Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélie sur les démons

Homily on Demons / Беседа о демонах

PREMIÈRE HOMÉLIE.

1. Je craignais que, fréquemment entendue, ma parole ne vousdevînt fastidieuse; je vois que le contraire est arrivé :elle a produit en vous, non pas la fatigue, mais un désir plus vif;non pas la satiété, mais un plaisir mieux senti. Vous éprouvezce que, dans leurs banquets profanes, ressentent ordinairement les gensqui aiment le vin : plus ils boivent, plus ils aiguisent leur soif; demême plus nous avons distribué avec abondance l'enseignement,plus nous avons enflammé votre ardeur, votre zèle, votreamour. C'est pourquoi, tout convaincu que je suis de mon extrêmeindigence, je ne laisserai pas d'imiter la conduite d'un hôte généreuxet opulent, en nous offrant la table toujours servie et la coupe toujourspleine de la doctrine de vérité. Et de fait je vous vois,après l'avoir épuisée jusqu'à la dernièregoutte, vous retirer en emportant encore la soif : sans doute je vous aide tout temps connus tels, mais mieux encore depuis le dernier dimanche.Que vous soyiez insatiables de la parole divine; j'en ai eu la preuve ence jour-là où je vous ai montré qu'il faut ne jamaisparler mal les uns des autres; en ce jour où je vous ai indiquéune matière sur laquelle vous pourriez en toute sûretévous livrer à votre penchant pour la critique, quand je vous exhortaisà poursuivre de malédictions vos propres fautes et àne pas rechercher curieusement celles d'autrui; en ce jour où jefaisais comparaître devant vous les saints qui, sévèresà eux-mêmes, se montraient indulgents pour les autres; ainsivous avez entendu saint Paul qui disait: Je suis le premier des pécheurs;après avoir été blasphémateur, persécuteur,impie, j'ai trouvé grâce devant Dieu; saint Paul qui s'appelaitlui-même un avorton indigne du nom d'apôtre (I Tim. I, 15-13;1 Cor. XV, 8); et saint Pierre qui disait au Christ : Retirez-vous de moi,Seigneur, je ne suis qu'un pécheur (Luc, V, 8); et saint Matthieuqui, même au temps de son apostolat, se nommait lui-même unpublicain (Matth. X, 3) ; et David qui s'écriait : Mes iniquitésse sont élevées plus haut que ma tête et m'ont écrasécomme un lourd fardeau (Ps. XXXVII, 5) ; et Isaïe qui poussait cedouloureux gémissement: Je suis impur et j'ai des lèvressouillées (Isaïe, VI, 5) ; et les trois enfants dans la fournaisequi confessaient et déclaraient qu'ils avaient péché,trangressé la loi, méprisé les ordres de Dieu; etDaniel enfin qui se livrait à une douleur semblable. Ce jour-là,après avoir cité tous ces saints personnages, j'ai interpelléaussi les personnes à langue mauvaise, ces mouches calomniatricescomme je les appelais en employant une comparaison qui me paraîtlégitime : pareils à ces insectes qui s'attachent aux plaieset les sucent, ces sortes de gens mordent aux péchés du prochain,ils y puisent des germes de maladie qu'ils communiquent ensuite àceux qui vivent autour d'eux. Les personnes qui tiennent une conduite opposée,je les nommais les abeilles : celles-ci, au lieu de recueillir des poisons,s'appliquent à composer le miel d'une excellente piétéet pour cela elles volent habituellement sur les prairies spirituellesoù fleurissent les vertus des saints.

C'est en ce jour, dis-je, que vous avez témoigné d'uneardeur infatigable. En effet comme mon discours s'allongeait, se prolongeaitindéfiniment, au delà de mes limites accoutumées,plusieurs de mes amis commençaient à craindre que, sous lasurabondance de mes paroles, votre zèle ne s'éteignit; lecontraire est arrivé : votre coeur n'était que plus enflamméet votre désir plus ardent. Mais la preuve ? La voici 1 A la findu discours les applaudissements étaient plus vifs et les acclamationsplus fortes. C'était comme à la fournaise : au commencementle foyer ne donne qu'une lumière peu brillante, mais, dèsque la flamme a saisi tout le bois préparé pour l'alimenterelle s'élance à une hauteur immense; ainsi en arriva-t-ilce jour là. Au commencement, l'assemblée ne se montrait pastrès-émue; mais, quand le discours se fut développé,se fut emparé de toute sa matière, quand il eut répandulargement la vérité, alors le désir de tout entendreembrasa les esprits et les applaudissements éclatèrent avecforce. Aussi, bien (149) que je ne fûsse préparé quepour une courte instruction, je dépassai la mesure; ou plutôt,non, je ne dépassai pas la mesure; car j'ai l'habitude de mesurerla quantité de l'enseignement, non pas au nombre des mots que jeprononce, mais à la ferveur de ceux qui m'écoutent. Celuiqui ne parle qu'à des auditeurs dégoûtés a beaules prêcher avec concision, il a toujours l'air de les ennuyer; celuiau contraire, qui les trouve en éveil, attentifs et ardents, peuts'étendre longuement : il ne rassasiera pas leurs désirs.

Mais, comme il se rencontre au milieu d'une si grande foule des personnesd'une intelligence plus lente et plus faible qui ne peuvent suivre le discoursdans tout son développement, je veux leur donner un bon conseilquand elles ont reçu ce qu'elles sont capables de porter et recueillice qui leur est suffisant, qu'elles se retirent. Nul ne les oblige, nulne les contraint à demeurer ici plus longtemps qu'il ne leur estutile. Qu'elles ne me mettent donc pas dans la nécessitéde finir mon discours trop tôt. Vous êtes rassasié,c'est bien, mais votre frère a encore faim ; vous êtes désaltéré,j'en conviens, mais votre frère a encore soif. C'est pourquoi d'unepart il faut que votre frère ne surcharge pas votre faiblesse envous obligeant à recevoir plus que vous ne pouvez et que, de l'autre,vous ne soyez pas un obstacle à son zèle en l'empêchantde recevoir tout ce qu'il peut.

2. Dans les banquets profanes, il en est de même : les uns s'yrassasient plus vite, les autres plus lentement. Ceux-ci ne blâmentpas ceux-là et ceux-là ne condamnent pas ceux-ci. Quitterde bonne heure un festin profane, c'est chose louable; quitter de bonneheure le festin spirituel, c'est chose, sinon louable, du moins excusable.Là, cesser trop tard est une faute et une honte ; ici, se retirerun peu plus tard, c'est une action qui mérite éloge et recommandation.Pourquoi ? Là, c'est la gourmandise qui fait le retardement; ici,la constance et la persévérance proviennent d'une faim spirituelleet d'une soif divine.

Mais c'est assez d'exorde. Arrivons à cette dette que j'ai laisséeen arrière depuis ce jour dont je parlais tout à l'heure.Qu'est-ce donc que nous disions ? Nous disions que les hommes avaient,à l'origine du monde, l'unité de langage comme l'unitéde nature : ceux-ci ne parlaient pas une langue et ceux-là une autre.

D'où est venue la diversité des langues ? De la lâchetéde ceux qui avaient reçu le don de Dieu. Nous avons exposéces deux choses: la bonté de Dieu démontrée par l'unitédu langage, et l'ingratitude de ses serviteurs démontréepar la diversité des langues. Dieu prévoyait que nous abuserionsde son don, il nous l'accorda cependant; et nous qui l'avons reçunous avons montré, par la façon dont nous l'avons gardé,combien nous en étions indignes. Voici donc mon premier chef d'apologie: ce n'est pas Dieu qui nous a retiré son don, c'est nous qui l'avonslaissé perdre. Voici le second : nous avons reçu dans lasuite des dons meilleurs que ceux que nous avons perdus, puisque, àla place de la vie laborieuse de ce monde, Dieu nous accorde la vie bienheureusede l'éternité, et qu'en remplacement des épines etdes ronces il fait germer dans nos âmes les fruits de l'Esprit-Saint.Rien n'était plus vil que l’homme, rien n'est devenu plus noble;il occupait la dernière région des créatures intelligentes;les pieds ont pris la place de la tête, ils ont étéinstallés par privilège sur le trône même duroi. De même qu'un seigneur généreux et magnifique,voyant un naufragé qui n'a pu sauver des flots que son pauvre corpstout nu, le reçoit à bras ouverts, le couvre de splendidesvêtements et le pousse aux honneurs les plus élevés,ainsi Dieu à traité notre nature. L'homme avait perdu toutce qu'il possédait, ce franc-parler, cette intimité, cettevie familière, toute cette existence pleinement heureuse dont iljouissait au paradis en société avec Dieu; il étaitsorti de là, comme d'un naufrage, tout nu. Mais Dieu l'accueillit,l'habilla, le prit par la main et pas à pas le conduisit jusqu'auciel. Et pourtant un tel naufrage ne méritait guère la pitié.Ce n'était pas la violence du vent, mais la lâchetédu nautonnier qui avait provoqué la tempête.

Toutefois, sans s'arrêter à cette considération,Dieu, touché de la grandeur d'un tel désastre, eut compassionde l'homme qui s'échouait à l'entrée du port, et ille traita avec autant de bonté que s'il eût sombréen pleine mer faillir au paradis, c'était faire naufrage au milieudu port. Et pourquoi? Parce que l'homme chancela et succomba dans le tempsoù il n'était encore assailli ni par les chagrins, ni parles soucis, ni par les fatigues, ni parles peines, ni par les flots innombrablesdes passions. Pareil à ces malfaiteurs qui, dans leurs courses (150)à travers l'Océan, attaquent avec une pointe de fer les flancsd'un navire et introduisent dans sa cale les ondes de la mer, le démon,voyant voguer heureusement la nef du premier homme, je veux dire son âmecomblée de biens innombrables, l'aborda en s'armant de quelquesparoles perfides comme d'un fer imperceptible, la transperça, enpilla tous les trésors et la coula elle-même à fond.Mais Dieu sut tirer de ce désastre un profit plus grand que la perte; il éleva notre nature jusqu'aux honneurs de la royauté.C'est pourquoi saint Paul s'écrie : Il nous a ressuscitésavec lui, il nous a fait asseoir à sa droite au plus haut des cieux,afin de montrer aux siècles à venir les richesses surabondantesde sa grâce et de sa bonté pour nous. (Ephés. II ,6.) Que dites-vous, grand apôtre? L'événement est arrivé,il a reçu son accomplissement, et vous dites: « afin de montreraux siècles à venir ! » N'a-t-il donc pas montrédéjà! Oui, il a montré, non pas à tous leshommes, mais à nous qui sommes croyants : l'infidèle n'apas encore vu ce prodige. Un jour, toute la race des hommes, comparaissantensemble devant son Maître, contemplera stupéfaite ce quise sera accompli, et nous-mêmes le verrons plus clairement. Dèsà présent nous croyons; mais la vue et l'ouïe ne nousdonnent pas de ce miracle des notions également complètes;en effet, quand nous entendons raconter les magnificences royales de lapourpre, du diadème, des parures en or et du trône, nous sommessans doute ravis d'admiration; mais c'est bien autre chose quand nous contemplonsde nos propres yeux le prince lui-même siégeant sur son trônesublime au milieu de tous ses courtisans assemblés. Ainsi en sera-t-ildu Fils unique de Dieu , lorsque les cieux se déploieront commeune draperie et que le Roi des anges, entouré des multitudes célestes,descendra vers nous. Alors, nos yeux nous feront saisir plus fortementet plus pleinement ce miracle. Imaginez ce que sera pour nous de contemplernotre nature humaine transportée par les chérubins et escortéepar toute l'armée angélique.

3. Considérez quelle sagesse et quel soin met saint Paul àchercher des expressions qui puissent rendre l'amour de Dieu pour les hommes! Il ne dit pas simplement la grâce ni simplement les richesses del'amour divin : que dit-il? Les richesses surabondantes de la grâcedans la bonté divine. (Eph. II, 7.) Et avec tout cela il ne trouvepas encore une expression qui soit à la hauteur de ce qu'il veutdire. Essayez de retenir entre vos mains un corps fluide; y missiez-vouscent mains, il coule et vous échappe. Ainsi en est-il de la bontéde Dieu. Quelles que soient la magnificence et l'ampleur des expressionsdont vous voudrez la revêtir, vous ne parviendrez pas à l'yrenfermer; son immensité échappera toujours aux misérablesétreintes de vos paroles. Saint Paul en fit l'épreuve; etsentant l'énergie de son langage vaincue parla grandeur du sujet,il cessa de lutter, et se résuma en un seul mot. Lequel? Grâcessoient à Dieu pour son inénarrable don! (II Cor. IX, 15.)En effet, aucune langue ne peut exprimer ni aucun esprit concevoir la divineProvidence: c'est pourquoi l'Apôtre l'appelle un don inénarrable,et qu'ailleurs il affirme qu'elle est au-dessus de toute conception; voicisa phrase: La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera voscoeurs. (Phil. IV, 7.)

