HOMÉLIE SUR L'AUMONE (1).
1. Je viens remplir une ambassade aussi convenable à mon ministèrequ'elle est importante et digne de toute votre attention. Ce sont les pauvresde cette ville qui m'envoient aujourd'hui vers -vous; ils ne se sont pointassemblés pour me nommer leur représentant le spectacle seulde leurs misères a parlé suffisamment à mon coeur.En traversant la place et les carrefours, empressé, selon ma coutume,de venir vous rompre le pain de la parole , j'ai vu une multitude d'infortunésétendus par terre, les uns privés de leurs mains, les autresde leurs yeux , d'autres tout couverts d'ulcères et de plaies incurables,étalant aux regards publics les membres qu'ils devraient cacherdans l'état d'horreur où la mal les a réduits. Ily aurait de l'inhumanité, mes frères, à ne point vousparler des pauvres, surtout quand la circonstance actuelle nous en faitune loi si pressante. Si nous devons en tout temps vous exhorter àl'aumône, parce qu'en tout temps nous avons besoin de la miséricordedu Maître commun qui nous a créés, combien plus nele devons-nous pas dans le froid rigoureux qui
1 Traduction d'Auger, revue.
règne maintenant ? Pendant l'été , la saison mêmesoulage les pauvres. Ils peuvent marcher nus sans péril; les rayonsdu soleil leur servent de vêtement. Ils peuvent coucher sur la terre,sans craindre que la fraîcheur des nuits les incommode. Ils n'ontbesoin ni de chaussure, ni de vin, ni d'une nourriture abondante : unefontaine suffit à leur boisson; quelques herbes et quelques légumes,voilà leurs aliments, voilà les simples mets que la saisonest toujours prête à leur servir. Un autre soulagement quin'est pas moindre, c'est qu'ils ne manquent pas alors d'ouvrage. Ceux quifont bâtir des maisons, qui cultivent la terre , ou qui parcourentles mers, ont besoin de leurs bras. Les maisons, les champs, les héritages,sont la substance assurée des riches; les pauvres n'ont de revenusque ce qu'ils gagnent par leurs sueurs. Ainsi l'été, ilspeuvent trouver encore quelque ressource; mais l'hiver, tout leur faitla guerre ; au dedans, la faim dévoré leurs entrailles; audehors, le froid glace leurs membres, et rend leur chair presque morte.Il. leur faudrait plus de nourriture, des vêtements meilleurs, untoit, un lit, des (146) chaussures, et mille autres nécessités.Ce qu'il y a de plus triste dans leur situation, c'est que la rigueur dutemps leur ôte tout moyen de travailler pour se nourrir.
Puis donc qu'à présent leurs besoins se multiplient, puisqu'ilsn'ont pas la ressource du travail, puisque personne ne loue leurs serviceset ne les emploie à aucun ouvrage, suppléons à tousles moyens qui leur manquent, engageons les personnes charitables àleur tendre la main, et prenons pour collègue de notre ambassadele bienheureux Paul , ce père tendre, ce grand protecteur des pauvres.En effet, ce grand apôtre s'est occupé de l'aumône plusque personne. Aussi quoiqu'il eût partagé avec Pierre lespeuples chez lesquels ils devaient porter la prédication, il nepartagea pas le soin des pauvres ; mais après avoir dit : Les apôtresnous donnèrent la main à Barnabé et à moi,pour marque de l'union qui était entre eux et nous, afin que nousprêchassions l'Evangile aux Gentils et aux circoncis, il ajoute :Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres,ce que j'ai eu aussi grand soin de faire. (Galat. II, 9 et 10.) Partoutdans ses épîtres, il parle de l'aumône, et il n'en estaucune où il ne recommande cette vertu. Il savait, oui, il savaitcombien elle a de pouvoir. C'est par là qu'il termine tous les avisqu'il adresse aux fidèles, c'est comme le faîte admirabledont il couronne un bel édifice. Ainsi, dans le passage que nousentreprenons d'expliquer , après avoir parlé de la résurrection,et avoir régla; tout le reste, il finit par l'aumône, et voicicomme il s'exprime : Quant aux aumônes qu'on recueille pour les saints,suivez le même ordre que nous avons établi pour les Eglisesde Galatie. Que le premier jour de la semaine chacun de vous.... (I Cor.XVI, et suiv.) Voyez la prudence de l'Apôtre, et combien il placeà propos ses avis sur l'aumône. C'est après avoir parléd'un jugement à venir, d'un tribunal redoutable, de la gloire dontles justes doivent être revêtus, et d'une vie immortelle, c'estalors qu'il s'occupe de l'aumône, afin que son auditeur, frappépar la crainte d'un jugement futur, animé et consolé parl'attente des biens que Dieu lui réserve, rempli d'heureuses espérances,reçoive ses discours avec plus d'empressement, Oui , sans doute,celui qui raisonne sur la résurrection; qui se transporte tout entierlui-même dans une autre vie, ne fera aucun cas des biens présents,ni des richesses, ni de l'opulence, ni de l'or, ni de l'argent, ni desdélices, ni des habits magnifiques, ni des tables somptueuses; or,celui qui méprise tous ces avantages, se portera plus aisémentà soulager les pauvres. C'est pour cela que saint Paul, aprèsavoir bien préparé l'esprit des fidèles par des réflexionsutiles sur la résurrection, leur donne ses avis sur laumône.Il ne dit pas : Quant aux aumônes qu'on recueille pour les pauvres,pour les indigents, mais : pour les saints, apprenant à ses auditeursà respecter les pauvres lorsqu'ils sont vertueux, et à mépriserles riches lorsqu'ils méprisent la vertu. Il traite d'homme impuret pervers, même un empereur , lorsqu'il est ennemi de Dieu , etil nomme saints, même les pauvres, lorsqu'ils sont sages et bienréglés. Il appelle Néron un mystère d'iniquité: Le mystère d'iniquité, dit-il, agit dès àprésent (II Thess. II, 7); et des hommes qui manquent de la nourriturenécessaire, qui l'attendent de la pitié publique, il lesa appelés des saints. Il donne en même temps une leçonsecrète aux riches; il leur apprend à ne pas concevoir d'orgueil,à ne point se prévaloir du précepte, comme s'ils soulageaientdes êtres vils et méprisables, mais à se bien persuadereux-mêmes que c'est pour eux un très-grand honneur d'êtrejugés dignes de participer aux afflictions des pauvres.
2. Mais il est à propos d'examiner ce que saint Paul entend parle nom de saints; car ce n'est pas seulement ici qu'il en parle, mais encoreailleurs : Maintenant, dit-il aux fidèles de Rome, je m'en vaisà Jérusalem porter aux saints les aumônes que j'airecueillies. (Rom. XV, 25.) Saint Luc parle de ces mêmes saints dansles Actes, lorsqu'on était menacé d'une grande famine : Lesdisciples, dit-il, résolurent d'envoyer, chacun selon son pouvoir,quelques aumônes aux saints de Jérusalem, qui étaientdans l'indigence. (Act. II, 29.) Et dans le passage que nous avons citéplus haut : Ils nous recommandèrent seulement, dit saint Paul, denous souvenir des pauvres , ce que j'ai eu aussi grand soin de faire. Lorsquenous nous fûmes partagés les peuples, que j'eus pris pourmoi les Gentils, et que Pierre eut pris les Juifs, nous réglâmes,d'un commun accord, que ce partage ne s'étendrait pas sur les pauvres.Lorsqu'il s'agissait de prédication , l'un prêchait aux Juifs,l'autre aux Gentils; mais lorsqu'il fallait secourir les pauvres, ce n'étaitplus la (147) même chose : l'un n'était pas chargéspécialement des pauvres parmi les Juifs, et l'autre des pauvresparmi les Gentils, mais ils s'occupaient tous deux, avec un grand soin, des pauvres de la Judée. C'est ce qui faisait dire à saintPaul : Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres,ce que j'ai eu aussi grand soin de faire. Quels sont donc les pauvres dontil parle ici, et dans l'épître aux Romains, et dans celleaux Galates, pour lesquels il exhorte encore lés Macédoniens? ce sont les Juifs pauvres qui étaient à Jérusalem.Et pourquoi s'occupe-t-il d'eux avec tant d'attention? est-ce qu'il n'yavait pas de pauvres et d'indigents dans chacune des autres villes ? pourquoidonc n'envoie-t-il d'aumônes qu'aux pauvres de Jérusalem ,et exhorte-t-il pour eux les fidèles des autres pays? Ce n'est passans motif et au hasard, ni. par acception de personne qu'il le fait, maispar raison d'utilité et de convenance.
Il est nécessaire de reprendre les choses d'un peu plus haut.Lorsque l'empire des Juifs fut tombé, lorsqu'ayant crucifiéJésus, ils eurent prononcé contre eux-mêmes cette sentenceNous n'avons de roi que César (Jean, XIX, 15), et qu'ils furentdésormais soumis aux Romains, ils ne se gouvernaient plus par leurspropres lois comme auparavant, sans qu'ils fussent aussi assujettis quede nos jours; mais ils étaient au rang d'alliés, ils payaienttribut aux empereurs, et recevaient des gouverneurs choisis par eux. Cependantils usaient de leurs propres lois dans plusieurs occasions, et punissaientleurs coupables suivant leurs anciennes ordonnances. Ce qui prouve qu'ilspayaient tribut aux Romains, c'est que s'étant approchésde Jésus pour le tenter, ils lui firent cette demande : Maître,est-il libre ou non de payer le tribut à César? (Matth. XXII,17.)Jésus-Christ leur ayant fait montrer une pièce de monnaie,leur dit : Rendez à César ce qui est à César,et à Dieu ce qui est à Dieu. Saint Luc dit expressémentque le temple était occupé par des chefs de troupes romaines.Ce sont là des preuves très-fortes que les Juifs étaientsoumis aux Romains. Mais ce qui prouve qu'ils usaient souvent de leurspropres lois, c'est qu'ils ont lapidé Etienne sans le mener devantun tribunal, qu'ils ont fait mourir Jacques, frère du Seigneur,qu'ils ont crucifié Jésus-Christ lui-même, quoiquele juge le déclarât purgé de toute accusation, et luipermît de se retirer. Aussi Pilate se lava-t-il les mains en disant: Je suis innocent du sang de cet homme (Matth. XXVII, 24); et comme ilse vit pressé par les Juifs, il se retira sans prononcer. Les Juifs,de leur propre autorité, le condamnèrent, et firent le reste.Ils ont aussi souvent attaqué saint Paul. Comme donc ils se jugeaienteux-mêmes, il arrivait de là que ceux d'entre eux qui croyaienten Jésus-Christ avaient plus à souffrir que partout ailleurs.Chez les autres peuples, il y avait des tribunaux, des lois, des magistrats;et il n'était pas permis aux Gentils de faire mourir, de lapiderceux d'entre eux qui s'écartaient des usages, ou de leur faire quelqueautre mal, de leur propre autorité; mais si l'on en surprenait quelqu'unà commettre quelque acte de violence contre la volonté desjuges, il était puni lui-même. Les Juifs, au contraire, avaientpour ces sortes de violences illégales une entière licence.Aussi, je le répète, ceux d'entre eux qui avaient embrasséla foi étaient plus persécutés que les chrétiensdes autres nations; ils étaient comme des brebis au milieu des loups,et ils ne trouvaient personne qui vînt à leur secours. LesJuifs battirent souvent de verges saint Paul, comme nous l'apprenons delui-même : J'ai reçu des Juifs, dit-il, en cinq fois différentes,trente-neuf , coups de fouet; j'ai été battu de verges partrois fois; j'ai été lapidé une fois. (II Cor. II,24 et 25.) Et pour preuve que nous ne parlons point par conjecture, écoutezce que saint Paul écrit aux Hébreux : Rappelez en votre mémoireces premiers temps, auxquels, après avoir été éclairéspar la foi, vous avez soutenu de grands combats dans les afflictions quel'on vous a fait souffrir, ayant été d'une part exposésdevant tout le monde aux injures et aux mauvais traitements, et de l'autreayant été compagnons de ceux qui ont enduré de pareilsoutrages; car vous avez vu avec joie tous vos biens pillés, sachantque vous aviez dans les cieux d'autres biens plus excellents et plus durables.(Héb. X, 32, 33 et 34.) Il exhorte ainsi les Thessaloniciens, enles produisant pour exemple : Mes frères, leur dit-il, vous êtesdevenus les imitateurs des Eglises de Dieu, qui ont embrassé lafoi de Jésus-Christ dans la Judée, ayant souffert les mêmespersécutions, de la part de vos concitoyens, que ces Eglises ontsouffertes de la part des Juifs. (I Thess. II, 14.) Ainsi , comme les fidèlesde Jérusalem avaient plus à souffrir que dans toute autreville, qu'on les (148) persécutait sans pitié, qu'on enlevaittous leurs biens, qu'ils étaient pillés partout, chassésde tous les lieux, c'est avec raison que saint Paul excite tous les peuplesà les secourir. C'est ici encore en leur faveur qu'il exhorte lesCorinthiens par ces paroles : Quant aux aumônes qu'on recueille pourles saints, suivez le même ordre que nous avons établi pourles Eglises de Galatie.
3. J'ai prouvé suffisamment quels sont les saints que désignesaint Paul, et pourquoi il s'occupe d'eux avec une attention particulière;il faut montrer maintenant pour quelle raison il parle des Galates; car,pourquoi ne dit-il pas: Quant aux aumônes qu'on recueille pour lessaints, suivez cet ordre : que le premier jour de la semaine chacun devous mette à part chez soi quelque chose, amassant peu àpeu, au lieu de dire: Quant aux aumônes qu'on recueille pour lessaints, suivez le même ordre que nous avons établi pour lesEglises de Galatie ? Pourquoi s'exprime-t-il de la sorte? pourquoi ne parle-t-ilpas d'une ou de deux villes, mais de tout un peuple? c'est pour que lesCorinthiens montrent plus d'ardeur, et que les éloges donnésà d'autres soient pour eux un motif d'émulation.
Ensuite, il leur explique l'ordre qu'il voudrait établir : Quele premier jour de la semaine, dit-il, chacun de vous mette à partchez soi quelque chose, amassant peu à peu ce qu'il pourra, avecl'aide du Seigneur, afin qu'on n'attende pas à mon arrivéeà recueillir les aumônes. Le premier jour de la semaine, c'est-à-direle dimanche, le jour consacré au Seigneur. Et pourquoi a-t-il marquéce jour pour les contributions de chacun? pourquoi n'a-t-il pas dit : ledeuxième jour de la semaine, le troisième, ou le dernier?Ce n'est pas au hasard et sans raison : il voulait tirer du temps mêmeun motif pour les faire contribuer, avec plus d'ardeur, au soulagementdes pauvres. La circonstance du temps fait beaucoup en toute chose. Etque fait, direz-vous, la circonstance du jour pour engager à fairel'aumône? Dans le jour que marque l'Apôtre, on cesse tout travail;le repos rend l'âme plus gaie et plus contente. Mais, ce qu'il ya de plus important, c'est qu'en ce jour nous avons joui d'une infinitéde précieux avantages. C'est en ce jour que la mort a étévaincue, la malédiction détruite, le péchéaboli, les portes de l'enfer brisées, le démon enchaîné,une longue guerre terminée; c'est en ce jour que l'homme a étéréconcilié avec Dieu, que notre race a recouvré sonancienne noblesse, ou plutôt est montée à un rang beaucoupplus sublime; c'est en ce jour que le soleil a vu un prodige merveilleuxl'homme devenu immortel. C'est pour nous rappeler tous ces grands avantages,que saint Paul choisit le jour du Seigneur; il prend ce jour pour appuyerses paroles, et il semble dire à chacun : Pensez, ô homme,de quels biens vous avez été comblé en ce jour, dequels maux vous avez été délivré; ce que vousétiez d'abord, ce que vous êtes devenu ensuite ! Si d'anciensesclaves honorent le jour où ils ont été mis en liberté;si nous honorons le jour de notre naissance; si les uns célèbrentdes festins, si d'autres, plus généreux encore, font desprésents; à plus forte raison devons-nous honorer le jourque l'on peut appeler le jour de la naissance de la nature humaine. Nousétions perdus, et nous avons été retrouvés;nous étions morts, et nous sommes ressuscités; nous étionsennemis, et nous avons été réconciliés. Nousdevons donc honorer ce jour d'une manière spirituelle, non en célébrantdes festins, non en nous livrant aux excès de la bouche et àdes danses peu honnêtes, mais en tirant de la détresse nosfrères indigents. Je ne vous fais pas ces réflexions afinque vous y applaudissiez, mais afin que vous agissiez d'après ceque je vous dis. Croyez que ce n'est pas seulement aux Corinthiens ques'adresse l'Apôtre, mais à chacun de nous et à ceuxqui viendront après nous. Suivons l'ordre établi par saintPaul, et mettons à part, dans le jour du Seigneur, l'argent destinépour le Seigneur. Faisons-nous en une loi et un usage invariable, et nousn'aurons pas besoin d'être animés ni exhortés. Unelongue et ancienne habitude fait plus dans ces sortes de bonnes oeuvresque tous les discours et toutes les exhortations. Si nous nous faisonsune règle de mettre quelque chose à part le dimanche pourle soulagement des pauvres, ce sera pour nous une loi que nous n'oseronsenfreindre, quelque nécessité qui survienne.
Après avoir dit : Le premier jour de la semaine, l'Apôtreajoute : chacun de vous. Je ne parle pas seulement, dit-il, aux riches,mais encore aux pauvres; non-seulement aux personnes libres, mais encoreaux esclaves; non-seulement aux hommes, mais encore aux femmes. Que personnene se dispense de cette bonne rouvre, que personne ne se prive du fruitqu'on peut en recueillir, mais que chacun (149) contribue selon son pouvoir.Non, la pauvreté ne peut être un obstacle à une pareillecontribution. Quelque pauvre que vous soyez, vous n'êtes pas pluspauvre que cette veuve de l'Evangile, qui donna tout ce qu'elle avait.(Luc, XXI, 2.) Quelque pauvre que vous soyez, vous n'êtes pas pluspauvre que cette veuve de Sidonie, qui, ne possédant qu'une poignéede farine, pressée par la faim, n'ayant rien en réserve,se voyant entourée d'enfants, ne se dispensa pas, s'empressa aucontraire de recevoir le prophète. ( III Rois, XVII, 11.)
Mais pourquoi saint Paul a-t-il dit : mette à part chez soi,amassant peu à peu, à la lettre, thésaurisant. Commecelui qui mettait à part aurait pu avoir honte d'offrir une sommemodique, c'est pour cela qu'il dit : Gardez chez vous ce que vous mettezà part, et lorsque vous aurez grossi la somme en mettant àplusieurs reprises, alors venez nous l'offrir. Il se sert du mot thésaurisant,afin de vous apprendre que cette contribution est un revenu, que cettedépense est un trésor, et le plus précieux des trésors.Un trésor terrestre est sujet à être pris, àêtre diminué, perd souvent ceux qui l'acquièrent; untrésor céleste est bien différent : on ne peut leperdre, il ne peut être pris par les voleurs, il est le salut deceux qui le possèdent, il ne diminue pas avec le temps, l'enviene peut nous en dépouiller, il est à l'abri de toute rapine,il procure mille biens à ceux qui l'amassent.
4. Suivons donc le conseil de l'Apôtre, et, selon qu'il nous lerecommande, ayons en réserve dans nos maisons un argent sacré,qui soit comme la sauvegarde de nos fortunes particulières; carde même que l'argent d'un particulier, déposé dansle trésor du prince, participe à la sûreté dece trésor, ainsi l'argent des pauvres, amassé peu àpeu dans votre maison pendant tous les jours consacrés au Seigneur,fera la sûreté du reste; et vous serez vous-même ledispensateur de vos propres fonds, nommé par le bienheureux Paul.Que dis-je? ce que vous aurez amassé d'abord sera pour vous un motifet une occasion d'amasser davantage. Lorsque vous aurez pris une heureusehabitude , vous pourrez vous exciter vous-même sans que personnevous exhorte. Que la maison de chacun devienne donc par là une église,en devenant dépositaire d'un argent sacré, puisqu'une desmarques auxquelles on reconnaît les églises ce sont les trésorsqui en dépendent (1). Tout lieu où est déposél'argent des pauvres est inaccessible aux démons; et cet argentvaut mieux pour garder les maisons et pour les défendre que lestroupes de soldats, que les piques, les boucliers et les épées.
Après avoir marqué le temps et la manière d'amassercet argent, et les personnes qui doivent être chargées decet office, l'Apôtre abandonne la quantité à la volontéde ceux qui contribuent ; car il ne dit pas : Contribuez de tant, pourque le précepte ne soit pas à charge, et que les pauvresne puissent pas se rejeter sur leur impuissance; mais il règle lagrandeur de la contribution sur le pouvoir de ceux qui contribuent : Quechacun de vous, dit-il, mette à part chez soi quelque chose, amassantpeu à peu ce qu'il pourra avec l'aide du Seigneur, annonçant,par ces derniers mots, que le secours du ciel ne manquera pas ; car saintPaul ne cherchait pas seulement à faire secourir les pauvres, maisà les faire secourir avec joie. Il savait que c'est beaucoup moinspour le soulagement de l'indigence, que Dieu a ordonné l'aumône,que pour l'avantage de ceux qui la font. En effet, s'il n'eût penséqu'aux pauvres, il eût simplement ordonné de les soulager,sans recommander de le faire avec joie; mais vous voyez que, dans plusieursendroits, saint Paul insiste sur ce dernier point : Ne donnez pas, dit-ildans une de ses épîtres, ne donnez pas ce que vous avez enviede donner, avec tristesse et comme par force; car Dieu aime celui qui donneavec joie (II Cor. IX, 7) ; non simplement celui qui donne, mais celuiqui donne avec plaisir. Que celui qui fait l'aumône, dit-il ailleurs,la fasse avec simplicité; que celui qui gouverne s'en acquitte avecvigilance; que celui qui exerce les uvres de miséricorde, les exerceavec joie. (Rom. XII, 8.) La nature de l'aumône consiste àdonner avec joie, et à croire qu'on reçoit plus qu'on nedonne. Aussi l'Apôtre emploie-t-il tous les moyens pour allégerle précepte, pour faire contribuer avec plaisir au soulagement dupauvre.
Et voyez en combien de manières il s'est efforcé d'ôterà l'aumône tout son fardeau. Premièrement, il ne faitpas contribuer une ou deux personnes, mais toute la ville; et le mot qu'ilemploie signifie une contribution générale,
1 Chaque église avait un bâtiment qui lui étaitannexé, nommé en grec gazophilakion. On y déposaitles deniers qui devaient être employés au soulagement despauvres.
150
où chacun donne pour sa part. Secondement, il fait valoir ladignité de ceux qui reçoivent; car il ne dit pas : les pauvres,mais les saints. En troisième lieu, il anime par un exemple : Suivezl'ordre, dit-il, que nous avons établi pour les Eglises de Galatie.Ajoutons qu'il marque un temps favorable : Que le premier jour de la semaine,dit-il, chacun de vous mette à part. Cinquièmement, il nefait pas donner toute l'aumône à la fois, mais partiellementet peu à peu; car ce n'est pas la même chose de donner touten un seul jour, ou de distribuer la dépense dans plusieurs intervallesde temps, ce qui empêche qu'on ne s'en aperçoive. Sixièmement,il ne détermine pas la quantité de la somme, mais il s'enrapporte à la volonté de ceux qui donnent, et il déclarequ'ils auront l'aide du Seigneur; car telle est la force du terme dontil fait usage. Il ajoute encore un septième moyen : Afin, dit-il,qu'on n'attende pas à mon arrivée à recueillir lesaumônes. Il excite les fidèles de Corinthe en même tempsqu'il les console, en leur faisant espérer qu'ils ne tarderont pasà le revoir, et en leur fixant le terme où ils le reverront.
Enfin, il emploie un dernier moyen; et quel est ce moyen? Lorsque jeserai arrivé, dit-il, j'enverrai avec des lettres de ma part, ceuxque vous aurez choisis pour porter vos charités à Jérusalem.Que si la chose mérite que j'y aille moi-même, ils m'accompagneront.Voyez combien cette âme sainte et généreuse est modesteet éloignée de tout faste, combien elle est tendre et attentive! Saint Paul se dispense de nommer lui-même, et à son gré,les dispensateurs des aumônes, il en abandonne le choix aux Corinthiens;et loin de regarder comme une injure qu'ils fussent choisis par eux etnon par lui, il jugeait au, contraire peu convenable que faisant eux-mêmesles aumônes, un autre en nommât les dispensateurs. Il leuren laisse donc le choix, annonçant par là sa modestie, enmême temps qu'il éloignait toute ombre de mauvais soupçon.Quoiqu'il fût plus pur que le soleil, et au-dessus de tout soupçondéfavorable, il ne croyait pas pouvoir prendre trop de précautionspour ménager les faibles, et ne donner aucune prise à lacalomnie. C'est pour cela qu'il s'exprime, comme nous avons dit plus haut: Lorsque je serai arrivé, j'enverrai ceux que vous aurez choisispour porter vos charités à Jérusalem. Quoi donc !vous ne faites pas le voyage de Jérusalem, vous ne prenez pas l'argent,vous abandonnez cette fonction à d'autres ! Pour que cette idéene pût pas ralentir leur ardeur, voyez comme il la prévientencore. Il ne dit pas simplement : J'enverrai ceux que vous aurez choisis;mais que dit-il? avec des lettres de ma part. Si je ne les accompagne pasen personne, je serai du moins avec eux par mes lettres, et je les seconderaidans leur ministère.
5. Serions-nous dignes de l'ombre de Paul, serions-nous dignes de dénouersa chaussure, si lorsque cet apôtre, qui jouissait d'une gloire siétendue, a dédaigné de recevoir de la part des fidèlesdes marques de considération, nous sommes fâchés etindignés que les administrateurs de l'argent des pauvres ne soientpas de notre choix, ne soient pas agréés par nous, nous regardonscomme une injure que ceux qui donnent de leurs deniers pour de bonnes oeuvresne nous consultent pas dans la manière de les administrer?
Et voyez comme saint Paul est toujours d'accord avec lui-même,comme il ne se dément point. Le terme qu'il emploie pour exprimerles aumônes des Corinthiens est celui de grâce, annonçantpar là que si ressusciter les morts, chasser les démons,guérir les lépreux, est une oeuvre de la grâce, soulagerla pauvreté et tendre la main à l'indigence l'est beaucoupplus encore. Mais quoique ce soit une grâce, il faut le concoursde notre zèle et de notre ardeur, nous devons y correspondre etnous en rendre dignes par notre volonté propre. Au reste, l'Apôtreconsole les Corinthiens; en chargeant de lettres de sa part les dispensateursde leurs aumônes, et en faisant quelque chose de plus, en promettantde les accompagner dans leur voyage: Que si la chose, dit-il, mériteque j'y aille moi-même, ils m'accompagneront. Considérez encoreici sa prudence. Il ne refuse ni ne promet absolument de les accompagner;mais il abandonne encore ce voyage au choix de ceux qui font les aumônes,il les en laisse les arbitres, en leur faisant entendre que si ces aumônessont assez considérables pour le déterminer, il se mettravolontiers en route. C'est là le sens caché sous ces mots: Que si la chose mérite que j'y aille moi-même. S'il avaitrefusé absolument, ou s'il n'avait promis que d'une manièreéquivoque et douteuse, il eût diminué le courage etralenti l'ardeur des Corinthiens. C'est pour cela qu'il ne leur refuseni ne leur promet absolument, mais qu'il les laisse (151) arbitres de sondépart. Sachant que Paul pourrait porter lui-même leurs aumônes,ils en mettaient à part les deniers avec plus d'ardeur, dans l'espoirque ses mains saintes pourraient en avoir l'administration, et qu'il joindraitses prières à leur sacrifice. Ils pensaient qu'un apôtrechargé du monde entier, et du soin de toutes les Eglises que lesoleil éclaire, ne s'engagerait pas à administrer une sommetrop modique, une somme qui n'en vaudrait point la peine. Mais si les Corinthiens,qui devaient remettre leurs aumônes entre les mains de Paul, pour-les porter à Jérusalem, en amassaient les deniers avec plusde zèle, quelle excuse vous restera-t-il, si vous balancez àfaire l'aumône, lorsque vous devez donner votre argent au Maîtrede Paul, qui le reçoit lui-même par la main des pauvres?
Pénétrés de ces idées, soit que vous deviezdonner aux pauvres en votre nom, ou leur distribuer les deniers d'autrui,ne le faites ni avec lenteur ni avec tristesse, comme si vous portiez atteinteà votre fortune. Le laboureur qui jette tout ce qu'il a de semence,loin d'être fâché et de s'affliger, loin de regardercela comme une perte, le regarde au contraire comme un gain et un revenu, quoique ses espérances soient incertaines; et vous qui semez pourrecueillir des fruits beaucoup plus précieux, vous qui confiez votreargent à Jésus-Christ lui-même, vous différez,vous balancez, vous prétextez le défaut de moyens ! cetteconduite est-elle raisonnable ? Dieu ne pouvait-il pas ordonner àla terre de produire de l'or pur? Celui qui a dit : Que la terre produisede l'herbe verte (Gen. I, 11), et qui l'a montrée aussitôtrevêtue de verdure, pouvait sans doute ordonner à tous lesfleuves et à toutes les fontaines de rouler de l'or. Il ne l'a pasvoulu, il a laissé beaucoup d'hommes dans l'indigence pour leuravantage et pour le vôtre; car la pauvreté est plus propreà la vertu que les richesses, et ce n'est pas une médiocreressource pour ceux qui ont péché que les secours accordésaux indigents.
Dieu a si fort à coeur l'aumône, que lorsqu'il vint dansle monde, revêtu de notre chair et conversant avec les hommes, ilne regarda pas comme une honte, comme indigne de sa majesté, d'administrerlui-même les deniers des pauvres; cependant, lui qui avait crééassez de pains pour nourrir une grande multitude, qui n'avait qu'àordonner pour faire ce qu'il voulait, qui aurait pu produire sur-le-champd'immenses trésors, ne l'a pas voulu; mais il a ordonné àses disciples d'avoir une bourse et de porter ce qu'on y mettait pour ensecourir ceux qui étaient dans le besoin. Aussi, lorsqu'il parlaitobscurément à Judas de sa trahison, les disciples, qui nepouvaient comprendre ses paroles, crurent qu'il lui ordonnait de distribuerquelque argent aux pauvres, parce qu'il avait la bourse (Jean, XIII, 29),et que c'était lui qui portait ce qu'on mettait dedans. Dieu, oui,Dieu a fort à coeur la miséricorde, non-seulement celle qu'ilnous témoigne à nous-mêmes, mais encore celle que nousdevons montrer envers nos semblables. Il nous donne sur l'aumôneune infinité de préceptes dans l'Ancien comme dans le NouveauTestament; il nous commande de signaler notre amour pour les hommes pardes actions, par des paroles , par d'utiles largesses. Moïse en parlefort souvent dans toutes ses lois; les prophètes nous crient, dansla personne de Dieu : Je veux la miséricorde et non le sacrifice.(Osée, VI, 6.) Les apôtres agissent et parlent conformémentà ce principe. Ne négligeons donc pas l'aumône, quiest si utile aux pauvres, et encore plus à nous-mêmes, puisquenous recevons beaucoup plus que nous ne donnons.
6. Ce n'est pas sans motif que je fais maintenant ces réflexions,mais parce que j'en vois plusieurs examiner scrupuleusement les pauvres,s'informer de leur patrie, de leur vie, de leurs moeurs, de leur profession,de l'état de leur corps, leur faire mille reproches, leur demandermille comptes de leur santé. Aussi beaucoup d'entre eux contrefont-ilsdes corps estropiés et impotents, afin de fléchir notre cruautépar les faux dehors d'une infirmité apparente. Il est mal de leurfaire des reproches, même dans la belle saison, quoique cela puissese souffrir; mais pendant le froid le plus rigoureux , se montrer àleur égard un juge si dur et si cruel, ne leur point pardonner derester oisifs, n'est-ce pas le comble de l'inhumanité? Pourquoidonc, dira-t-on, saint Paul donnait-il cette règle aux Thessaloniciens:Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas non plus manger? C'est afinque vous la connaissiez vous-même, cette règle, que vous vousadressiez à vous-même les paroles de l'Apôtre, et nonpas seulement aux pauvres; car les préceptes de saint Paul ne sontpas seulement pour (152) les pauvres, mais encore pour nous. Ce que jevais vous dire est un peu dur, et pourra vous déplaire; je vousle dirai toutefois, puisque je vous le dis pour vous corriger, et non pourvous offenser. Nous reprochons aux pauvres la paresse, vice souvent excusable; et nous, nous avons souvent à nous reprocher bien plus que dela paresse. Mais moi, direz-vous, j'ai un patrimoine. Mais parce que cemisérable est pauvre, et qu'il est né de parents pauvres;qu'il n'a pas eu des ancêtres opulents , doit-il donc périr?je vous le demande. Ne doit-il pas, pour cela même, surtout trouverde la compassion dans le coeur des riches? Vous qui passez tous les joursdans les spectacles, dans des assemblées nuisibles, dans des sociétésd'où l'on ne retire aucun avantage, où l'on se permet milletraits de médisance et de calomnie, vous croyez ne rien faire demal et n'être pas coupable de paresse, et un malheureux qui passetout le jour à pleurer, à gémir, à supplier,à souffrir mille maux, vous le citez à votre tribunal, vousle jugez durement, vous lui demandez mille comptes ! est-ce là,je vous prie, un procédé humain? Ainsi, quand vous dites: Que répondrons-nous à saint Paul? adressez-vous les parolesde l'Apôtre à vous-même, et non pas aux pauvres. D'ailleurs,ne vous contentez pas de lire les menaces de saint Paul , lisez aussi sesparoles indulgentes. Le même apôtre qui dit : Celui qui neveut pas travailler ne doit pas non plus manger, ajoute : Mais vous, mesfrères, ne vous lassez pas de faire le bien. (II Thess. III, 12et 13.)
Mais quel est encore un prétexte spécieux de nos richesimpitoyables? ce sont, disent-ils, des esclaves fugitifs, des vagabonds,des étrangers, qui abandonnent leur patrie, et qui accourent dansnotre ville. Eh quoi, mon frère ! êtes-vous donc fâchéqu'on regarde généralement votre ville comme un port commun,qu'on la préfère à sa ville natale? voulez-vous luiravir cette couronne? Vous devez vous réjouir et triompher de ceque tous les malheureux accourent dans nos bras comme dans un asile commun,de ce qu'ils regardent notre ville comme leur mère et leur protectrice.Ne privez pas votre patrie du plus beau de ses éloges, ne lui enlevezpas une gloire qu'elle tient de ses ancêtres. Dans les premiers joursdu christianisme, lorsque toute la terre était menacée d'unegrande famine, les habitants de notre ville envoyèrent une grandesomme d'argent, par les mains de Barnabé et de Paul, aux fidèlesde Jérusalem (Act. 11, 30), à ceux mêmes dont nousavons tant parlé dans ce discours. Serions-nous donc excusables,si, lorsque nos ancêtres secouraient de leurs deniers des hommeséloignés de leur pays, et qu'ils allaient les chercher eux-mêmes,nous repoussions des misérables qui accourent à nous d'ailleurs,nous leur demandions un compte rigoureux; et cela, sachant que nous sommescoupables de mille crimes, et que si Dieu nous examinait avec la mêmerigueur que nous examinons les pauvres , nous n'obtiendrions aucune indulgence,aucune pitié. Vous serez jugés, dit l'Evangile, selon quevous aurez jugé les autres. (Matt. VII, 2.) Soyez donc humains etdoux envers votre semblable, pardonnez-lui beaucoup de fautes, ayez compassionde lui, afin .qu'on ait pour vous les mêmes égards. Pourquoivous créer à vous-mêmes des embarras? pourquoi vousinquiéter vous-mêmes. Si Dieu vous eût ordonnéd'examiner la vie de vos frères, de rechercher leurs moeurs, deleur demander des comptes, plusieurs n'auraient-ils pas étémécontents? n'auraient-ils pas dit : Assurément Dieu nousa chargés d'une fonction fort disgracieuse et très-difficile?Pouvons-nous parvenir à connaître la vie des autres? Pouvons-noussavoir les fautes que tel et tel a commises? Plusieurs n'auraient-ils pastenu ces discours et d'autres semblables? Et lorsque Dieu nous dispensede ces recherches pénibles , lorsqu'il promet de nous donner unerécompense abondante, soit que ceux que nous soulagions soient bonsou méchants, nous nous formons à nous-mêmes des embarras.Et qu'est-ce qui prouve, direz-vous, que nous recevrons toujours notrerécompense, soit que ceux à qui nous donnons soient bonsou méchants? Ce sont les paroles mêmes du Fils de Dieu : Priez,dit-il, pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afinque vous soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux,qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, quifait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. (Matth. V, 44 et 45.)Suivez donc l'exemple de votre Seigneur et de votre Maître. Quoiqu'uneinfinité d'hommes le blasphèment, quoiqu'une infinitéd'hommes se livrent à la fornication, aux vols, aux rapines, soientsouillés de vices et de crimes, il ne cesse de les combler de biens,il verse sur eux des rayons bienfaisants, des pluies fécondes, tousles fruits de la terre, (153), il leur donne mille marques de sa bontéet de son amour. De même vous, lorsque vous trouvez l'occasion d'exercerla miséricorde et de signaler votre bienfaisance, secourez le pauvredans ses besoins, apaisez sa faim, délivrez-le de son affliction,n'examinez rien davantage. Si nous voulons rechercher la vie des malheureux,nous n'en soulagerons aucun; arrêtés sans cesse par des inquiétudesdéplacées, par des recherches hors de saison, nous ne produironsaucun fruit de miséricorde , nous ne secourrons personne, et nousnous fatiguerons en vain. Je vous exhorte donc à renoncer àdes peines inutiles, à des soins superflus, à soulager tousceux qui sont dans la détresse, et à leur procurer d'abondantssecours, afin que, dans les jours de la justice, nous éprouvionsl'indulgence et la miséricorde de Dieu, par la grâce et labonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient auPère et à l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur, l'empire,maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE SUR LA FÉLICITÉ DE LA VIE FUTURE et surle néant de la vie présente (1).
