles nues et toutes noircies de fumée. Mais ce qui la déshonorevéritablement, c’est le déréglement de ceux qui l’habitent.Jésus-Christ nous a assez persuadés de cette vérité,lorsqu’il n’a pas dédaigné d’entrer dans de pauvres cabanes,et dans des maisons de boue, quand ceux qui y demeuraient étaientriches en vertus; au lieu qu’il fuit les maisons des méchants etdes impies, quand elles seraient toutes pleines d’or. Peut-on nier doncque le lieu où Dieu même habite ne soit préférableà tous les palais du monde? et que les maisons des méchants,quelque magnifiques qu’elles soient, sont au contraire devant Dieu commedes amas de boue et des lieux d’ordure et d’infection?

Je dis ceci, mes frères, non pas des riches qui usent bien deleurs richesses, mais de ces (45) riches avares qui volent et qui pillenttout le monde. On ne travaille jamais dans ces maisons à satisfairesimplement le nécessaire. On donne tout au luxe et aux plaisirs.Mais ceux d’entre les riches qui sont sages ne font point ces dépensessuperflues. C’est pour ce sujet, mes frères, qu’il n’est point marquéque Jésus-Christ soit entré dans les palais des princes.Il a fui ces maisons superbes des rois de la terre, et il a étéchercher des maisons de publicains, et des cabanes de pécheurs.

Si vous voulez donc attirer Jésus-Christ chez vous, travaillezà orner votre maison par l’aumône, par la prière, parles supplications, et par les veilles. Ce sont là les ornementsqui plaisent au Roi que nous servons. Les autres ne plaisent qu’au démonqui est l’ennemi de Jésus-Christ. Ainsi, que les chrétiensne rougissent plus de voir leurs murailles nues, puisque lorsque leursmaisons sont sans ces ornements extérieurs , ils les parent beaucoupmieux lar la sainteté de leur vie. Que les riches au contraire nese glorifient point de leurs meubles somptueux, mais qu’ils en rougissentplutôt, et qu’ils préfèrent à leurs bâtimentsmagnifiques une petite cabane, puisque c’est là qu’ils mériterontde recevoir Jésus-Christ en cette vie, et d’être reçusde lui dans l’autre, par la grâce et par la miséricorde dumême Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui est la gloireet t’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.(46)

HOMÉLIE LXXXIV

" ALORS UN DE CEUX QUI ÉTAIENT AVEC JÉSUS, METTANT LAMAIN A L’ÉPÉE, ET FRAPPANT UN DES GENS DU GRAND PRÊTRE,LUI COUPA L’OREILLE. JÉSUS LUI DIT : REMETTEZ VOTRE ÉPÉEEN SON LIEU; CAR TOUS CEUX QUI PRENDRONT L’ÉPÉE, PÉRIRONTPAR L’ÉPÉE ". (CHAP. XXVI, 51, 52, JUSQU’AU VERSET 67.)

1. Quel est, mes frères, ce disciple qui frappa un des gens dugrand prêtre, et qui lui coupa l’oreille? Saint Jean le nomme, etnous dit que ce fut saint Pierre, car cette action était l’effetde son zèle et de sa chaleur ordinaire. On peut se demander icipourquoi les disciples avaient des épées, puisqu’on ne peutdouter qu’ils n’en eussent, tant par la circonstance de ce serviteur blessé,que par la réponse qu’ils firent à Jésus-Christ, lorsqu’étantinterrogés s’ils avaient avec eux quelque épée, ilslui répondirent qu’ils en avaient deux. Mais pourquoi Jésus-Christleur permettait-il d’en porter? Car saint Luc marque qu’il dit àses disciples : " Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac,sans souliers, avez -vous manqué de quelque chose "? Et lorsqu’ilslui eurent répondu que non, il leur dit : " Que celui maintenantqui a une bourse, ou un sac , les prenne; et que celui qui n’en a point,vende son manteau pour acheter une épée ". (Luc, XXII, 36.)

Ils répondirent à cela qu’ils en avaient deux, (46) àquoi le Fils de Dieu répliqua : " Cela suffit".

Pourquoi leur parlait-il alors d’épées, sinon pour leurfaire mieux comprendre qu’il allait être bientôt livré?Ce n’était que pour les assurer que son heure était proche,qu’il leur commanda de prendre avec eux une épée, et nonpour les exhorter à s’en servir. Pourquoi voulait-il aussi qu’ilseussent alors une bourse? C’était pour leur témoigner qu’ilsdevaient à l’avenir prendre soin d’eux-mêmes. Il les soutenaitlui seul dans les commencements, parce qu’ils étaient faibles, maisil les traite maintenant comme de petits oiseaux que la mère faitsortir du nid, lorsqu’ils commencent à avoir des ailes, afin qu’ilss’en servent à l’avenir, et qu’ils cherchent eux-mêmes leurnourriture. Et pour leur faire voir plus clairement que ce n’étaitpoint par faiblesse ou par impuissance qu’il se déchargeait de cesoin pour les en charger eux-mêmes, il rappelle à leur mémoiretout ce qui s’était passé : " Quand je " vous ai envoyés", dit-il, " sans sac, sans " bourse et sans souliers, avez-vous manquéde " quelque chose "? Il veut qu’ils demeurent persuadés de sonamour envers eux, et qu’ils reconnaissent, dans ce changement de sa conduite,sa tendresse et sa puissance; en ce que d’abord il les a soutenus commeil a fait en prévenant tous leurs besoins; et en ce que dans lasuite, il les a peu à peu rendus capables de se soutenir eux-mêmes.

Mais comment ces épées se trouvaient-elles là?C’est parce qu’ils sortaient de la cène, où, à causede la cérémonie de l’Agneau, ils devaient avoir des glaives.Et comme ils avaient ouï dire que l’on conspirait contre leur maître,ils les prirent avec eux comme pour s’en servit’ au besoin, et pour ledéfendre. C’était la seule raison pour laquelle ils étaientarmés alors de ces épées. C’est pourquoi Jésus-Christfit un sévère reproche à saint Pierre, lorsqu’il s’enservit en frappant un des gens du grand prêtre, quoiqu’il, n’eûtpoint d’autre dessein en le frappant que de défendre son maîtrequ’il aimait avec ardeur.

Jésus-Christ ne put souffrir qu’on eût ainsi blesséce serviteur du grand prêtre, il le guérit à l’heuremême par un grand miracle, qui suffisait seul pour témoignerd’un côté quelle était la douceur et la puissance dece divin Maître, et pour nous donner lieu de l’autre de connaîtrequel était l’amour et l’humilité de ce disciple. Car commeil n’avait tiré l’épée que par l’amour extrêmequ’il avait pour le Sauveur, il la remit dans le fourreau par soumissiondès que Jésus-Christ lui eut dit " Remettez votre épéeen son lieu " (Luc, XXII, 49). Saint Luc dit que les apôtres demandèrentà Jésus-Christ s’ils tireraient l’épée pourfrapper, mais que Jésus-Christ les empêcha de le faire, etqu’il guérit celui qui était déjà blessé;faisant en même temps une réprimande sévèreà saint Pierre, afin que les autres ne pensassent point àl’imiter: " Tous ceux ", dit-il, " qui frapperont de l’épée,mourront par l’épée ". Il donne ensuite la raison de cettedéfense qu’il leur fait:

" Pensez-vous que je ne puisse pas prier mon Père, et il m’enverraitaussitôt plus de douze légions d’anges (53)? Comment doncs’accompliront les Ecritures, où il est dit qu’il en doit êtreainsi (54)"? Il arrête par ces paroles la passion de ces disciples,en leur faisant voir qu’il ne se faisait rien alors qui n’eût étéprédit par les Ecritures. C’est pour la même raison qu’ilavait auparavant prié par trois fois, afin que ses disciples reconnaissantsi visiblement la volonté de Dieu dans ce qui lui arrivait, ilss’y soumissent avec moins de peine. Ainsi, il les console par une doubleconsidération, en leur faisant voir d’un côté les mauxque souffriraient un jour ceux qui lui tendaient ce piége : " Tousceux ", dit-il, " qui " prendront l’épée périrontpar l’épée " : et en leur montrant de l’autre, combien ilacceptait volontairement ces souffrances si rudes auxquelles il s’offraitlui-même, puisque s’il ne les eût pas voulu souffrir, il n’avaitqu’à s’adresser à son Père, pour rendre inutile toutela fureur de ses ennemis : " Pensez-vous que " je ne puisse pas prier monPère, et il m’enverrait aussitôt plus de douze légions" d’Anges " ?

Pourquoi ne dit-il pas plutôt : Croyez-vous que je ne puisse perdremoi-même tous mes ennemis? C’est parce que ses apôtres n’avaientpas encore une idée assez haute de sa puissance. Ils étaientbien plus disposés à croire que ce secours dont il parlaitlui pourrait venir de son Père, surtout après ces parolesqu’ils venaient d’entendre : " Mon âme est triste jus-" qu’àla mort: Mon Père, que ce calice s’éloigne de moi "; en outreil avait été vu dans une agonie qui lui fit répandreune sueur de sang , et dans laquelle un ange le vint (47) soutenir. Commedonc en ce moment ce qu’il faisait, laissait plus voir en lui, l’hommeque le Dieu, s’il eût dit à ses apôtres qu’il pouvaitperdre ces troupes qui le venaient prendre, ceux-ci ne l’eussent pas pucroire.

C’est pourquoi il leur dit modestement : " Pensez-vous que je ne puissepas prier mon Père, et il m’enverrait aussitôt plus de douzelégions d’Anges "? (IV Rois, XIX, 35.) Si un seul ange autrefoiseut la force de tuer cent quatre-vingt-cinq mille hommes armés,était-il besoin de douze. légions d’anges contre un millierd’hommes? Nullement; mais il parle ainsi pour s’accommoder à lafrayeur de ses disciples et à leur faiblesse; car ils étaientà demi-morts de frayeur. Il s’appuie même sur l’autoritédes Ecritures, en disant: " Comment donc s’accompliront les Ecritures,où il est " dit qu’il en doit être ainsi "? Il ne pouvaitleur dire rien de plus puissant pour leur ôter la pensée dele défendre : Puisque cela, leur dit-il, est ordonné et marquémême dans l’Ecriture, pourquoi voulez-vous vous y opposer? Mais,pendant qu’il parle de la sorte à ses apôtres, voyons ce qu’ildit à ces troupes qui le prennent.

2. " Vous êtes venus à moi comme à un voleur avecdes épées et des bâtons pour me prendre : j’étaistous les jours assis au milieu de vous, enseignant dans le Temple, et vous,ne m’avez point pris (55) ". Voyez en combien de manières il tâchede les faire rentrer en eux-mêmes. II les renverse tous par terre,il guérit la plaie de ce serviteur. Il les menace de les faire périrpar l’épée, et accompagne cette menace d’un miracle, afinqu’ils en doutent moins. Ainsi, il leur fait voir par ce qu’il fait sur-le-champ,et par ce qu’il leur prédit de l’avenir, quelle est sa puissance,afin qu’ils n’attribuent point sa prise à leur propre force. C’estpourquoi il ajoute : " J’étais tous les jours au milieu de vous,enseignant dans le temple, et vous ne m’avez point pris"; pour leur faireremarquer dans ces paroles qu’ils ne l’avaient pris dans ce moment queparce que lui-même le leur avait permis.

Il ne leur parle que de ses prédications, et non point de sesmiracles, de peur qu’ils ne crussent qu’il leur parlait de ces choses parvanité. Vous ne m’avez point pris, leur dit-i1, lorsque je vousenseignais, et vous venez m’attaquer lorsque je suis dans le silence, J’étaistous les jours dans le temple sans que personne m’arrêtât :et vous me venez chercher maintenant au milieu de la nuit, dans un lieusecret et solitaire. Qu’aviez-vous besoin d’armes pour prendre quelqu’unqui était tous les jours au milieu de vous? Il prouve par toutesces paroles que s’il ne se fût offert volontairement à lamort, ses ennemis n’auraient jamais eu de pouvoir sur lui. Car si lorsqu’ilsl’avaient entre leurs mains, et qu~ils le tenaient au milieu d’eux, ilsne pouvaient néanmoins le prendre; n’est-il pas visible qu’ils n’eussentpas eu alors plus de pouvoir sur sa personne, s’ils ne l’avaient reçude lui-même? Enfin l’évangéliste fait voir clairementpourquoi les choses se passaient de la sorte, et lève toute ambiguïtélorsqu’il dit "Tout cela s’est " fait afin que l’Ecriture et les prophétiesfussent accomplies (56) ". Considérez, mes frères, qu’aumoment même où l’on prenait le Fils de Dieu, il n’avait pointd’autre pensée que de faire du bien à ceux même quil’outrageaient. Il les guérit, il leur prédit des chosesterribles, il les menace de l’épée, il leur montre combienil s’offrait volontairement à la mort. Et il fait voir qu’il n’avaitqu’une même volonté avec son Père, en disant qu’ilfallait accomplir les Ecritures.

Mais d’où vient qu’ils ne le prirent pas dans le Temple? C’étaitparce qu’ils craignaient le peuple. C’est pour cette raison que Jésus-Christse retire de lui-même, qu’il va dans un lieu plus propre pour saprise, et qu’il leur donne un temps et une heure favorable, afin de leurôter jusqu’au dernier moment de sa vie tout prétexte de s’excuserà l’avenir. Car comment celui qui s’offrait lui-même pourêtre pris, afin d’accomplir les Ecritures, eût-il pu êtrecontraire à Dieu en aucune chose?

" Alors ses, disciples l’abandonnant s’enfuirent tous (56). Mais ceuxqui s’étaient saisis " de Jésus l’emmenèrent chezCaïphe qui était " grand prêtre, où les docteursde la Loi et les sénateurs étaient assemblés (57)". Lorsque les Juifs prenaient Jésus-Christ, et qu’ils le liaient,ses disciples ne s’enfuyaient point encore; mais lorsqu’ils voient le Sauveurparler ainsi à ces troupes, et que, sans rien faire pour se défendre,il s’offre de lui-même pour être pris, et pour accomplir lesEcritures; c’est alors qu’ils s’enfuient tous pendant que les soldats mènentJésus chez Caïphe.

" Or, Pierre le suivait de loin jusqu’à la u cour de la maisondu grand prêtre, et y étant (48) entré il étaitassis avec les gens pour voir la fin de tout ceci (58) ". Il faut reconnaîtreici que l’amour de ce disciple pour son maître était grand,puisqu’il n’était point épouvanté lorsque les autresfuyaient , et qu’il suivait Jésus-Christ jusqu’en la maison du grandprêtre. Saint Jean en fit autant, il est vrai, mais il faut remarquerqu’il était connu du Pontife. Ces troupes donc mènent Jésus-Christau lieu où les prêtres étaient assemblés, afinde ne rien faire que par leur avis. C’est pour ce sujet qu’ils s’étaienttrouvés chez Caïphe, qui était le grand prêtrecette année-là. Ils passèrent cette nuit chez luisans se mettre beaucoup en peine de la célébration de laPâque : "Et lorsque le matin fut venu, ils n’entrèrent pointdans le prétoire ", comme dit saint Jean, " afin qu’ils ne fussentpoint impurs, et qu’ils pussent manger la Pâque ".

Ceci nous peut donner lieu de croire qu’ils violèrent peut-êtrela Loi à cause, de la passion ardente qu’ils avaient de faire mourirJésus-Christ, et qu’ils différèrent la Pâqueà un autre jour. Car Jésus-Christ certainement n’avait pointviolé les ordonnances de la Loi dans la célébrationde cette cérémonie légale, mais ces hommes hardiset accoutumés à violer les lois de Dieu en mille rencontres,après avoir tenté inutilement tant de fois de faire cetteprise, voyant tout d’un coup une occasion favorable pour ce détestabledessein qu’ils souhaitaient tant de pouvoir faire réussir, ne firentpoint peut-être de difficulté de remettre la Pâque àun autre jour, pour trouver moyen de satisfaire ainsi leur cruauté.

Ils s’assemblent tous plutôt pour exécuter que pour prendrecette résolution qui était déjà formée.Ils font quelques informations à la hâte, et quelques recherchespour sauver les apparences, et pour couvrir au moins leur homicide de quelqueprétexte, et de quelques formalités de justice. Les fauxtémoins qu’on faisait paraître, se contredisaient et se combattaientl’un l’autre , et tout était si plein de trouble et de tumulte,qu’il était visible, même pour les moins intelligents, quetout ce qui se faisait alors n’était qu’un fantôme et unefiction de jugement.

" Cependant les premiers des prêtres, les sénateurs, ettout le conseil, cherchaient un faux témoignage contre Jésuspour le faire mourir (59). Et ils n’en trouvaient point, quoique plusieursfaux témoins se fussent présentés. Enfin il vint deuxfaux témoins qui dirent (60) : Celui-ci a dit : Je puis détruirele temple de Dieu, et le rebâtir trois jours après (61) ".Il est vrai que le Sauveur avait dit qu’il le rétablirait en troisjours; mais il n’avait pas dit qu’il le détruirait, mais " détruisez-le". Et il ne parlait pas du temple matériel, mais " de son corps". Que fait à cela le grand prêtre? Il veut engager Jésus-Christà répondre et à donner prise sur lui par ses paroles: " Alors le grand prêtre se levant lui dit : Vous ne répondezrien à ce que ceux-ci déposent contre vous (62)? Mais Jésusse taisait (63) ". Il était inutile de répondre, puisqu’iln’y avait personne qui voulut écouter. Il n’y avait qu’un simulacrede jugement. Et ce concile n’était en effet qu’une assembléed’homicides et de voleurs.

" Et le grand prêtre lui dit: Je vous conjure par le Dieu vivantde nous dire si vous êtes le Christ Fils de Dieu (63). Jésuslui répondit: Vous l’avez dit: Mais je vous déclare que vousverrez un jour le Fils de l’homme assis à la droite de la Majestéde Dieu, et venant dans les nuées du ciel (64). Alors le grand prêtredéchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé.Qu’avons-nous besoin de témoins? Vous venez d’entendre son blasphème(65) ". Il fait ce geste pour donner plus de force à ce qu’il ditet pour joindre l’action à la parole. Cette parole de Jésus-Christles ayant remplis de terreur, ils firent envers lui ce qu’ils firent ensuiteenvers son premier martyr Etienne, lorsqu’ils se bouchèrent lesoreilles pour ne le point écouter. Ce grand prêtre agit icide même. Mais quel était le blasphème dont il l’accuse?Jésus-Christ leur avait dit ailleurs cri pleine assembléeces paroles du psaume : " Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vousà ma droite " (Ps. CIX) : et. l’explication qu’il leur donna lesremplit d’une telle confusion qu’ils n’osèrent plus l’interrogerni le contredire.

3. Pourquoi donc disaient-ils ici "qu’il blasphémait " ? Et pourquoiJésus-Christ leur fit-il cette réponse, sinon pour leur ôtertoute excuse? C’est pour cette raison que jusqu’au dernier jour de sa vieil disait ouvertement qu’il était le Christ, qu’il étaitassis à la droite de son Père, et qu’il devait venir encorepour juger le monde, montrant par toutes ces circonstances l’union parfaitequ’il avait avec son Père. Le grand prêtre, ayant donc déchiré(49) ses vêtements, interroge les autres, et leur dit:

"Que vous en semble? Ils répondirent : Il a " méritéla mort. (66) ". Il ne veut pas prononcer de lui-même l’arrêtde mort contre Jésus-Christ, mais il veut adroitement le faire prononcerpar les autres, en essayant de leur montrer qu’il était manifestementcoupable, et qu’il était tombé dans un blasphème visible.Il ne doutait pas que si l’on examinait l’affaire à fond, et dansles formes ordinaires de la justice, son innocence ne fût bientôtreconnue. C’est pourquoi il veut qu’il soit condamné entre eux,et il prévient même leur jugement, en disant: " Vous avezvous-mêmes ouï le blasphème qu’il a dit " : Il veut lespresser, et arracher d’eux ce cruel arrêt qu’il en attendait. Et,en effet, ils répondent tous : " Il est coupable de mort". Ainsi,ils étaient eux-mêmes les accusateurs, les témoins,les examinateurs et les juges: eux seuls tenaient lieu de tout.

Mais comment ne s’avisaient-ils pas ici de l’accuser d’avoir violéle sabbat? C’est parce qu’il leur avait fermé la bouche une infinitéde fois sur ce sujet, outre qu’ils voulaient le condamner sur ce qu’illeur disait à l’heure même qu’on lui faisait son procès.Le pontife anime tous les esprits en déchirant ses vêtements,li excite leur colère et leur animosité, et quand il a réunitous les suffrages contre ce prétendu coupable, il le renvoie àPilate, comme ayant été condamné légitimement.Tant il est vrai qu’ils n’oubliaient rien pour colorer leur injustice,et pour mêler l’adresse à la violence. Lorsqu’ils sont aucontraire devant Pilate, ils ne disent rien de semblable " Si ce n’étaitun méchant homme s, disent-ils, " nous ne vous l’aurions pas livré" : voulant ainsi le faire punir comme s’il était coupable de crimespublics et scandaleux.

Mais pourquoi ne le faisaient-ils pas plutôt assassiner en secretque de chercher tant de détours pour le perdre? C’est parce qu’ilsvoulaient le, décrier publiquement , et noircir éternellementsa mémoire. Et comme tout le peuple le révérait extraordinairement,et qu’il avait été ravi d’admiration par sa doctrine et parses miracles, ces implacables ennemis voulaient qu’il mourût commeun criminel pour lui faire perdre en même temps l’honneur et la vie.Jésus-Christ ne s’opposa point à leur dessein, et il se servitau contraire de leur malice pour établir la véritéde sa mort. Car sa passion et sa croix étant devenues manifestesà tout le monde, il en a tiré un autre effet que celui auquelils s’étaient attendus. Ils voulurent le faire mourir publiquementpour le couvrir d’infamie; il a rendu au contraire sa mort le principede sa gloire. Et comme après avoir dit: " Tuons-le, de peur queles Romains ne viennent et ne détruisent notre ville "(Jean, II,48), ils l’ont tué, et leur ville a été détruite:ainsi, après l’avoir crucifié pour le déshonorer,sa croix n’a servi qu’à le faire adorer dans toute la terre.

Pilate leur déclare qu’ils avaient la puissance de faire mourirJésus-Christ par eux-mêmes : " Prenez-le, vous autres ", dit-il," et jugez-le selon votre loi ". (Jean, XVIII, 31.) Mais ils voulaientqu’il mourût comme tin méchant, comme un criminel d’Etat,comme un tyran et un usurpateur, et comme un factieux et un rebelle. Ilsveulent rendre sa mort la plus honteuse qu’ils peuvent. Ils affectent dele mettre entre deux voleurs. Ils disent à Pilate : " N’écrivezpoint qu’il est le roi des Juifs; mais qu’il a dit qu’il était leroi des Juifs ". Tout cela se fit pour prouver mieux la véritéde sa mort, de sorte qu’il ne reste plus aux Juifs la moindre excuse nile moindre prétexte pour se couvrir. Cette garde même si soigneusedu sépulcre, et ces sceaux qu’ils y firent mettre, n’étaient-ilspas une preuve suffisante pour faire paraître la véritéavec éclat? Ne font-ils pas aussi le même effet par leursoutrages et par leurs insultes? Tant il est vrai que rien n’est plus faibleque l’imposture, qu’en voulant s’établir elle se détruit,et qu’elle se perd par ses propres armes. C’est ce qui est arrivéaux Juifs. Ils croyaient avoir vaincu Jésus-Christ, et ils n’onttrouvé après sa mort que leur malheur, leur ruine, et uneéternelle confusion. Jésus-Christ, au contraire, paraîtravainqueur, et sa croix est devenue le trophée de son innocence,la marque de son pouvoir et la source de sa gloire.

Ne cherchons donc point, mes frères, à vaincre toujours,et ne craignons point quelquefois d’être obligés de céder.Il y a des rencontres dans lesquelles il est dangereux d’avoir l’avantage,il y en a d’autres tians lesquelles il est même utile d’êtrevaincu. Celui qui , dans un transport de colère, outrage impitoyable.ment un homme, paraît alors avoir le dessus, mais c’est en effetlui-même qui est vaincu t par sa propre passion, et qui se blesse(50) lui-même à mort. C’est celui qui souffre courageusementcette injure, et qui garde la patience dans. ces outrages qui demeure véritablementvictorieux. L’un n’a pu vaincre sa passion, et l’autre a vaincu son ennemi.L’un a cédé à sa propre faiblesse, et l’autre a guéricelle de son frère. Non-seulement il n’a point brûlélui-même, mais il a encore éteint le feu qui brûlaitles autres. Que s’il eût été jaloux de cette victoireapparente, au lieu de rechercher celle qui est solide et véritable,il eût succombé sans doute, et en résistant àla passion de son ennemi, il l’eût rendue plus forte et plus invincible.Ainsi ils auraient été renversés tous deux comme desfemmes ou des enfants qui se querellent et qui se battent. Mais celui quiagit chrétiennement dans ces occasions, ne tombe point dans ce désordre;il se dresse et s’érige à lui-même et à sonfrère un riche trophée sur les ruines de la colère.

4. Vous voyez donc qu’il ne faut pas. toujours désirer d’avoirl’avantage sur un autre. Celui qui offense un autre homme paraîtavoir le dessus sur lui; mais cette victoire lui est funeste. Si, au contraire,celui qui a été offensé souffre l’injure avec patience,sa patience sera sa couronne. C’est pourquoi il est souvent plus glorieuxd’être vaincu que de vaincre, et alors c’est gagner la victoire quede la céder. Quand nous souffrons qu’on nous ravisse notre bien,qu’on nous frappe, qu’on nous porte envie, et que nous ne cherchons pointà nous venger de ces injures, nous pouvons dire alors que nous sommesvéritablement victorieux de notre ennemi. Mais pourquoi parler icide la victoire qu’on remporte sur l’avarice et sur l’envie, puisque celuiqui est livré au martyre, que l’on bat de verges, que l’on déchireavec les ongles de fer, et que l’on fait mourir cruellement, est le vainqueurde ceux mêmes qui lui font souffrir ces violences.

