Nicolas de Serbie (Velimirović), XXe s.

Homélies sur l'Évangile, Partie 3

Homélies sur les Evangiles des dimanches et jours de Fête
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Homélie pour le sixième dimanche après Pâques (des Saints Pères du premier Concile œcuménique). Évangile sur la prière du Seigneur Sauveur pour nous

(Jn 17,1-13)

Imaginez que vous rencontriez les élèves d’un maître dont vous n’avez jamais entendu parler; vous les voyez pleins d’humilité et de sobriété, studieux, obéissants et possédant toutes les vertus sous le soleil. Que penseriez-vous de leur maître? Incontestablement, vous en auriez la meilleure opinion possible.

Ou imaginez que vous rencontriez les soldats d’un général dont le nom est à peine parvenu jusqu’à vos oreilles ; vous les voyez très mobiles, courageux, disciplinés, très solidaires et pleins d’abnégation. Comment jugerez-vous leur général ? À l’évidence, vous le jugeriez avec beaucoup de louanges et d’admiration.

Ou imaginez qu’on apporte devant vous un fruit, tel que vous n’en avez jamais vu ni goûté au cours de votre vie ; un fruit très beau à voir, au goût exquis et à l’arôme très prenant. Vous vous demanderiez de quel arbre des fruits aussi merveilleux sont issus. Et même si cet arbre vous était parfaitement inconnu jusque-là, vous le considéreriez comme le plus bel arbre au monde et lui rendriez hommage et louange.

En voyant donc de bons élèves, vous considéreriez leur maître comme bon. En voyant de bons soldats, vous considéreriez aussi leur général comme bon. Et voyant de bons fruits, vous considéreriez aussi cet arbre comme bon.

Chaque arbre en effet se reconnaît à son propre fruit (Lc 6, 44). Un bon arbre ne donne pas de mauvais produits, et un arbre gâté ne donne pas de bons produits. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons? (Mt 7, 16) Non, de même qu’on ne cueille pas des épines sur des vignes, ni des chardons sur un figuier. Un bon arbre donne de bons fruits, un arbre gâté des fruits gâtés. C’est si évident pour tout le monde qu’il n’est point besoin de le démontrer. Le Seigneur Jésus a eu recours à des exemples aussi évidents trouvés dans la nature afin de rendre les vérités spirituelles et morales évidentes aux hommes. Car la nature constitue la meilleure image de la vie spirituelle des hommes.

Supposez un instant que vous ne connaissiez pas le Seigneur Jésus- Christ, que vous n’ayez jamais entendu parler de Lui, que vous n’ayez jamais lu Son Evangile. Mais supposez en même temps que vous vous trouviez dans un pays où ne vivent que Ses apôtres, saints, martyrs, des hommes et des femmes qui Lui sont agréables, bref tous ceux qui L’ont suivi et ont vécu selon Sa loi et Son exemple. Vous seriez donc au milieu de disciples d’un maître inconnu de vous et parmi les soldats d’un général que vous ne connaissez pas; vous verriez les fruits d’un arbre qui vous est inconnu. Sans rien savoir du Christ, vous Le reconnaîtriez d’après les Siens. A Ses disciples, vous reconnaîtriez le meilleur Maître sous le soleil; à Ses soldats et Ses compagnons, vous reconnaîtriez le général le plus puissant et le plus victorieux qui ait jamais foulé le sol terrestre; à Ses fruits, vous reconnaîtriez l’arbre fruitier le plus savoureux et le plus utile, l’Arbre de vie, dont le goût surpasse le goût de tous les autres arbres fruitiers du monde créé.

Aujourd’hui l’Église célèbre la mémoire d’un petit groupe de Ses disciples et compagnons. Aujourd’hui on évoque les figures de trois cents dix-huit de Ses fruits savoureux, aromatiques et impérissables. Seulement trois cent dix-huit ! En vérité, une cohorte petite mais choisie ! Il s’agit des trois cent dix-huit saints Pères du Premier concile œcuménique qui se sont réunis à Nicée en 325, à l’époque de l’empereur Constantin le Grand, pour défendre la foi orthodoxe, l’expliciter et l’établir. Car à cette époque étaient apparus des loups redoutables (Ac 20,29) ayant l’apparence de pasteurs du Christ, que leur vie dissolue empêchait d’installer en eux la vérité du Christ, tout en les amenant à séduire les fidèles et à leur enseigner l’immoralité dans laquelle eux-mêmes vivaient. C’est pourquoi le Saint- Esprit avait réuni les saints de Dieu en Concile, afin qu’ils se montrassent en véritables disciples du Christ à l’inverse des faux disciples; et de montrer la force de ceux qui menaient le combat pour le Christ contre ceux qui Le combattaient; et pour que se vissent les fruits véritables et savoureux du bon Arbre, le Christ, à l’inverse des fruits pourris et amers de l’arbre maléfique. De même que les étoiles brillent dans le ciel en recevant la lumière du soleil, de même brillaient les saints Pères réunis à

Nicée en recevant la lumière du Christ à travers le Saint-Esprit. C’étaient des hommes christophores, car en chacun d’eux le Christ vivait et brillait. Ils étaient davantage des habitants du ciel que des habitants de la terre, tels des anges parmi les hommes. Ils étaient en vérité le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l'a dit : J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai (2 Co 6, 16). Ne suffit-il pas de mentionner trois d’entre eux, les plus connus de vous, pour que vous sachiez apprécier les trois cents quinze autres : le saint Père Nicolas, saint Spyridon et saint Athanase le Grand? Nombre d’entre eux sont venus au concile avec des blessures endurées pour le Christ dans leur chair. Saint Paphnuce a eu un œil arraché par ses persécuteurs. Ils brillaient tous d’une lumière intérieure qui vient de Dieu et où on voit et on connaît la vérité. Mais en disciples de Celui qui fut crucifié sur la Croix, ils considéraient toutes les persécutions comme négligeables, et leur intrépidité dans la défense de la vérité était illimitée et inexprimable. C’est grâce à cette connaissance donnée par Dieu de la vérité et leur intrépidité dans la défense de la vérité que ces saints Pères ont pu réfuter et repousser l’hérésie du maléfique Arius et établir le Symbole de la foi que nous aussi aujourd’hui confessons comme la vérité divine et salvatrice.

L’évangile de ce jour n’évoque pas ce concile, mais la prière ultime de notre Seigneur Jésus-Christ adressée au Père céleste. Pourquoi cette prière est-elle précisément lue dans l’évangile de ce jour? C’est parce qu’elle a exercé son effet sur le Premier concile œcuménique. C’est grâce à la force de cette prière que Dieu a éclairé les saints Pères de ce Concile et en a fait des champions intrépides de la vérité et des vainqueurs de l’aberration et de la méchanceté des hommes et du démon. Cette forte prière se présente comme suit: Levant les yeux au ciel, Jésus dit: «Père, l'heure est venue: glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie» (Jn 17, 1). Tout ce que le Seigneur Jésus a enseigné aux hommes pour qu’ils le fassent, Il l’a fait lui-même. Il a appris aux hommes à prier ainsi: Notre Père, qui es aux deux! Il lève les yeux au ciel, là où vit le Père, et dit : Père! Il ne dit pas comme nous, nous disons : Notre Père, mais seulement : Père! Lui seul pouvait dire : Mon Père, et personne d’autre ni au ciel ni sur terre. Car II est le Fils unique du Père céleste. Seul égal au Père par essence et par la substance, par la miséricorde et la grâce de Dieu. Levant les yeux au ciel-les yeux dont il s’agit sont non seulement physiques mais spirituels, et d’abord spirituels. Un publicain n’osait pas lever les yeux au ciel, car il ressentait son état de pécheur. Le Seigneur sans péché a levé librement Ses yeux au ciel, car II est sans péché. Son heure était sur le point d’arriver, l’heure du martyre suprême. Cette heure, la plus terrible de tout l’espace du temps du début à la fin, Il avait été seul à la voir ; Il l’avait vue dès le début et c’est depuis le début qu’il l’avait prédite et qu’il en avait parlé à Ses disciples. Mais les disciples ne le comprirent pas et n’y adhérèrent pas avec leur cœur, jusqu’au moment où la distance les séparant de cette heure ne se mesura plus en jours mais en minutes.

Glorifie ton Fils! C’est-à-dire: glorifie-Le dans cette heure terrible comme tu L’as glorifié jusqu’à présent. Glorifie-Le dans la mort comme tu L’as glorifié dans la vie ! Glorifie-Le dans l’humiliation et les souffrances, comme tu L’as glorifié dans Ses actions et Ses paroles puissantes. Glorifie-Le parmi les hommes comme II a été dès le début glorifié parmi les anges. Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie. Si le début de la phrase pouvait laisser penser que le Fils est inférieur au Père, la suite du texte montre leur égalité et la puissance de leur action mutuellement équilibrée. Le Père glorifie le Fils et le Fils glorifie le Père, dans une puissance et un amour indivisibles. Comme le devin l’a vu et proclamé : Quiconque nie le Fils ne possède pas non plus le Père; qui confesse le Fils, possède aussi le Père (1 Jn 2, 23). Le Père a envoyé Son Fils dans le monde et le Fils a annoncé le Père au monde. De même qu’on n’aurait pas connu le Fils sans le Père, de même on n’aurait pas connu le Père sans le Fils. Tout comme on n’aurait pas connu la lumière si elle n’était pas issue du soleil, ni le soleil si la lumière ne l’annonçait pas. L’apôtre Paul utilise cette comparaison en appelant le Christ le resplendissement de Sa gloire (He 1, 3), Celle de Son Père. Mais cette glorification, le Seigneur Jésus ne la demande pas au Père pour Lui-même, mais pour les hommes, comme le montre le passage suivant: et que, selon le pouvoir que tu Lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu Lui as donnés! (Jn 17,2). Voilà comment le Seigneur ami-des-hommes considère Sa gloire : dans la possibilité de donner aux hommes la vie éternelle. C’est pour cela qu’il adresse Sa prière à Son Père. C’est cette glorification qu’il demande à Son Père. Tandis que les hommes Lui préparent l’heure amère du martyre, de sueur et de sang, Lui prie afin de pouvoir donner aux hommes la vie éternelle. A la pierre la plus lourde II répond par le pain le plus savoureux. Le fait que le Père Lui a donné le pouvoir sur toute chair, le Seigneur l’a exprimé à plusieurs reprises. Tout nia été remis par mon Père, a-t-Il dit (Mt 27, 11), ainsi que : Tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16,15). Après Sa Résurrection, Il a déclaré à Ses disciples : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28,18). Ainsi, de même qu’il disposait du pouvoir sur toute créature vivante, de même le Seigneur demandait au Père de pouvoir disposer de la vie éternelle en ce qui concerne les âmes qui Lui avaient été confiées, c’est-à-dire de pouvoir leur donner la vie éternelle. Car une chose est d’avoir le pouvoir sur le monde mortel, une autre est de disposer de la vie éternelle. Quand Dieu voulut au début créer l’homme vivant et immortel, la Sainte Trinité prit part à cette création, car il est dit: Faisons l'homme à notre image (Gn 1, 26). Maintenant, comme Régénérateur et Sauveur du monde, Il veut donner la vie éternelle aux hommes mortels. Il prend conseil dans la prière auprès de Son Père, ce qui implique la présence du Saint-Esprit. Dans ce cas comme dans l’autre, la Sainte Trinité est mise en exergue comme seul titulaire de la vie éternelle. Dans ce cas comme dans l’autre, on met l’accent sur le fait que la vie éternelle est le bien le plus grand dont Dieu dispose. Ce moment du retour de l’homme à la vie éternelle est tout aussi majestueux et unique que le moment de la création de l’homme à partir de la poussière. Car rendre immortel un homme mortel est une œuvre tout aussi élevée et divine que de le créer à partir de la poussière.

Or la vie éternelle, c'est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et Celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17, 3). La connaissance de Dieu dans cette vie terrestre correspond au début et à l’avant-goût de la vie éternelle. La connaissance de Dieu, c’est la vie éternelle pour nous tant que nous sommes sur la terre. Quant à la vie éternelle dans l’autre monde, c’est ce que l’œil n’a pas vu, ce que l'oreille n’a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l’homme (1 Co 2, 9). C’est ce que Dieu n’a révélé dans l’Esprit déjà dans ce monde qu’à ceux qui Lui ont été le plus agréables. Mais la jouissance la plus grande dans la vie éternelle, dans le Royaume céleste, semble correspondre à la connaissance la plus élevée de Dieu, c’est-à-dire la vision de la face de Dieu, car le Seigneur Lui-même a dit en parlant des enfants : leurs anges aux deux voient constamment la face de mon Père qui est aux deux (Mt 18, 10). Regarder insatiablement Dieu et vivre constamment en présence de Dieu, dans un émerveillement et une joie indicibles, dans une glorification et une tendresse ininterrompues, n’est-ce pas là la vie des anges et des justes dans l’autre monde ? N est-ce pas vivre dans la connaissance de Dieu ? Mais tant que nous sommes sur la terre, comme le dit l’apôtre Paul, nous voyons à présent dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face (1 Co 13, 12). Notre connaissance de Dieu est maintenant limitée, mais alors elle sera absolue. Il ne faut toutefois pas considérer que l’homme qui connaît Dieu est seulement celui qui par sa réflexion spirituelle est arrivé à la conclusion que Dieu existe en quelque sorte et quelque part. Celui qui connait Dieu, c’est celui qui ressent le souffle divin de vie en lui-même et partout autour de lui ; celui qui, dans son esprit, son cœur et son âme, ressent la présence majestueuse et terrible du seul véritable Dieu, aussi bien dans la nature, dans la vie humaine que dans sa vie personnelle.

Pourquoi le Seigneur met-Il l’accent sur le seul véritable Dieu} Parce qu’il rejette tout polythéisme et toute idolâtrie de Ses fidèles, et qu’il veut confirmer les paroles déjà dites par l’intermédiaire de Moïse : Je suis le Seigneur, ton Dieu, et tu n auras pas d’autres dieux que moi (Ex 20, 2-3). Mais pourquoi souligne-t-Il que la vie éternelle, c’est aussi dans la connaissance de celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ? C’est parce que c’est à travers Lui que Dieu s’est révélé dans la plus grande mesure où II pouvait se révéler à des hommes mortels, et que ce n’est qu’à travers Lui que les hommes accèdent à la connaissance la plus élevée de Dieu à laquelle ils peuvent parvenir dans cette vie. Comme d’ailleurs le Seigneur l’a dit aux Juifs : Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père (Jn 8,19), d’où il ressort clairement que le Père ne peut être connu qu’à travers Son Fils, le Seigneur Jésus-Christ.

Je t'ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de faire [.. J les paroles que tu m’as données, je les leur ai données (Jn 17,4 ; 8). Que signifient ces paroles: sur la terre? Elles signifient: dans la chair et parmi les hommes. L’œuvre que le Seigneur a accomplie dans la chair parmi les hommes, c’est l’œuvre du salut humain. Jusqu’à Sa mort sur la Croix, cette œuvre a consisté en paroles vivifiantes et sans équivalent jusque-là, et en miracles innombrables jamais vus auparavant parmi les hommes. Ces paroles et ces miracles, le Seigneur les a rapportés à Son Père céleste - afin d’enseigner aux hommes, outre l’obéissance, l’humilité.

Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde (Jn 17,5). Que peuvent dire face à cela, ceux qui prétendent que le Christ est un homme ordinaire et une créature de Dieu comme toutes les autres créatures ? Mais le Seigneur évoque la gloire qu’il avait auprès de Son Père avant la création du monde! Un jour, le Seigneur avait dit aux Juifs à propos de Lui-même : En vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham existât, Je suis (Jn 8, 58); en une autre circonstance, à la question : Qui es-tu ? Il avait évoqué le commencement (Jn 8, 25). Avoir été avant Abraham et évoquer le commencement pour Lui-même, c’est tout ce qu’il avait bien voulu dire aux Juifs insensés, mais le fait qu’il avait existé et était dans la gloire même avant la création du monde, Il ne voulut pas le leur annoncer. Maintenant, par cette prière, Il l’annonce au monde entier. Pourquoi seulement maintenant ? Parce qu’il sait par avance que cette prière ne se fera entendre des hommes qu’après Sa glorieuse Résurrection, après quoi il sera plus facile aux hommes de croire aussi à Sa gloire pré - éternelle. Sa gloire est égale à celle du Père, car c’est la gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré (Jn 1,14). Le Seigneur Lui-même n’a-t-Il pas témoigné que tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16,15) ? La gloire du Père est donc aussi la Sienne. Dans la gloire et dans la puissance, Il est égal au Père. Pourquoi alors prie-t-Il le Père de Le glorifier ?

Il ne prie pas pour la glorification de Sa nature divine, mais pour celle de Sa nature humaine. Sa nature humaine est une nouveauté pour le monde créé, non Sa nature divine ; elle doit être déifiée et introduite dans la gloire divine, afin que nous les hommes puissions-nous rapprocher de cette gloire. C’est le couronnement de toute l’œuvre du Sauveur du monde. C’est le grand mystère de la réconciliation des hommes avec Dieu et de leur adoption bénie dans la gloire du Dieu-homme. Vous remarquerez un autre fait très important: le Seigneur prie le Père pour que le Père Le glorifie, après qu’il a dit qu’il a mené à bonne fin l’œuvre qui Lui avait été donnée à accomplir. Cela est un enseignement limpide pour nous tous : ce n’est qu’après avoir accompli la volonté de Dieu que nous pouvons espérer une récompense divine. Rappelez-vous la prophétie du Christ disant qu’à la fin des temps le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de Son Père, avec Ses anges, et alors II rendra à chacun selon sa conduite (Mt 16, 27). Heureux seront alors les justes, car ils seront récompensés au centuple pour leurs bonnes œuvres et ils brilleront comme le soleil dans la lumière de la gloire du Christ devant le trône du Très-Haut.

J’ai manifesté ton nom aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole (Jn 17, 6). Quel est ce nom divin que le Seigneur Jésus a annoncé aux hommes? Le nom du Père. Ce nom était aussi inconnu aux païens et aux Juifs. Les prophètes et les justes de l’Ancien Testament connaissaient Dieu sous le nom de Dieu, du Créateur, du Seigneur, du Roi, du Juge, mais nullement sous le nom de Père. Ce nom de Dieu a été un secret séculaire pour les hommes. Aucun mortel ne pouvait annoncer ce nom intime de Dieu, car sous le joug des ténèbres du péché et de la peur, aucun mortel ne pouvait ressentir la paternité de son Créateur. Et ce qu’on ne peut ressentir, même si cela vient fortuitement sur les lèvres, n’a pas beaucoup de valeur. Seul Celui qui est né de Dieu peut appeler Dieu « Père » ; Lui seul peut l’annoncer comme Père, sans mentir ni dans le cœur ni en parole. Le Fils unique-engendre', qui est dans le sein du Père, Lui, L’a fait connaître (Jn 1,18).

A qui le Seigneur a-t-Il annoncé le nom très doux de Père ? Aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Certains exégètes estiment que le Seigneur a utilisé à dessein l’expression aux hommes, que tu as tirés du monde afin qu’on ne pense pas aux anges, êtres célestes, mais aux hommes terrestres ordinaires. Mais il est hors de doute qu’il est plus juste de considérer que le Seigneur a songé ici à Ses disciples, au sens étroit comme au sens large. Cela apparaît clairement dans la suite de la prière, où il est dit: Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi (Jn 17,20). Est tout à fait infondée cependant, l’opinion de ceux qui enseignent la prédestination et voient dans ces paroles la prédestination de Dieu pour que certains hommes soient sauvés et d’autres perdus.

Que tu as tirés du monde pour me les donner. Cela signifie qu’ils étaient à Toi comme créatures et serviteurs, qui ne te connaissaient que comme Créateur et Juge ; maintenant ils ont appris de moi Ton Nom doux et tendre et ont été adoptés à travers moi. Tu me les as donnés comme esclaves, afin que je les amène auprès de Toi comme des fils. Ils se sont montrés dignes de cet honneur car ils ont gardé ta parole. Le Seigneur ami-des-hommes fait ainsi un grand éloge de Ses disciples devant le Père céleste. Puis il poursuit cet éloge : Maintenant ils ont reconnu que tout ce que tu nias donné vient de toi (Jn 17, 7). Car les Juifs maléfiques n’avaient pas voulu comprendre cela, insultant le Seigneur comme si le diable était en Lui et que Sa puissance de thaumaturge venait de Belzébuth, prince démoniaque. Il faut garder à l’esprit que les dirigeants juifs n’ont pas cessé d’hésiter et de se disputer au sujet du Christ: est-Il issu de Dieu ou non? On comprend alors pourquoi le Seigneur fait l’éloge de Ses disciples pour avoir compris qu’il venait de Dieu. Tout ce que tu m’as donné, cela signifie : toutes les paroles et tous les actes.

Car les paroles que tu nias données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies et ils ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi et ils ont cru que tu m'as envoyé (Jn 17, 8). Les paroles, cela signifie la sagesse et la force que le Seigneur a remises aux Siens, et pas seulement les mots. L’action de cette sagesse et de cette force, les disciples l’avaient déjà éprouvée pendant la vie du Sauveur, et ont été convaincus qu’il s’agissait en vérité de la sagesse divine et de la force divine.

C’est pour eux que je prie; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi (Jn 17, 9). Que signifie le fait que le Seigneur ne prie pas pour le monde, mais seulement pour Ses disciples ? Ceux-ci sont un bon terreau où le Semeur céleste a semé Sa semence salvatrice. C’est pour ce champ que le Semeur a aménagé et ensemencé Lui-même, qu’il prie en premier lieu. Le Seigneur le fait en premier afin de nous apprendre à prier Dieu avec modestie et seulement pour ce qui est le plus utile ; et en second lieu parce que Son œuvre revêt un caractère plus organique que mécanique. Sur le champ sauvage de ce monde, Il a clôturé un petit champ sur lequel II a semé une semence généreuse. Quand cette semence se sera développée et aura apporté des fruits, alors le champ s’élargira et la semence sera répandue plus loin. N’est-il donc pas naturel que le travailleur prie Dieu seulement pour le champ délimité, aménagé et ensemencé, et non pour la totalité des champs sauvages ? Dans l’histoire du monde, nombre de réformateurs prétentieux ont essayé en appliquant leurs théories, de rendre heureux tout d’un coup l’ensemble du genre humain, en faisant immédiatement appel à toute l’humanité. Mais leurs tentatives se sont rapidement évanouies dans le néant comme des bulles à la surface de l’eau, laissant le monde désespéré dans une tristesse encore plus grande. L’œuvre du Seigneur Jésus est marquée par un début imperceptible et insignifiant, comme un grain qui monte lentement sous la terre, mais quand il a fini de monter, il n’y a pas de vents capables de l’ébranler. Et quand un tremblement de terre arrive, il détruit jusqu’aux tours les plus grandes, mécaniquement alignées, mais ne nuit en rien à l’arbre. D’ailleurs, le Seigneur ne priait pas Son Père seulement pour Ses disciples, mais aussi - comme on le verra plus tard - pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi (Jn 17,20). Il ne s’agit toutefois pas de l’ensemble du champ sauvage du monde, mais seulement du champ élargi où les disciples répandront la semence généreuse de l’Évangile.

Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux (Jn 17, 10). En dehors de Ses caractéristiques propres, le Fils est absolument égal au Père et au Saint-Esprit; Il est égal en intemporalité et immortalité, égal en force et en pouvoir, égal en sagesse et en sens de la justice. Par leurs caractéristiques propres toutefois, le Père n’a pas connu de naissance, le Fils est né et l’Esprit provient du Père. C’est en parent que le Père s’adresse au Fils et en tant que source qu’il s’adresse au Saint-Esprit. La souveraineté et le pouvoir sur l’ensemble du monde créé, visible et invisible, appartient uniformément et indissolublement au Père comme au Fils, et au Fils comme au Saint-Esprit. Par essence et par substance, l’unité de ces trois Personnes est indivisible ; tout ce qui est au Père, est aussi au Fils et au Saint-Esprit - Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi. Cela vaut aussi pour les disciples du Christ. Ils appartiennent au Père comme au Fils, comme au Saint-Esprit. Pourquoi le Seigneur a-t-Il dit d’abord : Ils étaient à toi et tu me les as donnés, avant de dire maintenant : Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi ? Parce que c’est Lui-même, comme envoyé du Père, qui les a reçus du Père comme un matériau brut, qui les a purifiés et rachetés du péché et maintenant, purifiés et rachetés, Il les remet avec amour en possession de Dieu. Ce qui appartient au Père est donc aussi Sa propriété, et Sa propriété appartient au Père. De même qu’il est difficile de diviser l’amour de deux personnes qui s’aiment, de même il est difficile de diviser leurs biens. Le Seigneur dit encore : et je suis glorifié en eux. Comme Dieu, Il s’est glorifié devant les hommes et comme homme II s’est glorifié devant la Sainte Trinité et les anges. Par quoi se glorifie un arbre, sinon par ses fruits ? Le Seigneur ne recherche pas une gloire vaine ; Il considère Sa gloire dans Ses fruits, c’est-à-dire dans Ses disciples, qui L’ont suivi avec foi, en faisant de bonnes œuvres, avec amour et zèle. Un parent recherche-t-il une gloire plus grande que d’être glorifié à travers ses enfants ? Pour le Seigneur, la plus grande joie est d’avoir été glorifié à travers Ses enfants, Ses fidèles.

Je ne suis plus dans le monde; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné pour qu'ils soient un comme nous (Jn 17, 11). Pourquoi le Seigneur dit-Il qu’il n’est plus dans le monde ? Parce que Son œuvre a été achevée ; Il n’attendait plus qu’à endurer le dernier et le plus grand martyre et sceller avec Son sang l’œuvre accomplie. Voyez avec quelle tendresse II prie pour Ses disciples ! Une mère ne prie pas ainsi pour ses enfants. Père saint, garde-les ! Il les laisse comme des agneaux au milieu des loups. Si un regard paternel ne veillait pas du ciel sur eux, en vérité les loups les égorgeraient tous. Garde-les dans ton Nom, comme un Parent, comme un Père. Pour eux aussi, sois un Père comme tu les pour moi, protège-les avec Ton amour paternel, préserve- les des loups maléfiques et conduis-les pour qu’ils soient un comme nous. C’est dans cette unité parfaite que se montre non seulement la force toute victorieuse des croyants mais aussi la gloire de Dieu et la quintessence de Dieu. Ainsi que le Père et le Fils sont un par essence mais différents par la personne, qu’il en soit aussi ainsi parmi les croyants : des visages divers et nombreux, dans une unité essentielle d’amour, de volonté et d’esprit.

Le Seigneur poursuit: Quand j’étais avec eux, je les gardais dans ton nom que tu m’as donné. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition, afin que l'Ecriture fût accomplie (Jn 17, 12). Aucun des élus du Seigneur ne périt sauf Judas le traître, comme il était écrit dans l’Ecriture sainte. Même Judas n’a pas péri du fait que c’était écrit, mais parce qu’il avait été infidèle à Dieu et idolâtre de l’argent. Dans l’Écriture, il avait été prédit pour Judas : Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon (Ps 41,10 ; Jn 13,18). Il était également écrit : Qu’un autre reçoive sa charge (Ps 108, 8; Ac 1, 20). Ces deux prophéties se sont accomplies en ce qui concerne Judas. Il avait mangé le pain avec le Seigneur Jésus et avait levé son talon contre Lui. Après sa trahison, Judas se pendit et sa charge d’apôtre échut à Matthias.

Mais maintenant je viens vers toi, conclut le Seigneur, et je parle ainsi dans le monde, afin qu'ils aient en eux-mêmes ma joie complète (Jn 17, 13). Au moment de se séparer de Ses disciples et du monde, le Seigneur adresse cette prière au Père céleste. Le Seigneur sait que la mort et le tombeau se présentent devant Lui, mais II ne les évoque pas devant le Père éternel car la mort et le tombeau ne sont rien aux yeux de Dieu. Il parle de Son retour vers le Père : Mais maintenant je viens vers toi... afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde (Jn 17, 13; 17, 24). Il prie encore pour que Ses disciples aient Sa joie. Quelle est cette joie? C’est la joie du fils obéissant qui a accompli la volonté du père. C’est la joie du pacificateur dont toute la furie de ce monde ne peut ébranler la paix divine intérieure. C’est la joie du propriétaire terrien qui a déboisé, labouré et ensemencé son champ, qui voit la récolte croître et se développer et qui s’en réjouit. C’est la joie du vainqueur qui a abattu tous ses adversaires et donné une force victorieuse à Ses amis afin qu’ils triomphent jusqu’à la fin des temps. C’est enfin la joie d’un cœur pur et candide - une joie synonyme de vie, d’amour et de puissance. C’est une telle joie et dans sa plénitude que le Seigneur Jésus a souhaitée à Ses disciples au moment de se séparer du monde.

Cette prière d’avant la mort du Seigneur Jésus-Christ a été entièrement exaucée par le Père, et ses résultats se sont manifestés rapidement. Le premier martyr pour la foi dans le Christ, le saint archidiacre Étienne, a vu lors de son martyre la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite ' de Dieu (Ac 7, 55). L’apôtre Paul visionnaire, évoque la vigueur de la force divine, qu’il a déployée en la personne du Christ, Le ressuscitant d'entre les morts et Le faisant siéger à Sa droite, dans les deux, bien au-dessus de toute principauté, vertu, seigneurie, et de tout autre nom qui se pourra nommer, non seulement dans ce siècle-ci, mais encore dans le siècle à venir. Il a tout mis à Ses pieds (Ep 1,20-21). Il en est ainsi pour la glorification du Seigneur Jésus. Quant à l’unité spirituelle de Ses disciples, cela aussi se réalisa comme II l’avait demandé au Père. Car il est dit dans les Actes des Apôtres que tous étaient d'un même cœur (Ac 1,14) et que la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu’une âme (Ac 4,32).

Mais comme nous l’avons mentionné, la prière du Christ ne concerne pas seulement les apôtres - bien qu’ils fussent au premier rang - mais tous ceux qui ont cru et qui croient dans le Seigneur grâce à leur parole. Cette prière concernait donc également les saints Pères du Premier concile œcuménique que nous célébrons aujourd’hui. Garde-les! telle était la prière du Seigneur à Son Père. Et le Père les a préservés de l’aberration arienne et leur a insufflé le Saint Esprit, les éclairant et les fortifiant, ce qui leur a permis de défendre et de confirmer la foi orthodoxe. Mais cette prière nous concerne aussi tous, qui avons été baptisés dans l’Église apostolique et avons appris des apôtres et de leurs disciples le nom salvateur du Christ Sauveur. Frères, songez seulement qu’il y a deux mille ans, le Seigneur Jésus, à la veille même de sa mort, a pensé à vous et prié Dieu pour vous ! Que cette prière toute-puissante vous préserve et vous purifie de tout péché, quelle vous remplisse de joie et unisse vos cœurs et vos âmes ! Afin que vous soyez tous un dans la célébration du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour l’Ascension du Seigneur. Evangile de l’Ascension du Seigneur

(Lc 24, 36-53 ;Ac 1, 3-12)

Quand les hirondelles commencent à manquer de nourriture et que le froid approche, alors elles migrent vers les contrées chaudes, qui abondent en soleil et nourriture. Une hirondelle vole en tête, fendant l’air et ouvrant la voie au reste de la volée.

Quand la nourriture disparaît pour notre âme dans ce monde matériel, et que s’approche le froid de la mort, y a-t-il une hirondelle pour nous transporter vers une contrée plus chaude, où il y a abondance de chaleur et de nourriture spirituelle? Une telle contrée existe-t-elle? Une telle hirondelle existe-t-elle ?

Hors du cercle de l’Eglise chrétienne, personne ne sait répondre de manière fiable à une telle question. Seule l’Église sait, et le sait de manière fiable. Elle a vu cette contrée paradisiaque à laquelle notre âme aspire dans le crépuscule glacé de cette existence terrestre. Elle a également vu cette hirondelle bénie qui s’est envolée la première vers cette contrée désirée, fendant avec ses ailes puissantes l’atmosphère sombre et lourde entre la terre et le ciel et ouvrant la voie à sa suite à la volée. Par ailleurs l’Eglise sur terre sait aussi évoquer devant vous les vols innombrables d’hirondelles qui ont suivi cette première hirondelle et se sont envolées à sa suite vers le doux pays, abondant en tous biens, le pays du printemps éternel.

Vous avez deviné que dans cette hirondelle salvatrice, je songe à l’Ascension du Seigneur Jésus-Christ. N’a-t-Il pas dit de Lui-même qu’il est le commencement, le commencement et le chemin ? Et n’a-t-Il pas dit à Ses apôtres: Je vais vous préparer une place [...] et je vous prendrai près de moi (Jn 14, 2-3)? Et ne leur avait-il pas dit auparavant: Et moi, une fois élevé de terre, je les attirerai tous à moi (Jn 12, 32) ? Ce qu’il avait dit a commencé aussitôt à s’accomplir, au bout de quelques semaines, a continué à s’accomplir jusqu’au jour d’aujourd’hui, et s’accomplira jusqu’à la fin des temps. Après avoir été le commencement de la première création du monde, Il est devenu aussi le commencement de la deuxième création ou de la restauration bienfaisante de l’ancienne création. Le péché a brisé les ailes d’Adam et de toute sa descendance, dont tous les membres se sont détachés de Dieu, s’en éloignant et s’accolant à la poussière à partir de laquelle leur corps avait été créé. Le Christ est le nouvel Adam, premier homme, Premier-né parmi les hommes, qui s’est élevé au ciel sur Ses ailes spirituelles vers le Trône de la gloire et de la puissance éternelles, après avoir parcouru le chemin vers le ciel et ouvert toutes les portes du ciel à Ses disciples spirituellement ailés, tel l’aigle qui trace la voie aux aiglons, telle l’hirondelle qui s’avance, montrant le chemin à la volée en surmontant la forte résistance de l’air.

Qui me donnera des ailes comme à la colombe, que je m’envole et me -pose ? s’écriait tristement le prophète avant le Christ (Ps 55, 7). Pourquoi? Lui-même l’explique : Mon cœur se tord en moi, les affres de la mort tombent sur moi; crainte et tremblement me pénètrent, un frisson m’étreint (Ps 55, 5). Ce sentiment effroyable de peur de la mort et de crainte d’exister dans les méandres de cette vie, a dû peser comme un cauchemar épouvantable sur toute l’humanité rationnelle et honnête avant l’arrivée du Christ. Qui aurait pu me donner des ailes pour que je m’envole de cette vie ? ont dû se demander de nombreuses âmes nobles et sensibles. Mais s’envoler où, ô âme humaine et pécheresse? Te souviens-tu encore, comme en songe, de la contrée chaude et lumineuse d’où tu as été chassée ? Les portes se sont fermées derrière toi et un chérubin à l’épée de feu a été placé pour t’en interdire l’accès. Ton péché t’a brisé les ailes, non d’oiseau mais divines, et t’a fermement plaqué à terre! Quelqu’un doit d’abord te libérer du poids du péché, te purifier et te redresser. Puis quelqu’un devra t’installer de nouvelles ailes et en prendre soin afin qu’elles puissent s’envoler. Puis quelqu’un de très puissant devra intervenir, devant qui le chérubin à l’épée de feu s’effacera et qui te mènera jusqu’à ta demeure lumineuse. Enfin, il faudra quelqu’un pour attendrir le Créateur offensé, afin qu’il t’accueille de nouveau dans les contrées de Son pays immortel. Une telle personne était inconnue du monde, avant le Christ. Elle est apparue sous l’aspect de ton Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Par amour pour toi, Il a incliné le ciel vers la terre, est descendu sur la terre, a revêtu une enveloppe charnelle, devenant esclave à cause de toi, endurant la sueur et le gel, souffrant de faim et de soif et révélant Son visage pour être couvert de crachats et livrant Son corps pour être cloué sur la Croix et mis au tombeau comme s’il était mort, puis descendant aux enfers pour détruire une prison pire que cette vie-ci qui t’était destinée après la séparation avec le corps - tout cela, pour te purifier de la boue du péché et te redresser; puis II est ressuscité du tombeau afin de t’installer ainsi des ailes pour ton envol vers le ciel et s’est élevé enfin vers le ciel afin de t’ouvrir la voie et t’attirer dans la demeure céleste. Tu n’as pas besoin de soupirer de crainte, frémissement et tremblement comme le roi David, tu n’as pas besoin d’avoir des ailes comme la colombe, car un aigle est apparu qui a montré et ouvert la voie. Il te suffit de prendre soin de tes ailes spirituelles, qui t’ont été données en Son nom lors du baptême, et de vouloir de toutes tes forces t’élever là où II s’est élevé. Il a accompli pour ton salut, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce qu’il fallait faire ; ne vas-tu pas t’efforcer de faire un pour cent qui reste pour assurer ton salut, car c’est ainsi que vous sera largement accordée par surcroît l’entrée dans le Royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ (2 P 1,11) ?

L’Ascension du Seigneur de la terre au ciel est, pour les hommes, une surprise aussi grande que Sa descente du ciel sur la terre et Sa naissance dans un corps l’ont été pour les anges. D’ailleurs, quel événement de Sa vie ne représente pas une nouveauté et une surprise incomparables pour le monde ? De même que les anges ont dû observer avec émerveillement comment Dieu lors de la création originelle, sépare la lumière des ténèbres, l’eau du continent, aménage les étoiles sous la voûte céleste, comment II relève de la poussière les plantes et les bêtes et comment enfin II donne sa forme à l’homme et lui donne une âme vivante, de même chacun de nous doit, qu’il le veuille ou non, considérer avec émerveillement les événements de la vie du Sauveur, à partir de l’annonce extraordinaire par l’archange Gabriel à la Très Sainte Vierge à Nazareth puis dans l’ordre jusqu’à Sa puissante Ascension au mont des Oliviers. Tout est surprenant à première vue, mais quand on connaît le plan de l’économie de notre salut, tout pousse l’homme raisonnable à acclamer joyeusement et à célébrer la puissance, la sagesse et la philanthropie de Dieu. Tu ne peux effacer un seul événement de la vie du Christ sans les dénaturer tous, de même qu’on ne peut couper une main ou une jambe à un homme sans le défigurer ou qu’on ne peut retirer la lune de la voûte céleste ou éteindre une partie des étoiles sans déformer l’alignement et la beauté du ciel. Aussi ne dois-tu pas songer à dire que l’Ascension du Seigneur n’a pas été utile ! Quand, même des Juifs, malgré toute leur méchanceté, furent obligés de reconnaître et de s’écrier : Il a bien fait toutes choses! (Mc 7,37), a fortiori toi qui as été baptisé dans Son Nom, tu dois croire que tout ce qu’il a accompli, Il l’a fait bien rationnellement, méthodiquement et avec une grande sagesse. Son Ascension est donc un événement tout aussi bon, rationnel, méthodique et plein de sagesse que Son Incarnation, Son Baptême, Sa Transfiguration ou Sa Résurrection. C’est votre intérêt que je parte a dit le Seigneur à Ses disciples (Jn 16, 7). Tu vois comme II organise tout et fait tout pour le bien des hommes ! Chacune de Ses paroles et chacun de Ses gestes ont pour but notre bien. Son Ascension constitue un bien infini pour nous tous. S’il n’en avait pas été ainsi, Il n’aurait pas accompli Son Ascension. Mais arrêtons-nous sur cet événement même, tel que l’évangéliste Luc l’a décrit dans ses deux œuvres, l’Evangile et les Actes des Apôtres.

Le Seigneur dit à Ses disciples : Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour (Lc 24, 46). Qui a écrit cela? Le Saint-Esprit l’a écrit, sur le conseil de la Sainte Trinité, à travers les prophètes et les visionnaires, dans la loi de Moïse, dans les prophéties des prophètes et les psaumes. Le Seigneur accorde d’autant plus d’importance à ces livres qu’ils représentent une préfiguration de ce qui a eu lieu avec Lui. D’un côté c’est la prédiction, de l’autre c’est l’accomplissement. Là-bas, c’était l’ombre et l’image, ici c’est la vie et la réalité. Alors II leur ouvrit l’esprit à l'intelligence des Ecritures (Lc 24, 45). Ouvrir l’esprit se situe au même plan que le miracle de la Résurrection du tombeau. Encore recouvert par le lourd bandeau du péché, l’esprit humain se trouve comme dans les ténèbres du tombeau : il lit et ne comprend pas, il regarde et ne voit pas, il écoute et ne comprend pas. Qui a contemplé davantage les mots de l’Écriture et les a lus sinon les scribes de Jérusalem - et pourtant, qui a vu moins de choses dans ces mots qu’eux ? Pourquoi le Seigneur ne leur a-t-Il pas enlevé ce sombre bandeau de l’esprit, afin qu’ils puissent comprendre comme les apôtres ? Parce que ces derniers avaient la volonté qu’il le fît, alors que les autres ne l’avaient pas. Pendant que les scribes et les chefs populaires disaient de Lui: cet homme est pécheur et attendaient une occasion pour Le tuer, les apôtres disaient : Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jn 6, 68). Ce n’est qu’à ceux qui le veulent que le Seigneur ouvre l’esprit ; ce n’est qu’à ceux qui ont soif qu’il donne l’eau de la vie et ce n’est qu’à ceux qui sont en quête de Lui qu’il se révèle.

Ainsi est-il écrit. Si cela avait été écrit par des hommes ordinaires selon leur intelligence humaine, le Fils de Dieu n’aurait pas fait référence à ces écrits et ne se serait pas hâté de les accomplir. Mais l’écriture des prophètes, c’est l’écriture de l’Esprit de Dieu, et Dieu, logique avec Lui-même et Ses promesses, a envoyé Son Fils Unique-engendré afin d’accomplir ces promesses écrites. Il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit (Lc 24,44), dit Celui qui voit tout le monde créé d’un bout à l’autre comme un homme qui regarde une feuille d’écriture placée devant lui. Si le Visionnaire a dit qu’il a fallu que cela fut accompli ainsi, comment les aveugles qui ont affirmé qu’il ne fallait pas qu’il en fut ainsi ne seraient pas ridicules ? Il a fallu que le Seigneur Jésus souffrît en Son temps pour que nous nous réjouissions dans l’éternité. Et il a fallu qu’il ressuscitât pour qu’à travers Lui, nous ressuscitions dans la vie éternelle.

Et qu’en Son nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem (Lc 24, 47). Si le Seigneur Jésus n’avait pas souffert et été mis à mort à cause de nos péchés, qui d’entre nous saurait que le péché est un poison infiniment terrible? Et s’il n’était pas ressuscité, qui d’entre nous, connaissant l’horreur du péché, conserverait l’espérance ? Alors le repentir ne serait pas utile, ni le pardon possible. Car au repentir correspond la souffrance pour le péché, tandis qu’au pardon correspond la résurrection par la puissance divine. En se repentant, le vieil homme contaminé par le péché se couche dans le tombeau, alors que par le pardon l’homme nouveau naît à la vie nouvelle. Telle est l’annonce merveilleuse à tous les peuples de la terre, à commencer par Jérusalem ! Ce que le serviteur du Très- Haut, l’archange Gabriel, a dit à la Très Sainte Vierge avec ces paroles prophétiques: C’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés (Mt 1, 21), le Seigneur Lui-même le confirme maintenant, avec l’expérience de Celui qui a souffert et le droit du vainqueur. Mais pourquoi dit-on : à commencer par Jérusalem? Parce que c’est à Jérusalem qu’a eu lieu le plus grand sacrifice accompli pour tout le genre humain et que c’est là que la lumière de la résurrection a brillé du tombeau. Dans un sens caché cependant - si Jérusalem représente l’esprit dans l’homme - il est clair que c’est à partir de l’esprit que doit commencer le repentir, l’humilité et la contrition, avant de se diffuser ensuite dans l’ensemble de l’homme intérieur. L’orgueil spirituel a précipité Satan en enfer ; l’orgueil spirituel a séparé Adam et Eve de Dieu ; l’orgueil spirituel a poussé les pharisiens et les scribes à tuer le Seigneur. L’orgueil spirituel est la cause principale du péché encore de nos jours. Celui dont l’esprit ne s’agenouille pas devant le Christ ne verra pas ses genoux faire la génuflexion. Celui qui a commencé à apaiser son esprit par le repentir a commencé à soigner sa plaie principale.

De cela vous êtes témoins (Lc 24, 48). Témoins de quoi? Témoins du martyre du Seigneur, témoins de Sa glorieuse résurrection, témoins de la nécessité du repentir, témoins de la vérité du pardon des péchés. A l’apôtre Paul, qu’il a transformé de l’état de persécuteur en apôtre, le Seigneur a dit: Voici pourquoi je te suis apparu: pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir (Ac 26,16). L’apôtre Pierre dit dans sa première homélie devant le peuple après la descente du Saint-Esprit: Dieu L’a ressuscité, ce Jésus; nous en sommes tous témoins (Ac 2, 32). De son côté, l’apôtre Jean dit: Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché, nous vous l’annonçons (1 Jn 1,1-3). Les apôtres ont donc été des témoins directs de la prédication vivifiante du Christ, de Ses miracles et de tous les événements de Sa vie sur terre, sur lesquels est fondé notre salut. Ils ont été auditeurs, spectateurs et participants de la Vérité. Ils ont été les premiers à monter à bord du bateau du salut après le déluge des pécheurs, afin de pouvoir en embarquer d’autres et les sauver. Leur esprit a été libéré de l’orgueil, et leur cœur purifié des passions. Le Seigneur le leur a confirmé : Déjà vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai dite (Jn 15, 3). Ainsi, ils ont été non seulement témoins de tout ce qui a été apparent, de ce qu’on pouvait voir, entendre, contempler et toucher du point de vue de la Parole de Dieu, mais ils ont aussi été témoins de la régénération intérieure et du renouvellement de l’homme par le repentir et à travers la purification des péchés. L’Evangile a eu lieu non seulement devant leurs yeux et leurs oreilles mais aussi à l’intérieur, dans leur cœur et leur esprit. Toute une révolution du cœur et de l’esprit s’est produite en eux au cours de leurs trois années d’apprentissage auprès du Christ. Cette révolution a consisté dans la mise à mort douloureuse du vieil homme en eux et la naissance encore plus douloureuse du nouveau. Combien de souffrances mortelles leur âme a-t-elle endurées jusqu’à ce que, illuminés et transfigurés, ils soient en mesure de s’écrier : Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie (1 Jn 3, 14)! Combien de temps, combien de labeur, combien de doute, de crainte, d’agonie, d’errements, de délibérations et d’interrogations, jusqu’à ce qu’ils soient devenus des témoins véritables et fidèles des souffrances physiques, de la mort et de la Résurrection du Seigneur Jésus comme de leur propre souffrance spirituelle, de leur mort et de leur résurrection !

Mais à cette époque, les apôtres n’étaient pas encore tout à fait aguerris spirituellement. C’est pourquoi le Seigneur les instruit et les conduit comme des enfants, les encourageant lors de la séparation: Je ne vous laisserai pas orphelins (Jn 14, 18). C’est encore à eux qu’avec de nombreuses preuves, Il s’était présenté vivant après Sa passion :pendant quarante jours, Il leur était apparu et les avait entretenus du Royaume de Dieu (Ac 1, 3), leur promettant enfin de recevoir une force, celle de l’Esprit Saint, qui descendra sur vous (Ac 1, 8).

Puis II les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, Il les bénit. Et il advint, comme II les bénissait, qu’il se sépara d’eux et fut emporté au ciel (Lc 24, 50-51). Que cette séparation avec la terre fut majestueuse et émouvante ! Là, à proximité du mont des Oliviers, non loin de la butte où Lazare mort était revenu à la vie temporelle, le Seigneur ressuscité s’est élevé vers les hauteurs infinies de la vie éternelle. Il s’est élevé, non jusqu’aux étoiles, mais au-dessus des étoiles ; Il s’est élevé non jusqu’aux anges mais au-dessus des anges, non jusqu’aux plus hautes puissances célestes mais au-dessus d’elles, au-dessus des immortelles armées célestes, au-dessus des demeures paradisiaques des anges et des justes, loin, loin même pour les yeux des chérubins, jusqu’au trône même du Père céleste, dans l’autel mystérieux de la Sainte et vivifiante Trinité. La mesure d’une telle hauteur n’existe pas dans le monde créé; peut-être ne peut-elle se comparer, dans le sens opposé, qu’à la profondeur où l’orgueil a précipité Lucifer, déchu de Dieu ; cette profondeur où Lucifer a voulu précipiter le genre humain. Le Seigneur Jésus nous a sauvés de cette déchéance infinie et au lieu de cet abîme profond, nous a élevés vers les hauteurs divines du Ciel. Il nous a élevés, nous l’affirmons, pour deux raisons : premièrement parce qu’il s’est élevé comme un homme de chair, comme nous-mêmes, et deuxièmement parce qu’il s’est élevé, non pour Lui-même, mais pour nous, afin de nous ouvrir la voie de l’apaisement avec Dieu.

En s’élevant avec Son corps ressuscité, corps que des hommes avaient mis à mort et déposé dans la terre, Il bénissait avec Ses mains que des hommes avaient blessées avec des clous. Ah, Seigneur béni, que Ta miséricorde est immense ! C’est avec une bénédiction qu’a commencé l’histoire de Ton arrivée dans le monde et c’est par une bénédiction quelle s’achève. En annonçant Ta venue dans le monde, l’archange Gabriel a salué la Très Sainte Mère de Dieu en disant : Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi [...] bénie es-tu entre les femmes (Lc 1,28; 1, 42) ! Et maintenant, au moment de Te séparer de ceux qui T’ont accueilli, Tu étends Tes mains très pures et les combles de bénédictions. Ah, le plus béni des hommes ! Ah, bienfaisante source de bénédictions ! Bénis-nous aussi, comme Tu as béni Tes apôtres !

Et comme ils étaient là, les yeux fixés au ciel pendant qu’il s'en allait, voici que deux hommes vêtus de blanc se trouvèrent à leurs côtés; ils leur dirent: «Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? Ce Jésus qui, d’auprès de vous, a été enlevé au ciel viendra comme cela, de la même manière que vous L'avez vu s'en aller vers le ciel» (Ac 1,10-11). Ces deux hommes vêtus de blanc étaient des anges de Dieu. D’invisibles armées d’anges ont accompagné leur Maître de la terre au ciel, comme elles l’avaient accompagné jadis du ciel à la terre lors de Sa conception à Nazareth et de Sa naissance à Bethléem. Lors de l’Ascension du Seigneur, deux d’entre eux se sont rendus visibles aux yeux des hommes, selon le dessein de Dieu, en vue d’un message aux disciples. Ce message était indispensable pour ceux qui pouvaient se sentir abandonnés et isolés après le départ du Sauveur. Ce Jésus qui, d’auprès de vous, a été enlevé au ciel viendra comme cela. Tel est le message du Christ par l’intermédiaire de ces deux anges. Voyez-vous l’immensité de l’amour des hommes de la part du Seigneur ? Même au moment de Son Ascension au ciel, vers le trône de gloire du Dieu Trine, Il ne pense pas à Lui, ni à Sa gloire après l’humiliation, ni à Son repos après tout Son labeur sur terre, mais II pense aux Siens, restés derrière Lui sur la terre. Même s’il les a Lui-même suffisamment conseillé et fortifié, Il leur envoie néanmoins Ses anges, bien qu’il leur eût dit personnellement: Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viendrai vers vous (Jn 14,18) - Il fait quelque chose de plus, qu’il ne leur avait pas promis : Il leur montre des anges célestes, comme Ses messagers et serviteurs, afin de les convaincre ainsi de Sa puissance et de réitérer, par la bouche des anges, la promesse qu’il allait revenir auprès d’eux. Il fait tout, tout, dans le seul but de les affranchir de la peur et de la tristesse, et les enrichir du courage et de la joie.