J'ai développé les deux moyens apologétiques enfaveur de la divine Providence, que j'avais annoncés: le premier,ce n'est pas Dieu qui nous a repoussés, c'est nous qui l'avons abandonné;le second, nous avons reçu plus que nous n'avons perdu. Je veuxen ajouter un troisième: Quel est-il? Lors même que Dieu nenous eût pas rendu plus que nous n'avions perdu, lors mêmequ'il se fût borné à nous enlever ce qu'il nous avaitaccordé, t'eût été assez pour faire ressortirles soins de sa providence envers nous, supposé, bien entendu, quenous lui eussions fourni un motif légitime de sévérité.Ce n'est pas seulement en donnant, mais encore en ôtant ce qu'ila donné que Dieu fait preuve d'amour. Une réflexion sur leparadis va nous le montrer clairement. Il nous donna le paradis, ce futde sa part pure bonté; nous nous en sommes rendus indignes, ce futde la nôtre sottise et ingratitude; il retira son présentà ceux qui ne le méritaient plus, ce fut encore par charité.Mais, direz-vous, quelle charité peut-il y avoir à reprendrece qui a été donné? — Attendez que vous ayez toutentendu ! Songez un peu à ce qu'eût été Caïn,s'il eût habité le paradis après son fratricide ! Aprèsavoir été chassé de cette bienheureuse demeure, aprèsavoir été condamné au travail et aux misèresde la vie, voyant sur sa tête la mort planer comme une menace perpétuelle,et devant ses yeux le malheur de ses parents, et sous ses pas les vestigesde la colère divine; si enfin enveloppé par tant de maux,il se précipita dans un tel excès de (151) méchancetéqu'il ne connut plus les lois de la nature, qu'il oublia la communautéde naissance et d'origine, qu'il égorgea celui qui ne lui avaitfait aucun tort, qu'il versa le sang de son frère et en souillasa main, qu'il résista au Seigneur qui l'exhortait à la paix,qu'il outragea son Créateur et déshonora ses parents, songez,s'il eût habité encore le paradis, songez à quelleshorreurs d'iniquité il se fût emporté ! Si, retenupar tant de freins, il regimba jusqu'au meurtre, en quel abîme nese fût-il pas précipité, ces obstacles une fois enlevés?

Voulez-vous encore par l'exemple de notre commune mère apprendrecombien il nous fut utile de quitter le séjour du paradis ? Eh bien!examinez ce que fut Eve avant la chute et ce qu'elle devint après! Avant, elle jugea le diabolique séducteur, le détestabledémon plus digne de foi que Dieu et ses prescriptions: àla première vue de l'arbre interdit, elle foula aux pieds la loiportée par le Seigneur; mais, après l'expulsion, combienelle fut meilleure et plus sage. Ayant enfanté un fils, elle dit: Par la grâce de Dieu, j'ai acquis un homme. (Gen. IV, 1.) C'estau Seigneur qu'elle recourt immédiatement, à ce mêmeSeigneur qu'elle avait naguère méprisé; elle n'attribuela naissance de son fils ni aux lois de la nature ni à celles dumariage; c'est au Maître de la nature qu'elle porte sa reconnaissance,à lui qu'elle rend grâces. Elle, qui auparavant avait induiten péché son mari, elle édifia plus tard son filset lui imposa un nom destiné à lui rappeler toujours qu'ilétait un présent de Dieu; et, quand elle devint mèreencore une fois, elle s'écria : Dieu m'a suscité un rejetonà la place d'Abel que Caïn a tué. (Gen. IV, 25.) Ellegarde souvenir de son malheur; mais, au lieu de s'en irriter, elle bénitDieu, elle donne à son fils un nom qui exprime la faveur divineet qui fournit à cet enfant un motif perpétuel d'enseignement.Ainsi, en retirant ses présents, Dieu en accorde d'autres plus nombreuxet plus grands : chassée du paradis, la femme apprend par son exilà connaître Dieu, elle gagne plus qu'elle ne perd. — Nais,s'il nous était avantageux de perdre le paradis, à quoi bonnous le donner dans le commencement? — Mon ami, ce fut pour donner uneutile leçon à notre lâcheté. Si nos premiersparents eussent bien connu Dieu, bien veillé sur eux-mêmes,bien pratiqué la prudence et la modération, ils fussent demeurésen possession de leur dignité originelle; (151) mais, parce qu'ilsdéshonorèrent le don qu'ils avaient reçu, il leurfut utile de s'en voir dépouillés. Pourquoi Dieu les combla-t-ilde ses dons dans le principe? Ce fut pour montrer qu'il nous aime, qu'ilest toujours prêt à nous porter aux plus magnifiques honneurs;nous au contraire, nous sommes partout les propres auteurs de nos châtimentset de nos peines, nous nous privons par notre propre lâchetédes biens qui nous ont été accordés. Ainsi, un bonpère de famille commence par permettre à son fils le séjourdans sa maison et la jouissance dans tous ses biens ; mais si plus tardil le voit se laisser corrompre par l'honneur même qu'il lui fait,il l'éloigne de sa table, il l'écarte de sa présence,il l'exile souvent loin de son toit afin que ce misérable enfant,instruit par cette chute et corrigé par cette humiliation, se rendedigne de rentrer dans la maison et de prendre part à l'héritagepaternel : voilà comment Dieu s'est conduit envers nous. Aprèsavoir donné à l'homme le paradis, il l'en chassa, quand l'hommese fut montré indigne d'une telle faveur; il l'en chassa, afin quece coupable, devenu par l'exil et par la honte meilleur et plus sage, méritâtd'y rentrer. Quand il le vit corrigé, il le rappela en lui disant: Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis. (Luc, XXIII, 43.) Comprenez-vousmaintenant que c'est le fait d'une admirable Providence, non pas précisémentde nous avoir donné le paradis, mais de nous en avoir chassés?Si l'homme ne l'eût pas quitté, il n'eût pas pu se montrerdigne d'y rentrer.

4. Gravez donc profondément ces principes dans votre mémoire;et, si vous le voulez bien, appliquons-nous au sujet qui s'étenddevant nous. Dieu donna aux hommes un langage unique : ce fut par bonté.Mais les hommes, au lieu d'employer convenablement ce don, en prirent occasionpour se jeter dans tous les excès de la folie. Dieu le leur retira: ce fut justement. En effet si la communauté de langage suffitpour les porter à un tel degré de démence qu'ils entreprirentde bâtir une tour qui s'élevât jusqu'au ciel, s'ilsn'eussent pas été punis sur-le-champ, n'eus sent-ils pasconçu la prétention de s'emparer du gouvernement mêmedu ciel? C'était impossible, je le sais; mais enfin, à neconsidérer que leur intention, ils se rendirent coupables de cettecriminelle impiété. Dieu, qui prévoyait ces conséquences,mit entre eux la division en divisant les (152) langues ; il le fallait,puisqu'ils avaient mal usé de 'l'unité du langage. Et considérezbien, je vous prie, la douce et bénigne charité de Dieu :Ils n'ont qu'un langage entre tous, dit-il, et voilà qu'ils entreprennentde faire ceci! (Gen. XI, 6.)

Pour quel motif, au lieu d'en venir brusquement à diviser leslangues, avance-t-il d'abord une explication, une excuse, comme s'il avaità plaider sa cause devant un tribunal? Certes, personne ne pouvaitlui demander : « qu'avez-vous fait? » Il a pouvoir et droitde faire tout ce qu'il veut. Néanmoins, comme s'il avait àrendre compte, il met en avant l'apologie de sa conduite afin de nous enseignerla pratique de la bonté et de la charité envers les hommes.Si le maître s'excuse devant des esclaves, et des esclaves qui l'ontoffensé, à plus forte raison sommes-nous obligés denous excuser les uns vis-à-vis des autres, lors même que nousavons eu à souffrir les plus graves injustices ! Voyez donc, jevous prie, comment Dieu s'excuse : Ils n'ont, dit-il, qu'un seul langage,et voilà qu'ils entreprennent de faire ceci (Ibid.) ! comme s'ildisait : « que personne, en voyant la confusion des langages, nem'en fasse un reproche; que personne ne s'imagine qu'elle ait étéinhérente à la nature humaine dès le commencementde la création ! Le langage est un, la même langue est communeà tous (Ibid.); mais ils n'ont pas usé comme il faut de cedon.» Et, pour comprendre que Dieu ne voulait pas tant punir la fautedéjà commise que corriger d'avance par une sage précautionles fautes futures, entendez ce qu'il ajoute : Mais maintenant ils ne réussirontà rien de tout ce qu'ils entreprennent (Gen. XI); paroles dont voicile sens : « Si je ne les châtie pas, si je n'arrête pasle progrès de leurs péchés dès le début,ils ne mettront jamais fin à leurs crimes. » C'est en effetce que signifient ces mots : « Ils ne réussiront àrien de tout ce qu'ils entreprennent, » c'est-à-dire, qu'ilsajouteront crimes sur crimes. Telle est la nature du mal : s'il n'est réprimédès ses premiers commencements, pareil à la flamme qui dévoredu bois sec, il s'élance à des hauteurs effrayantes. Voyez-vousque ce fut l'oeuvre d'une rare miséricorde que de nous ôterl'unité du langage ? la confusion des langues nous empêchade nous enfoncer davantage dans l'iniquité. Retenez et fixez dansvos souvenirs cette pensée : que Dieu nous est bon et charitable,non-seulement quand il nous comble de bienfaits, mais aussi quand il nouspunit; le châtiment compte pour une large part dans les oeuvres desa bonté, il est un des caractères principaux de sa providence.Lors donc que vous voyez la famine, la peste, la sécheresse, lespluies incessantes, les bouleversements dé saisons ou tout autrefléau frapper le genre humain, ne murmurez pas, ne maudissez pas;adorez au contraire l'Auteur de toutes ces choses, et admirez sa sollicitudepour nous. Celui qui fait tout cela châtie le corps pour sauver l'âme.— Mais, dira-t-on, est-ce vraiment Dieu qui fait tout cela ? — Oui, c'estDieu. Quand toute la ville et toute la terre seraient en face de moi, jen'hésiterais pas à le dire. Puisse ma voix retentir pluséclatante que la trompette! puissé-je moi-même m'éleverau-dessus de tout le genre humain afin de proclamer hautement que c'estDieu qui fait tout cela ! Ce n'est point par forfanterie que je parle ainsi;j'ai à côté le Prophète qui s'écrie etdit : Il n'y a dans la cité aucun mal, que le Seigneur ne l'aitfait. (Amos, III, 6.) Mais ce mot « le mal » est équivoque: je veux examiner la valeur exacte de l'un et de l'autre sens qu'on luiattribue, de crainte que l'ambiguïté d'une expression ne vousinduise à confondre des choses essentiellement différenteset tomber dans des opinions blasphématoires.

5. Il y a un mal qui est vraiment le mal, comme la fornication, l'adultère,l'avarice, et mille autres abominations dignes de tout châtimentet de tout supplice. Il y a un autre mal, qui, à parler juste n'estpas le mal, quoiqu'il en porte le nom, comme la famine, la peste, la mort,la maladie et le reste de ce genre : tout cela n'est pas le mal. C'estpourquoi j'ai dit qu'il en porte seulement le nom. Si elles étaientvraiment le mal, ces choses ne pourraient devenir pour nous le principed'une foule de biens; elles répriment notre orgueil, aiguillonnentnotre paresse, stimulent notre activité, excitent notre attention.Lorsque le Seigneur les faisait périr, dit l'Ecriture, ils le recherchaient,ils revenaient sur leurs pas, ils accouraient à lui dès lematin. (Psal. LXXVII, 34.) L'Ecriture appelle ici mal ce qui nous corrige,ce qui nous fait honneur, ce qui nous rend plus zélés, cequi nous mène à la sagesse, et non ce qui mérite condamnationet châtiment. Celui-ci n'est pas l'oeuvre de Dieu, mais l'oeuvrede notre libre volonté, et c'est pour le supprimer que celui-làfut établi. Le Prophète appelle (153) donc mal ces afflictionsqui résultent pour nous du châtiment; mais il leur donne cenom pour se conformer à l'opinion vulgaire des hommes plutôtque pour exprimer leur nature réelle : c'est parce que nous avonsl'habitude d'appeler mal, non-seulement, les rapines et les adultères,et le reste pareil, mais encore toutes sortes de calamités que leProphète emploie cette expression : Il n'y a aucun mal dans la cité,que le Seigneur ne l’ait fait. (Amos, III, 6.) Et Dieu signifia le mêmesens en disant par Isaïe : Moi, Dieu, qui fais la paix et qui produisle mal. (Isaïe, XLV, 7.) Ici encore il appelle mal les calamitésde cette vie terrestre. Le Christ insinue dans l'Evangile la mêmesignification en disant à ses disciples : A chaque jour suffit sonmal, c'est-à-dire son affliction, sa misère. (Matth. VI,3l,) Il ne faut pas approuver le médecin seulement, lorsqu'il conduitses malades à la promenade dans les bosquets et les prairies, lorsqu'illes envoie aux bains et aux piscines, lorsqu'il leur ordonne un régimesucculent; mais quand il leur impose la diète, les tourments dela faim et de la soif, quand il les retient au lit, quand il fait de leurchambre une vraie prison, quand il les enferme dans un rempart de couvertures,et les prive même de la lumière; quand il taille, trancheet brûle, quand il leur fait avaler les drogues les plus amères,alors encore il est médecin. Comment donc ! il ne serait pas absurded'appeler médecin cet homme qui nous fait tant de mal, tandis queDieu, s'il nous envoie quelque chose de ce genre., comme la faim ou lamort, nous le blasphémerons et nous lui dénierons le gouvernementprovidentiel du monde 1 Eh certes! Dieu est le vrai médecin, leseul médecin du corps et de l'âme : c'est pour çelaque souvent, quand il surprend notre nature à s'enfler dans uneorgueilleuse prospérité et à couver la fièvredu péché, il la guérit de ses maladies par la pauvreté,la disette, la mort, les chagrins et autres remèdes à luiconnus. — Mais dit-on, les pauvres seuls ont à souffrir de la faim! — Fort bien! mais il ne dispose pas seulement de la faim pour nous châtier,il a cent autres procédés; s'il a corrigé plusd'une fois le pauvre par la faim, il a corrigé aussi le riche etle voluptueux par les accidents, les maladies, les morts subites. Il esthabile, et il ne manque pas de ressources variées pour nous sauver.