1. La chaleur est excessive, les rayons du soleil sont brûlants;mais votre ardeur à entendre nos instructions n'en est pas ralentie.Tel est l'auditeur vigilant et attentif; fortifié par son amourpour la parole sainte, il supporte tout aisément pour satisfairecette passion noble et spirituelle. Rien n'est capable de l'arrêterni les excès de la chaleur, ni les embarras des affaires, ni tousles soins de la vie présente; tandis que l'auditeur négligentet lâche ne peut être animé ni par la douceur de latempérature, ni par la tranquillité du loisir, ni par lasécurité d'un état paisible. Vous, mes frères,vous êtes bien différents. Aussi je vous préfèreà tous les habitants d'Antioche; je vous regarde comme la partieprincipale de cette ville célèbre : votre ardeur et votrevigilance sont toujours les mêmes, et vous suivez attentivement toutesnos instructions. Ce temple est pour moi plus auguste que les palais desprinces. Les faveurs qu'on accorde dans ces palais, quelles qu'elles puissentêtre, se terminent avec la vie , elles sont sujettes à millerévolutions. Ici, au contraire, on jouit
1 Traduction d'Auger, revue.
de la plus grande sûreté; les honneurs sont à l'abride tout changement , les pouvoirs ne finissent jamais, et loin d'êtreinterrompus par le trépas, c'est alors qu'ils sont plus assurés.
Ne me parlez point d'un homme porté sur un char magnifique, avecune contenance fière, environné de gardes, et précédéd'un héraut dont la voix le proclame et l'annonce : ce n'est pasà ces marques que je reconnais le prince, mais à l'étatde son âme. S'il commande à ses passions , s'il triomphe deses vices, s'il se rend maître de sa cupidité, s'il règleses désirs, s'il n'est pas consumé par l'envie, s'il n'estpas entraîné par la folle passion d'une vaine gloire, s'ilne redoute pas la pauvreté, s'il n'appréhende pas de reversfâcheux, si cette appréhension ne le glace pas d'épouvante: c'est à ces marques que je reconnais le prince, c'est làla vraie principauté. Si, commandant aux hommes, il obéità ses passions, je prétends qu'il est le plus esclave detous les esclaves. Et comme celui qui est dévoré par unefièvre intérieure, quoique rien ne paraisse au dehors, etque la plupart ne (155) s'en aperçoivent pas, est déclarépar les médecins attaqué d'une fièvre dangereuse;de même celui dont l'âme est asservie à ses passions,quoique tout au dehors annonce le contraire, je le déclare esclave,parce qu'il est dominé intérieurement par la tyrannie deses mauvais désirs ; je le déclare malade, parce qu'il estbrûlé intérieurement par la fièvre des vices.Celui qui a secoué le joug des passions, que ses mauvais désirsne dominent pas, qui n'éprouve pas une crainte déraisonnablede la pauvreté, de l'infamie, de tout ce qu'on regarde comme tristedans le monde, fût-il revêtu de haillons, habitât-ilune prison, fût-il chargé de chaînes, est à mesyeux le plus libre de tous les hommes libres, le plus prince de tous lesprinces. Les pouvoirs de cet empire ne s'achètent pas à prixd'or : ils ne sont exposés ni aux invectives d'un accusateur, niaux attaques de l'envie, ni aux artifices de l'intrigue. Placéscomme dans l'asile inviolable d'une philosophie sainte, ils sont stableset permanents, ne cèdent à aucune révolution, ni àla mort même. C'est ce qu'attestent les martyrs, dont les corps sontréduits en cendre, et dont le pouvoir augmente tous les jours, chasseles démons, dissipe les maladies, excite le zèle des villes,appelle ici les peuples. Ce pouvoir a une telle force, même aprèsla mort des saints, que tous accourent en foule, non contraints par lanécessité , mais entraînés par une ardeur quele temps ne peut ralentir.
2. Vous le voyez, ce n'est pas à tort que j'ai annoncéce temple comme plus auguste que les palais des princes. Les faveurs qu'onobtient dans ces palais ressemblent aux feuilles qui sèchent etaux ombres qui passent : les grâces qu'on reçoit ici sontplus fermes que le diamant, puisqu'elles sont immortelles, immuables, qu'ellesne cèdent à aucune révolution, qu'elles viennent d'elles-mêmesà ceux qui les désirent, qu'elles ne sont pas sujettes àêtre disputées, ni attaquées en justice, ni calomniées.Les avantages temporels trouvent une foule d'envieux; plus les avantagesspirituels s'étendent sur un grand nombre de personnes, plus ilsse multiplient et deviennent précieux. Vous pouvez vous en convaincreparle discours même que je vous adresse. Si je l'avais retenu audedans de moi-même, je n'en aurais été que plus pauvre;en le répandant sur tous ceux qui m'écoutent, comme une bonnesemence dans une bonne terre, je multiplie mes biens, j'augmente mes richesses, en même temps que je vous rends plus riches : cette profusion m'enrichitloin de m'appauvrir. C'est tout le contraire pour l'or : si j'en ai unegrande quantité en réserve, et que je veuille en faire partà tous, ce partage diminuera ma possession, et je ne conserveraiplus mon ancienne opulence.
3. Puis donc que les avantages spirituels ont une si grande supériorité,puisqu'ils se communiquent si facilement à tous ceux qui veulentles recevoir, recherchons-les avec ardeur, cessons de poursuivre des ombres,des précipices, des écueils. C'est afin d'augmenter notreardeur pour les avantages spirituels que Dieu a fait les avantages temporelsde nature à expirer avant la mort de celui qui les possède.Je m'explique. Ce n'est pas lorsque l'homme meurt que ces avantages meurentavec lui; mais ils se flétrissent et disparaissent entièrementlorsqu'il vit encore, afin que l'expérience lui apprenne que, parleur nature, ils sont plus fragiles que le verre, plus fugitifs que l'ombre,et que cette connaissance le guérisse de la fureur qui lui faitdésirer et embrasser des objets qui lui échappent. Par exemple,les richesses abandonnent souvent le riche avant sa mort. La jeunesse n'attendpoint notre trépas, elle nous quitte au milieu de la route pourfaire place à la triste vieillesse. La beauté expire du vivantmême de la femme qui en est si fière, et à ses traitsagréables succèdent des traits difformes. Il en est de mêmede la gloire, de la puissance, des honneurs, qui sont passagers, et plusmortels que les hommes qui les possèdent. On voit périr tousles jours des biens présents comme on voit mourir des corps. Or,cela arrive afin que nous nous attachions uniquement aux biens futurs,que nous soupirions après leur jouissance, et que, marchant surla terre, nous vivions dans le ciel par le désir.
Dieu a fait deux vies différentes entre elles, l'une présente,l'autre future; l'une visible, l'autre invisible ; l'une sensible, l'autrespirituelle; l'une dont on jouit réellement, l'autre dont on nejouit que par la foi ; l'une qui est entre nos mains , l'autre qui n'estqu'en espérance; l'une est la carrière, l'autre le prix;il a donné à l'une les combats et les travaux, il a réservépour l'autre les couronnes et les récompenses; l'une est la mer,l'autre le port; l'une est courte, l'autre immortelle. Ainsi , comme beaucoupd'hommes préféraient les (156) choses sensibles aux chosesspirituelles, il a rendu celles-là fragiles et passagères,afin de nous éloigner des choses présentes et de nous attacherfortement à l'amour des biens futurs. Ensuite, comme les chosesinvisibles et spirituelles n'existaient que par la foi et en espérance, que fait- il? Se revêtant de notre chair , et accomplissant sesdesseins admirables, il paraît dans le monde, nous met sous les yeuxles choses futures, et par là confirme dans la foi les esprits lesplus grossiers. En effet, comme il nous apportait une vie angélique,qu'il faisait le ciel de la terre, qu'il donnait des préceptes quidevaient égaler aux puissances incorporelles ceux qui les pratiqueraient,que des hommes il faisait des anges, qu'il les appelait à des espérancescélestes, qu'il multipliait leurs combats, qu'il leur ordonnaitde prendre un essor plus sublime, de s'élever jusqu'au plus hautdes cieux, de s'armer et de combattre contre toute la troupe des espritsimpurs, d'étouffer le tumulte des passions , de porter un corpset de le mortifier, d'être revêtu d'une chair et d'êtrel'égal des puissances spirituelles comme il donnait, dis-je, cespréceptes, que fait-il? comment rend-il le combat plus aisé?Ou plutôt, si vous le trouvez bon, parlons d'abord de la grandeurdes préceptes; voyons comment il nous fait prendre notre essor enhaut, comment il nous a ordonné presque de nous dépouillerde la nature humaine pour nous transporter dans le ciel.
4. La loi ordonnait de prendre oeil pour oeil. Si quelqu'un, dit Jésus-Christ,vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche. (Matth.V, 39.) Il ne nous dit pas seulement: Supportez l'injure avec douceur etavec courage; mais Que votre modération aille plus loin, préparez-vousà souffrir plus encore qu'on ne veut vous faire souffrir, opposezun excès de modération à un excès d'injure,afin que celui qui vous insulte, respectant votre extrême douceur,soit touché et se retire. Priez, dit le même Jésus,pour ceux qui vous calomnient, priez pour vos ennemis, faites du bien àceux qui vous haïssent. (Matth. V, 44.) Et lorsqu'il conseille lavirginité : Que celui, dit-il, qui peut comprendre ceci, le comprenne.(Matth. XIX , 12.) Comme après la désobéissance d'Adam,la virginité s'était enfuie du paradis terrestre, et avaitquitté le monde où nous vivons, Jésus-Christ l'a ramenée,après un long bannissement, dans son ancienne patrie, dont elleétait exilée. Dès son entrée dans le monde,honorant la virginité et changeant les lois de la nature, il estné d'une femme qui est demeurée vierge en devenant sa mère.Ainsi , comme en venant sur la terre il nous donnait ces précepteset qu'il rendait notre vie sublime, il nous offrait une récompensequi répondait à nos travaux, qui même leur étaitbien supérieure. Mais cette récompense-là mêmeétait invisible, elle n'existait qu'en espérance, par lafoi, et dans l'attente des choses futures. Puis donc que les préceptesétaient relevés et pénibles , que les prix et lescouronnes n'existaient que par la foi , voyez comment il procède,comment il rend la lutte aisée et les combats faciles.
5. Comment procède-t-il donc ? Il emploie deux moyens. Le premier,c'est de pratiquer lui-même ce qu'il ordonne; le second, c'est denous montrer lui-même les récompenses et de nous les mettresous les yeux. Dans ses paroles il offre le précepte et la récompense.Voici le précepte : Priez pour ceux qui vous calomnient et qui vouspersécutent; voici la récompense : afin, que vous soyez lesenfants de votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V, 44 et 45.)Et encore : Vous êtes heureux lorsque les hommes vous chargerontde malédictions, qu'ils vous persécuteront, qu'ils dirontfaussement toute sorte de mal contre vous. Réjouissez-vous alorset tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense vous estréservée dans les cieux. (Matth. V, 11 et 12.) Vous voyezencore ici le précepte et la récompense. Il ordonne le travail,et il prépare lui-même le salaire. Celui, dit-il encore, quiabandonnera sa maison, ses frères et ses surs, voilà leprécepte , recevra le centuple et possédera la vie éternelle(Matth. XIX, 29), voilà le prix et la couronne. Ainsi, je lérépète, comme les préceptes étaient relevés,et que les récompenses n'étaient pas visibles , que fait-il? Il nous montre lui-même les préceptes en exécution,et il nous met les couronnes sous les ,yeux. Et comme celui à quion ordonne de marcher dans une route non battue, s'il voit quelqu'un marcherdevant lui, entreprend plus aisément la chose et l'exécuteavec plus d'ardeur : de même, dans les préceptes, quand nousnous voyons précédés, nous marchons facilement. Afindonc que notre faiblesse suivît avec moins de peine, Jésus-Christ,se revêtant de notre (157) chair et de notre nature, a marchélui-même dans la route, et nous a montré les préceptesen exécution. Ce précepte : Si quelqu'un vous frappe surla joue droite, présentez-lui la gauche, il l'a exécutélui-même, quand il fut frappé par un serviteur du grand prêtre.Sans entreprendre de se venger, il se contenta de répondre avecdouceur : Si j'ai mal parlé, faites voir le mal que j'ai dit; sij'ai bien parlé , pourquoi me frappez-vous ? (Jean, XVIII, 23.)Vous voyez une patience incroyable, une humilité merveilleuse. Ilétait frappé non par un homme libre, mais par un vil et méprisableesclave; et il répond avec une modération extrême.C'est ainsi que son Père disait aux Juifs: Mon peuple, que vousai-je fait? en quoi vous ai-je affligé? quelle peine vous ai-jecausée? répondez-moi. (Mich. VI, 3.) Jésus-Christdit lui-même . Faites voir le mal que j'ai pu dire. Son Pèreavait dit : Répondez-moi. Jésus-Christ dit lui-même:Pourquoi me frappez-vous? Son Père avait dit : En quoi vous ai-jeaffligé? quelle peine vous ai-je causée? Et lorsqu'il enseignela pauvreté, voyez comme il la montre lui-même dans sa personne: Les renards, dit-il, ont des tanières, et les oiseaux du cielont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête.(Matth. VIII, 20.) Vous voyez son extrême pauvreté : il n'avaitni maison, ni table, ni siège, rien en un mot. Il nous enseignaità écouter patiemment les injures; et il nous a donnél'exemple de cette patience. Lorsque les Juifs l'appelaient possédédu démon et samaritain, il pouvait les punir de leur insolence etles faire périr; mais il ne leur faisait que du bien, il chassaitleurs démons. Priez pour ceux qui vous calomnient, nous dit-il;et il l'a fait sur la croix. Lorsque les Juifs l'eurent crucifié,il disait à son Père du haut de la croix où ils l'avaientattaché : Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font.Il faisait cette prière, non qu'il ne pût leur pardonner lui-même,mais il voulait nous apprendre à prier pour nos ennemis. Comme ilvoulait nous instruire par des actions, encore plus que par des paroles,voilà pourquoi il a ajouté une prière. Que les hérétiquesn'abusent donc point de paroles qui annoncent sa bonté pour le taxerde faiblesse; car c'est le même qui a dit: Or, afin que vous sachiezque le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés.(Matth. IX, 6.) Mais comme il voulait nous instruire, je le répète,et que celui qui instruit offre son propre exemple sans se borner àdes discours, c'est pour cela qu'il a ajouté une prière.C'est ainsi qu'il a lavé les pieds de ses disciples, non qu'il fûtmoindre qu'aucun d'eux, mais quoiqu'il fût leur Seigneur et leurMaître; il s'est abaissé à cette humble fonction, afinde leur enseigner l'humilité. C'est pour cela encore qu'il leurdisait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. (Matth. XI,29.)
6. Voyons maintenant comment ce même Dieu nous offre et nous metsous les yeux les prix et les récompenses. Il nous a promis la résurrectiondes corps, l'incorruptibilité, l'enlèvement au milieu desnues et des airs pour aller au-devant de lui; et c'est ce qu'il nous amontré par des effets. Comment cela ? Il est ressuscité aprèssa mort, et il a conversé pendant quarante jours avec ses disciples,afin qu'ils fussent bien assurés quels doivent être nos corpsaprès la résurrection. Il nous dit parla bouche de son Apôtre: Nous serons enlevés dans les nues pour aller à la rencontredu Seigneur au milieu des airs (I Thess. IV, 16) ; et c'est ce qu'il nousa encore montré dans sa personne. Lorsqu'après sa résurrectionil devait monter dans le ciel, il s'éleva, en présence deses disciples, et il entra dans une nuée qui le déroba àleurs yeux; les disciples étaient frappés d'étonnementen le voyant monter dans le ciel. (Act. I, 9.) Notre corps, comme tiréde la même masse que celui de Jésus-Christ, participera àla même gloire; les membres seront tels que la tête, et lafin telle que le commencement. C'est ce que saint Paul exprime plus clairementpar ces mots : Il transformera notre corps, tout vil et abject qu'il est,afin de le rendre conforme à son corps glorieux. (Philip. III, 21.)Or, s'il est conforme à celui de Jésus-Christ , il prendrala même route , et il s'élèvera de même dansles nues. Attendez-vous donc aussi au même avantage dans la résurrection.Comme le nom de royaume céleste était obscur pour ceux àqui on le prononçait, c'est pour cela que Jésus-Christ, setransportant sur une montagne, se transfigura en présence de sesdisciples, qu'il leur fit voir un échantillon de la gloire future,et comme une image imparfaite de ce que seraient un jour nos corps. Danssa transfiguration, il se montra avec ses habits, ce qui ne sera pas dansla résurrection de nos corps. Ils n'auront besoin ni de vêtement,ni de toit, ni d'abri, en un mot, (158) d'aucune des commoditésque nous leur procurons. En effet, si, avant son péché, Adamne rougissait pas d'être nu, parce qu'il était revêtude gloire; à plus forte raison nos corps n'auront-ils besoin derien lorsqu'ils seront élevés à un état beaucoupplus parfait. Aussi Jésus-Christ en ressuscitant a-t-il laisséses habits dans le tombeau, et a-t-il élevé dans les cieuxson corps qui n'était revêtu que d'une gloire ineffable, etd'une splendeur immortelle.
Pénétrés de ces idées, mes très-chersfrères, instruits par les oreilles et par les peux, par ce qu'onnous a dit et par ce que nous avons vu, menons une telle vie sur la terre,que, transportés un jour dans les nues, nous vivions éternellementavec Jésus-Christ, sauvés par sa grâce et jouissantdes biens futurs. Puissions-nous tous obtenir ces avantages en Jésus-ChristNotre-Seigneur, avec qui soient, au Père et à l'Esprit-Saint,la gloire, l'honneur, l'empire, l'adoration, maintenant et toujours, danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE SUR LE PROPHÈTE ÉLIE Sur la Veuve et surl'Aumône.
1. Dans ces jours qui étaient, pour nous tous, des jours de jeûne,j'ai souvent pensé à vous parler de l'aumône; le soirarrivait, qui interrompait notre entretien. C'était sans doute uneffet de la sagesse de Dieu qui, recherchant notre avantage, différaitjusqu'à cette heure nos exhortations sur ce sujet. Dieu ne voulaitpas que la taule de l'aumône vous fût servie pendant que vousétiez divisés dans l'église. Ce n'est pas que nousayons aujourd'hui quelque chose de bien relevé, de magnifique àvous dire, mais c'est que l'aumône est une vertu tout à faitrelevée et magnifique; elle nous constitue dans l'intimitéde Dieu; c'est une reine qui nous prend par la main et nous conduit, entoute confiance, dans les demeures du ciel, qui lui sont familières.Elle se montre les puissances qui font la garde aux portes célestesvoient que c'est l'aumône qui entre; aussitôt, par égardpour l'aumône, elles font, même aux autres vertus, mille honneurs,en leur ouvrant les portes. Mais, si elles les voient venir sans l'aumône,elles ferment les portes; c'est ce que nous démontre l'exemple deces vierges qui ne furent pas admises dans la chambre de l'épouxsacré, parce qu'elles n'avaient pas toujours de l'huile dans leurlampe. (Math. XXV.) Remarquez bien ici la différence: l'aumônesans la virginité, introduit ses nourrissons dans le ciel; la virginitésans l'aumône n'a point ce pouvoir. Donc, puisque telle est la puissancede cette vertu, appliquons-nous, de toutes nos forces, à écouterles discours qui la recommandent. La meilleure recommandation et la pluscourte sera de vous conduire auprès de la veuve de Sarepta, chezles Sidoniens. Ceux qui instruisent par leurs oeuvres sont des maîtresbeaucoup plus dignes de confiance que ceux qui se réduisent àdes conseils en paroles. C'est pourquoi la veuve dont je vous parle serapour nous enseigner l'aumône, le meilleur de tous les docteurs. Pournous, c'est par nos discours que nous vous exhortons; mais la veuve aura,de plus, le droit de vous instruire par ses oeuvres ; elle vous montreraaussi une compagne, douée comme elle, de la même vertu; car,il y a deux veuves: l'une, dans le Nouveau Testament, celle qui donna deuxpetites pièces de monnaie, l'autre dans l'Ancien ! qui méritade recevoir le prophète. (160) Toutes les deux parvinrent àla même sagesse, montrèrent la même douceur charitable,et, par la conformité de leurs bonnes oeuvres, nous ont manifestél'affinité des deux Testaments. Vous connaissez, au milieu des ports,ces tours, élevées à une grande hauteur, qu'on appelledes phares, portant une lumière qui brille toute la nuit sans s'éteindre;les marins errant en pleine mer, guidés par cette flamme éclatante,arrivent jusqu'au port, où ils trouvent la sécurité.Ces deux veuves par leur sérénité, furent deux portsqu'éclairait, dans les ténèbres les plus épaissesde la nuit, la lumière de leur âme généreuse.Car la vie de l'homme ressemble à la nuit, comme dit le bienheureuxPaul : La nuit est déjà fort avancée et le jour s'approche.(Rom. XIII, 12.) Il en est qui, dans la nuit profonde, s'égarentsur la mer de l'avarice; ils sont près d'être engloutis; cesveuves les invitent à venir goûter leur sérénitétranquille, elles portent la flamme de la charité, qui brille toujours;elles conservent, elles ne laissent pas s'éteindre la lumièrede l'aumône.
2. La veuve du Nouveau Testament nous occupera dans une autre occasion;aujourd'hui, c'est de la veuve de l'Ancien Testament que nous voulons vousparler. Tant qu'on célébrera cette veuve, on tressera aussipour l'autre la couronne de louanges ; comme leurs bonnes oeuvres se ressemblent,elles se partagent aussi nos éloges. Donc, autrefois surgit unegrande famine ; ce n'est pas que la terré fatiguée refusâtses productions, mais les péchés des hommes écartaientle présent de Dieu. Donc, autrefois surgit une grande famine, plustriste, plus difficile à supporter que toutes les famines. Cettefamine-là, c'était le grand Elie qui l'avait amenée,comme on fait venir son serviteur, comme on fait venir un bourreau, pourchâtier les serviteurs qui outrageaient le Maître commun. N'hésitonspas à dire que ce furent les péchés des Juifs quiappelèrent cette famine. Ce fut la bouche du prophète quila produisit: Vive, dit-il, le Seigneur Dieu! il ne tombera de pluie quepar ma bouche. (III Rois, XVII, 1.) Donc, le fléau ne se pouvaitsupporter, car cette voix terrible du prophète, non-seulement frappala terre de stérilité, mais fit rebrousser les fleuves etdessécha tous les torrents. Et, de même qu'une fièvreardente, brûlante, qui tombe sur le corps, n'en dessèche passeulement la surface, mais le pénètre profondémentet brûle les os; de même la sécheresse alors ne brûlaitpas seulement la surface de la terre, mais descendait dans ses profondeurs,et tarissait, dans ses entrailles, tous les éléments liquides.
Donc, quelles paroles Dieu adressa-t-il au prophète? Allez àSarepta, chez les Sidoniens; là, je commanderai à une ventede vous nourrir. (Ibid. IX.) Qu'est-ce que cela veut dire? N'a-t-il doncreçu dans sa patrie, nulle part, des preuves de bonté? Vousl'envoyez dans une contrée étrangère, auprèsd'une veuve? Si elle était dans l'opulence, si elle étaittrès-riche, si c'était l'épouse d'un roi, si elleavait des magasins remplis de l'abondance des fruits de la terre, làmême alors, la crainte de la famine ne rendrait-elle pas sa volontéplus stérile que la terre elle-même? Pour que le prophètene pût pas adresser à Dieu de telles paroles, ou seulementles penser, le Seigneur le nourrit d'abord par l'entremise des corbeaux.(Ibid. VI.) C'était presque lui dire : Si j'ai pu faire que desêtres sans raison exerçassent envers vous l'hospitalité,sans doute il me sera bien plus facile encore d'y porter des créaturesqui ont reçu la raison en partage.
3. Voilà pourquoi la veuve ne vient qu'après les corbeaux.Et il fallait voir ce prophète à la merci d'une faible femme;cette âme qui s'élevait jusqu'au ciel, cette âme divine,ce généreux, ce sublime Elie, comme un vagabond, comme unmendiant, arrivant aux portes de la veuve; et cette bouche, qui avait ferméle ciel, faisait entendre les paroles de ceux qui mendient : donnez-moidu pain, donnez-moi de l'eau. C'est pour vous apprendre qu'il n'y a riend'affectueux, de bon, de charitable comme la maison d'une veuve, commeun abri rempli par la pauvreté, d'où est bannie la richesse,et tous les vices que la richesse enfante. Ce séjour étaitpur; vicie de tout tumulte , plein de la perfection de la sagesse, plustranquille que le port le plus paisible. Voilà les demeures faitespour les âmes des saints.
Donc, le prophète se dirigeait vers cette veuve, dont l'exempleallait confondre les Juifs, à qui les étrangers étaientodieux; il se dirigeait vers cette veuve, enseignant à tous combienles Juifs méritaient leur punition. Car lorsque Dieu doit punir,il ne se contente pas d'envoyer le châtiment, il ne lui suffit pasde son suffrage particulier; il s'excuse aussi, par (161) des faits réels,aux yeux des hommes , comme si, devant un tribunal, il discutait publiquementles soupçons dont le vulgaire le poursuit. Et de même queles juges qui vont prononcer le dernier supplice, assis sur leur tribunal,d'où ils dominent la foule, ordonnent d'ouvrir les tentures, delever les rideaux, rassemblent auprès d'eux la cité toutentière , ils sont ainsi sur un théâtre public, etils jugent, et sous les yeux de tous, qui les voient et qui les entendent,ils interrogent, celui qui est en cause; ils font lire les actes, les piècesoù sont relatés les crimes commis par l'accusé ; ilsfont. en sorte que l'accusé s'accuse lui-même, et enfin ilsportent, leur sentence; de même Dieu, comme assis au tribunal sublimede la prédication de l'Écriture qu'il préside, ordonneà l'univers de se rassembler autour de lui , sous les yeux de tous,qui écoutent; il institue l'enquête et l'examen des péchés; il ne fait lire ni actes, ni pièces; il n'expose pas des tablettesau milieu de l'assemblée : ce sont les péchés mêmesdes coupables qu'il expose à la contemplation des jeux.
4. Au moment de lancer ses foudres vengeresses contre les habitantsde Sodome ; au moment d'exterminer villes et peuples sous cette flammeterrible, déluge étrange, inouï, beaucoup plus épouvantableque le premier, effrayante inondation, la première et la seule qu'aitjamais vue le soleil; avant d'infliger un châtiment de ce genre ilrévéla les fautes des coupables qu'il allait punir; il neles révéla pas, comme je l'ai dit, en faisant lire des tablettes; il fit comparaître en public les crimes des méchants. (Gen.XIX.) Voilà pourquoi, il envoya ses anges; ce n'était paspour faire sortir Lotir; il voulait montrer aux yeux la dépravationdes gens de Sodome, et c'est ce qui arriva. Quand Loth eut reçules voyageurs, la maison où s'exerçait l'hospitalitéfut assiégée par tous; ils étaient là, toutautour, en cercle, et le général qui commandait ce siège,c'était l'amour infâme, l'abominable désir d'un commercecontraire à la loi de Dieu; passion effrénée qui neconnaissait plus les bornes de l'âge et de la nature. Les jeunesgens n'étaient pas seuls à entourer la maison : on vit veniraussi des vieillards; les cheveux blancs ne calmèrent pas cetterage; la vieillesse n'éteignit pas cette flamme insensée;on put voir, dans le port même, le naufrage; dans un coeur de vieillard,un détestable désir, et cette abominable passion ne s'arrêtapas là. Loth eut beau promettre de leur livrer ses filles, ils nese retiraient pas, ils s'obstinaient, ils disaient qu'ils ne s'en iraientpas tant qu'on ne livrerait pas ces hommes à leur brutalité, et ils menaçaient des plus grands malheurs, celui qui leur avaitpromis de leur abandonner ses filles, afin de ne pas manquer, envers seshôtes, aux égards de l'hospitalité. Voyez-vous commele Seigneur a montré par tous ces faits réels, la corruptiondes gens de Sodome, avant de leur faire subir le châtiment? C'estpour qu'à l'aspect du supplice qui les frappe, la grandeur du désastrene brise pas votre coeur ; c'est afin que vous ne vous mettiez pas de leurcôté, pour accuser Dieu, mais, du côté de Dieu,pour les condamner, parce qu'il a pris soin de montrer d'abord toute leurcorruption , parce qu'il nous a enlevé tout sujet de miséricorde,parce qu'il a supprimé en nous toute compassion, toute pitiépour eux. C'est ce qu'il fait en ce moment à l'égard du prophète.Dieu ne veut pas que la famine qui consume les Juifs soit pour vous unsujet de douleur; il vous montre leur barbarie, leur cruauté, leurdureté envers les voyageurs. En effet, non-seulement ils n'accueillirentpas le prophète , mais ils menacèrent de le tuer, ce quirésulte des paroles de Dieu même. En effet, il ne dit passeulement à son prophète : Retirez-vous ! mais il ajoute: Cachez-vous. ( III Rois, XVII, 3.) Il ne vous suffit pas de fuir, poursauver votre vie, il faut, de plus, vous cacher avec le plus grand soin,parce que c'est le peuple juif, peuple altéré du sang desprophètes, et qui s'entend à égorger les saints; ila toujours les mains rouges du sang des prophètes; voilàpourquoi Dieu, l'envoyant hors de la Judée, lui dit: Allez et cachez-vous;mais quand il l'envoie vers la veuve: Je lui ai, dit-il, commandé.Voyez-vous comme il lui conseille de prendre beaucoup de précautionsdans sa fuite, comme il lui ordonne, quand il entrera dans l'asile qu'illui indique, de se montrer plein de confiance et de sécurité?
5. Ce n'est pas tout; Dieu aune autre pensée encore, quand ilenvoie ce prophète à la veuve. Plus tard, on devait voirle Christ, après tant d'incomparables bienfaits dont il avait comblé1a Judée, après tant et tant de morts ressuscitéspar lui, après tous ces aveugles auxquels il avait rendu la lumière;après ces lépreux purifiés; après ces démonschassés; après cet (162) admirable enseignement qui sauve,tourmenté par ceux à qui il avait fait tant de bien; honorépar les Gentils qui n'avaient rien vu, qui n'avaient rien entendu. Il yavait là un sujet d'étonnement, de doute, d'incrédulité.Voilà pourquoi, bien avant le temps, le Seigneur nous montre, parses serviteurs, la perversité des Juifs, l'affabilité, ladouceur des Gentils. Voyez l'exemple de Joseph ! ceux à qui lui-mêmevenait distribuer des vivres entreprirent de le tuer; au contraire, unbarbare l'éleva au faîte des honneurs. Voyez Moïse comblésde ses bienfaits, les Juifs le chassent; un barbare, Jothor, lui donnel'hospitalité, lui fait un accueil affectueux. Voyez David, queSaül chassa, après qu'il eut tranché la tête deGoliath, et délivré Saül, et la cité tout entièrede mille pressants dangers : au contraire, Anchus, un roi barbare, accueillitDavid et le combla d'honneurs. De même, ici encore, Elie chassépar les Juifs est accueilli par une veuve. Donc, lorsque vous verrez leChrist repoussé par eux, accueilli par les nations, rappelez-vousles figures qui présagent dans le passé, l'avenir, et nevous étonnez pas d'une vérité qui se manifeste elle-même.Vous avez aujourd'hui entendu la parole du Christ qui vous fait entrevoircet événement. Dans ses entretiens avec ces Juifs, irritéscontre lui, il leur disait : Il y avait beaucoup de veuves au temps d'Elie.Elie ne fut envoyé chez aucune d'elles, mais chez une veuve de Sarepta,dans le pays des Sidoniens. (Luc, IV, 25.) Mais, peut-être demandera-t-on,voilà un homme qui a montré pour la gloire de Dieu un zèlesi ardent ; pourquoi Dieu souffre-t-il qu'on l'afflige, qu'on lui rendela vie pleine d'angoisses? pourquoi l'envoie-t-il, tantôt vers untorrent, tantôt chez une veuve, ailleurs encore, comme un exiléqu'il force à passer d'un lieu dans un autre? Ces afflictions, cesangoisses vous préoccupent? écoutez encore ce qu'en dit Paul: Ils étaient vagabonds, couverts de peaux de chèvres, manquantde tout, affligés, persécutés. (Héb. XI, 37.)Pourquoi donc Dieu a-t-il permis qu'il fût affligé? Car enfin,si le prophète avait infligé ce châtiment aux Juifspour venger les torts dont ils s'étaient rendus coupables enverslui, on aurait raison de dire qu'il était lui-même rangéavec justice sous le coup d'une affliction destinée à lerendre plus humain, à le corriger de sa cruauté; mais, aucontraire, ce n'est pas parce qu'il leur gardait rancune des mauvais traitementsqu'il en avait reçus, c'est parce qu'il détestait leurs fautescontre Dieu, leur malignité, leur insolence; voilà pour quellesraisons il les frappait de cette famine. Comment donc se fait-il qu'ilsoit lui-même soumis au châtiment, qu'il le subisse avec eux?pourquoi ne jouit-il pas de l'abondance de tous les biens, sans avoir rienà craindre? C'est que, si le Prophète, pendant que les autresétaient frappés par le fléau, pendant que les autrespérissaient par la faim, eût joui des délices d'unebonne table, on aurait pu l'accuser de cruauté. Qu'offrirait demerveilleux l'existence d'un homme qui a tout en abondance, et qui jouitdes malheurs d'autrui? Dieu donc a permis qu'il eût sa part du, désastre,qu'il sentît par expérience les malheurs qui se réalisaient;qu'il eût sa part des tourments de la faim, pour vous apprendre quece qu'il éprouvait le plus, ce n'était pas la faim, maisle zèle de Dieu. Et en effet, dans cette vie d'angoisses, pressépar ce manque absolu de ressources, tourmenté, affligé, rienne put pourtant le contraindre à rapporter ses menaces, parce quel'ardeur d'un vrai zèle s'exprimait par cette voix bienheureuse.Aussi, trouvait-il plus de charmes à subir l'affliction lui-même,à regarder le châtiment des coupables, qu'à les voiraffranchis du fléau et retombant dans leur première impiété.
6. Telles en effet se montrent partout les âmes des saints ; pourla correction des autres ils exposent volontiers eux-mêmes leur propresécurité. Dieu n'a pas voulu qu'on pût dire qu'Elie,par un excès de cruauté, avait prolongé la famine,et Dieu permit que son serviteur en souffrît lui-même, afinde vous faire comprendre la vertu du Prophète. Autre raison d'ailleurs;souvent ceux qui opèrent des miracles cèdent à l'orgueilqui les emporte, et les témoins de ces miracles se persuadent facilementqu'il y a, dans ceux qui h s font, quelque chose de supérieur àla nature. Dieu a pourvu à ces deux dangers, en soutenant et corrigeantnotre faiblesse. Que les choses se passent ainsi, c'est ce qu'il est facilede conclure des paroles de l'Apôtre. Ecoutez Paul, quand il déclareque le don des miracles provoque l'orgueil : De peur que la grandeur demes révélations ne me causât de l'orgueil, j'ai ressentidans ma chair un aiguillon, qui est l'ange de Salan, pour me donner dessoufflets. (II Cor. XII, 7.) Quant aux témoins portés à(163) concevoir une trop haute opinion de ceux qui opèrent les miracles,c'est encore le bienheureux Paul qui nous les dénonce. Aprèsavoir parlé de ses révélations, il ajoute : Si jevoulais me glorifier, je le pourrais sans imprudence, car je dirais lavérité. (II Cor. XII, 6.) Pourquoi donc ne vous glorifiez-vouspas? Je me retiens, de peur que quelqu'un ne m'estime au-dessus de ce qu'ilvoit en moi, ou de ce qu'il entend dire de moi. Dieu donc, pour empêcherqu'il n'arrivât à Elie rien de pareil (c'était Elie,mais Elie était homme) a mêlé au miracle la défaillancede la nature. Voilà pourquoi celui qui maîtrisait le cieln'a pas pu maîtriser sa faim; celui qui resserrait les entraillesde la terre a été impuissant à resserrer les siennes,il a dû avoir recours à une femme, à une veuve; c'estpour vous faire comprendre, et la puissance de Dieu et la faiblesse del'homme. Et ce n'est pas là que se réduit l'utilitéà recueillir de cette histoire. Il y a plus encore. Quoi donc? Ily a que, si l'on vous exhorte à muter le zèle du Prophète,vous ne devez pas vous décourager, vous désespérer,dire qu'il était d'une nature supérieure à la vôtre;que c'est là ce qui lui donnait, auprès de Dieu, tant deconfiance. Et ce conseil que nous vous adressons, vous est insinuépar un Sage : Elie était un homme sujet, comme nous, aux mêmesmisères (Jacq. V, 17); comme s'il disait: ne croyez pas qu'il soitimpossible d'atteindre, avec lui, au faîte de la sagesse; il avaitla même nature que nous. Toutefois son incomparable, sa divine vertul'a élevé de beaucoup au-dessus des autres hommes.