Dans les guerres des hommes, celui qui succombe sous son ennemi en estvaincu; mais parmi les chrétiens, celui qui cède de bon coeurà son ennemi, et qui souffre son injustice est véritablementvictorieux. Notre gloire est de ne faire de mal à personne, et desouffrir celui qu’on nous fait. La plus grande de toutes les victoiresest celle qui se gagne par la patience. Cette disposition est l’ouvragede Dieu seul, et plus elle est contraire à la nature et àl’inclination humaine, plus elle témoigne la malignité decelui qui veut vaincre de cette manière. C’est ainsi que les rochersbrisent les flots qui viennent tondre sur eux. C’est ainsi que les plusgrands saints se sont le plus signalés par leur courage, et onttriomphé par leur douceur de la victoire de leurs ennemis.

Vous n’avez point besoin pour cela d’un grand effort, ni d’un grandtravail. Dieu met lui-même la victoire entre vos mains, et il veutque vous la remportiez non par la difficulté d’un combat, mais parla facilité de la patience. Ne vous préparez donc point àrésister à votre ennemi, et cela seul vous fera gagner lavictoire. Ne combattez point contre ceux qui vous attaquent, et vous enserez vainqueur. C’e st là sans doute le moyen le plus facile etle plus assuré, pour vous mettre au-dessus de vos adversaires. Pourquoivous déshonorez-vous vous-même, en donnant lieu à votreennemi de dire que vous ne l’avez vaincu qu’avec grand’peine? Qu’il admireplutôt votre vertu, qu’il soit surpris de votre courage, que votreconstance l’étonne , et qu’il dise à tout le monde que vousl’avez vaincu sans le combattre.

C’est ainsi que Joseph, ce grand patriarche, qui a toujours souffertavec constance les injures qu’on lui faisait, a été louécomme étant toujours demeuré victorieux. Il n’opposa àl’envie de ses frères, et aux impostures de cette malheureuse Egyptienne,que la fermeté de sa patience. Et ne nie dites point qu’on le vittraîner une vie misérable dans une prison, pendant que sonaccusatrice demeurait dans un palais. Voyons plutôt lequel des deuxa l’avantage, et lequel des deux a été renversé ouest demeuré ferme. Cette femme est vaincue premièrement parson impudicité, et ensuite par la chasteté de ce saint homme;et Joseph est victorieux, et de cette infâme, et de cette passionsi dangereuse qu’elle s’efforçait d’allumer en lui.

Considérez ce que dit cette Egyptienne, et jugez vous-mêmesi ses paroles ne font pas voir clairement qu’elle est vaincue : : " Vousnous avez fait venir", dit-elle, " un scélérat pour nousinsulter ". (Gen. XXXIX, 14.) insensée que vous êtes! Ce n’estpoint Joseph, c’est le démon qui vous insulte, lorsqu’il vous afait croire que vous pourriez corrompre Joseph et fléchir la fermetéde son coeur. Ce n’est point votre mari qui vous a amené ce jeunehomme pour vous tendre un piège, c’est le (51) démon quise joue de vous par ses artifices, et qui vous inspire ce détestabledessein.

Que fait donc Joseph, mes frères, dans ce tumulte et dans cesaccusations? lise tait; il demeure dans le silence, et se laisse con damnercomme fait ici Jésus-Christ dont il était la figure. Maiscependant, dites-vous, vous ne pouvez pas nier que Joseph ne soit dansune prison, et cette femme dans une maison magnifique. Qu’importe oùsoit l’un et l’autre; puisque Joseph est couronné de gloire dansla prison, et que cette femme est plus malheureuse dans une maison superbeque ceux qui languissent au fond d’un cachot?

Mais ne jugeons pas par cela seul de leur victoire. Jugeons-en par l’événementdes choses. Qui des deux a réussi dans son dessein? N’est-ce pascelui qui est dans les fers, et non celle qui est dans cette magnificenceet dans ce luxe? L’un a désiré de garder sa chasteté;l’autre s’est efforcée de la corrompre. Qui des deux a fait ce qu’ildésirait? Est-ce celui qui a souffert si généreusementl’injure, ou celle qui l’a faite si injustement ? C’est donc Joseph, mesfrères, qui est demeuré le vainqueur.

Ayons du zèle pour ces heureuses victoires; et mettons notregloire à souffrir avec courage. Fuyons avec horreur ces avantages,qui sont le fruit de l’injustice et le prix de la violence. C’est ainsique nous trouverons en ce monde la paix, et la gloire en l’autre, par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient la gloire et l’empire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (52)

HOMÉLIE LXXXV

" AUSSITÔT ON LUI CRACHA AU VISAGE, ON LE FRAPPA A COUPS DE POING,ET D’AUTRES LUI DONNÈRENT DES SOUFFLETS. EN DISANT : CHRIST, PROPHÉTISE-NOUSQUI T’A FRAPPÉ ". (CHAp. XXVI, 67, 68, JUSQU’AU VERSET 10 DU CHAP.XXVII.)

1. Pourquoi, mes frères, les Juifs traitaient-ils avec ces outragesun homme qu’ils allaient tuer? Pourquoi lui font-ils souffrir ces sanglantesrailleries, sinon parce qu’ils ne suivaient à son égard queles mouvements de leur cruauté et non les règles de la justice?Ils ont enfin trouvé la proie qu’ils cherchaient, et ils assouvissentsur elle la fureur et la rage dont ils sont transportés et enivrés;c’est pour eux une fête à laquelle ils courent avec joie;ils laissent voir combien ils étaient altérés de sang

Mais considérez, mes frères, quelle est la sincéritédes évangélistes qui marquent si particulièrementtoutes ces circonstances, quoiqu’elles soient si ignominieuses en apparencepour leur maître et qui nous font voir ainsi combien ils aimaientla vérité. Ils ne cachent rien de ces traitements si humiliantsIls rapportent avec soin toutes ces particularités (52) Car ilsregardaient tous ces excès comme étant très-glorieuxà leur maître. Et on peut dire en effet, mes frères,que la plus grande gloire de Jésus-Christ est que, étantmaître de toute la terre, il ait bien voulu se rabaisser jusqu’àêtre si cruellement méprisé par les derniers de tousles hommes. Il ne faut point d’autres preuves pour nous faire comprendrequelle était la charité que Jésus-Christ nous portait,et l’impardonnable méchanceté des Juifs, puisqu’ils traitaientavec tant de barbarie cet agneau si doux et si paisible, qui souffraitleurs violences sans parler, ou qui ne parlait que pour leur dire des chosescapables de changer les lions mêmes en agneaux. Sa douceur et leurcruauté sont toutes deux montées à leur comble; leurimpiété se répand dans toutes leurs actions et danstoutes leurs paroles, et ils ne pensent qu’à satisfaire leur fureur.

Le prophète Isaïe avait prédit ces emportements etles avait renfermés dans ce peu de paroles : " Les hommes ", dit-il," seront surpris en vous voyant, tant vous paraîtrez sans gloireet sans honneur parmi les hommes ". (Is. LIII, 3.) En effet, y a-t-il riende si effroyable que ces insultes qu’on fait souffrir au Sauveur? Cetteface que la mer avait respectée en la voyant, que le soleil ne putvoir sur la croix sans voiler ses rayons, ces misérables la conspuaient,la soufflettaient. Ils traitent leur Dieu avec une fureur plus que brutale;ils se jouent de lui comme d’un roi de théâtre, ils lui donnentdes coups sur la tête, ils ajoutent à l’outrage des souffletsl’infamie honteuse des crachats et les railleries les plus cruelles etles, plus sanglantes. " Prophétise s, lui disent-ils, " qui " estcelui qui t’a frappé s? Ils lui parlent de la sorte, parce que laplupart des Juifs le regardaient comme un prophète. Un autre évangélistemarque qu’en le traitant ainsi ils lui voilaient le visage, comme s’ileût été le dernier des hommes, bon à servirde jouet non-seulement aux grands du monde, mais même aux esclaves.

Lisons ceci, je vous prie, mes frères, avec les yeux de la foi.Ecoutons les souffrances de Jésus-Christ avec une attention dignede lui, et gravons dans nos cœurs ce que nous lisons. Rien n’est pins glorieuxau Sauveur du monde qu’un abaissement si prodigieux. Je trouve toute magloire dans ces souffrances. Et je n’admire pas moins Jésus-Christlorsqu’il s’élève au-dessus de toutes les insultes et detoutes les douleurs, que lorsqu’il commande à la nature et qu’ilressuscite mille morts.

Saint Paul s’occupait toujours l’esprit de ce grand objet. Il portaittoujours présente l’idée de la croix du Fils de Dieu, deses souffrances, de ses insultes, de ses outrages et de sa mort. C’estlui qui dit: "Allons à Jésus-Christ en portant toutes sesignominies ". (Hébr. XIII, 13.) Et il nous fait ressouvenir : "Que Jésus-Christ, au lieu de la vie tranquille et heureuse dontil pouvait jouir, s’est offert volontairement à souffrir les derniersmépris, et à mourir sur la croix ". (Hébr. XII, 2).

" Pierre cependant était assis dehors dans la cour. Et une servantes’approchant lui dit:Vous étiez aussi avec Jésus de Gaulée(69). Mais il le nia devant tout le monde en disant: Je ne sais ce quevous me dites (70). Et comme il sortait hors la porte, une autre servantel’ayant vu dit à ceux qui se trouvèrent là : Celui-ciétait aussi avec Jésus de Nazareth (74). Et lui le nia uneseconde fois, en disant avec serment : Je ne connais point cet homme (72).Peu à peu ceux qui étaient là s’avançant, direntà Pierre : Vous êtes certainement de ces gens-là, carvotre parler

" vous fait assez connaître (73). Il commença alors àdétester et à jurer en disant : Je ne connais point cet homme,et aussitôt le coq chanta (74). Et alors Pierre se ressouvint dela parole que Jésus lui avait dite : avant que le coq chante vousme renoncerez trois fois. Et étant sorti dehors il pleura amèrement(75). " Voici, mes frères, une chose bien surprenante. Quand onvient prendre Jésus-Christ, ce disciple témoigne un zèlesi ardent qu’il tire l’épée et en frappe un des serviteursdu grand prêtre; et lorsqu’il devait entrer dans une plus grandeindignation pour les outrages sanglants dont on déshonorait sonmaître en sa présence, il s’abat au contraire jusqu’àle renoncer par trois fois. Qui eut pu n’être point saisi d’indignationen voyant ces traitements si injurieux et ces insultes si outrageuses?Cependant ce disciple, interdit par la crainte, non-seulement n’éprouvepoint ce zèle qui paraissait si raisonnable; mais il tremble depeur et ne peut supporter la voix d’une servante qui lui parle. Il renonceson maître jusqu’à trois fois, et il le renonce ainsi devantdes servantes et des gens de rien, et non pas devant les juges qui l’eussent(53) peut-être intimidé, puisqu’il est marqué qu’ilétait dehors. Car il " était assis dehors dans la cour".C’est lorsqu’il fut sorti qu’on lui demanda s’il n’était pas disciplede Jésus-Christ.

Saint Luc dit que cet apôtre ne s’aperçut point de sa fauteet qu’il ne rentra en lui-même que lorsque Jésus-Christ leregarda. Ainsi non-seulement il renonça Jésus-Christ, maisil fut encore si éloigné de reconnaître ce crime, nonobstantle chant du coq, que si Jésus-Christ ne l’eût fait rentreren lui-même, il n’y eût pas fait de réflexion. Il eutdonc besoin, du secours de la grâce du Sauveur. Ce regard fut commeune voix puissante qui lui parla, et sans laquelle la peur dont il étaitsaisi l’eût fait demeurer toujours dans sa faute. Saint Marc ditque dès le premier renoncement de saint Pierre, le coq chanta pourla première fois; et qu’au troisième renoncement, le coqchanta pour la seconde fois. Il est le seul qui ait marqué si endétail et avec tant d’exactitude le soin que Jésus-Christtémoigna alors pour son disciple, et la faiblesse prodigieuse dontsaint Pierre se laissa saisir. Comme saint Marc était le disciplede cet apôtre, il a pu savoir de lui plus particulièrementcette circonstance, et nous ne pouvons assez admirer que non-seulementil n’ait point omis cette faute d’un homme qui lui était si vénérable,mais qu’il l’ait même décrite avec plus de circonstance queles autres.

2. Comment donc, puisque saint Matthieu dit: " Avant que le coq chantevous me renoncerez trois fois " , saint Marc peut-il dire qu’aprèsle triple renoncement de saint Pierre le coq chanta pour la seconde fois?Ces deux évangélistes s’accordent fort bien; comme le coqa coutume de chanter trois ou quatre fois à chaque reprise, saintMarc s’exprime comme il fait pour montrer que le chant répétédu coq n’arrêtait pas saint Pierre, ne le faisait pas rentrer enlui-même. Les deux versions sont donc vraies, car le coq n’avaitpas encore achevé sa première reprise, lorsque Pierre renonçapour la troisième fois son maître. Et lorsque Jésus-Christl’eut averti de son crime il n’osa même encore pleurer devant toutce monde, de peur que ses larmes ne le fîssent reconnaître;mais " il sortit dehors, et pleura amèrement ".

" Le matin étant venu, tous les princes des prêtres etles sénateurs du peuple juif tinrent conseil contre Jésuspour le faire mourir. (Chap. XXVII, 4.) Et l’ayant lié, ils l’emmenèrentdevant Ponce Pilate le gouverneur (2) ". Comme ils avaient résolusa mort, et qu’ils ne le pouvaient faire mourir à cause de la fêtede Pâques, ils le mènent à Pilate. Remarquez, mes frères,ils sont amenés à le faire mourir le jour même de cettefête, qui n’avait été autrefois établie parmiles Juifs que comme une figure de la vérité.

" Alors Judas qui l’avait trahi, voyant qu’il était condamné,se repentit de ce qu’il avait fait, et rapporta les trente piècesd’argent aux princes des prêtres (3) ". Cette circonstance redoublela faute de Judas et celle des prêtres. Elle augmente le crime deJudas, non parce qu’il se repentit de sa trahison; mais parce qu’il lefit trop tard, et qu’il le fit mourir par un détestable désespoir;se déclarant ainsi coupable de perfidie à la face de toutela terre. Elle redouble aussi le péché des prêtres,parce qu’au lieu d’être touchés de l’exemple de Judas, clde condamner comme lui leurs cruels desseins, ils aimèrent mieuxy demeurer opiniâtrement que d’en faire pénitence. Mais considérezque Judas ne se repent de son crime que lorsqu’il n’y peut plus remédier.C’est ainsi que le démon se conduit envers les hommes. Il ne leurlaisse comprendre dans quels excès ils se sont laissés emporterque lorsque le mal est fait, et qu’il est irréparable, de peur qu’ilsne soient touchés de quelque sentiment de douleur, et qu’ils n’abandonnentleurs mauvais desseins. Judas, qui était jusque-là demeurésourd à tant d’avertissements de Jésus-Christ, commence enfinlorsqu’il voit son crime achevé d’en concevoir du regret, mais unregret bien Superflu et bien inutile. C’est une action très-juste,et même louable que celle qu’il fait en se condamnant lui-même,en rejetant cet argent qui n’était que le prix de son crime, eten montrant qu’il n’était point retenu par la crainte ou par lerespect des Juifs, mais on ne peut excuser la fureur avec laquelle il sefait mourir. Ce dessein ne peut être que l’ouvrage du démon.Le démon le soustrait d’avance à la pénitence de peurqu’il n’en recueille les salutaires fruits, et il le fait pérird’une mort la plus honteuse et publiquement connue, en lui persuadant dese tuer lui-même.

Considérez, je vous prie, comment la vérité s’établit,et s’appuie de toutes parts, par tout ce que font et ce que souffrent lesennemis déclarés de Jésus-Christ. Car cette mort funeste(54) à laquelle Judas se condamna lui-même est l’arrêtdes Juifs qui condamnèrent Jésus-Christ; et elle ne leurlaisse pas la moindre excuse. Que peuvent-ils dire de cette mort, aprèsque Judas s’en est puni lui-même si sévèrement? Carremarquez ces paroles dont il se sert pour exprimer son regret: " J’aipéché parce que j’ai trahi le sang innocent. Mais ils luirépondirent: Que nous importe? C’est à vous à y penser(4). Et ayant jeté cet argent dans le temple, il se retira; et s’enétant allé, il s’étrangla (5) ", parce qu’il ne putsouffrir les remords qui déchiraient sa conscience. Mais qui peutassez admirer jusqu’où va l’endurcissement des Juifs, qui, au lieud’être touchés de cet exemple, demeurent au contraire opiniâtresdans leur péché, jusqu’à ce qu’ils l’aient portéà son comble? Car le crime de Judas, c’est-à-dire sa trahison,était déjà accompli, mais celui des Juifs, c’est-à-direla mort de Jésus-Christ, ne l’était pas encore. On voit néanmoinsqu’aussitôt qu’ils l’eurent achevé, ils entrèrent dansla confusion et dans le trouble. Tantôt ils disent : " N’écrivezpoint qu’il est le Roi des Juifs ". Que pouvaient- ils encore craindreen le voyant déjà en croix? Tantôt ils donnent ordrequ’on garde son tombeau avec des soldats : " De peur ", disent-ils, " queses disciples ne le dérobent, et qu’ils ne disent qu’il est ressuscitédes morts, et cette dernière erreur serait pire que la première". Mais quand les disciples le diraient, si cela n’était pas vraien effet, ne serait-il pas aisé de les convaincre de faux? Et commentle pourraient-ils dérober, puisqu’ils n’osent pas même demeurerau lieu dans lequel on l’avait pris, et que saint Pierre, qui étaitleur chef, succombant à la seule voix d’une servante, le renoncepar trois fois?

Mais, comme je viens de le dire, un grand trouble s’était emparéd’eux; car ils savaient assez l’excès du péché qu’ilscommettaient, comme on peut le voir par ces paroles qu’ils répondirentà Judas : " Que nous importe? "C’est à vous à y penser". Avares, je vous appelle encore ici, et vous conjure de voir dans quelabîme de maux Judas se précipite lui-même; car il setrouve enfin qu’il commet le plus grand de tous les crimes, et qu’en ayantrejeté le prix, il perd en même temps son argent, sa vie etson âme. Tel est enfin le succès de l’avarice. Elle fait perdreà celui qu’elle tyrannise, et l’argent dont elle lui inspirait unesi curieuse passion, et le bonheur de cette vie, et les biens de l’autre.

Elle jette ici Judas dans une confusion épouvantable, et, aprèsl’avoir rendu méprisable devant ceux même à qui ilavait livré son Maître, elle le fait mourir de la mort laplus infâme. C’est ce qui confirme ce que j’ai dit: que quelques-unsmie reconnaissent leurs cri-mes qu’après qu’ils les ont commis.Car je vous prie de considérer combien ces Juifs appréhendentde trop approfondir ce qu’ils font et de voir trop clairement l’énormitéde leur attentat : " C’est à vous à y penser ", disent-ils.Et ceci rend leur faute encore plus grande. Transportés et commeenivrés parleur passion et par leur audace, ils ne pensent qu’àvenir à bout de leur entreprise diabolique, et ils tâchentde se la dissimuler à eux-mêmes, par une ignorance affectée,et par de vains prétextes dont ils veulent se couvrir.

S’ils ne parlaient de la sorte qu’après avoir déjàfait mourir le Sauveur, et lorsque le mal serait sans remède, quoiquecette parole ne les justifiât pas, au moins ne les condamnerait-ellepas autant qu’elle le fait maintenant. Mais lorsqu’il est encore en leurpouvoir de ne pas commettre un si grand crime, et de s’abstenir de tremperleurs mains dans le sang de cet innocent, comment peuvent-ils dire: " C’està vous à y penser " ? Cette excuse les accuse encore davantage.Ils rejettent toute la faute sur Judas. C’est sur lui qu’ils veulent faireretomber le crime de ce sang répandu, lorsqu’ils peuvent encores’en rendre innocents eux-mêmes, en ne le répandant pas.

Mais ils vont encore pins loin que Judas. Judas a trahi Jésus-Christ,et les Juifs le crucifient. Il les empêchait d’aller plus loin, d’al1erjusqu’à la mort, et ils passent outre. Pourquoi leur fureur continue-t-elle?Pourquoi le font-ils mourir avec une précipitation inouïe,et avec une malice si noire que la justice des supplices qu’ils s’attirèrentet qu’ils souffrirent depuis, paraît visible à tout le monde?Nous allons voir que Pilate même leur donnant le choix de Jésusou de Barabas, ils préfèrent un voleur insigne au Sauveurdu monde. Ils sauvent un détestable meurtrier, et ils mettent encroix Jésus-Christ, qui, bien loin de leur avoir jamais fait lemoindre mal, les avait comblés de tous biens. Mais retournons encoreà Judas. Voyant qu’il travaillait en vain, et que les Juifs ne voulaientpoint reprendre cet (55) argent, " il le jeta dans le temple, et s’en étantallé, il s’étrangla ".

3. " Mais les princes des prêtres ayant pris l’argent dirent:il ne nous est pas permis de le mettre dans le trésor, parce quec’est le prix du sang (6). Et ayant délibéré là-dessusils en achetèrent le champ d’un potier pour y ensevelir les étrangers(7). C’est pourquoi ce même champ est appelé encore aujourd’huiHaceldama, c’est-à-dire le champ du sang (8). Alors cette paroledu prophète Jérémie fut accomplie : Ils ont reçules trente pièces d’argent qui étaient le prix de celui quia été mis à prix, mis à prix par les enfantsd’Israël (9). Et ils les ont donnés pour en acheter le champd’un potier, comme le Seigneur me l’a ordonné (10) ". Remarquezqu’ils se condamnent encore ici eux-mêmes. Comme ils n’ignoraientpas qu’ils avaient acheté injustement la mort d’un homme innocent,ils ne voulurent point mettre cet argent dans le trésor; mais ilsen achetèrent un champ pour la sépulture des étrangers,qui devait être une preuve manifeste et un monument éternelde leur trahison. Car le nom seul de ce champ est comme une voix éclatantequi publie partout le crime qu’ils ont commis. Et ils ne font point cetteaction sans en délibérer entre eux. Ils assemblent tout leconseil. Ce qu’ils font afin qu’il n’y eût personne d’entre les princesdes prêtres qui fût innocent, et qu’ils fussent tous coupablesd’un si grand crime.

Le prophète Jérémie avait décrit toutesces particularités plusieurs siècles auparavant. Et nouspouvons remarquer que ce ne sont pas seulement les apôtres et lesévangélistes mais encore les prophètes gui ont marquéen particulier, tous les outrages dont on a couvert Jésus-Christ,et qui ont parlé pleinement des circonstances de sa mort. Les Juifsne se conduisirent de la sorte que par le mouvement de cette fureur aveuglequi les transportait. S’ils eussent mis cet argent dans le trésor,ils eussent moins signalé leur injustice, mais l’ayant employépour en acheter un champ, ils ont rendu toute la postéritétémoin de leur cruauté et de leur crime.

Ecoutez ceci, vous tous qui faites gémir par votre avarice lepauvre et l’orphelin. Lorsque vous donnez en aumône un bien qui estle prix de quelque violence, ou qui vous vient du sang et de la substancedes pauvres; vous imitez Judas qui alla donner au temple l’argent qui étaitle prix du sang de Jésus-Christ, et vos aumônes sont plutôtdiaboliques que chrétiennes. Il y en a encore aujourd’hui qui, aprèss’être enrichis du bien d’autrui, se croient excusés de touscrimes s’ils en donnent quelque partie aux pauvres. C’est de ceux-làque le prophète parle, lorsqu’il dit: " Vous couvrez mon autel delarmes ". (Malach. II, 13.) Jésus-Christ ne veut point êtrenourri de rapines. Cette nourriture lui est odieuse. Comment méprisez-vousle Seigneur jusqu’au point d’oser lui offrir des choses impures? Ne vaut-ilpas encore mieux qu’il sèche de faim, que de le soulager par cessortes d’aliments? On n’est que cruel en le laissant mourir de faim; maison joint l’outrage et l’insulte à la cruauté, lorsqu’on luioffre une si horrible nourriture. Il vaut mieux ne rien donner du tout,que de donner aux uns le bien des autres.

Dites-moi, je vous prie, si vous voyiez deux hommes, l’un nu et l’autrevêtu, ne feriez-vous pas une injustice et une injure à celuiqui est vêtu, si vous le dépouilliez afin de revêtircelui qui est nu? Il est certain que vous en feriez une, et une très-grande.Si donc, lorsque vous donneriez à l’un tout ce que vous auriez prisà l’autre, il est vrai que vous n’exerceriez pas une charité,mais plutôt que vous commettriez une injustice; de quel supplicene serez-vous point châtié, lorsque vous ne donnez pas latrentième partie de ce que vous avez ravi, et que vous ne laissezpas de l’appeler une aumône?

Si Dieu condamnait autrefois ceux qui lui offraient en sacrifice unevictime boiteuse, comment vous excuserez-vous en le traitant avec encoreplus de mépris? Et si un larron, après avoir restituéau légitime maître ce qu’il avait dérobé, étaitencore coupable d’injustice, et ne pouvait, durant l’ancienne Loi même,expier son crime qu’en rendant le quadruple du larcin; quels feux n’attirepoint sur sa tête celui qui ne dérobe pas seulement en cachette,mais qui ravit avec violence, qui ne rend pas ce qu’il a pris àcelui à qui il l’a pris, mais qui le donne à un autre; quine rend pas au quadruple, mais qui ne donne pas même la moitié;et qui ne vit pas sous l’ancienne Loi de Moïse, mais sous la nouvelleLoi de la grâce?

