PREMIER DISCOURS DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME APRÈS QU'IL EÛTÉTÉ ORDONNÉ PRÊTRE
1. L'événement dont vous êtes les témoinsest-.:il véritable? ce qui est arrivé est-il réellementarrivé, et n'est-ce pas l'illusion d'un songe qui nous abuse? est-ceà présent la nuit qui règne? sommes-nous vraimentdans le jour? Sommes-nous tous réveillés? Eh ! qui croiraitqu'en plein jour, tout le monde étant réveillé etde sang-froid, un jeune homme obscur, et sans mérite ait étéélevé à un aussi grand honneur? Il ne serait pas étonnantque la nuit et le sommeil enfantassent de pareilles illusions. Souventdes hommes estropiés, mutilés, manquant même du nécessaire,se sont figuré en dormant qu'ils étaient beaux, bien faits,assis à la table des princes; mais ce n'était que l'effetdu sommeil, et l'imposture d'un songe. Car telle est la nature du songe;il imagine des monstres et des prodiges, il se repaît de choses merveilleuseset extraordinaires. Tout change avec le jour, et les choses paraissentalors ce qu'elles sont.
Mais ce que vous voyez maintenant de vos propres yeux, et qui n'estque trop réel, est plus incroyable qu'un songe. Trop prévenupour mes faibles talents, le peuple d'une grande ville, un peuple aussi nombreuxet aussi distingué, attend de moi un discours d'un méritesupérieur. Cependant, quand je trouverais en moi-même desfleuves intarissables d'éloquence, pourrais-je voir ce grand nombrede personnes accourues pour m'entendre, sans que la crainte arrêtâtle cours de mes paroles, et les fît retourner vers leur source? Maislorsque, loin de trouver en moi les torrents d'une riche élocution,j'y trouve à peine de modiques ruisseaux, je devrais dire une sourcesi faible qu'elle ne donne que goutte à goutte, n'ai-je pas lieud'appréhender que la frayeur ne les tarisse et ne laisse entièrementà sec mon génie troublé, qu'enfin je n'éprouvece qui nous arrive tous les jours? Et que nous arrive-t-il? ce que noustenons dans la main, ce que nous serrons dans les doigts, nous échappelorsque nous sommes effrayés, parce que la peur qui relâchenos nerfs, ôte à notre corps toute sa force. Je crains quemon esprit ne subisse le même sort, et que le peu de penséesmédiocres que j'ai recueillies avec (190) peine, ne s'évanouissentchassées par la peur, et ne laissent mon imagination absolumentdépourvue. Je vous prie donc tous, princes et sujets, puisque vousavez causé mon embarras par votre empressement à venir écouterun orateur novice, je vous supplie de m'inspirer de la confiance par laferveur de vos prières, de demander à Celui qui donne laparole pour annoncer avec force l'Evangile (Ps. LXVII, 12), qu'il dirigema langue, en ce jour où j'ouvre la bouche pour la premièrefois (Ephés. VI, 19). Il vous est très-facile, à vousqui êtes en si grand nombre et qui avez un si grand pouvoir auprèsde Dieu, de rendre l'assurance à un jeune homme interdit; et ilest juste que vous vous prêtiez à mes demandes, puisque c'està cause de vous que je me suis hasardé de paraîtresur un si grand théâtre. Oui, c'est ma charité pourvous, sentiment irrésistible, tyrannique, qui m'a déterminéà parler en public, moi qui ai si peu d'expérience pour laparole; c'est ce zèle ardent pour vos intérêts quim'a fait entrer dans cette lice d'instruction, moi qui jusqu'à cejour, éloigné de ces exercices, me suis tenu parmi les auditeurs,et me suis borné à un loisir tranquille. Mais qui seraitassez dur, assez insensible pour ne rien dire à une assembléesi nombreuse? et quand on serait le moins éloquent des hommes, pourrait-onne pas entretenir cette foule de fidèles si avides de nous entendre?
Ayant à parler pour la première fois dans l'église,j'aurais voulu (1) offrir les prémices de mes discours au souverainEtre de qui je tiens l'organe de la parole. Que pourrait-il, en effet,y avoir de plus convenable? est-ce seulement de la vigne et de la moissonqu'on doit à Dieu les prémices? n'est-ce pas beaucoup plusencore des discours ; puisque ce fruit nous est plus propre, et qu'il estplus agréable au Seigneur, à qui nous en faisons hommage?Les épis et les raisins sont enfantés par le sein de la terre,nourris par les eaux du ciel, cultivés par les mains des hommes: une hymne sainte est produite par la piété de l'âme,nourrie par une bonne conscience, recueillie par Dieu dans les grenierscélestes; et autant l'âme par sa nature est supérieureà la terre, autant les productions de l'une sont préférablesà celles de l'autre Aussi un prophète, homme admirable (c'est Osée) , exhorte-t-il ceux qui ont offensé le Seigneur,et qui veulent se le rendre propice, de prendre avec eux, non des troupeauxde boeufs ni des mesures de farine, ni une tourterelle et une colombe,ni aucune autre offrande semblable. Que veut-il donc qu'on prenne? Portezavec vous, dit-il, des paroles. (Osée. XIV, 3.) Mais, dira-t-on,des paroles peuvent-elles former un sacrifice ? Oui , assurément, et le sacrifice le plus noble, le plus auguste, le plus excellent detous. Qui nous en assure? celui qui était le plus versé danscette doctrine, le grand et généreux David. Ce prince, rendantà Dieu des,actions de grâces pour une victoire qu'il avaitremportée sur ses ennemis, s'exprimait à peu prèsde la sorte : Je célébrerai le nom de Dieu par des cantiques,je relèverai sa gloire par des louanges. (Ps. LXVIII , 35.) Ensuitevoulant montrer toute l'excellence de ce sacrifice, il ajoute : Et ce sacrificesera plus agréable au Seigneur que celui d'un jeune taureau dontles cornes et les ongles commencent à pousser. J'aurais donc vouluimmoler aujourd'hui cette victime non sanglante, et offrir à Dieuce sacrifice spirituel.
Mais hélas ! un sage me ferme la bouche et m'effraie en me, disant:La louange n'est point belle dans la bouche du pécheur. (Ecclés.XV, 9.) Et comme dans les couronnes il ne suffit pas que les fleurs soientpures, si la main qui les tresse ne l'est aussi; de même dans leshymnes sacrées il ne suffit pas que les paroles soient saintes,si l'âme qui les dispose ne l'est encore. Or, mon âme n'estpoint pure; souillée par le péché, elle manque dela confiance nécessaire. A l'autorité du sage dont nous venonsde parler, ajoutons les paroles d'un législateur plus ancien, quiferme aussi la bouche aux pécheurs. Ecoutons David qui nous parlaittout à l'heure des sacrifices; c'est lui qui a porté cetteloi rigoureuse : Louez le Seigneur, dit-il, ô vous, habitants descieux, louez-le dans les lieux les plus élevés! (Ps. CXLVIII,1) louez le Seigneur, dit-il un peu plus bas, ô vous, habitants dela terre! Il invite les créatures supérieures et inférieures,sensibles et intelligibles, visibles et invisibles; il forme un seul choeurdes unes et des autres, et les exhorte à célébrerensemble le Roi de l'univers ; mais il n'invite nulle part le pécheur,et il l'exclut encore du concert universel dans cette circonstance.
2. Pour vous en fournir une, preuve plus évidente, je vais vouslire le psaume même : Louez (191) le Seigneur, ô vous, habitantsdes cieux ! louez-le dans les lieux les plus élevés. Louez-le,vous tous qui êtes ses anges; louez-le, vous tous qui composez latroupe des puissances célestes. Vous voyez, mes Frères, queles anges louent le Seigneur, vous voyez les archanges, vous voyez leschérubins et les séraphins; car voilà ce que renfermecette expression : la troupe des puissances célestes. Le pécheurn'est nommé nulle part. Et comment, me direz-vous, pouvez-vous savoirce qui se passe dans le ciel? je vais donc vous faire descendre sur laterre, et vous montrer la seconde partie du choeur dont le pécheurest pareillement exclu : Louez le Seigneur, à vous, habitants dela terre, vous, dragons et poissons monstrueux, vous, bêtes féroceset animaux de toute espèce, vous serpents qui rampez, et vous oiseauxqui avez des ailes. Ce n'est pas sans raison que je m'arrête toutcourt en prononçant ces mots; peu s'en faut que je ne verse deslarmes amères, que je ne pousse des cris lamentables. Quoi de plustriste ! je vous le demande. Les scorpions, les serpents, les dragons,sont invités à glorifier Celui qui les a faits; le pécheurseul est exclu de ce choeur sacré, et avec bien de la justice sansdoute.
Le péché est une bête dangereuse et cruelle, quine signale pas seulement sa malignité sur les hommes, mais qui répandle venin de sa malice sur la gloire même du Roi suprême. C'està cause de vous, dit l'Ecriture, que mon nom est blasphéméparmi les nations. (Is. LII, 5. Rom. II, 24.) Voilà pourquoi leProphète chasse le pécheur de toutes les contréesdu monde, comme d'une patrie sacrée, et qu'il le relègueaux extrémités de la terre. Un habile musicien, afin queson instrument soit d'accord, en retranche la corde qui se trouve discordante,de peur qu'elle ne trouble l'harmonie des autres; un médecin quiconnaît son art coupe sagement un membre gangrené, de peurque la corruption ne se communique aux membres sains: le Prophèteagit de même, il retranche le pécheur de tout le corps descréatures, comme un membre gangrené et, comme une corde discordante.
Que ferons-nous donc? il faut absolument que nous gardions le silence,puisque nous sommes retranché et rejeté. Mais garderons-nousun silence absolu? et personne ne nous permettra-t-il de célébrerle Maître de tous les hommes ? sera-ce en vain que nous aurons réclamévos prières? sera-ce en vain que nous aurons imploré votremédiation ? A Dieu ne plaise que ce soit en vain ! J'ai trouvéune autre manière de glorifier le Seigneur, et je la dois àvos prières, qui, au milieu de mon embarras, ont brillé àmes regards comme des éclairs dans l'obscurité. Je loueraimes frères et mes semblables. Car je puis les louer, et la gloireen reviendra tout entière au souverain Maître. Oui, le Seigneurest glorifié par les louanges données aux hommes, comme Jésus-ChristJ'annonce dans ce passage : Que votre lumière brille devant leshommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres, et qu'ils glorifient votrePère qui est dans les cieux. (Matth. V,16.) Il reste donc une autremanière de glorifier le Très-Haut, que le pécheurpeut employer sans enfreindre la loi.
3. Qui donc louerons-nous de nos frères et de nos semblables?quel autre, sinon le docteur et le maître de notre patrie, et parlui le Docteur et le Maître de toute la terre? car vous avez apprisaux autres hommes à renoncer à la vie plutôt qu'àla vertu, comme il vous a appris lui-même à combattre jusqu'àla mort pour la vérité. Voulez-vous qu'avec ces victoiressaintes nous tressions les couronnes de son éloge? Je le voudrais,sans doute; mais je vois une mer immense d'actions illustres, et je crainsqu'ayant pénétré dans cet abîme, il ne me soitplus permis d'en sortir. Qui pourrait, en effet, raconter les exploitsanciens de notre pontife, ses courses, ses voyages, ses veilles, ses soinset ses sollicitudes, ses combats, ses trophées et ses victoiressans nombre, en un mot, cette longue suite de faits glorieux, auxquelsnon-seulement ma langue, mais aucune langue humaine ne pourrait atteindre, et qui demanderaient une voix apostolique, animée de cet Espritdivin, seul capable de tout dire et de tout enseigner? Nous laisseronsdonc cette partie de la vie de notre père commun, pour. passer àune autre qui soit moins profonde, et que nous puissions en quelque sorteparcourir légèrement avec une simple nacelle.
Parlons d'abord de sa tempérance; disons comment il a triomphéde ses penchants, comment il a bravé les délices, commentil a méprisé une table somptueuse, lui qui avait éténourri dans une maison opulente. Il n'est pas étonnant que celuiqui a vécu dans la pauvreté embrasse une vie dure et austère: la pauvreté, compagne assidue de son pèlerinage, (192)lui rend chaque jour le fardeau plus léger mais celui qui est possesseurde grandes richesses, ne s'arrachera pas facilement à la satisfactiond'en jouir, et à tout cet essaim de passions qui investissent sonâme. Les ténèbres épaisses dont elles obscurcissentson esprit ne lui permettent pas de lever les yeux au ciel, mais le forcentde les baisser vers la terre , et de ne soupirer que pour les choses dece monde. Non, il n'est pas de plus grand obstacle dans la voie qui conduitau ciel, que les richesses et tous les vices qu'elles enfantent. Ce n'estpas moi qui le dis, c'est Jésus-Christ lui-même qui l'a prononcé: Il est plus aisé qu'un câble passe par le trou d'une aiguille,qu'un riche n'entre dans le royaume des cieux. (Matth. XIX, 24.) Mais cequi était si difficile, ou plutôt impossible, est devenu possible;ce qui embarrassait depuis longtemps le bienheureux Pierre, ce que cetapôtre voulait apprendre de son Maître, nous le savons touspar expérience, et même quelque chose de plus encore; car,non-seulement, notre pontife s'est transporté dans le ciel, il ya même introduit un peuple nombreux, quoique avec les richesses ileût d'autres empêchements qui n'étaient pas moindres,je veux dire la jeunesse et une liberté prématurée.Il s'est vu orphelin de bonne heure; état dangereux pour la plupartdes hommes, état séduisant, dont le charme les enchante,les corrompt et les perd. Toutefois triomphant de ces obstacles , et prenantson essor vers les cieux, il s'est élevé à une philosophiecéleste, sans se laisser éblouir par les prospéritésde la vie présente, et sans considérer l'éclat deses ancêtres.
Ou plutôt il a considéré ses ancêtres, nonceux qui lui étaient unis par les liens du sang, mais ceux auxquelsil appartenait par les sentiments de la vertu, et dont il a copiéle caractère. Il a considéré le patriarche Abraham,il a considéré le grand Moïse, qui, élevéà la cour d'un prince, nourri à une table somptueuse, aumilieu de toute la pompe et de tout le faste des Egyptiens (et vous savezcombien les Barbares sont fastueux et superbes), plein de méprispour toute cette grandeur, lui a préféré l'argileet la brique des infortunés Israélites, et s'est mis au nombredes prisonniers et des esclaves, lui qui était roi et fils de roi.Mais pour prix de son sacrifice, il a retrouvé beaucoup plus desplendeur qu'il n'en avait abandonné volontairement. Aprèssa fuite, après sa servitude chez son beau-père, aprèsavoir essuyé une infinité de maux, dans un pays étranger,de retour à la cour du roi, il est devenu le maître de ceprince, ou plutôt son Dieu : Je vous ai établi, dit l'Ecriture,le Dieu de Pharaon. (Exod. VII, 4.) Oui, il brillait avec plus d'éclatque le souverain de l'Egypte, sans être orné du diadème,sans être revêtu de la pourpre, sans être traînésur un char d'or, sans être environné de tout le faste qu'ilavait foulé aux pieds : La gloire de la fille du roi, dit le Prophète,est toute au dedans d'elle-même. (Ps. XLIV, 15.) Moïse revintdonc à la cour de Pharaon, armé d'un sceptre par lequel ilcommandait non-seulement aux hommes, mais au ciel, à la terre, àla mer, à la nature de l'air et des eaux, aux lacs, aux fontaines,aux fleuves. Tous les éléments étaient dociles àses ordres ; toutes les créatures devenaient entre ses mains toutce qu'il voulait, et comme un serviteur fidèle, elles obéissaientà l'ami de leur Maître sur tous les points comme àleur Maître lui-même.
Formé sur ce grand modèle, notre pontife en a étéune copie parfaite, et cela dès sa jeunesse, si jamais il a étéjeune, ce que je ne puis croire, tant il a eu un esprit mûr dèsle berceau. Mais lorsqu'il était jeune par le nombre des années,il s'est rempli d'une sagesse divine; et sachant que notre nature est commeun terrain sauvage, il a usé de la parole sainte comme d'une fauxtranchante, pour couper sans peine toutes les passions de l'âme.Enfin il a présenté au Cultivateur suprême un champbien nettoyé, propre à y jeter la semence qu'il a reçue,tout entière, bien avant, et non simplement à la surface;de sorte que sa vertu profondément enracinée n'a pu êtreni desséchée par les rayons du soleil, ni étoufféepar les pointes des épines. Tel est le soin qu'il prenait de sonâme; quant à son corps, il réprimait les révoltesde la chair par les remèdes de la tempérance, leur donnantle jeûne pour frein comme à un cheval indocile, et ne cessantde contredire ses passions, qu'il ne les eût domptées parune rigueur salutaire que tempérait la sagesse ; il n'affligeaitpas son corps jusqu'à le rendre inhabile aux divers emplois pourlesquels il voulait s'en servir; il ne permettait pas non plus qu'il prîttrop d'embonpoint, de peur qu'étant trop bien traité, ilne se révoltât contre la raison chargée de tenir lesrênes; mais il était occupé en même temps (193)et à le maintenir sain et à le rendre soumis.
Cette vigilance qu'il avait montrée étant jeune, il nes'en départit pas lorsqu'il fut plus avancé en âge; il est toujours aussi attentif à présent même qu'ilest parvenu à la vieillesse comme à un port tranquille. Lajeunesse, mes très-chers frères, ressemble à une merfurieuse dont les flots sont agités sans cesse par l'impétuositédes vents; au lieu que la vieillesse, nous plaçant dans un portcalme et paisible, à l'abri des vents et des flots, nous fait jouird'une douce paix, fruit de l'âge et de la raison. Quoiqu'il jouisseà présent de cette tranquillité, et qu'il soit parvenuau port, comme je l'ai dit, notre saint pontife n'est pas moins inquietque ceux qui se trouvent encore au milieu (d'une mer orageuse. Et cettecrainte, il l'a prise du bienheureux Paul, (lui, après avoir étéravi au troisième ciel, disait: Je crains qu'après avoirprêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même.(I Cor. IX, 27.) C'est ainsi que notre père commun s'entretientdans une crainte continuelle pour être continuellement à l'abride tout danger. Toujours assis au gouvernail, il observe, non le leverdes astres, ni les écueils cachés ou visibles, mais les attaquesviolentes ou insidieuses du démon, et les combats d'une raison superbe.Il fait sans cesse le tour de son camp, pour que tous ceux qu'il renfermesoient à l'abri du péril. Il ne veille pas seulement àce que le navire qu'il conduit ne soit pas submergé, mais il donnetous ses soins pour qu'aucun des passagers ne soit troublé et inquiétédans sa route. C'est grâce à sa sagesse que nous naviguonstous heureusement, et que nous voguons à pleines voiles.
Lorsque nous avons perdu son illustre prédécesseur quil'avait élevé comme son fils, nous ressentions les plus vivesinquiétudes nous pleurions et nous gémissions, désespérantque ce siège fût jamais occupé par un pontife qui luiressemblât. Mais dès que son digne successeur parut, il dissipaà l'instant toute nôtre tristesse, comme le soleil dissipeun nuage. Nos regrets et notre douleur s'évanouirent si promptement,qu'il nous semblait que le saint personnage qui nous avait gouvernésétait sorti du tombeau et avait repris sa place sur son siège.
Mais notre ardeur à célébrer les vertus du pèrecommun nous a fait passer insensiblement les bornes, non celles que nousmarquaient ses vertus, dont nous avons à peine esquissé letableau, mais celles que prescrivait notre jeunesse. Arrêtons-nousdonc et terminons ici notre éloge. Il m'en coûte d'abandonnerun sujet aussi riche; j'ai regret de le quitter si promptement, et toutmon désir serait de l'épuiser. Mais ne désirons pasce qui est impossible; ne poursuivons pas ce que nous ne saurions atteindre.Le peu que nous avons dit doit suffire à l'empressement de ceuxqui nous écoutent. Pour jouir d'un parfum précieux il n'estpas nécessaire de répandre tout le vase qui le contient;si on y touche seulement de l'extrémité du doigt, le peuqui en émane embaume les airs, et remplit tous les lieux environnantsd'une odeur suave. C'est ce qui nous arrive aujourd'hui, non par la forceet la beauté de nos discours, mais par l'excellence des vertus quenous célébrons.
Retirons-nous donc pour adresser nos prières au ciel; conjuronsle Seigneur de maintenir notre mère commune dans la paix et la tranquillité,et de faire parvenir à la plus longue vie celui qui est àla fois notre père, notre maître, notre pasteur, notre pontife.Si vous daignez aussi vous occuper de nous, qui n'osons encore nous mettreau nombre des prêtres, parce qu'on ne saurait compter des avortonsparmi des êtres parfaits; mais enfin si vous daignez vous occuperde moi comme d'un simple avorton (I Cor. XV, 8), demandez à Dieuqu'il nous fortifie de sa grâce. Nous avions besoin de secours mêmeauparavant, lorsqu'éloigné des affaires nous menions unevie privée; mais depuis que nous sommes élevé au sacerdoce,soit par l'empressement des hommes, soit par une faveur d'en-haut (je nedis pas de quelle manière, et je ne dispute point sur mon élection,de peur qu'on ne croie que je parle avec déguisement) ; depuis doncque nous sommes élevé au sacerdoce, depuis qu'on nous a imposéce pesant fardeau, nous avons besoin de beaucoup d'aide et de prières,afin de pouvoir remettre au Seigneur tout le dépôt qu'il amis entre nos mains, dans ce jour où ceux à qui on a confiédes talents paraîtront pour en rendre compte. Demandez donc au cielque nous soyons non de ceux qui seront liés et jetés dansles ténèbres, mais de ceux qui pourront au moins obtenirquelque pardon, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui soient la gloire, l'empire et l'adorationdans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIES CONTRE LES ANOMÉENS
PREMIÈRE HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DE DIEU
1. Quoi donc ! le pasteur est absent, et les brebis viennent paîtred'elles mêmes avec beau coup d'ordre dans ces champs sacrés.C'est le mérite du pasteur, que le troupeau montre la mêmeexactitude en son absence qu'en sa présence. Lorsque les brebis,animaux dépourvus de raison, n'ont personne pour les conduire aupâturage, il faut ou qu'elles restent dans l'étable, ou que,si elles en sortent sans pasteur, elles errent au hasard dans la campagne: ici au contraire, quoique le pasteur soit absent, vous accourez de vous-mêmesdans le meilleur ordre aux pâturages accoutumés. Ou plutôtle pasteur n'est pas absent, je le vois ici présent, sinon en personne,du moins par le bon ordre qui règne dans son troupeau; et ce quej'admire surtout en lui, ce qui me le fait proclamer bienheureux, c'estqu'il ait su vous inspirer une si grande ardeur pour la règle; carnous admirons principalement un général, lorsque, mêmeen son absence, ses troupes observent la plus exacte discipline. C'est ce que saint Paul cherchait dans ses discipleslorsqu'il disait : Ainsi, mes très-chers frères, comme vousavez été toujours dociles, ayez soin, non-seulement en maprésence, mais encore plus en mon absence, d'opérer votresalut avec crainte et tremblement. (Philip. II, 12.) Pourquoi encore plusen mon absence ? C'est que si le loup attaque le troupeau lorsque le pasteurest présent, celui-ci l'écarte sans peine des brebis : aulieu que s'il est absent, elles éprouvent de toute nécessitéle plus grand embarras, n'ayant personne pour les défendre. Ajoutonsque le pasteur, quand il est présent, partage avec son troupeaule prix du zèle, et que, quand il est absent, il lui en laisse toutle. mérite. Votre pontife vous adresse les mêmes paroles quel'Apôtre; et dans quelque endroit qu'il se trouve, il pense àvous et à vos assemblées, moins occupé de ceux quilaccompagnent que de vous qui êtes éloignés de lui.
Je connais sa charité, je sais combien elle (196) est ardente,toute de feu, et irrésistible`, je sais combien elle est profondémentenracinée dans son âme, combien il est jaloux d'y rester fidèle.Il sait que la charité est la racine, le principe, la source detous les biens, que sans elle toutes les autres vertus né nous sontd'aucune utilité. C'est la marque distinctive des disciples du Seigneur,le signe caractéristique des serviteurs de Dieu, l'indice auquelon reconnaissait les apôtres. C'est en cela, dit Jésus-Christ,que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples. (Jean. XIII,35.) Et en quoi le reconnaîtra-t-on? Sera-ce en les voyant ressusciterles morts, guérir les lépreux, chasser les démons?Non, sans doute; mais laissant tous ces privilèges : C'est en cela,dit-il, que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, sivous avez de l'amour les uns pour les autres. Les prodiges sont de pursdons de la grâce d'en-haut, au lieu que la charité est aussile mérite de la vertu de l'homme; et ce sont moins les dons d'en-hautqui font connaître une âme généreuse, que lesvertus qui sont aussi le fruit de ses propres efforts. Voilà pourquoiJésus-Christ annonce que l'on reconnaîtra ses disciples àla charité. En effet, aucune partie de la sagesse ne manque àcelui qui est doué de la charité, il possède la vertula .plus entière et la plus parfaite. Sans elle l'homme est dépourvude tous les biens, c'est la raison pour laquelle saint Paul en fait unsi magnifique éloge; ou plutôt tout ce qu'il peut en direne saurait atteindre à son excellence.
2. Eh! qui pourrait assez louer une vertu qui renferme toute la loiet les prophètes; une vertu sans laquelle la foi, la science, laconnaissance des mystères, le martyre même, rien en un motne peut nous sauver? Quand j'aurais livré mon corps pour êtrebrûlé, dit l'Apôtre, si je n'ai pas la charité,cela ne me sert de rien. ( I Cor. XIII, 3.) Et un peu plus bas, pour montrerqu'elle est la plus excellente de toutes les vertus, qu'elle en est laprincipale, il ajoute : Les prophéties s'anéantiront, leslangues cesseront, la science sera abolie... Or, ces trois vertus, la foi,l'espérance et la charité demeurent, mais la plus excellentedes trois est la charité.
Mais, en parlant de la charité, il se présente ànous une question qui n'est pas peu importante. L'anéantissementdes prophéties et la cessation des langues n'ont rien qui m'étonnecomme ces dons ne nous sont accordés que pour un temps, aprèsavoir rempli pour nous leur office, ils peuvent cesser sans nous faireaucun tort. C'est ainsi qu'à présent les prophétieset le don des langues n'existent plus sans que l'économie de lapiété en souffre. Mais l'abolition de la science, c'est làce qui m'embarrasse.
Après avoir dit que les prophéties s'anéantirontet que les langues cesseront, saint Paul ajoute la science sera abolie.Mais si la science doit être abolie, notre nature se dégraderadonc loin de se perfectionner; car, étant dépourvus de science,nous cesserons absolument d'être hommes. Craignez Dieu, dit l'Ecriture,et observez ses commandements, car c'est là tout l'homme . (Eccl.XII, 13.) Mais si craindre Dieu constitue l'homme, si la crainte de Dieudépend de la science, et que la science, selon saint Paul, doiveêtre abolie, la science n'existant plus, notre nature sera entièrementdégradée, nous n'aurons plus aucun avantage sur les animauxdéraisonnables; ou même nous leur serons fort inférieurs,puisque c'est par la science que nous l'emportons sur eux autant qu'ilsl'emportent sur nous par toutes les qualités corporelles. Que veutdonc dire saint Paul, et quel est son but en annonçant que la sciencesera abolie? Il ne parle pas, sans doute, de la science parfaite, maisd'une science imparfaite; il appelle abolition un entier accroissement,de sorte qu'une science imparfaite sera abolie pour faire place àla science parfaite. Et comme l'âge de l'enfant est aboli, non parceque la substance de l'enfant est détruite, mais parce qu'en avançanten âge il parvient à l'état d'homme fait; il en serade même de la science. Cette science, à présent sibornée, né sera plus bornée lorsqu'elle sera devenuepleine et entière. C'est là ce que veut dire le mot d'aboli;et c'est ce que saint Paul explique clairement lui-même dans la suitede son discours ; car afin que par le mot d'aboli vous n'entendiez pasune destruction entière, mais une augmentation et un parfait accroissement,après avoir dit : La science sera abolie, il ajoute : Ce que nousavons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait;mais lorsque nous serons dans l'état parfait, tout ce qui est imparfaitsera aboli, de manière qu'il ne sera plus imparfait, mais parfait.C'est donc l'imperfection seule qui est abolie, et l'abolition dont parlel'Apôtre n'est qu'un plein accroissement, une perfection réelle.
3. Et considérez quelle est la pensée de saint (197) Paul: je vais rendre ses expressions à la lettre. Il ne dit pas : nousconnaissons une partie, mais nous connaissons d'une partie, faisant entendreque nous ne saisissons qu'une partie d'une partie. Peut-être désirez-voussavoir quelle est la partie qui nous reste à connaître, quelleest celle que nous saisissons, si cette dernière est la plus grandeou la moindre. Afin donc que vous appreniez que vous ne saisissez que lamoindre, et que même vous ne saisissez pas la millième partie,écoutez les paroles suivantes de l'Apôtre ; ou. plutôt,avant de le faire parler lui-même, je vais vous citer un exemplepour vous faire comprendre autant qu'il est possible, par ce moyen, quelleest la partie qui nous reste à connaître, quelle est celleque nous saisissons maintenant. Combien donc la science qui doit nous êtredonnée à l'avenir diffère-t-elle de celle que nouspossédons à présent? Autant un homme fait diffèred'un enfant à la mamelle, autant la science future l'emporte surla science présente. Et pour preuve que l'une des deux sciencesest supérieure à l'autre autant que nous le disons, écoutonssaint Paul lui-même. Après avoir dit (je rends toujours sesexpressions à la lettre), après avoir dit que nous connaissonsd'une partie, voulant montrer quelle est cette partie, et que nous ne saisissonsque la moindre, possible, il ajoute : Lorsque j'étais enfant, jeparlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; maislorsque je suis devenu homme, je me suis défait de tout ce qui tenaitde l'enfant. Il compare la science présente à l'étatdu plus petit enfant (car c'est la force du terme qu'il emploie) , et lascience future à celui d'un homme parfait; et il ne dit pas lorsquej'étais enfant, mais : lorsque j'étais tout petit enfant, nous faisant voir qu'il parle d'un enfant encore à la mamelle.Pour vous convaincre que telle est d'ans lEcriture l'acception du motdont. il fait usage, écoutez le psaume qui dit : Seigneur, notresouverain Maître, que la gloire de votre nom paraît admirabledans toute la terre ! votre grandeur est élevée au-dessusdes cieux. Vous avez formé une louange parfaite dans la bouche desplus petits enfants, des enfants ci la mamelle. (Ps. VIII, 2 et 3.) LeProphète-roi se sert de la même expression que l'Apôtre,et l'entend aussi dans le sens d'enfant à la mamelle. Ensuite lemême saint Paul, voyant en esprit l'opiniâtreté de certainshommes qui viendraient après lui, ne s'est pas contenté d'unexemple unique, mais il confirme la même vérité parun second exemple, et même par un troisième. En effet, commeMoïse, envoyé aux Hébreux, reçut de Dieu le pouvoird'opérer trois prodiges, afin que si les Juifs refusaient de croirele premier, ils écoutassent la voix du second, et que s'ils méprisaientle second, le troisième leur fît impression et les déterminâtà recevoir le prophète : de même saint Paul, pour appuyerce qu'il a envie de prouver, propose trois exemples ; celui d'un enfant: Lorsque j'étais enfant, dit-il, je jugeais en enfant; celui d'unmiroir, et celui d'une énigme : après avoir dit: Lorsquej'étais enfant, il ajoute : Nous ne voyons maintenant que commeen un miroir et par des énigmes. Le miroir est donc le second exemplequ'il apporte de la faiblesse et de l'imperfection de la science présente;l'énigme est le troisième. Un enfant encore à la mamelleentend et articule quelques mots, il voit les objets qui l'environnent,mais il n'entend, ne voit, ne dit rien distinctement; il pense, mais iln'a que des idées confuses. De même moi, je connais un certainnombre de vérités dont j'ignore la raison. Je sais, par exemple,que Dieu est partout, qu'il est tout entier partout ; mais je ne sais comment.Je sais qu'il n'a point commencé d'être, qu'il n'a pas étéengendré ; qu'il est éternel ; mais j'ignore comment : monesprit ne peut concevoir une substance qui n'a reçu l'êtreni d'elle-même ni d'une autre. Je sais qu'il a engendré leFils; mais j'ignore comment. Je sais que l'Esprit-Saint procèdede lui, mais je ne sais comment il en procède.. Je prends des aliments,mais j'ignore comment ils se changent en pituite, en sang, en humeur, enbile. Et nous, qui ignorons la nature des aliments que nous voyons et prenonstous les jours, nous prétendons scruter l'essence divine !
4. Où sont donc ceux qui se vantent d'avoir une science complèteet entière, et qui par cela même tombent dans un abîmed'ignorance? En effet, ceux qui prétendent ici-bas connaîtreparfaitement les choses, se privent eux-mêmes pour la suite d'unescience parfaite. Moi qui avoue ne connaître qu'une partie des objets,je m'avance vers la perfection, parce que ma science imparfaite s'abolitet devient plus parfaite; au lieu que celui qui se vante d'avoir déjàune science complète et entière, et qui (198) avoue que cettescience sera abolie par la suite, déclare lui-même qu'il seraprivé et de la science qu'il possède actuellement qui seraabolie, et d'une science plus parfaite qui la remplacerait, puisqu'àl'entendre il possède dès à présent une scienceparfaite et absolue. Vous voyez comme, en soutenant que dès cettevie ils connaissent parfaitement les choses, nos hérétiquesn'ont pas la science qu'ils disent avoir ici-bas, et s'excluent eux-mêmesde celle qu'ils pourraient avoir dans une autre vie : tant c'est un grandmal de ne point rester dans les bornes que Dieu nous a prescrites dèsle commencement ! C'est ainsi qu'Adam, trompé par l'espoir d'obtenirde nouvelles prérogatives, s'est vu déchu même de cellesqu'il possédait. C'est ainsi que souvent les avares perdent ce qu'ilsont entre les mains par le désir d'avoir plus encore. C'est ainsique ceux contre lesquels je m'élève, en se glorifiant deposséder ici-bas la science tout entière, sont dépouillésmême de la partie qu'ils possèdent.
Je vous exhorte donc, mes très-chers frères, àéviter leur folie; car c'est le comble de la folie de soutenir quel'on connaît toute l'essence divine; et c'est ce que je vais prouverpar les prophètes. Les prophètes n'annoncent pas seulementqu'ils ignorent l'essence de Dieu, ils sont même embarrassésde connaître toute l'étendue de sa sagesse. Cependant la sagessen'est pas toute l'essence divine, elle n'en est qu'une partie. Or , puisqueles prophètes ne peuvent comprendre entièrement mêmecette partie, ne serait-ce pas un excès de folie de croire qu'onpeut soumettre à sa raison l'essence même de la divinité?Mais écoutons ce que dit le Prophète-roi de la sagesse del'Etre suprême : Votre science est merveilleusement élevéeau-dessus de moi. Reprenons d'un peu plus haut. Je vous louerai, mon Dieu,parce que votre grandeur a éclaté d'une manière effrayante.(Ps. CXXXVIII, 5 et 43.) Que veut-il dire par ces mots : d'une manièreeffrayante ? Il est beaucoup d'objets que nous admirons, mais sans frayeur;par exemple, la beauté d'un édifice, d'une peinture, ou ducorps humain. Nous admirons aussi l'étendue de la mer, mais nousne considérons qu'avec frayeur ses abîmes profonds et immenses.Ainsi lorsque le Prophète considère la profondeur et l'immensitéde la sagesse divine, il en est ébloui; et, plein d'une admirationmêlée de frayeur, il se retire en s'écriant: Je vouslouerai, mon Dieu, parce que votre grandeur a éclaté d'unemanière effrayante. Vos ouvrages sont admirables. Votre science,dit-il encore, est merveilleusement élevée au-dessus de moi,elle me surpasse infiniment, et je ne puis y atteindre.
Voyez l'humble reconnaissance d'un serviteur docile. Je vous rends grâces,mon Dieu, dit David, de ce que vous êtes pour moi un maîtreincompréhensible. Il ne parle pas de l'essence divine, il n'en ditrien, parce qu'elle est reconnue comme incompréhensible; mais parlantde la présence de Dieu partout, il fait voir qu'il' ignore commentDieu est présent partout. Pour preuve que c'est là l'objetqu'il a en vue, écoutez la suite de ses dernières paroles: Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les enfers,vous y êtes encore. Vous voyez comme Dieu est présent partout.Mais le prophète en ignore la raison : il est ébloui, embarrassé,effrayé de cette seule idée. N'est-ce donc point une folieextrême que des hommes qui sont bien éloignés d'êtregratifiés des mêmes faveurs, entreprennent de scruter l'essencedivine elle-même? Le même David dit dans un de ses psaumes: Vous m'avez révélé les secrets et les mystèresde votre sagesse. (Ps. L, 8.) Lui cependant qui avait appris les secretsde la sagesse de Dieu, dit de cette même sagesse qu'elle est immenseet incompréhensible : Le Seigneur est vraiment grand, dit-il; sapuissance est infinie, sa sagesse n'a point de bornes. (Ps. CXLVI, 5.) Sa sagesse n'a point de bornes, c'est-à-dire qu'il est impossiblede la comprendre. Comment, je vous prie ! la sagesse de Dieu est incompréhensiblepour le Prophète, et son essence serait compréhensible pournous! n'est-ce point une folie manifeste? sa grandeur n'a point de limites,et voies prétendez borner et circonscrire son essence !
5. Occupé à examiner la même question, le prophèteIsaïe disait : Qui racontera la génération divine? (Is.LIII, 8.) Il ne dit pas : Qui raconte? mais : Qui racontera? afin d'exclureà la fois et les hommes de son temps et les races futures. Davidavait dit : Votre science est merveilleusement élevée au-dessusde moi; Isaïe déclare qu'il est impossible non-seulement àlui, mais à tout le genre humain présent et à venir,de raconter la génération du Très-Haut.
Mais voyons si l'Apôtre comme ayant reçu (199) une plusgrande grâce, a connu ce qui était caché aux prophètes.C'est à lui que nous avons entendu dire : Ce que nous avons maintenantde science et de prophétie est très-imparfait. Et ce n'estpas seulement dans ce passage, mais dans un autre où, parlant, nonde l'essence de l'Etre suprême, mais de la sagesse qu'il montre danssa providence; je ne dis pas cette providence universelle qui comprendles anges et les dominations supérieures; mais examinant dans cetteprovidence la partie qui s'occupe des hommes sur la terre, et mêmeune portion de cette partie : car il n'examine ni celle qui fait leverle soleil, ni celle qui anime les âmes, ni celle qui forme les corps,ni celle qui gouverne le monde, ni celle qui renouvelle chaque annéela nourriture de l'homme et de tous les êtres ; mais laissant toutesces parties de la providence divine, et n'en examinant qu'une légèreportion, celle qui a réprouvé les Juifs et appeléles Gentils, ébloui à la vue de cette portion légère,comme à l'aspect d'une mer immense , ne voyant qu'une profondeurinfinie, il se retire aussitôt, et s'écrie à hautevoix : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science deDieu! que ses jugements sont impénétrables! (Rom. II, 33.)Il ne dit pas incompréhensibles, mais impénétrables;or, si on ne saurait les pénétrer, à plus forte raisonne saurait-on les comprendre. Que ses voies sont impossibles à découvrir!ses voies sont impossibles à découvrir et il serait possiblede le comprendre lui-même ! Et que parlé-jn de ses voies ?les récompenses qu'il nous destine ne sont pas compréhensibles: L'oeil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, l'esprit de l'homme n'ajamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment.(I Cor. II, 9.) Les dons de Dieu sont ineffables : Rendons grâcesà Dieu, dit le même saint Paul, pour ses dons ineffables.(II Cor. IX, 15.) Et ailleurs : Sa paix surpasse tout sentiment. (Philip.IV, 7.) Quoi donc ! les jugements de Dieu sont impénétrables,ses voies impossibles à découvrir, sa paix surpasse toutsentiment, ses dons sont ineffables, l'esprit de l'homme n'a jamais conçuce qu'il a préparé pour ceux qui l'aiment, sa grandeur n'apoint de limites, sa sagesse n'a point de bornes, tout en Dieu est incompréhensible;et vous prétendez que Dieu lui-même est compréhensible! Pourrait-on rien ajouter à une pareille folie?
Pressons l'hérétique dans ses derniers retranchements,et ne le laissons point partir sans le convaincre. Demandons-lui ce queveut dire saint Paul par ces mots : Ce que nous avons maintenant de scienceet de prophétie est très-imparfait. Il ne parle pas, dira-t-il,de l'essence de Dieu, mais de ses desseins. S'il parle des desseins deDieu, notre victoire sera beaucoup plus complète; car si les desseinsde Dieu sont incompréhensibles, à plus forte raison l'est-illui-même. Mais, pour preuve que l'Apôtre ne parle pas ici desdesseins de Dieu, mais de Dieu lui-même, écoutons la suitedu passage. Après avoir dit : Ce que nous avons maintenant de scienceet de prophétie est très-imparfait, il ajoute : Je ne connaismaintenant Dieu qu'imparfaitement et en partie ; mais alors je le connaîtrai,comme je suis moi-même connu. (I Cor. XIII, 9 et 12.) De qui connu?est-ce de Dieu ou de ses desseins? c'est de Dieu, sans doute : c'est doncDieu qu'il ne connaît qu'imparfaitement et en partie. Quand il diten partie, ce n'est pas qu'il connaisse une partie de l'essence divineet qu'il ignore l'autre; car Dieu est un être simple mais voici ledéveloppement de sa pensée. S'il sait que Dieu existe, ilignore quelle est son essence; s'il sait qu'il est sage, il ignore quelleest l'étendue de sa sagesse ; s'il n'ignore point qu'il est grand,il ne tonnait point les limites de sa grandeur; s'il sait qu'il est partout,il ne sait pas comment il remplit tout de sa présence; s'il saitque sa providence s'étend sur tout et gouverne tout dans le plusgrand détail, il ignore de quelle manière; voilà pourquoiil a dit: Ce que nous avons maintenant de science et de prophétieest très-imparfait.
6. Mais laissant l'Apôtre et les prophètes, transportons-nous,si vous le voulez, dans les cieux, et voyons si là même ilest des êtres qui connaissent l'essence divine. Quand il y auraitde pareils êtres, ils n'auraient rien de commun avec nous, vu lagrande distance qui se trouve entre les anges et. les hommes; mais pourvous instruire par surcroît, pour vous apprendre que même dansle ciel il n'est point de puissance créée qui connaisse Dieuparfaitement, écoutons les anges eux-mêmes. Parlent-ils entreeux et dissertent-ils sur l'essence du Très-Haut ? Point du tout.Que font-ils donc? Pénétrés de frayeur et de respectils le glorifient, l'adorent, lui adressent continuellement des hymnestriomphales et des chants (200) mystiques. Les uns lui disent: Gloire àDieu au plus haut des cieux! (Luc. II, 14.) Les séraphins s'écrient:Saint, saint, saint! (Is. VI, 3) ils se couvrent le visage, et ne peuventmême soutenir les regards d'un Dieu qui tempère sa gloire.Les chérubins font retentir ces paroles : Bénie soit la gloiredu Seigneur, du lieu où il réside! (Ezéch. III, 12.)Ce n'est point que Dieu, ait une place marquée: non, sans doute;mais c'est pour employer un langage humain; c'est comme si nous disions: dans quelque lieu qu'il existe , ou de quelque manière qu'il existe;s'il est même permis à l'homme de se servir de ces expressionshumaines en parlant de Dieu. Vous voyez quelle crainte, et quel respectle ciel a pour le souverain Etre, et combien peu la terre le craint etle respecte. Les anges le glorifient, les hommes veulent scruter sa nature;les anges le bénissent, les hommes prétendent le connaître;les anges se couvrent le visage en sa présence, les hommes sansnulle pudeur osent porter leurs regards sur sa gloire ineffable. Qui negémirait, qui ne se lamenterait en voyant une telle folie, une telleextravagance ?