7. Mais il est temps de retourner à notre veuve. Elie, dit letexte , s'en alla à Sarepta, ville de Sidon, et il trouva une femmeveuve qui ramassait du bois. (III Rois, XVII, 10.) Digne portique d'unemaison qu'habite la pauvreté. Eh bien ! après? a-t-il rebrousséchemin, quand il a vu ces prémices de l'hospitalité annoncée? Non, il avait entendu la parole divine; il cria donc, derrièrecette femme , et lui dit: Apportez-moi un peu d'eau , et elle alla pourlui apporter de l'eau. Femme vraiment généreuse et vraimentsage, et, si l'expression ne paraît pas trop hardie , femme vraimentdigne de la grande âme du prophète ! Mais non, cette expressionn'est pas trop hardie; car, si cette femme n'eût pas étéréellement digne, elle n'aurait pas été jugéedigne de recevoir ce grand saint. De même que le Christ a dit àses disciples: En quelque ville, ou en quelque village que vous entriez,informez-vous qui est digne de vous loger, et demeurez là. (Math.X, 14.) De même, ici, c'est parce que Dieu ?avait que cette femmeétait digne, entre tous les autres habitants, de recevoir le prophète,que, négligeant tous les autres, il l'a indiquée au prophète.Voyons, dans la réalité même de la conduite, la noblessede son âme : Apportez-moi, dit-il, de l'eau dans un vase. Voilà,certes, de la part de cette femme, une grande preuve de sagesse. Comment,elle lui répond ? elle s'entretient avec lui? elle ne se jette passur lui ? elle n'appelle pas tout le peuple pour punir cet être exécrable?N'est-ce pas là une conduite étonnante, admirable? Qu'unepauvre femme poussée par la faim, ait pu , avec une apparente deraison , s'abandonner jusque-là à sa colère, c'estce que va prouver un exemple emprunté aux Juifs. Elie avait un disciple,Elisée, un second Elie (car le disciple était la reproductiondu maître). Elisée, après Elie, prédit une famine; ce n'est pas lui qui l'envoya, comme l'avait fait Elie; la famine devaitvenir, Elisée la prédit. Eh bien ! que fit le roi qui régnaitalors? Il se revêtit d'un sac; le fléau brisa son orgueil.Cependant, tout brisé qu'il était, lorsqu'il entendit leslamentations d'une femme qui déplorait la famine, il entra dansune telle colère, qu'aussitôt il s'écria et dit: QueDieu me traite dans toute sa sévérité, et il ajouteencore, si la tête d'Elisée, fils de Saphat est sur ses épaulesjusqu'à la fin du jour! (IV Rois, VI, 31.) Voyez-vous la colèredu roi ? Voyez la sagesse de la femme. Elle rencontre celui , je ne dispas qui a prédit la famine, mais qui a fait la famine; elle esttout pris de la ville, elle ne s'indigne point, elle ne s'abandonne pasà la colère, elle n'excite pas le peuple à le livrerau supplice; elle lui obéit avec une parfaite sagesse.
8. Or, vous savez bien ce qui arrive parfois, quand nous sommes préoccupés,nos amis mêmes nous importunent; nous ne pouvons pas les supporter.Maintenant, quand une affliction terrible comme la famine vient àfondre sur nous, la lumière même nous est à charge:c'est ce que prouve encore un exemple emprunté aux Juifs. Moïsearrivait, leur annonçait des biens sans nombre, l'affranchissementde la tyrannie, la liberté, le retour dans leur ancienne patrie: Mais ils ne l'écoutèrent point, à cause de leurextrême affliction et des (164) travaux qui les accablaient. (Exode,VI, 9.) A l'aspect d'un homme qui leur apportait de si heureuses nouvelles,ils se détournèrent. Cette femme vit le prophète,qui ne venait pas pour dissiper la famine, mais pour lui être àcharge à elle-même; et elle n'éprouva rien de ce qu'onvit chez les Juifs. Ce qui les rendait moroses, c'était la fatiguede leurs travaux; cette femme, au contraire , ne souffrait pas de la fatigue;elle éprouvait la faim cruelle; certes, entre la fatigue et la faim,la différence est grande. Et non-seulement elle ne se détournapas, elle fit plus: elle épuisa toute sa pauvreté, pour bienrecevoir celui qui leur avait infligé la famine. Et elle s'en allapour lui apporter de l'eau, dit le texte, et le prophète cria, etdit: apportez-moi aussi du pain, et je mangerai. (III Rois, XVII, 11.)Que fit la femme alors? même alors, elle consent à tout. Maisque dit-elle ? Vive le Seigneur votre Dieu!,je n'ai point de pain, je n'aiqu'une poignée de farine. Pourquoi jure-t-elle? C'est que le prophètea demandé du pain; du pain, elle n'en avait pas; donc, elle a eupeur que pendant qu'elle ferait cuire, qu'elle préparerait son pain,ce qui demandait du temps, le prophète, ne supportant pas ce retard,ne se retirât, et que la proie offerte à son hospitalitén'échappât de ses mains. Voilà pourquoi elle s'estempressée, sous la foi du serment, de lui apprendre que ce n'estpas la farine qui lui manque, mais le pain; qu'elle a de la farine; etil ne lui suffit pas de son serment, elle y ajoute la démonstration,par l'action qu'il lui voit faire. Voici, en effet, dit-elle, que je ramassedeux morceaux de bois, et je rentrerai, et j'apprêterai àmanger à mes fils et à moi, et nous mangerons, et nous mourrons.
Entendez tous , constructeurs de palais magnifiques, acheteurs de somptueuxdomaines, qui promenez, par les places publiques, vos troupeaux de serviteurs,ou plutôt, riches et pauvres, écoutez tous : Il n'y a plus,pour personne, d'excuse depuis cette veuve; malgré tant d'embarrasqui devaient l'arrêter, elle tranche tout, elle surmonte tout. Ecoutez, écoutez :C'était une étrangère, premier obstacle;du pays de Sidon, second obstacle; car, ce n'est pas la même choseque d'être, à quelque titre que ce soit, étranger,ou d'être originaire de Sidon, d'une ville infâme. Le Christ,dans les Evangiles, parle de cette ville comme d'une cité abominable.(Matth. XI, 21, 22.) Cette femme donc était étrangère, et du pays de Sidon; c'était une femme, par conséquentun être faible, ayant, à tous égards, besoin d'appui;elle était veuve, quatrième obstacle; cinquième obstacle,le plus grand de tous, des enfants à nourrir. Ecoutez, veuves, etvous toutes qui nourrissez des enfants : elle n'a pas trouvé làune excuse suffisante, légitime, pour ne pas faire l'aumône,pour écarter des étrangers. Elle n'avait plus qu'une poignéede farine, et après, c'était la mort qu'elle attendait. Pourvous, quand vous auriez tout dépensé, quand vous vous seriezmis à nu, encore pouvez-vous aller chez les autres, et làtrouver quelque consolation : mais alors, nul moyen de mendier; tous lesrefuges étaient fermés; c'était la famine. Aucun obstaclene l'arrêta, Je veux dire, maintenant, un sixième obstacle,à savoir, la personne même que cette femme allait accueillir.Ce n'était ni un ami, ni une connaissance, mais un voyageur, unétranger; ajoutez que la religion élevait comme un mur entreelle et lui. Et ce n'était pas seulement un voyageur, un étranger,c'était précisément celui qui avait appeléla famine.
9. Et cependant, aucun de tous ces obstacles ne prévalut, n'arrêtacette femme; elle offrit des aliments à cette bouche qui lui avaitenlevé tous ces aliments; l'auteur de la famine fut nourri par cettefemme des restes que lui laissait la famine. C'est toi, dit-elle, qui m'afait perdre tout ce que j'avais; c'est grâce à toi que jen'ai plus que cette poignée de farine; eh bien ! jusqu'àcette pauvre poignée de farine, je la dépenserai pour toi;je m'exposerai moi-même, et mes enfants avec moi, je les exposeraià la mort, pour que toi, l'auteur de notre détresse, tu neressentes pas, de cette détresse, la moindre atteinte. Qui poussajamais plus loin le culte de l'hospitalité? Je dis que celui-làest impossible à rencontrer. Elle voit 'un voyageur; et, tout desuite, elle ne sent plus qu'elle est mère; elle oublie les douleursde l'enfantement ; elle voit ses enfants autour d'elle, et sa résolutiontient bon. Je sais bien que l'on dit et que l'on répète:un tel a donné à un pauvre la seule tunique qu'il avait lui-mêmepour se couvrir; il s'en est dépouillé pour en revêtircelui qui était nu; il a emprunté un manteau, et il a puse retirer ainsi; et cette action a paru belle et admirable. Assurément,c'est une belle action; mais ce qu'a fait cette veuve est bien plus beauencore. Celui (165) qui s'est dépouillé, qui a recouvertles membres nus du pauvre, pouvait du moins emprunter un manteau; maiscette veuve, après avoir dépensé sa poignéede farine, ne pouvait pas s'assurer une autre, poignée de farine;le danger, pour elle, ne se réduisait pas à la nudité,elle ne pouvait que s'attendre à la mort, pour elle et pour sesenfants. Eh bien ! quand nous voyons que, ni la pauvreté, ni sesenfants à nourrir, ni l'horreur de la famine, ni une telle indigence,ni la mort qui l'attend , rien ne l'arrête, quelle pourra êtrenotre excuse, à nous qui sommes dans l'abondance ? quelle sera l'excusedes pauvres? Vive le Seigneur votre Dieu ! je n'ai point de pain, je n'aiqu'une poignée de farine, dans un pot, et un peu d'huile dans unpetit vase; et voici que je ramasse deux, morceaux de bois, et, je rentrerai,et j'apprêterai à manger à mes fils et à moi,et nous mangerons, et nous mourrons. Plainte lamentable, ou plutôtparole bienheureuse et digne du ciel, qu'il faut que chacun de nous inscrivesur les murailles de sa maison, dans la chambre où nous dormons,dans la salle où nous prenons nos repas. Chez nous, hors de cheznous, sur la place publique, dans les réunions de nos amis, quandnous allons au tribunal, quand nous entrons, quand nous sortons, chacunde nous tous, méditons cette parole, et voici ce que je dis, ceque j'affirme, c'est qu'il n'est pas d'homme, eût-il un coeur depierre, de fer, de diamant, qui, lorsqu'un pauvre s'approchera de lui ,le renvoie encore les mains vides, si cet homme a inscrit cette parole,si cet homme tient ses regards fixés sur cette veuve.
Mais peut-être me dira-t-on : envoyez-moi un prophète,et vous verrez quel accueil je lui ferai, moi aussi. Formulez votre promesseet moi je vous amène un prophète; que dis-je, un prophète?je vous amène le Seigneur même des prophètes, Celuiqui est, pour nous tous, notre Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ.Car c'est lui qui prononce cette parole : J'ai eu faim, et vous m'avezdonné à manger. (Matth. XXV, 35.) S'il y a des incrédulesqui dédaignent cette parole et les devoirs de la charité,on les leur fera comprendre à l'heure des châtiments et dessupplices. Attendu que c'est le Christ lui-même qu'ils auront dédaigné,ils s'en iront subir l'insupportable torture. Pour ceux qui nourrissentles pauvres, c'est au Christ lui-même qu'ils donnent leurs soins: à eux la royauté du ciel !
10. Peut-être avons-nous fait un trop long discours. Plûtau ciel qu'il nous fût permis, tous les jours, de vous entretenirde l'aumône ! S'il vous semble que nous vous en avons assez dit,eh bien ! résumons toutes nos réflexions. J'ai dit pourquoile prophète a, été envoyé à cette veuve;c'est pour que vous cessiez de mépriser la pauvreté, d'attachertant de prix aux richesses, de vanter le bonheur du riche, de plaindre,de déplorer la condition de l'indigent; c'est pour que vous compreniezla malignité des Juifs. C'est la coutume de notre Dieu, quand ilapprête un châtiment, de se justifier par des faits qui seréalisent : il ne veut pas que, voyant dans la suite des temps leSauveur commun de tous les hommes, rejeté par ces Juifs, accueillipar les nations, vous soyez étonnés et incertains; voilàpourquoi il vous montre, longtemps d'avance, leur perversité, leurhabitude de récompenser par des tourments ceux qui leur ont faitdu bien; il ne veut pas que vous taxiez de cruauté la prièredu prophète, le châtiment que cette prière suscite,mais que vous y reconnaissiez un zèle divin, une sage sollicitude; apprenez que, même les plus vertueux ont besoin de correction,parce qu'ils sont des hommes comme nous; ne répondez pas, quandnous vous exhortons à montrer le même zèle que le prophète,qu'il vous est impossible de l'imiter. J'ai dit, en parlant de la veuve,comment, dans une si grande détresse, malgré la famine quila tourmentait, elle n'a pas adressé une seule parole amèreau Prophète, quoique sa colère eût étéde circonstance, ce que j'ai prouvé par le caractère desJuifs : rien de pareil pourtant ne s'est montré en elle; avec unedouceur, une charité parfaite, elle l'a accueilli; toute son indigence,elle l'a dépensée pour lui faire honneur, et, cependant,c'était une femme de Sidon, une étrangère; elle n'avaitpas entendu les leçons de la sagesse, les prophètes recommandantl'aumône; elle n'avait pas entendu les paroles du Christ : J'ai eufaim, et vous m'avez donné à manger. Quel pardon pourrons-nousmériter, si, après tant d'exhortations, lorsque de si . hautesrécompenses nous sont promises, lorsque l'on nous offre le royaumedes cieux, nous ne parvenons pas, avec cette veuve, à la mêmeperfection de la bonté, de la charité? C'était unefemme de Sidon, c'était une étrangère, une femme,une veuve, chargée de nombreux enfants, et la famine étaitlà, elle en voyait tous les dangers, (166) elle n'attendait plusque la mort, et elle allait accueillir un inconnu, l'auteur mêmedu fléau, et, dans ces circonstances mêmes, elle n'épargnapas sa dernière poignée de farine ! eh bien ! nous, qui avonsentendu les prophètes, qui jouissons des dogmes divins, qui pouvonssagement méditer sur le monde à venir, qui ne subissons pasla famine, qui sommes bien plus riches que cette femme, de quel prétexte,de quelle excuse, pourrons-nous nous couvrir, nous, avares de nos richesses,et gaspilleurs de notre salut? Donc, évitons à tout prixles châtiments terribles, montrons aux pauvres toute la tendressede nos entrailles, afin de mériter, nous aussi, les biens àvenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, lagloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
HOMÉLIE SUR CE TEXTE : JE LUI AI RÉSISTÉ EN FACE.
1. Je ne vous ai quittés qu'un jour et je suis aussi triste etaffligé que si j'avais été séparé devous un an tout entier. Pour en juger, interrogez vos propres impressions.Un enfant à la mamelle, s'il vient à être arrachédu sein maternel, partout où on l'emmène, regarde sans cesseà droite et à gauche, en cherchant des yeux sa mère;moi de même, emmené loin des bras maternels, je me retournaissans cesse, comme pour revoir votre sainte assemblée. Mais j'étaisbien consolé en songeant que je vous quittais pour obéirau père qui nous chérit, et l'adoucissement de mon chagrinétait la récompense de ma soumission. Je regarde, en effet,comme plus éclatant qu'un diadème, plus brillant qu'une couronne,l'honneur de voyager partout avec mon père spirituel; c'est ma parureet ma sécurité. C'est ma parure, car c'est ainsi que j'aipu lui plaire et l'engager à m'aimer, au point qu'il ne se fassejamais voir sans son enfant; c'est ma sécurité, car étanttémoin et spectateur de mes luttes, il combat avec moi par l'efficacitéde ses prières. Et de même que les efforts des matelots, legouvernail et le souffle du zéphyr conduisent avec sécuritéun navire dans le port, de même sa bienveillance, son affection etle secours de ses prières, plus puissantes que le zéphyr,que les matelots et que le gouvernail, font parvenir mon discours au port.J'avais encore une autre consolation, c'était de vous laisser devantune table somptueuse, tenue par un hôte libéral et magnifique.Je le savais, non-seulement par la renommée, mais par expérience;plusieurs auditeurs redisaient ce qu'ils avaient entendu, et j'ai pu jugerdu festin par ce qui (168) en restait. J'ai donc fait l'éloge decelui qui l'avait offert, j'ai admiré sa magnificence et sa richesse,mais je vous ai aussi félicités de votre zèle et del'exactitude avec laquelle vous reteniez ses paroles, au point de pouvoirles rapporter à d'autres. C'est pourquoi nous avons plaisir nous-mêmesà parler devant un auditoire aussi zélé; car celuiqui sème parmi vous ne jette point sa semence sur la route, ne larépand pas dans les épines, ne la laisse point tomber surla pierre.; votre champ est tellement riche et fertile que toutes les semencesqu'il reçoit multiplient dans son sein.
Mais si jamais vous avez montré du désir et de l'ardeurpour nous entendre, comme en effet vous en avez toujours montré,je vous prie de m'accorder aujourd'hui cette grâce. Il ne s'agitpas du premier sujet venu, mais de choses importantes. Aussi j'ai besoinque vous ayez le regard perçant, l'esprit ouvert, la réflexionpénétrante, le raisonnement suivi, l'âme éveilléeet attentive. Vous avez entendu la lecture de l'Apôtre, et celuiqui l'a. écoutée avec attention voit que nous nous sommesproposé pour aujourd'hui un sujet plein de difficultés etde fatigues. Lorsque Pierre, dit-il, vint à Antioche, je lui airésisté en face. (Gal. II, 11.)
2. Chacun de vous n'est-il pas troublé quand il entend dire quePaul a résisté à Pierre, que les colonnes de lEglisese sont heurtées et précipitées rune sur l'autre?En effet, ce sont les colonnes qui soutiennent et maintiennent le toit,ce sont des colonnes et des remparts. Ce sont encore les yeux du corpsde l'Eglise, les sources de tous ses biens, ses trésors, les portsoù elle s'abrite, et toutes les comparaisons que l'on pourra faireseront toujours au-dessous d'eux. Mais plus grands sont leurs mérites,plus difficile est notre tâche. Soyez donc attentifs; nous parlonsde vos pères, afin de réfuter ce que disent contre eux lesétrangers qui vivent en dehors de la foi. Quand Pierre vint àAntioche, je lui ai résisté en face, parce qu'il étaitrépréhensible. Ensuite il ajoute la raison de ce blâme: Avant que quelques disciples ne fussent venus de chez Jacques, il mangeaitavec les Gentils; mais quand ceux-ci furent venus, il se retirait et setenait à part, craignant ceux qui étaient circoncis. Lesautres juifs partagèrent cette dissimulation, au point que Barnabéy fut entraîné lui-même. Mais quand j'ai vu qu'ils s'écartaientdu droit chemin de l'Evangile, je l'ai dit à Pierre devant toutlemonde. Plus haut, il dit : en face, et ici : devant tout le monde. Notezbien ici cette expression : devant tout le monde. Si toi, qui es juif,lit vis comme les Gentils, et non comme les Juifs, pourquoi forces-tu lesGentils eux-mêmes à vivre comme des juifs. (Gal. II, 11,14.)Peut-être avez-vous applaudi à la franchise de Paul que personnen'a pu intimider et qui n'a pas rougi de soutenir la véritéévangélique devant tous les assistants. Mais cet élogefait à Paul est une confusion pour nous. En effet, si Paul a euraison, Pierre a eu tort, puisqu'il a quitté la bonne route. Quelavantage y a-t-il, si l'un des chevaux de l'attelage est boiteux? Ici jene parle point d'après Paul, mais d'après les profanes; c'estpour cela que j'appelle votre attention. En effet, j'aggrave l'accusation,je l'exagère, afin de vous en préoccuper davantage. Car celuiqui s'intéresse aux combattants veille au combat, et celui qui craintpour son père est attentif; celui qui connaît l'accusationdésire aussi entendre la défense. Si donc je commence parinsister sur l'accusation, vous ne devez rien en préjuger sur monopinion. Je veux, dans ce discours, labourer votre esprit, sillonner votreâme, afin que mes pensées y restent profondément semées,et qu'elles y soient retenues pour toujours. Du reste, ce que nous disonsest à la gloire de votre ville. C'est elle qui a ététémoin de cette lutte, de ce combat; ou, du moins, de cette apparencede combat, plus utile que la paix elle-même. Car les parties de notrecorps ne sont pas plus unies par les nerfs entrelacés que ne l'étaientles apôtres par les liens d'une affection mutuelle.
3. Vous avez applaudi Paul? Ecoutez maintenant comment les paroles dePaul constituent une accusation contre lui, à moins que nous netrouvions un sens caché à ce qu'il a dit. Que dis-tu, ôPaul? Tu as réprimandé Pierre parce qu'il ne marchait passuivant les vérités de lEvangile. C'est bien. Alors, pourquoices mots: en face, ou bien : devant tout le monde? Ne valait-il il pasmieux faire ces reproches sans témoin? Pourquoi choisir le publicpour juge et prendre tant de témoins de ton accusation ? Ne pouvait-onpas dire que tu agissais ainsi par haine, par envie ou par jalousie? N'es-tupas celui qui a dit : je suis devenu faible pour les faibles? (I Cor. IX,22.) Que signifie : faible pour les faibles? Cela montre la condescendance,le soin de cacher leurs blessures, de peur qu'ils ne soient tentésde les étaler impudemment. (169) Ainsi, toi qui as étési attentif et si bon avec tes disciples, tu serais devenu si inhumainavec ton confrère dans l'apostolat? N'as-tu pas entendu ces parolesdu Christ : Si ton frère est en faute, va et fais-lui des reprochesentre toi et lui seulement. (Matth. XVIII, 15.) Toi tu fais des reprochespublics, puis tu t'en glorifies! Quand Pierre est venu à Antioche,je lui ai résisté en face.
Ce n'est pas seulement en public que tu le reprends, mais encore tuécris en toutes lettres l'histoire de cette lutte, comme sur unecolonne monumentale, afin que le souvenir en soit immortel! afin que, non-seulementles assistants, mais tous les habitants futurs de la terre, l'apprennentpar ton épître! Est-ce ainsi qu'en ont agi avec toi les apôtresà Jérusalem, lorsque, après quatorze ans, tu es allépour conférer avec eux de l'Evangile ? Ne dis-tu pas : Quatorzeans après je suis venu et j'ai conféré de l'Evangileavec eux, en particulier avec ceux qui paraissaient les plus considérables?(Gal. II, 1, 2.) Quoi donc? les apôtres t'ont-ils empêchéd'expliquer à part ton enseignement, t'ont-ils amené en publicet forcé de paraître devant tout le monde? Non, sans doute.Ainsi tu exposes ta doctrine en particulier, et personne ne s'y oppose,et tu attaques un apôtre en public? N'avais-tu pas encore d'autrespreuves de leur bonté? Quand il y avait tant (te milliers de juifsréunis, n'ont-ils pas eu à ton égard la mêmesagesse? ne t'ont-ils pas pris en particulier pour te dire : Tu vois, monfrère, combien de milliers de juifs se sont réunis; toussont zélés pour leur loi et ils ont entendu dire que tu enseignesà se séparer de cette loi. Quel parti prendre? fais ce quenous allons te dire. Il y a parmi nous des hommes qui ont fait un voeu.Prends-les avec toi, fais-toi raser avec eux, et purifie-toi avec eux,afin qu'ils fassent savoir que tout ce qu'on a dit sur toi étaitfaux. (Act. XXI, 20, 24.) Vois-tu comme ils veillent sur ta réputation,comme ils te couvrent sous le voile de cet artifice, comme ils te protègentpar ce sacrifice et ces purifications? Pourquoi toi-même ne montres-tupas la même sollicitude?
4. S'il s'agissait véritablement d'un combat, d'une dispute,toutes mes accusations seraient fondées; mais ce n'est point uncombat, ce n'en est que l'apparence, et nous reconnaîtrons la grandesagesse de Paul et de Pierre, ainsi que leur bienveillance mutuelle. Commençonspar voir en quoi consiste cette accusation apparente. Quand Pierre vintà Antioche, je lui résistai en face. Pourquoi? Parce qu'ilétait répréhensible. Quel blâme méritait-il?Avant l'arrivée de ceux qui étaient envoyés par Jacques,il mangeait avec les Gentils; quand ils furent venus il se relirait etse tenait à part, craignant ceux qui étaient circoncis. Quedis-tu? Pierre était donc timide et lâche ? N'a-t-il pas reçuce nom de Pierre parce que sa foi était inébranlable? Quefais-tu donc? respecte ce nom que le Seigneur a donné à sondisciple. Pierre faible et lâche? Qui pourra supporter ces parolesmême de ta part? Ce n'est pas là ce que pourra. dire de luiJérusalem, et le premier théâtre de son apostolat,cette Eglise, où il s'est élancé le premier et oùil a prononcé le premier cette parole bienheureuse : C'est Dieuqui a ressuscité Jésus, et l'a délivré desétreintes de la mort. (Act. II, 24.) Il ajoute : David n'est pointmonté au ciel, mais il dit : Le Seigneur dit à mon Seigneur,assieds-toi à ma droite jusqu'à ce que je mette tes ennemissous toi comme un marchepied. (Ibid. 34, 35.)
Etait-il donc, dis-moi, timide et lâche, celui qui, au milieud'une si grande terreur, de dangers si imminents, est allé avectant d'audace au-devant de ces chiens altérés de sang, bouillantsde colère et respirant le meurtre, pour leur dire que celui qu'ilsavaient crucifié était ressuscité, qu'il étaitau ciel, assis à la droite du Père, et qu'il écraseraitses ennemis de maux innombrables? Ne jugeras-tu pas plutôt qu'ilmérite d'être admiré, couronné même, rienque pour avoir eu la force d'ouvrir la bouche, de desserrer las lèvres,de se tenir ou de paraître seulement devant ceux qui avaient crucifiéson Maître? Quel discours, quelle intelligence pourra exprimer quellefut dans ce jour son audace et la liberté de sa parole? Personnen'en serait capable. Si, même avant la passion, les Juifs avaientdécidé que celui qui s'avouerait disciple du Christ seraitexpulsé de la synagogue (Jean, IX, 22), comment, après lapassion, voyant un homme qui, non-seulement se disait disciple du Christ,mais qui proclamait toutes ses lois avec toute l'ardeur possible, commentne l'ont-ils pas déchiré et coupé en morceaux, luiqui osait le premier résister à leur fureur?
5. Voilà donc une chose importante : il a non-seulement confesséle Christ, mais il l'a confessé avec audace devant les Juifs encore(170) furieux et ivres de carnage. De même que, dans la guerre, quandune troupe ennemie est en bon ordre, nous admirons surtout celui qui s'élancele premier et qui parvient à briser le front de cette phalange (cen'est pas seulement dans cette circonstance, c'est aussi dans toutes lesautres que l'on estime par-dessus tous celui qui a ouvert la route desbelles actions en commençant à les exécuter) ; demême faut-il raisonner à l'égard de Pierre, parce qu'ils'est avancé le premier au combat, qu'il a rompu le front de laphalange juive, qu'il l'a vaincue par un long et admirable discours, frayantainsi le passage aux autres apôtres. Et si Jean, Jacques, Paul outout autre, nous semble par la suite avoir fait quelque chose de grand, celui-la l'emporte sur tous qui leur a frayé le chemin par soncourage, et leur a ouvert la route; il leur a permis d'avancer avec confiance,et comme un fleuve au cours impétueux , il entraîne ceux quilui résistent et arrose doucement des ondes de sa doctrine les âmesdociles. Ne fut-il pas ainsi après la passion? Avant la passionn'était-il pas le plus ardent de tous ? Les apôtres n'empruntaient-ilspas sa voix? ne parlait-il pas quand les autres se taisaient ? Que dit-onde moi? que je suis le fils de l'homme? dit le Christ. (Mat. XVI, 13.)Les uns répondaient Elie, les autres Jérémie, d'autresun des prophètes. Et vous, dit-il, que dites-vous que je suis? Pierrelui répondit : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.Le Maître avait dit : vous, et de même que la langue parlepour tout le corps, de même Pierre a répondu au nom de tous.Est-ce alors seulement qu'il a paru ainsi, et son zèle s'est-ilralenti ailleurs? Nullement; toujours et partout il montra la mêmeardeur. Quand le Christ lui dit : On livrera le fils de l'homme, on leflagellera, on le mettra en croix (Marc, X, 33, 34), il dit lui-même: Pitié pour vous, Seigneur! que cela ne vous arrive pas! (Mat.XVI, 21.) Car il ne faut pas examiner si cette réponse étaitinconsidérée , mais voir qu'elle provenait d'un amour parfaitet fervent. Lorsque le Christ se fut transfiguré sur la montagne,et apparut conversant avec Moïse et Elie; alors Pierre lui dit encore: Si vous voulez, nous ferons ici trois tentes. (Mat. XVII, 4.)
6. Voyez combien il aimait son maître, observez combien il avaitde soin et de prudence. Après qu'une réponse inconsidéréelui eut fait imposer silence, il remet tout à la volontéde son Maître en lui disant : Voulez-vous ? Il peut arriver encore,dit-il, que l'amour me fasse parler d'une manière indiscrète.Aussi c'est pour éviter une nouvelle réprimande qu'il ditboulez-vous? La sainte cène fut encore pour lui un sujet de crainte; quand Jésus dit : un de vous me trahira (Mat. XXVI, 21 ), il n'osapas interroger son Maître à cause de la réprimandequ'il avait déjà encourue ; cependant son amour ne lui permettaitpas de se taire. Il voulait à la fois s'informer et éviterde paraître téméraire et inconsidéré.Comment donc parvint-il à satisfaire son désir et àéviter le reproche? Son désir de s'informer montrait la violencede son amour; d'un autre côté, en ne parlant pas lui-même,et mettant un autre à sa place, il montrait son obéissanceet sa docilité. Voici des écueils de toutes parts, disait-il.Il s'agit de trahir le Seigneur; le danger est grand, mais il y a un précipicede chaque côté. Si je nie tais, mon âme sera dévoréed'inquiétude; si je parle, je crains de me faire encore réprimander.Il prit donc une route intermédiaire, et lui, qui d'ordinaire semettait en avant, eut besoin d'emprunter la voix de Jean pour savoir cedont il s'agissait. En effet, il ne respirait que pour son Maîtreet n'avait pas d'autre pensée. Aussi, par la suite, il affrontaitles prisons et mille genres de mort, et méprisait toute la vie présente.Lorsqu'il eut été flagellé pour son Maître,et que son dos était sillonné de meurtrissures, il disaità ceux qui le fouettaient : Il nous est impossible de ne pas direce que nous avons vu et entendu. (Act. IV, 20.) Voyez quel courage indomptable,voyez quelle confiance invincible, voyez cette âme toute pleine dedésir et d'amour céleste ! Comment donc oserait-on dire qu'ilcraignait les circoncis, qu'il se retirait et se tenait à part pourles éviter? Je pourrais vous dire encore, au sujet de Pierre, biendes choses pour vous prouver son ardeur, son courage et l'amour qu'il eutpour le Christ, mais pour ne pas étendre inutilement ce discours,je me contenterai de ce que j'ai dit. Car ce que je me propose aujourd'huin'est pas de faire son éloge, mais de résoudre la questionqui se présente à nous et de la mener à bonne fin.
7. Voyez, d'un autre côté, combien cette accusation estpeu probable. Quand il disait en commençant : Ce Jésus, quevous avez crucifié , Dieu l'a ressuscité, et l'a délivrédes étreintes de la mort (Act. II, 24) ; il était au (171)milieu de ses ennemis , encore respirant le meurtre, encore bouillantsde colère, encore avides de déchirer les disciples, car leurspassions étaient encore excitées , et leur fureur allumée.Mais quand Paul écrivait ainsi, il y avait dix-sept ans que la prédicationde l'Evangile était commencée. Après avoir dit : Troisans après je suis allé à Jérusalem (Gal. I,18 ), il dit encore : quatorze ans après, je suis allé àJérusalem. (Gal. II, 1.) Celui donc qui n'a rien craint au débutde sa prédication aurait été effrayé si longtempsaprès? celui qui ne tremblait pas à Jérusalem auraittremblé à Antioche ! Celui qui était restéimpassible au milieu des ennemis qui l'entouraient, aurait eu peur au milieud'un cercle, non plus d'ennemis, mais de fidèles et de disciples,et aurait quitté le droit chemin ! Qui pourrait s'imaginer qu'unhomme capable d'affronter un bûcher élevé et embrasé,tremblât de crainte en le voyant éteint et réduit encendres? Si Pierre avait été timide et faible, c'est au commencementde sa prédication, dans la capitale des Juifs, qui lui étaienttous hostiles, c'est alors qu'il aurait été effrayé,mais non pas si lontemps après dans une ville entièrementchrétienne, et au milieu de ses vrais amis. Ainsi, ni le temps,ni le lieu, ni l'entourage, ne nous permettent de croire aux paroles quenous avons rapportées, et d'accuser Pierre d'aucune crainte.
Ainsi vous ôtes de mon avis. Cependant, vous commenciez par admirerPaul, et par vous être charmés de sa franchise; notre discoursa changé l'accusateur en accusé. Mais, comme je disais encommençant, que nous n'en étions pas plus avancé,si nous prétendions que Paul avait raison, parce qu'alors il seraitclair que Pierre aurait eu tort, et que la honte de cette faute retomberaittoujours sur nous, quel que fût le coupable ; de même, je vousle dis encore , nous ne gagnerons rien à écarter de Pierretoute accusation, puisque alors Paul semblerait avoir accusé sonconfrère dans l'apostolat avec une audace imprudente. Eh bien! délivronsaussi l'autre apôtre de tout blâme. Quoi donc? nous avons vuce qu'était Pierre; Paul n'était-il pas tel que lui ! quoide plus ardent que Paul, qui mourait tous les jours pour le Christ? Cependant,ne parlons pas de courage, car ce n'est pas ce dont il s'agit, mais ilfaut voir s'il avait de la haine contre l'Apôtre, ou si cette disputeest le résultat de la vanité et de la jalousie. En vérité,j'ai honte de parler ainsi ; laissons cela. En effet. Paul étaitle serviteur, non-seulement de Pierre, le chef de tous ces saints, maisil l'était aussi de tous les apôtres; et quoiqu'il les surpassâttous par ses travaux, il se regardait comme le dernier d'entre eux. Jesuis, dit-il, le moindre des apôtres ; je ne mérite mêmepas le nom d'apôtre (I Cor. XV, 9) ; il ne dit pas cela, seulementpour les apôtres, mais pour tous les saints en général.Cette grâce m'a été accordée à moi, dit-il,qui suis le moindre de tous les saints. (Eph. III, 8.)
8. Voyez-vous cette humilité ? voyez-vous comme il se met au-dessousde tous les saints, et, à plus forte raison des apôtres ?Celui qui avait de pareilles dispositions envers tout le monde savait toutesles prérogatives de respect qui étaient dues à Pierre,il le respectait au-dessus des autres hommes ; en un mot, il avait pourlui les sentiments qu'il méritait. Et voici ce qui le prouve : Tousles yeux du monde étaient tournés vers Paul, de lui dépendaientles Eglises de toute la terre, chaque jour. il était accabléd'une foule de soins, de toutes parts il était assiégépar des procurations, des patronages, des réprimandes, des conseils,des exhortations, des enseignements ; enfin, par mille affaires dont ildevait s'occuper. Eh bien ! laissant tout cela, il se rendit à Jérusalem,sans avoir d'autre motif pour ce voyage, que de voir Pierre, comme il ledit lui-même : Je vins à Jérusalem pour voir Pierre.(Gal. I, 18.) C'est ainsi qu'il l'honorait et le mettait au-dessus de tous.Eh bien! après l'avoir vu, le quitta-t-il aussitôt? nullement,car il resta quinze jours avec lui. Or, si vous voyez un officier braveet distingué, la guerre étant déclarée , l'arméedisposée , le combat commencé, quand une foule de soins leréclament de tous côtés , si vous le voyez abandonnerson poste et s'éloigner pour voir un ami, auriez-vous besoin, dites-moi,d'une autre preuve de son affection pour cet homme? Pour moi , je ne lecrois pas. Pensez donc la même chose sur Pierre et sur Paul. Iciune rude guerre était engagée, l'armée disposée,le combat commencé, non-seulement contre les hommes, mais contreles principautés , contre les puissances, contre les chefs de cemonde de ténèbres (Eph. VI, 12), et c'était le combatdu salut des hommes. Néanmoins, il avait tant de respect pour Pierre,qu'au milieu (172) d'obligations si imminentes et si pressantes, il courutle trouver à Jérusalem, et resta quinze jours avec lui avantde songer au retour. Vous avez vu le courage de Pierre, le dévouementde Paul pour tous les apôtres, et pour Pierre en particulier; ilfaut maintenant arriver à la solution de la question elle-même.Car, puisqu'il aimait Pierre, et que celui-ci n'était ni timideni faible, puisqu'il n'y avait entre eux ni haine ni opposition, que signifiece que je vous ai lu, et comment l'expliquer?
9. Ici, soyez attentifs, élevez et soutenez vos esprits pourme comprendre et bien voir le jour favorable que je vous présenterai.En effet, pendant que je fouille la terre avec tant de peine et que vousêtes sur le point devoir paraître l'or sans vous fatiguer,il serait absurde que vous perdissiez un pareil trésor par votrenégligence. Il faut que je reprenne mon discours d'un peu plus haut,afin de vous éclaircir cette instruction. Quand Jésus futmonté au ciel, après avoir accompli sa mission pour le salutdes hommes, il laissa à ses disciples la parole divine de sa loi;ainsi Paul dit : Il mit en nous la parole de la réconciliation;et aussi : Nous faisons la fonction d'ambassadeurs pour Jésus-Christ,comme si Dieu exhortait par notre bouche (II Cor. V, 19, 20), c'est-à-direcomme si c'était le Christ. Alors, quand ils prêchaient ainsisur toute la terre, il n'y avait pas d'hérésies; la naturehumaine n'avait que deux dogmes, l'un pur et l'autre corrompu. En effet,tous les hommes étaient gentils ou juifs. Il n'était pasencore question de Manès, de Marcion, de Valentin, ni d'aucun autre;car, que sert de compter toutes les hérésies? Mais, quandl'ivraie eut été. semée avec le froment, la corruptionde l'hérésie vint à se répandre. Le Christenvoya Pierre aux Juifs et Paul aux Gentils. Et je ne parle pas ainsi demoi-même, mais vous pouvez entendre les paroles de Paul : Il confiaà Pierre l'apostolat chez les circoncis et à moi chez lesGentils. (Gal. II, 8.) Ici, la circoncision désigne la nation. Etcomment le voit-on? par ce qui suit. Car après avoir dit : il confiaà Pierre l'apostolat chez les circoncis, il ajoute : il me l'a donnéchez les Gentils, ce qui montre bien que le mot de circoncision indiqueici la différence des nations. C'est donc de cette différencede nations qu'il s'agit, et non de la circoncision en elle-même,et ce sont les Juifs qu'il désigne en parlant de circoncision; c'estcomme s'il disait : Il confia à Pierre l'apostolat chez les Juifs,et à moi chez les Gentils. De même, en effet, qu'un roi sage,qui sait discerner les différentes capacités, fait commanderla cavalerie à un officier et l'infanterie à un autre ; demême aussi, le Christ, divisant son armée en deux parties,mit Pierre à la tête des Juifs et Paul à celle desGentils. Cela faisait deux corps d'armée et un seul roi. De mêmeque la différence de deux armées consiste dans l'équipementet non dans la nature des hommes, de même cette autre différencen'était représentée que par un petit morceau de chair,et non par une diversité de nature.
