Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélies sur les statues

Homilies on the Statues / Беседы о статуях

PREMIÈRE HOMÉLIE.

1. Vous venez d'entendre la voix de l'Apôtre, cette trompettecéleste, cette lyre spirituelle. Semblable à une trompetteguerrière , elle effraye les ennemis en même temps qu'elleranime les fidèles, et qu'échauffant leur courage, elle lesmet en état de repousser toutes les attaques du démon; semblableà une lyre harmonieuse, elle assoupit les passions déréglées,et instruit solidement notre âme en flattant notre oreille des sonsles plus doux. Vous venez, dis-je, d'entendre l'Apôtre donner àson disciple Timothée plusieurs instructions importantes. Il luiparle des ordinations : N'imposez, lui dit-il, les mains légèrementà personne, et ne vous rendez point participant des péchésd'autrui. (I Tim. V, 22.) Il lui représente les affreux périlsauxquels expose une telle prévarication, en lui annonçantque les évêques qui, par des ordinations indiscrètes,auront mis le vice en honneur, et lui auront confié une partie del'autorité, seront punis de toutes les fautes que pourront commettredes prêtres vicieux. Usez d'un peu de vin, lui dit-il ensuite, àcause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes.(I Tim. V, 28.) Il lui parle encore de la soumission des serviteurs, dela folie des avares, de l'orgueil des riches, et de beaucoup d'autres choses.Mais, comme il ne serait pas possible de traiter tous ces sujets en unseul jour, lequel prendrai-je, mes frères, pour nous servir d'entretien? Le chapitre qu'on vient de nous lire, nous offre, comme dans un richeparterre, une infinité de fleurs diverses dont le choix m'embarrasse;partout les roses, les violettes et les lis se disputent mon admiration;ou plutôt la lecture des Livres saints n'est pas seulement un parterreagréable, mais un jardin utile qui, avec un nombre infini de fleursd'une odeur suave, nous présente une grande variétéde fruits spirituels propres à nourrir nos âmes. (532) Queprendrai-je donc aujourd'hui dans ce qu'on nous a lu? Voulez-vous que jem'arrête au passage le plus simple, le plus facile à comprendre?Ce serait mon avis, et je ne doute pas que ce ne soit aussi le vôtre.Quel est donc le passage le plus simple ? N’est-ce pas relui qui paraîtle plus à la portée de tous, celui qui paraît avoirle moins besoin d'explication ? Celui-ci, par exemple : Usez d'un peu devin, à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladiesfréquentes. Faisons donc rouler toute notre instruction sur cesseules paroles.

Que si je prends en ce jour une matière stérile, ne croyezpas que ce soit par vanité ni pour faire montre d'éloquence(c'est l'Esprit-Saint qui doit vous entretenir, c'est lui qui doit vousparler par ma bouche) ; mais je voudrais réveiller les chrétiensqui dans cet auditoire ont le moins d’ardeur, et leur apprendre que lesdivines Ecritures sont un riche trésor, et qu'il n'est pas sanspéril d'en négliger les moindres mots. En effet, si les passagesles plus simples et les plus ordinaires, qui semblent ne rien offrir d'essentiel,sont néanmoins très-féconds, et renferment une doctrineprofonde, à plus forte raison ceux qui annoncent par eux-mêmesun grand fonds d'instruction, rempliront-ils nos esprits et nos coeursd'idées et de sentiments nobles et sublimes. Ne négligeonsdonc pas les pensées des Ecritures qui sont regardées commesimples; elles viennent de l'Esprit-Saint, et l'Esprit-Saint n'inspireque des pensées admirables, des pensées dignes de la magnificencede leur auteur. Ne négligeons rien, je le répète;et comme des ouvriers qui jettent dans le creuset des masses d'or qu'ona tirées de la mine, ne se contentent pas, après la fusion,de prendre les barres de ce métal précieux, mais en recueillentavec attention les moindres grains, les moindres parcelles : de même,nous, qui tirons un or pur des mines apostoliques, non pour le jeter dansle creuset, mais pour enrichir l'âme de nos auditeurs, et qui danscette vue allumons, non un feu matériel, mais le feu mêmede l'Esprit-Saint, nous devons recueillir soigneusement les moindres parolesdes Livres sacrés. Si ces paroles sont courtes , .elles présententun grand sens ; ce sont des perles dont le prix consiste moins dans leurgrosseur que dans l'éclat solide dont elles brillent. Les écrivainsprofanes emploient beaucoup de mots pour ne rien dire; ils nous renvoientles mains vides, et l'on ne remporte aucun fruit de leurs longs et inutilesdiscours. Il n'en est pas ainsi des divines Ecritures ; les moindres parolesqu'elles contiennent, pénétrées de la grâcede l'Esprit-Saint, inspirent la sagesse, et il n'en faut souvent qu'uneseule pour nous diriger durant tout le cours de notre vie. Puis donc qu'ellesrenferment de telles richesses, réveillons notre attention, pourrecueillir leurs discours avec un empressement religieux, et d'ailleursje vais, dans cet entretien, descendre à une certaine profondeur.

2. Plusieurs regardent comme superflu l'avertissement de saint Paul.Quoi ! disent-ils, Timothée ne pouvait-il imaginer de lui-mêmece qui était convenable à sa santé? fallait-il qu'ill'apprît de son maître ? son maître devait-il le luienseigner? devait-il le consigner dans une épître oùil lui parle d'affaires si importantes, et le graver, pour ainsi dire,sur l'airain pour le faire passer à la postérité laplus reculée? Sachez donc que l'avertissement de saint Paul, loind'être inutile, était des plus nécessaires; que c'estl'Esprit-Saint qui l'a dicté à ce grand apôtre pourêtre inséré dans ses Epîtres, et transmis auxsiècles futurs ; c'est ce que je me propose de vous faire voir,après que j'aurai répondu à une difficultéqui s'élève dans l'esprit de certaines personnes. Pourquoi,disent-elles, Dieu a-t-il permis qu'un homme si , célèbrepar ses miracles, dont les ossements mêmes et les reliques, aprèssa mort, chassaient les démons, fût sujet à de tellesinfirmités? car il n'était pas simplement infirme, mais sesinfirmités étaient permanentes et continuelles, ne le laissaientpas respirer un moment. Qu'est-ce qui le prouve? Les paroles mêmesde saint Paul. Il ne dit pas à cause de sa maladie, mais àcause de ses maladies; ni simplement à cause de ses maladies, maisà cause de ses maladies fréquentes, annonçant parlà que ses infirmités étaient habituelles. Que cetexemple instruise ceux qui, dans les moindres indispositions, se permettenttant de mouvements d'impatience !

La question se complique : on ne demande pas seulement pourquoi Timothée,quoiqu'il fût saint, ne laissait pas d'être malade et souventmalade; mais pourquoi il l'était quand il avait la charge de travaillerau salut du genre humain. S'il eût été un de ces hommesqui se sont retirés sur le sommet des montagnes, qui s'y sont construitde simples cabanes , qui mènent une vie tranquille à l'abride la (533) solitude, la chose serait moins étonnante; mais qu'unhomme public, auquel était abandonné le soin de tant d'Eglises,qui gouvernait avec lent de zèle de grandes villes , de grandesnations, en un mot le monde entier, qu'un tel homme ait étésujet à des maladies fréquentes, c'est là surtoutce qui peut frapper et déconcerter une raison peu attentive. Timothéedevait jouir d'une santé parfaite, sinon pour lui-même, dumoins pour l'intérêt des fidèles. C'était dansl'Eglise un excellent général ; il faisait la guerre non-seulementaux Gentils, mais aux démons et à leur chef. Tous les ennemisde l'Eglise ne cessaient de persécuter cette mère tendre;ils cherchaient à dissiper ses enfants, à les réduireen servitude : le disciple de Paul pouvait amener un grand nombre d'hommesà la vérité, et il était infirme ! Quand soninfirmité n'aurait pas fait d'autre tort au progrès de laprédication, elle pouvait par elle-même ralentir l'ardeurdes fidèles et les rendre plus négligents. Si des soldats,qui voient leur général retenu dans un lit, se sentent moinsde courage, moins d'ardeur pour le combat; combien plus les fidèles,qui voyaient leur maître, d un maître qui avait opéréde si grands miracles, exténué, affaibli par de continuellesinfirmités, devaient-ils sentir diminuer leur zèle?

On passe encore plus avant, et l'on demande pourquoi Timothéene s'est pas guéri lui-même, ou pourquoi saint Paul ne luia pas rendu ce bon office? Le maître et le disciple chassent lesdémons, ils font sortir du tombeau ceux qui y sont descendus, ilstriomphent sans peine de la mort, et ils ne peuvent fortifier un tempéramentfaible ! Eux qui pendant leur vie et après leur trépas ontsignalé leur puissance en tant de rencontres, n'ont su rétablirune santé affaiblie ! Je dis plus : saint Paul, après avoiropéré d'un seul mot de si grands prodiges, ne rougit pasd'écrire à Timothée d'avoir recours au vin pour saguérison. Ce n'est pas que l'usage du vin soit criminel; àDieu ne plaise que nous adoptions les erreurs de certains hérétiques! mais nous disons que saint Paul n'a pas rougi de ne pouvoir guérir,sans le secours du vin, de simples faiblesses d'estomac; nous disons que,loin d'avoir honte de donner ce conseil à son disciple, il a voulule révéler aux générations futures. Voyez-vouscomment nous avons creusé dans notre sujet? voyez-vous combien iloffre de questions importantes, et combien ce champ, qui paraissait siaride, est devenu fertile? Mais il faut résoudre les difficultésque nous n'avons faites que pour réveiller votre attention, et pouraffermir ensuite vos esprits ébranlés.

3. Avant de répondre aux questions que notre sujet présente,permettez-moi de vous entretenir de la vertu de Timothée, et duvif intérêt que saint Paul prenait à son disciple.Pouvait-il lui donner de plus grandes marques de tendresse que de s'occuperavec tant d'attention du rétablissement de ses forces, et, malgréle grand éloignement où il se trouvait, malgré toutesles affaires dont il était accablé, de lui indiquer avectant de soin un remède pour sa santé affaiblie? Quant àTimothée, quelle louange ne mérite pas sa vertu? Ennemi desdélices et des plaisirs de la table, ses indispositions ne venaientque d'une excessive austérité et d'un jeûne trop sévère.Ce furent l'eau et l'abstinence qui détruisirent son tempérament.Pour preuve de ce que je dis, c'est que saint Paul ne lui conseille d'userd'un peu de vin qu'après lui avoir recommandé de ne plusse réduire à l'eau; ce qui annonce qu'il ne buvait que del'eau, et que c'était là ce qui avait débilitéson estomac. Mais qui n'admirerait la sagesse et le zèle de cetillustre disciple? Sa vie était toute céleste, et il étaitparvenu au comble de la perfection, comme le prouve le glorieux témoignageque lui rend son maître : Je vous ai envoyé, dit-il dans unede ses Epîtres , je vous ai envoyé Timothée mon très-cherfils, qui est fidèle dans le Seigneur (I Cor. IV, 17.) Paroles quisuffisent pour montrer sa rare vertu. La vérité habite surles lèvres des saints, et leurs témoignages, libres de toutpréjugé, ne sont suspects ni de haine ni de flatterie. Iln'eût pas été aussi glorieux pour Timothée d'êtrefils de saint Paul selon la chair; et ce qui le rend surtout admirable,c'est que, n'ayant avec cet apôtre aucune parenté charnelle,la parenté spirituelle, celle qui est l'ouvrage de la piété,et d'une attention extrême à copier fidèlement toutesles vertus d'un excellent modèle, c'est que cette parenté,dis-je, lui ait mérité l'avantage d'être son fils paradoption. Aussi voyons-nous ce disciple, comme un jeune coursier, porterà côté de son maître le joug de la foi,'et traîneravec lui par toute la terre le char de l'Evangile, sans que la jeunesseou les infirmités puissent rien diminuer de son ardeur, ni l'empêcherde (534) marcher en digne émule sur les pas de cet ouvrier infatigable.C'est ce que témoigne saint Paul lui-même lorsqu'il dit deson disciple : Que personne ne le méprise, car il travaille commemoi à l'oeuvre du Seigneur. ( I Cor. XVI, 10 et 11.) Vous voyezcomme il reconnaît que son zèle égale le sien. Ensuite,de peur qu'on ne crût qu'il parlait ainsi pour le faire valoir, ilprend les fidèles à témoin de la vertu de son filsbien-aimé : Vous savez, leur dit-il, l'épreuve que j'ai faitede lui: vous savez qu'il m'a secondé dans la prédicationde l'Evangile comme un fils peut seconder son père. Vous connaissezpar expérience toute l'étendue de sa vertu ét toutel'ardeur de son zèle. (Philip. II, 22.) Cependant, quoiqu'il fûtparvenu à une si haute perfection, loin de présumer de lui-même,il était toujours dans la crainte et dans l'inquiétude; iljeûnait sans relâche, et n'imitait pas la légèretéde ces personnes qui, après quelques mois de jeûne, renoncentaux austérités. Il ne se disait pas à lui-même: Qu'ai-je besoin de jeûner toujours? J'ai triomphé de mespassions, je m'en suis rendu maître, j'ai mortifié mon corps,j'ai effrayé et chassé les démons, ressuscitéles morts, guéri les lépreux, je me suis rendu redoutableà toutes les puissances ennemies; qu'ai-je besoin maintenant dujeûne et de tous les avantages qu'on en retire? Il ne s'est jamaispermis aucune de ces réflexions, aucun de ces discours; mais plusil était rempli de vertus, plus il craignait, plus il tremblaitpour lui-même, en cela digne disciple de son illustre maître.C'est après avoir été ravi au troisième ciel,après avoir entendu des paroles ineffables, participé àdes mystères augustes, après avoir parcouru toute la terrecomme s'il avait eu des ailes, que saint Paul écrivait aux Corinthiensces paroles : Je crains qu'après avoir prêché aux autres,je ne sois réprouvé moi-même. (I Cor. IX, 27.) Mais,si saint Paul, après s'être signalé par tant d'actionsmerveilleuses, était dans la crainte, lui qui pouvait dire : Lemonde est crucifié pour moi, et je suis crucifié au monde(Gal. VI, 14), combien plus ne devons-nous pas être dans la frayeur,à proportion des vertus que nous aurons acquises et des bonnes oeuvresque nous aurons faites? Rien, non, rien n'excite plus la rage du démonque de nous voir régler notre vie avec exactitude. C'est quand ils'aperçoit que nous avons fait de grands progrès dans lavertu, et que nous sommes parvenus au comble de la perfection, qu'il chercheà nous faire essuyer de tristes naufrages. Lorsqu'un homme du communfait une chute, ce n'est pas un scandale pour l'Eglise; mais lorsqu'unpersonnage dont la vertu éminente, comme placée en spectacle,le fait connaître partout et admirer généralement,cède à la tentation et succombe dans quelque occasion importante,il cause une grande ruine et un insigne dommage, non-seulement parce qu'iltombe de haut, mais parce que son exemple en perd un grand nombre qui l'avaientpris pour modèle. Et de même que, quand la tête ou lesyeux sont malades, tout le reste du corps languit et demeure sans action;ainsi, quand ces grandes lumières du christianisme viennent às'obscurcir par le péché et à contracter quelque souillure,tout le corps de l'Eglise en souffre et semble perdre de sa puretéet de sa splendeur.

4. Pénétré de ces réflexions, Timothéeusait de la plus scrupuleuse vigilance : il savait â quels périlsest exposée la jeunesse, combien elle est légère,inconstante, facile à séduire, et qu'elle a besoin sans cessed'un frein qui l'arrête. Oui, la jeunesse, on peut dire, est un feuqui s'accroît de plus en plus par tous les objets environnants. C'estpour cela qu'il employait tous les moyens pour éteindre cette flammedangereuse, pour assujettir, en quelque sorte, ce cheval indomptable; iltravaillait avec ardeur à réprimer ses fougues, àarrêter ses violences jusqu'à ce.qu'il l'eût rendu souple,docile, prompt à suivre tous les commandements de la raison. Quemon corps s'affaiblisse, disait-il, et que mon âme se fortifie; quela chair soit mortifiée, et que l'esprit ne soit pas ralenti danssa course vers le ciel. Mais ce qu'on doit surtout admirer dans cet illustredisciple, c'est qu'étant si faible, accablé de tant d'infirmités,il se soit montré plus actif que ceux mêmes dont la constitutionest la plus saine et la plus robuste. On le voit voler tantôt àEphèse, tantôt à Corinthe, dans l'Italie, dans la Macédoine,accompagner son maître sur terre et sur mer, partager ses combatset ses périls, sans que la faiblesse du corps ralentisse jamaisl'activité de l'âme : tant le zèle selon Dieu a devertu ! tant il donne des ailes légères à celui qu'ilanime ! Et comme la vigueur et l'embonpoint du corps ne servent de rienà ceux dont l'esprit paresseux et lâche croupit dans une mollelangueur, ainsi la (535) faiblesse et les infirmités ne peuventnuire aux âmes actives et courageuses.

Il en est qui prennent le conseil que lu donne saint Paul, pour unepermission de boire du vin avec excès. Mais ils se trompent; etsi nous voulons examiner soigneusement les paroles de l'Apôtre, noustrouverons qu'elles renferment une leçon de sobriétéplutôt que d'intempérance. Il ne conseille à Timothéed'user de vin qu'après qu'il a reconnu que sa santé est entièrementaffaiblie ; et il ne le lui permet qu'avec de certaines mesures. Il nelui dit pas : usez de vin, mais d'un peu de vin; avis qu'il nous donneà nous-mêmes plutôt qu'à Timothée, quin'en avait pas besoin. C'est pour nous qu'il écrit à sondisciple; il nous marque les bornes dans lesquelles nous devons nous tenir:en ne nous permettant de prendre de vin que ce qui est nécessaireà notre santé, il veut que ce soit un remède et nonun poison, qu'il guérisse un mal sans en causer un autre. Un usagecontinuel de l'eau ne pourrait être aussi nuisible à certainstempéraments, que l'excès du vin leur serait préjudiciable.Que de maladies le vin n'occasionne-t-il pas dans l'âme et dans lecorps ! C'est lui qui allume et qui fomente la révolte des senscontre la raison ; c'est lui qui excite au dedans de nous des guerres cruelleset de violentes tempêtes. Une trop grande abondance de pluies n'amollitet ne dissout pas autant la terre qu'une trop grande quantité devin ne relâche tous les nerfs du corps et n'en affaiblit la vigueur.Fuyons donc l'excès de part et d'autre, et, sans négligerle soin de notre santé, réprimons les mouvements désordonnésde la chair. Usons du vin, n'en abusons pas; craignons de faire d'un sujetde joie une source de douleur. Le vin a été donnéà l'homme pour le réjouir et non pour l'attrister. (Ps. CIII,15.) La raison des personnes ivres est assoupie et comme ensevelie dansd'épaisses ténèbres : au contraire, le vin pris modérémentéveille l'imagination, et c'est un des moyens les plus propres pourréparer les forces du corps. Le passage que nous expliquons doitconfondre l'erreur de ces hérétiques qui condamnent l'usagedu vin comme absolument illicite. Si le vin était au nombre deschoses défendues, saint Paul ne l'eût pas ordonné àson disciple. Le même passage sert aussi à instruire ces genssimples parmi les fidèles qui, quand ils voient des hommes dégradéspar l’ivresse, au lieu de blâmer l'intempérance de l’homme,attaquent le présent de Dieu : Qu'il n'y ait pas de vin ! disent-ils.Disons-leur : Qu'il n'y ait pas d'ivresse ! Le vin est l'ouvrage du Seigneur,l'ivresse est l'ouvrage du démon : ce n'est pas le vin, c'est l'intempérancequi fait l'ivresse. Ne décriez pas le bienfait du Très-Haut,mais condamnez la folie de votre frère. Quoi donc ! au lieu de réprimerle coupable, vous outragez le bienfaiteur !

5. Ainsi fermons la bouche à ceux qui s'élèventcontre une liqueur salutaire, dont l'abus, et non l'usage, produit l'ivresse,la source et la cause de tous les maux. Le vin nous a étédonné pour rétablir les forces du corps, et non pour détruirecelles de l'âme, pour guérir les maladies de l'un, et nonpour ruiner la santé de l'autre. Evitons de donner prise aux imprudentset aux insensés en usant avec excès du présent deDieu. Qu'y a-t-il de plus triste et de plus misérable que l'ivresse?Un homme habituellement ivre est un mort vivant, un frénétiquevolontaire, un insensé qu'on abhorre, un malade qu'on ne plaintpas; également inutile à l'état, à ses amis,à ses parents, à lui-même, c'est l'opprobre de l'espècehumaine. Sa vue seule révolte; sa démarche, sa voix, sonhaleine, tout en lui est odieux et insupportable. Mais le comble du mal,c'est que l'ivresse nous ferme la porte de la Jérusalem céleste;elle nous prive des biens éternels, et après nous avoir dégradésdans ce monde, elle nous prépare pour l'autre d'horribles supplices.Corrigeons-nous donc de cette perverse habitude, si nous avons le malheurd'y être sujets; et, suivant le conseil de l'Apôtre, usonsde peu de vin, puisque ce peu même, il ne le permet à sondisciple que pour remédier à la faiblesse de son estomac.Oui, nous devons régler sur les circonstances et sur le besoin l'usagedes boissons et des nourritures, ne jamais passer les bornes de la nécessité,en un mot, ne rien faire indiscrètement et au hasard.

Mais après vous avoir entretenus de la vertu de Timothéeet de la tendresse de Paul pour ce cher disciple, il faut passer aux questionsproposées, et y répondre. Quelles sont donc les questionsque nous nous sommes faites ? Reprenons-les ici, afin que les solutionssoient plus clairement entendues. Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'un hommeaussi vertueux, aussi utile à son Eglise, ait eu une santéaussi faible et aussi chancelante? pourquoi n'a-t-il pu être guérini par lui-même ni par son maître? (536) pourquoi ont-ils eurecours au vin pour fortifier un estomac affaibli? Voilà les questionsque nous nous sommes faites; nous allons y répondre, afin que sil'on voit en butte non-seulement aux maladies et aux infirmités,mais encore à l'indigence, à la faim, aux chaînes,aux tourments, aux persécutions, aux calomnies, à toutesles calamités de la vie présente, de saints personnages,recommandables et distingués par leur patience dans les maux, ontrouve, dans ce que nous dirons aujourd'hui, des moyens sûrs pourdéfendre la Providence divine contre ceux qui l'attaquent. Combienn'en avez-vous pas entendu faire ces questions? Pourquoi Dieu permet-ilque la vertu soit persécutée par le crime, que par exemplel'homme de bien soit chaque jour traîné devant les tribunauxpar le méchant, que l'innocence succombe sous les efforts de lacalomnie? pourquoi cet honnête homme a-t-il péri dans lesflots ? pourquoi cet autre est-il tombé dans un précipice?Nous pourrions citer beaucoup de saints de notre temps et du temps de nosancêtres, qui ont essuyé un nombre infini d'afflictions diverses.Afin donc que vous découvriez la cause de tous les événementsde cette vie, que vous n'ayez pas sujet de murmurer contre la Providence,que vous fermiez la bouche à ceux qui se permettent ces murmures,prêtez-moi une oreille attentive, et ne perdez rien de ce que jevais vous dire; je veux qu'à l'avenir vous n'ayez aucun sujet devous troubler en voyant ce qui arrive tous les jours.

6. Pourquoi Dieu permet-il que les saints soient affligés detant de manières ? J'en trouve huit raisons que je vais vous détailler.Réfléchissez, lorsque tant de raisons expliquent la conduitede la Providence à l'égard des saints, combien serait impardonnableet inexcusable le scandale qu'elle vous causerait !

Premièrement, c'est pour empêcher que les vertus sublimeset les couvres merveilleuses des saints ne leur inspirent de l'orgueil.Secondement, c'est de peur qu'on ne les honore plus qu'on ne doit honorerdes hommes, et qu'on ne les regarde comme des dieux plutôt que commede simples mortels. En troisième lieu, c'est afin que la puissancedu Seigneur éclate davantage, en se servant, pour triompher et pourétendre la foi en son nom, d'hommes accablés de maux et persécutésde toute part. Quatrièmement, c'est pour que la patience des saintseux-mêmes paraisse avec plus d'éclat, et qu'on voie qu'ilsne servent pas Dieu par intérêt, mais qu'ils ont pour luiun amour pur, puisqu'au milieu de toutes leurs tribulations, ils lui sonttoujours également dévoués. J'ajoute en cinquièmelieu que c'est pour nous occuper de la résurrection des morts; carlorsqu'on voit un juste, rempli de mérites, ne sortir de la viequ'après avoir essuyé une infinité de disgrâces,on songe malgré soi à un jugement futur, et l'on se dit àsoi-même : Si les hommes ne laissent point sans récompensecelui qui travaille pour eux, combien plus Dieu ne laissera-t-il jamaissans couronne ceux qui pour lui se sont épuisés de peineset de travaux? Or, s'il n'est pas possible qu'il les prive de leur récompense,il est de toute nécessité que ne l'ayant pas reçuedans ce monde, ils la reçoivent dans un autre. Une sixièmeraison, c'est afin que ceux qui éprouvent des adversitéssoient soulagés et consolés en voyant que les plus illustreset les plus saints personnages en ont éprouvé de pareilles,et même de plus grandes. Septièmement, c'est afin que, lorsqu'onvous exhorte à envisager la vertu des justes, et qu'on vous dit:Imitez le bienheureux Pierre, imitez le bienheureux Paul, la sublimitéde leurs actions ne vous fasse pas croire qu'ils fussent d'une autre natureque vous, et qu'il vous est impossible de copier ces grands modèles.Huitièmement enfin, c'est pour vous apprendre en quoi consiste véritablementle bonheur et le malheur, quelles sont les personnes qu'on doit nommerheureuses ou appeler d'un nom contraire.

Telles sont les raisons pour lesquelles Dieu permet que les justes soientaffligés ici-bas: je vais les appuyer du témoignage des divinesEcritures , et prouver clairement que ce ne sont pas là des inventionsde l'intelligence humaine, mais des révélations de l'Esprit-Saint.Par là mes discours trouveront plus de créance et plus d'autoritéauprès de vous, et se graveront plus facilement dans votre mémoire.

Et d'abord, pour nous convaincre que les afflictions sont propres àrendre les saints plus humbles, à empêcher qu'ils ne s'enorgueillissentdes couvres et des prodiges qu'ils opèrent, écoutons le Roi-prophèteet le grand Apôtre, qui tous s'expliquent de même. Il est bon,dit l'un, que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos ordonnancespleines de justice. (Ps. CXVIII, 71. ) L'autre, après avoir ditqu'il (537) a été ravi au troisième ciel, ajoute aussitôt: Et de crainte que la grandeur de mes révélations ne m'inspirâtde l'orgueil, Dieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon,qui est l'ange et le ministre de Satan. (II Cor. XII, 7.) Est-il rien deplus clair? Il appelle anges et ministres de Satan, non les démons,mais des hommes qui étaient les ministres et les suppôts deSatan, les infidèles, les tyrans, les Gentils, qui l'attaquaient,qui le persécutaient sans cesse et sans relâche. Développonsses paroles. Dieu pouvait, dit-il, m'épargner des afflictions fréquenteset des persécutions continuelles, mais de crainte que la grandeurde mes révélations ne m'inspirât de l'orgueil, ne medonnât une trop grande idée de moi-même, il a permisque les anges et les ministres de Satan me persécutassent de toutesles manières. Quoique Pierre, Paul, et d'autres encore, fussentde grands hommes, des hommes admirables, c'étaient néanmoinsdes hommes qui avaient besoin d'être sur leurs gardes pour se garantirde l'orgueil. On peut même dire que les saints en ont plus besoinque d'autres, parce qu'il n'est rien qui élève autant lecoeur que le témoignage d'une vie parfaitement régulièreet irréprochable. Afin donc qu'ils soient à l'abri de touteprésomption, Dieu permet qu'ils passent par des épreuvesqui les rendent humbles et dociles.

7. Maintenant, pour vous faire voir que c'est surtout en éprouvantses serviteurs par les afflictions, que Dieu manifeste sa puissance (1),écoutez l'Apôtre dont nous avons déjà invoquéle témoignage; car de peur que vous ne répétiez lespropos des Gentils, de peur que vous ne disiez que c'est par faiblesseet par impuissance que Dieu permet que ses fidèles serviteurs soientcontinuellement affligés et persécutés, examinez commentsaint Paul s'appuie des disgrâces mêmes qu'il leur envoie pourmontrer qu'elles ne font que manifester davantage sa force, loin de déceleren lui de la faiblesse. Après avoir prononcé ces parolesDieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon, qui est l'angeet le ministre de Satan, et avoir exprimé par là ses épreuvesfréquentes, il ajoute : C'est pour cela que j'ai prié troisfois le Seigneur, afin que cet ange de Satan se retirât de moi; etil m'a répondu: Ma grâce vous suffit, car ma puissance éclate

1 Ceci est le développement de la troisième raison : celuide la deuxième vient ensuite.

surtout dans la faiblesse. (II Cor. XII, 8 et 9.) C'est lorsque vousêtes faibles, dit-il, que je me montre plus fort; c'est par vous-mêmes,qui paraissez si faibles, que la prédication s'étend de plusen plus et se répand en tout lieu. Ainsi, c'est lorsqu'aprèsavoir été accablé de coups il fut jeté en prison,que saint Paul assujettit et enchaîna le geôlier. Ses piedsétaient dans les ceps, ses mains dans les chaînes; et au milieude la nuit, lorsqu'il glorifiait le Seigneur, la prison s'ébranleet les portes s'ouvrent. Vous voyez comme la puissance de Dieu éclatedans la faiblesse de l'homme. Si saint Paul étant libre eûtébranlé la prison, le prodige eût étémoins admirable. Qu'il reste enchaîné, dit le Seigneur, etque les murs de la prison s'ébranlent, que les chaînes desprisonniers se brisent, afin que ma force se manifeste davantage, tousles prisonniers étant délivrés par un homme emprisonnéet enchaîné. Ce qui frappa d'étonnement le gardiende la prison, c'est qu'un simple mortel, chargé de liens et gardéde près, eût pu par sa seule prière ébranlerles fondements du cachot où il était détenu, en ouvrirles portes, et mettre en liberté tous les prisonniers. Au reste,ce fut encore dans d'autres circonstances où se trouvèrentPierre, Paul et les autres apôtres, qu'on put reconnaître queDieu faisait briller sa grâce et signalait sa puissance par leurspeines et leurs afflictions. Aussi disait-il au généreuxdéfenseur de son nom: Ma grâce vous suffit; car ma puissanceéclate surtout dans la faiblesse.

Mais pour preuve qu'on aurait souvent honoré les saints plusqu'il ne convient d'honorer les hommes s'ils n'avaient étéexposés à de grands maux, écoutez et vous verrez commentsaint Paul avait cette appréhension : Que si je voulais me glorifier,disait-il, je le pourrais faire sans être imprudent, mais je me retiensde peur que quelqu'un né m'estime au-dessus de ce qu'il voit enmoi, ou de ce qu'il entend dire de moi. (II Cor. XII, 6.) C'est-à-direje pourrais rapporter des miracles beaucoup plus extraordinaires; maisje m'en abstiens, dans la crainte que la grandeur des prodiges que j'aiopérés ne donne de moi une trop grande opinion. C'est pourcela que saint Pierre ayant redressé un boiteux, et voyant que tousles témoins du miracle le regardaient avec admiration les réprimandaen leur déclarant que ce miracle n'était pas son ouvrage:Pourquoi nous regardez-vous, leur dit-il, comme si c'était par (538)notre puissance ou par notre sainteté que nous eussions fait marcherce boiteux? (Act. III, 12.) Et à Listres, on vit même lespeuples, frappés d'étonnement, amener des taureaux couronnésde fleurs pour les immoler à Paul et à Barnabé. (Act.XIV, 12.) Considérez la malice du démon. Il voulait introduirel'idolâtrie dans le monde, en se servant des mêmes hommes parlesquels le Seigneur voulait l'en bannir; il faisait de nouveaux effortspour faire reconnaître des dieux dans de simples mortels, comme ilavait fait jadis; car voici la source et la principale cause de l'idolâtrie: les peuples avaient regardé comme des dieux des héros quiavaient terminé de grandes guerres, gagné des batailles,fondé des villes, qui s'étaient occupés avec succèsde leur gloire ou de leur félicité; ils leur avaient bâtides temples et érigé des autels. Le catalogue tout entierdes dieux de la Grèce se compose de semblables apothéoses.Ainsi donc, de peur que le même inconvénient n'eût lieupar rapport aux saints, Dieu a permis qu'ils fussent persécutéssans cesse, battus de verges, sujets à des infirmités humiliantes;il voulait que la grande faiblesse de leur corps et les violentes épreuvesqu'ils avaient à essuyer persuadassent aux peuples que les auteursdes plus étonnants prodiges étaient de simples mortels, qu'ilsne faisaient rien par eux-mêmes, que la grâce seule agissaitpar leur ministère. En effet, si l'on a regardé comme desdieux des hommes qui n'avaient fait que des choses communes et naturelles,à plus forte raison aurait-on jugé dignes des honneurs divins,s'ils n'avaient été en proie -à toutes les misèreshumaines , de saints personnages dont les oeuvres ont surpassé cequ'il y a de plus incroyable dans les histoires. Oui, si, lorsqu'ils étaientbattus de verges, détenus en prison, précipités duhaut des rochers, persécutés de toute part, exposésà de continuels périls, il s'est trouvé néanmoinsdes hommes qui, par une erreur impie, les ont pris pour des dieux, àplus forte raison les eût-on regardés comme tels , s'ils n'eussentété en butte à tous les maux de la vie présente.

8. La quatrième raison pour laquelle nous avons dit que les saintsétaient affligés dans ce monde, c'est afin qu'on ne pensepas qu'ils servent Dieu dans l'espoir d'une prospérité temporelle.On voit souvent des hommes livrés au plaisir, lorsqu'on leur faitdes reproches, qu'on les invite à. ne pas craindre les peines quiaccompagnent la pratique de la vertu, et qu'on loue devant eux le couragedes saints dans les afflictions; on voit, dis-je, ces hommes révoqueren doute la vertu des justes, à l'exemple du démon qui voulutmettre à l'épreuve la vertu de Job. Celui-ci étaitcomblé de richesses et nageait dans l'abondance. L'esprit impurà qui Dieu reprochait sa perversité en y opposant l'exempled'un juste parfait, n'ayant rien à répondre, et ne pouvantni justifier ses crimes, ni ternir les vertus d'un saint homme, recourtaussitôt à cette raison spécieuse : Est-ce sans motifque Job vous honore? ne l'avez-vous pas comblé de biens lui et toutesa maison? (Job, I, 9 et 10.) C'est par intérêt, dit-il, qu'ilpratique la vertu, c'est parce que vous le faites vivre dans l'opulence.Que fit Dieu ? Afin de nous apprendre que ce n'est pas par intérêtque ses saints l'honorent, il dépouilla Job de tous ses biens, ille livra à l'indigence, et permit qu'il fût en proie àl'infirmité la plus cruelle; ensuite s'adressant au démon,et lui reprochant les soupçons qu'il avait eus contre son serviteur: Job a persisté dans son innocence, lui dit-il, et c'est en vainque tu m'as engagé à le dépouiller de toutes ses richesses.(Job, II, 3.) Les saints trouvent leur récompense dans la pratiquemême de la piété, et si un homme qui en aime un autreest suffisamment récompensé parle plaisir de l'aimer, s'ilne désire rien au delà, si c'est pour lui le bien le plusprécieux; à plus forte raison les justes pensent et agissentde même à l'égard du Seigneur. C'est pour en donnerune preuve éclatante, que Dieu accorda au démon plus qu'ilne lui demandait. Etendez votre main, lui avait dit cet esprit de malice,et frappez Job lui-même. (Job, I, 11.) Dieu lui répond Jete l'abandonne, traite-le avec la rigueur que tu voudras. Dans les jeuxprofanes, les spectateurs ne peuvent bien juger de la force et de la souplessed'un athlète, ne peuvent admirer la proportion de tous ses membres,qu'après qu'il a quitté ses vêtements : ainsi tantque Job est comme revêtu de ses richesses, on ne peut connaîtretout son mérite; mais dès que ce généreux athlèteest dépouillé de tous les avantages temporels, dèsqu'il lutte tout nu contre les peines et les afflictions de la vie présente,c'est alors qu'il surprend les spectateurs, et qu'il réunit lesapplaudissements des hommes et des anges, c'est alors que le ciel (539)et la terre admirent toute l'étendue de sa patience, toute la forcede son âme. Je le répète, la force héroïqueet les admirables proportions, pour ainsi dire, de sa grande âme,se découvraient moins bien aux regards des spectateurs, sous lemanteau de l'opulence, que dans, le dénuement et la pauvreté,et lorsqu'il apparut dans le dépouillement le plus complet, surle théâtre du monde. Si le démon n'eût pas étélui-même le persécuteur de Job, il eût pu dire que Dieul'avait épargné, qu'il ne l'avait pas éprouvéautant qu'il le pouvait; mais Dieu livra son serviteur à cet angede ténèbres, il lui permit de faire périr ses troupeaux,et de l'affliger dans sa chair. Je suis assuré de mon athlète,dit-il; ainsi je n'empêche point que tu lui fasses essuyer tous lescombats que tu jugeras à propos. Des athlètes qui ont confiancedans leurs forces, se présentent hardiment à leurs adversaires,et leur donnent tous les avantages qu'ils peuvent désirer, afinque la victoire soit plus glorieuse : de même Dieu abandonne au démontoute la personne du juste , afin que ce juste ayant terrassé sonennemi malgré tous les avantages qu'il avait sur lui, sa couronnen'en soit que plus brillante. C'est un or pur, jette-le dans le creusetle plus ardent, éprouve-le de la manière qu'il te plaira,tu n'y trouveras aucune souillure.

Mais si les malheurs signalent la constance des justes, ils sont aussipour nous une grande consolation dans nos disgrâces. Vous serez heureux,dit Jésus-Christ à ses disciples, lorsque les hommes vouschargeront de malédictions, lorsqu'ils vous persécuteront,et qu'ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à causede moi. Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu'unegrande récompense vous est réservée dans les cieux;car c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètesqui vous ont précédés. (Matth. V, 11 et 12.) Mes frères,dit saint Paul aux Macédoniens, pour les consoler, vous êtesdevenus les imitateurs des Eglises de Dieu qui ont embrassé la foidans la Judée, ayant souffert les mêmes persécutionsde la part de vos concitoyens que ces Eglises ont souffertes de la partdes Juifs. (I Thess. II,14.) Comment le même apôtre console-t-illes Hébreux? n'est-ce pas en leur faisant l'énumérationdes justes, dont les uns périrent dans les eaux et dans les flammes,les autres se cachèrent dans les montagnes et dans les cavernes,pressés par la faim et manquant de tout, tant il est vrai que lavue des misères d'autrui soulage les misérables !

Mais afin de vous convaincre que les adversités des saints sontdes preuves évidentes de la résurrection, écoutezle même saint Paul qui dit: A quoi me sert-il d'avoir combattu àEphèse contre les bêtes féroces, si les morts ne ressuscitentpas ? Si nous n'avions, dit-il ailleurs, d'espérance au Fils deDieu que pour cette vie, nous serions les plus infortunés des hommes.(I Cor. XV, 19 et 32.) Nous souffrons une infinité de maux dansla vie présente; si donc nous n'espérons pas une autre vie,qu'y a-t-il de plus à plaindre que nous ?

9. D'où il résulte que tout ne finit pas avec la vie présente; et ce sont principalement les afflictions des saints qui le démontrent.Non, Dieu ne laisserait jamais sans récompense, et sans une récompenseabondante, les peines et les travaux de ses amis fidèles, qui, pendantleur vie ont passé par mille épreuves, ont étéexposés à mille périls; or, s'il doit les récompenser,il est certain qu'il a préparé une vie plus heureuse et plusbrillante, dans laquelle il couronnera les athlètes de la vertu, les proclamera vainqueurs à la face de l'univers. Lors donc quevous voyez un juste affligé, persécuté, accabléd'infirmités et de besoins, ne terminant sa vie qu'aprèsavoir essuyé mille disgrâces, dites-vous à vous-même: S'il n'y avait ni résurrection, ni jugement, Dieu n'aurait paslaissé partir de ce monde sans les avoir fait jouir d'aucun avantage,ceux qui ont tant souffert à cause de lui. Il est clair qu'il leura préparé une vie beaucoup plus douce, beaucoup plus agréable;autrement, il n'aurait pas laissé tant de méchants coulerleurs jours dans les plaisirs, et tant de justes gémir dans desafflictions continuelles. Mais comme il a disposé un autre ordrede choses, dans lequel il doit traiter chacun selon son mérite,punir les crimes, et récompenser les bonnes oeuvres, c'est pourcela qu'il permet que l'homme de bien vive dans la détresse, etle méchant dans les délices.

Je vais tirer des divines Ecritures une nouvelle raison pour laquelleles saints sont persécutés dans cette vie. Et quelle estcette raison ? c'est pour que nous ne disions pas, lorsqu'on nous exhorteà la vertu, que les saints étaient d'une autre nature quenous, que ce n'étaient point de simples mortels. Aussi un apôtre(540) parlant du grand Elie, s'exprime en ces termes : Elie étaitun homme, sujet aux mêmes misères que nous. (Jacq. V, 17.)Vous le voyez, il infère que le prophète était unhomme comme nous, de ce qu'il participait aux mêmes misères.Je suis un homme, est-il dit au livre de la Sagesse, qui éprouveles mêmes disgrâces que vous (Sag. VII, 1); nouvelles preuvesque les saints ne sont pas d'une autre nature que le reste des hommes.

Les afflictions des justes nous apprennent aussi quelle est la vraiefélicité. Pour vous en convaincre écoutez ce passagede saint Paul : Jusqu'à cette heure nous endurons la faim, la soif,la nudité, les opprobres, les peines et les travaux, nous n'avonspoint de demeure stable (I Cor. IV, 11) ; et cet autre : Le Seigneur châtiecelui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoitau nombre de ses.en fants. (Héb. XII, 6.) Pouvez-vous entendre cespassages sans vanter la condition, non de ceux qui sont plongésdans les délices, mais de ceux qui sont affligés et tourmentésà cause du Seigneur, sans envier le sort des hommes qui se montrentfidèles à pratiquer la vertu, et à suivre les voiesde la piété? Le Prophète s'exprime comme l'Apôtre: Leurs mains, dit-il, sont pleines des fruits de leur iniquité,leurs filles sont parées comme des temples, leurs celliers regorgentde biens, leurs brebis sont fécondes, et sortent des établespour couvrir les campagnes; leurs murailles n'offrent ni brècheni ouverture, on n'entend dans leurs places publiques ni plainte ni soupir: on a appelé heureux le peuple qui jouit de cette brillante prospérité.(Ps. CXLIII, 11 à 15.) Et vous, Prophète, que dites-vous? Heureux est le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. (Ps. CXLIII, 15.)Ce n'est pas, dit-il, celui qui est comblé de richesses dont jevante le bonheur, mais celui qui est décoré de vertus, quoiqu'ilsoit accablé de maux.

Si, à toutes les raisons que nous venons d'établir ilfaut en ajouter une nouvelle, je puis dire que plus Dieu nous afflige,plus aussi il nous rend parfaits. L'affliction, dit saint Paul, produitla patience, la patience l'épreuve, l'épreuve l'espérance; et cette espérance n'est point trompeuse. (Rom. V, 3 à5.) Vous voyez que l'épreuve produite par l'affliction nous donnel'espérance des biens futurs, et que plus nous sommes affligés,plus nous avons sujet d'attendre un heureux avenir. Aussi le patriarcheAbraham disait au riche plongé dans les enfers : Lazare n'a éprouvésur la terre que des maux, c'est pour cela qu'il reçoit maintenantdes consolations. (Luc, XVI, 25.) Il est encore une autre raison, celledont j'ai parlé souvent ailleurs : c'est que si nous avons contractéquelques souillures, l'affliction les efface. L'or s'éprouve parle feu, dit le Sage, et l'homme que Dieu reçoit au nombre des sienss'éprouve dans la fournaise de l'humiliation. (Eccl. II, 5.) Cen'est donc pas en vain que je vous disais que les tribulations de la vieprésente nous donnent l'espoir de ressusciter un jour, et qu'ellesrendent meilleurs ceux qu'elles éprouvent. Disons enfin, pour dernièreraison, que nos couronnes et nos récompenses s'embellissent et semultiplient à proportion que nos maux s'accroissent et s'accumulent.Les souffrances de la vie présente, dit saint Paul, n'ont aucuneproportion avec cette gloire qui sera un jour révéléeen nous. (Rom. VIII, 18.)

Puis donc que nous voyons tant de raisons pour lesquelles les saintssont affligés ici-bas, que nos réflexions nous instruisentnous-mêmes, et apprenons aux autres par notre exemple à souffrirles traverses de cette vie sans trouble et sans murmure. Ainsi, lorsquevous voyez un personnage d'une haute sagesse et d'une grande vertu, unami de Dieu, gémir sous le poids des maux, ne vous scandalisez point,mon frère. Lorsque vous voyez un homme occupé d'oeuvres spirituelles,échouer, par les intrigues des méchants, dans une entrepriseutile, ne soyez ni surpris ni troublé. On ne trouve que trop souventdes personnes faibles qui vous disent: Un tel, allant visiter les saintslieux avec l'intention de soulager les pauvres de Jérusalem, a faitmalheureusement naufrage; un autre, au milieu du même projet, esttombé entre les mains des brigands, il atout perdu, il a eu biende la peine à se sauver lui-même. Que dirons-nous àcela? aucun de ces accidents ne doit nous désespérer, niébranler notre foi. Un homme dans le cours d'une pieuse entreprisea fait naufrage; mais il a tout le mérite et recueille tout le fruitde sa bonne oeuvre. Il n'a rien négligé de ce qui étaiten son pouvoir, il a amassé de l'argent, l'a mis en réserve,l'a pris et s'est embarqué; le malheur qui a fait échouerson dessein ne doit pas lui être imputé. Mais pourquoi Dieua-t-il permis ce contre-temps ? — C'est afin d'éprouver sa vertu.— Oui, mais ce sont des aumônes (541) perdues pour les pauvres. Prétendez-vousavoir plus de souci des pauvres que Dieu qui les a créés.S'ils sont privés de ce secours , il peut leur en procurer d'ailleursde plus abondants.

10. N’ayez donc pas la témérité de lui demanderraison de sa conduite, glorifiez-le en tout, et croyez qu'il ne permetcertains événements que par des vues profondes de sa sagesse.Non-seulement il ménage, comme je viens de le dire, d'autres ressourcesaux pauvres dont on se proposait de soulager l'indigence, mais encore iléprouve et rend.plus ferme la vertu de celui qui a fait naufrage,et lui prépare une récompense plus abondante. Oui, assurément,rendre grâces à Dieu dans les plus affreux malheurs, est beaucoupplu§ méritoire que de faire l'aumône, et l'on recueilleun plus grand fruit du courage qui fait supporter la perte des biens quede la générosité qui les sacrifie aux besoins desindigents. C'est ce que démontre l'exemple de Job. Lorsqu'il étaitriche, il ouvrait sa maison aux pauvres, il partageait ses biens avec eux.Mais il n'était pas aussi grand lorsqu'il ouvrait sa maison auxpauvres que lorsqu'il en apprenait la chute sans murmurer. Il n'étaitpas aussi grand lorsqu'il couvrait les misérables de la laine deses brebis , que lorsqu'ayant appris que le feu du ciel avait fait périrtous ses troupeaux, il en rendait grâces à Dieu. Riche, ilexerçait sa bienfaisance; devenu pauvre, il signala: sa sagesse: dans le premier état, il secourait les malheureux; dans le second,il remerciait le Seigneur. Il ne s'est pas dit à lui-même:Quoi donc ! ils sont perdus, ces troupeaux avec lesquels je nourrissaisdes milliers d'indigents ! Quand je n'aurais pas été dignede conserver mes richesses, ne devaient-elles pas du moins être épargnéespour l'avantage de ceux auxquels j'en faisais part? Il n'a rien dit, iln'a rien pensé de semblable, mais il savait que la Providence divinerègle tout pour notre plus grande utilité. Et afin de vousconvaincre qu'il porta un coup plus sensible au démon, lorsque,dépouillé de tout, il rendait grâces à Dieu,que lorsqu'étant comblé de biens il en soulageait ses semblables,remarquez que, quand il était riche, le démon pouvait éleverdes doutes, sans fondement il est vrai, sur sa vertu, il pouvait l'accuserde ne servir le Seigneur que par intérêt; mais lorsqu'il luieut tout enlevé, et qu'il le vit toujours fidèle àson divin Maître, ce rare exemple de patience lui ferma la bouche,il resta muet, parce qu'alors, sans doute, le juste ne se montrait queplus grand et plus admirable. Oui, je le répète , supporteravec courage et action dé grâces la perte de tous ses biens,est plus méritoire que de faire l'aumône au sein des richesses;je l'ai prouvé par l'exemple de Job, qui étant riche exerçaitsa charité envers les hommes, et qui devenu pauvre signala son amourenvers Dieu.

Ce n'est pas sans raison que je m'étends sur cette .matière..Plusieurs se sont vu enlever tous leurs biens, lorsqu'ils en faisaientdes aumônes et qu'ils en nourrissaient les veuves; d'autres ont toutperdu par un incendie; d'autres ont essuyé des naufrages; d'autres,après avoir soulagé un grand nombre de pauvres, sont tombéseux-mêmes, par les calomnies et la persécution, dans làmisère la plus profonde; à l'indigence se sont jointes lesmaladies et les infirmités, et personne n'a tenté de lessecourir. Afin donc que vous ne répétiez pas ce qu'on ditassez communément Tout est bouleversé,, on ne connaîtplus rien dans les choses humaines, ne perdez point de vue les réflexionsque nous avons faites; elles suffisent pour arrêter ces plainteset ces murmures. Un tel, dites-vous, a perdu toute sa fortune lorsqu'ilfaisait tant d'aumônes. Eh bien ! que s'ensuit-il de là? S'ilrend grâces à Dieu pour cette perte, il ne fera que mériterdavantage l'amitié de son divin Maître : il ne recevra passeulement le double comme Job, mais le centuple dans la vie éternelle.S'il souffre ici-bas, le courage à supporter , toutes ses souffranceslui vaudra dans l'autre monde un plus magnifique trésor. C'est parcequ'il l'appelle à des combats plus honorables, que Dieu a permisqu'il passât d'un état d'opulence à la plus extrêmepauvreté. Le feu du ciel est tombé sur votre maison, il l'abrûlée tout entière, il a consumé tous vos biens: rappelez-vous ce qui est arrivé à Job, rendez grâcesà Dieu qui n'a pas empêché cet accident, quoiqu'ilen eût le pouvoir; et vous en serez plus amplement récompenséque si vous eussiez déposé tous vos biens dans les mainsdes pauvres. Vous êtes réduit à l'indigence, pressépar la faim, exposé à mille périls : rappelez-vousLazare qui, dans un abandon général, luttait contre la pauvreté,contre la maladie, contre tous les maux, et cela quoiqu'il eût étéfidèle à pratiquer la vertu ; rappelez-vous les apôtresqui combattaient contre la faim, la soif et la nudité ; (542)rappelez-vous les prophètes, les patriarches , et tant de justes,qui n'ont pas vécu dans l'opulence et dans les délices, maisdans le besoin, dans l'affliction et dans la détresse.