J'aurais voulu prolonger davantage mon discours; mais comme c'est aujourd'huila première fois que je suis entré dans cette dispute, ilme semble que pour votre avantage je dois me contenter de ce que j'ai déjàdit, de peur que la multitude des choses qui me restent à dire necharge trop la mémoire de ceux qui m'écoutent. Je me propose,si telle est la volonté du Seigneur, de m'étendre encorepar, la suite sur ce même sujet. Il y a longtemps déjàque j'avais de la peine à résister au désir qui mepressait de vous entretenir sur cette matière ; mais je différaistoujours, parce que je voyais plusieurs de ceux qui sont infectésde l'erreur que j'attaque, m'écouter avec plaisir; et comme je craignaisqu'ils ne s'éloignassent de nos assemblées, je remettaisà ouvrir la dispute et à commencer le combat, jusqu'àce que je fusse bien assuré de leur attention. Mais puisque, parla grâce de Dieu, je les ai entendus eux-mêmes m'exhorter etme presser d'entrer en lice, je l'ai fait avec plus de confiance, j'aipris les armes propres à soumettre la raison humaine, propres àabattre toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu.Je les ai prises ces armes, non pour renverser nos adversaires, mais pourles relever de leur chute; car elle est leur vertu, en même tempsqu'elles frappent les opiniâtres, elles traitent avec soin les plaiesdes auditeurs dociles ; elles ne font pas de blessures, elles guérissentceux qui sont blessés.
7. N'attaquons donc pas nos adversaires avec aigreur ni emportement;montrons-nous modérés dans la dispute, parce qu'il n'estrien de plus fort que la douceur et la modération. Voilàpourquoi saint Paul est si attentif à nous exhorter de ne nous départirjamais de ces vertus. Un serviteur du Seigneur, dit-il, ne doit pas selivrer à la contestation, mais il doit être doux àl'égard de tout le monde. (II Tim. II, 24.) Il ne dit pas : àl'égard de ses frères, mais: à l'égard de toutle monde. Que votre modestie, dit-il dans un autre endroit, soit connue;il ne dit pas : de vos frères, mais : de tous les hommes. (Philip.IV, 5.) Quel mérite avez-vous, dit l'Evangile, à aimer ceuxqui vous aiment?
Si l'amitié des hérétiques et des infidèlesvous est nuisible, si en les fréquentant ils vous entraînentdans l'impiété, quand ils vous auraient donné le jour,retirez-vous; quand ce serait votre oeil , il faut l'arracher : Si votreoeil droit vous scandalise, dit Jésus-Christ, arrachez-le. (Matth.V, 29.) Il ne parle point de loeil corporel, puisque s'il parlait du corps,ce serait accuser l'auteur de la nature. D'ailleurs, il ne faudrait pasarracher un seul oeil, puisque si l'il gauche restait, il pourrait vousscandaliser également. Mais afin que vous sachiez que Jésus-Christne parle pas de l'oeil corporel, il nomme l'il droit. Quand vous auriezun ami aussi précieux que lil droit, chassez-le, retranchez-lede votre amitié, s'il vous scandalise; car à quoi vous sert-ild'avoir un il s'il doit perdre le reste du corps. Si donc, comme je ledisais, l'amitié des hérétiques et des infidèlesnous est nuisible, retirons-nous et fuyons; s'ils ne nous font aucun tortpour la piété, tâchons de les attirer à nous.Si, sans être utile à votre ami, vous en recevez quelque préjudice,gagnez du moins en vous retirant de n'avoir éprouvé aucunmal. Fuyez l'amitié des hérétiques et des infidèles,si elle vous est préjudiciable ; fuyez seulement, ne contestez pas;ne disputez pas avec animosité ; c'est le conseil que vous donnesaint Paul : Autant qu'il est en vous, ayez la paix, s'il est possible,avec tous les hommes. (Rom. XII, 18.) Vous êtes serviteur d'un Dieude paix, d'un Dieu qui, après avoir chassé les. démonset (201) comblé les Juifs de biens, traité par ceux-ci d'hommepossédé du démon, n'a pas fait .tomber sur eux safoudre, n'a pas écrasé des opiniâtres, des ingrats,qui ne répondaient à ses bienfaits que par des injures. Ilpouvait les punir d'une manière éclatante, il s'est contentéde repousser leur reproche par ces mots : Je ne suis point possédédu démon, mais j'honore Celui qui m'a envoyé. (Jean, VIII,49.) Lorsque le serviteur du grand prêtre le frappa, que lui dit-il? Si j'ai mal parlé, faites voir le mal que j'ai dit; si j'ai bienparlé, pourquoi me frappez-vous ? (Jean, XVIII, 23.) Le Maîtredes anges se justifie, il rend compte à un simple serviteur; est-ilbesoin de longues réflexions ? Repassez seulement ces paroles envous-même, et répétez sans cesse : Si j'ai mal parlé,faites voir le mal que j'ai dit; si j'ai bien parlé, pourquoi mefrappez-vous ? Songez à Celui qui prononce ces paroles, àcelui auquel il les adresse, au motif qui les lui fait prononcer, et cesparoles seront pour vous un charme divin toujours prêt, qui pourraadoucir votre âme lorsqu'elle s'emportera. Songez à la majestéde Celui qui a été outragé, à la bassesse decelui qui a outragé, et à l'excès de l'outrage. Cemisérable ne s'est pas contenté d'injurier, il a frappé; et il n'a pas frappé simplement, mais sur la joue, ce qui estle plus sanglant des affronts. Le Fils de Dieu cependant a tout supporté,afin de vous donner un grand exemple de modération et de douceur.Ne réfléchissons pas seulement ici sur ces paroles, maisrappelons-nous-les lorsque l'occasion s'en présentera. Vous avezapplaudi à mes discours, montrez-moi par vos oeuvres que vous lesapprouvez. Un athlète s'exerce dans le gymnase, afin de montrerdans des combats véritables l'utilité de ces exercices; demême vous, lorsque la colère s'emparera de votre âme,montrez le fruit que vous avez retiré de nos discours, et répétezcontinuellement cette parole : Si j'ai mal parlé, faites voir lemal que j'ai dit ; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous? Gravez cette parole dans votre coeur ; je ne vous la répètesi souvent, qu'afin que tous les mots qui la composent restent imprimésdans votre mémoire, pour n'en être jamais effacés,et afin que le souvenir vous en soit utile. Si nous gardons cette paroleau fond de notre âme, il n'y aura personne assez dur, assez féroce,assez insensible, pour se laisser emporter à la colère. Ellesera le meilleur des freins pour arrêter l'intempérance denotre langue, pour réprimer les emportements de notre orgueil, pournous retenir dans les bornes de la modération, et faire habiteren nous une paix parfaite. Puissions-nous jouir toujours de cette paixpar la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ,à qui soient avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'empireet l'adoration, maintenant et toujours, dans tous les siècles dessiècles ! Ainsi soit-il.
DEUXIÈME HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DE DIEU.
1. Recommençons la lutté contre les hérétiquesAnoméens. S'ils s'indignent d'être appelés infidèles,qu'ils repoussent la chose, et je tairai le nom. Qu'ils s'abstiennent detoute pensée hérétique, et je m'abstiendrai de touteappellation injurieuse. Si, par leurs oeuvres, ils déshonorent lafoi, s'ils s'avilissent sans pudeur, pourquoi s'irritent-ils contre moi,quand je ne fais que leur reprocher par mes paroles ce qu'ils étalentdans leur conduite? Vous vous en souvenez; naguère, quand nous descendîmesdans cette arène pour livrer ces mêmes combats, il nous fallutsoudain les interrompre pour lutter contre les Juifs; il eût étédangereux de négliger nos propres membres malades. Il est toujourstemps de parler contre les Anoméens. Mais nos frères maladeset entraînés vers le judaïsme, si nous ne nous étionshâtés de les secourir et de les retirer de l'abîme,les avis leur seraient bientôt devenus inutiles; il fallait prévenirle péché qu'ils auraient commis en jeûnant avec lesJuifs contrairement aux lois de l'Eglise. Ces combats terminés,de tous côtés accoururent ici nos Pères spirituels,et alors il ne convenait pas de faire entendre notre voix, au milieu d'uneassemblée tout ensemble si auguste et si nombreuse. Aprèsleur départ, survinrent les fêtes de plusieurs martyrs, etil ne fallait pas négliger les louanges de ces athlètes duChrist. Je vous is et raconte tout ceci, pour vous montrer que ce n'estpas par négligence ou paresse que j'ai différé jusqu'icide vider notre différend avec les Anoméens.
Mais nous voici délivrés de la lutte contre les Juifs;nos Pères se sont retirés dans leurs demeures, nous avonsassez célébré les louanges des martyrs; reste àsatisfaire par nos paroles votre longue attente. Car, je le sais, vousne désirez pas moins vivement de m'entendre que moi de vous parlerau sujet: des Anoméens. La cause de cette impatience, c'est l'amourque notre ville porte depuis si longtemps à Jésus-Christ.Vous avez reçu cet héritage de vos pères, de ne jamaislaisser altérer les dogmes de la religion. Où en est la preuve?Autrefois, du temps de vos ancêtres, des hommes vinrent de la Judée;ils pervertissaient la doctrine enseignée par les apôtres,ils voulaient imposer la circoncision et l'observation de la (204) loimosaïque. Ceux qui habitaient alors votre ville ne souffrirent pasen silence cette nouveauté. Mais tels que des chiens généreuxqui voient le loup s'approcher pour disperser le troupeau, ils attaquèrentces novateurs, et ils ne cessèrent de les combattre et de les repousser,jusqu'à ce que les apôtres, sur leurs instances, eussent envoyépar toute la terre des décisions pour confondre ces hérétiqueset tous ceux qui, dans la suite, troubleraient ainsi les fidèles.
2. Par où faut-il engager la lutte? Par où, si ce n'estpar l'accusation d'hérésie? Ils font tous leurs efforts pourdétruire la foi dans l'esprit des auditeurs; peuvent-ils commettreun plus grand crime contre la religion? Lorsque Dieu révèleun dogme, il faut recevoir sa parole avec foi, sans la soumettre àune discussion téméraire. Qu'un de ces hommes m'appelle hérétique,je ne m'en fâche point. Pourquoi? parce que mes oeuvres montrentce que je suis. Que dis-je, qu'il m'appelle hérétique? qu'ilm'appelle même fou dans le Christ; je m'en glorifie comme d'une couronne.Car je partage ce nom avec saint Paul. Cet apôtre dit : Nous sommesfous à cause de Jésus-Christ. (I Cor. IV, 10.) Cette folieest plus prudente que toute sagesse. Car ce que la sagesse du sièclen'a pu trouver, la folie selon Jésus-Christ l'a accompli; elle achassé les ténèbres du monde, et a fait briller lalumière de la vraie science. Qu'est-ce donc que la folie selon Jésus-Christ?Réprimer les excès désordonnés de notre raison,débarrasser et dégager notre intelligence de toute sciencemondaine , la maintenir libre et pure pour recevoir les enseignements deJésus-Christ et les paroles divines.
En effet, quand Dieu nous révèle quelque chose, nous devonsle croire avec soumission, et repousser toute vaine curiosité. Enpareille matière, chercher les causes, demander les raisons, scruterle mode, c'est le propre d'un esprit audacieux et téméraire.Je veux vous le montrer d'après les saintes Ecritures. Zacharie,ce grand homme, cet homme si admirable, élevé à ladignité de grand prêtre, à qui Dieu avait confiéle soin de tout son peuple, Zacharie entra dans le saint des saints, dansle sanctuaire même où seul entre tous les hommes il pouvaitalors pénétrer. Remarquez qu'il tenait la place de tout lepeuple, de sorte qu'il offrait des prières pour tout le peuple,et rendait le Seigneur propice à ses serviteurs (voyez quelle autorité!); il était comme un médiateur entre Dieu et les hommes.Etant donc entré dans le saint des saints, Zacharie vit un ange,à l'intérieur : cette vue le frappa de terreur; mais l'angelui dit : Ne craignez pas, Zacharie, votre prière a étéexaucée, et voici que vous aurez un fils. (Luc, I, 13.) Quel estle rapport de ces paroles entre elles? Zacharie prie pour le peuple, intercèdepour les pécheurs, demande pardon pour ses frères, et l'angelui dit: Ne craignez pas, votre prière est exaucée; et pourpreuve qu'il est exaucé, il lui annonce la naissance d'un fils appeléJean. Ce rapport, le voici : Zacharie, qui priait pour les péchésdu peuple , allait avoir pour fils celui qui devait crier : Voici- l'agneaude Dieu qui efface les péchés du monde. (Jean, I, 29.) C'estdonc justement que l'ange dit : Votre prière est exaucée,vous aurez un fils.
Mais que fait Zacharie ? N'oublions pas la question qui nous occupe:nous voulons montrer que c'est une faute impardonnable que de scruter témérairementles oracles divins au lieu de les recevoir avec soumission. Il considèreson âge, ses cheveux blancs, son corps débile. Il se rappelleque sa femme est stérile, il doute, il veut savoir comment la chosese fera, et il dit : A quoi reconnaîtrai je la véritéde ce que vous m'annoncez ? Comment cela peut-il se faire? je suis vieux,mes cheveux ont blanchi; ma femme est stérile et avancéeen âge; avec cette double impuissance de la vieillesse et de la nature,comment croire à l'accomplissement de vos promesses? Plusieurs netrouveront-ils pas bien raisonnable cette défiance ainsi motivée?Dieu n'en jugea pas ainsi, et avec raison. Lorsque Dieu parle, il fautse soumettre en silence , et ne pas objecter l'ordre habituel des choses,la nécessité de la nature, ni aucun motif semblable, parceque la puissance divine est au-dessus de tout cela, et que rien ne peutlui résister. Que fais-tu, ô homme? Dieu révèle,et tu te rejettes sur ton âge, tu objectes la, vieillesse? Est-ceque la vieillesse peut triompher de la promesse divine? La nature est-elleplus puissante que le Créateur de la nature? Ignorez-vous la forcede sa parole? La parole de Dieu a fait le ciel; cette parole a produitles créatures; cette parole a créé les anges, et vousdoutez de la naissance d'un fils ! Aussi l'ange s'irrite, et il n'épargnepas la dignité sacerdotale; et même à cause de cettedignité, il (205) châtie plus sévèrement. Carcelui qui était comblé de plus d'honneur, devait avoir unefoi plus grande. Et quel est le châtiment? Vous allez devenir muet,et vous ne pourrez plus parler. (Ibid. 20.) Votre langue, qui a servi àmanifester votre incrédulité, en subira elle-même lechâtiment. Vous allez devenir muet, et vous ne parlerez plus, jusqu'aujour où ceci arrivera. Voyez la bonté de Dieu ! Vous vousdéfiez de moi, dit-il, recevez maintenant le châtiment, etlorsque l'événement aura confirmé ma parole, alorsj'apaiserai ma colère. Quand vous aurez reconnu la justice de votrepunition, alors je la ferai cesser. Ecoutez , Anoméens, commentDieu s'irrite contre la vaine curiosité. Si Zacharie est puni pourn'avoir pas cru à la naissance d'un homme, dites-moi, comment éviterez-vousle châtiment, vous qui scrutez la génération ineffablede Dieu? Zacharie n'a rien affirmé, il a voulu apprendre, et ilne fut pas épargné. Vous qui prétendez connaîtreles choses invisibles et incompréhensibles, quelle sera votre excuse?quel châtiment n'attirez-vous pas sur vous?
3. Mais nous parlerons en temps convenable de la générationdivine. En attendant, reprenons le premier raisonnement que nous avonsabandonné; efforçons-nous d'arracher cette racine maudite,la cause de tous les maux et d'où sont sorties ces doctrines perverses.Quelle est la cause de tous ces maux? Oui, l'horreur arrête ma langueprête à la nommer. Ma bouche se refuse à raconter lessacrilèges que leur esprit médite. Quelle est donc la sourcede ces maux? Un homme a osé dire : Je connais Dieu comme Dieu seconnaît lui-même. Fautif ici discuter et combattre? Ne suffit-ilpas d'énoncer' cette proposition pour en montrer toute l'impiété?C'est une folie manifeste, une extravagance impardonnable, un genre inouïd'impiété. Jamais personne n'eut une telle prétention,ne tint un pareil langage. Pense donc, malheureux, qui tu es, et qui tuprétends connaître ! Homme, tu veux scruter Dieu ! Ces deuxnoms seuls démontrent la grandeur de cette folie. Homme, c'est-à-direterre et poussière, sang et chair, herbe et fleur des champs, ombre,fumée et vanité , tout ce qu'il y a de plus chétifet de plus vil l Et ne m'accusez pas de ravaler par ces paroles la naturehumaine. Ce n'est- pas moi , ce sont les prophètes qui s'exprimentainsi, non pour déprécier notre race, mais pour abattre l'orgueildes insensés; non pour avilir notre nature, mais pour humilier l'arrogancedes superbes. Et si, malgré ce langage énergique, nous rencontronsnéanmoins des hommes qui l'emportent sur le démon par leurjactance, dites-moi, dans quel abîme de folie ne seraient-ils pastombés, sans ces oracles divins? Malgré le remèdetout préparé, ils sont remplis d'eux-mêmes; àquel excès d'orgueil et d'arrogance n'en seraient-ils pas venus,si les prophètes n'avaient dévoilé aussi clairementla bassesse de notre nature?
Ecoutez donc ce que dit de lui-même le saint patriarche : Je suisterre et cendre. (Gen. XVIII, 27.) Il s'entretenait avec Dieu, et loinde s'enorgueillir de cette faveur, il n'en devient que plus humble. Ceshérétiques au contraire qui ne valent pas même l'ombred'Abraham, croient valoir mieux que les anges eux-mêmes; n'est-cepas la preuve d'une extrême démence? Dites-moi, vous scrutezDieu, Dieu qui est sans commencement, immuable, incorporel, incorruptible,présent partout, infiniment supérieur à toute créature.Ecoutez ce que disent de lui les prophètes et craignez : Il regardela terre, et il la fait trembler. (Ps. CIII, 32.) Il n'a qu'à regarderet il ébranle ce globe immense. Il touche les montagnes, et elless'en vont en fumée. (Ibid.) Il secoue le monde jusque dans ses fondements,et ses colonnes chancèlent; il menace la mer, et la met àsec. (Job. IX, 6.) Il dit à labîme : tu seras désert.(Ps. XLIV, 27.) La mer le vit, et s'enfuit; le Jourdain remonta vers sasource; les montagnes bondirent comme des béliers, et les collinescomme des agneaux. (Ps. CXIII, 3.) Toute la création tressaille,s'épouvante et frémit. Ces hommes seuls négligent,méprisent, dédaignent leur propre salut, car je n'oseraisdire le Maître du monde.
Naguère, nous leur montrions l'exemple des puissances célestes,des anges, des archanges, des chérubins, des séraphins; nousleur apportons maintenant celui. des créatures insensibles, et ilsn'en sont pas touchés. Ne voyez-vous pas ce ciel si beau, si vaste,couronné de ces innombrables choeurs d'étoiles? Depuis quandexiste-t-il? Il y a cinq mille ans et plus qu'il dure tel; et cette longuesuite de siècles ne l'a pas fait vieillir. Comme un jeune hommerobuste jouit de la plénitude et de la force de. l'âge, ainsile ciel a toujours conservé sa beauté première; etle temps ne l'a point affaibli. Mais ce beau ciel vaste, brillant, splendide,incorruptible et bravant les ravages du temps, c'est (206) ce Dieu quevous scrutez, que vous circonscrivez dans les limites de la raison, c'estce Dieu qui l'a créé aussi facilement que l'homme qui construitune cabane en se jouant. Isaïe dit à ce sujet : Il a suspendule ciel comme une voûte, et l'a déployé comme une tentesur la terre. (Is. XL, 22.) Voulez-vous aussi considérer la terre?Il l'a créée de rien. Il dit en parlant de celui-là: Dieu a suspendu le ciel comme une voûte, et il l'a déployécomme une tente sur la terre. Et en parlant de celle-ci : Il embrasse leglobe de la terre, et il a créé la terre comme un néant.Voyez-vous comment à ses yeux cette masse effrayante n'est qu'unnéant?
4. Considérez maintenant la masse des montagnes, la diversitédes peuples, la hauteur et la multitude des plantes, le nombre des villes,la grandeur des monuments, la quantité de quadrupèdes, debêtes sauvages, de reptiles de toute sorte, qui sont sur la surfacedu globe. Et cependant il a créé si facilement cette terreimmense, que le prophète, ne trouvant pas d'exemple de cette facilité,dit qu'il l'a créée comme un néant. Comme la grandeuret la beauté du monde visible ne suffisent pas à nous montrerla puissance du Créateur, et sont bien éloignées dela majesté et de la force de celui qui a tout fait, les prophètesont trouvé une autre manière pour nous donner, autant quepossible, une plus grande idée de la puissance divine. Quelle est-elledonc? La voici : Ils font voir, non-seulement la grandeur des créatures,mais aussi le mode de la création. Alors, contemplant d'un côtél'immensité des choses créées, de l'autre, la facilitéde la création, nous pouvons, selon nos forces, nous faire une justeidée de la puissance de Dieu. N'examinez donc pas la grandeur seulede l'oeuvre, mais aussi la facilité d'exécution dans l'ouvrier.Non-seulement la terre, mais encore la nature de l'homme nous enseignecette vérité. Le Prophète dit : Il embrasse le globede la terre, et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles. (Is.XL, 22.) Et ailleurs : Toutes les nations sont devant lui comme une goutted'eau. (Ibid. 16.) Ne laissez point passer inaperçue cette parole; méditez-la attentivement. Parcourez toutes les nations, les Syriens,les Ciliciens, les Cappadociens, les Bithyniens, les habitants du Pont-Euxin,la Thrace, la Macédoine, la Grèce entière, les Iles,l'Italie, ceux qui sont au delà de notre continent, les Bretons,les Sauromates, les Indiens, les Perses, les peuplades et les tribus innombrablesdont nous ne connaissons pas même les noms toutes ces nations sontcomme une goutte d'eau devant lui. Qu'êtes-vous dans cette goutte,dites-moi, pour oser scruter Dieu, devant qui toutes les nations sont commeune goutte d'eau ?
Pourquoi parler du ciel, de la terre, de la mer, du genre humain? Montonsau ciel par la pensée, abordons les anges. Un seul ange, vous lesavez, est égal et même de beaucoup supérieur àtoute cette création visible. Or, si ce monde tout entier n'estpas digne de l'homme juste, comme dit saint Paul : Le monde n'en étaitpas digne (Hébr. XI, 38), à plus forte raison, n'est-il pasdigne d'un ange. Car les anges l'emportent sur l'homme juste. Cependantau ciel habitent des myriades de myriades d'anges et d'archanges, des Thrônes,des Dominations, des Principautés, des Puissances, d'innombrablestribus, des peuples inénarrables de vertus incorporelles; et Dieua produit toutes ces créatures avec une facilité qu'aucuneparole ne peut exprimer. Il lui a suffi de vouloir : pour nous, vouloirn'est pas une fatigue, ainsi fut pour lui la création de ces Vertussi parfaites et si nombreuses. C'est ce que dit le Prophète : Toutce qu'il a voulu, il l'a fait au ciel et sur la terre. (Ps. CXXXIV , 6.)Remarquez-le, sa volonté seule a suffi pour produire non-seulementla terre, mais aussi les puissances d'en-haut. Et à cette vue, vousne pleurez pas sur vous-même? vous ne vous cachez pas sous terrepour avoir osé dire que vous pouviez scruter et comprendre, commela plus vile créature, Celui qu'il ne faut que glorifier et adorer?Aussi saint Paul comblé des dons de la sagesse, voyant l'incomparableexcellence de Dieu, et la bassesse de la nature humaine, s'indigne contrecette curiosité téméraire, et s'écrie avecvéhémence : O homme ! qui es-tu, pour répondre àDieu ? (Rom. IX, 20.) Qui es-tu? Connais d'abord ta nature, car aucun motne peut exprimer ta bassesse ?
5. Mais, direz-vous, je suis homme, je jouis de ma liberté. Vous en jouissez non pour résister, mais pour obéir àCelui qui vous l'a donnée. Dieu vous a honoré, pour recevoirde vous la gloire et non des outrages. Or vous l'outragez, en scrutantson essence. Accepter aveuglément ses promesses, c'est le glorifier,et (207) chercher à pénétrer et à comprendrenon-seulement ce qu'il a manifesté, mais ce qu'il est lui-même,c'est l'insulter. Qu'on l'honore en acceptant ses promesses sans discuter,écoutez saint Paul nous le dire en parlant de l'obéissanceet de la foi d'Abraham : Il considéra son corps déjàcomme mort, et la stérilité de Sara. Cependant il n'hésitapas, il n'eut pas la moindre défiance de la promesse divine, maisil se fortifia par la foi. (Rom. IV, 19.) La nature, l'âge, le jettentdans le doute; la foi soutient son espérance. Il se fortifia parla foi, rendant gloire à Dieu, pleinement assuré qu'il peutfaire tout ce qu'il a promis. (Ibid. 20 .) Voyez comment, par son entièresoumission à la parole divine, il rend gloire à Dieu. Sidonc il glorifie Dieu, celui qui croit en lui, celui qui ne croit pas attiresur soi-même l'outrage qu'il fait à Dieu. Qui es-tu pour répondreà Dieu ? Voulant ensuite nous montrer la distance qu'il y a entreDieu et l'homme, saint Paul ne peut y parvenir. Toutefois l'exemple qu'ilapporte est capable de nous en faire concevoir une grande idée.Quelles sont ses paroles ? Le vase d'argile dit-il à celui qui l'afait : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoirde faire de la même masse un vase d'honneur ou un vase d'ignominie?(Rom. IX, 20.) Que répondez-vous? Je dois donc me soumettre àDieu, comme l'argile au potier? Oui, car la distance de l'homme àDieu est celle de l'argile au potier, et même elle est plus grandeet beaucoup plus grande. En effet, l'essence de l'argile et du potier estla même, comme Job le déclare : Je laisse ceux qui habitentdes maisons d'argile, nous sommes formés du même limon. (Job.IV, 19.) Si l'homme paraît plus beau et plus parfait, il le doitnon à la diversité de la matière, mais à lasagesse de l'ouvrier, puisque a matière est la même. Si vousne le croyez pas, interrogez les sépulcres et les urnes funéraires.Allez sur les tombeaux de vos ancêtres, et vous verrez qu'il en estainsi. Entre l'argile donc et le potier, aucune différence. Maisentre l'essence divine et l'homme, la distance est si grande, qu'aucuneparole ne peut l'exprimer, aucune intelligence la mesurer. De mêmeque l'argile docile entre les mains du potier, se laisse manier, porter,travailler par lui à son gré, vous aussi soyez muets commel'argile devant Dieu, et obéissants comme elle à ses desseins.Ce n'est pas pour détruire nos facultés ou anéantirnotre libre arbitre que saint Paul parle ainsi , mais pour réprimerénergiquement notre arrogance.
Si vous le désirez, examinons cette question. Que voulaient connaîtreceux que l'Apôtre réprime si énergiquement? l'essencedivine? nullement. Personne ne l'eût osé. C'était quelquechose de bien inférieur. Ils cherchaient à connaîtreles desseins de Dieu : pourquoi l'un est puni, l'autre traité avecmiséricorde; pourquoi celui-ci est exempt de châtiments, celui-làaccablé de maux; pourquoi le pardon est offert à l'un etnon à l'autre. Voilà ce qu'ils discutaient. Cela ressortdes paroles précédentes. Après avoir dit : Il faitdonc miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut.Vous me direz: pourquoi se plaint-il ? qui résiste à sa volonté?L'Apôtre ajoute : O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu ? (Rom.IX, 18, 19, 20.) Saint Paul réprime donc l'audace de ceux qui s'ingèrentdans les choses de Dieu. Il ne leur permet pas cette curiosité.Vous qui voulez sonder l'essence infinie qui gouverne tout, ne méritez-vouspas d'être écrasé sous les foudres du ciel? N'est-cepas une extrême folie? Ecoutez le Prophète, ou plutôtDieu parlant par sa bouche : Si je suis votre père, où estmon honneur, et si je suis votre Seigneur, où est la crainte quevous me devez ? (Malach. I, 6.) Celui qui craint, ne discute pas, il adore;il ne scrute pas, il loue et glorifie. Voilà ce que vous enseignentles Vertus des cieux et saint Paul. L'Apôtre n'a garde de tomberlui-même dans le défaut qu'il reproche aux autres. Il déclareexpressément aux Philippiens qu'il n'a qu'une science partielleet incomplète : Je ne pense point encore avoir compris (Philip.III , 13), leur dit-il. Il avait déjà dit aux Corinthiens:Nous ne connaissons qu'en partie. Quoi de plus explicite et de plus clair? D'une voix plus éclatante que la trompette, il. crie àtoute la terre : Aimez et conservez précieusement la mesure de sciencequi vous est donnée, mais ne croyez pas avoir reçu la scienceparfaite. Eh quoi ! grand apôtre, c'est le Christ lui-mêmequi parle en vous, et vous dites : Je ne pense point encore avoir compris! Et c'est précisément, répond-il parce que le Christparle en moi que je tiens ce langage. C'est lui qui me l'inspire. Si doncces hommes n'étaient complètement privés du secoursdu Saint-Esprit , s'ils n'avaient repoussé de leur âme toutesa vertu, lorsque saint Paul dit : Je ne pense point encore avoir (208)compris, ces hommes, dis-je, ne s'imagineraient pas avoir tout compris,et posséder la plénitude de la science.
6. Vous me direz peut-être que dans cet endroit l'Apôtreparle de la foi, de la science et des dogmes de la religion, et non desmoeurs et des devoirs de la vie ; comme s'il voulait dire Je ne suis pasinstruit à fond des devoirs du chrétien. Lui-même vaéclaircir la question : J'ai bien combattu, j'ai achevé macourse, j'ai gardé la foi; il ne me reste qu'à attendre lacouronne de la justice. (II Tim. IV, 7.) Celui qui a achevé sa courseet va être couronné, ne dirait pas : Je ne pense point encoreavoir compris la justice et la vertu. Car ce qu'il faut faire ou ne pasfaire, n'est ignoré de personne; tous les membres de la race humaine,les Barbares, les Perses, les peuples les plus grossiers connaissent lavoie du devoir. Afin de faire cesser tout doute, je veux vous réciterla suite de ce passage. Après avoir dit: Gardez-vous des chiens,gardez-vous des ouvriers d'iniquité. (Philip. III, 2) ; aprèsavoir beaucoup parlé contre les judaïsants, il continue: Ceque je considérais alors comme un gain, je le regarde comme uneperte à cause de Jésus-Christ. Bien plus, tout me sembleune perte afin que je sois trouvé, ayant non la justice qui vientde la Loi, mais la justice qui vient de Dieu par la foi en Jésus-Christ.(Ibid. 7, etc.) Il montre ensuite quelle est cette foi : C'est de connaîtreJésus-Christ, la vertu de sa résurrection, et la participationde ses souffrances. Qu'est-ce que la vertu de sa résurrection? Jésus-Christ,au sentiment de l'Apôtre, est ressuscité d'une manièretoute nouvelle. Beaucoup de morts ont déjà ressuscitéavant Jésus-Christ , mais aucun de la même manièreque lui. Les uns, après leur résurrection, retournèrenten poussière; arrachés un moment à la tyrannie dela mort, ils retombèrent bientôt sous son empire. Le corpsde Notre-Seigneur ressuscité ne retourna pas en poussière,il monta dans les cieux, il brisa pour toujours le joug de l'ennemi, enressuscitant il renouvela toute la terre , et il est maintenant assis surle trône royal de l'éternité. Voilà la vertude la résurrection du Sauveur.
Saint Paul comprenait tout cela, et pour faire voir que la raison nepeut démontrer de si grandes merveilles, mais que la. foi seuleles dévoile et les enseigne, il dit : C'est par la foi qu'il fautconnaître la vertu de sa résurrection. Si la raison ne peutcomprendre la résurrection ordinaire (laquelle en effet est au-dessusde la nature humaine et des lois de ce monde), quelle raison pourra comprendrecette résurrection qui surpasse toutes les autres? Aucune. La foiseule est notre guide, elle seule peut nous faire croire qu'un corps mortelest ressuscité, et qu'il a reçu une vie immortelle, sansfin et sans limite. C'est ce que l'Apôtre indique ailleurs par cesparoles : Jésus-Christ ressuscité ne mourra plus, la mortn'aura plus d'empire sur lui. (Rom. VI, 9.) Double merveille : ressusciteret ressusciter ainsi. Voilà pourquoi il dit C'est par la foi qu'ilfaut connaître la vertu de sa résurrection. Si la raison nepeut concevoir la résurrection, combien moins encore concevra-t-ellela génération divine ! Parlant de ces mystères , etaussi de la Croix et de la Passion, saint Paul les soumet tous àla vertu de la foi, et il termine en ajoutant : Mes frères, je nepense point encore avoir compris. Il ne dit pas : je ne pense pas savoir,mais avoir compris. Ce n'est pas une ignorance complète, ni unescience parfaite. Par ces mots : je ne pense pas avoir compris, il indiquequ'il est sur la voie, qu'il marche, qu'il avance, mais qu'il n'a pas encoreatteint le but. C'est ce dont il avertit les autres en ces termes : Noustous qui sommes parfaits, demeurons dans ces sentiments; s'il en faut changer,Dieu nous le révélera. (Philip. III, 15.) Ce n'est pas laraison qui enseignera, mais Dieu qui éclairera. Il est clair qu'ilne s'agit pas ici de morale, mais des dogmes de la foi ? Les véritésmorales et naturelles n'ont pas besoin de révélation, maisbien les dogmes et la science de la religion. Ailleurs parlant sur le mêmesujet, il dit : Si quelqu'un croit savoir quelque chose, il ne sait encorerien, comme il faut savoir. (I Cor. VIII, 2.) Il ne dit pas simplement: il ne sait rien; mais: il ne sait rien comme il faut savoir. Il possèdeune certaine science , mais non une science exacte et parfaite.
7. Pour vous montrer la vérité de ces assertions, laissonsde côté les Puissances célestes, et descendons, sivous le voulez, à la création visible. Voyez-vous ce ciel?Qu'il ait la forme d'une voûte, nous le savons non par le raisonnement,mais par l'Ecriture sainte. Qu'il environne toute la terre , nous l'apprenonsà la même source. Quelle est son essence, nous l'ignorons.Si. quelqu'un prétend le contraire, qu'il nous dise quelle est lasubstance du ciel (209) Est-ce un cristal solide, une nuée condensée,un air épaissi? Personne ne peut l'affirmer. Avez-vous encore besoinde preuves pour comprendre toute la folie de ceux qui prétendentconnaître Dieu? Vous ignorez la nature du ciel que vous voyez tousles jours, et vous vous vantez de comprendre parfaitement l'essence duDieu invisible ! Il faudrait être bien dépourvu de sens pourne pas condamner l'extravagance de ces novateurs.
Je vous en conjure tous; ayez compassion de ces hommes en proie àune frénésie insensée; efforcez-vous de les guérirpar des paroles pleines de bonté et de douceur. C'est leur orgueilqui a engendré cette doctrine, et ce vice enfle leur esprit. Onne peut toucher sans de grandes précautions à des tumeursenflammées. Aussi les médecins habiles emploient pour leslaver une éponge douce. Or les Anoméens ont dans l'âmeune plaie enflammée. Avec une molle éponge imbibéed'une eau salutaire, c'est-à-dire par un langage plein de mansuétude,efforçons-nous de réprimer leur orgueil, et de guérirleur enflure; et malgré leur résistance, leurs injures, leursoutrages et tout ce qu'ils pourraient faire, ne leur retirons pas nos soins.Ceux qui traitent des furieux sont exposés à tous ces inconvénients.Il ne faut donc pas se décourager, mais au contraire les plaindreet pleurer leur sort . leur maladie est assez grave pour mériternos larmes. Je parle ici à ceux qui sont solidement affermis dansla foi, et qui n'ont aucun dommage à craindre de leur fréquentation.Mais si quelqu'un est encore faible, qu'il évite leur présence,qu'il fuie leur conversation, afin que le prétexte de l'amitiéne devienne pas une cause d'impiété. C'est ainsi qu'agitsaint Paul; il s'approche des malades. Avec les Juifs j'ai étéJuif, dit-il, infidèle avec les infidèles. (I Cor. IX, 20.)Mais il n'expose pas ses disciples encore faibles à un tel péril: Les mauvais entretiens corrompent les bonnes moeurs. (Ibid. XV, 33.)Sortez du milieu d'eux et séparez-vous, dit le Seigneur. (II Cor.VI, 17.) La visite qu'un médecin rend à un malade lui estsouvent utile à lui-même en même temps qu'au malade.La visite de l'homme infirme lui sera nuisible à lui, aussi bienqu'à celui qu'il va voir. Car il ne peut rendre aucun service aumalade, et il en reçoit un notable préjudice. En regardantun mal d'yeux, l'on contracte, dit-on, cette infirmité. La mêmechose arrive à ceux qui fréquentent les hérétiques.S'ils sont faibles, ils se laissent corrompre par le venin de l'impiété.Pour ne pas nous attirer ces malheurs, fuyons la sociétédes Anoméens ; contentons-nous de prier le Dieu très-clémentqui veut sauver tous les hommes et les amener à la connaissancede la vérité; supplions-le pour qu'il daigne les délivrerde l'erreur et des piéges du démon, et les ramener àla lumière de la science, à Dieu Père de Notre-SeigueurJésus-Christ, à qui soient avec l'Esprit-Saint et vivifiant,gloire, puissance; maintenant et toujours, et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
TROISIÈME HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DE DIEU.
1. Quand des cultivateurs laborieux voient un arbre stérile etsauvage nuire à leurs champs, et, par la dureté de ses racineset l'épaisseur de son ombre détruire les plantes utiles,ils s'empressent de le couper. Quelquefois le vent vient seconder leursefforts; il saisit l'arbre par sa chevelure touffue, et, le secouant avecviolence, il le rompt, le jette par terre et abrége le travail deslaboureurs. Nous avons aussi à couper un arbre sauvage et stérile,;l'hérésie des Anoméens : prions donc Dieu de nonsenvoyer la grâce de l'Esprit-Saint, afin que plus puissante que lesouffle des vents elle arrache cette hérésie par la racine,et nous rende notre tâche plus légère. Une terre inculte,que les bras du cultivateur n'ont pas remuée, ne produit souventde son propre fonds que de mauvaises herbes, des épines et des plantesagrestes. Ainsi l'âme des Anoméens, dévastéeet privée de la nourriture de l'Ecriture sainte, n'a produit parses propres forces que cette hérésie grossière etsauvage. Saint Paul n'a point planté cet arbre, Apollo ne l'a pasarrosé, Dieu ne l'a pas fait croître; mais planté parla curiosité coupable de la raison, arrosé par l'orgueilet l'arrogance, il a grandi par l'amour de la vaine gloire. Nous avonsbesoin des lumières du Saint-Esprit pour arracher, et aussi pourbrûler cette racine maudite. Invoquons donc ce Dieu qu'ils blasphèmentet que nous honorons; prions-le de diriger notre langue pour arriver plusvite au but, et d'ouvrir notre intelligence pour mieux comprendre ce quenous avons à dire. Car nous travaillons pour lui et pour sa gloire,ou plutôt pour notre propre salut : car Dieu est au-dessus de nosmépris comme de nos louanges; sa gloire immuable ne dépendni de nos injures ni de nos éloges. Les hommes qui le célèbrentdignement, ou plutôt de toutes leurs forces (car personne ne peutle faire dignement), recueillent le fruit de leurs louanges; mais ceuxqui le blasphèment et l'insultent, exposent leur propre salut. Siquelqu'un jette une pierre en haut, elle retombera sur sa tête. (Eccli.XXVII, 28.) Cette parole s'applique aux blasphémateurs. Celui quilance une pierre en l'air ne peut briser la voûte du ciel, ni atteindreà cette hauteur; mais la (212) pierre, en retombant, vient le. frapperà la tête. De même celui qui outrage l'essence divine,ne peut lui nuire; elle est trop élevée pour éprouverquelque dommage; mais ingrat envers son bienfaiteur, il aiguise un glaivecontre soi-même.
Invoquons donc ce Dieu ineffable, inaccessible, invisible, incompréhensible,ce Dieu qui défie toute langue humaine, qui surpasse toute intelligencecréée, que les anges ne peuvent scruter, ni les séraphinscontempler, ni les chérubins comprendre; qui ne peut êtrevu ni par les principautés, ni par les puissances, ni parles vertus,ni par aucune créature; mais qui n'est connu que du Fils et du Saint-Esprit.Je sais que les Anoméens m'accuseront de téméritépour avoir dit que Dieu est incompréhensible même aux Vertuscélestes. Et moi, je leur renverrai l'accusation en y joignant cellede folie et d'extravagance. Il n'y a pas de téméritéà dire que le Créateur surpasse toute intelligence créée,mais il y en a une énorme à dire, comme font les Anoméens,qu'avec leur faible raison ils peuvent le pénétrer et lecomprendre, eux qui rampent sur terre si loin au-dessous des anges. Sije ne prouve mon assertion, je consens à être taxéde témérité. Pour vous, mes adversaires, quand j'auraidémontré qu'il est incompréhensible aux puissancesdes cieux, si vous prétendez encore le connaître, quels abîmes,quels gouffres ne creusez-vous pas devant vous, en vous vantant de pénétrerdes mystères inaccessibles à toutes les vertus d'en-haut.
2. Venons à la démonstration, mais auparavant ayons recoursà la prière. Les paroles mêmes de la prièrepourront nous fournir des preuves. Invoquons donc le Roi des rois, le Seigneurdes seigneurs, qui seul possède l'immortalité , qui habiteune lumière inaccessible, que nul des hommes n'a vu ni ne peut voir,à qui est l'honneur et l'empire dans l'éternité. Amen.(I Tim. VI, 15.) Ce ne sont pas nos paroles, mais celles de saint Paul.Remarquez sa piété et la force de son amour. Plein de lapensée de Dieu, il ne commence à enseigner qu'aprèslui avoir payé sa dette de reconnaissance, et il ne termine jamaisses instructions sans le louer encore. Si la mémoire du juste estaccompagnée de louange (Prov. X, 7), si son nom ne se prononce passans éloge, de quelles marques de respects, de quelles ,bénédictionsne doit pas être accompagné le nom de Dieu? C'est aussi l'exempleque nous donne saint Paul dans ses Epîtres. Souvent aprèsavoir commencé à écrire, frappé de la penséede Dieu, il suspend ses enseignements jusqu'à ce qu'il ait renduà Dieu la gloire qui lui est due. Ecoutez-le écrivant auxGalates : Que la grâce et la paix vous soient données parDieu notre Père et par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui s'estlivré lui-même pour nos péchés, pour nous retirerde la corruption du siècle présent, selon la volontéde Dieu le Père, à qui soit la gloire dans les siècles.Amen. (Gal. I, 3, etc.) Et ailleurs : Au Roi des siècles, immortel,invisible, au seul Dieu sage, honneur et gloire dans les siècles.Amen. (I Tim. I, 17.) Ces hommages, les rend-il au Père seul, etnon au Fils? Ecoutez donc comment il s'exprime au sujet du Fils unique.Après avoir dit : J'eusse désiré être anathèmeà l'égard de Jésus-Christ, pour mes frèresselon la chair, les Israélites, à qui appartiennent l'adoption,les testaments, la loi, le culte, les promesses; il ajoute : de qui estsorti, selon la chair, Jésus-Christ, Dieu élevé au-dessusde tout, et béni dans tous les siècles. Amen. (Rom. IX, 3,etc.) Puis, ayant rendu gloire au Fils de la même manièrequ'au Père, il reprend la suite de son discours. L'Apôtreavait entendu les paroles de Jésus-Christ : Afin que tous honorentle Fils comme ils honorent le Père. (Job. V, 23.)