Que s’il n’en est pas encore puni en ce monde, 41 n’en est que plusà plaindre, parce qu’il s’amasse un trésor de plus grandschâtiments et (56) de plus sévères peines, s’il nefait pénitence de son crime : " Quoi donc ", dit Jésus-Christdans 1’Evangile, " vous imaginez-vous que ces dix-huit hommes sur lesquelsla tour de Siloé est tombée, et qu’elle a tués, fussentplus redevables à la justice de Dieu que tous les habitants de Jérusalem?Non, je vous en assure, mais si vous ne faites pénitence, vous périreztous de la même manière ". (Luc, XIII,4.) Faisons donc pénitence,mes frères ; faisons des aumônes qui soient pures et exemptesde toute avarice. Donnons, non pas avec retenue, mais avec profusion.

Souvenez-vous que les Juifs nourrissaient autrefois tous les jours huitmille lévites, et avec eux les veuves et les orphelins, sans parlerdes autres taxes pour la guerre auxquelles ils étaient obligés.L’Eglise, au contraire, possède des terres, des maisons, des logementsqu’elle loue, des chariots, des chevaux, des mulets, et plusieurs autreschoses semblables, qu’elle ne. possède qu’à cause de vous,et de votre cruauté. car l’ordre eût voulu que ce trésorde l’Eglise fût demeuré entre vos mains, et que l’Eglise reçûtde grands fruits de votre charité. Or, cette possession des biensecclésiastiques a produit en. même temps deux grands maux: l’un que vous restez sans produire aucun fruit de charité; etl’autre que les pontifes de Dieu et les ministres de Jésus- Christsont mêlés dans le commerce des choses profanes.

4. L’Eglise ne pouvait-elle pas autrefois posséder des terreset des maisons? Et pourquoi les apôtres vendaient-ils celles qu’onleur offrait pour en donner l’argent aux pauvres, sinon parce que cetteconduite était plus excellente et plus avantageuse au bien de l’Eglise?Mais nos pères ensuite ayant vu que vous étiez embrasésde l’amour des choses temporelles et séculières, ils sontentrés dans une juste crainte, que, lorsque vous ne travailleriezqu’à recueillir sans rien semer, toute la troupe des veuves, desorphelins et des vierges ne mourût de faim; et c’est dans cette appréhensionqu’ils ont été contraints d’acquérir d~s biens etdes revenus assurés. Ce n’est qu’avec peine et avec violence qu’ilsse sont laissés aller à cette acquisition qui leur étaitpeu honorable, et leur plus grand désir était de recevoirde tels fruits de votre piété et de votre dévotion,qu’ils n’eussent point d’autre soin que de s’appliquer à la prière.Mais maintenant vous les avez forcés d’imiter le soin et le procédéde ceux qui manient les affaires séculières: ce qui causeune confusion et un trouble universel.

Car lorsque nous sommes, comme vous, occupés des choses de laterre, quel est demi d’entre nous qui peut rendre Dieu favorable aux autres?Nous n’avons plus aujourd’hui la liberté d’ouvrir la bouche pournous rendre médiateurs entre lui et les hommes, ni pour reprendreles excès du siècle, parce que l’Eglise n’est pas mieux gouvernéeque le sont les choses du monde. Ne savez-vous pas que les apôtresne crurent pas devoir eux-mêmes distribuer ces sommes d’argent quiavaient été recueillies sans peine? Et aujourd’hui les évêquesqui leur succèdent sont devenus comme des intendants ou des économes,des receveurs, dés dispensateurs, des trafiqueurs, à causedu soin et de l’occupation que leur donnent les biens temporels. Au lieude veiller sur leur troupeau, et sur les âmes que Dieu leur a confiées,ils s’appliquent avec ardeur au ménagement des revenus des terreset du profit de l’argent, comme feraient des publicains et des financiers.Ils pensent tout le jour à ces affaires, et pour elles seules ilssont actifs et vigilants.

Je ne déplore pas ce malheur en vain, mais par le désirque j’ai qu’il se fasse quelque changement en mieux; afin que nous, quisouffrons cette dure servitude, nous obtenions miséricorde, et quevous procuriez, vous, des fruits et des revenus à l’Eglise. Quesi vous ne voulez pas faire cela, vous voyez les pauvres devant vos yeux,nous ne négligerons pas de nourrir tous ceux que nous pourrons,mais nous vous enverrons les autres, auxquels je vous prie de donner avecsoin de quoi vivre, de peur qu’au jour terrible du jugement vous n’entendiezces paroles qui seront dites contre les avares: " Vous m’avez vu avoirfaim, et vous ne m’avez pas donné à manger ".

Il est certain que cette inhumanité nous rend dignes de riséeaussi bien que vous. Car, de ce que les ecclésiastiques quittentle soin de la prédication, de la prière et le reste du servicede l’Eglise, il s’en suit que les uns ont des différends àdémêler avec des vendeurs de vin, les autres avec des vendeursde blé , les autres avec d’autres marchands qui gâtent etallèrent les marchandises. De là viennent des disputes, desquerelles, des injures, et ces (57) diffamations, et ces noms encore quel’on a donnés à chacun des prêtres, comme étantpropres aux affaires séculières qu’ils gouvernent. Or, ilfaudrait qu’ils ne reçussent point d’autres noms que des chosespour lesquelles les apôtres ont établi des lois et des règles;savoir: de la nourriture des pauvres, de la protection des faibles, dela réception des voyageurs et des passants, de la défensede ceux qui sont opprimés, du secours des orphelins, de l’assistancedes veuves, et de la garde soigneuse et charitable des vierges.

Ce serait ces offices qu’on devrait distribuer entre les prêtres,au lieu des métairies et des maisons dont ils ont soin. Ce sontlà les ornements de l’Eglise; ce sont les pulls riches trésorsqui nous peuvent rendre la vie plus douce, et vous apporter plus de douceurà vous-mêmes, avec plus d’utilité et plus de fruit.Car, par la grâce de Dieu, je crois qu’il s’assemble bien cent millechrétiens dans cette Eglise, et si chacun d’eux donnait tous lesjours un pain à un pauvre, tous les pauvres auraient abondammentde quoi vivre. Si même chacun d’eux donnait seulement une obole,nul ne manquerait de rien, et nous ne serions pas exposés au blâmeet aux reproches qu’on nous fait d’être attachés aux bienstemporels.

II est vrai qu’on pourrait dire maintenant aux prélats de l’Eglise,avec quelque sorte de justice, ce que Notre-Seigneur dit dans l’Evangile: " Allez, vendez tout ce que vous avez, et le donnez aux pauvres, et venezme suivre ", à cause des grands biens et des grands domaines queleurs églises possèdent. Car il n’est pas aisé desuivre parfaitement Jésus-Christ, si nous ne sommes dégagésdes occupations terrestres et des soins du siècle. N’est-ce pasune chose pitoyable que des prêtres de Dieu assistent aux vendangeset à la moisson, et soient présents à toutes les ventes,et à tous les achats des biens de la terre?

Les prêtres juifs qui n’avaient que les ombres et les figuresdu véritable culte de Dieu, quoique leur administration et leursexercices fussent grossiers et corporels, étaient néanmoinsexempts de tous ces soins; et nous qui sommes appelés au plus secretsanctuaire du ciel, et qui entrons dans le véritable Saint des saints,nous faisons une vie de marchands et de trafiqueurs. Et c’est de làque vient notre grande négligence dans l’étude des Ecrituresdivines, notre grande paresse dans la prière, et ce méprisoù nous sommes tombés pour toutes les choses spirituelles.Car il est impossible que l’homme qui est partagé par ce doublesoin, s’applique suffisamment à l’un et à l’autre.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, d’ouvrir de toutesparts les sources de votre charité, afin que les pauvres soientplus facilement nourris, que Dieu soit glorifié; et que la grandeurde vos oeuvres de miséricorde, et l’abondance de vos aumônesvous procurent les biens que je vous souhaite, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LXXXVI

" OR, JÉSUS FUT PRESENTA DEVANT LE GOUVERNEUR ET LE GOUVERNEURL’INTERROGEA EN CES TERMES: ÊTES-VOUS LE ROI DES JUIFS? JÉSUSLUI RÉPONDIT : VOUS LE DITES. ET ÉTANT ACCUSÉ PARLES PRINCES DES PRÊTRES ET LES SÉNATEURS, IL NE RÉPONDITRIEN ". (CHAP. XXVII, 11, 12, JUSQU’AU VERSET 2)

1. Remarquez. mes frères, que ce juge commence à interrogerJésus-Christ sur un fait dont les Juifs l’accusaient sans cesse.Comme ils voyaient que ce Romain était fort indifférent auxaccusations des crimes qui ne regardaient que leur Loi , ils lui allèguentdes crimes d’Etat. C’est ainsi qu’ils agirent ensuite envers les apôtres.Ils les accusaient continuellement de prêcher un certain Jésus,et de le vouloir faire passer pour roi, quoique ce ne fût qu’un particulieret un homme fort ordinaire, pour les rendre ainsi odieux comme des rebellesà l’empire, et comme des partisans d’un usurpateur et d’un tyran.C’est ce qui nous fait voir que le déchirement de la tunique etl’indignation du grand prêtre n’étaient qu’une feinte. Cesgens voulaient faire mourir Jésus, et pour atteindre ce but ilsusaient de tous les moyens, tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là.

C’est donc la première demande que Pilate fait à Jésus-Christ,à quoi le Sauveur répond : " Vous le dites ". Il avoue qu’ilest roi mais il déclare en même temps que son royaume vientdu ciel, comme il est marqué plus nettement dans saint Jean: "Monroyaume n’est pas de ce monde " (Jean, XVIII, 36); il disait cela pourôter toute excuse à Pilate et à tous les Juifs. Lapreuve qu’il donne de la vérité de cette déclarationest sans réplique: " Si mon royaume ", dit-il, " était dece monde, mes sujets feraient la guerre, pour empêcher que je nefusse livré ". C’était pour repousser ce soupçon qu’ilavait voulu payer le tribut, et avait commandé aux autres de lepayer, afin qu’en ce point on n’eût aucune prise sur lui. Ce futencore pour ce même motif qu’il s’enfuit, lorsque tout le peuplevenait pour le faire roi.

Vous me demanderez peut-être pourquoi Jésus-Christ n’alléguaitpoint toute sa conduite passée pour se défendre de ce crimequ’on lui objectait. Je vous réponds que les Juifs avaient millepreuves de la modération du Sauveur, et du soin qu’il avait toujourseu de tempérer et de couvrir sa souveraine puissance. Mais ils s’aveuglaientvolontairement eux-mêmes pour satisfaire leur fureur; il voulut demeurerici dans le silence sans se mettre en peine de se justifier, parce quetout était corrompu dans ces assemblées, et qu’on ne gardaitenvers lui aucune règle, ni aucune forme de justice.

Voilà quelle était la raison de ce silence qu’il ne rompaitque de temps en temps et seulement par de courtes réponses, de peurqu’un silence complet ne passât pour un effet de l’orgueil. Ainsi,il répondit au grand prêtre, lorsqu’il le conjura de lui parler,et il fit quelques réponses courtes à Pilate : mais il nese mit point eu peine de se justifier des accusations dont on le chargeait,et comme il était très-assuré qu’il ne les persuaderaitjamais de son innocence, il ne dit pas un mot pour la leur (59) prouver.C’est ce que le prophète avait marqué longtemps auparavantpar ces paroles: " Il a été jugé et condamnédans son humilité". (Is. LIII, 8.) Pilate était étrangementsurpris de cette conduite. Et en effet c’était une chose surprenantede voir demeurer dans un silence si profond un homme qui avait tant depreuves si certaines de son innocence, que ceux mêmes qui l’accusaientne trouvaient aucun crime à lui reprocher, et qu’il étaitvisible que l’envie. seule les faisait agir. C’est pourquoi voyant quetous les faux témoins qu’ils avaient sollicités n’avaientrien pu dire de sérieux, ils voulurent accabler l’innocent de leurseule autorité. Ils ne sont touchés ni de la mort de Judas,ni de la résistance de Pilate qui se lave les mains pour ne pointtremper dans cette mort. Après même qu’il fut livréà Pilate, Jésus fit beaucoup de choses qui pouvaient lesfaire rentrer en eux-mêmes; mais leur opiniâtreté futinflexible, et rien ne les toucha.

Pilate donc voyant la fermeté de Jésus-Christ, lui dit:" N’entendez-vous pas de combien de choses ils vous accusent (13) " ? Illui parlait de la sorte, afin qu’il se défendit lui-même,parce qu’il le voulait sauver. " Et il ne lui répondit pas un seulmot, de sorte que le gouverneur en était tout étonné(14) ". Mais comme Jésus-Christ ne répondait rien, Pilates’avisa d’une autre invention. "Le gouverneur avait coutume, à toutesles fêtes de Pâques, de remettre au peuple un prisonnier, celuiqu’ils voulaient (15). Or, il y avait alors dans la prison un insigne voleurnommé Barabas (16). Comme ils étaient donc tous assemblés,Pilate leur dit: Lequel voulez-vous que je vous délivre de Barabasou de Jésus qui est appelé Christ (17)? Car il savait bienque c’était par envie qu’ils l’avaient livré (18) ". il souhaitede délivrer Jésus par cette voie, afin que si les Juifs nele voulaient pas absoudre comme innocent, ils le sauvassent au moins commecoupable par la considération d’une fête si solennelle. Considérez,mes frères, ce renversement des choses. Le peuple avait coutumede demander au gouverneur la grâce de quelque criminel. Et c’estici le gouverneur même qui demande la grâce de Jésus-Christ,et cependant les Juifs n’en sont point touchés. Leur cruauténe s’adoucit point, et leur envie redouble. Car ils ne pouvaient le convaincred’aucun crime, alors même qu’il ne leur répondait pas. Soninnocence et sa vie sans tache était une voix qui, dans son silencemême, leur reprochait leur cruauté et leur injustice.

" Et comme Pilate était assis sur son tribunal, sa femme luienvoya dire : Ne vous embarrassez point dans l’affaire de ce Juste. Carj’ai été aujourd’hui étrangement tourmentéedans un songe à cause de Lui (19) ". Remarquez encore combien cetévénement devait être capable de les détournerde leur attentat. Car ce n’était pas une chose de peu d’importanceque ce songe qui venait après tant d’autres preuves témoigneren faveur de l’innocence de Jésus-Christ.

Mais pourquoi, mes frères, n’est-ce point Pilate lui-mêmequi est tourmenté de ce songe? C’est ou parce qu’il ne le méritaitpas autant que sa femme, ou parce qu’on ne l’aurait pas cru s’il eûtdit qu’il avait eu un songe, ou parce que l’ayant eu il n’aurait pointvoulu en parler. C’était donc par une providence particulièrede Dieu que cette femme eut plutôt ce songe, afin que cet incidentfût connu de tout le monde, et que son mari, touché de sapeine, fût plus réservé à condamner l’innocent.La rencontre du temps était bien remarquable; puisqu’elle eut cesonge la nuit même où Jésus fut traînédevant le sanhédrin.

Vous me direz peut-être qu’il n’était pas sûr àPilate de Sauver Jésus-Christ, puisqu’il était accuséd’un crime d’Etat; et d’avoir voulu usurper la royauté. Mais ilfallait donc prouver ce crime; il fallait en convaincre l’accusé;il fallait produire quelques marques de ces desseins imaginaires qu’ilaurait formés sur l’Etat. li fallait faire voir quels soldats ilavait levés; où étaient ses armées, ses trésors,et tous les préparatifs qu’il aurait dû faire pour exciterdes troubles, et pour soutenir une guerre. C’est pourquoi Jésus-Christne l’excuse point de s’être laissé si grossièrementsurprendre. Il lui dit à lui-même : " Celui qui m’a livréà vous est encore plus coupable " que vous ne l’êtes ". C’estsa seule mollesse qui le laisse aller à condamner Jésus-Christau fouet, et après le fouet, à la mort et à la Croix.Pilate a été un homme faible et sans coeur; mais les prêtresétaient malicieux et cruels. Ce furent eux qui, après quePilate eut imaginé, pour sauver Jésus, de profiter de lacoutume qui existait de délivrer un criminel à la fêtede Pâques, sollicitèrent le peuple à demander plutôtBarabas. (60)

2. " Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrentau peuple de demander Barabas et de perdre Jésus (20) ". Ainsi,pendant que Pilate faisait tous ses efforts pour leur épargner cecrime, ils faisaient de leur côté tout ce qu’ils pouvaientpour y tomber sans qu’il leur restât aucun prétexte pour excuserun si grand excès. Car enfin pouvait-on raisonnablement douter lequeldes deux il fallait plutôt délivrer; celui qui étaitmanifestement coupable, ou celui dont au moins le crime était encoredouteux? Si un criminel pouvait, après même que son arrêtétait prononcé, être arraché de la mort et dusupplice qu’il était près de souffrir, combien pouvait-ondavantage sauver celui dont le procès n’était pas encoreinstruit, et envers qui on n’avait gardé aucune forme? Car sansdoute Jésus-Christ ne leur paraissait pas plus coupable que lesmeurtriers et les homicides. C’est pourquoi l’évangélistedit que Barabas n’était pas seulement un voleur, mais que c’était" un voleur insigne ", qui avait commis plusieurs meurtres. Cependant ilsle préférèrent au Sauveur du monde, sans avoir aucunégard ni à la sainteté du jour " qui devait êtreinviolable " ni aux lois de l’humanité, ni à la justice,ni à la raison: leur envie et leur fureur les aveuglent entièrement;n’étant pas contents de leur propre corruption, ils sollicitentencore le peuple de se joindre à eux, ce que Dieu permit sans doute,afin qu’ils lui répondissent un jour de l’aveuglement de ce peuple,et qu’il se vengeât sur eux de la malignité qu’ils lui ontinspirée.

" Le gouverneur donc leur dit: Lequel des deux voulez-vous que je vousdélivre? Ils lui répondirent: Barabas (21). Pilate leur dit: " Que ferai-je donc de Jésus qu’on appelle le Christ (22) "? Ils’efforce de les toucher encore de quelque honte; et il leur laisse laliberté de choisir, afin que par pudeur du moins ils choisissentle Sauveur, et qu’on puisse attribuer sa délivrance à leurdouceur et à leur miséricorde. Car il voyait que plus ilsoutenait son innocence devant eux, plus ils s’opiniâtraient àle faire condamner ; et il crut qu’il viendrait plus aisément àbout d’eux, s’il les prenait par la douceur et par la générosité.Mais, bien loin d’entrer dans ces sentiments, " ils répondirenttous : Qu’il soit crucifié! Le gouverneur dit : Mais quel mal a-t-ilfait? Et ils commencèrent à crier encore plus fort: Qu’ilsoit crucifié (23)! Pilate donc voyant qu’il ne gagnait rien, maisque le tumulte s’excitait toujours de plus en plus, se fit apporter del’eau, et, lavant ses mains devant tout le peuple, leur dit : Je suis innocentdu sang de ce Juste. Ce sera à vous à en répondre(24) ". O Pilate, si vous croyez Jésus innocent, pourquoi donc lelivrez-vous à la fureur de ce peuple? Que ne l’arrachez-vous d’entreleurs mains, comme le tribun sauva depuis saint Paul d’entre les mainsdes Juifs, quoiqu’il sût combien il les aurait obligés, s’ilavait voulu leur abandonner cet apôtre? Il s’était excitéune grande sédition, et toute la ville était en trouble àson sujet; et néanmoins ce tribun nè laissa pas de résistercourageusement au peuple, et de s’opposer à ses demandes injustes.Pilate, au contraire, ne fait rien paraître de cette générosité,ni de cette fermeté si digne d’un juge, et il ne témoigneque de la faiblesse. Il n’y avait donc là que des hommes corrompus.Pilate ne résiste point au peuple, ni le peuple aux prêtres.Ils se rendent tous inexcusables, puisque, après toutes les raisonsque leur représente ce juge, ils élèvent encore leursvoix pour crier plus haut: "Qu’il soit crucifié! " Ils ne se contententplus que le Sauveur meure d’une simple mort, ils veulent malgréla résistance du juge qu’il soit condamné à la croix.

Considérez encore une fois, mes frères, combien Jésus-Christa fait de choses pour les tirer de leur aveuglement. Car comme on voitqu’en plusieurs rencontres il s’efforçait de rappeler Judas àlui et de lui faire quitter son détestable dessein; on voit de mêmequ’il s’efforce durant tout le temps de sa prédication et au momentde sa mort, d’apaiser la cruauté des prêtres et du peuplejuif. Car ne devaient-us pas être touchés de voir Pilate selaver les mains, protester publiquement qu’il était innocent dusang de ce juste, leur demander lui-même la grâce de Jésus-Christ,et les prier de le délivrer à cause de la fête? SiJudas même, quoiqu’il l’eût trahi, fut ensuite saisi de désespoirjusqu’à se pendre, et à condamner ainsi lui-même sonaction; si le juge est si ferme à rejeter tous les faux crimes donton voulait charger le Sauveur; si la femme de Pilate est si inquiétéedurant la nuit au sujet de cet innocent; si Pilate demande sa grâcepour le sauver quand même il aurait été criminel, queleur pourra-t-il rester pour s’excuser de (61) leur crime? S’ils étaientrésolus de ne plus le regarder comme innocent, devaient-ils luipréférer un scélérat ? Mais , bien loin des’adoucir, nous voyons au contraire que lorsque Pilate se lava les mains,et qu’il protesta hautement qu’il était innocent du sang de ce juste,ils crièrent tous : " Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants(25) ". Quand ils ont prononcé cette sentence contre eux-mêmes,Pilate leur permet ensuite tout ce qu’ils veulent. Mais je ne puis m’empêcherd’admirer ici leur aveuglement, et de considérer comment la cupiditéaveugle l’esprit, jusqu’à ne plus lui laisser la libertéde reconnaître ce qui est juste et raisonnable. Car si vous consentez,ô Juifs, à ce que cette malédiction tombe sur vous,pourquoi voulez-vous encore qu’elle tombe sur vos enfants? Cependant Jésus-Christ,qu’ils traitent avec tant d’outrage, fut trop bon pour les traiter avecautant de sévérité qu’ils témoignaient en avoircontre eux-mêmes et contre leurs propres enfants, et c’est au contraired’eux et de leurs enfants qu’il choisit ce grand nombre de personnes qu’ilappela à la pénitence, et qu’il combla de tant de grâces.Saint Paul était de ce peuple, ainsi que ces milliers de personnesqui crurent à Jérusalem : " Vous voyez, mon frère", dit saint Jacques, " combien de milliers de Juifs croient maintenanten Jésus-Christ " (Act. XXI, 10), et ces Juifs sans doute descendaientde ceux qui faisaient ici des imprécations si cruelles. Que si quelques-unsont résisté à sa bonté, et ont rejetéses grâces, c’est à leur opiniâtreté seule qu’ilsdoivent attribuer leur malheur.

" Alors Pilate leur délivra Barabas, et ayant fait fouetter Jésus,il le leur mit entre les mains pour être crucifié (26) ".Pourquoi le fait-il fouetter, sinon pour le traiter comme un condamné;ou pour garder quelque forme de justice, ou pour satisfaire la cruautédes Juifs? Il devait au moins résister avec plus de fermeté,principalement après leur avoir dit: " Prenez-le, vous autres, etjugez-le selon votre loi ". Car il y avait plusieurs considérationsqui devaient détourner Pilate et les Juifs de ce détestablejugement. Tant de miracles si inouïs et si surprenants qu’il avaitfaits; cette douceur incroyable d’un innocent avec laquelle il souffraitdes injures si atroces; ce silence si profond dans une rencontre si extraordinaire;tant d’autres circonstances semblables, ne devaient-elles pas leur ouvrirles yeux, et leur frapper l’esprit et le coeur? Car après avoirfait voir qu’il était homme par cette prière qu’il venaitde faire à son Père dans le jardin des Oliviers, il montreensuite qu’il était plus qu’un homme par ce silence qu’il garde,et par ce mépris qu’il témoigna de tout ce qu’on disait delui. Ce silence seul était capable de le faire respecter de sesennemis même, s’ils n’eussent été dans un tel étatque rien ne pouvait plus les toucher.

3. C’est ainsi, mes frères, que lorsque la raison est une foisétouffée ou par l’ivresse de l’esprit, ou par l’emportementde la fureur, il est très-difficile qu’un homme même en revienne,à moins que ce ne soit une âme généreuse etcapable de quelque chose de grand. Il est très-dangereux, oui, jele redis encore une fois, il est très-dangereux d’ouvrir la porteà des passions si violentes. On ne peut apporter assez de soin pourles rejeter loin de soi et pour leur fermer l’entrée dans son coeur.Si elles peuvent une fois s’en rendre les maîtresses et devenir lesplus fortes, elles y font ensuite ce que fait un feu ardent dans une forêt.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de vous faire commedes retranchements et comme de fortes murailles pour vous défendrede ces passions et pour leur fermer l’entrée de vos âmes.Que personne n’ait recours à cette excuse qui est la source ordinairede tous les désordres du monde. Qu’on ne dise plus : qu’importetelle ou telle chose? Ce sont ces sortes de discours qui ouvrent la porteà toutes espèces de dérèglements. Le démon,étant aussi artificieux qu’il est, emploie toutes ses adresses ettoute sa malice pour perdre les hommes. li ne commence d’abord que pardes choses fort légères et peu importantes. On peut le voirdans cet exemple que je vais rapporter.