11. Pénétrez-vous de ces vérités salutaires,et remerciez le Seigneur de ce qu'il vous a accordé ici-bas le partagedes saints, de ce qu'il vous a affligé, moins dans des vues de rigueurque par un excès d'amour. Non, jamais il n'aurait permis que lesjustes éprouvassent de pareils maux, s'il ne les eût tendrementaimés, puisque c'est par l'adversité même qu'il lesa rendus plus grands et plus illustres. Rien ne lui est plus agréableque la résignation et l'action de grâces, rien ne lui déplaîtautant que les plaintes et les murmures. Ne soyons pas étonnésde toutes les traverses que nous avons à souffrir dans le coursde nos oeuvres spirituelles. Les voleurs n'attaquent pas les maisons oùils ne trouveront que du chaume et de la paille, mais celles d'oùils pourront enlever beaucoup d'or et d'argent; ainsi le démon attaqueprincipalement ceux qui forment de pieuses entreprises. Où est lavertu, là se concentrent les efforts du démon; oùest l'aumône, là sévit la haine. Mais nous avons unearme puissante, capable de repousser tous les traits d'un ennemi cruel,cette résignation magnanime qui nous fait rendre grâces àDieu dans les circonstances les plus fâcheuses. Abel a péride la main de son frère pour avoir offert au Seigneur les prémicesde son troupeau. (Gen. IV. ) Ce n'est point par haine pour le juste quilui rendait hommage que le Seigneur a permis ce fratricide, c'est plutôtpar amour pour lui, c'est pour récompenser et sa piétéet son martyre de deux couronnes immortelles. Moïse, en secourantun Israélite injustement opprimé, a couru des risques pourses jours, et s'est vu obligé de prendre la fuite. (Exod. II.) Dieul'a permis, afin que vous appreniez quelle est la patience des saints.Si dans nos entreprises spirituelles nous étions assurésde ne souffrir aucun mal, nous aurions d'autant moins de mériteque nous aurions moins à craindre. Mais ce qui rend les justes plusadmirables dans l'exécution des oeuvres pieuses, c'est qu'ils n'yrenoncent pas malgré les périls qui menacent leurs bienset leur vie, malgré tous les maux qu'ils prévoient, c'estque la crainte de ces maux est incapable de ralentir leur ardeur. Il est,disaient les trois enfants de Babylone, il est dans le ciel un Dieu quipeut nous retirer des flammes de la fournaise; mais quoi qu'il arrive,nous vous déclarons, Prince, que nous n'honorons pas vos dieux,que nous n'adorons pas la statue d'or que vous avez fait élever.(Dan. III, 17 et 18.) De même vous, lorsque vous voulez agir pourle Seigneur, prévoyez tous les dangers et tous les contre-tempsqui accompagnent de pareilles entreprises, afin de n'être ni surprisni troublé lorsqu'ils arriveront. Mon fils, dit le Sage, si vousvous engagez au service du Seigneur, préparez-vous à souffrir.(Eccles. II, 1.) Quiconque se dispose à combattre, ne peut espérerde couronne sans blessure. Entreprenez-vous de lutter contre le démon,ne cherchez pas une vie tranquille et délicieuse. Ce n'est pointpour ce monde, mais pour le siècle futur, que Dieu nous a promisle bonheur et la gloire. Lors donc qu'une bonne couvre, faite par vousou par un autre, n'est payée que par des tribulations, réjouissez-vouset triomphez, puisque ces tribulations sont pour vous le gage d'une plusample récompense. Ne vous découragez pas, ne vous relâchezpas; que votre ardeur, loin de se ralentir par les obstacles, croisse ets'anime davantage. Tourmentés, lapidés, battus de verges,toujours dans les prisons, les apôtres prêchaient la vérité,non-seulement lorsqu'ils étaient hors des périls , mais ilsla prêchaient avec plus d'ardeur au milieu des périls mêmes.On voit Paul prêchant, catéchisant, baptisant, dans la prison,dans les fers, dans le tribunal, dans les naufrages, au milieu des tempêtes,investi de dangers. Imitez ces saints personnages, et lorsque vous avezentrepris de bonnes oeuvres, ne les abandonnez pas, n'y renoncez pas, quelquesempêchements que le démon vous suscite. Vous avez peut-êtreessuyé un naufrage en portant une somme d'argent pour les pauvres;mais Paul, en portant à Rome l'Evangile, plus précieux quetout l'or et tout l'argent du mondé, n'a-t-il pas essuyélui-même un naufrage, n'a-t-il pas éprouvé mille traverses?J'ai souvent voulu , dit cet Apôtre aux Thessaloniciens, me rendreauprès de vous, mais Satan m'en a empêché. (I Thess.II, 18.) Dieu a permis tous ces obstacles pour faire éclater davantagesa puissance, pour montrer que, malgré tous les empêchementssuscités par le démon, la prédication de sa parolese répandait partout, et faisait sans cesse de nouveaux progrès.Aussi saint Paul rendait-il grâces à Dieu en toute chose,parce qu'il (543) savait que les adversités le rendaient plus agréableà son divin Maître; plus il voyait naître de difficultés,plus il redoublait de zèle. Que le défaut de succèsdans nos pieuses entreprises ne soit donc qu'un motif pour en former denouvelles. Ne disons pas: Pourquoi Dieu a-t-il permis les obstacles? Illes a permis afin de vous fournir une occasion de signaler votre amourpour lui et votre zèle. Plus on aime, plus on est ardent àfaire ce qui plait à l'objet aimé. L'homme paresseux et lâchesuccombe dès le premier effort; l'homme actif et courageux s'animepar les difficultés mêmes; la résistance double sesforces, sa fidélité aux intérêts divins s'enaugmente, il fait tout ce qui dépend de lui, et rend grâcesà Dieu, quel que soit l'événement. Agissons d'aprèsces principes. La résignation et la patience sont un riche et inépuisabletrésor, de fortes et puissantes armes ; l'impatience et les murmuresaugmentent et multiplient nos pertes, loin de les réparer. Vousavez perdu vos biens, rendez grâces au Seigneur; vous avez gagnévotre âme et vous avez acquis de plus abondantes richesses en vousattirant une plus grande affliction de la part de Dieu; si vous vous permettezles murmures et les blasphèmes, vous ne recouvrez pas vos biens,et vous abandonnez votre propre salut, vous sacrifiez votre âme.

Et puisque nous parlons maintenant de blasphèmes, la seule reconnaissance,mes Frères, la seule grâce que je vous demande pour cetteinstruction, c'est de reprendre publiquement les blasphémateurs(1). Quand vous rencontrerez dans la ville un de ces audacieux, et quevous l'entendrez blasphémer insolemment , faites-lui les plus vifsreproches, et même, s'il le faut, faites-lui l'affront de le frappersur la joue; vous ne pouvez employer votre main à une oeuvre plussainte. Que si l'on vous traîne devant le juge comme ayant insultéun citoyen, paraissez hardiment devant le tribunal, et dites pour toutedéfense, que vous avez vengé le Roi suprême dont onblasphémait le saint nom. Eh ! si l'on punit ceux qui traitent avecirrévérence le nom du prince, combien plus ne doit-on paschâtier quiconque se porte au même excès envers le Seigneur?C'est un crime public , c'est une injure commune contre

1 Il fallait que les blasphémateurs se portassent à degrands excès, et que les magistrats fussent bien négligentsà les réprimer, pour que saint Jean Chrysostome, dont lezèle était toujours dirigé parla douceur et par laprudence , se déterminât à donner les avis qui suivent.

laquelle nous devons nous élever tous. Que les Juifs et les Gentilsapprennent que les chrétiens veillent au bon ordre dans la ville,dont ils sont les sauveurs , les protecteurs et les docteurs. Que les hommesinsolents et pervers sachent qu'ils doivent redouter les serviteurs deDieu, afin que, s'ils veulent proférer des blasphèmes, ilssoient plus circonspects et plus timides, ils craignent qu'un chrétienne les entende et ne punisse sur-le-champ leur impiété. Nevous rappelez-vous pas le courage intrépide de saint Jean? n'avez-vouspas lu avec quelle hardiesse il dit publiquement à un prince infracteurdes lois du mariage? Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippevotre frère. (Marc, VI, 18.) Ce n'est ni un prince, ni un magistratque je vous conseille de reprendre; ce n'est pas pour venger le méprisde la sainteté du mariage, ni les outrages faits à un devos semblables, que j'anime votre zèle; non, ce que je vous demandeest moins difficile, je vous exhorte à corriger un de vos égauxqui insulte votre divin Maître. Si je vous commandais de punir lesprinces et les magistrats de leurs prévarications, vous diriez queje perds la raison ; et cependant saint Jean l'a fait, et si saint Jeanl'a fait, un autre peut le faire. Néanmoins, ne vous en prenez qu'àvos égaux, et dussiez-vous périr dans cette .religieuse entreprise,loin de reculer, courez avec joie à cette espèce de martyre.On n'exigeait pas de saint Jean qu'il sacrifiât aux idoles; maisne pouvant garder le silence lorsqu'il voyait de saintes lois outragées,il sacrifia sa tête, et c'est pour cela qu'on- doit le regarder commeun vrai martyr. Combattez comme lui pour la justice jusqu'à la mort,et le Seigneur vous secondera. N'allez point me dire: Que me font les discoursde ce particulier? il n'y a rien de commun entre lui et moi. Le démonest le seul avec lequel nous n'ayons rien de commun; nous avons mille chosescommunes avec tous les hommes. Participant de la même nature, habitantla même terre, nourris des mêmes aliments, nous avons le mêmeMaître, les mêmes lois, les mêmes espérances.Ne disons donc pas que nous n'avons rien de commun avec eux. Ce sont desparoles froides, ou plutôt des paroles criminelles, qui ne peuventvenir que du démon; c'est une pensée cruelle qui ne peutêtre inspirée que par cet esprit impur. Ne nous permettonspas un pareil langage, occupons-nous du salut de nos frères. Jevous promets et je vous affirme (544) que si tous ceux qui m'entendent,qui sont la moindre partie de la ville, mais la plus pieuse, veulent separtager le salut de leur prochain, on verra bientôt la réformede toute la ville d'Antioche. Si un seul homme zélé est capablede ramener tout un peuple, que ne doit-on pas attendre du zèle d'unsi grand nombre de personnes? Oui, si beaucoup de nos frères seperdent, c'est à notre négligence, c'est à notre faiblessequ'il faut s'en prendre. Que dans une querelle violente on voie deux hommesaux mains, on accourt pour les séparer; qu'un animal trop chargétombe, on le relève: et l'on voit tranquillement ses frèrescourir à leur perte ! Un homme succombe sous le poids de sa colère,il tombe dans le blasphème; approchez de lui charitablement, relevez-lepar d'utiles réprimandes, par une rigueur salutaire, employez tourà tour la douceur et la force. Si nous savons nous réglernous-mêmes, et nous occuper du salut d'autrui, nos frèresqui se seront corrigés nous en aimeront davantage, et, ce qui doitêtre pour nous le principal motif, nous jouirons des biens réservésà la vertu courageuse. Puissions-nous les obtenir, ces, biens, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui soient, au Père et à l'Esprit-Saint,la gloire, la force et l'empire, maintenant et toujours, dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE.

1. Que dirai-je, mes frères, et de quoi vous entretiendrai-jedans ces jours de tristesse? ce sont des larmes qu'il faut aujourd'hui,et non des paroles ; des lamentations, et non des discours; il faut adresserdes voeux au Ciel, et non des instructions aux hommes : tant est gravel'attentat dont nous nous sommes rendus coupables! tant le coup affreuxque nous nous sommes porté à nous-mêmes, supérieurà tout remède humain, ne peut être guéri quepar un secours céleste ! Ainsi après avoir tout perdu, Jobétait assis sur un fumier; ses amis étant accourus au bruitde ses malheurs, du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils déchirèrentleurs vêtements , se couvrirent de cendre et poussèrent descris lamentables (Job, II, 12.) Toutes les villes d'alentour devraientaccourir de même vers notre cité, gémir sur l'événementqui nous désole, et partager nos douleurs. Job était alorsassis sur un fumier, aujourd'hui notre ville est comme enveloppéed'un vaste filet. Le démon alors avait exercé sa rage surtous les troupeaux, sur tous les biens de l'homme juste; aujourd'hui ils'est déchaîné contre notre ville entière. C'estDieu qui dans l'une et l'autre circonstance a laissé un libre coursà la malice de cet esprit impur; il voulait donner plus d'éclatà la vertu du juste par la grandeur des épreuves, il veutnous rendre plus sages par l'excès de l'affliction. Qu'il me soitdonc permis de gémir sur nos maux présents ! je me suis tupendant sept jours comme les amis de Job (Job, II, 13), je puis doncenfin rompre le silence, et déplorer les malheurs communs.

Hélas ! quel ennemi jaloux de notre bonheur a porté envieà nos prospérités? D'où est venu le tristechangement dont nous sommes les témoins ? Rien jusqu'alors de plusmajestueux que notre cité; rien de plus déplorable que sa(546) situation actuelle. Ce peuple si doux, si bien réglé;ce peuple, comme un coursier généreux, dressé parun écuyer habile, si docile à la voix et à la mainde ses chefs, est devenu tout à coup rebelle au point de se livrerà des excès inouïs et sans exemple. Je pleure maintenantet je gémis moins sur la rigueur de la peine dont nous sommes menacés,que sur la fureur à laquelle nous nous sommes abandonnéssans réserve. Oui, quand même le Prince ne serait pas animécontre nous, quand il ne serait pas irrité, quand il ne songeraitpas à nous punir, pourrions-nous, dites-moi, supporter la hontede nos emportements criminels? La douleur qui m'accable ne me laisse pasla liberté de vous instruire; je ne puis que gémir et pleurer,à peine ai-je le courage d'ouvrir la bouche et de proférerquelques mots; tant l'excès de l'affliction, comme un frein, enchaînema langue et arrête mes paroles ! Quoi de plus heureux naguèreencore que notre ville ! quoi de plus malheureux aujourd'hui et de plusà plaindre ! Semblables à des abeilles qui bourdonnent autourde leur demeure, on voyait tous les jours une foule d'habitants rempliret parcourir la place publique ; tous nos voisins admiraient cette immensemultitude qui donnait la vie à notre cité. Mais cette citéflorissante est devenue tout à coup déserte ; une frayeurmortelle nous chasse tous et nous éloigne comme la fuméechasse les abeilles. Ce que le prophète Isaïe disait de Jérusalemen déplorant son désastre, ne s'est que trop vérifiéà notre égard : Notre ville est comme un térébinthedépouillé de ses feuilles, et comme un jardin sans eau. (Is.I, 30.) Un jardin qui ne reçoit plus les eaux salutaires qui l'arrosaient,ne montre que des arbres desséchés, sans feuilles et sansfruits; telle est maintenant Antioche : parce qu'elle ne reçoitplus aucun secours d'en-haut, la voilà changée en une vastesolitude , et presque tous ses habitants ont disparu. Notre patrie, quioffrait à tous les yeux un spectacle si beau , n'est plus qu'unobjet affligeant pour la vue. Tous fuient le sol qui les a nourris commeun filet et un piège , tous l'abandonnent comme un gouffre et unabîme, tous s'éloignent comme dans un incendie. Lorsqu'unemaison est embrasée, non-seulement ceux qui l'habitent, mais encoretous les voisins, se retirent avec précipitation, et chacun s'empressede sauver sa personne, Ainsi, maintenant que la colère de l'empereur,comme un incendie fatal, menace de venir bientôt fondre sur nous,chacun s'empresse de se retirer et de sauver ses jours, avant que le feugagnant de proche en proche n'arrive jusqu'à lui.

Nos calamités, quoique trop réelles, ont quelque chosed'étrange et d'incroyable. Sans que l'ennemi nous poursuive, nousfuyons; sans avoir livré de combat, nous abandonnons notre pays,comme si nous étions emmenés en captivité ; sans avoirsoutenu les assauts des barbares, sans avoir vu la face de l'ennemi, nouséprouvons les mêmes maux que les captifs d'un vainqueur superbe.Tous les peuples voisins apprennent maintenant nos disgrâces noscitoyens fugitifs qui sont reçus dans leurs murs , les instruisentdu coup funeste qui vient de nous être porté.

2. Mais le bruit que notre calamité fait dans le monde ne m'affligepas, je n'en rougis pas. Ah ! que toutes les villes voisines apprennentles malheurs de notre cité, afin que, partageant l'affliction decette métropole, elles élèvent de concert leurs voixvers le Souverain des cieux, et que toutes d'un commun accord lui demandentle salut de leur mère commune. Antioche, il n'y a pas longtemps,a été agitée par un tremblement de terre; aujourd'huiles coeurs de ses citoyens sont livrés à de violentes inquiétudes: alors c'étaient les fondements des maisons qui étaientébranlés; aujourd'hui ce sont les âmes des habitantsque secoue une commotion terrible. La mort se présente chaque jourà nos yeux : nous vivons dans de continuelles terreurs; et plusmisérables que des criminels qui attendent dans la prison l'exécutionde leur sentence, nous éprouvons dans toute sa rigueur le supplicedu fratricide Caïn. Le siège que nous essuyons est d'un genretout à fait nouveau, il est bien plus cruel que les siègesordinaires : ceux qui sont investis par l'ennemi, renfermés dansleurs murs, ne sont exclus que des dehors de leur ville. Pour nous, renferméschacun dans l'intérieur de nos maisons, nous n'osons pas mêmenous montrer dans la place publique; et comme des assiégésne peuvent impunément sortir de leurs remparts par la crainte desennemis qui les environnent, de même le plus grand nombre de noscitoyens ne peuvent sortir impunément, ni paraître en public,parce qu'ils redoutent ces hommes qui de tous côtés observentles (547) innocents comme les coupables, les enlèvent du milieude la place, et traînent tout le monde ! sans distinction devantles tribunaux. Aussi les personnes libres sont-elles retenues et commeenchaînées au fond de leurs demeures avec leurs esclaves:Qui a été arrêté aujourd'hui? qui a ététraîné en prison? qui a subi le supplice? demandent-ellessans cesse avec inquiétude, désirant d'apprendre ces nouvelles,dans le plus grand détail, de la bouche de ceux par qui elles peuventêtre instruites sans danger, obligées chaque jour de déplorerles malheurs d'autrui, tremblant pour elles-mêmes, mourant àchaque instant de frayeur, et plus malheureuses que si elles étaientmortes réellement.

Celui qui par hasard se trouve à l'abri de ces craintes et deces alarmes, veut-il se rendre dans la place publique, les tristes objetsqu'il y rencontre le forcent bientôt de rentrer dans sa maison. Unou deux hommes qui, la tête baissée , marchent d'un air morneet taciturne, voilà tout ce qu'il aperçoit dans ce mêmelieu où peu de jours auparavant les citoyens se rassemblaient enfoule comme les flots de la mer. Toute cette multitude est maintenant disparue; et de même qu'une vaste campagne dépouillée du plusgrand nombre de ses arbres, n'offre plus qu'un spectacle aussi déplaisantqu'une tête qui a perdu la plus grande partie de sa chevelure : ainsile sol de notre ville dont la plupart des habitants se sont enfuis, etoù l'on ne voit plus que quelques hommes épars, est devenuun objet pénible à voir et qui répand sur les yeuxdu spectateur comme un nuage de tristesse. La terre que nous habitons,le ciel même, semble avoir changé pour nous de nature, etle soleil ne paraît plus briller de son éclat ordinaire. Nonque les éléments ne soient plus les mêmes, mais nosyeux obscurcis par la douleur ne sont plus disposés de mêmepour recevoir l'éclat des rayons qui les frappent. Ainsi nous voyonss'accomplir ce que disait autrefois un prophète dans ses lamentations: Le soleil se couchera pour eux en plein midi, et le jour sera convertien ténèbres. (Amos, VIII, 9.) Ce n'est pas que l'astre quinous éclaire se cachât, ni que le jour disparût; mais,des hommes plongés dans l’affliction ne pouvaient voir, mêmeen plein midi, la lumière, que la tristesse, comme un nuage épais,dérobait à leurs regards; et telle est notre situation actuelle.De quelque côté que nous tournions les yeux, soit que nousles jetions sur le sol de la ville, sur ses murs, sur ses colonnes; soitque nous les promenions sur les objets d'alentour, nous ne croyons plusvoir qu'une nuit affreuse, une obscurité profonde tant la plus extrêmeconsternation règne et domine partout ! Un morne silence, une solitudepleine d'horreur, ont remplacé l'agréable tumulte d'une multitudeen mouvement ; et comme si tous les citoyens avaient étéensevelis sous terre , ou changés en statues de pierre , toute laville maintenant muette , toutes les langues comme enchaînéespar le malheur qui nous opprime, présentent partout le calme triste,morne et lugubre que laissent après elles les dévastationsd'un ennemi dont le fer et la flamme ont tout ravagé et tout consumé.C'est bien aujourd'hui qu'on peut s'écrier avec le Prophète: Appelez les femmes qui pleurent dans les funérailles; faites venirles plus habiles (1). {Jér. IX, 17.) Que tous les yeux, comme desfontaines, s'ouvrent pour verser des larmes en abondance. Collines, affligez-vous;lamentez-vous, montagnes. Invitons toutes les créatures àprendre part à nos disgrâces. Une ville puissante, la capitalede tout l'Orient, est peut-être à la veille d'être effacéede dessus la terre. Celle qui comptait dans son sein un nombre infini d'enfants,a perdu tout à coup ses enfants, et se voit entièrement délaissée.Eh ! qui pourrait la secourir dans ses maux? Celui que nous avons outragén'a point d'égal en ce monde; c'est l'Empereur élevéau-dessus de tous les hommes, le chef de tous les mortels. Recourons done au Souverain des cieux, et implorons son assistance. Non, si le secoursd'en-haut nous manque, notre malheur est sans remède.

3. J'aurais voulu terminer ici mon discours, car ceux dont l'âmeest oppressée par la douleur, n'aiment pas à s'étendreen longs discours ; comme une nuée épaisse venant àcouvrir la surface du soleil nous dérobe tout son éclat,de même, lorsqu'un nuage de tristesse enveloppe notre âme,il ferme le passage aux paroles, il les étouffe, et les retientau dedans de nous; effet qui s'opère également dans celuiqui écoute et dans celui qui parle. Le même obstacle qui empêcheque la parole ne sorte de la bouche de l'un avec sa facilité ordinaire, fait qu'elle ne peut s'introduire dans le coeur de l'autre avec l'efficacitéqui lui est propre.

1 On louait chez les Hébreux , ainsi que chez les Romains , desfemmes pour pleurer dans les funérailles.

548

Ainsi les Juifs opprimés par un roi cruel, assujettis àdes travaux pénibles, n'avaient pas le courage d'entendre Moïsequi les entretenait souvent de leur délivrance (Exod. VI, 9), parceque la tristesse fermait leurs coeurs et leurs oreilles à tous lesdiscours. J'aurais donc voulu moi-même terminer ici ce que j'avaisà vous dire; mais quand je viens à considérer quele nuage qui par sa nature intercepte quelquefois les rayons du soleil,cède souvent lui-même aux rayons de cet astre, qui le pénètrepeu à peu, le divise, et se découvrant enfin tout entier,se montre à nos regards dans toute sa splendeur : j'espèreque mon discours produira aujourd'hui chez vous le même effet; que,pénétrant vos âmes par une chaleur utile, il s'y arrêteraquelques moments, dissipera le nuage de tristesse qui les obscurcit, etpar des instructions solides leur rendra enfin la paix et la sérénité.Prêtez-moi donc, je vous supplie, quelque attention, ne fermez pasl'oreille à mes paroles, écartez un peu la douleur qui vousaccable. Reprenons notre ancienne habitude, et montrant ici le mêmezèle que nous montrâmes toujours, jetons toutes nos peinesdans le sein de Dieu. Cette confiance en son secours pourra mettre finà nos disgrâces, et s'il voit que nous écoutons attentivementsa parole , que la rigueur des temps ne diminue rien de notre applicationà la méditer, il s'empressera de nous recevoir sous sa protection,il fera succéder le calme à la tempête. Le chrétiena cet avantage sur les infidèles; qu'il supporte courageusementle malheur, et que, soutenu par l'espérance des biens futurs, ilse met au-dessus de tous les maux de cette vie. Appuyé sur la pierreferme, le fidèle ne peut être renversé par les vaguesqui viennent l'assaillir. Oui, à quelque hauteur que s'élèventles flots de la tentation , ils ne peuvent arriver jusqu'aux pieds de celuiqui est placé dans un lieu élevé, à l'abride tous leurs assauts. Ne nous laissons donc pas abattre : le Dieu quinous a créés est plus occupé de notre salut que nous-mêmes;nous ne veillons pas à ce qu'il ne nous arrive aucun mal autantque ce même Dieu qui nous a donné une âme, et avec elletous les avantages dont notre nature est susceptible. Que ces espérancesvous soutiennent, et vous fassent écouter nos instructions avecvotre empressement ordinaire.

Dernièrement je vous entretins assez longtemps sur une matièreimportante: vous me suiviez tous avec la plus grande attention sans rienperdre de ce que je vous disais. Je vous rends grâce de cette ardeurà m'écouter, et je la regarde comme une des récompensesde mes travaux. Mais je vous en demandais encore une autre, vous vous lerappelez, sans doute

et que vous demandais-je? de reprendre publiquement et de punir lesblasphémateurs, de réprimer ces hommes dont les actions etles paroles outragent la Divinité. Ce n'était pas de moi-mêmeque je vous tenais ces discours, c'était Dieu, à qui l'avenirest connu, c'était Dieu lui-même qui offrait ces réflexionsà vos esprits. En effet, si dès lors nous avions puni cesaudacieux coupables, ce que nous voyons maintenant ne serait pas arrivé.Quand nous aurions couru des risques pour nos jours en cherchant àles faire rentrer dans l'ordre, n'aurait-il pas mieux valu essuyer de leurpart des violences qui nous auraient mérité la couronne dumartyre, que de craindre aujourd'hui et de trembler à cause de leursexcès., et d'attendre la mort à chaque instant? La fauten'est l'ouvrage que d'un petit nombre, et la responsabilité en retombesur toute la ville. Nous sommes tous dans la frayeur pour quelques criminels,nous subissons tous la peine de leurs emportements. Si nous avions arrêtéle mal dans le principe , et que nous les eussions obligés de s'éloigner;si du moins nous avions travaillé à les corriger, àguérir des membres malades, nous ne serions pas aujourd'hui en proieà ces mortelles alarmes. Nos citoyens en général,je le sais, sont par eux-mêmes sages et honnêtes : ce sontde misérables étrangers, des gens sans aveu, venus d'autrespays chez nous, hommes perdus, et scélérats déterminés;ce sont eux qui ont commis l'attentat dont nous gémissons. Aussije ne cessais de crier contre les coupables , d'élever la voix pourvous dire : Punissons les excès des blasphémateurs , travaillonsà les corriger s'il est possible, occupons-nous de leur salut quandmême ce soin nous exposerait à la mort. La réformenous procurera de grands avantages. Ne laissons pas outrager le Maîtrede l'univers. Notre négligence à arrêter le désordrepourrait jeter la ville dans quelque affreuse calamité voilàce que je disais, et vous voyez ce qui est arrivé, vous voyez combiennous sommes punis de notre indifférence.

4. Vous avez laissé outrager Dieu , et Dieu a permis qu'on outrageâtle prince. Nous appréhendons tous en ce moment de subir le dernier(549) supplice, terreur qui est la juste punition de notre mollesse. Etait-cedonc à tort et sans motif que je vous avertissais, que j e vousfatiguais, que je vous importunais ? Mes avertissements et mes importunitésn'ont rien produit alors; agissons du moins aujourd'hui, et devenus sagespar le malheur, réprimons les excès des coupables, fermonsla bouche des blasphémateurs; ce sont des sources de mort qu'ilfaut supprimer sans délai. Opérons d'utiles réformes,et nous verrons s'évanouir les maux qui accablent notre ville. L'église,non , l'église n'est pas un théâtre où l'ondoive venir entendre des discours agréables. Il faut sortir d'iciéclairé et touché, il faut emporter de nos assemblées,non une satisfaction frivole, mais des avantages solides. C'est en vainque vous venez nous entendre, si, après avoir goûtéun plaisir passager, vous vous retirez sans recueillir d'ailleurs aucunfruit de nos discours. A quoi me servent vos louanges, vos cris d'admiration,vos applaudissements? Mes paroles justifiées par vos oeuvres, voilàmon éloge : et ce ne sera point quand vous vous bornerez àune admiration stérile, mais quand vous agirez avec ardeur, queje serai satisfait, et que j'aurai lieu de m'applaudir moi-même.Que chacun corrige donc son prochain : Edifiez-vous les uns les autres,dit saint Paul. ( I Thess. V, 11 .) Si nous négligeons ce précepte,les fautes de chaque particulier plongeront toute la ville dans les plushorribles disgrâces. Vous le voyez, quoique nous n'ayons eu aucunepart à l'attentat qui vient d'être commis, nous éprouvonsles mêmes terreurs que les coupables, nous tremblons que le princene nous enveloppe tous dans son juste courroux. Et il ne suffit point,pour nous justifier, de dire : Je n'étais pas présent, jen'ai été ni complice ni participant de la révolte:vous serez puni pour cela même, vous subirez les derniers châtimentsparce que vous n'étiez pas présent, que vous n'avez pas empêchéle désordre, que vous n'avez pas réprimé les séditieux,que vous ne vous êtes pas exposé pour l'honneur du prince.Vous n'avez point participé à la révolte, je vousloue et je vous approuve; mais vous n'en avez point arrêtéles fureurs, et en cela vous méritez des reproches. On nous ferales mêmes réponses par rapport à Dieu, si nous voyonsd'un oeil indifférent les outrages faits à sa Majestédivine. Le serviteur qui avait enfoui son talent (Matth. XXV, 24), ne futpas jugé pour des fautes personnelles, puisqu'il avait rendu toutson dépôt; il fut jugé pour ne l'avoir point fait valoir,pour ne l'avoir point déposé à la banque : c'est-à-dire,c'est pour n'avoir point instruit son prochain, pour ne l'avoir point averti,repris, conseillé, pour n'avoir point corrigé les méchantsdans le crime, c'est pour cela qu'il a été condamnésans miséricorde aux plus cruels supplices. J'espère qu'àprésent du moins vous aurez le courage de reprendre les blasphémateurs,et que vous ne souffrirez plus que Dieu soit outragé. Vous n'avezpas même besoin qu'on vous exhorte, et les tristes événementsdont nous avons été les témoins, ne sont que troppropres à persuader aux plus insensibles de s'occuper à l'avenirde leur propre salut.

Mais il est temps d'alimenter vos âmes de la nourriture ordinaire,de la nourriture sacrée que nous fournissent les Epîtres desaint Paul. Nous allons vous servir pour mets spirituel les paroles saintesdont vous avez entendu la lecture. Quel est donc le passage qui nous aété lu aujourd'hui? Avertissez, dit l'Apôtre, les richesde ce siècle de ne pas se livrer à l'orgueil. (I Tim. VI,17.) Quand il dit les riches de ce siècle, il veut faire entendrequ'il est d'autres riches, les riches du siècle futur, tels queLazare, qui était pauvre dans cette vie, et qui est riche dans l'autre;qui possède pour toujours, non de l'or, de l'argent, ni toutes cesmatières que le temps corrompt et détruit, mais ces biensineffables que l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et quel'esprit de l'homme ne peut comprendre (I Cor. II, 9); car la vraie richesse,la véritable opulence, consiste à jouir de ces biens quine peuvent recevoir ni altération, ni changement. Ce n'étaitpas ainsi qu'était riche, ce riche superbe et cruel qui dédaignaitLazare ; dans ce sens il était le plus pauvre des mortels; aussilorsque plongé dans les enfers il ne demandait qu'une goutte d'eau,il ne put l'obtenir, tant l'indigence où il se vit alors étaitextrême ! L'Apôtre a donc appelé ces sortes de riches,les riches de ce siècle, parce que leurs richesses s'évanouissentavec la vie présente. Non, elles ne vont pas au delà de cettevie, elles ne les accompagnent pas lorsqu'ils en sortent ; souvent mêmeelles les abandonnent avant ce dernier voyage ; et c'est ce que veut direle même Apôtre quand il ajoute : Et de ne pas compter sur l'incertitudedes richesses. (I Tim. VI, 17.) Rien, sans doute, rien d'aussi peu sûrque les (550) richesses. L'argent, je l'ai dit plus d'une fois, et je necesserai de le répéter, l'argent est un esclave fugitif,ingrat et perfide ; quand on le chargerait de mille liens, il emporte sesliens et s'enfuit. En vain ceux qui le possèdent doublent-ils lesportes et les serrures pour l'enfermer, vainement ils apposent des gardespour empêcher qu'on ne l'enlève, il séduit ses gardesmêmes, et, les entraînant comme sa chaîne, il s'enfuitavec eux, en sorte qu'on ne gagne rien à le faire garder. Quoi demoins sûr que les richesses ? je le répète. Quoi deplus malheureux que ces hommes qui prennent tant de peines et de soinspour augmenter une possession aussi passagère et aussi peu solide,sans écouter ce que dit le Prophète: Malheur à ceuxqui s'appuient sur leurs forces, et qui se glorifient de la multitude deleurs richesses! (Ps. XLVIII, 7.) Pourquoi malheur au riche ? Il amasse,dit le même David, et il ignore pour qui il amasse. (Ps. XXXVIII,17.) Le travail est certain, la jouissance incertaine. Souvent vous travaillezet vous vous fatiguez pour vos ennemis. Souvent après votre mort,votre héritage passe à ceux qui vous ont fait et qui ontcherché à vous faire le plus de mal, à vous donc lescrimes qu'il a coûtés, à d'autres la jouissance qu'ilpeut procurer.

5. Mais il est à propos d'examiner pourquoi l'Apôtre nedit pas : Avertissez les riches de ce siècle de ne point s'enrichir,avertissez-les de se réduire à la pauvreté, avertissez-lesde se dépouiller de leurs biens; mais : Avertissez-les de ne pointse livrer à l'orgueil. C'est qu'il était convaincu que làsource et le principe de l'attachement aux richesses, c'est l'orgueil,et que si l'on savait se modérer, on ne se donnerait point tantde peine pour augmenter sa fortune; car, je vous le demande, pourquoi leriche se fait-il accompagner de tant d'esclaves, de tant de parasites,de tant de flatteurs? pourquoi enfin tout ce faste dont il s'environne? Ce n'est que par orgueil et non pour le besoin, c'est afin de donneraux autres hommes une plus magnifique idée de lui-même. Lemême apôtre savait encore que les richesses ne sont pas défendues,si l'on s'en sert uniquement pour le besoin. Ce n'est pas le vin qui estun mal, c'est l'ivresse; de même ce n'est pas la richesse qui estun mal, mais la cupidité et l'avarice. Ne confondons pas le richeavec l'avare. L'avare n'est pas riche l'avare est toujours dévoréde désirs ; or, celui qui désire toujours ne sera jamaisdans l'abondance. L'avare est le gardien, non le possesseur de ses richesses;il en est l'esclave, non le maître. Il donnerait plutôt deson sang que de l'or qu'il a enfoui; cet or est pour lui un dépôtqu'il retient et qu'il garde avec autant d'attention que si on lui défendaitd'y toucher. Il use aussi peu de ses possessions que si elles lui étaientétrangères; et elles lui sont vraiment étrangères; car des biens dont il ne pourrait se résoudre à faire partaux autres, dont il ne voudrait pas soulager les besoins de l'indigence,de quelque punition qu'on menaçât son avarice, peut-on direque ses biens lui appartiennent ? peut-on dire qu'il ait la possessiond'une fortune dont il n'a pas même la libre jouissance ? J'ajouteque saint Paul n'est pas dans l'usage de donner à tous les mêmespréceptes, mais qu'il condescend à la faiblesse de ceux quil'écoutent, comme a fait Jésus-Christ. Ce divin Maîtrene dit pas tout d'abord au riche qui vient le trouver pour l'interrogersur la vie éternelle : Allez, vendez tous vos biens; mais avantd'émettre ce conseil, il lui donne d'autres préceptes. Etlorsque ce même riche, l'interrogeant de nouveau, lui demande cequ'il lui reste à faire, il ne lui dit pas absolument Vendez tousvos biens, mais : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce quevous possédez. (Matth. XIX, 21.) J'abandonne à votre choixcette démarche, je vous en laisse le maître, je , ne vousen fais pas un précepte absolu. De même saint Paul ne parlepas aux riches de pauvreté, mais d'humilité, pour se prêterà la faiblesse de ses auditeurs, et parce qu'il savait que la modérationles ferait bientôt renoncer à l'orgueil et à l'empressementde s'enrichir. Après les avoir avertis de ne pas se livrer àl'orgueil, il leur montre le moyen d'éviter cette passion ; et quelest ce moyen ? c'est de leur faire connaître la nature des richesses,de leur apprendre combien elles sont incertaines et peu sûres. Aussi, au premier précepte en ajoute-t-il un second : Et de ne pas comptersur l'incertitude des richesses.

Celui-là est riche, non qui possède beaucoup, mais quidonne beaucoup. Abraham était riche, il n'était pas avare.Il n'enviait pas la maison et les biens de son prochain; mais il se plaçaitcomme en sentinelle pour examiner s'il ne passerait pas quelque étrangerou quelque pauvre, afin de soulager un indigent ou d'accueillir un voyageur.Il n'habitait point (551) sous des lambris dorés, mais dans unetente dressée au pied d'un chêne, dont le feuillage le mettaità l'abri , et cette demeure simple était plus noble, plusauguste, plus distinguée que les palais des rois. Quel est le roiqui ait reçu des anges dans son palais? Abraham a reçu desesprits célestes dans une tente rustique, dans une habitation faiteà la hâte : glorieux privilège dont il a étéredevable, non à l'éclat de son domicile, mais aux vertusqui décoraient son âme, et aux richesses précieusesrenfermées au dedans de lui-même. A l'exemple de ce patriarche,répandons nos biens dans le sein des pauvres, décorons nosâmes plutôt que nos maisons. Eh ! n'est-il pas honteux de couvrirnos murs de marbres inutiles, et de laisser Jésus-Christ mêmemarcher nu? A quoi vous servent, dites-moi, vos demeures magnifiques? vousne les emportez pas avec vous ; votre âme seule fera le voyage. Dans le péril qui nous presse maintenant , que nos édificessuperbes nous garantissent et nous mettent à l'abri ! non, ils nele pourraient pas. Vous m'êtes témoins de ce que je dis, vousqui abandonnez vos maisons pour vous retirer dans les déserts, vousqui redoutez vos propres demeurés comme des filets et des pièges.Que nos richesses viennent maintenant à notre secours, mais ellessont inutiles dans les circonstances fâcheuses où nous noustrouvons. Or, si pour fléchir le courroux d'un mortel, elles ontsi peu de pouvoir, à plus forte raison n'en auront-elles aucun devantle tribunal incorruptible du souverain Juge. Si lorsqu'un homme est irrité,l'or ne nous sert de rien, à quoi nous servira-t-il, et quelle serasa vertu pour apaiser la colère d'un Dieu qui n'a aucun besoin denos richesses? Bâtissons-nous des maisons pour nous procurer desasiles, et non pour satisfaire notre vanité. Ce qui excèdele nécessaire est superflu, et par conséquent incommode.Vous prenez une chaussure trop large; elle vous embarrasse et vous empêchede marcher; ainsi une maison trop vaste vous empêche d'avancer versle ciel. Voulez-vous vous construire de grandes et magnifiques demeures,je ne m'y oppose pas; mais que ce ne soit point sur la terre. Construisez-vousdans le ciel des tentes où vous puissiez recevoir vos frères,des tentes inaltérables et indestructibles.

D'où vient cette fureur à poursuivre des biens fugitifset terrestres? Rien de si perfide que les richesses. Elles sont aujourd'huiavec vous, demain elles seront contre vous; elles provoquent de tous côtésl'envie; ce sont des ennemis domestiques, des compagnons dangereux. Vousm'êtes témoins que je dis vrai, vous qui enfouissez et quicachez avec tant d'inquiétude votre or et votre argent, cet or etcet argent qui vous exposent maintenant aux plus affreux périls.Les pauvres, vous le voyez, sont exempts de soucis et libres d'inquiétude,tandis que les riches éprouvent mille embarras, et vont cherchantde toute part en quel lieu ils pourront enfouir leur or, à quellesmains ils pourront le confier. Eh ! pourquoi, riches du siècle,pourquoi chercher de malheureux mortels comme vous? Jésus-Christest prêt à recevoir votre or et à vous garder ce dépôt.Que dis-je, il est prêt à le garder? il le fera profiter même,il vous le rendra avec usure sans que personne puisse l'enlever de sesmains. Et il ne se contente pas de garder vos richesses, il vous paie d'avoirbien voulu les lui confier, en vous mettant à l'abri des dangersauxquels elles vous exposent. Les hommes qui reçoivent nos dépôtsexigent notre reconnaissance pour le soin qu'ils prennent de les garder. Jésus-Christ, au contraire, loin d'exiger de vous aucun retour,est reconnaissant lui-même d'avoir reçu vos dépôts,et ne vous demande aucune récompense pour garder vos richesses.

6. Serions-nous donc excusables, si, négligeant de nous adresserà Celui qui peut garder nos trésors, qui même nousest obligé des soins qu'il se donne, qui paie notre confiance ennous comblant des plus grandes faveurs, de faveurs ineffables; si, dis-je,négligeant de nous adresser à Jésus-Christ, nous remettionsces mêmes trésors à des hommes faibles, qui veulentqu'on leur ait obligation, et qui ne rendent jamais que le dépôttel qu'ils l'ont reçu ?

Vous êtes étranger et voyageur ici-bas, votre patrie estdans le ciel : transportez-y tous vos biens, afin de jouir dès cemonde de la récompense qui vous est réservée dansl'autre. Celui qui, soutenu par de grandes espérances, étendses vues dans l'avenir, goûte dès cette vie les douceurs duroyaume céleste. Rien de plus propre à guérir votreâme et à la perfectionner, que de vivre dans l'espoir desbiens futurs, et de transporter dans le ciel vos richesses pour vous occuperavec toute l'attention convenable de la partie la plus précieusede (552) vous-même. Ceux qui s'appliquent uniquement à embellirleur maison terrestre, brillants et magnifiques au dehors, négligentleur âme, et la laissent dans un état d'abandon quij défigurela beauté de ses traits. Mais si, peu attentifs à l'éclatextérieur d'un vain faste, ils emploient tous leurs soins àorner leur intérieur, à décorer la partie d'eux-mêmesla plus noble, elle deviendra dès lors une habitation digne de Jésus-Christ: or, quoi de plus heureux que d'avoir Jésus-Christ même pourhôte? Voulez-vous vous enrichir, ayez Dieu pour ami, et vous serezle plus riche des hommes. Voulez-vous vous enrichir, ne vous laissez pasdominer par l'orgueil. La modestie est utile, non-seulement pour la viefuture, mais dans la vie présente. Rien de si exposé àl'envie qu'un homme riche; et si l'arrogance se joint à ses richesses,il se trouve alors placé sur un double précipice, et touslui déclarent une guerre cruelle. Mais si vous savez vous modérer, votre humilité arrête les fureurs de l'envie, et vous n'enpossédez que plus sûrement tous vos biens. Car tel est lecaractère de la vertu, qu'elle nous procure dès ce mondeune récompense solide.

Ne vous enorgueillissez donc pas des richesses, ni d'aucun autre avantageterrestre. Si celui qui est fier de ses avantages spirituels, se perd lui-même,combien plusse perdra celui qu'une prospérité temporellerend vain et superbe ! Pensons à la faiblesse de notre nature, rappelons-nousla multitude de nos fautes sachons qui nous sommes et nous aurons un motifsuffisant pour nous humilier. Ne me dites pas : J'ai des trésorsen réserve pour tant et tant d'années, j'ai des milliersde talents d'or, mes revenus augmentent tous les jours. Tout ce que vouspourrez me dire je le considère comme rien. Souvent toute cettefortune est enlevée de votre maison en une heure, en un moment,avec la même promptitude qu'un vent impétueux dissipe unepoussière légère. Toute la vie est pleine de pareilsexemples, les Ecritures sont remplies de ces leçons. Aujourd'huiriche , demain pauvre. Aussi n'écoute .je qu'avec pitié cesclauses des testaments : Qu'un tel ait la propriété de mesterres ou de ma maison, et un autre la jouissance. Nous n'avons tous quela jouissance des richesses, personne n'en a la propriété.Quand elles nous resteraient pendant toute notre vie, qu'elles ne seraientsujettes à aucunes vicissitudes, ne faudrait-il pas toujours àla mort les céder à d'autres malgré nous, et passerdans un autre monde, dépouillés de la propriétéde ces biens dont nous n'aurons fait que jouir quelques instants. D'oùil résulte que le seul moyen d'avoir la propriétédes richesses, c'est d'en mépriser la jouissance, d'en dédaignerla possession. Celui qui, nullement attaché à ses biens,les jette dans lé sein des pauvres, en fait un usage utile; ilsl'accompagnent au sortir de cette vie, et loin d'en perdre la propriétéà la mort, c'est alors au contraire qu'il les retrouve avec desintérêts immenses, lorsqu'au jour du jugement il a le plusbesoin de leur secours, lorsqu'on nous redemande à tous le comptede nos actions. Si donc un riche veut avoir et la jouissance et la propriété.de ses biens, qu'il s'en détache ici-bas : sinon, ils se séparerontde lui dans les derniers moments; souvent même, après l'avoirexposé à mille périls, après lui avoir causémille maux, ils l'abandonneront avant cette heure fatale, et il aura ladouleur, non-seulement d'éprouver un changement soudain, mais encorede gémir sous le fardeau d'une indigence à laquelle il n'étaitpoint préparé.

Il n'en est pas de même du pauvre, parce que ce n'est pas dansdes matières inanimées, dans l'or et l'argent, qu'il metsa confiance, mais en Dieu seul qui pourvoit abondamment à tousnos besoins. (I Tim. VI, 17.) Aussi sa condition est-elle plus assuréeque celle du riche , dont la fortune est exposée à de fréquentset cruels revers. Quand je dis que le Seigneur pourvoit abondamment àtous nos besoins, voici ma pensée. Il distribue à tous leshommes d'une main libérale des avantages beaucoup plus essentielsque les richesses, tels que l'air, l'eau, le feu, le soleil et autres biensde cette nature. Non, on ne peut dire que le pauvre ait une moindre jouissanceque le riche des rayons qui nous éclairent ou de l'air que nousrespirons ; ils en jouissent également l'un et l'autre. Pourquoidonc Dieu a-t-il rendu communs les biens les plus importants, les plusessentiels, les plus nécessaires à la conservation de notreêtre, et qu'il n'a pas rendu communes les richesses qui sont moinsimportantes et moins précieuses? pourquoi ! c'est afin de mettrenotre vie en sûreté, et de nous fournir des occasions de signalernotre vertu. En effet, si les avantages les plus nécessaires n'étaientpas communs, peut-être les (553) riches, n'écoutant qu'uneinjuste cupidité, auraient-ils voulu étouffer les pauvres;car s'ils cherchent à se saisir de tout l'or qui existe, àplus forte raison auraient-ils prétendu jouir seuls de biens plusprécieux que l'or. D'un autre côté, si les richessesétaient communes, et que tous les hommes pussent les posséderégalement, on n'aurait pas eu d'occasion d'exercer l'aumôneet de signaler sa charité.

7. Afin donc de mettre en sûreté nos jours, Dieu a vouluque les éléments, conservateurs de notre vie, fussent communs;mais il n'a pas voulu que les richesses fussent communes, afin que nouspuissions mériter des louanges et des couronnes, afin qu'aussi ennemisde la cupidité qu'amis de la justice, nous partagions nos trésorsavec les indigents, et qu'ainsi nous ayons un moyen de réparer etd'expier nos fautes. Dieu vous a fait riche, pourquoi vous faites-vouspauvre ? Dieu vous a fait riche pour soulager les indigents, et pour rachetervos péchés par vos libéralités envers vos frères.Il vous a donné des biens, non afin que, renfermés dans descoffres, ils ne servent qu'à votre perte, mais pour que, distribuéspar d'utiles largesses, ils puissent contribuer à votre salut. Ilen a rendu la possession incertaine et passagère, afin d'éteindrel'ardeur de votre amour pour ces avantages périssables. Car si lesriches, malgré la fragilité de leurs richesses, malgréles dangers auxquels elles les exposent, sont toujours enflammésde passion pour elles, que n'auraient-ils donc pas fait si la possessionen eût été stable et permanente? qui de leurs semblablesauraient-ils épargné ? quelles veuves, quels orphelins ,quels pauvres auraient-ils ménagés?

Ainsi ne regardons pas les richesses comme un grand avantage : ce n'estpas un grand avantage d'être possesseur de grands biens, mais deposséder la crainte de Dieu et l'amour de sa loi. Aujourd'hui, parexemple, un homme juste qui aurait une parfaite confiance en Dieu, fût-ille plus pauvre des mortels, pourrait se mettre à l'abri des mauxprésents. Il lui suffirait de lever les mains au ciel, d'implorerle secours d'en-haut; et l'orage suspendu sur sa tête serait àl'instant dissipé : tandis que les plus riches dépôtsd'or sont plus inutiles que la boue pour nous garantir des malheurs quinous menacent. Et ce n'est pas seulement dans notre situation actuelle,mais dans une maladie, aux approches de la mort, et dans toute autre disgrâce,que l'on reconnaîtra combien les richesses sont impuissantes parelles-mêmes, combien elles sont peu propres à nous consolerdans les adversités qui peuvent nous survenir.

Si l'opulence pouvait avoir quelque avantage sur la pauvreté,ce serait par rapport aux délices qu'elle peut goûter sanscesse, et aux plaisirs de la table dont elle se rassasie à son aise.Mais c'est à la table des pauvres que l'on goûte les vraiesdélices; le pauvre jouit tous les jours d'une plus grande voluptéque nos riches sensuels. Et ne soyez pas surpris de ce discours, ne leprenez pas pour un paradoxe; c'est une vérité certaine dontje vais vous convaincre d'une manière sensible. Vous savez, sansdoute, et vous convenez tous, que ce n'est point la nature des aliments,mais la disposition de ceux qui les prennent, qui fait l'agrémentdes repas. Je m'explique. Celui qui se présente à une tableavec la faim, goûtera une nourriture simple avec plus de satisfactionque les mets les plus délicats, les mets apprêtés parla main la plus habile; au lieu que celui qui, ainsi que le riche, n'attendpas le besoin, et que la faim ne conduit pas à la table, ne trouveraaucun goût aux mets les plus exquis, parce que son appétitn'est pas excité. Ici, mes frères, j'en appelle àvotre propre expérience et au témoignage de l'Ecriture. Voicien quels termes elle s'exprime : L'âme rassasiée dédaignele rayon de miel; l'âme pressée de la faim trouve de la douceurdans ce qui est amer. (Prov. XXVII, 7.) Quoi de plus doux cependant quele miel? mais il n'est pas agréable pour celui qui n'éprouvepas la faim. Quoi de plus rebutant que l'amertume? mais l'amertume a desdouceurs pour celui qui manque du nécessaire. Or, il est évidentque le pauvre apporte à ses repas le besoin et la faim, et que leriche n'attend ni l'un ni l'autre; d'où il arrive que celui-ci negoûte jamais un plaisir pur et réel.

Ce que nous venons de dire de la faim avant le repas , qu'elle faittout l'agrément des mets, peut s'appliquer de même àla soif; et il n'est pas moins vrai que la soif rend agréable lebreuvage le plus simple, qu'elle fait boire l'eau même avec délices.C'est ce que le Prophète a voulu faire entendre par ces paroles: Il les a rassasiés du miel tiré du rocher. (Ps. LXXX, 17.)Toutefois nous ne lisons nulle part (554) dans l'Ecriture que Moïseait tiré le miel des rochers, mais nous voyons partout qu'il ena fait jaillir des fontaines d'eau claire et limpide. Que veut donc direl'Ecriture, qui ne peut mentir ? Comme les Israélites , altérés.et fatigués par le besoin , rencontrèrent tout à coupdes eaux fraîches, le Prophète , voulant exprimer le plaisirqu'ils éprouvèrent alors, donne le nom de miel à l'eau: non que l'eau eût changé de nature, mais la dispositionde ceux qui buvaient lui donnait une douceur que n'a pas le miel même.Vous comprenez comment la soif peut rendre toute boisson agréable.Aussi voit-on souvent que le pauvre, fatigué, épuisé,tourmenté par une soif ardente, boit avec délices une eaufraîche et pure : tandis que le riche superbe, en buvant les vinsles plus exquis, des vins parfumés de l'odeur des roses, est bienloin d'éprouver la même satisfaction.

8. On peut raisonner de même par rapport au sommeil. C'est moinsle duvet délicat, c'est moins un lit superbe où brillentl'or et l'argent, c'est moins le silence qui règne dans toute lamaison, c'est moins tous ces avantages et d'autres semblables, qui procurentun sommeil doux et tranquille, que le travail, la fatigue, et l'usage dene chercher le repos que lorsqu'on éprouve le besoin de dormir,lorsque les yeux appesantis se ferment d'eux-mêmes. L'Ecriture s'accordeencore ici avec l'expérience pour confirmer ce que nous disons.Salomon, nourri dans les délices, voulant exprimer cette vérité,disait : L'esclave goûte les douceurs du sommeil, soit qu'il prennepeu ou beaucoup de nourriture. (Eccl. V, 2.) Pourquoi a-t-il ajoutéces mots : soit qu'il prenne peu ou beaucoup de nourriture? La faim etl'intempérance causent également l'insomnie; l'une, parcequ'elle dessèche les poumons, et qu'endurcissant les paupières,elle ne permet pas même aux yeux de se fermer;. l'autre, parce qu'ellegêne et arrête la respiration, et qu'elle fait éprouverdes douleurs cruelles. Mais tel est le privilège du travail, quel'un ou l'autre de ces deux inconvénients n'empêche pas l'esclavede dormir. Après s'être tourmenté tout le jour pourservir ses maîtres, sans avoir pu respirer un instant, épuisé,harassé, il trouve à la fin de la journée le plaisirdu sommeil comme la juste récompense de ses fatigues. Et c'est uneffet de la bonté de Dieu que le plaisir ne s'achète pasau prix de l'or, mais qu'il soit le fruit d'un genre de vie dur et péniblesuivi par système ou par nécessité. Quelle différenceentre le riche et le pauvre ! Le riche, couché sur le duvet, veillesouvent toute la nuit, et, malgré tous ses soins pour dormir tranquillement,il ne peut jouir de cette satisfaction. Le pauvre, après avoir travaillétout le jour, laisse tomber ses membres fatigués, et avant de lesavoir étendus, goûte déjà un sommeil paisibleet profond, digne et légitime salaire de son labeur et de ses peines.