Ainsi font encore les magistrats : ils n'ont pas seulement des honneurset des couronnes à donner, et des largesses à distribueraux habitants des villes ; ils ont aussi à punir, et souvent. C'estpourquoi ils tiennent toujours aiguisé le glaive de la justice,toujours prêts les cachots, les roues, les chevalets, les bourreaux,les mille sortes de supplices. Ce qu'est le bourreau pour le magistrat,la faim l'est pour Dieu elle est ce bourreau impitoyable qui nous forceà réfléchir et à nous retirer du vice. Lescultivateurs tiennent la même conduite: ils ne se bornent pas àenfouir la racine de la vigne et à l'entourer d'une barrière;mais ils taillent et tranchent autour du cep de nombreux rejets aussi ont-ilsbesoin de la serpe autant que de la houe. Et pourtant nous ne songeonspas à les blâmer; nous les approuvons d'autant plus que nousles voyons abattre plus de membres inutiles et pourvoir à la vigueurde ceux qui restent par l'élagage des mauvais. Ne serait-il pasabsurde de louer la conduite du père, du médecin, du jugeet du cultivateur, de ne blâmer ni le père qui chasse de samaison son fils, ni le médecin qui fait souffrir son malade, nile juge qui punit le coupable, ni le cultivateur qui émonde sa vigne,tandis que nous poursuivrions de critiques et de récriminationssans fin ce Dieu, qui, pour nous tirer de cette ivresse où le vicenous a plongés, permet que la migraine nous travaille la tête? Ne serait-ce pas le comble de la démence que de refuser au maîtrecette justification que nous octroyons volontiers à des hommes,ses serviteurs comme nous?

6. Je dis tout cela à l'intention de certains critiques de laProvidence : je crains qu'en regimbant contre l'éperon ils n'ensanglantenteux-mêmes leurs pieds, et qu'en jetant des pierres au ciel ils nese blessent au front. Mais j'ai à traiter une question plus sérieuseencore sans chercher davantage si c'est pour notre bien que Dieu nous adépouillés de ses dons, je dis seulement que, s'il nous aôté ce qu'il nous a donné, nul n'a droit de le trouvermauvais : car Dieu est maître de son bien. Dans le monde, nous témoignonsà l'homme qui nous a fait l'avance de quelque argent une sincèrereconnaissance pour tout le temps qu'il veut bien, nous laisser son prêt,et nous ne songeons pas à nous fâcher à cause du tempsoù il nous retirera ce qui lui appartient. Mais quand Dieu voudranous redemander son bien, (154) le blâmerons-nous, dites-moi ? Neserait-ce pas de la dernière sottise ? Ce n'est pas ce que fit legrand et généreux patriarche Job ! Il remercia le Seigneurnon-seulement après avoir reçu ses dons, mais encore aprèsen avoir été dépouillé, il dit : Le Seigneurm'a donné, le Seigneur m'a ôté: que son nom soit bénidans tous les siècles! (Job, I, 21.) Si nous sommes obligés,nous aussi, à rendre à Dieu des actions de grâces pareillesdans l'une comme dans l'autre fortune, si le retrait des faveurs accordéesne nous est pas moins utile que leur concession, quelle indulgence mériterons-nous,quand ce Maître si bon, si doux, si attentif, ce Maître plushabile que tous les médecins, plus indulgent que tous les pères,plus équitable que tous les juges, nous le payerons d'ingratitudeet nous le maudirons au lieu de l'adorer? Quels hommes seraient plus insenséset plus stupides que ceux qui, au milieu d'un arrangement si parfait detoutes choses, nieraient que nous sommes gouvernés par une sagesseprovidentielle? Ainsi, ceux qui prétendraient que le soleil estfroid et obscur donneraient par là même une preuve évidentede folie; de même ceux qui mettraient en doute la Providence s'exposeraientbien davantage à l'accusation de démence. Le soleil est moinsbrillant que la divine Providence n'est éclatante : et toutefoisil y a des gens qui osent dire que les démons gouvernent nos affaires.

Ah ! vous avez un doux Maître ! il aime mieux rester en butteà vos blasphèmes que de vous faire éprouver, en vousabandonnant aux démons, la façon dont les démons vousgouverneraient; s'il le faisait, vous reconnaîtriez par votre propreexpérience quelle est leur méchanceté. Mais je puistout de suite vous la représenter comme en un petit modèle.Certains possédés, sortis des sépulcres, étantun jour accourus à la rencontre de Notre-Seigneur, les démons-le conjurèrent de permettre qu'ils entrassent dans les corps depourceaux qui se trouvaient là : le Seigneur les y autorisa, etsur-le-champ ces animaux prenant leur course se précipitèrentdans les flots du lac. (Matth. VIII, 28.) Voilà comment les démonsgouvernent. Et certes ils n'avaient pas querelle avec ces pourceaux; maiscontre vous ils ont engagé une guerre implacable, un combat àoutrance, contre vous ils nourrissent une haine immortelle. Puisqu'ilsn'ont pas pu tolérer même un instant ces animaux avec lesquelsils n'avaient rien à démêler, que ne nous feraient-ilspas a nous leurs ennemis, à nous qui les blessons sans cesse, s'ilsnous tenaient sous leurs mains? De quels maux irrémédiablesne nous écraseraient, ils pas? Dieu permit qu'ils se ruassent danscette troupe de pourceaux, afin de montrer aux gens raisonnables par l'exemplede ces animaux sans raison jusqu'à quel excès se porte lamalice .des démons. Il devient manifeste pour tout le monde queles démons agiraient sur les possédés comme sur lespourceaux, si Dieu ne prenait soin de ces malheureux jusque dans leursfureurs maniaques.

Maintenant donc, quand vous verrez un homme agité du démon,adorez d'une part le Seigneur, et de l'autre reconnaissez la méchancetéde l'esprit infernal : car les possédés vous offrent un exemplede ces deux choses, bonté de Dieu, perversité du démon:la perversité du dé. mon qui tourmente l'âme dont ils'est emparé, la bonté de Dieu qui contient et réprimecet envahisseur brutal dont tout le désir est de précipiterl'homme dans l'abîme, qui l'empêche de déployer en entiersa funeste puissance,qui ne l'autorise à employer de violence quece qui suffit à corriger l'homme et à manifester la scélératessedu diable. Voulez-vous voir encore par un exemple de quelle manièregouverne le démon, quand Dieu le tolère à exercerquelque peu sa puissance ? Eh bien ! rappelez à vos souvenirs lestroupeaux de Job, ses boeufs et ses brebis qu'il fit tous périren un clin-d'oeil, rappelez-vous la mort lamentable des enfants du patriarche,et les plaies hideuses qui rongèrent son corps , et vous reconnaîtrezla cruauté, la barbarie, la haine féroce de Pes. prit mauvais,et vous apprendrez avec certitude que, si Dieu livrait le monde àson pouvoir, il saccagerait et ruinerait tout, il nous ferait subir lemême sort qu'aux pourceaux, aux boeufs et aux brebis dont il estquestion, il trouverait au-dessous de ses forces de nous épargnerpendant une seule minute. Sous le gouvernement des démons, nousne serions pas en meilleure situation que les possédés :que dis-je ! nous serions en pire état, car Dieu ne livre pas complètementces malheureux à la tyrannie diabolique, autrement ils auraientà souffrir de plus terribles maux que ceux qu'ils endurent. le demanderaisvolontiers aux gens qui émettent de pareilles opinions quelle confusionils découvrent dans l'ordre présent des choses pour en attribuerla direction au démon ? Certes ne (155) voyons-nous pas depuis tantet tant d'années le soleil parcourir quotidiennement et régulièrementsa carrière, les groupes si variés des étoiles conserverleur disposition respective, la lune suivre invariablement ses phases,le jour et la nuit se succéder sans interruption, tous les êtresenfin sur nos têtes et sous nos pieds, pareil à un choeurharmonieux, ou plutôt mieux et plus exactement qu'en un choeur, conserverchacun son rang propre et ne rien changer à l'ordre dans lequelDieu les a créés tous dès le commencement.

7. Mais, dit-on, à quoi nous sert que le ciel, le soleil, lalune, les astres et tout le reste soient soumis à un arrangementparfait, si nos propres affaires sont pleines de confusion et de désordre?— Quelle confusion, mon ami? et quel désordre? — Voici un hommequi s'enrichit, qui commet les violences, les rapines et les fraudes, quidévore chaque jour le bien des pauvres; et pourtant il n'éprouveaucun accident fâcheux. En voilà un autre qui vit modestement,qui pratique la tempérance et la justice, qui s'entoure de toutesles vertus; et pourtant il est frappé par la maladie, par la pauvretéet par tous les maux. — Voilà donc ce qui vous scandalise ! — Oui,c'est cela ! — Mais, mon cher, si vous voyez punis un bon nombre de ceuxqui vivent de rapines, et si vous voyez comblés de biens plusieursde ceux qui vivent dans la piété, pourquoi n'en louez-vouspas Dieu? — Parce que cela me scandalise encore davantage. Pourquoi, surdeux méchants, l'un est-il puni pendant que l'autre échappeau châtiment et poursuit tranquillement sa route? Et pourquoi, surdeux justes, l'un est-il honoré pendant que l'autre demeure sousle poids des afflictions? — Cela est une des dispositions fondamentalesde la Providence. Si tous les méchants étaient punis surcette terre et tous les bons récompensés, le jour du jugementne servirait à rien. Si au contraire aucun méchant n'étaitpuni et aucun juste récompensé sur cette terre, les méchantsdeviendraient plus méchants encore, parce qu'ils auraient plus deparesse et de lâcheté que les bons; c'est alors que ceux quiveulent blasphémer auraient beau jeu pour accuser Dieu et pour niersa providence. En effet, si dès lors qu'ils voient quelques méchantspunis et quelques bons récompensés, ils ne laissent pas deprétendre que les affaires humaines ne sont nullement régiespar la Providence divine; à quelles paroles et à quels proposne s'emporteraient-ils pas, si cela même n'avait plus lieu? Tel estle motif pour lequel Dieu punit certains méchants et épargneles autres,récompense certains justes et laisse les autres. Il nepunit pas tous les méchants afin de vous prouver que la résurrectiondoit avoir lieu; il en punit quelques-uns afin d'inspirer aux autres unefrayeur salutaire et de les rendre plus attentifs à leurs devoirs.Il récompense quelques justes, afin d'exciter par ces honneurs lesautres à la vertu; il ne les récompense pas tous afin devous enseigner qu'un temps viendra où il donnera à chacunla rémunération. Si tous recevaient sur cette terre ce qu'ilsont mérité, ils n'ajouteraient plus foi au dogme de la résurrection;si nul ne recevait ici-bas ce qu'il a mérité, plusieurs endeviendraient plus négligents. Ainsi donc, en punissant les unset non les autres, Dieu agit pour le bien des uns et des autres; il réprimeles vices de ceux-ci, il rend ceux-là plus sages encore par l'exempledu châtiment qu'il inflige. Ce raisonnement sort manifestement decertaines paroles du Christ. Comme on venait de lui annoncer qu'une touren s'écroulant avait écrasé plusieurs hommes, il répondit: Quoi! pensez-vous que ceux-ci seulement étaient pécheurs? Non, je vous le dis. Mais si vous ne faites pénitence, vous souffrirezles mêmes maux. (Luc, XIII, 4.)

Comprenez-vous que, dans ce cas, les uns périrent à causede leurs péchés et que les autres furent épargnés,non pas qu'ils fussent innocents, mais afin qu'ils devinssent meilleursen suite du châtiment infligé à d'autres? — S'il enest ainsi, dit-on, ceux qui ont été frappés sont victimesd'une injustice, parce qu'ils auraient pu aussi se convertir et se rendremeilleurs. — Si Dieu eût prévu qu'ils fussent venus àpénitence, il ne les eût pas châtiés : en effet,s'il ne laisse pas de supporter avec une extrême patience un grandnombre de personnes qu'il sait ne devoir tirer aucun profit de sa bonté;s'il fait pour eux et leur offre tout ce qui dépend de lui pourles retirer de leur folie, serait-il possible qu'il privât du fruitde la conversion ceux que la punition d'autrui rendrait meilleurs? Lespremiers ne sont donc victimes d'aucune injustice, puisque leurs afflictionssur la terre ne font que réprimer leur méchancetéet alléger proportionnellement tes peines qu'ils auront àsubir dans l'autre vie ; (156) les seconds, ceux qui sont épargnésen ce monde, n'ont pas à se plaindre davantage; il eût étéen leur pouvoir, s'ils l'eussent voulu, de tourner à leur propreconversion la bonté de Dieu, de bénir sa patience, de révérersa douceur, de revenir à la vertu et de tirer de la punition d'autruile gain de leur propre salut. S'ils se sont obstinés dans leursvices, ne mettez pas Dieu en cause, puisqu'il ne les supporte patiemmentque pour les ramener à lui : ce sont eux qui se rendent indignesdu pardon, eux qui n'emploient pas comme ils doivent la longanimitéde Dieu.

