HOMÉLIE LXXV
ET COMME JÉSUS SORTAIT DU TEMPLE POUR SEN ALLER, SES DISCIPLESVINRENT A LUI POUR LUI FAIRE REMARQUER LA GRANDEUR DE CET ÉDIFICE.MAIS JÉSUS LEUR DIT : VOUS VOYEZ TOUS CES BÂTIMENTS: JE VOUSDIS EN VÉRITÉ QUILS SERONT TELLEMENT DÉTRUITS QUILNY RESTERA PAS PIERRE SUR PIERRE ". (CHAP. XXIV, 1, 2, JUSQUAU VERSET16.)
1. Après que Jésus-Christ eut prédit aux Juifsque leurs maisons demeureraient désertes, et quil les eut menacésde plusieurs maux pour lavenir, les apôtres, surpris de ces prédictionsétonnantes, sapprochèrent de lui et lui firent considérerla beauté du temple. Il semble quils doutaient si des ouvragessi admirables et par le prix de la matière, et par la beautédu travail, pourraient un jour être entièrement détruits.Mais Jésus-Christ ne se contente plus de dire que ces édificesdemeureraient déserts. Il déclare quils seraient tellementruinés, quil ny resterait pas pierre sur pierre : " Vous voyeztous ces bâtiments ", leur dit-il, "je vous dis en véritéquils seront tellement détruits, quil ny restera pas pierre surpierre ". Vous me demanderez peut-être si cela est arrivé,ou pourquoi Jésus-Christ use dune expression si forte. Cétaitpour marquer ainsi une désolation extraordinaire, ou parce queneffet ce quil prédisait devait arriver à ce temple que lesapôtres lui montraient alors, parce quune partie du temple fut détruitejusquaux fondements. Mais, quoi quil en soit, les plus opiniâtreset les plus incrédules doivent se rendre à la véritéen voyant létat où cette ville a été réduite.
" Et comme il était assis sur la montagne des Oliviers, ses disciplesle vinrent trouver en particulier et lui dirent: Dites-nous quand celaarrivera, et quel signe il y aura de votre avènement et de la findu monde (3) ". Ses disciples le viennent trouver " en particulier ", parcequils veulent linterroger sur des choses fort secrètes. Ils désiraientavec ardeur le jour de lavènement du Sauveur, parce quils souhaitaientde voir cette gloire quils croyaient devoir être pour eux le combledes biens. Ils lui font deux questions différentes; la première:"Dites-nous quand cela arrivera "? Cest-à-dire, cette ruine dutemple dont il leur parlait : "Quel signe y aura-t-il de votre avènement"? Saint Luc ne rapporte quune seule question qui regarde la destructionde Jérusalem, parce que les apôtres croyaient que le Filsde Dieu viendrait aussitôt après cette ruine. Mais saint Marcrapporte ceci avec plus dexactitude; il nous apprend que ce ne furentpas tous les apôtres qui sinformèrent de la désolationde cette ville, mais seulement saint Pierre et saint Jean, cest-à-dire,ceux qui avaient plus daccès et plus de liberté auprèsdu Sauveur. Jésus-Christ répond à cela :
" Prenez garde que personne ne vous séduise (4). Car plusieursviendront en mon nom et diront : Je suis le Christ, et ils en séduiront(581) plusieurs (5). Vous entendrez aussi parler de guerres et de bruitsde guerres. Mais gardez-vous bien de vous troubler, parce quil faut quecela arrive, et ce ne sera pas encore la fin (6) ". Comme les apôtresécoutaient avec indifférence la prédiction de la ruinede Jérusalem, et quils la regardaient comme une chose qui leurétait étrangère et qui ne les touchait pas, parcequils espéraient être hors de ces malheurs et de ces tumultes,et quils ne se proposaient au contraire pour lavenir que des biens dontils espéraient jouir bientôt, Jésus-Christ leur préditici des maux qui leur seraient propres, afin de les y préparer etde les tenir toujours dans la crainte. Il les avertit de prendre gardeà deux choses, à ne se point laisser séduire par ceuxqui tâcheraient de les tromper, et à ne point céderà la violence des maux dont ils se verront accablés. Il lesprépare et les encourage à une double guerre, lune contredes séducteurs, et lautre contre des ennemis déclarés;et il leur marque que cette dernière serait bien plus à craindreque lautre, parce quelle serait accompagnée dun trouble et duneconsternation générale de tout lunivers.
Les conquêtes des Romains jetaient la terreur et leffroi détoutes parts, et la prise de tant de villes et de tant de provinces quine leur pouvaient résister répandait lépouvante danstous les coeurs. Cest de ces " guerres et de ces troubles " qui regardaientparticulièrement la Judée que Jésus-Christ parle ici.Car il eut été inutile de leur parler des autres guerresqui ruinaient les autres parties du monde, puisquelles ne les regardaientpas. Dailleurs ceût été ne leur apprendre rien denouveau que de leur prédire quil y aurait des guerres dans toutela terre, puisquil y en a toujours. Il y avait même avant cetteprédiction de grandes guerres et de grands troubles dans le monde;il est donc visible quil ne leur parlait que des guerres de Judéequi ne devaient pas tarder à sallumer. Car déjà lesrapports des Juifs avec Rome commençaient à leur donner delinquiétude. Comme ces guerres auraient pu troubler un jour sesdisciples, Jésus-Christ les leur prédit pour les prémunircontre ce trouble.
Mais pour montrer encore plus clairement que ce serait le Fils de Dieuqui sarmerait alors lui-même contre les Juifs pour les combattreet pour leur déclarer la guerre, après avoir parléde la terreur des armées romaines, il leur annonce encore beaucoupdautres plaies qui leur viendraient du ciel, comme la peste, la famineet des tremblements de terre, montrant par ces derniers maux que ce seraitlui qui conduirait ces guerres, et quelles narriveraient pas tant alors,comme elles arrivent dordinaire, par le caprice ou par la passion deshommes, que par un ordre particulier de Dieu et par un effet préméditéde sa colère. Cest pourquoi il dit que, ces maux arriveront, nonpas dune manière commune et ordinaire, ni tout dun coup, maisavec beaucoup de signes prodigieux.
Il leur a marqué à la fin du chapitre précédentla cause de tant de malheurs, afin que les Juifs ne la rejetassent pointsur ceux qui croiraient alors en Jésus-Christ : " Je vous dis envérité ", a-t-il dit, " que tout ceci arrivera à cettegénération ", et le reste. Mais, voulant en même tempsempêcher que ses disciples ne crussent que tant de maux seraientun obstacle à la prédication de lEvangile, il ajoute: "Gardez-vousbien de vous troubler, parce quil faut que cela arrive ". Tout ce quejai dit arrivera, mais ces malheurs, qui accableront la Judée detoutes parts, nempêcheront point le succès de mon ouvrage,et ce grand trouble du monde entier narrêtera point la véritéde mes paroles.
Jésus-Christ avait dit un peu auparavant aux Juifs : " Vous neme verrez plus désormais jusquà ce que vous disiez: Bénisoit celui qui vient au nom du Seigneur ", et les disciples avaient prisde ces paroles sujet de croire que la fin du monde arriverait dans le mêmetemps que la ruine de Jérusalem. Le Sauveur réfute cettepensée et les retire de cette erreur, en leur disant : " Mais cene sera pas encore la fin". Et pour ne plus douter que cétait làleur pensée, il ne faut que considérer ce quils disent:" Quand cela arrivera-t-il ", cest-à-dire " quand arrivera la destructionde Jérusalem, et quel signe y aura-t-il de votre avènementet de la fin du monde "? Mais Jésus-Christ ne répond pasdabord à cette question; il passe de suite au plus urgent, àce quil convenait dapprendre en premier; il ne parle donc pas immédiatementde la ruine de Jérusalem ni de son second avènement, maisil parle des maux qui savançaient et grondaient déjàsur leurs têtes, et par là il excite leur inquiétude: " Prenez garde ", leur dit-il, (582) " quon ne vous séduise,parce que plusieurs viendront en mon nom et diront : Je suis le Christ,et en séduiront plusieurs ". Et après ces avis importants,il leur parle enfin de la destruction de cette ville, se servant toujoursdu passé pour confirmer lavenir, afin de persuader et de convaincreainsi les personnes les plus grossières. Il entend par ces mots" de guerres et de bruits de guerre ", les premiers mouvements et les premierstroubles. Et il ne veut pas quils croient que le monde finirait aussitôtaprès. Cest pourquoi il ajoute, comme je lai déjàfait remarquer: " Mais ce ne sera pas encore la fin ".
2. " Car on verra se soulever peuple contre peuple, et royaume contreroyaume (7) ", ce quil appelle le commencement des maux des Juifs. " Ettout cela ne sera que le commencement des douleurs (8) ", cest-à-diredes malheurs dont ils seront affligés. " Alors ils vous livrerontaux magistrats pour être tourmentés, et ils vous feront mourir(9) ". Cest avec une grande sagesse que Jésus-Christ entremêleen parlant les maux que souffriraient ses disciples avec ceux que souffrirontle reste des hommes, afin que la vue des malheurs publics leur adoucîtleurs maux particuliers. Mais il ne se contente pas de leur donner cetteconsolation. Il en ajoute encore une autre, lorsquil dit que cela leurarriverait " à cause de lui et de son nom. Et vous serez haïsde toutes les nations à cause de mon nom (9). En même tempsplusieurs trouveront des sujets de scandale et de chute, et se trahiront,et se haïront les uns les autres (10). Il sélèveraplusieurs faux prophètes qui en séduiront plusieurs (11).Et parce que liniquité se sera accrue, la charité de plusieursse refroidira (12). Mais celui qui persévérera jusques àla fin, sera sauvé (13)" .Ce mal, que Jésus-Christ leur préditen disant " quils se trahiront et se haïront les uns les autres ",est sans doute le plus grand des maux, puisque cest une guerre intestineet domestique. Et il se mêla en effet avec les Juifs plusieurs fauxfrères. Remarquez donc ici trois sortes de différents maux: lun de la part des séducteurs, lautre de la part des ennemis,et le troisième de la part des faux frères. Voyez ce quesaint Paul dit de ce dernier, et comment il déplore ce malheur:" Ce ne sont ", dit-il, " que combats au dehors et que frayeurs au dedans". (II Cor. VII, 5.) Et il gémit en un autre endroit des dangersquil avait à souffrir "des faux frères. Ce sont", dit-il," de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, qui se transforment enapôtres de Jésus-Christ". (II Cor. XI, 13.)
Mais le Fils de Dieu les menace ensuite du plus sensible de tous lesmaux, lorsquil leur prédit que la charité des fidèlesne les consolerait point dans les maux quils souffriraient en leur annonçantlEvangile. Et pour leur apprendre encore que cette considérationmême ne peut nuire à une âme ferme en Dieu et qui estcourageuse, il leur dit de ne rien craindre et de ne se troubler de rien.Car si vous avez, leur dit-il, de la patience, ces maux ne vous abattrontpas. Et une preuve de ce que je vous dis, cest que malgré tousces maux " lEvangile du royaume sera prêché par toute laterre pour servir de témoignage à toutes les nations, etcest alors que la fin doit arriver (14) ". Il semble que, pour les préveniret pour les empêcher de lui dire : Comment pourrons-nous mêmevivre au milieu de tant de troubles? il les assure que non-seulement ilsvivront, mais même quils prêcheront son Evangile par toutela terre: " Cet Evangile du royaume sera prêché par toutela terre, pour servir de témoignage à toutes les nations,et cest alors que la fin doit arriver". Cest-à-dire la fin deJérusalem. Car saint Paul marque assez que lEvangile avait déjàcouru dans tout le monde avant même la destruction de cette ville: " Leur voix ", dit-il, " sest répandue dans toute la terre".(Rom. X, 10.) Et ailleurs : " LEvangile que vous avez entendu a étéprêché à toute créature qui est sous le ciel".(Col. I, 6.) Cest ainsi quon voit cet apôtre passer de Jérusalemdans lEspagne pour y prêcher lEvangile. Et si saint Paul a luiseul porté la foi dans une si grande étendue de provinces,jugez de ce que tous les autres Apôtres auront pu faire. Aussi lemême saint Paul écrit-il ailleurs " que lEvangile fructifieet a été prêché à toutes les créaturesqui sont sous le ciel ". (Ib. 6.)
Cette parole du Sauveur: " Pour servir de témoignage àtoutes les nations ", marque que lEvangile sera prêché àtous, mais que tous ny croiront pas, et quil sera annoncé auxinfidèles pour être un jour leur condamnation. Ceux qui aurontcru sélèveront contre les autres, et ils porteront témoignagecontre eux. Et cest pour ce sujet que Jérusalem ne sera détruitequaprès que LEvangile aura été (583) prêchédans tout le monde, afin que ces incrédules et ces ingrats ne puissentplus avoir de prétextes pour excuser leur infidélité.Car quel pourrait être ce prétexte, lorsquils verront lapuissance de Jésus-Christ éclater en un moment comme un éclair,et paraître jusquaux extrémités de la terre?
Jai déjà tait voir que saint Paul témoigne clairementque lEvangile avait été annoncé, lorsquil dit :" LEvangile que vous avez ouï a été prêchéà toute créature qui est sous le ciel ". Cest làla plus grande preuve de la toute-puissance et de la divinité deJésus-Christ, de voir en vingt ou trente ans au plus lEvangilerépandu dans tout le monde. Après cela donc la destructiondo Jérusalem arrivera. Cest ce que Jésus-Christ marque dansla suite. Car il rapporte la prophétie de Daniel pour leur fairemieux croire quinfailliblement leur ville serait détruite.
" Quand donc vous verrez labomination de la désolation qui aété prédite par le prophète Daniel, établiedans le lieu saint : Que celui qui lit entende bien ce quil lit (15) ".Il entend par cette abomination la statue de celui qui assiégealeur ville, et qui layant prise et ruinée mit sa statue au dedansdu temple. Il ajoute " de désolation " , parce que cela ne se fitquaprès que Jérusalem fut désolée. Il marqueque cela arriverait encore du vivant de quelques-uns de ceux à quiil parlait, lorsquil dit : " Quand vous verrez labomination, etc. ".Et cest ce qui fait voir la puissance souveraine de Jésus-Christet la force des apôtres qui prêchaient dans tout le monde enmême temps que les Juifs étaient chassés de tout lemonde, que toute la terre les persécutait comme des rebelles, etque César même les bannissait de tout son empire.
3. Cest pourquoi il me semble quon peut comparer létat desapôtres dans ce temps fâcheux à létat de navigateursqui se trouveraient sur mer dans une grande tempête, lorsque le cielpar ses foudres, lair par ses ténèbres et la mer par sesflots, répandent lépouvante de toutes parts, lorsque tousles vaisseaux sont menacés du naufrage, que les passagers mêmessont divisés, que des monstres sortent des abîmes de la meret entrent confusément avec les flots dans les navires, et que,la division étant au dedans, les pirates menacent encore au dehors.Les apôtres, dis-je, étaient comme des hommes que lon obligeraitalors de prendre le gouvernail de ces vaisseaux sans avoir aucun art niaucune intelligence pour les conduire, et daller combattre sans aucuneapparence de pouvoir échapper dun si grand péril, et néanmoinsavec une espérance très certaine de la victoire. Car lesgentils dun côté avaient pour eux cette haine généralequils portaient à tous les Juifs. Les Juifs dailleurs les haïssaientcomme les violateurs de leur loi. Ainsi tout leur était contraire.Ils voyaient partout des écueils et des précipices de touscôtés et des bancs de sable. Les provinces, les villes, lesmaisons, tout le monde en général et chaque. homme en particulier,leur faisait une guerre acharnée. Les empereurs et les princes,les magistrats et les particuliers, les villes, les provinces et les peuplesentiers les persécutaient, et létat où ils se trouvaientréduits était au-dessus de tout ce quon en peut dire. LesRomains avaient une haine mortelle contre tout le peuple juif, parce quilleur suscitait mille embarras. Et cependant tout cela narrêta pointle cours de la prédication des apôtres. Après la priseet lembrasement de Jérusalem, après tant de maux quy souffrirentceux qui sy trouvèrent enfermés, les apôtres, quien étaient sortis, vont imposer aux Romains, malgré eux,de nouvelles lois et de nouveaux règlements de vie.
Qui nadmirera ce prodige, mes frères? Les Romains peuvent défairedes troupes sans nombre et des armées entières de Juifs,et ils né peuvent se défendre de douze hommes pauvres, nus,ignorants, qui viennent les combattre sans armes. Quelle langue pourraitassez relever une si grande merveille? Il y a deux choses qui sont principalementnécessaires à celui qui enseigne les autres. Il faut quilait de lautorité et quil soit aimé de ses disciples, etil faut aussi que les choses quil leur enseigne soient faciles àadmettre, quelles leur plaisent, et quil les annonce dans un temps depaix et non de guerre et de trouble. Les apôtres étaient dansdes circonstances toutes contraires, Car non-seulement ils navaient nulleautorité par eux-mêmes, mais de plus ceux qui en avaient nesen servaient que pour séduire les hommes et pour les porter àles haïr, au lieu de les favoriser et de les aimer. Que sils sacquéraientlestime et lamour de quelques-uns, ces persécuteurs les tourmentaienttellement quils ne leur permettaient de demeurer en aucun lieu, voulantquils fussent bannis de toutes les (584) villes, repoussés de tousles peuples et privés des avantages de toutes les lois.
Dailleurs la vie nouvelle que les apôtres introduisaient dansle monde était dure et pénible, et celle au contraire quilstâchaient de détruire était agréable et voluptueuse.On voyait tous les jours que leurs disciples étaient exposésà mille périls, et quon inventait des supplices tout nouveauxpour leur faire souffrir une mort cruelle. De plus, le temps durant lequelils ont prêché lEvangile était plein de guerres, detroubles et de tumultes, et ce seul obstacle pouvait suffire pour en empêcherlétablissement.
Ne faut-il donc pas sécrier ici avec le Prophète: " Quipourra raconter la puissance du Seigneur et faire entendre toutes ses merveilles"? Si Moïse a eu tant de peine, avec tous ses miracles, à persuaderses frères les Israélites de quitter un pays où ilsétaient opprimés et réduits à létatdesclaves travaillant à faire des briques, qui a pu persuader auxdisciples des apôtres de se laisser tous les jours déchirerpar les fouets, de souffrir des maux insupportables et de renoncer àune vie délicieuse, pour en embrasser une autre austère etpénible, et cela lorsquils navaient pour maîtres que desétrangers, que des hommes inconnus et regardés de tout lemonde comme des ennemis de lEtat et comme des pestes publiques? Que dirait-onaujourdhui si un seul individu détesté de tous les hommesallait non dans des royaumes, ni dans des provinces et des villes entières,mais dans une seule maison pour y mettre la division, pour séparerles amis davec les amis, pour soulever le père et la mèrecontre les enfants, et le mari contre la femme? Ne laurait-on pas misen pièces avant même quil ouvrît la bouche?
De plus, si on ne voyait rien en lui que de méprisable, et quenmenant une vie austère il la voulût imposer aux autres etpersuader aux riches dabandonner leurs richesses, voulant lui seul sopposerau torrent de la coutume et de la vie ordinaire des hommes, nest-il pascertain quon le lapiderait et quil aurait autant dennemis quil voudraitse faire de disciples? Cependant, mes frères, ce qui paraîtraitimpossible dans une seule maison sest fait dans toute la terre. Jésus-Christa envoyé douze hommes comme autant de médecins du ciel, quiont changé toute la face du monde en courant les terres et les mers,au milieu des montagnes et des précipices, des écueils etdes rochers, et parmi les guerres, les séditions et les tumultes.Que si vous voulez savoir les famines, les tremblements de terre et lesmalheurs différents dont tout le monde était alors agité,lisez lhistoire de Josèphe.
Mais, sans en chercher dautres témoignages, il suffit dentendrece que Jésus-Christ dit ici : "Ne vous laissez point troubler, ilfaut que tout cela arrive ". Et " Celui qui persévérera jusquàla fin sera sauvé ". Et " Lon prêchera cet Evangile dansle monde entier ". Il dit même que ces maux ne seraient que " commedes commencements ". Comme les apôtres paraissaient étonnéset abattus de ce quil disait, il les rassure en leur disant que quandil arriverait beaucoup dautres malheurs encore plus grands, il fallaitnécessairement que son Evangile fût prêché danstout le monde, et qualors la fin arriverait.
4. Considérez donc, mes frères, dans quel étatse trouvait alors lEglise, lorsquelle nétait encore que commedans le berceau, où elle avait besoin dune paix profonde, combienelle était tourmentée par les divisions, par les persécutionset parles armes. Je ne me lasse point, mes frères, de vous représenterlimage affreuse de ces temps. Les séducteurs y faisaient la premièreguerre. " Il viendra ", dit Jésus-Christ, " de faux christs et defaux prophètes ". Les Romains faisaient la seconde. " Car vous entendrez", dit le Sauveur, " parler de guerre et de bruits de guerre ". La troisièmefut excitée par la famine. La quatrième par la peste et parles tremblements de terre. La cinquième par la persécutiondes apôtres. " Ils vous feront", leur dit Jésus-Christ, "souffrir de grands maux ". La sixième, par la haine généralede tous les peuples. La septième, par les discordes intestines quiferaient quoit se trahirait lun lautre. La huitième, par lesfaux-frères, et enfin par la ruine de la charité, le plusgrand et le plus déplorable de tous ces maux, et la source mêmedont tous les autres sortaient. Vous êtes surpris sans doute lorsquevous voyez tant dé guerres différentes, si nouvelles et sieffroyables, que les apôtres ont eu à soutenir. Cependantla prédication de lEvangile sest élevée au-dessusde tous ces obstacles et sest enfin répandue dans toute la terre,par la force de celui qui avait dit : " Cet Evangile sera prêchépartout lunivers ".
Où sont donc maintenant ceux qui sarrêtent (585) àconsidérer le moment de la naissance des hommes, comme ayant unpouvoir fatal sus toute leur vie, et qui osent opposer je ne sais quellerévolution de temps aux dogmes et aux vérités de lEglise?Car, qui a jamais entendu dire que, par suite de cette révolution,on ait déjà vu un autre Christ et une autre prédicationde lEvangile? Ces rêveurs nont pas encore osé avancer cetteextravagance, quoiquils assurent que depuis la création du mondeil sest passé cent mille ans, et dautres fables semblables, Quelleest donc cette révolution dont ils parlent? Quand donc a-t-on vu, dans un si grand nombre dannées, revenir les embrasements deSodome et de Gomorre, ou les inondations dun second déluge? Jusquàquand vous jouerez-vous de la crédulité des hommes, aveccette révolution imaginaire que vous dites être le principede toutes choses?
Vous me demanderez peut-être: Doù vient donc quil arrivebeaucoup de choses de celles que le démon a prédites? Jevous réponds que cela vient de ce que vous vous rendez indigne dusecours de Dieu, que vous sortez du giron de sa providence pour vous abandonneraux impressions du démon, qui vous mène et vous manie alorscomme Il lui plaît, et quainsi il prédit que vous ferez cequil prévoit quil vous fera faire. Mais il na pas le mêmepouvoir sur les saints, ni même sur nous autres, quelque pécheursque nous soyons, parce que nous navons pour lui quun profond mépris.Car, bien que notre vie soit à peine supportable, néanmoinslorsquavec la grâce de Dieu nous nous tenons attachés àsa vérité, nous nous mettons au-dessus de cette erreur queles démons veulent établir.
Mais enfin, quest-ce que cette renaissance imaginaire que vous inventez,sinon une confusion générale qui jette tout dans le désordreet qui fait que tout arrive au hasard, et non-seulement au hasard, maismême contre la raison.
Vous me direz peut-être : Si tout ne se conduisait par le hasard,doù pourrait venir que lun serait riche et lautre pauvre? Jevous réponds que je ne le sais pus; car jai résolu d vousrépondre ainsi, pour vous apprendre à nêtre plus sicurieux, et à ne pas croire témérairement quil nya rien de réglé dans le cours du monde. Il y a bien de ladifférence entre ignorer les véritables raisons des choses,ou en inventer de fausses. Une ignorance humble vaut beaucoup mieux quunescience erronée et présomptueuse. Celui qui reconnaîtquil ne sait pas une chose, se laisse aisément instruire. Maiscelui qui, ne connaissant point la vérité, invente des faussetés,est dautant plus éloigné de la connaître que, poursen rendre susceptible, il faut, auparavant, quil travaille àeffacer de son esprit ces impressions fausses dont il est prévenu.
On écrit sans -peine sur un papier blanc tout ce que lon veut;mais lorsquil est déjà écrit, on a beaucoup plusde peine, et il faut auparavant effacer tout ce quon y avait mis. Un médecinqui ne donne aucun remède, vaut bien mieux quun autre qui en donnede mauvais. Un architecte dont tous les bâtiments tombent par terre,est bien plus à craindre que celui qui nose point bâtir.Il est bien plus facile de cultiver une terre qui est simplement en friche,quune autre qui est toute pleine dépines.
Ne soyons donc point si ardents pour tout savoir. Souffrons durant quelquetemps notre ignorance , afin que, lorsque nous trouverons un maîtrecapable de nous instruire, nous ne lui donnions pas la double peine denous retirer de lerreur, et de nous faire entrer dans la vérité.On a vu souvent des personnes tomber dans un état qui étaitsans remède, pour sêtre laissé aller ainsi dans légarement.Il y a bien plus de peine à arracher de vieilles racines dune terrepour la semer ensuite, que de semer dans un champ où il ny a rien,li faut de même que ces faux savants arrachent beaucoup de mauvaisesmaximes de leur esprit, avant que de pouvoir recevoir les bonnes; au lieuque les autres qui sont plus humbles et moins impatients, ont toujoursle coeur disposé à écouter ce quon leur enseigne.
Je réponds maintenant à votre question: doù vientque, de deux hommes, lun est riche et lautre est pauvre? Il est aiséde vous dire pourquoi lun est riche. Cest parce que Dieu lui a donnéces richesses, ou quil a permis quil les eût. Cette raison est,comme vous le voyez, fort courte et fort simple. Vous me demandez encoresi Dieu rend riches des méchants, des impudiques, des abominables,enfin des gens qui usent si mal de leurs richesses? Je vous répondsquil ne les rend pas riches par lui-même, mais quil souffre quilsle soient. Car il y a bien de la différence entre (586) rendre unepersonne riche, et souffrir seulement quelle le soit.
Mais pourquoi le permet-il, dites-vous Cest parce que le temps du jugementnest pas encore arrivé, et que cest alors que Dieu rendra àchacun ce quil mérite. Quel crime fut jamais plus odieux que celuide ce riche, qu ne voulait pas même donner de ses miettes au pauvreLazare? Nen reçut-il pas aussi d Dieu le châtiment quilméritait , puisque la dureté quil eut pour les pauvres futpunie avec une justice si exacte que, soupirant lui-même pour avoirune goutte deau au milieu des flammes, il ne la put jamais obtenir? Lorsquedeux personnes sont également méchantes, et que lune desdeux est pauvre et lautre riche, elles ne seront pas égalementpunies dans lenfer, et le riche, sans doute, y souffrira beaucoup plusque lautre. Cest ce que nous voyons dans ce mauvais riche, qui fut punidautant plus rigoureusement en lautre vie, quil avait étéplus heureux dans celle-ci.
5, Lors donc que vous voyez quelquun senrichir par ses injustices,et jouir de- toutes sortes de biens, déplorez son sort et sa misère,puisque cette prospérité apparente attirera sur lui un plusgrand supplice. Comme ceux qui offensent Dieu tous les jours sans en fairepénitence , "samassent ", selon saint Paul, "un trésor decolère (Rom. II, 5)", de même ceux qui jouissent ici de toutessortes de biens, sans y ressentir la moindre incommodité, en serontun jour beaucoup plus punis.
Je vous ferai voir, si vous le voulez, combien ce que je vous dis estvrai, non-seulement par ce qui nous arrivera dans lautre monde, mais parce qui arrive tous les jours dans celui-ci. Ne savez-vous pas quaprèsque le bienheureux David eut commis avec Bersabée ce crime si connude tout le monde, Dieu ne lui reprocha rien avec tant de force, que lingratitudequil lui avait témoignée après les grâces signaléesdont il lavait comblé? Ecoutez le reproche que Dieu lui en fait:" Je vous ai sacré roi, je vous ai délivré des mainsde Saül: Je vous ai donné tout ce qui appartenait àvotre maître, et toute la maison de Judas et dIsraël; et sicela était peu, jy en eusse ajouté encore davantage. Pourquoidonc avez-vous commis ce crime en ma présence " ? (II Rois, XII.)Dieu, mes frères, ne tire pas une même vengeance de tous lescrimes. Il les punit différemment selon les différentes circonstancesdes temps, de lâge, des conditions, des dignités, de léducation,de lesprit, de lexpérience et de plusieurs choses semblables.
Pour faire mieux voir ce que je dis; examinons quelque péché.Prenons, par exemple, celui de limpureté, et considérezcombien, non pas moi, mais lEcriture, nous assure quil sera différemmentpuni de Dieu. Si un homme a commis ce péché honteux avantla Loi, saint Paul dit quil en sera châtié : " Ceux ", dit-il," qui auront péché sans la Loi, périront aussi sansloi". (Rom.II,) Si un autre a commis ce crime après la Loi, il ensera puni davantage, " parce que ceux qui ont péché dansla Loi, seront jugés par la Loi ". (Ibid.)
Si un prêtre sest laissé tomber dans cette faute, sa dignitélaggravera beaucoup : et cest pour cette raison quautrefois les autresfemmes, coupables dimpudicité, étaient seulement condamnéesà la mort, au lieu que les filles des prêtres, qui se laissaientcorrompre, étaient condamnées au feu; Moïse laissaitainsi au prêtre à juger ce quil devait attendre sil tombaitdans ce même crime. Car sil témoigne tant de sévéritécontre une personne, seulement parce quelle est fille du prêtre,que fera-t-il contre le prêtre même? Si quelque femme commetun crime, y étant contrainte et comme forcée par une violenceétrangère, la Loi ne lui impute point. Elle met aussi unigrande différence entre deux femmes qui commettraient la mêmeaction dimpureté dont lune serait riche et lautre pauvre : onle voit par ce que nous avons déjà rapporté de David.
Que si quelquun tombe dans ce crime, après que Jésus-Christest venu au monde, il est constant que quand il serait mort sans avoirencore participé aux mystères, il en sera beaucoup plus punique ceux qui ont péché avant lEvangile. Que si quelquunviole la grâce du saint baptême, et commet un crime aprèslavoir reçue, il ne reste plus, selon saint Paul, aucune consolationà cet homme : " Si quelquun ", dit-il, " a mépriséla Loi de Moïse, il meurt sans miséricorde à la dépositionde deux ou trois témoins; combien donc celui-là sera-t-iljugé digne dun plus grand supplice, qui aura foulé aux piedsle Fils de Dieu, qui aura tenu pour une chose vile et profane le sang delalliance par lequel il avait été sanctifié, et quiaura fait outrage à lEsprit de grâce"? (Héb. X, 28.)Enfin, si (587) une personne, consacrée à Dieu, commet uncrime contre la pureté , le péché alors est montéà son comble.
Vous voyez donc combien il se trouve dans un seul péchéde degrés différents, puisquil change lorsquon le considèreou avant la Loi, ou après la Loi, ou dans une personne consacréeà Dieu, ou dans un laïque, ou dans un riche, ou dans un pauvre,ou dans un catéchumène, ou dans un fidèle. On doitaussi beaucoup considérer la lumière et linstruction decelui qui 1e commet : " Car, celui qui connaît la volontéde son maître et ne la fait pas, sera beaucoup châtié". (Luc, XII, 47.) Et celui qui pèche après tant dexemples,sattire une bien plus grande punition. Cest pourquoi Dieu dit: " Et vous-mêmesqui avez vu ces exemples, vous navez point fait pénitence, quoiquevous ayez reçu tant de grâces ". (Sag. IV.) Aussi, entre lesreproches que Jésus-Christ fait à Jérusalem, il luidit " Combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfants et vous ne lavezpas voulu" ?
Cest encore un bien plus grand crime de pécher lorsquon estdans le plaisir et dans les délices, comme on le voit par lexempledu mauvais riche et du Lazare. Le lieu quelquefois change le crime quiest commis, et Jésus-Christ marque lui-même cette circonstance,lorsquil dit aux Juifs: " Vous avez tué Zacharie entre le templeet lautel ". La qualité des péchés par elle-mêmeleur donne aussi quelque différence : " Vous avez ", dit Dieu, "tué vos fils et vos filles : et ce crime est plus insupportableque toutes les fornications et que toutes les abominations que vous avezfaites ". Et encore : " Il nest pas étonnant que quelquun soitsurpris à voler, lorsquil vole pour soutenir sa vie épuiséepar la faim ". (Prov. VI, 30.)
Le péché change aussi selon les personnes contre qui onla commis : " Si quelquun pèche contre un homme ", dit lEcriture" on priera pour lui ; mais si cest contre Dieu même quil pèche, qui osera offrir pour lui prières " ? ( I Rois, II ) Le péchésaugmente encore lorsquon devient plus méchant que ceux qui sétaientsignalés par leurs excès comme Dieu le reproche dans Ezéchiel:" Vous navez pas même gardé la justice dun païen etdun infidèle (Ezéch. XVI, 20) " ; ou lorsque lexemple desautres ne nous sert pas : " Elle a vu sa soeur " , dit Dieu, " et ellea paru juste lorsquon la comparée avec elle ". (Ibid.)
Le crime devient encore plus grand lorsquon le commet aprèsavoir reçu de plus grandes grâces de Dieu. Cest ce que Jésus-Christdit lui-même : " Si on avait fait dans Tyr et dans Sidon les mêmesmiracles, il y a longtemps quelles auraient fait pénitence. Cestpourquoi Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement un jour" (Sup. XI, 23.) Remarquez-donc, mes frères, avec quelle exactitudeDieu examine nos péchés, et que tous ceux qui commettentle même crime nen sont pas punis également : lorsque nousavons une fois abusé de la miséricorde de Dieu, et que nousnous sommes rendus inutiles à nous-mêmes cette bontéquil avait pour nous, nous nous attirons un bien plus grand supplice.Saint Paul le marque clairement, lorsquil dit : " Mais vous, au contraire,par votre dureté et par limpénitence de votre coeur, vousvous amassez un trésor de colère". (Rom. II, 5.)
Comprenons ces vérités, mes frères, et ne nousscandalisons de rien de ce qui arrive dans ce monde. Que lun soit richeet lautre pauvre; que lun soit heureux, lautre malheureux, abandonnonstout à la providence, à la sagesse incompréhensiblede Dieu, et ne nous exposons point sur cette mer périlleuse desraisonnements humains, où nous ne trouverons que des tempêteset des écueils. Appliquons-nous avec soin à la vertu, fuyonsle vice avec horreur pour jouir un jour des biens que Dieu nous prometpar la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (588)
HOMÉLIE LXXVI
"ALORS, QUE CEUX QUI SERONT DANS LA JUDÉE SEN VIENT SUR LESMONTAGNES. QUE CELUI QUI SERA AU HAUT DU TOIT, NE DESCENDE POINT POUR EMPORTERQUELQUE CHOSE DE SA MAISON. ET QUE CELUI QUI SERA DANS LE CHAMP. NE RETOURNEPOINT EN ARRIÈRE POUR PRENDRE SES VÊTEMENTS". (CHAP. XXIV,16, 17, 18, JUSQUAU VERSET 32.)
1. Après que Jésus-Christ a parlé des malheursde Jérusalem et de la persécution de ses disciples, et quilleur a prédit quils demeureraient invincibles au milieu de tantde maux , et quils porteraient la lumière de lEvangile par toutela terre, il leur parle encore des misères extrêmes oùles Juifs seraient réduits, et il leur annonce que lorsquils auraient,eux ses apôtres, éclairé tout le monde par leurs prédications,ce peuple alors tomberait dans le malheur prédit. Mais remarquezcomment le Sauveur nous représente une guerre terrible , par descirconstances qui pourraient dabord paraître peu remarquables :" Alors ", dit-il, " que ceux qui seront dans la " Judée senfuientsur les montagnes. Alors", cest-à-dire, quand ce que je viens demarquer arrivera, quand labomination de la désolation sera dansle Temple, et que de grandes armées assiégeront Jérusalemde toutes parts; comme vous ne devez plus alors espérer de salut,fuyez sur les montagnes. Les Juifs sétaient souvent tirésavec avantage des plus grandes guerres. Ils avaient échappéà la fureur de Sennacherib, à la rage de limpie Antiochus.Le courage des Machabées avait rétabli leur Etat, aprèsmême que les ennemis sen étaient rendus les maîtres,et quils avaient profané et pillé le temple. Mais Jésus-Christne leur permet pas ici de se promettre un bon-beur semblable, lorsque Titeassiégerait leur ville. Il leur ôte dabord toute espérance,et il leur déclare quils seraient heureux sils pouvaient, en quittanttout, se sauver promptement sur les montagnes.
" Que celui qui sera au haut du toit ne descende point pour emporterquelque chose de sa maison (17) ". Jésus-Christ ne permet pas mêmeà ceux qui se trouveront alors sur le toit de leur maison, dy descendrepour en emporter quelque chose; pour marquer qualors la ruine sera inévitable,et quelle enveloppera tous ceux qui se trouveront dans la ville.
" Et que celui qui sera dans la campagne ne retourne point en arrièrepour prendre ses vêtements (18)". Si ceux même qui seront alorsdans la ville doivent en sortir, combien plus ceux qui ny seront pas,devront-ils craindre dy rentrer? " Mais malheur aux femmes qui serontgrosses, et qui allaiteront en ce temps-là (19) ". " Malheur auxfemmes qui seront grosses ", parce que le poids qui les chargera les rendramoins disposées à se sauver par la fuite : " Malheur auxfemmes qui allaiteront ", parce que, retenues dans la ville par laffectionde leurs enfants nouveau-nés, et (589) que, ne pouvant les sauverdune si grande misère, elles seront contraintes de périraussi avec eux. II est aisé de mépriser son argent ou seshabits, comme Jésus-Christ le commande à ces deux sortesde personnes dont il vient de parler, parce quon peut en retrouver dautresdans la suite; mais ici comment peut-on renoncer à des affectionsque la nature même grave dans nos coeurs? Comment une nourrice peut-ellemépriser lenfant quelle nourrit de son lait? Jésus-Christmontre ensuite la grandeur de ce malheur, lorsquil dit : " Priez Dieuque votre fuite ne se fasse point durant lhiver ni au jour du sabbat (20)". Il est visible, par ces paroles, que Jésus-Christ parle des Juifset des maux dont ils seront affligés, puisque les apôtresne devaient point observer le " sabbat", ni se trouver dans la Judée,lorsque Vespasien la réduirait à de si grandes extrémités.Car la plupart dentre eux étaient déjà morts, etsil en restait encore quelquun, il vivait dans dautres contrées.Cette fuite était donc à éviter en hiver, àcause du froid et du mauvais temps, et au jour du sabbat, à causedu commandement de la Loi, et comme on ne pouvait se sauver que par uneprompte fuite, ces deux sortes de temps auraient été très-incommodes.Cest pourquoi Jésus-Christ les avertit de prier Dieu.
" Car les misères de ce temps-là ", dit-il, " seront sigrandes quil ny en a point eu depuis le commencement du monde jusquesà présent, et quil ny en aura jamais de semblables (21)". Ceci ne doit point être pris pour une exagération, et lhistoirede Josèphe en justifie assez la vérité. On ne peutpas dire non plus que cet auteur, étant chrétien, n prisplaisir à exagérer ces malheurs pour faire voir la véritéde ce que Jésus-Christ prédit ici, puisque Josèpheétait juif, et des plus zélés dentre les Juifs quisont venus après la naissance du Sauveur. Cependant il dit que cesmalheurs ont passé tout ce que lon peut simaginer de plus tragique, et il assure que les Juifs ne se sont jamais trouvés réduitsà de si étranges extrémités. Car la rage dela faim fut si excessive, quelle fit oublier aux mères toute latendresse de la nature, en sorte que deux sétant accordéesensemble à manger leurs enfants, se querellèrent ensuiteparce que lune , après avoir mangé lenfant de lautre,ne voulut pas lui donner aussi le sien à manger. Il marque mêmeque la nécessité forçait les hommes jusquàouvrir le ventre des morts pour leur arracher les entrailles.
Je voudrais donc savoir des Juifs pourquoi Dieu a voulu les affligerdune guerre à laquelle on na jamais rien vu de semblable, non-seulementdans la Judée, mais dans tout le reste du monde, et sil nest pasvisible que cest pour les punir de linjuste condamnation du Sauveur duinonde quils ont fait mourir sur la croix. Il ny a pas un homme tantsoit peu éclairé qui ne reconnut cette vérité;ou plutôt le seul événement des choses la publieraitau lieu de nous. Car, lorsquon considère lexcès de cesmaux, ils paraissent au-dessus de toute croyance, en les comparant non-seulementavec ceux qui sont déjà arrivés, mais avec tous ceuxqui arriveront jamais. Quon lise toutes les histoires, on ny trouverapoint de malheurs semblables. Et certes les Juifs avaient bien méritéun traitement si inouï, puisque jamais peuple ne sétait portéà de tels excès: " Les misères " donc " de ce temps-làseront si grandes quil ny en a point eu depuis le commencement du mondejusquà présent, et quil ny en aura jamais de semblables".
" Que si ces jours navaient été abrégés,nul homme naurait été sauvé : mais ces jours serontabrégés en faveur des élus (22) ". Jésus-Christtémoigne par ces paroles que les Juifs méritaient encoreplus de tourments quils nen ont souffert. Il entend par ce mot " de jours" le temps de la guerre et du siége de Jérusalem, et il déclareque si ce siége et cette guerre eussent encore duré quelquetemps, il ne serait pas resté un seul Juif. Par ce mot de " nulhomme ", il nentend que ce peuple; et il y comprend également lesJuifs qui seraient alors dans leurs pays, et ceux qui seraient disperséspar tout le monde. Car ce nétait pas seulement dans la Judéeque les Romains persécutaient les Juifs: ils les haïssaientpartout où ils les trouvaient; et laversion quils avaient poureux les leur faisaient proscrire et bannir dans tout lunivers.
2. Ces " élus " dont il parle sont les chrétiens qui devaientse trouver engagés au milieu des Juifs durant ce siège. Ilempêchait par ces paroles quon ne rejetât un jour la causede tant de maux sur ses fidèles, et il déclare que bien loindavoir souffert ces extrémités à cause des chrétiensqui étaient mêlés parmi eux, les Juifs en auraientau contraire souffert beaucoup davantage sans la considération de(590) ses élus. Si Dieu avait permis que cette guerre durâtencore un peu, il ne serait pas resté un Juif. Mais il la fit cesser,parce quil ne voulut pas que ceux dentre eux qui étaient fidèlespérissent avec ceux qui demeurèrent incrédules etendurcis dans leur opiniâtreté. Cest pour ce sujet quilprédit que " ces jours seront abrégés à causedes élus ", pour donner quelque consolation à ses fidèlesqui seraient surpris dans ce siège, et pour les faire respirer danslassurance quil leur donnait par avance quils ne périraient pasdans cette extrême misère.
Si donc Dieu, dans sa providence, veille avec tant de soin sur ses élusen ce monde, que, pour les délivrer de leurs maux, il veut bien,en leur faveur, en délivrer en même temps les plus méchantset les plus impies; si la considération de ses fidèles etde ses élus le porte à ne pas perdre la race des Juifs, jugez,mes frères, ce que ses élus doivent attendre de lui au jourdes récompenses.
Et remarquez que Jésus-Christ représente toutes ces chosesà ses disciples pour les encourager et pour les rendre plus fermesdans les périls dont ils se verraient environnés. Et cestdans ce dessein quil leur fait voir par avance un peuple accabléde maux dont il ne pourrait attendre comme eux aucune récompenseà lavenir, et qui seraient au contraire le commencement dune éternellemisère. Mais il ne leur dit pas ceci seulement pour les consolerou pour les encourager. Il le fait encore pour les retirer insensiblementdes moeurs et des coutumes des Juifs. Car sil ny a plus rien àespérer pour les Juifs, et si leur temple ne doit plus êtrerebâti, nest-il pas visible que leur Loi doit aussi cesser?
Mais le Fils de Dieu ne sexplique pas si clairement aux Juifs sur tousces malheurs à venir, afin quils ne sabattent pas avant le temps.Il naborde pas ce discours comme de lui-même. Il pleure dabordsur cette ville, lorsquil la regarde, et il oblige ainsi ses apôtresà lui en faire remarquer les grands édifices, pour prendreoccasion-de leur prédire lavenir, en répondant seulementaux questions quils lui avaient faites.
Il y a sujet dadmirer ici la sagesse de lEsprit de Dieu qui na paspermis que saint Jean écrivît ces choses; comme il a survéculongtemps à la ruine de Jérusalem, on eût pu croirequil nen parlait quaprès en avoir vu lévénement,et seulement parce quil avait vu ces choses. Mais cette guerre et cesmalheurs ont été rapportés par les autres évangélistesqui sont morts longtemps avant quils arrivassent, et quils en eussentrien pu voir, afin quon remarquât mieux la force de la prédictionde Jésus-Christ.
" Que si quelquun vous dit alors : Le Christ est ici, ou, il est là,ne le croyez point (23) ". Après que Jésus-Christ a achevéde parler de ce qui regarde Jérusalem, il passe à son dernieravènement, et il marque quels seront les signes qui le devaientprécéder, et qui seraient très-utiles non-seulementà ceux à qui il parlait alors, mais encore à nous.Ce mot " dalors ", comme je lai souvent fait remarquer, ne marque pasune suite, puisque, dans ce cas, lEvangéliste se sert du mot "Aussitôt après "; comme lorsquil dit : " Aussitôt aprèsces jours daffliction "; mais ce mot na rapport quau temps auquel leschoses prédites arriveront : cest ainsi que nous avons vu au commencementde cet évangile, que cette expression : " En ces jours-làJean-Baptiste vint", ne marquait pas un temps qui suivit immédiatementce qui venait dêtre rapporté, mais un autre qui narrivaque longtemps après. Cest la coutume de lEcriture duser de cesmanières de parler. Elle passe donc ici tout cet intervalle de tempsqui doit être compris depuis la prise de Jérusalem jusquàla fin du monde.
" Que si quelquun vous dit alors: Le Christ e est ici, ou, il est là,ne le croyez point". " Parce quil sélèvera de faux christset de " faux prophètes qui feront des prodiges et des " choses étonnantesjusquà séduire, sil était " possible, les élusmêmes (24) ". "Vous voyez que je vous en avertis auparavant (25)". Il commence à les avertir de se défier du lieu, en leurexposant les signes de son second avènement et les marques par lesquelles.ils pourraient reconnaître ceux qui les voudraient tromper: " Siquelquun vous dit alors: Le Christ est ici, ou, il est là, ne lecroyez point". Carie second avènement du Sauveur ne sera pas, commele premier, renfermé dans un coin du monde ou dans lobscuritéde Bethléem. II ne demeurera point inconnu aux hommes. Il sera,au contraire, si visible, quil naura besoin dêtre annoncépar personne. Ce sera alors un miracle très-considérablede la part du Sauveur, de paraître de telle sorte que personne nepuisse douter que cest lui. (591)
Il est à remarquer que Jésus-Christ ne parle plus icide guerre, mais de " séducteurs ". Il est vrai que ces sortes degens ont commencé à paraître dans lEglise dèsle temps même des apôtres : " Ils viendront", dit Jésus-Christ," et en séduiront plusieurs "; mais ceux qui précéderontle second avènement de- Jésus-Christ seront beaucoup plusdangereux, puisquils feront de si grands miracles quils pourraient séduireles élus même, si cela était possible. Le Fils de Dieumarque ici lAntéchrist, et montre que quelques-uns se dévouerontaveuglément à lui pour lui servir de ministres. Saint Paul,parlant de lAntéchrist, lappelle " un homme de péché,un enfant de perdition". Et il ajoute ensuite: " Cet impie doit venir accompagnéde la force de Satan, avec toute sorte de prodiges, de signes et de miraclestrompeurs, et avec toutes les illusions qui peuvent porter à liniquitépour séduire ceux qui sont destinés à la perdition".(II Thess. II, 9.) Mais pesez bien, mes frères, jusquoùdoit aller la vigilance que Jésus-Christ nous oblige davoir surnous-mêmes.
" Si donc on vous dit : Le voici dans le désert, ne sortez pointpour y aller : Le voici dans un lieu caché de la maison, ne le croyezpoint (26) ". Il ne dit point : Allez-y , mais ne les croyez pas, maisny allez pas même, et ny entrez point. Car ils doivent tromperbeaucoup de inonde, parce quils feront même des miracles pour séduireplus aisément. Après avoir ainsi parlé de lAntéchrist,et nous avoir représenté de quelle manière il viendra,et en quel lieu il seras le Sauveur commence ensuite à parler delui-même et à nous décrire de quelle manièrese fera son second avènement.
3. " Comme un éclair qui sort de lOrient paraît tout duncoup jusquà lOccident; ainsi paraîtra lavènementdu Fils de lhomme (27) ". Vous savez, mes frères, comment paraîtun éclair. II na besoin ni de précurseur ni de hérautpour annoncer sa venue. il paraît en un moment à tout le mondesans quon en puisse douter. Cest ainsi que le Sauveur paraîtratout dun coup par toute la terre dans léclat de la gloire dontil sera accompagné. il ajoute à cela un autre signe. e Partoutoù le corps se trouvera, les " aigles sy assembleront (28) ", marquantpar ce mot " daigles ", une multitude danges, de martyrs et dautressaints. Il parle ensuite de signes pleins de terreur et dépouvante.
" Mais aussitôt après ces jours daffliction, le soleilsera obscurci, et la lune ne communiquera plus sa lumière, les étoilestomberont du ciel, et les vertus des cieux seront " ébranlées(29) ". Il marque qu aussitôt " après ces jours", cest-à-direaprès les jours de lAntéchrist et des faux prophètes,il arrivera de grandes afflictions, à cause du grand nombre desséducteurs, quoique cela ne doive pas durer longtemps. Car si labonté de Dieu envers ses élus a abrégé la guerredes Juifs, combien doit-on plus croire quil ne souffrira pas que cettedernière tentation soit longue? Cest pourquoi il dit précisément: " Aussitôt après : ces jours daffliction, etc." Il prometle remède presque aussitôt que le mal commence, et dassisterses élus de son secours, lorsque de faux prophètes et defaux christs tâcheront de les tromper. Car le monde se trouvera réduitalors à détranges extrémités.
Mais comment lé Fils de-Dieu- fera-t-il remarquer son avènement?Ce sera par le changement qui se fera dans toutes les créatures.Car " le soleil sera obscurci " ; non parce que sa lumière seradétruite et anéantie, mais parce quelle sera effacéepar léclat encore plus grand de Jésus-Christ qui viendrajuger les hommes : "Les étoiles tomberont du ciel " . Car àquel usage pourraient-elles encore servir, puisquil ny aura plus de nuit?" Les vertus du ciel seront ébranlées ", et avec raison,parce quelles verront cette révolution générale detoute la nature. Car si lorsque les astres ont été créés,les mêmes vertus ont été frappées détonnement,selon cette parole de Job : " Quand les astres ont été créés,tous mes anges ont élevé leurs voix pour me louer (Job. XXXVIII,2): elles seront alors bien plus justement surprises, lorsquelles verronttous ces astres éclipsés, toute la terre dans lépouvante,tous les hommes saisis de crainte en présence de leur Juge; toutle monde rassemblé devant ce tribunal terrible, et chaque hommeen particulier depuis Adam, y rendre compte de ses actions.
" Et le signe du Fils de lhomme paraîtra " alors dans le ciel(30) ". Cest-à-dire, sa croix qui paraîtra alors plus éclatanteque le soleil, dont la lumière est souvent offusquée parun nuage, au lieu que celle de la croix brillera alors plus que les rayonsde cet astre, sans que rien la puisse obscurcir. Mais pourquoi Jésus-Christfera-t-il paraître alors ce signe, sinon (592) pour confondre lorgueilet linsolence des Juifs, et pour rendre sa croix même la marquede sa justification et le trophée de son innocence? Il ne se contenterapas de montrer seulement ses plaies, mais il fera voir encore ce bois sacrésur lequel on la fait mourir si cruellement et si honteusement, tout couvertdes rayons de sa majesté et de sa gloire.
" Et alors toutes les tribus de la terre se e frapperont la poitrine(30) ". Les hommes nauront plus besoin de témoin ni daccusateurpour les convaincre de leur crime. La seule vue de la croix les remplirade confusion. Ils " se frapperont la poitrine " parce quils nauront tiréaucun avantage dune mort si salutaire, et quils auront mépriséCelui quils devaient adorer attaché à cette croix. Considérez,mes frères, de quelle manière Jésus-Christ représentela terreur de son dernier avènement, et comme pour relever le couragede ses disciples, il doit dabord ce qui se verra de plus triste, et rapporteensuite ce qui doit être plus consolant. Il les fait souvenir desa passion et de sa résurrection en leur parlant de léclatde sa croix; et il les encourage par ce souvenir à nen point rougirdurant cette vie, puisquil la fera paraître alors devant lui dansune si grande gloire, comme un signe qui marquera son prochain avènement.Un autre évangéliste dit : " Ils verront quel est celui quilsont percé ". (Jean, XIX, 37.) Cest ce qui fera soupirer alors toutesles tribus de la terre, lorsquelles verront que leur Juge sera celui mêmequelles auront crucifié.
" Et ils verront le Fils de lhomme qui viendra sur les nuéesdu ciel avec une grande puissance et une grande gloire. Parce que le Sauveuravait parlé de sa croix, il marque ici quon le verra non sur lacroix, " mais sur " les nuées du ciel avec une grande puissance" et une grande gloire". Car il ne faut pas que cette " croix ", qui paraîtraalors au milieu de lair, nous fasse craindre encore quelque chose de tristepour le Sauveur, Il ne faut point douter quil ne paraisse alors revêtude gloire. Il ne fera voir sa croix que pour condamner le crime de ceuxqui iy ont attaché sans être obligé de les en accuserlui-même. Il fera comme quelquun qui, ayant été frappédune pierre, porterait la pierre même, ou ferait voir ses habitsensanglantés pour prouver le mauvais traitement quil a souffert.Il descendra du ciel sur " une nuée " de même quil y estmonté. " Toutes les tribus " voyant ces choses " pleureront ", maisleur malheur ne se bornera pas à pleurer. Ces coupables pleurerontseulement pour se condamner eux-mêmes, pour que leurs larmes témoignentde leurs, péchés.
" Mais il enverra ses anges qui feront entendre la voix éclatantede leur trompette, et qui rassembleront ses élus des quatre ventset des quatre coins du monde, depuis une extrémité du cieljusquà lautre (31) ". Lorsque vous entendez ces choses, mes frères,représentez-vous quel sera le regret de ceux qui ne seront pointrassemblés avec les élus. Jésus-Christ déclarequils ne seront pas seulement punis eu cette vie, mais aussi dans lautre.Et comme il assurait auparavant quils diraient " Béni soit celuiqui vient au nom du Seigneur ", il assure ici de moine quils se frapperontla poitrine.
Après avoir prédit des guerres et des maux qui seraientsans nombre, il ne veut pas que lon croie que le malheur des méchantsse terminerait à cette vie. Il déclare quils passeront dela terre dans les enfers, et des misères de lune dans les supplicesde lautre. Il prédit quil les séparera de ses élus,quil les condamnera à demeurer avec les démons, " et quilsse frapperont la poitrine ". Et lorsquil menace ainsi les Juifs, il consoleses disciples en leur faisant voir de combien de maux sa grâce lesdélivrera, et de quels biens elle les comblera un jour.
4. Mais puisque le Sauveur viendra si manifestement lui-même,pourquoi appellera-t-il ses élus par ses anges, sinon pour honorer" encore ses élus par le ministère de ces bienheureux esprits"? Saint Paul semble être contraire à ce que dit lEvangéliste.Car il dit que les élus "seront emportés dans les nuées".Lorsquil parle de la résurrection, il dit : " Le Seigneur descendradu ciel aussitôt que le signal aura été donnépar la voix de larchange ". (I Thess. IV, 16.) Mais il faut répondreà cela, mes frères, que les anges dabord rassembleront lesélus, et quaprès quils les auront ainsi rassemblés,ils seront emportés dans les nuées. Et tout ceci se passeraen un moment. Car il nappellera pas ses élus en demeurant lui-mêmeau haut des cieux. Il viendra au milieu des airs au signal de la trompette.Vous me demanderez peut-être pourquoi on entendra ces " trompettes" et (593) ces " sons " ? Ce sera pour réveiller les esprits, pourles animer et pour leur inspirer de la joie, pour imprimer la terreur dece jugement, et pour représenter les regrets de ceux que ce Jugeirrité rejettera, et quil bannira éternellement de son royaume.
Je ne puis, mes frères, mempêcher de déplorer notremalheur, lorsque je pense à ce jour terrible. Au lieu que nous devrionsêtre dans la joie quand on nous en parle, nous sommes au contrairesaisis de frayeur et abattus de tristesse. Mais peut-être quil nya que moi qui me trouve dans cette disposition, et que pendant que je suisfrappé de crainte vous navez que de la joie. Car pour moi, je vousavoue que lorsque je me retrace limage de ce jugement futur, je suis pénétréde crainte, et que la douleur dont je suis percé me fait fondreen larmes.
Comme je nose espérer aucune part à ce bonheur que Jésus-Christvient de promettre à ses apôtres, il me semble que je me voisdépeint dans ce qui est dit ensuite de ces vierges insenséeset de ce méchant serviteur qui ne fit pas profiter le talent quilavait reçu de son maître. Ces exemples mépouvantentet marrachent les larmes des yeux, lorsquils me représentent dansquelle confusion nous serons alors, de quelle gloire nous serons privés,de quel bonheur nous serons exclus, non pour un temps qui ait ses borneset ses limites, mais pour une éternité, et tout cela parceque nous naurons pas voulu endurer ici un peu de travail.
Si le joug que Jésus-Christ nous impose était pesant,et si sa loi était pénible, quoiquon dût encore sysoumettre, les lâches néanmoins et les négligents pourraient-alors se couvrir de quelque excuse apparente. Ils représenteraientla difficulté des préceptes, la longueur des travaux et lapesanteur de ce joug quon leur aurait imposé. Mais maintenant tousces prétextes même nous sont ôtés. Nous navonspoint de travaux ni de peines dont nous nous puissions couvrir. Cest làsans doute, mes frères, ce qui nous sera plus insupportable quelenfer même, lorsque nous reconnaîtrons que. pour avoir voulunous épargner un travail si léger, nous nous serons attirésune éternité de peines. Le temps de cette vie est court.Le travail nest rien, et nous nous laissons aller au relâchementet à la mollesse. Cest sur la terre que vous combattez, et cestdans le ciel que sera votre couronne. Ce sont les hommes qui vous affligentet qui vous outragent, et ce sera Dieu qui vous consolera et qui vous couronnerade sa gloire. Vous navez à courir quun moment, et au bout de votrecarrière il vous offre un prix et un repos qui ne finira Jamais.Vous combattez dans un corps corruptible, et vous serez récompensédans un corps incorruptible.
Mais nous devons considérer, mes frères, avec grande attention,que quelque répugnance que nous ayons à souffrir pour Jésus-Christ,nous souffrirons néanmoins beaucoup sur la terre. Refusez tant quevous voudrez de mourir pour celui qui est mort pour vous, vous nen deviendrezpas pour cela immortels. Et quelque passionnés que vous soyez pourvos richesses, elles vous quitteront un jour malgré voilas, et vousne les emporterez pas en sortant du monde. Jésus-Christ ne vousdemande que des choses que vous seriez contraints de quitter bientôt,et la mort au moins vous arrachera ce que vous aurez refusé de donnerà Jésus-Christ. Je vous exhorte à prévenircette nécessité par un renoncement volontaire, et de fairede bon gré ce que vous ferez enfin malgré vous.
Dieu ne vous demande quune chose, quen faisant ce que vous ferez pourlamour de lui, vous le fassiez de bon coeur, et non par contrainte. Peut-onrien trouver de plus aisé et de plus facile? Souffrez pour moi,nous dit-il, ce quil vous faudrait nécessairement souffrir, Ayezseulement cette intention, et cela me suffira. Vous voulez donner votreargent à un homme pour le faire profiter, donnez-le-moi àmoi-même. Il profitera davantage et sera plus assuré. Vousvoulez porter les armes pour un prince de la terre, faites la guerre sousmes étendards, et je vous récompenserai dune gloire quetous les princes ensemble nont pas le pouvoir de vous donner.
Lorsque vous voulez vendre quelque chose, vous le donnez à celuiqui vous en offre davantage, et vous rejetez le Fils de Dieu lorsquilvous offre sans comparaison plus que tout le monde ne peut vous donner.Doù vient cette aversion que vous avez pour lui? Doù vientcette guerre que vous lui faites? Comment vous excuserez-vous un jour denavoir pas préféré Dieu à un homme pour lesmêmes raisons pour lesquelles vous avez coutume de préférerun homme à un homme?
Pourquoi, vous dit-il, voulez-vous mettre en (594) dépôtvotre trésor dans la terre? Que ne men rendez-vous le dépositaire?Le maître de la terre ne vous paraît-il pas plus propre pourassurer votre bien, que la terre ? La terre ne vous peut rendre que ceque vous lui avez prêté. Elle en perd même, et elleen gâte souvent quelque chose. Mais Jésus-Christ ne vous ôterien de tout ce que vous lui avez confié. Il a pour vous une bontéinfinie: Si vous voulez lui donner votre argent à usure, il esttoujours prêt à laccepter. Si vous voulez semer, vous dit-il,je vous donnerai un champ où vous recueillerez au centuple; et sivous voulez bâtir, je vous donnerai un fonds où tous bâtirezpour léternité. Pourquoi voulez-vous traiter avec des hommesqui sont si pauvres, qui ne vous rendront point votre argent ou qui nevous, le rendront quen partie. Traitez plutôt avec Dieu, qui sengageà vous donner beaucoup pour peu que vous lui aurez prêté.