Puis donc que le pauvre dort, boit et mange avec plus de plaisir quele riche, les richesses mériteraient-elles encore d'être recherchéesavec tant d'ardeur, lorsqu'elles sont privées du seul avantage qu'ellesparaissent avoir sur la pauvreté? Aussi Dieu, dès le commencement,a-t-il condamné l'homme au travail, moins pour le châtieret le punir que pour l'instruire et le corriger: lorsqu'Adam coulait desjours tranquilles , exempts de peine, il s'est vu chassé du Paradisterrestre; lorsque Paul menait une vie dure et laborieuse, et que, commeil le dit lui-même, il travaillait jour et nuit, sans repos et sansrelâche, il s'est vu transporté au troisième ciel.Ne nous plaignons donc point de la peine et du travail, puisque mêmeavant de nous obtenir le royaume céleste, ils nous procurent ici-basla plus grande récompense, je veux dire un plaisir pur, prix dece qu'ils nous ont coûté; et non-seulement un plaisir pur,mais, ce qui est bien plus essentiel, une santé inaltérable.Le riche est assailli d'une foule de maladies fâcheuses: le pauvreest dispensé de recourir à l'art du médecin; ou, s'iltombe quelquefois malade, il se rétablit bientôt, parce qu'ilpossède un corps robuste, et qu'il se trouve éloignéde tout ce qui peut l'amollir.

La pauvreté est un avantage important pour qui la supporte aveccourage; c'est un trésor qu'on ne saurait nous ravir, un soutienqui ne nous manquera jamais, une possession qui ne peut nous nuire, unasile à l'abri de toutes les attaques. Mais le pauvre, dira-t-on,est plus exposé aux injustices. — Oui, mais le riche a plus d'ennemisà craindre. Le pauvre est méprisé et outragé;mais le riche est envié. Le pauvre est moins facile à vaincreque le riche, qui donne mille avantages , mille prises au démoncomme à ses ennemis, et que ses possessions immenses rendent esclavede tout ce qui l'entoure. Comme il a besoin d'une infinité de (555)personnes, il est obligé de flatter une infinité de personnes,de leur faire la cour avec bassesse. Le pauvre, s'il sait être sage,est invincible, et le démon même ne peut triompher de lui.Job était fort, avant de tomber dans la pauvreté; mais, aprèsavoir perdu tousses biens, il acquit de nouvelles forces, et remporta surle démon une victoire éclatante.

J'ajoute que le pauvre, avec de la sagesse, est même àl'abri de l'injure, et ce que je disais du plaisir de la table, qu'il résultemoins de la délicatesse des aliments que de la disposition de ceuxqui les prennent, je le dis aussi de l'injure qui dépend moins del'intention de ceux qui la font que de la disposition de ceux qui la souffrent.Je m'explique. On vous accable de paroles injurieuses: si vous méprisezces paroles, si vous ne les écoutez pas même, si vous vousmettez au-dessus des traits qu'on vous lance, vous n'avez pas étéinjurié. Et comme avec un corps d'airain nous ne pourrions êtreblessés, quand on lancerait sur nous des traits de toute part (car ce n'est pas tant la main d'où partent les traits qui fait lesblessures que la nature des corps qui en sont le but) : de même icice n'est pas la fureur de ceux qui outragent, mais la faiblesse de ceuxqui sont outragés, qui constitue l'injure et l'affront. La vraiesagesse nous met à l'abri des outrages et des insultes. On vousa outragé de paroles, mais vous n'y avez fait aucune attention,vous n'y avez été nullement sensible ; vous n'avez donc pasété outragé; vous avez porté un coup, vousn'en avez pas reçu. En effet, lorsque l'auteur d'un outrage voitque le trait injurieux n'est pas parvenu à celui qu'il avait desseinde mortifier, c'est lui seul alors qui éprouve une peine réelle,et le silence de ceux qu'il attaque fait retourner contre lui-mêmele coup qu'il voulait porter à d'autres.

9. Réglons-nous donc en tout par la sagesse, et la pauvreté,loin de nous causer aucun préjudice, nous procurera les plus grandsavantages, elle nous comblera de biens et de gloire. Je vous le demande:Qu'y avait-il de plus pauvre qu'Elie? mais il l'emportait sur tous lesriches par cela même qu'il était pauvre, et que les vertusdont son âme était enrichie lui avaient fait embrasser parchoix la pauvreté. Ce grand prophète regardait toutes lesrichesses de ce monde comme au-dessous de lui, comme peu dignes de la noblessede sa nature et de la grandeur de son âme. S'il n'eût pas étédans ces principes, il ne se serait pas réduit à un seulmanteau; mais comme il ne faisait aucun cas de tous les avantages frivolesde ce siècle, comme tous les monceaux d'or n'étaient àses yeux que des amas de boue, il se contentait du plus simple vêtement.Aussi le roi d'Israël recourait-il à ce pauvre; et celui quipossédait une immense quantité d'or était jaloux deconverser avec celui qui ne possédait qu'un manteau; tant ce manteauétait plus éclatant que la pourpre des rois, tant la cavernedu juste était plus magnifique que les palais des princes ! Aussi,lorsqu'il fut transporté dans le ciel, le Prophète ne laissa-t-ilà son disciple que son manteau. Avec ce manteau, lui dit-il, j'aicombattu le prince des démons; prenez-le, et couvrez-vous-en commed'une armure: car la pauvreté est une arme puissante, un refugeassuré, une tour inébranlable. Elisée reçutle manteau comme un riche héritage; et c'était en effet unriche héritage, plus précieux que tous les trésorsensemble. Elie dès lors exista, pour ainsi dire, doublement: ilétait à la fois dans le ciel et sur la terre.

Je sais que vous enviez le bonheur du juste Elisée, et que vousvoudriez jouir de l'avantage dont il a hérité de son maître.Mais est-il difficile de prouver que nous tous qui participons aux mystères(1) nous avons reçu de Jésus-Christ un bien infiniment plusestimable ? Elie a laissé son manteau à son disciple; leFils de Dieu, en montant au ciel, nous a laissé sa propre chair.Elie s'est dépouillé; Jésus-Christ a emportéavec lui ce qu'il nous laissait (2). Ainsi ne perdons pas courage, ne nouslamentons pas, ne craignons pas le malheur des ,temps; le Dieu qui, aprèsêtre mort sur la croix pour nous tous, a bien voulu encore nous communiquersa chair et son sang; que ne fera-t-il pas aujourd'hui pour notre salut?Animés par ces espérances , invoquons-le sans cesse, adressons-luinos prières, ne négligeons rien pour nous maintenir par lasuite dans la vertu, afin de pouvoir éviter les dangers présentset mériter les biens futurs. Puissions-nous les obtenir, ces biensineffables, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui toute gloire soit rendue au Père et à l'Esprit-Saintdans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1 C'est-à-dire à la communion eucharistique.

2 C'est-à-dire son corps, son sang, son âme et sa divinité

TROISIÈME HOMÉLIE.

1. Quand je vois inoccupé ce siège du pontife, quand mesregards n'y aperçoivent plus le pasteur de nos âmes, je pleureet je me réjouis en même temps. Je pleure l'absence d'un père,et je me réjouis d'un voyage entrepris pour nous sauver et pourarracher à la colère de l'empereur un peuple si nombreux.Ce départ, c'est pour vous un honneur, pour le Pontife une glorieusecouronne. Oui, c'est un honneur pour vous d'avoir un si bon père;oui, il se couvre lui-même de gloire en se montrant si plein de bienveillanceenvers ses enfants , et en confirmant par ses oeuvres cette parole de Jésus-Christ: Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Cette parole, il l'a entendue,et il court donner sa vie pour nous tous. Tant de motifs pourtant le retenaientet le contraignaient, pour ainsi dire, de rester à Antioche! C'étaitd'abord son grand âge, une vieillesse si avancée; c'étaientensuite ses infirmités, la rigueur de la saison, l'approche d'unefête qui semblait exiger sa prébence, enfin l'étatdésespéré de son unique sueur presque mourante. Maisrien n'a pu l'arrêter, ni la parenté, ni la vieillesse, nila rigueur de la saison, ni les difficultés du voyage. Il ne songequ'à ses enfants, il veut les sauver, il brise toute entrave, etce vieillard s'élance comme un jeune homme, et son ardeur lui donne,pour ainsi dire, des ailes. Si le Christ, disait-il, s'est livrélui-même pour nous, qui pourrait nous pardonner de ne point toutentreprendre , de ne. point tout souffrir pour sauver ce peuple qui nousest confié? Le patriarche Jacob, disait-il encore, chargéde garder des troupeaux, des brebis privées de raison, obligéde rendre compte à un homme, passait des nuits sans dormir, supportaitle chaud, le froid, toutes les intempéries des saisons, pour n'enpoint perdre une seule; et nous qui devons rendre compte à Dieului-même, nous ne secouerions pas l'indolence et l'hésitation,quand il s'agit de venir en aide à notre troupeau ! Plus ce troupeaul'emporte sur celui de Jacob, plus les hommes l'emportent sur les animaux,plus le Seigneur est (557) au-dessus de l'homme, plus aussi devons-nousmontrer d'empressement et d'ardeur.

Le Pontife le sent bien, il s'agit non d'une ville seulement, mais del'Orient tout entier. Notre ville, en effet, est la reine et la mèrede toutes les autres villes de ces contrées; et c'est pourquoi ils'est exposé à tant de dangers, sans qu'aucun obstacle aitpu le retenir. Aussi, j'en ai la confiance, son espoir ne sera point déçu.Non, tant de zèle, tant de sollicitude ne peuvent échapperaux regards du Seigneur, qui ne permettra pas que son serviteur reviennesans avoir réussi. Je le sais aussi, la seule présence dusaint Pontife, son seul regard fixé sur le pieux empereur désarmerasa colère. Non-seulement les paroles des saints, mais encore lestraits de leur visage exhalent une grâce toute céleste. NotrePère est plein de sagesse, et de plus il est versé dans laconnaissance des saintes lettres. Il dira donc à l'empereur ce queMoïse disait à Dieu. Pardonnez-leur ce péché;si vous ne leur pardonnez, faites-moi mourir avec eux. (Exod. XXXII, 31,32.) II saura mettre à profit les circonstances. Il rappellera qu'autrefois,dans ce jour sacré de la Pâque dont on va célébrerl'anniversaire, le Christ pardonna à l'univers entier. Il exhorterale prince à imiter le Sauveur, et il invoquera cette belle paraboledes dix mille talents et des cent deniers. Notre Père, je le saisencore parle sans détours ; il n'hésitera pas à l'effrayer'par cette parabole et ne craindra pas de lui dire . Prends garde d'entendretoi-même au jour du jugement cette terrible parole : Méchantserviteur, je t'ai remis toutes tes dettes, parce que tu m'en as prié;et toi aussi tu aurais dû les remettre à tes semblables. Ily va de ton intérêt bien plus que du leur, puisqu'en leurremettant quelques fautes, tu obtiens le pardon des fautes bien plus grandesque tu as commises. Il ajoutera cette prière que le prince apprità réciter lors de son initiation à nos saints mystères: Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux quinous ont offensés. Cette faute, dira-t-il, ce n'est point la villequi l'a commise, mais des étrangers qu'elle a reçus dansses murs, hommes qui agissent sans réflexion, emportés parleur audace et par la violence de leurs passions. Serait-il juste de plongerdans la désolation une ville tout entière pour le crime d'unpetit nombre, et de sévir contre des innocents? — Et quand mêmeils seraient tous coupables ; ah ! ils ont bien expié leur faute! Il y a si longtemps que la crainte les dévore, que chaque jourils s'attendent à mourir, qu'ils vivent comme des bannis et desexilés, plus malheureux que des prisonniers, voyant par avance leursang inonder la ville, et ne conservant plus aucun espoir de prolongerleur existence. Contente-toi de ce châtiment; ne reste pas davantageen proie à la colère; montre-toi plein d'humanitépour tes semblables, et ainsi rends-toi propice le souverain juge. Songeà la grandeur de cette cité. Il s'agit non pas d'une. dedeux, de trois, de dix personnes, mais de la capitale de l'univers. C'estlà que les disciples de l'Evangile prirent pour la premièrefois le nom de chrétiens. Rends honneur à Jésus-Christ;respecte une ville qui la première proclama ce nom si plein de douceuret que tous doivent ambitionner. Les apôtres y vécurent, lesjustes l'ont habitée. Jusque-là jamais crime n'y avait étécommis contre les empereurs, et tout le passé témoigne desmoeurs de notre ville. Si les séditions s'y succédaient sansrelâche, il faudrait punir tant d'insolence; mais puisque rien desemblable ne s'est encore produit, n'est-il pas évident que cettefaute n'est point une conséquence des moeurs d'Antioche, mais l'acteinsensé des impudents et des audacieux qui l'ont envahie ?

2. Tels et plus nombreux même seront les moyens du Pontife, etil les exposera avec plus de hardiesse encore. L'empereur entendra cesdiscours. Son humanité et le dévouement du Pontife nous donnentlieu de tout espérer. Mais surtout nous avons confiance dans lamiséricorde de Dieu. Oui, il se tiendra près de l'empereurpour apaiser son âme, près du. Pontife pour enflammer sonlangage. Il dirigera les paroles du Pontife, il disposera l'âme duprince à la bienveillance, à l'indulgence, au pardon. Detoutes les villes, en effet, la nôtre n'est-elle pas la plus chèreà Jésus-Christ et pour vos vertus et pour les vertus de vosancêtres? Comme parmi les apôtres, Pierre fut le premier àconfesser Jésus-Christ; ainsi parmi les villes, comme je vous ledirai, Antioche a vu la première ses habitants se couronner, pourainsi parler, du beau titre de chrétien.

Autrefois Dieu promit de sauver une ville s'il s'y trouvait seulementdix justes. Ici, il y a non pas dix, non pas vingt justes, non pas quarante,mais beaucoup plus encore qui servent Dieu avec fidélité.Comment pourrions-nous (558) donc ne pas espérer toute sorte debiens, et ne pas avoir confiance dans le salut commun ? Il en est qui disent: Les menaces d'un roi ressemblent à la colère du lion (Proverb.XIX, 13) ; et ils tombent dans l'abattement et ils se lamentent. Quel langageleur tiendrons-nous donc? Celui qui a dit (Isai. XI, 6, 7) : On verra paîtreensemble le loup et l'agneau, et le léopard se reposer avec le chevreau,et le lion se nourrir de paille comme le boeuf, celui-là pourrachanger aussi le lion en une brebis pleine de douceur. Adressons-lui nosprières et nos voeux, et il apaisera la colère du prince,et il nous délivrera de toutes nos angoisses. Notre Pèrese rend en ambassade auprès de l'empereur ; envoyons aussi, pourainsi parler, une ambassade au roi des cieux. Aidons le Pontife par nosprières. La prière commune de l'Eglise a un grand pouvoir,si, quand nous prions, nos âmes sont affligées par la tristesseet nos coeurs brisés par le repentir. Il n'est pas besoin de passerles mers et d'entreprendre un long voyage. Que chacun de nous, àl'église, dans sa maison, invoque Dieu avec ardeur, et Dieu nousexaucera. Et quelle preuve vous en donnerai-je ? C'est qu'il veut que nousrecourions toujours à lui, qu'en toute circonstance nous l'implorions,que nous ne fassions rien, que nous ne disions rien sans l'invoquer. Leshommes nous accueillent par l'indifférence, l'hésitation,le mécontentement, toutes les fois que nous persistons àles importuner. Dieu fait tout le contraire. Ce qui l'indigne, ce ne sontpas nos instances auprès de lui, mais notre négligence àdemander son secours. Ecoutez ces reproches qu'il adresse aux Juifs : Vousavez formé un dessein et vous ne m'avez point consulté; vousavez formé des alliances, mais sans implorer mon Esprit. (Isaïe,XXX, 1.) Et ceux qui aiment n'en agissent-ils pas toujours de la sorte?Ils veulent être chargés des affaires de leurs amis, et ceux-cine doivent rien faire, rien dire sans leur concours. Aussi n'est-ce passeulement en cette circonstance, mais ailleurs encore que Dieu se plainten disant : Ils ont régné, et sans mon. assistance; ils ontcommandé, et ne m'en ont rien dit. (Osée, VIII, 4.) Ayonsdonc sans cesse recours à lui, et il saura remédier àtous nos maux. L'homme vous a glacés de terreur? Recourez au Dieutrès-haut, il ne vous arrivera rien de fâcheux. C'est ainsique les anciens, hommes et femmes, détournaient les malheurs dontils étaient menacés. Il y avait parmi les Hébreuxune femme nommée Esther : écoutez comment elle sut arracherle peuple Juif tout entier à une ruine imminente. Le roi de Perseavait décrété la mort de tous les Juifs sans exception,et nul n'osait affronter sa colère. Une femme cependant, dépouilléede ses riches vêtements, couverte d'un sac, prosternée surla cendre, suppliait la divine miséricorde de pénétreravec elle jusqu'au trône du roi: Donne, ô Seigneur, àmes paroles un charme irrésistible et mets sur mes lèvresun discours persuasif. (Esth. XIV, 13.) Implorons ainsi le Seigneur enfaveur de notre pasteur. Si par sa prière une femme a pu apaiserla fureur d'un barbare, notre Pontife priant avec toute une Eglise pourune si grande ville, ne pourra-t-il pas fléchir le plus humain,le plus doux des empereurs? Lui qui a reçu le pouvoir de remettreles péchés commis contre Dieu lui-même, ne pourra-t-ilpas effacer une faute commise envers un homme? Lui aussi il est prince,et d'un rang plus élevé que l'empereur. Car les lois divinesont mis dans ses mains cette tête royale ; et quand il s'agit dedemander au ciel quelque faveur, c'est l'empereur qui s'adresse au prêtreet non le prêtre à l'empereur. Lui aussi, il a une cuirasse,la cuirasse de la justice; il a un baudrier, celui de la vérité;des chaussures, celles de l'Evangile de la paix; il a un glaive, non pasun glaive d'acier, mais le glaive de l'esprit; et sur sa tête ilporte une auguste couronne. Voilà une brillante armure, des armesprécieuses, une ressource assurée, une force redoutable.Ainsi donc l'élévation de son rang, sa propre grandeur d'âme,et par-dessus tout sa confiance dans le Seigneur lui inspireront àla fois assez de hardiesse et de prudence en face de l'empereur.

3. Ne désespérons donc point de notre salut; mais prosternons-nousdevant Dieu, prions, implorons, conjurons ce roi du ciel, touchons-le parnos larmes. Le jeûne que nous célébrons sera commel'auxiliaire de nos prières et suivra comme pas à pas nossupplications. L'hiver passé, à l'approche de l'été,le nautonier rend à la mer son navire; le soldat nettoie ses armes,et apprête son coursier pour les combats; le laboureur aiguise safaux, le voyageur entreprend avec confiance une longue route; l'athlètequitte ses vêtements pour s'exercer à la lutte; nous aussi,dans ces jours de jeûne qui sont comme un été spirituel,nettoyons nos armes comme les soldats, (559) aiguisons nos faux comme leslaboureurs; comme des nautoniers, opposons les pensées de notreesprit aux flots des mauvaises passions; comme des voyageurs, entrons dansla route qui mène au ciel, et comme des athlètes, dépouillons-nouspour combattre : car le fidèle est un laboureur, un pilote, un soldat,un athlète et un voyageur. Aussi l'apôtre saint Paul dit-il: Ce n'est point contre la chair et le sang que nous avons à lutter,mais contre les principautés et les puissances; revêtez doncl'armure de Dieu. (Ephés. VI, 12.) Ne sommes-nous pas des athlètes,des soldats? Si vous êtes des athlètes, il vous faut descendrenus dans l'arène; si vous êtes des soldats, vous devez voustenir tout armés pour le combat. Et comment pouvez-vous êtrel'un et l'autre en même temps? Comment cela? Je vais vous le dire.Dépouillez-vous des choses du siècle, et vous serez un athlète;revêtez-vous des armes spirituelles et vous serez un soldat. Rejetezloin de vous les sollicitudes de la vie; car c'est le temps du combat ;revêtez les armes de l'esprit, car il nous faut soutenir contre lesdémons une guerre terrible. Soyons nus pour ne donner dans cettelutte aucune prise à Satan, notre ennemi; soyons armés detoute pièce, pour ne recevoir par aucun point le coup mortel. Cultivezavec soin vos âmes, arrachez-en toutes les épines, semez-yles principes de la piété, fixez-y les belles plantes dela sagesse, cultivez-les avec le plus grand soin, et vous ressemblerezà un laboureur, et c'est à vous que saint Paul dira: Le laboureurqui travaille avec ardeur doit récolter des fruits abondants (IITim . II, 6.) Cet art, il s'y adonnait lui-même. N'écrivait-ilpas aux Corinthiens: J'ai planté, Apollon a arrosé, Dieua donné l'accroissement ? (I Cor. III, 6.) Votre faux s'est émousséepar la gourmandise; aiguisez-la par le jeûne. Prenez le chemin quiconduit au ciel, entrez dans la voie rude et étroite et marchez.Et comment y entrerez-vous? comment marcherez-vous? C'est en châtiantvotre corps et en le réduisant en servitude. Dans un chemin étroit,quel embarras qu'un corps chargé d'embonpoint ! Apaisez les flotsorageux de la concupiscence, repoussez la tempête des penséescoupables, sauvez le navire à force d'habileté, et vous serezun sage pilote. Or, le jeûne est le fondement de cette vie spirituelle, et c'est lui qui nous enseigne la pratique. Je veux parler non d'un jeûnequelconque, mais d'un jeûne parfait qui consiste non-seulement àse priver de nourriture, mais encore à s'abstenir du péché.Le jeûne, en effet, ne peut opérer notre salut, s'il ne réunitcertaines conditions. En effet, dit l'Apôtre, l'athlète n'estpoint couronné, s'il n'a point combattu selon les règles.(II Tim. II, 5.) Quand nous jeûnons, ne nous exposons pas àperdre la couronne promise au jeûne, et apprenons quelles sont lesconditions d'un jeûne véritable. Le pharisien jeûnaet cependant il revint du temple privé des avantages du jeûne,afin que vous sachiez bien qu'il nef sert à rien de jeûner,si l'on se borne à une simple privation de nourriture. Les Ninivitesjeûnèrent, et firent ainsi violence à la miséricordedivine; les Juifs jeûnèrent aussi, mais en vain, et ils s'enretournèrent accablés du poids de leurs péchés.Puisqu'il est dangereux de jeûner quand on ne sait comment il fautjeûner, apprenons donc les conditions qui rendent le jeûneprofitable. Autrement, ce serait courir en aveugles, ce serait frapperl'air inutilement, ce serait nous battre contre une ombre. Le jeûneest un remède. Mais un remède, eût-il opérémille guérisons, reste souvent inutile par la maladresse de celuiqui l'emploie : il faut l'appliquer en temps opportun, en telle ou tellequantité, et tenir compte du tempérament, du climat, de lasaison, du régime, et de beaucoup d'autres circonstances. En négligerune seule, c'est mettre en péril tout le reste. Si, pour un remèdede ce genre, il faut tant de précautions, avec quels soins ne devons-nouspas étudier et examiner quand il s'agit de guérir nos âmeset de remédier à nos pensées !

4. Voyons donc comment jeûnèrent les Ninivites, et commentils apaisèrent la colère de Dieu? Que les hommes, les bêtesde somme, les brebis, les boeufs, s'abstiennent de nourriture, dit le Prophète! (Jon. III, 7.) Eh quoi ! Les animaux eux-mêmes vont jeûner! Les chevaux, les mulets seront couverts de sacs en signe de pénitence! Oui, répond-il. A la mort d'un riche, on revêt de sacs non-seulementles serviteurs et les servantes, mais encore les chevaux; conduits parles palefreniers, ils suivent leur maître jusqu'à sa dernièredemeure: tout cela pour faire sentir la grandeur de la perte et pour inspirerla compassion. Ainsi dans le péril extrême de cette villeles animaux eux-mêmes furent revêtus de sacs et soumis au jeûne.Les animaux, dit le Prophète, ne peuvent entendre (560) dire queDieu est irrité; que la faim leur fasse sentir que Dieu infligeune punition. Si la ville était détruite, continue-t-il,non-seulement les hommes qui l'habitent, mais aussi les animaux seraientensevelis sous ses ruines. Puisqu'ils auraient leur part du châtiment,ne doivent-ils pas aussi participer au jeûne? Les Ninivites firentd'ailleurs ce que font les prophètes. Si le ciel menace les hommesde quelque fléau destructeur, si les coupables, couverts de confusion,n'ont plus d'espoir dans leurs prières, s'ils sont sans excuse etindignes de pardon, les prophètes, ne sachant à quel moyenrecourir, comment venir en aide à ces malheureux condamnés,se prennent à déplorer la mort des animaux, à supplieren leur faveur, à mettre en avant leur sort si digne de pitiéet si lamentable. La famine désolait la Judée ; une excessivesécheresse brûlait ce pays, et causait d'affreux ravages.Alors un des prophètes disait : Les génisses ont bondi prèsde leurs étables, les troupeaux de boeufs ont versé des larmes,parce qu'il n'y avait plus de pâturages; tous les animaux de la terreont levé les yeux vers vous, parce que les sources étaientdesséchées. (Joël, 1, 7.) Un autre déplore àpeu près en ces termes les maux que la sécheresse avait produits:Les biches ont mis bas leurs faons dans la campagne, et les ont abandonnés,parce qu'il n'y avait pas d'herbe. Les onagres se sont arrêtésdans les bois, et ont aspiré l'air, comme le dragon; leurs yeuxse sont fermés, parce qu'il n'y avait pas de foin. (Jérém.XIV, 5.) Et c'est pourquoi vous avez entendu aujourd'hui ces paroles deJoël: Que l'époux quitte la chambre nuptiale, que l'épousesorte du lit nuptial, et que les enfants cessent de presser les mamellesde leur mère. (Joël, II, 16.) Pourquoi , je vous prie, invite-t-ilà la prière cet âge encore si tendre? N'est-ce paspour la même raison? Puisque tous les hommes parvenus à lamaturité de l'âge ont irrité le Seigneur, et provoquéson courroux il faut, dit-il, que cet âge innocent cherche àl'apaiser.

Mais, comme je le disais, voyons ce qui peut calmer cette colèresi terrible ? Suffit-il du jeûne et des signes extérieursde la pénitence? Non, non, mais il faut changer de vie. En voulez-vousune preuve. Ecoutez ce que dit le Prophète. Après avoir parléde la colère de Dieu et du jeûne des Ninivites, il nous apprendque Dieu leur pardonna, et nous en dit le motif. Dieu vit leurs oeuvres(Jon. 111, 10), dit-il. Et quelles oeuvres? Leurs jeûnes? Leurs habitsde pénitence? Rien de tout cela; il n'en est pas même faitmention. Tous, dit le Prophète, abandonnèrent leurs voiesperverses, et le Seigneur se repentit de les avoir menacés de sigrandes calamités. Vous le voyez, ce n'est pas le jeûne quiles arrache au danger; c'est le changement de vie qui apaise le Seigneuret le leur rend favorable. Si je vous dis ces choses, ce n'est point pourvous faire mépriser le jeûne, mais bien pour vous porter àl'estimer davantage. Ce qui relève le jeûne, ce n'est pasl'abstinence de nourriture, mais la fuite du péché. Ne voirdans le jeûne qu'une privation de nourriture, c'est lui faire outrage.Si vous jeûnez vraiment, montrez-le par vos oeuvres? Quelles serontces oeuvres, me demandez-vous? Si vous voyez un pauvre, ayez pitiéde lui; si vous voyez votre ennemi, réconciliez-vous avec lui; sivotre ami accomplit une action digne d'éloge, ne lui portez pointenvie; si vos yeux aperçoivent une belle femme, ne vous arrêtezpoint. Ce n'est pas seulement notre bouche qui doit jeûner, maisnos yeux, nos oreilles, nos pieds, nos mains, tous nos membres. Que nosmains jeûnent, c'est-à-dire qu'elles soient pures de touterapine et de toute avarice. Que nos pieds jeûnent, c'est-à-direqu'ils s'abstiennent de courir à des spectacles illicites. Que nosyeux jeûnent, c'est-à-dire qu'ils s'habituent à nejamais lancer de regards immodestes, à ne jamais se fixer avec curiositésur des objets dangereux. Les yeux vivent de spectacles; s'ils sont illégitimeset défendus, le jeûne en souffre et le salut de l'âmeest en péril : légitimes et permis, ils sont un ornementdu jeûne. Ne serait-il pas absurde en effet de se priver d'une nourritured'ailleurs permise, et de rassasier cependant ses yeux d'un aliment quileur est interdit ? Vous ne mangez point de viande? Eh bien ! ne vous nourrissezpoint d'impureté par vos yeux. Que les oreilles jeûnent aussi;et leur jeûne consiste à n'écouter ni médisancesni calomnies. Vous ne prêterez point l'oreille aux vains discours(Exod. XXIII, 1), dit la sainte Ecriture.

5. Que la bouche jeûne, en s'abstenant de toute parole déshonnêteet injurieuse. A quoi bon nous priver de la chair des oiseaux et des poissons,si nous déchirons, si nous dévorons nos frères? Lemédisant dévore la chair de son frère, il déchirela chair du prochain. Et c'est pourquoi saint Paul dit cette parole (564)terrible : Si vous vous déchirez et si vous vous dévorezles uns les autres; ne voyez-vous pas que vous allez vous faire mourirles uns les autres (Gal V, 15.) ? Vos dents ne se sont point enfoncéesdans la chair, mais votre médisance, votre soupçon, s'estenfoncé dans les âmes, vous les avez blessées; vousles avez accablées de mille maux, la vôtre, celle qui vousécoute et beaucoup d'autres. Celui qui vous entend médire,ne l'avez-vous point rendu pire qu'il n'était ? Pécheur,il péchera plus facilement encore, depuis qu'il a rencontréson pareil; juste, les péchés d'autrui lui donneront de l'arroganceet de l'orgueil, et il aura de lui-même une haute opinion. Bien plus,c'est l'Eglise tout entière que vous avez blessée. Ceux quivous écoutent, ce n'est pas à-un seul qu'ils imputent lesfautes dont vous parlez, mais à tout le peuple chrétien.Les infidèles ne diront pas que tel ou tel est un impudique et undébauché, mais ils poursuivront de leurs calomnies tous leschrétiens. N'est-ce pas, en outre, donner occasion de blasphémerle Seigneur? Si nous vivons saintement, le nom de Dieu est glorifié;mais si nous péchons, on le blasphème et on l'outrage. Vouscouvrez de honte celui dont vous révélez le péché,vous le portez à l'impudence et vous en faites votre ennemi. Enfinvous méritez d'être puni, en vous occupant de choses quinevous concernent en rien. Ne venez pas me dire : Je suis un détracteur,si je mens; mais si je dis la vérité, je ne méritepas ce nom car dire du mal d'autrui, même sans mentir, c'est encoreune faute. Le pharisien ne disait que la vérité, quand iladressait tant de reproches au publicain; et cependant quel profit luien revint-il ? Ce publicain n'était-il pas un publicain et un pécheur?C'était un publicain, tout le monde le sait. Néanmoins cepharisien, pour avoir médit de lui, se retira dépouilléde tous ses mérites. Voulez-vous corriger votre frère ? Versezdes larmes, priez Dieu, avertissez dans le secret, donnez des conseils,exhortez. C'est ce que faisait saint Paul : Puissé-je, quand j'arriverai,ne pas avoir à m'humilier devant Dieu, ne pas avoir à pleurerun grand nombre de ces pécheurs qui n'auraient point fait pénitencede leurs débauches, de leurs fornications et de leurs impuretés!(II Cor. XII, 21.) Montrez-vous charitable envers le pécheur ! Faites-luisentir que le zèle et l'affection seuls vous font agir, et nullementle désir de le couvrir d'ignominie. Prenez-lui les pieds,

baisez-les, et n'en ayez pas honte, si vous tenez à le guérir.Ne voyez-vous pas les médecins en agir de la sorte? S'ils ont affaireà des malades difficiles, ils les caressent, ils les prient, pourles décider à prendre un remède salutaire. Telle doitêtre aussi votre conduite révélez le mal au ministrede Dieu, et vous prouverez ainsi votre zèle, votre vigilance, votresagesse. Voilà pour les médisants. Ceux qui les écoutentvolontiers, je les exhorte à se boucher les oreilles et àimiter le prophète qui disait: Je m'acharnais contre celui qui ensecret parlait mal de son prochain. (Ps. C, 5.) Dites Avez-vous àlouer quelqu'un, à décerner quelque éloge? -J'ouvremes oreilles, pour recevoir l'huile de vos paroles; mais si vous avez àmédire du prochain, votre discours n'aura pas accès jusqu'àmon âme. Car je ne puis me souiller de boue et d'ordure. Que me reviendra-t-ilde savoir que cet homme est un méchant? Ou plutôt ne serait-cepas un malheur pour moi de l'apprendre ? Dites-lui : Demandons-nous commentnous rendrons compte de nos propres péchés; et soumettonsnotre propre vie à ce laborieux examen.

Quelle excuse, quel pardon oserons-nous espérer, si nous scrutonsavec tant de curiosité les fautes d'autrui, quand nous ne songeonspas même aux nôtres ? Se baisser en passant pour plonger sesregards dans l'intérieur d'une maison, c'est s'avilir et se couvrird'ignominie; serait-il moins ignoble de s'enquérir de la conduitedes autres? Le comble du ridicule chez ces gens, qui, laissant de côtéleurs affaires, se préoccupent ainsi du prochain, c'est que touten confiant quelque secret, ils prient, ils conjurent de n'en parler àpersonne. N'est-ce pas assez dire qu'ils auraient dû se taire eux-mêmes?Si vous recommandez de n'en point parler, à plus forte raison nefallait-il pas en parler vous-même tout le premier ? C'est un secretque vous deviez garder, vous le révélez, et vous voudriezensuite qu'il ne fût pas violé. Si vous voulez que personneautre ne le sache, ne dites rien vous-même. Mais quand vous n'avezpas su vous-même garder le secret, en vain faites-vous promettreaux autres de tenir caché ce que vous venez de leur confier. Maisla médisance a son charme, dites-vous; au contraire, on se trouvebien de ne pas médire. Celui qui médit ne tarde pas às'inquiéter, il soupçonne, il craint, il se repent, il semord les lèvres, il tremble que ses paroles (562) ne soient rapportées,il redoute quelque grand danger pour lui-même, et pour ceux de quiil tenait le secret, une haine dont il se serait bien passé. Maiscelui qui contient sa langue, vit en pleine sécurité et neressent que de la joie. Avez-vous entendu quelque discours ? dit l'Ecclésiaste(XIX, 10); qu'il meure au dedans de vous ; alors, soyez-en sûr, ilne vous brisera pas. Qu'est-ce à dire? qu'il meure en vous ! c'est-à-dire,étouffez-le, enfouissez-le , tenez-le immobile; appliquez-vous surtoutà ne pas supporter que l'on médise devant vous. Si parfoisvous accueillez quelques paroles médisantes, engloutissez-les, tuez-les,livrez-les à l'oubli , afin de ressembler à ceux qui ne lesont pas entendues, et de passer ainsi votre vie sans trouble et sans inquiétude.Si les détracteurs savent que vous les détestez plus queleurs victimes, ils perdront leur coupable habitude, ils se corrigeront,ils vous remercieront, ils vous regarderont comme des sauveurs et des bienfaiteurs.Dire du bien de quelqu'un, faire son éloge, c'est une preuve d'amitié;dire du mal, calomnier, c'est une source d'inimitié, de haine, etla matière de discordes sans fin. Si nous prenons si peu gardéà nos propres défauts, c'est que nous sommes sans cesse occupésà rechercher ceux d'autrui. Le médisant qui toujours épieles moeurs du prochain, n'a pas le temps de songer aux siennes. Il dépensetoute son ardeur à cette vaine curiosité, et chez lui règnele désordre. Qu'il nous suffise de foiré quelques progrès,en consacrant nos loisirs à l'examen de nos propres péchés.Mais si vous ne songez qu'aux péchés du prochain, quand donc.pourrez-voussonger aux vôtres ?

6. Fuyons donc, fuyons la médisance, c'est le gouffre du fondduquel le démon nous tend ses piéges. C'est pour nous rendrenégligents, pour charger davantage notre conscience, qu'il nousentraîne dans cette funeste habitude. Non-seulement nous rendronscompte des coupables discours tenus par nous; mais nous aggravons par làmême nos fautes, en nous privant de toute excuse. Quiconque en effetrecherche avec méchanceté les oeuvres d'autrui, celui-làn'obtiendra jamais de pardon pour les siennes. Au moment de prononcer laterrible sentence, Dieu ne considérera pas seulement la nature denos fautes, mais aussi les jugements que nous aurons portés surcelles de nos frères. Aussi nous a-t-il avertis en nous disant :Ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugés. (Matth. VII,1.) Car ce qui alors aggravera infailliblement nos fautes, déjàpar elles-mêmes dignes de châtiment, ce sera le jugement quenous aurons porté sur notre frère. Si l'humanité,la douceur, la clémence, enlèvent aux fautes une partie deleur gravité, la méchanceté, la cruauté, lerefus du pardon, y ajoutent un nouveau degré de malice. Bannissonsdonc loin de nos lèvres toute espèce de médisance,et soyons-en bien persuadés : aurions-nous de la cendre pour toutenourriture, c'est en vain que nous mènerions cette vie austère,si nous ne nous abstenions de médire. Ce n'est pas ce qui entredans l'homme qui le souille, mais bien ce qui sort de sa bouche. Si enpassant vous voyiez un homme remuer des immondices, ne l'accableriez-vouspas d'outrages et d'injures ? agissez-en de la sorte envers les médisants.Ces immondices remuées font moins de mal par leur puanteur aux fibresdu cerveau que cette discussion des péchés d'autrui, quela révélation d'actions coupables n'attriste et ne troublel'âme de ceux qui l'entendent. Oui, abstenons-nous de la détraction,des discours déshonnêtes, du blasphème; ne parlonsmal, ni du prochain ni de Dieu. Combien de détracteurs, en effet,ont poussé la folie jusqu'à parler mal de Dieu lui-mêmeaprès avoir mal parlé de leurs frères ! Que nos angoissesprésentes vous fassent sentir toute la gravité de ce péché!

Voici qu'un homme a été outragé, et tous nous craignons,et tous nous tremblons, et ceux qui se sont rendus coupables, et ceux mêmesà qui leur conscience ne reproche rien. Or, Dieu chaque jour estaccablé d'outrages ! Que dis-je? chaque jour ! Mais à touteheure ! et par les riches, et par les pauvres, par ceux qui vivent heureux,et par ceux qui souffrent, par les calomniateurs et par ceux qui sont calomniés,et personne ne songe à s'en inquiéter. S'il a permis quevotre semblable fût outragé, c'est afin de vous instruirepar le danger que vous courez, et de vous faire sentir quelle est l'étenduede sa bonté pour les hommes. C'est la première, l'uniqueinsulte dont vous vous soyez rendus coupables, et cependant vous n'espérezdéjà plus ni pardon ni indulgence. Dieu, nous l'irritonschaque jour sans nous repentir jamais, et il nous supporte avec une ineffablelonganimité. Oh ! que le Seigneur est plein de clémence !Les auteurs du crime, on s'en est saisi, on les a jetés en (563)prison, et ils ont expié leur faute; et cependant tous encore noustremblons. Dieu entend chaque jour nos blasphèmes, et personne nese convertit, et cela quand ce souverain Maître nous témoignetant de clémence et de douceur. Il suffit pourtant de confesserson péché pour en obtenir le pardon. Chez les hommes, c'esttout le contraire; l'aveu de la faute amène un châtiment plussévère ; et c'est ce qui est arrivé dans cette ville.Les uns, en effet, ont péri par le fer, d'autres parle feu, d'autresdévorés par les dents des bêtes féroces; etce n'étaient pas seulement des hommes, mais encore des enfants.Rien ne put les arracher au supplice. En vain le peuple s'agita; en vainl'on objecta la faiblesse de l'âge, cette fureur inspirée,semblait-il, à quelques-uns par le démon lui-même,ces coactions intolérables, la pauvreté, la complicitéde toute une ville; en vain l'on promit qu'à l'avenir de pareilsforfaits ne se renouvelleraient point. Rien ne put obtenir le pardon. Onentraînait les coupables au lieu du supplice, et pour qu'on ne pûtles sauver, des soldats armés faisaient bonne garde autour d'eux.Leurs mères les suivaient et de loin jetaient les yeux sur leursfils infortunés, sans oser proférer une plainte; l'effroitriomphait de l'amour, et la crainte l'emportait sur la nature. On s'affligeen regardant du rivage de malheureux naufragés qui se noient, maison ne peut leur porter secours et les sauver. La fureur des flots s'y oppose! Ainsi la crainte des soldats retenait ces malheureuses mères;non-seulement elles n'osaient approcher pour les arracher à leursbourreaux, mais elles n'osaient même pas les plaindre. Sentez-vousmaintenant tout ce qu'il y a d'ineffable dans la divine miséricorde?Oui, elle est infinie ! Oui, le discours est impuissant à la redire! Ici la victime de vos outrages, c'est un homme comme vous; c'est la premièreinsulte qu'il ait endurée, et encore il était loin d'ici;il n'a rien vu, rien entendu; aucun des coupables n'a cependant étépardonné. Rien de tout cela ne peut se dire de Dieu. Entre l'hommeet Dieu il y a une distance qu'aucune parole ne saurait exprimer; tousles jours on l'accable d'outrages, qu'il voit et qu'il entend; et il n'apoint lancé sa foudre, et les eaux de la mer n'ont point inondéla terre pour engloutir les hommes, et la terre ne s'est point entr'ouvertepour les dévorer; mais il supporte avec longanimité, maisil promet le pardon à ceux qui l'offensent, pourvu qu'ils se repententet qu'ils consentent à ne plus l'offenser !

Ah ! il y a lieu de nous écrier : Qui dira la puissance du Seigneur? Qui pourra célébrer dignement ses louanges? (Ps. CV, 2.)Que de pécheurs ont non-seulement renversé, mais encore fouléaux pieds les images de leur Dieu ! Quand vous torturez un débiteur,quand vous le dépouillez, quand vous l'entraînez de vive force,n'est-ce pas l'image de Dieu que vous foulez aux pieds? Ecoutez saint Paulvous dire que l'homme ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'ilest l'image et la gloire de Dieu. (I Cor. XI, 7.) Et Dieu lui-mêmene dit-il pas Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance? (Gen. I, 26.) Mais, dites vous, la substance de l'homme est bien différentede celle de Dieu. Et l'airain d'une statue est-il de la même substanceque l'empereur? Cependant ceux qui ont osé lui faire outrage ontété châtiés. Les hommes, il est vrai, ne sontpas de la même substance que Dieu, mais ils ont étéappelés les images de Dieu, et à ce titre, il faut les honorer.Et vous, cependant, pour un peu d'or vous les foulez aux pieds, vous lestourmentez, vous les maltraitez, et vous n'avez pas encore expiévos fautes.

7. Puissiez-vous aujourd'hui opérer en vous une heureuse transformation! Oui, je vous le prédis, je vous l'affirme, si, une fois cet orageapaisé, nous restons dans notre engourdissement, nous aurons àsouffrir des maux pires que ceux qui nous menacent. Ce qui m'effraye maintenant,c'est moins le courroux de l'empereur, que notre indolence. Il ne suffitpas d'avoir prié deux ou trois jours pour obtenir assistance, maisil faut changer de vie, renoncer à nos mauvaises dispositions, etpersévérer dans la vertu. A quoi sert aux malades de suivreun traitement de trois ou quatre jours, s'ils n'ont d'ordinaire une viebien réglée ? Une conversion de quelques jours n'offre pasplus d'avantages aux pécheurs, s'ils ne persévèrentdans le bien. A quoi bon se purifier, dit l'Ecriture, pour se souillerde nouveau ? A quoi bon aussi faire pénitence pendant trois jourspour retourner ensuite à son premier état de vie ? Ayonsdonc plus de persévérance que par le passé. Chaquefois qu'il survient un tremblement de terre, une famine, une sécheresse,nous devenons sages et vertueux, mais pour trois ou quatre jours ; et ensuiteles désordres reprennent. Vous en (564) voyez les résultats.Ah ! si nous ne l'avons point fait plus tôt, du moins aujourd'huipersévérons dans notre piété, dans notre vertu,pour ne pas nous exposer à de nouveaux châtiments. Dieu nepouvait-il pas empêcher ce qui est arrivé ? Nul doute qu'ilne le pût. Il l'a permis, afin que la crainte inspirée parun homme rendît plus sages ceux qui le méprisaient lui-même.Ne me dues pas qu'un grand nombre de coupables ont échappé,et, qu'on a puni bien des innocents. Ce n'est pas seulement dans la circonstanceprésente que se tiennent ces discours, mais dans bien d'autres circonstancesanalogues. Que leur répondrai-je? Un innocent a étépuni; c'est qu'il avait commis quelque faute plus grave encore, sans vouloirensuite se corriger, et aujourd'hui il a subi la peine qu'il méritait.

C'est ainsi que Dieu en agit habituellement. Quand nous avons péché,il ne se venge pas sur-le-champ; mais il attend, il nous donne le tempsde nous repentir et de, nous corriger. Mais si, pour n'avoir pas étépunis, nous nous imaginons que nos fautes sont oubliées, si nousvivons à l'abri de toute inquiétude, la vengeance éclateau moment où nous y songeons le moins. Aussi, quand aprèsnotre péché nous n'avons pas été châtiés,ne nous rassurons point, si nous n'avons changé de vie nous tomberonsalors que nous n'y penserons pas. Si donc, mes chers auditeurs, si vousavez péché et que vous n'ayez pas été punis,ne vous croyez pas à l'abri de tout danger; mais au contraire, tremblezdavantage, sachant bien qu'il est facile à Dieu de se venger quandil le voudra; s'il ne vous a point punis alors, c'était pour vousdonner le temps de faire pénitence. Ne dites donc point: celui-cimalgré son innocence a succombé, et cet autre, qui étaitcoupable, a échappé au supplice. Cet innocent que l'on apuni, a subi la peine de fautes antérieures. Et celui qui vientd'échapper, tombera dans un . autre piège. Si tels sont nossentiments, jamais nous ne mettrons en oubli nos fautes personnelles,;mais nous craindrons, nous tremblerons sans cesse, nous nous hâteronsde nous les rappeler, pour ne pas tomber sous les coups de la justice divine.Ce qui mieux que tout le reste réveille en nous le souvenir de nosfautes, c'est la punition et le châtiment; les frères de Josephnous en sont une preuve. Il s'était écoulé treizeans depuis qu'ils avaient vendu le juste; craignant d'en être punis,et tremblant pour leur vie, ils se souvinrent de leur péchéet se dirent entre eux: Oui, nous sommes pécheurs, nous avons vendunotre frère Joseph. (Gen. XLII, 21) Voyez-vous comment la crainteleur remit leur crime devant les yeux? Au moment.où ils le commirent,ils n’y songèrent pas; mais quand ils se virent menacés d’unchâtiment, ils se le rappelèrent aussitôt. En présencede tant de motifs, hâtons-nous donc de changer de vie et de nousconvertir et pendant, que durent encore les angoisses, revenons àla piété et la vertu. Voici trois recommandations queje veux vous faire, et soyez-y, fidèles. pendant ce jeûnequadragésimal : Abstenez-vous de médire, n'ayez de hainepour personne, et mettez fin à cette funeste habitude. de jurer.Quand on vous impose un tribut, chacun de vous s'en va dans sa maison,appelle sa femme et ses enfants ; on cherche, on se demande où l'onprendra pour payer la somme exigée. Pourquoi. n'en exigeriez-vouspas aussi quant à ces injonctions spirituelles? Rentrés chezvous, appelez vos femmes et vos fils, et dites-leur : On nous impose aujourd'huiun tribut spirituel, un tribut qui doit nous délivrer des maux présents,un tribut qui loin de nous appauvrir, nous. enrichira; il s'agit de n'avoirde haine pour personne, de ne plus médire, de ne plus jurer.

Allons, considérons, examinons, cherchons ensemble comment mettreen pratique ces recommandations.. Mettons-y tout notre zèle, avertissons-nousles uns les autres; reprenons-nous les uns les autres ; afin de ne pointquitter cette terre avec des dettes, de ne point avoir à emprunter,comme firent les vierges folles, et de ne point encourir la perte du salutéternel. Si nous savons ainsi régler notre vie, je vous l'affirme,je vous le promets, nous apporterons quelque remède à nosmaux, et nous échapperons au danger qui nous menace; mais surtoutnous jouirons un jour du bonheur éternel. J'aurais dû vousrecommander la pratique de toutes les vertus ensemble; mais il vaut mieux,je crois, vous amener peu à peu à accomplir d'abord quelquespréceptes de la loi, pour aborder ensuite les autres. De mêmeque c'est en remuant son champ partie par partie que le laboureur arriveau terme de ses travaux; de même nous aussi, par l'exacte observationde ces trois commandements durant cette sainte quarantaine, aprèsavoir fortement (565) établi dans nos âmes cette bonne habitude,nous accomplirons plus facilement les autres préceptes, et nousfinirons par atteindre le sommet de la vertu ; nous vivrons ici-bas remplisd'une douce espérance, et, après notre mort, nous nous présenteronsavec confiance devant le Christ pour aller jouir des biens qu'il nous réserve.Puissions-nous tous être trouvés dignes de cette éternellefélicité, par la grâce et la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit auPère et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

QUATRIÈME HOMÉLIE.

1. Béni soit Dieu qui a consolé vos coeurs affligés,et raffermi vos âmes ébranlées. Oui, vos coeurs sontconsolés; cet empressement, cette ardeur à entendre la parolesainte me le dit assez. Une âme plongée dans la douleur, enveloppéed'un nuage de tristesse ne peut se montrer attentive aux discours qu'onlui adresse. Mais vous, je vous vois ici pleins de bienveillance et d'ardeur,ne donnant aucun signe de découragement , avides de m'entendre etsecouant pour cela toutes les angoisses qui vous assiègent. Oui,grâces soient rendues au Seigneur ; ni l'infortune n'a vaincu votresagesse, ni la crainte n'a affaibli votre courage, ni l'affliction n'aéteint votre générosité, ni le danger n'a diminuévotre zèle, ni la crainte des hommes n'a triomphé de l'amourdivin , ni l'horreur de la situation n'a abattu votre ardeur. Que dis-je?loin d'être abattus, vous êtes plus fermes, loin d'êtreaffaiblis, vous êtes fortifiés; loin d'être refroidis,vous êtes devenus plus ardents. La place publique est vide, et l'égliseest remplie. Là le deuil, ici la joie et les délices spirituelles.Si tu vas sur la place publique, ô mon cher auditeur, et que tu poussesdes gémissements à l'aspect de cette solitude, cours te réfugiersur le sein de ta mère, et aussitôt pour te consoler ellete montrera la multitude de ses enfants, cette magnifique assembléede tes frères, et chassera ainsi le découragement loin deton coeur. Dans les rues de la ville nous cherchons à voir des hommes,comme si nous habitions un désert, et si nous courons à l'Eglise,la foule nous presse de toutes parts et de même que par une mer agitéeet soulevée par une violente tempête, tous, saisis de frayeur,se hâtent de gagner le port, ainsi les orages de la place publique,les tempêtes de la ville, vous chassent dans l'Eglise, et vous yenchaînent ensemble par le doux lien de la charité.

