LIVRE PREMIER.
1. Oui, vous avez été cruellement frappée; c'està l'endroit le plus sensible de vous-même que vous avez reçule trait lancé d'en-haut. Cela n'est que trop vrai, et les plusstoïques ne vous contrediront pas. Mais quand on a étéblessé, il reste autre chose à faire que de passer sa viedans le deuil et les larmes, il faut songer à la guérisonde ses blessures; c'est à cela qu'il faut consacrer tous- ses soins: la négligence et les larmes ne feraient qu'envenimer la plaie,que rendre plus violente et plus forte la flamme de la douleur. Ecoutezdonc patiemment mes discours consolateurs; arrêtez un peu le coursde vos larmes pour accueillir celui qui veut adoucir l'amertume de vosregrets.
Je n'ai point osé aborder ce sujet dans la première irritationde votre douleur, et comme dans le premier étourdissement du coupde foudre qui vous avait frappé. J'ai longtemps gardé unsilence prudent, j'ai laissé votre coeur se rassasier librementde son deuil et de ses larmes; mais aujourd'hui que vos yeux sont moinsnoyés de pleurs, et que vos oreilles peuvent s'ouvrir à quelquesparoles de consolation, je viens joindre mes bons offices à ceuxdes personnes de votre intérieur. Tant que la tempête n'arien perdu de sa violence, et que l'affliction bouleverse l'âme deson souffle le plus impétueux, toute consolation est intempestive,et ne provoque qu'un nouveau chagrin; aussi tout le fruit qu'on en retire,est-il d'aigrir la plaie, d'attiser l'incendie et de s'attirer le mépriset la haine. Mais quand l'orage s'apaise, quand Dieu calme la violencedes flots, nous déployons avec succès les voiles d'une paroleamie; c'est ainsi que l'habileté du pilote triomphe d'une faibletempête, et succombe sous les fureurs de l'ouragan. Tel est le motifde mon long silence, et aujourd'hui encore j'hésiterais àle rompre, si votre oncle ne m'avait pleinement rassuré ; il m'a(174) dit que les femmes qui vous servent osent déjà, etpeut-être peu respectueusement, vous adresser de longues consolations;et il a ajouté que vos parentes et vos amies s'empressent égalementà vous offrir leurs condoléances; c'est pourquoi je puisespérer, ou plutôt je suis certain que vous ne rejetterezpoint mes paroles, et que même vous les accueillerez avec calme etavec tranquillité.
La femme se laisse facilement maîtriser par la douleur, mais lorsque,jeune encore, elle est devenue veuve, et qu'accoutumée àune vie de délices, de luxe et d'opulence, elle se voit soudain,sans aucune expérience des affaires, accablée de soins etde soucis, son malheur s'aggrave si fortement qu'il la précipiteraitdans le désespoir, si le Seigneur n'étendait sur elle samain protectrice. Or, ce secours ne vous a point manqué; et icije trouve une grande preuve de la bonté de Dieu envers vous, carsi le poids de tant de maux fondant sur vous à la fois ne vous apas brisée, vous le devez non à une assistance humaine, maisà celui dont la puissance est infinie, la sagesse insondable, quiest le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation.C'est lui, dit le Prophète, qui nous a frappés, mais il nousguérira; il nous a blessés, mais il fermera nos plaies. (Osée.VI. 2.) Lorsque vivait votre saint époux, vous partagiez sa gloireet vous jouissiez de son affection et de son amour. Hélas ! il étaitmortel, et votre bonheur était attaché à sa vie; aujourd'huile Seigneur qui l'a rappelé à lui a pris sa place auprèsde vous : ce n'est pas moi qui le dis, mais le Roi-Prophète : LeSeigneur, dit-il, protégera la veuve et l'orphelin; et ailleursil le nomme le père des orphelins et le soutien des veuves (Ps.CXLV, 9; LXVII, 6), tant il est vrai que Dieu prend soin de tous ceux quisont faibles et délaissés !
2. Je viens de prononcer le nom de veuve, je vais être obligéde le répéter souvent; ce nom, qui est devenu le vôtreà la fleur de votre âge, si je ne vous l'expliquais pas ,bouleverserait votre âme et troublerait votre raison en vous rappelantsans cesse la perte cruelle que vous venez de faire. Je vais donc vousmontrer que ce nom signifie non pas malheur, mais honneur, honneur très-grand.Cette opinion n'est point celle du vulgaire , je le reconnais, mais elleest celle de saint Paul, ou plutôt de Jésus-Christ lui-mêmequi parle par la bouche de saint Paul, comme le prouvent ces paroles :Voulez-vous, nous dit l'Apôtre, éprouver la puissance de Jésus-Christqui parle par ma bouche? (II Cor. XIX. 3.) Qu'écrit-il donc àson disciple Timothée ? Parmi les veuves n'admettez personne quiait moins de soixante ans; et: Refusez les jeunes veuves. (I Tim. V, 9,11.) Cette double recommandation nous fait connaître toute la sublimitéde cet état. En effet, le même apôtre qui ne fixe aucunâge pour l'épiscopat, marque soigneusement celui qu'il exigepour l'élection des veuves. Est-ce qu'il les considère commesupérieures à l'évêque ? Nullement mais c'estqu'il n'ignore pas que leur état est plus pénible que l'épiscopatlui-même, parce qu'il les expose au dedans et au dehors àmille embarras et mille difficultés : car si une ville tout ouverteest exposée aux attaques et au pillage de l'ennemi, une jeune veuveest assiégée de gens qui s'efforcent de lui ravir ses bienset même son honneur.
Ces occasions de chute ne sont pas les seules qu'elle rencontre. Souvent,en effet, l'insubordination de ses domestiques, le mauvais étatde ses affaires, le souvenir de l'existence brillante qu'elle a perdue,la vue du bonheur dont jouissent les femmes de son âge, enfin legoût du monde et de ses plaisirs l'amènent à contracterun second mariage. Il en est même plusieurs qui, en dehors d'unelégitime union, entretiennent secrètement des rapports coupables,et savent ainsi se conserver l'honneur et la gloire de la viduité.Cet état n'a donc rien que d'honorable parmi les hommes; et s'ilmérite les louanges des chrétiens, il n'excite pas moinsl'étonnement des infidèles. Je me souviens que dans ma jeunesse,mon professeur, quoique païen, fit publiquement à ce sujetl'éloge de ma mère. Un jour qu'il avait, selon sa coutume,adressé quelques questions à mes condisciples sur ma personneet sur ma famille, on lui apprit que j'étais le fils d'une veuve.Il me demanda quel était l'âge de ma mère, et depuiscombien de temps elle était veuve. Je lui répondis qu'elleavait quarante ans, et qu'il y en avait vingt qu'elle avait perdu mon père.Il en fut stupéfait, et se tournant vers les assistants, il s'écriaavec force: Oh! quelles femmes chez les chrétiens! Tant la viduitéexcite l'admiration et obtient l'estime des païens comme des chrétiens?
L'Apôtre n'ignorait donc ni la dignité, ni les (175) périlsde cet état, lorsqu'il recommandait à Timothée dene pas admettre au rang des veuves celle qui aurait moins de soixante ans.Bien plus, cette garantie de l'âge, quelque grave qu'elle soit, nelui suffit pas; et il pose encore les conditions suivantes : Il faut, dit-il,qu'on puisse rendre témoignage de ses bonnes uvres, et s'assurersi elle a bien élevé ses enfants, si elle a exercél'hospitalité, si elle a lavé les pieds des saints, si ellea secouru les affligés, si elle s'est appliquée àtoutes les bonnes oeuvres. (Ibid. 10.) Quel examen sévère,et quelles épreuves rigoureuses ! Quelles vertus l'Apôtreexige des veuves, et à quels détails il descend ! Certes,il ne prendrait point ces mille précautions si le rang, auquel illes appelle, n'était un rang d'honneur et de gloire. Il dit encoreau même Timothée : Refusez les jeunes veuves; et il lui endonne cette raison : Qu'après s'être dissipées sousl'autorité de Jésus-Christ, elles veulent se remarier. (ITim. V, 9, 10, 11.) Mais ne nous fait-il point entendre par là qu'uneveuve devient l'épouse de Jésus-Christ? Et pour montrer combiencette union est douce et légère, il dit qu'elles veulentse remarier après s'être dissipées sous l'autoritéde Jésus-Christ. Jésus-Christ agit donc envers elles commeun époux débonnaire qui ne veut point commander sévèrementet qui leur laisse une entière liberté.
L'Apôtre ne s'en tient pas là; voici de nouvelles marquesde sollicitude et d'intérêt : La veuve, dit-il, qui vit dansles délices, est morte, quoiqu'elle paraisse vivante; celle, aucontraire, qui est vraiment veuve et délaissée, espèreen Dieu, et persévère jour et nuit dans la prièreet l'oraison. (I Tim. V, 5, 6.) Dans sa première Epître auxCorinthiens, il dit encore : Elle sera plus heureuse si elle demeure veuve.( I Cor. VII. 40.)