Pour vous montrer que la prière nous fournit des preuves, ayons-yrecours. Le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, qui seul possèdel'immortalité; qui habite une lumière inaccessible. (I Tim.VI, 15, 16.) Arrêtons-nous ici, et demandons à l'hérétiquece que signifient ces paroles : Qui habite une lumière inaccessible.Et remarquez l'exactitude de saint Paul. Il ne dit pas : Dieu qui est unelumière inaccessible, mais : qui habite une lumière inaccessible.Apprenez par là que si la demeure est inaccessible, à plusforte raison Dieu qui l'habite. Par ces paroles, l'Apôtre ne veutpas vous faire croire que Dieu est renfermé dans un lieu, mais vousprouver surabondamment son incompréhensibilité. Il ne ditpas : Qui habite une lumière incompréhensible, mais inaccessible;ce qui est beaucoup plus qu'incompréhensible. On appelle incompréhensiblece que malgré ses efforts et ses recherches on ne peut saisir. L'inaccessible,c'est ce dont l'abord même est interdit. Par exemple nous dironsdans un sens analogue que la mer (213) est insondable; les plongeurs, malgrétous leurs efforts, ne peuvent en sonder les abîmes. Mais pour quel'on pût dire qu'elle est inaccessible, il faudrait qu'il fûtimpossible même d'en atteindre la surface.
3. Que répondrez-vous à cela? Direz-vous que si Dieu estincompréhensible aux hommes, il ne l'est pas aux anges, ni aux vertuscélestes. Etes-vous,donc un ange, appartenez-vous au choeur despuissances spirituelles? N'êtes-vous pas homme? n'avez-vous pas lamême substance que moi, ou bien oubliez-vous votre nature? Supposonsqu'il soit inaccessible aux hommes seulement, supposition fausse, puisquesaint Paul n'a pas dit : Il habite une lumière inaccessible auxhommes, mais non inaccessible aux anges; mais je vous accorde ce que vousdemandez : que pouvez-vous en conclure? N'êtes-vous pas homme? SiDieu n'est pas inaccessible aux anges, que vous importe, à vousqui prétendez et affirmez que l'essence divine n'est pas incompréhensibleà l'intelligence humaine ? Mais, sachez-le, il n'est pas seulementinaccessible aux hommes, il l'est aussi aux anges. Ecoutez Isaïe,ou plutôt le Saint-Esprit qui parle par sa bouche, car tout prophèteest inspiré par l'Esprit-Saint: L'année de la mort du roiOzias, je vis le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé;les séraphins se tenaient autour de lui. Ils avaient chacun sixailes : deux voilaient leur face, deux leurs pieds... (Isaïe, VI,1.)
Pourquoi se voilent-ils la face de leurs ailes? pourquoi, sinon parcequ'ils ne peuvent supporter les éclairs et les foudres qui s'échappentdu trône. Cependant ils ne contemplent pas l'essence pure, ni lapleine lumière de la divinité. Dieu condescend à leurfaiblesse , c'est-à-dire que Dieu se montre, non tel qu'il est,mais tel que ses créatures peuvent le voir, en se proportionnantà la faiblesse de ceux à qui il se révèle.Or, cette condescendance, Dieu en use même à l'égarddes chérubins, nous le voyons par les paroles du Prophète: Je vis, dit-il, le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé.Dieu n'est pas assis; cela n'appartient qu'aux corps : Sur un trône;mais Dieu n'est point limité. par un trône, puisqu'il estinfini. Néanmoins, dans cette vision d'Isaïe, les anges nepouvaient supporter la splendeur de Dieu ainsi tempérée.Quoique placés près de lui, car les séraphins se tenaientautour de lui, ils ne pouvaient le voir, que dis-je, c'est surtout parcequ'ils étaient près de lui qu'ils ne pouvaient le voir. Ilne s'agit pas d'une proximité de lieu, non, mais le Saint-Espritveut nous montrer que, quoique plus rapprochés que nous de l'essencedivine, ces sublimes créatures ne peuvent néanmoins la contempler.Voilà pourquoi il dit par la bouche du Prophète : Les séraphinsse tenaient autour de lui. Il n'indique pas à quelle distance ilssont de Dieu, mais seulement qu'ils en étaient plus rapprochésque nous. Il ne faut pas s'imaginer que nous ayons de l'incompréhensibilitédivine la même idée que ces puissances célestes qui,plus pures, ont aussi plus de science et de pénétration quel'homme. Ce n'est pas l'aveugle que le soleil éblouit, c'est celuiqui voit clair : nous ne connaissons donc pas l'incompréhensibilitéde Dieu aussi bien que les anges. Aussi en entendant le Prophètedire : J'ai vu le Seigneur, ne croyez pas qu'il ait vu l'essence divineelle-même; il l'a vue voilée, et moins parfaitement encoreque les vertus d'en-haut. Car il n'a pu en voir autant que les chérubins.
4. Pourquoi parler de l'essence infinie, lorsque l'homme ne peut pasmême sans crainte soutenir l'aspect d'un ange? Cependant il en estainsi. J'en ai pour garant un homme ami de Dieu, à qui sa sagesseet sa sainteté donnaient un grand crédit auprès duRoi du ciel, un homme orné de toutes les vertus, le juste Daniel.Quand donc je vous le montrerai abattu, craintif et tremblant àla vue d'un ange, n'attribuez pas ces effets à ses péchéset à sa mauvaise conscience; n'en accusez que la faiblesse inhérenteà la nature humaine, puisqu'un homme à qui sa saintetéaurait.dû donner tant de confiance ne peut s'empêcher de tremblerà la vue d'un ange. Daniel a jeûné trois semaines,il n'a mangé aucun mets qui pût flatter le goût; iln'a pas bu de vin; ni chair, ni liqueur enivrante ne sont entréesdans sa bouche; il n'a usé d'aucun parfum. Alors il a une Vision;son âme élevée et spiritualisée par le jeûneétait plus apte à la contemplation. Que dit-il? Je levailes yeux et je vis un homme vêtu de baddin, c'est-à-dire d'unvêtement sacré; ses reins étaient ceints d'un or d'Uphaz,son corps était comme la pierre de Tharsis, son visage brillaitcomme l'éclair, ses yeux comme des flambeaux ardents, ses bras etses jambes comme un airain étincelant, le son de sa voix étaitcomme le bruit d'une multitude d'hommes. Et moi je vis seul cette (214)vision, et ceux qui étaient avec moi ne la virent point; mais ilsfurent saisis d'épouvante, ils s'enfuirent pleins d'effroi. Ma forcem'abandonna, mon,visage fut tout changé, et ma gloire fut anéantie.(Dan. X, 5 et suiv.) Que veut dire : Ma gloire fut anéantie ? Danielétait beau. La présence de l'ange le remplit de terreur,la vie semble le quitter, il pâlit, la fraîcheur de son visages'évanouit, il perd toute sa beauté. Voilà pourquoiil s'écrie : Ma gloire fut anéantie. Quand le cocher effrayélaisse échapper les rênes, les chevaux s'emportent et le charse brise. Ainsi en est-il de l'âme, lorsque la crainte et l'angoisses'en emparent. Epouvantée, elle suspend son action à l'égardde tous les sens, et laisse les membres sans vie. Ceux-ci, privésde &la force qui les anime, tombent en défaillance.
C'est ce qu'éprouva Daniel. Que fait l'ange? Il le relèveet lui dit : Daniel, homme de désirs, entendez les paroles que jeviens vous dire; levez-vous debout, car je suis maintenant envoyévers vous. Le Prophète se lève tremblant. Et l'ange continue: Du jour où vous avez résolu d'affliger votre coeur en présencede Dieu, vos paroles ont été exaucées, et vos prièresm'ont fait venir ici. (Id. 11 et suiv.) Daniel retombe prosternéen terre, comme il arrive à ceux qui éprouvent une faiblesse.On les voit en effet se ranimer un instant, revenir à eux, puiss'évanouir de nouveau entre les bras des personnes qui les soutiennentet qui cherchent à les rappeler à la vie. Ainsi en est-ildu Prophète. Son âme effrayée ne peut supporter l'aspectni l'éclat de l'ange, elle est saisie de trouble, elle veut s'échapperen brisant les liens qui l'attachent au corps. Quelle leçon pour,ceux qui scrutent le Maître des anges ! Daniel que les lions respectent,Daniel qui dans un corps humain accomplit des choses surhumaines, ne peutsupporter la vue d'une simple créature comme lui, et il tombe évanoui.Cette vision, dit-il, a bouleversé tout mon être, et ma respirations'est arrêtée. (Id. 16.) Les Anoméens, bien moins parfaitsque ce juste, s'imaginent connaître parfaitement l'essence divine,cette essence suprême et première qui a créédes millions d'anges, tandis que Daniel ne peut supporter la vue d'un seulde ces anges.
5. Mais revenons à la proposition que nous avons entrepris d'établir,et montrons que Dieu, même en s'abaissant, ne peut être vudes puissances célestes. Pourquoi les séraphins se voilent-ilsde leurs ailes? sinon pour proclamer, par leur conduite, ce que dit l'Apôtre: Il habite une lumière inaccessible. C'est ce que font aussi leschérubins supérieurs aux séraphins. Ceux-ci se tiennentauprès du trône; ceux-là sont le trône mêmede Dieu, non que Dieu ait besoin de trône, non, ce sont làdes manières de parler pour nous montrer la différence quise trouve entre les natures angéliques. Ecoutez un autre prophètesur le même sujet : Dieu adressa sa parole à Ezéchiel,fils de Buzi, près du fleuve Chobar. (Ezéch. I, 3.) Ce prophèteétait près du fleuve Chobar, comme Daniel près duTigre. Quand Dieu montre quelque vision extraordinaire à ses serviteurs,il les conduit hors des villes, dans un lieu tranquille, pour que l'âme,à l'abri de toute distraction, puisse en toute sécurités'appliquer à la contemplation du mystère. Que vit-il donc?Une nuée venait de l'aquilon, un feu l'environnait et une lumièreéclatait tout autour; au milieu du feu on voyait un métalbrillant, et au milieu de ce même feu, la ressemblance de quatreanimaux qui étaient de cette sorte : On y voyait d'abord la ressemblanced'un homme. Chacun d'eux avait quatre faces et quatre ailes. Ils étaientgrands et terribles. Leur dos était tout couvert d'yeux. Au-dessusde leur tête, on voyait un firmament qui paraissait comme un cristalétincelant et terrible à voir qui était étendusur leur tête. Chacun d'eux avait deux ailes dont il se couvraitle corps; et au-dessus de ce firmament on voyait une pierre de saphir;et au-dessus un trône, et un homme paraissait assis sur ce trône.Et je vis comme un métal très-brillant; depuis les reinsjusqu'en haut , et des reins jusqu'en bas je vis comme un feu, et son éclatétait comme la splendeur de l'arc qui parait dans la nuéeen un jour de pluie. (Ezéch. I, 4 et suiv.)
Puis, pour montrer que ni le Prophète, ni les vertus célestesn'ont pénétré l'essence pure de Dieu, il ajoute :Telle fut cette image de la gloire du Seigneur. (Id. II, 1.) Voyez-vouscomment partout Dieu se proportionne à la faiblesse de ses créatures? Et cependant les vertus des cieux elles-mêmes se voilent de leursailes, malgré leur profonde sagesse, leur vive pénétrationet leur. grande pureté. Les noms de ces habitants du ciel nous révèlentl'excellence de leur nature et la (215) dignité de leurs différentsministères. L'ange s'appelle ainsi parce qu'il porte aux hommesles ordres de Dieu; l'archange, parce qu'il commande aux anges; d'autresprennent le nom de vertus pour signifier leur sagesse et leur pureté;si on leur donne des ailes, c'est pour exprimer la sublimité deleur nature. On peint l'ange Gabriel ailé pour faire entendre quedu haut des cieux, il est descendu dans les basses régions de laterre. Il y a de ces esprits bienheureux que l'on appelle Trônes,parce que Dieu semble se reposer sur leurs ministères; le chantcontinuel qu'on leur attribue, est le symbole de leur vigilance; par leursyeux on entend leurs connaissances et leurs lumières; d'autres termesmarquent d'autres qualités : chérubin signifie science parfaite;séraphin, bouche de feu. Vous le voyez, les noms veulent dire sagesseet pureté. Or, si la science parfaite ne peut soutenir l'éclatmême voilé de la majesté divine; si la science imparfaite,comme dit saint Paul, ne connaît qu'en partie, comme dans un miroiret en énigme, quelle folie de prétendre scruter et comprendrece qui est caché même aux anges !
6. Dieu est incompréhensible non-seulement aux chérubinset aux séraphins, mais encore aux principautés, aux puissanceset à tonte vertu créée; je voudrais vous le prouver,si mon esprit n'était accablé, non par la multitude, maispar la sublimité des choses. L'intelligence tremble épouvantéeen demeurant trop longtemps dans ces hautes contemplations. Redescendonsdes cieux, reposons notre âme fatiguée, en reprenant notreexhortation habituelle, que vous connaissez, pour la guérison deces infortunés. Oui, prions-. Si nous devons prier pour les malades, pour ceux qui gémissent dans les mines ou dans un dur esclavage,pour les énergumènes, combien plus pour ceux-là !L'impiété est pire que l'obsession du malin esprit; les possédéssont dignes de compassion, tandis que rien n'excuse les hérétiques.Puisque j'ai rappelé les prières pour les énergumènes,je veux vous dire quelques mots à ce sujet, et retrancher de l'Egliseun grave désordre. Il serait absurde de déployer tant dezèle pour guérir les maladies des autres, et de négligerses propres membres. Quel est donc ce désordre?
Cette multitude innombrable , maintenant réunie et écoutantavec la plus grande attention, je l'ai souvent cherchée des yeuxau moment le plus solennel, et je ne l'ai point rencontrée. J'engémis profondément. Un homme parle, on se hâte , onaccourt, on se presse, et l'on demeure jusqu'à la fin de son discours.Jésus-Christ va paraître dans les saints mystères ,l'église est vide et déserte ! Cette conduite est-elle pardonnable?Vous avez du zèle pour entendre la parole de Dieu, c'est bien, maisla conduite que vous tenez ensuite vous ravit tout le mérite devotre assiduité à la prédication. Qui, en vous voyantperdre sitôt le fruit de nos discours, ne nous condamnera nous-même?Si vous écoutez la parole divine avec un zèle sincère,montrez-le parles oeuvres. Se retirer tout après l'homélie,c'est une preuve que l'on n'a pas été véritablementtouché. Si votre âme conservait les enseignements de la chaire,vous resteriez pour assister pieusement à nos redoutables mystères.Mais vous m'écoutez comme un joueur de cithare; le discours fini,vous vous retirez sans aucun fruit. Quelle excuse banale apportez-vous? Je peux prier à la maison; je ne puis y entendre prêcherni enseigner. Vous vous trompez, chrétien ! On peut, il est vrai,prier à la maison, mais on ne peut y prier aussi efficacement qu'àl'église, où la multitude des Pères spirituels estsi nombreuse ; où de tous les coeurs montent vers Dieu les supplications.Vous ne serez pas exaucé, en priant seul le souverain Seigneur,comme si vous le faisiez avec vos frères. Vous trouverez ici ceque vous ne trouvez pas dans vos maisons : l'union des coeurs et des voix,le lien de la charité, la prière des prêtres. Les prêtresprésident, afin que les prières plus faibles du peuple, uniesà leurs supplications plus ferventes, montent ensemble vers le ciel.D'ailleurs que sert la prédication sans la prière? La prièred'abord, et la prédication ensuite.
C'est ainsi que s'expriment les apôtres: Nous nous appliqueronsà la prière et à la dispensation de la parole. (Act.VI, 4.) Voilà pourquoi saint Paul commence ses Epîtres parla prière, afin que la prière, comme une lumière,précède et éclaire tout le discours. Si vous voushabituez à prier avec ferveur, vous n'aurez pas besoin de l'enseignementdes hommes; Dieu, sans intermédiaire, éclairera votre intelligence.Si la prière d'un seul est si puissante, quelle force, quelle efficacitén'a pas la prière publique? En effet, écoutez saint Paul: C'est lui qui nous a délivré d'un si grand péril,qui nous (216) en délivre et nous en délivrera encore, nousl'espérons, pendant que vous nous aiderez par vos prières,afin que la grâce que nous avons reçue soit reconnue par lesactions de grâces que plusieurs en rendront pour nous. (II Cor. I,10.) C'est ainsi que Pierre sortit de prison. L'Eglise faisait sans cessedes prières à Dieu pour lui. (Act. XII, 5.) Si la prièrede l'Eglise fut utile à Pierre, et ouvrit à ce grand apôtreles portes de la prison , comment osez-vous mépriser cette armepuissante, et quelle excuse avez-vous? Ecoutez Dieu lui-même, montrantqu'il se laisse apaiser par les prières ardentes du peuple. Se justifiantau sujet du lierre, il dit à Jonas : Vous épargnez un lierre,pour lequel vous n'avez point souffert, et que vous n'avez pas finit croître.Et je ne pardonnerais pas à la grande ville de Ninive, oùhabitent plus de douze cent mille hommes ! (Jon. IV, 10.) Ce n'est passans motif qu'il mentionne cette multitude, c'est pour vous montrer quela prière en commun a une grande puissance. Je veux vous prouvercette vérité par un exemple récent.
7. Il y a dix ans, des conspirateurs furent saisis, comme vous le savez: l'un d'eux, personnage éminent, convaincu de son crime, étaitconduit à la mort une corde à la bouche. Toute la ville seprécipite à l'hippodrome, implore la clémence du princeet arrache à la vengeance impériale ce coupable indigne depardon. Pour fléchir la colère d'un empereur mortel, vousaccourez tous ensemble avec vos femmes et vos enfants; et quand il s'agitde vous rendre propice le roi des cieux, de soustraire à sa colèrenon pas un coupable comme alors, ni deux, ni trois, ni cent, mais tousles pécheurs de la terre, d'arracher les possédésdes piéges du démon, vous restez tranquillement assis, vousne vous empressez pas tous ensemble, afin que Dieu, touché de l'unanimitéde vos prières, leur remette leurs peines et vous pardonne vos péchés.Quand vous seriez alors sur la place publique, ou dans vos maisons, ouoccupés à des affaires pressantes , ne devriez-vous pas ,plus rapides qu'un lion , et rompant tous les liens, accourir aux prièrespubliques? Quelle espérance de vous sauver pouvez-vous avoir sivous ne le faites pas? Non-seulement les hommes font retentir l'églisede leurs supplications, mais les anges se prosternent devant le souverainMaître , mais les archanges lui adressent leurs prières pendantla célébration des divins mystères. C'est pour euxle moment favorable, l'oblation puissante. Les hommes, des branches d'olivierà la main, apaisent le courroux des rois, et les ramènentà la clémence par la vue de ce feuillage, symbole de la clémence.Les anges, au lieu de branches d'olivier, présentent alors le corpsde Notre-Seigneur. Ils intercèdent pour les hommes, ils semblentdire à Dieu : Nous vous prions pour ceux que, dans votre bonté,vous avez vous-même aimés le premier, jusqu'à leurdonner votre vie; nous répandons nos supplications pour ceux enfaveur de qui vous avez répandu votre sang; nous vous conjuronsde sauver ceux pour qui vous avez immolé ce corps sacré.Voilà pourquoi dans ce moment le diacre présente les énergumènes,leur fait incliner la tête, pour s'unir à la prièrepar un extérieur humilié; car il ne leur est pas permis deprier avec l'assemblée des frères. Voilà pourquoiil les amène, afin que, touchés de leur malheur et de leurimpossibilité de prier, vous usiez de votre crédit auprèsde Dieu pour les secourir.
Pénétrés de ces pensées, accourons tousà ce moment précieux, pour attirer la miséricorde,et trouver grâce et protection. Vous approuvez mes paroles; vousles recevez avec de bruyants applaudissements, mais si vous voulez manifestervos sentiments par vos uvres , voici le moment de montrer votre obéissance;après l'homélie, la prière, voilà l'approbationque je voue demande; cette approbation qui se manifeste par les actes.Exhortez-vous mutuellement à rester à vos places; si quelqu'unveut se retirer, empressez-vous de le retenir; et recevant la double récompensede votre propre zèle et de cette charité fraternelle, vousrépandrez vos prières avec plus de confiance; vous vous rendrezDieu propice, vous recevrez les biens présents et futurs par lagrâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christà qui soient, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloireet l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
QUATRIÈME HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DE DIEU.
1. Nous avons montré que Dieu est incompréhensible auxhommes et même aux chérubins et aux séraphins. Notretâche semble finie , et nous ne devrions plus rien ajouter. Néanmoinscomme notre dessein n'est pas seulement de fermer la bouche à nosadversaires, mais encore de vous instruire de plus en plus, nous reprenonsle même sujet, et nous continuons à le développer.De cette manière, nous compléterons votre instruction , etnous remporterons une victoire plus brillante qui dissipera tout ce quiresterait encore de difficultés. Il ne suffit pas de couper la tigedes mauvaises herbes; car profondément enracinées elles repoussentbientôt; mais il faut les arracher des entrailles de la terre, lesexposer aux rayons ardents du soleil, pour qu'elles se dessèchentrapidement.
Remontons donc au ciel , non pour scruter et chercher à pénétrerles secrets de Dieu, mais pour réprimer la témérairecuriosité de ces hommes qui ne se connaissent pas et ne veulentpas admettre de limites à la nature humaine. Nous avons prouvésurabondamment, en vous lisant son histoire, que Daniel ne put supporterl'aspect, non pas de Dieu, mais des anges ; vous avez vu cet homme justepâlir, trembler, et en quelque sorte tomber en défaillancecomme si son âme eût voulu briser les liens qui l'unissaientau corps. Lorsqu'une douce et paisible colombe, renfermée dans unecage, est tout à coup frappée de la vue de quelque objetterrible, elle se précipite épouvantée contre lesbarreaux qui la retiennent prisonnière, et cherche à s'échapperpar les fenêtres pour s'enfuir au milieu des airs. Ainsi l'âmedu Prophète allait briser ses liens, et elle se serait envolée,abandonnant le corps sans vie, si aussitôt l'ange, la prévenant,n'eût dissipé sa crainte et raffermi son courage. Voilàce que j'ai dit, pour faire comprendre à nos hérétiquesla différence qu'il y a de l'homme à Dieu parcelle qu'ily a de l'homme à l'ange. Un juste comblé de tant de faveursn'a pu soutenir la vue d'un ange; et ces hommes qui sont loin d'avoir savertu., scrutent témérairement le Seigneur des anges. Danieldompte la colère des lions; et nous, nous ne pouvons (218) vaincredes renards. Daniel fait périr un dragon; par sa confiance en Dieu,il triomphe de ce monstre; et nous redoutons de misérables reptiles.Nabuchodonosor, comme un lion enflammé de colère, se précipitaitcontre les armées barbares; Daniel n'eut qu'à se montreret sa présence rétablit le calme et la sérénitédans l'âme du roi. Daniel perce les obscurités de l'avenir,et cependant la vue d'un ange l'éblouit , et le renverse. Quelleexcuse donc peuvent apporter ceux qui prétendent sonder la naturedivine?
Nous n'en sommes pas resté là; nous avons parlédes puissances célestes, nous avons montré comment ellesdétournent les yeux, et se voilent de leurs ailes; comment, deboutautour du trône, elles chantent des louanges continuelles, et commentenfin elles sont toutes pénétrées d'admiration etd'épouvante. Plus sages que nous, plus rapprochées de l'essencebienheureuse et ineffable, elles en connaissent d'autant mieux l'incompréhensibilité.Car une grande science produit une grande modestie. Nous avons expliquéce qu'est l'inaccessible, comment il l'emporte sur l'incompréhensible.La raison que nous avons donnée, c'est que l'incompréhensibleest reconnu pour tel après examen et que l'inaccessible ne supportemême pas l'examen. Ce que nous avons confirmé par l'exemplede la mer. Saint Paul n'a pas dit, avons-nous ajouté : Dieu estune lumière inaccessible, mais : il habite une lumière inaccessible.Si la demeure est inaccessible, à plus forte raison Dieu qui l'habite.Il s'est ainsi exprimé, non pour circonscrire Dieu dans un lieu,mais pour .montrer surabondamment qu'il est incompréhensible etinaccessible. Nous avons mis en scène les vertus et les chérubins;nous avons montré comment au-dessus d'eux est un firmament, un cristalétincelant, l'apparence d'un trône, puis d'un homme, un métalbrillant, une flamme, un arc céleste, et après cette visionle Prophète s'écriant : Telle fut cette image de la gloiredu Seigneur. (Ezéch. II, 1.) Tout cela n'est que Dieu voilé,avons-nous dit, Dieu tempérant l'éclat de sa gloire , etcependant les vertus des cieux elles-mêmes ne peuvent en supporterla majesté.
2. Cette récapitulation n'est pas inutile. Puisque je me suisengagé envers vous, je veux savoir exactement ce que j'ai déjàfait et ce qui me reste encore à faire pour remplir
ma promesse, à la manière des débiteurs de bonnefoi qui examinent sur leurs livres et ce qu'ils ont déjàpayé, et ce qu'ils doivent encore. Moi aussi, parcourant le livrede ma mémoire, après avoir passé en revue les différentspoints déjà prouvés, je viens aujourd'hui traiterles autres. Que reste-t-il donc maintenant? Il nous reste à prouverque ni les principautés, ni les puissances, ni les dominations,ni aucune autre intelligence créée ne comprend Dieu parfaitement.Je dis aucune autre intelligence créée , parce qu'il y ena d'autres dont nous ne connaissons pas même les noms. Voyez l'extravagancedes hérétiques ; nous ne connaissons pas les noms des serviteurs;et ils scrutent l'essence du Maître. II y a des anges, des archanges,des trônes, des dominations, des principautés ; des puissances;mais ce ne sont pas tous les habitants des cieux; il y a des peuples etdes nations d'anges en nombre incalculable.
Et comment savons-nous qu'il existe tant de pures intelligences dontles noms mêmes nous échappent? C'est encore saint Paul quinous l'apprend en parlant de Jésus-Christ : Il l'a placé,dit-il, au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances,de toutes les vertus, de tous les noms qui peuvent être non-seulementdans le siècle présent, mais aussi dans le sièclefutur. (Eph. I, 21.) Vous l'entendez: il est des noms inconnus maintenantet qui seront révélés un jour. Voilà pourquoil'Apôtre dit : qui peuvent être non-seulement dans le siècleprésent, mais aussi dans le siècle futur. Qu'y a-t-il d'étonnant,si les anges, quels qu'ils soient, n'ont pas une compréhension parfaitede l'essence divine ? Ce n'est pas une chose difficile à prouver.Ce n'est pas seulement l'essence, mais ce sont quelquefois les desseinsmêmes de Dieu qui demeurent inconnus aux vertus, aux principautés,aux puissances, aux dominations. J'en trouve encore la preuve dans un passagede saint Paul qui nous assure que les anges apprirent en même tempsque nous quelques-uns des desseins de Dieu, et qu'ils ne les connurentque par nous. Il n'a point été découvert aux autresgénérations, comme il est révélé maintenantd ses saints apôtres et aux prophètes, que les Gentils sontcohéritiers, membres d'un même corps participant aux mêmespromesses (les promesses avaient été faites aux Juifs) parl'Evangile dont moi, Paul, j'ai été fait le (219) ministre.(Gal. III, 5.) Et où est la preuve que les vertus d'en-haut aientalors appris ce mystère? car ces paroles peuvent s'appliquer auxhommes.- L'objection est prématurée, attendez la suite: Amoi le plus petit d'entre tous les saints, a été donnéela grâce d'annoncer aux Gentils les richesses insondables de Jésus-Christ.(Eph. III, 8.) Qu'est-ce à dire, insondable ? C'est ce qui ne peutêtre recherché; entendez bien, je dis recherché, examiné,et non pas trouvé, découvert. Nos adversaires s'aperçoivent-ilsdes traits acérés que saint Paul leur lance coup sur coup? Si les richesses sont insondables, comment ne serait-il pas insondableCelui qui les donne? Mais continuons notre citation : Et d'éclairertous les hommes en leur découvrant quelle est l'économiedu mystère caché en Dieu, afin que les principautéset les puissances apprennent par l'Église combien la sagesse deDieu est admirable et variée. (Eph. III, 9.) Vous le voyez, avantsaint Paul, les vertus d'en-haut ignoraient encore le mystère dela vocation des Gentils. Faut-il s'en étonner ? le sujet entre-t-ildans tous les secrets du roi ? Retenez bien ces paroles : Afin que lesprincipautés et les puissances apprennent par l'Eglise combien lasagesse de Dieu est admirable et variée. Quel honneur pour la naturehumaine ! C'est avec nous et par nous que les puissances ont connu lesmystères du roi.
Mais l'Apôtre parle-t-il des vertus célestes ? Il appelleaussi les démons des noms de principautés et de puissances: Nous avons à combattre, dit-il, non contre la chair et le sang,mais contre les principautés et les puissances, contre les princesdu monde, de ce siècle ténébreux. (Eph. VI, 12. )L'Apôtre ne veut-il pas dire que ce furent les démons quiconnurent alors ce mystère pour la première fois? Nullement;il s'agit ici des vertus célestes. Car après ces mots : Lesprincipautés et les puissances, il ajoute : Dans les cieux. Il parledonc des principautés et des puissances célestes; or, leciel est interdit aux démons. C'est pourquoi il les appelle princesdu monde, montrant que le ciel leur est fermé, et qu'ils n'exercentleur tyrannie que dans ce monde.
3. Concluez donc avec moi que les anges furent instruits en mêmetemps que, nous et par nous de quelques-uns des secrets de Dieu. Mais hâtons-nousde dégager notre parole, et prouvons que ni les principautés,ni les puissances ne connaissent l'essence divine. Qui le dit? 1 Ce n'estplus} saint Paul, ni Isaïe, ni Ezéchiel, c'est un autre saint,le fils du Tonnerre, le disciple bien-aimé de Jésus-Christ,Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, et y puisa de divins enseignements.Que dit-il ? Personne n'a jamais vu Dieu. (Jean, I,18.) Il est vraimentle fils du Tonnerre. Il vient de prononcer une parole plus retentissanteque la trompette, et capable de confondre tous les téméraires.Mais, pourrait-on objecter, que dites-vous, disciple bien-aimé,personne n'a jamais vu Dieu? Et les prophètes qui nous assurentavoir vu Dieu ! Car Isaïe dit : J'ai vu le Seigneur assis sur un trônesublime et élevé (Is. VI, 1) ; Daniel : Je regardais jusqu'àce que des trônes fussent placés et que l'Ancien des jourss'assît (VII, 9.) ; Michée : Je vis le Seigneur Dieu d'Israëlassis sur son trône (III Reg. XXII, 19), et un autre prophète: Je vis le Seigneur debout sur l'autel, et il me dit : Frappe sur le propitiatoire.(Amos, IX, 1.) On pourrait recueillir beaucoup d'autres témoignages.Comment donc saint Jean dit-il : Personne n'a jamais vu Dieu? C'est qu'ilparle de la compréhension entière et de la connaissance parfaite.Que les prophètes n'aient vu qu'une ombre de Dieu, et non son essencepure, la diversité de leur récit le prouve. Car Dieu estsimple, il n'a ni parties ni figure. Or, ils virent tous des images différentes.Dieu proclame cette vérité par la bouche d'un autre prophète,et leur annonce qu'ils n'ont pas vu son essence pure: J'ai multipliéles visions, je me suis montré aux prophètes sous différentesimages. (Osée, XII, 40.) C'est comme s'il disait Je n'ai pas montrémon essence elle-même, mais je me suis proportionné àla faiblesse de leurs yeux.
Saint Jean ne parle pas seulement des hommes dans ce texte : Personnen'a jamais vu Dieu. Cela est évident, et par la prophétieque nous ayons citée : J'ai multiplié les visions, etc.,et par la révélation faite à Moïse. Ce législateurdésirait voir Dieu de ses yeux; Dieu lui dit : Nul homme ne verrama face sans mourir. (Ex. XXXIII, 20.) Quoi de plus clair et de plus péremptoire? Il ne s'agit donc pas seulement des hommes, mais aussi des vertus célestes;dans le passage en question : Personne n'a jamais vu Dieu. Voilàpourquoi saint Jean nous montre le Fils unique enseignant ce dogme. Carsans attendre qu'on lui demande de prouver son assertion il ajoute . LeFils (220) unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a fait connaître.(Jean, I, 18). II nous donne ainsi un maître et un témoindigne de foi. S'il ne voulait que répéter la parole de Moïse,s'il n'avait cru faire une révélation nouvelle, il étaitsuperflu d'ajouter : Le Fils unique l'a fait connaître. Car ce n'estpas le Fils lui-même qui nous a révélé que nulhomme ne peut voir Dieu; mais avant que saint Jean l'eût appris duFils, le Prophète l'avait déjà proclamé commel'ayant appris de Dieu. L'Évangéliste prétend donc,dans le passage cité plus haut, ajouter quelque chose de nouveauaux révélations faites avant lui sur la vision de Dieu, àsavoir, que les vertus d'en-haut ne voient pas Dieu, voilà pourquoiil invoque l'autorité du Fils unique.
Ici, vision est synonyme de connaissance. Car, en parlant des vertuscélestes, il ne peut s'agir ni d'yeux ni de paupières: cequ'est la vision pour nous, la connaissance l'est pour elles. Quand doncvous entendez dire : Personne n'a jamais vu Dieu, cela signifie que personnen'a jamais connu Dieu parfaitement dans son essence. Quand on vous ditque les séraphins détournent les yeux, se voilent la face,et que les chérubins agissent de même, ne vous imaginez pasqu'ils ont des yeux -véritables; cela n'appartient qu'aux corps;par ces expressions, le Prophète marque leur connaissance. Lorsqu'ilnous dit, qu'ils ne peuvent supporter la vue de Dieu, il indique simplementqu'ils ne peuvent avoir une connaissance parfaite et une compréhensionentière, qu'ils n'osent regarder fixement l'essence pure et sansmélange même voilée. Regarder fixement, c'est connaître.Aussi l'Évangéliste sachant qu'il n'appartient pas àla nature humaine de pénétrer ces mystères, instruitde plus que Dieu est incompréhensible même aux vertus d'en-haut,invoque pour prouver cette vérité qu'il veut nous enseignerle témoignage irrécusable de Celui qui est assis àla droite du Père et qui le connaît parfaitement. Il ne ditpas simplement le Fils. C'en était assez néanmoins pour fermerla bouche aux téméraires. Car si beaucoup sont appeléschrists, le véritable Christ est un; si beaucoup sont appelésseigneurs, le Seigneur est un; si beaucoup sont appelés dieux, levrai Dieu est un; de même, quoique beaucoup soient appelésfils, le Fils de Dieu est un; l'article préposé indique clairementle Fils unique. Cependant cela ne suffit pas à saint Jean, et àces mots: Personne n'a jamais vu Dieu, il ajoute : Le Fils unique, quiest dans le sein du Père, nous l'a fait connaître. Il dit,d'abord Fils, ensuite unique. Il prend toutes ces précautions contreles hérétiques, qui abusent de ce nom de Fils donnéà plusieurs, pour ravir au Verbe sa gloire, en le regardant, commeun fils ordinaire, comme un de ceux à qui ce nom peut s'appliquer.Saint Jean ajoute donc le mot unique, qui lui est propre et le distinguede tous les autres. Apprenez de là que ce nom, commun à plusieurs,n'est plus commun dans ce passage de saint Jean, qu'il est propre, particulier,et qu'il ne, convient qu'à Jésus-Christ.
4. Pour rendre la chose plus claire, entrons dans quelques détails.Le nom de fils convient aux hommes, il convient aussi au Christ; mais ànous métaphoriquement, à lui réellement. Le mot uniquelui est propre, et ne convient à nul autre même figurément.Afin donc de vous montrer par un nom, à lui seul réservé,que l'autre nom, commun à tous, lui est ici approprié, l'Apôtrejoint au mot Fils le mot unique. Si cela ne suffit pas pour faire luirele jour de la vérité dans lesprit des Anoméens, voiciun troisième argument simple et vulgaire, capable de faire impressionsur les esprits les plus grossiers. Que signifie : qui est dans le seindu Père ? Expression tout ordinaire, mais qui peut nous faire saisirla vérité, si nous la prenons dans un sens convenable. Enentendant les mots de trône, de droite, ne vous représentezpas un trône réel, un espace circonscrit; ces expressionsindiquent l'égalité de la gloire. De même pour le motde sein, il ne s'agit ni de sein proprement dit ni de lieu, mais des rapportsde filiation et de confiance avec le Père. L'étroite uniondu Fils avec le Père est mieux représentée par cesmots : qui est dans le sein, que par, ces autres : qui est assis àla droite. Le Père en effet ne laisserait pas le Fils habiter dansson sein, s'il n'avait la même essence; et le Fils, s'il étaitd'une nature inférieure, ne pourrait demeurer dans le sein du Père.Comme Fils donc, et comme Fils unique, étant dans le sein du Père,il connaît parfaitement tout ce qui est du Père: Voilàpourquoi l'Évangéliste se sert de ces paroles . pour mieuxmontrer la connaissance parfaite que,le Fils a du Père. Car il s'agitde connaissance. Autrement, pourquoi parler de sein? Comme Dieu n'a pasde corps, si l'on n'admet (221) pas que le mot sein employé parl'Evangéliste marque l'union intime du Fils avec le Père,ce mot est superflu et inutile. Mais il n'est pas inutile; loin de là.Le Saint-Esprit ne dit rien sans motif; il indique donc par ce terme lesrapports intimes du Fils avec le Père. En résumé saintJean annonce cette grande vérité, que même les créaturescélestes ne voient pas Dieu, c'est-à-dire ne le connaissentpas parfaitement; il veut invoquer une autorité digne de foi; etil ajoute ces paroles : Le Fils unique qui est dans le sein du Pèrenous a fait cette révélation; afin que vous le croyiez sanshésiter comme vous croiriez le Fils, et le Fils unique demeurantdans le sein du Père.
Et même à examiner les choses en toute simplicitéet franchise, ce texte prouve l'éternité du Fils. Par cetteparole dite à Moïse : Je suis Celui qui suis (Exod. III, 14.),nous démontrons l'éternité de Dieu; de cette autre: Qui est dans le sein du Père, nous pouvons aussi conclure quele Fils est éternellement dans le sein du Père.
J'ai tenu la promesse que je vous ai faite en commençant, j'aiprouvé, je crois, avec la dernière évidence, que l'essencede Dieu est incompréhensible à toute créature. Resteà montrer que le Fils et le Saint-Esprit seuls le connaissent parfaitement.Remettons cette discussion à une autre fois, pour ne pas accablervotre mémoire de trop de choses, et passons à l'exhortationaccoutumée. Quelle est cette exhortation ? C'est de prier avec uncoeur pur et un esprit vigilant. Dernièrement je vous ai parléà ce sujet, et vous vous êtes montrés tous obéissants.Or, il ne conviendrait pas de réprimander votre négligence,sans louer votre zèle.
Je veux donc vous féliciter aujourd'hui, et vous remercier devotre docilité. Comme marque de reconnaissance, je vous montreraipourquoi la prière l'emporte sur tout, et pourquoi le diacre introduitles possédés et les énergumènes, et leur faitincliner la tête. Quelle est la raison de cette cérémonie? La possession du démon est une dure et lourde chaîne., plusforte qu'une chaîne de fer. Quand un juge paraît et va s'asseoirsur son tribunal, les geôliers amènent les prisonniers etprésentent ces malheureux, sales, les cheveux épars, et couvertsde haillons. Ainsi agissent les Pères spirituels, lorsque le Christva paraître comme sur un tribunal, dans les redoutables mystères;ils amènent les possédés comme des captifs, non pourqu'ils reçoivent le châtiment dû à leurs crimes,comme les prisonniers, non pour qu'ils soient punis et condamnés,mais afin qu'en présence du peuple et de toute la ville, on fassepour eux des prières publiques, et que tous ensemble supplient leMaître commun , et le conjurent à grands cris d'avoir pitiéd'eux.
5. J'ai blâmé ceux qui s'absentent de l'église etqui manquent à cette prière. Je dois aussi réprimanderceux qui restent à l'église, non parce qu'ils y restent,mais parce que tout en y restant, ils ne se conduisent pas mieux que lespremiers; à ce moment terrible ils s'amusent à causer. Ehquoi ! près de vous gémissent tant de frères captifs,et vous vous entretenez de futilités ! et leur seule vue n'est pascapable de vous émouvoir et d'exciter votre commisération! Votre frère est dans les fers, et vous restez dans l'indifférence! Est-ce pardonnable d'être si dur, si inhumain, si cruel? Pendantque vous,discourez dans l'oisiveté et la négligence, ne craignez-vouspas qu'un démon ne s'élance d'ici, et, trouvant la voie libre,ne s'empare de votre âme vide et sans défiance? Ne faudrait-ilpas à cette heure verser des, larmes, ne devrait-on pas voir tousles yeux en pleurs, et entendre dans toute l'église des soupirset des gémissements? Après la participation aux saints mystères,après les grâces du baptême, après l'union avecJésus-Christ, le loup infernal a pu ravir les agneaux du troupeau,il en fait sa proie : et vous voyez d'un oeil sec un tel malheur ! Quelleexcuse à cette indifférence? Vous ne voulez pas compatirau malheur de votre frère; du moins craignez et tremblez pour vous.
Lorsque le feu est au logis de votre voisin, fût-il votre plusgrand ennemi, vous courez pour l'éteindre, dans la crainte qu'ilne gagne aussi bientôt votre maison. Faites de même pour lesénergumènes. Car la possession du démon est un horribleincendie. Prenez donc garde qu'il ne se glisse aussi dans votre âme.Lorsque vous le verrez s'approcher, recourez promptement à Dieu,afin qu'en apercevant votre ferveur et votre vigilance, il comprenne quetout accès dans votre âme lui est fermé. S'il vousvoit négligent et oisif, il entrera en vous comme dans une hôtelleriedéserte. Si au contraire vous êtes vigilant, attentif, occupédes choses du ciel, il n'osera pas même vous (222) regarder. Si doncvous dédaignez vos frères, ayez au moins pitié devous, fermez au démon toutes les portes de votre âme. Or,rien n'est plus propre à l'éloigner de nous que la prièreet des supplications continuelles. Ce n'est pas inutilement et sans raisonque le diacre dit à tous : Levons-nous et tenons-nous bien, c'estpour nous avertir, d'élever nos pensées qui rampent àterre, de bannir le souci des affaires temporelles, afin de pouvoir présenterà Dieu des âmes pures et droites.