Il avait résolu autrefois de faire tomber Saül dans lesenchantements de cette femme qui avait l’esprit de Python. Ce crime étaitgrossier, et s’il l’eût sollicité tout d’abord de le commettre,il ne lui aurait pu persuader. Car comment celui qui chassait avec tantde sévérité ces sortes de personnes de toute l’étenduede son royaume, eût-il pu se résoudre tout à coup àavoir quelque communication avec elles? C’est pourquoi le démonne le poussa dans cet excès que peu à peu et par degrés.Il (62) commença par Je porter à désobéir àSamuel, à offrir lui-même à Dieu en l’absence du prophèteles victimes et les holocaustes. Lorsque Samuel l’accusa de ce crime, ilrépondit qu’il y avait été engagé par les ennemisqui le pressaient, et, au lieu d’être dans la douleur de son péché,il n’en fut pas plus touché que s’il ne l’eût point commis.Dieu lui ordonna ensuite d’exterminer entièrement les Amalécites,et il conserva le roi et une partie du peuple et du butin contre l’ordredivin. Il s’emporta encore de fureur contre David et il fit tout ce qu’ilput pour le perdre, et ainsi tombant de jour en jour dans de nouvellesfautes, il se trouva enfin dans le fond de cet abîme où ledémon avait résolu de l’entraîner.

C’est ainsi que ce même esprit de malice se conduisit autrefoisenvers Caïn. Il ne lui persuada pas d’abord de tuer son frère.L’horreur d’un si grand crime l’aurait frappé et lui en aurait faitperdre la pensée pour jamais. Il commence par le porter àn’offrir à Dieu que ce qu’il avait de moins bon dans ses troupeaux,il lui fait croire qu’en cela il ne commettait aucun mal. Il lui empoisonneensuite le coeur par une secrète envie, et il lui représenteencore ce crime comme une chose de peu d’importance. Ainsi s’étantemparé peu à peu du fond de son âme, il le pousse enfindans le parricide, et après lui avoir inspiré une assez grandebarbarie pour le commettre, il lui donne ensuite assez d’impudence pourle nier.

li faut donc veiller avec grand soin contre le niai dans ses premièresapproches. Quand le péché dont nous sommes tentésne devrait attirer après lui aucune autre fâcheuse suite,nous ne devrions pas laisser de le fuir de toutes nos forces; mais étantassurés d’ailleurs qu’un premier mal est bientôt suivi d’unautre et qu’il croît dans l’âme par des degrés insensibles,nous ne pouvons veiller assez pour l’étouffer dès sa naissance.Il ne faut pas s’arrêter à considérer la qualitédu premier péché dont nous nous sentons tentés, nià juger s’il est peu ou beaucoup considérable. Nous devonsêtre persuadés que si nous n’arrachons cette racine, quelquepetite qu’elle soit d’abord, elle produira dans la suite des fruits demort.

Ce que je vais dire vous surprendra. Il me semble que nous devons moinsveiller contre les grands crimes que contre les fautes qui nous paraissentlégères et que nous méprisons aisément. L’horreurdes premiers peut assez nous en défendre, mais la petitesse desautres nous surprend, et comme elle trouve notre âme dans une certaineindifférence et comme dans une sorte de mépris, cette insensibilitémême fait qu’elle ne peut plus s’élever contre ces péchéspour les combattre et pour les vaincre. C’est ce qui fait qu’en très-peude temps ils croissent par notre faute et que de petits qu’ils étaientils deviennent grands.

Nous voyons tous les jours une image de ce que je dis dans ce qui arrivedans le corps. Car souvent de petits maux qu’on négligeait au commencements’augmentent de telle sorte qu’enfin ils deviennent incurables. C’est ainsique dans l’âme de Judas le niai grandit jusqu’à devenir crimede trahison. Si d’abord il n’eût pas regardé comme une fautelégère le sacrilège qu’il commettait en volant unbien qui était destiné aux pauvres, il rie serait pas tombédans une si noire perfidie. Si les Juifs de même n’eussent pas considéréd’abord l’orgueil dont ils étaient possédés commeune faute bien légère, ils n’en seraient pas venus jusqu’àcet excès de faire mourir en croix le Sauveur du monde.

Les plus grands crimes ne se sont jamais commis que de cette manière.Personne ne passe tout d’un coup de ta vertu au comble du vice. Il y aun reste de pudeur et de retenue qui est encore naturel à l’âme,qu’elle ne peut étouffer que peu à peu et par un long enchaînementde désordres et de crimes. C’est ainsi que le culte des idoles s’estintroduit dans le monde, par suite de ce que les hommes ont eu trop derespect et des complaisances excessives pour d’autres hommes qui étaientmorts ou pour d’autres qui étaient encore vivants. C’est ainsi qu’ons’est laissé aller jusqu’à adorer des images et des statues.C’est ainsi enfin que la fornication et tous les autres vices se sont répanduscomme un déluge qui a inondé toute la terre.

Prenons un exemple: quelqu’un a ri mal à propos; une personnesage l’en reprend:

une autre au contraire lui lève tout ce scrupule en disant quece n’est rien, qu’il n’y a point de mal à rire, que le ris est unechose innocente et qui ne produit aucun mal. Cependant c’est de cette sourceet de ces ris immodérés que sortent toutes les bouffonneries,toutes les railleries, toutes les paroles et toutes les actions déshonnêtes.Qu’on blâme de même (63) une personne de ce qu’elle dit desparoles offensantes à ses frères, ne répondra-t-ellepas que cela n’est rien et qu’il n’y a point de mal à user librementde ces termes entre des frères? Et cependant ce sont ces parolesqui sont la source des querelles, des dissensions, des haines et des inimitiésmortelles qui éclatent enfin ouvertement et qui se terminent souventà une mort tragique et sanglante.

4. Ainsi, vous voyez que le démon commence toujours par de petiteschoses, et qu’il conduit insensiblement les hommes jusqu’aux plus grandscrimes, d’où il les jette ensuite dans le désespoir qui estle comble de tous les autres. Car celui qui désespère aprèsson crime, sera plus damné pour son désespoir que pour soncrime qui en est la cause. Lorsqu’un homme a commis un grand péché,il peut le guérir s’il a recours à la pénitence; maissi, après avoir péché, au lieu de se repentir, ildésespère du pardon, il rend son mal incurable, parce qu’ilfuit le remède qui le doit guérir. Le démon a encoreun troisième piége pour surprendre les personnes de piétéet pour les faire tomber dans le crime. Car quelquefois il leur déguisetellement le vice sous une apparence de vertu, qu’il les fait pécheren croyant bien faire. Est-il possible, me direz-vous, que le démonait une si grande puissance ? Je m’en vais vous le faire voir. Apprenezses artifices pour les craindre et pour les éviter en les craignant.

Nous savons par exemple que Jésus-Christ a commandé parsaint Paul que l’homme ne se sépare point de sa femme, et qu’ilsne se refusent point le devoir l’un à l’autre sans un mutuel consentement.Cependant on a vu des femmes comme emportées par un amour ardentpour la chasteté, se séparer indiscrètement de leursmaris et prétendre même faire une action d’une haute vertu,lorsqu’elles les contraignaient; par cette séparation illégitime,à commettre des adultères, Pleurez, mes frères, Jemalheur de ces personnes aveuglées, puis. qu’après avoirsouffert tous les travaux de la chasteté, elles n’en peuvent enfinattendre d’autre fruit que la punition des adultères où leurzèle indiscret a fait tomber leurs maris On en a vu d’autres qui,s’abstenant de l’usage de la viande selon la loi du jeûne, se sonenfin laissées aller jusqu’à la détester avec horreurpar un excès qui les a rendues criminelles aux yeux de Dieu.

Ces maux, mes frères, arrivent lorsque des personnes ont assezde présomption pour préférer leurs sens et leurs lumièresparticulières aux règles de l’Ecriture. Ce fut par ce désordreque quelques Corinthiens crurent que c’était être fort parfaitque de manger indifféremment de tout, et des choses mêmesqui étaient expressément défendues. Cependant cettelicence, bien loin d’être une perfection, était au contraireune très-grande faute. Saint Paul s’emporte contre elle avec beaucoupde force, et il menace ceux qui en sont coupables d’un supplice éternel,s’ils ne s’en corrigent et ne s’en repentent.. (1 Cor. VIII, 4.)

D’autres croient faire une action de grande vertu, en laissant croîtreleurs cheveux. Cependant c’est une chose défendue et qui est déshonorante.D’autres louent ces excès de douleur, et ces abattements de tristesseoù l’on tombe après ses péchés, comme si cestristesses immodérées étaient fort avantageuses; aulieu que nous voyons, par l’exemple de Judas, que c’est le démonqui par ses artifices jette les âmes dans ces pensées noiresqui les accablent, et qui les empêchent de trouver leur paix dansun véritable repentir. C’est pourquoi saint Paul craignit très-justementpour ce Corinthien qui était tombé dans un inceste. Sa sagesselui fit appréhender qu’il ne tombât dans le désespoir,et il avertit les Corinthiens de hâter sa réconciliation,de peur qu’il ne s’abimât dans l’excès de sa douleur; il montreensuite que c’était le démon seul qui était l’auteurde cette profonde tristesse, lorsqu’il ajoute: " Afin que Satan n’emporterien sur " nous. Car nous n’ignorons pas ses pensées " et ses artifices". (II Cor. II, 6.)

Si le démon nous faisait une guerre ouverte, il nous serait plusaisé de lé vaincre; et j’ose dire même que, si nousveillions sur nous, nous ne trouverions rien de difficile dans cette guerre.Car Dieu nous a assez instruits contre tous ses pièges, et arméscontre toutes ses violences, lorsqu’il nous a conseillé de ne pointmépriser les petites choses : " Celui ", dit Jésus-Christ," qui appelle son frère fou, méritera le feu d’enfer " :Et celui " qui aura regardé une femme avec un mauvais désir,a commis un adultère dans son cœur ". (Matth. V, 22, 28.) Il déplorede même le malheur de ceux qui rient; il les appelle " malheureux"; et on voit que partout il s’efforce d’arracher les premièresracines du mal, en nous menaçant de nous faire rendre compte detoutes nos paroles inutiles. (Matth. XII, 36.) Aussi nous voyons dans l’Ecritureque Job avait soin d’offrir à Dieu des sacrifices pour expier lesfautes que ses enfants avaient peut-être commises, non-seulementdans leurs actions, mais même dans leurs paroles. (Job. 1,5) Maisvoici de quelle manière l’Ecriture parle contre le désespoir: " Celui qui est tombé ne se relèvera-t-il pas? Celui quis’en est allé, ne reviendra-t-il pas " ? (Jérem. VIII, 4.)Et ailleurs: " Je ne veux point la mort du pécheur, mais qu’il seconvertisse, et qu’il vive ". (Ezéch. XVIII, 23.) Et ailleurs: "Aujourd’hui si vous entendez sa voix ". (Ps. XCIV, 8.) Et enfin l’Evangilenous assure que ((les anges se réjouissent dans le ciel pour un" pécheur qui fait pénitence ". (Luc, XV, 9.) Nous voyonsdans toute l’Ecriture plusieurs exemples semblables. Et afin que le prétexted’une fausse piété ne nous surprenne point en ces occasions,il faut se souvenir continuellement de cette parole de saint Paul : " Depeur qu’il ne soit accablé d’une tristesse excessive ". (II Cor.II, 7.)

Méditons ces vérités, mes frères, et opposonsla force de 1’Ecriture aux artifices dont le démon se sert poursurprendre les faibles. Ne dites point : Quel mal ferai-je, si je regardecurieusement cette femme? Celui qui a déjà commis le crimedans le fond de son coeur, ne se fera guère de scrupule de le commettreau dehors. Ne dites point: Quel mal ai-je fait de passer devant œ pauvresans lui rien donner? Le mépris que vous avez fait de ce pauvrevous en fera mépriser encore un autre, et ensuite vous les méprisereztous. Ne dites point : Quel niai fais-je, de désirer le bien demon prochain? C’est ce qui a perdu le roi Achab. Quoique ce prince offrîtà Naboth de lui donner tout ce que valait sa terre, ce seul péchéde vouloir acheter ce que l’autre ne voulait pas vendre, fut un crime quile jeta dans cet abîme de maux que nous savons. Celui qui veut acheterun bien ne doit pas contraindre celui qui en est le juste maîtrede le vendre, mais seulement lui en donner le prix lorsqu’il s’en défaitvolontairement. Mais si Achab a été justement puni de Dieu,quoiqu’il offrît à Naboth le prix de sa vigne, que deviendrontceux qui n’achètent pas, mais qui ravissent le bien d’autrui parune pure violence, principalement dans le temps de la loi nouvelle, etde la grâce de l’Evangile?

Pour éviter donc ces justes peines, mes frères, fuyonsde tout notre coeur toutes les violences et les rapines. Conservons-nouspurs non-seulement de tout péché, mais des commencementsmême du péché. Vivons en chrétiens pour régnerun jour avec Dieu, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire et l’empire danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (65)

HOMÉLIE LXXXVII

" LES SOLDATS DU GOUVERNEUR MENÈRENT JÉSUS DANS LE PRÉTOIRE,ET TOUTE LA COHORTE S’ASSEMBLA AUTOUR DE LUI. ET LUI AYANT ÔTÉSES HABITS, ILS LE REVÊTIRENT D’UN MANTEAU D’ÉCARLATE. ETTRES SANT UNE COURONNE D’ÉPINES, ILS LA LUI MIRENT SUR LA TÊTEAVEC UN ROSEAU DANS SA MAIN DROITE, ET S’AGENOUILLANT DEVANT LUI, ILS SEMOQUAIENT DE LUI, EN DISANT : SALUT, ROI DES JUIFS. ET LUI CRACHANT AUVISAGE, ILS PRENAIENT LE ROSEAU, ET LUI ET LUI EN FRAPPAIENT LA TÊTE". (CHAP. XXVII, 27, 28, 29, 30, JUSQU’AU VERSET 45.)

1. Il semble que le démon alors avait comme donné un signalpour faire conspirer tout le monde contre Jésus-Christ. Soit, l’envieet la jalousie dont les Juifs étaient consumés, les portaità se déchaîner contre lui ; mais les soldats, quelleraison pouvaient-ils avoir de l’insulter ? N’est-ce pas visiblement ledémon qui les animait? Ils trouvaient leur plaisir dans ces outragessanglants, et ils faisaient un jeu de leur cruauté. Au lieu de répandredes larmes et d’être touchés de regret, comme fit ensuitele peuple, ils se conduisirent tout différemment. Ils ajoutèrentinjure sur injure, et outrage sur outrage ; soit peut-être pour plaireeux aussi aux Juifs, ou pour satisfaire leur humeur qui d’elle-mêmeétait brutale et cruelle. Ils lui insultèrent en cent manièresdifférentes : tantôt ils frappaient sa tête sacréed’un roseau; tantôt ils lui donnaient des soufflets; tantôtils le perçaient d’une couronne d’épines, faisant une railleriede ce traitement si barbare.

Quelle excuse pouvons-nous avoir lorsque nous trouvons les moindresmépris insupportables, après un si grand exemple que nousdonne le Sauveur du monde? Car l’insulte et la violence peuvent-elles allerau delà de ce qu’il souffre, et non-seulement dans un de ses membres,mais dans tout son corps? Sa tête est percée d’épines,frappée d’un roseau, et meurtrie de coups de poing. Son visage estcouvert de crachats, ses joues de soufflets, tout son corps déchirépar la flagellation, déshonoré par la nudité, et encoreplus par ce manteau d’écarlate dont on le couvre, pour lui insulterpar de cruelles adorations, comme à un roi de théâtre.Sa main porte un roseau au lieu de sceptre. On ne pardonne pas mêmeà sa bouche et à sa langue, à laquelle on fait sentirl’âpreté du fiel et du vinaigre.

Que peut-on s’imaginer de plus insupportable que tous ces traitements?ne sont-ils pas au-dessus de nos paroles et de nos pensées. Il sembleque ces cruels Juifs avaient peur d’oublier quelque genre de cruautédont ils ne fissent l’essai sur le Sauveur. Après s’être accoutumésà répandre le sang des prophètes, ils répandentenfin celui du Fils de Dieu même. Ils le condamnent eux-mêmesà la mort, quoiqu’ils se couvrent du nom de Pilate. Ils veulent" que son sang retombe sur eux et sur leurs enfants ". Ce sont eux seulsqui lui font toutes ces insultes, qui le lient, qui le mènent àPilate, et qui le font traiter si outrageusement et si cruellement parles soldats. Pilate n’avait rien ordonné de tout ceci: (66) Ce sonteux qui ont été ses accusateurs, ses juges et ses bourreaux.

Nous lisons ceci publiquement dans l’assemblée de toute l’Eglise,pour empêcher que les païens ne disent que nous vous annonçonsles actions miraculeuses de Jésus-Christ, mais que nous vous cachonsses souffrances et ses opprobres. Le Saint-Esprit a tellement conduit leschoses, qu’il fait lire cette histoire dans l’Eglise au temps de Pâques,et dans une solennité où tout le monde, jusqu’aux femmeset aux petits enfants, s’y rassemblent. Nous ne cachons rien de ces outragesdu Sauveur, au milieu de cette grande assemblée et cependant personnene doute que Jésus-Christ ne soit Dieu. Nous l’adorons tous, non-seulementà cause de tant de grâces dont il nous a comblés, maisparticulièrement pour cet amour si rare qu’il nous témoigneà sa passion; puisqu’il fait voir qu’il a bien voulu se rabaisserpour nous, jusqu’à ce dernier degré d’humiliation, pour nousdonner dans sa personne un parfait modèle de la plus haute vertu.

Lisons donc ceci, mes frères, puisque cette lecture nous peutêtre si avantageuse. Lorsque nous voyons le Sauveur traitéavec tant de mépris; outragé par les derniers des hommes;adoré d’une manière si offensante, si cruellement tourmentédans toutes les parties de son corps, et enfin terminant sa vie par unsupplice si infâme : il est impossible, quand nous serions de roche,que nous ne nous amollissions comme la cire, et que nous n’abaissions l’enflurede notre coeur en le perçant d’une componction sainte, et que nousne soyons pas dans un profond anéantissement. Mais écoutonsla suite d’une si tragique histoire:

" Après s’être ainsi joués de lui, ils lui ôtèrentce manteau d’écarlate, et lui ayant remis ses habits ils l’emmenèrentpour le crucifier (31). Et comme ils sortaient, ils rencontrèrentun homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils contraignirent deporter la croix de Jésus (32). Et ils vinrent au lieu appeléGolgotha, c’est-à-dire, le lieu du Calvaire (33). Et ils lui donnèrentà boire du vin mêlé de fiel, et en ayant goûtéil ne voulut point en boire (34). Mais après qu’ils l’eurent crucifié,ils partagèrent entre eux ses vêtements, les tirant au sort(34). Afin que cette parole du prophète fût accomplie : Ilsont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont tiréma robe au sort (35) ". Ils firent alors, à l’égard du Sauveur,ce qui ne se faisait qu’à l’égard des hommes tes plus méprisables,et qui étaient abandonnés de tout le monde. Ils partagèrententre eux ses vêtements sacrés qui avaient fait tant de miracles;mais qui n’en firent point alors, parce que Jésus-Christ arrêtatoute leur vertu. Ils traitent le Sauveur avec tant de mépris, qu’ilsépargnent même davantage les deux voleurs qui furent crucifiésavec lui.

" Et s’étant assis près de lui, ils le gardaient (36).Ils mirent aussi au-dessus de sa tête le titre de sa condamnationainsi écrit : C’est Jésus le roi des Juifs (37). En mêmetemps on crucifia avec lui deux voleurs, l’un à sa droite et l’autreà sa gauche (38) ". Ils le crucifièrent ainsi au milieu dedeux larrons, afin qu’il passât comme eux pour un scélérat.Ils lui donnèrent du vinaigre à boire par une dérisioncruelle , mais il n’en voulut point boire; et un autre évangéliste,dit que lorsqu’il en eut goûté, il dit " Tout est consommé".

Que veulent dire ces paroles : " Tout est consommé ", sinon quecette prophétie a été accomplie? Ils m’ont donnédu fiel pour ma nourriture; et ils m’ont abreuvé de vinaigre dansma soif". (Ps. LXVIII, 26.) Saint Jean ne dit pas non plus que Jésus-Christait bu de ce vinaigre, et il s’accorde fort bien avec saint Matthieu, puisqu’iln’y a point de différence entre goûter fort légèrementquelque chose, ou n’en point boire du tout. Leur fureur ne se termina pointencore là. Après cette nudité si honteuse en apparenceoù ils le réduisirent, après le crucifiement, aprèsle fiel et le vinaigre, ils ne purent encore satisfaire leur cruauté,et lorsqu’ils le virent attaché en croix, ils lui dirent des injures,et ils lui insultèrent de mille manières; ce qui me paraîtencore plus cruel que tout le reste.

" Et ceux qui passaient par là le blasphémaient en branlantla tête (39), et en disant: Toi qui détruis le temple de Dieu,et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même : Si tues le Fils de Dieu, descends de la croix (40). Les princes des prêtresse moquaient aussi de lui avec les docteurs de la loi et les sénateurs,en disant (41) : Il a sauvé les autres, et il ne saurait se sauverlui-même. S’il est le roi d’Israël, qu’il descende présentementde la croix, et nous croirons en lui (42). Il met sa confiance en Dieu: Si donc Dieu l’aime (67) qu’il le délivre, puisqu’il a dit : Jesuis le Fils de Dieu (43) ". Ils agissaient de la sorte afin de te fairepasser pour un séducteur, pour un superbe, pour un homme vain quin’avait point eu d’autre but que de tromper les hommes. lis voulaient qu’ilfinît sa vie dans une infamie publique. C’est pourquoi ils avaientvoulu qu’il fût condamné à la croix, et qu’il y mourûtdevant tout le monde. Ils l’avaient même livré à desseinentre les mains des soldats, afin que leur insolence augmentât encoreles outrages dont ils voulaient le combler.

2. Certes, la désolation et les larmes de la foule qui suivaitJésus-Christ eussent pu toucher les pierres elles-mêmes; néanmoins,elles ne firent aucune impression sur ces bêtes féroces. C’estpour cela que le Sauveur adresse la parole aux personnes qui le suivaienten pleurant; mais il ne dit pas un mot à ces furieux, qui, non contentsd’exercer sur sa personne sacrée toutes les cruautés qu’ilsdésiraient, voulurent encore, comme s’ils avaient craint sa résurrection,noircir sa gloire par ces outrages dont ils le déshonorèrentpubliquement, en le confondant avec les voleurs et les scélérats,et en le traitant de " séducteur " et d’imposteur ", aprèssa mort même.

" Va ", lui disent-ils lorsqu’il mourait : " Toi qui détruisle temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, descends dela croix " Et comme ils ne pouvaient effacer ce titre que Pilate avaitécrit : " Le Roi des Juifs ", parce qu’il leur résista endisant : " Ce qui est écrit est écrit ", ils faisaient aumoins ce qu’ils pouvaient pour montrer que Jésus-Christ n’étaitpoint leur roi : " Si c’est le roi d’Israël ", disaient-ils, " qu’ildescende maintenant de la croix. Il a sauvé les autres, et il nepeut se " sauver lui-même ". ils s’efforçaient par ces parolesd’obscurcir et de rendre suspects et douteux tous les miracles que Jésusavait faits jusqu’alors : " S’il est le Fils de Dieu ",disaient- ils encore;" et si Dieu l’aime, qu’il le sauve".

Âmes scélérates, âmes exécrables, tantde prophètes, dont vous avez répandu le sang, ont-ils cesséd’être prophètes, ou tant de saints d’être saints, parceque Dieu ne les a pas sauvés de vos mains ? Votre barbarie leura-t-elle ravi leur sainteté, et ont-ils cessé d’êtrejustes après l’injustice de vos violences? Va-t-il donc un renversementd’esprit, et un aveuglement égal au vôtre? Car si vous êtescontraints d’avouer que les prophètes n’ont point cessé d’êtrece qu’ils étaient, au milieu des supplices dont vous les avez tourmentés,ne deviez-vous pas à plus forte raison croire la même chosedu Sauveur, qui avait tant de fois prédit sa mort, et qui, prévoyantcette fausse accusation que vous en pourriez concevoir, l’avait souventdétruite par ses actions et par ses paroles?

Aussi tous leurs artifices n’ont pu blesser en la moindre chose l’honneuret la réputation de Jésus-Christ. Ce fut alors mêmequ’un de ces deux voleurs, qui était crucifié avec le Sauveur,après avoir passé sa vie dans toutes sortes de crimes, mourutsaintement en croyant en lui. Il publie sa gloire, lorsque les princesdes prêtres s’efforcent de l’obscurcir, et il le reconnaîtpour roi lorsqu’on le traite en esclave. Tout le peuple aussi pleure Jésus-Christ,et est touché de ses souffrances. Cependant on n’apercevait alorsdans le Sauveur que des marques de faiblesse. Tout ce qui se passait alorsne pouvait former qu’une impression de son impuissance dans l’esprit deceux qui ne pénétraient pas tes desseins de Dieu dans cegrand mystère. Et néanmoins Jésus-Christ a fait voirqu’il était Dieu, en mourant comme le dernier des hommes, et ila établi cette vérité par les choses mêmes quiparaissaient la devoir détruire.

Gravez, mes frères, dans le fond de votre coeur cette image dela patience de Jésus-Christ, afin qu’elle y étouffe tousles mouvements de la colère. Si vous sentez que vous commenciezà vous troubler, imprimez aussitôt sur vous le signe de cettecroix du Sauveur. Repassez dans votre mémoire tout ce qu’il a souffertpour vous, et votre colère sera bientôt dissipée. Souvenez-vousdes injures dont on a outragé le Fils de Dieu, et de tant de cruellescirconstances de son supplice. Pensez à ce qu’il est, et àce que vous êtes, qu’il est votre Seigneur, et vous son esclave.Souvenez-vous que le Sauveur ne souffrait que pour les autres, et que voussouffrez pour vous-même. Qu’il souffrait de la part de ceux qu’ilavait comblés de biens, et vous de ceux que vous avez peut-êtremaltraités. Qu’il souffrait des traitements si indignes àla vue de toute une ville, devant les Juifs et les étrangers, parlantà tous avec une douceur extrême; et que vous ne pouvez endurerla moindre insulte, dont il y aura deux ou trois témoins.