5. Mais rien de tout cela ne bous touche, et nous aimons mieux un commercebas et honteux qui est pour nous une semence de procès et une sourcede querelles et de calomnies. Nest-il donc pas bien juste quil nous punissetrès-sévèrement, puisque quand il nous fait de sigrandes offres nous noue opiniâtrons toujours à les rejeter?Il nous prévient et il nous dit lui-même : Je moffre àvous pour faire ce que vous voudrez. Soit que vous désiriez dêtreparé des mêmes ornements que moi, soit que vous vouliez êtrerevêtu des mêmes armes, soit que vous souhaitiez dêtreà la même table que moi, ou de marcher par le chemin oùje marche, ou de régner dans la ville dont je suis moi-mêmelouvrier et larchitecte, ou de vous bâtir une maison sur un fondsqui est à moi: vous pouvez faire tout ce que vous voudrez. Non-seulementje nen exigerai aucune récompense de vous, mais je croirai mêmevous en être redevable. Que pouvez-vous trouver qui égalema bonté? Je suis moi seul votre père, votre nourricier etvotre époux. Je suis la maison où vous habitez, la racinequi vous soutient, le fondement qui vous porte et le vêtement quivous couvre. Je suis tout ce que vous voulez que je vous sois. Vous nepouvez manquer avec moi daucune chose. Je serai même celui qui vousservira : puisque je suis venu au monde non pour y être servi, maispour y servir les autres. Je suis votre ami, je suis la tête et lechef du corps dont vous êtes les membres; je suis votre frère,je suis votre soeur, je suis votre mère, je suis votre tout. Ayezsoin seulement de vous unir à moi très-étroitement.Je suis devenu pauvre pour vous enrichir. Jai souffert la croix pour vousracheter. Jai voulu mourir et être enseveli pour vous tirer de lamort et du tombeau, et après être descendu pour vous au fonddes enfers, je prie maintenant mon Père pour vous au plus haut descieux. Vous me tenez lieu de tout. Vous êtes mon frère, vousêtes mon ami, vous êtes mon cohéritier et lun de mesmembres. Que désirez-vous davantage? Pourquoi fuyez-vous celui quivous aime tant? Que faites-vous dans le monde par tous vos empressements,sinon de travailler à vous rendre misérable, de verser deLeau dans un vase percé, de tirer lépée contre lefeu et de lutter contre lair? Pourquoi courez-vous tant sans avoir unbut où vous tendiez? Chaque art a le sien; mais quel est le vôtre,sinon le vide et le néant, selon la parole du Sage: " Vanitédes vanités, et tout nest que vanité ".
Allons ensemble aux tombeaux des morts. Venez me montrer votre pèreou votre femme. Faites-my voir ceux qui étaient ici revêtusde pourpre, qui étaient superbement traînés dans deschars de triomphe, qui conduisaient les armées, qui étaientenvironnés de gardes et. accompagnés dune foule dofficiers;ceux qui frappaient insolemment les uns, qui mettaient les autres en prison,qui tuaient ou sauvaient de la mort ceux quils voulaient. Montrez-moi,dis-je, ces personnes. Je ne vois maintenant que des os secs et pourris,que des vers, que des araignées; quun peu de poussière etde pourriture. Toutes ces grandeurs sont évanouies comme une ombre,comme un songe, comme une fable et comme un tableau, si lon peut dire,néanmoins quil sy trouve même la réalité duneimage. Et plût à Dieu que tout se terminât àce néant. Mais si dun côté toutes ces grandeurs, tousces honneurs et tous ces plaisirs se sont évanouis comme une ombre,ils ont produit de lautre une misère stable et réelle, quisubsistera éternellement. Les violences, les injustices, les impuretés,les adultères et tous les autres crimes ne se réduisent pointen cendres comme nos corps. Toutes nos oeuvres suivent nos âmes danslautre vie, et nos actions aussi bien que nos paroles y sont écritessur la pierre et le diamant.
De quels yeux donc contemplerons-nous alors Jésus-Christ?Si nousnavons pas assez (595) de hardiesse pour oser regarder notre Père,lorsque nous lavons offensé, comment oserons-nous alors jeter lesyeux sur celui qui a plus de tendresse pour nous que les pères dela terre nen peuvent avoir pour leurs enfants ? Com ment pourrons-noussupporter ses regards lorsque nous serons au pied de son tribunal, et quonexaminera avec tant de sévérité toutes les actionsde notre vie?
Que sil se trouve quelquun, mes frères, qui ne croie pointce jugement dont Jésus-Christ nous menace, quil considèrece qui se passe en ce monde. Quil voie tant de misérables dontles uns gémissent dans les prisons, les autres sont condamnésaux métaux, les autres pourrissent sur un fumier, les autres sonttourmentés par les démons, les autres tombent dans légarementdesprit, les autres souffrent des maladies incurables, les autres sontaccablés de la pauvreté, les autres endurent la faim et lesdernières extrémités, et les autres enfin soupirentdans une très-dure servitude. Représentez-vous, dis-je, tousces maux, et dites-vous à vous-même que Dieu ne permettraitpoint que tous ces hommes souffrissent tant, sil ne devait, punir de mêmeceux qui ne sont pas moins coupables queux. Que si vous voyez quelquefoisdes méchants qui ne souffrent rien en ce monde, cest une marqueque Dieu réserve leur punition pour un autre temps. Etant justecomme il est, et le commun Seigneur de tous, il ne laisserait pas les uns,impunis pendant quil traite si sévèrement les autres, silne leur réservait ailleurs un très-grand supplice.
Considérons donc, mes frères, ces véritésterribles. Humilions-nous .profondément devant Dieu. Que ceux quijusquici navaient point cru le jugement à venir, commencent maintenantà le croire et à le craindre, afin que, vivant tous ici dunemanière digne du ciel, nous évitions les supplices de lenferet nous méritions de posséder les biens éternels,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (596)
HOMÉLIE LXXVII
" COMPRENEZ CECI PAR UNE PARABOLE TIRÉE DU FIGUIER. LORSQUESES BRANCHES SONT DÉJÀ TENDRES ET QUIL POUSSE SES FEUILLES,VOUS SAVEZ QUE LÉTÉ EST PROCHE. DE MÊME LORSQUE VOUSVERREZ TOUTES CES CHOSES ARRIVER, SACREZ QUE LE FILS DE LHOMME EST PROCHE,QUIL EST A LA PORTE ". (CHAP. XXIV, 32, 33, JUSQUÀ LA FIN DU CHAP.)
1. Cette parole que le Fils de Dieu avait dite à ses apôtres: " Aussitôt après ces jours daffliction ", leur ayant faitdésirer avec ardeur de savoir quand viendrait ce temps, et particulièrementle jour du jugement dernier, Jésus-Christ leur propose àdessein cette (596) parabole du figuier, pour leur faire voir que le tempsqui se passerait entre ces jours daffliction e1 celui de son avènement,ne serait pas long. Il leur apprend cette vérité non-seulementpar la parabole quil leur propose, mais encore plus par ces paroles suivantes:" Sachez " quil est à la porte ".
Mais il faut remarquer dans cet exemple du figuier, quil prédità ses élus que ce jour leur sera comme le commencement dunprintemps et dun été spirituel qui succédera àlhiver si pénible de ce monde, et quil menace au contraire lesréprouvés de toutes les horreurs dun hiver dont léternitémalheureuse suivra la beauté si courte et si trompeuse de létéde cette vie.
Mais le Fils de Dieu napporte pas cette comparaison du figuier seulementpour marquer cet intervalle qui se passerait entre les maux quil préditet le jour de son jugement, il pouvait le Faire dune autre manière.Il veut encore nous faire voir combien ce quil dit était véritable,en marquant quil arriverait aussi infailliblement que létéarrive quand le figuier commence à fleurir. Nous lavons déjàvu ailleurs, lorsquil veut nous assurer quune chose doit certainementarriver, il se sert toujours des comparaisons prises de la nature dontle cours est réglé par un ordre stable qui ne manque jamais.
Lapôtre saint Paul a souvent imité cette conduite. Etcomme Jésus-Christ en parlant de la résurrection use de cettecomparaison : " Si le grain de froment ne meurt après quil esttombé dans terre, il demeure seul; mais sil meurt, il apporte beaucoupde fruits ". (Jean, XII, 24.) Saint Paul aussi écrivant aux Corinthiensse sert du même exemple : " Insensés que vous êtes,ce que vous semez ne reçoit point de vie sil ne meurt ". (I Cor.XV, 36.) Mais pour empêcher ses disciples de lui demander quand ceschoses arriveraient, il les prévient de la sorte.
" Je vous dis en vérité que cette générationne passera point que toutes ces choses ne soient accomplies (34) ". Ilrappelle dans leur mémoire tout ce quil vient de leur dire. Carquentend-il par " toutes ces choses ", sinon les guerres de Jérusalem,la famine, la peste, les tremblements de terre, les faux christs et lesfaux prophètes, la prédication de lEvangile dans tout lemonde, les séditions, les troubles et toutes les autres choses quidoivent arriver avant que Jésus-Christ vienne juger le monde. Par" cette génération " il nentend pas ceux qui vivaient alors,mais les fidèles qui croyaient en lui. Car on voit dans lEcriturequon donne ce nom de " génération " non-seulement àune certaine durée de temps, mais encore à une certaine formede vie. Cest en ce sens quil est dit: " Cest là la générationde ceux qui cherchent le Seigneur ". (Ps. XIV, 7.) Comme donc Jésus-Christavait dit auparavant : " Il faut que tout cela arrive, et néanmoinscet Evangile sera prêché partout ", il confirme encore celapar ce quil dit maintenant, savoir que toutes ces choses arriveront, etque néanmoins " la génération " de ses fidèlesne passera pas, parce quelle ne pourra être ébranléepar aucun des maux quil a prédits. Jérusalem sera ruinéede fond en comble, presque toute la nation des Juifs sera éteinte;mais rien ne pourra nuire aux élus. Ni la faim, ni la peste, niles tremblements de terre, ni le trouble et les mouvements de la guerre,ni les faux christs, ni les faux prophètes, ni les séducteurs,ni les trompeurs, ni les personnes scandaleuses, ni les faux frères,ni aucun autre mal semblable ne pourra les surmonter. Et pour les encouragerencore davantage, il ajoute :
" Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point(35) ". Quelque solidité qui paraisse dans ces éléments,ils seront plutôt détruits que mes paroles ne passeront. Siquelquun, unes frères, ne croit pas cette parole du Sauveur, quilconsidère tout le reste de ce quil a dit, et sil le trouve véritable,quil juge de lavenir par le passé. Quil examine ce que Jésus-Christa prédit, et lévénement des moindres circonstancesquil a marquées lassurera de la vérité de cettedernière prédiction.
Il nomme particulièrement " le ciel et la terre " pour marquerque son Eglise serait plus stable que ces deux éléments,et pour montrer en même temps quil était le créateurde lunivers. Comme il parlait si affirmativement de la consommation detoutes choses, et quil était assez difficile de croire ces prophéties,il rappelle à la pensée de ses disciples le ciel et la terre,afin que se souvenant de la puissance infinie avec laquelle il les avaitcréés autrefois, ils fussent plus aisément persuadésde la vérité de ses paroles.
" Or, nul autre que mon Père ne sait ce jour (597) et cette heure,pas même les anges du ciel (36) ". Il ajoute à dessein queles anges ne savaient rien de ce jour, afin dôter à ses disciplesle désir dapprendre une chose que les anges même ne savaientpas; mais en disant que le Fils même ne le savait pas, non-seulement,il leur ôte le désir de le connaître, mais la volontémême de sen informer. Et pour confirmer ce que je dis, il ne fautque considérer ce quil dit à ses disciples aprèssa résurrection, et de quelle manière il arrête leurcuriosité lorsquils sinformaient trop curieusement de lavenir.Car il prédit ici beaucoup de signes; mais il leur dit alors clairement:" Ce nest pas à vous à savoir les temps et les " moments". (Act. I, 7). Et pour quils ne regardent point ce refus comme une marquede mépris, et quils ne simaginent pas que le Sauveur les jugeaitindignes de cette connaissance, il ajoute aussitôt : " Que le Pèrea mis dans sa puissance ". Car il a toujours au contraire témoignéavec grand soin à ses apôtres quil les traitait avec honneur,et quil ne leur voulait rien cacher. Cest pourquoi il attribue cetteconnaissance au " Père ", et il la fait passer dans leur espritpour une chose trop élevée au-dessus deux.
Si cela nétait de la sorte, et si ce que Jésus-Christdit eût été vrai à la lettre, que le Fils delhomme ne connaissait pas ce jour; quand commencerait-il à le connaître?Ne sera-ce que lorsque nous le connaîtrons nous-mêmes? Quioserait prononcer ce blasphème? Le Fils connaît le Père,il le connaît aussi clairement et aussi distinctement quil est lui-mêmeconnu du Père, et il pourrait ignorer ce jour? LEsprit de Dieupeut pénétrer les plus grands secrets de Dieu, et le Filsde Dieu ne pourrait connaître le jour de ce jugement dernier? Ilsait quel jugement il doit porter de tous les hommes, il peut découvrirce quil y a de plus caché dans les coeurs, et il. ne saurait pasle jour auquel il les doit juger? Comment ce jour pourrait-il êtreinconnu à celui " par qui tout a été fait et sansqui rien na été fait " ? Celui qui a fait les sièclesna-t-il pas aussi créé les temps, et celui qui a crééles temps na-t-il pas aussi fait ce jour qui en fait une partie? Commentpourrait-il ignorer ce quil a fait lui-même?
2. Quoique vous ne soyez quun homme et quun peu de poudre, vous osezdire néanmoins que vous connaissez lessence divine, et vous niezque Jésus-Christ connaisse quand le jour du jugement arrivera, luiqui est le Fils du Père éternel et qui demeure éternellementdans: son sein? Lune de ces connaissances nest-elle pas infiniment élevéeau-dessus de lautre? Comment donc vous en attribuez-vous une qui est siexcellente, lorsque vous en refuser une beaucoup moindre au Fils de Dieu," en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et dela science "? Mais quoique fous croyiez connaître lessence de Dieu; je vous soutiens néanmoins que vous ne la connaissez pas, au lieuque le Fils de Dieu ne peut ignorer ce jour, et quil le connaîttrès-distinctement.
Après donc que Jésus-Christ nous a marqué toutce qui doit précéder ce jour, et quil nous a montréces temps comme tout proches , jusquà dire " quil étaitdéjà aux portes ", il ne veut pas nous déclarer lemoment précis auquel arrivera ce jour, pour arrêter notrecuriosité. Il semble quil nous dise : Si vous êtes assezcurieux pour désirer de savoir quand viendra ce jour, je vous déclarepar avance que je ne vous le dirai pas; mais si vous ne me demandez queles signes qui le préviendront, je ne vous les célerai pas,et je vous les marquerai même dans toutes leurs circonstances. Jevous ai assez fait voir que ce jour ne métait pas inconnu. Je vousai assez marqué les temps et particularisé les choses quiarriveront alors. Je vous ai laissé concevoir par la parabole dufiguier, combien il y aurait dintervalle depuis ce temps que je vous marquejusquà ce dernier des jours. Enfin, je vous ai conduits jusquauxportes, et si je ne veux pas vous les ouvrir, cest pour votre bien. Maispour leur donner encore une autre preuve que ce nest point par. ignorancequil refuse de leur déclarer ce jour, il ajouta encore un autresigne à celui quil vient de dire.
" Comme un peu avant le déluge les hommes mangeaient et buvaient, épousaient des femmes, et mariaient leurs filles jusquau jouroù Noé entra dans larche (38). Et quils neurent aucuneconnaissance du déluge jusquà ce quil fut arrivé,et quil eut emporté tout le monde, il en sera de même àlavènement du Fils de lhomme (39)". Il (598) témoigne,par ces paroles, que, lorsquil viendra, il surprendra les hommes dansleurs plaisirs, et quils ne sattendront point à le voir. SaintPaul dit la même chose : " Lorsquils se diront : Nous sommes enpaix et en sûreté, ils seront surpris tout dun coup par uneruine soudaine (I Thess. V, 3)"; et pour montrer encore mieux combien cetteruine serait inespérée, lApôtre ajoute: "Comme unefemme grosse est surprise par les douleurs de lenfantement". Mais commentpeut-on allier ces deux choses si contraires, et comment Jésus-Christdit-il - " Aussitôt après ces jours daffliction ", puisquesaint Paul, au contraire, dit que ce seront des jours de divertissementset de réjouissance ! Comment peut-on accorder la paix et la sûretéavec les afflictions et les maux? Je réponds que les insensésregarderont ces temps comme des temps de paix et de toutes sortes de biens.Cest pourquoi saint Paul ne dit pas : " Lorsquils seront en paix et ensûreté ", mais " lorsquils diront: Nous sommes en paix eten sûreté ", se servant à dessein de cette expressionpour nous marquer leur insensibilité, qui sera semblable àcelle des hommes qui vivaient du temps de Noé, lesquels ne laissaientpas de passer leur vie dans les délices, quoique menacésde tant de maux. Mais les justes nauront rien de cette dureté siinsensible et de cette étrange frénésie, puisquilspasseront alors toute leur vie dans la douleur. et dans lamertume.
Jésus-Christ nous apprend ici que lorsque lAntéchristviendra, les pécheurs et tous ceux qui auront désespéréde leur saint, sabandonner6nt à toutes sortes de plaisirs. Toutle monde sera plongé dans le luxe, dans les festins et la bonnechère. Et il cite un exemple qui a beaucoup rapport au sujet. Commeau temps de Noé, la vue même de larche quon bâtissaitne pouvait persuader les hommes que le déluge arriverait, et quilsne laissaient pas de vivre toujours dans les délices, comme si Dieune les eût point menacés; de même lorsque lAntéchristviendra, et quil traînera avec lui lhorreur et leffroi par uneinfinité de maux dont sa venue sera accompagnée, les hommesnéanmoins nen auront aucune crainte. Ils vivront dans une entièreassurance, parce quils seront possédés de leurs plaisirscomme dune ivresse profonde qui leur ôtera tout le sentiment ettoute lappréhension de lavenir. Cest ce qui fait dire àsaint Paul que les hommes seront aussi surpris de ces malheurs, " que lestune femme grosse par les douleurs de lenfantement".
Mais pourquoi Jésus-Christ ne rapporte-t-il pas plutôtlexemple des Sodomites que celui de Noé? Cest parce quil aimaitmieux rapporter lexemple dun malheur général et universel,afin que les coeurs les plus endurcis et les plus incrédules enfussent étonnés, et quils jugeassent par le passéde ce quils devaient craindre pour lavenir. il marque aussi, en rapportantcet exemple, quil est lauteur de lAncien Testament et quil a fait toutce qui est écrit, et il dit ensuite des choses qui font assez voirquil nignore pas quand viendrait ce jour.
" Alors de deux qui seront dans un champ, lun sera pris et lautrelaissé (40). De deux femmes qui moudront dans un moulin, lune seraprise et lautre laissée (41) ".
Toutes ces circonstances, comme jai dit, font voir que Jésus-Christnignorait pas quand viendrait le jour dont il parle, mais quil veut ôteraux apôtres le désir de sen informer. Il connaît cetemps puisquil le compare aux jours de Noé; il le connaîtpuisquil dit " que de deux qui seront dans la campagne, lun sera priset lautre laissé "; montrant en outre par ces paroles quil surprendraitindubitablement le monde; et quil viendrait lorsque tous les hommes seraientdans la paix et dans le repos. Il dit aussi quil y en aurait deux dans" le moulin", pour montrer encore le peu. de crainte quon aurait de sondernier avènement. Enfin, il fait voir, par ces divers exemples-,quil prendra et quil laissera indifféremment les esclaves et lesmaîtres : ceux qui vivent dans une pleine paix, ou dans le travail; ceux qui. sont dans les dignités ou dans les emplois les plusvils; et comme il est dit dans lAncien Testament : " depuis celui quiest assis sur le trône jusquà la dernière esclavequi travaille dans un moulin ". (Exod. XI,15.)
Comme Jésus-Christ avait déjà marqué avecquelle difficulté les riches se sauveraient, il montre au contraireici quils ne périraient pas tous, et que les pauvres ne seraientpas tous sauvés. Il assure quil sen sauverait et quil en périraitde part et dautre. Je crois quon peut encore conclure des paroles deJésus-Christ quil viendra durant la nuit, et il (599) semble quesaint Luc autorise ce sentiment: " Je vous dis quen cette nuit", dit cetévangéliste, " deux seront dans le lit, et que lun serapris et lautre laissé " (Luc, XVII, 35.) Tout ceci, mes frères,ne fait-il pas voir combien Jésus-Christ pénétraitdans lavenir? Enfin, pour prévenir toutes les questions-superfluesde ses disciples, il dit : " Veillez donc parce que vous ne savez pas àquelle heure votre Seigneur doit venir (42) ". Il ne dit pas quil ne lesait point, mais que ses apôtres ne le savent pas : " Vous ne savezpas à quelle heure votre Seigneur doit venir ". Après lesavoir insensiblement conduits jusquà lheure et comme au momentauquel son avènement doit arriver, et quil leur en a parléavec tant détendue, il quitte aussitôt ce sujet, et il-lesentretient dautres choses, afin quils se préparent et quils sencouragentau combat. "Veillez ", leur dit-il, leur montrant que ce nest que pource sujet quil leur cèle ce jour dont il leur parle.
3. " Car sachez que si le père de famille était avertià quelle heure le voleur doit venir, il est certain quil veillerait,et quil ne laisserait pas percer sa maison (43). Vous donc aussi soyeztoujours prêts, parce que le Fils de lhomme viendra à lheureque vous ne pensez pas (44) ". Cest donc pour cela même quil lesavertit de veiller et de se tenir toujours prêts, " parce quil viendraà lheure quon ne lattendra pas" , afin quétant toujourscomme en suspens et dans lattente de ce jour, ils sappliquent àla pratique des vertus. Il semble quil leur dise : Si les hommes savaientprécisément le jour de leur mort, ils sy prépareraientsans doute avec grand soin, mais pour les tenir continuellement dans uneappréhension qui leur est si utile, je ne veux point les avertirde ce jour, afin quen lattendant à toute heure, ils soient dansune perpétuelle vigilance. Il sappelle ici " Maître" et "Seigneur ", aussi visiblement quen aucun autre endroit de lEvangile.Ce quil fait, à ce quil me semble, pour confondre notre lâchetéet notre extrême indifférence. Les hommes du monde, leur dit-il,sont plus vigilants pour garder leur or, que vous ne lêtes pourtravailler à votre salut. Ils sont sur leurs gardes contre les voleurset veillent pour nêtre pas pillés ;et-vous, lorsque vousêtes assurés que votre Seigneur même doit venir, vousne pouvez veiller pour lattendre, afin de nêtre pas surpris lorsquilviendra et quil vous fera paraître en sa présence. Pourquoiun père de famille, qui est averti que les voleurs veulent le surprendre,veille-t-il pour se défendre de leurs efforts, et que vous, quiêtes avertis aussi par moi-même que je dois venir, vous neveillez pas afin que je ne puisse vous surprendre? Ce sommeil alors seramortel, et tous ceux qui sont dans lassoupissement tomberont indubitablementdans les maux que je vous prédis.
Après avoir parlé avec beaucoup détendue du jugementà venir, il adresse maintenant la parole aux docteurs et aux pasteursde lEglise, et il leur marque quels supplices ils doivent craindre, ouquelle récompense ils doivent attendre. Il parle premièrementdes bons, et il finit son discours en menaçant les méchants." Qui est le serviteur fidèle et prudent que son maître aétabli sur tous ses serviteurs, afin quil leur distribue la. nourritureau temps quil faut (45) ? Heureux ce serviteur si son maître àson arrivée le trouve agissant ainsi (46) " Croyez-vous, mes frères,quen parlant ainsi : " Qui est le serviteur "? Jésus-Christ ignoreen effet quel il est? Tout à lheure en entendant cette parole :" Nul ne le sait ", pas même le Fils, vous prétendiez pouvoirconclure que le Fils de Dieu ignorait littéralement le dernier jourdu monde; de cette parole-ci : " Qui est n le serviteur, on pourrait toutaussi bien conclure que Jésus-Christ ignore quel est le bon serviteur.Direz-vous donc aussi que Jésus-Christ ne connaît pas quiest le serviteur prudent et fidèle? Je ne crois pas quil y aitpersonne dassez déraisonnable pour oser le dire. On pouvait aumoins se couvrir de quelque prétexte dans cette autre parole, maisdans celle-ci on ne le peut plus. Quoi donc! lorsque Jésus-Christdemandait à saint Pierre : " Pierre, maimez-vous {Jean, XXI, 15)" ? ignorait-il en effet que cet apôtre laimait? Ou lorsquil disaitde Lazare: " Où lavez-vous mis (Ibid. XI, 34) "? ne savait-il pasle lieu dans lequel on lavait enseveli? Ne voit-on pas que le Pèremême parle aussi de cette manière? Nest-ce pas lui qui disaità Adam : " Adam, où êtes-vous "
(Gen. III, 9.) Et ailleurs: " Le cri de Sodome et de Gomorrhe sestmultiplié devant moi. Je descendrai donc pour voir sils agissenten effet selon le cri qui vient à moi, ou si cela nest pas, afinque je le sache ", (600) (Gen. XVIII, 20.) Et ailleurs : Peut-êtrequils mécouteront, peut-être quils deviendront sages"?(Ezéch. XXIV, 6.) Et dans lEvangile : " Peut-être quilsauront quelque respect pour mon Fils ". (Luc, XX, 13.)
Quoique toutes ces expressions semblent témoigner quelque ignorance,néanmoins, lorsque Dieu sen sert, ce nest pas quil manque quelquechose à sa lumière, mais seulement quil descend jusquànous et quil saccommode à notre faiblesse. Ainsi, lorsquil demandaità Adam où il était, cétait pour lui faireconnaître à lui-même ce dérèglement deson coeur, qui le porta à excuser plutôt son péchéquà le réparer. Lorsquil témoigne vouloir sinformerplus exactement du péché des Sodomites, cest pour nous apprendreà ne point précipiter nos jugements, et à ne rienaffirmer dont nous ne soyons très assurés. Lorsquil parleainsi par Ezéchiel comme quelquun qui doute : " sils écoutent,sils deviennent sages ", cest pour empêcher quune prophétieplus claire, et quune assurance entière quils ne lécouteraientpas, ne fût à des âmes faibles comme un prétexteet une occasion de désobéissance, en croyant quaprèscet oracle de Dieu la désobéissance était devenuenécessaire et inévitable. Ainsi, cette parole de lEvangile: " Peut-être quils auront quelque respect pour mon Fils ", nestdite que pour témoigner à ses serviteurs ingrats quils devaientau moins respecter ce Fils. Ce quil dit de même en ces deux endroits:"quil ne connaît pas ce jour", et " qui est le serviteur fidèle" ; il ne le dit que pour empêcher dun côté ses disciplesde sinformer de ce jour, et que pour montrer de lautre que " ce serviteurfidèle " était quelque chose dextrêmement rare, etdinfiniment précieux.
Et jugez, mes frères, quelle ignorance ces paroles supposeraientdans le Fils de Dieu, si on les prenait à la lettre; puisquil ignoreraitmême celui quil " établirait sur toute sa famille ". Il appellece serviteur " heureux ", et il ne saurait pas quel il est? " Qui est," dit-il, " ce serviteur que le maître établira sur sa maison?Heureux le serviteur que son maître à son arrivée trouveraagissant de la sorte". Cette " fidélité " dont Jésus-Christparle ici; ne regarde pas seulement celle quon doit apporter dans la dispensationde largent; mais encore celle quon doit garder dans la dispensation dela parole, de la puissance des miracles et de tous les autres dons quonaurait reçu de Dieu.
On peut appliquer cette parabole aux princes et à tous ceux quigouvernent les Etats. Car elle leur apprend à tous à contribuerau bien public autant quils le peuvent, soit par leur sagesse, soit parleur autorité, soit par leurs richesses, soit par tous les autresavantages quils possèdent, et non pas à en abuser pour perdreleurs sujets et pour se perdre eux-mêmes.
Jésus-Christ demande deux conditions principales et essentiellesdans ce serviteur : la "fidélité " et la " prudence ", cartout péché vient de quelque principe dimprudence et de folie.Il lappelle " fidèle ", parce quil ne sattribue rien de toutce qui appartient à son maître, et quil ne dissipe pointindiscrètement son bien. Et il lappelle " prudent ", parce quilsait dispenser à propos ce quon lui a confié. Nous avonsnécessairement besoin de ces deux qualités pour êtrede bons serviteurs: lune, de ne point usurper ce qui est à notremaître, et lautre, de dispenser sagement tout ce quil nous donnecomme en dépôt. Si lune de ces deux qualités nousmanque, le défaut de lune rend lautre imparfaite. Car si la fidélitéde ce serviteur se bornait à ne rien voler, et quil consumâtcependant le bien de son maître dans des dépenses inutiles,il serait sans doute très-coupable. Que si, au contraire, il ménageaitcet argent, mais seulement à son avantage, et pour son propre intérêt,il mériterait encore dêtre condamné.
Ecoutez donc ceci, vous tous qui êtes riches. Cette parabole neregarde pas seulement les pasteurs et les docteurs de lEglise. Elle regardeaussi les riches du monde, puisque cest entre les mains de ces deux sortesde personnes que Dieu met en dépôt toutes ses richesses, Ildonne aux premiers celles qui sont les plus importantes, et il en donnedautres aux derniers, qui, quoique moindres, ne laissent pas dêtreencore fort considérables. Si donc, lorsque les pasteurs de lEglisevous dispensent avec une sage libéralité les richesses siprécieuses de leur maître, vous ne témoignez cependantde votre côté dans ladministration dautres richesses moinsconsidérables que de lingratitude, en usant si mal dun bien quiproprement nest pas à vous, mais à votre maître ,quelle excuse aurez-vous , lorsquil vous reprochera une infidélitési honteuse? (601)
Mais avant que de parler de la punition que doit attendre ce serviteuringrat et infidèle, parlons de la récompense de celui queson maître trouve dans le devoir, et quil honore de ses louanges.
" Je vous dis en vérité quil lui donnera la charge detous ses biens (47 ". Quelle plus grande gloire, mes frères, pouvons-nousnous figurer, et qui pourrait assez exprimer le bonheur de ce serviteurqui sera établi de Dieu même, le Créateur de touteschoses, et à qui tout obéit, " sur tous les biens quil possède"? Cest avec grande raison que Jésus-Christ appelle ce serviteur" prudent", parce quil a su quil ne devait pas perdre de si grands avantagesen voulant sen conserver de petits; et parce quen vivant parmi les hommesavec une modération si sage, il a mérité de gagnerle ciel. Jésus-Christ agit ensuite selon sa coutume, et aprèsavoir encouragé ses disciples par la récompense quil prometaux bons, il les excite encore par la punition dont il menace les méchants.
4. " Mais si ce serviteur, méchant au contraire, dit en son coeur:Mon maître nest pas près de venir (48). Et quil commenceà battre ses compagnons, et à manger et à boire avecdes ivrognes (49). Le maître de ce serviteur viendra au jour oùil ne lattend pas, et à lheure quil ne sait pas (50). Et il leséparera et lui donnera pour partage dêtre puni avec leshypocrites : Cest là quil y aura des pleurs et des grincementsde dents (54) ". Si quelquun voulait ici rejeter sur Dieu la faute dece serviteur, et dire que cette pensée ne lui est venue que parcequil ignorait le jour et lheure où son maître devait venir:Nous lui répondrons au contraire quil tombe dans ce désordre,non parce quil ne connaissait pas ce jour, mais parce quil se servaitde cette ignorance pour satisfaire sa passion et sa malice. Car pourquoila même pensée ne venait-elle pas au serviteur " prudent "et " fidèle " ? Cest donc à vous que je madresse, ôhomme coupable, ô serviteur ingrat et méchant! Quimporteque votre maître ne soit pas près devenir? Pourquoi vous imaginez-vousmême quil ne viendra point? Et puisquil est certain quil doitvenir, pourquoi ne vous préparez-vous pas à le recevoir?
Aussi nous voyons dans son malheur, qui suit sa faute de bien près,que ce nest point le Seigneur qui est lent à venir, et que cettelongueur nest que dans limagination de ce serviteur infidèle.Saint Paul nous montre clairement que le Seigneur ne sera pas longtempsà venir, lorsquil dit : " Le Seigneur est proche, ne vous mettezen peine de rien ". Et: " Celui qui viendra, viendra, et il ne différerapas". (Philip. IV, 5.) Mais écoutez ce qui suit, et remarquez avecquel soin Jésus-Christ rappelle à la mémoire de sesdisciples ce jour qui leur est inconnu, témoignant ainsi que cesouvenir leur était très-avantageux, et quil étaitcapable de les réveiller de leur assoupissement. Et on ne doit pointsarrêter à considérer si plusieurs nont retiréaucun avantage de ces pensées si salutaires, puisque bien dautresconsidérations qui servent beaucoup à plusieurs, leur sontdevenues entièrement inutiles. Dieu fait toujours ce quil doit,quoique nous ne fassions pas ce que nous devons.
Quajoute donc Jésus-Christ dans la suite? " Il viendra au jourquil ne lattend pas, et à lheure quil ne sait pas"; et il luifera souffrir ce quil mérite. Considérez combien de foisJésus-Christ représente lincertitude et lignorance de cejour; pour faire mieux comprendre à ses disciples lutilitéquils devaient retirer de ce secret, et pour les tenir toujours dans lacrainte. Car il paraît que le but principal de Jésus-Christest de nous tenir toujours dans la vigilance; et comme les prospéritésnous relâchent, et que les afflictions nous réveillent, ilprédit toujours quil viendrait lorsque tout serait dans le. calmeet dans la paix. Il a exprimé cette vérité en rapportantlexemple du temps de Noé, auquel il compare le temps de son dernieravènement, et il la confirme encore ici en assurant quaussitôtque ce serviteur sabandonnera à la débauche et aux excèsdu vin, il tombera dans un malheur irréparable.
Mais ne nous arrêtons point, mes frères, à considérerseulement la peine dont Dieu punit ce serviteur infidèle. Rentronsplutôt en nous-mêmes pour voir si nous ne sommes point en dangerde tomber dans ce malheur. Car je ne fais point de distinction entre ceméchant serviteur et ceux qui, étant riches, ne font pointpart de leurs-biens aux pauvres. Vous nêtes pas plus maîtrede votre argent que celui qui dispense les biens de lEglise. Vous nenêtes que le dispensateur. Et comme il nest pas permis à léconomeet au dispensateur de ces biens sacrés, de prodiguer ce que vousavez donné (602) pour les pauvres, ou de les détourner pourdautres usages que ceux auxquels ils ont été destinés,il ne vous est pas permis de même dabuser indiscrètementde vos richesses. A la vérité, vous avez reçu votrebien de la succession de votre père; vous êtes entrélégitimement dans lhéritage de votre famille, tout ce quevous avez vous appartient, mais tout cela néanmoins est avant toutla propriété de Dieu. Si donc vous voulez vous-mêmeque largent que vous donnez soit dispensé avec tant de soin, croyez-vousque Dieu nexige pas de vous autant de fidélité que vousen exigez des hommes, et quil ne veuille pas au contraire que .vous soyezencore plus exact? Croyez-vous quil permette que vous dissipiez ces biensquil vous a donnés? Il a voulu vous rendre le dépositairede grandes richesses, afin que vous en fassiez part charitablement auxpauvres selon leurs besoins. Comme donc vous donnez de largent àun autre homme, afin quil le dépense avec sagesse, Dieu de mêmevous en a donné afin que vous le distribuiez avec discrétion.Quoiquil pût vous lôter, il a mieux aimé vous le laisser,afin que vous eussiez toujours des occasions de pratiquer cette vertu;en rendant ainsi tous les hommes dépendants les uns des autres,il a voulu les lier ensemble par une charité très-étroite.
5. Cependant, bien loin de donner de vos biens aux autres selon le desseinde Dieu, vous les frappez même et vous les traitez avec rigueur.Si cest un crime que de ne les pas secourir, quel crime sera-ce que deles outrager? Cest pourquoi il me semble que Jésus-Christ sélèveici contre ceux qui traitent injurieusement leurs frères, et quileur ravissent leur bien; il leur reproche leur cruauté lorsquilssemportent contre ceux quils devraient assister, et pour qui ils devraientnavoir que de la tendresse.
Vous avez vu aussi comment Jésus-Christ censure ceux qui se plongentdans les débauches et dans lexcès des festins. " Il mange", dit-il, " et il boit avec des ivrognes "; il parle ainsi de lintempérancequi doit être un jour effroyablement punie. Serviteur ingrat, vousdit-il, vous navez pas reçu ces biens pour les consumer dans vosexcès, mais pour les distribuer en faisant laumône. Le bienque vous avez nest pas à vous. Cest le bien des pauvres qui vousa été confié, quoique vous layez reçu de lasuccession de vos pères, ou que vous layez acquis par de très-justestravaux. Dieu pouvait vous ôter cet argent avec justice. Cependantil ne le fait pas pour vous rendre comme le maître de la charitéque vous voulez exercer envers les pauvres.
Considérez, mes frères, combien Jésus-Christ témoignedans toutes ses paraboles que seront punis ceux qui nauront pas usélégitimement de leurs biens. Car on voit que les vierges folles,dont il parle ensuite, ne ravirent point le bien des autres, mais seulementquelles ne donnèrent point du leur à ceux qui en avaientbesoin. Celui dont il parle après, qui cacha le talent de son maître,ne déroba le bien de personne. Il fut condamné néanmoins.Tout son mal fut quil navait pas fait profiter celui de son maître.Ainsi, ceux qui verront le pauvre sans le soulager seront punis de Dieu,non comme des voleurs, mais comme des personnes dures et impitoyables quiauront laissé périr leurs frères sans leur faire partdu bien quelles avaient.
Ecoutez ceci, vous tous qui aimez les festins, et qui consumez dansces malheureuses dépenses largent qui est plus aux pauvres quilnest à vous. Ne croyez pas que ces biens vous appartiennent enpropre, quoique Dieu soit si bon quil vous exhorte à les donner,comme sils étaient effectivement à. vous. Il vous les aprêtés pour vous donner un moyen de mieux pratiquer la vertuet de devenir plus justes. Ne regardez donc plus comme étant àvous ces biens que vous possédez. Donnez à Dieu ce qui està Dieu. Si vous aviez prêté une grande somme àun homme afin quil sen servît pour gagner quelque chose, dirait-onque cet argent serait à lui? Cest ainsi que Dieu vous a donnévotre bien, afin que vous vous en serviez pour gagner le ciel. Nemployezdonc pas, pour vous perdre, ce que vous avez reçu pour vous sauver;et ne ruinez pas les desseins de la bonté de Dieu sur vous par unexcès de malice et dingratitude. Considérez combien il estavantageux à lhomme, après le baptême, de trouverdans laumône un autre moyen pour obtenir de Dieu le pardon de sesoffenses. Si Dieu ne nous avait donné ce moyen pour effacer nospéchés, combien diraient Oh ! que nous serions heureux sinous pouvions, par nos richesses, nous délivrer des maux àvenir ! Que nous donnerions de bon coeur tout notre bien pour nous mettreà couvert de la peine que nos offenses ont si justement (603) méritée!Mais parce que Dieu nous a accordé de lui-même ce que nousaurions si fort désiré de lui, si sa bonté ne nousavait prévenus, nous négligeons de nous prévaloirde cet avantage, et de nous servir dun si grand remède. Vous merépondez que vous donnez laumône. Mais que donnez-vous? Avez-vousjamais autant donné que cette pauvre femme de lEvangile qui donnadeux oboles? Elle donna à Dieu tout ce quelle avait, et vous nelui donnez rien de tout ce que vous ayez, mais vous le prodiguez en desdépenses criminelles. Tout votre bien sen va en luxe et en festins.Vous traitez aujourdhui, et on vous traite demain. Vous vous ruinez, etvous apprenez aux autres à se ruiner. Et ainsi vous êtes doublementcoupables, et du crime que vous commettez , et de celui que vous leur faitescommettre.
Remarquez ce que Jésus-Christ condamne en ce méchant serviteur" Il boit ", dit-il, " et il mange avec les ivrognes". Dieu punit non-seulement" les ivrognes ", mais ceux même qui leur tiennent compagnie. Etcest certainement avec une grande justice, puisquen se corrompant eux-mêmes.,ils corrompent aussi leurs frères. Rien nirrite Dieu davantageque cette indifférence avec laquelle on voit périr son prochainsans sen mettre en peine. Et Jésus-Christ voulant marquer ici quelleest sa colère contre ce serviteur qui avait blessé la charitéde la sorte, dit : " quil sera séparé et mis au rang deshypocrites ". Il a déclaré aussi dans lEvangile que laumôneet la charité seraient la marque éternelle par laquelle onreconnaîtrait ses disciples, parce quil faut nécessairementque celui qui a de lamour, soit sensible à tout ce qui regardele bien de celui quil aime.
Suivons, mes frères, cette voie de la charité, puisquecest elle principalement qui nous conduit dans le ciel, qui rend les Chrétiensde parfaits imitateurs de leur maître, et qui fait que les hommesdeviennent semblables à Dieu autant quils le peuvent êtreen cette vie. Aussi tout le monde sait que les vertus qui approchent deplus près de celle-ci, et qui lui sont le plus étroitementunies, sont celles qui nous sont le plus nécessaires. Nous approfondironsaujourdhui cette matière, et nous écouterons ce que Dieumême nous en a dit.
Je suppose donc quil y a deux voies pour bien vivre: que dans luneon ne travaille que pour soi, et que dans lautre, au contraire, on sintéressepour son prochain. Voyons laquelle de ces deux voies nous relèvedavantage devant Dieu et nous conduit à une plus haute vertu. Nevoyons-nous pas que saint Paul blâme souvent celui qui ne pense quàsoi, et quil loue au contraire celui qui travaille pour son prochain?" Que personne ", dit cet apôtre, " ne cherche ses intérêts,mais que chacun cherche les intérêts de ses frères(I Cor. X, 24) ", sefforçant ainsi de bannir de soi cet amour-propre,et dintroduire à sa place une charité catholique et universelle.Il dit ailleurs : " Que chacun de nous tâche de plaire à sonprochain dans ce qui est bon et qui le peut édifier". Et il ajouteà cette pratique une louange incomparable: " Car Jésus-Christne sest pas plu à lui-même. " (Rom. XV, 2.)
Pouvons-nous douter après cela lequel des deux saint Paul approuvele plus? Mais pour le faire encore mieux voir, considérons les vertusqui tic sont avantageuses quà celui qui les pratique, et cellesqui se répandent encore sur les autres. Nous reconnaîtronsque les jeûnes, par exemple, les austérités du corps,le célibat, la vie réglée, sobre et tempérante,sont des vertus qui certainement servent à celui qui les possède;mais que ces autres qui se communiquent au prochain, sont beaucoup plusrelevées, comme laumône , la doctrine et la charité,dont saint Paul dit : " Quand je distribuerais tout mon bien pour la nourrituredes pauvres, et que jabandonnerais mon corps aux flammes, si je navaisla charité, tout cela ne me servirait de rien ". (I Cor. XIII, 3.)
6. Voyez-vous la charité louée et couronnée pourelle-même. Mais examinons encore ce sujet. Quun homme jeûne,quil soit tempérant, quil soit martyr même, et quil brûledans les feux; et quun autre diffère ou évite mêmetout à fait de souffrir le martyre, parce quil aime ses frères,et quil sefforce de les servir et de les édifier, lequel des deuxsera le plus grand après sa mort? Il ny a pas à délibérerlongtemps sur ce point, puisque saint Paul dit clairement: " Je souhaitede mourir et dêtre avec Jésus-Christ ; car cest ce qui mestle plus avantageux, mais il est encore nécessaire à causede vous, que je demeure en ce monde ". (Philip. I, 23.) Ainsi, il préfèrelédification du prochain au bonheur dêtre uni à Jésus-Christdans le ciel. Car le (604) meilleur moyen dêtre bien uni àJésus-Christ, cest de faire ce quil nous commande; et son grandcommandement cest celui par-lequel il nous ordonne de nous aimer les unsles autres.
Ne voyons-nous pas aussi que Jésus-Christ dit à saintPierre: " Si vous maimez, paissez mes brebis (Jean, XV) ", et que partrois diverses fois, il lui dit que ce sera là la marque par laquelleil témoignera quil laime. On ne doit pas regarder ces parolescomme étant dites seulement pour les pasteurs de lEglise. Ellesle sont pour chacun de nous, à qui Jésus-Christ na commisquun petit troupeau, mais qui pour être petit ne doit pas êtrenégligé, puisque Jésus-Christ dit lui-même queson Père céleste y trouve son plaisir et ses délices.Chacun de vous dans sa famille a quelques-brebis. Quil ait soin de lesconduire et de les nourrir. Aussitôt quun père est levédu lit, quil ne pense à autre chose jusquau soir quà faireet à dire ce qui peut contribuer au bien et à lavancementde sa famille. Quune femme ait le même soin. Il est bon quellepense à son ménage, mais quelle sapplique encore davantageau salut de toute sa maison, et quelle ait soin que chacun se sauve ettravaille à gagner le ciel.
Si dans les choses séculières nous avons soin de nousacquitter dabord des droits publics et des taxes imposées par leprince, avant que de penser aux affaires domestiques et particulières,de peur quen négligeant ces premiers devoirs nous nencourrionsles sévérités de la loi avec la honte dêtretramé sur la place publique et mis en prison. Combien est-il plusraisonnable, dans les choses spirituelles, de nous acquitter dabord decelles- qui regardent Dieu notre Créateur et le Roi commun de tous,de peur que le mépris que nous aurions pour ce qui le regarde, nele porte à nous jeter dans ces lieux horribles, où il nyaura que des pleurs et des grincements de dents?
Appliquons-nous donc toujours à ces vertus qui nous sont si salutairesà nous-mêmes, et qui sont en même temps si avantageusesà nos frères. Pratiquons laumône , et ensuite la prière.Nous voyons même dans lEcriture que la prière tire sa forcede laumône, et quelle lui donne comme des ailes : " Vos aumônes", dit lAnge dans les Actes, " et vos prières sont montéesdevant le trône de Dieu". (Act. X, 4.) Laumône ne donne passeulement de la force à la prière , elle en donne mêmeau jeûne. Si vous jeûnez sans faire laumône, Dieu nagréerapas votre jeûne. Il le regardera avec plus dhorreur que les excèsde ceux qui senivrent et qui se remplissent de viandes, et il en auradautant plus daversion, que la cruauté est encore plus détestableà ses yeux que les débauches.
Mais que dis-je, que le jeûne prend sa force de laumône,puisque la virginité même en tire tout son éclat, etque sans elle, les vierges les plus irréprochables sont chasséesde la chambre nuptiale de lEpoux céleste? Considérez, mesfrères, ce que je vous dis. Quoi de comparable à la virginité,cette vertu si rare et si excellente que Jésus-Christ na pas voulu,dans le Nouveau Testament même, en faire une loi pour les Chrétiens?Et néanmoins la virginité nest rien sans laumône,et si une vierge nest charitable, elle sera rejetée de son Epoux.Que si cela est ainsi, comme on nen peut pas douter, qui peut espérerde se sauver en négligeant de faire laumône? Ne faut-il pasque celui qui ne la fait point en cette vie, périsse nécessairementdans lautre ? Nous voyons dans la conduite du monde que nul ne vit pourlui-même. Les artisans, les laboureurs, les marchands et les gensde guerre, contribuent tous généralement au bien et àlavantage des autres. Combien plus devons-nous faire la même chosedans ce qui regarde les âmes et les biens spirituels? Celui-làvit proprement qui vit pour les autres. Celui qui ne vit que pour lui,sans se mettre en peine des autres, est un homme inutile au monde, ou plutôtce nest pas un homme, puisquil ne prend aucune part au bien généralde tous les hommes.
Vous me direz peut-être : Me conseillez-vous donc dabandonnermes propres affaires, pour me charger de celles des autres? Ne vous trompezpoint, mes frères : Celui qui prend soin des intérêtsde son prochain, ne néglige point ses intérêts propres.En servant les autres il est utile à lui-même. Celui qui asoin des intérêts des autres, bien loin de blesser personne,a, au contraire, compassion de tous ceux qui souffrent; il les assisteen tout ce quil peut, il nest point voleur, il ne désire riende ce qui appartient aux autres; il ne porte point de faux témoignage;il sabstient de tous les vices, et il embrasse toutes les vertus. Il priepour ses ennemis: il fait du bien à (606) ceux qui tâchentde le surprendre, et qui lui dressent des piéges. Il ne blesse jamaislhonneur de personne, et jamais une parole de médisance ne sortde sa bouche, quoiquon le déchire par toute sorte doutrages. Enfince sentiment de lApôtre est gravé dans son coeur:" Qui estfaible sans que je sois faible? Qui est scandalisé sans que je brûle"?(II Cor. XI, 29.) Mais comme nous ne pouvons travailler pour le bien desautres, que nous ne travaillions pour nous-mêmes, il ne sensuitpas quen nous appliquant à notre intérêt, nous procurionsen même temps lintérêt des autres.
Pensons. à ces vérités, mes frères, et soyonspersuadés que nous ne pouvons être sauvés quen contribuantautant que nous pouvons au bien de nos frères. Tremblons en considérantlexemple de ce serviteur infidèle que Dieu " met au rang des hypocrites";et de cet autre, " qui cache son talent en terre ". Marchons par une voietoute contraire, afin de jouir du bonheur éternel que je vous souhaiteà tous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (606)
HOMÉLIE LXXVIII
" ALORS LE ROYAUME DES CIEUX SERA SEMBLABLE A DIX VIERGES, LESQUELLESAYANT PRIS LEURS LAMPES SEN ALLÈRENT AU DEVANT DE LÉPOUX.OR, IL Y EN AVAIT CINQ FOLLES ET CINQ SAGES.- CELLES QUI ÉTAIENTFOLLES, AYANT PPRIS LEURS LAMPES, NE SE POURVURENT POINT DHUILE. LES SAGES,AU CONTRALRE, PRIRENT DE LHUILE DANS LEURS VASES AVEC LEURS LAMPES ".( CHAP. XXV, 1, 2, 3, 4, JUSQUAU VERSET 34.)
1. Ces paraboles, mes frères, que le Sauveur nous propose dansce chapitre, sont fort semblables à celles quil nous a proposéesdans le chapitre précédent du serviteur prudent et fidèle,et de cet autre qui dissipa le bien de son maître avec des ivrognes,et qui traita outrageusement ceux qui lui étaient soumis. Ces quatreparaboles nont toutes que le même but, quoiquelles y tendent pardes voies différentes. Elles nous portent toutes à pratiquerlaumône et à. aider nos frères en tout ce qui nousest possible, parce quil ny a point dautre moyen pour faire notre salut.Il y a cette différence que, dans ces paraboles que nous avons expliquées,Jésus-Christ parle généralement de toutes sortes desecours que nous pouvons et que nous devons donner à nos frères,au lieu que dans celle de ces vierges il marque (1) particulièrementle soin que nous devons avoir de les assister de nos biens. Cest pourquoicette parabole des vierges a quelque chose de bien plus étonnantque les autres. Car il ne parle dans les autres que de la punition encouruepar celui qui frappait et qui outrageait les serviteurs de son maître,et qui dissipait son bien par son intempérance et ses excès;mais dans celle de ces vierges il déclare quil punit mêmecelui qui manque, de charité pour ses frères, et qui nestpoint libéral envers les pauvres. Car ces vierges avaient toutesde lhuile, mais toutes nen avaient pas avec cette abondance que Dieudemandait delles, et cest ce qui en fait tomber cinq dans une condamnationsi effroyable.
Mais pourquoi, mes frères, Jésus-Christ ne nomme-t-ilpas ici dautres personnes moins considérables? Pourquoi choisit-ilparticulièrement des vierges? Il avait déjà assezrelevé cette vertu lorsquil avait dit : " Quil y avait des eunuquesqui sétaient rendus tels à cause du royaume des cieux",ajoutant aussitôt : " Que celui qui peut le comprendre le comprenne".(Matth. XIX, 12.) Il nignorait pas que les hommes estimaient beaucoupcette vertu, parce quelle a de léclat par elle-même. Sagrandeur paraît assez en ce que les saints de lAncien Testament,qui dailleurs étaient si admirables, ne gardaient pas néanmoinscette vertu, et que Jésus-Christ même dans la loi nouvellene limpose point comme nous venons de dire, comme une loi nécessaireet indispensable. Car le Fils de Dieu ne la prescrit point à sesdisciples; il se contente seulement de les y porter et de la leur conseiller.Cest pourquoi saint Paul dit: " Pour ce qui regarde les vierges, je naipoint de précepte exprès du Seigneur ". (I Cor. VII, 25.)Je puis bien louer celui qui veut embrasser cet état, mais je nypuis contraindre personne ni en faire un commandement exprès.
Comme donc cette vertu était en effet très-éclatante,et quelle devait être en grande estime dans lesprit des hommes,Jésus-Christ empêche ici quon ne croie quelle pouvait suffireelle seule, et quen la possédant on pouvait ensuite se relâcherdans là pratique des autres vertus. Cest pour ce sujet quil rapportecette parabole étonnante , afin dapprendre aux vierges que, quanddailleurs elles accompagneraient leur virginité de tout ce quily a de plus louable, si elles manquent à témoigner leur charitépar les aumônes, elles seront rejetées de Jésus-Christet reléguées avec les impudiques.
Et certes cest avec grande raison que Dieu exercera un jugement sisévère contre ces vierges. Car les impudiques sont emportéspar lamour charnel, au lieu que les autres le sont par leur passion pourles richesses. Or, il est visible que la première de ces passionsest beaucoup plus violente que la seconde. Plus donc lennemi qui attaquaitces vierges était faible, plus elles étaient coupables eny succombant. Cest pour cette raison que Jésus-Christ les appelle" folles ", parce quayant vaincu un ennemi beaucoup plus fort, elles selaissent vaincre à un plus faible. " Les lampes " marquent le donmême de la virginité qui se conserve par la puretédu corps, et " lhuile "signifie la miséricorde, la charitéet le soin quon a dassister les pauvres.
" Comme lEpoux était longtemps à venir, elles sassoupirenttoutes et sendormirent (5) ". Jésus-Christ donne ici à entendreque lintervalle entre son premier et son second avènement ne seraitpas si court que ses disciples le croyaient, et il réfute par cesparoles la pensée que ses apôtres avaient que le règnede Jésus-Christ viendrait bientôt. On voit que souvent illes détrompe de cette attente. Il marque aussi en même tempsque la mort nest quun sommeil : "Elles sassoupirent ", dit-il, " etsendormirent toutes ".
" Mais sur le minuit on entendit un grand cri (6) ". Jésus-Christrapporte cette circonstance ou pour continuer la parabole, ou pour montrerque la résurrection générale se ferait durant la nuit.Saint Paul marque aussi ce cri, lorsquil dit: " Aussitôt que lesignal aura été donné par la voix de larchange etle son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra duciel ". (I Thess. IV, 16.) Mais que diront ces trompettes et ce grand bruitdont lEvangile parle? " Voici lEpoux qui vient, allez au devant de lui.Toutes ces vierges se levèrent aussitôt et préparèrentleurs lampes (7). Mais les folles dirent aux sages: Donnez-nous de votrehuile, parce que nos lampes séteignent (8) ". Il leur donne encoreune fois le mot de " folles", pour montrer quil ny a rien de plus insenséque damasser beaucoup dargent en cette vie dont nous devons bientôtsortir sans rien emporter avec nous, au lieu que nous ny devrions (2)travailler quà faire laumône et à exercer la charité.Mais ces vierges témoignent encore leur folie en ce quelles espèrentde trouver alors ce qui leur manque, et quelles demandent à contre-tempsce quelles ne peuvent obtenir. Leurs propres soeurs les, rebutent. Quoiqueces vierges sages fussent très-charitables, quoique ce fûtprincipalement par leur charité quelles sétaient renduesagréables aux yeux de Dieu, et quoiquenfin ces vierges insenséesne leur demandassent quune partie de leur huile, et non pas tout, et quellesleur représentassent leur nécessité dune manièresi touchante, " nos lampes séteignent, donnez-nous de votre huile", ces vierges sages néanmoins demeurent sourdes à leursprières, et elles ne les écoutent point. Ni leur propre inclinationà faire laumône, ni la facilité de donner ce que leurssoeurs moins sages quelles leur demandaient, ni lextrême besoinoù elles les voyaient réduites, rien ne les put porter àleur accorder leur demande.
Que nous apprend, mes frères, un exemple si terrible, sinon quesi nous nous perdons une fois nous-mêmes par nos mauvaises oeuvres,nul de nos frères ne pourra nous secourir, non parce quil ne le.voudra pas, mais parce quil ne le pourra. " Les sages leur répondirent:De peur que ce pie nous avons ne " suffise pas pour nous et pour vous,etc. (9)". Ainsi ces vierges sages sexcusent sur leur impossibilité.Cest ce quAbraham marque dans lévangile de saint Luc : " Il ya ", dit-il, " un " grand abîme entre nous et vous, de sorte queceux qui voudraient passer de nous à vous ne le peuvent faire. (Luc,XVI, 26.) Allez " plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-vous-ence quil vous en faut (9) ". Qui, sont, mes frères, ceux qui vendentcette huile, sinon les pauvres? Et où trouve-t-on ces pauvres ailleursque dans cette vie? Cest donc en ce monde quon doit aller, chercher cesvendeurs et non plus en lautre. Nous trafiquons heureusement avec euxpendant que dure cette vie, et si lon nous en ôtait les pauvres,on nous ôterait en même temps un des plus grands moyens denotre salut et une des plus .fermes espérances de gagner le ciel.Cest donc ici quil nous faut préparer cette huile, afin que nousla trouvions prête dans nos vases, lorsque nous en aurons besoin.il nest plus temps dy penser après notre mort. Il le faut fairedans cette vie. Ne consumez donc plus, mes frères, si inutilementvos biens dans les délices, dans le luxe ou dans le vain amour dela gloire, puisquils vous sont si nécessaires pour en acheter delhuile.
2. Ces vierges insensées ayant écouté les sages,suivirent le conseil quelles leur avaient donné, mais ce fut inutilement.Et lEvangile rapporte cette circonstance, ou pour suivre simplement lordre.de lhistoire, ou pour nous apprendre que, quand nous deviendrions charitableset compatissants après notre mort, cette charité ne nousservirait, plus de rien pour éviter les maux que notre duretépassée nous a mérité. Car nous voyons que ce désirde faire laumône ne sert plus de rien à ces vierges folles,parce quelles cherchaient ceux qui vendent lhuile, non en ce monde oùon les trouve, mais dans lautre où on ne les trouve plus.
Nous voyons de même quil ne servit de rien au mauvais riche davoiraprès sa mort tant de tendresse pour ses frères. Aprèsquil eut témoigné durant toute sa vie une duretési extrême à légard dun pauvre quil voyait, couchéà sa porte, il témoigne tout dun coup comme un excèsde charité pour ceux. quil ne voyait pas. Il veut sefforcer deleur faire éviter les supplices et les flammes où il se voyaitplongé. Il prie quon les avertisse afin quils prennent garde dene point tomber " dans ce lieu de peines et de tourments ". Mais commecette miséricorde fut inutile à ce mauvais riche, elle, lefut de même à ces vierges folles.
" Car pendant quelles étaient allées acheter de lhuilelEpoux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrentavec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée (10). Enfinles autres vierges vinrent aussi, et lui dirent : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous(11). Mais il leur, répondit: Je vous dis en véritéque je ne vous connais point (12) ". Ainsi, après tant de travauxet, tant de peines, après tant de triomphes remportés surla faiblesse de la nature et sur la violence de ses mouvements déréglés,elles se retirent toutes confuses et voient avec douleur, que leurs lampesséteignent delles-mêmes. Car il ny a rien de plus sombreet de plus ténébreux, pour parler ainsi, que la virginitéqui nest point accompagnée de charités et daumônes.On appelle même assez souvent ceux qui sont sans compassion et sanscharité, des âmes noires et ténébreuses.
Que devint donc alors la gloire de leur (3) virginité, lorsqueleur Epoux les rejeta de sa présence et quelles ne purent le fléchiren frappant à sa porte et en lappelant par tant de cris redoublés?Que leur servit davoir été vierges, lorsquelles ouïrentcette parole de tonnerre: " Retirez-vous, je ne vous connais point". Quandcet Epoux irrité a parlé de la sorte, que reste-t-il àces vierges autre chose que lenfer, et tous les tourments que lon y souffre?Ne peut-on pas dire même que cette parole est plus insupportableque lenfer? Cependant, mes frères, cest ce que Jésus-Christrépondra à ces vierges folles. Et cest ce quil témoigneencore ailleurs quil dira à tous les " ouvriers diniquité". (Matth. VII, 42.)
" Veillez donc parce que vous ne savez ni le jour ni lheure oùle Fils de lhomme doit venir (13) ". Jésus-Christ a soin de rediresouvent ces paroles , pour nous apprendre combien il nous est utile dignorerle moment de notre mort. Où sont donc ceux qui passent toute leurvie dans la lâcheté et dans la mollesse, et qui ne rougissentpas du nous répondre, lorsque nous les exhortons à fairelaumône, quen mourant ils laisseront leurs biens aux pauvres. Quilsécoutent ces paroles et quils se corrigent. On en a souvent vuattendre à leur mort à faire du bien, et mourir si soudainementquils nont pu donner aucun ordre pour disposer de leurs biens.
Cette parabole donc regarde la charité qui se fait par les aumônes;mais celle qui suit regarde généralement tous ceux qui neveulent en rien contribuer au bien de leurs frères, ni de leursbiens, ni de leurs avis, ni de leur autorité, ni de quelque autremanière que ce soit, et qui se tiennent tout renfermés eneux-mêmes.