10. Ainsi, comme je le disais, ils avaient la conduite de ces deux armées.Si ce discours n'est pas trop long, si vous n'êtes pas fatigués,je vous dirai pourquoi les Juifs avaient été confiésà l'un et les Gentils à l'autre. En effet, il est intéressantde rechercher pourquoi Paul, qui avait étudié si exactementla loi de ses pères, qui avait vécu longtemps aux pieds deGamaliel, qui était irrépréhensible selon la justicede la loi mosaïque, n'a pas été mis à la têtedes Juifs, mais des Gentils : comment, au contraire , le pêcheurPierre , illettré et sans instruction, a été choisipour conduire les Juifs. Cette observation, si nous pouvons la bien expliquer,nous sera utile pour résoudre la question qui nous occupe. Il nefaut pas dire que le Christ voyant Paul hésiter, refuser et craindrede commander à ses frères, n'avait pas voulu le forcer etle contraindre. Le contraire est évident. Car non-seulement Pauln'a pas évité de diriger les Juifs, mais quand le Christlui ordonne d'aller vers les Gentils, il désire se charger de laconduite des Juifs : après avoir souffert mille maux de leur part,après que l'enseignement des Gentils lui a été confié,il ne cesse de prier pour les Juifs, disant tantôt : Je désiraisêtre anathème pour mes frères, pour mes parents suivantla chair (Rom. IX, 3); tantôt aussi : Mes frères, le souhaitde mon coeur et ma prière à Dieu est pour le salut d'Israël.(Rom. X, 1.) Pourquoi donc, malgré sa bonne volonté, sondésir de les instruire, ne lui a-t-il pas permis de les instruire,mais l'a-t-il plutôt envoyé enseigner sa loi aux Gentils?Ecoutons les paroles du Christ lui-même, et Paul qui nous lésrapporte. Pendant ma prière, dit-il, je fus ravi en extase, et jaivu le Christ qui me disait : Hâte-toi, et pars promptement, car ilsne recevront point le témoignage que tu (173) rendras de moi. (Act.XXII, 17,18.) Ainsi il explique la cause de son départ. Ils te haïront,dit le Seigneur, et te repousseront ; aussi ne recevront-ils pas tes enseignements.Et cependant, il suffisait, pour rendre sa prédication digne defoi et persuasive, que sa conversion fût évidemment surnaturellecomme elle l'était. En effet, quand un homme s'était montré, ainsi qu'il l'avait fait, bouillant de colère, respirant -le meurtre,ne croyant pas aux miracles du Christ ni à ceux des apôtresqui ressuscitaient les morts, aucun pouvoir humain n'aurait pu le convertirau milieu de sa fureur, ni le déterminer à déployerensuite autant et même plus de zèle pour la prédicationde la foi du Christ, qu'il n'avait d'abord montré d'emportementà la persécuter. Il n'y avait véritablement qu'uneforce divine qui pût opérer cette conversion et cette transformation.
11. C'était ce même motif que Paul mettait en avant quandil demandait à Jésus de lui confier l'apostolat des Juifs: Seigneur, ils savent que j'emprisonnais et que je persécutaisceux qui croyaient en votre nom, et quand on versait le sang d'Etienne,votre martyr, j'étais complice de sa mort. (Act. XXII, 19, 20.)Et cette fureur cruelle prouve que ce changement subit n'est point unecouvre humaine, mais divine, et a été inspirée parle ciel. Que dit le Christ? Va, car je t'enverrai au loin chez les Gentils.(Act. XXII , 21.) Tout cela ne suffit-il point, dit l'Apôtre, pourconvaincre les plus endurcis que cette prédication n'est pas unecouvre humaine, mais qu'elle dépasse les forces de l'humanité,et que Dieu est vraiment l'auteur de ce changement et de cette conversion?Tout cela devrait suffire, ô bienheureux Paul, à ne considérerque les faits en eux-mêmes, mais les Juifs sont les plus aveuglesdes hommes; ils n'examinent point les faits, ni ce qui semble le plus raisonnableet le plus nécessaire à croire, ils ne songent qu'àsatisfaire leur haine. Toi, tu considères l'enchaînement desévénements, mais Dieu connaît le secret des curs.C'est pourquoi il te dit : Va, car je t'enverrai au loin chez les Gentils,pour que la haine soit affaiblie par la distance.
Aussi, tandis que, lorsqu'il écrit à tous les autres peuples,il met toujours son nom en tête de ses épîtres, quandil écrit aux Hébreux, il ne fait rien de semblable : toutsimplement, sans dire qui il est, ni à qui il écrit, ainsiqu'il en a l'habitude, il commence ainsi : Dieu a parlé autrefoisà vos pères bien souvent et de bien des manières.(Héb. I, 1.) Et c'est là un trait de sagesse de la part dePaul. De peur que la haine qu'on a contre lui ne rejaillisse sur sa lettre,il se cache comme sous un masque en supprimant son nom et leur présenteen secret le remède de ses exhortations. Car, non-seulement lesJuifs incrédules , mais même les croyants de cette nationavaient contre lui de l'aversion et de la haine. Aussi , quand il va àJérusalem, écoutez ce qui lui est dit par Jacques et partous les autres : Tu vois, mon frère, combien de milliers de juifsse sont réunis; tous sont zélés pour leur loi, etils ont. entendu dire que tu enseignes à se séparer de cetteloi. (Act. XXI, 20, 21). Voilà pourquoi ils avaient contre lui del'aversion et de la haine.
12. Voilà donc pourquoi ce ne sont pas les Juifs, mais les Gentilsqui lui ont été confiés. Lorsque plus tard les Juifslui furent aussi confiés comme à Pierre, mais d'une autrefaçon, il les conduisait à la foi par une autre route. Quandje parle d'une autre route, ne pensez pas qu'il y eût de différencepour la prédication, car elle était la même pour lesJuifs et pour les Gentils. Elle consistait, essentiellement, à direque le Christ était Dieu, qu'il avait été crucifié,enseveli et qu'il était ressuscité; qu'il était assisà la droite du Père, et qu'il devait juger les vivants etles morts : ces dogmes et d'autres semblables étaient égalementprêchés par Paul et par Pierre. Où donc étaitla différence? Dans les prescriptions légales sur les aliments,dans la circoncision, dans les autres rits des Juifs. Car Pierre n'osaitpas dire clairement et ouvertement à ses disciples qu'il fallaitles abolir entièrement. II craignait, en effet, que s'il cherchaitprématurément à supprimer ces habitudes, il ne détruisîten même temps chez eux la foi du Christ; l'esprit des Juifs, depuislongtemps imbu des préjugés de leur loi, n'était pointpréparé à entendre de tels conseils. Aussi saint Pierreles laissait suivre les traditions judaïques. Quand un bon jardiniergreffe une jeune pousse à une vieille tige, il n'ose point arracherl'ancienne plante de peur de déraciner aussi la nouvelle, mais ilattend que le jeune arbre soit bien implanté, et ait pousséses racines dans le sein de la terre; alors il enlève sans craintel'ancienne souche, ne redoutant plus rien pour la nouvelle : c'est (174)ce que faisait saint Pierre. Il laissait la nouvelle foi se bien implanterdans l'esprit de ses auditeurs, attendant qu'elle y eût pousséde profondes racines pour enlever aux Juifs tous leurs préjugés.Mais il n'en était pas de même pour Paul, qui n'étaitastreint à aucune de ces entraves, en prêchant chez les Gentilsqui ne connaissaient aucunement la loi mosaïque et qui n'entendaientrien aux prescriptions des Juifs.
Nous devons donc croire que les deux apôtres ont agi comme ilsont fait, non pas qu'ils fussent opposés l'un à l'autre,mais par condescendance à 1a faiblesse de leurs disciples; celase comprend, quand nous voyons Paul permettre ces pratiques aussi bienque Pierre, et non-seulement les permettre, mais y coopérer; quandnous voyons, d'un autre côté, Pierre sanctionner cette mêmeliberté que Paul propageait chez les Gentils. Mais, dira-t-on, oùpeut-on voir tout cela? A Jérusalem même. C'est làque le docteur des Gentils a rasé sa tête, a sacrifiéet s'est soumis à la purification. En effet la circonstance l'exigeait,ainsi que la présence d'une foule de juifs. Tu vois, mon frère,lui disait-on, combien de milliers de juifs se sont réunis; toussont zélés pour leur loi, et ils ont entendu dire que tuenseignais a se séparer de cette loi.
13. Ainsi Paul était forcé de faire cette concession auxrits judaïques; il ne la faisait point par opinion, mais par politique.De même, Pierre, le maître des Juifs, admettait toujours lacirconcision et les autres pratiques judaïques, pour se prêterà la faiblesse de ses disciples; mais quand il trouvait l'occasionde se soustraire à cette nécessité, quand ce n'étaitplus le moment de se livrer à cette indulgence, mais celui de proclamerles dogmes et les lois, écoutez ce qu'il disait. Lorsque Paul, Barnabaset quelques disciples furent venus d'Antioche à Jérusalempour consulter les' apôtres, il y eut une grande discussion; Pierrese leva et dit : Mes frères, vous savez que depuis longtemps Dieum'a choisi parmi nous pour que ma bouche fasse entendre et croire aux Gentilsla parole de l'Evangile. (Act. XV, 7.) Il ajoute quelques mots, et ditencore: Pourquoi tentez-vous Dieu en imposant aux Gentils un joug que nospères et nous n'avons pas eu la force de porter? C'est seulementpar la foi en Jésus-Christ que nous croyons être sauvés,ainsi qu'eux-mêmes. Vous voyez donc que, si les circonstances exigeaientdes concessions, Paul lui-même se prêtait aux habitudes judaïques;et, d'un autre côté, quand il ne fallait plus agir avec condescendance,mais établir des dogmes et des lois, Pierre savait s'affranchirde cette condescendance et proclamer les dogmes dans leur franchise etleur pureté. Observez que Paul était présent àcette conférence, qu'il a tout entendu, qu'il communiquait de touscôtés la lettre qu'il avait reçue et qu'il est impossiblede prétendre qu'il ignorât l'opinion de Pierre. Pourquoi doncfait-il maintenant de pareils reproches à Pierre, prétendantqu'il redoute ceux qui sont circoncis?
14. Pour que vous compreniez mieux tout ce qui s'est dit, je vais remonterun peu au delà; mais soyez attentifs, je vous en supplie; car noussommes arrivés au fond même de la question. Jacques, le frèredu Seigneur, était d'abord évêque de l'Eglise de Jérusalem,c'est-à-dire à la tête de tous les juifs croyants.Mais il y avait à Antioche d'autres juifs qui croyaient aussi auChrist, mais qui, étant loin de Jérusalem et voyant que lesfidèles, parmi les Gentils, vivaient sans se préoccuper d'observerles pratiques judaïques, insensiblement et peu à peu s'étaientlaissés entraîner eux-mêmes à négligerces habitudes judaïques et à suivre la doctrine de la foi,pure et sans mélange. Là-dessus, Pierre arrivant, et voyantque rien ne lui imposait ses condescendances habituelles, vivait dèslors à la manière des Gentils. Or, ce que Paul appelle vivreà la manière des Gentils, consiste à supprimer lespratiques judaïques, à ne pas observer les injonctions de cetteloi; par exemple, la circoncision, le sabbat et autres prescriptions. Pendantque Pierre vivait ainsi, arrivèrent quelques juifs envoyéspar Jacques, c'est-à-dire venant de Jérusalem, lesquels étanttoujours restés dans cette ville, et n'ayant jamais connu d'autresmurs, conservaient les préjugés judaïques et gardaientbeaucoup de ces pratiques. Pierre voyant donc ces disciples qui venaient-de quitter Jacques et Jérusalem, et qui n'étaient pas encoreaffermis, craignit que s'ils éprouvaient un scandale ils ne rejetassentla foi; il changea donc encore de conduite, et cessant de vivre àla manière des Gentils, il revint à sa première condescendanceet observa les prescriptions relatives à la nourriture. Les juifsqui vivaient à Antioche le voyant agir ainsi et ne comprenant pasle motif qu'il avait, furent entraînés eux-mêmes et(175) se crurent obligés de vivre à la manière desJuifs ainsi que le maître. C'est là ce que Paul relève;et, pour éclaircir mes paroles, je vous répéteraiencore celles de l'Apôtre : Quand Pierre vint à Antioche,je lui ai résisté en face, car il était répréhensible.Avant que quelques disciples ne fussent venus de chez Jacques, c'està-direde Jérusalem, il mangeait avec les Gentils, c'est-à-direavec ceux d'Antioche. Mais quand ces disciples furent venus de Jérusalem(c'étaient ceux qui restaient attachés à l'ancienneloi), il se retirait et se tenait à l'écart, craignant ceuxqui étaient circoncis. Qui cela? Ceux qui venaient de chez Jacques.Les autres juifs partagèrent cette dissimulation. Quels juifs? Ceuxqui, avant l'arrivée des disciples de Jérusalem, habitaientAntioche et n'avaient conservé aucune pratique judaïque. Desorte que Barnabé lui-même fut entraîné àdissimuler. Voilà comment l'accusation paraît formulée.
15. Si vous le voulez, je vais d'abord vous exposer les différentesjustifications que d'autres auteurs ont imaginées, puis j'essaieraide vous expliquer mon avis, afin que vous puissiez choisir entre ces opinions.Comment différents écrivains ont-ils cherché àrésoudre cette question? Ce Pierre dont il s'agit ici, disent-ils,n'est pas le prince des apôtres, celui à qui les brebis duChrist furent confiées , mais un homme ordinaire et inconnu ; enun mot, le premier venu. Comment voient-ils cela? Les autres juifs ayantété entraînés, Paul ajoute, disent-ils: De sorteque Barnabé lui même fut entraîné à cettedissimulation. Ces mots : Barnabé lui-même montrent alorsqu'il était bien plus étonnant de voir entraîner Barnabéque le Pierre en question; il semble donc regarder Barnabé commele plus grand des deux , puisqu'il dit : non-seulement Pierre , mais Barnabé.Or Barnabé n'était pas supérieur à l'apôtrePierre. Mais il n'en est pas ainsi; non certes, il n'en est pas ainsi !Ce n'est point à cause de la supériorité de Barnabéqu'il s'étonne , mais pourquoi ? Parce que Pierre avait étéenvoyé chez les circoncis, tandis que Barnabé prêchaitavec Paul chez les Gentils, et était toujours d'accord avec Paul.Aussi dit-il ailleurs : Ou n'y a-t-il que moi seul et Barnabé quin'ayons pas le droit de ne pas travailler (I Cor, IX, 6); et encore : Jesuis allé à Jérusalem avec Barnabé ; du reste,vous le voyez partout enseigner avec Paul. Ce n'est point parce que Barnabéétait supérieur à Pierre que Paul s'étonne,mais c'est de voir que Barnabé qui prêchait toujours aveclui, qui n'avait pas affaire aux Juifs, mais enseignait les Gentils aitété lui-même entraîné. Du reste, ce quiprécède et ce qui suit fait voir que c'est du véritablePierre qu'il s'agit. Car pour dire qu'il lui a résisté enface, et pour regarder cela comme grave, il faut évidemment qu'ilait tenu tête à un personnage considérable; pour toutautre, il n'aurait pas dit : Je lui ai résisté en face, etn'aurait point regardé cela comme grave. De plus, si t'eûtété un autre Pierre , son changement n'aurait pas eu assezd'influence pour entraîner tous les autres juifs. En effet, il neles a ni exhortés, ni consultés, seulement il s'est séparéet s'est retiré; et cette séparation et cette retraite onteu l'influence d'entraîner les disciples à cause du respectattaché à sa personne.
16. En voilà assez pour prouver que c'était Pierre lui-même.Voulez-vous connaître l'autre solution ? Quelle est-elle ? Paul avaitraison de reprendre Pierre dont la condescendance était pousséetrop loin. Car, de même que l'un, quand il venait à Jérusalem,se soumettait aux habitudes des Juifs, de même l'autre, venant àAntioche , devait laisser les moeurs juives pour prendre celles des Gentils.Ainsi, au milieu d'un peuple entièrement juif, Paul lui-mêmeétait forcé de vivre comme les Juifs ; de même, quandles Gentils étaient en majorité et que la ville ne réclamaitnullement l'ancienne condescendance, il ne fallait pas scandaliser tantde Gentils par égard pour quelques Juifs. Mais ce n'est pas làrésoudre, c'est grossir la question. Comme je l'ai dit en commençantce discours, nous ne chercherons point à montrer que l'accusationde Paul était juste, car alors la question resterait tout entière, puisque Pierre aurait mérité ces reproches : ce que nouscherchons , c'est de faire voir que ni l'un ni l'autre n'étaientblâmable. Comment y parviendrons-nous? En apprenant dans quel espritl'un a fait le reproche et l'autre l'a reçu, et en expliquant leurpensée. Quelle était cette pensée? Pierre lui-mêmedésirait ardemment que les juifs envoyés de Jérusalempar Jacques abandonnassent les pratiques des Juifs. Mais si lui-mêmeleur en avait donné l'idée et s'il avait dit : Cessez devivre à la manière judaïque, il aurait eu l'air de blâmerlui-même tout ce qu'il avait fait jusque-là, et il auraitscandalisé ses disciples. De plus, si Paul leur (176) avait tenuce langage, ils ne s'y seraient pas soumis et ne l'auraient pas écouté.Car eux qui déjà avaient conçu contre lui de l'éloignementet de l'aversion à propos d'un bruit de cette nature l'auraientencore plus haï s'ils en avaient reçu ces conseils. Qu'arriva-t-il?Personne ne réprimanda les juifs (lui venaient de chez Jacques,mais Pierre reçut les reproches que Paul lui adressait, afin qu'aprèsavoir été réprimandé par son confrèredans l'apostolat, il pût aussi réprimander ses disciples :ainsi Pierre reçoit les reproches, et les disciples se corrigent.Cela se fait aussi dans les contrats séculiers. Par exemple , siles citoyens doivent encore un reste de leurs contributions, et si ceuxqui sont chargés de les réclamer ne l'osent pas parce qu'ilsrougissent de les trop pressurer, ils cherchent un moyen et une occasionde faire, des instances plus pressantes, et pour cela ils se font, en leurprésence même, dépouiller par leurs compagnons d'armes,injurier et accabler de mille maux, afin qu'ils ne semblent pas exigerl'argent par leur propre volonté, mais forcés par une contrainteétrangère : ainsi les injures qu'ils reçoivent leurservent d'excuse..
17. C'est là ce qui arriva entre Paul et Pierre. Les Juifs avaientencore quelques obligations à remplir. Quelles obligations ? Des'éloigner complètement du judaïsme. Pierre désiraitardemment faire accomplir ces dernières obligations et exiger d'euxla foi dans toute sa pureté. Aussi voulant trouver une occasionfavorable pour satisfaire cette exigence, il concerta avec Paul une réprimandeénergique que celui-ci devait lui faire, afin que ces reprochéssimulés lui offrissent une occasion facile de parler librement àses disciples. Voilà pourquoi Paul dit en commençant: Jelui ai résisté en face, et aussi : J'ai parlé àPierre devant tout le monde. S'il avait voulu corriger Pierre, il lui auraitparlé en particulier; mais comme telle n'était pas son intention(en effet, il savait pourquoi Pierre agissait ainsi), comme il voulaitraffermir ceux qui avaient longtemps cloché, il lui adresse sesreproches devant tout le monde. Pierre les accepte , se tait et ne discutepas : il savait dans quelle intention Paul l'attaquait et Pierre achevaittout en ne répondant rien. Son silence était la meilleureleçon pour montrer aux Juifs que leurs rits ne devaient plus êtreobservés. Car si le maître s'est tu, disaient-ils, c'est qu'ilsavait que ces reproches de Paul étaient justes. Mais écoutonsencore ces reproches : J'ai dit à Pierre devant tout le monde :Toi qui es juif, tu vis comme les Gentils. Observez sa prudence; il nedit pas : Tu fais mai de revenir à la vie juive, mais il relèveson premier changement, de manière à faire voir que cetteexhortation et ce conseil n'étaient point imaginés par Paul,mais semblaient dépendre d'une opinion que Pierre s'étaitdéjà formée. Car s'il eût dit : Tu as tort d'observerla loi, les disciples de Pierre l'eussent condamné ; mais du momentqu'ils comprennent que Paul ne songeait pas à faire d'exhortationni de réprimande , mais que Pierre était déjàhabitué à vivre comme les Gentils, et que c'étaitlà son opinion, ils devaient s'apaiser bon gré mal gré.Voilà pourquoi Pierre n'émet pas lui-même cette opinion,mais se laisse accuser par un autre, du moins par Paul, et il se tait pourque sa doctrine soit plus facilement acceptée.
18. Ce n'est point seulement par ce qui précède, que l'onpeut remarquer la sagesse de Paul, mais aussi par ce qui suit. Il ne ditpas : Toi qui es juif tu vivais comme les Gentils et non comme les Juifs; mais tu vis, c'est-à-dire : tu es toujours du même avis.Après avoir dit : Tu vis comme les Gentils, quoique tu sois juif,il n'a pas ajouté : Pourquoi forces-tu les Juifs de judaïser?mais au contraire : Pourquoi forces-tu les Gentils de judaïser? ettout en faisant semblant de ne vouloir que protéger ses discipleset montrer sa sollicitude pour les Gentils , il enseigne adroitement auxJuifs que leur devoir est d'abjurer leurs anciennes coutumes. Que la réprimandefût feinte, c'est ce qui ressort clairement de ses paroles elles-mêmes.En effet d'après ce qu'il nous rapporte lui-même, c'étaientles Juifs qui s'étaient laissé entraîner à lasuite de Pierre et il dit ici : Pourquoi forces-tu les Gentils de judaïser?Cependant il aurait fallu dire : Pourquoi forces-tu les Juifs de judaïser?Car ceux qui avaient été entraînés ainsi n'étaientpas gentils, mais juifs. Cependant, s'il avait parlé ainsi, sondiscours aurait paru trop violent et inconvenant de la part du docteurdes Gentils. Mais en paraissant s'inquiéter de ses propres disciples, il donne à sa réprimande plus d'indépendance etd'autorité. Mais pour que vous compreniez que ce discours n'étaitpas une réprimande adressée à Pierre, mais que cetteapparence de réprimande donnée à (177) Pierre, n'étaitqu'un avertissement et un enseignement pour les Juifs, écoutez cequi suit : Nous sommes Juifs de naissance et non pécheurs d'entreles Gentils. (Gal. II, 15.) Ici c'est le docteur qui s'adresse àtous pour les instruire, ce n'est plus Paul qui reprend Pierre; S'il avaitcommencé a parler en maître dès le commencement, lesJuifs ne l'auraient pas toléré. Mais ayant débutépar une réprimande que Pierre semblait avoir justement méritéeen attirant les Gentils à l'observation de la loi judaïque,il arrive enfin avec confiance aux avertissements et aux conseils, commes'il y avait été conduit par la suite du discours. De peurque quelqu'un ayant entendu ces mots : Tu forces les Gentils à judaïser,crût que cela leur était défendu, mais étaitpermis aux Juifs, il s'adresse aux maîtres eux-mêmes. Pourquoiparler, dit-il, des Gentils et des autres Juifs ? Pourquoi ne pas nousnommer, nous qui sommes docteurs et apôtres, je dis plus, nous quisommes Juifs de race et qui n'en avons pas moins complètement abandonnéla loi de nos ancêtres? Pourra-t-on nous pardonner quand nous engageonsles autres à la suivre ? Voyez comme il s'empare doucement des Juifset comme il établit la parfaite doctrine. Après leur avoirdit : Nous sommes Juifs de naissance et non pécheurs d'entre lesGentils, il donne une cause raisonnable pour expliquer comment lui et biend'autres avaient quitté le judaïsme. Nous savions que l'hommene se justifie pas par les oeuvres de la loi mais par la foi de Jésus-Christ.Nous aussi, nous avons cru en Jésus-Christ, pour être justifiéspar la foi du Christ, et non par les oeuvres de la loi, car l'homme nese justifie pas par les oeuvres de la loi, mais par la foi en Jésus-Christ.(Gal. 11, 16.)
19. Voyez comme il parle souvent de l'infirmité de la loi etde la justification que l'on trouve dans la foi. Il répètefréquemment ces mots, et ce n'est pas là le langage du blâme,mais celui de l'enseignement et du conseil. Mais, comme je le disais, s'ilse fût adressé aux Juifs dans ces termes, tous ses effortsauraient été perdus et inutiles, puisqu'ils ne voulaientpas de lui pour maître; mais comme il s'adressait à Pierre,ceux-ci profitaient tacitement de cette réprimande infligéeà Pierre qui la recevait en silence, car, l'opinion de Pierre étaitdécouverte, non par lui, mais par son confrère dans l'apostolat,et son premier changement devenait public. Ensuite afin qu'ils ne puissentse dire entre eux : Pierre et Paul ont peut-être tort, Paul donnedes raisons justes et incontestables pour ne pas observer les rits judaïques,en disant que ce n'est pas la loi, mais la foi seule qui peut justifier.Il commence son discours avec modération, il le continue avec énergieet véhémence : Si en cherchant à être justifiéspar le Christ, nous nous trouvions pécheurs nous-mêmes, leChrist serait donc le ministre du péché ? (Gal. II, 17.)Voici ce qu'il veut dire : La foi justifie et ordonne de quitter les ritsjudaïques, qui ont cessé d'exister; mais si, au contraire,cette loi nous gouverne et nous domine encore, si celui qui l'abandonneest jugé coupable, alors le Christ, qui nous a ordonné del'abandonner, sera l'auteur de notre faute et non-seulement il ne nousaura pas délivrés du péché, mais il nous auramême entraînés au péché. C'est àcause de la foi que nous avons abandonné la loi; si donc l'abandonde la loi est un péché, il s'ensuit que la foi est la causede notre péché. Après avoir ainsi réduit sesadversaires à l'absurde, il ne s'arrête plus à discuter,il se contente d'ajouter : A Dieu ne plaise! car l'absurdité estévidente. En effet, dit-il, si je reconstruis ce que j'ai abattit,je me rends moi-même prévaricateur (Gal. II, 18), il attaqueà son tour et fait voir que le tort ne consiste pas à transgresserla loi, mais à ne pas l'abandonner; et quoiqu'il parle àla première personne, c'est encore Pierre qu'il a en vue. Pierren'avait-il pas rompu les prescriptions sur la nourriture, en préférantvivre comme les Gentils? Donc en revenant ensuite aux habitudes des Juifset vivant comme eux, il réédifiait ce qu'il avait abattu.
20. Vous voyez que partout il insiste sur , la conduite de Pierre ;et comme il fait remarquer sa première conversion , il ne semblepoint que ce soit par le discours de Paul, mais par l'opinion de Pierre,ainsi démontrée par ses actions' que les Juifs se trouventavertis. C'est pour cela qu'il dit : Craignant ceux qui étaientcirconcis; et : parce qu'il était répréhensible; et: parce qu'il ne marchait pas droit, suivant la vérité del'Evangile. Il n'en était pas ainsi, à Dieu ne plaise! nousl'avons assez fait voir. Mais, de même qu'alors Paul faisait desréprimandes que Pierre écoutait en silence, pour ne pas contrarierles desseins de Paul, acceptant ces reproches comme s'il avait (178) eutort, afin de s'en prévaloir auprès de ses disciples; demême, et avec la même intention , qui lui faisait accuser Pierre, nous voyons Paul écrire tout cela, dans son épîtreaux Galates. Car, s'il avait été utile aux Juifs, que Pierrefût accusé et gardât le silence, il était encoreplus utile de tout raconter à ceux des Galates qui étaientcorrompus. De même que ceux des Juifs qui vivaient à Antioche,voyant Pierre se taire, après une sévère réprimande,se corrigeaient par les reproches faits à leur maître, etpar son silence; de même alors, les Galates infectés égalementd'habitudes judaïques , apprenant par Paul qu'il avait réprimandéPierre, qui était répréhensible, et ne marchait pasdroit, suivant la vérité de l'Évangile, et que Pierren'avait répondu à ces reproches que par son silence; lesGalates recevaient la meilleure leçon qui pût les faire renonceraux rits judaïques. Voilà pourquoi Paul a fait alors ces reproches,et en a perpétué le souvenir; mais il n'en fart pas moinsadmirer Pierre qui les a acceptés : celui qui a accepté lacorrection, l'accusation même, et a su se taire, celui-làa tout redressé et réparé : c'est le fruit de la sagesse.Ainsi , ni l'un ni l'autre des apôtres n'est blâmable, tousdeux méritent des louanges infinies, car leur zèle pour lesalut des hommes leur a permis de tout dire et de tout entendre. Prionsdonc le Dieu de Pierre et de Paul, qui les a attachés par les liensde la concorde, de nous attacher aussi les uns aux autres, par une, charitéplus étroite, afin que conservant tous ensemble notre union en Dieu,nous soyons dignes de voir ces grands saints, et de vivre dans leurs tenteséternelles, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur et adoration, maintenant et toujours, et dansles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
HOMÉLIES SUR LE MARIAGE.AVERTISSEMENT.
Les trois homélies suivantes, dont la première a pourtexte les paroles de saint Paul : Propter fornicationes, etc., la seconde,roule sur la répudiation , la troisième sur le choix d'uneépouse, ont évidemment été prononcéesde suite. Un passage , au commencement de la seconde, montre qu'elle asuivi de près la première, dont le texte s'y trouve reproduit.La troisième dut pareillement être prononcée peu dejours après la seconde : nous en avons pour preuve le témoignagemême du Saint dans son exorde. Il est principalement question , dansla première, de la célébration du mariage et de l'inconvénientdes danses licencieuses, des chansons obscènes qui, au temps deChrysostome, accompagnaient ordinairement cette cérémonie.L'orateur s'élève ensuite contre ceux qui persistent dansla fornication, même après le mariage, et aussi contre l'opinionmondaine qui réserve le nom d'adultère à l'infidélitédes femmes mariées et à la complicité de leurs séducteurs.Dans le discours suivant, saint Jean Chrysostome traite de la répudiation,et conclut, contre les maximes et la pratique des Grecs de nos jours, qu'iln'est pas permis d'épouser une femme répudiée pourcause d'adultère. Enfin, le titre même de la troisièmehomélie, du choix d'une épouse dit assez quel en est le sujet.Chrysostome y fait l'éloge d'un Maxime, qu'il désigne enlangage figuré comme son coadjuteur, et qui était peut-êtrecet évêque de Séleucie, en Isaurie, qui avait précédemmentporté la parole à sa place : de ce même témoignageon peut inférer que saint Jean Chrysostome était alors évêquede Constantinople.
PREMIÈRE HOMÉLIE. Sur ces paroles de saint Paul : " àcause de la fornication que chacun ait sa femme. " (I Cor. VII, 2.)
1. Je veux encore aujourd'hui vous conduire par la main vers les sourcesde miel, le miel étant une chose dont on ne peut se lasser. Telleest la nature des paroles de Paul, et tous ceux qui s'abreuvent àces sources, parlent sous l'inspiration du Saint-Esprit; ou plutôt,la douceur du miel n'est rien auprès du charme attaché auxparoles divines. Et c'est ce que le prophète exprime en ces termes: Que tes paroles sont douces à mon gosier; ma bouche les préfèreau miel. (Ps. CXVIII, 103.) Mais ce n'est pas seulement le miel que passeen douceur le charme des célestes paroles, c'est l'or, ce sont lespierres les plus rares qui lui cèdent en valeur, c'est l'argentle plus raffiné qui lui cède en pureté. Les parolesdu Seigneur, dit le même, sont des paroles pures, un argent passéau feu, purgé de sa terre, sept fois purifié. (Psal. XI,7.) Voilà ce qui faisait dire à un sage : Il n'est pas bonde manger beaucoup de (180) miel ; mais il faut honorer les paroles glorieuses.(Prov. XXV, 27.) En effet, le miel peut causer une maladie à l'hommesain, tandis qu'à l'aide de ces paroles, l'homme infirme peut seguérir; de plus, le miel se corrompt dans la digestion, tandis queles paroles divines, lorsqu'on les digère, deviennent encore plusagréables et plus salutaires, et pour ceux qui les ont goûtées,et en même temps pour beaucoup d'autres. Enfin, celui qui s'assiedà une table matérielle où règne le luxe, laquitte souvent avec des nausées qui le rendent incommode àtout ce qui l'entoure : au contraire, celui qui exhale l'odeur de l'instructionspirituelle, délecte ceux qui l'approchent par des parfums enivrants.Aussi David, qui goûtait sans cesse à ce festin béni,a-t-il pu dire : Mon coeur a exhalé le parfum de la bonne parole.(Ps. XLIV, 2.) En effet, il est aussi une mauvaise parole, dont on peutexhaler l'odeur. Et comme dans les festins du corps, la nature des alimentsdétermine la qualité de l'odeur qui revient à la bouchedes convives; ainsi, quand il s'agit de paroles, la qualité de cellesdont on s'est nourri se reconnaît généralement àl'arrière-goût qu'elles laissent après elles. Par exemple,vous allez vous asseoir sur les degrés d'un théâtre,vous entendez des chansons lubriques : vos conversations sentiront encoreles propos que vous aurez entendus. Mais vous venez à l'église,vos oreilles participent aux discours spirituels; votre bouche en rendrale parfum. De là cette parole du prophète : Mon coeur a exhaléle parfum de la bonne parole, par où il veut nous faire entendrel'aliment dont il avait coutume de se nourrir. Et Paul, sur la foi du prophète,nous exhortait en ces termes : Qu'aucun discours mauvais ne sorte de votrebouche ; que s'il en sort quelqu'un, qu'il soit bon. (Ephés. IV,29.) Et qu'est-ce qu'un discours mauvais ? dira-t-on; si vous apprenezce que c'est qu'un bon discours, vous connaîtrez en même tempsce que c'est qu'un discours mauvais, car ces deux choses sont ici opposéesl'une à l'autre. Ce que c'est qu'un bon discours ! il n'est pasbesoin que je vous l'apprenne, car Paul lui-même nous en a expliquéla nature. En effet, après ces mots: qu'il soit bon, il ajoute,propre à édifier l'Eglise, montrant par là qu'un bondiscours est celui qui édifie le prochain. Par conséquent,si le bon discours est celui qui édifie, le discours mauvais etcondamnable est celui qui détruit.
Ainsi donc, mon cher auditeur, si tu as quelque chose à direqui soit propre à rendre meilleur celui qui t'écoute, nereste pas bouche close en cette occasion de salut: mais situ n'as riende pareil, et seulement des propos répréhensibles et dissolus,tais-toi, ne parle point contre l'intérêt du prochain. Car,c'est là un discours mauvais, puisque non-seulement il n'édifiepas l'auditeur, mais encore fait tout le contraire. En effet, si cet auditeurpratique la vertu, de tels propos lui inspirent souvent de l'orgueil; ets'il est nonchalant pour le bien, il redouble son indifférence.Si tu dois prononcer quelque parole licencieuse et grossièrementrisible, tais-toi. Car ce discours est mauvais qui rend plus dérégléset celui qui le profère et celui qui l'écoute et qui raviveen chacun les ardeurs coupables. Comme le bois est la matière etl'aliment de la flamme , ainsi les mauvaises pensées sont attiséespar les paroles. Il ne faut donc pas dire indistinctement tout ce que nousavons dans l'esprit; mais travaillons sérieusement à bannirde notre esprit même, et les désirs coupables, et toute penséehonteuse. Que si par hasard, et à notre insu, nous laissons pénétreren nous quelque sale imagination, gardons-nous de la produire indiscrètement,et plutôt étouffons-la sous le silence. Voyez, en effet, lesanimaux farouches et les reptiles pris au piége ; s'ils trouventquelque issue pour s'échapper, ils deviennent plus férocesaprès leur évasion; si au contraire ils restent enferméssans répit dans leur prison, bientôt, pour une cause ou uneautre, ils sont détruits et exterminés. Ainsi des penséescoupables: notre bouche, nos discours leur offrent- ils quelque issue,leur flamme intérieure en reçoit de nouvelles forces. Maissi l'on ferme sur elles la porte du silence, elles s'affaiblissent, et,réduites par notre retenue à une sorte d'inanition, ellesmeurent emprisonnées dans notre âme. Par conséquent,alors même que tu éprouverais quelque honteuse convoitise,si tu sais t'abstenir de paroles honteuses, tu éteins dans ton coeurla convoitise elle-même. Ta pensée n'est point pure, du moinsque ta bouche le soit; garde-toi de jeter ces ordures à ta porte,de peur de nuire à d'autres et à toi-même. En effet,les paroles honteuses souillent non-seulement ceux qui les prononcent,mais encore ceux qui les entendent. Je t'invite donc et t'exhorte àfermer, non-seulement ta bouche, mais encore (181) tes oreilles àtous propos de ce genre, et à rester attaché d'une manièreinébranlable à la loi divine. Telle est la conduite de l'hommeque proclame heureux le Prophète : Heureux l'homme qui n'a pointmarché dans le conseil des impies, qui ne s'est point tenu deboutdans la voie des pécheurs, qui ne s'est point assis dans la chairede pestilence; mais sa volonté est dans la loi du Seigneur, et danssa loi il méditera le jour et la nuit. (Ps. I, 1, 2.)
2. Dans les conversations du siècle, s'il se glisse parfois quelquesbonnes paroles, c'est au milieu de mille propos méprisables, quilaissent à peine de la place pour un discours sensé. Il enest tout autrement des saintes Ecritures : là, vous n'entendrezrien qui soit mauvais, rien qui ne soit salutaire et rempli d'une profondesagesse : tel est, par exemple, le texte qui nous a été luaujourd'hui. Ce texte, quel est-il ? Quant aux choses dont vous m'avezécrit, il est avantageux à l'homme de ne toucher aucune femme.Mais à cause de la fornication , que chaque homme ait sa femme etchaque femme son mari. (I Cor. VII, 1, 2.) Paul décrète encet endroit, au sujet des mariages ; il n'en rougit pas, il n'en éprouvepoint de honte. En effet, si son Maître a daigné assisterà un mariage, si, loin de s'en abstenir par pudeur, il a au contrairehonoré la cérémonie de sa présence et de soncadeau (et nul ne se montra plus généreux que lui pour lesépoux, puisqu'il changea l'eau en vin), comment l'esclave aurait-ilrougi de décréter au sujet des mariages? Ce n'est pas lemariage qui est une mauvaise chose , c'est l'adultère, c'est lafornication. Or le mariage est un remède contre la fornication.