Les disciples mêmes du Sauveur (68) l’abandonnent, ce qui me paraîtle plus grand de ses outrages. Ses amis le fuyaient, ses ennemis l’entouraientpendant son supplice, l’insultaient, l’injuriaient, se riaient, se moquaient,se raillaient de lui, les Juifs ét les soldats d’en haut et d’enbas et les voleurs de chaque côté. Car il est marquéque d’abord ils lui dirent tous deux des injures, mais que l’un ensuitel’adora comme Dieu, pendant que l’autre le blasphémait. Il sembleque Dieu ait voulu encore ici prévenir la malice des hommes, etque les voulant empêcher de dire que ce qui est rapporté deces deux hommes avait été inventé, et que ce voleurn’était point un véritable voleur, il ait permis que le bonlarron blasphémât d’abord Jésus-Christ pour faire admirerdavantage la manière si soudaine et si puissante dont Dieu lui touchale coeur.

3. Que la pensée donc d’une si admirable patience excite en vousle désir de l’imiter. Car que pouvez-vous souffrir d’aussi cruelet d’aussi ignominieux que ce que votre maître a souffert pour vous?Quelqu’un vous a-t-il dit publiquement des injures? Elles ne peuvent êtreaussi horribles que celles qu’on a dites contre Jésus-Christ. Vousa-t-on outragé avec des fouets et des verges? Vous ne le pouvezêtre comme il l’a été, et on ne vous réduirapoint dans une nudité si honteuse. Vous a-ton donné un soufflet?Ce ne peut être avec des circonstances si outrageantes que cellesque vous voyez ici. Considérez de plus, comme je viens de vous ledire, qui était celui qui souffrait ces choses, pour qui il lessouffrait, et en quel temps il les souffrait.

Ce qui était encore plus insupportable, c’est que personne nese plaignait d’une violence si extrême; personne n’ouvrait la bouchepour défendre son innocence, et pour blâmer ces injustices.Tout le monde conspirait à l’outrager, les bourreaux et les soldats,le peuple et les prêtres. On regardait Jésus-Christ commeun imposteur et un séducteur, et on se raillait de lui comme d’unhomme qui ne pouvait se défendre, ni soutenir ses paroles par sesactions. Jésus-Christ n’opposait que son silence à tous cesoutrages. Il souffrait tout avec une constance infatigable, pour nous apprendrejusqu’où doit aller notre patience.

Cependant un si grand exemple nous est inutile. Qu’un serviteur aitfait une chose qui nous déplaise, nous entrons en fureur. Nous sommesinexorables et sans pitié, lorsqu’on fait quelque chose contre nous,et nous sommes insensibles à tout ce qui se fait contre Dieu. Nousn’épargnons pas même nos propres amis. Que l’un d’eux nousblesse en quelque chose, nous ne le pouvons souffrir; qu’il nous méprise,nous devenons furieux. Il ne nous sert de rien de lire ou d’écouterla passion du Sauveur, de voir qu’un de ses disciples le trahit, que lesautres l’abandonnent; que les Juifs à qui il avait fait tant debien se déclarent contre lui; qu’on lui crache au visage, qu’unserviteur lui donne un soufflet, que les soldats l’outragent; que les prêtresl’insultent; que les voleurs le blasphèment, et que cependant ilne dit aucune parole d’aigreur, et qu’étant environné detant de gens qui l’attaquent si cruellement, il ne les veut vaincre quepar son silence.

Ceci nous apprend, mes frères, que plus nous aurons de douceuret de patience dans l’affliction, plus nous serons invincibles, et plusnous nous rendrons vénérables à tous les hommes. Quin’admirerait cette paix où nous serons parmi les injures de ceuxqui nous oppriment? Que si nous nous laissons aller à l’impatience,tout le monde au contraire nous méprisera. Car comme celui qui souffreavec constance paraît innocent, lors même qu’il est coupable,de même celui qui étant innocent témoigne de l’impatiencedans ce qu’il souffre, semble justifier les maux qu’il endure, et ou leregarde comme un esclave de la colère, qui assujétit la noblessede son âme à la tyrannie de sa passion. Celui qui est danscet état a beau être libre; dès lors qu’il s’asservità la colère, il est esclave, quand il aurait d’ailleurs milleserviteurs qui le regarderaient comme leur maître.

Vous me répondrez peut-être que celui contre qui vous vousemportez vous a offensé cruellement. Qu’importe? N’est-ce pas alorsqu’il faut témoigner plus de vertu? Ne voyons-nous pas que les bêtesles plus furieuses ne nous font point de mal, lorsque nous ne les aigrissonspas, et qu’elles ne témoignent leur furie que contre ceux qui lesattaquent et qui les irritent? Que si ‘vous vous trouvez dans la mêmedisposition, ne pouvant retenir votre colère lorsqu’on vous a irrité,quel avantage avez-vous donc sur des bêtes? On peut dire mêmequ’elles en ont sur vous. Car d’ordinaire les hommes les attaquent lespremiers, et leur colère n’est pas en leur pouvoir, parce qu’elles(69) sont emportées par leur instinct destitué de raison,et par l’impétuosité de la nature. Mais quelle excuse vousreste-t-il à vous qui, étant homme, agissez en bête?

Car quel mal vous a-t-on fait? vous a-t-on ravi votre bien? C’est cequi devrait vous donner de la joie, puisqu’en souffrant cette perte ellevous sera très-avantageuse et que vous en recevrez plus de bienqu’on ne vous en ôte. Vous a-t-on méprisé? A quoi seréduit ce mépris? En êtes-vous moins que vous n’étiezsi vous avez un peu de vertu pour le souffrir? Si vous ne souffrez doncen cela aucun mal qui soit véritable, pourquoi vous fâchez-vouscontre une personne qui, bien loin de vous nuite, vous a fait du bien?Ne savez-vous pas que l’honneur et l’estime rendent encore plus faiblesceux qui sont lâches, et que le mépris rend encore plus fortsceux qui sont forts? Les traitements injurieux abattent les tièdeset les négligents, mais les louanges leur nuisent. Car si nous pesonsles choses dans une juste balance, nous trouverons que ceux qui nous blâmentne servent qu’à accroître notre vertu et notre mérite,et qu’au contraire ceux qui nous louent ne peuvent nourrir que notre complaisanceet notre orgueil, qui est la source de tous les maux.

Nous pouvons remarquer la vérité de ce que je dis dansla manière dont les pères se conduisent envers leurs enfants.lis craignent de les louer, et ils leur font souvent des réprimandes,de peur qu’ils ne s’affaiblissent et qu’ils ne se relâchent par leslouanges qu’ils leur donneraient. Les maîtres agissent aussi tousles jours de la même manière à l’égard de leursdisciples. C’est pourquoi s’il était permis à un chrétiend’avoir de l’aversion pour quelqu’un, il en devrait plutôt avoirpour ceux qui le louent et qui le flattent, que pour Ceux qui l’offensentet le décrient. Les flatteries sont bleu plus dangereuses que lesinjures, et si nous ne veillons bien sur nous, il est beaucoup plus aiséde nous y laisser surprendre. C’est pourquoi il faut que celui qui ne selaisse point toucher par l’honneur et par les louanges, ait une grandeurd’âme et de piété tout à fait rare, et il doitattendre de Dieu une récompense toute extraordinaire.

C’est un miracle bien plus grand de voir un homme qui ne se troublepoint lorsqu’on le blesse dans son honneur, que d’en voir un autre quine tombe point lorsqu’on le frappe dans son corps. Mais le moyen, dites-vous,que je sois insensible à l’outrage? Vous le ferez si, lorsqu’onvous offense, vous avez aussitôt recours au signe de la croix etsi vous l’imprimez sur votre coeur; si vous êtes chrétien,vous ne pouvez vous souvenir de ce que Jésus-Christ a souffert pourvous, sans oublier ce que vous souffrez. Ne vous arrêtez pas auxinjures que vous fait cet homme; pensez aux biens que vous en recevrez.C’est ainsi que vous cesserez bientôt de vous fâcher contrelui, et que vous passerez à des sentiments de douceur et de bonté.Je dis plus, mes frères, craignez Dieu, que sa crainte vous soittoujours présente, qu’elle soit gravée dans le fond de votrecoeur et elle vous rendra doux et paisibles.

4. Que l’exemple aussi de vos domestiques vous avertisse continuellementde votre devoir. Considérez, lorsque, vous leur faites quelque-folsdes réprimandes, quel silence ils gardent alors, et que cela vousapprenne que ce n’est pas une chose qui vous soit si difficile que de voustaire lorsque les autres vous offensent. Vous apprendrez ainsi àcondamner vos emportements, vous reconnaîtrez avec douleur dans laplus grande chaleur de votre colère que vous faites mal, et vousvous accoutumerez peu à peu à devenir comme insensible lorsqu’onvous outrage et qu’on vous fait des insultes. Souvenez-vous que celui quis’emporte contre vous n’est plus maître de lui-même; qu’ilest comme un homme qui a perdu l’esprit et vous n’aurez plus de peine àsouffrir toutes ses injures.

Combien de fois les possédés nous frappent-ils? Et cependant,bien loin de nous en fâcher, nous n’avons pour eux que de la compassionet de la tendresse. Faites de même, mes frères, ayez pitiéde celui qui vous dit des injures. Il est dévoré par la colèrecomme par une bête furieuse et déchiré par un monstreterrible qui est le démon. Hâtez-vous de délier unhomme qui est si misérablement tourmenté et qui par une passionsi courte se cause une mort qui ne finira jamais. Cette maladie est siviolente, qu’en un moment elle perd celui qu’elle possède. De làvient celte parole : Le moment de sa fureur est le moment de sa chute.Car c’est ce qu’il y a de particulier et d’épouvantable dans cettepassion. Elle ne peut pas durer longtemps. Et cependant dans le peu qu’elledure elle cause des maux presque irréparables. Si sa durée(70) égalait sa violence, personne n’y pourrait résister.Je voudrais vous pouvoir représenter l’état

d’un homme qui dans la colère en offense un autre, et l’étatde celui qui souffre en paix cette injure, et vous faire voir ànu le coeur de l’un et de l’autre. Vous verriez que l’âme du premierest comme une nuée au milieu de la tempête et que celle dudernier est comme un port toujours calme et toujours tranquille. Les espritsde malice et les princes de l’air ne troublent jamais la paix de son âme.Comme celui qui fait une injure n’a point d’autre but que d’irriter celuiqu’il offense, lorsqu’il s’aperçoit qu’il est hors d’atteinte ethors de prise, il quitte bientôt sa mauvaise humeur pour rentrerdans la douceur et dans la paix.

Il est impossible que, tôt ou tard, celui qui s’est mis en colèrene se repente de son emportement et de ses excès. Quand mêmesa colère serait juste, il faudrait nécessairement qu’iltémoignât son mécontentement contre quelqu’un; n’est-ilpas plus aisé et plus sûr de le faire sans passion et sanschaleur et d’une manière dont on puisse se repentir? Hélas!si nous voulons nous conserver dans nous-mêmes un trésor debiens, il ne tiendra qu’à nous avec la grâce de Dieu de leposséder avec assurance et d’y trouver notre véritable gloire.Notre malheur est que nous cherchons la gloire des hommes. Si nous avionssoin de nous honorer nous-mêmes, personne ne pourrait nous déshonorer;mais si nous nous déshonorons nous-mêmes, quand tout le mondenous accablerait de louanges, nous n’en serions pas plus estimables. Commenul ne nous peut rendre vicieux, si de nous-mêmes nous ne nous portonspoint au vice; ainsi nul ne nous peut déshonorer à moinsque nous nous déshonorions nous-mêmes.

Supposons qu’un homme d’une piété admirable soit regardéde tout le monde comme un méchant, comme un voleur, comme un scélératplongé dans les plus grands crimes, sans qu’il soit touchéde ces impostures, quel mal recevra-t-il de tous ces faux bruits? Mais,dites-vous, tout le monde parle mal de lui. — Il est vrai, mais toutesces paroles mie peuvent atteindre jusqu’à lui. Ce sont ceux quisèment ces faux bruits, qui se déshonorent eux-mêmes,en jugeant si mal d’un homme si parfait. Si quelqu’un publiait que le soleiln’est pas une source de lumière, à qui ferait-il tort, àsoi-même ou au soleil? Croirait-on sur sa parole que le soleil neserait plus lumineux, et ne croirait-on pas plutôt que lui-mêmene serait pas sage? Ainsi, lorsque les méchants accusent les bons,leurs calomnies sont leur propre condamnation et la gloire de ceux qu’ilscondamnent.

Faisons donc tous nos efforts, mes frères, pour purifier notrevie de telle sorte que nous ne donnions aucune prise sur nous àla médisance et à l’imposture. Mais si, nonobstant toutesces précautions, l’envie et la passion déchirent notre innocence,ne nous laissons point aller à la tristesse, et tâchons den’en être point touchés. Que le juste soit tant décriéque l’on voudra, il sera toujours juste, et il ne cessera point d’êtrece qu’il est. Mais ceux qui se laissent aisément engager dans cesfaux soupçons, se percent le coeur d’une plaie mortelle. Que leméchant au contraire soit tant loué que l’on voudra, toutecette estime ne servira qu’à le confirmer dans sa méchanceté,et qu’à attirer’ sur lui de plus grands supplices. Car lorsqu’unméchant homme passe dans le monde pour ce qu’il est, cette diffamationpublique peut quelquefois l’humilier et le faire rentrer en lui-même: mais lorsque son péché demeure couvert, il l’oublie lui-même,et il tombe dans l’endurcissement. Car si ceux qui sont dans le crime sonttouchés à peine lorsque tout le monde les condamne, commentreviendront-ils de leur égarement, lorsque, bien loin d’êtreblâmés, ils trouveront des approbateurs de leurs injusticeset de leurs excès? Ne savez-vous pas que c’est ce que saint Paulblâmait daims les Corinthiens? Ne voyez-vous pas avec quelle forceil les reprend non-seulement de ce qu’ils ne permettaient pas que l’incestueuxreconnût son crime, mais même de ce qu’en le soutenant et enl’honorant, ils le poussaient encore en de plus grands maux?

C’est pourquoi, mes frères, je vous conjure de vous éleverégalement au-dessus des louanges et des injures, et de n’avoir nulégard aux faux rapports et aux vains soupçons. Travaillonsseulement à faire en sorte que notre conscience nous rende un bontémoignage devant Dieu, et que notre vie soit pure à sesyeux. Car ce sera ainsi que nous pourrons mériter, et dans ce mondeet dans l’autre, une gloire solide et véritable, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (71)

HOMÉLIE LXXXVIII

" OR, DEPUIS LA SIXIÈME HEURE DU JOUR JUSQU’A LA NEUVIÈME,TOUTE LA TERRE FUT COUVERTE DE TÉNÈBRES. ET SUR LA NEUVIÈMEHEURE JÉSUS POUSSA UN GRAND CRI EN DISANT : ÉLI, ÈLI,LAMMA SABATHANI. C’EST-A-DIRE, MON DIEU, MON DIEU, POURQUOI M’AVEZ-VOUSABANDONNÉ? " (CHAP. XXVII, 45, 46, JUSQU’AU VERSET 62.)

1. C’est ici le signe que Jésus-Christ promit autrefois aux Juifs,lorsque, lui demandant un signe du ciel, il leur dit : " Cette race corrompueet adultère demande un signe, et on ne lui en donnera point d’autreque celui du prophète Jonas ". (Matth. XII, 39; Luc. XI, 29.) Cequ’il entendait de sa croix, de sa mort, de sa sépulture et de sarésurrection. Et pour marquer encore ailleurs, d’une autre manière,la vertu toute-puissante de sa croix, il dit : " Lorsque vous aurez élevéen haut le Fils de l’homme, "vous connaîtrez alors qui je suis "(Jean, VIII, 28) ; comme s’il leur disait: Lorsque vous m’aurez crucifié,et que vous croirez m’avoir vaincu, c’est alors que vous saurez quel estmon pouvoir. Car en effet sa mort a été suivie de la destructionde leur ville, de l’anéantissement de leur loi, de l’embrasementde leur temple; de la ruine de leur état, et de la perte de leurliberté. L’Evangile au contraire commença dès lorsà fleurir de toutes parts, la prédication s’étenditjusques aux extrémités de la terre; et l’on voit maintenantla terre et la mer, les lieux peuplés et les plus déserts,retentir du nom et des louanges de Jésus-Christ.

Voilà de quels événements, il veut parler, sansoublier ceux qui arrivèrent au temps de sa passion et de son crucifiement.C’était un bien plus grand miracle qu’il fit toutes ces merveilles, lorsqu’il était crucifié et qu’il allait expirer, que s’illes eût faites durant sa vie. Mais ce qui augmentait ces prodiges,c’est qu’ils étaient du ciel, c’est-à-dire dans l’air, telsque les Juifs le demandaient, ce qui n’était encore arrivéque dans l’Egypte, aux approches de la Pâque et de la délivrancede ce peuple. Car tout était alors une figure de ce qui devait arriver.

Mais remarquez à quelle heure ces ténèbres arrivent,c’est-à-dire en plein midi, afin que tous les hommes qui étaientalors sur la terre pussent en être les témoins. Ce seul miraclesi grand de soi-même, et arrivant dans le moment qu’il arriva, devaitsuffire pour convertir tous les Juifs. Car Dieu ne le permit que lorsqu’ilsavaient déjà satisfait toute leur rage, et que le feu deleur colère commençait à s’éteindre, aprèsqu’ils se furent enfin lassés d’outrager le Sauveur et d’insulterà ses maux. Car après qu’ils eurent fait et qu’ils eurentdit tout ce qu’ils voulaient, les ténèbres commencèrentà paraître, afin que leur âme n’étant plus sipossédée de cette fureur qui i’animait, ils fussent plusdisposés à retirer quelque fruit d’un (72) si grand miracle.Il était sans doute bien plus glorieux au Sauveur de faire ces prodigesen mourant sur la croix, que de descendre même de la croix. Car,soit qu’ils les attribuassent à Jésus-Christ, ils devaientle craindre et croire en lui; soit qu’ils les attribuassent au Père,ils devaient encore être touchés, de regret et se convertir,puisque ces ténèbres étaient une marque visible dela colère de Dieu sur eux.

Car pour montrer que cette éclipse n’était point une éclipsenaturelle, mais seulement un effet extraordinaire de l’indignation de Dieu,il ne faut que considérer cet espace de trois heures pendant lesquelleselle dura, au lieu que tout le monde sait que les éclipses naturellesque nous voyons tous les jours passent bien plus vite. Vous me demanderezpeut-être comment tout le monde alors ne fut point frappéd’un si grand prodige, et ne reconnut point la divinité de celuiqui était attaché à la croix. A quoi je répondsque les hommes étaient alors dans un étrange assoupissementà l’égard de Dieu; que ce miracle n’ayant duré quetrois heures, et n’ayant point de suite, les hommes négligèrentaisément d’en reconnaître la cause; et que la longue habitudede leurs impuretés et de leurs crimes, les avait jetés dansun si profond aveuglement, qu’ils étaient incapables d’attribuerces ténèbres à une autre cause qu’à une causeordinaire et toute naturelle.

Après cela pouvez-vous vous étonner de l’indifférencequi parut alors chez les païens qui n’avaient aucune connaissancede Dieu, et s’ils négligèrent de s’informer de la cause deces ténèbres, puisque les Juifs mêmes, aprèstant de grands miracles du Fils de Dieu, s’élevèrent encorecontre lui, quoiqu’ils ne pussent pas ignorer qu’il fût la causede ce prodige? C’est pour cette raison qu’il jeta un grand cri vers lafin de ces ténèbres, pour faire connaître àtout le monde qu’il était encore envie, et qu’il avait répanducette nuit épaisse sur ses ennemis pour les toucher et pour leurdonner lieu de se convertir.

Il dit: " Eli, Eli, lama Sabacthani ", c’est-à-dire: " Mon Dieu,mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné "? afin qu’on sûtque, jusqu’au dernier moment de sa vie, il honorait son Père, etqu’il ne lui était point opposé. Il choisit à desseinune parole des prophètes pour montrer qu’il approuvait l’AncienTestament, et il la dit en hébreu, afin que tout le monde connûtqu’il n’avait qu’une même volonté avec son Père. Maisadmirez encore ici l’aveuglement de ce peuple.

" Quelques-uns de ceux qui étaient là, entendant ce cri,dirent : il appelle Elie (47). " Et aussitôt l’un d’eux courut emplirune éponge de vinaigre, et la mettant au bout d’un roseau, lui présentaità boire (48). Les autres disaient : Attendez : Voyons si Elie neviendra point pour le délivrer (49). Jésus jetant un grandcri polir la seconde fois rendit l’esprit ", pour accomplir ce qu’il avaitdit auparavant : " J’ai le pouvoir de quitter ma vie, et j’ai le pouvoirde la reprendre ". (Jean, X, 17.) C’était pour marquer ce souverainpouvoir qu’il criait avec tant de force un moment avant qu’il mourût.Saint Marc dit que Pilate s’étonna de ce qu’il était sitôtmort. (Marc, XV, 44; Luc, XXXIII, 47.) Mais le centenier le fut d’autantplus que, voyant un homme mourant jeter un si grand cri, il crut qu’iln’était point mort par faiblesse, mais parce qu’il l’avait voulu.

"Mais Jésus jetant un grand cri pour la seconde fois, renditl’esprit (50). En même temps le voile du temple fut déchiréen deux, depuis le haut jusqu’en bas; la terre trembla, les pierres sefendirent (51). Les sépulcres s’ouvrirent : Et plusieurs corps desaints qui étaient dans le sommeil de la mort ressuscitèrent(52). Et sortant de leurs tombeaux après sa résurrection,vinrent en la ville sainte, et apparurent à plusieurs (53). Or,le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus,ayant vu le tremblement de terre et tout ce qui se passait, furent saisisd’une extrême crainte et dirent : Cet homme était vraimentle Fils de Dieu (54) ". Cette voix de Jésus-Christ déchiradonc le voile du temple, ouvrit les tombeaux, et elle a causé depuisla ruine du temple. Ce n’est pas qu’il méprisât ce lieu saint,lui qui avait dit avec indignation : " Ne faites point de la maison demon Père une maison de trafic (Jean, II, 16.) " ; mais il montraitque les Juifs n’étaient pas dignes de le conserver, pas plus quelorsqu’il l’avait autrefois livré aux Babyloniens. Ces prodigesde plus ont marqué, outre la ruine du temple qui devait arriverquarante ans après, le changement du monde et le renouvellementde toutes choses en un état plus parfait et plus heureux, et lasouveraine puissance de Celui qui mourait en croix. (73)

Les morts mêmes ressuscitèrent alors : ce qui étaitsans doute la plus grande marque de la divinité de Celui qui avaitvoulu mourir sur une croix. Elisée ayant autrefois touchéun mort, le fit ressusciter; mais ici un corps attaché en croix,d’un seul cri en ressuscite plusieurs. L’un n’était que la figurede l’autre, et n’arriva qu’afin de rendre ce dernier miracle plus aiséà croire.

2. Mais ces prodiges ne se terminèrent pas à la résurrectionde quelques morts. On vit encore les pierres se fendre et la terre s’ébran1er:ce que Dieu permit alors, afin qu’on reconnût que Celui qui étaitsi puissant, aurait bien pu perdre ses bourreaux. Car la même mainqui faisait trembler la terre, et qui obscurcissait le soleil aurait puexterminer sans peine ces hommes de sang. Mais il ne le voulut pas. Ilse contenta de témoigner sa puissance sur les éléments,et il voulut épargner ces âmes si criminelles pour leur donnerlieu de se sauver. Cependant rien ne put fléchir leur esprit niamollir leur dureté. Ils firent voir en ce point jusqu’oùva l’excès de l’envie, que rien ne peut arrêter, et qui portetout aux extrémités. Ils osèrent résister encoreà des miracles si éclatants, et nous voyons même queJésus-Christ étant ressuscité malgré tous cesgardes qui l’environnaient, ils corrompirent les soldats, afin d’étoufferpar leur imposture la vérité de sa résurrection. Ilne faut donc pas s’étonner de cette indifférence qu’ils témoignentici, puisque leur endurcissement les rendait capables de tout.

Considérons plutôt quels étaient ces miracles queJésus-Christ fit lorsqu’il était attaché en croix.Les uns se font dans le ciel, les autres dans la terre, et les autres dansle temple. Il voulait témoigner par ces différents prodiges,ou que son indignation était extrême, ou que sa bonténous allait bientôt découvrir ce qui jusque-là nousavait été caché, c’est-à-dire, que les cieuxseraient ouverts aux hommes, et qu’il les allait introduire dans le véritablesanctuaire. Les Juifs disent : " S’il est roi d’Israël, qu’il descendede la croix "; et lui témoigne par ses miracles qu’il est le Roide tout l’univers. Ils disent : " Va, toi qui détruis le templede Dieu, et qui le rétablis en trois jours"; et lui leur témoignepar des preuves certaines qu’il allait bientôt être ruiné,Ils disent : " Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même" ; et lui fait voir sensiblement le contraire de ce qu’ils disent; puisquecelui qui ressuscitait tant de morts aurait bien pu se sauver lui-même.Car si la résurrection de Lazare, quatre jours après sa mort,était un si grand miracle, quel ne fut pas celui qui a fait revivredes personnes mortes depuis tant de temps par une résurrection quiétait tout ensemble une preuve et une figure de la résurrectiongénérale? " Car plusieurs corps de saints qui étaientdans le sommeil de la mort ressuscitèrent; et, sortant de leurstombeaux " après sa résurrection, vinrent en la ville sainteet apparurent à plusieurs ". Afin que ce que dit l’Evangile ne passâtpoint pour une illusion, il est marqué que ces morts ressuscitésapparurent à plusieurs dans la ville.