S’étant prosternés devant Lui, ils retournèrent à Jérusalem en grande joie (Lc 24, 52). Ils se prosternèrent spirituellement et physiquement devant le Seigneur tout-puissant, en signe de respect et d’obéissance. Cette prosternation signifiait : qu’il en soit selon Ta volonté, Seigneur tout-puissant ! Et ils retournèrent du mont des Oliviers vers Jérusalem, comme cela leur avait été ordonné. Mais ils ne revinrent pas avec tristesse, mais en grande joie. Ils auraient été tristes si le Seigneur s’était séparé d’eux d’une autre manière. Or leur séparation avait été une nouvelle révélation majestueuse pour eux. Il n’avait pas disparu devant eux, n’importe comment et de façon anonyme, mais ‘s’était élevé en gloire et dans Sa puissance vers le ciel. Ainsi se sont accomplies de façon évidente Ses paroles prophétiques sur cet événement, de même que s’étaient vérifiées auparavant celles concernant Sa passion et Sa résurrection. L’esprit des disciples s’était ainsi ouvert, afin de leur permettre de comprendre ce qu’il leur avait dit : Nul n'est monté au ciel, hormis Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme (Jn 3, 13), comme ce qu’il avait dit en forme de question à Ses disciples (quand ils avaient été scandalisés par Ses paroles à propos du pain descendu du ciel) : Et quand vous verrez le Fils de l'homme monter là où II était auparavant? (Jn 6, 62) ou encore : Je suis sorti d'auprès du Père et venu dans le monde. A présent je quitte le monde et je vais vers le Père (Jn 16,28). Les ténèbres de l’ignorance introduisent la crainte et l’indécision dans l’âme humaine, tandis que la lumière de la connaissance de la vérité insuffle la joie et crée la force et la confiance en soi. Les disciples étaient dans la crainte et l’indécision quand le Seigneur leur parlait de Sa mort et de Sa résurrection. Mais en Le voyant ressuscité et vivant, ils furent remplis de joie (Jn 20, 20). La crainte avait été détruite, le doute avait disparu, l’indécision s’était envolée, et à la place de tout cela, il y avait la certitude, une belle certitude ensoleillée d’où émanaient la force et la joie. Ils savaient maintenant avec certitude que leur Seigneur et Maître était descendu du ciel, car c’était vers le ciel qu’il s’était élevé ; qu’il avait été envoyé par le Père, car II était retourné vers le Père ; et qu’il était tout- puissant au ciel comme II l’avait été sur terre, car les anges L’accompagnent et accomplissent Sa volonté. C’est à cette connaissance infaillible que se rattachait la foi infaillible qu’il viendra de nouveau, et cela en gloire et en force, comme II le leur avait dit à plusieurs reprises, et comme les anges l’avaient répété. Il ne leur restait maintenant rien d’autre à faire que de suivre avec ferveur Ses commandements. Il leur avait ordonné de rester à Jérusalem et d’y attendre la force d'en-haut (Lc 24, 49). C’est dans une grande joie pleinement justifiée, et avec la foi tout aussi grande que cette force d’en-haut descendrait sur eux, qu’ils retournèrent à Jérusalem.

Et ils étaient constamment dans le Temple à bénir Dieu (Lc 24, 53). Ils ne cessaient de se rendre au Temple de Jérusalem où ils louaient et bénissaient Dieu. Un autre passage de l’Evangile mentionne que tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière (Ac 1,14). Après tout ce qu’ils avaient vu et appris, ils ne pouvaient plus détacher leur esprit et leur cœur du Seigneur, qui s’était éloigné sous leurs yeux mais qui était resté encore plus profondément ancré dans leurs âmes. Il demeurait en force et en gloire dans leurs âmes et eux, pleins de jubilation, louaient et bénissaient Dieu. C’est ainsi qu’il était revenu vers eux plus rapidement que ce qu’ils avaient espéré. Il n’était pas revenu pour que les yeux Le voient ; Il était revenu en s’implantant dans leurs âmes. Il n’était pas seul à être ancré dans leurs âmes, Il l’était avec Son Père. Car le Seigneur avait dit que celui qui éprouve de l’amour pour Lui, mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui (Jn 14,23). Il fallait encore que le Saint-Esprit descende et s’implante en eux pour qu’ils fussent des hommes accomplis dans lesquels avaient été restaurées l'image et la ressemblance du Dieu trine (Gn 1, 26). C’est cela qu’ils devaient attendre à Jérusalem. Ils l’ont attendu et l’ont reçu. Dix jours plus tard, le Saint- Esprit, cette force d’en-haut, est descendu sur cette première église du Christ, pour ne plus se séparer de l’Eglise du Christ jusqu’à nos jours et jusqu’à la fin des temps.

Nous aussi, louons et bénissons le Seigneur dont l’Ascension nous a ouvert l’esprit, afin que nous puissions voir la voie et le but de notre vie. Louons et bénissons le Père qui répond par Son amour à notre amour pour le Fils et s’installe avec le Fils dans chacun de ceux qui observent et confessent les commandements du Seigneur. Gardons sans cesse dans notre esprit le Père et le Fils, les louant et les bénissant - comme les apôtres quelque part dans la ville de Jérusalem - dans l’attente que descende sur nous aussi, la force d’en-haut, l’Esprit consolateur qui descend sur chacun de nous dès notre baptême mais qui s’éloigne de nous à cause de nos péchés. Afin que soit restauré en nous aussi l’ensemble de l’homme céleste originel. Afin que nous aussi, comme les apôtres, devenions dignes d’être bénis par notre Seigneur Jésus-Christ très glorieux et élevé dans les deux, à qui vont gloire et louange, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour la Pentecôte. Evangile de la descente du Saint-Esprit

(Jn 7, 37-52; 8,12;Ac2, 1-11)

Quand une graine est semée, il est nécessaire que la force de la chaleur et de la lumière vienne sur elle afin de lui permettre de grandir.

Quand un arbre est planté, il est nécessaire que la force du vent survienne afin de le consolider.

Quand un maître de maison construit sa demeure, il fait appel à la force de la prière afin que sa maison soit bénie17.

Le Seigneur Jésus-Christ a semé la graine la plus généreuse sur le champ de ce monde. Il a fallu que la force du Saint-Esprit descende pour que la graine soit réchauffée et illuminée et puisse grandir avec succès.

Le Seigneur Fils a semé sur le champ sauvage de la mort, l’arbre de vie. Il a fallu que le puissant ouragan du Seigneur Esprit souffle pour que l’arbre de vie soit consolidé.

La prééternelle Sagesse infinie de Dieu s’est aménagé des demeures dans des âmes humaines élues. Et il a fallu que l’Esprit fort et lumineux de Dieu descende dans ces demeures et les bénisse.

L’époux divin a choisi Son épouse, l’Église des âmes pures, et il a fallu que l’Esprit de joie éternelle descende, pour lier par l’anneau le ciel et la terre et fasse revêtir la robe nuptiale à l’épouse.

Tout ce qui avait été prédit, s’est accompli ainsi. Le Saint-Esprit avait été promis, et le Saint-Esprit est descendu. Qui aurait pu promettre la descente sur terre de l’Esprit Tout-puissant sinon Celui qui savait que cet Esprit Lui obéirait et descendrait ? Et envers qui l’Esprit Tout-puissant aurait pu montrer une obéissance aussi prompte sinon Celui envers qui II avait un amour parfait ?

Ah, comme l’amour parfait est toujours prêt à faire preuve d’une obéissance parfaite ! Cet amour parfait ne peut s’exprimer complètement autrement que par une obéissance parfaite. De cette obéissance parfaite jaillit, tel un torrent de miel et de lait, une joie parfaite qui constitue la grâce de l’amour.

Le Père éprouve un amour parfait envers le Fils et l’Esprit. Le Fils éprouve un amour parfait envers le Père et l’Esprit. Et l’Esprit éprouve un amour parfait envers le Père et le Fils. C’est à cause de cet amour parfait que le Père éprouve l’obéissance la plus docile envers le Fils et l’Esprit tandis que le Fils éprouve l’obéissance la plus docile envers le Père et l’Esprit et que l’Esprit éprouve l’obéissance la plus docile envers le Père et le Fils. L’amour parfait fait du Père le serviteur parfait du Fils et de l’Esprit, du Fils le serviteur parfait du Père et de l’Esprit, et de l’Esprit le serviteur parfait du Père et du Fils. De même que dans le monde créé aucun amour ne peut être équivalent à l’amour mutuel des hypostases divines, de même aucune obéissance ne peut être équivalente à leur obéissance mutuelle. Je t’ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de faire (Jn 17, 4)... que ta volonté soit faite! (Mt 6,10). Ces paroles ne montrent-elles pas l’obéissance parfaite du Fils à l’égard du Père ?

«Père, je savais que tu m’écoutes toujours», dit le Seigneur Jésus lors de la résurrection de Lazare (Jn 11, 42). Plus tard, Il s’écria: «Père, glorifie ton nom!» Du ciel vint alors une voix: «Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai» (Jn 12, 28). Cela ne montre-t-il pas l’obéissance parfaite du Père envers le Fils ? - Cependant je vous dis la vérité: c'est votre intérêt que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous; mais si je pars, je vous l'enverrai (Jn 16, 7), et je prierai le Père et II vous donnera un autre Paraclet pour qu’il soit avec vous à jamais (Jn 14,16) Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui vient du Père, Urne rendra témoignage (Jn 15,26). Et en vérité, le cinquantième jour après la Résurrection, le Paraclet, l’Esprit de vérité est descendu sur ceux auxquels II avait été promis. Cela ne montre-t-il pas l’obéissance parfaite du Saint-Esprit envers le Fils ?

Cette règle salvatrice, que l’apôtre Paul recommande à tous les fidèles : Que l'amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants (Rm 12, 10), a été réalisée à la perfection entre les hypostases de la Sainte Trinité. Chaque hypostase s’efforce de rendre d’avantage honneur aux deux autres hypostases plus grandes qu’elle-même; comme chacune d’elles souhaite par son obéissance se rendre plus petite que les deux autres. En l’absence d’un tel effort doux et saint de chacune des hypostases divines pour faire don de Sa dignité aux deux autres et s’amoindrir dans l’obéissance, dans l’amour illimité que chacune d’elles éprouve pour chacune des autres, la trinité divine aurait abouti à une absence de diversité des hypostases.

C’est donc par amour infini du Seigneur Saint-Esprit envers le Seigneur Fils que l’Esprit s’est hâté, avec une obéissance infinie, d’accomplir le souhait du Fils et est descendu au moment déterminé sur les apôtres. Le Seigneur Fils savait avec certitude que le Seigneur Saint-Esprit L’écouterait et c’est pourquoi II a promis avec confiance Sa descente sur les apôtres. Il leur enjoignit de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d'y attendre ce que le Père avait promis... Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint, qui descendra sur vous (Ac 1, 4; 1, 8), recommanda le Seigneur à Ses apôtres. Ne vous demandez pas comment le Seigneur Jésus savait à l’avance que cette force, celle de l’Esprit Saint, allait descendre sur Ses disciples. Non seulement le Seigneur connaissait cela à l’avance ainsi que tout le reste de ce qui allait se passer jusqu’à la fin des temps, et même après la fin des temps. Mais si vous vous plongez plus profondément dans l’analyse de cet événement, vous verrez que cette anticipation, cette divination du Seigneur sur la descente de l’Esprit, ne représente une anticipation, une divination, que du point de vue extérieur de cet événement, et nullement du point de vue de l’accord de l’Esprit et de Sa volonté à accomplir la volonté du Fils et à descendre. Car avant même que le Seigneur eût annoncé la descente de l’Esprit, Il disposait déjà du consentement fervent et volontaire de l’Esprit à ce sujet. En fait, le Saint- Esprit a parlé par Lui, de Sa descente. Ne dit-on pas en effet dans l’Évangile que Jésus était rempli d’Esprit Saint (Lc 4, 1)? Et le Seigneur Jésus Lui-même n’a-t-Il pas reconnu à Nazareth qu’en Lui s’était accomplie la prophétie d’Isaïe : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres (Lc 4, 18)? Il est donc clair que le Fils est en rapport permanent avec le Saint-Esprit comme avec le Père - un rapport d’amour mutuel, d’obéissance et de joie. L’onction de l’Esprit témoigne de la présence vivante et réelle de l’Esprit dans une personne. Ainsi, comment l’Oint pourrait-il parler de l’Esprit Lui-même sans que l’Esprit le sût ? et promettre un concours quelconque de l’Esprit si l’Esprit n’en était pas d’accord à l’avance? Le fait que le Saint-Esprit était présent dans le Seigneur Jésus et qu’il était d’accord avec chaque mot, chaque action et chaque promesse de Jésus, est attesté dans l’évangile de ce jour.

Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s’écria : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et il boira (Jn 7, 37). Il s’agit ici de la fête des Tentes qui était célébrée en automne à la mémoire de l’édification des tentes dans le désert à l’époque de la traversée du désert par les Juifs. Cette fête était célébrée le septième mois selon la numérotation juive, ce qui correspond à notre mois de septembre; c’était une occasion de grande réjouissance (Lv 23, 34; Dt 16, 13-14). Cette fête était célébrée durant sept jours, et la dernière journée, particulièrement solennelle, était appelée grande. Si quelqu’un a soif, dit le Seigneur, qu’il vienne à moi, et il boira. Dans la Jérusalem aride, il était très difficile de donner à boire à la masse innombrable des habitants, même avec de l’eau ordinaire, naturelle. Des porteurs d’eau transportaient de l’eau de la source de Siloé jusqu’aux vasques situées dans le temple. Qu’est-ce qui a poussé le Seigneur à parler de soif et d’eau ?

Peut-être la vue de la population se plaignant de soif; peut-être l’observation du labeur des porteurs d’eau transportant péniblement l’eau de Siloé jusqu’aux hauteurs de Morée où se trouvait le temple ; peut-être aussi le fait que c’était le dernier jour et que le Seigneur voulait utiliser ce moment pour évoquer la soif spirituelle devant les cœurs endurcis de ces hommes et leur proposer une boisson spirituelle. Naguère, le Seigneur avait dit à une femme de Samarie : Qui boira de l’eau que je lui donnerai, n’aura plus jamais soif{ Jn 4, 14). Maintenant II songe à cette même eau spirituelle et vivifiante, en s’adressant à tous ceux qui ont soif : Qu’il vienne à moi, et il boira.

Celui qui croit en moi, selon le mot de l'Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive (Jn 7,3 8). Ilparlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en Lui; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié (Jn 7,39). Avant tout, le Seigneur engage à croire en Lui. Il n’accorde de récompense qu’à ceux qui croient correctement en Lui, c’est-à-dire selon le mot de l’Ecriture. Il ne veut pas qu’on croie en Lui comme en un prophète. En fait, tous les prophètes ont prédit Sa venue. Il ne veut pas non plus qu’on Le considère comme un deuxième Élie ou Jean Baptiste. Élie et Jean n’étaient que des serviteurs de Dieu et Ses prédécesseurs. Lui-même ne se donne pas le nom de serviteur de Dieu, et ne se considère pas comme le prédécesseur de quiconque. L’Écriture Sainte parle de Lui comme du Fils de Dieu, né de Dieu le Père dans l’éternité et de la Très Sainte Mère de Dieu dans le temps. Quand l’apôtre Pierre eut proclamé sa foi en Lui en disant : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16), Il a loué une telle foi. Quand les chefs populaires et les scribes voulurent L’embarrasser avec diverses questions embrouillées, c’est Lui qui les troubla et les fit taire par une citation de l’Ecriture Sainte selon laquelle le Messie attendu n’était pas seulement fils de David mais aussi le Fils de Dieu (Mt 22, 42-45). Il souhaite qu’on croie en Lui en tant que révélation suprême de Dieu, où aboutissent toutes les révélations précédentes, du commencement jusqu’à la fin. En dehors de Lui, la foi est vaine, l’espérance est vaine et l’amour impossible. Quant au fait que la foi correcte en Lui est salvatrice, ceux qui croient correctement en seront convaincus. Comment en seront-ils convaincus? De leurs corps couleront des fleuves d'eau vive. Le terme d’eau vive correspond au Saint- Esprit, comme l’évangéliste l’explique lui-même : Il parlait de l'Esprit. Par conséquent, celui qui croit dans le Fils de Dieu, verra l’Esprit de Dieu s’établir en lui et des fleuves d’eau vive couleront de son corps. Mais pourquoi de leurs corps ? Parce que dans cette vie, le corps des saints est la demeure du Saint-Esprit, comme le dit l’Apôtre : Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu (1 Co 6, 19)? L’apôtre Paul s’adresse ainsi aux fidèles sur lesquels l’Esprit Saint était déjà descendu à travers leur foi dans le Fils de Dieu. Le corps au sens étroit correspond au cœur humain, centre de la vie physique et spirituelle. L’apôtre Paul dit encore : Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de Son Fils (Ga 4, 6). Et c’est donc à partir du cœur en tant que sanctuaire principal du Saint-Esprit que vont se répandre des courants spirituels salvateurs dans l’ensemble de l’homme, physique et spirituel. La conséquence en sera que le corps du croyant deviendra un outil de l’esprit humain, tandis que l’esprit humain sera un outil du Saint-Esprit. C’est tout l’homme qui sera purifié, illuminé, conforté et immortalisé par ces courants du Seigneur Esprit, de sorte que toutes ses pensées, tout son amour et toutes ses actions seront orientés vers la vie éternelle. Les courants de sa vie se déverseront dans l’éternité et les courants de l’éternité se déverseront dans sa vie.

Mais au moment où le Seigneur Jésus s’exprimait ainsi, il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. Cela signifie que le Saint-Esprit n’était pas encore parmi les fidèles, tandis qu’il était en Jésus. Le Saint-Esprit n’avait pas encore commencé dans Sa plénitude et avec toute Sa force, Son action dans le monde. Car le

Seigneur Jésus n’avait pas encore été glorifié, Il ne s’était pas encore sacrifié totalement pour le genre humain, Il n’avait pas encore achevé Son œuvre comme Sauveur des hommes. Dans l’économie du salut humain, le Père possède la plénitude de l’action dans le monde, quand II envoie Son Fils œuvrer au salut des hommes. Le Fils possède la plénitude de l’action en accomplissant cette œuvre comme Dieu-homme, tandis que le Saint-Esprit possède la plénitude de l’action en consolidant, illuminant et prolongeant l’œuvre du Fils. Mais il ne faut pas comprendre cela comme si, quand le Père est à l’œuvre, le Fils et l’Esprit ne le sont pas ; ou quand le Fils est à l’œuvre, le Père et le Fils ne le sont pas ; ou quand l’Esprit est à l’œuvre, le Père et le Fils ne le sont pas. Des conceptions aussi mauvaises et folles doivent vous être étrangères. En effet, alors que le Fils était dans la plénitude de Son action sur terre, le Père et le Fils agissaient avec Lui, comme cela a été démontré lors du baptême dans le Jourdain et comme le Seigneur Jésus l’a dit Lui-même: Mon Père est à l’œuvre jusqu'à présent et j’œuvre moi aussi (Jn 5, 17). Le Père et le Fils agissent donc ensemble et simultanément. De même, le Saint-Esprit agit aux côtés et simultanément avec le Fils, comme le montre la promesse du Seigneur Jésus qu’il enverra l’Esprit consolateur aux disciples et qu’il restera avec eux pour toujours jusqu'à la fin de l’âge (Mt 28, 20). La Divinité Trinitaire est une par essence et indivise, mais dans Son rapport avec le monde créé, Elle exprime Son action tantôt plus nettement à travers une hypostase divine, tantôt plus nettement à travers une autre. Ainsi, lorsque le Seigneur Jésus a promis la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, le Saint-Esprit était en Lui, de sorte qu’on peut dire que cette promesse est venue autant du Seigneur Fils que du Seigneur Saint-Esprit Lui-même.

Voyons maintenant comment cette promesse s’est réalisée, ou comment s’est produite la descente du Seigneur Saint-Esprit à laquelle nous consacrons cette célébration solennelle.

Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils (les apôtres) se trouvaient tous ensemble dans un même lieu (Ac 2, 1). Selon le commandement de leur Maître, les apôtres se trouvaient à Jérusalem et attendaient d’être revêtus de la force d’en-haut (Lc 24, 49) qui leur indiquerait ce qu’il fallait qu’ils fassent par la suite. Ils se trouvaient tous ensemble, en prière, comme un seul homme, une seule âme. Le contenu de l’âme rend les âmes humaines différentes ou semblables : mais le contenu de l’âme de tous les apôtres en cet instant était unique et identique : leurs âmes étaient toutes entières dans la glorification de Dieu pour ce qui setait passé et dans l’attente de ce qui allait se passer.

Tout à coup vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu; elles se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit Saint (Ac 2, 2-4). Quel est ce bruit? Ne serait-ce pas le bruit des armées des anges? Ne serait-ce pas le bruit des ailes des chérubins qu’avait entendu le prophète Ezéchiel (Ez 1, 24)? Quel qu’il fut, ce bruit ne vient pas de la terre mais du ciel, il n’est pas le fait de vents terrestres mais de la force céleste. Ce bruit annonce la descente du Roi céleste, le Seigneur Esprit consolateur. L’Esprit n’est pas un feu, de même qu’il n’est pas une colombe. Mais II est apparu sur le Jourdain comme une colombe (Mt 3, 16) et II se manifeste maintenant comme le feu\ là-bas II signifiait l’innocence et la pureté du Seigneur Jésus sur lequel II s’était posé, ici II signifie la force, la chaleur et la lumière du feu, une force qui consume le péché, une chaleur qui réchauffe le cœur, une lumière qui éclaire l’esprit. L’Esprit est incorporel, Il ne s’incarne dans aucun corps, mais II se manifeste en cas de besoin sous des formes matérielles qui symbolisent le mieux la portée du moment. Pourquoi dans ce cas-ci, l’Esprit est-il apparu sous la forme de langues de feu qui se partageaient, de façon qu’une langue de feu se pose sur chacun des apôtres? L’explication se trouve dans le passage qui suit immédiatement: ils commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer (Ac 2, 4). On voit ainsi pourquoi le Seigneur Esprit était apparu sous la forme de langues qui se partageaient. Le premier effet de cette manifestation fut que les apôtres furent en mesure de parler en d’autres langues, ce qui montre clairement que dès le commencement de l’Église du Christ, Son Évangile salvateur était destiné à tous les peuples de la terre, comme le Seigneur l’avait ordonné après Sa Résurrection à Ses apôtres : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples (Mt 28, 20). Comme les Juifs, peuple élu, avaient rejeté le Seigneur et L’avaient crucifié, le Seigneur victorieux fit alors pour Lui un nouveau choix, celui de tous les peuples de la terre ; ainsi fut créé un nouveau peuple élu, doté non d’une langue mais d’un esprit, le peuple des saints ou Eglise de Dieu. Comment les apôtres du Christ auraient-ils pu aller à la rencontre de tous les peuples et enseigner à toutes les nations, s’ils n’avaient pas connu les langues de ces peuples ? Le premier pouvoir nécessaire à ces premiers missionnaires de l’Evangile afin de commencer leur mission, c’était celui de comprendre et de parler des langues étrangères. Hommes simples, ils ne connaissaient que leur langue maternelle, la langue juive, et aucune autre. S’ils avaient dû apprendre nombre d’autres langues selon des méthodes ordinaires, quand auraient-ils pu le faire ? Au cours de toute une vie, ils auraient été incapables d’apprendre autant que l’Esprit Saint leur avait enseigné en un instant. Songez seulement à la multiplicité des origines nationales parlant différentes langues, qui étaient alors rassemblées à Jérusalem : Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d'Egypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en résidence, Crétois et Arabes (Ac 2, 9-11) ! Chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient stupéfaits et tout étonnés (Ac 2, 6-7). Ils voyaient devant eux des hommes ordinaires, au comportement ordinaire, à l’aspect et à la tenue ordinaires et chacun entendait la glorification de Dieu dans sa propre langue. Comment ne seraient-ils pas émerveillés ? Comment ne seraient- ils pas étonnés ? Certains, faute de pouvoir expliquer toute cette affaire, se mirent à dire que les apôtres étaient pleins de vin doux (Ac 2, 13). C’est ce qui se produit souvent: les ivrognes ont l’impression que ceux qui sont sobres sont ivres, et pour les insensés les hommes raisonnables paraissent déments. Ceux qui étaient unis à la terre et enivrés par elle, pouvaient-ils considérer autrement des hommes remplis de l’Esprit Saint et qui, comme tels, disaient ce que l’Esprit les poussait à dire ? Des hommes habitués à la routine n’aiment pas les surprises et quand des surprises surviennent, ils les affrontent soit avec colère soit avec moquerie. Mais le Saint-Esprit ne se comporte pas en homme agressif, qui force la porte d’une maison étrangère. Il entre là où la porte de la maison s’ouvre volontairement pour Lui et où II est accueilli en hôte très cher et très attendu. Les apôtres L’attendaient avec ferveur et II descendit sur eux et s’établit en eux. Il ne descendit pas sur eux dans un bruit de menace, mais dans une clameur de joie.

Frères, comme l’Esprit Saint éprouve une joie indicible quand II rencontre des âmes pures et ouvertes, qui sont en quête de Lui! C’est dans une clameur joyeuse qu’il s’installe en eux et leur accorde Ses dons précieux. Comme un feu, Il entre en eux pour y consumer les derniers germes du péché ; comme une lumière, Il vient les illuminer d’un éclat céleste ; comme une chaleur, Il vient les réchauffer avec la chaleur divine de l’amour, où se réchauffent les immortelles armées des anges dans le Royaume de Dieu. Comme le dit saint Syméon le Nouveau Théologien :

« De même qu’une lampe, bien que pleine d’huile et dotée d’une mèche, devient toute sombre si on ne la ranime pas avec du feu, de même l’âme s’éteint et s’assombrit ‘si elle n’est pas touchée par la lumière et la grâce du Saint-Esprit. » Avec le don des langues II a accordé aux apôtres le don qui leur était le plus précieux à cette époque. Plus tard II allait, pour les besoins du service apostolique, répandre en eux d’autres dons : le don de faire des miracles, le don de prophétie, le don de sagesse, le don d’éloquence, le don d’endurer les souffrances, le don de la paix intérieure, le don de la certitude de la foi et de l’espérance, le don de l’amour de Dieu et celui d’aimer les hommes. Abondamment et joyeusement, le Saint-Esprit a attribué de tels dons non seulement aux apôtres mais aussi à tous les saints de l’Eglise du Christ jusqu’à nos jours, toujours selon les besoins et la pureté de l’homme. Par Sa grande œuvre sur terre, le Seigneur Jésus a apporté une grande joie au Père et au Saint-Esprit. Depuis les premiers jours d’Adam, le Saint-Esprit n’avait pas eu de joie comparable à celle qu’il a eue le jour de la Pentecôte, quand le Seigneur Fils a rendu possible que la plénitude de Sa puissance fut à l’œuvre parmi les hommes. En vérité, Son action s’est poursuivie sans interruption dans le genre humain, même enchaîné par le péché, depuis la chute d’Adam jusqu’au Christ ressuscité, mais cette action était alors comprimée, empêchée par le péché des hommes. C’est un chemin étroit, très étroit, qu’il a suivi parmi les hommes, versant de l’huile dans la veilleuse de la vie pour quelle ne s’éteignît pas tout à fait. Il a agi aussi à travers les lois de la nature et les lois des hommes, à travers les prophètes et les rois, les artistes et les sages, dans la mesure où ces derniers pouvaient et voulaient tenir compte de Son action. Chaque fois que dans la poussière terrestre une larme a été versée dans l’attente de la justice divine, cela était le fait de la chaleur avec laquelle II a réchauffé le cœur humain. Chaque fois qu’a jailli une pensée lumineuse d’un sage sur le Dieu unique et immortel, c’était une étincelle déposée dans l’âme humaine. Chaque fois qu’un artiste a chanté, sculpté ou peint une belle œuvre, contribuant ainsi quelque peu à ouvrir les yeux de l’humanité aveuglée sur la vérité divine, Il a ajouté Son souffle vivifiant au souffle humain. Chaque fois qu’un preux chevalier s’est dressé, avec la foi en Dieu et l’esprit de sacrifice, pour la défense de la justice et de la vérité bafouées, Il a insufflé Sa force dans le cœur humain. Mais cela était sans grande portée et sans grande joie. Ce n’étaient que des miettes jetées aux prisonniers affamés dans les cachots. Quand le Seigneur Jésus a détruit la prison du péché et de la mort et conduit devant le Saint-Esprit Ses douze apôtres, tels douze demeures royales lumineuses, alors le Seigneur Esprit s’est établi en eux dans une clameur joyeuse et dans la plénitude de Son action. Pour la première fois, le Seigneur Saint-Esprit plongé dans le chagrin depuis le péché d’Adam, commença de nouveau, dans un grand souffle, un grand élan et une grande joie, à répandre Son action puissante et inspirée parmi les hommes.

Mais prenons un exemple pour mieux nous faire comprendre. Le soleil brille en été comme au printemps. Mais sa lumière et sa chaleur ne sont pas en mesure, en hiver, de faire pousser quoi que ce soit de la neige. Au printemps en revanche, la même lumière et la même chaleur du soleil permettent de faire surgir de terre et de faire croître toutes les graines qui ont été semées. Les savants affirment que la terre en hiver est inclinée par rapport au soleil, que les contrées enneigées se tiennent éloignées du soleil et qu’elles captent la lumière solaire à travers des rayons inclinés et non verticaux. Au printemps la terre est inclinée vers le soleil, les contrées enneigées se rapprochent du soleil, et la lumière et la chaleur solaires descendent à travers des rayons plus verticaux. Depuis Adam jusqu’au Christ, l’âme humaine était comme la terre à l’époque hivernale. Le Saint-Esprit éclairait et réchauffait, mais à cause de la distorsion pécheresse de l’âme humaine et de son éloignement de Dieu, l’âme humaine était comme gelée, et nul fruit ne pouvait en sortir et mûrir. Le Seigneur Jésus a redressé l’âme humaine et l’a rapprochée de Dieu, Il l’a purifiée du gel et de la neige, Il l’a préparée et y a semé une graine divine. Alors le Saint-Esprit a commencé, comme le soleil au printemps, à faire pousser avec Sa force et à montrer des fruits beaux et agréables sur le champ de l’âme humaine. Jamais l’hiver ne peut imaginer tous les prodiges dont le printemps orne la terre. De même les hommes, inclinés de côté par rapport au Saint-Esprit, vivant avec une âme recouverte par le gel et la neige de leurs propres aveuglements, ne pourront jamais imaginer les dons prodigieux dont le Saint-Esprit gratifie les hommes qui se rapprochent de Lui pour se tenir sous les rayons verticaux de Sa lumière et de Sa chaleur divines. Comment un Esquimau qui a vu le jour et passé toute son existence dans la glace et la neige pourrait-il prêter foi au récit d’un voyageur venu des contrées du sud et évoquant les fleurs et les arbres, les prairies chatoyantes et les montagnes vertes ?

Ainsi, des hommes venus d’une terre éloignée de Dieu, gelée et obscurcie par le péché, ne prêtèrent pas foi aux apôtres quand ces derniers se mirent à leur annoncer la nouvelle joyeuse du Dieu vivant dans les deux, du Père qui appelle à Lui tous ceux qui souhaitent être appelés

Ses fils ; la nouvelle du Fils de Dieu qui est venu au monde comme un homme, a vécu avec les hommes, qui a souffert pour les hommes, qui est ressuscité dans Sa puissance et s’est élevé dans la gloire ; la nouvelle du Saint-Esprit qui est descendu sur eux et les a gratifiés de dons célestes ; de notre demeure lumineuse et immortelle dans les deux, dont seul le péché nous a éloignés ; de la pureté de la vie, qui nous est demandée afin de pouvoir revenir dans notre demeure céleste et devenir des amis et des frères des anges dans la vie éternelle. Certains ont cru à cette nouvelle joyeuse, d’autres n’y ont pas cru. Des apôtres de Dieu, se sont écoulés des fleuves d’eau vive à travers le monde entier. Certains s’en sont approchés et ont bu cette eau vive, d’autres ne l’ont pas fait. Les apôtres ont cheminé parmi les hommes comme des dieux, faisant des miracles, guérissant toute maladie et toute infirmité et prêchant le repentir et le pardon des péchés. Certains les ont accueillis avec joie, d’autres les ont repoussés avec fureur et dénigrement. Ceux qui les ont accueillis ont ressenti eux-mêmes leur union avec le Saint-Esprit et l’action du Saint-Esprit en eux. C’est ainsi que s’est développé le peuple des saints et que l’Église de Dieu s’est répandue et consolidée dans le monde. C’est ainsi que la graine a poussé et que le fruit a mûri. C’est ainsi que la demeure de la vérité, dont le Seigneur Jésus est la pierre angulaire, a été sanctifiée par le Saint-Esprit, se répandant aux quatre coins du monde et s’élevant en ses sommets jusqu’aux hauteurs célestes suprêmes.

En célébrant aujourd’hui la fête du Saint-Esprit qui, par amour infini envers le Seigneur Fils et avec une joie et une obéissance infinies, a bien voulu descendre sur terre et prendre entre Ses mains toutes puissantes l’œuvre du salut humain, souvenons-nous aussi dans nos chants de reconnaissance, de la Très Sainte Vierge Marie sur laquelle le Seigneur Saint- Esprit est descendu avant de descendre sur les apôtres. Sur les apôtres, le Seigneur Saint-Esprit est descendu en tant qu’Église, une assemblée de saints spirituellement à l’unisson, alors qu’il est descendu sur la Mère de Dieu en tant que personne tout particulièrement choisie. L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous Son ombre a dit l’archange Gabriel à la Très Sainte Vierge (Lc 1, 35), et par la force du Saint-Esprit elle fit naître le fruit le plus beau, qui a parfumé le ciel et la terre et dont se nourrissent tous les croyants, du début à la fin. Très Sainte et Très Pure Mère de Dieu, aube et berceau de notre salut, qui es notre modèle dans l’humilité et l’obéissance, notre protectrice en prière devant le trône de Dieu, prie sans cesse pour nous, aux côtés des saints apôtres !

Roi céleste, Consolateur, Esprit de vérité, viens jusqu’à nous, établis-Toi en nous et demeure en nous comme force, lumière et chaleur, comme notre vie et notre joie ! Purifie-nous de toutes les infirmités et sauve, ô Très Doux, nos âmes! Remplis nos cœurs de joie et nos gorges de chants, afin que nous Te célébrions et glorifions avec le Père et le Fils, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le premier dimanche après la Pentecôte (dimanche de tous les Saints). Évangile sur le fait de suivre le Christ

(Mt 10, 32-38; 19, 27-30)

Le maître de maison envoie-t-il son serviteur responsable des brebis, sans lui avoir donné à manger ? Le père envoie-t-il son fils cultiver la terre sans la charrue et les bœufs ? Le général envoie-t-il le soldat au combat sans armes ? Non, ils ne le font pas.

Et Dieu n’envoie pas dans ce monde Ses serviteurs, Ses fils, Ses soldats, sans les avoir nourris, approvisionnés, et sans avoir donné des armes. Les hommes ne sont ni plus sages ni plus charitables que Dieu, loin de là ! Si eux-mêmes savent donner à leurs disciples ce dont ils ont besoin, Dieu sait d’autant plus fournir aux Siens ce dont ils ont besoin.

Le fait que Dieu accorde des bienfaits en abondance à ceux qui accomplissent Son œuvre, est attesté de façon éclatante par l’exemple des saints apôtres. Le fait que douze hommes, aux origines et aux occupations ordinaires, sans armes ni richesses, dépourvus d’éclat et de force terrestres, ont pu quitter leurs foyers et leurs familles pour partir dans le monde afin de propager l’Évangile du Christ, c’est-à-dire quelque chose d’entièrement nouveau et contraire à tout ce que le monde avait considéré jusque-là comme la vérité et le bien, cela ne peut s’expliquer que par l’aide de Dieu, le concours de Dieu, la grâce de Dieu. Avoir, en outre, le courage de se lever contre l’érudition mensongère des plus instruits, la richesse destructrice des plus riches et le pouvoir maléfique des plus puissants de ce monde, comment de simples pêcheurs auraient-ils pu oser le faire, si Dieu ne les avait nourris de Sa sagesse, protégé de Sa force et armé de Ses armes ? De plus, ils ont été capables de faire preuve d’une intrépidité et d’une endurance telles, quelles leur ont permis de supporter des souffrances inouïes et des humiliations indescriptibles: subir des supplices infligés par des hommes et affronter les intempéries ; être enchaînés ; être poursuivis par les railleries et les jets de pierres; connaître la faim dans les prisons ; endurer les transports sur les mers déchaînées, d’un bout à l’autre du monde; être livrés aux bêtes sauvages pour être déchiquetés et écartelés; voir le monde entier armé jusqu’aux dents contre eux, les douze pêcheurs ; en vérité, oui en vérité, ils ont dû avoir quelque assistance invincible et mystérieuse, quelque nourriture qu’on ne porte pas à la bouche pour se nourrir, mais une arme qu’on ne porte pas à la main et qui est invisible aux forces armées de l’ennemi (2 Co 10, 4). Après avoir bouleversé le monde entier par la prédication inouïe sur le Christ ressuscité - sur Dieu, qui est apparu aux hommes en chair, pour s’élever ensuite à nouveau dans Son Royaume céleste -, et planté les semences de la foi nouvelle, de la vie nouvelle, de la création nouvelle, ils ont quitté ce monde. Mais ce n’est qu’alors que la terre commence à s’embraser à leur suite : de leurs semences, de leurs paroles, de leurs traces de pas. Les peuples qui les ont persécutés se sont dispersés à travers le monde; les monarchies qui se sont dressées contre eux sont tombées impuissantes dans la poussière ; les foyers qui ne les ont pas accueillis se sont effondrés en ruines ; les grands personnages et les esprits sages qui les ont suppliciés ont vécu la honte et le désespoir et connu une mort particulièrement horrible. Mais leurs semences se sont développées et ont donné des fleurs. L’Eglise s’édifie sur leur sang et les ruines des créations oppressives et mensongères des hommes; ceux qui les ont accueillis chez eux se sont rendus célèbres ; ceux qui ont cru en eux et sont partis à leur suite ont été sauvés. Ah, que le Seigneur nourrit abondamment Ses ouvriers ! Comme Il ravitaille magnifiquement Ses fils fidèles ! Tel un grand chef militaire, Il donne des armes à tous Ses soldats !

Le Seigneur ravitaille d’abord et arme Ses fidèles, puis les envoie au combat. Le fait qu’il en soit ainsi, a été démontré par le Christ pendant Sa vie terrestre, ainsi que par l’histoire de l’Église après la descente de l’Esprit Saint. Il est écrit dans l’Évangile que le Christ appela à lui Ses disciples et leur donna pouvoir sur les esprits impurs, de façon à les expulser et à guérir toute maladie et toute langueur (Mt 10, 1). Puis II leur dit de proclamer que le Royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Mt 10, 7-8). Il leur donna donc d’abord le pouvoir, la puissance et la force, puis les envoya accomplir leur tâche. Pour réaliser une œuvre aussi grande, les apôtres devaient posséder une force très grande. Le fait qu’ils aient reçu effectivement cette force, se voit dans les paroles du Sauveur Lui-même: Vous avez reçu gratuitement. Pour démontrer aux apôtres combien cette force divine est immense et irrésistible et quelle sera toujours avec eux, le Seigneur leur commande de partir en toute insouciance accomplir leur œuvre, n’emportant avec eux ni or, ni argent, ni nourriture, ni deux tuniques, ni besace, ni sandales ; de ne pas se mettre en colère si on ne les reçoit pas ; de ne pas réfléchir à l’avance à ce qu’ils diront devant les tribunaux. Après leur avoir donné la force nécessaire, puis expliqué que cette force suffisait pour répondre à tous les besoins et tous les tourments de la vie, il finit par leur décrire ouvertement toutes les souffrances et les épreuves qui les attendaient. Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Puis II les encourage de nouveau: Ne craignez rien! Vos cheveux même sont tous comptés (Mt 10, 28-30). La force divine aide même les passereaux. Elle vous aidera encore plus.

Enfin, le Seigneur conclut l’évangile de ce jour par des paroles énergiques qui expriment clairement ce qui attend ceux qui utilisent la force donnée par Dieu pour faire le bien, et ce qui attend ceux qui n’en font aucun usage ou essaient de l’utiliser pour faire le mal: Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les deux; mais celui qui m’aura renié devant les hommes, à mon tour je le renierai devant mon Père qui est dans les deux (Mt 10, 32-33). La première déclaration est une récompense au soldat bon et fidèle qui a tenu et enduré ; la seconde est un châtiment infligé au mauvais soldat infidèle qui s’est laissé fléchir, s’est mis à douter et s’est rendu à l’ennemi. Car peut-il y avoir de récompense plus grande pour un homme que d’être reconnu comme Sien par le Seigneur Christ dans le Royaume des Cieux, devant le Père céleste et l’armée innombrable des anges? D’être inscrit dans le livre éternel des vivants; d’être couronné d’une gloire indicible et d’être placé à Sa droite, dans l’assemblée céleste et immortelle ? Et peut-il y avoir pire châtiment pour un homme que de se voir renié par le Seigneur Christ et de L’entendre dire devant l’assemblée de tous les anges et de tous les peuples, et en présence du Père céleste: «Je ne te connais pas; tu n’es pas à moi; tu ne figures pas dans le livre des vivants ; éloigne-toi de moi ! » Le fait qu’il soit indispensable de reconnaître et de confesser publiquement le nom du Seigneur Jésus, comme il est indispensable de croire de tout cœur en Lui, est mentionné par l’apôtre Paul: Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu L'a ressuscité des morts, tu seras sauvé (Rm 10, 9). Cela signifie que nous sommes tenus, de toute notre âme et de tout notre cœur, de confesser le Seigneur Jésus. Comme l’homme se compose de l’âme et du cœur, il est nécessaire que l’homme tout entier confesse Celui qui est venu sauver l’homme tout entier.

Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi (Mt 10,37). Ces paroles étranges ne peuvent être dites que par Celui qui a plus de mérites pour ta vie que ton père ou ta mère. Seul peut parler ainsi Celui qui t’aime davantage que ton père ou ta mère ; Celui qui aime ton fils et ta fille plus que toi-même tu peux les aimer. Ton père et ta mère ne t’ont fait naître que pour vivre cette vie passagère, tandis que Lui te fait naître pour avoir la vie éternelle; ton père et ta mère t’ont fait naître pour endurer des souffrances et des humiliations, tandis que Lui te fait naître pour la joie éternelle et la gloire éternelle. En outre, ton père et ta mère prennent auprès de Lui pour te donner. Ton père et ta mère te préparent de la nourriture, tandis que Lui te permet de respirer. Qu’est-ce qui est plus important : se nourrir ou respirer ? Ton père et ta mère t’ont permis d’être vêtu, tandis que Lui t’a revêtu d’un cœur. Qu’est-ce qui est plus indispensable ? le vêtement ou le cœur ? C’est Lui qui t’a amené dans ce monde ; ton père et ta mère sont la porte par laquelle II t’a introduit. Qu’est-ce qui a plus de mérite : celui qui t’amène dans une ville, ou la porte par laquelle tu pénètres dans cette ville ?

Bien entendu, le Seigneur n’exclut pas l’amour pour les parents et la famille, que nous devons avoir pour l’ensemble de nos proches, et qui nous a été prescrit dans l’un des deux principaux commandements du Christ. Le Seigneur Lui-même a exprimé Son amour envers Sa Très Sainte Mère, même sur la Croix, lui désignant son apôtre bien-aimé Jean, comme étant Son fils à la place de Lui-même. Mais il prononce les phrases citées ci-dessus à propos des persécutions et des supplices qui attendent Ses apôtres. Leur père et leur mère prendront peur; leurs fils et leurs filles prendront peur et diront aux apôtres du Christ : renie le Christ et vis paisiblement avec nous et ne sors pas de chez toi. Vis comme les autres hommes ; ne t’occupe pas de la foi nouvelle ! Elle peut te séparer de nous et te conduire au supplice. Que ferons-nous alors ? On pourra nous faire souffrir de faim et nous rouer de coups ; on pourra même nous tuer. Est-ce que nous t’avons fait naître, diront leur père et leur mère, pour souffrir d’amertume au moment de notre vieillesse ? Est-ce que tu nous a fait naître, diront leurs fils et leurs filles, pour subir des railleries de la part de nos camarades, être persécutés et pourchassés, et peut-être finalement tués? Si tu nous aimes, abandonne le Christ et vis avec nous dans la paix et la sérénité. Voilà, c’est dans de tels moments décisifs, que l’apôtre doit choisir: qui lui est plus proche et qui aime-t-il davantage, le Christ ou ses parents? le Christ ou ses propres enfants? De ce choix dépend toute son éternité, mais aussi l’éternité de sa famille. Jamais dans la vie, l’homme ne sera placé devant un dilemme plus terrible ; il ne peut mettre un pied dans un chemin et l’autre dans l’autre. Dans cet instant, l’homme ne peut diviser son cœur; il doit le donner à l’un ou à l’autre. S’il offre son cœur au Christ, il pourra être sauvé ainsi que sa famille ; s’il offre son cœur à son père et à sa mère, à son fils et à sa fille, il se perdra sûrement lui-même ainsi que sa famille. S’il a renié le Christ devant le monde, il sera lui aussi renié par le Christ lors du Jugement dernier, devant le Père céleste et toutes les armées des anges et des saints. La difficulté de ce moment décisif, le Seigneur l’a prédit aux apôtres en disant : On aura pour ennemis les gens de sa famille (Mt 10, 36) ; leur famille les retiendra, plus que quiconque, pour ne pas suivre le Christ et les jugera très sévèrement s’ils le font. En vérité, ce ne sont pas nos ennemis qui nous lient à ce monde, mais nos amis, non des étrangers mais des parents. Afin de rendre la séparation avec leur famille plus facile et afin d’apaiser la conscience de ceux qui veulent quitter tous les leurs pour Le suivre, le Seigneur leur dit par avance de ne se soucier de rien, à l’instar des passereaux qui ne se soucient de rien. Que Ses disciples ne se soucient pas de savoir qui va, en leur absence, nourrir et vêtir les membres de leur famille. Ils seront nourris et vêtus par Celui qui nourrit et habille les passereaux. Sans que le Père céleste le veuille et le sache, pas un seul passereau ne peut tomber par terre. Comme si le Seigneur voulait dire : rien ne peut arriver à votre famille et à vous-même sans que le Père céleste le veuille et le sache. Pour les membres de votre famille, comme pour vous-même, les cheveux même sont tous comptés. Vous pouvez donc les laisser et partir à ma suite. En fait, même quand vous êtes avec eux, ce n’est pas vous qui prenez soin d’eux, mais Dieu. De même, c’est Dieu qui prendra soin d’eux, en votre absence.

Ici, le père et la mère, les fils et les filles, ont une signification intérieure. Les mots de père et de mère désignent nos maîtres et guides spirituels, dont l’enseignement mensonger forge en nous un état d’esprit contraire au Christ et à l’Evangile. Il s’agit de nos parents spirituels. Ils nous enseignent la sagesse terrestre, qui sert plus au corps qu’à l’âme, et nous sépare du Christ, tout en nous asservissant à la terre. Tant que nous ne connaissons pas le Christ, nous considérons ces parents spirituels comme des idoles ; que nous suivions personnellement leur enseignement ou que nous lisions leurs ouvrages, nous leur offrons nos cœurs, notre amour, notre respect, nous les célébrons et les gratifions. Celui qui les aime plus que le Christ, n’est pas digne d’aimer le Christ. Les mots de fils et de fille désignent, dans une perspective intérieure, nos actions, nos activités, nos créations, nos constructions et nos écrits, et tout ce dont nous nous enorgueillissons, comme fruits de notre esprit ou de nos mains. C’est dans ces produits que se trouvent notre cœur, notre amour, notre fierté. Mais que sont toutes nos réalisations et toutes nos œuvres à côté du Christ? Des nuages de fumée à côté du soleil ! De la poussière du temps à côté du marbre de l’éternité ! Par conséquent, quiconque les aime plus que le Christ, n’est pas digne du Christ.

Le Seigneur dit aussi: Qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi, n’est pas digne de moi (Mt 10,38). Le mot de croix correspond d’abord à tout ce qui se rattache aux mots employés précédemment, c’est-à-dire la séparation avec le père et la mère, et avec le fils et la fille, avec la famille et les amis et maîtres, ainsi qu’avec nos activités. La croix est une douleur, et la séparation est une douleur.

Par ailleurs, le mot de croix désigne toutes les souffrances, tourments et misères, que celui qui suit le Christ va rencontrer sur son chemin. Mais tout cela est indispensable pour l’amour véritable, afin de l’enflammer encore davantage; cela est aussi inévitable que le remède amer pour le malade qui souhaite guérir. Tout homme suivant le Christ rencontrera sur son chemin des souffrances, des tourments et des misères diverses, et c’est cela qui différenciera les croix. C’est pourquoi le Seigneur dit que chacun doit porter sa croix.

En outre, le mot de croix ne désigne pas seulement la souffrance et la douleur auxquelles l’homme est confronté à l’extérieur, mais aussi la souffrance et la douleur intimes au moment de la séparation avec soi- même, avec son propre vieil homme, avec ses habitudes pécheresses et ses passions, avec son corps. C’est l’une des croix les plus lourdes, qu’on ne peut pas porter sans l’aide de Dieu et un très grand amour de l’homme pour le Christ. Mais cette croix-là aussi doit infailliblement être prise sur soi. Car le Seigneur dit aussi : Qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera (Mt 10, 39). Cela signifie que celui qui aura conservé avec soin son âme ancienne, toute tâchée de péchés et toute recouverte de la poussière des passions, la perdra sans aucun doute, car rien de sale ni d’impur ne paraîtra devant le visage de Dieu. Mais celui qui aura perdu son âme ancienne, qui l’aura reniée, qui l’aura rejetée à cause du Christ, c’est-à-dire en vue de sa renaissance et de sa régénération, pour l’homme nouveau et l’âme nouvelle, la trouvera : il trouvera cette âme nouvelle, plus éclatante et plus riche, cent fois plus éclatante et plus riche; tout comme recevra cent fois plus, celui qui a renoncé à son père ou à sa mère de chair, à ses frères ou à ses sœurs, épouses ou enfants.

Le mot de croix désigne également la vénérable Croix du Christ, vénérable et vivifiante. Nous ne laissons pas une croix terrestre et n’abandonnons pas une souffrance pour la remplacer par une autre, semblable. Nous prenons sur nous la Croix du Christ, c’est-à-dire la souffrance, la douleur et le martyre, pour nous purifier du péché, pour la régénération de l’âme et pour la vie éternelle. Voici ce que l’apôtre Paul dit à propos de la Croix du Seigneur : Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde (Ga 6, 14). Pour celui qui porte la Croix du Christ, le monde devient mort et lui-même devient mort pour le monde, mort pour le monde mais vivant pour Dieu. Que cette Croix soit une folie pour certains et un scandale pour d’autres (1 Co 1, 23), ne constitue nullement une surprise. Car ceux qui sont dotés de l’âme ancienne de pécheur et prisonniers de ce monde et de leurs passions charnelles, ne peuvent pas comprendre les souffrances d’un homme dont le but n’est pas un bienfait terrestre, la santé ou la richesse, les honneurs ou la gloire. Cependant, la Croix du Christ correspond aux souffrances et aux douleurs que l’on supporte en vue de la santé et de la richesse de l’âme, de l’honneur et de la gloire du Christ, qui est le Roi du nouveau royaume et le seul amour de ceux qui Le confessent.

Alors, prenant la parole, Pierre lui dit: « Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi, quelle sera donc notre part?» (Mt 19,27) L’apôtre Pierre posa cette question au moment où le Seigneur donnait ses conseils à un jeune homme riche qui recherchait la vie éternelle ; Il lui conseilla de vendre tous ses biens et d’en distribuer le produit aux pauvres, puis de Le suivre. Le jeune homme en fut contrit, car il était très riche. Alors Pierre posa la question citée ci-dessus, que l’Eglise a rattachée à l’évangile de ce jour à cause du lien spirituel étroit entre les deux. Saint Pierre demande au nom de tous les apôtres : que va-t-il se passer pour eux ? Ils ont, en effet, tout abandonné: leurs foyers, familles et occupations pour partir à Sa suite.

