Nicolas de Serbie (Velimirović), XXe s.

Homélies sur l'Évangile, Partie 4

Homélies sur les Evangiles des dimanches et jours de Fête
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Homélie pour le treizième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur les mauvais vignerons

(Mt 21, 33-42)

Il n’y a rien de plus laid au monde que l’ingratitude, rien de plus outrageant ni de plus funeste pour l’âme. Que peut-il y avoir de plus laid que l’homme qui dissimule et laisse dans l’ombre le bien qui lui a été fait ? Et qu’y a-t-il de plus hideux que l’homme qui répond par l’absence de charité à la charité, par l’infidélité à la fidélité, par le déshonneur à l’honneur, par la moquerie à la bonté. Une telle ingratitude dresse un nuage noir entre l’homme ingrat d’un côté et le Père céleste et très pur de l’autre, qui est toute lumière sans artifice et toute bonté sans aucun ingrédient mauvais.

Les hommes s’emportent contre l’ingratitude des animaux, bien que les animaux les protègent souvent par reconnaissance, droiture et fidélité. Or que font les hommes pour mériter la reconnaissance des animaux? Presque rien, sinon par intérêt bien calculé où on donne peu afin de recevoir beaucoup. Et au-delà même de la récompense dix fois plus importante par laquelle les animaux paient aux hommes les services reçus d’eux, les hommes attendent avant tout la reconnaissance des animaux.

Les hommes s’emportent encore plus contre l’ingratitude des hommes. Si un homme peut fournir à un autre homme un service infiniment plus grand que n’importe quel animal, il peut aussi connaître une ingratitude infiniment plus grande de la part d’un autre homme que de la part d’un animal. Dans ce monde, la reconnaissance ne revêt tout son éclat divin véritable et l’ingratitude son véritable caractère infernal et hideux que dans l’homme, dans le genre humain. Car aucune créature vivante ne peut être aussi reconnaissante ni aussi ingrate que l’homme. L’homme le plus reconnaissant est très proche de la perfection. Sa reconnaissance envers toutes les créatures divines qui l’entourent fait de lui le meilleur habitant de cet univers étoilé ; sa reconnaissance envers les hommes fait de lui le meilleur habitant de la société des hommes ; et sa reconnaissance envers le Créateur du cosmos et envers les hommes fait de lui un digne habitant du Royaume de Dieu. Mais que représentent tous les dons de l’univers et de tous les hommes sur terre qu’un homme mortel peut recevoir, par rapport aux dons incomparables et innombrables qu’il reçoit jour et nuit de la part de Dieu ? Et qu’est-ce que toute reconnaissance à l’égard des choses et des hommes, par rapport à la reconnaissance indicible que nous devons à Dieu ? Tous les dons bienfaisants que nous recevons du monde et des hommes, nous les recevons en fait de Dieu à travers le monde et les hommes. Et combien d’autres dons Dieu ne donne-t-Il pas directement à chacun de nous, nous en informant directement dans notre âme, cela depuis notre naissance - voire avant - et jusqu’à la mort même ! Combien de dons le Seigneur Christ ne donne-t-Il pas à toutes les âmes baptisées, combien de trésors spirituels, combien de force bienfaisante! Ne pas en être reconnaissant, cela signifierait non seulement perdre sa dignité d’homme, mais s’abaisser à un niveau inférieur à celui des animaux et à celui de toutes choses existant dans l’espace très étendu de l’univers. Pour sauver le genre humain d’une telle humiliation, le Seigneur Jésus - sans aucun besoin personnel - a souvent publiquement manifesté Sa reconnaissance et Sa gratitude à l’égard de Dieu (Mt 11, 25; 14, 19; 26, 26-27). Les saints apôtres agissaient de même et louaient Dieu sans cesse (Ac 2,47), exprimant leur reconnaissance non seulement pour les faveurs dont ils avaient été personnellement les bénéficiaires, mais aussi pour celles accordées aux autres hommes. Je ne cesse de rendre grâces à votre sujet, écrit l’apôtre Paul aux fidèles d’Ephèse (Ep 1, 16), leur enseignant simultanément de rendre grâces en tout temps et à tout propos à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ (Ep 5, 20). De même, à l’exemple des apôtres, l’Église de Dieu n’a cessé jusqu’à nos jours de remercier et de rendre grâce au Seigneur vivant, rappelant incessamment à ses fidèles de ne jamais oublier de rendre grâce à Dieu pour tout ce que Dieu leur envoie. Il n’y a pas de service divin qui ne débute avec les mots : Béni soit notre Dieu ! de même qu’il n’y en a pas qui ne s’achève par les mots : Gloire à Toi, Christ-Dieu, notre espérance, gloire à Toi! L’Eglise fait cela pour que dans l’âme des fidèles soient gravés la pensée, le chant et la prière de la reconnaissance ininterrompue à Dieu, de façon que chacun puisse dire pour lui-même comme le psalmiste : Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera sans cesse en ma bouche (Ps 34,1).

De tous les exemples d’ingratitude humaine envers Dieu, le plus sombre et le plus horrible est l’exemple de l’ingratitude du peuple juif à l’égard du Seigneur Jésus-Christ. Cet exemple est décrit dans l’évangile de ce jour, par le Seigneur Lui-même, sous la forme d’un récit prophétique concernant un propriétaire et de mauvais vignerons. Ce récit a été raconté par le Seigneur dans le temple de Jérusalem devant les grands prêtres et les chefs du peuple, peu de temps avant Son ultime martyre et Sa crucifixion.

Un homme était propriétaire, et il planta une vigne; il l’entoura d'une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour; puis il la loua à des vignerons et partit en voyage (Mt 21, 33). De même qu’en une autre circonstance, le Seigneur évoque un homme qui était roi, Il parle ici d’un homme qui était propriétaire, mentionnant ainsi un bon propriétaire, c’est-à-dire Dieu. Car aussi impuissant et humilié que l’homme puisse être dans ce monde, Dieu n’a nulle honte à porter le nom d’homme. Dans le monde entier, c’est l’homme qui est la principale et la plus précieuse créature de Dieu et c’est pourquoi Dieu porte le nom d’homme, afin de montrer ainsi l’excellence de l’homme par rapport à toutes les autres créatures et Son amour infini envers l’homme. L’esprit enténébré des païens et des parias de Dieu a pu donner le nom de Dieu à des manifestations et des phénomènes naturels comme le feu, le soleil, le vent, l’eau, les pierres, les arbres, les animaux, mais non le nom d’homme. La foi chrétienne a été la seule à élever l’homme bien au-dessus de toute la nature créée, l’homme étant le seul à avoir été jugé digne que le Créateur suprême porte son nom. La vigne désigne le peuple juif que Dieu a choisi pour faire passer à travers lui le salut de tout le genre humain. Dieu Lui-même appelle le peuple juif Sa vigne (Is 5,1). La clôture autour de la vigne correspond aux lois que Dieu a données au peuple élu et qu’il a érigées comme un mur pour le protéger des autres peuples. Il a établi une loi en Israël; elle ordonnait à nos pères d’enseigner ces choses à leurs fils (Ps 77, 5). Le pressoir désigne la promesse du Messie, véritable Sauveur du genre humain, qui a nourri le peuple élu à travers les siècles comme une boisson vivifiante. Le Seigneur Jésus s’est ainsi désigné, en disant: Si quelqu'un a soif, qu’il vienne à moi (Jn 7, 37: 4, 14) et Qui croit en moi n’aura jamais soif(Jn 6, 35). La tour désigne l’ancien temple sacrificiel, anticipation de la sainte Eglise de Dieu après l’arrivée du Christ. Le Seigneur Lui-même (Mt 16, 18; 21, 42) et les Apôtres (Ep 2, 20) comparent l’Église à une construction. Le terme de vignerons se réfère aux dirigeants populaires, aux prêtres et aux enseignants. Que signifie l’expression : partit en voyage ? Dieu peut-il partir et s’éloigner des hommes ? Cette expression signifie d’une part que Dieu, après avoir déterminé et accompli tout ce qu’il fallait pour le salut des hommes, leur a laissé la liberté d’utiliser tous Ses dons pour assurer leur salut ; d’autre part, elle traduit la patience de Dieu envers les péchés des hommes et leurs actions insensées contre leur propre salut - la patience et la longue tolérance de Dieu, qui dépassent tout entendement humain.

Quand s’approcha le moment des fruits, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour en recevoir les fruits (Mt 21, 34). De même qu’un homme ordinaire envoie ses serviteurs au moment déterminé pour recevoir les fruits de la part des vignerons, de même Dieu envoie Ses serviteurs auprès du peuple d’Israël afin de recueillir le fruit spirituel de tout ce que Dieu a donné à ce peuple afin qu’il en prenne soin. Les prophètes sont des serviteurs de Dieu, tandis que les fruits des vignobles correspondent à tous les bienfaits découlant du respect de la loi de Dieu. Le terme de vignerons se rapporte d’abord aux dirigeants populaires, aux prêtres, scribes et enseignants, qui sont les premiers appelés à apprendre la loi de Dieu au peuple en paroles et en actes et qui sont responsables devant Dieu tant pour eux-mêmes que pour le peuple. Car on leur a donné plus de pouvoir et plus de sagesse, et celui qui a reçu plus, est aussi celui à qui on demande plus. Ces dirigeants et responsables populaires auraient dû, au moins par reconnaissance envers Dieu, accueillir les émissaires de Dieu avec le respect et l’amour qu’ils avaient reçus de Dieu. Or, que firent-ils ?

Les vignerons se saisirent de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, en lapidèrent un troisième (Mt 21, 35). Voilà comment les hommes rendent en mal ce qu’ils ont reçu en bien! Voilà l’ingratitude sombre des hommes ! Les prophètes avaient mentionné aux dirigeants du peuple la loi de Dieu, la volonté divine, Ses bienfaits. Les prophètes avaient souligné le caractère salvateur, la beauté et l’agrément de la loi divine, demandant sa mise en application dans la vie individuelle comme dans la vie sociale. Au nom de Dieu, ils réclamaient de bonnes œuvres comme fruits de la loi divine. Mais ils ne trouvèrent pas de telles bonnes œuvres ; venus dans le vignoble afin d’y cueillir du raisin, ils ne trouvèrent pas de raisin. Non seulement les chefs du peuple les accueillirent les mains vides, mais ils se saisirent d’eux, les dénigrèrent, les insultèrent, frappant les uns, tuant d’autres et lapidant encore d’autres. Ainsi, le prophète Michée fut frappé, Zacharie fut tué devant l’autel, Jérémie fut lapidé, Isaïe fut scié avec une planche en bois et Jean le Précurseur fut décapité.

De nouveau il envoya d’autres serviteurs, plus nombreux que les premiers, et ils les traitèrent de même (Mt 21, 36). Ses autres serviteurs, ce sont de nouveau des prophètes. Plus le peuple élu dégénérait et s’éloignait de Dieu, plus nombreux étaient les serviteurs que le Dieu miséricordieux envoyait pour mettre le peuple en garde, afin que les chefs populaires soient dénoncés et que tous ne périssent pas comme des vignes stériles, qu’on coupe pour les jeter dans le feu. Mais ces autres serviteurs de Dieu n’eurent pas un sort meilleur que les premiers. Eux aussi furent frappés, tués ou lapidés par les chefs du peuple, les prêtres, les scribes et les docteurs. Plus la patience de Dieu se prolongeait, plus l’ingratitude des hommes envers Dieu était grande et odieuse.

Finalement il leur envoya son fils, en se disant: ils respecteront mon fils (Mt 21,37). Tous les serviteurs de Dieu furent humiliés, toutes les mises en garde de Dieu rejetées, toutes les bonnes œuvres de Dieu méprisées. La patience des hommes, dans une telle situation, aurait été épuisée. Mais la patience de Dieu est plus grande que celle du médecin le plus patient en train de soigner un homme pris de démence. A la dizaine de gestes d’ingratitude semblables, les hommes auraient répondu par des coups de poing. Mais voyez ce que Dieu plein de douceur fait: au lieu d’un coup de poing violent, Il envoie Son Fils unique ! Ah, que la bonté de Dieu est inépuisable ! La mère la plus dévouée n’aurait pas manifesté autant de miséricorde ni de patience envers son propre enfant que le Dieu vivant l’a fait envers les hommes créés par Lui ! Mais quand vint la plénitude du temps, dit l’Apôtre, Dieu envoya son Fils (Ga 4, 4), quand s’acheva le temps de l’attente divine pour qu’Israël donne des fruits, quand s’acheva le temps de la méchanceté et de l’anarchie des autorités populaires, quand s’acheva enfin le temps de la patience divine. Quand le vignoble se retrouva comme brûlé par le mildiou, que le pressoir fut à sec et que la tour du vignoble fut transformée en une grotte de brigands, alors apparut soudain dans le vignoble le Fils du propriétaire, le Fils Unique de Dieu. Dieu savait par avance que les vignerons n’hésiteraient pas du tout à faire avec Son Fils exactement ce qu’ils avaient fait avec Ses serviteurs. Pourquoi dit-Il alors : ils respecteront mon fils ? Pour nous faire honte avec ces mots, nous qui aujourd’hui encore, n’accueillons pas le Fils de Dieu parmi nous avec le respect et l’amour qui Lui sont dus. Et nous montrer également le niveau d’impudence atteint par l’ingratitude des hommes au sein du peuple élu, pourtant si favorisé par les bienfaits de Dieu. Voyez seulement jusqu’où allait l’ignominie de cette impudence née de l’oubli de Dieu et de l’aversion à Son égard: Les vignerons, en voyant le fils, se dirent par-devers eux: Celui-ci est l’héritier: venez, tuons-le, que nous ayons son héritage. Et le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent (Mt 21, 38). Quelle image parfaite de ce qui va se produire bientôt avec le Seigneur Jésus ! De même que ces mauvais vignerons étaient prêts à tuer leur propriétaire, afin de se saisir de son vignoble, de même les grands prêtres juifs, les pharisiens et les scribes ont tué le Seigneur Jésus afin de soumettre complètement le peuple à leur pouvoir et à leur appétit. Que faisons-nous ? se demandaient entre eux les chefs du peuple juif : Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui (Jn 11,47-48). Sur la proposition de Caïphe, ils décidèrent de Le tuer. Vaine fut l’expérience millénaire montrant que l’homme de Dieu ne peut être tué, qu’il vit plus puissamment, gronde plus fortement et pèse encore plus sur la conscience. Leurs ancêtres avaient tué beaucoup de prophètes de Dieu, mais ils furent par la suite obligés de leur élever des monuments. Ils y furent obligés, car les prophètes tués devenaient plus terribles pour eux dans la mort, que pendant leur vie. Ils avaient des yeux pour voir, mais ne pouvaient voir ; ils avaient la mémoire pour savoir ce qui s’était passé pendant mille ans avec ceux qui avaient été tués, et ce qui s’était passé avec leurs assassins, mais ils n’avaient pas retenu tout cela et ne pouvaient d’ailleurs pas s’en souvenir. Venez, tuons-le ! C’est la solution la plus facile pour les hommes, mais la plus inefficace, depuis Caïn jusqu’à Caïphe, et de Caïphe jusqu’au dernier tueur sur terre ! Tuer un juste, c’est seulement le renvoyer auprès de Dieu dont il est issu ; cela signifie aussi le placer dans une position inexpugnable dans le combat, lui donner une arme invincible et le rendre mille fois plus fort que ce qu’il était dans son enveloppe charnelle sur terre. Que dire ? Tuer un juste signifie aider le juste à vaincre et se condamner soi-même à la défaite et à la déchéance finale. Que savait le grand-prêtre juif Caïphe, s’il ne savait pas cela ? Il savait moins que rien ; car si son savoir n’avait été que minime, il ne se serait pas résolu à tuer le Christ, et à se précipiter ainsi lui-même - non le Christ - dans la déchéance éternelle. Venez, tuons-le ! Car tout le peuple allait à Sa suite. Ils parlaient ainsi entre eux : nous sommes restés seuls, sans pouvoir, sans honneurs, sans argent. Qui va nous servir? Qui va nous glorifier? Qui allons-nous duper? Qui allons-nous dépouiller? Aussi tuons-Le, et prenons en héritage ce dont Lui-même a hérité : le peuple, notre vignoble, que nous avons géré jusqu’à présent et dont nous avons été les seuls à jouir des vendanges.

La solution choisie, les mauvais vignerons la mirent en pratique rapidement : Et le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Voyez comme le Christ discerne ce qui va Lui arriver, jusqu’aux circonstances particulières du récit. Tous les évangélistes disent que les Juifs conduisirent le Christ derrière la ville, sur un site appelé Golgotha (Lc lieu des Crânes) ou Ossuaire, situé en dehors des murailles de Jérusalem. C’est ce que signifient les mots : ils le jetèrent hors de la vigne. Ils veulent dire aussi que les chefs juifs vont rejeter le Christ, Le détacher du peuple juif, Le reniant en tant que Juif, Le rejetant par-dessus la clôture de leur peuple et Le remettant comme un étranger à des étrangers, des Romains, afin qu’eux Le jugent.

Lorsque viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ? (Mt 21,40). C’est ce que demande le Seigneur Jésus aux chefs du peuple. Lorsque viendra le maître de la vigne, demande-t-Il, après avoir dit au début de ce récit: Il partit en voyage. L’arrivée du maître de la vigne marque la fin de la patience du propriétaire. Quand arrivera la fin de la patience de Dieu, alors commencera Sa colère. Qui le Seigneur Jésus imagine-t-Il comme le maître de la vigne: Lui-même ou Son Père? Peu importe. Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14,11), a dit le Seigneur. L’essentiel est que la patience de Dieu et l’insolence des vignerons ‘s’achèveront rapidement après la mort du Fils de Dieu.

Que va faire le maître de la vigne aux mauvais vignerons ? C’est précisément ce que le maître demande aux mauvais vignerons. Celui qui est condamné à mort interroge ses juges et assassins ! D’habitude, ceux qui sont à la veille de la mort sont troublés et ne savent quoi dire, alors que leurs juges - s’ils sont justes - gardent leur sang-froid. Ici, c’est exactement l’inverse. Le Christ, qui connaît le choix secret des autorités de Le tuer, garde son sang-froid et sait quoi dire, tandis que Ses juges injustes sont troublés et ne savent quoi dire. Ainsi chaque crime enlève à l’homme deux choses : le courage et la raison.

Voici donc ce qu’ils répondent au Christ: Ils lui disent: «Il fera misérablement périr ces misérables, et il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps » (Mt 21,41). Voyez comme ils ne savent pas ce qu’ils disent ! Ils se condamnent eux-mêmes ! Selon les évangélistes Marc et Luc, il semble que ce soit le Seigneur qui ait prononcé ces mots. Selon Matthieu, il est évident que c’est le Seigneur qui leur demande de s’exprimer, de dire ce qu’ils pensent. Comme il ne peut y avoir de contradiction entre les évangélistes, il est très probable que c’est le Seigneur

Lui-même qui a dit ce que le propriétaire allait faire avec les mauvais vignerons ainsi qu’avec son vignoble, puis qu’il leur a demandé ce qu’ils en pensaient. Ils commencèrent par confirmer ce que le Seigneur avait dit et furent d’accord avec Lui, mais aussitôt, s’étant aperçus que cela s’appliquait à eux, ils s’écrièrent, selon saint Luc: A Dieu ne plaise! (Lc 20, 16). On voit ainsi leur trouble et leurs contradictions ! Qui sont ces autres vignerons à qui le propriétaire va remettre la vigne ? Il faut d’abord savoir que la vigne sera nouvelle, de même que les vignerons. A partir du Christ, le vignoble de Dieu va se diffuser à l’ensemble du genre humain et ne se composera plus du seul peuple d’Israël, mais de tous les peuples de la terre. Cette vigne nouvelle s’appellera l’Eglise de Dieu, et ses ouvriers - ou vignerons - seront les apôtres, les saints, les pères et les docteurs de l’Eglise, les martyrs et les confesseurs, les évêques et les prêtres, les pieux et christophores rois et reines, ainsi que tous les autres serviteurs dans cette vigne du Seigneur. Ils en livreront les fruits en leur temps, devenant ainsi, après le Christ, une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte (IP 2,9). Car avec le Christ, cesse l’élection du peuple juif, et cette élection se transmet à tous ceux qui croient en Christ, à tous les peuples de la terre.

A Dieu ne plaise! C’est ce que dirent les mauvais vignerons au Fils de Dieu, en s’apercevant que ce terrible récit se rapportait à eux. Sans ces mots, que rapporte l’évangéliste Luc, il y aurait un vide dans l’évangile de Matthieu ; on ne comprendrait pas en effet pourquoi le Seigneur a dit ce qui suit. Cependant après ces paroles des responsables juifs, les mots du Christ deviennent compréhensibles; Il leur dit: N’avez-vous jamais lu dans les Ecritures: «Lapierre qu'avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faite; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux (Mt 21,42). La pierre, c’est évidemment le Christ; les bâtisseurs, ce sont les responsables, prêtres et scribes juifs ; la pierre de faîte, c’est le lien entre Israël et le paganisme, entre l’ancien choix et le nouveau, entre l’ancienne Église et la nouvelle. Le Christ se trouve sur cette pierre de faîte, à la fin de l’ancien et au début du nouveau ; Il appelle dans Son Royaume aussi bien les Juifs que les païens, avec le même amour, puisque les uns et les autres se sont montrés stériles lors de Son arrivée. En particulier les Israélites, en Le rejetant comme les bâtisseurs rejettent toute pierre inutile. Comme ces bâtisseurs se sont lourdement trompés ! Ils ont rejeté la pierre angulaire de la vie humaine, de l’histoire humaine, de l’histoire de tout le monde créé ! En fait, ils ne L’ont pas rejeté, mais ont pris leur élan pour le faire et se sont retrouvés eux-mêmes rejetés: Lui s’établit sur la pierre de faîte de la nouvelle construction, de la Nouvelle Création. C’est là l’œuvre du Seigneur et il était impossible detre plus sage et plus juste. Et elle est admirable à nos yeux. En lisant les Saintes Écritures (Ps 117, 22) nous pouvons, nous aussi, avoir l’impression de l’œuvre admirable du Seigneur, sans savoir à qui ces mots s’adressent. Nous ne savons pas comme cette pierre est terrible, car celui qui tombera sur cette pierre s’y fracassera et celui sur qui elle tombera, elle l'écrasera (Mt 21, 44; Le 20, 18). En vérité, les Juifs obstinés se sont fracassés sur cette pierre et elle les a écrasés. Ils ont trébuché contre cette pierre de scandale et s’y sont fracassés alors que le Seigneur Jésus était encore physiquement présent sur la terre. Plus tard, après la Crucifixion et la Résurrection, cette pierre est tombée sur eux en les écrasant. En effet, peu de temps après que les mauvais vignerons eurent tué le Fils du Maître de la vigne, une armée romaine conduite par Titus déferla sur Jérusalem, dévasta la ville, expulsa les Juifs de leurs foyers et les dispersa à travers le monde. Il arriva ainsi aux Juifs quelque chose de pire et de plus terrible qu’aux peuples qui avaient péché et disparu dans leurs péchés, comme les Assyriens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Égyptiens et d’autres. Il est arrivé aux Juifs quelque chose de semblable à ce qui était arrivé à Caïn. Dieu n’avait pas voulu que quiconque mât Caïn, mais II avait mis sur lui un signe rappelant son crime et l’avait chassé, le laissant errer à travers le monde. Caïn avait été ainsi condamné aussitôt après avoir commis son crime, mais il n’en fut pas de même pour les Juifs. Ils avaient tué et lapidé les prophètes de Dieu les uns après les autres, et Dieu l’avait supporté, retardant la sentence, attendant le repentir et envoyant sans cesse de nouveaux prophètes. Ce n’est que quand le Sauveur fut tué qu’une condamnation juste vint les frapper. Parfois Dieu punit aussitôt le délinquant, parfois II retarde la condamnation de sorte que les hommes se mettent à penser que le châtiment n’arrivera jamais et que le criminel restera impuni. Quand Miryam, sœur de Moïse, eut condamné son frère, elle devint lépreuse, blanche comme neige à cause de la lèpre (Nb 12, 10). Quand Dathan et Abiron eurent condamné les anciens de leur communauté, la terre ouvrit sa bouche et les engloutit (Nb 16, 32). Ananie et sa femme Saphire s’approprièrent et détournèrent des biens de l’Église, puis moururent (Ac 5, 5). Mais Dieu ne punit pas immédiatement chaque délinquant. Au contraire, une grande partie des crimes et des péchés ne sont pas punis au moment où ils ont été perpétrés, mais plus tard, voire encore plus tardivement ou même après la mort du pécheur. La punition du péché intervient selon l’ordre plein de sagesse voulu par

Dieu pour ce monde. Si Dieu ne punissait pas certains pécheurs aussitôt après que le péché a été commis, nous désespérerions dans l’attente de la justice divine; et si Dieu ne retardait pas patiemment le châtiment des autres pécheurs, comment apprendrions-nous à être patients envers ceux qui nous offensent? Enfin, le fait que Dieu ne punit nullement certains grands pécheurs pendant leur vie sur terre doit nous aider tous à conforter notre foi dans le Jugement à venir de Dieu, qui n’épargnera aucun pécheur que les tribunaux terrestres ont épargné. Malheur à celui qui se délecte, en toute impunité, de ses péchés jusqu’à la mort! Ne l’enviez pas ! Il a reçu dans cette vie ce qu’il voulait, mais dans l’autre vie, il n’aura rien à recevoir, sinon sa condamnation. Si Jésus, qui était exempt de tout péché, a tant souffert et subi tant de tortures, comment chacun de nous, pécheur, ne souffrirait-il pas, nous que Dieu aime malgré tout ? Mais celui qui commet beaucoup de péchés et ne souffre nullement, n’est en rien semblable au Christ et n’aura aucun rapport avec Lui dans le Royaume de Dieu. Soyons dans la crainte si toute notre vie s’est écoulée sans douleur ni souffrance, mais avec beaucoup de péchés non repentis. Mais réjouissons-nous si nous avons enduré de nombreuses tortures et souffrances et avons été ainsi conduits à nous repentir devant Dieu et à corriger nos parcours. Que nul ne croie qu’il est possible de retarder le repentir sous prétexte que Dieu est patient. S’il a si longtemps supporté les Hébreux, Il pourrait me supporter encore quelque temps... Mais il ne faut pas nous tromper: Dieu peut, selon Sa Providence, nous supporter encore quelque temps sans que nous nous repentions, mais II peut aussi laisser tomber Sa main sur nous dans les minutes à venir. L’ajournement du repentir rend celui-ci de plus en plus difficile, puisque l’habitude du péché consolide de plus en plus les racines du péché en nous, obscurcissant sans cesse davantage notre esprit et engourdissant notre cœur. Nous cheminons alors, apathiques, au milieu de péchés de plus en plus lourds, à l’instar des mauvais vignerons qui ont d’abord tué les prophètes et fini par tuer le Fils de Dieu. Dès lors, que pouvons-nous attendre pour nous, sinon le sort qui fut réservé aux mauvais vignerons ? La pierre angulaire posée par Dieu et destinée à la demeure de notre salut, s’élèvera au-dessus de nos têtes puis nous écrasera. Car le Seigneur, qui est puissant dans la miséricorde, est aussi puissant dans Sa justice.

Hâtons-nous donc de profiter de cette miséricorde tant qu’elle nous est offerte en abondance. N’attendons pas que la main de la miséricorde s’éloigne de nous et que la main de la justice tombe sur nous. Ne retardons pas la préparation des fruits dans le vignoble de notre âme ; mais tenons- nous prêts, quand les serviteurs du Maître viendront, à leur donner aussitôt des fruits cueillis et rassemblés. Chaque jour, les anges de Dieu collectent des âmes humaines et les transportent en dehors de ce monde, comme les vendangeurs le font avec le raisin de la vigne. Notre tour ne pourra pas être oublié. Ah, que nos fruits ne se montrent pas « pourris » ! Que nos âmes ne se montrent pas desséchées ! Anges nourriciers, réveillez notre conscience, soutenez-nous et aidez-nous avant que sonne la dernière heure ! Seigneur Jésus, aie pitié de nous ! Gloire et louange à Toi, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le quatorzième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le festin nuptial d'un fils de roi

(Mt 22, 2-14)

Dieu souhaite que l’homme croie en Lui plus qu’en quiconque et en quoi que ce soit dans le monde.

Dieu souhaite que l’homme ait plus d’espoir en Lui qu’en quiconque et en quoi que ce soit dans le monde.

Mais il y a plus : Dieu souhaite que l’homme soit, dans son amour, exclusivement lié à Lui, et qu’il ne soit attaché aux créatures de Dieu qu’à travers les rayons de cet amour.

On appelle cela l’union de l’homme avec Dieu. Cela s’appelle l’union de l’âme avec le Christ. Tout le reste est tromperie et vagabondage. Seule une union très étroite de l’âme avec le Christ, dont la meilleure représentation sur terre est le mariage, rend l’âme riche et fertile. De toute autre union, l’âme génère des épines et des mauvaises herbes, restant stérile pour toute bonne action. Si cela est inconnu et impossible à connaître pour des gens placés en dehors du cercle de l’Eglise du Christ, cela doit être connu par les chrétiens, notamment par vous, Orthodoxes, qui êtes spirituellement et traditionnellement en mesure de comprendre toute la profondeur, l’élévation et l’étendue de la Révélation divine à travers le Seigneur Jésus, de vous pénétrer de l’éternité de façon plus juste que les peuples d’Orient et de vous imprégner du temps de façon plus juste que les peuples d’Occident.

Si l’âme humaine s’attache très étroitement à quelque chose, elle est unie à cette chose, qu’il s’agisse d’un être vivant ou d’un objet mort, d’un corps ou d’un vêtement, d’argent et d’or ou d’un patrimoine terrestre, de la gloire terrestre ou des honneurs, ou de la passion éprouvée envers quelque chose dans le monde créé: bijoux, nourriture, boisson, jeux, nature ou quelque bien dans la nature. Toute union de ce type de l’âme humaine est illégitime et entraîne un malheur infini pour l’âme dans ce monde et dans l’autre, similaire mais incommensurablement plus grande que l’union illégitime de l’homme et de la femme, qui entraîne douleur et chagrin non seulement pour eux deux, mais aussi pour leur famille éventuelle. Il ne faut pas dissimuler ce que les Saintes Ecritures annoncent, qui est que le Dieu vivant est un Dieu jaloux (Ex 20,5 ; 4,24). La jalousie de Dieu ne se rapporte à rien d’autre qu’à l’âme humaine. Dieu souhaite que l’âme humaine soit exclusivement à Lui, dans une fidélité intacte et dénuée d’ambigüité, Dieu le souhaite pour le bien de l’âme elle-même. Car grâce à Sa sagesse absolue, Il sait - comme à la suite du Christ nous devrions tous savoir - que si l’âme se relâche dans sa fidélité envers Lui, son Créateur, et se lie d’amour avec quelqu’un ou quelque chose d’autre dans le monde créé, elle devient progressivement la servante, puis l’esclave, puis une ombre ténébreuse et désespérée, enfin une image triste de pleurs et de grincements de dents.

Seul l’amour enflammé de l’âme envers Dieu constitue l’union légitime de l’âme. Tout autre amour, en dehors de Dieu, en évitant Dieu ou contre Dieu, est idolâtre. Ainsi, par l’amour envers son corps, l’homme fait du corps un faux dieu, une idole ; par l’amour envers les biens terrestres ou les bijoux, l’homme fait de ces biens et des bijoux, des idoles ; en adorant qui que ce soit ou quoi que ce soit, l’homme se fabrique des idoles. Cela signifie que l’amour, qui est dû exclusivement à Dieu, est orienté par l’homme dans une autre direction, vers quelque chose d’inférieur à Dieu et indigne d’être aimé. Quel que soit l’objet auquel l’homme croit plus qu’en Dieu, quel que soit l’objet en qui l’homme espère plus qu’en Dieu, quel que soit l’objet que l’homme chérit plus que Dieu, cet objet occupe la place de Dieu et devient une idole pour l’homme, une fausse divinité pour une âme fausse. Les grands prophètes ont appelé toute idolâtrie « adultère » et « débauche » (Jr 3 ; Ez 23,37).

Mais le plus terrible tient au fait que les idolâtres ne font qu’un avec leurs idoles. Car dans tout amour, l’homme se perd progressivement dans l’objet de son amour. L’essentiel des pensées de l’homme, ce qu’il aime le plus et ce qu’il souhaite obtenir avec le plus de zèle - devient peu à peu l’être véritable de son être, qu’il s’agisse de nourriture ou de boisson, d’argent ou d’or, de bijoux ou de vêtements, de maison ou de champs, d’honneurs ou de pouvoir. Comme le dit l’Écriture Sainte : À la poursuite de la vanité, ils sont devenus vanité (2 R 17, 15). Bien entendu, ni la concupiscence de l’homme envers la femme, ni la concupiscence de la femme envers l’homme ne sauraient en être exclues. Car il s’agit d’une forme de déchéance par rapport à Dieu - et de façon très explicite - et d’anéantissement de soi, comme l’exprime fougueusement l’apôtre Paul en disant: Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu’un seul corps ? (1 Co 6, 16). L’homme devient ce à quoi son amour se rapporte: si c’est Dieu, Dieu, si c’est la poussière, poussière. L’homme est sauvé ou perdu dans cette vie par son amour. Mais un seul amour sauve : c’est l’amour de Dieu. Tout autre amour perd. Il existe une seule union légitime et salvatrice de l’âme, celle avec Dieu. Toute autre union, qui n’est pas issue de cette union, tel le rayon émanant du soleil, est malédiction et destruction.

L’évangile de ce jour représente de façon très imagée un mystère merveilleux, qui nous montre comment l’âme humaine s’unit en fiancée fidèle à Dieu puis comment, en traîtresse aveuglée et infidèle, elle sombre dans la déchéance des ténèbres, des mauvaises herbes et de la malveillance de l’idolâtrie.

Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils (Mt 22,2). Comme d’habitude dans d’autres récits du Christ, celui-ci recouvre toute l’histoire humaine, du commencement à la fin. Des hommes érudits peinent à écrire de grands livres, difficilement compréhensibles, pour expliquer l’histoire de l’humanité; et au lieu de réussir dans ces entreprises, souvent ils embrouillent encore plus la trame de l’histoire, enchevêtrent les fils et perturbent les idées. Or, en une histoire simple et brève, le Christ dit tout en termes clairs et compréhensibles. En vérité. Jamais homme n’a parlé comme cela! (Jn 7,46).

Le Royaume céleste ne peut se décrire par des mots ; on ne peut que le comparer à certains événements ayant lieu dans ce monde. Entre autres, on peut le comparer à une noce, c’est-à-dire un événement joyeux parmi les hommes ; le Royaume céleste est toute joie. C’est pourquoi le Royaume peut se comparer à une noce. Le roi cité dans cet extrait de l’Évangile, c’est Dieu Lui-même, tandis que Son fils, c’est Jésus-Christ. Le fait qu’il soit l’époux a été annoncé par Jean le Baptiste (Jn 3, 29) et confirmé par Jésus-Christ Lui-même (Mt 9, 15). Toute l’histoire humaine depuis l’expulsion d’Adam du paradis jusqu’à l’arrivée du Christ, correspond à la préparation de l’âme humaine aux noces du Fils de Dieu ; l’arrivée du Christ dans le monde représente le véritable début des noces, le véritable début des réjouissances nuptiales ; et toute la période allant de Son arrivée à la fin du temps correspond à la durée de ces noces dans le monde. Mais la joie nuptiale n’atteint son apogée que dans la deuxième vie. L’arrivée du Christ dans ce monde est l’événement le plus joyeux pour l’humanité en général et pour chaque âme humaine en particulier, comme l’arrivée de son fiancé pour la fiancée. De tous les peuples de la terre, c’est le peuple juif qui aurait dû accueillir le plus joyeusement l’arrivée du Christ le Fiancé, puisque c’est ce peuple qui avait été le plus préparé par Dieu pour L’accueillir. Ce peuple avait pour devoir de rencontrer le premier le Christ, d’être le premier à Le connaître et à L’accueillir, puis d’annoncer à tous les peuples et tribus de la terre la joie et le salut. C’est pourquoi le texte original de l’Evangile évoque au pluriel des festins de noces pour son fils. En effet, c’est l’époux attendu qui est arrivé pour l’église vétérotestamentaire juive, mais aussi l’époux de toute âme humaine en quête du salut, de la vie et de la joie ainsi que l’époux de tout le genre humain créé, de tous les peuples et tribus. Mais face à l’immensité de l’amour de Dieu pour les hommes, il y a l’immensité de l’aveuglement et de la malveillance des pécheurs sur cette terre. Comme le dit l’évangéliste Jean : Il est venu chez lui et les siens ne Vont pas accueilli (Jn 1,11). Il vint donc parmi ceux qu’il avait préparés le plus longuement pour Ses noces - le peuple juif. Mais ce peuple ne Le reconnut pas, Le méprisa et Le rejeta, comme l’indique ce récit : Il envoya ses serviteurs convier les invités aux noces, mais eux ne voulaient pas venir (Mt 22,3).

En préparant la cérémonie nuptiale de Son Fils, Dieu envoya d’abord Ses prophètes au cours des siècles, qui annonçaient l’approche de cette cérémonie et conviaient le peuple juif à se tenir prêt pour l’arrivée du Christ, l’Époux. Ce furent les premiers serviteurs que Dieu envoya pour convier les invités. Quand le Christ apparut dans le monde, Jean le Précurseur fut envoyé en messager pour annoncer, crier et appeler. Mais de même qu’un petit nombre d’élus écouta les anciens prophètes, de même un petit nombre écouta le clairon du désert, Jean le Précurseur. Ils ne voulaient pas venir.

De nouveau il envoya d’autres serviteurs avec ces mots: Dites aux invités: Voici, j’ai apprêté mon banquet, mes taureaux et mes bêtes grasses ont été égorgés, tout est prêt, venez aux noces (Mt 22, 4). Ces autres serviteurs, ce sont les apôtres et les aides des apôtres. Quant aux invités, ce sont encore pour quelque temps les mêmes - les Juifs. Car le Seigneur Lui-même a dit d’abord: Je nai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15, 24), commençant aussi par donner un tel ordre à Ses apôtres: allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 10, 6). Il en fut ainsi avant Sa passion et Sa glorification. Mais quand II fut rejeté par les Juifs, chassé par les mauvais vignerons en dehors de la clôture du peuple juif et tué, alors et seulement alors, après Sa résurrection, Il donna un autre ordre : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples (Mt 28,19). Dieu est resté fidèle à Son vœu, mais les Juifs Font transgressé. Dieu est resté fidèle à Sa fiancée, Son élue, l’église vétérotestamentaire, fidèle jusqu’au bout, mais celle-ci a trompé son Fiancé, nouant d’innombrables unions illégitimes avec des idoles et de faux dieux dont elle ne voulut pas se séparer pour revenir à son fiancé légitime.

Voici, fai apprêté mon banquet. Tout ce qui est nécessaire pour le repas et la réjouissance de l’âme a été préparé. La vérité nourrit l’âme - la vérité était entièrement découverte, comme la table somptueuse d’un festin royal. La victoire sur les esprits maléfiques, la victoire sur les maladies et les soucis, la victoire sur la nature - toutes ces victoires, qui nourrissent et réjouissent l’âme humaine désespérée - ont été remportées. Venez donc ! Le ciel ressemblait auparavant à du plomb fermé aux hommes, et les âmes humaines étaient comme des tristes fiancées emprisonnées dans un cachot froid; maintenant le ciel est largement ouvert: Dieu Lui-même est venu sur la terre, les anges sont descendus sur terre, les morts sont apparus comme des vivants, la dignité de l’homme a été élevée jusqu’à Dieu. Ah, que ces nourritures sont douces ! Que la table est luxueuse ! Venez ! Mais au lieu de répondre à cette invitation aux noces, les âmes aveuglées dans les ténèbres de la prison commirent le crime terrifiant de tuer leur Sauveur, leur époux. Mais même alors, la patience de Dieu ne fut pas épuisée. Le plus grand crime, Dieu en fit la source la plus profonde de douceur et de joie. Le corps et le sang du Seigneur crucifié fut apporté sur la table royale, infiniment plus doux que les taureaux et les bêtes grasses. Venez et communiez à cette douceur, que même les anges pourraient envier! Les ondes bienfaisantes du Saint-Esprit, Esprit Tout- puissant et vivifiant, sont complètement disponibles. Tout est prêt - tout ! Tout ce qui est nécessaire pour que la fiancée souillée soit purifiée, que l’affamée soit nourrie, que la malade soit guérie, que la dénudée soit vêtue, que l’ensorcelée soit désensorcelée, que l’enivrée soit dégrisée et que la paralysée soit libre de ses mouvements. Là, il y a le baptême dans l’eau, et il y a aussi le baptême dans le feu et dans l’eau. Là est le soulagement dans le jeûne ; là est l’élévation dans la prière ; là se trouve l’huile sainte ; là se trouvent le pain et le vin ; là se trouve le clergé royal pour la direction spirituelle ; là est l’Église de la sainteté et de l’amour. Tous ces dons ont été apportés par le Fiancé à son élue et ils ont tous été déposés sur la table royale. Venez donc i Venez aux noces !

Mais eux, tien ayant cure, s’en allèrent, qui à son champ, qui à son commerce; et les autres, s'emparant des serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent (Mt 22, 5-6). 11 est vain d’inviter une prostituée impénitente à une union légitime ! Elle ne se soucie pas de son fiancé légitime. Elle s’est trop habituée à ses idoles pour être capable de s’en détacher. Certaines âmes impures idolâtrent le champ, d’autres le commerce, d’autres quelque chose d’autre. Le champ correspond au corps avec ses passions charnelles ; le commerce désigne l’amour de l’argent, l’acquisition et l’enrichissement de biens corruptibles dans ce monde. Chacun partit donc vers son idole et nul ne voulut entendre parler du fiancé. D’autres s’insurgèrent contre l’invitation elle-même, se saisirent des serviteurs du roi, les maltraitèrent et les tuèrent. C’est ainsi que, peu après le Golgotha, on maltraita et on tortura les apôtres Pierre et Jean (Ac 4, 2-3), puis on tua l’archidiacre Etienne et l’apôtre Jacques, puis beaucoup d’autres.

Le roi fut pris de colère et envoya ses troupes qui firent périr ces meurtriers et incendièrent leur ville. (Mt 22,7). Ce roi, c’est Dieu ; Sa colère correspond à Sa patience finalement épuisée et la transformation de Sa miséricorde en justice ; les troupes, ce sont les troupes romaines ; les meurtriers, ce sont les Juifs, et leur ville, c’est Jérusalem. La patience de Dieu est infinie. Dieu n’avait pas voulu châtier les Juifs aussitôt après le meurtre du Seigneur Jésus; Il a encore attendu quarante ans. De même que jadis le Seigneur s’imposa un jeûne de quarante jours, de même le Créateur de l’humanité s’inflige après le Golgotha un jeûne correspondant à quarante ans de patience. Il ne s’etait pas dépêché de punir un crime contre Sa propre personne, de façon que les gens ne disent pas : Dieu est rancunier, soyons- le nous aussi ! Non, ce n’est qu’au bout de quarante ans que Dieu a fait tomber Son châtiment sur le peuple juif, cela à cause du crime commis par les chefs de ce peuple contre Ses serviteurs. Afin que nous aussi, nous en retirions une leçon, ne cherchions pas à nous venger pour des injustices commises contre nous-mêmes et soyons pleins de zèle dans le redressement de ceux qui ont été injustes. Pourquoi Dieu appelle-t-Il les troupes romaines Ses troupes ? Parce que ce sont ces troupes que Dieu utilise pour punir Son élue tombée dans la débauche. De même que jadis, Dieu avait utilisé des forces païennes, assyriennes, égyptiennes et babyloniennes, pour punir et ramener à la raison le peuple d’Israël, de même II finit par utiliser l’armée païenne romaine pour exécuter le châtiment ultime sur ce peuple ingrat. Les empereurs romains, Vespasien et Titus, l’un après l’autre, s’emparèrent de Jérusalem et l’incendièrent, massacrant un grand nombre de Juifs et dispersant, les autres à travers le monde. Quand un empereur [Frédéric II de Prusse] demanda à des théologiens chrétiens de lui donner un exemple très fort de l’authenticité de la foi chrétienne, ils répondirent: le destin du peuple juif! Ce que le Seigneur Jésus avait prédit au sujet des Juifs à travers ce récit sur les noces d’un fils de roi s’est réalisé complètement. Mais voyons ce que le roi fit, après avoir châtié et rejeté les Juifs.

Alors il dit à ses serviteurs: «La noce est prête, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux départs des chemins, et conviez aux noces tous ceux que vous pourrez trouver» (Mt 2,8-9). C’est ce que Dieu dit à Ses nouveaux serviteurs. La noce est prête, ce qui signifie: pour ma part, j’ai fait tout ce qui était nécessaire. Mais les anciens invités n’en étaient pas dignes, et ne furent donc pas en mesure de venir. Ils avaient regardé mais n’avaient pas vu et ne s'étaient donc pas réjouis ; ils avaient écouté mais n’avaient pas entendu et n’avaient donc pas donc répondu à l’invitation. Ils aimaient plus les idoles du corps et de la richesse, et ne répondirent donc pas à l’appel. Attachés par des chaînes d’esclaves à ce qui leur était inférieur, ils levèrent la main contre Celui qui leur était supérieur. Aussi vous faut-il aller aux départs des chemins, et conviez aux noces tous ceux que vous pourrez trouver. Israël avait été un vignoble clos: mais comme il ‘s’est montré stérile, il vous faut aller en dehors de cette vigne, dans les vignobles sans clôtures des païens, et inviter ceux-ci. Israël avait été un vivier fermé, mais voici que des serpents y avaient fait souche; allez donc en haute mer et jetez vos filets sur toute la mer de l’humanité. Israël avait été une pépinière à l’extrémité du champ de Dieu, où des plants de beaux fruits devaient être semés sur tout le champ de l’humanité ; mais la pépinière s’avéra stérile ; aussi vous faut-il parcourir tout le champ et y planter de belles récoltes. C’est ce que signifie le dernier commandement du Christ : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples (Mt 28,19). Les départs des chemins correspondent au monde païen où se croisent et s’entremêlent les chemins du bien et du mal, des pentes à pic et des sentiers escarpés, des broussailles et des chemins pierreux, où la semence divine était exposée à tous les dangers. Dieu observait ce monde vaste et très peuplé avec la même vigilance paternelle qu’il avait eue pour Israël et réfléchissait à son sujet, mais d’une façon différente. En effet, s’il avait dirigé le peuple d’Israël par des révélations, des prophéties et des signes, Il dirigeait les autres peuples en leur insufflant la force intérieure de la conscience et de la raison. Nombreux furent ceux qui furent sauvés au sein du peuple juif : c’étaient ceux qui avaient été fidèles et obéissants; et nombreux furent ceux qui furent sauvés parmi les peuples païens : c’étaient ceux qui furent conscients et raisonnables. Et maintenant que le Fils de Dieu est venu sur terre et qu’il a été rejeté par le premier peuple, Dieu a ouvert largement un seul et même accès à Lui, à tous et à chacun.

Ces serviteurs s’en allèrent par les chemins, ramassèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noces fut remplie de convives (Mt 22, 10). C’est l’Église de Dieu sur la terre. C’est la nouvelle alliance de Dieu avec les hommes au nom de Son Fils, le Seigneur Jésus-Christ. Elle rassemble sous Son aile tous les enfants de Dieu, de l’est et de l’ouest, du nord et du sud, de tous les peuples et tribus terrestres, de toutes langues et de toutes classes. C’est le nouveau choix de Dieu, le nouvel Israël, la nouvelle tribu du juste Abraham. L’ancien Israël a trahi et abusé de son rôle d’élu dans l’histoire de l’humanité, et Dieu a créé un nouveau chemin pour le salut des hommes, le Nouvel Israël. En quittant le peuple juif pour se rendre parmi les païens, les apôtres Paul et Barnabé déclarèrent : « C'était à vous d’abord qu’il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien nous nous tournons vers les païens» (Ac 13,46).

C’est ainsi que commença la nouvelle élection de la nouvelle humanité, de la nouvelle histoire, du nouveau salut par les apôtres et leurs disciples, de même que l’ancienne élection débuta et s’accomplit par les ancêtres, Moïse et les prophètes. Mais l’Église de Dieu se remplit de bons et de mauvais, car les uns et les autres avaient été conviés. L’église vétérotestamentaire avait divisé le monde en Juifs et non-Juifs, alors que celle du Nouveau Testament divise tous les hommes sur terre en bons et en mauvais. Les uns et les autres sont donc invités, mais tous ceux qui sont entrés par le baptême dans l’Église ne seront pas sauvés. Dans l’Église néotestamentaire, le Dieu très miséricordieux montre Son infinie patience comme dans celle de l’Ancien Testament. Le Maître de maison plein de sagesse ordonne à ses serviteurs de ne pas arracher tout de suite l’ivraie, mais de lui permettre comme au bon grain de pousser jusqu’à la moisson. Dans les filets très étendus de l’Église, entrent les bons et les mauvais poissons, mais le Pêcheur avisé ramasse patiemment les filets et les ramène sur le rivage et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il sépare les bons des mauvais. L’évangéliste Luc précise en ces termes l’ordre donné par le roi à ses serviteurs : et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux (Ac 14, 21). C’est ainsi que tous les peuples de la terre étaient considérés par les Juifs, à l’exception d’eux-mêmes. En fait, tels étaient tous les hommes et peuples de la terre avant de connaître le Christ et de s’asseoir à la table très abondamment fournie en dons qu’il avait offerts et qu’il offre au monde. Nous aussi, nous sommes tous des pauvres sans le Christ, des estropiés, des aveugles et des boiteux. Seul le Christ Seigneur peut nous offrir la richesse véritable et secrète ; Lui seul peut nous guérir de tous nos méfaits, diriger nos mains vers les bonnes actions et orienter nos pas sur la voie de la vérité et de la justice. Lui seul peut nous ouvrir les yeux de l’esprit et nous donner la vue nous permettant de voir notre patrie éternelle, remplie de tous les dons et de toutes les joies des noces.

Le roi entra alors pour examiner les convives, et il aperçut là un homme qui ne portait pas la tenue de noces. Mon ami, lui dit-il, comment es-tu entré ici sans avoir la tenue de noces ? L’autre resta muet (Mt 22, 11-12). Quelle est cette tenue de noces? La tenue nuptiale de l’âme est tout d’abord la pureté. L’apôtre Paul a écrit aux fidèles : je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ (2 Co 11, 2). La chasteté d’une jeune fille et la pureté de son âme - tel est son premier et principal vêtement. Puis le même apôtre s’adresse ainsi à d’autres fidèles sur la manière de se vêtir : revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience, - et puis, par-dessus tout, la charité en laquelle se noue la perfection (Col 3,12-14). Telle est la tenue nuptiale de l’âme qui épouse le Christ immortel. De tous les natifs de la terre, la plus grande perfection de pureté spirituelle fut montrée par la Très pure et Très sainte Vierge Mère de Dieu, dont le corps a donné naissance à notre Seigneur et Sauveur. Nul d’entre nous ne peut porter le Christ dans son cœur sans une très grande pureté du corps, sans un cœur entièrement consacré au Christ. Car de même qu’une jeune fille pure n’éprouve de l’amour que pour son fiancé, de même l’âme humaine, qui comprend le chemin du salut, ne connaît qu’un seul amour - l’amour pour le Seigneur. C’est une tenue nuptiale tissée d’or. Mais la pureté et l’amour sont fertiles dans toutes les autres vertus, que l’apôtre mentionne ou non. C’est en particulier le cas pour les bonnes actions. Les bonnes actions correspondent aux parures et bijoux, aux tenues blanches de pureté et aux tenues tissées d’or de l’amour.

Mais quand le roi vint pour voir les invités, il aperçut un homme qui ne portait pas la tenue de noces. Mon ami, lui dit le roi. Pourquoi le roi l’appelle -1-il, mon ami? D’abord pour montrer la haute estime qu’il a pour la dignité humaine, puis parce que Lui-même, Dieu, est en vérité l’ami de tout homme sans distinction tant que l’homme lui-même, par son inconduite, ne L’éloigne pas complètement de lui. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande (Jn 15, 14) a dit le Seigneur à Ses apôtres. Ah, que la condescendance et la miséricorde de Dieu pour les hommes sont indicibles ! Lui, le Créateur tout-puissant et Maître de tous les univers, appelle les faibles hommes Ses amis ! Mais à la condition qu’ils fassent ce que Dieu commande. Or, l’homme qui ne portait pas la tenue de noces n’avait pas agi selon la volonté de Dieu ; autrement, il ne serait pas venu sans porter la tenue de noces. Pourquoi, alors, Dieu l’appelle-t-il aussi, son ami ? Parce qu’il a été baptisé et comme tel, inclus au nombre des fidèles et intégré parmi Ses amis ; c’est lui qui a trahi cette amitié, ce n’est pas Dieu qui l’a trahie. L’autre resta muet. En effet, que pouvait-il répondre? Qu’il ne pouvait pas acheter cette tenue, peut-être? Ou qu’il ne savait pas coudre une tenue pareille ? Tout cela aurait été en vain car Dieu, par Jésus-Christ, avait donné à chacun des invités une tenue toute prête. Il lui aurait suffi de faire preuve de bonne volonté, doter sa vieille et sale tenue de pécheur et de revêtir la tenue du salut, la tenue nuptiale tissée d’or. Mais il ne le fit pas et fut donc contraint de se taire.

Alors le roi dit aux valets: Jetez-le, pieds et poings liés, dehors, dans les ténèbres: là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 22,13). Il s’était lui -même lié les mains par le péché en faisant de mauvaises actions, comme il s’était attaché les pieds en marchant sur les chemins de l’anarchie ; de lui -même, il avait choisi de vivre cette vie dans les ténèbres plutôt que dans la lumière, dans les pleurs et les grincements de dents plutôt que dans la joie éternelle. Il s’était pour ainsi dire lui-même condamné à la déchéance, et Dieu n’avait fait que prononcer la juste sentence. Le méchant est pris à ses propres méfaits, dans les liens de son péché il est capturé (Pr 5, 22). Pris dans ses propres méfaits, le pécheur sera encore plus captif dans l’autre monde. Là-bas, il n’y a pas de repentir; le fait d’avoir les poings et les pieds liés montre que là-bas il n’y a plus de repentir ni de possibilité pour l’homme de faire de bonnes actions en vue de son salut et de l’entrée dans le Royaume.

Ce magnifique et prophétique récit est conclu par le Seigneur en ces termes : Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (Mt 22, 14). Cela concerne les Juifs comme les chrétiens. Il y a eu peu d’élus parmi les Juifs et il y a peu d’élus parmi les chrétiens. Nous tous qui avons été baptisés sommes appelés au festin royal, mais Dieu seul sait qui sont Ses élus. Malheur à celui d’entre nous à qui le Roi Très-haut dira devant tous les anges et les saints : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la tenue de noces ? Quelle honte, mais inutile ! Quelle horreur, mais impossible à corriger! Quelle déchéance, sans retour! En fait, ces paroles divines s’adressent aussi à nous, au moment de nous approcher du sanctuaire pour prendre la communion et de nous unir spirituellement au Christ ‘l’Epoux : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la tenue de noces ? Ecoutons notre cœur et notre conscience quand nous nous approchons du calice vénérable et nous entendrons cette question et cette réprimande. Mais ces mots de Dieu n’entraînent pas avec eux des pleurs et des grincements de dents dans des ténèbres extrêmes, ce qui sera le cas quand Dieu nous les dira pour la dernière fois. Qui parmi vous peut garantir que ces paroles, Dieu ne les lui dit pas aujourd’hui pour la dernière fois dans cette vie terrestre ? Qui peut être sûr que, dès cette nuit, son âme ne se retrouvera pas vêtue de la tenue sale du péché, devant l’éclatante assemblée céleste réunie autour du festin royal ? Qui parmi les mortels, peut savoir si le jour d’aujourd’hui n’est pas fatal pour toute son éternité ? Quelques minutes ont suffi pour décider du sort de deux larrons sur la croix. Ces quelques minutes, l’un d’eux n’a pas su les utiliser et il est tombé dans les ténèbres extrêmes. Mais l’autre a utilisé ces quelques minutes avec discernement; il s’est repenti, a reconnu le Fils de Dieu et L’a prié de le sauver : Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23, 42). Et à ce moment même, sa vieille tenue de pécheur tomba de son âme et celle-ci fut revêtue de l’éclatante robe nuptiale. Et le larron repenti se présenta, avec la dignité de l’élu, dans le paradis, au festin royal.

Ne retardons donc pas notre repentir d’une heure. Car dans toute heure à venir, il se pourrait que nous ne fassions plus partie des habitants de ce monde. Nettoyons et lavons rapidement notre âme, au moins autant que nous nettoyons et lavons notre corps qui deviendra bientôt la nourriture des vers. Nettoyons notre âme dans le repentir et les larmes, nettoyons-la dans le jeûne et la prière, et revêtons-la d’une tenue tissée dans la pureté et l’amour, et ornée de toutes les bonnes œuvres, en particulier d’actes de repentir et de charité. Faisons le peu de chose que Dieu nous demande, Il fera le reste. Quand l’enfant se plaint à sa mère en lui disant que son corps est sale, sa mère le nettoie rapidement, le lave et le rhabille. Ah, que le Père céleste est plus miséricordieux qu’une mère avec ses enfants ! En fait, l’âme humaine est tellement impure quelle ne peut se laver d’elle-même et se rendre ainsi digne de la présence divine. C’est à chaque homme de voir son impureté spirituelle, de la mépriser de tout son cœur, de faire le peu de choses attendues de lui, et surtout d’implorer Dieu afin que Dieu le purifie dans le feu et dans l’esprit. Dieu attend de telles supplications de Ses enfants repentis, tenant dans Ses mains les tenues angéliques les plus somptueuses, toujours prêt à purifier, laver, fortifier, éclairer, parfumer et vêtir tous ceux qui, dans le repentir, L’implorent. Gloire et louange donc à notre Dieu Très-miséricordieux. Gloire et louange à l’époux céleste de notre âme, Seigneur Jésus-Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le quinzième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur l'amour

(Mt 22, 35-46)

Quiconque veut faire honte à Dieu, se fait honte à lui-même et donne l’occasion à Dieu d’être glorifié encore davantage.

Quiconque s’efforce d’humilier un juste, finit par s’humilier lui-même et élève le juste encore davantage.

Quiconque dresse une pierre sur le chemin d’un juste, heurte lui- même cette pierre, forçant ainsi le juste à suivre une pente raide jusqu’à un monticule d’où on le voit encore davantage.

Quiconque souffle pour éteindre le feu du juste, le fait flamber davantage et éteint le sien.

Sur la mer tumultueuse du monde, Dieu est un rocher où le juste se sauve et contre lequel le païen brise son canot.

Sur la mer tumultueuse de la vie, le juste est une pierre d’achoppement pour le pécheur. Le pécheur renverse cette pierre et tombe dans le trou où se trouvait la pierre.

Celui qui jette de la poussière contre le vent, sera aveuglé. Celui qui comble un lac avec des rochers, se noiera.

Dieu a laissé la justice sans armes et sans protection dans ce monde, afin de montrer Sa force et que les agresseurs aient une pierre d’achoppement. C’est pourquoi le fil de la justice est plus solide que la chaîne de l’injustice. L’agresseur se rue pour rompre le fil de la justice, mais il s’y empêtre et meurt.

Satan a voulu détruire Job le juste, et l’a élevé dans les deux. C’est quand Job paraissait impuissant qu’il a vaincu. Satan a voulu détruire le roi Hérode et celui-ci, dans sa malveillance, ne s’y opposa pas. Et quand Hérode semblait tout-puissant, il sombra.

Tout ce qui, dans cette vie, vient de Dieu, paraît impuissant, tout en étant plus puissant que les étoiles et les océans en furie.

Réfléchis et instruis-toi à partir des exemples opposés que Dieu nous a laissés pour notre enseignement: Moïse et le Pharaon, David et Goliath, Job et Satan, Jérusalem et Babylone, les trois jeunes gens et le roi Nabuchodonosor, Daniel et Darius, les Apôtres et Rome. Et si tu comprends l’enseignement que Dieu t’a laissé dans ces exemples aussi éclatants que le soleil, tu t’écrieras joyeusement avec le merveilleux David : Aux uns les chars, aux autres les chevaux, à nous d’invoquer le Nom du Seigneur notre Dieu (Ps 20, 8). Et alors tu comprendras merveilleusement avec ta raison et adopteras avec ton cœur les paroles de l’apôtre Paul : ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages: ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort (1 Co 1,27).

Quant au sort réservé au bien dans ce monde, son évolution, son apparente faiblesse et sa force irrésistible, nul dans l’histoire du monde ne l’illustre mieux que le Seigneur Jésus. Lui qui est le plus connu, est apparu inconnu. Lui qui est le plus juste, fut condamné comme un injuste; Lui qui est le plus puissant, s’est laissé tuer comme un impuissant. Et qu’arriva-t-il à la fin? La victoire et la gloire. Sa victoire et Sa gloire, et la défaite et l’infamie pour ceux qui ne L’ont pas accueilli, ni reconnu et qui L’ont torturé. Mais la fin véritable ne s’est pas encore produite ; quand elle viendra, alors seulement on verra toute la grandeur de Sa victoire et tout l’éclat de Sa gloire ; et alors seulement on verra toute l’horreur de la défaite et de la honte de Ses persécuteurs et de Ses bourreaux.