" Mais le centenier rendit gloire à Dieu, en disant : Cet hommeétait vraiment le Fils de Dieu; et le peuple qui était venuvoir ce spectacle fut saisi de crainte et s’en retourna en se frappantla poitrine ". La puissance de Jésus-Christ crucifié futtelle qu’après tant d’outrages et tant d’insultes, aprèsla mort même qu’il avait souffert, tout le peuple ne laissa pas d’êtretouché de regret, et que le centenier reconnut que celui qui avaitété crucifié était Fils de Dieu. Quelques-unsdisent que ce centenier fut ensuite tellement fortifié dans la foiet dans la vertu, qu’il endura le martyre.

" Il y avait là aussi plusieurs femmes qui le regardaient deloin, lesquelles avaient suivi Jésus depuis la Galilée, ayantsoin de l’assister (55). Entre lesquelles était Marie Madeleine,Marie mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils deZébédée (56)". Comme les femmes sont naturellementplus tendres et plus compatissantes que les hommes, celles-ci répandaientdes larmes en voyant des événements si douloureux. Et considérezcette constance qu’elles témoignent. Elles assistent Jésus-Christet le suivent jusque dans les plus grands périls. Elles sont présentesà son supplice, et elles en voient toutes les circonstances. Ellest’entendent pousser son dernier cri, elles le voient expirer, elles voientles pierres se fendre et toutes les autres choses que l’Evangile rapporte.C’est pourquoi elles furent aussi les premières qui virent le Filsde Dieu ressuscité; et le sexe qui avait le premier péchéet qui avait été ensuite le premier condamné de Dieu,fut le premier qui jouit des biens de la nouvelle vie que Jésus-Christapporta aux (74) hommes. Ce qui nous doit faire admirer encore davantagela force de ces femmes, c’est que les disciples mêmes avaient quittéJésus et s’étaient enfuis.

Mais quelles étaient ces femmes, sinon sa mère que l’Evangileappelle " la mère de Jacques, " et quelques autres qui l’avaientsuivie durant sa vie? Saint Luc dit que " plusieurs d’entre le peuple sefrappaient la poitrine en voyant toutes ces choses " ; ce qui montre jusqu’oùallait la cruauté des Juifs, puisqu’ils se glorifiaient et qu’ilsse réjouissaient de ce qui causait une douleur si générale.Quoique tous les signes qui accompagnèrent cette mort fussent autantde marques de la colère, ou plutôt de la fureur de Dieu, ilsn’en furent point touchés. Ces ténèbres si terribles,ces pierres qui se fendent, ce voile qui se rompt, et tous ces tremblementsde terre ne font aucune impression sur eux.

" Sur le soir, un homme riche d’Arimathie, nommé Joseph, quiétait aussi disciple de Jésus (57), vint trouver Pilate etlui demanda le corps de Jésus, et Pilate commanda qu’on le lui donnât(58). Joseph donc ayant pris le corps, l’enveloppa dans un linceul blanc(59). Et il le mit dans un sépulcre qui n’avait point encore serviet qu’il avait fait tailler dans le roc; et ayant fermé l’entréedu sépulcre avec une grande pierre, il s’en alla (60) ". Cet homme,qui était en secret disciple de Jésus-Christ, osa aprèsla mort du Sauveur entreprendre une chose assez hardie. Car ce n’étaitpoint un homme du commun qui fût peu considérable, mais unmagistrat et un homme d’autorité. Ce qui nous fait voir davantagela force et le courage qu’il lui fallait pour s’exposer si généreusementà la mort et à la haine de tout le monde, Car il va demander" hardiment " le corps, et il ne cesse point de le demander qu’il ne l’aitobtenu de Pilate. On voit qu’elle était l’ardeur de l’amour quecet homme avait pour le Sauveur, non-seulement en ce qu’il va demanderson corps et qu’il l’ensevelit avec tant de magnificence, mais encore ence qu’il le met dans, son sépulcre qui n’avait point encore service que Dieu disposa ainsi par une admirable sagesse, afin que personnemie crût que ce fût quelque autre qui fût ressuscitéau lieu du Sauveur.

"Et Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, se tenantassises auprès du sépulcre (61)". Pourquoi ces femmes demeuraient-ellesen ce lieu, sinon parce qu’elles n’avaient pas encore une assez haute idéede la divinité de Jésus-Christ? C’est pourquoi elles portentdes parfums, et elles demeurent auprès du tombeau, afin qu’aussitôtque la fureur des Juifs le leur permettrait, elles eussent la consolationde les répandre sur son corps sacré. Considérez donc,mes frères, le courage de ces femmes; considérez l’ardeurde leur charité envers Jésus-Christ; considérez leursainte profusion pour acheter des parfums ; considérez ces coeursintrépides dans les périls et préparés àla mort.

3. Imitons, nous autres qui sommes hommes, imitons au moins ces femmes.N’abandonnons point Jésus-Christ dans ses tentations et dans sesmaux. Ces femmes, pour parfumer son corps mort, dépensent beaucoupd’argent, et s’exposent même au danger de perdre la vie; et nous,comme je m’en plains si souvent, nous négligeons de l’assister danssa faim et de le vêtir lorsqu’il est nu. Et lorsqu’il nous tend lamain pour nous demander l’aumône, nous passons outre sans l’écouter.Il n’y a personne, si dur qu’on le suppose, dans cette assemblée,qui ne donnât tout son bien à Jésus-Christ s’il levoyait ici en personne; et maintenant nous ne lui donnons rien, quoiquece soit lui-même qui se présente à nous, et qu’il nousait assuré qu’il regardait cette aumône comme si nous la luiavions faite à lui-même : " Ce que vous faites ", dit-il "à un de ces plus petits, vous me le faites à moi-même".

Pourquoi donc ne donnez-vous pas l’aumône à ce pauvre,puisqu’il n’y a point de différence entre donner à ce pauvreou à Jésus-Christ? Vous ne serez pas moins récompenséque ces femmes qui nourrissaient Jésus-Christ durant sa vie, et,si je l’ose dire, que personne mie se trouble de cette parole, vous leserez beaucoup davantage. Car il faut moins de vertu pour donner àmanger au Sauveur lorsqu’il est présent, et que sa présenceest capable d’amollir un coeur de pierre, que pour nourrir et assisterles pauvres, les mendiants et les malades par le seul respect que l’onporte à ses paroles. Dans le premier cas, le visage et la dignitéd’un Dieu homme, vivant et parlant, a beaucoup de part à la bonneaction; mais dans l’autre, le mérite de votre libéralitéet de votre charité est tout à vous. Et de plus, c’est unetrès-grande marque de la révérence que (75) l’on porteà Jésus-Christ que de se résoudre, sur une seule deses paroles, à prendre tout le soin possible de ceux qui ne sontque serviteurs comme nous.

Ayez donc soin des pauvres, .mes frères. Nourrissez-les de vosaumônes, et confiez-vous en Celui qui reçoit de vous cetteaumône et qui vous dit: " C’est à moi que vous la donnez." Car si ce n’était véritablement à lui que vous ladonnez, il ne récompenserait pas votre don de la gloire de son royaume.Et si ce n’était aussi sur lui-même que retombe le méprisque vous faites de ses pauvres, il ne vous condamnerait pas aux feux éternels,lorsque vous renvoyez une personne abjecte et misérable sans assistance.Mais parce que c’est Jésus-Christ lui-même que l’on mépriseen la personne de ce pauvre, ce mépris est un grand crime. C’estainsi que saint Paul le persécutait, lorsqu’il croyait ne persécuterque ses disciples, et ce fut pour ce sujet que Jésus lui cria duciel: " Pourquoi me persécutez-vous?" (Act. ix, 43).

Lors donc, mes frères, que nous donnons l’aumône àun pauvre, donnons-la-lui comme à Jésus-Christ même,puisque nous devons plus croire ses paroles que nos yeux. Et quand nousvoyons un pauvre, souvenons-nous de ses paroles, par lesquelles il déclareque c’est à lui que l’on donne. Quoique tout ce qui paraîtà nos yeux ne soit point Jésus-Christ, c’est lui néanmoinsqui reçoit et qui demande du pain sous l’habit et sous la figurede ce pauvre.

Vous rougissez peut-être, lorsque vous entendez dire que Jésus-Christest pauvre, et qu’il vous demande du pain. Que ne rougissez-vous plutôtde ce que vous lui refusez du pain, lors même qu’il vous en demande?L’un peut causer quelque honte et quelque pudeur, mais l’autre est dignede peine et de supplice. Car c’est sa bonté qui le porte ànous demander du pain, et une action de sa bonté ne nous peut êtrequ’un sujet de gloire; au lieu que c’est notre propre cruauté quinous porte à lui refuser ce qu’il nous demande. Que si vous ne croyezpas maintenant que c’est Jésus-Christ même à qui vousrefusez, lorsque vous refusez à un pauvre qui vous demande l’aumône,au moins est-il certain que vous le croirez, lorsqu’il vous amèneradevant tous les hommes au dernier jour, et qu’il dira : " C’est àmoi-même que vous n’avez pas fait ce que vous n’avez pas fait auxmoindres de mes serviteurs ". Que Dieu ne permette pas que nous apprenionsjamais de sa bouche cette vérité funeste, mais que, la croyantdès cette heure sur sa parole, nous écoutions plutôtcette heureuse voix qui nous appelle à la félicitéde son royaume: " Venez, vous que mon Père a bénis, etc."

Vous me direz peut-être que je vous parle toujours de la charitéet de l’aumône, et que je ne vous recommande autre chose que lespauvres. Je répondrai que j’ai bien raison de le faire, et que jene cesserai jamais de vous exhorter à pratiquer cette vertu. Etquand même vous exécuteriez parfaitement ce que je désirede vous, je ne devrais pas laisser de vous encourager de nouveau, de peurde vous laisser retomber dans votre négligence; toute. fois je seraismoins pressant dans mes instances; mais puisque vous ne faites pas encorela moitié de ce que je vous demande, ce n’est plus moi que vousdevez accuser de ces redites, et c’est à vous-mêmes que vousdevez faire ces reproches, non pas à moi. Votre plainte est semblableà celle que ferait un enfant qui, par négligence ou par stupidité,ne pourrait qu’avec peine apprendre à lire, et se plaindrait dece que son maître ne lui parlerait que de lettres et de syllabes.

Car je vous demande, qui d’entre vous est devenu par mes exhortationsplus prompt et plus ardent à donner l’aumône? Qui donne sonbien avec plus de profusion aux pauvres? Qui de vous en a donnéla moitié? Qui en a donné le tiers? Ne serait-il donc pasétrange, lorsque vous n’avez encore rien appris de nous en ce point,de vouloir que nous cessions de vous instruire? Vous devriez faire le contraire,et si nous nous lassions de vous exhorter à donner l’aumône,vous devriez nous conjurer de continuer toujours. Si quelqu’un de vousavait mal aux yeux, et que je fusse médecin, et qu’aprèsquelques remèdes, voyant tout mon art inutile, je cessasse de letraiter, ne viendrait-il pas à ma porte, pour me reprocher, monindifférence, et ne m’accuserait-il pas de discontinuer cette cure,lorsque son mal est encore dans toute sa force? Que si pour me justifierje lui disais qu’il lui doit suffire que je lui aie donné tel ettel remède, se contenterait-il de ma réponse, et me laisserait-ilen paix? Ne me représenterait-il pas plutôt le peu d’avantagequ’il aurait tiré de mes remèdes, puisque son mal est encoreaussi violent? (76) Agissez donc ainsi, mes frères, à l’égardde vos maladies spirituelles.

Si de même vous aviez une main sèche et sans mouvement,et qu’après quelques remèdes je cessasse cette cure en vouslaissant dans le même état, ne vous plaindriez-vous pas demoi? C’est là véritablement le mal dont je tâche depuissi longtemps de vous guérir. Vous avez la main sèche et resserrée.Je fais tout ce que je puis pour lui donner le mouvement afin qu’elle s’ouvresans peine, et je ne cesserai point jusqu’à ce que je voie que vousl’étendez autant que je le désire. Plût à Dieuque vous voulussiez m’imiter, et qu’à mon exemple vous ne parlassiezd’autre chose que de l’aumône; que chez vous, dans vos mai-sons,dans les assemblées publiques et à vos tables, vous n’eussiezque l’aumône dans la bouche: que vous vous y occupassiez durant toutle jour, et qu’elle ne sortît point de votre pensée durantla nuit; puisque si nous y pensions comme il faut durant le jour, elleoccuperait aussi notre esprit durant la nuit.

4. Après cela, ne vous plaignez plus de ce que je vous parlesi souvent de l’aumône. Je souhaiterais de tout mon coeur que vousn’eussiez plus besoin de mes conseils et de mes exhortations touchant cepoint, et que je n’eusse qu’à vous instruire et à vous fortifiercontre les erreurs des Juifs, des païens et des hérétiques.Mais qui peut armer ceux qui ne sont pas encore guéris, et doit-onmener au combat des hommes qui sont retenus au lit par leurs maladies etpar leurs blessures? Si je vous voyais en pleine santé, je vousanimerais à cette guerre, et j’espère que, par la grâcede Dieu, vous y verriez nos ennemis confondus. Nous avons étécontraints de les combattre par nos livres; mais la joie que nous avonsde cette victoire est étouffée par votre négligence;et votre vie relâchée empêche même que nous neles surmontions tout à fait. Lorsque nous les réduisons ausilence par la force de nos paroles et par la solidité de nos raisons,ils nous objectent votre conduite déréglée, et lesexcès de ceux qui vivent dans le sein de l’Eglise.

Que pourrions-nous nous promettre de vous avec cette faiblesse, si nousvous exposions au combat, puisque vous ne pourriez que nous êtreincommodes en vous laissant abattre aux premiers coups de nos ennemis?La plupart d’entre vous ont, comme j’ai dit, la main desséchée,et ne peuvent l’ouvrir pour faire l’aumône. Comment pourraient-ilsdonc l’étendre pour prendre les armes et pour porter le bouclier,afin de se défendre contre la dureté et l’insensibilitédu coeur? Quelques autres d’entre vous sont boiteux, et vont sans cesseau théâtre ou à d’autres lieux de débauche.Comment pourraient-ils donc demeurer fermes dans le combat, et n’êtrepoint blessés par l’intempérance? Les autres ont les yeuxmalsains, et la vue mauvaise. Ils ne voient rien d’un oeil pur, ils considèrentcurieusement tous les visages avec de mauvais desseins; comment ces maladespourraient-ils regarder les ennemis, et les percer de leurs dards, puisqu’ilsne peuvent éviter eux-mêmes les flèches qui les percentde tous côtés?

Il y en a d’autres encore qui ont de grands maux dans les entrailles,et qui les ont aussi étendues et aussi enflées que les hydropiquespar l’excès des viandes dont ils se remplissent. Comment pourrais-jemener à la guerre des gens qui sont toujours dans le luxe des festinset dans les excès du vin? Les autres ont la bouche gâtéeet l’haleine insupportable, comme les colères , les blasphémateurset les médisants : comment ceux-là pourraient-ils chanteraprès la victoire, comment pourraient-ils être courageux dansla guerre, puisqu’ils ne peuvent être qu’un sujet de raillerie ànos ennemis?

C’est ce qui m’oblige avec douleur de faire tous les jours comme laronde autour de cette armée, afin de refermer les plaies de ceuxqui sont blessés, ou de guérir les ulcères de ceuxqui sont malades. Si je vois qu’enfin mes travaux réussissent, etque vous deveniez capables de combattre les ennemis , je vous dresseraià cette guerre, et je vous formerai à ces exercices militaires.Je vous apprendrai à manier les armes. Vos armes seront vos propresoeuvres, et vous surmonterez tous vos ennemis par votre charité,par votre douceur, par votre modestie, par votre patience, et par vos autresvertus. Si quelqu’un alors ose nous résister, nous irons le combattreensemble, et nous vous mènerons avec nous dans cette guerre; maisjusqu’ici vous n’auriez pu que nous être un empêchement.

Car jugez, je vous prie, quel est notre état. Nous disons tousles jours que Jésus-Christ nous a fait des grâces sans nombreen rendant les hommes comme des anges; et lorsque (77) l’on nous presse,et qu’on nous contraint de faire paraître chacun de vous en particulierpour examiner si sa vie répond à cette grandeur dont nousparlons, nous demeurons dans le silence, et nous craignons que ceux quenous produirions pour soutenir la dignité du christianisme, ne paraissentplus semblables à des bêtes qu’à des anges.

Je sais que ce que je dis vous est sensible; mais je ne le dis pas detout le monde, et je ne parle que contre ceux qui sont coupables de cescrimes, ou plutôt je ne parle pas contre eux, mais pour eux. On voitassez combien l’état présent de l’Eglise est déplorable,et combien tout y est dans la confusion et dans le désordre. L’Egliseaujourd’hui n’est en rien différente d’une étable de boeufs,d’ânes ou de chameaux, et lorsque j’y cherche des brebis, je n’enpuis trouver. Je ne vois partout que des gens qui regimbent comme des chevauxet des ânes sauvages et qui jettent partout la houe et l’ordure :telle est l’image de leurs propos, de leurs entretiens. Si je pouvais vousfaire voir tout ce qui se dit dans les compagnies soit d’hommes ou de femmes,vous avoueriez qu’il n’y a rien dans toute la nature qui égale l’infamieet la puanteur de ces paroles.

Je vous conjure, mes frères, de faire enfin cesser cette hontede l’Eglise, et de faire en sorte à l’avenir qu’elle devienne labonne odeur de Jésus-Christ par la sainteté de votre vie.Quel avantage serait-ce d’avoir soin comme nous faisons, de brûlerici de l’encens et des parfums, et de ne point travailler à chasserla mauvaise odeur qui sort de vos âmes? A quoi servent ces parfumset cet encens , lorsqu’on néglige ce que Dieu demande? Je rougisde dire ceci, mais je le dirai néanmoins. Nous ne déshonorerionspas tant l’Eglise en y déposant des ordures, du fumier, que nousla déshonorons par tous ces entretiens d’intérêts,d’avarice, d’intrigues et de bagatelles. Cependant on ne voit rien de plusordinaire dans l’Eglise, où l’on ne devrait voir au contraire quedes choeurs d’anges, où l’on ne devrait parler que pour louer Dieu,où l’on ne devrait écouter que sa parole, et où danstout le reste on devrait garder un silence plein de respect et de piété.Vivons ainsi à l’avenir, mes frères, pour nous rendre dignesdes biens éternels, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (78)

HOMÉLIE LXXXIX

" MAIS LE LENDEMAIN, QUI ÉTAIT LE JOUR D’APRÈS CELUIQUI EST APPELÉ LA PRÉPARATION DU SABBAT, LES PRINCES DESPRÊTRES ET LES PHARISIENS S’ÉTANT ASSEMBLÉS VINRENTTROUVER PILATE, ET LUI DIRENT : SEIGNEUR, NOUS NOUS SOMMES SOUVENUS QUECET IMPOSTEUR A DIT LORSQU’IL ÉTAIT ENCORE EN VIE : JE RESSUSCITERAITROIS JOURS APRÈS MA MORT. COMMANDEZ DONC, S’IL VOUS PLAÎT,QUE LE SÉPULCRE SOIT GARDÉ JUSQUES AU TROISIÈME JOURPOUR QUE SES DISCIPLES NE VIENNENT LA NUIT DÉROBER SON CORPS ETNE DISENT : IL EST RESSUSCITÉ D’ENTRE LES MORTS, ET AINSI LA DERNIÈREERREUR SERA PIRE QUE LA PREMIÈRE ". (CHAP. XVII, 62, 63, 64, JUSQU’AUV. 11, DU CHAP. XXVII.)

1. L’erreur et l’imposture tombe toujours d’elle-même, et ellesert enfin malgré elle à établir la vérité.Voyez en effet: il fallait que toute la terre crût que Jésus-Christavait souffert, qu’il était mort, qu’il avait étéenseveli et qu’ensuite il était ressuscité. Or, tout celas’établit par l’artifice et par la malice de ses propres ennemis.Pesez toutes leurs paroles, et considérez avec étonnementle témoignage qu’elles rendent à la véritéde nos mystères : " Nous nous sommes souvenus, disent-ils, que cetimposteur a dit lorsqu’il était encore en vie, " il n’étaitdonc plus alors en vie, et il était mort : " Je ressusciterai troisjours après ma mort. Commandez donc que le sépulcre soitgardé. " Il était donc dans le sépulcre : "De peurque ses disciples ne viennent la nuit dérober son corps " Puisquele sépulcre du Sauveur est gardé avec tant de soin, n’est-ilpas visible qu’il n’y a plus lieu de craindre aucune illusion de la partde ses disciples? Ainsi vos précautions font qu’on ne doit plusdouter de la vérité de cette résurrection. Car lesépulcre du Fils de Dieu ayant été scellé etgardé avec tant de vigilance quelle tromperie pourrait-on craindre?Que s’il n’y en a aucune, et que le sépulcre néanmoins sesoit trouvé vide, n’est-il pas certain que cela n’a pu se faireque par la résurrection véritable de Celui qui y étaitenseveli?

Vous voyez comment ils établissent la vérité qu’ilsveulent détruire. Mais considérez, je vous prie, la sincéritédes évangélistes, et combien ils sont exacts à nerien cacher de ce que les ennemis de Jésus-Christ disaient de plushonteux et de plus injurieux à sa grandeur, puisqu’ils ne cèlentpoint qu’ils l’appelaient "séducteur et imposteur. " Cet outragenous fait voir également la cruauté des Juifs, qui ne pouvaientencore pardonner à un homme mort, et la sincéritédes disciples à rapporter fidèlement toutes choses.

Mais il est bon maintenant de rechercher quand est-ce que le Sauveura dit aux Juifs qu’il ressusciterait trois jours après sa mort.

Nous voyons souvent dans l’Evangile qu’il avait dit à ses apôtresqu’il ressusciterait après trois jours : mais nous n’y voyons pointqu’il l’ait dit aux Juifs , autrement que dans l’exemple de Jonas. Ilsavaient donc bien compris ce qu’on leur disait ; et ce n’était quepar un excès de malice, et par une abondance de (79) mauvaise volontéqu’ils se conduisaient, de cette manière. Que leur réponddonc Pilate?

" Vous avez des gardes, allez, faites-le garder comme vous l’entendrez(65). Ils s’en allèrent donc; et pour s’assurer du sépulcre, ils en scellèrent la pierre et y mirent des gardes (66) ". Ilne veut pas que ce soit ses soldats qui gardent le sépulcre. Commeil était parfaitement informé de toute cette affaire, ilne s’en veut plus mêler ; mais pour se défaire d’eux, il leurdit d’aller garder eux-mêmes le tombeau comme ils l’entendraient,afin qu’ensuite ils ne rejetassent point leurs accusations sur personne.Si les soldats de Pilate eussent gardé ce sépulcre, les Juifseussent pu dire qu’ils se seraient accordés avec les disciples duSauveur, et qu’ils leur auraient donné son corps. La faussetéet l’invraisemblance de cette supposition n’eût pas empêchéces imposteurs hardis et sans honte de l’avancer, et ils eussent aisémentfait croire que cet accommodement des disciples avec les soldats auraitdonné lieu à ce bruit de la résurrection. Mais Pilateles ayant chargés eux-mêmes de ce soin, ils ne pouvaient plusraisonnablement faire retomber cette accusation sur les autres.

Ainsi on ne peut assez admirer comment malgré eux ils travaillentà établir la vérité, puisqu’ils vont eux-mêmestrouver Pilate qu’ils lui demandent eux-mêmes le corps, qu’ils scellenteux-mêmes le sépulcre, y posent eux-mêmes des gardes,et se réduisent eux-mêmes par tant de précautions dansl’impuissance de donner quelque couleur à l’imposture qu’ils ontdepuis publiée. Car enfin quand les disciples du Fils de Dieu auraient-ilsdérobé son corps? Serait-ce le jour du Sabbat? Mais commentl’auraient-ils pu, puisqu’il n’était pas permis en ce jour d’allermême au sépulcre? Mais quand ils auraient pu transgresserla loi qui leur défendait cela, comment étant aussi intimidésqu’ils l’étaient alors, auraient-ils osé approcher seulementde ce tombeau pour dérober le corps de leur maître? Commentauraient-ils pu faire croire ensuite à tout un peuple qu’il seraitvéritablement ressuscité ! Qu’auraient-ils dit? qu’auraient-ilsfait? quel courage auraient-ils eu en défendant le parti d’un hommequ’ils eussent su être véritablement mort? Quelle récompenseen auraient-ils pu attendre? Lorsqu’il était encore vivant entreles mains des Juifs qui l’avaient pris, ils s’enfuyaient tous et ils l’abandonnaient;comment donc auraient-ils pu après sa mort parler si courageusementpour lui, s’ils n’eussent su d’une manière certaine qu’il étaitressuscité?

Mais pour montrer qu’ils n’eussent jamais ni pu ni voulu feindre cetterésurrection si elle n’eût été véritable,il ne faut que considérer que Jésus-Christ leur avait souventparlé de sa résurrection; qu’il les en avait souvent assurés;jusque-là même que les Juifs témoignent ici qu’il leuravait dit: " Je ressusciterai dans trois jours ". Si donc il ne fûtpas ressuscité véritablement, n’est-il pas clair que sesdisciples se voyant trompés par lui, en butte aux attaques de touteune nation, sans refuge, sans patrie à cause de lui, l’auraientnécessairement renoncé, et qu’ils n’auraient jamais voulutravailler à établir dans le monde la gloire d’un homme quiles aurait indignement trompés encore une fois et exposésaux plus affreux dangers?