Tel est le véritable sens de cet avertissement en usage dansle rituel; il ne s'agit pas du corps, mais de l'âme, c'est elle qu'ilfaut relever. Ecoutons saint Paul; il se sert de cette même formule.Il écrit à des hommes tombés et accablés sousle poids des malheurs : Relevez vos mains languissantes et fortifiez vosgenoux affaiblis. (Hébr. XII, 12.) Saint Paul parle-t-il des genouxet des mains du corps? Nullement. Car il ne s'adresse pas à descoureurs ni à des lutteurs. Mais il cherche par ces paroles àranimer la vigueur de Pâme, abattue par les tentations. Pensez prèsde qui vous êtes, avec qui vous allez invoquer Dieu. C'est avec leschérubins. Examinez qui vous accompagne et vous serez vigilants,en voyant que, composés de chair et d'os, vous êtes admisavec les vertus incorporelles à louer le même Seigneur. Arrièredonc les coeurs lâches ! le zèle est nécessaire pourprendre part aux saints mystères, et aux hymnes mystiques. Dansce moment bannissez toute pensée mondaine, tout sentiment terrestre;montez au ciel; approchez-vous du trône de gloire, et chantez avecles séraphins l'hymne sacrée au Dieu plein de magnificenceet de majesté. L'instant est grave et solennel, voilà pourquoil'on nous commande de nous bien tenir, c'est-à-dire, comme il convientà des hommes de se tenir devant Dieu, avec crainte et tremblement,pleins de zèle et de vigilance. Qu'il s'agisse en effet de l'âmedans la formule en question, cette autre parole de saint Paul le prouveégalement : Mes bien-aimés, demeurez ainsi fermes dans leSeigneur. (Philip. IV, 1.) Un archer qui veut frapper au but, commencepar assurer sa pose; ensuite placé exactement en face du but, illance la flèche. Ainsi pour atteindre la -tête maudite dudémon, occupezvous d'abord d'affermir votre coeur, puis debout etlibres de tout obstacle, vous lui lancerez des traits inévitables.
6. Voilà ce que j'avais à vous dire au sujet de la prière.Mais outre la négligence pour la prière, le démons'est avisé d'un nouvel artifice pour troubler votre attention ;il faut rendre encore cette ruse inutile. Quelle est donc cette inventiondiabolique ? Vous voyant réunis en une foule compacte, et très-attentifsà la parole de Dieu, il n'a pas osé envoyer ses suppôtspour vous en détourner par des suggestions et de perfides conseils.Il savait bien qu'aucun de vous ne se laisserait gagner. Alors il a introduitparmi vous d'adroits filous, afin d'enlever l'or que plusieurs d'entrevous portent avec eux. Cela est déjà souvent arrivé.Pour empêcher ce malheur à l'avenir, et pour que la pertede ces richesses n'arrête pas votre zèle à entendrela parole de Dieu, je vous engage et vous exhorte tous à ne plusapporter d'argent avec vous. Ainsi votre empressement ne sera pas une occasionde péché pour ces voleurs, et le plaisir que vous goûtezici ne sera pas troublé par la perte de votre or. Car le démona inventé cette ruse non pour vous rendre plus pauvres, mais afinque la perte de l'argent, en vous chagrinant, vous détourne d'entendrela prédication.
C'est ainsi qu'il a dépouillé Job de tous ses biens, nonpour l'appauvrir, mais pour l'éloigner de la piété;il n'avait pas pour but de lui ravir des richesses dont il connaîtle néant il voulait par la perte de ses biens l'amener àpécher. Ce but manqué, rien ne lui a réussi. Vousvoyez maintenant son dessein. Lors donc que vous venez à perdrevotre argent par les voleurs ou autrement, rendez gloire à Dieu;vous y gagnerez, et vous ferez éprouver à votre ennemi unedouble défaite : vous ne vous êtes pas irrités, premierinsuccès pour le tentateur et vous avez rendu grâces, secondedéception. S'il voit que la perte des richesses vous afflige, etvous fait murmurer contre Dieu, il ne cessera pas ses manoeuvres. Si aucontraire il s'aperçoit que loin de blasphémer Dieu votrecréateur, vous lui rendez grâce pour chaque épreuve,il s'abstiendra de vous tenter, sachant que l'infortune est pour vous unmotif d'actions de grâces, et qu'elle vous prépare une couronneplus brillante, et une plus grande récompense. C'est ce que Jobéprouva. Il avait perdu tous ses biens, son corps n'étaitqu'une plaie, et il continuait de témoigner à Dieu sa reconnaissance;à cette vue, le démon n'ose pas aller plus loin, il se retirevaincu et couvert de confusion; il n'avait fait qu'augmenter la gloirede l'athlète du Seigneur.
Pénétrés de ces vérités, ne craignonsqu'une chose, le péché. Supportons avec courage tout le reste,perte d'argent, maladie , bouleversement, violence, calomnie, ou touteautre calamité qui nous survienne. Tout cela ne peut nous nuire,et, si nous le supportons avec patience, nous sera même très-utileet embellira notre récompense. Voyez Job ceint de la couronne depatience et de courage, il reçoit le double de ce qu'il avait perdu.Pour vous, ce n'est pas le double, ni le triple que vous recevrez, maisle centuple, si vous êtes généreux; vous aurez la vieéternelle en héritage; puissions-nous tous l'obtenir parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient la gloire et l'empire, maintenant et toujours, et dansles siècles des siècles. Ainsi-soit-il.
CINQUIÈME HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DE DIEU.
1. Quand on traite un sujet vaste qui exige plusieurs discours, et quidemande non-seulement un, deux, ou trois jours, mais beaucoup plus, ilne faut pas le présenter en . bloc et d'un seul coup à l'intelligencedes auditeurs; il convient de le diviser en plusieurs parties; ce qui lerend plus facile à suivre pour tous. La langue, l'ouïe, chacunde nos sens a ses règles et ses limites; quiconque dépasseces bornes, émousse la vigueur de ces organes. Quoi de plus douxque la lumière? Quoi de plus agréable que les rayons du soleil? Et cependant cette douceur, ce plaisir trop prolongé devient,pour l'il, pénible et insupportable. Aussi, Dieu a-t-il fait succéderau jour la nuit qui repose les yeux fatigués, ferme les paupières,ranime la vigueur de l'organe de la vue, et le rend plus apte àses fonctions du lendemain. Ainsi la veille et le sommeil, quoiqu'opposés,nous offrent, bien réglés, une égale jouissance; lalumière nous est douce, doux aussi est le sommeil qui nous dérobela lumière. L'excès est partout fâcheux et funeste;la modération, douce, agréable et utile. Il y a déjàquatre ou cinq jours que nous parlons de l'incompréhensible; ladiscussion ne sera pas encore terminée aujourd'hui; mais aprèsvous en avoir entretenu suffisamment, nous ne fatiguerons pas outre mesurevotre attention, et nous laisserons vos esprits se reposer un peu.
Où en sommes-nous restés la dernière fois? C'estlà qu'il faut reprendre, puisque nous continuons aujourd'hui detraiter le même sujet. Selon le fils du Tonnerre, disions-nous, nuln'a jamais vu Dieu, excepté le Fils unique qui est dans le seindu Père, qui nous l'a fait connaître. (Jean, I, 18.) Montronsaujourd'hui en quel endroit le Fils unique a exposé ce dogme, levoici : Il répondit aux Juifs et dit : Nul n'a vu le Père,si ce n'est Celui qui est de Dieu; celui-là a vu le Père.(Ibid. VI, 46.) II appelle encore ici vision la connaissance. Il ne ditpas simplement : Nul n'a vu le Père, sans rien ajouter. On auraitpu croire qu'il s'agit des hommes seuls. Il a ajouté ce qui suitpour exclure et les anges, et les archanges et les vertus célestes.Car après ces mots : Nul n'a vu le Père, il continue : Sice n'est Celui qui (226) est de Dieu, celui-là a vu le Père.S'il eût dit simplement: Nul, beaucoup d'auditeurs, peut-être,auraient cru qu'il n'était question que de notre nature dans cetteexclusion. Mais joignant au mot nul les mots : Si ce n'est le Fils, ilexclut par là toute la création. Et le Saint-Esprit, direz-vous.Aucunement; car le Saint-Esprit ne fait pas partie de la création,et l'expression nul caractérise toujours la créature. Appliquéeau Père, elle n'exclut pas le Fils, ni au Fils, le Saint-Esprit.
Montrons encore plus clairement que nul implique l'exclusion de la créatureet non du Saint-Esprit. Au sujet de la science qui ne convient qu'au Fils,écoutons ce que dit saint Paul aux Corinthiens : Qui connaîtles secrets de l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ? Ainsinul ne connaît ce qui est en Dieu, sinon l'Esprit de Dieu. (I Cor.II, 11.) Comme ici le mot nul n'exclut pas le Fils, de même appliquéau Christ, il n'excepte pas l'Esprit-Saint. Notre assertion est donc vraie.Car si dans ce texte : Nul n'a vu le Père, si ce n'est Celui quiest de Dieu, le Saint-Esprit était excepté , saint Paul n'auraitpas pu dire : que comme l'homme connaît ce qui est en lui , ainsil'Esprit-Saint connaît parfaitement ce qui est en Dieu. Il en estainsi du mot un; il a la même force, voyez : Un seul Dieu, le Père,duquel tout découle, et un seul Seigneur Jésus-Christ, parqui tout a été fait. (Ibid. VIII, 6.) Car si ces mots: Unseul Dieu le Père, ôtent au Fils la divinité, ceux-ci: Un seul Seigneur Jésus-Christ, dépouillent le Pèrede la domination; mais le Père n'est pas privé de la domination,parce qu'il y a un seul Seigneur Jésus-Christ; ce n'est donc pasnon plus ravir au Fils la divinité que de dire : Un seul Dieu, lePère.
2. Le Père, dira-t-on, est appelé un seul Dieu, parceque le Fils, quoique Dieu, n'est pas un Dieu aussi grand que le Père. De cette distinction, il faudrait conclure, à Dieu ne plaise !que le Fils étant appelé un seul Seigneur, le Pèrequoique Seigneur, n'est pas un Seigneur aussi grand que le Fils. Si cettedernière parole est une impiété, que penser de lapremière? Mais ce mot un seul Seigneur ne dépouille pas lePère de la vraie domination pour la conférer au Fils seul;de même, ce mot un seul Dieu ne prive pas le Fils de la véritableet réelle divinité pour l'attribuer uniquement au Père.Le Fils est Dieu, même Dieu que le Père, tout en restant Fils;la suite le prouve. En effet, si le mot Dieu ne convient qu'au Père,sil ne peut s'appliquer qu'à cette Personne première etinengendrée, comme une qualification propre à elle seuleet distinctive, il est superflu d'ajouter le mot Père. Il suffitde dire un seul Dieu, pour savoir de qui l'on parle. Mais le nom de Dieuétant commun au Père et au Fils, en disant un seul Dieu,saint Paul n'indiquait pas clairement de quelle Personne il étaitquestion. Aussi dut-il ajouter le mot Père pour montrer qu'il s'agissaitde la première personne inengendrée, le mot Dieu, ne suffisantpas à cet effet, puisqu'il est commun au Père et au Fils.Car il y a des noms commuas et des noms propres; ceux-là indiquentl'identité d'essence , ceux-ci caractérisent les propriétésdes personnes.
Ainsi les noms de Père et de Fils sont propres à chaquepersonne; ceux de Dieu et de Seigneur leur sont communs. S'étantservi du mot un seul Dieu, l'Apôtre emploie encore un nom proprepour montrer de qui il parlait, et nous empêcher de tomber dans l'hérésiede Sabellius. Car les noms Dieu et Seigneur ne sont ni inférieurs,ni supérieurs l'un à l'autre; cela est ici évident.Dans l'Ancien Testament, le Père est sans cesse appelé Seigneur.Le Seigneur ton Dieu, le Seigneur est un (Ex. XX, 2); Tu adoreras le Seigneurton Dieu et tu le serviras lui seul (Deut. VI, 13) ; Notre-Seigneur estgrand, sa puissance est infinie et sa sagesse n'a point de bornes (PS.CXLVI, 5) ; Qu'ils sachent que votre nom est le Seigneur, et que vous êtesseul le Très-Haut sur toute la terre. (PS. LXXXII, 19.) Si ce nométait inférieur à celui de Dieu, et indigne de l'essencedivine, il ne faudrait pas dire : Qu'ils connaissent que votre nom estle Seigneur. D'autre part, si le mot Dieu l'emporte sur celui de Seigneur,s'il est plus honorable, il ne faut pas attribuer le nom propre du Pèreau Fils, qui selon eux est inférieur. Mais il n'en est pas ainsi.Le Fils n'est pas au-dessous du Père, ni le nom de Seigneur moindreque celui de Dieu. Aussi la sainte Ecriture donne ces deux noms indifféremmentau Père et au Fils. Vous avez vu le Père appelé Seigneur,voyons maintenant le Fils appelé Dieu. Voici qu'une vierge concevraet enfantera un fils à qui on donnera le nom d'Emmanuel, c'est-à-direDieu avec nous. (Is. VII, 14; Matth. I, 23.) Vous le voyez, le nom de Seigneurest attribué au Père, et celui de Dieu au Fils. (227) Commeil est dit auparavant : Qu'ils connaissent que votre nom est le Seigneur.Il est dit ici : On lui donnera le nom d'Emmanuel. Un petit Enfant nousest né, un Fils nous a été donné, il sera appelél'ange du grand conseil, le Dieu fort, puissant. (Is. IX, 6.)
Admirez la puissance et la sagesse spirituelle des prophètes.Pour qu'on ne croie pas que, par le mot de Dieu, ils entendent le Père,ils rappellent d'abord l'Incarnation. Car le Père n'est pas néd'une vierge, n'a pas été petit enfant. Un autre prophètes'écrie : Il est notre Dieu, et nul autre ne subsistera devant lui.(Bar. III, 36.) De qui parle-t-il? Du Père? Nullement. Ecoutez commentil rappelle aussi l'Incarnation. Après ces mots: Il est notre Dieu,nul autre ne subsistera devant lui, il ajoute : Il a trouvé toutesles voies de la science, et il l'a donnée à Jacob son serviteur,à Israël son bien-aimé. Après cela il a étévu sur la terre et il a conversé avec les hommes. Saint Paul a ditles paroles suivantes : Desquels est sorti selon la chair, Jésus-Christqui est Dieu, au-dessus de tout et béni dans les siècles,Amen (Rom. IX, 5); Nul fornicateur, nul avare ne sera héritier duroyaume de Jésus-Christ et de Dieu (Ephés. V, 5) ; Par l'avènementdu grand Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ. (Tit. II, 13.) SaintJean lui donne aussi ce nom : Au commencement était le Verbe, etle Verbe était avec Dieu , et le Verbe était Dieu. (Jean,I,1.)
3. C'est vrai, me direz-vous. Mais montrez-nous un passage oùl'Ecriture, en parlant du Père et du Fils, nomme le PèreSeigneur. Je vais vous le montrer, et de plus vous prouver qu'elle appellele Père et le Fils indifféremment Dieu et Seigneur. Oùcela? Un jour Jésus-Christ, disputant avec les Juifs, dit : Quevous semble du Christ ? De qui est-il fils ? Ils répondirent : DeDavid. Il reprit : Comment David, en esprit, l'appelle-t-il son Seigneur,en disant: Le Seigneur a dit à mon Seigneur Asseyez-vous àma droite ? (Matth. XXII, 42.) Voici un Seigneur et un Seigneur. Voulez-voussavoir où lEcriture, en même temps, appelle Dieu et le Pèreet le Fils? Ecoutez le prophète David et l'apôtre saint Paul: Votre trône, ô Dieu! sera un trône éternel;le sceptre de votre empire sera un sceptre d'équité. Vousavez aimé la justice et vous avez haï l'iniquité; c'estpourquoi, ô Dieu! votre Dieu vous a sacré d'une huile de joied'une manière plus excellente que tous ceux qui vous sont unis.(Ps. XLIV, 7 ; Héb. I, 8.) Saint Paul rend encore le mêmetémoignage : L'Ecriture dit des anges : Dieu a fait les espritsses anges; mais du Fils : Votre trône, ô Dieux! sera un trôneéternel. (Héb. I, 7.) Pour quelle raison l'Apôtre appelle-t-ille Père Dieu, et le Fils Seigneur? Il n'a pas agi ainsi sans motifet au hasard, mais parce qu'il raisonnait contre les Grecs entachésde polythéisme. Ils auraient pu objecter : vous nous accusez dereconnaître plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, et vous tombezdans la même faute en disant les dieux et non pas Dieu. Saint Paul,se proportionnant à leur faiblesse, donne au Fils un autre nom quia la même force.
Telle est la vérité, et en reprenant le texte un peu plushaut, volas verrez clairement que ce n'est point une vaine conjecture.Quant aux viandes offertes aux idoles, nous n'ignorons pas que nous avonstous assez de science. La science enfle, la charité édifie.Quant à ce qui est de manger de ces viandes, nous savons que lesidoles ne sont rien dans le monde, et qu'il n'y a nul autre Dieu que leseul Dieu. (I Cor. VIII, 1 et 4.) Il parle, comme vous le voyez, àces Grecs qui admettaient la pluralité des dieux. Il continue ainsi:Car quoique plusieurs soient appelés dieux, et plusieurs seigneursau ciel et sur la terre, et qu'il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs(c'est-à-dire ainsi appelés), nous n'avons qu'un seul Dieule Père, d'où tout découle, et qu'un seul SeigneurJésus-Christ, par qui tout a été fait. (Ibid. 5.)Il se sert du mot seul, pour ne pas leur faire croire qu'il introduisaitle polythéisme. Il appelle le Père seul Dieu, sans ôterau Fils la divinité, et le Fils seul Seigneur, sans ravir au Pèrela domination. Il parle ainsi pour condescendre à leur faiblesseet pour ne pas les scandaliser. C'est pour la même raison que, chezles Juifs, les Prophètes ne parlent pas du Fils de Dieu d'une manièreclaire et évidente, mais rarement et en termes obscurs. Naguèreconvertis du polythéisme, s'ils avaient entendu dire : Dieu le Père,Dieu le Fils, ils seraient retombés dans leur premier égarement.Aussi les Prophètes proclament-ils partout et sans cesse, qu'iln'y a qu'un Dieu, qu'il n'y en a pas d'autre que lui. (Deut. IV, 35; Is.XLV, 5.) Ils ne nient pas le Fils, non; mais ils veulent ménagerla faiblesse des Juifs, et les détourner de la croyance aux fauxdieux.
En entendant ces expressions : nul et autres semblables, gardez-vousd'en abuser pour amoindrir la gloire de la Trinité, mais apprenezde là combien elle l'emporte sur la créature. Ailleurs ilest dit : Qui a connu les desseins de Dieu ? (Rom. II, 34; Is. XL,13.)Ces paroles ne nous donnent pas non plus le droit de refuser cette connaissanceau Fils ni au Saint-Esprit; nous l'avons prouvé plus haut, par untexte de saint Paul : Qui connaît les secrets de l'homme, sinon l'espritde l'homme qui est en lui? Ainsi personne ne connaît ce qui est enDieu, sinon l'Esprit de Dieu; par un passage de saint Luc où Jésus-Christdit : Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personnene connaît le Père, sinon le Fils (Luc. X, 22) ; nous l'avonsprouvé enfin par un troisième témoignage empruntéà saint Jean : Personne n'a vu le Père, sinon Celui qui estde Dieu; celui-là a vu le Père. (Jean, VI, 46.) Ce derniertexte ne nous apprend pas seulement que le Fils connaît Dieu parfaitement,mais encore il nous en donne la raison. Quelle est cette raison? C'estque le Fils est de Dieu. Ainsi l'apôtre saint Jean nous révèleen une seule parole deux dogmes, savoir que le Fils est du Père,et que le Fils connaît le Père; en effet, on ne peut affirmerl'un sans affirmer l'autre; si le Fils connaît le Père, c'estqu'il est du Père et réciproquement. Une substance ne peutbien connaître une substance supérieure, si petite que, soitla distance qui les sépare. Selon le Prophète, il n'y a qu'unetrès-petite différence entre la nature angélique etla nature humaine : Qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez,de lui, et le fils de l'homme pour,que vous pensiez à lui? Vousne l'avez abaissé qu'un peu au-dessous des anges. (Ps. VIII, 5.)Mais quelque légère que soit la différence, dèstors qu'elle existe, nous ne connaissons pas parfaitement la nature desanges, et malgré toutes nos investigations, nous ne pouvons la comprendre.
4. Que dis-je, des anges ? l'essence de notre âme elle-même,nous ne la connaissons pas parfaitement, ou plutôt nous l'ignoronstout à fait. Si les Anoméens prétendent le savoir,demandez-leur ce que c'est que la substance de l'âme? Est-ce de l'air?du vent? un souffle ? une flamme? Rien de tout cela, assurément;car tout cela est corps, et l'âme est incorporelle. Ils ignorentla nature des anges et celle de leur âme, et ils se vantent de connaîtreparfaitement leur Seigneur et leur Créateur? Quoi de plus tristeque cette folle? Mais pourquoi parler de la substance de l'âme? Personnene peut dire comment elle est dans le corps, Est-elle répandue dansla masse ? Ce serait absurde; cette manière d'être est lepropre des corps. Cela ne peut se dire de l'âme. Car, les mains etles pieds coupés, elle demeure entière, et en mutilant lecorps, on ne mutile pas l'âme. Mais si elle n'est pas répanduedans tout le corps, réside-t-elle dans une partie? Alors les autresparties sont mortes; car ce qui n'est pas animé est mort. Cettehypothèse est inadmissible. Nous savons que l'âme est dansnotre corps; comment y est-elle ? nous l'ignorons. Dieu nous a dérobécette connaissance pour rabattre nos prétentions, nous maintenirdans l'humilité, et nous empêcher de rechercher et de scruterce.qui est au-dessus de nous.
Mais pour prouver cette vérité sans le secours du raisonnement,revenons à l'Ecriture sainte: Nul n'a vu le Père sinon Celuiqui est de Dieu celui-là a vu le Père. Ce passage, direz-vous,n'attribue pas au Fils une connaissance parfaite. Il indique que la créaturene connaît pas Dieu: Nul n'a vu le Père, et que le Fils leconnaît : Sinon Celui qui, est de Dieu; celui-là a vu le Père.Qu'il le connaisse parfaitement, et comme il se connaît lui-même,cela n'est pas démontré. Il peut se faire que ni la créature,ni le Fils, quoique ayant une science plus grande, ne le comprennent pasparfaitement. Le Fils sait que Dieu existe, voilà tout ce que vouspouvez conclure de votre citation: mais qu'il le connaisse entièrementet comme il se connaît lui-même, rien ne le prouve. Faut-ilvous le montrer . par la sainte Ecriture et par les paroles mêmesde Jésus-Christ ? Ecoutons ce qu'il dit aux Juifs : Comme le Pèreme connaît, je connais le Père. (Jean, X, 15.) Quelle connaissanceplus parfaite désirez-vous ? Interrogez nos adversaires; répondez,Anoméens : Le Père connaît-il le Fils pleinement, ena-t-il une compréhension entière; pénètre-t-iltoute l'essence du Fils, sa science est-elle parfaite? Oui, répondez-vous.Si donc le Fils connaît le Père, comme le Père connaîtle Fils, cela suffit, puisque de part et d'autre la science est égale.
Ailleurs le Sauveur déclare la même chose : Personne neconnaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaîtle Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils aura voulule révéler. (Matth. XI, 27.) Il révèle nonautant qu'il connaît, mais (229) selon que nous sommes capables d'entendre.Si saint Paul en agit ainsi, à plus forte raison Jésus-Christdoit il user de cette prudence. Or, l'Apôtre écrit àses disciples : Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels,mais comme à des personnes encore charnelles. Comme à depetits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait,et non des viandes solides. Vous n'en étiez pas capables. (I Cor.III, 1.) Mais, direz-vous , l'Apôtre ne parle ici qu'aux seulsCorinthiens. Et si nous vous montrons qu'il a connu des mystèrescachés à tous les hommes, et qu'il est mort sans les avoircommuniqués ? Où en trouver la preuve ? Dans l'Epîtreaux Corinthiens : J'ai entendu des paroles ineffables, qu'il n'est paspermis à un homme de rapporter. (II Cor. XII, 4.) Cependant, aprèsavoir entendu ces paroles ineffables qu'il n'est pas permis à unhomme de rapporter, il n'a qu'une science imparfaite et bien inférieureà la science future. Car c'est le même qui a dit: Ce que nousavons de science et de prophétie est très-imparfait. Quandj'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnaisen enfant. Maintenant nous voyons en un miroir et en des énigmes;alors nous verrons face à face. ( I Cor. XIII, 9, etc.) Ces parolesruinent tous les raisonnements des Anoméens. Lorsqu'on ignore, jene dis pas si Dieu est, mais ce qu'est l'essence divine, n'est-ce pas foliede lui imposer un nom et de vouloir la définir? Quand mêmenous la connaîtrions clairement, ce serait une téméritéde donner nous-mêmes un nom à l'essence du souverain Maître.Saint Paul n'a pas osé dénommer les vertus d'en-haut : Ila placé le Christ au-dessus de toutes les principautés, detoutes les puissances, de toutes les vertus et de tous les noms qui peuventêtre non-seulement dans le siècle présent, mais aussidans le siècle futur. (Eph. I, 21.) Il nous apprend que les vertusont des noms que nous saurons alors, et il craint d'en substituer d'autresà ceux qu'il ne connaît pas, qu'il ne veut pas mêmescruter. Quel pardon, quelle excuse restent encore à ces hommesqui cherchent à sonder l'essence divine ? Puisque cette essenceest inconnue, nécessairement inconnue; arrière les insensésqui affichent la prétention de la connaître ! Dieu est inengendré; vérité évidente. Que tel soit le nom de sa substance,aucun prophète ne l'a dit; aucun apôtre, aucun évangélistene l'a insinué. Et avec raison, car, ignorant l'essence elle-même,comment auraient-ils pu la nommer ?
5. A quoi bon citer l'Ecriture sainte? L'absurdité du systèmeque nous combattons est si évidente, son extravagance si grande,que les païens eux-mêmes, plongés dans les ténèbresde l'idolâtrie, n'ont rien osé de semblable. Aucun n'a eul'audace de définir l'essence divine, et de lui imposer un nom;que dis-je? l'essence divine ! Malgré tous leurs efforts, les philosophesn'ont pu définir la nature des esprits, et ils en donnent plutôt.unedescription obscure, un aperçu, qu'une définition.
A tout cela qu'est-ce qu'objectent nos sages Anoméens ? Vousne connaissez pas ce que vous adorez. Voilà l'objection.
Certes , après avoir si clairement démontré parl'Ecriture sainte que l'essence de Dieu ne peut être connue parfaitementde personne, je ne devrais pas relever une pareille attaque. Mais puisquec'est le désir de les éclairer et non la haine qui me faitparler, montrons-leur qu'il y a plus d'ignorance dans leur prétentionde comprendre Dieu, que dans l'aveu de notre impuissance. Supposons deuxhommes qui discutent sur la grandeur du ciel. L'un dit : le regard de l'hommene peut en embrasser l'étendue; l'autre prétend qu'il lemesure.de la main; dites-moi, quel est celui qui comprend mieux la grandeurdu ciel, celui qui se vante d'en connaître la mesure, ou celui quiavoue son ignorance? Si ce dernier connaît mieux l'étenduedu ciel que le premier, pourquoi n'aurions-nous pas la même réserveque lui en parlant de Dieu? Agir autrement, n'est-ce pas le comble de lafolie ? Il nous suffit de savoir que Dieu existe , sans vouloir pénétrerson essence. Ecoutez saint Paul : Pour s'approcher de Dieu il faut croirequ'il est. (Héb. XI, 6.) Le Prophète reproche à l'impied'ignorer, non la nature, mais l'existence de Dieu: L'impie a dit dansson coeur : il n'y a pas de Dieu. (Ps. XIII, 1.) Ce qui distingue l'impie,c'est de nier qu'il y a un Dieu, et non d'ignorer quelle est son essence;de même c'est satisfaire à son devoir que de reconnaîtreque Dieu existe.
Les Anoméens font encore une autre objection. Laquelle? Il estécrit, disent-ils : Dieu est esprit. (Jean, IV, 24.) Mais est-cela définition de son essence? Qui le croira, pour peu qu'il aitseulement ouvert les saintes Ecritures? A raisonner de la sorte, Dieu seraaussi un feu. S'il est dit: Dieu est esprit, il est aussi écrit: Notre (230) Dieu est un feu dévorant. (Héb. XII, 29.) Onl'appelle encore : une source d'eau vive. (Jér. II, 13.) Il ne serapas seulement esprit, source, feu, mais aussi âme, souffle, intelligencehumaine, pour ne rien dire de plus absurde. Je ne veux pas continuer etimiter leur folie. Le mot esprit (pneuma) a plusieurs sens. Il signifienotre âme, comme dans ce passage de saint Paul: Livrez cet hommeà Satan, afin que son esprit ou son âme soit sauvée(I Cor. V, 5); le vent, d'après le Prophète : Vous les briserezpar le souffle d'un esprit, c'est-à-dire d'un vent impétueux(Ps. XLVII, 8); un don spirituel : L'esprit lui-même rend témoignageà notre esprit (Rom. VIII, 16) ; et encore : Je prierai de coeur,et je prierai d'esprit. (I Cor. XIV, 15); la colère selon Isaïe: N'était-ce pas vous qui vouliez les détruire dans la rigueurde votre esprit, c'est-à-dire de votre colère ? (Is. XXVII,8); le secours de Dieu : Le Christ, le Seigneur, l'Esprit est devant nous.(Thrén. IV, 20.) Dieu est tout cela d'après eux. Mais laissonsces niaiseries qui n'ont pas besoin de réfutation. Terminons ladiscussion, recourons à la- prière, et demandons la conversiondes hérétiques avec d'autant plus d'ardeur que leur impiétéest plus grande.
6. Ne cessons pas d'intercéder pour eux. La prière estune arme puissante, un trésor inépuisable de richesses infinies,un port à (abri des tempêtes, une cause de tranquillité,la racine, la source, la mère d'une foule de biens; elle est préférableà un empire. Souvent quand le roi est en proie à la fièvreet étendu sur sa couche, se pressent autour de lui les médecins,les gardes, les serviteurs, les officiers; mais ni l'art des médecins,ni la présence des amis, ni les soins des serviteurs, ni la variétédes remèdes, ni la magnificence des apprêts, ni l'abondancedes richesses, nul moyen humain ne peut calmer la maladie. Mais si quelqu'unplein de confiance en Dieu entre et touche seulement le corps en faisantune prière fervente, il chasse subitement le mal. Et ce que la richesse,la multitude des serviteurs, une science rare, une grande expérience,la gloire du roi n'ont pu produire, souvent la prière d'un pauvremendiant l'a opéré. Je dis la prière, non lâcheet distraite, mais fervente et partant d'un coeur contrit et d'un espritattentif. C'est elle qui pénètre les cieux. L'eau répanduesur un vaste espace ne s'élève pas, mais compriméepar la main d'un habile ouvrier, plus rapide qu'un trait, elle jaillitvers le ciel. Ainsi l'âme de l'homme, tant qu'elle jouit de l'abondance,demeure plongée dans la mollesse; mais quand les revers et les chagrinsl'accablent, grâce à cette heureuse épreuve, elle exhalevers Dieu des prières pures et ferventes. Ces prières arrachéespar l'angoisse sont plus facilement exaucées; écoutez leProphète: Dans l'affliction j'ai crié vers le Seigneur, etil m'a exaucé. (Ps. CXIX,1.) Embrasons donc notre coeur; que lesouvenir de nos péchés brise notre âme; non pour lajeter dans le désespoir, mais pour la rendre sobre; vigilante, digned'être exaucée, et pour la conduire au ciel. La lâchetéet la paresse cèdent bientôt devant la douleur et l'afflictionqui recueillent l'âme et la font rentrer en elle-même. Celuiqui prie ainsi avec larmes, ne tarde pas à éprouver une grandejoie dans son coeur. Les nuées en s'amassant obscurcissent d'abordle ciel; mais après qu'elles sont tombées sous forme de pluie,l'air redevient pur et serein. Ainsi la douleur, concentrée àl'intérieur, obscurcit l'intelligence; mais lorsque par une prièreaccompagnée de larmes, elle s'est exhalée et manifestéeau dehors, l'âme recouvre sa joie, et le secours de Dieu, comme unrayon vivifiant, pénètre le coeur qui prie.
Mais dira froidement quelqu'un, je crains, je suis tout confus, je nepuis ouvrir la bouche. Timidité satanique; prétexte de laparesse. Le démon veut vous fermer tout accès auprèsde Dieu. Vous vous sentez découragé? Tant mieux, c'est uneraison de plus pour avoir confiance. Vous avez une très-petite idéede vous-même. C'est ce qu'il faut; c'est un grand avantage : aucontraire si vous présumez trop de vous, malheur à vous,votre honte et votre damnation éternelles sont inévitables.Quelles que soient vos bonnes couvres, quelque juste que vous soyez àvos yeux, si vous vous appuyez sur vous-même, votre prièreperd sa vertu. Au contraire, quelque nombreux- que soient vos péchés,si vous vous regardez comme le dernier de tous, vous trouverez grâcedevant Dieu, quoiqu'il n'y ait pas beaucoup d'humilité àse croire pécheur quand on l'est -réellement. L'humilitéconsiste à se regarder comme un néant, malgré la grandeuret le nombre de ses mérites. Il est humble celui qui aprèsavoir dit avec saint Paul: Ma conscience ne me reproche rien, ajoute :mais pour cela je ne suis pas justifié (I Cor. IV, 4) ; et encore: Jésus-Christ est venu sauver les (231) pécheurs, entrelesquels je suis le premier. (I Tim. I, 15.) Il est humble celui qui, glorifiépar ses oeuvres, s'humilie dans son coeur. Toutefois Dieu, dans sa bontéineffable, reçoit non-seulement les justes véritablementhumbles, mais aussi les pécheurs qui confessent sincèrementleurs fautes, et il se montre envers eux plein de miséricorde. Pourcomprendre le grand mérite de l'humilité, supposez deux chars:l'un traîné par la justice et l'orgueil; l'autre par le péchéet l'humilité. Vous verrez le char du péché précédercelui de la justice, non par sa propre vertu, mais par la force que luicommunique l'humilité; de même la. justice sera vaincue nonpar sa propre faiblesse, mais parle fardeau dont l'accable l'orgueil. L'humilité,par sou excellence, surmonte la résistance du péché;tandis que l'orgueil, comme un lourd fardeau, l'emporte sur la justicetrop faible et en triomphe facilement.
7. Pour mieux comprendre cette comparaison, souvenez-vous du pharisienet du publicain. Le pharisien joint la justice à l'orgueil : Jevous rends grâces, dit-il, de ce que je ne suis pas comme les autreshommes, voleurs, injustes, ni comme ce publicain. (Luc. XVIII, 11.) Insensé! Le genre humain ne suffit pas pour assouvir son orgueil; il insulte follementâ ce publicain qui se trouve à côté de lui. Etcelui-ci, que fait-il ? Il ne repousse pas les injures, il supporte cesreproches, et reçoit ces paroles avec reconnaissance. Le trait del'ennemi fut pour lui un remède; son insulte, une louange; ses reproches,une couronne. Tel est l'avantage de l'humilité; telle est la récompensede quiconque souffre avec patience les calomnies et les injures d'autrui.Nous pouvons aussi en recueillir un autre fruit considérable, commefit le publicain. Car, en recevant ces reproches, il obtint la rémissionde ses péchés. Et après cette prière : Ayezpitié de moi, qui suis pécheur, il descendit justifié,et non pas l'autre; les paroles l'emportent sur les oeuvres, les discourssur les actions. L'un vanta justice, jeûne, dîmes; l'autrefit une humble prière, et tous ses péchés lui furentremis. Car Dieu n'entendit pas seulement les paroles; il vit le fond ducoeur, et touché par l'humilité et la contrition du publicain,il eut pitié de lui et le reçut favorablement. Je dis cecipour vous engager, non à pécher, mais à vous humilier.Car, si un publicain, la pire espèce de pécheur, en confessantses fautes avec un coeur humble et sincère, en reconnaissant samisère, a obtenu de Dieu une telle grâce, quelles bénédictionsn'obtiendront-ils .pas ceux qui, malgré leurs vertus, sont toujourshumbles ! C'est pourquoi je vous exhorte, je -vous conjure de vous confesserà Dieu souvent. Je ne vous oblige pas à révélervos péchés aux hommes, en présence de vos frères.Ouvrez votre cur à Dieu; montrez-lui vos blessures; demandez-luiles remèdes nécessaires. Montrez-vous à lui, non commeà un ennemi, mais comme à un médecin; malgrévotre silence, il connaît tout. Parlez, et cela vous sera utile.Parlez, et ayant. déposé toutes vos iniquités, vousreviendrez pur et justifié, et vous serez délivréde la honte d'un aveu public.
Les trois enfants étaient dans la fournaise, donnant leur viepour Dieu. Cependant après un tel sacrifice, ils s'écrient: Nous n'osons ouvrir la bouche; nous sommes devenus un sujet de confusionet de honte à vos, serviteurs et à ceux qui vous adorent.(Dan. III, 33.) Pourquoi donc ouvrez-vous la bouche? Pour dire que celane vous est pas permis, et par là apaiser le Seigneur. La puissancede la prière éteint la violence du feu, arrête la fureurdes lions, fait cesser les guerres, apaise les combats, calme les tempêtes,chasse les démons, ouvre les portes du ciel, brise les liens dela mort, guérit les maladies, écarte les dangers, raffermitles villes chancelantes, éloigne les fléaux du ciel, lesembûches des hommes, et en un mot tous les malheurs. Je dis la prière,non celle que la bouche prononce, mais celle qui s'échappe du fonddu coeur. Les arbres qui ont de profondes racines résistent àtous les efforts des vents, sans se rompre ni s'arracher, parce que lesracines les attachent fortement au sol; ainsi la prière qui sortdu fond de l'âme, qui vient de la partie la plus intime de l'âme,monte sans crainte vers le ciel, sans qu'aucune distraction puisse la détournerde son but. Voilà pourquoi le Prophète s'écrie : Desprofondeurs de l'abîme j'ai crié vers vous, Seigneur. (Ps.CXXIX, 1.) Que servent ces applaudissements que j'entends? louez-moi parvos oeuvres, pratiquez ce que vous approuvez.
C'est une consolation pour un malheureux de raconter ses infortunesà des hommes, de leur confier ses chagrins, comme si la parole lesfaisait disparaître; à plus forte raison, serez-vous raniméset consolés, si vous découvrez à Dieu les misèresde votre âme. Souvent l'homme (232) est importuné par lesplaintes et les larmes d'un malheureux; il le dédaigne et le repousse.Il n'en est pas ainsi de Dieu; il invite, il presse, vous lui exposez longuementvos misères, il vous en aime davantage, il exauce vos prières.C'est ce que nous déclare Jésus-Christ par ces paroles :Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés,et je vous soulagerai. (Matth. XI, 28.) Il nous invite pour vaincre notrenégligence; il nous presse pour triompher de notre opposition. Quandnous serions couverts d'iniquités, allons à lui avec confiance.Car voilà ceux qu'il appelle. Je ne suis pas venu appeler les justes,mais les pécheurs à la pénitence. (Id. IX, 13.) Parces mots fatigués, accablés, il entend ceux qui gémissentsous le poids de leurs péchés. Car c'est un Dieu de consolation,un Dieu de miséricorde (II Cor. 1, 3), et sans cesse il console,il encourage les malheureux et les affligés, quels que soient leurspéchés. Allons, courons à lui, ne craignons pas; l'expériencenous prouvera la vérité de ces paroles; rien ne pourra plusnous troubler, si notre prière est fervente et continuelle. Quoiqu'il arrive, la prière nous aidera à tout supporter. Etquoi d'étonnant, qu'elle puisse dissiper nos tristesses, lorsqu'elleefface et détruit si facilement les péchés? Si doncnous voulons parcourir heureusement cette vie, nous purifier des péchésque nous avons commis, et nous présenter un jour avec confiancedevant le tribunal de Jésus-Christ, usons de ce remède dela prière, et rendons-le plus efficace parles larmes, le zèle,la ferveur et la patience; ainsi, nos âmes jouiront d'une inaltérablesanté, et nous posséderons les biens futurs. Puissions-nousles obtenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soit, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SIXIÈME HOMÉLIE. SUR SAINT PHILOGONE.
1. Je voulais encore aujourd'hui descendre dans l'arène contreles hérétiques, et m'acquitter de ma dette 'envers vous;mais la fête de saint Philogone, que nous célébronsen ce jour, m'invite à vous raconter ses grandes actions. Il mefaut obéir, car si celui qui maudit son père ou sa mèremérite la mort, celui qui les bénit, au contraire, méritede vivre. (Ex. XXI, 16; Lév. XX, 9.) Et si tel doit être notrerespect pour nos parents, selon, la: nature, combien plus devons-nous honorernos Pères spirituels, surtout quand la louange, si elle n'ajouterien à la gloire dont ils jouissent dans l'autre monde, devientpour vous et pour moi une source de bénédictions. Ce grandsaint est au ciel, et il n'a pas besoin de nos éloges pour jouirpleinement de son bonheur; mais nous, qui sommes encore sur la terre, ilnous faut des encouragements, et c'est en louant ses vertus que nous seronsportés à l'imiter. Aussi le Sage nous dit-il : La mémoiredu juste est accompagnée de louanges. (Pro. X, 7.) L'avantage n'estpas pour les justes sortis de ce monde, mais pour nous, leurs panégyristes.Le profit que nous retirons de ces louanges n'est pas douteux ; livrons-nous-ydonc avec empressement et sans hésitation. La circonstance d'ailleursest favorable : c'est aujourd'hui que saint Philogone est passéde cette vie terrestre à une vie bienheureuse, et qu'il est arrivéau port où l'on n'a plus à craindre ni naufrage, ni afflictions,ni souffrances. Et quoi d'étonnant si ce séjour est exemptde toute tristesse, lorsque saint Paul dit aux chrétiens encoresur cette terre : Réjouissez-vous toujours, priez sans cesse. (IThes. V, 16.)
Si dans ce bas-monde, où règnent les maladies, les persécutions,les morts prématurées, la calomnie, l'envie, le découragement,la colère, les désirs mauvais, des embûches sans nombredes inquiétudes journalières , des maux qui se succèdentsans interruption et nous accablent de chagrins, on peut cependant, d'aprèssaint Paul, se réjouir toujours, pourvu que, se débarrassantun peu des affaires du siècle, on sache régler sa vie; àplus forte raison, jouirons-nous de ce bonheur, après avoir terminénotre pèlerinage ici-bas, alors (234) qu'il n'y aura plus ni maladies,ni passion, ni occasion de péché, alors qu'il n'y aura plusni de tien, ni de mien; cette parole froide et dure, cause de tous nosmaux, source de guerres continuelles. Aussi je félicite ce grandsaint : il est parti du milieu de nous, il a quitté notre ville,mais il est entré dans une autre cité, dans la citéde Dieu; il a abandonné cette Eglise, mais il a retrouvél'Eglise des premiers-nés inscrits dans le ciel; et en quittantnos fêtes, il est allé partager les solennités desanges; car dans le ciel, il y a une cité, une Eglise, des solennités.Ecoutez saint Paul : Vous vous êtes approchés de la villedu Dieu vivant, de la Jérusalem céleste, de l'Eglise despremiers-nés, qui sont écrits dans le ciel, de la fêtedes anges innombrables. (Héb. XII, 22 et 23.)