Chaque fois que les ennemis du bien, les ennemis de Dieu, ont tissé un filet destiné au Christ, ils sont eux-mêmes tombés dedans; chaque fois qu’ils ont voulu l’humilier, ce sont eux-mêmes qui ont été humiliés, et chaque fois qu’ils ont voulu Le faire taire, ce sont eux-mêmes qui ont dû se taire. En fait, tout ce qu’ils ont fait pour Lui faire honte a tourné à Sa gloire et à leur honte. Il en a été ainsi alors, il en est ainsi aujourd’hui. Quiconque s’oppose aujourd’hui au Christ sombrera dans la déchéance, donnant ainsi au Christ l’occasion de briller encore plus dans Sa puissance et Sa gloire. Il en est ainsi aujourd’hui, il en sera ainsi demain, jusqu’à la fin des temps. L’évangile de ce jour montre merveilleusement ce qu’il advient des hommes qui essaient d’embarrasser Dieu, en préparant des honneurs pour eux-mêmes et le déshonneur pour Dieu.

Un légiste demanda à Jésus pour Lui tendre un piège: Maître, quel est le plus grand commandement dans la Loi ? (Mt 22, 35-36). C’était la dernière d’une série de questions embarrassantes par lesquelles les Juifs essayaient de trouver un point leur permettant de condamner le Christ à mort. Comme les hommes sont empoisonnés par le mal ! Tandis que Dieu essaie de trouver au moins une bonne action chez le plus grand des pécheurs afin de le sauver, les hommes s’efforcent de trouver au moins un péché chez le plus grand des justes, afin de Le tuer!

Le Christ fut d’abord soumis aux questions des grands prêtres : En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Et qui t'a donné cette autorité (Mt 21, 23)? Le Christ répondit en les interrogeant sur le baptême de Jean le Baptiste et leur demanda si ce baptême avait été l’œuvre du ciel ou des hommes. Cette question troubla ceux qui cherchaient à L’embarrasser et ils se mirent à réfléchir: si nous disons: du ciel', il nous dira: pourquoi donc n’avez-vous pas cru en lui ? Et si nous disons: des hommes, nous devons redouter la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète (Mt 21, 25-26). Cette mise à l’épreuve tourna à la gloire du Christ et à la confusion de ceux qui Le mettaient à l’épreuve. Car ainsi fut dévoilée la lâcheté des pécheurs pour dire la vérité ; en même temps, nous fut enseigné le fait que Jean était un émissaire de Dieu, et ce d’autant plus que le Seigneur Jésus est le détenteur du pouvoir céleste. Lors de cette mise à l’épreuve, les prêtres et les notables s’étaient dressés contre le Christ, eux qui d’habitude s’opposaient entre eux.

Puis les Pharisiens, accompagnés des Hérodiens, vinrent devant le Christ pour Le mettre à l’épreuve en Lui demandant si on devait ou non payer l’impôt à César. Dis-nous donc ton avis : Est-il permis ou non de payer l’impôt à César ? (Mt 22,17) Le Seigneur regarda la pièce de monnaie où figurait l’effigie de César et répondit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Mt 22, 21). Cette mise à l’épreuve tourna elle aussi à la gloire du Christ et à la confusion de ceux qui Le mettaient à l’épreuve. Car avec les paroles qu’il venait de prononcer, le Seigneur inséra encore une autre brique indispensable dans la construction de Son enseignement, nous laissant en outre un récit indispensable et admirable, tout en humiliant Ses accusateurs, en dévoilant et en brisant leurs complots. Au cours de cette mise à l’épreuve, de vieux ennemis réciproques avaient uni leurs efforts : des Pharisiens et des Hérodiens ; les premiers voulaient se signaler comme des patriotes et des amis du peuple alors que les seconds se tenaient aux côtés des Romains, les maîtres de la Palestine.

Puis les Sadducéens s’approchèrent du Christ, avec une mise à l’épreuve particulière : quand sept frères meurent les uns après les autres, chacun d’eux laissant, selon la loi de Moïse, sa femme en héritage au suivant, à la résurrection, duquel des sept sera-t-elle la femme ? (Mt 22,28) A cette question stupide, que ses auteurs pensaient être un piège très habile pour le Christ, le Seigneur Jésus répondit ainsi : A la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel (Mt 22,30). Mais comme les Sadducéens étaient des gens qui, du fait d’une érudition terrestre excessive, ne croyaient ni dans les Saintes Ecritures ni dans la vie après la mort, le Seigneur très doux se servit de cette circonstance pour justifier la foi dans la vie après la mort et la résurrection, en disant: Quant à ce qui est de la résurrection des morts, ri avez-vous pas lu l'oracle dans lequel Dieu vous dit: «Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ?» Ce n'est pas de morts mais de vivants qu'il est le Dieu (Mt 22,31-32). Ainsi cette mise à l’épreuve tourna également en faveur du Christ et au détriment de Ses adversaires. Car furent ainsi démontrées l’ignorance et la stupidité de Ses accusateurs; en leur répondant, le Seigneur donna aussi à nous tous la réponse à une question difficile à laquelle nul autre n’aurait su répondre.

Quand les Sadducéens furent ainsi défaits, eux qui se jugeaient eux-mêmes et étaient considérés par les autres comme des hommes particulièrement sages, alors se rassemblèrent des adversaires jusque- là irréductibles, les Pharisiens et les Sadducéens, pour se livrer à une agression commune et l’un deux, au nom de tous, demanda au Christ : quel est le plus grand commandement de la Loi ? (Mt 22, 36). En posant cette question, ces serviteurs des ténèbres croyaient assurément pouvoir prendre le Christ en faute, puis Le traduire ensuite devant le tribunal. Ils avaient transgressé tous les principaux commandements de la Loi divine, qui leur avait été donnée par l’intermédiaire de Moïse, et n’en avaient gardé que deux maigres survivances : la circoncision et la célébration du sabbat. Il s’agissait aussi, il est vrai, de commandements divins, mais non essentiels et sans portée réelle, comme c’était devenu le cas à cette époque. Ils songeaient que le Christ allait mettre en avant un des commandements : soit la circoncision, soit le sabbat, soit quelque commandement nouveau. Leur calcul était le suivant : si le Christ disait que la circoncision était le principal commandement de Dieu, ils L’accuseraient de sous-estimer le sabbat; s’il mettait en avant la célébration du sabbat comme principal commandement, ils L’accuseraient de sous-estimer la circoncision; s’il faisait état d’un nouveau commandement, ils comptaient L’accuser de sous-estimer l’ancienne Loi de Dieu. Étroits d’esprit, ils ne pouvaient

imaginer que le Christ allait énoncer quelque chose dont ils étaient particulièrement démunis, et qu’avec une vieille sentence II dirait quelque chose de nouveau.

Jésus lui dit :Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mt 22, 37-39). Ces deux commandements se trouvent dans l’Ancien Testament, non l’un à côté de l’autre, mais dans deux livres de Moïse (Dt 6,5 ; Lv 19,18). Ils ne figurent pas dans les dix commandements de Dieu, qui constituent la base de toute la loi transmise par Moïse et n’ont été mentionnés qu’incidemment, ce qui fait que peu de gens y ont fait attention. Ce n’est pas par hasard que ces commandements ont été placés parmi les commandements annexes, mais à la suite d’une intention particulière de Dieu, car le genre humain n’était pas prêt à cette époque pour recevoir ces deux commandements. Avant d’entrer dans une grande école, il faut être passé par une petite école. Le Décalogue de Moïse constitue une petite école d’entraînement et de préparation à la grande école de l’amour.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. C’est le premier et le plus important des commandements. Le second en dépend et en découle. Mais l’amour obéit-il à un commandement ? Non. Mais malheureusement, le commandement sur l’amour devait exister, puisque le cœur obscurci de l’homme avait oublié l’amour naturel de l’homme envers Celui qui aime le plus l’homme. Une mère ne rappelle pas à l’ordre son enfant pour ce qui est de son amour envers elle, à moins que l’enfant ne vienne à l’oublier au point de la mépriser et de lui vouloir du mal, en suivant le chemin glissant de l’amour des choses terrestres. Alors l’amour envers la mère devient un commandement, non pas tant à cause de la mère que de l’enfant. Dieu ne donne aucun ordre sur l’amour aux anges, puisque ceux-ci ne sont pas éloignés de Lui et qu’ils aiment naturellement Dieu. D’ailleurs le genre humain devrait avoir honte d’avoir suscité ce commandement sur l’amour. Car le commandement sur l’amour envers Dieu est autant un commandement qu’une réprimande du genre humain. Et quiconque est un peu au courant de tout ce que Dieu fait pour lui et tout ce qu’il doit à Dieu, doit en vérité éprouver un sentiment de très grande honte devant le fait que l’homme intoxiqué par le péché a fourni le prétexte pour un tel commandement. L’amour de l’homme envers Dieu est plus naturel que l’amour de l’enfant pour sa mère. C’est pourquoi l’amour de l’homme pour Dieu doit, sans aucun commandement, être plus évident que l’amour de l’enfant pour sa mère. Pourquoi l’enfant aime-t-il sa mère? Parce qu’il ressent l’amour de sa mère pour lui. Et pourquoi l’homme ne ressent pas l’amour de Dieu pour lui ? Parce que son cœur s’est empâté et que sa vue spirituelle a été assombrie par le péché. Le Christ est venu au monde pour que le cœur humain éprouve un sentiment d’amour envers Dieu et que la vue spirituelle de l’humanité assombrie lui permette de voir. Le Christ Seigneur est venu, comme l’expression de l’amour inchangé de Dieu envers l’homme, afin de rallumer le feu éteint de l’amour dans le cœur des enfants de Dieu et pour que ce qui avait paru tellement naturel dans le cœur des hommes, comme parmi les anges, mais était devenu factice au fil du temps, puisse devenir de nouveau naturel. Si une mère n’embrassait pas son enfant, l’enfant pourrait-il embrasser sa mère? Si Dieu n’aimait pas l’homme, l’homme pourrait-il aimer Dieu ? Mais Dieu depuis le commencement - et même avant le commencement - aime l’homme ; de là découle le caractère naturel de l’amour de l’homme envers Dieu. Dans Sa prière divine dite au seuil de Son supplice, le Seigneur Jésus demande au Père céleste que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé (Jn 17, 23). Quelle déclaration sublime et consolatrice ! Dieu éprouve de l’amour paternel envers nous, pécheurs et hommes impurs, de même que pour Son Fils Unique ! Ceux qui sont incapables de reconnaître et ressentir la profondeur et la flamme inextinguible de cet amour divin, n’ont besoin d’aucun commandement sur l’amour. Au contraire, ils éprouveraient de la honte si on leur donnait l’ordre d’aimer Dieu, c’est-à-dire de répondre à l’amour par l’amour. L’apôtre Jean qui avait posé sa tête sur la poitrine du Seigneur son Dieu, et qui a le mieux ressenti la profondeur et la douceur de l’amour divin à sa source intarissable, a dit : Quant à nous, aimons, puisque lui nous a aimés le premier (1 Jn 4, 19). Voyez comme il écrit! Il ne s’agit pas de mots choisis et rassemblés par des sages de ce monde, mais de battements de cœur de celui qui s’est abreuvé pleinement d’amour à sa source même et qui, dans son enthousiasme joyeux, utilise les mots les plus simples pour exprimer l’amour indescriptible de Dieu. Ecoutez comment un autre apôtre, qui avait d’abord méprisé et persécuté le Christ, parle de l’amour : Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive? Et il ajoute: Oui, j'en ai l’assurance, ni mort, ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur (Rm 8, 35-39). Je pense que, depuis que le monde existe, aucun homme n’a manifesté par des mots une expression plus forte de son amour. Et il ne s’agit pas d’un amour selon un commandement ou à cause d’un commandement, mais d’un amour provoqué naturellement par amour, une flamme allumée par une flamme plus grande. Ce commandement a été donné à ceux qui dans les temps anciens ont mérité un châtiment à cause de leur engourdissement devant l’amour, de leur manquement à l’amour et de leur ingratitude criante envers Dieu. Ni le Christ ni les Apôtres ni toutes les armées des amoureux de Dieu au ciel et sur terre, n’ont pu expliciter le commandement de l’amour envers Dieu, ni donner une incitation plus forte pour accomplir ce commandement mieux que le simple rappel que Dieu nous a aimés le premier et que c’est Lui qui a le premier montré Son amour envers nous. On pourrait écrire - et on a déjà écrit - des livres entiers sur les preuves de l’amour de Dieu pour nous et sur les raisons de notre amour pour Dieu. Tout le monde créé, visible et invisible, est une preuve de l’amour de Dieu pour nous ; toute la nature et son organisation, le soleil et les étoiles, les saisons dans l’année, le déroulement de la vie humaine sous le regard de la Providence, la longue patience de Dieu à l’égard des pécheurs, le soutien silencieux mais puissant apporté aux justes, et le reste, tout le reste, impossible à dénombrer et à nommer, prouvent l’amour de Dieu envers nous. Mais à quoi bon tout énumérer et nommer, quand il suffit de dire que Dieu nous aime, qu’il nous a aimés le premier La descente du Fils de Dieu parmi les hommes, Son œuvre et Son martyre pour le genre humain dépassent par leur grandeur et leur éclat toutes les autres preuves de l’amour de Dieu. Sa bouche nous a dit que Dieu nous aime comme Lui-même ; Son enseignement l’a démontré ; Son œuvre en a porté témoignage ; Sa passion en constitue le sceau final. C’est pourquoi Son commandement sur l’amour doit le plus tôt possible devenir dans nos cœurs un sentiment naturel irrésistible, à l’image du sentiment d’amour d’un enfant pour sa mère, mais encore plus fort.

Pourquoi le Seigneur nous commande-t-Il d’aimer Dieu de tout notre cœur; de toute notre âme et de tout notre esprit D’abord pour donner encore plus de force à ce commandement et le graver encore plus dans la conscience humaine. Puis pour montrer que l’amour de Dieu exclut tout autre amour, tout partage de l’amour, tout service de deux maîtres - Dieu et Mammon. Mais il existe encore une autre raison, cachée. Dieu est la Trinité indivisible du Père, du Fils et du Saint-Esprit. De même, l’homme est la trinité du cœur, de l’âme et de l’esprit. Le Père aime l’homme, le Fils aime l’homme et le Saint-Esprit aime l’homme. Le Dieu entier aime l’homme. C’est pourquoi existe le commandement selon lequel c’est l’homme entier qui aime le Dieu entier. Quand l’homme aime de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, alors l’homme entier aime. Quand l’homme aime le Père, comme il aime le Fils et comme il aime le Saint-Esprit, alors l’homme aime le Dieu entier. Quand une partie de l’homme aime une partie de Dieu, l’amour n’est pas absolu ; non, dans ce cas, l’amour n’est absolument pas l’amour ; car un homme divisé n’est pas un homme, et le Dieu divisé n’est pas Dieu. Si quelqu’un dit qu’il aime le Père, sans connaître le Fils et le Saint-Esprit, il n’éprouve pas d’amour envers Dieu. Si quelqu’un dit qu’il aime le Fils, sans connaître le Père et le Saint-Esprit, il n’éprouve pas d’amour envers Dieu. Et si quelqu’un dit qu’il aime le Saint-Esprit, sans connaître le Père et le Fils, il n’éprouve pas d’amour envers Dieu. Car cet homme ne connaît pas Dieu dans sa totalité. De même, celui qui dit qu’il n’aime Dieu qu’avec son cœur, ou avec son âme ou avec son esprit, n’éprouve pas d’amour envers Dieu. Car cet homme ne se connaît pas lui-même en totalité, ni ne sait d’ailleurs ce qu’est l’amour. L’amour, l’amour véritable - non ce que le monde désigne sous ce terme - va d’un tout vers un tout. Voyez-vous avec quel sens profond et inépuisable ces simples commandements réfutent toutes les hérésies proférées contre le caractère trinitaire de Dieu dans l’unité ? Et aussi comment se disperse en poussière toute la psychologie bon marché et mesquine de certains savants contemporains qui met en pièces l’homme intérieur et le rend infiniment futile et malheureux ?

Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce second commandement concerne aussi l’amour, non l’amour envers le Créateur mais envers Ses créatures. En aimant sa mère, l’enfant aime toutes les œuvres, les travaux et les faits et gestes de sa mère ; en particulier, en aimant sa mère, l’enfant aime ses frères et sœurs. L’amour envers la mère fortifie l’amour envers les frères et sœurs. Celui qui aime ses parents aimera tout naturellement ses frères et sœurs; mais celui qui n’a pas d’amour envers ses parents est rarement en mesure d’aimer ses frères et sœurs. De même, celui qui aime Dieu aimera facilement les hommes en tant que frères en Dieu; mais celui qui n’a pas d’amour envers Dieu ne peut que se tromper lui-même en prétendant aimer les hommes. Un tel homme ne peut avoir, au mieux, qu’une certaine compassion nébuleuse envers les autres, qui trouve de nouveau sa source dans l’auto-compassion. Bien que ce commandement ait été prononcé aussi dans l’Ancien Testament, il est tout à fait neuf dans la bouche du Christ. Car le Seigneur a déclaré dans une autre circonstance: Je vous donne un commandement nouveau: vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés (Jn 13, 34). Ce commandement est nouveau, d’abord parce qu’il est prononcé par Celui qui a montré le plus grand amour pour les hommes dans l’histoire ; puis parce que le concept de proches a été élargi bien au-delà des murailles du peuple juif et répandu sur tous les hommes de Dieu. Aimez vos ennemis, dit le Christ. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous? (Mt 5, 44-47) Dieu n’éclaire-t-Il pas vos ennemis aussi par le soleil? Et n’accorde-t-Il pas la pluie aussi à ceux qui ne vous aiment pas ? Il t’appartient d’aimer tous les hommes par amour de Dieu et c’est à Lui de séparer ensuite les justes des injustes.

Nos proches constituent le champ visible où nous montrons notre amour envers le Dieu invisible. Où pourrait-on lire notre amour de Dieu sinon sur les hommes vivant avec nous sur cette terre? Dieu est attendri par notre amour envers nos voisins comme une mère peut l’être par l’amour d’un étranger envers son enfant. Il est tellement nécessaire de montrer son amour envers Dieu sur les gens qui nous entourent, que l’apôtre de l’amour traite de menteur celui qui dit qu’il aime Dieu mais hait son frère : si quelqu’un dit: «J’aime Dieu» et qu’il déteste son frère, c’est un menteur (1 Jn 4,20).

Nos proches sont pour nous une école où nous nous formons à l’amour le plus accompli - l’amour de Dieu. Tout acte d’amour que nous faisons à l’égard de quelqu’un, enflamme davantage notre amour de Dieu. Le contenu de notre amour envers nos proches nous est clairement indiqué et montré par l’exemple, aussi bien par le Seigneur Lui-même et Ses saints apôtres que par des cohortes entières d’hommes agréables à Dieu, de Pères théophores et de martyrs. Mais les principaux actes d’amour sont: la charité, le pardon des offenses, la prière pour autrui, le soutien apporté aux faibles, l’apaisement des orgueilleux, la réprimande des injustes, l’instruction des ignorants, la dissimulation des imperfections des autres, l’éloge des vertus des autres, la défense des vaincus, le sacrifice de sa vie pour autrui. Nul n’a plus grand amour que celui-ci: déposer sa vie pour ses amis (Jn 15,13). Mais si quelqu’un fait même le plus grand sacrifice pour d’autres motifs, son sacrifice ne vaut rien (1 Co 13,3). Celui qui a l’amour possède tout ; il a accompli toute la loi.

Enfin, rappelons la conception profonde de l’Église du Christ proclamée par l’apôtre Paul, dont découle irrésistiblement et naturellement l’amour pour notre prochain. Nous tous fidèles, sommes des membres du Christ, parties vivantes du corps du Christ (Ep 4 et 5 ; 1 Co 6, 15). Nous nous développons tous au sein d’un grand organisme vivant, d’un corps céleste dont le Christ est la tête. Comme il en est ainsi, nous devons nous aider mutuellement à croître et à nous développer. Quand une partie du corps progresse, c’est pour le bien et le profit de tout le corps ; quand une partie du corps est malade, cette souffrance est nuisible pour tout le corps. C’est pourquoi l’amour pour nos proches contribue à la santé de nos proches comme de nous-mêmes. En vérité, l’amour est un signe de santé ; la haine, une maladie. L’amour c’est le salut, la haine c’est la déchéance.

Ainsi les deux commandements sur l’amour sont les plus importants dans la loi divine ; il n’y en a pas eu de plus grand et il n’y en aura pas. C’est la Loi royale (Je 2, 8) à laquelle le ciel se tient et par laquelle la terre est sauvée. A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les prophètes (Mt 22, 40). Dieu a donné toute la loi de Moïse par amour et a réchauffé les prophètes par amour. On peut dire que les quatre premiers commandements de l’ancienne Loi concernent l’amour envers Dieu, alors que les six autres portent sur l’amour envers les proches ; mais ces dix commandements ne sont que l’esquisse de la loi du Christ sur l’amour. On peut dire encore que tout le bien que l’homme est capable de faire découle de l’amour envers Dieu et de l’amour envers les proches. On peut dire enfin que tous les péchés, passés et présents, sont des péchés commis contre l’amour envers Dieu ou contre l’amour envers les proches. Si on poursuit la réflexion sur la profondeur et l’étendue de ces deux commandements de Dieu, on peut affirmer librement que le ciel et la terre y sont suspendus, c’est-à-dire l’ensemble du monde créé : l’angélique et le matériel.

Voilà à quoi ont abouti, par leur mise à l’épreuve, les adversaires réunis du Christ! Voilà l’étincelle de feu qu’ils ont fait jaillir de la pierre par leur attaque maléfique ! Ils avaient eu l’intention d’humilier et de troubler le Christ, mais ils se sont humiliés eux-mêmes au point de devenir une poussière sale, alors que le Christ a été élevé jusqu’au trône du Législateur éternel. C’est ainsi que cette ultime mise à l’épreuve a donné l’occasion au Christ d’être glorifié éternellement, tout en nous apportant l’avantage immense de nous annoncer le commandement sur l’amour.

Après une telle réponse du Christ, Ses adversaires se turent. Et à partir de ce jour, personne n’osa plus L’interroger (Mt 22,46). En outre, selon le récit de l’évangéliste Marc, le scribe qui avait interrogé le Seigneur fut quasiment converti en disciple du Christ, qui lui dit : « Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu» (Mc 12, 34). En effet, après avoir entendu la réponse inattendue du Sauveur, ce scribe ne put se retenir de dire: «Fort bien, Maître, tu as eu raison!» (Mc 12, 32), ajoutant même que l’amour envers Dieu et ses proches vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices (Mc 12, 33). Celui qui pensait l’emporter s’avéra battu; et ceux qui pensaient L’humilier restèrent humiliés. Et à partir de ce jour, personne n'osa plus L’interroger.

Ce fut alors au tour du Christ de les interroger. Il leur demanda: «Quelle est votre opinion au sujet du Christ? De qui est-il fis?» Ils lui disent: «De David». «Comment donc, dit-il, David parlant sous l’inspiration l'appelle-t-il Seigneur quand il dit: "Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Siège à ma droite, jusqu’à ce que j'aie mis tes ennemis dessous tes pieds." Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ?» (Mt 22, 42-45). En posant cette question, le Seigneur a d’abord voulu dire qu’il était le Christ; puis, montrer que se trompent ceux qui attendent le Messie comme un roi terrestre issu de la lignée de David, destiné à chasser les Romains et à faire d’Israël un royaume terrestre puissant; ensuite, que ceux qui Le mettaient à l’épreuve étaient Ses ennemis et, enfin, qu’ils allaient, comme ennemis du Christ unique qui devait venir et qui est venu, être battus et châtiés. Ceux-ci lui répondirent: De David. C’était tout ce qu’ils savaient. Le Seigneur Jésus était aussi de la lignée de David, donc selon leur loi, fils de David. Mais le prophète David lui-même n’avait pas imaginé le Messie comme son fils uniquement par le sang, sinon il ne L’aurait pas appelé mon Seigneur. Comment se peut-il qu’un aïeul appelle son descendant « Dieu » ? Mais David avait dans son esprit vu et reconnu la double nature du Christ, humaine et divine, et L’a appelé mon Seigneur sous l’inspiration de l’Esprit. Le mystère de l’incarnation du Fils de Dieu, David l’avait depuis des temps immémoriaux beaucoup mieux compris grâce à son esprit prophétique que les Pharisiens et les Sadducéens qui regardaient le Christ dans les yeux. Le Christ devait naître au sein de sa lignée et II naquit charnellement de la Très Sainte Vierge Marie, qui appartenait à la lignée de David; mais II devait venir comme le Fils prééternel de Dieu conformément à Sa nature divine. Et c’est ainsi qu’il est venu. Le Seigneur mentionne les paroles de David, non pour les corriger mais pour les confirmer. Tout est exact dans ce que David a vu en esprit et qu’il a prédit. Tout a eu lieu comme il a été écrit. Promis par Dieu et attendu par les hommes, le Sauveur est venu sur terre, à la fois comme fils de David et Fils de Dieu. Après Sa résurrection et Son ascension, il a siégé à Sa droite, dans les deux, bien au-dessus de toute Autorité, Pouvoir, Puissance, Souveraineté, et de tout autre nom qui puisse être nommé, non seulement dans ce monde, mais encore dans le monde à venir (Ep 1,20-21). Il s’agit maintenant d’un secret de polichinelle, mais à l’époque c’était un mystère pour tout le monde. C’est pourquoi le Seigneur n’en parle pas directement, mais mentionne la prophétie de David qui devait être connue des Juifs. Bien entendu, les mots et les phrases étaient connus d’eux, mais le sens de ce qui avait été dit et écrit leur était lointain. Le Seigneur ne leur dit rien comme venant de Lui, mais les interroge sur le sens des mots de la Loi, car eux-mêmes L’avaient questionné à ce propos en Lui demandant quel était le commandement le plus important. Il avait bien répondu à leur question, mais eux furent incapables de Lui dire un mot. Nul ne fut capable de Lui répondre un mot (Mt 22, 46). La démonstration fut ainsi apportée que Lui connaissait la Loi, mais qu’eux ne la connaissaient pas, alors qu’ils pensaient tout savoir en matière législative. Le Seigneur connaissait non seulement les termes de la loi, mais également leur esprit et leur signification ; eux ne connaissaient que les termes, sans rien savoir de leur esprit et de leur signification; ils ne savaient donc rien. Et ce qu’ils savaient, ne menait qu’à leur déchéance et à la ruine du peuple qui les écoutait.

Et à partir de ce jour, personne n’osa plus L’interroger (Mt 22, 46). Ils furent saisis par la peur d’engager une discussion avec Lui, d’où II sortait toujours gagnant. Ils furent donc incapables de trouver un argument en discutant avec Lui, de nature à Le condamner. Ils résolurent alors d’avoir recours à l’argent et à l’or pour soudoyer Judas et des faux témoins. Ce qu’ils ne réussirent pas avec les mots, ils y parvinrent par l’argent et l’or. Mais leur succès temporaire sera plein d’amertume. Car ce recours ultime et très sale aboutira à un résultat opposé, comme toutes les mises à l’épreuve par des mots. Cela se traduira par la victoire ultime et totale du Christ, tout en leur infligeant un coup irrésistible et la ruine éternelle. Trois jours à peine se seront écoulés après qu’ils aient payé des mercenaires pour se saisir du Christ et porter de faux témoignages contre Lui qu’ils seront contraints de payer des gardes afin qu’ils ne propagent pas la nouvelle de la Résurrection du Christ.

Il vaut mille fois mieux ne jamais être né, plutôt que de naître et se dresser contre Dieu.

Quiconque essaie de faire honte à Dieu, se fera honte à lui-même, tout en donnant l’occasion à Dieu d’être glorifié davantage. Et cela est merveilleux pour notre regard. Gloire et louange à Jésus-Christ, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le seizième dimanche après la Pentecôte. Évangile des talents

(Mt 25,14-30)

Dieu crée l’inégalité ; les hommes bougonnent contre l’inégalité. Les hommes sont-ils plus avisés que Dieu ? Si Dieu crée l’inégalité, c’est que l’inégalité est plus sage et meilleure que l’égalité.

Dieu crée l’inégalité pour le bien des hommes ; or ceux-ci ne sont pas capables de voir leur propre bien dans l’inégalité.

Dieu crée l’inégalité à cause de la beauté de l’inégalité ; or les hommes ne sont pas capables de voir la beauté de l’inégalité.

Dieu crée l’inégalité à cause de l’amour qui s’enflamme et prend appui sur l’inégalité ; or les hommes ne sont pas capables de voir l’amour dans l’inégalité.

Il s’agit d’une très ancienne révolte des hommes : l’aveuglement contre la vision, la folie contre la sagesse, le mal contre le bien, la laideur contre la beauté, la méchanceté contre l’amour. Déjà Adam et Eve s’étaient soumis à Satan, afin de se montrer équivalents à Dieu. Déjà Caïn avait tué son frère Abel, parce que leurs sacrifices n’étaient pas également droits devant Dieu. Depuis lors et jusqu’à nos jours, dure la lutte des hommes pécheurs contre l’inégalité. Or, déjà avant cette époque et jusqu’à nos jours, Dieu crée l’inégalité. Nous disons bien: avant cette époque, car Dieu a créé aussi l’inégalité parmi les anges.

Dieu souhaite que les hommes soient inégaux dans tous leurs attributs extérieurs, comme par exemple : la richesse, le pouvoir, la fonction, l’instruction, la position, etc., et ne préconise à cet égard aucune surenchère. « Quand tu es invité à des noces, ne vas pas te mettre à la première place», recommande le Seigneur Jésus (Lc 14, 8). Dieu souhaite la surenchère dans la multiplication des biens intérieurs: la foi, la bonté, la charité, l’amour, la douceur et la modération, l’humilité et l’obéissance. Dieu a donné des biens extérieurs et intérieurs. Mais II considère que les biens extérieurs sont plus insignifiants que les biens intérieurs. Il a accordé des biens extérieurs délectables aussi bien aux hommes qu’aux animaux. Mais le riche trésor des biens intérieurs, spirituels, n’a été répandu par Lui que dans les âmes des hommes. Dieu a donné à l’homme quelque chose de plus qu’aux animaux, aussi demande-t-Il à l’homme plus qu’aux animaux. Ce supplément se compose de dons spirituels.

Dieu a accordé aux hommes les biens visibles afin qu’ils servent aux biens intérieurs. Car tout ce qui est extérieur sert de moyen à l’homme intérieur. Tout ce qui est donné dans le temps est au service de l’éternel ; et tout ce qui est mortel est donné pour servir l’éternel. L’homme qui suit un chemin contraire, et qui dilapide tous ses dons spirituels exclusivement en vue de l’acquisition de biens terrestres éphémères - de la richesse, des fonctions, de la célébrité dans le monde -, fait penser au fils qui hérite beaucoup d’or de son père, puis dépense tout son or ‘en achetant des cendres.

Pour les hommes qui ont senti dans leur âme qu’on y avait déposé des dons de Dieu, tout ce qui est apparent devient peu significatif; de même que l’école primaire le devient pour celui qui entre dans une grande école.

Les ignorants ne se battent que pour les biens apparents, non les sages. Ces derniers mènent un combat plus difficile et utile : le combat pour la multiplication des biens intérieurs.

Pour l’égalité extérieure luttent ceux qui ne savent pas ou n’osent pas regarder en eux-mêmes, ni se consacrer au champ intérieur, principal, de leur condition d’homme.

Dieu ne regarde pas ce qu’est un homme dans ce monde et ce qu’il possède, ni comment il est vêtu, nourri, instruit et respecté par les autres ; Dieu regarde le cœur de l’homme. En d’autres termes, Dieu ne regarde pas l’état apparent et la position de l’homme, mais son développement intérieur, son développement et son enrichissement en esprit et en vérité. Ce thème est évoqué dans l’Évangile de ce jour, qui est consacré aux talents ou dons spirituels que Dieu a déposés dans l’âme de tout homme ; on y voit la grande inégalité intérieure entre les hommes, conformément à leur nature même. Mais ce texte montre aussi autre chose. Dans un élan d’aigle, ce récit survole toute l’histoire de l’âme humaine, du commencement à la fin. Quiconque comprendrait au moins ce récit du Sauveur et imprégnerait sa vie de Son enseignement, serait en mesure d’acquérir le salut éternel dans le Royaume de Dieu.

C’est comme un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur remit sa fortune. A l’un il donna cinq talents, deux à un autre, un seul à un troisième, à chacun selon ses capacités, et puis il partit. (Mt 25, 14-15). Cet homme désigne le Dieu Très-Haut, donateur de tous les biens octroyés. Ses serviteurs correspondent aux anges et aux hommes. Le départ en voyage représente la longue patience de Dieu. Les talents sont des dons spirituels dont Dieu pourvoit toute créature sensée. La grandeur de ces dons est attestée par le terme de talents qui leur a été attribué à dessein. Car un talent représentait beaucoup d’argent, la valeur de 500 ducats d’or. Nous disons que le Seigneur a volontairement donné le nom de talents à ces dons de Dieu, afin de montrer la grandeur de ces dons, et que le Créateur très doux a richement pourvu Ses créatures. Ces dons sont si importants que même celui qui a reçu un talent a reçu un montant tout à fait suffisant. L’homme de ce récit désigne aussi le Christ Seigneur, ce qu’on voit dans l’expression utilisée par l’évangéliste Luc : un homme de haute naissance. Cet homme de haute naissance, c’est le Christ Seigneur Lui-même, le Fils unique de Dieu, le Fils du Très-Haut. On le voit encore plus dans la suite de cette phrase : Un homme de haute naissance se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite (Lc 19, 12). Après Son ascension, le Seigneur Jésus se rendit au ciel pour recevoir Sa dignité royale, en promettant au monde qu’il reviendrait sur terre comme Juge. Si le nom d'homme désigne ici le Seigneur Jésus, alors Ses serviteurs désignent les apôtres, les évêques, les prêtres et tous les fidèles. Sur chacun deux le Saint-Esprit a répandu de nombreux dons, différents et inégaux, afin que chacun puisse compléter l’autre et que tous, ainsi, puissent se perfectionner et se développer spirituellement. Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c'est le même Esprit; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien commun. Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant Ses dons à chacun en particulier comme II l’entend (1 Co 12,4-11). À travers le mystère du baptême, tous les fidèles reçoivent ces dons en abondance, et à travers les autres mystères de l’Église, ces dons sont confortés et multipliés par Dieu. Dans les cinq talents, certains exégètes voient les cinq sens de l’homme, tandis que deux talents correspondraient à l’âme et au corps et qu’un talent désignerait l’unité de la nature humaine. Les cinq sens ont été donnés à l’homme pour être au service de son esprit et de son salut. Par l’âme et le corps, l’homme doit servir attentivement Dieu et s’enrichir par sa connaissance de Dieu et par les bonnes actions. C’est tout l’homme, de façon unitaire, qui doit être au service de Dieu. Dans son enfance, l’homme vit avec ses cinq sens et mène une vie pleinement sensorielle. Devenu plus mûr, l’homme sent une dualité en lui et l’affrontement entre le chair et l’esprit. Dans sa maturité, l’homme devient un esprit unique, après avoir vaincu sa division en cinq et en deux. Mais c’est précisément à ce moment-là, quand l’homme croit qu’il est vainqueur, que le plus grand danger le guette, du fait de sa désobéissance envers Dieu. Après avoir atteint le sommet, il tombe alors dans la déchéance la plus profonde et enfouit son talent.

Dieu accorde des dons à chacun, selon sa force, c’est-à-dire compte tenu de ce que chacun peut supporter et utiliser. Bien entendu, Dieu répartit les dons entre les hommes en tenant également compte de Sa propre économie...

Et puis il partit. Ces mots traduisent la rapidité de la création divine. Quand le Créateur créa le monde, Il le fit rapidement. Quand le Seigneur Jésus vint sur terre pour la Nouvelle Création, pour régénérer le monde, Il accomplit rapidement Sa tâche : Il l’annonça et accorda les dons, puis partit aussitôt.

Que firent les serviteurs avec les talents qu’ils avaient reçus? Celui qui avait reçu les cinq talents alla les faire produire et en gagna cinq autres. De même celui qui en avait reçu deux en gagna deux autres. Mais celui qui n'en avait reçu qu'un s'en alla faire un trou en terre et enfouit l'argent de son maître (Mt 25,16-18).Toutes les activités artisanales et commerciales des hommes sont à l’image de ce qui se produit, ou devrait se produire, dans le royaume des âmes humaines. Si quelqu’un hérite d’un bien, les gens s’attendent à ce qu’il l’agrandisse; si quelqu’un a acquis un champ, on s’attend à ce qu’il exploite ce champ ; si quelqu’un a appris un métier, on s’attend à ce qu’il fasse ce métier aussi bien à son profit qu’à celui de ses voisins ; si quelqu’un a investi de l’argent dans le commerce, on s’attend à ce qu’il fasse fructifier cet argent. Les gens se déplacent, travaillent, arrangent des affaires, additionnent, transforment, vendent et achètent. Chacun s’efforce d’acquérir ce qui lui est nécessaire pour son existence, d’améliorer sa santé, de subvenir à ses besoins quotidiens et de s’assurer un bon état physique à long terme. Tout cela n’est qu’un reflet de ce que l’homme doit faire pour son âme. Car l’âme est la chose principale. Tous nos besoins apparents sont le reflet de nos besoins spirituels, un avertissement et une leçon pour que nous fassions aussi des efforts pour notre âme, affamée et assoiffée, nue et malade, impure et désolée. Aussi chacun de nous, qui a reçu de Dieu soit cinq onces, soit deux onces, soit une once de foi, de sagesse, de charité ou de crainte de Dieu, doit s’efforcer au moins de doubler ce qu’il a reçu, comme l’ont fait le premier et le deuxième serviteur, et comme le font d’habitude les gens faisant du commerce et de l’artisanat. Celui qui ne fait pas fructifier le talent qui lui a été donné - quel qu’il soit et quelle qu’en soit l’importance - sera coupé tel un arbre stérile et jeté dans le feu. Ce que fait chaque propriétaire avec un arbre fruitier stérile, qu’il bêche, greffe et clôture, sans avoir de fruits, c’est ce que fera le Propriétaire suprême de cette construction universelle, dont les hommes sont les fruits les plus précieux. Regardez vous-mêmes avec quel étonnement et quel mépris les gens contemplent l’homme qui, après avoir hérité un bien de son père, ne fait rien d’autre que de rester assis et dépenser son héritage pour ses besoins personnels et ses plaisirs charnels ! Le mendiant le plus misérable n’accumule pas sur lui autant de mépris qu’un paresseux égoïste de cette espèce. Un tel homme est l’image d’un paresseux spirituel, qui a reçu de Dieu un talent de foi, de sagesse, d’éloquence ou d’une autre vertu, mais le tient inutilisé, enfoui dans la boue de son corps, sans le faire fructifier par l’effort, sans le montrer à quiconque par orgueil et sans être utile à quiconque par égoïsme.

Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs et il règle ses comptes avec eux (Mt 25,19). Dieu ne se trouve pas loin des hommes, même pendant une heure, a fortiori pendant une période plus longue. Son soutien aux hommes s’écoule de jour en jour comme une rivière trop pleine, mais Son tribunal, Son règlement de comptes avec eux se produit au bout d’une longue période. Prompt à aider quiconque implore Son secours, Dieu est lent à se venger de celui qui L’offense et gaspille les talents qu’il lui a donnés. Il s’agit ici du Jugement Dernier, qui surgit à l’expiration du temps, et où tous ceux qui ont agi sont appelés à recevoir leur salaire.

Celui qui avait reçu les cinq talents s’avança et présenta cinq autres talents: «Seigneur, dit-il, tu m’as remis cinq talents: voici cinq autres talents que j’ai gagnés. — C’est bien, serviteur bon et fidèle, lui dit son maître, en peu de choses, tu as été fidèle, sur beaucoup je t'établirai: entre dans la joie de ton seigneur». Vint ensuite celui qui avait reçu deux talents: «Seigneur, dit-il, tu m'as remis deux talents: voici deux autres talents que j'ai gagnés. — C’est bien, serviteur bon et fidèle, lui dit son maître, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t’établirai: entre dans la joie de ton seigneur» (Mt 25, 20-23). L’un après l’autre, les serviteurs se présentent devant le maître et lui rendent compte de ce qu’ils ont fait de l’argent qui leur a été confié. Nous aussi, nous devrons, les uns après les autres, nous présenter devant le maître du ciel et de la terre et devant des millions de témoins, annoncer ce que nous avons fait de l’argent qui nous a été confié. A ce moment-là, rien ne pourra être caché ni corrigé. Car le Seigneur illuminera de Sa lumière tous les présents, de sorte que chacun connaîtra la vérité sur chacun. Si nous avons réussi dans cette vie à doubler nos talents, nous nous présenterons, le visage radieux et le cœur libre, devant le Seigneur, comme les deux premiers serviteurs bons et fidèles. Et nous serons illuminés par le visage du Seigneur et ranimés pour toujours par Ses paroles : Serviteur bon et fidèle ! Mais malheur à nous si nous nous présentons sans rien devant le Seigneur et Ses saints anges, comme le troisième serviteur, mauvais et paresseux !

Que signifient ces mots : en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t'établirai? Ils signifient que tous les dons reçus de Dieu dans ce monde, de quelque ampleur fussent-ils, sont infimes par rapport au trésor qui attend les fidèles dans l’autre monde. Mais, selon qu’il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (1 Co 2, 9). Le plus petit effort fait par amour de Dieu, Dieu le récompense par de riches dons royaux. Pour le peu que les fidèles auront enduré dans cette vie par obéissance envers Dieu et par le peu d’efforts qu’ils auront fait pour leur âme, Dieu leur accordera une gloire telle que les rois de ce monde ne l’ont ni connue ni possédée.

Et voici maintenant ce qui est arrivé au serviteur mauvais et infidèle : S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit: « Seigneur, je savais que tu étais un homme dur: tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu. Par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre: le voici, tu as ton bien » (Mt 25, 24-25). Voilà comment ce troisième serviteur justifie sa méchanceté et sa paresse devant son maître ! Mais il n’est pas seul dans ce cas. Combien y en a-t-il parmi nous qui rejettent la responsabilité sur Dieu pour leur malveillance, leur laisser-aller, leur oisiveté et leur égoïsme ! Ne reconnaissant pas leurs péchés et ne connaissant pas les voies de l’amour de Dieu pour les hommes, ils murmurent contre Dieu pour leur impuissance, leur maladie, leur pauvreté, leurs échecs. Tout d’abord, chaque mot prononcé par ce serviteur paresseux devant Dieu est un mensonge élémentaire. Où Dieu moissonne-t-Il où II n’a pas semé ? Où ramasse-t-Il où II n’a pas répandu ? Y a-t-il une bonne semence en ce monde, qui n’ait pas été semée par Dieu ? Et y a-t-il de bons fruits dans tout l’univers, qui ne résultent pas du labeur de Dieu? Les malveillants et les infidèles se plaignent par exemple quand Dieu leur enlève des enfants. « Voilà comment Il nous enlève sans pitié nos enfants avant l’âge ! » Mais en quoi ces enfants sont-ils les vôtres? N’étaient-ils pas les Siens avant que vous les appeliez vôtres ? Et en quoi est-ce avant l’âge ? Est-ce que Celui qui a créé le temps ne sait pas quand le temps est venu ? Aucun propriétaire terrien n’attend que toute la forêt soit décrépite pour couper les arbres ; il coupe les vieux et les jeunes arbres en fonction de ses besoins. Au lieu de bougonner contre Dieu et de maudire Celui dont dépend leur moindre souffle, il vaudrait mieux qu’ils disent comme le juste Job : Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris; que le Nom du Seigneur soit béni! (Jb 1,21). Les malveillants et les infidèles murmurent contre Dieu quand la grêle a détruit leur récolte ; ou quand leur navire coule dans la mer avec sa cargaison ; ou quand ils sont frappés par la maladie ou l’impotence, ils crient que Dieu est violent ! Ils ne s’expriment ainsi que parce qu’ils ne se souviennent pas de leurs péchés ou qu’ils ne peuvent pas en tirer de leçon pour le salut de leur âme.

Devant la justification mensongère de Son serviteur, le Seigneur répond : Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu ? Eh bien, tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers et à mon retour j’aurais recouvré mon bien avec un profit (Mt 25, 26-27). Tout cela possède un sens figuré. Les commerçants correspondent ici aux hommes s’occupant d’activités de bienfaisance, l’argent aux dons de Dieu et le profit au salut de l’âme humaine. Vous voyez ainsi comment tout ce qui se produit de façon visible entre les hommes, n’est que le reflet de ce qui se produit, ou devrait se produire, dans le royaume spirituel au cours de cette vie ! Même des commerçants sont utilisés pour refléter la réalité spirituelle existant au plus profond des hommes ! Le Seigneur veut ainsi dire au serviteur paresseux: tu as reçu un don de Dieu, mais tu n’as pas voulu l’utiliser pour ton salut; pourquoi ne l’as-tu pas au moins confié à un bienfaiteur, à un homme spirituel, qui aurait voulu et su transmettre ce don à d’autres hommes qui se confient à lui afin de gagner leur salut? Et à mon arrivée parmi les hommes, j’aurais ainsi trouvé davantage d’âmes sauvées sur la terre : plus de fidèles, plus d’êtres purifiés, plus d’êtres charitables et doux. Au lieu de cela, tu as enfoui le talent au fond de ton corps qui a pourri dans la tombe (Le Seigneur s’exprimera ainsi au Jugement dernier) et qui ne t’est maintenant d’aucun secours !

Quelle leçon terrible et claire pour tous ceux qui possèdent beaucoup de richesses et n’en distribuent pas aux pauvres ; ou pour ceux qui possèdent beaucoup de sagesse, mais la tiennent enfermée en eux-mêmes, comme dans une tombe; ou qui possèdent de nombreuses capacités bonnes et utiles, mais ne les montrent à personne ; ou ceux qui détiennent un grand pouvoir, mais ne protègent pas les malheureux et les faibles ; ou ceux qui ont un grand nom et la gloire, mais ne souhaitent pas illuminer de la moindre lueur ceux qui sont dans les ténèbres ! Pour le dire en termes policés, tous ces gens sont des voleurs. Car ils considèrent que le don de Dieu est à eux ; ils se sont attribué ce qui n’est pas à eux et ont dissimulé ce qui leur a été donné. Mais ce ne sont pas seulement des voleurs, mais aussi des assassins. Car ils n’ont pas aidé à sauver ceux qui auraient pu être sauvés. Leur péché n’est pas moindre que celui de l’homme se tenant avec une corde au bord d’une rivière et qui, voyant quelqu’un en train de se noyer, ne lui aurait pas jeté la corde pour le sauver.

En vérité, c’est aussi à ceux-là que le Seigneur dira ce qu’il a dit dans ce récit au mauvais serviteur : Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car à tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a’pas, même ce qu’il a lui sera retiré. Quant à ce serviteur bon à rien ,jetez-le dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 25, 28-30). Dans cette vie aussi, il arrive habituellement que l’on retire à celui qui possède peu pour le donner à celui qui a beaucoup; ce riest que le reflet de ce qui arrive dans le Royaume céleste. Le père ne prend-il pas l’argent de son fils dissipé pour le donner au fils raisonnable qui sait s’en servir utilement? Le chef militaire ne retire-t-il pas les munitions au soldat infidèle pour les donner au soldat bon et fidèle ? Le Seigneur Dieu retire Ses dons aux serviteurs infidèles, dès cette vie : les hommes riches mais impitoyables connaissent d’habitude la banqueroute et meurent dans la misère; les hommes sages mais égoïstes terminent leur existence dans une étroitesse d’esprit extrême ou dans la folie ; des saints saisis par l’orgueil tombent dans le péché et terminent comme grands pécheurs; ceux qui ont conquis le pouvoir de manière agressive, connaissent la raillerie, l’infamie et l’impuissance ; les prêtres qui n’ont instruit les autres ni par la parole ni par l’exemple, tombent de plus en plus profondément dans le péché avant de quitter cette vie dans des souffrances atroces ; les mains qui n’ont pas voulu faire ce qu’elles étaient capables de créer, se mettent à trembler ou se retrouvent paralysées; la bouche qui ria pas voulu dire la vérité quelle pouvait dire, devient épaisse ou morte ; et en général, tous ceux qui ont occulté les dons de Dieu terminent comme des mendiants démunis de tout. Ceux qui n’ont pas su partager quand ils avaient des richesses, devront apprendre à mendier quand on leur aura pris leurs biens. Si un bien n’est pas repris à un égoïste méchant et impitoyable avant sa mort, il le sera à ses descendants ou parents proches à qui ce bien aura été légué. L’essentiel est que le talent soit repris à celui qui s’est montré infidèle, qui ne sera traduit en jugement qu’à ce moment-là. Dieu ne condamne jamais quelqu’un, tant que le talent bienfaisant se trouve encore en lui. De même, celui qui a été condamné par les tribunaux terrestres se voit dépouillé de ses habits civils et revêtu de la tenue infamante de prisonnier, avant d’être conduit sur le lieu de la sentence. C’est ainsi que tout pécheur non repenti sera d’abord dépouillé de tout élément divin en lui, puis envoyé dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.

Ce récit nous dit clairement que ne sera pas condamné seulement celui qui commet le mal, mais aussi celui qui ne fait pas le bien. L’apôtre Jacques nous enseigne que celui qui sait faire le bien et ne le fait pas, commet un péché (Je 4,17).Tout l’enseignement du Christ, de même que l’exemple du Christ, nous incitent à faire le bien. S’abstenir de faire le mal est un point de départ; mais tout le parcours terrestre d’un chrétien doit être parsemé de bonnes actions, telles des fleurs. Faire sans compter de bonnes actions aide beaucoup à s’abstenir de mauvaises actions. Car il est difficile de s’abstenir de mauvaises actions sans faire simultanément quelque chose de bien, comme il est difficile de se préserver du péché sans pratiquer de bonnes actions.

Ce récit nous montre aussi que Dieu est également charitable envers tous les hommes. Tout homme s’est vu attribuer un don; certains en ont reçu plus, d’autres moins, ce qui ne change rien au fond, car II demande plus à celui à qui II a donné plus et moins à celui à qui II a donné moins. Mais chacun a reçu suffisamment pour pouvoir assurer son propre salut et aider au salut des autres. C’est pourquoi il serait erroné de penser que dans ce récit, le Seigneur n’évoque que des hommes riches de diverses sortes dans ce monde. Non, Il parle de tous les hommes, sans exception. Tous ont été indistinctement envoyés dans ce monde avec un don. La veuve qui a fait don au temple de Jérusalem de ses deux dernières piécettes, était très pauvre du point de vue matériel mais n’était pas pauvre du point de vue du sacrifice et de la crainte de Dieu ; elle a été complimentée par le Seigneur Jésus Lui-même : « En vérité\ je vous le dis, cette veuve qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor» (Mc 12, 44).

Mais considérons le cas le pire et le plus mystérieux. Imaginez un homme aveugle et sourd-muet qui a passé toute sa vie terrestre dans cet état, de la naissance à la mort. Certains se demanderont : quel don un tel homme a-t-il reçu de Dieu? et comment pourra-t-il être sauvé? Mais il possède un don, un grand don. Si lui ne voit pas les hommes, eux le voient. Si lui-même ne fait pas la charité, il suscite la charité chez d’autres hommes. Si lui ne peut mettre en garde en paroles sur l’attitude à avoir envers Dieu, il constitue un avertissement vivant pour les hommes. S’il ne prêche pas par des mots, il sert de preuve à la prédication divine. En vérité, il est en mesure de conduire un grand nombre vers le salut, et d’obtenir ainsi lui-même le salut. Mais il fait savoir que les aveugles, les sourds et les muets ne font pas habituellement partie de ceux qui enfouissent leur talent. Ils ne se cachent pas des hommes, et c’est suffisant. Car tout ce qu’ils ont à montrer, ils le montrent. Eux-mêmes ! C’est l’argent qu’ils mettent en circulation et le restituent avec profit au Seigneur. Ils sont des serviteurs de Dieu, des avertissements divins, des mises à l’épreuve par Dieu. Ils remplissent les cœurs des hommes de crainte et de miséricorde. Ils constituent une prédication terrible et évidente de Dieu, gravée dans la chair. Ce sont précisément ceux qui ont des yeux, des oreilles et une bouche, qui enfouissent le plus souvent leur talent dans la terre. Beaucoup leur a été accordé, et quand il leur sera beaucoup demandé, ils ne pourront rien donner.

C’est ainsi que l’inégalité a été installée dans le fondement même du monde créé. Mais il faut se réjouir de cette inégalité, non s’insurger contre elle. Car elle a été établie par amour, non par haine, par la raison, non par la folie. La vie humaine n’est pas l’aide du fait de l’absence d’égalité, mais du fait de l’absence d’amour et de discernement spirituel parmi les hommes. Apportez plus d’amour envers Dieu et de compréhension spirituelle de la vie, et vous verrez qu’une inégalité deux fois plus grande ne gênera en rien la félicité des hommes.

Ce récit sur les talents insuffle la lumière, la raison et l’esprit dans nos âmes. Mais il nous incite aussi à nous hâter, à ne pas attendre pour achever la tâche pour laquelle nous avons été envoyés par le Seigneur sur la surface de ce monde. Le temps s’écoule plus vite que la rivière la plus rapide. Bientôt arrivera la fin du temps. Je le répète : bientôt arrivera la fin du temps. Et nul ne pourra revenir de l’éternité afin de prendre ce qui a été oublié et faire ce qui n’a pas été fait. Aussi hâtons-nous d’utiliser le don de Dieu qui nous a été donné, le talent emprunté au Seigneur des seigneurs. Gloire et louange au Seigneur Jésus pour cet enseignement divin comme pour tous les autres, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le dix-septième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur la persévérance dans la foi et la prière

(Mt 15, 21-28)

Nul ne peut ressentir la saveur du bien sans la persévérance dans le bien. Car sur le chemin du bien, on rencontre d’abord l’amertume, puis la saveur.

Toute la nature est pleine d’enseignements sur la persévérance. Est-ce que les jeunes buissons pourraient devenir une forêt imposante s’ils craignaient les vents et les neiges ? Est-ce que les rivières seraient si utiles si elles ne coulaient pas inexorablement au fond de leurs lits? Les fourmis se suicident-elles quand des roues ravagent leur demeure sur le chemin, ou se remettent-elles avec persévérance à en construire une nouvelle ? Quand un homme sans cœur détruit le nid qu’une hirondelle a construit dans sa maison, l’hirondelle ira sans protester vers une autre maison et se remettra à bâtir un nid. Quoi que fassent les intempéries et les hommes contre les plantes et les animaux, ceux-ci susciteront toujours l’émerveillement des hommes par leur persévérance indomptable dans l’accomplissement des devoirs qui leur ont été confiés par Dieu. Tant qu’une plante coupée ou fauchée aura assez de forces pour croître de nouveau, elle continuera à croître. Tant qu’une bête blessée et isolée aura un peu de force pour vivre, elle vivra et accomplira son devoir.

Toute notre vie quotidienne déborde d’enseignements sur la persévérance. Seul le soldat persévérant remporte la victoire, de même que l’artisan persévérant parachève son œuvre, le commerçant persévérant s’enrichit, le prêtre persévérant améliore les hommes dans sa paroisse, l’homme qui prie de façon persévérante tend à se perfectionner jusqu’à la sainteté, l’artiste persévérant découvre la beauté intérieure des choses, le scientifique persévérant découvre les règles et les lois dans les rapports des choses. L’enfant le plus doué ne saura jamais écrire s’il ne s’est pas entraîné avec persévérance à écrire. L’homme doté de la plus belle voix ne sera pas un bon chanteur sans entraînement vocal. Nous avons pris l’habitude de rappeler aux autres la nécessité de la persévérance, tout en étant mis en garde par les autres sur la nécessité de persévérer dans nos affaires domestiques ordinaires. La persévérance est peut-être la seule caractéristique positive que nul ne remet en cause et que chacun préconise. Mais toute cette persévérance professionnelle, dont on entend parler chaque jour, correspond pour nous à une école de la persévérance intérieure dans le domaine spirituel. Toute cette persévérance dans le polissage et la culture des choses, dans le rassemblement des richesses, du savoir et des arts, n’est que le reflet de la persévérance immense que nous devons avoir dans le perfectionnement et la culture de notre cœur, dans l’enrichissement de notre âme, de notre être intime, impérissable et immortel.

L’Ecriture Sainte nous enseigne enfin dans chacune de ses pages, la persévérance dans le domaine spirituel; elle nous instruit aussi tant en paroles que par les exemples les plus éminents de persévérance et de non- persévérance humaines. On trouve deux exemples absolument terribles d’absence de persévérance dans le bien, chez Adam l’ancêtre du genre humain, et chez Judas, d’abord apôtre puis traître. Tous les deux avaient été placés par la bonté de Dieu dans le voisinage immédiat de Dieu: Adam était avec Dieu au paradis, tandis que Judas était avec le Christ sur terre. Tous deux avaient commencé à obéir à Dieu, puis avaient fini par parjurer. Le destin de Judas est plus terrible que celui d’Adam, car il avait déjà devant lui l’exemple d’Adam. Saül fut lui aussi non persévérant dans son combat, aussi devint-il fou ; il en fut de même pour Salomon, aussi son royaume fut-il partagé. Ah, que la persévérance d’Abraham dans sa foi en Dieu est merveilleuse et presque surhumaine ! Et la persévérance de Jacob dans la douceur! Et celle de Joseph dans le discernement! Et celle de David dans le repentir! Et celle du juste Job dans l’abnégation! Quel exemple divin de persévérance dans la pureté montre la Très Sainte Vierge Marie ! Et le juste Joseph dans l’obéissance à Dieu ! Et les Apôtres dans l’attachement à Dieu et l’amour du Christ ! En fait, il existe tellement d’exemples évidents et clairs dans l’Écriture Sainte où la persévérance dans le bien finit par triompher et être couronnée, qu’aucun de nous, après l’avoir lue, n’aura d’excuse pour dire qu’il ne savait pas ou qu’il n’avait pas été instruit. Comment se fait-il que des centaines de milliers de saints, de vierges et de martyrs pour le Christ, qui ont vécu jusqu’à nos jours, l’aient su et que nous ne sachions pas ? Il n’est pas vrai que nous ne savons pas, mais nous n’osons pas persévérer. Savoir et ne pas persévérer dans le bien, entraîne pour soi une double condamnation. Celui qui ne connaît pas le chemin vers le bien et ne le suit donc pas, sera un peu puni. Mais celui qui connaît ce chemin et ne le suit pas, sera beaucoup puni.

Le chemin vers le bien suit une pente ascendante; il est donc très difficile, au début, pour celui qui a appris à marcher en terrain plat ou en descente. Celui qui se met à suivre le chemin vers le bien puis revient sur ses pas, sera incapable de s’arrêter à l’endroit où il a commencé à grimper, mais s’effondrera beaucoup plus bas dans les ténèbres et la ruine. C’est pourquoi le Seigneur a dit que quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu (Lc 9, 62).

L’évangile de ce jour évoque le très beau cas de persévérance dans la foi et la prière d’une femme ordinaire, qui était païenne. Que cet exemple tombe comme un feu vivant sur la conscience de tous ceux qui se présentent comme des fidèles, mais qui se montrent comme des pierres dures et froides dans la foi et la prière !

En sortant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Et voici qu’une femme cananéenne, étant sortie de ce territoire, criait en disant: «Aie pitié de moi, Seigneur, fis de David, ma fille est fort malmenée par un démon» (Mt 15, 21-22). D’où venait Jésus? De Galilée, pays du peuple juif qui descendait du bienheureux Sem. Et où allait-Il? Dans des terres où vivaient les Cananéens, descendants du maudit Cham. Le Seigneur venait donc d’une contrée habitée par des bienheureux pour se rendre parmi les maudits. Pourquoi? Parce que les bienheureux avaient oublié Dieu et étaient devenus maudits, alors que certains de ces maudits avaient reconnu Dieu et étaient devenus des bienheureux. Après avoir réprimandé les scribes et les pharisiens pour leur application formelle de coutumes apparentes et leur transgression des commandements divins concernant la charité et l’amour envers les parents, le Seigneur réunit Ses disciples et se rendit dans la contrée des païens. Pourquoi alla-t-Il chez les païens après avoir ordonné auparavant aux disciples de ne se rendre que chez les membres de la maison d’Israël (Mt 10, 6)? Premièrement - comme l’affirme le très sage Chrysostome - parce que chacun des commandements faits aux disciples ne Le lie pas. En second lieu, parce qu’il avait vu que les Juifs Le rejetaient et discerné qu’ils finiraient par Le rejeter complètement. Dieu est fidèle à Sa promesse : Il avait promis par l’intermédiaire des prophètes qu’il enverrait le Sauveur au peuple juif. Et Dieu fit cela. Mais le peuple juif, par ses anciens, rejeta le Sauveur.