N'est-ce pas un nouveau motif de remercier Dieu qui a fait jaillir dusein de la tribulation des fruits si précieux, et du milieu de l'adversitéde si grands avantages? Sans l'épreuve, point de couronne , sansle combat, point de récompense, sans le stade, point (567) d'honneurs,sans l'affliction, point de repos, sans hiver, point d'été.Et cela peut se dire non-seulement des hommes, mais aussi des semenceselles- mêmes. Pour qu'on voie sortir un épi verdoyant, nefaut-il pas des pluies abondantes , ne faut-il pas que les nuages s'amoncèlent,que le froid durcisse la terre ? Et la saison de la semence n'est-ellepas aussi la saison de la pluie? Puisque la tempête s'est élevée,non pas dans les airs, mais dans les âmes, profitons-en pour semer,et dans l'été nous pourrons faire la moisson. Semons deslarmes et nous moissonnerons l'allégresse. Ce ne sont pas mes paroles; c'est le Prophète qui vous l'annonce : Ceux qui sèmentdans les larmes, dit-il, moissonneront dans la joie. (Ps. CXXV, 5.) Lapluie qui tombe sur les semences , les fait germer et croître moinsvite que les larmes ne développent et ne font fleurir la semencede la piété : les larmes purifient l'âme, arrosentl'esprit, font pousser rapidement le germe de la science. Aussi faut-ilcreuser de profonds sillons. C'est . l'avertissement que nous donne leProphète ; Remuez vos guérets et ne semez point dans lesépines. (Jér. IV, 3.) Le laboureur enfonce dans son chample soc de la charrue, le prépare à recevoir et à garderla semence, qui de la sorte ne restera pas à la surface, mais pénétreradans le sein de la terre, et y poussera de fortes racines. C'est ce quenous devons faire aussi: la tribulation, comme un soc de charrue, doitdéchirer profondément nos coeurs. Ecoutez un autre prophète: Déchirez vos cœurs, dit-il, et non vos vêtements. (Joël,II, 3.) Déchirons donc nos coeurs, et si quelque mauvaise herbe, quelquepensée coupable y a germé, arrachons-la, et offrons aux semencesde la piété une terre bien purifiée. Si pour cultiver,pour semer, pour verser des larmes, nous profitons de la tribulation etdu jeûne , quand donc viendrons-nous à componction ? Quandles souffrances seront passées? Quand la joie sera de retour? Non,cela est impossible.

Le repos et les délices engendrent la mollesse, comme la tribulationproduit l'énergie et ramène au dedans d'elle-même l'âmeoccupée à considérer mille objets extérieurs.Ne murmurons point si nous sommes dans l'affliction, mais au contraireremercions le Seigneur : car nous en retirerons de précieux avantages.Le laboureur, après avoir répandu ces grains qu'il a récoltésau prix de tant de travail, appelle la pluie de tous ses voeux; celui quin'aurait aucune idée de l'agriculture, s'étonnerait et dirait: Que fait donc cet homme? il disperse des grains qu'il a recueillis; non-seulementil les disperse, mais il les mélange si bien avec la terre qu'illui sera impossible de les réunir de nouveau; bien plus, il demandela pluie qui va gâter ces grains et les changer en boue. Il seratout troublé quand il verra briller les éclairs, quand ilentendra le bruit du tonnerre. Le laboureur, au contraire, se réjouit;il tressaille à la vue de cet orage. Car il ne regarde pas le présent,mais il songe à l'avenir; peu lui importe le bruit du tonnerre,il compte déjà les gerbes de blé : la semence va secorrompre, mais il poussera des épis verdoyants ; la pluie sansdoute est peu agréable, mais la poussière qui couvrira l'airedu laboureur fera ses délices. Nous aussi, mes Frères, nesongeons pas à la tribulation présente, à ces mauxpassagers, mais aux avantages qui nous en reviendront, aux fruits qu'ilsvont produire; attendons les gerbes qu'ils doivent enfanter. Si nous sommesvigilants, nous pouvons des conjonctures présentes recueillir lesfruits lés plus abondants. et remplir le trésor de notreâme. Si nous sommes vigilants, non-seulement de cette tribulationne résultera pour nous aucun dommage, mais nous en retirerons desbiens sans nombre; si nous vivons dans l'indolence, le calme mêmenous perdra. La prospérité et l'adversité sont égalementfunestes à l'homme négligent, mais elles profitent toutesdeux à celui qui est sur ses gardes. L'or garde son éclatmême dans l'eau; jeté dans la fournaise, il en sort plus brillant;plongées dans l'eau, la terre se dissout, l'herbe se flétrit;qu'elles tombent dans le feu, la terre se durcit, et l'herbe est consumée.C'est l'image du juste et du pécheur. Le juste, au sein de la paix,conserve son éclat, comme l'or au milieu de l'eau; que l'épreuvesurvienne, il n'en est que plus brillant, comme l'or que le feu a purifié.Mais le pécheur se dissout, se flétrit au sein du bonheur,comme la boue et l'herbe jetées dans l'eau ; la tentation le consumeet le perd, comme le feu calcine la boue et dévore l'herbe.

2. Ne nous laissons donc pas abattre par les maux présents. Sivous êtes pécheur, le feu de la tribulation brûle etconsume vos péchés. Si vous êtes vertueux, il vousdonne plus d'éclat et de splendeur. Veillez et demeurez sobre, et(568) rien ne pourra vous nuire. La cause de tant de chutes, ce n'est pasla tentation elle-même, c'est la lâcheté de ceux qu'elleéprouve. Voulez-vous être heureux, vivre dans le calme etdans la joie, ne recherchez ni le calme ni la joie, mais armez votre âmede patience et de courage. Sans cela, non-seulement vous succomberez àl'épreuve, mais le calme vous perdra et vous renversera mieux encore.Non, ce ne sont pas les attaques de l'adversité qui compromettentnotre salut, mais l'engourdissement de notre âme. Ecoutez Jésus-Christ: Celui qui écoute mes paroles et les met en pratique est semblableà un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc : la pluieest tombée, les vents ont soufflé, les torrents se sont précipitéssur elle, et elle ne s'est pas écroulée: car elle avait lerocher pour fondement. Et encore : Celui qui entend mes paroles et ne lesaccomplit point ressemble à cet insensé qui bâtit samaison sur le sable; la pluie tombe, les eaux se précipitent, lesvents soufflent et fondent sur elle, elle tombe, et ses ruines s'étendentau loin. (Matth. VII, 24-27.) Vous le voyez, ce n'est pas la tempêtequi cause la ruine de cet édifice, mais l'imprudence de celui quil'a élevé. Des deux côtés, la pluie, les torrents,les vents déchaînés, une maison. C'est le mêmeédifice , les mêmes accidents; les deux maisons n'ont pasle même sort parce qu'elles n'ont pas le même fondement. Jele répète, ce ne sont point les accidents qui ont amenécette chute , c'est l'imprudence d'un homme. Autrement la maison bâtiesur le roc serait elle-même tombée, et il n'en est rien. Maisne croyez pas qu'il s'agisse ici d'une maison? Il s'agit de l'âmequi met en pratique les divines paroles qu'elle a entendues, ou qui lesrejette loin d'elle. C'est ainsi que Job avait affermi son âme. (Job,I, 16-19.) La pluie survint; il tomba du ciel un feu qui consuma ses troupeaux;les torrents se précipitèrent, c'est-à-dire que sansrelâche on venait lui apprendre quelque nouveau malheur, la pertede ses troupeaux, celle de ses chameaux, la mort de ses fils. Les ventssoufflèrent; il eut à subir les amères paroles deson épouse : Elève ta voix contre Dieu, disait-elle, et meursensuite. (Job, lI , 9.) Et l'édifice ne s'écroula point,son âme ne fut point renversée, le juste ne blasphémapoint. Au contraire, il rendit grâces en disant : Le Seigneur mel'avait donné, le Seigneur me l'a ôté; tout Cela s'estfait selon le bon plaisir du Seigneur. (Job, I, 21.) Vous le voyez donc,ce n'est point la tentation, c'est la lâcheté, c'est la torpeurqui cause la ruine. La tribulation, mais elle augmente le courage. De quicette pensée? De saint Paul lui-même, qui vivait au sein destribulations : La tribulation, nous dit-il, opère la patience, lapatience produit l'épreuve, et l'épreuve l'espérance.(Rom. V, 3, 4). Et de même que les arbres vigoureux, loin d'êtrearrachés par les vents impétueux qui les agitent en toussens , acquièrent par là plus de vigueur et de solidité,de même l'âme sainte et pieuse, loin d'être abattue parles assauts des tentations et des malheurs , y trouve une nouvelle forcepour souffrir. Le bienheureux Job ne leur dut-il pas un nouveau degréde splendeur et de gloire?

Un homme s'est irrité contre nous, un homme sujet aux mêmespassions que nous, de même nature que nous, et nous avons tremblé;autrefois c'était le démon,.ce démon si pervers, sicruel, qui s'irritait contre Job : bien plus, il mettait en mouvement toutesses machines, employait tous ses artifices, et il ne put triompher de laforce du juste. Un homme s'irrite et s'apaise tour à tour, et cependantnous sommes morts de frayeur. Autrefois l'adversaire, c'était ledémon, qui jamais ne se réconcilie avec les hommes, qui leurfait la guerre, sans vouloir entendre parler d'aucun traité, quileur livre des combats sans qu'il y ait jamais de trêve, et cependantle juste s'est ri de ses flèches. Sommes-nous donc excusables? Pouvons-nousespérer quelque pardon, nous qui, pénétrésdes enseignements de la grâce, ne pouvons souffrir une épreuvequi nous vient des hommes, quand ce saint homme, avant la grâce,sous la loi ancienne., a soutenu avec tant de générositéune guerre si terrible? Voilà ce que nous devons sans cesse nousdire les uns aux autres, et de tels entretiens ranimeront notre ardeur.J'en appelle à vos consciences, cette épreuve n'a-t-ellepas eu les résultats. les plus heureux? La débauche a faitplace à la sagesse, la barbarie à l'humanité, la mollesseà l'énergie; tels qui jamais n'avaient vu l'église, qui passaient toutes leurs journées dans les théâtres,maintenant ne quittent plus la maison de Dieu. Vous plaindrez-vous doncque Dieu vous ait réformés par la crainte ? que par la tribulationil vous ait ramenés à la pensée de votre salut? Maisvotre conscience est tourmentée ? Mais chaque jour votre âmeest glacée (569) d'effroi à la pensée de cette mortqui vous menace ?Et n'est-ce point un grand pas vers la vertu, puisquevotre piété redouble avec les angoisses. Dieu ne peut-ilpas aujourd'hui même nous délivrer de tous nos maux? Il neles finira pas cependant avant de nous avoir vus purifiés de nosfautes, revenus à lui, affermis et inébranlables dans lerepentir. C'est quand il voit son or entièrement purifié,que l'orfèvre le retire de la fournaise; aussi Dieu ne dissiperaces nuages qu'après nous avoir rappelés à la vertu.Celui qui a permis l'épreuve sait bien aussi le terme qui lui convient.Le joueur de cithare ne tend point trop fortement les cordes de son instrument,de peur de les briser; il ne les détend pas non plus au point denuire à l'harmonie. Ainsi en agit le Seigneur, ne laissant notreâme ni dans un continuel repos, ni dans une tribulation de trop longuedurée, mais disposant tout avec sagesse. Trop de repos nous amollirait,une continuelle affliction nous abattrait et nous jetterait dans le désespoir.

3. Abandonnons-lui donc le soin de fixer le terme de nos afflictions;contentons-nous de prier et de vivre saintement. Notre oeuvre, c'est leretour à la vertu; et l'oeuvre de Dieu, c'est de mettre un termeà nos souffrances. Il désire plus vivement que vous-mêmesla fin de cet incendie; mais il attend que vous soyez sauvés. Commel'affliction a suivi le repos, ainsi, croyez-le, après la tribulation,vous verrez reparaître le calme. L'hiver ne règne pas toujours,ni l'été; il n'y a pas toujours tempête, ni toujourscalme; ce n'est pas sans cesse la nuit, ni sans cesse la lumière;la tribulation ne durera pas non plus toujours, le temps du repos viendra,si au sein de la tribulation nous savons toujours rendre grâces àDieu. Les trois enfants furent jetés dans la fournaise; et cependantils n'oublièrent pas la religion ; ils ne furent pas effrayéspar les flammes. Ils étaient plongés dans le feu, ils semontraient plus empressés à chanter les louanges de Dieu,que ne l'eussent fait des hommes tranquillement assis dans une chambreet à l'abri dé tout danger. Aussi le feu leur tint lieu,pour ainsi dire, de murailles, la flamme de vêtements, la fournaised'une source d'eau pure. Elles les avait reçus enchaînés,elle les rendit délivrés de leurs chaînes; elle avaitreçu des corps mortels, et ces corps, elle les épargna commes'ils eussent été immortels; elle ne prit pas garde àleur nature , elle ne fit que respecter leur piété. Le tyranavait mis des entraves à leurs pieds, leurs pieds enchaînèrenten quelque sorte la flamme. O étonnant spectacle ! La flamme brisaleurs liens, et ensuite elle fut comme enchaînée elle-même.La nature fut comme transformée par la piété de cesenfants, ou plutôt, non, la nature ne changea pas, mais ce qui estplus merveilleux encore, sans changer, elle perdit toute son énergie.Le feu ne fut pas éteint; mais son ardeur n'eut plus d'effet. Etque peut-il y avoir de plus surprenant? il épargna non-seulementleurs corps si purs, mais jusqu'à leurs vêtements et leurschaussures; et de même que les vêtements de Paul guérissaientles malades et chassaient les démons, de même que l'ombrede Pierre mettait la mort en fuite; de même aussi les chaussuresde ces enfants éteignirent la violence des flammes. Je ne sais quedire : ce miracle est au-dessus de toute expression. Car la violence dufeu était éteinte sans l'être; quand il s'agit de leurscorps, elle est éteinte; elle ne l'est plus, quand il faut rompreleurs chaînes. Oui, elle brisa leurs entraves, et n'atteignit pointleurs talons. Les pieds et les entraves, mais ils se touchent ! Le feuconserve son énergie, et cependant, il n'ose franchir les liens! Le tyran enchaîne, la flamme délivre, pour que vous voyiezla cruauté du Barbare, et l'obéissance de l'élémentnaturel. Et pourquoi les enchaîna-t-il avant de les jeter dans lafournaise? Pour que le miracle fût plus grand, pour que le prodigefût plus merveilleux, pour qu'il fût impossible de traiterd'illusion le témoignage des sens. Si ce feu n'eût étévraiment du feu, il n'aurait point consumé les liens, ni les soldatsassis dans le voisinage ; mais voici qu'il exerce sa puissance sur lesobjets d'alentour, et il se montre soumis à l'égard des jeunesgens. Le démon renverse sa propre puissance par les mêmesarmes dont il se sert contre les serviteurs de Dieu, bien malgrélui sans doute. C'est la sagesse et la Providence divine qui retourne contresa tête ses armes et ses artifices. N'est-ce pas ce que l'on vitalors? Le démon s'insinuant dans l'âme du tyran, ne lui conseillepoint de trancher la tête à ces enfants, ni de les livreraux bêtes féroces, ni à aucun supplice de ce genre;mais il lui persuade de les précipiter dans les flammes, pour qu'ilne restât rien de leurs corps et que leur cendre fût mêléeà celle des sarments. Dieu fit servir ce conseil à la ruinede l'impiété, et, comment ? je vais le (570) dire. Chez lesPerses, le feu est regardé comme un dieu, et les barbares de cescontrées l'entourent d'une grande vénération. Dieu,qui voulait enlever tout prétexte à une telle impiété,permit cette espèce de supplice, pour donner à ses serviteursune éclatante victoire, sous les yeux mêmes des adorateursdu feu, et les convaincre par des faits manifestes que les dieux des Gentilscraignent, non pas Dieu seulement, mais encore ses serviteurs.

4. Voyez aussi cette couronne tressée par tout ce qui semblaitdevoir triompher de leur constance, et leurs ennemis eux-mêmes devenusles témoins de leur victoire. Nabuchodonosor, dit l'Ecriture, convoquatous les magistrats, les généraux, les gouverneurs, les princeset les rois, et tous ceux qui étaient revêtus de quelquesdignités pour assister à la dédicace de la nouvellestatue, et tous se rendirent à cette invitation. (Dan. III, 2.)L'ennemi prépare la scène, il rassemble les spectateurs.Le stade est ouvert, les spectateurs accourent, et ce ne sont point desgens vulgaires et de condition privée, mais les hommes les plushonorables, tous revêtus de quelque dignité; certes leur témoignagesera cru de tout le monde. Ils étaient venus pour assister àun spectacle annoncé d'avance, mais quelle déception ilséprouvent ! Ils étaient venus adorer une statue, et ils latournent en dérision; ils s'en vont après avoir admiréla puissance de Dieu qui venait d'éclater si miraculeusement. Etquel est le lieu choisi par le prince? Ce n'est point la ville, ce n'estpoint un champ, mais de vastes plaines qui doivent contenir cette multitude.C'est dans la plaine de Déira, en dehors de la ville que fut élevéela statue, et un héraut parcourait la foule en criant : Ecoutez,nations , tribus , peuples , langues, à quelque heure que vous entendiezle son de la trompette, de la flûte, de la cithare, de la sambuque,du psaltérion, des instruments de musique de toute espèce,tombez à terre et adorez la statue d'or (c'était vraimenttomber que d'adorer cette statue), et quiconque refusera de tomber et del'adorer, sera aussitôt précipité dans la fournaiseardente. (Dan. III, 4-6.) Voyez-vous quels combats dangereux, quelles embûchesfatales, quel abîme profond, quel précipice de part et d'autre! Mais ne craignez rien. Plus l'ennemi redouble ses efforts, plus il faitéclater le courage des enfants. Pourquoi cette musique charmante? pourquoi cette fournaise ardente ? C'est afin d'agir sur les âmespar la volupté en même temps que par la crainte. Il en estqui résistent, qui ne veulent point céder; que tous les instrumentsde musique unissent leur mélodie pour les charmer et les fléchir.Vous triomphez de ce piège; que la vue de la flamme vous épouvanteet vous glace de terreur ; la crainte entrait par les oreilles, la voluptése glissait dans l'âme par les yeux.

Mais rien ne put vaincre la générosité de ces jeunesgens. Comme ils triomphèrent des flammes où on les jeta,ainsi les vit-on se rire de ces instruments de jouissance ou de supplice.C'était contre eux que les démons avaient fait tant d'apprêts;loin de se défier de ses sujets, il était sûr que pasun n'irait contre les ordres du roi. Quand tous eurent succombéet se furent laissé vaincre, on amena les trois enfants. Ainsi leurvictoire devait éclater davantage, remportée et proclaméeau milieu d'une telle multitude. Si avant qu'aucun autre eût succombé,ils eussent les premiers manifesté leur courage, ils auraient étémoins dignes d'admiration. Mais ce qu'il y a de sublime, de vraiment prodigieux,c'est que la multitude des coupables n'ait pu ni les effrayer, ni les affaiblir.Ils ne se dirent pas, comme il arrive souvent : si nous étions lespremiers et les seuls à adorer cette statue, nous serions répréhensibles;mais si nous agissons de concert avec tant de milliers d'hommes, qui pourraitne pas nous pardonner, ne pas nous juger dignes d'excuse? Non, ils ne dirent,ils ne pensèrent rien de pareil, quand ils virent tomber les puissantsde la terre. Voyez encore la méchanceté de leurs ennemis,leurs injustes et amères accusations. Ce sont ceux, disent-ils,que tu as préposés aux travaux dans le pays de Babylone.(Dan. III, 12.) Non contents de rappeler leur nation, ils rappellent encoreleurs dignités, pour enflammer le courroux du roi ! C'est commes'ils disaient : les esclaves, ces bannis, ces captifs, tu leur as donnéautorité sur nous; et cet honneur, ils osent l'outrager, ils osentse montrer insolents envers celui de qui ils le tiennent. Et voilàpourquoi ils disent : Les Juifs que tu as préposés aux travauxdans le pays de Babylone, ils ont désobéi à ton décret,et refusent de servir tes dieux. Pas de plus bel éloge que cetteaccusation; de tels reproches sont des louanges; c'est un témoignageirrécusable, puisqu'il sort de la bouche des ennemis. Que va fairele roi ? Il les fait (571) amener devant lui, pour les effrayer par tousles moyens qu'il a en son pouvoir. Mais rien ne peut en venir àbout, ni la fureur du roi, ni leur solitude au milieu d'une telle multitude,ni l'aspect de la fournaise, ni le son de la flûte, ni tous ces regardsardents fixés sur eux; ils se rient de tout cela, et ils entrentdans la fournaise, comme s'ils entraient dans l'onde fraîche d'unefontaine ; et ils adressent au roi ces bienheureuses paroles : Nous nepouvons servir tes dieux, ni adorer cette statue que tu as élevée.(Dan. III, 18.) Ce n'est point sans motif que je viens de développerce récit, mais bien pour vous apprendre que rien ne peut vaincreou effrayer l'homme juste: ni la fureur d'un roi, ni les embûchesqui lui sont tendues, ni la haine de ses ennemis, ni la captivité,ni l'abandon, ni le feu, ni les fournaises, ni les supplices, si nombreuxqu'ils soient. Si ces jeunes gens ne tremblèrent point devant lafureur d'un prince impie, ne devons-nous pas avoir confiance dans un empereursi plein d'humanité et de clémence, et remercier Dieu decette tribulation où nous sommes, bien persuadés maintenantque l'affliction augmente notre gloire devant Dieu et devant les hommes,si nous savons la supporter généreusement? Si ces enfantsn'eussent été esclaves, leur intrépide liberténe se fût point manifestée; s'ils n'eussent étécaptifs, nous ne redirions point maintenant la noblesse de leurs âmes;s'ils n'eussent perdu leur patrie terrestre, nous n'aurions point connucette vertu, digne des habitants du ciel; si le roi de la terre ne se fûtirrité contre eux, nous ne parlerions pas de cette bienveillanceque leur témoigna le roi des cieux.

5. Et vous aussi, pourvu que vous ayez Dieu Pour ami, ne désespérezpoint, fussiez-vous jetés dans une fournaise; mais s'il est courroucécontre vous, ne vous rassurez point, fussiez-vous dans un paradis. On lesjeta dans la fournaise, mais ils avaient agi noblement, et la fournaisene leur fit aucun mal. Adam était dans le paradis, mais il manquade courage, et il tomba. Job sur son fumier s'abstint de murmurer, et iltriompha de ses maux. Quelle distance du fumier au paradis ! Mais la vertudu lieu ne servit de rien à celui qui l'habitait, une fois qu'ilse fut laissé vaincre lui-même; et au contraire, malgrécet indigne séjour, la vertu de Job lui servit comme de rempart.contre toute blessure. Nous aussi fortifions notre âme. Qu'une forteamende, que la mort nous menace, si on nous laisse notre piété,nous sommes les plus heureux des hommes. N'est-ce pas aussi ce que nousrecommande Jésus-Christ? Soyez donc prudents comme des serpents(Matt. X, 16), nous dit-il. Le serpent présente son corps tout entier,pour sauver sa tête; vous aussi, s'il vous faut perdre richesses,corps, tous les biens, la vie même, pour sauver votre piété,ne vous contristez point. Si vous quittez ce monde emportant avec vousla piété, Dieu vous rendra tout le reste avec munificence,il ressuscitera votre corps en le revêtant de gloire, et àla place de vos richesses vous recevrez des biens que nul langage ne sauraitexprimer. Job n'était-il pas assis tout nu sur un fumier, endurantune vie plus cruelle que mille morts? Mais il garda sa piété,et tout ce qu'il avait perdu lui fut abondamment rendu, santé, beauté,nombreux enfants, possessions; et à tout cela se joignait un avantageplus précieux encore, la brillante couronne de la patience.Voyezles arbres: si vous enlevez les fruits et les feuilles, si vous coupeztous les rameaux, sans toucher à la racine, ils repoussent de nouveauet n'en ont que plus de vigueur. Ainsi en est-il de nous; s'il nous restecette racine de la piété, quand même les richessesnous seraient enlevées, quand même notre corps serait livréà la corruption, nous retrouverons de plus magnifiques richesses,un corps plus glorieux. Bannissons donc toute vaine inquiétude,toute vaine préoccupation, rentrons en nous-mêmes, revêtonsnotre corps et notre âme de l'ornement de la vertu, employons nosmembres, comme autant d'armes pour le bien, et qu'ils ne soient jamaisdes instruments de péché. Surtout faisons de notre languel'interprète de la grâce d'en-haut, rejetons loin de nos lèvresle poison de la méchanceté, et des discours honteux. Il dépendde nous, en effet, de faire servir nos membres au péché ouà la justice. Entendez comment la langue a été pourles uns un instrument de péché, pour les autres au contraire,un instrument de justice. Leur langue, dit le Psalmiste, est un glaiveaigu. (Ps. LVI, 5.) Et ailleurs, au sujet de sa propre langue : Ma langueest comme la plume d'un homme qui se hâte d'écrire. (Ps. XLIV,2.) L'une commettait le meurtre, l'autre écrivait la loi de Dieu.Ainsi l'une était un glaive, l'autre une plume, non par leur proprenature, mais par le libre usage qu'ils en faisaient. Ainsi en est-il ausside la bouche : (572) certains hommes avaient lune bouche toute pleine,devenin et de méchanceté, et il le leur reproche en disant:Leur bouche est remplie de malédictions et d'amertume. (Ps. XIII,3.) Entendez-le au contraire quand il parle de lui : Ma bouche, dit-il,parlera le langage de la sagesse , et mon coeur méditera des parolespleines de prudence. (Ps. XLVIII, 4.) — Combien encore avaient les mainstoutes souillées d'iniquité ! et il les blâme en cestermes : Dans leurs mains ils portent l’iniquité, et leur droiteest pleine de présents. (Ps. XXV, 10.) Pour lui, ses main ne saventque s'élever vers le ciel. Aussi disait-il : L'élévation,de mes mains, c'est comme un sacrifiée du soir. (Ps. CXL, 2.) —Il en est de même du coeur. Certains hommes ont le coeur plein devanité, celui du Psalmiste s'attache à la véritéseule: Leur coeur est vain (Ps. V, 10), dit-il en parlant de ceux-là;et en parlant de lui-même: Mon coeur a exhalé des parolesde sagesse. (Ps. XLIV, 2.) — Autant peut-on en dire de l'ouïe. Ilen est qui, semblables aux bêtes, ne prêtent jamais une oreillebienveillante et disposée aux pardon; et c'est à eux queDavid adresse ce reproche : Leurs oreilles demeurent sourdes et fermées,comme celles de l'aspic. (Ps. LVII, 5.) Pour lui il écoutait avecavidité les divines paroles, et ce qu'il dit le fait assez voir: J'inclinerai mon oreille pour recevoir les conseils de la sagesse, jechanterai sur le psaltérion les desseins de mon coeur. (Ps. XLVIII,5.)

6. Ainsi donc, que la vertu nous serve comme de rempart, et nous détourneronsla colère du Seigneur. Faisons de nos membres autant d'instrumentsde vertu, apprenons à nos yeux, à nos mains, à nospieds, à notre coeur, à notre langue, à notre corpstout entier, à ne servir qu'à la vertu ; et souvenons-nousde ces trois recommandations que je vous ai faites, en vous priant instammentde ne haïr personne, de ne point dire de mal contre ceux qui vousont attristé, de rejeter loin de vos lèvres la funeste habitudedes jurements. Quant aux deux premiers préceptes, nous en parleronsdans un autre moment. Mais cette semaine, nous la consacrerons tout entièreà vous parler du jurement, commençant ainsi par le préceptele plus facile à observer. Il n'est point difficile, en effet, devaincre cette habitude de jurer pour peu que nous y mettions de zèle,ayant soin de nous avertir, de nous conseiller les uns les autres, de nousobserver, d'examiner et de punir ceux qui mettent en oubli ce commandement.A quoi bon nous abstenir de nourriture, si nous ne chansons de notre âmeles mauvaises habitudes. Nous avons passé tout ce jour àjeûner, et ce soir notre table ne ressemblera pas à celled'hier, elle sera changée et mieux servie. Qui pourrait aujourd'huise rendre le témoignage qu'il a changé de vie comme il achangé de table, qu'il a modifié ses habitudes, comme ila modifié sa nourriture? Personne, peut-être. Quel profitretirerons-nous donc du jeûne? Aussi vous exhorté-je, et necesserai-je de vous exhorter à accomplir l'un après l'autrechaque précepte, et de consacrer à chacun deux ou trois jours.Il en est parmi vous qui rivalisent d'abstinence, et se livrent mutuellementun admirable combat; les uns passent deux jours entiers sans rien prendre,d'autres se privent non-seulement de vin et d'huile, mais de tout autremets, et n'ont durant le carême que le pain et l'eau pour nourriture.Pourquoi ne rivaliserions-nous pas aussi pour faire disparaître cettehabitude de jurer? Cela ne vaudrait-il pas mieux que ton te espècede jeûne que toute espèce d'austérité corporelle?Ce zèle que nous montrons à nous priver d'aliments, montrons-leaussi à nous abstenir de jurer. N'est-ce pas encourir le reprochede folie que de se soucier si peu -des préceptes, et de mettre touteson ardeur aux pratiques indifférentes. Il n'est pas interdit demanger, mais il est défendu de jurer; et cependant nous nous abstenonsde ce qui est autorisé, et nous nous livrons à ce qui estillicite.

J'exhorte donc votre charité à manifester quelque changementdans votre conduite, et à commencer par celui-là. Si telest notre zèle pendant le temps du jeûne, si cette semainenous nous corrigeons de l'habitude de jurer, si la semaine suivante, nouséteignons en nous le feu de la colère, si ensuite nous détruisonsdans sa racine l'envie de médire, si plus tard nous faisons disparaîtred'autres défauts, allant ainsi de progrès en progrès,nous atteindrons peu à peu la perfection, nous échapperonsau danger qui nous menace, nous nous rendrons le Seigneur propice. La multitudereviendra se joindre à nous dans cette ville; et nous apprendronsà ceux qui ont pris la fuite que ce n'est ni dans les murs d'uneville, ni dans la fuite ou la retraite, mais bien dans la vertu et dansles bonnes moeurs, que nous pouvons mettre tout notre espoir. Et ainsiil nous sera donné (573) de jouir, et des biens de cette vie, etdes biens de la vie future. Veuillent nous en rendre dignes la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui gloire soit au Père, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ces deux dernières Homélies ont été traduitespar M. l'abbé JOLY, docteur en théologie,

professeur de rhétorique au petit séminaire de Plomblières-lès-Dijon.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

CINQUIÈME HOMÉLIE.

La patience de Job, principe de sa gloire . — Les maux de la vie présentene sont rien. — Le seul mal véritable, c'est le péché.— Il faut craindre non de mourir, mais d'offenser le Seigneur. — Une consciencepure ne redoute point la mort. — La pénitence apaise la colèrede Dieu. — Pénitence des Ninivites. — Il faut s'abstenir de jurer.

1. Votre courage s'est ranimé, je crois, depuis hier, depuisque je vous ai montré les trois enfants dans la fournaise de Babyloneet Job assis sur ce fumier plus vénérable que tous les trônes.Quel profit retirer de la vue d'un trône? On goûte un instantde plaisir; mais c'est un plaisir absolument stérile. Qu'il estavantageux au contraire de contempler ce fumier où Job est assis! Cette contemplation, c'est comme une source de sagesse, une exhortationà la patience. Aussi, même de nos jours, combien passent lesmers pour se rendre en Arabie, pour voir ce fumier glorieux, et baisercette terre témoin des victoires et des combats de ce saint homme,arrosée de ce sang plus précieux que tous les trésors.Oui, la pourpre a moins d'éclat que n'en avait ce corps inondé,.non du sang d'autrui, mais de son propre sang. Oui, ses ulcèresavaient plus de prix que toutes les pierreries. Notre vie trouve-t-ellequelques ressources dans les pierres précieuses, et sont-elles indispensablesà celui qui les possède? Mais, ces ulcères, ils relèventtoute âme abattue. Voyez, en effet. Qu'un homme vienne à perdreun fils unique, objet de toute son affection; en vain lui montrerez-voustoutes les pierreries du monde, vous ne pourrez le consoler, ni apaisersa douleur. Rappelez-lui, au contraire, les ulcères de Job, vouscalmerez aussitôt ses souffrances. Dites-lui: « O homme, pourquoipleurer? tu viens de perdre un fils unique : ce Saint patriarche vit mourirtous ses enfants, et fut ensuite frappé dans sa chair. Il étaitassis nu sur un fumier; une plaie hideuse couvrait tout son corps et lerongeait peu à peu; et cependant il était juste, ami de (2)la vérité, pieux; il s'abstenait de toute action coupable,et il avait Dieu lui-même pour témoin de sa vertu. »Ces paroles banniront la tristesse de son âme affligée; etainsi les blessures de l'homme juste seront plus utiles que les pierresprécieuses. Représentez-vous donc, vous aussi, cet athlète;transportez-vous en esprit devant ce fumier, en présence de Joblui-même assis au milieu comme une statue d'or ou de pierreries.Je ne sais comment dire; car je ne trouve point de substance assez richepour la comparer à ce corps tout couvert de sang. Oui, la substancela plus riche a moins de prix que sa chair, et les rayons du soleil sontmoins brillants que ses ulcères: les rayons du soleil éclairentnos corps; les ulcères de Job illuminent les yeux de nos âmes;ils plongent le démon dans les ténèbres. Aussi, aprèsavoir frappé ce dernier coup, le démon se retira brusquementpour ne plus reparaître.

Pour vous, mes chers auditeurs, voyez quels fruits abondants produitla tribulation. Tant que Job fut riche et put jouir en paix de ses biens,le démon trouva moyen de l'accuser, sans fondement, il est vrai;mais enfin il put dire au Seigneur : Est-ce que Job vous rend un cultedésintéressé? (Job, I, 9.) Mais quand il l'eut dépouillé,quand il l'eut réduit à l'indigence, il n'osa pas mêmeouvrir la bouche. Tant que ce juste fut riche, le tentateur s'apprêtaità le combattre et menaçait de le renverser; dès qu'ill'eut rendu pauvre, dès qu'il lui eut tout enlevé, dèsqu'il l'eut précipité dans un abîme de souffrances,il prit la fuite. Tant que son corps fut en bonne santé, l'ennemileva la main sur lui; mais quand il eut meurtri sa chair, il s'enfuit désormaisvaincu. La pauvreté vaut donc mieux que les richesses, la faiblesseet la maladie valent mieux que la santé, la tentation est préférableau repos, si l'on est vigilant : la tentation couvre de gloire celui quilutte et redouble son ardeur. Qui a jamais vu, qui a jamais entendu raconterd'aussi admirables combats? Au pugilat, il suffit d'avoir blesséson adversaire à la tête pour être vainqueur et recevoirla couronne : mais le démon, c'est après avoir cribléde blessures le corps du juste, et l'avoir rempli d'ulcères, qu'ilest vaincu et qu'il se retire. Il lui perce le flanc, sans remporter lemoindre avantage; car il ne peut lui ravir le trésor renfermédans son âme; mais il le rend plus illustre, et, en le blessant ainsi,il découvre à tous les regards l'homme intérieur pournous en montrer toutes les richesses; et au moment où il croyaitvaincre, il se retire couvert d'ignominie et ne prononce plus une parole.Qu'y a-t-il donc, ô démon? Pourquoi t'enfuir? Tout n'est-ilpas arrivé selon tes désirs? N'as-tu pas tué ses brebis,ses boeufs, ses chevaux, ses mulets? N'as-tu pas fait mourir ses enfantsqui formaient comme une couronne autour de leur père? N'as-tu pascouvert son corps de blessures? Pourquoi donc te retirer? Oui, dit-il,j'ai fait tout ce que je voulais; mais ce que je désirais le plusvivement, ce pourquoi j'ai fait tout le reste, n'a pas eu lieu : il n'apoint blasphémé; et c'était là pourtant quetendaient tous mes efforts. Sa constance a rendu inutiles pour moi et laperte de ses biens, et la mort de ses enfants, et les plaies de son corps;bien loin d'atteindre mon but, j'ai donné plus d'éclat àla gloire de mon ennemi. Voyez donc, mes chers auditeurs, quels sont lesheureux effets de la tribulation ! Le corps de Job avait sans doute enpartage la force et la beauté; mais qu'il est digne de nos respects,maintenant qu'il est déchiré par ces blessures! La laineest belle, même avant d'être teinte; mais une fois qu'ellea pris la couleur de la pourpre, quelle délicieuse beauté,quel admirable éclat ! Si le démon n'eût dépouilléle patriarche, nous n'eussions point admiré la puissance du vainqueur;s'il n'eût percé son corps de mille plaies, nous n'eussionspoint vu son âme resplendir à nos regards; s'il ne l'eûtjeté sur un fumier, nous n'aurions point connu ses richesses. Moinsvive est la splendeur, moins grande est la gloire qui entourent le trôned'un roi. Le roi descend de son trône pour mourir; le fumier de Joblui mérite le royaume des cieux.

2. Quoi de plus propre à tirer nos âmes de leur abattement! Si je vous mets sous les yeux de tels exemples, ce n'est pas pour excitervos applaudissements, mais pour vous donner lieu d'imiter la vertu et lapatience de ces hommes généreux; je veux vous apprendre parlà que le seul mal véritable, c'est le péché;que la pauvreté n'est pas un mal, ni la maladie, ni l'insulte, nila calomnie, ni le mépris, ni même la mort qui semble êtrele plus affreux de tous les maux. Ce ne sont là, pour les vraissages, que des noms vides de sens; le mal véritable consiste àoffenser Dieu et à faire ce qui lui (3) déplaît. Qu'ya-t-il de si terrible dans la mort, dites-moi? Craignez-vous donc d'arrivertrop vite à ce port sans orage, à cette vie sans tempête?Que l’homme ne vous fasse point mourir, la loi même de la naturene viendra-t-elle pas briser les liens qui unissent votre âme àvotre corps? Et si ce que nous redoutons maintenant n'arrive pas aussitôt,du moins cela ne peut tarder bien longtemps. Je vous tiens ce langage,non pas que je pressente pour vous rien de fâcheux ni de triste;non, mais je rougis de vous voir craindre la mort. Vous espérezdes biens que l'œil n'a point aperçus, que l'oreille n'a point entendus,que le cour de l'homme ne peut comprendre (I Cor. II, 9), et vous refusezd'en jouir, et on vous voit négligents et comme engourdis ! Quedis-je, engourdis? Mais vous tremblez, mais vous frémissez d'horreur! Et comment ne serait-ce pas une honte pour vous de craindre la mort,quand saint Paul gémissait d'être obligé de vivre encoreet écrivait aux Romains : La créature gémit, et nousaussi, qui avons reçu les prémices de l'Esprit-Saint, nousgémissons. (Rom. VIII, 22, 23.) Et il s'exprimait ainsi non qu'ilcondamnât la vie présente, mais parce qu'il était pressépar le désir de la vie future. J'ai goûté la grâce,dit-il, et je ne puis plus supporter de retard.; j'ai reçu les prémicesde l'Esprit-Saint, et je voudrais le posséder tout entier; je suismonté au troisième ciel, j'ai vu cette gloire ineffable,j'ai vu ce palais resplendissant , j'ai senti quelle privation m'imposece séjour d'ici-bas, et c'est pourquoi je gémis. Dites-moi,si on vous menait à la cour d'un roi, que l'on vous montrâtces murailles étincelantes d'or, et tant d'autres ornements; siensuite on vous conduisait dans une pauvre chaumière, avec la promessede vous ramener bientôt dans ce palais et de vous y laisser pourtoujours, ne devriez-vous pas être dévorés d'impatienceet supporter avec peine même quelques jours d'attente? Ayez.la mêmeidée et du ciel et de la terre, et plaignez-vous avec saint Paul, non de mourir si tôt, mais d'être obligé de vivreencore. Eh bien ! dites-vous, faites que je ressemble à saint Paul,et la mort ne m'effrayera pas non plus. Et qui vous empêche de ressemblerà saint Paul? N'était-il pas pauvre? N'était-il pasfaiseur de tentes? N'était-ce pas un homme du peuple? Ah ! s'ileût été riche et de naissance illustre, les pauvres,exhortés à imiter l'Apôtre, auraient peut-êtrepu objecter leur pauvreté. Mais vous ne pouvez avoir cette excuse.Car il travaillait de ses mains et vivait de ce travail de chaque jour.

Vos parents vous ont formés à la piété;dès votre enfance on vous a initiés aux saintes lettres;lui au contraire, il fut blasphémateur, il persécuta leschrétiens, il les outragea, il désola l'Eglise; mais il seconvertit tout d'un coup si parfaitement, qu'il l'emporta sur tous en zèleet en ferveur : Entendez ce qu'il dit : Soyez mes imitateurs, comme jele suis moi-même de Jésus-Christ. (I Cor. XI,1.) Paul imitale Seigneur, et vous, vous n'imitez point un homme semblable à vous;élevés dans la piété dès votre âgele plus tendre, vous n'imitez pas cet homme, qui pour croire, eut besoinde conversion ! Ne savez-vous pas que le pécheur, même pendantsa vie, est déjà plongé dans la mort? Le juste aucontraire, même après sa mort, continue à vivre. Cene sont point mes paroles, mais celles de Jésus-Christ qui disaità Marthe: Quiconque croit en moi, vivra même aprèsqu'il sera mort. (Jean, XI, 25.) Est-ce que nos dogmes sont des fables?Si vous êtes chrétiens, croyez Jésus-Christ sur parole;si vous croyez Jésus-Christ, manifestez votre foi par vos oeuvres.Et comment vos oeuvres manifesteront-elles votre foi? A condition que vousmépriserez la mort. C'est par là que nous différonsdes infidèles. Eux, ils ont raison de craindre la mort; car ilsn'ont pas l'espoir de ressusciter. Mais vous qui marchez dans une meilleurevoie, et qui pouvez nourrir votre âme de cette espérance d'unerésurrection future, seriez-vous excusables d'avoir cette assurance,et de craindre cependant la mort, comme ceux mêmes qui ne croientpas à la résurrection? Mais, dites-vous, ce n'est pas lamort qui m'effraye, c'est le genre de mort; ce que je redoute, c'est d'avoirla tête tranchée.

Ainsi donc vous ne voudriez point mourir comme Jean-Baptiste? car ileut la tête tranchée. Ni comme saint Etienne? car il fut lapidé.Les martyrs, selon vous, ont donc fini misérablement; car les unssont morts par le feu, les autres par le fer. Les uns ont étéjetés à la mer, les autres dans des précipices, lesautres livrés en proie aux bêtes féroces. Faire unefin misérable, ô homme, ce n'est point mourir de mort violente,mais mourir dans le péché. Ecoutez le Prophète qui,après avoir médité ce sujet, s'écrie : Quoide plus affreux (4) que la mort des pécheurs? (Ps. XXXIII, 22.)Il ne s'agit point d'une mort violente, mais bien de la mort dans le péché.Et c'est à juste titre. Après qu'ils ont quitté cettevie, les pécheurs souffrent d'horribles supplices, des tourmentsqui ne doivent jamais cesser. C'est un ver dont le venin les dévore,un feu qui ne s'éteint point; ce sont les ténèbresextérieures, des liens qui ne se briseront jamais, le grincementde dents; la tribulation, les angoisses, la damnation éternelle.

3. Si tels sont les maux réservés aux pécheurs,que leur importe de mourir chez eux et dans leurs lits? Et au contrairele juste doit-il s'affliger de sortir de ce monde par l'épéeou par le feu, puisqu'il doit entrer en possession de biens immortels?Oui, la mort des pécheurs est affreuse. Ainsi mourut ce riche quiavait méprisé Lazare : chez lui, dans son lit, entouréde ses proches, il mourut de mort naturelle, et une fois mort il endurades tourments que ne put adoucir en rien son bonheur d'autrefois. Il enfut bien autrement de Lazare : à la porte du riche, entouréde chiens qui léchaient ses ulcères, il mourut de mort violente: (qu'y a-t-il en effet de plus horrible que la faim ?) mais une fois mortil eut en partage les biens éternels, qu'il savourait dans le seind'Abraham. En quoi cette mort violente lui fut-elle donc funeste et quelprofit revint au riche d'une mort plus douce? Mais, dites-vous, nous necraignons pas de mourir de mort violente; nous redoutons de mourir injustementet d'être punis avec les coupables, sans avoir rien fait pour mériterles soupçons qui pèsent sur nous. Que dites-vous, je vousprie? Vous craignez de mourir injustement? Voudriez-vous donc avoir méritéla mort? Et qui serait assez misérable, assez insensé pourpréférer une juste mort, quand il est menacé de mouririnjustement? Si nous devons craindre la mort, c'est quand nous l'avonsméritée par nos crimes. Car mourir injustement, c'est mourircomme les saints. Que d'hommes en honneur auprès de Dieu et célèbrespar leur piété ont eu à subir une mort injuste ! Abeld'abord, qui sans avoir péché contre son frère, sansavoir offensé Caïn, mais uniquement pour avoir honoréDieu, fut cruellement égorgé. Si Dieu le permit, était-ceamour, était-ce haine de sa part? Evidemment c'est qu'il aimaitAbel, et qu'il voulait par ce meurtre horrible rehausser encore l'éclatde sa couronne. Vous le voyez donc, il ne faut redouter ni une mort violente,ni une mort injuste, mais la mort dans le péché. Abel mourutinjustement; Caïn vécut dans la crainte et dans la douleur.Qui donc eut le sort le plus heureux, celui qui s'était endormidans la justice ou celui qui vivait dans le péché? Celuiqui mourut injustement ou celui qui reçut une juste punition? Voulez-vousque je vous dise pourquoi vous craignez de mourir ? C'est que le désirdu royaume céleste n'a point ému nos coeurs, l'amour desbiens futurs ne les a point embrasés. Autrement nous n'aurions quedu mépris pour les choses présentes, à l'exemple desaint Paul. Nous ne craignons pas l'enfer, et c'est pourquoi nous craignonsla mort. Nous ne savons pas ce qu'il y a d'insupportable dans cet éternelsupplice; et c'est pourquoi nous craignons la mort au lieu. de craindrele péché. Ah ! si la crainte de l'enfer avait rempli nosâmes, la crainte de la mort n'aurait pu s'y glisser. Et sans avoirbesoin d'en chercher bien loin la preuve, je la trouve ici même etdans ce qui s'est passé naguère. Dès qu'on eut publiédans Antioche la levée de ce tribut qui vous paraissait excessif,on s'agita, on discuta, on exhala ses plaintes et son indignation: on sedisait les uns aux autres: c'est une vie qui n'est plus tolérable,c'est la ruine de notre cité, personne ne pourra supporter le poidsd'une pareille contribution : on se lamentait, comme s'il se fûtagi de perdre la vie.

Ensuite, quand par une audace criminelle, des scélérats,foulant les lois aux pieds, eurent renversé les statues et exposé.tous les citoyens à perdre la vie, quand nous vîmes l'Empereurirrité, et que nous pûmes craindre la mort; dès lorsplus d'angoisses au sujet de nos biens; mais tous de dire : Ah ! que l'Empereurnous dépouille de nos biens; nous nous passerons de champs et derichesses, pourvu qu'on nous promette la vie sauve. Ainsi avant que lacrainte de la mort se fût emparée de nous, ce qui nous tourmentait,c'était la perte de nos richesses; le crime de lèse-majestéune fois commis, nous eûmes peur de mourir et cette crainte fit disparaîtrenos précédentes appréhensions. De même si lacrainte de l'enfer eût passé dans nos âmes, celle dela mort n'y aurait point pénétré. Quand le corps estsous l'empire d'une double souffrance, la plus forte d'ordinaire empêchede sentir l'autre; il en aurait été de même pour nosâmes. Si notre âme avait gardé (5) la crainte des supplicesà venir, cette crainte eût comme étouffé celledes maux de la vie présente. Que l'on s'applique à ne pointperdre de vue les peines de l'enfer, et on se rira de la mort, et non-seulementon sera délivré des angoisses de cette vie, mais on serade plus arraché aux flammes éternelles. Si l'on ne cessede craindre l'enfer on ne tombera jamais dans ce feu dévorant :cette crainte entretenue dans l'âme ne peut manquer de la rendrevertueuse.

N'est-il pas à propos que je vous dise aujourd'hui : Mes frères,ne ressemblez point aux enfants par vos sentiments, mais ressemblez-leurquant à la méchanceté? (I Cor. XIV, 20.) C'est unecrainte d'enfants que de redouter la mort, sans craindre le péché,car les petits enfants ont peur d'un masque, et le feu ne les effraye pas;qu'on les porte près d'un flambeau allumé, ils tendent aussitôtla main vers le flambeau et vers la flamme. Un masque, qui n'a pourtantrien de terrible, les glace d'effroi, et le feu, qui est si dangereux,ils ne le craignent point. Nous aussi nous craignons la mort, qui est commeun masque sans danger, et nous ne craignons point le péchéqu'il faudrait craindre et dont le feu dévore la conscience. Etce n'est point la nature, mais l'ignorance qui produit cette erreur. Comprenonsbien ce que c'est que la mort, et jamais nous ne la redouterons. Qu'est-cedonc enfin que la mort? Mourir, c'est se dépouiller d'un vêtement.Le corps, n'est-ce point comme un vêtement donné àl'âme, que la mort lui enlèvera pour quelque temps, et quenous reprendrons un jour entouré d'éclat? Qu'est-ce doncque la mort? C'est un pèlerinage, c'est un sommeil un peu plus longque de coutume. Si vous craignez la mort, craignez donc aussi de dormir.Si vous vous affligez de voir mourir vos frères, gémissezaussi de les voir manger ou boire : car si l'un est naturel, l'autre nel'est pas moins. Non, ne vous affligez point de ce qui est naturel; affligez-vousplutôt à la vue d'actions perverses. Ne pleurez point ceuxqui meurent, mais pleurez ceux qui vivent dans le péché.

4. Voulez-vous une autre raison de cette crainte que nous cause la mort?Nous vivons avec trop de négligence, nous n'avons pas une conscienceassez pure. S'il en était autrement, rien ne nous eût effrayé,ni la mort, ni la faim, ni la perte de nos biens. Non, rien de tout celane peut nuire à l'homme vertueux ni le priver de la joie intérieure;celui que soutient l'espoir des biens à venir, rien ne peut le plongerdans la tristesse. Quelque traitement qu'il endure, jamais l'homme vraimentgénéreux n'en éprouvera de chagrin. On lui enlèverases richesses? Mais il en a d'autres dans le ciel. On le bannira de sapatrie? Mais c'est l'envoyer à la céleste Jérusalem.On le chargera de chaînes? Mais sa conscience est libre, et il nesent pas ces liens extérieurs. On fera mourir son corps? Mais ilressuscitera un jour. Impossible de blesser personne, si l'on se bat contreune ombre, si l'on frappe de grands coups dans l'air; or, lutter contrele juste, c'est se battre contre une ombre, c'est s'épuiser en vain: on ne pourra lui faire de blessures. Donnez-moi donc la ferme assuranceque je posséderai le royaume des cieux, et dès aujourd'hui,si vous le voulez, tranchez-moi la tête : je vous saurai gréde ce meurtre, puisque vous me mettrez si promptement en possession deces biens. Ce qui nous désole en effet, c'est cette multitude depéchés qui nous empêchera d'arriver à ce royaumecéleste.

Eh bien ! cessez de vous lamenter en face de la mort; pleurez vos péchéspour les anéantir. La tristesse, dans les desseins de Dieu, ne doitpoint avoir pour objet la perte de nos biens, la mort, ni rien d'analogue;elle doit servir à effacer les fautes que nous avons commises. Unexemple vous le montrera. Les médicaments ont étéfaits en vue des maladies qu'ils peuvent guérir, et non pas en vuede celles qu'ils ne peuvent en rien soulager. Je vais développerma pensée. Un remède est bon pour les maladies des yeux,mais c'est le seul usage auquel on puisse l'employer; ne doit-on pas direqu'il a été fait exclusivement pour les yeux, et non pourl'estomac, ni pour les mains, ni pour aucun autre membre? Appliquons àla tristesse ce qui vient d'être dit, et nous trouverons qu'ellen'est d'aucun effet pour les divers accidents de la vie, et que le seulmal dont elle puisse nous guérir, c'est le péché.Il est donc certain qu'elle est uniquement destinée à nousen délivrer. Parcourons les uns après les autres les mauxqui nous accablent, appliquons la tristesse comme remède, et voyonsquelle en est l'efficacité. Qu'on ait perdu sa fortune, en vains'affligera-t-on ; on ne réparera point ce dommage. On a perdu unfils, en vain se désolera-t-on, le mort ne ressuscitera (6) point,et cette tristesse ne lui sera d'aucun secours. Que l'on soit flagellé,souffleté, accablé d'outrages; nulle douleur ne fera disparaîtrel'insulte. C'est une infirmité, c'est une dangereuse maladie quisurvient; le chagrin, loin de guérir le mal, ne fait que l'aggraver.Le chagrin n'a servi de rien, vous le voyez. Mais si l'on s'attriste aprèsavoir péché, le péché disparaît, la fauteest réparée . Et le Seigneur nous le fait voir manifestement,quand il dit : A cause de son péché je l'ai plongéun instant dans la tristesse; j'ai vu son affliction, sa démarchehumiliée, et j'ai corrigé ses voies. (Isai. LVII, 17, 18.)C'est pourquoi saint Paul dit aussi : La tristesse qui est selon Dieu produitle repentir et assure le salut. (II Cor. VII, 10.) Donc, puisque évidemmentla tristesse ne peut compenser ni la perte des biens, ni les outrages,ni la calomnie, ni les mauvais traitements, ni la maladie, ni la mort,ni rien d'analogue, et qu'elle n'a de force que pour détruire lepéché en l'effaçant, Dieu ne l'a pas crééedans un autre dessein.