" Car Dieu agit avec les hommes comme un maître qui, devant faireun long voyage hors de son pays, appela ses serviteurs et leur mit sonbien entre les mains (14). Et ayant donné cinq talents àlun, deux à lautre, et un à lautre, à chacun selonson industrie, il partit aussitôt (15). Celui donc qui avait reçucinq talents sen alla, les fit valoir, et il en gagna cinq autres (46).Celui qui en avait reçu deux, en gagna de même encore deuxautres (17). Mais celui qui nen avait reçu quun alla faire untrou dans la terre, et y cacha largent de son maître (18). Longtempsaprès le maître de ces serviteurs étant revenu, leurfit rendre compte (19). Et celui qui avait reçu cinq talents, vintlui en présenter cinq autres en lui disant: Seigneur, vous maviezmis cinq talents entre les mains, " en voici cinq autres que jai gagnéspar-dessus (20). Son maître lui répondit: Bien ! serviteurbon et fidèle, parce que vous avez été fidèleen peu de choses, je vous établirai sur beaucoup, entrez dans lajoie de votre Seigneur (21). Celui qui avait reçu deux talents vintaussi se présenter et dit: Seigneur, vous mavez mis deux talentsentre les mains, en " voici deux autres que jai gagnés par-dessus" (22). Son maître lui répondit: Bien! serviteur bon et fidèle,parce que vous avez été fidèle en peu de choses, jevous établirai sur beaucoup. Entrez dans la joie de votre Seigneur(23). " Pourquoi cette parabole nous représente-t-elle Dieu commeun maître, après que celle des vierges, qui précède,parle de lui comme dun époux? Cest pour nous apprendre par cettequalité dépoux, lunion très-étroite que Jésus-Christveut avoir avec les vierges qui quittent tout pour son amour. Car cesten cela proprement que consiste la virginité. Cest pourquoi saintPaul en parle de la sorte:
" La vierge ", dit-il, " qui nest point mariée, a soin de cequi regarde le Seigneur, afin quelle soit sainte de corps et desprit". (I Cor. VII, 32.) Si lon objecte que dans saint Luc la parabole estrapportée tout différemment, on pourra répondre queles deux évangélistes ne racontent pas la même parabole.Dans la parabole de saint Luc; un capital égal produit des revenusinégaux. Une mine en rend cinq entre les mains dun serviteur etdix entre les mains dun autre. Aussi ces serviteurs ne reçoivent-ilspas des récompenses égales. Dans notre évangéliste,au contraire, le rapport est en proportion de largent confié, cestpourquoi la couronne est égale; elle est inégale chez saintLuc, parce que, je le répète, un même argent a renduici plus et là moins.
Mais remarquez, mes frères, dans lune et dans lautre des paraboles,que Dieu ne revient pas tout de suite redemander compte de largent quilavait donné en dépôt, mais quil laisse passer beaucoupde temps. On voit aussi dans la parabole de la vigne, quaprès lavoirdonnée aux vignerons, il va faire un grand voyage; voulant nousfaire comprendre par toutes ces circonstances avec quelle patience il noussupporte. Il me semble aussi voir dans (4) ces paroles une allusion àla résurrection générale.
Il est remarquable encore que dans cette parabole des talents il nya ni vignerons ni vigne, mais que tous sont ouvriers; car il ne parle pasici seulement aux princes des Juifs, ou au peuple, mais généralementà tous. Et considérez, mes frères, que lorsque cesserviteurs sapprochent de leur maître pour lui offrir ce quilsont gagné dans leur trafic, ils reconnaissent tous avec une grandefranchise, et ce qui vient deux, et ce qui vient de leur maître.Lun lui dit humblement quil a reçu cinq talents, et lautre deux,et ils avouent tous deux par cette humble reconnaissance que cest de luiquils ont reçu le moyen dagir. Ils lui témoignent tousquils ne sont pas ingrats, et ils lui attribuent ce quils ont comme venantuniquement de lui.
Que leur répond donc leur maître : " Bien! serviteur bonet fidèle ". Car cest être " bon que dêtre attentifet appliqué à faire du bien à ses frères: "Bien ! serviteur bon et fidèle, parce que vous avez étéfidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup.Entrez dans la joie de votre Seigneur " : Ce seul mot renferme tout lebonheur de lautre vie. Mais ce serviteur paresseux et lâche ne luiparle pas comme les deux autres.
" Celui qui navait reçu quun talent vint ensuite et dit : Seigneur,je sais que vous êtes un homme rude et sévère, quevous moissonnez où vous navez point semé, et que vous recueillezoù vous navez rien mis (24). Cest pourquoi, comme je vous appréhendais,jai été cacher votre talent dans la terre. Le voici.: Jevous rends ce qui est à vous (25). Son maître lui répondit: Serviteur méchant et paresseux : Vous saviez que je moissonneoù je nai point semé, et que je recueille où je nairien mis (26). Vous deviez donc mettre mon argent entre les mains des banquiers,afin quà mon arrivée je retirasse avec usure ce qui està moi (27) ". Cest-à-dire : Ne deviez-vous pas parler, avertiret conseiller vos frères? Ils .ne me croient pas, dites-vous. Maisque vous importe quils vous croient ou quils ne vous croient pas? Peut-onrien voir de plus doux que cette conduite? Il nen est pas ainsi chez leshommes, mais celui qui a été chargé de prêterlargent est obligé aussi den exiger lintérêt.
3. Dieu exige moins de ses serviteurs : " Vous deviez ", dit-il, " mettremon argent entre les mains des banquiers ", et me laisser à moiseul le soin de lexiger avec usure, comme jeusse fait à mon arrivée.Ce mot " dusure " se doit prendre pour la pratique des bonnes oeuvres.Vous deviez donc faire ce qui était le plus aisé, et vousreposer sur moi du plus difficile. Mais puisque vous ne lavez pas fait"Quon lui ôte le talent quil a, et quon le donne à celuiqui a dix talents (28). Car on donnera à tous ceux qui ont déjà,et ils seront comblés de richesses, mais pour celui qui na point,on lui ôtera même ce quil a (29) ". Cest-à-dire, celuiqui a reçu de Dieu le don de science pour lutilité des autres,et qui ne sen sert pas, le perdra entièrement. Au lieu que celuiqui dispense sagement et avec soin ce quil sait, fera croître encorece don que lautre étouffe et détruit par sa paresse. Maisle malheur de ce serviteur paresseux et négligent ne se terminepas là et cette première parole est aussitôt suiviedune sentence terrible.
" Quon précipite donc dans les ténèbres extérieuresce serviteur inutile : Cest là quil y aura des pleurs et des grincementsde dents (30) ". Remarquez donc ici, mes frères, que ce ne sontpas seulement les voleurs et les usurpateurs du bien dautrui, ni ceuxqui commettent des violences, qui seront condamnés par Jésus-Christaux flammes éternelles de lenfer, mais encore ceux qui sont lâchespour faire le bien.
Ecoutons, mes frères, ces paroles effrayantes, et pendant quenous en avons encore le temps, travaillons sérieusement ànotre salut. Prenons de lhuile dans nos lampes, et faisons fructifierle talent que Dieu nous a donné en dépôt: Si nous vivonsici dans la paresse et dans la .négligence , personne naura alorscompassion de notre misère ni de nos larmes. Nous voyons que celuiqui osa se présenter à ces noces saintes de lEvangile avecun vêtement sale, se condamna lui-même par son silence, etque néanmoins cet arrêt quil porta contre lui-mêmene lui servit de rien, et quil nempêcha pas quon ne le jetâtdans les ténèbres extérieures. Nous venons encorede le voir, le serviteur paresseux a beau rendre tout largent quil avaitreçu, il névite pas néanmoins la juste colèrede son maître. On voit aussi que les vierges folles viennent frapperà la porte de lEpoux, et quon ne leur ouvre pas. (6)
Il faut donc que la vue et que la méditation de ces véritésterribles nous porte à assister nos frères de nos biens,de nos soins, de notre autorité et de tout ce qui nous sera possible.Car il faut par ce mot de " talent " entendre tout ce par quoi chacun peutcontribuer à lavantage de son frère, soit en le soutenantde son autorité, soit en laidant de son argent, soit en lassistantde ses conseils, soit en lui rendant tous Les au,tres services quil estcapable de lui rendre.
Et que personne ne dise en lui-même: Que puis-je faire nayantreçu quun seul talent? Un seul talent peut vous suffire pour témoignervotre fidélité envers votre maître, et pour vous rendreagréable aux yeux de Dieu. Vous nêtes pas plus pauvre quecette veuve de lEvangile qui navait que deux petites pièces demonnaie. Vous nêtes pas plus grossier que ne létait saintPierre ou que saint Jean, qui étaient des hommes sans lettres etqui sont devenus néanmoins les princes du ciel, par cette charitécatholique et universelle quils ont eue pour toute la terre.
Rien nest si agréable à Dieu que de sacrifier sa vieà lutilité publique de tous ses frères. Cest pourcela que Dieu nous a honorés de la raison, quil nous a donnél-a parole, quil nous a inspiré une âme, quil a forménos pieds et nos mains, quil a répandu la force dans tout notrecorps, afin que nous pussions user de toutes ces choses pour le bien detous les hommes. Car la parole ne nous sert pas seulement pour chanterà Dieu des cantiques de louanges, et pour lui rendre grâcesde ces dons : elle nous sert encore pour instruire nos frères, etpour leur donner de saints avis. Si nous sommes fidèles en ce point,nous imiterons Jésus-Christ notre maître, en ne disant auxhommes que ce que Dieu lui-même nous dit dans le coeur. Si au contrairenous y sommes infidèles, nous imiterons le démon.
Saint Pierre ayant autrefois confessé que Jésus étaitle Christ, il fut appelé " heureux ", parce quil navait dit quece que le Père céleste lui avait appris: mais lorsquil parlaavec tant de force contre les souffrances et contré la croix, ilen fut repris du Sauveur, parce que les sentiments quil témoignaitau dehors ne pouvaient lui être inspirés que du démon.Si cet apôtre mérita une si sévère réprimandepour avoir seulement dit une parole dignorance, quelle excuse pouvons-nousprétendre nous autres en péchant si volontairement, et avecune connaissance si claire de tout le mal que nous faisons?
Ne disons donc, mes frères, que des paroles qui paraissent êtrevisiblement des paroles de Jésus-Christ. Car je parle comme Jésus-Christ,non-seulement lorsque je dis en guérissant un malade: " Levez-vouset marchez ", mais encore lorsque je bénis ceux qui me maudissentet que je prie pour ceux qui moutragent. Je me souviens de vous avoirdéjà dit que notre langue est comme une main qui va jusquautrône de Dieu. Mais je passe encore plus avant aujourdhui, et jedis que notre langue est la langue même de Jésus-Christ. Carnous serons comme sa langue et sa bouche, lorsque toutes nos paroles serontréglées par la circonspection et par la sagesse.
Faisons donc, mes frères, que notre langue ne dise que ce queJésus-Christ veut quelle dise. Cest-à-dire des parolespleines de douceur, dhumilité et de charité. Cest ainsiquil répondait lui-même à ceux qui le déchiraientpar les injures les plus atroces, lorsquil disait : " Je ne suis pointpossédé du démon ". (Jean, VIII, 19.) Et ailleurs:" Si jai mal parlé faites-le-moi voir". (Ibid. XVIII, 23.) Si vousgardez cette modération dans vos réponses, si vous avez pourbut dans toutes vos paroles lédification du prochain, votre languedeviendra semblable à celle de Jésus-Christ. Ce nest pasde moi-même que je parle de la sorte, cest Dieu qui nous lassurepar ses prophètes: " Celui ", dit-il, " qui élèvele pauvre, et qui le met en honneur, deviendra ma langue et ma bouche ".(Jérém. XV, 19.)
Quelle plus grande gloire vous peut-il donc arriver, mes frères,que de ,voir votre bouche devenir la ,bouche de Dieu; votre langue la languede Jésus-Christ, et votre âme le temple de lEsprit-Saint?Si on rendait votre bouche dun or très-pur, et quon lenrichîtdun grand nombre de diamants de grand prix, que Serait-ce que cet ornementen comparaison de ce quelle est, lorsque lhumilité et la douceurforment et tempèrent toutes vos paroles? Quy a-t-il de plus aimablequune bouche qui est éternellement fermée aux malédictionset aux injures, et qui est toujours ouvert pour bénir ceux mêmequi nous outragent?
4. Que si vous navez pas assez de force pour (6) bénir celuiqui vous maudit, gardez au moins le silence, et pratiquez ce bien en attendantque vous puissiez faire davantage. Ce premier degré vous conduiraplus loin, et ce silence si chrétien vous accoutumera peu àpeu à parler dans ces rencontres, comme Jésus-Christ a faiten de semblables occasions. Mais ne croyez point que jexige trop de vous.Le maître que nous servons est un Dieu de grâce, et cette douceurdont je parle est un don de sa bonté. Ce qui mest pénibleet ce que je ne puis souffrir, cest de voir des personnes qui ont unebouche et une langue de démons, et qui ne se plaisent quàla déshonorer par des discours infâmes, après quellea été consacrée par la participation de nos saintsmystères, et par lattouchement de la chair si sainte et si puredu Sauveur.
Pensez donc à ces vérités, mes frères. Travaillezà vous rendre semblables à Jésus-Christ. Quand vousserez en cet état, il ne sera plus possible à lennemi devous nuire, ni doser même vous regarder. Il reconnaît tropdans vous les marques et les caractères de son Roi; et il trembledevant ces armes qui lont percé et lont renversé par terre.Ces armes sont lhumilité et la douceur. Cest par elles quil aété confondu sur cette .montagne, où il osa transporterle Sauveur pour reconnaître sil était le Christ. La modérationdu Fils de Dieu le terrassa, sa douceur le foudroya, et son humilitédivine triompha de lorgueil et de linsolence de cet imposteur.
Servez-vous donc de ces mêmes armes. Lorsque vous verrez les hommesimiter le démon, et vous attaquer comme lui, tâchez de levaincre de la même manière que Jésus-Christ la vaincu.Le Fils de Dieu vous a donné la grâce et la force de laimerdans ses actions, et de lui devenir semblables. Que ce que je vous disne vous fasse point trembler : tremblez plutôt si vous avez négligéde vous rendre conformes au Fils de Dieu. Parlez comme lui, et vous deviendrezsemblables à lui, autant quun homme le peut devenir. Cest pourquoijose assurer que celui qui parle humblement et avec modestie, fait plusque celui qui prophétiserait et qui prédirait lavenir; puisquece dernier don est tout extérieur, et que notre vertu ny a pointde part, au lieu que lautre vient du règlement et de la puretéde notre coeur. Appliquez-vous donc à régler et àformer votre bouche de telle sorte quelle devienne semblable àcelle de Jésus-Christ. Le Sauveur est assez puissant pour fairecette merveille si vous le voulez. Il en sait le moyen, et il lexécuterasi vous ne vous y opposez point par votre mollesse.
Vous me demanderez peut-être comment on peut orner ainsi sa bouche,avec quelles couleurs on peut lembellir. Il nest point besoin pour cela,mes frères, de blanc ou de rouge. La seule vertu, la douceur, lhumilité,lui donnent tous ces ornements et tout cet éclat dont nous parIons.Le démon aussi a sa manière dorner la bouche de ceux quilanime. Et il est bon de connaître ses marques afin de les éviter.Quelles sont ces noires couleurs dont il pare ceux quil possède?Ce sont les malédictions, les blasphèmes, les injures, lescontradictions et les parjures. Car celui qui parle en démon estla bouche du démon.
Quelle espérance donc pouvons-nous avoir que Dieu nous pardonne,ou plutôt quels tourments navons-nous pas sujet de craindre, sinous souffrons que notre bouche devienne lorgane du démon, aprèsquelle a été sanctifiée parla chair même duSauveur du monde? Ne commettons pas un crime si détestable, et tâchonsde conduire notre langue de telle sorte quelle soit toujours prêteà imiter le langage de Jésus-Christ.. Cest alors que nousserons aimés de lui, et que nous nous présenterons devantson tribunal terrible avec une entière confiance. Si nous napprenonsici ce langage dhumilité, Jésus-Christ ne vous entendrapoint alors. Comme un juge romain nécouterait point votre causesi vous ne lui parliez latin; Jésus-Christ de même ne vousécoutera point lorsquil sera assis sur son tribunal, si vous neparlez sa langue.
Apprenons, mes frères, ce langage si divin. Que le monde parlecomme le monde. Parlons comme notre Roi. Parlons nous autres comme Dieumême a parlé. Si la mort de quelque personne vous afflige,prenez garde que la violence de la douleur ne vous arrache des parolesindignes dun chrétien. Pleurez alors comme Jésus-Christ,puisquil a pleuré lui-même la mort de Lazare, et le crimede Judas. Si vous êtes menacé de quelques grands maux, etque la crainte vous saisisse, étudiez-vous alors à parlercomme Jésus-Christ: car il a été lui-même dansla frayeur et dans le trouble, ayant pris sur lui volontairement ce quinous arrive malgré nous. Dites comme lui : (7)
" Toutefois, mon Père, que tout ce que vous " voulez soit fait,et non pas ce que je veux n. (Matth. XXVI, 39.) Si vous pleurez, pleurezavec modération comme Jésus-Christ. Si vos ennemis ont conjurévotre perte, et que la tristesse vous abatte, imitez Jésus-Christqui a bien voulu souffrir que ses adversaires conspirassent contre sa vie, et qui a dit dans un excès dennui
" Mon âme est triste jusquà mourir ". (Matth. XXVI, 35.)lI a voulu vous donner en sa personne un parfait modèle pour tousles états et tous les événements de cette vie, afinque vous vous teniez toujours dans les bornes quil vous a marquées,et que vous suiviez les règles quil vous a prescrites.
Cest ainsi que vous deviendrez la bouche du Fils de Dieu. Cest ainsique vivant encore sur la terre, vous parlerez la langue du ciel, et quedans vos tristesses, dans vos émotions, et dans vos douleurs, vousmarcherez sur ses pas, et vous vous conduirez par lexemple de Jésus-Christ.Combien y en a-t-il dentre nous qui désireraient dêtre assezheureux pour voir le visage du Sauveur du monde? Et cependant nous pouvonssi nous le voulons, non-seulement le voir, mais même le devenir.
Ne différons donc pas davantage un si grand bien. Jésus-Christhonorera plutôt dun baiser adorable de sa bouche, ceux qui aurontété humbles et doux, que les prophètes mêmes,puisquil a dit : " Que plusieurs lui diraient " en ce jour terrible: Seigneur,navons-nous " pas prophétisé en votre nom "? (Matth. VII,22); et quil leur répondra : " Je ne vous connais point". (Num.XI, 3.) Il aimait au contraire tellement la bouche de Moïse, qui étaitle plus humble et le plus doux de tous les hommes, quil lui parlait familièrementcomme un ami parle à son ami. Si donc votre bouche est semblableà celle de Jésus-Christ, vous ne commanderez pas seulementcomme lui aux démons, mais vous commanderez encore aux flammes delenfer, et vous direz à cet abîme de feu ce quil dit àla mer agitée : " Tais-toi, calme-toi ". Vous passerez ainsi avecune grande confiance de la terre au ciel, pour y jouir éternellementdes biens que je vous souhaite, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire et la force dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il (8)
HOMÉLIE LXXIX
" MAIS QUAND LE FILS DE LHOMME VIENDRA DANS SA GLOIRE ACCOMPAGNÉDE TOUS SES SAINTS ANGES, ALORS IL SASSIÉRA SUR LE TRÔNEDE SA GLOIRE. ET TOUTES LES NATIONS DE LA TERRE SERONT RASSEMBLÉESDEVANT LUI, ET, IL SÉPARERA LES UNS DAVEC LES AUTRES, COMME UNBERGER SÉPARE LES BREBIS DAVEC LES BOUCS ". (CHAP. XXV, 31, 32,JUSQUAU VERSET 6 DU CHAP. XXVI.)
1. Je vous conjure, mes frères, découter avec toute lapplicationet toute la componction de coeur qui vous sera possible, cet endroit delEvangile que nous vous allons expliquer; ce nest pas sans raison queJésus-Christ le réserve pour couronner son discours : ilmontre excellemment toute lestime que Dieu fait de la miséricordeet de la charité. Il a déjà, dans ce qui précède,parlé de cette vertu de diverses manières; mais ici il senexplique avec plus de clarté et plus de force que nulle part ailleurs.Il ne se contente plus ici den parler sous la parabole de deux, ou detrois, ou de cinq personnes. Il adresse son discours généralementà tous les hommes. Il est vrai .que lorsquil exprime en particulierun certain nombre dans les autres paraboles, ce nest point pour nous marquerquil ne parle quà deux hommes, mais à deux sortes de personnesdifférentes : celles qui lui obéissent et celles qui luisont rebelles. Mais il traite ici au long ce même sujet avec plusde clarté, et dune manière qui nous frappe davantage. Ilne dit plus ici, comme ailleurs : " Le royaume des cieux est semblable,etc. " Il se désigne clairement lui-même, et il se découvreen disant: "Quand le Fils de lhomme viendra dans sa " gloire, etc. " Ilest déjà venu une fois non pour éclater dans sa gloire,mais pour souffrir les injures et les outrages. Et remarquez, mes frères,quil parle souvent de " sa gloire "; parce que le temps de sa croix étaitproche. Il prépare ses auditeurs, et il les relève. Il leurreprésente le jugement général quil exercera surtous les hommes. Il leur fait voir comment il rassemblera devant lui toutela terre, et il leur dit même, pour leur inspirer encore plus deterreur, quil fera descendre tous les anges du ciel pour venir avec luirendre témoignage devant le monde entier, combien ses envoyésont fait de choses par son ordre pour le salut de tous les hommes. Cestpourquoi ce jour sera épouvantable en toutes manières.
" Toutes les nations de la terre seront rassemblées devant lui,et il séparera les uns davec les autres, comme un berger sépareles brebis davec les boucs (32). Et il mettra les brebis à sa droite,et les boucs à sa gauche (33) ". Il ny a rien de séparéen ce monde. Les bons sont mêlés confusément avec lesméchants; mais il sen fera alors un discernement très-exact,et ils seront tellement séparés les uns des autres, quonne pourra douter duquel des deux partis chacun sera. Il montre encore parces deux noms différents (9) dont il se sert pour les distinguer,quelles sont les moeurs des uns et des autres. Il appelle les uns " boucs" pour marquer leur stérilité, parce quil ny a rien demoins fertile que cet animal, et il appelle les autres " brebis", pourmarquer leur fécondité; car on sait combien les brebis sontfertiles en lait, en laine et en agneaux. Mais il y a ici cette différenceque cette fécondité et cette stérilité desanimaux est un effet de la nature; au lieu que les hommes sont fécondsou stériles en bonnes oeuvres par le choix de leur volonté;et quainsi cest très-justement que Dieu punit les uns, et quilcouronne les autres.
" Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez,vous, les bénis de mon Père: possédez comme votrehéritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde (34). Car jai eu faim et vous mavezdonné à manger; jai eu soif et vous mavez donnéà boire; jai eu besoin de logement et vous mavez logé (35).Jai été nu et vous mavez vêtu ; jai étémalade et vous mavez visité; jai été en prison etvous mê" tes venu voir (36). Sur quoi les justes lui diront: Seigneur,quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avonsdonné à manger; ou avoir soif, et que nous vous avons donnéà boire (37).? Quand est-ce que nous vous avons vu sans logement,et que nous vous avons logé; ou sans vêtements, et que nousvous avons vêtu (38)? Et quand est-ce que nous vous avons vu maladeou en prison, et que nous sommes allés vous visiter (39) ? Et leRoi leur répondra : Je vous dis en vérité que chaquefois que vous lavez fait aux moindres de mes frères, cest àmoi- même que vous lavez fait (40) ". Il est à remarquerque cet équitable Juge ne condamnera point les méchants avantque de les avoir accusés. Il les fait donc venir devant son Tribunal,et il leur dit les justes sujets pour lesquels il les accuse.
" Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vousde moi, maudits, et allez au feu éternel qui a étépréparé pour le diable et pour ses anges (41). Car jai eufaim, et vous ne mavez pas donné à manger; jai eu soif,et vous ne mavez pas donné à boire (42). Jai eu besoinde logement, et vous ne mavez pas logé; jai éténu, et vous ne mavez pas vêtu ; jai été malade eten prison, et vous ne mavez pas visité (43) ". Les méchantsrépondront alors à ces reproches avec modestie et avec soumission;mais cette soumission leur sera entièrement inutile.
" Ils lui diront: Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoirfaim ou soif, ou sans logement, ou sans vêtements, ou malade, ouprisonnier, et que nous avons manqué à vous assister (44)? Mais il leur répondra : Je vous dis en vérité quautantde fois vous avez manqué de le faire aux moindres de ces petits,autant de fois vous avez manqué à me le faire à moi-même(45). Et alors ceux-ci sen iront au supplice éternel, et les justesà la vie éternelle (46) ". Ne sera-ce pas avec justice queles méchants souffriront ces reproches de Jésus-Christ irrité,puisquils auront négligé durant toute leur vie une chosequi lui est si précieuse et si agréable? Car les prophètesdisaient clairement au nom de Dieu même " Je veux la miséricordeet non pas le sacrifice ". Jésus-Christ le législateur ledisait aussi continuellement, et par ses paroles et encore plus par sesactions, et la nature même imprime déjà ces enseignementsdans lâme des hommes. Mais remarquez, mes frères, que cesméchants, que Dieu condamne, navaient pas seulement manquéà la charité dans quelques points, mais quils en avaientnégligé généralement tous les devoirs. Car,non-seulement ils ne lui ont pas donné à manger lorsquilavait faim, et ils ne lont pas vêtu lorsquil était nu; maisils nont pas fait même une chose aussi facileS que celle dallervisiter un malade. Et considérez, mes frères, combien toutce que Jésus-Christ commande est facile. Car il ne dit pas : "Jétaison prison ", et vous ne mavez pas délivré : " Jétaismalade ", et vous ne mavez pas guéri; mais " vous ne mavez pointvisité, vous ne mêtes point venus voir". Il nétaitpas aussi difficile de le soulager dans la faim quil endurait. Car ilne demande pas des tables somptueuses, il ne veut que ce qui est purementnécessaire. Il ne demande pas même ce secours sous la formeet sous lapparence dun prince, mais sous celle dun pauvre et dun humbleesclave.
Considérez donc toutes ces circonstances, dont chacune auraitsuffi pour condamner ces ingrats; le peu quil leur demandait, puisquece nétait que du pain; la misère de celui qui leur demandaitqui était si pauvre; la compassion dont ils devaient êtretouchés , (10) puisque cétait un homme; la grandeur de larécompense promise, puisque cétait la gloire du ciel; lacrainte des peines réservées, puisquon les menaçaitde lenfer; la dignité de celui à qui ils faisaient partde leur bien , puisque cétait Dieu même qui le recevait parles mains des pauvres; lhonneur quil avait bien voulu leur faire, puisquilabaissait sa grandeur jusquà implorer leur assistance; enfin lajustice qui les obligeait de ne pas le refuser, puisquil leur avait donnéce quil leur demandait, ce qui était plus à lui quàeux. Mais lavarice les a aveuglés, et ils ont fermé lesyeux à toutes ces considérations si pressantes. Ils nontpoint appréhendé les peines terribles dont Jésus-Christmenaçait les coeurs durs et impitoyables, jusquà leur déclarerquil leur ferait souffrir de plus grands supplices quà ceux deSodome et de Gomorrhe. Et ils ont oublié que Jésus-Christdit ici : " Quand vous avez refusé cette charité àun de ces petits, vous me lavez refusée à moi-même".
Mais comment Jésus-Christ, en les appelant " ses frères",dit-il en même temps quils sont "petits "? Cest précisémentpour marquer quils ne sont " ses frères " que parce quils sont"petits ", cest-à-dire humbles, pauvres et méprisables.Car Jésus-Christ ne veut avoir pour frères que les humbles.Ce que je nentends pas seulement des religieux et des solitaires qui habitentles déserts et les montagnes; mais encore de chacun des fidèlesqui vit dans lEglise. Quand vous voyez un chrétien qui, engagédans le monde, y vit dans la pauvreté, et dans un entier dénûmentde toutes choses, Jésus-Christ veut que vous le regardiez comme" son frère ", et que vous ayez autant de soin de lui que vous enauriez pour votre Sauveur. Ces personnes, quelque viles et abjectes quellesparaissent, deviennent ses frères par le baptême, et par laparticipation de ses mystères.
2. Mais le Fils de Dieu voulant encore nous faire mieux voir avec quellejustice il condamnera ceux qui omettront ces devoirs de charité,commence par louer et par récompenser ceux qui les ont pratiqués: " Venez ", dit-il, " vous, les bénis de mon Père, possédezcomme votre héritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde. Car jai eu faim et vous mavez donnéà manger, etc. " Il semble que, pour. ôter toute excuse àces coeurs endurcis, et pour les empêcher de dire quils nont pointtrouvé loccasion de pratiquer la charité, il ait voulu dabordles confondre par la comparaison de leur conduite avec la conduite de ceuxqui, dans les mêmes conditions queux, ont su néanmoins lapratiquer.
Cest ainsi que, dans les paraboles précédentes, il confondles vierges folles en leur opposant les sages ; quil couvre de honte ceserviteur ivrogne et gourmand par la comparaison des autres qui étaientplus sobres et plus modérés que lui, et quil condamne celâche serviteur qui avait caché son talent en terre par lexemplede ceux qui avaient si heureusement multiplié largent qui leuravait été confié. Il confondra de même un jourtous les pécheurs de la terre, en les comparant avec les justes.
Ces comparaisons concluent tantôt dégal à égal,comme ici, comme dans la parabole des dix vierges; tantôt du moinsgrand au plus grand; par exemple: " Les hommes de Ninive sélèverontau jour du jugement contre ce peuple, et ils le condamneront parce quilsont fait pénitence à la prédication de Jonas: et cependantcelui qui est ici est plus grand que Jonas. La reine du midi sélèveraau jour du jugement contre ce peuple, et elle le condamnera, parce quelleest venue des extrémités de la terre pour entendre la sagessede Salomon; et cependant celui qui est ici est plus grand que Salomon ".(Sup. XII, 41.) Un autre exemple où lon conclut dégal àégal, cest lorsque le Sauveur dit : " Cest pourquoi vos enfantsseront vos juges " (Luc. XI, 19.) Voici tin exemple où la comparaisonconclut du plus au moins, cest lorsque saint Paul dit: " Ne savez-vouspas que nous jugerons les anges, combien donc plus jugerons-nous le siècle"?(1 Cor. II, 6.) Et lorsque Jésus-Christ parle ici de son jugement,il fait des comparaisons dégal à égal, puisquilcompare le pauvre avec le pauvre, et le riche avec. le riche, et quilconfond ceux qui nont pas fait laumône par lexemple de ceux quilont faite. Mais il ne justifie pas seulement larrêt quil porteracontre ces coeurs sans pitié et sans miséricorde, en leurfaisant voir dautres hommes qui, dans le même état queux,auront pratiqué tous les devoirs de la charité chrétienne.Il le justifie encore beaucoup plus eu leur représentant avec quelleindifférence ils ont négligé dobéir àtoutes ses règles, et dans (11) des rencontres où le prétextede leur peu de bien ne pouvait ni leur être un obstacle, ni leurservir dexcuse, comme lorsquil sagit de donner un verre deau froideà un pauvre qui a soit, daller consoler un prisonnier, et de visiterun malade.
Mais je vous prie de remarquer, mes frères, que lorsque Jésus-Christveut donner des louanges aux bons, il commence par leur représenterlamour éternel que Dieu a toujours eu pour eux: "Venez ", dit-il," vous que mon Père a bénis, possédez comme votrehéritage le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde ". Quel bonheur peut être comparableà celui dêtre " bénis " et dêtre bénispar le Père même? Doù peut venir un si grand bonheurà un homme, et comment peut-il mériter une telle gloire?
" Car jai eu faim ", dit-il, " et vous mavez donné àmanger; jai eu soif et vous mavez donné à boire ". O parolespleines de joie, de consolation et dhonneur pour ceux qui mériterontde les entendre ! Il ne leur dit pas: Recevez le royaume, mais " possédez-lecomme votre héritage"; comme un bien qui est à vous, quevous avez reçu de votre Père, et .qui vous est dû detout temps. Car je vous lai préparé avant même quevous fussiez nés, parce que je savais que vous seriez ce que vousêtes. Quelles sont donc les actions que Jésus-Christ récompensedans ses saints dune manière si divine? Cest, mes frères,parce quils ont retiré chez eux un étranger, cest parcequils ont revêtu un pauvre, cest parce quils ont donnédu pain à celui qui avait faim, et de leau à celui qui avaitsoif, enfin cest parce quils ont visité un malade ou un prisonnier.Car Dieu a principalement égard au secours que nous donnons àceux qui en ont besoin.
Il y a même des cas où il ne considère pas si nousles avons retirés de leur misère. Et, en effet, comme jelai déjà dit, un malade et un prisonnier ne désirentpas seulement dêtre visités. Lun veut être guéride son mal, et lautre veut sortir de prison. Mais Dieu étant aussidoux et aussi bon quil lest, se contente du peu que nous donnons quandnous ne pouvons davantage. Il nexige pas même tout ce que nous pourrionsdonner. Il laisse à notre liberté de faire plus si nous levoulons, afin davoir la gloire de passer volontairement au delàde ce que nous étions obligés de faire.
Mais Jésus-Christ parle à ceux qui seront à sagauche dune manière bien différente. Il dit aux uns : "Venez, bénis "; il dit aux autres " Allez, maudits ", et il najoutepas " de mon Père "; parce que ce nest que leur malignitépropre, et leurs actions criminelles qui leur ont attiré cette malédictionsi effroyable " Allez au feu éternel qui a été préparé", non pour vous, "mais pour le diable et pour ses anges ". Quand il parlede ce royaume bienheureux, il dit expressément quil a étépréparé pour ceux quil y fait entrer; mais lorsquil parledes flammes qui ne séteindront jamais, il ne dit pas quelles ontété préparées pour les damnés, mais"pour le démon et pour ses anges". Ce nest point moi, dit-il, quivous ai préparé ces feux. Je vous ai bien préparéun royaume, mais ces flammes nétaient destinées par moique pour le démon et pour ses anges. Cest vous seuls que vous devezaccuser de votre malheur, et vous vous êtes précipitésvolontairement dans ces abîmes.
Cest donc pour se justifier en quelque sorte quil dit ces paroles." Qui a été préparé au diable, aussi bien quecelles qui suivent: " Car jai eu faim et vous ne mavez pas donnéà manger". Quand jaurais été votre ennemi, ne suffisait-ilpas pour toucher les coeurs les plus durs de voir tant de maux joints ensemble,la faim, la soif, la nudité, la captivité, la maladie? Tantde maux ensemble nadoucissent-ils pas dordinaire les coeurs les plusimpitoyables et les plus envenimés? Cependant cest dans cet étatmême que vous navez pas secouru votre Dieu et votre Seigneur, quivous fait tant de grâces, et qui vous aimait si tendrement.
Si vous voyiez un chien, ou une bête sauvage mourir de faim, vousseriez touché de compassion. Vous voyez Dieu même presséde la faim, qui vous demande du pain par la voix du pauvre, et vous nenavez point de pitié. Qui peut excuser cette barbarie? Quand vousnauriez point dautre récompense à attendre de la charitéque vous lui faites, que laction même de cette charité etlhonneur de pouvoir rendre ce service à votre maître, celaseul, sans parler de la reconnaissance quil vous en témoigneraà la face de toute la terre, cela seul , dis-je, ne devrait-il pasvous (12) porter à aimer les pauvres? Cependant vous voyez quoutrecet honneur, il vous promet encore, lorsquil sera assis sur le trônede son Père, et que tous les hommes seront au pied de son tribunal,de vous louer devant toute la terre , et de publier que cest vous quilavez nourri, qui lavez logé, et qui lavez revêtu lorsquilétait pauvre. Il ne rougit point de se rabaisser dans sa gloire,afin de contribuer à la vôtre.
Si les uns sont punis si rigoureusement, cest par une grande justice,et ce sont leurs péchés qui les condamnent : Et si les autressont si glorieusement récompensés, cest par une grande miséricorde,et cest la grâce qui les couronne qui les a prévenus de sabonté. Quand ils auraient fait mille actions de vertu; ce ne peutêtre que louvrage de la grâce de rendre de si grands bienspour des choses si petites, et de récompenser des actions si légèreset dun moment, dun poids éternel de gloire et de tout le bonheurdu paradis.
3. Jésus, ayant achevé tous ces discours, dit àses disciples : " Vous savez que la Pâque se fait dans deux jours,et que le Fils de lhomme sera livré pour être crucifié". (XXIV, 1, 2.) Vous voyez, mes frères, que Jésus-Christprend encore loccasion de parler de ses souffrances aussitôt quila parlé du royaume éternel des bienheureux et des peinesinfinies des réprouvés. Il semble que par là il diseà ses apôtres: Pourquoi craignez-vous les maux si courts decette vie, puisque vous savez quon vous a préparé des biensqui ne finiront jamais?
Mais considérez de quelle adroite précaution il enveloppe,pour en adoucir le coup, cette nouvelle quil savait leur devoir êtresi affligeante. Car il ne dit pas ici tout simplement quil sera livrédans deux jours, mais " que la Pâque se fera dans deux jours, etque le Fils de lhomme sera livré ensuite pour être crucifié", pour montrer que ce qui allait se passer était un grand mystère,et une fête que toute la terre célébrerait dans tousles siècles. Il voulait encore, par là, faire connaîtrequil savait tout, et que lavenir lui était présent. Cestpourquoi, croyant que cela leur suffisait pour leur consolation, il neleur parle point ensuite de sa résurrection, comme il faisait danstoutes les autres occasions. Il était superflu de leur en parlerencore ici après lavoir fait tant de fois. Dailleurs, comme laPâque des Juifs rappelait dans leur mémoire tant de miraclesque Dieu avait faits autrefois en leur faveur, il leur découvrede même que sa passion délivrerait les hommes dune infinitéde maux, et quelle deviendrait la source de tous les biens.
" En même temps les princes des prêtres, les docteurs dela Loi, et les sénateurs du peuple Juif sassemblèrent dansla salle du grand prêtre appelé Caïphe (3); et tinrentconseil ensemble pour trouver moyen de se saisir de Jésus avec adresse,et de le faire mourir (4). Et ils disaient : Il ne faut point que ce soitpendant la fête, de peur quil ne sexcite quelque tumulte parmile peuple (5) ". Considérez, mes frères, liniquitédéplorable de la conduite et du gouvernement des Juifs. Lorsquilsentreprennent de faire laction la plus détestable qui fut jamais,ils commencent par consulter le grand Prêtre, afin que le crime fûtautorisé par celui-là même qui aurait dû lempêcher.
Vous me demanderez peut-être combien il y avait de ces grandsprêtres? La Loi défendait quil y en eût plus dun.Cependant il y en avait plusieurs alors, ce qui fait assez voir dans quelledissolution et vers quelle ruine se précipitaient les affaires desJuifs. Car Moïse avait expressément ordonné quil nyeût quun grand prêtre, et que, lorsquil serait mort, on enchoisirait un autre en sa place. Et cétait comme vous savez autemps de cette élection que finissait lexil de ceux qui avaientété bannis pour avoir tué quelquun sans y penser,et contre leur volonté. Comment donc y avait-il tant de grands prêtresalors? sinon parce quils nétaient en charge que durant un an;comme saint Luc le marque en disant de Zacharie qu " il était dela famille dAbia, lune des familles sacerdotales qui servaient tour àtour dans le temple". LEvangile donc appelle ici " grands prêtres" ceux qui lavaient été autrefois, quoiquils eussent cesséde lêtre.
Mais quel est le conseil quils prennent ensemble? De se saisir de Jésus,et de le faire mourir secrètement, parce quils craignaient le peuple.Cest pourquoi ils avaient résolu de laisser passer la fête, et ils disaient entre " eux : Il ne faut point que ce soit pendant "la fête " : Le démon, et les Juifs étaient unis dansce dessein : le démon, afin de ne point rendre la passion de Jésus-Christpublique et manifeste, et les Juifs, afin qu " il ne (13) sexcitâtaucun tumulte parmi le peuple ". Remarquez en toute rencontre comme ilsont peu de crainte de Dieu, et combien en même temps ils craignentles hommes. Ils nappréhendent point que la sainteté du jourde Pâque ne rende leur sacrilège encore plus énormeet plus odieux, mais seulement que le concours du peuple nexcite quelquetrouble. Cependant leur colère les transportait avec tant de violence,quaussitôt quils ont trouvé un traître ils changentdavis , et que, ne pouvant attendre que la fête soit passée,ils sont résolus enfin contre leur première penséede le faire mourir en un jour si saint. Leur passion également aveugleet furieuse les pressait de telle sorte quaussitôt quils trouvèrentune occasion favorable pour la satisfaire, il leur fut impossible de différerplus longtemps.
A la vérité, Dieu par sa sagesse toute-puissante avaitménagé cet emportement pour le faire servir à sesdesseins et pour tirer le bien dun si grand mal; il ne faut pas douternéanmoins que les Juifs ne se soient rendus dignes dune effroyablepunition, en traitant si cruellement celui qui leur avait fait tant debiens, et qui avait pu négliger les autres peuples pour se donnertout entier à eux, et en faisant mourir Celui qui était linnocencemême, en ce jour si saint, jour où ils avaient coutume dedélivrer les plus criminels.
Mais qui nadmirera la douceur et la miséricorde de Jésus-Christ?Après avoir été traité si outrageusement parles Juifs, il leur a néanmoins envoyé ses apôtres aprèssa résurrection, et il a exposé ses amis à la fureurde ces barbares pour sauver un peuple si digne de haine. Saint Paul lesa conjurés en son nom de se convertir, ou plutôt lui-mêmeparlant par la bouche de saint Paul les a conjurés de se réconcilieravec lui, en leur disant : " Nous faisons " la charge dambassadeurs pourJésus-Christ, " et Dieu même vous exhortant par nous, " nousvous conjurons au nom de Jésus-Christ " de vous réconcilieravec Dieu ". (II Cor. V, 20.)
Puis donc, mes frères, que nous avons dam le Sauveur le modèledune charité si divine, je vous exhorte non pas à mourircomme lui pour vos ennemis, quoique cela serait à souhaiter maisau moins, puisque cette vertu est encore au-dessus de votre faiblesse,je vous conjure de navoir point denvie contre ceux qui vous aiment etque vous aimez. Je ne vous dis point encore que vous cherchiez tous lesmoyens dé faire du bien à vos ennemis, quoique je le souhaiteavec ardeur; mais, puisque vous êtes trop lâches pour aspirerà une si haute perfection, je me contente que vous étouffiezau moins en vous tous les mouvements de la vengeance.
Croyez-vous que ce lieu où je vous parle soit un théâtre, .et que lEglise soit un lieu de fables et de fictions? Pourquoi résistez-vousavec tant dopiniâtreté aux avis que je vous donne et auxvérités que je vous prêche ? Ce nest pas sans raisonque Jésus-Christ a fait écrire toutes les parties de sonEvangile, et particulièrement tout ce quil a fait et tout ce quila dit aux approches de sa croix. Il a voulu que vous eussiez en sa personneun modèle de douceur, et que sa charité infinie vous servitdexemple pour vous apprendre à aimer vos frères. Lorsqueses ennemis viennent se saisir de lui, il les renverse tous avec une seuleparole; il fait en même temps un miracle pour guérir lunde ceux qui, le venaient prendre il épouvante, la femme de son jugepar des visions et des songes; il prédit ce qui devait arriver longtempsaprès, et il parle à son juge avec une douceur et une humilitéadmirable qui le devait plus toucher encore que les miracles Etant surla croix il agit en Dieu, et il obscurcit le soleil; il fait fendre lespierres, il ouvre les sépulcres, et il ressuscite les morts; eten même temps il jette un grand cri, et il conjure son Pèrede pardonner sa mort à ses bourreaux. Sa charité envers lesJuifs ne finit point avec sa vie. Aussitôt quil est ressuscité,il leur envoie ses apôtres. Il les appelle à la foi; il leurpardonne leurs péchés, et il les comble de grâces.Qui nadmirera cette bonté? Il choisit ceux qui lont crucifiépour les rendre enfants de Dieu, et il prend pour frères ses meurtriers.
Rougissons donc, mes frères, et soyons couverts de confusion,en voyant combien nous sommes éloignés de celui qui sestrendu notre modèle, et qui nous commande de limiter. Considérantcette disproportion infinie, qui est entre lui et nous, afin quen nousaccusant nous-mêmes, et en condamnant nos fautes, nous soyons plusdisposés à entrer dans des sentiments de pénitence,et quau moins nous noffensions pas ceux pour qui Jésus-Christmême adonné sa vie. Quelle honte de ne (14) vouloir pas seréconcilier avec ceux dont Jésus-Christ a acheté laréconciliation avec son Père au prix de son sang?
4. Vous pouvez faire ce que je vous demande sans dépenser votreargent, que vous avez tant de soin dépargner lorsquon vous exhorteà donner aux pauvres. Souvenez-vous combien vous êtes redevablesà Dieu, et je massure que vous nattendrez plus que votre ennemivienne vous demander pardon, et que vous le préviendrez et lui pardonnerezde bon coeur, afin que Dieu vous traite comme vous avez traité cefrère, et quil guérisse les blessures de votre âme.
On a vu souvent que les gentils qui navaient aucune connaissance niaucune espérance des biens que nous attendons, ont pardonnépar une générosité toute humaine les plus grands excèsquon avait commis contre eux, et vous, qui espérez des récompensesinfinies, vous différez de faire avec la grâce de Jésus-Christce que des hommes comme vous nont fait que par le seul instinct de lanature? Votre passion ne durera pas toujours. Elle samortira peu àpeu. Prévenez donc ce temps, et étouffez-la par la craintede Dieu, et-vous en recevrez une grande récompense: Que si vousnen usez pas de la sorte, vous serez punis très-sévèrementpour navoir pas~ voulu sacrifier à Dieu ce ressentiment qui devaitenfin séteindre de lui-même.
Si vous dites que vous vous sentez tout ému, lorsque linjureque lon vous a faite vous revient dans la pensée, jetez plutôtles yeux sur le bien que vous a peut-être fait autrefois celui dontvous vous plaignez, et sur le mal que vous avez fait vous-même sisouvent aux autres. Si lon a médit de vous, considérez sivous navez jamais médit de personne. Comment osez-vous espérerque Dieu vous pardonne, vous qui ne voulez point pardonner aux autres?
Vous me dites que vous navez jamais dit de personne des calomnies aussinoires que celles quon dit contre vous. Mais peut-être que vousavez trop facilement prêté loreille à celles que lesautres ont répandues devant vous; et quainsi vous vous êtesrendu coupable de ce même crime. Si vous voulez donc comprendre quellevertu cest que doublier et de pardonner les injures, et combien cettedisposition de coeur est agréable aux yeux de Dieu, jugez en parles peines rigoureuses dont il punit ceux qui se réjouissent dela vengeance quil exerce sur les méchants. Quoiquil ne les traiteavec cette sévérité quavec justice, il ne vous estpas permis néanmoins de vous en réjouir. Cest pourquoi,après que le prophète a fait plusieurs reproches aux Juifs,il leur dit enfin ces paroles : " Ils nont point été touchésde compassion dans laffliction de Joseph. Il nest point sorti de sa maison.,pour aller pleurer les malheurs de la maison qui lui était jointe".(Amos. VI, 6.) Ainsi, quoique Joseph, cest-à-dire les tribus quien étaient sorties, eussent senti les justes effets de sa vengeance,Dieu veut néanmoins que nous soyons sensibles à leurs maux,et que nous compatissions à leurs misères.
Que si, malgré notre dureté, nous ne laissons pas néanmoinsde nous irriter contre un serviteur qui rit, lorsque nous en punissonsun autre; si la méchanceté de cet homme insensible àce que son compagnon souffre, nous offense alors, et si elle attire surlui-même notre colère, combien Dieu, étant aussi douxet aussi bon quil est, doit-il saigrir davantage, lorsque nous trouvonsnotre joie dans les afflictions des autres?
Si donc, au lieu de nous réjouir dans ces occasions, nous avonsau contraire de la compassion dans les maux dont Dieu frappe les hommes,nous devons compatir bien davantage à ceux qui nous ont offensés;puisque ce sentiment est leffet et la preuve de notre charité queDieu préfère à toutes nos autres vertus. Comme dansles fleurs et dans les couleurs, il ny en a point de plus précieusesque celles dont on se sert pour teindre la pourpre des rois; on peut direde même que, de toutes les vertus, il ny en a point de plus précieusesque celles où paraît la charité qui néclatejamais plus que lorsque nous pardonnons les injures quon nous a faites.
Mais, quoi! me direz-vous, Dieu na-t-il donc songé quàcelui qui a reçu linjure, et a-t-il oublié celui qui lafaite? Nullement. Car ne lui a-t-il pas commandé daller trouvercelui quil a offensé pour se réconcilier avec lui ? Ne la-t-ilpas comme arraché du pied de lautel pour le porter à satisfairepremièrement son frère, afin de revenir ensuite achever sonsacrifice? Mais pour vous, mes frères, nattendez pas que vos ennemisvous viennent trouver de la sorte. Ce serait perdre votre avantage. Dieuvous promet une récompense infinie, afin que vous (15) préveniezcelui qui vous a maltraités. Si vous ne vous réconciliezque parce que votre ennemi vous est venu demander pardon, et parce queDieu vous le commande, ce nest plus vous qui méritez le prix dela victoire ; vous le laissez remporter par celui que vous appelez votreennemi.
Mais osez-vous bien dire que vous avez un ennemi, et le pouvez-vousdire sans rougir? Ne vous suffit-il pas davoir le démon pour ennemi,faut-il que les hommes le soient encore? Et plût à Dieu mêmeque cet ange rebelle ne fût jamais devenu démon. Nous ne serionspoint ses ennemis, sil ne nous avait déclaré une guerresi cruelle. Vous ne sauriez comprendre, mes frères, si vous ne léprouvezvous-mêmes, quelle douceur on ressent dans lâme aprèsune réconciliation si chrétienne. Mais quel moyen de léprouver,lorsque lon a lesprit plein daversion et de haine? Ce nest quaprèsavoir étouffé les inimitiés que lon reconnaîtcombien il est plus doux daimer son frère que de le haïr.Pourquoi imitons-nous ces furieux qui se déchirent avec les dents,et qui satisfont leur rage en se dévorant lun lautre?
5. Souvenez-vous combien la Loi ancienne même sopposait àces désordres: " Toutes les voies", dit le Sages " de ceux qui sesouviennent des injures, tendent à la mort. Lhomme conserve sacolère contre un autre homme, et il attend que Dieu le guérisse"?(Eccl. VIII.) Mais Dieu, dites-vous, na-t-il pas fait lui-mêmecette ordonnance dans sa loi : " Oeil pour oeil, et dent pour dent "? Commentdonc après cette parole peut-il condamner ceux qui lexécutent? Il faut bien remarquer, mes frères, que Dieu na pas fait cetteloi pour permettre aux hommes de se traiter cruellement les uns les autres;mais pour que la crainte de souffrir nous-mêmes nous empêchâtde faire souffrir les autres. Dailleurs cette colère dont il estparlé dans la loi, est une passion violente qui surprend lâmepar un mouvement prompt et impétueux; au lieu que le souvenir desinjures est la marque dune âme noire qui se nourrit de la haineet de la vengeance.
Vous me direz peut-être que cet homme vous a maltraité.Et moi je vous dis quil ne peut vous avoir fait autant de mal que vousvous en faites à vous-même par ce ressentiment que Dieu vousdéfend. Je dis même quil nest pas possible quun homme debien souffre quelque mal. Car supposons dun côté quun hommevive chrétiennement avec sa femme et ses enfants, quil soit riche,et par conséquent exposé aux accidents ordinaires de la vie,quil ait beaucoup damis et beaucoup de charges, quil soit élevéen honneur, et que néanmoins il ait sans comparaison plus dattachepour pieu et pour sa Loi sainte que pour tous ces avantages extérieurs:supposons aussi de lautre quun méchant homme se déclareson ennemi, et quil entreprenne de le perdre. En quoi lui nuira-t-il partous ses efforts? Il lui ôtera une partie de son bien. Il fera mourirses enfants. Mais lhomme de bien sait quil les reverra après samort, et cette espérance loccupe sans cesse. Peut-être mêmequon tuera sa femme? Mais il est persuadé quon ne doit point pleurerceux de qui la mort nest quun sommeil. Lennemi ne sera pas satisfaitencore, il le déchirera par ses calomnies. Mais celui qui regardetous les hommes, comme lherbe qui naît et se sèche en mêmetemps, ne sarrête point à leurs paroles. Enfin, cet ennemilenfermera dans une prison, et il le fera beaucoup souffrir. Mais quelleimpression pourra-t-il faire sur lesprit de celui qui a appris de saintPaul que, quand même lhomme extérieur se corrompt, lintérieurse renouvelle, et que laffliction produit la patience?
Il me semble que jai plus fait que je nai promis. Je voulais vousmontrer que tous les maux ne peuvent nuire à un homme qui est toutà Dieu; et il se trouve quils lui servent, bien loin de lui nuire.Ne vous emportez donc plus à lavenir contre les autres. Epargnez-vousen les épargnant et naffaiblissez point en vous la vigueur de vosâmes et de votre foi. La douleur que vous ressentez, lorsquon vousfait tort en quelque chose, vient plutôt de votre propre faiblesse,que du pouvoir de celui qui vous offense. Si on vous dit une injure, vousen versez des larmes. Si on vous dérobe, vous en pleurez aussi.Nous sommes comme des petits enfants qui, se trouvant parmi leurs compagnons,pleurent pour la moindre chose quon leur fait. Si ceux qui sont les plushardis les voient, si tendres à pleurer, ils les tourmentent encoredavantage. Mais sils saperçoivent quils ne font que rire de cequon leur dit, ils les laissent en paix. Nous sommes encore plus faibleset plus (16) insensés que ces enfants, lorsque nous pleurons pourmille choses qui ne nous devraient être quun sujet de rire.
Je vous conjuré donc, mes frères, de quitter toutes cespensées denfants, et de travailler à vous rendre dignesdu ciel où vous aspirez. Jésus-Christ veut que nous soyonsdes hommes parfaits. Cest à quoi saint Paul nous exhorte aussi,lorsquil dit : " Mes frères, nayez point un esprit denfants,mais soyez sans malice comme des enfants, et ayez un esprit dhommes ".(I Cor. XXXIV, 20.) Allions donc la simplicité des enfants avecla sagesse des hommes de Dieu. Fuyons les inimitiés , et soyonsardents à aimer nos frères pour jouir un jour de la gloiredu ciel, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ. à qui est la gloire et la puissance dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LXXX
" OR, JÉSUS ÉTANT A BÉTHANIE DANS LA MAISON DESIMON LE LÉREUX, UNE FEMME VINT A LUI AVEC UN VASE DALBÂTREPLEIN DUN PARFUM DE GRAND PRIX, QUELLE RÉPANDIT SUR LA TÊTEDE JÉSUS, COMME IL ÉTAIT A TABLE ". (CHAP. XXVI, 6, 7, JUSQUAUVERSET 17.)
1. Il semble, mes frères, que cette femme est la même dontparlent tous les évangélistes. Pour moi, je crois que celledont les trois premiers parlent est la même; mais celle dont parlesaint Jean me paraît différente, et, selon moi , nest autreque ladmirable soeur de Lazare. Ce nest pas sans sujet que lEvangélisteparle de la lèpre de ce Simon. Il le fait pour montrer par làce qui pouvait donner à cette femme la confiance dapprocher deJésus-Christ. Comme la lèpre était une maladie contagieuse,dont cette femme voyait que ce Simon avait été miraculeusementguéri par le Sauveur, puisquautrement il ne serait pas entréchez lui, elle espérait fermement que Jésus-Christ pouvaitde même la guérir des impuretés, et comme de la lèprede son âme. Ce nest pas non plus sans mystère que lEvangilenomme la ville de " Béthanie ". Il vient nous marquer par cettecirconstance, que Jésus-Christ soffrait volontairement àla mort, et quaprès sêtre jusque-là tant de foisdérobé à la violence des Juifs, il voulait maintenantcomme se présenter à eux , et se jeter lui-même entreleurs mains, lorsquils étaient le plus envenimés et le plusirrités contre lui. Il approche à deux milles de Jérusalem, et il fait voir quil ne sen était éloigné auparavantque pour de grandes raisons.
Cette femme donc voyant Jésus-Christ chez Simon le lépreux,prit de là un sujet de confiance, et résolut dentrer danscette maison. Car si celle dont il est parlé ailleurs, et qui étaitmalade dune perte de sang, quoiquelle fût (17) très-innocente,ne pût sempêcher néanmoins, à cause de cetteseule impureté naturelle, (le trembler lorsquelle approcha de Jésus-Christ,combien devait craindre davantage celle qui voyait avec horreur limpuretéde son âme?
Elle napprocha même de Jésus-Christ quaprès quebeaucoup dautres femmes ly avaient encouragée par leur exemple,comme la Samaritaine, la Chananéenne, cette Hémorroïssedont je parle, et plusieurs autres. Sa conscience, le remords de ses crimeslavaient toujours retenue. Elle nest pas même guérie enpublic : elle reçoit cette grâce en particulier, et dans lesecret dune maison. Toutes ces autres femmes nétaient alléestrouver Jésus-Christ que pour la guérison du corps. Celle-ciseule le vient trouver dans cette maison, pour lui faire plus dhonneuret pour obtenir de lui la guérison de son âme. Car elle navaitaucune maladie corporelle, et cest ce qui doit faire admirer son zèleenvers Jésus-Christ dans ces honneurs quelle lui rend, non commeà un pur homme, niais comme à quelquun dinfiniment élevéau-dessus de lhomme par sa nature. Cest dans cette considérationquessuyant de ses cheveux les pieds du Sauveur, elle abaisse sous sespieds sacrés le plus noble de ses membres, cest-à-dire satête.
" Ce que voyant, ses disciples se fâchèrent et dirent:A quoi bon cette perte (8)? On aurait pu vendre ce parfum bien cher, eten donner largent aux pauvres (9)". Doù pouvait venir cette penséeaux disciples, sinon de ce quils avaient ouï dire à leur Maître: " Jaime mieux la miséricorde que le sacrifice " : et quils luiavaient entendu reprocher aux Pharisiens de " négliger les chosesles plus importantes de la loi, cest-à-dire la justice, la miséricordeet la foi? " Ils se souvenaient de lui avoir encore entendu dire beaucoupde choses sur la montagne touchant la miséricorde et laumône,et ils concluaient de là que si Dieu navait pas pour agréablesles holocaustes et les sacrifices de lancienne Loi, il prendrait encorebien moins de plaisir à voir répandre ce parfum.
Mais pendant quils soccupaient de ces pensées, Jésus-Christavait bien dautres sentiments; et comme il pénétrait dansle fond du coeur de cette femme, et quil connaissait avec quel zèle,quel amour, et quelle foi elle lui offrait ce sacrifice, il condescendaità son zèle, et il souffrait quelle répandîtce parfum sur sa tête. Sil na pas dédaigné de serevêtir de notre chair, de senfermer dans le sein dune lemme, etde se nourrir de lait, doit-on sétonner quil ait souffert quunefemme lui témoignât sa piété par leffusiondun parfum? Il imitait la conduite de son Père, qui semblait prendreplaisir dans lAncien Testament à la fumée des holocausteset à lodeur des parfums, comme on le voit par cette pierre mystérieuseque Jacob consacra à Dieu en y faisant couler lhuile, par lhuilequon offrait dans les sacrifices, et par ces parfums dont usaient lesprêtres. Jésus-Christ prend ici le même plaisir dansles parfums de cette femme, parce quil connaissait son coeur, et quilvoyait avec quelle foi elle lui offrait ce sacrifice. Les disciples quine pouvaient porter leur connaissance ausSi loin que Jésus-Christ,ni pénétrer comme lui dans le coeur de cette femme, laccusentet la blâment de cette profusion, et ils ne font autre chose parleurs accusations que nous faire mieux connaître la magnificencede son zèle, en disant quon aurait pu vendre ce parfum trois centspièces dargent. Mais Jésus-Christ étouffe leurs injustesplaintes, en leur disant:
" Pourquoi tourmentez-vous cette femme? Ce quelle vient de me faireest une bonne oeuvre (10). Car vous avez toujours des pauvres avec vous,mais vous ne maurez pas toujours (11) ". Et il leur apporte aussitôtpour la justifier une raison qui leur rappelait encore dans lesprit lesouvenir de ses souffrances. " Et lorsquelle a répandu ce parfumsur mon corps, elle la fait pour mensevelir ". Raison quil fait précéderde celle-ci : " Vous avez toujours des pauvres avec vous, mais vous nemavez pas toujours (12). Je vous dis en vérité que partoutoù sera prêché cet Evangile, qui doit être annoncédans le monde entier, on racontera à sa louange ce quelle vientde me faire (13) ". Remarquez, mes frères, comment Jésus-Christprédit encore ici la prédication de son Evangile parmi lesgentils, et comment il donne par là un sujet de consolation àses apôtres, en leur faisant voir que, même après sacroix et après sa mort, il aurait tant de puissance que la prédicationde son Evangile se répandrait dans toute la terre. Qui serait doncassez malheureux pour sopposer à cette vérité serépandant par le monde? Car ce que Jésus-Christ a préditest arrivé, et en quelque endroit de la terre quon puisse alleraujourdhui, on y voit relever la (18) foi et laction de cette femme dontnous parlons. Cependant ce nétait pas quelquun dillustre. Elleneut pas alors beaucoup de témoins de ce quelle fit; puisque cetteaction se passa dans une maison particulière, chez Simon le lépreux,où il ny avait alors que les disciples. Qui a donc pu relever lactionde cette femme, et la faire entendre à tous les peuples et àtous les siècles, sinon la force et la toute-puissance de celuiqui lavait prédit?
2. Nous voyons tous les jours que le peu de traces qui nous restentdes actions éclatantes des héros et des empereurs des sièclespassés sévanouissent de jour en jour, quelles seffacentde notre mémoire, et quelles sensevelissent dans le silence. Nousvoyons que la plupart de ceux qui ont bâti des villes, qui ont publiédes ordonnances et des lois, qui ont gagné de grandes victoires,qui se sont assujetti des peu-pies entiers, qui se sont fait dresser destrophées et des statues, et qui ont porté la terreur de leursarmes par toute la terre, sont tombés peu à peu dans loublides hommes, et que, bien loin dêtre maintenant en honneur, on neconnaît pas même presque leurs noms. On sait au contraire partoute la terre, et on le dit encore tous les jours après la révolutionde tant de siècles, quune femme pécheresse est venue dansla maison dun lépreux répandre, en présence de douzehommes, un parfum de grand prix sur la tête dun autre homme. Lamémoire de cette action ne sest jamais effacée. Les Perses,les Indiens, les Scythes, les Thraces, la race des Maures, et les habitantsdes îles Britanniques ont appris et racontent partout ce que cettefemme fait aujourdhui en secret dans la maison dun pharisien. O bontéineffable du Sauveur, qui veut bien souffrir quune pécheresse luibaise les pieds, quelle les parfume et les essuie de ses cheveux ! quinon-seulement le veut bien souffrir, mais qui fait taire même ceuxqui la blâment, parce que son zèle ardent et son humble piéténe méritaient pas ces reproches.