Quel magnifique éloge ! et cependant saint Paul écritsous la loi nouvelle, et dans un temps où la virginité rayonnaitdans toute sa splendeur. Mais la gloire de cette vertu ne peut obscurcirdans son esprit l'éclat de la viduité; même àcôté de la virginité elle conserve son méritepropre et sa splendeur. Quand je vous parlerai de veuvage et de viduité,ne vous troublez donc point, comme si vous aviez à rougir d'êtreveuve. Si la viduité était déshonorante, la virginitéle serait bien davantage. Mais il n'en est pas ainsi, à Dieu neplaise ! Et puisque nous louons et admirons la femme qui, du vivant deson mari, observe la continence, pourquoi refuserions-nous nos élogeset notre admiration à la veuve qui garde à son épouxune inviolable fidélité?
Le saint et vertueux Thérasius vous donnait, je le répète,toute la gloire et tout le bonheur qu'un homme peut donner; mais aujourd'huiDieu lui-même a pris sa place, et ce Dieu puissant qui ne vous ajamais abandonnée, vous protégera désormais avec unenouvelle sollicitude. Déjà sa paternelle providence s'estmanifestée à vous dans cette fournaise de soucis, en vousdéfendant contre l'excès de votre douleur, et en vous préservantd'un funeste désespoir. Il vous a sauvée du naufrage au plusfort de la tempête, il vous gardera encore sur ces flots plus tranquillesoù votre existence est entrée. Oui, il allégera pourvous les peines du veuvage.
Mais peut-être est-ce moins le nom de veuve qui vous peine, quela réalité de votre malheur? Ah ! je l'avoue avec vous, ontrouverait difficilement un second Thérasius : les hommes bons,probes, modestes, sincères, prudents et pieux comme lui sont raressur la terre, et sans doute votre douleur devrait être inconsolable,s'il était mort tout entier, et s'il était devenu la proiedu néant; mais puisqu'il a abordé au port tranquille de labienheureuse éternité, et qu'il a pris place prèsdu trône du Roi par excellence, pourquoi pleurer son départet regretter son bonheur ? Il faudrait plutôt s'en réjouir:une telle mort est bien moins une mort qu'un changement de domicile, etun passage de la vallée des larmes au séjour des félicités,et de la terre au ciel. Oui, il n'a quitté les hommes que pour seréunir aux anges, et adorer le Dieu que les anges adorent.
Ici-bas il combattait pour son prince, et avait à redouter lespérils de la guerre, et les traits de l'envie, qui croissait avecson mérite et sa gloire, et qui multipliait autour de lui ses perfidesembûches; mais le ciel ne connaît ni ces craintes, ni ces dangers.C'est pourquoi autant vous pleurez l'absence d'un époux si vertueuxet si parfait, autant vous devez vous réjouir de son bonheur etde sa gloire, car aujourd'hui il vit au sein de la paix et du repos, loindu tumulte et des périls du monde. Est-il raisonnable de pleurerceux qui vont au ciel, quand on sait que le ciel vaut infiniment mieuxque la terre? Si votre époux eût vécu comme ces impiesdont la vie n'est qu'une longue offense (176) contre le Seigneur, il nevous eût pas fallu attendre sa mort pour le pleurer, mais puisqu'ila toujours été juste et craignant Dieu, félicitons-lede sa sainte vie et de sa sainte mort. C'est ce que nous recommande l'Apôtrequand il dit : J'ai un grand désir d'être dégagédes liens du corps et d'être avec Jésus-Christ, ce qui estsans comparaison le meilleur. (Philip. 1, 23.)
Vous souffrez de ne plus entendre sa voix, de ne plus lui témoignervotre amour, et de ne plus jouir de sa présence : peut-êtreaussi regrettez-vous la gloire et l'honneur, l'éclat et le reposdont il vous entourait ? Hélas ! tout s'est évanoui dansla nuit du tombeau, et les épaisses ténèbres du deuilet de l'affliction vous environnent de toutes parts. Mais qui vous empêchede lui témoigner votre affection aujourd'hui comme hier? L'amourest bien puissant; il peut subsister sans la présence et la vuede la personne aimée; ce lien mystérieux va saisir mêmeles absents pour les unir et les serrer étroitement ensemble : letemps ni la distance ne sauraient rompre cette chaîne de l'amourentre deux âmes.
Je le sais, c'est sa présence surtout que vous redemandez. Ehbien ! gardez son lit pur et sans tache, que nul autre homme n'y touche,faites en sorte que votre vie soit une copie fidèle de la sienne.Alors, je vous l'assure, vous le retrouverez parmi les choeurs des élus,et vous habiterez avec lui, non cinq années; comme dans votre premièreunion, ni vingt, ni cent, ni mille, ni dix mille, mais pendant l'éternitétout entière; ces régions heureuses ne connaissent pointles liens de la chair et du sang, elles n'admettent que ceux de la vertuc'est ainsi que Lazare repose dans le sein d'Abraham avec tous les justesde l'orient et de l'occident, quoiqu'ils soient étrangers àla famille de ce patriarche. Ce même lieu de paix et de bonheur vousrecevra comme il a reçu le noble Thérasius, si vous marchezsur ses traces; et vous le reverrez, non plus revêtu d'une beautépérissable, mais tout rayonnant d'une splendeur immortelle, et d'unéclat qui surpasse les clartés du soleil ; car sur la terretoute beauté, quelque parfaite qu'on la suppose est faible et caduque,tandis que le. corps des élus brille d'une gloire si éblouissanteque nos yeux mortels ne sauraient la soutenir. Voulez-vous en saisir quelquestraits, et comme en apercevoir quelque ombre ? Rappelez-vous, dans l'AncienTestament, Moïse dont le visage resplendissait d'une lumièresi vive que les Israélites ne pouvaient en supporter l'éclat,et dans le Nouveau, la sainte humanité du Christ qui se montra plusresplendissante encore sur le Thabor.
Supposons que l'on eût promis à votre époux l'empiredu monde, à la condition de vivre loin de vous pendant quelquesannées, et que vous dussiez ensuite le retrouver paré dela pourpre et orné du diadème, pour partager vous-mêmeson trône et sa gloire; je vous le demande, votre fermetéet votre constance eussent-elles reculé devant ce sacrifice? N'eussiez-vouspas regardé cette séparation comme un avantage inappréciableet digne de tous vos vux? Montrez donc le même courage quand ils'agit de ce royaume des cieux, où vous reverrez Thérasius,revêtu non d'un manteau d'or et de pourpre, mais de la glorieuseimmortalité des élus. Sans doute vos désirs voudraientprécipiter le cours des années. Du moins il vous apparaîtquelquefois en songe, il converse avec vous et vous montre ses traits chéris.Combien cette mystérieuse correspondance est-elle propre àvous consoler, et combien elle est plus douce que toute relation épistolaire! Celle-ci ne vous présenterait que des caractères muets,tandis que vous reconnaissez dans vos rêves la noble figure, lédoux sourire, la démarche majestueuse et la voix aimable de votreépoux.
4. Mais peut-être pleurez-vous cette sécurité del'avenir dont il vous était un gage certain, et même ces espérancesd'honneurs et de for tune qui s'épanouissaient à vos regards;et en effet, je sais que la chaise curule des préfets lui étaitprochainement réservée. Or, rien de plus propre àcalmer votre douleur que le souvenir de ces grands qui, après s'êtreélevés plus haut encore, ont- fini misérablement leursjours. Je vous rappellerai spécialement le fameux Théodorede Sicile : doué de tous les avantages extérieurs , il possédait,plus que tout autre courtisan, l'oreille et le coeur du prince; mais, éblouide son crédit et enivré de sa fortune, il conspira un jourcontre son maître, et paya dé sa tête cette criminelletentative. Son épouse, que rapprochait de vous l'éducation,la naissance et la noblesse, se vit elle-même dépouilléede tous ses biens, privée de sa liberté et réduiteen servitude : confondue dans la foule des servantes , elle n'eut (177)d'autre avantage sur ses compagnes que celui d'arracher quelques larmesà tous ceux qui, en la voyant, comprenaient toute l'étenduede son malheur.