Evitons donc de le déshonorer par des pompes diaboliques, etque, à l'exemple des mariés de Cana en Galilée, ceuxqui prennent femme aujourd'hui aient pareillement entre eux Jésus-Christ.Mais comment, dira-t-on, cela peut-il se faire? Par le simple ministèredes prêtres. En effet, il est écrit : Celui qui vous reçoitme reçoit. (Matth. X, 40.) Si donc vous chassez loin de vous lediable, les chansons lubriques, les poésies voluptueuses, les dansesdéréglées, les paroles obscènes, et tout cetappareil diabolique , et ce tumulte , et ces rires à gorge déployée;si vous bannissez enfin toute indécence et que vous introduisiezles saints serviteurs du Christ, le Christ lui-même, en leur personne,sera là, n'en doutez point, avec sa mère et ses frères.Car il est écrit : Quiconque fait la volonté de mon Père,celui-là est mon frère, et ma soeur et ma mère. (Matth.XII, 50.) Je sais que quelques-uns trouvent importunes et fatigantes cesexhortations, ainsi que nos efforts pour déraciner un antique usage.Je ne m'en inquiète nullement, car je n'ai pas besoin de vous plaire,mais seulement de vous être utile: je n'ai pas besoin de vos applaudissementsni de vos éloges, mais de votre avancement et de votre instruction.Qu'on ne vienne donc point me dire que c'est un usage : dès quele péché se commet, cessez de parler d'usage. Si l'usagene vaut rien , détruisez-le , quelque ancien qu'il puisse être;s'il est innocent, vous fût-il inconnu d'ailleurs, il faut l'introduireet l'implanter. Mais la preuve que ces pratiques indécentes ne proviennentpoint d'un antique usage, et sont au contraire des nouveautés, vousla trouverez en vous rappelant la manière dont Isaac épousaRébecca, dont Jacob épousa Rachel. En effet, l'Ecriture raconteleurs mariages; elle nous apprend comment les jeunes femmes furent conduiteschez leurs époux, et elle ne mentionne rien de pareil. Seulementle festin fut plus brillant que le repas habituel, et les parents furentinvités à la noce: quant aux flûtes, aux cymbales,aux danses d'ivrognes, à toutes les indécences qui sont àla mode aujourd'hui, elles furent laissées à la porte.
Chez nous, l'on danse en chantant des hymnes en l'honneur d'Aphrodite,on entonne des chansons où il n'est question que d'adultères,d'épouses séduites, d'amours illégitimes, d'accouplementsmonstrueux, enfin d'impiétés et d'infamies de tout genre,et cela dans un pareil jour ; et c'est en état d'ivresse, c'està la suite de tous ces dérèglements, c'est au milieude propos obscènes que l'on fait cortège publiquement àla jeune épouse. Et comment donc, dis-moi , peux-tu exiger d'ellela chasteté , quand , dès le premier jour, tu lui donnesde pareilles leçons d'effronterie; quand tu exposes à savue et à son oreille des spectacles, des propos dont le récitferait horreur à des esclaves un peu réservés? Quandle père, conjointement avec la mère, a consacré silongtemps toute sa sollicitude à veiller sur sa fille vierge, àempêcher qu'elle ne dît rien, qu'elle n'entendît riende pareil; quand il a multiplié pour cela les précautions: chambres particulières, appartements réservés, gardiens,portes, (182) verroux, soin de tout fermer le soir, défense de selaisser voir, même aux parents, que sais-je encore ? tu arrives,et dans un jour tu détruis tout cet ouvrage, tu dépravestoi-même ta femme par une ignoble cérémonie, tu ouvresson âme au langage de la corruption ! Et d'où viennent, sice n'est de là, les maux dont on se plaint ensuite ? d'oùviennent les adultères et les jalousies? d'où viennent lesstérilités , les veuvages, les morts qui font de petits orphelins?Quand vous appellerez les démons par vos refrains, quand vous comblerezleurs désirs par vos discours licencieux, quand vous introduirezdans vos demeures des mimes, d'infâmes histrions et tous les scandalesdu théâtre ; quand vous remplirez votre maison de prostituéeset que vous y mettrez en fête et en branle toute la troupe des démons,quel salut, dites-moi, pouvez-vous encore espérer? Mais pourquoifaire venir des prêtres , quand le lendemain c'est une pareille fêteque vous devez célébrer?
Voulez-vous déployer votre munificence d'une manière profitable?Invitez des pauvres en guise de danseurs. Mais vous avez honte, je crois,vous rougissez? Et quelle pire déraison que d'attirer le diablechez vous comme s'il n'y avait rien là de honteux, et de rougirquand on vous parle d'y laisser entrer le Christ ! Car, de même queles pauvres, en entrant, sont accompagnés du Christ, de même,au milieu des danses que forment ces mimes et ces infâmes, le diableest là qui prend part à la fête. En outre , de telsfrais ne rapportent rien, ou plutôt ils produisent un grand dommage,tandis que la dépense dont je vous parle ne vous laissera pas longtempssans une riche récompense. Mais personne dans toute la ville nes'est comporté de la sorte. Eh bien ! songe à donner l'exempleet à prendre l'initiative de cette noble coutume, afin que ceuxqui viendront ensuite t'en reportent l'honneur. Si l'on t'imite, si l'ont'emprunte cette pratique, les petits-neveux et les enfants des petits-neveuxpourront dire à ceux qui en rechercheront l'origine : Un tel, lepremier, a mis en honneur ce bel usage. Voyez ce qui se passe dans le inondeau sujet des jeux publics : c'est à qui, dans les festins, célébreraceux qui se sont acquittés avec munificence de ces stérilesdevoirs ,envers l'Etat. A plus forte raison cette fonction spirituellevaudra-t-elle des éloges et des actions de grâces unanimesà celui qui en aura pris l'admirable initiative et elle lui vaudra,en même temps, une réputation de munificence et profit. Eneffet, si d'autres suivent ce bon exemple, c'est à toi, qui aurassemé, que reviendra le prix de la moisson. Ce mérite feraque tu seras bientôt père; il protégera ensuite tesenfants et sera cause que l'époux vieillira aux côtésde son épouse. En effet, si Dieu ne cesse de menacer les pécheurs,s'il leur dit : Vos enfants seront orphelins et vos femmes seront veuves(Exod. XXII, 24) ; à ceux qui lui obéissent en toutes chosesil promet et une vieillesse heureuse, et tous les biens avec celui-là.
3. Paul nous apprend encore que les morts prématuréesrésultent souvent du grand nombre des péchés. C'estpour cela, nous dit-il, qu'il y a parmi vous beaucoup d'infirmes et delanguissants, et que beaucoup s'endorment. (I Cor. XI, 30.) Mais, que lanourriture donnée aux pauvres prévient ces accidents, ou,dans le cas d'un malheur imprévu, y porte promptement remède,c'est ce que vous prouvera l'exemple de la jeune fille de Joppé.Elle gisait privée de vie, mais les pauvres nourris par elle l'entouraient: leurs larmes la réveillèrent et la rendirent à lavie. (Act. IX, 36.) Tant il est vrai que la prière des veuves etdes pauvres est préférable à tous les rires et àtoutes les danses ! - Ici, un plaisir éphémère : làun profit durable et constant. Songe au prix que valent tant de bénédictionsréunies sur la tête d'une jeune femme, au moment oùelle entre dans la maison de son époux. Combien de couronnes nefaudrait-il point pour en effacer l'éclat ! Combien d'or pour en.égaler la valeur ! aussi vrai que la mode actuelle est insenséeet absurde au suprême degré. En effet, en admettant que nullepunition, nul châtiment, ne soit le prix de pareilles indécences,songez si ce n'est pas déjà un cruel supplice, que de supporterce torrent d'injures en public, devant une foule qui les entend, de lapart d'hommes ivres qui n'ont plus l'usage de leur raison. Les pauvresbénissent la main qui leur fait l'aumône, et forment millevoeux pour leur bienfaiteur; au contraire, les gens dont je parle ne quittentla table où ils se sont enivrés et repus que pour lancerles quolibets les plus orduriers à la tête des époux,et apporter à ce jeu je ne sais quelle émulation diabolique: on dirait que les mariés sont des (183) ennemis, tant leurs parentssemblent faire assaut à qui profèrera sur leur compte lesplus inconvenants sarcasmes; c'est comme une bataille rangée : etcette lutte entre les invités a pour résultat de remplirl'époux et l'épouse de honte et de confusion.
Faut-il maintenant, dites-moi, chercher une autre preuve que ce sontles démons qui, agitant leurs âmes, leur font tenir cetteconduite et ce langage? Et qui donc pourrait contester, désormais,que ce soit l'impulsion du démon qui les incite à parleret à agir de la sorte? Personne assurément, car ce sont bienlà les rémunérations du diable : injures, ivresse,déraison. Si maintenant quelqu'un tire un présage de l'invitationadressée de préférence aux pauvres, et juge que ceserait entrer en ménage sous de fâcheux auspices, je veuxlui apprendre à mon tour que ce n'est pas l'accueil fait aux pauvreset aux veuves, mais celui qu'on fait à des infâmes et àdes prostituées qui présage des afflictions de tout genreet des milliers de maux. Plus d'une fois, en effet, ce jour mêmevit un jeune époux arraché à sa nouvelle famille parles mains d'une courtisane qui, du même coup, éteignit enlui tout amour pour son épouse, ruina l'harmonie du ménage,rompit ses liens avant qu'ils fussent formés, et y jeta les semencesde l'adultère. Voilà ce que devraient craindre les parents,ne craignissent-ils rien autre chose ! et ce serait assez pour qu'on dûtinterdire l'accès des noces aux mimes et aux danseurs. Car le mariagen'a pas été institué dans l'intérêt dela débauche et de la fornication, mais dans celui de la chasteté.Voici du moins ce que dit Paul : A cause des fornications, que chaque hommeait sa femme et chaque femme son mari. En effet, il y a deux raisons pourlesquelles le mariage a été institué : c'est àsavoir, afin que nous soyons chastes, et afin que nous devenions pères:mais de ces deux motifs, le plus important est celui de la chasteté.C'est du jour où s'est introduite la concupiscence que s'est introduitle mariage, qui coupe court à l'incontinence, et amène l'hommeà se contenter d'une femme. Car pour la procréation, ce n'estpoint tant l'effet du mariage que de cette parole de Dieu qui dit : Croissezet multipliez, et remplissez la terre. (Gen. I, 28.) Témoins tantd'hommes qui ont usé du mariage et ne sont point devenus pères.En sorte que la raison dominante est celle de la chasteté, surtoutaujourd'hui que notre espèce a couvert la terre habitable. Dansle principe, chacun devait désirer d'avoir des enfants, afin delaisser un souvenir et une trace de son existence. En effet, lorsqu'iln'y avait point encore d'espérances de résurrection, et quec'était le règne de la mort, et que les mourants pensaientêtre anéantis à l'issue de leur carrière terrestre,Dieu donna aux hommes cette consolation de la paternité, en. sorteque ceux qui partaient se survécussent dans de vivantes images,que notre race se conservât, et que ceux qui allaient mourir aussibien que leurs familles eussent dans leurs rejetons un sujet incomparablede soulagement.
Et pour vous faire bien comprendre que c'était ce motif surtoutqui faisait désirer des enfants, je vous citerai la plainte de lafemme de Job à son mari, dans leur adversité : Voilà,dit-elle, que tout souvenir de toi a disparu de la terre, tes fils commetes filles. (Job, XVIII, 17.) Et de même Saül dit à David: Jure-moi dans le Seigneur que tu n'extermineras pas ma race et mon nomaprès moi. (I Rois, XXIV, 22.) Mais puisque désormais larésurrection nous attend à la porte, que la mort ne compteplus pour rien, que nous nous acheminons de cette vie vers une vie meilleure,tout soin de ce genre est superflu. En effet, si tu souhaites des enfants,il en est de bien meilleurs, de bien plus souhaitables, dont il ne tientqu'à toi d'être le père, maintenant qu'il existe desgestations spirituelles, des enfantements d'un ordre supérieur,et des bâtons de vieillesse d'une espèce plus précieuse.En conséquence, le mariage n'a qu'une fin, empêcher la fornication: et c'est pour ce mal qu'a été inventé ce remède.Mais si tu devais, même après le mariage, te laisser allerà la fornication,'c'est en vain que tu aurais eu recours au mariage,c'est inutilement, c'est sans profit. Que dis-je? ce n'est pas seulementpour rien, c'est plutôt pour ton malheur. En effet, la faute n'estpoint la même à commettre la fornication quand on n'a pointde femme, et à y retomber après le mariage : dès lorsce n'est plus fornication, c'est adultère. Ce que je dis peut paraîtreétrange c'est vrai pourtant.
4. Je le sais: beaucoup de gens s'imaginent qu'on ne se rend adultèreque par la séduction d'une femme en puissance de mari. Et moi jeprétends que quiconque, étant marié, a des rapportscoupables et illicites avec une femme, (184) fût-ce une fille publique,une servante, une personne quelconque non mariée, commet un adultère.En effet, ce n'est pas seulement la personne déshonorée,c'est encore l'auteur de son déshonneur, dont la qualitéconstitue l'adultère. Et n'allez point, en ce moment, m'alléguerles lois du monde qui traînent les épouses séduitesdevant les tribunaux et leur font subir un jugement, tandis qu'elles nedemandent point de comptes aux hommes mariés qu'ont débauchésdes courtisanes. Moi, je vous lirai la loi de Dieu, qui sévit égalementcontre l'homme et contre la femme, et les déclare pareillement adultères.Après ces mots: Et que chaque femme ait son mari, viennent les suivants:Que le mari rende à sa femme l'affection qu'il lui doit. (I Cor.VII, 3.) Que veut-il faire entendre par ces mots? Qu'il faut avoir l'oeilà ses revenus? garder sa dot intacte? lui fournir de riches vêtements?une table somptueusement servie? une suite brillante? une nombreuse maison?Que veux-tu dire? quelle est cette affection que tu prescris? Aussi bientoutes ces choses sont-elles des preuves d'affection. Rien de tout cela,répondra Paul: je ne prescris que la continence et la chasteté.La personne de l'époux n'appartient plus à l'époux,mais à l'épouse, qu'il lui garde donc intacte cette propriété,qu'il n'en dérobe rien, qu'il ne la dissipe point. En effet, ondit qu'un serviteur a de l'affection pour ses maîtres, lorsque, chargéde gérer leurs biens, il n'en laisse rien se perdre. Puis donc quela personne du mari est la propriété de l'épouse,l'homme doit montrer son affection en veillant bien sur ce dépôt.Et la preuve que tel est le sens de ces paroles de Paul: Qu'il lui rendel'affection qui lui est due, c'est qu'il ajoute aussitôt: La femmen'a pas puissance sur son corps, c'est le mari; de même le mari n'apas puissance sur son corps, c'est la femme. (I Cor. VII, 4.) Par conséquent,si vous voyez une courtisane vous tendre des piéges, chercher àvous attirer, s'éprendre de votre personne, dites-lui : Ce corpsn'est pas à moi, mais à ma femme; je ne puis en abuser, nile livrer à une autre femme. Et que de son côté lafemme agisse de même. En effet, sur ce point, les droits des deuxsexes sont égaux. D'ailleurs, Paul accorde dans le reste une grandeprééminence au mari, comme l'attestent ces paroles: Que chacunde vous aime sa femme comme lui-même; mais que la femme craigne sonmari (Ephés. V, 33); et ailleurs : L'homme est le chef de la femmeet enfin: La femme doit être soumise à sort mari. (Ib., 22.)De même dans l'Ancien Testament : Ton recours est en ton mari, etil sera ton maître. (Gen. III, 16.) Comment donc a-t-il pu établirsur ce point une réciprocité parfaite d'esclavage et de,domination? En effet, cette maxime : La femme n'a pas puissance sur soncorps, c'est le mari; de même le mari n'a pas puissance sur son corps,c'est la femme, annonce l'intention d'établir une complèteégalité : et de même que l'homme est le maîtredu corps de la femme, de même la femme, à son tour, est maîtressedu corps de l'homme. D'où vient donc qu'il ait institué uneégalité si parfaite? C'est que dans tout le reste la prééminenceest indispensable. Au contraire, dès qu'il y va de la continenceet de la chasteté, l'homme n'a plus aucune prérogative àl'égard de la femme, et encourt le même châtiment, s'ilvient à enfreindre les lois du mariage. Cela s'explique parfaitement.En effet, si ta femme est venue à toi, si elle a quitté sonpère, sa mère, et toute sa famille, ce n'est pas pour quetu l'outrages, pour que tu lui substitues une vile courtisane, pour qu'ellesoit en butte à une guerre perpétuelle : tu l'as prise pourqu'elle fût ta compagne, ton associée, pour qu'elle fûtlibre, et jouît des mêmes droits que toi-même. N'est-il pas étrange que la dot qu'elle t'apporte soit l'objet de touteta sollicitude, que tu évites soigneusement d'en rien distraire:et que ces trésors, bien plus précieux qu'une dot, je veuxdire la continence et la chasteté, et ta propre personne, qui estsa propriété, tu les prodigues et les corrompes? S'il t'arrivede toucher à la dot, c'est à ton beau-père que turends tes comptes. Mais si tu attentes à la chasteté, c'estDieu qui te les demandera, Dieu qui a institué le mariage, et dequi tu tiens ton épouse. Si vous en voulez une preuve, écoutezce que dit Paul au sujet des adultères : Celui qui mépriseces préceptes, méprise non pas un homme, mais Dieu, qui nousa donné son Esprit saint. (I Thess. IV, 8.)
Voyez-vous combien les preuves abondent à l'appui de notre propositionqu'il y a adultère, non-seulement quand on séduit une femmeen puissance de mari, mais encore quand on a commerce avec une concubinequelconque, dès lors qu'on est marié? En effet, de mêmeque nous appelons la femme adultère, soit que son complice soitun valet ou tout autre, dès qu'elle (185) est infidèle àson mari; ainsi nous devons donner le même nom à tout hommeinfidèle à son épouse, fût-ce avec une courtisane,ou la première venue des femmes publiques. Veillons donc ànotre salut, et ne livrons point notre âme au diable par ce péché.De là les ruines, de là les guerres sans fin dans les ménages;par là fuit la tendresse, par là s'évanouit l'affection.En effet, s'il est impassible qu'un homme chaste dédaigne sa femmeet la méprise jamais, il est également impossible qu'un hommelivré à la débauche et à l'incontinence aimeson épouse, quand bien même elle aurait des charmes incomparables.De la chasteté naît la tendresse, et de la tendresse des bienssais nombre. Considérez donc les autres femmes comme étantde pierre, dans la conviction qu'une fois marié, vous ne pouvezjeter un regard d'incontinence sur une autre femme, épouse ou fillepublique, sans tomber sous le grief d'adultère. Répétez-vouschaque jour ces paroles au fond de vous-même; et si vous voyez quela convoitise d'une autre femme est éveillée pour vous, etque cela vous fait trouver votre épouse déplaisante, entrezdans votre chambre, ouvrez ce livre, et par la médiation de Paul,par la vertu de ces paroles constamment répétées,éteignez cette ardeur.
Par là vous reprendrez de l'amour pour votre femme, en l'absencede toute passion qui diminue votre attachement pour elle; et non-seulementvotre femme vous semblera plus aimable, mais vous paraîtrez vous-mêmebien plus digne de respect et de considération. Car il n'est rien,non, rien de plus vil qu'un homme marié qui tombe dans la fornication.Ce n'est point seulement devant son beau-père, devant ses amis,devant ceux qu'il rencontre, c'est devant ses propres serviteurs qu'ilest forcé de rougir. Que dis-je? ce n'est rien encore; mais sa maisonmême lui paraît plus affreuse que le plus odieux cachot, parceque ses regards et son imagination sont constamment tournés versla concubine qu'il aime.
5. Voulez-vous vous faire une juste idée de cette misère? Considérez l'existence que mènent ceux qui soupçonnentleurs femmes, combien ce qu'ils mangent, combien ce qu'ils boivent leurparaît insipide. On dirait que leur table est chargée de poisonsmortels. Ils fuient comme la peste une maison où ils ne trouventque chagrins. Plus de sommeil pour eux, plus de nuits tranquilles, plusde réunions d'amis; les rayons mêmes du soleil ne luisentplus pour eux; il n'est pas jusqu'à la lumière, dont ilsne se trouvent importunés, et cela, non-seulement lorsqu'ils ontsurpris leurs femmes en flagrant délit, mais sur un simple soupçon.Eh bien ! songez que ces souffrances sont également celles de votrefemme, si elle vient à apprendre de quelqu'un, ou seulement àsoupçonner que vous vous êtes abandonné à uneconcubine. Que cette pensée vous fasse éviter non-seulementl'adultère, mais jusqu'au soupçon de ce crime; que si votrefemme vous soupçonne injustement, calmez-la, persuadez-la. Car cen'est point par haine ou par déraison, c'est par sollicitude qu'elleagit de la sorte, c'est par un excès de crainte pour sa propriété.Car, ainsi que je l'ai déjà dit, votre corps est sa propriété,et une propriété plus précieuse que tout ce qui luiappartient d'ailleurs. Craignez donc de commettre à son égardla plus grande des injustices, craignez de lui porter le coup mortel. Sivous la méprisez, à tout le moins, redoutez le Seigneur,qui punit les adultères, le Seigneur qui a prononcé contreles fautes de ce genre les plus terribles arrêts. Car pour cetteclasse de coupables, ainsi qu'il est écrit : Le ver ne mourra pointet le feu ne s'éteindra pas. (Marc, IX, 47.)
Mais si vous vous mettez peu en peine de l'avenir, que le présentdu moins vous épouvante. En effet beaucoup d'hommes aprèss'être livrés à des courtisanes ont succombéjustement et misérablement aux intrigues dont les avaient circonvenusces prostituées, jalouses de les détacher de leur constanteet légitime épouse, et de les enchaîner complètementà leur propre amour; elles mettent en oeuvre les sortilèges,préparent des philtres, organisent mille enchantements, et souvent,par là , causent à leurs amants d'accablantes infirmités,les jettent dans la langueur et dans la consomption, les précipitentdans un abîme de maux où ils trouvent la fin de leur vie terrestre.Si tu ne crains pas la géhenne, toi qui m'entends, redoute les enchantementsde ces femmes. Lorsque par ton incontinence tu t'es privé de l'appuidu Seigneur, quand tu t'es dépouillé toi-même de sacéleste protection, c'est alors que ta concubine, te trouvant sansappui, peut impunément, avec l'aide de ses démons qu'elleinvoque, des amulettes qu'elle fabrique, des embûches qu'elle dresse;c'est alors, dis-je, qu'elle peut sans nulle peine consommer ta perte,après avoir (186) fait de toi un objet d'opprobre et de riséepour toute la ville, au point qu'il ne te reste plus même la consolationd'être plaint. Car il est écrit : Qui donc aura pitiéde l'enchanteur mordu par un serpent et de tous ceux qui approchent desbêtes féroces? (Eccli. XII, 13.)
Je passe sous silence les pertes d'argent, les défiances quotidiennes,l'arrogance, l'orgueil, l'insolence dont les courtisanes accablent leursfolles victimes, supplice mille fois plus douloureux que la mort. Tu nesupportais pas de ta femme une parole un peu vive, et tu courbes la têtesous les soufflets d'une prostituée. Et tu ne sens point de honte,tu ne rougis pas, tu ne souhaites pas que la terre s'entr'ouvre pour t'engloutir?Comment oseras-tu venir à l'église, et élever lesmains vers le ciel ! Comment invoquer Dieu avec cette bouche souilléepar les baisers d'une courtisane? Et tu n'as pas peur, tu ne trembles pas,dis-moi, que la foudre, tombant du ciel, n'embrase ce front sans pudeur?Tu as pu cacher à ta femme ta trahison, mais tu ne la cacheras pasà l'il qui ne s'endort point; car, à cet adultèrequi disait Les ténèbres et des murs m'entourent; qu'ai-jeà craindre? Le Sage a répondu que les yeux du Seigneur ontmille fois plus de lumière que le soleil, pour regarder les oeuvresdes hommes. (Eccli. XXIII, 26, 28.) Voilà pourquoi Paul a dit toutesces choses: Que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari; quele mari rende à sa femme l'affection qu'il lui doit, et pareillementla femme à son mari. (I Cor. VII, 2, 3.) Un miel, découledes lèvres de la courtisane, lequel, sur le moment, flatte ton gosier;mais plus tard tu le trouveras plus amer que le fiel, et plus acéréqu'un glaive à deux tranchants. (Prov. V, 3, 4.)
Il y a du poison dans le baiser de la courtisane, un poison secret etdissimulé. Pourquoi donc courir après un plaisir réprouvé,pernicieux, qui cause des plaies incurables, au lieu de vivre dans le bonheuret dans la sécurité? Auprès de ta femme légitimetu trouves à la fois plaisir, sûreté, délassement,respect, considération et bonne conscience; là, au contraire,tout est amertume, tout est dommage, et tu es sous le coup d'une accusationperpétuelle. Car, à supposer même que personne ne t'aitvu, ta conscience ne cessera de porter témoignage contre toi; versquelque lieu gaie tu t'échappes, partout te suivront les reproches,les cris formidables de cet implacable accusateur. Si donc vous recherchezle plaisir, fuyez le commerce des courtisanes. Car il n'y a rien de pliaspénible que cette fréquentation, rien de plus intolérableque ces rapports, rien de plus infâme que cette société.Qu'elle soit ta biche la plus chère, ton faon de prédilection;que ta fontaine soit la source où tu puises. (Prov. V, 19 et 15.)Quand tuas sous la main une source d'eau limpide; pourquoi courir àun marais fangeux qui exhale l'odeur de la géhenne et des inexprimablestourments? Quelle est ton excuse? ton titre à la miséricorde?Si ceux qui, tombent dans la fornication avant le mariage sont punis etexpient leur faute, comme celui, qui était revêtu d'habitssordides, à plus forte, raison les fornicateurs mariés. Car,dans ce cas, le grief est double et triple, et parce que, les consolationsdont ils jouissent ne les ont pas empêchés de se jeter dansde pareils désordres,. et parce que leur crime n'est plus comptéseulement pour fornication, mais encore pour adultère, ce qui estle plus grave des péchés.
Ne cessons donc point de nous répéter à nous-mêmeset de répéter à nos femmes ces maximes; et c'est pourquoije veux finir moi-même sur ces paroles: A cause de la fornication,que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. Que le mari rendeà sa femme l'affection qui lui est due, et pareillement la femmeà son mari. La femme n'a pas puissance sur son corps; c'est le mari.De même, le mari n'a pas puissance sur son corps, c'est la femme.Conservons précieusement ces paroles dans notre mémoire;sur la place publique, à la maison, le jour, le soir, à table,au lit, partout enfin; méditons-les, habituons nos femmes ànous les citer, à se les entendre citer par nous, afin qu'avantpassé chastement, la vie présente, nous soyons admis au royaumedes cieux, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui, gloire au Père et au Saint-Esprit, dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
DEUXIÈME HOMÉLIE.
La femme est liée à la loi aussi longtemps que vit sonmari ; que si son mari s'endort, elle est libre de se marier à quielle voudra, mais souvent dans le Seigneur, Cependant elle sera plus heureusesi elle demeure comme elle est. (I Cor. VII, 39, 40). Et de l'acte de répudiation.
1. L'autre jour, le bienheureux Paul nous formulait la loi du mariage,et nous en exposait les vrais principes ; vous avez entendu ce qu'il écrivait,ce qu'il disait aux Corinthiens : Quant aux choses dont vous m'avez écrit,il est avantageux à l'homme de ne toucher aucune femme. Mais, àcause de la fornication, que chaque homme ait sa femme, et chaque femmeson mari. (I Cor. VII, 1, 2.) Aussi avons-nous consacré nous-mêmetout (entretien à ces paroles. Or aujourd'hui il faut encore quenous revenions sur le même sujet puisque Paul nous en parle encoreaujourd'hui. En effet, vous avez entendu avec quelle force il nous crie: La femme est liée à la loi aussi longtemps que vit sonmari; que si son mari s'endort, elle est libre de se marier à quielle voudra, mais seulement, selon le Seigneur. Cependant elle sera plusheureuse si, selon mon conseil, elle demeure comme elle est : or, je penseque, j'ai, moi aussi, l'Esprit dit Seigneur. (I Cor. VII, 39, 40.) Attachons-nousdonc à ses pas encore aujourd'hui, et entretenons-nous de ce sujet;car en marchant sur la trace de Paul, c'est vraiment le Christ que noussuivrons en sa personne, puisque l'Apôtre a écrit constamment, non par lui-même, mais sous la dictée du Seigneur. En effet,ce n'est pas une affaire de peu d'importance qu'un mariage selon les règles;et mille infortunes attendent ceux qui n'en usent point comme il convient.La femme, qui est une auxiliaire, devient parfois un ennemi secret. Lemariage, qui est un port, peut aussi devenir un écueil, non en vertude sa nature propre, mais par la faute de ceux qui ne savent pas en faireun bon usage. En effet, l'époux qui se conforme aux lois conjugalestrouve dans sa maison, dans sa femme, une consolation, un asile contretous les maux, publics ou autres, qui peuvent le frapper. Au contraire,celui qui traite légèrement et sans réflexion, cetteseule affaire, quand la place publique serait pour lui sans orages , neverra plus en rentrant chez lui que récifs et rochers dangereux.Il faut donc, puisqu'il y va pour nous de si grands intérêts,apporter une grande attention à ces paroles; il faut que celui quiveut prendre femme commence par se conformer en cela aux lois de Paul,disons mieux, aux lois (188) du Christ. Je le sais, ce précepteparaît nouveau et extraordinaire à un bon nombre. Je ne metairai point pour cela, mais, après vous avoir lu d'abord la loi,je m'efforcerai ensuite de lever la contradiction qu'on croit y trouver.Quelle est donc la loi que Paul nous impose? La femme, dit-il, est liéeà la loi; donc, tant que son mari est en vie, elle ne doit pas s'enséparer, ni prendre un autre époux, ni convoler en secondesnoces. Et voyez avec quelle exactitude, avec quelle justesse de termesil s'exprime ! Il ne dit pas : Elle doit habiter avec son mari tant qu'ilest en vie; mais bien, la femme est liée à la loi aussi longtempsque vit son mari, de telle sorte que, à supposer même queson mari lui ait donné un acte de répudiation , qu'elle aitalors quitté la maison et soit allée habiter chez un autre,elle est liée à la loi, elle est coupable d'adultère.
Si donc le mari veut renvoyer sa femme, ou la femme quitter son mari,il faut que celle-ci se rappelle ce précepte, qu'elle se représentePaul la suivant et lui criant aux oreilles : La femme est liée àla loi. Ainsi que les serviteurs fugitifs traînent encore leur chaînederrière eux après s'être évadés de lamaison de leur maître, ainsi les femmes, même aprèsqu'elles ont quitté leur mari, restent enchaînées parla loi qui les condamne, qui les accuse d'adultère, elles et leurscomplices. Ton époux vit encore, dit-elle, et ton acte est un adultère.Car la femme est liée à la loi aussi longtemps que vit son,mari. Et, quiconque épouse une femme répudiée commetun adultère. (Matth. V, 32.) Mais, quand donc, dira-t-on, lui sera-t-ilpermis de convoler en secondes noces ? Quand? lorsqu'elle sera délivréede sa chaîne, lorsque son époux sera mort. Cependant voulantexprimer cela, il n'a pas dit si son mari meurt, elle est libre d'épouserqui elle voudra, mais si son mari s'endort, comme s'il voulait consolerla femme en son veuvage, et lui persuader de s'en tenir à son premierépoux, de n'en pas prendre un second. Ton mari n'est pas mort, ildort seulement. Qu'est-ce qui n'attend pas un homme endormi ?Voilàpourquoi il dit : S'il s'endort, elle est libre de se marier à quielle voudra. Il n'a pas dit qu'elle se marie, pour ne point paraîtrela forcer, la contraindre. Il ne l'empêche pas de contracter, sielle le veut, un second mariage, il ne l'y engage pas si elle ne le veutpoint; il se borne à lui lire la loi : Elle est libre de se marierà qui elle voudra. Mais , en disant qu'elle est devenue libre parla mort de son mari, il montre qu'avant cela, et de son vivant, elle étaitesclave; or, tant qu'elle est esclave et soumise à la loi, quandmême elle ' aurait reçu mille actes de répudiation,elle tombe sous le coup de la loi qui concerne l'adultère. Les serviteurspeuvent quitter leurs maîtres pour d'autres du vivant des premiers,mais les femmes ne peuvent changer de maris tant que leur premier épouxest en vie, car c'est un adultère. Ne viens donc pas me lire leslois qui sont à l'usage du monde , les lois qui prescrivent de donnerun acte de répudiation, et de divorcer ensuite. Car ce n'est pointd'après ces lois-là que Dieu doit te juger au grand jour,mais d'après celles que lui-même a promulguées. Quedis-je? les lois mêmes du siècle n'établissent pointcela d'une manière absolue, ni comme article principal; elles-mêmespunissent ce péché, ce qui témoigne assez qu'ellesle réprouvent. Elles dépouillent de tous ses biens et chassent,sans lui laisser de ressources, l'épouse qui a méritéd'être congédiée, et punissent de la perte de sa fortunecelui qui a été l'occasion du divorce; et certes, si ellesstatuent ainsi sur ce fait, c'est qu'elles ne l'approuvent point.
2. Et Moïse? il a statué de même pour un pareil motif;mais écoutez ce que dit le Christ: Si votre justice n'est pas plusabondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pointdans le royaume des cieux. (Matth: V, 20.) Ecoutez encore cette autre parole.Quiconque renvoie sa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère;et quiconque épouse une femme renvoyée commet un adultère.(Ib., 32.) Si le Fils unique de Dieu est venu sur la terre, s'il a prisla forme d'un esclave, s'il: a versé son précieux sang, s'ila détruit la mort, s'il a éteint le péché,s'il a répandu plus libéralement le bienfait de l'Esprit,c'est pour vous initier à une sagesse plus profonde. Et d'ailleurs,si Moïse a porté cette loi, ce n'est. Point comme une loi fondamentale;c'est parce qu'il était forcé de condescendre à lafaiblesse des siens. Les voyant prêts au meurtre, accoutumésà souiller leurs foyers du sang des, leurs, à n'épargnerni parents ni étrangers, et craignant qu'ils n'égorgeassentleurs femmes, s'ils étaient forcés de les garder contre,leur gré, il leur a permis de les renvoyer, afin d'empêcherun mal plus grand, les meurtres (189) multipliés. Ce qui prouveque les Juifs étaient homicides, ce sont ces paroles des prophèteseux-mêmes : Edifiant Sion dans le sang, et Jérusalem dansles iniquités (Mich. III, 10) ; et encore : Ils mêlent lesang au sang (Osée, VI, 2); et ailleurs : Vos mains sont pleinesde sang. (Isaïe, I, 15.) Et ce n'est pas seulement contre les étrangers,c'est encore contre leurs poches que se déchaînait leur fureur,comme le montrent ces mots du Prophète : Et ils ont immoléleurs fils et leurs filles aux démons (Ps. CV, 37) ; or ceux quin'épargnaient pas leurs enfants n'auraient pas davantage épargnéleurs femmes. C'est donc afin d'empêcher Cela qu'il accorda cettepermission; aussi le Christ, lorsque les Juifs lui demandèrent :Comment donc Moïse a-t-il permis de donner à sa femme un actede répudiation ? voulant montrer que la loi de Moïse ne contredisaitpoint la sienne, répondit à peu près en ces termes: Moïse a parlé ainsi à cause de la dureté devos coeurs; mais au commencement il n'en fut pas ainsi; Celui qui fit l'hommeau commencement les fit mâle et femelle. (Matth. XIX, 8 et 4.) Sicela était honnête, veut-il dire, Dieu n'aurait pas fait unhomme et une femme seulement; après avoir fait un seul homme, Adam,il aurait créé deux femmes, pour le cas où celui-ciaurait voulu renvoyer lune et prendre l'autre; mais, par le mode mêmede sa création, il a établi la loi que je promulgue maintenant.Quelle est donc cette loi? c'est que l'homme conserve jusqu'à lafin la femme qui lui est échue d'abord; cette loi ? cest plus ancienneque l'autre, et cela, de toute la distance qui sépare Adam de Moïse.Par conséquent je n'innove point, je n'introduis point de dogmesétrangers, mais des dogmes anciens et antérieurs àMoïse.
Mais il faut entendre la loi même de Moïse sur ce sujet :Si quelqu'un, dit-il, a pris une femme et qu'il ait habité avecelle; si elle ne trouve pas grâce devant lui, parce qu'il aura trouvéen elle un fait d'ignominie, il lui écrira un acte de répudiation,et le lui donnera entre les mains. (Dent. XXIV, 1.) Voyez ! Il n'a pasdit qu'il écrive, qu'il lui donne : que dit-il donc? Il lui écriraun acte de répudiation et le lui donnera entre les mains. C'estbien différent. En effet, dire qu'il écrive, qu'il ;donne,c'est un ordre, une injonction. Mais dire: Il écrira un acte derépudiation, et le lui donnera entre les mains, c'est annoncer unfait, et non pas introduire une loi qu'on a imaginée. Si quelqu'un,dit-il encore, a congédié sa femme, et l'a renvoyéede sa maison, et qu'après l'avoir quitté elle ait appartenuà un autre homme, et que ce dernier homme aussi l'ait prise en haine,et qu'il lui ait écrit un acte de répudiation, et qu'il lelui ait remis entre les mains, et qu'il l'ait renvoyée de sa maison,ou que l'homme soit mort qui l'avait prise pour femme, l'homme qui l'auraprécédemment renvoyée ne pourra la rappeler et laprendre pour épouse. (Ib. V, 2-4.) Ensuite, voulant montrer qu'iln'approuve pas cette conduite , que ce n'est pas ainsi qu'il entend lemariage, et qu'il ne fait que condescendre à la faiblesse des Juifs,après ces mots: L'homme qui l'aura précédemment renvoyéene pourra la prendre pour femme, il ajoute : Après qu'elle auraété souillée (Ib. V, 4) : façon de parler quiindique suffisamment que ce second mariage, contracté du vivantdu premier époux, est une souillure plutôt qu'un mariage.Voilà pourquoi il n'a pas dit: Après qu'elle se sera remariée.Voyez-vous comme ses paroles concordent avec celles du Christ? Aprèscela, il ajoute la raison : Parce que c'est une abomination devant Dieu.(Ib. V, 4.) Voilà pour ce qui regarde Moïse. Mais le prophèteMalachie indique la même chose bien plus' explicitement, ou plutôtce n'est point Malachie, c'est Dieu par la bouche de Malachie; et voicises paroles: Est-il convenable de jeter les yeux sur votre sacrifice, oud'agréer quelque chose sortant de vos mains ? (Malach. II, 13.)Puis, après la réponse : Pourquoi as-tu abandonnéla femme de ta jeunesse? (Ib. 14.) Enfin, faisant voir l'énormitéde cette faute, et refusant toute miséricorde à celui quil'a commise, il renforce encore l'accusation par ce qu'il ajoute : Et celle-ciétait ta compagne, et la femme de ton pacte, et le reste de tonesprit, et ce n'est pas une autre qui l'a faite. (Ib.) Voyez que de titresil allègue ! d'abord l'âge, la femme de ta jeunesse; puisl'intimité : Et celle-ci était ta compagne; puis le modede création : Le reste de ton esprit.