Mais ce n'est pas le seul motif que j'aie à faire valoir pourrendre raison de ce que les pécheurs ne sont pas tous punis en cettevie j'en ai un autre qui n'a pas moins de force. Lequel donc? C'est que,si Dieu frappait le pécheur aussitôt que le péchéest commis, le genre humain aurait disparu depuis longtemps et ne seraitpas arrivé par la succession continue des générationsjusqu'au temps actuel. Pour apprécier la justesse de mes paroles,écoutez le Prophète : Seigneur, dit-il, si vous comptez toutesles iniquités, qui pourra subsister? (Psal. CXXIX, 3.) Examinons,si vous le voulez, cette parole. Laissant de côté l'inspectionminutieuse de l'existence de chaque homme (car il est impossible de connaîtreen détail la vie de tous), traduisons en votre présence lespéchés que tous nous sommes assurément sujets àcommettre et nous verrons avec certitude que, si nous étions toujourspunis pour chacune de ces fautes, nous aurions péri depuis longtemps.Celui qui appelle son frère fou est voué à la géhennedu feu, dit l'Evangile (Matth. V, 22) ; or y a-t-il parmi vous une seulepersonne qui ne se soit rendue coupable de ce péché ? Fallait-il,pour cela, livrer tous les hommes à la mort? En ce cas, depuis longtempset bien longtemps le genre humain serait détruit. Celui qui jure,dit encore l'Evangile, même s'il jure selon la vérité,fait une oeuvre de l'esprit mauvais. (Matth. V, 37.) Or qui n'a jamaisjuré? je dirai plus :qui n'a jamais parjuré? Celui qui regardeune femme d'un oeil libertin, dit Notre-Seigneur, commet un véritableadultère. (Matth. V, 28.) Or n'est-il pas aisé de rencontrernombre de gens coupables de ce péché? Dès lors queces fautes que nous confessons sont tellement graves, dès lors surtoutque chacune d'elles prise à part nous vaut un supplice inévitable,si vous supputez encore et si vous ajoutez vos péchés occultes,vous apprendrez à reconnaître cette bonne et gracieuse providencede Dieu qui se garde de vous infliger le châtiment à la mesurede vos crimes. S'il vous arrive de voir tel ou tel commettre la rapineet la fraude sans recevoir sa punition, commencez par examiner votre conscience,discuter votre vie, et rechercher vos propres fautes; alors vous comprendrezqu'il vous est avantageux, à vous tout le premier, que chacun denos péchés ne soit pas châtié sur-le-champ.Hélas ! beaucoup d'entre nous ne sont si sévères dansleurs sentences que parce qu'ils considèrent les autres plutôtqu'eux-mêmes; laissant de côté notre situation personnelle,nous contrôlons celle de notre prochain. Ne faisons plus de la sorte,agissons tout à l'opposé : quand nous verrons quelque justeaffligé, rappelons-nous Job. Quelque saint que soit un homme, ilne le sera jamais plus que Job, jamais autant à beaucoup près;et, quand il souffrirait des maux par milliers, il ne souffrira jamaisautant que ce patriarche,

8. Saisis de ces pensées, n'allez plus récriminer contrele Seigneur ; vous comprenez bien que si Dieu laisse l'homme juste sousle poids de telles calamités, ce n'est pas qu'il l'abandonne, maisc'est qu'il veut le couronner et le glorifier de plus en plus. Et, si vousvoyez un pécheur puni, souvenez-vous du paralytique qui pendanttrente ans fut cloué sur son grabat. (Joan. V, 5.) C'est pour sespéchés qu'il fut livré à la maladie; écoutezle Christ qui l'atteste en ces termes : Voilà que tu es guérine pêche plus, de peur qu'il ne l'arrive quelque chose de pire (Ibid.)Ainsi, ou bien nous payons en ce monde la dette de nos fautes quand noussommes punis, ou bien nous recevons de quoi tresser notre immortelle couronne,quand nous souffrons malgré une vie constamment juste. C'est pourquoi,que nous vivions dans le péché ou dans la vertu, l'afflictionnous est utile: tantôt elle nous rend dignes d'une gloire plus brillante,tantôt elle nous rend plus sages et allège notre châtimentfutur. Que nous puissions, en subissant notre peine sur cette terre eten supportant tout avec actions de grâces, adoucir les rigueurs denotre punition dans l'autre vie, j'en appelle à saint Paul: écoutezsa parole. Voici pourquoi il y a parmi vous beaucoup de malades et de languissants,beaucoup qui dorment du sommeil de la mort si nous nous jugions nous-mêmes,nous ne (157) serions pas jugés de Dieu; et même lorsque noussommes jugés de la sorte, le Seigneur nous châtie durant cettevie, afin que nous ne soyions pas condamnés avec le monde dans l'éternité.(I Cor. XI, 30, 32.)

Maintenant, tout étant bien compris, raisonnez avec une prudentesagesse sur la providence divine et fermez la bouche à ceux quila nient. Si quelque événement dépasse la portéede notre compréhension, n'allons pas pour cela nous imaginer quenos affaires ne sont plus dirigées par la volonté de Dieu;mais, contents d'apercevoir en certaines parties sa présence, laissonsle champ libre à son infaillible sagesse dans celles qui nous échappent.S'il est impossible à un homme ignorant de comprendre les procédésingénieux d'un art fout humain, à plus forte raison est-ilimpossible à l'intelligence humaine de comprendre l'infini de laprovidence de Dieu. Car ses jugements sont inscrutables et ses voies nepeuvent être suivies. (Rom. XI, 33.) Toutefois, comme nous pouvonsconclure de quelques détails pour l'ensemble, la certitude et l'évidencede notre foi, rendons de tout grâces à Dieu. Du reste, ily a encore pour ceux qui tiennent à philosopher sur la providenceun argument irréfutable : demandons à nos adversaires : «Est-ce que Dieu existe ? » S'ils répondent que Dieu n'existepas, ils ne sont pas dignes d'une réplique ; ceux qui nient l'existencede Dieu ne méritent pas qu'on leur réponde plus que ne leméritent les fous. Un navire, chargé d'un petit nombre dematelots et de passagers, ne peut pas, fût-ce seulement l'espaced'un stade, faire bonne route si le pilote ne tient pas le gouvernail enmain combien à plus forte raison ce monde immense, qui renfermetant de corps, composé d'éléments divers, n'aurait-ilpas subsisté depuis tant de siècles sans une providence quile gouvernât, le conservât, le dirigeât tout entier.Si, respectant le témoignage universel que rendent les hommes etl'expérience que donnent les faits eux-mêmes, ils confessentl'existence de Dieu, disons-leur : si Dieu existe (comme de fait il existe),il s'ensuit qu'il est juste; s'il ne l'était pas, il ne serait pasDieu ; s'il est juste, il doit rendre à chacun selon son mérite.Or, nous voyons qu'ici-bas tous ne reçoivent pas selon leurs oeuvres: donc il est nécessaire que nous puissions espérer une autrerémunération qui mette dans tout son jour la justice éternelle,et qui rende à chacun ce qui lui est dû en proportion de sonmérite. Ce raisonnement nous mène à conclure non-seulementla providence, mais encore le dogme de la résurrection. Pénétrésde ces idées, méditons nous-mêmes avec soin et enseignonsaux autres ces deux grandes vérités : providence et résurrection.Appliquons tout notre zèle à fermer la bouche à ceuxqui ont la rage de blasphémer contre Dieu et glorifions le Seigneuren toutes choses. De la sorte, nous mériterons de plus en plus sagracieuse protection, nous obtiendrons abondamment son secours, nous nousaffranchirons du vrai mal, nous acquerrons les biens éternels parla grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE.

1. Isaac, ayant un jour désiré manger d'un mets accommodépar les mains de son fils, envoya celui-ci à la chasse loin de lamaison aujourd'hui voici notre Isaac (1) qui souhaite, lui aussi, recevoirde nos mains l'aliment spirituel; mais il ne nous a pas fait quitter notredemeure, c'est lui qui accourt à notre table. Y a-t-il une meilleurepreuve d'affection paternelle et une plus grande marque d'humilité! Voulant nous témoigner par cette démarche son ardente charité,il n'a pas craint de s'abaisser jusque-là. Aussi, bien que l'instructiondu matin ait affaibli la vigueur de notre voix et la force de nos pieds,nous avons oublié sur-le-champ notre lassitude à l'aspectde ce paternel visage, nous avons secoué notre fatigue, nous noussommes relevés sous l'influence de cette joie inattendue; en voyantl'éclat de cette tête vénérable, nous avonssenti notre âme inondée de lumière. Dressons donc avecallégresse la

1 L'évêque Flavien.

table du festin, afin que, après y avoir goûté,notre père nous bénisse tous. Ici, il n'y a ni ruse ni larcin,comme il y en eut jadis dans le fait de Jacob et d'Esaü; l'un avaitreçu l'ordre, ce fut l'autre. qui l'exécuta; aujourd'hui,c'est moi qui ai mission de servir le banquet, et c'est moi qui le sers.O père, répandez sur nous la bénédiction spirituelle;obtenez-nous une grâce que nous souhaitons recevoir toujours, unegrâce qui profitera non pas à vous seul, mais à moiet à tout ce peuple : priez notre commun Maître qu'il daigneconduire votre vie jusqu'aux extrêmes limites de cette vieillessequ'il accorda à Isaac ; pour moi et pour tout le peuple, cette faveursera plus précieuse et plus utile que la rosée du ciel etque la graisse de la terre.

Mais il est l'heure d'apporter le festin. De quoi se composera-t-il?Des restes de ce que j'ai commencé tout dernièrement àexposer â votre charité : c'est du démon, oui, encoredu (159) démon que nous allons parler, sujet que j'ai entaméici il y a deux jours, sujet que j'ai traité encore ce matin pourinitier aux mystères les catéchumènes et pour leurexpliquer en quoi consiste renoncer et se livrer au démon. Je faiscela, non pas qu'il me soit agréable de parler du diable, mais parceque je dois vous donner sur son compte un enseignement solide et sûr.Il est notre adversaire et notre ennemi; or, c'est un avantage considérableque de connaître au juste la position de l'ennemi. Nous avons ditdernièrement que le démon ne triomphe de nous ni par violence,ni par tyrannie, ni par force ni par contrainte : s'il en étaitainsi, nous serions tous perdus. En preuve, j'ai cité ces pourceauxsur lesquels le démon ne put rien tant que le Seigneur ne lui eutrien permis (Matth. VIII, 31) ; j'ai cité encore les boeufs et lesbrebis de Job que le démon n'eut pas le pouvoir de détruiretant qu'il n'eut pas reçu d'en-haut l'autorisation. Nous avons doncappris ce premier point, savoir qu'il ne vient à bout de nous nipar force ni par nécessité; nous y avons ajouté- cetautre point, savoir que, vainqueur parla ruse, il ne remporte pas néanmoinsla victoire sur tous les hommes, et j'ai apporté encore l'exemplede Job contre lequel il dressa mille et mille machines de guerre sans parvenirà l'abattre; vaincu cette fois, il s'enfuit. Reste donc une seulequestion : laquelle? — Ce n'est pas de force, dit-on, que le démonl'emporte sur nous, mais c'est par ruse c'est pourquoi mieux vaudrait qu'ilfût détruit. Sans doute Job fut vainqueur dans la lutte; maisAdam donna dans le piège et fut renversé; si le démoneût pour une bonne fois disparu du milieu du monde, Adam lui-mêmen'eût pas succombé; mais, tant qu'il subsistera, vaincu dansune rencontre, il sera vainqueur dans cent autres; pour dix justes quitriompheront de lui, il surmontera et renversera dix mille pécheurs;tandis que, si Dieu l'eût anéanti, ces dix mille eux-mêmesn'eussent pas péri. — Que répondrons-nous à cela ?Nous répondrons qu'il faut estimer à plus haut prix les vainqueursque les vaincus, ceux-ci fussent-ils en multitude, et ceux-là entout petit nombre: Un seul juste qui fait la volonté de Dieu a plusde valeur que mille pécheurs. (Eccli. XVI, 3.) Nous répondronsencore que, l'antagoniste disparaissant, le lutteur vigoureux a tout àperdre. En effet, si vous laissez debout l'antagoniste, les lâchesathlètes auront à souffrir, non pas à cause des bravesqui remporteront la victoire, mais à cause de leur lâchetépersonnelle ; mais si vous enlevez l'antagoniste, les braves seront victimespour les lâches, puisqu'ils ne pourront plus faire preuve de forceet gagner la couronne.

2. Vous ne saisissez peut-être pas entièrement ma pensée: il faut donc l'exprimer plus clairement encore. Voici un athlète: deux autres sont près d'entrer en lutte avec lui ; mais l'un,esclave de son ventre, s'est négligé, ruiné, affaibli,énervé; l'autre est alerte, vigoureux, habitué àla palestre et à,tous les jeux gymniques ; il a fait ses preuvesd'habileté en tout ce qui concerne son art. Si vous supprimez l'antagoniste,auquel des deux ferez-vous tort? Sera-ce au lâche et au paresseux,ou bien à ce brave qui a déjà subi tant de travaux?A celui-ci évidemment ! Si vous lui ôtez son adversaire, vousle lésez injustement en faveur d'un lâche; ce lâcheau contraire n'a pas à se plaindre de ce que, en faveur du bravelutteur, l'antagoniste reste en lice : sa lâcheté personnellel'a vaincu d'avance.