On raconte aussi qu'Artémise, veuve d'un riche seigneur que perditson ambition, tomba dans l'indigence et fut même privée dela vue. Elle devint aveugle par l'excès de sa douleur et l'abondancede ses larmes, en sorte que, guidée par une main étrangère,elle allait de porte en porte mendier un morceau de pain. Je pourrais multiplierces exemples de familles ruinées et de fortunes renversées,si je ne savais que votre coeur est trop noble et trop généreuxpour chercher sa consolation dans le malheur de vos semblables ; je nevous ai cité ces deux traits qu'afro de vous mieux faire comprendrele néant des grandeurs humaines. Ah ! combien le Prophètea-t-il raison de s'écrier : Toute la gloire de l'homme ressembléci la fleur des champs ! (Is. XL, 6.) Plus on s'élève enéclat et en dignité, et plus la chute est profonde et terrible,et cette maxime est vraie,. non-seulement des dignitaires d'un empire,mais encore des empereurs eux-mêmes: Nos demeures privéesne nous présentent point; comme le palais des rois, une triste accumulationde crimes et de malheurs. C'est là que les enfants deviennent orphelinsdès le berceau, et les épouses veuves à la fleur del'âge ; c'est là que se multiplient les morts violentes, etque se réalisent ces drames sanglants dont le récit et lespectacle émeuvent la scène et le théâtre.
Sans fouiller dans les siècles passés, sur neuf empereursqui ont régné de notre temps, deux seulement n'ont pas péride mort violente. Celui-ci est tombé sous les coups d'un usurpateur;celui-là sur le champ de bataille; l'un, victime de la perfidiede ses gardes; l'autre, sous (les poignards payés par celui mêmede qui il tenait la couronne et la pourpre. Quant à leurs épouses,plusieurs ont péri par le poison, quelques-unes ont succombéà la douleur; et, parmi celles qui vivent encore, l'une tremblequ'une politique barbare n'immole son jeune fils à la sûretédu trône; et une autre revient à peine de l'exil qu'on faitcesser les pressantes démarches de ses nombreux amis.
Et maintenant, s'il est permis de parler de nos impératrices,que voyons-nous? L'une, respirant enfin de ses maux passés, n'osese livrer à la joie du présent, parce qu'elle redoute pourl'empereur l'inexpérience de sa jeunesse et les complots des méchants; l'autre consume ses jours dans un état de crainte que je compareraisaux terreurs du criminel condamné à mort; car, depuis sonavènement au trône jusqu'à ce jour, l'empereur n'apoint déposé les armes, et il voit la défaite et lahonte flétrir la majesté de l'empire. Hélas ! ce quine s'était jamais vu se voit maintenant : les Barbares, quittantleur patrie, font irruption dans nos provinces, promènent sur noscampagnes le fer et la flamme, forcent nos cités et s'y établissenten conquérants. Comme s'il s'agissait de fêtes, non de batailles,ils se moquent de là lâcheté de nos soldats. Je necomprends pas, disait l'un de leurs chefs, l'impudence des Romains :'ilsse laissent égorger comme des moutons, et néanmoins ils espèrentencore la victoire, et ne veulent point nous céder un pays qu'ilsne peuvent défendre. Combien de fois, ajoutait-il, mon bras ne s'est-ilpas lassé à les immoler ! Quel langage ! et de quel effroiil doit remplir l'empereur et son auguste épouse !
5. Et puisque j'ai rappelé cette guerre, puis-je oublier la multitudedes veuves qu'elle a faite? Quelques-unes reflétaient la gloired'un illustre époux, et aujourd'hui, revêtues des couleursdu deuil, elles consument leur vie dans les larmes et la douleur; bienplus, elles se sont vu refuser ce qui vous a été accordé.Car, ô veuve admirable ! votre époux est mort dans- son litet entre vos bras; vous avez entendu ses dernières paroles , etrecueilli les avis qu'il vous donnait sur l'administration de vos affairesdomestiques, en même temps que par un testament régulier ilfermait la porte aux procès et aux chicanes. Ajoutez encore quevous avez pu embrasser ses restes inanimés, lui fermer les yeux,vous rassasier de pleurs et de baisers, et qu'il vous a étédonné de l'honorer par de magnifiques funérailles , en sorteque vous avez rempli à son égard tous vos devoirs d'épouse;enfin il vous est permis de visiter sa tombe, et les pleurs dont vous l'arrosezne sont pas sans quelque consolation. Mais ces veuves infortunéesn'en connaissent aucune; elles ont envoyé des époux affronterles périls de la guerre , espérant qu'elles les verraientrevenir couverts de gloire, et elles n'ont reçu que l'affreuse nouvellede leur mort; les restes mortels de ceux qu'elles aimaient n'ont pas mêmeété (178) rapportés, et elles n'ont recueilli quele récit de leurs trépas.
Il y en a même qui n'ont point obtenu cette triste consolation,et qui, ignorant tous les détails de la mort de leurs maris, saventseulement qu'ils sont restés ensevelis sous des monceaux de cadavres.Et, doit-on s'étonner que plusieurs généraux aientainsi péri, lorsque l'empereur lui-même, renfermé,avec quelques soldats, dans un village dont il n'osait sortir pour repousserles Barbares, y fut brûlé vif ainsi que tous ses compagnons; cavaliers et chevaux, charpentes et murailles des maisons, l'incendiedévora tout, réduisit tout en cendres. Telle fut l'affreusenouvelle que ceux qui avaient suivi l'empereur rapportèrent àsa veuve, au lieu de lui ramener un époux vainqueur et triomphant.Toutes les splendeurs du monde s'évanouissent donc comme l'éclatdes fleurs printanières, comme une décoration de théâtre: elles n'ont pas encore paru que déjà elles se sont évanouies;ou si elles subsistent quelques instants, c'est pour se hâter versun lugubre dénouement.
Quoi de plus vain que l'honneur du monde, que la gloire qui vient déshommes ? Quel fruit et quel avantage peut-on en recueillir? Quelle en estla fin utile? Et plût à Dieu que la gloire du monde ne fûtque frivole et inutile ! Mais stérile pour le bien, elle est fécondepour le mal; et elle multiplie l'épreuve et la tribulation sousles pas de quiconque se soumet à son tyrannique empire. Oui, elleest une maîtresse cruelle qui ne reconnaît les respectueuxhommages de ses esclaves qu'en aggravant le joug de leur servitude, tandisqu'elle est impuissante à se venger de nos dédains et denos mépris. C'est pourquoi je n'hésite point à direque la gloire est plus farouche qu'un tyran inflexible et qu'un animalféroce. Ceux-ci s'apprivoisent souvent par les caresses; mais celle-làs'en irrite; et la plus obséquieuse obéissance ne la rendque plus dure et plus exigeante; elle a aussi pour compagne une passionque l'on pourrait nommer sa fille. Et en effet lorsque notre coupable coopérationlui a permis de jeter dans nous de profondes racines, elle enfante l'orgueil;la fille n'est pas moins cruelle que la mère, et toutes deux ravagentle coeur de l'homme.
6. Eh quoi ! verseriez-vous des larmes parce que le Seigneur vous asoustraite à la domination de ces deux tyrans, et qu'il vous a miseà l'abri de leurs mortelles atteintes? Si votre époux vivaitencore, ils ne cesseraient de vous harceler; et maintenant qu'il n'estplus, ils ne peuvent même s'insinuer dans vos pensées. Lareconnaissance exige donc que vous cessiez de pleurer votre délivrance,et de regretter cette dure tyrannie, car plus le souffle de la gloire etde l'orgueil est violent, et plus il jonche notre coeur de ruines et dedébris. La courtisane qui cache sous le fard les rides et la difformitéde son visage, s'applaudit de séduire encore quelques jeunes gensinexpérimentés; dès qu'elle les tient enlacésdans ses liens, elle les traite avec plus de mépris que de vilsesclaves. C'est ainsi que la gloire et l'orgueil font peser sur nous laplus flétrissante servitude.
La plupart des hommes considèrent les richesses comme une sourcede bonheur; mais celui qui vit sans ambition sait les mépriser.Avouons toutefois que le désintéressement est devenu l'auxiliairede la gloire, et qu'on n'a .souvent refusé de s'enrichir que pourse faire honneur de sa pauvreté. Faut-il vous citer ces philosophespaïens que vous connaissez bien mieux que moi: Epaminondas, Socrate,Aristide, Diogène, et Cratès qui fit don à ses concitoyensde ses champs pour nourrir leurs troupeaux? Les premiers, qui ne pouvaients'enrichir facilement, voyant que la pauvreté les mèneraità la gloire, suivirent résolument cette voie. Cratèsalla jusqu'à sacrifier ses biens, tant il était éprisd'un fol amour pour ce tyran capricieux ! Ne nous plaignons donc pointsi le Seigneur nous a délivrés de tous les maux qu'enfantece honteux et ridicule esclavage. La gloire ! voilà sans doute unmot sonore; mais que la réalité diffère de ce qu'ilfait entendre ! Combien en cherchant la gloire n'ont rencontré quedes moqueries ! Celui-là seul y parvient, et s'entoure de son éclat,qui la méprise sincèrement. Celui au contraire qui ambitionnel'admiration du vulgaire, et qui la recherche par mille moyens, s'éloignede la véritable gloire : il ne l'atteindra jamais. Il ne rencontreraque les maux opposés, la raillerie, l'injure, la critique, la calomnieet l'offense.