Mais comme Dieu est riche de voies pour l’accomplissement de Son plan, l’œuvre du salut ne fut nullement retardée par ce refus juif du Christ, ni a fortiori mise en échec. Le Sauveur franchit la frontière du peuple juif et se rend auprès d’autres peuples. Conséquent et fidèle à Sa promesse, le Seigneur envoya d’abord Ses disciples au sein du peuple juif, puis, après la Crucifixion, le Christ ressuscité envoie Ses disciples parmi tous les peuples. Enfin, il y a une troisième raison : le Seigneur a voulu une nouvelle fois faire honte, avec la foi des païens, au peuple élu et béni, afin de l’inciter au repentir et au retour à Dieu. Il avait procédé ainsi en ce qui concerne le centurion romain à Capharnaüm, qui comme romain appartenait à la tribu de Japhet et qui avait montré une foi exemplaire dans le Christ Seigneur. Les membres des tribus de Japhet et de Cham seront donc conviés par le Roi céleste à la table royale, alors que ceux de la tribu de Sem, qui avaient été élus et appelés en premier, ont refusé l’invitation. Cela devait servir d’avertissement et de réprimande. Mais, bien entendu, les Juifs restèrent obstinés jusqu’à la fin, ce qui leur valu d’être rejetés par Celui qui avait été rejeté.

Mais regardez seulement la foi de cette femme païenne ! Elle va à la rencontre du Seigneur, l’appelle Seigneur et fils de David. Il est hors de doute qu’elle a entendu parler du Christ le Thaumaturge, car Sa renommée s’était répandue parmi les peuples des environs. Elle venait d’apprendre qu’il était arrivé dans ces contrées. Et c’est avec joie et une grande foi quelle a couru vers Lui. Comme l’évangéliste Marc le note, le Seigneur était entré dans une maison et il ne voulait pat qu’on le sache (Mc 7,24).

Il est évident que le Seigneur voulait ainsi montrer encore plus fortement quelle était la foi des païens. Il n’imposait pas Sa présence, ce sont eux qui Le recherchaient. En outre, Il voulut se cacher des païens, mais ne réussit pas à se dissimuler. Il ne put rester ignoré (Mc 7,24). La foi forte de la Cananéenne L’avait retrouvé. Le peuple qu’il avait convié ne voulut pas s’approcher de Lui, mais ceux qui demeuraient dans les ténèbres et l’ombre de la mort (Lc 1, 79) Le recherchèrent et Le trouvèrent, même quand Lui se cachait d’eux.

Vous remarquerez que cette femme ne dit pas au Seigneur: aie pitié de ma fille, mais aie pitié de moi! Sa fille est devenue folle, elle est torturée par le diable, mais sa mère prie le Seigneur d’avoir pitié d’elle. Pourquoi? Parce que dans sa démence, sa fille n’est plus du tout consciente ; elle ne ressent pas l’horreur et la souffrance que sa mère, consciente, éprouve. Ces mots illustrent aussi la grandeur de l’amour de cette mère pour sa fille. Le malheur de sa fille, sa mère l’endure comme le sien propre. Dans la situation terrible de cette mère, comment se montrer charitable à son égard, si on ne se montre pas charitable pour sa fille souffrante? Il est hors de doute que, devant la folie de cette fille, toute la maisonnée s’est retrouvée dans la peine, ainsi que toute la famille et les amis. Il est hors de doute que des voisins prennent leur distance et que des ennemis y prennent un malin plaisir. La maison est déserte comme un cimetière. On y entend les cris insensés et le rire dément de la fille malade. Sa mère affligée peut-elle penser ou songer à autre chose et en parler et prier? Peut-être était-elle encore consciente d’un péché quelle avait commis et qui aurait pu être la cause du malheur de sa fille? C’est pourquoi elle dit: Aie pitié de moi!

Mais il ne lui répondit pas un mot (Mt 15, 23). Le Christ n’avait pas l’habitude de ne pas répondre aux questions et aux prières des gens. Il avait même répondu à Satan, qui L’avait mis à l’épreuve dans le désert. Il garda uniquement le silence devant les questions de Ses juges iniques et persécuteurs, Caïphe et Pilate. Pourquoi donc était-Il resté muet face à la supplique de cette malheureuse mère ? Pour que s’ouvrent les yeux de ceux qui ne voient pas, afin qu’ils voient ce que Lui voit. Pour que cette femme exprime sa foi en Lui encore plus fermement, afin que tous ceux qui suivaient le Christ le voient et le sachent.

Ses disciples s'approchant, Le priaient: «Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris». A quoi II répondit: «Je n’ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d’Israël» (Mt 15, 23-24). Vous voyez combien le très sage Seigneur a été avisé en ne répondant pas immédiatement à la demande de cette femme et en gardant le silence ! Aussitôt la compassion des disciples envers cette malheureuse femme se fit jour. Fais-lui grâce, cela signifie : soit accède à sa requête, soit donne-lui congé, afin quelle cesse de crier. À cette demande de Ses disciples, le Seigneur répond qu’il n’a été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, c’est-à-dire au sein du peuple juif. Pourquoi le Seigneur répond-Il ainsi ? D’abord, pour montrer la fidélité de Dieu à Sa promesse ; ensuite, pour inciter les disciples à réfléchir et à se rendre compte que les païens sont également des enfants du Dieu vivant et qu’ils ont eux aussi besoin d’être aidés et sauvés. Le Seigneur donne ainsi l’occasion aux disciples, à travers l’exemple de cette pauvre femme à la foi forte, de s’insurger eux-mêmes contre les conceptions mesquines des Juifs prétendant que Dieu ne se préoccupe que des Juifs et que Dieu ne serait que le Dieu des Juifs. Le Seigneur fait en sorte que

Ses disciples finissent deux-mêmes par comprendre que l’interprétation de leur peuple est fausse, et qu’une telle compréhension est d’autant plus fausse que ce peuple a connu une décadence, qu’il s’est éloigné de Dieu et qu’il a repoussé et méprisé le Christ Seigneur. Le Seigneur Jésus ne souhaite pas enseigner à Ses disciples seulement en paroles, mais aussi à partir d’événements réels de la vie quotidienne. Dans ce récit, au lieu de paroles, Il laisse l’épisode vécu avec la femme païenne devenir une leçon inoubliable pour les disciples. Il a précisément franchi la frontière du pays juif pour venir sur des terres païennes, pour que cet épisode important serve à l’instruction de Ses disciples.

Mais voyons comment cette femme cananéenne exprime son amour indomptable dans le Christ Seigneur. Mais la femme était arrivée et se tenait prosternée devant Lui en disant: « Seigneur, viens à mon secours » (Mt 15,25). Elle était convaincue que si le Christ ne l’aidait pas, personne au monde ne pourrait l’aider. Elle avait évidemment rendu visite à tous les médecins et eu recours à toutes sortes de médications païennes, sans succès. Sa fille, qui était possédée, est restée possédée. Mais voici Celui qui guérit tous les maux et maladies ! Elle avait entendu parler de Lui et elle croyait en Lui, avant même de Le voir. Maintenant qu’elle Le voyait, elle sentait monter de plus en plus en elle la foi dans Sa puissance divine. Il peut accomplir ce que personne ne peut; Il peut tout à condition de le vouloir! Cette femme croit irrésistiblement que Lui peut tout faire et s’efforce de Le convaincre de faire ce que Lui seul peut - Lui et personne d’autre dans le vaste monde. Aussi quand le Seigneur eut gardé le silence devant la première demande de cette femme et qu’il n’eut pas fait attention à elle, même après la requête de Ses disciples, elle accourut devant Lui, s’agenouilla et implora : « Seigneur, viens à mon secours. »

Il lui répondit: «Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens (Mt 15, 26). Parole terrible! Mais le Seigneur ne parle pas de Lui-même, Il utilise le langage des Juifs de l’époque qui se considéraient eux-mêmes comme des enfants de Dieu, alors que tous les autres peuples étaient des chiens. Le Seigneur souhaite susciter une révolte de Ses disciples contre l’exclusivisme maléfique des Juifs. Le Seigneur veut aussi graver dans l’âme de Ses disciples, la pensée qu’il allait dire directement aux scribes et aux pharisiens : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des cieux! Vous n entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient (Mt 23, 13). Voici que ceux qui étaient appelés enfants sont devenus comme des chiens, alors que ceux qui étaient considérés comme des chiens reviennent et deviennent enfants de Dieu. Bien entendu, le Seigneur ne voulait pas réprimander seulement les Juifs, mais aussi les païens. Ceux-ci étaient, par méchanceté, appelés chiens par les Juifs. Mais cette désignation contenait une part de vérité. En effet, les païens de Tyr et de Sidon, à l’image de ceux d’Egypte et d’ailleurs, ont, il y a fort longtemps, abandonné le Dieu véritable et vivant et se sont mis au service des démons qui sont des chiens pires que tous les chiens réunis. Par Sa réprimande, le Christ ne s’adresse pas à cette femme en particulier, Il réprimande tout le peuple dont elle est issue et tous les peuples païens, qui servent les démons devant des statues ou d’autres objets inertes, et font des tours de prestidigitation et des offrandes impures.

Alors cette femme exceptionnelle - qui dépasse par sa foi des Juifs élus et des païens méprisés - répondit au Seigneur: « Oui, Seigneur; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres» (Mt 25, 27). C’est ainsi que répond cette femme humble. Elle ne renie pas le fait qu’elle est née au sein de peuples qui pourraient être appelés «chiens». Pas plus qu’elle n’hésite - bien qu’elle fût meilleure que les Juifs - à appeler les Juifs « seigneurs ». Elle a rapidement compris le sens des paroles pittoresques et imagées du Sauveur. Car une grande foi débouche sur la sagesse, comme elle apporte des paroles utiles. Si grande est sa foi dans le Seigneur et si grand est son amour pour sa fille malade, quelle n’est même pas offusquée d’être traitée de chien ! Devant le Seigneur très pur, qui parmi les hommes pécheurs, ne se sentirait pas comme un chien impur? Seulement celui qui, même dans son impureté pécheresse, possède un rayon de foi. Je ne mérite pas que tu entres sous mon toit! a dit au Seigneur le centurion païen de Capharnaüm (Mt 7, 8). Et voilà que cette femme païenne n’a pas honte d’être appelée chien devant le Seigneur.

Tant que l’homme ne se sent pas pécheur, il n’est pas en mesure de faire un pas en direction de son salut. Nombreux furent les grands saints de l’Eglise, plus purs et plus lumineux que des millions d’autres hommes, à ne pas avoir honte d’être appelés chiens. C’est ce que ressentent tous les hommes véritablement éveillés, dégrisés des ivresses terrestres et des passions charnelles, après avoir pris conscience de leur humiliation dans la boue du péché. Tant que l’homme ne ressent pas cela, il se balance dans le berceau fétide du péché et ne peut se rendre compte de la nécessité de la foi, ni avoir la foi. Tant que le chien ne ressent pas la honte d’être un chien, il ne peut avoir envie d’être un lion, et tant qu’une grenouille n’est pas dégoûtée par la boue où elle vit, elle ne peut souhaiter s’élever et s’envoler comme un aigle.

La pauvre femme évoquée dans ce récit a ressenti profondément l’infirmité du monde païen, son caractère humiliant, sa saleté ainsi que la boue, le pus et la honte qui s’y attachent. Elle rêvait de quelque chose de plus fort, plus clair et plus propre. Et ce dont elle rêvait, se matérialisa soudain dans le Christ, de manière puissante et très éclatante. Elle ne s’écarte donc pas de Lui et supporte qu’il lui dise qu’elle fait partie de la race des chiens. Non seulement elle le supporte, mais elle le reconnaît elle-même! Mais dans toute l’indignité de sa lignée, elle quémande au moins des miettes du pain vivifiant que Dieu a envoyé à Israël. Ce pain, c’est le Christ, et les miettes correspondent aux plus infimes de Ses grâces. Les chiens affamés, qui n’ont même pas de miettes, se satisferont de miettes.

Alors Jésus lui répondit: «O femme, grande est ta foi! Qu’il t'advienne selon ton désir!» Et de ce moment sa fille fut guérie (Mt 15,28). Ayant mené toute l’affaire à son point culminant, le Seigneur prononça ces paroles. Si cette femme avait été une fille d’Abraham, elle n’aurait pas pu montrer sa foi de façon plus évidente. Quiconque avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, a vu et a entendu. Il n’était pas nécessaire d’attendre plus longtemps. Même Judas l’infidèle avait pu voir la grande foi de cette Cananéenne, ainsi que Pierre de peu de foi, et Thomas le sceptique. À aucun de Ses apôtres, le Seigneur n’adressa un tel compliment. À qui d’entre eux, a-t-Il dit grande est ta foi. A tous, Il a au moins une fois lancé: homme de peu de foi! Est-ce seulement une fois ? Ne les a-t-Il pas assimilés un jour par réprimande à une engeance incrédule et pervertie (Mt 17,17) ? C’est pourquoi II les a fait passer dans la contrée des Cananéens, afin de leur enseigner la grandeur de la foi et la grande puissance de la foi, à partir de la foi de cette femme païenne qui ne connaissait ni la Loi ni les prophètes. Le Seigneur initiait progressivement Ses disciples à l’école de la foi. Avec cet événement survenu dans une contrée païenne, Il leur donna une bonne leçon et améliora ainsi leur instruction. Très grande était la foi de cette femme, pour laquelle tout ce qu’elle avait appris dans son peuple sur ce monde et cette vie, était erroné ! Elle qui avait appris que le soleil et la lune, les bêtes et les pierres, étaient des dieux ! Elle qui était née et avait vécu au milieu des ténèbres, de l’ignorance et de la honte. Elle qui faisait partie de la tribu des Cananéens, c’est-à-dire une tribu maléfique que Dieu avait chassée de la Terre Promise afin d’y faire de la place pour le peuple juif, Son peuple élu. En vérité, il y avait là beaucoup d’enseignements, beaucoup de sujets de réflexion sur les voies de Dieu et beaucoup de raisons pour les Apôtres et leur peuple d’avoir honte et se repentir.

Les Apôtres ont compris cet enseignement et y ont adhéré, sinon tout de suite du moins plus tard; ils se sont confortés dans la foi, ont propagé la foi en Christ dans le monde entier et perdu la vie pour cette foi toute-puissante, ce qui leur a valu d’être célébrés. Mais nous, avons-nous compris et adopté cet enseignement? Aujourd’hui, l’Eglise du Christ dans le monde constitue le peuple élu de Dieu, le nouveau royaume et le nouveau clergé. Regardez cependant comme le Seigneur Christ est déconsidéré parmi les peuples chrétiens! Comme les hommes baptisés sont devenus non seulement des gens de peu de foi, mais aussi une engeance incrédule et pervertie ! Des gens qui croient plus en tout qu’en Christ et cherchent aide et soutien pour leur existence auprès d’éléments aveugles et sourds qui les entourent plus qu’auprès du Christ le Seigneur tout-puissant! Comme ils se sont châtiés eux-mêmes à cause de cela, car ils ont été démolis et ruinés et sont devenus impuissants et malheureux ! Tels étaient les juifs à l’époque de l’arrivée du Christ sur la terre. Les peuples chrétiens tiennent la clé du Royaume céleste : aujourd’hui peu d’entre eux y pénètrent, mais ils empêchent ceux qui le voudraient d’y entrer. Devant les peuples non-chrétiens, ils se montrent en effet pires, plus méchants, plus égoïstes et plus préoccupés de choses terrestres que ces peuples eux-mêmes. Ils repoussent ainsi ces peuples non-chrétiens du Christ et les empêchent d’entrer dans le Royaume auquel ces peuples aspirent. Seules des miettes tombent de la table royale du Christ pour ces peuples, qui ramassent ces miettes et les mangent. Mais comment ces peuples païens pourraient-ils se nourrir à satiété quand les Européens et les Américains, assis en maîtres à la table royale, connaissent la faim et la soif spirituelles? La patience de Dieu va-t-elle bientôt prendre fin? Le Seigneur va-t-Il bientôt rejeter ceux qui Le rejettent, comme II l’a déjà fait une fois, et proclamer que ceux qui ont été élus ne sont plus élus et que ceux qui n’ont pas été élus sont élus ; que ceux qui ont été bénis sont maudits et que ceux qui ont été maudits sont bénis ?

Que devons-nous faire dans cette génération en lutte avec Dieu? Rien d’autre que ce qu’a fait la Cananéenne : prier avec persévérance le Christ Seigneur tout-puissant et Le supplier avec foi : Seigneur, aie pitié de nous, pécheurs ! Car si la volonté de Dieu est de procéder à un changement dans Son élection, si Sa sainte volonté est de retirer le Royaume aux peuples chrétiens et de le remettre à d’autres, si le châtiment pour les péchés est proche, alors le rejet des peuples chrétiens n’entraînera pas le rejet de tous les chrétiens, comme le rejet du peuple juif n’a pas entraîné celui de tous les Juifs. Ceux parmi les Juifs qui avaient reconnu le Christ même après la destruction de Jérusalem ont été sauvés comme ceux qui L’avaient reconnu durant Son séjour terrestre. Car de nombreux Juifs ont été baptisés plus tard, et certains sont devenus de grands saints de l’Eglise de Dieu. De même que ceux parmi eux qui s’adressent aujourd’hui au Christ sont sauvés, comme fut sauvé un grand nombre de leurs ancêtres avant le rejet et le changement de peuple élu. Car Dieu ne s’intéresse pas aux États, mais aux hommes ; Dieu ne se préoccupe pas des peuples, mais du salut d’âmes vivantes individuelles. Aussi ne faut-il pas avoir peur et dire : les États et les peuples chrétiens actuels vont disparaître, donc nous disparaîtrons tous. Que les États et les peuples connaissent le destin qui est le leur est une chose, mais jamais un individu ayant foi dans le Seigneur ne disparaîtra. À Sodome, Dieu n’avait qu’un seul homme qui avait foi en Lui, le juste Loth, et il fut le seul à être sauvé quand la ruine s’abattit sur Sodome.

Prenons donc exemple sur la prière persévérante et la forte foi de cette malheureuse Cananéenne, et ne perdons pas une seconde la foi. Soyons persévérants dans notre foi en veillant sans cesse à ce que le feu de notre foi ne faiblisse pas. Élevons constamment nos prières vers notre Seigneur vivant, autant pour nous que pour toute l’Église de Dieu et tout le genre humain. Et la foi - la foi seule - confortera notre âme et dispersera toute peur et tout soupçon ; la prière nous rafraîchira l’esprit et nous remplira d’espérance joyeuse, de pensées saines et d’amour ardent. Que le miséricordieux Seigneur Jésus ami des hommes vivifie notre foi et exauce notre prière; gloire et louange à Lui, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le dix-huitième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur la pêche miraculeuse

(Lc 5,1-11)

Dieu est le donateur de tous les dons. Chaque don de Dieu est parfait, si parfait qu’il conduit les hommes à s’en étonner. Un miracle n’est rien d’autre qu’un don de Dieu dont les hommes s’étonnent. Les hommes s’étonnent des dons de Dieu à cause de la perfection de ces dons. Si les hommes se trouvaient dans la pureté et l’absence de péché du paradis, ils n’attendraient pas que Dieu ressuscite les morts, procède à la multiplication des pains ou remplisse des filets de poissons, pour dire : voilà des miracles ! Pour toute chose créée par Dieu, pour toute heure et tout moment de leur vie, ils diraient : voilà des miracles ! Mais comme le péché est devenu une habitude pour les hommes, tous les miracles innombrables de Dieu dans le monde sont devenus une morne habitude pour l’homme. Mais pour que cette habitude n’entraîne pas l’homme à être hébété, tel un animal, Dieu, dans Sa miséricorde, donne à l’humanité malade d’autres miracles, dans le seul but de réveiller l’homme et de le dégriser de l’habitude morne et funeste pour l’âme de l’accoutumance aux miracles comme aux non-miracles.

Par chacun de Ses miracles, Dieu souhaite d’abord avertir les hommes qu’il veille sur le monde et qu’il le dirige selon Sa volonté toute-puissante et Sa sagesse ; ensuite, que les hommes ne peuvent accomplir rien de bien sans Lui.

Aucun travail ne réussit sans l’aide de Dieu. Aucune moisson ne produit de récolte sans la bénédiction de Dieu. Toute la sagesse des hommes, si elle est dirigée contre la Loi de Dieu, ne sera pas en mesure d’avoir de bons résultats ; si elle a l’air d’évoluer favorablement pendant quelque temps, il ne s’agit en fait que de la bienveillance de Dieu qui n’abandonne pas pendant quelque temps, même les adversaires les plus acharnés de Dieu. Car Dieu est ami-des-hommes ; Il ne cherche pas à se venger tout de suite, mais patiente longtemps et attend le repentir. Car Il souhaite que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître la Vérité.

Grisé par son habitude à vivre dans ce monde, l’homme s’imagine parfois être capable de faire quelque chose de valable en dehors de Dieu, voire même à l’encontre de Dieu et de Sa Loi. Dans sa griserie, cet homme a parfois l’impression qu’il peut faire de lui-même un homme bon, ou riche, ou sage, ou célèbre. Mais cette griserie le conduit rapidement au désespoir, ce qui le rend plus sage et le ramène dégrisé à Dieu, ou bien l’emporte dans le tourbillon boueux du monde jusqu’à ce qu’il perde complètement sa dignité d’homme et, telle une ombre, se livre entièrement aux forces maléfiques invisibles. Mais celui qui observe ce monde comme un miracle frémissant de Dieu, et se considère comme un miracle parmi les miracles, s’interroge sans cesse sur les voies de la Providence dans les méandres de la suite immense et admirable des miracles. Il pourra ainsi parler comme l’apôtre Paul: Moi, j'ai planté, Apollos a arrosé; mais c'est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance: Dieu (1 Co 3, 6-7). La même pensée s’exprime dans le dicton qu’on trouve chez de nombreux peuples : l’homme propose, mais Dieu dispose. L’homme propose des plans, mais Dieu accepte ou refuse. L’homme propose des réflexions, des paroles et des travaux, mais Dieu adopte ou non. Qu’est-ce que Dieu adopte? Ce qui est à Lui, ce qui vient de Lui. Tout ce qui n’est pas de Lui, ne vient pas de Lui ou ne Lui ressemble pas, Dieu le rejette. Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, en vain peinent les bâtisseurs (Ps 126, 1). Si les maçons construisent au nom de Dieu, ils bâtiront un palais, leurs bras fussent-ils fluets et la construction pauvre. Mais si les maçons construisent en leur nom propre, à l’encontre de Dieu, leur travail sera dispersé à l’image de la tour de Babel.

La tour de Babel n’a pas été la seule tour à sombrer au cours de l’histoire ; il en fut de même pour un grand nombre de tours construites par des conquérants dans le but de rassembler tous les peuples sous un toit, le leur, et sous un pouvoir, le leur. Sont également tombées en poussière d’innombrables tours bâties sur la richesse, la gloire et la célébrité, que des hommes ont voulu construire avec la volonté de régner sur les créations divines ou les hommes de Dieu, et d’être ainsi de petits dieux. Mais ce qui fut construit par les Apôtres, les saints et d’autres hommes agréables

à Dieu, n’a pas été détruit. D’innombrables empires humains, créés par vanité humaine, se sont dissous et ont disparu comme des ombres, mais l’Eglise des apôtres est encore debout aujourd’hui et restera ainsi, même sur les tombes de nombreux empires actuels. Les palais des empereurs romains qui ont lutté contre l’Eglise gisent en poussière, tandis que les grottes et les catacombes chrétiennes souterraines existent encore aujourd’hui. Des centaines d’empereurs et de rois ont régné en Syrie, en Palestine et en Egypte; de leurs palais de marbre on n’a conservé que quelques plaques brisées dans des musées, tandis que les monastères et les ermitages que les moines et les ascètes ont construit à cette époque dans des gorges ou dans des déserts de sable, existent toujours, et c’est là, sans interruption depuis quinze ou dix-sept siècles, que des prières s’élèvent vers Dieu, au milieu des parfums d’encens. Il n’existe pas de force en mesure de détruire l’œuvre de Dieu. Tandis que des païens détruisent des palais et des villes, la cabane de Dieu tient toujours. Ce que Dieu soutient avec le doigt, tient plus fermement que ce que le monde entier soutient avec le dos. Afin qu'aucune créature ne puisse s'enorgueillir devant Dieu (1 Co 1,29). Car toutes les créatures sont comme l’herbe qui attend que ses jours soient comptés et qu’elle soit transformée en cendres. Que le Seigneur tout-puissant nous préserve même de songer que nous puissions faire quelque chose de bien sans Son aide et Sa bénédiction! Que l’évangile de ce jour nous serve d’avertissement, et qu’une telle idée orgueilleuse ne s’installe jamais dans notre âme. Car l’évangile de ce jour évoque précisément la vanité de tous les efforts des hommes si Dieu n’aide pas.Tant que les apôtres du Christ essayaient de pêcher du poisson par eux-mêmes, ils ne prirent rien ; mais quand le Christ commanda de remettre les filets de pêche dans l’eau, il y eut tant de poissons pêchés que les filets se déchirèrent.

Voici ce que raconte ce récit: Le Christ se tenait au bord du lac de Gennésareth. Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac; les pêcheurs qui en étaient descendus lavaient leurs filets. Il monta dans l'une des barques qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d'avancer un peu; puis II s'assit et, de la barque, Il enseignait les foules (Lc 5, 1-3). Cela se passait à un moment où une foule imposante était accourue pour écouter la parole de Dieu de la bouche du Christ. Pour que tous Le voient et L’entendent, Il ne pouvait pas choisir d’endroit meilleur qu’une barque de pêcheur. Or, deux barques se trouvaient au bord du rivage et les pêcheurs étaient occupés à laver les filets. Ces barques n’étaient que de simples bateaux de pêcheurs avec une voile, comme on en utilise encore aujourd’hui sur le lac de Gennésareth. La barque où le Seigneur avait pris place appartenait à un pêcheur nommé Simon, qui deviendra l’apôtre Pierre. Le Seigneur demanda donc à Simon d’éloigner un peu la barque du rivage et quand Simon l’eut fait, Il s’assit et commença à instruire le peuple.

Quand Il eut cessé de parler; Il dit à Simon : «Avance en eau profonde, et lâchez vos filets pour la pêche» (Lc 5, 4). En montant dans la barque, le Seigneur avait plusieurs objectifs qu’il voulait atteindre. D’abord, dans la barque, Il Lui était plus facile d’instruire le peuple et de lui être utile en nourrissant son âme avec Son doux enseignement. En deuxième lieu, sachant que les pêcheurs étaient préoccupés et affligés de n’avoir rien pris cette nuit-là, Il voulut les consoler avec une pêche abondante et donner ainsi satisfaction à leurs besoins physiques et autres. Car Dieu veille sur notre corps comme sur notre âme. A toute chair II donne le pain (Ps 136,25). En troisième lieu, le Seigneur voulut nourrir l’âme de Ses élus, par la foi en Lui, en Sa Toute-puissance et Sa toute-miséricorde. Enfin, c’est le plus important, le Seigneur a voulu montrer de façon évidente à Ses disciples, et par eux à nous tous, qu’avec Lui et par Lui tout est possible aux croyants, de même que tous les efforts humains accomplis sans Lui sont sans résultat, comme étaient vides les filets des pêcheurs qui avaient pêché toute la nuit et n’avaient rien pêché. Après avoir donc atteint son but d’instruire le peuple, Il poursuit maintenant un second objectif. Aussi ordonne-t-Il à Simon d’avancer en eau profonde et de relâcher les filets.

Simon répondit: «Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets. » Et l’ayant fait, ils capturèrent une grande multitude de poissons, et leurs filets se rompaient. Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l'on remplit les deux barques, au point quelles enfonçaient (Lc 5,5-7). Simon ignore encore qui est le Christ; il L’appelle seulement «maître», et Lui marque son respect comme nombre d’autres l’avaient fait. Mais il est encore loin de croire que le Christ est Fils de Dieu et Seigneur. Il commence par se plaindre auprès de Lui en disant qu’ils avaient peiné toute la nuit sans rien prendre. Puis, par respect envers le Christ, bon et sage maître, il accepte de suivre Son conseil et de relâcher ses filets. Dieu ne récompense jamais le labeur des hommes autant qu’il récompense un cœur obéissant. L’obéissance cordiale de Pierre est apparue d’autant plus grande qu’il a aussitôt suivi le conseil du Christ,

bien qu’il fiât probablement très fatigué, en quête de sommeil, les vêtements trempés et de mauvaise humeur, après les efforts inutiles déployés toute la nuit. C’est pourquoi son obéissance fut rapidement récompensée par la grâce du Christ et la soumission des poissons. Car c’est Celui qui a créé les poissons, qui leur a donné l’ordre, à travers le Saint-Esprit, de se rassembler et de remplir les filets. Les poissons sont sans voix, aussi le Seigneur ne leur donne pas d’ordre vocal pour entrer dans les filets, comme Il avait ordonné par la voix au vent tumultueux de s’arrêter et à la mer déchaînée de se calmer. Ce n’est donc pas par la voix et la parole mais par la force du Seigneur que les poissons se sont dirigés vers l’endroit prévu pour cela. Ayant rassemblé autant de poissons, le Seigneur récompensa abondamment les efforts de toute une nuit des pêcheurs, chassa leurs soucis et donna satisfaction à leurs besoins apparents. Il atteignit ainsi le second objectif de cette journée. En voyant une telle quantité de poissons, comme il n’en avait jamais vu, Simon et un autre pêcheur placé près de lui, firent signe à leurs camarades de l’autre barque de se rapprocher. Et alors, non seulement la barque de Simon fut remplie de poissons, mais il en fut de même avec la barque de ses camarades Jacques et Jean, au point que les barques faillirent s’enfoncer sous le poids énorme des poissons. Il est probable d’ailleurs qu’elles auraient coulé si le Seigneur n’avait pas été présent.

A cette vue, Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant: « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur!» La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire ;pareillement Jacques et Jean, fils de Zébédée, les compagnons de Simon (Lc 5, 8-10). Effrayé par une scène jamais vue, Simon se jette aux genoux de Jésus. Il n’a pas douté un instant qu’une telle pêche était due à la présence de Jésus dans la barque, et non à son propre labeur. Cet événement bouleverse tellement l’âme de Simon qu’il n’appelle plus le Christ «maître» mais «Seigneur». En effet, si des hommes peuvent être des maîtres, le Seigneur est unique. En entendant le Christ transmettre, depuis la barque, Son sage enseignement au peuple, Simon L’appelle Seigneur. Vous voyez comme les actes sont plus importants que les mots. Nous aussi, si nous prononçons des paroles élégantes, les hommes diront que nous sommes des gens instruits, mais ce n’est qu’en démontrant par des actes ce dont nous parlons qu’on nous appellera hommes de Dieu. Il est probable que Simon, en écoutant les paroles du Christ, pensait en son cœur: comme il parle bien et sagement! L’ayant discerné, Celui qui voit

dans tous les cœurs et les choses fit avancer Simon en eau profonde afin de lui montrer qu’il met en œuvre ce dont II parle.

Mais écoutez ce que Simon dit au Seigneur ! Au lieu de Lui exprimer sa reconnaissance pour un tel don et son émerveillement devant ce miracle, il dit: Eloigne-toi de moi! Mais les Gadaréniens n’avaient-ils pas prié le Christ de s’éloigner deux, après qu’il eut guéri un possédé? Oui, mais pas pour les mêmes motifs que Pierre. Les Gadaréniens chassaient le Christ de façon intéressée, car ils étaient tristes d’avoir perdu les porcs qui avaient péri dans les flots avec les démons que le Seigneur avait expulsés du corps humain. Pierre, lui, dit : je suis un homme pécheur ! C’est parce qu’il est conscient de son état de pécheur et de son indignité qu’il supplie le Seigneur de s’éloigner de lui. Ce sentiment de son propre état de pécheur en présence de Dieu constitue la pierre précieuse de l’âme. Le Seigneur l’estime plus que tous les chants formels d’émerveillement et de gratitude. Car si l’homme chante de nombreuses hymnes d’émerveillement et de gratitude à l’intention de Dieu sans avoir le sentiment de son état de pécheur, tout cela ne lui sert à rien. C’est le sentiment d’être pécheur qui conduit au repentir, au repentir devant le Christ, et le Christ mène à la régénération. Le sentiment d’être pécheur marque le début du chemin du salut. Après avoir longtemps erré sur des chemins de traverse, il ne reste plus qu’à suivre ce chemin et ne plus en dévier, ni à gauche ni à droite. À quoi a servi la prière du pharisien qui pensait louer Dieu en faisant son propre éloge dans l’église ? Il n’eut aucune excuse devant Dieu, à l’inverse du publicain qui se frappait la poitrine en implorant Dieu: Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! (Lc 18, 13). C’était là le début de l’apprentissage de Pierre dans la foi en Christ. Le temps viendra où il s’adressera tout à fait différemment au Seigneur. Le temps viendra où nombre de disciples du Christ s’éloigneront du Christ et où Pierre dira au Seigneur: «Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle» (Jn 6, 68). Maintenant, au début, effrayé par la puissance du Seigneur, il Lui dit: Eloigne-toi de moi!

Pierre ne fut pas seul à être effrayé ; il en fut de même de ses compagnons, Jacques et Jean, fils de Zébédée, ainsi que de tous ceux qui étaient avec eux. Tous commencèrent à être effrayés par le Seigneur et finirent par L’aimer, conformément à ce qui est écrit : La crainte du Seigneur est le principe du savoir (Pr 1,7).

A la frayeur de Pierre, à son agenouillement et à son cri, répond le doux Seigneur plein de discernement: Sois sans crainte! Désormais ce sont des hommes que tu prendras» (Lc 5, 10). Cela signifie que ce monde est une mer de passions, que l’Eglise est une barque et que l’Evangile est le filet destiné à pêcher les hommes. Tu ne pourras rien faire sans moi, dit le Seigneur à Pierre, de même que la nuit dernière, tu n’as rien pu prendre ; mais avec moi, tu auras tellement de poissons que la barque sera toujours archi-pleine. Sois toujours obéissant comme tu l’as été aujourd’hui et tu n’auras à craindre aucune eau profonde et tu ne reviendras jamais sans rien de la pêche.

Et ramenant les barques à terre, laissant tout, ils Le suivirent (Lc 5,11). Ils laissèrent les barques, c’était à d’autres d’en faire ce qu’ils voulaient. En outre, Pierre laissa sa maison et sa femme, tandis que Jacques et Jean laissaient leur père. Et ils partirent avec Lui. De quoi avaient-ils à se soucier? Ne s’étaient-ils pas souciés et n’avaient-ils travaillé toute la nuit en vain ? Celui qui est capable de tout créer sans effort, était capable de les nourrir, eux et leurs proches. Celui qui donne à l’herbe des champs une tenue plus belle que les parures du roi Salomon, prendra aussi soin de leur tenue. La nourriture et le vêtement, c’est ce qui importe le moins. Mais le Seigneur les invite à aller vers ce qui est le plus haut, vers le Royaume de Dieu. S’il est en mesure de leur donner ce qui est le plus élevé, comment ne leur procurerait-Il pas ce qui est le moins important? L’apôtre Pierre a écrit plus tard : de toute votre inquiétude déchargez-vous sur Lui, car II a soin de vous (1 P 5, 7). Enfin, si les poissons dans l’eau, sourds et muets, Lui obéissent, comment les hommes, créatures conscientes, ne Lui obéiraient-ils pas ?

Cependant, tout ce récit comporte un sens profond caché. La barque désigne le corps ; les filets qui se déchirent représentent l’esprit ancien chez l’homme, l’eau profonde correspond à la profondeur de l’âme humaine. Quand le Seigneur vivant s’installe chez un homme obéissant, alors cet homme se détache du rivage de ce monde matériel, et s’éloigne des eaux sensorielles peu profondes pour aller vers les profondeurs spirituelles. Dans ces profondeurs, le Seigneur lui révèle la richesse infinie de Ses dons, que l’homme a recherchés en vain de toutes ses forces tout au long de la nuit de son existence. Mais ces dons sont tellement énormes que l’esprit ancien ne peut les retenir et qu’il se déchire à leur contact. C’est pourquoi le Seigneur a dit qu'on ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres (Mt 9, 17). En contemplant la richesse inimaginable des dons de Dieu, l’homme obéissant se remplit de frayeur et de terreur, devant la toute-puissance de Dieu comme devant ses propres péchés.

Il souhaiterait à cet instant se cacher de Dieu, que Dieu s’éloigne de lui et que lui-même revienne vers son esprit ancien et à son ancienne vie. Car dès que l’éclat et la grâce de Dieu sont révélés à l’homme, aussitôt celui-ci découvre sa propre situation de pécheur, son indignité et son long éloignement de Dieu. Mais celui qui a été conduit dans les profondeurs spirituelles, Dieu ne l’abandonne pas et ne tient pas compte de ses supplications maladives : Eloigne-toi de moi! Dieu, au contraire, l’encourage et le réconforte en disant: Sois sans crainte! Par ailleurs, quand Dieu procure à l’homme obéissant Sa richesse divine indicible, Il ne souhaite pas que cette richesse reste seulement en lui, comme le talent enterré dans la terre par le mauvais serviteur; Dieu souhaite que l’homme obéissant partage avec d’autres le don qui lui a été confié’. C’est pourquoi Pierre invite une autre barque à s’occuper aussi du poisson qui a été péché et partage les fruits de la pêche avec ses camarades Jacques et Jean et ceux qui étaient avec eux. Mais Jacques et Jean et tous les autres s’occupent de retirer les filets, transporter le poisson dans les barques et ramer vers la rive. Ainsi, tout homme discipliné qui reçoit le don de Dieu par l’intermédiaire d’un autre homme doit savoir que ce don vient de Dieu et non de l’homme ; il doit aussitôt, sans tarder, s’efforcer de conserver, multiplier et continuer à partager un tel don. Le fait que les pécheurs obéissants ont ramené leurs barques sur le rivage, puis les ont laissées ainsi que tout le reste pour suivre le Christ, signifie que l’homme qui a été favorisé par Dieu quitte, dans les profondeurs spirituelles, son corps avec ses passions et ses relations pécheresses. Il quitte tout, c’est-à-dire non seulement son corps et ses liens charnels, mais aussi son esprit ancien et tous les liens de celui-ci, pour partir avec Celui qui revêt chaque appelé de la tenue nouvelle du salut et qui ne cesse d’appeler les hommes qui Lui obéissent à aller vers les grandes profondeurs spirituelles. Le fait que le Seigneur appelle Pierre « pêcheur d’hommes », signifie que les apôtres, les évêques, les prêtres, et de façon générale tous les chrétiens qui ont reçu des dons de Dieu, s’efforcent par amour et par devoir, avec l’aide de ces dons, de pêcher, c’est-à-dire sauver le plus d’hommes possible. Chacun agit selon les dons reçus : celui qui a reçu plus doit obtenir une pêche plus importante, alors que celui qui a reçu moins aura moins de devoirs, comme le montre clairement le Seigneur dans le récit sur les talents : le serviteur qui a reçu cinq talents, en a rapporté dix, et celui qui a reçu deux talents en a rapporté quatre. Il importe seulement que personne ne s’enorgueillisse du don de Dieu et ne le cache pas aux yeux des autres hommes en l’enfouissant dans la tombe de son corps, car un tel homme se condamnera lui-même à être jeté dans la fournaise ardente: là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 13,42).

Ce récit évangélique est plein d’enseignements pour notre époque et notre génération, comme les filets de pêcheurs étaient pleins de poissons bénis. Ah, si les hommes de notre génération adhéraient au moins à la leçon d’obéissance envers Dieu ! Tous les autres enseignements seraient respectés d’eux-mêmes grâce à l’obéissance. Tous les biens auxquels le cœur humain aspire se retrouveraient ainsi dans le filet doré de l’obéissance évangélique. Nous avons devant nous deux exemples d’obéissance: l’obéissance des poissons et celle des Apôtres. On ne saurait dire lequel est le plus touchant. Les poissons suivent l’ordre du Seigneur et sans hésitation, mettent leur vie à Ses pieds. Le Seigneur les a créés afin de répondre aux besoins physiques des hommes. Mais voilà que les poissons peuvent répondre aussi à un besoin spirituel des hommes! Aux hommes qui se sont insurgés contre Dieu, rebelles et désobéissants, ils ont servi de modèles d’obéissance à l’égard du Créateur. En vérité, ces poissons ne pouvaient pas devenir plus célèbres, et depuis mille ans ils continuent à nager dans le lac de Gennésareth. Ils ont racheté leur vie par le grand honneur d’avoir contribué au plan du Seigneur Jésus, à la fois en guise d’exemple et de réprimande aux hommes désobéissants. La miséricorde indicible du Seigneur y apparaît de façon évidente. Le Seigneur se sert de toutes Ses créatures afin de faire revenir l’homme du chemin de la déchéance, le réveiller, le dégriser et l’élever à sa dignité originelle. Mais l’exemple de l’obéissance des apôtres est lui aussi touchant. Les hommes ordinaires sont habituellement plus attachés à leur maison et leurs proches que les hommes du monde ; ces derniers possèdent en effet de nombreuses relations diverses à travers le monde et ils passent ainsi de l’une à l’autre. Ces simples pêcheurs, eux, quittent tout, rompent leurs liens peu nombreux mais forts avec le monde, leur maison et leur famille - et avec eux-mêmes - pour suivre le Seigneur vers une profondeur spirituelle immense et riche. Le temps a montré que leur obéissance a été récompensée par le Seigneur de façon divine. Ils sont devenus les piliers de l’Église de Dieu sur la terre et de grands astres dans le Royaume céleste. Hâtons-nous, nous aussi, de suivre leur exemple d’obéissance. Sans l’aide de Dieu, la nuit de notre vie terrestre s’écoule rapidement et tous nos efforts dans cette nuit restent illusoires, nos filets sont vides, nos cœurs pleins de mauvaise humeur, mais notre âme et notre esprit sont affamés’. Mais le doux Seigneur se tient près de chacune de nos petites embarcations et prie. Lui, le créateur suprême et tout-puissant, prie chacun de nous de Le laisser monter dans notre petite embarcation afin de quitter avec Lui les eaux peu profondes et le bourbier de cette vie, pour aller vers les grandes profondeurs de la mer spirituelle où II remplira notre petite embarcation de tout ce que nous souhaitons et en surabondance ! Ecoutons-Le donc alors qu’il prie, car quand l’aube viendra, nous ne Le verrons plus en train de prier, mais en Juge. Ne rejetons pas Sa prière pour entrer dans notre cœur et notre âme, comme Pierre ne L’avait pas rejeté ; car II souhaite y entrer non pour Lui, mais pour nous. Sachez qu’il n’est pas facile au Très Pur d’entrer sous un toit impur. Sachez que c’est un sacrifice qu’il fait par amour pour nous. Il ne nous demande pas d’entrer pour prendre quelque chose, mais pour donner. Il demande que nous Lui permettions de rendre un service et de faire un sacrifice - un sacrifice pour nous. Entendons, chers frères, la voix de Celui qui nous prie avant d’entendre la voix du Juge.

Gloire et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le dix-neuvième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur la miséricorde parfaite

(Lc 6, 31-36)

Si les hommes se souvenaient chaque jour de la miséricorde divine à leur égard, eux aussi seraient miséricordieux les uns envers les autres.

Rien ne rend un homme aussi impitoyable que le fait de croire que personne n’éprouve de miséricorde envers lui. Personne? Et où est Dieu? Dieu ne nous accorde-t-Il pas chaque jour et chaque nuit Sa miséricorde en dépit de notre absence de miséricorde ? Et n’est-il pas plus important pour nous, qu’au sein du palais royal le roi s’adresse à nous avec bienveillance plutôt que Ses serviteurs? Que nous importerait que tous les serviteurs du roi nous montrent beaucoup de miséricorde si nous sommes critiqués par le roi ?

Les hommes deviennent impitoyables en attendant que les autres se montrent miséricordieux avec eux. Or les autres attendent la même chose des premiers ! Dans cette attente de miséricorde mutuelle, tous les hommes deviennent plus ou moins impitoyables. Or la miséricorde n’est pas une vertu qui attend, mais qui agit. Car comment les hommes sauraient-ils ce qu’est la miséricorde, si Dieu ne s’était pas manifesté en premier avec Sa miséricorde ? La miséricorde divine a suscité la miséricorde chez les hommes ; et si Dieu n’avait pas en premier montré Sa miséricorde, nul dans le monde n’aurait su ce que signifie le mot miséricorde.

Quiconque comprend la miséricorde comme une vertu qui se manifeste et qui n’attend pas, et se met donc à la pratiquer, verra rapidement le ciel et la terre apparaître d’une couleur différente. Il apprendra rapidement ce que signifient la miséricorde divine et la miséricorde humaine. La miséricorde provoque infailliblement une étincelle. Celui qui produit ce choc bienfaisant et celui qui le reçoit, ressentent l’un et l’autre la présence de Dieu parmi eux. À cet instant, la main caressante de Dieu

se fait sentir dans leurs deux cœurs. C’est pourquoi le Seigneur a dit: Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde (Mt 5, 7).

La miséricorde est supérieure à la compassion, que les sages en Inde considéraient comme la vertu la plus haute. Un homme peut éprouver de la compassion à l’égard d’un mendiant et passer à côté de lui, alors que le miséricordieux aura de la compassion et aidera le mendiant. Cependant, se montrer compatissant envers un mendiant ne constitue ni la plus difficile ni la plus importante des prescriptions prévues dans la Loi du Christ : la plus importante est le fait de se montrer miséricordieux envers son ennemi. La miséricorde est une valeur plus importante que le pardon des offenses : pardonner une offense constitue la première partie du chemin vers Dieu, faire acte de miséricorde correspond à la seconde partie de ce chemin. Faut-il mentionner que la miséricorde est supérieure à la justice terrestre ? S’il n’y avait pas de miséricorde, les hommes auraient tous été tués en vertu de la justice fondée sur la loi terrestre. Sans miséricorde, la loi ne pourrait même pas préserver ce qui existe, alors que la miséricorde suscite de nouvelles et grandes actions dans le monde. La miséricorde a été à l’origine de la création de ce monde. C’est pourquoi il est préférable d’entraîner les hommes dès leur enfance à apprendre les saveurs de la miséricorde, plutôt que de connaître la sévérité de la loi. Car il est toujours possible de s’initier à la loi alors qu’il est difficile d’amener un cœur endurci à redevenir miséricordieux. Si les hommes sont miséricordieux, ils ne transgresseront pas la loi ; mais même s’ils respectent toute la loi, ils pourraient néanmoins être totalement dénués de miséricorde et perdre la couronne de gloire que Dieu a prévue pour les miséricordieux.

L’évangile de ce jour concerne le niveau le plus haut de la miséricorde - l’amour envers les ennemis. Le Seigneur Jésus nous commande - ce n’est pas un conseil mais un commandement - d’aimer aussi nos ennemis. Ce commandement n’a pas un caractère accessoire ou épisodique, comme cela a pu être le cas avant Lui, dans quelques textes législatifs annexes où il s’agissait plutôt d’un conseil que d’un commandement; ce commandement d’aimer ses ennemis se situe à une place éminente de l’Évangile.

Le Seigneur dit: Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement (Lc 6,31). Tels sont les mots d’introduction dans le récit évangélique d’aujourd’hui sur l’amour des ennemis. Avant tout, si vous voulez que les hommes ne soient pas des ennemis pour vous, ne soyez pas vous non plus des ennemis pour eux. Car s’il est vrai que tout homme en ce monde a des ennemis, alors cela signifie que vous êtes, vous

aussi, l’ennemi de quelqu’un. Comment alors pouvez-vous exiger qu’un homme dont vous êtes l’ennemi soit votre ami ? Aussi vous faut-il d’abord extirper la racine de l’hostilité de votre cœur, puis seulement alors faire le compte de vos ennemis dans ce monde. Plus profondément vous aurez arraché ces racines maléfiques de votre cœur, et coupé toutes les pousses qui ne cessent d’en surgir, plus réduit sera le nombre des ennemis que vous pourrez dénombrer. Si vous voulez que les hommes soient vos amis, vous devez d’abord cesser d’être ennemis des hommes, puis devenir leurs amis. Si vous devenez amis des hommes, le nombre de vos ennemis va diminuer beaucoup, voire disparaître tout à fait. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que, dans ce cas, vous aurez Dieu pour ami. L’essentiel pour votre salut, c’est que vous ne soyez l’ennemi de personne, et non pas que vous n’ayez aucun ennemi. Car si vous êtes ennemi de certaines personnes, alors vous-même et vos ennemis empêchent votre salut; tandis que si vous êtes ami des hommes, alors vos ennemis aident inconsciemment à bâtir votre salut. Ah, si chaque homme songeait seulement au nombre d’hommes dont il est l’ennemi, plutôt que de s’interroger sur le nombre d’hommes qui sont ses ennemis ! En un jour, le visage sombre de ce monde serait aussi lumineux que le soleil.

Le commandement du Christ de faire aux hommes ce que nous souhaitons qu’ils fassent pour nous est naturel et si évidemment bon, qu’il est étonnant et honteux que cela ne soit pas, depuis fort longtemps, devenu une habitude quotidienne pour les hommes.

Nul ne souhaite que les hommes lui fassent du mal - que nul donc ne fasse du mal aux hommes. Chacun souhaite que les hommes lui fassent du bien - que chacun donc fasse du bien aux hommes.

Chacun souhaite que les hommes lui pardonnent quand il fait une faute - que lui-même pardonne aux hommes quand ils ont fait une faute.

Chacun souhaite que les hommes partagent sa tristesse et s’associent à sa joie - que lui-même partage la tristesse des autres et s’associe à leur joie.

Chacun souhaite que les hommes disent de bonnes paroles à son sujet et qu’ils le congratulent, qu’ils le nourrissent quand il a faim, qu’ils lui rendent visite quand il est malade et qu’ils le protègent quand il est pourchassé - qu’il agisse donc de même avec les hommes.

Cela est valable pour les individus comme pour les groupes d’hommes, les clans familiaux, les peuples et les États voisins. Si cela devenait une règle adoptée par toutes les corporations, peuples et États, la méchanceté et les luttes entre classes disparaîtraient, la haine entre les peuples cesserait, de même que les guerres entre Etats. C’est le remède pour toutes les maladies et il n’y en a pas d’autre.

Le Seigneur continue ainsi : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vousfaites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs afin de recevoir l’équivalent (Lc 6, 32-34). Cela signifie que si vous attendez qu’on vous fasse du bien pour le rendre en faisant vous-même du bien, vous ne faites ainsi aucun bien. Dieu attend-il que les hommes méritent que le soleil les réchauffe, avant d'ordonner au soleil de les réchauffer? Ou bien agit-Il d’abord par miséricorde et par amour? La miséricorde est une vertu qui agit, non une vertu qui attend. Dieu le montre à l’évidence depuis la création du monde. Jour après jour depuis la création du monde, Dieu répand de Sa main puissante de riches dons à toutes Ses créatures. Car s’il attendait que Ses créatures Lui donnent d’abord quelque chose, le monde n’existerait pas, ni aucune créature dans le monde. En aimant ceux qui nous aiment, nous ressemblons à des commerçants faisant du troc. En ne faisant du bien qu’à ceux qui nous en font, nous nous comportons en débiteurs remboursant leur dette. Or la miséricorde n’est pas une vertu qui se contente de rembourser ce qui est dû, mais une vertu qui ne cesse de faire des débiteurs. L’amour, lui, est une vertu qui ne cesse de faire des débiteurs, sans attendre de remboursement. Si nous prêtons à quelqu’un dont nous espérons qu’il nous le rendra, nous ne faisons que transférer notre argent d’une caisse à l’autre. Ce que nous avons prêté, nous le considérons comme étant à nous, tout autant que quand il était entre nos mains.

Il serait fou cependant de penser qu’avec de telles paroles, le Seigneur nous apprend à ne pas aimer ceux qui nous aiment et à ne pas faire du bien à ceux qui nous en font. Il souhaite simplement nous dire qu’il s’agit là d’un niveau inférieur de vertu, auquel les pécheurs eux-mêmes ont facilement accès. C’est le plus petit degré du bien, qui rend ce monde pauvre et les hommes servilement mesquins et étroits d’esprit. Lui souhaite élever les hommes au plus haut niveau de vertu, d’où on peut voir toute la richesse de Dieu et des mondes divins et où le cœur d’esclave mesquin et effrayé devient un cœur épanoui et libre de fils et d’héritier. L’amour envers ceux qui nous aiment n’est que la première leçon dans le domaine infini de l’amour; faire du bien à ceux qui nous en font n’est qu’une école

préparatoire dans la longue série d’exercices à la philanthropie ; et prêter à celui qui va nous rembourser n’est que le premier et tout petit pas en direction du bien sublime, qui donne et n’attend pas de retour.

Qui le Seigneur désigne-t-Il ici comme pécheurs? Tout d’abord les païens, qui n’ont pas eu la révélation de la plénitude du mystère de la vérité et de l’amour de Dieu. Ils sont pécheurs parce qu’ils se sont éloignés de la vérité originelle et de l’amour de Dieu ; au lieu de Dieu, ils ont pris ce monde pour référence législative, ce qui leur a appris à n’aimer que ceux qui les aiment et à ne faire du bien qu’à ceux qui leur en font. Le grand mystère de la vérité et de l’amour de Dieu se révèle de nouveau à travers le Seigneur Jésus, dans un éclat encore plus grand qu’au début de la création ; Il se révèle d’abord à travers le peuple juif, mais pas seulement pour lui-même mais pour tous les peuples de la terre. Mais comme Dieu a préparé les Juifs pendant des milliers d’années à travers la loi et les prophètes pour les amener à comprendre et adhérer pleinement à la révélation du mystère, le Seigneur appelle des pécheurs les autres peuples endurcis dans le paganisme. Sous ce terme de pécheurs - plus grave que celui de païens -, Il comprend tous ceux qui ont eu la révélation du mystère de la vérité et de l’amour mais qui ne s’y sont pas tenus, et sont revenus, comme des chiens à leur vomis, au niveau le plus bas du bien. Parmi ceux-ci, il y a un grand nombre d’entre nous qui portent le nom de chrétiens mais se montrent dans leurs actes comme des païens très primitifs.

Quel est notre mérite, si nous aimons ceux qui nous aiment et faisons du bien à ceux qui nous en font? Ne s’agit-il pas d’un simple retour de ce que nous avons reçu ? Ne mérite des louanges que l’acte qui ressemble quelque peu à l’action de l’amour divin.

«Aimez vos ennemis, dit le Seigneur, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car II est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants. Montrez- vous compatissants, comme votre Père est compatissant» (Lc 6, 35-36). Tels sont les sommets les plus hauts où le Christ peut élever l’homme ! Tel est l’enseignement jamais entendu avant Lui ! Tel est l’éclat de la dignité humaine, impossible à imaginer même par les plus grands sages de l’histoire ! Telle est la philanthropie de Dieu qui fait fondre tout le cœur humain dans une seule larme !

Aimez vos ennemis. Il ne dit pas : ne faites pas mal à ceux qui vous ont fait mal, car ce n’est pas assez; il ne s’agit alors que de tolérance. Il ne dit pas non plus : aimez ceux qui vous aiment, car il s’agit d’une attente de l’amour. Mais II dit : aimez vos ennemis ; il faut non seulement se montrer tolérant ou patient à leur égard, mais il faut les aimer. L’amour est une vertu active, agissante, une vertu qui se manifeste.

Mais l’amour envers ses ennemis n’est-il pas artificiel? Telle est l’observation faite par les non-chrétiens. Ne voyons-nous pas que nulle part dans la nature, il n’existe d’exemple d’amour envers ses ennemis, mais seulement envers ses amis ? Que peut-on répondre à cela ? D’abord que notre foi ne connait que deux natures : l’une, inaltérée, non enténébrée et non touchée par le mal du péché, telle qu’Adam et Eve l’avaient connue, et l’autre, corrompue, enténébrée et atteinte par le mal, telle que nous l’observons sans cesse dans ce monde. Au sein de la première nature, l’amour pour ses ennemis est tout à fait naturel ; dans cette nature, l’amour est comme l’air que respirent toutes les créatures. C’est d’ailleurs la nature véritable que Dieu avait créée. De cette nature, l’amour divin se répand dans notre propre nature, telle la lumière du soleil à travers les nuages. Tout ce qui sur la terre possède l’amour véritable est issu de cette nature. Au sein de l’autre nature, la nature terrestre, l’amour envers ses ennemis pourrait, du fait de sa rareté, paraître artificiel. Mais il n’est toutefois pas artificiel mais - par rapport à la nature terrestre, surnaturel, ou plutôt pré-naturel, puisque l’amour n’entre absolument pas dans cette nature pécheresse à partir de la nature originelle, sans péché et immortelle, qui a existé avant notre nature.

Mais l’amour envers ses ennemis est si rare qu’on doit l’appeler artificiel, disent d’autres observateurs. S’il en est ainsi, la perle elle aussi est artificielle, comme le diamant et l’or. Eux aussi sont rares, mais qui les qualifie d’artificiels ? Il est vrai que l’Église du Christ est seule à connaître de nombreux exemples d’un tel amour. De même qu’il existe des plantes qui poussent dans une région donnée de la terre, de même cette plante inhabituelle, cet amour inhabituel ne pousse et ne s’épanouit que sur le site de l’Église du Christ. Celui qui souhaiterait se persuader de l’existence des très nombreux exemples de cette plante et de sa beauté, doit lire les Vies des apôtres du Christ, des pères et confesseurs de la foi chrétienne, des défenseurs et des martyrs de la grande vérité et de l’amour du Christ.

S’il n’est pas impossible, un tel amour est du moins exceptionnellement difficile, disent encore d’autres observateurs. En vérité, il n’est pas facile à mettre en œuvre, notamment pour celui qui se forme à cet amour dans l’éloignement de Dieu, et non à proximité de Dieu, qui est le seul à donner

force et nourriture à un tel amour. Comment n’aimerions-nous pas ceux que Dieu aime ? Dieu ne nous aime pas plus que nos ennemis, surtout si nous sommes également des ennemis d’autres hommes. Et qui parmi nous pourrait dire que personne au monde ne l’appelle son ennemi? Si le soleil de Dieu ne réchauffait et que la pluie n’arrosait que ceux que personne ne considère comme des ennemis, il serait vraiment difficile que le moindre rayon de soleil descende sur terre et que la moindre goutte de pluie tombe sur la poussière terrestre. Quel grand cas les hommes font de l’hostilité à leur égard ! Le péché a insufflé la peur chez les gens, et cette peur les pousse à suspecter des ennemis dans toutes les personnes qui les entourent. Dieu qui est sans péché et sans peur, ne soupçonne personne et aime tout le monde. Il nous aime tellement que même quand, sans que nous ayons fait quelque chose de répréhensible, nous nous retrouvons entourés d’ennemis, nous devons croire que cela a été fait en Sa connaissance et pour notre bien. Soyons équitables et disons que ces ennemis sont nos grands auxiliaires sur la voie du progrès spirituel. S’il n’y avait pas eu d’hostilité de la part de certains hommes, de très nombreux chrétiens agréables à Dieu ne seraient pas devenus des amis de Dieu. Même l’hostilité de Satan s’avère utile à ceux qui sont pleins d’ardeur envers Dieu et le salut de leur âme. Qui fut preuve d’un plus grand zèle à l’égard de Dieu et qui aima plus le Christ que l’apôtre Paul ? Or ce même apôtre raconte que quand le Christ lui révélait de nombreux mystères, il fut permis au démon maléfique d’être près de lui et de l’importuner: Et pour que l’excellence même de ces révélations ne m’enorgueillisse pas, il m’a été mis une écharde en la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter —pour que je ne m'enorgueillisse pas! (2 Co 12, 7). Si même le démon, à son insu, s’avère utile à l’homme, comment des hommes, nécessairement des ennemis moins féroces que le démon, ne lui seraient-ils pas de quelque utilité ? On pourrait même aller jusqu’à dire que, souvent, les amis d’un homme s’avèrent plus néfastes pour son âme que ses ennemis. Le Seigneur Lui-même a dit: on aura pour ennemis les gens de sa famille (Mt 10, 36 ; Mi 7, 6). Ceux qui vivent sous le même toit avec nous et qui s’empressent tellement de prendre soin de nos corps et de notre confort, sont souvent les adversaires les plus féroces de notre salut. Car leur amour et leurs soins ne s’adressent pas à notre âme, mais à notre corps. Combien de parents ont ruiné l’âme de leur fils, combien de frères celle d’un frère, combien de sœurs celle d’une sœur, combien d’épouses celle de leur mari ! Et tout cela par amour pour eux ! Ce fait, qui se vérifie quotidiennement, constitue une raison majeure

supplémentaire pour ne pas se consacrer trop à l’amour de nos proches et amis, ni nous priver d’aimer nos ennemis. Faut-il de nouveau souligner que souvent, très souvent, nos ennemis sont nos véritables amis ? Le fait qu’ils nous importunent nous est utile ; le fait de nous déformer contribue à notre salut; le fait qu’ils contrecarrent notre vie apparente, physique, nous aide à nous retirer en nous-mêmes, à trouver notre âme et à implorer le Dieu vivant pour notre salut. En vérité, nos ennemis sont souvent ceux qui nous sauvent de la ruine, que nos proches nous préparent en affaiblissant involontairement notre caractère et en faisant grossir notre corps aux dépens de notre âme.

Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, dit le Seigneur. Cela signifie : faites du bien à tout homme sans distinction, qu’il vous aime ou non ; suivez l’exemple de Dieu qui fait du bien à chacun, publiquement et secrètement. Si votre bien ne guérit pas votre ennemi de son humeur hostile, votre mauvaise action le guérira encore moins. Faites donc du bien même à ceux qui ne demandent rien et prêtez à tous ceux qui le demandent, mais donnez comme si vous en faisiez don, comme si vous rendiez ce qui n’est pas à vous et non comme si vous donniez ce qui vous appartient. Si votre ennemi ne reçoit aucun bien de vous, néanmoins vous pouvez faire beaucoup de bien pour lui. Le Seigneur ne dit-Il pas : Aimez Dieu et priez pour vos persécuteurs (Mt 5, 44)? Priez donc Dieu pour vos ennemis, et ainsi vous leur faites du bien. Si votre ennemi ne reçoit aucune aumône ni aucun service de vous, Dieu recevra votre prière pour lui. Et Dieu adoucira son cœur et le fera revenir à de meilleures dispositions à votre égard. Transformer un ennemi en ami, n’est pas aussi difficile qu’on le croit. Si cela est difficile aux hommes, cela est possible à Dieu. Celui qui transforme le sol gelé en terre chaude où poussent les fleurs, est en mesure de faire fondre la glace d’hostilité dans le cœur des hommes et d’y faire fleurir les fleurs parfumées de l’amitié. Bien entendu, le plus important n’est pas que votre ennemi après le bien que vous lui avez fait, change et devienne votre ami ; le plus important est que, du fait de sa haine envers vous, il ne perde pas son âme. C’est pour cette dernière grâce qu’il faut prier Dieu, non pour la première. Pour votre propre salut, il est très peu important de savoir que, dans cette vie, vous avez plus d’amis ou d’ennemis ; mais il est très important que vous ne soyez l’ennemi de personne, tout en étant l’ami de tous dans votre cœur, vos prières et vos pensées.

Si vous agissez ainsi, grande sera votre récompense. De qui viendra-t- elle ? Peut-être dans une certaine mesure, des hommes, mais principalement

de Dieu. Quelle récompense ? Vous serez les fils du Très-Haut et vous pourrez appeler Dieu, notre Père. Et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra (Mt 6, 6), sinon aujourd’hui, du moins demain. Sinon demain, cela sera fait à la fin du monde, devant tous les anges et les hommes. Quelle est la plus grande récompense que nous aurions pu escompter, sinon d’être appelés fils de Dieu et d’appeler le Très-Haut notre Père ? Mais le fils unique du Très-Haut, c’est seulement Jésus-Christ, qui a été le seul jusqu’à présent à appeler Dieu Son Père. Or voilà que ce même honneur est promis aussi à nous, qui sommes tombés dans l’erreur et le péché ! Que signifie cet honneur? Cela signifie que nous nous retrouverons là où II demeure pour l’éternité (Jn 14,3), dans la gloire dont II sera auréolé, dans une joie sans fin. Cela signifie que l’amour de Dieu nous accompagne constamment, à travers toutes les épreuves et souffrances de cette vie, et qu’il nous oriente vers notre bonheur ultime. Cela signifie aussi que nous ne resterons pas dans la tombe après notre mort, mais ressusciterons, comme Lui-même a ressuscité. Cela veut dire que nous n’avons été mis sur cette terre que de façon provisoire, comme sur une île des morts, et que nous attendent des honneurs, la gloire et la beauté éternelle de la demeure du Père céleste. Faut-il d’ailleurs énumérer tous les biens qui attendent un orphelin lors de son adoption par un monarque terrestre ? Il suffit de dire que tel orphelin a été adopté par un roi, et chacun peut pressentir toutes les richesses qui attendent l’orphelin. Mais notre adoption n’est pas le fait des hommes, mais de Dieu, car nous serons fils du Plus-Haut, dont le Fils est le Seigneur Jésus Lui-même, le Roi des rois. Dieu nous adopte non du fait de nos mérites, mais du fait des mérites de Son Fils Unique, comme le dit l’Apôtre : car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans Christ Jésus (Ga 3, 26; Jn 1, 12). Le Christ nous reçoit comme Ses frères, parce que Dieu le Père nous reçoit comme Ses fils.

En fait, il n’y a rien qui puisse nous rendre méritants au point d’être appelés fils du Dieu vivant. Il est grotesque d’imaginer que nous puissions, par quelque action que ce soit, même un très grand amour envers nos ennemis, mériter et obtenir ce que le Seigneur Jésus promet à Ses fidèles serviteurs. Nous séparer de tout ce que nous possédons et le donner aux pauvres ; jeûner tous les jours de notre vie et nous tenir en prière nuit et jour jusqu’à l’extrême limite ; nous détacher en esprit de notre corps comme d’une pierre froide et devenir spirituellement impassibles et insensibles à l’égard de ce monde matériel ; nous laisser insulter et écraser par tout le monde et nous offrir en pâture aux bêtes affamées - tout cela est dérisoire par rapport à la richesse, la gloire et la douceur indicible qu’apporte le fait d’être adopté par Dieu. Il n’y a pas d’acte de charité sur cette terre ni d’amour dans l’homme mortel, qui seraient de nature à faire d’un homme mortel, un fils de Dieu et citoyen immortel du royaume céleste. Mais l’amour du Christ comble ce qui est impossible à l’homme. Qu’aucun de nous ne se glorifie du fait que son amour pourra le sauver et que ses mérites lui ouvriront la porte du paradis.

C’est pourquoi le commandement d’aimer nos ennemis, aussi imposant et difficile soit-il, n’est qu’un geste que Dieu exige de nous afin de nous admettre dans Son voisinage, dans Ses somptueuses demeures célestes. Il nous demande de suivre ce commandement, afin de montrer que nous souhaitons, plus que tout le reste, accéder au Royaume et à cette adoption. Il nous le demande afin que nous ayons foi en Sa parole et que nous montrions notre obéissance envers le Seigneur Jésus. En quoi Adam a-t-il mérité le paradis ? En rien ; c’est l’amour de Dieu qui lui a confié le paradis. Qu’est-ce qui a fait tenir Adam au paradis jusqu’à sa chute ? L’obéissance envers Dieu, seulement l’obéissance. Quand lui et sa femme ont commencé à mettre en doute le commandement de Dieu, ce simple soupçon constituait une transgression de ce commandement, les faisant tomber dans le péché mortel de la désobéissance. Lors de la Nouvelle Création, le Seigneur Jésus nous demande ce qu’il avait demandé à Adam et Eve au paradis, c’est-à-dire la foi et l’obéissance - la foi que chacun de Ses commandements est porteur de salut, et l’obéissance inconditionnelle à chacun de Ses commandements. Il a établi Ses commandements, y compris celui sur l’amour de ses ennemis, afin que nous ayons foi en Sa parole et fassions preuve d’obéissance envers Sa parole. D’ailleurs, si un seul de Ses commandements n’était pas bon et salvateur pour nous, nous l’aurait-Il donné ? Il savait très bien si tel commandement était naturel ou artificiel, possible ou impossible ; l’essentiel pour nous est qu’il a donné un tel commandement, et notre devoir, si nous nous voulons du bien, est de le suivre. De même que le malade absorbe avec foi et obéissance le médicament donné par le médecin - ce remède fut-il sucré ou amer - de même nous sommes tenus, affaiblis et enténébrés par le péché, d’accomplir avec foi et obéissance tout que nous commande le Médecin philanthrope de nos âmes et le Seigneur de notre vie, Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Gloire et louange à Lui, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingtième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur le Seigneur qui ressuscite

(Lc 7,11-16)

Nombre d’individus se sont proclamés sauveurs de l’humanité, mais qui parmi eux a jamais songé à sauver l’homme de la mort?

L’histoire a connu beaucoup de vainqueurs, mais qui parmi eux a vaincu la mort ?

De nombreux monarques ont régné sur la terre ; ils ont eu des millions d’êtres vivants comme sujets, mais qui parmi eux a jamais inclus les morts au nombre de leurs sujets vivants ? Personne, sauf l’unique et incomparable Seigneur Jésus-Christ. Il n’est pas seulement l’homme nouveau, Il est le nouveau monde et le Créateur du nouveau monde. Il a détruit aussi bien le champ des vivants que le champ des morts, et a semé la nouvelle semence de la vie. Pour Lui, les morts étaient comme des vivants, et les vivants comme des morts. La mort ne marquait pas la frontière de Son royaume. Il a aboli cette frontière et étendu Son royaume à partir d’Adam et Eve et jusqu’au dernier homme né sur terre. Il a considéré la vie et la mort des hommes différemment de n’importe quel mortel. Il a regardé et vu que la vie ne se terminait pas dans la puanteur du corps, mais aussi qu’une véritable mort s’était emparée de certains hommes avant même leur mort physique. Il a vu de nombreux vivants dans les tombeaux et de nombreux morts dans des corps vivants. Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme a-t-Il dit à Ses apôtres (Mt 10,28). La puanteur du corps ne s’accompagne donc pas de la mort de l’âme ; celle-ci peut intervenir à la suite des péchés mortels, avant ou après, sans rapport avec la mort physique.

Par son exemple spirituel, le Seigneur Jésus a déchiré le temps comme la foudre les nuages, et devant Lui sont apparues des âmes vivantes, aussi bien de ceux qui sont morts depuis longtemps que de ceux qui ne sont pas encore nés. Le prophète Ezéchiel avait eu la vision d’une vallée pleine d’ossements de défunts, sans pouvoir savoir, avant que Dieu le lui révèle, que ces ossements allaient revivre. Fils d'homme, ces ossements vivront-ils ? lui demanda le Seigneur. Je dis: Seigneur, Seigneur, c’est toi qui le sais (Ez 37, 3). Le Christ ne regardait pas les os morts, mais les âmes vivantes qui avaient habité et qui allaient habiter dans ces os. Le corps et les ossements humains ne sont que le vêtement et les instruments de l’âme. Ce vêtement vieillit et s’effrite comme une robe élimée. Mais Dieu régénérera cette tenue et la fera revêtir aux âmes des défunts.

Le Christ est venu chasser une très ancienne crainte des hommes, mais aussi apporter une peur nouvelle pour ceux qui commettent des péchés. La crainte ancienne des hommes est la crainte devant la mort physique ; la peur nouvelle doit être celle de la mort spirituelle, peur que le Christ a consolidée. Dans la crainte de la mort physique, les hommes appellent le monde entier à l’aide ; ils s’incrustent dans ce monde, ils se propagent dans ce monde ; ils s’emparent de ce monde à la seule fin de s’assurer le plus long séjour de leur corps, le plus long et le plus indolore possible. Insensé, dira le Seigneur à un homme riche matériellement mais pauvre spirituellement, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura (Lc 12, 20) ? Insensé, voilà comment le Seigneur appelle celui qui a peur pour son corps, mais n’a pas peur pour son âme. Le Seigneur ajoute : Attention, gardez-vous de toute cupidité, car au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens (Lc 12, 15). Mais de quoi donc vit l’homme? Il vit par le Dieu vivant, qui par Sa parole, fait renaître l’âme, laquelle fait revivre le corps. Par Sa parole, le Seigneur Jésus a ressuscité et continue à ressusciter les âmes pécheresses, les âmes mortes avant même la mort physique. Il a en outre promis qu’il ressusciterait aussi les dépouilles mortelles des hommes défunts. Par la rémission des péchés, par Son enseignement vivifiant et Son corps et Son sang très purs, Il a ressuscité et continue à ressusciter des âmes mortes. Le fait que, a la fin des temps, Il allait ressusciter aussi des corps défunts, Il l’a confirmé autant par Ses paroles qu’en accomplissant la résurrection de plusieurs morts durant Sa vie terrestre ainsi que par Sa propre résurrection. En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient — et c’est maintenant — où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront (Jn 5,25). Un grand nombre de grands pécheurs et pécheresses ont entendu la voix du Fils de Dieu et ont revécu spirituellement. Mais de nombreux morts physiques ont aussi entendu la voix du Fils de Dieu et se sont remis à vivre. Un de ces cas est décrit dans l’évangile de ce jour.

Il advint ensuite que Jésus se rendit dans une ville appelée Nain. Ses disciples et une foule nombreuse faisaient route avec Lui (Lc 7, 11). Cela se passait peu après la guérison miraculeuse du fils du centurion romain à Capharnaüm. Se hâtant d’accomplir le plus possible de bonnes actions, et de donner ainsi un exemple merveilleux à tous Ses fidèles, le Seigneur était parti de Capharnaüm en passant par le mont Thabor. C’est près de cette montagne, sur la pente du mont Hermon, que se trouve encore aujourd’hui le village de Nain, qui fut jadis une cité entourée de murs. Le Seigneur était accompagné d’un groupe important de disciples et de gens des environs. Ils avaient tous assisté aux nombreux miracles du Christ à Capharnaüm, mais ils voulaient voir et entendre encore plus. Car les miracles du Christ étaient quelque chose qu’on n’avait jamais entendu ni vu auparavant en Israël, et Ses paroles étaient comme des flots de miel et de lait.

Quand II fut près de la porte de la ville, voilà qu’on portait en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve; et il y avait avec elle une foule considérable de la ville (Lc 7, 12). A peine le Seigneur fut-il arrivé à la porte de la ville avec la foule qui Le suivait, Lui le vivant, que vint à leur rencontre une procession, qui sortait de la ville et accompagnait un mort. C’est ainsi que se rencontrèrent le Maître et le serviteur, Celui qui donne la vie et celui qui était mort. Le mort était un adolescent, comme on le voit d’après les mots que lui adresse le Christ: Jeune homme! et dans le fait que le Seigneur le rend à sa mère, après l’avoir ressuscité. Sa mère devait être issue d’une famille aisée et connue, comme ‘l’indique la foule considérable de la ville qui l’accompagnait.

En la voyant, le Seigneur eut pitié d’elle et lui dit: «Ne pleure pas» (Lc 7,13). C’est à cause de cette mère que la foule était si considérable, parce qu’elle venait d’une famille honorable et aussi à cause du choc terrible que représentait pour elle la perte de son fils unique. La tristesse devait être grande dans toute l’assistance et cette tristesse était accrue par les pleurs désespérés et les lamentations de la mère. Car si nous nous attendons tous à être soutenus dans notre chagrin, quand la mort nous enlève un être très cher, la présence des autres peut à peine diminuer notre peine et notre désespoir. Il existe un sentiment secret, qui se saisit de tous ceux qui se tiennent autour du mort, un sentiment qu’on manifeste rarement : c’est la honte des hommes devant la mort. Non seulement les hommes ont peur de la mort, ils ont aussi honte devant la mort. Cette honte est la preuve, une preuve plus forte que la peur, que la mort est la conséquence du péché humain. De même que le malade a honte de montrer sa blessure secrète au médecin, de même tous les hommes conscients ont honte de faire état de leur mortalité. Cette honte devant la mort prouve notre origine immortelle et notre vocation immortelle. Les animaux se cachent pour mourir, comme si eux aussi éprouvaient de la honte devant leur mortalité. Et quelle honte observe-t-on chez de très éminents hommes spirituels ! A quoi nous servent tout notre bruit et vacarme, toute notre vanité, tous les honneurs et titres de gloire au moment où nous sentons que se brise le réceptacle terrestre où notre vie a habité ? La honte se saisit de nous, autant pour la faiblesse de ce réceptacle qu’à cause de la vérité insensée avec laquelle nous avons rempli ce réceptacle tout au long de notre vie. Pourquoi le cacher: la honte s’empare de nous à cause de la puanteur avec laquelle nous avons rempli ce récipient et qui se dégagera de lui après la mort, non seulement sur la terre mais aussi dans le ciel. Car le contenu de notre esprit procure soit un parfum soit une puanteur aussi bien à l’âme qu’au corps humain, reflétant la manière dont l’esprit a été rempli pendant la vie : par le parfum du ciel ou la puanteur du péché.

Le Seigneur Jésus eut pitié de ces gens désespérés. Il a souvent montré de la compassion devant l’impuissance humaine. A la vue des foules II en eut pitié, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de berger (Mt 9, 36). Quand les brebis voient leur berger, elles ne sont ni lasses ni prostrées. Si tous les hommes avaient sans cesse le Dieu vivant sous les yeux, ils ne seraient ni las ni prostrés. Mais certains Le voient, d’autres cherchent à Le voir, d’autres ne Le voient absolument pas, alors que d’autres se moquent de ceux qui Le voient ou Le cherchent. C’est pourquoi les hommes sont désemparés et prostrés, chacun devenant son propre berger et chacun suivant son propre chemin. Si les hommes avaient une peur de Dieu deux fois moins forte que celle qu’ils éprouvent devant la mort, ils n’auraient pas peur de la mort; et même plus que cela - la mort serait inconnue dans ce monde ! Dans ce cas-ci, le Seigneur a eu particulièrement pitié de la pauvre mère, lui disant: Ne pleure pas! Il a vu dans son âme et a lu tout ce qui s’y trouvait. Son mari était mort, elle se sentait seule ; et voilà que son fils unique vient de mourir et elle se sent absolument seule. Et où est le Dieu vivant? Quelqu’un peut-il se sentir seul en compagnie de Dieu ? Et un homme véritable peut-il avoir une compagnie aussi proche que celle de Dieu ? Dieu ne nous est-Il pas plus proche que le père et la mère, les frères et sœurs, les fils et les filles ? Il nous donne et nous reprend des proches, mais ne s’éloigne pas de nous ; Son regard sur nous ne vieillit pas et Son amour envers nous ne change pas. Toutes les morsures de la mort sont calculées pour que nous nous blottissions le plus possible auprès de notre Dieu, le Dieu vivant.

Ne pleure pas! dit le Seigneur à la mère très attristée. Celui qui s’exprime ainsi ne pense pas, comme nombre d’entre nous, que l’âme du garçon mort est descendue dans la tombe avant le départ du corps. Celui-ci sait où se trouve l’âme du défunt, Il tient précisément l’âme sous Son pouvoir. Quant à nous, nous essayons de réconforter avec les mêmes mots - « ne pleure pas ! » -, bien que notre cœur soit lui aussi rempli de larmes. Mais en dehors de cela et de la compassion, nous nous sentons impuissants à proposer quoi que ce soit d’autre aux personnes attristées. La puissance de la mort a tellement dépassé notre force que nous rampons comme des insectes dans son ombre; en enterrant un défunt, nous avons l’impression d’enterrer une partie de nous-mêmes dans les ténèbres tombales de la mort. Le Seigneur ne dit pas : Ne pleure pas! à cette femme, pour lui montrer qu’il ne faut surtout pas pleurer le mort. Lui-même a pleuré Lazare qui venait de mourir (Jn 11, 35), comme II a pleuré par avance ceux, très nombreux, qui périront lors de la déchéance de Jérusalem (Lc 19, 41) ; enfin, Il a loué ceux qui pleurent - car ils seront consolés (Mt 5, 4) ! Rien n’apaise ni ne purifie l’homme autant que les larmes. Dans la méthodologie orthodoxe du salut, les larmes figurent parmi les moyens les plus importants de purification de l’âme, du cœur et de l’esprit. Il nous faut non seulement pleurer les morts, mais aussi les vivants, et en particulier nous-mêmes, comme le Seigneur l’a recommandé aux femmes de Jérusalem : Ne pleurez pas sur moi! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants! (Lc 23, 28). Il y cependant une différence entre les larmes. L’apôtre Paul ordonne aux Thessaloniciens : il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres, qui n’ont pas d’espérance (1 Th 4, 13), tels des païens ou des athées. Car ceux-ci regrettent les défunts comme si ceux-ci étaient totalement perdus. Les chrétiens, eux, doivent regretter les morts non comme s’ils étaient perdus, mais comme des pécheurs, ce qui implique que leur tristesse doit toujours être reliée à une prière adressée à Dieu afin qu’il pardonne les péchés du défunt et lui accorde la grâce d’entrer dans Son royaume céleste. A cause de leurs propres péchés, les chrétiens doivent avoir de la tristesse et pleurer sur eux-mêmes, et plus ils le feront, mieux cela vaudra ; ils n’auront pas toutefois à le faire autant que ceux qui n’ont pas la foi ni l’espérance, mais au contraire, précisément parce qu’ils ont la foi dans le Dieu vivant et l’espérance dans la miséricorde divine et la vie éternelle.

Si les larmes sont si utiles, au sens chrétien, pourquoi alors le Seigneur dit-Il à la mère de l’enfant mort: « Ne pleure pas » Il s’agit d’un cas très différent. Cette femme pleurait comme quelqu’un qui n’a pas d’espoir ; en outre, elle ne pleurait pas sur les péchés de son enfant, ni sur ses propres péchés, mais sur la perte physique de son enfant, sa soi-disant destruction et sa séparation éternelle avec lui. Cependant, le Fils de Dieu, le maître des vivants et des morts, était présent. En Sa présence, on ne devait pas pleurer, de même qu’on ne devait pas jeûner. Quand des pharisiens reprochèrent au Seigneur que Ses disciples ne jeûnaient pas comme le faisaient les disciples de Jean, le Seigneur répondit: Pouvez-vous faire jeûner les compagnons de l’époux pendant que l’époux est avec eux (Lc 5, 33-34) ? De même, doit-on verser des larmes en présence de Celui-qui-donne-la-vie et dans le Royaume duquel il n’y pas de morts mais seulement des vivants ? Mais cette veuve affligée ne connait pas le Christ ni la force de Dieu. Elle est déchirée par le chagrin désespéré d’avoir perdu son fils unique, le même chagrin qu’éprouvaient à cette époque tous les autres Juifs ainsi que les Grecs, qui n’avaient pas ou n’avaient plus la foi en la résurrection des morts. Devant le désespoir d’un tel chagrin né de l’ignorance, le Seigneur miséricordieux fut attristé et lui dit: Ne pleure pas ! Il ne lui dit pas de ne pas pleurer, dans le sens où nombre de gens disent aujourd’hui « ne pleurez pas ! » aux familles attristées par la mort d’un proche, parce que les larmes ne le feront pas revenir, car tel est le destin que nous suivrons tous un jour! C’est une consolation qui ne console pas que nous apportons aux autres, qui ne nous console d’ailleurs pas quand elle s’adresse à nous. Le Christ pense à autre chose quand II dit à cette femme: Ne pleure pas! Il lui dit cela en pensant: Je suis là! Je suis le berger de toutes les brebis et aucune d’elles ne peut se cacher de moi, sans que je sache où elle se trouve. Ton fils n’est pas mort comme tu l’imagines ; son âme s’est seulement séparée de son corps. Je possède le pouvoir sur son âme comme sur le corps. A cause de ton chagrin et à cause de ton ignorance et de ton incrédulité, comme de l’ignorance et de l’incrédulité de tout cela autour de toi. Je vais de nouveau réunir l’âme de cet enfant et son corps, et le ramener à la vie, non pas tant à cause de lui qu’à cause de toi et de ce peuple. Afin que tous croient que le Dieu vivant veille sur les hommes et que je suis celui qui devait venir comme Messie et Sauveur du monde.

C’est dans ce sens, par conséquent, que le Seigneur a dit à cette mère : Ne pleure pas ! Et après avoir dit cela, Il est passé à l’acte.

Puis, s’approchant, Il toucha le cercueil et les porteurs s’arrêtèrent. Et II dit: «Jeune homme, je te le dis, lève-toi» (Lc 7, 14). Toucher le cercueil ou les affaires du mort était considéré chez les Juifs comme impur, et était interdit. Cette interdiction pouvait avoir un sens tant que Dieu était respecté en Israël et que la vie humaine était placée au-dessus de tout sur terre. Mais quand la vénération due à Dieu diminua ainsi que le respect de la vie humaine, alors de nombreux commandements, dont ceux-ci, devinrent des superstitions. Cela fut aussi le cas, par exemple, de la circoncision et du fait de ne pas travailler le jour du sabbat. L’esprit de tels commandements fut complètement perdu, et à l’esprit se substitua la vénération de la forme ou de la lettre des commandements. Le Christ restituait l’esprit et redonnait vie à ces commandements, mais les cœurs des chefs du peuple, gardiens de la Loi divine, s’étaient tellement obscurcis et endurcis qu’ils voulurent tuer le Christ parce qu’il s’était occupé de malades le jour du sabbat (Jn 5,16). Pour eux, le samedi était plus important que l’homme, même plus important que le Fils de Dieu. Mais le Seigneur ne se préoccupait pas de la colère de ces dirigeants ; Il continuait à souligner en toutes circonstances que la vie et le salut de l’âme humaine importaient plus que les anciennes traditions et habitudes engourdies. C’est ce qu’il souhaitait souligner aussi en cette circonstance, en touchant le cercueil du mort, contrairement à la Loi. Mais le miracle de la résurrection, accompli en l’occurrence par le Seigneur, était tellement écrasant que les responsables juifs, impuissants, ne se risquèrent pas à ouvrir la bouche pour faire la moindre observation.

Jeune homme, je te le dis, lève-toi! Le Seigneur Jésus donne cet ordre au mort en Son nom, et non comme les prophètes Moïse et Elisée, quand ils priaient Dieu de ressusciter des morts. Eux étaient des serviteurs du Dieu vivant, alors que Lui est Son Fils unique. Avec Son pouvoir divin, le Seigneur donne donc l’ordre à ce garçon de revivre et de se lever. Je te le dis! Avec ces mots que le Seigneur n’a jamais utilisés lors d’une autre résurrection des morts, Il veut montrer et affirmer qu’il accomplit cet acte exclusivement par Sa puissance divine. Il souhaite ainsi montrer qu’il dispose du pouvoir sur les morts comme sur les vivants. Car ce miracle n’est pas survenu à cause de la foi de la mère de ce garçon, comme dans le cas de la résurrection de la fille d’un notable nommé Jaïre; et personne, dans le cortège accompagnant le mort, ne s’attendait à un miracle aussi impressionnant, comme lors de la résurrection de Lazare. Non, ce miracle ne s’est pas produit à cause de la foi de quelqu’un, ni à la suite de l’attente de quelqu’un, mais exclusivement par la puissance de la parole du Seigneur Jésus.

Et le mort se dressa sur son séant et se mit à parler. Et 11 le remit à sa mère (Lc 7, 15). La créature avait entendu son Créateur et avait obéi à Son commandement. La même puissance divine qui avait d’abord insufflé le souffle de vie à la poussière et de cette poussière créé un homme, agissait aussi maintenant, afin que la poussière morte revive, que le sang se remette à circuler, que les yeux se remettent à voir, que les oreilles se remettent à entendre, que la bouche se remette à parler et que les os avec la chair se remettent en mouvement. Où que se trouvât alors l’âme du jeune homme mort, elle entendit la voix de son Supérieur et revint aussitôt dans le corps, afin de répondre avec le corps à l’ordre qu’il lui avait donné. Son sujet entendit la voix de son Roi et obtempéra aussitôt. Le jeune homme se redressa, s’assit dans le cercueil et se mit à parler. Pourquoi se mit-il aussitôt à parler? Pour que les gens ne s’imaginent pas qu’il s’agissait d’une illusion et ne songent pas qu’un spectre était entré dans son corps et l’avait fait se dresser dans le cercueil. Tous doivent entendre la voix et les paroles de celui qui vient de revivre, afin qu’il n’y ait pas le moindre doute sur le fait que c’est bien lui, non un autre dans son corps. C’est pour la même raison que le Seigneur prend le garçon dans son cercueil et le remet à sa mère : Et 11 le remit à sa mère. Quand sa mère l’aura reconnu, accueilli et serré dans ses bras, alors s’évanouiront la peur et le soupçon chez les autres assistants. Le Seigneur le prend par la main et le remet à sa mère afin de montrer qu’il le lui remet comme un don, maintenant comme à l’époque où elle lui a donné naissance. La vie est un don de Dieu. La vie de tout homme est issue de la main de Dieu. Dieu n’hésite jamais à prendre toute créature humaine par la main et l’introduire dans cette vie terrestre, temporelle. C’est aussi pour cela que le Seigneur prend l’enfant ressuscité et le remet à sa mère, afin de lui montrer que ce n’est pas en vain qu’il lui a dit : Ne pleure pas! En lui disant ces mots, Il songeait déjà à lui apporter une consolation non seulement en paroles, que la malheureuse mère pouvait entendre en ces journées de la part de nombreux amis, mais en faisant un geste représentant un réconfort inattendu et parfait. Enfin, le Seigneur a accompli un tel acte aussi pour nous apprendre que, quand nous faisons une bonne action, nous devons la faire personnellement, délicatement et avec bienveillance, et non par l’intermédiaire d’autrui, sans délicatesse et avec ennui, comme si nous voulions nous débarrasser au plus vite de celui à l’égard de qui nous faisons preuve de miséricorde. Observez combien il y a de beauté et d’amour dans chaque parole et chaque mouvement de notre Seigneur et Sauveur! En cette circonstance, comme toujours auparavant et après cela, Il montre non seulement que chaque don de Dieu est parfait mais que la manière dont Dieu nous le donne l’est également.

Tous furent saisis de crainte et ils glorifiaient Dieu en disant: « Un grand prophète s'est levé parmi nous et Dieu a visité Son peuple» (Lc 7,16). Par son comportement très prévenant avec cet enfant et sa mère, le Christ réussit à éliminer la crainte des chimères et des tours de magie, mais la peur ne disparut pas. Cette peur était bonne, parce que c’était la peur de Dieu et quelle suscitait les louanges et la célébration de Dieu. Le peuple parla du Christ comme d’un grand prophète. Le peuple attendait l’arrivée d’un grand prophète, dont Dieu avait déjà promis à Moïse qu’il l’enverrait au peuple d’Israël (Dt 18,18). Ce peuple ne pouvait s’élever au point de concevoir que le Christ était le Fils de Dieu. Mais l’esprit de ce peuple, tellement obscurci et écrasé par ses dirigeants, était néanmoins capable de s’élever au point de considérer le Christ Seigneur comme un grand prophète. Si les chefs du peuple de Jérusalem, qui observaient en même temps les miracles accomplis en très grand nombre par le Christ, avaient été capables de s’élever au moins jusqu’à la capacité de compréhension du peuple ordinaire, ils se seraient retenus de commettre le crime terrible de la condamnation et de l’exécution du Fils de Dieu. Mais chacun agissait selon son esprit et son cœur: le Christ rendait la vie aux morts, alors que les dignitaires juifs prenaient la vie aux vivants. Lui était ami- des-hommes, eux étaient des homicides et des déicides. Lui faisait des miracles pour le bien; eux faisaient des prodiges de méchanceté. Mais à la fin des fins, ces dignitaires malfaisants ne furent capables d’enlever la vie qu’à eux-mêmes. Tous les prophètes qu’ils avaient tués sont restés vivants à jamais près de Dieu et des hommes, alors que les autres sont restés cachés comme des serpents dans l’ombre de ces prophètes, se déplaçant de génération en génération et recevant de chaque génération condamnation et malédiction. De même, en tuant le Christ, ce n’est pas Lui qu’ils ont tué, mais eux-mêmes. Celui qui avait si facilement ressuscité les autres est ressuscité, Lui-même, apparaissant dans le ciel comme sur la terre comme la plus grande lumière, celle qui s’embrase au fur et à mesure qu’elle s’éteint et ne cesse de briller davantage. C’est grâce à cette lumière que nous vivons, respirons et nous réjouissons. Cette Lumière des lumières va se montrer encore une fois, et bientôt, à la terre et à tous les vivants et les morts. Cela se produira quand le Seigneur Jésus viendra clore l’histoire humaine, ressusciter les morts dans les tombeaux et juger tous les êtres humains ayant vécu sur terre, depuis Adam jusqu’à la fin des temps. Alors, une nouvelle fois et de la manière la plus imposante, s’accompliront les paroles du Sauveur: En vérité', en vérité, je vous le dis, l'heure vient - et c'est maintenant - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront» (Jn 5,25). Le miracle de la résurrection du fils de la veuve de Nain a eu lieu par compassion envers cette mère plongée dans le chagrin, et pour nous aider à avoir foi dans la résurrection ultime et générale, le miracle des miracles, dans la justice qui est au-dessus de toute justice, dans la joie qui est au-dessus de toute justice. Gloire et louange Au Seigneur Jésus, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-et-unième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le seigneur semeur

(Lc 8, 5-15)

Le monde entier est un long récit, composé de récits innombrables.

Comme un récit déjà raconté, ce monde revêt un caractère passager, ainsi que tout ce qu’il contient. Mais la substance spirituelle, qui se cache dans l’enveloppe de ces récits, demeure durablement et ne meurt pas.

Ceux dont ces récits nourrissent seulement les yeux et les oreilles, continuent à avoir faim spirituellement. Car l’esprit se nourrit de la substance de ces récits ; or eux ne sont pas capables de parvenir à ce noyau.

Un être charnel et sensible se nourrit des feuillages verts de très nombreux récits et reste toujours affamé et harcelé par la faim. Un être spirituel recherche la substance de ces très nombreux récits et, ne se nourrissant que de la substance, il est rassasié et rempli de paix.

Ces récits correspondent aussi à toutes les choses existantes car, comme les feuillages verts ou comme les écorces, ils enveloppent une substance cachée. Ces récits, ce sont aussi tous les événements qui se produisent, car ils ne sont que le revêtement d’une substance spirituelle, d’un noyau spirituel, d’une nourriture spirituelle. Placé dans ce monde, l’homme est comme immergé dans la mer de la sagesse divine énoncée dans les récits. Or celui qui ne regarde cette sagesse qu’avec ses yeux, ne voit rien d’autre que la robe dans laquelle cette sagesse est enveloppée ; il regarde et voit la toilette de la nature, mais ne voit pas l’esprit et la substance de la nature ; il écoute et entend la nature, mais n’écoute et n’entend que de simples voix, sans comprendre le sens. De même que la substance de la nature ne se donne pas à voir à l’œil nu, de même son sens ne se donne pas à entendre à l’oreille.

En vérité, ce monde est pitoyable et lugubre dans sa précarité fugace, et celui qui s’accrochera à lui comme à quelque chose de substantiel en soi, devra déchoir et se lamenter de douleur et de honte. Mais ce monde constitue un riche trésor d’enseignements sous forme de récits et celui qui aura ainsi compris le monde et tiré profit de lui, ne tombera pas dans la déchéance et n’aura pas honte.

Pour instruire les hommes, le Seigneur Jésus Lui-même a souvent eu recours à des récits observés dans la nature, c’est-à-dire des choses et des événements ayant eu lieu dans ce monde. Souvent, Il prenait pour exemples des choses et des événements ordinaires, afin de montrer la substantifique moelle et le contenu profond qui se cachent au fond de ces récits. Les hommes ordinaires cherchent une signification spirituelle dans des événements extraordinaires et rares, comme des chutes d’étoiles, des tremblements de terre, de grandes guerres, etc. Seuls des hommes extraordinaires cherchent et trouvent un sens spirituel dans des événements ordinaires, très fréquents, quotidiens. Le plus extraordinaire parmi les êtres extraordinaires ayant foulé cette terre, le Seigneur Jésus, a considéré des faits très ordinaires de la vie quotidienne pour révéler aux hommes le mystère de la vie éternelle. Qu’y a-t-il de plus ordinaire que le sel, le levain, le soleil, un moineau, l’herbe et les lis des champs, le blé et l’ivraie, la pierre et le sable ? Aucun de ceux qui regardent chaque jour tout cela avec leurs yeux, ne songerait à y chercher des mystères cachés du royaume de Dieu. Le Christ s’est justement arrêté sur ces objets, attirant l’attention des gens sur eux, afin de révéler des mystères célestes incommensurables, cachés sous leur apparence extérieure. Tout aussi simples et ordinaires sont les événements dont le Seigneur s’est servi afin de présenter et d’expliquer la vie spirituelle de l’homme, toute l’histoire de la déchéance et du salut des hommes, la fin du monde et le Jugement Dernier, ou la miséricorde divine à l’égard des pécheurs. Pendant des siècles, les hommes ont observé des événements ordinaires semblables à ceux décrits dans les récits sur le semeur et la semence, le bon grain et l’ivraie, les talents, le fils prodigue, les injustes vignerons, mais nul n’imaginait que, sous les feuillages de ces récits, se cachait une substance aussi nourrissante pour l’âme humaine, avant que le Seigneur n’en fît Lui-même le récit, interprétant leur signification et dévoilant leur substance.

L’évangile de ce jour concerne le célèbre récit du Christ sur le semeur, qui relate en apparence un événement très ordinaire mais qui dans sa substance profonde, recèle le Seigneur Jésus Lui-même et l’âme humaine, l’enseignement évangélique et l’origine de la chute et le chemin du salut des âmes humaines - tout cela à la fois.

Le semeur est sorti pour semer sa semence (Lc 8, S). Comme ce début est simple et solennel à la fois ! Le temps est venu de semer, les gelées et les neiges ont préparé la terre, le sol a été labouré, le printemps est arrivé, et le semeur est sorti pour semer. Le semeur est sorti de chez lui, pour aller dans son champ afin de semer sa semence - non celle d’autrui mais la sienne. Telle est la simplicité apparente de ce récit. Mais voici sa profondeur interne : le semeur, c’est le Christ, la semence, c’est l’enseignement vivifiant de l’Évangile. Le genre humain a été secoué et préparé au milieu de douleurs et de souffrances millénaires, d’errances et de lamentations, afin de recevoir la semence divine de l’enseignement divin ; des prophètes avaient labouré le champ des âmes humaines et le Christ a brillé comme le printemps après un hiver très long et glacé et, tel un semeur, Il est sorti pour semer. Les prophètes étaient des laboureurs, Lui est le semeur. Si les prophètes ont semé des semences ça et là, ce n’étaient pas leurs semences, elles avaient été prêtées par Dieu. Le Christ est venu semer Sa semence. Le semeur est sorti - mais d’où est-Il sorti et pour aller où ? Le Fils de Dieu est sorti de l’aile éternelle de Son Père, mais II ne s’en sépare pas. Il est apparu dans le corps d’un homme, afin de servir en homme aux hommes. Il est apparu comme la lumière qui émane du soleil, mais sans se séparer du soleil. Il est apparu comme un arbre issu de sa racine, sans se séparer de sa racine. Les âmes humaines, ce sont Ses champs ; Il est sorti sur Ses champs. Il est le semeur véritable, entouré de toutes parts par la paix à cause de sa propriété indiscutable ainsi que de la pureté et de la rectitude de ses chemins, à l’inverse de serviteurs venus de maisons étrangères pour semer leurs semences sur des champs ne leur appartenant pas, qui s’oublient parfois dans leurs forfaits, s’approprient ce qui n’est pas à eux et le présentent comme étant à eux, ce qui les conduit à vivre entourés par l’inquiétude et la peur.

Et comme il semait, une partie du grain est tombée au bord du chemin ; elle a été foulée aux pieds et les oiseaux du ciel ont tout mangé. Une autre est tombée sur le roc et, après avoir poussé, elle s’est desséchée faute d'humidité. Une autre est tombée au milieu des épines et, poussant avec elle, les épines l’ont étouffée. Une autre est tombée dans la bonne terre, a poussé et produit du fruit au centuple. Et, ce disant, il s’écriait: «Entende, qui a des oreilles pour entendre!» (Lc 8,5-8). Ces derniers mots montrent que ce récit contient un sens caché. En effet, si tous les hommes ont des oreilles et peuvent facilement entendre les mots de ce récit, tous ne possèdent pas l’oreille spirituelle nécessaire pour entendre l’esprit qui respire dans ce récit. C’est pourquoi le Seigneur dit: Entende, qui a des oreilles pour entendre!

Tout ce récit est clair et authentique même quand on n’y voit que la description d’un événement ordinaire. Tout agriculteur peut à partir de sa propre expérience confirmer que tout se passe bien ainsi avec une semence semée dans un champ. Chacun d’eux vous expliquera ses efforts et ses difficultés autour de ce travail : empêcher que des routes traversent le champ, enlever les pierres qui encombrent, défricher les broussailles et les brûler, afin de rendre ainsi tout le champ parfaitement exploitable. Mais ce récit n’a pas été raconté pour décrire ce que chacun peut y voir, mais à cause du sens caché dont nul auparavant n’était au courant. Ce récit a donc été raconté à cause de la vérité profonde, durable et spirituelle qui s’y cache.

Le champ représente les âmes humaines, des parties diverses du champ symbolisent la diversité des âmes humaines. Certaines âmes ressemblent au terrain au bord du chemin ; d’autres au sol pierreux du champ ; d’autres sont comme le buisson d’épines, alors que d’autres encore sont comme la bonne terre, éloignée du chemin et dépourvue de pierres et d’épines. Pourquoi le semeur ne sème-t-il pas la semence seulement sur la bonne terre, mais aussi sur le chemin, sur la pierre et dans le buisson d’épines? Parce que la Bonne Nouvelle de l’Evangile est publique, non secrète ; elle n’est ni secrète ni réservée à un certain nombre de gens, comme cela fut le cas de nombreux enseignements autoproclamés, sombres et maléfiques, chez les Grecs et les Égyptiens, dont le but était d’étendre le pouvoir d’un homme ou d’un groupe d’hommes sur d’autres hommes, non le salut des âmes humaines. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour; et ce que vous entendez dans le creux de l'oreille, proclamez-le sur les toits (Mt 10, 27). C’est ce qu’ordonnait le Seigneur à Ses disciples - le Semeur principal aux autres semeurs. Il le faisait parce qu’il souhaite le salut de toutes les âmes humaines, car II veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4), voulant que personne ne périsse (2 P 3,9). Si le Seigneur n’avait semé Son enseignement divin que parmi les hommes bons, alors les mauvais auraient eu le prétexte de dire qu’ils n’avaient même pas entendu parler de l’Évangile. Ils auraient ainsi attribué leur déchéance à Dieu et non à leur état de pécheurs. Mais ils ne chuteront pas par la faute de Dieu, car Dieu est juste, et aucune culpabilité ne saurait même s’approcher de l’éclat de Sa justice.

Le fait que trois parties de la semence soient perdues n’est ni le fait du semeur, ni de la semence, mais de la terre elle-même. De même que ni le Christ ni Son saint enseignement ne sont coupables de la déchéance

de nombre de gens, mais ces gens eux-mêmes. Car ils ne consacreront pas d’efforts ni d’amour pour que le grain qui a été semé se développe, c’est-à-dire le protéger des mauvaises herbes et le préserver jusqu’au moment de donner des fruits. Mais même si trois parties du champ restent infertiles, Dieu aura une récolte abondante de Sa parole. Comme Il avait dit à travers le prophète : Ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l'objet de sa mission (Is 55,11). Le fait que certains hommes n’ont pas utilisé la parole de Dieu, ne signifie pas que cette parole a été semée en vain. Tout est possible à Dieu: Il peut faire en sorte que Sa récolte soit plus abondante dans la bonne terre. Dans le pire des cas, Sa parole reviendra vers Lui, sous la forme du talent enterré par le mauvais serviteur, ou comme la paix apportée à une maison et non accueillie par cette maison. Comme le Seigneur a dit aux Apôtres d’invoquer la paix pour toute maison où ils entrent. Si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; si elle ne l’est pas, que votre paix vous soit retournée (Mt 10, 13).

Mais écoutons le Seigneur Lui-même révéler le sens profond de ce récit. En effet, ce récit est l’un des rares épisodes de l’Évangile dont le Christ Lui-même a donné le sens. Il l’a fait parce que les Apôtres eux- mêmes le lui ont demandé : Ses disciples lui demandaient ce que pouvait bien signifier cette parabole. Il dit: «A vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu ;pour les autres, c’est en paraboles, afin qu’ils voient sans voir et entendent sans comprendre» (Lc 8, 9-10). Pour les apôtres, ce récit paraissait, du fait même de sa simplicité, difficilement compréhensible et transposable à la vie spirituelle. Selon l’évangéliste Matthieu, les disciples demandèrent d’abord: Pourquoi leur parles-tu en paraboles} (Mt 13, 10) L’évangéliste Luc ignore cette question et en rapporte une autre: que signifie cette parabole ? Le Christ apporte une réponse aux deux questions. D’abord, Il fait une distinction entre Ses disciples en train de l’écouter et Ses autres auditeurs. Bien que les disciples fussent des hommes simples, la grâce de Dieu était avec eux ; bien qu’ils ne fussent pas à cette époque complètement initiés, leur vision spirituelle était suffisamment ouverte pour connaître les mystères du Royaume de Dieu. Il était donc possible de leur parler directement, sans le recours aux paraboles; en revanche, s’adresser aux autres était impossible sans paraboles. Mais même aux Apôtres, il n’était pas toujours possible de parler sans utiliser des paraboles, comme le montre le dernier discours du Christ: Tout cela, je vous l'ai dit en figures. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures (Jn 16, 25). Pourquoi le Christ s’adresse-t-Il au peuple en paraboles ? S’il leur parlait directement, sans avoir recours à des récits, les gens regarderaient avec leurs yeux charnels et ne verraient rien ; ils écouteraient avec leurs oreilles charnelles et n’entendraient rien. Car les questions spirituelles ne se voient pas avec des yeux de chair, ni ne s’entendent avec des oreilles de chair. Le sens de ces paroles est explicité dans le passage suivant de l’évangéliste Matthieu : C’est pour cela queje leur parle en paraboles :parce qu’ils voient sans voir et entendent sans entendre ni comprendre (Mt 13,13). Cela signifie que, quand le Seigneur leur parle de vérités spirituelles toutes nues, sans les habiller dans des récits ni les confronter à des événements observés dans le monde sensoriel, les gens ne voient pas ces vérités, ils ne les entendent pas ni ne les comprennent. Toutes les vérités spirituelles émanent de l’autre monde - du monde spirituel, céleste - et ce n’est qu’avec la vue, l’ouïe et l’entendement spirituels quelles peuvent être remarquées et comprises. Or ces vérités spirituelles se présentent dans ce monde-ci habillées en choses et en événements. De nombreuses personnes ont perdu la vue, l’ouïe et l’entendement nécessaires pour les vérités spirituelles. Nombre de gens ne regardent que la tenue, n’entendent que la voix extérieure et ne comprennent que les caractéristiques, les formes et la nature des objets et des événements. C’est la vision charnelle, l’ouïe charnelle et l’entendement charnel. Le Seigneur Jésus a reconnu la cécité des gens et c’est pourquoi, en Maître très sage, Il conduit les hommes des choses physiques vers les choses spirituelles et des constatations physiques vers les constatations spirituelles. C’est pourquoi II leur parle en paraboles, c’est-à-dire sous la forme de récits uniquement accessibles à leur vue, leur ouïe et leur entendement.

Ayant ainsi répondu à cette première question, le Seigneur aborde un second point: Voici donc ce que signifie la parabole: la semence, c’est la parole de Dieu. Ceux qui sont au bord du chemin sont ceux qui ont entendu, puis vient le diable qui enlève la Parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et soient sauvés (Lc 8,11-12). Le Seigneur avait dit au peuple: une partie du grain est tombée au bord du chemin ; elle a été foulée aux pieds et les oiseaux du ciel ont tout mangé, tandis qu’il dit aux disciples : puis vient le diable qui enlève la Parole de leur cœur. Le premier extrait conduit au second extrait, qui explique le premier. De même que des passants foulent aux pieds une semence qui est ensuite mangée par des oiseaux, de même le diable piétine et mange la récolte de Dieu, la Parole divine dans le cœur des hommes. C’est pourquoi le propriétaire avisé clôture son champ et en repousse l’accès ; c’est pourquoi l’homme sage barre l’accès à son cœur, afin que l’esprit maléfique n’y vienne pas et n’y piétine pas tout ce qui a été semé par Dieu dans le cœur humain. Le chemin qui passe à travers notre cœur est emprunté par une foule de gens et de démons. La semence divine est alors détruite par la foule qui la piétine tout en semant des semences maléfiques. Un cœur ainsi décomposé et ouvert à tous, ressemble à une femme adultère qui trompe son mari et se transforme en dépôt fétide d’ordures où se précipitent volontiers des oiseaux rapaces, c’est-à-dire des démons. Nulle âme humaine n’est plus agréable pour eux que celle qui a fait d’elle-même une voie ouverte. Sur les pierres et dans les épines poussent quelques semences, tandis qu’elle ne peut pousser sur les routes fréquentées par les passants, où elle est aussitôt écrasée, puis emportée par le démon.

La semence divine ne s’épanouit et ne porte des fruits que dans une âme chaste, qui n’est pas une route ouverte mais un champ clôturé et interdit d’accès. S’il fallait expliquer un récit par un autre récit, alors la parabole sur la semence pourrait être explicitée par la parabole de la femme de mauvaise vie.

Pourquoi le diable enlève-t-il la Parole divine du cœur des hommes ? Le Seigneur l’explique par ces mots : de peur qu’ils ne croient et soient sauvés. Cela montre de façon évidente que la foi dans la Parole divine est le fondement de notre salut. Celui qui ne conserve pas la Parole de Dieu dans son cœur longtemps, longtemps - exclusivement la Parole de Dieu - ne peut voir son cœur réchauffé par la foi et par conséquent son âme ne peut être sauvée non plus. Tant que le cœur n’a pas été réchauffé par la Parole de Dieu, le diable se dépêche de voler et d’enlever la Parole divine du cœur. Heureux soit celui qui préserve la Parole divine dans le cœur comme son plus grand trésor, ne permettant ni aux hommes ni aux démons de piétiner ce saint produit et le disperser.

Ceux qui sont sur le roc sont ceux qui accueillent la Parole avec joie quand ils l'ont entendue, mais ceux-là n’ont pas de racine, ils ne croient que pour un moment, et au moment de l'épreuve ils font défection (Lc 8, 13). Ils sont semblables à l’esclave qui a passé de longues années au cachot, au moment où il voit que quelqu’un lui a ouvert la porte en lui criant : sors, tu es libre ! Cet esclave se réjouit d’abord et commence à préparer ses affaires pour sortir; mais quand il réalise qu’il devra s’habituer à une nouvelle façon de vivre et de se conduire, il prend peur devant cette nouvelle situation, inconnue, et préfère revenir dans les ténèbres, refermant lui-même la porte du cachot derrière lui.

La Parole de Dieu s’épanouit le plus lors des périodes de tempêtes et de vents contraires. Mais l’homme peureux, qui avait accueilli avec joie la Parole divine, prend peur devant la tempête et le vent, s’éloigne de la Parole de Dieu, la rejette et adhère de nouveau à sa condition terrestre. Si la terre donne rapidement des fruits, il faut attendre le fruit de la Parole divine. L’homme peureux est tiraillé par le doute: si j’abandonne les produits terrestres que je tiens dans la main, qui sait si j’arriverai à goûter les fruits que la Parole divine me promet ? Ainsi le peureux se met-il à douter de Dieu et à croire dans la terre ; il doute de la vérité et a foi dans le mensonge. Et la foi qui n’a pas encore pris racine dans son cœur de pierre s’évanouit, tandis que la Parole divine semée dans la pierre retourne au Semeur.

Des êtres peureux de ce type existent en grand nombre aujourd’hui parmi nous. Si au sommet de leur cœur commence à verdir la foi en Dieu, le terreau est peu profond et une roche dure se trouve en dessous. Quand ils se voient illuminés par le grand soleil de la vérité divine et qu’ils voient que la Parole divine est en quête de profondeur et que ses racines plongent jusqu’au plus profond du cœur, de l’âme et de l’esprit, ils prennent peur. Ils sont prêts à laisser Dieu entrer dans leur antichambre, mais en gardant toutes les autres pièces pour eux-mêmes. Mais quand ils voient combien le soleil de Dieu est fort et que dans son voisinage, aucune pièce ne saurait être laissée dans la pénombre, ils sont saisis par la peur. Si de tels hommes se retrouvent au milieu de périls - comme des tempêtes ou des vents contraires - ils font aussitôt machine arrière. L’indécision dans la foi consiste à servir un maître, tout en promettant d’en servir un autre. Les indécis servent en fait le diable, en promettant de servir Dieu. Mais comment Dieu pourrait avoir foi dans leur promesse si eux-mêmes n’ont pas cru à Sa promesse, contenue dans Sa parole ?

Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui ont entendu mais en cours de route les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie les étouffent, et ils n’arrivent pas à maturité (Lc 8,14). Les soucis, ce sont les épines, l’amour de la richesse, ce sont les épines, les plaisirs de la vie, ce sont les épines. La Parole de Dieu jaillit en tombant dans de telles épines. Mais elle ne peut se développer et arriver à maturité car elle est étouffée par les épines. La Parole de Dieu ne peut s’épanouir dans l’ombre. Elle ne se développe que dans un champ où elle représente le produit le plus important, laissant dans l’ombre tout le reste. Les soucis correspondent aux soucis de la vie physique, la richesse à l’enrichissement apparent, les plaisirs de la vie aux plaisirs mondains, charnels, éphémères et périssables. Ce sont de mauvaises herbes où la plante divine, très pure et tendre ne pousse pas. L’apôtre Pierre a dit: De toute votre inquiétude, déchargez-vous sur Lui, car Il a soin de vous (1 P 5, 7). Notre Seigneur Jésus-Christ ne nous charge que d’une seule préoccupation, celle concernant l’âme, le salut de l’âme. Il s’agit du souci principal; une fois qu’on y a pourvu, le reste est réglé de lui-même. Tous les autres petits soucis étouffent la semence de ce souci principal ; en l’absence de cette préoccupation essentielle, les autres soucis paraissent insignifiants, même si l’homme doit vivre avec eux pendant mille ans. La richesse véritable, c’est le don de Dieu, non le fait d’enlever quelque chose aux hommes ou à la nature. Qui sefie en la richesse tombera, mais les justes pousseront comme le feuillage (Pr 11, 28). Un tel homme mourra mécontent et amer, comme un mendiant, et se présentera tout nu devant le Tribunal de Dieu. Quant aux plaisirs ? Ne s’agit-il pas de mauvaises herbes et d’épines qui étouffent la Parole de Dieu ? Et est-ce que les plaisirs terrestres sont vraiment tels que les imaginent ceux qui y aspirent? Écoutons donc quelqu’un qui s’est plongé tout entier dans les plaisirs terrestres, écoutons le roi Salomon confesser ce qui suit à son propre sujet: Je n'ai rien refusé à mes yeux de ce qu'ils désiraient, je n'ai privé mon cœur d’aucune joie, carje me réjouissais de tout mon travail [...]. Alors je réfléchis à toutes les œuvres de mes mains et à toute la peine que j’y avais prise, eh bien, tout est vanité et poursuite de vent, il n’y a pas de profit sous le soleil ! (Qo 2, 10-11). Et voici ce que déclare le père de Salomon, plus sage que Salomon : La loi du Seigneur est parfaite, réconfort pour l’âme (Ps 19, 8) ; Ton témoignage est à jamais mon héritage, il est la joie de mon cœur (Ps 119,111) ; Joie pour moi dans ta promesse, comme à trouver grand butin (Ps 119,162). Le plaisir véritable et, par conséquent, la richesse et la joie se trouvent dans la Parole de Dieu. Toute la richesse de ce monde, les plaisirs et les joies ne sont que quelques feuilles de récit par rapport à la richesse des plaisirs et des joies dans le monde spirituel, au Royaume de Dieu.

Ceux qui sont placés dans la bonne terre sont ceux qui écoutent la Parole, la conservent dans un cœur bon et pur, et donnent des produits dans le labeur. Ayant dit cela, Jésus s’écria: «Entende, qui a des oreilles pour entendre!» Cette bonne terre, ce sont de bonnes âmes, qui ont soif de vérité et faim d’amour. De même que le cerf court à la recherche de l’eau, de même ces bonnes âmes courent dans la sécheresse désertique de ce monde afin d’étancher leur soif et de calmer leur faim grâce à la vérité éternelle et à l’amour impérissable. Et quand sur ces âmes tombent la rosée et la manne céleste venue de la bouche du Christ, elles nagent dans la joie, montent jusqu’au ciel et donnent une récolte infinie. Un seul chemin traverse ces âmes, et seul le Christ le parcourt; ce chemin est fermé pour tout autre passant et voyageur. Dans de telles âmes, il n’y a ni pierrailles ni épines, mais uniquement une bonne terre pure, fertile et moelleuse où ne pousse qu’une seule récolte, celle que Christ notre Seigneur a semée. On dit alors que la Parole du Christ est conservée dans un cœur bon et pur. Les hommes bons ne conservent pas la Parole du Christ écrite sur un papier, car une telle feuille est extérieure à l’homme et pourrait se perdre ; ils ne la conservent pas non plus dans leur mémoire, car la mémoire humaine est à la périphérie de l’homme et exposée à l’oubli. Les hommes la conservent donc au sein d’eux-mêmes, dans leur cœur, dans un cœur bon et pur, où il n’y a ni perte ni oubli, et elle déborde comme le levain et vient à maturité comme le grain de blé, en apportant, telle la vigne, la joie à l’homme, et arrosant, telle l’huile d’olive, toute l’existence humaine, aussi étincelante que le soleil.

Combien de fruits apporte la Parole du Christ dans la bonne terre ? Il y a ceux qui ont été semés dans la bonne terre: ceux-là écoutent la Parole, l’accueillent et portent du fruit, l’un trente, l’autre soixante, l’autre cent (Mc 4, 20). Voilà ce que le Seigneur a dit dans Sa miséricorde infinie et Sa condescendance envers les hommes. Il ne recherche pas la même chose de tous, demandant plus à certains et moins à d’autres, afin que le plus grand nombre d’âmes soit sauvé et en mesure d’hériter le Royaume céleste. L’évangéliste Luc mentionne seulement qu’une autre partie du grain est tombée dans la bonne terre, a poussé et produit du fruit au centuple, afin de montrer de façon générale la quantité de récolte dans la bonne terre. Matthieu et Marc évoquent trois volumes différents de récolte, qui donnent satisfaction au Maître. Ainsi s’exprime la même pensée que dans la parabole des talents. Le serviteur qui a rapporté dix talents et celui qui en a apporté quatre, ont été accueillis par le Maître avec les mêmes mots et reçu la même récompense : C’est bien, serviteur bon et fidèle - entre dans la joie de ton seigneur (Mt 25,21-23). Car le Royaume céleste contient aussi divers degrés de grandeur et de pouvoir et toutes les créatures sauvées ne sont pas placées au même degré, tout en se trouvant toutes dans un éclat indescriptible et une joie indicible. «Entende qui a des oreilles pour entendre!» C’est par ces mots que le Seigneur conclut l’interprétation de la parabole, comme II a précédemment terminé le récit lui-même par ces mêmes mots. Et, ce disant, il s’écriait! Il prononce les mêmes mots à deux reprises, et chaque fois, il est écrit qu’il s’écriait. Pourquoi ? Pour réveiller l’oreille intérieure des gens devenus sourds. Afin que résonne Sa sagesse vitale à travers les siècles et que toutes les générations humaines l’entendent jusqu’à la fin des temps. C’est pourquoi II s’écrie de nouveau et qu’il dit de nouveau : «Entende, qui a des oreilles pour entendre!» Ainsi s’exprime l’Ami des hommes, le seul ami de ceux sur qui des rapaces noirs se sont rués comme sur des charognes abandonnées; Il crie pour montrer le péril; Il crie pour montrer la seule voie étroite vers le salut et échapper ainsi au feu de la corruption et à la fumée de ce monde. Le doux Seigneur s’écrie car il s’agit ici du salut de la vie des hommes, non de vêtements, non de maisons, non de propriétés, mais de la vie. Son cri n’est pas un cri de colère contre les hommes, mais le cri d’une tendre mère qui voit ses enfants entourés de serpents, ce qui la fait crier! Les enfants jouent et ne voient pas les serpents, mais leur mère les voit. Quand les enfants remarquent les serpents, ils ne savent quel chemin prendre pour se sauver, mais leur mère le sait. C’est pourquoi la mère crie aux enfants. C’est pourquoi le Christ crie aux hommes, d’un bout à l’autre de l’histoire: «Entende, qui a des oreilles pour entendre ! » Gloire et louange au Seigneur vivant et vivifiant et notre Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-deuxième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur Lazare et l'homme riche

(Lc 16,19-31)

Les hommes ne cessent de se disputer au sujet de propriétés terrestres, et ces querelles lassantes et infructueuses ne connaissent pas de fin.

Les troupeaux se disputent les pâturages, mais le maître des uns et des autres se demande avec étonnement pourquoi ses troupeaux se disputent tellement ses pâturages, puisque lui-même prend soin des uns et des autres ?

L’homme se souvient de beaucoup de choses, mais il en est une qu’il ne parvient pas à mémoriser, aussi souvent lui fut-elle répétée, qui est que l’on entre dans ce monde sans aucun bien et que l’on en sort aussi sans aucun bien.

Les hommes ne cessent de se partager les terres. Ils paient de leur vie les frontières de leur domaine, mais les frontières restent mouvantes. On paie de plus en plus cher des choses ayant de moins en moins de valeur ; les hommes ne protestent pas beaucoup contre cela, au nom du droit, du patriotisme ou d’un autre principe réconfortant. Mais nul ne dit jamais que c’est une folie qu’une brebis ait donné sa vie pour une poignée d’herbe. Le problème de la propriété se résume finalement à un problème d’herbe, car tout ce que les hommes mangent et tout ce qui les vêt, c’est de l’herbe ou quelque chose d’encore plus inanimé que l’herbe. Au tout début de l’Écriture Sainte, il est dit que Dieu a donné aux hommes et aux bêtes sauvages, toutes les herbes portant semence et toute la verdure des plantes pour nourriture (Gn 1,29-30).

Quand on interroge les hommes pour savoir ce qui est plus important entre l’herbe et l’homme, la réponse unanime est : l’homme. Mais dans les faits, les hommes reconnaissent que l’herbe est plus importante que l’homme, quand ils sacrifient leur vie et celle des autres pour de l’herbe.

Mais même si la question de la propriété est une question d’herbe, elle représente néanmoins la principale pierre d’achoppement dans la vie humaine. Seuls ceux qui sont spirituellement très proches de Dieu ne butent pas contre cette pierre, passent à côté et la laissent délibérément derrière eux. Pour les autres, cette pierre scabreuse est un objet de controverses, un objet de discussions, un objet d’efforts et de labeur infinis, un thème qui envahit toute leur vie et finit par être leur monument funéraire.