Ce n'est pas seulement la multitude des vertus célestes, c'estencore l'abondance des biens, de la joie et du bonheur sans fin, que saintPaul exprime par ces paroles ; car une fête (aavrwpts) consiste dansune foule nombreuse et aussi dans un marché considérable.C'est là que l'on expose, que l'on vend et que l'on achètele blé, l'orge, et toute sorte de grains; des troupeaux de brebisou de bufs, des habits, etc. Tout cela se retrouve donc dans le ciel,direz-vous ? Non, mais quelque chose de bien supérieur. Il n'ya ni blé, ni orge, ni autre production semblable; on y recueilleen abondance les fruits de l'esprit, la charité, la joie , l'allégresse, la paix, la bonté, la douceur. Il n'y a point de troupeau de bufs,et de brebis, on y voit les âmes des justes, les vertus des saintset leurs bonnes oeuvres. Il n'y a ni étoffe, ni vêtements, mais des couronnes plus précieuses que l'or, des prix, des récompenses,et mille autres biens réservés à ceux qui ont vaillammentcombattu. La multitude réunie au ciel est plus nombreuse et plusvénérable que tout ce qu'on voit sur la terre : ce ne sontpas seulement les hommes d'une ville ou d'un pays que l'on y voit; on yadmire des millions d'anges et d'archanges; là, des troupes de prophètes,ailleurs les choeurs des martyrs, le collège des apôtres,les assemblées des justes et de toutes les âmes agréablesà Dieu. C'est une fête vraiment admirable, et, pour comblede bonheur, au milieu de la fête apparaît le Monarque suprême.Car, après ces mots: de la fête des anges innombrables, saintPaul ajoute : de Dieu, le juge de tous. Vit-on jamais le roi paraîtreau milieu d'une fête ? ici-bas, jamais; dans le ciel, au contraire,les saints le voient sans cesse au milieu d'eux, autant qu'ils peuventle voir; la splendeur de sa gloire embellit leur assemblée. Nosfêtes finissent souvent à midi: celle-là dure éternellement;elle n'attend ni le retour des mois, ni les révolutions des annéesou des jours; c'est une fête perpétuelle; ses joies n'ontpas de bornes, ne connaissent pas de fin, ne peuvent ni vieillir ni seflétrir, elles sont toujours jeunes et immortelles. Là, aucuntrouble, aucun désordre, mais une harmonie parfaite ; de tous lescoeurs s'élève vers le souverain Créateur un concertmélodieux, plus doux que toute musique humaine, et l'âme,comme dans un sanctuaire impénétrable, célèbreune liturgie divine qui ne doit point finir.
2. C'est aujourd'hui que saint Philogone est passé à cettevie bienheureuse et immortelle, Quel discours égalerait la gloirede ce saint, jugé digne d'un tel bonheur? Aucun; garderons-nouspour cela le silence ? Et pourquoi sommes-nous réunis? Dirons-nousque nos paroles ne peuvent atteindre à la sublimité de sesactions? et c'est ce motif même qui nous engage à parler,parce que le plus bel éloge que l'on puisse faire, c'est de reconnaîtreque l'on ne peut égaler les paroles aux actions; car, pour louerdes oeuvres qui surpassent la nature mortelle , le langage humain est insuffisant.Toutefois saint Philogone ne repoussera pas notre parole , il imitera sonMaître. Celui-ci, ayant vu une pauvre veuve offrir deus oboles, nela récompense pas seulement de ces deux oboles. Pourquoi ? parcequ'il considère non la quantité des richesses, mais la libéralitédu coeur. Si vous comptez l'or ou l'argent, vous trouverez dans l'aumônede la veuve une grande pauvreté; si vous examinez la volonté,vous verrez un trésor infini de générosité! Malgré notre dénuement, nous offrons, nous aussi, ce quenous avons. Si cette offrande ne répond pas à la grandeurdu glorieux Philogone, il est pourtant de sa générositéde ne la point refuser, et d'en user comme font, ordinairement les richesen pareil cas. Lorsque les riches reçoivent dés pauvres depetits présents dont ils n'ont aucun besoin, ils les récompensentlargement d'une offrande proportionnée à leurs moyens. Ainsice grand saint recevra nos louanges dont il n'a pas (235) besoin, et enretour nous comblera des bénédictions qui nous sont toujourssi nécessaires. Par où faut-il commencer ce panégyrique?n'est-ce pas par la fonction sainte que la grâce du Saint-Espritlui a confiée? Les charges, dans le monde, ne sont pas toujoursune preuve des vertus de ceux qui les exercent, elles forment mêmesouvent une présomption défavorable. Pourquoi? c'est queces charges s'obtiennent par l'influence des amis, par des démarcheset des flatteries, et par d'autres manoeuvres plus honteuses; mais quandDieu a parlé et a donné son suffrage, quand sa main a touchéla tête sacrée de l'élu, l'élection est pure,le jugement à l'abri de tout soupçon, et l'autoritéde celui qui a choisi est une preuve infaillible du mérite de celuiqui est appelé.
Saint Philogone fut ainsi choisi de Dieu; la pureté de ses moeursle prouve. C'est du barreau qu'il fut tiré pour être placésur le trône épiscopal ; il avait une femme et une fille,et exerçait les fonctions d'avocat. Néanmoins il menait unevie si chaste et si pure, ses vertus brillaient d'un si vif éclatque, de suite, on le trouva digne de cette grande charge, et qu'il passaimmédiatement du siège des avocats sur ce trône sacré.Avocat, il défendait les hommes contre les embûches de leursennemis; il défendait les opprimés contre les oppresseurs.Evêque, il protégea les chrétiens contre les attaquesdu démon : une preuve évidente de sa vertu, c'est que Dieu,dans sa bonté, l'a jugé digne de cet honneur. Ecoutez ceque Jésus-Christ ressuscité dit à Pierre. Il lui demanded'abord : Pierre, m'aimez-vous? (Jean, XXI, 16) et sur sa réponse: Vous savez, Seigneur, que je vous aime, il ne lui dit pas Quittez vosrichesses, jeûnez, travaillez, ressuscitez les morts, chassez lesdémons; il ne lui parle ni de ces prodiges, ni de ces bonnes oeuvres; mais laissant tout cela de côté, il ajoute : Si vous m'aimez,paissez mes brebis. Par ces paroles, il nous montre non-seulement combienPierre l'aimait, mais aussi que la charité de saint Pierre, pourses brebis, était une grande preuve de son amour pour son divinMaître. Jésus-Christ semble dire : il m'aime, celui qui aimemes brebis. Considérez combien Jésus-Christ a souffert pource troupeau : il s'est fait homme , il a pris la forme d'un esclave , ila été bafoué , souffleté, enfin il a acceptéla mort, et la mort la plus ignominieuse, puisqu'il a versé sonsang sur la croix. Si donc vous voulez lui plaire, veillez sur ses brebis,recherchez le bien publie, travaillez au salut de vos frères. Rienn'est plus agréable à Dieu; aussi ailleurs il dit : Simon,Simon, Satan a demandé de vous cribler comme le froment; j'ai priépour vous, afin que votre foi ne défaille point. (Luc. XXII, 31.)Que me donnerez-vous en retour de mes soins et de ma sollicitude? Maisque demande le Sauveur? le même zèle qu'il a montrélui-même. Une fois converti, dit-il à Pierre, confirmez vosfrères. Et saint Paul exprime la même pensée : Soyezmes imitateurs comme je le suis du Christ. (I Cor. IV, 16.) Comment êtes-vousimitateur du Christ, ô grand apôtre? En tâchant de plaireà tous en tout, en cherchant non ce qui m'est avantageux, mais cequi est avantageux à plusieurs pour être sauvés. (ICor. X, 33.) Et ailleurs il dit : Jésus-Christ n'a pas cherchéà se satisfaire, mais à plaire à plusieurs. (Rom.XV, 3.) La marque distinctive , le caractère propre du fidèlequi aime Jésus-Christ, c'est le zèle pour le salut de sonprochain.
3. Qu'ils m'entendent tous, les religieux qui habitent les sommets desmontagnes, et qui sont tout à fait crucifiés au monde. C'estun devoir pour eux d'aider, selon leurs forces, les évêqueschargés des Eglises, de les assister par leurs prières, leurunion et leur charité. Qu'ils le sachent bien, si, malgréleur éloignement, ils ne secourent les évêques chargésdu soin des affaires et exposés à tant de périls ,ils perdront tout le mérite de leur vie, et leur sagesse sera stérile.Telle est la plus grande preuve de l'amour envers Jésus-Christ.Voyons maintenant comment saint Philogone a exercé l'épiscopat,ou plutôt notre discours, notre parole est inutile , votre zèlele montre assez. Si, en entrant dans une vigne, vous voyez les ceps vigoureuxet chargés de fruits, la vigne elle-même entourée demurs et bien défendue, vous n'avez pas besoin de longs discours,ni d'autres preuves, pour reconnaître le zèle du vigneron.De même ici, en contemplant cette vigne spirituelle et ses fruitsabondants, la parole est superflue pour montrer ce qu'est votre évêque.C'est ainsi que saint Paul dit : Vous êtes notre lettre écritedans nos coeurs et lue par tous les hommes. (II Cor. III, 2.) Le fleuverévèle la source, et l'arbre la racine.
Je devrais dire à quelle époque il exerça ses fonctions; cette circonstance ajouterait à sa (236) gloire, et mettrait enrelief ses vertus. Il y avait alors de grandes difficultés; on sortaitdes persécutions, les suites de cette affreuse tempête duraientencore, et les abus à corriger étaient nombreux. De plus, il faudrait raconter tout ce que, dans sa sagesse prévoyante,il fit contre l'hérésie alors naissante; mais un autre sujetnous arrête. Laissons donc cette tâche à notre Pèrecommun, imitateur de saint Philogone, et mieux instruit que nous de l'antiquité,et passons à la seconde partie de notre discours, car voici venirune fête, la plus belle, la plus vénérable et, sansexagération , la première de toutes les fêtes. Quelleest-elle? La naissance de Jésus-Christ selon la chair.
4. Elle est la cause et l'origine de l'Epiphanie, de Pâques, del'Ascension, de la Pentecôte. Si Jésus-Christ n'étaitpas né selon la chair, il n'aurait pas été baptisé, d'où l'Epiphanie; il n'aurait pas été crucifié,ce que nous rappelle le jour de Pâques; il n'aurait pas envoyéle Saint-Esprit, dont la Pentecôte est la fête. De la fêtede Noël découlent nos autres fêtes, comme divers fleuvesd'une même source. Ce n'est pas là le seul motif de la prééminencede cette solennité; le mystère qu'elle nous représenteest de tous le plus digne de vénération..Jésus-Christfait homme, meurt; conséquence naturelle. Quoiqu'il n'eûtpas commis de péché, il avait pris un corps mortel. Ce faitn'en est pas moins admirable. Mais qu'étant Dieu, il daigne se fairehomme et s'abaisser au delà de tout ce que l'intelligence peut concevoir, voilà le prodige le plus saisissant, le plus extraordinaire. SaintPaul, plein d'admiration, s'écrie : Sans doute, c'est un grand mystèred'amour. Comment ? Dieu s'est manifesté dans la chair (I Tim. III,16) ; et ailleurs : Dieu n'a pas sauvé les anges, mais il a sauvéla race d'Abraham; c'est pourquoi il a dû en tout se faire semblableà ses frères. (Hébr. II, 16.) Aussi j'aime et je chériscette fête, et je vous dévoile mon amour, afin de vous enrendre participants. Je vous en prie tous et vous en conjure, venez aveczèle et empressement; venez voir le Seigneur couché dansune crèche, enveloppé de langes spectacle étonnantet qui pénètre d'une sainte terreur ! quelle excuse, quelpardon, si, lorsqu'il descend du ciel pour nous, nous hésitons àsortir de nos maisons pour aller à lui? Les Mages, barbares et étrangers,accourent de la Perse pour le voir couché dans la crèche;et vous, Chrétiens, vous craignez de faire un pas pour jouir decet heureux spectacle ! Car si nous approchons avec foi, nous le verronscouché dans la crèche; l'autel en effet, tient lieu de crèche.Là aussi sera déposé le corps du Seigneur, non enveloppéde langes, mais tout revêtu du Saint-Esprit. Les initiés mecomprennent. Les Mages ne purent que l'adorer; vous, si vous approchezavec une conscience pure, vous pouvez le prendre et l'emporter avez vous,venez donc avec des présents plus saints que ceux des Mages. Ilsoffrirent de l'or; offrez la sagesse et la vertu; ils offrirent de l'encens, offrez des prières pures, parfums spirituels. Ils offrirent dela myrrhe, offrez l'humilité, l'aumône, un coeur soumis. Sivous approchez avec ces dons, vous pourrez en toute confiance participerà la table sainte . Je vous parle ainsi, parce que je sais que dansce jour beaucoup se présenteront pour participer à la victimespirituelle. Pour que vous y trouviez le salut et non votre ruine et votredamnation, je vous prie et vous conjure de vous purifier avec le plus grandsoin avant d'approcher des saints mystères.
5. Que personne ne dise :je suis tout confus, ma conscience est chargéede péchés; je suis accablé d'un poids énorme.Car il y a encore cinq jours, et c'est assez, si vous êtes sobres,si vous veillez, si vous priez, pour effacer beaucoup de péchés.Ne songez donc pas à la brièveté du temps; pensezà la miséricorde du Seigneur. En trois jours les Ninivitesapaisèrent la colère de Dieu; malgré ce court intervalle,l'ardeur de leur zèle, avec la grâce du Seigneur, put accomplirce grand oeuvre. La femme adultère, se jetant aux pieds de Jésus,fut en un instant purifiée de tous ses péchés; lesJuifs murmuraient de ce que Jésus-Christ l'avait reçue avectant de bonté, il leur ferma la bouche: et pour cette femme, aprèslui avoir remis ses fautes et loué son zèle, il la renvoya.Pourquoi? parce qu'elle vint avec une âme dévouée,un coeur brûlant, une foi ardente; parce qu'elle toucha les piedssacrés du Sauveur, y répandit des parfums, et, les cheveuxépars, versa des larmes abondantes. Ce qui lui avait servi pourtromper les hommes, devint pour elle un remède salutaire. Ses yeux,qui avaient fasciné,les impudiques, versent des larmes; de ses cheveuxqui en avaient entraîné plusieurs au péché,elle essuie les pieds du Christ. Les (237) parfums, qui avaient servi d'appâts,sont répandus sur les pieds de Jésus.
Qu'il en soit ainsi de vous : que ce qui a irrité Dieu le rendemaintenant propice. Vous l'avez irrité par l'avarice. Apaisez-leen restituant surabondamment le bien dérobé, et dites avecZachée : Je rends le quadruple de tout ce que j'ai pris. (Luc. XIX,8.) Vous 'l'avez irrité parles intempérances de la langueet les calomnies? Apaisez-le en faisant des prières pures, en bénissantceux qui vous maudissent, en louant ceux qui vous méprisent; enrendant grâces à ceux qui vous persécutent. Pour cela,il ne faut pas des jours, des années; avec de la bonne volonté, un jour suffit. Fuyez le mal, pratiquez la vertu, rompez avec le péché,promettez de ne plus le commettre , et c'est assez pour vous justifier.Je l'atteste et jen suis garant; si un pécheur d'entre nous abandonneses iniquités passées et en toute sincéritépromet à Dieu de n'en plus commettre, Dieu ne demande pas autrechose pour l'absoudre. Car il est bon et miséricordieux, et il désirevivement répandre sur nous sa miséricorde : nos péchéssont le seul obstacle. Renversons ce mur de séparation; commençonsdès maintenant la fête , en mettant de côté toutesles affaires pendant ces cinq jours. Laissons le barreau, l'assemblée,les soins temporels, le commerce, les traités. Je veux sauver monâme. Que sert à l'homme de gagner le monde entier, et de perdreson âme? (Matth. XVI, 26.) Les Mages sortent de la Perse; sortezdes affaires de cette vie, et allez à Jésus; il n'est pasloin, si nous le voulons. Il ne faut pas traverser les mers, franchir lessommets des montagnes. Mais chez vous, par la piété et lacomponction du coeur, vous pouvez le voir, écarter l'obstacle etabréger la longueur de la route. Je suis un Dieu proche, et nonéloigné. (Jér. XXIII, 23.) Dieu est près detous ceux qui l'invoquent en vérité. (Ps. CXLIV, 18.)
Maintenant voyez quel excès de mépris et d'égarementchez plusieurs : accablés d'iniquités, sans aucune préparation,ils osent, les jours de fête, se présenter ainsi àla sainte table; ils ne savent donc pas que la condition pour communier,ce n'est pas de le faire un jour de fête ou de solennité,mais avec une conscience pure et une vie exempte de fautes. Celui qui nese sent coupable d'aucun péché grave, doit s'approcher chaquejour; de même le pécheur qui ne se repent pas ne peut en sûretécommunier même un jour de fête. Venir nous asseoir au banquetsacré une fois l'an , ne nous purifie pas,de nos péchés,si nous le faisons indignement, mais nous rend, au contraire, plus coupables,puisque, ne communiant qu'une fois, nous n'avons pas même alors lapureté requise.
Aussi, je vous en conjure tous, n'approchez pas des divins mystèresuniquement à cause de la circonstance de la fête. Mais quandvous devez participer à la sainte Victime, purifiez-vous plusieursjours d'avance par la pénitence, par la prière, par l'aumône,par les exercices spirituels, afin de ne pas retourner au vice comme lechien à son vomissement. Quelle folie ! on s'occupe du corps avecle plus grand soin : plusieurs jours avant la fête, on prépareses plus beaux habits, on achète des sandales, on dresse des tablessomptueuses, on fait d'amples provisions, on cherche à s'embellir,à s'orner de toutes manières; mais pour l'âme, elleest négligée, aride, hideuse, affamée, impure, etl'on ne s'en inquiète pas; on vient ici le corps bien paréet l'âme dans un état d'affreuse nudité. Votre frèrevoit le corps, et l'état de ce corps, quel qu'il soit, ne le scandalisepas. Dieu voit l'âme et il châtie sévèrementla négligence. Ne savez-vous pas que sur cette table est un feuspirituel, et qu'il en sort une flamme mystérieuse, comme l'eaujaillit des sources? Ne vous présentez donc pas avec de la paille,du bois, du foin; de peur d'augmenter l'incendie et de consumer votre âme;mais venez avec les pierres précieuses, l'or et l'argent des vertus,pour les purifier de plus en plus et pouvoir vous retirer chargésde richesses. Chassez, expulsez de votre âme tout ce qui est mal.
Avez-vous un ennemi? avez-vous éprouvé quelque injustice?bannissez l'inimitié, réprimez les soulèvements devotre âme exaspérée; qu'il n'y ait au dedans de vousni trouble, ni désordre. Vous allez recevoir un roi par la saintecommunion; à l'arrivée de ce roi dans votre âme, ilfaut qu'il y règne le calme, la tranquillité et une paixprofonde. Mais vous avez été indignement blessé, vousne pouvez apaiser votre colère? Pourquoi donc vous nuire encoredavantage? Car votre ennemi vous a causé moins de maux que vousne vous en faites à vous-même en refusant de vous réconcilieret en foulant aux pieds les lois de Dieu. Il vous a injurié ! est-ceune raison pour (238) insulter Dieu? En repoussant la réconciliation,vous punissez moins celui qui vous a offensé, que vous n'outragezDieu qui a porté cette loi. Laissez donc votre frère, oubliezla grandeur des injures qu'il vous a causées, mais pensez àDieu, pénétrez-vous de la crainte du Seigneur, et souvenez-vousque plus vous vous ferez violence pour vous réconcilier, plus grandsera votre honneur auprès de Dieu qui commande le pardon. Si vousrecevez Dieu ici-bas avec beaucoup de respect, là-haut, il vousrecevra avec une grande gloire; il vous rendra le centuple pour récompenservotre obéissance. Puissiez vous jouir tous de ce bonheur par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ àqui soient avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l'honneur,l'empire, l'adoration, dans les siècles des siècles, Ainsisoit-il.
SEPTIÈME HOMÉLIE. LE FILS EST CONSUBSTANTIEL AU PÈRE.
1. Encore les jeux du cirque, encore l'église déserte;ou plutôt non, puisque vous êtes venus, l'église n'arien perdu. Le laboureur à la vue de sa récolte en pleinematurité, s'inquiète peu des feuilles qui tombent; c'estle sentiment que j'éprouve, car je vous regarde comme des fruits,et ces déserteurs de l'église comme des feuilles; ils ontété emportés par le vent des plaisirs, mais la perteest médiocre puisque vous nous restez. A la véritéleur négligence m'attriste, mais votre assiduité me console.Au reste, ces gens-là, même lorsqu'ils viennent, ne sont pasprésents; leur corps est ici, leur esprit divague au dehors. Pourvous, même en votre absence, vous êtes présents; votrecorps est ailleurs, votre esprit est ici. Je voulais ne les pas épargneraujourd'hui. Mais réprimander des absents qui ne m'entendent pas,ce serait combattre des fantômes. J'attendrai pour cela qu'ils soientici, et avec la grâce de Dieu, j'essayerai de vous conduire aux pâturagesaccoutumés de la sainte Écriture. On a beau y puiser, c'estun océan quine tarit jamais. Soyez dociles et attentifs. Sur mertous les passagers peuvent dormir; pourvu que le pilote veille, il n'ya aucun danger; sa vigilance, son habileté suffisent à tout.Il n'en est pas de même ici; l'orateur a beau s'appliquer: si lesauditeurs n'apportent pas la même attention, la parole tombe inutilement,ne trouvant pas de coeurs préparés à la recevoir.
Il faut donc être attentif et vigilant; car il s'agit d'une affaireimportante. Ce n'est pas pour de l'or, de l'argent, des richesses périssablesque nous naviguons, mais pour la vie future et les trésors du ciel;les voies différentes par lesquelles les hommes peuvent s'avancerdans la vie, sont plus nombreuses encore que sur terre ou sur mer; et quiconquene saura pas se diriger sûrement fera un funeste naufrage. Vous tousqui voguez avec nous, montrez, non l'insouciance des passagers, mais lezèle et la vigilance des pilotes. Pendant que les autres dorment,les pilotes, assis au gouvernail, examinent les routes de la mer et lesprofondeurs du ciel, et guidés par le cours des astres, ils dirigentles navires en toute sûreté; un autre ne pourrait (240) naviguerplus intrépidement en plein jour, qu'ils ne le font au milieu dela nuit, lorsque la mer paraît le plus terrible; ils manoeuvrentattentifs et impassibles; ils considèrent non-seulement les voiesde l'océan et le cours des astres, mais aussi la direction des vents; et telle est leur habileté, que souvent, lorsque la tempêtese lève plus violente et prête à engloutir les vaisseaux,ils savent par la disposition des voiles, éviter tout danger; leurscience triomphe des efforts des vents, et arrache les passagers au naufrage.Si ces pilotes, parcourant la mer pour des richesses temporelles, montrentune telle vigilance, à plus forte raison, doit-il en êtreainsi de nous. Car la négligence aurait des conséquencesplus graves, et la vigilance, un résultat plus heureux pour nousque pour eux. Notre barque n'est pas formée de planches, mais dessaintes Ecritures; ce ne sont pas les astres du ciel qui nous conduisent,c'est le soleil de justice qui dirige notre course; assis au gouvernailnous n'attendons pas le souffle du zéphyr, mais la douce influencedu Saint-Esprit.
2. Veillons donc, examinons attentivement toutes les voies. Nous allonsencore parler de la gloire du Fils unique. Naguère nous avons montréque la compréhension de l'essence divine surpasse infiniment lascience de l'homme, des anges, des archanges et de toute créature;et que le Fils unique et le Saint-Esprit seuls connaissent clairement cetteessence. Maintenant transportons la lutte sur un autre terrain. Nous cherchonssi le Fils a la même vertu, la même puissance, la mêmesubstance que le Père, ou plutôt nous ne le cherchons pas;car, par la grâce de Jésus-Christ, nous l'avons trouvéet nous le croyons fermement; mais nous voulons le démontrer àceux qui ont l'impudence de le nier. J'ai honte, je rougis d'aborder cesujet: qui de vous ne rirait de nous voir occupés à prouveret démontrer des- choses si évidentes. N'est-ce pas se condamnersoi-même que de chercher si le Fils est consubstantiel au Père? Car une telle conduite est en contradiction non-seulement avec l'Ecriture,mais avec l'opinion générale des hommes et la nature deschoses. Que l'engendré soit de la même substance que l'engendrant,cela se voit, non-seulement pour les hommes, mais pour les animaux, pourles arbres mêmes. N'est-il pas absurde quand cette loi est immuableparmi les plantes, les hommes et les animaux, de vouloir la violer et larenverser en Dieu seul, Cependant, ne nous contentons pas de ces raisonstirées de la nature des choses, et passons aux saintes Ecritures,dont les paroles prouveront ce dogme. Ce n'est pas nous, fidèles,ce sont ces incrédules qui sont dignes de risée, eux quirepoussent des choses si claires et qui résistent à la vérité.
Quelles objections élèvent-ils contre la croyance universelle?Si, de ce que Jésus-Christ est appelé Fils, il s'ensuit qu'ilest con. substantiel, nous sommes aussi consubstantiels, nous tous; carnous sommes appelés fils. N'est. il, pas écrit : Jai dit: Vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut. (Ps.LXXXI, 6.) O imprudence ! ô folie extrême ! Comme ces hérétiquesmettent à nu leur démence ! Quand nous parlions de l'Incompréhensible,ils s'arrogeaient ce qui est le propre du Fils, et prétendaientconnaître Dieu aussi parfaitement qu'il se con. naît lui-même.Maintenant que nous parlons de la gloire du Fils, ils veulent le rabaisserà leur niveau. Nous aussi, disent-ils, nous sommes appelésfils, et nous ne sommes pas pour cela consubstantiels à Dieu. Vousêtes appelés fils, oui, mais le Christ est Fils; vous en avezle nom; lui, la réalité. Vous êtes appelés fils,mais non comme lui, fils unique; vous n'habitez pas le sein du Père,vous n'êtes pas la splendeur de la gloire, ni la figure de la substance,ni la forme de Dieu. (Hébr. I, 13.) Si notre premier raisonnementne suffit pas,. laissez-vous du moins persuader par les passages de l'Ecriture,qui prouvent la noble origine de notre Sauveur. Dans les textes suivants,Jésus-Christ montre qu'il ne diffère en rien du Père, quant à la substance ; Celui qui me voit, voit mon Père(Jean, XIV, 9); Mon Père et moi nous sommes un (Jean, X, 30) ; quantà la puissance : Comme le Père ressuscite les morts et leurdonne la vie, ainsi le Fils vivifie qui il veut (Jean, V, 21); quant auculte : Afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père(Ibid. 23) ; quant à l'autorité de législateur : Monpère agit et moi aussi. (Ibid. 17.) Mais laissant de côtétous ces textes, ils refusent de prendre le mot Fils dans son sens propre,par la raison qu'ils sont eux-mêmes honorés de ce nom, etils rabais. sent jusqu'à eux le Fils de Dieu, en s'appuyant surces paroles : J'ai dit: Vous êtes tous des dieux et les fils du très-Haut.Puisque, à vous entendre, le Fils, malgré ce nom, n'a rien(241) de plus que vous, et n'est pas vraiment Fils, il s'ensuit que lePère, malgré le nom de Dieu, n'a rien de plus que vous puisqu'ilvous a aussi communiqué ce nom. Carde la même manièreque vous êtes appelés fils, vous êtes appelésDieu. Ce nom de Dieu, bien qu'il vous soit donné, vous n'osez direque ce soit une simple dénomination sans réalité,mais vous reconnaissez que le Père est vrai Dieu; de mêmeainsi craignez de vous comparer au Fils et ne dites pas: moi aussi, jesuis appelé fils; et puisque je n'ai pas la même substanceque le Père, lui non plus n'est pas consubstantiel. Car tout ceque nous avons dit ci-dessus montre qu'il est vrai Fils et qu'il a la mêmesubstance que le Père. Ces paroles, en effet: Il est la figure etla forme de Dieu, ne prouvent-elles pas l'identité de substance! En Dieu il n'y a ni forme ni visage. Mais, direz-vous, il y a des textescontraires. Il est dit par exemple, que le Fils prie le Père. S'ila la même puissance, la même essence, s'il opère toutpar sa vertu, pourquoi prie-t-il ?
3. A cette objection je veux en ajouter d'autres en vous citant diverspassages où Jésus-Christ s'humilie dans son langage. Seulementje vous ferai une observation : Nous avons beaucoup d'excellentes raisonsqui expliqueront les passages de l'Écriture où Jésus-Christsemble humilié. Au contraire, pour rendre raison de ceux oùil est exalté, vous ne trouverez qu'une seule explication que j'aidéjà exposée; c'est qu'il veut nous montrer sa nobleorigine. Comprenez-moi bien : les textes que vous nous citerez, nous pouvonsles interpréter dans le sens de notre croyance, ceux que nous vousapporterons, aucune interprétation ne les fera cadrer avec vos erreurs.En sorte que si vous persistez à entendre vos textes, comme vousfaites, vous devrez aboutir à la conséquence absurde qu'ily a contradiction dans l'Écriture. Car dire : Comme le Pèreressuscite les morts et leur donne la vie, ainsi le Fils donne la vie àqui il veut, etc, et ensuite prier au lieu d'agir, c'est une contradictionpour vous; pour que toute difficulté disparaisse pour vous commepour nous, il vous faut pénétrer avec nous les raisons pourlesquelles Jésus-Christ est quelquefois humilié dans le langagede l'Écriture. Quelles sont donc ces raisons ? La premièreet la principale, c'est qu'il a revêtu notre chair; il veut, en s'abaissant,convaincre ses contemporains et les siècles futurs que son corpsn'est pas une ombre ou un fantôme, mais une réalité.Après tant de textes qui prouvent son humanité, des malheureux,poussés par le démon, ont osé nier l'Incarnation,soutenir que le Fils n'a pas pris un corps , et détruire ainsi leplus grand témoignage de la bonté divine; que serait-ce doncsi Jésus-Christ n'avait pas employé ce langage humble ? quiaurait évité cet abime? N'entendez-vous pas nier l'Incarnationpar Marcion, Manès, Valentin et beaucoup d'autres ? Ainsi Jésus-Christtient ce langage humble et si éloigné de son essence ineffablepour nous contraindre à croire l'Incarnation. Car le démons'est efforcé de détruire cette foi parmi les hommes, sachantbien que s'il y réussissait, c'en était fait de tout le reste.
Une autre raison, c'est la faiblesse des auditeurs de Jésus-Christ,qui, le voyant et l'entendant pour la première fois, ne pouvaientcomprendre la sublimité de sa doctrine. Ce que j'avance n'est pasune simple conjecture; je veux vous le prouver par l'Écriture. Quandle langage du Sauveur était élevé, sublime, dignede sa gloire; que dis-je élevé, sublime et digne de sa gloire?quand il dépassait quelque peu la portée de l'intelligencehumaine, ils étaient troublés, scandalisés. Quandau contraire Jésus-Christ parlait simplement comme homme , ils accouraientpour .l'entendre. Où en est la preuve? Dans saint Jean surtout.Il leur dit : Abraham votre Père a souhaité mon jour, ill'a vu , et s'en est réjoui (Jean, VIII, 56, etc.) ; ils répondentVous n'avez pas encore quarante ans et vous avez vu Abraham. Ils le regardaientdonc comme un homme. Jésus-Christ reprend Avant qu'Abraham fût,je suis. Et les Juifs prennent des pierres pour les lui jeter. Une autrefois, après avoir longtemps parlé des mystères, ilajoute : Le pain que je donnerai pour la vie du monde, c'est ma chair,et ils répondent : Ce discours est dur, qui peut l'entendre ? Etplusieurs de ses disciples l'abandonnèrent et ne le suivirent plus.(Jean, VIII, 52, etc.)
Que faire ? toujours parler un langage relevé, au risque d'éloigneret de rebuter les âmes qu'il voulait gagner à sa doctrine?Ce ne serait pas le fait de la miséricorde divine. Jésus-Christavait dit : Celui qui écoute ma parole, ne mourra jamais (Ibid.51), et ils s'écrient: N'avons-nous pas bien dit que vous êtespossédé du démon ? Abraham est mort, les Prophètessont morts, et (242) vous dites: Celui qui écoute ma parole ne mourrajamais. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il en fût ainsi de la foule,quand il en était de même des chefs? L'un d'eux, Nicodème,vint avec d'excellentes dispositions trouver Jésus-Christ et luidit : Maître, nous savons que vous êtes venu de Dieu. (Jean,III, 2.) Cependant son intelligence trop faible ne put comprendre la doctrinedu baptême. Car après ces paroles de Jésus-Christ :Quiconque ne renaît de l'eau et de l'Esprit, ne peut voir le royaumede Dieu, il tombe dans le doute, et dit : Comment un homme déjàvieux peut-il naître ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mèreune seconde fois, pour naître de nouveau ? Que répond Jésus-Christ: Si vous ne me croyez pas quand je vous parle des choses de la terre,comment me croirez-vous, quand je vous parlerai des choses du Ciel ? Plustard au temps de sa Passion, après avoir fait des milliers de miracles,après avoir clairement manifesté sa puissance, il dit : Vousverrez le Fils de l'Homme venant sur les nuées (Matth. XXVI, 64),et à ces mots le grand prêtre indigné déchireses vêtements. Comment parler à ces hommes qui repoussenttout langage relevé ? Il ne faut donc pas s'étonner qu'àdes auditeurs si faibles et si rampants le Christ n'ait rien dit de grand,rien de sublime sur lui-même.
4. Ce qui précède vous montre assez pourquoi Jésus-Christparle de lui avec tant de modestie. Je veux encore vous en donner une autreraison. Quand le langage de Jésus-Christ est plus relevé; les Juifs se scandalisent, se troublent, se retirent, insultent et s'enfuient.Si au contraire il est simple et commun, ils accourent et écoutentavec attention. Ils se retirent; puis à ces paroles : Je ne faisrien de moi-même, et je dis ce que mon Père m'a enseigné(Jean, VIII, 28), ils reviennent aussitôt. Pour nous montrer qu'ilscrurent à cause de la simplicité de ses paroles , l'évangélisteajoute : Lorsqu'il disait ces choses, plusieurs crurent en lui. Partoutvous pouvez voir le même résultat. Voilà pourquoi ilparle tantôt en homme, tantôt en Dieu et d'une manièredigne de sa noble origine; par là, tout en condescendant àla faiblesse de ses auditeurs, il maintient l'intégrité dudogme. Cette condescendance, si elle eût été continuelle,aurait pu faire douter de sa divinité dans les siècles futurs: il y a pourvu; et malgré les négligences, les injures,l'abandon qu'il prévoyait, il parla cependant pour établirce dogme; il expliqua même la raison de la simplicité de sonlangage ; cette raison, c'est que les Juifs ne pouvaient pas encore comprendrela sublimité des révélations qu'il avait àleur faire. Pourquoi prêcher ces vérités sublimes àdes hommes qui ne voulaient ni écouter ni comprendre, s'il n'eûtvoulu, par cette prédication inutile aux Juifs, nous instruire nouset ceux qui viendront après nous, nous donner une juste idéede lui-même, et nous indiquer qu'il s'est abaissé dans sonlangage , parce que les Juifs ne pouvaient le comprendre ? Quand donc vouslisez l'Evangile, songez que Jésus-Christ proportionne son langage,non à sa propre essence, mais à la faible intelligence deses auditeurs.
Voulez-vous une troisième raison? Ce n'est pas seulement àcause de son Incarnation, et de la faiblesse des auditeurs qu'il parlequelquefois de lui-même avec une grande modestie ; c'est encore pournous enseigner l'humilité : telle est la troisième raisondes abaissements de Jésus-Christ. Il nous prêche cette vertupar ses discours et par ses oeuvres il est modeste en paroles et en actions.Apprenez, dit-il, que je suis doux et humble de coeur (Matth. XI, 29) ;et ailleurs : Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi,mais pour servir. (id. xx, 28.) Il voulait par ses paroles et ses` actionsnous enseigner à être humbles, à ne jamais rechercherles premières places, mais à nous contenter des dernières.Il avait de nombreux motifs de tenir un pareil langage.
Il y a une quatrième raison, qui n'est pas la moins forte. Lavoici : les rapports intimes des personnes divines auraient pu faire supposerqu'il n'y en a qu'une. Il a voulu prévenir cette erreur, où,malgré cette précaution, plusieurs sont tombés. AinsiSabellius l'Africain, à cause de ces paroles : Mon Père etmoi nous sommes un (Jean, X, 30); Celui qui me voit, voit mon Père(Id. XIV, 9); paroles qui indiquent l'égalité du Fils avecle Père, Sabellius, dis-je, prétend dans son impiété,qu'il n'y a qu'une personne et qu'une hypostase. Ces raisons ne sont pasles seules. C'était encore pour qu'on ne le crût pas la substancepremière et inengendrée, ou plus grand que le Père.Saint Paul semble aussi avoir redouté cette doctrine perverse etimpie. Après avoir dit: Jésus-Christ doit régner jusqu'àce qu'il lui ait mis ses ennemis sous les pieds... Il a tout mis sous sespieds, l'Apôtre ajoute : (243) Excepté celui qui lui a toutsoumis (I Cor. XV, 25 et 27) ; addition inutile, s'il n'avait pas craintcette erreur diabolique. Souvent encore, pour apaiser la jalousie des Juifs,calmer les soupçons de ses interlocuteurs , Jésus-Christtempère son langage; par exemple : Si je rends témoignagede moi-même, mon témoignage n'est pas véritable. (Jean, V, 31.) En parlant ainsi, son intention n'est pas de leur avouer qu'ilsoit capable de mensonge, mais de leur reprocher qu'ils l'en soupçonnent.
5. On pourrait encore trouver plusieurs autres raisons, qui nous rendraientcompte de la simplicité du langage que tient Jésus-Christ,en parlant de lui-même. Mais vous, essayez d'expliquer les passagesoù Jésus-Christ est exalté, autrement que par la raisonque nous avons donnée, savoir, qu'il voulait révélersa divinité: je vous défie d'y parvenir. Un prince peut,sans s'avilir, parler de lui-même en termes simples, c'est de lamodestie; un esclave qui exalte ses grandeurs se fait mépriser,c'est de l'orgueil. Voilà pourquoi nous louons tous le prince quis'humilie; et personne ne loue l'esclave qui se vante. Si donc le Filsétait bien inférieur au Père, comme vous le dites, il ne devrait pas dans ses paroles se donner comme l'égal du Père;ce serait de la jactance. Mais qu'étant égal au Père,il s'abaisse et s'humilie, personne ne peut l'en blâmer; cela faitson éloge et c'est le plus beau spectacle et le plus instructifà proposer aux hommes.
Entrons plus avant dans la question, et vous verrez que nous ne sommespas en contradiction avec l'Écriture. Examinons la premièreraison, et montrons comment, à cause de son Incarnation, il tientun langage au-dessous de son essence divine. Étudions, si vous levoulez, la prière qu'il adresse à son Père. Suivezattentivement. Je veux reprendre d'un peu plus haut. Jésus-Christavait achevé la cène dans cette nuit sainte où ildevait être livré. Je l'appelle sainte, parce que d'elle découlenttous les biens qui inondent la terre. Le traître était avecles onze disciples, et pendant le repas, Jésus-Christ dit : Un devous me trahira. (Matth. XXVI, 21.) Souvenez-vous de ces paroles, et quandnous traiterons de la prière, vous verrez pourquoi il prie ainsi.Admirez l'attention du Seigneur. Il ne dit pas : Judas me trahira. Ce reprochedirect aurait rendu le traître plus impudent. Mais quand celui-citourmenté par sa conscience répond : Est-ce moi, Seigneur,Jésus ajoute: Vous l'avez dit. (Mat. XXVI, 45.) Même en cemoment, il ne l'accuse point, il le laisse se juger lui-même. Judasn'en devint pas meilleur, et, ayant pris le morceau, il sortit. Aprèsson départ, Jésus s'adressant à ses disciples, leurdit : Je vous serai à tous une occasion de scandale. (Ib. 34.) Pierre,prenant la parole, dit : Quand tous se scandaliseraient, pour moi, je neme scandaliserai point. Jésus reprit : En vérité,je vous le dis, avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois.Pierre ayant encore nié, Jésus le laissa. Vous ne croyezpas mes paroles, vous me contredisez ; les actions vous apprendront qu'ilne faut pas contredire le Seigneur. Souvenez-vous encore de ces paroles;elles nous serviront quand nous expliquerons la prière. Il indiquele traître, il annonce la fuite de ses disciples et sa mort. Je frapperaile berger, et les brebis seront dispersées. (Ibid. 31.) Il préditqui le reniera, quand et combien de fois, et le tout avec exactitude.
Après tout cela, après avoir assez montré qu'ilconnaissait l'avenir, il va au jardin des Oliviers et prie. Les hérétiquesprétendent qu'il prie comme Dieu; nous disons qu'il prie comme homme.Jugez vous-mêmes, mes frères, et par la gloire du Fils unique,prononcez sans prévention. Je plaide devant des amis, toutefoisje vous en prie, que votre jugement soit impartial, sans égardspour moi, sans haine contre eux. A n'examiner la chose qu'en elle-même,il est évident que ce n'est pas comme Dieu qu'il prie. Car Dieune prie pas, il est adoré; il reçoit nos prières,il n'en fait point. Mais à cause de leur impudence , je veux , parles paroles de cette prière , vous montrer que Jésus-Christprie comme homme, comme revêtu de notre chair. Quand Jésuss'humilie dans son langage, son humilité est si profonde, que lesplus téméraires sont forcés de convenir que son langageest bien au-dessous de son essence ineffable et infinie. Examinons cetteprière : Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloignede moi. Cependant non comme je veux, mais comme vous voulez.
Ici posons une question aux Anoméens Ignore-t-il s'il est possibleou non d'éviter ce calice, celui qui vient de dire pendant la cène: Un de vous me trahira... Il est écrit. Je frapperai le pasteur,et les brebis seront dispersées... Je vous serai à tous uneoccasion de scandale; et en s'adressant à Pierre : Vous me renierez...vous me renierez trois fois. L'ignore-t-il, (243) dites-moi. Qui oseraitle soutenir ? Si la mort du Seigneur avait été un secretpour les anges et les prophètes, on pourrait jusqu'à un certainpoint soutenir que Jésus-Christ l'aurait ignorée. Mais c'étaitune chose si publique, que les hommes ne l'ignoraient pas; ils en avaientune connaissance exacte , ils savaient que Jésus-Christ devait mourir,et mourir sur la croix; bien des années auparavant, David parlantau nom du Messie, disait : Ils ont percé mes mains et mes pieds.(Ps. XXI, 17.) Remarquez qu'il emploie le passé pour le futur; ilnous montre par là que sa prophétie se réalisera aussicertainement, que s'est réalisé un événementdéjà passé. Isaïe annonçait la mêmechose : Comme une brebis qu'on va égorger, comme un agneau muetdevant celui qui le tond. (Is. LIII, 7.) Jean en voyant l'agneau disait: Voici l'agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde(Jean, I, 29) ; c'est-à-dire, celui qui a été prédit.Et voyez, il ne l'appelle pas simplement agneau, mais agneau de Dieu. En.s'exprimant ainsi, il veut le distinguer d'un autre agneau, l'agneau desJuifs. Celui-ci était offert pour une nation seulement, celui-làest offert pour toute la terre; le sang de l'un guérissait les plaiescorporelles des Juifs seuls, le sang de l'autre purifie le monde entier.L'agneau des Juifs n'opérait pas ces effets par sa propre puissance,mais c'est comme figure de l'agneau de Dieu, qu'il avait cette vertu.