C'est ce que nous voyons tous les jours se vérifier non-seulementchez les hommes, mais encore chez les femmes et principalement chez elles.La femme qui est simple et sans affectation dans son extérieur,dans sa démarche et dans ses habits, et qui ne cherche point à(179) s'attirer l'attention, est admirée de tous. Qui ne la contempleavec bienveillance? Qui ne la bénit et ne publie ses louanges? Maison déteste celle qui s'étudie, à briller,-on l'évitecomme un monstre, et on l'accable de dédains et de malédictions.Tels sont les mécomptes dangereux que nous épargne le méprisde la vaine gloire; il fait plus, il nous met en possession des véritablesbiens. Il laisse notre âme se dilater librement, et nous accoutumepeu à peu à détacher nos regards de la terre pourles élever vers le ciel. Quiconque n'ambitionne point l'estime deshommes, pratique la vertu avec calme et sécurité, et se montresupérieur à la bonne comme à la mauvaise fortune.L'adversité ne saurait l'ébranler ni l'abattre; et la prospériténe le rend point fier, ni orgueilleux. Mais au milieu de cette incessantemutabilité des choses humaines, et parmi leurs vicissitudes, ildemeure ferme et inébranlable. Ainsi nous apparaîtrez-vousbientôt toute désabusée du monde, et tout occppéedu ciel. Alors cette gloire, que vous, regrettez aujourd'hui, ne vous sembleradigne que de vos mépris; vous ne la considérerez que commeune gloire vaine, futile et mensongère.
Si vous pleurez encore la perte de cette sécurité dontla présence de Thérasius entourait et votre personne et vosbiens, et si vous craignez les embûches de ces gens qui sont toujoursprêts à exploiter nos malheurs, déposez le fardeaude vos misères dans le sein du Seigneur, et il soutiendra votreâme. (Ps. LIV, 23.) Consultez le passé, et voyez si tous ceuxqui ont espéré en Dieu ont été confondus. Quil'a invoqué, et s'est vu méprisé ? Qui a persévérédans ses commandements, et s'est vu délaissé? (Eccli. II,12.) Oui, Celui qui a su alléger le poids de vos douleurs, et vousrendre la paix de l'âme, saura bien aussi écarter les dangersqui vous menacent. La mort de votre époux a été leplus grand de vos malheurs, et puisque malgré votre jeunesse etvotre inexpérience, vous l'avez supportée avec tant de courageet de fermeté, manqueriez-vous de force pour soutenir de nouvelleset plus légères épreuves? Au reste je prie le Seigneurde vous les épargner. Cherchez uniquement le ciel, et tout ce quipeut vous y conduire, vous deviendrez ainsi supérieure àtous les événements; et le prince des ténèbresne pourra lui-même vous nuire, tant que vous vous occuperez de votresalut. Oui, qu'on nous ôte nos biens, et qu'on nous arrache la vie,peu importe, pourvu que nous sauvions notre âme.
7. Voulez-vous conserver votre fortune, et même l'augmenter? Jevous en indiquerai le moyen infaillible, et vous désignerai un lieuoù elle sera en parfaite sûreté. Quel est ce lieu?le ciel. Remettez vos trésors entre les mains de votre bienheureuxépoux, et vous ne craindrez ni les ruses des fripons, ni la rapacitédes voleurs. Ce sera aussi le meilleur moyen de les accroître, carla semence confiée aux sillons célestes s'épanouiten une. riche moisson. Et comment un sol si fertile ne produirait-il pasau centuple? C'est pourquoi, si vous suivez mon conseil, vous serez véritablementriche et heureuse. Vous vous assurerez d'abord la vie éternelleet la possession des biens promis à ceux qui aiment Dieu; biensque l'oeil de l'homme n'a point vus, dont son oreille n'a point entenduparler, et que son coeur n'a jamais compris. En second lieu, vous jouirezpendant toute l'éternité de la présence de votre époux,et vous vous délivrerez des soucis et des alarmes de la vie présente,de ses épreuves, et de ses agitations. Mais si vous retenez vosrichesses, vous n'éviterez point qu'on y porte atteinte d'une manièreou d'une autre. Envoyez-les donc au ciel, afin que désormais votrevie s'écoule douce, calme et tranquille, puisque vous posséderezl'aisance unie avec la piété. Quand nous voulons acheterune propriété, nous avons égard à la fertilitédu sol, et quand il s'agit d'échanger la terre contre le ciel, etde nous en assurer la possession, nous porterions la folie jusqu'à.nous attacher de coeur et d'affection à cette terre et àces biens si mélangés de maux réels, et si trompeursdans les espérances de bonheur qu'ils nous présentent !
Mais abordons votre chagrin le plus amer, et votre désolationla plus extrême. Vous espériez pour Thérasius la dignitéde préfet, et vous regrettez ces honneurs que la mort lui a ravis.Considérez toutefois que cette espérance, quelque fondéequ'elle pût être, n'était qu'une espérance humaine,c'est-à-dire, une espérance trompeuse, et en effet l'expériencede la vie nous apprend que bien souvent nos désirs ne se réalisentpas, et que les événements se produisent dans un sens contraireà notre attente ; un trône nous échappe, un héritagenous est enlevé, un mariage se manque; il en est ainsi de presquetous nos projets. Sans (180) doute le jour de son élévationapprochait; et néanmoins il se passe bien des choses, dit le Proverbe,entre le bord de la coupe et celui des lèvres. Du matin au soir,dit l'Ecriture, le temps change : et tel qui règne aujourd'hui,demain sera couché dans le tombeau. Nous ne connaissons de l'avenirque son incertitude aussi le Sage nous dit-il : Une multitude de tyransont été sur le trône, et l'homme auquel on pensaitle moins a porté le diadème. (Eccli. XVIII, 26; XI, 5.) Iln'est donc pas entièrement certain que, même avec une vieplus longue, votre époux eût obtenu la charge de préfet.Outre la fragilité de la vie, qui peut prévoir tous les événements?Son élévation était probable, était certaine,si vous voulez, mais à condition que ni la maladie, ni l'envie etla malveillance de ses ennemis, ni quelque malheur inattendu ne fussentvenus l'atteindre, et peut-être lui faire perdre jusqu'au rang qu'iloccupait déjà.
Cependant je le suppose plein de vie encore, et revêtu decette charge : avouez du moins" que cette élévation auraitmultiplié pour lui les inquiétudes et les dangers. Mais jevous accorde qu'il eût échappé à tous ces périls,et qu'il n'eût vogué que sur une mer calme et tranquille;quel eût été le terme dé cette heureuse navigation? Au lieu de cette mort sainte que nous avons admirée, peut-êtren'eût-il fait qu'une fin triste et déplorable. Assurémentil eût joui moins vite du. ciel et de la béatitude des saints.Or, les âmes qui aspirent au ciel par la foi et l'espérance,savent quelles sont les souffrances de ce retard ; en second lieu, malgrésa vertu, la durée prolongée de sa vie, et je ne sais quellefuneste influence inséparable des honneurs, ne lui eussent pointalors permis de sortir aussi pur, aussi irréprochable de ce mondeplein de corruption. Qui peint même affirmer qu'il n'eût pointchangé, et que la mort ne l'eût point surpris dans un étatpeu rassurant pour son salut? Aujourd'hui au contraire, nous avons la douceconfiance que, par la miséricorde divine, il s'est envoléau séjour du repos, parce qu'il n'a commis aucune de ces fautesqui nous excluent du royaume dès cieux. Mais qui dira qu'il n'eûtpoint contracté de souillures dans le maniement des affaires publiques? Il est en effet bien difficile de ne point dévier du droit cheminau milieu des piéges de l'ambition, et presque toujours l'on pèchepar imprudence, si ce n'est volontairement.
Aujourd'hui éloignons toutes ces craintes; et soyons, assurésqu'au grand jour du jugement nous le verrons plein de joie et brillantde clarté précéder, avec les anges, le Sauveur Jésus.Revêtu de gloire et d'immortalité, il se tiendra prèsdu trône du souverain Juge,, et occupera un rang distinguéparmi les élus. C'est pourquoi essuyez vos larmes, mettez fin àvos soupirs, et ne songez plus qu'à imiter, et même àsurpasser les vertus de votre époux, afin de. le retrouver dansles tabernacles célestes, et de lui être éternellementunie. Or, ce ne sera point par le lien terrestre du mariage qui unit seulementla chair à la chair, mais par le lien plus noble et plus doux decette ineffable intimité qui unit deux âmes l'une àl'autre.
(Traduit par l'abbé J. DUCHASSAING.)