Ne nous plaignons donc plus de la perte de nos biens, ne déploronsque nos fautes, et de cette tristesse nous recueillerons les fruits lesplus abondants. On vous enlève une partie de vos richesses; n'enconcevez aucune douleur; ce serait une douleur inutile. Vous avez péché,attristez-vous; cette tristesse vous sera salutaire; et considérezla puissance et la sagesse de Dieu. Du péché proviennentces deux maux, la tristesse et la mort : Du jour où vous en aurezmangé, dit le Seigneur, vous mourrez de mort. (Gen. II,17.) Et s'adressantà la femme, il lui dit: Vous enfanterez dans la douleur. (Gen. III,16.) C'est par ces deux choses que Dieu enlève le péché,et sorties, pour ainsi parler, du sein du péché, elles luidonnent la mort. Que la tristesse et la mort fassent disparaîtrele péché, on le voit assez par les martyrs; on le voit encorepar ces paroles que l'Apôtre adresse aux pécheurs: Il y aparmi vous beaucoup de malades et d'infirmes, et beaucoup aussi se sontendormis dans la mort. (I Cor. XI, 30.) C'est comme s'il disait : aprèsavoir péché, vous mourez, afin que la mort vous délivredu péché. Et l'Apôtre ajoute : Si nous nous jugionsnous-mêmes, nous ne serions point jugés; et quand le Seigneurnous juge, c'est afin de nous instruire, de peur que nous ne soyons condamnésavec le monde. (Ibid. vers. 31, 32.) De même que le ver naîtdu bois et le ronge, de même que la teigne ronge la laine qui l'aproduite ; de même aussi, là tristesse et la mort dévorentle péché qui leur a donné naissance.

Ne craignons donc point la mort, mais craignons seulement le péché,et qu'il soit l'unique objet de notre douleur. Si je vous tiens ce langage,ce n'est pas que je pressente rien de fâcheux pour vous; mais jevoudrais vous voir ne plus craindre autre chose que le péché,et accomplir toujours par vos oeuvres la loi de Jésus-Christ. Quiconquene, porte pas sa croix, ditil, et refuse de me suivre, celui-làn'est pas digne de moi. (Matth. X, 38.) Il ne s'agit certes point de porterune croix sur nos épaules, mais d'avoir sans cesse la mort devantles yeux, comme saint Paul qui mourait chaque jour, et se riait de la mortet méprisait la vie présente. ( I Cor. XV, 13.) Car vousêtes des soldats : sans cesse vous avez à combattre, et lesoldat qui redoute la mort n'aura jamais de bravoure. De même lechrétien qui craint le danger n'accomplira jamais rien de grandni d'admirable; bien plus, il sera facile à renverser; s'il est,au contraire, intrépide et magnanime, on ne pourra le prendre, onne pourra le vaincre. Les trois enfants n'eurent point peur des flammes,et ils échappèrent à la mort; nous aussi, nous enserons préservés, si nous ne la redoutons point. Ils ne tremblèrentpoint à la vue des flammes, car il n'y a point de crime àdevenir la proie des flammes; mais ils craignirent de pécher, carc'est un crime de tomber dans l'impiété. Empressons-nousde les imiter, eux et ceux qui leur ressemblent; cessons de craindre lepéril, si nous voulons nous y soustraire.

5. Je ne suis point prophète, ni fils de prophète. Cependant,j'en suis sûr, et je le proclame bien haut, si nous changeons deconduite, si nous avons quelque souci de notre âme et que nous abandonnionsle péché, il ne nous arrivera rien de triste ni de fâcheux;et cela, parce que Dieu est la clémence même j'en attesteces villes, ces nations, ces peuples qu'il a sauvés. Il avait menacéla ville de Ninive : Encore trois jours, dit-il, et Ninive sera détruitede fond en comble. (Jonas, III, 4.) Eh bien! dites-moi, Ninive fut-ellerenversée? cette ville fut-elle anéantie? Au contraire, ellese releva, elle devint plus illustre, et tant de siècles écoulésn'ont pu détruire sa gloire. Aujourd'hui encore nous la célébronstous, nous l'admirons tous. N'a-t-elle pas été, dèsce (7) moment, comme un port ouvert à tous les pécheurs,pour les mettre à l'abri du désespoir? Ne les invite-t-ellepas à la pénitence, et en leur montrant ce qu'elle fit pourapaiser la colère de Dieu, ne leur persuade-t-elle pas de ne jamaisdésespérer de leur salut, mais de mener une vie vertueuse,et de se rassurer par l'espérance de voir cesser leurs angoisses?Le chrétien le plus lâche ne se sentira-t-il pas excitépar cet exemple? Dieu ne craignit point de rétracter sa parole,pour laisser subsister Ninive; ou plutôt il n'eut pas à serétracter. Si les Ninivites avaient continué de pécher,et que la sentence fût demeurée sans effet, il y aurait lieud'être surpris; mais les Ninivites se convertirent, ils quittèrentleurs désordres, et c'est là ce qui apaisa la colèrede Dieu. Qui pourrait donc trouver à redire à cette prophétie,et en taxer les termes de mensonges? Dieu, en effet, se montra fidèleà cette loi qu'il établit dès le principe pour tousles hommes, et qu'un de ses prophètes fut chargé de leurannoncer. Voici ce que je dis aux nations et aux royaumes: Je les arracheraidans leurs racines, je les détruirai de fond en comble, je les anéantirai;s'ils se repentent de leurs fautes, je retirerai aussi les menaces quej'avais prononcées. (Jérém. XVIII, 7, 8.) C'est d'aprèscette loi qu'il fait grâce aux Ninivites repentants : ils reviennentde leurs désordres, il dépose lui-même son courroux.Il connaissait la vertu de ce peuple, et c'est pourquoi il presse si vivementle prophète. Quel trouble aussi dans cette cité, quand laparole prophétique y eut retenti ! mais, loin de lui nuire, cettecrainte lui fut salutaire. Oui, elle enfanta, pour ainsi dire, le salutdes Ninivites. Ces menaces les arrachèrent au péril; cettesentence de mort les empêcha de mourir. Quel nouveau, quel admirableprodige! Ce sont des menaces de mort qui enfantent la vie ! La sentenceune fois portée reste sans effet, bien différente en celades sentences prononcées par les juges d'ici-bas.

Dans nos tribunaux, proclamer une sentence, c'est en assurer l'effet;la sentence divine, c'est assez de la promulguer pour lui enlever toutesa force. Si on ne l'eût promulguée, les pécheurs nel'eussent point entendue; ne l'ayant pas entendue, ils n'eussent pointfait pénitence, ils n'eussent pas éloigné d'eux lechâtiment, ils n'eussent pas été si merveilleusementdélivrés. Et n'est-ce pas, en effet, une délivrancemerveilleuse? Le juge porte la sentence, et les coupables l'annulent parle repentir. Ils n'abandonnent point leur ville, comme nous avons fait;mais ils y restent, et cette ville, sur le point de s'écrouler,-ils savent la raffermir sur ses fondements. C'était comme un piègepour eux, et ils en font un rempart; c'était un gouffre, un précipice,et ils en font unie tour capable de les défendre. Le prophèteleur annonce que leurs maisons doivent s'écrouler, et ils ne lesfuient point, mais ils quittent le péché ; ils ne désertentpas leurs demeures, comme nous faisons maintenant, mais ils sortent desvoies perverses qu'ils avaient suivies jusqu'alors. Est-ce que ce sontles murs, disent-ils, qui ont provoqué la colère du Seigneur?C'est nous qui avons fait le mal, préparons donc aussi le remède.Aussi crurent-ils devoir assurer leur salut", non pas en changeant de place,mais en corrigeant leurs mœurs.

6. Voilà ce que faisaient des Barbares, et nous ne rougissonspoint, et nous ne nous cachons point, quand, au lieu de les imiter, nousprenons la fuite, quand nous agissons comme des gens plongés dansl'ivresse, quand nous songeons à sauver nos richesses? Le Seigneurest irrité contre-nous, et nous, au lieu d'apaiser sa colère,nous emportons. nos trésors et nous cherchons à les mettreen sûreté, quand nous devrions chercher un asile oùpût se réfugier notre âme; ou plutôt nous n'avonspas à chercher; une vie juste et vertueuse la met à l'abride tout péril. Si nous nous irritons, si nous nous indignons contreun de nos serviteurs, et qu'au lieu de s'excuser il descende à,sa chambre, rassemble ses vêtements et toutes ses hardes pour s'enfuir,souffrirons-nous volontiers d'être ainsi méprisés?Renonçons donc à ce puéril empressement, et que chacunde nous dise au Seigneur : Comment fuir le vent de ta colère, commentfuir ton visage irrité? (Ps. CXXXVIII, 7.) Imitons la sagesse desNinivites : ils firent pénitence sans savoir cependant si Dieu leurpardonnerait, car la sentence ne disait pas : si vous vous convertissezet que vous fassiez pénitence, j'épargnerai votre ville;mais simplement: Encore trois jours, et Ninive sera détruite. Etils s'écriaient : Qui sait si le Seigneur n'exécutera pointles menaces qu'il a prononcées contre nous? (Jon. III, 4, 9.) Ilsignorent donc ce qui arrivera, et cependant ils s'empressent de faire pénitence;ils ne connaissent pas l'étendue de la divine (8) miséricorde;ils sont incertains, et pourtant ils se convertissent.

Il n'y avait point, pour les instruire, d'autres Ninivites sauvéspar la pénitence; ils n'avaient point lu les prophètes, nientendu les patriarches; personne pour leur donner des conseils, personnepour les exhorter; et par eux-mêmes. ils ne pouvaient se persuaderque la pénitence fût capable d'apaiser entièrementla colère de Dieu. Les menaces qu'ils avaient entendues ne le leurfaisaient point supposer; ils doutaient, ils hésitaient, et cependantquelle admirable pénitence ! Insensés que nous sommes ! Ilsne peuvent compter sur le pardon, et leur conversion est si parfaite !et vous qui pouvez compter sur la bonté du Seigneur, qui avez reçutant de gages de sa sollicitude, qui avez entendu les prophèteset les apôtres, vous que les événements eux-mêmesont dû instruire, vous ne voulez point vous mesurer avec eux et leségaler en vertu ! Oui, ces hommes firent preuve d'une grande vertu,mais Dieu manifesta encore plus de clémence, et pour s'en convaincre,il suffit de considérer l'énergie des menaces. S'il n'ajoutapas à la sentence Faites pénitence et je vous pardonnerai,c'est qu'il voulait, en évitant de s'expliquer, redoubler la crainteet hâter ainsi la conversion des Ninivites. Le prophète, ilest vrai, est couvert de confusion, quand il prévoit ce qui doitarriver, quand il pressent que l'effet ne suivra point ses paroles; maisrien de semblable en Dieu, qui ne veut qu'une chose, le salut des hommeset la conversion de son serviteur.

A peine Jonas a-t-il mis le pied sur le navire, que Dieu soulèveles flots de la mer, pour nous montrer que là où règnele péché, là aussi règne la tempête,et que là où règne la désobéissance,là soufflent aussi les vents orageux; ce qui ébranlait laville de Ninive, c'étaient les péchés de ses habitants.Si le navire était agité, c'est que le prophète avaitdésobéi. Les matelots précipitèrent Jonas àla mer, et le navire se raffermit. Nous aussi précipitons nos péchésdans l'abîme, et la cité de notre âme reprendra sa fermeté.A quoi nous sert-il de fuir? Le prophète s'enfuit aussi, et loinde lui être utile, cette faite causa son malheur. Il fuyait la terre;mais il ne pouvait échapper à la colère de Dieu. Jonasfuyait la terre, et Dieu amena la tempête sur les flots de la mer.Non-seulement il ne lui fut pas avantageux de fuir, mais il fit courirles plus grands dangers à ceux qui le reçurent parmi eux;il était tranquillement assis dans un navire; matelots et pilotesétaient à leur poste, le navire était muni d tousses agrès, et Jonas faillit perdre la vie. On le jeta dans la mer;par ce supplice il expia sa faute, et transporté dans un navireimmense, dans le ventre d'une baleine, il n'y courut aucun péril.Vous le voyez, un navire n'offre au pécheur aucune garantie de salut;mais l'homme qui a secoué son péché, la mer ne peutl'engloutir, les bêtes féroces ne peuvent le dévorer.Les flots le reçurent donc et ne l'étouffèrent point;une baleine le saisit, et ne le dévora point; mais l'animal et lamer le rendirent à Dieu, comme un dépôt confiéà leur garde. Ainsi le prophète apprenait-il à êtredoux et miséricordieux, à ne point se montrer plus cruelque des matelots sans raison, que les flots irrités, que les animauxeux-mêmes.

Ce ne fut pas en effet dès le principe que les matelots le précipitèrentdu vaisseau, ils y furent contraints par la nécessité; quantaux flots et à la baleine, ils furent pleins de douceur àson égard; Dieu le voulait ainsi. Jonas revint donc, prêcha,menaça, persuada, sauva, convertit : il n'eut besoin que d'une seuleprédication pour tout rétablir. Il ne lui fallut pas desjours entiers, des exhortations multipliées; ce fut assez de quelquesparoles pour amener tous les Ninivites à faire pénitence.Aussi Dieu ne le conduisit pas à Ninive tout au sortir du vaisseau;mais les matelots le livrèrent aux flots de la mer, la mer àla baleine, la baleine le rendit à Dieu, Dieu le transmit aux Ninivites; et s'il fit passer le prophète fugitif par tant de détours,c'était pour apprendre à tous qu'il est impossible d'échapperaux mains du Seigneur. Qu'importe où le pécheur transporteson péché; partout des maux sans nombre viendront fondresur lui; et s'il n'est personne qui puisse lui nuire, la nature ;se soulèverade toute part contre lui. Ne cherchons donc pas notre salut dans la fuite,mais bien dans le changement de vie. Dieu s'indigne-t-il de vous voir resterdans une ville, et veut-il que vous en sortiez ? Non; ce sont vos péchésqui l'irritent. Donc abandonnez le péché; et si vous voulezguérir la blessure, faites-en disparaître la cause. Les contrairesse guérissent par les contraires; c'est ce que disent les médecins.Un excès de nourriture a-t-il donné la fièvre ? ona recours à la diète. Est-ce le chagrin qui rend malade?Il faut des distractions. Les (9) maladies de l'âme se traitent dela même manière. C'est l'engourdissement qui a provoquéla colère? Apaisons-la par notre zèle, et faisons voir duchangement dans nos moeurs ; le jeûne sera notre auxiliaire et notreallié, et avec le jeûne, l'affliction où nous sommeset la crainte des périls qui nous menacent. Faisons donc .violenceà notre âme; jamais il n'y eut de moment plus favorable: nouslui persuaderons aisément tout ce que nous voudrons lui persuader.Quand on tremble, quand on est saisi de frayeur, privé .de toutejouissance, plongé dans la crainte, on peut aisément devenirsage et s'empresser de recevoir dans son cœur les précieux germesde la vertu.

7. Persuadons-lui d'abord de fuir les jurements, et de commencer parlà sa transformation. Je vous y exhortais déjà hieret avant-hier; j'y reviens encore aujourd'hui, j'y reviendrai demain, etaprès-demain. Que dis-je? Je ne cesserai de vous en parler, tantque je ne verrai pas de changement en vous. Si l'on ne rougit point d'enfreindrela loi de Dieu, à plus forte raison ne devons-nous point rougir,nous qui vous la rappelons, de vous exhorter si fréquemment. Sil'on redit sans cesse les mêmes choses; c'est la faute non de celuiqui parle, mais de ses auditeurs qui oublient si vite les préceptesles plus simples et les plus faciles à observer.

Quoi de plus aisé que de ne pas jurer? Il suffit d'en prendrel'habitude; ici point de fatigue corporelle, ici point de dépensesà faire. Voulez-vous savoir comment on peut triompher d'un vice,et se délivrer d'une mauvaise habitude? En voici le moyen, et ilest infaillible. Etes-vous sujets à ce vice, ou bien votre serviteur,vos fils, vos femmes, ont-ils contracté l'habitude de jurer? Onles avertit sans cesse et rien ne les corrige; privez-les de nourritureet qu'ils aillent se coucher sans manger. Infligez-leur, infligez-vousà vous-mêmes cette condamnation qui, loin de vous nuire, voussera très-profitable. C'est le propre des choses spirituelles :elles sont profitables et assurent une prompte correction. Une langue quel'on châtie souvent n'a besoin d'être avertie par personne;elle a de puissants conseillers dans les tourments de la soif et de lafaim. Et fussions-nous stupides, ce supplice d'une journée entièrenous avertira bien assez pour que nous puissions nous passer de tout autreavertissement. Vous avez applaudi mes paroles ; applaudissez par vos oeuvres.Autrement quel profit retireriez-vous de ce discours? Qu'un enfant ailletous les jours à l'école sans rien apprendre, si nous luireprochons son ignorance, lui suffira-t-il de répondre : mais, jevais tous les jours à l'école? Et n'est-ce pas làsurtout ce qui le condamne? Faisons-nous à nous-mêmes ce reproche,et disons-nous : Que nous revient-il d'aller si souvent à l'église,de nous approcher de cette table sainte, source de tant de grâces,si nous en sortons tels que nous y sommes allés, sans jamais réformerun seul de nos défauts? Que de choses se font non pour elles-mêmes,mais à cause de leurs heureuses conséquences ! Par exemple,on sème, non pour le plaisir de semer, mais bien pour moissonnerplus tard. Si l'on ne devait pas récolter, il y aurait perte assurément;que de grains se corrompraient inutilement dans le sein de la terre ! Lemarchand ne navigue pas seulement pour le plaisir de naviguer, mais envoyageant il augmente ses richesses. Autrement que de pertes, que d'inconvénientsdans tous ces voyages ! Toutes ces réflexions ne peuvent-elles pasnous être appliquées? Nous aussi, nous venons à l'églisenon pour venir à l'église, pour y rester quelque temps, maisbien pour en retirer quelque profit spirituel. Si nous en sortons sansavoir rien obtenu, cet empressement ne servira qu'à nous condamner.Qu'il n'en soit pas ainsi; épargnons-nous un tel malheur. En quittantce lieu, examinez, voyez comment vous pouvez observer la loi qui vous estimposée.

Que les amis s'en entretiennent ensemble, que les pères en causentavec leurs fils, les maîtres avec leurs serviteurs; et ainsi, quandvous reviendrez et que vous nous entendrez vous répéter cesconseils, les remords de votre conscience ne vous feront point rougir,mais vous vous réjouirez, vous serez heureux de voir que vous lesavez mis à exécution pour la plupart. Ne nous contentonspas d'en faire ici le sujet de nos réflexions. Ce n'est pas uneexhortation d'un moment qui peut déraciner le mal; il faut que l'épouseavertisse le mari, que le mari avertisse son épouse, qu'il y aitune sainte émulation, que tous observent à l'envi ce précepte;que celui qui l'observe fidèlement reprenne celui qui le viole etlui communique son ardeur; que celui qui reste en chemin et qui ne s'estpas encore réformé, jette les yeux sur celui qui le devanceet s'efforce de (10) l'atteindre. Si telles sont nos pensées, sitelle est notre ardeur, bientôt tout le reste sera en voie de prospérité.Ayez à coeur l'œuvre de Dieu, et Dieu prendra soin de vos intérêts.Ne me dites pas : Et si quelqu'un nous met dans la nécessitéde jurer? S'il refuse de nous croire, à moins que nous ne jurions? Dès qu'il s'agit de violer une loi, il ne faut point parler denécessité. Une seule chose est absolument nécessaire,c'est de ne pas offenser Dieu. Eh bien ! Je l'admets encore ! retranchezles serments inutiles, ceux que sans aucune raison, sans aucune nécessitévous proférez chez vous avec vos amis et vos serviteurs ; que ceux-cidisparaissent, et pour ceux-là vous n'aurez plus besoin de mes conseils.Si l'on en vient à craindre, à éviter de jurer souvent,fût-on contraint mille fois de jurer, jamais on ne consentira àreprendre cette funeste habitude. De même que maintenant nos efforts,les inquiétudes, les menaces, la crainte, les avertissements, lesconseils ont bien de la peine à nous faire perdre l'habitude dejurer; de même alors, serions-nous mille fois pressés parla nécessité, rien ne pourra nous persuader de transgresserla loi de Dieu. On ne voudrait point porter les lèvres àun breuvage empoisonné; quelque pressante nécessitéqu'il y eût, on ne voudrait non plus alors se rendre coupable enproférant des jurements. Qu'il en soit ainsi ! Vous y trouverezdes consolations, et un puissant encouragement pour la pratique des autresvertus. N'a-t-on rien fait encore, on s'engourdit et on ne tarde pas àsuccomber ; mais a-t-on conscience d'avoir accompli même un seulprécepte, on a bon espoir pour les autres et on se met avec ardeurà les observer. On réussit pour un second, pour un troisième,et on ne s'arrête plus qu'on ne soit arrivé à la perfection.N'est-il pas vrai que plus on amasse de richesses, plus on les désiré?C'est ce qui arrive surtout quand il s'agit des progrès spirituels.C'est pourquoi je vous presse si vivement de vous mettre à l'œuvre,d'établir dans vos âmes le fondement de la vertu; nous vousprions, nous vous supplions de vous rappeler nos paroles non-seulementquelques instants, mais chez vous, mais sur la place publique, mais partoutoù vous vous trouverez.

Que ne puis-je vivre habituellement avec vous tous ! Je n'aurais paseu besoin de vous faire ce long discours : mais cela ne se peut. En monabsence, souvenez-vous donc de mes paroles, et quand vous êtes àtable, imaginez-vous me voir entrer, croyez que je me tiens devant vouspour faire retentir à vos oreilles tout ce que je vous dis maintenant;et partout où il sera question de moi, songez avant tout àce précepte, et récompensez-moi par là de tout l'amourque je vous porte. Vous voir corrigés de ce défaut, c'estlà tout mon désir, ce sera pour moi la digne récompensede mes travaux. Si donc vous voulez accroître notre zèle,si vous tenez à ranimer votre espérance , à acquérirplus de facilité pour les autres commandements , gravez profondémentcette loi dans vos âmes, et vous saurez alors quel avantage vousoffre cette exhortation. Un vêtement d'or est de soi très-beau,mais si notre corps en est revêtu, il nous paraîtra encoreplus beau; ainsi les commandements de Dieu sont beaux, même quandon se contente de les louer; mais leur beauté saisit encore davantage,quand on les observe. Ici vous louez un instant les paroles que nous vousadressons; mais si vous les mettez en pratique tous les jours et en touttemps, c'est vous-mêmes, c'est nous-mêmes que vous louerez.Et encore ce qui importe, ce n'est pas de nous décerner de mutuelséloges , mais bien d'être agréables à Dieu ;non-seulement nous lui serons agréables, mais encore nous recevronsde sa libéralité de beaux, d'ineffables présents.Puissions-nous tous les mériter par la grâce de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père, avecle Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

SIXIÈME HOMÉLIE.

1. Nous avons déjà consacré bien des jours àranimer votre courage. Nous continuons à le faire; et tant que cetteblessure de la tristesse ne sera point fermée, j'y appliquerai leremède de la consolation. Si en effet les médecins traitentles plaies du corps jusqu'à ce que toute douleur ait cessé,ne doit-on pas en agir de même à l'égard des maux del'âme? La plaie de vos âmes, c'est la tristesse, et il fauty verser sans cesse l'eau bienfaisante des douces paroles. Oui, elles apaisentles mouvements de l'âme, mieux qu'une eau tiède n'adoucitles tumeurs de la chair. Les médecins ont besoin d'une éponge,nous c'est avec la langue que nous appliquons le remède: nous n'avonspas besoin de feu , comme les médecins, pour échauffer l'eau;c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui échauffe nos discours.Aujourd'hui encore nous chercherons à vous consoler. Si nous nele faisions, où trouveriez-vous du soulagement à vos maux?Les juges épouvantent; donc les prêtres doivent consoler:les magistrats menacent ; donc l'Eglise doit rassurer les âmes.

Voyez comment on secondait envers les enfants : Le maître leseffraye, les frappe, les renvoie tout en pleurs à leurs mères;les mères les prennent sur leur sein, les embrassent, essuient leurslarmes, les couvrent de baisers, calment leur chagrin, et leur font sentirtout ce qu'il y a d'utile pour eux dans cette sévéritéde leurs maîtres. Les magistrats vous ont effrayés, vous ontplongés dans l'inquiétude; l'Eglise, notre mère commune,vous ouvre son sein, vous reçoit dans ses bras, vous donne chaquejour des consolations, et je le répète, cette terreur etces consolations vous offrent de grands avantages.

La crainte qu'inspirent les magistrats ne permet point à la mollessede nous anéantir; les consolations que nous donne l'Eglise nousempêchent de succomber sous les coups de la tristesse; et c'est ainsique Dieu prend soin de notre salut. C'est lui, c'est lui-même quiarme les magistrats pour effrayer ceux qui vivent dans le relâchement;c'est lui qui choisit les prêtres pour consoler ceux qu'afflige ladouleur. Et n'est-ce pas ce qu'enseignent l'Ecriture (12) et l'expérience?Si malgré les magistrats, malgré ces soldats toujours enarmes, la fureur de quelques étrangers sans aveu a pu dans un instantallumer un tel incendie, soulever une pareille tempête, et nous fairecraindre à tous un horrible naufrage, jusqu'où se seraitportée leur folie, si la crainte des magistrats ne les avait retenus?N'auraient-ils pas détruit cette ville de fond en comble, et aprèsavoir tout renversé, n'en seraient-ils pas venus à nous donnerla mort-? Faites disparaître les tribunaux, et du même coupvous ferez disparaître l'ordre du milieu de la société.Enlever le pilote au navire, c'est submerger Ire navire ; enlever le généralà son armée, c'est livrer pieds et poings liés lessoldats à l'ennemi. De même, si l'on supprime les magistratsdans une cité, il y aura moins de règle dans notre vie quedans celle des animaux. On s'attaquera, on se dévorera; le richese précipitera sur le pauvre, le fort sur le faible, l'audacieuxsur le pacifique. De nos jours, par la grâce du Seigneur, nous nevoyons rien de semblable Ceux qui vivent dans la piété n'ontpas besoin d'être repris par les magistrats. La loi n'a pas étéfaite pour le juste, dit l'Ecriture. ( I Tim. I, 9. ) Mais que d'hommes,ne songeant qu'à faire le mal, rempliraient les villes de désordres,s'ils n'étaient retenus par la crainte; et c'est ce que saint Paulavait en vue, quand il disait : Toute puissance vient de Dieu; et les pouvoirsqui existent, c'est Dieu qui les a établis. (Rom. XIII, 1.) Lesmagistrats sont pour les cités ce que sont les pièces debois pour un édifice : ôtez celles-ci, et les murailles aussitôts'écroulent d'elles-mêmes. Ainsi, que dans le monde il n'yait plus de magistrats pour inspirer la terreur, familles, cités,nations s'affaisseront au milieu de cette licence universelle, personnen'étant là pour les contenir, les repousser, et les contraindrepar la terreur à demeurer en repos.

Ne nous plaignons donc pas, mes chers auditeurs, de la crainte qu'inspirentles magistrats; mais remercions Dieu d'avoir secoué lui-mêmenotre torpeur et réveillé notre zèle. Quel mal nousa fait; je vous le demande, ce souci, cette inquiétude? Il nousa rendus plus sérieux et plus doux, plus empressés et plusattentifs; nous ne voyons plus personne s'enivrer, nous n'entendons plusde chansons déshonnêtes; ce sont des supplications continuelles, des larmes, des prières; plus de ces rires intempestifs, de cesparoles honteuses, de ces désordres scandaleux : Notre citémaintenant ressemble à une femme de haut rang, toujours modesteet réservée. Est-ce donc là ce dont vous vous plaignez?je vous le demande. Ah ! réjouissez-vous plutôt, et remerciezDieu qui a fait disparaître en si peu de jours, grâce àcette terreur, une mollesse si déplorable. Je ne le nie point, dites-vous;si cette crainte n'est suivie d'aucun autre mal, oui, elle nous a étéfort avantageuse; mais aujourd'hui nous tremblons que ces menaces n'aientleur effet; notre vie même est en danger. Non, ne craignez point;écoutez les consolantes paroles que vous adresse l'Apôtre: Dieu est fidèle, et il ne permettra point que vous soyez tentésau delà de vos forces; mais dans la tentation il vous viendra enaide pour que vous puissiez la soutenir. N'a-t-il pas dit lui-même: Je ne vous laisserai pas, je ne vous abandonnerai pas ? (II Cor. X, 18;Héb. XIII, 5; Deut. XXVI, 6; Jos. I, 5.)

S'il eût voulu, pour nous châtier, faire tomber sur nousles maux dont on nous a menacés , il ne nous eût point laisséssi longtemps plongés dans la crainte; il n'a point voulu punir,c'est pourquoi il effraye; s'il eût voulu punir, la crainte et lesmenaces seraient superflues. Voilà que nous avons supportéune vie plus pénible mille fois que la mort elle-même; ily a si longtemps que nous tremblons, il y a si longtemps que les ombresmêmes nous effrayent , que nous endurons le supplice de Caïn,que de continuelles angoisses nous réveillent en sursaut ! Eussions-nousirrité Dieu lui-même, que de tels supplices auraient suffipour l'apaiser. Oui, si le châtiment n'est pas encore proportionnéà l'offense, du moins il suffit à la clémence du Seigneur.

2. Ce n'est pas le seul motif que nous ayons d'espérer, il yen a beaucoup d'autres encore. Maintes fois Dieu nous a donné desgages de sa protection bien propres à raffermir notre espérance.Et d'abord les messagers de cette triste nouvelle, qui à leur départsemblaient avoir des ailes et qui se flattaient d'arriver si vite au camp,sont à peine au milieu de leur voyage; mille obstacles sont venusentraver leur course ; ils ont laissé leurs chevaux et ont prisdes chars; ce qui doit encore retarder leur arrivée. Quand Dieueut inspiré à notre père commun le dessein de quitterAntioche et d'intercéder pour nous auprès du prince, il lesatteignit au milieu de leur route. Le Seigneur (13) ne permit point qu'ilsle prévinssent, et qu'en enflammant le courroux de l'empereur, ilsrendissent inutiles les excuses présentées par le pontife.N'est-il pas évident que Dieu lui-même a suscité cesobstacles? Ces hommes avaient passé toute leur vie à voyager,sans cesse ils étaient occupés à conduire des chevaux,et voilà que ces courses les accablent, les épuisent; illeur arrive tout le contraire de ce qui était arrivé au prophèteJonas. II ne voulait point partir, et Dieu le pressait; ceux-ci voudraientarriver, il s'y oppose.

O chose vraiment nouvelle et prodigieuse ! Jonas se refusait àannoncer la destruction de Ninive, et Dieu l'y contraint: eux couraienten toute hâte annoncer les ruines faites dans Antioche, et malgréeux il les arrête ! Pourquoi donc? C'est qu'ici tant de promptitudeeût amené des malheurs; alors elle procurait de grands avantages.Aussi, une baleine hâta l'arrivée du prophète; iciles chevaux ont entravé les messagers. Voyez-vous la sagesse deDieu? Le moyen qui dans leur pensée devait le mieux servir leursdesseins, se changea pour eux en obstacle. Le prophète croyait échapperen s'embarquant, et il se trouva comme enchaîné par ce navire;eux, ils espéraient, grâce à la vitesse de leurs chevaux,rejoindre promptement l'empereur; et c'est là précisémentce qui les retarde. Non, l'obstacle, ce ne sont point les chevaux, ce n'estpoint le navire; mais la Providence, de Dieu qui dispose toutes chosesselon les vues de son ineffable sagesse. Et voyez avec quelle prudencecette divine Providence terrifie et console ! Le jour même oùfurent consommés ces forfaits, elle permet le départ de cesmessagers, et elle nous effraye tous par la rapidité de leur course;mais ensuite, après nous avoir atterrés deux ou trois jours,au moment où nous regardions comme inutile la démarche denotre Pontife, qui devait arriver après eux, elle dissipe nos crainteset nous console, en les arrêtant à moitié chemin, commeje l'ai dit; nous apprenons bientôt les fatigues et les accidentsde leur voyage, et nous commençons à respirer. Oui, nos angoissesont en grande partie cessé, et à cette nouvelle, nous avonsadoré Dieu, comme le plus tendre des pères. C'est ainsi qu'ila pris nos intérêts, retardant par une force invisible cesodieux messagers, et leur criant pour ainsi dire : Pourquoi vous hâterde la sorte? Pourquoi tant de précipitation pour amener la ruined'une telle cité? Est-ce une bonne nouvelle que vous portez àl'empereur? Arrêtez-vous, jusqu'à ce que mon serviteur aitpu vous prévenir, comme un excellent médecin, et vous devancerdans sa course. Si au moment où le crime venait de faire la blessure,la Providence s'est montrée si favorable, notre sécuritén'augmentera-t-elle pas, maintenant que nous sommes convertis, que nousavons fait pénitence, que nous avons tremblé si longtemps?Il y avait lieu de presser Jonas pour qu'il exhortât les Ninivitesà se repentir de leurs fautes. Mais vous nous avez déjàdonné des signes de pénitence et de conversion : désormaisil faut répandre la consolation dans vos coeurs, il n'est plus besoinde vous effrayer par de nouvelles menaces. Et c'est pourquoi Dieu a inspiréà notre commun père le dessein de se rendre auprèsde l'empereur , malgré taxa d'obstacles qui s'opposaient àson départ; s'il n'eût voulu nous sauver , il ne lui eûtpoint envoyé cette pensée; le pontife l'aurait-il eue delui-même que Dieu l'eût empêché de la réaliser.

3. Un troisième motif d'espérer, c'est la solennitéprésente, que les infidèles eux-mêmes vénèrent,que notre pieux empereur a vénérée et honoréeplus que tous ses prédécesseurs. N'a-t-il pas, en l'honneurde cette fête, envoyé naguère une lettre qui mettaiten liberté presque tous les détenus? Le pontife lira cettelettre à l'empereur, il lui rappellera ses lois et lui dira : «Ecoute tes propres exhortations; souviens-toi de tes propres exemples;» c'est en toi-même que tu trouves un modèle de clémence.Tu n'as pas voulu faire mourir des coupables, et tu oserais mettre àmort des innocents? Par respect pour la solennité, tu rends la libertéà des condamnés , et malgré la solennité, tuvas condamner des hommes qui ne sont coupables d'aucun crime? Non, prince;il n'en sera pas ainsi. Dans cette lettre adressée à toutesles villes tu disais : « Que ne puis-je aussi ressusciter les morts! » Ah ! c'est maintenant que cette clémence nous est nécessaire,que ces paroles peuvent s'accomplir. Il y a moins de gloire pour les roisà vaincre leurs ennemis, qu'à triompher de leur colèreet de leur indignation. Une victoire sur l'ennemi, c'est l'oeuvre des armeset des soldats , mais quand on triomphe de soi-même, on en a toutle mérite; c'est une sagesse dont personne ne diminue l'honneuren le partageant. Tu as (14) vaincu les barbares, sache dompter une colèreroyale. Montre à tous les infidèles que la crainte de Jésus-Christpeut mettre un frein à la puissance même la plus auguste.Rends gloire à Dieu, ton Seigneur, pardonne à tes frères,afin qu'un jour il t'environne d'une gloire plus brillante, et qu'en souvenirde ta clémence, il abaisse sur toi au jour du jugement des regardspleins de douceur.

Voilà ce que dira notre pontife, et il salira trouver d'autresmoyens encore pour vous arracher à la colère de l'empereur.Le jeûne que nous célébrons ne sera pas seulement pournous un puissant auxiliaire auprès du prince; il nous aidera aussià supporter nos maux avec une généreuse fermeté.Que de consolation en effet ne nous procure-t-il point ? Chaque jour nousnous rassemblons, nous entendons lire les saintes Ecritures, nous nousentretenons, nous nous lamentons ensemble , nous recevons des bénédictions, et quand nous retournons chez nous, nos douleurs sont presque apaisées.Ne nous laissons donc pas abattre, ne demeurons pas en proie à detelles angoisses, mais concevons de bonnes espérances, et appliquonsnous tout entiers aux discours qui nous sont adressés. Aujourd'huiencore je vous entretiendrai du mépris de la mort. Je vous disaishier : nous craignons la mort, non qu'elle soit à redouter, maisparce que nous ne sentons pas en nous la flamme des célestes désirs,ni la crainte des feux éternels ; et parce qu'ensuite notre consciencen'est pas en repos. Voulez-vous que je vous dise une quatrième causede ces funestes inquiétudes, une cause qui n'est pas moins réelleque les précédentes? C'est que nous ne menons pas une vieassez austère pour des chrétiens; nous vivons dans le relâchementet la mollesse; et c'est pourquoi les biens de ce monde ont pour nous tantde charmes.

Ah ! si notre vie se passait à jeûner, à veiller,si nous en bannissions le luxe, si nous réprimions nos passionstoujours si dangereuses, si nous rejetions les voluptés pour nouslivrer aux fatigues de la vertu, si, comme saint Paul, nous châtiionsnotre corps pour le réduire en servitude (I Cor. IX, 27 ), si nousnous empressions moins de provoquer les désirs de notre chair, enun mot, si nous entrions dans la voie étroite et escarpée,nous aurions hâte de nous voir délivrés de tant defatigues. Y a-t-il de l'exagération dans nos paroles? Allez au

sommet des montagnes, considérez-y ces moines revêtus desacs, chargés de chaînes, jeûnant, plongés dansles ténèbres, et vous les verrez tous soupirer aprèsla mort, après ce bienheureux repos, comme ils l'appellent. Dansles jeux du ceste, le combattant a hâte de sortir du stade pour neplus recevoir de blessures; l'athlète souhaite le moment ou lesspectateurs se lèveront afin de pouvoir se reposer ; de mêmel'homme vertueux désire la fin de cette vie pénible et austèrepour n'avoir plus à supporter de si pénibles travaux, etafin de posséder en pleine sécurité la couronne objetde ses voeux; car désormais il sera dans un port tranquille, iln'aura plus à craindre le naufrage. Dieu a voulu que notre vie fûtnaturellement laborieuse et pénible, pour que les afflictions dontelle est remplie nous fassent soupirer après les biens futurs. Voyezen effet malgré les ennuis, les dangers, les terreurs, les soucisqui nous pressent de toute part, la vie présente nous offre encoredes charmes. Comment pourrions-nous donc désirer les biens àvenir, s'il n'y avait ici-bas ni tristesse ni chagrins ?

4. Ecoutez comment Dieu traite le peuple juif. Il veut produire chezles Hébreux le désir de retourner dans leur pays et leurinspirer de la haine pour l'Egypte. (Exod. I, 14.) Il permet qu'on lesemploie à faire des briques, qu'on les assujettisse à cetravail avec tant de rigueur, qu'épuisés de fatigues, accabléspar l'infortune ils conjurent à grands cris le Seigneur de les ramenerdans leur patrie. Ils sortent en effet de l'Egypte, et malgré lesmalheurs passés, ils se souviennent encore de ce pays et de leurancienne servitude. (Exod. XVI, 3.) Ils désirent ardemment reprendrece joug tyrannique. Sans ces cruels traitements, auraient-ils jamais consentià quitter la terre étrangère? C'est donc pour nousempêcher d'être comme cloués à la terre, de rechercheravec trop d'avidité les biens de ce monde, de nous amollir en oubliantles biens futurs, que Pieu a rempli notre existence de maux si nombreux.Ne nous attachons donc pas outre mesure à la vie présente.Que nous en revient-il? Quel profit retirons-nous de cet excessif attachement?Voulez-vous savoir en quoi la vie présente est un bien ? C'est qu'elleest le fondement de la vie future, une occasion de mériter par degénéreux efforts les couronnes qui nous sont réservées.Mieux vaut mourir que (15) de vivre sans plaire à Dieu. Qu'avons-nousà attendre? Que nous reste-t-il à désirer? Ne voyons-nouspas reparaître tous les jours le même soleil et la mêmelune? Ne voyons-nous pas le même hiver et le même été;les mêmes affaires se reproduire? Ce qui a été seraencore; ce qui s'est fait se fera encore. (Ecclés. I, 9.) Donc neregardons point comme heureux ceux qui vivent, et ne pleurons point ceuxqui meurent. Mais déplorons le sort de ceux qui ont péché,qu'ils soient vivants ou morts; pour les justes, en quelque lieu qu'ilsse trouvent, proclamons-les bienheureux. .

Vous ne redoutez qu'une chose, vous ne pleurez qu'une chose, la mort.et saint Paul qui mourait chaque jour, non-seulement ne versait point delarmes pour cela, mais s'en réjouissait et en tressaillait d'allégresse.Puissé-je, dites-vous, courir aussi quelques dangers pour Dieu !ah ! je ne tremblerais pas. Ne tombez donc pas aujourd'hui dans l'abattement;il n'est pas nécessaire de souffrir à cause de Dieu, pourmériter des éloges; souffrez injustement, supportez avecgénérosité, rendez grâces à Dieu quipermet votre affliction , et vous n'aurez pas moins de mérite qu'àsouffrir tout cela pour Dieu. Quand le bienheureux Job vit fondre sur luitant de cruelles calamités, n'était-ce pas le démonqui vainement et sans sujet lui tendait des piéges ? Mais il souffritavec courage, rendit grâces à Dieu qui permettait l'épreuve,et il ceignit sur son front la couronne du vainqueur. Ne vous attristezdonc point de mourir: la mort, c'est la loi de la nature; gémissezd'avoir offensé Dieu: car c'est la faute. de la volonté;si vous pleurez sur ceux qui meurent, pleurez donc aussi sur ceux qui viennentau monde: l'un n'est pas moins naturel que l'autre. Si donc on vous menacede mort, dites : J'ai appris du Christ à ne pas craindre ceux quituent le corps sans pouvoir donner la mort à l'âme. (Matth.X, 28.) Si on vous menace de vendre vos biens, répondez : Je suissorti nu du sein de ma mère, nu je m'en retournerai; nous n'avonsrien apporté dans ce monde; n'est-il pas manifeste que nous ne pouvonsrien remporter? (Job, I, 21; I Tim. VI, 7.) Et si vous ne m'enlevez mesbiens, la mort viendra me les ravir; et si vous ne me coupez la gorge,la loi de la nature mettra fin à mes jours.

Ne craignons donc rien de ce que nous amène la nature, mais redoutonsce qu'engendre une volonté perverse; car c'est là ce quidonne naissance au châtiment. Si quelque malheur imprévu noussurvient, songeons que notre tristesse ne le réparera point, etnous cesserons de nous affliger ; rappelons-nous aussi que souffrir injustementdans la vie présente, c'est expier nos fautes. N'est-ce pas un grandbonheur de pouvoir expier ses fautes ici-bas, au lieu d'avoir àles expier après la mort? Ce riche de l'Évangile n'éprouvajamais rien de fâcheux sur la terre, et c'est pourquoi il endurade si grands tourments après qu'il l'eût quittée. S'ilfut alors privé de toute consolation, c'est qu'il avait joui pendantsa vie. Écoutez ce que lui dit Abraham : Mon fils, tu as reçutes biens ; c'est pourquoi tu es maintenant tourmenté. (Luc, XVI,25.) Lazare au contraire reçut de grands biens après sa mort,parce qu'auparavant il avait souffert avec patience des peines sans nombre: c'est ce . que dit encore le saint Patriarche. Après avoir ditau riche : Mon fils, tu as reçu tes biens; il ajoute : Lazare asouffert, et c'est pourquoi il est maintenant consolé. L'homme vertueuxet affligé obtient de Dieu une double récompense; l'hommequi passe sa vie dans le vice et dans la joie subit un double châtiment.Je ne veux pas accuser ceux qui s'enfuient : ne jetez point dans le troubleune âme humiliée (Eccl. IV, 3), dit l'Écriture; jene veux point non plus leur adresser de reproches; le malade en effet abesoin de soulagement; mais je veux les corriger, et c'est pourquoi jeleur dis : Ne cherchons point notre salut dans la fuite ; mais fuyons lepéché, abandonnons ces voies perverses; si nous le faisons,fussions-nous cernés par d'innombrables soldats, personne ne nouspeut nuire; si nous ne fuyons pas le péché, en vain gagnerons-nousle sommet des montagnes, nous y trouverons d'innombrables ennemis.

Rappelez-vous donc une fois encore ces trois enfants plongésdans la fournaise, sans éprouver aucun dommage; rappelez-vous ceuxqui les y jetèrent, et qui, loin des flammes, furent tous dévoréssans aucune exception. Quoi de plus merveilleux? La flamme délivraceux qu'elle enveloppait; elle consuma ceux qu'elle n'avait pas reçus.Sachez-le donc maintenant, le salut ou le châtiment dépendentnon de la place que l'on occupe, mais de la vie que l'on mène. Ceuxqui étaient dedans échappèrent, ceux (16) qui étaientdehors furent brûlés. De part et d'autre c'étaientdes corps de même nature; mais les sentiments ne se ressemblaientguère; aussi le sort des uns et des autres fut bien différent.La paille, même hors des flammes, est vite allumée; l'or,au contraire, au milieu du feu, jette un plus vif éclat.

5. Où sont-ils donc maintenant ceux qui disent : l'empereur peutnous enlever tous nos biens, pourvu que nos corps demeurent libres? Qu'ilssachent enfin en quoi consiste la liberté du corps : elle consistenon pas à être exempt de supplices, mais à vivre vertueux.

Oui, les corps de ces enfants étaient libres, même au seinde la fournaise : car depuis longtemps ils avaient secoué l'esclavagedu péché. Telle est, en effet, la seule vraie liberté.Qu'importe qu'on échappe au supplice, qu'on ne souffre rien de fâcheux?Quand vous entendez parler de cette fournaise, songez aux fleuves de feuqui attendent les pécheurs au terrible jour du jugement. Le feude la fournaise dévora les uns, épargna les autres; ainsien sera-t-il de ces fleuves. Si vous n'avez que du bois, de l'herbe oude la paille, vous entretiendrez ce feu terrible; mais si vous avez del'or et de l'argent, vous deviendrez plus brillants encore. Entassons cesprécieux métaux, supportons courageusement les maux actuels.Car, si nous savons être sages, cette affliction d'un moment nouspréservera des supplices éternels; si nous sommes vigilants,elle nous rendra meilleurs, et avec nous ceux mêmes qui nous tourmentent.Telle est, en effet, l'excellence de cette précieuse sagesse. N'est-cepas ce qui eut lieu pour le roi de Babylone? Quand il vit les jeunes Hébreuxsains et saufs, voyez quel changement s'opéra dans son coeur ! Serviteursdu Dieu très-haut, dit-il, sortez et venez! Et ne disais-tu pastout à l'heure : Quel Dieu pourrait vous tirer de mes mains? (Dan.III, 15, 93.)Que s'est-il donc passé? D'où vient ce changement?Tu as vu les flammes dévorer ceux qui étaient loin de lafournaise, et tu appelles ceux qui y sont plongés? D'où tevient cette pensée? Voyez-vous quel changement dans ce roi? Avantd'avoir triomphé d'eux, il blasphémait; maintenant qu'illes a livrés aux flammes, il devient sage. Dieu a laisséle tyran faire tout ce qu'il voulait, pour montrer qu'on ne peut nuireà ceux qu'il protége. Et ce qu'il fit à l'égardde Job, il le fait encore ici. Alors en effet il permit au démonde déployer toute sa puissance. Il lui laissa lancer tous ses traits,dresser toutes ses machines, et ensuite il fit sortir l'athlètede la carrière, pour que la victoire fût éclatanteet indubitable. N'est-ce pas ce que nous remarquons encore ici?

Nabuchodonosor voulut détruire la ville qu'habitaient ces enfants,et Dieu ne l'en empêcha point; il voulut les emmener en captivité,et Dieu ne s'y opposa point; il voulut les enchaîner, et Dieu lelui permit; il voulut les jeter dans une fournaise, activer la violencedes flammes, et Dieu le permit encore; quand le tyran eut achevé,quand il eut épuisé toute sa fureur, Dieu alors montra augrand jour sa toute-puissance et le courage de ces trois enfants. Vousle voyez donc : si Dieu permet que l'affliction aille jusqu'au bout, c'estpour mieux faire voir la sagesse des victimes et son adorable Providence.Oui, l'ennemi les reconnaît alors, cette sagesse et cette Providence,et il les proclame dans ces paroles: Serviteurs du Dieu Très-Haut,sortez et venez! Considérez maintenant la grandeur d'âme deces enfants : ils ne s'élancent point de la fournaise avant cetappel, pour qu'on ne suppose pas en eux la crainte des flammes. Une foisappelés, ils ne restent point dans la fournaise, pour ne pas êtresuspects d'ambition et d'opiniâtreté. Tu sais maintenant,disent-ils, de qui nous sommes les serviteurs, tu as reconnu notre Maître;nous pouvons sortir pour publier en présence de tous la puissancede notre Dieu. Bien plus, ils ne sont pas seuls à la proclamer;l'ennemi lui-même publie et de vive voix et par lettres la constancedes athlètes, et la force du Juge suprême. Quand les hérautsproclament au milieu de l'assemblée les athlètes vainqueurs,ils nomment aussi leurs villes : celui-ci est de telle ville, disent-ils.Le roi, au lieu de nommer leur ville, fait connaître leur Dieu :Sidrac, Misach, Abdénago, serviteurs du Dieu Très-Haut, s'écrie-t-il,sortez et venez ici. Que s'est-il donc passé, que tu les nommesserviteurs de Dieu? N'étaient-ils point tes serviteurs? Mais, dit-il,ils ont détruit mon autorité, ils ont foulé aux piedsmon orgueil, ils ont montré par leurs oeuvres quel étaitleur véritable Maître. S'ils eussent été esclavesdes hommes, le feu ne les eût point redoutés, la flamme nese fût point retirée devant eux : la créature ne sauraitcraindre ou honorer les esclaves des hommes. C'est pourquoi il dit encore: Béni soit le Dieu de Sidrac, de Misach et (17) d'Abdénago! Admirez comment il célèbre d'abord l'arbitre de la lutte: Béni soit Dieu qui a envoyé son ange et sauvé sesserviteurs ! Tu viens de louer la puissance de Dieu; célèbremaintenant le courage des athlètes : car ils ont eu confiance enlui, ils ont fait mentir la parole du roi, ils ont livré leurs corpsplutôt que de servir des dieux étrangers. Quelle force peutse mesurer avec la vertu? Quand ils répondent : Nous ne servironspoint tes dieux, le roi devient plus ardent que la fournaise elle-même; mais quand leurs oeuvres viennent confirmer leur résolution, loinde s'indigner, il les admire, il les loue de ne lui avoir pas obéi.Telle est la beauté de la vertu qu'elle se fait louer et admirermême de ses ennemis. Ils combattirent, ils triomphèrent, etle roi vaincu se réjouit que la vue des flammes ne les eûtpoint effrayés et qu'ils eussent été soutenus parleur espoir en Dieu. Le Maître de l'univers entier, il l'appelleDieu de ces trois enfants, non qu'il veuille donner des bornes àson empire, mais parce qu'à ses yeux ces trois enfants valent toutl'univers. Laissant de côté tant de tyrans, de rois et deprinces qui lui avaient obéi, il se prend d'admiration pour troisesclaves, pour trois captifs qui avaient méprisé sa tyrannie.Ce n'était point l'ambition qui les faisait agir, mais la sagesse;ce n'était point l'arrogance,. mais la piété. Ilsn'étaient pas enflés d'orgueil, ils étaient enflammésde zèle. Oh ! que C'est un grand bien que d'espérer en Dieu! Le roi barbare lui-même le comprit, et voulant montrer que c'étaitlà le principe de leur délivrance, il s'écria : « C'est qu'ils ont eu confiance en lui ! »

6. Si je vous dis ces choses, si je recueille toutes ces histoires oùil se rencontre des épreuves, des afflictions, des rois irrités,des embûches dressées, c'est pour que nous n'ayons désormaisd'autre crainte que celle d'offenser Dieu. 11 y avait là une fournaiseembrasée; les jeunes Israélites la méprisèrent,et craignirent le péché. Ils savaient bien qu'il n'y a riende terrible à être brûlé, mais qu'une actionimpie amène à sa suite les plus affreux supplices. Oui, c'estun très-grand supplice que de pécher, quand même onne serait point puni; comme aussi il y a beaucoup de gloire et de tranquillitédans la pratique de la vertu, dût-on même en être puni.Car le péché nous éloigne de Dieu, comme Dieu le ditlui-même : Est-ce que vos péchés ne mettent pas unebarrière entre vous et moi? (Isai. LIX, 2.) Le châtiment aucontraire nous réconcilie avec le Seigneur. Accordez-nous la paix,est-il dit, car vous nous avez châtiés. (Isai. XXVI, 12.)Si vous êtes blessés, que devez-vous craindre? est-ce le tranchantdu fer ou la gangrène qui rongera vos membres? Le péché,c'est la gangrène; le châtiment, c'est le fer appliquépar le médecin. Celui dont la plaie est gangrenée, souffre,quand même il n'y a point d'opération; et si l'opérationn'a pas lieu, ses souffrances redoublent. Il en est de même pourle pécheur. Il est très-malheureux, quand même on nele punit point; et il n'est jamais plus malheureux que lorsqu'il n'estni puni ni frappé de quelque affliction. Voyez l'hypocondriaqueet l'hydropique : s'ils ont une table abondamment servie, des boissonsrafraîchissantes, des mets délicats et pleins de saveur, ilssont les plus malheureux des hommes; ces délices aggravent leurmaladie. Mais s'ils se conforment aux prescriptions de la médecineet qu'ils veuillent souffrir la soif et la faim, il y a pour eux quelqueespoir de guérison. De même, ceux qui vivent dans le mal peuventconcevoir de l'espérance, s'ils sont châtiés; maisplongés dans le péché, s'ils se plongent en mêmetemps dans la licence et les plaisirs, ils sont bien plus à plaindreque les hydropiques faisant bonne chère, d'autant plus que l'âmeest meilleure que le corps. Si donc vous voyez des pécheurs souffrircontinuellement la faim, et endurer toute sorte de maux, d'autres au contraires'enivrer, faire bonne chère, vivre dans les plaisirs, dites-vousà vous-mêmes : ceux qui souffrent ont plus de bonheur queles autres; ces tribulations éteignent la flamme des coupables jouissances;et auprès du souverain Juge, devant ce redoutable tribunal, ce serapour eux une consolation bien grande d'avoir expié leurs fautespar les souffrances de cette vie. Mais j'en ai dit assez pour vous consoler.Il est temps désormais de vous exhorter à fuir les jurements;et de faire voir à ceux qui ont l'habitude de jurer le peu de valeur,la vanité de leurs excuses. Quand nous leur reprochons de jurer,ils nous objectent qu'ils ne sont pas les seuls à avoir cette habitude; ils nous disent: mais celui-ci et celui-là jurent comme nous.Disons-leur donc à notre tour : mais untel ne jure pas; et c'està ceux qui font le bien que Dieu vous comparera dans son (18) jugement.Les péchés de l'un ne peuvent justifier ceux de l'autre;mais la vie de l'homme juste est la condamnation du pécheur. Combienn'y en eut-il pas qui ne donnèrent à Jésus-Christni à manger ni à boire? (Matth. XXV, 35.)