Parlons d'une autre solution de la difficulté proposée;je veux que vous compreniez bien que l'existence du démon ne portepréjudice à personne, mais que partout les gens insouciantstrouvent dans leur propre lâcheté la cause de leur perte.Que le diable soit absolument mauvais, d'accord ; toutefois il l'est pardétermination libre et volontaire, nullement par nature. Qu'il nesoit pas mauvais par nature, j'en tire la preuve des noms mêmes quile désignent. On l'appelle le diable, c'est-à-dire le calomniateur,parce qu'il calomnie toujours ; il calomnie l'homme devant Dieu : Est-cegratuitement que Job vous honore, dit-il? Abaissez sur lui votre main,touchez ce qu'il possède; vous verrez s'il ne vous blasphémerapas en face (Job, I, 9) ; il calomnie Dieu devant l'homme : Ce feu esttombé du ciel, dit-il, et il a brûlé tes brebis. (Ibid.46.) Il s'efforçait de persuader au patriarche que la guerre luiétait déclarée par le ciel, il mettait aux prisesle serviteur avec le maître, le maître avec le serviteur, ouplutôt il s'efforçait d'y parvenir, mais il n'en avait pasla puissance; aussi, quand vous voyez un autre serviteur révoltécontre le maître, Adam contre Dieu, Adam qui ajoute foi àla calomnie du démon, sachez que ce dernier tire toute sa force,non pas d'une puissance qui lui soit propre, mais de la faiblesse et del'imbécillité de sa dupe. (160) Voilà pourquoi onle nomme diable, c'est-à-dire calomniateur: faire des calomniesou s'en abstenir n'est pas un élément de nature, c'est unacte qui a commencement et fin, que l'on commet et que l'on omet : toutcela ne joue aucunement le rôle de nature ou de substance. Je saisque cette digression sur la substance et les accidents est de compréhensiondifficile pour un grand nombre d'esprits; mais, comme d'autres sont capablesd'entendre des choses plus subtiles, c'est à leur intention quej'ai parlé. — Voulez-vous que nous passions à une autre dénominationdu démon? et vous verrez que celle-là encore n'est pas unnom de substance ou de nature. On l'appelle le Malin; or la malignitén'est pas dans la nature; elle est dans le libre arbitre, dans la volonté;car tantôt elle y est, tantôt elle n'y est plus. Ne venez pasme dire que dans le démon elle demeure à perpétuité;car elle ne fut pas en lui dès l'origine, elle lui survint; c'estpourquoi on le nomme encore l'Apostat. Lui seul est appelé par excellencele Malin, quoiqu'une foule d'hommes aient aussi de la malignité.Pour quel motif? Parce que, n'ayant reçu de l'homme aucune injure,n'ayant à réclamer de lui ni peu ni beaucoup, mais le voyantcomblé d'honneurs, il fut immédiatement jaloux de ses biens.Y a-t-il pire malignité que celle qui sans motif et sans raisondéclare inimitié et guerre? Mais laissons de côtéle démon ; interpellons les créatures pour qu'elles nousenseignent que le démon n'est pas la cause de nos péchés,quand nous voulons nous tenir en garde; afin qu'elles nous enseignent quela volonté molle, négligente et lâche, lors mêmeque le démon n'existerait plus, tomberait et se jetterait elle-mêmedans tous les abîmes du vice. Le diable est mauvais, je le sais etchacun en convient; mais prêtez une attention diligente àce que je vais dire maintenant : il s'agit, non pas d'une question banale, mais d'une question sur laquelle on parle partout, souvent et beaucoup,d'une question qui a suscité plus d'une lutte, plus d'une contestationnon-seulement de fidèle à infidèle, mais de fidèleà fidèle: et c'est, hélas ! ce qui me remplit de douleur.

3. Que le diable soit mauvais, tout le monde en convient, ai-je dit : mais que dirons-nous de ce bel et merveilleuxensemble des créatures ? Qui sera assez criminel, assez stupide,assez maniaque pour calomnier la création ? Que dirons-nous d'elle? Loin d'être mauvaise, elle est bonne et belle, elle est le signevisible de la sagesse, de la puissance et de la charité de Dieu.Ecoutez-donc en quels termes le prophète exprime son admirationpour elle; Combien vos oeuvres sont magnifiques, ô Seigneur ! vousavez fait toutes choses dans votre sagesse. (Psalm. CIII, 24.) Il n'entrepas dans le détail, mais. il s'incline en face de l'incompréhensiblesagesse de Dieu. Entendez cet autre, qui nous dit combien nous serventutilement cette beauté et cette magnificence des oeuvres divines: Par la beauté et la grandeur des créatures nous voyonsanalogiquement leur auteur. (Sap. XIII, 5.) Et voici saint Paul qui nousdit : Ce qu'il y a d'invisible en Dieu est devenu visible depuis la créationdu monde par la connaissance que ses créatures nous en donnent.(Rom. I, 20.) Chacun de ces auteurs sacrés, par les expressionsqu'il emploie, nous indique que la création nous mène commepar la main à la connaissance de Dieu, nous fait discerner le Seigneur.Eh bien ! si nous voyons cet ensemble des créatures, si bon et simerveilleux en soi, devenir pour plusieurs d'entre nous une cause d'impiété,est-ce que nous le mettrons en accusation ? Nullement ! nous accuseronsseulement ceux qui n'en font pas, comme ils le devraient, le remèdede leur ignorance. Et comment sera-t-elle pour nous une cause d'impiété,cette création qui nous conduit à la connaissance de Dieu?Les chercheurs de sagesse se sont embrouillés dans leurs raisonnementsobscurs; ils ont servi, ils ont adoré la créature au lieudu Créateur. (Rom. I, 21.) Il n'est pas ici question du diable,pas question du démon : la création, cette maîtressede la connaissance de Dieu, est seule mise en cause. Comment donc est-elledevenue cause d'impiété? Elle l'est devenue, non point parle fait de sa nature, mais par le fait de l'incurie de ceux qui n'ont rienvoulu comprendre. Quoi donc ! faudra-t-il aussi, dites-moi, supprimer lacréation?

Mais pourquoi parler de la création tout entière ? Regardonsnos membres : eux aussi, nous les trouverons cause de notre ruine, si nousn'y prenons garde; ce ne sera pas non plus le fait de leur nature; maisle fait de notre négligence. Examinez un peu, je vous prie : lesyeux vous sont donnés pour que à l'aspect de la créationvous rendiez gloire au Seigneur; mais, si vous n'en faites pas un bon emploi,ils deviendront pour vous les fauteurs (161) de l'adultère. La languevous a été donnée pour que vous bénissiez etchantiez le Créateur; mais si vous ne la surveillez de près,elle deviendra pour vous l'organe du blasphème. Les mains vous ontété données pour que vous les tendiez vers Dieu parla prière ; mais, si vous n'êtes pas modéréen vos désirs, elles s'étendront à la rapine. Lespieds vous ont été donnés pour que vous couriez auxbonnes oeuvres; mais, si vous êtes négligent, ils vous conduirontaux actions mauvaises. Vous le voyez donc, tout nuit au lâche ; lesremèdes même les plus salutaires ne font que l'envoyer àla mort: est-ce un effet de leur nature? Non, c'est l'effet de sa proprelâcheté. Dieu a créé le ciel afin que, en contemplantl'oeuvre, vous en adoriez l'auteur ; mais d'autres, laissant de côtéle Créateur, ont adoré le ciel lui-même : ce fut parsuite de leur imbécillité et de leur démence. A quoibon tant parler de la création ! Où trouverons-nous mieuxle salut que dans la croix? Et pourtant cette croix est devenue un scandalepour les lâches ! La parole de la croix est une folie pour ceux quise perdent; mais pour ceux qui se sauvent elle est la force et la vertude Dieu (I Cor. I , 18); et ailleurs nous lisons: Nous prêchons leChrist crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les gentils.(I Cor. I, 29.) Quel moyen d'enseignement plus certain que de voir et d'entendresaint Paul et les apôtres ? Eh bien ! les apôtres eux-mêmesne furent pour bien des gens qu'une odeur de mort; car il est dit : Noussommes pour les uns une odeur de mort qui fait mourir et pour les autresune odeur de vie qui fait vivre. (II Cor. II, 18.) Vous le voyez, saintPaul lui. même peut être nuisible à un lâche;l'homme fort ne sera pas lésé, même par le démon.

4. Si vous le voulez, appliquons au Christ lui-même ce raisonnement.Qu'y a-t-il de comparable au salut qui vient de lui? Et quoi de plus utilepour nous que son avènement en ce monde? Or, cet avènement,ce salut sont devenus pour beaucoup l'occasion du châtiment? Je suisvenu en ce monde, dit-il, pour le jugement, afin que les aveugles voientet que ceux qui voient deviennent aveuglés. (Jean, IX, 39.) Quedites-vous? La lumière est-elle cause d'aveuglement? Non ! par elle-mêmela lumière ne produit pas l'aveuglement; mais les yeux de l'âmesont malades et n'ont plus la force de recevoir la lumière. Vousle voyez, de tous côtés l'âme faible reçoit dudommage, et de tous côtés l'âme forte tire son profit! Partout en effet la volonté est cause, et partout la libertémaîtresse, à tel point que, si vous souhaitez l'apprendre,je vous dirai que le démon même peut nous être très-utile,nous procurer un avantage considérable et nous faire obtenir unprofit hors de pair, pourvu que nous usions de lui comme il faut. Plusd'une fois je vous ai montré cela par l'exemple de Job; je puisvous l'enseigner encore par celui de saint Paul voici les paroles qu'ilécrit au sujet du fornicateur : Livrez cet homme à Satanpour la perte de sa chair, afin que l'esprit soit sauf. (I Cor. V, 5.)Ici le diable devient cause du salut d'un homme, non point par son intention,mais par l'habile expédient de l'Apôtre. De même queles médecins prennent les vipères, coupent leurs organesvenimeux et en confectionnent la thériaque qui est un remède,ainsi a fait l'Apôtre : prenant dans ce châtiment infligépar le diable tout ce qu'il avait de bon, il a laissé de côtéle reste. Pour bien comprendre que le démon, loin d'être l'auteurdu salut de cet homme, s'acharna à le perdre et à le dévorer,mais que saint Paul par sa sagesse brisa les dents à sa rage, ilfaut entendre les paroles de la 2e épître aux Corinthiensrelatives à ce même fornicateur : Affermissez votre charitéà son égard de peur qu'il ne soit accablé par unetristesse excessive : ne nous laissons pas circonvenir par Satan (II Cor.II, 8, 7, 11), comme s'il disait: arrachons cet homme de la gueule de cettebête sauvage. L'Apôtre en effet employa souvent le démoncomme bourreau; le bourreau inflige au malfaiteur le châtiment, nonpas autant qu'il le veut, mais autant que le magistrat l'ordonne; voicila loi qu'il suit obéir au geste du juge dans l'application de lapeine. Voyez-vous à quel rang s'est élevé l'Apôtre?Lui, revêtu d'un corps matériel, emploie comme instrumentde sa puissance un être immatériel; et de même que leSeigneur imposa ses ordres au démon relativement à Job, enlui disant : Touche à son corps, mais ne touche pas à sonâme (Job, II, 6), de même qu'il marqua les limites et la mesuredes afflictions de peur que la sauvage brutalité ne s'emportâttrop loin; de même agit saint Paul: après lui avoir livréle fornicateur, il dit : Pour la perte de sa chair (I Cor. v, 5), ou, end'autres termes, ne touche pas à son âme. Comprenez-vous lapuissance de ce serviteur de Dieu? N'ayez donc plus peur du (162) démon,tout immatériel qu'il soit: il a été renversé,et nul n'est plus faible que celui qui a été renversé,lors même qu'il n'a pas de corps; au contraire nul n'est plus vigoureuxque celui qui possède sa liberté, lors même qu'il estchargé d'un corps mortel.

5. J'ai dit tout cela, non pas pour décharger le diable de l'accusation,mais pour vous débarrasser vous-mêmes de votre lâcheté;il ne souhaite rien tant que de nous voir rejeter sur lui toute la causede rios fautes, de telle façon que, leurrés d'un vain espoir,nous tombions peu à peu en toute espèce de péchés,nous accumulions sur nous des châtiments de plus en plus nombreux,et nous nous rendions indignes de toute indulgence en mettant sur lui laculpabilité : c'est précisément ce qui arriva pourEve. Ne faisons pas ainsi : reconnaissons franchement ce que nous sommeset ce que sont les plaies de notre âme ; c'est le moyen d'y porterremède; celui quine connaît pas son mal ne prend nul soucide son infirmité. Nous avons beaucoup péché, je lesais fort bien moi-même; nous sommes tous sous le coup de la vengeancedivine; mais nous n'avons pas été exclus du pardon, nousne sommes pas déchus des droits du repentir; encore debouts dansl'arène, nous sommes au milieu du combat de la pénitence.— Etes-vous un vieillard, arrivé déjà à ladernière issue de. la vie? Eh bien ! ne vous imaginez pas que vousayez perdu la ressource du repentir, ne désespérez pas devotre salut : rappelez-vous le larron qui, sur la croix, trouva son affranchissement.Y eut-il quelque chose de plus rapide que cette heure dans laquelle ilgagna la couronne ? Et pourtant cette heure a suffi pour le sauver ! —Etes-vous un jeune homme? Eh bien ! ne vous fiez pas à votre jeunesse,ne comptez pas sur une vie à longue échéance, carle jour du Seigneur viendra tomate un voleur de la nuit. (I Thess. V, 2.)Dieu a rendu incertaine l'heure de votre mort afin de rendre certainesvotre activité et votre ardeur. Ne croyez-vous pas ceux qui chaquejour sont enlevés prématurément? Aussi, un auteursacré vous dit-il : Ne retardez pas de vous convertir au Seigneur,ne différez pas d'un jour à l'autre. (Eccli. V, 8.) Craignezqu'au milieu de vos hésitations vous ne soyez subitement frappé.C'est de la sorte qu'est encouragé le vieillard, de la sorte qu'estaverti le jeune homme. — Mais vous êtes en pleine santé, vousêtes riche, vous regorgez de biens, vous n'éprouvez aucunaccident fâcheux ! Ecoutez pourtant ce que vous dit saint Paul :Lorsqu'on vous parlera de paix et de sûreté, c'est alors qu'untrépas inattendu vous surprendra. (I Thess. V, 3.) Les choses dece monde sont grosses de bouleversements nous ne sommes pas maîtresde notre fin, nous le sommes de la vertu et nous avons dans le Christ unmaître qui nous aime.