Il est inutile de s’arrêter davantage à prouver que sila résurrection de Jésus-Christ eût étéfausse, il eût été impossible aux apôtres dela feindre. Car sur quoi auraient-ils pu s’appuyer pour établirun mensonge si visible? Auraient-ils tâché de le confirmerpar la foi-ce de leurs paroles? Ils étaient tous ignorants; se seraient-ilsappuyés sur leurs richesses? ils n’avaient rien ; sur leur naissance?ils étaient les derniers du peuple; sur la grandeur de leur ville?ilsétaient d’un lieu peu connu; sur leur grand nombre ? ils n’étaientque onze, et la peur les avait même dispersés en divers lieux.

Pouvaient-ils se fonder sur les promesses de leur maître? Quelleimpression eussent-elles pu faire sur leurs esprits, s’il ne fûtpas ressuscité lui-même comme il l’avait si souvent promis?Mais comment au raient-ils pu soutenir la fureur de tout un peuple? Carsi leur chef même n’avait pu résister à la voix d’uneservante, si tous les autres voyant Jésus-Christ pris et liése dispersèrent aussitôt, comment auraient-ils pu se persuaderqu’ils eussent pu parcourir toute la terre et établir partout lacroyance de cette fausse résurrection? Si saint Pierre trembla devantune portière, si tous les autres craignirent si fort le peuple,comment auraient-ils pu témoigner de la fermeté devant lesrois, devant les princes, devant les peuples, lorsqu’ils avaient àcraindre les tourments, le (80) fer, le feu et mille sortes de morts qu’onleur préparait à tout moment, si la force de Jésus-Christressuscité ne les eût soutenus dans ces rencontres? Les Juifs,après tant de miracles de Jésus-Christ, qu’ils avaient vusde leurs yeux, ne laissent pas d’en perdre le souvenir et de crucifierCelui qui les avait faits; et on pourrait croire que lorsque les apôtresleur prêcheraient la résurrection de ce même Jésus-Christ,ils se laisseraient persuader par eux? Qui pourrait avoir cette pensée?Ce n’est donc point de cette manière que toutes ces choses se sontfaites. C’est la seule force de Jésus-Christ ressuscité quia agi dans ses apôtres.

2. Mais considérez la malignité de ces prêtres juifs:" Nous nous sommes souvenus", disent-ils, " que cet imposteur a dit, lorsqu’ilétait encore en vie : Je ressusciterai dans trois jours ". Si c’estun imposteur qui ne disait que des choses vaines, pourquoi les craignez-vous?pourquoi tremblez-vous? pourquoi témoignez-vous tant d’inquiétude?pourquoi employez-vous tant de ressorts? " Nous craignons " , disent-ils," que ses disciples ne viennent dérober son corps et qu’ils ne trompentensuite le peuple ". Nous venons de faire voir que cela était impossible.Cependant comme la malice des hommes est opiniâtre dans ses desseins,ils ne se rendent point et ils agissent contre toute la lumièrede la prudence. Ils commandent qu’on garde exactement le sépulcrejusqu’au troisième jour, sous prétexte de soutenir leur loicontre un imposteur; ils ont surtout si fort à coeur de montrerque Jésus-Christ était un séducteur, qu’ils étendentleur envie et leur malignité contre lui jusqu’après sa mort.

C’est pour cela que le Fils de Dieu se hâte de ressusciter debonne heure, afin de ne leur point donner lieu de dire qu’il n’avait pastenu sa parole, et qu’on était venu l’enlever.

Car on ne pouvait trouver à redire qu’il ressuscitât unpeu plus tôt qu’il n’avait dit, tandis que le faire un peu plus tardeût donné lieu à beaucoup de soupçons. En effet,si Jésus-Christ ne fût ressuscité lorsque ces soldatsenvironnaient encore son sépulcre pour le garder, et qu’il ne l’eûtfait que lorsqu’ils se seraient retirés après le troisièmejour, les Juifs auraient eu quelques raisons, sinon fondées, dumoins spécieuses à alléguer, pour justifier leur refusde croire à la résurrection. Il se hâta donc de ressusciterpour ôter à ses ennemis jusqu’au moindre prétexte.Car il raflait qu’il ressuscitât, lorsque son sépulcre étaitencore environné de ses gardes. Il ne devait pas attendre que lestrois jours fussent entièrement accomplis, puisque sa résurrectioneût pu être trop suspecte. C’est pourquoi il permit que lesJuifs prissent toutes les précautions qu’ils voulaient, qu’ils scellassentson tombeau, et qu’ils y missent des gardes. Et lorsqu’ils agissaient dela sorte, ils ne se mettaient guère en peine du jour du sabbat,mais ils n’avaient point d’autre but que de satisfaire leur passion. Ilscrurent qu’ils auraient ainsi l’avantage sur le Sauveur par un aveuglementincompréhensible, et par une crainte tout à fait àcontre-temps, puisqu’ils témoignaient appréhender un hommemort, à qui ils avaient fait tout ce qu’ils avaient voulu pendantsa vie. Car ne devaient-ils pas, si Jésus-Christ n’étaitqu’un homme comme les autres, faire alors cesser toutes leurs craintes,et être dans un plein repos pour l’avenir?

Mais enfin Jésus-Christ voulant leur montrer qu’il n’avait riensouffert de leur part que ce qu’il avait bien voulu souffrir, leur faitvoir ici qu’avec cette pierre si bien scellée et ces gardes, ilsne pouvaient le retenir. Tout ce qu’ils ont gagné par leurs artifices,c’est qu’ils ont rendu sa résurrection plus célèbreet plus constante; de sorte qu’on ne peut en douter raisonnablement, puisqu’ilressuscita en présence des Juifs mêmes et des soldats.

" Le soir du sabbat, à la première lueur du jour qui suitle sabbat, Marie-Madeleine et l’autre Marie vinrent pour voir le sépulcre.(Chap. XXVIII, 1). Et voilà qu’il se fit un grand tremblement deterre : car un ange du Seigneur descendit du ciel, et vint renverser lapierre qui était devant la porte du sépulcre et s’assit dessus(2). Son visage était brillant comme un éclair, et ses vêtementsblancs comme la neige (3)". L’ange parut aussitôt après larésurrection du Fils de Dieu. Pourquoi parut-il et enleva-t-il lapierre de dessus le sépulcre, sinon à cause de ces femmesqui avaient vu le Sauveur dans le tombeau? Afin donc qu’elles crussentqu’il était véritablement ressuscité, on leur fitvoir que le corps n’était plus dans le sépulcre. Voilàpourquoi l’ange ôta la pierre, pourquoi le tremblement de terre eutlieu, c’était afin de les avertir de se lever et de se réveiller.Comme elles étaient (81) venues pour oindre le corps de parfums,et qu’il était encore nuit, il est vraisemblable que quelques-unesd’entre elles pouvaient être assoupies.

" Et les gardes en furent tellement saisis de frayeur, qu’ils devinrentcomme morts (4). Mais l’ange s’adressant aux femmes leur dit: Pour vous,ne craignez point; car je sais que vous cherchez Jésus qui a étécrucifié (5)". Pourquoi l’ange leur dit-il: " Pour vous, ne craignezpoint", sinon parce que tout d’abord il voulait les délivrer dela frayeur où elles étaient avant de leur parler de la résurrection?Ce mot, " pour vous autres ", est bien honorable pour ces femmes, et montreen même temps que si ceux qui avaient osé commettre un attentatsi étrange, ne rentraient en eux-mêmes, ils devaient s’attendreà une horrible vengeance. Car ce n’est pas à vous àcraindre, dit-il à ces femmes; c’est à ceux qui ont crucifiéle Sauveur. Après les avoir ainsi délivrées de cettefrayeur, et par ses paroles, et par la joie qui était peinte surson visage, dont l’expression était d’accord avec l’heureuse nouvellequ’il apportait, il continue de leur parler : " Je sais que vous cherchezJésus qui a été crucifié ". Il ne rougit pointde dire que Jésus-Christ a été crucifié, parcequ’il savait que sa croix était la source de tous nos biens. " Iln’est point ici, il est ressuscité ". Et pour le prouver, il ajoute," comme il l’avait dit lui-même (6) ". Si vous vous défiezde mes paroles, souvenez-vous de la sienne, et vous me croirez. Et pourleur en donner encore une autre preuve, il leur dit: " Venez voir le lieuoù le Seigneur avait été mis". Ainsi l’ange avaitdétourné la pierre, afin que les femmes fussent convaincuespar leurs propres yeux. " Et hâtez-vous d’aller dire à sesdisciples qu’il est ressuscité d’entre les morts: Il va devant vousen Galilée, c’est là que vous le verrez : je vous en avertisauparavant (7) ". Il veut qu’elles annoncent ensuite aux autres ce qu’illeur a fait croire avec tant de certitude, Il marque à dessein la" Galilée " comme un lieu paisible éloigné des périls,et où leur foi ne devait être mêlée d’aucunecrainte.

" Et sortant aussitôt du sépulcre avec crainte et avecbeaucoup de joie, elles coururent pour annoncer ceci aux disciples (8)". Elles sont saisies d’une extrême joie mêlée de crainte,parce qu’elles avaient vu une chose tout à fait étonnanteet bien consolante tout ensemble; elles avaient vu ouvert et vide ce mêmesépulcre, où elles avaient vu peu auparavant ensevelir Jésus-Christ.L’ange les avait fait approcher, afin que cette vue même du tombeaules persuadât que le Sauveur était. véritablement ressuscité.Car elles pouvaient bien s’assurer que le sépulcre étantgardé par tant d’hommes armés, nul n’aurait pu enlever soncorps, à moins que lui-même ne l’eût rejoint àson âme en ressuscitant. Ainsi, dans l’admiration où ellesse trouvent, elles sont ravies de joie, et elles reçoivent enfinle prix de leur persévérance, ayant été jugéesdignes de voir les premières Jésus-Christ ressuscité,et d’annoncer ensuite aux apôtres non-seulement ce que les angesleur avaient dit, mais ce qu’elles avaient vu de leurs propres yeux.

3. " Et comme elles allaient porter cette nouvelle aux disciples, Jésusse présenta devant elles, et leur dit : Salut! Elles s’approchèrent,lui embrassèrent les pieds et l’adorèrent (9) ". Et aprèss’être ainsi approchées de lui avec ce transport de joie,et avoir, par l’attouchement de ses pieds, connu la véritéde sa résurrection, " elles l’adorèrent ". Mais que leurdit Jésus-Christ?

" Alors Jésus leur dit : Ne craignez point (10) ". Il bannitencore toute crainte de leur esprit, afin que cette paix préparedans leur coeur l’entrée à la foi. " Allez dire àmes frères qu’ils s’en aillent en Galilée, c’est làqu’ils me verront". Considérez encore une fois, mes frères,comment Jésus-Christ se sert de ces femmes, pour annoncer ses mystèresà ses disciples. Il veut relever ainsi l’honneur de ce sexe quiétait tombé dans le mépris, par l’a chute d’Eve, ilanime sa confiance et il le guérit de ses faiblesses.

Je ne doute point, mes frères, qu’il n’y eu ait parmi vous quisouhaiteraient d’avoir été avec ces saintes femmes pour embrasseravec elles les pieds du Sauveur. Mais si ce désir est sincèredans votre coeur, vous pouvez encore aujourd’hui embrasser non-seulementses pieds ou ses mains, mais même sa tête sacrée, lorsquevous participez à nos redoutables mystères avec une consciencepure et sainte. Car vous le verrez non-seulement ici, mais encore au jourde sa gloire, lorsqu’il viendra accompagné de tous ses anges, sivous êtes charitables envers les pauvres. Il ne vous dira pas seulementces paroles : " Je vous salue "; mais celles-ci : (82)

" Venez vous que mon Père a bénis, possédez leroyaume qui vous a été préparé dès lecommencement du monde ".

Devenons donc, mes frères, reconnaissants envers Dieu et charitablesenvers nos frères. Ayons de l’amour pour toutes sortes de personnes.Et vous, mes soeurs, qui étant chrétiennes, avez tant desoin d’employer l’or et l’argent pour vous parer, considérez cesfemmes de notre Evangile, et renoncez enfin à la vanité età l’avarice. Si vous avez quelque zèle pour imiter ces saintesfemmes, vendez ces ornements superflus dont vous êtes inutilementchargées, et revêtez-vous d-e la compassion et de la miséricordecomme d’un vêtement précieux. Dites-moi, je vous prie, quelleutilité vous pouvez tirer de ces pierres de si grand prix, et deces habits si magnifiques? Vous me dites que l’esprit s’y satisfait, etqu’il trouve du plaisir dans cette magnificence. Mais, hélas! jevous demande quelle utilité vous retirez de vos vanités,et vous ne .me dites que les maux qu’elles vous causent. Il n’y a riende plus déplorable que de se plaire dans ces vains ajustements,d’y trouver de la satisfaction, et de s’y attacher. Cette servitude sibasse et si honteuse devient encore plus horrible lorsqu’on y trouve duplaisir.

Comment une femme chrétienne pourra-telle s’appliquer comme ellele doit aux exercices d’une piété solide, et mépriserles folies du siècle, lorsqu’elle trouve de la joie à separer d’or et de pierreries? N’est-il pas vrai que celui qui trouve sonrepos dans la prison, ne désirera jamais d’en sortir; et que cettepersonne qui s’est volontairement liée de ces chaînes, nepourra, jamais se résoudre à les quitter? Elle sera commela victime d’une passion si basse, et elle, trouvera tant de dégoûtaux oeuvres de piété, qu’elle n’en pourra pas mêmesouffrir le nom.

Je vous demande donc encore : A quoi vous servent tous ces ornementsd’un si grand prix et si inutiles? Car si vous me dites que vous y trouvezvotre satisfaction, je vous ai déjà fait voir que ce n’estpas là un avantage, mais un très-grand mal. Vous me répondrezpeut-être que vous vous faites ainsi admirer de tous ceux qui vousregardent. Mais n’est-ce pas encore là un autre mal, que ces ornementsmagnifiques soient la pâture de votre orgueil? Puis donc que vousne pouvez me dire quel avantage vous retirez de ce luxe, permettez queje vous énumère les maux qui vous en reviennent. Premièrement,vous savez vous-mêmes que vous en avez plus d’inquiétude quede plaisir. Et j’ose dire que la plupart de ceux qui vous voient, et particulièrementles esprits les plus stupides, ont plus de satisfaction de toute cettevaine magnificence que vous n’en avez vous-même. Là vôtreest mêlée de chagrin, la leur est toute pure, et vous prenezbien de la peine pour leur donner de quoi contenter leurs yeux. De plus,ces préoccupations de votre vanité vous tiennent l’espritsans cesse attaché à de basses pensées et vous exposentaux atteintes de l’envie. Les femmes qui demeurent auprès de vous,brûlant du désir d’être aussi parées que vous,s’arment ensuite contre leurs maris, et leur font une guerre furieuse.

N’est-ce pas encore un mal bien considérable que d’êtrelivrée tout entière à des soins si vains et si inquiets;de négliger la beauté de son âme, et l’amour de sonsalut, de se remplir d’orgueil, de vanité et de folie, d’êtrecomme enivrée de l’amour du siècle, de quitter volontairementces ailes saintes qui vous élèvent à Dieu, que dese rendre semblable, non pas à l’aigle comme cela devrait être,mais aux chiens et aux pourceaux? Car au lieu de tendre toujours au ciel,vous allez comme ces animaux chercher dans la terre ce qui peut plaireà vos sens, sans craindre de prostituer la dignité de votreâme, et de l’asservir à des choses si basses et si indignesde vous.

Vous me répondrez peut-être encore que, lorsque vous paraissezdans les rues ou dans les assemblées, tout le monde vous regardeet tient les yeux arrêtés sur vous. C’est pour cela-mêmeque vous devriez fuir ces ornements, afin de ne point attirer ainsi survous les regards de tous les hommes, et de ne point donner lieu àla médisance. Nul de ceux qui vous regardent ne vous estime autantque vous vous l’imaginez. Tout le monde se rit de vous, comme d’une femmevaine et ambitieuse, qui désire de se faire voir, et qui est touteplongée dans l’amour et dans la vanité du siècle.

Que si, après cela, vous entrez dans nos églises, vousn’y trouverez que des personnes qui auront de l’horreur de ces vains ajustements.Ce ne seront pas seulement les spectateurs de votre luxe qui vous détesterontde la sorte, les prophètes mêmes le feront : Isaïe, (83)celui de tous qui a la plus grande voix, dira de vous dès que vousentrerez ici : " Voici ce que dit le Seigneur aux princesses, filles deSion: Parce qu’elles ont marché avec pompe, la tête levée,les yeux volages et égarés, qu’elles ont traînéaprès elles ces longues queues de leurs robes, le Seigneur les dépouilleraavec honte de tous ces vains ornements, et la boue succédera auxparfums, et les liens de cordes aux ceintures de perles et de diamants". (Is. III, 16.)

C’est là, mes très-chères soeurs, la récompenseque vous devez attendre de vos vanités. Mais ce n’est point seulementcontre les filles de Sion que le Prophète parle. Ces menaces sontcontre toutes celles qui les imitent. Saint Paul parle de même qu’Isaïe,lorsqu’il commande à Timothée " d’avertir les femmes de nese parer ni avec des cheveux frisés, ni avec des ornements d’orou de perles, ni des habits somptueux". (I Tim, II, 9.) C’est donc toujoursun mal de se parer avec l’or; mais c’est un mal encore bien plus grand,lorsqu’on vient ainsi parée à l’église, et qu’on passeen cet état parmi tant de pauvres. Si vous aviez dessein de soulevertout le monde contre vous, vous n’en pourriez pas trouver un meilleur moyen,que de sacrifier ainsi les biens que vous avez reçus de Dieu àla cruelle satisfaction de votre luxe. Considérez cette troupe depauvres, parmi lesquels vous passez. Votre magnificence les irrite au milieude la faim qui les presse et qui les dévore, et leur nuditécrie vengeance contre ces vêtements superbes et cet appareil diabolique.Ne vaudrait-il pas mieux donner du pain à ceux qui n’en ont point,que de se percer l’oreille pour y suspendre la nourriture des pauvres etla vie d’une infinité de misérables?

4. Mettez-vous donc votre gloire à être riches, ou àvous parer avec l’or et les diamants? Quand votre bien serait acquis leplus justement qu’il pourrait être, vous seriez néanmoinstrès-coupables de le prodiguer en ces folies. Mais comme il estsouvent le fruit des rapines et de l’injustice, que sera-ce que d’usersi mal d’un bien mal acquis? Si vous aimez l’honneur solide, quittez toutce faste, et le monde vous admirera, votre modestie fera votre gloire etvous comblera de joie. Mais maintenant votre vanité est votre honte,et elle est encore votre supplice. Car outre la perte que cause tout celuxe, quel désordre est-ce dans une maison, lorsqu’une perle ouune pierre précieuse vient à s’égarer? On maltraiteles femmes de service; on tourmente les hommes. On chasse les uns et onemprisonne les autres. On soupçonne, on accuse, on plaide; le mariquerelle la femme et la femme le mari, ils se brouillent même avecleurs amis; ils font de la peine à tout le monde, et encore plusà eux-mêmes.

Mais supposons que vous ne perdiez rien, ce qui néanmoins esttrès-difficile : N’est-ce pas toujours une peine bien grande, quede garder avec tant de soin des meubles si inutiles que ces objets de toilette?Car ils ne servent ni à votre maison ni à votre personne.Ils incommodent l’une et la tiennent dans l’inquiétude, et ils déshonorentl’autre.

Comment pourriez-vous, étant ainsi parée, embrasser etbaiser les pieds de Jésus-Christ, comme ces saintes femmes de notreEvangile, puisqu’il a ce faste en horreur? C’est pour cette raison qu’ila voulu naître dans la maison d’un charpentier, et non pas mêmedans sa maison, mais dans une étable. Comment oseriez-vous doncvous présenter à lui, n’ayant aucun des ornements qui luisont chers et précieux, mais en ayant d’autres qui lui sont insupportables?Celui qui veut s’approcher de lui, doit se parer non d’or et de perles,mais de vertus.

Car enfin qu’est-ce que cet or que vous aimez tant, sinon un peu deterre qui, mêlée avec de l’eau, serait de la boue? C’est donccette terre qui est votre idole; c’est de cette boue que vous vous faitesun Dieu que vous portez partout, comme s’il était votre félicitéet votre gloire. Vous n’épargnez pas même le temple de Dieu,dont la sainteté ne devrait pas être violée par votreluxe. Car l’Eglise n’a pas été bâtie afin que vousy veniez étaler vos vanités. On y doit paraître riche,mais en grâce et en vertu, et non en or et en diamants. Cependantvous vous parez pour y venir, comme si vous alliez au bal, ou comme lescomédiennes qui vont paraître sur le théâtre,tant vous avez soin que tout conspire à vous faire regarder, c’est-à-dire,à vous faire moquer de ceux qui vous voient. C’est pourquoi j’osevous dire que vous êtes ici comme une peste publique, qui tue nonles corps mais les âmes. Quand cette sainte assemblée estfinie, et que chacun retourne chez soi, on ne s’entretient que de vos vanitéset de vos folies. On oublie les (84) instructions importantes que saintPaul ou les prophètes nous y ont données; on ne s’entretientque du prix de vos belles étoffes et de l’éclat de vos pierreries.

C’est l’attachement à ces vanités qui vous rend aujourd’huisi froides à faire l’aumône. Il est bien rare de trouver aujourd’huiune femme qui veuille se résoudre à vendre quelque chaîned’or ou quelqu’une de ses pierreries pour nourrir un pauvre. Et commentpourraient-elles renoncer au moindre de ces ornements pour en assisterles misérables, puisqu’elles aimeraient mieux souffrir elles-mêmesles dernières extrémités que de s’en priver? On envoit de si passionnées pour tous ces ajustements, qu’elles ne lesaiment pas moins que leurs propres enfants. Si vous dites que cela n’estpas, témoignez-le donc par vos actions, puisqu’elles m’assurentdu contraire de ce que vous dites.

Qui d’entre toutes ces femmes qui sont attachées à cesfolies, a donné jamais une perle pour sauver son fils de la mort?Mais que dis-je pour sauver son fils? Quelle est celle qui a donnéquelque chose pour se sauver elle-même? On les voit perdre les journéesentières pour étudier ces ajustements. Lorsqu’elles ressententla moindre maladie du corps, elles font tout pour s’en délivrer;et lorsqu’elles ont l’âme percée de plaies, elles ne veulentrien faire pour la guérir. Elles voient périr leurs âmeset leurs enfants, et elles ne s’en mettent point en peine, pourvu qu’ellesconservent cet or et cet ornement que le temps gâte peu àpeu. Vous donnez mille talents pour être toute vêtue d’or,et les membres de Jésus-Christ n’ont pas même du pain àmanger. Dieu, qui est le maître du pauvre comme du riche, a préparéégalement le ciel à l’un et à l’autre, et il leurfait part à tous deux indifféremment des richesses de satable spirituelle. Et cependant vous ne voulez pas que le pauvre ait aucunepart, ni à votre bien, ni à votre table. Vous êtesesclaves de ce que vous possédez, et vous ne pensez qu’àappesantir vos chaînes.

C’est là la source d’une infinité de maux, de ces jalousiescruelles, et de ces adultères qui déshonorent la fidélitédu mariage, lorsqu’au lieu de porter les hommes par votre exemple àl’amour de la chasteté et de la modestie, vous leur apprenez aucontraire à aimer toutes ces choses dont se parent les femmes prostituées.C’est là ce qui les fait tomber si facilement. Si vous leur appreniezà mépriser tout ce luxe et à se plaire dans la modestie,dans l’humilité et dans toutes les vertus, ils ne seraient pas sisusceptibles de ces passions qui perdent leurs âmes; et vous vousdistingueriez ainsi des comédiennes et des femmes débauchées,qui peuvent bien se parer de l’éclat des diamants, mais non de celuides vertus.

Vous donc, ô femme chrétienne, accoutumez votre mari àaimer en vous ce qu’il ne saurait jamais trouver dans ces courtisanes.Et comment l’y accoutumerez-vous, sinon en renonçant vous-mêmeà ces ornements criminels, et eu vous rendant digne de respect etd’amour par votre modestie et votre sagesse? Ainsi le bonheur de votremariage sera en sûreté, votre mari, dans la joie, et vous,en honneur. Dieu vous bénira, et les hommes vous admireront, etvous passerez de cette vie à celle du ciel, que je vous souhaite,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (85)

HOMÉLIE XC

" APRÈS QU’ELLES FURENT PARTIES, QUELQUES-UNS DES GARDES VINRENTDANS LA VILLE ET RAPPORTÈRENT TOUT CE QUI S’ÉTAIT PASSÉAUX PRINCES DES PRÊTRES. CEUX-CI SE RÉUNIRENT AVEC LES ANCIENSET AYANT TENU CONSEIL, ILS DONNÈRENT UNE GRANDE SOMME D’ARGENT AUXSOLDATS, EN LEUR DISANT: DITES QUE SES DISCIPLES SONT VENUS DURANT LA NUITLORSQUE VOUS DORMIEZ, ET ONT DÉROBÉ SON CORPS". (CHAP. XXVIII,11, 12, 13, JUSQU’A LA FIN.)

1. Ces grands tremblements de terre ne se firent que pour étonnerles soldats, afin qu’ils rendissent témoignage de ce qu’ils avaientvu, comme ils le firent en effet. Rien n’était moins suspect quecette sorte de témoignage que les gardes mêmes rendaient àla vérité de la résurrection du Sauveur. Car une partiede ces prodiges se faisaient alors à la vue de toute la terre; etles autres se passent en particulier en présence d’un petit nombrede personnes. Les miracles qui se firent devant tout le monde furent lesténèbres et l’obscurcissement du soleil; les autres plusparticuliers furent le tremblement de terre auprès du sépulcreet tout ce qui fut fait ou qui fut dit par les anges.