Que leur revint-il d'avoir agi les uns comme les autres? Les cinq viergesde l'Evangile trouvèrent-elles grâce, parce qu'elles étaientcinq? Non, toutes furent punies : les bonnes oeuvres des autres ne firentque les condamner. Loin de nous cette vaine excuse ! et au lieu de prendregarde à ceux qui succombent, jetons les yeux sur ceux qui font lebien, et cherchons à retirer du jeûne que nous célébronsdes fruits vraiment durables. Quand nous avons acheté quelque vêtement,ou un esclave, ou un vase de prix, nous nous rappelons l'époque,et nous nous disons: c'est lors de telle solennité que j'ai achetécet esclave; c'est à telle époque que je me suis procuréce vêtement. De même si nous accomplissons ce précepte,nous dirons c'est dans ce carême que j'ai cessé de jurer;jusque-là j'avais juré; il m'a suffi de quelques conseilspour me corriger de cette habitude. —Mais, m'objecterez-vous, c'est chosedifficile que de perdre une habitude. — Je le sais, et c'est pourquoi jedésire si vivement vous faire prendre une autre habitude qui soitsainte et avantageuse.

Vous me dites: il m'est difficile de renoncer à une habitude.Travaillez donc à vous en corriger; et une fois que vous aurez contractél'habitude contraire de ne pas jurer, vous n'aurez plus besoin d'aucuneffort. Est-il plus difficile de ne pas jurer que de se priver de nourrituretoute une journée? que de se contenter d'un peu d'eau et de maigresaliments? Il est plus difficile de pratiquer ces austérités.Et cependant vous en prenez si aisément l'habitude, que, le jeûnearrivant, on aurait beau vous exhorter, vous contraindre, vous forcer deboire un peu de vin, d'user d'un aliment que la loi du jeûne interdit,vous aimeriez mieux tout souffrir plutôt que de le faire; et celaquand d'ailleurs il ne nous répugne pas trop d'avoir une table bienservie. Mais c'est une habitude que la conscience nous a fait contracter,et nous supportons généreusement cette privation. Il en serade même pour les jurements. Et si aujourd'hui rien ne peut vous empêcherde satisfaire votre habitude, plus tard, l'habitude contraire une foiscontractée, les plus pressantes sollicitations ne vous la feraientpas abandonner.

7. Rentrés chez vous, entretenez-vous de ces choses avec ceuxde votre maison. En sortant d'un jardin on cueille une rose, une violette,ou une autre fleur, que l'on fait tourner dans ses doigts; ou bien en sortantd'un verger on emporte chez soi une branche d'arbre chargée de fruits;au sortir d'un somptueux festin, on emporte quelques restes à sesparents. Eh bien! en vous retirant d'ici emportez vous-mêmes cesconseils à vos épouses, à vos enfants, à toutevotre famille. Cette instruction est bien plus avantageuse qu'un jardin,qu'un verger, qu'une table somptueuse: ce sont des roses qui ne se flétrissentjamais, des fruits qui ne perdent point leur saveur, des mets qui ne secorrompent point. Là on goûte un plaisir d'un moment; cesconseils ne cessent jamais d'être utiles; on en profite, non-seulementquand on les a mis en pratique, mais encore au moment même oùon les observe.

Qu'arrivera-t-il, en effet, quand, laissant de côté lesaffaires publiques et vos propres affaires, vous vous entretiendrez sanscesse des lois divines, et à table, et sur les places, et dans lesautres réunions? Vous ne prononcerez plus de paroles dangereusesou blessantes, on ne vous induira pas à pécher malgrévous; votre âme se verra délivrée de la tristesse quil'accable ; de ces préoccupations qui l’assiégent et quifont que vous vous demandez les uns aux autres : « L'empereur a-t-ilappris ce qui s'est passé ? est-il irrité contre nous ? quellesentence a-t-il prononcée ? personne n'a-t-il intercédéen notre faveur? Voudra-t-il ruiner une ville si grande et si populeuse? » Remettons entre les mains de Dieu le soin de toutes ces choses,et ne nous inquiétons que d'observer ses préceptes. Ainsiferons-nous disparaître les maux qui nous menacent. Qu'il y ait seulementdix justes parmi nous, il y en aura bientôt vingt, bientôtcinquante, bientôt cent, bientôt mille, bientôt on compteraautant de justes qu'il y a d'habitants dans Antioche. Dix lampes alluméessuffisent pour éclairer toute une maison ; il en est ainsi pourla pratique de la justice. Que dix hommes fassent le bien, et ce sera commeun bûcher qui éclairera la ville entière et nous rendrala sécurité. Quelques âmes embrasées du zèlede la vertu communiquent plus rapidement leur ardeur à toute uneville (19) que le feu matériel ne communique sa flamme au bois quil'entoure. Donnez-moi donc lieu de me glorifier de vous, et dans la vieprésente, et au jour où doivent comparaître ceux quiont reçu des talents en dépôt. La gloire dont vousserez revêtus sera la digne récompense de mes travaux, ettout mon désir est de vous voir vivre dans la piété.Suivez donc le conseil que je vous donnais hier, que je vous donnerai aujourd'hui,que je ne cesserai de vous donner. Ceux qui jurent, infligez-leur une punition,qui, loin d'être préjudiciable, sera très-salutaire.Préparez-vous à me fournir la preuve d'un changement de conduite.Cette assemblée congédiée, je tâcherai de m'entretenirlonguement avec chacun de vous: et dans ce long entretien, je découvriraiceux qui se sont corrigés. Celui que je surprendrai à jurer,je le dénoncerai à tous ceux qui ont perdu cette mauvaisehabitude, et alors nous lui reprocherons son jurement, nous le blâmerons,nous lui ferons sentir sa faute pour le tirer promptement de ce funesteétat. Ne vaut-il pas mieux en effet recevoir des reproches ici-baset se corriger, plutôt que de se voir couvert de confusion et punien présence de l'univers entier, en ce jour terrible où toutesnos fautes seront révélées? Non, il n'en sera pasainsi : de cette belle assemblée personne n'éprouvera untel sort : aidés par les prières des saints, nous quitteronscette vie pleins de confiance, par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, par quiet avec qui gloire soit au Père,avec le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

SEPTIÈME HOMÉLIE.

1. Hier, je vous entretins longuement de divers sujets. S'il vous estimpossible de retenir tant de choses, je voudrais au moins que votre mémoireconservât cette vérité, que c'est en vue de nos péchésseulement que Dieu met dans nos âmes une disposition à latristesse: il nous l'a fait comprendre par notre propre expérience.Car la perte de nos biens, la maladie, la crainte de la mort et tous lesmaux auxquels nous sommes exposés, nous jettent-ils dans l'afflictionet le découragement? la tristesse, bien loin d'apporter quelquesoulagement à nos peines, les augmente encore. Mais la douleur,la tristesse que nous font éprouver nos fautes, en diminuent lagravité; et tel péché, qui tout à l'heure étaiténorme, devient léger, souvent même disparaîtentièrement. Ayez donc constamment cette pensée présenteà l'esprit, afin que le péché seul soit pour vousune cause de tristesse. Joignez-y cette autre vérité, .quec'est le péché qui introduisit dans le monde la tristesseet la mort: mais il est détruit à son tour par l'un et l'autrede ces maux, comme nous l'avons fait voir précédemment avecplus de clarté. Ne craignons donc rien tant que le péchéet la prévarication. Ne redoutons point les peines et nous les éviterons.Les trois jeunes hommes ne tremblèrent pas devant la fournaise etils échappèrent à ses flammes : ainsi doivent se conduireles serviteurs de Dieu. Si ceux, en effet, qui ont grandi sous l'anciennealliance, quand la mort n'avait pas encore été vaincue, quandles portes d'airain, quand les verrous de fer n'avaient point étébrisés, si ceux-là, dis-je, se sont précipitésavec tant d'audace vers le trépas, quelle excuse ferons-nous valoir,quel pardon pourrons-nous implorer, nous qui jouissons de tant de grâceset qui sommes si loin d'égaler ces jeunes gens en vertu, lorsquecependant la mort n'est désormais qu'un nom vide de sens? La mort,ce n'est plus qu'un sommeil, un départ, une absence, un repos, unport calme et tranquille, l'affranchissement du trouble; la fin des soucisde la vie. Mais n'en disons pas davantage sur ce sujet. Voici le cinquièmejour que nous employons à vous consoler, nous finirions par êtreimportun. Nous en avons dit assez pour ceux qui ont voulu entendre. Quantaux pusillanimes, quoi que nous puissions ajouter encore, ils n'en (21)deviendraient pas plus courageux. Il est donc temps que nous commencionsà vous expliquer les Ecritures. Sans doute, si nous eussions gardéle silence sur cette calamité, on eût pu nous accuser de cruautéet de barbarie. Mais si nous en faisions l'objet de tous nos discours,on blâmerait avec raison notre peu de courage. Il nous faut donc,après avoir appelé sur vous la protection de Dieu qui peutparler à vos âmes et en bannir entièrement la tristesse,reprendre nos instructions ordinaires. Et, d'ailleurs, n'y a-t-il pas danstoute explication des Ecritures de quoi vous raffermir et vous consoler?Ainsi, au moment même ou nous semblons vous priver de consolations,l'exposition des saints Livres doit vous en fournir de nouvelles.

Quechaque texte de l’Ecriture puisse offrir des consolations, je vous le montreraid'une manière évidente. Je ne veux point parcourir les traitshistoriques des Livres saints, et y chercher des paroles propres àrelever le courage. Pour vous donner une preuve bien claire de ce que j'aiannoncé, je m'attacherai au livre qu'on a lu aujourd'hui, et, sivous le voulez, au commencement, au début même de ce livre.Il ne semble pas qu'il y ait trace de consolations dans ce début,on le dirait tout à fait étranger à ce dessein. Etpourtant il va prouver ce que j'avançais. Quel est-il donc? Le voici:Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre n'étaitqu'une masse informe; et les ténèbres oeuvraient la facede l'abîme. (Gen. I, 1, 2.) Qui de vous trouve dans ces paroles uneconsolation pour sa tristesse? N'est-ce pas simplement un récithistorique, où nous apprenons la création de l'univers?

2. Voulez-vous que je vous montre tout ce qu'il y a de consolant dansce texte? Prêtez-moi donc une oreille attentive. En apprenant quele ciel, la terre, la mer, l'air, les eaux, ces astres si nombreux, cesdeux grands luminaires, ces plantes, ces quadrupèdes, ces poissons,ces oiseaux, en un mot tout ce qui frappe nos regards a étécréé par Dieu à cause de vous, pour votre salut, pourvotre gloire, ne vous sentez-vous pas aussitôt grandement consolés?Ne comprenez-vous pas toute l'étendue de l'amour de Dieu, quandvous vous prenez à penser qu'un monde si grand, si beau, si admirable,est sorti du néant à sa voix, pour vous, chétivescréatures? Si vous entendez ces paroles : au commencement Dieu fitle ciel et la terre, ne les laissez point passer sans les avoir méditées.Parcourez en esprit l'immense étendue de la terre: considérezla richesse, l'abondance des aliments qu'elle nous fournit, les innombrablesjouissances qu'elle nous prépare. Ce qu'il y a de plus étonnant,c'est que tout cela ne nous a été donné ni comme prixde nos travaux, ni comme récompense de nos mérites. Dieunous crée, et en même temps nous investit de cette royauté.Faisons, dit-il, l'homme à notre image et à notre ressemblance.(Gen. I, 26.) Qu'est-ce à dire à notre image et ànotre ressemblance ? Dieu veut dire à l'image de sa domination.Comme au ciel il n'est personne qui, soit supérieur à Dieu,il n'y aura de même sur la terre aucun être qui soit au-dessusde l'homme. Le Seigneur nous a donc fait, et à nous seulement, l'honneurde nous créer à son image. Cet empire, nous l'avons reçunon pas comme prix de nos oeuvres, mais par un pur effet de sa bonté.De plus, Dieu a voulu que ce fût un privilège de notre nature.C'est la nature ou l'élection qui donnent le pouvoir. La naturea donné au lion l'empire sur les quadrupèdes, à l'aiglel'empire sur les oiseaux; l'empereur tient son pouvoir de l'élection.Ce n'est point en effet par nature qu'il commande à ses semblables;et de là vient que souvent l'empire lui est enlevé. Car c'estle sort des choses qui ne sont pas dans notre nature de changer et de déchoir.Il n'en est pas ainsi du lion. C'est par nature qu'il règne surles quadrupèdes, comme l'aigle sur les oiseaux. Toujours sa racehéritera de cette domination, et jamais on. ne l'en verra dépouillée.Telle est aussi la puissance dont Dieu nous investit dès l'origine,lorsqu'il nous établit rois de la création. Et ce ne futpoint le seul honneur qu'il accorda à notre nature. Il y joignitla dignité de l'habitation et nous prépara dans le paradisterrestre une demeure de son choix; il nous donna la raison et fit présentà notre âme de l'immortalité.

J'irai plus loin encore: Dieu nous aime à ce point que non-seulementses bienfaits, mais ses châtiments eux-mêmes sont des marquesde sa bonté et de sa bienveillance pour les hommes. Voici une véritéque je vous exhorte à méditer avec la plus grande attention.Dieu est également bon, soit qu'il honore et comble de bienfaits,soit qu'il punisse et châtie. Si les infidèles, si les hérétiquesnous attaquent au sujet de la bonté et de l'amour de Dieu pour l'homme,ses (22) châtiments autant que ses bienfaits nous serviront àles confondre. Car si le Seigneur était bon lorsqu'il favorise etne l'était plus lorsqu'il châtie, il ne serait bon qu'àdemi; ce que l'on ne saurait admettre. Parmi les hommes un tel défautpeut exister, parce qu'ils punissent avec colère et passion. MaisDieu n'est pas sujet aux passions; et par conséquent les peinesqu'il inflige comme les bienfaits qu'il accorde viennent de sa bonté.Aussi, la menace de l'enfer ne montre pas moins cet amour que la promessedu royaume des cieux. Comment cela? Je vais le dire. S'il n'eût pasmenacé de l'enfer, s'il n'eût préparé le châtiment,combien peu d'hommes eussent conquis le trône qu'il leur destine,car la vue d'une récompense a moins de force pour porter les hommesà la vertu que les menaces pour les exciter à la vigilance.Aussi quoique l'enfer et le royaume des cieux soient choses absolumentcontraires, l'un et l'autre tendent vers un but unique, le salut de l'homme.La récompense attire à soi; la menace du châtimententraîne vers la récompense et corrige par la crainte ceuxqui seraient tentés de négligence.

3. Ce n'est pas sans motif que je m'étends sur cette matière.Souvent, quand surviennent des famines, des sécheresses ou des guerres,quand la colère du prince menace une cité ou qu'il se produitdes événements de ce genre, on surprend la simplicitéd'un grand nombre et on leur persuade que de tels maux accusent la providencede Dieu. Pour éloigner de vous cette séduction, pour vousconvaincre jusqu'à l'évidence que la famine, la guerre etles autres fléaux quels qu'ils soient, montrent l'amour et la sollicitudedu Seigneur, il me faut bien m'arrêter longuement sur ce point. Lespères, et ceux mêmes qui chérissent le plus leurs enfants, les privent parfois de nourriture , leur font sentir la verge , leurinfligent des humiliations et corrigent de mille manières les vicesde leur naturel. Ils restent pères cependant lorsqu'ils punissentleurs fils, aussi bien que lorsqu'ils les caressent. C'est même surtoutalors qu'ils se montrent vraiment pères. Or, si l'on n'attribuepas à la cruauté et à la barbarie, mais à l'amouret à la sollicitude ces punitions infligées par des hommesque la fureur et l'indignation emportent souvent au delà des bornes;ne doit-on pas à plus forte raison avoir de Dieu la même idée,puisqu'il n'est point d'amour paternel qui ne le cède à satendresse infinie. Et ne voyez pas ici une simple conjecture. Pour vouspersuader le contraire, revenons à l'Ecriture. Lorsque l'homme eutété trompé et séduit par le génie dumal, comment Dieu le traita-t-il après une si grande faute? Le fit-ilrentrer dans le néant? C'est ce qu'exigeait la justice : .cettecréature qui, sans l'avoir mérité, avait étél'objet de tant d'amour, et ensuite se montrait rebelle dès l'origine,ne devait-elle pas disparaître du monde et tomber dans le néant?Il n'en est rien cependant : Dieu ne témoigne ni haine ni méprisà celui qui payait son bienfaiteur d'une si noire ingratitude, etil vient à lui comme un médecin à son malade. Ne passezpas légèrement sur ce récit, mon frère. Quellebonté de la part de Dieu ! Il n'envoie ni un ange, ni un archangeou quelque autre membre des célestes hiérarchies, mais descendlui-même, Lui, le souverain Seigneur, auprès de l'homme déchu,le relève, l'entretient seul à seul, comme l'ami entretientson ami tombé dans le malheur et courbé sous l'infortune.Si Dieu en agit de la sorte, n'est-ce pas l'effet d'une extrême sollicitude?Les paroles mêmes que Dieu adresse à l'ingrat sont une preuvede sa tendresse ineffable pour lui. Qu'est-il besoin de vous les rediretoutes ? La première manifeste à elle seule toute la tendressedu Seigneur. Il ne dit pas, comme on devrait s'y attendre aprèsun tel outrage : « Etre criminel, être exécrable, toique j'ai tant aimé, toi que j'avais investi d'un tel empire, toique j'avais, sans aucun mérite de ta part, préféréà tout ce qui peuple la terre, toi à qui mes oeuvres offraientde tous côtés des gages de ma sollicitude et des preuves certainesde ma providence, tu as mieux aimé donner ta confiance au géniedu mal et de la destruction, à l'ennemi de ton propre salut qu'àton souverain Maître et à ton protecteur ! Quel présentas-tu reçu de lui qui soit comparable à mes dons ? N'ai-jepoint pour toi créé le ciel et la terre, et la mer et lesoleil, et la lune et tous les astres? Les anges n'avaient pas besoin deces créatures. C'est pour toi, pour ton agrément, que j'aiformé ce monde si vaste et si beau. Et tu as mieux aimé tefier à une simple parole, à une promesse insidieuse et mensongère,qu'à ma bonté, qu'à ma providence attestéecependant par tant de bienfaits tu t'es livré au démon, tuas foulé aux pieds mes préceptes. »

N'est-ce pas ainsi et plus durement encore (23) que le Seigneur outragédevait reprocher à l'homme son ingratitude? Et cependant Dieu nelui adresse aucun reproche, au contraire. Dès le premier mot ille relève. De l'abattement, de la crainte et de la terreur, il lefait revenir à la confiance en lui adressant le premier la parole.Ce n'est point assez de lui parler le premier, il l'appelle par son nomet lui dit : Adam, où es-tu? (Gen. III, 9.) Voulant par làlui témoigner son amour et sa tendresse; car c'est là, vousle savez tous, le signe de la véritable amitié. N'est-cepas aussi ce que font ceux qui regrettent leurs amis descendus dans latombe? Ne répètent-ils pas sans cesse leurs noms. Ceux aucontraire qu'anime la haine et qui ont du ressentiment ne peuvent entendrenommer ceux qui les ont offensés. Saül n'avait reçude David aucun outrage, souvent au contraire il l'avait accabléd'injures : mais, lorsqu'il l'eut pris en haine et en aversion, il ne voulaitplus entendre prononcer ce nom qu'il détestait. Le jour oùil ne le vit pas au milieu des convives assis à sa table, que dit-il?II ne demanda pas où était David; mais où est, dit-il,le fils de Jessé (I Rois. XX) ? le désignant par le nom deson père. Les Juifs plus tard tiennent envers Jésus-Christla même conduite. Dans leur haine et leur aversion pour lui, ilsne disaient point: où est le Christ, mais où est cet homme?(Jean, VII, 11.)

4. Dieu , au contraire, voulant manifester ici que le péchén'avait pas éteint son amour, que la désobéissancen'avait pas étouffé sa bienveillance paternelle, mais qu'ilentourait encore le pécheur d'une tendre sollicitude , lui dit :Adam, où es-tu ? Non qu'il ignorât en quel lieu se trouvaitAdam, mais parce que le criminel a la bouche, pour ainsi dire cousue; lepéché force la langue à se replier: la consciencela tient captive, et le pécheur reste muet, et comme enchaînédans un morne silence. Dieu, qui veut lui rendre, avec la confiance etla liberté de parler,un peu de courage et l'enhardir à s'excuserafin d'user d'indulgence à son égard, lui parle le premier;ainsi il diminue l'anxiété du coupable, il éloignede lui la crainte et lui ouvre la bouche en l'appelant par son nom. C'estpourquoi il disait : Adam, où es-tu? Où t'avais-je laissé? Où est-ce que je te retrouve; je t'ai laissé plein d'unelibre franchise, environné de gloire, et je te retrouve dans ledéshonneur et dans le silence. Mais voyez jusqu'où va lasollicitude du Seigneur ! Ce n'est point Eve, ce n'est point le serpentqu'il appelle, mais celui des trois qui était le moins coupable.Il le cite le premier à son tribunal, afin que jugeant d'abord celuiqui mérite quelque indulgence, il puisse porter une sentence plusdouce sur la femme dont la faute était si grave. Les juges ne veulentpoint interroger par eux-mêmes leurs semblables, bien qu'ils ne soientpas d'une autre nature : ils ont recours à un de leurs officierset le chargent de transmettre à l'accusé leurs questions;c'est par cet intermédiaire qu'ils disent et entendent tout ce quisert à instruire la cause. Dieu n'a pas besoin d'intermédiaireentre l'homme et lui : c'est lui-même qui le juge, lui-mêmequi le console. Il y a quelque chose de plus admirable encore: Dieu réparele mal. Les juges, lorsqu'ils ont saisi des voleurs et des sacrilèges,ne s'inquiètent pas de les rendre meilleurs : ils se bornent àleur infliger le châtiment dû à leurs crimes. Dieu aucontraire s'est-il saisi d'un pécheur, il ne se demande pas quelchâtiment il lui infligera, mais comment il le corrigera, le rendrameilleur et désormais invincible. Il est donc à la fois juge,médecin et docteur. Comme juge, il interroge; comme médecin,il corrige; comme docteur, il instruit les coupables et les excite àpratiquer la vertu.

Un seul mot, un mot si court vous a fait découvrir en Dieu unabîme de tendresse. Que serait-ce, si nous lisions la cause toutentière, si nous en développions tous les détails?Voyez-vous maintenant comment tout dans l'Ecriture peut servir àconsoler, à rassurer les âmes ? Nous reviendrons sur ce sujeten temps opportun. Mais auparavant il faut dire à quelle époquece livre parut. Ce ne fut pas dès l'origine ni immédiatementaprès la création d'Adam, mais après bien des générations.Il n'est pas inutile de rechercher pourquoi il fut écrit si tard,pourquoi les Juifs seuls le reçurent, et non pas tous les hommes: pourquoi il fut écrit en langue hébraïque, pourquoienfin dans le désert du Sinaï. Ce n'est point en passant seulementque l'Apôtre rappelle cette circonstance du lieu il nous y laisseentrevoir un sublime objet de méditations lorsqu'il dit: Ce sontlà les deux alliances; l'une, celle du Sinaï, ne produit quedes esclaves. (Gal. IV, 24.)

5. Il y a mille autres questions qu'il faudrait résoudre. Maisle temps ne nous permet pas de nous engager dans un sujet si vaste. Leréservant donc pour un moment plus convenable, (24) nous vous exhorteronsencore à vous abstenir de jurer, et nous supplierons votre charitéd'employer à cela toute votre ardeur. Car n'est-ce pas une choseétrange? Un serviteur n'ose appeler son maître par son nomsans y joindre quelque formule d'honneur, et le nom du Maître desanges on le prononce avec audace, on le répète à toutpropos avec le plus grand mépris ! S'il vous faut ouvrir l'Évangile,vous vous lavez d'abord les mains, et pénétrés derespect et de piété, vous le prenez avec crainte et en tremblant;et le Maître de l'Évangile, votre langue téméraireprofère à tout instant son nom redoutable ! Voulez-vous apprendrecomment parlent de lui les puissances du ciel, avec quel religieux effroi,quelle stupeur, quelle admiration ! Je vis, dit le Prophète, leSeigneur assis sur un trône élevé, et les séraphinsétaient debout autour du trône : ils criaient l'un àl'autre et ils disaient : Saint, saint, saint est le Seigneur des armées: toute la terre est remplie de sa gloire. (Isai. VI, 1-3.) Entendez-vousavec quelle crainte, quel tremblement elles le nomment, au milieu des louangeset des hymnes de gloire? Et vous, dans vos prières et vos supplications,vous l'invoquez avec une déplorable indifférence, quand ilfaudrait trembler, veiller et être attentif ! Et dans vos serments,où il ne faudrait pas même prononcer ce nom admirable, vousaccumulez jurements sur jurements. Comment implorer le pardon , quelleexcuse invoquer ? Que vous sert de mettre toujours en avant l'habitude?On rapporte d'un orateur profane que, par suite d'une mauvaise habitude,il agitait sans cesse l'épaule droite en marchant. Il sut bien entriompher. Il suspendit de chaque côté, au-dessus de ses épaules,des glaives acérés, afin que la crainte d'une blessure servîtà corriger le membre sujet à ces mouvements disgracieux.Faites de même pour votre langue : au lieu de glaive, faites-luicraindre les châtiments de Dieu et vous la dompterez entièrement.Il est impossible, absolument impossible, que vous soyez vaincus, si vousvous tenez sur vos gardes, si vous mettez de l'empressement à suivreces conseils. Vous applaudissez maintenant à nos paroles. Mais unefois corrigés, vous nous louerez bien plus vivement encore et vousvous féliciterez vous-mêmes. Vous nous écouterez plusvolontiers et vous invoquerez avec une conscience pure le Seigneur qui,pour soutenir votre faiblesse, va jusqu'à vous dire: Vous ne jurerezpas même par votre tête. (Matth. V, 36.) Et vous le méprisezau point de jurer par sa gloire !

Mais que faire, direz-vous, lorsqu'on nous met dans cette nécessité?Dans quelle nécessité, je vous prie? Que tous sachent bienque vous aimez mieux tout souffrir plutôt que de transgresser laloi de Dieu, et ils cesseront de vous imposer cette nécessité.Ce n'est point le serment qui rend digne de foi, mais le témoignageque fournit notre vie, l'intégrité de notre conduite et laconsidération que nous nous sommes acquise. Combien se sont épuisésà jurer sans persuader personne; combien d'autres, par un simplesigne de tête, ont inspiré plus de confiance que ceux-làavec tous leurs serments ! Instruits de toutes ces vérités,plaçons sous nos regards les châtiments réservésaux serments téméraires et au parjure, et brisons avec cettecoupable habitude. Ce sera comme un degré pour arriver àla pratique des autres vertus et pour mériter les biens futurs.Puissions-nous tous en être jugés dignes par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui gloire, puissance, honneur, soient au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

HUITIÈME HOMÉLIE.

1. Je vous ai montré déjà comment l'Ecriture toutentière encourage et console, même dans ses récitspurement historiques. Ces mots, en effet: Au commencement Dieu fit le cielet la terre (Gen. I,1), ne sont qu'un simple récit, et cependantqu'y a-t-il de plus propre à ranimer le courage? Voici comme deuxtables servies devant nous : la terre et la mer; deux foyers de lumièreallumés dans les cieux, le soleil et la lune; le temps dans sa courseamène alternativement le jour et la nuit, le jour pour le travail,la nuit pour le repos. La nuit ne nous rend pas moins de services que lejour. Ne peut-on pas, en effet, lui appliquer ce que je vous disais desarbres ? Les arbres stériles n'offrent pas moins d'utilitéque les arbres fruitiers, puisqu'ils nous permettent de ne pas sacrifierceux -ci à la construction de nos demeures. De même encoreles bêtes féroces qui peuplent les forêts ne nous serventpas moins que les animaux domestiques. La crainte qu'elles nous inspirentnous.fait tenir sur nos gardes, et resserre les liens qui nous unissent.Elles exercent le courage des uns, guérissent les autres de leursmaladies, (que de remèdes en effet les médecins ne savent-ilspas en extraire) ; enfin elles sont pour nous une preuve de la faute originelle.Quand j'entends ces paroles: Tous les animaux de la terre redouteront votreempire (Gen. IX, 2), et que je ne retrouve rien de cette puissance, jeme reporte au péché qui fit tomber cette crainte et diminuanotre domination. Après avoir contemplé ce changement, jedeviens meilleur et je redouble de vigilance. Ainsi les êtres dontje parle et bien d'autres que Dieu seul connaît, offrent àl'homme de précieuses ressources. Eh bien ! la nuit ne nous estpas moins avantageuse que le jour: c'est le repos après le travail,c'est un remède pour nos maladies. Souvent les médecins,avec tous leurs soins et tous leurs médicaments, ne peuvent guérirleurs malades : vienne le sommeil, et les malades sont délivrésdes souffrances qui les accablaient. Ce ne sont pas seulement les mauxdu corps, mais aussi les douleurs de l'âme que la nuit apaise etguérit. Qu'un père ait vu mourir son fils, c'est en vain,bien souvent, que chacun s'empresse de le consoler: il continue àverser des pleurs, à pousser des gémissements; mais (26)quand la nuit est venue, il cède à l'irrésistibleempire du sommeil, ferme ses paupières et sent se calmer un peul'affliction de la journée. — Mais revenons à notre sujet.Je vous vois tous prêter l'oreille, avides de savoir pourquoi lelivre de la Genèse ne fut point donné aux Hébreuxdès le commencement. Je ne crois pas cependant qu'il soit opportund'aborder aujourd'hui cette question. Pourquoi donc? C'est que la semainetouche à sa fin, et je crains que, cette explication commencée,il ne faille tout à coup l'interrompre. Il est nécessairepourtant d'y consacrer plusieurs jours de suite. Nous la remettrons doncà plus tard. Résignez-vous; nous paierons notre dette avecusure, et nous-même, qui sommes votre débiteur, nous y trouveronsnotre avantage. Nous allons reprendre au point où nous nous sommesarrêtés hier ? Et où nous sommes-nous arrêtés?A ces paroles : Dieu se promenait sur le soir dans le paradis. (Gen. III,8.) Qu'est-ce à dire : Dieu se promenait ? Dieu ne se promenaitpas. N'est-il pas en effet présent partout, et ne remplit-il pasl'univers par son immensité ? S'il se manifesta de la sorte, c'étaitpour que le premier homme pût s'accuser lui-même et échapperainsi à une entière destruction; pour qu'il pût fuir,pour qu'il pût se cacher et se ménager quelque excuse, avantde se présenter à son juge. Ceux qui doivent comparaîtredevant un tribunal pour y rendre compte de leurs crimes, y viennent, lesvêtements en désordre, le visage triste et abattu, voulantpar là disposer les juges à l'indulgence, à la douceur,à la pitié. C'est ce qui eut lieu pour Adam. Il lui fallaitcomparaître au tribunal de Dieu dans une attitude humiliée,et c'est pourquoi Dieu le prévint et lui donna lieu de rentrer enlui-même. Il sembla donc à Adam que quelqu'un se promenaitdans le paradis. Mais comment pouvait-il penser que ce fût Dieu lui-même? Eh ! n'est-ce pas la coutume des pécheurs d'être toujoursen défiance, d'avoir peur même d'une ombre, de trembler aumoindre bruit? Dès qu'ils entendent marcher, ne s'imaginent-ilspas qu'on vient à eux? Oui, le pécheur croit voir s'avancervers lui ceux qui y songent le moins. S'il en voit d'autres s'entretenirensemble, la conscience qu'il a de sa faute lui fait supposer qu'il estlui-même l'objet de leur entretien.

2. Tel est l'effet du péché. Il trahit le coupable, sansqu'on le dénonce; il le condamne, sans que personne l'accuse; aumoindre mouvement qu'il remarque, le pécheur tremble et s'effraye.Ecoutez comment l'Ecriture nous peint l'effroi du pécheur, et lacourageuse confiance de l'homme juste. L'impie, dit-elle, fuit sans qu'onle poursuive. (Prov. XXVIII, 1.)

Comment peut-il fuir, sans être poursuivi ? Au dedans de lui setrouve un ennemi qui le met en fuite, le remords de sa conscience; cetennemi, il le porte partout et ne peut pas plus l'éviter qu'il nepeut se fuir lui-même. En quelque lieu qu'il s'en aille; ses coupsse font sentir et creusent d'incurables blessures. Il en est autrementde l'homme juste. Ecoutez encore ce que dit l'Ecriture : Le juste n'a pasmoins d'assurance que le lion. (Prov. XXVIII, 1.) Considérez leprophète Elie. Il voit venir à lui le roi d'Israël quilui crie : Pourquoi détournez-vous Israël de son devoir ? Cen'est pas moi qui pervertis Israël, répond-il, mais vous etla maison de votre père. ( III Rois, XVIII, 17, 18.) Le Prophètene s'élève-t-il pas contre le prince avec l'assurance d'unlion qui s'élance sur un petit chien ? Le roi pourtant étaitvêtu de pourpre, et le Prophète avait un manteau de peau debrebis. Mais la pourpre de l'impie était moins vénérableque ce vêtement du juste. La pourpre enfanta les horreurs de la famine,et ce vil manteau put mettre un terme à ces calamités, séparerles eaux du Jourdain et doubler dans Elisée la puissance du prophèteElie (1). Quelle est grande la vertu des saints ? Leurs paroles, leursmembres et jusqu'à leurs vêtements ont, de tous temps, inspiréà toutes les créatures un sentiment de respect. Le manteaud'Elie divise les eaux du Jourdain; les chaussures des trois jeunes Hébreuxfoulent sans se consumer le brasier de la fournaise; le bâton d’Eliséechange la nature des eaux, leur donne assez de force pour que le fer puisseflotter à leur surface; la verge de Moïse entr'ouvre la Merrouge et fend le rocher; les vêtements de Paul chassent les maladieset l'ombre de Pierre met en fuite la mort. Les cendres des martyrs repoussentle malin esprit. Dans toutes ses actions le juste montre la mêmeassurance que le prophète Elie. Le prophète ne considérani le diadème, ni l'éclat qui entourait le roi d'Israël,mais son

(1) Il y a dans le grec ton Elisaion diploun ‘Elian epoiesen, fit d'Eliséeun double Elie : allusion à ce passage de l'Ecriture : « Eliedit à Elisée : Demande-moi ce que tu voudras, afin que jel'obtienne pour toi avant que je sois enlevé d'avec toi. — Eliséerépondit :. Je te prie que ton double esprit repose sur moi, oubien que ton esprit repose sur moi double , » comme l'entend saintChrysostome.

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âme tout en désordre, toute souillée , toute noirede crimes. Il la vit plus misérable que celle d'un accusé,captive, esclave de ses passions, et il n'eut que du dédain pourla puissance du prince. Il croyait avoir sous les yeux plutôt unroi de théâtre qu'un roi véritable. A quoi sert tantd'opulence, quand au dedans règne une telle pauvreté? Etquand l'âme possède un si beau trésor, en quoi peutnuire la pauvreté extérieure?

Le bienheureux Paul lui aussi avait l'assurance du lion. On le jetteen prison: le son de sa voix ébranle dans leurs fondements les mursde la prison, et ce ne sont pas ses dents, mais ses paroles qui rongentles liens dont il est chargé. Non, ces hommes ne sont pas seulementdes lions: ils ont plus de force que les lions eux-mêmes. Le liontombe souvent dans le piège qu'on lui tend et se laisse prendre;mais quand on enchaîne les saints, leur énergie redouble.Le bienheureux Paul, dans sa prison, ne brise-t-il pas les fers des prisonniers,n'ébranle-t-il pas les murailles, n'enchaîne-t-il pas le geôlierterrassé par la parole du salut? Quand le lion rugit, tous les animauxs'enfuient. Le juste parle et sa voix chasse les démons. Le liona pour se défendre sa crinière hérissée, sesgriffes aiguisées comme la pointe d'un poignard, ses dents acérées:les armes du juste, c'est la sagesse, la tempérance, la patienceet le mépris des choses de la terre. Avec de telles armes on peutmépriser les efforts des méchants, ceux mêmes des puissancesennemies. Appliquez-vous donc, ô hommes, à vivre selon Dieu,et nul ne pourra triompher de votre force. Sembleriez-vous plus faiblesque tous vos ennemis, vous pouvez compter sur la victoire. Mais c'est envain que vous serez le plus puissant des hommes; si vous ne pratiquez lavertu, les moindres efforts de vos ennemis suffiront pour vous renverser.Plusieurs exemples vous l'ont déjà fait voir; mais, si vousle désirez, j'essayerai de vous montrer par leurs oeuvres mêmesla force invincible du juste aux prises avec ses ennemis et la faiblessedu pécheur. Voici les comparaisons dont se sert le Prophètepour nous les peindre l'un et l'autre: Il n'en est pas ainsi des impies,dit-il; non, il n'en est pas ainsi; mais ils sont comme la poussièreque le vent enlève de dessus la face de la terre. (Ps. I, 4.) Quandle vent se met à souffler, il soulève et disperse aisémentla poussière; ainsi la moindre attaque suffit pour renverser lepécheur. En lutte avec lui-même, portant partout la guerreallumée dans son sein, quelle espérance de salut peut-ilavoir, lui qui se trahit, lui que le remords poursuit sans cesse commeun implacable ennemi. Il n'en est pas ainsi du juste. Entendez ce que nousdit le Prophète : Celui qui met sa confiance dans le Seigneur estcomme la montagne de Sion. (Ps. CXXIV, 1.) Qu'est-ce à dire, commela montagne de Sion? Il ne sera jamais ébranlé, ajoute leProphète. Employez toutes vos machines, lancez tous vos traits contreune montagne pour la renverser, jamais vous n'y réussirez. Et commentpourriez-vous réussir? Vous ne ferez que briser vos machines etépuiser vos forces. Voilà l'image du juste, quelle que soitla violence des coups, il n'en éprouve aucun mal; il use la forcede ses ennemis; il se rit des attaques de l'homme, des attaques mêmesdu démon. Vous avez souvent ouï raconter la guerre acharnéeque le démon fit à Job, mais Job ne demeura-t-il pas inébranlablecomme le roc, et le démon ne dut-il pas s'enfuir épuisé,après avoir vu toutes ses armes rompues, toutes ses machines briséesdans ce combat ?

3. Eclairés sur ce point, veillons avec soin sur notre conduite.N'aimons ni les richesses qui périssent, ni la gloire qui s'éteint,ni le corps qui vieillit, ni la beauté qui se fane, ni les délicesqui s'écoulent comme un torrent. Mais réservons tous nossoins à notre âme, et, pour la guérir, ne négligeonsaucun remède. Les maux du corps, il n'est pas toujours facile deles guérir ; mais toujours on peut aisément remédieraux maladies de l'âme. Pour les infirmités corporelles, ilfaut des remèdes et de l'argent; mais la guérison de l'âmen'exige ni démarches ni dépenses. Que de fatigues pour fermerles plaies cuisantes de la chair; n'est-on pas souvent obligé derecourir au fer, à d'amers breuvages ? Pour l'âme, rien detout cela; il suffit de vouloir, de désirer, et tout rentre dansl'ordre. C'est Dieu qui en a disposé de la sorte. Les maux du corpsen effet ne sauraient nous être bien funestes. Quand même nousen serions exempts, la mort ne viendra-t-elle pas corrompre nos membreset les réduire en poudre? Notre bonheur dépend du bon étatde notre âme. Cette portion de nous-mêmes la plus précieuse,la plus nécessaire, le .Seigneur a voulu que nous pussions la guériraisément, sans dépenses, sans douleur. Quelle (28) excusealléguer pour obtenir notre pardon ? Quand il s'agit du corps, onn'épargne rien on fait de la dépense, on appelle les médecins,on supporte les plus cruelles souffrances, et cependant ses infirmitésn'ont rien de fâcheux. L'âme, nous la méprisons, etcela, quand il n'est pas besoin d'argent, quand nous n'avons à troublerle repos de personne, ni aucune douleur à supporter ; quand unerésolution, quand un acte de la volonté suffisent pour luirendre toute sa santé; quand nous savons en outre que notre négligencenous vaudra les châtiments les plus sévères, des tourments,des supplices éternels ?

Dites-moi, si quelqu'un vous promettait de vous initier en quelquesmoments, sans dépenses, sans peine pour vous, à l'art dela médecine, ne le regarderiez-vous pas comme un bienfaiteur? Neconsentiriez-vous pas à faire et à souffrir tout ce qu'ilvoudrait? Or, voici que maintenant vous pouvez apprendre à connaîtredes remèdes qui, sans douleur aucune, peuvent rendre la santénon pas au corps, mais à l'âme; et vous montreriez de la négligence?Quelle douleur y a-t-il en effet à calmer sa colère aprèsune offense? Ah ! n'y a-t-il pas plutôt douleur à garder lesouvenir d'une injure et à ne pas se réconcilier ? Quellepeine y a-t-il à demander à Dieu dans la prière cesbiens sans nombre qu'il accorde si volontiers ? Quelle peine y a-t-il àne médire de personne ? Quel ennui peut-on trouver à bannirde son âme la haine ou l'envie ? L'amour du prochain peut-il êtreà charge ? Est-ce un grand malheur que de ne point proférerde paroles honteuses, que de n'outrager et de n'injurier personne? Est-ceune fatigue que de ne point jurer? Car je veux encore vous répéterles mêmes conseils. Au contraire, c'est chose très-pénibleque le serment. Que de fois, en effet, aveuglés par la colèreet la fureur, n'avons-nous pas juré de ne jamais faire la paix avecnos ennemis ! L'emportement passé, la colère éteinte,nous avons songé à nous réconcilier. Mais retenuspar nos serments, nous avons gémi de nous voir pris comme dans unlacet et enchaînés par d'indissolubles liens. Le démonnous connaît bien. Il sait bien que la colère est un feu quis'éteint facilement, et qu'elle est promptement suivie de la réconciliationet de l'amitié. Voulant donc empêcher ce feu de s'éteindre,il nous enchaîne par le serment, afin que , si la colère s'apaise, le serment demeure pour entretenir en nous la flamme, et qu'alors , oubien nous devenions parjures en nous réconciliant, ou bien nousencourions les peines dues au ressentiment , si nous refusons de pardonner.

4. Désormais fuyons donc les jurements, et que notre bouche s'étudieà ne rien dire de plus que ce mot : croyez; et ce sera pour nouscomme le fondement de toutes les vertus. Si votre langue en effet s'estétudiée à se contenter de ce mot, n'aura-t-elle pashonte de proférer des paroles déshonnêtes ou déplacées? Si parfois elle manque à cette habitude, elle trouvera mille accusateurspour l'en reprendre. Que l'on entende celui qui ne jure point, tenir demauvais propos, ne l'insultera-t-on pas, ne sourira-t-on pas de lui, nelui dira-t-on pas en se moquant : toi qui te contentes de dire : Croyez,et qui n'oses faire un serment, comment peux-tu souiller ta langue parde honteuses paroles? Et ainsi, même malgré nous, les reprochesdes autres nous ramèneront à la vigilance. Et s'il est nécessairede jurer, dira-t-on? Là où la loi se trouve violée,il ne saurait y avoir de nécessité. Mais, ajoute-t-on, est-cequ'il est possible de ne jamais jurer? Qu'osez-vous dire? Dieu commande,et vous demandez s'il est possible d'observer son commandement? Il estimpossible au contraire de ne pas l'observer, et ce qui se passe maintenantà Antioche va me servir à vous persuader qu'il n'est pasimpossible de ne pas jurer, mais qu'il est impossible de jurer. Les habitantsd'Antioche viennent d'être soumis à un tribut qui dépasseles ressources d'un grand nombre. La plupart ont déjà payéla somme exigée, et cependant vous entendez les officiers de l'empereurrépéter souvent : « Pourquoi ce retard? Pourquoi remettreainsi de jour en jour? Vous ne pouvez échapper. C'est une loi quine souffre aucun délai » — Que dites-vous, je vous prie? L'empereurordonne la levée d'un tribut, et vous ne pouvez vous y soustraire;Dieu commande d'éviter les jurements, et vous dites : nous ne pouvonsnous abstenir de jurer? Il y a six jours déjà que je vousdonne ces conseils. Désormais je veux faire trêve avec vouset me retirer, pour vous donner le temps de vous mettre sur vos gardes.Désormais pour vous plus d'excuse ni d'indulgence. Ne vous eussions-nouspoint donné de conseils, vous auriez dû vous corriger parvous-mêmes, car ici tout est parfaitement clair, (29) et il n'estpas besoin de longues méditations. Mais après tant d'exhortations,après, de si nombreux conseils, comment vous excuser à ceredoutable tribunal du souverain Juge, quand il vous faudra rendre comptede l'observation de cette loi. Non, rien ne pourra vous excuser; mais,ou bien vous en sortirez libres, grâce à votre conversion; ou bien, si vous ne vous êtes point corrigés, vous devrezsubir les plus affreux châtiments. Songez-y donc sérieusement,et quand vous aurez quitté ce lieu, exhortez-vous les uns les autresavec une sainte ardeur à garder précieusement dans vos âmesdes conseils qui vous ont été tant de fois répétés.Et aussi pendant que nous garderons le silence, vous vous instruirez, vousvous édifierez, vous vous exciterez mutuellement, et vos progrèsseront rapides. Après avoir fidèlement observé toutesles lois, vous irez jouir de l'éternel bonheur. Puissions-nous tousen jouir un jour, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père etau Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

NEUVIÈME HOMÉLIE.

1. Il n'y a pas longtemps que je m'entretenais avec vous, et voici queje viens encore vous adresser un discours. Que ne puis-je être sanscesse au milieu de vous ! ou plutôt ne suis-je pas toujours présentparmi vous, sinon de corps, au moins par l'amour que je vous porte ? Mavie tout entière, n'est-ce pas vous-mêmes et le soin de votresalut? Le laboureur songe-t-il à autre chose qu'à semer età moissonner; le pilote a-t-il d'autre pensée que celle dela mer et des ports ? Et l'orateur, lui aussi, n'a-t-il pas continuellementen vue les progrès de ses auditeurs ? Oui, c'est votre avancementspirituel qui me préoccupe en ce moment. Je vous porte tous dansmon coeur, non-seulement ici, mais encore lorsque je suis chez moi. Sansdoute ce peuple est nombreux, et ce coeur a peu d'étendue; maisla charité est spacieuse, et chez nous vous n'êtes pas àl'étroit. (II Cor. VI, 12.) Je n'ajoute pas les paroles qui suivent;.je sais bien aussi que je ne suis pas à l'étroit dans vosâmes, et en voici la preuve évidente. Beaucoup d'entre vousne m'ont-ils pas dit : « Nous avons suivi vos conseils; nous noussommes fait une loi de ne pas jurer; nous avons déterminécertaines peines, et quiconque enfreint la loi, doit les subir. N'est-cepas répondre pleinement à vos désirs, et n'est-cepas aussi la meilleure marque d'amour que nous puissions vous donner ?»Non, certes, je n'ai pas honte de descendre à ces détails;ce qui me fait agir, ce n'est pas un empressement puéril, mais bienle vif intérêt que vous m'inspirez. Si le médecin peutsans rougir interroger son malade, qui oserait nous blâmer de nousinformer sans cesse de votre santé spirituelle? Renseignéde la sorte sur vos progrès, sachant ce qui vous reste àfaire, nous pourrons en toute assurance vous donner les remèdesdont vous aurez encore besoin. C'est à force de soin que nous noussommes rendu de tout cela un compte exact; et nous remercions Dieu de ceque nous n'avons pas semé sur la pierre, ni au milieu des épines,ni attendu longtemps pour faire une ample moisson. Aussi je vous ai toujoursdans mon coeur; en vous instruisant, je ne sens point la peine, je suisassez dédommagé par le profit (31) que vous retirez de mesdiscours. C'est là une récompense bien propre à noussoutenir, à nous animer, à exciter notre zèle, ànous faire supporter pour vous toutes les fatigues. Nous avons donc reçubien des témoignages de votre reconnaissance, et nous allons maintenantnous acquitter de notre dette, quoique nous n'apercevions pas ici tousceux qui nous ont entendu faire cette promesse.

Pourquoi donc sont-ils absents? Quelle cause les éloigne de cettetable mystique? Peut-être ont-ils pensé qu'après s'êtreassis à une table matérielle, qu'après avoir donnéà leurs corps la nourriture qu'ils réclament, ils ne devaientpoint venir entendre la parole sainte. Ils se trompent : autrement, pourquoiaprès le festin mystique Jésus-Christ aurait-il fait un longdiscours à ses apôtres ? Autrement encore , pourquoi 'aprèsavoir nourri plusieurs fois la multitude dans le désert, lui aurait-ildistribué ses enseignements ? Je le dirai, dût ce langageparaître étrange à plusieurs, c'est alors surtout qu'ilfaut prêter l'oreille à la parole de Dieu. Si vous vous persuadezen effet qu'après avoir mangé et bu, vous devez vous trouverà l'église, vous serez sobres malgré vous, jamaisvous ne vous enivrerez, jamais vous ne mangerez avec excès. Cettepensée que vous devez vous asseoir au milieu de vos frères,vous conseillera la modération dans le boire et dans le manger;vous craindrez de sentir le vin, de vous trahir par là ou par quelqu'autreindécence, et de faire rire à vos dépens. Ce n'estpoint pour vous qui êtes ici que je dis ces choses; mais pour lesabsents auxquels vous les répéterez. Ce qui empêched'entendre, ce n'est pas la nourriture que l'on prend, c'est la paresse.Vous qui faites un crime de ne pas jeûner, vous êtes bien pluscoupables encore de ne point participer à cette table sacrée,de laisser votre âme mourir de faim tout en soignant bien votre corps.Et quelle sera votre excuse ? Quand il s'agit de jeûner, vous pouvezprétexter votre faiblesse; mais quand il s'agit d'entendre la parolesainte, quel prétexte mettrez-vous en avant? La faiblesse du corps,en effet, n'empêche point de recueillir sa part des divins oracles.Ah ! si j'avais dit : Que personne ne vienne à cette assembléeaprès avoir mangé, que personne ne vienne nous écouter,après avoir pris de la nourriture , vous seriez excusables; mais,au contraire, nous vous attirons, nous vous engageons, nous vous appelonsde toutes nos forces; et vous ne venez pas; et vous pourriez vous justifier! Savez-vous quel est le mauvais auditeur? Ce n'est pas celui qui a mangéou bu, mais bien celui qui ne veut pas être attentif, qui bâille,qui se laisse aller, dont le corps est ici présent, mais dont l'âmeerre bien loin de ce lieu; celui-là, il aurait beau jeûner,il ne retirerait aucun profit de nos discours. Mais que vous ayez mangé,que vous ayez bu; si vous tenez votre âme éveillée,attentive, vous serez d'excellents auditeurs. Chez les infidèles,l'usage a prévalu de ne se rendre qu'à jeun au tribunal ouau conseil ; mais les infidèles ne savent point être sages: ils ne se contentent pas de manger pour se nourrir; ils mangent jusqu'àse rendre malades; ils boivent jusqu'à s'enivrer, et c'est pourquoile soir et à midi ils s'abstiennent de juger ou de délibérerils sont devenus incapables de le faire. Mais ici nous ne voyons rien desemblable, à Dieu ne plaise. Après avoir mangé, onn'est pas moins sage qu'avant de se mettre à table : on ne mangepas, on ne boit pas, au point d'en mourir ou d'obscurcir sa raison ; maison ne prend de nourriture que ce qu'il faut pour réparer ses forces.