On peut remarquer ici, mes frères, que les apôtres étaientdéjà tendres envers les pauvres, et quils étaientportés à faire laumône.
Mais pourquoi Jésus-Christ, au lieu de dire tout dabord quelleavait fait une bonne action, dit-il auparavant ces paroles: " Pourquoitourmentez-vous cette femme , " sinon pour nous apprendre quil ne fautpas exiger dabord des actions relevées des personnes faibles? Ilnie dit pas simplement : " Pourquoi la tourmentez-vous? " mais il a soinde marquer que cétait " une femme ". Ce quil neût pas faitsans doute, sil neût voulu nous montrer que cétait uniquementen faveur de cette femme quil parlait ainsi , et quil voulait empêcherque ses disciples nétouffassent sa foi, lorsquelle commençaitcomme à germer, au lieu quils devaient larroser plutôt etla faire croître. Jésus~Christ nous apprend donc ici une véritétrès-importante, savoir : que lorsque nous voyons une personne fairele bien encore imparfaitement, il nous défend de la blâmer.Il veut au contraire que nous laidions, que nous la favorisions, et quenous tâchions de la porter à un état plus parfait.Car il faut condescendre dans les commencements, et nexiger pas toutechose à la rigueur.
Jésus-Christ nous a fait voir clairement par son exemple, combienil désirait de nous que nous fussions dans ce sentiment. Quoiquilmît sa gloire à pouvoir dire quil navait aucun lieu oùil pût reposer sa tête, il voulut néanmoins user decondescendance jusquà commander à ses apôtres davoirune bourse pour y recevoir largent quon lui donnerait.
De plus, ce nétait pas alors le temps de blâmer lactionde cette femme, mais seulement de la louer. Si, avant cette action, quelquunlui eût demandé sil consentirait que cette femme répandîtainsi ces parfums , il eût sans doute répondu que non, etil leût empêchée : mais dès lors que cétaitune chose faite, Jésus-Christ ne pensa plus quà dissiperle trouble où le murmure des disciples aurait pu jeter cette femme.Il la renvoie pleine dune consolation ineffable et dune nouvelle ferveurdont cette action de piété lavait remplie. Car ce nétaitplus le temps de se plaindre de cette perte lorsque le parfum étaitdéjà répandu.
Cest pourquoi je vous prie, mes frères, lorsque vous voyez quelquunfournir des vases précieux à lEglise, lui donner quelquebelle tapisserie, ou la faire paver magnifiquement., nimprouvez pas cetteaction, et ne dites pas quil vaudrait mieux vendre ces ornements pourles donner aux pauvres, de peur de troubler lesprit de celui qui faitces offrandes. Mais si, avant que de faire ce présent à lEglise,il vous consulte sil le fera, conseillez-lui alors de convertir plutôtcet argent en aumônes et den revêtir les temples vivants.(19)
Jésus-Christ pratique ici lui-même cette modérationet cette sagesse envers ceux qui agissent par ce zèle et qui fontces profusions saintes. Il ne veut point attrister la charité decette femme ; il prend sa défense, et il la console. Et comme ily avait quelque sujet de craindre quen entendant parler de la mort etde la sépulture du Sauveur, elle nen fût troublée,il a soin de relever aussitôt sa foi en ajoutant : " Que partoutoù sera prêché lEvangile qui doit être annoncédans le monde entier, on racontera à sa louange ce quelle vientde faire". Ces paroles étaient des paroles de consolation pour sesdisciples, et de consolation et de louange tout ensemble pour cette femme,puisquelle allait être louée par toute la terre dune actionpar laquelle elle prédisait la mort de celui sur lequel elle avaitrépandu ces parfums. Que personne donc, dit le Sauveur, ne la blâme;que personne ne la tourmente, puisque je suis moi-même si éloignéde condamner cette action, que je la veux au contraire rendre célèbrepar toute la terre, et faire publier partout ce quelle vient de faireavec une piété si pure, avec une foi si ardente, avec uneâme si fervente, et avec un coeur si contrit et si humilié.
Vous me demanderez peut-être pourquoi Jésus-Christ ne prometrien de spirituel à cette femme, mais seulement quon se souviendraitde cette action dans toute la terre. Je vous réponds que cette promessemême était la plus grande assurance et le plus grand gageque le Sauveur lui pouvait donner dune récompense invisible etspirituelle. Car si elle "a fait une bonne oeuvre", comme Jésus-Christnous en assure, il nest pas douteux quelle en recevra la récompense.
" Alors lun des douze, appelé Judas Iscariote, sen alla trouverles princes des prêtres ", et leur dit: " Que voulez-vous me donner,et je vous le mettrai entre les mains (14) ? " Alors, dit lEvangile, Judassen alla trouver les prêtres, cest-à-dire, lorsque Jésus-Christleur eut parlé de sa sépulture; cependant cette parole nele toucha point, il ne trembla point non plus en entendant dire que cetEvangile serait prêché par toute la terre, ce qui marquaitcependant la puissance infinie de celui quil trahissait. Cest au momentmême où Jésus-Christ recevait un tel honneur dunefemme, et dune femme qui avait été dans le vice, quun deses disciples devenait le ministre des desseins et de la fureur du démon.
Les évangélistes marquent à dessein le surnom deJudas qui allait trahir son maître, parce quil y avait encore unautre Judas parmi les apôtres. Ils ne rougissent point de dire quilétait " un dentre les douze ", parce quils nont point de confusionde publier les choses qui leur étaient le moins avantageuses. Ilspouvaient dire simplement quil était un des disciples, parce quonsait que Jésus-Christ avait dautres disciples que les apôtres, mais ils marquent sans rien déguiser: " quil était undes douze ", que ce traître était un de ceux-que Jésus-Christavait choisis entre tous, comme les principaux dentre eux, cest-à-direquil était du même rang que saint Pierre et saint Jean. Lesévangélistes navaient quun souci : exposer simplement lavérité et ne rien déguiser. Ils sont si éloignésde vouloir exagérer quils passent beaucoup de miracles et dévénementséclatants, quils ne dissimulent rien, ni dans les actions, ni dansles paroles, de ce qui semble désavantageux. Et non-seulement lestrois premiers évangélistes gardent cette coutume, mais saintJean même, qui sest le plus élevé, lobserve commeles autres, et il ny en a point qui ait rapporté plus exactementque lui les opprobres et les insultes quon a fait souffrir à sonmaître.
3. Mais qui pourrait assez sétonner de la malignité deJudas qui va de lui-même trouver les Juifs pour leur vendre son Maître,et qui le leur vend à si vil prix? Saint Luc marque ceci plus clairement,lorsquil dit quil fit " un contrat " avec les magistrats de la ville.Les Romains avaient établi des surveillants pour empêcherles séditions qui étaient assez ordinaires au peuple juif.Car la principauté de leur pays était déjàpassée à des étrangers, comme les prophèteslavaient prédit. Judas va donc trouver ces magistrats, et leurdit: " Que voulez-vous me donner, et je vous le mettrai entre les mains?Et ils demeurèrent daccord de lui donner trente piècesdargent (15). Et depuis ce temps-là, il ne faisait que chercherune occasion propre pour le livrer entre leurs mains (16)". Comme il craignaitle peuple, il cherchait une occasion favorable où il le pûttrouver seul. Qui nadmirera le renversement desprit de ce disciple? Commentson avarice avait-elle pu laveugler à ce point? Comment celui quiavait tant de preuves (20) de la toute-puissance de Jésus-Christ,et qui lavait vu tant de fois passer au milieu de ses ennemis sans quilspussent le retenir, peut-il simaginer ici quil réussirait, lui,à le prendre? Comment peut-il former un dessein si détestable,surtout lorsque Jésus lui dit tant de choses capables de leffrayerou de lattendrir, et de le détourner dune entreprise si barbareet si criminelle? Jésus-Christ en effet témoigna pour cedisciple un soin particulier dans la cène même, et il luiparla pour le toucher jusquà la dernière heure de sa vie.Et quoique cette grande charité lui fût inutile, Jésus-Christnéanmoins ne laissa pas de la lui témoigner jusques au bout.
Imitons cette conduite, mes frères, et appliquons tous nos soinsà rappeler les pécheurs de leur égarement et de leurscrimes. Réveillons-les de leur assoupissement, en les avertissant,en les enseignant, en les exhortant, en les conjurant, en les consolant,et ne cessons point de travailler à leur salut, quelque inutilesque soient nos travaux. Quoique Jésus-Christ prévîtlimpénitence et la dureté de Judas, il na point cessénéanmoins de faire tout ce qui dépendait de-lui par, sesavertissements, par ses menaces, par ses larmes, et par cette grande retenuequil gardait en parlant de lui. Il souffrit son baiser au moment mêmequil le trahissait, sans quune douceur si excessive fît aucuneimpression sur ce coeur barbare, tant il était possédéde cette avarice, qui le rendait le traître de son maître,et dun tel maître, et qui lui fit commettre un sacrilègequi devait être en horreur à toute la terre.
Ecoutez ceci, âmes avares, vous qui êtes frappésde la même maladie que cet apostat; écoutez ce que nous disons,et, reconnaissant dans ce disciple infidèle le funeste effet dunepassion si furieuse, pensez sérieusement à vous en guérir.Si celui-là même qui avait le bonheur de-vivre continuellementdans la compagnie de Jésus-Christ, qui écoutait sans cesseses divines instructions et qui faisait des miracles comme le reste desapôtres, a néanmoins été précipitépar cet amour de largent dans un abîme de maux; combien vous autresqui nécoutez et qui ne lisez jamais lEcriture, et qui êtesplongés dans les affaires du siècle, serez-vous en dangerdy tomber vous-mêmes, et de succomber sous leffort dune passionsi violente, si vous ne la prévenez par une sainte frayeur et parune humble circonspection?
Judas était tous les jours dans la compagnie du Sauveur qui navaitpas où reposer sa tête. Il avait continuellement devant lesyeux lexemple de ses actions; il écoutait à toute heureles avis quil donnait à tout le monde de renoncer à lamourdes richesses, et néanmoins il ne retira aucun avantage de toutesces choses. Qui pourrait espérer après cela de se délivrerdune passion si furieuse, à moins que de sy appliquer avec unsoin très-particulier? Car il est certain, mes frères, quelavarice est un monstre. bien terrible. Cependant si vous êtes résolusde le combattre, vous en deviendrez les maîtres.
Cette passion ne vient point de la nature, comme on peut en juger parceux qui échappent à s~ tyrannie. Ce qui est naturel estcommun à tous les hommes. Ainsi tous les hommes nétant pasuniversellement avares, il est clair que ceux qui le sont, ne le sont quepar leur faute et par leur propre négligence. Cest leur paresseseule qui donne la naissance, laccroissement et la vigueur à cettehonteuse passion. Aussitôt quelle sest rendue maîtresse duneâme, et quelle la tient assujétie comme son esclave, ellela force de suivre ses lois barbares., et de vivre dune manièreentièrement opposée à la nature et à la raison.Nest-ce pas vivre en effet contre toutes les règles de la raisonet de la nature, que de ne connaître plus ni ses concitoyens, nises amis, ni ses proches, ni ses frères, ni soi-même? Faut-ildautres preuves pour nous faire juger que cette maladie est une pestequi combat et qui détruit la nature , que de la voir semparer delâme de Judas et faire dun apôtre de Jésus-Christle traître et le meurtrier de son maître?
Vous me demanderez peut-être comment un homme que Jésus-Christmême avait appelé à lapostolat, a pu tomber dans uncrime si horrible. Je vous réponds que la vocation de lieu ne contraintpersonne, quelle ne fait point violence sur lesprit de ceux qui veulentquitter le bien pour suivre le mal, quelle les exhorte, quelle les avertit,et quelle les porte à la vertu. Mais lorsquils lui résistent,elle ne leur impose point de nécessité, et elle nuse pointde contrainte. Si vous voulez voir quelle a été la sourcedu malheur de cet apôtre, vous trouverez que cest sa passion pourlargent qui la perdu.
Vous me demanderez encore comment cette passion a eu sur lui tant depouvoir. Je vous (21) réponds que cela est venu de sa lâcheté.Cest cette paresse et cette négligence qui est le principe de tantde changements funestes que nous déplorons, comme cest au contrairela ferveur, la vigilance qui change heureusement les hommes, et qui lesrend bons de mauvais quils étaient auparavant. Combien a-t-on vude personnes furieuses et emportées devenir enfin douces comme desagneaux? Combien en a-t-on vu dimpures devenir chastes? Combien a-t-onvu davares renoncer tellement à lavarice quelles ont donnémême avec profusion de leurs propres biens?
Mais aussi combien a-t-on vu de changements contraires par le relâchementde ceux qui se sont laissé corrompre? Giezzi nétait-il pasavec un homme de Dieu qui était très-saint? Cependant ilse laissa surprendre par cette passion, et son avarice le changea et lerendit plus lépreux dans lâme quil ne le devint dans lecorps. On ne peut assez exprimer jusquoù nous emporte cette fureur.Elle attaque les morts comme les vivants, et elle népargne pasmême la sainteté des sépulcres. Elle excite les divisionset les querelles; elle allume les guerres, et elle remplit le monde demeurtre et de sang.
Un avare est un homme inutile à tout. Il nest propre ni àconduire des armées, ni à gouverner des peuples. Il ne peutrien faire utilement, ni dans les charges publiques, ni dans ses affairesparticulières; sil veut choisir une femme, il ne se met pas enpeine den chercher une qui soit réglée, qui soit sage etmodeste. Il ne demande autre chose, sinon quelle soit riche. Sil a unemaison à acheter, il nen prend pas une qui soit propre àun homme honorable; mais il choisit celle qui donnera le plus de revenus.Sil a besoin de serviteurs, il prend toujours ceux qui lui coûtentmoins.
Pourquoi marrêtai-je à ces choses? Quand il serait roidu monde, il deviendrait la ruine de tous les peuples, et aprèscela il demeurerait encore le plus pauvre et le plus misérable detous les hommes. Car au lieu davoir des pensées de roi, et de croireque les richesses de tous ses sujets seraient les siennes, il nauraitque des pensées des hommes du peuple il voudrait senrichir commefont les particuliers, et, après avoir ravi le bien de tout le monde,il croirait encore nen avoir jamais assez.
4. Cest pourquoi le Sage a dit quil ny a rien de plus injuste quunavare. Car lavare est son ennemi à lui-même, et il est lennemicommun de tous les hommes. Il voit avec peine que la terre ne porte pasdes épis dor; que lor ne coule pas dans les rivières, etque les montagnes ne produisent pas des rochers dor. Quand les saisonssont bonnes, il les croit mauvaises, et la prospérité publiquefait son affliction particulière. Lorsquil se présente uneoccasion dagir, qui ne lui doit rien valoir, il est tout de glace ; maislorsquil y a deux oboles à gagner, il court et il vole, et il estinfatigable dans le travail. Il hait tous les hommes, soit pauvres ou riches:les pauvres, de peur quils ne lui demandent quelque chose de ce quila, et les riches, parce quil ne possède pas tout ce quils ont.Il croit que tout ce qui est aux autres devrait être à lui.Ainsi il hait tous les hommes, comme sils lui ravissaient tout ce quilsont et ce quil na pas. Il amasse toujours, et il nest jamais content.Il senrichit toujours, et il est toujours pauvre et misérable,comme celui qui aime Dieu et qui naime point largent est toujours heureux.Car rien nest comparable au bonheur dun homme juste, quil soit esclaveou quil soit libre. Il ny a personne sur la terre qui lui puisse nuire.Quand tous les peuples sarmeraient contre lui, il. demeurerait inaccessibleet inviolable à tous leurs efforts. Lavare au contraire nest jamaisen sécurité. Quand il serait roi, quand il porterait centcouronnes, ce quil aime est toujours exposé aux insultes et àla violence du dernier des hommes. Tant il est vrai que la malice est toujoursfaible, et que la vertu est toute-puissante.
Pourquoi donc vous affligez-vous dêtre pauvre? Pourquoi faites-vousvotre malheur de ce qui devrait vous être un sujet de joie? Pourquoivous laissez-vous abattre lorsque vous devriez vous réjouir commedans une fête solennelle? Car la pauvreté, lorsquon la ménagesagement, est véritablement comme un jour de fête. Pourquoipleurez-vous comme de petits enfants, puisquon ne peut mieux appeler ceuxqui saffligent dêtre pauvres? Quelquun vous a-t-il maltraité?En quoi consiste linjure quil vous a faite, puisquil vous a donnémoyen au contraire de vous rendre plus fort que vous nétiez? Vousa-t-il ravi votre bien? Il a fait en cela la même chose que silvous avait déchargé dun fardeau dont la pesanteur vous (22)accablait. Vous a-t-il noirci de calomnies? Les païens mêmesvous apprendront que ce mal nest que dans la pensée, et que sivotre esprit le repousse, vous nen recevrez aucune atteinte.
Peut-être vous a-t-on pris une maison magnifique avec les vastesjardins qui lentourent. Mais ne jouissez-vous pas de toutes les beautésde la terre et de la nature? Navez-vous pas des édifices publicsqui peuvent satisfaire tout ensemble et la nécessité et ledivertissement honnête? Quy a-t-il de plus beau que de voir le ciel,avec le soleil et les étoiles? Jusquà quand voulons-nousdemeurer dans notre bassesse et dans notre indigence ordinaire? On ne peutêtre riche, quand on est pauvre au dedans de soi: comme on ne peutêtre pauvre lorsquon est riche dans le fond du coeur. Si lâmeest la plus excellente partie de lhomme, cest delle-même que sonbonheur doit venir, et non de ce qui est au-dessous delle. Il faut quece qui est le principal dans lhomme, gouverne souverainement tout le restecomme lui étant assujetti. Quand le coeur est attaqué, toutle corps en souffre; et la langueur de cette partie principale produitdans tout le reste des membres une indisposition universelle. Lorsquaucontraire le coeur est sain, sa santé se communique à toutle corps, et elle le rétablit aisément quand quelquun deses membres serait malade.
Mais, pour mexpliquer par une comparaison encore plus sensible, jevous demande ce que peut servir à un arbre davoir des .branchesvertes, lorsque la racine est gâtée? ou en quoi peut lui nuiredavoir ses branches toutes sèches comme elles sont en hiver, lorsquela racine est forte et vigoureuse? Je vous dis de même : Que vousservira votre or et votre argent, si vous êtes pauvre au dedans devous? et en quoi vous nuira dêtre pauvre, si vous avez un trésordans le fond du coeur? Ce sera alors au contraire que vous serez vraimentriche. Car si la vraie marque dun homme riche, comme nous avons déjàdit souvent, cest de mépriser largent et de navoir besoin derien; la marque au contraire dun homme pauvre est de chercher toujoursdu bien, et de nêtre jamais content. Or, il est certain quétantpauvre, on méprise plus aisément les richesses, et que cesont les riches au contraire qui cherchent et qui amassent toujours, etqui ne mettent point de bornes à leur avidité insatiable.Ainsi un homme tempérant se contente de boire peu, mais celui quiaime le vin boit sans cesse, et ne peut étancher sa soif.
Car cette passion pour largent ne séteint pas en la contentant.Au contraire, elle sirrite encore davantage, comme le feu senflamme deplus en plus à mesure quon y met du bois. Puis donc que celui quicherche et qui désire toujours est le plus pauvre; puisque le richeest dans cet état, cest lui sans doute qui est vraiment pauvre.Ainsi vous voyez, mes frères, quil y a des richesses de nom quisont une véritable pauvreté : comme il y a une pauvretéde nom qui renferme les vraies richesses.
Mais considérons, et supposons deux hommes, dont lun a milletalents, et lautre dix, qui perdent tous deux ce quils ont par une injusticeet une violence étrangère; lequel des deux sera le plus affligéde la perte quil a faite? Tout le monde ne voit-il pas que cest celuiqui a perdu dix mille talents? Nest-il pas vrai aussi quil ne saffligeraitpas plus que lautre de cette perte, sil naimait plus largent que lui?Ce grand amour marque en même temps quil avait plus de désirpour largent que lautre; et que, par une suite nécessaire, ilétait aussi plus pauvre; puisque nous ne désirons les chosesque selon le besoin que nous en avons. Tout désir tire son principedu besoin et de lindigence. Lorsque nous sommes contents, nous navonsplus de désirs. Ainsi un homme sent la soif avant que de boire,et il ne la sent plus lorsquil a bu.
Je vous ai dit ceci, mes frères, pour vous faire voir que sinous veillons sur nous, personne ne nous pourra nuire, et que ce nestpoint en effet la pauvreté, mais notre peu de vertu qui nous nuit,et qui est la seule cause de notre perte. Cest pourquoi je vous conjurede combattre de toute votre force contre lavarice, et de la bannir devotre coeur, afin que vous puissiez être vraiment riches, et dansce monde et dans lautre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (23)
HOMÉLIE LXXXI
" OR, LE PREMIER JOUR DES AZYMES, LES DISCIPLES VINRENT TROUVER JÉSUS,ET LUI DIRENT : OU VOULEZ-VOUS QUE NOUS VOUS PRÉPARIONS A MANGERLA PAQUE? JÉSUS LEUR RÉPONDIT : ALLEZ-VOUS-EN DANS LA VILLE,CHEZ UN TEL, ET LUI DITES: NOTRE MAÎTRE VOUS ENVOIE DIRE : MON TEMPSEST PROCHE JE VIENS FAIRE LA PAQUE CHEZ VOUS AVEC MES DISCIPLES. LES DISCIPLESFIRENT CE QUE JÉSUS-CHRIST LEUR AVAIT COMMANDÉ, ET PRÉPARÈRENTLA PÂQUE ". (CHAP. XXVI 17, 18, 19, JUSQUAU VERSET 26.)
1. LEvangéliste appelle " le premier jour des azymes ", celuiqui précédait cette fête. Car les Juifs avaient coutumede compter les jours à partir du soir. Cest ainsi que lEvangilecommence à compter celui-ci dès le soir précédent,auquel on devait immoler la Pâque.
Les disciples viennent donc trouver Jésus-Christ le cinquièmejour de la semaine, que lun des évangélistes appelle lepremier avant les jours sans levain, marquant par là le jour auquelles disciples vinrent parler à Jésus-Christ, de ce quiltiendrait prêt pour faire la Pâque. Un autre évangélistedit: " Le jour des e azymes était venu, auquel il fallait immolerla Pâque " (Luc. XXII, 1); nous faisant voir par ce terme, " étaitvenu ", que ce jour était proche, cest-à-dire quon étaitau soir de la veille de ce jour. Et cétait alors que la fêtecommençait. Cest pourquoi tous les évangélistes ajoutent: " auquel il fallait immoler la Pâque ". Les disciples sapprochentdonc de Jésus-Christ et lui disent: " Où voulez-vous quenous vous préparions à manger la Pâque "?
Il paraît, par ces paroles, que Jésus navait aucune maisonni aucun lieu où il pût se retirer, et je crois mêmeque ses disciples nen avaient point, puisquapparemment sils en avaienteu, ils lauraient prié dy venir. Mais ils avaient tout quittépour suivre Jésus-Christ leur maître. Mais pourquoi le Sauveurcélébrait-il la Pâque? Pour nous faire voir, jusquaudernier jour de sa vie, quil nétait point contraire à laLoi. Il les envoie chez un inconnu pour faire voir à ses disciples,par cette action dautorité, quil lui eût étéfacile déviter tous les tourments quil allait souffrir. Car silavait assez de puissance pour persuader dune parole à un hommequi ne le connaissait pas de le recevoir chez lui, que neût-il pointfait à légard de ceux qui le crucifiaient, sil neûtdésiré lui-même de souffrir la mort?
Il use ici de la même conduite quil avait gardée àlégard du maître de lânesse, dont il se servit pourson entrée à Jérusalem : " Si quelquun vous dit quelquechose, dites que le Maître en a besoin". Et il fait dire ici : "Le Maître vous envoie dire : Je viens faire la Pâque chez vousavec mes disciples ". Cest pourquoi je vous avoue que jadmire cet homme,non-seulement parce quil fit cette action de charité à légarddun inconnu, mais encore beaucoup plus parce quil voyait à quoi(24) cette charité lexposait, et que, prévoyant quil allaitêtre en butte à la haine et à une guerre sans trêve,il méprisa néanmoins ces suites si dangereuses pour obéirà la parole de Jésus-Christ.
Le Sauveur donne à ses disciples une marque pour connaîtrecet homme, et cette marque est presque la même que celle que Samueldonna autrefois à Saul : " Vous trouverez ", lui dit-il, " un hommequi montera et qui aura un vase " (I Rois, XIX, 3): Et Jésus-Christdit ici que cet homme " porterait une cruche deau ".
Il faut encore remarquer combien Jésus-Christ fait paraîtreici sa puissance. Il ne dit pas seulement: " Je fais la Pâque chez-vous" ; mais il ajoute ces autres paroles : " Mon temps est proche". Il ditce mot à dessein, parce quil voulait parler souvent de ses souffrancesen présence de ses disciples, afin quils méditassent longtempsà lavance sur ce sujet, et que cette longue préméditationles empéchât den être troublés. Il voulait encoretémoigner à tous ses disciples, et à cet homme mêmequi allait le recevoir chez lui, et généralement àtous les Juifs, que cétait volontairement quil soffrait àla mort. Il dit qu" il veut faire la Pâque avec ses disciples ",afin quon préparât avec plus de soin tout ce qui étaitnécessaire, et que personne ne simaginât quil cherchaità se cacher.
" Le soir donc étant venu, il était à table avecses douze disciples (20) ". Qui ne sétonnera, mes frères,de limpudence de Judas? Il ose se mettre à table avec les autres;il participe aux mêmes mystères. Et il ne rentre point enlui-même, quoique Jésus-Christ lui fasse un reproche secret,dune manière si douce et si modérée, que tout autreque lui, quune brute même en eût été touchée.Lévangéliste marque à dessein que ce fut " lorsquilsétaient à table " que Jésus-Christ parla de celuiqui allait le trahir, afin que le temps de la célébrationde ces grands mystères, et la participation dune même table,fissent voir avec plus dhorreur quelle était la malice de ce traître.
" Et comme ils mangeaient, il leur dit : Je vous dis en véritéque lun de vous me trahira (21)". Avant même que de se mettre àtable, Jésus avait lavé les pieds à Judas aussi bienquaux autres. Mais admirez la douceur de Jésus-Christ, et jusquesà quel point il épargne ce disciple. Il ne dit pas un telen particulier, mais en général : " Un dentre vous me trahira", afin quen se voyant découvert par son maître, et espérantencore de pouvoir demeurer caché aux apôtres, il fûttouché de pénitence. Jésus aime mieux effrayer tousles autres, et les frapper de crainte, que de ne pas donner encore àce coupable cette ouverture pour le porter à se repentir de soncrime : " Un dentre vous ", dit-il, dentre vous qui êtes mes douzedisciples, qui avez toujours été avec moi, dont je viensde laver les pieds, et à qui jai promis de si grandes choses; undentre vous, dis-je, " me trahira ". Une douleur profonde saisit alorstous les apôtres. Saint Jean marque " quils se regardaient lunlautre ", et que bien quils ne se sentissent point coupables, ils sedéfièrent deux néanmoins, et demandèrent entremblant: " Seigneur, est-ce moi "? Cest ce que marque notre Evangéliste,lorsquil dit: " Et pleins dune grande tristesse, ils commencèrentchacun à lui demander: Seigneur, est-ce moi (22)? Il leur répondit: Celui qui met la main avec moi dans le plat me trahira (23) ". Remarquez,mes frères, quand le Sauveur déclare enfin celui qui le trahissait,cest lorsquenfin il est obligé de le faire pour délivrerles autres dune tristesse insupportable qui les rendait à demi-morts.La crainte les avait pénétrés jusquau fond du coeur: et cétait cette disposition qui les forçait tous de fairecette demande : " Seigneur, est-ce moi "?
On peut dire néanmoins que ce ne fut pas là la seule causepour laquelle le Sauveur voulut désigner quel serait celui dentreeux qui le trahirait, mais quil voulait encore étonner Judas, etle faire rentrer en lui-même. Comme le traître navait pointété touché des paroles obscures dont Jésus-Christsétait servi pour le désigner, Jésus laccuse plusclairement pour ébranler ce coeur endurci: " Lors donc", quilseurent tous fait cette demande à Jésus-Christ, et quil leureut répondu : " Celui qui met la main avec moi dans le plat, medoit trahir", il ajouta: "Pour ce qui est du Fils de lhomme il sen vaselon ce qui a été écrit de lui; mais malheur àlhomme par qui le Fils de lhomme sera trahi. Il vaudrait mieux pour luiquil ne fût pas né (24) ". Quelques-uns disent que limpudencede Judas allait si loin que, pour marquer davantage quel méprisil faisait de son Maître, il mit avec lui la main (25) dans le plat.Mais, pour moi , je crois que Jésus-Christ ménagea cetterencontre pour faire plus dimpression dans lesprit de ce disciple, parcette action qui témoignait plus damitié et de familiarité,et qui était plus capable de le toucher.
2. Ne passons point légèrement de si grandes choses :arrêtons-nous à les considérer, afin de les graverplus profondément dans notre coeur. Une fois quelles y seront bienétablies, elles ny laisseront plus entrer la colère. Carsi nous nous représentons bien cette dernière cène,où Judas est assis à la même table que tous les apôtres,où Jésus-Christ qui voyait la trahison dans le coeur de cedisciple, le traite avec une bonté et une charité incompréhensible,pourrons-nous nous abandonner aux mouvements de notre aigreur, et nourrirdans notre âme le poison de la colère? Et considérez,je vous prie, la douceur avec laquelle le Fils de Dieu parle: " Pour cequi est du Fils de lhomme, il sen va selon ce qui a étéécrit de lui ". Il veut soutenir ses apôtres par ces paroles,en les empêchant de croire que ce fût par faiblesse ou parimpuissance quil allait mourir, et il tâche même de changerle coeur de celui qui le trahissait.
" Mais malheur ", ajoute-t-il, " à lhomme par qui le Fils delhomme sera trahi : il vaudrait mieux pour lui quil ne fût pasné". Ces paroles font bien voir encore lineffable douceur de Jésus-Christ.Car elles ne renferment pas le reproche et linvective, mais elles sontlexpression dun sentiment de compassion, expression toujours contenue,adoucie et voilée. Mais ce qui me surprend le plus, cest que leFils de Dieu conserve cette douceur, lors même que Judas, ajoutantlimpudence à la perfidie, eut la hardiesse de lui dire : " Seigneur,est-ce moi? Judas qui le trahit, commença alors à lui dire: Seigneur, est-ce moi (25) "? Qui peut comprendre cet aveuglement? Ildemande si cest lui qui doit commettre un crime quil a déjàformé dans son coeur. Lévangéliste ne rapporte cetteparole quen sétonnant de cette insolence. Cependant que répondà cela le Sauveur? " Il lui répondit : Vous lavez dit ".Il pouvait dire: Méchant, scélérat, traître,vous cachez ce dessein depuis tant de temps dans le fond de votre coeur;vous avez fait un traité diabolique : vous mavez vendu, et vousen allez recevoir le prix et lorsque je vous reproche votre crime, vousme répondez comme si vous étiez le plus innocent de tousles hommes. Il ne lui parle point de cette manière, il lui dit simplement:" Vous lavez dit". Cest ainsi quil nous apprend à oublier lesinjures et à conserver une patience qui nait point de bornes.
Mais, direz-vous, puisquil était écrit que le Christdevait souffrir ces choses, pourquoi accuser Judas? Il na fait quaccomplirce qui était écrit. Je réponds que nous laccusonstrès-justement de son crime, puisque ce nest point dans cette dispositionquil a résolu de livrer son Maître, mais par sa méchancetéet par son avarice. Si lon ne considérait pas lintention de celuiqui agit, on pourrait excuser le démon même, et labsoudrecomme innocent de tous les crimes quil commet. Mais il nen faut pas jugerde la sorte. Le démon comme Judas méritent des supplicesinfinis, quoique leur action si détestable ait étésuivie du salut du monde. Ce nest point la trahison de Judas qui nousa sauvés. Cest la toute-puissance de Jésus-Christ, qui,par un artifice admirable de sa sagesse , a usé si divinement dunsi grand désordre, et a fait servir un crime pour la rédemptionde tous les coupables.
Quelquun me dira peut-être: Si donc Judas neût point trahiJésus-Christ, un autre laurait-il trahi? Mais à quoi boncette question? Puisquil fallait, dites-vous, que le Christ fûtmis en croix, il était nécessaire quil le fût parquelquun ; sil était nécessaire quil le fût parquelquun, il est évident quil le devait être par un hommequelconque. Quoi donc! si tout- le monde eût étéjuste, Jésus-Christ neût-il pu trouver le moyen de nous faireles grâces quil nous a faites? Dieu nous garde de cette pensée.La sagesse infinie du Fils de Dieu naurait pas manqué dautresmoyens, si celui-là ne se fût trouvé dans le coursordinaire du monde. Mais le Fils de Dieu nous empêche lui-mêmede regarder Judas comme un ministre de notre salut, lorsquil le plaintcomme malheureux : " Malheur à lhomme par qui le Fils de lhommesera trahi, il vaudrait mieux pour lui quil ne fût pas né".
On me dira encore : Sil eût mieux valu pour Judas quil ne fûtjamais venu au monde, pourquoi Dieu la-t-il fait naître, aussi bienque tous les méchants qui lui ressemblent? Quoi ! lorsque vous devriezaccuser les méchants de leur malice, et leur reprocher les (26)crimes où ils se plongent volontairement, cest contre Dieu quevous portez votre accusation, et vous voulez pénétrer sessecrets, et sonder la profondeur de ses mystères, quoique vous soyeztrès-persuadé que les méchants font le mal sans aucunecontrainte, et que leur malice nest que trop volontaire?
Mais, dira-t-on, les bons seuls devraient venir au monde; et alors onnaurait pas besoin ni denfer, ni de châtiments, ni de supplices,puisquil ny aurait pas même trace de mal nulle part. Quant auxméchants, ils devraient ou ne pas naître ou mourir aussitôtquils sont nés. Nous ne croyons pas pouvoir mieux répondredabord à cette pensée que par ces paroles de saint Paul: " O homme! qui êtes vous, pour oser disputer avec Dieu? Un vasedargile, dit-il à celui qui la fait : Pourquoi mavez-vous faitainsi " ? (Rom. IX, 20.) Mais puisque vous voulez des raisons, je vousdirai en un mot que Dieu permet ce mélange et cette confusion desméchants avec les bons, pour rendre plus éclatante la vertude ceux qui le servent. Pourquoi donc leur enviez-vous le combat qui leurdoit produire une si riche couronne?
Quoi donc! direz-vous encore, faut-il que les uns soient punis pourque les autres aient loccasion de briller et dacquérir de la gloire? A Dieu ne plaise. Personne nest puni que pour sa méchancetépropre. Les méchants ne sont pas tels par le seul fait de leur naissanceils le deviennent librement par le vice de leur volonté, et cestpourquoi ils sont châtiés. Car de quels supplices ne sontpas dignes ceux qui nont pas voulu suivre la vertu dont ils ont sous lesyeux de si beaux modèles? Car, comme les bons méritent unedouble récompense, et parce quils ont été bons, etparce quils ne se sont point laissé corrompre par la malice desméchants; ainsi, les méchants méritent dêtredoublement punis, et parce quils ont été méchants,et parce quils se sont rendu inutile lexemple des bons.
3. Mais considérons ce que Judas répond, lorsque le Sauveurle reprend de son crime "Seigneur ", dit-il, " est-ce moi " ? Pourquoine fit-il pas tout dabord cette demande à Jésus-Christ avecles autres? parce le Sauveur navait dit quen général :" Un dentre vous me trahira ", et Judas crut que dans cette confusionil pourrait facilement nêtre pas connu. Mais quand il se vit désignéen particulier, lextrême douceur de Jésus-Christ lui fitespérer quil lépargnerait encore : ce fut dans cette espérancequil lui fit cette question, et quil lappela " Rabbi ", cest-à-diremaître. O aveuglement du coeur! où pousses-tu les hommes quandtu les possèdes? Cest là, mes frères, leffet delavarice. Elle rend les hommes stupides et sans jugement. Elle les changeen bêtes ou plutôt en démons. Cest cette passion furieusequi a persuadé à Judas de sabandonner au démon quile voulait perdre, et de trahir Jésus-Christ qui le voulait sauver,Judas qui était lui-même un démon par la dispositionde son coeur. Cest létat où lavarice réduit encoreaujourdhui ceux qui sen rendent les esclaves! Ils sont insensés, ils sont fous, ils sont tout entiers au gain ils sont comme Judas.
Mais comment saint Matthieu et deux autres évangélistesdisent-ils que le démon entra dans Judas aussitôt quil eûttraité avec les Juifs; au lieu que selon saint Jean ce ne fut quaprèsque Jésus-Christ lui eut donné ce morceau de pain trempé?Saint Jean, mes frères, ne dit que ce que disent les autres évangélistes:" Après le souper ", dit-il, " lorsque le diable avait déjàmis dans le coeur de Judas le dessein de trahir son maître ". (Jean,XIII, 27.) Mais comment donc dit-il ensuite: "Après ce morceau depain le diable entra en lui " ? Cest, mes frères, parce que ledémon ne se rend pas tout dun coup maître du coeur de lhomme.Il ny entre que peu à peu. Cest de cette manière quilse conduit ici envers Judas. Il le tente, il le sonde , jusquàce quayant reconnu quil sabandonnait à lui, il se répanddans le fond de son coeur, et il se lassujétit entièrement.
On peut faire ici encore une autre question: Doù vient que lesdisciples mangeant la Pâque " étaient assis ", contrairementà lordonnance de la Loi ? Je réponds quils mangèrentla Pâque sans sasseoir, mais après quils leurent mangée,et que cette cérémonie légale fut achevée,ils se mirent à table à lordinaire pour souper. Un autreévangéliste marque que ce soir-là Jésus-Christ,non-seulement mangea la Pâque, mais quil dit même en la mangeant: " Jai désiré avec ardeur de manger cette Pâque avecvous " (Luc, XXII); cest-à-dire cette année. Quelle étaitla cause de ce grand désir? Parce que lheure était venuepour lui de sauver le monde, parce quil (27) allait établir sesmystères et détruire, par sa mort, la tyrannie de la mort.Cest dans cette pensée quil dit quil avait désiréavec ardeur de manger cette Pâque. Tant il est vrai quil allaitvolontairement à la croix!
Mais rien ne put adoucir cette bête cruelle, ni la fléchir,ni la détourner; Jésus-Christ déplore donc le sortde ce misérable: " Malheur à cet homme ". Il lépouvanteen ajoutant " Il aurait mieux valu pour cet homme quil ne fût jamaisvenu au monde ". Mais ces paroles nayant fait aucune impression sur sonesprit, le bon Maître le désigne enfin en disant: " Cestcelui à qui je présenterai un morceau trempé ". Cependantil demeure toujours dans sa dureté. Il est inflexible et pire quunfurieux. Car que peut produire la fureur qui égale ce quil fait?Il ne jette pas lécume par la bouche, mais il parle pour trahirson maître. Il na point de convulsions dans les bras et les mains, mais il les étend pour vendre ce sang précieux, et pouren recevoir le prix. Ainsi sa fureur na point dégale.
Il ne disait point dextravagance, dites-vous: Mais quelle extravagancefut jamais pareille à celle-ci: " Que voulez-vous me donner, etje " vous promets de vous le livre "n? Est-ce un homme qui parle, et nest-cepas plutôt un démon? Mais il ne sagitait point comme fontles insensés. Hélas! il vaut bien mieux faire ce que faitun homme qui a perdu lesprit, que de paraître sage et dêtreun Judas. Il ne se meurtrissait pas, dites-vous, avec des pierres, commefont les furieux. Plût à Dieu quil leût fait, et quileût été plutôt possédé par la frénésieque par lavarice.
Voulez-vous, mes frères, que nous vous représentions iciun homme possédé du démon et un avare, et que nousles comparions ensemble? Je vous prie de ne point croire que je dise cecipour blesser personne. Ce nest point la nature que jaccuse, cest lecrime seul. Que fait un homme que le démon possède? Nousle voyons dans lEvangile. Il ne porte point dhabits, il se frappe cruellementavec des pierres, il va par des précipices et par des rochers, enfinpartout où le pousse celui qui lagite. Il est vrai que cet étatest horrible. Mais si je vous prouve quun avare traite plus cruellementson âme quun possédé ne traite son corps, et que tousles excès des possédés ne paraissent quun jeu, encomparaison de ce que font les avares; me promettez-vous alors de renoncerpour jamais à lavarice? Car nest-il pas vrai que linfamie desavares est pire que la nudité des possédés, et quilvaut bien mieux navoir point dhabits que de se vêtir superbementde ce quon a volé aux autres? Ceux qui sont ainsi vêtus,je les regarde comme des bacchants qui saffublent de masques et se travestissentpour paraître en public comme des fous. Cest la même frénésiequi habille les avares et qui met à nu les possédés.
Les uns et les autres sont dignes de compassion, et les avares encoreplus. Car enfin lequel des deux est le plus furieux et le plus dangereuxdans sa fureur, de celui qui ne se fait du mal quà lui-même,ou de celui qui en fait aussi à ceux quil rencontre? Nest-il pasvisible que cest ce dernier? Les possédés se contententde se tourmenter eux-mêmes, et les avares tourmentent tous ceux quilspeuvent.
Vous me direz que les possédés déchirent quelquefoisles habits de ceux quils rencontrent. Mais combien souhaiteraient ceuxqui sont ruinés par les avares, quils leur déchirassentplutôt leurs habits que de leur ravir leurs biens? Les avares, dites-vous,ne frappent personne au visage comme font les furieux? Quoi donc! ne voyez-vouspoint paraître sur le visage de ceux quils oppriment, les marquesde leur cruauté? Ny voyez-vous point cet abattement et cette pâleurqui le couvre? Et cette pauvreté extrême dans laquelle ilsles réduisent, ne leur cause-t-elle pas une douleur qui pénètrejusque dans le fond des entrailles?
Mais on ne voit, dites-vous, les avares déchirer personne avecles dents. Plût à Dieu quils neussent que des dents pourmordre et pour déchirer. Ils ont des flèches qui percentjusques au vif: " Leurs dents ", dit David, " sont des dards et des flèches". (Ps. LVII, 6.) Je vous demande lequel des deux souffre davantage, oucelui qui après avoir été mordu dun homme court aussitôtaux remèdes et qui se guérit, on celui qui est toujours déchirépar la pauvreté qui le tourmente sans relâche? Car la pauvretéforcée et involontaire nest-elle pas plus cruelle que les bêtesles plus farouches, et plus ardente quune fournaise?
Les avares, me direz-vous, ne cherchent pas lobscurité et lasolitude des déserts comme font les possédés. Plûtà Dieu, mes frères, quils nexerçassent leurs violencesque dans les (28) déserts et non dans les villes, et que tous lespeuples fussent en repos étant à couvert de leur tyrannie.Mais voilà précisément ce qui les rend plus insupportablesque les possédés; ils font dans les villes même ceque les autres ne font que dans les déserts, et ils les pillentavec autant dassurance que sils étaient dans une profonde solitude,emportant tout sans que personne les en empêche. Il est vrai quilsne frappent pas à coups de pierres ceux quils rencontrent, maisnest-il pas plus aisé de se défendre des pierres que deschicanes et des artifices détestables, dont ces riches cruels opprimentles pauvres?
4. Voyons maintenant le mal que les avares se font à eux-mêmes.Nest-il pas vrai de dire quils marchent nus dans la ville, puisquilsnont pas le vêtement de la vertu? Sils ne rougissent pas de cettenudité infâme, nest-ce pas une preuve visible de leur folie?Ils rougiraient de la nudité du corps, et ils se glorifient de cellede lâme, bien loin den rougir. Voulez-vous savoir la cause de cetteimpudence? Cest quayant une infinité de compagnons de leur avariceet de leur nudité, ils rougissent aussi peu lun de lautre queceux qui se baignent ensemble. Sil y avait moins davarice et plus devertu parmi les hommes, on verrait mieux combien cette passion est infâme.Mais ce quon ne peut assez déplorer en nos jours, cest quon nerougit plus du vice, parce que les méchants sont en très-grandnombre. Cest là lartifIce du démon, et une des plus grandesplaies dont il frappe les pécheurs. Il leur ôte donc le sentimentde leur péché, parce quil la tellement multipliédans le monde, quil en a effacé toute la honte. Si un avare setrouvait seul au milieu dune troupe de vrais chrétiens, il ne pourraitse souffrir lui-même. Il tremblerait en considérant sa laideur,parce quil la connaîtrait mieux en se comparant aux autres.
Je crois donc vous avoir assez fait voir que les avares sont en effetdans une nudité plus honteuse que les possédés. Personnene peut nier non plus quils ne passent toute leur vie comme dans les désertset dans les lieux les plus retirés. La voie large et spacieuse oùils marchent est pire que ces solitudes affreuses. Quoiquelle soit fortpeuplée et que lon sy presse, ce ne sont pas néanmoinsdes hommes qui y marchent Elle nest pleine que de serpents, que de scorpions,que de loups, que de vipères et de toutes sortes de bêtessemblables. Ainsi, la voie dans laquelle les avares marchent, nest passeulement un désert. Elle est pire que les déserts. Elleest pleine de pierres et dépines, et elle déchire plus lesâmes que toutes les pointes de roches ne percent les corps.
Les avares demeurent aussi dans les sépulcres comme les possédés,ou plutôt ils sont des sépulcres eux-mêmes. Car quest-cequun sépulcre, sinon une pierre qui renferme un corps mort? Lesavares sont bien des sépulcres dune antre manière. Ce nesont point des pierres qui renferment des corps morte. Ce sont des corpset des coeurs plus durs que la pierre qui enferment des âmes mortes.Cest Jésus-Christ même qui appelle ainsi les Juifs àcause de leur avarice. Ce sont, dit-il, des sépulcres blanchis audehors, qui " sont au dedans pleins de rapine et davarice ".
Voulez-vous maintenant que nous vous montrions encore comment les avaresimitent encore les possédés, en se frappant ta têteà coups de pierres? Par où voulez-vous que nous commencions?Par les choses présentes ou par celles qui ne sont pas encore? Commeles avares font moins détat de lavenir que de ce quils voientdevant eux, commençons par le présent. Car je vous prie,mes frères, de me dire sil y a des pierres aussi pesantes que lesont les soins dont les avares chargent non leur tête mais leur âme.Lorsquils craignent que la justice des lois ne les chasse dune maisonqui leur plaît, et quils ont usurpé très injustement,de combien dinquiétudes sont-ils agités alors? de quellefrayeur sont-ils saisis? de quelle colère sont-ils transportés?Quelles tempêtes la fureur et la rage nexcitent-elles point dansleur coeur? Ils fulminent aujourdhui contre leurs domestiques, demaincontre les étrangers. Tantôt la tristesse, tantôt lacrainte, tantôt la colère les emporte. Ils vont de précipiceen précipice. Ils sont toujours dans lagitation, et leur âmena point de repos.
Lempressement quils ont dacquérir ce quils ne possèdentpas encore, fait quils estiment comme rien ce quils ont déjà.Ils tremblent dun côté dans lappréhension de perdrece quils ont amassé; et ils travaillent de lautre pour se fairede nouvelles acquisitions, cest-à-dire de nouveaux sujets de crainte.Ce sont des malades altérés qui se gorgent deau, (29)etqui ne se désaltèrent jamais. Mettez-les au milieu des sources,ils boiront sans cesse, et ils brillent toujours de soif. Leur ardeur pourla richesse nest point apaisée par tout ce quils ont amassé,comme leur avidité na point de bornes; tout ce quils ont ne lasatisfait pas, mais lirrite davantage.
Voilà, mes frères, létat des avares. Voilàce quils sont présentement; mais voyons ce quils seront àlavenir. Il ne faut quouvrir lEvangile pourvoir les supplices que Dieuleur prépare. Car cest aux avares que Jésus-Christ faitce reproche dans son jugement: " Jai eu faim et vous ne mavez point donnéà manger; jai eu soif et vous ne mavez point donné àboire " (Sup. XXV, 30); et quil dit ensuite : "Allez au feu éternelqui a été préparé au diable ". Cest aux avaresquil propose lexemple de ce serviteur infidèle qui ne distribuaitpas le bien de son maître. Ce sont les avares quil effraie par lemalheur de cet autre qui avait caché son talent en terre, et parla fin déplorable de ces cinq vierges folles qui navaient pointlhuile de la charité et de laumône.
De quelque côté quon jette les yeux dans lEvangile, ony voit une rigueur effroyable pour les avares. Tantôt Abraham leurcrie du haut du ciel quil y a entre eux et les bienheureux un grand abîmequil est lin possible de passer, Tantôt Dieu leur prononce cet arrêt:"Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu qui a étépréparé au diable ". Tantôt il les menace de les diviseret de les jeter en un lieu " où il y aura des pleurs et des grincementsde dents". Ainsi, se trouvant chassés de partout, et ne pouvantavoir de repos en aucun lieu, il ne leur reste que le feu de lenfer.
5. Quel avantage donc, ô chrétien, retirez-vous de votrefoi, si vous êtes après votre mort jeté dans ce lieu"de pleurs et de grincements de dents " : et si, durant celte vie même,vous êtes toujours agité de soins, environné de piéges,haï de tous les hommes et de ceux mêmes qui paraissent vousflatter le plus? Car comme les bons sont aimés non-seulement desbons, mais encore des méchants, les méchants de mêmesont haïs des bons, et de ceux même qui leur ressemblent. Celaest si vrai que je ne craindrais pas den prendre les avares mêmepour juges. Ils sont insupportables les uns pour les autres. Ils sincommodentet sembarrassent entre eux comme ils se nuisent les uns aux autres, ilsse haïssent mortellement. Ils se condamnent et saccusent réciproquement.Ils tiennent à injure et à outrage quon les appelle ce quilssont; et en cela ils ne se trompent pas. Car lavarice est le comble dela corruption et de linfamie,
Aussi, comment celui qui sabandonne à ce vice si honteux pourrait-ilvaincre ou la vaine gloire, ou la colère, ou les dérèglementsde la chair, puisque toutes ces passions sont bien plus difficiles àsurmonter que lavarice, ayant leur principe et comme leur racine dansla nature? Il y a beaucoup de personnes qui croient que la complexion ducorps contribue à rendre les hommes ou tristes ou colères,ou peu chastes. Les médecins reconnaissent que le tempéramentagit beaucoup eu ce point; que ceux qui sont ardents et bilieux sont plussujets à limpureté, et que ceux qui sont dun tempéramentsec sont plus sujets à la colère. Mais jamais personne narien dit de semblable de lavarice, et cette passion na point dautresource que la corruption de notre esprit et de notre coeur.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de vous opposer àce vice dangereux, et de le combattre de toutes vos forces. Appliquez-vousavec soin à détruire tous ces désirs déréglésqui naissent en nous dans toute la suite de notre vie. Si nous négligeonsde dompter nos passions dans chaque âge où nous nous trouvons,nous nous trouverons à notre mort comme un vaisseau battu de latempête qui a perdu toutes ses richesses. Car cette-vie est commeune mer dune vaste étendue. Comme la mer est en divers lieux différemmentagitée et dangereuse, la mer Egée à cause des vents,la mer Thyrrénienne à cause des détroits qui la resserrent;cet endroit vers la Lybie quon appelle Charybde, à cause des bancsde sables, la Propontide et le Pont-Euxin à cause de la violencede leurs flots, la mer dEspagne à cause du peu de connaissancequon a de ses routes, et les autres de même pour des causes particulières.Ainsi, tous les âges de notre vie ont leurs mouvements et leurs tempêtes.
Lenfance est dabord agitée par des mouvements très-fréquents,à cause de la violence de cet âge qui na point darrêtni de fixité, et qui se laisse aller où la passion lemporte.Cest pourquoi nous donnons aux enfants des maîtres et des précepteurs,afin que leur (30) direction supplée au défaut de cet âge,et quils imitent les sages pilotes qui, par leur adresse et par le maniementdu gouvernail savent régler linconstance et lagitation des flots.
Les transports impétueux de la jeunesse succèdent àceux de lenfance. Cet âge ressemble à la mer Egée,et est sujet à des vents furieux que la concupiscence y excite detoutes parts. Tout le monde aussi sait dans quels périls se trouventles jeunes gens; et combien ils sont plus exposés que les autres,parce que leurs passions sont plus fortes, et quils ne sont plus ni assezdociles pour se laisser conduire par un maître, ni encore assez sagespour se conduire. Lors donc que les vents soufflent avec plus de violence,que le pilote se retire, et quun autre sans expérience prend legouvernail sans être aidé ni soutenu de personne , jugez cequon doit craindre pour le vaisseau.
Lâge dhomme suit la jeunesse. Cest alors quon se trouve commeinondé de soins et daffaires; cest alors quon pense àchercher une femme, à pourvoir des enfants et à gouvernertoute une famille. Cest alors que les inquiétudes viennent en foule;que lenvie et que lavarice règnent dans lâme. Si donc nouséprouvons toutes ces agitations différentes dans les différentsâges de la vie, comment pourrons-nous vivre heureusement en ce monde,et éviter les maux de lautre, à moins davoir étéélevés dabord dans la crainte de Dieu et dans la piété?Car si nous napprenons à vivre chrétiennement dèslenfance, et si nous ne fuyons point lavarice dans lâge dhomme,nous tomberons dans une malheureuse vieillesse qui sera le comble de tousles déréglements de notre vie. Notre âme sera commeun vaisseau tout brisé, chargé non de marchandises précieuses,mais de corruption et de boue. Cet état alors sera au démonun sujet de joie, et à nous un sujet de larmes, lorsque nous verronsles supplices qui noue seront préparés.
Evitons ce malheur, mes frères : travaillons de toutes nos forcesà combattre nos passions. Détruisons en nous cette passionde lavarice, afin dêtre heureux en ce monde et en lautre, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (31)
HOMÉLIE LXXXII
" ET COMME ILS MANGEAIENT, JÉSUS PRIT DU PAIN ET LAYANT BÉNI,LE ROMPIT, ET LE DONNA A SES DISCIPLES, EN DISANT : PRENEZ, MANGEZ, CECIEST MON CORPS. ET PRENANT LE CALICE, AYANT RENDU GRÂCES, IL LE LEURDONNA EN DISANT: BUVEZ- EN TOUS. CAR CECI EST MON SANG, LE SANG DE LA NOUVELLEALLIANCE QUI EST RÉPANDU POUR PLUSIEURS POUR LA RÉMISSIONDES PÉCHÉS ". (CHAP. XXVI, 26, 27, 28, JUSQUAU VEBSET 36.)
1. Quel est donc laveuglement de ce traître qui ne change pointpour être assis à cette table divine, et qui demeure toujoursle même après avoir participé à de si redoutablesmystères? Cest ce que veut montrer saint Luc, lorsquil dit : "Quaprès cela le démon entra en lui "; il y entre non pourinsulter au corps du Sauveur, mais pour punir linsolence du traître.Deux circonstances aggravaient le crime de Judas; dabord il avait oséapprocher dune table si sainte avec une disposition si criminelle; ensuite,bien loin de tirer aucun fruit dune telle grâce et dun tel honneur,il en avait abusé sans aucune crainte. Le Fils de Dieu néloignapoint cet homme, bien quil pénétrât le fond de soncoeur, pour nous faire voir quil ne voulait rien omettre de tout ce quipouvait servir à le corriger. Nous avons déjà vu,et on le pourra voir encore dans la suite, quil lui représentaitcontinuellement son crime, et quil cherchait à len détournerpar ses paroles et par ses actions, par la crainte et par les menaces,par les honneurs et par les services quil lui rend. Mais rien ne put lefléchir. Cest pourquoi le Sauveur le laisse enfin à lui-même,et donnant toutes ses pensées au soin de ses autres disciples, illes avertit encore par ces mystères sacrés de sa mort quisapprochait. Il les entretient de sa croix pendant la cène, etil veut prévenir leur trouble et leur abattement, en leur prédisantsi souvent ces choses. Si, après tant de prédictions en actionset en paroles, ils ne laissent pas que de se troubler, quauraient-ilsdonc éprouvés, sils navaient point été avertisdavance ? " Et comme ils mangeaient, Jésus prit du pain et le rompit".
Pourquoi Jésus-Christ a-t-il institué ce mystèreau temps de la Pâque? Cest pour nous montrer par toutes ces actionsque cest lui-même qui a établi lancienne Loi, et que toutce quelle. contient nétait que des figures et des ombres qui avaientrapport à la Loi nouvelle. Cest pour cette raison quil a jointla vérité à la figure. Cette heure u du soir " quilchoisit pour faire la Pâque nous marquait que les temps étaientaccomplis, et que les choses étaient sur le point davoir bientôtleur dernière fin.
Il rendit grâce à Dieu son Père, afin de nous enseignercomment nous devons célébrer ce saint mystère , ettout ensemble pour nous (32) faire voir quil allait volontairement àla mort. Il le fit aussi pour nous apprendre à recevoir avec actionde grâces tous les maux que nous souffrons, et pour fortifier etaffermir notre espérance. Car si la figure a eu tant de force quede délivrer tout un peuple dune dure captivité, combienplus la vérité aura-t-elle le pouvoir de tirer tout luniversde la servitude, et de combler de biens tous les hommes?
Cest pourquoi il navait point voulu leur faire part de ces mystèresavant le moment où la Loi devait cesser. Il abolit la premièreet la principale de leurs fêtes, et les fait passer à uneautre Pâque pleine dune sainte frayeur. " Prenez ", leur dit-il," et mangez. Ceci est mon corps qui est livré pour vous ".
Comment nont-ils point été troublés en entendantces paroles? Parce que déjà auparavant il leur avait ditplusieurs grandes choses de ce mystère. Voilà pourquoi illeur dit ici cette parole sans aucun préambule, les jugeant assezpréparés à lentendre. Il leur découvre lacause de sa passion, cest-à-dire " la rémission des péchés". Il appelle ce sang, " le sang de la nouvelle alliance ", cest-à-direde la promesse de la Loi nouvelle. Car cest ce quil a promis de nouveau,et cest par ce sang que la nouvelle alliance est confirmée. Etcomme lancienne avait pour son partage le sang des bêtes quelleimmolait, de même la nouvelle a pour le sien le sang du Seigneur.
Il témoigne encore par ces paroles quil sen va mourir, et cestpour cela quil parle de "Testament ", et quil nous remet en mémoirecet Ancien Testament qui avait été aussi scellé etconsacré avec le sang. Puis il déclare la cause de sa morten disant: " Que ce sang sera répandu pour plusieurs, afin deffacerleurs péchés ".
Il dit ensuite: " Faites ceci en mémoire de " moi ". On voitpar ces paroles comment il veut nous retirer de lobservation des coutumesjudaïques. Car, comme vous faisiez autrefois la Pâque en mémoiredes miracles que vos pères avaient vu faire en leur faveur danslEgypte, de même vous ferez ceci en mémoire de ce que jefais maintenant pour vous. Le sang dont les portes des Israélitesfurent alors teintes, nétait que pour sauver les premiers nés;mais celui-ci est répandu pour la rémission des péchésdu monde entier. " Car ceci", dit-il, " est mon sang qui sera répandupour la rémission des péchés".
Or, il voulait faire connaître à ses disciples que sa passionet sa croix était un mystère, et apporter ainsi quelque consolationà leur douleur; et comme Moïse avait dit : " Ceci vous serviradune mémoire éternelle "; de même Jésus-Christdit à ses disciples : " Faites ceci en mémoire de moi, jusquàce que je vienne". Et cest pour cette raison quil ajoute : " Jai désirédun grand désir de manger cette Pâque avec vous ", cest-à-dire,de vous donner des choses nouvelles et de vous faire part dune Pâquequi vous rendra spirituels. Il en but aussi lui-même de peur queles disciples, ayant ouï ces paroles, ne disent: Quoi ! buvons-nousdu sang et mangeons-nous de la chair? et quainsi ils ne se troublassentcomme plusieurs Juifs avaient déjà fait, lorsquil avaitseulement parlé de ce mystère. Il leur montre donc lexemple,afin de les faire approcher avec un esprit tranquille de la communion deses mystères.
Mais faut-il donc, direz-vous, célébrer aussi lanciennePâque? Point du tout, puisque Jésus-Christ ne nous a dit :" Faites ceci ", que pour nous retirer de la Pâque ancienne. Et silopère en celle-ci la rémission des péchés,comme il le fait en vérité, nest-il pas superflu de célébrercette ancienne cérémonie légale? Comme il avait doncvoulu que la première Pâque servît aux Juifs dun monumentéternel des grâces quil leur avait faites; il veut ici demême que cette nouvelle Pâque serve aux chrétiens pourleur rappeler éternellement dans la mémoire le souvenir desdons infinis de leur Sauveur. Il veut par cette conduite fermer la boucheaux hérétiques, parce que, lorsquils demandent oùest la preuve certaine quil a été immolé, nous lesréduisons au silence en leur alléguant entre plusieurs autresraisons les saints mystères. Car si Jésus-Christ nest pasmort, de qui ce sacrifice que nous célébrons est-il le symbole?
2. Voyez-vous, mes frères, combien Jésus-Christ a désiréque nous eussions toujours présente la mémoire de la mortquil a soufferte pour nous? Comme il devait sélever des hérétiquesimpies, Marcion , Manès, Valentinien, et leurs disciples, qui nieraientle mystère de la mort du Sauveur, cest pourquoi il fait mentionde sa passion, même au milieu de linstitution de cet autre mystèrede son (33) corps et de son sang adorable; en sorte quil ny a point dhommeraisonnable qui puisse être trompé en ce point. Ainsi, leSeigneur nous sauve et nous instruit tout ensemble par cette mêmetable sacrée qui est le plus grand de tous les biens; cest ce quifait que saint Paul en parle avec tant détendue. Après lacélébration de ce mystère , Jésus-Christ dit" Je ne boirai plus désormais de ce fruit de vigne, jusquau jourauquel je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père(29) ". Comme il avait déjà parlé de sa passion etde sa croix, il parle maintenant de la résurrection quil appellele " Royaume de son Père ".