TRAITÉ CONTRE LES SECONDES NOCES. LIVRE DEUXIÈME (1)
Traduit par l'abbé J. DUCHASSAING
1. Je ne m'étonne point que la femme qui n'a pas encore connul'alliance de l'homme, ni les douleurs de l'enfantement et les mille embarrasdu mariage, puisse désirer cet état, car c'est un proverbeque l'on aime la guerre et ses rudes fatigues quand on n'en a point l'expérience.Mais qu'une veuve qui a éprouvé toutes ces tribulations,qui, sous le joug pesant du mariage a vanté le bonheur des vierges,et envié leur heureuse liberté, qui a maudit cent fois etson existence, et ses fiançailles et le jour de son hymen, se laisseprendre de nouveau au piège, et après une si cruelle déceptionconvole à de secondes noces, voilà ce que je ne puis comprendre.Aussi ai-je cru utile de rechercher quels motifs pouvaient porter une veuveà contracter volontairement des engagements qui lui paraissaientsi durs, et dont elle est affranchie. Cette recherche a exigé dema part de profondes réflexions, et en remontant à la causedu mal, j'ai reconnu que ces motifs étaient nombreux.
Quelquefois le laps des années fait oublier à une veuveses anciens chagrins; et, toute préoccupée du présent,elle désire le mariage comme l'unique remède aux tristessesde la viduité. Mais bientôt ses nouvelles chaînes luideviennent plus lourdes que les premières, et
1 Dans son premier livre contre les secondes noces, saint Jean Chrysostomes'était adressé en particulier à une jeune veuve,mais ici il parle en général à toutes les veuves,et il les exhorte à ne point se remarier. C'est pourquoi l'on douteque ce second livre ait été écrit pour la mime personneque le premier, et l'on pense qu'ils n'ont été réunieque parce qu'ils traitent l'un et l'autre du même sujet. Observonsencore que parmi les motifs qui devaient éloigner ces veuves d'unsecond mariage , le saint docteur place au premier rang l'expériencequ'elles avaient faite des ennuis de l'union conjugale, et l'aveu qu'ellesavaient souvent réitéré du bonheur des vierges quine connaissent pas ce joug insupportable. Mais ni ces plaintes, ni cesdispositions ne sauraient convenir à la veuve de Thérasius.Car elle n'avait goûté que les douceurs et les charmes dumariage, et en avait ignoré jusqu'aux moindres amertumes. Quoi qu'ilen soit, saint Chrysostome se propose, dans ce second livre , d'éloignerdes secondes noces les veuves qui ne s'y porteraient que par des motifshumains. Il parcourt ces divers motifs, et les réfute victorieusement.La forme de ce traité est, comme dans tous les écrits desaint Chrysostome, celle d'un discours oratoire ; le style en est brillantet rapide, et le raisonnement pressé et incisif.
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elle réitère ses doléances. Une autre tout enthousiasméedu monde et tout ébahie de sa gloire et de ses plaisirs, rougitde la viduité, et se replonge dans les misères du mariagepar orgueil et par vanité. Il en est même quelques-unes pourlesquelles ces motifs sont nuls, et qui ne cèdent qu'à l'effervescencedes sens et de la passion. Mais, en contractant un nouveau mariage, ellesvoilent sous divers prétextes la véritable cause de leurconduite. Sans doute je ne saurais ni blâmer indistinctement lessecondes noces, ni engager quelqu'un à les condamner, car l'Apôtre,ou plutôt l'Esprit-Saint lui-même les approuve. La femme, ditsaint Paul, est liée à la loi du mariage tant que son mariest vivant; mais si son mari meurt, elle est libre : qu'elle se marie àqui elle voudra, pourvu que ce soit selon le Seigneur. (I Cor. VII, 39.)Il lui permet donc un second mariage, quoiqu'il assure qu'elle sera plusheureuse si elle demeure veuve. Et de peur que l'on ne soit tentéde n'attribuer à sa parole qu'une autorité purement humaine,il ajoute : Je pense que j'ai aussi l'Esprit de Dieu; montrant ainsi qu'ilécrivait comme sous la dictée de l'Esprit-Saint. (I Cor.VII, 40.)
Je n'ai donc pas pour but, dans ce que je vais dire, de m'élevercontre les secondes noces, ni de blâmer les personnes qui s'y engagent;qu'on ne le croie pas. Serions-nous assez insensé, assez audacieux,nous, grand pécheur, pour condamner sévèrement uneconduite sur laquelle l'Apôtre a évité de porter aucunblâme. L'Evangile nous ordonne de ne point juger nos frères,de peur qu'on ne nous juge nous-mêmes; et loin de nous autoriserà les reprendre rudement, il veut que nous soyons à leurégard bons et faciles à pardonner. Mais si nous incriminions,et si nous condamnions une conduite qui n'est point coupable, ne serait-cepoint nous fermer à nous-mêmes la voie du pardon? Certainement,notre sévérité envers le prochain nous attireraità nous-mêmes un jugement plus rigoureux. Ainsi je ne me proposepoint dans ce discours de censurer les veuves qui passent à de secondesnoces. Oserais-je blâmer ce que le Seigneur leur permet? Seulement,qu'elles se marient selon le Seigneur. Mais de même que j'ai relevél'excellence de la virginité sans rabaisser la. dignité dumariage, de même j'exhorte aujourd'hui les veuves à ne pointcontracter un second mariage, sans que pour cela je range les secondesnoces au nombre des choses défendues; je les crois licites, maisje soutiens qu'il est plus parfait de s'en abstenir.
En comparant ces deux états, je donne la palme à l'un,mais je n'ai garde de dire que l'autre soit mauvais; je reconnais seulementque les secondes noces sont inférieures à la viduité.Ainsi encore une fois le but de ce parallèle n'est point de rejeterles secondes noces comme défendues et prohibées; elles. sontlégitimes, et je les considère comme permises, mais j'estimeque la viduité est bien meilleure et bien plus excellente, et laraison en est que je mets une grande différence entre la veuve quine se remarie pas, et celle qui contracte un second engagement. L'une montrequ'elle fût demeurée vierge, si elle avait pu savoir ce quec'était que le mariage; et l'autre en introduisant un nouvel épouxdans le lit nuptial, laisse soupçonner qu'elle aime encore le monde,et qu'elle recherche les biens de la terre. Celle-là, du vivantde son époux, concentrait en lui seul toute son affection, et celle-cidonne à penser que, tout en restant chaste et fidèle épouse,elle n'a pas laissé de nourrir pour d'autres hommes un sentimentd'admiration peut-être plus fort que pour son mari.
2. Mais, abandonnons le champ des conjectures et' des suppositions,et analysons les faits. La virginité l'emporte sur le mariage, etla viduité sur les secondes noces. La veuve, d'abord inférieureà la vierge, s'en rapproche ensuite, et devient son émule;mais, si elle se remarie, elle s'éloigne d'un nouveau degrédu mérite de la virginité. La première, qui supportefacilement les peines de la viduité, nous prouve que, mêmedans l'état du mariage, elle aimait et pratiquait la continence;et la seconde, qui regarde cette vertu comme trop onéreuse, nousautorise, presque à penser qu'elle est toute disposée àconvoler, selon les circonstances, à de troisièmes et mêmeà ,de quatrièmes noces, et, que les glaces de la vieillessemodéreront seules les feux de sa passion. Un premier mariage estune preuve d'honnêteté et de chasteté; . un seconddénote un certain esprit, je ne dirai pas d'incontinence, àDieu ne plaise, mais de faiblesse et de sensualité; en sorte quel'âme tout attachée à la chair et à la terre,ne peut prendre aucune résolution grande et généreuse.
Vous m'objecterez peut-être que le mariage étant honnêteen lui-même, ne cesse point de (183) l'être quoiqu'il soitplusieurs fois réitéré; et vous en conclurez qu'ilest plus louable de le contracter souvent que de s'en tenir à unpremier engagement. Ce sophisme peut éblouir quelques esprits légers,mais il suffit d'un peu de réflexion pour en découvrir toutela fausseté. L'essence du mariage réside bien moins dansl'union de la chair, union que présente même l'adultère,que dans la ferme résolution où est la femme de n'avoir qu'unseul mari. C'est cette résolution qui sépare si profondémentl'épouse chaste et pudique de l'effrontée courtisane. Laveuve,qui demeure fidèle à son premier engagement, montre qu'ellea réellement compris toute la sainteté du mariage; celle,au contraire, qui, successivement, introduit plusieurs maris dans sa maison,fait preuve, je ne dirai pas d'incontinence, mais d'une légèretéde caractère qui la place dans un rang bien inférieur. Et,en effet, la veuve qui ne veut point connaître un second époux,n'a pas oublié cette parole du Seigneur : L'homme quittera son pèreet sa mère, et s'attachera à sa femme; et ils seront deuxdans une même chair. (Matth. XIX, 5.) C'est pourquoi elle persisteà rester unie à son premier mari, comme à sa proprechair, et à respecter la mémoire de celui qui fut son premierchef. Mais la veuve qui se remarie ne peut considérer comme sa proprechair, ni son premier, ni son second époux; le premier, dépossédépar le second, le dépossède à son tour. Elle ne sauraitconserver un religieux souvenir de son premier mari, quand nous la voyonsen prendre un second, ni donner à ce dernier toute son affection,puisque le premier en conserve une partie. Ni l'un ni l'autre n'obtientd'elle l'honneur et lamour qu'une femme doit à son époux.