Jésus leur dit: En vérité, je vous le dis, à vous qui m'avez suivi: au renouvellement de toutes choses, quand le Fils de l’homme siégera sur Son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël (Mt 19, 28). A la question de Pierre, le Seigneur répond en s’adressant à tous les apôtres. Mais Judas le traître se trouve parmi eux; va-t-il, lui aussi, siéger sur un trône? À cette époque, Judas n’avait pas encore trahi le Christ, bien que l’idée de la trahison ait peut-être déjà germé dans son cœur. Sachant à l’avance que Judas va le trahir, le Seigneur parle de façon conditionnelle et avec prudence. Voyez comme le Christ ne dit pas : vous tous, mais vous qui m’avez suivi. Avec ces mots, le traître Judas est exclu ; en effet, il cheminait encore aux côtés du Christ, mais il ne marchait pas à la suite du Christ. Bientôt, il se séparera tout à fait du Christ et des apôtres, et un autre viendra à sa place, puis ira siéger sur son trône.

À Ses fidèles apôtres, le Seigneur promet une récompense énorme. Ils seront juges de tout le peuple d’Israël, non de toute l’humanité, car c’est Lui qui sera le Juge unique de toute l’humanité - mais du peuple d’Israël, dont eux-mêmes sont issus. Ce peuple va condamner les apôtres dans cette vie, mais les apôtres le jugeront lors du Jugement dernier, quand tous les peuples et tous les hommes seront partagés entre le côté droit et le côté gauche et quand les uns seront appelés à la béatitude éternelle et les autres à la souffrance éternelle. Alors, lors de cette nouvelle naissance, douze apôtres siégeront à la droite du Seigneur sur douze trônes de gloire et jugeront leur peuple, qui fut leur juge dans cette vie. Mais leur tribunal ne sera pas un tribunal de vengeance, mais un tribunal de justice.

Ce que le Seigneur a répondu aux apôtres ne concerne que les apôtres. À cette réponse, Il va ajouter quelque chose qui concerne tous ceux qui L’ont fidèlement suivi, à toutes les époques: Et quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle (Mt 19, 29). Les apôtres et les saints n’ont-ils pas reçu dans ce monde, cent fois plus que ce qu’ils ont laissé à cause du nom du Christ? Ne construit-on pas des centaines et des centaines d’églises autour du globe terrestre, qui portent leurs noms? Des centaines de millions d’hommes et de femmes ne les considèrent-ils pas comme leurs pères spirituels et frères spirituels ? La promesse donnée par Dieu à Abraham, s’est accomplie littéralement avec les saints de Dieu : leur postérité spirituelle est devenue aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer (Gn 22,17). Des saintes, des martyres et des jeunes vierges ne sont-elles pas devenues des mères et des filles spirituelles pour d’innombrables fidèles qui, grâce à leur exemple, ont suivi le Christ ? Les apôtres et les saints n’ont-ils pas aujourd’hui sur terre, comme tout au long de l’histoire de l’Église du Christ, d’innombrables enfants spirituels et d’innombrables épouses spirituelles ? Après qu’eux-mêmes aient quitté leurs foyers et leurs pays, est-ce que tous les foyers des fidèles ne sont pas devenus leurs foyers, et tous les pays leurs propres pays ? En quittant peu de choses - même au début de leur mission apostolique - ils ont tous reçu beaucoup; ils n’étaient pas pauvres et nul n’était dans le besoin (Ac 4, 34). La filiation spirituelle est plus riche que la filiation charnelle. Le gain spirituel est plus grand que le gain physique. C’est pourquoi le Seigneur ajoute que tous ceux qui Le suivent, auront en héritage la vie éternelle.

Au sens profond, le foyer désigne l’âme ancienne, pécheresse; les frères et sœurs, le père, la mère et l’épouse symbolisent nos attachements terrestres ; les enfants désignent nos activités pécheresses alors que la terre symbolise tout le monde sensible, avec notre propre corps. Quiconque laisse tout cela pour le Christ, recevra cent fois plus et mieux que ce qu’il avait. Et par-dessus tout, la vie éternelle.

Le Seigneur utilise le nombre cent parce qu’il symbolise la plénitude de tous les nombres, marquant ainsi toute la plénitude des dons que les fidèles vont recevoir. Ce ne sont pas des centaines, mais des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont laissé tout ce qu’ils avaient et reçu tout ce qu’on vient d’évoquer. C’est à eux qu’est consacrée cette journée de dimanche: le dimanche de tous les saints. Certains saints disposent de jours de célébration spécifiques dans l’année ; ce sont les saints les plus célèbres. Mais il existe à leurs côtés, un nombre immense de saints, qui sont restés cachés aux yeux des hommes, mais qui ne sont pas moins connus du Dieu vivant et omniscient. Ils constituent l’Église du Christ qui a triomphé et s’est distinguée ; ils sont en contact très étroit avec nous, qui formons sur la terre l’Église combattante, militante. À travers ces saints, le Seigneur brille comme le soleil à travers les étoiles. Car ils sont les membres vivants du Corps du Christ (Ep 5, 30). Ils sont vivants, puissants et proches de Dieu. Mais ils sont tout aussi proches de nous. Ils ne cessent d’observer la vie de l’Église sur terre; ils nous suivent attentivement, de la naissance à la mort ; ils entendent nos prières, connaissent nos tourments, nous assistent avec leur force et leurs prières, qui s’élèvent comme l’encens vers les hauteurs des anges jusqu’au trône de Dieu (Ap 8,3-4). Ce sont les grands martyrs pour le Christ, les saints et les pères théophores, les pasteurs et les docteurs de l’Eglise, les pieux rois et reines qui ont défendu l’Église de Dieu contre les persécuteurs, les confesseurs et les ermites, les ascètes et les anachorètes, les stratilates et les fols-en-Christ, en un mot, tous ceux pour qui l’amour pour le Christ a laissé dans l’ombre tout autre amour sur terre et qui au nom du Christ, ont tout laissé et tout enduré jusqu’à la fin, ce qui leur a permis d’être sauvés et d’en sauver d’autres avec eux. Aujourd’hui encore, ils nous aident afin que nous soyons sauvés ; car en eux, il n’y a ni égoïsme, ni jalousie : ils se réjouissent que le plus grand nombre d’hommes et de femmes soient sauvés et accèdent à la gloire où ils se trouvent. Eux tous ont triomphé par la foi. Eux tous ont éteint la force enflammée qui, sous la forme de passions, consume les êtres humains impuissants. Nombre d’entre eux subirent l'épreuve des dérisions et des fouets, et même celle des chaînes et de la prison. Ils ont été lapidés, sciés, ils ont péri par le glaive [...] eux dont le monde était indigne, errant dans les déserts, les montagnes, les cavernes, les antres de la terre (He 11, 36-38). Mais cette vie est un examen dans les actes, et les récompenses se donnent dans l’autre monde. Eux ont passé l’examen brillamment et viennent maintenant nous aider afin que nous ne soyons pas déshonorés, mais passions l’examen comme eux, afin d’être au Royaume de Dieu semblables à eux. En vérité, Dieu est merveilleux et extraordinaire dans Ses saints !

Ce dimanche, dédié par l’Église à la commémoration de tous les saints, a été placé intentionnellement au premier dimanche après la célébration de la Descente de l’Esprit Saint, afin de nous instruire, afin que nous apprenions que tous les saints, comme les apôtres, se sont montrés de très grands héros dans l’histoire du genre humain, non pas tant par leur force que grâce à l’aide de la force bienfaisante du Saint-Esprit. Ils ont été nourris par le pain de Dieu, ravitaillés par la Providence divine, armés par les armes de Dieu. C’est pourquoi ils ont pu persévérer dans le combat, tout endurer et triompher de tout. L’exemple des apôtres comme celui de tous les saints nous révèle clairement une grande et douce vérité, qui est que Dieu n’envoie pas Ses serviteurs sur le terrain sans nourriture, ni Ses ouvriers dans les champs sans outils, ni Ses soldats au combat sans armes. Gloire et merci au Seigneur Très-Haut, qui a célébré Ses saints dans la victoire et qui a été célébré à travers eux !

Beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers (Mt 19, 30). C’est par ces paroles prophétiques que le Seigneur conclut son discours aux apôtres. Ces paroles se sont accomplies jusqu’à nos jours, mais ce n’est qu’au Jugement dernier quelles seront divulguées pleinement. Les apôtres étaient considérés comme les derniers des hommes en Israël, alors que les pharisiens et les hypocrites, qui persécutaient les apôtres, étaient tenus au premier rang: Nous sommes devenus comme l'ordure du monde, jusqu'à présent l’universel rebut (1 Co 4, 13). Or, les apôtres sont devenus les premiers, alors que leurs persécuteurs sont les derniers dans le ciel comme sur terre. Judas le traître était parmi les premiers, mais à la suite de sa trahison de Dieu, il est devenu dernier. De nombreux saints ont été considérés comme les derniers, puis sont devenus premiers, alors que ceux qui les avaient torturés et couverts de mépris sont tombés des premières places dans les honneurs et la gloire de ce monde, à la dernière place devant le visage de Dieu. Au Jugement dernier, il sera révélé qu’un très grand nombre de gens qui sont considérés aujourd’hui comme les premiers, se retrouveront aux dernières places, alors qu’un grand nombre de ceux qui sont considérés aujourd’hui par eux-mêmes et par le monde comme les derniers, seront élevés aux premiers rangs.

Cette sentence revêt aussi un sens intérieur. En chacun de nous existe un combat entre l’homme inférieur et l’homme supérieur. Quand ce qui est bas, ignoble, blâmable, effrayant, règne en nous, alors l’homme inférieur occupe la première place en nous, et l’homme supérieur la dernière. Mais si l’homme confesse ses péchés, se repent et communie au Christ vivant, alors l’homme inférieur en lui tombe de la première à la dernière place, tandis que le supérieur s’élève de la dernière à la première place. A l’inverse, quand la beauté et la douceur de l’enseignement du Christ règnent en nous dans l’humilité et l’obéissance envers le Seigneur, dans la foi et les bonnes œuvres, alors l’homme supérieur occupe le premier rang et l’inférieur, le dernier. Mais il arrive, hélas, que dans ce cas, un homme bon et pieux acquière trop de confiance en lui, et que cette grande confiance donne naissance à de l’orgueil, ce qui génère tous les autres maux, comme un escalier par lequel l’homme inférieur grimpe à la première place tandis que le supérieur est relégué à la dernière. Et c’est ainsi que le premier devient le dernier, et le dernier, le premier.

C’est pourquoi il est nécessaire de faire sans cesse attention à soi, de ne jamais avoir trop confiance en soi, mais de placer toute son espérance dans la prière adressée au Seigneur et dans Ses armes victorieuses à la force

bienfaisante. Je puis tout en Celui qui me rend fort (Ph 4, 13), dit l’apôtre Paul. Disons, nous aussi, la même chose : nous pouvons tout, Seigneur Tout-puissant, par Toi et par Ta force toujours présente en nous. Nous ne pouvons rien par nous-mêmes, sinon commettre le péché. Nous avons faim sans Toi, qui es notre maître de maison. Nous sommes nus sans Toi, notre Père. Nous sommes désarmés et sans forces sans Toi, qui es notre général-en-chef. Mais avec Toi, nous avons tout et nous pouvons tout, ô notre Sauveur victorieux. Reconnaissants pour tout, nous Te prions : ne T’éloigne pas de nous et ne nous prive pas de Ton aide jusqu’à la fin de notre vie. Gloire à toi, Seigneur Jésus, avec le Père, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.

Homélie pour le deuxième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur l'appel des apôtres

(Mt4, 18-23)

Pourquoi les hommes se hâtent-ils tellement de nos jours ?

Pour voir le plus vite possible le succès de leurs efforts. Le succès vient, passe, et laisse derrière lui une marque de tristesse.

Pourquoi les fils des hommes se hâtent-ils tellement de nos jours ?

Pour cueillir le plus vite possible les fruits de leur travail. Les fruits viennent, passent et laissent derrière eux une marque d’amertume.

Quand la mort arrive, les hommes de nos jours meurent en ne regardant que leur passé ; ils voient que les succès recueillis ont été oubliés, que les fruits des moissons ont fini par pourrir. Avec leur mort, meurent aussi les dernières traces de leurs efforts et de leur travail. Ceux qui arrivent à leur suite, sèment avec la même hâte, moissonnent et mangent les fruits de la récolte avec la même hâte et quittent cette vie aussi vides.

Telle est la façon de faire des hommes. Mais telle n’est pas la manière de Dieu. En voyant la différence entre la façon d’agir des hommes et celle de Dieu, un dicton populaire est apparu : Dieu est lent mais II réalise. Dieu est lent, Il peut être lent au niveau d’une génération, mais II n’est pas lent au niveau de toutes les générations. Souvent, Il sème pendant une génération, avant de récolter au cours de la génération suivante. La génération au cours de laquelle II sème, considère Dieu comme très lent, tandis que celle où II moissonne, Le considère comme très rapide. Mais dans nos occupations d’hommes, est-ce que toute récolte n’est pas plus rapide que les labours, les semailles, le sarclage, le triage et l’attente pleine de soupirs jusqu’à la maturation ? Dieu n’est ni lent, ni rapide. Il possède Sa mesure et n’en dévie pas. La fourmi ne voit que la fourmilière; le maître de maison voit tout le champ.

Si le Christ avait agi à la manière des hommes, Il n’aurait pas choisi douze pêcheurs pour être Ses apôtres, mais douze monarques terrestres. S’il avait voulu voir tout de suite la réussite de Ses efforts et cueillir les fruits de Son labeur, Il aurait pu, grâce à Sa force irrésistible, baptiser les douze plus puissants rois sur terre et faire deux Ses disciples et apôtres. Songez seulement comme le Christ serait devenu aussitôt célèbre dans le monde entier! Songez à la vitesse à laquelle Son enseignement se serait répandu sur toute la terre ; la vitesse à laquelle, à la suite de décrets royaux, les idoles se seraient volatilisées ; les temples païens se seraient rapidement transformés en églises chrétiennes; les égorgements de bétail en sacrifice aux dieux auraient cessé et la fumée des bûchers sanglants aurait été remplacée par la fumée de l’encens ; songez à la facilité avec laquelle l’Église du Dieu vivant et unique se serait établie dans tout le genre humain ! Sans aucune peine, le Christ se serait alors élevé sur un trône royal unique, d’où II aurait régné, par l’intermédiaire des douze rois obéissants et agissant comme Ses assistants, sur tous les peuples de la terre et le monde entier, d’est en ouest et du nord au sud. Sans aucune peine, les Juifs obstinés auraient reconnu le Christ Roi comme le Messie attendu et L’auraient vénéré.

Mais songez à ce qui aurait résulté d’un tel royaume mondial, créé en toute hâte par la force et le génie d’un homme. Il en aurait été de même qu’avec tous les autres royaumes terrestres, avant et après le Christ. Avec son fondateur, un tel royaume se serait retrouvé sur son lit de mort, et le monde serait revenu au point de départ, où tout avait débuté ; ou, pour parler clairement, cela aurait ressemblé à la situation d’un chêne majestueux qu’un géant décida un jour de déraciner dans la montagne pour le transplanter dans une vallée ; tant que le géant soutint le chêne de sa main énorme, l’arbre resta en place ; mais dès que le géant s’éloigna du chêne, les vents se mirent à souffler et renversèrent l’arbre sur le sol. Des gens se rassemblèrent aussitôt autour du chêne renversé et se demandèrent comment un arbre aussi puissant avait pu succomber aux vents, alors que les petits noisetiers placés autour du chêne, avaient résisté et tenu bon ? Ils hochèrent la tête et se dirent que les arbres de taille réduite, qui poussent lentement, tiennent mieux et résistent plus facilement aux vents qu’un très grand chêne quand une main géante le transplante puis s’en éloigne. Plus la racine d’un arbre descend profondément dans les ténèbres de la terre, plus l’arbre est fort, résistant et vit longtemps.

Comme le Christ a été sage de commencer par le bas et non par le sommet! Comme II a été sage de ne pas commencer à bâtir Son royaume

avec des rois, mais avec des pêcheurs ! Comme il est bon et salvateur pour nous, qui vivons deux mille ans après Son œuvre sur la terre, qu’il n’ait pas vu le succès final de Son labeur, ni récolté les fruits de Son labeur pendant Sa propre vie! Il n’a pas voulu, comme le géant, transplanter tout à coup un arbre majestueux, mais II a souhaité planter la semence de l’arbre profondément dans les ténèbres souterraines, puis s’éloigner vers Sa maison. C’est ce qu’il fit. Ce n’est pas seulement dans la nuit des simples pêcheurs de la mer de Galilée que le Seigneur a planté la semence de l’Arbre de vie, mais II l’a fait jusque dans la nuit de l’Hadès, avant de s’éloigner. L’arbre a poussé lentement, très lentement. Des vents frénétiques l’ont fait tanguer, afin de le casser, mais en vain. Des adversaires ont eu beau couper l’arbre jusqu’au sol, les racines n’ont cessé de générer de plus en plus de pousses; au fur et à mesure qu’on le coupait, l’arbre s’est développé de plus en plus obstinément et rapidement. Les forces démoniaques creusaient profondément sous terre, plus profondément que les catacombes, pour arracher les racines; mais plus on secouait l’arbre, plus ses racines devenaient résistantes et ses bourgeons de plus en plus nombreux et ses pousses luxuriantes. C’est pourquoi l’arbre du Christ, qui a été planté d’une manière divine et non humaine, fleurit et donne des feuilles aujourd’hui encore, après deux mille ans, et apporte de doux fruits pour les hommes et les anges, et étincelle de fraîcheur et de beauté comme s’il avait été planté il y a un siècle.

Si le Seigneur Christ avait agi à la manière des hommes, Il se serait, en vérité, illustré beaucoup plus rapidement parmi les hommes, mais nous n’aurions pas été sauvés. Il ne recherchait pas la gloire des hommes, autour de laquelle on fait du bruit aujourd’hui et qu’on jette au feu demain ; Il ne recherchait pas la gloire des hommes, mais leur salut. Il n’est pas venu parmi les hommes comme un géant de foire, pour faire étalage de Sa force et de Son adresse afin que les hommes l’applaudissent; mais II est venu comme un ami et un médecin à l’hôpital, afin de nous rendre visite, parler avec nous et nous proposer un conseil et un remède. C’est pourquoi il est bon pour l’humanité que, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps, le Seigneur ait agi à la manière de Dieu et choisi pour être Ses apôtres, non douze grands monarques, mais douze humbles pêcheurs. La manière dont II les a choisis, c’est ce dont parle l’évangile de ce jour.

Comme II cheminait sur le bord de la mer de Galilée, Il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jetaient l'épervier dans la mer; car c'étaient des pêcheurs (Mt 4,18).

La raison de la présence du Seigneur Jésus au bord de la mer de Galilée, nous est expliquée par l’évangéliste dans l’Evangile précédent. Ayant appris que Jean Baptiste avait été livré, Il quitta la Judée et se rendit en Galilée, dans une partie délaissée de la terre d’Israël. Prévoyant la fin sanglante de Son grand soldat et Précurseur, Il fit comme si Sa retraite préparait la victoire sur l’ennemi. À Son arrivée en Galilée, n’était- il pas naturel qu’il s’établît dans Son village, là où II avait passé la plus grande partie de Sa vie terrestre ? Mais quel prophète est-il le bienvenu dans son pays? C’est quand II fut à Nazareth qu'ils le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter (Lc 4, 29). Mais se retirant de nouveau devant le crime prévu par les hommes, Il finit par se fixer au bord de la mer de Galilée, sur les confins de Zabulon et de Nephtali, parmi les plus rejetés et les plus méprisés des hommes, dans la région sombre de la mort (Mt 4,16). C’est d’abord là, dans ces grandes ténèbres, qu’il va planter les graines de l’arbre fécond de Son Évangile.

L’évangéliste Jean écrit qu’André fut le premier à rejoindre le Seigneur, dès la Galilée. André avait été auparavant le disciple de Jean-Baptiste, mais quand Jean désigna le Christ comme plus grand que lui, André se sépara de son premier maître et partit avec le Christ. Peu après, André trouva son frère Simon et lui dit : Nous l’avons trouvé, le Messie - ce qui veut dire le Christ - et il l’amena à Jésus (Jn 1, 35-42).Dès cet instant, le Christ donna à Simon le nom de Pierre, ou pierre, la pierre dure de la foi. N’y a-t-il pas contradiction entre ce que l’évangéliste Jean écrit avec ce que l’évangéliste Matthieu dit dans l’évangile de ce jour, c’est-à-dire que le Christ n’a appelé les deux frères qu’au bord de la mer de Galilée ? Selon l’évangile de Jean, ce fut d’abord André qui a suivi le Christ, puis Pierre, alors que dans l’évangile de Matthieu il semble que le Christ les a trouvés et appelés simultanément, Pierre étant d’ailleurs mentionné avant Jean. Ne s’agit-il pas d’une contradiction flagrante ? Non, pas le moins du monde. Il est évident cependant, comme l’explique saint Jean Chrysostome, que l’on décrit en fait deux événements distincts: l’un, survenu en Judée, s’est produit quand le Baptiste était libre, alors que l’autre, plus tardif, a eu lieu en Galilée à l’époque où le Baptiste avait été mis en prison et que le Seigneur Jésus s’était établi à Capharnaüm, au bord de la mer de Galilée. Jean fait le récit de la rencontre du Christ avec Pierre et André, tandis que Matthieu rapporte un événement plus tardif. Cela se voit clairement dans le fait que Matthieu parle de Simon appelé Pierre

ce qui signifie que le Christ avait auparavant donné à Simon le nom de Pierre. Cette rencontre, la première entre le Christ et Pierre, avait eu lieu en Judée au moment où André avait amené son frère auprès du Christ. Cette première rencontre, Jean la décrit en ces termes : Tu es Simon, le fils de Jean; tu t'appelleras Pierre, ce qui veut dire pierre» (Jn 1, 35-42). Sachant cela, l’évangéliste Matthieu relate une nouvelle rencontre des fils de Jean avec le Seigneur, ce qui lui fait écrire : Simon appelé Pierre. Il mentionne néanmoins Pierre avant André parce que Pierre avait un tempérament plus vif que son frère et qu’il se distinguait dès le début plus que ce dernier. Le fait que Jean et Matthieu ont décrit deux événements différents et non un seul, est évident pour quiconque lit les deux évangiles. Tandis que Matthieu décrit clairement l’invitation faite à Pierre et André au service apostolique : Venez à ma suite, Jean relate plutôt une rencontre, celle des deux frères avec le Christ à l’occasion des paroles du Précurseur: Voici l’agneau de Dieu ! Il est évident qu’après cette rencontre, les deux frères se sont séparés du Christ et qu’après avoir suivi un autre chemin, ou à une date différente, ils sont allés en Galilée où le Seigneur les a retrouvés en train d’accomplir leur métier de pêcheurs.

Et II leur dit: « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d'hommes». Eux, aussitôt, laissant les filets, Le suivirent (Mt 4,19-20). Le Seigneur connaît leurs cœurs ; tels des enfants, ces pêcheurs croient en Dieu et se plient aux lois divines. Ils ne sont pas habitués à diriger et commander, mais seulement à travailler et à écouter. Ils ne possèdent rien par eux-mêmes ; l’humilité et l’obéissance envers la volonté de Dieu emplit leurs cœurs. Tout simples pêcheurs qu’ils fussent, leurs âmes ont soif et faim pour le plus de vérité et de justice possible. Nous avons vu qu’André avait déjà auparavant quitté ses filets de pêche pour suivre Jean le Précurseur en disciple. Mais dès que Jean avait montré le Christ comme plus grand que lui-même, André avait quitté Jean et suivi le Christ. Ce sont des âmes vives, qui aspirent sans cesse à plus de justice divine et à plus de royaume de Dieu. C’est pourquoi le Christ leur dit sur un ton de commandement: Venez à ma suite! C’est de cette manière que Dieu agit avec nous tous. Il ne cherche pas à nous amener de force sur la voie du salut, mais nous laisse décider en toute liberté et selon notre entendement en faveur de notre salut ou de notre déchéance. Mais quand Dieu, qui voit dans nos cœurs, remarque que nos cœurs se réfugient sur la voie du bien, la voie du salut, alors II nous attire résolument vers un tel chemin. Mais quand il voit que nos cœurs se sont totalement rangés sur la voie de la déchéance et du

mal, alors Dieu nous quitte complètement et Satan devient notre maître. Il en a été ainsi avec le traître Judas : quand son cœur s’est totalement tourné vers le mal et a choisi de suivre la voie sombre de la déchéance, le Christ n’a plus essayé de le faire revenir de cette voie ; au contraire, voyant que Satan s’était déjà glissé dans Judas, le Seigneur lui dit: Ce que tu fais, fais-le vite! (Jn 13,27). Ainsi, ni en ce qui concerne Pierre et André, ni en ce qui concerne Judas, le Seigneur ne porte atteinte à la liberté de choix individuel, n’intervenant qu’après que les hommes ont clairement choisi le bien ou le mal ; 11 dit résolument à Pierre et André : Venez à ma suite, et à Judas : Ce que tu fais, fais-le vite!

Et je vous ferai pêcheurs d'hommes. Cela signifie : de même que vous avez jusqu’à présent pêché avec vos filets des poissons dans les profondeurs et les ténèbres des eaux de la mer, de même vous allez dorénavant avec mon Evangile devenir des pêcheurs d’hommes dans les profondeurs et les ténèbres de ce monde. Tout ce qui est bon restera dans ces filets ; mais tout ce qui est mauvais, soit ne pourra entrer dans ces filets, soit en tombera.

Ayant entendu l’appel du Christ, Pierre et André, aussitôt, laissant les filets, Le suivirent. Vous rendez-vous compte que les cœurs de ces deux frères avaient déjà fait le choix du bien ? Ils ne demandent pas : Où nous amènes-tu? Comment allons-nous nous nourrir? Et qui va nourrir nos familles ? C’est comme si toute leur vie durant, ils n’avaient attendu que cet appel. Tels des enfants, ils confient naïvement tous leurs soucis à Dieu ; ils quittent tout et répondent à l’appel du Christ.

Et avançant plus loin, Il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets; et II les appela. Eux, aussitôt, laissant la barque et leur père, Le suivirent (Jn 4, 21-22). De nouveau, il ne s’agit pas de deux rois, mais de deux pêcheurs ! Ils ne portent pas de couronne royale sur la tête, mais possèdent un cœur de roi en eux-mêmes. C’est ainsi que le Seigneur rassemble des perles au milieu des ténèbres. C’est ainsi qu’il choisit des petits et des incultes, afin qu’avec eux II fasse honte aux puissants et aux sages; le Seigneur choisit les pauvres, afin qu’avec eux II fasse honte aux riches. Comme Jacques et Jean sont pauvres ! Les voilà en train de recoudre leurs filets avec leur père ! Mais leur âme est riche de la faim et de la soif de Dieu; leur cœur est tourné vers le bien et attend. C’est pourquoi, dès que le Christ les appelle, ils abandonnent à l’instant même leur occupation, leur barque, leur père et les filets, et partent à Sa suite.

Du point de vue de l’interprétation, le pêcheur désigne celui qui est en quête du bien spirituel, le filet désigne l’âme, la mer désigne ce monde et la barque, le corps. Le fait que ces pêcheurs lancent leurs filets dans la mer, veut dire qu’ils sont en quête du bien spirituel, de nourriture spirituelle ou du royaume de Dieu, répandant et immergeant leur âme dans la profondeur de ce monde, afin de pêcher un tel bien là où il se trouve. Leur effort pour arranger leurs filets correspond à leur effort pour redresser leur âme. Le fait que ces deux premiers pêcheurs aient quitté leurs filets pour suivre le Christ, signifie qu’ils ont quitté leur âme ancienne et pécheresse pour suivre le Christ et se renouveler en Lui, se régénérer et acquérir une âme nouvelle et un esprit nouveau. Cela signifie aussi que désormais, ils ne seront plus en quête de biens spirituels par l’effort de leur âme propre mais avec le Christ, non avec leurs propres forces mais avec la force divine, non avec leur entendement propre mais grâce à la révélation divine. Et quand les deux autres pêcheurs quittent leur père et leur barque, cela signifie qu’ils quittent leur corps de pécheur et leur père charnel pour prendre désormais soin du salut de leur âme et aller à la rencontre de leur père céleste, comme s’ils avaient été adoptés par la grâce de Dieu.

Jésus se mit ainsi à parcourir la Galilée, enseignant Ses lois, prêchant l’Évangile sur le Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité des hommes. Après trente années de Sa vie passées dans l’effacement, le Seigneur Jésus commence maintenant Son service divin, et II le commence activement et énergiquement. C’est ce que signifie l’expression parcourir la Galilée. Sa mission consistait à interpréter le texte ancien, à prêcher le nouveau et à confirmer l’un et l’autre par les miracles des guérisons des hommes. La loi avait été donnée à travers Moïse et les prophètes et elle avait été confirmée par de nombreux miracles, afin que les hommes puissent croire que cette loi venait de Dieu. Or les exégètes des lois, qui avaient obscurci leur âme par le péché, avaient obscurci complètement le sens de cette loi. C’est pourquoi cette loi ancienne était devenue morte, comme si elle n’avait pas existé. Maintenant le Seigneur Jésus, pur de tout péché, apparaît comme le seul connaisseur véritable et le seul exégète véritable de cette loi originelle. Il explique sa signification et permet d’accéder à son esprit qui était fermé aux pécheurs. Il est maintenant l’interprète de l’Esprit, de même que plus tard l’Esprit sera Son interprète. Il ne rejette pas l’ancienne loi divine - comment le pourrait-Il puisque c’est Lui qui l’a donnée ? Mais sur le fondement d’une

véritable signification spirituelle et prophétique, Il donne maintenant la loi nouvelle du salut, prêchant l’Annonce du Royaume. La loi ancienne est une bonne terre fertile, mais tellement délaissée par les hommes que l’aspect de cette terre est complètement caché sous les broussailles et les mauvaises herbes semées par les hommes, c’est-à-dire les mauvais exégètes. C’est ainsi que tout le monde détournait le regard et le cœur de cette terre abandonnée. Maintenant le Seigneur retourne cette terre et prépare la nouvelle moisson. Et les hommes regardent avec crainte et émerveillement dans Sa direction. De même que la loi ancienne a été authentifiée par de nombreux miracles de Dieu, de même le Seigneur Jésus, comme législateur, authentifie-t-Il la loi nouvelle par de nombreux miracles. Ces miracles ne sont pas accomplis en démonstration vaine et présomptueuse de Sa puissance, mais pour être véritablement utiles aux hommes. Il s’agit de guérir des maux physiques et spirituels et des infirmités humaines. En effet, le Seigneur n’est pas venu parmi nous en magicien, mais en ami et en médecin.

Vous tous qui êtes affamés et assoiffés de justice et d’amour de Dieu, et qui recherchez vainement cette justice et cet amour avec vos âmes comme des filets jetés sur la mer de ce monde, prêtez l’oreille à la voix du Seigneur Jésus. Car voici qu’il vous appelle comme II a jadis appelé les pêcheurs de la mer de Galilée : Venez à ma suite! Et dès que vous entendez cette voix, n’hésitez pas une seconde, mais laissez aussitôt tous vos labeurs anciens et tout votre amour ancien, et partez avec Lui. Il est le seul à être votre ami et médecin; tous les autres, qui se tiennent hors de Lui, sont soit des ignorants, soit des imposteurs. Voici qu’il vous appelle, ni comme des rois ou des pasteurs, ni comme des riches, ni comme des pauvres, ni comme des êtres instruits, ni comme des incultes, mais comme des hommes, remplis de maux et d’infirmités. Vos maux et vos infirmités sont issus des péchés. Aussi rejoignez le Seigneur Jésus et suppliez Le, comme jadis de nombreux malades et infirmes : Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pauvre pécheur! Pardonne-moi, pardonne, Seigneur, mes péchés innombrables! Purifie-moi avec Ta force, nourris-moi de Ton pain vivifiant, pénètre profondément en moi comme l’air frais et pur dans une pièce irrespirable et je serai en bonne santé et en vie ! Que le Seigneur soit ainsi célébré dans la solidité de notre âme et la pureté de notre cœur, à travers l’aide et les prières de Ses saints apôtres, et avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le troisième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur la pureté de l’âme

(Mt 6, 22-33)

De tous les hommes vivant sur terre, l’homme qui se dit chrétien assume la plus grande responsabilité devant Dieu. Car c’est à cet homme que Dieu a donné le plus et c’est avec lui qu’il sera le plus exigeant. Aux peuples qui se sont éloignés de la révélation divine originelle, Dieu a laissé la nature et l’intelligence ; la nature comme livre et l’intelligence comme fil conducteur de ce livre. Aux chrétiens, outre la nature et l’intelligence, on a rendu la révélation originelle de Dieu et on a donné une nouvelle révélation de la vérité à travers le Seigneur Jésus-Christ. En outre, les chrétiens disposent de l’Église qui est le gardien, l’interprète et le guide dans l’une et l’autre révélation ; enfin les chrétiens disposent de la force du Saint-Esprit qui, dès l’origine, vivifie l’Église, instruit et guide. Ainsi, alors que les non-chrétiens ne disposent que d’un talent, l’intelligence, qui les mène et les instruit dans le livre de la nature, les chrétiens disposent de cinq talents : l’intelligence, l’ancienne révélation, la nouvelle révélation, l’Église et la force du Saint-Esprit. Quand le non-chrétien scrute la nature pour la lire et l’interpréter, une seule bougie brille devant lui, l’intelligence ; quand un Juif scrute la nature pour la lire et l’interpréter, deux bougies brillent devant lui, l’intelligence et l’ancienne révélation; mais quand le chrétien scrute la nature pour la lire et l’interpréter, cinq bougies brillent devant lui : l’intelligence, l’ancienne révélation, la nouvelle révélation, l’Église et la force du Saint-Esprit. Qui est donc en mesure de mieux voir et de mieux lire : un homme avec une bougie, un homme avec deux bougies ou un homme avec cinq bougies ? Il est indiscutable que chacun d’eux saura lire jusqu’à un certain point, mais il est encore plus indiscutable que l’homme disposant de cinq bougies sera capable de voir plus loin et de lire plus aisément que les deux premiers. Quand l’homme placé dans une lumière cinq fois plus puissante voit ses cinq bougies s’éteindre, il se trouve dans une obscurité plus grande que celui qui, ne disposant que d’une bougie, voit celle-ci s’éteindre. En effet quand la même obscurité entoure deux hommes, elle paraît plus sombre à celui qui s’est retrouvé dans l’obscurité en venant d’un espace plus lumineux. Mais même ceux qui ne disposent que d’une seule bougie, c’est-à-dire avec leur seule intelligence pure et non enténébrée, sont en mesure de se faufiler à travers le sombre défilé de cette vie vers la grande lumière de Dieu ; mais c’est plus facile pour ceux qui disposent d’un chandelier orné de cinq bougies. Quand ceux qui, cheminant avec une bougie, n’ont pas d’excuse s’ils se détournent de la route et se perdent dans l’obscurité (Rm 1, 20), quelle excuse devant Dieu auront ceux à qui Dieu a donné cinq bougies et qui se détournent néanmoins de la route et se perdent dans l’obscurité ? En vérité, de tous les hommes sur terre, la plus grande responsabilité devant Dieu est celle de l’homme qui se dit chrétien.

Dans l’évangile de ce jour, le Seigneur Jésus révèle des vérités simples et claires, que nombre d’entre nous, pour ainsi dire, foulent chaque jour aux pieds sans les voir; des vérités si simples et claires que l’homme est en mesure, avec une seule bougie, la pure intelligence donnée par Dieu, de voir et de reconnaître.

Le Seigneur s’exprime en ces termes: La lampe du corps, c'est l'œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux (Mt 6, 22-23). Les yeux sont les fenêtres du corps, à travers lesquels le corps connaît la lumière, reçoit la lumière et reconnaît tout dans la lumière. Mais si cette fenêtre est obstruée, le corps devient une prison terrible. Les yeux sont le guide du corps ; tant que ce guide chemine en avant vers la lumière, le corps se déplace correctement et ne s’égare pas en dehors de la route; les pieds avancent comme il faut, les mains agissent comme il faut, et chaque organe du corps accomplit sa fonction comme il faut. Mais si le guide se retrouve dans l’obscurité, dans quelles ténèbres se retrouve celui qui était guidé ! Si les yeux s’éteignent et cessent d'éclairer le corps, que dire de la masse insensée d’obscurité que représente le corps ! Alors tous les chemins se ferment pour le corps : les pieds, soit ne marchent pas comme il faut, soit vont là où il ne faut pas ; les mains, soit ne font rien, soit agissent comme il ne faut pas; chaque organe du corps accomplit son rôle de façon erronée. Le pied piétine, en essayant ainsi de remplacer la vision assombrie; la main tâtonne, en essayant ainsi de remplacer la vision assombrie ; l’oreille écoute plus attentivement, en essayant ainsi de remplacer la vue. Mais tout cela en vain, car celui qui est guidé ne peut pas se substituer à son guide. Désordre et confusion en découlent. Faute d’yeux, le corps humain devient en vérité une véritable prison.

Le sens profond de ces paroles s’impose de lui-même à la lecture de la phrase suivante : Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! (Mt 6,23). Il ne s’agit pas de la lumière sur toi ou devant toi, mais en toi. Ainsi le Seigneur oriente toute la vision de l’œil et du corps en direction de l’intérieur de l’homme, son esprit et son âme. En effet, l’œil est la vision de l’esprit et le corps celle de l’âme. L’Ecriture Sainte évoque souvent la vision de l’esprit mais aussi la cécité de l’esprit. L’apôtre Paul souhaite aux Éphésiens que Dieu illumine les yeux de (leur) cœur (Ep 1, 18). Et le psalmiste prie Dieu: Ouvre mes yeux: je regarderai aux merveilles de ta loi (Ps 118, 18), en songeant aux yeux de l’esprit et au regard intérieur qui seuls permettent de voir les lois de Dieu. L’esprit est l’œil de toute l’âme. L’esprit est la fenêtre de l’âme vers Dieu. Tant que l’esprit est pur, lumineux et ouvert vers Dieu, la lumière céleste se déverse sur toute notre âme et nos pensées s’élèvent correctement vers Dieu; toutes les sensations de notre cœur ruissellent dans l’amour envers Dieu et Sa loi, toutes les intentions, toutes les aspirations, toutes les actions de notre âme sont lumineuses, saines et tendues vers le service de Dieu. Comme une prairie illuminée, où le troupeau paît, où les bergers sont joyeux et où les loups n’osent pas pénétrer à cause de la lumière ! Ce n’est qu’après le coucher du soleil et à la tombée de l’obscurité, que les loups se risquent à descendre dans la prairie en quête de leur proie. Eclairée par un esprit pur et sain, notre âme est libre des bêtes sauvages que sont les vices et les passions, qui ne l’attaquent que quand elle est recouverte par les ténèbres d’un esprit malade. Si l’esprit est pur, tout est pur dans l’âme humaine, et l’homme tout entier est alors pur. Tout est pur pour les purs (Tt 1, 15). Il est indubitable que dans tout homme, à côté de la plus grande pureté, existent des impuretés ; mais l’homme à l’esprit pur ne verra pas les impuretés. Il dirige son esprit et son esprit dirige toute l’âme uniquement en direction de ce qui est pur, aussi bien à l’intérieur de l’homme que dans le monde extérieur. Et en orientant son esprit seulement vers ce qui est pur, l’homme ne cesse de s’enrichir en pureté. Plus notre esprit se fixe sur le Seigneur Jésus-Christ, en tant que perfection de pureté et de lumière, plus notre esprit, et à travers lui notre cœur et notre âme, devient pur, lumineux, brillant et visionnaire.

Mais si l’esprit se détourne de Dieu, s’il s’éloigne de Dieu et blasphème Dieu, alors le luminaire de notre âme s’éteint ; alors la fenêtre sur cette pièce se trouve obturée ; et le guide de notre âme a glissé de la route et a chuté dans un fossé. En quelles ténèbres l’âme se transforme-t-elle alors ! Alors survient une confusion dans l’âme qui tâtonne et piétine à l’aveugle tantôt ici et tantôt là. Une pensée fugitive surgit soudain à l’intention du guide de l’âme, telle une étincelle factice, mais s’éteint vite et cède la première place à une sensation furtive à laquelle se substitue une autre sensation ou une autre pensée, ou une autre aspiration, puis encore une autre et une autre, jusqu’au moment où l’homme finit par tomber dans l’obscurité du désespoir. Epuisée et enténébrée, l’âme se soumet alors complètement à la direction du corps qui n’est que ténèbres et cécité en l’absence de lumière spirituelle. Le corps prend alors les commandes. Un aveugle commence alors à conduire un aveugle, jusqu’à ce que l’un et l’autre tombent dans la fosse.

Les paroles du Christ citées plus haut s’adressent également aux parents et aux enseignants, aux dirigeants des pays et aux prêtres de l’Église de Dieu. Les parents sont comme des yeux pour leurs enfants, de même que les enseignants pour leurs élèves et les dirigeants des pays pour leur peuple. Mais si ceux qui marchent en tête ne voient pas où ils vont, ceux qui les suivent le verront encore moins. Si les parents s’arrêtent à la croisée des chemins, comment les enfants trouveront-ils le bon chemin? Si les enseignants disent des mensonges, comment les élèves sauront-ils la vérité ? Si les dirigeants d’un pays sont athées, comment le peuple sera-t-il croyant? Si les prêtres de Dieu sont impurs, comment les fidèles seront-ils purs ? Alors sur eux tous se vérifieront les paroles du prophète, qui se sont vérifiées tant de fois avec le peuple d’Israël : vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas (Mt 13,14; Jn 9, 39). Cela signifie qu’ils regarderont avec leurs yeux de chair les choses et les événements de l’esprit, et ils ne les verront pas ; car les yeux de chair voient ce qui est charnel, alors que les yeux de l’esprit voient ce qui est spirituel. Mais comme chez ces gens-là la vision de l’esprit est aveuglée, tout ce qui est spirituel dans les deux et sur terre demeure pour eux invisible et inconnu, puisqu’ils ne regardent qu’avec leur regard charnel. L’homme laissé à sa seule nature n'accepte pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu; c’est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge (1 Co 2,15).

Écoutez ce que l’apôtre Paul dit encore: Or nous l’avons, nous, la pensée du Christ (1 Co 2, 16). Heureux celui qui, parmi nous, peut dire

qu’il a la pensée du Christ! Heureux celui qui a rejeté son esprit mortel, ondoyant et terrestre, pour le remplacer par l’esprit robuste du Christ ! Cet homme sera rempli d’une lumière indicible ; il verra tout l’univers qui nous entoure plongé dans une lumière immense, comme Moïse a vu le Buisson ardent. Cet homme traversera aisément les méandres de cette vie, car son parcours sera éclairé par le plus grand luminaire, le regard le plus perspicace, l’esprit le plus pur. Le Seigneur a dit en effet: Moi, je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres (Jn 8,12). Le Christ est notre lumière ; le Christ est l’œil de notre vie. Celui qui veut connaître la vie et voir la route de la vraie vie doit regarder à travers cet œil. Tout autre œil est plus ou moins défectueux, obscurci et sali ; comme une lunette, il agrandit ou rétrécit, rapproche ou éloigne les objets. Ce n’est qu’à travers l’œil du Christ que tout se voit en vérité, au ciel et sur terre, dans l’homme et dans les choses. C’est pourquoi ceux qui auront le plus de difficultés à répondre devant Dieu seront ceux à qui il a été donné de tout voir à travers l’œil du Christ et qui ne l’ont pas fait.

Nul ne peut servir deux maîtres: ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s'attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent (Mt 6, 24). Est-il possible que deux roues d’un véhicule roulent vers l’avant et que les deux autres roulent vers l’arrière ? Est-il possible qu’un homme regarde d’un œil vers l’est et de l’autre vers l’ouest ? Est-il possible de marcher d’un pied vers la droite et de l’autre vers la gauche ? Ce n’est pas possible. De même n’est-il pas possible d’aller à la rencontre de Dieu tout en restant dans l’étreinte de ce monde. L’homme ne peut servir Dieu et le péché ; soit il haïra Dieu et aimera le péché, soit l’inverse : il aimera Dieu et haïra le péché. Afin de souligner cette vérité encore plus fortement, le Seigneur la répète avec d’autres mots : ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Si on s’attache à Dieu, on ne peut s’attacher aussi à l’ennemi de Dieu. Or aimer ce monde, c’est être adversaire de Dieu. Dieu nous demande tout notre cœur et c’est pourquoi II nous propose toute Sa puissance et tous Ses dons. Puisque le Seigneur parcourt des yeux toute la terre pour affermir ceux dont le cœur est tout entier tourné vers Lui (2 Ch 16, 9) ; tout entier, c’est-à-dire pur et vide de toute foi dans ce monde, tout espoir en ce monde, tout amour envers ce monde, mais rempli de foi, d’espoir et d’amour uniquement dans le Seigneur vivant et immortel. Celui qui s’attache au Seigneur peut en vérité éprouver du mépris envers les attraits et plaisirs mortels, trompeurs et périssables de ce monde. À l’inverse, celui qui s’abandonne complètement aux espoirs fallacieux et aux promesses de

ce monde, oubliera complètement Dieu et Le dédaignera. Mais ne vous y trompez pas; on ne se moque pas de Dieu (Ga 6,7). Car celui qui renie Dieu, sera lui-même renié par Dieu; Dieu restera Dieu alors que lui-même sera effacé du livre des vivants dans les deux mondes. Aussi faut-il être constant dans la soumission à Dieu et ne pas diviser son cœur : quand on a mis la main à la charrue sur le champ du Seigneur, il ne faut pas songer à revenir en arrière. Et quand on a commencé à fuir la perversité de ce monde à l’image de Sodome, il ne faut pas regarder en arrière afin de ne pas être pétrifié comme la femme de Loth et ne pouvoir ni avancer ni reculer. Une fois qu’on a réussi à échapper au noir pharaon égyptien, il ne faut plus avoir envie de revenir sous son joug, même si la route du salut est obstruée par des obstacles comme les mers, les déserts, la faim et la soif ainsi que des adversaires innombrables. Le Seigneur marche toujours devant ceux qui se sauvent de l’incendie allumé par le feu du péché ; Il leur ouvre le chemin à travers les mers, les déserts de sable et au milieu des rangées denses des adversaires.

Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. Le Seigneur veut ainsi préciser le principe selon lequel Nul ne peut servir deux maîtres (Mt 6, 24), c’est- à-dire deux maîtres qui pensent différemment, ont des souhaits opposés et des volontés opposées. Le juste Abraham avait servi trois maîtres (Gn 18,2), mais ces trois maîtres étaient substantiellement et spirituellement Un. Nous aussi, nous pouvons servir trente anges divins ou trois cents saints de Dieu, mais il ne s’agit pas de trente ou de trois cents maîtres, il ne s’agit même pas de deux maîtres, mais d’un seul: c’est l’armée divine de la lumière, de la vérité et de la justice qui est placée sous les ordres d’un maître unique, Dieu. Il ne faut pas croire qu’on ne peut servir deux hommes bons et saints. Le Seigneur explicite Sa pensée en précisant qu’il pense à deux maîtres aux visées antagonistes, qui n’ont rien de commun, tels midi et minuit, Dieu et Mammon, qui sont deux maîtres aux tendances opposées : Dieu pour le salut et la vie, Mammon pour la déchéance et la mort. Mammon signifie la richesse. C’est un mot d’origine phénicienne. On dit que les idolâtres phéniciens avaient une statue portant ce nom, en tant que déesse de la richesse, devant laquelle ils se prosternaient. Pourquoi le Seigneur a-t-Il employé un mot étranger pour évoquer ce qui est contraire à Dieu ? Afin de montrer Son profond mépris à l’égard de la vénération de la richesse, de la soumission et de l’esclavage devant la richesse. Car la racine de tous les maux, c’est l'amour de l’argent (1 Tm 6, 10). L’amour de l’argent ne symbolise pas seulement la passion de l’argent

mais de toute richesse inutile et mortelle pour l’âme. Le Seigneur aurait pu dire qu’on ne pouvait servir Dieu et mentir, car Dieu est vérité. Il aurait pu dire également qu’on ne pouvait servir Dieu et se livrer à des vols - car Dieu est miséricorde -, ni vénérer Dieu et pratiquer la luxure - car Dieu est pureté-, ni vénérer Dieu et envier autrui - car Dieu est tout-amour -, ni vénérer Dieu et succomber à toute sorte de péché - car Dieu est sans péché et l’adversaire du péché. Pourquoi le Seigneur a-t-Il précisément souligné que la soumission à la richesse était contraire au service de Dieu? Parce que la soumission à l’argent provoque, suscite et rend possibles tous les autres péchés et vices. Celui qui s’attache de tout son cœur aux richesses terrestres ne pourra s’abstenir de mentir, de voler, de commettre des vols, de se parjurer, ni même de tuer, dans le seul but de préserver et d’augmenter sa richesse. Il ne pourra pas non plus se retenir d’envier et de haïr ceux qui sont plus riches que lui. En outre, la richesse lui ouvrira facilement les portes de tous les autres péchés et vices : l’alcoolisme, la passion du jeu, la luxure, l’adultère et toutes sortes d’ignominies. Quand il verra que les gens le craignent et le révèrent à cause de sa richesse, il cessera de craindre Dieu et de Le vénérer; il se mettra à considérer avec dédain la loi divine et l’Eglise de Dieu et en viendra rapidement à blasphémer et à renier Dieu. Voilà pourquoi le Seigneur a choisi précisément la soumission à la richesse - ou à Mammon, le démon de la richesse - comme celle qui est la plus opposée à la soumission à Dieu. La soumission à la richesse conduit l’homme à en être esclave et mortifie complètement lame humaine. Par ailleurs, le Seigneur a dit : Que servira-t-il donc à l'homme de gagner le monde entier; s'il ruine sa propre vie ? (Mt 16, 26) Le monde est à Dieu et restera à Dieu tandis que l’homme riche, à sa mort, sera privé du monde et de son âme ; devant le Tribunal de Dieu, il sera donc plus pauvre que les plus pauvres de ses employés et mercenaires dans la vie actuelle.

Voilà pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? (Mt 6, 25). Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu’allons-nous manger ? Qu’allons- nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. (Mt 6, 31-32). Son regard ne cesse de veiller sur vous et Ses mains remplies ne cessent de s’offrir à vous. Ne voyons-nous pas de tous cotés, autour de nous, que le Créateur nourrit, abreuve et habille toutes Ses créatures ? Il nourrit les fourmis dans la poussière ; Il nourrit les bêtes sauvages dans les montagnes; Il nourrit les poissons dans l’eau. A l’arrivée du froid, Il dirige les hirondelles et d’autres oiseaux vers les contrées chaudes où II les nourrit pendant l’hiver ; Il trouve un gîte pour l’ours pendant l’hiver. Il nourrit les arbres et les herbes. Il baigne tous les espaces verts et les fleurs. Y a-t-il une créature sur la terre que Dieu n’ait pas créée et ait laissée dévêtue? Qui habille le lion et le tigre, le loup et le renard, sinon Lui ? Qui a fait l’habit du paon et du corbeau et qui a fabriqué l’armure de la tortue et les écailles du poisson, sinon Lui ? Qui a fourni la laine aux moutons, la soie au porc, le pelage au veau et la crinière au cheval, sinon Lui ? Qui a attaché les ailes du papillon, la cape du frelon et la robe de tous les petits insectes cachés dans l’herbe et le feuillage, sinon Lui ? Qui a revêtu tous les arbres d’une écorce et qui a conçu la forme des maïs ? Qui a tissé les parures des fleurs dans les prés, telles que les monarques terrestres n’en ont jamais portées? C’est le Seigneur, le Seigneur vivant, qui les a créées. Ce même Seigneur va-t-il regarder l’homme comme un simple rejeton au milieu de Ses créatures ? Comment Lui, qui nourrit, abreuve et habille les bêtes sauvages dans les montagnes, l’herbe dans les champs et les petits insectes dans l’herbe - comment pourrait-Il laisser la plus célèbre de Ses créatures, l’homme, affamé, assoiffé et nu ?

Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers et votre Père céleste les nourrit (Mt 6,26). Le Seigneur ne dit pas « leur Père », mais votre Père. Dieu est leur Créateur, mais pour vous Il est plus : Il est votre Père. Car vous représentez quelque chose de beaucoup plus qu’eux : le Christ met ainsi en avant la dignité incomparable de l’homme par rapport aux autres créatures. N’êtes-vous pas plus que les oiseaux du ciel? Et si vous l’êtes, comment Dieu le Très sage pourrait-Il nourrir Ses créatures infimes et oublier Ses créatures les plus chères et les plus importantes, Ses fils? D’ailleurs, toute l’attention que vous portez à la nourriture et à la boisson ne vous est d’aucun secours si Dieu ne donne pas Son élan vital à ce que vous mangez et à ce que vous buvez. Car ce n’est pas le pain qui vous nourrit, mais la force divine à travers le pain ; et ce n’est pas l’eau qui vous abreuve, mais la force divine à travers l’eau. Vous ne pouvez rien accomplir de vous-même: Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? (Mt 6,27) Qui peut en effet, au milieu de mille soucis, faire en sorte que son corps se rehausse d’un seul centimètre ? Et qui parmi vous pourrait prolonger d’un seul instant le temps passé sur cette terre? Seigneur, dit le roi David, Fais-moi savoir quelle est la mesure de mes jours (Ps 39, 5). Ne meurent- ils pas aussi, ceux qui mangent et boivent beaucoup comme ceux qui mangent et boivent peu ? Et les gloutons ne meurent-ils pas plus vite que les ascètes ? Et ceux qui mangent et boivent beaucoup, s’élèvent-ils d’une coudée au-dessus des autres ? Mais comme on ne peut, en dépit de toute l’attention portée à la nourriture et à la boisson, ajouter un seul centimètre à sa taille, ni prolonger d’un instant la longueur de sa vie terrestre, on peut délaisser toute préoccupation superflue au sujet de son corps et ne se soucier que de l’âme avec laquelle, lors de la décomposition charnelle, on se présentera devant Dieu.

Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils poussent: ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui- même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l'un d’eux (Mt 6,28-29). Tout d’abord, le Seigneur a pris l’exemple des oiseaux, afin de faire honte à ceux qui prennent trop soin de leur corps. Et maintenant II se réfère à des créatures de Dieu encore plus petites, aux fleurs des champs, afin que leur exemple fasse honte à ceux qui prennent trop soin de leur tenue. Mais pourquoi le Seigneur désigne-t-Il les lis et non d’autres fleurs que Dieu a dotées d’une splendeur non moins grande que celle des lis? D’abord parce que la blancheur des lis, qui symbolise la pureté, se distingue de toutes les autres fleurs des champs. Jean le devin a vu le Fils de Dieu dans le ciel comme un Agneau au milieu d’une foule immense, peuple de justes vêtus de robes blanches (Ap 7, 9-15). Puis parce que le Seigneur a voulu confronter la beauté de ces fleurs avec celle du roi Salomon dont on dit qu’il portait volontiers des tenues blanches. Enfin, le Seigneur compare les lis avec Salomon parce que ce dernier était le souverain le plus riche et le plus glorieux de son temps. Et voici que le sage et riche roi Salomon, en dépit de toute sa volonté et de ses efforts pour s’habiller le mieux possible, fut incapable de s’habiller comme Dieu peut vêtir l’herbe la plus insouciante des champs. Toute la sollicitude des hommes ne peut donc accomplir ce que Dieu accomplit avec Sa force. Que si Dieu habille de la sorte l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et demain sera jetée au jour, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ? (Mt 6, 30) Et si le lis est une fleur aussi belle, il n’est en fait rien d’autre qu’une herbe ordinaire, qui fleurit aujourd’hui et se consume demain dans le feu. Gens de peu de foi, Dieu va-t-Il mettre autant de soin à vêtir une herbe des champs, immobile et anonyme, et vous laisser marcher tout nus ? Gens de peu de foi, souvenez-vous en, plus vous prenez soin de vous-même, moins Dieu prendra soin de vous !

De nouveau le Seigneur nous commande de ne pas nous préoccuper de ce que nous mangeons, de ce que nous buvons et de ce que nous portons sur nous. Il nous le répète afin de nous déshabituer de nos préoccupations superflues, qui assombrissent notre regard spirituel, aveuglent notre esprit et nous laissent dans les ténèbres de ce monde, entre les mains d’un maître malfaisant, Mammon, éloignés et étrangers à Dieu.

Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfait, dit l’apôtre Paul (1 Tm 6, 8). Cela signifie que, quand on dispose de ce dont on a besoin - et dont Dieu prend soin - il ne faut pas rechercher davantage, car l’attention accordée au superflu comme au lendemain finira par nous mettre au service du diable. Le Seigneur Lui-même nous enseigne à ne demander dans notre prière à Dieu que notre pain quotidien (Mt 6, 11), ce qui inclut le pain spirituel avec lequel les hommes vivent précisément. A Dieu, nous ne devons demander aucun luxe ni aucun superflu pour notre corps. Car c’est ce que les athées demandent, c’est-à-dire ceux qui ne connaissent pas le Dieu véritable, Sa puissance infinie et Son amour, ni la valeur de l’âme immortelle de l’homme, ni la beauté et les douceurs du Royaume de Dieu et de Sa justice ; ils recherchent en fait plus que ce dont ils ont besoin. Dieu leur accorde selon leurs souhaits et ne leur reste redevable ni dans ce monde, ni dans l’autre ; ils reçoivent toute leur récompense ici sur cette terre, comme les oiseaux du ciel et les fleurs des champs. Car toute la gloire des oiseaux du ciel est contenue dans leur vie terrestre ; comme toute la beauté des fleurs des champs correspond à leur beauté instantanée. Mais pour Ses fils, Dieu a préparé le Royaume céleste depuis la création du monde ainsi qu’une gloire indicible au sein de ce Royaume. Pour l’homme, par conséquent, la gloire ne consiste pas dans la nourriture, la boisson et la tenue. Car si telle était la gloire de l’homme, il serait mille fois mieux nourri, abreuvé et vêtu dans cette vie-ci que toutes les autres créatures existant sur terre, dans l’air et dans l’eau. C’est pourquoi le roi Salomon lui-même, dans toute sa gloire, était plus mal vêtu que les lis des champs, afin que les gens voient que leur gloire ne réside pas dans le luxe de leurs tenues mais dans quelque chose de plus élevé et de plus durable et afin qu’ils détournent leurs regards et leurs cœurs de la gloire éphémère de ce monde et recherchent pour eux-mêmes cette gloire qui leur a été destinée et promise par Dieu.

Cherchez d'abord. Son Royaume et Sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît (Mt 6, 33). Ce qui signifie qu’il ne faut pas demander un fil à Celui qui peut vous accorder l’habit royal ; et ne mendiez pas des miettes tombées de la table de Celui qui souhaite vous installer à Sa table royale. Il est le Roi et vous êtes Ses enfants. Demandez ce qui convient aux enfants de roi, c’est-à-dire ce que vous avez possédé jadis puis perdu à cause de vos péchés. Demandez un trésor que les mites ne peuvent ronger, que la rouille ne peut abîmer et que les voleurs ne peuvent dérober. Si vous vous rendez digne de recevoir ce qui est le plus grand, à coup sûr vous obtiendrez aussi le plus infime. Demandez le Royaume de Dieu, où Dieu Lui-même est assis sur son trône et règne (Ps 102,19); demandez le Royaume où les justes resplendissent comme le soleil (Mt 13, 43) et où il n’y ni maladie, ni lamentation, ni soupirs, ni mort. Ne soyez pas comme le fils prodigue qui, après s’être éloigné de son père, aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons (Lc 15, 16), mais demandez seulement à revenir dans la demeure de votre père céleste où règnent justice, paix et joie dans l'Esprit Saint (Rm 14, 17). Ne soyez pas comme Esaü, qui a vendu sa dignité pour un plat de lentilles (Gn 25,34). Allez-vous, vous aussi, donner le Royaume éternel et la béatitude pour un plat de lentilles, comme ce monde vous le propose ? Que le Seigneur Dieu par Sa miséricorde vous préserve d’une telle honte et d’une telle humiliation. Qu’Il permette à votre regard spirituel de ne pas s’obscurcir et de ne pas se laisser séduire par le Mammon malfaisant de la corruption et des illusions terrestres. Qu’Il vous ramène à la raison afin de vous comporter en fils de roi, qui ont perdu leur royaume mais qui ne pensent à rien et ne se soucient de rien d’autre que de leur retour dans leur royaume.

Sur une église en Syrie, fondation pieuse de l’empereur Justinien, se trouvent gravés ces mots que ce souverain lui-même a fait écrire: Ton règne, Christ Dieu, un règne pour tous les siècles (Ps 144,13). Que le Seigneur nous aide pour que notre quête du Christ fasse graver ces mots dans nos cœurs. Tout le reste est superflu et peu important. Tous les royaumes terrestres disparaîtront un jour, et les tombeaux et les vers leur survivront. Et quand il n’y aura plus de terre ni de royaumes terrestres, les justes chanteront joyeusement avec les anges dans les deux : Ton règne, Christ Dieu, un règne pour tous les siècles. Gloire donc et louanges au maître le plus doux sous le soleil, Christ Dieu, avec Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le quatrième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur la grandeur de la foi

(Mt 8, 5-13)

Si l’homme ne s’imprègne pas profondément d’humilité, de douceur et d’obéissance à Dieu, comment sera-t-il sauvé ? Comment sera sauvé l’athée et le pécheur, si le juste est à peine sauvé (1 P 4, 18)? L’eau ne s’attarde pas sur les hautes parois de montagne, mais sur les endroits situés en contrebas, plats ou enfoncés. De même la grâce de Dieu ne s’attarde pas sur les hommes orgueilleux, qui se dressent et défient Dieu, mais sur les êtres humbles et doux qui ont approfondi leur âme par l’humilité et la douceur, et l’obéissance à la volonté de Dieu.

Quand la tendre vigne, dont son maître prend soin avec minutie et depuis longtemps, se trouve asséchée par la maladie, le maître l’arrache et la jette au feu, puis il repique une nouvelle vigne à sa place.

Quand des fils oublient tout l’amour paternel et se révoltent contre leur père, que fait alors le père ? Il expulse ses fils de sa maison et installe à leur place des mercenaires.

Ce qui se produit dans la nature, se produit aussi chez les hommes. Les incroyants affirment qu’il en est ainsi conformément aux lois naturelles et aux lois humaines. Mais les croyants ne parlent pas ainsi. Ceux qui ont écarté les rideaux des lois naturelles et humaines, puis observé le regard de feu du mystère de la liberté éternelle, parlent différemment. Ils affirment en effet qu’il en est ainsi conformément à la volonté de Dieu et afin de nous servir d’enseignement. Dieu écrit ainsi avec Son doigt, et ceux qui savent lire Son manuscrit, écrit par le feu et l’Esprit sur les choses et les événements naturels ainsi que sur les choses et les événements survenus parmi les hommes, sont seuls à comprendre le sens de tout. Ceux, en revanche, aux yeux desquels la nature frémit ainsi que la vie des hommes, comme un énorme amas de lettres, sans esprit ni sens, ceux-là parlent de hasard et disent que tout ce qui nous arrive et survient autour de nous, se produit par hasard. Ils veulent dire que tout cet énorme amas de lettres bouge et se mélange de lui-même et qu’il en découle tantôt tel événement, tantôt tel autre. Si Dieu n’est pas un Dieu de miséricorde et de compassion, Il sourirait devant une telle folie des exégètes terrestres du monde et de la vie. Mais il y a quelqu’un qui prend un malin plaisir à sourire devant cette folie : c’est l’esprit malin, l’ennemi du genre humain, qui n’éprouve ni miséricorde ni compassion pour les hommes. Quand l’oie piétine le tapis bariolé étendu sur l’herbe, elle peut penser que tous les dessins et les couleurs du tapis ont été disposés par hasard et que le tapis a peut-être jailli par hasard du sol; de même que l’herbe, dans l’esprit de l’oie, pousse par hasard sur le sol. Mais la femme qui a tissé le tapis et l’a décoré de dessins sait, elle, que le tapis n’est pas apparu par hasard de quelque part; elle connait aussi le sens de chaque dessin et de chaque couleur et pourquoi tous les dessins et les couleurs sont disposés selon un certain ordre. Seule cette femme est en mesure de lire et de comprendre le sens du tapis, de même que ceux à qui elle en a fait part. Ainsi c’est en vain que les incroyants piétinent le tapis extraordinaire de ce monde et parlent de hasard. Seul Dieu, qui a tissé ce monde, sait ce que signifie chaque fil contenu dans le tissu de ce monde; Il sait aussi qui s’est rendu digne que Dieu le lui dise. Isaïe le visionnaire a écrit: Ainsi parle Celui qui est haut et élevé, dont la demeure est éternelle et dont le nom est saint: «Je suis haut et saint dans ma demeure, mais je suis avec l'homme humilié et désemparé, pour ranimer les esprits désemparés, pour ranimer les cœurs humiliés» (Is 57, 15). Dieu est donc sur terre seulement aux côtés des cœurs humiliés et des esprits désemparés. À ceux avec lesquels II se tient, Dieu révèle les mystères du monde et de la vie ainsi que le sens spirituel profond de Son écriture à travers les choses et les événements. Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse et David étaient des cœurs humiliés et des esprits désemparés ; c’est pourquoi Dieu était à leurs côtés et leur avait promis de l’être aussi avec leurs descendants tant que ces derniers seraient des cœurs humiliés et des esprits désemparés. Mais quand les hommes s’enorgueillissent de leurs contacts fréquents avec Dieu, alors ils tombent dans une déchéance pire que ceux qui n’ont aucune connaissance ni aucun rapport avec le Dieu véritable. L’exemple le plus évident nous est fourni par le peuple d’Israël, c’est-à-dire la descendance des grands ancêtres agréables à Dieu que nous venons d’évoquer. Rendu orgueilleux par sa fréquentation du Dieu véritable, ce peuple a commencé à mépriser tous les autres peuples comme s’ils étaient des meules sur l’aire de Dieu. Mais il s’est ainsi perdu lui-même, car son orgueil l’a aveuglé au point que de tout ce que Dieu avait révélé à ses ancêtres, il n’avait retenu qu’une seule chose: qu’il avait été le peuple choisi par Dieu. L’esprit et le sens de l’ancienne révélation divine avaient totalement disparu pour lui, et l’Écriture Sainte n’apparaissait plus aux yeux de ce peuple que comme un amas de mots incompréhensibles. Et quand le Seigneur Jésus est apparu dans le monde avec la nouvelle révélation, le peuple hébreu non seulement est tombé, du fait de son aveuglement et de son ignorance de la volonté divine, au niveau des peuples athées, mais l’obscurcissement de sa vision spirituelle et l’engourdissement de son cœur l’a placé même à bien des égards au-dessous de ces peuples. L’évangile de ce jour nous donne le jugement que le Seigneur Lui-même porte là-dessus. Ce texte nous décrit un événement servant de révélateur pour la santé des gens malades et la maladie des bien-portants, la foi chez les athées et l’incroyance de ceux qui se qualifiaient orgueilleusement d’élus et ayant la juste foi. Cet évangile a été écrit pour servir d’exemple pour tous les siècles et toutes les générations, et donc aussi pour notre siècle et notre génération. Telle l’épée des chérubins, cet enseignement est tranchant, clair comme le soleil, rafraichissant et inattendu comme les fleurs des montagnes. Il est destiné à nous frapper par sa sévérité, nous éduquer par sa clarté et nous surprendre au milieu de notre nonchalance spirituelle et notre indolence actuelles. Il doit surtout nous mettre en garde, nous chrétiens, de ne pas être négligents et ne pas nous enorgueillir parce nous allons à l’église, que nous prions Dieu et confessons le Christ, et nous faire savoir que ne se retrouvent pas face au jugement de Dieu, ceux qui sont hors de l’Église avec plus de foi véritable et davantage de bonnes actions.

Jésus entrait dans Capharnaüm quand un centurion s’approcha de Lui et Le supplia en ces termes: «Seigneur», dit-il, «mon serviteur est couché dans la maison, atteint de paralysie et souffrant terriblement» (Mt 8, 5). Ce centurion était certainement le responsable de la garnison stationnée à Capharnaüm, la ville principale au bord de la mer de Galilée. Le fait de savoir s’il était directement assujetti au pouvoir de Rome ou s’il était sous le commandement d’Hérode Antipas, est d’un intérêt secondaire, bien qu’il fut probablement un officier romain; l’essentiel est qu’il était incroyant et qu’il n’était pas juif. Il fut le premier officier romain mentionné dans l’Évangile qui ait cru en Christ. Le second fut le centurion placé au pied de la croix du Christ, qui ayant vu les terribles manifestations survenues dans la nature après que le Seigneur ait expiré, s’écria : Vraiment celui-ci était fils de Dieu! (Mt 27,54)

Puis on trouve mention du centurion nommé Corneille, dans la ville de Césarée, qui fut baptisé par l’apôtre Pierre (Ac 10, 1). Bien que lui- même et ses compagnons aient été incroyants, ils avaient deviné la vérité et la vie en Christ et crurent en Lui avant les scribes hébreux, très érudits mais devenus aveugles.

Mon serviteur est couché dans la maison, atteint de paralysie et souffrant terriblement. Ce n’était pas un serviteur, mais un jeune homme ou un employé, selon le terme grec employé dans l’Evangile; il est probable que ce jeune homme était un soldat, car celui qui fait la demande est un officier. La maladie considérée était terrible, c’était la paralysie et le jeune homme était sur le point de mourir, comme le raconte l’évangéliste Luc ; or cet homme était cher au centurion (Lc 7,2). C’est pourquoi le centurion, aussitôt après avoir appris que le Christ était arrivé à Capharnaüm, s’était dépêché de se présenter en personne devant Lui afin de Le prier de venir au secours de son serviteur bien-aimé.

Le lecteur du récit de cet événement relaté par les deux évangélistes Matthieu et Luc peut avoir l’impression, à première vue, qu’une grande différence existe entre eux. En effet Matthieu écrit que le centurion s’est approché personnellement du Christ en Le suppliant, alors que Luc écrit qu’il a d’abord envoyé quelques anciens juifs en leur demandant de faire part de sa requête; puis comme le Seigneur s’approchait de sa maison, il envoya des amis à Sa rencontre car lui-même - le centurion - n’en était pas digne; mais dis un mot et que mon enfant soit guéri (Lc 7, 7). En fait, il existe des différences entre ces deux descriptions mais pas de contradiction. La différence tient au fait que Matthieu ne fait pas mention des deux groupes d’émissaires que le centurion a fait envoyer auprès du Seigneur, tandis que Luc ne mentionne pas que le centurion, malgré toute sa modestie et son humilité devant la majesté du Christ, a fini par se présenter devant Lui. Cette sublime complémentarité entre les deux évangélistes ne suscite chez un homme spirituel que joie et émerveillement. Car si tous les événements avaient été décrits de façon identique, on aurait considéré que les évangélistes avaient copié les uns sur les autres. Pourquoi aurait-il alors fallu qu’il y ait quatre évangélistes et quatre évangiles ? Devant tout tribunal terrestre, il est nécessaire que deux témoins donnent un témoignage identique pour qu’on donne crédit à leur récit; Dieu nous a donné à deux reprises deux témoins, avec les quatre évangélistes, afin que ceux qui cherchent le salut puissent croire le plus facilement et le plus rapidement et que ceux qui sont tombés dans la déchéance n’aient pas d’excuse. En outre, Dieu nous a donné quatre évangélistes - alors qu’il aurait pu exprimer toute Sa sagesse à travers un seul - afin que nous prenions exemple sur leur complémentarité mutuelle et que cela nous apprenne à nous compléter entre nous dans cette vie, en tenant compte des dons spirituels divers reçus de Dieu (1 Co 12, 1) comme les parties d’un corps qui se portent assistance mutuellement, chacune selon ses moyens, opérant ainsi la croissance du corps (Ep 4,16).

Ayant ainsi deux descriptions de cet événement, nous sommes en mesure de nous représenter clairement ce qui s’est passé. Ayant entendu parler de la gloire et de la puissance du Seigneur Jésus et conscient de sa propre situation d’homme pécheur et indigne, le centurion demanda d’abord aux anciens d’aller voir le Seigneur et de L’inviter. Lui-même n’était pas du tout sûr que le Seigneur serait prêt à venir. Il pouvait se dire : moi, idolâtre et pécheur, me voici devant Jésus, qui est visionnaire et en mesure de discerner mes péchés ; dès qu’il saura mon nom, qui sait, acceptera-t-Il de venir chez moi? Il vaut mieux que j’envoie des anciens juifs auprès de Lui et s’il refuse, c’est à eux qu’il le dira, mais s’il accepte de venir... je verrai bien. Quand il apprit que le Seigneur était d’accord pour venir, il fut tout ému et troublé ; il envoya alors des amis demander au Christ de ne pas entrer chez lui, pécheur et indigne, mais de prononcer seulement quelques mots et le jeune homme serait guéri. Or dès que ses amis se présentèrent devant le Seigneur pour lui faire part de cette requête du centurion, ce dernier apparut en personne. Son émotion était telle qu’il ne pouvait rester chez lui. En effet, Il allait venir sous son toit! Ses amis ne savaient pas encore qui était cet II et ils seraient incapables de lui dire ce qu’il fallait. Or le centurion savait que les anciens juifs n’aimaient pas le Christ et n’avaient pas foi en Lui. Aussi fallait-il qu’il aille lui-même à Sa rencontre, et cela d’autant plus qu’il savait maintenant qu’il ne refusait pas de venir et donc de l’humilier devant le peuple, lui qui était un officier.

En fait, les Juifs avaient dit du bien au Christ au sujet du centurion : Il est digne que tu lui accordes cela ; il aime en effet notre nation, et c'est lui qui nous a bâti notre synagogue (Lc 7, 4-5). Mais tout ce qu’ils avaient dit ne touchait pas à l’essentiel. Ils appréciaient la bonté du centurion à cause de l’intérêt qu’ils en tiraient : il aime en effet notre nation. Les autres officiers et fonctionnaires romains méprisaient les Juifs. Mais lui les aimait : c’est lui qui nous a bâti notre synagogue. Ils voulaient dire par là qu’il avait dépensé son argent, ce qui leur avait permis d’économiser le leur. Il avait en effet construit le lieu de culte dont ils avaient besoin, qu’ils auraient dû autrement bâtir et financer eux-mêmes. Ils s’expriment comme s’ils s’adressaient au Caïphe et non au Christ. Devant tout cela le Christ ne prononça pas un mot, se contentant de faire route avec eux (Lc 7, 6). Survinrent alors les amis du centurion, puis le centurion lui-même.

Voyant le Christ en face de lui, le centurion fut obligé de Lui refaire tout le récit, qui était déjà connu du Seigneur. Mais Jésus lui dit: «Je vais aller le guérir» (Mt 8, 7). Voyez comme s’exprime Celui qui dispose du pouvoir et de la force! Il ne dit pas: nous verrons! Il ne lui demande pas non plus : crois-tu que je sois capable de faire cela ? Car II voit déjà dans le cœur du centurion et connaît sa foi. Mais II lui dit avec autorité, comme jamais aucun médecin n’avait osé le faire : Je vais aller le guérir. Si le Seigneur s’exprime de façon aussi déterminée et claire, c’est pour susciter la réponse à venir du centurion devant les Juifs. Car quand Dieu accomplit une action, Il fait en sorte que celle-ci n’ait pas seulement une utilité mais s’avère utile à plusieurs égards. Le Christ voulait ainsi que cet événement ait une utilité multiple : guérir le malade mais aussi révéler la grande foi du centurion, réprimander les Juifs pour leur manque de foi et faire état d’une importante prophétie au sujet du Royaume : ceux qui se croient sûrs d’y accéder n’y entreront pas et ceux qui ne pensent pas y pénétrer, y entreront.

Alors le centurion dit : Seigneur; je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit: dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri (Mt 8, 8). Quelle énorme différence entre cette foi ardente du cœur et les croyances légales froides des pharisiens! Cette différence n’est pas plus grande que celle existant entre le feu qui brûle et celui dessiné sur un papier. Quand un pharisien invita le Christ à venir prendre un repas chez lui, il crut dans son orgueil de légiste que cela représentait un honneur pour le Christ de venir chez lui, et non que c’était un honneur pour lui de recevoir le Christ. Dans son orgueil et son arrogance, ce pharisien avait même négligé les manifestations habituelles de l’hospitalité : il n’avait pas versé d’eau sur les pieds de son Hôte, il ne lui avait pas donné de baiser ni répandu d’huile sur la tête (Lc 7, 44-46). Comme il était apparu humble et modeste devant le Seigneur, cet « incroyant » à qui il n’avait pas été donné de connaître Moïse et les prophètes et qui ne disposait que de son esprit naturel pour lui permettre de discerner la vérité du mensonge, le bien du mal! Il sait que pour tout homme ordinaire à Capharnaüm, c’est un honneur d’entrer dans la maison du centurion; mais dans le Christ, il ne voit pas un homme ordinaire mais Dieu Lui-même. C’est pourquoi il dit : je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. Que sa foi en Christ et en Son pouvoir est forte ! Dis seulement un mot et la maladie s’enfuira, et mon serviteur se mettra debout. Longtemps, l’apôtre Pierre lui-même ne fut pas en mesure d’avoir une foi aussi puissante. Dans la présence du Christ, le centurion sent la présence du ciel lui-même, du feu céleste et de la lumière céleste. Pourquoi un tel feu entre-t-il dans sa maison, si une seule étincelle suffit ? Pourquoi tout le soleil pénètre-t-il chez lui, quand un seul rayon suffit? Si le centurion avait connu l’Ecriture Sainte comme nous la connaissons aujourd’hui, il aurait dit au Christ : Toi, qui as par Ta parole créé le monde et l’homme, Tu peux aussi par Ta parole relever un malade ! Ta parole la plus infime est suffisante, car elle est plus forte que le feu et plus lumineuse qu’un rayon de soleil. Dis seulement un mot! Que cette foi puissante d’un incroyant doit faire honte à nombre d’entre nous qui connaissons cent fois mieux l’Écriture Sainte mais avons aussi cent fois moins de foi !

Avec ces mots le centurion cherche à expliquer comment il croit dans la puissance du Christ -.Ainsi moi, je suis soumis à une autorité avec des soldats sous mes ordres, et je dis à l’un: « Va» et il va, à un autre :« Viens» et il vient, et à mon esclave: «Fais ceci» et il le fait (Mt 8, 9). Qu’est-ce qu’un centurion ? Il a autorité sur une centaine d’hommes, tandis qu’une centaine d’autres disposent de l’autorité au-dessus de lui. Ceux qui sont au-dessous de lui doivent l’écouter. Si lui-même, placé sous une autorité supérieure mais ayant un petit pouvoir personnel, est en mesure de commander à ses soldats et à ses esclaves, a fortiori le Christ peut-il le faire, Lui qui n’est soumis à aucune autorité et qui constitue Lui-même l’autorité suprême sur la nature et les hommes. Et si tant d’hommes obéissent à la faible parole du centurion, comment toutes les choses n’obéiraient-elles pas à la parole de Dieu, qui est forte comme la vie, tranchante comme le glaive et terrible comme le fouet (Dt 32, 47; Jn 12,50; Ep 6,17; Jn 5,21). Quels sont les soldats du Christ et Ses serviteurs ? Est-ce que la vie de tous les êtres ne constitue pas l’armée du Christ? Les anges et les saints ainsi que tous les hommes craignant Dieu ne sont-ils pas les soldats du Christ? Et toutes les forces existant dans la nature, la mort et la maladie ne sont-elles pas au service du Christ? Le Seigneur ordonne à la vie: «va dans cette direction», et il en est ainsi et la vie va; «reviens», lui ordonne-t-Il, et la vie revient. Il envoie la vie; Il relâche la mort et la maladie ; Il ressuscite et II guérit. Devant Ses paroles les armées célestes fléchissent comme le feu sous un vent violent. Il parle et cela est, Il commande, et cela existe (Ps 33, 9). Nul ne peut résister à Sa force et nul ne peut s’opposer à Sa parole. « Jamais homme n'a parlé comme cela» (Jn 7,46). Car II n’a pas parlé en subordonné mais en maître, en homme qui a autorité (Mt 7, 29). C’est en tant que tel que le centurion lui a demandé : dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri. Chasser la maladie d’un jeune homme paralysé, c’est un acte que ne peuvent accomplir tous les êtres mortels sur cette terre ; mais c’est une œuvre infime pour le Christ. Pour l’accomplir, Il n’a pas besoin de faire d’efforts et venir dans la maison du centurion ; il n’a même pas besoin de voir le malade ; Il n’a pas besoin de le prendre par la main et le relever. Il lui suffit de dire un mot et l’acte sera accompli. Voilà ce que pensait le centurion au sujet du Christ ; telle était la foi qu’il avait en Christ.

En l'entendant, Jésus fut plein d’admiration et dit à ceux qui Le suivaient: «En vérité, je vous le dis, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi» (Mt 8, 10). Pourquoi le Christ fut-il plein d’admiration, s’il savait à l’avance ce que le centurion allait lui répondre ? Lui-même ne l’avait-il pas incité à Lui répondre ainsi, en lui disant ces mots inhabituels : Je vais aller le guérir ? Pourquoi donc se montre-t-Il maintenant plein d’admiration ? Il se comporte ainsi pour l’édification de ceux qui Le suivaient. Il exprime son admiration pour leur montrer ce qu’ils doivent admirer dans ce monde. Il admire la grande foi d’un homme afin d’enseigner à Ses disciples qu’ils doivent eux aussi admirer une grande foi: en vérité, rien dans ce monde n’est digne d’être autant admiré que la grande foi d’un homme. Le Christ n’a pas exprimé Son admiration devant la beauté de la mer de Galilée ; qu’est-ce qu’en effet cette beauté à côté de la beauté céleste que Lui connaît? Il ne s’est jamais non plus émerveillé devant la grande sagesse des hommes, la richesse ou la puissance ; car tout cela n’est rien par rapport à la richesse, la sagesse et la puissance, que Lui connaît au Royaume de Dieu. Il ne s’est jamais émerveillé non plus devant la grande assemblée populaire lors d’une fête à Jérusalem, car un tel rassemblement est infime et misérable à côté de la réunion éclatante des anges dans le ciel, qu’il a observée depuis la création du monde. Quand d’autres s’extasiaient devant la beauté du temple de Salomon, Il décrivait la destruction de ce temple jusqu’à ses fondations. Seule la grande foi d’un homme est admirable. C’est la chose la plus importante et la plus belle sur terre.

Car à travers la foi, l’esclave devient libre, un serviteur devient fils de Dieu et un mortel devient immortel. Quand le juste Job gisait dans sa puanteur et ses blessures sur les cendres de toute sa richesse et de ses enfants, sa foi en Dieu était restée inébranlable. Dans sa puanteur et couvert de blessures, il criait: Une fois qu’ils m’auront arraché cette peau qui est mienne, hors de ma chair, je verrai Dieu; Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger (Jb 19,26-27).

A qui le Seigneur Jésus exprime Son admiration? A ceux qui Le suivaient. Ce sont Ses saints apôtres. C’est pour les instruire qu’il exprime Son admiration. Bien entendu, les autres Juifs qui étaient partis avec Lui en direction de la maison du centurion avaient entendu les mots par lesquels le Seigneur avait montré Son admiration : En vérité, je vous le dis, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi. Il parlait ainsi du peuple juif qui aurait dû avoir une foi plus forte que n’importe quel autre peuple sur terre, car c’est à ce peuple que dès le commencement le Seigneur Dieu avait révélé Sa force et Sa puissance, Sa sollicitude et Son amour, à travers des miracles et des signes innombrables et à travers les paroles de feu de Ses prophètes. Mais en Israël la foi s’était quasiment asséchée et les fils élus s’étaient dressés contre le Père dont ils s’étaient éloignés par l’esprit et par le cœur au point que leur esprit avait été maintenant aveuglé et que leur cœur était devenu de pierre. Une foi aussi forte en Christ que celle de cet officier romain n’avait pas été exprimée, au début, même par Ses apôtres - même Pierre, sans parler de Judas - ni par les sœurs de Lazare dont le Christ visitait souvent la demeure, ni par Ses parents et amis de Nazareth parmi lesquels II avait grandi.

Le Seigneur Jésus, regardant par Son esprit jusqu’à la fin des temps, exprime une prophétie, triste pour les Juifs mais joyeuse pour les peuples incroyants :

Aussi, je vous le dis, beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures: là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 8,11-12). Cette prophétie s’est largement réalisée jusqu’à nos jours et continue à se réaliser. À l’est et à l’ouest du peuple juif vivaient des peuples incroyants. Un grand nombre d’entre eux ont complètement adopté la foi chrétienne, comme les Arméniens et les Abyssins, les Grecs et les Romains et tous les peuples européens; nombre d’autres peuples sont en partie devenus chrétiens, comme les Arabes et les Egyptiens, les Indiens et les Perses, les Chinois et les Japonais, les

Noirs et les Malais, alors que les fils du Royaume, les Juifs, à qui le royaume fut proposé en premier, ont persévéré dans leur absence de foi en Christ jusqu’à nos jours ; mais c’est pourquoi, à côté de tous les autres peuples, ils se trouvent dispersés dans le monde entier, chassés de leurs foyers, méprisés et haïs par les peuples au milieu desquels ils sont venus s’établir. Ainsi, leur vie sur cette terre est envahie de ténèbres où sont les pleurs et les grincements de dents. Mais dans l’autre monde, aux côtés de nombre de leurs propres ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob, qui seront assis autour des agapes éternelles, il y aura davantage d’hommes venus de toutes les contrées de la terre, de toutes races et de toutes langues. Dans cet autre monde, pour les incroyants fils du Royaume, il y aura des ténèbres, des pleurs et des grincements de dents. Le maître arrache la vigne asséchée et la jette dans le feu et à sa place II plante et greffe une vigne sauvage. Le Père céleste éloigne Ses fils rebelles de Lui pour l’éternité et installe à leur place Ses serviteurs qu’il a adoptés. Ainsi ceux qui avaient été élus deviennent des non-élus, alors que ceux qui n’avaient pas été élus deviennent élus. Les premiers deviennent les derniers et les derniers, les premiers.

Jésus dit au centurion : « Va ! Qu’il t’advienne selon ta foi!» Et le serviteur fut guéri sur l’heure (Mt 8,13). Après avoir fait une prophétie, Il accomplit un miracle. Comme s’il voulait par ce miracle, non seulement récompenser la foi du centurion mais aussi confirmer Sa grande prophétie. Il dit un mot et le serviteur fut guéri. De même que lors de la création Dieu dit [...] et la lumière fut (Gn 1, 3), de même lors de la Nouvelle Création, le Seigneur dit seulement un mot, et il fut ainsi. Un homme paralysé, que tout l’empire romain n’aurait pu sauver, se redresse après que le Sauveur eut dit un seul mot, et se retrouve guéri. La maladie est une servante de Dieu, et quand le maître dit : « va-t’en », elle s’en va ; et quand II lui dit : «viens», elle vient. Sans remède ni onguent, le malade est guéri, car la servante a reconnu le commandement de son maître, et elle s’est enfuie. Les remèdes et les onguents ne guérissent pas, mais Dieu guérit. Dieu guérit, soit directement par Sa parole, soit indirectement par des remèdes et des onguents, selon la foi plus ou moins grande du malade. Il n’y a pas de remède, dans tout le vaste monde, qui en mesure de repousser la maladie et de faire recouvrer la santé sans la force divine, sans la présence de Dieu, sans la parole de Dieu.

Gloire soit au Dieu vivant, pour Ses innombrables guérisons de Ses fidèles par la puissance de Sa parole, dans le passé et aujourd’hui.

Vénérons Sa parole sainte et toute-puissante, avec laquelle II crée les choses nouvelles, guérit les malades, relève les déchus, glorifie les méprisés, fortifie les croyants et retourne les incroyants, toujours à travers Jésus- Christ, Son Fils Unique, notre Seigneur et Sauveur et par la puissance du Saint-Esprit. Vénérons, aux côtés des armées des anges et des saints, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le cinquième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur le salut de l’homme et la déchéance des porcs

(Mt 8, 28-34; 9,1)

Les hommes commirent une injustice envers Dieu, puis se mirent en colère contre Dieu. O hommes, qui a le droit de se mettre en colère contre qui?

Des incroyants fermèrent leur bouche et songèrent que s’ils ne faisaient pas mention du Nom de Dieu, celui-ci disparaîtrait de ce monde ! Mais, hommes pitoyables, vos bouches sont en minorité dans le vaste monde. N’avez-vous pas vu et entendu comme un barrage rend la rivière bruyante ? Sans barrage, la rivière est inaudible et muette ; et voici que le barrage lui a ouvert la bouche ! Chaque goutte d’eau s’est vu attribuer une langue.

De même, votre barrage obtiendra le même résultat: il ouvrira la bouche des sans-voix et permettra aux muets de parler. Si vos bouches cessent de confesser le nom de Dieu, vous vous mettrez à avoir peur en entendant que Son nom est confessé même par des aveugles et des muets. En vérité je vous le dis : les pierres crieront (Lc 19, 40). Même si tous les hommes sur terre se taisent, l’herbe se mettra à parler. Même si tous les hommes effacent le nom de Dieu entre eux, ce nom sera inscrit par les arcs-en-ciel dans le ciel et par le feu sur chaque grain de sable. Alors le sable deviendra des hommes, et les hommes du sable.

Les deux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit (Ps 19, 2-3). Ainsi s’exprime le visionnaire de Dieu et le chantre de Dieu. Et vous, comment vous exprimez-vous? Vous vous taisez dédaigneusement au sujet de Dieu; c’est pourquoi les pierres se mettront à parler. Et quand les pierres parleront, vous voudrez parler aussi, mais ne pourrez pas le faire. La parole vous sera arrachée pour être donnée aux pierres. Et les pierres seront des hommes, et vous serez des pierres.

Il est arrivé dans des temps anciens que des hommes entêtés soient en train de contempler le visage du Fils de Dieu et qu’ils ne Le reconnaissent pas ; leur bouche ne s’était pas ouverte pour Le célébrer. Alors le Dieu vivant fit ouvrir la bouche des démons pour qu’ils fissent honte aux hommes en reconnaissant le Fils de Dieu. Des démons, pires que des pierres et moins chers que le sable, se mirent à crier en présence du Fils de Dieu, alors que des hommes se tenaient muets autour de Lui. Mais quand ceux qui s’étaient complètement détachés de Dieu furent forcés de confesser le nom de Dieu, comment des pierres immaculées, qui obéissent aveuglément à la volonté de Dieu, ne le feraient-elles pas ?

Dieu fait la leçon aux hommes non seulement dans les deux pleins d’anges et ornés d’étoiles, non seulement sur la terre toute couverte de messages d’essence divine, mais même à travers les démons. Il le fait dans le seul but de donner la possibilité aux incroyants, qui descendent rapidement aux enfers, d’avoir honte de quelque chose, de se relever vers les hauteurs et et sauver leur âme des vices, du feu et de la puanteur.

Quand, même les hommes élus qui suivaient le Seigneur Jésus dans le monde se furent montrés comme des gens de peu de foi, le Seigneur les conduisit dans une contrée où régnait l’athéisme le plus éhonté, afin de leur faire honte et de dénoncer leur peu de foi, lors d’un épisode que relate l’évangile de ce jour.

Quand Jésus fut arrivé sur l'autre rive (de la mer), au pays des Gadaréniens, deux démoniaques, sortant des tombeaux, vinrent à Sa rencontre, des êtres si sauvages que nul ne se sentait de force à passer par ce chemin (Mt 8, 28). Gergesa et Gadara étaient des villes situées dans une région d’incroyants, sur l’autre rive de la mer de Galilée. C’étaient deux cités, entre des dizaines d’autres, qui existaient jadis sur les rives de la mer de Galilée. Dans les récits des évangélistes Marc et Luc, la localité de Gergesa est mentionnée comme Gadara, ce qui signifie simplement que ces deux villes étaient proches l’une de l’autre, et que l’événement décrit ici s’est passé à proximité de ces deux cités. Les évangélistes Marc et Luc évoquent un seul démoniaque, tandis que Matthieu en mentionne deux. Les deux premiers ne parlent que de l’un des deux, dont l’aspect plus terrifiant terrorisait tous les environs, alors que Matthieu évoque les deux, car tous deux furent guéris par le Seigneur. Le fait que l’un des deux était plus connu que l’autre se voit dans le récit de saint Luc qui écrit que ce démoniaque était un homme de la ville (Lc 8, 27), plus connu dans la cité que l’autre qui venait de la campagne. On note aussi dans le récit de Luc que cet homme était possédé de démons depuis un temps considérable (Lc 8, 27), ce qui signifie qu’il était malade depuis longtemps et donc très connu dans toute cette région. Le récit de Luc montre aussi que cet homme était encore plus possédé par le démon que son ami, car on était obligé de le lier avec des chaînes et des entraves, mais il brisait ses liens et le démon l’entraînait vers le désert (Lc 8,29). C’est pour cette raison que deux évangélistes font mention d’un seul démoniaque, alors qu’ils étaient deux. Nous aussi, de nos jours, avons souvent recours à ce type de relation d’un événement, ne mentionnant par exemple que le seul chef d’une bande de malfaiteurs ; quand tout un groupe de malfaiteurs est arrêté avec leur chef, on ne mentionne en fait que le seul nom du chef de la bande. Les évangélistes ont agi de même. Mais comme Marc et Luc complètent le récit de Matthieu en apportant des informations sur l’aspect du principal démoniaque, Matthieu prolonge le récit de Marc et de Luc en précisant qu’il s’agissait de deux démoniaques.

Ces démoniaques vivaient dans des tombeaux, dont ils ne sortaient que pour errer dans le désert et importuner les gens dans les champs et sur les chemins situés non loin de leur demeure. Les païens avaient fréquemment leurs tombes près des routes et des chemins, ce qui n’était pas non plus une rareté chez les Juifs. Ainsi la tombe de Rachel se trouvait près de la route allant de Jérusalem à Bethléem ; la tombe de Manassé était située près de la voie menant à la Mer Morte. Ayant pris le contrôle de ces deux hommes, les démons se mirent à les utiliser comme des armes, afin de faire du mal à d’autres hommes. Car la principale caractéristique des gens possédés par le démon est de faire du mal ; ils se trouvent en effet dépouillés de toute bonté. Depuis longtemps il ne portait plus de vêtement (Lc 8, 27), est-il dit pour l’un d’eux. Cela signifie qu’outre leur nudité physique, leur âme n’était dotée d’aucun sentiment du bien, qui est un don de Dieu. Tous deux étaient mauvais et malveillants, au point que personne ne pouvait passer par ce chemin-là (Mt 8,28).

Et les voilà qui se mirent à crier: « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ?» (Mt 8, 29). Dans cette exclamation démoniaque, le plus important est que les démons ont reconnu Jésus comme Fils de Dieu et, mus par leur peur terrible de Lui, l’ont proclamé ouvertement afin que la honte envahisse les hommes qui ont contemplé le visage du Seigneur et n’ont pu Le reconnaître, ou qui, L’ayant reconnu, n’ont pas osé Le reconnaître et Le confesser publiquement. Il est vrai que les démons n’ont pas annoncé le Christ avec un sentiment de joie et de satisfaction, comme un homme qui après avoir découvert un grand trésor s’écrie de joie, ou comme l’apôtre Pierre qui a crié tout joyeux: Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16) ; ils ont crié pleins de crainte et de terreur, en voyant devant eux leur Juge. Mais ils ont quand même crié, annonçant Celui dont ils craignent le plus le nom qu’ils s’efforcent d’effacer du cœur des hommes. Ils l’ont crié pleins de tourment et de désespoir, comme beaucoup d’hommes qui n’ouvrent leur bouche pour prononcer le Nom de Dieu que dans le tourment et le désespoir.

Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? demandent les démons, c’est-à-dire : qu’y a-t-il de commun entre toi et nous? Quelle est la raison de ta visite inattendue et indésirable ? Quelle entente entre le Christ et Béliar (2 Co 6, 15) ? Il n’y en a aucune. C’est pourquoi les serviteurs de Béliar, oppresseurs des hommes, demandent au Christ la raison de Sa venue, et cela pour nous tourmenter avant le temps, ce qui signifie qu’ils attendent l’heure du jugement et des souffrances à la fin du temps. La seule apparition du Christ devant eux est une souffrance pour eux, une souffrance plus terrible que la lumière pour les taupes, que le feu pour les araignées. En l’absence du Christ, les démons sont insolents et arrogants, humiliant tellement les gens qui leur sont soumis et terrorisant tout leur entourage que nul ne se [sent] de force à passer par ce chemin (Mt 8,28). Mais en présence du Christ, ils ne se montrent pas seulement effrayés mais pleins d’humilité craintive - à l’instar des tyrans devant leurs juges - et les voilà en train de supplier humblement le Seigneur de ne pas leur ordonner de s’en aller dans l’abime (Lc 8, 31). Cela signifie que s’il leur ordonnait, ils devaient s’en aller dans l’abîme. Tel est le pouvoir, telle est la force du Christ. Et l’abîme est leur véritable demeure et leur lieu de souffrances. Pour le chef de tous les démons, le prophète visionnaire dit: Comment es-tu tombé du ciel, Astre du matin ? — Mais tu as dû descendre dans le séjour des morts au plus profond de la fosse (Is 14, 12-15), là où sont les pleurs et les grincements de dents. A cause du péché des hommes et avec la tolérance de Dieu, les démons ont été lâchés parmi les hommes. Ils se sentent plus à l’aise au milieu des hommes que dans l’abîme. En effet quand ils se trouvent au sein des hommes, ils persécutent les hommes, mais dans l’abîme ils se persécutent eux-mêmes. Même parmi les hommes ils sont en grande souffrance, mais leurs souffrances sont atténuées par le fait que quelqu’un les partage avec eux. Le diable est malveillant avec le corps, une écharde en la chair, comme l’appelle l’Apôtre qui a senti sa présence (2 Co 12, 7). Il s’insinue progressivement dans le corps humain et rampe jusqu’à l’âme, s’empare du cœur et de l’esprit de l’homme ; puis il se met à tout ronger, à tout déformer, à enlever la beauté et la pureté divines, et à ôter toute intelligence et droiture, tout amour et toute foi, tout espoir et toute aspiration au bien. Alors il s’installe en l’homme comme sur son trône et prend tout le tissage du corps et de l’âme humaine entre ses mains ; pour lui, l’homme devient alors un cheval de trait qu’il chevauche, un instrument avec lequel il joue, une bête sauvage dont il se sert pour mordre. Tels étaient ces hommes possédés par le diable dont parle l’Evangile. Il n’est pas dit qu’ils ont vu le Christ, ni qu’ils L’ont connu, ni qu’ils se sont adressé à Lui, ni qu’ils ont eu une conversation avec Lui. Tout cela, ce sont les démons qui étaient en eux, qui l’ont fait. C’est comme si ces possédés n’existaient pas, tels deux tombeaux que les démons poussaient devant eux à coups de fouets. Guérir de tels hommes équivaut à ressusciter des morts; et encore davantage. En effet, quand un homme est mort, son âme est séparée du corps ; si l’âme est entre les mains de Dieu, Dieu peut la faire revenir dans le corps et celui-ci reviendra à la vie. Mais ces hommes possédés par le démon se trouvaient dans une situation pire que la mort. Car leur âme avait été volée et emprisonnée par les démons, qui la tenaient entre leurs mains. Il fallait donc reprendre leur âme aux démons, expulser les démons de ces hommes et faire revenir l’âme humaine dans leurs corps. C’est pourquoi le miracle de la guérison de ces possédés constitue un miracle aussi important que celui de la résurrection des morts, sinon davantage.

«Tu es venu ici avant le temps pour nous faire souffrir!», disent les démons au Christ. Cela signifie qu’ils savent déjà qu’à la fin des fins, la souffrance les attend. Ah ! si les hommes pécheurs savaient au moins cela : que les souffrances les attendent, qui ne seront pas moindres que celles qui attendent le diable. Les démons savent qu’à la fin des fins le genre humain leur échappera des mains, et qu’ils seront précipités dans un abîme de ténèbres où ils se rongeront et s’égorgeront mutuellement. Le grand prophète Isaïe dit que le diable sera expulsé de son sépulcre (c’est- à-dire du corps des hommes possédés) comme un rameau dégoûtant, comme une charogne foulée aux pieds (Is 14, 19). Le Seigneur Lui-même dit: Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair (Lc 10,18). À la fin des fins, c’est ce que verront aussi les pécheurs qui comme l’éclair, seront précipités dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges (Mt 25,41).

Pendant que les démons peureux et effrayés suppliaient le Christ, un gros troupeau de porcs, environ deux mille, était en train de paître. Et les démons suppliaient Jésus: «Si tu nous expulses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs» (Mt 8,31). Cela voulait dire: surtout ne nous précipite pas dans la fosse, mais envoie-nous au moins dans les corps des porcs. Si tu nous expulses ! Ils ne parlent pas du corps de ces hommes, ils ne veulent même pas mentionner le nom d’homme, tellement il leur est odieux. Car parmi toutes les créatures de l’univers, il n’y en a pas une que le diable haïsse autant que l’homme, aucune qu’il envie autant que l’homme. Le Seigneur Jésus, Lui, met tout particulièrement l’accent sur ce mot - l’homme, prescrivant à l'esprit impur de sortir de cet homme (Lc 8,29). Or les démons ne souhaitent nullement sortir de l’homme ; ils préféreraient infiniment plus rester au sein des hommes que d’aller chez les porcs ; que peuvent-ils faire avec les porcs? Alors qu’ils peuvent transformer des hommes en porcs, voire pire, que peuvent-ils faire avec des porcs ? D’ailleurs, même quand ils deviennent des porcs, ou n’importe quelle autre créature, leur méchanceté est dirigée contre l’homme. Même comme porcs, ils s’efforceront de nuire aux hommes ; à défaut d’autre chose, le fait de noyer les porcs suscitera la colère des hommes contre Dieu. C’est pourquoi, face à une fosse vide, ils préfèrent devenir des porcs plutôt que d’être précipités dans la fosse.

«Allez », leur dit le Seigneur. Sortant alors, ils s’en allèrent dans les porcs, et voilà que tout le troupeau se précipita du haut de l'escarpement dans la mer et périt dans les eaux (Mt 8, 32). De même ces esprits maléfiques auraient pu forcer ces deux malheureux hommes à se précipiter dans la mer si la force divine ne les en avaient pas empêché. Il arrive cependant, même fréquemment, que des êtres désespérés sautent d’une certaine hauteur, se noient dans l’eau, se jettent dans le feu ou se pendent. Les mauvais esprits les y poussent. Leur but n’est pas seulement de mettre fin à une vie humaine, mais de tuer l’âme. Or il arrive souvent que Dieu, dans Sa très grande sagesse, préserve les hommes d’une telle mort.

Pourquoi le Seigneur Jésus a-t-Il envoyé ces mauvais esprits précisément dans les porcs ? Il aurait pu les envoyer dans les arbres ou dans les pierres; pourquoi justement dans les porcs? Il l’a fait, non pour répondre au souhait des démons, mais pour instruire les hommes. Là où sont les porcs, règne la saleté; or les esprits impurs aiment la saleté; là où il n’y en a pas, ils la créent de force. Là où il y a peu de saleté, ils se regroupent rapidement et d’un petit tas, ils font beaucoup de saleté.