Mais pourquoi a-t-il voulu boire et manger après sa résurrection?Cétait pour ne point passer pour un fantôme dans lespritdes plus grossiers qui regardent cette marque comme la plus certaine etla plus infaillible de la résurrection. De là vient que lesapôtres, pour convaincre les peuples. de la résurrection deJésus-Christ, disent: " Nous avons bu et mangé avec lui depuisquil est ressuscité des morts". Cest donc pour leur marquer clairementquils le verront après sa résurrection et quils le verrontde telle sorte que ses paroles et ses actions les convaincraient de lavérité de sa nouvelle vie, quil leur. dit ces paroles :" Jusquau jour auquel je le boirai nouveau avec vous dans le royaume demon Père ". Car vous devez être les témoins de ma résurrectiondans le monde entier. Cest pourquoi vous me verrez quand je serai ressuscité.
Il appelle ce vin, " nouveau ", cest-à-dire, quil le boiraitdune manière nouvelle, inouïe et tout à fait admirable.Car il est ressuscité avec un corps impassible, immortel, incorruptible,et qui navait aucun besoin de nourriture. Et sil a voulu boire et mangeraprès sa résurrection, lorsquil navait aucun besoin denourriture, ce nétait que pour certifier davantage la véritéde sa résurrection. Pourquoi, me direz-vous, a-t-il voulu, aprèssa résurrection, boire non de leau, mais du vin? Cétaitpour ruiner, jusque dans la racine, lhérésie pernicieusede ceux qui veulent se servir deau dans la célébration desmystères, et pour montrer que quand il a institué ce mystère,cétait avec du vin, et quaprès sa résurrection ila usé encore de vin dans un repas commun qui ne renfermait pointde mystère. " Je ne boirai point ", dit-il " de ce fruit de la vigne", or la vigne produit non de leau, mais du vin.
" Et ayant chanté le Cantique, ils sen allèrent sur lamontagne des oliviers (30) ". Jappelle ici tous ces mangeurs brutaux qui,après sêtre gorgés à table, en sortent commedes pourceaux au lieu de rendre à Dieu les actions de grâcesquil mérite. Jappelle encore tous ceux qui, dans la célébrationdes mystères, nattendent pas les dernières oraisons quifigurent celle que fait ici le Sauveur. Il rend grâces à Dieuson Père avant que de donner à manger à ses disciples,afin de nous apprendre à commencer nos repas par les actions degrâces; il rend grâces aussi après, et il chante uncantique afin de nous avertir de limiter dans cette pratique
Mais pourquoi va-t-il sur cette montagne qui était un lieu siconnu à Judas qui le trahissait, sinon pour montrer quil ne fuyaitpoint la mort, et quil ne voulait point se cacher? Après quily fut arrivé, il dit à ses disciples " Je vous serai àtous en cette nuit une occasion de scandale et de chute. Car il est écrit:Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées(31)". Il leur rapporte cette prophétie pour leur faire voir quilsdevaient sappliquer continuellement à la méditation de lEcriture,et pour leur marquer en même temps que cétait par un ordreexprès de la volonté de Dieu son Père, quil allaitêtre crucifié. Il voulait encore témoigner dans toutesles rencontres, quil nétait point opposé à lancienneLoi, ni à Dieu qui lavait établie; que tout ce qui étaitmarqué dans les anciennes Ecritures avait rapport à lavenir;et que les prophètes avaient longtemps auparavant prophétiséce qui lui allait arriver, afin que la vue de toutes ces choses relevâtleur espérance.
Il veut encore nous apprendre quels étaient ses disciples avantsa mort, et quels ils devinrent ensuite. Ceux qui navaient pu mêmele voir attacher en croix, et qui senfuirent aussitôt quil futpris, demeurèrent enfin plus fermes que le diamant. Mais cette fuitedes disciples nous est encore une preuve convaincante de la véritéde la mort de Jésus-Christ. Car si, après tant de marquesindubitables, de paroles et dactions, quelques-uns néanmoins sontencore assez hardis pour dire que le Fils de Dieu na point étécrucifié; que noseraient-ils point soutenir, sil ne fûtarrivé alors aucune de ces (34) circonstances? Ainsi, il a vouluprouver invinciblement sa mort, non-seulement par sa passion et par sessouffrances, mais encore par la conduite de ses disciples, par les mystères,enfin par tous les moyens, afin de ruiner entièrement lhérésiede Marcion. Cest aussi pour cela quil a permis que le chef mêmede ses disciples le renonçât. Car si Jésus-Christ napas été véritablement pris , sil na pas étélié et crucifié, pourquoi saint Pierre et les autres apôtreson t-ils été si saisis de crainte? Cependant il ne les abandonnepas dans ce trouble, et il leur dit: " Mais après que je serai ressuscité,jirai devant vous en Galilée (32) ".
Il ne voulut pas leur paraître comme descendant tout àcoup du ciel, ni sen aller dans un pays fort éloigné; maisil voulut se faire voir à eux dans le lieu même oùils étaient avant sa mort, et se montrer dans lendroit presqueoù on lavait crucifié, afin de nous mieux assurer par cettecirconstance que celui qui ressuscitait était le même quivenait dêtre crucifié. Cest donc par cette promesse quiltâche dapaiser leur douleur. Il dit quil irait devant eux " enGalilée ", afin quétant délivrés de cettegrande crainte des Juifs qui les saisissait, ils pussent écouterses paroles avec un esprit plus calme, et les croire avec une foi plusferme. Cest le véritable sujet pourquoi il-choisit ce pays de Galilée.
" Pierre lui répondit: Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais (33) ". Que dites-vous apôtre?Le prophète dit: " Que les brebis du troupeau seraient dispersées". Jésus- Christ confirme lui-même ce que le prophètea dit; et cependant vous assurez le contraire? Ne vous suffit. il pas quevotre maître vous ait fait ces sévères réprimandes,lorsque vous lui disiez : " Seigneur, ayez pitié de vous : Celane sera point "? Mais Dieu permet ceci, afin que ce disciple, tombant ensuite,apprit à obéir en tout à son maître, et àcroire plutôt la vérité de ses paroles, que le témoignagede sa propre conscience. Mais les autres retirèrent aussi un grandavantage de ce triple renoncement de saint Pierre, en y voyant un si grandexemple de linfirmité humaine, et une si grande preuve de la véritéde Dieu. Quand Dieu a une fois prédit quune chose arrivera, ilne faut plus penser à la combattre par de vaines subtilités,ni à lui résister par des efforts superflus; il ne faut pointnon plus, en sélevant contre les autres, se préférerà eux; " car , dit saint Paul, cest en vous-mêmes et nondans les autres que vous trouverez votre gloire ". (Gal. VI.)
Au lieu de dire humblement à Jésus-Christ: Seigneur, soutenez-nouspar votre force toute-puissante, afin que rien ne puisse nous faire tomberdans le scandale, Pierre sélève au contraire, et dit dansun esprit de présomption : "Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais". Ces paroles témoignaient uneprésomption que Jésus-Christ voulut rabaisser en permettantle renoncement. Puisque Pierre ne se laissait persuader ni par la parolede son maître, ni par celle du prophète que le Sauveur avaitmême cité à dessein pour que lapôtre nosâty contredire, Jésus-Christ, voyant que les paroles nétaientpas assez fortes pour instruire son disciple, linstruit par les chosesmêmes.
Et pour montrer que ce nétait que pour ce sujet, et pour abattreson orgueil, quil permit ce renoncement, voyez ce quil lui dit : " Jaiprié pour vous, afin que vous ne perdiez pas la foi " : ce quillui dit pour le toucher davantage, en lui faisant voir que sa faute seraitplus grande que celle de tous les autres disciples, et quil avait besoindun plus grand secours, et dune prière toute particulièrepour en obtenir le pardon. Car il avait commis un double crime dans cesparoles si hardies; le premier de résister à la parole expressede son maître; et le second de se préférer aux autresdisciples : et jen ajouterais même un troisième, par lequelil sattribuait tout comme venant de lui-même et de ses seules forces.Jésus-Christ voulant donc remédier à tant de plaiesle laissa tomber, et cest pour ce sujet que, sans parler aux autres, ilsadresse à lui en disant : " Simon, Simon, Satan vous a demandéafin de vous cribler comme on crible le blé ", cest-à-dire," afin de vous tenter, de vous troubler, de vous effrayer; mais moi jaiprié pour toi, afin que tu ne perdes point la foi ".
Pourquoi, si le démon a demandé permission de tenter tousles disciples, Jésus-Christ ne dit-il pas quil a prié sonPère pour eux tous? Il est évident, comme je lai déjàdit, quil voulait le toucher plus vivement par des paroles si sensibles,et quil lui parlait cri particulier, pour lui faire reconnaîtreque sa faute était plus grande que celle de tous les autres. (35)
Pourquoi Jésus-Christ ne dit-il pas: Mais je ne lai pas permisau démon, et quil dit : " Et moi jai prié ", sinon parcequallant à sa passion il voulait parler plus humblement, et témoignerdavantage la vérité de la nature humaine dont il étaitrevêtu ? Et comment serait-il possible, quaprès avoir établisi solidement et si puissamment son Eglise sur la confession de foi quelit cet apôtre, quaprès lui avoir promis quelle serait invincibleà tous les dangers, et à la mort même; quaprèslui avoir donné les clefs du Royaume des cieux, et lavoir affermidans une si grande puissance, sans quil eût besoin de, faire aucuneprière, comment, dis-je, serait-il possible quil eût besoinde prier en cette rencontre? Car il lui parlait avec une autoritétoute divine, lorsquil disait : " Jédifierai mon Eglise sur toi,et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ". Comment aprèscela devait-il avoir recours à la prière pour calmer le troubledun seul homme? Pourquoi donc use-t-il de ces termes, sinon pour la raisonque je viens dindiquer, et pour condescendre à la faiblesse deses disciples qui navaient pas encore de lui lopinion quils devaienten avoir.
Vous me demanderez peut-être comment, après cette prière,saint Pierre a pu renoncer son maître. Jésus-Christ na pasdit quil prierait son Père dempêcher que Pierre ne le renonçât;mais quil, ne perdît la foi. Car cest pas ses prières etpar sa grâce que la foi de cet apôtre ne sest pas tout àfait éteinte. Saint Pierre craignit beaucoup, parce que Dieu lavaitbeaucoup laissé à lui, et il lavait beaucoup laisséà lui en retirant de lui son secours, parce que la présomptionavait blessé son âme jusquà le faire contredire sondivin Maître. Celui-ci permit donc quil tombât dans ce triplerenoncement, afin de détruite en lui son orgueil jusquàla racine, car ce mal funeste était si profondément enracinédans son coeur, que, nétant pas content davoir contredit le prophèteet Jésus-Christ même, il eut encore la hardiesse, aprèsque Jésus-Christ lui eut dit : " Je vous dis en vérité,quen cette " même nuit, avant que le coq chante, vous me renoncereztrois fois (34) ", de lui répondre: " Quand il me faudrait mouriravec vous, je ne vous renoncerai point (35) ". Et saint Luc remarque queplus Jésus-Christ lui disait quil tomberait dans ce scandale, pluslapôtre soutenait le contraire. A quoi pensez-vous, apôtre?Lorsque votre maître disait en général à sesdisciples : " Un de vous me trahira", vous craigniez dêtre ce traître,et quoique vous ne vous sentissiez point coupable de ce dessein parricide,vous ne laissiez pas de vous défier de vous-même; et vousexhortiez un autre disciple à prier le Sauveur de vous marquer quel,serait ce traître. Et lorsquil déclare nettement ici quilsera pour tous ses disciples un sujet de chute et de scandale, vous osezlui résister et le contredire ?.Vous ne commettez pas mêmecette faute une seule fois et dans la première surprise dune chaleurprécipitée; mais vous lui répétez plusieursfois ces mêmes paroles. Doù vient donc un si grand excès?
La faute de saint Pierre, mes frères, vint du grand amour quilavait pour Jésus-Christ, et du grand plaisir quil ressentait enlui-même, lorsquil fut délivré de lappréhensiondêtre peut-être celui qui trahirait Jésus-Christ. Lorsquilse vit dégagé de cette crainte, il conçut une joieprofonde et une confiance extraordinaire en lui-même, qui fit que,sélevant au-dessus de tous les autres disciples, il dit hardimenten leur présence : " Quand tous les autres seraient scandalisésen vous, moi je ne le serais jamais ". Je crois, sans doute quil dit cesparoles par un mouvement de vanité et dorgueil. Car on voit quemême dans ce dernier souper ils disputaient pour savoir qui étaitle plus grand dentre eux, tant lamour de la vaine gloire étaitenraciné dans leurs esprits. Jésus-Christ donc voulant guérirson disciple dune maladie si, mortelle, et de tant de maux ensemble, nele poussa pas à la vérité à le renoncer, Dieunous garde de cette pensée; mais il retira sa grâce de lui,et fit voir jusquoù allait la faiblesse de notre nature.
Et remarquez, mes frères, combien il témoigna dans lasuite que sa chute lavait instruit, et que cette faute lui avait étéutile. Voyez avec quelle modestie il parle toujours après la résurrectionde son Maître. LEvangile nous rapporte que lorsquil eut dit àJésus-Christ dans une certaine occasion: " Seigneur, que deviendrace disciple "? (Jean, XXI) et que Jésus-Christ lui eut ferméla bouche et arrêté sa curiosité, il nosa plus rienrépliquer. Quand le Fils de Dieu eut dit de même àtous ses disciples que ce " nétait pas à eux à connaîtreles temps ni les moments " (Act. I), il demeura aussitôt dans lesilence sans dire une (36) seule parole. On voit de même que, lorsquunevoix du ciel lui eut dit : " Nappelez plus impur ce que Dieu a purifié" (Act. X), il lui céda aussitôt , quoiquil nen comprîtpas encore bien le mystère. Ce fut cette chute dont nous parlonsici qui fut comme le principe et la source de son humilité danstoute la suite de sa vie. Jusque-là, cétait à sespropres forces quil attribuait tout ce quil était, comme lorsquildisait : " Quand tous les autres seraient scandalisés en vous, moije ne le serais jamais. Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vousrenoncerai point ". Au lieu quil devait prier le Sauveur de lassisterde sa grâce, et reconnaître que sans son secours il ne pourraitrien. On voit après quil agit dune manière toute contraire: " Pourquoi nous regardez-vous ", dit-il, " comme si nous avions faitmarcher cet homme par notre propre force, et par notre propre puissance"? (Act. III.)
4. Nous apprenons par là cette grande vérité, quela bonne volonté de lhomme ne lui suffit pas pour le bien, si ellenest soutenue et animée par le secours de la grâce; et que,de même, ce secours du ciel ne nous peut servir de rien, lorsquela bonne volonté nous manque. Judas et. saint Pierre sont deux preuvesde lune et de lautre de ces vérités. Le premier ayant reçutant de secours de Jésus-Christ nen a tiré aucun avantage,parce quil na pas voulu sen servir et y correspondre; et saint Pierre,au contraire, quoiquil eût cette bonne volonté, tomba néanmoinsparce quil navait point ce secours. Toute la vertu est établiesur ces deux principes.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de ne point tellementrejeter tout sur Dieu, que vous demeuriez dans lassoupissement et dansla langueur; et de ne point croire non plus en travaillant avec ardeur,que tout dépende de votre travail. Dieu ne veut point que nous soyonslâches, ainsi il demande que nous travaillions : il ne veut pointnon plus que nous soyons superbes; cest pourquoi il ne veut pas que toutdépende de notre travail. Ainsi il sépare de ces deux chosesce qui nous nuirait, et il en laisse ce qui peut nous être utile.Cest pour cette raison quil a laissé tomber le prince des apôtres,afin de se servir de sa chute pour le rendre plus humble et plus ardentdans son amour: " Car celui à qui on pardonne plus, aime davantage".
Croyons donc toujours à ce que Dieu dit, et ne lui résistonsjamais, quoique notre esprit, notre jugement ait peine à se rendreà ce quil nous dit, et que sa parole soit au-dessus de notre senset de foutes nos lumières. Faisons en toutes ces rencontres ce quenous faisons dans nos mystères sacrés. Ne regardons pas seulementce qui se présente à nos yeux, mais attachons-nous surtoutà la parole quil a dite. Nos sens nous peuvent, tromper; mais saparole ne le peut jamais. Notre vue est aisément séduite,et tombe souvent dans lerreur; mais la parole et la véritéde Dieu ne peuvent errer.
Puisque le Verbe a dit : " Ceci est mon corps ", soyons persuadésde la vérité de ses paroles, soumettons-y notre croyance,regardons-le dans ce Sacrement avec les yeux de lesprit. Car Jésus-Christne nous y arien donné de sensible, mais ce quil nous y a donnésous des objets sensibles , est élevé au-dessus des sens,et ne se voit que par lesprit. Il en est ainsi dans le baptême,où, par lentremise dune chose terrestre et sensible qui est leau,nous recevons un don spirituel, savoir : la régénérationet le renouvellement de nos âmes. Si vous naviez point de corps,il ny aurait rien de corporel dans les dons que Dieu vous fait : maisparce que votre âme est jointe à un corps, il vous communiquedes dons spirituels sous des choses sensibles et corporelles.
Combien y en a-t-il maintenant qui disent: Je voudrais bien voir Notre-Seigneurrevêtu de ce même corps dans lequel il a vécu sur laterre. Je serais ravi de voir son visage, toute la figure de son corps,ses habits et jusquà sa chaussure. Et moi je vous dis que cestlui-même que vous voyez; que cest lui-même que vous touchez,que cest lui-même que vous mangez. Vous désirez de voir seshabits, et le voici lui-même qui vous permet, non-seulement de levoir, mais encore de le toucher, de le manger, et de le recevoir au dedansde vous.
Mais que personne ne sapproche de cette table sacrée avec dégoût,avec négligence, et avec froideur. Que tous sen approchent avecavidité, avec ferveur et avec amour. Car puisque les Juifs, en mangeantlAgneau Pascal, avaient accoutumé de se tenir debout, dêtrechaussés, davoir un bâton à la main, et de mangeren diligence; avec combien plus dardeur et dactivité devez-vousmanger le divin (37) Agneau de la Loi nouvelle? Les Juifs étaientalors sur le point de passer de lEgypte dans la Palestine; cest pourquoiils étaient en posture de voyageurs: niais quant à vous,vous devez faire un plus grand voyage, puisque vous devez passer de laterre au ciel.
5. Vous devez donc sans cesse veiller sur toutes vos actions, sachantque ceux qui reçoivent avec indignité le corps du Seigneur,sont menacés dun grand châtiment. Si vous ne pouvez considérersans une indignation extrême la trahison de Judas qui vendit sonmaître, et lingratitude des Juifs qui crucifièrent leur roi,prenez garde de vous rendre aussi vous-mêmes coupables de la profanationde son corps et de son sang. Ces malheureux firent souffrir la mort autrès-saint corps du Seigneur, et vous, vous le recevez avec uneâme toute impure et toute souillée après en avoir reçutant de biens. Car il ne sest pas contenté de se faire homme, desexposer aux ignominies et aux outrages des Juifs, et dendurer la mortde la croix; il a voulu , outre cela, se mêler et sunir ànous dune telle sorte que nous devenons un même corps avec lui,non-seulement par la foi, mais effectivement et réellement.
Qui donc doit être plus pur que celui qui est participant duntel sacrifice? Quel rayon de soleil ne doit point céder en splendeurà la main qui distribue cette chair, à la bouche qui estremplie de ce feu spirituel, à la langue qui est empourpréede ce redoutable sang? Représentez-vous lhonneur que vous recevez,et à quelle table vous êtes assis. Celui que les anges neregardent quavec tremblement, quavec frayeur, ou plutôt quilsnosent regarder à cause de la splendeur et de léclat desa majesté qui les éblouit, est celui-là mêmequi nous sert de nourriture, qui sunit à nous, et avec qui nousne faisons plus quune même chair et quun même corps.
Qui sera capable de parler assez dignement de la toute-puissance duSeigneur, et de publier par toute la terre les louanges qui lui sont dues?Quel est le pasteur qui ait jamais donné son sang pour la nourriturede ses brebis? Mais que dis-je un pasteur? Ne voyons-nous pas plusieursmères qui ont si peu de tendresse pour leurs enfants, quaprèsles avoir mis au monde, elles ne leur donnent pas même de leur lait.les mettant entre les mains dautres femmes qui les nourrissent? Mais Jésus-Christne peut souffrir que ses enfants reçoivent leur nourriture dautresque de lui. Il nous nourrit lui-même de son propre sang, et en toutesfaçons nous incorpore avec lui.
Considérez, mes frères, que le Sauveur est né denotre propre substance; et ne dites pas que cela ne regarde point tousles hommes; puisque sil est venu pour prendre notre nature, cet honneurregarde généralement tous les hommes. Que sil est venu pourtous, il est aussi venu pour chacun en particulier. Pourquoi donc, dites-vous,tous en particulier nont-ils pas reçu le fruit quils devaientde cette venue? Il ne faut point en accuser celui qui le désireavec tant dardeur: il en faut rejeter toute la faute sur ceux qui, parune négligence et une ingratitude insupportable, ne le veulent pointrecevoir. Car Jésus-Christ, sunissant et se mêlant par lémystère de lEucharistie avec chacun des fidèles quil afait renaître, et se donnant soi-même à eux pour êtreleur nourriture, nous persuade par là de nouveau quil sest véritablementrevêtu de notre chair.
Né demeurons donc pas dans linsensibilité aprèsavoir reçu des marques dun si grand honneur et dun si prodigieuxamour. Vous voyez avec quelle impétuosité les petits enfantsse jettent au sein de leurs nourrices, et avec quelle avidité ilssucent le lait de leurs mamelles. Imitons-les, mes frères, en nousapprochant avec joie de cette table sacrée, et suçant, pourle dire ainsi, le lait spirituel de ces mamelles divines : mais courons-yavec encore plus dardeur et dempressement, pour attirer dans nos coeurs,comme des enfants de Dieu, la grâce de son Esprit-Saint, et que laplus sensible de nos douleurs soit dêtre privés de cettenourriture céleste.
Ce nest point la puissance des hommes qui agit sur ces choses que lonoffre sur le saint autel. Jésus-Christ, qui opéra autrefoisces merveilles dans la cène quil fit avec ses apôtres, estle même qui les opère encore maintenant. Nous tenons ici laplace de ses ministres, mais cest lui qui sanctifie ces offrandes, etqui les change en son corps et en son sang. Que nul Judas, que nul avarenait la hardiesse dy assister. Il ny a pas à cette table de placepour eux. Mais que les véritables disciples de Jésus-Christsen approchent, puisquil a dit que cétait avec ses disciplesquil faisait la Pâque. Ce banquet sacré où vous (38)assistez est le même que celui où assistèrent les apôtres,et il ny a rien de moins en celui-ci quen celui-là, puisquilnest pas vrai de dire que cest un homme qui fait celui-ci, au lieu quece fut Jésus-Christ qui fit celui-là, mais que cest véritablementlui-même qui fait celui-ci comme il a fait lautre.
Cest ici ce cénacle où Jésus-Christ entra alorsavec ses disciples, et doù il sortit pour aller à la montagnedes oliviers. Sortons dici de même pour aller trouver les mainsdes pauvres, où nous trouverons véritablement la montagnedes olives. Car la multitude des pauvres est comme un plant doliviers,qui sont plantés dans la maison du Seigneur. Cest de làque nous découle peu à peu cette huile qui nous sera si nécessaireà notre mort; cette huile dont les vierges sages eurent soin demplirleurs vases, et que les vierges folles ayant négligée furentjustement rejetées de la chambre nuptiale. Munissons-nous, mes frères,de cette huile, et allons avec des lampes très-éclatantesau-devant de notre Epoux. Que tous ceux qui sont cruels et inhumains, quisont durs et impitoyables, qui sont impurs et corrompus, ne sapprochentpoint de cette table qui est toute sainte.
6. Ce nest pas seulement à vous qui êtes participantsdes sacrés mystères, mais cest aussi à vous autresqui en êtes les dispensateurs et les ministres que jadresse mondiscours, puisque la dispensation de ces dons divins vous étantcommise, il est important de vous avertir de la faire avec beaucoup decirconspection et de soin. Car vous êtes menacés dun grandchâtiment, si, sachant quun homme est pécheur, vous ne laissezpas de le recevoir à cette table, et Jésus-Christ vous demanderacompte de son sang, si vous le faites boire à des indignes. Silsen présente donc quelquun, quand ce serait un généraldarmée, quand ce serait un grand magistrat de lempire, quand ceserait lempereur même, empêchez-le de sapprocher de lautel.Car vous avez une plus grande puissance que lui. Or, ce nest pas pourque vous paraissiez revêtu dune tunique blanche et éclatante,que Dieu vous a honorés du ministère des autels, mais afinque vous fassiez le discernement de ceux qui sont dignes ou indignes dela participation des saints mystères. Cest en cela que consistela dignité de votre charge.
Si lon vous avait commis le soin de garder pour un troupeau de brebisleau claire et paisible dune fontaine très-pure, souffririez-vousquune brebis, dont la bouche serait toute souillée de boue, senapprochât pour la troubler? Et lorsquon vous a confié lasource et la fontaine sacrée, non dune eau, mais du sang et delesprit, pouvez-vous, lorsque vous voyez des personnes noircies de crimes,en approcher pour la corrompre, ne pas entrer dans une juste indignation, et ne les en pas repousser? Quel pardon mériteriez-vous pour uneindifférence criminelle?
Vous me demandez comment il est possible que vous connaissiez en détailet en particulier la vie de chacun de votre peuple. Je ne vous parle pointici des personnes qui vous sont inconnues; mais de celles que vous connaissez.Il faut que je vous dise une chose tout à fait étonnanteet effroyable : cest lin moindre mal de laisser entrer des démoniaquesdans lEglise pour participer aux sacrifices, que dy admettre ceux dontsaint Paul dit: " Quils foulent aux pieds Jésus-Christ, quilstiennent pour impur le sang de son alliance, et quils font injure àla grâce de son Esprit-Saint ". (Hébr. V.) Cest quen effetcelui qui se reconnaissant coupable de péché sapproche delEucharistie, est bien pire quun possédé. Car les possédésne seront pas punis de Dieu pour avoir été tourmentéspar les démons; mais ceux qui communient indignement seront précipitésdans les tourments éternels.
Chassons donc sans aucune considération de personne, nous quisommes les dispensateurs des saints mystères, tous ceux que nousverrons être indignes de sen approcher. Que personne ny participequi ne soit des disciples de Jésus-Christ. Que personne ne reçoivecette nourriture sacrée avec un esprit impur comme Judas, de peurquil ne tombe dans les mêmes peines que lui. Cette multitude desfidèles est aussi le corps de Jésus-Christ. Cest pourquoivous qui avez la charge de dispenser les sacrés mystères,nirritez pas la colère du Seigneur en manquant à purgerce corps, ainsi que vous le devez, et ne présentez pas une épéetranchante au lieu dune viande salutaire. Si donc quelquun a perdu lesens jusques au point de sapprocher avec indignité dé lasainte table, rejetez-le hardiment sans vous laisser ébranler paraucune crainte. Craignez Dieu et non pas les hommes. Car si vous craignezles hommes, les hommes mêmes que, vous craindrez (39) se jouerontde vous: mais si vous ne craignez que Dieu seul, les hommes mêmesvous révéreront.
Que si vous nosez chasser les indignes de lautel sacré, dites-lemoi, et je ne permettrai pas quils sen approchent. Car je perdrai plutôtla vie que de donner le corps du Seigneur à celui qui en est indigne,et je souffrirai plutôt que lon répande mon sang, que deprésenter un sang si saint et si vénérable àcelui qui nest pas en état de le recevoir. Si quelquun sapprocheindignement de cette table sans que vous le sachiez, ce nest plus votrefaute, pourvu que vous ayez auparavant appliqué tous vos soins àreconnaître ceux qui en sont dignes ou ne le sont pas. Je ne parleici que des personnes que lon connaît publiquement, et qui sontmanifestement scandaleuses.
Quand nous aurons accompli notre devoir à légard de cespersonnes, Dieu nous fera connaître ensuite aisément les autres.Mais si nous admettons à la participation des saints mystèresdes personnes que nous savons être dans le crime, à quoi serviraitque Dieu nous découvrît celles qui sont dans des crimes cachés?
Je dis ceci, mes frères, non afin que nous bornions tout notrezèle à retrancher seulement et séparer de la communionceux qui nen sont pas dignes; mais afin que nous travaillions encore àles corriger, à les rappeler dans leur devoir, et à prendreun soin particulier pour tout le monde. Car cest ainsi que nous nous rendronsDieu favorable, que nous multiplierons le nombre de ceux qui pourront communierdignement, et que nous recevrons les récompenses que Dieu rendraà notre vertu particulière, et au soin si charitable quenous aurons eu de nos frères. Cest ce que je vous souhaite parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (40)
HOMÉLIE LXXXIII
" APRÈS CELA JÉSUS SEN VINT EN UN LIEU APPELÉGETHSEMANI, ET DIT A SES DISCIPLES: ASSEYEZ-VOUS ICI PENDANT QUE JIRAILA POUR PRIER. PUIS PRENANT AVEC LUI PIERRE ET LES DEUX FILS DE ZÉBÉDÉE,IL COMMENÇA DÊTRE DANS LA TRISTESSE ET DANS LABATTEMENT;ET ALORS IL LEUR DIT : MON ÂME EST TRISTE JUSQUÀ LA MORT,DEMEUREZ ICI ET VEILLEZ AVEC MOI ". (CHAP. XXVI, 36, 37, 38, JUSQUAU VERSET51.)
1.Comme ces trois disciples étaient plus attachés àJésus-Christ que tous les autres, il les prend avec lui, et il leurdit : " Asseyez-vous ici pendant que jirai là pour prier ". Cétaitson habitude de se retirer à lécart pour prier: il le faisaitpour nous apprendre à chercher, par son exemple, le repos et latranquillité, lorsque nous nous appliquons à la prière.li choisit donc ces trois disciples pour être près de lui,et il leur dit: " Mon âme est triste (40) "jusquà la mort". Pourquoi ne mène-t-il pas aussi tous les autres? Cest parcequil craignait quils ne tombassent dans labattement en le voyant dansune si grande tristesse. Il ne voulut en rendre témoins que ceuxqui avaient vu sa gloire sur la montagne , et alors même il les laissaun peu loin de lui.
" Et sen allant un peu plus loin, il se prosterna le visage contreterre, priant et disant: Mon Père, sil est possible que ce calicepasse "loin de moi; toutefois, non ma volonté, mais la vôtre(39). Ensuite étant venu vers ses disciples, et les ayant trouvésqui dormaient, il dit à Pierre : Quoi! vous navez pu veiller uneheure avec moi (40)? Veillez et priez, afIn que vous ne tombiez point dansla tentation : lesprit est prompt, mais la chair est faible (44) ". Cenest pas sans sujet quil sadresse particulièrement à saintPierre, quoique les autres fussent aussi endormis que lui. Il voulut lepiquer ainsi par la raison que nous avons déjà rapportée,et lui reprocher sa tiédeur après tant de protestations quilavait faites de mourir pour lui. Mais comme tous les autres disciples avaientdit aussi bien que saint Pierre quils mourraient plutôt que de lerenoncer : " Tous ses disciples ", dit lEvangile, " dirent la mêmechose "; après avoir fait ce reproche en particulier à saintPierre, il leur parle à tous pour leur représenter leur faiblesse,à eux qui, après avoir promis de mourir même avec lui,ne peuvent pas veiller durant une heure pour prendre part à la profondetristesse de leur maître. Ils se laissent abattre de sommeil pendantque Jésus-Christ était dans une agonie qui faisait sortirune sueur de sang de tout son corps.
Le Fils de Dieu, mes frères, permit cette sueur si extraordinaire,afin quon reconnût visiblement que cette tristesse nétaitpoint une fiction , et que les hérétiques ne pussent direquil nétait triste quen apparence. Ce fut pour la mêmeraison quun ange lui apparut pour le fortifier, et quil donna dautrespreuves si convaincantes de la crainte dont il était saisi, quilny a point de personne raisonnable qui les puisse faire passer pour unjeu et pour une feinte. Sa prière sexplique encore par les mêmesprincipes. Cette parole : " Que ce calice, sil se peut, séloignede moi ", montre lhumanité; mais celle-ci : " Néanmoins,non ma volonté, mais la vôtre ", fait voir la résignationdune âme forte et vertueuse et nous apprend à obéirà Dieu en dépit des répugnances de la nature.
Comme il neût pas suffi pour instruire des esprits peu intelligents,de leur montrer seulement un visage empreint de tristesse, Jésus-Christy joint des paroles. Dun autre côté, comme une démonstrationen paroles eût été insuffisante aussi, si elle neûtété appuyée dune démonstration par les faits,Jésus-Christ unit les faits aux paroles afin de convaincre les plusopiniâtres quil sest fait homme et quil est mort réellement.Si, malgré tant de preuves convaincantes, lincrédulitéde quelques-uns subsiste encore sur ce point, quelle nest pas étécette incrédulité en labsence de ces preuves ! Ainsi remarquez,mes frères, en combien de manières Jésus-Christ prouve,et par ses paroles et par ses actions, la vérité de la chairet de lhumanité quil a prise.
" Il vient donc à Pierre ", et lui dit: " Quoi! vous navez puveiller une heure avec moi"? Ils dormaient tous, et il ne reprend que Pierre,pour lui reprocher sans doute cette présomption avec laquelle ilvenait de protester quil mourrait plutôt que de le renoncer jamais.Ce mot "avec moi " nest pas mis non plus au hasard et il a bien aussisa portée. Cest comme si le Sauveur disait: Vous navez pu veillerune heure avec moi, et vous pourriez mourir pour moi? On trouve encorela même intention et la même allusion dans ce qui suit : "Veillez et priez afin que vous ne tombiez point dans " la tentation ".Il sefforce par cet avis de les délivrer de la vanité, etde leur ôter cette enflure dune vaine présomption pour leurinspirer lhumilité et la contrition du coeur, en leur apprenantquils doivent rendre grâces à Dieu de tout, et lui attribuerle bien quils font.
Cet avertissement, tantôt il ladresse à saint Pierre,tantôt aux autres en général. Il dit à saintPierre: " Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler touscomme on crible le froment, mais jai prié pour vous ". Et il diten général aux autres : " Priez afin que vous " nentriezpoint dans la tentation ". Ainsi il a soin partout de réprimer leurorgueil, et de les tenir dans la crainte. Mais afin quil ne parûtpas trop sévère, il adoucit ce quil avait dit par cetteparole quil ajoute : " Lesprit est prompt, mais la chair est faible".Car, encore une vous désiriez mépriser la mort, la (41) chairnéanmoins en a tant dhorreur, que vous ne le pourrez faire , siDieu ne vous assiste de son Saint-Esprit. La même pensée seretrouve encore exprimée plus loin.
" Il sen alla donc prier encore une seconde fois en disant : " MonPère , si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votrevolonté soit faite(42) ". Il fait voir, dans cette prière,combien il était attaché à la volonté de Dieu,et combien nous devions travailler à nous y rendre conformes. "Ilretourna ensuite vers eux, et il les trouva dormant (43) ". Car, outrequils étaient en pleine nuit, " leurs yeux étaient encoreappesantis par la tristesse ".
" Et les quittant, il sen alla encore prier pour la troisièmefois, usant des mêmes paroles (44)". Il prie par deux ou trois foispour prouver quil était homme par cette triple prière; cardans lusage de 1Ecriture, ces sortes de répétitions sontune marque de vérité. Cest ainsi que Joseph dit àPharaon : " Pour cet autre second songe qui vous est apparu, ce nest quepour vous confirmer la vérité du premier ". (Gen, XLI, 32.)Dieu na permis cela quafin quil ne vous restât plus aucun doute.Cest pour cette raison que Jésus-Christ fait ici deux et troisfois la même prière, afin quon ne pût douter de lavérité de sa chair.
Mais pourquoi retourne-t-il encore la seconde fois à ses disciples?Pour les reprendre de ce quils étaient tellement plongésdans la tristesse quils ne sapercevaient même plus de sa présence.Il ne leur fait plus néanmoins de reproche, mais il se retire unpeu; montrant quelle était leur faiblesse, puisque même aprèsla réprimande quil leur avait faite, ils nen étaient pasplus vigilants. Et il est à remarquer quà la troisièmefois il ne les réveille point, et quil ne les reprend plus, depeur de les troubler encore davantage : il se retire sans leur parler,et va prier encore, puis retournant à eux, il leur dit : " Dormezmaintenant et reposez-vous (45) ". Quoiquils eussent alors plus besoinde veiller que jamais, il leur commande néanmoins de dormir pourleur témoigner quils navaient pas même la force denvisagerles maux, et quils fuyaient aussitôt quils en sentaient les approches.Il leur marque encore, en leur ordonnant de dormir alors , quil navaitaucun besoin de leurs secours, pour se délivrer des Juifs, et quede toute nécessité il devait être livré.
" Dormez maintenant et reposez-vous. Voici lheure qui est proche, etle Fils de lhomme va être livré entre les mains des pécheurs". Il montre encore par ces paroles quil ne lui arrivait rien dans cetterencontre que par une conduite admirable de sa sagesse. Car en disant "quil sera livré entre les mains des pécheurs ", il montreque sa mort nétait que leffet de leurs crimes; et quainsi cétaitson Père même qui labandonnait à la fureur des méchants,quoiquil fût linnocence même.
2. " Levez-vous, allons : Celui qui me doit trahir est bien prèsdici (46) ". Toutes ses paroles ne tendent quà faire comprendreà ses disciples que sa passion, sa croix et sa mort ne seraientpoint un effet de sa faiblesse ou de quelque nécessité dontil ne se pouvait dispenser sil leût voulu; mais seulement laccomplissementdun ordre établi de son Père par une providence admirableet auquel il sétait volontairement soumis. Car sachant que celuiqui le devait trahir était proche, non-seulement il ne fuit pas,mais il va même au devant de lui. " Il parlait encore, lorsque Judas,un des douze, arriva, et avec lui une grande troupe de gens armésdépées et de bâtons, qui avaient étéenvoyés par les princes des prêtres, et par les sénateursdu peuple juif (47) ". Les honorables instruments pour des prêtres!vous lentendez, ils viennent avec des épées et des bâtons.Et avec eux, dit lévangéliste, se trouvait Judas, lun desdouze. Il lappelle encore une fois lun des douze, la honte ne peut lempêcherde lappeler ainsi.
" Or, celui qui le trahissait leur avait donné ce signal. Celuique je baiserai est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en (48) ".Considérez, mes frères, combien ce disciple devait avoirlâme noire et corrompue pour agir de la sorte. De quels yeux put-ilalors regarder son maître? ou de quelle bouche losa-t-il baiser?Disciples malheureux, quels sont vos desseins? quelles sont vos pensées?quosez-vous entreprendre? Et, quel signal donnez-vous pour livrer votremaître? " Or, celui qui le trahit leur avait donné ce signal: Celui que " je baiserai ", dit- il, " est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en(48). Aussitôt, venant à Jésus, il lui dit: Je voussalue, mon maître, et il le baisa (49) ". Il se fiait en la douceurde Jésus-Christ, et il prenait pour marque de sa trahison un signalqui suffisait (42) lui seul pour le confondre et pour le rendre indignede tout pardon, puisquil trahissait un maître quil savait lui-mêmeêtre si bon et si doux. Mais pourquoi donnait-il ce signal aux Juifs?Parce quil avait souvent vu que Jésus- Christ était passésans être reconnu au milieu de ceux qui venaient pour le prendre.Ce qui néanmoins serait encore arrivé cette fois, sil neutvoulu se laisser prendre. Cest pour faire comprendre ceci à Judas,quil frappa daveuglement tous ces hommes. " Qui cherchez-vous " ? leurdemanda-t-il; ils ne le connaissaient pas, et cependant ils avaient deslanternes et des flambeaux, et Judas avec eux. Lorsquils eurent répondu" Jésus ", il leur dit : " Je suis celui que vous cherchez ". Maisil dit à Judas: " Mon ami, quêtes-vous venu faire ici (50)?" Après quil a fait voir quelle était sa force et sa puissance,il permet alors quon le prenne. Mais saint Luc marque que jusquau momentmême où Judas commettait une action si noire, Jésus-Christne cessait point de lavertir: " Judas ", lui dit-il, " vous trahissezle Fils de lhomme par un baiser "? Et vous ne rougissez point de vousservir de ce signal pour accomplir votre perfidie? Cependant ce reprochesi modéré ne peut retenir ce coeur de pierre. Il le baise,et Jésus-Christ de son côté souffre ce baiser parricide,pour sabandonner lui-même entre les mains des pécheurs.
" En même temps ils savancèrent, ils mirent la main surJésus, et se saisirent de lui (50) ". Ils le prirent la nuit mêmeoù ils avaient mangé la Pâque, tant ils étaientbouillants dimpatience et de fureur. Toute cette rage néanmoinseût été inutile et sans aucun effet, si Jésus-Christneût permis quelle agît sur sa personne : mais cette condescendancedu Sauveur nexcuse point la perfidie de Judas. Elle laugmente au contraireet la redouble, puisque ce traître, ayant tant de preuves de la bontéde son maître, ne laissait pas de le traiter avec une duretési inhumaine.
Que cet exemple, mes frères, nous inspire de lhorreur pour lavarice,puisquelle inspire cette fureur à Judas, et quelle rend cruelleset impitoyables toutes les âmes quelle possède. Si lavarenépargne pas sa propre vie, comment pourrait-il épargnercelle des autres? On le voit tous les jours, cette passion est si furieuse,quelle va même au delà de cette rage que lamour brutal inspireaux âmes dont il se rend maître. Rougissons, mes frères,lorsque nous voyons que tant de gens renoncent aux plaisirs infâmesplutôt par le mouvement de leur avarice, que par lamour de Jésus-Christ,et par le désir dêtre chastes.
Je ne cesserai jamais de parler contre ce vice. Car enfin dans queldessein amassez-vous tant de richesses? Pourquoi voulez-vous ainsi appesantirvotre fardeau? Pourquoi voulez-vous vous rétrécir vos liens,et vous resserrer vos chaînes? Pourquoi voulez-vous vous accablerde nouveaux soins? Croyez si vous voulez que lor de toutes les mines dumonde, et que tout largent qui est dans le sein de la terre est àvous. Regardez tout ce quil y a dans les trésors publics commesil vous appartenait; si tout cela était à vous, quen auriez-vousautre chose que linquiétude de le garder? Si vous craignez de tellesorte de toucher à ce que vous possédez déjà;si vous le conservez aussi religieusement que sil appartenait àdes étrangers, combien seriez-vous plus avare si vous étiezencore plus riche? Car plus un avare a de bien, plus il le ménage.
Mais je sais, me direz-vous, que je suis riche, et que tous ces bienssont à moi. Vous ne cherchez donc les richesses que pour satisfairevotre esprit, et non pour en user? Les hommes, me direz-vous, men honorentdavantage, et jen suis plus craint. Dites plutôt que vous en êtesplus en butte aux riches et aux pauvres, aux voleurs et aux calomniateurs.Voulez-vous véritablement quon vous craigne, et quon tremble devantvous? Retranchez dabord tout ce qui peut donner prise aux hommes sur vous,et dont ceux qui sefforcent de vous nuire peuvent se servir pour vousfaire tort.
3. Navez-vous jamais entendu ce proverbe: Que cent hommes ensemblene peuvent dépouiller un seul homme nu? Sa pauvreté est commeun rempart qui le défend contre toutes leurs violences; et il nya point de roi, ni dempereur qui le puisse vaincre. Tout le monde, aucontraire, peut aisément nuire à lavare, et non-seulementles hommes, mais les vers. Que dis-je, les vers? le temps seul lui enlèveses trésors, et les consume par la rouille. Après cela, oùest le plaisir et le repos desprit quon trouve dans les richesses? Pourmoi, je vous avoue que je ny vois que des sujets daffliction et de misère,des soins, des divisions, (43) des querelles, des piéges, des haines,des craintes, une avidité continuelle et insatiable, et un chagrinqui ne donne point de relâche. Un avare au milieu des richesses est,selon lexpression de lEcriture, comme un eunuque auprès dunevierge, il brûle dun feu quil ne peut éteindre. (Eccl. XX,2.)
Qui pourrait dire tous les maux que ce vice entraîne, et qui sontcomme sa suite inséparable? Combien lavare est-il à chargeà tout le monde? Combien ses domestiques le haïssent-ils? Combienses voisins en ont-ils dhorreur? Combien les magistrats, combien les ministres,combien les riches et les pauvres, combien les fermiers et les laboureurs,combien sa femme même et ses enfants quil traite comme des esclaves,enfin combien tout le monde ensemble le déteste-t-il? Il se rendle jouet et la fable de tous les hommes. Il est le sujet de lentretienet du divertissement de toutes les compagnies. On le raille et on le déchirepartout.
Voilà létat où se jette un avare; ou plutôtvoilà un faible crayon et une ombre du véritable malheurdans lequel il se précipite, puisquil ny a point de paroles quile puissent égaler. Comparez avec cela les déplorables satisfactionsquil retire de ses richesses. Je passe, dit-il, pour riche dans lespritdu monde. Quel est ce misérable plaisir de passer pour riche, etde devenir en même temps lobjet de lenvie? Cette réputationnest-elle pas un nom vain et une pure chimère qui na rien de,réel et de véritable?
Vous me direz peut-être quil suffit que lavare se contente,et quil se satisfasse dans cette pensée. Et moi je vous demandesil lui est avantageux de se réjouir de ce qui le devrait fairepleurer, puisque ses richesses ne servent quà le rendre lâche,efféminé, et inutile à toute chose. Il nose entreprendreun voyage, il craint la mort infiniment plus que tous les autres. Il aimeplus largent que la vie; il ne se plait pas même à voir lalumière du soleil, ni la beauté de cet astre, parce quilne devient pas plus riche en le regardant, et que ses rayons ne sont pasde lor quil puisse serrer dans ses coffres.
Mais vous mobjecterez quon ne peut pas nier quil ny en ait au moinsplusieurs qui jouissent fort longtemps de leurs richesses, qui en usentavec plaisir, qui sont toujours dans les délices et dans les festins,et qui tâchent de satisfaire leur sensualité en toute chose.Ce sont certainement ceux quon doit regarder comme les plus misérables,et je les plains encore plus que ces avares qui se contentent de posséderleurs richesses sans en user. Ces derniers sabstiennent au moins de tousles autres vices, et ils ne sattachent quau seul amour de largent quiles dominent, au lieu que les autres, outre cet amour insatiable pour largentdont ils brûlent, sont encore les esclaves de beaucoup de vices quisont autant de tyrans auxquels ils sont forcés dobéir.
" Ils servent leur ventre ", comme dit saint Paul, et ils sen fontun Dieu; ils se plongent dans les plaisirs, et ils sabandonnent àtoutes sortes dexcès. Ils donnent leur bien à des infâmeset à des prostituées. Le soin davoir une table magnifiqueest la plus grande de leurs affaires. Ils se font suivre partout dunetroupe de flatteurs. Ils sabandonnent à toutes sortes de passions,dont le déréglement ruine la nature et remplit leur corpset leur âme dune infinité de maladies. Ils ne se serventjamais des choses pour la seule nécessité, ils en passenttoujours les bornes, et ils ne travaillent par ce luxe et par ces superfluitésquà se perdre sans ressource, et pour ce monde et pour lautre.Ils tombent par cette recherche si raffinée de leurs délicesdont ils croient ne pouvoir se passer, dans la même erreur oùtombent ces personnes qui font de grandes dépenses pour sembellir,et qui croient que ces profusions sont nécessaires.
Mais celui-là seul, mes frères, est véritablementdans le plaisir et est véritablement riche, qui est le maîtrede ses richesses, et qui en sait user sagement. Les autres ne sont queles esclaves de leurs biens, et ils ne sen servent que pour nourrir leurspassions, et pour multiplier leurs maux et leurs maladies. Où seradonc la paix et le repos dans cette âme toujours troublée,toujours tourmentée de ses passions? Si les richesses trouvent unhomme peu sensé et peu solide, elles lui gâtent tout àfait lesprit; et si elles le trouvent un peu déréglé,elles le rendent entièrement vicieux.
Vous me direz peut-être : A quoi sert la sagesse, lorsquon narien? Que sert au pauvre dêtre prudent puisquil est pauvre? Jene métonne pas de cette demande. Je sais que ceux qui nont pointdyeux ne peuvent voir la beauté de la lumière. Salomon ditque " le Sage a autant davantage sur linsensé que (44) la lumièreen a sur les ténèbres ". (Ecclé. II, 43.) Commentpeut-on instruire quelquun qui est dans un si profond aveuglement? Carlavarice est une sorte de nuit qui obscurcit toutes choses, ou plutôtqui les fait voir autrement quelles ne sont en elles-mêmes. Un.homme qui serait dans des ténèbres épaisses, ne pourraitdiscerner .la beauté dun vase très-précieux, ou leprix des diamants ou des étoffes de pourpre quon lui montrerait.Lavare de même ne peut comprendre la beauté des choses spirituelles.Renoncez donc à cette passion, et vous commencerez alors àjuger équitablement des choses ,et selon ce quelles sont en elles-mêmes.Cest ce quon ne peut bien faire que lorsquon est pauvre. Ce qui paraîtêtre quelque chose et nest rien en effet, ne trahira son néanten aucun autre état aussi bien que dans celui dune vertueuse pauvreté.
4. Mais quelle est cette frénésie qui fait que vous avezhorreur des pauvres, et qui vous fait dire que leur pauvreté estla honte et de leur vie et de leur maison? Dites-nous donc, je vous prie,quelle est cette infamie que la pauvreté apporte avec elle, et enquoi la maison du pauvre est déshonorée. Ses lits àla vérité ne sont pas divoire , ses vases ne sont pas dargentni dune matière précieuse. Tout y est de terre ou de bois.Mais cest en cela même que consiste la gloire de sa maison. Le méprisde tout cet ornement extérieur fait que lâme sapplique toutentière à elle-même, et quelle met tous ses soinsà devenir belle et précieuse aux yeux de Dieu. Lorsquunhomme au contraire est tout occupé des choses de ce monde, il témoignedès-là une bassesse dont tout homme sage devrait rougir.
Cest au contraire dans les maisons des riches quon ne voit rien debeau ni rien dhonnête aux yeux de la foi. Car, à quoi ressemblentces tapisseries relevées dor et de soie, ces lits dargent et cesautres ornements si précieux, sinon à la magnificence etaux décorations des théâtres? Quy a-t-il donc de plusindigne dun chrétien, que de rendre sa maison semblable àune salle de bal et de comédie? Ainsi, les maisons des riches ressemblentà des théâtres, et celles des pauvres sont semblablesà celle de lapôtre Paul ou du patriarche Abraham. Aprèscela, peut-on douter lesquelles de ces maisons nous doivent paraîtreplus belles et mieux parées?
Pour mieux comprendre ceci, je vous prie dentrer en esprit, et parla pensée dans la maison de Zachée, et de considérerde quelle manière il lorna lorsque Jésus-Christ y devaitentrer. Il nalla point emprunter de ses voisins leurs plus magnifiquesmeubles. Il ne sempressa point de tirer de ses coffres de riches tapisseries.Il ne voulut point dautres ornements pour recevoir Jésus-Christ,que ceux qui plaisent à Jésus-Christ: " Je donne", dit-il," la moitié de mes biens aux pauvres; et je rends au quadruple toutce que jai pris ". (Luc, XIX, 7.) Parons de cette manière nos maisons,mes frères, pour mériter dy recevoir le Sauveur. Nous nepouvons lui rien préparer qui lui plaise davantage. Ces ornements,dont je vous parle, ne se font que dans le ciel. Cest de là quilsdescendent sur la terre; et partout où ils se trouvent, làse trouve aussi le Roi du ciel. Si vous pensez à quelque autre magnificence,et à ce luxe qui ne satisfait que les yeux, cest le démonet ses anges que vous recevez dans votre coeur.
Lorsque le même Sauveur alla chez Matthieu, qui était encorepublicain, que fit celui-ci pour se préparer à le recevoir,sinon de commencer à sorner au dedans de lui-même par unecharité ardente, qui le porta à quitter tout pour suivrele divin Maître? (Matth. IX, 10.) Ainsi, Corneille le Centenier ornasa maison, non par les pierres précieuses, mais par les prièreset par les aumônes: et ces ornements lui ont méritéun palais dans le ciel, où il habite éternellement. (Act.X, 4.) Une maison nest point méprisable parce quon y voit desvases pauvres, des meubles mal arrangés, des lits en désordre,des murailles nues et toutes noircies de fumée. Mais ce qui la déshonorevéritablement, cest le déréglement de ceux qui lhabitent.Jésus-Christ nous a assez persuadés de cette vérité,lorsquil na pas dédaigné dentrer dans de pauvres cabanes,et dans des maisons de boue, quand ceux qui y demeuraient étaientriches en vertus; au lieu quil fuit les maisons des méchants etdes impies, quand elles seraient toutes pleines dor. Peut-on nier doncque le lieu où Dieu même habite ne soit préférableà tous les palais du monde? et que les maisons des méchants,quelque magnifiques quelles soient, sont au contraire devant Dieu commedes amas de boue et des lieux dordure et dinfection?
Je dis ceci, mes frères, non pas des riches qui usent bien deleurs richesses, mais de ces (45) riches avares qui volent et qui pillenttout le monde. On ne travaille jamais dans ces maisons à satisfairesimplement le nécessaire. On donne tout au luxe et aux plaisirs.Mais ceux dentre les riches qui sont sages ne font point ces dépensessuperflues. Cest pour ce sujet, mes frères, quil nest point marquéque Jésus-Christ soit entré dans les palais des princes.Il a fui ces maisons superbes des rois de la terre, et il a étéchercher des maisons de publicains, et des cabanes de pécheurs.
Si vous voulez donc attirer Jésus-Christ chez vous, travaillezà orner votre maison par laumône, par la prière, parles supplications, et par les veilles. Ce sont là les ornementsqui plaisent au Roi que nous servons. Les autres ne plaisent quau démonqui est lennemi de Jésus-Christ. Ainsi, que les chrétiensne rougissent plus de voir leurs murailles nues, puisque lorsque leursmaisons sont sans ces ornements extérieurs , ils les parent beaucoupmieux lar la sainteté de leur vie. Que les riches au contraire nese glorifient point de leurs meubles somptueux, mais quils en rougissentplutôt, et quils préfèrent à leurs bâtimentsmagnifiques une petite cabane, puisque cest là quils mériterontde recevoir Jésus-Christ en cette vie, et dêtre reçusde lui dans lautre, par la grâce et par la miséricorde dumême Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui est la gloireet tempire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.(46)
HOMÉLIE LXXXIV
" ALORS UN DE CEUX QUI ÉTAIENT AVEC JÉSUS, METTANT LAMAIN A LÉPÉE, ET FRAPPANT UN DES GENS DU GRAND PRÊTRE,LUI COUPA LOREILLE. JÉSUS LUI DIT : REMETTEZ VOTRE ÉPÉEEN SON LIEU; CAR TOUS CEUX QUI PRENDRONT LÉPÉE, PÉRIRONTPAR LÉPÉE ". (CHAP. XXVI, 51, 52, JUSQUAU VERSET 67.)
1. Quel est, mes frères, ce disciple qui frappa un des gens dugrand prêtre, et qui lui coupa loreille? Saint Jean le nomme, etnous dit que ce fut saint Pierre, car cette action était leffetde son zèle et de sa chaleur ordinaire. On peut se demander icipourquoi les disciples avaient des épées, puisquon ne peutdouter quils nen eussent, tant par la circonstance de ce serviteur blessé,que par la réponse quils firent à Jésus-Christ, lorsquétantinterrogés sils avaient avec eux quelque épée, ilslui répondirent quils en avaient deux. Mais pourquoi Jésus-Christleur permettait-il den porter? Car saint Luc marque quil dit àses disciples : " Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac,sans souliers, avez -vous manqué de quelque chose "? Et lorsquilslui eurent répondu que non, il leur dit : " Que celui maintenantqui a une bourse, ou un sac , les prenne; et que celui qui nen a point,vende son manteau pour acheter une épée ". (Luc, XXII, 36.)
Ils répondirent à cela quils en avaient deux, (46) àquoi le Fils de Dieu répliqua : " Cela suffit".
Pourquoi leur parlait-il alors dépées, sinon pour leurfaire mieux comprendre quil allait être bientôt livré?Ce nétait que pour les assurer que son heure était proche,quil leur commanda de prendre avec eux une épée, et nonpour les exhorter à sen servir. Pourquoi voulait-il aussi quilseussent alors une bourse? Cétait pour leur témoigner quilsdevaient à lavenir prendre soin deux-mêmes. Il les soutenaitlui seul dans les commencements, parce quils étaient faibles, maisil les traite maintenant comme de petits oiseaux que la mère faitsortir du nid, lorsquils commencent à avoir des ailes, afin quilssen servent à lavenir, et quils cherchent eux-mêmes leurnourriture. Et pour leur faire voir plus clairement que ce nétaitpoint par faiblesse ou par impuissance quil se déchargeait de cesoin pour les en charger eux-mêmes, il rappelle à leur mémoiretout ce qui sétait passé : " Quand je " vous ai envoyés", dit-il, " sans sac, sans " bourse et sans souliers, avez-vous manquéde " quelque chose "? Il veut quils demeurent persuadés de sonamour envers eux, et quils reconnaissent, dans ce changement de sa conduite,sa tendresse et sa puissance; en ce que dabord il les a soutenus commeil a fait en prévenant tous leurs besoins; et en ce que dans lasuite, il les a peu à peu rendus capables de se soutenir eux-mêmes.
Mais comment ces épées se trouvaient-elles là?Cest parce quils sortaient de la cène, où, à causede la cérémonie de lAgneau, ils devaient avoir des glaives.Et comme ils avaient ouï dire que lon conspirait contre leur maître,ils les prirent avec eux comme pour sen servit au besoin, et pour ledéfendre. Cétait la seule raison pour laquelle ils étaientarmés alors de ces épées. Cest pourquoi Jésus-Christfit un sévère reproche à saint Pierre, lorsquil senservit en frappant un des gens du grand prêtre, quoiquil, neûtpoint dautre dessein en le frappant que de défendre son maîtrequil aimait avec ardeur.
Jésus-Christ ne put souffrir quon eût ainsi blesséce serviteur du grand prêtre, il le guérit à lheuremême par un grand miracle, qui suffisait seul pour témoignerdun côté quelle était la douceur et la puissance dece divin Maître, et pour nous donner lieu de lautre de connaîtrequel était lamour et lhumilité de ce disciple. Car commeil navait tiré lépée que par lamour extrêmequil avait pour le Sauveur, il la remit dans le fourreau par soumissiondès que Jésus-Christ lui eut dit " Remettez votre épéeen son lieu " (Luc, XXII, 49). Saint Luc dit que les apôtres demandèrentà Jésus-Christ sils tireraient lépée pourfrapper, mais que Jésus-Christ les empêcha de le faire, etquil guérit celui qui était déjà blessé;faisant en même temps une réprimande sévèreà saint Pierre, afin que les autres ne pensassent point àlimiter: " Tous ceux ", dit-il, " qui frapperont de lépée,mourront par lépée ". Il donne ensuite la raison de cettedéfense quil leur fait:
" Pensez-vous que je ne puisse pas prier mon Père, et il menverraitaussitôt plus de douze légions danges (53)? Comment doncsaccompliront les Ecritures, où il est dit quil en doit êtreainsi (54)"? Il arrête par ces paroles la passion de ces disciples,en leur faisant voir quil ne se faisait rien alors qui neût étéprédit par les Ecritures. Cest pour la même raison quilavait auparavant prié par trois fois, afin que ses disciples reconnaissantsi visiblement la volonté de Dieu dans ce qui lui arrivait, ilssy soumissent avec moins de peine. Ainsi, il les console par une doubleconsidération, en leur faisant voir dun côté les mauxque souffriraient un jour ceux qui lui tendaient ce piége : " Tousceux ", dit-il, " qui " prendront lépée périrontpar lépée " : et en leur montrant de lautre, combien ilacceptait volontairement ces souffrances si rudes auxquelles il soffraitlui-même, puisque sil ne les eût pas voulu souffrir, il navaitquà sadresser à son Père, pour rendre inutile toutela fureur de ses ennemis : " Pensez-vous que " je ne puisse pas prier monPère, et il menverrait aussitôt plus de douze légions" dAnges " ?
Pourquoi ne dit-il pas plutôt : Croyez-vous que je ne puisse perdremoi-même tous mes ennemis? Cest parce que ses apôtres navaientpas encore une idée assez haute de sa puissance. Ils étaientbien plus disposés à croire que ce secours dont il parlaitlui pourrait venir de son Père, surtout après ces parolesquils venaient dentendre : " Mon âme est triste jus-" quàla mort: Mon Père, que ce calice séloigne de moi "; en outreil avait été vu dans une agonie qui lui fit répandreune sueur de sang , et dans laquelle un ange le vint (47) soutenir. Commedonc en ce moment ce quil faisait, laissait plus voir en lui, lhommeque le Dieu, sil eût dit à ses apôtres quil pouvaitperdre ces troupes qui le venaient prendre, ceux-ci ne leussent pas pucroire.
Cest pourquoi il leur dit modestement : " Pensez-vous que je ne puissepas prier mon Père, et il menverrait aussitôt plus de douzelégions dAnges "? (IV Rois, XIX, 35.) Si un seul ange autrefoiseut la force de tuer cent quatre-vingt-cinq mille hommes armés,était-il besoin de douze. légions danges contre un millierdhommes? Nullement; mais il parle ainsi pour saccommoder à lafrayeur de ses disciples et à leur faiblesse; car ils étaientà demi-morts de frayeur. Il sappuie même sur lautoritédes Ecritures, en disant: " Comment donc saccompliront les Ecritures,où il est " dit quil en doit être ainsi "? Il ne pouvaitleur dire rien de plus puissant pour leur ôter la pensée dele défendre : Puisque cela, leur dit-il, est ordonné et marquémême dans lEcriture, pourquoi voulez-vous vous y opposer? Mais,pendant quil parle de la sorte à ses apôtres, voyons ce quildit à ces troupes qui le prennent.