Et maintenant, quelles sont les pensées de ce second épouxquand il entre sous le toit conjugal, et qu'il voit les ris et l'allégressedont son épouse: salue sa présence? Il ne saurait lui-mêmel'accueillir avec un grand amour; son coeur doit être vivement troublé.Fût-il le plus dur des hommes, il est impossible qu'il ne soit pasému; il le sera, s'il est encore homme. Malgré tous les soinsde l'épouse pour parer et orner sa maison, elle ne peut effacertous les souvenirs du deuil qui l'a frappée; souvenirs qui ne peuventmanquer d'assombrir la fête de leurs ombres lugubres. Nous voyonsqu'un mur noirci par le feu conserve, sous le badigeon dont on le recouvre,des traces profondes de l'incendie, en sorte qu'il reste toujours commeà demi-blanc, et ne plaît jamais à l'oeil. C'est ainsiqu'au milieu de toute cette magnificence percent le deuil et la tristesse,et que ce mélange inévitable attriste tous les -coeurs. Tousceux qui ont eu des rapports avec le premier époux, esclaves, serviteurs,fermiers, amis et voisins, s'affligent et gémissent. Le premierépoux a-t-il laissé des enfants encore jeunes, leur seulevue irrite contre la mère les gens sensés et judicieux :et si ces enfants sont en âge de sentir leur malheur, la douleurgénérale s'en augmente. N'est-ce point à cause deces conséquences fâcheuses que les législateurs ontprescrit que les secondes noces se feraient sans pompe et sans appareil?Ils ont voulu ainsi consoler ceux qu'elles affligent, et prouver qu'ilsne les permettent qu'à regret, et seulement par crainte de plusgraves désordres. Ils ont donc interdit tout ce qui eût pufaire ressembler ce jour à une brillante fête : la musique,les chants, les choeurs de danse, les acclamations, et même la couronnenuptiale; en sorte que l'époux doit se présenter sans cetornement et ce signe de joie. N'est-ce point proclamer hautement que siles lois tolèrent les secondes noces, elles les jugent indignesde tout honneur et de toute louange?
3. Mais l'Apôtre, me direz-vous, commande aux jeunes veuves dese marier, puisqu'il écrit à son disciple Timothée: De refuser les jeunes veuves. (I Tim. V, 11.) Ah ! ce n'est point l'Apôtrequi les empêche de garder la virginité; ce sont elles-mêmesqui l'ont contraint à leur donner cette permission, contre son propresentiment. Si vous désirez connaître sa pensée intime,écoutez cette parole : Je voudrais que vous fussiez tous dans l'étatoù je suis moi-même, c'est-à-dire chastes et continents.(I Cor. VII, 7.) Supposerons-nous qu'il se contredise lui-même, qu'ilaffirme successivement le pour et le contre, et que, souhaitant que tousembrassent la virginité, il s'oppose à ce que les veuvesdemeurent volontairement dans l'état de viduité ? Maisenfin, pourquoi veut-il que Timothée refuse les jeunes veuves? Ilen donne lui-même la raison, ce n'est pas ici un préceptegénéral: Après qu'elles ont vécu dans la dissipation,dit-il, sous l'autorité de Jésus-Christ, elles veulent seremarier. Ainsi, l'Apôtre ne parle point des veuves qui veulent garderla chasteté, il ne désigne que celles qui, dégoûtéesde leur état, veulent (184) se remarier. Ce sont ces dernièresauxquelles il permet les secondes noces, et qu'il défend sagementd'admettre au rang des diaconesses.
Et, en effet, ô veuve, si vous désirez contracter un nouveaumariage, gardez-vous bien de faire voeu de continence, puisqu'il vaut mieuxne rien promettre que de violer ses promesses. Au reste, l'Apôtre,après avoir ordonné aux époux de ne point se refuserl'un à l'autre, pour éviter le danger de l'incontinence,ajoute : Ce que je vous dis, c'est par condescendance, et je n'en faispoint un commandement. (I Cor. VII, 6.) De même, il permet ici lessecondes noces, par crainte d'un plus grand mal, et prouve ainsi qu'ilsait avoir égard à la faiblesse de plusieurs. Ce n'est pointque la veuve ne puisse persévérer dans l'état de chasteté,mais c'est qu'elle ne le veut plus. Or, si la vierge qui viole ses veaux,commet un crime énorme, la veuve qui a fait voeu de viduité,et qui ensuite foule aux pieds ses engagements sacrés, mériteles mêmes châtiments que la vierge infidèle, et, sij'ose le dire, des châtiments plus rigoureux encore. Car, je le répète,l'on excuse dans l'une l'inexpérience , et l'on condamne dans l'autrela connaissance du mal. C'est ainsi que l'Apôtre, abordant de nouveauce même sujet, dit : J'aime mieux que les jeunes veuves se marient,qu'elles, soient mères de famille et qu'elles aient des enfants,afin qu'elles ne donnent à nos ennemis aucune occasion de parlermal de nous. (I Tim. V, 14.) Tel est le motif de sa condescendance : etil est vraisemblable que de son temps plusieurs veuves usaient avec troppeu de réserve d'une liberté qui leur était rendue.Elles s'exposaient donc à la malignité de la critique, etc'est pour leur en faire éviter les traits que l'Apôtre veutqu'elles reprennent le joug du mariage. Et en effet, dit-il, si l'on prévoitqu'une jeune veuve cherchera l'ombre et le secret pour oublier ses devoirs,il vaut beaucoup mieux qu'elle se marie, et ne donne à nos ennemisaucune occasion de parler mal de nous.
L'Apôtre ne permet donc aux veuves un second mariage que par crainted'une conduite légère qui les exposerait à la critiqueet au déshonneur. Et voici les reproches qu'il leur adresse : tandisqu'elles devraient vaquer à la prière et à l'oraison,elles vivent dans l'oisiveté, et s'accoutument à aller demaison en maison; elles sont non-seulement oisives, mais encore causeuseset curieuses, s'entretenant de choses dont elles ne devraient point parler.(I Tim. V, 13.) Certes, il ne pouvait trop condamner une telle conduite;aussi veut-il qu'une veuve s'occupe presque exclusivement d'exercices spirituels,car celle qui vit dans les délices est morte, quoiqu'elle paraissevivante. (I Tim. V, 6.) C'est ainsi qu'en parlant de la virginité,le même apôtre en fait consister l'excellence, moins dans lachasteté du corps que dans la facilité qu'elle nous donne,de nous consacrer à Dieu et de nous dévouer à la piété.Je vous dis ceci, écrit-il aux Corinthiens, pour votre avantage,et non pour vous tendre un piège, mais pour vous porter àce qui est plus saint, et à ce qui vous donne un moyen plus facilede prier le Seigneur sans obstacle. (I Cor. VII, 35.) La vierge chrétiennene saurait donc se partager entre Dieu et le monde, elle ne doit s'occuperque du soin des choses du ciel, et ne s'attacher qu'à plaire auSeigneur. Or, c'est à ce même genre de vie qu'il invite lesveuves, puisqu'il veut que celle qui est vraiment veuve et délaissée,espère en Dieu, et qu'elle persévère jour et nuitdans la prière et l'oraison. (I Tim. V, 5.) Mais en même tempsil engage à un second mariage les jeunes veuves qui, au lieu d'employerleurs loisirs selon les règles de l'Evangile, les consumeraienten des occupations vaines ou frivoles, et même en des choses mauvaises.Le repos du sabbat exigeait des juifs bien moins la cessation des oeuvresserviles que l'accomplissement des devoirs de la religion : et de mêmeles veuves et les vierges qui font voeu de chasteté, se proposentnon-seulement de se conserver pures, mais surtout de ne s'occuper que deschoses de Dieu, et de se consacrer entièrement à son service.