Quand ils s’incrustent au sein de l’homme le plus propre, ils y entassent rapidement la saleté porcine. En nous montrant avec quelle vitesse les porcs se sont précipités dans la mer, le Seigneur veut nous enseigner que la voracité et la gourmandise ne résistent pas à la puissance du démon ; Il veut aussi nous rappeler l’importance du jeûne. Qu’y a-t-il de plus vorace et gourmand que les porcs ? Mais comme les forces démoniaques les ont rapidement maîtrisées et anéanties ! Il en est de même avec les hommes voraces et gourmands, qui pensent qu’en se goinfrant ils accumulent de la force en eux. Mais ils n’accumulent pas ainsi de la force, mais de la faiblesse, tant physique que spirituelle. Les voraces sont des hommes sans caractère, faibles devant les autres et encore plus devant les démons. Rien n’est plus facile pour les démons que de les pousser et les précipiter dans la mer de la mort spirituelle ! On voit ainsi la force terrible des démons quand Dieu ne les arrête pas. Les démons qui se trouvaient dans deux hommes seulement ont maîtrisé et noyé en quelques instants quelque deux mille porcs. Là, Dieu les avait arrêtés en attendant la venue du Christ, afin de montrer Sa puissance et Son pouvoir sur eux; mais ici, Dieu les a laissés, afin que la force des démons se voie. Si Dieu fléchissait, les démons feraient en quelques instants avec tous les hommes sur terre ce qu’ils ont fait avec ces porcs. Mais Dieu est ami-des-hommes, et Son amour sans limites nous maintient en vie et nous protège de nos ennemis les plus violents et les plus terribles.

Mais, diraient certains, le Seigneur ne regrette-Il pas que tant de porcs aient péri et qu’un tel dommage ait été infligé aux habitants locaux ? De nouveau, seul le diable pousse les hommes à de telles pensées, soi-disant pour se montrer plus compatissant que le Christ! Mais que sont les porcs sinon de l’herbe en mouvement? Si Dieu ne se montre pas compatissant envers les lis blancs dans les champs, aujourd’hui plus luxueusement parés que le roi Salomon et demain brûlés par le feu du soleil, pourquoi aurait-Il de la compassion pour des porcs ? Ou peut-être serait-il plus difficile pour Dieu de créer des porcs que des lis dans les champs? Mais quelqu’un pourrait de nouveau objecter: ce n’est pas une question de beauté, mais d’utilité. Le porc n’est-il utile à l’homme que quand il le nourrit et engraisse son corps, mais non quand il contribue à lui éclairer l’âme ? Mais voici un autre exemple. Vous valez mieux, vous, qu'une multitude de passereaux, a dit le Seigneur aux hommes (Mt 10,31). Les hommes ne sont-ils pas meilleurs et supérieurs à un grand nombre de porcs, voire deux ou trois mille porcs? Que chacun réfléchisse sur lui-même et son propre prix, et il arrivera rapidement à la conclusion que cet enseignement donné aux hommes, à travers cet épisode avec les porcs, a impliqué un coût réduit. Car il fallait montrer de façon évidente, quasi radicale, au genre humain engourdi, d’abord quelle est l’impureté du démon et ensuite quelle est la force du démon. Aucune parole au monde n’aurait pu exprimer de façon aussi évidente la fureur et la noyade des porcs à l’instant où ils furent assaillis par les mauvais esprits. Et quels mots auraient pu convaincre les habitants païens de Gergesa et Gadara, si une preuve aussi terriblement évidente - il ne s’agit d’ailleurs pas d’une preuve mais d’une démonstration - n’a pas été en mesure de les réveiller de leur sommeil de pécheurs, de leur faire prendre conscience devant l’abîme où les démons les poussent impitoyablement comme des porcs, et de les instruire dans la foi en Christ Tout-puissant ?

Mais voici ce qui s’est produit ensuite : les gardiens des porcs prirent la fuite et s’en furent à la ville tout rapporter [..]. Et voilà que toute la ville sortit au-devant de Jésus; et, dès qu’ils Le virent, ils Le prièrent de quitter leur territoire (Mt 8, 33-34). La peur et la terreur s’étaient emparées des porchers comme des habitants. Mais ils virent alors ces hommes possédés, dont ils avaient eu peur pendant des années, qui étaient assis aux pieds de Jésus, tranquilles et sages. Ils entendirent le récit raconté par les apôtres et les gardiens de porcs : comment le Christ avait guéri ces possédés, comment une légion de démons avait tremblé de peur à la seule apparition du Christ, comment ils L’avaient supplié avec effroi de les envoyer au moins dans les porcs, s’il ne leur était pas permis de rester dans les hommes ; enfin comment les esprits mauvais les avaient, dans un tourbillon, précipité dans les profondeurs de la mer. Ils entendirent tout cela ; ils comprirent bien tout cela ; et ils virent deux hommes nouveaux, qui avaient été jusque-là pires que des cadavres, et qui étaient maintenant purifiés et ressuscités ; et ils virent aussi le doux visage du Seigneur qui se tenait devant eux, doux et paisible, comme s’il n’avait pas accompli un miracle plus grand que s’il avait précipité la montagne de Gergesa dans la mer. Or de tout cela, ces habitants à l’esprit engourdi ne retinrent qu’une seule chose dans leur esprit et leur cœur, qui était que leurs porcs avaient péri sans retour ! Au lieu de s’agenouiller et de remercier le Seigneur pour avoir sauvé deux hommes, ils se plaignent d’avoir perdu leurs porcs ! Au lieu d’inviter le Seigneur chez eux, ils Le prient de partir au plus vite. Au lieu de chanter la gloire de Dieu, ils poussent une complainte à cause de leurs porcs. Mais ne vous hâtez pas de condamner ces habitants de

Gergesa amoureux de leurs porcs avant de considérer la société actuelle et de dénombrer tous ceux qui auraient agi comme les habitants de Gergesa, préférant leurs porcs à la vie de leurs voisins. Croyez-vous qu’il y a peu d’hommes aujourd’hui, même parmi ceux qui font le signe de croix et confessent le Christ en paroles, qui ne se résoudraient pas rapidement à tuer deux hommes afin de se procurer deux mille porcs ? Croyez-vous qu’il y en a beaucoup, même parmi vous, prêts à sacrifier deux mille porcs pour sauver la vie de deux déments ? Que ces derniers se couvrent profondément de honte et ne condamnent point ces habitants de Gergesa avant de se condamner eux-mêmes. Si ces habitants de Gergesa se relevaient aujourd’hui de leurs tombes et se mettaient à compter, ils trouveraient dans l’Europe chrétienne un très grand nombre de gens pensant comme eux. Ces derniers suppliaient au moins le Christ de s’en aller de chez eux, tandis que les Européens chassent le Christ de chez eux, à la seule fin de rester seuls, seuls avec leurs porcs et leurs maîtres, les démons !

Tout cet épisode possède encore un sens plus profond, intérieur. Mais ce qui vient d’être dit suffit pour instruire, mettre en garde et réveiller tous ceux qui se sentent dans leur corps comme dans un tombeau, qui observent l’action des forces démoniaques dans leurs passions, qui les entravent comme des chaînes en fer et les entraînent vers l’abîme de la déchéance, qui malgré tout respectent l’homme qui est en eux, c’est-à-dire leur âme, plus que tous les porcs, tout le bétail, tous les biens et richesses terrestres, et qui sont en quête d’un remède et du Médecin pour soigner leur maladie, fut-ce au prix de tout ce qu’ils possèdent.

Toute cette histoire s’achève par ces mots : Et le Christ, étant monté en barque, s’en retourna (Mt 8, 37). Il ne dit pas un mot aux habitants de Gergesa. Comment des mots pourraient-ils aider si de tels miracles de Dieu n’aident pas ? Il ne leur fit pas de reproche. A quoi sert-il de faire des reproches à des tombes mortes ? Mais II descendit de la montagne en silence, monta dans la barque et s’éloigna d’eux. Quelle douceur, quelle patience, quelle noblesse divine ! Combien vaine est la victoire de ce chef militaire18 qui avait écrit orgueilleusement à son Sénat: «Je suis venu,j’ai vu, j’ai vaincu ! » Le Christ est venu, Il a vu et II a vaincu - et II s’est tu. En se taisant, Il a rendu Sa victoire merveilleuse et éternelle. Que les païens prennent exemple sur ce chef militaire orgueilleux; nous, nous prendrons exemple sur le doux Seigneur Christ. Il ne s’impose à personne. Mais celui qui Le reçoit reçoit la vie ; celui qui Le rejette reste dans le camp des porcs, avec la furie éternelle et la mort éternelle.

Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de nous pécheurs, guéris-nous et sauve-nous ! Gloire et louanges à Toi, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le sixième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur la joie et la méchanceté

(Mt 9,1-8)

Ne pas se réjouir pour les autres est l’une des caractéristiques les plus indignes de l’âme humaine durcie par le péché.

Qu’est-ce que le soleil enseigne aux hommes de l’aube au crépuscule ? « Hommes, réjouissez-vous devant le bien et cette joie fera de vous des dieux ! »

Le rossignol affamé chante à l’aube parfois pendant deux heures, avant de trouver deux miettes de nourriture pour son petit-déjeuner. Qu’est-ce qu’enseigne ainsi le rossignol aux hommes, aux riches dans leur lit qui commencent leur journée en ouvrant la bouche non pour chanter mais pour manger? «Hommes, réjouissez-vous devant le bien et chantez le bien ! Ne vous demandez pas : à qui est-ce ? Le bien n’a pas de maître sur cette terre. C’est un hôte venu de loin : nous qui avons été créés et sommes mortels, nous ne possédons pas le bien, mais nous le chantons.»

Se lamenter de la tristesse d’autrui, c’est ce que peuvent faire des vieillards pécheurs. Mais se réjouir de la joie d’autrui, seulement des enfants le peuvent, ainsi que ceux qui sont aussi innocents que des enfants. En vérité je vous le dis: quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant ny entrera pas (Mc 10,15 ; Mt 18,3). Et qu’est-ce que le Royaume de Dieu sinon l’ensemble de tout ce qui est bien et l’absence de tout ce qui est mal? L’enfant innocent se réjouit plus devant le bien d’autrui que le vieillard malveillant de son propre bien. Car un enfant n’envie pas la joie d’autrui ; il partage le sourire de tous les visages, il prend même la moquerie pour un sourire. Nul sur terre n’est aussi semblable à Dieu qu’un enfant innocent. Lajoie de Dieu devant notre bonheur, même infime, est indicible et parfaite.Quand le Seigneur Jésus est venu parmi les hommes; Il a révélé la richesse infinie des bontés divines. Ces bontés ont réjoui les enfants, comme tous les hommes dont la candeur les rapprochait des enfants. Mais ces bontés non seulement n’ont pas réjoui les hommes à l’esprit tordu et au cœur endurci, mais elles les ont au contraire, rendu tristes et amers.

Le Christ rappelle aux hommes leur patrie originelle, dans l’éclat divin et la société des anges; les enfants s’en réjouissent, mais les vieillards méchants s’en moquent.

Le Christ enlève la peur aux hommes et fait d’eux des maîtres sans crainte du monde - les enfants accueillent cela avec reconnaissance et les princes le refusent.

Le Christ montre de façon évidente, comment l’homme, uni au Dieu vivant, peut se vaincre lui-même, ainsi que la nature qui l’entoure, les esprits maléfiques, la maladie et la mort ; les enfants se pressent autour du Seigneur avec joie afin de se délecter le plus possible de ces victoires, tandis que les scribes se pressent autour du Seigneur avec amertume, afin de trouver des prétextes pour L’humilier, L’emprisonner et Le martyriser.

Les enfants demandent la bénédiction du Christ, tandis que les responsables publics profèrent des malédictions contre Lui.

Si les gens étaient normaux et sains, ils se réjouiraient avec une joie enfantine devant chaque parole du Christ et chacune de Ses actions. Car Il ne montre aux hommes que le bien, l’éclat et la beauté du bien, les délices, la durée et la solidité du bien. Mais de nombreux hommes - à cette époque comme aujourd’hui - ne se sont pas réjouis en voyant le bien que le Christ a révélé et montré. Pourquoi cela? Parce que les hommes se sont accommodés du mal, se sont habitués à lui, se sont ralliés à lui, de sorte que le mal est devenu comme une réalité et le bien comme une illusion. Comme la poule qui avait tenté longuement et en vain de picorer des grains qui avaient été dessinés et qui, quand des grains véritables furent déposés à côté des faux, ne voulut plus picorer du tout en pensant que les vrais grains étaient faux. Ils raisonnent comme cette poule, ceux qui pensent que des mains du Christ ne peut venir que la tromperie, comme des autres mains impures! Si de Ses mains et de Sa bouche n’émanait que de l’imposture pour les hommes, alors la vie humaine serait en vérité pire que le néant, plus terrible que le rêve le plus effrayant et plus effrénée que le tourbillon le plus fou. Cent fois pitoyables sont ceux qui, à la main tendue du Christ, ne tendent pas leur main ; mais de quelque autre côté qu’ils tendent leur main, ils la tendront vers le feu ou dans la gueule du loup. Mais soyez cent fois bénis, vous les fidèles, qui vous réjouissez à la seule mention du Nom du Christ, comme quand l’enfant mentionne sa mère. Armez-vous de force et de ténacité afin de persévérer jusqu’au bout dans la foi et la joie. Car celui qui a suivi le Christ, puis se ravise, sera dans un état pire que celui qui ne s’est jamais mis en route. Et si le Seigneur l’a libéré d’un seul esprit maléfique et que lui-même renie ensuite le Seigneur, il sera assailli et capturé par sept autres esprits mauvais, pires que le premier (Lc 11,24-26).

Le Christ est comme une ligne de partage des eaux. Là où II apparaît, les hommes se divisent aussitôt en deux camps : ceux qui se réjouissent devant le bien et ceux qui ne se réjouissent pas devant le bien. Il en est encore ainsi aujourd’hui; il en était de même à l’époque où le Seigneur foulait cette terre, incarné dans le corps d’un homme. L’évangile de ce jour décrit cette terrible division entre les hommes en présence du Révélateur du bien, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

Jésus monta donc dans la barque, retraversa la mer et vint dans Sa ville (Mt 9, 1). Cela se produisait après Sa visite remarquable aux païens sur la rive est du lac de Génésareth (Tibériade), après sa puissante guérison de deux possédés et après la riposte terrible pour les païens lancée par les démons eux-mêmes, proclamant que le Christ était le Fils de Dieu. Il monta donc dans la barque ; c’était celle dans laquelle il avait auparavant traversé le lac avec les apôtres, la même où II avait accompli un miracle aussi grand que l’expulsion des démons des hommes, quand 11 menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme (Mt 8, 26). L’évangile de ce jour nous apprend que le Seigneur, au retour de ce voyage, a guéri un paralytique, après lui avoir pardonné ses péchés. Ainsi dans le délai le plus bref, le Christ a accompli trois actions fortes, trois miracles prodigieux qui témoignaient clairement de la venue de Dieu parmi les hommes. En très peu de temps, le Seigneur a révélé trois bienfaits inestimables aux hommes : Son pouvoir sur la nature, Son pouvoir sur les démons et Son pouvoir sur les péchés et les maladies. Trois grandes raisons pour les hommes d’être joyeux ! Comme sont terribles les entraves avec lesquelles la nature nous tient enfermés ! Qui ne se réjouirait pas de la libération de telles chaînes? Encore plus effrayantes sont les chaînes avec lesquelles les démons nous tiennent prisonniers et nous fouettent après nous avoir fait perdre la raison. Qui ne se réjouirait pas de la victoire sur les pires ennemis du genre humain ? Quant aux chaînes avec lesquelles nos péché nous enferment dans la soumission à la nature, aux démons et aux maladies, il s’agit des chaînes originelles où l’homme s’est laissé emprisonner volontairement, au tout début, en renonçant à l’obéissance et à l’humilité à l’égard de son Créateur; ô mortels, qui parmi vous ne se réjouirait pas de la rupture de ces premières chaînes, qui ont servi de fondements à la trame et à la fabrication de vos autres chaînes d’esclaves ?

Ce dernier bienfait fut annoncé par le Seigneur aux hommes, quand venant des territoires romains, Il vint dans Sa ville. Capharnaüm était la localité où II s’était établi après avoir été rejeté et presque tué par les habitants de Nazareth, qui avait été Sa patrie de longues années durant (Lc 5,17-20; Mc 2,1-12).

Et voici qu’on Lui apportait un paralytique étendu sur un lit (Mt 9,2). Cet événement est décrit par les évangélistes Marc et Luc. Ils le décrivent en apportant des précisions que l’évangéliste Matthieu ne mentionne pas. Ce paralytique était si malade que non seulement il avait été incapable de venir seul jusqu’au Christ, mais qu’il était impossible de le toucher et de le faire descendre de son lit; c’est pourquoi ses parents et amis avaient été contraints de le transporter dans son lit jusqu’au Seigneur. La faiblesse extrême de ce malade se remarque aussi dans le fait que quatre hommes avaient été obligés de porter le lit, dans le seul but de le transporter en toute sécurité et de le secouer le moins possible pendant la marche. A leur arrivée devant la maison où le Christ se trouvait, ils virent que la multitude de gens qui se pressait aux portes rendait tout à fait impossible de faire entrer le malade. Ils se résolurent alors à ouvrir le toit de cette maison, puis firent descendre le lit avec le malade devant le Christ. À cet instant, le Christ dispensait Son enseignement au peuple. Puis II dit un mot. Il ne traînait pas : après avoir accompli une action, Il parlait et après avoir parlé, Il agissait. Il ne cessait de parler et d’agir, dans le seul but d’aider les gens à se réjouir des bonnes actions, d’avoir foi dans les bonnes actions et en Lui comme détenteur suprême et révélateur du bien.

Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique: «Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis » (Mt 9, 2). Le Seigneur Jésus avait vu la foi de ces gens, non quand ils avaient descendu le malade devant Lui, mais dès le moment où, chez lui, ils avaient levé le lit où il reposait et s’étaient mis en route pour venir Le voir. Car Celui qui était capable de discerner les pensées dans le cœur humain, était encore plus en mesure de voir les événements de loin aussi bien que de près. Il avait vu Nathanaël sous le

figuier avant que celui-ci fût conduit près de Lui (Jn 1,48). Nous voulons dire qu’il voyait non seulement les événements qui se produisaient mais aussi ceux qui se produiront jusqu’à la fin des temps. On ne dit pas ici : «en les voyant, Jésus...», mais: en voyant leur foi..., ce qui signifie que le Christ voit aussi ce qui est encore plus difficile à voir, ce qui est le plus profondément caché dans l’homme. Cela a été ainsi conçu pour nous, afin que nous sachions que le Seigneur regarde, aujourd’hui comme hier, et que nous sachions aussi que nous ne pouvons attendre l’aide de Dieu dans les souffrances que si nous avons la foi. Quand Dieu voit notre foi, Il ne tarde pas avec Son aide.

Voyant leur foi... Mais la foi de qui? S’agit-il seulement de la foi de ceux qui avaient transporté le malade, ou s’agit-il aussi de celle du malade ? D’abord, la foi de ceux qui ont transporté le malade est évidente. Le Seigneur aurait pu guérir le paralytique en s’en tenant à leur seule foi. En plusieurs circonstances, le Christ a accompli des miracles sans même connaître la foi du malade. Les morts qu’il a ressuscités ne pouvaient avoir la foi et donc le miracle ne se produisait pas conformément à leur foi. L’entourage même des personnes décédées ne montrait pas toujours une foi particulière. Pour la veuve de Nain, on ne dit pas quelle avait la foi, mais seulement quelle pleurait son fils mort. Mais au moment même où le Seigneur s’approcha d’elle et, plein de pitié, dit: Ne pleure pas (Lc 7,13), peut-être la foi de cette femme en Sa puissance s’était-elle éveillée. Ni Marthe ni Marie, sœurs de Lazare, ne croyaient vraiment que le Christ ressusciterait leur frère défunt, et cela au bout de quatre jours. Seul le notable Jaïre avait une grande foi en Christ, en Lui disant : Ma fille est morte à l'instant; mais viens lui imposer ta main et elle vivra (Mt 9, 18). C’est ainsi que le Christ guérissait de nombreux malades graves non selon leur foi, mais surtout selon la foi de leurs parents ou amis. C’est ainsi qu’il a guéri le serviteur d’un centurion à Capharnaüm (Mt 8), non selon la foi de cet homme gravement malade, mais selon la foi du centurion ; de même a-t-Il guéri la fille d’une Cananéenne selon la foi de sa mère (Mt 15, 22), comme II a guéri de nombreux épileptiques, possédés, sourds-muets, selon la foi de leurs parents ou amis qui les avaient transportés jusqu’à Lui (Mt 9, 32; 15, 30; 17, 14; etc.) Les possédés de Gadara avaient été affranchis des démons et guéris sans tenir compte de leur propre absence de foi ni de celle de leur entourage, mais selon l’économie du salut des hommes, afin d’éveiller la foi dans les âmes engourdies et encourager ceux qui avaient peu de foi (Mt 8,26).

Dans le cas de ce paralytique, on voit la grande foi qui animait ceux qui l’ont conduit jusqu’au Christ. Le Seigneur n’avait pas besoin d’évaluer leur foi selon des signes extérieurs; Il regardait directement dans leurs cœurs et voyait leur foi. Mais nous, qui ne voyons pas dans les cœurs, nous sommes en mesure à partir de signes extérieurs de voir que leur foi était réellement grande. Que quatre hommes décident de transporter un malade dans un état désespéré jusqu’au Christ, n’est-ce pas là une grande marque de foi ? Monter sur le toit, l’ouvrir et descendre le malade à travers le toit jusqu’au Christ, n’est-ce pas là le signe évident d’une grande foi? Songez seulement au risque auquel ces quatre hommes s’étaient exposés et aux moqueries dont ils auraient été l’objet de la part de leurs voisins, s’ils avaient dû, après tant d’efforts et après avoir ouvert le toit de cette maison, ramener le malade chez lui sans qu’il ait été guéri ! A cette époque comme aujourd’hui, les gens ont peur des moqueries et craignent l’échec. Seuls ceux qui ont une grande foi n’ont pas peur de la moquerie et ne craignent pas l’échec, ils ne songent même pas à la moquerie et ne doutent pas du succès.

Le Seigneur aurait donc pu guérir ce malade, à la seule vue de ceux qui l’avaient transporté. Mais il y a des signes qui montrent que le malade lui- même avait la foi. Tout d’abord, un homme tant soit peu conscient, s’il n’avait pas eu la foi, aurait-il permis que des hommes le traînent dans son lit dans les rues, et, chose plus importante, aurait-il permis qu’on le hisse sur un toit puis qu’on le fasse descendre à travers le toit dans une maison ? Mais il y a un autre signe intérieur de la foi de ce malade. Le Seigneur s’adresse à lui en disant : mon enfant, tes péchés sont remis. Le Seigneur aurait-il dit mon enfant à un païen ? Aurait-on pu dire à quelqu’un qui ne se repent pas : tes péchés sont remis? Quand le Christ a voulu ressusciter le fils de la veuve de Naïn, Il ne lui pas dit mon enfant, mais: Jeune homme (Lc 7,14). Car un mort ne peut avoir la foi, ni se repentir. Ici, cependant, Il dit au malade : mon enfant. D’ailleurs le Seigneur n’a-t-Il pas dit: si un homme se repent, remets-lui (Lc 17, 3) ? Le repentir est donc la condition du pardon. Or il n’y a pas de repentir sans honte et sans crainte de Dieu ni sans foi en Dieu.

Et voici que quelques scribes se dirent par-devers eux : « Celui-là blasphème» (Mt 9, 3). Ainsi songèrent ceux qui ne se réjouissent pas devant le bien, étant les alliés et les esclaves du mal, ou bien ceux qui disaient : « Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu ? » Ces pauvres âmes qui se considèrent comme de très grands sages et cherchent à faire descendre le Christ à

leur niveau — sinon encore plus bas —, ne peuvent concevoir dans leur esprit étroit et obscurci que Dieu pouvait apparaître en homme et que cela s’était produit sous les traits du Seigneur Jésus-Christ Lui-même. Ils ne tiennent pas compte des souffrances du malade et encore moins de sa guérison ; ils guettent seulement une parole du Christ, afin de pouvoir L’humilier et L’éloigner de leur route et de leur conscience. Car II les dominait trop.

Et Jésus, connaissant leurs sentiments, dit: «Pourquoi ces mauvais sentiments dans vos cœurs?» (Mt 9, 4). Or les scribes qui étaient là n’avaient pas ouvert la bouche; ils n’avaient exprimé ces pensées que «dans leur cœur» ; on ne dit pas dans leur esprit mais dans leur cœur, ce qui signifie que ces pensées étaient pleines d’amertume et de haine. Ils ne venaient pas entendre le Christ comme des croyants ni comme des observateurs objectifs, mais comme des espions et des persécuteurs. S’ils avaient été des croyants, ils se seraient réjoui des paroles et des actes du Christ comme les autres hommes qui voyaient et louaient le Christ. S’ils avaient été des observateurs objectifs, ils auraient cru en Christ, comme le centurion placé sous la Croix au Golgotha. Celui-ci observait de façon objective et désintéressée ce qui était en train de se produire, et quand il vit la crainte, le choc et la terreur avec lesquels la nature avait accompagné la mort du Christ, il s’écria : Vraiment celui-ci était Fils de Dieu! (Mt 27,54).

Le Seigneur Jésus avait vu leurs pensées. Qui peut voir des pensées sinon Dieu ? Toi qui sondes les cœurs et les reins, ô Dieu le juste! s’écrie David (Ps 7, 10). Moi, Seigneur, je scrute le cœur, je sonde les reins, pour rendre à chacun d'après sa conduite, dit le Seigneur Lui-même à travers le prophète Jérémie (Jr 17, 10). Salomon dans sa prière, dit à Dieu: Tu es le seul à connaître le cœur des hommes (2 Ch 6, 30). Et voilà que le Seigneur Jésus voit dans les cœurs les pensées qui s’y trouvent. De même que la terre ne peut voir un œil, alors qu’un œil peut voir la terre, de même toutes les créatures terrestres, recouvertes par le temps, ne peuvent percer les mystères de l’éternité, tandis que l’œil de l’éternité peut discerner et voir tout ce qui est sur terre et dans le temps. Avec le regard de l’éternité, le Seigneur Jésus a été capable de discerner et de voir tout ce qui se dissimule dans les profondeurs des mers, dans les profondeurs du cœur humain, comme dans toutes les profondeurs du temps et de l’espace.

Pourquoi ces mauvais sentiments dans vos cœurs ? demande le bienveillant Seigneur à ceux qui l’espionnent et le persécutent. Ah, quelle pureté infinie dans les pensées de Jésus ! Quelle beauté indescriptible dans Son cœur ! Et quelle douceur d’agneau ! Pourquoi avoir de mauvaises pensées ? Pourquoi ne pas avoir de bonnes pensées ? Pourquoi s’attendre au mal ? Pourquoi ne pas s’attendre au bien? Pourquoi se réjouir devant le mal? Pourquoi ne pas se réjouir devant le bien? Pourquoi se tenir près d’une source d’eau claire et attendre que de l’eau trouble s’en écoule ? Pourquoi regarder le soleil et attendre l’éclipse ? Débarrassez-vous de ces mauvaises habitudes et réjouissez-vous de la limpidité de l’eau et de l’éclat du soleil! Le Seigneur ne se moque pas, Il n’agresse pas, Il ne persifle pas, comme le ferait un simple mortel envers ses ennemis, s’il avait réussi à rendre santé et force à un homme paralysé. En vérité, même le médecin le plus attentionné ne pourrait pas s’adresser de façon plus délicate à ses malades les plus graves que le doux et tendre Seigneur quand II demande à ceux qui le persécutent : Pourquoi ces mauvais sentiments dans vos cœurs quand il vous est possible d’avoir de bonnes pensées, de s’attendre au bien et de se réjouir devant le bien ?

Quel est donc le plus facile, de dire: Tes péchés sont remis, ou de dire: Lève-toi et marche ? Eh bien, pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés: «Lève-toi», dit-il alors au paralytique, «prends ton lit et va-t’en chez toi». Et se levant, il s'en alla chez lui (Mt 9, 5-7). Dire un mot équivaut pour le Seigneur à accomplir un acte. Dans le langage ordinaire des mortels, il est aussi facile de dire: «tes péchés sont remis » et « lève-toi et marche », car l’une et l’autre expression n’entraînent aucune conséquence. Mais pour le Seigneur exempt de péché, la parole est la même chose qu’une action. C’est pourquoi Lui-même pose la question : qu’est-ce qui est plus facile, pardonner ses péchés à un homme ou le relever de son lit en bonne santé ? L’un et l’autre sont tout aussi impossibles à accomplir pour un mortel ordinaire. Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible (Mt 19, 26). Qu’est-ce qui est donc plus facile: guérir l’âme ou guérir le corps? L’âme ne peut pas être guérie autrement qu’à la suite de la rémission des péchés. Quand les péchés sont pardonnés, l’âme est assainie, et pour une âme saine, il est facile de guérir le corps. Par conséquent, il est infiniment plus important de pardonner ses péchés au malade que de le mettre sur pied, de même qu’il importe plus d’extirper les vers des racines de l’arbre que de le nettoyer des vers de l’extérieur. Car tant que les vers sont dans l’arbre, leur présence reste forte à l’extérieur. Le péché est cause de maladie, spirituelle et physique, et cela pratiquement toujours. Les exceptions sont fournies par des cas où Dieu, dans Sa douce Providence, laisse des maladies physiques atteindre même des justes, comme le montre parfaitement l’exemple du juste Job. Mais la règle vaut depuis la création du monde, selon laquelle le péché est la cause de la maladie. Et Celui qui peut anéantir le péché chez le malade est encore plus en mesure de rendre la santé à son corps. Celui qui peut temporairement offrir la santé au corps, sans être capable de remettre les péchés, serait dans la position d’un agriculteur qui aurait nettoyé son arbre des vers qui le recouvrent, sans être capable d’extirper les vers des racines de l’arbre.

Tout ce qu’il accomplit, le Seigneur Jésus le fait parfaitement, dans l’ordre et sans commettre d’erreur. Il a voulu rendre au malade toute sa santé, aussi bien spirituelle que physique. C’est pourquoi II a d’abord soigné l’âme, puis II attend que les scribes soient intervenus en disant : Celui-là blasphème, pour avoir l’occasion d’expliquer le lien entre le péché et la maladie, insister sur la prédominance de l’âme sur le corps et souligner Sa puissance divine encore plus fortement. Un malade grave se voit prescrire parfois une forte dose d’un remède. Ici, le Seigneur n’invoque pas le Père céleste, mais Son propre pouvoir éternel et Sa puissance. Il faut relever les mots suivants : le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés. C’est seulement pendant que l’homme mène cette vie sur terre que ses péchés peuvent être remis. Mais quand il a quitté la terre, les pardons cessent. Dans l’autre monde, il n’y a pas de pardon pour les pécheurs qui sont partis de ce monde-ci sans se repentir. D’où l’expression : sur la terre.

Lève-toi, prends ton lit et va-t’en chez toi! C’est très résolument que le Seigneur s’adresse au malade ; il ne parle pas comme le font les scribes, mais comme Celui qui détient le pouvoir. Et de même qu’il dispose du pouvoir de pardonner à l’âme les péchés commis, Il a aussi le pouvoir d’ordonner au corps d’être en bonne santé. Mais afin qu’il n’y ait aucun doute quant à la guérison du malade, le Seigneur lui ordonne de prendre tout seul son lit sur lequel quatre hommes l’avaient transporté, et de rentrer chez lui. Pourquoi lui ordonne-t-Il de rentrer chez lui ? D’abord parce que le Seigneur se réjouit devant le bonheur d’autrui et souhaite que celui qui vient d’être guéri rentre le plus vite possible chez lui et apporte, là où la tristesse a régné si longtemps, la joie à tous ses proches qui ont pris soin de lui pendant sa maladie. Ensuite, pour montrer aux scribes épris de gloire que ce que Lui-même accomplit, Il le fait uniquement par pur amour des hommes et non comme eux, qui agissent pour que les hommes chantent leurs louanges. De même que le berger ne cherche pas à ce que son troupeau le flatte, le Christ ne souhaite pas que les hommes le louent. De la gloire, je n’en reçois pas qui vienne des hommes, a-t-Il dit en une autre circonstance (Jn 5, 41), comme II a voulu le montrer dans cet épisode-ci.

A cette vue, les foules furent saisies de crainte et glorifièrent Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes (Mt 9, 8). Tandis que les scribes blasphémaient le Christ dans leurs cœurs, le reste du peuple dont la vanité sociale n’avait pas tout à fait obscurci l’esprit et empoisonné le cœur, s’émerveillait et glorifiait Dieu à la suite d’un acte encore jamais vu, que le Seigneur avait accompli sous les yeux de tous. Ce peuple qui s’émerveille ainsi et célèbre Dieu, est nettement meilleur que ses scribes obtus ; il est beaucoup plus proche du bien et de la vérité que les païens de Gadara qui avaient vu un miracle et n’avaient pas glorifié Dieu, s’affligeant du sort de leurs porcs, et qui avaient chassé le Christ ami-des-hommes de leur territoire. Cependant, même ce peuple-ci n’avait pas compris la puissance divine, issue de la source originelle, du Christ Sauveur. Ce peuple-ci glorifie Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes, mais il ne voit pas et ne reconnaît pas le Seigneur Jésus comme Fils Unique de Dieu.

Mais ce que les hommes de cette époque ne furent pas tous capables de voir et de reconnaître, nous le voyons et le reconnaissons, nous, à qui à travers l’Eglise la grâce a été donnée de voir et de reconnaître la vérité. Apprenons donc à nous réjouir devant le bien, car tout bien vient de Dieu ; nous apprendrons ainsi à nous réjouir devant Dieu, source vivifiante de la joie éternelle. Comme le dit le prophète inspiré : J’exulte et me réjouis en Toi, je chante Ton nom, Très-Haut (Ps 9, 3). Cette joie nous ouvrira les yeux afin que nous voyions toute la plénitude de la vérité dans le Seigneur Jésus; et elle nous ouvrira la bouche afin que nous Le reconnaissions et Le célébrions comme Fils de Dieu, Sauveur unique des hommes et seul ami-des-hommes. Gloire et louanges à Lui, avec le Père et le Saint- Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le septième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur les aveugles guéris et les inguérissables

(Mt 9, 27-35)

Le premier homme qui fut créé vivait comme les anges en regardant Dieu ; ses descendants, après avoir connu le péché, ont vécu dans la foi en Dieu. Ceux dont la vision est obturée et qui ne sont pas ouverts à la foi, ne peuvent être comptés parmi les vivants, car ils n’ont pas de lien avec la vie ; de quoi pourraient-ils vivre ?

Un lac ouvert sur le ciel, reçoit de l’eau d’en haut, se remplit et ne s’assèche pas. Un autre lac, sans ouverture sur le ciel, reçoit de l’eau par le sol, en provenance de sources de montagne ; il se remplit et ne s’assèche pas. Mais un troisième lac, sans ouverture sur le ciel et sans approvisionnement souterrain en eau, ne peut que se vider et s’assécher.

Un lac privé d’eau peut-il encore être appelé lac? Non, il s’agit plutôt d’une fosse asséchée.

Un homme sans Dieu en lui peut-il encore être appelé homme ? Non, il s’agit plutôt d’une tombe asséchée.

De même que l’eau est la substance principale d’un lac, de même Dieu est la substance principale de l’homme. Pas plus qu’un lac sans eau est un lac, un homme sans Dieu n’est pas un homme.

Mais comment l’homme peut-il avoir Dieu en lui, s’il est fermé de tous côtés à Dieu, comme un lac asséché l’est par rapport à l’eau ou une tombe sombre l’est par rapport à la lumière ?

Dieu n’est pas semblable à une pierre qui, une fois jetée dans l’homme, y demeure en dépit de la volonté de l’homme. Mais Dieu est une force, plus légère et plus forte que la lumière ou l’air ; cette force emplit l’homme ou le quitte, selon la bonne volonté de l’homme et la bonté infinie de Dieu. Ainsi, en deux jours, l’homme ne s’imprègne pas de Dieu de façon homogène. Cela dépend essentiellement de l’ouverture de l’homme à Dieu. Si l’âme humaine n’était entièrement ouverte qu’à Dieu (donc simultanément fermée au monde), l’homme retournerait à la jouissance originelle consistant à regarder Dieu. Mais comme cela est difficile à accomplir dans l’environnement mortel où l’âme humaine se trouve, il reste une seule ouverture permettant à l’homme d’entrer en contact avec Dieu, source de vie: la foi. Or la foi implique d’abord de se souvenir de la vision perdue de Dieu, un souvenir resté gravé dans la conscience et l’intelligence. Puis, cela suppose d’accepter comme vérité tout ce que Dieu a révélé aux prophètes et aux saints, qui ont été jugés dignes de voir la Vérité ; enfin, et c’est le plus important, il s’agit de reconnaître le Seigneur Jésus-Christ comme Fils de Dieu, comme vision palpable du Dieu invisible (2 Co 4,4). Ce troisième facteur est suffisant en lui-même ; il recouvre et réalise à la perfection les deux premiers. C’est la foi qui vivifie et sauve. C’est l’ouverture la plus grande, par laquelle Dieu pénètre en l’homme, selon l’intensité de l’aspiration et de la bonne volonté de l’homme.

C’est pourquoi le Seigneur Jésus demandait souvent aux malades et à ceux qui souffraient : Est-ce que tu crois ? Ou : Est-ce que tu crois que je puisse accomplir cela ? Ce qui signifiait : est-ce que tu m’ouvres la porte pour que j’entre ? La foi de l’homme n’est pas autre chose que l’ouverture de la porte de l’âme et la possibilité donnée à Dieu d’entrer. Mon Dieu, fais le vide en moi et installe-Toi en moi! Avec ces mots s’exprime pratiquement l’essence de la foi.

L’évangile d’aujourd’hui décrit l’un des nombreux cas où le Seigneur frappe à la porte de l’âme humaine et où les hommes ouvrent la porte et Le laissent entrer. Cet extrait de l’évangile décrit l’un des nombreux miracles qui se produisent quand l’homme s’ouvre grâce à la foi et laisse Dieu venir en lui. Dieu est thaumaturge dans toutes Ses activités. Là où II se trouve, le miracle se produit. Devant Lui disparaissent toutes les lois, naturelles et humaines, comme des ombres devant le soleil, et ne subsistent plus que Sa puissance, Sa sagesse et Son amour - le tout, merveilleusement, délicieusement et dans la gloire.

Après les ténèbres de Gadara, où vivaient des païens et où le Seigneur n’avait pas rencontré la foi chez ces gens-là, même à la suite d’un miracle aussi important que la guérison de deux hommes possédés, tout à coup se succèdent plusieurs cas où l’amour du Christ rencontre une foi intense chez les hommes, dans des circonstances où les gens ouvrent volontiers la porte de leur âme ; et II accomplit alors des miracles. Chaque fois que l’amour et la foi se rencontrent, le miracle se produit. Ce fut d’abord le cas chez ceux qui avaient transporté le paralytique et l’avaient descendu à travers le toit jusqu’au Guérisseur thaumaturge. Voyant leur foi, le Christ dit au paralytique: Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis [...]. Lève-toi, prends ton lit et va-t'en chez toi. Ces paroles ne montrent-elles pas un amour infini ? Et se levant, il s’en alla chez lui. N’est-ce pas un miracle, fruit de l’amour et de la foi ? - Puis une femme, hémorroïsse depuis douze ans, toucha la frange de Son manteau en se disant en elle-même : Si seulement je touche Son manteau, je serai sauvée! C’est la foi! Et Jésus lui dit: Aie confiance ma fille, ta foi t’a sauvée. Tels les mots de l’amour véritable. Et de ce moment la femme fut sauvée (Mt 9, 21-22). C’est un miracle issu de l’amour et de la foi. - Puis un notable nommé Jaïre s’approcha, tout triste, du Seigneur et dit: Ma petite-fille est à toute extrémité, viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et quelle vive! (Mc 5,23). C’est là une foi sans hésitation ni réticence. Et le Seigneur vint, prit la main de l’enfant [.. .J et aussitôt la fillette se leva (Mt 5, 41-42). Il lui prit la main! N’est-ce pas là l’amour d’un ami et d’un médecin ? Et la fillette se leva ! N’est-ce pas un miracle, fruit de l’amour et de la foi?

Après tous ces exemples merveilleux de rencontres de la foi des hommes et de l’amour divin, voici encore un autre cas, décrit dans l’évangile de ce jour : Comme Jésus s’en allait de là, deux aveugles Le suivirent, qui criaient et disaient: «Aie pitié de nous, Fils de David!» (Mt 9, 27). D’où le Seigneur Jésus partait-Il? De la maison du notable Jaïre où II venait de ressusciter une petite fille. Les aveugles avaient entendu qu’il était en train de partir et ils se mirent donc à Le suivre en implorant Sa miséricorde. Ainsi avait agi à Jéricho, un aveugle nommé Bartimée: il était assis au bord du chemin et mendiait. Quand il entendit que c’était Jésus le Nazaréen, il se mit à crier: «Fils de David, aie pitié de moi!» (Mc 10, 46-47). Ces deux aveugles agissaient de la même façon. Ayant entendu par leurs maîtres que Jésus le Thaumaturge allait passer, ils oublièrent tout le reste et se mirent à courir à Sa suite en criant...

Pourquoi ces aveugles s’adressent-ils au Christ en tant que fils de David} Parce que cette dénomination était considérée comme un honneur suprême en Israël. Le roi David était considéré comme un modèle pour tous les rois d’Israël; de même que chaque juste était appelé «fils d’Abraham», de même chaque monarque juste était appelé «fils de David ». Or le Christ était un monarque, non par sa position sociale parmi les hommes, mais par Son pouvoir véritable et la puissance qui émanait de Lui comme l’air frais et se propageait tout autour. L’habitude des Israéliens de donner aux descendants, même lointains, de David le nom de « fils de David », se retrouve dans plusieurs passages de l’Écriture Sainte (2 R 16, 2; 18, 3; 22, 2). Il est probable que les deux aveugles songeaient que le Seigneur Jésus était le Messie, quand ils L’appelaient « fils de David », puisque tout le peuple attendait l’arrivée du Messie, dans la descendance du roi David (2 S 7,12-13 ; Ps 89,27 ; Is 9, 7) ; Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père (Lc 1,32) — c’est ce qu’annonçait le grand archange à la Très Sainte Mère de Dieu. Ainsi l’archange lui-même utilise une expression populaire, en appelant David « père du Christ », alors qu’il vient de L’appeler Fils du Très-Haut, c’est-à-dire Fils de Dieu (Lc 1, 32).

Ne s’agit-il pas là d’une réplique terrible aux sombres pharisiens et scribes, qui appelaient le Christ «blasphémateur de Dieu» et «pécheur»? Voilà que le Seigneur les rend honteux, à travers ceux qu’ils considéraient pires qu’eux: à travers des païens, des aveugles, et même des démons! Alors qu’aveuglés par leur vanité, ils étaient incapables de voir le Christ autrement qu’en blasphémateur et pécheur, un centurion païen Lui attribuait le pouvoir divin sur les maladies (Mt 8, 5); les démons à Gadara L’appelaient «Fils de Dieu», et voilà que des aveugles voient spirituellement en Lui un Fils de David. Des païens avaient ainsi senti dans la présence du Christ, la présence de Dieu, tandis que les pharisiens et les scribes obtus ont été incapables de le sentir; les démons avaient reconnu dans le Christ le Fils de Dieu, alors que les chefs pleins de sagesse du peuple d’Israël ne L’ont pas reconnu ; enfin, des aveugles ont vu ce qu’eux- mêmes n’ont pas vu.

Pendant que les aveugles criaient, le Christ ne se retournait pas et ne répondait pas. Pourquoi ? Tout d’abord afin d’accroître leur soif de Dieu et de foi en Lui; deuxièmement, afin qu’un grand nombre entende les cris des aveugles et s’interrogent en leur cœur sur leur propre foi ; enfin, afin de montrer Sa douceur et Son humilité et éviter ainsi toute gloire humaine, en allant guérir ces malheureux non sur la route devant une masse populaire, mais dans une maison devant quelques témoins. Quelle douceur et quelle sagesse ! Lui-même savait bien que rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour (Mc 4,22).

Etant arrivé à la maison, les aveugles s’approchèrent de Lui et Jésus leur dit: «Croyez-vous que je puisse faire cela?» (Mt 9, 28). Oui Seigneur, Lui dirent-ils. La foi de ces aveugles était si forte qu’ils suivaient le Christ

sans s’arrêter et sans tenir compte du fait qu’il ne se retournait pas et ne répondait pas à leurs cris désespérés. Leur foi était si forte qu’ils L’ont suivi jusque dans la maison où II s’était arrêté; bien que cette maison leur fût étrangère, ils avaient osé y entrer. Ils sentaient que le moment de leur guérison était arrivé : c’était maintenant ou jamais ! Ils savaient que dans le monde entier, il n’y avait pas d’homme vivant autre que le Christ qui soit en mesure de leur ouvrir les yeux et leur faire recouvrer la vue.

« Croyez-vous que je puisse faire cela ? leur demande le Seigneur. Pourquoi le leur demande-t-Il, quand II connait et voit leur foi ? Lui qui discerne et lit dans les cœurs ? Il le leur demande, afin qu’ils expriment publiquement leur foi, autant pour eux que pour tous les autres personnes présentes. Car la confession publique de la foi permet de fortifier la foi de ceux qui la confessent aussi bien que de ceux qui les écoutent.

Oui, Seigneur!, répondent les aveugles. Tout joyeux que le Christ se soit adressé à eux, ils sentent en eux l’embrasement de leur foi en Lui et en Son pouvoir. Oui, Seigneur! Ils ne L’appellent plus, fils de David - cela leur paraît un peu évasif- mais précisément « Seigneur». C’est en cela que réside leur confession de foi : Jésus-Christ est Seigneur, Dieu-homme et Sauveur. Et cela suffit. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé {Rm 10,13).

La foi est donc là, dans le cœur et la parole. Il faut maintenant que l’amour rencontre la foi et le miracle aura lieu. Et voici l’amour, qui ne tarde jamais à venir à la rencontre de la foi ! Alors II leur toucha les yeux en disant: «Qu’il vous advienne selon votre foi!» Et leurs yeux s’ouvrirent (Mt 9, 29-30). Comme quand on rapproche un cierge qui brûle d’un autre qui n’est pas allumé: ce dernier s’illumine. Le Seigneur très pur n’éprouvait pas de répugnance devant le corps impur de l’homme, ni devant son âme impure. Tout est pur pour les purs (Tt 1,15). Il étendit Ses mains très pures et toucha les trous sombres et les fenêtres closes des yeux des aveugles, et ils s’ouvrirent. Le rideau tomba et la lumière pénétra dans la prison, qui se transforma en palais éclatant. Qu’il vous advienne selon votre foi. Et il en fut ainsi. En quelle haute estime le Seigneur tient Ses créatures, bien que ces créatures ne soient que fumée et poussière sous Ses pieds ! Dans la quête de la foi, Il cherche la collaboration des hommes dans l’œuvre de la création. Comme l’a dit le très sage Chrysostome, Il pouvait d’un seul mot faire de tous les malades sur terre, des êtres en bonne santé. Mais qu’aurait-Il accompli ainsi ? Il aurait ramené l’homme au niveau des substances sans conscience, sans volonté libre, sans liberté de jugement et sans but élevé. Il aurait réduit l’homme au niveau du soleil, de la lune et des étoiles qui doivent briller sur ordre; au niveau de la pierre, qui doit demeurer et tomber sur ordre; au niveau des torrents et des rivières qui doivent couler sur ordre. Mais l’homme est doté de conscience et de raison, et il a le devoir de faire ce qu’une substance sans conscience est obligée de faire, c’est-à-dire s’en remettre entièrement à Dieu et accomplir les commandements de Dieu. « Le Seigneur ordonne, je suis obligée de L’écouter», dit toute la nature. «Le Seigneur ordonne, je dois L’écouter», dit l’homme véritable. L’homme doit choisir, non entre deux biens, mais entre le bien et le mal. S’il choisit le bien, il sera ami et fils de Dieu dans le Royaume éternel, et il lui sera plus agréable qu’à l’ensemble de la nature ; s’il choisit le mal, il sera rejeté par Dieu et il sera dans une situation pire que les substances sans conscience. Telle est donc la volonté du Créateur: l’homme doit choisir librement dans la vie, entre le bien et le mal. C’est pourquoi le Seigneur Jésus interroge les hommes au sujet de la foi, c’est pourquoi II les invite à contribuer à leur propre salut. Le Seigneur exige très peu des hommes. Il ne demande que de la bonne volonté : reconnaître qu’il est le Seigneur Tout-puissant et qu’eux ne sont rien. Telle est la foi que le Seigneur demande aux hommes pour le bien et le salut des hommes eux-mêmes.

Jésus alors les rudoya: «Prenez garde! dit-il. Que personne ne le sache!» Mais eux, étant sortis, répandirent Sa renommée dans toute cette contrée (Mt 9, 30-31). Pourquoi Jésus les mettait-il en garde de ne pas ébruiter ce miracle ? Tout d’abord, parce qu’il n’aspire à aucune gloire ou louange humaine. La gloire et les remerciements ne peuvent ajouter le moindre iota à Sa gloire. Deuxièmement, afin de montrer que ce qu’il fait, Il l’accomplit par compassion et amour des hommes, telle une mère pour ses fils, et non comme des magiciens esclaves de forces démoniaques, qui n’ont dans leur cœur que haine et mépris pour les hommes et dont les activités ne visent qu’à obtenir la gloire et les louanges des hommes. Troisièmement, pour montrer par l’exemple aux hommes que toute bonne action doit être faite à cause de Dieu et non par vanité ; que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite (Mt 6, 3). Et quatrièmement, parce qu’il sait - et II souhaiterait que les hommes le sachent aussi - qu’une bonne action ne peut être cachée, ce qui s’est d’ailleurs vérifié aussitôt. Car, qu’ils l’aient voulu ou non, les aveugles furent amenés à divulguer la nouvelle dans leur contrée. Même si leur bouche restait fermée, leurs yeux parlaient par eux-mêmes. Même s’ils avaient voulu garder le silence, la puissance divine, qui fait tout connaître, les poussait à parler et parler encore. C’est ce que le Seigneur Jésus souhaitait leur montrer: en dehors même de votre propre volonté, cette action sera annoncée, malgré tous vos efforts pour que cela ne se propage pas : tâchez seulement de ne pas l’annoncer par vanité, ou afin d’obtenir des louanges pour vous ou pour moi. Glorifiez Dieu, c’est là l’essentiel.