2. " Vous êtes venus à moi comme à un voleur avecdes épées et des bâtons pour me prendre : jétaistous les jours assis au milieu de vous, enseignant dans le Temple, et vous,ne mavez point pris (55) ". Voyez en combien de manières il tâchede les faire rentrer en eux-mêmes. II les renverse tous par terre,il guérit la plaie de ce serviteur. Il les menace de les faire périrpar lépée, et accompagne cette menace dun miracle, afinquils en doutent moins. Ainsi, il leur fait voir par ce quil fait sur-le-champ,et par ce quil leur prédit de lavenir, quelle est sa puissance,afin quils nattribuent point sa prise à leur propre force. Cestpourquoi il ajoute : " Jétais tous les jours au milieu de vous,enseignant dans le temple, et vous ne mavez point pris"; pour leur faireremarquer dans ces paroles quils ne lavaient pris dans ce moment queparce que lui-même le leur avait permis.
Il ne leur parle que de ses prédications, et non point de sesmiracles, de peur quils ne crussent quil leur parlait de ces choses parvanité. Vous ne mavez point pris, leur dit-i1, lorsque je vousenseignais, et vous venez mattaquer lorsque je suis dans le silence, Jétaistous les jours dans le temple sans que personne marrêtât :et vous me venez chercher maintenant au milieu de la nuit, dans un lieusecret et solitaire. Quaviez-vous besoin darmes pour prendre quelquunqui était tous les jours au milieu de vous? Il prouve par toutesces paroles que sil ne se fût offert volontairement à lamort, ses ennemis nauraient jamais eu de pouvoir sur lui. Car si lorsquilslavaient entre leurs mains, et qu~ils le tenaient au milieu deux, ilsne pouvaient néanmoins le prendre; nest-il pas visible quils neussentpas eu alors plus de pouvoir sur sa personne, sils ne lavaient reçude lui-même? Enfin lévangéliste fait voir clairementpourquoi les choses se passaient de la sorte, et lève toute ambiguïtélorsquil dit "Tout cela sest " fait afin que lEcriture et les prophétiesfussent accomplies (56) ". Considérez, mes frères, quaumoment même où lon prenait le Fils de Dieu, il navait pointdautre pensée que de faire du bien à ceux même quiloutrageaient. Il les guérit, il leur prédit des chosesterribles, il les menace de lépée, il leur montre combienil soffrait volontairement à la mort. Et il fait voir quil navaitquune même volonté avec son Père, en disant quilfallait accomplir les Ecritures.
Mais doù vient quils ne le prirent pas dans le Temple? Cétaitparce quils craignaient le peuple. Cest pour cette raison que Jésus-Christse retire de lui-même, quil va dans un lieu plus propre pour saprise, et quil leur donne un temps et une heure favorable, afin de leurôter jusquau dernier moment de sa vie tout prétexte de sexcuserà lavenir. Car comment celui qui soffrait lui-même pourêtre pris, afin daccomplir les Ecritures, eût-il pu êtrecontraire à Dieu en aucune chose?
" Alors ses, disciples labandonnant senfuirent tous (56). Mais ceuxqui sétaient saisis " de Jésus lemmenèrent chezCaïphe qui était " grand prêtre, où les docteursde la Loi et les sénateurs étaient assemblés (57)". Lorsque les Juifs prenaient Jésus-Christ, et quils le liaient,ses disciples ne senfuyaient point encore; mais lorsquils voient le Sauveurparler ainsi à ces troupes, et que, sans rien faire pour se défendre,il soffre de lui-même pour être pris, et pour accomplir lesEcritures; cest alors quils senfuient tous pendant que les soldats mènentJésus chez Caïphe.
" Or, Pierre le suivait de loin jusquà la u cour de la maisondu grand prêtre, et y étant (48) entré il étaitassis avec les gens pour voir la fin de tout ceci (58) ". Il faut reconnaîtreici que lamour de ce disciple pour son maître était grand,puisquil nétait point épouvanté lorsque les autresfuyaient , et quil suivait Jésus-Christ jusquen la maison du grandprêtre. Saint Jean en fit autant, il est vrai, mais il faut remarquerquil était connu du Pontife. Ces troupes donc mènent Jésus-Christau lieu où les prêtres étaient assemblés, afinde ne rien faire que par leur avis. Cest pour ce sujet quils sétaienttrouvés chez Caïphe, qui était le grand prêtrecette année-là. Ils passèrent cette nuit chez luisans se mettre beaucoup en peine de la célébration de laPâque : "Et lorsque le matin fut venu, ils nentrèrent pointdans le prétoire ", comme dit saint Jean, " afin quils ne fussentpoint impurs, et quils pussent manger la Pâque ".
Ceci nous peut donner lieu de croire quils violèrent peut-êtrela Loi à cause, de la passion ardente quils avaient de faire mourirJésus-Christ, et quils différèrent la Pâqueà un autre jour. Car Jésus-Christ certainement navait pointviolé les ordonnances de la Loi dans la célébrationde cette cérémonie légale, mais ces hommes hardiset accoutumés à violer les lois de Dieu en mille rencontres,après avoir tenté inutilement tant de fois de faire cetteprise, voyant tout dun coup une occasion favorable pour ce détestabledessein quils souhaitaient tant de pouvoir faire réussir, ne firentpoint peut-être de difficulté de remettre la Pâque àun autre jour, pour trouver moyen de satisfaire ainsi leur cruauté.
Ils sassemblent tous plutôt pour exécuter que pour prendrecette résolution qui était déjà formée.Ils font quelques informations à la hâte, et quelques recherchespour sauver les apparences, et pour couvrir au moins leur homicide de quelqueprétexte, et de quelques formalités de justice. Les fauxtémoins quon faisait paraître, se contredisaient et se combattaientlun lautre , et tout était si plein de trouble et de tumulte,quil était visible, même pour les moins intelligents, quetout ce qui se faisait alors nétait quun fantôme et unefiction de jugement.
" Cependant les premiers des prêtres, les sénateurs, ettout le conseil, cherchaient un faux témoignage contre Jésuspour le faire mourir (59). Et ils nen trouvaient point, quoique plusieursfaux témoins se fussent présentés. Enfin il vint deuxfaux témoins qui dirent (60) : Celui-ci a dit : Je puis détruirele temple de Dieu, et le rebâtir trois jours après (61) ".Il est vrai que le Sauveur avait dit quil le rétablirait en troisjours; mais il navait pas dit quil le détruirait, mais " détruisez-le". Et il ne parlait pas du temple matériel, mais " de son corps". Que fait à cela le grand prêtre? Il veut engager Jésus-Christà répondre et à donner prise sur lui par ses paroles: " Alors le grand prêtre se levant lui dit : Vous ne répondezrien à ce que ceux-ci déposent contre vous (62)? Mais Jésusse taisait (63) ". Il était inutile de répondre, puisquilny avait personne qui voulut écouter. Il ny avait quun simulacrede jugement. Et ce concile nétait en effet quune assembléedhomicides et de voleurs.
" Et le grand prêtre lui dit: Je vous conjure par le Dieu vivantde nous dire si vous êtes le Christ Fils de Dieu (63). Jésuslui répondit: Vous lavez dit: Mais je vous déclare que vousverrez un jour le Fils de lhomme assis à la droite de la Majestéde Dieu, et venant dans les nuées du ciel (64). Alors le grand prêtredéchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé.Quavons-nous besoin de témoins? Vous venez dentendre son blasphème(65) ". Il fait ce geste pour donner plus de force à ce quil ditet pour joindre laction à la parole. Cette parole de Jésus-Christles ayant remplis de terreur, ils firent envers lui ce quils firent ensuiteenvers son premier martyr Etienne, lorsquils se bouchèrent lesoreilles pour ne le point écouter. Ce grand prêtre agit icide même. Mais quel était le blasphème dont il laccuse?Jésus-Christ leur avait dit ailleurs cri pleine assembléeces paroles du psaume : " Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vousà ma droite " (Ps. CIX) : et. lexplication quil leur donna lesremplit dune telle confusion quils nosèrent plus linterrogerni le contredire.
3. Pourquoi donc disaient-ils ici "quil blasphémait " ? Et pourquoiJésus-Christ leur fit-il cette réponse, sinon pour leur ôtertoute excuse? Cest pour cette raison que jusquau dernier jour de sa vieil disait ouvertement quil était le Christ, quil étaitassis à la droite de son Père, et quil devait venir encorepour juger le monde, montrant par toutes ces circonstances lunion parfaitequil avait avec son Père. Le grand prêtre, ayant donc déchiré(49) ses vêtements, interroge les autres, et leur dit:
"Que vous en semble? Ils répondirent : Il a " méritéla mort. (66) ". Il ne veut pas prononcer de lui-même larrêtde mort contre Jésus-Christ, mais il veut adroitement le faire prononcerpar les autres, en essayant de leur montrer quil était manifestementcoupable, et quil était tombé dans un blasphème visible.Il ne doutait pas que si lon examinait laffaire à fond, et dansles formes ordinaires de la justice, son innocence ne fût bientôtreconnue. Cest pourquoi il veut quil soit condamné entre eux,et il prévient même leur jugement, en disant: " Vous avezvous-mêmes ouï le blasphème quil a dit " : Il veut lespresser, et arracher deux ce cruel arrêt quil en attendait. Et,en effet, ils répondent tous : " Il est coupable de mort". Ainsi,ils étaient eux-mêmes les accusateurs, les témoins,les examinateurs et les juges: eux seuls tenaient lieu de tout.
Mais comment ne savisaient-ils pas ici de laccuser davoir violéle sabbat? Cest parce quil leur avait fermé la bouche une infinitéde fois sur ce sujet, outre quils voulaient le condamner sur ce quilleur disait à lheure même quon lui faisait son procès.Le pontife anime tous les esprits en déchirant ses vêtements,li excite leur colère et leur animosité, et quand il a réunitous les suffrages contre ce prétendu coupable, il le renvoie àPilate, comme ayant été condamné légitimement.Tant il est vrai quils noubliaient rien pour colorer leur injustice,et pour mêler ladresse à la violence. Lorsquils sont aucontraire devant Pilate, ils ne disent rien de semblable " Si ce nétaitun méchant homme s, disent-ils, " nous ne vous laurions pas livré" : voulant ainsi le faire punir comme sil était coupable de crimespublics et scandaleux.
Mais pourquoi ne le faisaient-ils pas plutôt assassiner en secretque de chercher tant de détours pour le perdre? Cest parce quilsvoulaient le, décrier publiquement , et noircir éternellementsa mémoire. Et comme tout le peuple le révérait extraordinairement,et quil avait été ravi dadmiration par sa doctrine et parses miracles, ces implacables ennemis voulaient quil mourût commeun criminel pour lui faire perdre en même temps lhonneur et la vie.Jésus-Christ ne sopposa point à leur dessein, et il se servitau contraire de leur malice pour établir la véritéde sa mort. Car sa passion et sa croix étant devenues manifestesà tout le monde, il en a tiré un autre effet que celui auquelils sétaient attendus. Ils voulurent le faire mourir publiquementpour le couvrir dinfamie; il a rendu au contraire sa mort le principede sa gloire. Et comme après avoir dit: " Tuons-le, de peur queles Romains ne viennent et ne détruisent notre ville "(Jean, II,48), ils lont tué, et leur ville a été détruite:ainsi, après lavoir crucifié pour le déshonorer,sa croix na servi quà le faire adorer dans toute la terre.
Pilate leur déclare quils avaient la puissance de faire mourirJésus-Christ par eux-mêmes : " Prenez-le, vous autres ", dit-il," et jugez-le selon votre loi ". (Jean, XVIII, 31.) Mais ils voulaientquil mourût comme tin méchant, comme un criminel dEtat,comme un tyran et un usurpateur, et comme un factieux et un rebelle. Ilsveulent rendre sa mort la plus honteuse quils peuvent. Ils affectent dele mettre entre deux voleurs. Ils disent à Pilate : " Nécrivezpoint quil est le roi des Juifs; mais quil a dit quil était leroi des Juifs ". Tout cela se fit pour prouver mieux la véritéde sa mort, de sorte quil ne reste plus aux Juifs la moindre excuse nile moindre prétexte pour se couvrir. Cette garde même si soigneusedu sépulcre, et ces sceaux quils y firent mettre, nétaient-ilspas une preuve suffisante pour faire paraître la véritéavec éclat? Ne font-ils pas aussi le même effet par leursoutrages et par leurs insultes? Tant il est vrai que rien nest plus faibleque limposture, quen voulant sétablir elle se détruit,et quelle se perd par ses propres armes. Cest ce qui est arrivéaux Juifs. Ils croyaient avoir vaincu Jésus-Christ, et ils nonttrouvé après sa mort que leur malheur, leur ruine, et uneéternelle confusion. Jésus-Christ, au contraire, paraîtravainqueur, et sa croix est devenue le trophée de son innocence,la marque de son pouvoir et la source de sa gloire.
Ne cherchons donc point, mes frères, à vaincre toujours,et ne craignons point quelquefois dêtre obligés de céder.Il y a des rencontres dans lesquelles il est dangereux davoir lavantage,il y en a dautres tians lesquelles il est même utile dêtrevaincu. Celui qui , dans un transport de colère, outrage impitoyable.ment un homme, paraît alors avoir le dessus, mais cest en effetlui-même qui est vaincu t par sa propre passion, et qui se blesse(50) lui-même à mort. Cest celui qui souffre courageusementcette injure, et qui garde la patience dans. ces outrages qui demeure véritablementvictorieux. Lun na pu vaincre sa passion, et lautre a vaincu son ennemi.Lun a cédé à sa propre faiblesse, et lautre a guéricelle de son frère. Non-seulement il na point brûlélui-même, mais il a encore éteint le feu qui brûlaitles autres. Que sil eût été jaloux de cette victoireapparente, au lieu de rechercher celle qui est solide et véritable,il eût succombé sans doute, et en résistant àla passion de son ennemi, il leût rendue plus forte et plus invincible.Ainsi ils auraient été renversés tous deux comme desfemmes ou des enfants qui se querellent et qui se battent. Mais celui quiagit chrétiennement dans ces occasions, ne tombe point dans ce désordre;il se dresse et sérige à lui-même et à sonfrère un riche trophée sur les ruines de la colère.
4. Vous voyez donc quil ne faut pas. toujours désirer davoirlavantage sur un autre. Celui qui offense un autre homme paraîtavoir le dessus sur lui; mais cette victoire lui est funeste. Si, au contraire,celui qui a été offensé souffre linjure avec patience,sa patience sera sa couronne. Cest pourquoi il est souvent plus glorieuxdêtre vaincu que de vaincre, et alors cest gagner la victoire quede la céder. Quand nous souffrons quon nous ravisse notre bien,quon nous frappe, quon nous porte envie, et que nous ne cherchons pointà nous venger de ces injures, nous pouvons dire alors que nous sommesvéritablement victorieux de notre ennemi. Mais pourquoi parler icide la victoire quon remporte sur lavarice et sur lenvie, puisque celuiqui est livré au martyre, que lon bat de verges, que lon déchireavec les ongles de fer, et que lon fait mourir cruellement, est le vainqueurde ceux mêmes qui lui font souffrir ces violences.
Dans les guerres des hommes, celui qui succombe sous son ennemi en estvaincu; mais parmi les chrétiens, celui qui cède de bon coeurà son ennemi, et qui souffre son injustice est véritablementvictorieux. Notre gloire est de ne faire de mal à personne, et desouffrir celui quon nous fait. La plus grande de toutes les victoiresest celle qui se gagne par la patience. Cette disposition est louvragede Dieu seul, et plus elle est contraire à la nature et àlinclination humaine, plus elle témoigne la malignité decelui qui veut vaincre de cette manière. Cest ainsi que les rochersbrisent les flots qui viennent tondre sur eux. Cest ainsi que les plusgrands saints se sont le plus signalés par leur courage, et onttriomphé par leur douceur de la victoire de leurs ennemis.
Vous navez point besoin pour cela dun grand effort, ni dun grandtravail. Dieu met lui-même la victoire entre vos mains, et il veutque vous la remportiez non par la difficulté dun combat, mais parla facilité de la patience. Ne vous préparez donc point àrésister à votre ennemi, et cela seul vous fera gagner lavictoire. Ne combattez point contre ceux qui vous attaquent, et vous enserez vainqueur. Ce st là sans doute le moyen le plus facile etle plus assuré, pour vous mettre au-dessus de vos adversaires. Pourquoivous déshonorez-vous vous-même, en donnant lieu à votreennemi de dire que vous ne lavez vaincu quavec grandpeine? Quil admireplutôt votre vertu, quil soit surpris de votre courage, que votreconstance létonne , et quil dise à tout le monde que vouslavez vaincu sans le combattre.
Cest ainsi que Joseph, ce grand patriarche, qui a toujours souffertavec constance les injures quon lui faisait, a été louécomme étant toujours demeuré victorieux. Il nopposa àlenvie de ses frères, et aux impostures de cette malheureuse Egyptienne,que la fermeté de sa patience. Et ne nie dites point quon le vittraîner une vie misérable dans une prison, pendant que sonaccusatrice demeurait dans un palais. Voyons plutôt lequel des deuxa lavantage, et lequel des deux a été renversé ouest demeuré ferme. Cette femme est vaincue premièrement parson impudicité, et ensuite par la chasteté de ce saint homme;et Joseph est victorieux, et de cette infâme, et de cette passionsi dangereuse quelle sefforçait dallumer en lui.
Considérez ce que dit cette Egyptienne, et jugez vous-mêmesi ses paroles ne font pas voir clairement quelle est vaincue : : " Vousnous avez fait venir", dit-elle, " un scélérat pour nousinsulter ". (Gen. XXXIX, 14.) insensée que vous êtes! Ce nestpoint Joseph, cest le démon qui vous insulte, lorsquil vous afait croire que vous pourriez corrompre Joseph et fléchir la fermetéde son coeur. Ce nest point votre mari qui vous a amené ce jeunehomme pour vous tendre un piège, cest le (51) démon quise joue de vous par ses artifices, et qui vous inspire ce détestabledessein.
Que fait donc Joseph, mes frères, dans ce tumulte et dans cesaccusations? lise tait; il demeure dans le silence, et se laisse con damnercomme fait ici Jésus-Christ dont il était la figure. Maiscependant, dites-vous, vous ne pouvez pas nier que Joseph ne soit dansune prison, et cette femme dans une maison magnifique. Quimporte oùsoit lun et lautre; puisque Joseph est couronné de gloire dansla prison, et que cette femme est plus malheureuse dans une maison superbeque ceux qui languissent au fond dun cachot?
Mais ne jugeons pas par cela seul de leur victoire. Jugeons-en par lévénementdes choses. Qui des deux a réussi dans son dessein? Nest-ce pascelui qui est dans les fers, et non celle qui est dans cette magnificenceet dans ce luxe? Lun a désiré de garder sa chasteté;lautre sest efforcée de la corrompre. Qui des deux a fait ce quildésirait? Est-ce celui qui a souffert si généreusementlinjure, ou celle qui la faite si injustement ? Cest donc Joseph, mesfrères, qui est demeuré le vainqueur.
Ayons du zèle pour ces heureuses victoires; et mettons notregloire à souffrir avec courage. Fuyons avec horreur ces avantages,qui sont le fruit de linjustice et le prix de la violence. Cest ainsique nous trouverons en ce monde la paix, et la gloire en lautre, par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient la gloire et lempire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (52)
HOMÉLIE LXXXV
" AUSSITÔT ON LUI CRACHA AU VISAGE, ON LE FRAPPA A COUPS DE POING,ET DAUTRES LUI DONNÈRENT DES SOUFFLETS. EN DISANT : CHRIST, PROPHÉTISE-NOUSQUI TA FRAPPÉ ". (CHAp. XXVI, 67, 68, JUSQUAU VERSET 10 DU CHAP.XXVII.)
1. Pourquoi, mes frères, les Juifs traitaient-ils avec ces outragesun homme quils allaient tuer? Pourquoi lui font-ils souffrir ces sanglantesrailleries, sinon parce quils ne suivaient à son égard queles mouvements de leur cruauté et non les règles de la justice?Ils ont enfin trouvé la proie quils cherchaient, et ils assouvissentsur elle la fureur et la rage dont ils sont transportés et enivrés;cest pour eux une fête à laquelle ils courent avec joie;ils laissent voir combien ils étaient altérés de sang
Mais considérez, mes frères, quelle est la sincéritédes évangélistes qui marquent si particulièrementtoutes ces circonstances, quoiquelles soient si ignominieuses en apparencepour leur maître et qui nous font voir ainsi combien ils aimaientla vérité. Ils ne cachent rien de ces traitements si humiliantsIls rapportent avec soin toutes ces particularités (52) Car ilsregardaient tous ces excès comme étant très-glorieuxà leur maître. Et on peut dire en effet, mes frères,que la plus grande gloire de Jésus-Christ est que, étantmaître de toute la terre, il ait bien voulu se rabaisser jusquàêtre si cruellement méprisé par les derniers de tousles hommes. Il ne faut point dautres preuves pour nous faire comprendrequelle était la charité que Jésus-Christ nous portait,et limpardonnable méchanceté des Juifs, puisquils traitaientavec tant de barbarie cet agneau si doux et si paisible, qui souffraitleurs violences sans parler, ou qui ne parlait que pour leur dire des chosescapables de changer les lions mêmes en agneaux. Sa douceur et leurcruauté sont toutes deux montées à leur comble; leurimpiété se répand dans toutes leurs actions et danstoutes leurs paroles, et ils ne pensent quà satisfaire leur fureur.
Le prophète Isaïe avait prédit ces emportements etles avait renfermés dans ce peu de paroles : " Les hommes ", dit-il," seront surpris en vous voyant, tant vous paraîtrez sans gloireet sans honneur parmi les hommes ". (Is. LIII, 3.) En effet, y a-t-il riende si effroyable que ces insultes quon fait souffrir au Sauveur? Cetteface que la mer avait respectée en la voyant, que le soleil ne putvoir sur la croix sans voiler ses rayons, ces misérables la conspuaient,la soufflettaient. Ils traitent leur Dieu avec une fureur plus que brutale;ils se jouent de lui comme dun roi de théâtre, ils lui donnentdes coups sur la tête, ils ajoutent à loutrage des souffletslinfamie honteuse des crachats et les railleries les plus cruelles etles, plus sanglantes. " Prophétise s, lui disent-ils, " qui " estcelui qui ta frappé s? Ils lui parlent de la sorte, parce que laplupart des Juifs le regardaient comme un prophète. Un autre évangélistemarque quen le traitant ainsi ils lui voilaient le visage, comme sileût été le dernier des hommes, bon à servirde jouet non-seulement aux grands du monde, mais même aux esclaves.
Lisons ceci, je vous prie, mes frères, avec les yeux de la foi.Ecoutons les souffrances de Jésus-Christ avec une attention dignede lui, et gravons dans nos curs ce que nous lisons. Rien nest pins glorieuxau Sauveur du monde quun abaissement si prodigieux. Je trouve toute magloire dans ces souffrances. Et je nadmire pas moins Jésus-Christlorsquil sélève au-dessus de toutes les insultes et detoutes les douleurs, que lorsquil commande à la nature et quilressuscite mille morts.
Saint Paul soccupait toujours lesprit de ce grand objet. Il portaittoujours présente lidée de la croix du Fils de Dieu, deses souffrances, de ses insultes, de ses outrages et de sa mort. Cestlui qui dit: "Allons à Jésus-Christ en portant toutes sesignominies ". (Hébr. XIII, 13.) Et il nous fait ressouvenir : "Que Jésus-Christ, au lieu de la vie tranquille et heureuse dontil pouvait jouir, sest offert volontairement à souffrir les derniersmépris, et à mourir sur la croix ". (Hébr. XII, 2).
" Pierre cependant était assis dehors dans la cour. Et une servantesapprochant lui dit:Vous étiez aussi avec Jésus de Gaulée(69). Mais il le nia devant tout le monde en disant: Je ne sais ce quevous me dites (70). Et comme il sortait hors la porte, une autre servantelayant vu dit à ceux qui se trouvèrent là : Celui-ciétait aussi avec Jésus de Nazareth (74). Et lui le nia uneseconde fois, en disant avec serment : Je ne connais point cet homme (72).Peu à peu ceux qui étaient là savançant, direntà Pierre : Vous êtes certainement de ces gens-là, carvotre parler
" vous fait assez connaître (73). Il commença alors àdétester et à jurer en disant : Je ne connais point cet homme,et aussitôt le coq chanta (74). Et alors Pierre se ressouvint dela parole que Jésus lui avait dite : avant que le coq chante vousme renoncerez trois fois. Et étant sorti dehors il pleura amèrement(75). " Voici, mes frères, une chose bien surprenante. Quand onvient prendre Jésus-Christ, ce disciple témoigne un zèlesi ardent quil tire lépée et en frappe un des serviteursdu grand prêtre; et lorsquil devait entrer dans une plus grandeindignation pour les outrages sanglants dont on déshonorait sonmaître en sa présence, il sabat au contraire jusquàle renoncer par trois fois. Qui eut pu nêtre point saisi dindignationen voyant ces traitements si injurieux et ces insultes si outrageuses?Cependant ce disciple, interdit par la crainte, non-seulement néprouvepoint ce zèle qui paraissait si raisonnable; mais il tremble depeur et ne peut supporter la voix dune servante qui lui parle. Il renonceson maître jusquà trois fois, et il le renonce ainsi devantdes servantes et des gens de rien, et non pas devant les juges qui leussent(53) peut-être intimidé, puisquil est marqué quilétait dehors. Car il " était assis dehors dans la cour".Cest lorsquil fut sorti quon lui demanda sil nétait pas disciplede Jésus-Christ.
Saint Luc dit que cet apôtre ne saperçut point de sa fauteet quil ne rentra en lui-même que lorsque Jésus-Christ leregarda. Ainsi non-seulement il renonça Jésus-Christ, maisil fut encore si éloigné de reconnaître ce crime, nonobstantle chant du coq, que si Jésus-Christ ne leût fait rentreren lui-même, il ny eût pas fait de réflexion. Il eutdonc besoin, du secours de la grâce du Sauveur. Ce regard fut commeune voix puissante qui lui parla, et sans laquelle la peur dont il étaitsaisi leût fait demeurer toujours dans sa faute. Saint Marc ditque dès le premier renoncement de saint Pierre, le coq chanta pourla première fois; et quau troisième renoncement, le coqchanta pour la seconde fois. Il est le seul qui ait marqué si endétail et avec tant dexactitude le soin que Jésus-Christtémoigna alors pour son disciple, et la faiblesse prodigieuse dontsaint Pierre se laissa saisir. Comme saint Marc était le disciplede cet apôtre, il a pu savoir de lui plus particulièrementcette circonstance, et nous ne pouvons assez admirer que non-seulementil nait point omis cette faute dun homme qui lui était si vénérable,mais quil lait même décrite avec plus de circonstance queles autres.
2. Comment donc, puisque saint Matthieu dit: " Avant que le coq chantevous me renoncerez trois fois " , saint Marc peut-il dire quaprèsle triple renoncement de saint Pierre le coq chanta pour la seconde fois?Ces deux évangélistes saccordent fort bien; comme le coqa coutume de chanter trois ou quatre fois à chaque reprise, saintMarc sexprime comme il fait pour montrer que le chant répétédu coq narrêtait pas saint Pierre, ne le faisait pas rentrer enlui-même. Les deux versions sont donc vraies, car le coq navaitpas encore achevé sa première reprise, lorsque Pierre renonçapour la troisième fois son maître. Et lorsque Jésus-Christleut averti de son crime il nosa même encore pleurer devant toutce monde, de peur que ses larmes ne le fîssent reconnaître;mais " il sortit dehors, et pleura amèrement ".
" Le matin étant venu, tous les princes des prêtres etles sénateurs du peuple juif tinrent conseil contre Jésuspour le faire mourir. (Chap. XXVII, 4.) Et layant lié, ils lemmenèrentdevant Ponce Pilate le gouverneur (2) ". Comme ils avaient résolusa mort, et quils ne le pouvaient faire mourir à cause de la fêtede Pâques, ils le mènent à Pilate. Remarquez, mes frères,ils sont amenés à le faire mourir le jour même de cettefête, qui navait été autrefois établie parmiles Juifs que comme une figure de la vérité.
" Alors Judas qui lavait trahi, voyant quil était condamné,se repentit de ce quil avait fait, et rapporta les trente piècesdargent aux princes des prêtres (3) ". Cette circonstance redoublela faute de Judas et celle des prêtres. Elle augmente le crime deJudas, non parce quil se repentit de sa trahison; mais parce quil lefit trop tard, et quil le fit mourir par un détestable désespoir;se déclarant ainsi coupable de perfidie à la face de toutela terre. Elle redouble aussi le péché des prêtres,parce quau lieu dêtre touchés de lexemple de Judas, clde condamner comme lui leurs cruels desseins, ils aimèrent mieuxy demeurer opiniâtrement que den faire pénitence. Mais considérezque Judas ne se repent de son crime que lorsquil ny peut plus remédier.Cest ainsi que le démon se conduit envers les hommes. Il ne leurlaisse comprendre dans quels excès ils se sont laissés emporterque lorsque le mal est fait, et quil est irréparable, de peur quilsne soient touchés de quelque sentiment de douleur, et quils nabandonnentleurs mauvais desseins. Judas, qui était jusque-là demeurésourd à tant davertissements de Jésus-Christ, commence enfinlorsquil voit son crime achevé den concevoir du regret, mais unregret bien Superflu et bien inutile. Cest une action très-juste,et même louable que celle quil fait en se condamnant lui-même,en rejetant cet argent qui nétait que le prix de son crime, eten montrant quil nétait point retenu par la crainte ou par lerespect des Juifs, mais on ne peut excuser la fureur avec laquelle il sefait mourir. Ce dessein ne peut être que louvrage du démon.Le démon le soustrait davance à la pénitence de peurquil nen recueille les salutaires fruits, et il le fait périrdune mort la plus honteuse et publiquement connue, en lui persuadant dese tuer lui-même.
Considérez, je vous prie, comment la vérité sétablit,et sappuie de toutes parts, par tout ce que font et ce que souffrent lesennemis déclarés de Jésus-Christ. Car cette mort funeste(54) à laquelle Judas se condamna lui-même est larrêtdes Juifs qui condamnèrent Jésus-Christ; et elle ne leurlaisse pas la moindre excuse. Que peuvent-ils dire de cette mort, aprèsque Judas sen est puni lui-même si sévèrement? Carremarquez ces paroles dont il se sert pour exprimer son regret: " Jaipéché parce que jai trahi le sang innocent. Mais ils luirépondirent: Que nous importe? Cest à vous à y penser(4). Et ayant jeté cet argent dans le temple, il se retira; et senétant allé, il sétrangla (5) ", parce quil ne putsouffrir les remords qui déchiraient sa conscience. Mais qui peutassez admirer jusquoù va lendurcissement des Juifs, qui, au lieudêtre touchés de cet exemple, demeurent au contraire opiniâtresdans leur péché, jusquà ce quils laient portéà son comble? Car le crime de Judas, cest-à-dire sa trahison,était déjà accompli, mais celui des Juifs, cest-à-direla mort de Jésus-Christ, ne létait pas encore. On voit néanmoinsquaussitôt quils leurent achevé, ils entrèrent dansla confusion et dans le trouble. Tantôt ils disent : " Nécrivezpoint quil est le Roi des Juifs ". Que pouvaient- ils encore craindreen le voyant déjà en croix? Tantôt ils donnent ordrequon garde son tombeau avec des soldats : " De peur ", disent-ils, " queses disciples ne le dérobent, et quils ne disent quil est ressuscitédes morts, et cette dernière erreur serait pire que la première". Mais quand les disciples le diraient, si cela nétait pas vraien effet, ne serait-il pas aisé de les convaincre de faux? Et commentle pourraient-ils dérober, puisquils nosent pas même demeurerau lieu dans lequel on lavait pris, et que saint Pierre, qui étaitleur chef, succombant à la seule voix dune servante, le renoncepar trois fois?
Mais, comme je viens de le dire, un grand trouble sétait emparédeux; car ils savaient assez lexcès du péché quilscommettaient, comme on peut le voir par ces paroles quils répondirentà Judas : " Que nous importe? "Cest à vous à y penser". Avares, je vous appelle encore ici, et vous conjure de voir dans quelabîme de maux Judas se précipite lui-même; car il setrouve enfin quil commet le plus grand de tous les crimes, et quen ayantrejeté le prix, il perd en même temps son argent, sa vie etson âme. Tel est enfin le succès de lavarice. Elle fait perdreà celui quelle tyrannise, et largent dont elle lui inspirait unesi curieuse passion, et le bonheur de cette vie, et les biens de lautre.
Elle jette ici Judas dans une confusion épouvantable, et, aprèslavoir rendu méprisable devant ceux même à qui ilavait livré son Maître, elle le fait mourir de la mort laplus infâme. Cest ce qui confirme ce que jai dit: que quelques-unsmie reconnaissent leurs cri-mes quaprès quils les ont commis.Car je vous prie de considérer combien ces Juifs appréhendentde trop approfondir ce quils font et de voir trop clairement lénormitéde leur attentat : " Cest à vous à y penser ", disent-ils.Et ceci rend leur faute encore plus grande. Transportés et commeenivrés parleur passion et par leur audace, ils ne pensent quàvenir à bout de leur entreprise diabolique, et ils tâchentde se la dissimuler à eux-mêmes, par une ignorance affectée,et par de vains prétextes dont ils veulent se couvrir.
Sils ne parlaient de la sorte quaprès avoir déjàfait mourir le Sauveur, et lorsque le mal serait sans remède, quoiquecette parole ne les justifiât pas, au moins ne les condamnerait-ellepas autant quelle le fait maintenant. Mais lorsquil est encore en leurpouvoir de ne pas commettre un si grand crime, et de sabstenir de tremperleurs mains dans le sang de cet innocent, comment peuvent-ils dire: " Cestà vous à y penser " ? Cette excuse les accuse encore davantage.Ils rejettent toute la faute sur Judas. Cest sur lui quils veulent faireretomber le crime de ce sang répandu, lorsquils peuvent encoresen rendre innocents eux-mêmes, en ne le répandant pas.
Mais ils vont encore pins loin que Judas. Judas a trahi Jésus-Christ,et les Juifs le crucifient. Il les empêchait daller plus loin, dal1erjusquà la mort, et ils passent outre. Pourquoi leur fureur continue-t-elle?Pourquoi le font-ils mourir avec une précipitation inouïe,et avec une malice si noire que la justice des supplices quils sattirèrentet quils souffrirent depuis, paraît visible à tout le monde?Nous allons voir que Pilate même leur donnant le choix de Jésusou de Barabas, ils préfèrent un voleur insigne au Sauveurdu monde. Ils sauvent un détestable meurtrier, et ils mettent encroix Jésus-Christ, qui, bien loin de leur avoir jamais fait lemoindre mal, les avait comblés de tous biens. Mais retournons encoreà Judas. Voyant quil travaillait en vain, et que les Juifs ne voulaientpoint reprendre cet (55) argent, " il le jeta dans le temple, et sen étantallé, il sétrangla ".
3. " Mais les princes des prêtres ayant pris largent dirent:il ne nous est pas permis de le mettre dans le trésor, parce quecest le prix du sang (6). Et ayant délibéré là-dessusils en achetèrent le champ dun potier pour y ensevelir les étrangers(7). Cest pourquoi ce même champ est appelé encore aujourdhuiHaceldama, cest-à-dire le champ du sang (8). Alors cette paroledu prophète Jérémie fut accomplie : Ils ont reçules trente pièces dargent qui étaient le prix de celui quia été mis à prix, mis à prix par les enfantsdIsraël (9). Et ils les ont donnés pour en acheter le champdun potier, comme le Seigneur me la ordonné (10) ". Remarquezquils se condamnent encore ici eux-mêmes. Comme ils nignoraientpas quils avaient acheté injustement la mort dun homme innocent,ils ne voulurent point mettre cet argent dans le trésor; mais ilsen achetèrent un champ pour la sépulture des étrangers,qui devait être une preuve manifeste et un monument éternelde leur trahison. Car le nom seul de ce champ est comme une voix éclatantequi publie partout le crime quils ont commis. Et ils ne font point cetteaction sans en délibérer entre eux. Ils assemblent tout leconseil. Ce quils font afin quil ny eût personne dentre les princesdes prêtres qui fût innocent, et quils fussent tous coupablesdun si grand crime.
Le prophète Jérémie avait décrit toutesces particularités plusieurs siècles auparavant. Et nouspouvons remarquer que ce ne sont pas seulement les apôtres et lesévangélistes mais encore les prophètes gui ont marquéen particulier, tous les outrages dont on a couvert Jésus-Christ,et qui ont parlé pleinement des circonstances de sa mort. Les Juifsne se conduisirent de la sorte que par le mouvement de cette fureur aveuglequi les transportait. Sils eussent mis cet argent dans le trésor,ils eussent moins signalé leur injustice, mais layant employépour en acheter un champ, ils ont rendu toute la postéritétémoin de leur cruauté et de leur crime.
Ecoutez ceci, vous tous qui faites gémir par votre avarice lepauvre et lorphelin. Lorsque vous donnez en aumône un bien qui estle prix de quelque violence, ou qui vous vient du sang et de la substancedes pauvres; vous imitez Judas qui alla donner au temple largent qui étaitle prix du sang de Jésus-Christ, et vos aumônes sont plutôtdiaboliques que chrétiennes. Il y en a encore aujourdhui qui, aprèssêtre enrichis du bien dautrui, se croient excusés de touscrimes sils en donnent quelque partie aux pauvres. Cest de ceux-làque le prophète parle, lorsquil dit: " Vous couvrez mon autel delarmes ". (Malach. II, 13.) Jésus-Christ ne veut point êtrenourri de rapines. Cette nourriture lui est odieuse. Comment méprisez-vousle Seigneur jusquau point doser lui offrir des choses impures? Ne vaut-ilpas encore mieux quil sèche de faim, que de le soulager par cessortes daliments? On nest que cruel en le laissant mourir de faim; maison joint loutrage et linsulte à la cruauté, lorsquon luioffre une si horrible nourriture. Il vaut mieux ne rien donner du tout,que de donner aux uns le bien des autres.
Dites-moi, je vous prie, si vous voyiez deux hommes, lun nu et lautrevêtu, ne feriez-vous pas une injustice et une injure à celuiqui est vêtu, si vous le dépouilliez afin de revêtircelui qui est nu? Il est certain que vous en feriez une, et une très-grande.Si donc, lorsque vous donneriez à lun tout ce que vous auriez prisà lautre, il est vrai que vous nexerceriez pas une charité,mais plutôt que vous commettriez une injustice; de quel supplicene serez-vous point châtié, lorsque vous ne donnez pas latrentième partie de ce que vous avez ravi, et que vous ne laissezpas de lappeler une aumône?
Si Dieu condamnait autrefois ceux qui lui offraient en sacrifice unevictime boiteuse, comment vous excuserez-vous en le traitant avec encoreplus de mépris? Et si un larron, après avoir restituéau légitime maître ce quil avait dérobé, étaitencore coupable dinjustice, et ne pouvait, durant lancienne Loi même,expier son crime quen rendant le quadruple du larcin; quels feux nattirepoint sur sa tête celui qui ne dérobe pas seulement en cachette,mais qui ravit avec violence, qui ne rend pas ce quil a pris àcelui à qui il la pris, mais qui le donne à un autre; quine rend pas au quadruple, mais qui ne donne pas même la moitié;et qui ne vit pas sous lancienne Loi de Moïse, mais sous la nouvelleLoi de la grâce?
Que sil nen est pas encore puni en ce monde, 41 nen est que plusà plaindre, parce quil samasse un trésor de plus grandschâtiments et (56) de plus sévères peines, sil nefait pénitence de son crime : " Quoi donc ", dit Jésus-Christdans 1Evangile, " vous imaginez-vous que ces dix-huit hommes sur lesquelsla tour de Siloé est tombée, et quelle a tués, fussentplus redevables à la justice de Dieu que tous les habitants de Jérusalem?Non, je vous en assure, mais si vous ne faites pénitence, vous périreztous de la même manière ". (Luc, XIII,4.) Faisons donc pénitence,mes frères ; faisons des aumônes qui soient pures et exemptesde toute avarice. Donnons, non pas avec retenue, mais avec profusion.
Souvenez-vous que les Juifs nourrissaient autrefois tous les jours huitmille lévites, et avec eux les veuves et les orphelins, sans parlerdes autres taxes pour la guerre auxquelles ils étaient obligés.LEglise, au contraire, possède des terres, des maisons, des logementsquelle loue, des chariots, des chevaux, des mulets, et plusieurs autreschoses semblables, quelle ne. possède quà cause de vous,et de votre cruauté. car lordre eût voulu que ce trésorde lEglise fût demeuré entre vos mains, et que lEglise reçûtde grands fruits de votre charité. Or, cette possession des biensecclésiastiques a produit en. même temps deux grands maux: lun que vous restez sans produire aucun fruit de charité; etlautre que les pontifes de Dieu et les ministres de Jésus- Christsont mêlés dans le commerce des choses profanes.
4. LEglise ne pouvait-elle pas autrefois posséder des terreset des maisons? Et pourquoi les apôtres vendaient-ils celles quonleur offrait pour en donner largent aux pauvres, sinon parce que cetteconduite était plus excellente et plus avantageuse au bien de lEglise?Mais nos pères ensuite ayant vu que vous étiez embrasésde lamour des choses temporelles et séculières, ils sontentrés dans une juste crainte, que, lorsque vous ne travailleriezquà recueillir sans rien semer, toute la troupe des veuves, desorphelins et des vierges ne mourût de faim; et cest dans cette appréhensionquils ont été contraints dacquérir d~s biens etdes revenus assurés. Ce nest quavec peine et avec violence quilsse sont laissés aller à cette acquisition qui leur étaitpeu honorable, et leur plus grand désir était de recevoirde tels fruits de votre piété et de votre dévotion,quils neussent point dautre soin que de sappliquer à la prière.Mais maintenant vous les avez forcés dimiter le soin et le procédéde ceux qui manient les affaires séculières: ce qui causeune confusion et un trouble universel.
Car lorsque nous sommes, comme vous, occupés des choses de laterre, quel est demi dentre nous qui peut rendre Dieu favorable aux autres?Nous navons plus aujourdhui la liberté douvrir la bouche pournous rendre médiateurs entre lui et les hommes, ni pour reprendreles excès du siècle, parce que lEglise nest pas mieux gouvernéeque le sont les choses du monde. Ne savez-vous pas que les apôtresne crurent pas devoir eux-mêmes distribuer ces sommes dargent quiavaient été recueillies sans peine? Et aujourdhui les évêquesqui leur succèdent sont devenus comme des intendants ou des économes,des receveurs, dés dispensateurs, des trafiqueurs, à causedu soin et de loccupation que leur donnent les biens temporels. Au lieude veiller sur leur troupeau, et sur les âmes que Dieu leur a confiées,ils sappliquent avec ardeur au ménagement des revenus des terreset du profit de largent, comme feraient des publicains et des financiers.Ils pensent tout le jour à ces affaires, et pour elles seules ilssont actifs et vigilants.
Je ne déplore pas ce malheur en vain, mais par le désirque jai quil se fasse quelque changement en mieux; afin que nous, quisouffrons cette dure servitude, nous obtenions miséricorde, et quevous procuriez, vous, des fruits et des revenus à lEglise. Quesi vous ne voulez pas faire cela, vous voyez les pauvres devant vos yeux,nous ne négligerons pas de nourrir tous ceux que nous pourrons,mais nous vous enverrons les autres, auxquels je vous prie de donner avecsoin de quoi vivre, de peur quau jour terrible du jugement vous nentendiezces paroles qui seront dites contre les avares: " Vous mavez vu avoirfaim, et vous ne mavez pas donné à manger ".
Il est certain que cette inhumanité nous rend dignes de riséeaussi bien que vous. Car, de ce que les ecclésiastiques quittentle soin de la prédication, de la prière et le reste du servicede lEglise, il sen suit que les uns ont des différends àdémêler avec des vendeurs de vin, les autres avec des vendeursde blé , les autres avec dautres marchands qui gâtent etallèrent les marchandises. De là viennent des disputes, desquerelles, des injures, et ces (57) diffamations, et ces noms encore quelon a donnés à chacun des prêtres, comme étantpropres aux affaires séculières quils gouvernent. Or, ilfaudrait quils ne reçussent point dautres noms que des chosespour lesquelles les apôtres ont établi des lois et des règles;savoir: de la nourriture des pauvres, de la protection des faibles, dela réception des voyageurs et des passants, de la défensede ceux qui sont opprimés, du secours des orphelins, de lassistancedes veuves, et de la garde soigneuse et charitable des vierges.
Ce serait ces offices quon devrait distribuer entre les prêtres,au lieu des métairies et des maisons dont ils ont soin. Ce sontlà les ornements de lEglise; ce sont les pulls riches trésorsqui nous peuvent rendre la vie plus douce, et vous apporter plus de douceurà vous-mêmes, avec plus dutilité et plus de fruit.Car, par la grâce de Dieu, je crois quil sassemble bien cent millechrétiens dans cette Eglise, et si chacun deux donnait tous lesjours un pain à un pauvre, tous les pauvres auraient abondammentde quoi vivre. Si même chacun deux donnait seulement une obole,nul ne manquerait de rien, et nous ne serions pas exposés au blâmeet aux reproches quon nous fait dêtre attachés aux bienstemporels.
II est vrai quon pourrait dire maintenant aux prélats de lEglise,avec quelque sorte de justice, ce que Notre-Seigneur dit dans lEvangile: " Allez, vendez tout ce que vous avez, et le donnez aux pauvres, et venezme suivre ", à cause des grands biens et des grands domaines queleurs églises possèdent. Car il nest pas aisé desuivre parfaitement Jésus-Christ, si nous ne sommes dégagésdes occupations terrestres et des soins du siècle. Nest-ce pasune chose pitoyable que des prêtres de Dieu assistent aux vendangeset à la moisson, et soient présents à toutes les ventes,et à tous les achats des biens de la terre?
Les prêtres juifs qui navaient que les ombres et les figuresdu véritable culte de Dieu, quoique leur administration et leursexercices fussent grossiers et corporels, étaient néanmoinsexempts de tous ces soins; et nous qui sommes appelés au plus secretsanctuaire du ciel, et qui entrons dans le véritable Saint des saints,nous faisons une vie de marchands et de trafiqueurs. Et cest de làque vient notre grande négligence dans létude des Ecrituresdivines, notre grande paresse dans la prière, et ce méprisoù nous sommes tombés pour toutes les choses spirituelles.Car il est impossible que lhomme qui est partagé par ce doublesoin, sapplique suffisamment à lun et à lautre.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, douvrir de toutesparts les sources de votre charité, afin que les pauvres soientplus facilement nourris, que Dieu soit glorifié; et que la grandeurde vos oeuvres de miséricorde, et labondance de vos aumônesvous procurent les biens que je vous souhaite, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et lempire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LXXXVI
" OR, JÉSUS FUT PRESENTA DEVANT LE GOUVERNEUR ET LE GOUVERNEURLINTERROGEA EN CES TERMES: ÊTES-VOUS LE ROI DES JUIFS? JÉSUSLUI RÉPONDIT : VOUS LE DITES. ET ÉTANT ACCUSÉ PARLES PRINCES DES PRÊTRES ET LES SÉNATEURS, IL NE RÉPONDITRIEN ". (CHAP. XXVII, 11, 12, JUSQUAU VERSET 2)
1. Remarquez. mes frères, que ce juge commence à interrogerJésus-Christ sur un fait dont les Juifs laccusaient sans cesse.Comme ils voyaient que ce Romain était fort indifférent auxaccusations des crimes qui ne regardaient que leur Loi , ils lui allèguentdes crimes dEtat. Cest ainsi quils agirent ensuite envers les apôtres.Ils les accusaient continuellement de prêcher un certain Jésus,et de le vouloir faire passer pour roi, quoique ce ne fût quun particulieret un homme fort ordinaire, pour les rendre ainsi odieux comme des rebellesà lempire, et comme des partisans dun usurpateur et dun tyran.Cest ce qui nous fait voir que le déchirement de la tunique etlindignation du grand prêtre nétaient quune feinte. Cesgens voulaient faire mourir Jésus, et pour atteindre ce but ilsusaient de tous les moyens, tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là.
Cest donc la première demande que Pilate fait à Jésus-Christ,à quoi le Sauveur répond : " Vous le dites ". Il avoue quilest roi mais il déclare en même temps que son royaume vientdu ciel, comme il est marqué plus nettement dans saint Jean: "Monroyaume nest pas de ce monde " (Jean, XVIII, 36); il disait cela pourôter toute excuse à Pilate et à tous les Juifs. Lapreuve quil donne de la vérité de cette déclarationest sans réplique: " Si mon royaume ", dit-il, " était dece monde, mes sujets feraient la guerre, pour empêcher que je nefusse livré ". Cétait pour repousser ce soupçon quilavait voulu payer le tribut, et avait commandé aux autres de lepayer, afin quen ce point on neût aucune prise sur lui. Ce futencore pour ce même motif quil senfuit, lorsque tout le peuplevenait pour le faire roi.
Vous me demanderez peut-être pourquoi Jésus-Christ nalléguaitpoint toute sa conduite passée pour se défendre de ce crimequon lui objectait. Je vous réponds que les Juifs avaient millepreuves de la modération du Sauveur, et du soin quil avait toujourseu de tempérer et de couvrir sa souveraine puissance. Mais ils saveuglaientvolontairement eux-mêmes pour satisfaire leur fureur; il voulut demeurerici dans le silence sans se mettre en peine de se justifier, parce quetout était corrompu dans ces assemblées, et quon ne gardaitenvers lui aucune règle, ni aucune forme de justice.
Voilà quelle était la raison de ce silence quil ne rompaitque de temps en temps et seulement par de courtes réponses, de peurquun silence complet ne passât pour un effet de lorgueil. Ainsi,il répondit au grand prêtre, lorsquil le conjura de lui parler,et il fit quelques réponses courtes à Pilate : mais il nese mit point eu peine de se justifier des accusations dont on le chargeait,et comme il était très-assuré quil ne les persuaderaitjamais de son innocence, il ne dit pas un mot pour la leur (59) prouver.Cest ce que le prophète avait marqué longtemps auparavantpar ces paroles: " Il a été jugé et condamnédans son humilité". (Is. LIII, 8.) Pilate était étrangementsurpris de cette conduite. Et en effet cétait une chose surprenantede voir demeurer dans un silence si profond un homme qui avait tant depreuves si certaines de son innocence, que ceux mêmes qui laccusaientne trouvaient aucun crime à lui reprocher, et quil étaitvisible que lenvie. seule les faisait agir. Cest pourquoi voyant quetous les faux témoins quils avaient sollicités navaientrien pu dire de sérieux, ils voulurent accabler linnocent de leurseule autorité. Ils ne sont touchés ni de la mort de Judas,ni de la résistance de Pilate qui se lave les mains pour ne pointtremper dans cette mort. Après même quil fut livréà Pilate, Jésus fit beaucoup de choses qui pouvaient lesfaire rentrer en eux-mêmes; mais leur opiniâtreté futinflexible, et rien ne les toucha.
Pilate donc voyant la fermeté de Jésus-Christ, lui dit:" Nentendez-vous pas de combien de choses ils vous accusent (13) " ? Illui parlait de la sorte, afin quil se défendit lui-même,parce quil le voulait sauver. " Et il ne lui répondit pas un seulmot, de sorte que le gouverneur en était tout étonné(14) ". Mais comme Jésus-Christ ne répondait rien, Pilatesavisa dune autre invention. "Le gouverneur avait coutume, à toutesles fêtes de Pâques, de remettre au peuple un prisonnier, celuiquils voulaient (15). Or, il y avait alors dans la prison un insigne voleurnommé Barabas (16). Comme ils étaient donc tous assemblés,Pilate leur dit: Lequel voulez-vous que je vous délivre de Barabasou de Jésus qui est appelé Christ (17)? Car il savait bienque cétait par envie quils lavaient livré (18) ". il souhaitede délivrer Jésus par cette voie, afin que si les Juifs nele voulaient pas absoudre comme innocent, ils le sauvassent au moins commecoupable par la considération dune fête si solennelle. Considérez,mes frères, ce renversement des choses. Le peuple avait coutumede demander au gouverneur la grâce de quelque criminel. Et cestici le gouverneur même qui demande la grâce de Jésus-Christ,et cependant les Juifs nen sont point touchés. Leur cruauténe sadoucit point, et leur envie redouble. Car ils ne pouvaient le convaincredaucun crime, alors même quil ne leur répondait pas. Soninnocence et sa vie sans tache était une voix qui, dans son silencemême, leur reprochait leur cruauté et leur injustice.
" Et comme Pilate était assis sur son tribunal, sa femme luienvoya dire : Ne vous embarrassez point dans laffaire de ce Juste. Carjai été aujourdhui étrangement tourmentéedans un songe à cause de Lui (19) ". Remarquez encore combien cetévénement devait être capable de les détournerde leur attentat. Car ce nétait pas une chose de peu dimportanceque ce songe qui venait après tant dautres preuves témoigneren faveur de linnocence de Jésus-Christ.
Mais pourquoi, mes frères, nest-ce point Pilate lui-mêmequi est tourmenté de ce songe? Cest ou parce quil ne le méritaitpas autant que sa femme, ou parce quon ne laurait pas cru sil eûtdit quil avait eu un songe, ou parce que layant eu il naurait pointvoulu en parler. Cétait donc par une providence particulièrede Dieu que cette femme eut plutôt ce songe, afin que cet incidentfût connu de tout le monde, et que son mari, touché de sapeine, fût plus réservé à condamner linnocent.La rencontre du temps était bien remarquable; puisquelle eut cesonge la nuit même où Jésus fut traînédevant le sanhédrin.
Vous me direz peut-être quil nétait pas sûr àPilate de Sauver Jésus-Christ, puisquil était accusédun crime dEtat; et davoir voulu usurper la royauté. Mais ilfallait donc prouver ce crime; il fallait en convaincre laccusé;il fallait produire quelques marques de ces desseins imaginaires quilaurait formés sur lEtat. li fallait faire voir quels soldats ilavait levés; où étaient ses armées, ses trésors,et tous les préparatifs quil aurait dû faire pour exciterdes troubles, et pour soutenir une guerre. Cest pourquoi Jésus-Christne lexcuse point de sêtre laissé si grossièrementsurprendre. Il lui dit à lui-même : " Celui qui ma livréà vous est encore plus coupable " que vous ne lêtes ". Cestsa seule mollesse qui le laisse aller à condamner Jésus-Christau fouet, et après le fouet, à la mort et à la Croix.Pilate a été un homme faible et sans coeur; mais les prêtresétaient malicieux et cruels. Ce furent eux qui, après quePilate eut imaginé, pour sauver Jésus, de profiter de lacoutume qui existait de délivrer un criminel à la fêtede Pâques, sollicitèrent le peuple à demander plutôtBarabas. (60)
2. " Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrentau peuple de demander Barabas et de perdre Jésus (20) ". Ainsi,pendant que Pilate faisait tous ses efforts pour leur épargner cecrime, ils faisaient de leur côté tout ce quils pouvaientpour y tomber sans quil leur restât aucun prétexte pour excuserun si grand excès. Car enfin pouvait-on raisonnablement douter lequeldes deux il fallait plutôt délivrer; celui qui étaitmanifestement coupable, ou celui dont au moins le crime était encoredouteux? Si un criminel pouvait, après même que son arrêtétait prononcé, être arraché de la mort et dusupplice quil était près de souffrir, combien pouvait-ondavantage sauver celui dont le procès nétait pas encoreinstruit, et envers qui on navait gardé aucune forme? Car sansdoute Jésus-Christ ne leur paraissait pas plus coupable que lesmeurtriers et les homicides. Cest pourquoi lévangélistedit que Barabas nétait pas seulement un voleur, mais que cétait" un voleur insigne ", qui avait commis plusieurs meurtres. Cependant ilsle préférèrent au Sauveur du monde, sans avoir aucunégard ni à la sainteté du jour " qui devait êtreinviolable " ni aux lois de lhumanité, ni à la justice,ni à la raison: leur envie et leur fureur les aveuglent entièrement;nétant pas contents de leur propre corruption, ils sollicitentencore le peuple de se joindre à eux, ce que Dieu permit sans doute,afin quils lui répondissent un jour de laveuglement de ce peuple,et quil se vengeât sur eux de la malignité quils lui ontinspirée.
" Le gouverneur donc leur dit: Lequel des deux voulez-vous que je vousdélivre? Ils lui répondirent: Barabas (21). Pilate leur dit: " Que ferai-je donc de Jésus quon appelle le Christ (22) "? Ilsefforce de les toucher encore de quelque honte; et il leur laisse laliberté de choisir, afin que par pudeur du moins ils choisissentle Sauveur, et quon puisse attribuer sa délivrance à leurdouceur et à leur miséricorde. Car il voyait que plus ilsoutenait son innocence devant eux, plus ils sopiniâtraient àle faire condamner ; et il crut quil viendrait plus aisément àbout deux, sil les prenait par la douceur et par la générosité.Mais, bien loin dentrer dans ces sentiments, " ils répondirenttous : Quil soit crucifié! Le gouverneur dit : Mais quel mal a-t-ilfait? Et ils commencèrent à crier encore plus fort: Quilsoit crucifié (23)! Pilate donc voyant quil ne gagnait rien, maisque le tumulte sexcitait toujours de plus en plus, se fit apporter deleau, et, lavant ses mains devant tout le peuple, leur dit : Je suis innocentdu sang de ce Juste. Ce sera à vous à en répondre(24) ". O Pilate, si vous croyez Jésus innocent, pourquoi donc lelivrez-vous à la fureur de ce peuple? Que ne larrachez-vous dentreleurs mains, comme le tribun sauva depuis saint Paul dentre les mainsdes Juifs, quoiquil sût combien il les aurait obligés, silavait voulu leur abandonner cet apôtre? Il sétait excitéune grande sédition, et toute la ville était en trouble àson sujet; et néanmoins ce tribun nè laissa pas de résistercourageusement au peuple, et de sopposer à ses demandes injustes.Pilate, au contraire, ne fait rien paraître de cette générosité,ni de cette fermeté si digne dun juge, et il ne témoigneque de la faiblesse. Il ny avait donc là que des hommes corrompus.Pilate ne résiste point au peuple, ni le peuple aux prêtres.Ils se rendent tous inexcusables, puisque, après toutes les raisonsque leur représente ce juge, ils élèvent encore leursvoix pour crier plus haut: "Quil soit crucifié! " Ils ne se contententplus que le Sauveur meure dune simple mort, ils veulent malgréla résistance du juge quil soit condamné à la croix.
Considérez encore une fois, mes frères, combien Jésus-Christa fait de choses pour les tirer de leur aveuglement. Car comme on voitquen plusieurs rencontres il sefforçait de rappeler Judas àlui et de lui faire quitter son détestable dessein; on voit de mêmequil sefforce durant tout le temps de sa prédication et au momentde sa mort, dapaiser la cruauté des prêtres et du peuplejuif. Car ne devaient-us pas être touchés de voir Pilate selaver les mains, protester publiquement quil était innocent dusang de ce juste, leur demander lui-même la grâce de Jésus-Christ,et les prier de le délivrer à cause de la fête? SiJudas même, quoiquil leût trahi, fut ensuite saisi de désespoirjusquà se pendre, et à condamner ainsi lui-même sonaction; si le juge est si ferme à rejeter tous les faux crimes donton voulait charger le Sauveur; si la femme de Pilate est si inquiétéedurant la nuit au sujet de cet innocent; si Pilate demande sa grâcepour le sauver quand même il aurait été criminel, queleur pourra-t-il rester pour sexcuser de (61) leur crime? Sils étaientrésolus de ne plus le regarder comme innocent, devaient-ils luipréférer un scélérat ? Mais , bien loin desadoucir, nous voyons au contraire que lorsque Pilate se lava les mains,et quil protesta hautement quil était innocent du sang de ce juste,ils crièrent tous : " Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants(25) ". Quand ils ont prononcé cette sentence contre eux-mêmes,Pilate leur permet ensuite tout ce quils veulent. Mais je ne puis mempêcherdadmirer ici leur aveuglement, et de considérer comment la cupiditéaveugle lesprit, jusquà ne plus lui laisser la libertéde reconnaître ce qui est juste et raisonnable. Car si vous consentez,ô Juifs, à ce que cette malédiction tombe sur vous,pourquoi voulez-vous encore quelle tombe sur vos enfants? Cependant Jésus-Christ,quils traitent avec tant doutrage, fut trop bon pour les traiter avecautant de sévérité quils témoignaient en avoircontre eux-mêmes et contre leurs propres enfants, et cest au contrairedeux et de leurs enfants quil choisit ce grand nombre de personnes quilappela à la pénitence, et quil combla de tant de grâces.Saint Paul était de ce peuple, ainsi que ces milliers de personnesqui crurent à Jérusalem : " Vous voyez, mon frère", dit saint Jacques, " combien de milliers de Juifs croient maintenanten Jésus-Christ " (Act. XXI, 10), et ces Juifs sans doute descendaientde ceux qui faisaient ici des imprécations si cruelles. Que si quelques-unsont résisté à sa bonté, et ont rejetéses grâces, cest à leur opiniâtreté seule quilsdoivent attribuer leur malheur.
" Alors Pilate leur délivra Barabas, et ayant fait fouetter Jésus,il le leur mit entre les mains pour être crucifié (26) ".Pourquoi le fait-il fouetter, sinon pour le traiter comme un condamné;ou pour garder quelque forme de justice, ou pour satisfaire la cruautédes Juifs? Il devait au moins résister avec plus de fermeté,principalement après leur avoir dit: " Prenez-le, vous autres, etjugez-le selon votre loi ". Car il y avait plusieurs considérationsqui devaient détourner Pilate et les Juifs de ce détestablejugement. Tant de miracles si inouïs et si surprenants quil avaitfaits; cette douceur incroyable dun innocent avec laquelle il souffraitdes injures si atroces; ce silence si profond dans une rencontre si extraordinaire;tant dautres circonstances semblables, ne devaient-elles pas leur ouvrirles yeux, et leur frapper lesprit et le coeur? Car après avoirfait voir quil était homme par cette prière quil venaitde faire à son Père dans le jardin des Oliviers, il montreensuite quil était plus quun homme par ce silence quil garde,et par ce mépris quil témoigna de tout ce quon disait delui. Ce silence seul était capable de le faire respecter de sesennemis même, sils neussent été dans un tel étatque rien ne pouvait plus les toucher.