Où se trouve aujourd’hui ‘l’Etat de César? Où est la puissance de Napoléon ? On peut encore en trouver des traces, sous telle ou telle forme, mais le plus important est de savoir où se trouve aujourd’hui le César amoureux du pouvoir, et l’imposant Napoléon? Le plus important est de savoir où sont les hommes, non où se trouve leur propriété. Mais on ne peut pas l’apprendre avant de savoir à qui appartiennent les hommes ?

A qui donc appartiennent les hommes? Celui qui aura résolu le problème de la propriété des hommes, résoudra facilement la question de la propriété humaine, tout comme il est facile aux cantonniers qui ont écarté la plus grosse pierre de la route de se débarrasser ensuite du gravier et des feuilles.

Quand les hommes essaient de résoudre seuls cette question, indépendamment du Christ Seigneur, comme ils le faisaient seuls pendant des milliers d’années, ils le résolvent de deux façons. La première solution consiste à penser que l’homme est la propriété de forces spirituelles maléfiques qui se cachent derrière la nature et sous le masque de la nature ; la seconde solution considère que l’homme est la propriété de la nature elle -même qui l’a créé, qui le conserve quelque temps, comme un meuble parmi d’autres meubles lui appartenant également, avant de le casser et de le tuer. Toutes les cogitations des hommes depuis la création du monde, qui n’ont emprunté aucune once de raisonnement au Christ, ne fournissent que ces deux réponses à la question de savoir à qui appartient l’homme.

La réponse du Christ à cette question est que l’homme est la propriété du Dieu Très-doux. A l’inverse des choses inanimées appartenant à quelqu’un, il s’agit d’un être libre et doué de raison, en tant que fils de Dieu. Cette solution n’est pas celle d’un philosophe, car s’il en avait été ainsi, nous n’y aurions pas cru — mais c’est la solution de Celui qui s’est incarné aux yeux de tous au milieu des hommes, issu de l’unique centre trinitaire de l’existence et de la vie, d’où la vie se propage dans l’ensemble des mondes. C’est pourquoi, nous aussi, nous croyons en cette solution et la considérons comme étant la seule véritable et la seule porteuse de salut. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une solution, mais du témoignage de Celui qui s’est manifesté aux yeux de tous.

Avec ce témoignage sont résolues toutes les questions relatives à la propriété humaine, toutes les questions d’économie et de politique sur terre. Si les hommes sont la propriété de Dieu, la nature est a fortiori la propriété de Dieu. Cela signifie que tout ce que l’homme appelle sa propriété est en fait la propriété de Dieu, empruntée à Dieu par les hommes. Cet emprunt aux hommes, Dieu l’a réparti de façon inégalitaire parmi les hommes. Pourquoi cette inégalité? Parce que les hommes sont des êtres libres et rationnels. Aux choses inanimées, Dieu a tout donné de façon égale. De même aux créatures semi-vivantes, c’est-à-dire dépourvues de liberté et de raison, Dieu a tout attribué égalitairement. Mais à Ses créatures libres et rationnelles, Dieu a tout donné de façon inégale, afin que soient démontrées leur raison et leur liberté ; afin que les hommes se rendent compte de leur dépendance mutuelle et fraternelle ; afin que la sage administration de ce qui leur a été prêté par Dieu leur permette d’obtenir leur salut et celui de leurs frères. C’est ainsi que ce prêt fait par Dieu - ce que les hommes nomment à tort leur propriété - ne représente qu’un moyen d’assurer le salut des hommes.

L’évangile de ce jour évoque le cas d’un homme riche qui n’avait pas du tout compris le sens de la propriété et qui a ensuite enduré de telles souffrances que le cœur se serre et les cheveux se dressent à la simple lecture de la description de ces souffrances.

Il y avait un homme riche qui se revêtait de pourpre et de lin fin etfaisait chaque jour brillante chère. Et un pauvre, nommé Lazare, gisait près de son portail, tout couvert d'ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche... Bien plus, les chiens eux-mêmes venaient lécher ses ulcères (Lc 16, 19-21). Voilà une scène terrible de l’inégalité terrestre. Mais attendez, plus tard nous verrons une scène encore plus effrayante de l’inégalité céleste. Quelle différence de situations : d’un côté un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, et de l’autre un mendiant couvert de blessures et de pus! D’un côté, un homme qui ne fréquente que des gens comme lui : riches, rassasiés, bien vêtus et gais ; de l’autre, un homme dont les chiens sont la seule compagnie ! D’un côté, la richesse, la bonne santé et la profusion jusqu’à satiété ; de l’autre, la misère noire, la maladie et la faim ! D’un côté, un tintamarre de chants, de jeux et de rires ; de l’autre, la quête silencieuse de miettes de pain, l’observation muette de l’écoulement du pus de son corps et l’attente silencieuse de la mort! Silencieusement et patiemment, car on ne dit pas que Lazare implorait de l’aide ou criait comme d’autres mendiants. Il attendait affamé, que des miettes tombent de la table du riche et restait silencieux. Par le cœur, il parlait avec quelqu’un, mais par la bouche il ne parlait avec personne. Que pouvait-il dire par la bouche de sa propre misère, quand tout son corps, entouré de chiens, en parlait avec plus d’éloquence que toutes les langues terrestres ?

Vous remarquerez un fait très important : le Seigneur ne mentionne pas le nom de l’homme riche, mais donne le nom du pauvre. Tout au long du récit, le nom de l’homme riche reste inconnu, alors que le nom de Lazare est mentionné sur terre comme au ciel. Qu’est-ce que cela signifie? N est-ce pas tout à fait contraire à l’habitude des hommes qui est celle de se souvenir du nom des gens riches et d’en faire mention, et de ne pas se rappeler le nom d’un pauvre et, s’ils s’en souviennent, de ne pas le mentionner? Telles des ombres anonymes, les mendiants se déplacent ou rampent sur cette terre au milieu des hommes, tous portant un nom générique - le mendiant -, tandis que le nom des gens riches se répand dans les salles, se retrouve dans les chansons, s’écrit dans les livres d’histoire et les journaux, est gravé sur les monuments.

C’est précisément pour cela que le Seigneur ne mentionne pas le nom de l’homme riche, afin de ne pas faire trop d’honneur à un homme tellement célébré par les hommes, et aussi de montrer que la justice de Dieu est différente de celle des hommes, et souvent absolument opposée à elle. Il n’est pas venu sur terre pour se comporter en tous points comme se comportent les hommes avec les autres hommes, mais pour montrer comment le ciel va se comporter avec les hommes. Et par le simple fait de ne pas mentionner le nom de l’homme riche, Il révèle un mystère céleste. Le nom de ce type de riches sera inconnu au ciel; il ne sera mentionné ni parmi les anges ni parmi les saints. Il sera effacé du livre des vivants. Le Seigneur devait savoir le nom de cet homme riche, comme II connaissait celui du pauvre, mais II ne voulait pas que Sa bouche vivifiante le prononçât, afin qu’il ne fût pas ainsi régénéré et ramené à la vie, car ce nom était déjà effacé du livre des vivants. Vous remarquerez que le Seigneur prenait particulièrement soin de ce que Ses lèvres ne mentionnassent jamais les noms d’Hérode, Pilate, Caïphe. Allez dire à ce renard! (Lc 13,32) dit-il en parlant d’Hérode, sans vouloir prononcer son nom. Déjà auparavant, Dieu avait déclaré à propos des païens : Faire monter leurs noms sur mes lèvres ? Jamais! (Ps 16, 4). En ce qui concerne les justes, le Seigneur Jésus avait dit: Réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les deux (Lc 10, 20). Le Seigneur leur recommande une réjouissance toute particulière, au-dessus de toute autre, même au-dessus de la joie qu’ils ont eue en voyant des esprits maléfiques se soumettre à eux.

Mais quel crime cet homme riche a-t-il commis, au point que le Seigneur ne mentionne même pas son nom? Le Seigneur ne l’accuse pas de vol, ni de mensonge, ni de débauche, ni de meurtre, ni de ne pas croire en Dieu, ni même d’avoir acquis sa fortune de façon frauduleuse. Il semble d’ailleurs que cet homme n’a pas acquis cette fortune, honnêtement ou non, mais qu’il en a hérité, car il est dit : Il y avait un homme riche, et non : il est devenu riche ou il s’est enrichi. Mais pourquoi le Seigneur l’accuserait-Il, quand son accusation vivante se trouve à la porte du palais, écrite non à l’encre sur le papier, mais par des blessures et du pus s’écoulant sur la peau de cet homme ? Il est indubitable que cet homme riche possédait tous les vices que la richesse apporte inévitablement à tout esprit frivole. Car celui qui tous les jours s’habille de façon fastueuse, se nourrit et boit en abondance et s’amuse joyeusement, ne pouvait avoir en lui la crainte de Dieu, ni s’abstenir de bavardages incessants, ni se retenir d’être glouton, ni empêcher son âme d’être orgueilleuse et vaniteuse, ni se priver de mépriser les autres, ni de se moquer des lieux saints de Dieu. Tout cela mène inévitablement et irrésistiblement l’homme à la débauche, à la tromperie, à la vengeance, au meurtre et au renoncement à Dieu. Or tous ces péchés et vices de l’homme riche, le Seigneur ne les mentionne pas. Dans Son récit, une seule transgression de cet homme riche est claire, qui est le mépris extrême affiché à l’égard de cet homme nommé Lazare, pour aucun autre motif que sa misère et sa maladie. Si Lazare avait été en bonne santé et vêtu de lin fin, et qu’il se fût présenté à la porte de l’homme riche, ce dernier l’aurait certainement accueilli et invité à sa table, il se serait adressé à lui en homme, il l’aurait traité en homme. Cependant, dans le Lazare misérable et couvert de pus, il ne voyait pas d’homme, ni ne le reconnaissait comme tel. Il méprisait cette créature divine, comme si elle n’existait pas. Il détournait son regard, afin de ne pas se salir. Il considérait être lui-même sa propre propriété, et estimait que sa richesse n’était pas un prêt fait par Dieu, mais un bien lui appartenant personnellement. Le talent que Dieu lui avait donné, il l’avait enfoui dans son propre corps et ne permettait pas que pussent s’en servir ceux qui en avaient besoin. Son cœur s’était alourdi dans la débauche et l’ivrognerie (Lc 21, 34), devenant complètement aveugle au monde de l’esprit et aux valeurs spirituelles. Il ne regardait qu’avec ses yeux de chair, n’écoutait qu’avec ses oreilles charnelles, ne vivait que sa vie charnelle. Son âme était aussi couverte de pus que le corps de Lazare. Son âme était l’image véritable du corps de Lazare et le corps de Lazare était l’image véritable de son âme. Ainsi Dieu avait-Il disposé deux hommes sur terre, afin d’être un miroir l’un pour l’autre, l’un dans son palais, l’autre à la porte du palais. L’éclat extérieur de l’homme riche était le miroir de l’intérieur de Lazare, tandis que le pus visible extérieurement sur Lazare était le miroir de l’intérieur de l’homme riche. Était-il nécessaire que le Seigneur énumérât tous les péchés de l’homme riche? Ils ont tous été annoncés d’une traite, jusqu’au dernier. L’insensibilité de l’homme riche envers Lazare a fait tomber le rideau qui dissimulait les immondices de son âme, et tout le dégoût qui en émane, pour les yeux, les oreilles, le nez et la bouche, a été dévoilé.

Telle est l’image de ces deux hommes aux situations inégales, sur terre ; l’un dont le nom était très bien connu des autres hommes et l’autre dont les hommes ne voulaient pas connaître le nom. Mais voici maintenant la situation inégale de ces deux hommes au ciel.

Or il advint que le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein dAbraham. Le riche aussi mourut, et on l’ensevelit. Dans l'Hadès, en proie à des tortures, il lève les yeux et voit de loin Abraham, et Lazare en son sein (Lc 16, 22-23). Les hommes riches meurent comme meurent les pauvres. Personne ne naît en ce monde pour y vivre éternellement, car ce monde lui-même est mortel et attend sa fin. Les riches meurent en soupirant après ce monde, tandis que les pauvres soupirent après l’autre. En quittant ce monde, le riche a quitté l’éclat, le faste et le plaisir ; Lazare, lui, en quittant ce monde a quitté la faim, le pus et les chiens. Mais regardez maintenant la moisson divine ! Quand le pauvre mourut, les anges prirent son âme et l’emportèrent au paradis ; mais quand le riche mourut, les anges quittèrent son catafalque mortuaire les mains vides. Sur un arbre en apparence pourri, les anges découvrirent et prirent un fruit merveilleux et mûr; mais sur un autre arbre couvert de feuillage vert, ils ne trouvèrent aucun fruit. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu (Lc 3, 9). Ces paroles prophétiques se sont littéralement vérifiées dans le cas du riche impitoyable. Il fut coupé à la fois physiquement et spirituellement: son corps fut jeté dans une tombe pour se consumer dans la terre, tandis que ‘son âme allait brûler en enfer. Les anges ne s’approchèrent même pas de sa dépouille mortelle, car ils savaient qu’il n’y avait rien pour eux; mais des démons et des hommes s’en approchèrent afin que les uns et les autres l’ensevelissent; les démons enfouirent l’âme en enfer, et les hommes enfouirent le corps dans la terre. Bien entendu, les gens se sont comportés de façon différente à l’égard des dépouilles mortelles de l’homme riche et de Lazare, comme ils l’avaient fait de leur vivant. La mort du riche fut annoncée de tous côtés, toute la ville fut émue et se pressa devant son corps aux funérailles. Le corps glacé, qui dans la mort avait peut-être pour la première fois un air de gravité depuis sa naissance, était de nouveau vêtu de pourpre et de lin fin, placé dans un cercueil en bois rare et en métal précieux et transporté à travers la ville dans un véhicule doré, conduit par des chevaux aux œillères rabattues noires, presque contraints d’exprimer eux aussi leur tristesse d’avoir perdu celui qui avait passé sa vie à jouer avec la compassion du ciel. Le corbillard était suivi par une foule d’amis, de parents et de serviteurs, tous plongés dans le deuil. De qui ? De celui qui avait refusé de donner même des miettes de sa table au pauvre mendiant affamé. Toute la ville s’était pressée sur sa tombe, pour entendre des discours vantant ses vertus et mérites pour la ville, la population et l’humanité, aussi admirables que la pourpre et le lin fin sur sa dépouille, qui n’avait plus besoin même des miettes tombées de la table de cette vie ; c’étaient des discours aussi mensongers que la vie de cet homme ; des paroles aussi vides que l’avait été son âme, en l’absence de bonnes œuvres. Enfin, le corps revêtu de pourpre et de lin fin fut mis en terre, non pour que les chiens le lèchent mais pour que les vers le mangent. Sur la tombe furent déposées des couronnes de fleurs et de verdure, en mémoire de celui qui avait perdu la couronne de la gloire céleste. On lui éleva un monument mentionnant en lettres dorées son nom, qui ne se trouvait pas dans le livre des vivants. Mais dans le millier de participants à cette parade inutile, il n’y en eut pas un seul à songer que l’âme de cet homme riche se trouvait à ce moment-là en enfer.

Et quel fut le cortège funèbre du pauvre Lazare ? Comme celui d’un chien trouvé mort dans la rue. Quelqu’un avait dû informer les autorités municipales que le corps d’un mendiant avait été trouvé mort dans la rue et que les autorités devaient se préoccuper de l’enterrer pour diverses raisons, dont deux en particulier: d’abord, le danger existe que les chiens ne le dévorent et n’en dispersent les restes à travers la ville ; ensuite, le danger existe que sa puanteur ne se propage dans la ville, au risque de l’étouffer. En outre, il est nécessaire de le faire sortir au plus vite de la ville et de l’enterrer, parce que son cadavre, recroquevillé, puant et en guenilles, blesse le regard des passants. Il n’y avait donc aucune raison liée à Lazare lui-même ; elles concernaient uniquement les habitants. Lui, le pauvre, était gênant pour les hommes de son vivant, et il en était de même après sa mort. Les autorités devaient renâcler devant cette nouvelle désagréable, trouver des hommes prêts à s’occuper de cette tâche désagréable et veiller à ce que ces hommes fussent rémunérés pour ce travail ! On se transmit alors la nouvelle : un mendiant est mort ! Qui va enterrer un mendiant ? Où et avec l’argent de qui? Qui est ce mendiant? se demandaient peut- être des enfants curieux. Drôle de question ! Qui avait connu et gardé en mémoire le nom d’un mendiant?

Voilà quelle était l’énorme différence entre ces deux hommes du point de vue de leur valeur aux yeux des hommes ! Mais le ciel attache peu d’importance à l’opinion des hommes, à leurs louanges comme à leurs crachats, à leurs décorations comme à leurs condamnations. Les jugements des hommes ne s’appliquent que jusqu’à la tombe des défunts ; au-delà, le ciel se saisit de leurs âmes et donne son jugement. Conformément à ce jugement du ciel, l’homme riche vêtu de lin a été jeté en enfer, tandis que Lazare couvert de pus a été élevé au ciel.

En enfer, en proie à de grandes tortures, le riche lève ses yeux et voit de loin Abraham, et Lazare en son sein. Peut-être pour la première fois de son existence, le riche porte son regard vers le haut. Sur terre, il ne regardait que lui-même et autour de lui ; n’ayant pas de souffrance, il ne levait jamais son regard vers le haut. Que soient donc bénies mille fois les souffrances qui nous assaillent en ce monde et nous forcent à lever nos yeux et notre cœur vers le Seigneur! Si ce malheureux homme riche n’avait pas maudit les souffrances sur terre et ne les avait pas fuies, ne cherchant que les rires et les jouissances, il aurait sur terre levé les yeux vers le ciel et se serait probablement sauvé de l’enfer, où il est illusoire de lever les yeux vers le haut. Le roi très sage avait déjà dit: Mieux vaut le chagrin que le rire, car avec un triste visage on peut avoir le cœur joyeux (Qo 7, 3). Cet homme riche avait passé sa vie à rire et à se réjouir et à travers le rire et les réjouissances, son cœur s’était complètement vidé de la crainte de Dieu. En enfer, quand il leva les yeux, Il vit de loin Abraham et Lazare en son sein. L’expression de loin signifie que l’enfer se trouve loin des demeures célestes des justes. Abraham est l’ancêtre du peuple juif par la chair, mais par sa piété, il est l’ancêtre de tous les justes qui se sont rendus agréables à Dieu en accomplissant Sa volonté dans la foi, l’obéissance et l’humilité. Lazare se trouvait dans le sein d’Abraham. Que signifie cette expression ? Elle marque le port où ont accosté tous les justes qui se sont endormis en Dieu à l’issue des tempêtes terrestres. Jusqu’à la venue du Christ, Abraham était considéré par les Juifs comme le premier des justes. Bien entendu, avec l’arrivée du Christ dans le monde, de nombreux autres sont devenus encore plus importants dans le Royaume de Dieu. Ce n’est pas à Abraham mais à Ses apôtres que le Seigneur a promis qu’ils seraient assis sur douze trônes et jugeraient les douze tribus d’Israël. Mais dans la tribu de Sem, Abraham fut le premier à être jugé digne du Royaume de Dieu (Lc 13,28), où à ses côtés se trouvent tous les autres justes, les prophètes martyrisés et tués, les pieux rois et tous ceux qui furent agréables à Dieu. C’est au milieu de ces très grands justes, aux côtés d’Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, des prophètes Elie et Elisée, du juste Job et du glorieux David, qu’est venu Lazare, ce pauvre mendiant qui avait supporté tout au long de sa vie la faim, le dénuement, le mépris, la maladie et le pus. Aucun d’eux n’est arrivé dans ce lieu de lumière, paix et joie indicible, à cause de ses richesses et réjouissances terrestres, à cause de son érudition et de son pouvoir, à cause de sa couronne royale et de ses honneurs, mais à cause de sa foi ferme et de son espérance en Dieu, à cause de sa soumission à la volonté divine ou à cause de son endurance et de son repentir à temps. Car Dieu ne regarde pas ce que sont les gens sur cette terre, mais II regarde comment est leur cœur. Dans Son Royaume entreront ceux qui avaient non une couronne de roi mais une âme de roi ; y entreront ceux qui sont riches par la compassion et la foi, non par l’argent et la terre ; y entreront aussi les initiés, non dans les connaissances terrestres et physiques, mais dans la sagesse de Dieu; y entreront aussi ceux qui ont le cœur joyeux, non ceux dont le cœur n’a été diverti que par des musiciens et des danseurs, mais ceux dont le cœur a été rempli par la joie et la réjouissance de Dieu, comme le dit le Psalmiste : mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant (Ps 84, 3) !

Que dit le riche pécheur en voyant au-dessus de lui cette scène sublime où Lazare était à côté d’Abraham, ce même Lazare dont il n’avait jamais prononcé sur terre le nom, pour ne pas se salir les lèvres? Il s'écria: «Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je suis tourmenté dans cette flamme» (Lcl6, 24). En vérité, il n’existe pas de mots capables de mieux exprimer l’horreur des souffrances du pécheur en enfer! Quelqu’un qui a un peu faim, cherche de la viande et du poisson pour apaiser son ventre; si quelqu’un a très faim, il cherche même du pain sec pour apaiser sa faim ; et si quelqu’un meurt de faim, il est heureux d’avoir quelques glands pour survivre. L’horreur indescriptible des flammes de l’enfer, où le riche se consumait, se voit clairement dans le fait qu’il ne réclame ni un morceau de glace, ni un seau d’eau, ni même un verre d’eau, mais seulement le bout humide d’un doigt ! Une seule goutte d’eau au bout d’un doigt pour lui rafraîchir sa langue brûlante ! Ah, mes frères, si les hommes avaient foi dans le fait que le Christ n’est pas venu sur terre pour augmenter le royaume du mensonge par un mensonge supplémentaire, qu’il ne pouvait pas dire un mensonge, ni simplement exagérer une chose, en vérité ce seul récit évangélique serait suffisant pour sauver tous les hommes sur la terre. Regardez comme cet homme, qui ignorait la pitié dans sa vie terrestre, implore qu’on ait pitié de lui au milieu des flammes de l’enfer ! Puis réfléchissez et faites le compte entre vous de tous ceux qui ne donnent pas l’aumône et même se montrent impitoyables envers ceux qui sont plus misérables et pauvres qu’eux ! Dans peu de temps, vous aurez peut-être aussi à implorer qu’on ait pitié de vous, comme cet ancien riche, d’un endroit où les rayons de la grâce éternelle ne descendent jamais.

Mais Abraham dit: «Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement ses maux; maintenant ici, il est consolé, et toi, tu es tourmenté. Ce n’est pas tout: entre nous et vous un grand abîme a été fixé, afin que ceux qui voudraient passer d’ici chez vous ne le puissent, et qu’on ne traverse pas non plus de là-bas chez nous» (Lc 16,25-26). Abraham s’adresse au pécheur en enfer avec tendresse : Mon enfant, ce qui montre l’absence absolue de méchanceté chez le juste qui se trouve au royaume des béatitudes. En outre, en s’adressant ainsi à lui, l’ancêtre Abraham veut rappeler à son descendant que celui-ci appartient à sa lignée, qu’il avait devant lui des exemples de vertus - Abraham lui-même et les autres justes - et qu’il aurait pu se sauver à temps et échapper aux tourments de l’enfer. Mais il ne peut satisfaire la demande du pécheur pour deux raisons : d’abord parce que cette disposition des choses donne satisfaction à la justice céleste, ensuite parce qu’entre les demeures des justes et les lieux des tourments des pécheurs dans l’autre monde, il n’y a pas de pont ni de passage pour les hommes. Y aura-t-il néanmoins un pécheur pour être, à la suite des prières de l’Eglise sur terre, transféré par Dieu de l’enfer au paradis devant le Jugement Dernier ? C’est un mystère de Dieu dans lequel Abraham ne se hasarde pas. Il rappelle seulement à l’ancien riche - maintenant plus pauvre que tous les mendiants sur terre - qu’il avait reçu sur terre tout ce qu’il avait désiré; mais comme il n’avait jamais sur terre aspiré aux trésors célestes, ni n’avait accordé aux mendiants une miette de pain, ni versé une seule larme, il a reçu tout son salaire au cours de sa vie terrestre. Lazare, lui, n’avait reçu au cours de sa vie terrestre, que souffrances, douleurs, mépris ; mais il avait recherché les trésors célestes et voilà qu’il les a reçus. Le Seigneur a dit: Heureux les affligés, car ils seront consolés (Mt 5, 4) ; Il a dit aussi : Vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie (Jn 16,20), et: Malheureux, vous qui riez maintenant! car vous connaîtrez le deuil et les larmes (Lc 6,25) !

Voyant qu’Abraham a répondu justement à sa première requête, le pécheur fait alors une seconde demande: Il dit alors: Je te prie donc, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, car j’ai cinq frères; qu’il leur porte son témoignage, de peur qu'ils ne viennent eux aussi, dans ce lieu de la torture (Lc 16, 27-28). Comment s’explique une telle pitié soudaine de sa part pour les autres hommes, un tel souci pour leur salut ? Il ne s’agit pas de pitié, mais de son envie d’avoir accès d’une autre façon à un doigt humide qu’il puisse toucher pour alléger ses souffrances. Ici, il révèle un péché spécifique: entraîner les autres dans le scandale. Lui-même est parvenu en enfer, non seulement parce qu’il s’était montré impitoyable envers Lazare, mais aussi parce qu’avec son mode de vie écervelé, il a donné un exemple à ses frères, les amenant à la déchéance et sur la route de l’enfer. Entraîner les autres dans une telle voie est un péché terrible : chuter seul, puis entraîner d’autres à sa suite, mérite une condamnation beaucoup plus lourde que quand l’homme tombe seul. Écoutez les mots terribles que le Seigneur a dit à ce sujet: Mieux vaudrait pour lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits (Lc 17, 2). Tout laisse penser que les frères de cet homme riche étaient plus jeunes que lui. C’est pourquoi il a d’abord voulu que Lazare s’approche de lui et lui pardonne ; puis il s’est efforcé de corriger les péchés qu’il avait pu commettre à l’égard de ses frères. Ainsi les flammes où il se trouvait se seraient atténuées et ses souffrances auraient diminué. La requête qu’il adresse à Abraham, ne concerne donc pas tellement ses frères, mais lui-même.

Et Abraham de dire: «Ils ont Moïse et les Prophètes; qu’ils les écoutent. - Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu'un de chez les morts va les trouver,

ils se repentiront. Mais Abraham lui dit: Du moment qu'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, ils ne seront pas convaincus (Lc 16, 29-31). Cette seconde quête de l’homme riche, Abraham ne pouvait non plus la satisfaire. Il fournit des arguments importants et convaincants pour cela. Pourquoi envoyer Lazare sur terre pour rappeler aux hommes ce qui les attend après la mort, quand il leur a été clairement dit par Moïse et les prophètes ce qu’ils doivent faire pour être sauvés ? Des milliers et des milliers d’autres personnes ont été sauvées non grâce à des témoignages de morts mais grâce à des témoignages de vivants. Si des milliers de gens ont pu être sauvés en écoutant Moïse et les prophètes, les frères de cet homme riche pourront l’être eux aussi. C’est en vain que le riche pécheur persiste dans sa requête en soutenant que si quelqu’un de chez les morts va les trouver, ils se repentiront. Abraham, à juste titre, rejette cette requête. Pour les frères de l’homme riche, à quoi sert le témoignage de Lazare s’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes ? Moïse, Isaïe et Elie n’ont-ils pas vu Dieu, et n’est-ce pas au nom de Dieu qu’ils ont dit ce qu’ils ont dit ? Si les frères n’ont pas foi en eux, comment croiraient-ils en Lazare, si ce dernier s’adressait à eux de chez les morts ? Tout d’abord, qui est Lazare ? Un homme auquel ils n’ont pas fait attention de son vivant. En outre, il est douteux qu’ils aient même entendu parler de la mort du pauvre Lazare. S’ils n’ont jamais regardé son visage couvert de pus, comment le reconnaîtraient-ils maintenant s’il s’adresse à eux en pleine gloire, lumineux comme un ange ? Ont-ils jamais entendu le son de sa voix pour être capables de le reconnaître au son de sa voix ? Ont-ils jamais entendu la confession de son existence misérable pour le reconnaître d’après son histoire? Ne se diront-ils pas qu’il s’agit d’une hallucination? Ou de quelque fantôme? Ou d’une simple illusion? Quel bienfait apporta à Saül l’apparition de Samuel d’entre les morts (1 S 28) ?

La réponse d’Abraham ne fut d’aucun secours pour le pécheur en enfer, mais elle peut aider nombre de personnes qui provoquent les esprits des défunts, afin de connaître les mystères célestes et de soi-disant fortifier leur foi. En fait, il n’existe pas de chemin plus facile pour perdre la raison et tomber dans la déchéance! Le spiritisme, c’est la fuite de la lumière vers les ténèbres et la quête de la lumière dans les ténèbres. Ceux qui provoquent les esprits afin de connaître la vérité prouvent ainsi qu’ils ne croient pas dans le Seigneur Jésus. Comment des êtres raisonnables peuvent-ils croire aux esprits de leurs tantes ou voisins décédés, sachant qu’on peut se demander s’il s’agit vraiment des esprits des gens sous le nom duquel ils se présentent et ne pas croire au tout-puissant détenteur de la vérité ? Comment les tantes et les voisins, des médiums et des devins, peuvent-ils attester la véracité de leurs dires? Le Christ a témoigné de l’authenticité de Sa parole avec Son sang et celui de milliers de Ses fidèles qui ont sacrifié leur vie pour cette Parole. En fait, les Juifs ont vu non seulement l’esprit de Lazare ressuscité, mais son corps et son esprit, mais ils ne voulurent pas y croire et essayèrent même de tuer Lazare (Jn 12, 10-11), afin qu’il ne porte pas témoignage de la vérité. Par ailleurs, les Juifs ont également vu la fille de Jaïre et le fils de la veuve de Nain, revenir de la mort, mais pourquoi n’ont-ils pas cru ?

Ils ont aussi vu de nombreux morts sortir des tombeaux lorsque le Christ expira, mais pourquoi n’ont-ils pas cru ? Ils ont fini par apprendre de manière fiable que le Seigneur Jésus était ressuscité, mais au lieu de croire, ils cherchèrent à soudoyer des gardes pour nier la réalité et annoncer un mensonge. Tout cela ne nous suffit-il pas ? Nous recherchons des témoignages de défunts, tels Abraham, Lazare et le riche pécheur! Mais voici un témoin du paradis et de l’enfer, un témoin éprouvé, qui n’est autre que le Seigneur Jésus Lui-même... Si nous avions vu cette scène nous-mêmes, nous serions dubitatifs, pensant qu’il s’agit peut-être d’une apparition, d’un rêve ou d’une hallucination. Mais Lui a vu et entendu, Lui ne peut pas être trompé, ni a fortiori tromper quelqu’un. Ah, frères, si nous avions plus foi en Lui qu’en nous-mêmes! C’est ce qu’il nous demande ; telle est l’exigence principale de Son Évangile : que nous ayons plus foi en Lui qu’en nous-mêmes; et davantage en Lui que dans tous les vivants et tous les morts. N’est-ce pas le cas pour tout véritable guide de voyage de la part du groupe de voyageurs qu’il conduit ? Ce guide ne demande-t-il pas aux voyageurs de le suivre et de ne pas chercher un autre chemin avec leurs propres yeux inexpérimentés, en suivant de faux guides qui, pour des raisons qui leur sont propres, affirment connaître le chemin et une voie plus facile ?

Notre Seigneur le Christ est notre guide pour accéder à Son Royaume, que nul ne peut connaître mieux que Lui. Nous devons croire davantage en Christ que dans nos oreilles et nos yeux trompeurs et notre raisonnement sans valeur, afin de ne pas être trompés par divers esprits douteux et des apparitions. Le Christ nous a ouvert le paradis et l’enfer, laissant les morts nous annoncer ce que nous devons savoir en vue de notre salut ; afin de connaître la vérité sur l’autre monde, pour autant que nous avons besoin de savoir, afin de ne pas avoir la dureté de cœur de l’homme riche, mais d’avoir la patience de Lazare, sa foi et son espérance, et pour que nous ne considérions rien en ce monde comme nous appartenant, sachant que tout ce que nous avons a été prêté par Dieu en vue de notre salut et de celui de nos proches. Gloire et louange donc au Seigneur Jésus, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte[19]. Evangile sur la puissance de Dieu et la foi de l’homme

(Lc 8, 41-56)

Quand le soleil éclatant illumine la pierre, la pierre se met à briller.

Quand la bougie non allumée effleure la flamme, elle aussi se met à brûler.

Quand un aimant touche un objet, cet objet se trouve lui aussi aimanté.

Quand un fil électrique touche un fil ordinaire, celui-ci se trouve électrisé.

Tout cela est une expérience physique qui n’est que l’image ou le récit d’une expérience spirituelle. Tout ce qui se passe au dehors n’est que le reflet de ce qui se passe à l’intérieur. Toute la nature éphémère est comme le rêve d’une situation intérieure et le conte d’une réalité permanente. Quand Dieu effleure l’âme, l’âme revit et ouvre les yeux; quand l’âme effleure le corps, le corps revit et ouvre les yeux. De l’âme, le corps reçoit la lumière et la chaleur, le magnétisme et l’électricité, la vue, l’ouïe et le mouvement. Tout cela se trouve perdu pour le corps lorsque l’âme se détache de lui. C’est de Dieu que l’âme reçoit une lumière particulière, une chaleur particulière, le magnétisme, l’électricité, la vue, l’ouïe et le mouvement. Tout cela se trouve perdu pour l’âme lorsque l’âme se détache de Dieu. Un corps mort reflète une âme morte, c’est-à-dire une âme détachée de Dieu.

Existe-t-il quelqu’un dans ce vaste monde qui soit capable, en effleurant les âmes mortes, de leur redonner vie, de les illuminer, de les enflammer, de les magnétiser et de les électriser d’une force vitale ?

Existe-t-il quelqu’un dans le cimetière très étendu et très profond de l’histoire des hommes, qui soit capable, en effleurant les corps des morts, de les redresser, de les faire remarcher et de leur redonner la parole ?

Cela doit exister; autrement, le soleil et la terre, l’hiver et le printemps, l’aimant et l’électricité et tout ce qui existe dans cette nature, ne seraient que l’image de quelque chose qui n’existe pas, une ombre dépourvue de réalité, un rêve sans apparition.

En vérité, cela doit exister; autrement le Seigneur Jésus-Christ ne serait pas venu sur terre. Il est venu sur terre afin de montrer aux hommes la réalité dont la nature, avec tous ses éléments et ses caractéristiques, ne donne qu’une image, comme un rêve ou un conte. Le Seigneur est venu montrer aux hommes l’authenticité des leçons du soleil et de la terre, de l’hiver et du printemps, du magnétisme et de l’électricité et de tous les phénomènes naturels créés par Dieu et présentés à l’homme comme un livre ouvert, mais non encore lu par l’homme.

Le Seigneur est comme une colonne de feu dans l’histoire de l’univers, dont les âmes mortes reçoivent la lumière, la chaleur, le mouvement et l’attirance. Il est aussi cet Arbre de vie qui, à peine effleuré, fait revivre les corps défunts, les redresse, les fait marcher et les fait parler. Il est aussi le baume pur et parfumé porteur de la santé ; dès qu’ils l’effleurent, les aveugles ouvrent les yeux, les sourds entendent de nouveau, les muets reparlent, les insensés retrouvent la raison, les lépreux sont purifiés et les malades, même gravement, sont guéris.

L’évangile de ce jour évoque un cas supplémentaire où, par un simple contact avec le Christ, des malades sont guéris et des morts sont ressuscités.

Et voici qu'arriva un homme du nom de Jaïre, qui était chef de la synagogue. Tombant aux pieds de Jésus, il Le priait de venir chez lui, parce qu’il avait une fille unique, âgée d’environ douze ans, qui se mourait (Lc 8,41-42). À quel moment cet épisode se situe-t-il ? À l’époque où le Seigneur était revenu en barque de la région de Gadara de l’autre côté du lac, où II avait auparavant libéré deux possédés des mauvais esprits, puis apaisé une tempête sur le lac. Après avoir réalisé ces deux miracles très célèbres, Il était maintenant appelé à en accomplir un troisième : ressusciter un mort, et tout cela dans un temps très court, comme pressé de réaliser le plus possible de bonnes actions pour les hommes pendant Sa vie terrestre, nous donnant ainsi un exemple à suivre pour faire le bien, pour agir tant que nous avons de la lumière. Bien que les trois miracles cités soient très divers, ils possèdent une caractéristique commune : ils montrent tous la puissance souveraine du Christ Sauveur: sa souveraineté sur la nature, sa souveraineté sur les démons et sa souveraineté sur la mort, c’est-à-dire sur les âmes humaines. Il est difficile de dire laquelle de ces trois actions est la plus redoutable, la plus glorieuse et la plus prodigieuse. Qu’est-ce qui est le plus difficile : apaiser les éléments déchaînés de l’eau et des airs, guérir des déments inguérissables, ou ressusciter un mort? Chacun de ces trois actes est tout aussi difficile pour un homme mortel et pécheur, tandis que les trois sont tout aussi faciles pour le Christ Seigneur. Quand on se plonge dans chacun de ces trois miracles en particulier, on ressent la grandeur et le souffle de cette toute-puissance qui a, au début, créé le monde : Dieu dit: « Que la lumière soit», et la lumière fut (Gn 1, 3).

Cet homme du nom de Jaïre est qualifié de chef par l’évangéliste Matthieu (Mt 9, 18-26). De leur côté, les évangélistes Marc et Luc précisent que Jaïre était chef de la synagogue ou se traitaient les affaires religieuses et populaires. Sa fille unique était sur le point de mourir. Quelle horreur pour lui qui, comme tout le peuple juif, avait une foi faible et indécise dans la vie après la mort. Pour cet homme de pouvoir, c’était un choc double : d’abord le chagrin paternel, puis un sentiment de honte et d’humiliation devant le peuple, car une perte aussi terrible était considérée comme une punition divine. Dans ce cas, Jaïre se jette aux pieds de Jésus et lui dit: Ma fille est morte à l’instant; mais viens lui imposer ta main et elle vivra (Mt 9,18). Pourquoi l’évangéliste Luc écrit-il que la fille de Jaïre se mourait, tandis que l’évangéliste Matthieu dit quelle est déjà morte ? Luc décrit les choses comme elles se sont passées, et Matthieu rapporte les mots du père. N’est-ce pas l’habitude des gens d’exagérer les choses ? Une telle exagération vient d’abord du fait qu’un malheur, qui survient de façon inattendue, semble beaucoup plus grand qu’il n’est ; par ailleurs, celui qui réclame de l’aide représente habituellement le malheur comme plus important qu’il n’est afin d’obtenir de l’aide le plus tôt possible. N’entend-on pas souvent crier, lors de l’incendie d’une maison : «Au secours, ma maison a brûlé!» En fait, la maison n’a pas brûlé, elle brûle. Le fait que la fille de Jaïre n’était pas morte au moment où celui-ci s’est adressé au Seigneur sera confirmé plus tard par les serviteurs de Jaïre. Mais la foi que Jaïre avait dans le Christ n’était pas aussi forte que celle du centurion romain à Capharnaüm. Tandis que celui-ci empêchait le Christ d’entrer dans sa maison, estimant qu’il était indigne d’un tel honneur, et ne Lui demandait que de dire un seul mot: dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri (Mt 8, 8), Jaïre invite le Seigneur à entrer chez lui, et même à poser Sa main sur sa fille morte. Une telle foi possède quand même quelque chose de matériel en elle. Viens lui imposer ta main ! Jaïre demande au Christ un geste palpable pour guérir. Comme si la parole du Christ était moins capable de thaumaturgie que la main du Christ ! Comme si la voix qui avait apaisé la tempête et les vents et expulsé les démons des hommes possédés puis, plus tard, avait ramené à la vie Lazare qui était mort depuis quatre jours et inhumé, n’était pas capable de ressusciter la fille de Jaïre ! Mais le Seigneur est très miséricordieux; Il ne repousse pas le père plongé dans le chagrin parce que sa foi n’est pas parfaite ; Il vient tout de suite à son secours. Mais au cours de ce déplacement, se produit un miracle concernant une femme dont la foi était plus grande que celle de Jaïre, afin que ce dignitaire du peuple se rende compte que c’est le Christ tout entier qui est porteur de salut, et non seulement Ses mains. Sur la Croix, le Christ a étendu Ses mains saintes de manière à embrasser tous ceux qui viennent à Lui, de quelque côté que ce soit. Voici maintenant ce qui s’est passé au moment où le Christ était en train de marcher avec la foule en direction de la maison de Jaïre : Et comme 11 s’y rendait, les foules Le serraient à L’étouffer. Or une femme, atteinte d’un flux de sang depuis douze ans, et que nul n’avait pu guérir, s’approcha par derrière et toucha la frange de Son manteau; et à l'instant même son flux de sang s’arrêta (Lc 8,42-44). Des foules immenses accompagnaient le Christ dès qu’il eut accosté sur le rivage au retour de Gadara. Tous L’attendaient et se pressaient autour de Lui; tous voulaient se retrouver à côté de Lui, afin d’entendre des paroles extraordinaires et de voir des actes extraordinaires, poussés par une faim spirituelle et aussi, pour certains, par la curiosité. Parmi eux se trouvait cette femme malade, qui souffrait d’une maladie impure. L’écoulement du sang chez une femme, même naturel, est comme un fouet qui limite les plaisirs et pousse la femme à l’apaisement. Un écoulement ininterrompu de sang, depuis douze ans, se présente comme un enfer de souffrances, de honte et d’impureté. Cette femme avait essayé de se soigner et y avait consacré tout ce qu’elle possédait. Mais il n’y eut pas de remède, car aucun médecin n’avait pu la guérir. Imaginez les contraintes quotidiennes quelle subissait pour faire sa toilette et s’habiller, ses soucis permanents et son sentiment de honte ! Il semblait que Dieu l’avait créée uniquement pour cela, pour que du sang s’écoule d’elle et quelle passe ses journées sur terre à essayer d’arrêter l’hémorragie qui ne cessait pas, dans une souffrance sans remède et dans un sentiment de honte indescriptible. Nous avons cette même impression lors de toute maladie de longue durée. Mais en fait, Dieu songeait à elle comme II se penche sur chacune de Ses créatures. Sa maladie était destinée à assurer son salut spirituel, pour la plus grande gloire de Dieu.

Elle se disait: Si je touche au moins Ses vêtements, je serai sauvée (Mc 5,28), en essayant de se pousser au milieu de la foule et de s’approcher du Christ. Telle était la foi de cette femme. Auparavant, elle avait eu foi dans les médecins, mais cela ne lui avait rien apporté. Car la foi seule ne suffit pas si celui en qui on a confiance n’a pas le pouvoir d’aider. Afin que se taisent ainsi tous ceux qui, dans leur ignorance et incrédulité, parlent de suggestion et d’autosuggestion à propos des miracles évangéliques. Cette femme humble et souffrante n’a ni assez d’audace ni assez d’espoir pour se présenter devant le Christ, Lui expliquer ses souffrances et demander de l’aide. Comment pourrait-elle, pleine de honte, le faire devant une telle foule ? Sa maudite maladie est d’une telle nature que si elle en parlait en public, cela susciterait du dégoût, de l’opprobre et des railleries. C’est pourquoi elle s’approcha du Seigneur par derrière et toucha Son manteau.

Et à l’instant même son flux de sang s'arrêta. Comment pouvait-elle savoir que le flux de sang s’était arrêté ? Car elle sentit dans son corps quelle était guérie de son infirmité (Mc 5,29). Comme un vers vivant qui grouille sans cesse dans une blessure pleine de pus, cette femme n’a cessé jusqu’à ce moment de ressentir le mouvement turbulent de son sang. Mais en touchant le manteau du Christ, elle sentit que son sang s’était apaisé ; en fait, elle ne ressentait plus le sang qui était en elle, de même qu’un homme en bonne santé ne le sent pas. La santé était entrée en elle, comme le magnétisme avec l’aimant, comme la lumière dans une pièce sombre. Ce ‘ne fut pas le seul cas de guérison de malades par le seul contact avec le manteau du Seigneur Jésus. Dans un autre épisode, on rapporte que de nombreuses personnes voulaient simplement toucher la frange de Son manteau, et tous ceux qui touchèrent furent sauvés (Mt 14, 36). Combien de tels miracles silencieux et non transcrits le Seigneur accomplit-il sur les hommes ? Et cela non seulement à partir de Sa trentième année quand Il se mit à annoncer l’Évangile porteur du salut aux hommes, mais à partir du jour et de l’heure où II fut conçu dans le sein très pur de Sa Mère! Le Chrysostome dit: «Ses miracles, par leur multitude, dépassent même le nombre des gouttes de pluie!» Comme toutes choses se sont mystérieusement modifiées à la suite de Sa présence charnelle dans le monde ! Et combien, aujourd’hui encore, y a-t-il de miracles mystérieux et de changements merveilleux dans la personne de tous les fidèles qui approchent, en communiant, leurs lèvres de Son corps et de Son sang ! Tout cela est incommensurable, infini et inexprimable. Cette femme n’avait pas touché Son corps mais seulement Son manteau, et elle fut aussitôt guérie d’une longue maladie, dont tant de médecins réputés avaient essayé depuis si longtemps de la guérir. Elle avait donné tous ses biens afin que ces médecins la guérissent. Ses biens lui avaient été enlevés, mais sa santé ne lui avait pas été rendue. Mais voilà que le Seigneur, le Médecin bénévole, qui ne lui avait rien pris, lui a donné tout ce qu’elle voulait ; et cela sans effort, sans douleur, sans délai. Car tout don excellent, toute donation parfaite, vient d’en haut et descend du Père des lumières (Je 1,17).

Mais Jésus dit: « Qui est-ce qui m’a touché?» Comme tous s'en défendaient, Pierre dit: «Maître, ce sont les foules qui te serrent et te pressent». Mais Jésus dit: «Quelqu'un m'a touché; car j’ai senti qu’une force était sortie de moi» (Lc 8,45-46).

Pourquoi le Seigneur pose-t-Il la question, s’il sait qui L’a touché et ‘que ceux qu’il interroge ne Je savent pas? Pour que la foi de la femme qui a été guérie soit proclamée, confortant ainsi pour toujours la sienne et celle des autres, et pour que Sa puissance divine soit affirmée aux yeux de tous les présents et aussi de nous tous. Cette femme doit annoncer elle- même ce que Dieu a accompli pour elle. Il n’est pas bon que quelqu’un se serve furtivement d’une chose sainte, car même si son corps a été utilisé temporairement, son âme reste sans utilité et peut ainsi tomber dans la déchéance. L’homme doit accueillir avec pureté et reconnaissance tout don qui lui vient de Dieu. Le Seigneur a voulu distinguer la foi de cette femme afin de nous enseigner que la foi est un contrat au titre duquel Dieu apporte tous les biens aux hommes. Dans Son infinie miséricorde, Dieu fait souvent du bien aux hommes, même si ceux-ci n’ont pas la foi ; mais en recherchant la foi chez les hommes, Dieu élève la dignité de ceux-ci en tant qu’êtres libres et raisonnables. Pourquoi l’homme est-il libre et raisonnable, s’il n’est pas prêt de son côté à contribuer à son salut ? Dieu demande à l’homme la contribution la plus petite qu’on puisse demander : avoir foi dans le Dieu vivant, en Son amour pour l’homme et Son aptitude permanente à donner et à accomplir pour l’homme tout ce qui contribue à son bien-être. En annonçant la foi de cette femme, le Seigneur veut aussi conforter Jaïre dans sa foi, et lui montrer qu’il n’était pas nécessaire d’insister pour qu’il entre dans sa maison et pose la main sur la jeune fille morte. Lui est capable de guérir de bien des façons, et non seulement par l’imposition des mains : Il peut aider grâce à la frange de Son manteau comme par l’imposition de Sa main, de loin comme de près, dans la rue ou dans une maison. Le Seigneur veut faire connaître Sa puissance divine aux hommes, non pas pour être loué — toutes les louanges des hommes n’avaient aucune valeur pour lui - mais pour que les hommes sachent la vérité, et y aient recours. En fait, tout bien reçu par les hommes provient sciemment de Dieu Lui-même. Le manteau du Christ n’a pas apporté la guérison à la femme hémorroïsse sans que le Christ soit au courant et sans la puissance émanant directement de Lui. Toute aussi consciente et vivante est la force divine qui descend aider les fidèles à travers les reliques des saints et les icônes. La foi chrétienne ne connaît ni la magie ni la cartomancie. Nulle créature dans la nature ne peut, avec sa propre force, être de quelque utilité à l’homme sans que le Dieu vivant soit conscient que c’est bien Sa force bienfaisante qui est à l’œuvre. Cela vaut pour toutes les médecines terrestres comme pour les eaux thermales. Dieu n’est pas plus éloigné des remèdes et des eaux thermales que le Christ Seigneur était éloigné de Son manteau. Celui qui touche aux remèdes et aux eaux thermales avec la même foi et le même respect craintif, timide et pur, avec lequel cette femme malade avait effleuré le manteau du Christ, sera guéri. Celui qui, en revanche, touche aux remèdes et aux eaux minérales en dehors de Dieu, ou même en opposition à Dieu, obtient rarement la guérison. Et s’il l’obtient, il l’obtient à la suite d’une très grande miséricorde divine, afin qu’il reconnaisse cette miséricorde et qu’il glorifie Dieu. Le Seigneur a guéri un possédé à Gadara, alors que ce dernier n’avait pas la foi et n’avait pas conscience de ce qui lui arrivait ; comme ce dément ne pouvait pas savoir ni croire, afin de montrer pourquoi II l’avait guéri et pourquoi, en général, Dieu accorde la guérison à des malades incroyants, Il lui dit : « Va chez toi, auprès des tiens, et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans Sa miséricorde» (Mc 5,19). De nombreuses personnes avaient touché le Christ, mais n’avaient pas ressenti le bienfait qu’avait ressenti cette femme malade qui L’avait effleuré avec foi et crainte. Il en est de même aujourd’hui pour un grand nombre de gens qui vénèrent les icônes, ou des reliques de saints, ou la Croix glorieuse et l’Évangile, comme cela avait été le cas pour d’innombrables personnes, à l’esprit curieux mais au cœur gelé, qui avaient touché le Christ. Mais à ceux qui ont une foi véritable, il arrive ce qui est arrivé à cette malade, qui fut guérie. Qui a des yeux voie et qui a des oreilles entende !

Se voyant alors découverte, la femme vint toute tremblante et, se jetant à Ses pieds, raconta devant tout le peuple pour quel motif elle L’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant même. Et 11 lui dit: «Ma fille, ta foi t’a sauvée; va en paix» (Lc 8, 47-48). Cette femme avait senti, dans la voix et les paroles du Christ, qu’il connaissait son secret et quelle ne pouvait se cacher de Lui. Elle se mit debout, tremblante de peur, se tenant tout contre le visage de Celui qui connaît les secrets les plus intimes des hommes ainsi que les secrets les mieux gardés du cœur humain. Elle avait ressenti un pouvoir du Christ: la puissance miraculeuse de la guérison. C’est alors qu’elle avait tremblé de peur devant le Tout-Puissant. Mais quand elle sut que le Seigneur Jésus connaissait son secret le plus secret, elle se mit à frissonner deux fois plus devant Celui-qui-sait-tout. En plus de l’expérience de la toute-puissance du Seigneur Jésus, elle eut la révélation qu’il savait tout. Elle se présenta et confessa tout. Sa honte s’était muée en peur. La honte de cette maladie s’était évanouie, car elle avait été guérie ; mais la peur avait pris la place de la honte, à cause de la toute-puissance et de l’omniscience du Christ. En la voyant si effrayée, le doux Seigneur la réconforte avec des mots paternels : Ma fille, ta foi t'a sauvée. Y a-t-il plus douce consolation en ce monde que d’entendre ces paroles du Roi et Maître immortel ? Il la réconforte et l’appelle Ma fille. Il n’y a pas de courage véritable et durable tant que l’homme ne puise pas son courage en Dieu. L’homme ignore l’intrépidité tant qu’il ne connaît pas Dieu ; de même il ignore la consolation et la douceur tant qu’il ne reconnaît pas Dieu comme son Père et qu’il ne se reconnaît pas lui- même comme Son enfant. Ces deux mots, aucun homme ne les entend spirituellement tant qu’il ne s’est pas renouvelé et régénéré spirituellement. Or cette femme était pareille à un nouveau-né, physiquement et spirituellement; physiquement, car son corps impur et à demi-mort était devenu sain ; spirituellement, car elle avait reconnu la toute-puissance et l’omniscience du Seigneur Jésus.

Ta foi t’a sauvée. Cette parole est à la fois un mot d’enseignement et d’encouragement. Si le Seigneur Jésus n’était pas allé jusqu’à souffrir de la faim et laver les pieds d’hommes, s’il n’avait pas attribué Sa puissance à quelqu’un d’autre - à Son Père céleste -, s’il n’avait pas partagé Sa gloire avec des hommes, leur attribuant un peu de Lui-même, ne croyez-vous pas que la terre ne serait pas en proie à un tremblement de terre permanent à la suite de Ses pas divins ? Et le monde entier n’aurait-il pas été transformé en flammes à la suite de Ses paroles ? Qui oserait Le regarder en face ? Qui oserait se tenir près de Lui et Le toucher ? Qui pourrait écouter Ses paroles et ne pas se liquéfier? C’est pourquoi le Seigneur s’est incarné dans un corps humain, afin de pouvoir avoir des rapports fraternels avec tous les hommes ; c’est pourquoi II se fait aussi humble et s’abaisse autant; c’est pourquoi II encourage les hommes à tout instant; c’est pourquoi enfin II rapporte Ses œuvres à leur foi.

Tandis que le Seigneur s’occupait de cette femme, une mauvaise nouvelle parvint à Jaïre : Tandis qu'il parlait encore, arrive de chez le chef de la synagogue quelqu’un qui dit: «Ta fille est morte à présent; ne dérange plus le Maître». Mais Jésus qui avait entendu, lui répondit: «Sois sans crainte, crois seulement, et elle sera sauvée» (Lc 8, 49-50). On voit ainsi que la fille de Jaïre n’était pas encore morte quand Jaïre est venu inviter le Christ à venir chez lui. Mais elle était sur le point de rendre son dernier soupir, de sorte qu’on pouvait parler d’elle comme si elle était morte. Ne dérange plus le Maître. Le Christ est encore considéré comme un Maître, comme l’appellent ceux qui n’ont pas senti Sa force impossible à atteindre. Mais voyez comme le Seigneur est doux et miséricordieux ! Avant même que Jaïre ait éclaté en sanglots et exprimé sa douleur de père, Il prend les devants avec des paroles de réconfort et d’encouragement: Sois sans crainte! Que sa fille soit sur le point de mourir ou morte, peu importe, car la puissance de Dieu est impossible à supprimer. Il suffit au père de continuer à faire ce qu’on attend de lui, qui est la seule chose qu’il puisse faire : crois seulement ! Jaïre vient de voir, avec le cas de cette pauvre femme malade, tout ce qui est possible à Dieu. Celui qui par Sa seule pensée arrête l’écoulement du sang qui durait sans interruption depuis douze ans, est capable de réunir l’âme et le corps de la fille de Jaïre. Crois seulement, et elle sera sauvée!

Arrivé à la maison, Il ne laissa personne entrer avec lui, si ce n’est Pierre, Jean et Jacques, ainsi que le père et la mère de l’enfant (Lc 8, 51). Cinq témoins suffisaient. Deux ne suffisent-ils pas devant les tribunaux des hommes ? Il prit Ses trois disciples qui furent plus tard les témoins de Sa Transfiguration miraculeuse au Mont Thabor et de Son combat spirituel dans le jardin de Gethsémani; ces trois disciples étaient à cette époque-là plus mûrs spirituellement que les neuf autres, et en mesure de supporter et de comprendre les mystères plus profonds de Son pouvoir et de Sa personne. Ces trois-là allaient voir la première résurrection d’un mort accomplie par la force du Seigneur, qu’ils raconteraient ensuite à leurs neuf compagnons, ce qui leur permettrait à tous d’avoir confiance les uns dans les autres. Plus tard cependant, lors de la résurrection du fils de la veuve de Nain et de Lazare, tous les disciples seront présents. Quant à la présence des parents de la jeune fille, elle s’explique aisément : ce qui va arriver à leur fille décédée doit contribuer à la résurrection de leurs propres âmes. Qui, plus que les parents, a le droit de tirer un profit spirituel de ce qui va se produire avec leur enfant ?

En entrant dans la maison, le Seigneur remarqua ceux qui pleuraient et se lamentaient après la mort de la jeune fille. Tous pleuraient et se frappaient la poitrine à cause d'elle. Mais II dit: «Ne pleurez pas, elle n’est pas morte, mais elle dort. » Et ils se moquaient de Lui, sachant bien qu’elle était morte (Lc 8, 52-53). Matthieu et Marc complètent cette scène. Il y avait là des musiciens et notamment des joueurs de flûte (Mt 9, 23), embauchés dans le voisinage, comme c’était l’usage à l’époque chez les Juifs aisés comme chez les païens. Et il y avait du tumulte, des gens qui pleuraient et poussaient de grandes clameurs (Mc 5,38). Jaïre était un homme éminent, mais non la personnalité principale de cette localité. En dehors des musiciens et des joueurs de flûte, il y avait probablement beaucoup de ses proches, amis et voisins, qui étaient sincèrement affligés par la disparition prématurée de la jeune fille. Mais pourquoi le Seigneur dit-Il au peuple : elle n’est pas morte, mais elle dort, quand II sait bien qu’elle est morte ? Premièrement, afin que tous ceux qui sont présents confirment que la jeune fille était bien morte. Et ils ne pouvaient pas le confirmer mieux qu’en se moquant de Lui et de Son apparente ignorance quelle était bien morte. Deuxièmement, pour montrer que la mort, en Sa présence sur terre, avait perdu son aiguillon et son pouvoir sur les hommes, quelle était devenue pareille à un songe. La mort ne signifie pas la destruction de l’homme, de même que le sommeil ne signifie pas la destruction de l’homme. La mort est le passage de cette vie à l’autre. Mais le même Seigneur règne sur l’une et l’autre. Pour l’homme endurci par la vie charnelle, la cessation de cette vie signifie l’arrêt de la vie en général. Quand une voiture est endommagée dans un accident sur la route, le passager de la voiture est également endommagé et ne peut aller nulle part ! Telle est la conception stupide des gens rustres. Les êtres spirituels, eux voient que quand un véhicule est endommagé, le passager sort de la voiture, l’abandonne et poursuit son chemin même sans voiture. Le maître qui a été à l’origine de la création de la voiture et du passager ne peut-il pas réparer la voiture et faire en sorte que le passager revienne dans le véhicule ? Telle est la résurrection des morts : le corps affaibli se guérit et lame revient dans le corps. Le fait que le

Seigneur n’a nullement exagéré en mettant sur le même plan la mort et le songe, Il l’a prouvé Lui-même par Sa propre résurrection après une mort violente et un séjour de trois jours dans le tombeau, ainsi que par la résurrection de nombreux morts à l’heure de Sa mort sur la Croix, puis plus tard à travers toute l’histoire de l’Eglise quand des morts sont revenus à la vie à la suite des prières de saints et d’hommes agréables à Dieu. C’est ce que Lui-même a démontré ici, lors de la résurrection de la fille de Jaïre. Que fit donc le Seigneur, après avoir pris avec Lui un nombre suffisant de témoins choisis ?

Mais Lui, prenant sa main, l’appela en disant: «Enfant, lève-toi» (Lc 8, 54). La présence de ceux qui avaient rempli la chambre de la défiante, qui l’avaient vue morte et étaient convaincus, n’était plus nécessaire. Par la suite, ils entendraient parler du miracle et verraient la jeune fille vivante ; pour le moment, l’essentiel pour le Seigneur était de confirmer dans la foi une personnalité locale éminente locale (Jaïre) et trois apôtres importants. La façon d’agir du Seigneur lors de chaque miracle entraîne l’homme dans un grand état d’exaltation du fait de la préméditation pleine de sagesse et de délicatesse montrée dans chaque détail. Après qu’eurent été expulsés tous les autres de la chambre de la morte, ils n’étaient plus que sept dans cette pièce : cinq vivants, la morte et Celui qui donne la vie. Est-ce que dans cette circonstance ne se cache pas - ou plutôt ne se révèle pas - un grand mystère de lame humaine ? Quand meurt l’âme d’un pécheur, il continue à vivre avec ses cinq sens, menant une existence charnelle, vide, désespérée, où il tend les mains tout autour de lui pour avoir de l’aide. Tels sont les soi-disant matérialistes de notre époque : des ombres charnelles sans âme, des êtres désespérés qui s’agrippent à ce monde avec leurs sens — les yeux, les oreilles et le reste - afin de sauvegarder encore quelque temps leur corps et de l’empêcher d’aller dans la tombe à la suite de l’âme. Mais quand l’un d’entre eux, du fait de la Providence divine, rencontre le Christ, il implore le Christ de lui venir en aide, le Christ Seigneur s’approche de l’âme morte, l’effleure et la fait revenir à la vie, à la grande surprise et à l’émerveillement de l’homme superficiel, sensoriel. L’évangéliste Marc rapporte précisément les paroles que le Seigneur prononça en araméen en effleurant la jeune fille de la main : « Talitha koum », ce qui se traduit: Fillette, je te le dis, lève-toi (Mc 5, 41). Qu’arriva-t-il à la jeune fille à la suite de ces mots du Christ?