Comme ils sortaient, voilà qu’on Lui présenta un démoniaque muet. Le démon fut expulsé et le démoniaque parla (Mt 9,32-33). Tels des voyageurs assoiffés dans le désert qui se ruent vers la seule source d’eau découverte, les hommes en quête de guérison, sagesse, force, bonté, paix, se précipitent vers le Seigneur Jésus, seule source jamais vue jusque-là de tous ces bienfaits. Or cette source est surabondante, de sorte qu’aucun de ceux venus s’y abreuver n’en est reparti en ayant soif. A peine les aveugles étaient-ils partis, leurs yeux grand-ouverts et sans personne pour les guider, qu’arrivèrent des gens conduisant un homme muet et démoniaque jusqu’au Seigneur. Muet et démoniaque ! Il n’avait pas la capacité de formuler un mot, ni celle de le prononcer. Le Seigneur ne l’interroge pas sur sa foi, car comment un homme possédé pourrait-il avoir la foi? Comment un muet pourrait-il professer sa foi? Mais le Seigneur voyait la foi de ceux qui l’avaient conduit auprès de Lui. Il est probable que le Seigneur s’était entretenu avec eux comme II l’avait fait auparavant avec les aveugles, mais l’évangéliste, du fait de la similitude des entretiens, des questions et des réponses, ne le mentionne pas. Pour ceux qui aspirent au salut, il y a suffisamment d’enseignements et de jalons dans l’épisode relatif aux aveugles. À l’inverse, pour ce qui concerne ceux qui courent à la déchéance en se moquant du Sauveur et de Ses paroles salvatrices, il ne suffirait pas de citer tous les discours ni toutes les œuvres accomplies par le Seigneur Jésus-Christ tout au long de Sa vie sur la terre. Si tout cela avait été mentionné sténographiquement et décrit, je pense que le inonde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait, dit l’évangéliste Jean (Jn 21, 25). Mais ce qui a été mis par écrit, l’a été pour que nous croyions dans le Fils de Dieu et que nous ayons ainsi la vie éternelle (Jn 20, 31). Pour l’événement cité dans l’évangile de ce jour, l’évangéliste ne consacre que deux phrases. Songeons cependant à ce que recouvre cet événement: expulser le diable d’un homme possédé, desserrer le mal qui l’étouffe et faire en sorte qu’il puisse parler de façon paisible et sensée ! Il s’agit d’un événement plus important qu’une guerre à laquelle de nombreux livres ont été consacrés. Faire la guerre, chacun peut le faire, mais expulser les démons et remplir de mots une bouche jusque-là muette, nul ne peut l’accomplir sauf Dieu. On pourrait écrire des livres à propos d’un tel miracle, mais l’évangéliste n’y consacre que deux phrases ; il agit notamment ainsi afin de montrer la multitude de miracles semblables accomplis par le plus grand thaumaturge de l’histoire et mettre en évidence la facilité avec laquelle le Seigneur a réalisé ces miracles.

Il est dit que le Seigneur a d’abord chassé le diable, à la suite de quoi le muet a parlé. Cet acte montre que le Seigneur agit toujours en descendant profondément jusqu’à la racine du mal. L’esprit maléfique était en l’homme et avait ligoté sa langue. Il fallait donc chasser cet esprit mauvais, afin que tous les liens et les chaînes qui lui avaient permis d’enchaîner le malade, se dénouent d’eux-mêmes. C’est pourquoi le Seigneur expulsa d’abord le diable, puis insuffla dans l’homme la force de l’intelligence et de la conscience. Cet événement rappelle beaucoup l’épisode du paralytique où le Seigneur dit d’abord : Tes péchés sont remis, puis seulement après -.prends ton lit et va-t’en chez toi. Pour le Christ, la méthode la plus fréquente est de guérir d’abord la souffrance spirituelle, puis seulement après de s’occuper de la tare physique. Il aurait pu délier la langue du muet, mais laisser le diable en lui. Mais qu’en aurait-il résulté ? Pourquoi lui délier la langue, si par son intermédiaire le diable continue à blasphémer Dieu et les hommes ? Pourquoi libérer l’homme d’une tare moindre, tout en le laissant entre les chaînes d’un mal plus important? Et avec le temps, le diable n’aurait-il pas ligoté de nouveau la langue du malade, le rendant muet une nouvelle fois ? Seigneur, comme tout ce que Tu fais est sage et pertinent! Nous ne pouvons que nous émerveiller devant Ta sagesse inépuisable et nous en inspirer pour que tout ce que nous faisons, nous le fassions en profondeur et à la perfection.

Les foules émerveillées disaient: «Jamais pareille chose n'a paru en Israël! » Mais les pharisiens disaient: «C’est par le prince des démons qu’il expulse les démons» (Mt 9, 33-34). Pendant que les uns s’émerveillent, les autres dénigrent. Pendant que les uns se réjouissent devant le bien, les autres bouillonnent de colère devant le bien. Pendant que le peuple glorifie Dieu, ses dirigeants évoquent le diable. Pendant que les gens bienveillants appellent le Christ, fils de David et Seigneur, les scribes soi-disant sages L’appellent, émissaire de Béelzéboul, le prince des démons! Et pendant que les aveugles recouvraient la vue, les sourds retrouvaient l’ouïe, les possédés récupéraient la raison, les muets se remettaient à parler et à confesser leur foi, les sages de ce monde, à l’esprit empâté par la sagesse terrestre et au cœur endurci par la vanité et la jalousie, étaient incapables de voir le Fils de Dieu, L’entendre, Le reconnaître, Le confesser. Car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu (1 Co 3,19).

Jamais pareille chose n’a paru en Israël! disaient les foules émerveillées. Il est vrai que Moïse, Elie et Elisée ont accompli des miracles, mais comment? A l’aide de leur foi, du jeûne et de la prière d’une part, et de la grâce accordée par Dieu d’autre part. C’est le Dieu vivant qui a accompli ces œuvres puissantes par leur intermédiaire. Le Christ accomplit tout par Son propre pouvoir et Sa propre puissance. La différence entre Lui et les thaumaturges anciens est la même que celle existant entre le soleil et la lune : la lune brille par la lumière reçue du soleil, mais le soleil brille par sa propre lumière. Sans préjugé, l’âme simple du peuple a senti cette énorme différence, ce qui l’a conduit à confesser que : jamais pareille chose n’a paru en Israël! Les pharisiens, il est vrai, ne nient pas la puissance des miracles, mais, s’ils le pouvaient, ils seraient prêts à soudoyer de faux témoins comme lors de la Résurrection du Christ ; mais ils ne peuvent nier ce qui s’est produit sous le regard de foules nombreuses ; ils ne nient donc pas ces miracles mais, poussés par la méchanceté et la perfidie, les interprètent à leur façon. C'est par le prince des démons qu’il expulse les démons. Ils ont dit cela à plusieurs reprises au Seigneur, et à plusieurs reprises II leur a cloué la bouche par une réponse d’une netteté redoutable, leur disant: si Satan expulse Satan, il s'est divisé contre lui-même; dès lors, comment son royaume se maintiendra-t-il? (Mt 12, 26; Mc 3, 23-26; Le 11, 18). En vérité, il est difficile à un homme tant soit peu équilibré, de concevoir une interprétation plus ridicule, inconséquente et stupide des œuvres du Christ que celle imaginée par les esprits enténébrés des chefs du peuple et des scribes d’Israël. Expulser le diable avec l’aide de Satan ! N’est-ce pas la même chose que de dire : tuer les enfants d’un père avec l’aide du père ? Ou: faire battre et détruire l’armée d’un chef militaire avec l’aide de ce chef militaire ? Mais on ne dit pas en vain que l’envie rend aveugle. On peut aussi dire que l’envie est ridicule ou que l’envie est stupide. Car l’envie non seulement endurcit le cœur et aveugle l’esprit, mais elle embrouille le langage et on ne sait plus ce qu’on dit ; c’est pourquoi tout ce qui sort de la bouche des gens envieux, paraît insensé, ridicule et niais.

Le Seigneur Jésus ne s’attardait pas sur cette impuissance furieuse des chefs du peuple pleins d’envie; Il se dépêchait de poursuivre Son œuvre afin de sauver et de préserver tous ceux que le Père Céleste Lui avait confiés, afin qu'aucun d'eux ne soit perdu (Jn 17,12). L’évangile de ce jour se termine par ces mots : Jésus parcourait toutes les villes et les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute langueur (Mt 9, 35). Ville ou village, peu Lui importait. Il ne cherche pas une ville ou un village, Il cherche des hommes. Il parcourait toutes les villes et les villages, écrit l'évangéliste, afin de montrer le zèle du Christ à l’œuvre. Le zèle pour ta maison me dévore (Ps 69, 10). Pour Lui, en vérité, un jour était comme mille ans. L’œuvre du Christ s’est exercée à trois niveaux, comme le montrent les mots de l’évangéliste. Il enseignait, Il proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume et II guérissait toute maladie et langueur humaine. Il enseignait: cela signifiait qu’il analysait l’esprit de la création de l’Ancien Testament. Il proclamait la Bonne Nouvelle: cela signifiait qu’il posait les fondations de la Nouvelle création, du Royaume de Dieu, de l’Église des saints. Il guérissait - cela signifiait qu’il prouvait en actes la véracité de ce qu’il enseignait et de ce qu’il proclamait.

Et tout cela, le Seigneur le faisait par amour à l’égard non seulement des hommes de cette époque, Ses contemporains - Il est le contemporain de tout ce qui a été, est et sera - mais aussi de nous-mêmes. Afin que Sa lumière allume un cierge dans notre âme ; afin que Son amour rencontre notre foi ; afin que de cette rencontre de l’amour divin et de notre foi, naisse le miracle de notre salut; afin de guérir notre aveuglement spirituel, notre stupidité et notre déraison ainsi que tous nos maux et infirmités.

O Christ Seigneur, Fils du Dieu vivant, aie pitié de nous ! Afin que nous sachions glorifier Ton Nom dans tout notre corps, dans tout notre peuple et dans toute l’humanité, avec Ton Père prééternel et avec Ton Esprit doux et vivifiant, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le huitième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le Multiplicateur des pains dans le désert

(Mt 14,14-22)

Tout ce que Dieu crée, Il le crée avec pertinence. Rien dans Ses œuvres n’est sans but, inutile et superflu.

Pourquoi certains hommes se lancent-ils sans but dans tant d’occupations sans objet? Parce qu’ils ne connaissent pas le but de cette vie, ni l’objectif de leur itinéraire.

Pourquoi certains hommes s’encombrent-ils de soucis inutiles et cheminent difficilement au milieu d’un amoncellement de choses superflues? Parce qu’ils ne sont pas conscients de ce qui est la seule chose nécessaire.

Afin de réunifier l’esprit humain dispersé, de rassembler le cœur humain divisé et d’unifier la force désorganisée de l’homme, le Seigneur Jésus n’a insisté, du début à la fin, que sur un seul but : le Royaume de Dieu. Mais l’homme qui louche en regardant des deux côtés n’en voit pas un seul. Ah, comme la vie d’un esprit aux buts innombrables, est dépourvue de but! Comme un cœur divisé est insensible! Comme la force éparpillée de la volonté est sans force !

Une chose seule est indispensable : le Royaume de Dieu ! C’est vers cette seule direction que le Christ Thaumaturge s’efforçait de ramener les regards de toute l’humanité. Celui qui regarde dans cette direction, ne possède qu’une pensée (car Dieu, n’éprouve qu’un seul sentiment): l’amour, et il n’obéit qu’à une aspiration : s’approcher de Dieu. Heureux soit celui qui s’est concentré dans ce sens : il est devenu semblable à une lentille de verre, qui attire une multitude de rayons de soleil, de nature à générer le feu.

Les mots que le Seigneur a dit à Marthe : Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses; pourtant il en faut peu, une seule même (Lc 10, 41-42), sonnent comme une remontrance et une mise en garde destinée à toute ’humanité. Cherchez d'abord. Son Royaume\ (Mt 6, 33). Tout ce que le Seigneur a dit et tout ce qu’il a accompli, est dirigé dans cette seule direction, vers un seul but. En ce point unique se trouve concentrée toute la flamme qui éclaire les voyageurs égarés dans les gorges et les tourbillons de la vie temporelle.

Tout est pertinent chez le Seigneur - tout est dirigé vers ce seul but élevé et unique - tout est pertinent et tout est absolument nécessaire, les mots prononcés comme les actions commises. Jamais un mot n’est inutile ; jamais une action n’est incohérente ! Et quelle fécondité dans les mots et les œuvres ! Pour la millionième fois, chacune de Ses paroles et chacune de Ses actions apportent encore aujourd’hui, des fruits multiples. Et que ces fruits sont savoureux, aromatiques et vivifiants !

Pourquoi le Seigneur Jésus n’a-t-Il pas transformé les pierres en pain au moment où Satan le lui demandait, mais plus tard, à deux reprises, quand le peuple assemblé autour de Lui était affamé. A partir de peu de pain, Il a créé de grandes quantités, de sorte qu’il y en avait plus qu’au début du repas. Pourquoi le premier miracle serait-il dénué de pertinence, inutile et superflu, alors que le second serait pertinent, utile et opportun ?

Pourquoi le Seigneur Jésus n’a-t-Il pas voulu envoyer du ciel un signe aux pharisiens quand ceux-ci le lui demandaient, alors qu’il a envoyé à maintes reprises de tels signes venus du ciel, des prodiges inconnus jusque-là, en direction de gens malades, fous, vivant dans la crainte ou morts? Parce que tout signe venu du ciel sous les yeux des pharisiens envieux et vaniteux aurait été dépourvu de pertinence, inutile et superflu, alors qu’il était pertinent, utile et opportun dans les autres cas.

Pourquoi le Seigneur Jésus n’a-t-Il pas déplacé des montagnes d’un endroit à l’autre, et pourquoi ne les a-t-U pas précipitées dans la mer? Il le pouvait, sans aucun doute ; mais pourquoi ne l’a-t-Il pas fait ? Lui qui pouvait ordonner à la mer déchaînée de se calmer et aux vents de ne plus souffler, Il était indubitablement capable de déplacer des montagnes et de les jeter dans la mer. Mais quel besoin y avait-il à cela? Aucun. C’est pourquoi le Seigneur ne l’a pas fait. En revanche, il était très nécessaire que la mer se calme et que les vents s’arrêtent, car les gens étaient en train de se noyer et ils imploraient de l’aide.

Pourquoi le Seigneur Jésus n’a-t-Il pas changé la terre en or et les corbeaux en pigeons ? S’il a pu changer l’eau en vin, Il est hors de doute qu’il aurait pu le faire. Mais pourquoi ne l’a-t-Il pas fait? Le besoin n’a jamais existé qu’il transforme la terre en or et les corbeaux en pigeons. Un jour cependant, lors d’un repas de noces, il y a eu un grand besoin de trouver du vin pour les invités. Afin de répondre à ce besoin et d’éviter l’humiliation au maître de maison, le Seigneur a changé l’eau en vin.

Seuls des démons et des pécheurs ont réclamé au Christ des miracles sans objet, inutiles et superflus. Songez seulement aux stupidités que Satan exige du Christ: transformer dans le désert des pierres en pain ou sauter du haut d’une montagne! Et voyez comment des pécheurs impénitents, des pharisiens et des scribes, qui avaient été des témoins oculaires de nombreux miracles utiles du Christ, exigent de Lui des signes supplémentaires, de nouveaux miracles sans objet et superflus, tels que : précipiter des montagnes dans la mer, changer la terre en or et des corbeaux en pigeons ! C’est pourquoi le Seigneur a refusé les demandes des démons et des pécheurs. Mais II n’a jamais refusé d’accomplir un miracle, quand ce miracle était pertinent et nécessaire au salut des hommes.

L’évangile d’aujourd’hui décrit un tel miracle pertinent et utile, qui est la multiplication des pains dans le désert, non dans un désert sans hommes ou dans un désert où ne se trouverait que le diable, mais dans un désert où il y avait peut-être plus de dix mille êtres humains affamés (car on dit qu’il y avait cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants).

Jésus vit une foule nombreuse et II en eut pitié; et II guérit leurs infirmes (Mt 14, 14). Cela se passait à l’époque où le roi Hérode fit tuer saint Jean le Baptiste. L’ayant appris, Jésus se retira en barque dans un lieu désert (Mt 14,13). Les quatre évangélistes décrivent cet événement, les uns avec plus de détails, les autres avec moins. Selon Jean, le Seigneur est monté en barque près de Tibériade puis a traversé la mer de Galilée ; selon Luc, Il a débarqué sur la rive nord-ouest de la mer de Galilée, avant de monter dans la montagne où II se retira à l'écart, vers une ville appelée Bethsaïde (Lc 9,10).

Le Seigneur avait souvent l’habitude de se retirer dans un lieu solitaire ou dans la montagne. Il le faisait pour trois raisons : d’abord pour marquer une courte pause au milieu de ses nombreuses activités, afin de laisser aux gens le temps d’assimiler l’enseignement qu’il leur prodiguait et les miracles qu’il leur avait montrés. Puis pour montrer l’exemple aux apôtres et à nous, en insistant sur la nécessité de se retirer dans la solitude afin de rester en prière dans la seule compagnie de Dieu. Car la solitude et le silence purifient, apprivoisent, rassérènent et fortifient. Enfin, pour nous montrer qu’un homme bon et utile ne peut se cacher nulle part - une ville ne se peut cacher; qui est sise au sommet d'un mont (Mt 5,14) - afin de justifier ainsi la vie dans le désert et le monachisme. L’histoire de l’Eglise a montré mille fois que jamais aucun grand ermite, homme de prière ou thaumaturge, n’a pu se cacher du peuple. Nombreux sont ceux qui demanderont, sans réfléchir: que va faire un moine dans le désert? Ne vaudrait-il pas mieux qu’il vive au milieu du peuple et qu’il le serve? Mais comment un cierge non allumé peut-il brûler? Le moine apporte au désert son âme comme un cierge non allumé, afin que le jeûne, la réflexion dans la prière et son labeur permettent de l’allumer. S’il réussit à l’allumer, cette lumière sera visible par le monde entier; le monde ira à sa rencontre et le découvrira, même s’il se cache dans des déserts sablonneux, des montagnes jamais foulées ou des grottes inaccessibles. Le moine n’est pas sans utilité, mais il peut devenir l’homme le plus utile pour le peuple. C’est ce que montre cet épisode avec le Seigneur Jésus. En vain s’était-U caché dans le désert : une foule considérable grouillait autour de Lui.

Il regarda et eut pitié, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger (Mc 6, 34). En bas, dans les villes, les synagogues étaient pleines de pasteurs auto-proclamés, qui étaient en fait des loups vêtus de peaux de brebis. Le peuple le savait et le ressentait, tout comme il savait et ressentait la miséricorde infinie et l’amour du Christ pour ce peuple. Le peuple avait vu et compris que le Christ était le seul bon pasteur, qui se souciait sincèrement de lui. C’est pourquoi il s’était précipité à Sa rencontre, même dans le désert. Et le Seigneur guérit leurs malades. Le peuple sentait qu’il avait besoin du Christ ; il n’attendait pas de Lui qu’il fît des miracles pour satisfaire sa curiosité, mais à cause de leur caractère urgent et des souffrances endurées. Et II se mit à les enseigner longuement, écrit saint Marc (Mc 6, 34).

Le soir venu, les disciples s’approchèrent et Lui dirent: «L’endroit est désert et l’heure est déjà passée; renvoie donc les foules afin qu’elles aillent dans les villages s’acheter de la nourriture» (Mt 14, 15). L’évangéliste Matthieu ne précise pas ce que le Seigneur a fait au milieu du peuple ; il dit seulement qu’il a guéri des infirmes. C’est pourquoi l’évangéliste Marc complète le récit en disant : Et II se mit à les enseigner longuement. Voyez comme les évangélistes se complètent admirablement! Le Seigneur enseignait ainsi jusque tard dans la nuit. Cela pouvait durer plusieurs heures. Ce même temps, vous pouvez le consacrer à lire tout l’Evangile. En ces occasions, le Seigneur dispensait Son enseignement divin de façon à ce qu’il soit transcrit dans l’Évangile. L’évangéliste Jean a donc raison d’affirmer que si on mettait par écrit tout ce que le Seigneur a dit et accompli, le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21,25).

Comme Ses disciples sont miséricordieux! L'endroit est désert et l’heure est déjà passée, disent-ils. Les gens sont affamés et il est plus que temps de se disperser. Mais leurs maisons sont éloignées et ils ont très faim. Parmi eux, il y a d’ailleurs beaucoup de femmes et d’enfants. Ils doivent très vite trouver de la nourriture : qu’ils aillent donc dans les villages des environs afin de se procurer de la nourriture.

Mais le Seigneur serait-Il moins miséricordieux et compatissant que Ses disciples? N’aurait-Il pas remarqué avant Ses disciples que le peuple était affamé et que la nuit était tombée ? Bien entendu, le Christ est plus miséricordieux et compatissant que Ses disciples et II avait remarqué avant eux ce dont le peuple avait besoin. Au tout début, comme l’écrit l’évangéliste Jean, levant les yeux et voyant qu’une grande foule venait à Lui, Jésus dit à Philippe: D’où nous procurerons-nous des pains pour que mangent ces gens (Jn 6, 5)? Mais après cette remarque faite à Philippe, le peuple s’était assemblé autour du Seigneur, avec ses malades. Le Seigneur guérit d’abord tous les malades, puis II se mit à enseigner aux gens. Cela se prolongea ainsi jusqu’à la nuit. Et ce n’est qu’à ce moment que les apôtres prennent conscience que les gens ont faim et qu’il faut leur donner de la nourriture. Le Seigneur l’avait remarqué dès le début, mais II ne voulut plus en parler à dessein, dans l’attente que cette question fut soulevée par les apôtres eux-mêmes, et cela pour deux raisons : d’abord pour que leur miséricorde et leur compassion soient plus fortes, ensuite pour montrer qu’eux-mêmes étaient impuissants sans Lui. Le Christ leur dit: Il n'est pas besoin quelles (les foules) y aillent; donnez-leur vous-mêmes à manger (Mt 14, 16). Lui-même sait qu’ils ne peuvent pas le faire, mais II le dit afin qu’ils en prennent pleinement conscience et confessent leur impuissance. Mais, lui disent-ils, nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons (Mt 14,17). L’évangéliste Jean rapporte même que ce peu de nourriture n’était pas à eux, mais à un petit garçon qui se trouvait là. Il y a ici un enfant, qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? (Jn 6, 9). C’est ce que dit au Seigneur André, l’apôtre premier-appelé qui, bien qu’il ait été depuis longtemps avec le Christ, n’était pas encore parfait dans sa foi, puisqu’il se demandait: mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Les pains étaient des pains d'orge, ce qui n’est pas non plus un hasard. Nous devons en tirer comme enseignement que, comme le dit le très sage Chrysostome, nous devons nous satisfaire d’une nourriture simple et non faire des tris, car dit-il «l’amour des saveurs est mère de tous les maux et de toutes les souffrances ». «Apportez-les moi ici » (Mt 14, 18), ordonna le Seigneur aux disciples. Ce n’est que maintenant qu’il intervient. Le peuple est impuissant à se procurer de la nourriture ; les apôtres ont également reconnu leur impuissance à aider le peuple. Ce n’est que maintenant que vient Son heure ; la situation est mûre pour un miracle.

Et ayant donné l’ordre de faire étendre les foules sur l’herbe, Il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, bénit, puis rompant les pains, Il les donna aux disciples qui les donnèrent aux foules (Mt 14,19). Pourquoi le Seigneur Jésus a-t-Il d’abord levé les yeux au ciel ? Il ne l’a pas fait lors des grands miracles qui ont consisté à ouvrir les yeux des aveugles, purifier les possédés, expulser les esprits maléfiques des hommes, dompter la mer et les vents, changer l’eau en vin, et même ressusciter des morts. Pourquoi donc, exceptionnellement dans cette circonstance-ci, a-t-Il levé les yeux au ciel, vers Son Père céleste ?

D’abord afin de montrer, en présence de cette foule immense, l’unité de Sa volonté et de celle de Son Père, et de réfuter ainsi les affirmations maléfiques des pharisiens selon lesquelles II accomplirait tous Ses miracles avec l’aide des forces démoniaques. Puis, afin de donner, en tant qu’homme, un exemple d’humilité devant Dieu et de gratitude pour toutes les bontés venues de Dieu. Il nous en a fourni un autre exemple lors de la Dernière Cène - Il prit du pain et, après avoir rendu grâce, Il le rompit (Lc 22, 17). Il rendit grâce à Son Père céleste et bénit le pain comme un don de Dieu. Nous devons, nous aussi, avant chaque repas, aussi modeste soit-il, rendre grâce à Dieu et Le remercier pour le don qu’il nous fait. Enfin, Il a levé les yeux au ciel afin de montrer, en tant que Dieu, lors de la multiplication des pains qui s’apparente à une nouvelle création, l’unité de la puissance de la Trinité unitaire du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, qui est seule capable d’être le Créateur de tout ce qui existe.

Le Seigneur Jésus Lui-même a rompu le pain avec Ses mains. Pourquoi ? Pourquoi n’a-t-Il pas ordonné aux disciples de le faire ? Il l’a fait Lui-même afin de montrer la bonne volonté qu’il avait pour donner l’hospitalité au peuple et Son très grand amour envers les hommes. Et de nous enseigner ainsi, quand nous faisons acte de charité, de le faire avec soin et amour, comme Lui-même l’a fait.

Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta le reste des morceaux: douze pleins couffins ! Or ceux qui mangèrent étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants (Mt 14, 20-21). Voilà le miracle des miracles, la gloire des gloires ! Cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants : si chacun d’eux n’avait pris qu’un tout petit morceau, comme on prend de l'antidoron à l'église, cinq pains auraient à peine suffi. Or tous mangèrent et furent rassasiés et il resta même cinq couffins pleins ! S’il s’était agi d’une illusion, on n’aurait pas pu dire : ils furent rassasiés. S’il s’était agi d’une obsession, comment expliquer la présence de douze couffins pleins ? Non, non : seuls des êtres endurcis dans le péché peuvent parler d’illusion. Or, c’était une réalité, tout comme le Dieu vivant est une réalité. Il faut aussi remarquer qu’au sujet de ce miracle, nul n’ose dire quelque chose contre ou donner à son propos des explications stupides, comme les pharisiens l’ont fait à la suite d’autres miracles. Non seulement personne ne dit rien contre, mais à la vue du signe qu’il venait de faire, les gens disaient: « C’est vraiment Lui le prophète qui doit venir dans le monde» Ils voulaient même s’emparer de Lui pour le faire roi (Jn 6,14-15), si forte était l’impression que ce miracle, cette œuvre puissante du Christ, avait laissée sur le peuple! A-t-on jamais vu un illusionniste devenir roi? Or telle était la réalité et la vérité, et le peuple, enthousiasmé par cette réalité et cette vérité, voulait forcer le Christ à devenir son roi. Cela se serait produit si le Christ ne s’était pas échappé, déjouant ainsi cette intention du peuple enthousiaste.

Et aussitôt II obligea les disciples à monter dans la barque et à Le devancer sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules (Mt 14, 22). N’est-il pas étrange que le Christ oblige Ses disciples à monter sans Lui dans la barque et à Le devancer sur l’autre rive? Pourquoi agit-Il ainsi? D’abord à cause de ce qui a eu lieu ; ensuite à cause de ce qui va avoir lieu. Il souhaite les voir s’éloigner de la foule, afin qu’ils réfléchissent et discutent ensemble au sujet du grand miracle de la multiplication des pains, et qu’ils s’installent au bord de la mer d’où le Seigneur Jésus va bientôt se manifester avec un nouveau miracle incroyable : Il marchera sur l’eau comme s’il se trouvait sur la terre ferme. Le Seigneur a discerné à l’avance ce qui va se produire et le rôle qui sera le Sien. Ses disciples qui n’avaient rien deviné et s’étaient étonnés que le Seigneur les pousse à partir, Le laissèrent au milieu de la foule, descendirent vers le rivage et s’embarquèrent vers le large. Il est hors de doute qu’une raison supplémentaire pour Son empressement à les faire sortir de la masse populaire tenait au fait que le Seigneur souhaitait préserver Ses disciples d’être orgueilleux devant le peuple et de se flatter eux-mêmes, et cela d’autant plus qu’ils étaient prétendument des partisans de ce Thaumaturge jamais vu auparavant ! De même qu’il a voulu leur enseigner l’humilité, en leur disant : Donnez-leur vous-mêmes à manger (Lc 9,13), Il souhaite leur faire connaître Sa douceur infinie et Son humilité devant Dieu, en se retirant après un miracle aussi prodigieux dans un lieu solitaire pour prier. Il ne leur avait pas dit explicitement, mais ils étaient suffisamment au courant de l’habitude qu’il avait de se mettre à l’écart pour prier. D’ailleurs, ne s’était-Il pas, ce jour-là, éloigné à dessein dans le désert, pour être seul, après la nouvelle de l’exécution abominable de Jean le Baptiste ? Il voulait que Ses disciples voient qu’il n’avait pas oublié pourquoi II était parti dans le désert et, surtout, qu’ils voient et sachent que la grande œuvre qu’il venait d’accomplir à l’improviste ainsi que toutes les louanges et glorifications du peuple émerveillé n’avaient nullement perturbé Sa paix intérieure et Sa douceur et ne pouvaient donc pas L’empêcher de renoncer au projet de prier dans la solitude.

Tout cet événement de la distribution des pains et des poissons au peuple, ainsi que le nombre de pains, de poissons et de paniers contenant les restes de nourriture, revêt un sens plus profond, intérieur. Avant Sa mort, le Seigneur a appelé Son corps le pain qu’il a béni. Ici, Il n’agit pas, en vérité, par des mots, mais par le nombre de pains. Le chiffre cinq correspond aux cinq sens, qui représentent l’ensemble du corps. Le poisson symbolise la vie. Dans les premiers siècles de l’Église, le Christ était représenté sous la forme d’un poisson, ce qui est encore visible dans les catacombes et les anciens monuments chrétiens. Le Christ va donner Son corps et Sa vie aux hommes, comme nourriture. Mais pourquoi y avait-il deux poissons ? Parce que le Seigneur s’est offert en sacrifice dans Sa vie terrestre et continue à s’offrir dans Son Eglise, après Sa Résurrection et jusqu’à nos jours. Que signifie le fait qu’il ait rompu Lui-même le pain ? Cela signifie qu’il s’offre, selon Sa propre volonté, en sacrifice pour le salut des hommes. Pourquoi a-t-Il permis que les apôtres distribuassent eux-mêmes le pain et le poisson au peuple ? Parce que c’est eux, en vérité, qui vont propager le Christ dans le monde entier et Le distribuer aux gens comme nourriture source-de-vie. Que signifie le fait que précisément douze paniers de pains soient restés disponibles ? Cela correspond à l’abondance de la moisson des apôtres. La moisson de chaque apôtre sera incommensurablement plus importante que la semence qui a été semée, de même que chaque panier contenait plus de pains que ce que les gens affamés avaient mangé et dont ils s’étaient rassasiés.

Mais tous ces mystères sont très profonds et inépuisables. Qui oserait se pencher là-dessus ? Qui oserait, en ce siècle mortel, descendre au tréfonds de ces mystères ? Puisse ce que l’on vient d’ébaucher suffire à ceux pour qui il est doux de lire et d’entendre l’Évangile. Les anges eux-mêmes s’enivrent des délices de l’Évangile. Plus on lit l’Évangile, plus on y réfléchit dans la prière, plus on se dirige dans la vie conformément à Lui, plus ses profondeurs s’ouvrent davantage et plus ses délices sont enivrants. Gloire et louange donc au Seigneur Jésus-Christ, avec Son Père prééternel et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le neuvième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur Celui qui est plus fort que la nature

(Mt 14, 22-34)

Notre Dieu est vainqueur, et toutes les victoires bonnes et durables, jusqu’à la fin des temps, Lui appartiennent. Il triomphe du désordre dans le cosmos et établit l’ordre.

Il triomphe parmi les hommes du désordre qui fut suscité par des pécheurs, et instaure l’ordre. Et quand les pires des hommes s’élèvent aux premières places et que les meilleurs tombent aux dernières places, Il renverse ce désordre, les premiers deviennent derniers et les derniers, premiers.

Il triomphe des complots et des manigances des esprits maléfiques contre le genre humain, et les chasse comme un vent fort chasse une mauvaise odeur.

Il triomphe de toute pénurie : là où il y a peu, Il multiplie et là où il n’y a rien, Il créé l’abondance.

Il triomphe des maladies et des souffrances ; il suffit qu’il dise un mot et les souffrances s’évanouissent : les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent, les paralysés se mettent debout et marchent, les lépreux sont guéris.

Il triomphe de la mort, et quand II l’ordonne, la mort relâche ses victimes de sa mâchoire.

Il règne sur le royaume infini des puissances célestes, des anges et des saints, sur ce royaume céleste à côté duquel un royaume terrestre est aussi étroit et sombre que les entrailles lors d’un accouchement.

Il commande aux éléments et aux créatures de ce monde, et rien ne peut s’opposer à Ses commandements, sauf à s’écrouler dans la déchéance éternelle.

Jour après jour, victoire après victoire, l’histoire de ce monde est une série de victoires de Dieu correspondant à la révélation de la puissance divine et de son caractère irrésistible. Le Seigneur est doux comme l’agneau, mais les deux et la terre tremblent devant Lui. Quand II se laisse humilier, cela met en évidence Son élévation ; quand II laisse cracher sur Lui, cela met en évidence le caractère impur de tout ce qui n’est pas Lui ; et quand II se laisse égorger, cela révèle Sa vie.

Telle une image pâle, Dieu a mis en évidence Sa lumière à travers le soleil, Sa puissance à travers d’innombrables corps de feu dans le cosmos, Sa sagesse à travers l’ordre des choses et des êtres d’un bout à l’autre de l’univers, Sa beauté à travers la beauté des choses, Sa miséricorde à travers un soin vigilant pour tout ce qu’il a créé, Sa vie à travers tout ce qui vit. Mais tout cela n’est qu’une image passagère et pâle de Ses qualités; ce ne sont que des lettres de feu inscrites dans une fumée épaisse. Toutes les qualités du Dieu vivant sont apparues dans leur plus grand éclat où elles pouvaient se manifester dans ce monde, dans un homme. Non dans un homme créé, mais dans un homme incréé, le Seigneur Jésus-Christ. Toutes ces qualités réunies ont brillé en Lui et sont apparues charnellement : la lumière et la puissance, la sagesse et la beauté, la miséricorde et la vie.

Que signifie la lumière sinon la victoire sur les ténèbres? Et que signifie la puissance sinon la victoire sur la faiblesse? Et qu’est-ce que la sagesse sinon la victoire sur la folie et la déraison ? Et qu’est-ce que la beauté sinon la victoire sur la laideur et la difformité ? Et la miséricorde ne marque-t-elle pas la victoire sur la méchanceté, la perfidie et l’envie ? Et la vie n’est-elle pas la victoire de Dieu sur la mort ?

Que pensez-vous, vous qui suivez le Christ et êtes baptisés en Son nom? Le Christ n’a-t-Il pas mis en évidence toutes ces victoires, comme nul autre depuis la création du monde ? Ne ressentez-vous pas chaque jour que vous suivez le plus grand vainqueur depuis que le monde et le temps existent ? Et que vous faites le signe de croix au nom de Celui qui peut tout et sait tout, dont la beauté rend belles toutes les créatures, dont la miséricorde les entoure avec tendresse et dont la vie les vivifie ? Si vous ne sentez pas cela, il est inutile que vous Le suiviez et que vous soyez baptisés en Son nom. Ce n’est qu’à travers le Seigneur Jésus que vous pouvez sans défiance ni hésitation avoir foi dans la puissance totalement victorieuse de Dieu sur toutes choses, toutes les forces de la nature et tous les maux dans le monde. Seul le Seigneur Jésus peut vous donner le courage de vivre et celui de passer par la mort. Lui seul peut justifier l’espoir d’une vie meilleure que cette vie corruptible. Lui seul peut réchauffer en vous l’amour à l’égard de tout bien. Car II représente la victoire vivante et incarnée de Dieu sur le monde. Prenez courage, j'ai vaincu le monde (Jn 16, 33) a dit le Christ à Ses disciples, et à travers eux à nous tous. N’ayons pas peur, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ a vaincu le monde. L’Evangile est le livre de Ses victoires, le témoignage de Sa toute-puissance. L’histoire de l’Église jusqu’à aujourd’hui - et jusqu’à la fin du monde - est un livre encore plus étendu de Ses victoires. Quiconque se met à en douter perdra le fruit de Ses victoires. C’est donc sans la moindre défiance que nous allons maintenant nous pencher sur l’interprétation de l’Évangile de ce jour, qui décrit une victoire colossale du Christ sur la nature physique.

Et aussitôt II obligea les disciples à monter dans la barque et à Le devancer sur l'autre rive, pendant qu'il renverrait les foules (Mt 14,22). Cela eut lieu après le très glorieux miracle de la multiplication des pains, où avec cinq pains et deux poissons le Seigneur nourrit cinq mille hommes - ‘sans compter les femmes et les enfants - et où, après le repas, il subsista douze couffins pleins de pains. Maintenant le Seigneur prévoit et prépare un nouveau miracle très glorieux, auquel Ses disciples ne peuvent songer. La deuxième étape consiste dans l’ordre donné aux disciples de monter dans la barque sans Lui et de partir sur l’autre rive. La seconde étape implique la dispersion de la foule. La troisième étape conduit le Seigneur à monter plus haut dans la montagne et y rester à l’écart, en prière. Le soir venu, Il était là, seul (Mt 14, 23). Le mot seul est souligné, afin d’insister sur la solitude à laquelle le Seigneur aspirait et dans laquelle II était resté, une fois la foule dispersée. La montagne, la solitude, la nuit. Dans de telles circonstances, l’homme ressent très aisément la présence de l’esprit de Dieu ; c’est alors que la prière est la plus douce. Tout ce que le Seigneur Jésus a fait, Il l’a fait pour notre enseignement et notre salut. Il n’est pas venu sur terre pour nous instruire seulement par des mots, mais aussi par des actes et des événements et à travers chacun de Ses gestes. Il a gravi une montagne, car c’est là que se trouve le plus grand silence. Il demeure dans la solitude, car la solitude correspond à un éloignement du monde.

Il prie dans la nuit sombre, car l’obscurité nocturne est un rideau posé sur les yeux qui perturbent le fonctionnement de l’intelligence et de la réflexion, le regard ne cessant de se déplacer d’un objet à l’autre. Cette prière du Christ sur la montagne possède aussi une signification intérieure profonde. Laisser partir la foule, gravir une montagne, la solitude et l’obscurité, qu’est-ce que tout cela signifie ? Laisser partir la foule signifie laisser de côté toutes les images de ce monde et tous les souvenirs qui nous rattachent au monde et nous perturbent ; puis, débarrassé du monde, s’élever vers Dieu dans la prière. Que signifie gravir une montagne ? Cela signifie s’élever par l’esprit, le cœur et l’âme vers les hauteurs divines, le voisinage de Dieu, la compagnie de Dieu. Celui qui veut attirer le monde à lui au moyen d’intérêts innombrables et de contacts avec un très grand nombre de gens, ne peut en même temps grimper vers les hauteurs, où l’homme se sent seul avec son Créateur. Que signifie la solitude? Elle signifie l’âme nue, telle qu’elle est. Séparé du monde, l’homme ressent une solitude effroyable. Ceux que leur désillusion en ce monde conduit à cette solitude effroyable, se suicident généralement s’ils ne réussissent pas à s’élever en hauteur, là où l’homme trouve Dieu. Que signifie l’obscurité ? Cela signifie l’absence totale de quelque lumière de ce monde. Pour un ermite en prière, ce monde gît plongé dans des ténèbres profondes où se lève progressivement l’aube de la lumière céleste, qui vient de Dieu et illumine un nouveau monde, infiniment plus éclatant et meilleur que celui-ci. Telles sont les quatre phases de la prière et leur sens intérieur. Dans cet épisode avec le Christ, cela est représenté de façon imagée : le départ de la foule, la marche dans la montagne, la solitude et l’obscurité.

Mais cette prière solitaire du Seigneur Jésus est aussi instructive pour nous à cause de ce qui s’est passé juste avant et de ce qui allait se passer par la suite. Avant cette prière, le Seigneur a accompli le miracle prodigieux de la multiplication des pains, et après cela II a marché sur la mer agitée comme s’il s’agissait de la terre ferme. Bien qu’il ait accompli l’un et l’autre de ces miracles grâce à Sa propre puissance divine, qui est avec Lui depuis l’éternité et qui ne L’a pas abandonné pendant Son séjour terrestre, Il a continué à prier, dans l’église avec le peuple, dans le désert et dans la solitude. Il est difficile pour nous de connaître le motif secret de ces prières du Seigneur Jésus. Il est certain que, par ces prières, le Fils unique- engendré du Père pré-éternel a continué à porter témoignage sur cette terre de Son unité très pure avec Son Père et le Saint-Esprit. En outre, avec l’exemple de Sa prière, le Seigneur nous laisse un enseignement limpide. La prière doit être précédée par une bonne action, car c’est alors que la prière aide. Il nous faut d’abord témoigner de notre foi par une bonne œuvre, puis confesser cette foi par des mots. La prière ne vaut que quand nous nous préparons à faire une bonne action et que nous prions Dieu de nous aider. En revanche, prier Dieu afin qu’il nous aide à accomplir une mauvaise action, est non seulement sans objet mais aussi blasphématoire. Faire le mal et prier, c’est comme semer de l’ivraie et exiger de Dieu de produire du blé. Après toute bonne action, il faut revenir à la prière et remercier Dieu de nous avoir rendus dignes et capables d’accomplir cette bonne action ; avant toute bonne action, il nous faut prier et demander à Dieu de nous accorder Sa grâce, Son aide et Son concours, afin que l’action à venir soit réalisée de façon valable et honnête. En un mot, toute bonne action accomplie, vécue ou observée, entendue ou regardée, doit être - sans aucune exception - attribuée entièrement à Dieu et non à nous-mêmes, à notre pouvoir, intelligence ou sens de l’équité. Car nous ne sommes rien devant Dieu. Si le Seigneur Jésus, après avoir accompli de tels miracles, fait preuve d’humilité, de modestie et d’obéissance devant Son Père et l’Esprit, dont II est l’égal en éternité et en essence, comment ne nous montrerions-nous pas humbles, modestes et obéissants envers notre Créateur, qui nous a créés à partir de rien et sans l’aide duquel il nous serait impossible d’exister pendant une minute, et a fortiori faire une bonne action ?

La barque, se trouvait déjà à plusieurs centaines de mètres de la terre; elle était battue par les vagues, le vent étant contraire. A la quatrième veille de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer (Mt 14, 24-25). Le soir, quand les disciples s’étaient embarqués, la mer était calme ; puis un vent contraire se mit à souffler, des vagues énormes se mirent à déferler, comme souvent sur cette mer ; la barque fut ballottée en tous sens et les disciples furent saisis d’une grande frayeur.

Le Seigneur Jésus avait prévu tout cela, mais II avait voulu tout particulièrement que Ses disciples soient exposés au danger, afin de sentir combien ils étaient totalement impuissants en Son absence et consolider ainsi leur foi en Lui, afin qu’ils puissent se souvenir d’une tempête connue précédemment en mer, quand Lui-même était dans la barque et que, tout effrayés, ils L’avaient réveillé en criant : Au secours, Seigneur, nous périssons ! (Mt 8,24-25), et qu’ils éprouvent maintenant le souhait qu’il soit parmi eux. Afin qu’ils ressentent et reconnaissent la véracité des saintes paroles qu’il ne prononcera qu’au moment de Sa séparation avec eux : en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5).

Lors de cette tempête précédente, les disciples avaient été exposés à une tentation moins grande et leur foi à une épreuve plus légère. Il était avec eux dans la barque, mais II dormait. Lors de cette deuxième tempête, ils furent soumis à une tentation beaucoup plus grande et leur foi à une épreuve plus difficile. Car Lui-même était absent, loin deux, sur une montagne dans le désert. Comment faire appel à Lui? Comment Lui faire part de leur détresse ? Qui pourrait lui dire : Au secours, Seigneur, nous périssons ! Personne. Les disciples se voyaient maintenant condamnés à périr. Comme si celui qui obéit aux commandements de Dieu pouvait périr ! Ah, quelle merveilleuse leçon pour l’homme juste : ne pas désespérer sur le chemin où Dieu l’a envoyé ; croire que Celui qui l’a envoyé, prend soin de lui et connaît ses malheurs, mais qu’il n’accourt pas aussitôt à son secours, afin que la foi de ce juste soit éprouvée, comme l’or dans le feu.

Quand les disciples furent désespérés, à l’extrême limite du désespoir, soudain le Christ apparut marchant sur les flots : c’était à la quatrième veille de nuit, c’est-à-dire juste avant l’aube. En effet, les Juifs comme les Romains leurs maîtres, divisaient la nuit en quatre veilles. Chaque veille durait trois heures. Le Seigneur apparut aux disciples à la quatrième veille de la nuit, c’est-à-dire à la dernière, juste avant l’aube.

Les disciples, Le voyant marcher sur la mer, furent troublés: «C’est un fantôme-», disaient-ils, et pris de peur ils se mirent à crier (Mt 14, 26). Le jour était déjà apparu, ou c’était le clair de lune, ou le Seigneur brillait dans l’obscurité avec la lumière du Thabor - nous ne pouvons le savoir précisément. L’essentiel est qu’il était devenu visible des disciples. Le voyant sur les vagues de la mer, Ses disciples furent remplis d’une frayeur indicible. Cette nouvelle peur était plus terrible que celle éprouvée devant la tempête et le danger qui menaçait. Ils ne connaissaient pas un tel pouvoir de leur Maître, un tel pouvoir sur la nature. Il ne le leur avait pas montré jusque-là. Ils L’avaient seulement vu commander à la mer et aux vents, mais ils ne savaient pas qu’il pouvait marcher sur la mer comme sur la terre ferme. Bien entendu, ils auraient pu le supposer à partir du miracle accompli précédemment. Car Celui qui peut ordonner à la mer de se calmer et au vent de cesser de souffler, peut sans doute marcher sur l’eau comme sur la terre. Mais les disciples n’étaient pas encore mûrs spirituellement; leur foi était encore faible. Le Christ a accompli ce nouveau miracle dans le seul but de fortifier leur foi.

C’est un fantôme!, pensaient et criaient les disciples, pétrifiés’; c’est une apparition, ou peut-être s’agit-il de Satan, sous l’aspect du Maître. Ils savaient que leur Maître avait lutté contre Satan et son armée dans ce monde. Ils pouvaient s’imaginer que Satan avait saisi cette occasion, où eux-mêmes se trouvaient en grand danger, pour les tuer. Que ne pouvaient-ils pas s’imaginer en de telles circonstances! Certainement tout ce qui pourrait se glisser aujourd’hui dans la tête de gens de peu de foi et exposés à un danger sur leur chemin vers Dieu.

Mais Dieu agit ainsi avec tous ceux qu’il aime. Car le Seigneur corrige celui qu’il aime, il châtie tout fils qu’il accueille (He 12,6). Et à la fin de toutes les souffrances, Il envoie la souffrance la plus grande, comme l’analyse le très sage Chrysostome. Car Lui aussi a souffert sur terre durant toute Son existence et c’est à la toute fin, avant Sa victoire, qu’il a enduré la souffrance la plus terrible, quand II fut crucifié puis enseveli. Mais cette souffrance dura peu de temps, car l’aube se leva et vint la victoire ultime par la Résurrection. Plus tard, le même enchaînement de souffrances fut enduré par de nombreux martyrs pour la foi en Christ, qui connurent des souffrances de plus en plus grandes, avant d’affronter juste avant la mort, la souffrance la plus terrible et la tentation la plus forte. En voici un exemple parmi des milliers. Sainte Marine fut torturée sauvagement par des païens, l’exposant à des souffrances sans cesse plus grandes. Enfin, ils l’attachèrent, nue, à un arbre et se mirent à lui arracher des morceaux de chair avec des pinces en fer, ses blessures étaient très graves, le sang giclait et ses os blancs apparaissaient sous la chair cisaillée. Ne s’agit-il pas là de souffrances insupportables? Mais une autre souffrance, plus terrible, attendait cette servante de Dieu. Le soir, dans cet état d’extrême faiblesse, elle fut jetée dans une cellule. Dans l’obscurité de la prison, survint alors une apparition horrible : l’esprit maléfique sous la forme d’un énorme serpent bariolé, qui se mit d’abord à circuler autour de sainte Marine, puis à s’enrouler autour d’elle et à approcher sa mâchoire puante de la tête de la jeune fille. Mais cela ne dura pas longtemps. Car Dieu ne laisse pas Ses fidèles endurer des souffrances plus fortes que ce qu’ils peuvent supporter. Aussitôt après en effet, quand Marine eut supplié Dieu de tout son cœur et fait le signe de croix en pensée, l’horrible serpent disparut et devant Marine s’ouvrit le ciel ; elle vit la Croix dans une lumière indescriptible et, au sommet de la Croix, une colombe blanche, et elle entendit ces mots: «Réjouis-toi, Marine, intelligente colombe du Christ, car tu as vaincu le démon maléfique ! »

La même chose est arrivée aux disciples du Christ. Après la grande frayeur connue lors de la tempête en mer, ils furent saisis par une peur encore plus forte du fait de la prétendue apparition d’un fantôme.

Ce n’était pas une apparition, mais une réalité douce et salvatrice. Ce n’était pas un rêve mais la réalité ; ce n’était pas quelqu’un qui avait revêtu l’aspect du Christ, mais le Christ Seigneur Lui-même.

Mais aussitôt Jésus leur parla en disant: «Ayez confiance, c'est moi, soyez sans crainte!» (Mt 14, 27). Vous voyez que le Seigneur ne garde pas Ses fidèles longtemps au milieu des grandes épreuves. Il connaissait la peur, une peur effrayante, qu’ils éprouvaient face à l’apparition d’un fantôme, aussi se hâte-t-Il de venir à leur secours : Il leur dit aussitôt : Ayez confiance! Aussitôt! Vous voyez comme II les encourage en leur redonnant pour ainsi dire l’esprit de vie qu’ils avaient quasiment perdu du fait de la peur: ayez confiance, n’ayez pas peur ! Il répète les mêmes paroles d’encouragement: Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte! Ah, la douce voix! Ah, les paroles vivifiantes ! Devant cette voix, les démons s’enfuyaient, les maladies s’esquivaient, les morts ressuscitaient. Que dis-je ? De cette voix sont nés le ciel et la terre, le soleil et les étoiles, les anges et les hommes. Cette voix est la source de tout bien, de toute vie, santé, sagesse et joie. Ayez confiance, c’est moi! Ces mots ne peuvent être entendus par tous, mais les justes les entendent, ceux qui sont martyrisés pour le Seigneur. Tous ceux qui souffrent n’entendent pas le Christ. Car comment pourrait- il L’entendre, celui qui souffre à cause de ses péchés et de ses actions injustes ? L’entendra seulement celui qui souffre à cause de sa foi en Lui (1 P, 13-16). Les disciples ont été martyrisés à cause de leur foi en Christ, afin que se fortifie en eux la foi en Christ.

Sur quoi, Pierre lui répondit: « Seigneur; si c'est bien toi, donne-moi l'ordre de venir à toi sur les eaux» (Mt 14, 28). Ces paroles de Pierre expriment à la fois sa joie et son doute. Seigneur, s’écrie un cœur joyeux: si c’est bien toi reflète son doute. Plus tard, quand sa foi fut affermie, il ne parlait plus ainsi. Quand le Seigneur ressuscité apparut sur la rive de cette mer de Galilée et que Pierre entendit Jean dire : C'est le Seigneur! il mit son vêtement et il se jeta à l'eau (Jn 21, 7). Alors il ne douta pas qu’il s’agissait bien du Seigneur et n’eut pas peur de se jeter à l’eau. Mais auparavant, il n’en était qu’au début de son envol spirituel, avec une foi faible et c’est pourquoi il dit : Seigneur, si c’est bien toi, donne-moi l’ordre de venir à toi!

« Viens» dit Jésus. Et Pierre, descendant de la barque, se mit à marcher sur les eaux et vint vers Jésus (Mt 14, 29). Tant qu’il eut la foi, Pierre marcha sur les eaux, mais dès que le doute l’eut envahi, il se mit à couler. Car le doute provoque la peur. Du point de vue intérieur, descendre de la barque et marcher sur les eaux vers le Seigneur Jésus signifie se séparer avec son âme de son corps et des soucis terrestres et se mettre à arpenter un chemin difficile menant vers le monde spirituel, vers le Sauveur. De tels moments se produisent aussi chez les fidèles ordinaires ayant peu de foi, chez qui la joie en Christ est mêlée à du doute. Ils souhaitent souvent se séparer de leur poids charnel et rejoindre le Christ, roi du monde spirituel; mais ils ressentent rapidement l’impression de couler, ce qui les ramène à leur corps, comme un bateau sur les vagues. Seuls les grands spirituels, les plus grands héros de l’humanité, ont réussi, après une longue pratique de la solidité de leur foi, à sortir de leur embarcation charnelle sur la mer spirituelle démontée, et à partir à la rencontre du Christ-Roi. Eux seuls ont éprouvé jusqu’à la fin la peur, lors de la séparation avec la barque, la terreur devant la tempête et les vents, et la joie indicible de la rencontre avec le Christ. Cette séparation de l’esprit et de l’embarcation charnelle a été éprouvée dans sa vie terrestre par l’apôtre Paul, et bien d’autres saints à sa suite. Quelle joie et quels délices le grand apôtre a connus à la fin de son dangereux périple, on le voit dans son exclamation joyeuse : Pour cet homme-là, je me glorifierai (2 Co 12, 3-5).