3. Cest ainsi, mes frères, que lorsque la raison est une foisétouffée ou par livresse de lesprit, ou par lemportementde la fureur, il est très-difficile quun homme même en revienne,à moins que ce ne soit une âme généreuse etcapable de quelque chose de grand. Il est très-dangereux, oui, jele redis encore une fois, il est très-dangereux douvrir la porteà des passions si violentes. On ne peut apporter assez de soin pourles rejeter loin de soi et pour leur fermer lentrée dans son coeur.Si elles peuvent une fois sen rendre les maîtresses et devenir lesplus fortes, elles y font ensuite ce que fait un feu ardent dans une forêt.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de vous faire commedes retranchements et comme de fortes murailles pour vous défendrede ces passions et pour leur fermer lentrée de vos âmes.Que personne nait recours à cette excuse qui est la source ordinairede tous les désordres du monde. Quon ne dise plus : quimportetelle ou telle chose? Ce sont ces sortes de discours qui ouvrent la porteà toutes espèces de dérèglements. Le démon,étant aussi artificieux quil est, emploie toutes ses adresses ettoute sa malice pour perdre les hommes. li ne commence dabord que pardes choses fort légères et peu importantes. On peut le voirdans cet exemple que je vais rapporter.
Il avait résolu autrefois de faire tomber Saül dans lesenchantements de cette femme qui avait lesprit de Python. Ce crime étaitgrossier, et sil leût sollicité tout dabord de le commettre,il ne lui aurait pu persuader. Car comment celui qui chassait avec tantde sévérité ces sortes de personnes de toute létenduede son royaume, eût-il pu se résoudre tout à coup àavoir quelque communication avec elles? Cest pourquoi le démonne le poussa dans cet excès que peu à peu et par degrés.Il (62) commença par Je porter à désobéir àSamuel, à offrir lui-même à Dieu en labsence du prophèteles victimes et les holocaustes. Lorsque Samuel laccusa de ce crime, ilrépondit quil y avait été engagé par les ennemisqui le pressaient, et, au lieu dêtre dans la douleur de son péché,il nen fut pas plus touché que sil ne leût point commis.Dieu lui ordonna ensuite dexterminer entièrement les Amalécites,et il conserva le roi et une partie du peuple et du butin contre lordredivin. Il semporta encore de fureur contre David et il fit tout ce quilput pour le perdre, et ainsi tombant de jour en jour dans de nouvellesfautes, il se trouva enfin dans le fond de cet abîme où ledémon avait résolu de lentraîner.
Cest ainsi que ce même esprit de malice se conduisit autrefoisenvers Caïn. Il ne lui persuada pas dabord de tuer son frère.Lhorreur dun si grand crime laurait frappé et lui en aurait faitperdre la pensée pour jamais. Il commence par le porter ànoffrir à Dieu que ce quil avait de moins bon dans ses troupeaux,il lui fait croire quen cela il ne commettait aucun mal. Il lui empoisonneensuite le coeur par une secrète envie, et il lui représenteencore ce crime comme une chose de peu dimportance. Ainsi sétantemparé peu à peu du fond de son âme, il le pousse enfindans le parricide, et après lui avoir inspiré une assez grandebarbarie pour le commettre, il lui donne ensuite assez dimpudence pourle nier.
li faut donc veiller avec grand soin contre le niai dans ses premièresapproches. Quand le péché dont nous sommes tentésne devrait attirer après lui aucune autre fâcheuse suite,nous ne devrions pas laisser de le fuir de toutes nos forces; mais étantassurés dailleurs quun premier mal est bientôt suivi dunautre et quil croît dans lâme par des degrés insensibles,nous ne pouvons veiller assez pour létouffer dès sa naissance.Il ne faut pas sarrêter à considérer la qualitédu premier péché dont nous nous sentons tentés, nià juger sil est peu ou beaucoup considérable. Nous devonsêtre persuadés que si nous narrachons cette racine, quelquepetite quelle soit dabord, elle produira dans la suite des fruits demort.
Ce que je vais dire vous surprendra. Il me semble que nous devons moinsveiller contre les grands crimes que contre les fautes qui nous paraissentlégères et que nous méprisons aisément. Lhorreurdes premiers peut assez nous en défendre, mais la petitesse desautres nous surprend, et comme elle trouve notre âme dans une certaineindifférence et comme dans une sorte de mépris, cette insensibilitémême fait quelle ne peut plus sélever contre ces péchéspour les combattre et pour les vaincre. Cest ce qui fait quen très-peude temps ils croissent par notre faute et que de petits quils étaientils deviennent grands.
Nous voyons tous les jours une image de ce que je dis dans ce qui arrivedans le corps. Car souvent de petits maux quon négligeait au commencementsaugmentent de telle sorte quenfin ils deviennent incurables. Cest ainsique dans lâme de Judas le niai grandit jusquà devenir crimede trahison. Si dabord il neût pas regardé comme une fautelégère le sacrilège quil commettait en volant unbien qui était destiné aux pauvres, il rie serait pas tombédans une si noire perfidie. Si les Juifs de même neussent pas considérédabord lorgueil dont ils étaient possédés commeune faute bien légère, ils nen seraient pas venus jusquàcet excès de faire mourir en croix le Sauveur du monde.
Les plus grands crimes ne se sont jamais commis que de cette manière.Personne ne passe tout dun coup de ta vertu au comble du vice. Il y aun reste de pudeur et de retenue qui est encore naturel à lâme,quelle ne peut étouffer que peu à peu et par un long enchaînementde désordres et de crimes. Cest ainsi que le culte des idoles sestintroduit dans le monde, par suite de ce que les hommes ont eu trop derespect et des complaisances excessives pour dautres hommes qui étaientmorts ou pour dautres qui étaient encore vivants. Cest ainsi quonsest laissé aller jusquà adorer des images et des statues.Cest ainsi enfin que la fornication et tous les autres vices se sont répanduscomme un déluge qui a inondé toute la terre.
Prenons un exemple: quelquun a ri mal à propos; une personnesage len reprend:
une autre au contraire lui lève tout ce scrupule en disant quece nest rien, quil ny a point de mal à rire, que le ris est unechose innocente et qui ne produit aucun mal. Cependant cest de cette sourceet de ces ris immodérés que sortent toutes les bouffonneries,toutes les railleries, toutes les paroles et toutes les actions déshonnêtes.Quon blâme de même (63) une personne de ce quelle dit desparoles offensantes à ses frères, ne répondra-t-ellepas que cela nest rien et quil ny a point de mal à user librementde ces termes entre des frères? Et cependant ce sont ces parolesqui sont la source des querelles, des dissensions, des haines et des inimitiésmortelles qui éclatent enfin ouvertement et qui se terminent souventà une mort tragique et sanglante.
4. Ainsi, vous voyez que le démon commence toujours par de petiteschoses, et quil conduit insensiblement les hommes jusquaux plus grandscrimes, doù il les jette ensuite dans le désespoir qui estle comble de tous les autres. Car celui qui désespère aprèsson crime, sera plus damné pour son désespoir que pour soncrime qui en est la cause. Lorsquun homme a commis un grand péché,il peut le guérir sil a recours à la pénitence; maissi, après avoir péché, au lieu de se repentir, ildésespère du pardon, il rend son mal incurable, parce quilfuit le remède qui le doit guérir. Le démon a encoreun troisième piége pour surprendre les personnes de piétéet pour les faire tomber dans le crime. Car quelquefois il leur déguisetellement le vice sous une apparence de vertu, quil les fait pécheren croyant bien faire. Est-il possible, me direz-vous, que le démonait une si grande puissance ? Je men vais vous le faire voir. Apprenezses artifices pour les craindre et pour les éviter en les craignant.
Nous savons par exemple que Jésus-Christ a commandé parsaint Paul que lhomme ne se sépare point de sa femme, et quilsne se refusent point le devoir lun à lautre sans un mutuel consentement.Cependant on a vu des femmes comme emportées par un amour ardentpour la chasteté, se séparer indiscrètement de leursmaris et prétendre même faire une action dune haute vertu,lorsquelles les contraignaient; par cette séparation illégitime,à commettre des adultères, Pleurez, mes frères, Jemalheur de ces personnes aveuglées, puis. quaprès avoirsouffert tous les travaux de la chasteté, elles nen peuvent enfinattendre dautre fruit que la punition des adultères où leurzèle indiscret a fait tomber leurs maris On en a vu dautres qui,sabstenant de lusage de la viande selon la loi du jeûne, se sonenfin laissées aller jusquà la détester avec horreurpar un excès qui les a rendues criminelles aux yeux de Dieu.
Ces maux, mes frères, arrivent lorsque des personnes ont assezde présomption pour préférer leurs sens et leurs lumièresparticulières aux règles de lEcriture. Ce fut par ce désordreque quelques Corinthiens crurent que cétait être fort parfaitque de manger indifféremment de tout, et des choses mêmesqui étaient expressément défendues. Cependant cettelicence, bien loin dêtre une perfection, était au contraireune très-grande faute. Saint Paul semporte contre elle avec beaucoupde force, et il menace ceux qui en sont coupables dun supplice éternel,sils ne sen corrigent et ne sen repentent.. (1 Cor. VIII, 4.)
Dautres croient faire une action de grande vertu, en laissant croîtreleurs cheveux. Cependant cest une chose défendue et qui est déshonorante.Dautres louent ces excès de douleur, et ces abattements de tristesseoù lon tombe après ses péchés, comme si cestristesses immodérées étaient fort avantageuses; aulieu que nous voyons, par lexemple de Judas, que cest le démonqui par ses artifices jette les âmes dans ces pensées noiresqui les accablent, et qui les empêchent de trouver leur paix dansun véritable repentir. Cest pourquoi saint Paul craignit très-justementpour ce Corinthien qui était tombé dans un inceste. Sa sagesselui fit appréhender quil ne tombât dans le désespoir,et il avertit les Corinthiens de hâter sa réconciliation,de peur quil ne sabimât dans lexcès de sa douleur; il montreensuite que cétait le démon seul qui était lauteurde cette profonde tristesse, lorsquil ajoute: " Afin que Satan nemporterien sur " nous. Car nous nignorons pas ses pensées " et ses artifices". (II Cor. II, 6.)
Si le démon nous faisait une guerre ouverte, il nous serait plusaisé de lé vaincre; et jose dire même que, si nousveillions sur nous, nous ne trouverions rien de difficile dans cette guerre.Car Dieu nous a assez instruits contre tous ses pièges, et arméscontre toutes ses violences, lorsquil nous a conseillé de ne pointmépriser les petites choses : " Celui ", dit Jésus-Christ," qui appelle son frère fou, méritera le feu denfer " :Et celui " qui aura regardé une femme avec un mauvais désir,a commis un adultère dans son cur ". (Matth. V, 22, 28.) Il déplorede même le malheur de ceux qui rient; il les appelle " malheureux"; et on voit que partout il sefforce darracher les premièresracines du mal, en nous menaçant de nous faire rendre compte detoutes nos paroles inutiles. (Matth. XII, 36.) Aussi nous voyons dans lEcritureque Job avait soin doffrir à Dieu des sacrifices pour expier lesfautes que ses enfants avaient peut-être commises, non-seulementdans leurs actions, mais même dans leurs paroles. (Job. 1,5) Maisvoici de quelle manière lEcriture parle contre le désespoir: " Celui qui est tombé ne se relèvera-t-il pas? Celui quisen est allé, ne reviendra-t-il pas " ? (Jérem. VIII, 4.)Et ailleurs: " Je ne veux point la mort du pécheur, mais quil seconvertisse, et quil vive ". (Ezéch. XVIII, 23.) Et ailleurs: "Aujourdhui si vous entendez sa voix ". (Ps. XCIV, 8.) Et enfin lEvangilenous assure que ((les anges se réjouissent dans le ciel pour un" pécheur qui fait pénitence ". (Luc, XV, 9.) Nous voyonsdans toute lEcriture plusieurs exemples semblables. Et afin que le prétextedune fausse piété ne nous surprenne point en ces occasions,il faut se souvenir continuellement de cette parole de saint Paul : " Depeur quil ne soit accablé dune tristesse excessive ". (II Cor.II, 7.)
Méditons ces vérités, mes frères, et opposonsla force de 1Ecriture aux artifices dont le démon se sert poursurprendre les faibles. Ne dites point : Quel mal ferai-je, si je regardecurieusement cette femme? Celui qui a déjà commis le crimedans le fond de son coeur, ne se fera guère de scrupule de le commettreau dehors. Ne dites point: Quel mal ai-je fait de passer devant pauvresans lui rien donner? Le mépris que vous avez fait de ce pauvrevous en fera mépriser encore un autre, et ensuite vous les méprisereztous. Ne dites point : Quel niai fais-je, de désirer le bien demon prochain? Cest ce qui a perdu le roi Achab. Quoique ce prince offrîtà Naboth de lui donner tout ce que valait sa terre, ce seul péchéde vouloir acheter ce que lautre ne voulait pas vendre, fut un crime quile jeta dans cet abîme de maux que nous savons. Celui qui veut acheterun bien ne doit pas contraindre celui qui en est le juste maîtrede le vendre, mais seulement lui en donner le prix lorsquil sen défaitvolontairement. Mais si Achab a été justement puni de Dieu,quoiquil offrît à Naboth le prix de sa vigne, que deviendrontceux qui nachètent pas, mais qui ravissent le bien dautrui parune pure violence, principalement dans le temps de la loi nouvelle, etde la grâce de lEvangile?
Pour éviter donc ces justes peines, mes frères, fuyonsde tout notre coeur toutes les violences et les rapines. Conservons-nouspurs non-seulement de tout péché, mais des commencementsmême du péché. Vivons en chrétiens pour régnerun jour avec Dieu, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire et lempire danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (65)
HOMÉLIE LXXXVII
" LES SOLDATS DU GOUVERNEUR MENÈRENT JÉSUS DANS LE PRÉTOIRE,ET TOUTE LA COHORTE SASSEMBLA AUTOUR DE LUI. ET LUI AYANT ÔTÉSES HABITS, ILS LE REVÊTIRENT DUN MANTEAU DÉCARLATE. ETTRES SANT UNE COURONNE DÉPINES, ILS LA LUI MIRENT SUR LA TÊTEAVEC UN ROSEAU DANS SA MAIN DROITE, ET SAGENOUILLANT DEVANT LUI, ILS SEMOQUAIENT DE LUI, EN DISANT : SALUT, ROI DES JUIFS. ET LUI CRACHANT AUVISAGE, ILS PRENAIENT LE ROSEAU, ET LUI ET LUI EN FRAPPAIENT LA TÊTE". (CHAP. XXVII, 27, 28, 29, 30, JUSQUAU VERSET 45.)
1. Il semble que le démon alors avait comme donné un signalpour faire conspirer tout le monde contre Jésus-Christ. Soit, lenvieet la jalousie dont les Juifs étaient consumés, les portaità se déchaîner contre lui ; mais les soldats, quelleraison pouvaient-ils avoir de linsulter ? Nest-ce pas visiblement ledémon qui les animait? Ils trouvaient leur plaisir dans ces outragessanglants, et ils faisaient un jeu de leur cruauté. Au lieu de répandredes larmes et dêtre touchés de regret, comme fit ensuitele peuple, ils se conduisirent tout différemment. Ils ajoutèrentinjure sur injure, et outrage sur outrage ; soit peut-être pour plaireeux aussi aux Juifs, ou pour satisfaire leur humeur qui delle-mêmeétait brutale et cruelle. Ils lui insultèrent en cent manièresdifférentes : tantôt ils frappaient sa tête sacréedun roseau; tantôt ils lui donnaient des soufflets; tantôtils le perçaient dune couronne dépines, faisant une railleriede ce traitement si barbare.
Quelle excuse pouvons-nous avoir lorsque nous trouvons les moindresmépris insupportables, après un si grand exemple que nousdonne le Sauveur du monde? Car linsulte et la violence peuvent-elles allerau delà de ce quil souffre, et non-seulement dans un de ses membres,mais dans tout son corps? Sa tête est percée dépines,frappée dun roseau, et meurtrie de coups de poing. Son visage estcouvert de crachats, ses joues de soufflets, tout son corps déchirépar la flagellation, déshonoré par la nudité, et encoreplus par ce manteau décarlate dont on le couvre, pour lui insulterpar de cruelles adorations, comme à un roi de théâtre.Sa main porte un roseau au lieu de sceptre. On ne pardonne pas mêmeà sa bouche et à sa langue, à laquelle on fait sentirlâpreté du fiel et du vinaigre.
Que peut-on simaginer de plus insupportable que tous ces traitements?ne sont-ils pas au-dessus de nos paroles et de nos pensées. Il sembleque ces cruels Juifs avaient peur doublier quelque genre de cruautédont ils ne fissent lessai sur le Sauveur. Après sêtre accoutumésà répandre le sang des prophètes, ils répandentenfin celui du Fils de Dieu même. Ils le condamnent eux-mêmesà la mort, quoiquils se couvrent du nom de Pilate. Ils veulent" que son sang retombe sur eux et sur leurs enfants ". Ce sont eux seulsqui lui font toutes ces insultes, qui le lient, qui le mènent àPilate, et qui le font traiter si outrageusement et si cruellement parles soldats. Pilate navait rien ordonné de tout ceci: (66) Ce sonteux qui ont été ses accusateurs, ses juges et ses bourreaux.
Nous lisons ceci publiquement dans lassemblée de toute lEglise,pour empêcher que les païens ne disent que nous vous annonçonsles actions miraculeuses de Jésus-Christ, mais que nous vous cachonsses souffrances et ses opprobres. Le Saint-Esprit a tellement conduit leschoses, quil fait lire cette histoire dans lEglise au temps de Pâques,et dans une solennité où tout le monde, jusquaux femmeset aux petits enfants, sy rassemblent. Nous ne cachons rien de ces outragesdu Sauveur, au milieu de cette grande assemblée et cependant personnene doute que Jésus-Christ ne soit Dieu. Nous ladorons tous, non-seulementà cause de tant de grâces dont il nous a comblés, maisparticulièrement pour cet amour si rare quil nous témoigneà sa passion; puisquil fait voir quil a bien voulu se rabaisserpour nous, jusquà ce dernier degré dhumiliation, pour nousdonner dans sa personne un parfait modèle de la plus haute vertu.
Lisons donc ceci, mes frères, puisque cette lecture nous peutêtre si avantageuse. Lorsque nous voyons le Sauveur traitéavec tant de mépris; outragé par les derniers des hommes;adoré dune manière si offensante, si cruellement tourmentédans toutes les parties de son corps, et enfin terminant sa vie par unsupplice si infâme : il est impossible, quand nous serions de roche,que nous ne nous amollissions comme la cire, et que nous nabaissions lenflurede notre coeur en le perçant dune componction sainte, et que nousne soyons pas dans un profond anéantissement. Mais écoutonsla suite dune si tragique histoire:
" Après sêtre ainsi joués de lui, ils lui ôtèrentce manteau décarlate, et lui ayant remis ses habits ils lemmenèrentpour le crucifier (31). Et comme ils sortaient, ils rencontrèrentun homme de Cyrène, nommé Simon, quils contraignirent deporter la croix de Jésus (32). Et ils vinrent au lieu appeléGolgotha, cest-à-dire, le lieu du Calvaire (33). Et ils lui donnèrentà boire du vin mêlé de fiel, et en ayant goûtéil ne voulut point en boire (34). Mais après quils leurent crucifié,ils partagèrent entre eux ses vêtements, les tirant au sort(34). Afin que cette parole du prophète fût accomplie : Ilsont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont tiréma robe au sort (35) ". Ils firent alors, à légard du Sauveur,ce qui ne se faisait quà légard des hommes tes plus méprisables,et qui étaient abandonnés de tout le monde. Ils partagèrententre eux ses vêtements sacrés qui avaient fait tant de miracles;mais qui nen firent point alors, parce que Jésus-Christ arrêtatoute leur vertu. Ils traitent le Sauveur avec tant de mépris, quilsépargnent même davantage les deux voleurs qui furent crucifiésavec lui.
" Et sétant assis près de lui, ils le gardaient (36).Ils mirent aussi au-dessus de sa tête le titre de sa condamnationainsi écrit : Cest Jésus le roi des Juifs (37). En mêmetemps on crucifia avec lui deux voleurs, lun à sa droite et lautreà sa gauche (38) ". Ils le crucifièrent ainsi au milieu dedeux larrons, afin quil passât comme eux pour un scélérat.Ils lui donnèrent du vinaigre à boire par une dérisioncruelle , mais il nen voulut point boire; et un autre évangéliste,dit que lorsquil en eut goûté, il dit " Tout est consommé".
Que veulent dire ces paroles : " Tout est consommé ", sinon quecette prophétie a été accomplie? Ils mont donnédu fiel pour ma nourriture; et ils mont abreuvé de vinaigre dansma soif". (Ps. LXVIII, 26.) Saint Jean ne dit pas non plus que Jésus-Christait bu de ce vinaigre, et il saccorde fort bien avec saint Matthieu, puisquilny a point de différence entre goûter fort légèrementquelque chose, ou nen point boire du tout. Leur fureur ne se termina pointencore là. Après cette nudité si honteuse en apparenceoù ils le réduisirent, après le crucifiement, aprèsle fiel et le vinaigre, ils ne purent encore satisfaire leur cruauté,et lorsquils le virent attaché en croix, ils lui dirent des injures,et ils lui insultèrent de mille manières; ce qui me paraîtencore plus cruel que tout le reste.
" Et ceux qui passaient par là le blasphémaient en branlantla tête (39), et en disant: Toi qui détruis le temple de Dieu,et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même : Si tues le Fils de Dieu, descends de la croix (40). Les princes des prêtresse moquaient aussi de lui avec les docteurs de la loi et les sénateurs,en disant (41) : Il a sauvé les autres, et il ne saurait se sauverlui-même. Sil est le roi dIsraël, quil descende présentementde la croix, et nous croirons en lui (42). Il met sa confiance en Dieu: Si donc Dieu laime (67) quil le délivre, puisquil a dit : Jesuis le Fils de Dieu (43) ". Ils agissaient de la sorte afin de te fairepasser pour un séducteur, pour un superbe, pour un homme vain quinavait point eu dautre but que de tromper les hommes. lis voulaient quilfinît sa vie dans une infamie publique. Cest pourquoi ils avaientvoulu quil fût condamné à la croix, et quil y mourûtdevant tout le monde. Ils lavaient même livré à desseinentre les mains des soldats, afin que leur insolence augmentât encoreles outrages dont ils voulaient le combler.
2. Certes, la désolation et les larmes de la foule qui suivaitJésus-Christ eussent pu toucher les pierres elles-mêmes; néanmoins,elles ne firent aucune impression sur ces bêtes féroces. Cestpour cela que le Sauveur adresse la parole aux personnes qui le suivaienten pleurant; mais il ne dit pas un mot à ces furieux, qui, non contentsdexercer sur sa personne sacrée toutes les cruautés quilsdésiraient, voulurent encore, comme sils avaient craint sa résurrection,noircir sa gloire par ces outrages dont ils le déshonorèrentpubliquement, en le confondant avec les voleurs et les scélérats,et en le traitant de " séducteur " et dimposteur ", aprèssa mort même.
" Va ", lui disent-ils lorsquil mourait : " Toi qui détruisle temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, descends dela croix " Et comme ils ne pouvaient effacer ce titre que Pilate avaitécrit : " Le Roi des Juifs ", parce quil leur résista endisant : " Ce qui est écrit est écrit ", ils faisaient aumoins ce quils pouvaient pour montrer que Jésus-Christ nétaitpoint leur roi : " Si cest le roi dIsraël ", disaient-ils, " quildescende maintenant de la croix. Il a sauvé les autres, et il nepeut se " sauver lui-même ". ils sefforçaient par ces parolesdobscurcir et de rendre suspects et douteux tous les miracles que Jésusavait faits jusqualors : " Sil est le Fils de Dieu ",disaient- ils encore;" et si Dieu laime, quil le sauve".
Âmes scélérates, âmes exécrables, tantde prophètes, dont vous avez répandu le sang, ont-ils cessédêtre prophètes, ou tant de saints dêtre saints, parceque Dieu ne les a pas sauvés de vos mains ? Votre barbarie leura-t-elle ravi leur sainteté, et ont-ils cessé dêtrejustes après linjustice de vos violences? Va-t-il donc un renversementdesprit, et un aveuglement égal au vôtre? Car si vous êtescontraints davouer que les prophètes nont point cessé dêtrece quils étaient, au milieu des supplices dont vous les avez tourmentés,ne deviez-vous pas à plus forte raison croire la même chosedu Sauveur, qui avait tant de fois prédit sa mort, et qui, prévoyantcette fausse accusation que vous en pourriez concevoir, lavait souventdétruite par ses actions et par ses paroles?
Aussi tous leurs artifices nont pu blesser en la moindre chose lhonneuret la réputation de Jésus-Christ. Ce fut alors mêmequun de ces deux voleurs, qui était crucifié avec le Sauveur,après avoir passé sa vie dans toutes sortes de crimes, mourutsaintement en croyant en lui. Il publie sa gloire, lorsque les princesdes prêtres sefforcent de lobscurcir, et il le reconnaîtpour roi lorsquon le traite en esclave. Tout le peuple aussi pleure Jésus-Christ,et est touché de ses souffrances. Cependant on napercevait alorsdans le Sauveur que des marques de faiblesse. Tout ce qui se passait alorsne pouvait former quune impression de son impuissance dans lesprit deceux qui ne pénétraient pas tes desseins de Dieu dans cegrand mystère. Et néanmoins Jésus-Christ a fait voirquil était Dieu, en mourant comme le dernier des hommes, et ila établi cette vérité par les choses mêmes quiparaissaient la devoir détruire.
Gravez, mes frères, dans le fond de votre coeur cette image dela patience de Jésus-Christ, afin quelle y étouffe tousles mouvements de la colère. Si vous sentez que vous commenciezà vous troubler, imprimez aussitôt sur vous le signe de cettecroix du Sauveur. Repassez dans votre mémoire tout ce quil a souffertpour vous, et votre colère sera bientôt dissipée. Souvenez-vousdes injures dont on a outragé le Fils de Dieu, et de tant de cruellescirconstances de son supplice. Pensez à ce quil est, et àce que vous êtes, quil est votre Seigneur, et vous son esclave.Souvenez-vous que le Sauveur ne souffrait que pour les autres, et que voussouffrez pour vous-même. Quil souffrait de la part de ceux quilavait comblés de biens, et vous de ceux que vous avez peut-êtremaltraités. Quil souffrait des traitements si indignes àla vue de toute une ville, devant les Juifs et les étrangers, parlantà tous avec une douceur extrême; et que vous ne pouvez endurerla moindre insulte, dont il y aura deux ou trois témoins.
Les disciples mêmes du Sauveur (68) labandonnent, ce qui me paraîtle plus grand de ses outrages. Ses amis le fuyaient, ses ennemis lentouraientpendant son supplice, linsultaient, linjuriaient, se riaient, se moquaient,se raillaient de lui, les Juifs ét les soldats den haut et denbas et les voleurs de chaque côté. Car il est marquéque dabord ils lui dirent tous deux des injures, mais que lun ensuiteladora comme Dieu, pendant que lautre le blasphémait. Il sembleque Dieu ait voulu encore ici prévenir la malice des hommes, etque les voulant empêcher de dire que ce qui est rapporté deces deux hommes avait été inventé, et que ce voleurnétait point un véritable voleur, il ait permis que le bonlarron blasphémât dabord Jésus-Christ pour faire admirerdavantage la manière si soudaine et si puissante dont Dieu lui touchale coeur.
3. Que la pensée donc dune si admirable patience excite en vousle désir de limiter. Car que pouvez-vous souffrir daussi cruelet daussi ignominieux que ce que votre maître a souffert pour vous?Quelquun vous a-t-il dit publiquement des injures? Elles ne peuvent êtreaussi horribles que celles quon a dites contre Jésus-Christ. Vousa-t-on outragé avec des fouets et des verges? Vous ne le pouvezêtre comme il la été, et on ne vous réduirapoint dans une nudité si honteuse. Vous a-ton donné un soufflet?Ce ne peut être avec des circonstances si outrageantes que cellesque vous voyez ici. Considérez de plus, comme je viens de vous ledire, qui était celui qui souffrait ces choses, pour qui il lessouffrait, et en quel temps il les souffrait.
Ce qui était encore plus insupportable, cest que personne nese plaignait dune violence si extrême; personne nouvrait la bouchepour défendre son innocence, et pour blâmer ces injustices.Tout le monde conspirait à loutrager, les bourreaux et les soldats,le peuple et les prêtres. On regardait Jésus-Christ commeun imposteur et un séducteur, et on se raillait de lui comme dunhomme qui ne pouvait se défendre, ni soutenir ses paroles par sesactions. Jésus-Christ nopposait que son silence à tous cesoutrages. Il souffrait tout avec une constance infatigable, pour nous apprendrejusquoù doit aller notre patience.
Cependant un si grand exemple nous est inutile. Quun serviteur aitfait une chose qui nous déplaise, nous entrons en fureur. Nous sommesinexorables et sans pitié, lorsquon fait quelque chose contre nous,et nous sommes insensibles à tout ce qui se fait contre Dieu. Nousnépargnons pas même nos propres amis. Que lun deux nousblesse en quelque chose, nous ne le pouvons souffrir; quil nous méprise,nous devenons furieux. Il ne nous sert de rien de lire ou découterla passion du Sauveur, de voir quun de ses disciples le trahit, que lesautres labandonnent; que les Juifs à qui il avait fait tant debien se déclarent contre lui; quon lui crache au visage, quunserviteur lui donne un soufflet, que les soldats loutragent; que les prêtreslinsultent; que les voleurs le blasphèment, et que cependant ilne dit aucune parole daigreur, et quétant environné detant de gens qui lattaquent si cruellement, il ne les veut vaincre quepar son silence.
Ceci nous apprend, mes frères, que plus nous aurons de douceuret de patience dans laffliction, plus nous serons invincibles, et plusnous nous rendrons vénérables à tous les hommes. Quinadmirerait cette paix où nous serons parmi les injures de ceuxqui nous oppriment? Que si nous nous laissons aller à limpatience,tout le monde au contraire nous méprisera. Car comme celui qui souffreavec constance paraît innocent, lors même quil est coupable,de même celui qui étant innocent témoigne de limpatiencedans ce quil souffre, semble justifier les maux quil endure, et ou leregarde comme un esclave de la colère, qui assujétit la noblessede son âme à la tyrannie de sa passion. Celui qui est danscet état a beau être libre; dès lors quil sasservità la colère, il est esclave, quand il aurait dailleurs milleserviteurs qui le regarderaient comme leur maître.
Vous me répondrez peut-être que celui contre qui vous vousemportez vous a offensé cruellement. Quimporte? Nest-ce pas alorsquil faut témoigner plus de vertu? Ne voyons-nous pas que les bêtesles plus furieuses ne nous font point de mal, lorsque nous ne les aigrissonspas, et quelles ne témoignent leur furie que contre ceux qui lesattaquent et qui les irritent? Que si vous vous trouvez dans la mêmedisposition, ne pouvant retenir votre colère lorsquon vous a irrité,quel avantage avez-vous donc sur des bêtes? On peut dire mêmequelles en ont sur vous. Car dordinaire les hommes les attaquent lespremiers, et leur colère nest pas en leur pouvoir, parce quelles(69) sont emportées par leur instinct destitué de raison,et par limpétuosité de la nature. Mais quelle excuse vousreste-t-il à vous qui, étant homme, agissez en bête?
Car quel mal vous a-t-on fait? vous a-t-on ravi votre bien? Cest cequi devrait vous donner de la joie, puisquen souffrant cette perte ellevous sera très-avantageuse et que vous en recevrez plus de bienquon ne vous en ôte. Vous a-t-on méprisé? A quoi seréduit ce mépris? En êtes-vous moins que vous nétiezsi vous avez un peu de vertu pour le souffrir? Si vous ne souffrez doncen cela aucun mal qui soit véritable, pourquoi vous fâchez-vouscontre une personne qui, bien loin de vous nuite, vous a fait du bien?Ne savez-vous pas que lhonneur et lestime rendent encore plus faiblesceux qui sont lâches, et que le mépris rend encore plus fortsceux qui sont forts? Les traitements injurieux abattent les tièdeset les négligents, mais les louanges leur nuisent. Car si nous pesonsles choses dans une juste balance, nous trouverons que ceux qui nous blâmentne servent quà accroître notre vertu et notre mérite,et quau contraire ceux qui nous louent ne peuvent nourrir que notre complaisanceet notre orgueil, qui est la source de tous les maux.
Nous pouvons remarquer la vérité de ce que je dis dansla manière dont les pères se conduisent envers leurs enfants.lis craignent de les louer, et ils leur font souvent des réprimandes,de peur quils ne saffaiblissent et quils ne se relâchent par leslouanges quils leur donneraient. Les maîtres agissent aussi tousles jours de la même manière à légard de leursdisciples. Cest pourquoi sil était permis à un chrétiendavoir de laversion pour quelquun, il en devrait plutôt avoirpour ceux qui le louent et qui le flattent, que pour Ceux qui loffensentet le décrient. Les flatteries sont bleu plus dangereuses que lesinjures, et si nous ne veillons bien sur nous, il est beaucoup plus aiséde nous y laisser surprendre. Cest pourquoi il faut que celui qui ne selaisse point toucher par lhonneur et par les louanges, ait une grandeurdâme et de piété tout à fait rare, et il doitattendre de Dieu une récompense toute extraordinaire.
Cest un miracle bien plus grand de voir un homme qui ne se troublepoint lorsquon le blesse dans son honneur, que den voir un autre quine tombe point lorsquon le frappe dans son corps. Mais le moyen, dites-vous,que je sois insensible à loutrage? Vous le ferez si, lorsquonvous offense, vous avez aussitôt recours au signe de la croix etsi vous limprimez sur votre coeur; si vous êtes chrétien,vous ne pouvez vous souvenir de ce que Jésus-Christ a souffert pourvous, sans oublier ce que vous souffrez. Ne vous arrêtez pas auxinjures que vous fait cet homme; pensez aux biens que vous en recevrez.Cest ainsi que vous cesserez bientôt de vous fâcher contrelui, et que vous passerez à des sentiments de douceur et de bonté.Je dis plus, mes frères, craignez Dieu, que sa crainte vous soittoujours présente, quelle soit gravée dans le fond de votrecoeur et elle vous rendra doux et paisibles.
4. Que lexemple aussi de vos domestiques vous avertisse continuellementde votre devoir. Considérez, lorsque, vous leur faites quelque-folsdes réprimandes, quel silence ils gardent alors, et que cela vousapprenne que ce nest pas une chose qui vous soit si difficile que de voustaire lorsque les autres vous offensent. Vous apprendrez ainsi àcondamner vos emportements, vous reconnaîtrez avec douleur dans laplus grande chaleur de votre colère que vous faites mal, et vousvous accoutumerez peu à peu à devenir comme insensible lorsquonvous outrage et quon vous fait des insultes. Souvenez-vous que celui quisemporte contre vous nest plus maître de lui-même; quilest comme un homme qui a perdu lesprit et vous naurez plus de peine àsouffrir toutes ses injures.
Combien de fois les possédés nous frappent-ils? Et cependant,bien loin de nous en fâcher, nous navons pour eux que de la compassionet de la tendresse. Faites de même, mes frères, ayez pitiéde celui qui vous dit des injures. Il est dévoré par la colèrecomme par une bête furieuse et déchiré par un monstreterrible qui est le démon. Hâtez-vous de délier unhomme qui est si misérablement tourmenté et qui par une passionsi courte se cause une mort qui ne finira jamais. Cette maladie est siviolente, quen un moment elle perd celui quelle possède. De làvient celte parole : Le moment de sa fureur est le moment de sa chute.Car cest ce quil y a de particulier et dépouvantable dans cettepassion. Elle ne peut pas durer longtemps. Et cependant dans le peu quelledure elle cause des maux presque irréparables. Si sa durée(70) égalait sa violence, personne ny pourrait résister.Je voudrais vous pouvoir représenter létat
dun homme qui dans la colère en offense un autre, et létatde celui qui souffre en paix cette injure, et vous faire voir ànu le coeur de lun et de lautre. Vous verriez que lâme du premierest comme une nuée au milieu de la tempête et que celle dudernier est comme un port toujours calme et toujours tranquille. Les espritsde malice et les princes de lair ne troublent jamais la paix de son âme.Comme celui qui fait une injure na point dautre but que dirriter celuiquil offense, lorsquil saperçoit quil est hors datteinte ethors de prise, il quitte bientôt sa mauvaise humeur pour rentrerdans la douceur et dans la paix.
Il est impossible que, tôt ou tard, celui qui sest mis en colèrene se repente de son emportement et de ses excès. Quand mêmesa colère serait juste, il faudrait nécessairement quiltémoignât son mécontentement contre quelquun; nest-ilpas plus aisé et plus sûr de le faire sans passion et sanschaleur et dune manière dont on puisse se repentir? Hélas!si nous voulons nous conserver dans nous-mêmes un trésor debiens, il ne tiendra quà nous avec la grâce de Dieu de leposséder avec assurance et dy trouver notre véritable gloire.Notre malheur est que nous cherchons la gloire des hommes. Si nous avionssoin de nous honorer nous-mêmes, personne ne pourrait nous déshonorer;mais si nous nous déshonorons nous-mêmes, quand tout le mondenous accablerait de louanges, nous nen serions pas plus estimables. Commenul ne nous peut rendre vicieux, si de nous-mêmes nous ne nous portonspoint au vice; ainsi nul ne nous peut déshonorer à moinsque nous nous déshonorions nous-mêmes.
Supposons quun homme dune piété admirable soit regardéde tout le monde comme un méchant, comme un voleur, comme un scélératplongé dans les plus grands crimes, sans quil soit touchéde ces impostures, quel mal recevra-t-il de tous ces faux bruits? Mais,dites-vous, tout le monde parle mal de lui. Il est vrai, mais toutesces paroles mie peuvent atteindre jusquà lui. Ce sont ceux quisèment ces faux bruits, qui se déshonorent eux-mêmes,en jugeant si mal dun homme si parfait. Si quelquun publiait que le soleilnest pas une source de lumière, à qui ferait-il tort, àsoi-même ou au soleil? Croirait-on sur sa parole que le soleil neserait plus lumineux, et ne croirait-on pas plutôt que lui-mêmene serait pas sage? Ainsi, lorsque les méchants accusent les bons,leurs calomnies sont leur propre condamnation et la gloire de ceux quilscondamnent.
Faisons donc tous nos efforts, mes frères, pour purifier notrevie de telle sorte que nous ne donnions aucune prise sur nous àla médisance et à limposture. Mais si, nonobstant toutesces précautions, lenvie et la passion déchirent notre innocence,ne nous laissons point aller à la tristesse, et tâchons denen être point touchés. Que le juste soit tant décriéque lon voudra, il sera toujours juste, et il ne cessera point dêtrece quil est. Mais ceux qui se laissent aisément engager dans cesfaux soupçons, se percent le coeur dune plaie mortelle. Que leméchant au contraire soit tant loué que lon voudra, toutecette estime ne servira quà le confirmer dans sa méchanceté,et quà attirer sur lui de plus grands supplices. Car lorsquunméchant homme passe dans le monde pour ce quil est, cette diffamationpublique peut quelquefois lhumilier et le faire rentrer en lui-même: mais lorsque son péché demeure couvert, il loublie lui-même,et il tombe dans lendurcissement. Car si ceux qui sont dans le crime sonttouchés à peine lorsque tout le monde les condamne, commentreviendront-ils de leur égarement, lorsque, bien loin dêtreblâmés, ils trouveront des approbateurs de leurs injusticeset de leurs excès? Ne savez-vous pas que cest ce que saint Paulblâmait daims les Corinthiens? Ne voyez-vous pas avec quelle forceil les reprend non-seulement de ce quils ne permettaient pas que lincestueuxreconnût son crime, mais même de ce quen le soutenant et enlhonorant, ils le poussaient encore en de plus grands maux?
Cest pourquoi, mes frères, je vous conjure de vous éleverégalement au-dessus des louanges et des injures, et de navoir nulégard aux faux rapports et aux vains soupçons. Travaillonsseulement à faire en sorte que notre conscience nous rende un bontémoignage devant Dieu, et que notre vie soit pure à sesyeux. Car ce sera ainsi que nous pourrons mériter, et dans ce mondeet dans lautre, une gloire solide et véritable, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et lempire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (71)
HOMÉLIE LXXXVIII
" OR, DEPUIS LA SIXIÈME HEURE DU JOUR JUSQUA LA NEUVIÈME,TOUTE LA TERRE FUT COUVERTE DE TÉNÈBRES. ET SUR LA NEUVIÈMEHEURE JÉSUS POUSSA UN GRAND CRI EN DISANT : ÉLI, ÈLI,LAMMA SABATHANI. CEST-A-DIRE, MON DIEU, MON DIEU, POURQUOI MAVEZ-VOUSABANDONNÉ? " (CHAP. XXVII, 45, 46, JUSQUAU VERSET 62.)
1. Cest ici le signe que Jésus-Christ promit autrefois aux Juifs,lorsque, lui demandant un signe du ciel, il leur dit : " Cette race corrompueet adultère demande un signe, et on ne lui en donnera point dautreque celui du prophète Jonas ". (Matth. XII, 39; Luc. XI, 29.) Cequil entendait de sa croix, de sa mort, de sa sépulture et de sarésurrection. Et pour marquer encore ailleurs, dune autre manière,la vertu toute-puissante de sa croix, il dit : " Lorsque vous aurez élevéen haut le Fils de lhomme, "vous connaîtrez alors qui je suis "(Jean, VIII, 28) ; comme sil leur disait: Lorsque vous maurez crucifié,et que vous croirez mavoir vaincu, cest alors que vous saurez quel estmon pouvoir. Car en effet sa mort a été suivie de la destructionde leur ville, de lanéantissement de leur loi, de lembrasementde leur temple; de la ruine de leur état, et de la perte de leurliberté. LEvangile au contraire commença dès lorsà fleurir de toutes parts, la prédication sétenditjusques aux extrémités de la terre; et lon voit maintenantla terre et la mer, les lieux peuplés et les plus déserts,retentir du nom et des louanges de Jésus-Christ.
Voilà de quels événements, il veut parler, sansoublier ceux qui arrivèrent au temps de sa passion et de son crucifiement.Cétait un bien plus grand miracle quil fit toutes ces merveilles, lorsquil était crucifié et quil allait expirer, que silles eût faites durant sa vie. Mais ce qui augmentait ces prodiges,cest quils étaient du ciel, cest-à-dire dans lair, telsque les Juifs le demandaient, ce qui nétait encore arrivéque dans lEgypte, aux approches de la Pâque et de la délivrancede ce peuple. Car tout était alors une figure de ce qui devait arriver.
Mais remarquez à quelle heure ces ténèbres arrivent,cest-à-dire en plein midi, afin que tous les hommes qui étaientalors sur la terre pussent en être les témoins. Ce seul miraclesi grand de soi-même, et arrivant dans le moment quil arriva, devaitsuffire pour convertir tous les Juifs. Car Dieu ne le permit que lorsquilsavaient déjà satisfait toute leur rage, et que le feu deleur colère commençait à séteindre, aprèsquils se furent enfin lassés doutrager le Sauveur et dinsulterà ses maux. Car après quils eurent fait et quils eurentdit tout ce quils voulaient, les ténèbres commencèrentà paraître, afin que leur âme nétant plus sipossédée de cette fureur qui ianimait, ils fussent plusdisposés à retirer quelque fruit dun (72) si grand miracle.Il était sans doute bien plus glorieux au Sauveur de faire ces prodigesen mourant sur la croix, que de descendre même de la croix. Car,soit quils les attribuassent à Jésus-Christ, ils devaientle craindre et croire en lui; soit quils les attribuassent au Père,ils devaient encore être touchés, de regret et se convertir,puisque ces ténèbres étaient une marque visible dela colère de Dieu sur eux.
Car pour montrer que cette éclipse nétait point une éclipsenaturelle, mais seulement un effet extraordinaire de lindignation de Dieu,il ne faut que considérer cet espace de trois heures pendant lesquelleselle dura, au lieu que tout le monde sait que les éclipses naturellesque nous voyons tous les jours passent bien plus vite. Vous me demanderezpeut-être comment tout le monde alors ne fut point frappédun si grand prodige, et ne reconnut point la divinité de celuiqui était attaché à la croix. A quoi je répondsque les hommes étaient alors dans un étrange assoupissementà légard de Dieu; que ce miracle nayant duré quetrois heures, et nayant point de suite, les hommes négligèrentaisément den reconnaître la cause; et que la longue habitudede leurs impuretés et de leurs crimes, les avait jetés dansun si profond aveuglement, quils étaient incapables dattribuerces ténèbres à une autre cause quà une causeordinaire et toute naturelle.
Après cela pouvez-vous vous étonner de lindifférencequi parut alors chez les païens qui navaient aucune connaissancede Dieu, et sils négligèrent de sinformer de la cause deces ténèbres, puisque les Juifs mêmes, aprèstant de grands miracles du Fils de Dieu, sélevèrent encorecontre lui, quoiquils ne pussent pas ignorer quil fût la causede ce prodige? Cest pour cette raison quil jeta un grand cri vers lafin de ces ténèbres, pour faire connaître àtout le monde quil était encore envie, et quil avait répanducette nuit épaisse sur ses ennemis pour les toucher et pour leurdonner lieu de se convertir.
Il dit: " Eli, Eli, lama Sabacthani ", cest-à-dire: " Mon Dieu,mon Dieu, pourquoi mavez-vous abandonné "? afin quon sûtque, jusquau dernier moment de sa vie, il honorait son Père, etquil ne lui était point opposé. Il choisit à desseinune parole des prophètes pour montrer quil approuvait lAncienTestament, et il la dit en hébreu, afin que tout le monde connûtquil navait quune même volonté avec son Père. Maisadmirez encore ici laveuglement de ce peuple.
" Quelques-uns de ceux qui étaient là, entendant ce cri,dirent : il appelle Elie (47). " Et aussitôt lun deux courut emplirune éponge de vinaigre, et la mettant au bout dun roseau, lui présentaità boire (48). Les autres disaient : Attendez : Voyons si Elie neviendra point pour le délivrer (49). Jésus jetant un grandcri polir la seconde fois rendit lesprit ", pour accomplir ce quil avaitdit auparavant : " Jai le pouvoir de quitter ma vie, et jai le pouvoirde la reprendre ". (Jean, X, 17.) Cétait pour marquer ce souverainpouvoir quil criait avec tant de force un moment avant quil mourût.Saint Marc dit que Pilate sétonna de ce quil était sitôtmort. (Marc, XV, 44; Luc, XXXIII, 47.) Mais le centenier le fut dautantplus que, voyant un homme mourant jeter un si grand cri, il crut quilnétait point mort par faiblesse, mais parce quil lavait voulu.
"Mais Jésus jetant un grand cri pour la seconde fois, renditlesprit (50). En même temps le voile du temple fut déchiréen deux, depuis le haut jusquen bas; la terre trembla, les pierres sefendirent (51). Les sépulcres souvrirent : Et plusieurs corps desaints qui étaient dans le sommeil de la mort ressuscitèrent(52). Et sortant de leurs tombeaux après sa résurrection,vinrent en la ville sainte, et apparurent à plusieurs (53). Or,le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus,ayant vu le tremblement de terre et tout ce qui se passait, furent saisisdune extrême crainte et dirent : Cet homme était vraimentle Fils de Dieu (54) ". Cette voix de Jésus-Christ déchiradonc le voile du temple, ouvrit les tombeaux, et elle a causé depuisla ruine du temple. Ce nest pas quil méprisât ce lieu saint,lui qui avait dit avec indignation : " Ne faites point de la maison demon Père une maison de trafic (Jean, II, 16.) " ; mais il montraitque les Juifs nétaient pas dignes de le conserver, pas plus quelorsquil lavait autrefois livré aux Babyloniens. Ces prodigesde plus ont marqué, outre la ruine du temple qui devait arriverquarante ans après, le changement du monde et le renouvellementde toutes choses en un état plus parfait et plus heureux, et lasouveraine puissance de Celui qui mourait en croix. (73)
Les morts mêmes ressuscitèrent alors : ce qui étaitsans doute la plus grande marque de la divinité de Celui qui avaitvoulu mourir sur une croix. Elisée ayant autrefois touchéun mort, le fit ressusciter; mais ici un corps attaché en croix,dun seul cri en ressuscite plusieurs. Lun nétait que la figurede lautre, et narriva quafin de rendre ce dernier miracle plus aiséà croire.
2. Mais ces prodiges ne se terminèrent pas à la résurrectionde quelques morts. On vit encore les pierres se fendre et la terre sébran1er:ce que Dieu permit alors, afin quon reconnût que Celui qui étaitsi puissant, aurait bien pu perdre ses bourreaux. Car la même mainqui faisait trembler la terre, et qui obscurcissait le soleil aurait puexterminer sans peine ces hommes de sang. Mais il ne le voulut pas. Ilse contenta de témoigner sa puissance sur les éléments,et il voulut épargner ces âmes si criminelles pour leur donnerlieu de se sauver. Cependant rien ne put fléchir leur esprit niamollir leur dureté. Ils firent voir en ce point jusquoùva lexcès de lenvie, que rien ne peut arrêter, et qui portetout aux extrémités. Ils osèrent résister encoreà des miracles si éclatants, et nous voyons même queJésus-Christ étant ressuscité malgré tous cesgardes qui lenvironnaient, ils corrompirent les soldats, afin détoufferpar leur imposture la vérité de sa résurrection. Ilne faut donc pas sétonner de cette indifférence quils témoignentici, puisque leur endurcissement les rendait capables de tout.
Considérons plutôt quels étaient ces miracles queJésus-Christ fit lorsquil était attaché en croix.Les uns se font dans le ciel, les autres dans la terre, et les autres dansle temple. Il voulait témoigner par ces différents prodiges,ou que son indignation était extrême, ou que sa bonténous allait bientôt découvrir ce qui jusque-là nousavait été caché, cest-à-dire, que les cieuxseraient ouverts aux hommes, et quil les allait introduire dans le véritablesanctuaire. Les Juifs disent : " Sil est roi dIsraël, quil descendede la croix "; et lui témoigne par ses miracles quil est le Roide tout lunivers. Ils disent : " Va, toi qui détruis le templede Dieu, et qui le rétablis en trois jours"; et lui leur témoignepar des preuves certaines quil allait bientôt être ruiné,Ils disent : " Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même" ; et lui fait voir sensiblement le contraire de ce quils disent; puisquecelui qui ressuscitait tant de morts aurait bien pu se sauver lui-même.Car si la résurrection de Lazare, quatre jours après sa mort,était un si grand miracle, quel ne fut pas celui qui a fait revivredes personnes mortes depuis tant de temps par une résurrection quiétait tout ensemble une preuve et une figure de la résurrectiongénérale? " Car plusieurs corps de saints qui étaientdans le sommeil de la mort ressuscitèrent; et, sortant de leurstombeaux " après sa résurrection, vinrent en la ville sainteet apparurent à plusieurs ". Afin que ce que dit lEvangile ne passâtpoint pour une illusion, il est marqué que ces morts ressuscitésapparurent à plusieurs dans la ville.
" Mais le centenier rendit gloire à Dieu, en disant : Cet hommeétait vraiment le Fils de Dieu; et le peuple qui était venuvoir ce spectacle fut saisi de crainte et sen retourna en se frappantla poitrine ". La puissance de Jésus-Christ crucifié futtelle quaprès tant doutrages et tant dinsultes, aprèsla mort même quil avait souffert, tout le peuple ne laissa pas dêtretouché de regret, et que le centenier reconnut que celui qui avaitété crucifié était Fils de Dieu. Quelques-unsdisent que ce centenier fut ensuite tellement fortifié dans la foiet dans la vertu, quil endura le martyre.
" Il y avait là aussi plusieurs femmes qui le regardaient deloin, lesquelles avaient suivi Jésus depuis la Galilée, ayantsoin de lassister (55). Entre lesquelles était Marie Madeleine,Marie mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils deZébédée (56)". Comme les femmes sont naturellementplus tendres et plus compatissantes que les hommes, celles-ci répandaientdes larmes en voyant des événements si douloureux. Et considérezcette constance quelles témoignent. Elles assistent Jésus-Christet le suivent jusque dans les plus grands périls. Elles sont présentesà son supplice, et elles en voient toutes les circonstances. Ellestentendent pousser son dernier cri, elles le voient expirer, elles voientles pierres se fendre et toutes les autres choses que lEvangile rapporte.Cest pourquoi elles furent aussi les premières qui virent le Filsde Dieu ressuscité; et le sexe qui avait le premier péchéet qui avait été ensuite le premier condamné de Dieu,fut le premier qui jouit des biens de la nouvelle vie que Jésus-Christapporta aux (74) hommes. Ce qui nous doit faire admirer encore davantagela force de ces femmes, cest que les disciples mêmes avaient quittéJésus et sétaient enfuis.
Mais quelles étaient ces femmes, sinon sa mère que lEvangileappelle " la mère de Jacques, " et quelques autres qui lavaientsuivie durant sa vie? Saint Luc dit que " plusieurs dentre le peuple sefrappaient la poitrine en voyant toutes ces choses " ; ce qui montre jusquoùallait la cruauté des Juifs, puisquils se glorifiaient et quilsse réjouissaient de ce qui causait une douleur si générale.Quoique tous les signes qui accompagnèrent cette mort fussent autantde marques de la colère, ou plutôt de la fureur de Dieu, ilsnen furent point touchés. Ces ténèbres si terribles,ces pierres qui se fendent, ce voile qui se rompt, et tous ces tremblementsde terre ne font aucune impression sur eux.
" Sur le soir, un homme riche dArimathie, nommé Joseph, quiétait aussi disciple de Jésus (57), vint trouver Pilate etlui demanda le corps de Jésus, et Pilate commanda quon le lui donnât(58). Joseph donc ayant pris le corps, lenveloppa dans un linceul blanc(59). Et il le mit dans un sépulcre qui navait point encore serviet quil avait fait tailler dans le roc; et ayant fermé lentréedu sépulcre avec une grande pierre, il sen alla (60) ". Cet homme,qui était en secret disciple de Jésus-Christ, osa aprèsla mort du Sauveur entreprendre une chose assez hardie. Car ce nétaitpoint un homme du commun qui fût peu considérable, mais unmagistrat et un homme dautorité. Ce qui nous fait voir davantagela force et le courage quil lui fallait pour sexposer si généreusementà la mort et à la haine de tout le monde, Car il va demander" hardiment " le corps, et il ne cesse point de le demander quil ne laitobtenu de Pilate. On voit quelle était lardeur de lamour quecet homme avait pour le Sauveur, non-seulement en ce quil va demanderson corps et quil lensevelit avec tant de magnificence, mais encore ence quil le met dans, son sépulcre qui navait point encore service que Dieu disposa ainsi par une admirable sagesse, afin que personnemie crût que ce fût quelque autre qui fût ressuscitéau lieu du Sauveur.
"Et Marie Madeleine et lautre Marie étaient là, se tenantassises auprès du sépulcre (61)". Pourquoi ces femmes demeuraient-ellesen ce lieu, sinon parce quelles navaient pas encore une assez haute idéede la divinité de Jésus-Christ? Cest pourquoi elles portentdes parfums, et elles demeurent auprès du tombeau, afin quaussitôtque la fureur des Juifs le leur permettrait, elles eussent la consolationde les répandre sur son corps sacré. Considérez donc,mes frères, le courage de ces femmes; considérez lardeurde leur charité envers Jésus-Christ; considérez leursainte profusion pour acheter des parfums ; considérez ces coeursintrépides dans les périls et préparés àla mort.
3. Imitons, nous autres qui sommes hommes, imitons au moins ces femmes.Nabandonnons point Jésus-Christ dans ses tentations et dans sesmaux. Ces femmes, pour parfumer son corps mort, dépensent beaucoupdargent, et sexposent même au danger de perdre la vie; et nous,comme je men plains si souvent, nous négligeons de lassister danssa faim et de le vêtir lorsquil est nu. Et lorsquil nous tend lamain pour nous demander laumône, nous passons outre sans lécouter.Il ny a personne, si dur quon le suppose, dans cette assemblée,qui ne donnât tout son bien à Jésus-Christ sil levoyait ici en personne; et maintenant nous ne lui donnons rien, quoiquece soit lui-même qui se présente à nous, et quil nousait assuré quil regardait cette aumône comme si nous la luiavions faite à lui-même : " Ce que vous faites ", dit-il "à un de ces plus petits, vous me le faites à moi-même".
Pourquoi donc ne donnez-vous pas laumône à ce pauvre,puisquil ny a point de différence entre donner à ce pauvreou à Jésus-Christ? Vous ne serez pas moins récompenséque ces femmes qui nourrissaient Jésus-Christ durant sa vie, et,si je lose dire, que personne mie se trouble de cette parole, vous leserez beaucoup davantage. Car il faut moins de vertu pour donner àmanger au Sauveur lorsquil est présent, et que sa présenceest capable damollir un coeur de pierre, que pour nourrir et assisterles pauvres, les mendiants et les malades par le seul respect que lonporte à ses paroles. Dans le premier cas, le visage et la dignitédun Dieu homme, vivant et parlant, a beaucoup de part à la bonneaction; mais dans lautre, le mérite de votre libéralitéet de votre charité est tout à vous. Et de plus, cest unetrès-grande marque de la révérence que (75) lon porteà Jésus-Christ que de se résoudre, sur une seule deses paroles, à prendre tout le soin possible de ceux qui ne sontque serviteurs comme nous.
Ayez donc soin des pauvres, .mes frères. Nourrissez-les de vosaumônes, et confiez-vous en Celui qui reçoit de vous cetteaumône et qui vous dit: " Cest à moi que vous la donnez." Car si ce nétait véritablement à lui que vous ladonnez, il ne récompenserait pas votre don de la gloire de son royaume.Et si ce nétait aussi sur lui-même que retombe le méprisque vous faites de ses pauvres, il ne vous condamnerait pas aux feux éternels,lorsque vous renvoyez une personne abjecte et misérable sans assistance.Mais parce que cest Jésus-Christ lui-même que lon mépriseen la personne de ce pauvre, ce mépris est un grand crime. Cestainsi que saint Paul le persécutait, lorsquil croyait ne persécuterque ses disciples, et ce fut pour ce sujet que Jésus lui cria duciel: " Pourquoi me persécutez-vous?" (Act. ix, 43).
Lors donc, mes frères, que nous donnons laumône àun pauvre, donnons-la-lui comme à Jésus-Christ même,puisque nous devons plus croire ses paroles que nos yeux. Et quand nousvoyons un pauvre, souvenons-nous de ses paroles, par lesquelles il déclareque cest à lui que lon donne. Quoique tout ce qui paraîtà nos yeux ne soit point Jésus-Christ, cest lui néanmoinsqui reçoit et qui demande du pain sous lhabit et sous la figurede ce pauvre.
Vous rougissez peut-être, lorsque vous entendez dire que Jésus-Christest pauvre, et quil vous demande du pain. Que ne rougissez-vous plutôtde ce que vous lui refusez du pain, lors même quil vous en demande?Lun peut causer quelque honte et quelque pudeur, mais lautre est dignede peine et de supplice. Car cest sa bonté qui le porte ànous demander du pain, et une action de sa bonté ne nous peut êtrequun sujet de gloire; au lieu que cest notre propre cruauté quinous porte à lui refuser ce quil nous demande. Que si vous ne croyezpas maintenant que cest Jésus-Christ même à qui vousrefusez, lorsque vous refusez à un pauvre qui vous demande laumône,au moins est-il certain que vous le croirez, lorsquil vous amèneradevant tous les hommes au dernier jour, et quil dira : " Cest àmoi-même que vous navez pas fait ce que vous navez pas fait auxmoindres de mes serviteurs ". Que Dieu ne permette pas que nous apprenionsjamais de sa bouche cette vérité funeste, mais que, la croyantdès cette heure sur sa parole, nous écoutions plutôtcette heureuse voix qui nous appelle à la félicitéde son royaume: " Venez, vous que mon Père a bénis, etc."
Vous me direz peut-être que je vous parle toujours de la charitéet de laumône, et que je ne vous recommande autre chose que lespauvres. Je répondrai que jai bien raison de le faire, et que jene cesserai jamais de vous exhorter à pratiquer cette vertu. Etquand même vous exécuteriez parfaitement ce que je désirede vous, je ne devrais pas laisser de vous encourager de nouveau, de peurde vous laisser retomber dans votre négligence; toute. fois je seraismoins pressant dans mes instances; mais puisque vous ne faites pas encorela moitié de ce que je vous demande, ce nest plus moi que vousdevez accuser de ces redites, et cest à vous-mêmes que vousdevez faire ces reproches, non pas à moi. Votre plainte est semblableà celle que ferait un enfant qui, par négligence ou par stupidité,ne pourrait quavec peine apprendre à lire, et se plaindrait dece que son maître ne lui parlerait que de lettres et de syllabes.
Car je vous demande, qui dentre vous est devenu par mes exhortationsplus prompt et plus ardent à donner laumône? Qui donne sonbien avec plus de profusion aux pauvres? Qui de vous en a donnéla moitié? Qui en a donné le tiers? Ne serait-il donc pasétrange, lorsque vous navez encore rien appris de nous en ce point,de vouloir que nous cessions de vous instruire? Vous devriez faire le contraire,et si nous nous lassions de vous exhorter à donner laumône,vous devriez nous conjurer de continuer toujours. Si quelquun de vousavait mal aux yeux, et que je fusse médecin, et quaprèsquelques remèdes, voyant tout mon art inutile, je cessasse de letraiter, ne viendrait-il pas à ma porte, pour me reprocher, monindifférence, et ne maccuserait-il pas de discontinuer cette cure,lorsque son mal est encore dans toute sa force? Que si pour me justifierje lui disais quil lui doit suffire que je lui aie donné tel ettel remède, se contenterait-il de ma réponse, et me laisserait-ilen paix? Ne me représenterait-il pas plutôt le peu davantagequil aurait tiré de mes remèdes, puisque son mal est encoreaussi violent? (76) Agissez donc ainsi, mes frères, à légardde vos maladies spirituelles.