Son esprit revint, et elle se leva à l’instant même. Et II ordonna de lui donner à manger (Lc 8, 55). On voit donc que la mort est un songe!

Son esprit revint. Son esprit s’était détaché du corps et était parti là où vont les esprits des défunts. Avec Son toucher et Ses mots, le Seigneur a accompli ici deux miracles : Il a guéri le corps et II a ramené l’esprit du royaume des esprits dans un corps sain. Car s’il n’avait pas guéri le corps, à quoi aurait servi à la jeune fille que son esprit revienne en elle alors qu’elle était malade ? Elle serait simplement revenue à la vie, continuant à être malade pour mourir de nouveau ! Cette résurrection partielle n’aurait pas été une résurrection, mais une torture. Or le Seigneur ne fait pas de donations partielles mais totales, non imparfaites mais parfaites. Il ne rendait pas la vue aux aveugles pour un seul œil, mais pour les deux, de même qu’il ne rendait pas l’ouïe pour une seule oreille, mais pour les deux; Il ne rendait pas l’usage d’une seule jambe aux paralysés, mais des deux. Il en est de même ici. Il rend l’esprit à un corps sain, non à un corps malade, afin que l’homme tout entier soit en bonne santé et vivant. C’est pourquoi le Seigneur ordonna de lui donner à manger; afin de montrer ainsi tout de suite, que la jeune fille n’était pas seulement revenue à la vie, mais quelle était guérie. L’évangéliste Marc ajoute : aussitôt la fillette se leva et elle marchait (Mc 5, 42), afin que tous ceux qui étaient là puissent témoigner que la jeune fille était également guérie physiquement. Le fait quelle était réellement guérie, elle devait le montrer aussitôt et de la manière la plus évidente. C’est pourquoi la jeune fille se leva et se mit à marcher et à manger. Le Seigneur Jésus était conscient qu’il avait affaire à un peuple infidèle, ce qui L’amenait, lors de chaque miracle, à accumuler le plus possible de preuves évidentes et incontestables, afin de démontrer qu’un miracle était nécessaire et utile aux hommes; en outre, il fallait se rendre compte que Lui seul pouvait accomplir ce miracle. Lui et nul autre ; enfin, constater que ce miracle est incontestable, confirmé de façon évidente et établi comme une vérité indiscutable. Ah, comme le Seigneur connaissait bien le genre humain, corrompu et infidèle ! Ses parents furent saisis de stupeur, mais II leur prescrivit de ne dire à personne ce qui s'était passé (Lc 8, 56). Cela signifie que le Seigneur souhaite qu’avec cet ordre les parents de la jeune ressuscitée expriment avant tout leur reconnaissance à Dieu. ‘Ce qui est important n’est pas de se précipiter au-devant de la foule et de proclamer le miracle, mais de s’agenouiller devant le Dieu vivant en toute humilité et d’exprimer à Lui seul toute notre chaude reconnaissance. On entendra parler de ce miracle de par lui-même et sans notre concours. Ne vous souciez pas de cela! Il ne vous appartient pas, en ce moment solennel, de répondre d’abord à la curiosité du monde, mais de rendre grâces au Seigneur Dieu. En guérissant la femme hémorroïsse, en ressuscitant une jeune fille morte, le Seigneur poursuit Son travail, continuant à guérir les âmes humaines de la curiosité perverse. La curiosité est en vérité perverse, car elle sépare l’âme humaine de Dieu et la précipite dans la mer des préoccupations et des événements éphémères. La curiosité est perverse, très perverse, car elle fait souvent perdre leur corps aux hommes, et souvent même leur âme. De nombreux péchés physiques et de nombreuses passions spirituelles ont pour origine la curiosité. De même que la belle fleur du pavot cache un poison, de même la curiosité porte en elle-même un poison puissant qui détruit le corps et l’âme. Dieu n’a pas créé ce monde pour satisfaire la curiosité des hommes, mais pour sauver les âmes humaines. Le roi très sage a dit: l'œil n'est pas rassasie' de ce qu’il voit et l’oreille n’est pas saturée de ce qu’elle entend (Qo 1, 8). Le Seigneur n’a pas guéri la femme hémorroïsse parce qu’elle avait effleuré Son manteau par curiosité, mais parce qu’au milieu de sa douleur et de son malheur, elle était accourue avec foi vers Lui. C’est en vain que les curieux demandent l’aide de Dieu; elle ne leur sera pas accordée; et même si c’était le cas du fait d’un besoin humain, les curieux n’en retireraient aucun profit. Les morts profiteront des miracles de Dieu plus que les curieux. Est-ce que le médecin se rend chez ceux qui pensent qu’ils sont en bonne santé, sont contents d’eux-mêmes et ne font pas appel à un médecin ? Le Seigneur serait-Il moins avisé que les médecins terrestres, pour aller dans les foires afin d’y montrer Sa force et Son habileté ? Ne te soucie donc pas, éminent Jaïre, de savoir qui va ébruiter le miracle de la résurrection de ta fille ! Ne te soucie pas, pécheur, de savoir qui va ébruiter le miracle de la résurrection de ton âme et de ton corps ! Dieu connaissait la télégraphie et la téléphonie avant que les hommes aient su ouvrir la bouche et communiquer des nouvelles les uns aux autres. Le Seigneur connait des moyens plus fiables et plus accomplis pour communiquer au monde des nouvelles utiles, avant même qu’on ait pu le faire par la télégraphie physique et la téléphonie. Le créateur de la voix, de la langue et de l’air, possède aussi Ses moyens propres pour communiquer avec toute matière créée, moyens qui remplissent tout l’espace et tout le temps. Souviens-toi de ton chemin vers Dieu, le Donateur de tous les dons bienfaisants, et dépêche-toi de Lui offrir une prière de reconnaissance en signe de profonde obéissance à Sa sainte volonté. Gloire et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-cinquième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur le Samaritain miséricordieux

(Lc 10, 25-37)

Le Seigneur Jésus-Christ est venu pour changer les mesures et les façons de juger les hommes. Les hommes mesuraient la nature par elle- même. Et cette mesure était erronée. Les hommes mesuraient l’âme à partir du corps. Et la grandeur de l’âme s’est réduite à des millimètres.

Les hommes mesuraient Dieu à partir de l’homme. Dieu paraissait dépendant de l’homme. Les hommes mesuraient la vertu à partir de la rapidité de la réussite. Et la vertu est devenue à la fois bon marché et tyrannique.

Les hommes se vantaient de leur progrès, en faisant une comparaison entre eux-mêmes et les animaux, qui piétinent toujours au même endroit et sur la même route. Une telle vanité, le ciel la méprise et les animaux ne l’ont même pas remarquée.

Les hommes ont aussi mesuré la parenté et le degré de proximité des hommes entre eux, grâce aux liens du sang, aux affinités de pensée ou par l’éloignement des maisons et des villages où ils vivaient sur terre, ou par leur façon de s’exprimer et par des centaines d’autres caractéristiques. Mais toutes ces mesures de parenté et de proximité n’ont pas permis aux hommes de nouer des liens familiaux ni de les rapprocher.

Toutes les mesures des hommes étaient erronées et tous les tribunaux mensongers. Le Christ est venu pour sauver les hommes de l’ignorance et du mensonge et pour changer les mesures et les tribunaux des hommes. Et II les a transformés. Ceux qui ont adopté Ses mesures et Ses façons de juger, ont été sauvés par la vérité et la justice ; mais ceux qui sont restés fidèles aux anciennes mesures et façons de juger, continuent à errer dans les ténèbres et à trafiquer avec les illusions moisies.

La nature ne se mesure pas en elle-même, car elle a été donnée pour être au service de l’homme, de sorte que c’est l’homme qui en est la mesure.

L’âme ne se mesure pas avec le corps, car le corps a été donné pour être au service de l’âme. C’est pourquoi l’âme est la mesure du corps.

Dieu ne se mesure pas par l’homme, de même que le potier ne se mesure pas par le pot. On ne mesure pas Dieu, car Dieu est la mesure de tout et le Juge de tout.

La vertu ne se mesure pas par la rapidité de la réussite. Car la roue qui se redresse rapidement de la boue, retourne rapidement dans la boue. Mais la vertu se mesure selon la loi de Dieu.

On ne mesure pas le progrès humain à l’absence de progrès des animaux, mais à la réduction de la distance entre l’homme et Dieu.

La mesure véritable de la parenté qui rapproche véritablement les hommes - les hommes et les peuples - n’est pas tellement le sang, mais la miséricorde. La misère d’un homme et la miséricorde d’un autre, rapprochent deux hommes plus que les liens de sang entre deux frères. Car tout lien de sang est temporaire et ne revêt de signification que dans cette vie temporelle, servant de reflet du lien durable et éternel de parenté spirituelle. Mais des jumeaux spirituels, nés de la rencontre entre la misère et la miséricorde, restent des frères pour l’éternité. Pour des frères de sang, nés du même sang, Dieu n’est que le Créateur; pour des frères spirituels, nés de la miséricorde, Dieu est le Père.

Cette nouvelle mesure de la parenté et de l’affinité entre les hommes, le Seigneur Jésus la propose aux hommes dans le récit évangélique du Samaritain miséricordieux - nous disons bien qu’il la propose, mais ne l’impose pas, car le salut n’est pas imposé, il est proposé par le Seigneur pour être adopté volontairement par l’homme. Heureux soit celui qui adopte volontairement cette nouvelle mesure, car il aura de nombreux frères et parents dans le Royaume immortel du Christ !

Ce récit commence ainsi : Et voici qu’un légiste se leva et dit au Christ pour L’éprouver: «Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?» (Lc 10,25). En ruinant sa vie par cette mise à l’épreuve, il cherche soi-disant à avoir en héritage la vie éternelle ! En fait, ce tentateur ne songeait pas du tout à sa propre vie, mais à celle du Christ; il ne tenait pas tant à sauver sa vie qu’à mettre en danger celle du Christ. Il voulait découvrir une faute chez le Christ, une faute mortelle à l’encontre de la loi de Moïse, afin de pouvoir Le mettre en accusation, puis L’exécuter, tout en se rendant célèbre, comme juriste habile et comme avocat, au

milieu de ses semblables. Mais pourquoi pose-t-il une question sur la vie éternelle, s’il a appris peu de choses à ce sujet de la loi qui existait alors ? Ne s’agit-il pas de la seule récompense promise par la loi à ceux qui la respectent : afin que se prolongent tes jours sur la terre (Ex 20,12 ; Ep 6,3) ? Il est vrai que les prophètes parlent du royaume éternel du Messie, en particulier le prophète Daniel parle du royaume éternel des saints, mais les Juifs à l’époque du Christ, considéraient l’éternité comme un long séjour sur la terre. Il est donc très probable que ce légiste voulait entendre de Lui-même ou apprendre par autrui, que le Seigneur Jésus annonçait la vie éternelle d’une façon différente de la conception de l’éternité des Hébreux. L’ennemi de Dieu et du genre humain, qui avait essayé personnellement et en vain de mettre le Seigneur à l’épreuve dans le désert, continue maintenant à Le tenter en se servant d’hommes aveuglés. Car si le diable n’avait pas aveuglé les légistes, le plus naturel n’aurait-il pas été qu’eux-mêmes, exégètes et connaisseurs de la loi et des prophètes, fussent les premiers à reconnaître le Christ Seigneur, les premiers à Le vénérer et à Le suivre comme Ses messagers, afin d’annoncer au peuple la bonne nouvelle de l’arrivée du Roi et Messie ?

Jésus lui dit: «Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ? » Celui-ci répondit: «Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même» (Lc 10,26-27). Le Seigneur sait ce qui se trouve dans le cœur du légiste; discernant sa malveillance, Il ne répond pas à la question posée, mais l’interroge sur le contenu de la Loi : qu’y a-t-il d'écrit ?, comment lis-tu ? Telles sont les deux questions : premièrement, sais-tu ce qui est écrit à ce sujet, deuxièmement, comment comprends-tu ce que tu lis ? Ce qui est écrit, tous les légistes étaient en mesure de le savoir ; quant à la question de savoir comment il fallait comprendre en esprit ce qui était écrit, aucun d’eux ne le savait à l’époque. Et non seulement à cette époque, mais depuis très longtemps. Déjà Moïse, avant de mourir, réprimande les Juifs à cause de leur cécité spirituelle en disant : jusqu’à aujourd’hui, le Seigneur ne vous avait pas donné un cœur pour connaître, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre (Dt 29, 3). Il peut sembler étrange que ce légiste juif mette en exergue précisément ces deux commandements de Dieu comme étant les plus salvateurs, et cela pour deux raisons : d’abord parce que ces deux commandements de la loi de Moïse ne se trouvent pas au premier rang avec les autres commandements principaux, ensuite parce qu’ils ne sont pas placés l’un à côté de l’autre comme ce légiste les mentionne, car l’un

deux se trouve dans un livre de Moïse (Lv 19,18) et l’autre se situe dans un autre (Dt 6, 5). L’autre étrangeté de cette situation tient au fait que si les Juifs veillaient à respecter à peu près les autres commandements de Dieu, ce n’était jamais le cas avec le commandement de l’amour. Ils ne pouvaient s’élever dans l’amour de Dieu que par crainte de Dieu. Le fait que ce légiste ait rassemblé ces deux commandements en disant que c’étaient les plus porteurs de salut, ne peut s’expliquer que parce qu’il devait savoir que le Seigneur Jésus plaçait ces deux commandements sur l’amour au sommet de tous les commandements et de toutes les bonnes actions.

Que répondit donc le Seigneur au légiste ? Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela et tu vivras (Lc 10, 28). Voyez comme le Seigneur n’exige pas des faibles d’assumer le plus grand fardeau, mais d’agir selon leur capacité! Connaissant le cœur dur et non circoncis du légiste, Il ne lui dit pas : aie foi en moi comme Fils de Dieu, vends tout ce que tu possèdes, distribue-le aux pauvres, prends ta croix et viens à ma suite, sans regarder en arrière ! Non, Il lui recommande seulement d’accomplir ce que lui-même savait et qu’il avait affirmé comme essentiel dans la Loi. Cela était suffisant pour lui. Car s’il se mettait à aimer en vérité Dieu et ses proches, cet amour lui permettrait de découvrir rapidement la vérité sur le Christ Seigneur. Quand un jeune homme riche posa, dans une autre circonstance, cette même question au Seigneur, sans cependant vouloir Le mettre à l’épreuve : que me faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?, le Seigneur ne lui mentionna pas des commandements positifs sur l’amour, mais plusieurs commandements négatifs : Ne commets pas d’adultère, ne tue pas, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage; honore ton père et ta mère (Lc 18, 20). Ce n’est qu’après que le jeune homme eût dit qu’il avait respecté ces commandements que le Seigneur lui confia une tâche plus lourde : tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres (Lc 18, 18-22). On voit ainsi la très grande sagesse du Seigneur en tant que Maître divin. Il ordonne à chacun de respecter le commandement divin qu’il connaît; puis quand il l’a fait et qu’il en apprend un autre, Il lui ordonne de le suivre également, et ainsi de suite pour les autres commandements. Il ne dépose pas de lourds fardeaux sur des dos fragiles, mais agit conformément à la force du dos et au poids du fardeau. Cela constitue aussi une sévère mise en garde pour ceux d’entre nous qui souhaitent s’initier de plus en plus à la volonté de Dieu, sans se préoccuper de mettre en application ce qu’ils savent déjà. Nul ne sera sauvé grâce à la seule connaissance de la volonté de Dieu, mais en la mettant en œuvre. Au contraire, ceux qui savent beaucoup mais appliquent peu, seront condamnés plus sévèrement que ceux qui savent et appliquent peu. C’est pourquoi le Seigneur dit au légiste : fais cela et tu vivras. Cela signifie : je vois que tu connais ces grands commandements sur l’amour, mais j’observe en même temps que tu ne les respectes pas; il est donc inutile que je t’enseigne davantage tant que tu n’auras pas appliqué ce que tu sais. Le légiste a dû sentir la réprimande contenue dans ces paroles du Sauveur, puisqu’il essaie de se justifier: Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus: Et qui est mon prochain ? (Lc 10, 29). Cette question montre qu’il ne sait pas encore qui est son prochain, confirmant ainsi clairement qu’il n’a pas respecté le commandement d’aimer son prochain. Ainsi, au lieu de prendre le Christ en défaut, il se trouve pris au piège et contraint de se justifier. En voulant tendre un piège au Seigneur, c’est lui qui s’y est empêtré. C’est ce qui arrivait toujours aux Juifs quand ils voulaient mettre le Christ à l’épreuve. En mettant le Seigneur à l’épreuve, ils ne faisaient que Le glorifier toujours davantage, tout en sombrant eux-mêmes un peu plus dans la déchéance, s’éloignant de Lui pleins de honte, comme le père du mensonge, Satan, dans le désert. Comment ce légiste a-t-il célébré le Christ en Le mettant à l’épreuve ? En Lui donnant l’occasion de raconter le récit du Samaritain miséricordieux et exprimer l’enseignement divin sur la question de savoir qui est notre prochain, un enseignement porteur de salut pour toutes les générations humaines jusqu’à la fin des temps. Qui est mon prochain ?

Jésus reprit: « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là; il le vit et passa outre» (Lc 10, 30-31). Un lévite qui passait aussi par-là, le vit et passa outre. Qui était cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho? C’était Adam et tout le genre humain qui était issu d’Adam. Jérusalem symbolise la demeure céleste du premier homme dans la force et la beauté du paradis, dans le voisinage de Dieu et des saints anges de Dieu; Jéricho représente la vallée des larmes et de la mort. Les brigands sont les esprits maléfiques, les serviteurs innombrables de Satan, qui a poussé Adam à commettre le péché de désobéissance envers Dieu. Se comportant avec une malveillance extrême envers le genre humain, les esprits maléfiques s’attaquent aux hommes, enlèvent de leur âme la tenue divine de la crainte [de Dieu], de la foi et de la piété; ils souillent l’âme avec des péchés et des vices, puis s’éloignent provisoirement tandis que l’âme git dans le désespoir au bord de la route de la vie, incapable de bouger en avant ou en arrière. Le prêtre et le lévite symbolisent l’Ancien Testament : le prêtre représente la loi de Moïse, et le lévite les prophètes. A l’humanité battue et blessée, Dieu a envoyé deux médecins avec des remèdes spécifiques : l’un était la loi, l’autre les prophètes. Mais ni l’un ni l’autre de ces médecins ne se risquèrent à soigner les principales blessures très profondes des malades, infligées par les démons eux-mêmes, ne s’occupant que des blessures les plus légères, portées par un homme à un autre homme. C’est pourquoi il est dit que l’un et l’autre, voyant la gravité des blessures de cet homme, préférèrent passer outre. La loi de Moïse a vu l’humanité comme un malade gravement atteint, mais est passée à côté. Les prophètes, eux, ‘se sont approchés du malade, puis alors seulement, sont passés à côté. Les cinq livres de Moïse ont décrit la maladie de l’humanité et constaté que pour cette maladie il ny avait pas de remède sur terre, le véritable remède étant en Dieu dans les Cieux. Les prophètes se sont approchés de l’âme à demi-vivante et sur le point d’expirer, de l’humanité ; ils ont constaté également que la maladie avait progressé et consolé le malade en lui disant: nous n’avons pas de remède, mais derrière nous arrive le Messie, le Médecin céleste. Eux aussi sont passés à côté du malade. C’est alors qu’arriva le Médecin véritable.

Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l'hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant: «Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour» (Lc 10, 33-35). Qui était ce Samaritain? C’est le Seigneur Jésus-Christ Lui-même. Pourquoi le Seigneur se donne-t-Il le nom de Samaritain ? Parce que les Juifs méprisaient les Samaritains en tant qu’idolâtres impurs. Ils ne les fréquentaient pas ni ne parlaient avec eux. C’est pourquoi la Samaritaine avait dit au Seigneur au puits de Jacob : Comment, toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine (Jn 4, 9)? C’est ainsi, donc, que les Samaritains considéraient le Christ comme un Juif, alors que les Juifs L’appelaient, Samaritain: N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon (Jn 8, 48) ? En rapportant ce récit au légiste juif, le Seigneur se présente sous l’aspect du Samaritain, par humilité infinie, afin de nous enseigner à nous aussi que, même sous le nom et l’identité les plus méprisés, nous pouvons faire beaucoup de bien et souvent même plus que des gens portant un nom et une identité imposants et célèbres. Le Seigneur prend aussi l’identité d’un Samaritain par amour pour les pécheurs. Le nom de Samaritain était en effet synonyme de pécheur. Quand les Juifs L’ont appelé Samaritain, le Seigneur n’a pas protesté. Il entrait sous le toit des pécheurs, mangeait et buvait avec eux; Il a même affirmé clairement que c’est à cause des pécheurs qu’il est venu dans ce monde - à cause des pécheurs et non des justes. Mais pouvait-il y avoir un seul juste en Sa présence ? Tous les hommes n’étaient-ils pas recouverts par le péché comme par un nuage noir? Et toutes les âmes n’étaient-elles pas meurtries et déformées par les esprits maléfiques? Le Seigneur se donne le nom de Samaritain pour nous apprendre à ne pas attendre que la force de Dieu se manifeste seulement dans les grandes figures de ce monde, mais à faire aussi attention avec respect et prévenance à ce que pensent et disent des petites gens méprisés dans ce monde. Car Dieu se sert souvent de roseaux pour briser des murs de fer et de pêcheurs pour faire honte aux rois, comme de ce qui est le plus infime pour rabaisser ce qui est considéré comme le plus important aux yeux des hommes. Comme le dit l’apôtre Paul : Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort (1 Co 1,27). En se donnant le nom de Samaritain, le Seigneur veut montrer que c’est en vain que le monde attend son salut du puissant empire romain et de l’empereur Tibère; le salut du monde, le Seigneur l’a établi au sein du peuple le plus méprisé de l’empire romain, le peuple juif, et parmi les gens les plus méprisés par les Juifs, des pêcheurs de Galilée, qui étaient aussi méprisés par les scribes prétentieux que par les Samaritains idolâtres. L’Esprit de Dieu est libre, le vent souffle où il veut (Jn 3, 8), sans tenir compte des positions sociales ni de leur considération. Ce qui est considéré comme éminent par les hommes est nul devant Dieu, et ce qui est nul pour les hommes est éminent devant Dieu.

Le Seigneur est venu au-dessus du genre humain - Il est venu sur lui. Le genre humain gisait malade et désespéré, quand le Médecin est venu au-dessus de lui. Tous les hommes sont pécheurs, ils sont étendus sur la terre, agrippés au sol ; seul le Seigneur sans péché, le Médecin pur et sain, se tient debout. Il est venu chez lui (Jn 1,11) dit l’Évangile, pour signifier qu’il est venu revêtu d’une enveloppe charnelle comme tous les autres hommes, ne se distinguant pas extérieurement des malades et des pécheurs. On dit qu’il est venu au-dessus du genre humain, afin de marquer Sa différence, du point de vue de la force, de la santé, de l’immortalité et de l’absence de péché, par rapport aux malades mortels et aux pécheurs.

Il vit l’homme blessé, comme le prêtre l’avait vu; Il s’approcha du blessé, comme le lévite l’avait fait. Mais II fit quelque chose de plus, de beaucoup plus que le prêtre et le lévite. Il eut pitié du blessé, banda ses plaies, y versa de l’huile et du vin, chargea le blessé sur sa monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui, régla l’aubergiste pour les soins prodigués au blessé, promit qu’il continuerait à s’en occuper et couvrirait toutes les dépenses nécessitées par sa maladie. Ainsi, pendant que le prêtre se contente de voir le blessé et que le lévite s’arrête sur la vision et l’approche du blessé, le Messie, le Médecin céleste, accomplit dix actions pour lui : le chiffre dix correspond à la plénitude des nombres - afin de montrer ainsi la plénitude des soins, des attentions et de l’amour du Seigneur notre Sauveur en ce qui concerne notre salut. Il ne panse pas seulement les plaies et ne laisse pas le blessé au bord de la route, car cela n’aurait pas été une fête complète ; Il ne le conduit pas seulement à l’hôtellerie pour s’éclipser ensuite, car l’aubergiste aurait dit qu’il n’avait rien pour soigner le malade et qu’il était donc forcé de le mettre dehors ; c’est pourquoi II paie d’avance ses efforts ainsi que ses frais. L’homme le plus miséricordieux se serait arrêté à ce stade. Mais le Seigneur va plus loin. Il promet qu’il continuera à prendre soin du malade et qu’il reviendra le voir, et qu’il remboursera à l’aubergiste les dépenses supplémentaires qu’il aurait à l’avenir. Voilà la plénitude de la miséricorde ! En outre, quand on sait que c’est un Samaritain qui fait cela à un Juif, un adversaire à un autre adversaire, alors on doit dire : voilà de la miséricorde surréelle, céleste, divine. Telle est l’image de la miséricorde du Christ à l’égard du genre humain.

Que signifie le fait de bander les plaies ? Et l’huile et le vin ? Le fait de bander les plaies correspond au contact direct du Christ avec le genre humain malade. Par Sa bouche très pure, Il parlait aux hommes à l’oreille, par Ses mains très pures II a effleuré des yeux morts, des oreilles sourdes, des corps envahis par la lèpre, des cadavres. C’est avec un onguent qu’on panse les plaies. Le Seigneur Lui-même est cet onguent pour l’humanité pécheresse. Il s’est Lui-même proposé pour panser les plaies de l’humanité. L’huile et le vin symbolisent la miséricorde et la vérité. Le bon Médecin a d’abord caressé le malade, puis lui a donné le remède. La miséricorde est un remède, comme la science est un remède. Réjouissez-vous, dit d’abord le Seigneur, puis II enseigne, met en garde, menace. Sois sans crainte, dit le Seigneur au notable Jaïre, puis II ressuscite sa fille. Ne pleurez pas, dit le Seigneur à la veuve de Nain, puis II relève son fils d’entre les morts. Le Seigneur montre d’abord Sa miséricorde, puis II offre le sacrifice. Sa venue dans le monde dans le corps d’un homme, dans une enveloppe grossière, est la plus grande grâce de toutes Ses actions charitables ; Son sacrifice sur la Croix est le sacrifice le plus grand de tous les sacrifices, de la création à la fin du monde? chanterai amour et jugement pour toi, Seigneur, dit le prophète David (Ps 101,1). La miséricorde est aussi douce que l’huile ; la justice est bonne mais aussi quelque peu âpre pour les pécheurs, comme le vin pour les malades. De même que l’huile adoucit la blessure du corps, de même la miséricorde divine adoucit l’âme tourmentée et aigrie des hommes ; de même que le vin semble aigre mais réchauffe les entrailles, de même la vérité et la justice de Dieu paraissent aigres à l’âme pécheresse, mais une fois plongées en elle, elles la réchauffent et la rendent plus forte.

La monture citée plus haut désigne le corps humain dans lequel le Seigneur Lui-même s’est incarné afin d’être plus proche et plus compréhensible. De même que le bon berger, quand il trouve une brebis perdue, la met sur son épaule et la porte joyeusement jusqu’à la bergerie, de même le Seigneur se charge Lui-même des âmes égarées afin qu’elles se retrouvent là où II est. Il est vrai que dans ce monde les hommes vivent au milieu des démons, comme les brebis au milieu des loups. Le Seigneur est le bon Pasteur, qui est venu rechercher Ses brebis afin de les mettre à l’abri des loups avec Son corps; en venant dans ce monde, Il a eu pitié des hommes parce qu’ils étaient comme des brebis qui nont pas de berger (Mc 6, 34). Si le corps humain est parfois représenté de façon animale, c’est afin de montrer la stupidité du corps seul sans la présence d’une âme consciente. En fait, l’homme dans son enveloppe physique, ressemble à un animal. C’est avec une telle enveloppe que l’homme fut revêtu après le péché d’Adam. Le Seigneur Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit (Gn 3,21). Cela eut lieu quand Adam, à la suite du péché de désobéissance, se retrouva tout nu et qu’il se cacha du visage de Dieu. Dans Sa douceur infinie et Son amour infini pour l’humanité blessée et à demi morte, le Seigneur vivant et immortel revêtit Lui-même cette tenue charnelle afin que, en tant que Dieu, Il soit plus accessible aux hommes, plus abordable comme Médecin, et plus reconnaissable pour les brebis comme Pasteur.

L'hôtellerie correspond à l’Église sainte, catholique et apostolique, tandis que l'hôtelier désigne les Apôtres et leurs successeurs, pasteurs et maîtres de l’Eglise. L’Eglise a été fondée pendant la vie terrestre du Christ, car il est dit que le Samaritain a conduit le blessé à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le Seigneur est le fondateur de l’Église et son premier ouvrier. Pendant que Lui-même prenait soin du blessé, l’hôtelier n’est pas mentionné. Ce n’est que le lendemain, quand Son temps terrestre a expiré, qu’il s’adresse à l’hôtelier et lui demande de prendre soin du blessé.

Les deux deniers désignent, selon certains exégètes, les deux Testaments laissés par Dieu aux hommes: l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. C’est l’Écriture sainte, la sainte Révélation de la miséricorde et de la vérité divines. Nul ne peut être sauvé du péché, des blessures infligées à son âme, tant qu’il n’a pas connu la miséricorde et la vérité divines, révélées dans l’Écriture Sainte. De même que ce n’est que sous la grande lumière d’un chaud soleil que l’homme voit tous les chemins s’offrant à lui et qu’il choisit le chemin qu’il doit emprunter, de même ce n’est que sous la grande lumière de l’Écriture sainte que l’homme voit devant lui tous les chemins du bien et du mal et qu’il les distingue les uns des autres. Mais ces deux deniers désignent aussi les deux natures du Seigneur Jésus, la divine et l’humaine. Le Seigneur a apporté ces deux natures dans ce monde et les a mises au service du genre humain. Nul ne peut se sauver des blessures terribles du péché, sans reconnaître ces deux natures du Seigneur Jésus. Car les blessures du péché se guérissent par la miséricorde et la vérité ; l’un de ces remèdes sans l’autre, n’est pas un remède. Le Seigneur n’aurait pas pu montrer une miséricorde parfaite envers les hommes, s’il n’était pas né dans le corps d’un homme ; et II n’aurait pu, comme homme, découvrir la vérité parfaite, s’il n’était pas Dieu.

Les deux deniers désignent aussi le corps et le sang du Christ, où les pécheurs trouvent remède et nourriture à l’Église. Le blessé a besoin d’être pansé, oint et nourri. Telle est la médication parfaite. Il a besoin de nourriture, de bonne nourriture. De même qu’une bonne nourriture, que les médecins prescrivent au malade couché dans son lit, change, fortifie et purifie le sang, c’est-à-dire ce qui constitue le fondement de la vie organique de l’homme, de même cette nourriture divine, le corps et le sang du Christ, transforme fondamentalement, fortifie et purifie l’âme humaine. L’ensemble du traitement physique d’un malade n’est que le reflet du traitement spirituel. Fondamentalement, le corps et le sang du Christ symbolisent la miséricorde et la vérité.

À mon retour-, ces mots se réfèrent à la deuxième venue du Christ. Quand II reviendra comme Juge, non dans une tenue humiliante en peau de bête, mais dans Son éclat et Sa gloire immortels, alors les hôteliers - les pasteurs et les enseignants de Son Eglise - Le reconnaîtront comme le Samaritain qui leur confia jadis la tâche de prendre soin des âmes malades des pécheurs. Mais Lui-même ne sera plus le Samaritain miséricordieux, mais le Juge juste qui jugera chacun en toute justice. Bien entendu, si le Seigneur jugeait selon la pure justice céleste, peu nombreux seraient ceux qui seraient sauvés du feu éternel. Mais II connait notre impuissance et nos maux, et jugera donc chacun avec beaucoup de ménagement, de sorte que même un verre d’eau fraîche donné en Son nom à un assoiffé sera considéré comme un mérite (Mt 10, 42). Il ne faut toutefois pas se bercer d’illusion et se laisser aller à l’insouciance. Il s’agit ici de pasteurs de l’Eglise, de chefs spirituels. Ils se sont vus accorder plus de pouvoir et de bienfaits, de sorte qu’il leur est demandé davantage. Ils sont le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir; avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens (Mt 5,13). Le Seigneur a également dit que beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers (Mt 19, 30). Or les prêtres sont premiers dans 1’hôtellerie spirituelle du Christ. Ils sont appelés à s’occuper des malades, à examiner et à soigner leurs plaies et à leur donner la nourriture vivante du Christ à la table vénérable de l’Agneau de Dieu. Malheur à eux s’ils ne le font pas. Ils peuvent être premiers dans cette vie de courte durée, mais ne prendront pas part à la vie éternelle. Le Seigneur a dit aussi : Malheur à l'homme par qui le scandale arrive! (Mt 18, 7). Aucun homme au monde ne peut être autant source de scandale qu’un prêtre négligeant. Un petit péché venant de lui scandalise plus qu’un grand péché chez d’autres. Bénis soient donc les pasteurs spirituels qui accomplissent fidèlement en Son absence le commandement du Samaritain miséricordieux, en utilisant honnêtement et raisonnablement Ses deux deniers. Le jour viendra où le Seigneur dira à chacun d’eux en particulier: Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton seigneur! (Mt 25,21).

Après avoir fait ce récit très dense et significatif, le Seigneur demanda au légiste : «Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ? » Il dit: « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui». Et Jésus lui dit: « Va, et toi aussi, fais de même» (Lc 10, 36-37). Bien que le légiste n’eût pas, même de loin, compris toute la profondeur et la portée de ce récit du Christ, il fut forcé de reconnaître sa véracité, pour

autant qu’il pût la saisir, seulement bien entendu sous son aspect figuratif. Il ne pouvait pas ne pas reconnaître que le Samaritain miséricordieux s’est comporté comme le seul véritable prochain de l’homme agresse et blessé, abandonné au bord de la route. Il ne pouvait pas dire que le prêtre s’était montré le plus proche, puisque le prêtre comme lui-même était Juif. Il ne pouvait pas dire non plus que le lévite était le plus proche, puisque tous deux étaient de même race, du même peuple et parlaient la même langue. Car cela aurait été trop contraire, même à leur conscience sans scrupule. La parenté par le nom, la race, l’origine nationale ou la communauté linguistique est inutile là où est nécessaire la miséricorde, et seulement la miséricorde. La miséricorde est le nouveau fondement de parenté que le Christ a institué parmi les hommes. Cela, le légiste ne l’avait pas compris ; mais ce que son esprit avait saisi dans ce cas précis, il était contraint de le reconnaître. Va, et toi aussi fais de même, lui dit le Seigneur. Cela signifie : si tu veux hériter la vie éternelle, alors tu dois appliquer ainsi le commandement de Dieu sur l’amour, et non comme vous le comprenez-vous, légistes et scribes. Vous considérez ce commandement comme on regarde un veau d’or, vous l’adorez comme une idole, sans savoir sa portée divine et salvatrice. Vous ne considérez comme vos proches que les Juifs, car vous ne raisonnez que par le nom, le sang, la langue ; parmi les Juifs, vous ne considérez comme vos proches que ceux appartenant à votre parti, qu’il fut légiste, pharisien ou sadducéen ; et même parmi vos propres partisans, vous ne considérez comme vos proches que ceux dont vous tirez profit, honneurs et louanges. Ainsi vous avez interprété le commandement de Dieu sur l’amour de façon intéressée, et ce commandement divin est devenu pour vous un véritable veau d’or, comme celui que vos ancêtres vénéraient au pied du mont Horeb. Vous vénérez donc ce commandement, sans le comprendre ni l’appliquer. Il est probable que le légiste a pu comprendre le récit du Christ dans une telle perspective, et qu’il a dû repartir honteux. Lui qui était venu pour jeter le discrédit! Mais quelle aurait été sa honte s’il avait pu comprendre que ce récit s’appliquait précisément à lui ! Car lui aussi était un voyageur allant de la Jérusalem céleste dans la sale cité terrestre de Jéricho, ce voyageur que les démons avaient dépouillé des bienfaits de Dieu, agressé et roué de coups, le laissant au bord de la route. La loi de Moïse et les prophètes passent à côté de lui et ne peuvent l’aider. Mais voilà qu’au moment où le Seigneur lui raconte ce récit, le Samaritain miséricordieux est déjà en train de se pencher sur son âme blessée, la panse et y verse de l’huile et du vin.

Lui-même a ressenti cela, autrement il n’aurait pas reconnu l’authenticité de l’enseignement donné par le Christ. S’est-il ensuite laissé transporter jusqu’à l’hôtellerie - c’est-à-dire à l’église — et être complètement guéri? Cela, le Dieu omniscient le sait. L’Evangile n’en parle pas.

Ainsi, par un chemin détourné, le Christ a conduit ce légiste, même inconsciemment, à Le reconnaître dans son âme, Lui le Christ, comme son parent le plus proche. Le Seigneur l’a amené à reconnaître, même inconsciemment, que les mots : Tu aimeras ton prochain comme toi-même signifient: aime le Seigneur Jésus-Christ comme toi-même. Il nous reste cependant à le reconnaître en conscience et avec notre raison et à le confesser. Notre parent le plus proche est le Seigneur Jésus, et à travers Lui, nous sont proches tous les autres hommes dans la misère et auxquels nous pouvons apporter notre aide miséricordieuse au nom du Seigneur. Le Seigneur Jésus s’est penché au-dessus de chacun de nous et II a laissé deux deniers pour chacun de nous pour que nous nous soignions en attendant Son retour, jusqu’à ce qu’il vienne dans nos cœurs, de sorte que nous ne Le regardions plus penché au-dessus de nous, mais que nous Le voyions installé et vivant dans nos cœurs ! Alors seulement, nous serons bien portants, car la source de la santé sera dans nos cœurs.

Mais voyez comment avec ce récit, le Seigneur réunit les deux commandements sur l’amour en un seul! En L’aimant comme notre prochain, nous aimons et Dieu et l’homme, mettant ainsi en application d’un seul coup les deux commandements sur l’amour. Jusqu’à la venue du Seigneur Jésus dans le monde, ces deux commandements étaient distincts. Mais avec Sa venue, ils ont été confondus. En fait, l’amour parfait ne peut ni être différencié ni se rapporter à deux matières différentes. Dans l’Ancien Testament, il s’agissait de choses distinctes, car l’Ancien Testament est une école préparatoire à la grande école de l’amour. Dans l’école préparatoire, les choses sont décomposées, mais elles sont organiquement liées. Quand l’organisme unique et incarné de l’amour s’est manifesté dans le Seigneur Jésus, aussitôt cette différenciation est devenue sans objet. Jésus-Christ est l’amour incarné envers Dieu comme envers l’homme. Dans l’ensemble des mondes, dans le temps et dans l’éternité, il n’existe pas d’amour plus grand. C’est ainsi qu’a été introduit dans le monde un principe nouveau, tout à fait nouveau, de l’amour, un commandement nouveau et unique sur l’amour, qu’on peut définir en ces termes : aime le Seigneur Jésus, Fils de Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et avec toute ton intelligence: aime-Le comme toi-même. Par cet amour, unique et indissociable, tu aimeras Dieu et les hommes. Homme mortel, abandonne l’espoir mensonger que tu pourras un jour aimer Dieu sans le Christ ou à côte de Lui. Et ne te laisse pas étourdir par le mensonge que tu pourras un jour aimer les hommes sans le Christ ou à côté de Lui. Il est descendu du ciel et s’est penché sur toi, blessé et malade. Regarde Son visage et reconnais ton prototype ! Regarde ton parent principal et le plus proche ! Ce n’est qu’à travers Lui que tu peux devenir un parent véritable de Dieu et un parent miséricordieux des hommes. Et quand tu auras connu ta parenté avec Lui, toute autre parenté terrestre te paraîtra comme l’ombre et le reflet de la parenté véritable et immortelle. Alors tu te mettras à faire comme Lui; tu considéreras les pauvres, les affligés, les démunis, les blessés et les abandonnés au bord de la route comme tes parents les plus proches, plus proches que d’autres parents. Et alors tu pencheras, non pas ton visage, mais le Sien au-dessus deux; c’est avec Ses pansements que tu panseras leurs plaies, et c’est Son huile et Son vin que tu verseras sur leurs blessures.

C’est ainsi que ce récit, dont le légiste qui a voulu mettre le Christ à l’épreuve a un peu compris le sens et dont il a un peu tiré profit, recouvre en fait toute l’histoire des hommes du début à la fin, et toute l’histoire de notre salut, du début à la fin. Le Seigneur nous y enseigne que ce n’est qu’à travers Lui que nous pouvons devenir des parents de Dieu et des parents des hommes. Ce n’est que par cette parenté avec le Christ que nos autres liens de parenté acquièrent leur noblesse et leur dignité. Le Seigneur nous invite ainsi à un amour très mérité pour Lui, un amour qui avec la même lumière illumine Dieu et les hommes, et même nos ennemis. Car l’amour à l’égard de nos ennemis n’est possible qu’à partir du même et unique foyer d’amour, le Seigneur Jésus-Christ, Dieu-homme et notre Sauveur; Gloire et louange au Seigneur vivant et vivifiant et notre Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-sixième dimanche après la Pentecôte. Évangile sur de nombreuses préoccupations et une mort inattendue

(Lc 12,16-21)

Le Seigneur Jésus-Christ est venu parmi les hommes afin de guérir l’âme humaine de la tentation de voler. Car le vol constitue une grave maladie de l’âme humaine.

Est-ce que le fils vole le père? Non; mais le serviteur vole son maître. Au moment où l’esprit filial d’Adam s’est transformé en esprit de serviteur, sa main s’est approchée d’un fruit défendu.

Pourquoi l’homme vole-t-il le bien d’autrui - est-ce que c’est parce qu’il en a besoin ? Adam disposait de tout et ne manquait de rien, et il se mit néanmoins à voler.

Pourquoi un homme vole-t-il un autre homme, un serviteur vole-t-il un autre serviteur? Parce qu’auparavant il avait osé voler son maître. L’homme vole d’abord Dieu, puis les autres hommes. Le prototype humain avança d’abord une main de voleur pour s’emparer de ce qui était à Dieu, à la suite de quoi et à cause de quoi ses descendants devinrent des voleurs les uns pour les autres.

L’homme vole Dieu, les hommes, la nature et lui-même. L’homme vole non seulement avec tous ses sens, mais aussi avec son cœur, son âme et ses pensées. Mais il n’y a pas de vol où le diable n’est pas le complice de l’homme. Il chuchote et suggère tous les vols ; Il est le chef et le commandant de tous les plans de vol. Il n’y a pas de voleur solitaire dans le vaste monde. Au moins deux prennent part au vol, et un troisième les observe. L’homme et le diable participent au vol, et Dieu les regarde. De même qu’Ève n’a pas exécuté son vol toute seule, mais en compagnie du diable, de même personne n’a jamais exécuté un vol tout seul, mais toujours en compagnie du diable. Mais le diable n’est pas seulement le chef et le coparticipant au vol, il est aussi le dénonciateur du vol. Car il n’a nul besoin des objets volés, mais son but est de détruire l’âme humaine, de susciter les querelles et les haines parmi les hommes, jusqu’à l’anéantissement de tout le genre humain. Il ne vole pas pour voler, mais comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer (1 P 5, 8). C’est le diable qui incite l’âme à faire le mal et qui y sème l’ivraie, comme l’a dit le Seigneur Jésus (Mt 13,39).

Lors de tout vol commis par un homme, le diable lui vole une partie de son âme. L’âme d’un voleur habitué à voler ne cesse de se réduire, de s’assécher et de se décomposer comme les poumons rongés par la tuberculose.

Pour se sauver de son addiction au vol, l’homme doit considérer que la propriété de ses biens appartient à Dieu et non à lui-même. Quand il se sert de ses biens, il doit considérer qu’il se sert de ce qui est à Dieu, et non à lui-même. En mangeant du pain à table, il doit rendre grâce à Dieu, car le pain n’est pas à lui mais à Dieu.

Afin de se guérir de la maladie qu’est la cleptomanie, l’homme doit considérer que tous les biens d’autrui appartiennent en fait à Dieu ; il doit savoir qu’en volant les autres, il vole Dieu. Et peut-on voler Celui dont l’œil ne se ferme jamais ?

Afin de chasser de lui celui qui participe à tous les vols et qui sème le mal en lui, l’homme doit veiller sur son âme afin que le diable ne puisse y semer des envies de vol et des pensées qui s’y rapportent. Et quand il s’aperçoit que de telles idées y ont été semées, il doit veiller à les brûler rapidement dans le feu de la prière.

N’est-il pas fou celui qui court vers le pire, alors qu’il a connu le meilleur ? N’est-il pas fou et ridicule celui qui la nuit vole des guenilles en coton dans la boutique d’autrui, tout en voyant un ami venu lui offrir une voiture pleine de soies et de velours ?

Le Seigneur Jésus ami-des-hommes a apporté avec Lui et dévoilé aux hommes des trésors célestes innombrables et inestimables, et II les a appelés à en jouir publiquement et librement, à une seule condition : qu’ils détachent leur âme des trésors terrestres périssables. Certains hommes L’ont écouté, se sont approchés de Ses dons et se sont enrichis; mais certains ne L’ont pas écouté, restant à côté de leurs richesses périssables et volées. En guise d’avertissement adressé à ces derniers, le Seigneur a raconté le récit qui se trouve dans l’évangile de ce jour.

Il leur dit alors une parabole: «Il y avait un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même: Que vais-je faire ? Car je n’ai pas où recueillir ma récolte ?» (Lc 12,16-17). Cet homme déjà riche venait de connaître une récolte telle qu’il ne savait pas où la recueillir. En voyant ses champs recouverts d’une grande quantité de blé, ses vergers et ses vignes aux branches ployant sous le poids des fruits, ses hangars débordants de légumes divers et ses ruches pleines de miel, cet homme riche ne regarda pas vers le ciel et ne s’écria pas joyeusement: « Gloire et merci à Toi, Dieu tout-puissant et très-miséricordieux ! Toi qui as su, avec Ta force et Ta sagesse, extirper une telle abondance de cette terre noire ! Toi qui avec Ton soleil, as su insuffler tant de délices dans tous ces fruits terrestres ! Toi qui as su donner à chaque fruit un aspect admirable et un goût particulier! Toi qui as récompensé au centuple le peu d’effort que j’y ai consacré! Comme Tu as eu pitié de ton serviteur, en versant à pleines mains tant de richesses dans son sein ! O, Seigneur très extraordinaire, apprends-moi à donner moi aussi de la joie, avec tes richesses, à mes frères et à mes proches, afin qu’ils puissent eux aussi se réjouir avec moi et Te glorifier avec gratitude, célébrer Ton saint Nom et Ta bonté indicible ! » Mais non : au lieu de se souvenir du donateur de tant de dons, cet homme riche se soucie d’abord de savoir où il va accumuler tous ces dons et comment il va les conserver. Comme le voleur qui, ayant trouvé sur sa route un sac plein d’argent, ne se demande pas d’où provient ce sac ni à qui il appartient, mais il ne se soucie que de savoir comment il va le cacher ! En fait, cet homme riche est aussi un véritable voleur. Il ne peut pas dire que toute cette récolte abondante est le fruit de son effort propre. Le voleur lui aussi fait des efforts au moment de voler. Le voleur utilise souvent beaucoup plus d’habileté qu’un laboureur ou un semeur. L’homme riche n’a fait aucun effort, ni n’a pu en faire en ce qui concerne le soleil, la pluie, les vents et le sol. Or ce sont les quatre principaux éléments qui, par la volonté de Dieu, rendent possible la production des plantes et des arbres. Par conséquent, une récolte abondante ne découle ni de son travail, ni de ses piètres efforts, car cet homme n’est le maître ni du soleil, ni de la pluie, ni des vents, ni du sol. Cette récolte abondante est un don de Dieu. Comme est méprisable aux yeux des hommes, celui qui au moment de recevoir un cadeau de quelqu’un, ne dit pas merci, ni ne montre d’égards pour son donateur, ne se préoccupant que de trouver au plus vite un endroit sûr pour y cacher son cadeau ! Quand il reçoit un morceau de pain noir, un mendiant honnête remercie son donateur. Cet homme riche, lui, n’a adressé à Dieu aucune pensée, aucune parole de reconnaissance pour une récolte aussi abondante ; il n’a même pas eu un sourire de joie devant un tel prodige et un tel bienfait de Dieu. Au lieu de prier, de manifester sa reconnaissance, de chanter les louanges de Dieu le cœur joyeux, il est aussitôt tiraillé par le souci de savoir comment il va rassembler toute cette richesse et l’emmagasiner de façon telle qu’aucun grain ne reste pour les oiseaux du ciel et qu’aucune pomme ne tombe chez ses pauvres voisins.

Puis il se dit : Voici ce que je vais faire: j'abattrai mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens (Lc 12, 18). Tel est le souci principal de cet homme déraisonnable! Au lieu de s’efforcer de détruire le vieil homme en lui et d’en élever un nouveau, il consacre tous ses efforts à démolir de vieux hangars et à construire de nouveaux hangars, de nouvelles granges et métairies. Si une nouvelle fois, l’année prochaine, la récolte est aussi abondante, il devra aussi s’affairer à élargir des hangars ou à en construire de nouveaux. Ainsi, année après année, ses hangars deviendront de plus en plus vastes et neufs, alors que son âme sera de plus en plus rabougrie et vieille. Son ancienne récolte sera de plus en plus moisie, comme son âme. Il sera encerclé par l’envie, et les malédictions se déverseront sur lui. Car les pauvres regarderont sa richesse avec envie, tandis que les affamés le maudiront à cause de son avarice et de son égoïsme. Ainsi sa richesse contribuera à la ruine, la sienne et celle de ses voisins. Son âme dépérira à cause de son avarice et de son égoïsme, et les âmes de ses voisins dépériront à cause de leur envie et de leurs malédictions. Voyez comment un homme insensé peut utiliser un don de Dieu, à la fois pour sa propre ruine et celle d’autrui! Dieu lui avait accordé la richesse comme un bienfait pour son salut et celui de ses voisins, et il s’en sert pour son propre malheur et celui des autres. Saint Jean Chrysostome adresse ce conseil à ceux qui y sont accessibles : « Si tu es rassasié, souviens-toi de celui qui a faim. Si tu as étanché ta soif, souviens-toi de celui qui a soif. Si tu t’es réchauffé, souviens-toi de celui qui est frigorifié. Si tu habites une grande demeure richement décorée, fais-y entrer celui qui n’a pas de foyer. Si tu as pris plaisir à un festin, redonne de la joie à celui qui est triste et affligé. Si on t’a rendu hommage pour ta richesse, souviens-toi des indigents. Si tu es sorti joyeux d’une entrevue avec ton maître, rends aussi heureux tous tes serviteurs. Si tu te montres miséricordieux et condescendant à leur égard, tu seras aussi objet de miséricorde quand ton âme sortira de ton corps.» On raconte que deux grands ascètes qui vivaient dans le désert d’Egypte, priaient Dieu de leur révéler s’il y avait de par le monde quelqu’un qui Le Servait mieux qu’eux. Et cela leur fut révélé : on leur donna l’ordre de se rendre à tel endroit, auprès d’un homme qui leur révélerait ce qu’ils voulaient savoir. Ils s’y rendirent et y trouvèrent un homme simple, dénommé Euchariste, qui s’occupait exclusivement d’élevage. Comme les ascètes ne remarquaient rien d’exceptionnel chez cet homme, ils lui demandèrent comment il faisait pour accomplir la volonté de Dieu. Après beaucoup d’hésitation, Euchariste leur dit qu’il divisait en trois parts tous ses revenus d’élevage : une partie était donnée aux pauvres et aux indigents, une autre était affectée à l’accueil réservé à ses visiteurs, et une troisième partie était conservée pour lui-même et son épouse très chaste. Ayant entendu ce récit, ces ascètes louèrent ces bonnes actions et s’en retournèrent chez eux.

On voit ainsi que la miséricorde est même plus agréable à Dieu que le jeûne le plus sévère. Mais, cet homme riche et cupide évoqué dans l’Évangile ne songeait pas seulement à agrandir ses hangars et à la façon de rassembler toutes les récoltes de sa propriété. Que ferait-il après avoir réalisé tout cela? Voici ce que lui-même dit à ce propos: je dirai à mon âme: Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois, fais la fête! (Lc 12, 19). Comment l’âme peut-elle manger et boire? C’est le corps qui mange et boit ce qui a été cueilli dans les champs, pas l’âme. Cet homme riche pense au corps, en parlant de l’âme. Son âme s’est tellement incrustée dans son corps, s’identifiant tellement au corps, que lui-même ne la connaît plus que de nom. Le triomphe fatal du corps sur l’âme ne peut s’exprimer plus clairement. Imaginez un agneau dans un trou de chien, oublié dans un trou de chien. Le chien court de tous côtés et ramène, dans le trou, de la nourriture pour lui-même. Et après avoir rempli tout le trou de viande, de tripes et d’os de diverses charognes, il crie alors à l’agneau affamé : mon petit agneau, mange maintenant, bois et réjouis-toi, tu as de la nourriture pour de nombreux jours ! Ayant dit ces paroles, le chien va se mettre à manger tout seul, tandis que l’agneau continuera à avoir faim et en mourra. Cet homme riche a agi avec son âme comme ce chien avec l’agneau affamé. L’âme ne se nourrit pas de nourriture périssable; or c’est ce qu’il lui propose. L’âme aspire à sa demeure céleste, où se trouvent ses sources et ses demeures, tandis qu’il la cloue à cette terre et lui promet même de la tenir ainsi clouée pendant de nombreuses années. L’âme se réjouit de Dieu, alors que lui ne met même pas dans sa bouche le nom de Dieu. L’âme s’épanouit dans la justice et la miséricorde, lui ne songe même pas à se servir de sa richesse pour se rendre juste et charitable à l’égard des pauvres, misérables et difformes autour de sa demeure. L’âme veut un amour pur et céleste, lui verse de l’huile sur le feu des passions et encense l’âme avec cette fumée nauséabonde. L’âme aspire à ses joyaux qui sont: charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi (Ga 5, 22-23) ; l’homme riche, lui, l’étouffe sous l’ivrognerie, la frénésie des passions et la vanité. Comment l’agneau herbivore ne crèverait-il pas à côté du chien carnivore? Comment l’âme écrasée par le poids du cadavre ne mourrait-elle pas ? Mais toute la folie de cet homme riche ne réside pas seulement dans le fait qu’il offre de la viande à un agneau, c’est-à-dire une nourriture charnelle à l’âme ; elle se trouve aussi dans le fait qu’il se comporte comme s’il était le maître du temps et de la vie. Voilà qu’il se prépare à manger et à boire pendant de nombreuses années. Mais écoutez ce que Dieu lui répond à ce sujet: Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? (Lc 12, 20). Ainsi lui répondit le Seigneur de la vie et du monde, qui commande au temps et à la mort, qui tient en son pouvoir l’âme de tout vivant et le souffle de toute chair d'homme (Jb 12, 10). Insensé, pourquoi ne réfléchis-tu pas avec ton esprit, et non avec ton ventre ? De même que le jour de ta naissance n’était pas en ton pouvoir, celui de ta mort n’en dépend pas non plus. Le Seigneur a allumé les bougies de la vie terrestre quand II l’a voulu, le Seigneur les éteindra quand II le voudra. De même que ta richesse n’a pas pu avancer l’heure de ton arrivée dans le monde, de même elle ne pourra pas retarder l’heure de ton départ du monde. Est-ce que la pointe du jour et la tombée du jour dépendent de toi ? Est-ce que le moment où le vent va se mettre à souffler et celui où il va se calmer dépendent de toi? Il en est de même en ce qui concerne la durée de ton séjour sur la terre ! Aussi peu dépendants de toi sont tes greniers et tes brasseries, tes bergeries et tes porcheries. Tout cela appartient à Dieu, tout autant que ton âme. Chaque jour et à toute heure, Dieu peut te prendre ce qui Lui appartient et le donner à quelqu’un d’autre. Tout est à Lui de ton vivant, et tout sera à Lui après ta mort. Entre Ses mains se trouvent et ta vie et ta mort. Pourquoi parles- tu alors de nombreuses années à l’avance ? Ta vie est comptée en minutes, et ta dernière minute peut sonner aujourd’hui même. Aussi ne dois-tu pas te soucier du lendemain, de ce que tu vas manger, de ce que tu vas boire et de quoi tu vas te vêtir, mais prendre beaucoup plus soin de l’âme avec laquelle tu vas te présenter devant Dieu, ton Créateur et ton Maître. Préoccupe-toi d’abord du Royaume de Dieu, car c’est la nourriture de ton âme (Mt 6,31-33).

Le Seigneur termine ce récit par ces mots : Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir en vue de Dieu (Lc 12, 21). Que lui arrive-t-il donc? Soudain, il se sépare de sa richesse, et son âme quitte son corps. La richesse est accordée à autrui, le corps est confié à la terre, et l’âme se rend dans un lieu plus noir que le tombeau, où règnent les pleurs et les grincements de dents. Aucune bonne action ne lui sera imputée dans le Royaume céleste, qui aurait permis à son âme d’y trouver sa place. Son nom ne sera pas inscrit dans le Livre des vivants, il ne sera pas connu ni appelé parmi les bienheureux. Il a reçu son salaire sur la terre, et les richesses divines dans les deux ne seront pas montrées à son âme.

Ah, qu’une mort soudaine est terrible ! Quand l’homme pense que sa position est très solide sur la terre, la terre peut brusquement s’ouvrir et l’engloutir, comme elle a englouti Datân et Abiram (Nb 16, 32). Alors que le bon vivant oublieux de Dieu se prépare à continuer à faire la fête de longues années durant, le feu s’abat sur lui et le consume comme Sodome et Gomorrhe. Quand l’homme pense qu’il est bien assuré auprès de Dieu comme auprès des hommes, soudain il tombe mort, comme Ananie et Saphire (Ac 5, 1). En mourant soudainement, un pécheur inflige deux dommages à lui-même et à sa famille : à lui-même, car il meurt sans s’être repenti, et à sa famille, surprise par sa disparition inattendue et à qui il laisse ses affaires en désordre. Heureux soit celui qui tombe malade avant de mourir, et endure ainsi des tourments et des souffrances. L’occasion lui est alors offerte de se retourner encore une fois sur toute son existence, d’examiner et d’énumérer ses péchés, de se repentir pour tout le mal qu’il a commis, de pleurer à chaudes larmes devant Dieu, de purifier l’âme par ses larmes et d’implorer Dieu de lui pardonner; l’occasion lui est aussi offerte de pardonner lui-même à tous ceux qui l’ont insulté et lui ont fait du mal au cours de sa vie, d’accorder sa bénédiction à tous ses amis et ennemis, de rappeler aux enfants de craindre Dieu, de garder en mémoire l’heure de la mort et d’enrichir à temps leur âme par la foi, la prière et la miséricorde. Songez donc à la façon dont sont morts les hommes justes et agréables à Dieu de l’Ancien Testament : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et David. Tous ont été malades avant de mourir et, durant leur maladie, le nom de Dieu n’a jamais quitté leurs lèvres. Tous ont laissé de bonnes instructions à leurs descendants et leur ont accordé leur bénédiction. Telle est la mort normale des justes. Mais, dira-t-on, de nombreux justes n’ont-ils pas connu des morts soudaines au cours de guerres ? Non, car les justes ne meurent jamais à l’improviste. Ils se préparent toujours à la mort et s’attendent chaque jour à quitter cette vie. En leur cœur, ils ne cessent de se repentir et de se confesser devant Dieu et de glorifier le Nom de Dieu. Les justes agissent ainsi en temps de paix et de bien-être ; mais ils le font encore plus en temps de guerre, d’agression et de mises à l’épreuve. Toute leur existence est une préparation ininterrompue à la mort. C’est pourquoi ils ne meurent jamais de façon soudaine.

Se préparer à la mort, signifie aussi s’enrichir en Dieu. Car seulement ceux qui croient véritablement en Dieu et à une autre vie se préparent à la mort, c’est-à-dire à cette autre vie. Ceux qui ne croient pas ne se préparent jamais à la mort: ils se préparent en effet à vivre le plus longtemps possible ici, sur terre. Aussi ont-ils peur de penser à la mort, et a fortiori à s’enrichir en Dieu. Celui qui se prépare à la mort se prépare aussi à la vie éternelle. Or, la préparation à la vie éternelle est connue par tout chrétien. L’homme sage consolide chaque jour sa foi en Dieu, et protège son cœur de l’incrédulité, du doute et de la malveillance, comme le propriétaire sage protège son vignoble des mouches malfaisantes et des sauterelles. L’homme sage veille chaque jour à obéir aux commandements de Dieu par des actes de pardon, miséricorde et amour. C’est ainsi qu’il s’enrichit en Dieu. Ce qui lui est le plus cher et le plus précieux, l’homme sage ne le conserve pas dans des hangars et des coffres, mais il le dépose dans les mains de Dieu: c’est son âme. C’est son plus grand trésor, le seul qui ne pourrit pas et ne meurt pas. Chaque jour, l’homme sage est prêt à régler ses comptes avec ce monde ; il est prêt à se coucher et à mourir en ayant la foi qu’il renaîtra à la vie et qu’il se présentera devant le visage de Dieu.