6. Voulez-vous que je vous parle des voies de la pénitence? Ellessont nombreuses, elles sont variées et différentes; maistoutes conduisent au ciel. La première est l'accusation des péchés: Soyez le premier à déclarer vos fautes afin d'êtrejustifié. (Isaïe, XLIII, 26.) C'est pourquoi le prophètes'écriait : J'ai dit : Je proclamerai contre moi mon injustice enface de Dieu; et voilà, Seigneur, que vous avez pardonnél'impiété de mon coeur. (Psalm. XXXI, 5.) Accusez donc, vousaussi, tous vos péchés : ce sera assez pour faire àDieu votre apologie : celui qui condamne ses propres péchésdevient plus lent à y retomber; éveillez donc votre conscience,cet accusateur domestique, afin de ne pas trouver un jour, au tribunalde Dieu, un accusateur public. Telle est la première voie de lapénitence, et la meilleure : la seconde, qui ne lui cèdepas en mérite, consiste à oublier les injustices d'un ennemi,à dompter la colère, à pardonner les offenses de nosfrères c'est ainsi que nous recevons nous-mêmes la remisedes péchés que nous avons faits contre le commun Maître;tel est donc le second moyen d'expier le péché : Si vousremettez leurs dettes à vos propres débiteurs, le Pèrecéleste vous fera remise à vous-mêmes. (Matth. VI,14.)

Voulez-vous apprendre la troisième voie de pénitence?C'est la prière fervente et diligente, la prière qui partdu fond de l'âme. Ne savez-vous pas de quelle manière la veuveparvint à émouvoir un juge sans conscience? vous au contrairevous avez un Maître doux, clément, plein d'amour. Elle réclamaitcontre ses ennemis; vous, au lieu de plaider contre un adversaire, vouspriez . pour votre salut. Si vous souhaitez de connaître la quatrièmevoie de pénitence, je nommerai l'aumône; elle possèdeune puissante et merveilleuse efficacité : Nabuchodonosor, qui s'étaitlivré à des crimes de tout genre, à l'impiétécomplète, entendit Daniel lui dire : O roi, que mon avis trouvegrâce devant vous; rachetez (163) vos péchés par. l'aumôneet vos iniquités par la miséricorde envers les pauvres. (Dan.IV, 24.) Qu'y a-t-il de comparable à cette doue bonté? Aprèstant de péchés, après de telles désobéissances,Dieu promet à cet homme qui l'a outragé de lui pardonner,s'il montre de la charité à ses frères. Enfin uneconduite mesurée et humble n'a pas un moindre pouvoir pour. détruirele péché dans son germe : j'en prends à témoinle publicain qui, n'ayant pas de bonnes actions à déclarer,offrit à leur place son humilité et déposa de la sortele lourd fardeau de ses péchés. (Luc, XVIII, 13.)

Voilà donc l'indication des cinq voies de pénitence :la première, accusation des péchés; la seconde, remiseau prochain des offenses reçues; la troisième, prièrefervente; la quatrième, aumône; la cinquième, humilité.Ne soyez donc pas oisif; cheminez chaque jour en ces voies ; elles sontfaciles. Ne mettez pas en avant votre pauvreté comme excuse; fussiez-vousdans votre vie le plus pauvre parmi tous les hommes, vous pouvez néanmoinsdompter la colère, pratiquer l'humilité, prier assidûment,accuser vos fautes : à tout cela la pauvreté ne fait aucunobstacle. Que dis-je ! même dans cette voie de pénitence oùnous devons semer l'argent (je parle de l'aumône), oui, mêmeen cette voie, la pauvreté n'est pas un obstacle, témoinla veuve, qui mit ses deux oboles dans le tronc. (Marc, XII, 42.) Puisquenous avons appris le moyen de guérir nos plaies, appliquons sanscesse les remèdes, afin que, après avoir recouvréla vraie santé, nous allions avec confiance prendre part au banquetsacré, nous accourions avec une gloire abondante au-devant du roide gloire, Jésus-Christ, nous acquérions enfin les bienséternels par la grâce, la miséricorde et la charitéde Notre-Seigneur Jésus-Christ par qui et avec qui gloire, puissanceet honneur soient au Père, en même temps qu'à l'Espritde toute sainteté, de toute bonté et de toute vie maintenantet toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TROISIÈME HOMÉLIE.

1. Avant-hier j'ai entrepris de vous parler du démon; et ce jour-làmême, pendant que nous traitions ici ce sujet, d'autres allaientprendre place au théâtre et contempler les pompes de Satan; ceux-là participaient à des chants de débauche etvous à l'enseignement de la doctrine de vérité ; ceux-làse repaissaient d'impuretés diaboliques, et vous vous nourrissiezdu parfum spirituel qui est l'aliment de l'âme. Qui donc les a écartésdes vrais pâturages, qui donc les a détournés du bercailsacré? Est-ce le diable qui les a séduits? Mais alors pourquoine vous a-t-il pas séduits aussi? Ils sont hommes, vous aussi; vousavez les uns et les autres la même nature: comment donc se fait-ilque vous ne soyiez pas les uns et les autres dans les mêmes dispositions.Pourquoi ? Parce que vous n'avez pas les uns et les autres la mêmevolonté : ils ont voulu s'engager dans le piège de la séduction,vous avez voulu rester en dehors. Si je parle ainsi, ce n'est pas que j'aiel'intention d'innocenter le démon, c'est que je souhaite ardemmentvous affranchir de vos péchés. Le démon est mauvais,je le sais; mais il. l'est pour lui plus que pour nous, si nous sommesvigilants; la dépravation est de telle nature qu'elle ne nuit qu'àceux en qui elle réside ; la vertu au contraire peut devenir utilenon-seulement à ceux qui la possèdent, mais encore àautrui. Pour vous montrer que l'homme mauvais est mauvais pour lui seulet que l'homme bon est bon pour les autres comme pour lui-même, jevous rapporterai la sentence proverbiale: Mon fils, si vous êtesmauvais, vous épuiserez à vous seul la source du mal; sivous êtes sage, vous aurez la sagesse pour vous et pour votre prochain.(Prov. IX, 12.)

Ils ont cédé à l'attrait séducteur du théâtre;vous y avez résisté : voilà dans un seul fait la meilleureindication, la démonstration la plus claire, la preuve péremptoireque partout la (165) volonté est maîtresse. Employezdonc à l'occasion le raisonnement suivant : quand vous voyez unhomme qui, vivant dans le péché et étalant toutessortes de vices, s'élève contre la Providence, prétendque Dieu a livré toute notre nature à l'influence fataledu destin et à la tyrannie des démons, qui se met lui-mêmecomplètement hors de cause, qui rejette toute la faute sur le Créateuret le régulateur de l'univers, fermez-lui la bouche, non par desmots, mais par des faits; montrez-lui un de ses semblables vivant dansla vertu et dans la tempérance. Il n'est besoin ni de longs discours,ni d'appareil oratoire, ni de syllogismes des faits, voilà la bonnedémonstration. Dites-lui : tu es serviteur de Dieu, et celui-làl'est aussi; tu es homme, et celui-là l'est aussi ; tu habites lemême mondé que lui, tu te nourris des mêmes alimentssous le même ciel que lui Pourquoi donc vis-tu dans le mal pendantque celui-là vit dans la vertu ? Dieu a voulu que les méchantsfussent mêlés parmi les bons, il n'a pas donné un mondeaux bons et un autre monde aux méchants; en les mélangeantles uns avec les autres, il a fort bien fait. Car les bons se montrentde meilleur aloi au milieu de cette foule qui s'efforce de les écarterdu droit chemin et de les entraîner au mal.; ils s'attachent de plusen plus à la vertu. Il faut, dit l'Apôtre, qu'il y ait parmivous des hérésies, afin que ceux dont la vertu est ci l'épreuvese manifestent. (I Cor. XI, 19.)

Dieu laisse donc les méchants subsister dans son oeuvre, afinque la vertu des bons acquière un plus vif éclat. Voyez quelavantage ! Avantage, non pas pour le vice, mais pour la constante énergiedes bons Nous admirons Noé, non-seulement parce qu'il -futjuste et parfait, mais parce qu'au milieu d'une race dépravéeet corrompue, il sauva sa vertu, alors que nul ne lui en donnait l'exemple,alors que tous l'excitaient au péché ; il marchait àl'encontre de tous, pareil à un voyageur qui, au travers d'une fouletumultueusement pressée sur sa route, n'en poursuivrait pas moinssa marche en un sens opposé. C'est pourquoi l’Ecriture ne dit passimplement : Noé fut juste et saint; mais elle ajoute : dans sagénération, c'est-à-dire au milieu d'une générationpervertie et dégradée où la vertu n'avait rien àfaire, rien à gagner. Les bons ont à tirer quelque profitdes méchants, de la même sorte que l'arbre agité pardes vents opposés devient plus vigoureux. Les méchants eux-mêmesont à profiter de leur commerce avec les bons ; ils prennent honte,ils rougissent; s'ils né quittent pas leurs vices, ils n'osent aumoins plus les commettre qu'en cachette. Et ce n'est pas peu de chose qued'ôter à l'iniquité son effronterie. La vie des justesest le dénonciateur public des méchants : écoutezce qu'ils en disent : Il nous pèse, rien qu'à le voir. (Sap.II, 15.) Et certes c'est pour eux un bon commencement de correction, quede trouver un tourment dans la seule présence du juste; car ilsne tiendraient pas ce langage, si son aspect ne leur était pas àcharge; c'est aussi une bonne barrière qui les oblige à nefaire qu'avec réserve l'emploi de leurs vices. Voyez-vous àprésent à quoi les méchants servent aux bons et àquoi les bons servent aux méchants. Eh bien ! c'est pour cela queDieu, au lieu de lés séparer, les a mêlés lesuns aux autres.

2. Faisons le même raisonnement sur le démon. Dieu a permisque le démon subsistât en ce monde, afin de vous rendre vous-mêmesplus forts, afin que l'athlète acquît d'autant plus de gloireque les luttes seraient plus rudes. Si quelqu'un vous demande pourquoiDieu a laissé subsister le démon, répondez : Dieul'a laissé, parce que, loin de nuire aux hommes attentifs et vigilants,il leur devient utile, non pas sans doute par le fait de sa volontéqui est perverse, mais par suite de la courageuse résistance deceux qui font tourner sa malice à leur avantage. En effet s'il engageala lutte contre Job, ce ne fut pas en vue de rendre celui-ci plus glorieux,mais afin de le renverser : en cela il fut mauvais par le désiret par l'intention; mais de fait l'homme juste, au lieu de perdre quoique ce fût, retira du combat un utile profit, comme nous l'avonsmontré déjà. Le démon a fait preuve de méchanceté,et le juste de force. — Mais, direz-vous, il en a renversé beaucoupd'autres. — Oui, mais ce fut par suite de la faiblesse de tous ceux-làet non point par sa puissance propre; je l'ai déjà démontrémaintes fois.

Dirigez donc droitement votre coeur, et loin que vous puissiez êtrelésés par rien, vous tirerez les plus magnifiques avantages,je ne dis pas seulement des bons, mais des méchants eux-mêmes.Ainsi donc, comme je l'ai dit plus haut, Dieu a voulu que les hommes restassentmêlés ensemble, les bons avec les méchants, afin queles premiers amenassent peu (166) à peu les autres à leurpropre vertu. — Ecoutez comment le Christ s'en explique avec ses disciples: Le royaume des Cieux ressemble à une femme qui prend un peu delevain et le cache dans trois mesures de farine. (Matth. XIII, 33.) Lesjustes possèdent donc l'efficacité du levain pour changerles méchants et les amener à leur propre état. Lesjustes sont en petit nombre, comme le levain est en petite quantitéson action sur la masse ne laisse pas pour cela de s'exercer; il lui communiqueses propres qualités et la change tout entière; ainsi lesjustes ne tirent pas de leur nombre leur influence, ils puisent toute leurforce dans la grâce de l'Esprit-Saint. Les apôtres n'étaientque douze : quelle petite quantité de levain ! L'univers tout entierétait plongé dans l'impiété : quelle masseimmense ! et pourtant ces douze ont converti à eux seuls la terreentière. Le levain et la masse de pâte ont la même nature,mais non pas les mêmes qualités : Dieu a laissé lesméchants parmi les justes afin que les premiers, ayant la mêmenature que les autres, prissent aussi les mêmes dispositions.