Si de même vous aviez une main sèche et sans mouvement,et quaprès quelques remèdes je cessasse cette cure en vouslaissant dans le même état, ne vous plaindriez-vous pas demoi? Cest là véritablement le mal dont je tâche depuissi longtemps de vous guérir. Vous avez la main sèche et resserrée.Je fais tout ce que je puis pour lui donner le mouvement afin quelle souvresans peine, et je ne cesserai point jusquà ce que je voie que vouslétendez autant que je le désire. Plût à Dieuque vous voulussiez mimiter, et quà mon exemple vous ne parlassiezdautre chose que de laumône; que chez vous, dans vos mai-sons,dans les assemblées publiques et à vos tables, vous neussiezque laumône dans la bouche: que vous vous y occupassiez durant toutle jour, et quelle ne sortît point de votre pensée durantla nuit; puisque si nous y pensions comme il faut durant le jour, elleoccuperait aussi notre esprit durant la nuit.
4. Après cela, ne vous plaignez plus de ce que je vous parlesi souvent de laumône. Je souhaiterais de tout mon coeur que vousneussiez plus besoin de mes conseils et de mes exhortations touchant cepoint, et que je neusse quà vous instruire et à vous fortifiercontre les erreurs des Juifs, des païens et des hérétiques.Mais qui peut armer ceux qui ne sont pas encore guéris, et doit-onmener au combat des hommes qui sont retenus au lit par leurs maladies etpar leurs blessures? Si je vous voyais en pleine santé, je vousanimerais à cette guerre, et jespère que, par la grâcede Dieu, vous y verriez nos ennemis confondus. Nous avons étécontraints de les combattre par nos livres; mais la joie que nous avonsde cette victoire est étouffée par votre négligence;et votre vie relâchée empêche même que nous neles surmontions tout à fait. Lorsque nous les réduisons ausilence par la force de nos paroles et par la solidité de nos raisons,ils nous objectent votre conduite déréglée, et lesexcès de ceux qui vivent dans le sein de lEglise.
Que pourrions-nous nous promettre de vous avec cette faiblesse, si nousvous exposions au combat, puisque vous ne pourriez que nous êtreincommodes en vous laissant abattre aux premiers coups de nos ennemis?La plupart dentre vous ont, comme jai dit, la main desséchée,et ne peuvent louvrir pour faire laumône. Comment pourraient-ilsdonc létendre pour prendre les armes et pour porter le bouclier,afin de se défendre contre la dureté et linsensibilitédu coeur? Quelques autres dentre vous sont boiteux, et vont sans cesseau théâtre ou à dautres lieux de débauche.Comment pourraient-ils donc demeurer fermes dans le combat, et nêtrepoint blessés par lintempérance? Les autres ont les yeuxmalsains, et la vue mauvaise. Ils ne voient rien dun oeil pur, ils considèrentcurieusement tous les visages avec de mauvais desseins; comment ces maladespourraient-ils regarder les ennemis, et les percer de leurs dards, puisquilsne peuvent éviter eux-mêmes les flèches qui les percentde tous côtés?
Il y en a dautres encore qui ont de grands maux dans les entrailles,et qui les ont aussi étendues et aussi enflées que les hydropiquespar lexcès des viandes dont ils se remplissent. Comment pourrais-jemener à la guerre des gens qui sont toujours dans le luxe des festinset dans les excès du vin? Les autres ont la bouche gâtéeet lhaleine insupportable, comme les colères , les blasphémateurset les médisants : comment ceux-là pourraient-ils chanteraprès la victoire, comment pourraient-ils être courageux dansla guerre, puisquils ne peuvent être quun sujet de raillerie ànos ennemis?
Cest ce qui moblige avec douleur de faire tous les jours comme laronde autour de cette armée, afin de refermer les plaies de ceuxqui sont blessés, ou de guérir les ulcères de ceuxqui sont malades. Si je vois quenfin mes travaux réussissent, etque vous deveniez capables de combattre les ennemis , je vous dresseraià cette guerre, et je vous formerai à ces exercices militaires.Je vous apprendrai à manier les armes. Vos armes seront vos propresoeuvres, et vous surmonterez tous vos ennemis par votre charité,par votre douceur, par votre modestie, par votre patience, et par vos autresvertus. Si quelquun alors ose nous résister, nous irons le combattreensemble, et nous vous mènerons avec nous dans cette guerre; maisjusquici vous nauriez pu que nous être un empêchement.
Car jugez, je vous prie, quel est notre état. Nous disons tousles jours que Jésus-Christ nous a fait des grâces sans nombreen rendant les hommes comme des anges; et lorsque (77) lon nous presse,et quon nous contraint de faire paraître chacun de vous en particulierpour examiner si sa vie répond à cette grandeur dont nousparlons, nous demeurons dans le silence, et nous craignons que ceux quenous produirions pour soutenir la dignité du christianisme, ne paraissentplus semblables à des bêtes quà des anges.
Je sais que ce que je dis vous est sensible; mais je ne le dis pas detout le monde, et je ne parle que contre ceux qui sont coupables de cescrimes, ou plutôt je ne parle pas contre eux, mais pour eux. On voitassez combien létat présent de lEglise est déplorable,et combien tout y est dans la confusion et dans le désordre. LEgliseaujourdhui nest en rien différente dune étable de boeufs,dânes ou de chameaux, et lorsque jy cherche des brebis, je nenpuis trouver. Je ne vois partout que des gens qui regimbent comme des chevauxet des ânes sauvages et qui jettent partout la houe et lordure :telle est limage de leurs propos, de leurs entretiens. Si je pouvais vousfaire voir tout ce qui se dit dans les compagnies soit dhommes ou de femmes,vous avoueriez quil ny a rien dans toute la nature qui égale linfamieet la puanteur de ces paroles.
Je vous conjure, mes frères, de faire enfin cesser cette hontede lEglise, et de faire en sorte à lavenir quelle devienne labonne odeur de Jésus-Christ par la sainteté de votre vie.Quel avantage serait-ce davoir soin comme nous faisons, de brûlerici de lencens et des parfums, et de ne point travailler à chasserla mauvaise odeur qui sort de vos âmes? A quoi servent ces parfumset cet encens , lorsquon néglige ce que Dieu demande? Je rougisde dire ceci, mais je le dirai néanmoins. Nous ne déshonorerionspas tant lEglise en y déposant des ordures, du fumier, que nousla déshonorons par tous ces entretiens dintérêts,davarice, dintrigues et de bagatelles. Cependant on ne voit rien de plusordinaire dans lEglise, où lon ne devrait voir au contraire quedes choeurs danges, où lon ne devrait parler que pour louer Dieu,où lon ne devrait écouter que sa parole, et où danstout le reste on devrait garder un silence plein de respect et de piété.Vivons ainsi à lavenir, mes frères, pour nous rendre dignesdes biens éternels, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (78)
HOMÉLIE LXXXIX
" MAIS LE LENDEMAIN, QUI ÉTAIT LE JOUR DAPRÈS CELUIQUI EST APPELÉ LA PRÉPARATION DU SABBAT, LES PRINCES DESPRÊTRES ET LES PHARISIENS SÉTANT ASSEMBLÉS VINRENTTROUVER PILATE, ET LUI DIRENT : SEIGNEUR, NOUS NOUS SOMMES SOUVENUS QUECET IMPOSTEUR A DIT LORSQUIL ÉTAIT ENCORE EN VIE : JE RESSUSCITERAITROIS JOURS APRÈS MA MORT. COMMANDEZ DONC, SIL VOUS PLAÎT,QUE LE SÉPULCRE SOIT GARDÉ JUSQUES AU TROISIÈME JOURPOUR QUE SES DISCIPLES NE VIENNENT LA NUIT DÉROBER SON CORPS ETNE DISENT : IL EST RESSUSCITÉ DENTRE LES MORTS, ET AINSI LA DERNIÈREERREUR SERA PIRE QUE LA PREMIÈRE ". (CHAP. XVII, 62, 63, 64, JUSQUAUV. 11, DU CHAP. XXVII.)
1. Lerreur et limposture tombe toujours delle-même, et ellesert enfin malgré elle à établir la vérité.Voyez en effet: il fallait que toute la terre crût que Jésus-Christavait souffert, quil était mort, quil avait étéenseveli et quensuite il était ressuscité. Or, tout celasétablit par lartifice et par la malice de ses propres ennemis.Pesez toutes leurs paroles, et considérez avec étonnementle témoignage quelles rendent à la véritéde nos mystères : " Nous nous sommes souvenus, disent-ils, que cetimposteur a dit lorsquil était encore en vie, " il nétaitdonc plus alors en vie, et il était mort : " Je ressusciterai troisjours après ma mort. Commandez donc que le sépulcre soitgardé. " Il était donc dans le sépulcre : "De peurque ses disciples ne viennent la nuit dérober son corps " Puisquele sépulcre du Sauveur est gardé avec tant de soin, nest-ilpas visible quil ny a plus lieu de craindre aucune illusion de la partde ses disciples? Ainsi vos précautions font quon ne doit plusdouter de la vérité de cette résurrection. Car lesépulcre du Fils de Dieu ayant été scellé etgardé avec tant de vigilance quelle tromperie pourrait-on craindre?Que sil ny en a aucune, et que le sépulcre néanmoins sesoit trouvé vide, nest-il pas certain que cela na pu se faireque par la résurrection véritable de Celui qui y étaitenseveli?
Vous voyez comment ils établissent la vérité quilsveulent détruire. Mais considérez, je vous prie, la sincéritédes évangélistes, et combien ils sont exacts à nerien cacher de ce que les ennemis de Jésus-Christ disaient de plushonteux et de plus injurieux à sa grandeur, puisquils ne cèlentpoint quils lappelaient "séducteur et imposteur. " Cet outragenous fait voir également la cruauté des Juifs, qui ne pouvaientencore pardonner à un homme mort, et la sincéritédes disciples à rapporter fidèlement toutes choses.
Mais il est bon maintenant de rechercher quand est-ce que le Sauveura dit aux Juifs quil ressusciterait trois jours après sa mort.
Nous voyons souvent dans lEvangile quil avait dit à ses apôtresquil ressusciterait après trois jours : mais nous ny voyons pointquil lait dit aux Juifs , autrement que dans lexemple de Jonas. Ilsavaient donc bien compris ce quon leur disait ; et ce nétait quepar un excès de malice, et par une abondance de (79) mauvaise volontéquils se conduisaient, de cette manière. Que leur réponddonc Pilate?
" Vous avez des gardes, allez, faites-le garder comme vous lentendrez(65). Ils sen allèrent donc; et pour sassurer du sépulcre, ils en scellèrent la pierre et y mirent des gardes (66) ". Ilne veut pas que ce soit ses soldats qui gardent le sépulcre. Commeil était parfaitement informé de toute cette affaire, ilne sen veut plus mêler ; mais pour se défaire deux, il leurdit daller garder eux-mêmes le tombeau comme ils lentendraient,afin quensuite ils ne rejetassent point leurs accusations sur personne.Si les soldats de Pilate eussent gardé ce sépulcre, les Juifseussent pu dire quils se seraient accordés avec les disciples duSauveur, et quils leur auraient donné son corps. La faussetéet linvraisemblance de cette supposition neût pas empêchéces imposteurs hardis et sans honte de lavancer, et ils eussent aisémentfait croire que cet accommodement des disciples avec les soldats auraitdonné lieu à ce bruit de la résurrection. Mais Pilateles ayant chargés eux-mêmes de ce soin, ils ne pouvaient plusraisonnablement faire retomber cette accusation sur les autres.
Ainsi on ne peut assez admirer comment malgré eux ils travaillentà établir la vérité, puisquils vont eux-mêmestrouver Pilate quils lui demandent eux-mêmes le corps, quils scellenteux-mêmes le sépulcre, y posent eux-mêmes des gardes,et se réduisent eux-mêmes par tant de précautions danslimpuissance de donner quelque couleur à limposture quils ontdepuis publiée. Car enfin quand les disciples du Fils de Dieu auraient-ilsdérobé son corps? Serait-ce le jour du Sabbat? Mais commentlauraient-ils pu, puisquil nétait pas permis en ce jour dallermême au sépulcre? Mais quand ils auraient pu transgresserla loi qui leur défendait cela, comment étant aussi intimidésquils létaient alors, auraient-ils osé approcher seulementde ce tombeau pour dérober le corps de leur maître? Commentauraient-ils pu faire croire ensuite à tout un peuple quil seraitvéritablement ressuscité ! Quauraient-ils dit? quauraient-ilsfait? quel courage auraient-ils eu en défendant le parti dun hommequils eussent su être véritablement mort? Quelle récompenseen auraient-ils pu attendre? Lorsquil était encore vivant entreles mains des Juifs qui lavaient pris, ils senfuyaient tous et ils labandonnaient;comment donc auraient-ils pu après sa mort parler si courageusementpour lui, sils neussent su dune manière certaine quil étaitressuscité?
Mais pour montrer quils neussent jamais ni pu ni voulu feindre cetterésurrection si elle neût été véritable,il ne faut que considérer que Jésus-Christ leur avait souventparlé de sa résurrection; quil les en avait souvent assurés;jusque-là même que les Juifs témoignent ici quil leuravait dit: " Je ressusciterai dans trois jours ". Si donc il ne fûtpas ressuscité véritablement, nest-il pas clair que sesdisciples se voyant trompés par lui, en butte aux attaques de touteune nation, sans refuge, sans patrie à cause de lui, lauraientnécessairement renoncé, et quils nauraient jamais voulutravailler à établir dans le monde la gloire dun homme quiles aurait indignement trompés encore une fois et exposésaux plus affreux dangers?
Il est inutile de sarrêter davantage à prouver que sila résurrection de Jésus-Christ eût étéfausse, il eût été impossible aux apôtres dela feindre. Car sur quoi auraient-ils pu sappuyer pour établirun mensonge si visible? Auraient-ils tâché de le confirmerpar la foi-ce de leurs paroles? Ils étaient tous ignorants; se seraient-ilsappuyés sur leurs richesses? ils navaient rien ; sur leur naissance?ils étaient les derniers du peuple; sur la grandeur de leur ville?ilsétaient dun lieu peu connu; sur leur grand nombre ? ils nétaientque onze, et la peur les avait même dispersés en divers lieux.
Pouvaient-ils se fonder sur les promesses de leur maître? Quelleimpression eussent-elles pu faire sur leurs esprits, sil ne fûtpas ressuscité lui-même comme il lavait si souvent promis?Mais comment au raient-ils pu soutenir la fureur de tout un peuple? Carsi leur chef même navait pu résister à la voix duneservante, si tous les autres voyant Jésus-Christ pris et liése dispersèrent aussitôt, comment auraient-ils pu se persuaderquils eussent pu parcourir toute la terre et établir partout lacroyance de cette fausse résurrection? Si saint Pierre trembla devantune portière, si tous les autres craignirent si fort le peuple,comment auraient-ils pu témoigner de la fermeté devant lesrois, devant les princes, devant les peuples, lorsquils avaient àcraindre les tourments, le (80) fer, le feu et mille sortes de morts quonleur préparait à tout moment, si la force de Jésus-Christressuscité ne les eût soutenus dans ces rencontres? Les Juifs,après tant de miracles de Jésus-Christ, quils avaient vusde leurs yeux, ne laissent pas den perdre le souvenir et de crucifierCelui qui les avait faits; et on pourrait croire que lorsque les apôtresleur prêcheraient la résurrection de ce même Jésus-Christ,ils se laisseraient persuader par eux? Qui pourrait avoir cette pensée?Ce nest donc point de cette manière que toutes ces choses se sontfaites. Cest la seule force de Jésus-Christ ressuscité quia agi dans ses apôtres.
2. Mais considérez la malignité de ces prêtres juifs:" Nous nous sommes souvenus", disent-ils, " que cet imposteur a dit, lorsquilétait encore en vie : Je ressusciterai dans trois jours ". Si cestun imposteur qui ne disait que des choses vaines, pourquoi les craignez-vous?pourquoi tremblez-vous? pourquoi témoignez-vous tant dinquiétude?pourquoi employez-vous tant de ressorts? " Nous craignons " , disent-ils," que ses disciples ne viennent dérober son corps et quils ne trompentensuite le peuple ". Nous venons de faire voir que cela était impossible.Cependant comme la malice des hommes est opiniâtre dans ses desseins,ils ne se rendent point et ils agissent contre toute la lumièrede la prudence. Ils commandent quon garde exactement le sépulcrejusquau troisième jour, sous prétexte de soutenir leur loicontre un imposteur; ils ont surtout si fort à coeur de montrerque Jésus-Christ était un séducteur, quils étendentleur envie et leur malignité contre lui jusquaprès sa mort.
Cest pour cela que le Fils de Dieu se hâte de ressusciter debonne heure, afin de ne leur point donner lieu de dire quil navait pastenu sa parole, et quon était venu lenlever.
Car on ne pouvait trouver à redire quil ressuscitât unpeu plus tôt quil navait dit, tandis que le faire un peu plus tardeût donné lieu à beaucoup de soupçons. En effet,si Jésus-Christ ne fût ressuscité lorsque ces soldatsenvironnaient encore son sépulcre pour le garder, et quil ne leûtfait que lorsquils se seraient retirés après le troisièmejour, les Juifs auraient eu quelques raisons, sinon fondées, dumoins spécieuses à alléguer, pour justifier leur refusde croire à la résurrection. Il se hâta donc de ressusciterpour ôter à ses ennemis jusquau moindre prétexte.Car il raflait quil ressuscitât, lorsque son sépulcre étaitencore environné de ses gardes. Il ne devait pas attendre que lestrois jours fussent entièrement accomplis, puisque sa résurrectioneût pu être trop suspecte. Cest pourquoi il permit que lesJuifs prissent toutes les précautions quils voulaient, quils scellassentson tombeau, et quils y missent des gardes. Et lorsquils agissaient dela sorte, ils ne se mettaient guère en peine du jour du sabbat,mais ils navaient point dautre but que de satisfaire leur passion. Ilscrurent quils auraient ainsi lavantage sur le Sauveur par un aveuglementincompréhensible, et par une crainte tout à fait àcontre-temps, puisquils témoignaient appréhender un hommemort, à qui ils avaient fait tout ce quils avaient voulu pendantsa vie. Car ne devaient-ils pas, si Jésus-Christ nétaitquun homme comme les autres, faire alors cesser toutes leurs craintes,et être dans un plein repos pour lavenir?
Mais enfin Jésus-Christ voulant leur montrer quil navait riensouffert de leur part que ce quil avait bien voulu souffrir, leur faitvoir ici quavec cette pierre si bien scellée et ces gardes, ilsne pouvaient le retenir. Tout ce quils ont gagné par leurs artifices,cest quils ont rendu sa résurrection plus célèbreet plus constante; de sorte quon ne peut en douter raisonnablement, puisquilressuscita en présence des Juifs mêmes et des soldats.
" Le soir du sabbat, à la première lueur du jour qui suitle sabbat, Marie-Madeleine et lautre Marie vinrent pour voir le sépulcre.(Chap. XXVIII, 1). Et voilà quil se fit un grand tremblement deterre : car un ange du Seigneur descendit du ciel, et vint renverser lapierre qui était devant la porte du sépulcre et sassit dessus(2). Son visage était brillant comme un éclair, et ses vêtementsblancs comme la neige (3)". Lange parut aussitôt après larésurrection du Fils de Dieu. Pourquoi parut-il et enleva-t-il lapierre de dessus le sépulcre, sinon à cause de ces femmesqui avaient vu le Sauveur dans le tombeau? Afin donc quelles crussentquil était véritablement ressuscité, on leur fitvoir que le corps nétait plus dans le sépulcre. Voilàpourquoi lange ôta la pierre, pourquoi le tremblement de terre eutlieu, cétait afin de les avertir de se lever et de se réveiller.Comme elles étaient (81) venues pour oindre le corps de parfums,et quil était encore nuit, il est vraisemblable que quelques-unesdentre elles pouvaient être assoupies.
" Et les gardes en furent tellement saisis de frayeur, quils devinrentcomme morts (4). Mais lange sadressant aux femmes leur dit: Pour vous,ne craignez point; car je sais que vous cherchez Jésus qui a étécrucifié (5)". Pourquoi lange leur dit-il: " Pour vous, ne craignezpoint", sinon parce que tout dabord il voulait les délivrer dela frayeur où elles étaient avant de leur parler de la résurrection?Ce mot, " pour vous autres ", est bien honorable pour ces femmes, et montreen même temps que si ceux qui avaient osé commettre un attentatsi étrange, ne rentraient en eux-mêmes, ils devaient sattendreà une horrible vengeance. Car ce nest pas à vous àcraindre, dit-il à ces femmes; cest à ceux qui ont crucifiéle Sauveur. Après les avoir ainsi délivrées de cettefrayeur, et par ses paroles, et par la joie qui était peinte surson visage, dont lexpression était daccord avec lheureuse nouvellequil apportait, il continue de leur parler : " Je sais que vous cherchezJésus qui a été crucifié ". Il ne rougit pointde dire que Jésus-Christ a été crucifié, parcequil savait que sa croix était la source de tous nos biens. " Ilnest point ici, il est ressuscité ". Et pour le prouver, il ajoute," comme il lavait dit lui-même (6) ". Si vous vous défiezde mes paroles, souvenez-vous de la sienne, et vous me croirez. Et pourleur en donner encore une autre preuve, il leur dit: " Venez voir le lieuoù le Seigneur avait été mis". Ainsi lange avaitdétourné la pierre, afin que les femmes fussent convaincuespar leurs propres yeux. " Et hâtez-vous daller dire à sesdisciples quil est ressuscité dentre les morts: Il va devant vousen Galilée, cest là que vous le verrez : je vous en avertisauparavant (7) ". Il veut quelles annoncent ensuite aux autres ce quilleur a fait croire avec tant de certitude, Il marque à dessein la" Galilée " comme un lieu paisible éloigné des périls,et où leur foi ne devait être mêlée daucunecrainte.
" Et sortant aussitôt du sépulcre avec crainte et avecbeaucoup de joie, elles coururent pour annoncer ceci aux disciples (8)". Elles sont saisies dune extrême joie mêlée de crainte,parce quelles avaient vu une chose tout à fait étonnanteet bien consolante tout ensemble; elles avaient vu ouvert et vide ce mêmesépulcre, où elles avaient vu peu auparavant ensevelir Jésus-Christ.Lange les avait fait approcher, afin que cette vue même du tombeaules persuadât que le Sauveur était. véritablement ressuscité.Car elles pouvaient bien sassurer que le sépulcre étantgardé par tant dhommes armés, nul naurait pu enlever soncorps, à moins que lui-même ne leût rejoint àson âme en ressuscitant. Ainsi, dans ladmiration où ellesse trouvent, elles sont ravies de joie, et elles reçoivent enfinle prix de leur persévérance, ayant été jugéesdignes de voir les premières Jésus-Christ ressuscité,et dannoncer ensuite aux apôtres non-seulement ce que les angesleur avaient dit, mais ce quelles avaient vu de leurs propres yeux.
3. " Et comme elles allaient porter cette nouvelle aux disciples, Jésusse présenta devant elles, et leur dit : Salut! Elles sapprochèrent,lui embrassèrent les pieds et ladorèrent (9) ". Et aprèssêtre ainsi approchées de lui avec ce transport de joie,et avoir, par lattouchement de ses pieds, connu la véritéde sa résurrection, " elles ladorèrent ". Mais que leurdit Jésus-Christ?
" Alors Jésus leur dit : Ne craignez point (10) ". Il bannitencore toute crainte de leur esprit, afin que cette paix préparedans leur coeur lentrée à la foi. " Allez dire àmes frères quils sen aillent en Galilée, cest làquils me verront". Considérez encore une fois, mes frères,comment Jésus-Christ se sert de ces femmes, pour annoncer ses mystèresà ses disciples. Il veut relever ainsi lhonneur de ce sexe quiétait tombé dans le mépris, par la chute dEve, ilanime sa confiance et il le guérit de ses faiblesses.
Je ne doute point, mes frères, quil ny eu ait parmi vous quisouhaiteraient davoir été avec ces saintes femmes pour embrasseravec elles les pieds du Sauveur. Mais si ce désir est sincèredans votre coeur, vous pouvez encore aujourdhui embrasser non-seulementses pieds ou ses mains, mais même sa tête sacrée, lorsquevous participez à nos redoutables mystères avec une consciencepure et sainte. Car vous le verrez non-seulement ici, mais encore au jourde sa gloire, lorsquil viendra accompagné de tous ses anges, sivous êtes charitables envers les pauvres. Il ne vous dira pas seulementces paroles : " Je vous salue "; mais celles-ci : (82)
" Venez vous que mon Père a bénis, possédez leroyaume qui vous a été préparé dès lecommencement du monde ".
Devenons donc, mes frères, reconnaissants envers Dieu et charitablesenvers nos frères. Ayons de lamour pour toutes sortes de personnes.Et vous, mes soeurs, qui étant chrétiennes, avez tant desoin demployer lor et largent pour vous parer, considérez cesfemmes de notre Evangile, et renoncez enfin à la vanité età lavarice. Si vous avez quelque zèle pour imiter ces saintesfemmes, vendez ces ornements superflus dont vous êtes inutilementchargées, et revêtez-vous d-e la compassion et de la miséricordecomme dun vêtement précieux. Dites-moi, je vous prie, quelleutilité vous pouvez tirer de ces pierres de si grand prix, et deces habits si magnifiques? Vous me dites que lesprit sy satisfait, etquil trouve du plaisir dans cette magnificence. Mais, hélas! jevous demande quelle utilité vous retirez de vos vanités,et vous ne .me dites que les maux quelles vous causent. Il ny a riende plus déplorable que de se plaire dans ces vains ajustements,dy trouver de la satisfaction, et de sy attacher. Cette servitude sibasse et si honteuse devient encore plus horrible lorsquon y trouve duplaisir.
Comment une femme chrétienne pourra-telle sappliquer comme ellele doit aux exercices dune piété solide, et mépriserles folies du siècle, lorsquelle trouve de la joie à separer dor et de pierreries? Nest-il pas vrai que celui qui trouve sonrepos dans la prison, ne désirera jamais den sortir; et que cettepersonne qui sest volontairement liée de ces chaînes, nepourra, jamais se résoudre à les quitter? Elle sera commela victime dune passion si basse, et elle, trouvera tant de dégoûtaux oeuvres de piété, quelle nen pourra pas mêmesouffrir le nom.
Je vous demande donc encore : A quoi vous servent tous ces ornementsdun si grand prix et si inutiles? Car si vous me dites que vous y trouvezvotre satisfaction, je vous ai déjà fait voir que ce nestpas là un avantage, mais un très-grand mal. Vous me répondrezpeut-être que vous vous faites ainsi admirer de tous ceux qui vousregardent. Mais nest-ce pas encore là un autre mal, que ces ornementsmagnifiques soient la pâture de votre orgueil? Puis donc que vousne pouvez me dire quel avantage vous retirez de ce luxe, permettez queje vous énumère les maux qui vous en reviennent. Premièrement,vous savez vous-mêmes que vous en avez plus dinquiétude quede plaisir. Et jose dire que la plupart de ceux qui vous voient, et particulièrementles esprits les plus stupides, ont plus de satisfaction de toute cettevaine magnificence que vous nen avez vous-même. Là vôtreest mêlée de chagrin, la leur est toute pure, et vous prenezbien de la peine pour leur donner de quoi contenter leurs yeux. De plus,ces préoccupations de votre vanité vous tiennent lespritsans cesse attaché à de basses pensées et vous exposentaux atteintes de lenvie. Les femmes qui demeurent auprès de vous,brûlant du désir dêtre aussi parées que vous,sarment ensuite contre leurs maris, et leur font une guerre furieuse.
Nest-ce pas encore un mal bien considérable que dêtrelivrée tout entière à des soins si vains et si inquiets;de négliger la beauté de son âme, et lamour de sonsalut, de se remplir dorgueil, de vanité et de folie, dêtrecomme enivrée de lamour du siècle, de quitter volontairementces ailes saintes qui vous élèvent à Dieu, que dese rendre semblable, non pas à laigle comme cela devrait être,mais aux chiens et aux pourceaux? Car au lieu de tendre toujours au ciel,vous allez comme ces animaux chercher dans la terre ce qui peut plaireà vos sens, sans craindre de prostituer la dignité de votreâme, et de lasservir à des choses si basses et si indignesde vous.
Vous me répondrez peut-être encore que, lorsque vous paraissezdans les rues ou dans les assemblées, tout le monde vous regardeet tient les yeux arrêtés sur vous. Cest pour cela-mêmeque vous devriez fuir ces ornements, afin de ne point attirer ainsi survous les regards de tous les hommes, et de ne point donner lieu àla médisance. Nul de ceux qui vous regardent ne vous estime autantque vous vous limaginez. Tout le monde se rit de vous, comme dune femmevaine et ambitieuse, qui désire de se faire voir, et qui est touteplongée dans lamour et dans la vanité du siècle.
Que si, après cela, vous entrez dans nos églises, vousny trouverez que des personnes qui auront de lhorreur de ces vains ajustements.Ce ne seront pas seulement les spectateurs de votre luxe qui vous détesterontde la sorte, les prophètes mêmes le feront : Isaïe, (83)celui de tous qui a la plus grande voix, dira de vous dès que vousentrerez ici : " Voici ce que dit le Seigneur aux princesses, filles deSion: Parce quelles ont marché avec pompe, la tête levée,les yeux volages et égarés, quelles ont traînéaprès elles ces longues queues de leurs robes, le Seigneur les dépouilleraavec honte de tous ces vains ornements, et la boue succédera auxparfums, et les liens de cordes aux ceintures de perles et de diamants". (Is. III, 16.)
Cest là, mes très-chères soeurs, la récompenseque vous devez attendre de vos vanités. Mais ce nest point seulementcontre les filles de Sion que le Prophète parle. Ces menaces sontcontre toutes celles qui les imitent. Saint Paul parle de même quIsaïe,lorsquil commande à Timothée " davertir les femmes de nese parer ni avec des cheveux frisés, ni avec des ornements dorou de perles, ni des habits somptueux". (I Tim, II, 9.) Cest donc toujoursun mal de se parer avec lor; mais cest un mal encore bien plus grand,lorsquon vient ainsi parée à léglise, et quon passeen cet état parmi tant de pauvres. Si vous aviez dessein de soulevertout le monde contre vous, vous nen pourriez pas trouver un meilleur moyen,que de sacrifier ainsi les biens que vous avez reçus de Dieu àla cruelle satisfaction de votre luxe. Considérez cette troupe depauvres, parmi lesquels vous passez. Votre magnificence les irrite au milieude la faim qui les presse et qui les dévore, et leur nuditécrie vengeance contre ces vêtements superbes et cet appareil diabolique.Ne vaudrait-il pas mieux donner du pain à ceux qui nen ont point,que de se percer loreille pour y suspendre la nourriture des pauvres etla vie dune infinité de misérables?
4. Mettez-vous donc votre gloire à être riches, ou àvous parer avec lor et les diamants? Quand votre bien serait acquis leplus justement quil pourrait être, vous seriez néanmoinstrès-coupables de le prodiguer en ces folies. Mais comme il estsouvent le fruit des rapines et de linjustice, que sera-ce que dusersi mal dun bien mal acquis? Si vous aimez lhonneur solide, quittez toutce faste, et le monde vous admirera, votre modestie fera votre gloire etvous comblera de joie. Mais maintenant votre vanité est votre honte,et elle est encore votre supplice. Car outre la perte que cause tout celuxe, quel désordre est-ce dans une maison, lorsquune perle ouune pierre précieuse vient à ségarer? On maltraiteles femmes de service; on tourmente les hommes. On chasse les uns et onemprisonne les autres. On soupçonne, on accuse, on plaide; le mariquerelle la femme et la femme le mari, ils se brouillent même avecleurs amis; ils font de la peine à tout le monde, et encore plusà eux-mêmes.
Mais supposons que vous ne perdiez rien, ce qui néanmoins esttrès-difficile : Nest-ce pas toujours une peine bien grande, quede garder avec tant de soin des meubles si inutiles que ces objets de toilette?Car ils ne servent ni à votre maison ni à votre personne.Ils incommodent lune et la tiennent dans linquiétude, et ils déshonorentlautre.
Comment pourriez-vous, étant ainsi parée, embrasser etbaiser les pieds de Jésus-Christ, comme ces saintes femmes de notreEvangile, puisquil a ce faste en horreur? Cest pour cette raison quila voulu naître dans la maison dun charpentier, et non pas mêmedans sa maison, mais dans une étable. Comment oseriez-vous doncvous présenter à lui, nayant aucun des ornements qui luisont chers et précieux, mais en ayant dautres qui lui sont insupportables?Celui qui veut sapprocher de lui, doit se parer non dor et de perles,mais de vertus.
Car enfin quest-ce que cet or que vous aimez tant, sinon un peu deterre qui, mêlée avec de leau, serait de la boue? Cest donccette terre qui est votre idole; cest de cette boue que vous vous faitesun Dieu que vous portez partout, comme sil était votre félicitéet votre gloire. Vous népargnez pas même le temple de Dieu,dont la sainteté ne devrait pas être violée par votreluxe. Car lEglise na pas été bâtie afin que vousy veniez étaler vos vanités. On y doit paraître riche,mais en grâce et en vertu, et non en or et en diamants. Cependantvous vous parez pour y venir, comme si vous alliez au bal, ou comme lescomédiennes qui vont paraître sur le théâtre,tant vous avez soin que tout conspire à vous faire regarder, cest-à-dire,à vous faire moquer de ceux qui vous voient. Cest pourquoi josevous dire que vous êtes ici comme une peste publique, qui tue nonles corps mais les âmes. Quand cette sainte assemblée estfinie, et que chacun retourne chez soi, on ne sentretient que de vos vanitéset de vos folies. On oublie les (84) instructions importantes que saintPaul ou les prophètes nous y ont données; on ne sentretientque du prix de vos belles étoffes et de léclat de vos pierreries.
Cest lattachement à ces vanités qui vous rend aujourdhuisi froides à faire laumône. Il est bien rare de trouver aujourdhuiune femme qui veuille se résoudre à vendre quelque chaînedor ou quelquune de ses pierreries pour nourrir un pauvre. Et commentpourraient-elles renoncer au moindre de ces ornements pour en assisterles misérables, puisquelles aimeraient mieux souffrir elles-mêmesles dernières extrémités que de sen priver? On envoit de si passionnées pour tous ces ajustements, quelles ne lesaiment pas moins que leurs propres enfants. Si vous dites que cela nestpas, témoignez-le donc par vos actions, puisquelles massurentdu contraire de ce que vous dites.
Qui dentre toutes ces femmes qui sont attachées à cesfolies, a donné jamais une perle pour sauver son fils de la mort?Mais que dis-je pour sauver son fils? Quelle est celle qui a donnéquelque chose pour se sauver elle-même? On les voit perdre les journéesentières pour étudier ces ajustements. Lorsquelles ressententla moindre maladie du corps, elles font tout pour sen délivrer;et lorsquelles ont lâme percée de plaies, elles ne veulentrien faire pour la guérir. Elles voient périr leurs âmeset leurs enfants, et elles ne sen mettent point en peine, pourvu quellesconservent cet or et cet ornement que le temps gâte peu àpeu. Vous donnez mille talents pour être toute vêtue dor,et les membres de Jésus-Christ nont pas même du pain àmanger. Dieu, qui est le maître du pauvre comme du riche, a préparéégalement le ciel à lun et à lautre, et il leurfait part à tous deux indifféremment des richesses de satable spirituelle. Et cependant vous ne voulez pas que le pauvre ait aucunepart, ni à votre bien, ni à votre table. Vous êtesesclaves de ce que vous possédez, et vous ne pensez quàappesantir vos chaînes.
Cest là la source dune infinité de maux, de ces jalousiescruelles, et de ces adultères qui déshonorent la fidélitédu mariage, lorsquau lieu de porter les hommes par votre exemple àlamour de la chasteté et de la modestie, vous leur apprenez aucontraire à aimer toutes ces choses dont se parent les femmes prostituées.Cest là ce qui les fait tomber si facilement. Si vous leur appreniezà mépriser tout ce luxe et à se plaire dans la modestie,dans lhumilité et dans toutes les vertus, ils ne seraient pas sisusceptibles de ces passions qui perdent leurs âmes; et vous vousdistingueriez ainsi des comédiennes et des femmes débauchées,qui peuvent bien se parer de léclat des diamants, mais non de celuides vertus.
Vous donc, ô femme chrétienne, accoutumez votre mari àaimer en vous ce quil ne saurait jamais trouver dans ces courtisanes.Et comment ly accoutumerez-vous, sinon en renonçant vous-mêmeà ces ornements criminels, et eu vous rendant digne de respect etdamour par votre modestie et votre sagesse? Ainsi le bonheur de votremariage sera en sûreté, votre mari, dans la joie, et vous,en honneur. Dieu vous bénira, et les hommes vous admireront, etvous passerez de cette vie à celle du ciel, que je vous souhaite,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (85)
HOMÉLIE XC
" APRÈS QUELLES FURENT PARTIES, QUELQUES-UNS DES GARDES VINRENTDANS LA VILLE ET RAPPORTÈRENT TOUT CE QUI SÉTAIT PASSÉAUX PRINCES DES PRÊTRES. CEUX-CI SE RÉUNIRENT AVEC LES ANCIENSET AYANT TENU CONSEIL, ILS DONNÈRENT UNE GRANDE SOMME DARGENT AUXSOLDATS, EN LEUR DISANT: DITES QUE SES DISCIPLES SONT VENUS DURANT LA NUITLORSQUE VOUS DORMIEZ, ET ONT DÉROBÉ SON CORPS". (CHAP. XXVIII,11, 12, 13, JUSQUA LA FIN.)
1. Ces grands tremblements de terre ne se firent que pour étonnerles soldats, afin quils rendissent témoignage de ce quils avaientvu, comme ils le firent en effet. Rien nétait moins suspect quecette sorte de témoignage que les gardes mêmes rendaient àla vérité de la résurrection du Sauveur. Car une partiede ces prodiges se faisaient alors à la vue de toute la terre; etles autres se passent en particulier en présence dun petit nombrede personnes. Les miracles qui se firent devant tout le monde furent lesténèbres et lobscurcissement du soleil; les autres plusparticuliers furent le tremblement de terre auprès du sépulcreet tout ce qui fut fait ou qui fut dit par les anges.
Lors donc que les gardes furent venus dans la ville, et quils eurentrapporté aux princes des prêtres tout ce qui sétaitpassé au sépulcre du Sauveur (grande gloire pour la vérité,puisquelle eut pour témoins ses ennemis mêmes), ces prêtresleur donnèrent encore une grande somme dargent, afin quils publiassentpartout que ses disciples étaient venus, et quils avaient dérobéson corps. Mais, aveugles et insensés que vous êtes, commentles disciples ont-ils pu faire ce larcin? Comment osez-vous opposer uneopiniâtreté si stupide et si grossière à unevérité si évidente, sans quil vous reste le moindreprétexte pour colorer tant soit peu vos mensonges et vos impostures?Car comment les disciples ont-ils pu dérober le corps de leur Maître?Comment serait-il possible que des hommes sans science, sans nom, sansappui , qui étaient alors si frappés de crainte quils nosaientpas même paraître, eussent jamais pensé à formerune entreprise si hardie? Ce tombeau nétait-il pas scellé?Nétait-il pas environné des gardes, des soldats et des Juifs,qui se défiaient de cela même, qui nétaient làque pour empêcher cet accident, qui veillaient avec soin, et quinoubliaient rien pour se défendre de cette surprise?
Mais par quel motif ces disciples auraient-ils voulu déroberce corps? Aurait-ce été afin détablir par cet artificela croyance de la résurrection de leur Maître dans toute laterre? Comment ce dessein aurait-il pu tomber dans lesprit de pauvresgens qui se trouvaient trop heureux de pouvoir vivre dans un lieu secretet de demeurer inconnus à tous les hommes? Comment auraient-ilspu exécuter ce dessein quand ils lauraient eu, sans êtredécouverts? Quand ils auraient été assez résoluspour mépriser la mort, comment auraient-ils osé entre. prendrede forcer tant de gardes et de gens armés? Mais ce qui étaitarrivé un peu auparavant, nous assure beaucoup plus de leur (86)timidité que de leur hardiesse. Car ils ne virent pas plutôtleur Maître pris quils senfuirent tous. Si donc lorsquil étaitencore en vie ils tremblent de peur et labandonnent, comment oseront-ilsaprès sa mort attaquer tant de gardes pour se saisir de son corps?Il ne sagissait pas seulement davoir quelque adresse pour ouvrir et pourfaire entrer secrètement un homme dans le tombeau. Car lentréeen était bouchée par une grosse pierre, qui naurait pu êtreremuée que par un grand nombre dhommes.
Les princes des prêtres avaient donc bien raison de dire " quecette dernière erreur serait pire que la première ", et ilsle disaient contre eux-mêmes, puisque, au lieu de devenir plus sagesaprès tant de crimes, ils en ajoutaient un qui était le couronnementdes autres. Ils ajoutent malice sur malice. Ils ont acheté le sangde Jésus-Christ avec de largent. Ils veulent acheter de mêmeavec de largent limposture qui doit combattre et étouffer silse peut la vérité de la résurrection.
Considérez, je vous prie, comment ils tombent partout dans leurspropres piéges. Car sils ne sétaient adressés àPilate, sils navaient demandé des gardes, ils auraient pu avecplus de vraisemblance faire courir dans le monde tous ces faux bruits.Mais, après tant de précautions quils ont prises, ils nele pouvaient plus. Ainsi donc, ils ont eu soin de faire eux-mêmestout ce quil fallait pour se fermer la bouche à eux-mêmeset pour rendre leur imposture sans effet et sans vraisemblance. Car siles plus fidèles et les plus ardents de ses disciples nont paspu même veiller avec lui lorsquil les y exhortait et quil les reprenaitde leur négligence, comment ces mêmes hommes auraient-ilspu être si vigilants et si résolus, après lavoir vumourir sur une croix? Que sils avaient pu avoir le dessein de déroberce corps, pourquoi ne le firent-ils pas lorsquil ny avait point encorede gardes auprès du sépulcre, et quils pouvaient le fairesans sexposer? Car les prêtres ne sadressèrent àPilate pour lui demander des gardes que le jour du sabbat, et le sépulcreétait demeuré seul toute la nuit précédente.
2. Mais que direz-vous de ces suaires qui étaient pleins de parfums,que saint Pierre vit dans le sépulcre? Si les apôtres avaientdérobé le corps, ne lauraient-ils pas fait emporter avectous ces linges, non-seulement par le respect qui les aurait empêchésde le mettre à nu, mais encore par lappréhension dêtretrop longtemps à les défaire et de donner lieu aux soldatsde se réveiller; et dautant plus que ce parfum de myrrhe, donton avait oint le corps mort, sattache très fortement aux corpset à toutes les choses où on lapplique. Ainsi les apôtresauraient dû être longtemps à défaire ces lingeset à les séparer du saint corps. Il est donc de la plus claireévidence que toute cette fable de lenlèvement du corps napas la moindre ombre de vraisemblance. De plus, les apôtres ne savaient-ilspas jusquoù allait la fureur des Juifs et quaprès avoirtué leur Maître ils eussent tourné contre eux touteleur rage? Et enfin que pouvaient-ils gagner à cette feinté,si leur Maître navait été véritablement ressuscité?
Les Juifs donc qui avaient concerté entre eux toute cette intrigueet cette imposture, donnèrent une grande somme dargent aux soldats,afin quils ne les démentissent pas: " Publiez", leur disent-ils," que ses disciples sont venus durant la nuit comme vous dormiez et ontdérobé son corps ".
" Et si le gouverneur vient à le savoir, nous lapaiserons etnous vous tirerons de peine (44) ". Ils voulaient donc quon répandîtce bruit partout, et ils simaginaient quils étoufferaient ainsila vérité de la résurrection de Jésus-Christ.Mais ils lautorisent au contraire malgré eux, et ils laffermissentsans le savoir. Car ce faux bruit quils font courir que les disciplesdu Sauveur sont venus enlever son corps, est ce qui prouve péremptoirementquil est véritablement ressuscité, puisquils déclarenteux-mêmes que son corps ne se trouve plus dans le sépulcre.Car la pierre si bien scellée, la présence des gardes etla timidité des apôtres font assez voir que cet enlèvementnest quune fable, et que la résurrection quon veut étoufferest très-constante et très-assurée. Cependant ilsne rougissent de rien, et quoique tant de preuves différentes lesconvainquent dimposture, ils ne laissent pas de dire à ces gardes: " Publiez partout que ses disciples sont venus durant la nuit lorsquevous dormiez, et quils ont " enlevé son corps; et si le gouverneurvient à le savoir, nous lapaiserons et nous vous " tirerons depeine ". Ainsi vous voyez que tous ces hommes étaient des imposteurset des gens sans conscience, Pilate lui-même, (8) puisquil se laissapersuader, les soldats et tous les Juifs. Mais il ne faut pas sétonnerque des soldats se soient laissé gagner par de largent, puisquundes disciples du Sauveur la vendu pour un peu dargent.
" Les soldats ayant reçu largent firent ce quon leur avaitdit; et ce bruit quils firent courir est commun encore aujourdhui parmiles Juifs (15) ". Jadmire encore ici la sincérité des évangélistesqui ne rougissent point de dire cela, et davouer que ce faux bruit a prévalucontre toutes leurs prédications et sest confirmé de plusen plus par la succession des temps parmi les Juifs.
" Or, les onze disciples sen allèrent en Galilée surla montagne où Jésus leur avait commandé de se trouver.Et le voyant ils ladorèrent. Quelques-uns aussi furent dans ledoute (16) ". Il me semble que ce fut ici la dernière apparitionde Jésus-Christ qui arriva en Galilée, lorsque Jésus-Christenvoya ses apôtres dans tout lunivers pour convertir et pour baptiserles hommes. Et je vous prie encore dadmirer ici la véracitédes évangélistes qui ne cachent rien de tous les défautsque les apôtres firent paraître jusquau dernier jour. Maissi quelques-uns étaient dans le doute, cette dernière apparitionles rassura et les confirma entièrement.
Que leur dit donc Jésus-Christ, lorsquil les vit assemblés?" Et Jésus sapprochant leur dit: Toute puissance ma étédonnée dans le ciel et sur la terre (17) ". Il leur parle encoreen quelque sorte humainement, parce quils navaient pas reçu leSaint-Esprit qui devait élever leurs âmes : " Allez donc etinstruisez tous les " peuples, les baptisant au nom du Père, due Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à" observer toutesles choses que je vous ai commandées (18) ". Ce quil entend etdes maximes de la foi et des règles de la morale. Il ne leur ditpas un seul mot des Juifs, et il ne leur parle point de tout ce que cepeuple venait de faire contre sa personne. Il ne reproche point non plusà saint Pierre son triple renoncement; il ne se plaint point dela fuite et de labandonnement des autres. Il leur commande seulement dallerdans tout le monde, et il leur donne en abrégé toute la doctrinequils doivent prêcher, en baptisant les hommes, en leur disant :" Quils leur apprennent à observer toutes les choses quil leura commandées ", et pour rassurer leurs esprits dans la frayeur queces grands commandements leur pouvaient causer, il ajoute ces paroles:" Et voilà, je suis avec vous jusquà la consommation dessiècles (19) ". Considérez encore ici, mes frères,la grandeur et la souveraine puissance du Fils de Dieu. Voyez aussi comment,en parlant à ses apôtres, il continue de condescendre àleur faiblesse. Il proteste quil sera lui-même toujours non-seulementavec eux, mais encore avec tous ceux qui doivent croire un jour en lui.Les apôtres ne devaient pas vivre jusques à la fin du monde,et cest visiblement à tous les fidèles quil parle, quilregarde comme un seul corps. Ne mobjectez donc point, leur dit-il, ladifficulté des choses que je vous ordonne, parce que je suis avecvous, et que je vous rendrai tout facile. Cest la parole et la promessedont il rassurait aussi autrefois ses prophètes, et on voit quildit à Jérémie, qui lui représentait son enfance,à Moïse et à Ezéchiel, qui hésitaientà suivre ses ordres : " Je vous assure que je suis avec vous ".
Mais quelle différence voyons-nous ici entre les apôtreset les prophètes? Les prophètes sexcusent, lorsquon neles envoie prêcher quà un seul peuple, et les apôtres,ne font point ces difficultés, lorsquon les envoie dans tout lunivers.Il leur parle, et il les fait à dessein souvenir de la fin du mondeet " de la " consommation des siècles ", afin de les attirer àlui, et de les empêcher de considérer seulement les maux quilssouffriraient sur la terre, mais de penser encore aux biens du ciel. Ilsemble quil leur dise par cette parole:
Les maux dont vous serez affligés se termineront dans cette vie,puisque le monde même verra sa fin; mais les biens dont je vous feraijouir ensuite seront éternels, comme je vous lai déjàsouvent promis. Ainsi, après les avoir fortifiés et rassuréspar cette promesse, et leur avoir rappelé dans lesprit ce dernierjour, il les quitte et il se retire dans le ciel. Ce jour est sans doutelobjet des voeux de tous les bons, comme il est le sujet de la crainteet de la terreur de tous les méchants, parce quils y entendrontlarrêt éternel et irrévocable de leur condamnation.Mais ne nous contentons pas, mes frères, de regarder ce jour avecfrayeur. Préparons-nous-y pendant que nous en avons le temps, enréglant toute notre vie, et en renonçant à tous nosdésordres. Nous le pouvons si nous le voulons. Car si tant de personneslont fait avant la grâce du Sauveur et (88) de lEvangile, combienplus le peut-on faire après un si grand secours?
3. Et enfin, quest-ce que Dieu nous commande de si pénible?Nous ordonne-t-il de couper les montagnes, de voler dans lair, et de traverserles mers? Il nous ordonne au contraire des choses si faciles, que nousnaurons point besoin pour les exécuter daucune chose qui soithors de nous; mais seulement dune volonté pleine et dune affectionsincère. Quavaient les apôtres de tous les biens extérieurs,lorsquils faisaient de si grandes choses? Avaient-ils plus dun habit?Navaient-ils pas les pieds nus, lorsquils parcouraient toute la terre,et nétaient-ils pas en cet état plus forts que tous leshommes et tous les démons?
Quy a-t-il de si difficile dans ces préceptes de Jésus-Christ?Nayez point dennemis, ne haïssez personne, ne parlez point mal devotre frère, puisquau contraire ce sont les choses opposéesà ces préceptes qui sont pénibles et laborieuses.Mais il a commandé aussi, dites-vous, de renoncer à nos biens.Trouvez-vous donc cela fort pénible? Je vous réponds mêmequil ne la pas commandé absolument : il ne la que conseillé.Mais quand il en aurait fait une loi expresse, est-ce une chose fort difficilede ne se point charger dun fardeau, de ne le point porter partout avecsoi, et de se débarrasser de tous les soins et de toutes les inquiétudesqui laccompagnent?
Mais, ô détestable enchantement de lavarice! largentaujourdhui tient lieu de tout. De là vient cette corruption etcette confusion générale qui est dans le monde. Sion ditquun homme est heureux, on parle aussitôt de son bien. Si on enpleure un autre comme malheureux, on le plaint tout dabord de ce quilest pauvre. Toutes nos conversations se passent à dire de quellemanière un tel sest enrichi, et quun autre sest appauvri. Siun homme pense à prendre lépée ou à se marier,ou à sengager dans un emploi, il considère dabord sily trouvera son intérêt et sil pourra sy enrichir. Puis donc,mes frères, que nous nous trouvons ici assemblés dans letemple de Dieu, tâchons de trouver quelques remèdes pour guérirune maladie si dangereuse.
Ne rougissons-nous point, lorsque nous pensons à la vertu denos pères, de cès premiers chrétiens, dont il estparlé dans les Actes? Lorsque trois mille eurent étéconvertis en une seule prédication, et cinq mille en une autre,ils vivaient ensemble, et ils possédaient tout en commun. Quel avantagepouvons-nous véritablement tirer de cette vie passagère,si nous ne nous en servons pour acquérir celle qui ne finira jamais?Jusquà quand serez-vous misérables, et nétoufferez-vouspoint enfin ce monstre de lavarice qui vous a dominés jusquàcette heure? Jusquà quand ne soupirerez-vous point aprèsvotre liberté, et ne ferez-vous point cesser tous ces commerceshonteux? Si vous étiez devenus les esclaves dun homme, il ny auraitrien que vous ne fissiez sil vous promettait la liberté; et lorsquevous êtes les esclaves de lavarice, vous ne pensez pas mêmeà vous en délivrer. Et cependant, si lon pèse cesdeux sortes de servitude, la première nest rien en comparaisonde la seconde.
Considérez à quel prix Jésus-Christ vous a rachetés.il a répandu tout son sang, il a donné sa propre vie : etaprès cela vous rampez à terre, vous ne respirez que la terre,vous êtes esclaves, et ce qui est encore plus insupportable, vousfaites vanité de votre servitude; vous révérez voschaînes, et vous faites les délices de votre coeur de ce quidevrait être lobjet de votre aversion et de votre haine. Mais puisquilne suffit pas de condamner un vice, si on nen propose aussi le remède,considérons, je vous prie, doù vient que vous avez tantdardeur pour acquérir de largent. Nest-ce pas parce que le bienprocure lhonneur et la sécurité? Mais quelle est cette sécurité?Est-ce parce que nous serons assurés de navoir jamais faim ni froid,et de ne tomber point dans le mépris? Si donc je vous promets toutcela sans être riche, cesserez-vous daimer les richesses? Car sivous trouviez sans avoir de bien tout ce que vous pourriez espéreren en possédant, quel sujet ,vous resterait-il den rechercher?
Vous me demanderez peut-être comment il pourra se faire que vousayez ce que vous désirez, sans néanmoins être riche.Et moi je vous demande, au contraire, comment un riche peut avoir cettepaix et cette sécurité que vous cherchez. Car il faut nécessairementquil flatte les grands et les petits, quil dépende dune infinitéde personnes, quil sassujétisse honteusement à ceux dontil a affaire, quil soit agité de soins, dinquiétudes etde soupçons, et quil appréhende sans cesse loeil des envieux,la langue des médisants et les (89) entreprises des avares. La pauvreténest point exposée à toutes ces peines et à tousces périls. Cest un asile inviolable; cest un port assuré,cest lépreuve de la vertu et de la sagesse, cest une imitationde la vie des anges.
Ecoutez donc, mes frères, ce que je men vais vous dire. Ce nestpoint un mal que de .nêtre pas pauvre, mais cest un mal que dene vouloir pas être pauvre. Ne considérez plus la pauvretécomme un mal, et elle ne sera plus un mal pour vous. Car tout le mal quony trouve ne vient pas de ce quelle est naturellement, mais de la faiblesseet de limagination des hommes lâches, Quand je dis que la pauvreténest point un mal, je dis trop peu, et jai honte moi-même denparler si bassement. Car si vous avancez un peu dans la vertu et dans lasagesse chrétienne, vous trouverez que non-seulement la pauvreténest pas un mal, mais quelle est la source de tous les biens. Que siquelquun vous offrait dun côté lempire, les grandes charges,les richesses et toutes les délices du monde, et de lautre la pauvreté,et quil vous obligeât de choisir lun ou lautre, je ne doute pointque vous ne fussiez prêts à embrasser la pauvreté detout votre coeur, si vous aviez une fois connu les trésors et lesplaisirs célestes quelle renferme.
4. Je sais que plusieurs se moquent de moi, en mentendant parler dela sorte; mais je ne men étonne pas : je vous conjure seulementde mécouter avec patience, et je massure que vous serez bientôtde mon sentiment. Je ne puis mieux comparer la pauvreté quàune vierge extrêmement modeste et dune admirable beauté,et lavarice à quelquune de ces femmes monstrueuses comme Scylla,ou bien à lhydre, ou bien à ces autres monstres qui sontdans les poètes. Ne malléguez point ici ceux qui accusentet qui détestent leur pauvreté, mais plutôt ceux quien lhonorant se sont honorés eux-mêmes. Cest elle qui atoujours été aimée du saint prophète Elie,qui la nourri par un corbeau, et qui la fait enfin monter dans le cieldans un char de feu. Cest elle qui a rendu son disciple Eliséenon moins illustre que lui. Cest elle qui a fait admirer saint, Jeun-Baptistede tous les Juifs, et qui a été la gloire de tous les apôtres.Achab, au contraire, Jézabel, Giesi, Judas, Néron et Caïphe,ont été idolâtres des richesses, et leur avarice serapour jamais leur condamnation et leur honte.
Mais ne relevons pas seulement ceux qui se sont signalés parlamour de la pauvreté , jetons les yeux sur la pauvretémême, et considérons lexcellente beauté de cette vierge.Loeil de lavarice nest jamais tranquille. Ou lintempérance laltère,ou lenvie le trouble, ou la fureur lagite. Mais loeil de la pauvretéest toujours pur, toujours agréable, et toujours paisible ; il nadaversion pour personne, il est doux, Il est accessible, il est favorableà tout le monde. Lavarice au contraire est toujours inquiète.Car partout où est lamour de largent, là se trouve aussila source de la haine et de linimitié , des guerres et des querelles.La bouche de lavarice est pleine dinjures et de médisances; soncoeur est rempli dorgueil et de fiel, et son esprit dartifices et defourberies. Au contraire la langue de la pauvreté est toujours chasteet toujours modeste. Elle nouvre la bouche que pour rendre à Dieudes actions de grâces, que pour bénir les hommes, et pourleur parler avec une douceur humble, avec une estime respectueuse, avecune complaisance discrète, et avec une affection tendre et charitable.Si vous considérez tout le reste de son corps, vous y verrez uneadmirable proportion, et vous conclurez que la pauvreté est unevierge dune pureté admirable et dune parfaite beauté, etque lavarice au contraire est un monstre par sa difformité et parsa laideur. Que si après tous ces avantages de la pauvreté,le monde néanmoins en a tant daversion, il ne faut pas sen étonner,puisque les insensés ont la même horreur de toutes les autresvertus.
Mais vous mobjectez que le pauvre tous les jours est outragépar le riche. Et moi je vous réponds que cest là un desgrands avantages de la pauvreté. Car lequel des deux est le plusheureux de celui qui fait une injure ou de, celui qui la souffre? Nest-ilpas visible que cest celui qui la souffre courageusement? Cest donc lavaricequi porte les hommes à outrager leurs frères, et cest lapauvreté qui les porte à souffrir chrétiennement cesoutrages. Cependant, me direz-vous, on voit le pauvre endurer la faim.Il est vrai; saint Paul la soufferte aussi. Il ne trouve point, ajoutez-vous,un lieu de retraite. Avez-vous oublié que Jésus-Christ lui-mêmenavait pas non plus où reposer sa tête? Considérezjusquoù sélève la gloire de la pauvreté,jusquoù elle vous fait monter. Elle vous associe à Jésus-Christ,elle vous rend limitateur de Dieu même. (90)
Si lor était une bonne chose, Jésus-Christ en auraitfait avoir à ses disciples quil a voulu enrichir du plus excellentde tous les dons. Mais nous voyons au contraire que, bien loin de leuren donner , il leur a défendu den avoir. Cest pourquoi nous voyonsque saint Pierre, non-seulement ne rougit pas de sa pauvreté, maisquil en fait toute sa gloire, lorsquil dit hardiment : " Je nai ni orni argent; mais je vous donne ce que jai". (Act. III, 4.) Qui de vous,mes frères, ne souhaiterait de pouvoir dire une semblable parole?Je crois quil ny en a pas un qui ne le désirât avec ardeur.Jetez donc cet or, renoncez à ces richesses.
Mais quand jaurai fait cela, me direz-vous, aurai-je la mêmepuissance que saint Pierre? Je vous prie de me dire ce qui a rendu saintPierre heureux : Est-ce parce quil a fait marcher droit un boiteux? Nullement,mais cest parce quen foulant aux pieds tout le monde, il sest acquisla gloire que Dieu nous promet.
Ne savons-nous pas que plusieurs ont fait aussi bien que lui des miracles,et quils sont néanmoins tombés dans lenfer; mais que ceuxqui ont été comme lui pauvres sur la terre, sont devenuscomme lui des rois dans le ciel?
Cest ce que nous apprenons des paroles mêmes de saint Pierreque nous venons de rapporter. Car il dit deux choses : " Je nai ni orni argent; et, au nom de Jésus-Christ, levez-vous et marchez ".Laquelle de ces deux choses a rendu cet apôtre si heureux? Est-cede faire marcher droit un boiteux, ou davoir renoncé à tout?Consultons Jésus-Christ, et quil soit lui-même notre juge.Il ne commanda point à celui qui lui demandait le moyen dacquérirla vie éternelle, de faire marcher droit les boiteux, mais il luidit : " Vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et venez me suivre;et vous aurez un trésor dans les cieux ". Et saint Pierre ne ditpas non plus à Jésus-Christ, quoiquil le pût : Nousavons chassé les démons en votre nom, mais : " Nous avonstout quitté, et nous vous avons suivi, quelle récompensedonc en aurons-nous "? Et Jésus-Christ ne lui répond pas:Celui qui fera marcher droit les boiteux, mais : "Celui qui à causede moi et de lEvangile quittera ses maisons et ses terres, recevra lecentuple dans ce monde, et la vie éternelle dans lautre ".
Imitons donc ce saint apôtre, mes frères, afin que nousne soyons point confondus au dernier jour, que nous puissions nous teniravec confiance devant le tribunal du souverain Juge : et que Jésus-Christ" demeure toujours avec nous ", comme il est toujours demeuré avecles apôtres, selon la promesse quil leur en a fait dans lEvangile.Il sera assurément avec nous si nous voulons imiter ces saints quilont imité, et prendre leur vie pour le modèle de la nôtre.Cest pour cela que le Sauveur vous donnera des louanges; cest pour celaquil vous récompensera : et il ne vous demandera point compte dece que vous naurez ni redressé les boiteux, ni ressuscitéles morts. Ce ne seront point ces miracles, mais ce sera le renoncementà tous les biens de ce monde, qui vous rendra semblable àsaint Pierre.
Mais vous me direz que vous ne pouvez pas quitter votre bien. Je nexigepoint cela de vous : Je ne vous fais point de violence sur ce point. Toutce que je vous demande, cest que vous en fassiez part aux pauvres, quevous le leur donniez peu à peu, et que vous nen reteniez pour vousque ce qui vous est absolu-ment nécessaire. Cest ainsi que vousjouirez dune grande paix dans cette vie, et de la gloire dans lautre,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, appartient la gloireet lempire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
FIN DU COMMENTAIRE SUR LEVANGILE DE SAINT MATTHIEU.