Rien n’est plus futile que de se dire : je vais mourir soudainement et ne sentirai même pas la mort! Ainsi s’expriment des insensés et des païens. Qui parmi les apôtres, les saints et tous ceux qui furent agréables à Dieu, est mort pendant le sommeil ? Qui parmi eux fut englouti par la terre ? Qui parmi eux a été consumé par le feu ? Qui parmi eux s’est suicidé ? C’est pourquoi les hommes spirituels et fidèles disent: que la volonté de Dieu soit faite ! Mieux vaut être malade pendant des années et souffrir de convulsions et de crispations que de mourir soudainement sans s’être repenti. Car les souffrances de ce monde disparaissent vite, de même que les joies. Dans l’autre monde, il n’y a rien de temporaire ni d’éphémère, car tout est éternel, qu’il s’agisse de souffrances ou de joies. Il vaut donc mieux souffrir un peu et être malade ici plutôt que là-bas. Car là-bas, la mesure des douleurs et des joies est infiniment plus longue. Qu’il en soit selon la volonté de Dieu ! Prions donc le Dieu Très-haut de ne pas nous infliger une mort soudaine au milieu de nos péchés et de nos iniquités, mais de nous épargner comme fut épargné le roi Ezéchias (Is 38,1) et de nous accorder du temps pour nous repentir. Et que dans Sa miséricorde II nous montre que notre mort approche, afin que nous puissions accomplir rapidement de bonnes actions et sauver ainsi notre âme du feu éternel. Afin que notre nom puisse ainsi se retrouver dans le Livre des vivants, et que notre visage puisse se voir parmi les justes au Royaume du Christ, notre Dieu. Gloire et louange à Lui, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-septième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur un corps convulsé et des âmes convulsées

(Lc 13, 10-17)

Le Seigneur Jésus-Christ est venu sur terre plein de force et d’humilité, afin d’enseigner aux hommes d’aimer Dieu et d’aimer les hommes.

Les hommes sont dépourvus de force par eux-mêmes; l’amour de Dieu leur insuffle la force. Les hommes sont orgueilleux par eux-mêmes ; l’amour des autres hommes les remplit d’humilité.

De l’amour de Dieu est issu l’amour des hommes. Du sentiment de la force divine, vient l’humilité. Tout amour des hommes est mensonger en l’absence de l’amour de Dieu ; et toute force autre que divine est orgueilleuse et impuissante.

Mais l’homme a choisi une troisième voie, qui n’est ni l’amour de Dieu, ni l’amour des hommes ; il a choisi l’égoïsme - un mur qui le sépare de Dieu et des hommes et l’isole complètement.

En n’aimant que lui-même, l’homme n’aime ni Dieu ni l’homme. Il n’aime même pas l’homme en lui-même ; il n’aime que sa conception de lui-même, son illusion. S’il aimait l’homme en lui-même, il aimerait en même temps l’image de Dieu qui est en lui ; il se mettrait rapidement à aimer Dieu et à aimer les hommes. Car chez les autres il rechercherait l’homme et Dieu, objets de son amour.

L’égoïsme n’est absolument pas de l’amour, mais le reniement de Dieu et le mépris des hommes, public ou secret.

L’égoïsme n’est pas de l’amour, mais une maladie, une maladie grave qui entraîne avec elle d’autres maladies. De même que la variole propage inévitablement le feu dans tout le corps, de même l’égoïsme provoque le feu de la jalousie et de la colère dans toute lame. Un homme égoïste est plein de jalousie envers ceux qui sont meilleurs que lui, plus riches, plus cultivés ou plus considérés dans la société. La jalousie est toujours inséparable de la colère, comme la flamme du feu, une colère rentrée, qui éclate alors au grand jour, dévoilant toute la laideur du cœur humain malade, intoxiqué par le poison de l’égoïsme.

L’évangile de ce jour nous donne une image limpide de la merveilleuse philanthropie du Christ d’un côté, et de l’égoïsme hideux d’un pharisien, plein de jalousie et de colère, de l’autre.

En ce temps-là, Jésus enseignait dans une synagogue le jour du sabbat. Et voici qu'il y avait là une femme ayant depuis dix-huit ans un esprit qui la rendait infirme ; elle était toute courbée et ne pouvait absolument pas se redresser (Lc 12,10-11). Le jour du sabbat était un jour de prière collective pour les Juifs, comme le dimanche l’est pour nous, chrétiens. Si le Seigneur Jésus allait souvent dans le désert trouver la solitude, où il passait des nuits entières en prière, Il n’évitait pas de prier en commun avec le peuple dans les synagogues. Il entra, selon sa coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, dit par ailleurs l’évangéliste Luc (4, 16). Il avait donc l’habitude de se rendre dans la maison de prière, et n’évitait pas les prières faites avec le peuple. Bien que cela ne lui fut pas utile, Il le faisait par humilité, et pour nous servir d’enseignement. De nos jours, vous entendrez néanmoins de nombreux hommes dire : je prie chez moi et n’ai pas besoin d’aller à l’église pour prier ! Ainsi s’expriment la déraison et l’orgueil. Or l’exemple du Christ nous enseigne clairement qu’il faut faire l’un et l’autre : prier en secret dans la solitude et publiquement à l’église avec le reste de la fraternité.

Le Seigneur Jésus n’allait pas au temple seulement pour prier, mais aussi pour instruire les hommes. Que de fois II a expliqué l’Écriture sainte dans le temple ! Que de leçons sublimes II a données aux hommes ! Que de paroles de miel II a prononcées, qui ne sont pas transcrites dans l’Évangile! Et tous Lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de Sa bouche (Lc 4, 22). De nombreuses, de très nombreuses paroles de grâce qu’il a prononcées ne sont pas parvenues jusqu’à nous, mais il nous en est parvenu suffisamment pour notre réflexion et notre salut.

Le Seigneur Jésus se rendait aussi au temple afin de venir en aide aux hommes par des actes forts, et témoigner ainsi de Sa divinité et de Son œuvre de salut. Il accomplit aussi un geste fort dans la circonstance que rapporte l’évangile de ce jour. Ce jour-là, une femme courbée était venue à la synagogue, courbée par le mauvais esprit; elle se trouvait dans cet état non depuis une semaine, un mois ou une année, mais depuis dix-huit

ans. Et elle ne pouvait absolument pas se redresser. La tête penchée vers le sol, cette malheureuse ne pouvait voir ni le ciel étoilé au-dessus d’elle ni les visages humains autour d’elle. C’est ainsi que l’esprit maléfique s’était efforcé de rendre hideux les descendants d’Adam et d’Eve, en leur faisant croire qu’ils seraient comme des dieux si seulement ils lui obéissaient! Mais au lieu de devenir des dieux, les ancêtres des hommes se retrouvèrent soudain vêtus de peaux de bêtes et de poussière. Cette femme était recroquevillée de façon si hideuse quelle devait faire frissonner les hommes et faire peur aux animaux. Tels étaient les honneurs divins que le diable avait promis aux hommes! Et elle ne pouvait absolument pas se redresser. Dix-huit ans durant, elle n’avait pu se redresser, rampant sur le sol, la tête à la hauteur des genoux. Est-ce que c’est cela, la vie ? Ce n’est pas une vie, mais un châtiment. L’aspect de cette femme était si effrayant que ceux qui la voyaient pour la première fois s’en éloignaient, tandis que ceux qui l’observaient depuis longtemps ne la voyaient plus comme un être humain mais comme un arbre desséché et recourbé qui n’était plus bon qu’à être coupé et jeté au feu. Une telle insensibilité des hommes envers les êtres contrefaits n’est pas moins hideuse que la difformité elle-même.

Mais voici que l’Ami-des-hommes se retourne avec attention et compassion sur cette pauvre créature humaine et ne la considère pas comme un arbre desséché et recourbé, mais comme une fille d’Abraham, une âme créée par Dieu et digne de la miséricorde divine.

La voyant, Jésus l’interpella et lui dit: «Femme, te voilà délivrée de ton infirmité»; puis II lui imposa les mains. Et à l’instant même, elle se redressa, et elle glorifiait Dieu (Lc 13,12-13). Ce merveilleux miracle, le Seigneur l’accomplit non à la demande ou à cause de la foi de cette femme, mais de Son propre mouvement et grâce à Sa puissance. Ne s’agit-il pas d’une réplique limpide à tous ceux qui voudraient méchamment réduire la grandeur divine des miracles du Christ en essayant de faire croire que ces miracles n’avaient été possibles que par autosuggestion de ceux qui en ont été l’objet ? Où sont les traces d’une autosuggestion de magicien chez cette femme courbée ? Elle n’était même pas capable de voir le visage du Christ à cause de la position courbée qui était la sienne. Elle n’avait pas imploré la pitié du Christ, et n’avait aucunement exprimé sa foi en Lui. Cette femme ne se trouvait même pas à proximité du Christ, elle ne s’était pas approchée de Lui, c’est Lui qui l’avait appelée. Tel le pasteur qui a vu une brebis prisonnière des épines, à demi-morte et sans voix, c’est Lui qui l’a appelée en premier. C’est ainsi que le Seigneur très affligé, le Bon Pasteur, a appelé le premier Sa brebis, prisonnière de Satan. Il s’adressa à elle en disant: Femme!; Il ne la traite pas en infirme, en monstre, en pécheresse, mais en femme ! Avec ce seul mot, Il lui rend sa dignité perdue. Puis II la délivre de son infirmité et, enfin, pose Ses mains très pures sur elle. D’abord, un regard de compassion, puis une parole forte, et enfin la main pleine de tendresse. Tout ce dont cette femme fut privée tout au long de ces dix-huit années, Il le lui accorde. Car si quelqu’un avait éprouvé de la pitié pour elle, ce sentiment n’était pas pur, mais mêlé à de la crainte et à de l’autoglorification ; si quelqu’un l’interpellait, il le faisait dans l’urgence, et s’il devait la toucher, il ne le faisait que du bout des doigts en se dépêchant aussitôt de les laver. Le Seigneur Jésus, Lui, la fait venir auprès de Lui, lui dit des paroles qui guérissent, et pose sur elle Ses mains bienfaisantes. Il se comporte envers cette femme inconnue comme un père à l’égard de sa fille. Si une telle miséricorde avait été orientée vers le sol noir ou le soleil brûlant, la terre se serait trouvée ébranlée et le soleil se serait mis à pleurer. Mais cette miséricorde était dirigée vers une femme courbée et cette femme se redressa aussitôt. Comment une colonne vertébrale tordue peut-elle se redresser sans se briser ? Comment un cou immobile peut-il bouger sans provoquer de douleur? Il a fallu des millions d’années, disent de nos jours des esprits stupides, pour que la colonne vertébrale du singe se redresse et que le singe devienne un homme ! Ils s’expriment ainsi parce qu’ils ne connaissent pas la puissance et la force du Dieu vivant. Mais il a suffi peut-être d’une seconde pour que, suite à une parole du Seigneur Jésus, la colonne vertébrale de cette femme se redresse, alors quelle était beaucoup plus courbée que celle du singe ! Mais comment s’est-elle redressée ? Comment le cou a-t-il bougé ? Comment un monstre est-il devenu un être sain ? Comment une brebis prisonnière s’est-elle libérée de ses liens ? Comment une momie sans voix a-t-elle trouvé la voix et osé parler? Ne posez pas toutes ces questions, allez plutôt louer Dieu comme l’a fait cette femme. Et à l’instant même, elle se redressa, et elle glorifiait Dieu! On voit qu’avec la guérison de son corps, cette femme a connu la guérison de l’âme ! Car seule une âme saine sait louer Dieu pour tout bienfait d’où qu’il provienne, tandis qu’une âme malsaine, qui a oublié Dieu comme Donateur, loue et glorifie les mains mortelles par lesquelles Dieu accorde souvent Ses dons. Or le Seigneur Jésus a voulu précisément enseigner aux hommes à toujours louer et glorifier Dieu. C’est ainsi qu’il ordonna au démoniaque gérasénien, qui venait d’être guéri : Retourne chez toi et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi (Lc 8, 39) ! Partout où le Seigneur accomplit de merveilleux miracles, les hommes s’émerveillaient et louaient Dieu. C’est pourquoi, au moment de quitter cette vie terrestre, le Christ a dit : Père, je t'ai glorifié sur la terre (Jn 17,4) ! Ne s’agit-il pas d’un rappel à l’ordre pour nous qui, quand nous faisons une bonne action, voulons que les gens nous portent aux nues, plutôt que de louer Dieu ? Tout bienfait que nous recevons des autres, nous ne le recevons pas des hommes mais à travers eux. Le Père adresse des dons à Ses enfants par l’intermédiaire de Ses enfants. C’est Sa joie et Sa bienveillance d’agir ainsi. A Lui appartiennent toute gloire et toute louange à travers tous les siècles et toute l’éternité.

Mais ce récit évangélique ne se termine pas ainsi. Jusqu’à présent, nous n’avons entendu que le miracle de la lumière, et voici maintenant le miracle des ténèbres.

Mais le chef de la synagogue, indigné de ce que Jésus eût fait une guérison le sabbat, prit la parole et dit à la foule: «Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat!» (Lc 13, 14). Ainsi s’exprime ce fils maléfique des ténèbres. Comme si Satan, après être sorti de la femme courbée, était entré en lui ! Ainsi s’exprime l’égoïsme, suivi de ses deux compagnons inséparables : la jalousie et la colère. Le Christ guérit, mais lui fait des tours. Le Christ libère une vie humaine des chaînes sataniques, lui joue avec les jours de la semaine ! Le Christ expulse l’esprit maléfique de la femme malade, lui se met en colère parce qu’il a été chassé par cette porte plutôt que par telle autre ! Le Christ ouvre le ciel aux hommes et montre le Dieu vivant, lui s’insurge parce qu’il a ouvert le ciel le matin et non le soir ! Le Christ pénètre avec une bougie dans la geôle des captifs, lui Le réprimande de ne pas avoir remis cela à un autre jour ! En vérité, ce chef de la synagogue est un thaumaturge d’une espèce particulière ! Les excentricités imaginées à cet instant en son cœur étaient effrayantes, mais il lui manquait le pouvoir de les accomplir. En cet instant, s’il avait pu, il aurait transformé le Christ, la femme qui venait d’être guérie et toute l’assistance, en cendres et filmées. S’il avait pu, il aurait ordonné que la moitié de cette ville fût engloutie sous terre, dans le seul but que ne se produisît pas ce qui venait d’avoir lieu en sa présence impuissante et maléfique. Toutes ces excentricités sataniques gisaient sans force dans son cœur, parvenant à peine à se faufiler du cœur à la bouche et à révéler leur identité. Leur prénom était Satan et leur nom patronymique, l’Enfer. Voyez comme l’égoïsme se trouve lâchement et perfidement humilié ! Ce chef de la synagogue n’ose pas réprimander le Christ, mais blâme le peuple. Au fond de son cœur, il réprimande le Christ et non le peuple, mais en paroles, il se comporte autrement. Car en quoi le peuple est-il coupable ? Si quelqu’un est encore à l’origine de cette bonne action, il s’agit de la femme courbée. Mais de quoi cette malheureuse femme serait-elle coupable ? Elle n’a pas couru à la suite du Christ et n’a pas imploré qu’il la guérisse. Au contraire, c’est le Christ qui l’a appelée et l’a guérie complètement, au-delà de tout espoir quelle pût avoir et au-delà des attentes de l’assistance. Il est évident que si quelqu’un est coupable de quoi que ce soit, c’est le Christ. Cependant, le chef de la synagogue n’ose pas regarder le Christ dans les yeux et Lui dire : c’est toi le coupable ! Il pointe son dard sur tout le peuple et le réprimande. Y a-t-il un exemple plus évident et plus lâche d’hypocrisie ? C’est pourquoi le Seigneur le traite d’hypocrite : Mais le Seigneur lui répondit: «Hypocrites! chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat!» (Lc 13, 15-16). Le Seigneur connaît les cœurs humains, Il sait donc que, dans son cœur, le chef de la synagogue Lui fait une réprimande, bien qu’en paroles c’est au peuple qu’il l’adresse. Le sachant, le Seigneur ne peut tolérer que le peuple endure le blâme dont Lui-même est seul responsable. Plus lumineux que le soleil et plus pur que le cristal, le Seigneur ne peut être hypocrite, c’est-à-dire se montrer maladroit et se taire quand quelqu’un d’autre se trouve morigéné à cause de Lui. Et c’est pourquoi, alors que le peuple impuissant et irresponsable se tait et endure des reproches injustes de la part du chef de la synagogue, le Seigneur prend la parole et réplique en traitant celui-ci d’hypocrite, car II lit dans son cœur. Comment peut-on s’occuper le samedi du bétail et ne pas aussi prendre soin des hommes ? Le bœuf et l’âne ne restent pas un seul jour sans être déliés de la crèche et conduits de l’ombre à la lumière et à l’air libre, alors que cette femme est restée liée pendant dix-huit ans par la malédiction de Satan, et tu t’insurges parce qu’on lui a donné, à elle aussi, la liberté ? En vérité, Satan t’a lié autant quelle. Elle, il lui a lié la tête aux genoux, alors que toi, c’est ton âme qui a été liée au samedi. Elle a été déliée, mais toi, tu es resté lié. Pourquoi ne te délies-tu pas ? Le sabbat a été donné aux hommes afin de se souvenir de Dieu plus que les autres jours. Est-ce que l’acte de guérison de cette femme ne rappelle pas Dieu plus que ce sabbat et que tous les sabbats, de Moïse à ce jour? Cet acte n’est-il pas plus grand que le sabbat? Et ne vois-tu donc pas que se trouve ici Celui qui est plus grand que le sabbat ? et non seulement que le samedi mais que l’Église elle-même (Mt 12, 6) ? Ne sens-tu pas, ô petit chef de synagogue, que devant toi se tient le Chef de toutes les âmes humaines. Ah, si tu savais que tous les jours et toutes les nuits s’unissent rapidement sous Son regard devant le même accès à l’éternité !

Mais voici que le Seigneur accorde une autre faveur à cette femme affligée: Il l’appelle «fille d’Abraham»! Il veut ainsi non seulement souligner la grandeur de l’âme humaine vivante en général, par rapport aux créatures dépourvues de conscience comme le bœuf et l’âne, mais aussi montrer la noblesse de cette femme courbée et liée par rapport au chef hypocrite de la synagogue. Cette femme était pieuse et vivait dans la crainte de Dieu; cela est attesté d’abord par le fait qu’en dépit de sa difformité horrible, elle s’efforçait de venir à la synagogue écouter la parole divine et prier Dieu; puis par le fait qu’aussitôt après sa guérison, elle se mit à louer Dieu. C’est ainsi que l’ancêtre Abraham fut reconnaissant à Dieu pour tout bienfait, et plein d’abnégation dans ses souffrances, et cela sans marquer le moindre abattement dans sa foi en Dieu. Elle était donc une fille véritable d’Abraham, non seulement par le sang mais aussi par l’abnégation et la piété; elle était même une fille d’Abraham plus fidèle que ce chef de synagogue, qui tirait pourtant orgueil comme tous les autres chefs juifs de sa filiation à Abraham. En fait, il était traître par rapport à Abraham, alors que cette femme était une fille véritable d’Abraham. Comment donc ne pas lui venir en aide ? En quoi le samedi serait-il gênant à cet égard? Le sabbat a été établi comme jour de repos pour l’homme. Mais II s’est reposé le septième jour, c’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l'a consacré (Ex 20, 11). L’âme n’a-t-elle pas aussi besoin de repos, comme le corps? Or l’âme ne se repose pas en ne faisant rien ou en étant couchée comme le corps, mais en faisant de bonnes actions, des actes de miséricorde agréables à Dieu. Tel est le repos véritable de l’âme, car cela conforte sa bonne santé et augmente sa force et sa joie. Il est indubitable qu’il faut, les jours de fêtes, faire du bien aussi au bétail, et a fortiori aux hommes. Le Seigneur n’interdit pas de prendre soin, les jours de fêtes, du bœuf et de l’âne, de les délier et de les amener à l’abreuvoir, mais II ordonne a fortiori de faire du bien aux hommes. Tel est le sens de la célébration du septième jour, tel était l’esprit de la loi divine. Dans leurs ténèbres spirituelles et leur déchéance morale, les chefs religieux juifs n’étaient plus capables que de regarder la lettre de la loi, et de la vénérer. Ainsi, au lieu d’être un guide sur le chemin

de la vie, la loi setait transformée en un cadavre qu’on traînait derrière soi. Au lieu que la loi soit une bougie enflammée dans l’ombre, elle était semblable à des cendres éteintes dans un récipient d’or devant lequel ils se prosternaient comme jadis leurs ancêtres devant le veau d’or. Mais dans cette circonstance, ce n’est pas sa ferveur devant la loi qui avait déchaîné la colère du chef de la synagogue contre le Christ, mais son égoïsme maladif. Comment se pouvait-il que quelqu’un pût se montrer plus fort, plus sage et plus miséricordieux que lui dans la synagogue ? Il prétend faire preuve de zèle à l’égard de la loi de Dieu, mais distille en fait du venin propagé par son cœur blessé ! Et c’est pourquoi le Christ l’appelle hypocrite.

Par Sa réponse, tranchante comme l’épée et lumineuse comme le soleil, le Seigneur a fait taire et a couvert de honte non seulement le chef de la synagogue mais aussi tous Ses adversaires.

Comme Il disait cela, tous Ses adversaires étaient remplis de confusion, tandis que toute la foule était dans la joie de toutes les choses magnifiques qui arrivaient par Lui (Lc 13,17). Comme il est facile de défendre une action philanthropique! Dieu se tient derrière un tel acte comme témoin et protecteur, et une bonne action confère une éloquence irrésistible à la parole. Connaissant tous les mystères du ciel et de la terre, le Seigneur Jésus connaissait aussi ce mystère, qui fait douter les gens de peu de foi, toujours en quête d’avocats, qu’il s’agisse d’une bonne ou d’une mauvaise chose. C’est pourquoi le Seigneur conseille à Ses disciples, quand ils se trouvent traduits devant les tribunaux et les monarques, de ne pas faire attention à leur façon de répondre, car le Saint-Esprit vous enseignera à cette heure même ce qu’il faut dire (Lc 12,11-12 ; Mt 10,19-20) ! Regardez comme l’archidiacre Étienne répond à ses persécuteurs! Et comment répondent les anciens pêcheurs, Pierre et Jean ! Et l’apôtre Paul ! Les hommes qui s’instruisent à partir de livres ne répondent pas ainsi, mais seulement ceux qui sont instruits par l’Esprit de Dieu. Les avocats et les êtres mortels en général, ne s’expriment pas ainsi - seul Dieu parle ainsi. Déjà un roi très sage avait jadis affirmé prophétiquement une vérité évangélique en disant: A l'homme les projets du cœur, du Seigneur vient la réponse (Pr 16,1). La réponse du Christ au chef de la synagogue était telle qu’elle a rendu honteux cet adversaire, mais a amené la joie au sein de tout le peuple. Le peuple se réjouit car il voit dans Ses paroles, l’éclair de la victoire du bien sur le mal, de même qu’il l’avait vue auparavant dans le miracle accompli sur la femme courbée, comme dans bien d’autres de Ses œuvres. Toute la foule était dans la joie de toutes les choses magnifiques qui arrivaient par lui. À peine une action magnifique était-elle accomplie et annoncée qu’une autre se produisait, puis une autre encore, et ainsi de suite. Un miracle venait en confirmer un autre ; chacun d eux témoignait de l’authenticité du précédent ; et tous ces miracles ensemble suscitaient la joie au milieu de ceux qui en étaient privés et apportaient l’espérance au milieu de ceux qui en étaient dépourvus, confortant la foi de ceux qui en avaient peu, fortifiant ceux qui étaient sur le chemin du bien, dissuadant les égarés de continuer à errer et encourageant de tous côtés les hommes à parler entre eux et à proclamer que Dieu avait rendu visite à Son peuple et que le Royaume de Dieu était proche.

L’évangile de ce jour est suffisamment édifiant, même si on le lit de façon superficielle ; mais il contient aussi une portée intérieure extrêmement instructive pour notre vie spirituelle. La femme courbée représente l’esprit courbé de tous ceux qui ne se tiennent pas près du Christ Seigneur. Ayant un esprit courbé, l’homme ne peut avec ses propres forces se redresser vers Dieu et le ciel ; il ne cesse de ramper sur la terre, se nourrissant de la terre, s’instruisant dans la terre et faisant tristement la fête avec elle. Un esprit courbé est en même temps un esprit étroit et limité, car il s’est rendu dépendant des sens; il ne croit qu’aux sens; il recherche ses origines parmi les animaux ; il recherche son plaisir dans la nourriture et la boisson, il ne connaît pas Dieu, le monde spirituel et la vie éternelle ; il ne connaît donc pas la joie supérieure, céleste ; il est désespéré, peureux, plein de tourments, de tristesse et de méchanceté. Le Seigneur Jésus appelle à Lui un tel esprit, afin de le redresser, de l’éduquer et de lui donner de la joie. S’il vient rapidement à Lui comme cette femme courbée, il se redressera vraiment, sera instruit et rempli de joie, louant et glorifiant Dieu de toutes ses forces. Mais s’il ne s’approche pas de Lui, il sombrera complètement et mourra dans son péché, comme le Seigneur l’avait dit aux Juifs incrédules: Vous mourrez dans votre péché (Jn 8, 21). C’est ce qui se produit avec les esprits sensoriels, terrestres, courbés jusqu’au sol, rampant par terre. Mais la situation riest pas meilleure en ce qui concerne les esprits pusillanimes et affaiblis par le péché, qui ne croient pas que ce qu’ils tiennent pour la vérité est la vérité et qui n’ont pas la force de se débarrasser du mensonge et d’adhérer à la Vérité. Et quand ils entendent l’appel de la Vérité, ils trouvent aussitôt un prétexte en disant : aujourd’hui, c’est le sabbat, je ne peux pas, tu ne m’as pas invité le bon jour! Ou: ton invitation est sèche, je ne peux pas, tu aurais dû m’inviter en utilisant d’autres mots! Ou: je suis jeune et exubérant, je ne peux pas, tu aurais dû retarder ton invitation que je me sois un peu amusé avec le mensonge ! Ou : j’ai une femme et des enfants, je ne peux pas, tu aurais dû d’abord prendre soin d’eux et m’inviter seulement après ! Ou encore bien d’autres prétextes ! Un esprit affaibli trouvera toujours un motif dérisoire pour ne pas aller à la rencontre de la Vérité. La Vérité crie une fois, deux fois, trois fois, puis s’en va, tandis que l’esprit affaibli reste rampant dans la poussière et mourant dans le péché. Pour celui qui, sa vie durant, a rejeté l’appel de la vérité, la mort viendra à l’improviste, s’emparera de lui et fermera derrière lui les portes de la vie terrestre ; celui-là sera alors dans l’impossibilité de revenir dans cette vie, de se repentir dans l’autre et d’obtenir miséricorde lors du Jugement de Dieu.

Or la mort est proche, le Jugement de Dieu est proche - deux rappels terribles pour que notre repentir soit proche. Si notre repentir n’est pas plus proche et plus rapide que la mort et le Jugement de Dieu, alors il sera toujours éloigné de nous. Maintenant, il est entre nos mains et nous pouvons y avoir recours encore peu de temps. Hâtons-nous donc de nous repentir, car il s’agit du tout premier remède pour l’âme humaine. Repentons-nous seulement, et alors s’ouvriront les portes suivantes et on nous dira ce qu’on doit faire par la suite. Tant que l’homme demeure dans ce corps mortel, son esprit reste toujours plus ou moins courbé. Mais le Christ appelle tous ceux qui ont l’esprit, l’âme et la raison courbés. Lui seul peut redresser ce que ce monde a courbé avec les forces infernales. Homme ! Femme ! Enfant ! Il nous appelle en nous nommant ainsi afin d’élever notre dignité et de recouvrir nos noms véritables de pécheurs honteux - aveugles, infirmes, lépreux, mendiants - afin de réparer les trompettes de l’esprit devenues muettes et pleines de boue, les purifier et en faire des trompettes sonores à la gloire de Dieu. Afin qu’en sonnant la gloire de Dieu, nous soyons nous aussi glorifiés au royaume des anges lumineux et des saints célébrés dans le ciel, dans le royaume du Christ notre Dieu. Gloire et louange à Lui, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le vingt-neuvième dimanche après la Pentecôte[20]. Evangile sur la guérison de dix lépreux

(Lc 17,12-20)

Instruisons-nous à partir de petites choses, s’il nous est impossible de comprendre tout de suite les grandes choses.

Si nous ne pouvons comprendre comment Dieu observe et voit tous les hommes, regardons comment le soleil brille et illumine tout ce qui se trouve sur la terre.

Si nous ne pouvons comprendre comment l’âme humaine ne peut vivre une minute sans Dieu, regardons comment le corps humain ne peut vivre une minute sans oxygène.

Si nous ne savons pas pourquoi Dieu demande l’obéissance aux hommes, demandons-nous pourquoi le maître de maison demande l’obéissance aux domestiques, comme le monarque à ses sujets, le chef militaire à ses soldats et l’architecte aux maçons.

Si nous ne savons pas pourquoi Dieu demande de la reconnaissance aux hommes, essayons de comprendre pourquoi les parents demandent de la reconnaissance à leurs enfants. Mais arrêtons-nous là-dessus : pourquoi les parents demandent-ils de la reconnaissance à leurs enfants ?

Pourquoi les parents demandent-ils à leur fils de se présenter tête nue, de s’incliner devant eux et de les remercier pour toutes les choses, grandes ou petites, qu’ils ont reçues deux? En quoi est-ce nécessaire aux parents ? Les remerciements de leurs enfants rendent-ils les parents plus riches, plus forts, plus éminents et plus influents dans la société ? Non, rien de tout cela. Si les parents ne tirent aucun avantage personnel de la reconnaissance de leurs enfants, n’est-il pas dérisoire qu’ils instruisent les enfants à ce sujet et les y exercent, ce que font non seulement les parents pieux mais aussi ceux ‘qui n’ont pas la foi ?

Non, cela n’est pas du tout dérisoire ; cela est sublime. C’est l’amour très altruiste des parents qui les pousse à enseigner la reconnaissance à leurs enfants. Pourquoi ? Pour le bien des enfants ; pour qu’ils se développent comme des fruits doux et non comme des épines sauvages ; pour que les enfants se sentent bien au cours de leur vie parmi les hommes, parmi les amis et les ennemis, dans le village et en ville, au pouvoir et dans le commerce. Car partout un homme reconnaissant est estimé, aimé, invité, aidé et entouré d’affection. Celui qui apprend à être reconnaissant, apprend aussi à être miséricordieux. Et l’homme miséricordieux évolue plus librement dans ce monde.

Demandons-nous maintenant pourquoi Dieu réclame de la reconnaissance aux hommes ? Pourquoi a-t-Il demandé à Noé, Moïse, Abraham et aux autres ancêtres de Lui apporter des sacrifices de reconnaissance (Gn 8,20 ; 12,7-8 ; 35,1 ; Lv 3,1) ? Pourquoi le Seigneur Jésus montrait-il quotidiennement au monde comment il faut rendre grâces à Dieu (Mt 11,25 ; 14,19 ; 26,26-27) ? Pourquoi les saints apôtres agissaient-ils de même (Ac 2, 47 ; 27, 35) en ordonnant à tous les fidèles de rendre grâces à Dieu en tout et pour tout (Ep 5, 20, Col 3, 17)? Est-il déraisonnable que le grand Isaïe s’écrie : Je vais célébrer les grâces du Seigneur, les louanges du Seigneur, pour tout ce que le Seigneur a accompli pour nous, pour l’abondance de Ses grâces (Is 63, 7)? Ou ce que le tendre Psalmiste conseille à sa propre âme : Bénis le Seigneur, mon âme, et n'oublie aucun de Ses bienfaits (Ps 103, 2) ? Pourquoi donc le Seigneur demande-t-Il de la reconnaissance aux hommes? Et pourquoi les hommes Lui rendent-ils grâces? C’est à cause de Son amour infini envers les hommes que Dieu leur demande de la reconnaissance. La reconnaissance des hommes ne rendra Dieu ni plus grand, ni plus fort, ni plus glorieux, ni plus riche, ni plus vivant, mais elle rendra les hommes plus grands, plus forts, plus glorieux, plus riches et plus vivants. La reconnaissance humaine n’apportera rien à la paix et à la joie de Dieu, mais elle apportera beaucoup à la paix et à la joie des hommes. La reconnaissance envers Dieu ne changera en rien la situation et la personne de Dieu, mais elle changera la situation et la personne humaine. Dieu n’a pas besoin personnellement de notre reconnaissance, de même qu’il n’a pas besoin de notre prière. Mais c’est le même Seigneur qui a dit : votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous Le lui demandiez (Mt 6, 8), qui a aussi recommandé qu'il fallait prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18, 1). Ainsi, même si Dieu n’a pas besoin de nos prières, Il nous ordonne néanmoins de Lui adresser nos prières. Il exige de notre part de la reconnaissance, qui n’est qu’une forme de prière, de prière de remerciement. Car la reconnaissance envers Dieu élève les mortels que nous sommes au-dessus de la pourriture de la mort, nous délie de ce dont nous devons tous nous libérer, que nous le voulions ou non, et nous rattache au Dieu vivant et immortel, ‘dans le voisinage duquel nous ne serons jamais dans l’éternité si nous ne nous lions pas à Lui dans cette vie. La reconnaissance donne de l’élan à la miséricorde dans le monde et rafraîchit toute vertu. D’ailleurs le langage humain ne peut, même de loin, représenter ni la beauté de la reconnaissance ni la laideur de l’ingratitude aussi clairement que cela est représenté dans l’évangile de ce jour.

A Son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à Sa rencontre et s'arrêtèrent à distance; ils élevèrent la voix et dirent: «Jésus, Maître, aie pitié de nous» (Lc 17,12-13) ! Dix lépreux! Voir un lépreux est terrible, que dire de dix d’entre eux ! Leur corps était recouvert de la tête aux pieds, d’abord de boutons blancs, puis de croûtes blanches purulentes, qui commencent par démanger avant de brûler comme le feu! Le corps finissait par se décomposer! Un corps où le pus était plus important que le sang! Un corps où la puanteur était à l’extérieur comme à l’intérieur! Tel était le lépreux. Quand la lèpre envahit le nez, la bouche et les yeux, on ne peut que s’interroger sur l’air qu’on respire à travers le pus et la nourriture qu’on absorbe avec le pus, et le monde qu’on aperçoit à travers le pus.

Selon la loi de Moïse, il était interdit à un lépreux d’avoir quelque contact que ce soit avec les autres hommes. D’ailleurs, de nos jours, il en est encore ainsi dans les contrées où la lèpre existe. Afin que nul n’entre en contact avec un lépreux, celui-ci devait crier de loin : « Impur ! Impur ! » Mot à mot, voici ce qui est écrit dans la loi : Le lépreux atteint de ce mal portera ses vêtements déchirés et ses cheveux dénoués ; il se couvrira la moustache et il criera: «Impur! Impur!» (Lv 13, 45). Les vêtements déchirés - afin que la lèpre se voie sur le corps ; Les cheveux dénoués — afin qu’on voit qu’il est lépreux, car avec cette maladie les cheveux deviennent blancs et tombent; la bouche couverte, ce qui était un signe de reconnaissance pour les passants; et par-dessus tout, ils devaient encore crier: «Impur! Impur!» Ils étaient chassés des villes et des villages, vivant plus misérablement que le bétail, repoussés, méprisés, oubliés. L’impur, dit la loi, demeurera à part; sa demeure sera hors du camp (Lv 13, 46). Les impurs étaient considérés comme morts, bien que leur destin fût plus terrible que la mort.

Un jour, c’est à côté de dix de ces êtres déguenillés et puants que passa le Seigneur Jésus, source de la santé, de la beauté et de la puissance. Quand les lépreux apprirent qu’il s’agissait de Lui, ils s’écrièrent : «Jésus, Maître, aie pitié de nous!» Comment ces malheureux pouvaient-ils connaître le Christ et savoir qu’il pouvait les aider, s’ils n’avaient pas de contact avec les hommes ? Assurément quelqu’un en leur jetant du pain de la route, a pu leur annoncer cette nouvelle. De même ont-ils pu entendre parler, de loin, de la seule nouvelle au monde qui pût les intéresser. Tout ce qui se passait dans le monde - changements de monarques et batailles entre les peuples, constructions de villes et leurs destructions, fêtes populaires, incendies et tremblements de terre -, tout cela leur était indifférent. Tout couverts de pus, ils ne pouvaient songer qu’à leur tenue maudite et à celui qui leur permettrait de l’enlever et de revêtir une tenue propre. Ayant entendu parler du Seigneur Jésus comme Guérisseur tout-puissant, ils avaient certainement entendu parler des cas de guérisons de lépreux comme eux (Lc 5, 12-13). Aussi étaient-ils impatients d’avoir la bonne fortune de rencontrer le Seigneur. Quelque part au bord de la plaine de Galilée, où la route commence à s’élever le long des monts de la Samarie, ils attendaient Sa venue. Il passa par là en allant à Jérusalem. Une heureuse occasion se présenta ainsi, non par hasard, mais voulue par Dieu ! Ils le regardaient marchant avec Ses disciples. Et Le voyant, ils s’écrièrent: «Jésus, Maître, aie pitié de nous». Pourquoi l’appellent-ils Maître? Parce que ce terme revêt plus de dignité et de portée que celui d’instructeur. Le Maître est un terme qui s’applique non seulement à un instructeur mais aussi à un directeur spirituel qui, par la parole, l’exemple et l’attention, conduit les hommes sur la voie du salut. Mais pourquoi ne L’appellent-ils pas «Seigneur», nom qui revêt encore plus de dignité et de signification que celui de Maître ? Certainement parce qu’ils n’ont pas encore reconnu cette dignité du Christ.

A cette vue, Il leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres». Et il advint, comme ils y allaient, qu’ils furent purifiés (Lc 17, 14). Lors d’une guérison précédente d’un lépreux, le Seigneur toucha de la main un lépreux et lui dit: «Je le veux, sois purifié.» Et aussitôt la lèpre le quitta (Lc 5, 13). Or dans le cas de l’évangile de ce jour, non seulement II ne toucha pas les lépreux, mais ne se trouva même pas à côté d’eux. Car ils se tenaient au loin et criaient vers Lui. Pourquoi le Seigneur les adresse-t-Il aux prêtres ?

Parce que les prêtres avaient le devoir d’annoncer les lépreux comme impurs et de les expulser de la société ; de même qu’ils proclamaient que ceux qui étaient guéris étaient purs et en bonne santé, leur permettant de revenir dans la société des hommes (Lv 13, 34-44). Le Seigneur ne va pas à l’encontre de la loi, et ce d’autant plus que la loi n’a pas contrarié Son œuvre, mais au contraire y a contribué, puisque les prêtres ont l’occasion de se rendre compte que les dix lépreux ont retrouvé la santé, et en portent témoignage. Après avoir entendu ce que le Seigneur leur disait, les dix lépreux se mirent en route vers leur village. Mais voilà qu’en marchant, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient plus la lèpre. Et il advint, comme ils y allaient, qu’ils furent purifiés. Leurs corps étaient blancs et propres ; ils se regardèrent les uns les autres et virent que tous étaient en bonne santé. Les croûtes, le pus et la puanteur - tout avait disparu, de sorte qu’il n’y avait plus de marque sur eux.

Qui pourrait dire que ce miracle du Christ n’est pas plus grand que la résurrection des morts ? Réfléchissons un peu là-dessus : grâce à une seule parole forte, dix corps humains ostracisés, ravagés par la lèpre, se retrouvent soudain en bonne santé et propres ! Et en y réfléchissant, on découvrira facilement qu’en vérité une telle parole ne pouvait venir d’un homme mortel ! Cette parole a dû être prononcée par Dieu, par l’intermédiaire du corps charnel d’un mortel ! Une bouche humaine a, il est vrai, prononcé cette parole, mais celle-ci provenait de la même profondeur d’où est issu le commandement de créer le monde, ce qui a entraîné la création du monde. Mais il y a parole et parole. Il y a des paroles pures et sans péché, qui sont de ce fait puissantes. Ces paroles proviennent de Celui qui est la source de l’amour éternel. Devant ces paroles s’ouvrent les portes de tout : les choses, les hommes, les maladies et les esprits leur sont soumis. Mais il y a aussi des paroles abruties et paralysées par le péché, qui n’ont pas plus d’effet que le sifflement du vent dans les roseaux creux; et quelle que soit l’ampleur de ces invocations verbales, elles restent aussi efficaces que le contact de la fumée sur une porte de fer. Mais songez seulement au réconfort incomparable que nous avons, nous qui savons dans quel Seigneur puissant et philanthrope nous croyons ! Tout ce qu’a voulu le Seigneur, Il l’a fait dans les deux et sur la terre (Ps 134, 6). Il est le maître de la vie, Il a autorité sur les maladies, Il commande la nature, Il a vaincu la mort. Nous n’avons pas été créés par une nature sans pensée ni conscience, mais par Lui, le Très-sage. Nous ne sommes pas esclaves des lois naturelles, mais les serviteurs du Dieu vivant et ami-des-hommes.

Nous ne sommes pas des fruits du hasard, mais les créatures de Celui qui a créé également nos frères aînés, les anges et les archanges, et toute l’armée céleste et immortelle. Si nous affrontons des souffrances en ce monde, Il sait le sens et le but de nos souffrances ; si nous sommes rongés par le péché, Sa parole est plus puissante que toute lèpre, physique ou spirituelle; si nous sommes en train de nous noyer, Sa main salvatrice est près de nous ; et si nous sommes en train de mourir, Il nous attend de l’autre côté de la tombe.

Mais revenons au récit évangélique sur la guérison de ces lépreux et regardons l’image de la reconnaissance et de l’ingratitude que cette scène nous fournit. Que firent donc ces lépreux quand ils s’aperçurent qu’ils avaient été guéris ? Un seul d’entre eux revint exprimer sa reconnaissance au Christ, mais les neuf autres poursuivirent leur chemin sans se préoccuper davantage de leur bienfaiteur et sauveur.

L’un d’entre eux, voyant qu’il avait été purifié, revint sur ses pas en glorifiant Dieu à haute voix et se prosterna aux pieds de Jésus, en Le remerciant. Et c’était un Samaritain (Lc 17,15-16). Cet homme reconnaissant voyant qu’une grave maladie s’était détachée de lui, fut soulagé spirituellement comme si un nœud de vipères était tombé de lui ; sa première pensée fut de remercier son sauveur qui l’avait sorti d’une misère indicible. Et de même qu’il avait tout à l’heure élevé sa voix étouffée et crié de sa bouche couverte de pus: «Jésus, Maître, aie pitié de nous», le voilà maintenant élevant sa voix forte, surgie de sa poitrine saine et de sa bouche en bonne santé, pour remercier Dieu de toutes ses forces. Mais cela ne lui suffit pas ; il revient en arrière en quête de son bienfaiteur, afin de Lui exprimer sa reconnaissance. Arrivé devant le Christ, il se prosterne devant Lui, non plus sur des genoux blessés et douloureux, mais sur des genoux sains, et se met à Le remercier. Le corps en bonne santé, le cœur plein de joie, les yeux en larmes ! Voilà un homme véritable. Tout à l’heure, c’était un amas puant, le voilà maintenant de nouveau un homme ! Tout à l’heure, déchet refoulé de la vie humaine, le voilà de nouveau membre digne de la société des hommes ! Tout à l’heure, une trompette triste d’où ne sortait qu’un seul mot: «Impur! Impur!», et maintenant une trompette joyeuse louant et glorifiant Dieu !

Ce seul homme reconnaissant n’était pas un Juif, mais un Samaritain. Les Samaritains, qui n’étaient pas des Juifs, étaient soit de purs Assyriens soit un mélange d’Assyriens et de Juifs. C’étaient ces Assyriens que le roi d’Assyrie, Salmanasar, avait établi dans la Samarie soumise, après qu’il eût auparavant déporté en Assyrie les Juifs de cette région (2 R 17, 3-6, 24). Le fait que cet homme reconnaissant fut un pur Assyrien se reflète dans le terme d'étranger utilisé par le Seigneur Jésus à son égard : Prenant la parole, Jésus dit: «Est-ce que les dix n’ont pas été purifiés? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger!» (Lc 17, 17-18). Entendez-vous comme le Seigneur réprimande gentiment ces ingrats ? Il s’inquiète seulement de savoir s’ils ont été eux aussi guéris et pourquoi ils ne sont pas revenus pour rendre grâce. Ce n’est pas pas parce qu’il ne sait pas qu’il demande s’ils ont tous été guéris ; Il savait qu’ils seraient guéris avant même de les rencontrer et de les voir. Il pose cette question comme une réprimande, mais comme une réprimande bienveillante. Quand l’un de nous donne une aumône à un pauvre, il proteste si ce dernier ne se montre pas reconnaissant. Songez seulement comme chacun de nous serait en colère s’il était en mesure de guérir neuf malades et que ceux-ci ne le remercient pas pour ce service inestimable ! Comme les journées regorgent de cris contre les ingrats ! Toute l’atmosphère terrestre est lourde de haines et de malédictions déversées du matin au soir par les hommes contre ceux qui se sont montrés ingrats à leur égard ! Mais que ces actions humaines sont infimes par rapport aux bienfaits que Dieu accorde aux hommes, sans se lasser et sans cesse, du berceau jusqu’au tombeau ! Pourtant Dieu ne crie pas, ne gronde pas, ne maudit pas les ingrats ; Il ne fait que les réprimander gentiment en demandant à ceux qui Le vénèrent chez eux ou à l’église : où sont mes autres enfants ? N’ai-je pas donné la santé à des milliers d’entre vous ? or vous n’êtes que quelques dizaines à prier... N’ai-je pas réchauffé des millions avec le soleil, et vous n’êtes que quelques centaines à en être reconnaissants ? N’ai-je pas couvert les champs de moissons et n’ai-je pas rempli toutes les bergeries? et vous n’êtes que quelques-uns à genoux devant moi pour me remercier... Où sont mes autres enfants? Où sont les puissants et les forts qui règnent sur les peuples avec ma force et mon aide ? Où sont ceux qui sont riches et ont réussi, qui se sont enrichis grâce à ma richesse et ont réussi grâce à ma miséricorde ? Où sont ceux qui sont en bonne santé et pleins de joie, qui se imprégnés de la santé et de la joie puisées à ma source ? Où sont les parents dont j’aide les enfants à grandir et à se fortifier? Où sont les maîtres dont je complète la sagesse et les connaissances? Où sont les nombreux malades que j’ai guéris? Où sont les nombreux pécheurs et pécheresses dont j’ai purifié l’âme comme s’ils avaient eu la lèpre ?

II ne s'est trouvé [...] que cet étranger! Lui seul est revenu pour rendre grâce. Mais y a-t-il quelqu’un d’étranger pour le Christ ? N’est-Il pas venu pour sauver tous les hommes et pas seulement les Juifs ? Les Juifs s’étaient loués d’avoir été choisis par Dieu et de très bien connaître Dieu, devant tous les autres peuples de la terre. Mais voilà un exemple qui montre leur étroitesse d’esprit et l’endurcissement de leur cœur! Un Assyrien, un païen, possède un esprit plus éclairé et un cœur plus généreux que les Juifs fanfarons. Hélas, la même histoire se répète aujourd’hui, où il arrive que des païens possèdent un esprit plus ouvert et un cœur plus reconnaissant envers Dieu que de très nombreux chrétiens. De très nombreux musulmans, bouddhistes ou parsis, pourraient rendre honteux de nombreux chrétiens par la ferveur de leurs prières à Dieu et la chaleur de leur reconnaissance à Son égard.

Le récit de l’évangile de ce jour se termine par ces mots du Sauveur adressés au Samaritain miséricordieux: Et II lui dit: «Relève-toi, va; ta foi t’a sauvé» (Lcl7, 19). Voyez comme le Seigneur est grand dans Son humilité comme dans Sa douceur! C’est une joie pour Lui de dire que les hommes sont Ses compagnons dans Ses grandes et bonnes œuvres. Il souhaite ainsi relever la dignité du genre humain humilié et déchu. Placé au-dessus de la vanité et de l’orgueil des hommes, Il souhaite partager Ses mérites avec les autres, Sa richesse avec les pauvres, Sa gloire avec les misérables et les affligés. Ta foi t'a sauvé! En vérité, ce Samaritain avait la foi, comme les neuf autres lépreux ; car s’ils n’avaient pas cru dans la puissance du Seigneur, ils ne se seraient pas écriés : Jésus, aie pitié de nous! Mais à quoi leur servait leur foi? Ils auraient pu, avec cette même foi, crier aux milliers de médecins sur la terre : ayez pitié de nous et guérissez- nous! Mais tout cela aurait été vain. Supposons toutefois qu’un de ces médecins les ait guéris. Pensez-vous qu’il aurait imputé cette guérison à la foi du malade et non à lui-même, exclusivement à lui-même et à ses capacités? N’est-ce pas l’habitude des médecins mortels sur cette terre, de passer sous silence un quelconque mérite du malade dans sa guérison, afin de mettre en avant encore plus fortement et plus exclusivement leur rôle et leurs mérites propres ? C’est ainsi que les hommes se comportent entre eux. Mais le Christ Seigneur se comporte différemment envers les hommes. Le Christ a déposé Son chargement de blé, tandis que le Samaritain lépreux a jeté son propre grain dans ce chargement. Le chargement de blé du Christ, c’est Sa puissance et Son pouvoir divins, alors que le grain du lépreux, c’est sa foi en Christ. Le Christ véritable ami-des-hommes ne veut pas qu’un seul grain soit caché, au contraire II lui accorde plus d’égards qu’à Sa cargaison. C’est pourquoi II ne dit pas, comme tous les mortels l’auraient fait en pareil cas: mon chargement de blé va te nourrir, mais: ton grain va te nourrir! Il ne dit pas: «Je t’ai aidé ! » mais : « Tafoi t’a sauvé!» Quelle générosité dans ces mots ! Et quel enseignement pour nous tous ! Et quelle réprimande pour l’égoïsme et l’orgueil des hommes !

Que s’approchent tout honteux et s’instruisent auprès du Christ le Juste, tous ceux qui dissimulent le moindre mérite d’autrui et mettent en avant leur valeur. Ils ne sont pas moins cupides et voleurs que les riches qui annexent le petit lopin de terre d’un pauvre à leur grand domaine !

Que s’approchent tout honteux et s’instruisent auprès du Christ le Véritable, tous les généraux qui dissimulent les mérites de leurs soldats dans la victoire et font partout de grandes déclarations sur leurs mérites exclusifs !

Que s’approchent tout honteux et s’instruisent auprès du Christ l’Humble, tous les commerçants et industriels qui cachent les contributions de leurs ouvriers et collaborateurs à leur réussite, en les imputant exclusivement à leur propre valeur, sagesse et bonne fortune !

Que s’approche tout honteux et ‘s’instruise auprès du Christ TAmi-des-hommes, tout le genre humain qui, dans son aveuglement orgueilleux, attribue tout le bien, toute l’habileté, tous les succès exclusivement à lui-même, dissimulant ou oubliant la part du lion prise par Dieu dans tout cela ! Qu’il s’approche et s’instruise, car le Dieu véritable ne dissimule aucune once de mérite humain dans l’ensemble de Ses mérites, qu’il dissimule au contraire et passe sous silence, en soulignant les mérites des hommes !

Peut-il y avoir un choc plus grand et un blâme plus terrible pour les hommes à cause de leur rapacité, de leur cupidité, de leur brutalité, de leur orgueil, de leur absence de philanthropie et d’amour de Dieu ? En vérité, quiconque a de la pudeur, éprouvera de la honte devant une telle humilité du Christ. Quiconque a conservé une étincelle de conscience intacte, se repentira pour sa vantardise et son auto - promotion grossière et stupide et deviendra reconnaissant envers Dieu et envers les hommes, et la reconnaissance lui apprendra l’authenticité, le sens de la justice et l’humilité.

Ah si nous, chrétiens, savions de quelle lèpre spirituelle le Christ nous guérit chaque jour, nous reviendrions rapidement à Lui, tomberions à genoux devant Lui et Lui exprimerions notre reconnaissance à partir de ce jour et jusqu’à l’heure de la mort - l’heure de la mort dont aucun de nous n’est éloigné ! Gloire et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour letrente et unième dimanche après la Pentecôte[21]. Evangile sur l'aveugle Bartimée

(Lc 18, 35-43)

Il existe de nombreuses, de très nombreuses choses dans le monde dont l’homme ne fait pas l’usage prévu ou dont il fait un mauvais usage.

Nombre d’hommes portent leurs montres avec d’épaisses chaînes d’or - on commencera avec cela - non à cause de la montre, mais pour que les gens voient quel ornement ils possèdent !

Nombre d’hommes entretiennent des chevaux imposants et des équipages rutilants, non pour en disposer dans leurs déplacements, mais pour épater le monde et braver leurs adversaires ! Ceux qui considèrent que des chevaux dépourvus de conscience et des roues sans vie améliorent leur réputation, sont à plaindre au centuple !

Nombre de gens s’habillent de façon inconvenante, non pour cacher leur nudité navrante et protéger leur corps du froid et de la poussière, mais pour accroître leur séduction. O beauté non jalouse, que des herbes sèches et des peaux de bêtes peuvent tellement magnifier!

Nombre de gens encombrent leur maison de vaisselle d’or et d’argent ainsi que d’autres bijoux inutiles, dans le seul but d’avoir au moins quelque chose à protéger des voleurs jusqu’à la mort. Frères misérables, ne vous rendez-vous pas compte que vous protégez ainsi des voleurs, le plus grand des voleurs, celui qui s’est emparé de votre âme et l’a desséchée ? Si vous aviez protégé votre âme avec autant de vigilance que vos bijoux, votre âme aurait survécu à vos bijoux ; mais ainsi, ce sont vos bijoux qui survivront à votre âme.

Et que dire alors de la nourriture et de la boisson, que Dieu a accordées aux hommes pour nourrir le corps, mais dont les hommes se servent pour leur déchéance physique et spirituelle ?

Et que dire du langage, qui a été donné aux hommes pour glorifier Dieu, instruire et réconforter les uns les autres, mais que les hommes utilisent pour injurier Dieu, se vanter, proférer des malédictions, commettre de mauvaises actions et s’empoisonner l’âme ?

Et que dire de la raison qui a été donnée aux hommes pour défricher la route vers la vérité divine, mais que les hommes utilisent comme auxiliaire et mercenaire de leurs péchés et vices ?

Et que dire encore du cœur humain qui a été donné aux hommes pour être un organe de l’amour, un organe destiné à voir Dieu et le monde céleste, mais que les hommes ont transformé en une outre remplie d’impuretés : luxure, amour de l’argent, orgueil et haine ?

On pourrait dire la même chose pour les yeux. Dieu a donné les yeux aux hommes pour qu’en regardant ce monde-ci, ils aient une vision proche de l’autre, du monde fondamental et immortel. Mais de même que quelqu’un qui ne fixerait que l’ombre d’un arbre en oublierait l’arbre auquel l’ombre appartient, de même de nombreux hommes, qui ne fixent leur regard que sur le monde sensible, finissent par avoir une âme tout à fait fermée à Dieu et au monde céleste. A quoi leur servent alors les yeux? Ne sont-ils pas devenus des symboles de la perte de leur âme ? Les yeux ne leur ont pas permis de trouver la voie vers la vérité éternelle, mais les ont détournés du bon chemin initial où Dieu place toutes les âmes jeunes, pour les conduire vers un enchevêtrement de broussailles sans issue, d’où on ne voit rien d’autre que cet enchevêtrement de broussailles. Pour des millions d’êtres humains, les yeux ont conduit à la déchéance totale de l’âme! Peut-on dénombrer combien il y eut de rois dans l’histoire, qui ont perdu leur royaume à cause de leur cupidité? Et combien d’esprits sages ont perdu la raison? Et combien d’hommes et de femmes honnêtes, leur honneur? Combien de familles prospères ont connu la déchéance à cause de bijoux de femmes, parfaitement inutiles à un aveugle ! Combien d’hôpitaux seraient pleins de ceux qui ont d’abord péché avec les yeux, puis payé leur péché par la putréfaction physique et les ténèbres spirituelles ! En vérité, si l’homme pouvait dénombrer toutes les victimes des regards cupides et séducteurs, il ne pourrait pas ne pas s’écrier : il faut envier les aveugles !

C’est pourquoi le Seigneur Jésus n’a jamais appelé aveugle, aucun des aveugles physiques qui se sont présentés devant Lui, alors qu’il a donné cet épithète aux chefs du peuple, aux chefs religieux et aux scribes, qui avaient des yeux mais n’ont rien vu (Mt 13, 15). Celui qui est aveugle charnellement est aveugle dans le temps et dans ce monde-ci ; mais celui qui est aveugle en esprit est aveugle dans les deux mondes, celui-ci et l’autre, dans le temps et l’éternité. La cécité physique n’est que le pâle reflet de la cécité spirituelle, et une mise en garde claire aux aveugles spirituels, qui ne voient pas Dieu ni le Royaume céleste, pour qu’ils se ressaisissent et se soignent quand il en est encore temps. A travers la cécité physique, Dieu souhaite révéler la cécité des aveugles en esprit. La cécité n’arrive pas aux hommes de Dieu, mais comme toutes les autres tares et maladies, elle vient du péché humain. En effet, s’il n’y avait pas de cécité spirituelle chez les hommes, tous les aveugles physiques se mettraient à voir aussitôt. Mais tant qu’il y a des aveugles en esprit, qui ne voient pas Dieu en esprit, Dieu représentera leur cécité sur les yeux clos des aveugles physiques.

S’il n’y avait pas de sourds ni de muets en esprit parmi les hommes, en un instant tous les sourds entendraient et les muets parleraient. Mais tant qu’il y aura des hommes n’ayant pas d’oreille pour entendre la loi de Dieu ni de bouche pour parler de la grandeur et de la gloire de Dieu, Dieu aura recours aux sourds physiques et aux muets physiques pour exprimer la surdité et “le mutisme spirituel des premiers.

S’il n’y avait pas de lèpre spirituelle, de tuberculose, de paralysie, de fièvre ni d’autres maladies de l’esprit, tous ceux qui souffrent physiquement de ces maux seraient instantanément guéris de ces maladies qui se manifestent dans le corps parce que l’esprit malade les pousse à se manifester et à montrer l’état où il se trouve. Tant que ces maux subsisteront dans l’esprit de l’homme, ces maladies apparaîtront dans le corps humain.

Ainsi, la cécité physique revêt un sens spirituel profond et ne s’explique que par l’enseignement spirituel. Celui qui ne connaît pas l’enseignement spirituel, ne sait ni ne peut apprendre en dehors de cet enseignement, l’origine de la cécité physique, de la surdité, ‘du mutisme et de toutes les autres maladies et infortunes du corps humain. Un tel homme ne pourra que rester bouche bée devant un aveugle, être plein de compassion et se dire : Dieu merci, je ne suis pas aveugle ! Mais qui te dit que tu n’es pas aveugle ? Et pourquoi plains-tu celui qui a été envoyé par la Providence mystérieuse pour être à tes côtés, par compassion à ton égard ? Si tu n’étais pas aveugle spirituellement, un aveugle ne se serait même pas montré près de toi. Or il s’est manifesté comme le diagnostic vivant de ta maladie, de ta cécité intérieure. Si cet aveugle n’a suscité que de la compassion chez toi - ce qui t’a poussé à lui donner l’aumône -, alors ni toi ni lui n’avez bien tenu votre rôle. Le rôle de cet aveugle, lors de votre rencontre, était, grâce à sa cécité extérieure, de te montrer ta cécité intérieure ; quant à toi, ton rôle était de bien t’imprégner de cet enseignement, de te préoccuper de ta propre cécité et de te dépêcher de guérir de cette cécité de l’esprit.

Mais te dépêcher pour aller où? Vers qui? Qui est le médecin des aveugles dans ce monde ? Aucun être mortel. Seul Celui qui a créé la vue spirituelle et physique est en mesure de guérir la cécité, tant spirituelle que physique.

Mais pourquoi, te demanderas-tu, le Seigneur Jésus, dès lors qu’il avait le pouvoir de guérir les aveugles, n’a-t-Il pas guéri tous les aveugles sur la terre ? Mais comment alors la cécité spirituelle des hommes aurait-elle été évidente ? Quel intérêt y aurait-il eu à écrire des livres sur la cécité spirituelle si les hommes peinent à tirer des leçons des aveugles vivants qu’ils voient devant eux ? Tant que subsistera la cécité spirituelle, la cécité physique demeurera.

Considérons maintenant l'évangile de ce jour, où nous verrons pourquoi le Seigneur Jésus a guéri précisément ceux qu’il a guéris, et eux seulement.

Or il advint, comme il approchait de Jéricho, qu'un aveugle était assis au bord du chemin et mendiait (Lc 18, 35). Le Seigneur Jésus qui se rendait de Galilée à Jérusalem, se trouvait sur une route longeant la vallée du Jourdain, à proximité de Jéricho. Cela devait être Sa dernière visite à cette ville. La première avait eu lieu quelque trois ans auparavant, quand le Seigneur était apparu avec la foule, au bord du Jourdain, pour être baptisé par Jean le Précurseur. Quelle différence y avait-il entre cette visite et celle-ci ? À l’époque, le Seigneur marchait au milieu de la masse populaire, encore inconnu; nul dans cette foule enthousiasmée par Jean, ne L’avait remarqué, Lui qui était plus grand que Jean, jusqu’au moment où Jean Le désigna du doigt en disant: Voici l'Agneau de Dieu! et: C’est lui (Jn 1, 29-30). Maintenant, Ses disciples L’accompagnaient ainsi qu’une foule considérable (Mc 10,46); l’écho de Sa renommée était même parvenu jusqu’aux aveugles de Jéricho. À l’époque, Il venait à peine de commencer Sa mission divine, maintenant II s’approchait du terme sanglant et victorieux de cette mission.