Retenez ces explications, employez-les pour fermer la bouche àces négligents, à ces paresseux, à ces lâchesqui redoutent lés labeurs de la vertu et qui calomnient notre communMaître. Vous avez péché, dit l'Ecriture, tenez-vousen repos (Gen. IV, 7), n'augmentez pas votre faute d'une autre qui seraitplus grave. Il est moins grave de pécher que d'accuser Dieu aprèsle péché commis. Cherchez l'auteur du péchévous n'en trouverez pas d'autre que vous-même qui avez péché;partout vous avez besoin d'une résolution franchement bonne : jevous l'ai démontré non par mes raisonnements, mais par l'exemplede ceux qui sont comme vous serviteurs de Dieu, de ceux qui vivent avecvous en ce monde. Servez-vous aussi de cette démonstration, c'estd'après ce principe que le Seigneur nous jugera: apprenez-en laforme et nul ne pourra vous donner la réplique. Celui-ci est-ilimpudique? Montrez-lui cet autre qui mène une vie chaste. Celui-ciest-il avare et rapace? Montrez-lui cet autre qui distribue l'aumône.Celui-ci passe-t-il sa vie à jalouser et à envier son prochain.Montrez-lui cet autre qui s'est affranchi de pareils vices. Celui-ci est-ilsujet à la colère? Montrez-lui cet autre qui se tient dansune sage réserve. Il ne faut pas se contenter de recourir aux exemplesdes temps passés, il faut en prendre dans le présent; aujourd'huien effet, aujourd'hui même, par la grâce de Dieu, les belleset bonnes actions ne sont pas plus rares que jadis. Avez-vous àfaire à un incrédule qui traite les Ecritures de fictionsmensongères, qui ne croit pas que Job ait existé tel qu'ilnous est dépeint? Montrez-lui tel autre homme dont la vie rivaliseavec celle de ce juste. C'est ainsi que le Maître nous jugera; ilmettra en regard le serviteur avec le serviteur, il ne portera pas sa sentenced'après son appréciation seule, il veut que nul ne puissedire encore comme ce serviteur qui, ayant reçu un talent en dépôt,présenta au lieu d'un talent d'intérêt cette accusation: Vous êtes trop exigeant. (Matth. XXV, 24.) — Il aurait dûse désoler de n'avoir pas doublé le capital qui lui étaitconfié; loin de là il commet une seconde faute plus graveque la première, en ajoutant à sa lâcheté personnelleune calomnie contre son maître. Que dit-il : Je savais que vous étiezexigeant. O misérable homme ! O ingrat et lâche serviteur! C'est ton incurie que tu devais accuser pour atténuer ta premièrefaute; en incriminant ton maître, tu doubles ton péchéet non pas ton argent.

3. C'est pourquoi Dieu met en présence les serviteurs et lesserviteurs, afin que se jugeant les uns les autres , ils n'aient plus lieudésormais de calomnier le Maître. Il dit donc : le Fils del'Homme vient dans la gloire de son Père. (Matth. XVI, 27.) Voyezl'identité parfaite de gloire : le texte ne dit pas dans une gloiresemblable à la gloire du père, mais dans la gloire du père;et il jugera toutes les nations. Jugement terrible! terrible pour les pécheurset les coupables; mais jugement aimable et gracieux pour ceux qui aurontla conscience d'avoir bien vécu! Il mettra les brebis à sadroite et les chevreaux à sa gauche. (Matth, XXV, 33.) Et ceux-ciet celles-là représentent les hommes. Pourquoi donc les unssont brebis et les autres chevreaux? Ces appellations vous indiquent nonpas une différence de nature, mais une différence de dispositions.Pourquoi sont-ils appelés chevreaux, ceux qui n'ont pas fait l'aumône?parce que le chevreau est un animal improductif, qui ne peut fournir àses maîtres ni le lait, ni le poil, ni la progéniture; ilest complètement inutile en raison de l'imperfection de son âge.

Tel est le motif qui fait nommer chevreaux les hommes qui ne produisentpas les fruits (167) abondants de l'aumône; ceux au contraire quele Seigneur place à sa droite sont les brebis; d'elles en effeton retire abondamment le lait, et la laine et les agneaux. Que leur dit-il:Vous m'avez vu ayant faim et vous m'avez nourri; vous m'avez vu dans lanudité et vous m'avez vêtu; vous m'avez vu sans abri et vousm'avez recueilli. (Matth. XXV, 35.) Aux autres il tient un langage toutopposé; et pourtant les uns aussi bien que les autres étaienthommes; les uns et les autres ont reçu les mêmes promesses,aux uns et aux autres était proposée la même récompensepour leurs bonnes oeuvres ; pour les uns comme pour les autres c'est lemême Christ qui vint au monde, et il vint dans la même pauvreté,le même dénuement pour les uns et pour les autres; toutesles conditions étaient pareilles pour ceux-ci et pour ceux-là.D'où vient donc que la fin dés uns ne fut pas pareille àla fin des autres ? De ce que les dispositions de la volonté nel'ont pas permis. La volonté seule a fait toute la différence;c'est elle qui a mené les uns à la géhenne et lesautres au royaume de Dieu. Si le démon eût étél'auteur de leurs péchés, ils n'eussent certes pas étéfrappés de punition, puisqu'un autre eût commis le péchéet les eût entraînés dans sa chute.Voyez-vous ici enprésence et ceux qui ont failli et ceux qui ont marché droit? Voyez-vous comment les mauvais serviteurs gardent le silence en facede leurs compagnons ? Mais allons ! arrivons à parler d'un autreexemple. Il y avait dix vierges (Matth. XXV), dit l'Evangile. Ici encorenous. trouvons des volontés qui opèrent le bien et d'autresqui font le mal, de telle sorte que la comparaison fait mieux ressortirpour nous les péchés des unes et la justification des autres: le parallèle les met en pleine évidence. Celles-ci et celles-làsont vierges; celles-ci sont cinq, et celles-là sont cinq les uneset les autres ont leurs lampes; toutes attendent l'Epoux. Comment se fait-ildonc que les unes entrent à la chambre nuptiale et que les autressont laissées dehors ? Parce que celles-ci étaient sans coeuret sans charité, et que celles-là avaient la douceur et labonté.

Voyez-vous une fois de plus comment leur propre volonté, et nonpas le démon, fut cause de la triste fin qu'eurent ces vierges folles?Voyez-vous le jugement de Dieu sortir d'une simple comparaison, et sa sentenceportée d'après des conditions analogues? Ce sont les serviteursqui jugent les serviteurs Voulez-vous (167) à présent queje vous montre la confrontation faite entre des accusés de conditionsdiverses? cela est possible et la sagesse de la nature en ressort avecplus d'éclat. Les hommes de Ninive, dit l'Ecriture, se lèverontet condamneront cette génération-ci.(Matth.XII, 41.) Iciil n'y a plus de similitude entre ceux qui sont mis en cause; les uns sontbarbares, les autres juifs; ceux-ci possèdent les enseignementsprophétiques, ceux-là n'ont jamais entendu la parole de Dieu; ce n'est pas la seule différence; ici, le serviteur seul est venuprêcher; là, c'est le Maître en personne ; le serviteurn'est venu que pour annoncer des catastrophes ; le Maître a prêchéle royaume des cieux : qui jugerions-nous le mieux en position de se montrerdociles? Sont-ce ces barbares, ces ignorants, ces gens qui n'ont jamaiseu part aux instructions divines, ou bien ce peuple qui depuis sa plustendre enfance se nourrit de la méditation des livres prophétiques?Personne n'hésiterait à se prononcer pour les Juifs ! Ehbien, c'est tout le contraire qui arriva ! Les Juifs ne crurent pas leSeigneur qui leur prêchait le royaume des cieux; les Ninivites crurentle serviteur qui les menaçait de leur ruine: de la sorte apparaissentplus nettement la docilité des uns et la folie des autres. N'est-cepas le démon, n'est-ce pas le diable, n'est-ce pas le sort, n'est-cepas le destin, mais plutôt n'est-ce pas chacun qui est pour soi leprincipe ou de la dépravation ou de la vertu? Si les Juifs n'eussentpas dû se rendre coupables, le Christ n'eût pas dit: Les hommesde Ninive condamneront cette génération-ci; il n'eûtpas dit que la Reine du Midi condamnerait les Juifs.

Ce ne sont pas seulement les peuples qui condamnent les peuples, unseul homme souvent condamne un peuple tout entier, quand ceux qui paraissaientpouvoir succomber plus aisément à la séduction y échappentet se tiennent fermes, et que ceux qui devaient vaincre sur tous les pointsse laissent abattre. C'est pour cela que nous avons rappelé le souvenird'Adam et de Job : il nous faut revenir encore à ce sujet pour compléternotre discours. Adam ne fut attaqué que par des paroles; Job futattaqué par, des actes; le démon le dépouilla de toutesses riches et lui ravit ses enfants; il n'enleva à Adam ni peu,ni beaucoup, rien de ce qu'il avait. Mais plutôt examinons les paroleselles-mêmes, la manière dont le piège fut tendu : Leserpent s'approcha et dit à (168) la femme : pourquoi Dieu vousa-t-il dit Vous ne mangerez pas de tout fruit qui est au Paradis? (Gen.III, 1.) Ici c'est le serpent qui dresse l'embûche; là, c'estl'épouse même de Job: il y a donc une grande différenceentre les conseillers du péché. D'un côté cen'est que l'esclave, de l'autre c'est la compagne elle-même; celle-ciétait l'égale de Joh, celui-là rampait devant Eve.Voyez combien elle est inexcusable ! c'est un sujet, c'est un esclave quitriomphe d'elle; Job au contraire reste inébranlable mêmepour la femme qui a partagé et soutenu sa vie. Mais voyons ce quedit le serpent : Pourquoi Dieu vous a-t-il dit: Vous ne mangerez pas detout arbre du Paradis ? Eh certes ! Dieu n'a pas dit cela, il a dit toutle contraire. Considérez l'astuce de ce démon; il affirmece qui n'a pas été dit, afin d'apprendre ce qui a étédit. Que fait la femme? Au lieu de lui fermer la bouche comme elle auraitdû, ou de garder le silence, elle lui découvre sottement lasentence du Maître, elle lui donne ainsi largement prise.

4. Voyez combien il est dangereux de tendre une main imprudente auxennemis et aux traitres : c'est pourquoi le Christ a dit : Ne donnez pasaux chiens les choses saintes; ne jetez pas les perles devant les pourceaux,de crainte qu'ils ne se tournent contre vous et ne vous déchirent.(Matth. VII, 6.) Voilà précisément ce qui arriva àEve : elle livra les choses saintes à un chien, à un pourceauqui foula aux pieds la parole sacrée, fit volte-face et dévorala femme. Et remarquez avec quelle malice il opère son oeuvre : Vous ne mourrez pas de mort, dit-il. (Gen. III, 4.) Comprenez bien encet endroit que la femme pouvait découvrir entièrement lepiège; car au premier mot le démon laissa éclatersa haine et déclara la guerre à Dieu; au premier mot il semit en contradiction avec lui. — Tout à l'heure, ô femme,tu répondais à un être qui voulait apprendre la sentencedu maître : soit ! mais pourquoi le suis-tu maintenant qu'il parleen un sens tout opposé? — Dieu avait dit : vous mourrez de mort;le démon pose une affirmation contradictoire et dit: Non! vous nemourrez pas de mort. . Qu'y a-t-il de plus net que cette déclarationde guerre? De quelle autre façon pouvait-on mieux reconnaîtrel'adversaire et l'ennemi qu'à cette opposition catégoriqueà la parole de Dieu? Il fallait donc sur-le-champ fuir le traître,il fallait s'élancer hors de l'embûche. Non, dit-il, vousne mourrez pas de mort; car Dieu sait bien que le jour où vous mangerezle fruit défendu, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux.(Gen. ibid.) En lui suggérant l'espoir de plus grands avantages,il lui fit perdre les biens qu'elle tenait en main; il lui promit, àelle et à son mari, l'honneur de la divinité et il les jetasous la tyrannie de la mort. O femme, comment as-tu pu ajouter foi au démon? Qu'attendais-tu de bon ? N'était-ce point assez pour te certifierle droit du législateur à ta foi, qu'il fût Dieu, qu'ilfût le Créateur, et l'ouvrier du monde, tandis que celui-cin'était que le diable et l'ennemi? Mais je ne devrais pas dire encorele diable : tu croyais n'avoir affaire qu'à un serpent simplement! Fallait-il donc, dis-moi, faire tant d'estime d'un serpent, que tu luilivrasses les paroles du maître? — Comprenez-vous qu'elle eûtpu découvrir le piège? mais elle ne le voulut pas.

Et cependant Dieu avait donné les preuves suffisantes de sa généreusemunificence, il avait démontré sa providence par ses oeuvres;en effet cet homme qui n'était que néant, c'est lui-mêmequi l'avait formé, qui lui avait communiqué l'âme parson souffle, qui l'avait fait à son image, qui l'avait établichef de tout ce qui étai sur la terre, qui lui avait accordéune compagne, qui avait planté pour lui le paradis, qui aprèslui avoir concédé l'usage de tous les fruits, n'en réservaqu'un seul auquel il lui défendit de toucher; et encore lit-il cettedéfense dans son intérêt ! Le démon, au contraire,ne pouvait se prévaloir auprès. de lui d'aucun bienfait,ni grand ni petit; il séduisit la femme en la flattant de simplesparoles, en lui inspirant l'orgueil d'espérances fallacieuses. Etcelle-ci pourtant s'imagina que le démon était plus dignede foi que ce Dieu qui avait donné par ses oeuvres la preuve desa bonté; elle crut à celui qui lui offrait des paroles etrien de plus. Voyez-vous comment elle donna dans le piège , non.point par force, mais par sa seule sottise et sa faiblesse? Et pour lecomprendre plus clairement, écoutez en quels termes l'Ecriture accusela femme. Elle ne dit pas « la femme induite en erreur; » maiselle dit: La femme, ayant regardé cet arbre qui était charmant,mangea de son fruit. Ainsi l'accusation porte sur ce regard de convoitiseintempérante et non pas seulement sur l'astuce du démon: (169) la femme en effet succomba, vaincue par sa propre passion plutôtque par la malice de son ennemi. C'est pourquoi elle ne trouva pas grâcedevant Dieu; et, quoiqu'elle prétendît que le serpent l'eûttrompée, elle n'en reçut pas moins le châtiment danstoute sa rigueur : il dépendait d'elle de ne pas faillir.