Lors donc que les gardes furent venus dans la ville, et qu’ils eurentrapporté aux princes des prêtres tout ce qui s’étaitpassé au sépulcre du Sauveur (grande gloire pour la vérité,puisqu’elle eut pour témoins ses ennemis mêmes), ces prêtresleur donnèrent encore une grande somme d’argent, afin qu’ils publiassentpartout que ses disciples étaient venus, et qu’ils avaient dérobéson corps. Mais, aveugles et insensés que vous êtes, commentles disciples ont-ils pu faire ce larcin? Comment osez-vous opposer uneopiniâtreté si stupide et si grossière à unevérité si évidente, sans qu’il vous reste le moindreprétexte pour colorer tant soit peu vos mensonges et vos impostures?Car comment les disciples ont-ils pu dérober le corps de leur Maître?Comment serait-il possible que des hommes sans science, sans nom, sansappui , qui étaient alors si frappés de crainte qu’ils n’osaientpas même paraître, eussent jamais pensé à formerune entreprise si hardie? Ce tombeau n’était-il pas scellé?N’était-il pas environné des gardes, des soldats et des Juifs,qui se défiaient de cela même, qui n’étaient làque pour empêcher cet accident, qui veillaient avec soin, et quin’oubliaient rien pour se défendre de cette surprise?

Mais par quel motif ces disciples auraient-ils voulu déroberce corps? Aurait-ce été afin d’établir par cet artificela croyance de la résurrection de leur Maître dans toute laterre? Comment ce dessein aurait-il pu tomber dans l’esprit de pauvresgens qui se trouvaient trop heureux de pouvoir vivre dans un lieu secretet de demeurer inconnus à tous les hommes? Comment auraient-ilspu exécuter ce dessein quand ils l’auraient eu, sans êtredécouverts? Quand ils auraient été assez résoluspour mépriser la mort, comment auraient-ils osé entre. prendrede forcer tant de gardes et de gens armés? Mais ce qui étaitarrivé un peu auparavant, nous assure beaucoup plus de leur (86)timidité que de leur hardiesse. Car ils ne virent pas plutôtleur Maître pris qu’ils s’enfuirent tous. Si donc lorsqu’il étaitencore en vie ils tremblent de peur et l’abandonnent, comment oseront-ilsaprès sa mort attaquer tant de gardes pour se saisir de son corps?Il ne s’agissait pas seulement d’avoir quelque adresse pour ouvrir et pourfaire entrer secrètement un homme dans le tombeau. Car l’entréeen était bouchée par une grosse pierre, qui n’aurait pu êtreremuée que par un grand nombre d’hommes.

Les princes des prêtres avaient donc bien raison de dire " quecette dernière erreur serait pire que la première ", et ilsle disaient contre eux-mêmes, puisque, au lieu de devenir plus sagesaprès tant de crimes, ils en ajoutaient un qui était le couronnementdes autres. Ils ajoutent malice sur malice. Ils ont acheté le sangde Jésus-Christ avec de l’argent. Ils veulent acheter de mêmeavec de l’argent l’imposture qui doit combattre et étouffer s’ilse peut la vérité de la résurrection.

Considérez, je vous prie, comment ils tombent partout dans leurspropres piéges. Car s’ils ne s’étaient adressés àPilate, s’ils n’avaient demandé des gardes, ils auraient pu avecplus de vraisemblance faire courir dans le monde tous ces faux bruits.Mais, après tant de précautions qu’ils ont prises, ils nele pouvaient plus. Ainsi donc, ils ont eu soin de faire eux-mêmestout ce qu’il fallait pour se fermer la bouche à eux-mêmeset pour rendre leur imposture sans effet et sans vraisemblance. Car siles plus fidèles et les plus ardents de ses disciples n’ont paspu même veiller avec lui lorsqu’il les y exhortait et qu’il les reprenaitde leur négligence, comment ces mêmes hommes auraient-ilspu être si vigilants et si résolus, après l’avoir vumourir sur une croix? Que s’ils avaient pu avoir le dessein de déroberce corps, pourquoi ne le firent-ils pas lorsqu’il n’y avait point encorede gardes auprès du sépulcre, et qu’ils pouvaient le fairesans s’exposer? Car les prêtres ne s’adressèrent àPilate pour lui demander des gardes que le jour du sabbat, et le sépulcreétait demeuré seul toute la nuit précédente.

2. Mais que direz-vous de ces suaires qui étaient pleins de parfums,que saint Pierre vit dans le sépulcre? Si les apôtres avaientdérobé le corps, ne l’auraient-ils pas fait emporter avectous ces linges, non-seulement par le respect qui les aurait empêchésde le mettre à nu, mais encore par l’appréhension d’êtretrop longtemps à les défaire et de donner lieu aux soldatsde se réveiller; et d’autant plus que ce parfum de myrrhe, donton avait oint le corps mort, s’attache très fortement aux corpset à toutes les choses où on l’applique. Ainsi les apôtresauraient dû être longtemps à défaire ces lingeset à les séparer du saint corps. Il est donc de la plus claireévidence que toute cette fable de l’enlèvement du corps n’apas la moindre ombre de vraisemblance. De plus, les apôtres ne savaient-ilspas jusqu’où allait la fureur des Juifs et qu’après avoirtué leur Maître ils eussent tourné contre eux touteleur rage? Et enfin que pouvaient-ils gagner à cette feinté,si leur Maître n’avait été véritablement ressuscité?

Les Juifs donc qui avaient concerté entre eux toute cette intrigueet cette imposture, donnèrent une grande somme d’argent aux soldats,afin qu’ils ne les démentissent pas: " Publiez", leur disent-ils," que ses disciples sont venus durant la nuit comme vous dormiez et ontdérobé son corps ".

" Et si le gouverneur vient à le savoir, nous l’apaiserons etnous vous tirerons de peine (44) ". Ils voulaient donc qu’on répandîtce bruit partout, et ils s’imaginaient qu’ils étoufferaient ainsila vérité de la résurrection de Jésus-Christ.Mais ils l’autorisent au contraire malgré eux, et ils l’affermissentsans le savoir. Car ce faux bruit qu’ils font courir que les disciplesdu Sauveur sont venus enlever son corps, est ce qui prouve péremptoirementqu’il est véritablement ressuscité, puisqu’ils déclarenteux-mêmes que son corps ne se trouve plus dans le sépulcre.Car la pierre si bien scellée, la présence des gardes etla timidité des apôtres font assez voir que cet enlèvementn’est qu’une fable, et que la résurrection qu’on veut étoufferest très-constante et très-assurée. Cependant ilsne rougissent de rien, et quoique tant de preuves différentes lesconvainquent d’imposture, ils ne laissent pas de dire à ces gardes: " Publiez partout que ses disciples sont venus durant la nuit lorsquevous dormiez, et qu’ils ont " enlevé son corps; et si le gouverneurvient à le savoir, nous l’apaiserons et nous vous " tirerons depeine ". Ainsi vous voyez que tous ces hommes étaient des imposteurset des gens sans conscience, Pilate lui-même, (8) puisqu’il se laissapersuader, les soldats et tous les Juifs. Mais il ne faut pas s’étonnerque des soldats se soient laissé gagner par de l’argent, puisqu’undes disciples du Sauveur l’a vendu pour un peu d’argent.

" Les soldats ayant reçu l’argent firent ce qu’on leur avaitdit; et ce bruit qu’ils firent courir est commun encore aujourd’hui parmiles Juifs (15) ". J’admire encore ici la sincérité des évangélistesqui ne rougissent point de dire cela, et d’avouer que ce faux bruit a prévalucontre toutes leurs prédications et s’est confirmé de plusen plus par la succession des temps parmi les Juifs.

" Or, les onze disciples s’en allèrent en Galilée surla montagne où Jésus leur avait commandé de se trouver.Et le voyant ils l’adorèrent. Quelques-uns aussi furent dans ledoute (16) ". Il me semble que ce fut ici la dernière apparitionde Jésus-Christ qui arriva en Galilée, lorsque Jésus-Christenvoya ses apôtres dans tout l’univers pour convertir et pour baptiserles hommes. Et je vous prie encore d’admirer ici la véracitédes évangélistes qui ne cachent rien de tous les défautsque les apôtres firent paraître jusqu’au dernier jour. Maissi quelques-uns étaient dans le doute, cette dernière apparitionles rassura et les confirma entièrement.

Que leur dit donc Jésus-Christ, lorsqu’il les vit assemblés?" Et Jésus s’approchant leur dit: Toute puissance m’a étédonnée dans le ciel et sur la terre (17) ". Il leur parle encoreen quelque sorte humainement, parce qu’ils n’avaient pas reçu leSaint-Esprit qui devait élever leurs âmes : " Allez donc etinstruisez tous les " peuples, les baptisant au nom du Père, due Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à" observer toutesles choses que je vous ai commandées (18) ". Ce qu’il entend etdes maximes de la foi et des règles de la morale. Il ne leur ditpas un seul mot des Juifs, et il ne leur parle point de tout ce que cepeuple venait de faire contre sa personne. Il ne reproche point non plusà saint Pierre son triple renoncement; il ne se plaint point dela fuite et de l’abandonnement des autres. Il leur commande seulement d’allerdans tout le monde, et il leur donne en abrégé toute la doctrinequ’ils doivent prêcher, en baptisant les hommes, en leur disant :" Qu’ils leur apprennent à observer toutes les choses qu’il leura commandées ", et pour rassurer leurs esprits dans la frayeur queces grands commandements leur pouvaient causer, il ajoute ces paroles:" Et voilà, je suis avec vous jusqu’à la consommation dessiècles (19) ". Considérez encore ici, mes frères,la grandeur et la souveraine puissance du Fils de Dieu. Voyez aussi comment,en parlant à ses apôtres, il continue de condescendre àleur faiblesse. Il proteste qu’il sera lui-même toujours non-seulementavec eux, mais encore avec tous ceux qui doivent croire un jour en lui.Les apôtres ne devaient pas vivre jusques à la fin du monde,et c’est visiblement à tous les fidèles qu’il parle, qu’ilregarde comme un seul corps. Ne m’objectez donc point, leur dit-il, ladifficulté des choses que je vous ordonne, parce que je suis avecvous, et que je vous rendrai tout facile. C’est la parole et la promessedont il rassurait aussi autrefois ses prophètes, et on voit qu’ildit à Jérémie, qui lui représentait son enfance,à Moïse et à Ezéchiel, qui hésitaientà suivre ses ordres : " Je vous assure que je suis avec vous ".

Mais quelle différence voyons-nous ici entre les apôtreset les prophètes? Les prophètes s’excusent, lorsqu’on neles envoie prêcher qu’à un seul peuple, et les apôtres,ne font point ces difficultés, lorsqu’on les envoie dans tout l’univers.Il leur parle, et il les fait à dessein souvenir de la fin du mondeet " de la " consommation des siècles ", afin de les attirer àlui, et de les empêcher de considérer seulement les maux qu’ilssouffriraient sur la terre, mais de penser encore aux biens du ciel. Ilsemble qu’il leur dise par cette parole:

Les maux dont vous serez affligés se termineront dans cette vie,puisque le monde même verra sa fin; mais les biens dont je vous feraijouir ensuite seront éternels, comme je vous l’ai déjàsouvent promis. Ainsi, après les avoir fortifiés et rassuréspar cette promesse, et leur avoir rappelé dans l’esprit ce dernierjour, il les quitte et il se retire dans le ciel. Ce jour est sans doutel’objet des voeux de tous les bons, comme il est le sujet de la crainteet de la terreur de tous les méchants, parce qu’ils y entendrontl’arrêt éternel et irrévocable de leur condamnation.Mais ne nous contentons pas, mes frères, de regarder ce jour avecfrayeur. Préparons-nous-y pendant que nous en avons le temps, enréglant toute notre vie, et en renonçant à tous nosdésordres. Nous le pouvons si nous le voulons. Car si tant de personnesl’ont fait avant la grâce du Sauveur et (88) de l’Evangile, combienplus le peut-on faire après un si grand secours?

3. Et enfin, qu’est-ce que Dieu nous commande de si pénible?Nous ordonne-t-il de couper les montagnes, de voler dans l’air, et de traverserles mers’? Il nous ordonne au contraire des choses si faciles, que nousn’aurons point besoin pour les exécuter d’aucune chose qui soithors de nous; mais seulement d’une volonté pleine et d’une affectionsincère. Qu’avaient les apôtres de tous les biens extérieurs,lorsqu’ils faisaient de si grandes choses? Avaient-ils plus d’un habit?N’avaient-ils pas les pieds nus, lorsqu’ils parcouraient toute la terre,et n’étaient-ils pas en cet état plus forts que tous leshommes et tous les démons?

Qu’y a-t-il de si difficile dans ces préceptes de Jésus-Christ?N’ayez point d’ennemis, ne haïssez personne, ne parlez point mal devotre frère, puisqu’au contraire ce sont les choses opposéesà ces préceptes qui sont pénibles et laborieuses.Mais il a commandé aussi, dites-vous, de renoncer à nos biens.Trouvez-vous donc cela fort pénible? Je vous réponds mêmequ’il ne l’a pas commandé absolument : il ne l’a que conseillé.Mais quand il en aurait fait une loi expresse, est-ce une chose fort difficilede ne se point charger d’un fardeau, de ne le point porter partout avecsoi, et de se débarrasser de tous les soins et de toutes les inquiétudesqui l’accompagnent?

Mais, ô détestable enchantement de l’avarice! l’argentaujourd’hui tient lieu de tout. De là vient cette corruption etcette confusion générale qui est dans le monde. Sion ditqu’un homme est heureux, on parle aussitôt de son bien. Si on enpleure un autre comme malheureux, on le plaint tout d’abord de ce qu’ilest pauvre. Toutes nos conversations se passent à dire de quellemanière un tel s’est enrichi, et qu’un autre s’est appauvri. Siun homme pense à prendre l’épée ou à se marier,ou à s’engager dans un emploi, il considère d’abord s’ily trouvera son intérêt et s’il pourra s’y enrichir. Puis donc,mes frères, que nous nous trouvons ici assemblés dans letemple de Dieu, tâchons de trouver quelques remèdes pour guérirune maladie si dangereuse.

Ne rougissons-nous point, lorsque nous pensons à la vertu denos pères, de cès premiers chrétiens, dont il estparlé dans les Actes? Lorsque trois mille eurent étéconvertis en une seule prédication, et cinq mille en une autre,ils vivaient ensemble, et ils possédaient tout en commun. Quel avantagepouvons-nous véritablement tirer de cette vie passagère,si nous ne nous en servons pour acquérir celle qui ne finira jamais?Jusqu’à quand serez-vous misérables, et n’étoufferez-vouspoint enfin ce monstre de l’avarice qui vous a dominés jusqu’àcette heure? Jusqu’à quand ne soupirerez-vous point aprèsvotre liberté, et ne ferez-vous point cesser tous ces commerceshonteux? Si vous étiez devenus les esclaves d’un homme, il n’y auraitrien que vous ne fissiez s’il vous promettait la liberté; et lorsquevous êtes les esclaves de l’avarice, vous ne pensez pas mêmeà vous en délivrer. Et cependant, si l’on pèse cesdeux sortes de servitude, la première n’est rien en comparaisonde la seconde.

Considérez à quel prix Jésus-Christ vous a rachetés.il a répandu tout son sang, il a donné sa propre vie : etaprès cela vous rampez à terre, vous ne respirez que la terre,vous êtes esclaves, et ce qui est encore plus insupportable, vousfaites vanité de votre servitude; vous révérez voschaînes, et vous faites les délices de votre coeur de ce quidevrait être l’objet de votre aversion et de votre haine. Mais puisqu’ilne suffit pas de condamner un vice, si on n’en propose aussi le remède,considérons, je vous prie, d’où vient que vous avez tantd’ardeur pour acquérir de l’argent. N’est-ce pas parce que le bienprocure l’honneur et la sécurité? Mais quelle est cette sécurité?Est-ce parce que nous serons assurés de n’avoir jamais faim ni froid,et de ne tomber point dans le mépris? Si donc je vous promets toutcela sans être riche, cesserez-vous d’aimer les richesses? Car sivous trouviez sans avoir de bien tout ce que vous pourriez espéreren en possédant, quel sujet ,vous resterait-il d’en rechercher?

Vous me demanderez peut-être comment il pourra se faire que vousayez ce que vous désirez, sans néanmoins être riche.Et moi je vous demande, au contraire, comment un riche peut avoir cettepaix et cette sécurité que vous cherchez. Car il faut nécessairementqu’il flatte les grands et les petits, qu’il dépende d’une infinitéde personnes, qu’il s’assujétisse honteusement à ceux dontil a affaire, qu’il soit agité de soins, d’inquiétudes etde soupçons, et qu’il appréhende sans cesse l’oeil des envieux,la langue des médisants et les (89) entreprises des avares. La pauvretén’est point exposée à toutes ces peines et à tousces périls. C’est un asile inviolable; c’est un port assuré,c’est l’épreuve de la vertu et de la sagesse, c’est une imitationde la vie des anges.

Ecoutez donc, mes frères, ce que je m’en vais vous dire. Ce n’estpoint un mal que de .n’être pas pauvre, mais c’est un mal que dene vouloir pas être pauvre. Ne considérez plus la pauvretécomme un mal, et elle ne sera plus un mal pour vous. Car tout le mal qu’ony trouve ne vient pas de ce qu’elle est naturellement, mais de la faiblesseet de l’imagination des hommes lâches, Quand je dis que la pauvretén’est point un mal, je dis trop peu, et j’ai honte moi-même d’enparler si bassement. Car si vous avancez un peu dans la vertu et dans lasagesse chrétienne, vous trouverez que non-seulement la pauvretén’est pas un mal, mais qu’elle est la source de tous les biens. Que siquelqu’un vous offrait d’un côté l’empire, les grandes charges,les richesses et toutes les délices du monde, et de l’autre la pauvreté,et qu’il vous obligeât de choisir l’un ou l’autre, je ne doute pointque vous ne fussiez prêts à embrasser la pauvreté detout votre coeur, si vous aviez une fois connu les trésors et lesplaisirs célestes qu’elle renferme.

4. Je sais que plusieurs se moquent de moi, en m’entendant parler dela sorte; mais je ne m’en étonne pas : je vous conjure seulementde m’écouter avec patience, et je m’assure que vous serez bientôtde mon sentiment. Je ne puis mieux comparer la pauvreté qu’àune vierge extrêmement modeste et d’une admirable beauté,et l’avarice à quelqu’une de ces femmes monstrueuses comme Scylla,ou bien à l’hydre, ou bien à ces autres monstres qui sontdans les poètes. Ne m’alléguez point ici ceux qui accusentet qui détestent leur pauvreté, mais plutôt ceux quien l’honorant se sont honorés eux-mêmes. C’est elle qui atoujours été aimée du saint prophète Elie,qui l’a nourri par un corbeau, et qui l’a fait enfin monter dans le cieldans un char de feu. C’est elle qui a rendu son disciple Eliséenon moins illustre que lui. C’est elle qui a fait admirer saint, Jeun-Baptistede tous les Juifs, et qui a été la gloire de tous les apôtres.Achab, au contraire, Jézabel, Giesi, Judas, Néron et Caïphe,ont été idolâtres des richesses, et leur avarice serapour jamais leur condamnation et leur honte.

Mais ne relevons pas seulement ceux qui se sont signalés parl’amour de la pauvreté , jetons les yeux sur la pauvretémême, et considérons l’excellente beauté de cette vierge.L’oeil de l’avarice n’est jamais tranquille. Ou l’intempérance l’altère,ou l’envie le trouble, ou la fureur l’agite. Mais l’oeil de la pauvretéest toujours pur, toujours agréable, et toujours paisible ; il n’ad’aversion pour personne, il est doux, Il est accessible, il est favorableà tout le monde. L’avarice au contraire est toujours inquiète.Car partout où est l’amour de l’argent, là se trouve aussila source de la haine et de l’inimitié , des guerres et des querelles.La bouche de l’avarice est pleine d’injures et de médisances; soncoeur est rempli d’orgueil et de fiel, et son esprit d’artifices et defourberies. Au contraire la langue de la pauvreté est toujours chasteet toujours modeste. Elle n’ouvre la bouche que pour rendre à Dieudes actions de grâces, que pour bénir les hommes, et pourleur parler avec une douceur humble, avec une estime respectueuse, avecune complaisance discrète, et avec une affection tendre et charitable.Si vous considérez tout le reste de son corps, vous y verrez uneadmirable proportion, et vous conclurez que la pauvreté est unevierge d’une pureté admirable et d’une parfaite beauté, etque l’avarice au contraire est un monstre par sa difformité et parsa laideur. Que si après tous ces avantages de la pauvreté,le monde néanmoins en a tant d’aversion, il ne faut pas s’en étonner,puisque les insensés ont la même horreur de toutes les autresvertus.

Mais vous m’objectez que le pauvre tous les jours est outragépar le riche. Et moi je vous réponds que c’est là un desgrands avantages de la pauvreté. Car lequel des deux est le plusheureux de celui qui fait une injure ou de, celui qui la souffre? N’est-ilpas visible que c’est celui qui la souffre courageusement? C’est donc l’avaricequi porte les hommes à outrager leurs frères, et c’est lapauvreté qui les porte à souffrir chrétiennement cesoutrages. Cependant, me direz-vous, on voit le pauvre endurer la faim.Il est vrai; saint Paul l’a soufferte aussi. Il ne trouve point, ajoutez-vous,un lieu de retraite. Avez-vous oublié que Jésus-Christ lui-mêmen’avait pas non plus où reposer sa tête? Considérezjusqu’où s’élève la gloire de la pauvreté,jusqu’où elle vous fait monter. Elle vous associe à Jésus-Christ,elle vous rend l’imitateur de Dieu même. (90)

Si l’or était une bonne chose, Jésus-Christ en auraitfait avoir à ses disciples qu’il a voulu enrichir du plus excellentde tous les dons. Mais nous voyons au contraire que, bien loin de leuren donner , il leur a défendu d’en avoir. C’est pourquoi nous voyonsque saint Pierre, non-seulement ne rougit pas de sa pauvreté, maisqu’il en fait toute sa gloire, lorsqu’il dit hardiment : " Je n’ai ni orni argent; mais je vous donne ce que j’ai". (Act. III, 4.) Qui de vous,mes frères, ne souhaiterait de pouvoir dire une semblable parole?Je crois qu’il n’y en a pas un qui ne le désirât avec ardeur.Jetez donc cet or, renoncez à ces richesses.

Mais quand j’aurai fait cela, me direz-vous, aurai-je la mêmepuissance que saint Pierre? Je vous prie de me dire ce qui a rendu saintPierre heureux : Est-ce parce qu’il a fait marcher droit un boiteux? Nullement,mais c’est parce qu’en foulant aux pieds tout le monde, il s’est acquisla gloire que Dieu nous promet.

Ne savons-nous pas que plusieurs ont fait aussi bien que lui des miracles,et qu’ils sont néanmoins tombés dans l’enfer; mais que ceuxqui ont été comme lui pauvres sur la terre, sont devenuscomme lui des rois dans le ciel?

C’est ce que nous apprenons des paroles mêmes de saint Pierreque nous venons de rapporter. Car il dit deux choses : " Je n’ai ni orni argent; et, au nom de Jésus-Christ, levez-vous et marchez ".Laquelle de ces deux choses a rendu cet apôtre si heureux? Est-cede faire marcher droit un boiteux, ou d’avoir renoncé à tout?Consultons Jésus-Christ, et qu’il soit lui-même notre juge.Il ne commanda point à celui qui lui demandait le moyen d’acquérirla vie éternelle, de faire marcher droit les boiteux, mais il luidit : " Vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et venez me suivre;et vous aurez un trésor dans les cieux ". Et saint Pierre ne ditpas non plus à Jésus-Christ, quoiqu’il le pût : Nousavons chassé les démons en votre nom, mais : " Nous avonstout quitté, et nous vous avons suivi, quelle récompensedonc en aurons-nous "? Et Jésus-Christ ne lui répond pas:Celui qui fera marcher droit les boiteux, mais : "Celui qui à causede moi et de l’Evangile quittera ses maisons et ses terres, recevra lecentuple dans ce monde, et la vie éternelle dans l’autre ".

Imitons donc ce saint apôtre, mes frères, afin que nousne soyons point confondus au dernier jour, que nous puissions nous teniravec confiance devant le tribunal du souverain Juge : et que Jésus-Christ" demeure toujours avec nous ", comme il est toujours demeuré avecles apôtres, selon la promesse qu’il leur en a fait dans l’Evangile.Il sera assurément avec nous si nous voulons imiter ces saints quil’ont imité, et prendre leur vie pour le modèle de la nôtre.C’est pour cela que le Sauveur vous donnera des louanges; c’est pour celaqu’il vous récompensera : et il ne vous demandera point compte dece que vous n’aurez ni redressé les boiteux, ni ressuscitéles morts. Ce ne seront point ces miracles, mais ce sera le renoncementà tous les biens de ce monde, qui vous rendra semblable àsaint Pierre.

Mais vous me direz que vous ne pouvez pas quitter votre bien. Je n’exigepoint cela de vous : Je ne vous fais point de violence sur ce point. Toutce que je vous demande, c’est que vous en fassiez part aux pauvres, quevous le leur donniez peu à peu, et que vous n’en reteniez pour vousque ce qui vous est absolu-ment nécessaire. C’est ainsi que vousjouirez d’une grande paix dans cette vie, et de la gloire dans l’autre,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, appartient la gloireet l’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

FIN DU COMMENTAIRE SUR L’EVANGILE DE SAINT MATTHIEU.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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