2. C'est assez d'avertissements: venons maintenant à notre sujet,malgré la répugnance et l'ennui que nous sentons àl'aborder, en l'absence de nos frères. Quelle peine, quelle douleurn'éprouve pas une mère aimante quand elle ne voit pas tousses enfants autour de la table qu'elle a servie? Cette douleur, je la ressensmoi-même en ce moment, et quand je songe que tous ne sont pas ici,je suis tenté de retirer ma promesse. C'est à vous de fairecesser cette répugnance. Promettez-moi de leur rapporter fidèlementmes paroles, et moi je m'acquitterai pleinement de tout ce que j'ai promis.En vous écoutant, ils regretteront moins de n'être pas venusaujourd'hui; et vous serez vous-mêmes plus attentifs à notrediscours, puisque vous devez le redire à d'autres. Pour êtreplus clair, il nous faut reprendre ce que nous avons déjàdit. Nous nous sommes demandé pourquoi les saintes Écrituresavaient été données si tard aux Hébreux. Cene fut ni à l'époque d'Adam, ni à celle de Noé,ni à celle d'Abraham, mais au temps de Moïse que parut le livrede la Genèse. Si ce livre était utile, dit-on, pourquoi neparaissait-il pas dès le principe; et s'il était inutile,à quoi bon le mettre au jour plus tard? C'est mal raisonner. Siune (32) chose doit être avantageuse dans l'avenir, il ne s'ensuitpas qu'on doive l'accorder dès le principe; et ce que l'on a donnédès le commencement ne doit point nécessairement demeurertoujours. Le lait n'est-il pas fort utile, et cependant on ne le donnequ'aux enfants; une nourriture solide est aussi chose très-utile;mais on se garde bien de nous l'offrir d'abord; on attend que nous soyonssortis de l'enfance. L'été, si utile pourtant, ne règnepas toujours; l'hiver a ses avantages, et à son tour il disparaît.Eh quoi ! direz-vous, les Ecritures ne sont-elles pas utiles? Oui, sansdoute, elles sont très-utiles et même nécessaires.Eh bien! ajoutez-vous, puisqu'elles sont utiles, pourquoi Dieu ne les a-t-ilpas données dès le principe? C'est qu'il voulait instruireles hommes par les choses, et non par les livres. Qu'est-ce à dire,par les choses? C'est-à-dire, par la création elle-même.C'est la pensée de l'apôtre saint Paul.

Les Gentils se plaignaient de n'avoir pas eu dès le principela connaissance de Dieu par les Ecritures. Ecoutez ce qu'il leur répond.Il avait dit : La colère de Dieu éclatera du haut du cielsur les impiétés et les injustices de ces hommes qui retiennentdans l'iniquité la vérité de Dieu. (Rom. I, 28.) Prévoyantqu'on soulèverait une objection, et qu'on lui demanderait commentles Gentils avaient pu connaître le vrai Dieu, il ajouta : car ceque l'on sait de Dieu leur a été manifesté. Et commentcela? comment pouvaient-ils connaître Dieu? qui le leur avait manifesté?C'est Dieu lui-même, qui s'était manifesté àleurs regards (Ibid. 19), reprend-il. De quelle façon? quel prophète,quel évangéliste, quel docteur leur avait-il envoyé,si les Ecritures n'existaient pas encore? Les perfections invisibles deDieu, continue-t-il, ont été manifestées àl'intelligence depuis le commencement par les créatures visibles;c'est ainsi que Dieu a révélé son éternellepuissance et sa divinité. (Ibid. 20.) Voici ce que veut dire l'Apôtre: Il a exposé la création aux regards de tous les hommes,pour qu'ils puissent découvrir le Créateur dans ses ouvrages.

C'est la même pensée qu'exprime un autre docteur dans cesparoles : La grandeur et la beauté des créatures fait connaîtreleur auteur. (Sag. XIII, 5.) Quand vous considérez la grandeur dela création, admirez la puissance qui l'a produite; quand vous contemplezla beauté des créatures, admirez encore et célébrezl'auteur d'un ordre si parfait. A la vue de tant de sagesse le Prophète,saisi d'enthousiasme, s'écriait : Les cieux racontent la gloirede Dieu. (Ps. XVIII, 1.) Comment, je vous le demande, peuvent-ils racontercette gloire? La voix leur manque, ils n'ont point de bouche, point delangue. Comment peuvent-ils donc raconter? Par le spectacle qu'ils présentent.Quand vous voyez les astres garder si longtemps leur beauté, leurgrandeur, leur élévation, leur forme et la place qu'ils occupent,c'est comme si vous entendiez leur voix ; ce sublime spectacle vous instruitet vous adorez l'Auteur de cet ensemble si beau, si admirable ! Le cielne parle point, et cependant quand vous le contemplez, c'est comme si vousentendiez des sons plus éclatants que les sons de la trompette,et si, pour vous instruire, il ne s'adresse pas à vos oreilles,il frappe vivement vos regards. Or, le sens de la vue est à la foisplus fidèle et plus sûr que le sens de l'ouïe. Si Dieuse fût servi des livres pour nous apprendre à le connaître,ceux qui savent lire auraient pu les étudier, mais les autres n'eneussent pas retiré le moindre avantage sans le secours des premiers.Le riche aurait pu se les procurer en les achetant, le pauvre, non. Pourles comprendre, il eût fallu savoir la signification de chaque mot;et alors comment le Scythe, le Barbare, l'Indien, l'Egyptien et tous ceuxqui n'auraient point connu l'idiome du livre, auraient-ils pu s'instruire? Mais le ciel, tous comprennent son langage, et le Scythe et le Barbareet l'Indien et et l'Egyptien, et tous les habitants de la terre : il s'adresseà notre intelligence, non parle sens de l'ouïe, mais par celuide la vue. II n'en est pas des choses visibles, comme des langues touspeuvent également les comprendre. C'est un livre où chacunpeut lire, l'ignorant comme le sage, le pauvre comme le riche, et n'importeen quel lieu de la terre, il suffira de regarder le ciel pour puiser dansce spectacle une doctrine abondante. Aussi le Prophète, voulantnous montrer que la création parle un langage intelligible àtous les hommes, soit Grecs, soit Barbares, disait : Ce n'est point unlangage, ce ne sont point des paroles dont on n'entende point le son. (Ps.XVIII, 4.) Et voici sa pensée : Il n'est point de nation ni de languequi ne puisse comprendre cette voix; elle est si claire que tous peuventl'entendre. Et il ne s'agit pas seulement de la voix des cieux, (33) maisencore de la voix du jour et de la nuit. Et comment cela? Les cieux parleur beauté, parleur grandeur, par tant d'autres perfections saisissentl'âme, quand on les considère, et la remplissent d'admirationpour le Créateur. Mais le jour et la nuit, que nous offrent-ilsde si admirable? Rien de semblable, sans doute, à ce que nous voyonsdans le firmament; mais quelque chose cependant qui n'est pas moins merveilleux;je veux parler de cette convenance, de cet ordre toujours si exactementsuivi. Voyez, en effet, comment ils partagent l'année tout entière! Ils divisent la durée du temps, en se faisant contre-poids l'unà l'autre, comme les plateaux d'une balance. Dites-moi, n'admirez-vouspas l'auteur d'un si bel ordre? Ce sont comme deux sueurs qui se partagentles biens de leur père avec une mutuelle affection, sans jamaischercher à se nuire. Avec quel soin, en effet, avec quelle égalitéle jour et la nuit partagent l'année, se tenant toujours dans leurslimites et ne se repoussant jamais l'un l'autre ! Depuis tant de sièclesque le monde existe, jamais en hiver le jour ne fut long, jamais la nuitne fut longue en été; oui, durant un laps de temps si considérableils ne se sont rien dérobé l'un à l'autre, pas mêmeune demi-heure , pas même un seul instant.

3. Aussi le Psalmiste, ravi d'admiration devant un partage si bien fait,s'écriait : La nuit transmet d la nuit la connaissance. (Ps. XVIII,3.) Si vous savez comprendre tout cela, n'admirez-vous pas, dites-moi,celui qui dès le principe a posé ces bornes immuables? Qu'ilsentendent, les avares et ceux qui convoitent le bien d'autrui, et qu'ilsimitent cette égalité du jour et de la nuit. Qu'ils entendent,ceux que dévorent l'orgueil et l'ambition, ceux qui ne veulent jamaiscéder aux autres la première place. Le jour se retire devantla nuit, et n'envahit point son domaine; et vous, vous n'êtes jamaisrassasiés d'honneurs, et vous ne voulez jamais les partager avecvos frères. Considérez encore la sagesse du législateur.II a voulu que la nuit fût longue en hiver, parce qu'alors les semences,plus tendres, ont besoin de fraîcheur, et ne pourraient supporterune forte chaleur ; mais quand elles se sont développées,le jour augmente aussi, et il devient encore plus long, quand le fruitpossède toute sa vigueur, et vient en maturité.

C'est là un avantage non-seulement pour les moissons, mais aussipour nos corps. N'est-ce pas en hiver que le matelot, que le pilote, levoyageur, le soldat, le laboureur restent chez eux, comme enchaînéspar le froid? L'hiver n'est-il pas la saison du repos? Or, si Dieu n'avaitalors donné plus de longueur aux nuits, la durée du jouraurait paru excessive à des hommes que l'hiver empêche detravailler. Comment assez louer cet ordre des saisons de l'année?N'est-ce pas comme un choeur de jeunes filles qui, dans l'espècede danse en rond quelles exécutent perpétuellement, se succèdentdans le plus grand ordre, et où celles du milieu font sans cessepasser doucement et sans trouble leurs compagnes d'une extrémitéà l'extrémité contraire?

Au sortir de l'été nous n'entrons point subitement enhiver, ni au sortir de l'hiver, brusquement en été; entrel'hiver et l'été se trouve le printemps qui doit préparernos corps et les conduire à l'été, doucement, peuà peu, et les y introduire sans qu'ils courent de périls.Une brusque transition pourrait amener des maladies graves et dangereuses,et c'est pourquoi Dieu a voulu que le printemps prit la place de l'hiverpour nous mener à l’été, et l'automne celle de l'étépour nous mener' à l'hiver. Et ainsi nous passons insensiblementet sans avoir rien à craindre, d'une saison à la saison contraire,grâce à celle qui les sépare. Quand on a contempléle ciel, quand on a contemplé la mer et la terre, quand on a considérécette harmonie si bien réglée des diverses saisons, cettecontinuelle succession du jour et de la nuit, il faudrait être bienmalheureux, bien insensé pour attribuer tout cela au hasard, etne pas adorer celui dont la sagesse a si bien disposé cet univers.Mais j'ai quelque chose de plus grand encore à vous montrer : cen'est pas seulement la magnificence et la beauté de l'univers, maisle mode lui-même de la création qui nous révèlele Créateur. Nous n'étions point présents quand ilcréait et construisait le monde; et eussions-nous étélà, nous n'aurions pu savoir comment s'accomplissait ce grand ouvrage: une invisible puissance disposait l'univers, et le mode lui-mêmede cette disposition devait être pour nous le meilleur des maîtres;tout y était soumis à des forces supérieures aux loisde la nature. Ce que je viens de dire est peut-être obscur :je vaisle rendre plus clair en vous l'expliquant. Il est naturel, tout (34) lemonde le reconnaît, que l'eau soit supportée par la terre,et la terre ne peut-être soutenue par l'eau. La terre est dense,elle est dure, solide, capable de résistance, et par là mêmeelle soutient aisément les eaux. Mais l'eau qui est liquide, etsans consistance, qui se divise et s'écoute dans tous les sens,qui cède aux moindres efforts, ne pourrait jamais supporter un corps,même le plus léger. Un petit caillou jeté dans l'eaula fait reculer et fuit, et il s'ouvre un chemin vers ses profondeurs.Si donc vous voyez non pas un mince caillou, mais la terre tout entièreportée sur les eaux sans enfoncer, n'admirez-vous pas la puissancesurnaturelle qui opère ce prodige? Et où voyons-nous quela terre soit portée sur les eaux ? C'est le Prophète quile dit : Il l'a fondée sur les mers, et l'a établie sur lesfleuves. (Ps. XXIII, 2.) Et encore, dans un autre endroit : à celuiqui a fondé la terre sur les eaux. (Ps. CXXXV, 6.) Que dites-vous,saint Prophète? L'eau ne peut soutenir à sa surface le moindrecaillou, et elle porte la terre avec ses montagnes, ses collines, avecles villes, les plantes, les hommes, les animaux, et cela, sans êtresubmergée ? Que dis-je, sans être submergée? commentse fait-il qu'entourée par l'eau dans sa partie inférieurependant un si long espace de temps, elle ne se soit pas dissoute et changéeen boue? Que le bois séjourne quelque peu dans l'eau, il se corromptet se dissout ; que dis-je, le bois? Mais le fer lui-même, si solidepourtant, laissé continuellement dans l'eau, finit pas perdre sadureté ; et ne doit-il pas en être ainsi puisqu'il tire sasubstance de la terre? Aussi voit-on des esclaves qui se sont enfuis chargésd'entraves et de chaînes, s'arrêter au bord des ruisseaux poury plonger leurs pieds; et quand ils ont amolli les fers qui les retiennent,ils n'ont pas de peine à les rompre avec une pierre. Oui, le fers'amollit dans l'eau, le bois s'y putréfie, la pierre s'y dissout;et cependant la masse de la terre, établie sur les eaux depuis s'ylongtemps, n'a été ni submergée, ni dissoute, ni détruite.

4. Et, qui ne serait saisi d'étonnement et d'admiration, quine proclamerait bien haut que ce n'est point là l'ouvrage de l'anature, mais celui d'une providence supérieure à la nature?Aussi est-il dit dans l'Ecriture : Celui qui a suspendu la terre sur lenéant. (Job, XXVI, 7.) Et ailleurs : Dans ses mains sont les bornesde la terre. (Ps. XCIV, 4.) Et ailleurs encore : Il l'a fondée surles mers. (Ps. XXIII, 2.) Ces textes semblent se contredire, et cependantils sont parfaitement d'accord. En effet, dire : Il l'a fondée surles mers, n'est-ce pas dire aussi : Il a suspendu la terre sur le néant.Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre se tenir sur leseaux et être suspendu sur rien? A quoi donc la terre est-elle suspendueet sur quoi s'appuie-t-elle? Le Psalmiste ne vous le dit-il pas ? Les bornesde la terre sont dans ses mains. Ce n'est pas que Dieu ait des mains, seulementDavid veut nous faire comprendre que cette souveraine Puissance dont laProvidence s'étend à l'univers entier, soutient aussi etporte la masse de la terre. Et si vous ne l'en croyez pas sur parole, croyez-endu moins vos yeux. Un autre élément encore peut vous offrirde semblables merveilles. Le feu, de sa nature, s'élève dansles airs, il pétille et s'élance : c'est en vain que vouschercherez à le contraindre, à le violenter; vous ne pourrezle forcer à descendre. Allumez un flambeau, inclinez-le, vous nepourrez forcer la flamme à se diriger vers le sol : toujours elleremontera, toujours elle sera repoussée en haut. Or, Dieu a imposéau soleil des lois toutes contraires. Il a dirigé ses rayons versla terre, il a voulu que sa lumière descendît jusqu'ànous, lui tenant pour ainsi dire ce langage : « Regarde en bas, etluis pour les hommes : car c'est pour eux que tu as été créée.»La flamme d'une lampe ne peut s'y résigner, et cet astre si magnifiqueet si admirable tourne ses rayons vers la terre, suivant des lois toutescontraires à celles du feu, pour obéir à la puissancede son auteur. Voulez-vous contempler encore d'autres merveilles ? La voûteextérieure de ce firmament que nous apercevons est tout entièrerecouverte par des eaux, qui ni ne s'écoulent, ni ne se retirent.Telles ne sont pas cependant les lois auxquelles d'ordinaire obéitcet élément! Les eaux se rassemblent aisément, quandla surface est con-. cave; mais sur une surface convexe elles s'écoulentde tous côtés et on n'en voit pas rester une seule goutte.Et ce phénomène étrange, on le remarque pourtant dansles cieux. C'est ce que veut encore faire entendre le Prophète,quand il dit: Louez le Seigneur, eaux qui êtes au-dessus des cieux.(Daniel, III, 60.) Ces eaux n'ont pu éteindre le soleil, ni le soleilles dessécher, depuis si longtemps qu'il poursuit sa course au-dessousd'elles.

35

Voulez-vous que nous revenions- sur la terre et que nous vous en montrionsles merveilles? Ne voyez-vous pas cette mer avec ses flots et ses tempêtes?Et cette mer si vaste, si grande, si furieuse, il suffit d'un sable sansconsistance pour la contenir. Admirez la sagesse du Seigneur ! Il ne luia point permis de rester en repos, ni de s'apaiser : vous auriez cru qu'ilétait dans sa nature de demeurer tranquille : mais tout en restantdans ses limites, elle mugit, elle s'agite, ses flots retentissent . ets'élèvent à une prodigieuse hauteur; puis, quand ilsatteignent les sables du rivage, ils se brisent et retombent sur eux-mêmes.Par là elle vous apprend que ce n'est point en vertu de sa naturequ'elle se tient renfermée dans ses limites, mais bien en vertude la Puissance divine qui la contraint d'y demeurer. Et c'est pourquoile Créateur lui adonné de si faibles barrières: iln'a mis sur ses rivages ni bois, ni pierres, ni montagnes, pour que vousne puissiez pas attribuer à ces remparts les effets dont vous êtesles témoins. C'est ce qu'il disait autrefois aux Juifs pour leurreprocher leur insolence : Ne me redouterez-vous pas, moi qui ai donnépour barrière aux flots de l'Océan, un sable qu'il ne franchirajamais? (Jérém. V , 22.) Nous contenterons-nous d'admirerce monde si grand et si beau, cet ordre merveilleux qui s'élèveau-dessus des lois ordinaires de la nature? n'admirerons-nous pas encorecette puissance qui a composé le monde d'élémentscontraires, du chaud et du froid, du sec et de l'humide, du feu et de l'eau,de la terre et de l'air? et ces éléments contraires qui constituentl'univers, ces éléments qui se combattent, ne se détruisentpourtant point les uns les autres ! Le feu ne se précipite pointpour tout embraser, l'eau n'accourt point pour tout submerger. Si la bilevient à prédominer dans nos corps, nous avons aussitôtla fièvre et tous nos membres sont malades; si l'humeur est tropabondante, elle engendre une foule de maladies qui nous donnent làmort. Dans l'univers, rien de semblable. Mais chaque élémentreste à sa place, retenu comme par un frein, enchaînépar la volonté du Créateur qui le force à garder seslimites, et c'est ainsi que cette opposition entre les élémentsprocure la paix à tout l'univers. Oui, les aveugles mêmesdoivent voir, les insensés doivent comprendre que ces divers élémentssont l'oeuvre de la divine Providence, et que c'est elle aussi qui lescontient dans leurs limites. Qui serait assez insensé, assez stupidepour ne pas se dire à la vue d'un tel ensemble, d'une si grandebeauté, d'un tel arrangement, de cette lutte entre des élémentscontraires qui continuent cependant à subsister : S'il n'y avaitune Providence pour contenir la masse de ces corps, pour les empêcherde tomber en dissolution, non, ils ne pourraient subsister, ils ne pourraientdurer longtemps? L'ordre des saisons, cet admirable accord du jour et dela nuit, tant d'espèces d'animaux, de plantes, de semences et d'herbescontinuent de suivre les mêmes lois, et jusqu'à présentrien de tout cela n'a péri, rien n'a disparu.

5. Ce n'est pas tout, il s'en faut bien. Il y aurait sur la créationbien d'autres choses à vous dire, plus nombreuses, plus profondesencore que celles-là. Mais nous les renvoyons à demain: appliquez-vousmaintenant à bien retenir nos paroles et à les répéteraux absents. Je sais bien que vous êtes peu habitués aux penséesprofondes, mais avec de la bonne volonté vous pouvez vous y accoutumeret vous rendre même capables de les exposer aux autres. En attendant,voici ce que je dois dire à votre charité. De mêmeque Dieu nous a glorifiés par une création si magnifique,de même nous devons le glorifier à notre tour par la saintetéde notre vie. Les cieux racontent la gloire de Dieu par le spectacle qu'ilsnous offrent; racontons aussi la gloire du Seigneur, non-seulement parnos paroles, mais encore par notre silence, et que l'éclatante lumièrede notre vie excite partout l'admiration. Que votre lumière, ditle Sauveur, brille aux regards des hommes, pour qu'ils voient vos bonnesoeuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.(Matth. V,16.) Si en effet les infidèles vous voient toujours modestes,toujours sages, toujours purs, ils seront dans le ravissement et diront:Oui, il est grand le Dieu des chrétiens ! Comme il transforme leshommes ! Qu'étaient ceux-ci? Que sont-ils devenus? C'étaientdes hommes, il en a fait des anges ! Si on les outrage, ils ne se vengentpoint; si on les frappe, ils ne s'indignent point; si on les injurie, ilsprient pour ceux qui les ont injuriés. Ils n'ont point d'ennemis,ils ne connaissent point le ressentiment, ils ne tiennent point de discoursfrivoles, ils ne savent ce que c'est que mentir, ils ne se rendent pointcoupables de parjure, ils ne (36) consentent pas même àjurer, et on leur arracherait plutôt la langue que de les contraindreà proférer un serment. » Donnons-leur sujet de faireainsi notre éloge. Oui, chassons loin de nous cette funeste habitudede jurer. Ne voulons-nous pas au moins rendre à Dieu l'honneur quenous rendons à des vêtements de prix? Quand nous avons quelquehabit plus riche que les autres, nous nous gardons bien d'en faire abus,et le nom du Seigneur nous l'employons partout, à tout propos etau hasard. Je vous en prie donc, je vous en conjure, ne méprisonspas ainsi notre salut, mais après avoir montré dèsle principe tant d'empressement à observer ce précepte, persévéronsjusqu'à la fin. Si je vous exhorte sans cesse à ne pas jurer,ce n'est point pour vous reprocher quelque négligence. Je vous voisdéjà presque tous corrigés, et je soupire aprèsle moment où vous serez tous parvenus au terme de vos efforts. Lesspectateurs n'aiment-ils pas à exciter ceux des combattants qu'ilsvoient sur le point de triompher. Ne nous lassons donc point non plus:nous voici presque au terme, et le difficile était de commencer.

L'habitude est à peu près vaincue, il reste peu de choseà faire; il n'est plus besoin de beaucoup de travail, il suffitde nous observer un peu, de montrer quelque diligence, pour achever denous corriger et pour être à notre tour capables d'exhorterles autres. Avec quelle confiance ensuite nous verrons arriver la fêtede Pâques ! Quel bonheur pour nous d'être alors deux ou troisfois plus joyeux que nous ne sommes d'ordinaire ce jour-là ! Nousnous réjouirons moins d'être sortis des fatigues d'un jeûnepénible que de participer à cette sainte solennité,pleins de mérite et le front ceint d'une couronne brillante et quine doit jamais se flétrir. Mais, pour arriver plus vite àcet heureux résultat, faites ce que je dis. Ecrivez sur les mursde votre maison, gravez dans votre coeur cette faux volante dont parleZacharie (Zach. V, 1-3), et imaginez-vous la voir apporter la malédiction.Ne la perdez jamais de vue; et quiconque jurera en votre présence,arrêtez-le ; reprenez-le, et surveillez de près vos serviteurs.Si nous prenons à tâche non-seulement de bien nous conduirenous-mêmes, mais encore d'amener les autres à s'amender surce point, nous ne tarderons pas à atteindre le but. Une fois quenous aurons entrepris de corriger les autres, nous rougirons, nous seronshonteux, de ne pas faire nous-mêmes ce que nous recommandons. C'estassez revenir sur ce sujet. Nous vous avons suffisamment exhortésles jours précédents, et j'ai voulu seulement vous remettremes conseils en mémoire. Daigne le Seigneur qui, plus que nous-mêmes,veut notre bonheur, nous accorder de nous conformer sur ce point commesur tous les autres à la règle de la perfection chrétienne,afin qu'ayant cueilli tous les fruits de la justice, nous soyons trouvésdignes du royaume des cieux par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père etau Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DIXIÈME HOMÉLIE.

ANA LYSE. Il est très-avantageux d'entendre la parole de Dieu.— Merveilles de la création. — Admirable variété qu'elleprésente.Les païens sont inexcusables d'avoir adorél'univers. — Il faut s'abstenir de jurer.

1. Je vous félicite de votre docilité, et je me réjouisde vous voir mettre en pratique les conseils que je vous ai donnésau sujet de ceux qui ne jeûnent pas, et qui pour cette raison neviennent pas nous entendre : aujourd'hui, ce me semble, bon nombre, aprèsavoir dîné, sont venus compléter cette belle assemblée;et ce qui me le fait supposer, c'est que je vois un auditoire plus brillant,une affluence plus considérable. Nous n'avons donc point perdu notretemps, je crois, en insistant sur ces conseils, en vous pressant de ramenervos frères autour de votre mère commune, et de leur persuaderqu'après la réfection corporelle, il n'est pas défendude prendre part au festin spirituel. Dites-moi, bien-aimés frères,quand est-ce que vous avez mieux agi qu'aujourd'hui? Est-ce lors de notredernière réunion, quand, au sortir de table, vous alliezdormir? Ne préférez-vous pas, maintenant que vous avez dîné,vous trouver ici, pour nous entendre vous expliquer les lois du Seigneur?Est-ce quand vous vous teniez sur la place publique, occupés àde futiles conversations? N'aimez-vous pas mieux être ici, avec vosfrères, afin de prêter l'oreille aux paroles des prophètes?Ce qui est honteux, mes chers auditeurs, ce n'est pas de manger, c'estde rester chez soi après avoir mangé, et de se priver ainside ces pieuses solennités. Si vous restez chez vous, vous n'en deviendrezque plus paresseux et plus lâches; au contraire, en vous rendantparmi nous, vous secouerez le sommeil et la torpeur, et vous serez plusrésignés, plus courageux dans les revers. Mais pourquoi tantde paroles? si vous vous tenez à côté de celui quijeûne, ne sentez-vous point comme une suave odeur répandueautour de lui ? L'homme qui jeûne, n'est-ce pas comme un parfum spirituel?et ses peux, sa langue, tout en lui n'exhale-t-il pas la saintetéde sa vie? Je ne prétends point blâmer les autres; je veuxseulement faire voir les avantages qu'offre le jeûne ; et le jeûnedont je veux parler, ce n'est pas seulement la privation de nourriture,mais bien plutôt la fuite du péché. Car celui qui apris de la nourriture, et qui apporte ici de saintes dispositions ne mériteguère moins d'estime que s'il jeûnait; au contraire, àquoi sert-il de jeûner, si l'on ne s'empresse de prêter ànos discours une oreille attentive. Mangez, et venez ensuite, pleins dezèle et d'ardeur; (38) ne vaudrez-vous pas mieux, je vous le demande,que celui qui jeûne et reste chez lui? Il nous sera, sans aucun doute,moins avantageux de jeûner que de participer à cette doctrinespirituelle. Où entendrez-vous ailleurs les sages penséesque l'on vous expose en ce lieu? Allez au tribunal, on p conteste, on ydispute sans cesse; allez au sénat, on y traite d'affaires politiques;chez vous, c'est le souci de vos affaires privées qui vous accable;aux rendez-vous de la place publique, il n'est question que de choses terrestreset périssables; on s'y entretient d'objets à vendre, de tributs,de tables bien servies, de marchés, de contrats de toute sorte,de testaments, d'héritages, et de mille autres choses de ce genre.Allez au palais lui-même; là encore n'entendrez-vous pointparler d'argent, de puissance, de cette gloire que l'on y prise si fort?Mais il ne s'y dit rien qui touche aux intérêts spirituels.Ici, au contraire, de quoi nous entretenons-nous? N'est-ce point de notreâme, de notre vie, de notre destinée? Ne nous demandons-nouspas pourquoi nous séjournons si longtemps ici-bas, quel sera notrepartage au sortir de cette vie, quel sort nous est réservé,pourquoi notre corps est pétri de boue, quelle est la nature dela mort; ne considérons-nous pas ce qu'est la vie présenteet ce que sera la vie future? Rien de terrestre dans tous ces sujets; rienqui ne se rapporte aux choses spirituelles. Que de secours pour opérernotre salut ! et quelle espérance remplit nos âmes quand nousretournons dans nos demeures !

2. Ce n'est donc pas en vain que j'ai répandu la bonne semencedans vos cœurs. Vous avez répondu à mon appel. Tous ceuxqui s'étaient absentés, vous avez réussi àles ramener dans nos réunions. Nous voulons donc vous en témoignernotre reconnaissance, et après vous avoir remis en mémoirece que nous disions l'autre jour, achever de vous payer notre dette. Quedisions-nous donc? Nous nous demandions comment, avant de nous avoir donnéles Ecritures, la Providence avait pourvu à notre instruction; etnous disions qu'elle nous avait instruits par la création, qu'elleavait étendu le ciel au-dessus de nos têtes, comme un livreimmense où peuvent lire les ignorants et les savants, les pauvreset les riches, les Scythes et les Barbares; en un mot, tous les hommesqui habitent la terre : livre bien plus vaste que la multitude de ceuxqu'il instruit. Nous avons traité longuement de la nuit et du jour,de leur succession, de cet accord si beau qui règne entre eux; etensuite du nombre des saisons et de leur égale durée. Demême que dans toute l'année le jour n'a pas une seule demi-heurede plus que la nuit, de même aussi les saisons se la distribuentavec là plus parfaite égalité. Je vous le disais encore,ce n'est pas seulement la grandeur et la beauté de la créationqui nous révèlent un si puissant créateur, mais aussila manière dont le Seigneur en a cimenté entre elles lesdiverses parties, au moyen de ces lois si contraires aux lois ordinairesde la nature. C'est une loi de la nature que l'eau soit soutenue par laterre; et dans la création, c'est la terre qui est soutenue surles eaux. C'est encore une loi de la nature que le feu prenne en haut sonessor; dans la création nous voyons tout le contraire, puisque lesrayons du soleil se dirigent vers la terre. Au-dessus du firmament se trouventdes eaux qui ne s'écoulent point : elles n'éteignent pointle soleil qui fournit sa course au-dessous d'elles, et le soleil àson tour ne les dissipe point. .Nous ajoutions encore : Les quatre élémentsdont se compose l'univers sont en lutte les uns contre les autres; ilsdevraient, d'après leur nature, se détruire réciproquement,et toutefois ils continuent à coexister. Il est donc bien manifestequ'une invisible puissance les tient enchaînés, et cette puissance,c'est la volonté du Seigneur. Je veux insister aujourd'hui sur cesujet; prêtez-moi donc toute votre attention. Ce qui se passe dansnotre corps peut servir à vous rendre plus sensibles les merveillesde la création. Le corps humain, qui a si peu d'étendue,qui est si petit, se compose néanmoins des quatre éléments,du chaud, du sec, de l'humide et du froid : c'est-à-dire, de sang,de bile jaune, d'humeur, de bile noire. Et que personne ne nous reprochede nous jeter sur un terrain qui n'est pas le nôtre. L'homme spirituel,en effet, dit saint Paul, porte son jugement sur toutes choses, et il n'estjugé par personne. (I Cor. II, 15.) Est-ce que saint Paul ne touchepas à une question d'agriculture, en nous parlant de la résurrection: Insensé, dit-il, la semence que tu jettes en terre n'est vivifiéequ'après avoir passé par la mort! (I Cor. XV, 36.) Si doncsaint Paul a pu s'occuper d'agriculture, qui pourrait nous blâmerde vouloir effleurer certaines questions de médecine? Nous devonsvous entretenir de l'oeuvre (39) de Dieu dans la création de l'univers,et pour cela il nous faut recourir aux données de cette science.Comme je vous le disais donc, notre corps est composé de quatreéléments, et si l'un d'eux vient à troubler cetteunion, cela suffit pour causer la mort. Ainsi, une surabondance de biledonne la fièvre, et si l'excès est par trop considérable,la mort ne tarde pas à s'en suivre. Que le froid vienne àprédominer, on voit se produire la paralysie, les tremblements,les apoplexies et bien d'autres maladies encore. En un mot la surabondancede l'un ou de l'autre de ces éléments amène toutesorte d'infirmités; c'est assez pour cela que l'un d'eux sorte deses limites, se révolte pour ainsi dire contre les autres, et rompel'harmonie de l'ensemble. Oserait-on maintenant prétendre que cetunivers est l'oeuvre du hasard et continue à subsister par lui-même?Notre corps si étroit pourtant, si petit, a les remèdes etla médecine à sa disposition: une âme y résideet le dirige, la philosophie lui vient en aide, il a mille autres ressources,et cependant il ne peut rester toujours dans le même état;mais il meurt, il se corrompt à la suite des secousses qu'il a ressentiesau dedans de lui-même, et le monde, si vaste, qui renferme des corpssi vastes aussi, composé des mêmes élémentsque nos corps, aurait pu demeurer si longtemps inaltérable sansqu'une Providence veillât sur lui !

Qu'y aurait-il de plus contradictoire ? Notre corps, soutenu par uneProvidence qui le protège à l'intérieur et àl'extérieur, peut à peine suffire à sa conservation;et le monde, sans le secours d'une Providence, n'aurait, depuis tant d'années,rien éprouvé de ce qu'éprouvent nos corps ! Commentse fait-il, je vous le demande, qu'aucun de ces élémentsn'ait franchi ses limites et n'ait absorbé les autres ? Qui est-cequi les a réunis dès le principe? Qui est-ce qui les a enchaînés?Qui leur a mis un frein? Qui les a si longtemps contenus? Si le monde eûtété simple et uniforme, rien de tout cela n'eût étéimpossible. Mais il y a entre ces éléments une telle opposition,qu'il faudrait être bien insensé pour croire qu'ils se soientrassemblés d'eux-mêmes, et qu'ils demeurent unis sans l'actiond'une Providence. Ce n'est pas la nature, c'est la volonté qui noussépare les uns des autres; cependant, nous rapprochons-nous tantque persistent le ressentiment et la haine? Ne faut-il pas qu'on nous réconcilie,qu'on affermisse cette réconciliation, qu'on nous persuade de demeureren paix, de ne plus nous diviser? Comment donc ces éléments,qui n'ont en partage ni la raison ni le sentiment, qui par nature sontennemis l'un de l'autre, se seraient-ils rassemblés et auraient-ilspu demeurer unis, sans l'opération de cette ineffable puissance,qui les a joints ensemble et les tient sans cesse enchaînés?

3. Ne voyez-vous pas comment le corps se dissout, se corrompt, périten un mot, dès que l'âme s'est éloignée de lui?comment chacun des éléments qui le constituent se séparedes autres? Et n'est-ce pas ce qui se produirait dans l'univers, si laProvidence qui le gouverne cessait de faire sentir sa puissance? Un naviresans pilote ne pourrait continuer sa course, il serait bientôt submergé: comment donc l'univers pourrait-il subsister, sans une Providence quile dirigé ? C'est une comparaison que je ne veux point développer.Supposez seulement que le monde soit un navire, ayant pour carènela terre que nous habitons, pour voiles le ciel, pour matelots les hommes,et que l'abîme lui-même soit l'océan: comment se fait-ilque depuis si longtemps le monde n'ait point fait naufrage? Laissez unnavire une seule journée sans pilote et sans matelots, ne sera-t-ilpas aussitôt submergé? Or, il y a plus de cinq mille ans quele monde existe, et l'abîme ne l'a pas englouti. Un navire ! quedis-je ? Mais construisez une cabane au milieu des vignes; et une foisla récolte achevée, laissez-la déserte deux ou troisjours seulement, elle se détériore peu à peu et finitpar tomber. Ainsi donc une cabane, pour subsister, a besoin qu'on la soutienne;et cet univers si vaste, si beau, si admirable, ces lois du jour et dela nuit, ce choeur des saisons qui se succèdent avec tant de régularité,cette variété si, prodigieuse qu'offre la nature dans laterre, dans les eaux de l'océan, dans l'atmosphère, dansle ciel, dans les plantes, dans les oiseaux, dans les poissons, dans lesquadrupèdes, dans les reptiles, dans les hommes qui sont les roisde la création, tout cela eût pu se soutenir sans le secoursd'une Providence ! Représentez-vous ensuite les prés, lesjardins, ces fleurs innombrables, ces plantes si utiles, au parfum si suave,aux formes si variées, qui naissent dans des climats si différents,qui portent tant de noms divers; représentez-vous encore les arbresfruitiers, et ceux qui ne donnent point de fruit, les métaux, (40)les animaux qui vivent sur la terre, ceux qui vivent dans la mer, les poissons,les oiseaux, les montagnes, les forêts et les bois; quelle magnifiqueprairie ici-bas ! quelle magnifique prairie dans les cieux ! Oui, la terreest comme une prairie aux aspects. les plus variés, et léciel lui-même, tout parsemé d'étoiles, ne ressemble-t-ilpas à une prairie tout émaillée de fleurs ? La terreproduit les roses, au ciel se peint l'iris aux mille nuances. Et l'oiseaun'est-il pas fleuri comme une prairie? Voyez en effet le paon et son richeplumage, voyez ces oiseaux dont la pourpre étincelante éclipseraitles teintures les plus belles ! Songez à la beauté des cieux,que les siècles n'ont pu ternir, que l'on dirait crééed'aujourd'hui, tant elle conserve d'éclat et de splendeur! Et lesein de la terre qui ne cesse d'enfanter depuis si longtemps, a-t-il rienperdu de sa fécondité? Et ces fontaines qui jaillissent dusol, qui coulent jour et nuit, les a-t-on vues se tarir depuis qu'ellesexistent? La mer, qui reçoit un si grand nombre de fleuves, a-t-ellejamais franchi ses bornes? Mais pourquoi passer en revue tant de merveillesincompréhensibles ? Il nous suffit d'en contempler une seule, pournous écrier : Que vos oeuvres sont magnifiques, ô Seigneur,'Vous avez créé toute chose avec une admirable sagesse. Maisque disent les infidèles quand nous leur rappelons cette magnificencede l'univers, sa beauté, ses richesses, sa fécondité?Et voilà précisément, disent-ils, ce que nous reprochonsà Dieu. Nous le blâmons d'avoir fait cet univers si grandet si beau. S'il lui eût donné moins de grandeur et de beauté,nous n'aurions pas songé à en faire notre Dieu. Ce qui nousa trompés, c'est cette magnificence qui nous jetait dans l'étonnement,c'est cette beauté qui nous ravissait d'admiration. Vaine réplique.Non, ce n'est pas la grandeur et l'ornement du monde qui a étécause de leur impiété, maïs bien leur ignorance et leurdéraison. Ce qui le prouve, c'est que nous n'avons point commisla même erreur.

Pourquoi donc ne lui avons-nous pas, nous aussi, décernéles honneurs divins? Ne le contemplons-nous pas aussi bien que les infidèles?Nous procure-t-il de moindres avantages? Avons-nous une âme, un corpsdifférents des leurs? Ne foulons-nous point la même terre? Pourquoi donc, à l'aspect de tant de grandeur et de beauté,avons-nous éprouvé d'autres sentiments? Mais voici ce quiachève de les confondre. Oui, c'est leur folie et non point la beautéde l'univers qui les a rendus impies; autrement qu'ils me disent pourquoiils ont adoré le singe, le crocodile, le chien, en un mot, ce qu'ily a de plus vil parmi les animaux. En vérité ils se sontégarés dans leurs pensées; leurs coeurs ont étéplongés dans les ténèbres de la folie; tout en proclamantbien haut leur sagesse, ils sont devenus insensés. (Rom. I, 21,22.) Toutefois nous ne nous contenterons point de cette réponse;il nous faut entrer dans de plus grands développements.

4. Dieu prévoyait tous ces vains prétextes, et dans sasagesse il a trouvé moyen de les écarter. En même tempsqu'il faisait le monde si magnifique et si admirable, il le faisait aussipérissable et corruptible. Il y imprima de nombreuses marques defaiblesse; et ce double caractère, nous le retrouvons dans le mondeaussi visible que dans, les apôtres. Or, que voyons-nous dans lesapôtres? Ils font beaucoup de prodiges, opèrent d'éclatantesmerveilles, de nombreux miracles; et Dieu cependant permet qu'on les flagelle,qu'on les chasse, qu'on les jette en prison ; il permet qu'ils tombentmalades, qu'ils vivent sans cesse. clans la tribulation, pour que les hommes,témoins de leurs miracles, ne songent pas à les prendre pourdes dieux. Aussi, tout en leur accordant de si grandes faveurs., il leslaisse sujets à la mort, sujets même à de fréquentesmaladies, il ne les délivre pas de leurs infirmités, pourqu'on ne se méprenne point sur leur nature. Ce n'est pas moi quile dis, c'est l'apôtre saint Paul dans ce passage : Si je voulaisme glorifier, j'en aurais le droit; je ne le ferai cependant point, depeur que l'on ne m'estime au-dessus de ce que l'on voit en moi, ou de ceque l'on entend dire de moi. Et encore : Ce trésor, nous le portonsdans des vases bien fragiles (II Cor. XII, 6 ; IV, 7) ; c'est-à-diredans un corps mortel et corruptible. Pour fabriquer un vase, on emploiela terre et le feu . ne peut-on point comparer à des vases les corpsde ces saints personnages ? Ils sont de terre aussi, et le feu divin leura fait sentir sa puissante efficacité. Et pourquoi donc le Seigneura-t-il déposé un pareil trésor, de si abondantes faveursdans un corps sujet à la corruption? C'est, continue l'Apôtre,afin de bien montrer que cette vertu surabondante vient de Dieu et nonpoint de nous-mêmes (Ibid). Quand vous voyez les apôtres ressusciterles morts, et cependant demeurer infirmes et incapables de se guérir,vous êtes sûrs qu'ils (41) n'ont point opéréce miracle en vertu de leur propre puissance, mais par la puissance del'Esprit-Saint. Que les envoyés de Dieu soient souvent malades,n'est-ce pas ce que vous dit l'Apôtre dans ce conseil à Timothée: Buvez un peu de vin, lui dit-il, à cause de votre estomac et devos fréquentes indispositions. (I Tim. V, 23.) Ne dit-il pas encore: Quant à Trophime, je l'ai laissé malade à Milet?(II Tim. IV, 20.) Et dans son épître aux Philippiens : Epaphroditea été malade presque au point d'en mourir. (Philip. II, 27.)Malgré tout cela ne les prenait-on peint pour des dieux, ne voulait-onpas leur offrir des sacrifices, ne disait-on pas : Des dieux cachéssous une forme humaine sont descendus jusqu'à nous? (Act. XIV, 10.)S'ils n'eussent point été sujets aux maladies, à quellesimpiétés n'en serait-on point ventru, à la vue deleurs miracles? Ici donc pour ne pas exposer les hommes à les prendrepour des dieux à raison des prodiges qu'ils opéraient, leSeigneur a permis que leur corps ne fût pas exempt d'infirmités,et que souvent ils fussent en proie aux tentations c'est ce qu'il a faitaussi en créant le monde: il lui a donné de la beautéet de la grandeur, mais en même temps il l'a fait périssable.Les Ecritures nous parlent de ce double dessein du Tout-Puissant. Ici ellesnous redisent la beauté des cieux: Les cieux racontent la gloirede Dieu, s'écrie le Psalmiste (Ps. XVIII, 11); et ailleurs : Ila élevé le ciel comme une voûte, et il l'a étenducomme un pavillon au-dessus de la terre. (Isai. XL, 20.) Et encore: Celuiqui soutient la voûte des cieux. (Eccli. XI, 43.) D'autre part ellesnous le montrent périssable , malgré tant de grandeur etde beauté; dans ce passage, par exemple : Au commencement Seigneur,vous avez établi la terre sur ses fondements, et les cieux sontl'oeuvre de vos mains. Ils périront, et vous demeurerez, et ilsvieilliront, comme un vêtement; et vous les changerez comme on changeun manteau, et ils seront changés. (Ps. XVIII, 6.) Et David ne dit-ilpas ailleurs au sujet du soleil : Il s'avance comme un époux quisort de la chambre nuptiale : pour fournir sa course il bondira comme ungéant. Ne vous met-il pas sous les yeux la grandeur et la beautéde cet astre ? C'est un époux qui sort de la chambre nuptiale. Aussitôtaprès l'aurore, il lance de tous côtés ses rayons,il orne le ciel comme d'un voile de safran, il donne aux nuages la couleurdes roses, tout le jour il poursuit sa course sans trouver d'obstaclesqui viennent l'interrompre. Vous avez vu sa beauté, vous avez vusa grandeur. Voici maintenant que l'Ecriture vous parle de sa faiblesse.Qu'y a-t-il de plus brillant que le soleil, disait un écrivain sacré?et cependant il s'éclipse. Ce ne sont pas seulement les éclipsesqui attestent son imperfection, mais encore les nuages qui passent au-dessousde lui. En vain lance-t-il ses rayons, en vain s'efforce-t-il de rompreles nuages, il reste impuissant contre une nuée trop dense et quirefuse de céder. C'est lui, dites-vous, qui fait croître lessemences; oui, mais ce n'est pas lui tout seul; il lui faut le concoursde la terre et de la rosée, de la pluie et du vent, et aussi desdifférentes saisons de l'année. Sans ces auxiliaires le soleilne sert de rien aux plantes.

Or Dieu peut-il avoir besoin d'autrui pour faire ce qu'il veut? Le proprede la nature divine, n'est-ce pas de n'avoir besoin de quoi que ce soit?Ce n'est pas de la sorte que Dieu fit germer les semences: il n'eut qu'àordonner, et toutes aussitôt sortirent de terre. Et pour vous apprendreque ce ne sont pas les éléments, mais son commandement quifait tout et qui tire du néant les éléments eux-mêmes,il envoie la manne aux Hébreux sans le concours d'aucun élément: Il leur donna le pain du ciel, dit le Psalmiste. (Ps. LXXVII, 24.) Lesoleil a besoin de la nature entière pour faire croître les,plantes et les fortifier ; que dis-je ? n'est-il pas lui-même composéde beaucoup d'éléments, et peut-il se suffire à lui-même? Pour se mouvoir, il lui faut les cieux, qui sont, pour ainsi parler,le sol où il s'appuie; pour briller, il lui faut un air pur et transparent.Que l'air devienne trop dense, il ne peut montrer son éclat; pourqu'on puisse supporter sa chaleur, pour qu'il ne brûle pas notreterre, il faut de la fraîcheur et de la rosée. Voilàdonc un astre dont les éléments triomphent, un astre dontils tempèrent la violence. Un nuage, un mur, un autre corps nousen dérobe la lumière; la rosée, les fontaines, lafraîcheur de l'air en corrigent les ardeurs; et cet astre seraitDieu ? Il est de l'essence de Dieu de n'avoir aucune imperfection, de n'avoirbesoin de rien, d'être pour toutes les créatures l'auteurde tous les biens, de n'être gêné dans son action parquoi que ce soit. N'est-ce pas l'idée que nous en donnent tour àtour saint Paul et le prophète Isaïe ? Voici le langage quece (42) dernier prête au Seigneur: Je remplis le ciel et la terre,dit le Seigneur (Jérém. XXIII, 24); et encore : Je suis leDieu toujours proche de sa créature et jamais éloignéd'elle. (Ibid. 23.) Ecoutez aussi David: J'ai dit au Seigneur: Vous êtesmon Dieu, car vous n'avez pas besoin de mes biens (Ps. XV, 2.) Saint Paulvoulant nous montrer ce même Dieu comme ne manquant de rien et nousfaire comprendre qu'il est de son essence de ne manquer de rien et de dispensertout à tous, nous dit : C'est Dieu qui a fait le ciel et la terre;il n'a besoin de quoi que ce soit, il donne à tous la vie, la respirationet toutes choses. (Act. XVII, 24, 25.)

5. Nous aurions pu passer en revue les autres éléments,le ciel, l'air, la terre, la mer, en faire ressortir les imperfections,faire voir comment chacune de ces créatures ne peut se passer d'uneautre, sous peine de périr et de se corrompre. La terre, en effet,sans les fontaines, sans cette humidité que la mer et les fleuvesy répandent, ne serait-elle pas bien vite consumée? L'airn'a-t-il pas besoin du soleil comme le soleil a besoin de l'air? Mais neprolongeons pas trop cet entretien. Nous en avons dit assez pour mettresur la voie ceux qui voudront continuer cette étude. Si la plusbelle de toutes les créatures, le soleil, vous apparaît cependantsi imparfaite et si défectueuse, que sera-ce des autres partiesde l'univers? Cette conclusion, je laisse aux hommes studieux le soin dela développer; et maintenant, avec le secours des Ecritures, jevais vous démontrer que ce n'est pas seulement le soleil, mais lemonde tout entier qui est périssable. Les élémentsse détruisent réciproquement; une trop grande fraîcheurtempère l'ardeur du soleil, et une chaleur trop forte dissipe àson tour cette humidité; en un mot, les éléments,par une influence réciproque, se donnent ou reçoivent desqualités et une manière d'être différentes.Tout cela ne nous prouve-t-il pas qu'ils sont périssables et quetoutes les choses visibles sont matérielles? Mais tout cela esttrop au-dessus de nos forces il vaut mieux vous conduire à la sourcesi délicieuse des saintes Ecritures, afin de reposer un peu vosesprits.

Là il ne s'agit plus simplement du ciel et de la terre; l'Apôtreva vous révéler, vous montrer jusqu'à l'évidenceque toute la création est asservie à la corruption, pourquoielle y est asservie, quand est-ce qu'elle sera transformée, et quellesera ensuite sa condition. Il commence par dire que les souffrances dutemps présent ne sont point en rapport avec la gloire future quinous sera un jour manifestée; et ensuite il ajoute : La créationtout entière attend la manifestation des enfants de Dieu; car elleest assujettie à la vanité, non de plein gré, maisà causé de celui qui l'a constituée dans cet étaten lui laissant l'espérance. (Rom. VIII, 18, 19, 20.) Quand il nousdit : La création est assujettie à la vanité, n'est-cepas pour nous faire entendre qu'elle est périssable ? C'est Dieuqui l'a voulu, et il l'a voulu à cause de nous. Elle devait alimenterl'homme sujet à la mort. Ne devait-elle point périr elle-même?Il était juste que des corps périssables vécussentau sein d'un monde périssable. Mais, dit l'Apôtre, elle nerestera pas éternellement dans le même état : Ellesera elle-même un jour tirée de cet esclavage de la corruption.Et voulant nous indiquer ensuite le temps et le but de cette transformation,il ajoute : Ce sera pour la liberté et la gloire des enfants deDieu. (Rom. VIII, 21.) Quand nous serons ressuscités, dit-il, etque nous aurons revêtu des corps incorruptibles, alors le ciel etla terre, le monde tout entier sera lui-même incorruptible et immortel.-Sidonc vous voyez le soleil se lever, admirez la puissance du Créateur;si vous le voyez se cacher et disparaître, reconnaissez l'imperfectionde sa nature et gardez-vous de l'adorer comme Dieu. Et ce n'est pas seulementpar la nature des éléments que le Seigneur a voulu vous enmontrer, la faiblesse. N'a-t-il pas donné à certains hommes,ses serviteurs, la puissance de leur commander, en sorte que si l'aspectdes éléments ne vous convainc point de leur servitude, vousappreniez par leur soumission aux ordres de l'homme, qu'ils sont, commevous, de simples créatures? C'est pourquoi Josué, fils deNun, dicta cet ordre au soleil: Que le soleil s'arrête en face deGabaon, et la lune en face de la vallée d'Elon. (Jos. X, 12.) Etle prophète Isaïe ne fit-il pas rétrograder le soleil,sous le règne d'Ezéchias? (Isai. XXXVIII, 8.) Moïsene commanda-t-il pas à l'air, à la mer, à la terre,aux rochers ? Elisée ne changea-t-il pas la nature des eaux? lestrois enfants ne triomphèrent-ils pas des flammes de la fournaise? Voyez quel soin la Providence a pris de nos intérêts ! Parla beauté des éléments elle nous révèlesa divine puissance, par leur imperfection elle nous tient en garde contre(43) l'impiété et nous empêche de leur rendre nos hommages.