Mais voyons ce qui s’est passé avec Pierre, qui avait peu de foi à cette époque. Mais, voyant le vent, il prit peur et, commençant à couler, il s’écria: «Seigneur, sauve-moi!» (Mt 14, 30). Pourquoi a-t-il peur du vent, s’il n’a pas peur de la mer? Il est comme le petit enfant qui marche pour la première fois : il fait quelques pas, puis quelqu’un se met à rire et l’enfant se retrouve par terre! Il en est de même dans notre élan spirituel: des détails nous gênent, nous arrêtent et nous ramènent en arrière.

Aussitôt Jésus tendit la main et le saisit, en lui disant: «Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté'?» (Mt 14, 31). N’avons-nous pas, des milliers de fois, coulé dans la mer pleine de dangers de cette existence, jusqu’au moment où une main invisible nous a rattrapés et tirés rapidement en arrière, nous mettant ainsi hors du danger? Qui parmi vous n’est pas capable de faire état d’au moins quelques cas où il fut sauvé du danger, de façon inattendue, par une main invisible? Vous tous connaissez de tels cas, que vous racontez à maintes reprises ; vous reconnaissez même la présence de cette main invisible qui vous a sauvés. Il en est, hélas, peu parmi vous, qui au moins dans leur subconscient, ont entendu cette mise en garde proférée par des bouches invisibles : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? Ami, pourquoi as-tu douté que la main de Dieu était proche? Pourquoi n’as-tu pas glorifié Dieu au moment du plus grand danger? Comment Abraham n’a-t-il pas douté quand il amena son fils unique en sacrifice pour qu’il soit égorgé ? Dieu ne l’a-t-il pas sauvé à ce moment-là? Quand Jonas glorifia Dieu dans les entrailles de la baleine, il fut sauvé: tandis qu'en moi mon âme défaillait, je me suis souvenu du

Seigneur, et ma prière est allée jusqu'à toi ( Jon 2, 8). Et les trois jeunes gens de Babylone qui ne doutèrent point dans la fournaise et furent sauvés par leur foi. Et Daniel le visionnaire dans la fosse aux lions. Et le bienheureux Job au milieu de ses blessures purulentes. Et des milliers et des milliers d’autres, à qui leurs bourreaux infligèrent les pires tortures pour leur foi en Christ, comment ne doutèrent-ils pas ? Et toi, pourquoi as-tu douté ? Le Seigneur t’a sauvé à de nombreuses reprises à l’improviste, avec Sa main invisible, même si tu avais mis en doute Son aide. Souviens-toi au moins des bontés faites par le Seigneur et repens-toi pour la faiblesse de ta foi, rafraîchis donc ta foi, et à l’avenir, face au danger, glorifie et invoque le nom du Seigneur et tu seras sauvé. Au milieu du danger, glorifie Dieu, et non seulement quand le danger est passé. Mais ne désespère pas si tu as fait preuve de peu de foi. Au début, Pierre lui aussi eut peu de foi, mais avec le temps, il s’endurcit dans la foi et devint ainsi dur comme la pierre. Thomas, lui aussi, fut faiblement croyant, mais le Seigneur le fortifia dans la foi. Un grand nombre de saints parmi les plus saints eurent aussi peu de foi au début, puis ils devinrent constants et fermes dans la foi en Christ. Entends ce que dit le bienheureux David: Sur Dieu je compte, je n’ai pas peur; que feraient pour moi les hommes? Dieu, je suis tenu par mes vœux; j'accomplis pour toi les sacrifices de louange, car tu m’as délivré de la mort. N’as-tu pas préservé mes pieds de la chute, pour que je marche devant Dieu à la lumière de la vie ? (Ps 55,12-14). Ainsi s’exprime celui qui croit en vérité et qui sait que dans la vie tous les cheveux sur la tête ont été comptés par Dieu et qu’aucun moineau - et a fortiori aucun homme - ne peut tomber sans la volonté de Dieu.

Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba (Mt 14, 32). Dès que le Christ est entré dans la barque, le vent s’est arrêté. Mais le vent ne s’est pas arrêté de lui-même, il l’a fait sur ordre du Seigneur Jésus. Car même si on ne dit pas explicitement ici, comme lors de la première tempête mémorable, que le Christ menaça les vents et la mer (Mt 8, 26), cela transparaît de soi-même. Sans nul doute l’évangéliste Matthieu pense que le vent s’est arrêté à la suite d’un ordre secret, non public, du Christ. L’évangéliste Marc l’exprime plus nettement en disant : Il monta auprès d'eux dans la barque et le vent tomba (Mc 6, 51). Mais même cet extrait n’indique pas explicitement que le Christ a ordonné au vent de s’arrêter. C’est sous l’effet de Sa force et de Sa pensée que le vent s’est apaisé. Le sens profond de l’arrivée du Christ sur le bateau et de l’apaisement du vent est suffisamment clair. Quand le Seigneur Jésus entre vivant, monte dans notre embarcation charnelle, soit lors de la sainte communion, soit lors d’une prière, soit par un autre chemin bienfaisant, les vents des passions s’apaisent en nous, et notre barque vogue paisiblement vers le rivage.

Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant Lui, en disant: « Vraiment, tu es fils de Dieu !» (Mt 14,33). Quand le Seigneur apaisa pour la première fois la tempête sur les flots et arrêta les vents, les disciples disaient, comme d’autres hommes ordinaires ayant peu de foi : Quel est celui-ci, que même les vents et la mer Lui obéissent ? (Mt 8,27) Mais depuis lors, ils virent de nombreux signes de leur Maître et entendirent nombre de Ses enseignements, de sorte que leur foi s’était fortifiée. Maintenant, face à ce nouveau miracle impressionnant, ils ne se demandent plus : Quel est celui-ci? Mais se prosternant devant Lui, ils confessent: « Vraiment, tu es fils de Dieu!» C’est la première fois que tous les disciples confessent Jésus comme Fils de Dieu. Bien entendu, Judas se trouvait parmi eux. Sans doute l’a-t-il confessé lui aussi. Mais plus tard, son amour de l’argent lui a fait complètement renier son Seigneur et Maître. Il est vrai que Pierre lui aussi L’a renié, et à trois reprises, mais ce reniement de Pierre fut passager, sous l’effet de la peur; Pierre s’était aussitôt repenti et repenti amèrement, pleurant à cause de son reniement. Le sens profond de ces paroles : Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant Lui, en disant: « Vraiment, tu es fils de Dieu! est très instructif pour tout chrétien. Une fois que le Seigneur s’est installé en nous, tout ce qui est en nous doit s’incliner devant Lui et confesser Son nom: notre esprit et toutes nos pensées, notre cœur avec ses sentiments et notre âme avec tous ses souhaits et ses aspirations. Ainsi tout notre corps sera illuminé et il n’y aura plus d’obscurité en lui. Mais malheur à nous si, après avoir accueilli le Christ en nous, nous L’en chassons à la suite d’un péché, ou si nous Le renions, comme Judas l’a fait. Ce qui nous arrivera sera pire que ce que nous avons connu auparavant. Car quand le Christ quitta Judas, alors Satan entra en lui (Jn 13,27). N’oublions pas un seul instant qu’on ne doit pas plaisanter avec Dieu, qui est un feu consumant (He 12,29).

Ayant achevé la traversée, ils touchèrent terre à Génésareth (Mt 14, 34). Ils arrivèrent donc à la ville de Capharnaüm où ils s’étaient déjà dirigés (Jn 6,17). Quiconque a été en Galilée peut se rendre compte de l’endroit où la tempête avait déporté les apôtres du Christ. Bethsaïde et Capharnaüm se trouvent sur la rive nord de la mer de Galilée. En montant dans la barque près de Bethsaïde, les disciples n’avaient qu’à naviguer le long de la côte. Or, leur barque fut déportée par la tempête jusqu’au milieu de la mer. C’est là, en pleine mer, que le Seigneur Jésus est apparu sur les flots. Quand la tempête fut calmée, il restait à la barque à se rendre jusqu’à la rive, à Capharnaüm. Selon les évangélistes Matthieu et Marc, il semble que la barque a parcouru cette distance naturellement, poussée par les rames et les voiles ; mais le récit de l’évangéliste Jean peut donner l’impression que le Seigneur a accompli avec Sa puissance irrésistible, un nouveau miracle qui a permis à la barque d’arriver immédiatement au port, car il est écrit : aussitôt le bateau toucha terre là où ils se rendaient (Jn 6,21). Il n’y a toutefois pas de contradiction réelle entre les récits des évangélistes. Car Celui qui pouvait marcher sur l’eau et calmer d’un mot la mer et les vents, pouvait sans nul doute, en cas de besoin urgent, faire en sorte que le bateau se retrouve instantanément dans son port. Le sens profond de ce récit de Jean est que, quand le Seigneur Jésus s’est installé en nous, nous avons dès cet instant le sentiment que nous nous trouvons au Royaume de Dieu, comme dans un havre de paix, où ni les tempêtes ni les vents ne pourront venir troubler notre embarcation terrestre. Et si par la suite, nous avons à marcher sur terre, nous ne le sentons pas car en esprit, par le cœur et dans l’âme, nous vivons déjà dans un autre monde, meilleur, où règne le Christ Vainqueur. Dans Ses victoires, nous voyons avec joie les nôtres, et dans les nôtres, les Siennes.

Lui seul est vainqueur de tous les maux et II est le seul à ne pouvoir être vaincu par aucun mal. Aussi devons-nous nous blottir sous Son aile puissante, là où il n’y a ni tempête, ni vents, ni illusions ; de mort, il n’y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus (Ap 21, 4) ; là, nous trouverons en abondance toutes les richesses non éphémères, que les vers et la rouille ne peuvent entamer, et là nous glorifierons, avec les anges et les saints, les œuvres victorieuses du Christ, dont la grandeur nous est inconcevable dans ce monde mortel, dans cet horizon étroit. Là-bas, tout nous sera révélé et nous nous réjouirons, et notre joie n’aura pas de fin. Gloire et louange au Seigneur Jésus-Christ, avec Son Père prééternel et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le dixième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur l’impuissance de l’incroyance et la puissance de la foi

(Mt 17,14-23)

Depuis que le monde a été créé, les peuples vivant sur la terre ont toujours cru qu’un monde spirituel existe et que des esprits invisibles existent. Mais de nombreux peuples ont fait l’erreur d’attribuer aux esprits maléfiques plus de pouvoir qu’aux bons esprits ; avec le temps, ils ont affirmé que les esprits mauvais ont été élevés au rang de divinités, des temples leur ont été construits, des sacrifices leur ont été offerts et on attendait tout deux. Avec le temps, de nombreux peuples ont complètement abandonné la foi dans les bons esprits, n’ayant foi que dans les esprits mauvais. On avait même l’impression que ce monde n’était qu’un champ de courses laissé aux hommes et aux esprits maléfiques. Les esprits mauvais faisaient de plus en plus souffrir les hommes et les aveuglaient, dans le seul but que les hommes effacent de leur conscience toute trace d’un Dieu bon et toute idée d’une puissance trop grande des esprits de bonté, donnée par Dieu.

De nos jours aussi, tous les peuples sur la terre croient dans les esprits. Et cette foi populaire est fondamentalement juste. Ceux qui nient le monde spirituel, le font parce qu’ils ne regardent qu’avec leurs yeux charnels, sans le voir. Mais le monde spirituel ne serait pas ce qu’il est si on pouvait le voir avec des yeux charnels. Tout homme dont l’esprit n’a pas été aveuglé ni le cœur endurci, est en mesure de sentir de tout son être, tous les jours et à toute heure, que les hommes ne se trouvent pas seulement dans ce monde entourés de pierres, de plantes, d’animaux et de forces naturelles, mais que notre âme ne cesse d’être en contact avec un monde invisible et des êtres invisibles. Sont dans l’erreur les peuples et les gens qui s’opposent aux esprits bienveillants, tout en considérant que les esprits maléfiques sont des divinités devant lesquelles ils s’inclinent.

Quand le Seigneur Jésus est apparu sur terre, les peuples croyaient en général à la puissance du mal et à la faiblesse du bien. Les forces maléfiques dominaient en fait dans le monde, et le Christ Lui-même appelait le chef des forces maléfiques le prince de ce monde. Les responsables juifs attribuaient aux démons et à leur force toutes les actions divines du Christ.

Le Seigneur Jésus est venu dans le monde afin de déraciner la foi que les hommes éprouvaient par faiblesse à l’égard du mal et d’implanter dans leur âme la foi dans le bien, sa toute-puissance, son invincibilité et son éternité. La très ancienne et très répandue croyance dans les esprits ne fut pas combattue, mais confirmée par le Christ. Mais II a révélé tout le monde spirituel tel qu’il est, et non tel qu’il paraissait aux hommes du fait des chuchotements du démon. Le Dieu unique, bon, sage et tout-puissant, est le maître du monde spirituel et du monde physique, de l’invisible et du visible. Les bons esprits sont les anges, dont il est difficile de préciser la multitude. Ces bons esprits, les anges, sont incommensurablement plus puissants que les esprits mauvais. Les mauvais esprits n’ont d’ailleurs aucun pouvoir pour faire quoi que ce soit si le Dieu Tout-puissant ne le tolère pas. Mais le nombre des mauvais esprits est très important. Dans un seul homme possédé par le démon à Gadara, qui fut guéri par le Seigneur, vivait toute une légion, c’est-à- dire plusieurs milliers d’esprits mauvais (Mc 5, 9). Ces mauvais esprits ont abusé les hommes, des peuples entiers à cette époque, comme ils abusent aujourd’hui de nombreux pécheurs, en leur faisant croire qu’ils sont tout-puissants, qu’ils sont précisément les seuls dieux, qu’il n’y en a pas d’autres qu’eux et que d’ailleurs les bons esprits n’existent pas. Mais dès que le Seigneur Jésus apparaissait quelque part, ils s’enfuyaient loin de Lui avec frayeur. Ils reconnaissaient en Lui le souverain et le juge, qui est en mesure de les expulser de ce monde et de les précipiter dans le gouffre infernal. Ils s’étaient répandus dans ce monde par indulgence divine et s’étaient rués sur le genre humain comme des mouches sur un cadavre, croyant que ce monde leur était assuré pour toujours comme un nid et un festin. Mais soudain apparut devant eux le détenteur du bien, le Seigneur Jésus-Christ et c’est alors que saisis de frayeur, ils s’écrièrent: Es-tu venu ici pour nous tourmenter? (Mt 8, 29) Nul n’a plus peur des tourments que celui qui tourmente autrui. Les mauvais esprits ont tourmenté l’humanité pendant plusieurs milliers d’années, prenant plaisir dans les souffrances des hommes. Mais en voyant le Christ, ils furent effrayés comme devant leur plus grand persécuteur et furent même prêts à quitter les hommes et devenir des porcs ou n’importe quelle autre créature, dans le seul but de ne pas être chassés tout à fait de ce monde. Mais le Christ n’avait pas songé à les expulser complètement de ce monde. Ce monde en effet est composé de forces diverses. Ce monde est un terrain où les hommes doivent choisir consciemment et volontairement: soit suivre le Christ Vainqueur, soit suivre les démons impurs et vaincus. Le Christ est venu, en ami-des-hommes, montrer la puissance du bien sur le mal et consolider la foi des hommes dans le bien - uniquement dans le bien.

L’évangile de ce jour décrit un cas, parmi une infinité d’autres, où le Seigneur ami-des-hommes a montré une nouvelle fois la puissance du bien sur le mal et où 11 a pris soin de fortifier la foi des hommes dans le bien, la toute-puissance du bien et la victoire du bien.

Un homme s’approcha de Jésus et, s’agenouillant, lui dit: «Seigneur, aie pitié de mon fils, qui est lunatique et va très mal: souvent il tombe dans le feu, et souvent dans l’eau» (Mt 17, 14-15). Cet épisode est également décrit par deux autres évangélistes: Marc (Mc 9, 14-29) et Luc (Lc 9, 37-43). Ils apportent quelques précisions sur l’état du jeune homme, qui était l'unique enfant de son père (Lc 9, 38) et son esprit était muet (Mc 9, 17). Quand l’esprit mauvais s’empare du jeune homme, il le jette à terre, et il écume, grince des dents et devient raide (Mc 9, 18). Les flèches de l’esprit maléfique sont dirigées simultanément contre le jeune homme, toute la création divine et Dieu Lui-même. En quoi la lune serait-elle coupable de la maladie de ce garçon ? Si elle était à l’origine de la démence et de la disgrâce d’un homme, pourquoi n’agit-elle pas de même pour tous les hommes ? Mais le mal ne réside pas dans la lune, mais dans l’esprit maléfique et rusé qui trompe l’homme tout en se cachant lui-même : il accuse la lune afin que l’homme ne l’accuse pas, lui. Il voudrait ainsi parvenir à faire croire à l’homme que toute la création divine est mauvaise et que le mal pour l’homme provient de la nature et non des esprits mauvais qui se sont détachés de Dieu. C’est pourquoi il agresse ses victimes en essayant de leur faire croire que le mal vient de la lune ; et comme la lune vient de Dieu, le mal viendrait donc de Dieu ! C’est ainsi que les hommes sont trompés par ces fauves très rusés et très féroces.

En fait, tout ce qui a été créé par Dieu est bon ; toute création divine est destinée à être utile à l’homme, non à lui faire mal. Si quelque chose gêne le confort physique de l’homme, cela contribue à encourager et à enrichir son activité spirituelle. A toi les deux! A toi aussi la terre! Le monde et ses richesses, c’est toi qui les fondas (Ps 88,12). Tout cela, c’est ma main qui l’a fait (Is 66,2). Si tout vient de Dieu, tout doit être bon. D’une source ne peut s’écouler que ce qui se trouve dans cette source, non ce qui n’y est pas. En Dieu, il n’y a pas de mal ; dès lors, comment le mal pourrait-il venir de Dieu, source de ce qui n’est que bon et pur? Beaucoup d’hommes inexpérimentés appellent toute souffrance, mal. En réalité, toute souffrance n’est pas un mal ; il y a des souffrances provoquées par le mal et d’autres qui sont un remède contre le mal. La folie et la fureur représentent des manifestations du mal ; mais le mal, c’est l’esprit mauvais qui est à l’œuvre dans l’homme possédé ou furieux.

Les souffrances et les malheurs qui ont frappé de nombreux souverains d’Israël qui faisaient ce qui est mal devant le Seigneur, ces souffrances et ces malheurs étaient les conséquences des péchés de ces souverains. Mais les souffrances et les malheurs que le Seigneur tolère en ce qui concerne les justes, ne sont pas la manifestation du mal mais un remède, non seulement pour ces justes mais aussi pour tous ceux qui les entourent et qui comprennent que leurs souffrances ont été envoyées par Dieu pour leur bien.

Les souffrances issues des attaques des mauvais esprits contre l’homme ou consécutives aux péchés commis par les hommes, sont des manifestations du mal.

Mais les souffrances que Dieu laisse se produire sur les hommes afin de les purifier complètement du péché, de les arracher au pouvoir du démon et les rapprocher de Lui, ces souffrances purificatrices ne correspondent pas au mal, mais viennent de Dieu pour le bien des hommes. Il me fut bon d'être humilié, pour étudier tes décrets, dit le roi David plein de discernement (Ps 118, 71). Le diable, c’est le mal, et le chemin vers le diable, c’est le péché. En dehors du diable et du péché, il n’existe absolument aucun mal.

Ainsi, c’est l’esprit mauvais seul qui est responsable des tourments et des souffrances du jeune homme cité ci-dessus, non la lune. Si Dieu, dans Son amour des hommes, ne retenait pas les mauvais esprits et ne gardait pas les hommes sous Sa protection, les mauvais esprits étoufferaient tout le genre humain spirituellement et physiquement, comme des criquets détruisant la moisson dans les champs.

Je l’ai présenté à tes disciples et ils n’ont pas pu le guérir (Mt 17,16). Ainsi parle au Seigneur le père du malade. Parmi ces disciples, trois étaient absents : Pierre, Jacques et Jean. Ces trois-là se trouvaient au Mont Thabor, où avait eu lieu la Transfiguration du Seigneur, puis étaient descendus avec Lui au pied de la montagne, où une foule nombreuse (Lc 9, 37) était rassemblée autour des autres apôtres et du jeune malade. Ne voyant pas le Christ, le père désespéré avait conduit son fils près des disciples du Christ, mais ceux-ci ne purent pas l’aider. Ils ne purent pas l’aider, d’abord à cause de leur foi trop faible, puis de la foi trop faible de leur père, enfin à cause de l’incroyance complète des scribes présents. Il est dit en effet que des scribes étaient présents et discutaient avec les disciples (Mc 9,14). Quant à la faiblesse de la foi du père, elle se reflète dans les mots par lesquels il s’adresse au Christ. Il ne Lui dit pas comme le lépreux : « Seigneur; si tu le veux, tu peux me purifier» (Mt 8,2), car c’est ainsi que s’exprime la foi forte d’un homme. Il ne dit pas non plus comme le notable Jaïre, qui suppliait le Christ que sa fille revive : « Viens lui imposer ta main et elle vivra» (Mt 9, 18), ce qui est également le signe de la foi forte de cet homme. Et il parle encore moins comme le centurion de Capharnaüm dont le serviteur était malade: «Dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri» (Mt 8, 8), ce qui est la marque d’une foi très grande. Mais la personne animée par la foi la plus grande ne dit pas un mot, se contentant de s’approcher du Christ et touchant seulement la frange de son manteau, comme l’ont fait la femme hémorroïsse (Mt 9, 20) et tant d’autres. Le père du jeune homme malade ne se comporte pas ainsi, disant seulement au Christ: «Si tu peux quelque chose, viens à notre aide» (Mc 9, 22). Si tu peux quelque chose ! Le malheureux! Il a dû entendre dire peu de chose au sujet de la puissance du Christ en parlant ainsi à Celui qui peut tout. La faiblesse de sa foi a été accrue par l’impuissance des apôtres à lui venir en aide, et sûrement aussi par les malveillances proférées par les scribes à l’égard du Christ et de Ses disciples. Si tu peux quelque chose! Cela reflète seulement la pâleur de sa foi, qui était sur le point de disparaître tout à fait.

Jésus lui répondit et dit: «Engeance incrédule et pervertie, jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand ai-je à vous supporter?» (Mt 17, 17). Cette réprimande, le Seigneur l’adresse à tous, à tous les incroyants ou faiblement croyants en Israël, ainsi qu’à tous ceux qui se tenaient devant Lui : au père du malade, aux disciples, et surtout aux scribes. Engeance incrédule! c’est-à-dire soumise au mal (au diable), qui croit beaucoup en la puissance du mal, qui est l’esclave servile du mal, qui s’oppose au bien (c’est-à-dire à Dieu), qui croit faiblement ou pas du tout au bien et qui s’enfuit du bien telle une rebelle! Pourquoi le Seigneur ajoute-t-Il les mots; et pervertie? Afin de montrer d’où est issue l’incroyance: de la perversité ou plus précisément du péché. L’incroyance est la conséquence, la perversité la cause. L’incroyance, c’est la compagnie du diable, le péché - la perversité - c’est le chemin qui a conduit à cette compagnie. La perversité, c’est le fait de se détacher de Dieu, l’incroyance c’est l’obscurité, la faiblesse et l’horreur où l’homme est tombé après s’être détaché de Dieu. Mais voyez seulement comme le Seigneur est attentif et précautionneux dans les expressions utilisées. Il ne s’attaque à personne spécifiquement et nominalement, mais parle en termes généraux. Il ne souhaite pas juger les hommes, mais les réveiller. Il ne cherche pas à insulter ou humilier des individus, mais leur faire reprendre conscience et les aider à se redresser. Comme cet enseignement est utile pour notre époque, pour notre génération, si prompte au verbiage et à l’insulte ! Si les hommes d’aujourd’hui se contrôlaient et mesuraient leur langage, s’ils cessaient de s’invectiver mutuellement, la moitié du mal ambiant dans le monde disparaîtrait et la moitié des mauvais esprits serait chassée de l’environnement humain. Ecoutez seulement comme le grand apôtre Jacques, ayant bien assimilé l’enseignement de son Maître, s’exprimait avec sagesse : A maintes reprises nous commettons des écarts, tous sans exception. Si quelqu'un ne commet pas d'écart de paroles, c'est un homme parfait, il est capable de réfréner son corps. Quand nous mettons aux chevaux un mors dans la bouche, pour nous en faire obéir, nous dirigeons tout leur corps (Je 3,2-4).

Que signifient les paroles du Christ : Jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand ai-je à vous supporter ? Imaginez un homme généreux et cultivé précipité au milieu de sauvages, afin de vivre avec eux. Ou imaginez un grand monarque descendu de son trône et se retrouvant dans un quartier de bohémiens, non seulement pour vivre et étudier leur mode de vie, mais aussi pour leur apprendre à penser, à se comporter et à travailler sérieusement. Ne serait-il pas tenté, au bout de trois jours, de s’écrier: jusques à quand serai-je avec vous ? N’en aurait-il pas assez, au bout de trois jours, de voir la brutalité et la saleté? Notre Seigneur Jésus-Christ, le Roi des rois, a prononcé de telles paroles au bout de trente-trois ans de vie au milieu des hommes, qui se tenaient plus éloignés de Lui que les hommes les plus sauvages de l’homme le plus doux et le plus bienveillant, et beaucoup plus loin que les bohémiens les plus sales des plus grands rois du monde. Et cela en dépit du fait que Lui-même n’avait pas marqué Son temps en jours et en années, mais par des œuvres et des miracles accomplis sous le regard de milliers de témoins, et par Son enseignement dispensé et semé dans les âmes d’innombrables milliers d’hommes. Et à la suite de tous ces actes et miracles, enseignements et événements, qui pourraient remplir un millier d’années et laisser leur empreinte sur des milliers de générations, Il voit soudain que Ses disciples ne peuvent pas guérir un épileptique et expulser un esprit mauvais de cet homme, bien qu’il leur ait enseigné, en actes et en paroles, comment expulser des légions [de démons]. Et il entendit un pécheur ayant peu de foi Lui dire : Si tu peux quelque chose, viens à notre aide !

Après avoir ainsi réprimandé tous ceux qui étaient là pour la faiblesse de leur foi, Il ordonna qu’on Lui amenât le malade : «Apportez-le moi ici!» (Mt 17, 17). Il menaça alors le démon, et le démon sortit aussitôt du jeune homme qui, dès ce moment, fut guéri. Ainsi s’exprime l’évangéliste Matthieu. Les deux autres évangélistes mentionnent encore quelques faits survenus juste avant la guérison du jeune homme. Il s’agit essentiellement des trois précisions suivantes : d’abord, le Christ demande au père depuis quand son fils est malade ; puis II souligne que la foi est la condition de la guérison ; enfin, au moment même où on apporte le jeune homme au Christ, le diable effrayé laisse le malade au milieu de grandes souffrances et s’enfuit. Combien de temps y a-t-il que cela lui arrive ? demande le Seigneur au père du malade (Mc 9,21). Il ne pose pas cette question pour Lui-même, mais pour ceux qui sont autour de Lui. Il a tout discerné et sait que c’est une maladie ancienne chez le jeune homme. Le père répond : depuis son enfance (Mc 9, 21). Que tous entendent et sachent l’horreur que les hommes endurent du fait des mauvais esprits ; qu’ils connaissent la puissance divine qui protège l’homme, sans laquelle l’esprit du mal aurait depuis fort longtemps détruit complètement le corps et l’esprit du jeune homme ; qu’ils voient enfin la puissance que possède le Fils de Dieu, même sur les esprits maléfiques les plus forcenés. Viens à notre aide, par pitié pour nous! dit le père du jeune homme au Christ (Mc 9, 22). Pour nous, dit-il, et non seulement pour l’enfant. Car la souffrance de son fils, c’est aussi la souffrance du père, de tout le foyer, de toute la famille. Si le jeune homme était guéri, un poids tomberait d’un grand nombre d’âmes humaines. «Si tu peux! reprit Jésus; tout est possible à celui qui croit» (Mc 9, 23). Conformément à une pratique familière, le Seigneur Jésus veut, ici aussi, accomplir simultanément plusieurs bonnes actions. D’une part, Il permet au jeune homme de retrouver sa santé. Mais pourquoi ne pas accomplir un autre bienfait? Pourquoi ne pas consolider la foi du père du jeune homme ? Et pourquoi ne pas accomplir un troisième bienfait, en montrant le plus fortement possible Son pouvoir, afin que les hommes aient foi en Lui ? Et pourquoi ne pas accomplir un quatrième bienfait, en dénonçant l’incroyance et la perversité de l’attitude des hommes envers le mal, les esprits mauvais et le péché ? Et pourquoi ne pas accomplir un cinquième, un sixième et un septième bienfait ainsi que bien d’autres qu’une bonne action entraîne avec elle ? Car une bonne œuvre entraîne toujours bien d’autres. Mais voyez encore une fois comment le Seigneur relie avec sagesse, sévérité et bienveillance. Quand II dénonce durement l’incroyance, Il en parle de façon générale, réveillant la foi chez tous sans humilier quiconque en particulier. Mais quand II s’adresse en particulier à celui qui le Lui demande, Il ne lui parle pas sévèrement, mais délicatement et avec bienveillance: Si tu peux! Une telle délicatesse et bienveillance a entraîné la réaction attendue. Le père se mit à pleurer et dit : «Je crois Seigneur! Viens en aide à mon peu defoi!» (Mc 9,24) Rien ne fait fondre la glace de l’incroyance comme les larmes. A l’instant même où cet homme se mit à pleurer devant le Seigneur, il se repentit pour son incroyance antérieure, et en lui, en présence de Dieu, survint aussitôt la foi comme le torrent d’une rivière en crue. Alors il prononça les mots qui sont restés comme un enseignement célèbre pour toutes les générations : «Je crois Seigneur! Viens en aide à mon peu de foi!» Ces mots montrent que l’homme ne peut accéder à la foi sans l’aide de Dieu. Mais l’homme peut se retrouver tout seul avec peu de foi, dans un état où il croit au bien et au mal, c’est-à-dire à douter du bien comme du mal. Or la route est longue, du peu de foi jusqu’à la foi véritable. Et l’homme ne peut parcourir ce chemin seul, sans la main de Dieu. Aide-moi, mon Dieu, à croire en Toi ! Aide-moi à ne pas croire au mal ! Aide-moi à m’affranchir complètement du mal et à m’unir à Toi ! C’est ce que signifient les mots : Viens en aide à mon peu de foi!

Et alors que le jeune homme ne faisait qu’approcher, le démon le jeta à terre et le secoua violemment (Mc 9,42). Cela fut la dernière chose que Dieu laissa faire au diable, afin que tout le peuple vît l’horreur et les atrocités que le démon peut infliger à l’homme et comprenne bien que le pouvoir des hommes est insuffisant, même le pouvoir des plus grands médecins du monde, pour qu’une seule vie humaine soit protégée de telles horreurs et atrocités ; afin qu’en voyant le pouvoir du diable, et à travers le sentiment de leur impuissance totale, les hommes reconnaissent la majesté et la puissance divine du Seigneur Jésus. L’évangéliste Marc cite également les mots menaçants que le Seigneur a lancés à l’esprit maléfique: «Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus» (Mc 9, 25). C’est le Seigneur qui est source de puissance et de pouvoir et II n’a pas à l’emprunter à quiconque. Tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16,15), a dit le

Seigneur Jésus en une autre circonstance. Et II témoigne de cela par Ses actes, afin que le peuple sache qu’il n’est pas l’un des prophètes qui ont accompli certaines œuvres avec l’aide de Dieu, mais bien le Fils de Dieu, prédit par les prophètes et attendu par les peuples.

Il faut également noter le second ordre que le Christ adresse au diable : et n’y rentre plus. Le Seigneur lui ordonne donc non seulement de sortir mais aussi de ne plus revenir dans le corps longtemps souffrant du jeune homme. Cela signifie que l’homme peut, même après s’être purifié, de nouveau tomber dans l’impureté. Le diable qui a été chassé peut de nouveau revenir dans l’homme. Cela se produit quand le pécheur repenti, qui a été absous par Dieu, retourne à son péché ancien. C’est alors que le diable revient dans son ancienne demeure. Aussi le Seigneur ordonne-t- II au diable, non seulement de sortir du jeune homme, mais de ne plus jamais y revenir. Le Seigneur agit ainsi afin que la grâce divine accordée au jeune homme soit totale et parfaite, et aussi afin que nous en retirions l’enseignement qu’après avoir reçu la grâce divine, il convient de ne plus revenir à son péché ancien, tel un chien retournant sur son vomi, et ne plus nous exposer de nouveau à un grand danger spirituel en ouvrant la porte au mauvais esprit et en lui permettant de prendre le contrôle sur nous.

Après un miracle aussi glorieux du Christ, tous étaient frappés de la grandeur de Dieu, écrit l’évangéliste Luc (Lc 9, 43). Ah, si cet émerveillement devant la grandeur de Dieu était resté ineffaçable dans l’âme humaine ! S’il n’avait pas éclaté rapidement telle une bulle sur la surface de l’eau ! Mais Dieu ne sème pas en vain. Si les graines tombées sur la route, les pierres et les broussailles sont perdues, celles qui tombent sur une bonne terre produiront au centuple.

Quand ils se retrouvèrent seuls avec le Christ, Ses disciples Lui demandèrent: Pourquoi nous autres, n’avons-nous pu l’expulser? Parce que vous avez peu de foi, leur dit-il. Car je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne: Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible. (Mt 17, 20). La cause de leur impuissance, c’est donc leur peu de foi. Plus la foi est grande, plus la puissance est forte ; moins il y a de foi, moins il y a de pouvoir. Auparavant, le Seigneur avait donné à Ses disciples le pouvoir sur les esprits impurs, de façon à les expulser et à guérir toute maladie et toute langueur (Mt 10, 1). Et ce pouvoir, ils l’avaient utilisé quelque temps de façon utile. Mais au fur et à mesure que leur foi faiblissait, soit par peur du monde, soit par orgueil, le pouvoir qui leur avait été donné faiblissait aussi. Adam lui aussi avait eu le pouvoir sur toutes choses, mais sa désobéissance, son avidité et son orgueil le lui avaient fait perdre. Les Apôtres eux aussi, par leurs erreurs, avaient aussi perdu le pouvoir qui leur avait été donné. Cette puissance perdue ne peut être retrouvée que par la foi, la foi et la foi. C’est pourquoi le Seigneur insiste tout particulièrement dans cette circonstance sur la puissance de la foi. La foi peut déplacer les montagnes ; rien n’est impossible à la foi. Le grain de sénevé est petit, mais il peut donner du goût à tout un plat. Si on a autant de foi qu’un grain de sénevé, les montagnes pourront être déplacées d’un lieu à un autre. Pourquoi le Seigneur n’a-t-Il pas déplacé des montagnes Lui-même? Parce que ce n’était pas nécessaire. Il n’a accompli de miracles que dans la mesure où ils étaient nécessaires et utiles aux hommes pour leur salut. Déplacer des montagnes est-il un miracle plus important que changer l’eau en vin, faire qu’une petite quantité de pain se transforme en une quantité énorme, expulser des démons des hommes, guérir toute maladie, marcher sur l’eau ou apaiser d’un mot ou d’une pensée les tempêtes et les vents sur la mer ? Il n’est pas du tout exclu que les disciples du Christ, en cas de nécessité et grâce à une grande foi, aient accompli le miracle de déplacer des montagnes. Mais y a-t-il des montagnes plus grandes et plus lourdes à porter pour l’âme humaine que les angoisses et les craintes liées à ce monde et que les liens et les chaînes qui nous y enferment? Celui qui a pu déplacer un tel poids de l’âme humaine et le précipiter à la mer, Celui-là a été en vérité capable de déplacer la montagne la plus imposante au monde.

Le jeûne et la prière sont les deux piliers de la foi, deux feux ardents qui consument les mauvais esprits. Le jeûne permet d’apaiser et anéantir toutes les passions charnelles, notamment la débauche ; la prière permet d’apaiser et d’anéantir les passions de l’esprit, du cœur et de l’âme : les mauvaises intentions et les mauvaises actions, la vengeance, l’envie, la haine, la méchanceté, l’orgueil, l’amour de l’argent et les autres. Le jeûne permet de nettoyer le réservoir physique et spirituel des souillures liées aux passions séculières et à la luxure ; la prière permet d’installer la grâce du Saint-Esprit dans un espace vide et purifié, alors que l’accomplissement de la foi consiste à faire entrer l’Esprit de Dieu dans l’homme. L’Eglise orthodoxe proclame depuis toujours que le jeûne est un remède éprouvé contre toutes les passions charnelles et constitue aussi une arme contre les mauvais esprits. Tous ceux qui ne tiennent pas compte ou renoncent au jeûne, annulent ou renient en fait un commandement clair et catégorique du Seigneur Jésus dans le système du salut des hommes. La prière se fortifie et se prolonge par le jeûne, la foi se consolide par l’une et l’autre ; la foi déplace les montagnes, expulse les démons et rend tout ce qui est impossible, possible.

Les derniers mots prononcés par le Christ dans l’évangile de ce jour paraissent ne pas avoir de rapport avec l’événement qui a été décrit. Après le grand miracle de la guérison du jeune épileptique et alors que le peuple en était émerveillé, soudain le Seigneur se mit à parler aux disciples de Sa Passion: Le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes, et ils Le tueront, et le troisième jour, Il ressuscitera (Mt 17, 22-23). Pourquoi le Seigneur, après avoir accompli ce miracle ainsi que plusieurs autres, parle-t-Il aux disciples de Sa Passion? Il le fait pour qu’à la suite de ce qui doit se produire, leur cœur ne soit pas effrayé. Il en parle après avoir accompli de grandes œuvres, afin que cette prédiction, en opposition absolue à Ses grandes actions, à la gloire et à l’enthousiasme avec lesquels II était accueilli et accompagné, s’imprime le mieux possible dans la mémoire des disciples. Mais II le fait aussi pour enseigner aux apôtres comme à nous qu’après avoir réalisé de grandes actions on ne doit pas s’attendre à des récompenses de la part des hommes, mais être prêts aux pires attaques et humiliations, même de ceux à qui on a rendu le plus de services. Cependant le Seigneur n’annonce pas seulement Sa Passion et Sa mort, mais aussi Sa résurrection. À la fin de tout, il y aura quand même la résurrection, la victoire et la gloire éternelle. Le Seigneur annonce à Ses disciples quelque chose qui parait très invraisemblable, afin de les amener à avoir foi en ce qui va venir, de leur apprendre à croire en ce qui leur est dit. Il faut avoir la foi aussi grosse qu’un grain de sénevé, voire même moins, pour que tout homme soit prêt à accueillir toute souffrance en ce monde en sachant, de façon certaine, que l’issue ultime pour tout sera la résurrection. Toute la gloire humaine et toutes les louanges des hommes ne doivent pas être prises en considération. Après tout triomphe dans ce monde, on doit être prêt pour la souffrance. Avec modestie et obéissance, nous devons accueillir tout ce que le Père céleste nous envoie. Nous ne devons jamais mettre en avant des services que nous avons rendus aux autres, à notre ville ou notre village, à notre peuple ou notre patrie; il ne faut pas nous révolter quand les souffrances nous assaillent. Car si nous avons pu rendre quelque service à d’autres autour de nous, cela a pu être réalisé avec l’aide de Dieu. En fait, toute bonne action accomplie par notre intermédiaire l’a été par Dieu. C’est pourquoi Dieu est tout à fait dans son droit de nous envoyer des souffrances à la suite de la gloire terrestre; l’humiliation après les louanges, la misère après la richesse, le mépris après la reconnaissance, la maladie après la santé, la solitude et l’abandon après de nombreuses amitiés. Dieu sait pourquoi II nous adresse cela. Il sait que tout cela se fait pour notre bien. D’abord, pour que nous apprenions à rechercher les valeurs éternelles et immuables, et non à nous étourdir jusqu’à la mort avec l’éclat mensonger et éphémère de ce temps ; ensuite, pour que nous ne recevions pas dans ce monde-ci toutes les récompenses relatives aux bonnes œuvres et aux efforts que nous avons réalisés ici-bas et qu’ainsi nous n’ayons rien à réclamer ni à recevoir dans l’autre monde. En un mot, qu’on ne nous dise pas à la porte du Royaume céleste: partez d’ici, vous avez déjà reçu votre salaire! Afin que cela ne nous arrive pas et que nous ne tombions pas dans la déchéance inévitable de ce monde dans lequel nous aurions reçu gloire, louanges et honneurs, notre seul ami, le Seigneur Jésus-Christ nous enseigne qu’après la plus grande gloire, louanges et honneurs terrestres, nous devons être prêts à recevoir la croix. Gloire et louange donc au Seigneur Jésus-Christ, avec Son Père prééternel et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le onzième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le pardon

(Mt 18, 23-35)

Quand le Seigneur Jésus-Christ était en train de mourir sur la Croix, Il s'efforçait même au milieu de Ses souffrances d’être utile aux hommes. Ne pensant pas à Lui mais aux hommes, Il a prononcé au moment d’expirer l’un des enseignements les plus importants jamais donnés au genre humain. C’est l’enseignement du pardon. Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font! Jamais sur un lieu de supplice, on n’entendit un tel discours. Au contraire, ceux qui allaient mourir, coupables ou non, sur ces lieux de supplice, avaient pour habitude d’invoquer des dieux et d’appeler les hommes à la vengeance. «Venge-moi», c’étaient les mots entendus le plus souvent sur les lieux de supplice ; hélas, elle est encore entendue au sein de nombreuses tribus, y compris celles qui se signent en invoquant la sainte Croix du Christ. Au moment de rendre Son dernier souffle, le Christ pardonne à ceux qui se sont moqués de Lui, qui L’ont persécuté et martyrisé ; Il prie Son Père céleste de leur pardonner et, de surcroît, trouve des excuses à ceux qui ont commis de tels actes - ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Pourquoi le Seigneur Jésus répète-t-Il sur la Croix cet enseignement sur le pardon ? Parmi tous les enseignements innombrables qu’il a prodigués sur cette terre aux hommes, pourquoi choisit-Il précisément cet enseignement, non un autre, pour le transmettre par Sa bouche divine à l’extrême fin de Sa vie terrestre ? Indubitablement parce qu’il souhaitait tout particulièrement que cet enseignement restât dans les mémoires et fût mis en œuvre. Au milieu de Ses souffrances imméritées sur la Croix, majestueux au-dessus de toute majesté dans le monde et placé au-dessus des rois et des juges terrestres, des sages et des maîtres, des riches et des pauvres, au-dessus des réformateurs sociaux et des agitateurs, le Seigneur

Jésus a scellé Son Évangile avec l’exemple du pardon. Afin de montrer ainsi que, sans pardon, les rois ne peuvent régner, les juges juger, les sages faire preuve de sagesse, les enseignants enseigner; faute de pardon, les riches et les pauvres ne peuvent pas vivre en hommes mais comme des animaux, pas plus que les réformateurs passionnés ne peuvent faire œuvre utile. Avant tout et en fin de compte, montrer au monde que, sans pardon, les hommes ne peuvent pas comprendre Son Évangile, et encore moins l’appliquer.

C’est avec des paroles de repentir que le Seigneur a débuté Son enseignement et c’est avec des paroles de pardon qu’il l’a achevé. Le repentir est la semence, le pardon le fruit. La semence qui n’apporte pas de fruit ne mérite pas de louange. Le repentir n’a pas de valeur sans pardon.

Que serait la société des hommes sans pardon? Une ménagerie au milieu de la ménagerie naturelle.

Que seraient toutes les lois humaines sur cette terre sinon des chaînes insupportables, si elles n’étaient pas adoucies par le pardon ?

Sans pardon, est-ce que la mère pourrait être appelée mère ? Est-ce que le frère mériterait son nom de frère, l’ami celui d’ami et le chrétien celui de chrétien ? Non, car c’est le fait de pardonner qui donne tout son sens à tous ces mots.

Si n’existaient pas des expressions comme « pardonne-moi ! » ou « qu’il te soit pardonné ! », la vie humaine serait parfaitement insupportable. Il n’y a pas de sagesse terrestre en mesure d’établir l’ordre et de consolider la paix entre les hommes, sans recours au pardon. Pas plus qu’il n’y a d’école ou de système éducatif capable de rendre les hommes magnanimes et généreux sans pratique du pardon.

À quoi sert toute l’érudition à un homme, s’il n’est pas apte à pardonner à son voisin une parole blessante ou un regard insultant ? À rien. Et à quoi sert à un homme de déposer une centaine de lampes à huile devant le sanctuaire de l’église, si chacune de ces lampes n’a pas été le témoin du pardon d’au moins une offense ? À rien.

Si nous savions combien d’actions nous sont tacitement pardonnées tous les jours et à toute heure, non seulement par Dieu mais aussi par les hommes, nous nous hâterions, honteux, de pardonner aux autres! Combien de paroles offensantes nous prononçons par négligence, auxquelles on répond par le silence! Combien de regards furieux, combien de mouvements déplacés, et même de gestes interdits ! Et que dire du pardon accordé par Dieu ! Toute parole humaine est insuffisante à ce propos. Des paroles célestes seraient nécessaires pour décrire la profondeur incommensurable de la miséricorde divine et du pardon de Dieu. C’est ce que montre l’Evangile d’aujourd’hui. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler (Mt 11, 27). Le pardon infini de Dieu a été exprimé par le Seigneur Jésus dans la parabole du débiteur impitoyable. Le prétexte de ce récit Lui a été fourni par l’apôtre Pierre qui Lui avait demandé combien de fois il faut pardonner une offense à son frère, et s’il faut le faire jusqu’à sept fois? (Mt 18, 21). Le Seigneur lui répondit par l’expression célèbre : je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois (Mt 18, 22).Comparez ces deux expressions et vous verrez la différence entre l’homme et Dieu. Pierre a cru qu’il avait atteint le sommet de la miséricorde en disant jusqu’à sept fois. Mais le Seigneur Jésus lui répond: jusqu’à soixante-dix fois sept fois! Et comme s’il avait l’impression qu’une telle mesure serait insuffisante, le Seigneur, pour être plus clair, fit le récit suivant :

Il en va du Royaume des cieux comme d'un homme qui fut roi et qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs (Mt 18, 23). Le Royaume céleste ne saurait se décrire ni par des mots ni par des couleurs; il ne peut pas se comparer à ce qui se passe dans ce monde-ci. Le Seigneur a recours à des paraboles, car il est difficile d’exprimer autrement ce qui n’appartient pas à ce monde. Ce monde est obscurci et déformé par le péché, mais il n’a pas tout à fait perdu une certaine ressemblance avec l’autre monde véritable. Ce monde-ci n’est pas le double de l’autre monde - loin s’en faut - mais seulement une image pâle, une ombre de l’autre. Aussi est-il possible de faire des comparaisons entre ces deux mondes, comme entre les choses et leurs ombres. Pourquoi le Seigneur dit-Il : un homme qui fut roi, et non simplement : un roi ? Tout d’abord, pour souligner qu’être un homme est plus important qu’être un roi : c’est un plus grand honneur d’être un homme que d’être un roi. En fait, être un homme correspond à une dignité véritable, alors qu’être roi correspond à une fonction. Ensuite, pour mettre en évidence un bon roi. Le Seigneur parle ainsi d’un homme qui est maître de maison, d'un homme qui est commerçant, comme d’un homme qui est roi, toujours avec la même intention : mettre en évidence un bon maître de maison, un bon commerçant tout comme un bon roi. Mais en évoquant un juge qui ne craignait pas Dieu et n'avait de considération pour personne (Lc 18, 2), le Seigneur ne dit pas: un homme qui est juge, mais simplement: un juge.

On voit ainsi qu’en parlant d’un homme qui fut roi, Il souhaite dire que c’était un bon roi.

Un bon roi voulait donc régler ses comptes avec ses serviteurs, qui étaient ses débiteurs. L'opération commencée, on lui en amena un qui devait dix mille talents (Mt 18, 24). Un talent représentait environ 500 ducats; dix mille talents correspondaient donc à cinq millions de ducats environ. Une telle dette était un montant énorme pour un Etat, et a fortiori pour un seul homme. Mais qu’est-ce que cela représente en fait? Le nombre de nos péchés envers Dieu, et de nos dettes à Son égard est encore plus important. En parlant de la dette du serviteur à l’égard du roi, le Seigneur songe à notre dette envers Dieu. C’est pourquoi II utilise des montants aussi énormes, à première vue incroyables, qui ne sont en fait nullement incroyables si l’on prend en compte les péchés de chacun des hommes mortels.

Cet homme n’ayant pas de quoi rendre, le maître donna l’ordre de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, et d'éteindre ainsi la dette (Mt 18, 25). A cette époque, les lois romaines aussi bien que juives permettaient que le débiteur défaillant puisse être vendu comme esclave, avec sa famille (2 R 4,1 ; Ex 21,2). Une veuve avait ainsi imploré le prophète Elisée : ton serviteur, mon mari, est mort — or, le prêteur sur gages est venu pour prendre mes deux enfants et en faire ses esclaves (2 R 4, 1). Le roi était donc dans son droit en agissant ainsi avec son serviteur débiteur. Le sens profond de l’ordre donné par ce roi est que, quand nos péchés dépassent toute mesure, Dieu nous prive de tous les dons du Saint-Esprit, qui font que l’homme est un homme. Le fait de vendre son débiteur signifie que le pécheur se voit privé de sa personne donnée par Dieu ; la mise en vente de sa femme signifie qu’il se voit privé du don d’amour et de miséricorde ; et la vente de ses enfants signifie qu’il est privé de la possibilité de créer quelque bien que ce soit. Le fait d’exiger le remboursement signifie que tous les dons donnés par Dieu à l’homme mauvais, reviennent à Dieu en tant que propriétaire et initiateur de tout bien. Si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; si elle ne l’est pas, que votre paix vous soit retournée, dit le Seigneur à Ses disciples (Mt 10,13).