6. Où sont donc ceux qui disent: Jésus-Christ est appeléfils et nous aussi, et qui, à cause de cette communauté denoms, le rabaissent à notre niveau? Voici deux agneaux, ils ontun même nom; la distance entre eux est infinie. Ici, malgréce nom commun à tous deux, vous ne supposez aucune parité;de même, malgré le nom de fils, ne rabaissez donc pas jusqu'àvous le Fils unique. Mais pourquoi tant discuter sur des choses évidentes?Si Jésus-Christ prie comme Dieu; il y a en lui opposition, lutteet contradiction. Il dit ici : Mon Père, s'il est possible, quece calice s'éloigne de moi; il hésite, il repousse la passion.Ailleurs ayant annoncé que le Fils de l'Homme serait trahi, flagellé,et Pierre .s'étant écrié : A Dieu ne plaise, celane vous arrivera pas, il le réprimande fortement en ces termes :Retirez-vous de moi, satan, vous n'êtes un sujet de scandale , parceque vous ne goûtez pas les choses de Dieu, mais celles des hommes.(Matth. XVI, 22.) Il venait de le louer et de le féliciter, et ill'appelle satan; ce n'est pas pour l'outrager, il veut montrer par ce reproche,non que telle fut la pensée de Pierre, mais que son langage étaitsi étrange, que quiconque parlerait ainsi, fût-ce mêmePierre, mériterait d'être appelé satan. Ailleurs ildit : J'ai désiré avec ardeur de manger cette pâqueavec vous. (Luc, XXII, 15.) Pourquoi dit-il, cette pâque ? Il avaitdéjà célébré cette fête avec eux.Pourquoi donc désire-t-il cette pâque plus qu'une autre ?parce qu'après, c'était la croix. Et encore : Mon Pèreglorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie. (Jean, XVII, 1.)Dans beaucoup d'autres passages, il prédit sa passion, et la désire; c'est pour cela qu'il est venu. Pourquoi dit-il donc : s'il est possible? Il nous montre la faiblesse de la nature humaine, qui ne voulait pasquitter la vie présente, qui hésitait et tergiversait àcause de l'amour que Dieu, dès l'origine, lui avait donnépour cette vie. Après de telles paroles, quelques-uns osent direque le Fils ne s'est pas incarné; sans ces témoignages, quediraient-ils donc? Ici il parle comme Dieu, et il désire sa passion;là comme homme il la fuit et la repousse. Il acceptait volontiersla passion, puisqu'il dit : J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'aile pouvoir de la reprendre. Personne ne me la ravit, c'est de moi-mêmeque je la quitte. (Jean, X,18.) Comment dit-il donc: Non comme je veux,mais comme vous voulez ? Il n'y arien d'étonnant, qu'avant sa mort,il ait mis tant de soin à prouver la vérité de sachair, lui qui, après sa résurrection, voyant l'incrédulitéde son disciple, n'hésite pas à lui montrer ses blessures,les marques des clous, et à lui faire toucher ses cicatrices, endisant : Regardez et voyez, un esprit n'a ni chair ni os. (Luc, XXIV, 39.)
Voilà pourquoi il n'a pas voulu apparaître dès l'origineà l'état d'homme fait; mais il est conçu, il nait,il est allaité, et il reste sur la terre tout le temps nécessairepour attester son humanité. Car souvent les anges et Dieu lui-mêmese sont montrés sous une forme humaine. Ils n'avaient pas un corpsvéritable, ce n'était qu'une apparence. Pour distinguer sonavènement de ces apparitions et pour montrer qu'il étaitvraiment incarné, il est conçu, enfanté, nourri, couchédans une crèche, non en secret, mais dans une hôtellerie,devant une grande multitude, de sorte que sa naissance peut êtreconnue de tous. Aussi les prophètes annoncent-ils non-seulementqu'il est homme, mais aussi qu'il est conçu, mis au (245) mondeet nourri comme les autres enfants. Isaïe s'écrie : Voici qu'unevierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel; il mangerale beurre et le miel. (Is. VII, 14.) Un petit enfant nous est né;un fils nous est donné. (Ib. IX, 6.) Voyez comment ils ont préditson enfance l Interrogez l'hérétique : est-ce Dieu qui craint,qui tremble , qui hésite, qui est plongé dans la tristesse?S'il répond oui, retirez-vous, mettez-le au rang ou plutôtau-dessous du diable. Car celui-ci n'a pas osé le dire; s'il répondque tout cela ne peut convenir à Dieu, concluez : donc Jésus-Christne prie pas comme Dieu. Si c'étaient là les paroles de Dieu,il en résulterait encore une autre absurdité.
En effet ces paroles montrent non-seulement l'angoisse de l'âme,mais l'apparition de deux volontés, celle du Père et celledu Fils. Ce texte : Non comme je veux, mais comme vous voulez, ce texte,dis-je, le prouve. Les hérétiques ne l'admettent pas, etquand, pour prouver la puissance, nous citons le passage : Mon Pèreet moi nous sommes un (Jean, X, 30) ; ils prétendent qu'il s'agitde la volonté, et disent que le Père et le Fils n'ont qu'unevolonté. Si le Père et le Fils n'ont qu'une volonté,comment Jésus-Christ dit-il : Non comme je veux, mais comme vousvoulez? En effet, s'il parle comme Dieu, il y a contradiction, et il enrésulte une foule d'absurdités; s'il parle comme homme, sonlangage se conçoit, et l'on ne peut rien y objecter. Car, que lachair repousse la mort, il n'y a rien de surprenant, c'est naturel. Or,Jésus-Christ a pris toute notre nature, excepté le péché,et il l'a prise complètement, afin de fermer la bouche aux hérétiques.Par ces paroles : S'il est possible, que ce calice s'éloigne demoi... non comme je veux, mais comme vous voulez, il montre qu'il a vraimentrevêtu notre chair qui a horreur de la mort. Car il est de la chairde craindre la mort, de trembler et d'être dans les angoisses. TantôtJésus-Christ la laisse abandonnée à elle-même,afin qu'en montrant sa faiblesse il atteste sa nature; tantôt illa voile pour prouver qu'il n'est pas seulement homme. On aurait cru àson humanité, s'il l'avait toujours montrée; et s'il avaittoujours accompli des oeuvres divines, on aurait douté de l'Incarnation.Voilà pourquoi , dans ses paroles et ses actes, il mêle ledivin et l'humain. De la sorte, il ôte tout prétexte àla folie de Paul de Samosate et à la démence de Marcion etde Manès. Voilà pourquoi encore il prédit l'avenircomme Dieu, et le redoute comme homme.
7. Je voudrais vous exposer les autres raisons, et vous montrer, parles faits mêmes, que la prière du Sauveur, ici preuve de sonhumanité, sert ailleurs à soutenir la faiblesse des auditeurs.Car, s'il tient un langage humble, ce n'est pas seulement à causede son Incarnation, mais aussi pour les divers motifs énumérésci-dessus. Cependant, afin de ne pas noyer ce discours dans la multitudede détails qu'il nous reste à donner, arrêtons-nous,remettons la suite à un autre jour et terminons par l'exhortationà la prière. Nous en avons déjà parlésouvent, et il faut encore y revenir. Les étoffes teintes une foisseulement, perdent facilement leur éclat; plongées dans lebain longtemps et à plusieurs reprises, elles conservent indestructiblela délicatesse de leur couleur. Ainsi en est-il de nos âmes.En entendant souvent les mêmes choses, nous devenons pour ainsi direimbus et tout pénétrés d'ineffaçables enseignements.Ecoutons donc avec attention, car rien n'est plus puissant que la prière:rien ne lui est comparable. Un roi tout brillant de pourpre n'égalepoint celui qui prie et que glorifie son union avec Dieu. Si en présencede l'armée, des généraux, des chefs et des consuls,quelqu'un s'avance et s'entretient familièrement avec le roi, ilattire sur soi tous les yeux, et acquiert par là un éclatnouveau. Tels sont ceux qui prient. Quel honneur en effet, qu'en présencedes anges, des archanges, des séraphins, des chérubins etde toutes les autres vertus, un homme s'avance avec une entièreconfiance et s'entretienne avec leur souverain Maître. Mais, outrel'honneur, nous tirons encore le plus grand avantage de la prière,même avant d'être exaucés. Car, en levant les mainsau ciel et en invoquant Dieu, on se sépare des affaires temporelles,on se transporte par la pensée dans la vie future, et l'on contempledéjà les splendeurs célestes; dans le temps de laprière, si. elle est bien faite, on n'est plus de cette vie; lestransports de la colère s'apaisent sans peine; les ardeurs de lacupidité s'éteignent; les fureurs de l'envie se calment avecla plus grande facilité. Il nous arrive alors la même chosequi se passe dans la nature, au lever du soleil, selon la description duProphète : Vous avez répandu les ténèbres,dit-il, et la nuit a été faite; c'est alors (246) que passenttoutes les bêtes des forêts; les lionceaux, en rugissant aprèsleur proie, cherchent la nourriture que Dieu leur a donnée. Le soleilse lève; elles rentrent et vont se coucher dans leurs retraites.(Ps. CIII, 20.)
De même qu'aux premiers rayons du soleil toutes les bêtess'enfuient et se cachent dans leurs repaires, ainsi en est-il de la prière;comme un rayon elle s'échappe de nos lèvres, illumine notreâme, chasse et met en fuite toutes les passions brutales, et lesfait rentrer dans leurs cavernes, pourvu que nous priions avec attention,avec une âme ardente et un esprit vigilant. Alors le démonse retire. Quand un maître parle à un esclave, aucun autreesclave, même des plus confiants, n'oserait venir troubler cet entretien; à plus forte raison les dérasons, si odieux au Seigneur,ne pourront-ils nous empêcher de parler à Dieu, si nous lefaisons avec le zèle convenable. La prière, c'est le portcontre la tempête, l'ancre du salut, le bâton du vieillard,le trésor des pauvres, la sûreté des riches, la guérisondes maladies, la gardienne de la santé. La prière nous conservenos biens intacts et écarte promptement les maux. Survient-il unetentation? elle est facilement repoussée; une perte de richessesou toute autre affliction? tout est bientôt réparé.La prière chasse la tristesse, excite la gaieté; elle estla source de plaisirs continuels, la mère de la sagesse.
Celui qui prie avec attention, fût-il le plus pauvre, devientle plus riche; celui qui ne prie pas, au contraire, fût-il assissur le trône impérial, est le plus pauvre de tous les hommes.Achab n'était-il pas roi? n'avait-il pas des monceaux d'or et d'argent?Mais parce qu'il ne priait pas, il lui fallut faire chercher Elie, un hommesans habitation, qui n'avait pour tout vêtement qu'une peau de brebis.Oroi, qui possédez de si grands trésors, vous cherchez unhomme qui ne possède rien ! Oui, dit-il; car à quoi me serventces richesses? Le Prophète a fermé le ciel, et tout me devientinutile. Vous le voyez, Elie était plus riche que ce roil Car jusqu'àce qu'il eût parlé, le roi avec toute son armée étaitréduit à la dernière misère, O merveille !Elie n'a pas même de quoi se vêtir et il ferme le ciel. Etc'est cette pauvreté qui lui donne une telle prérogative.Parce qu'il ne possède rien ici-bas, il jouit de cette grande puissance.Il n'a qu'à parler, pour faire descendre du ciel d'immenses trésors.O bouche, source de pluies fécondes ! O langue, qui verse des ondéesbienfaisantes ! Voix, qui répand toutes sortes de biens ! Contemplanttoujours cet homme pauvre et riche, riche parce qu'il est pauvre, méprisonsles choses présentes, et soupirons après lés biensfuturs. De cette manière nous jouirons des uns et des autres. Puissions-noustous les obtenir parla grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui avec le Père et le Saint-Espritsoit la gloire, maintenant. et toujours et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
HUITIÈME HOMÉLIE. JUGEMENT ET AUMONE. DEMANDE DE LAMÈRE DES FILS DE ZÉBÉDÉE.
l. Hier nous revînmes du combat, du combat et de la lutte contreles hérétiques , nos armes étaient sanglantes; entrenos mains, le glaive de la parole s'était, si je l'ose dire, rougidu sang de l'hérésie ; nous n'avons pas terrassé lescorps, mais abattu les sophismes impies et tout ce qui s'élèveavec hauteur contre la science de Dieu. (II Cor. X, 5. ) Car tel est legenre de ce combat; telle est aussi la nature des armes. Saint Paul dità ce sujet : Les armes de notre milice ne sont point charnelles,elles sont puissantes en Dieu pour renverser les remparts, détruireles raisonnements et tout ce qui s'élève avec hauteur contrela science de Dieu. (II Cor. X, 4.) Il faudrait raconter à ceuxqui étaient absents, les péripéties d'hier, l'ordrede bataille, la mêlée, la victoire, les trophées. Maispour ne pas favoriser votre négligence, je veux passer outre. Vousqui étiez absents, soyez plus diligents à l'avenir, afinde récupérer ce que vous avez perdu par votre absence. Maintenantnous allons continuer. Pour peu que l'on ait de zèle à s'instruire, on pourra, si l'on ne nous a pas entendu hier, apprendre de quelqu'unde nos auditeurs ce que nous avons dit. Rien ne sera plus facile. Car tellefut l'attention des assistants qu'ils se retirèrent, emportant toutesmes paroles dans leurs coeurs, sans en rien laisser perdre. Vous n'aurezdonc qu'à les interroger.
Quant à la question à traiter aujourd'hui, nous vous l'exposeronsnous-même; nous discuterons une objection que nous font les hérétiques.Quelle est-elle.? Dernièrement nous avons parlé de la puissancedu Fils; nous avons montré qu'elle est égale à cellede son Père, sujet que nous avons longuement développé.Repoussés sur ce point, ils nous objectent un autre texte de l'Evangile,texte qu'ils n'entendent pas dans son véritable sens. Le voici :Pour ce qui est d'être assis à ma droite oit à ma gauche,ce n'est point à moi à vous le donner. Cet honneur est pourceux à qui le Père l'a préparé. (Matth. XX,23.)
Je vous renouvellerai d'abord le conseil déjà donnési souvent. Ne lisez pas simplement la lettre, pénétrez lesens. Quiconque s'attache uniquement aux mots, et ne s'occupe que (248)de ce qui est matériellement écrit, tombera dans de nombreuseserreurs. L'Ecriture dit que Dieu a des ailes, comme le témoignele Prophète : Protégez-moi à l'ombre de vos ailes.(Ps. XVI, 8.) Nous n'en conclurons pas que cette essence spirituelle etimmortelle a des ailes. Si cela ne peut se dire des hommes, encore moins.de cette nature pure, invisible, incompréhensible. Que signifientdonc pour nous les ailes? le secours, la sécurité, la protection,la défense, un asile inviolable. L'Ecriture dit encore que Dieudort : Levez-vous, pourquoi dormez-vous, Seigneur. (Ps. XLIII, 23.) Nousne pouvons pas dire que Dieu dort : ce serait le comble de la folie. Maisce mot dormir nous montre sa patience et sa longanimité. Un autreprophète dit : Serez-vous comme un homme endormi? (Jér. XIV,9.)
Vous le voyez, il nous faut beaucoup de prudence pour scruter l'Ecriture.En prenant les mots dans leur sens propre et strict, il en résulteraitune foule d'absurdités et de contradictions. L'un dit que Dieu dort,l'autre qu'il ne dort pas; et tous deux disent vrai, si vous les entendezconvenablement. En disant qu'il dort, l'un montre la grandeur de sa patience;en disant qu'il ne dort pas, l'autre nous révèle son essencepure et incorruptible. Ayons donc beaucoup de prudence et pesons bien cesparoles : Ce n'est point à moi à vous le donner; cet honneurest pour ceux à qui le Père l'a préparé. Cetexte n'ôte rien à Jésus-Christ de sa puissance , nediminue pas son autorité, mais il nous montre sa sollicitude, sasagesse, sa providence pour le genre humain. Qu'il ait le pouvoir de châtierou de récompenser, écoutez ce qu'il dit : Lorsque le Filsde l'homme viendra dans la gloire de son Père, il mettra les brebisà sa droite, et les boucs à sa gauche, et il dira àceux qui seront à sa droite : Venez les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparédès le commencement du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donnéà manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire.A ceux qui seront à sa gauche il dira : Retirez-vous de moi, maudits,allez au feu éternel qui a été préparépour le diable et pour ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pasdonné à manger; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donnéà boire ; j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli.(Matth. XXV, 31 et suiv.) Voyez-vous comment il juge avec autorité,comment il honore ou châtie, couronne ou punit, comment il introduitles uns dans le royaume céleste, et précipite les . autresen enfer ?
2. Admirez ici sa sollicitude pour nous. En s'adressant aux élusil dit : Venez les béais de mon Père, possédez leroyaume qui vous a été préparé dès lecommencement du monde. Aux damnés il ne dit pas : Retirez-vous demoi, maudits, allez au feu qui vous a été préparé;mais qui a été préparé pour le diable. J'aipréparé le royaume pour les hommes, dit-il; l'enfer, au contraire,je l'ai préparé, non pour les hommes, mais pour le démonet ses anges; si vous menez une vie telle que vous méritiez d'êtredamnés, vous pourrez vous l'imputer justement. Voyez quelle touchantebonté ! Les athlètes n'existent pas encore; les couronneset les récompenses sont déjà prêtes. Possédez,dit-il, le royaume qui vous a été préparé dèsle commencement du monde. Même instruction à recueillir dela parabole des dix vierges. A l'arrivée de l'Epoux, les follesdisent aux sages: Donnez-nous de votre huile. (Ib. 8). Les autres répondent: Nous craignons qu'il n'y en ait pas assez pour vous et pour nous. L'Ecrituren'entend pas parler d'huile et de feu, mais de la virginité et dela bonté. Le feu est le symbole de la virginité; l'huilecelui de l'aumône. Ce passage signifie que la virginité doitêtre accompagnée de charité; sans quoi le salut desvierges est incertain; mais qui sont ces vendeurs d'huile? Qui, sinon lespauvres? Ils donnent plutôt qu'ils ne reçoivent. Regardezdonc l'aumône non comme une perte, mais comme un gain, non commeune dépense, mais comme un prêt avantageux. Vous recevez plusque vous ne donnez. Vous donnez du pain, et vous recevez la vie éternelle; vous donnez un habit, et vous recevez un vêtement d'immortalité;vous donnez un abri sous votre toit, et vous recevez le royaume des cieux;vous distribuez des richesses périssables, et vous recueillez desbiens éternels.
Je suis pauvre, dites-vous, comment faire l'aumône ? C'est surtoutdans la pauvreté que vous pouvez faire l'aumône. Le richeenivré par l'abondance de ses biens, en proie à une fièvreardente, tourmenté d'une avarice insatiable, brûle d'augmentersa fortune; le pauvre, délivré de toutes ces maladies, donneplus facilement de ce qu'il a. C'est d'après la pureté d'intentionet non d'après les biens donnés crue se mesure l'aumône.La veuve de (249) l'Evangile donne deux oboles, et l'emporte, par sa charité,sur les plus opulents. Une autre veuve n'avait qu'une poignée defarine et un peu d'huile, elle reçut néanmoins et nourritle Prophète dont l'àme était aussi élevéeque le ciel. Ainsi la pauvreté ne fut un obstacle ni à l'uneni à l'autre. N'apportez donc pas de vaines, d'inutiles excuses.Dieu ne demande pas des largesses abondantes, mais une volonté généreuse.L'aumône se mesure , non d'après le don, mais d'aprèsl'intention. Vous êtes pauvre et le plus pauvre de tous les hommes? Mais vous n'êtes pas plus indigent que cette veuve qui l'emportade beaucoup sur les riches. Vous manquez, vous-même, du nécessaire? Mais vous n'êtes pas plus dénué que la veuve de Sidon; réduite à la dernière extrémité, attendantla mort, entourée de ses enfants, elle donne cependant ce qui luireste, et dans cette extrême indigence, elle acquiert d'immensesrichesses ; sa main fut comme une aire; son urne comme un pressoir, etdu dénuement elle fit sortir l'abondance.
Revenons à notre parabole pour ne pas tomber dans des digressionssans fin. A l'arrivée de l'Epoux, les vierges tenaient donc le langageque je vous ai rapporté. Les sages envoyaient les autres chez lesvendeurs ; mais ce n'était plus le temps d'acheter de l'huile. Onn'en fait sa provision qu'en cette vie. Une fois ce monde quittéet le théâtre fermé, il n'y a plus ni remède,ni pardon, ni excuse pour les actions passées; le châtimentseul reste. C'est ce qui arriva alors. Quand vint l'Epoux, les viergessages entrèrent avec leurs lampes; les autres, se trouvant en retard,frappèrent à la porte et entendirent cette effroyable parole: Retirez-vous, je ne vous connais pas. Vous voyez encore ici comment Jésus-Christhonore ou châtie, couronne ou punit, reçoit ou rejette; c'estlui qui porte les deux sentences. la même vérité seprouve par les paraboles de la vigne, et des talents. Le Seigneur reçoitles bons serviteurs et les comble d'honneurs; pour l'autre, il le faitlier et jeter dans les ténèbres extérieures.
3. Que répondent les hérétiques? Rien de sensé?Il a, disent-ils, le pouvoir de châtier et de couronner, de puniret de récompenser; mais pour le trône du ciel, pour cet honneursuprême, il ne peut le donner. Si je vous prouve que rien n'a étésoustrait à son jugement; cesserez-vous cette controverse téméraire?Or, écoutez le Christ lui-même : Le Père ne juge personne,il a donné tout jugement au Fils. (Jean, V, 22.) Si donc le Pèrea tout pouvoir de juger, rien n'a été excepté de sajuridiction. Celui de qui tout jugement relève est maître,à l'égard de tous, de récompenser et de couronner.Ces mots: Il a donné, ne doivent pas être pris dans leur senspropre. Le Père n'a pas donné à quelqu'un qui n'avaitpas, il n'a pas engendré une personne imparfaite, à qui ilaurait fait ce don plus tard. Il a engendré le Fils parfait, infini.Si Jésus-Christ se sert de cette expression, c'est pour excluredeux dieux engendrés, distinguer le fruit de la racine, et non pourvous faire croire à un perfectionnement successif. Ailleurs on luidemande : Vous êtes donc roi (Jean, XVIII, 37) ; il ne répondpas : J'ai reçu la royauté, ni la royauté m'a étédonnée plus tard ; mais : C'est pour cela que je suis né.S'il est né roi, à plus forte raison est-il juge et arbitre.Car il appartient au roi de juger, de décider, d'honorer, de punir.D'autres textes nous prouvent aussi que c'est à lui de donner lesrécompenses célestes. Quand je vous aurai montré leplus saint des hommes couronné par le Fils, quelle excuse aurez-vousencore?
Quel est donc cet homme ! Quel autre, sinon ce faiseur de tentes, cedocteur des nations qui a parcouru la terre et la mer comme avec des ailes,ce vase d'élection, ce paranymphe du Christ, ce fondateur de l'Eglise,architecte sage, héraut, athlète, soldat, qui a laissépar toute la terre des monuments de sa vertu, qui a été raviau troisième ciel, qui a connu les mystères ineffables deDieu, qui a entendu des choses que la langue de l'homme ne peut raconter,qui a reçu des grâces abondantes et supporté d'immensestravaux? Qu'il ait travaillé plus que tous les autres, il le ditlui-même; écoutez-le: J'ai travaillé plus que tousles autres. (I Cor. XV, 10.) S'il en est ainsi, sa couronne sera aussiplus belle : Car chacun recevra sa récompense selon son travail.(Ibid. III, 8.) Si sa couronne est plus brillante que celle des autresapôtres, et personne n'égale les apôtres qu'il surpasselui-même, il est évident qu'il jouira de l'honneur suprêmeet de la prééminence. Or, qui le couronnera ? Ecoutez : J'aibien combattu, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi.Il me reste à attendre la couronne de la justice, que Dieu, commeun juste juge, me rendra en ce jour. (II Tim. IV, 7.) (250) Le Pèrene juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils. (Jean,V, 22.) La même chose se prouve par ce qui suit : Non-seulement àmoi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement. (IITim. IV, 8.) L'avènement de qui ? Poursuivons : La grâce deDieu a paru salutaire à tous les hommes, elle nous a appris que,renonçant à l'impiété et aux passions mondaines,nous devons vivre dans le siècle présent avec tempérance,justice et piété, attendant la béatitude que nousespérons, et l'avènement glorieux du grand Dieu, notre SauveurJésus-Christ. (Tit. II, 11.)
4. Notre lutte contre les hérétiques est terminée;nous avons élevé des trophées et remporté unebrillante victoire. Par tout ce qui a été dit, nous avonsmontré que le Fils honore et châtie, qu'à lui appartienttout jugement, qu'il couronne et récompense les plus saints, etque dans les paraboles il s'attribue ce double pouvoir. Il nous reste àrépondre aux difficultés de nos frères et àmontrer pourquoi il a dit: Ce n'est point à moi à vous ledonner. Plusieurs sans doute se posent cette question. Pour résoudrele problème et dissiper toute inquiétude dans vos esprits,suivez-moi attentivement : le plus difficile me reste à traiter.Ce n'est pas la même chose de combattre ou d'enseigner, de terrasserun ennemi ou de relever un frère; il faut beaucoup de zèlepour raffermir ceux qui chancellent, et rétablir la tranquillitédans ,les esprits troublés. Que mes paroles ne vous étonnentpoint, si je disque ce n'est ni au Fils, ni même au Père;et je le proclame à haute voix, non, ce n'est ni au Fils ni au Pèreà régler les degrés de la gloire. Car si ce droitest au Fils, il est aussi au Père ; s'il est au Père, ilest aussi au Fils; voilà pourquoi le Seigneur ne dit pas simplement:Ce n'est pas à moi à le donner; il dit : Ce n'est pas àmoi à le donner, mais à ceux à qui mon Pèrel'a préparé. Il montre que ce n'est ni à lui, ni auPère, mais à d'autres. Que signifie donc ce texte? Votretrouble augmente, votre doute grandit, votre anxiété redouble.Mais ne craignez rien. Je ne me retirerai pas que je ne vous aie donnéla solution. Permettez-moi de reprendre d'un peu plus. haut. Autrementje ne pourrais traiter assez clairement toute la question.
Que signifie donc ce texte? Jésus allant à Jérusalem,la mère des fils de Zébédée, Jacques et Jean,s'approche avec ses enfants et dit: Faites que mes deux fils soient assisl'un â votre droite, l'autre à votre gauche. (Matth, XX, 20.)D'après un autre évangéliste, ce sont les fils quifont cette demande à Jésus-Christ. II n'y a cependant aucunecontradiction, mais il ne faut rien négliger, la mère ayantcommencé, et frayé la voie, les fils firent la mêmedemande, parlant sans savoir ce qu'ils disaient. Quoique apôtres,ils étaient très-imparfaits, comme les petits des oiseauxencore dans le nid et couverts à peine d'un léger duvet.
Il faut que vous le sachiez, avant la Passion ils étaient d'uneprofonde ignorance. Aussi Jésus-Christ les réprimandait-ilsouvent. Vous avez si peu d'intelligence! Vous ne comprenez pas encoreque je ne parlais pas du pain en disant: Gardez-vous du levain des pharisiens.(Matth. XVI, 11.) Jai beaucoup de choses à vous dire, mais vousne pouvez les porter maintenant. (Jean, XVI, 12.) Non-seulement ils nepénétraient pas les mystères, mais souvent la crainte,la timidité leur faisait oublier ce qu'ils avaient appris. C'estce que Jésus-Christ leur reproche: Aucun de vous ne me demande:où allez-vous ?Mais parce que je vous dis cela, la tristesse a remplivotre coeur. (Ibid., 5.) Et ailleurs : Il vous rappellera et enseigneratout (Jean, XIV, 26), dit-il en parlant du Saint-Esprit. Il ne dirait pas: Il vous rappellera, s'ils n'avaient oublié beaucoup de choses.Ceci n'est pas une simple conjecture; saint Pierre, qui tantôt confessecourageusement, tantôt oublie tout, nous le prouve clairement. Ila dit: Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (Matth., XVI,16),et pour cela il est appelé bienheureux; un peu après il commetun péché tel qu'il est traité de satan : Retirez-vousde moi, satan; vous m'êtes un sujet de scandale, parce que vous negoûtez pas les choses de Dieu, mais celles des hommes. (Matth. XVI,23.) Quoi de plus imparfait? ne pas goûter les choses de Dieu, maiscelles des hommes? Jésus-Christ parlait de sa Passion et de sa Résurrection;Pierre ne comprenant ni la profondeur de ses paroles, ni ses dogmes ineffables,ni le salut annoncé à toute la terre, lui dit à part:A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera pas. Voyez-vous que lesapôtres ne connaissaient rien de certain au sujet de la Résurrection?L'Evangéliste nous l'indique aussi : Ils ne savaient pas encorequ'il devait ressusciter d'entre les morts. (Jean, XX, 9.)
S'ils ignoraient cette vérité, à plus forte (251)raison les autres mystères, par exemple ce qui regarde le royaumede Dieu, les prémices de notre nature, l'Ascension dans les cieux;ils rampaient encore à terre, ils manquaient d'ailes pour prendreleur essor vers les cieux.
5. Ils étaient pénétrés de cette idée,que leur Maître régnerait bientôt à Jérusalem.Ils ne savaient rien de plus. Un autre évangéliste nous ledéclare : Ils croyaient, dit-il, que sa royauté approchait,royauté purement humaine selon eux, et ils pensaient que Jésus-Christallait à l'empire et non à la croix et à la mort.Après l'avoir entendu dire cent fois, ils ne pouvaient le comprendre: trop grossiers pour comprendre clairement ces sublimes vérités,ils supposaient que Jésus-Christ allait prendre possession de ceroyaume temporel, qu'il régnerait à Jérusalem. Croyantle moment arrivé, les fils de Zébédée s'approchentde lui sur la route et lui adressent leur demande. Ils se séparentdes autres disciples comme si déjà ils étaient àla tête des affaires, et ils demandent la prééminence,la place d'honneur. Ils croyaient que la fin était proche, que toutétait achevé et que le temps était venu de distribuerles couronnes et les récompenses. Ce n'est pas une conjecture queje fais, ni une simple probabilité que j'énonce. Jésus-Christlui-même, qui connaît les secrets des coeurs, va nous le déclarer.Ecoutez ce qu'il leur répond : Vous ne savez ce que vous demandez.Quoi de plus clair? Ils ne savaient ce qu'ils demandaient; ils lui parlentde couronnes, de récompenses, de prééminence, d'honneur,avant d'avoir combattu.
Par ces paroles : Vous ne savez ce que vous demandez, Jésus -Christnous indique deux choses: la première, c'est que les fils de Zébédéeparlent d'un royaume dont Jésus-Christ n'avait rien dit; car ilne s'agissait pas de ce royaume temporel et terrestre; la seconde, c'estqu'en recherchant la prééminence, en voulant paraîtreplus élevés, plus brillants que les autres, ils font unedemande très-inopportune. Ce n'est pas le temps des couronnes etdes récompenses, mais des combats, des luttes, des peines, des sueurs, des dangers, des guerres. Voici donc le sens de ces mots : Vous ne savezce que vous demandez. En me parlant ainsi vous n'avez pas encore souffert,vous n'êtes pas encore descendus dans l'arène; le monde estencore égaré, l'impiété domine, les hommespérissent ; vous ne vous êtes pas encore élancésde la barrière pour courir au combat. Pouvez-vous boire le caliceque je vais boire, et être baptisés du baptême dontje vais être baptisé? (Marc, X, 38). Il appelle calice etbaptême sa croix et sa mort : calice, parce qu'il l'accepte avecplaisir, baptême, parce que par là il purifie la terre. C'estaussi pour montrer la facilité de sa résurrection. Celuiqui est baptisé dans l'eau en sort facilement, la nature de cetélément n'offrant aucune résistance ; ainsi Jésus-Christdescendu au tombeau ressuscite avec la plus grande facilité. C'estpourquoi il l'appelle baptême. Voici ce qu'il veut dire : Pouvez-voussouffrir la mort, car maintenant c'est le temps de la mort, des dangers,des peines. Ceux-ci répondent : Nous le pouvons, sans savoir cequ'ils disent, et dans l'espoir d'obtenir leur demande. Jésus reprend: Vous boirez le calice, vous serez baptisés du baptême dontje vais être baptisé. Il appelle ainsi la mort. Car, Jacqueseut la tête tranchée par le glaive, et Jean mourut plusieursfois. Mais d'être assis à ma droite et à ma gauche,ce n'est point à moi à vous le donner, mais à ceuxà qui il a été préparé.
Voici le sens. Vous mourrez, vous serez torturés et honorésdu martyre. Cependant, d'être les premiers, ce n'est pas àmoi à vous le donner, c'est aux athlètes à le conquérirpar une plus vive ardeur, un plus grand zèle. Pour rendre ceci encoreplus clair, faisons une supposition voici un agonothète (1) ; unemère ayant deux fils athlètes vient le trouver avec ses enfantset lui dit : Faites que mes deux fils obtiennent la couronne. Que répondrait-il?La même chose que Jésus-Christ; ce n'est pas à moià la donner. Je suis agonothète, j'accorde lés récompensesnon à la faveur ni aux prières, mais au succès. Carl'agonothète doit donner le prix au courage et non au premier venu.C'est ce que fait aussi Jésus-Christ; par là il ne détruit.pas son essence ni sa dignité de Dieu; il montre que ce n'est pasà lui seul de donner la récompense, que c'est aussi aux combattantsde la prendre. Car si cela dépendait de lui seul, tous les hommesseraient sauvés et viendraient à la connaissance de la vérité;les honneurs ne seraient pas divers; puisqu'il a fait tous les hommes etprend un soin égal de tous.
Qu'il y ait des gloires diverses, saint Paul nous l'enseigne : Autre est l'éclat du soleil, autre l'éclatde la lune, autre l'éclat des étoiles, et une étoilediffère d'une autre en éclat (I Cor. XV, 41); Si on élèvesur ce fondement un édifice d'or, d'argent, de pierres précieuses.(Ibid., III, 12.) Saint Paul parle ainsi pour nous montrer les différentesespèces de vertu; et il nous indique en même temps que cen'est pas en dormant qu'on entre au royaume des cieux, mais qu'il faut,par beaucoup de tribulations, conquérir cette couronne. Les filsde Zébédée, forts de l'amitié et de la faveurde Jésus-Christ, croyaient qu'ils seraient préférésaux autres. Pour les détromper, et leur ôter cette persuasionpropre à les rendre plus négligents, Jésus-Christleur dit : Ce n'est pas à moi de le donner, c'est à vousde le prendre, si vous le voulez; montrez plus de zèle, plus d'ardeur,plus de dévouement. Les couronnes se donnent aux travaux, les honneursaux actions, les récompenses aux fatigues; les oeuvres, voilàprès de moi la meilleure recommandation.
6. J'avais donc raison de le dire, ce n'est ni à lui, ni au Père,mais aux athlètes, aux combattants. C'est pour cela que Jésus-Christdit à Jérusalem : Combien de fois ai-je voulu rassemblertes enfants, comme une poule ses poussins, et tu ne l'as pas voulu? voicique vos maisons demeureront désertes. (Luc, XIII, 34.) Ainsi vousle voyez, parmi les lâches, les paresseux, les indolents, personnene sera sauvé. Nous apprenons encore par là un autre mystère;c'est que le martyre ne suffit pas pour donner la prééminenceet l'honneur suprême. Jésus-Christ prédit le martyreaux fils de Zébédée, et cependant ils n'obtiennentpas pour cela la première place. Car il y en a d'autres qui peuventavoir fait davantage. Aussi dit-il : Vous boirez de mon calice, vous serezbaptisés du baptême dont je vais être baptisé;mais d'être assis à ma droite et à ma gauche, ce n'estpas à moi à vous le donner. Il ne s'agit pas de siège;cela signifie jouir d'un plus grand honneur, obtenir la prééminence,être le premier de tous. Jésus-Christ en parlant ainsi seproportionne à notre intelligence. Les fils de Zébédéedemandaient la première place et la préférence surtous les autres. Pour être ainsi placés et élevésau-dessus des autres, le martyre seul ne suffit pas. Vous mourrez, il estvrai; mais jouir de l'honneur suprême, ce n'est pas à moià vous le donner, c'est à ceux à qui il a étépréparé. Et à qui est-il préparé? Voyonsquels sont ces heureux, trois fois heureux qui obtiennent ces brillantescouronnes. Quels sont-ils et comment arrivent-ils à cette gloire?Ecoutez. Les dix apôtres étaient irrités contre lesfils de Zébédée, qui, séparés des autres,voulaient s'emparer des premières places. Voyez comment Jésus-Christcorrige les passions des uns et des autres. Il les appelle et leur dit: Les maîtres des nations leur commandent avec empire; leurs princesont un pouvoir absolu sur elles. Il ne doit pas en être de mêmeparmi vous; mais quiconque veut devenir le premier, qu'il se fasse le dernierde tous. (Marc, X, 42.)
Vous le voyez, ils voulaient être les premiers, les plus grandset les plus haut placés, et pour ainsi dire les princes des apôtres.Pour réprimer leur ambition, et manifester leur dessein, Jésus-Christdit : Quiconque veut devenir le premier, qu'il se fasse le serviteur detous. Si vous désirez la première place, et la dignitésuprême, prenez la dernière place, soyez les plus petits,les plus humbles, abaissez-vous au-dessous de tous. C'est la vertu quidonne cet honneur. Ce qu'il prouve aussitôt et surabondamment parun exemple : Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, maispour servir, et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. Voilàce qui rend illustre et glorieux. Regardez-moi, dit-il, je n'ai pas besoind'acquérir de la gloire ni de l'honneur, cependant j'ai voulu fairebeaucoup de bonnes oeuvres. Avant son Incarnation et ses abaissements,tout était corrompu et périssait; par ses humiliations, ilreleva tout; il chassa la malédiction, détruisit la mort,nous rendit le paradis, ôta le péché, ouvrit les portesdu ciel, fit renaître la piété sur la terre, bannitl'erreur, ramena la vérité, plaça nos prémicessur le trône royal et nous accorda des biens innombrables que nimoi ni tous les hommes ne pourrions raconter. Avant ses abaissements, lesanges seuls le connaissaient; après, tous les hommes le connaissent.
Vous le voyez, l'humilité ne diminue pas la splendeur du Filsde Dieu, il en résulte au contraire pour nous des biens innombrableset pour lui une gloire plus brillante. Si pour un Dieu infini et ne manquantde rien l'humilité a produit un si grand bien, lui a procuréplus de serviteurs, et a augmenté son royaume ; pourquoi craindreen vous (253) humiliant de vous abaisser? Alors vous serez grands, élevés,brillants, illustres quand vous vous mépriserez vous-mêmes,que vous dédaignerez les premières places, quand vous nefuirez pas les humiliations, ni les dangers, ni la mort, quand vous serezsoumis, dévoués à tous et prêts à toutfaire et à tout endurer. Pénétrés de ces sentiments,mes bien-aimés, recherchons l'humilité avec empressement;les injures, les affronts, les déshonneurs, les outrages, supportonstout avec joie. Car rien n'est plus capable que la vertu d'humilitéde nous élever, de nous combler d'honneur et de gloire, de nousexalter. En pratiquant cette vertu, puissions-nous obtenir les biens promispar la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui avec le Père et le Saint-Esprit soient la gloire, l'honneur,l'adoration, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
NEUVIÈME HOMÉLIE. SUR LAZARE MORT DEPUIS QUATRE JOURS.
1. Aujourd'hui la résurrection de Lazare nous donne l'occasionde résoudre diverses questions qui sont pour beaucoup un sujet descandale. Cette leçon, je ne sais comment, fournit aux hérétiqueset aux Juifs un prétexte de contradiction, non pas fondée,loin de là, mais apparente et provenant de leurs mauvaises dispositions.Plusieurs hérétiques disent que le Fils n'est pas semblableau Père. Pourquoi ? Parce qu'il dut prier pour ressusciter Lazare,et qu'il n'aurait pu le ressusciter sans prier, et, disent-ils, commentcelui qui prie serait-il semblable à celui qui reçoit laprière ? Or, le Fils prie et le Père reçoit ses supplications. Mais ils blasphèment, ils ne comprennent pas que Jésusprie pour condescendre et se proportionner à la faiblesse des assistants.Dites-moi quel est le plus grand de celui qui lave les pieds ou de celuià qui on les lave? Evidemment c'est celui-ci. Or notre Sauveur alavé les pieds de Judas qui était avec les apôtres.Judas est-il donc plus grand que notre Seigneur puisque Jésus-Christlui a lavé les pieds? Touchez-vous du doigt l'absurdité ?Lequel est le plus humble de laver les pieds ou de prier? C'est certainementde laver les pieds. Pourquoi celui qui n'a pas dédaigné leplus humble office dédaignerait-il d'accomplir le plus noble ? Toutcela se faisait par condescendance pour la faiblesse des Juifs, comme nousle verrons dans la suite de ce discours. Les Juifs prétendent aussiy trouver une contradiction. Comment, disent-ils, les chrétienspeuvent-ils honorer, comme Dieu, celui qui ignorait où Lazare étaitenseveli? Le Sauveur, en effet, dit à Marthe et à Marie,soeurs de Lazare : Où l'avez-vous placé? (Jean, XI, 34.)Ignorance, faiblesse; il ne sait où est Lazare et il serait Dieu? Mais je veux les faire rougir de leur objection.
O Juifs, vous accusez Jésus-Christ d'ignorance, à causede ces paroles : Où l'avez-vous placé? Dieu le Pèreignorait donc dans le paradis où s'était caché Adam?Car il le cherchait dans le paradis et il l'appelait : Adam, oùes-tu? c'est-à-dire où es-tu caché? Pourquoi Dieun'indique-t-il pas tout d'abord le lieu où Adam, plein de confiance,s'entretenait autrefois avec lui? Pourquoi cette question : (256) Adam,où es-tu ? Adam répond: J'ai entendu votre voix quand vousvous promeniez dans le paradis, j'ai craint parce que je suis nu, et jeme suis caché. (Gen. III, 9.) S'il y a ignorance dans un cas, ily a également ignorance dans l'autre. Jésus-Christ dit àMarthe et Marie : Où l'avez-vous placé? et vous l'accusezd'ignorance ! Que pensez-vous en entendant Dieu dire à Caïn: Où est ton frère Abel ? (Gen. IV, 9.) Si le Fils ignore,le Père ignore de même. Prenons une autre preuve tiréede la sainte Ecriture. Dieu dit à Abraham : Le cri de Sodome etde Gomorrhe est monté jusqu'à moi. Je descendrai et je verraisi leurs oeuvres répondent à ce cri qui est venu jusqu'àmoi, je saurai s'il en est ainsi ou non. (Gen. XVIII, 20.) Dieu qui connaîttoutes choses avant qu'elles soient (Dan. XIII, 42), qui sonde les coeurset les reins (Ps. VII, 10), qui connaît les pensées des hommes(Ps. XCIII, 11), dit : Je descendrai et je verrai si leurs couvres répondentà ce cri qui est venu jusqu'à moi ? Encore une fois, si vousaccusez le Fils d'ignorance, soyez conséquents et accusez-en aussile Père. Mais non, l'Ancien Testament ne prouve pas l'ignorancedu Père, ni le Nouveau celle du Fils. Pourquoi dit-il : Je descendraiet je verrai si leurs couvres répondent à ce qui est venujusqu'à moi ? Le cri, dit-il, est monté jusqu'à moi;mais je veux m'assurer par ma propre expérience. Ce n'est pas quej'ignore; c'est pour enseigner aux hommes à ne pas croire facilementtoutes les accusations, et à 'n'ajouter foi qu'après avoirexaminé attentivement et par eux-mêmes. Voilà pourquoiil est dit ailleurs : Ne croyez pas à toute parole. (Eccli. XIX,16.) Rien ne trouble la vie des hommes comme la trop grande crédulité.Le prophète David nous le déclare : Je persécutaiscelui qui médisait en secret de son prochain. (Ps. C, 5.)