Mais, pour donner à cet enseignement plus de netteté encore,voyons, ramenons notre discours à Job, passons des vaincus au vainqueur,de la défaite au triomphe. Celui-ci nous donnera un plus grand couragepour faire face au démon. Là, c'est le serpent qui dressaun piège, et il gagna la victoire; ici c'est la femme, mais ellene put l'emporter, bien qu'elle eût plus de talent pour la. séduction.Ici, c'est après avoir été dépouilléde sa fortune, de ses fils et de tous ses biens que Job est assailli parles plus habiles manoeuvres; là, rien de pareil. Adam n'avait perduni richesses ni enfants; au lieu d'être réduit à s'établirsur un fumier, il habitait un paradis de délices, il employait àson plaisir les fruits de toutes sortes, les ondes de la source, les fleuveset tous les autres avantages: nul labeur, nulle peine, nulle tristesse,nul souci, nul outrage, nulle injure, pas un seul des milliers de mauxqui pleuvaient sur Job; et pourtant, quoiqu'il n'eût rien àsubir de tout cela, il tomba, il se laissa renverser. N'est-il pas évidentque ce fut par sa lâcheté? Et Job qui, au milieu de toutesces calamités qui l'entouraient et le pressaient, resta debout,ferme, inébranlable, n'est-il pas évident que ce fut parla vigilance de sa volonté? .

5. Des deux côtés vous pouvez, mes bien chers frères,recueillir un excellent profit prenez garde d'imiter Adam, puisque voussavez quel mal enfante la lâcheté; prenez garde de ne pasimiter Job, puisque vous avez appris quels avantages naissent de la vigueurd'âme; rappelez sans cesse à votre pensée ce vainqueurcouronné et vous trouverez dans son souvenir une abondante consolationdans toutes vos douleurs et dans toutes vos peines. Placé en quelquesorte sur le commun théâtre du genre humain, ce bienheureuxet généreux athlète nous exhorte tous par les mauxqu'il a soufferts à supporter courageusement tous les accidentset à ne fléchir jamais sous les calamités qui noussurviennent. Il n'est pas une souffrance humaine, non, pas une seule quine puisse puiser en son exemple quelque consolation

car toutes les misères, éparpillées à traversle (169) monde, se sont ici rassemblées pour fondre ensemble surle corps d'un seul homme. Quelle excuse aura donc celui qui ne pourra passouffrir, en bénissant Dieu, seulement une petite partie des mauxqui lui seront infligés, tandis que Job supporte, non pas une portion,mais la totalité des souffrances humaines? Et ne taxez pas d'exagérationmes paroles, voyons, passons en revue l'une après l'autre les calamitésqui l'ont frappé, apportons la preuve de nos assertions. Citonsd'abord, si vous le voulez bien, celui de tous les maux qui- se montrele plus redoutable, je dis la pauvreté avec la gêne douloureusequ'elle produit: voilà en effet ce dont les hommes gémissentpartout. Qui fut plus pauvre que Job? Il le fut certes davantage que cesgens qui n'ont d'autre refuge que les bains publics, d'autre couche quela cendre des fourneaux; il fut le plus pauvre des hommes. Ceux-ci possèdentau moins un lambeau de vêtement; mais lui, assis tout nu sur sonfumier, il n'avait d'autre vêtement que celui qu'il avait reçude la nature, le vêtement de sa chair: et encore le diable l'avait-illacéré dans tous les sens par des plaies affreuses. En outre,ceux-ci trouvent un abri sous le portique des bains, ou bien ils se cachentdans quelques coins; mais lui, exposé en plein air, y demeuraitperpétuellement de nuit comme de jour sans avoir le soulagementdu plus misérable toit; et le pire tourment, c'est que les autrespauvres ont la conscience d'avoir commis nombre de fautes graves, tandisque lui ne sentait rien à se reprocher. Il faut remarquer dans chacundes accidents qui le frappaient que sa douleur devenait d'autant plus vive,et ses angoisses d'autant plus cruelles qu'il ne connaissait pas la causede tous ces malheurs. Les autres pauvres, ai-je dit, ont à se reconnaîtreeux-mêmes pour auteurs d'un grand nombre de leurs maux; et certesce n'est pas un petit motif de consolation que de s'avouer à soi-mêmequ'on est puni en toute justice; mais lui se trouvait privé de cetadoucissement à ses peines, puisque, après avoir tenu laconduite la plus vertueuse, il se voyait infliger ces derniers supplicesréservés aux plus misérables. Les autres pauvres;ceux qui vivent parmi nous, sont endurcis à la misère depuislongtemps, depuis le commencement de leur vie; mais lui, saisi àl'improviste par le bouleversement de sa fortune, tomba dans une indigencequ'il (170) n'attendait pas. Et de même que c'est un excellent moyende prendre courage que de connaître la cause des accidents qui surviennent,de même c'est une ressource également bonne pour vivre dansla pauvreté que de s'être dès le principe rompu aurégime de la pauvreté. Le juste Job n'eut ni l'un ni l'autrede ces moyens pour soutenir son énergie et néanmoins il nefléchit pas. Avez-vous compris qu'il tomba jusqu'à cettemisère extrême au-delà de laquelle on ne peut rientrouver: qu'y a-t-il en effet de plus misérable qu'un homme sansabri et tout nu? Hélas ! il n'eut pas même la jouissance pureet simple de sa place sur le sol; car il était assis sur un fumieret non pas sur la terre. Aussi quand vous considérez la pauvretéqui vous presse vous-même, pensez aux malheurs de ce juste, relevezvivement votre coeur et chassez toute idée de découragement.Ce malheur semble être pour les hommes la base de tous les autres;après lui vient au second rang, je devrais plutôt dire aupremier rang, l'affliction du corps. Or qui fut plus affligé queJob dans sa chair? qui supporta de pareilles maladies? qui reçutde pareilles plaies ou connut quelque autre homme les ayant reçues?Personne, certainement ! Son corps se consumait à la longue, lesvers coulaient partout de ses ulcères comme d'une fontaine; c'étaitun flux incessant de pourriture; d'infectes odeurs s'exhalaient de toutesparts; la chair disparaissait peu à peu; et, imprégnéeelle-même de corruption, elle la communiquait aux aliments et lesrendait insupportables; une faim étrange, incroyable, le torturaitet il ne pouvait prendre la nourriture qu'on lui donnait: Je vois, disait-il,que mes aliments ne sont que corruption. (Job, VI, 7.)

C'est pourquoi, lorsque vous tomberez malade, mon ami, souvenez-vousde ce corps, de cette chair vénérable; elle étaitsainte, elle était pure, malgré les ulcères qu'elleportait. Si un soldat, après avoir accompli son temps de service,se voit ensuite, sans motif juste et raisonnable, attaché au piloriet se sent déchirer les flancs par le bourreau, qu'il ne prennepas ce traitement pour un déshonneur, qu'il ne se laisse point abattrepar la douleur, en fixant sa pensée sur le juste Job. — Mais, direz-vous,il trouva un puissant encouragement, une grande consolation à penserque tous ces maux lui étaient envoyés de Dieu. — Ah ! voilàprécisément ce qui le troublait et l'affligeait davantage: il croyait que ce Dieu juste, ce Dieu qu'il avait servi par tous lesactes de sa vie, lui avait aussi déclaré la guerre. Il nepouvait découvrir aucune cause légitime de tous les mauxqui lui arrivaient; voyez, dès qu'il l'eut apprise, quelle pieusesoumission il montre. En effet, lorsque Dieu lui eût dit: Crois-tudonc que je me suis mêlé de tes affaires autrement que pourte faire donner la preuve de ta justice? (Job, XL, 8.) Il réponditavec une émotion profonde: Je mettrai ma main sur mes lèvres:j'ai parlé une fois, mais je n'ajouterai pas un mot de plus. (Ibid.)Et ailleurs il dit: Jusqu'à présent je ne vous connaissaisque par ouï-dire, par les sons qui frappent l'oreille; mais maintenantmes yeux vous ont vu. C'est pourquoi je m'humilie, je m'anéantis,je me regarde comme cendre et poussière. (Job, XLII, 6-6.)

6. Si vous pensez que cela suffit pour consoler, vous pouvez, vous aussi,obtenir cette consolation. En effet, lors même que vous avez àsouffrir quelque mal, non pas à cause de Dieu, mais uniquement parla méchanceté des hommes, adressez des actions de grâceset non pas des blasphèmes à celui qui, pouvant sans doutel'empêcher, le permet toutefois , afin de vous éprouver; etpour lors, de même que ceux qui ont souffert à cause de Dieureçoivent la couronne, de même vous obtiendrez aussi de pareillesrécompenses, parce que vous avez généreusement supportéles maux dont les hommes vous ont accablé et que vous avez renduun pieux hommage à ce Maître qui pouvait les écarterde vous, mais qui ne l'a pas voulu.

Voilàdonc que vous avez vu la pauvreté et la maladie assaillir ensemblele juste : voulez-vous que je vous montre encore la guerre déclaréepar la nature elle-même à sa généreuse énergie?Eh bien 1 il perd ses dix fils, tous les dix à la fois, tous lesdix dans la fleur de leur jeunesse, tous les dix parés des grâcesde la vertu; ils périssent, non par les communes lois de la nature,mais par une mort violente et lamentable. Qui pourrait exprimer une pareillecalamité ? Personne, assurément ! Lors donc que vous aurezperdu en même temps un fils et une fille, allez vite de. mander àce juste la consolation, et vous la trouverez abondante dans son exemple.Et ces malheurs sont-ils les seuls qui l'atteignirent ! Mais la défectionet la trahison de ses amis, (171) mais les railleries et les injures, maisles dérisions et les outrages, mais les vexations de tout chacun,tout cela ne lui était-il pas insupportable? D'ordinaire, nos peineselles-mêmes ne nous mordent pas au coeur aussi cruellement que lesinvectives de ceux qui nous les reprochent : Et Job, non-seulement n'avaitpersonne qui lui dît une parole de consolation, mais il étaitentouré d'une troupe de gens qui lui jetaient leurs insultes. L'entendez-vousse plaindre et leur dire : Mais vous venez donc aussi m'assaillir! (Job,XI, 8.) Il leur reprochait ainsi leur dureté : Mes proches m'ontrenié; mes serviteurs ont parlé contre moi; j'ai appeléles enfants de mes concubines et ils m'ont tourné le dos. (Job,XIX, 14-17.) Les autres ont craché sur moi; je suis devenu pourtous un objet de dérision. (Id.. XXXIX, 9-10.) Mon vêtementlui-même m'a pris en horreur. (Id. IX, 31.)

Et ces maux qui semblent insupportables, rien qu'à les entendreraconter, comment put-il les supporter dans leur cruelle réalité.La dernière pauvreté; une maladie affreuse, inconnue, étrange;ses enfants si nombreux et si bons perdus si misérablement ; lesoutrages, les injures, les critiques du monde; ceux-ci se raillent de lui;ceux-là l'insultent; d'autres le méprisent : je ne parlepas seulement de ses ennemis, mais de ses amis; et non-seulement de sesamis, mais des gens de sa maison. Cela ne dura pas deux jours, ni trois,ni dix, mais des mois tout entiers , et, chose singulière qui n'arrivaqu'à lui, il ne trouvait pas même dans la nuit l'heure dusoulagement, puisque les fantômes des frayeurs nocturnes venaients'ajouter à ses douleurs du jour. Entendez-le nous dire combienil souffrait cruellement dans son sommeil : Pourquoi m'effrayez-vous dansle sommeil ? pourquoi m'épouvantez-vous dans les visions? (Job,VII, 14.) N'est-il pas plus solide que l'acier, que le diamant, l'hommequi a supporté de pareils maux? Si chacun d'eux, pris à part,nous semble intolérable, imaginez quel tumulte ils soulevaient dansl'âme de Job en l'assaillant tous à la fois ! Et pourtantil les a supportés tous : en aucun de ces terribles accidents iln'a péché; pas un mot offensant n'arriva sur ses lèvres.

7. Que ses infortunes deviennent le remède de nos maux ! quecette tempête formidable soit pour nous un port de refuge ! Danschaque événement de notre vie comparons-nous à cesaint homme; et, en le voyant épuiser à lui seul sur soncorps toutes les souffrances de l'univers, nous accepterons généreusementla part qui nous en sera faite. Recourons sans cesse à ce livre,comme à une bonne mère qui tend les mains dans toutes lesdirections à ses enfants effrayés, qui les attire àelle, qui relève leurs forces; nous ne le quitterons pas sans ypuiser un grand courage dans toutes nos peines, quand même nous aurionsà subir les plus tristes de toutes.

Si vous me dites : « Lui, il était Job, voilà pourquoiil a résisté aux maux; mais je ne suis pas comme lui, »vous ne faites que me dicter de plus en plus votre condamnation et célébrerdavantage les louanges de ce juste ; c'est vous en effet, plutôtque lui, qu'il serait convenable de voir souffrir ces maux. Et pourquoi?Lui, il est venu avant la grâce et même avant la loi, , ence temps où l'on ne connaissait pas l'exacte et complèteperfection de la vie, où la grâce de l'Esprit-Saint n'étaitpas aussi abondante, où le péché était difficileà vaincre, où la malédiction régnait, oùla mort était effrayante : Mais aujourd'hui, mais après quel'avènement du Christ a enlevé tous ces obstacles, le combatest facile. Aussi, après tout ce temps écoulé, aprèstant de dons accordés par Dieu, si nous ne pouvons pas atteindreà la même mesure de vertu que Job, nous n'avons pas d'excuseà faire valoir. Méditez donc tout ceci, que ses malheursétaient plus grands, que la lutte lui était plus difficile,et que néanmoins il s'y prépara et s'y engagea; supportonstout ce qui nous arrive avec générosité, avec actionsde grâces, de telle sorte que nous puissions recevoir la mêmecouronne que lui, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec lequel gloire soit au Père et àl'Esprit-Saint maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé A. SONNOIS.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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