3. Mais à la suite de tout cela, vient quelque chose de bienplus considérable, la majesté de celui qui l'a faite. Carc'est là ce que signifie: ce n'est pas un autre qui l'a faite. Tune peux objecter, veut-il dire, que tu as été fait par Dieu,tandis qu'elle n'a pas été faite par lui, mais par quelqueêtre inférieur; c'est un même et unique créateurqui vous a donné l'existence (190) à tous deux; de tellesorte que, par égard pour ce titre, sinon pour les autres, tu doislui garder ta tendresse. En effet, si l'an voit souvent des esclaves, aprèsune querelle, se réconcilier par cette seule raison qu'ils doiventobéissance à un seul et même maître, àplus forte raison doit-il en être ainsi de nous, quand nous n'avons,à nous deux, qu'un créateur et qu'un maître.
Vous voyez comment l'Ancien Testament lui-même préludedéjà, pour ainsi dire, aux règles de la nouvelle sagesse.En effet, lorsque les Juifs vivaient depuis longtemps sous l'ancienne loi;qu'il fallait les amener à des préceptes plus parfaits, queleur constitution approchait déjà de sa fin, dès lorsle prophète, profitant des circonstances, les achemine àcette nouvelle sagesse. Obéissons donc à cette belle loi,affranchissons-nous de tout ce qui nous déshonore, interdisons-nouset de renvoyer nos femmes, et de recevoir celles que d'autres auront renvoyées.Et de quel front, verras-tu le mari de cette femme ? de quel il lésamis de cet homme, ses serviteurs? Si celui qui épouse la femmed'un mort éprouve un sentiment de peine et de dépit pourpeu qu'il ait vu l'image du défunt, quelle sera l'existence de celuiqui aura sous les yeux l'époux, encore vivant, de sa femme? Dansquelles dispositions rentrera-t-il chez lui? Avec quels sentiments, avecquels yeux verra-t-il cette femme d'un autre qui est devenue la sienne?
Mais plutôt ne lappelons ni l'épouse d'un autre ni lasienne; une prostituée n'est la femme de personne. Elle a fouléaux pieds le pacte qui l'unissait à son premier mari; et elle estvenue à toi sans l'aveu des lois qui l'obligeaient. Quelle foliene serait-ce pas d'introduire chez vous un si dangereux fléau ?Est-ce qu'il y a disette de femmes? Pourquoi, lorsqu'il y en a tant quenous pouvons épouser sans enfreindre les lois ni porter le troubledans nos consciences, courons-nous à celles qui nous sont interdites,pour causer la ruine de nos maisons, y introduire la guerre civile, exciterde toutes parts des haines contre nous, déshonorer notre proprevie, et, ce qui est bien plus terrible que tout le reste, nous préparerune punition sans appel au jour du jugement? En effet, que répondrons-nousà celui qui doit nous juger, quand, après avoir mis la loisous nos yeux et l'avoir lue, il nous dira : Je t'ai enjoint de ne pasprendre une femme renvoyée, ajoutant que cette action est un adultère.Comment donc as-tu osé contracter un mariage défendu ? quedire alors et que répondre? Il ne s'agira point là-bas d'alléguerles décrets des législateurs du siècle: muets, enchaînés,il faudra nous voir emmener au feu de la géhenne avec les adultèreset ceux qui n'ont pas respecté chez les autres les droits du mariage.Car celui qui a répudié sauf le motif indiqué, celuid'adultère, et celui qui épouse une femme répudiée, du vivant de son mari, sont punis pareillement, ainsi que la femme répudiée.la vous avertis donc, je vous prie et vous conjure, hommes, de ne pointrenvoyer vos femmes, femmes, de ne point quitter vos maris, mais de prêterl'oreille à la parole de Paul: La femme est liée àla loi aussi longtemps que vit son mari; que si son mari s'endort, elleest libre de se marier à qui elle voudra, mais seulement selon leSeigneur.
En effet, quelle indulgence peuvent espérer ceux qui, lorsquePaul autorise les secondes noces après la mort de l'époux,et donne de si grandes facilités, osent passer outre avant cetteépoque? Quelle excuse reste-t-il, soit à ceux qui, épousentles femmes d'hommes vivants, sait aux hommes mariés qui fréquententles filles; publiques? Car c'est encore une espèce d'adultèred'avoir commerce avec des courtisanes, quand on a une femme à soi.Et de même que la femme mariée, si elle se livre àun homme, libre ou esclave, qui soit célibataire, n'en tombe pasmoins sous le coup de la loi qui concerne l'adultère , de mêmele mari quand bien même il pèche avec une fille publique ouavec toute autre femme non marié est réputé coupabledû même crime. Fuyons donc aussi cette forme de l'adultère.En effet , qu'aurons-nous à dire, à alléguer aprèsune pareille faute? Quel prétexte spécieux pourrons-nousproduire? Les appétits de la nature? Mais la femme qui nous estéchue est là, près nous, et nous ôtéce moyen de défense. Si le mariage a été institué,c'est pour prévenir fornication. Mais ce n'est pas seulement lafemme, ce sont tant d'autres créatures d'une nature pareille àla nôtre qui nous interdisent cet appel à lindulgence. Lorsqueton compagnon d'esclavage, dont le corps ressemble au tien, dont les passionssont les tiennes, dont les besoins ne diffèrent point de ceux quite poussent, ne jette les yeux sur aucune autre femme que la sienne etlui reste fidèles en quoi les (191) passions que tu allèguespourront-elles servir ta justification? Et encore je ne parle que des hommesmariés. Mais songe un peu à ceux qui passent leur vie toutentière dans le célibat, qui n'ont jamais connu le mariageet se sont montrés parfaitement chastes. Quand d'autres sont chastessans être mariés, quelle miséricorde obtiendras-tu,toi qui vis, étant marié, dans la fornication? Hommes etfemmes, veuves et les épouses, écoutez tous ces paroles :car c'est à tout le monde que s'adressent Paul et la loi qui dit: La femme est liée à la loi aussi longtemps que vit sonmari; que si son mari sendort, elle est libre de se marier à quielle voudra, mais seulement selon le Seigneur. Les épouses, lesfilles, les veuves, les femmes remariées, toutes enfin ont profità tirer de ces paroles. L'épouse ne voudra pas, du vivantde son mari, être à un autre, sachant qu'elle est liéetant que son époux est en vie. Celle qui, après avoir perduson mari, voudra convoler en secondes noces, ne formera pas cette unionà la légère ni sans réflexion, mais elle seconformera aux lois de Paul qui dit : Elle est libre de se marier àqui elle voudra, mais seulement selon le Seigneur, c'est-à-diresuivant les règles de la pudeur et de la chasteté. Que sipar hasard elle préfère demeurer fidèle à sesengagements envers le défunt, elle apprendra quelles couronnes luisont réservées, et sera encouragée par là danssa résolution; car elle sera plus heureuse, dit Paul, si elle demeurecomme elle est.
4. Voyez-vous comment ce langage est profitable à tous, en ceque d'une part il condescend à la faiblesse de certaines femmes,tandis qu'il ne frustre pas les autres des éloges qui leur sontdus? Paul, au sujet du premier et du second mariage , tient ici la mêmeconduite qu'à l'égard du mariage et de la virginité.Il n'interdit point le mariage, de peur de surcharger les faibles; il n'enfait point non plus une obligation, afin de ne point priver de leurs futurescouronnes ceux qui préfèrent garder leur virginité;mais il montre d'un côté que le mariage est une belle chose,et, de l'autre, fait voir que la virginité est encore préférable.De même, dans cette nouvelle matière, il pose encore des degrés;il nous montre qu'il y a plus de grandeur et d'excellence dans le veuvage,mais qu'à la seconde place et à un rang plus bas viennentles secondes noces; de cette façon, il augmente la vigueur des forts,de ceux qui veulent rester où ils sont, tout en prévenantla chute des faibles. Car, après qu'il a dit : Cependant elle estplus heureuse si elle demeure comme elle est, de peur que vous ne voyiezlà une loi humaine, en l'entendant dire : selon mon conseil, ilajoute : Or, je pense que j'ai, moi aussi, l'Esprit du Seigneur. Ainsivous ne pouvez dire que ce soit là la pensée d'un homme :c'est une révélation due à l'Esprit, c'est une loidivine. N'allons donc pas croire que c'est Paul qui nous parle ainsi :c'est le Paraclet qui promulgue cette loi à notre usage. Que s'ildit je pense, ce n'est point par ignorance qu'il parle ainsi, mais parmodestie et par humilité. Il dit donc que la femme sera plus heureuseclans le veuvage; mais comment sera-t-elle plus heureuse? c'est ce qu'ilne dit pas, parce qu'il a donné une preuve suffisante en montrantque c'est l'Esprit qui lui a dicté son affirmation. Voulez-vousmaintenant vérifier cela par la réflexion ? Les preuves nevous manqueront point, et vous trouverez que la veuve est plus heureuse,non-seulement dans l'éternité d'outre-tombe, mais encoredans la vie présente. Paul savait parfaitement cela, lui qui fitentendre la même chose encore en parlant des vierges. Voulant recommanderet conseiller la virginité, il s'exprime à peu prèsen ces termes : Je pense qu'il est avantageux à l'homme d'êtreainsi à cause de la nécessité pressante. (I Cor. VII,26.) Et ailleurs : Si une vierge se marie, elle ne pèche pas. (Ibid.V, 28.) Par ce mot : vierge, il entend ici non point celle qui a renoncé,mais seulement celle qui n'est point mariée, sans s'être assujettiepar un voeu à l'obligation d'une virginité perpétuelle.Toutefois ces personnes auront les tribulations de la chair; pour moi,je voudrais vous les épargner. (Ibid.)
Par cette seule et simple parole, il laisse aux auditeurs à repasserdans leur âme les maux de l'enfantement, lés soins de la maternité,les inquiétudes, les maladies, les morts prématurées,les brouilles les querelles, l'obéissance à mille caprices,la responsabilité des fautes d'autrui, les chagrins sans nombreappesantis sur une seule âme. Elle échappe à tous cesmaux, celle qui fait choix de la continence, et, outre l'exemption de cesennuis, une magnifique récompense lui est réservéedans la vie future. Tâchons donc, nous qui savons tout cela, de nousen tenir au premier mariage. Que si néanmoins nous avons le desseind'en contracter un second, que ce soit suivant les (192) formes et lesrègles prescrites, suivant les lois de Dieu. Voilà pourquoiPaul a dit: Elle est libre de se marier à qui elle voudra, et, toutde suite après : mais seulement selon le Seigneur. Par là,en même temps qu'il donne une permission, il la protégécontre l'abus; en même temps qu'il accorde une faculté, illa circonscrit entre les limites des lois dont il l'enceint de toutes parts;de sorte que, par exemple, la femme n'introduise point dans la maison deshommes dissolus et sans moeurs, des histrions, des fornicateurs; mais qu'elleobserve les règles de la pudeur, de la chasteté, de la piété,afin que toutes choses tournent à la gloire de Dieu. C'est parcequ'on avait vu souvent des femmes, rendues libres par la mort de leursépoux, lesquelles, précédemment adultères,persistaient, en s'unissant à d'autres, dans ce genre de liaison, et imaginaient d'autres pratiques abominables; c'est pour cela, dis-je,que Paul ajoute : Mais seulement dans le Seigneur. Cela, afin que le secondmariage n'offre rien de pareil : car, à cette condition seule, ilpourra être innocent. En effet, le mieux est d'attendre le mort,de rester fidèle à ses engagements envers lui, de garderla continence, de rester auprès des enfants qu'il a laissés,et de mériter ainsi une plus abondante part dans les bontésde Dieu. Si l'on veut cependant s'unir à un second époux,que ce soit suivant les règles de la chasteté, de la pudeur,suivant les lois établies; car cela est permis, il n'y a d'interditque la fornication et l'adultère.
Fuyons donc ces crimes, que nous soyons ou non mariés; 'ne déshonoronspoint notre vie, n'exposons point notre existence au mépris, nesouillons point notre corps, n'introduisons aucun remords dans notre conscience.Et comment oserais-tu entrer dans l'église en sortant de chez lesprostituées? Comment élever au ciel ces mêmes brasdont tu étreignais une courtisane, comment remuer cette langue,comment prononcer une invocation avec cette bouche qui touchait ses lèvres?De quel oeil regarderas-tu ceux de tes amis qui ont quelque pudeur? Quedis-je? tes amis! Quand bien même personne ne connaîtrait tafaute, c'est devant toi surtout qu'il te faudra rougir de confusion, etrien ne tinspirera plus de dégoût que ton propre corps. Sinonpourquoi courir au bain après ce péché? N'est-ce pointque te juges toi-même plus impur que le plus immonde bourbier? Quelleautre preuve plus convaincante veux-tu de l'impureté de ton astiet quel verdict dois-tu attendre du Seigneur quand toi-même, toi,le coupable, tu portes pareil jugement sur ta conduite?
Ils ont raison de se trouver impurs :,c'es merveille, et je les approuve;mais ils ne recourent point au vrai moyen de se purifier; c'est pourquoije les blâme et les accuse. Si la souillure était corporelle,c'est avec raison que vous chercheriez à vous en purifier par lebain ; mais c'est votre âme que vous avez souillé que vousavez rendue impure : cherchez donc un moyen de purification qui soit propreà laver sa tache. Or, quel est le bain qui convient pour un telpéché? Un torrent de larmes brûlantes, des gémissementssortis du fond de poitrine, une perpétuelle componction, des prièresassidues, des aumônes, d'abondantes aumônes, le repentir dupéché commis, l'attention à n'y point retomber : c'estainsi que se lave le péché, c'est ainsi que l'âme sepurifie de ce qui la souille. Si nous négligeons ces moyens, c'esten vain que nous traverserions le courant de tous les fleuves: nous n'ylaisserions pas la moindre parcelle de notre péché. Le miensans doute, est de ne plus s'exposer à commettre cet abominablepéché. Mais si par hasard le pied nous a manqué, employonsces remèdes, après avoir fait voeu d'abord de ne point retomberdans la même faute. Car, si au moment du péché nouscondamnons ce que nous venons de faire, et qu'ensuite nous recommencions,c'est en vainque nous aurons voulu nous purifier. Se baigner pour retournerensuite à se rouler au même bourbier, détruire ce qu'ona édifié, et réédifier ensuite, cela ne sertà rien qu'à perdre son temps et sa peine. Et nous, notrecôté, si nous ne voulons prodiguer inutilement notre vie,purifions-nous de nos péchés précédents, etpassons tout le reste de notre vie dans la chasteté, dans la réserve,dans toutes les vertus enfin : afin qu'ayant Dieu favorable, nous obtenionsle royaume des cieux, par grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, auquel gloire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
TROISIÈME HOMÉLIE. Sur le choix d'une épouse.
1. J'ai manqué à votre précédente réunion,et j'en ai été fâché : mais le festin n'en aété que plus somptueux et je m'en suis réjoui. Celuiqui partage avec moi le soin de cultiver vos âmes est celui qui l'autrejour a ouvert le sillon: sa riche éloquence a versé la graine;son infatigable sollicitude a fait l'oeuvre du laboureur. Vous avez vula pureté de ce langage, vous avez ouï l'élégancede cette diction; vous avez été abreuvés de l'eauqui jaillit vers la vie éternelle; vous avez vu la source qui lancedes torrents d'or pur. On cite un fleuve qui porte des paillettes d'oraux habitants de ses rives, non que les eaux aient la vertu de donner naissanceà l'or; mais comme les sources de ce fleuve traversent par hasarddes montagnes renfermant des mines, le courant, dans son trajet, s'enrichitaux dépens de cette terre fortunée, et devient un trésorpour les riverains qui n'ont qu'à recueillir ces présentsdu hasard. Pareil à ce fleuve, le maître qui vous a parlél'autre jour, en parcourant la mine des saintes Écritures, y a recueilliles pensées, incomparablement plus précieuses que l'or, dontil a fait largesse à vos âmes. Les miennes, je le sais, vousparaissent aujourd'hui bien peu de chose. L'homme habitué àune table indigente s'est-il vu admettre par hasard à un banquetmoins frugal: s'il lui faut maintenant retourner à son ancien régime,il n'en sentira que mieux sa pauvreté.
Néanmoins je ne reculerai point devant ma tâche. Car voussavez, pour l'avoir appris de Paul, manger et souffrir la faim, avoir dusuperflu et manquer du nécessaire, admirer lo riche et ne pointmépriser le pauvre. Et de même que ceux qui aiment àboire font fête au bon vin, sans dédaigner celui qui ne levaut pas; de même, dans votre passion pour la céleste parole;vous prisez le talent chez vos maîtres, mais ceux qui sont moinshabiles n'en rencontrent pas moins en vous une ardeur et un zèlepeu communs. En effet, l'homme indolent et dissolu manque d'appétit,même (194) devant une table bien servie; au contraire, l'homme actifet sobre, celui qui a faim et soif de la justice, court avec joie s'asseoirà un repas frugal. Et que mes paroles ne sont point flatterie, c'estce que vous-mêmes avez bien fait voir dans notre précédententretien. Nous vous parlions longuement du mariage: nous vous montrionsque c'est un véritable adultère que de répudier safemme, ou d'épouser une femme répudiée, du vivantde son premier mari; nous vous lisions la loi du Christ ainsi conçue:Quiconque épouse une femme répudiée se rend coupabled'adultère; quiconque répudie sa femme, hormis le cas deprostitution, la rend adultère. (Matth. V, 32.) Je vis alors beaucoupd'entre vous baisser la tête, se frapper le visage, n'oser leverles yeux; alors, portant mes regards au ciel, je n'écriai: Louésoit le Seigneur de ce que notre voix ne frappe point des oreilles privéesde vie, de ce que nos paroles saisissent les esprits de nos auditeurs,et les ébranlent si fortement ! Le mieux sans doute est de ne pointpécher du tout: mais c'est quelque chose encore, à l'égarddu salut, que d'être contristé après le péché,de porter condamnation contre son coeur, de flageller sa conscience avecun scrupule acharné; untel repentir fait partie de la justification,et c'est le chemin qui mène à ne plus jamais pécher.Voilà pourquoi Paul se réjouissait quand il avait affligéses auditeurs, non de les avoir affligés, mais de les avoir corrigésen les affligeant: Je me réjouis, dit-il, non de vous voir affligés,mais de vans voir dans cette affliction qui mène au repe2zlir; cartoute affliction selon Dieu produit usa repentir de salut. (II Cor. VII,9, 10:) Que ce soient vos péchés ou ceux des autres qui vousaient jetés dans la tristesse, le ne puis dire combien vous méritezd'éloges. Pleurer sur le sort d'autrui, c'est montrer des entraillesapostoliques, c'est imiter l'Esprit-Saint dont voici les paroles: Qui peutsouffrir, sans que je souffre? Qui peut être scandalisé sansque je sois dans les angoisses? (II Cor. XI, 29.) Avoir du regret de sespropres péchés, c'est éteindre la flamme préparéepour le châtiment de ses fautes antérieures, c'est se rendrepour l'avenir, grâce à ce chagrin, moins sujet à tomber.Et c'est pour cela que moi-même, vous voyant baisser la tête,sangloter, vous frapper le visage, je me réjouissais en songeantau fruit de cette douleur: c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, je vousentretiendrai du même sujet, afin que ceux qui veulent entrer enménage réfléchissent mûrement à ce qu'ilsvont faire. En effet, s'agit-il pour nous d'un achat de maisons ou de serviteurs,nous prenons mille peines, nous tournons autour du possesseur actuel, desprécédents propriétaires. Il nous faut connaîtredans un cas l'état du mobilier, dans l'autre la constitution physiqueet les principes moraux. A plus forte raison, avant de se marier, doit-onprendre autant et bien plus de précautions.
On peut revendre une maison dont on est mécontent; on peut renvoyerun serviteur incapable à la personne qui s'en est défaite,mais une épouse, on ne peut la rendre à ceux dont on la tient;de toute nécessité il faut la garder chez soi pour toujours,ou, si l'on s'en débarrasse en la chassant, être convaincud'adultère selon les lois de Dieu. Ainsi, quand tu voudras te marier,ne te bornes pas à lire les lois qui sont faites pour le monde:lis d'abord, lis celles qui ont force parmi nous. Car c'est d'aprèscelles-ci, et non pas sur les autres, que dans le grand jour Dieu te jugera:en négligeant ces dernières, c'est une perte d'argent quesouvent l'on encourt, mais celles dont je parle appellent sur leurs transgresseursles supplices éternels et la flamme inextinguible de l'enfer.
2. Cependant quand vous voulez vous marier, vous n'avez rien de pluspressé que de courir chez les jurisconsultes du siècle; là,vous vous installez, vous vous enquérez minutieusement de ce quiarrivera si la femme meurt sans enfants, ou, au contraire, si elle . laisseun, deux, trois enfants ; due deviendront ses biens selon qu'elle auraencore son père, ou qu'elle l'aura perdu ? quelle part de son héritagedoit revenir à- ses frères, quelle part à son mari?Dans quel cas celui-ci aura. t-il droit à la totalité, etpourra-t-il s'opposer à ce qu'il en soit rien distrait en faveurde personne? et mille autres questions pareilles dont vous harcelez deslégistes : démarches, pré.. cautions, rien ne vouscoûte- pour empêcher les parents de la femme de s'immiscerà aucun titre dans ses affaires; et pourtant, comme je l'ai ditplus haut, dût-il advenir quelque accident imprévu, il nes'agirait que d'une perte d'argent, ce qui ne vous empêche pas demettre en oeuvre toute votre vigilance. Eh bien ! si pour éviterun préjudice pécuniaire, nous déployons tant d'activité, ne serait-il pas absurde, quand il est question du péril de notreâme et des comptes qui se règlent (195) là-haut, dene donner aucun soin à une affaire qui réclame, avant touteautre, notre zèle, notre empressement et notre sollicitude?
En conséquence, j'invite et j'exhorte ceux qui veulent se marierà prendre conseil du bienheureux Paul , à lire léslois qu'on trouve chez lui au sujet des mariages, à s'instruired'abord des recommandations qu'il adresse à l'homme auquel est échueune femme vicieuse, corrompue, adonnée au vin , acariâtre,sans jugement, ou frappée de quelque autre imperfection ; et alorsseulement à entrer en pourparlers au sujet du mariage. Si tu voisque Paul te permet , pour peu que tu découvres chez ta femme unde ces défauts, de la répudier -et d'en prendre une autre,il n'y a plus aucun risque et tu peux te rassurer. Mais s'il te refusece droit et t'ordonne au contraire de tout endurer chez ta femme, hormisla prostitution, et de la garder chez toi, quels que soient ses défauts, alors affermis-toi dans cette pensée qu'il te faudra subir tousles vices de ta femme; que si cette obligation te paraît rigoureuseet intolérable, n'épargne ni tes soins, ni ta peine pourte pourvoir d'une épouse bonne, sage et docile, et ne perds pointde vue cette alternative imposée au mari d'une femme vicieuse, oude supporter les ennuis qu'elle lui cause, ou, s'il s'y refuse et la répudie,d'avoir à répondre d'un adultère. Car il est écrit: Quiconque répudie sa femme, hormis le cas de prostitution, larend adultère; et quiconque épouse une femme répudiéese rend coupable dadultère. (Matth. V, 32.) Une fois bien pénétrés,avant le mariage, de ces réflexions et bien instruits de ces lois,nous mettrons tous nos soins à faire choix, tout d'abord, d'unefemme vertueuse et bien assortie à notre humeur; cela fait, nousn'y gagnerons point seulement de ne la répudier jamais, mais encorede l'aimer avec une profonde tendresse, ainsi que Paul le recommande. Eneffet, il ne se borne pas à dire : Hommes, aimez vos femmes (Ephés.V, 25) ; mais il indique encore le degré de cette affection en ajoutant:Comme le Christ a aimé l'Église. Mais comment, dis-moi, leChrist l'a-t-il aimée ? Jusqu'à se sacrifier pour elle. Ainsi,fallût-il mourir pour ta femme, ne marchande point. Si le Seigneura aimé son esclave au point de se donner pour elle, à plusforte raison dois-tu le même amour à ta compagne d'esclavage.Mais peut-être est-ce la beauté de l'épouse qui a entraînél'époux, ou les vertus de son âme? On ne saurait le prétendre,car la suite montre qu'elle était laide et sordide; écoutezplutôt : Il s'est sacrifié pour elle, vient-il de dire, etil ajoute: Afin de la sanctifier en la purifiant par l'eau. Par ce motpurifier, il fait entendre qu'elle était impure et souillée,et non point d'une souillure comme une autre, mais d'une extrêmeimpureté ; ce n'était que graisse, que fumée, quesang; que taches de toute espèce. Et cependant il n'a pas eu dégoûtde sa laideur, il a remédié à ses disgrâces,il a changé sa figure, corrigé ses formes, réparéses imperfections; c'est l'exemple que tu dois suivre. Quelques fautesque ta femme puisse commettre à ton égard, oublie tout, pardonnetout. A-t-elle un mauvais caractère, réforme-le à.force de douceur et de bonté, comme a fait le Christ à l'égardde l'Église. Car, non content de laver ses taches, il l'a encoredébarrassée de la vieillesse, en lui faisant dépouillerle vieil homme, ce composé d'iniquités. Et c'est àquoi Paul encore fait allusion, en disant : Afin de se faire une Egliseglorieuse, qui n'eût ni taches, ni rides. (Ephés. V, 27.)En effet, c'est peu de l'avoir embellie; il l'a rajeunie, non selon lecorps et la nature, mais selon l'âme et la volonté. Et cequ'il faut admirer, ce n'est pas seulement que, l'ayant reçue laide,repoussante, difforme et décrépite, loin de prendre en dégoûtsa laideur, il se soit livré lui-même au trépas etlait transformée par là au point de la rendre admirablementbelle; c'est que, dans la suite, en dépit des taches et des souilluresqui reviennent souvent la ternir, il ne la répudie point, ne s'ensépare point, et qu'il persiste à l'entourer de ses soinset à la corriger. Combien, dites-moi, ont péché aprèsavoir reçu la foi? Et pourtant il ne les a point repoussésavec dégoût. Par exemple ce fornicateur connu des Corinthiensétait membre de l'Église, cependant le Christ n'a point coupéce membre : il l'a redressé. L'Église des Galates tout entières'emporta hors de la voie et tomba dans le judaïsme, néanmoinsil ne l'a pas rejetée non plus : il lui a donné ses soinspar le ministère de Paul et l'a ramenée ainsi dans sa premièrefamille. Et nous aussi, de même que, si nous tombons malades , nousne coupons pas le membre, mais travaillons à chasser la maladie; c'est ainsi que nous devons agir à l'égard d'une épouse.Si elle a quelque défaut , au lieu de la répudier, c'estson vice qu'il faut (196) tâcher d'expulser. D'ailleurs on peut amenerune femme à s'amender, tandis qu'il est bien des cas où unmembre attaqué ne peut se guérir. Néanmoins, bienque nous connaissions le membre infirme pour incurable, nous ne le retranchonspoint pour cela. Combien d'hommes ont un pied de travers, une jambe boiteuse,un bras paralysé et perclus, un mil privé de lumière,qui né se font point extraire cet mil, couper cette jambe, amputerce bras, et qui, sans méconnaître que ces parties de leurcorps lui sont désormais inutiles et ne servent qu'à le défigurer,les gardent néanmoins par égard pour la solidaritéqui les attache aux autres. Mais si, quand la guérison est impossibleet que l'utilité est nulle, nous montrons tant de circonspectionà abandonner le malade, alors qu'il reste de l'espéranceet des chances nombreuses de changement, n'est-ce pas le comble de l'absurdité?Les infirmités naturelles laissent lhomme sans recours; mais unevolonté pervertie est susceptible d'amélioration.
3. En vain tu objecterais que le mal de ta femme est incurable, qu'endépit de tes soins elle s'obstine à suivre ses propres penchantsce n'est pas encore une raison suffisante pour la répudier; car,de ce qu'on ne peut guérir .un membre, il ne s'ensuit pas qu'ondoive le couper. Or c'est un de tes membres que ta femme : Ils seront deuxdans une chair, dit l'Écriture. (Gen. II, 24.) Mais quand c'estd'un membre qu'il s'agit, il n'y a nul profit à le .soigner, unefois que les progrès de la maladie ont rendu la médecineimpuissante. Au contraire, si le malade est ta femme, quand bien mêmesa maladie serait incurable, compte que tu seras bien récompenséde tes leçons et de tes soins paternels. Et dût-elle n'enrecueillir aucun fruit, Dieu saura bien rémunérer notre patience.,parce que c'est sa crainte qui nous aura excités à montrertant de persévérance à supporter avec douceur lesdéfauts de notre compagne, à diriger ce membre de nous-mêmes:Membre de nous-mêmes, dis-je, et membre inséparable : aussidevons-nous l'aimer avec prédilection. C'est ce que nous enseigneencore le même Paul en disant : Les hommes doivent aimer leurs femmescomme ils aiment leurs corps. Car jamais personne n'a haï sa proprechair; mais il la nourrit et l'entoure de soins comme a fait le Christpour l'Eglise, car nous sommes membres de son corps, de sa chair, de sesos. (Ep. V, 28-30.)
Il veut dire que, comme Eve est née de la côte d'Adam,ainsi nous sommes nés de la côte du Christ. En effet, c'estce que signifie De sa chair et de ses os. Mais, pour ce qui est d'Eve,nous savons tous qu'elle est née de la côte d'Adam, et l'Écrituredit clairement que Dieu envoya le sommeil sur Adam, prit une de ses côtes,et en façonna la femme. Maintenant, sur quoi se fonder pour prétendreque l'Église aussi est formée de la côte du Christ?C'est encore l'Écriture qui nous l'indique. En effet, lorsque leChrist fut élevé sur la croix, y fut attaché et mourut,un des soldats s'approchant lui perça le flanc, et il en sortitdu sang et de l'eau. (Jean, XIX, 34.) Eh bien! c'est de ce sang et de cetteeau que toute l'Église est formée. Jésus lui-mêmel'atteste par ces paroles : Quiconque ne sera point régénérépar l'eau et l'esprit, ne pourra entrer dans le royaume des cieux. (Jean,III, 5.) Le sang, c'est l'esprit. Nous naissons grâce à l'eaudu baptême, et c'est par le sang que nous sommes nourris. Voyez-vouscomment nous provenons de ses os et de sa chair, enfantés, nourrispar son sang, par son eau? Et de même que, pendant le sommeil d'Adam,la femme fut façonnée, ainsi, le Christ mort, l'Églisefut formée de son côté. Mais, s'il faut aimer sa femme,ce n'est pas seulement parce que notre femme est membre de nous-mêmes,et que nous avons fourni la matière dont elle a étécréée : c'est encore parce que Dieu a promulgué àce sujet une loi que voici : L'homme quittera son père et sa mèreet s'attachera à s'a femme, et ils seront deux dans une chair. (Gen.II, 24.) C'est pour cela que Paul aussi nous a lu cette loi, afin de nouspousser de toutes parts à cet amour. Observez ici la; sagesse apostolique! ce n'est point exclusivement au nom des lois divines, ni des lois humaines,qu'il nous invite à aimer nos épouses; mais il fait parlerles unes et les autres tour à tour : de telle façon que lesesprits élevés et philosophiques soient amenés àaimer par les motifs célestes, les esprits faibles au contrairepar les raisons terrestres et naturelles. Dans cette vue, il s'appuie d'abordsur la sagesse du Christ et commence son exhortation en ces termes : Aimezvos femmes ainsi que le Christ a aimé l'Église. Mais ce quivient après est humain : Les hommes doivent aimer leurs femmes autantque leurs propres corps. La suite est du Christ: Nous sommes membres (197)de son corps, de sa chair, de ses os. Mais ceci vient des hommes : L'hommequittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme.Et après avoir lu cette loi, il ajoute : Voilà le grand mystère.En quoi, grand? Demanderez-vous. En ce qu'une jeune fille, enferméejusque-là dans sa chambre, peut aimer et chérir du premierjour, comme son propre corps, l'époux qu'elle n'avait jamais vuauparavant; en ce que l'homme qu'elle n'a jamais vu préfèredu premier jour à toutes choses, une femme avec laquelle il n'avaitpas précédemment échangé un propos, qu'il lapréfère, dis-je, à ses amis, à ses proches,à son père et à sa mère... Parlons maintenantdes parents : viennent-ils, hors ce seul cas, à éprouverquelque perte d'argent, les voilà dans le chagrin; dans la peine; ils traînent devant les tribunaux celui qui leur a fait tort: etvoici qu'un homme que souvent ils n'ont jamais vu, qu'ils ne connaissentpas, reçoit d'eux avec leur fille une dot considérable. Quedis-je? c'est une fête pour eux, bien loin qu'ils imputent cet événementà la mauvaise fortune. Au moment où ils se voient enleverleur fille, ils n'éprouvent ni regret de l'intimité passée,ni dépit, ni douleur : loin de là, ils rendent grâces,et jugent leurs voeux exaucés, quand il leur est donné devoir leur fille quitter leur maison, et avec elle s'en aller une partiede leur fortune. Paul remarquant tout cela, considérant que lesdeux époux quittent leurs parents pour s'attacher l'un àl'autre, et qu'une si longue habitude a dès lors moins d'empiregué cette liaison fortuite, réfléchissant de plusque ce n'est pas là un fait humain, et que c'est Dieu qui sèmeces amours dans les âmes, qui inspire cette joie aux parents desépoux, comme aux époux eux-mêmes, Paul, en conséquence,a écrit : Voilà le grand mystère. Et, pour prendreun exemple chez les enfants, comme le petit enfant qui vient de naîtrereconnaît tout d'abord ses parents en les voyant, avant de savoirparler : ainsi l'époux et l'épouse, sans que personne lesrapproche, les exhorte, les instruise de leurs devoirs, n'ont qu'àse voir pour être unis. Puis, observant que la même chose estarrivée pour le Christ , et principalement pour l'Église, il s'étonne, il admire. Et comment donc la même chose est-ellearrivée pour le Christ et pour l'Église ? De même quele mari quitte son père pour aller trouver sa femme, de mêmele Christ a quitté le trône paternel pour allez vers son épouse.Au lieu de nous appeler là-haut, il est descendu lui-mêmevers nous. (D'ailleurs par ces mots il a quitté, n'allez pas entendreun déplacement , mais bien une condescendance; en effet, mêmeétant avec nous, il était encore avec son Père.) AussiPaul dit-il : Voilà le grand mystère. Grand sans doute, mêmeà ne regarder que les hommes. Mais quand je vois que cela est encorevrai à l'égard du Christ et de l'Église, alors jem'étonne, alors j'admire. Lui-même après ces mots :Voilà le grand mystère, ajoute ceci : Je parle à l'égarddu Christ et de l'Église. Tu sais maintenant quel mystèrec'est que le mariage; tu sais de quelle grande chose il est le symbolesonges-y donc mûrement et avec circonspection; et ne cherche pasla richesse quand tu voudras prendre femme. Ne regarde pas le mariage commeun trafic, mais comme l'association de deux existences.
4. J'ai souvent ouï dire : Un tel était pauvre son mariagel'a enrichi, il a épousé une femme riche : il vit maintenantdans le luxe et l'opulence. Que dis:tu là, mon ami? Tu veux queta femme te rapporte de l'argent? Tu peux dire cela sans avoir honte, sansrougir? Et tu ne vas pas te cacher au fond de la terre, toi, qui peux imaginerde pareilles spéculations? Est-ce là le langage d'un époux?Tu n'as rien à demander à ta femme que de veiller sur tesépargnes, d'administrer tes revenus, d'avoir soin de ta maison.Dieu te l'a donnée pour t'aider en cela comme dans toutes les chosesdu même genre. Attendu que deux sortes d'affaires se partagent notrevie, les affaires publiques et les affaires privées, le Seigneura divisé la tâche entre l'homme et la femme : à celle-ciil a départi le gouvernement de la maison, à celui-làtoutes les affaires de l'État, toutes celles qui se traitent surla place publique, jugements, délibérations, commandementsd'armées, et le reste. La femme est incapable de diriger un javelot,de lancer un trait, mais elle est capable de manier la quenouille, de tisserune toile, de faire régner le bon ordre, dans toute la maison. Elleest incapable d'ouvrir un avis dans un conseil; mais elle est capable d'ouvrirun avis à la maison, et souvent, dans les soins domestiques queson mari partage avec elle, elle montre plus de clairvoyance que lui-même.Elle est incapable de bien gérer les deniers publics , mais elleest capable de bien élever ses (198) enfants, ce trésor précieuxentre tous; elle est capable d'observer les manquements des servantes,de surveiller les murs des serviteurs, de procurer à son épouxplus de sécurité, de la décharger de tous les soinsqu'exige un ménage, j'entends ceux de l'office, du filage, de lacuisine, de la toilette : enfin, elle prend sur elle tous les travaux dontil ne serait ni convenable, ni facile à l'homme de s'occuper, quelquedifficile à contenter qu'il puisse être. En effet, c'est untrait de la générosité et de la sagesse divines, quecelui qui excelle dans les grandes choses, se montre dans les petites insuffisantet incapable, de telle sorte que l'homme ait besoin de la femme. En effet,si Dieu avait créé l'homme également propre aux deuxemplois, le sexe féminin n'aurait été qu'un objetde mépris : et, d'autre part, s'il avait permis aux femmes des fonctionsplus relevées et plus sérieuses, il leur aurait inspirédes prétentions extravagantes. Aussi, a-t-il évitéde donner les deux aptitudes à la même créature, depeur que l'un des sexes ne fût éclipsé et ne parûtinutile : et il n'a pas voulu non plus faire la part égale aux deuxsexes, de peur que cette égalité n'engendrât des conflits,des querelles, et que les femmes n'élevassent leurs prétentionsjusqu'à disputer aux hommes le premier rang; mais conciliant lebesoin de paix avec les convenances de la hiérarchie, il a faitdans notre vie deux parts, dont il a réservé à l'hommela plus essentielle et la plus sérieuse, en assignant à lafemme la plus petite et la plus humble : de telle sorte que les nécessitésde l'existence nous la fassent honorer, sans que l'inférioritéde son ministère lui permette d'entrer en révolte contreson mari.