2. Ce n'est donc pas par ignorance que le Sauveur demande : Oùl'avez-vous placé? et que le Père dit à Adam : Oùes-tu ? et à Caïn : Où est ton frère Abel ? oubien : Je descendrai et je verrai si leurs oeuvres répondent aucri qui est venu jusqu'à moi. Il nous est facile maintenant de répondreà ceux qui prétendent que Jésus-Christ pria par faiblesseavant de ressusciter Lazare. Suivez avec la plus grande attention. Lazareest mort; Jésus n'était pas là, il était enGalilée. Il dit à ses disciples : Notre ami Lazare dort.(Jean, II, 11.) Ceux-ci, croyant qu'il parlait d'un sommeil ordinaire,répondirent : Seigneur, s'il dort, il sera guéri. Jésusleur dit ouvertement : Lazare est mort. Le Sauveur vient ensuite àJérusalem, où était Lazare. La soeur de Lazare courtà sa rencontre et lui dit: Si vous eussiez été ici,mon frère ne serait pas mort. Si vous eussiez étéici. Vous êtes faible, ô femme ! Elle ne sait pas que Jésus-Christabsent de corps est. présent par la puissance de la divinité;elle mesure le pouvoir du divin Maître à la présencematérielle. Marthe lui dit : Seigneur, si vous eussiez étéici, mon frère ne serait pas mort; et maintenant je sais que toutce que vous demanderez à Dieu, il vous l'accordera. C'est donc pourrépondre au désir de Marthe que le Sauveur prie. Dieu n'apas besoin de prières pour ressusciter un mort. N'a-t-il pas opéréd'autres résurrections? Quand il rencontra à la porte dela ville un mort qu'on portait en terre, il ne fit que toucher la bièreet le mort se leva. (Luc, vu, 14.) Eut-il besoin de prière pourle ressusciter? Dans une autre circonstance, il ne dit qu'un mot àla jeune fille : Talitha, cumi (Marc, V, 41), et il la rendit vivante àses parents. A-t-il eu besoin de prier?
Pourquoi parler du Maître? Les disciples d'un mot ressuscitentles morts. Une parole de Pierre n'a-t-elle pas rendu Tabithe à lavie? Les vêtements de saint Paul n'ont-ils pas opéréde nombreux prodiges? Voici quelque chose de plus admirable encore. L'ombredes apôtres ressuscite les morts. On apportait les malades dans deslits, afin que l'ombre de Pierre cou. vrît quelqu'un d'eux, et aussitôtils étaient guéris. (Act. V, 15.) Quoi donc ? l'ombre desdisciples ressuscite les morts, et le Maître, pour ressusciter Lazare;aurait besoin de prier? Le Sauveur prie à cause de la faiblessede Marthe. Elle lui dit : Seigneur, si vous eussiez été ici,mon frère ne serait pas mort; maintenant je sais que tout ce quevous demanderez à Dieu, il vous le donnera. Vous voulez une prière,voici une prière. La miséricorde du Sauveur est une fontaineoù l'on peut remplir tout vase, quel qu'il soit; s'il est grand,il contient beaucoup, peu s'il est petit. Marthe demande une prièreet le Sauveur lui donne une prière, Un autre dit : Je ne suis pasdigne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole: qu'il soit fait ainsi, et mon serviteur sera guéri. Le Sauveurlui répondit: Qu'il soit fait selon que vous avez cru. (Matth. VIII,8 et 13.) Un autre dit : Venez, guérissez ma (257) fille, et ilrépond : Je vous suis. (Id. IX, 8.) Le médecin proportionneses remèdes aux désirs des hommes. Une femme touche en secretla frange de son vêtement, et elle obtient en secret sa guérison.(Ibid. 20.} Chacun obtient selon sa foi. Marthe dit : Je sais que toutce que vous demanderez au Père, le Père vous le donnera.Elle a voulu une prière ; le Sauveur la lui accorde,. non par nécessité,mais par condescendance pour sa faiblesse, pour montrer qu'il n'est pointopposé à Dieu, mais que tout ce qu'il fait, son Pèrele fait aussi.
Dieu a formé l'homme dès le commencement; c'est l'oeuvredu Fils aussi bien que du Père: Faisons l'homme, dit-il, ànotre image et à notre ressemblance. (Gen. I, 26.) Jésus-Christveut introduire le bon larron dans le paradis; il prononce une parole etle larron entre au paradis, et il n'a pas besoin de prière, quoiquel'entrée en fût interdite à tous les enfants d'Adam.Car Dieu y avait placé une épée flamboyante pour lagarder. (Gen. III, 24.) Jésus-Christ de son autorité ouvrele paradis et y introduit le larron.O Seigneur, vous faites entrer un larrondans le paradis ! Votre Père pour un seul péché enchasse Adam, et vous y introduisez le larron chargé de mille crimes,de mille forfaits ! et pour cela une parole vous suffit? Oui, car l'unne s'est pas, fait sans moi , ni l'autre sans mon Père. Car je suisdans le Père, et le Père est en moi. (Jean, XIV,10.)
3. La résurrection de Lazare ne fut pas l'oeuvre de la prière;pour vous en convaincre, écoutez cette prière : Je vous rendsgrâces de ce que vous m'avez exaucé. (Jean, XI, 41.) Quoidonc? Est-ce là une prière, une supplication ? Je vous rendsgrâces de ce que vous m'avez exaucé. Pour moi, je sais bienque vous m'exaucez toujours. Si vous savez, Seigneur, que vous êtestoujours exaucé par le Père, pourquoi l'importuner au sujetde choses que vous connaissez? Je sais bien, dit-il, que mon Pèrem'exauce toujours , mais je dis cela pour le peuple qui m'environne, afinque tous sachent que vous m'avez envoyé. Prie-t-il pour le mort?fait-il des supplications pour ressusciter Lazare? Dit-il : Mon Père,commandez au mort d'obéir; mon Père, ordonnez au tombeaude rendre le mort, de ne pas se fermer plus longtemps sur lui? Mais jedis cela pour le peuple qui m'environne, afin que tous sachent que vousm'avez envoyé. Ce qui se passe est moins un miracle qu'une instructionpour les spectateurs.
La prière n'est donc pas pour le mort, mais pour les Juifs incrédules,afin qu'ils sachent que vous m'avez envoyé. Comment reconnaîtrecette mission? suivez, je vous en prie, avec la plus grande attention.De ma propre autorité, semble-t-il dire , j'appelle le mort; dema propre puissance je commande à la mort; au Père, je dis: Mon Père; j'évoque Lazare du tombeau. Si le Pèren'est pas mon père, que ce prodige n'ait pas lieu; s'il l'est, aucontraire, que le mort obéisse pour l'instruction de ceux qui m'entourentPourquoi Jésus-Christ dit-il : Lazare, venez dehors ? Il a prié,et le mort n'est pas ressuscité; il dit : Lazare, venez dehors !et le mort se lève.O tyrannie de la mort ! O tyrannie sous laquellegémissait cette âme ! O enfer! il prie, et tu ne rends pasle mort ! Non, répond-il. Pourquoi? Je n'avais pas reçud'ordre. Je suis établi gardien, et je ne laisse sortir que surun ordre formel. La prière ne s'adressait pas à moi; c'étaitpour les Juifs incrédules. Et à moins d'un ordre précis,je ne délivre personne. Pour délivrer l'âme j'attendsla parole: Lazare, venez dehors ! Le mort entend l'ordre du Maître,et aussitôt se brisent les chaînes du trépas. Que leshérétiques soient confondus et qu'ils disparaissent de lasurface de la terre. Car vous le voyez par le texte même; le Christprie non pour ressusciter Lazare, mais pour condescendre à la faiblessedes assistants incrédules. Lazare, venez dehors ! Pourquoi appelle-t-ille mort par son nom? Pourquoi ? Parce qu'en s'adressant aux morts en général,il aurait ressuscité tous ceux qui étaient dans les tombeaux.Voilà pourquoi il dit : Lazare, venez dehors ! Je vous appelle seuldevant le peuple, pour montrer par cet acte particulier les prodiges del'avenir: j'ai ressuscité un mort, je ressusciterai la terre entière: Car je suis la résurrection et la vie. Lazare, venez dehors !Et le mort sortit enveloppé de bandelettes. O merveille étonnante! Celui qui a arraché l'âme des liens de la mort, qui a briséles portes de l'enfer, qui a broyé les portes d'airain et les verrousde fer, qui a délivré l'âme des chaînes de lamort, celui-là n'a pu déchirer les bandelettes du mort !Si, il le pouvait. Mais il ordonne aux Juifs d'ôter ces liens qu'ilsavaient attachés eux-mêmes en ensevelissant le mort. De lasorte, (258) ils devaient reconnaître leurs propres liens, et seconvaincre par leur expérience que c'était ce Lazare ensevelipar eux, que Jésus-Christ était le Messie envoyé dansle monde par la bonté du Père, et qu'il avait pouvoir surla vie et sur la mort. A lui, avec le Père et le Saint-Esprit, soientla gloire et l'empire, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi, Soit-il.
DIXIÈME HOMÉLIE. DES PRIÈRES DE JÉSUS-CHRIST.
1. Dans nos homélies précédentes, nous avons combattuvaillamment pour la foi, nous nous sommes réjouis à la vuede nos glorieuses victoires spirituelles. Il est temps de payer le restede notre dette; il n'y a plus d'obstacle. Je sais que ce long délaivous a fait oublier mes engagements : mais je n'ai pas l'intention de riencacher; je m'acquitterai même avec un véritable bonheur. Jele fais non-seulement par motif de probité, mais aussi pour monpropre avantage. Dans les contrats ordinaires, le débiteur profitede l'oubli du créancier; dans les traités spirituels, l'excellentemémoire du créancier procure la plus grande utilitéau débiteur. Là, en effet, la somme rendue, en passant desmains du débiteur à celles du créancier, appauvritl'un et enrichit l'autre; ici, au contraire, on peut donner et conserver,et, prodige étonnant ! nous avons d'autant plus que nous donnonsdavantage. Si je garde une semblable dette enfouie dans mon esprit, sansla payer, j'y perds un avantage, je m'appauvris; mais si je donne, si jecommunique à un grand nombre ce que je sais, mes richesses spirituelless'en augmentent. Telle est la vérité. Celui qui donne auxautres augmente ses trésors; celui qui retient, diminue sa fortune.La parabole des talents nous le prouve clairement. Les uns rapportent ledouble de ce qu'on leur avait confié, et ils sont comblésd'honneur; l'autre conserve son talent sans le prêter, il ne peutlui faire produire le double, et pour cela il est puni. (Matai. XXV, 15.)Dans la crainte d'un pareil châtiment, donnons littéralementà nos frères ce que nous avons de bon et d'utile en faitde doctrine.
Communiquons-le à tous sans le cacher, puisqu'en donnant auxautres., nous nous enrichissons nous-mêmes, et qu'en rendant lesautres participants de nos biens, nous augmentons nos trésors.
On ne perd rien, ni de sa gloire, ni de ses avantages, en faisant partaux autres de ce que (260) l'on sait: au contraire, on ajoute àl'éclat de sa renommée et l'on gagne en proportion de ceque l'on donne. Quoi de plus glorieux et de plus avantageux que de fouleraux pieds l'envie, de faire taire la jalousie, de pratiquer la charité?Si vous gardez tout pour vous seul, les hommes vous traiteront d'égoïsteet d'envieux, ils vous haïront, et Dieu vous infligera, comme àun méchant, le dernier supplice. De plus, la grâce elle-mêmevous abandonnera bientôt. Le blé conservé trop longtempsdans les greniers se consume rongé par les vers; jeté dansun champ bien préparé, il multiplie et se renouvelle. Ainsila parole spirituelle longtemps renfermée s'éteint bientôt,et l'âme est rongée par l'envie, la paresse et toute sortede maladie; semée dans les âmes de nos frères, commedans une terre fertile, la parole produit une riche moisson, non-seulementpour ceux qui la reçoivent dans leurs âmes, mais aussi pourcelui qui l'y jette. Une fontaine où l'on puise sans cesse est pluspure et plus abondante; obstruée, elle tarit. Ainsi les dons spirituels,sans cesse répandus et communiqués à tous ceux quiles désirent, n'en sont que plus abondants; enfouis par l'envieet la jalousie, ils diminuent et finissent par s'anéantir. Puisquetel est lavantage qui nous est réservé, nous voulons vouspayer toute notre dette, après vous avoir rappelé d'abordl'ensemble de la question.
2. Comme vous vous en souvenez, nous avons parlé de la gloiredu Fils, nous avons exposé les motifs de la manière simpleet humble dont il parle de lui-même. Ce n'est pas seulement àcause de l'Incarnation, avons-nous dit; c'est aussi à cause de lafaiblesse des auditeurs que Jésus-Christ s'abaisse ainsi en enseignant;c'est encore souvent pour nous apprendre l'humilité. Ces raisonsont été suffisamment développées; la prièrequ'il fit pour Lazare, celle qu'il offrit sur la croix, nous les avonsexpliquées et nous avons clairement prouvé qu'il fit l'unepour attester son incarnation, l'autre pour condescendre à la faiblessedes auditeurs, et nullement parce qu'il aurait eu besoin de secours. Qu'ilait accompli beaucoup de ces actions pour enseigner l'humilité àses apôtres, écoutez-en la preuve. Il verse de l'eau dansun bassin : ce n'est pas assez; il se ceint d'un linge, et, poussant l'abaissementaux dernières limites, il commence à laver les pieds desApôtres, et même ceux du traître. (Jean, XIII, 4.) Quin'est frappé de stupeur et d'admiration? Il lave les pieds de celuiqui va le trahir. Pierre s'y refuse en disant : Quoi! Seigneur, vous melaveriez les pieds ? Il ne le laisse pas pour cela. Si je ne vous laveles pieds, lui dit-il, vous n'aurez point de part avec moi. Pierre reprend: Seigneur, non-seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête.Remarquez le respect du disciple dans son refus et dans son consentement.Quoique contraires, ces paroles sortent également d'un coeur brûlantd'amour. Pierre est tout feu, tout amour ! Mais comme je vous le disais,que cet humble office ne rabaisse pas le Fils à vos yeux, ni ladignité de sa nature. Ecoutez ce qu'il ajoute : Savez-vous ce queje viens de vous faire ? Vous m'appelez Seigneur et Maître, et vousavez raison; car je le suis. Si donc moi votre Seigneur et votre Maîtreje vous ai lavé les pieds, vous devez faire de même entrevous. Car je vous ai donné lexemple, afin qu'en voyant ce que j'aifait à voire, égard, vous le fassiez aussi à l'égardde vos frères. (Jean, XIII, 12-16.)
Vous le voyez, la plupart des actions de Jésus-Christ ont étéfaites pour nous servir d'exemples. Un maître plein de sagesse balbutieavec les petits enfants; ce qui prouve sa sollicitude pour ces enfantset non son ignorance. Ainsi agit Jésus-Christ, non par suite del'imperfection de sa nature, mais par condescendance. Pesons bien toutesles circonstances. Si l'on voulait, suivant la méthode des hérétiques,étudier cet exemple objectivement et sans avoir égard auxintentions du Sauveur, on en déduirait une conséquence évidemmentabsurde. En effet, si celui qui lave les pieds est au-dessous de celuià qui il rend ce service, Jésus-Christ est donc au-dessousdes disciples. Personne n'est assez fou pour le prétendre. Quelmalheur d'ignorer les raisons qui dirigeaient le Seigneur dans sa conduite! Quel avantage au contraire de tout considérer attentivement; etde savoir découvrir les raisons cachées et mystérieusesdes actions si ordinaires et si simples qui ont rempli sa vie terrestre.Je pourrais citer d'autres passages analogues à celui-ci par l'enseignementqu'ils insinuent : Qui est le plus grand, dit le divin Sauveur, de celuiqui est à table ou de celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui està la table ? Et moi je suis parmi vous comme celui qui sert. (Luc,XXII, 27.) Actions et paroles, tout tend au même but : (261) àinstruire ses disciples par ses abaissements et à leur enseignerl'humilité. Evidemment, c'est pour l'instruction des apôtreset non par l'infériorité de sa nature qu'il agit ainsi. Ailleurs,en effet, il dit : Les princes des nations dominent sur elles; qu'il n'ensoit pas de même parmi vous. Que celui qui voudra être le premierparmi vous, soit le serviteur de tous. (Matth. XX, 25, etc.) Car le Filsde l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Si doncil est venu pour servir et pour enseigner l'humilité, ne vous étonnezpas de le voir agir et parler comme un serviteur. Il prie souvent dansla même intention. Ses apôtres s'approchent en lui disant :Seigneur, apprenez-nous à prier, comme Jean l'a appris àses disciples. (Luc, XI, 1. ) Que faire, dites-moi ? ne pas leur apprendreà prier? Mais il est venu pour leur enseigner toute sagesse. Ildevait donc les instruire, et par conséquent prier lui-même.Il aurait pu le faire en paroles, dites-vous. Les actions sont bien pluspuissantes que les paroles pour instruire et persuader. Voilà pourquoiil ne se contente pas de les instruire de vive voix; il prie et il passeen prières les nuits dans les déserts pour nous apprendre,quand nous devons nous entretenir avec Dieu, à fuir le tumulte etles bruits de la foule, à choisir le lieu et le temps favorablesà la solitude. La solitude, ce n'est pas seulement une montagne,un désert, c'est aussi votre chambre, pourvu que vous ayez soind'en écarter tout bruit, toute dissipation.
3. C'est par condescendance que Jésus-Christ a prié. Vousl'avez vu au sujet de Lazare, nous le voyons encore ailleurs. Pourquoiprie-t-il pour les plus petits et non pour les plus grands miracles ? Si,comme vous le prétendez, il priait pour demander du secours, s'iln'avait pas la puissance à sa disposition, il devrait prier et invoquerson Père pour tous les miracles, ou du moins pour les plus considérables.Or, il fait précisément le contraire. Il ne prie pas quandil opère les plus grands prodiges, pour montrer que lorsqu'il prie,il le fait avec l'intention d'instruire les hommes et qu'il n'a pas besoind'un secours étranger. Lorsqu'il bénit les pains, il lèveles yeux au ciel et il prie (Marc, VI, 41), pour nous apprendre àne pas toucher à la nourriture avant d'avoir rendu grâcesà Dieu qui nous la donne. Dans les résurrections de mortsil ne prie pas, excepté pour Lazare. J'en ai indiqué la cause;c'était pour condescendre à la faiblesse des spectateurs.Jésus-Christ lui-même l'a manifesté clairement : J'aidit cela à cause du peuple qui m'environne. Ce n'est pas sa prière,mais sa parole qui a ressuscité le mort, nous l'avons suffisammentmontré.
Pour rendre la chose encore plus évidente, continuons. Faut-ilpunir, récompenser, porter des lois, faire quelque grand miracle,vous le verrez non pas invoquer le Père, ni prier, mais agir avecautorité. Citons des exemples, et vous remarquerez que nulle partil ne prie dans ces occasions solennelles. Venez les bénis de monPère, dit-il, possédez le royaume qui vous a étépréparé. Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu qui aété préparé au démon et à sesanges. (Matth. XXV, 34.) Il punit et récompense de sa propre autorité,sans avoir besoin de prière. S'agit-il de guérir le paralytique: Lève-toi, prends ton lit et marche (Marc, II, 9); de délivrerde la mort : Talitha, cumi, lève-toi (Marc, V, 41); de remettreles péchés : Aie confiance, mon fils, tes péchéste sont remis (Matth. IX, 2); de chasser le démon : Je te le commande,esprit mauvais, sors de cet homme (Marc, V, 8); d'apaiser la mer : Tais-toiet fais silence (Marc, IV, 39); de rendre la santé à un lépreux: Je le veux, sois purifié (Matth. VIII, 3) ; de porter des lois: Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueraspoint; moi je vous dis que quiconque dira à son frère, Fou,méritera d'être condamné au feu de l'enfer. (Matth.V, 21.)
Voyez comme il fait tout avec une autorité souveraine. Il condamneà l'enfer, il fait entrer au ciel, il guérit les paralytiques,il ressuscite les morts, il remet les péchés, chasse lesdémons, apaise la mer. Quel est le plus grand de donner le ciel,de jeter en enfer, de remettre les péchés, de porter deslois avec autorité, ou de multiplier les pains ? Evidemment lespremiers miracles l'emportent sur le dernier. Cependant il ne prie paspour ceux-là; il est donc clair qu'il le fait non par faiblesse,mais pour l'instruction, de la foule qui l'entoure. Afin que vous sachiezce que c'est que remettre les péchés, écoutez le Prophète;il nous dit que ce privilège appartient à Dieu seul : O Dieu,qui est comme vous, qui ôtez les péchés et effacezles iniquités? (Mich. VII, 18.) Faire entrer au ciel est encoreplus que ressusciter un mort. Cependant Jésus-Christ le fait avecpleine autorité. Porter des lois appartient (262) aux rois et nonaux sujets. La nature même des choses le proclame. Les rois seulspeuvent donner des lois. L'Apôtre aussi le déclare : Quantaux vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, maisje donne un conseil comme fidèle ministre du Seigneur par sa miséricorde.(I Cor. VII, 25.) Serviteur et ministre, il n'a pas osé ajouteraux lois portées dès l'origine. Il n'en est pas ainsi deJésus-Christ; avec une autorité souveraine il abroge leslois anciennes, et en établit de nouvelles. Si faire des lois n'appartientqu'au roi, quelle raison peuvent encore alléguer les hérétiquespour la défense de leur impudente doctrine, quand on voit Jésus-Christ,non-seulement porter des lois nouvelles, mais amender les anciennes? Ilest clair par là qu'il est consubstantiel au Père.
4. Pour plus d'évidence, étudions le passage de l'Ecritureauquel je fais allusion. (Matth. V, 1.) Jésus étant montésur la montagne s'assit et commença à parler à lafoule qui l'entourait : Bienheureux les pauvres d'esprit, ceux qui sontdoux, les miséricordieux , ceux qui ont le coeur pur. Aprèsces béatitudes, il continue : Ne pensez pas que je sois venu détruirela loi ou les prophètes, je ne suis pas venu les détruire,mais les accomplir. Est-ce qu'on l'a soupçonné de vouloirdétruire la loi? a-t-il énoncé quelque chose de contraireà la loi ancienne, pour s'exprimer ainsi? Il a dit : Bienheureuxles pauvres d'esprit, c'est-à-dire les humbles. Mais l'Ancien Testamentdit: Un sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit brisé.Dieu ne rejette pas un coeur contrit et humilié. (Ps. L,19.) Bienheureuxceux qui sont doux, ajoute le Sauveur; et Isaïe, parlant au nom deDieu, proclame la même chose : Sur qui jetterais-je les yeux, sinonsur celui qui est doux, pacifique, et qui craint mes paroles? (LXVI, 2.) Bienheureux les miséricordieux, poursuit le Seigneur; et dansla loi ancienne il est partout question de miséricorde : Ne prenezpas la vie du pauvre, ne rejetez pas la prière de l'affligé.(Eccli. IV, 4.) Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, lisons-nous, toujoursdans le sermon sur la montagne. Et David, de son côté, s'écrie: Mon Dieu, créez en moi un coeur pur, rétablissez au fondde mon âme l'esprit de droiture. (Ps. L, 12.)
On trouverait le même accord à l'égard des autresbéatitudes. Pourquoi Jésus-Christ, n'ayant rien publiéde contraire à la loi ancienne, ajoute-t-il : Ne pensez pas queje sois venu détruire la loi et les prophètes. C'est àcause de ce qui va suivre, et non de ce qu'il vient de dire. Il allaitperfectionner la loi, et c'est afin qu'on ne prît pas ce perfectionnementpour une opposition, qu'il dit : Ne pensez pas que je sois venu détruirela loi et les prophètes, c'est-à-dire je vais révélerdes préceptes plus parfaits que les anciens préceptes. Ainsi: Vous avez entendu dire : Ne tuez pas; et moi je vous dis : Ne vous mettezpas en colère. On vous a dit : Ne commettez point d'adultère;et moi je vous dis : Quiconque regarde une femme avec un mauvais désir,a déjà commis l'adultère, etc. Accomplir n'est pasdétruire, et ici il y a accomplissement et non destruction. Ce qu'ila fait pour les corps, il le fait pour la loi. Qu'a-t-il fait pour lescorps? En venant sur cette terre, il trouva des membres mutilés,rongés par des maux de toute sorte; il les guérit, et leurrend leur première beauté. Par tout cela il montre clairementqu'il est le même Dieu qui a porté les lois anciennes et créénotre nature.
La guérison de l'aveugle prouve évidemment son intentionde nous faire entendre cette vérité. En passant, il voitun aveugle, fait de la boue, oint de cette boue les yeux de l'aveugle etlui dit : Allez vous laver dans la piscine de Siloé. (Jean, IX,7.) Lui, qui d'un mot ressuscite les morts , sans parler de ses autresmiracles, pourquoi prend-il ici la peine de faire de la boue, et d'en oindreles yeux de l'aveugle? N'est-ce pas pour nous apprendre qu'il est le mêmeDieu qui, au commencement, prit du limon de la terre et en forma l'homme?Autrement, sa peine serait bien superflue. Il n'avait pas besoin de bouepour rendre la vue à -l'aveugle; un seul mot, sans cette matière,lui suffisait; c'est pour nous le faire comprendre qu'il ajoute : Allezvous laver à la piscine de Siloé. Son intention étaitde nous montrer par la manière dont il opère ce miracle,que c'est lui qui a créé le monde; la leçon donnée,il dit à l'aveugle : Allez vous laver à la piscine de Siloé.Parfois quand un artiste d'un rare talent veut faire éclater toutela gloire de son art, il laisse dans sa statue une partie inachevée,qu'il se propose de travailler et de parfaire sous les yeux mêmesdu public; c'est ce que fit le Christ en cette occasion, pour montrer quel'homme est bien son oeuvre; voici un homme qu'il a laissé inachevé,ce sont les (263) yeux qui manquent; qui pourra achever cette partie quireste à faire, sinon celui qui a créé et forméle tout. Or, Jésus donne à cet homme les yeux qui lui manquent,donc la preuve est évidente, et Jésus-Christ est le créateurde l'homme.
Considérez quel membre Jésus-Christ a rétabli parce miracle : ce n'est ni une main, ni un pied; c'est l'il, le plus beau,le plus nécessaire, le plus précieux de tous nos organes.Or, celui qui peut créer l'organe le plus nécessaire et leplus beau, c'est-à-dire les yeux, celui-là peut évidemmentcréer un pied, une main ou tout autre membre. Qu'ils soient bénisces yeux qui, comme un magnifique spectacle, attiraient toute la fouleprésente ; leur beauté est une voix qui apprend àtous la puissance de Jésus-Christ. Prodige étonnant ! Unaveugle apprend à voir aux voyants; c'est ce que Jésus-Christinsinue : Je suis venu dans ce monde pour juger, afin que les aveuglesvoient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. (Jean, IX, 39.) O heureusecécité ! Ce que la nature refuse à cet homme, il lereçoit de la grâce, et ce refus lui a été moinsnuisible que la réparation n'en devint avantageuse. Quoi de plusadmirable que ces yeux, que des mains saintes et pures daignèrentformer! Ce qui est arrivé pour la femme stérile se renouvelleici. Le délai, loin de lui nuire, la rendit plus glorieuse , puisqu'elleeut un fils, non par la loi de la nature, mais par la loi de la grâce.Ainsi l'aveugle n'éprouva aucun préjudice de sa cécitépassée, il en tira au contraire un grand avantage, puisqu'il contemplale soleil de justice avant de voir le soleil matériel qui nous éclaire.
5. Que cet exemple nous apprenne à garder une pieuse résignation,quand nous, voyons quelque malheur fondre sur nous ou sur ceux qui noussont chers. Car si nous supportons avec joie et patience tout ce qui nousarrive, nos malheurs deviendront pour nous une source de bénédictionset de toute sorte de biens. Mais je reviens à mon sujet.
Comme Jésus-Christ a perfectionné les corps imparfaits,de même ayant trouvé la loi imparfaite, il l'amenda, la miten ordre, en un mot, il la perfectionna. Ne croyez pas qu'en parlant del'imperfection de la loi j'accuse le législateur; elle n'étaitpas imparfaite de sa nature, elle le devint par le progrès des temps.A l'époque où elle fut portée, elle était parfaite
et proportionnée à l'état des Juifs. Plus tard,la nature se perfectionnant par les leçons du Christ, la loi devintimparfaite, non en elle-même, mais à cause d'une vertu plusgrande qui se manifestait dans ceux qu'elle avait instruits. A un enfanton donne un arc et des flèches, moins pour combattre que pour s'exercer,et ces armes lui sont inutiles quand, parvenu à l'âge d'homme,il est apte à la guerre. Ainsi en est-il de notre nature. Quandnous étions faibles et occupés à nous former par l'exercice,Dieu nous donna des armes convenables et faciles à manier; maisquand nos forces se furent accrues, et que notre vertu eut gagnéen perfection, ces armes nous devinrent- inutiles. Aussi Jésus-Christest venu nous en apporter d'autres. Voyez avec quelle prudence il citeles anciennes lois et propose les nouvelles ! Vous avez appris qu'il aété dit aux anciens : Vous ne tuerez point. Par qui celaa-t-il été dit? Par vous, Seigneur, ou par votre Père?Il ne l'indique pas.
Pourquoi ce silence? pourquoi cacher le nom de celui qui a parléet cité la loi, sans nommer le législateur? En voici la raison:s'il s'était ainsi exprimé : Mon Père vous a dit:Vous ne tuerez point, et moi je vous dis: Vous ne vous mettrez pas en colère;ce langage eût paru bien dur à des auditeurs grossiers, etincapables de comprendre qu'il était venu perfectionner, et nondétruire les anciennes institutions; ils lui auraient répondu: Que prétendez-vous? Votre Père a dit : Vous ne tuerez pas,et vous dites : Vous ne vous mettrez pas en colère. C'étaitdonc pour que personne ne s'imaginât qu'il était opposéà son Père, ou qu'il proposait quelque chose de plus sage,qu'il évite de dire : Vous avez appris du Père. D'un autrecôté, s'il avait dit : Vous savez que j'ai dit aux anciens,l'inconvénient n'aurait pas été moindre. Si àces mots: Avant qu'Abraham fût, je suis (Jean, VIII, 58.), on voulaitle lapider, que n'aurait-on pas fait, s'il avait déclaréqu'il avait donné la loi à Moïse? Voilà pourquoiil ne parle ni de lui-même, ni de son Père, et se contentede ces mots : Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: Vous ne tuerez point.
En guérissant les corps, il montre qui a créé l'hommeau commencement; de même en rendant la loi plus complète etplus parfaite, il déclare qui a porté cette loi dèsl'origine. C'est aussi pour la même raison qu'en parlant de la créationde l'homme , il ne (264) nomme ni lui-même, ni son Père; etqu'il se sert d'une proposition indéfinie, sans désignationde personne. Celui qui créa l'homme au commencement, le créahomme et femme. (Matth. XIX, 4.) Ses paroles laissent inconnu le nom ducréateur; mais ses oeuvres le révèlent, quand il guéritles corps. De même ici : Vous avez appris qu'il a étédit aux anciens; sa phrase voile le nom du législateur, mais sesoeuvres le font connaître; car celui qui perfectionne est le mêmequi a ébauché. Il cite les lois anciennes, il les met enparallèle avec celles qu'il promulgue, afin de montrer àses auditeurs qu'il ne contredit pas son Père, et qu'il a la mêmeautorité. Les Juifs le comprirent et furent remplis d'admiration,témoin. l'Evangéliste qui nous le rapporte : Le peuple étaitdans l'admiration de sa doctrine, car il les enseignait comme ayant autorité,et non comme les docteurs et les pharisiens. (Matth. VII, 28.) Si vousprétendez, vous nos adversaires, que leur sentiment n'étaitpas fondé, je vous répondrai que Jésus-Christ, loinde les redresser et de les réprimander, les confirme dans ce mêmesentiment; car tout aussitôt un lépreux s'approche en disant: Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. Que répondle Sauveur? Je le veux, soyez guéri. Pourquoi ne pas répondresimplement : Soyez guéri? C'est parce que le lépreux avaitrendu témoignage à sa puissance par ces mots : Si vous levoulez; et pour montrer que ces paroles : Si vous le voulez, n'exprimentpas la croyance du lépreux seulement, mais sont l'expression mêmede la vérité, le Sauveur ajoute : Je le veux, soyez guéri.Par là il révèle sa puissance et l'autoritéavec laquelle il opère toute chose. S'il n'en était pas ainsi,cette parole : Je le veux, serait superflue.
6. Nous savons quelle est sa puissance. Si donc nous le voyons s'abaisserdans ses paroles ou dans ses actions, c'est pour les motifs que nous avonsénumérés ; c'est parce qu'il veut apprendre l'humilitéà ses auditeurs, et non à cause de la bassesse de sa nature.Il s'incarne par humilité, et non parce qu'il est inférieurau Père; cela est facile à prouver. Les ennemis de la véritéraisonnent ainsi : S'il est égal au Père, pourquoi le Pèrene s'est-il pas incarné? Pourquoi le Fils a-t-il pris la forme del'esclave ? n'est-il pas évident que c'est à cause de soninfériorité? Si tel est le motif de l'Incarnation, le Saint-Espritqui, selon eux, est
inférieur au Fils (nous nous gardons bien de le dire), auraitdû s'incarner. Si le Père est plus grand que le Fils, parla raison que c'est le Fils, et non le Père, qui s'est incarné,le Saint-Esprit sera aussi plus grand que le Fils, pour la même raison;car le Saint-Esprit ne s'est pas incarné.
Mais laissons les preuves de la raison, et prouvons par l'Ecriture quele Fils s'est incarné par humilité. Saint Paul le savaitbien. Pour nous exciter à la vertu, il nous en donne des exemplespris au ciel. Ainsi. quand. il exhorte ses disciples à la pratiquede la charité et à s'aimer les uns les autres, il leur proposeJésus-Christ pour modèle: Et vous, maris, aimez vos femmescomme Jésus-Christ a aimé l'Eglise. (Ephés. V, 25.)De même en parlant de l'aumône : Vous connaissez la charitéde NotreSeigneur Jésus-Christ qui, étant riche, s'est rendupauvre pour vous afin de vous enrichir par sa pauvreté. (II Cor.VIII, 9.) C'est-à-dire comme Notre-Seigneur s'est rendu pauvre ens'incarnant, ainsi soyez pauvres au milieu de vos richesses; et comme laprivation de la gloire à laquelle il s'est volontairement soumisdans son incarnation, n'a pu lui nuire, ainsi la privation des richesses,loin de vous porter aucun préjudice, vous procurera de grands biens.Saint Paul, écrivant aux Philippiens au sujet de l'humilité,leur propose encore l'exemple de Jésus-Christ : Que chacun par humilitécroie les autres au-dessus de soi... Et soyez dans le même sentimentoù a été Jésus-Christ, qui ayant la forme etla nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpationd'être égal à Dieu, mais il s'est anéanti lui-mêmeen prenant la forme de l'esclave. (Philip. II, 3.) Mais si, comme le veulentles hérétiques, l'infériorité de sa natureest le motif de son incarnation; il n'y a plus d'humilité, et l'exempleapporté par saint Paul tombe à faux. Car l'humilitéconsiste à obéir à son égal. C'est ce qu'ilindique par ces paroles : Ayant la forme et la nature de Dieu, il n'a pointcru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal àDieu, etc.
Que signifient ces paroles ? Celui qui possède injustement unbien se garde de le quitter parce qu'il craint et n'a pas confiance enson droit. Mais celui qui possède un bien qu'on ne peut lui enlever,ne craint pas de s'en dessaisir. Un exemple rendra plus claire cette vérité.Un père de famille a un fils et un esclave. Si l'esclave vient às'emparer d'une liberté (265) imméritée et àrésister à son maître, il repousse tout travail servile,il n'obéit plus, il craint que sa liberté n'en souffre etque l'obéissance ne la compromette; il s'est emparé d'uneprérogative qui ne lui revient pas. Au contraire , le fils n'hésitepas à accomplir les oeuvres d'un esclave; il sait bien que, malgréce travail servile, il ne perd rien de sa liberté, qui demeure intacte,et que ces humbles fonctions ne peuvent lui ravir sa noblesse native. Ilne s'en est pas emparé injustement comme l'esclave; c'est un attributnécessaire de sa condition de Fils. Tel est le sens des parolesde saint Paul. Jésus-Christ, dit-il, étant le vrai fils librepar nature, et possédant justement cette prérogative n'apas craint de la voiler, et de prendre la forme de l'esclave. Car il savaitbien que cette condescendance ne pouvait diminuer sa gloire, gloire quin'était pas empruntée, usurpée, étrangèreou messéante, mais légitime et naturelle. Voilà pourquoiil a pris la forme de l'esclave, bien persuadé que cela ne pouvaitlui nuire. Il ne fut donc pas privé de sa gloire, qui demeura entière,même sous la forme de l'esclave. Ainsi l'Incarnation prouve que leFils est égal au Père, que cette égalité n'estpas accidentelle, changeante, mais stable, immuable, et comme celle quiexiste entre un père et un fils.
Voilà ce qu'il faut apprendre aux Anoméens ; efforçons-nousautant que possible de retirer nos frères de cette hérésiemaudite et de les amener à la vérité. Ne croyons pasque la foi suffise à notre salut ; tâchons encore de menerune vie irréprochable, afin d'obtenir par là les plus grandsavantages. Je vous adresse la même exhortation que dernièrement.Déposons toutes nos inimitiés, que personne ne conserve dela haine un jour entier, mais qu'avant la nuit toute colère s'apaise,de peur que, resté seul, votre frère repassant en lui-mêmeles paroles et les actes que la colère vous a inspirés contrelui ne conçoive un ressentiment qui rendrait la réconciliationplus difficile. Un os démis peut, si l'on opère sur-le-champ,être, sans beaucoup de douleur, rétabli dans sa place; sil'on tarde trop, il ne peut être remis que difficilement, ci en outre,il faut encore attendre longtemps avant que le membre puisse s'acquitterconvenablement de ses fonctions. De même si nous vous réconcilionssans délai avec nos ennemis, lest une chose facile et il ne fautpas beaucoup d'efforts pour rétablir l'ancienne amitié. Siau contraire nous attendons trop longtemps, la haine, invétéréedans notre coeur, nous aveugle tellement que nous ne pouvons plus songerà la réconciliation sans confusion et sans honte ; alorsil faut recourir à d'autres personnes qui renouent les relations,les entretiennent adroitement jusqu'à ce que soit rétabliela première intimité. Je passe sous silence le déshonneuret la honte. N'est-il pas blâmable de recourir à d'autrespour nous réunir à ceux qui sont avec nous les membres d'unmême corps? Ce n'est pas le seul mal que produise le délaide la réconciliation. On prend pour des offenses ce qui n'en estpas. Nous soupçonnons tout dans un ennemi, ses paroles, ses gestes,ses regards, ses démarches. Sa vue enflamme notre colère; son absence nous attriste. Sa présence, que dis-je ? son souvenirseul nous tourmente. Si quelqu'un parle de lui, il nous faut en parleraussi ; chaque fois que cela. arrive, c'est pour nous un nouveau chagrin,toute notre vie se passe dans la peine et la tristesse; nous nous faisonsplus de mal qu'à notre ennemi en entretenant ainsi une haine éternelledans notre âme.
Pénétrés de ces vérités, mes bien-aimés,efforçons-nous d'aimer tous nos frères. Si quelque inimitiésurvient, réconcilions-nous le jour même. Si nous attendonsdeux, trois jours, ce délai se prolongeant ne fera qu'augmenterl'aversion. Car plus nous différerons et plus la honte nous retiendra.Craignez-vous de prévenir et d'embrasser votre ennemi? Mais c'estlà la gloire, la couronne, la louange, l'avantage, un trésorde biens infinis; votre ennemi vous recevra et tous vous féliciteront;et quand les hommes vous blâmeraient, Dieu vous couronnera. Si vousle laissez venir le premier et demander pardon , vous n'aurez plus autantde mérite; il obtiendra la récompense et attirera sur luitoutes les bénédictions. Si au contraire vous le prévenez,loin d'être vaincu, vous triomphez de votre colère, vous surmontezvos passions, vous donnez, en obéissant à Dieu, un grandexemple de vertu, et vous vous préparez une vie plus douce, àl'abri du trouble et des inquiétudes. Auprès des hommes commeauprès de Dieu, il est dangereux d'avoir beaucoup d'ennemis. Quedis-je , beaucoup? il est funeste d'en avoir même un seul ; tandisque des amis nombreux sont un gage et une assurance de salut. Les richesses,les armes, les murs, les remparts, rien n'est capable de nous (266) défendrecomme une amitié sincère. Cette amitié est tout pournous : rempart, protection, richesses, délices; elle nous fait passerdans le calme la vie présente, et obtenir la vie future. Ayant bienmédité sur les avantages que nous en retirons, efforçons-nouspar toute sorte de moyens de nous réconcilier avec nos ennemis,d'empêcher les divisions, et de rendre nos amis encore plus fidèles.Car le commencement et la fin de toute vertu, c'est la charité.Puissions-nous la posséder toujours en toute vérité,afin d'obtenir le royaume des cieux par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire etl'empire dans- les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ONZIÈME HOMÉLIE. DE L'INCOMPRÉHENSIBILITÉDE LA NATURE DIVINE.
1. le vous ai déjà parlé une fois (1), et depuisa jour je vous aime comme si dès l'origine jasais vécu parmivous; je vous suis aussi étroitement uni par les liens de la charitéque si depuis longtemps je jouissais de votre présence. Cela vientnon de ce que je m'attache facilement, mais de ce que vous avez un caractèreaimable et sympathique. Qui n'admirerait votre zèle ardent, votrecharité sincère, votre reconnaissance pour ceux qui vousinstruisent, l'union qui règne parmi vous ? tout cela est bien suffisantpour émouvoir même le coeur le plus dur. Aussi nous ne vouschérissons pas moins que l'Église où nous sommes né,où nous avons été élevé et instruit.Celle-ci est ma soeur, vous le témoignez par vos oeuvres. Si celle-làest plus ancienne, celle-ci est plus fervente, plus attachée àla foi. A Antioche les assemblées sont plus nombreuses et plus brillantes;ici se manifestent une patience
1 Cette Homélie est la seconde prêchée par saintJean Chrysostome à Constantinople.
plus grande, un courage plus fort. Les loups rôdent autour desbrebis , mais le troupeau ne diminue pas. Les vents , les vagues, la tempêteassiègent sans cesse le navire; mais les passagers ne sont pas submergés.Les feux de l'hérésie vous environnent de toutes parts, maisau milieu de la fournaise une rosée spirituelle vous rafraîchit.O prodige ! cette Eglise prospère dans cette partie de la villecomme un olivier qui, au milieu d'un brasier, grandirait, se couvriraitde feuilles et de fruits.