Le serviteur alors se jeta à ses pieds et il s’y tenait prosterné en disant: « Consens-moi un délai, et je te rendrai tout». Apitoyé, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette (Mt 18, 26-27). Quel changement instantané, et quel rachat bon marché et quelle miséricorde infinie ! Le mauvais serviteur qui avait accumulé une telle dette, n’avait personne envers qui se retourner, ni à droite ni à gauche. Personne au monde ne pouvait l’aider, sinon son maître, qui était son créancier. Les autres serviteurs ne pouvaient l’aider sans l’accord de leur maître. Par conséquent, seul celui qui le jugeait pouvait aussi lui faire grâce. Le serviteur fit alors la seule chose qu’il était possible et raisonnable de faire : il se jeta aux pieds de son maître et implora sa miséricorde. Il ne demandait pas l’annulation de sa dette - il n’osait même pas y songer - mais seulement un délai : « Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. Et l’homme qui était roi - un homme véritable et un roi véritable - lui fit remise de sa dette. Il lui donna donc une double liberté, le libérant de l’esclavage et de sa dette. N’est-ce pas là un véritable don royal? Les souverains terrestres ne se comportent pas ainsi. Seul le Roi céleste est en mesure d’accomplir un acte de miséricorde aussi énorme et inattendu. C’est Lui qui le fait et II le fait souvent. Chaque fois qu’un pécheur revient à lui et se repent, le Roi céleste est prêt à lui pardonner dix mille cargaisons de péchés et à restituer au pécheur tous les dons qui lui avaient été retirés. Non seulement nul ne peut atteindre la miséricorde divine, mais nul ne peut la décrire. J’ai dissipé tes crimes comme un nuage et tes péchés comme une nuée; reviens à moi, car je t’ai racheté, dit le Seigneur (Is 44,22). Celui qui revient vers le Seigneur avec un repentir sincère se voit tout pardonner par le Seigneur et se voit accorder un nouveau délai, une nouvelle possibilité pour que le Seigneur se rende compte s’il restera à Son côté ou s’il Le trahira. Le roi Ézéchias fut atteint d’une maladie mortelle et, se tournant vers le mur, il implora Dieu de lui prolonger la vie, et Dieu lui prolongea la vie de quinze ans. Aussi Ézéchias glorifia Dieu en disant : C'est toi qui as préservé mon âme de la fosse du néant, tu as jeté derrière toi tous mes péchés (Is 38,17). Il en fut de même avec le serviteur surendetté. Il supplia son maître de lui accorder seulement un délai pour le remboursement de sa dette, et son maître annula toute sa dette et lui accorda sa liberté ; puis le maître attendit de voir, non pas comment son serviteur allait lui rembourser son ancienne dette, mais comment il allait lui rendre le nouveau bienfait qu’il lui avait accordé. Et voici comment le serviteur le lui rendit : En sortant; ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers; il le prit à la gorge et le serrait à l’étrangler, en lui disant: «Rends tout ce que tu dois» (Mt 18, 28). Pardonné et libéré par son maître, le serviteur rencontre un autre serviteur, son débiteur, à l’égard de qui il se place dans la position du maître. Mais quand un serviteur devient maitre, voyez de quel maître terrible il s’agit ! Alors que le roi s’était comporté envers son débiteur à la fois en homme et en roi, ce même débiteur, que la miséricorde royale avait préservé d’un grand péril, se comporte à l’égard de son propre débiteur de façon pire qu’une bête sauvage : et cela, pour quelle dette ? Pour cent deniers ! Le roi avait annulé sa dette de cinq millions de ducats-or, mais lui-même, pour cent deniers, prend son débiteur à la gorge et le fait jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé son dû (Mt 18, 30) ! Ici, ce n’est plus le roi qui règle ses comptes avec ses serviteurs, mais un serviteur avec un autre serviteur. Et le serviteur-créancier prend à la gorge le serviteur- débiteur, le serre à l’étrangler et exige que l’autre lui rende immédiatement ce qu’il lui doit.

Son compagnon alors se jeta à ses pieds et il le suppliait en disant: « Consens-moi un délai, et je te rendrai» (Mt 18,29). C’était la même scène qu’auparavant, quand ce méchant serviteur s’était jeté aux pieds de son maître, en l’implorant : Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. Et le roi s’etait apitoyé et avait annulé sa dette de dix mille talents. Mais lui-même n’eut pas de pitié envers son débiteur, qui ne lui devait que cent deniers. Il ne voulut pas s’attendrir, ni s’apitoyer, ni pardonner et s’en alla le faire jeter en prison, en attendant qu'il eût remboursé son dû. C’est ainsi que le serviteur- créancier se comporta à l’égard du serviteur-débiteur. Ainsi se comporte un homme avec un autre homme. Une telle attitude d’un homme envers un autre homme oriente la miséricorde divine vers la justice. Mais chaque fois que l’homme abuse de la miséricorde divine, il se voit rattrapé par la justice divine. Et la justice qui intervient après qu’on a abusé de la miséricorde est terrible. Ne vous y trompez pas, dit l’apôtre Paul, on ne se moque pas de Dieu. Car ce que l'on sème, on le récolte: qui sème dans sa chair, récoltera de la chair la corruption (Ga 6, 7). En fait, nous nous moquons de Dieu quand, après avoir reçu Sa miséricorde, nous nous montrons impitoyables autour de nous. Nous nous moquons de Dieu quand, après nous être agenouillés en implorant Son pardon pour nos péchés innombrables, nous jetons en prison notre frère pour avoir commis un seul péché envers nous. Ne nous y trompons pas : Dieu ne se laisse pas abuser. Il ne se laisse pas railler, Il ne se laisse pas tromper. Nous ne sommes jamais loin de Ses mains, de celle qui caresse aussi bien que de celle qui châtie. Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant (He 10, 31).

Ce qui est terrible est illustré par la suite du récit du Christ : Voyant ce qui s’était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l’affaire à leur maître (Mt 18,31). Qui étaient ces compagnons qui avaient tout vu et en étaient navrés ? C’étaient des hommes miséricordieux, dont l’intelligence spirituelle leur avait permis de comprendre ce que Dieu avait fait pour le méchant serviteur, et qui avaient vu de leurs yeux la méchanceté insupportable de cet homme mauvais; ils allèrent donc le crier auprès de Dieu. Cela pourrait d’ailleurs se rapporter à des anges, qui pourraient être appelés compagnons des hommes, parce que les uns et les autres sont appelés à servir Dieu, et aussi parce que, selon les paroles du Créateur Lui-même, ceux qui se rendront dignes de l’autre monde seront pareils aux anges (Lc 20,36). Bien entendu, ni les hommes miséricordieux ni les anges n’ont besoin d’indiquer à Dieu ce qui s’est passé dans le monde, pour que Dieu soit au courant, parce que le Très-Haut sait tout et voit tout, et aussi parce que tout ce que les uns et les autres voient et tout ce qu’ils comprennent, ils le voient et le comprennent avec l’aide de Dieu. Mais pourquoi, dans ces conditions, dit-on que les serviteurs ont vu ce qu’avait fait leur compagnon impitoyable et en ont fait part au maître ? Pour montrer la sensibilité et la compassion des hommes bons et des anges. En effet, la volonté de Dieu Lui-même est que tous Ses fidèles se réjouissent devant le bien et s’affligent devant le mal. Attristés, les serviteurs de Dieu allèrent donc informer le maître de ce qui s’était passé.

Alors celui-ci le fit venir et lui dit: « Serviteur méchant, toute cette somme que tu me devais, je t'en ai fait remise, parce que tu nias supplié; ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi?» (Mt 18, 3-33). Le roi ne voulait pas châtier son serviteur méchant avant de lui dire le crime qu’il avait commis. C’est ainsi que le Seigneur agira au Jugement Dernier: Il se tournera d’abord vers ceux placés à Sa droite, les invitera à la béatitude éternelle et leur expliquera comment ils ont mérité d’y être; puis II se tournera vers ceux placés à Sa gauche, les enverra dans les tourments éternels et leur expliquera comment ils ont mérité d’y être. Le Seigneur souhaite que chacun sache pourquoi il reçoit une récompense ou un châtiment, afin que nul ne considère qu’une injustice lui a été faite par Dieu.

D’abord, Dieu qualifie Son serviteur de méchant, le rejetant à jamais loin de Lui. Car le mal n’a rien de commun avec le bien. Aussitôt après vient une explication claire, précisant pourquoi Dieu qualifie ce pécheur de méchant : toute cette somme que tu me devais, je t’en fait remise. Dieu n’entre pas dans les détails. Il ne dit pas : je t’ai fait remise de dix mille talents, mais toi tu n’as pas voulu le faire pour cent deniers à ton compagnon. Il dit simplement : toute cette somme, afin d’amener le pécheur à réfléchir sur l’importance d’une telle dette. Le maître explique aussi ce qui l’avait poussé à faire remise à son débiteur d’une telle dette : parce que tu m'as supplié. Là non plus, le maître n’entre pas dans les détails, passant sous silence ce qui avait précédé la prière de son débiteur qui s’était jeté à ses pieds et s’y tenait prosterné. Ces deux derniers gestes exprimaient le repentir, et le repentir précède la prière. La prière sans le repentir ne sert à rien. Mais dès que la prière est liée au repentir, elle est exaucée par Dieu. Le serviteur surendetté avait, il est vrai, montré d’abord son repentir, puis il avait demandé à son maître de lui accorder un délai. C’est pourquoi sa requête avait été aussitôt acceptée, et le maître lui avait accordé plus que ce qu’il demandait - il lui avait fait remise de toute sa dette. Le maître lui montre son crime envers son compagnon sous une forme interrogative. Pourquoi sous une forme interrogative ? Pourquoi ne lui dit-il pas : j’ai eu pitié de toi, mais toi tu n’as pas eu pitié de ton compagnon - mais il lui dit: ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? Il agit ainsi afin que le coupable se rende compte par lui- même qu’il n’y a rien à répondre. Le maître le place ainsi dans l’horreur du silence, tout en lui donnant l’occasion de dire, s’il le peut, quelque chose pour sa défense. C’est également sous une forme interrogative que le Seigneur Jésus a répondu au serviteur du grand prêtre qui fut le premier à Lui donner une gifle et Lui demanda : c'est ainsi que tu réponds au grand prêtre?. Le Seigneur lui dit: si j’ai mal parlé, témoigne de ce qui est mal; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? (Jn 18, 22-23). Une telle réponse du Christ a dû placer ce serviteur dans l’horreur du silence. Une telle réponse est comme de la braise incandescente déversée sur la tête et sur les pieds. Cette même façon d’exposer la culpabilité de quelqu’un est utilisée par le roi dans le récit de l’évangile de ce jour : ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié ?

S’instaure alors l’horreur du silence, après quoi vient l’horreur de la condamnation. Et dans son courroux son maître le livra aux tortionnaires, jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout son dû (Mt 18,34). Quand la miséricorde de Dieu se transforme en justice divine, alors Dieu devient terrible. Le bienheureux David s’adresse ainsi à Dieu: Toi, le terrible! Qui tiendra devant ta face, sous le coup de ta fureur? (Ps 75, 8). De son côté le visionnaire Isaïe dit: Voici venir de loin le nom du Seigneur, sa colère est ardente! (Is 30, 27). C’est avec cette colère ardente que le roi se déchaîna contre le serviteur impitoyable et le livra aux tortionnaires, c’est-à-dire aux mauvais esprits. Car les mauvais esprits sont les véritables tortionnaires des hommes. A qui serait donc livré celui que son absence de miséricorde a détaché de Dieu et que Dieu Lui-même a appelé méchant, à qui d’autre sinon aux principaux détenteurs du mal, les diables ? Pourquoi dit-on : jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout son dû ? Pour montrer qu’il a été livré pour subir des tourments éternels. Car il est inimaginable qu’un débiteur ayant une telle dette puisse jamais la rembourser; par ailleurs une telle condamnation définitive n’est pas prononcée par Dieu durant la vie d’un homme, mais seulement après sa mort, quand il n’y a plus ni repentir ni possibilité quelconque de rembourser son dû pour les péchés commis sur terre.

C’est ainsi que vous traitera aussi mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur (Mt 18,35).Telle est la conclusion de ce récit et son sens principal. Dans ces mots, on ne trouve aucune ambiguïté ni réserve. Notre comportement à l’égard de notre frère sera celui que Dieu aura à notre égard. C’est ce que nous annonce le Seigneur Jésus, chez qui il n’y a ni ignorance ni erreur. Le Christ ne dit pas ici : votre Père, mais mon Père céleste; si nous ne pardonnons pas à nos frères, nous perdons le droit d’appeler Dieu «notre Père». En outre, le Seigneur souligne la nécessité de pardonner du fond du cœur. Le roi avait pardonné à son serviteur surendetté du fond du cœur, car il est dit que le maître fut apitoyé; or la pitié vient du cœur. Par conséquent, si nous ne pardonnons pas à notre frère et si nous ne le faisons pas du fond du cœur, avec commisération et amour, Dieu, notre Créateur et celui de nos frères, se comportera avec nous exactement comme le roi avec son serviteur impitoyable. Cela signifie que nous serons nous aussi livrés à des tortionnaires, des esprits enragés, qui nous feront souffrir éternellement dans le royaume des ténèbres, là où sont les plaintes et les grincements de dents (Mt 8, 12). S’il n’en était pas ainsi, le Seigneur Jésus nous l’aurait-Il dit? Or, Il l’a dit non seulement dans ce récit sur le serviteur impitoyable, mais aussi dans d’autres circonstances. Car c’est de la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c'est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous (Mt 7,2). Ne s’agit-il pas d’un enseignement identique, sans ambiguïté ni réserve ? D’ailleurs le Seigneur n’a-t-Il pas placé cet enseignement même dans la prière principale qu’il nous a confiée, la prière au Seigneur: et pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ? C’est par ces mots terribles que, chaque jour, quand nous récitons le Notre Père, nous renouvelons pour ainsi dire notre pacte avec Dieu, en Le priant de se comporter avec nous comme nous nous comportons avec nos proches ; de nous pardonner comme nous pardonnons ; de se montrer charitable avec nous comme nous le sommes nous-mêmes avec nos débiteurs. Comme nous nous engageons facilement envers Dieu et quelle responsabilité terrible nous prenons sur nous ! Il est facile à Dieu de nous pardonner autant que nous pardonnons aux autres; il Lui est facile de pardonner à chacun de nous, même une dette de dix mille talents. Ab, si nous étions prêts, avec cette même facilité divine, à faire remise à notre frère d’une dette de cent deniers ! Croyez bien que, quelle que soit la dette d’un homme envers un autre, le péché d’un frère envers un autre et d’un ami envers un autre, cela ne représente pas plus de cent deniers par rapport à la dette immense de chacun de nous à l’égard de Dieu. Tous sans exception, nous sommes débiteurs envers Dieu. Et chaque fois que nous songeons à poursuivre un ami devant un tribunal à cause d’une dette, il faut que nous nous souvenions que nous sommes infiniment plus débiteurs à l’égard de Dieu, qui est prêt à être patient avec nous, à nous accorder des délais et à pardonner. Il faut nous rappeler que la mesure dont nous nous servirons, servira de mesure pour nous. Et par-dessus tout, il faut nous souvenir des dernières paroles du Christ, prononcées en rendant Son dernier soupir sur la Croix: Père, pardonne-leur ! (Lc 23, 34). Qui possède un reste de conscience intacte aura honte devant de tels rappels, et il se gardera de poursuivre en justice ses petits débiteurs.

Hâtons-nous, mes frères, de pardonner à tous leurs péchés et leurs offenses, afin que Dieu nous pardonne nos péchés et offenses innombrables. Hâtons-nous de le faire, avant que la mort ne vienne frapper à la porte en disant : trop tard ! Derrière la porte de la mort, nous ne serons plus en mesure de pardonner, et on ne pourra plus nous pardonner. Gloire donc au Dieu de miséricorde et au Dieu de justice. Gloire et louange au Maître divin et notre Seigneur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le douzième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le fardeau de la richesse

(Mt 19,16-26)

Imaginez qu’un grand et imposant navire se brise dans les profondeurs de la mer et commence à couler. Que se passe-t-il avec les passagers ?

L’un s’accroche à une planche et s’y tient. Un autre s’agrippe à un tonneau et s’y tient. Un troisième réussit à se mettre des bouées autour du cou et nage avec les bouées. Un quatrième plonge dans l’eau sans rien emporter et se met à nager. Un cinquième descend une embarcation à la mer, s’y installe et ne se hâte pas de ramer, mais se dépêche de s’emparer d’un maximum de richesses sur le navire en train de couler et de les mettre dans l’embarcation. Lequel d’entre eux se trouve dans le plus grand danger? C’est-à-dire: qui parmi eux aura la mort la plus déshonorante - car tous doivent mourir ? La mort la plus déshonorante frappera celui qui paraît avoir la position la plus sûre - celui qui est dans l’embarcation placée à côté du navire en train de couler, et qui est en train de transférer des objets précieux du navire dans l’embarcation. En vérité, c’est lui qui est le plus en danger. Il commence par charger dans son embarcation plusieurs sacs de farine. Puis, voyant des caisses pleines de vin et d’eau-de-vie, il se met à charger cela aussi dans l’embarcation. Puis il se mettra à prendre des robes, des tapis, des toiles et des tissus - « cela me sera nécessaire pour m’habiller et me coucher!» Puis, apercevant de la vaisselle en argent et des chandeliers dorés, il s’en emparera aussi. Mais voici qu’apparaissent un tonneau d’huile, avec de la viande séchée, du poisson, du riz et des légumes - «j’en aurai besoin aussi ; comment vais-je faire sans cela ? » Puis il se mettra à regarder des boites et des sacs remplis d’argent et d’objets de valeur. Cela doit certainement être transféré dans l’embarcation. Mais pourquoi laisser de belles chaises, des tables lustrées, des canapés de velours, si on peut les transporter aussi ? Et c’est ce qu’il fait. L’embarcation se remplit de plus en plus et s’enfonce de plus en plus dans l’eau. Soudain, cet homme se souvient qu’il lui faudra aussi disposer de pétrole et de charbon pour se chauffer. Il en transporte donc aussi. Mais voici qu’il aperçoit des bibliothèques avec de nombreux beaux livres ! Il aura besoin d’en avoir dans l’embarcation pour que le temps lui paraisse moins long jusqu’au rivage. Il en embarque également. Mais il voit aussi des pianos, des violons, des instruments à cordes et des flûtes, qui permettent de tuer le temps. Il les embarque aussi. L’embarcation se remplit encore plus et s’enfonce davantage dans l’eau. C’est assez, se dit cet homme, et il s’assoit dans l’embarcation. Mais il se souvient alors qu’il y a encore beaucoup d’autres objets qu’il aurait pu transporter. Il remonte à bord du navire et s’empare encore d’autres objets. Assez! se dit-il alors et il se rassoit dans l’embarcation. Mais le désir de posséder continue à l’obséder, mais le navire finit par couler, et cet homme s’en éloigne avec le regret de ne pas avoir embarqué plus de choses. Il se met alors à ramer vers le rivage. Mais l’eau arrive jusqu’au bord de l’embarcation. Si un naufragé désespéré essaie de monter dans l’embarcation, l’homme qui s’y trouve préfère le tuer plutôt que de le laisser monter à bord. Ainsi, en surchargeant l’embarcation de divers objets, l’homme surcharge aussi son âme d’un crime. Mais soudain le vent se lève et les vagues se mettent à déferler. L’homme commence à lutter contre l’eau, en essayant de l’évacuer de l’embarcation. Mais quand il s’aperçoit que cela ne sert à rien, il se met à jeter tristement dans la mer des choses de peu de valeur, puis des objets de plus en plus précieux. Mais comme il s’est déjà fatigué lors du transport de ces objets jusqu’à l’embarcation, il n’a plus de forces pour les soulever encore et les jeter à la mer. L’eau finit par tout envahir et l’embarcation surchargée coule - et l’homme avec lui.

Ainsi se déroule la vie des hommes riches et cupides sur la mer de leur parcours terrestre. Avant tout, ces hommes vivent avec la conviction mensongère que ce monde est un navire fracassé, sans gouvernail et sans timonier, un lieu dévasté qui s’enfonce et coule et dont ne profitent que ceux qui en extirpent le plus de choses pour les transporter dans leur propre embarcation. Mais au milieu de cette rapacité exacerbée et de ces saccages du navire de la vie, apparut le capitaine du navire, qui mit la main sur le navire comme sa propriété et dit que le navire n’était pas en train de couler et qu’une telle impression n’était le fait que d’ignorants maladroits et myopes passant peu de temps à bord du navire. Lui était à bord du navire depuis l’origine, pour transporter les passagers ; ceux-ci changent, mais lui reste dissimulé tout en dirigeant le navire. Lui sait d’où le navire est parti et où il se dirige ; lui connait le chemin et ne craint pas la mer.

Ce capitaine, c’est notre Seigneur Jésus-Christ. Doucement mais fermement, Il descend sur les flots et tend Sa main à ceux qui se noient. Et ceux qui n’ont rien dans les mains et nagent ainsi sans rien, sont les premiers à Lui répondre et à saisir Sa main salvatrice. Mais ceux qui ont surchargé leur embarcation à ras bord Lui répondent avec difficulté, car ils craignent, s’ils quittaient leur embarcation et se mettaient à nager dans les vagues sans rien emporter avec eux, de s’enfoncer dans les eaux, eux comme Lui. Ces gens n’ont pas foi en Lui ; ils ont plus confiance dans leur embarcation. En voyant ces gens-là et en lisant dans leur âme pitoyable et leur foi encore plus pitoyable dans les choses mortes, le Seigneur Jésus se tourne vers ceux qui ont été sauvés et dit : En vérité je vous le dis, il sera plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de deux (Mt 19, 23). Le Seigneur a observé de tels cas à de nombreuses reprises et en a tiré des enseignements pour Ses disciples. L’évangile de ce jour décrit un tel cas.

Et voici qu’un homme s’approcha de Jésus et lui dit: «Bon maître, que me faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle?» (Lc 18, 18). Les évangélistes Matthieu et Marc parlent d’un jeune homme qui avait de grands biens, alors que l’évangéliste Luc le présente comme un notable. Ce récit se place sur une route de Judée, après le célèbre événement avec les petits enfants, quand le Seigneur avait dit aux disciples: Laissez les petits enfants venir à moi; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu (Lc 18,16) ; c’est à cette occasion qu’il avait dit que quiconque n’accueille pas le Royaume avec la foi et la joie d’un enfant, n’y entrera pas ; c’est alors qu’il avait embrassé les enfants et les avait bénis. Après avoir mis en évidence des enfants innocents comme des habitants du Royaume de Dieu, le Seigneur sortit sur la route, et c’est là qu’un jeune et riche notable accourut et s’agenouillant devant lui (Mc 10, 17) Lui posa la question citée ci-dessus. Sa façon d’aborder le Christ est digne de tous les éloges, comme est à plaindre son comportement, sa façon de se séparer du Christ. Il accourt au-devant du Christ; il s’agenouille devant Lui; il demande conseil auprès de Lui sur la question la plus importante au monde - la vie éternelle et les conditions nécessaires pour l’obtenir. Il s’est présenté avec une intention sincère, à l’inverse des scribes qui n’étaient venus que pour tenter le Seigneur. Il ressentait une sorte de soif et pauvreté spirituelles à l’égard de toutes ses richesses apparentes.

Bon maître ! C’est ainsi que ce jeune homme interpelle le Seigneur. Cela est suffisant pour lui. Celui qui passe toute son existence à la lumière de la bougie, commet-il un grand péché si, lors de sa première vision du soleil, il appelle le soleil, bougie ? Que me faut-il faire ? En posant cette question, il songe certainement à sa richesse, comme c’est l’habitude pour les gens riches, qui ne sont pas capables de différencier leur personnalité de leur patrimoine, ni de penser à eux-mêmes sans songer à leur patrimoine. Que pourrais-je faire - quelle bonne action - de mes richesses, pour avoir en héritage la vie éternelle ? Ne sachant pas réellement à qui il s’adresse, il a peu d’idées sur ce qu’il doit dire. Il est prêt à écouter un conseil du Maître s’il a la possibilité, avec son patrimoine, d’obtenir ce que tout le monde ne peut payer, c’est-à-dire la vie éternelle.

Jésus lui dit: «Pourquoi m appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul (Lc 18, 19). Jésus qui connait les cœurs, discerne dans les pensées du jeune homme et les lit comme dans un livre. Le Seigneur voit que le jeune homme ne Le connaît pas et qu’il ne Le considère que comme un homme bon et un bon maître; Il souhaite donc, avec ces mots, le pousser à réfléchir. Si je suis un homme ordinaire, pourquoi m’appelles-tu bon; et si tu sais qui je suis, pourquoi ne le dis-tu pas explicitement, tout en m’appelant maître? Dieu seul est bon totalement et pleinement; les hommes bons ne peuvent être appelés ainsi qu’en comparaison avec les hommes qui ne le sont pas. Mais nul ne peut être appelé bon en comparaison avec Dieu. Nul n’est bon que Dieu seul. Le Seigneur Jésus ne reproche pas au jeune homme de L’avoir appelé bon, mais le fait de L’avoir considéré comme un homme mortel ordinaire tout en L’appelant bon. Le Seigneur ne veut pas dire : je ne suis pas bon, mais : je ne suis pas un mortel ordinaire ; je suis celui qui est le seul pour lequel on peut dire qu’il est bon.

Après cette explication initiale, le Seigneur commence à répondre aux questions du jeune homme riche : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements». «Lesquels'? » lui demande le jeune homme. Jésus reprit: «Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage; honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Mt 19, 17-19). Telles sont les conditions pour entrer dans la vie. Mais le jeune homme riche n’avait pas seulement demandé comment entrer dans la vie, mais comment avoir la vie, obtenir la vie et l’avoir en héritage. L’ignorance qu’il avait montrée au moment de reconnaître la personne du Seigneur Jésus, il en fait également preuve du point de vue de la vie éternelle. Et comme le Seigneur l’avait corrigé alors, Il le corrige aussi ici. La vie éternelle dispose d’échelons : ceux qui seront simplement sauvés occuperont un échelon, tandis que ceux qui sont parfaits seront sur le second échelon. Les apôtres seront assis sur douze trônes et jugeront les générations d’Israël, alors que les autres qui ont été sauvés ne seront pas assis sur des trônes et ne jugeront personne, bien que les uns et les autres seront dans la vie éternelle. Ou bien ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? demande l’apôtre Paul aux Corinthiens (1 Co 6,2-3). C’est-à-dire juger non seulement les créatures de ce monde mais aussi les anges ? Tous ceux qui ont été sauvés ne jugeront pas, mais seulement les saints de Dieu, qui sont parfaits. La très pure et très sainte vierge Mère de Dieu est plus vénérable que les chérubins et plus glorieuse que les séraphins; les apôtres se situent avant tous les saints, les saints avant tous les autres qui ont été agréables à Dieu, et ces derniers avant les êtres ordinaires qui ont été sauvés. Ceux qui ont atteint la perfection sont ceux qui ont sauvé, outre eux-mêmes, de nombreuses autres personnes grâce à la puissance du Nom du Seigneur Jésus, comme sont sauvés aussi ceux qui ont réussi avec difficulté à se sauver eux-mêmes. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures, a dit le Seigneur Jésus (Jn, 14, 2). S’il n’en était pas ainsi, l’aurait-Il dit? C’est ce qu’il affirme ici aussi, mais d’une façon différente. Tous ne sont pas égaux au sein du Royaume: une gloire revient à ceux qui sont seulement entrés et une autre gloire appartient à ceux qui sont parfaits dans le Royaume. Mais revenons d’abord aux conditions d’entrée dans le Royaume ; nous verrons plus tard, de nouveau de la bouche de la Vérité, quelles sont les conditions de la perfection.

Quelles sont donc les conditions d’entrée dans le Royaume, ou dans la vie éternelle? Observer les commandements. Quels commandements ? Tous ; d’abord ceux qui interdisent de faire le mal, puis ceux qui ordonnent de faire le bien, conformément aux paroles du prophète : Evite le mal, fais le bien (Ps 33, 14). Il convient donc d’abord de s’éloigner du mal et d’éloigner le mal de soi, pour être seulement ensuite en mesure de faire le bien. C’est pourquoi le Seigneur insiste d’abord sur les commandements négatifs, puis sur les commandements positifs, ne suivant donc pas l’ordre dans lequel ils ont été proclamés par Moïse. Ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage - tels sont les commandements négatifs qui correspondent à l’élimination du mal ; honorer son père et sa mère et aimer son prochain - tels sont les commandements positifs, qui correspondent à la création du bien. Tant que les premiers ne sont pas observés, les autres ne peuvent pas l’être. Celui qui est capable de tuer son prochain, n’est pas capable d’aimer son prochain. Et celui qui commet l’adultère ne sait pas ce qu’est l’amour. En mentionnant ces six commandements, le Seigneur ne songeait pas à énumérer tous les commandements, mais seulement certains parmi les plus importants. On le voit dans le fait que le Seigneur a omis le plus important de tous les commandements: aimer Dieu. Nous l’expliquerons un peu plus tard. C’est à dessein qu’il ne mentionne pas ce commandement. On le voit aussi dans les récits des deux autres évangélistes Marc et Luc, qui ne font même pas mention de l’ensemble des six commandements indiqués par Matthieu. Marc et Luc, par exemple, ne mentionnent pas le commandement d’aimer son prochain. Aux commandements négatifs Marc en ajoute un, de portée générale : ne fais pas de tort (Mc 10,19). Les évangélistes se complètent donc en tous points, ne se contredisant nullement entre eux. Un fait apparaît évident dans tout ce que les évangélistes mentionnent, qui est que le Seigneur n’avait nullement l’intention de mettre exclusivement l’accent sur les cinq ou six commandements mentionnés, mais seulement de rappeler ainsi au jeune homme tout l’Ancien Testament. Le fait qu’il recommande d’observer les commandements de l’Ancien Testament, confirme Ses paroles précédentes selon lesquelles II n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir. Je ne suis pas venu abolir; mais accomplir (Mt 5, 17). Si le Seigneur parfait, sans y avoir d’intérêt propre, a accompli toute la Loi, tous ceux qui gravissent lentement les hautes marches vers la perfection sont tenus de le faire. Tous les commandements mentionnés ont un sens profond particulier pour les gens riches. Ainsi, Tu ne tueras pas signifie : en prenant trop soin de ton corps dans la richesse et le luxe, tu es en train de tuer l’âme. Tu ne commettras pas d’adultère signifie : l’âme est destinée à Dieu comme la fiancée à son fiancé; si l’âme s’attache excessivement à la richesse et à l’éclat terrestres, au faste et aux plaisirs éphémères, elle commet ainsi un adultère envers son fiancé éternel, Dieu. Tu ne voleras pas signifie : ne vole pas l’âme au profit du corps ; ne t’épargne aucun souci ni effort que tu dois consacrer à ton âme, et n’en fais pas don au corps. Celui qui est riche en surface devient habituellement pauvre à l’intérieur. Et d’habitude - mais pas toujours - toute la richesse de l’homme extérieur correspond à un vol commis au dépens de l’homme intérieur : un corps qui a grossi correspond à une âme amaigrie ;

des parures corporelles fastueuses correspondent à une nudité spirituelle ; l’éclat extérieur à l’obscurité intérieure ; la force extérieure à l’impuissance intérieure. Tu ne porteras pas de faux témoignage signifie : ne justifie en rien ton amour pour les richesses et la négligence de ton âme, car cela consiste à inverser la vérité divine et faire un faux témoignage devant Dieu et ta conscience. Honore ton père et ta mère signifie : ne rends pas seulement hommage à toi-même, car cela te perdra ; honore ton père et ta mère, par qui tu es venu au monde, afin d’apprendre ainsi à honorer Dieu, grâce à qui tes parents et toi êtes venus au monde. Tu aimeras ton prochain comme toi-même signifie : dans ce cours élémentaire d’entraînement au bien, il te faut apprendre à aimer ton prochain, afin de t’élever au niveau où l’on est en mesure d’aimer Dieu. Aime ton prochain, car cet amour te préservera de l’amour-propre qui peut te faire périr. Aime les autres hommes comme toi-même, afin de te soumettre, t’abaisser et te mettre au niveau des autres hommes à tes propres yeux. Faute de quoi l’orgueil qui découle de la richesse, prédominera en toi et te précipitera en enfer.

A ce conseil du Seigneur Jésus, le jeune homme riche répondit: Tout cela, je l’ai observé; que me manque-t-il encore? (Mt 19, 20). Cela signifie que tous ces commandements étaient connus de lui depuis son enfance et qu’il les avait observés selon la conception extérieure de Moïse. Mais le jeune homme riche se trompait. Il pensait que le Christ ne lui avait rien dit de nouveau, qu’il n’avait fait que répéter des paroles anciennes. En réalité, tout ancien commandement revêt un nouveau contenu, un esprit et une vie nouvelle dans le langage du Christ. Tout commandement apparent donné par le Seigneur Christ à Israël par l’intermédiaire de Moïse, se voit conférer par le même Seigneur Christ, lors de la Nouvelle Création, de la Nouvelle Révélation, un sens intérieur plus profond. Si ce jeune homme avait observé en vérité les commandements énumérés dans leur signification intérieure, chrétienne, et non seulement en apparence - comme les pharisiens les observaient de façon cérémonieuse - il se serait spirituellement détaché de toute richesse et il ne lui aurait pas été difficile d’accomplir ce que le Seigneur allait lui proposer. Or il avait observé tous ces commandements comme le pharisien qui se louait ainsi devant Dieu en priant: je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure (Lc 18, 12); c’est pourquoi il était resté lié comme dans une union illégitime à sa richesse, incapable de s’en détacher et de suivre le Christ. Que me manque-t-il encore ? demanda le jeune homme au Seigneur, se sentant quasiment au seuil du salut. Il pouvait s’attendre à ce que le Seigneur lui donnerait un autre commandement similaire, qu’il soit en mesure d’observer facilement. Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima (Mc 10, 21). Pourquoi le Seigneur aima-t-il ce jeune homme qui n’était pas parfait? Parce que son attachement superficiel à la loi n’était pas malveillant comme chez les pharisiens et les scribes, mais naïf et bienveillant. Mais en dépit de cela, le Seigneur devait lui dire la vérité amère et briser toutes ses illusions sur un salut rapide et facile.

Jésus lui déclara: «Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les deux; puis viens, suis-moi. » Entendant cette parole, le Jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens» (Mt 19,21-22). Le Seigneur lui dit cette nouvelle parole, inattendue et lourde. Ne cessant de regarder au centre du cœur du jeune homme, le Seigneur lui transmit ce message, tout en sachant d’avance que cette parole ne pourrait pas dénouer les liens attachant ce jeune homme à sa richesse terrestre, et l’unir à Dieu. Il lui dit néanmoins ces mots, non seulement pour répondre à sa demande, mais aussi - et encore davantage - à cause des disciples qui écoutaient. Si tu veux être parfait! Il ne s’agit pas seulement de l’entrée dans le Royaume, mais aussi du pouvoir dans le Royaume. Va, vends ce que tu possèdes! Cela signifie que tu dois te montrer maître des biens qui se trouvent entre tes mains, et non l’inverse. Ton patrimoine s’est emparé peu à peu de ton âme et l’a remise au diable; va maintenant le vendre et distribue-le à ceux qui en ont besoin, non comme un maître mais comme un serviteur de la vie. Va et détache le lien dangereux et illégitime de ton âme avec ton patrimoine. Va et mets fin à cette union. Va et libère- toi. Va et libère ton âme du poids terrestre, de la poussière des choses, du pus des plaisirs de riche, puis dirige ton âme vers moi. Sans rien d’autre, dirige-la vers moi. L’âme est la plus riche, quand elle est sans rien. L’âme se trouve en meilleure compagnie quand elle n’est avec personne sinon moi. Vends tout et distribue aux pauvres. Les pauvres sont ceux qui ont besoin de ta fortune, non comme une parure, non comme un fardeau, non comme un maître, mais comme un pain substantiel, comme une amélioration des conditions de vie, comme un service et une aide. Tout ce que tu donneras comme richesse matérielle te sera rendu comme richesse spirituelle. Ton âme est remplie de pauvres, de même que ton cœur, de même que ton esprit. Ils recevront ta fortune, qui leur est nécessaire, quand tu te seras débarrassé d’elle, dont tu n’as pas besoin.

Mais pourquoi le Seigneur conseille-t-Il au jeune homme riche de vendre ses biens et distribuer sa fortune aux pauvres, plutôt que de lui dire simplement : ne rentre pas chez toi, mais suis-moi ? N’avait-Il pas dit cela à celui qui voulait rentrer chez lui pour enterrer son père ? Laisse les morts enterrer leurs morts ; mais toi, va annoncer le Règne de Dieu (Lc 9, 60). Le Seigneur n’a pas dit cela au jeune homme riche pour deux raisons : d’abord, s’il ne vendait pas ses biens pour les donner aux pauvres, ses voisins pourraient se ruer sur les biens abandonnés et les dérober, ou des parents proches en hériter, et se retrouver dans la même situation de dépendance, la même soumission par rapport à la richesse que celle où se trouvait le jeune homme. Ainsi des voleurs ou des parents pourraient-ils perdre leur âme par cette même propriété. Par ailleurs, en lui disant de vendre ce qu’il possède et de donner aux pauvres, le Seigneur souhaite éveiller la philanthropie dans le cœur du jeune homme, susciter sa compassion envers les proches et l’amener à ressentir la joie spirituelle et le plaisir de donner, d’accomplir une bonne action. Afin d’inciter le jeune homme à faire tout cela, le Seigneur lui annonce aussitôt la récompense éternelle, le trésor éternel au ciel, là où les mites ne rongent pas, la rouille n’attaque pas et où les voleurs ne volent pas. « Le trésor que tu vas recevoir est incomparablement plus riche que celui que tu vas abandonner. Car à quoi te servirait tout ton trésor terrestre, demain au moment de ta mort ? Il sera perdu pour toi dans ce monde-ci, tout en te perdant dans l’autre. En revanche, le trésor que tu auras au ciel t’attendra jusqu’au moment où tu quitteras ce monde-ci - et cela se produira bientôt - et il ne te sera pas pris ni enlevé pour les siècles des siècles.» Tout en le consolant pour le dommage apparent connu dans ce monde et en lui annonçant le trésor dans les deux, le Seigneur invite finalement le jeune homme : viens, suis- moi. « Quand tu te seras séparé de tout, viens sur tes deux pieds et avec tes deux yeux à ma suite. Tu ne peux pas marcher d’un pied avec moi et d’un autre avec ta richesse, de même que tu ne peux pas me regarder d’un œil et regarder ta fortune de l’autre. Non, il n’est pas possible de servir deux maîtres.»

Mais tout cela fut vain. Le jeune homme écouta tout, poliment; il comprit ce qu’on attendait de lui, mais il en fut très attristé, car il avait de grands biens ; il partit donc sur ses deux pieds et avec ses deux yeux vers sa richesse funeste. Il avait de grands biens. Cela signifiait qu’il était très attaché à la richesse, fortement enchaîné, très captif et trop faible pour s’opposer aux mauvaises herbes qui avaient proliféré autour de lui. En vérité, il était semblable à une graine tombée dans les épines qui avaient beaucoup poussé, étouffant ainsi la graine qui n’avait rien produit.

Sa grande richesse était pareille à un grand buisson d’épines entourant la graine de son âme. Le maître voulut arracher les épines autour de son âme et ramener l’âme à la lumière, afin qu’elle s’épanouisse en liberté; mais le jeune homme riche refusa de donner sa fortune, étant prisonnier de son habitude de ne pas donner. Comme à l’homme qui se noyait dans une embarcation surchargée, le Seigneur lui tendit Sa main puissante afin de le sauver et l’embarquer à bord du navire, mais le jeune homme regrettait les objets chargés dans l’embarcation. C’est ainsi que ce jeune homme se sépara du Christ, le Capitaine du navire de la Vie, et se perdit en haute mer où allaient sombrer et l’embarcation et lui-même.

Jésus dit alors à Ses disciples: «En vérité\ je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux» (Mt 19, 23-24). Aucune parole du Seigneur Jésus n’a été jetée en vain sur le champ de ce monde. Si ceux à qui elle a été directement adressée ne l’ont pas utilisée, elle l’a été par ceux à qui elle a été adressée indirectement. Dans ce cas, la parole du Christ a été adressée directement au jeune homme riche, et indirectement à Ses disciples. Le jeune homme n’en a pas fait usage, mais cela a servi aux disciples. C’est pourquoi, après le départ du jeune homme, le Seigneur s’adresse à eux, leur disant combien il est difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Le Seigneur ne dit pas qu’il est impossible pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux, mais que c’est difficile, très difficile. Le fait qu’il n’est pas impossible pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux est illustré par plusieurs cas cités dans l’Écriture sainte. Abraham était un homme riche, très riche, mais par sa foi il était plus lié à Dieu qu’à toute sa richesse, plus même qu’à son fils unique. Je suis poussière et cendre, dit Abraham de lui-même, devant toutes ses richesses (Gn 18, 27). Le juste Job était très riche, mais cette richesse ne l’empêchait pas d’être humble devant Dieu et obéissant à Dieu, dans la gloire comme dans la souffrance et l’humiliation. Tout aussi riche était Booz, l’ancêtre de David, mais sa miséricorde le rendit agréable à Dieu. Joseph d’Arimathie était aussi riche, mais sa richesse ne l’empêcha pas de se consacrer tout entier au Seigneur Jésus, et de faire tout ce qui était possible pour le corps défunt du Seigneur, Lui donnant même une nouvelle tombe taillée dans le roc qui était prévue pour lui-même. Enfin, d’innombrables autres hommes riches furent agréables à Dieu dans l’histoire de l’Église, car dans leur cœur ils n’étaient pas attachés aux richesses terrestres mais au Christ, considérant que tous leurs trésors terrestres n’étaient que poussière et cendre. Ce n’est pas la richesse en soi qui est mauvaise, de même qu’aucune création divine n’est mauvaise, c’est l’attachement des hommes à la richesse, aux biens, aux choses, qui l’est. Tout comme sont mauvaises les passions et les vices que la richesse rend possibles et encourage, comme la débauche, l’avidité, l’alcoolisme, l’avarice, l’exhibitionnisme, la vantardise, la vanité, l’orgueil, le mépris et l’exploitation des pauvres, l’oubli de Dieu, et tant d’autres choses. Il existe peu d’hommes suffisamment forts pour s’opposer aux tentations de la richesse et dominer leur richesse et non être esclaves de la richesse. Avant tout, un homme riche peut difficilement pratiquer le jeûne, or sans jeûne il n’y a ni maîtrise du corps, ni sérénité, ni prière véritable. C’est pour cela que le Seigneur indique qu’il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. Mais II ne dit pas qu’il est facile à un pauvre d’entrer dans le Royaume des Cieux. La pauvreté possède ses tentations propres, tout comme la richesse. Un homme riche doit assurer son salut par sa grande miséricorde et son humilité devant Dieu, tandis que le pauvre se sauve par sa grande patience, son abnégation et une confiance incessante en Dieu. Le riche impitoyable et orgueilleux ne sera pas sauvé, ni le pauvre qui bougonne contre son sort et désespère de l’aide de Dieu. Dans ce monde, les riches et les pauvres ne sont pas le fruit du hasard ou d’un malentendu, mais sont conformes à la très sage Providence divine. En un instant, Dieu peut rendre tous les hommes égaux en richesses, mais cela serait une vraie absurdité. Dans ce cas, les hommes deviendraient totalement indépendants l’un par rapport à l’autre. Qui serait alors sauvé ? Et comment quiconque pourrait-il parvenir au salut? Car les hommes obtiennent le salut grâce à la dépendance des uns par rapport aux autres. L’homme riche dépend du pauvre, le pauvre dépend du riche ; l’homme instruit dépend de l’ignorant, l’ignorant de l’homme instruit; l’homme en bonne santé dépend du malade, le malade de celui qui est en bonne santé. Le sacrifice matériel est payé par un salaire spirituel. Le sacrifice spirituel de l’homme instruit est payé par le salaire matériel de l’ignorant. Le service physique de l’homme en bonne santé se paie par le salaire spirituel du malade et réciproquement : le service spirituel du malade (qui rappelle Dieu et le Jugement) se paie par le service physique de l’homme en bonne santé. Tout est tissé comme un tapis multicolore. Un monde unicolore aveuglerait tous les yeux. Comment l’homme riche sauverait- il son âme par la miséricorde et l’humilité, ou comment la perdrait-il par son avarice et son orgueil, s’il n’y avait pas de pauvre? Comment le pauvre sauverait-il son âme par la patience et l’endurance, ou comment la perdrait-il par le vol et le rapt s’il n’y avait pas d’homme riche ? Comment l’homme instruit pourrait-il sauver son âme en ayant pitié de l’ignorant et en venant à son secours, ou comment perdrait-il son âme en méprisant orgueilleusement celui qui est ignorant, s’il n’y avait pas d’ignorant dans le monde? Comment l’ignorant pourrait-il sauver son âme en étant obéissant et modeste devant l’homme instruit, ou comment pourrait-il la perdre par son indiscipline, sa jalousie et sa sauvagerie devant l’homme instruit, s’il n’y avait pas d’homme instruit ? Comment l’homme en bonne santé pourrait sauver son âme en prenant soin avec gentillesse de celui qui est malade, en faisant preuve de compassion et en priant pour le malade, ou comment pourrait-il perdre son âme en faisant preuve de répugnance devant le malade et en se montrant négligent à son égard, s’il n’y avait pas de malade? Et comment le malade pourrait-il sauver son âme par son obéissance et sa reconnaissance à l’égard de l’homme en bonne santé, ou comment pourrait-il la perdre en haïssant et en jalousant l’homme en bonne santé, s’il n’y avait pas d’homme en bonne santé ? Dieu a donné la liberté de choix à l’homme, à tout homme. Il n’y a pas d’homme au monde devant lequel deux portes ne sont pas ouvertes : la voie du salut et la voie de la déchéance. C’est en cela que consiste la liberté humaine. La richesse peut sauver l’homme, mais elle peut le perdre ; la pauvreté peut sauver le pauvre, mais elle peut aussi le perdre ; l’instruction peut soit sauver, soit perdre l’homme instruit. L’ignorance peut soit sauver, soit perdre l’homme ignorant. La santé peut soit sauver, soit perdre l’homme en bonne santé ; et la maladie peut soit sauver, soit perdre l’homme malade. Tout dépend du choix fait par l’homme. Le Christ est venu pour ramener les hommes à la raison, non pour les contraindre. C’est pourquoi le Christ n’ordonne pas au jeune homme : entre dans la vie ! Mais : Si tu veux entrer dans la vie! Il ne lui ordonne pas d’être parfait, mais lui dit : Si tu veux être parfait. Si tu souhaites, si tu veux — c’est ainsi que Dieu s’adresse aux êtres libres et raisonnables. Dieu veut que tous les hommes suivent le droit chemin et que tous les hommes soient sauvés, mais le chemin de la perdition reste ouvert aux hommes.

Oui, je vous le répète, dit le Seigneur Jésus aux disciples, insistant à deux reprises qu’il sera difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux; il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux. Le terme de chameau s’appliquait aussi bien à l’animal qu’à une grosse amarre à laquelle on attachait les bateaux au quai du port, afin d’empêcher que le vent les fasse bouger. C’est à cette corde épaisse que le Seigneur songeait en cette circonstance. Il est donc plus facile à cette grosse corde de passer à travers un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux; ce n’est pas une chose impossible, mais très difficile. Ainsi s’exprime Celui qui connaît la faiblesse de la nature humaine et sait comme l’âme humaine se laisse facilement enchaîner par la richesse et se colle à la terre de façon impossible à la décoller.

Entendant cela, les disciples restèrent tout interdits: « Qui donc peut être sauvé?» (Mt 19, 25). Pourquoi les disciples se montraient-ils interdits, puisqu’ils avaient déjà accompli ce que le jeune homme riche n’avait pu accomplir? Ils avaient en effet tout abandonné pour suivre le Christ. Le très sage Chrysostome l’explique merveilleusement: les disciples n’avaient pas peur pour eux-mêmes mais pour les autres hommes, parmi lesquels il y avait beaucoup de riches. C’est par pure philanthropie qu’ils restent interdits devant ces paroles terribles du Christ. Lui les envoie dans le monde pour sauver les hommes. Comment pourront-ils sauver tant d’hommes riches à travers le monde s’il est quasiment impossible à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Ce sentiment de tristesse envers les hommes comprimait leur âme, et c’est sous la pression d’un tel sentiment qu’ils posèrent la question pleine d’amertume : Qui donc peut être sauvé ? Comme s’ils étaient plus miséricordieux que le Christ ! Comme s’ils étaient plus philanthropes que le Seigneur ami-des-hommes !

Fixant son regard, Jésus leur dit: «Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu, tout est possible» (Mt 19,26). Le Seigneur Jésus ne regarde pas leurs visages ou leurs yeux, mais au fond de leurs cœurs, où II lit l’ignorance et la crainte. Comme ils ne connaissent pas encore la puissance de Dieu, ils ont peur pour la Création divine. Or ce qui est impossible aux hommes, est possible à Dieu. Mais qu’est-ce qui est impossible aux hommes? Ou en d’autres termes: quelles bonnes œuvres les hommes peuvent-ils accomplir sans l’aide de Dieu ? En fait, aucune. Sans l’aide de Dieu, ni le pauvre ni le riche ne peuvent être sauvés. Hors de moi, vous ne pouvez rien faire, a dit le Seigneur (Jn 15,5). L’apôtre Paul, qui était mort en lui-même mais vivant en Christ, a confirmé ces paroles du Seigneur dans un sens positif, en disant: Je puis tout en Celui qui me rend fort (Ph 4, 13). La grâce du Saint-Esprit peut réchauffer le cœur du riche le plus riche et le détacher de la richesse, le décoller de la terre et l’élever vers le chemin du salut. Pour Dieu, tout est possible.

Notre Dieu est un Dieu tout-puissant. Son Verbe puissant a créé le monde, et Sa dextre puissante soutient la voûte céleste. En vérité, le Tout- puissant peut nous sauver nous aussi, qui souhaitons être sauvés. Quelles que soient notre place sur la terre et notre situation personnelle et quelles que soient les circonstances, Lui, le Tout-Puissant, peut nous sauver. Non seulement II le peut, mais II le souhaite également. Notre Dieu très doux est tout-puissant - hâtons-nous d’aller à Sa rencontre. Il nous appelle et nous attend. Et II se réjouit avec tous Ses saints anges, quand II voit que nous avons tourné notre regard vers Lui. Tournons donc notre visage vers Lui et dépêchons-nous d’aller vers notre véritable patrie, à la rencontre de notre Dieu, le Dieu tout-puissant et très doux. Mais dépêchons-nous d’y aller avant que la mort ne frappe à notre porte et ne dise : trop tard ! Gloire et louange donc à notre Dieu, le Dieu tout-puissant et très doux, Trinité unique et indissociable du Père, du Fils et du Saint-Esprit, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Notes

Source.

  1. Lorsqu’un dimanche est sauté, nous avons indiqué en note où se trouve par ailleurs le commentaire de la péricope évangélique qui s’y rapporte.

  2. Troisième homélie pour la fête de la Nativité.

  3. Voir Traité des principes, IV, 11.

  4. Voir Conférences, XIV, 8 : « L’histoire a trait à la connaissance des événements passés et qui frappent les sens. [...] Ce qui suit, relève de l’allégorie, parce qu’il y est dit des choses réellement arrivées quelles figuraient d’avance un autre mystère. [...] L’anagogie s’élève des mystères spirituels à des secrets du ciel, plus sublimes encore et plus augustes. [... ] La tropo- logie est une explication morale qui regarde la pureté de la vie et les principes de la conduite. [...] Les quatre figures peuvent se trouver réunies. Ainsi, la même Jérusalem revêtira, si nous le voulons, quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Juifs ; au sens allégorique, l’Eglise du Christ; au sens anagogique, la cité céleste; au sens tropologique, l’âme humaine, que nous voyons souvent louer ou blâmer par le Seigneur sous ce nom.»

  5. Jésus, en hébreu, signifie «Yahvé sauve» (NdE).

  6. Saint Jean Chrysostome (NdE).

  7. S. Isidore de Péluse, Lettre au diacre Jean, IV, 164

  8. Tertullien, De la pénitence, 12.

  9. Formule de saint Maxime de Moscou, fol-en-Christ et thaumaturge (fl433).

  10. S. Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 34.

  11. Homélies spirituelles, 19.

  12. À l’époque où ce texte a été écrit. La population mondiale s’élève aujourd’hui à près de sept milliards quatre cents millions de personnes (NdE).

  13. Commenté aussi pour le sixième dimanche après la Pentecôte.

  14. La péricope évangélique du quatrième dimanche du Grand carême (Mc 9, 17-31) est commentée pour le dixième dimanche après la Pentecôte.

  15. Le 28 juillet 1402 à Angora, l’actuelle Ankara (NdT).

  16. 19.1321-1331.

  17. Il est d’usage que les fidèles orthodoxes, quand ils intègrent une nouvelle demeure, fassent appel au prêtre pour la bénir (NdE).

  18. Jules César (NdT).

  19. La péricope évangélique du vingt-troisième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le cinquième dimanche après la Pentecôte.

  20. La péricope évangélique du vingt-huitième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le quatorzième dimanche après la Pentecôte.

  21. La péricope évangélique du trentième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le douzième dimanche après la Pentecôte.

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Publié par: Rodion Vlasov
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