En conséquence, cherchons tous désormais une seule chose,la vertu, un bon naturel, afin de jouir de la paix, de goûter lesdélices d'une concorde et d'une affection perpétuelles. Epouserune femme riche, c'est prendre un souverain plutôt qu'une femme.Par elles-mêmes, déjà, les femmes ont assez de vanité,assez de penchant à briller : s'il leur survient encore le renfortdont je parle, comment leurs maris pourront-ils y tenir désormais?Au contraire, celui qui prend une femme de sa condition, ou plus pauvreque lui, prend une auxiliaire; une alliée : et c'est vraiment lebonheur qu'il introduit dans sa maison. La gêne que cause àl'épouse sa pauvreté lui inspire toutes sortes de soins etd'attentions pour son mari, l'obéissance, une soumission parfaite,et supprime toutes les causes de disputes, de querelles, d'extravagances,de rébellion : elle unit les deux époux dans la paix, laconcorde, la tendresse, l'harmonie. Ce n'est donc pas l'argent que nousdevons chercher, niais la paix, si nous voulons trouver le bonheur. temariage n'est pas fait pour remplir notre maison de luttes et de combats,pour nous faire vivre au milieu des disputes et des querelles, pour mettrela division dans le ménage et nous rendre l'existence insupportable,mais pour nous procurer une aide, pour nous ouvrir un port, un asile, pournous consoler dans l'affliction, pour que nous trouvions de l'agrémentdans la conversation de notre femme. Combien n'a-t-on pas vu de riches,enrichis encore par la dot de leurs femmes, mais privés du mêmecoup, pour jamais, de la paix et de la félicité, par un mariagequi faisait de leur table une arène, un théâtre dequerelles journalières ? Combien, au contraire, ne voit-on pas depauvres, unis à des femmes plus pauvres encore, qui jouissent dela paix, et sont heureux de voir la lumière, tandis que plus d'unriche, au sein de l'abondance, souhaite la mort pour être délivréde sa femme, et ne demande qu'à déposer le fardeau d'unetelle vie? tant il est vrai que l'argent ne sert. à rien, fauted'une compagne vertueuse! Mais, pourquoi parler de paix et de concorde?Celui-là même qui ne songe qu'à gagner de Urgent, setrouve mal, souvent, d'avoir épousé une femme plus richeque lui. Quand il a augmenté son luxe en proportion de la dot reçue,une mort prématurée n'a qu'à venir l'obliger de restituerla dot entière aux parents: alors, pareil à ces naufragésdont la personne seule échappe aux flots, ce malheureux, au boutde tant de querelles, de luttes, de révoltes, de procès,a grand peine à se tirer d'affaire avec ses quatre membres et saliberté. Et comme on voit des trafiquants insatiables, pour avoirencombré leur vaisseau de marchandises et lui avoir imposéun fardeau au-dessus de ses forces, causer la submersion de leur équipage,et perdre toute leur cargaison : ainsi, ces ambitieux qui font des mariagesdémesurément riches, dans la pensée d'augmenter beaucoupleur avoir, grâce à leurs femmes, perdent souvent jusqu'àce qu'ils possédaient en se mariant : il suffit d'un instant etdu choc d'une vague pour faire enfoncer le navire; ainsi, la mort prématuréede la femme a suffi pour (199) apporter la ruine avec le deuil àson mari.
5. Considérons bien tout cela, et, au lieu de chercher la fortune,cherchons la vertu, l'honnêteté, la modestie. Une femme modeste,vertueuse et sage, fût-elle sans fortune, saura tirer parti de lapauvreté mieux qu'une autre de la richesse : au contraire, une femmegâtée, intempérante, acariâtre, trouvât-elleau logis des milliers de trésors, les aura bientôt dissipésavec la vitesse du vent, et précipitera son mari dans d'innombrablesmaux, outre la ruine. Ce n'est donc pas l'opulence que nous devons rechercher,mais une femme qui sache bien employer l'argent du ménage.
Apprends d'abord quelle est la raison du mariage , quel dessein l'afait introduire dans notre existence, et n: en demande pas davantage. Quelest donc l'objet du mariage, et dons quelle vue Dieu l'a-t-il institué?Écoute ce que dit Paul : De peur des fornications, que chacun aitune femme à soi. (I Cor. VII, 2.) Il n'a pas dit : remédierà sa pauvreté ni pour se mettre dans l'aisance. Pourquoidonc? Afin que nous évitions les fornications, afin que nous réprimionsnotre concupiscence, afin que nous vivions dans fa chasteté, afinque nous nous rendions agréables à Dieu en nous contentantde notre propre femme. Voilà le présent que nous fait lemariage , et voilà le fruit, en voilà le bénéfice.Ne lâche donc pas le plus pour courir après le moins; carl'argent est peu de chose au prix de la chasteté. Le seul motifqui doive nous déterminer au mariage, c'est la résolutionde fuir le péché, d'échapper à toute fornication; tout le mariage doit donc tendre à ce but, de nous aider àla chasteté. Or il en sera ainsi, si nous épousons des femmescapables de nous inspirer beaucoup de piété, beaucoup deretenue, beaucoup de sagesse. En effet, la beauté du corps, quandelle n'a point la vertu pour compagne, peut bien retenir un mari vingtou trente jours, mais au delà elle perd son empire, laisse voirles vices qu'elle cachait d'abord, et dès lors tout le charme estrompu. Au contraire, celles en qui reluit la beauté de l'âme, n'ont rien à craindre de la fuite du temps, qui leur fournit chaquejour de nouvelles occasions de découvrir leurs belles qualités;l'impur de leurs époux n'en devient que plus ardent, et l'attachementmutuel ne fait que se resserrer. Dans cet état de choses et devantl'Obstacle ale cette ardente et légitime affection, toute espèced'amour impudique est rejetée bien loin; l'idée mêmede l'incontinence n'entrera jamais chez ce mari attaché àsa femme par l'amour; jusqu'à la fin il lui reste fidèle,et ainsi, par sa chasteté, appelle sur toute sa maison la bienveillanceet la protection divines. Voilà les unions que formaient nos bustesdes anciens temps, plus attentifs à la vertu qu'à la fortune.Pour le prouver par un exemple, je vous rappellerai un de ces mariages: Abraham déjà vieux et avancé en âge dit auplus âgé de ses serviteurs qui gérait tous ses biens: Pose ta main sous ma cuisse afin que je te fasse jurer au nom du SeigneurDieu du ciel et de la terre, de ne pas donner pour femme, à monfils Isaac une des filles des Chananéens, parmi lesquels j'habite,mais tu te rendras dans la terre où je suis né, au milieude ma tribu, et tu choisiras là une épouse pour mon fils.(Gen; XXIV, 1-4.) Voyez-vous quelle sollicitude chez cet homme vertueux,chez ce juste, au sujet du mariage; il n'a pas recours, comme cela se pratiqueaujourd'hui, à des entremetteuses, à des négociatrices,à de vieilles conteuses de fables; c'est à son propre serviteurqu'il confie cette affaire. Et ceci même est une grande marque dela prudence de ce patriarche, qu'il ait su former assez bien un serviteurpour le rendre capable d'un pareil. ministère. Ensuite la femmequ'il lui faut n'est ni une femme riche, ni une belle femme , mais unefemme vertueuse ; et c'est pour cela qu'il prescrit un aussi long voyageà son messager. Considérez aussi l'intelligence du serviteur:il ne dit point : quelle commission me donnes-tu là ! Quand noussommes entourés d'un si grand nombre de nations, chez lesquellesse trouvent en grand nombre des filles d'hommes riches, distingués,illustres, tu m'envoies dans un pays aussi lointain, parmi des hommes inconnus?A qui m'adresser? qui me connaîtra? Et s'ils me tendent des embûches?.s'ilsme trompent? Car il n'y a rien de si facile à prendre au piègequ'un étranger. Il ne fit aucune de ces objections,. mais négligeanttoutes ces difficultés, il s'arrêta seulement au soupçonqui se présente tout d'abord à l'esprit : en ne résistantpas à son maître, il. avait montré son obéissance;en demandant seulement ce dont il fallait principalement s'informes, ilmanifesta son intelligence et sa prévoyance. A quoi fais-je allusion? et quelle est donc cette question qu'il adressa à son maître? Si la femme, dit-il, ne veut point partir avec moi, (200) ramènerai-jeton fils dans le pays d'où tu es sorti? Abraham répondit: Ne ramène pas mon fils en ce pays. Le Seigneur Dieu du ciel etde la terre qui m'a tiré de la maison de mon père et de laterre où je suis né, qui m'a parlé et m'a dit avecun serment ces paroles : Je donnerai cette terre à toi et àta postérité, ce même Dieu enverra son ange devanttoi, et t'aplanira le chemin. (Gen. XXIV, 4-7.) Voyez-vous la foi du patriarche?Au lieu de faire appel à ses amis, à ses parents, ou àtoute autre personne , c'est Dieu même qu'il donne pour interprèteet pour compagnon de route à son messager. Puis, voulant rassurerce serviteur, au lieu de dire simplement le Seigneur Dieu du ciel et dela terre, il ajoute : qui m'a tiré de la maison de mon père.Souviens-toi, lui dit-il, comment nous avons fait ce long voyage, commentaprès avoir abandonné notre propre pays, nous avons trouvésur la terre étrangère plus de ressources et de félicité,comment l'impossible est devenu possible. Et ce n'est pas seulement ence sens qu'il dit : Qui m'a tiré de la maison de mon père;il veut encore indiquer que Dieu est son débiteur. Nous sommes sescréanciers, dit-il, il a dit lui-même : Je donnerai cetteterre à toi et à ta postérité. De sorte que,tout indignes que nous sommes ; en considération de la promessequ'il nous a faite de sa bouche, et dans la vue de l'accomplir, il nousassistera, aplanira devant nous tous les obstacles, et mènera àconsommation ce.qui est l'objet de nos vieux. Cela dit, il congédiason messager.
Parvenu au pays qui lui avait- été désigné,celui-ci n'aborda aucun des habitants de la ville, il n'entra pas en conversationavec les hommes, il n'appela point les femmes; mais remarquez comment ilresta fidèle, lui aussi, à l'intermédiaire qui luiavait été donné, comment i1 s'adressa à luiseul. Il se lève pour prier, et dit: Seigneur, Dieu de mon maîtreAbraham, aplanis, aujourd'hui le chemin devant moi. (Gen. XXIV, 12) Ilne dit pas : Seigneur mon Dieu; que dit-il donc? Seigneur, Dieu de monmaître Abraham. Je ne suis qu'un misérable, un objet de rebut;mais je me couvre de mon maître; car ce n'est pas pour moi que jeviens, je ne suis que son ministre; aie donc égard à sa vertu,et aide-moi à accomplir jusqu'au bout la tâche prescrite..
6. Maintenant, pour que vous n'alliez pas croire qu'il parle en créancierqui réclame ce qui lui est dû , écoutez les parolesqui suivent : Et prends en miséricorde mon maître Abraham.( Gen. XXIV , 12. ) Quand nous aurions des milliers de mérites,nous voulons devoir à la grâce notre salut, et tenir . toutde ta bonté, rien à titre d'acquittement ou de restitution.Et que demandes-tu donc? Voici, répond-il, que je me tiens deboutauprès de la fontaine, et les filles des habitants de la ville sortirontpour venir puiser de l'eau. Donc la jeune fille à qui je dirai :prête-moi ta cruche afin que je boive, et qui me répondra: bois,. et je donnerai de pliés à boire à tes chameauxjusqu'à ce qu'ils soient abreuvés, c'est celle que tu aspréparée pour ton serviteur Isaac, et par là je reconnaîtraique tu as pris -en miséricorde mon maître Abraham. Remarquezla sagesse du serviteur, au signe qu'il choisit. Il ne dit pas : si j'envois une portée sur un char attelé de mules, traînantà sa suite un essaim d'eunuques , entourée de nombreux esclaves,belle et resplendissante de tout l'éclat de la jeunesse, c'est celleque tu as préparée pour ton serviteur. Que dit-il donc? Celleà qui je dirai: Prête-moi la cruche afin que je boive. Quefais-tu, mon ami? C'est une femme de cette sorte que tu cherches pour tonmaître, une femme qui porte de l'eau, et qui daigne te parler? Oui,répond-il : car il ne m'a pas envoyé chercher la richesse,ni la noblesse de la naissance, mais les qualités de l'âme.On trouve souvent des porteuses d'eau qui possèdent une vertu parfaite,tandis que d'autres, nonchalamment assises dans de riches demeures, sontpleines de vices et très-mauvaises. Mais à quoi reconnaîtra-t-illa vertu de cette femme? Au signe qu'il a indiqué. Mais que vautce signe pour distinguer la vertu? Il est excellent et infaillible. Caril manifeste clairement la charité, de façon à rendretoute autre preuve superflue. Ses paroles reviennent donc à ceci,bien qu'il ne le dise pas en propres termes : Je cherche une vierge tellementcharitable, qu'elle rende tous les services dont elle est capable. Et cen'est point sans réflexions qu'il cherchait une telle épouse: mais, étant d'une maison où florissait surtout l'hospitalité,il voulait avant toute chose trouver une femme assortie à l'humeurde ses maîtres. C'est comme s'il disait : Nous voulons faire entrerchez nous un femme dont les mains soient ouvertes pour les hôtes;afin qu'il n'y ait pas de guerre et de querelles lorsque le mari fera largessede son bien à. l'exemple de son père, et accueillera (201)les étrangers : ce qui arriverait si la femme était regardante,et ne voulait pas laisser faire, comme c'est le cas dans bien des maisons;dès maintenant je veux m'assurer si elle est hospitalière,car c'est de là que viennent toutes nos prospérités.
C'est par là que mon maître a obtenu du ciel celui qu'ilva marier, par là qu'il est devenu père. Il a sacrifiéun veau, et il a reçu un enfant; il a pétri la farine, etDieu lui a promis de lui donner des descendants aussi nombreux que lesétoiles. Puis donc que c'est d'une telle source que découlenttoutes nos prospérités, je recherche cette qualitéavant toutes tes autres. Pour nous, ne nous arrêtons pas àceci qu'il ne demandait que de l'eau : considérons plutôtque c'est la marque d'un coeur bien hospitalier, de ne pas se borner àdonner ce qu'on demande, mais d'offrir plus que ce qui est demandé.Et il arriva ceci, dit l'Ecriture, qu'avant qu'il eût fini de parler,Rébecca sortait de la ville, et ainsi se trouva accomplie cetteparole d u Prophète : Tu n'auras pas fini de parler que je dirai:me voici. (Isaïe, LVIII, 9.)
Voilà les prières des hommes vertueux: avant qu'ellessoient finies, Dieu a, déjà consenti à les exaucer.Et toi aussi, par conséquent, lorsque tu voudras te marier, n'aiepoint recours aux hommes, ni à ces femmes qui font métierdu malheur d'autrui, et ne se proposent qu'un but, à savoir, degagner un salaire. Aie recours à Dieu. Il ne dédaigne pointde présider lui-même à ton mariage. C'est lui-mêmequi en a fait la promesse en ces termes : Cherchez le royaume des cieux,et tout le reste vous sera donné par surcroît. (Matth. VI,33.) Et garde-toi de dire: Mais comment puis-je voir le Seigneur? Est-cequ'il peut m'adresser la parole, et s'entretenir avec moi visiblement,de telle .façon que je puisse aller à lui et l'interroger?Pensées d'une âme sans foi. Un instant suffit à Dieu,et la parole ne lui est pas nécessaire pour exécuter toutce qu'il veut: et c'est justement ce qui eut lieu pour le serviteur d'Abraham.Il n'ouït aucune voix, ne vit aucune apparition. Debout auprèsde la fontaine, il pria, et sur-le-champ fut exaucé. Il arriva ceci,qu'avant qu'il eût fini de parler, il vit sortir de la ville Rébecca,fille de Bathuel, fils de Melcha; portant une cruche sur l'épaule: cette vierge était très-belle; elle était vierge,aucun homme ne l'avait connue. Mais à quoi bon me parler de sa beauté?C'est afin que tu comprennes à quel point elle était chaste,et quelle beauté elle avait dans l'âme. C'est une chose admirableque la chasteté, mais bien plus admirable encore, quand elle estjointe à la beauté. C'est pourquoi l'Ecriture, avant de raconterl'histoire de Joseph et de sa chasteté, parle d'abord de ses avantagescorporels : elle nous apprend qu'il était beau et dans tout l'éclatd'une jeunesse florissante, et c'est alors seulement qu'elle nous entretientde sa chasteté, et fait voir que cette beauté ne l'avaitpoint précipité dans l'incontinence. En effet, la beauténe provoque pas plus nécessairement la débauche, que la laideurne fait ln chasteté. Beaucoup de femmes parées de tous lescharmes du corps ont brillé, grâce à la chasteté,d'un éclat encore plus vif tandis que d'autres qui étaientdifformes et repoussantes ont eu dans l'âme encore plus de difformité,et se sont souillées d'innombrables prostitutions. Ce n'est pasdans le corps, c'est dans l'âme et dans la volonté que résidentles principes de ce vice comme de cette vertu.
7. Ce n'est pas sans intention qu'il lui applique deux fois le nom devierge. Rappelez-vous qu'après avoir dit : Cette vierge étaittrès-belle, il ajoute: Elle était vierge, aucun homme nel'avait connue. C'est parce qu'il ne manque pas de vierges qui, tout enconservant leur corps intact, ouvrent l'accès de leur âmeà tous les désordres, coquetteries, manéges pour attirerde toutes parts une foule d'amants autour d'elles, regards propres àenflammer les espérances des jeunes gens, gouffres et embûchesde toutes sortes; c'est pour cela, dis-je, que Moïse, voulant indiquerque Rébecca n'était pas semblable à ces filles, maisqu'elle était vierge à la fois de corps et d'âme, prendsoin d'ajouter : Elle était vierge, aucun homme ne l'avait connue.Cependant ce n'est pas faute d'occasions qu'aucun homme ne l'avait connue:je dis cela dabord à cause de sa beauté ; et en second lieu,à cause de l'office qu'elle remplissait. Si elle était restéeperpétuellement dans sa chambre, comme les jeunes filles d'aujourd'hui,si elle ne s'était jamais montrée sur la place, si elle n'étaitjamais sortie de la maison paternelle, l'éloge eût étémoins grand à dire qu'aucun homme ne l'avait connue. Mais si vousvous la représentez allant sur la place, obligée de se rendrechaque jour à la fontaine, une fois, deux fois et plus, et que voussongiez ensuite qu'aucun homme ne la connut, c'est alors que vous comprendrezparfaitement la valeur de (202) l'éloge. On a vu plus d'une jeunefille qui n'était ni belle ni gracieuse, et qu'escortaient une quantitéde suivantes, perdue néanmoins pour avoir passé une foisou, deux sur la place publique. Que direz-vous donc de celle qui sort chaquejour seule de la maison paternelle, et cela, non-seulement pour aller surla place, mais pour se rendre à la fontaine et rapporter de l'eau,courses qui l'exposent nécessairement à mille rencontres?N'est-elle pas vraiment digne de toute notre admiration, lorsque ni cessorties, continuelles, ni les charmes qui l'embellissent, ni les passantsqui s'offrent partout à sa vue, rien, en un mot, rte peut porteratteinte à sa pureté, lorsqu'elle sait maintenir son âmeet son corps à l'abri de la corruption, garder plus strictementla chasteté que les femmes qui restent enfermées chez elles,se montrer enfin pareille à celle que Paul demande en ces termes: Qu'elle soit sainte de corps et d'esprit ? (1 Cor. VII, 34.) Etant doncdescendue ci la fontaine, elle remplit d'eau sa cruche et remonta: Alorsle serviteur courut à sa rencontre et lui dit: Laisse-moi boireun peu â ta cruche. Elle répondit: Bois, seigneur, et elles'empressa de prendre sa cruche sur son bras, et elle lui donna àboire jusqu'à ce qu'il fût désaltéré.Puis elle ajouta : je puiserai aussi pour tes chameaux, jusqu'àce que tous aient bu. Et elle s'empressa de vider sa cruche dans l'abreuvoir: et elle courut au puits afin de tirer de l'eau pour tous les chameaux.(Gen. XXIV, 16-20.)
Grande était la charité de cette femme, grande sa chasteté;ces deux points sont bien établis, tant par ses actions que parses paroles. Vous avez vu comment sa chasteté ne nuisait point ehelle à la charité, comment d'autre part la chariténe compromettait point sa chasteté. Ne. s'être point précipitéeau-devant de l'étranger, ne lui avoir point parlé la première,voilà pour la chasteté; n'avoir point,résistépar signes ou paroles à sa demande, c'est le fait d'une charitéet d'une humanité lieu communes. En effet, de même qu'elleaurait fait paraître de l'effronterie et de l'impudence si elle étaitallée à sa rencontre ou lui avait parlé avant qu'ileût rien dit; de même, si elle l'avait repoussé quandil invoquait son assistance, elle se serait montrée dure et inhumaine.Mais elle sut éviter ces deux écueils: la chasteténe l'a pas rendue infidèle aux lois de l'hospitalité; sonhospitalité n'a pas su davantage diminuer les éloges dusà sa chasteté; c'est dans leur intégrité qu'ellea manifesté ces deux vertus: la, chasteté, en attendant lademande de l'étranger; l'hospitalité, une hospitalitéau-dessus de toute louange, en lui fournissant ce qu'il demandait. Hospitalitéau-dessus de toute louange, ai-je dit; comment nommer, en effet, cellequi, non contente d'accorder ce qu'on demande, offre encore quelque chosede plus. Sans doute, son présent n'était que de l'eau ; maisc'est tout ce qu'elle avait alors sous la main. Or l'usage est de mesurerla générosité des hôtes, non à la richessede leur don, mais aux ressources sur lesquelles ils le prélèvent.C'est ainsi que Dieu a loué l'homme qui avait donné un verred'eau fraîche, et a dit que la femme qui avait offert deux petitespièces de monnaie avait donné plus que personne, parce qu'elleavait sacrifié tout ce qu'elle possédait alors. De mêmeRébecca fit largesse à ce brave étranger de tout cequ'elle avait à lui offrir. Ce n'est pas sans intention que le texteemploie ces expressions ; elle se hâta , elle courut, et autres semblables;c'est pour montrer le zèle avec lequel elle agit en personne quin'est ni contrainte, ni forcée, qui agit sans hésitationni répugnance. Ceci n'est pas insignifiant: n'avons-nous pas vuplus d'une fois un passant que nous prions de s'arrêter tin instantet de noir laisser allumer notre torche à la sienne, ou de nousdonner, pour nous désaltérer, un peu de l'eau qu'il portait,s'y refuser et nous repousser avec brusquerie? Rébecca, au contraire,non contente d'incliner sa cruche en faveur de l'étranger, va jusquàprendre la peine de puiser de l'eau pour tous les chameaux, mettant ainsiavec la plus grande bonté, sa personne même au service dela charité. Ce n'est pas seulement son action, mais encore son empressementqui témoigne de sa vertu; elle appelle seigneur un inconnu qu'ellevoit pour ta première fois. Et de même que son futur beau-pèreAbraham ne demandait pas aux voyageurs : qui êtes-vous? de quellefamille? où allez-vous? d'où venez-vous? et profitait sansretard de l'occasion offerte à sa charité; de mêmeRébecca ne demanda pas: qui es-tu? de quelle famille? quel est lemotif qui t'amène? mais pressée de saisir l'aubaine qui seprésentait à son zèle, elle négligeait toutesces questions superflues. Ceux qui achètent des perles afin de leséchanger contre de l'or ne songent qu'à s'enrichir aux dépensdes acheteurs, et non à les importuner de questions curieuses. AinsiRébecca ne (203) pense qu'à recueillir le fruit de l'hospitalité,qu'à recevoir entière la récompense proposée.Elle n'ignorait pas que les étrangers pèchent moins que personnepar excès d'audace; ils ont besoin d'un accueil empresséqu'un excès -de réserve ne vienne pas refroidir; si nousnous avisons de les obséder de questions indiscrètes, ilss'effarouchent, ils se dérobent, ils ne viennent plus à nousqu'à regret. Aussi s'en garda-t-elle bien dans cette occurrence,et son beau-père de même, quand il recevait des hôtes;il craignait trop d'effrayer le gibier; il se contentait de donner sessoins au voyageur, et quand il avait tiré d'eux le profit désiré,alors il les congédiait.
8. C'est pour cela qu'il reçut un jour des anges dans sa maison:s'il les avait pressés de questions, sa récompense eûtété diminuée d'autant. En effet, ce que nous admironsen lui, ce n'est pas qu'il ait reçu des anges, c'est qu'il les aitreçus sans les connaître. S'il leur avait donné sessoins à bon escient, il n'y aurait là rien de surprenant;la dignité de tels hôtes aurait rendu courtois et humain l'hommele plus dur et le plus insensible. Ce qu'il faut admirer, c'est que, lesprenant pour des voyageurs vulgaires , il leur ait prodigué dessoins si empressés. Rébecca fut digne d'Abraham : elle ignoraitle nom du serviteur, le but de son voyage, l'intention qu'il avait de lademander en mariage: elle ne voyait en lui qu'un voyageur et un étranger.Aussi la récompense de sa charité fut-elle d'autant plusgrande, qu'elle avait accueilli avec une bienveillance parfaite un hommeabsolument inconnu, tout en restant fidèle aux lois de la chasteté.Ni effronterie, ni hardiesse, ni excès d'instances, ni mauvaisehumeur: elle sut remplir son office sans se départir de la réserveconvenable. C'est à quoi Moïse fait allusion en disant: L'hommela considérait en, silence, afin de s'assurer si le Seigneur avaitbéni son voyage. (Gen. XXIV, 21.) Que veut dire ceci: Il la considérait?Cela veut dire qu'il observait son maintien,. sa démarche, sa physionomie,son langage, tout enfin avec un grand soin, cherchant à lire dansses gestes le secret de son âme. Ce n'est pas tout : il veut recourirencore à une autre épreuve. Lorsqu'elle l'eut désaltéré,il ne s'en tint pas là, et lui dit: Fais-moi savoir de qui tu esla fille: y a-t-il dans la maison de ton père un lieu oùje puisse descendre ? ( Gen. XXIV, 23. ) Quelle est sa réponse?Avec beaucoup de patience et de douceur, elle dit le nom de son père.Elle aurait pu se fâcher et répondre. Mais toi, qui es-tudonc, indiscret, qui t'enquiers si. curieusement de notre maison? Au lieude cela, elle répondit: Je suis fille de Bathuel, fils de Melcha,qui l'est de Nachor. Il y a chez nous de la paille et du fourrage en abondance,et un endroit pour les hôtes. (Ib, V, 24, 25.) Encore cette fois,comme lorsqu'il s'agissait de l'eau, elle lui donne plus qu'il ne demandait.Alors il ne demandait qu'à boire: elle lui offrit de désaltérerses chameaux et les désaltéra en effet. C'est la mêmechose ici : il lui demandait seulement s'il y avait de la place pour leshôtes, elle lui apprend qu'il y a "de la paille, du fourrage et lereste , le tout afin de l'engager, de l'attirer -à la maison , etde recueillir ainsi le prix de l'hospitalité. N'écoutonspas ceci à la légère, ni par manière de distraction,mais songeons à nous-mêmes, mettons-nous à la placedes personnages, c'est ainsi que nous apprécierons la vertu de Rébecca.Souvent, quand il nous faut héberger, des amis, des connaissances,nous nous y prêtons à regret, et si leur séjour seprolonge durant une ou deux journées, nous voilà de mauvaisehumeur. Rébecca n'avait affaire qu'a, un étranger, un inconnu;cependant elle met tout son empressement à l'attirer dans sa maison,et cela, sachant bien qu'elle sera obligée de donner ses soins,non-seulement à lui , mais encore à ses chameaux. Le serviteurentre: remarquez une nouvelle et plus forte preuve de son intelligence.Elle lui offre du pain : Je ne mangerai pas, répond-il, avant davoirdit ce que j'ai à dire.
Voyez-vous cette activité, cette tempérance? On l'inviteà parler: considérons le langage qu'il tient. Va-t-il leurdire qu'il a un maître de haut rang, universellement honoré,le premier personnage, sans contredit, de la contrée qu'il habite; s'il eût voulu parler sur ce ton, il n'aurait pas étéembarrassé. En effet, les gens du pays honoraient Abraham àl'égal d'un roi. Mais il ne dit rien de pareil; il passe sur cestitres humains, et c'est de la faveur divine qu'il décore Abrahamen disant: Je suis serviteur d'Abraham, le Seigneur a comblé monmaître de ses bénédictions; et il a étéexalté; et il lui a donné des brebis et des boeufs, de l'oret de l'argent. (Gen. XXIV, 34, 35.) S'il fait mention de ces richesses,ce n'est point pour montrer qu'Abraham est dans l'aisance, mais pour fairevoir qu'il est aimé de Dieu; ce n'est pas de (204) les posséderqu'il le loue, mais de les avoir reçues de Dieu. Il arrive ensuiteau jeune homme. Et Sara, femme de mon maître, lui a donnéun fils alors qu'il était déjà vieux. Ici il veutappeler l'attention sur le miracle de cette naissance, en la représentantcomme un bienfait de la faveur divine, en dehors des lois de la nature.Et pareillement, si quelqu'un de vous cherche une femme ou un mari, qu'ilexamine avant tout si la personne qu'il a en vue est aimée de Dieu,si la bonté céleste lui prodigue ses faveurs. Car si celase trouve en elle, tout le reste s'ensuit: dans le cas contraire , possédât-ellela plus belle fortune et la mieux assurée, c'est comme si elle n'avaitrien. Ensuite le serviteur, afin qu'on ne lui demande pas Pourquoi n'a-t-ilpas épousé une femme de son pays? ajoute aussitôt après:Mon maître m'a fait prêter serment et il m'a dit: Tu ne donneraspas pour femme à mon fils une des filles des Chananéens;mais tu te rendras dans la maison de mon père, et dans ma tribu,et tu choisiras là une épouse pour mon fils. (Gen. XXIV,37, 38.) Mais je ne veux pas vous rapporter ici toute l'histoire, de peurque vous ne me trouviez importun. Arrivons donc à la fin. Quandil eut raconté comment il s'était arrêté àla fontaine, comment il avait fait une prière à la jeunefille, comment elle lui avait donné plus qu'il ne demandait, commentDieu avait été son. médiateur; enfin, quand il euttout narré dans le plus grand détail, il finit alors de parler.Les autres , après avoir entendu ce récit, n'hésitèrentplus un instant, et sans faire attendre leur réponse, comme inspiréspar Dieu lui-même, ils accordèrent leur fille sur-le-champ.Ceci est l'ordre de Dieu, répondirent Laban et Balhuel, nous nepouvons donc disputer contre toi. Voici Rébecca , emmène-laet pars; et qu'elle soit la femme de ton maître, suivant la paroledu Seigneur. (Gen. XXIV, 50, 51.) Qui ne s'étonnerait? qui ne resteraitfrappé de surprise, en songeant au nombre et à la gravitédes obstacles levés ainsi dans un instant ? L'envoyé étaitun étranger, un serviteur; la distance à parcourir étaitconsidérable; ni le jeune homme, ni son père, ni aucun deses parents n'était connu. C'était assez d'une de ces difficultéspour empêcher le mariage; rien ne l'empêcha pourtant, et commesi Isaac était un voisin, une connaissance, un ami du premier jour,ils lui donnent leur fille avec une entière confiance: c'est quele médiateur était Dieu. En effet, essayons-nous de fairequelque chose sans son appui, ce qui semblait tout simple et tout aiséne nous offre plus que précipices, qu'abîmes, que chancescontraires. Au contraire quand il est avec nous et qu'il nous assiste,le projet le plus difficile à exécuter réussit commede lui-même. En conséquence, n'entreprenons rien, ne disonsrien, sans avoir d'abord invoqué Dieu, et l'avoir prié demettre la main lui-même à ce qui nous occupe, ainsi qu'a faitle serviteur.
9. Voyons maintenant, la demande accordée, comment se firentles noces. Traîna-t-il derrière lui des joueurs de cymbales,de flûte, des danseurs, des tambours, et tout cet appareil que l'onconnaît? Rien de tout cela seule il avait reçu Rébecca,seule il l'emmena, sans autre compagnon que l'ange qui lui faisait escorte,en accomplissement de la prière qu'Abraham avait faite àDieu, de protéger le voyage de son serviteur, quand il aurait quittéla maison. Et la jeune femme était conduite à son époux,sans qu'elle eût entendu ni flûte, ni lyre, ni autres instruments,mais la tête toute chargée de bénédictions célestes,couronne supérieure en éclat aux plus riches diadèmes.Elle était conduite à son époux, parée nonde tissus d'or, mais de chasteté, de piété, de charité,de toutes les vertus enfin. Elle était conduite à son époux,non sur un char couvert, ni sur quelque autre siège d'apparat, maissur le dos d'un chameau. C'est qu'alors, indépendamment de leursvertus, les jeunes filles avaient un tempérament robuste. En effet,leurs mères ne les élevaient pas comme c'est la mode aujourd'hui,et ne compromettaient point leur santé à force de bains,de parfums, de fard, de vêtements moelleux, enfin par mille autressuperfluités propres seulement à les amollir ; au contraire,elles les soumettaient aux plus rudes épreuves. Aussi avaient-ellesune beauté florissante , et de bon aloi, attendu. qu'elle devaittout à la nature et rien à l'artifice. Aussi jouissaient-ellesd'une santé à l'abri de toute atteinte, et leurs grâcesétaient-elles incomparables, parce que leur corps n'étaitjamais incommodé par la maladie et que la mollesse leur étaitinconnue. En effet, les peines, les fatigues, l'habitude de faire toutpar soi-même, en chassant la mollesse, donnent une force, une santéinébranlable. Par là on les rendait plus capables d'inspireraux hommes la tendresse et lamour; car (205) ils trouvaient en elles,non-seulement plus de perfections corporelles, mais encore plus de qualitésmorales et plus de sagesse. Elle était donc sur un chameau, ; arrivéedans le voisinage, avant qu'elle fût proche de la maison, elle levales yeux, vit Isaac, et sauta à bas du chameau. Voyez-vous cetteforce? voyez-vous cette agilité ? elle saute à bas d'un chameau.Telle était la vigueur qui se joignait à la sagesse, chezles filles de ce temps ! et elle dit au serviteur : Quel est cet hommequi s'avance dans la plaine? Le serviteur répondit : Mon maître.Alors, prenant son voile, elle s'en enveloppa. (Gen. XXIV, 65.) Reconnaissezpartout sa chasteté, contemplez sa pudeur et sa modestie. Et Isaacla reçut pour femme, et il la chérit, et elle adoucit lechagrin qu'il avait eu de la mort de sa mère Sara. (Gen. XXIV, 67.)Ces mots, il la chérit, elle adoucit le chagrin qu'il avait eu ausujet de sa mère, ce n'est pas pour rien que je les cite ; j'aivoulu vous faire entendre quels charmes Rébecca avait apportésde chez elle, pour mériter tant de tendresse et d'amour. Et quiaurait pu ne pas chérir une femme si sage, si réservée,si humaine, si charitable et si douce, une femme si virile par le coeur,si robuste par le corps? Ce que j'en ai dit n'est point pour me faire écouter,ni pour obtenir vos éloges, mais pour exciter votre émulation.Vous, pères, imitez la sollicitude que montra le patriarche, afinde faire épouser à son fils une femme vraiment vertueuse;il ne rechercha ni la fortune, ni la noblesse, ni la beauté, niaucun autre avantage que l'excellence de l'âme. Vous, mères,c'est dans cette pensée que vous devez élever vos filles.Quant aux jeunes gens qui voudront les prendre pour femmes, qu'ils célèbrentleurs noces avec la même décence; loin d'eux les danses, leséclats de rire, les propos grossiers, les flûtes, et toutecette magnificence diabolique, et tout ce qui peut y ressembler: qu'ilsprient seulement Dieu d'être leur médiateur dans toutes leursdémarches. Si nous menons toujours ainsi nos affaires, il n'y aurani divorce, ni soupçon d'adultère, ni motif de jalousie,ni batailles, ni querelles, mais nous goûterons toutes les douceursde la paix et de la concorde, auxquelles viendront nécessairementse joindre toutes les vertus. De même que, lorsque l'homme et lafemme sont divisés, tout s'en ressent dans la maison, quand bienmême toutes les autres affaires iraient à souhait : de même,lorsque la paix et la concorde règnent, tout prend du charme, quandbien même l'orage éclaterait cent fois par jour. Si l'on semarie comme je le demande, il sera bien facile d'amener les enfants àla pratique de la vertu. En admettant que la mère soit ce que j'aidit: réservée, chaste, riche de toutes les vertus, certeselle sera bien en état de gagner son mari et de le maîtriserpar la tendresse qu'elle lui inspirera; et quand elle l'aura gagné,elle trouvera en lui un auxiliaire plein de zèle pour l'éducationde ses enfants. Elle amènera ainsi Dieu lui-même àpartager sa sollicitude. Alors, Dieu lui-même prêtant son assistanceà ce ménage si bien dirigé, cultivant lui-mêmeles âmes des enfants, tous les ennuis auront disparu ; tout serapour le mieux dans la maison, comme dans l'âme des maîtres,et chacun pourra de la sorte, avec sa maison, j'entends avec sa femme,ses enfants et ses serviteurs, parcourir sans danger jusqu'au bout sa carrièreterrestre, et entrer ensuite dans le royaume des cieux, bonheur que jevous souhaite à tous d'obtenir, par la grâce et la charitéde Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec lequel gloire et puissance,au Père et à l'Esprit saint et vivifiant, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE SUR CETTE PAROLE DE L'APOTRE : " Je ne veux pas que vousignoriez, mes frères, que nos pères furent tous sous la nuée, et qu'ils traversèrent tous la mer. " (I Cor. X, 1.)