En apparence, tout se déroulait quasi fortuitement dans la vie du Christ, mais en fait tout suivait - jusqu’aux moindres détails - le plan de Dieu conçu pour le salut de l’homme.

Un aveugle était assis au bord du chemin. Comme par hasard ! Et comme par hasard le Christ se retrouva à ses côtés. En fait, tout cela répondait au dessein de Dieu. Le Seigneur devait ouvrir les yeux physiques de ce pauvre aveugle quelques jours seulement avant que des aveugles en esprit ne Le crucifient à Jérusalem. Il voulait que la foi de cet aveugle fît honte à l’incrédulité des dignitaires religieux et des scribes de Jérusalem. Il voulait encore une fois montrer clairement que, dans ce monde, tout avait été mis à l’envers à la suite du péché de l’homme, c’est-à-dire que ceux qui ne regardaient pas voyaient et que ceux qui regardaient ne voyaient pas. Comme II l’avait dit précédemment, Il était venu dans ce monde pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles (Jn 9, 39). Ceux qui chaque jour dans le temple regardaient de leurs yeux l’Écriture Sainte et la commentaient au peuple, ne pouvaient voir le Messie et le Sauveur dans le Seigneur Jésus, alors que cet aveugle de Jéricho qui était incapable de lire l’Ecriture Sainte et a fortiori de la commenter, a vu dans le Christ le Seigneur et le Sauveur du monde. L’évangile de Marc montre que cet aveugle était le fils d’un certain Timée, ce qui faisait que lui-même s’appelait Bartimée. L’évangéliste Matthieu, lui, fait mention de deux aveugles au lieu d’un seul. Mais il n’y là aucune contradiction, car comme dans le cas des deux démoniaques de Gadara, un évangéliste en évoque deux alors qu’un autre ne parle que de celui qui était le plus connu dans les environs. Il se peut même que ces deux aveugles ne vivaient pas côte à côte, mais chacun à une extrémité de la ville. Il arrivait souvent en effet que le Seigneur accomplît de nombreux miracles dans une même ville et guérît de nombreux malades en un seul jour. Bartimée, l’aveugle qui est mentionné ici, est celui qui était le plus connu dans sa ville.

Cet homme n’était pas seulement aveugle, mais aussi pauvre, car il est dit quun aveugle était assis au bord du chemin et mendiait. La plupart des aveugles dans le monde vivent de mendicité. Comment ne pas voir le doigt de Dieu dans le fait que, parmi les pauvres, se trouve la majorité des aveugles dans le monde ? Faute de pouvoir voir, l’aveugle doit impérativement être vu par les autres. Il apparaît ainsi comme une mise en garde vivante de l’autre monde. L’aveugle riche qui vit au milieu de quatre murs est doublement aveugle, car il ne voit pas et il n’est pas vu, n’étant ainsi d’aucune utilité pour lui-même comme pour les autres. L’aveugle pauvre, lui, est contraint de se déplacer au milieu des hommes afin de mendier.

C’est ainsi que Bartimée était assis, comme à son habitude, au bord du chemin plein de poussière, et demandait l’aumône aux passants.

Entendant une foule marcher, il s'enquérait de ce que cela pouvait être (Lc 18, 36). Une foule considérable était en train de marcher à la suite du Christ. La rumeur que faisait cette multitude parvint aux oreilles de Bartimée, dont l’ouïe était très aiguisée comme chez tous les aveugles. On lui annonça que c’était Jésus le Nazaréen qui passait. Alors il s’écria : «Jésus, Fils de David, aie pitié de moi!» (Lc 18, 37-39). Il avait suffi qu’il entendît ce grand nom pour que l’aveugle Bartimée s’écriât de toutes ses forces. Cela signifie qu’il connaissait le Seigneur Jésus non seulement par Son nom, mais aussi par Ses œuvres. Il devait savoir que nombre de ses compagnons d’infortune dans la cécité avaient été guéris par le Christ. Ainsi devait- il depuis longtemps nourrir l’espoir que ce Guérisseur unique marchât par le chemin où lui-même passait ses journées, ne pouvant s’attendre dans cette vie à rien d’autre que de rencontrer le Christ ou de mourir. Nourrissant depuis longtemps l’espoir de Le voir passer par ce chemin, Bartimée avait une exclamation toute prête sur ses lèvres : «Jésus, Fils de David, aie pitié de moi!» Pourquoi L’appelle-t-il, Fils de David? Parce que le Messie attendu devait provenir de la lignée de David, comme cela se produisit en effet, puisque la Très Sainte Vierge Marie en était issue. Aie pitié de moi! c’est-à-dire: accorde-moi ce que toi seul peut accorder. Aie pitié de la poussière dans la poussière ! Les petites gens me donnent l’aumône avec difficulté, afin de pouvoir nourrir mon corps. Toi, tu peux me donner tout ce que je souhaite. Or, je ne souhaite qu’une seule chose: ouvrir les yeux. Je crois en ta miséricorde ; je crois que tu me donneras la capacité de voir plus facilement et de bon gré que les hommes qui me donnent des pièces d’argent. Car tu es un Roi riche en dons et en grâces. Jésus, aie pitié de moi!

Ceux qui marchaient en tête le rabrouaient pour le faire taire, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!» (Lc 18, 39). La foule était telle que les uns couraient devant le Christ, alors que d’autres se hâtaient à Sa suite. Bartimée avait dû crier très fort, au point qu’on essayait de le faire taire, voire de le menacer, afin qu’il se tût. Il est probable que sa voix désespérée se faisait entendre plus fort que tout le bruit fait par cette énorme masse populaire. Il est probable que ses cris avaient commencé à indisposer un grand nombre de gens, décidés à le faire taire. Mais Bartimée n’était pas disposé à se taire. Il savait que l’heure décisive était arrivée pour lui : soit être guéri par le Christ le Thaumaturge, soit rester jusqu’à la mort au bord du chemin, au milieu de la nuit de son existence. Aussi n’attachait-il aucune importance aux menaces et aux tentatives de le faire taire de ceux qui, au plus fort de leur générosité, ne pouvaient lui donner que quelques maigres pièces ; il continuait à implorer Celui qui pouvait lui donner ce que Dieu seul accorde. Jésus, aie pitié de moi!

Hélas, de telles scènes se répètent encore aujourd’hui à de très nombreuses reprises. Nombreux sont ceux qui veulent s’approcher du Seigneur Jésus, mais en sont empêchés par ceux qui sont dans les premiers rangs - dirigeants politiques, chefs spirituels, écrivains -, et nombre de ceux qui crient vers le Christ, sont raillés et réduits au silence. Des hommes ordinaires et pauvres, dont le cœur n’a pas été endurci par la méchanceté et les vices, souffrent pour s’approcher du Christ et crient Son Nom, tandis que ceux qui ont perdu le sens de l’orientation et se sont égarés dans les buissons épineux de ce monde, les menacent et les repoussent loin du Christ. Ce qui se passe avec certains individus, se produit avec des peuples entiers. Des masses populaires dans toute l’Europe, crient aujourd’hui le Nom du Christ comme étant le seul guide visionnaire et sauveur, tandis que ceux qui dirigent les peuples européens se moquent d’eux, les réduisent au silence et vont parfois jusqu’à interdire au peuple de prononcer Son Nom saint et salvateur. Ceux qui marchaient devant et voulaient faire taire l’aveugle Bartimée, étaient en fait plus aveugles que lui-même, de même que la plupart des dirigeants politiques, des écrivains et de ceux qui prétendent éduquer le peuple en Europe sont plus aveugles que les paysans européens. C’est ainsi que se vérifient encore aujourd’hui ces paroles du Christ: ceux qui ne voient pas voient et ceux qui voient deviennent aveugles.

Mais voyez quel merveilleux exemple de persévérance dans la foi donne à nous tous l’aveugle Bartimée! On le menace, mais il n’en a cure. On veut le faire taire, mais il crie de plus en plus fort. A quoi bon faire attention à des roseaux secs, qui sont aveugles au-dedans comme au-dehors ? Son âme assoiffée pressent qu’à travers le Christ, coule le torrent d’une vie fraîche et parfaite ; il pressent que ce Jésus, dont il a tellement entendu parler et au sujet duquel il a tant réfléchi, porte le ciel dans Sa tête, la sagesse sur les lèvres, la miséricorde dans le cœur et la santé dans les mains. Que représentent, à côté du Jésus source-de-vie, tous les pharisiens, les grands-prêtres et les scribes, qui tirent vanité de leur savoir séculier et se chamaillent à propos de livres et d’idées? Des roseaux secs qui tintent dans le vide; des ossements morts qui grincent en se frottant les uns contre les autres ! Avec tout leur savoir, sagesse, pouvoir et vanité, ils ne peuvent donner à l’aveugle désespéré qu’il est, rien de plus que quelques pièces de monnaie sales et d’origine douteuse. Ils le menacent du poing et veulent le faire taire, alors que le Sage véritable, le véritable Ami-des-hommes et Médecin véritable, daigne fouler de Ses pieds la poussière de la route qui tombe sur les trous béants des anciens yeux de Bartimée. Doit-il les écouter en cette heure fatidique ? Doit-il s’effrayer du bruit des roseaux secs et du claquement d’ossements morts? Non, à aucun prix, Bartimée! Mieux vaut rendre l’âme sous leurs coups que de rester au bord de la route et dépendre de leurs pièces de monnaie. À aucun prix, ô Bartimée, tu ne dois être effrayé par ceux qui se dressent entre toi et le Christ, dussent-ils porter des couronnes royales sur la tête, des matraques en fer dans les mains ou tout le savoir de ce monde dans leur tête. Car, à côté du Christ, ils ne sont tous que des roseaux secs et des os morts. Eux-mêmes ne voient rien, pas plus qu’ils ne peuvent permettre de voir; ils n’ont pas de vie en eux, ni ne peuvent en donner ; eux-mêmes ne connaissent rien et ne peuvent rien t’apprendre. Chrétien, persévère dans ton cri vers le Christ, comme l’aveugle Bartimée ! Crie, crie de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’il t’entende. Qu’on te menace, que les aveugles en esprit se moquent de toi, que bruissent les roseaux secs, que grincent les os morts - toi, persévère dans ton cri : Jésus, aie pitié' de moi!

En vérité, l’aveugle Bartimée n’était pas aveugle dans son esprit. Sa foi forte et irrésistible dans le Seigneur Jésus donnait la vue à son esprit. C’est en esprit qu’il regardait et voyait Dieu, bien que ses yeux physiques ne lui permissent pas de voir les créatures de Dieu. Il regardait et voyait ce qui est essentiel, ce qui est fort, immuable, immortel, incorruptible et toujours vivant et plein de joie. Ceux qui s’efforçaient de le faire taire étaient des aveugles véritables et inguérissables. C’est en vain qu’ils couraient devant le Christ comme Son avant-garde : ils étaient plus aveugles que Bartimée, car ils ne savaient pas devant Qui ils couraient et Qui marchait derrière eux. Quelle terrible et magnifique leçon pour les prêtres du Christ de nos jours, pour ceux qui marchent devant et dirigent la vie spirituelle du peuple ! Qu’ils regardent au fond de leur âme et s’interrogent eux-mêmes s’ils sont en vérité plus visionnaires que cet aveugle nommé Bartimée, qui avec ses yeux ne pouvait voir ni les arbres, ni les pierres, ni les animaux, ni les morts, mais qui en esprit regardait Dieu, regardait et voyait la divinité du Christ Seigneur? Est-ce que certains d’entre eux ne ressemblent pas beaucoup à ceux qui marchaient devant, quand eux-mêmes menacent des hommes véritablement croyants, quand ils se moquent des âmes humaines qui crient vers le Christ vivant, quand ils réduisent au silence et répriment de vrais fidèles ?

Le Seigneur Jésus finit par s’approcher, entendit les cris de l’aveugle Bartimée et vit ceux qui le menaçaient. Jésus s’arrêta et ordonna de le Lui amener (Lc 18, 40). Des milliers de gens étaient passés à côté de cet aveugle désespéré, ne s’étaient pas arrêtés et n’avaient pas eu pitié, lui ordonnant même de se taire, afin de ne pas importuner leurs oreilles. Mais Jésus le vit et s’arrêta. Comment ne pas s’arrêter devant un aveugle, qui est un homme aussi, alors que Lui-même est venu en ce monde à cause des hommes? Comment ne pas s’arrêter devant un homme qui crie et implore Son aide, devant un homme bon, plein d’une âme visionnaire? Parce qu’il se dépêche d’arriver à Jérusalem? Là-bas se trouvent Hérode, Pilate et Caïphe, des hommes pires et plus aveugles que ce Bartimée. Ce dernier implore son salut auprès de Lui, tandis que ceux-là confectionnent la croix pour Lui. Il s’arrêta et ordonna à ceux qui couraient impitoyablement devant Lui de s’arrêter aussi et d’avoir pitié d’un de leurs frères. Aujourd’hui de même, le Seigneur ordonnerait de s’arrêter à tous ceux qui courent en quête du prétendu progrès et, indifférents, laissent leurs frères pauvres qui sont dans le bourbier près de la route du progrès, pleurer et crier en vain’. Pour Lui, l’homme est plus grand que tout progrès humain, apparent et mensonger, que toute civilisation, toute université, tous les livres, toute les machines. La miséricorde est plus importante que toutes les phrases d’hommes, que toutes les créations humaines, intellectuelles et matérielles. Ceux qui courent devant se dirigent en se référant à de petites valeurs, le Christ se dirige toujours en se référant aux valeurs les plus élevées. Ceux qui courent devant sont des hommes d’argent, qui amassent et répartissent l’argent; le Christ est le riche véritable qui porte et partage les plus grands trésors.

L’évangéliste Marc rapporte qu’après que le Christ eût ordonné de faire venir l’aveugle, certains s’approchèrent de Bartimée et lui crièrent: Aie confiance! Lève-toi, Il t’appelle. Et lui, rejetant son manteau, bondit et vint à Jésus (Mc 10,49-50). On voit ainsi que Bartimée, qui jusqu’alors se tenait assis, avait crié, beaucoup crié, afin d’être entendu par le Christ. Il semble qu’il avait été incapable de se lever avant d’être appelé, du fait de son énorme émotion et de sa crainte que le Christ passât près de lui sans l’entendre. Mais maintenant, sous l’effet de la joie d’être appelé par Lui, il bondit, rejette son manteau et vient à Jésus.

Ces mots recèlent un sens plus profond; ils cachent en fait tout le déroulement du salut de notre âme. Dans notre cécité spirituelle, nous aussi, nous sommes assis dans la poussière de ce monde. En ressentant la proximité de Dieu, nous ressentons en même temps très douloureusement notre aveuglement dans le péché, notre impuissance, notre impureté, notre futilité. Alors en larmes, nous commençons à implorer le secours de Dieu, tout en étant toujours assis, car nous ne pouvons-nous élever au-dessus de la boue du péché, malgré toute notre haine du péché, tant que nous n’avons pas senti que Dieu a entendu notre supplication et y a répondu. Aie confiance! Lève-toi, Il t'appelle! Le pécheur qui vient de s’éveiller a besoin d’entendre ces mots avant de se relever du péché et de s’approcher résolument de Dieu. Car en ressentant la proximité du Seigneur et son propre aveuglement dans le péché, le pécheur est saisi par une peur indicible du Jugement de Dieu. Il est assis comme paralysé, il tremble de peur et implore le secours de Dieu. Il a besoin qu’on lui dise d’abord de ne pas avoir peur, puis de se lever du bourbier de son impuissance et de son état de pécheur, avant que Dieu l’appelle. Qui va dire cela au pécheur qui vient de s’éveiller? C’est l’Église. Elle existe d’ailleurs pour cela, pour encourager les pécheurs qui viennent de s’éveiller, les aider à se lever et les convaincre de la miséricorde de Dieu. Elle est là, pour répondre à quiconque appelle Dieu à l’aide : Aie confiance! Lève-toi, Il t’appelle ! Mais pourquoi Bartimée a-t-il rejeté son manteau avant de se lever et de s’approcher du Christ? Ce geste revêt également un sens profond : ce manteau symbolise le tissu de péchés et de vices dont est revêtue l’âme des pécheurs aveuglés. Ce manteau de péchés et de vices avait rendu leur âme aveugle, les empêchant ainsi de voir Dieu ; lourd comme le plomb, ce manteau les empêche de se lever et de s’approcher de Dieu. Ils doivent donc rejeter ce manteau impur, lourd et opaque de leur âme - c’est-à-dire qu’ils doivent d’abord rejeter tout péché d’eux-mêmes - afin de pouvoir, alors seulement, venir près de Dieu.

Tout tremblant, telle une corde de violon, l’aveugle Bartimée s’approche du Seigneur Jésus. Quand il fut près, Il lui demanda: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» «Seigneur, dit-il, que je recouvre la vue!» (Lc 18, 40-41). Pourquoi le Christ demande-t-Il à cet aveugle ce qu’il souhaite, puisqu’il le sait à l’avance? En vérité, Il savait à l’avance non seulement ce que l’aveugle souhaitait qu’il lui fît, mais II savait aussi, avant même d’arriver à Jéricho, que tout ce qui allait se produire ce jour-là allait se produire à Jéricho. Lui qui avait prédit, quarante ans à l’avance, la destruction de Jérusalem et la dispersion des Juifs à travers le monde, qui a prédit la fin de ce monde et le Jugement Dernier plusieurs milliers d’années avant que cela doive se produire, pouvait facilement prédire ce qui allait avoir lieu ce jour-là à Jéricho, et a fortiori ce que l’aveugle Bartimée voulait qu’il lui fît. Il pose donc cette question à Bartimée à cause de Bartimée lui-même, et à cause du peuple présent. Il l’interroge d’abord pour que Bartimée exprime clairement son souhait et révèle en paroles ce que son cœur ressent. Le Seigneur nous enseigne ainsi, à nous tous, qu’il est nécessaire de donner à chacune de nos prières à Dieu une formulation claire. La prière exprimée en paroles cristallise, épure et fortifie notre prière dans le cœur. C’est aussi à cause du peuple assemblé que le Seigneur demande, afin que toute l’assistance l’entende, ce que cet homme aveugle attend de Lui afin que tous puissent entendre que l’aveugle Bartimée n’attend pas de Lui une aumône en argent, mais qu’il implore une miséricorde que les hommes mortels ne sont pas en mesure de lui donner et que seul le Dieu vivant accorde. Car jusqu’à cet instant, Bartimée n’avait pas exprimé clairement ce qu’il voulait obtenir précisément du Christ, bien qu’il sentît clairement en son cœur et sût dans son esprit quel était son souhait. Jusqu’à cet instant, il n’avait fait que crier: Aie pitié de moi! Mais il avait aussi crié vers d’autres hommes, dont il espérait l’aumône en argent. Il pouvait crier à tous ceux qui passaient près de lui : Aie pitié de moi ! Voilà pourquoi le Seigneur veut que l’aveugle exprime clairement et devant tous, ce qu’il veut obtenir du Christ.

Seigneur, que je recouvre la vue! C’est par ces mots que Bartimée répond à la question posée par le Christ. Que je recouvre la vue! Vous remarquerez qu’en s’approchant du Christ, Bartimée ne l’appelle plus ni Jésus ni Fils de David, mais Seigneur. Quand il est proche du Christ, il prend conscience qu’il s’agit de Jésus le Seigneur. Il en est de même pour tous les fidèles : de loin, le Christ leur apparaît comme un homme, mais un grand homme. De loin, nous L’appelons de Son nom d’homme et parlons de Son origine terrestre. Mais en nous rapprochant de Lui, en sentant Son souffle puissant et vivifiant, alors seulement nous comprenons qu’il est d’origine divine, qu’il n’est pas de ce monde, qu’il vient de l’éternité visiter les voyageurs dans le temps, et qu’il est en vérité le Seigneur. Seigneur, que je recouvre la vue! dit la voix tremblante de l’aveugle Bartimée. Jésus lui dit: «Recouvre la vue; ta foi t’a sauvé». Et à l’instant même, il recouvra la vue et il Le suivait en glorifiant Dieu (Lc 18, 42-43). Une seule parole puissante : Recouvre la vue! et l’aveugle Bartimée recouvrit la vue.

Il ne s’agit nullement d’une suggestion de magicien, comme le prétendent de nombreux esprits charlatans de notre époque. Il s’agit d’une forte parole divine qui, aussitôt prononcée, se trouve accomplie. De même que, au début de la Création, Dieu dit: « Que la lumière soit» et la lumière fut (Gn 1, 3). La suggestion est utilisée par les renards devant les poules, non par Dieu devant les hommes. Car si un tel miracle est expliqué par le recours à la suggestion par les aveugles en esprit qui ne supportent pas la toute-puissance et la proximité de Dieu, alors c’est aussi par la suggestion qu’on devrait expliquer la flétrissure du figuier à la suite d’une parole du Christ, de même que l’apaisement de la tempête sur les flots et l’arrêt du vent à la suite d’un mot du Christ. On ne peut même pas concevoir que quelqu’un puisse, par suggestion, flétrir un arbre en un instant, apaiser des éléments inanimés comme la mer ou le vent. Qui a jamais eu un pouvoir de suggestion sur les vents et la tempête ?

Ta foi t'a sauvé! C’est pour apprendre l’humilité et la docilité que le Seigneur Jésus prononce ces mots. C’est ainsi qu’il s’exprimait souvent devant ceux qui venaient d’être guéris de maladies terribles. C’est ainsi qu’il a parlé à la femme hémorroïsse, qui avait pendant douze ans souffert d’hémorragies et qui fut guérie en touchant le manteau du Christ: Aie confiance, ma fille, ta foi t'a sauvée! (Mt 9, 22). Quelle foi a pu aider tant de possédés guéris par le Seigneur ? Quelle foi a pu aider à la résurrection du fils de la veuve de Nain, quand le Seigneur a ressuscité un enfant de façon soudaine, alors que personne ne l’avait réclamé ni ne s’y attendait? Et le Seigneur n’a-t-Il pas ressuscité Lazare, non grâce à la foi de Marthe et Marie, mais à l’encontre de leur suspicion ? Le fait de donner la vue à l’aveugle Bartimée correspond donc à l’accomplissement de la puissance du Christ, mais le Seigneur veut imputer cet acte à la foi de Bartimée, afin de nous enseigner l’humilité et la docilité, d’écraser ainsi la tête de l’orgueil satanique chez certains hommes qui donnent des pièces à un aveugle et en tirent gloire dans leur cœur comme s’ils avaient fait quelque chose de très grand. C’est dans le même esprit que s’exprime l’apôtre Paul : N'accordez rien à l'esprit de parti, rien à la vaine gloire, mais que chacun par l'humilité estime les autres supérieurs à soi (Ph 2, 3). En disant ces mots à Bartimée, le Christ veut aussi rendre hommage à la dignité de l’homme ; Il souhaite montrer que les hommes sont conviés à collaborer avec Dieu pour le bien général. Hommes, si vous voulez savoir en quoi vous pouvez collaborer avec Dieu, alors sachez que cela réside dans la foi dans le Christ Seigneur. C’est la seule chose qui vous est demandée, et la seule chose que vous pouvez faire. Ayez la foi et Dieu accomplira pour vous ce que vous souhaitez, grâce à votre foi.

Et à l'instant même, il recouvra la vue et il le suivait en glorifiant Dieu / Dès qu’il eut ouvert les yeux, Bartimée vit le Seigneur Jésus devant lui. Heureux soit-il : en ouvrant les yeux, il a vu le sujet le plus digne d’être regardé ! Il ne pouvait détourner ses yeux de Lui, de Sa beauté et de Sa noblesse; comme cloué à Lui, il Le suivit. Que pouvait-il regarder d’autre, en effet ? La sale cité de Jéricho, son sombre lieu de souffrances? Ou l’herbe qui allait se faner? Ou les nuages qui allaient se disperser? Ou le bétail promis à l’abattoir? Ou les hommes qui se dépêchent de façon irrépressible vers la tombe et la corruption ? Ou tout ce monde bariolé qui naît dans la douleur, vit dans la souffrance et meurt dans la souffrance, dans l’attente de la fin et du tombeau? Non, Bartimée dévisageait Jésus l’immortel, plus puissant que le monde entier, plus fort que le tombeau et plus puissant que toutes les forces infernales, et son regard était resté fixé sur Lui. Tout ce que l’œil peut voir dans le monde doit servir de repère en vue de la vision la plus douce, la vision de Dieu. Si cela ne sert pas à cela, alors cela lui sert de jalon sur la route des ténèbres spirituelles et de la déchéance ultime. Dès qu’il put voir, Bartimée vit Dieu sans aucune médiation de la nature, et alors il ne voulut plus regarder autre chose. Pourquoi regarder le visage de la mort, quand il a vu Celui qui ne peut être corrompu ? Pourquoi regarder l’éphémère quand il se tient aux côtés de l’Eternel ? Pourquoi s’occuper de choses impuissantes de ce monde, quand il est accroché au Tout-puissant ? Et il le suivait en glorifiant Dieu! Ses yeux dirigent dorénavant ses lèvres, ses jambes, tout son corps et toute son âme. En voyant le Christ vivant, il sait maintenant à quoi sa bouche doit servir : glorifier Dieu. Et il se met à glorifier et à louer Dieu. Ainsi Bartimée n’a pas utilisé ses yeux pour se livrer à la débauche et tomber dans la déchéance, mais à faire ce pour quoi Dieu a donné des yeux à l’homme : voir la grandeur et la gloire de Dieu. Et toute la multitude de gens qui était là et qui avait vu ce miracle glorieux, louait Dieu. Le don que le Seigneur Jésus avait accordé à Bartimée se répandit vite à beaucoup d’autres, et un grand nombre de ceux qui doutaient et étaient incrédules, aveuglés par la suspicion et l’incrédulité, ouvrirent leurs yeux spirituels et se mirent à glorifier Dieu.

Tout ce qui s’est produit avec l’aveugle Bartimée, se produit de nos jours avec de nombreux aveugles quand ils ont recouvré leur vue spirituelle. Ils se mettent alors à suivre le Christ et ne regardent nulle part ailleurs. Ils louent Dieu et ne veulent louer rien d’autre.

Ah, quel hôpital que ce monde ! Et le plus grand nombre de malades dans cet hôpital sont des aveugles. Le seul Médecin de cet hôpital est le Christ Seigneur. Ah, que ce monde ressemble à la route pleine de poussière de Jéricho, et quelle multitude sombre se hâte sur cette route ! Mais un seul marche au milieu de cette foule, qui peut donner la vue à tous les aveugles. C’est le Christ Seigneur. Un aveugle physique, Bartimée, se retrouva au milieu de cette foule d’aveugles spirituels. Telle est la véritable proportion encore de nos jours. Aujourd’hui encore, le nombre d’aveugles physiques est extrêmement réduit par rapport au nombre énorme d’aveugles spirituels, auxquels les aveugles physiques ne servent que comme une mise en garde vivante, une image vivante et un diagnostic vivant. Mais au fur et à mesure qu’augmente le nombre d’aveugles spirituels, augmente aussi celui des aveugles physiques. La culture européenne peut cacher tous les aveugles physiques dans les hôpitaux, mais elle ne peut pas diminuer leur nombre. Elle peut les enfermer entre des murs afin que le monde ne les voie pas, mais ce sera alors pire pour le monde ! Les innombrables aveugles spirituels ne pourront pas alors voir, aux coins des rues des villes et aux carrefours des villages, l’image de leur âme et lire le diagnostic de leur maladie spirituelle.

Après avoir quitté Jéricho pour se rendre à Jérusalem, le Seigneur Jésus fut tué par des aveugles spirituels, Hérode, Pilate et Caïphe, et par une multitude aveugle de dignitaires et de scribes. Mais Son tombeau n’a pu Le garder que trois jours, puis dut Le relâcher. Il fut en mesure d’ordonner à la terre de Le relâcher du tombeau, comme II avait ordonné à la cécité de Bartimée de disparaître des yeux de Bartimée: et Son tombeau est devenu comme un œil brillant pour l’ensemble du monde. Le Seigneur est ressuscité et II marche vivant de nos jours, invisible pour des yeux de chair, mais visible pour les yeux spirituels des hommes ; Il marche sur la route poussiéreuse de ce monde et attend qu’un aveugle Lui crie au secours : Seigneur Jésus, aie pitié de moi! Il est prêt à avoir pitié de quiconque est prêt à crier vers Lui, comme II a eu pitié de Bartimée. Et quiconque recevra de Lui la vue spirituelle, Le suivra et glorifiera Dieu. Gloire et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le trente-deuxième dimanche après la Pentecôte. Evangile sur Zachée le repenti

(Lc 19,1-10)

Celui qui veut voir le Christ, doit en esprit s’élever bien au-dessus de la nature, car le Christ est plus grand que la nature. Une haute montagne se voit plus facilement d’un sommet que de la vallée. Zachée était un petit homme, mais saisi par son envie de voir le Christ, il avait grimpé sur un grand arbre.

Qui veut rencontrer le Christ, doit se purifier, car il va rencontrer le Saint des saints. Zachée était souillé par son amour de l’argent et un caractère impitoyable, mais avant de rencontrer le Christ, il s’était hâté de se purifier en se repentant et en accomplissant des actes charitables.

Le repentir consiste à quitter tous les chemins de traverse foulés par nos pieds, nos pensées et nos envies, pour se retrouver sur une route nouvelle, la route du Christ. Mais comment un homme pécheur peut-il se repentir tant qu’il n’a pas rencontré Dieu dans son cœur et n’a pas eu honte de lui-même ? Avant de voir le Christ de ses yeux, le petit Zachée L’avait rencontré dans son cœur et avait eu honte de toutes les routes qu’il avait empruntées.

Le pécheur se complait longtemps, très longtemps, dans l’illusion, précisément jusqu’au moment de ressentir la douleur d’une telle illusion. Cette douleur mène au désespoir et au suicide, à moins de ressentir en même temps la honte et la crainte de Dieu. Ce n’est qu’ainsi que cette douleur de l’illusion ne s’avère pas funeste, mais salutaire. Le bienheureux Augustin a ressenti d’abord la douleur de l’illusion, qui lui aurait tué l’âme comme le corps s’il n’avait pas été rapidement rattrapé par la honte et la crainte de Dieu.

Le repentir est la prise de conscience soudaine de sa lèpre spirituelle et l’appel au secours pour trouver un remède et un médecin. C’est comme quand un homme aux cheveux noirs, qui ne s’était pas regardé depuis longtemps dans la glace, s’arrête soudain devant un miroir et découvre que ses cheveux sont tout blancs ! Ainsi, un pécheur non repenti croit pendant longtemps et affirme qu’il possède une âme saine et infaillible jusqu’au jour où soudain, ses yeux spirituels s’ouvrent et il voit son âme toute rongée par la lèpre. Mais comment va-t-il voir la lèpre dans son âme, sans se regarder dans un miroir? Et où se trouve un tel miroir? C’est le Christ qui est ce miroir, où chacun se voit tel qu’il est. Ce miroir unique a été donné à l’humanité afin que les hommes puissent s’y regarder et se voir tels qu’ils sont. Car en Christ, dans le miroir le plus pur, chacun se voit malade et laid, mais voit aussi sa belle image originelle, tel qu’il était et tel qu’il devrait être encore. Le pécheur Zachée, en apparence sain et avec une bonne mine, après avoir entendu parler du Seigneur Jésus, réalisa combien il était lépreux au fond de lui-même, et ressentit alors un mal terrible pour lequel il n’y avait pas de médecin sur cette terre en dehors du Christ Lui-même.

Le repentir est le début de la guérison de l’illusion, le début de la soumission à la volonté de Dieu. En vivant selon sa propre volonté, l’homme descend rapidement de sa dignité royale au niveau de l’étable où vit le bétail et de la tanière des bêtes sauvages. Jamais un homme sur terre n’a pu se déplacer selon sa volonté et rester un homme. Être un homme ne signifie pas vivre de façon arbitraire ; être un homme signifie se soumettre totalement à une volonté supérieure, la volonté visionnaire et infaillible de Dieu. Dans les foyers où règnent la folie et les gémissements, ne vivent que ceux qui le veulent bien. Leur corps n’est que ténèbres et grincements de dents, à l’image de leur âme. L’arbitraire ouvre la porte aux vers infatigables qui rongent le corps et l’âme du pécheur. Se repentir, c’est découvrir la multitude des vers en soi. Ah, que de vers se sont installés en moi ! Mais qui va m’aider à me débarrasser de tous ces vers dégoûtants qui grouillent en moi? C’est ce qu’implore le pécheur terrifié quand il a recouvré la vue et qu’il voit tout ce qui vit en lui.

L’évangile de ce jour décrit un pécheur repenti, le petit Zachée, qui s’est hissé en haut d’un arbre afin de voir le Christ de tout en haut, qui s’est purifié en se repentant, afin de rencontrer le Christ très pur, et qui a été guéri de la lèpre spirituelle qui l’avait poussé vers l’amour de l’argent et l’absence de pitié, par la force du Christ tout-puissant. Le Seigneur a converti de nombreux pécheurs en repentis; Il a trouvé et sauvé de nombreuses âmes perdues; Il a retrouvé de nombreux égarés et les a ramenés sur le droit chemin. La Providence a voulu que l’Evangile ne fît mention que de quelques exemples de repentis, mais ils sont typiques et pleins d’enseignement pour toutes les générations d’hommes. L’exemple de la femme pécheresse montre la lèpre que constituent la débauche et la guérison de cette lèpre. L’exemple de Zachée montre la lèpre que constitue l’amour de l’argent et la guérison de cette lèpre. L’exemple du brigand repenti sur la croix montre la possibilité et le caractère salutaire des repentirs de ceux qui ont transgressé le plus, même à l’heure de mourir. Tout cela, ce sont des exemples de repentirs pleins d’espérance, qui mènent à la vie. Tout cela, ce sont des types de repentirs, exposés devant nous, afin que nous puissions, selon notre situation de pécheurs, savoir choisir la voie et le mode de notre propre salut. Mais il existe des repentirs funestes et mortels, sans espoir et suicidaires. Tel était le repentir de Judas le traître : «J'ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent... Il se retira et s'en alla se pendre» (Mt 27, 4-5). Un tel repentir, qui conduit au désespoir et au suicide, n’est pas un repentir chrétien béni, mais l’exaspération de Satan contre lui-même, contre le monde et la vie, le dégoût satanique de soi, du monde et de la vie. Mais arrêtons-nous aujourd’hui sur l’exemple merveilleux du repentir salutaire du petit Zachée, dont parle l’évangile de ce jour.

Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville. Et voici un homme appelé du nom de Zachée; c'était un chef de publicains, et qui était riche. Et il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait à cause de la foule, car il était petit de taille. Il courut donc en avant et monta sur un sycomore pour voir Jésus, qui devait passer par là (Lc 19,1-4). Cela se passait à l’époque où le Seigneur accomplit un autre miracle à Jéricho, en permettant à l’aveugle Bartimée de recouvrer la vue. Mais ce que le Seigneur accomplit avec Zachée, constitue un miracle non moins important que la guérison de cet aveugle. A Bartimée, Il a ouvert ses yeux charnels, tandis qu’il a ouvert ses yeux spirituels à Zachée. À Bartimée, Il a enlevé la cécité des yeux, et à Zachée Il a enlevé la cécité de l’âme. À Bartimée II a ouvert des fenêtres pour voir les miracles de Dieu dans le monde matériel, et à Zachée II a ouvert des fenêtres pour voir les miracles de Dieu dans le monde céleste, spirituel. Le miracle accompli sur Bartimée s’explique par le miracle accompli sur Zachée. L’accession à la vue physique doit servir à l’ouverture de la vue spirituelle. Chaque miracle accompli par Dieu avait d’abord un but spirituel, qui consistait principalement à ouvrir la vue spirituelle à l’humanité aveuglée, afin qu’elle se rende compte de la présence de Dieu» de la puissance de Dieu et de la miséricorde de Dieu. Cet objectif a été réalisé en partie, par exemple lors de la guérison de dix lépreux ; car un seul d’entre eux, guéri physiquement, le fut aussi spirituellement et revint en rendre grâces au Seigneur (Lc 17,12-20). Mais dans le cas de l’aveugle Bartimée, cet objectif fut atteint totalement. Après avoir recouvré sa vue physique grâce à la parole de Dieu, l’aveugle Bartimée put aussi voir en esprit, car il reconnut aussitôt la présence de Dieu, la puissance de Dieu et la miséricorde de Dieu — et à l'instant même il recouvra la vue, et il Le suivait en glorifiant Dieu (Lc 18, 43). Non seulement Bartimée put voir, mais de nombreux autres se mirent à voir spirituellement en voyant le miracle accompli par le Seigneur sur Bartimée, car il est dit que tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu (Lc 18,43). Il est probable que ce miracle a influencé également le publicain Zachée, afin que s’ouvre sa vue spirituelle. Il est indubitable toutefois que lui-même avait auparavant beaucoup entendu parler des actions prodigieuses et de la personnalité extraordinaire du Seigneur Jésus, ce qui avait fait naître en lui une envie irrésistible de Le voir, l’obligeant à se pousser pour être au-devant de la multitude de gens, de taille plus haute que la sienne, et même à grimper sur un arbre, dans le seul but de réaliser son souhait. Les publicains étaient considérés comme de grands pécheurs impurs, car ils faisaient payer les impôts dus par les gens à l’Etat; en ces occasions, ils se livraient dans le peuple à des exactions impitoyables à leur profit. C’est pourquoi les publicains étaient mis au même niveau que les païens (Mt 18, 17). Si les publicains en général avaient pareille réputation, on peut imaginer à quel niveau de détestation étaient placés les chefs des publicains ! Or, le petit Zachée était précisément l’un de ces chefs de publicains ; il était également riche, ce qui faisait qu’il était à la fois méprisé et envié. Le mépris et l’envie, ce sont deux murs proches entre lesquels l’âme d’un pécheur riche se faufile au cours de cette vie. Mais dans le pécheur Zachée, l’homme Zachée s’était réveillé ; il s’était dressé contre le pécheur qu’il était et s’était dépêché de toutes ses forces pour se mettre en avant et en hauteur, afin de voir le Christ, voir l’homme sans péché, voir son prototype intact de toute souillure et très pur. Zachée grimpa donc sur un sycomore aux larges ramifications et tout en paliers, qui se trouvait au bord de la route où devait passer le Seigneur.

Arrivé en cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit: « Zachée, descends vite, car il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. » Et vite il descendit et Le reçut avec joie (Lc 19, 5-6). Ces mots pourraient laisser penser que ce n’est pas

Zachée qui vit en premier le Christ, mais que ce fut le Seigneur qui le vit. Jésus leva les yeux et lui dit... Grâce à Sa vue spirituelle, le Seigneur avait vu Zachée bien auparavant, mais Ses yeux physiques le virent quand Il fut arrivé en cet endroit. Le petit Zachée s’était échappé de la foule et avait grimpé sur un arbre, mais le Seigneur l’avait aperçu dans la foule avant que lui-même vît le Seigneur du haut de l’arbre. Ah, comme le Seigneur notre Dieu est visionnaire! Il nous voit même quand nous ne nous l’imaginons pas. Quand nous Le recherchons en faisant tous les efforts possibles, afin de Le trouver et de Le voir, Il se tient près de nous et nous observe. Toujours, Il nous voit avant que nous ne Le voyions. Si nous dirigions notre regard spirituel comme Lui-même le fait, en quête de Lui, ne souhaitant que Lui, alors II s’écrierait publiquement et nous appellerait par notre nom, afin que nous descendions des falaises périlleuses que sont nos raisonnements et que nous nous posions dans Son cœur, c’est-à-dire dans notre véritable maison. Alors le Seigneur dira à chacun de nous : il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. Car quand l’esprit humain descend dans le cœur et qu’il s’y purifie en larmes tout en s’offrant au Dieu vivant, alors le cœur devient le lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme. Tel est le sens intérieur ou spirituel de cet événement.

Et vite il descendit et Le reçut avec joie. Comment ne se hâterait-il pas à l’appel de la voix qui fait revivre les morts, arrête les vents, apaise les possédés et fait fondre en larmes les cœurs endurcis des pécheurs? Comment n’accueillerait-il pas Celui qu’il voulait seulement regarder de loin à la dérobée ? Et comment ne se réjouirait-il pas avec une joie indicible, quand il Le voit dans sa maison, où nul sinon des pécheurs de mauvaise réputation, n’aurait osé poser le pied? Mais c’est ainsi que le Seigneur montre toute Sa tendresse, accorde les dons qu’il prodigue. Il remplit de poissons les filets de pêcheurs désespérés, au point de déchirer les filets; Il nourrit de façon abondante des milliers d’hommes affamés dans le désert, au point que de nombreux paniers restaient pleins; Il accorde aux malades qui demandent de l’aide, la santé non seulement physique mais spirituelle. Aux pécheurs et pécheresses, Il n’accorde pas le pardon de certains péchés tout en en retenant d’autres, mais II leur pardonne tout. Partout, il s’agit de gestes royaux, de miséricorde royale, de faste royal dans la façon de donner! C’est également le cas dans l’évangile de ce jour: Zachée souhaite seulement Le voir, mais Lui ne se laisse pas seulement voir, Il se dépêche d’interpeller Zachée en premier et II pénètre même dans sa maison : ainsi se comporte le Seigneur. Et voici comment

se comportent les hommes pécheurs ordinaires, pleins de vanité et à l’honnêteté autoproclamée :

Ce que voyant, tous murmuraient et disaient: «Il est allé loger chez un homme pécheur !» (Lc 19, 7). Ah, quel malheur pour les hommes quand la langue est plus rapide que la raison ! L’âme malveillante et l’esprit affaibli, ces gens hurlent, dénigrent et bougonnent avant d’avoir réfléchi au sujet du projet du Seigneur Jésus et songé à l’éventualité d’un changement dans le cœur du pécheur Zachée. Avec leur jugement à l’emporte-pièce, ils pensent que le Seigneur Jésus est entré dans la maison de Zachée sans savoir quel pécheur il était. C’est ainsi que les pharisiens jugeaient sommairement, quand le Seigneur autorisa une femme pécheresse à Lui laver les pieds : A cette vue, le pharisien qui L'avait convié se dit en lui-même: « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce quelle est: une pécheresse!» (Lc 7, 39). C’est ainsi que jugent encore aujourd’hui tous ceux qui réfléchissent avec leur intelligence sensible et évaluent les hommes selon leur apparence, sans connaître les profondeurs de la miséricorde divine et du cœur humain. Le Christ a dit à plusieurs reprises qu’il était venu dans ce monde à cause des pécheurs, et surtout à cause des plus grands pécheurs. De même qu’un médecin ne se hâte pas de se rendre auprès des gens en bonne santé mais de ceux qui sont malades, de même le Seigneur se hâtait, non auprès de ceux qui étaient dans le droit fil de la justice, mais de ceux qui étaient malades du péché. L’Evangile ne dit pas que le Seigneur a rendu visite à un juste quelconque de Jéricho, mais qu’il s’est hâté de se rendre dans la maison du pécheur Zachée. Tout médecin sensé n’agit-il pas ainsi en arrivant à l’hôpital? Ne se dépêche-t-il pas d’abord de voir les malades les plus graves? La terre entière représente un grand hôpital, bondé de malades contaminés par le péché. Tous les hommes sont malades, en comparaison de la santé du Christ ; tous impuissants par rapport à la puissance du Christ ; tous laids à côté de la beauté du Christ. Mais parmi les hommes, il y a des malades et d’autres qui le sont encore plus, des impuissants et d’autres qui le sont encore plus, des laids et d’autres qui le sont encore plus. Les premiers sont appelés justes, les seconds, pécheurs. Le Médecin céleste, qui n’est pas venu sur terre pour se divertir mais afin de guérir rapidement et sauver ceux qui étaient contaminés, s’est hâté de venir d’abord auprès de ceux qui étaient le plus contaminés. C’est pourquoi II s’est nourri et a bu avec des pécheurs; c’est pourquoi II a autorisé que des pécheresses pleurent à Ses pieds ; c’est pourquoi II est entré sous le toit du pécheur Zachée.

D’ailleurs, ce Zachée, au moment où il a fait la rencontre du Christ, n’était pas, loin s’en faut, l’homme le plus contaminé à Jéricho. Son cœur s’était soudain transformé, et il était ainsi devenu un juste beaucoup plus sain, plus puissant et plus beau que ceux qui bougonnaient et dénigraient. Car il s’était repenti pour tous ses péchés et son cœur s’était soudain transformé. Le fait que son cœur ait été transformé, est illustré par ce qui suit : Mais Zachée, debout, dit au Seigneur: « Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple» (Lc 19, 8). Qui avait réclamé cela de lui? Personne. Qui l’a accusé d’avoir pris quelque chose à autrui? Personne. Seule la présence du Seigneur très pur et infaillible avait été ressentie par Zachée comme une accusation à son égard, et cette seule présence, sans paroles, confession ni explication, l’avait poussé à accomplir ce geste. Un cœur de repenti se fait comprendre sans paroles de Dieu. Dieu révèle rapidement au repenti ce qu’il doit faire. A peine l’homme s’est-il repenti de tout son cœur à cause de ses péchés, que Dieu le pousse aussitôt avec Sa force à créer les fruits du repentir. Déjà saint Jean le Précurseur avait montré aux hommes toute la méthode du repentir sincère. Il avait d’abord appelé les hommes à se repentir: Repentez-vous! puis il leur avait dit aussitôt après : Produisez donc un fruit digne du repentir! (Mt 3,2-8). Voici un pécheur qui adopte rapidement cette méthode et la mène à bien ! Après avoir entendu parler du Seigneur Jésus, Zachée s’est insurgé contre lui-même et a été sincèrement dégoûté par son état de pécheur; et maintenant quand le Médecin très doux lui a accordé une telle attention et qu’il est entré dans sa maison, il produit les fruits du repentir. Il connaît son mal principal, et aussitôt il utilise le remède principal contre cette maladie. L’amour de l’argent est la maladie de Zachée ; la miséricorde en est le remède. Déjà les anciens disaient : Qui aime l'argent ne se rassasie pas d'argent (Qo 5, 9). Zachée aimait l’argent et avait jusque-là amassé de l’argent de différentes façons, et surtout de façon pécheresse. C’est une maladie qui mène irrésistiblement l’homme à la déchéance. C’est un feu qui se propage d’autant plus vite que la richesse se multiplie. Il n’y a pas de somme d’argent qui puisse rassasier celui qui aime l’argent. De même que le feu est incapable de dire : « Ne jetez plus de bois sur moi, c’est assez ! », de même la passion de l’argent est incapable de dire : « Assez ! » D’une telle passion, l’homme ne peut se sauver tout seul. Elle ne peut être éteinte qu’avec la présence de Dieu qui introduit la honte et la peur dans le cœur de l’homme, et au-delà de la honte et de la peur, l’accès à quelque chose de meilleur que l’argent et l’or. Sans la présence du Christ, Zachée aurait passé sa vie de pécheur comme tous les autres publicains ; il serait mort méprisé, maudit et oublié. Jamais son nom n’aurait été mentionné dans l’Evangile sur cette terre, ni dans le Livre des vivants dans le ciel. Mais la présence du Seigneur vivant a vivifié son âme, jusque-là engourdie par la passion de l’argent, faisant de lui un homme nouveau, régénéré et ressuscité des morts. Cet enseignement immortel s’adresse à tous les hommes : aucun mortel ne peut se sauver de sa maladie pécheresse sans l’aide du Seigneur Jésus.

Mais regardez comment Zachée confesse son péché. Il ne dit pas: Seigneur, je suis un pécheur! Il ne dit pas non plus: L’amour de l’argent est ma maladie ! Non, en présentant les fruits de son repentir, il confesse à la fois son péché et sa maladie. Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres ! (Lc 19, 8). N’est-ce pas la confession publique que la richesse est sa passion ? Et si j’ai extorqué quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple (Lc 19, 8). N’est-ce pas la confession publique que sa richesse a été acquise par des voies pécheresses? Il n’a pas dit auparavant au Seigneur: je suis pécheur et me repens! Il l’a tacitement confessé au Seigneur en son cœur, et le Seigneur a tacitement recueilli sa confession et son repentir. Pour le Seigneur, il est plus important que l’homme reconnaisse et confesse sa maladie dans son cœur et implore Son aide, plutôt que de le faire par la parole. Car la bouche peut proférer des mensonges, mais le cœur ne ment pas. Regardez ensuite comment Zachée rachète son péché et les efforts qu’il accomplit de son côté pour aller vers la lumière et sortir de l’ombre de la passion funeste de l’argent ! Il propose immédiatement la moitié de ses biens aux pauvres, lui qui jusque-là avait chéri chaque somme reçue qu’il cherchait à dissimuler des yeux des hommes; il n’avait jamais connu le plaisir de donner! Mais ce n’est pas tout. Il lutte de toutes ses forces pour réparer et remédier aux injustices faites aux hommes, et propose de rendre le quadruple à chacun de ceux à qui il a pris quelque chose injustement. La loi de Moïse se comporte de façon beaucoup plus clémente envers les pécheurs que Zachée envers lui- même. La loi de Moïse dit : Si un homme ou une femme commet quelqu’un de ces péchés par lesquels on frustre le Seigneur, cette personne est en faute. Elle confessera le péché commis, et restituera la somme dont elle est redevable, majorée d’un cinquième. Elle la restituera à celui envers qui elle est en faute. (Nb 5,5-7). C’est ce qui était prescrit pour ceux qui reconnaissaient leurs péchés. En reconnaissant son péché, Zachée était donc tenu, selon la loi, à rendre à chacun de ceux qu’il avait spoliés, la somme spoliée majorée d’un cinquième. Or Zachée agit envers lui-même plus durement que ce qui était prévu par la loi ; il veut s’appliquer à lui-même une disposition législative prévue pour les voleurs et les aigrefins, qui ne reconnaissaient pas leurs méfaits après avoir été arrêtés sur le lieu de leur forfait ; il veut rendre le quadruple à tous ceux qu’il aura spoliés de quelque façon (Ex 22). C’est ainsi que tout véritable repenti devient miséricordieux envers autrui et impitoyable envers lui-même.

Et Jésus lui dit: «Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d’Abraham» (Lc 19, 9). Telle fut la réponse du Seigneur Jésus au repentir sincère du petit Zachée, à sa joie spirituelle et aux fruits de son repentir qu’il venait de montrer. Les paroles finales de ce récit: Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Lc 19,10), sont la réponse du Christ aux sages à courte vue qui hurlaient et étaient en colère contre le Christ parce qu’il était entré dans la maison d’un pécheur. Pendant qu’ils marchaient dans la rue en direction de la maison de Zachée et qu’ils bougonnaient et criaient contre cette visite indécente, le Seigneur gardait le silence et attendait. Qu’attendait-Il ? Il attendait que fussent complètement dévoilés les cœurs de ceux qui murmuraient et le cœur du repenti Zachée ; Il laissait le démon du mal parvenir au sommet de sa jubilation, pour que sa déchéance fut plus visible et évidente aux yeux de tous. Telle est la méthode de Dieu pour vaincre. Dieu ne se dépêche jamais, lors de Sa première rencontre avec le mal, de montrer la faiblesse du mal et Sa propre puissance ; Il attend que le mal s’élève dans son arrogance jusqu’aux nuages, avant que d’un souffle Il ne le disperse dans le néant. Le mal est si dérisoire devant la puissance divine que si Dieu ne laissait pas le mal croître jusqu’au maximum de ses possibilités avant d’apparaître alors avec toute Sa puissance, les hommes ne se rendraient jamais compte de l’évidence de la puissance divine. Après avoir laissé se manifester les forces infernales et terrestres sur le Golgotha, le Tout-Puissant a, aussitôt après, montré à l’enfer comme à la terre Sa force inopinée lors de la Résurrection. Le Seigneur utilise la même méthode avec Zachée. Il chemine paisiblement vers la maison de Zachée ; les hurleurs hurlent, les bougonneurs bougonnent, les dénigreurs dénigrent, mais Lui se tait et marche. Il pénètre dans la maison de Zachée ; les justes auto-proclamés restent en dehors de la demeure du pécheur par crainte de se souiller; les vociférateurs continuent à hurler plus fort, les bougonneurs à murmurer et les railleurs à se moquer. Ainsi le triomphe du mal atteint son apogée. Tous ceux qui crient, bougonnent et se moquent, sont déjà persuadés qu’ils ont tout à fait raison et que le Christ a tort, qu’ils connaissent bien le pécheur Zachée et que le Christ ne le connaît pas, qu’eux s’en tiennent fermement à la loi alors que le Christ a transgressé la loi en franchissant le seuil de la maison du pécheur, qu’ils ne se laissent pas abuser tandis que le Christ a été abusé ! D’où la conclusion logique pour eux, qui est que le Christ n’est pas un maître véritable, ni un prophète, ni le Messie; car s’il l’avait été, Il aurait su qui était Zachée et ne serait pas entré sous son toit. Par conséquent: nous, habitants de Jéricho, avons fait tomber Jésus-Christ dans un piège et nous allons maintenant sauver le monde d’une grande illusion selon laquelle II serait le Messie et le Fils de Dieu ! C’est un triomphe, c’est une victoire, c’est la montée du mal jusqu’aux nuages. Et pendant tout ce temps, Zachée est en train de devenir un homme meilleur et nouveau. Le Seigneur, qui se préoccupe moins de la masse bariolée et maléfique que de la régénération du cœur de Zachée, reste calme, et attend que tout soit terminé pour prendre la parole. Quand le mal fut monté jusqu’aux nuages et que toute la moisissure coriace fut retombée du vieux cœur du pécheur, alors Zachée ouvrit la bouche et prononça devant tous une parole inattendue pour toute l’assistance à l’exception du Christ : Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres! N’est-ce pas là un coup de tonnerre inattendu qui disperse les nuages hautains? Pourquoi vous taisez-vous soudain, habitants de Jéricho ? Pourquoi ne criez-vous pas, ne bougonnez-vous pas et ne vous moquez-vous pas ? Pourquoi les mots s’étranglent-ils dans votre gorge? Qui s’est trompé: le Christ ou vous? Qui a mieux connu Zachée: vous ou le Christ? Qui est maintenant plus juste: vous ou Zachée?

Comme le Seigneur est tendre et doux! Comme un agneau innocent, Il se tient cette fois encore parmi les hommes, au milieu de loups invisibles. Comme II est paisible et sûr de Sa victoire, maintenant comme toujours ! Comme II attend sereinement son tour ! Quand vient Son tour, Il s’adresse d’abord au malade pour lequel II a quitté Sa route pour entrer dans sa maison : Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison ! C’est par ces mots que le Médecin céleste donne l’assurance au malade qu’il a été guéri et qu’il est prêt à quitter l’hôpital pour venir parmi les gens en bonne santé. La cécité a été enlevée de son âme, de même que des yeux de Bartimée, et le voilà maintenant capable de se déplacer librement sur la route de la justice et de la miséricorde. Mais afin que cette assurance soit encore plus claire pour tous ceux qui se tiennent tout autour, le Seigneur ajoute parce que lui aussi est un fils d’Abraham! Un fils véritable d’Abraham, en esprit et en vérité, et non pas seulement par le nom et le corps, comme les autres qui se vantaient de leur filiation à Abraham, uniquement par le nom et le corps ! Abraham était un philanthrope craignant Dieu, ayant le sens de l’hospitalité, n’aimant pas l’argent, fidèle, doux et plein de joie dans le Saint-Esprit. Tel était devenu le petit Zachée. Abraham, en raison de ses bonnes actions éminentes, était le fondateur spirituel de tous les justes. Voilà comment Zachée, par le repentir, devient son descendant véritable, son fils en esprit. C’est ce que le Seigneur annonce, pour le réconfort de Zachée et pour faire réfléchir ses accusateurs. Et à ces derniers, Il proclame : Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Lc 19,10). Ce qui signifie qu’il est venu rechercher par leur nom les pécheurs que nul ne recherche et que tous rejettent, et sauver ceux que le monde et eux-mêmes considèrent comme perdus. Car le Grand Héros est descendu du ciel pour sauver les lépreux et les aveugles, les possédés et les paralysés, et ressusciter les morts des tombeaux. Le Seigneur a dit : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 9,13 ; 1 Tm 1,15). Ah, frères, savez-vous que cette parole s’adresse aussi à nous ? Savez-vous que nous aussi nous sommes des pécheurs pour lesquels le Seigneur- Héros est descendu sur la terre? Un amour indicible L’a fait descendre du ciel sur la terre parmi nous, afin de rechercher ceux qui sont perdus et sauver les pécheurs. Ah, observez donc comment le petit Zachée, dans son désir de voir le Seigneur, est devenu grand. Mais voici maintenant que le Christ s’approche de nous comme jadis de Zachée, entouré par une multitude populaire, une multitude innombrable de justes et de bougons. Toute l’histoire des hommes depuis deux millénaires, bruisse autour de Lui et nous domine. N’entendez-vous pas les murmures et les bruissements ? Tout ce passé s’avance vers vous et sur vous. Et au milieu de la masse innombrable, chemine l’humble Seigneur et Sauveur. Dépêchez- vous de monter sur une hauteur afin de voir le Seigneur. Tout le reste qui a été et qui est, n’est pas tellement digne d’être regardé. Élevez-vous de la route boueuse où vous pataugiez jusqu’à présent, et montez sur un grand arbre : Il vous rencontrera sans aucun doute. Ah, béni soit celui qui sera interpellé par la voix la plus suave, dont la douceur enivre les anges !

En vérité, le repentir est la première marche sur l’échelle qui mène au Royaume de Dieu. Personne n’a jamais pu mettre le pied sur la seconde marche sans avoir franchi la première. Dans le vide de cette existence, le repentir est la première et la seule façon régulière de frapper à la porte céleste. Vous pouvez frapper avec vos doigts autant de fois que vous voulez sur les murs d’une maison ; personne ne vous entendra et nul ne vous ouvrira. Mais frappez à la porte et celle-ci s’ouvrira. Se repentir, c’est frapper non contre un mur mais à la porte véritable menant à la lumière et au salut. Celui qui s’est repenti sincèrement et souhaite entrer dans la maison de son Père céleste, a déjà frappé à la seule porte permettant d’entrer dans cette demeure.

L’amour de l’argent rend aveugle; le Christ seul donne la vue aux aveugles. L’amour de l’argent isole l’homme et l’enchaîne avec des chaînes d’esclave. Le Christ fait sortir celui qui s’est enfermé dans son isolement et l’introduit dans la société des anges, le libère de sa servitude et le rend libre. A tous ceux qui s’élancent pour Le voir, Il se montre ; et à ceux à qui II se montre, Il révèle et montre tous les mystères du ciel et de la terre, et tous les trésors immenses et impérissables que Dieu a préparés depuis la création du monde pour ceux qui L’aiment. Gloire et louange donc à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen

Notes

Source.

  1. Lorsqu’un dimanche est sauté, nous avons indiqué en note où se trouve par ailleurs le commentaire de la péricope évangélique qui s’y rapporte.

  2. Troisième homélie pour la fête de la Nativité.

  3. Voir Traité des principes, IV, 11.

  4. Voir Conférences, XIV, 8 : « L’histoire a trait à la connaissance des événements passés et qui frappent les sens. [...] Ce qui suit, relève de l’allégorie, parce qu’il y est dit des choses réellement arrivées quelles figuraient d’avance un autre mystère. [...] L’anagogie s’élève des mystères spirituels à des secrets du ciel, plus sublimes encore et plus augustes. [... ] La tropo- logie est une explication morale qui regarde la pureté de la vie et les principes de la conduite. [...] Les quatre figures peuvent se trouver réunies. Ainsi, la même Jérusalem revêtira, si nous le voulons, quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Juifs ; au sens allégorique, l’Eglise du Christ; au sens anagogique, la cité céleste; au sens tropologique, l’âme humaine, que nous voyons souvent louer ou blâmer par le Seigneur sous ce nom.»

  5. Jésus, en hébreu, signifie «Yahvé sauve» (NdE).

  6. Saint Jean Chrysostome (NdE).

  7. S. Isidore de Péluse, Lettre au diacre Jean, IV, 164

  8. Tertullien, De la pénitence, 12.

  9. Formule de saint Maxime de Moscou, fol-en-Christ et thaumaturge (fl433).

  10. S. Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 34.

  11. Homélies spirituelles, 19.

  12. À l’époque où ce texte a été écrit. La population mondiale s’élève aujourd’hui à près de sept milliards quatre cents millions de personnes (NdE).

  13. Commenté aussi pour le sixième dimanche après la Pentecôte.

  14. La péricope évangélique du quatrième dimanche du Grand carême (Mc 9, 17-31) est commentée pour le dixième dimanche après la Pentecôte.

  15. Le 28 juillet 1402 à Angora, l’actuelle Ankara (NdT).

  16. 19.1321-1331.

  17. Il est d’usage que les fidèles orthodoxes, quand ils intègrent une nouvelle demeure, fassent appel au prêtre pour la bénir (NdE).

  18. Jules César (NdT).

  19. La péricope évangélique du vingt-troisième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le cinquième dimanche après la Pentecôte.

  20. La péricope évangélique du vingt-huitième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le quatorzième dimanche après la Pentecôte.

  21. La péricope évangélique du trentième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le douzième dimanche après la Pentecôte.

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Publié par: Rodion Vlasov
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