4. Ce raisonnement est vrai, direz-vous; mais comme la femme n'a aucuneexpérience des affaires, n'est-elle pas bien à plaindre d'êtreobligée de, se livrer à des soins qui sont le partage del'homme? Peut-elle aussi facilement que celui-ci régir ses bienset administrer ses revenus? Le résultat le plus certain de vos conseils,si elle les suit, sera la ruine de sa fortune. Mais quoi ! toutes lesveuves qui ont repoussé un second mariage, sont-elles tombéesdans la pénurie et l'indigence n'en voyons-nous aucune qui ait sugérer ses affaires seule? Si, nous en voyons, et votre objectionn'est qu'un adroit sophisme pour voiler un esprit faible et une volontéinconstante. Souvent des veuves ont administré leurs (185) biensplus sagement que ne le faisaient leurs époux, et ont donnéà leurs enfants une brillante éducation : d'autres ont augmentéleurs revenus, ou du moins ne les ont pas diminués. Dieu n'a pastout accordé à l'homme; il a même ordonné quela femme eût aussi sa part dans les soins et les travaux du ménage,de peur qu'une exclusion entière ne la rendit méprisable.Dieu ne l'a pas reléguée dans une condition inférieure;et il s'en déclare ouvertement par cette parole : Faisons àl'homme une aide qui lui soit semblable. (Gen. II, 18.) Sans doute l'hommea été créé le premier, et la femme a étécréée pour lui; et parce que cette prérogative depriorité pouvait le rendre envers elle fier et arrogant, le Seigneurvoulut dès le principe réprimer son orgueil, et lui apprendreque la femme entre pour moitié dans tout ce qui conserve et embellitl'existence.
Me demanderez-vous ici de spécifier en quoi l'aide de la femmenous est utile et même nécessaire ? Ne savez-vous pas quele bien-être de la vie présente résulte de la bonnegestion des affaires, soit extérieures, soit intérieures,et que Dieu a confié à l'homme le soin de traiter les premières,et à la femme celui de surveiller les secondes? Changez cet ordreet cette disposition, tout périt aussitôt et, s'écroule;tant il est vrai que jamais l'homme et la femme ne travaillent plus utilementqu'en restant dans leur rôle respectif. Si donc le gouvernement intérieurde la maison appartient à la femme, et si, en cette science, ellesurpasse autant l'homme qu'un habile ouvrier surpasse un manoeuvre maladroit,vos craintes concernant la fortune des veuves sont-elles fondées?Il appartient à l'homme de voyager au loin et d'augmenter ses revenus;mais le devoir de la femme est bien moins d'amasser de nouvelles richessesque de conserver celles qui lui sont apportées, et d'en surveillerle sage emploi. Peut-être vous paraît-il plus glorieux de grossirvotre fortune que de la conserver; cependant l'un devient sans l'autrevain et inutile; quelquefois même une stricte économie nepeut empêcher que trop d'avidité ne conduise à uneruine entière. Il est difficile que l'homme, tout préoccupéde ses intérêts et ambitieux d'agrandir son patrimoine, necommette quelque injustice, puisqu'on ne s'enrichit presque toujours quepar le malheur d'autrui. Or, il arrive souvent que ces richesses, qui sontle fruit de la rapine ou de la violence, frappent de stérilitéla prudence de la femme, et rendent inutiles les efforts de Son économieintelligente. Si donc d'un côté il est plus glorieux d'acquérirque de conserver, d'un autre c'est beaucoup moins sûr , puisque l'aviditéde gagner sans cesse, au lieu d'augmenter la fortune n'aboutit bien souventqu'à la détruire. Après cela une veuve craindrait-ellede voir se détériorer, entre ses mains, une administrationqui lui était confiée du vivant même de son époux?
Mais cette administration ne deviendra-t-elle pas forcément moinssévère et moins ferme ? Il n'y aura plus là un maîtrequi se fasse craindre et obéir; les serviteurs, les économeset les régisseurs redoutaient le regard sévère del'époux, et lui obéissaient avec une merveilleuse promptitude: mais aujourd'hui qu'il n'est plus, tous insultent à sa veuve,et se permettent impunément de coupables malversations; ils sontarrogants, ils dissipent les biens qu'ils devraient conserver, et si elleveut recourir à la sévérité, et châtierces voleurs par le fouet et la prison, elle ameute contre elle-mêmela malignité du public, et s'expose aux traits acérésde la satire. Ce sont là des inconvénients réels,je l'avoue, mais en voici d'autres : Si, oubliant la foi promise et l'amourjuré à un premier époux, elle éloigne le souvenirdes fêtes qui accompagnèrent son premier hymen, les chantset les acclamations, le flambeau nuptial et les doux embrassements, lesépanchements du coeur, les festins et les danses; si elle chassecomme une réminiscence importune la pensée d'une union deplusieurs années, et celle de tendres et affectueux entretiens;enfin si elle rejette tout ce passé, comme s'il n'eût jamaisexisté, pour introduire en son lit un nouvel époux qui nepeut ignorer toutes ces choses; tout le monde s'accorde à la blâmer,à la critiquer et à lui prodiguer les noms d'inhumaine, deparjure, d'infidèle et mille autres aussi désagréables.
5. Ne nous en étonnons point, et gardons-nous de croire que lessecondes noces, quoique permises par l'Apôtre, soient dignes de noséloges et de l'approbation publique. Sans doute on ne peut les condamnercomme criminelles, mais elles ne sauraient prétendre à noslouanges et nos encouragements. (l Tim. V, 14.) Il en est des secondesnoces comme de l'infraction du conseil donné aux époux des'abstenir du devoir conjugal les jours de (186) jeûne et de tempsen temps : ce n'est pas un péché, c'est un signe d'incontinenceet de volupté; c'est une conduite que nous n'avons pas le droitde blâmer, mais qui est loin de mériter nos éloges;tout ce que nous pouvons faire, c'est de traiter ces époux avecune grande indulgence, parce qu'ils sont véritablement faibles etpeu généreux.
Vous craignez donc, ô veuve, de passer pour méchante, sivous punissez des serviteurs infidèles, et vous ne redoutez pasd'être considérée comme une femme sensuelle et voluptueuseen vous remariant !
Cette énergie nécessaire à la conservation de safortune, pourquoi une veuve ne pourrait-elle pas la déployer? Aureste, ce n'est pas encore le meilleur moyen qu'elle ait de mettre sa fortuneen sûreté, il en existe un autre dont elle pourra user sansencourir aucun blâme, en s'attirant même les élogesdes gens de bien, et surtout l'approbation de Dieu. Déposez, veuvechrétienne, vos richesses dans le ciel, enfouissez-les dans ce lieuinviolable, et loin de diminuer, elles prendront un rapide accroissement;telle est la loi : Ce que l'on sème dans le sillon de la charitéfructifie au centuple.
Mais si une veuve hésite à suivre cette loi de la pauvretéévangélique, et à envoyer ainsi devant elle tous sestrésors, du moins elle peut prévoir qu'un nouvel épouxne se préoccupera point de les augmenter. Et quand même ils'y dévouerait, elle doit encore considérer que pour lesaccroître il l'exposera souvent à blesser la justice enversDieu et envers les hommes. Admettez en effet qu'il soit riche et puissant.,et vous le verrez contraindre souvent son épouse à agir contresa conscience. Ainsi les secondes noces deviendront plus tristes et plusonéreuses que l'état de viduité. Ajoutez encore ledanger trop probable d'une ruine entière. En demeurant veuve, elleest comme certaine, malgré quelques pertes partielles, de conserverle fonds de sa fortune; mais en se remariant à un homme puissantet chargé de l'administration des deniers publics, elle court risquede tout perdre, puisque la femme partage nécessairement les malheursde son mari. Je veux bien cependant supposer que cette veuve soit àl'abri de tels périls; je pourrai toujours lui demander pourquoielle préfère la servitude à la liberté, etde quelle utilité lui sont des richesses dont elle ne peut userà son gré? Il vaut mieux pour elle. de posséder réellementune modique fortune, que d'avoir toutes les richesses de la terre àla condition de les livrer à un maître dont elle devient elle-mêmel'esclave.
Je pourrais encore alléguer ici les soucis et les chagrins, lesinjures et les reproches, les soupçons, la jalousie et tous lesmaux inséparables du mariage ; mais s'il est bon et utile d'en parlerà la vierge qui les ignore, pour éclairer son inexpérience,il est superflu de les rappeler à une veuve qui les a éprouvés,et qui les connaît bien mieux que vous ne pourrez le lui apprendre.Je dirai seulement que la vierge apporte dans l'union conjugale un certainabandon et une certaine confiance que les secondes noces excluent. Celuiqui épouse une veuve l'aime comme sa femme, et non comme l'ayantprise encore vierge. Mais qui ne sait que ce second amour est plus violentque le premier, et qu'il s'élève jusqu'au transport de lafureur? Aussi la veuve qui se remarie ne possédera-t-elle jamaispleinement le coeur et l'affection de son nouvel époux. Tous leshommes, soit jalousie, vanité, ou tout autre motif, n'aiment fortementque les choses qui n'ont point appartenu à d'autres, et dont ilssont les seuls et les premiers maîtres. Nous le voyons par rapportaux vêtements, dans la préférence que nous donnonsà un habit neuf sur celui qui déjà aurait étéporté. Il en est de même d'une maison et de ses meubles. Quiaime une maison qui lui a été donnée autant que cellequ'il a lui-même fait bâtir? Quand des meubles sont neufs,et que nous nous en servons les premiers, nous en usons avec précautionet ménagement. Mais si nous les possédons de seconde, oude troisième main, nous les estimons pou, et quelquefois mêmenous les méprisons au point d'en changer la forme, ou l'usage. Appliquezà l'union conjugale la puissance de cet instinct, et -dites quelleen sera la force, puisqu'un mari n'a rien de plus précieux que safemme. Sur toute autre 'chose, il se prête volontiers aux- désirsd'un ami, mais sur ce point il est inexorable, et préfèrela mort au déshonneur. Je le répète donc, l'hommeaime, de toute son âme, la femme qu'il épouse vierge, et dontil s'approprie la virginale pureté; il ne regardera point d'un oeilégalement bon et affectueux celle qui lè recherche en secondesnoces.