1. Les mers que les marins préfèrent à toutes lesautres sont celles où les ports et les îles se trouvent enabondance. Une mer sans port, quand bien même le calme y régnerait,est un sujet d'effroi pour ceux qui la sillonnent; mais s'ils aperçoiventdes ports, des rivages, des plages de toutes parts, ils naviguent alorsavec une entière sécurité. L'onde a beau s'émouvoirun instant, comme il leur suffit d'un moment pour trouver un abri, ilscomptent échapper sans peine et sans retard aux maux suspendus surleurs tètes. Par la. même raison, quand bien même leport est dans le lointain, et non dans le voisinage, il leur suffit del'apercevoir pour éprouver un grand soulagement. Ce n'est pas, eneffet, un médiocre encouragement pour eux, que l'apparition d'une.cime de montagne à l'horizon, qu'une fumée qui s'élève,un troupeau qui paît sur le penchant d'une colline. Néanmoins,c'est seulement quand ils arrivent au port qu'ils goûtent une joiesans mélange. Alors ils déposent la rame, alors ils arrosentd'une eau douce et pure leurs corps imprégnés du sel de l'ondeamère, alors ils descendent sur le rivage, et une heure de sommeilsur terre leur fait oublier toutes les épreuves de la navigation.Or, de même que ces hommes se plaisent sur les mers dont j'ai parlé,à cause des fréquentes occasions dé repos qu'ils ytrouvent; ainsi je sens, moi aussi, une préférence pour lasaison où nous sommes; non point parce que nous sommes délivrésde l'hiver, ni (208) parce que l'été fait souffler sur nousla douce haleine du zéphyr, mais parce que les ports spirituelsne cessent de s'ouvrir à nous, j'entends par là les fêtesdes saints martyrs. En effet, les ports ne relèvent pas tant lecourage des nautoniers que les fêtés de ces saints ne ranimentcelui des fidèles. Le port ne délivre le marin que de lafureur des vagues et des fatigues de la rame; mais ceux qui assistent auxsolennités en l'honneur des martyrs sont dérobés parcette commémoration aux esprits mauvais et impurs, aux penséesdéréglées, aux tempêtes qui agitent l'âme.Les affaires publiques, celles de sa maison, l'accablent de tristesse;il est entré ici traînant après lui sa peine; il s'enva soulagé, tranquille, dispos; content, non d'avoir quittéla raine ou lâché le gouvernail, mais d'avoir déposél'incommode et pesant fardeau des ennuis de la vie, et de sentir son âmese rouvrir à la joie.
Je vous en atteste, vous tous qui, dans la journée d'hier, avezjoui des épreuves du bienheureux Barlaam. Pleins de sécurité,vous vous êtes jetés dans ce port, vous. vous êtes purifiésdes amères souillures de la vie, et vous avez revu votre maison,allégés par le tableau de tant de vertus. Et voici que nousallons avoir bientôt d'autres martyrs à célébrer.Mais en attendant que nous courions nous abriter dans ce nouveau port,imitons les matelots; ils chantent pour charmer les ennuis de la traversée;de même, en attendant que nous soyons au port, échangeonsentre nous quelques discours spirituels. Le bienheureux Paul sera notreguide dans ce pieux entretien, et nous le suivrons partout où illui plaira de nous conduire. Quel est donc ce chemin qu'il nous indique?Le chemin qui traverse le désert, ce lieu illustré partantde miracles. Aujourd'hui même vous avez entendu Paul éleverla voix et dire : Je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères,que tous nos pères étaient sous la nuée et que tousont traversé la mer, et que tous ont été baptisésen Moïse, et que tous ont mangé le même aliment spirituel,et que tous ont bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient àla pierre spirituelle qui les suivait; et cette pierre était leChrist. Mais Dieu ne se complut point dans la plupart d'entre eux, carils furent terrassés dans le désert. Et ce sont làdes figures pour que nous ne désirions pas les choses mauvaises,ainsi que ces hommes les ont désirées, et pour que nous nedevenions pas idolâtres, à l'exemple de quelques-uns d'entreeux, ainsi qu'il est écrit: Le peuple s'assît pour mangeret pour boire, et ils se levèrent pour se divertir. Ne commettonspas la fornication, comme ont fait quelques-uns d'entre eux; et dans unseul jour il en tomba vingt-trois mille. Ne tentons pas le Christ, commeont fait quelques-uns d'entre eux, et ils périrent par les serpents.Ne murmurons pas, comme ont murmuré quelques-uns d'entre eux, etils ont été frappés par l'ange exterminateur. (I Cor.X, I, 10; Exod. XXXII, 6.)
Ces paroles semblent claires, et pourtant elles suggèrent certainsdoutes assez embarrassants à ceux qui réfléchissent.En effet, il y a lieu de rechercher d'abord pourquoi il a' rappeléces vieilles histoires, par quelle association d'idées, parlantdes sacrifices offerts, aux idoles, il se jette dans ce récit quinous transporte au milieu du désert. En effet, ce bienheureux n'apas l'habitude de parler à la légère ni au hasard;au contraire, il a toujours soin de mettre beaucoup de suite et un exactenchaînement dans ses discours. Que se propose-t-il donc, et d'oùvient qu'il se jette dans, ce récit? Il réprimandait ceuxqui allaient étourdiment et sans réflexion vers les idoles,et goûtaient aux victimes offertes sur leurs autels sacrilèges;et après avoir montré que ces imprudents encouraient doubledommage, en scandalisant les faibles, et en se rendant eux-mêmesconvives des démons, après avoir suffisamment humiliéleur orgueil par ses premières paroles, après leur avoirmontré que le fidèle ne doit pas songer à lui seulement,mais encore au grand nombre, afin d'augmenter encore leur effroi, il leurremet en mémoire des faits passés depuis longtemps. Voyantque les Corinthiens étaient très-fiers d'être fidèles,d'être délivrés de l'erreur, initiés àla doctrine, associés aux ineffables mystères, appelésau royaume des cieux, et voulant leur prouver que tout cela ne sert derien, si leur conduite publique n'est pas en harmonie avec ces grâcesexceptionnelles, il a recours, pour les en convaincre, à l'histoiredes anciens temps.
2. Mais même ceci soulève encore de nombreuses questions.Pourquoi ne se sert-il pas avec eux des paroles du Christ consignéesdans l'Evangile ? Pourquoi ne leur parle-t-il pas de la géhenne,des ténèbres extérieures, du ver venimeux, des chaîneséternelles, du feu allumé pour le diable et pour ses anges,des (209) grincements de dents, et autres supplices inexprimables? S'ilvoulait les effrayer, il aurait dû recourir à ces châtimentsd'un ordre supérieur, et non pas à ceux qui furent infligésdans le désert. En effet, les coupables d'alors, s'ils furent punis,le furent avec moins de rigueur et sur le coup, et tout fut terminédans un jour; au lieu que les damnés subiront des peines éternellesen même temps que plus rigoureuses. Pourquoi donc a-t-il choisi cetexemple afin d'effrayer, au. lieu de rappeler les paroles du Christ? Eneffet, rien ne l'empêchait de leur dire : Je ne veux pas que vousignoriez, mes frères, les lois que. le Christ a édictéesau sujet de ceux qui, ayant la foi, n'auront pas,, une vie sans reproche.Ne voyez-vous pas qu'il a exclu du royaume des cieux des gens qui avaientfait des miracles et se montraient prophètes, lorsqu'il a dit: Beaucoupme diront dans ce ,jour : Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas en votre nomque nous avons chassé des démons, n'est-ce pas en votre nomque nous avons prophétisé, et que nous avons fait beaucoupde miracles ? Et alors je leur dirai hautement Retirez-vous de moi, jene vous connais pas, artisans d'iniquité! (Matth. VII, 22-23.) Cequ'il reprochait aux vierges, ce n'était pas de manquer de foi oud'être infidèles aux dogmes; c'est à cause de leurvie dissolue, de leur inhumanité, de leur dureté, qu'il leurinterdit la chambre nuptiale. (Matth. XXV, 10-12.) S'il a fait lier etmettre à la porte l'homme revêtu d'habits sordides (Matth.XXII, 11-13), ce n'est point comme manquant d'orthodoxie, mais comme vivantdans la fange de l'impureté. De même, ceux qu'il a condamnésau feu préparé pour le diable et ses anges , ne furent pasenvoyés par lui à ce supplice comme ayant abandonnéla foi, mais comme n'ayant jamais eu de pitié pour personne. Pauleût pu rappeler ces faits avec ceux qui s'en rapprochent, et dire: Je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères, que tous ces gens-làavaient reçu le baptême, participé aux mystères,montré beaucoup de foi et acquis une science profonde; néanmoinscomme leur vie ne répondait pas à leur foi, ils furent exilésdu royaume et livrés au feu. Pourquoi. donc, au lieu de parler ainsi,au lieu de citer ces exemples, a-t-il mieux aimé dire quelque chosecomme ceci : Je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères, que nospères ont tous été sous la nuée , et leur rappelerle récit de Moïse, en passant d'abord sous silence
les choses qui se rapportent au règne de la grâce? Ce n'estpas sans réflexion ni sans motif qu'il a pris ce parti-; car ilétait plein de sagesse, mais quel a pu donc être son motifou son but? Il y en a deux : d'une part, il voulait rendre sa réprimandeplus efficace, et, de l'autre, montrer la parenté des deux Testaments.
En effet, on voit beaucoup de gens qui ne croient pas à la géhenne,et n'admettent pas même l'existence du châtiment; ils croientque Dieu. n'a proféré ces menaces que pour nous faire peuret nous corriger; et de là, selon eux, le ver éternel, lefeu inextinguible, les ténèbres extérieures; maisils ne peuvent révoquer en doute les faits qui se sont passés.Car, comment prétendre que ce qui est arrivé n'est pointarrivé eu effet? Les choses que personne n'a. vues, qui tic se sentpoint réalisées visiblement, rencontrent beaucoup d'incrédules.Mais les faits, les événements accomplis, il n'y a nos unêtre, si incapable et si stupide qu'il soit, qui puisse, quand ille voudrait, en nier la réalité. L'Apôtre part doncdes faits bien reconnus, des faits accomplis, de ceux dont il reste beaucoupde traces, afin de convaincre les coupables de l'exacte justice de Dieu.C'est à peu près comme s'il dirait: Si tu doutes de la géhenne, du châtiment, du supplice, et que ce soient là, àtes yeux, de simples menaces de Dieu, repasse dans ton esprit les faitspassés, et apprends ainsi à croire à ceux qui doiventarriver. En effet, si c'est le même Dieu qui régnait alorset qui règne aujourd'hui, au temps de la grâce, comme au tempsde l'ancienne loi; comment admettre qu'il ait alors puni et livréau supplice Ics pécheurs, et qu'aujourd'hui il nous fasse grâce,à nous qui sommes encore plus criminels? Réponds-moi : LesJuifs ont forniqué, et ils ont été châtiés?Ils ont murmuré, et ils ont été punis. Il faut bienque tu m'accordes cela. Eh bien ! comment Celui qui a puni ces témérairespourrait-il excuser chez toi des fautes analogues? Cela serait absurde.Mais tu n'as pas été puni ici-bas? Raison de plus pour quetu croies aux supplices de la géhenne, puisque tu n'as pas étépuni dans ce monde. En effet, si quelque châtiment ne t'attendaitpas dans l'autre vie, tu ne serais pas demeuré impuni , aprèsavoir commis les mêmes fautes que ces anciens pécheurs.
Par conséquent, s'il t'arrive de rencontrer, un voluptueux, unlibertin, un homme adonné sans nulle pudeur à tous les dérèglements,et (210) que tu l'entendes traiter le châtiment et la géhennede pures fables, de simples menaces proférées par Dieu pournous intimider, tiens-lui ce langage : Mon ami, tu ne crois pas àl'avenir, parce qu'il n'est pas visible , parce que nous ne l'avons passous la main, parce que nos regards ne l'atteignent pas. Mais quand ils'agit de faits passés et accomplis, le doute est-il encore possible? Songe un peu à Sodome et à Gomorrhe. Si cette contréefut condamnée à un châtiment si terrible, c'est simplementparce que les habitants de ces villes avaient donné l'exemple dehabitants illégitimes, d'amours défendus, et avaient bouleverséles lois de la nature. Comment donc admettre que Dieu, toujours le mêmealors et aujourd'hui, ait alors châtié ces coupables sansmiséricorde, et que toi , qui as péché aprèseux , toi bien plus condamnable et digne d'un bien plus grand châtiment,puisque tu as eu part au bienfait de la grâce, et que tu n'as pasété corrigé par cet épouvantable exemple, quetoi, dis-je, tu échappes à la punition qui t'est due?
3. Voilà pourquoi Paul évite dé parler d'abordde la géhenne , parce que les choses futures sont loin de trouvertoujours créance, et ne se sert que de faits passés et bienétablis pour corriger ceux à qui il s'adresse. C'est que,si l'avenir est plus terrible , le passé est plus croyable aux yeuxdes hommes mal instruits, et, par conséquent,-plus propre àleur. inspirer de la crainte. Aussi il emprunte ses arguments àdes faits contre lesquels le plus téméraire n'oserait s'inscrireen faux, et en même temps il porte un coup mortel à Marcion,à Manès et à tous ceux qui partagent leur infirmité.Je m'explique : Si le Dieu de l'Ancien Testament n'est pas le Dieu du Nouveau,si l'Auteur de la vieille loi n'est pas le même qui devait promulguerla nouvelle, ô Paul, tes paroles sont inutiles, tu n'inspires aucunecrainte à tes auditeurs. Car celui qui t'écoute peut t'objecterque si ces dieux sont deux dieux différents , celui que nous servonsne nous jugera pas d'après,les décrets de l'autre et ne seconformera pas aux mêmes lois. En. quoi les châtiments qu'ila plu au Dieu de l'ancienne loi d'infliger au coupable peuvent-ils me fairepeur à ta voix et me remplir d'épouvante? C'est un autreMaître qui doit me juger. On voit que, si le Dieu de la nouvelleloi diffère du Dieu de l'ancienne , Paul est allé tout àfait contre son but; car, loin d'effrayer l'auditeur, il l'a délivréde toute crainte et de toute angoisse. Mais le premier venu, le moins intelligentdes hommes ne tomberait pas dans une fauté aussi grossière,à plus forte raison Paul, dont la sagesse était si grande.Il faut donc. reconnaître que c'est un seul et même Dieu quia frappé les Juifs dans le désert, et qui punira un jourceux d'entre nous qui auront péché. En effet, je le répète, si ce n'était pas un seul et même Dieu, Paul ne se fonderaitpas sur les actes du Dieu de l'ancienne loi pour nous effrayer sur l'avenirqui nous attend ; mais, parce que c'est un même Dieu, il n'y a pasmoyen de réfuter Paul quand il menace les coupables du châtimentet leur montre qu'ils doivent craindre et trembler : car, Celui qui a puninos pères de leurs péchés ne fera pas grâceà leurs fils , coupables des mêmes infractions.
Mais il faut revenir au commencement même du récit et peserscrupuleusement chaque mot : Je ne veux pas que vous ignoriez, frères.Il appelle les disciples : frères , non en raison de leur dignité,mais en raison de sa charité. Il savait, en effet, il savait àmerveille que rien n'égale cette vertu, et que la plus haute dignitéréside dans la plus grande charité. Premier exemple offertà notre émulation. Quelque supériorité quenous puissions avoir sur ceux à qui nous parlons, donnons-leur desnoms qui marquent notre sollicitude pour eux, qu'ils soient libres ou esclaves,riches ou pauvres. En effet, ce ne sont pas seulement les riches d'entreles Corinthiens, ni les hommes libres, ni les hommes éminents, niles hommes distingués , mais encore les simples particuliers, lesvalets, tous les fidèles enfin, que Paul honore indistinctementde ce nom. C'est qu'il n'y a en Jésus-Christ ni esclave, ni hommelibre, ni barbare, ni scythe, ni savant, ni ignorant; là, toutel'inégalité des conditions mondaines disparaît. Etqu'y a-t-il d'étonnant à ce que Paul ait ainsi dénomméses compagnons d'esclavage quand son Maître lui-même a rendule même honneur à notre nature en disant : J'annoncerai tonnom à mes frères, je te louerai au milieu de l'Église?(Ps. XXI, 23.) Et non-seulement il nous a appelés frères,mais encore il a voulu devenir -notre frère; il a revêtu,pour naître, une chair comme la nôtre, et participéà notre nature. Et cela même faisait dire à Paul, enson admiration . Nulle part Dieu ne prend les anges, (211) mais c'est larace d'Abraham qu'il prend; aussi a-t-il dû se rendre en tout semblableà ses frères (Hébr. II, 16, 17); et encore : Commeles enfants ont participé à h chair et ait sang, ainsi lui-mêmey a participé. (Ib. V, 14.)
Vous entendez ! Chassons (loue de nos âmes vanité, présomptionet toute espèce d'orgueil, et apportons le plus grand soin àsaluer notre prochain de noms qui l'honorent et témoignent de notrezèle à le servir. C'est là, dira-t-on, un petit etmince mérite; oui, mais c'est, le principe de grands biens, tandisque la conduite contraire entendre fréquemment quantité,de haines, de dissensions et de querelles. Mais ce n'est pas seulementcette parole, c'est la suivante qui mérite d'être examinéeavec beaucoup d'attention, car ce n'est pas au hasard qu'il l'a écrite.Après avoir dit: Je ne veux pas que vous ignoriez, frères,il ajoute : Que tous nos pères; il ne dit pas les Juifs, ni ceuxgui sont sortis d'Egypte, mais tous nos pères; et par là,tout à la fois, il montre Fort humilité, puisqu'il ne dédaignepas de reconnaître les pécheurs comme ses parents, lui quileur est si supérieur eu vertu, et il ferme la bouche aux impudentsqui osent calomnier l'ancienne loi. En effet, s'il avait pris en hainel'Ancien Testament, il ne se serait point servi des plus honorables expressionspour parler de choses jurées indistinctement condamnables. Tous,ce mot là n'est pas mis au hasard ni accidentellement, mais dansune intention pleine de sagesse. La preuve, c'est qu'il ne s'est pas bornéà s'en servir une fois, mais qu'il l'a répétédeux fois, trois fois, et plus ; c'est afin de vous faire entendre l'importancequ'il y attache. Quand il a dit: Que tous nos pères ont étésous la nuée, il ajoute : Et tous ont traversé la mer, ettous ont été baptisés en Moïse; et tous ont mangéle même aliment spirituel, et tous ont bu le même breuvagespirituel. Voyez-vous combien de fois revient ce mot tous ? Paul ne l'eûtpas employé si souvent s'il n'avait voulu faire allusion àquelque grand et admirable mystère. S'il n'avait pas eu d'intentionparticulière c'était assez d'une fois, et il aurait suffide dire : Que tous nos pères ont été sous la nuée,ont traversé la nier, ont été baptisés en Moïse,ont mangé le même aliment spirituel, ont bu le mêmebreuvage spirituel. Mais non , à chaque fait nouveau il a répétéle mot tous, et par là il nous ouvre un grand jour sur sa pensée,un jour qui nous permet de sonder sa sagesse. Pourquoi donc cette perpétuellerépétition ? C'est qu'il veut nous montrer la parentédes deux Testaments et nous faire entendre que le premier étaitl'image du second, et comme une esquisse de l'avenir. Et voici par oùil commence pour mettre en évidence cette harmonie. Il veut établirun rapport avec l'Eglise dans laquelle aucune distinction n'existe entrel'esclave et l'homme libre, entre l'étranger et le citoyen , levieillard et le jeune homme, le savant et l'ignorant, le magistrat et lesimple particulier, l'homme et la femme, et où tous les rangs, oùles deux sexes vont pareillement se plonger dans les eaux du baptême,où le monarque et le mendiant sont admis à la mêmepurification ; c'est en effet le plus grand signe de la générositéchrétienne que nous imitions également et le mendiant etlhomme revêtu de la pourpre, et que l'un n'ait aucune prérogativesur l'autre en ce qui concerne les mystères. Afin de montrer cerapport, Paul introduit le mot tous dans le récit de l'Ancient Testament.Et, en effet, on ne peut avancer que Moïse ait suivi la route de terre,tandis que les Juifs traversaient les flots, ni que les riches aient prisalors un chemin, les pauvres un autre, ni que les femmes aient passéau grand jour et les hommes sous la nuée; non, tous ont traverséla mer, et tous étaient sous la nuée, et tous ont étébaptisés en Moïse. En effet, ce passage étant l'imagedu futur baptême, il fallait avant tout, pour que limage fûtparfaite, que tous eussent joui des mêmes bienfaits, de mêmequ'aujourdhui tous participent également aux mêmes grâces.Plais, dira-t-on, comment ces événements peuvent-ils êtreune figure de ce que nous avons soirs les yeux? Apprenez donc d'abord ceque c'est que figure, ce que c'est que vérité, ensuite jevous rendrai compte de ce que je viens de dire.
4. Qu'est-ce donc qu'une figure? qu'est-ce qu'une vérité?Voyons, prenons pour exemple les portraits que font les peintres. Vousavez vu plus d'une fois un peintre reproduire les traits d'un monarque:le portrait est d'abord coloré d'une teinte d'azur, puis lartiste,en traçant des lignes blanches, représente le monarque, sontrône, et près de lui des chevaux, des gardes , enfin desennemis enchaînés subjugués. Cette esquisse ne vousinstruit pas complètement, et ne vous laisse pas complètementdans l'ignorance; vous entrevoyez qu'elle (212) représente un homme,un cheval; mais quel est ce monarque, quel est cet ennemi? Nous ne le devinezqu'à moitié, jusqu'à ce que la véritédes couleurs vienne éclaircir les objets et les rendre reconnaissables.Maintenant , ainsi que vous n'exigez pas de ce portrait une représentationparfaite, avant qu'il ait été revêtu de couleurs expressives,et que vous vous contentez d'y trouver une indication vague des choses,tant qu'il reste à l'état d'esquisse ; c'est ainsi que vousdevez juger de l'Ancien et du Nouveau Testament, au lieu d'exiger de moique je vous fasse voir sur le dessin la vérité dans touteson exactitude. Alors nous pourrons vous enseigner comment l'ancienne loiavait une certaine parenté avec la nouvelle, et comment le passagedes Juifs a du rapport avec notre baptême. D'abord, ici et là,l'eau joue un rôle : d'une part, une piscine; de l'autre, la mer.Ici, tous se plongent dans l'onde; c'est la même chose là-bas.Voilà la parenté. Exigez-vous maintenant la véritédes couleurs? Là, ils s'échappaient de l'Egypte en traversantles flots; ici c'est de l'idolâtrie ; là le pharaon étaitsubmergé, ici c'est le diable; là les Egyptiens se noyaient,ici le vieil homme chargé d'iniquités est englouti. Considérezle rapport de l'image à la vérité, et la prééminencede la vérité à l'égard de l'image; l'imagene doit pas différer en tout de la vérité, autrementce ne serait pas une image : par contre, elle ne doit pas non plus égalerla vérité, autrement elle se confondrait avec elle. Il fautqu'elle se tienne dans l'espèce de conformité qui lui appartient,qu'elle n'ait pas tout de la vérité, et qu'elle ne s'en écartepas non plus en tout point; car clans le premier cas, elle serait elle-mêmevérité; dans le second , elle cesserait d'être image.Elle doit emprunter à la vérité certains traits, etlui laisser les autres. Ne me demandez donc pas de vous faire voir toutela nouvelle loi dans l'ancienne, et quand vous aurez trouvé danscelle-ci quelques allusions, si petites et si voilées qu'elles soient,tenez-vous pour contents. Dès lors, en quoi consiste le rapportde l'image à la vérité ? En ce qu'il s'agit de tous,là comme ici; en ce que là, comme ici, l'eau sert de chemin;en ce que les Juifs, aussi bien que nous, ont été délivrésde l'esclavage , bien que d'un autre esclavage; car ils étaientesclaves des Égyptiens, et nous des démons; ils l'étaientdes barbares et nous du péché. Comme nous, ils ont étéremis en liberté, bien que notre liberté diffère dela leur et soit bien plus glorieuse. Et si tout est plus grand chez nousque chez eux, que cela ne vous déconcerte point; c'est justementce qui caractérise la vérité, de surpasser de beaucoupson image, sans qu'il y ait opposition ni contraste.
Mais que veut dire ceci : tous furent baptisés en Moïse?Peut-être cette parole est-elle obscure : je vais essayer de l'éclaircir.La mer s'étendait alors sous les yeux des Juifs, et ordre leur étaitdonné de s'engager dans un chemin étrange, inouï, quejamais n'avait suivi aucun des mortels. Ils hésitaient, ils tergiversaient,se désespéraient. Moïse passa le premier, et tous n'eurentdésormais qu'à marcher sans obstacle sur ses pas. Voilàce que signifie: Ils furent baptisés en Moïse. C'est parcequ'ils eurent foi en lui, qu'ils osèrent entrer dans l'eau et passerà sa suite. La même chose s'est répétéeà l'égard du Christ: après. nous avoir délivrésde l'erreur, affranchis de l'idolâtrie, nous conduisant comme parla matin au céleste royaume, il entra le premier dans la voie, lepremier il monta au ciel.
Eh bien! de même que les Juifs, confiants dans Moïse, necraignirent plus de passer, de même nous aussi, confiants dans leChrist, osons entreprendre ce voyage. Et que tel est le sens de l'expression: Ils furent, baptisés en Moïse, c'est ce que démontrel'histoire: car ils ne furent point baptisés au nom de Moïse.Mais, parce que non-seulement nous avons Jésus pour guide, maisque nous nous faisons encore baptiser en son nom, tandis que les Hébreuxn'ont pas été baptisés au nom de Moïse, cecin'est pas non plus une raison de nous inquiéter ; en effet, j'aidit quelle supériorité immense et incalculable appartientà la vérité.
Voyez-vous maintenant, en ce qui concerne le baptême, quelle estl'image, quelle est la vérité? A présent, je vaisvous montrer dans l'Ancien Testament une esquisse de la sainte Table etde la participation aux mystères, à condition qu'en ceciencore, vous n'exigerez pas de moi une conformité parfaite, et quevous examinerez les faits comme il est donné au dessin et aux imagesde les représenter.
Après avoir fait mention de la mer, de la nuée et de Moïse,il poursuit en ces termes: Et tous ont mangé le même alimentspirituel. Ainsi que toi, veut-il dire, tu sors du (213) baptistèrepour courir à la Table, ainsi les Hébreux, en sortant dela mer, allèrent à un festin extraordinaire et singulier: c'est de la manne que je veux parler. Puis, de même que tu t'abreuvesd'une boisson merveilleuse, le sang du Sauveur, de même ils eurentpour se désaltérer un breuvage inattendu, non l'eau des fontaines,ni celle des fleuves, mais celle qui jaillit à l'improviste et enabondance d'un aride rocher. C'est pour cela même qu'il appelle cetteboisson spirituelle, non point que telle fût sa nature, mais parceque son origine la rendait telle : car ce n'est point selon l'ordre dela nature qu'elle leur fut donnée, mais bien selon la volontétoute-puissante de Dieu qui les commandait. C'est ce qu'il dit lui-mêmeen se reprenant. Car après ces mots : Et tous burent le mêmebreuvage spirituel, attendu que ce breuvage était de l'eau, voulantfaire voir que s'il l'avait nommé spirituel, ce n'était pasà raison de sa nature, mais à raison de sa provenance, ilcontinue en ces termes : car ils buvaient à la pierre spirituellequi les suivait; et cette pierre était le Christ. Il veut dire parlà que ces sources n'étaient point dues à la pierre,mais au pouvoir efficace de Dieu.
5..Par là, il extirpe en même temps l'hérésiede Paul de Samosate. Car, si le Christ était l'auteur de toutesces choses, comment ces hommes peuvent-ils prétendre qu'il n'existaitpas avant que Marie l'eût, enfanté ? En effet, si les aventuresdu désert ont précédé Marie, et si c'est leChrist qui y a présidé comme Paul le prétend, il existaitdonc avant cet enfantement, il existait avant la gestation: car, àcoup sûr, s'il n'avait pas existé, il n'aurait pas opérédes miracles aussi surprenants. Ensuite , le saint auteur qui précédemment,en disant que tous ont traversé la nier, a montré dans lepassé une image anticipée de la générositéde l'Eglise, en ajoutant plus bas : Ils ont mangé le mêmealiment spirituel, fait encore allusion à la même chose. Eneffet, ainsi que dans lEglise, il n'y a pas un corps pour le riche, unautre corps pour le pauvre, un sang pour le premier, un autre sang pourle second; de même dans le désert, la manne du riche ne futpoint. autre que la manne du pauvre; la source où but le riche necoula point moins abondante pour le pauvre: mais, comme parmi nous, lamême table, la même boisson, la même nourriture sontoffertes à quiconque entre ici : de même alors, la mêmemanne, la même source était à la disposition de tous.II y a plus chose étonnante et incroyable ! quelques-uns des Hébreuxessayèrent de recueillir plus qu'il ne leur était nécessaire,et ne gagnèrent rien à s'être montrés cupides.Tant qu'ils respectaient l'équité, la manne restait manne; mais dès qu'ils voulurent accaparer, leur avarice transforma lamanne en vers. Et pourtant cette avarice ne nuisait pas au prochain, puisqu'ilsne touchaient pas à la subsistance d'autrui pour augmenter leurprovision : néanmoins, parce qu'ils avaient été insatiables,ils furent condamnés. Car, s'ils ne faisaient pas tort au prochain,ils se faisaient le plus grand tort à eux-mêmes, en s'habituantà l'avarice par la façon dont ils amassaient. Ainsi, en mêmetemps qu'ils se nourrissaient, ils s'instruisaient dans la science divine; en même temps qu'ils soutenaient leurs corps, leurs âmesétaient édifiées. Et non-seulement la manne les nourrissait,mais encore elle les exemptait de maint labeur. Ils n'avaient besoin nid'atteler des boeufs, ni de tirer une charrue, ni d'ouvrir des sillons,ni d'attendre une année : ils avaient leur repas sous la main, repasextraordinaire, étrange et quotidien ; l'expérience les instruisaitde ce précepte évangélique, qu'il ne faut pas songerau lendemain : un tel souci n'aurait été d'aucune utilitépour eux. En effet, ce que l'on amassait par précaution se gâtait,était perdu, et tout ce qu'on gagnait à cela, c'étaitd'être convaincu d'avarice. Maintenant, n'allez pas croire que cettepluie fût dans l'ordre de la nature : la preuve, c'est qu'au jourdu sabbat, il ne se passait rien de pareil ; Dieu voulait faire savoiren même temps aux Hébreux, et que c'était lui qui,les jours précédents, faisait tomber cette pluie étrangeet miraculeuse, et qu'il cessait ce jour-là, pour leur apprendre,même par contrainte, à garder le repos le jour du sabbat.
Mais ce n'est pas seulement en ce qui concerne la nourriture, c'estencore en ce qui touche les vêtements , les chaussures et le reste,que l'on pouvait voir réalisées dans les faits les prescriptionsdes apôtres. En effet, les Juifs n'avaient ni maison, ni table, nilit, ni vêtement de rechange, ni chaussure, Dieu en ayant ainsi disposé.Voyez quelle analogie entre l'Ancien et le Nouveau Testament ! Le Christimposait aux apôtres l'obligation de se réduire au nécessaire;telle était à peu près la manière de vivredes Juifs, et toute la création (214) se pliait à leur usage.Et pourquoi cela, direz-vous? Dieu devait les cantonner dans un endroitde la terre , et leur ordonner de l'y adorer constamment, de n'éleverailleurs ni temple ni autel, mais de lui apporter là leurs offrandes,leurs victimes, d'y célébrer leurs fêtes, d'y lirela loi, d'y accomplir enfin tous les autres rites de la sanctification.Afin donc que ce culte circonscrit ne les induisit pas à croireque sa Providence elle-même était resserrée entre lesmêmes limites, et qu'il n'était que le Dieu d'un pays, pourprévenir cette erreur, il manifesta sa puissance sur la terre étrangère,en Egypte, au désert, où il n'avait ni fidèles niadorateurs ; et la création se prêtait aux effets contrairespar lesquels il agissait, forçant ainsi les incrédules eux-mêmesà reconnaître la nature pour l'ouvrage du Seigneur. En effet,la mer noyait les uns, sauvait les autres; l'air, ou bien précipitaitla grêle et ruinait les barbares, ou bien laissait tomber la manneet nourrissait les Juifs. La terre à son tour produisait tantôtdes insectes pour le châtiment de ennemis, tantôt des caillespour le salut du peuple de Dieu. Pour les uns il faisait nuit en pleinjour, les autres voyaient une lumière s'allumer dans la nuit. LesEgyptiens, riverains du Nil, succombaient à la soif et àla sécheresse; les Juifs, campés dans un désert secet aride, avaient de l'eau en abondance. Ceux-là ne pouvaient résisterà des grenouilles, ceux-ci bravaient l'attaque des géants.
6. Mais pourquoi le bienheureux Paul évoque-t-il devant vousces souvenirs ? Par la raison que j'ai dite en commençant, pourvous convaincre que ni le baptême, ni la rémission des- péchés,ni la doctrine, ni la participation aux mystères, ni la sainte table,ni le droit de goûter du corps, ni celui de participer au sang, niaucune autre de ces choses ne pourra nous être d'aucune utilitési nous n'avons une vie droite, honorable et exempte de tout péché.Et voici la preuve que telle fut son intention : après avoir expliquéla figure du baptême, cachée dans le passage de la mer etdans la nuée , il passe à celle des mystères représentésdans l'Ancien Testament par la manne et le rocher; puis, après avoirdit que tous ont mangé le même aliment spirituel, et ont bule même breuvage spirituel , il poursuit en ces termes : Mais Dieune se complut point dans la plupart d'entre eux. Après tant d'éclatantsprodiges, remarque-t-il, Dieu n'eut point d'amour pour eux. Ensuite : Ilsfurent terrassés dans le désert. Où veux-tu en venir,ô Paul ? Ce sont là des figures pour que nous ne désirionspas les choses mauvaises, ainsi que ces hommes les ont désirées,et que nous ne devenions pas idolâtres, à l'exemple de quelques-unsd'entre eux, ainsi qu'il est écrit : Le peuple s'assit pour mangeret pour boire; et ils se levèrent pour se divertir.
Voyez la sagesse de Paul. Il a indiqué le péché,il a indiqué le motif du péché ; il a indiquéle châtiment infligé en punition du péché ;par là il nous avertit de ne pas imiter ces coupables. Le motifdu péché fut la gourmandise : Le peuple s'assit pour mangeret pour boire. Son péché fut son divertissement même.Voici maintenant le châtiment: Ils furent terrassés dans ledésert. Mais il poursuit : Ne commettons point la fornication, commeont fait quelques-uns d'entre eux. Ici il omet la cause, et ne parle quedu châtiment. Ce châtiment, quel fut-il donc? Il en tomba vingt.-troismille dans un seul jour. Mais pourquoi n'avoir rien dit des circonstancesqui les excitèrent à la fornication ? il a laisséà ceux qui voudraient s'en enquérir le soin de recourir àl'histoire, et de retrouver le principe du mal, comme font les médecinsqui révèlent l'origine des maladies, et y appliquent leursremèdes. Aussi a-t-il soin de dire : Or toutes ces choses leur arrivaienten figure, et elles ont, été écrites pour nous servird'avertissement. Ainsi l'Auteur de ces événements, Celuiqui châtia ces coupables, est Celui qui nous avertit aujourd'hui,non-seulement par des paroles, mais enture par des faits; ce qui est lameilleure manière d'avertir. Voyez-vous comment Paul donne pourmaître, à ceux qui vivent sous la loi de grâce, Celuiqui faisait ces choses au temps de l'ancienne loi, en montrant que lesactes accomplis alors, et les paroles actuellement dictées àlui-même doivent être rapportées à la mêmeorigine ! Car, si le vrai Dieu n'avait été pour rien dansces actes, Paul n'aurait certes pas dit que c'étaient làdes figures, ni que le récit en avait été fait pournous servir d'avertissement; et il n'aurait pas eu recours à l'histoirede ces temps pour nous effrayer, comme si nous devions tomber entre lesmains du Dieu des Hébreux. Mais afin de nous montrer que nous devonssubir son jugement, et que l'un et l'autre peuple, celui d'alors et celuid'aujourd'hui, sont sujets à ces (215) lois, il a évoquétous ces souvenirs, et a dit que cet endroit des Ecritures étaitdestiné à nous servir davertissement. Instruits de ces choses,croyons à l'avenir comme au passé. Et s'il se rencontre desgens qui ny veulent point croire, servons-nous du passé pour lesamener à l'amour de la vertu : racontons-leur la ruine de Sodome,les calamités du déluge, les fléaux déchaînéssur l'Egypte, afin que, ramenés au bien par l'exemple des châtimentsinfligés à autrui , et vivant désormais comme il convient,ils admettent les dogmes de la géhenne et de la résurrection.En effet, ceux qui ne croient pas au jugement ne sont dans cette erreurque parce que leur vie est dissolue, et que leur conscience n'est pas tranquille.
Par conséquent, il suffit que nous nous lavions de nos péchés,et que nous nous instruisions par la peur, au souvenir des châtimentspassés, pour résoudre notre esprit à croire au jugementfutur. Car, si les mauvaises doctrines amènent souvent le dérèglementdes moeurs, souvent aussi la corruption donne naissance à l'erreur.Répétons donc ces paroles, pour que .rien de pareil n'arriveni à nous ni aux autres; restons dans le droit chemin de la foi,et vivons chrétiennement , puisqu'il a été démontrésurabondamment que les dogmes ne servent à rien quand la vie n'estpoint vertueuse. Puissent les prières des saints et des bienheureuxfaire que nous conservions dans sa pureté la doctrine de véritéque nous avons reçue de nos pères, et que notre vie répondeà notre foi, par la grâce et la charité de Notre SeigneurJésus-Christ, avec lequel gloire, honneur et puissance, au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.
Cette homélie, ainsi que les trois précédentes,a été traduite par M X***