Puisque vous êtes si bien disposés, je m'empresse de m'acquitterde la promesse que je vous ai faite, en vous parlant des armes de Davidet de Goliath. L'un, vous disais-je, est couvert d'armes nombreuses etterribles; l'autre, au lieu de ces armes, n'est protégé quepar la foi. L'un brille à l'extérieur par sa cuirasse etson bouclier, l'autre à l'intérieur par la grâce etl'Esprit de Dieu. C'est pour cela que David, sans armes, triomphe de Goliath(268) armé; le berger, du soldat. La pierre du pâtre broyaet mit en pièces l'airain du guerrier. Nous aussi saisissons cettepierre, la pierre spirituelle et angulaire. Si saint Paul (I Cor. X, 4)a pu prendre le rocher du désert dans un sens figuré, quis'opposera à ce que nous fassions de même ici? Ce n'est pasla nature de la pierre visible, mais la vertu de la Pierre spirituellequi versait aux Juifs l'eau en abondance; de même, ce n'est pas avecla pierre matérielle, mais avec la Pierre spirituelle que Davidfrappa la tête du barbare. Nous vous promettions d'imiter David etde laisser de côté les raisonnements humains. Car nos armesne sont pas charnelles, mais spirituelles, détruisant les raisonnementset tout ce qui s'élève avec hauteur contre la science deDieu. (II Cor. X, 4.) Nous devons détruire les raisonnements humainset non les relever, les dissoudre et non les fortifier. Les raisonnementsdes hommes sont timides. (Sap. IX, 14.) Que signifie timides? Le timide,même en pays sûr, se défie, craint et tremble ; ainsice qui est démontré par les raisonnements, fût-ce lavérité, ne satisfait pas l'esprit et ne produit pas une foisuffisante. Puisque telle est la faiblesse du raisonnement, recourons àl'Ecriture pour combattre nos adversaires.
D'où tirerons-nous le commencement et le principe de ce discours?Le demanderons-nous à l'Ancien ou au Nouveau Testament? comme ilvous plaira. Car ce n'est pas seulement dans les Evangiles et les Epîtres,mais aussi dans les Prophètes et dans toute l'ancienne loi que brilledu plus vif éclat la gloire du Fils unique. C'est pourquoi, àmon avis, nous devons aussi puiser dans l'Ancien Testament des armes pourcette lutte. Nous pourrons ainsi terrasser les Anoménts, et beaucoupd'autres hérétiques, comme les Marcionites, lesManichéens,les Valentiniens, et même les Juifs. Goliath tombe sous la frondede David, et toute l'armée s'enfuit; la mort d'un seul cause lafuite et la déroute de l'armée entière ; de mêmeici, la défaite d'une hérésie entraînera laruine des autres. Les Manichéens et leurs adeptes semblent recevoirJésus-Christ annoncé ; et ils rejettent les Prophèteset les Patriarches qui l'ont annoncé. Les Juifs, au contraire, semblentadmettre les Prophètes et Moïse qui ont prédit Jésus-Christ,et ils repoussent Jésus-Christ ainsi prédit. En montrant,avec la grâce de Dieu, que la gloire du Fils a étéannoncée dans l'ancienne loi, nous fermerons toutes ces bouchesimpies, et nous ferons taire ces langues blasphématrices. A la vuede ces prophéties, quelle excuse restera encore ana Manichéenset aux autres contempteurs delà, sainte Ecriture, qui préditcelui qu'ils regardent comme leur souverain Maître? quel pardon pourles Juifs qui repoussent le Messie annoncé par les Prophètes?
2. Avec le sentiment d'une victoire certaine, consultons les plus ancienslivres, remontons jusqu'à l'origine, c'est-à-dire àla Genèse, et même au commencement de la Genèse. Jésus-Christlui-même atteste que Moïse a parlé de lui. Si vous croyiezMoïse, vous me croiriez aussi; car c'est de moi qu'il a écrit.(Jean, V, 46.) Où Moïse a-t-il parlé du Christ? Tâchonsde le montrer. La création était achevée, le cielétait couronné d'astres innombrables, la terre étaitparée de fleurs aux mille nuances; les sommets des montagnes, lesplaines et les vallées, toute la surface du globe était couverted'herbes, de plantes et d'arbres; les troupeaux bondissaient, le choeurdes oiseaux harmonieux remplissait l'air de suaves accents; les poissonsparcouraient la mer; les étangs, les fontaines, les fleuves avaientleurs habitants; rien n'était inachevé; tout étaitparfait. Alors le corps demandait une tête; la cité, un prince;la création, un roi : l'homme enfin. Sur le point de le créer,Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.(Gen. I, 26.) A qui parle-t-il? A son Fils évidemment. Il ne ditpas : Fais, comme s'il eût commandé à un inférieur,mais : Faisons, indiquant par cette forme consultative qu'il parlait àun égal. Dieu semble tantôt avoir un conseiller, tantôtn'en point avoir ; ce n'est pas une contradiction dans l'Ecriture ; celanous révèle un double mystère. Pour montrer que Dieun'a besoin de rien, l'Ecriture nous dit qu'il n'a pas de conseiller; pourétablir l'égalité du Fils avec le Père, elleappelle le Fils le Conseiller du Père.
Les prophètes appellent le Fils le Conseiller du Père,non que le Père ait besoin de conseil, mais pour nous prouver ladignité du Fils; que Dieu n'ait pas besoin de conseil, saint Paulva vous en convaincre; écoutez : O profondeur des trésorsde la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibleset ses voies impénétrables ! Qui a connu les desseins deDieu, ou qui a été son conseiller? (Rom. II, 33.) Ainsi saintPaul proclame que (269) Dieu se suffit à lui-même. D'un autrecôté, Isaïe, parlant du Fils de Dieu, dit: Et ils désirerontdevenir la proie des flammes, car un petit enfant nous est né, unFils nous est donné, et il sera appelé l'Ange du grand conseil,le Conseiller admirable. (Jean, IX, 5.) S'il est un conseiller admirable,comment saint Paul dit-il: Qui a connu les desseins de Dieu, qui a étéson conseiller? N'est-ce pas pour montrer l'indépendance du Pèretandis que le Prophète proclame l'égalité du Fils? Voilà pourquoi Dieu ne dit pas fais, mais faisons. Car le motfais est un ordre donné à un esclave. Ecoutez : le centurions'approche de Jésus et dit : Seigneur, mon serviteur est maladede paralysie dans ma maison, et il souffre extrêmement. (Matth. VIII,6.) Que dit Jésus-Christ ? J'irai et je le guérirai. Le centurionn'osait pas emmener le divin Médecin à sa maison; Jésusdans sa miséricorde et de lui-même promet de s'y rendre, afinde donner au centurion l'occasion de montrer sa vertu. Prévoyantles paroles que ce juste allait prononcer, il veut le suivre, pour vousapprendre la piété de cet homme. Que répond le centurion?Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison. La circonstancede la maladie ne lui fait pas oublier sa piété; mêmedans cette infortune il rend hommage à la majesté du Seigneur.Dites une parole et mon serviteur sera guéri; car je suis un hommeayant des soldats sous moi, et je dis à l'un: Va, et il va ; àl'autre; Viens, et il vient; et à mon serviteur : Fais cela, etil le fait. Ainsi le mot fais est d'un maître s'adressant àson esclave; faisons indique égalité. Quand donc un maîtreparle à un serviteur, il dit : Fais; quand le Père s'adresseau Fils, il dit : Faisons. Je n'accepte pas l'autorité du centurion,dira l'hérétique. Le centurion est-il un apôtre? Est-ildisciple, pour que je me rende à son témoignage? Il s'esttrompé. Soit, il n'est pas apôtre; mais voyons la suite.Jésus-Christ l'a-t-il réprimandé? lui a-t-il reprochéd'errer et d'introduire des dogmes pervers ? Lui a-t-il dit Homme, quefaites-vous? vous m'attribuez plus d'honneur qu'il ne convient; vous m'accordezce qui ne m'est pas dû; vous croyez que j'agis avec autorité,et je n'ai pas d'autorité. A-t-il tenu ce langage? Nullement; aucontraire, il le confirma dans son sentiment, et s'adressant à lafoule : En vérité je vous le dis, je n'ai point trouvéune si grande foi dans Israël. Ainsi la louange du Maître ratifieles paroles du centurion. Ce n'est plus le langage du centurion, c'estla sentence du Seigneur. Ce que Jésus-Christ loue et approuve deson suffrage, je l'accepte comme un oracle divin, puisque la parole deJésus-Christ lui communique l'autorité suprême.
3. Voyez-vous l'harmonie des deux Testaments? chacun démontrela puissance de Jésus-Christ. Vous accordez qu'il a créél'homme, mais vous soutenez que c'est en qualité de ministre deDieu. Ècoutez la suite, et cessez cette dispute téméraire.Après ces mots . Faisons l'homme, Dieu le Père n'ajoute pas: à ton image plus petite, ni à mon image plus grande, mais: à notre image et à notre ressemblance. Ce qui prouve quele Père et le Fils n'ont qu'une image. Il ne dit pas : ànos images, mais : à notre image. Car il n'y a pas deux images inégales; c'est une seule et même image du Père et. du Fils. Aussile Fils est assis à la droite du Père. Ce qui montre l'égalitéde puissance. Le serviteur n'est pas assis avec le maître, il se.tient debout en sa présence. Etre assis marque la puissance du maître,être debout, l'infériorité de l'esclave. Daniel vanous l'indiquer : Je regardais jusqu'à ce que des trônes furentplacés, et l'Ancien des jours s'assit. Des myriades de myriadesd'anges le servaient, et des millions se tenaient devant lui. (Dan. VII,9.) Isaïe dit aussi : Je vis le Seigneur assis sur un trôneélevé et sublime, et les séraphins se tenaient autourde lui (Is. VI, 1); et Michée : Je vis le Seigneur Dieu d'Israëlassis sur son trône, et toute l'armée du ciel se tenait àsa droite et à sa gauche. (III Rois, XXII, 19.) Partout, vous levoyez, les puissances célestes sont debout, et le Seigneur assis.Si donc le Fils est assis, c'est qu'il possède le pouvoir suprêmeet non pas seulement la dignité de ministre. Saint Paul savait bienque les choses sont ainsi. Ecoutez : L'Écriture dit touchant lesanges : Dieu a pris les esprits pour ses anges et les flammes pour sesministres; et au Fils : Votre trône, ô Dieu, est éternel.(Hébr. I, 7.) Le trône indique la puissance royale. Puisquenous avons prouvé la souveraine autorité du Fils, adorons-lecomme notre Seigneur et comme l'égal du Père. Lui-mêmenous le commande. Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent lePère. (Jean, V, 23.) Unissons à une doctrine pure un zèleardent et des oeuvres (270) saintes, pour ne pas tronquer l'affaire denotre salut.
Le meilleur moyen de conserver ce zèle et cette puretéde vie, c'est de venir souvent ici entendre la parole de Dieu. Car, ceque la nourriture est pour le corps, la doctrine divine l'est pour l'âme: L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole procédantde la bouche de Dieu. (Deut. VIII, 3; Matth. IV, 4.) Ne pas approcher decette tablé sainte, c'est s'exposer à souffrir de la faim.C'est un châtiment et une punition dont Dieu nous menace. Je leurenverrai, dit-il, non la famine du pain, ni la soif de l'eau, mais la faimde la parole de Dieu. (Amos, VIII, 11.) On a recours à toutes sortesde moyens pour écarter la faim du corps, et l'on recherche cellede l'âme qui est plus terrible et dont les ravages sont plus funestes.Quelle absurdité ! Je vous en conjure ; ne soyez pas si cruels pourvous-mêmes; préférez nos assemblées àtoutes les occupations mondaines. Ce que vous gagnez, peut-il compenserla perte que vous cause, à vous et à votre famille, l'absencede ces réunions ? Quand vous trouveriez, en vous absentant, desmonceaux d'or , vous perdez encore , parce que les biens spirituels l'emportentbeaucoup sur les biens temporels. Ceux-ci, quelque grands qu'ils soient,ne nous suivent pas dans la vie future, ils ne nous accompagnent pas auciel et ne nous assistent pas devant le terrible Juge; mais souvent mêmeavant la mort, ils nous abandonnent; et s'ils restent jusqu'à lafin de la vie, ils ne vont jamais au delà. Le trésor spirituelest une possession assurée; il nous suit et nous accompagne partout,et nous donne une grande confiance pour paraître au tribunal de Jésus-Christ.
4. Si tel est l'avantage des assemblées en général,nous trouvons dans celle-ci un double profit. D'abord notre âme reçoitla rosée des divins enseignements, ensuite nous couvrons de confusion-nos ennemis, et nous remplissons nos frères de consolation. Dansune bataille, il est utile d'accourir sur le point le plus faible et leplus menacé. De même nous devons tous accourir ici pour repousserles assauts de l'ennemi. Vous ne pouvez faire de longs discours, vous n'avezpas le don d'instruire ? Venez seulement, et cela suffit. Présentsde corps vous augmenterez le troupeau, vous encouragerez vos frères,et vous couvrirez de honte vos ennemis. Si en entrant dans l'église, un fidèle aperçoit peu d'assistants, il laisse éteindreson zèle, s'engourdit, devient négligent et paresseux, etse retire; ainsi peu à peu tout le peuple tombe dans la torpeuret le relâchement. Au contraire s'il voit la foule accourir, s'empresseret affluer de toutes parts, quelle que soit sa nonchalance, il devientbientôt plus zélé. Le choc fait jaillir des étincellesd'une pierre, et cependant quoi de plus froid que la pierre, quoi de plusardent que le feu? Le frottement triomphe de la nature de la pierre. Sicela arrive pour une pierre, à plus forte raison pour les âmesmises en contact et enflammées par les feux de l'Esprit-Saint. Nesavez-vous pas que les premiers chrétiens n'étaient qu'aunombre de cent-vingt (Act. I, 15)? auparavant il n'y en avait mêmeque douze, et l'un d'eux, Judas s'étant perdu, ils n'étaienten tout que onze. Cependant ces onze se multiplièrent jusqu'àcent-vingt, puis jusqu'à trois mille et cinq mille, et ils remplirenttoute la terre de la connaissance de Dieu. La cause de cette propagationrapide, c'est que les fidèles ne quittaient pas l'assemblée,ils étaient toujours ensemble, réunis dans le temple, appliquésà la prière et à la lecture. Voilà pourquoiils allumèrent un grand incendie, pourquoi ils ne se découragèrentjamais, et soumirent toute la terre.
Imitons-les. N'est-ce pas une honte, d'avoir moins de zèle pourl'Eglise que des femmes pour leurs voisines ? Si elles voient une jeunefille pauvre, privée de tout secours, elles lui tiennent lieu deparents, la comblent de présents et assistent en grand nombre àson mariage. Les unes lui apportent des cadeaux, les autres l'honorentde leur présence, ce qui n'est pas peu, car leur zèle cachesa misère, et leur empressement voile sa pauvreté. Faitesde même pour l'église. Accourons tous; voilons son indigence,ou plutôt faisons cesser son abandon par notre nombreuse affluence.L'homme est le chef de la femme. (Eph. V, 23.) La femme est l'aide de l'homme.Que le chef ne vienne donc pas à l'église sans le corps,ni le corps sans le chef, mais que l'homme y vienne tout entier, accompagnédes enfants. S'il est beau de voir un jeune arbre s'élancer de laracine d'un vieux tronc, il est bien plus beau de contempler un homme,créature bien supérieure aux arbres, environné deses enfants, comme de tendres rejetons; cela est non-seulement beau , maisutile. Car, comme je le disais, on (274) gagne beaucoup à veniraux assemblées. Nous admirons surtout le laboureur, fion quand ilcultive un champ déjà bien préparé, mais quandil travaille avec ardeur une terre abandonnée et inculte. Ainsifaisait saint Paul : il évangélisait avec plus de zèleles peuples qui n'avaient pas encore entendu le nom de Jésus-Christ.Imitons-le pour le bien de l'Eglise et notre propre avantage. Chaque jourassistons à l'assemblée. Si la concupiscence vous embrase,vous éteindrez plus facilement ses feux à la vue de ce temple;si vous êtes irrités, vous apaiserez sans peine la colère;si toute autre passion vous assiège, vous pourrez calmer la tempêteet rétablir dans votre âme la sérénitéet la paix. Puissions-nous jouir tous de cette paix par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
DOUZIÈME HOMÉLIE. SUR LE PARALYTIQUE ET SUR CE TEXTE :MON PÈRE AGIT JUSQU'A PRÉSENT ET J'AGIS AUSSI. J
EAN, V, 17.Cette Homélie et les dix qui précédent ont ététraduites par M. l'abbé L. A***, professeur au collège deSaint-Dizier.
1. Dieu soit béni ! à chaque assemblée je voisla moisson grandir, les épis mûrir, les gerbes se multiplieret l'aire se remplir. Il y a quelques jours seulement que nous avons jetéla semence, et déjà germent les fruits abondants de l'obéissance.Evidemment ce n'est pas la puissance de l'homme, mais la grâce deDieu qui féconde l'Eglise. Telle est la nature de la semence spirituelle;elle n'attend pas le temps, le nombre des jours, le retour des mois, dessaisons ni des années; dans le même jour, on peut jeter lasemence et recueillir une moisson des plus riches. Le laboureur est obligéde beaucoup travailler et d'attendre longtemps. Il faut attacher les boeufsau joug, tracer de profonds sillons, répandre la semence àpleine main, aplanir la surface de la terre, recouvrir tout ce qu'on ajeté, attendre les pluies favorables, faire beaucoup d'autres travaux,et patienter encore de longs jours avant de recueillir les fruits. Iciau contraire, en été comme en hiver, on peut semer et moissonner,et souvent même dans un seul jour, surtout quand l'âme quel'on cultive est bien disposée. Telles sont vos âmes. Aussiest-ce avec une grande joie que nous venons à cette assemblée,semblable au laboureur qui travaille avec un zèle particulier lechamp qui souvent a rempli son aire. Parmi vous une légèrefatigue nous procure des fruits abondants. C'est pourquoi nous venons avecempressement vous distribuer les restes de nos premiers entretiens.
Nous avons parlé, la dernière fois, de la gloire du Filsunique de Dieu ; nous avons emprunté nos preuves à l'AncienTestament. Nous continuerons aujourd'hui. Nous avons cité cetteparole du Christ: Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez aussien moi. (Jean, V, 46.) Aujourd'hui, nous examinerons ce texte de Moïse: Le Seigneur Dieu vous suscitera du milieu de vos frères un prophètecomme moi. Ecoutez-le. (Dent. XVIII, 15; Act. III, 22.) Jésus-Christrenvoie donc les Juifs à Moïse, pour les attirer à luipar le moyen de ce prophète; et (274) en effet Moïse annonceaux Hébreux le Maître à qui ils doivent obéirponctuellement. Que tout soit donc un enseignement pour nous, ses actes,ses paroles, et aussi le miracle que l'on vient de vous lire. Quel est-il?C'était un jour de fête des Juifs, et Jésus monta àJérusalem. Or il y a à Jérusalem la piscine paralytiqueappelée en hébreu Bethsaïde; elle a cinq portiques.(Jean, V, 1.) L'ange du Seigneur, dit l'Evangile, y descendait àcertain temps, ce qu'annonçait l'agitation de l'eau. Le premierqui y entrait après que l'eau avait été ainsi agitéeétait guéri, quelque maladie qu'il eût. Sous les portiquesétaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, deboiteux et d'autres qui avaient des membres desséchés, ettous attendaient l'agitation de l'eau.
Pourquoi Jésus-Christ choisit-il toujours Jérusalem deses plus grandes oeuvres, et se montre-t-il aux Juifs de préférenceles jours de fêtes ? C'est qu'alors le peuple était réuni; c'était le lieu et le temps de rencontrer les malades. Car cesinfortunés désiraient moins ardemment leur guérisonque le médecin lui-même. Quand la foule est nombreuse, l'assembléeconsidérable, Jésus-Christ se présente pour procurerle salut. Il y avait donc une grande multitude de malades attendant l'agitationde l'eau ; le premier qui descendait alors était guéri, maisnon le second. La puissance du remède était épuisée,l'eau restait sans vertu, et la maladie du premier malade descendu luiavait enlevé toute sa force. Et il devait en être ainsi, carc'était une grâce d'esclave. Mais à l'avènementdu Seigneur, il n'en est plus de même. Le premier qui descend dansla piscine des eaux du baptême n'est pas seul guéri. Le premier,le second, le troisième, le quatrième, le dixième,le centième, le sont aussi. Et quand il y en aurait dix mille, centmille, une multitude innombrable, quand toute la terre descendrait dansla piscine, la grâce ne serait pas diminuée, elle resteraitla même et aussi puissante. Telle est la différence entrele pouvoir de l'esclave et l'autorité du maître. L'un ne guéritqu'un malade, l'autre toute la terre; l'un ne guérit qu'une foisl'an, l'autre chaque jour et des millions d'infirmes. L'un descend et agitel'eau; pour l'autre, il suffit de prononcer son nom sur l'eau afin de luicommuniquer cette admirable vertu. L'un guérit les corps, l'autreles âmes. Quelle immense différence sous tous rapports !
2. Il y avait donc une grande multitude at. tendant l'agitation de l'eau.Car il s'opérait là des guérisons miraculeuses. Dansun hôpital on voit des malades, des estropiés, des infirmesde toute espèce qui attendent l'arrivée du médecin; de même on voyait là une multitude nombreuse. Sous ces portiquesétait un homme malade depuis trente-huit ans. Jésus l'ayantvu couché par terre et sachant qu'il était malade depuislongtemps, lui dit : Voulez-vous être guéri? Le malade luirépondit : Oui, Seigneur; mais je n'ai personne pour me jeter dansla piscine après que l'eau a été troublée,et pendant le temps que je mets à y aller, un autre descend avantmoi. (Jean, V, 5.) Pourquoi Jésus-Christ, laissant tous les autres,vient-il à celui-ci ? Pour montrer tout en. semble sa puissanceet sa bonté : sa puissance, puisque la maladie était si graveet qu'il n'y avait plus d'espoir de guérison; sa bonté, parceque, bon et miséricordieux, Jésus daigna regarder de préférencecelui qui était le plus digne de pitié et de compassion.Le lieu, le nombre de trente-huit ans de maladie, tout est à bienconsidérer.
Ecoutez, vous tous qui luttez contre la pauvreté et la maladie,qui êtes accablés par les difficultés et les inquiétudesde cette vie, et éprouvés par des catastrophes imprévues.Il y a dans l'exemple du paralytique de quoi consoler toutes les infortuneshumaines. Qui donc, en considérant cet exemple, aurait assez peud'esprit et de coeur pour ne pas supporter avec courage et avec générositéles accidents de cette vie? Vingt ans, dix et même cinq ans, n'était-cepas assez pour lasser sa constance? Et il attend trente-huit ans sans sedécourager, et avec la plus grande patience. Cette persévérancevous étonne ; écoutez ses paroles, et vous admirerez encoredavantage sa sagesse et sa vertu. Jésus s'approche et lui dit :Voulez-vous être guéri ? Qui doute qu'il ne le désire?Pourquoi donc l'interroger? Ce n'est pas par ignorance, car celui qui connaîtles pensées les plus secrètes n'ignore pas ce qui est clairet évident pour tous. Pourquoi donc l'interroger? Ailleurs, quandJésus dit au centurion : J'irai et je le guérirai (Mat. VIII,7) : il n'ignorait pas sa réponse; mais tout en la prévoyantet la connaissant parfaitement, il voulait lui donner l'occasion de manifestersa foi jusqu'alors cachée, et de dire : Non, Seigneur, je ne suispas digne que vous entriez dans ma maison. (275) Il en est de mêmepour le paralytique. Quoique sûr de sa réponse, le Sauveurlui demande s'il veut être guéri, non qu'il en doute, maispour lui fournir le moyen d'exposer son malheur et de montrer sa constance.S'il l'avait guéri sans rien dire, t'eût étépour nous une grande perte , puisque nous n'aurions pas connu la générositéde cette âme. Jésus-Christ s'occupe non-seulement du présent,mais aussi de l'avenir. En l'obligeant à répondre àcette question : Voulez-vous être guéri, il le présenteau monde entier comme un modèle de patience.
Que répond le paralytique ? Il ne se laisse point aller àla colère ou à l'indignation, il ne dit point à Jésus-Christ: Vous me voyez paralysé, vous savez que depuis longtemps j'ai cettemaladie, et vous me demandez si je veux être guéri? Etes-vousvenu insulter à mon malheur et rire de l'infortune d'autrui ? Vous connaissez le caractère difficile des malades clouéssur leur lit depuis une année seulement. Mais trente-huit ans demaladie, n'est-ce pas assez pour lasser la vertu la plus robuste? Cependanttelle ne fut point sa réponse ni sa pensée; avec la plusgrande douceur, il dit : Oui, Seigneur, mais je n'ai personne pour me jeterdans la piscine après que l'eau a été troublée.Voyez que de maux assiégent cet homme en même temps : la maladie,la pauvreté, la privation de tout secours. Pendant le temps queje mets à y aller, un autre descend avant moi. Misère extrême,capable de toucher un coeur de pierre. Il me semble voir cet homme se traînantchaque année à l'entrée de la piscine, et chaque annéefrustré dans son espérance, et, pour comble de malheur, cettesouffrance dure non deux ou trois ans, mais trente-huit ans. Il montrele plus grand zèle et il ne recueille aucun fruit; il parcourt lacarrière, et un autre reçoit le prix de la course, et celapendant de longues années. Et, ce qui est encore plus pénible,il voit les autres guéris. Car vous savez que nos maux nous deviennentà charge, surtout quand nous en voyons d'autres, qui étaientaffligés comme nous, délivrés de leurs maux. Ainsile pauvre, à la vue d'un ,riche, sent plus vivement sa misère;ainsi le malade souffre davantage en voyant d'autres se guérir,tandis que tout espoir de guérison s'évanouit pour lui. Lebonheur d'autrui nous montre plus clairement notre infortune. C'est cequi avait lieu pour le paralytique. Il lutte longtemps contre la maladie,la pauvreté, l'abandon; il voit les autres guéris, et, malgréses efforts continuels, il n'obtient rien, il ne lui reste plus mêmel'espoir d'être délivré. Cependant il persévèresans se décourager et revient chaque année. Pour nous, sinotre prière n'est pas exaucée promptement, nous murmuronset nous tombons dans l'abattement; alors nous cessons de prier et toutnotre zèle s'éteint. Pouvons-nous assez louer le paralytiqueet condamner notre lâcheté ? Quelle excuse nous reste ? quelpardon pouvons-nous espérer ? Le paralytique persévèrependant trente-huit ans, et nous, nous abandonnons si vite nos résolutions!
3. Que fait ensuite Jésus-Christ? Il vient de montrer que cemalade mérite sa guérison; puis s'étant approchéde lui plutôt que des autres, il lui dit : Levez-vous, prenez votrelit et marchez. Cette attente de trente-huit ans ne lui fut pas inutile,parce qu'il supporta ses maux avec patience. Pendant ce long temps, sonâme, éprouvée par le malheur comme par le feu, fitde grands progrès dans la vertu, et sa guérison fut plusglorieuse. Car ce n'est pas un ange, mais le Seigneur des anges qui leguérit. Pourquoi lui commande-t-il d'emporter son lit? C'est d'abordet surtout pour porter les Juifs à s'affranchir des observanceslégales. Quand le soleil paraît, une lampe n'est plus nécessaire; quand la vérité se manifeste, il faut laisser la figure.Devant faire cesser le sabbat, il opère un grand miracle en ce jour,afin qu'en frappant la foule par la grandeur.du prodige, il détruisepeu à peu cette observance superstitieuse. C'est ensuite pour fermerla bouche aux téméraires. Les Juifs critiquaient méchammentses miracles et tâchaient d'en obscurcir l'éclat; en faisantemporter le lit, il leur donne une preuve invincible de la guérison,et les Juifs ne pouvaient plus dire ici ce qu'ils disaient de l'aveugle: C'est lui, ce n'est pas lui, c'est lui-même. (Jean, IX, 8.) Iciils n'ont rien à objecter; le paralytique, emportant ainsi son lit,met un frein à leur impudence. Il y a encore une troisièmeraison non moins importante. Pour nous apprendre que c'est la puissancedivine, et non la science humaine, qui a tout fait, il lui ordonne d'emporterson lit ; ce qui prouve évidemment une guérison pleine etentière; alors ces blasphémateurs ne peuvent plus dire quec'est un artifice, et que le paralytique a essayé de marcher, par(276) complaisance pour Jésus-Christ. Voilà pourquoi il luiordonne d'emporter un fardeau sur ses épaules. Car si ses membresn'avaient pas été bien rétablis, ses articulationsbien libres, il n'aurait pu porter son fardeau.
De plus cette guérison montre encore que, sur une simple parolede Jésus-Christ, la maladie se retire, la santé revient.Les médecins chassent aussi les maladies, mais ils ne rendent passubitement la santé, il leur faut du temps pour expulser peu àpeu du corps les restes du mal. Il n'en est pas ainsi de Jésus-Christ;dans un clin d'oeil, il fait fuir la maladie, et ramène la santé;le temps ne lui est pas nécessaire; au moment où la paroles'échappe de ses lèvres bénies, la maladie quittele corps; la parole opère et soudain toute infirmité disparaît.Un esclave en révolte aperçoit-il son maître, il s'arrêteaussitôt, et rentre dans l'ordre accoutumé. C'est ce qui arriveici: la maladie comme un esclave séditieux troublait le corps duparalytique, mais à la vue du Seigneur, elle rentre dans l'ordre,et l'harmonie se rétablit. La parole a tout opéré;car ce n'est pas une parole ordinaire , mais la parole de Dieu dont ilest dit : Les oeuvres de sa parole sont puissantes. (Joël, II, 11.)Elle a créé l'homme qui n'existait pas; à plus forteraison peut-elle guérir un paralytique.
Que ceux qui scrutent l'essence de Dieu, me permettent ici une question.Comment ces membres se sont-ils fortifiés? Comment ces os se sont-ilsconsolidés ? Comment cet estomac délabré s'est-ilrétabli? Comment les nerfs affaiblis ont-ils repris leur énergie?Comment la force détruite est-elle revenue? Ils ne le savent. Admirezdonc ce prodige sans vouloir en scruter le mode. Le paralytique obéitet prit son lit. A cette vue les Juifs dirent : C'est le sabbat, il nevous est pas permis d'emporter votre lit. (Jean, V, 10.) Il fallait adorerl'auteur et admirer l'oeuvre; les Juifs disputent sur le sabbat, rejetantun moucheron et avalant un chameau. Que répond le paralytique ?Celui qui m'a guéri m'a dit : Emportez votre lit et marchez. Voyezla gratitude de cet homme ! Il avoue son médecin, et déclareque son bienfaiteur est pour lui un législateur digne de foi. Ilraisonne contre eux, comme l'aveugle. Comment raisonnait l'aveugle? Onlui objecte : Cet homme n'est point de Dieu, puisqu'il ne garde pas lesabbat. (Jean, IX, 16.) Il répond : Nous savons que Dieu n'exaucepas les pécheurs; or celui-ci m'a ouvert les yeux. (Ibid. 30.) C'est-à-dire: s'il a transgressé la loi, il a péché; s'il a péché, il n'a pas un tel pouvoir, car le péché , l'exclut absolument.Or Jésus-Christ a ce pouvoir, il n'a donc pas péchémême en transgressant la loi. Le paralytique raisonne de même.Par ces mots, celui qui m'a guéri, il indique que celui qui a déployéune semblable puissance, ne peut être accusé d'avoir violéla loi.
Les Juifs reprennent : Où est l'homme qui vous a dit : Emportezvotre lit et marchez? (Jean, V, 12.) Voyez quel aveuglement insensé!voyez quelle arrogance ! les envieux ne voient pas ce qui est bien, maisseulement ce qui leur fournit une occasion de nuire. De même lesJuifs. Le paralytique proclame deux choses sa guérison et l'ordred'emporter son lit. Les Juifs cachent l'une et publient l'autre. Ils voilentle prodige, et objectent la violation du sabbat. Car ils ne demandent pas: Où est celui qui vous a guéri? Ils se taisent sur ce pointet disent: Où est celui qui vous a dit. Emportez votre lit et marchez?Celui-ci ne le connaissait pas. Car Jésus s'était retiréde la foule qui était là. (Jean, V, 13.) Ceci fait l'élogedu paralytique et en même temps donne une preuve de la sollicitudede Jésus-Christ pour les hommes. Si ce paralytique ne reçoitpas le Sauveur comme le centenier ; s'il ne s'écrie pas : Ditesune parole et mon serviteur sera guéri (Matth. VIII, 8), ne l'accusezpas d'infidélité, puisqu'il ne le connaissait pas, il nesavait pas qui il était. Comment aurait-il connu celui qui voyaitpour la première fois? Voilà pourquoi il lui répondit: Je n'ai personne pour me jeter ; dans la piscine. (Jean, V, 7.) S'ill'avait connu, il ne lui eût pas parlé de le descendre dansla piscine; il l'aurait prié de le guérir, comme il fut guérien effet. Il le prenait pour un homme ordinaire, et c'est pour cela qu'ilmentionne le remède accoutumé. C'est aussi une preuve dela prudence de Jésus-Christ que de quitter le paralytique guérisans s'en faire connaître. Car alors les Juifs ne peuvent soupçonnerla véracité de ce témoin, ni prétendre qu'ilest gagné ou suborné par Jésus-Christ ; son ignoranceet l'absence de Jésus-Christ ne permettent pas ce soupçon.L'Evangile dit en effet : Il ne savait qui il était.
4. Jésus-Christ le laisse aller seul, afin que les Juifs, leprenant à part, examinent le fait à leur gré, et unefois bien convaincus de la vérité répriment leur colèreridicule. Voilà (277) pourquoi Jésus-Christ se tait; pourpreuve il leur présente les faits, témoignage évidentet irréfutable. Que peut-on en effet opposer à ces paroles:Celui qui m'a guéri, m'a dit : Emportez votre lit et marchez? (Jean,V,11.) Le paralytique devient évangéliste, docteur des infidèles,médecin et héraut pour leur honte et leur condamnation. Ilguérit les âmes non par des paroles, mais par des exemples.Il apporte un argument invincible et son corps proclame la véritéde son discours. Depuis Jésus le rencontra et lui dit : Vous voilàguéri. Ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive quelquechose de pis. (Jean, V, 14.)
Admirez la science, le zèle du médecin. Il ne délivrepas seulement de la maladie présente, il prémunit encorepour l'avenir, et avec raison. Quand le paralytique est étendu surson lit, Jésus-Christ ne lui dit rien de tel, il ne lui rappellepas ses péchés; car l'esprit des malades est aigri et chagrin.Mais une fois la maladie expulsée et la santé rétablie,une fois la puissance de Jésus-Christ et sa sollicitude prouvéespar les couvres, alors le moment est -favorable pour les avis et les conseils;le paralytique les recevra; Jésus-Christ a gagné sa confiance.Pourquoi le paralytique, en s'en allant, fait-il connaître aux Juifsson bienfaiteur? C'est qu'il voulait les rendre participants de la vraiedoctrine. Mais c'est pour cela même que les Juifs haïssaientJésus-Christ et le persécutaient. Soyez attentifs; c'estici le point décisif. Ils le persécutaient parce qu'il faisaitces choses le jour du sabbat. (Jean, V, 16.) Voyons comment Jésus-Christse défend. Car sa manière de se défendre nous montreras'il est sujet ou indépendant, serviteur ou maître.
Son action paraissait une transgression considérable. Autrefoisun homme ayant ramassé du bois le jour du sabbat, fut lapidépour avoir en ce jour porté ce fardeau. (Nomb. XV, 32.) On reprochaitle même crime à Jésus-Christ, il avait violéle sabbat. Voyons d'abord s'il demande grâce comme un esclave etun sujet, ou s'il ne se donne pas comme ayant puissance et autorité;comme maître , au-dessus de la loi , et auteur des commandements? Comment se défend-il? Mon Père agit jusqu'à présent,et j'agis aussi. (Jean, V, 17.) Voyez-vous l'autorité? S'il étaitinférieur au Père, cette parole, loin d'être une apologie,serait un crime encore plus grand et un nouveau motif d'accusation. Siquelqu'un usurpe les fonctions d'un supérieur, et que, pour répondreà l'accusation, il dise : J'ai fait cela parce que le supérieurl'a fait, loin de se laver des crimes qu'on lui reproche, il se rend plusrépréhensible et plus coupable. Car c'est de l'orgueil etde l'arrogance que d'ambitionner des fonctions au-dessus de son mérite.Si donc Jésus-Christ est au-dessous de son Père, il ne sejustifie pas, il se condamne; mais parce qu'il est égal au Père,il n'y a pas de crime. Un exemple éclaircira ce que je dis. Il n'appartientqu'à l'empereur de porter la pourpre et le diadème. Si unsujet usurpait ces insignes, et si, amené devant le tribunal, ildisait: parce que l'empereur porte ces ornements, je les porte aussi, loinde se justifier, il ne ferait qu'aggraver son crime et son supplice. Demême il n'appartient qu'à la clémence impérialede gracier les grands scélérats, comme les homicides, lesbrigands; ceux qui violent les tombeaux, et autres semblables. Si un jugerenvoyait un condamné sans attendre la sentence impériale,et s'il s'excusait en disant : Parce que le roi pardonne, je pardonne aussi,loin de se justifier, il s'attirerait une peine plus grande, et il doiten être ainsi. Un inférieur, dans un excès, s'insurgecontre l'autorité, et cherche dans ses actes des motifs d'excuse; n'est-ce pas faire injure à ceux qui lui ont confié sadignité? Aussi un inférieur ne se défend jamais dela sorte. Mais s'il est empereur, s'il a une dignité égale:il lui sera permis de s'exprimer ainsi. Ayant la même dignité,il a la même puissance. Quiconque par conséquent se justifiede cette manière, a nécessairement la même dignitéque celui dont il invoque l'autorité. Quand donc Jésus-Christse défend ainsi devant les Juifs, il nous prouve clairement qu'ilest égal à son Père.
Comparons, si vous le voulez, cet exemple aux paroles et aux actionsde Jésus-Christ. Porter la pourpre et le diadème et gracierles coupables, c'est la même chose que de ne pas observer le sabbat.La première prérogative appartient au roi seul et non ausujet; quiconque la possède justement, est nécessairementroi. Il en est de même ici; Jésus-Christ agit avec autorité;puis accusé, il invoque son Père en disant : Mon Pèreagit jusqu'à présent. (Jean, V, 17.) Il est donc nécessairementégal au Père qui agit aussi avec autorité. S'il n'étaitpas égal à lui, il ne se (278) défendrait pas ainsi.Rendons encore ceci plus clair. Les apôtres avaient violéle sabbat en arrachant des épis pour manger; Jésus-Christle viole maintenant, les Juifs l'accusent, comme ils avaient accuséles disciples. Voyons comment il les justifie, et se justifie lui-même;la différence vous montrera quelle est la valeur de son apologie.Comment les défend-il ? N'avez-vous pas lu ce que fit David lorsqu'ilfut pressé de la faim? (Matth. XII, 3.) Quand il défend lesserviteurs, il apporte l'exemple d'un serviteur, de David. Quand il sejustifie lui-même, il invoque son Père. Mon Père agit,et j'agis aussi. Et que fait-il? demandez-vous, car après six joursDieu se reposa de tous ses ouvrages. (Gen. II, 2.) Il exerce sa Providencede chaque jour. Il n'a pas seulement créé, il conserve encoreles créatures , les anges, les archanges, les puissances d'en-haut,en un mot, toutes les choses visibles et invisibles sont régléespar sa Providence; sans ce secours efficace tout s'en va, se dissipe etpérit. Jésus-Christ voulant montrer qu'il gouverne par, saProvidence et n'est pas gouverné, qu'il est créateur et noncréature, dit : Mon Père agit, et j'agis aussi; il indiquepar là qu'il est égal au Père.
5. Souvenez-vous de ces vérités; conservez-les avec soin;à une doctrine pure, joignez une conduite irréprochable.Je vous rappelle ce que je vous ai déjà dit, et je vous leredirai encore. Un moyen puissant pour acquérir la sagesse et lavertu, c'est de venir souvent ici. Une terre inculte que personne n'arrose,se couvre de ronces et d'épines; travaillée par la main dulaboureur, elle germe, fleurit, et produit des fruits abondants. Ainsi,l'âme qui est arrosée par la parole divine, germe, fleuritet produit en abondance les fruits du Saint-Esprit; mais l'âme inculte,délaissée, privée de la rosée céleste,se couvre d'épines et de plantes sauvages, c'est-à-dire depéchés. Or les épines sont le repaire des dragons,des serpents, des scorpions et de toutes les puissances infernales. Sices paroles ne vous convainquent pas, comparons-nous à ces âmesdélaissées, et vous verrez quelle différence. Ou plutôtexaminons ce que nous sommes quand nous jouissons de la grâce, etce que nous valons quand nous en sommes privés depuis longtemps.Ne perdons pas cet avantage; l'assistance à l'église nousprocure toute sorte de biens. Au retour, l'homme paraît plus respectableà sa femme, et la femme plus aimable à son mari. Car c'estla vertu de l'âme et non la beauté du corps qui rend une femmeaimable, c'est la tempérance, la douceur, la crainte de Dieu etnon le fard, l'or ou les vêtements précieux. C'est ici danscette sainte assemblée, que nous pouvons acquérir cette beautéspirituelle; ici les prophètes et les apôtres purifient, ornent,éloignent la vieillesse du péché, ramènentla vigueur de la jeunesse, font disparaître toutes les rides, toutesles taches de nos âmes. Hommes et femmes, efforçons-nous donctous d'obtenir cette beauté.
La beauté du corps, la maladie la flétrit, le temps laternit, la vieillesse la détruit peu à peu, la mort l'anéantitcomplètement; pour celle de l'âme, ni le temps, ni la maladie,ni la vieillesse, ni la mort, rien ne peut l'enlever: elle est immortelle.Celle du corps est souvent une occasion de péché; celle del'âme conduit à Dieu, comme dit le Prophète en s'adressantà l'Eglise : Ecoutez, ma fille, et voyez, et prêtez l'oreille;oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le Roi seraépris de votre beauté. (Ps. XLIV, 11.) Afin de mériterl'amitié de Dieu, ayons bien soin de conserver cette beauté;enlevons toutes les taches par la lecture des saintes Ecritures, par laprière, par l'aumône et la concorde. Alors le roi, charméde la beauté de notre âme, nous donnera le royaume céleste.Puissions-nous l'obtenir tous par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père etle Saint-Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
Cette Homélie et les dix qui précédent ont ététraduites par M. l'abbé L. A***, professeur au collège deSaint-Dizier.