6.Tels sont les enseignements de l'expérience, et il serait inutilede m'opposer (187) quelques rares exceptions, car à ces premiersmotifs qui expliquent la considération et l'estime dont jouit lafemme dans un premier mariage, il est facile d'en joindre un grand nombred'autres. Et d'abord la veuve gui se remarie s'expose à ce que sonmari lui reproche son peu d'amour pour lui, et qu'il lui en allèguecomme preuve son infidélité envers un premier époux.Sa parole amère ne rappelle donc le passé que pour en conjecturerun avenir qui peut-être ne se réalisera pas. L'oubli de, cetteveuve pour un premier mari, peut bien éveiller dans le second lacrainte d'une semblable indifférence, s'il ne lui en donne pas lacertitude. Au reste, il n'est pas le seul à exprimer ces sanglantsreproches; et vingt fois par jour les serviteurs et les servantes les murmurenten secret. Observez de plus que si cette veuve a de son premier mariagedes enfants jeunes encore, elle ne peut se livrer tout entière auxsoins de leur éducation. Et quels orphelins plus infortunésque ceux-ci qui voient un étranger posséder tous les biensde leur père, ses esclaves, sa maison, ses domaines, et jusqu'àsa femme? Pourront-ils eux-mêmes l'aimer et la respecter comme unemère? Et de son côté pourra-t-elle les chérircomme ses enfants ? Leur présence seule la fait rougir de honte,et elle ne saurait concentrer sur eux toute sa tendresse de mère,parce qu'elle est contrainte -d'en réserver une grande partie pourles enfants du second lit.
Mais ce discours, direz-vous, s'adresse-t-il aux veuves jeunes encore,et à celles qui n'ont vécu que peu de temps avec leur époux? Certainement : ce sont ces veuves que je veux instruire; et je regardecomme inutile de parler à celles qui, déjà âgées,songent à un second mariage. Car ma parole les persuaderait-elle,lorsque ni le laps des années, ni l'âge, ni l'expérience,n'ont pu les en détourner? Ainsi je m'adresse aux jeunes veuves;et vous me demandez ce que je pense de celle qui, après un an demariage, convole en de secondes noces, et pourquoi je lui préfèrela veuve qui a vécu vingt et trente années avec son mari? Et d'abord ce n'est pas moi qui vous répondrai, mais l'Apôtrequi a dit : Qu'elle sera plus heureuse si elle demeure veuve. (I Cor. VII,40.) Je vous observerai ensuite que de ces deux veuves, l'une, pendantun grand nombre d'années, n'a jamais connu qu'un seul et mêmeépoux, tandis que l'autre, dans très-peu de temps, en a prisdeux. Mais ce n'est point sa faute, objecterez-vous : car si son premierépoux vivait encore, elle n'en aimerait point d'autre; et aujourd'huiqu'il lui a été trop tôt ravi, elle est forcéed'en chercher un second. Et qui la force? Je découvre au contraireune raison bien puissante qui devrait l'éloigner du mariage : l'expériencequ'elle a acquise de toutes les amertumes de l'union conjugale. Je conçoisen effet que la veuve qui a vécu pendant de longues annéesau milieu de ces tribulations, soit comme blasée sur leurs rigueurs,et puisse se remarier sans appréhender un avenir plus triste etplus sombre. Mais que peut vouloir, et que peut espérer celle qui,malheureuse dès le début de son mariage, cherche àse replonger dans les mêmes infortunes? Le marchand qui fait naufrageen sortant du port, et qui débute par un sinistre, se dégoûtefacilement du commerce; de même lorsqu'une jeune veuve n'a recueillide tous ses rêves de bonheur que les réalités du deuilet de la douleur, il est logique qu'elle renonce à tout amour humain.Le contraire dénoterait une violence de passions peu commune; etmême alors ses premiers malheurs devraient étouffer en ellecet aveugle enthousiasme et éteindre ces feux dévorants.
Nous persévérons volontiers dans une entreprise qui s'annoncesous d'heureux auspices; mais si nous échouons dès le début,et comme à l'entrée de la carrière, notre ardeur s'évanouit,et nous abandonnons tout. C'est ainsi qu'une jeune veuve me paraîtd'autant plus éloignée de se remarier qu'elle a connu plustôt le deuil et le veuvage. En demeurant veuve, elle s'assure l'avenir,et se précautionne contre le retour de semblables malheurs; maiselle s'y expose de nouveau, en contractant un second mariage. De lànous pouvons encore conclure que si l'état de viduité estle même pour toutes les veuves , les récompenses de cet étatsont diverses, et plus brillantes pour les unes, comme moins éclatantespour les autres. En effet, la veuve qui jeune encore se soumet au jougde la continence, mérite plus d'honneur et de gloire que celle quine l'embrasse que dans sa vieillesse. Et pourquoi? c'est que dans la première,la crainte de Dieu a vaincu mille obstacles, tandis que la seconde a pufaire ce qu'elle a fait sans peine et sans effort. Car il n'y a pas d'effortlà où l'on ne rencontre aucune résistance. De mêmeque la veuve qui se (188) remarie est inférieure à la femmequi reste veuve; de même aussi la veuve qui, encore à la fleurde l'âge, renonce à une nouvelle union, est bien supérieureà celle qui n'est devenue veuve que dans sa vieillesse. Sans doutetoutes deux n'ont connu qu'un seul époux, néanmoins àla mort l'une aura sur l'autre l'immense avantage d'avoir longtemps vécudans la continence et la chasteté. Ainsi, ô veuves ! envisagezmoins les difficultés de la viduité que ses magnifiques résultats.Lavertu ne nous paraît presque toujours pénible et laborieuseque parce que nous en considérons le travail et les fatigues, etsans nous souvenir du prix dont le Seigneur la récompense.
Si nous additionnons cependant les peines et les récompenses,nous arriverons à reconnaître infailliblement que la pratiquede la vertu est aisée et facile. Le soldat brave et courageux envisagebien moins les hasards de la guerre, les blessures et la mort que l'éclatde la victoire, et l'honneur du triomphe; aussi s'élance-t-il aucombat avec une généreuse intrépidité. Le laboureurconsidère également bien moins les pénibles fatiguesde l'agriculture que la joie de voir son aire chargée d'une richemoisson, et son pressoir plein d'une abondante récolte; aussi s'emploie-t-ilavec ardeur aux travaux des champs. C'est ainsi qu'une bonne espérancenous rendra
les peines de la viduité d'autant plus légèresque si l'attente du soldat et du laboureur est souvent trompée,le succès de nos efforts dépend uniquement de notre volonté.Pourrions-nous donc ne pas le vouloir, et ne pas embrasser avec la viduitéun état qui se rapproche de la virginité, et même quilui devient quelquefois supérieur? En effet, la veuve qui, selonle conseil de l'Apôtre, vit délaissée, espèreen Dieu, persévère jour et nuit dans la prière etl'oraison (I Tim. V, 5), et se retire du monde et de ses fêtes, l'emporteévidemment sur la vierge qui se livre aux joies du siècleet au tumulte des affaires. Puissiez-vous donc descendre dans cette noblecarrière, et cueillir cette palme éclatante !
Je le répète, je ne fais que développer un conseil,et je ne condamne point les veuves qui veulent se remarier. Je me proposeseulement d'exhorter en général toutes les veuves àne point tenir leurs regards si fortement attachés à la terrequ'elles ne les -élèvent vers le ciel. Je voudrais donc.qu'elles pussent profiter de leur liberté pour mener une vie toutecéleste; et je désire que, devenues les épouses deJésus-Christ, elles se montrent en toutes choses dignes d'une tellealliance. C'est à lui qu'appartient toute gloire, tout honneur,et toute adoration avec le Père , principe éternel, et l'Espritvivificateur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles,Ainsi soit-il.
(Traduit par l'abbé J. DUCHASSAING.)