6. Empressons-nous de rendre gloire à ce Dieu qui veille ainsisur nous; mais ne nous bornons pas à des hymnes de louange, glorifions-lepar nos œuvres, par la,sainteté de notre vie, et surtout abstenons-nousde jurer. Toutes les fautes, en effet, ne sont point punies de la mêmemanière; Dieu punit plus sévèrement celles qu'il estaisé d'éviter. C'est ce que voulait faire entendre Salomon,quand il disait : Il n'y a rien d'étonnant que l'on surprenne unhomme à s'emparer du bien d'autrui; il vole pour apaiser la faimqui le dévore; mais l'adultère, c'est le manque de raisonqui le conduit à la perte de son âme. (Prov. VI, 30, 32.)Et voici ce qu'il veut dire; sans doute le vol est une faute grave, maiscependant moins grave que l'adultère. Si le motif qui fait agirle voleur ne peut l'excuser, du moins la pauvreté est une circonstancequi atténue sa faute ; mais l'adultère, nulle nécessiténe peut le contraindre; c'est un insensé qui se précipitedans le gouffre du péché. N'est-ce pas aussi ce que l'onpeut dire au sujet de ceux qui jurent? Ils ne peuvent mettre en avant lemoindre prétexte, il y â chez eux mépris formel dela loi de Dieu. Je sais bien que je vous fatigue, que je vous ennuie enrevenant sans cesse à ces conseils; toutefois, je ne cesserai devous les adresser, afin que, redoutant mon impudence, vous renonciez enfinà cette funeste habitude. Si ce juge impitoyable et cruel se laissafléchir par crainte des importunités d'une veuve (Luc, XVIII,2), ne changerez-vous pas aussi de conduite, surtout quand je vous en conjure,non dans mon intérêt , mais au nom de votre propre salut.Que dis-je? mon salut n'y est-il pas intéressé? N'est-cepas votre bonne conduite qui constitue mes propres mérites ? Sije travaille, si je me fatigue en vue de votre salut, ne dois-je pas souhaiterque vous preniez soin vous-mêmes de vos âmes; s'il en étaitainsi, vous finiriez par vous corriger entièrement. Qu'est-il besoinde vous tenir un long discours ? Si les violateurs de la loi n'avaientni enfer ni aucun supplice à redouter, si vous n'aviez aucune récompenseà attendre pour l'avoir observée, et que je vous eusse demandécet amendement dans votre conduite comme une pure faveur, est-ce que vousn'auriez pas dû vous mettre à l'oeuvre? Cette grâce,.si légère, n'auriez-vous pas dû l'accorder àmes instances? Or c'est Dieu qui vous la demande, et cela dans votre intérêt,non dans le sien. Qui donc serait :assez ingrat, assez misérable, assez insensé pour refuser à Dieu ce bienfait, quand surtoutl'auteur du bienfait doit en retirer tout l'avantage? Réfléchissezdonc à tout cela; rentrés chez vous,, répéteztout ce que vous venez d'entendre; ceux que vous verrez n'être pasfidèles à observer ce précepte, reprenez-les de toutemanière, et alors vous serez récompensés pour vosmérites et pour ceux d'autrui, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soitau Père et au Saint-Esprit maintenant et toujours et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

ONZIÈME HOMÉLIE.

1.Quand je songe à la tempête que nous venons de traverser etau calme qui lui succède, je ne cesse de m'écrier: Bénisoit Dieu qui fait toutes choses, et qui produit tous ces changements,qui fait briller la lumière après les ténèbres,qui nous conduit aux portes de l'enfer et qui nous en retire, qui châtieet ne donne point la mort ! (Amos, V, 8 ; Job, XXXVII, 15 ; I Rois, II,6 ; I Cor. VI, 9.) Et c'est là ce que vous devez aussi continuellementrépéter, ce que vous ne devez point vous lasser de redire.Si Dieu nous a témoigné sa bienveillance par de si importantsbienfaits, pourrait-il nous pardonner de ne pas faire entendre au moinsdes paroles de reconnaissance ? Je vous exhorte donc à ne jamaiscesser de lui rendre grâces. Si nous nous montrons reconnaissantspour ces premières faveurs, nous en obtiendrons de bien plus grandesencore. Aimons donc à lui redire: Béni soit Dieu qui nousa donné de pouvoir vous présenter avec confiance cette nourriturespirituelle , et qui vous permet d'entendre nos discours, l'âme librede toute inquiétude! Béni soit Dieu ! car il nous a délivrésdes périls extérieurs; nous accourons maintenant avides d'entendrela parole sainte ; nous pouvons nous réunir, exempts d'angoisses,de frayeurs et de soucis. Nous avons recouvré la paix, secouécette crainte qui nous rendait plus malheureux que les matelots ballottéssur une mer orageuse et menacés de faire naufrage. Tout le jourmille rumeurs venaient nous troubler, nous effrayer, nous agiter, et sanscesse inquiets, nous nous demandions avec empressement : «Qui est venu du camp de l'empereur? Que vient nous annoncer ce messager?Ce que l'on dit, devons-nous y croire ou n'y pas croire ? Et les nuitsse passaient sans sommeil, et nous regardions en pleurant cette citéqui allait périr. Si nous avons nous-même gardé lesilence ces jours derniers, c'est que cette ville était, pour ainsidire, déserte; tous ses habitants avaient pris la fuite, et ceuxqui restaient, on les voyait comme enveloppés d'un nuage de tristesse.L'âme ainsi plongée dans la tristesse, peut-elle encore serendre attentive? Quand les amis de Job se furent approchés de lui,qu'ils eurent contemplé la ruine de sa maison, qu'ils l'eurent contemplélui-même assis sur son fumier et tout couvert d'ulcères, ils(45) déchirèrent leurs vêtements, ils se prirent àgémir, ils s'assirent et demeurèrent silencieux (Job, II,11-13), montrant par là que rien ne sied mieux d'abord àla douleur que le repos et le silence. Quelles paroles en effet eussentété capables de soulager une pareille affliction? Les Juifs,esclaves de Pharaon, contraints par ce prince à pétrir laboue pour en faire des briques, virent arriver Moïse au milieu d'eux,et ils ne pouvaient prêter l'oreille à ses paroles, car ilsétaient en proie au découragement et à la douleur.Et devons-nous être surpris que des hommes pusillanimes se soientainsi laissé abattre par le malheur, quand nous voyons succomberles disciples mêmes de Jésus-Christ. Après le festinmystique, quand le Sauveur les entretenait loin de la foule, ne lui demandaient-ilspas sans cesse : « Où allez-vous? »

Il leur prédit les maux qui devaient bientôt fondre sureux, les guerres, les persécutions qui les attendaient; il leurannonça que le monde entier les haïrait, qu'on les flagellerait,qu'on les jetterait en prison, qu'on les traduirait devant les tribunaux,qu'on les bannirait; ces paroles les remplirent de crainte et de tristesse,et comme accablés sous le poids de si terribles prédictions,leurs âmes demeurèrent stupéfaites. Témoin decette consternation , Jésus-Christ la leur reprocha en leur disant: Je m'en vais ci mon Père, et personne de vous n'ose désormaisme demander: où allez-vous? Mais depuis que je vous ai dit ces choses,la tristesse a rempli votre coeur. » (Jean, XVI, 5, 6.) C'est aussila tristesse qui nous a imposé silence ces jours passés:nous attendions ce moment si opportun. Quelque raisonnable que puisse êtreune demande, n'attendra-t-on point, pour la faire, une occasion favorable,afin de trouver bien disposé celui dont on espère obtenirune faveur? A plus forte raison l'orateur doit-il parler à propos,c'est-à-dire s'adresser à un auditeur capable d'attention,libre de toute inquiétude et de toute tristesse. Et c'est ce quenous nous sommes proposé nous-même.

2. Maintenant donc que vous avez secoué la tristesse, je veuxvous remettre en mémoire nos précédents entretiens,et vous faciliter, en les résumant, l'intelligence de ce discours.Nous traitions de la création de l'univers, et nous disions queDieu, tout en lui donnant une grandeur et une beauté merveilleuses,lui a laissé cependant de nombreuses imperfections, et l'a assujettià la corruption. Ces deux caractères, on peut aisémentles apercevoir dans la nature, et c'est dans notre intérêtque le Seigneur en a agi de la sorte. Cette beauté du monde nousfait admirer la puissance du Créateur, ses défauts nous empêchentd'adorer la créature. Et ne remarquons-nous pas aussi ces mêmescaractères dans notre propre corps? Beaucoup parmi les ennemis dela vérité et beaucoup aussi parmi les chrétiens sedemandent pourquoi il a été créé sujet àla corruption et à la mort. Bon nombre de gentils et d'hérétiquesvont jusqu'à prétendre qu'il n'est pas l'ouvrage de Dieu.N'est-il pas indigne de Dieu, disent-ils, d'avoir créé cessubstances grossières, ces sueurs, ces larmes, ces fatigues, cesmaladies, et tant d'autres choses encore? Puisque nous avons -entreprisce sujet, voici ce que je pourrais répondre d'abord : Que me parlez-vousde l'homme qui a péché , qui est dépouilléde sa gloire, qui est sous le poids d'une condamnation? Si vous désirezsavoir quel était notre corps au sortir des mains de Dieu, allonsdans le .paradis, et voyons cet homme que Dieu venait d'y placer. Son corpsn'était sujet ni à la corruption ni à la mort; semblableà une statue d'or que l'on retire de la fournaise et qui brilledu plus vif éclat, il n'éprouvait aucune de ces infirmitésque nous y remarquons aujourd'hui. La fatigue ne le tourmentait point,la sueur ne le gênait point, les soucis ne venaient point l'assiéger,la tristesse ne pouvait l'envahir, en un mot, il était exempt detoute espèce d'incommodités. Mais l'homme ne sut pas demeurersage au sein du bonheur, il outragea son bienfaiteur, il aima mieux sefier au père du mensonge qu'à ce Dieu., souverain Seigneurde toutes choses, qui l'avait comblé de gloire; il voulut devenirDieu lui-même, et conçut des prétentions trop au-dessusde son mérite. Alors Dieu l'instruisit en le châtiant; ille condamna à la corruption et à la mort; il l'enchaînadans une multitude d'infirmités, non par haine ou par aversion,mais dans son intérêt, et pour réprimer cet orgueilsi funeste, si pernicieux, si prompt à se faire jour, dont il fallaitarrêter les progrès. Il lui fit sentir qu'il étaitmortel et corruptible, et lui persuada ainsi de ne jamais concevoir, dene jamais rêver de telles destinées. Car le démon luiavait dit : Vous serez comme des dieux. (Gen. III, 5.) Pour arracher deson âme cette folle pensée, il le rendit sujet dans son corpsà toute sorte de maladies et de douleurs, et l'avertit par sa naturemême de ne jamais concevoir une pareille ambition. Que tel ait étéle dessein du Créateur, sa conduite à l'égard de l'hommenous le fait bien voir : c'est après avoir songé às'égaler à Dieu que l'homme subit ce rigoureux châtiment.Voyez encore la sagesse du Seigneur. Ce n'est pas Adam qui meurt le premier,mais son fils Abel, afin que le premier homme ayant sous les yeux ce cadavrelivide et infect, il pût puiser dans ce spectacle une grande leçonde sagesse, apprendre ce qu'il était devenu par son péché,et renoncer désormais à cet orgueil si coupable. Tout celane vous manifeste-t-il pas l'intention du Seigneur? Ce que je vais direne le manifeste pas moins clairement. Notre corps est comme enchaînépar des infirmités de toute sorte ; on voit tous les hommes mourir,se corrompre, tomber en putréfaction, devenir poussière;les philosophes païens s'accordent tous pour définir l'hommeun animal raisonnable et mortel; si donc malgré tant de témoignages,plusieurs ont osé se proclamer immortels et accréditer cetteprétention dans beaucoup d'esprits; s'ils n'ont pas craint de sefaire passer pour des dieux et de recevoir les honneurs divins, lorsquecependant tout leur dit qu'ils doivent mourir; à quel comble d'impiétén'en seraient point venus la plupart des hommes, si la mort ne s'étaitchargée de leur apprendre que la nature humaine est périssableet corruptible? Ecoutez ce que dit l'Ecriture d'un roi barbare, en proieà cette démence : J'élèverai mon trôneau-dessus des astres du ciel, et je serai semblable au Dieu très-haut.Mais le Prophète se rit d'un pareil langage , et lui montre la finqui l'attend : on étendra sous toi la corruption, et les vers serontle vêtement qui te recouvrira. (Isaie, XIV, 13, 14.) Et voici ceque veut dire le Prophète : Tu es un homme, tu dois t'attendre àmourir, et tu n'as pas craint de songer à une semblable entreprise! Le roi de Tyr, lui aussi, rêvait ces projets insensés etvoulait passer pour un dieu: Non, tu n'es pas un dieu, lui dit Ezéchiel,tu es un homme, et les vers en te rongeant te le diront assez. (Ezéch.XXVIII, 9.) Ce fut donc pour nous soustraire dès le principe àl'orgueil et à l'idolâtrie, que Dieu opéra ce changementdans notre corps.

Et qu'y a-t-il d'étonnant dans ce changement? Ne s'est-il pasproduit dans nos âmes quelque chose d'analogue? Dieu ne les a pascréées sujettes à la mort, il a permis qu'elles soientimmortelles; mais l'oubli, l'ignorance, la tristesse, les soucis, voilàautant de maux qui les asservissent; et Dieu l'a voulu pour les empêcherde concevoir à la vue de leur grandeur des sentiments au-dessusde leur propre mérite. Si, en effet, malgré tant de défauts,plusieurs ont osé dire que l'âme faisait partie de la substancedivine, quelle borne auraient-ils mis à leur folie, si l'âmeeût été exempte de ces imperfections? Ce que je disaisde la création de l'univers, je le dis aussi de notre corps, etje vois ici un double motif d'admiration. J'admire la Providence qui afait le corps humain sujet à la corruption, je l'admire en secondlieu, parce qu'au sein même de cette corruption elle a révélésa puissance et son infinie sagesse. Ne pouvait-elle pas le composer d'âneplus riche matière? sans doute. Voyez le firmament et le soleil.Cet éclat que nous admirons dans ces créatures, ne pouvait-ellepas en revêtir notre corps? Mais nous savons la cause de son imperfection.Et cette imperfection ne déprécie en rien la puissance duCréateur, elle ne fait que la manifester davantage. Le peu de prixde la matière ne fait-il pas ressortir la prodigieuse habiletéde l'artiste qui avec de la boue et de la cendre a su réaliser unesi belle harmonie, produire des sens si variés et capables d'inspirerde si hautes pensées ?

3. Oui, plus vous critiquerez le peu de prix de la substance, plus vousdevrez admirer la beauté de l'art. J'admire le sculpteur qui avecde l'or fait une belle statue; mais j'admire bien plus encore celui quiavec une boue sans consistance compose, à force d'habileté,une oeuvre d'art d'une beauté surprenante et inouïe. C'estun grand avantage pour l'artiste d'avoir à travailler une matièreaussi précieuse que l'or; mais quand il façonne de la boue,il n'a d'autre ressource que celle de son talent. Voulez-vous comprendretout ce qu'il y a de sagesse dans ce Dieu qui nous a créés?demandez-vous quel usage on fait habituellement de l'argile. On s'en sertpour fabriquer des tuiles ou des vases. Or avec cette même argile,Dieu, ce merveilleux artiste, a su organiser cet a-il si beau, qui ravitd'admiration quiconque l'examine; il a su lui donner assez d'énergiepour pénétrer les profondeurs de l'atmosphère, pourembrasser dans une prunelle si étroite des corps si nombreux, desmontagnes, des forêts, des collines, des mers, le firmament. Ne m'objectezpoint ces larmes , ces (47) humeurs qui en troublent la sérénité;c'est une conséquence de la faute originelle ; mais songez àla beauté de cet organe , à cette énergie qui luipermet de parcourir de si vastes espaces sans se fatiguer, sans éprouverde douleur. Les pieds, pour peu qu'ils aient marché, se fatiguentet refusent tout service ; 1'œil qui pénètre à desi grandes profondeurs, qui étend si loin son action, ne ressenttoutefois aucune souffrance.. N'est-ce pas le plus utile de tous nos organes?Aussi Dieu a-t-il permis qu'il ne se fatiguât point; il a voulu qu'ilpût nous servir toujours sans embarras, sans aucune gêne. Etqui pourrait redire toute la puissance de cet organe? Que fais-je moi-mêmeen vous parlant de cette prunelle, où réside la facultéde voir ? Y a-t-il rien de plus vil en apparence que les paupières,et cependant ne suffit-il pas de les considérer pour avoir une hauteidée de la sagesse du Créateur. De même que l'épide blé est protégé par ces barbes, qui, comme autantde traits repoussent les oiseaux et les empêchent de briser, en s'yreposant, ce chaume si fragile; de même aussi pour protégernos yeux, il y a tout autour comme deux rangs de barbes et de pointes,les cils, destinés à arrêter la poussière ettout ce qui pourrait faire mal à l'organe de la vue et gênerle mouvement des paupières. Et les sourcils ne vous révèlent-ilspas aussi cette admirable sagesse? Qui ne serait frappé de la placequi leur est assignée? Ils ne s'avancent pas outre mesure pour nepas nuire à la vue; ils ne sont pas trop retirés non plus;mais comme un toit en saillie, ils dominent les paupières pour recevoirla sueur qui tombe de la tête et qui pourrait blesser les yeux. Aussisont-ils formés eux-mêmes de poils assez nombreux et assezserrés pour arrêter la sueur, ils recouvrent exactement l'orbitedes yeux, et en augmentent la beauté. Tout cela est certes biendigne d'admiration, et voici qui ne l'est pas moins.

Les cheveux ne cessent de croître , à ce point qu'on estobligé de les couper. Pourquoi n'en est-il pas de même dessourcils? Ce n'est point l'œuvre du hasard ; Dieu l'a voulu ainsi, pourqu'ils, ne puissent pas, en se développant, mettre comme un voiledevant les yeux, ce qui se remarque chez les hommes d'un âge très-avancé.Qui pourrait dire tout ce qu'il y a de sagesse dans l'organisation du cerveau?D'abord Dieu l'a composé d'une substance molle, parce qu'il estle siège de toutes les sensations; ensuite, afin de protégercette substance si délicate, il l'a renfermée dans une boiteosseuse; mais pour qu'elle ne soit point comme broyée par ces osqui l'entourent, Dieu l'en a séparée par une membrane, etmême par deux membranes, dont l'une est tendue au-dessous du crâne,et l'autre appliquée sur le cerveau lui-même : la premièreest plus dure que la seconde. Ce n'est point là cependant la seulepropriété de ces membranes; grâce à elles, lecerveau ne reçoit pas immédiatement les coups portéssur la tête; ce sont les membranes qui les reçoivent d'abord,et ainsi elles empêchent le cerveau d'en éprouver aucun dommage.Le crâne n'est pas d'une seule pièce, il se compose de plusieursos qui sont comme soudés les uns avec les autres; et c'est encoreun moyen de préserver le cerveau de certains dangers.

Par ces jointures en effet peuvent s'échapper les vapeurs quil'entourent, et qui, sans cela, pourraient le suffoquer.; si on le frappequelque part, il n'est point lésé dans son ensemble. Quecette enveloppe soit d'une seule pièce, elle se ressentira toutentière de la blessure faite en un point quelconque. Ce qui estimpossible du moment qu'elle est divisée en .un grand nombre departies. L'os situé dans la partie qui a reçu le coup estseul endommagé, le reste demeure intact; grâce à cettedivision, le mal ne peut point s'étendre à la partie voisine.Voilà pourquoi le Seigneur a composé le crâne de plusieursos. Et de même que celui qui construit une maison la recouvre detuiles; de même le Créateur a enveloppé la têted'une boîte osseuse, il y a fait croître les cheveux, et c'est.pour la tête comme un casque qui la protège. Ne remarquons-nouspas la même attention en ce qui concerne le coeur? Le coeur est leplus important de tous nos organes; c'est en lui que réside le principemême de la vie, et pour peu qu'il soit blessé, la mort arrive; aussi Dieu l'a-t-il entouré d'os épais et très-durs: les côtes le protègent par devant et les épaulespar derrière. Autour du coeur il y a des membranes comme autourdu cerveau. Quand il est agité , quand il palpite sous l'influencede la colère ou d'autres passions, il pourrait se briser contreles parois osseuses qui l'enveloppent, et éprouver ainsi de vivesdouleurs; mais Dieu a étendu tout autour de lui de nombreuses membranes;un peu (48) au-dessous il a mis le poumon, sur lequel il s'agite commesur un lit de duvet; et ainsi quelque violents que soient ses mouvements,il n'y a rien à craindre pour lui. Mais pourquoi vous parler ducerveau et du coeur? N'y a-t-il pas dans les ongles eux-mêmes dequoi montrer la sagesse divine, soit qu'on en examine la forme, soit qu'onen étudie la nature et la place? J'aurais pu vous dire aussi pourquoinos doigts sont d'inégale longueur, et soulever bien d'autres questionsencore. Mais ce que j'ai dit est bien suffisant pour faire briller la sagessede Dieu aux regards d'une âme attentive. Laissons donc le soin detraiter ces questions aux esprits studieux et abordons une autre objection.

4. Voici donc ce que l'on nous objecte encore. Si l'homme est le roides animaux, comment se fait-il que les animaux l'emportent sur lui enforce , en agilité, en -vitesse? Le cheval ne va-t-il point plusvite que l'homme, le boeuf n'a-t-il pas plus de force que lui, l'aigleplus de légèreté, le lion plus de vigueur? -Que répondreà une pareille objection? Mais c'est en cela surtout que nous apparaîtla sagesse de Dieu; c'est par là aussi que nous pouvons apprécierla gloire dont il nous a revêtus. Oui, le cheval va plus vite quel'homme; mais quand il s'agit de voyager rapidement, l'homme peut ce quene pourrait pas le cheval. Le cheval le plus vif, le plus robuste, peutà peine fournir deux cents stades en un jour; l'homme attellerasuccessivement plusieurs chevaux à son char et pourra parcourirainsi jusqu'à. deux mille stades.

Ces avantages que le cheval tire de sa rapidité, l'homme lestrouve, et plus nombreux encore, dans sa raison et dans son industrie.Sans doute ses pieds sont moins rapides que ceux du cheval; mais les piedsdu cheval sont à la disposition de l'homme aussi bien que les sienspropres. Est-il un seul animal qui puisse en mettre un autre sous le jouget l'employer à son usage? L'homme au contraire triomphe de tousles animaux, et grâce à l'intelligence qu'il a reçuede Dieu, il contraint chacun d'eux à le servir de la manièrela plus avantageuse. Si les pieds de l'homme eussent étéaussi robustes que ceux du cheval, que de services ils n'auraient pu luirendre! Auraient-ils pu vaincre les obstacles qu'offrent certains lieux,gravir les montagnes, monter sur les arbres? Le sabot dont le pied du chevalest armé , s'opposerait à de pareilles tentatives. Ainsidonc, bien que les pieds de l'homme soient plus tendres, cependant ilssont d'une grande utilité ; leur peu de rapidité ne nuitpas à l'homme , puisque ceux du cheval sont à son service;ils se distinguent d'ailleurs par la facilité avec laquelle ilsparcourent les sites les plus variés. L'aigle, il est vrai, a desailes légères; mais j'ai pour moi la raison et l'habiletéqui me permettent d'abattre tous les oiseaux et de m'en saisir. Et si vousvoulez voir mes ailes, j'en ai de bien plus légères, surlesquelles je m'élève non pas à dix ou à vingtstades, non pas jusqu'au ciel seulement, mais au-dessus du ciel même,au-dessus du ciel dés cieux, jusqu'au trône où estassis le Christ à la droite de Dieu. Les animaux ont dans leurscorps des armes naturelles. Le boeuf a ses cornes, le sanglier ses défenses,le lion ses griffes; ce n'est point dans notre corps que, Dieu a placénos armes, mais hors de notre corps, pour montrer que l'homme est un animalpacifique et qu'il ne doit pas être toujours armé; tantôten effet nous déposons nos armes, tantôt nous les saisissons.C'est donc pour ne point me gêner, pour ne point me charger inutilement,pour ne pas me contraindre de porter sans cesse mes armes, que Dieu neles a pas jointes à ma nature. Ce n'est pas seulement par la raisonque nous l'emportons sur les animaux ; mais aussi par notre corps. Dieul'a proportionné à la noblesse de notre âme, et l'arendu apte à observer ses préceptes. Il n'a point voulu nousdonner un corps tel quel; mais un corps qui fût capable de veniren aide à une substance raisonnable. S'il en eût étéautrement, il eût gêné les opérations de notreâme, et ne le voit-on pas par les maladies qui surviennent? Pourpeu en effet qu'il y ait de changement dans la constitution du corps, l'âmeest troublée dans un grand nombre de ses fonctions : il suffit quele cerveau éprouve un peu plus de chaleur ou de froid que d'habitude.Le corps lui-même prouve donc bien la providence de Dieu; non-seulementDieu l'avait créé dès l'origine plus beau qu'il n'estaujourd'hui, non-seulement aujourd'hui même il lui conserve encorede nombreux avantages, mais plus tard il le ressuscitera plus glorieuxqu'il n'était dès le principe.

Si vous voulez savoir encore tout ce que Dieu a déployéde sagesse dans l'organisation (49) de notre corps, je vous montrerai unspectacle que saint Paul semble ne pouvoir se lasser d'admirer. Si un membrel'emporte sur l'autre, ce n'est point d'une manière absolue; lesuns ont plus de beauté, par exemple, mais les autres ont plus deforce. Ainsi, 1'œi1 est beau, mais les pieds ont la force en partage ;la tête est un membre précieux, mais elle ne peut dire auxpieds. je n'ai pas besoin de vous. Tout cela peut se remarquer aussi clansles animaux, et les différents ordres qui composent la société.Le roi a besoin de ses sujets, et les sujets; du roi, comme la têtea besoin des pieds. Parmi les animaux les uns ont plus de vigueur, lesautres plus de beauté; les uns servent à charmer nos yeux,d'autres à nourrir nos corps, d'autres à les vêtir.Ainsi le paon réjouit notre vue, les poules et les porcs nous fournissentdes aliments ; les brebis et les chèvres nous .donnent des vêtements,le boeuf et l'âne nous Aident dans nos travaux. Il en est d'autres,qui, sans nous offrir ces avantages, exercent nos forces. Les bêtessauvages n'accroissent-elles pas la force des chasseurs, ne nous instruisent-ellespas en nous inspirant de la crainte, ne nous rendent-elles pas plus circonspects,et leurs membres ne sont-ils pas d'une très-grande ressource pourla médecine ? Si donc on vient vous dire comment pouvez-vous êtreroi des animaux, vous qui craignez un lion? Répondez : cette crainten'avait pas lieu quand l'homme était en honneur auprès deDieu, quand il avait le paradis pour séjour; mais depuis que j'aioffensé le Seigneur, je suis devenu le sujet de mes esclaves; noncomplètement toutefois, car il me reste une certaine habiletéau moyen de laquelle je puis en triompher. Ne voit-on pas dans les richesmaisons des fils qui, tout nobles qu'ils sont, tremblent devant des serviteurs?et s'ils viennent à faire une faute, leur anxiéténe redouble-t-elle point? Voilà ce que l'on peut répondreencore au sujet du serpent, des scorpions et des vipères: c'estle péché qui nous les a rendus si terribles.

5. Ces remarques, on les peut faire non-seulement au sujet de notrecorps, des diverses classes de la société, des animaux; onpeut observer aussi la même variété parmi les arbres.Ne voit-on pas en effet l'arbre qui a le moins d'apparence l'emporter parune qualité spéciale sur un autre qui a bien plus d'élévation? Chacun d'eux a son utilité, pour que tous nous soient nécessaires,et fassent mieux connaître l'infinie sagesse de Dieu. Que la naturecorruptible de votre corps ne soit donc point pour vous un motif d'accuserle Seigneur; au contraire n'en mettez que plus d'empressement àl'adorer, et admirez de plus en plus sa sagesse et sa providence. Oui,admirez cette sagesse qui dans un corps périssable. a su établirune si belle harmonie ; admirez sa providence, qui en le faisant sujetà la mort, a voulu réprimer l'orgueil de l'âme et lapunir de sa folie.

Mais pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas créé ainsi dèsle principe , dira-t-on? Dieu vous répondra en vous rappelant cequi est arrivé, et il vous tiendra pour ainsi dire ce langage :Je vous réservais une plus grande gloire, mais vous vous êtesrendus indignes de mes présents, en me forçant à vouschasser du paradis; cependant je ne veux point vous abandonner, et si voussortez de votre péché, je vous ramènerai dans le ciel.Si je vous ai laissés si longtemps vous corrompre et tomber en poussière,c'est afin que ces longues années puissent affermir en vous la doctrinede l'humilité, et que vous ne retourniez jamais à votre premièreerreur. Rendons grâces à ce Dieu si bon pour de si nombreuxbienfaits; oui, remercions-le pour tant de soins qu'il nous a prodigués,mais que l'expression de notre reconnaissance nous soit utile ànous-mêmes. Mettons tout notre zèle à observer ce commandementque je vous ai si souvent rappelé. Non, je ne cesserai de vous leredire tant que vous ne vous serez point corrigés. On ne nous demanderapas de vous adresser peu ou beaucoup d'avertissements, mais de vous avertirjusqu'à ce que nous vous ayons persuadés. Dieu disait auxJuifs par son prophète : Si vous jeûnez pour ensuite vouslivrer aux procès et aux disputes, pourquoi donc jeûnez-vous?(Isaïe, LVIII, 4, 5.) Et ne vous dit-il pas aussi par notre organe: Si vous jeûnez pour jurer, et pour être parjures, pourquoijeûnez-vous ? Comment pourrons-nous célébrer la pâque?Comment recevrons-nous la victime sainte? Comment participerons-nous auxredoutables mystères avec une langue sans cesse occupée àvioler là loi du Seigneur; avec une langue sans cesse occupéeà blesser notre âme ? On n'oserait toucher la pourpre royaleavec des mains souillées , et nous oserons recevoir le corps duSeigneur sur une langue souillée par le péché ! Leserment est l'oeuvre (50) du malin esprit; le sacrifice appartientau Seigneur. Qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres,et quel accord peut exister entre Jésus-Christ et Bélial? (II Cor. VI, 14,15.) Vous avez fait des efforts, je le sais bien, poursortir de cette coupable habitude. Mais il n'est pas facile de s'en corriger,si l'on est seul à combattre; réunissons-nous donc, formonsdes associations. Vous savez ce que font les pauvres pour se procurer desfestins. un seul ne pourrait en faire les frais, ils se mettent plusieursensemble et chacun paie son écot. Eh bien ! c'est ce qu'il nousfaut faire aussi. Laissés à nous-mêmes, nous languissons;associons nos efforts, apportons le tribut de nos conseils, de nos avertissements,de nos exhortations, de nos reproches, de nos menaces, et l'empressementde chacun nous réformera tous. Puisque nous voyons mieux les défautsdu prochain que les nôtres, chargeons-nous de surveiller les autres,et confions-leur aussi le soin de nous surveiller nous-mêmes : qu'ily ait une généreuse émulation pour terrasser enfincette honteuse habitude, pour arriver pleins de confiance à cettegrande solennité et participer à la sainte victime avec unebonne conscience et le coeur rempli d'espérance, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

DOUZIÈME HOMÉLIE.

1. Je commencerai encore aujourd'hui comme hier, et je m'écrierai: béni soit Dieu ! Si le péril est passé, que la mémoirenous en reste pour faire éclater non pas notre douleur, mais notrereconnaissance. Le souvenir de nos maux soigneusement conservé nouspréservera de la douloureuse expérience de calamitésnouvelles. A quoi bon l'épreuve, si, pour nous rendre sages, unsimple souvenir suffit? Dieu ne nous a pas laissés sombrer au fortde la tempête; à nous maintenant, que le danger n'existe plus,à nous de ne pas laisser dégénérer nos bonssentiments. Il nous a consolés dans notre angoisse, rendons-luigrâces dans notre joie; il nous a soulagés dans notre détresse,il ne nous a pas abandonnés, ne nous abandonnons pas nous-mêmesdans la prospérité, en tombant dans la négligence.Souviens-toi de la disette, est-il écrit, au jour de l'abondance(Eccli. XVIII, 25). Souvenons-nous de l'épreuve au temps de la paix.Faisons de même pour nos péchés. Vous avez péché:Dieu vous a pardonné; récevez le pardon avec reconnaissanceet action de grâces, mais toutefois sans oublier votre péché,non pour vous consumer vous-mêmes inutilement dans cette pensée,mais afin que votre âme, toujours en garde contre un laisser-allertrompeur, ne retombe plus dans les mêmes fautes.

C'est l'exemple que vous donne saint Paul, qui, après avoir dit: Jésus-Christ m'a jugé fidèle en m'établissantdans son ministère , se hâte d'ajouter : moi qui étaisauparavant un blasphémateur, un persécuteur et un ennemiacharné. (I Tim. I, 12, 13.) Exposons au' grand jour, semble-t-ildire, la vie du serviteur, pour faire mieux paraître la miséricordedu Maître; j'ai reçu la rémission de mes péchés,mais je ne bannis pas néanmoins le souvenir de mes péchés.Oui, cet aveu fait déjà ressortir la bonté du Seigneur,et de plus il honore l'apôtre ; en effet, la vue de ce qu'étaitauparavant saint Paul, augmente votre admiration pour ce qu'il est devenu;et fussiez-vous un grand pécheur, une si prodigieuse conversionvous fait concevoir pour vous-même les meilleures espérances.Quel désespoir ne s'évanouirait devant un exemple si éclatant!

Notre ville va donner au monde un exemple semblable. Les événementsque nous venons de traverser ont fait briller votre vertu, vous qui avezsu, à force de repentir, conjurer une (52) si terrible colère;ils proclament en outre la bonté de Dieu qui, apaisé parvotre prompte conversion, a dissipé ce gros nuage un instant suspendusur vos têtes; ils sont aussi de nature, ces mêmes événements,à relever les courages abattus par le désespoir, puisqu'ilsoffrent la preuve qu'il n'y à pas de tempête assez forte pourfaire périr l'homme qui sait élever son regard vers le cielet implorer le secours de Dieu. Vit-on jamais une situation pareille àcelle où nous nous sommes trouvés? Nous allions voir notreville détruite de fond en comble, et ses habitants ensevelis sousles ruines; nous nous y attendions tous les jours. Au moment mêmeoù le démon comptait, submerger notre navire, c'est alorsque Dieu rétablit le calme le plus parfait. N'oublions donc pas,je le répète, ce grand péril, afin que nous ne perdionspas la mémoire des grands bienfaits de Dieu à notre égard.Qui ne connaît pas la nature de la maladie, n'appréciera jamaisbien l'art du médecin. Racontons ces choses à nos enfants,afin que la mémoire s'en perpétue d'âge en âgejusqu'à la postérité la plus reculée ; il fautque tous sachent les efforts qu'a faits le démon pour effacer cetteville de dessus la terre, et comment Dieu a daigné, lorsqu'elleétait déjà pour ainsi dire tombée et expirante,la relever et la rappeler à la vie, sans permettre qu'elle souffritle moindre mal, et en dissipant même toutes nos alarmes, par un promptéloignement du danger. La semaine passée nous nous attendionsà la confiscation de nos biens, nous ne rêvions que pillageset soldats déchaînés ; mais tout s'est évanouicomme un nuage, comme une ombre qui passe : l'appréhension du dangera été notre seul châtiment, ou pour mieux dire notreseule leçon; car de châtiment, il n'y en a pas eu, il n'ya eu qu'une leçon qui â servi à nous rendre meilleurs:nous le devons à Dieu qui a apaisé le courroux du prince.Répétons donc sans cesse, et tout le jour: béni soitDieu ! ayons plus de zèle pour prendre part à l'assemblée,accourons à l'église d'où nous est venu notre salut.Attachons-nous à l'ancre sacrée; l'Eglise ne nous a pas délaissésdans le moment du danger, ne l'abandonnons pas non plus, nous, maintenant,pendant que règne la tranquillité et la paix; demeurons-luifidèlement attachés; fréquentons les réunionsdes fidèles, les prières, la prédication chaque jour:et ce zèle que nous dépensons d'habitude pour satisfaireune vaine curiosité, entourant les soldats qui reviennent de l'armée,et nous inquiétant du danger de l'Etat, consacrons-le tout entierà l'audition des lois de Dieu, et non à des occupations frivoleset stériles, pour ne pas nous réduire de nouveau àla fâcheuse extrémité d'où nous sortons.

2.Dans les trois instructions 'précédentes, nous avons traitéde la connaissance de Dieu, suivant un seul mode et une même voie,nous sommes parvenu à la conclusion finale à laquelle noustendions en montrant comment les cieux racontent la gloire de Dieu (Ps.XVIII, 2), et en interprétant cette parole de saint Paul : Les perfectionsinvisibles de Dieu sont devenues visibles depuis, la création dumonde par tout ce qui a été fait (Rom. I, 20); et nous avonsdémontré comment, depuis la création du monde, leciel, la terre et la mer glorifient le Dieu créateur. Aujourd'hui,après quelques réflexions sur la même matière,nous passerons a un autre sujet : Il a fait plus que de donner l'existenceà cette grande machine du monde, il en a réglé letravail et la fonction. L'immobilité y règne et aussi lemouvement; d'une part le ciel demeure immobile selon cette parole du Prophète: Il a établi le ciel comme une voûte solide, il l'a étenducomme un pavillon sur lai terre. (Isa XL, 22.) D'autre part le soleil semeut constamment ainsi que tous les astres puis la terré est fixeet stable, tandis qu'au contraire les eaux sont toujours en mouvement,ainsi que les nuages et les pluies plus ou moins fréquentes, selonles saisons. La nature des pluies est une, mais les productions qu'ellesalimentent sont très-variées. Dans la vigne,, la pluie sechange en vin., et en huile, dans l'olivier, et ainsi des autres plantes.Pareillement le sein de la terre est un, et les fruits qu'il porte sonttrès-divers; la chaleur qui émane du soleil est une; néanmoinselle agit diversement sur la maturité qu'elle amène ici plusvite, là plus lentement. Qui resterait insensible devant ces merveilles?C'est moins encore cette prodigieuse variété dans l'unitédu monde qui doit nous inspirer de l'admiration que la libéralitéavec laquelle, le Dieu bon distribue ses biens à tous, aux richeset aux pauvres, aux pécheurs et aux justes. Aussi Jésus-Christnous dit-il qu'il fait lever son soleil sur les méchants comme surles bons, et qu'il fait pleuvoir sur les justes et les injustes. (Matth.V, 45.)

Il a encore rempli la création de milliers d'animaux, et assignéà chaque espèce ses (53) moeurs et ses instincts, nous ordonnantd'imiter les uns et d'éviter de ressembler aux autres. Par exemple:la fourmi aime le travail, elle est sans cesse occupée et active;vous n'avez qu'à la regarder pour recevoir d'une petite bêtela plus utile leçon. Son exemple vous dit: fuyez la mollesse, necraignez pas les travaux et les fatigues. C'est pourquoi la sainte Ecriturerenvoie l'indolent à cet insecte: Va voir la fourmi, paresseux,dit-elle, imite son activité, et sois plus sage qu'elle. (Prov.VI, 6.) C'est comme si elle disait : Tu ne veux pas en croire les Ecrituresqui t'enseignent qu'il est bon de travailler, et que celui qui ne travaillepas, ne doit pas non plus manger. Tu restes sourd à la voix (lesdocteurs, va t'instruire à l'école des bêtes. C'estune manière d'instruire dont nous usons familièrement tousles jours. En effet, lorsque dans nos maisons nous voyons quelqu'un desnôtres tenir une conduite peu en rapport avec son âge ou laconsidération dont il jouit, nous l'exhortons à jeter lesyeux sur de plus jeunes que lui qui agissent mieux: Regarde, lui disons-nous,un tel qui est plus petit que toi, comme il est intelligent et laborieux!Qu'il en soit ainsi de vous, que la vue de cet insecte excite votre zèlepour le travail; admirez votre Dieu et louez-le non-seulement d'avoir crééle soleil, mais encore d'avoir fait la fourmi. Si petit que soit cet animal,il démontre néanmoins amplement la grandeur et la sagessede Dieu. Songez combien la fourmi est prudente, et demandez-vous avec admirationcomment Dieu a su mettre dans un si petit. corps un si grand amour du travail.

L'abeille vous enseignera également l'amour du travail, plusl'amour du beau et de l'honnête, et l'amour du prochain. Oui, l’abeilletravaille et se donne de la peine, et c'est moins pour elle que pour nous:or, c'est surtout le propre du chrétien de rechercher l'intérêtdes autres plutôt que le sien. L'abeille parcourt les prés,voltige tout le jour sur les fleurs pour composer un aliment qui n'estpas pour elle; fais de même, ô homme! Si tu amasses de l'argent,que ce soit pour en faire part â ton prochain; si tu possèdesles trésors de la doctrine, n'enfouis pas tes talents, mais fais-enprofiter les indigents; en un mot, mes frères, quelque avantageque vous possédiez en propre, faites en profiter ceux qui en sontprivés par eux-mêmes. Pourquoi l'abeille jouit-elle d'uneestime plus grande que d'autres animaux? ne le voyez-vous pas? c'est moinsparce qu'elle travaille que parce qu'elle travaille pour les autres. L'araignéeaussi travaille, et file délicatement, et les toiles dont elle tapissenos murailles surpassent l'art de la femme la plus adroite; néanmoins,c'est un insecte peu noble, parce que son ouvrage n'est d'aucune utilitépour nous. Tels sont tous ceux qui ne travaillent que pour eux-mêmes.Imitez la simplicité de la colombe, imitez l'attachement de l'âneet du boeuf pour leur maître, imitez la sécurité etla confiance des oiseaux. Oui, il y a beaucoup à gagner aux exemplesdes animaux pour la correction des moeurs. Jésus-Christ s'en sertpour nous instruire : Soyez prudents, nous dit-il, comme le serpent, etsimples comme la colombe. (Matth. X, 16.) Et encore : Regardez les oiseauxdu ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent; et votre Père célesteles nourrit. (Matth. VI, 26.) Et le Prophète, pour couvrir de honteles Israélites ingrats, leur dit: Le boeuf a reconnu son possesseur,et l'âne l'étable de son maître; et Israël ne m'apas reconnu. (Isaïe, I, 3.) Et Jérémie s'exprime presquedans les mêmes termes : La tourterelle et l'hirondelle, et les petitsoiseaux connaissent le temps du retour; et mon peuple n'a pas connu lesjugements du Seigneur son Dieu. (Jérém. VIII, 7.)

Apprenez de ces animaux à pratiquer la vertu, apprenez de certainsautres à fuir le vice. Autant l'abeille est bienfaisante, autantl'aspic est nuisible. Détournez-vous donc de la malice, si vousne voulez pas que ces paroles s'adressent à vous : le venin desaspics est sous leurs lèvres. (Ps. CXXXIX, 4.) L'impudence caractérisele chien ; haïssez aussi ce vice. Le renard est fourbe et trompeur;gardez-vous de ce défaut. Lorsque l'abeille parcourt les prairies,elle ne suce pas le suc de toutes les fleurs; ce qu'elle voit d'utile,elle s'en empare, et laisse de côté tout le reste : faitesde même en parcourant les différentes espèces d'animaux;tout ce que vous apercevez de bon en eux, appropriez-le-vous : toutes lesbonnes qualités qu'ils tiennent de la nature, acquérez-lespar le choix libre de la volonté. C'est encore un honneur que Dieuvous a octroyé, de faire dépendre de votre libre arbitrece qui chez les bêtes est soumis à la nature et à lafatalité; il l'a fait pour avoir le droit de vous récompenser.Dans les bêtes, les bonnes qualités n'émanent pas de.la source du libre arbitre et de la (54) raison, mais de celle dela nature uniquement. Par exemple l'abeille compose son miel; ce n'estpas la raison et la réflexion qui dirigent ses opérations,elle n'obéit qu'à l'instinct de la nature. En effet, si sonart n'était pas instinctif et inné à son espèce,on verrait nécessairement des abeilles ne sachant pas travailler;mais au contraire depuis que le monde existe, jusqu'aujourd'hui nul n'avu d'abeilles ne rien faire, ne pas composer de miel. C'est un travailnaturel et commun à toute l'espèce. Mais ce qui dépendde la volonté libre est nécessairement individuel; on n'yarrive que par l'effort et l'attention.

3. Ainsi donc, ô homme ! prends dans toute la créationce qu'elle renferme de plus beau pour en composer la parure de vertus quidoit orner ton âme; car tu es le roi des animaux; or tout ce quiest réputé bon et beau chez les sujets, tel que l'or, l'argent,les pierres précieuses, les riches étoffes, les rois tiennentà honneur d'en être abondamment pourvus. Servez-vous, mesfrères, de la création pour vous élever à l'admirationque mérite votre souverain Seigneur. Que s'il se rencontre, danscet univers visible, quelque chose qui surpasse votre entendement, et dontvous ne puissiez découvrir la raison, glorifiez-en le Créateurdont la sagesse a fait des oeuvres que votre intelligence est incapablede comprendre. Ne dites pas: pourquoi ceci? à quoi bon cela? Toutce que Dieu fait est utile, bien que cette utilité nous échappeà nous, parfois. Lorsque vous entrez dans le laboratoire d'un chirurgien,la vue de la multitude d'instruments de toute forme qui sont étalésvous frappe d'étonnement, et cependant l'usage auquel la plupartsont employés vous est inconnu : faites de même à l'égardde la création, et envoyant ces animaux, ces végétauxet ces autres objets si nombreux dont vous ne saisissez pas l'utilitéet la raison d'être, admirez-en l'infinie variété,soyez en extase devant Dieu, l'Artiste suprême, et rendez-lui grâcesde ce qu'il ne vous a pas tout montré ni tout caché.

Il ne vous a pas tout caché, afin que vous ne disiez pas querien de ce qui existe ne porte l'empreinte d'une Providence; il ne vousa pas non plus révélé tous les secrets de la création,de peur qu'une si grande science ne vous précipitât dans lepéché d'orgueil. C'est ainsi que le génie du mal,le démon, causa la chute du premier homme; en faisant luire àses yeux l'espérance d'une science plus haute, il le fit déchoirde celle qu'il possédait. Voilà pourquoi le Sage nous donnele conseil de ne pas rechercher ce qui est plus fort que nous, de ne passcruter des profondeurs auxquelles ne peut atteindre notre intelligencetrop courte; et d'exercer notre esprit sur ce qui est à notre portée(Eccl. III, 21, 22) ; car la plupart des oeuvres de Dieu restent pour nousdes mystères; puis l'écrivain sacré ajoute : Sacheque des choses qui surpassent la sagesse humaine t'ont étérévélées à toi. (Ibid. 23.) Parole bien propreà consoler quiconque s'indigne et se désole de ne pas toutsavoir. N'oubliez pas, nous dit par là l'Ecriture, que ce qu'ilvous a été donné de connaître surpasse de beaucoupvotre intelligence, que c'est non de votre fond que vous l'avez tiré,mais de Dieu que vous l'avez appris. Contents de la richesse qui vous aété donnée, n'en cherchez pas davantage; rendez grâce,pour ce que vous avez reçu; ne vous indignez pas au sujet de ceque vous n'avez pas reçu; rendez gloire pour ce que vous savez,et ne vous scandalisez pas de ce que vous ignorez. Ignorance et savoiront leur raison d'être et leur utilité dans les desseins deDieu; dans ce qu'il vous cache, comme dans ce qu'il vous révèle,c'est toujours votre salut qu'il a en vue.

Comme je l'ai déjà dit, ce mode de connaissance de Dieupar la création suffirait seul pour nous occuper plusieurs jours.Pour n'exposer que la conformation de l'homme d'une manière exacte,j'entends d'une exactitude relative à la faiblesse humaine, maisnon complète et absolue (car si nous avons, dans les précédentsentretiens, expliqué les causes de beaucoup de phénomènes,il en reste d'autres en beaucoup plus grand nombre, dont le Dieu créateurpossède seul les mystérieuses raisons); pour n'exposer, dis-je,que la conformation du corps humain, dans la mesure restreinte de perfectionaccessible à l'homme, pour découvrir tout ce qu'il y a d'artet de sagesse dans chacun de nos membres, la distribution et l'économiedes nerfs, des veines, des artères, la place, la forme et le jeude tous les organes, une année tout entière ne suffiraitpas. Arrêtons donc ici le développement de ce sujet; qu'ilnous suffise d'avoir indiqué la voie; les esprits laborieux et avidesde s'instruire pourront facilement parcourir seuls toutes les parties dela création; passons à une autre matière (55) poury trouver une nouvelle démonstration de la Providence divine.

En deux mots voici mon second sujet: Dieu en créant l'homme aucommencement, a déposé la loi naturelle au fond de son coeur.Et qu'est-ce que la loi naturelle? C'est une loi qui trouve son expressiondans la conscience, cette voix mystérieuse, mais claire et distincte,qui, des profondeurs de notre nature où Dieu l'a mise, s'élèved'elle-même comme un maître domestique, pour nous enseignerle bien et le mal. Pour savoir que la luxure est un mal, et la chastetéun bien, nous n'avons pas besoin qu'on nous l'apprenne, nous le savonspar nous-mêmes, c'est une connaissance originelle. En voulez-vousune preuve? Quand le législateur voulut plus tard donner ses loispar écrit, il s'énonça simplement en disant : Tu netueras point; il n'ajouta pas sous forme de motif: car le meurtre est mal:non, il défend le péché, il n'enseigne pas qu'il estpéché; il dit simplement: Tu ne tueras point. (Exod. XX,13.)Pourquoi donc, après avoir dit : Tu ne tueras point, n'a-t-il pasajouté : car le meurtre est mal , parce que la conscience nous l'aenseigné d'avance; Dieu sous-entend ce motif parce que ceux àqui il parle le savent et le connaissent. Lorsqu'il promulgue quelqu'autrecommandement dont le principe échappe à la conscience, ilne se contente pas de défendre, il donne encore la raison de ladéfense. Par exemple lorsqu'il établit la loi du sabbat,après avoir dit : Le septième jour tu ne feras aucune oeuvre,il a soin de motiver le repos qu'il commande, et d'ajouter : Parce quele septième jour Dieu s'est reposé de toutes les oeuvresqu'il avait entreprises (Exod. XX, 10) ; il donne même un secondmotif : parce que tu as été esclave dans la terre d'Egypte.Pourquoi donc donner un motif quand il s'agit du sabbat, et n'en pas donnerquand il est question de l'homicide ? Parce que le commandement concernantle jour du sabbat n'était pas un commandement de premier ordre,ayant sa racine dans la conscience et réclamé par elle, maisseulement secondaire, d'un caractère particulier et temporaire;c'est même pour cette raison qu'il a été changé.Les commandements nécessaires, ceux qui servent de fondement àtoute la vie humaine, les voici : Tu ne tueras point, tu ne voleras point, tu ne commettras pas d'adultère. C'est pourquoi le législateurles énonce, sans addition de motif ni d'instruction, en se bornantà une défense pure et simple.

4. Que la science du bien soit innée en nous je vais essayerde vous le démontrer d'une autre manière encore. A peineAdam eut-il commis le premier péché, que, se sentant coupable,il se cacha aussitôt; s'il n'avait pas eu conscience du mal qu'ilavait fait, pourquoi se serait-il caché? Il n'avait ni les Ecritures,ni la loi, ni Moïse pour l'avertir. D'où lui vient donc laconnaissance de son péché pour qu'il se cache? Et non-seulementil se cache , mais, lorsqu'on l'accuse, il essaye de rejeter la faute surun autre, et il dit : La femme que vous m'avez donnée m'a présentéelle-même du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé (Gen. III,12) ; et la femme à son tour fait retomber l'accusation sur le serpent.Et remarquez la sagesse de Dieu: Adam ayant dit : J'ai entendu votre voixet j'ai eu peur, et je me suis caché, parce que je suis nu (Gen.III, 10) ; Dieu ne le réprimande pas brusquement; il ne lui ditpas : pourquoi as-tu mangé du fruit défendu? Comment procède-t-il?Qui t'a fait voir que tu étais nu, si tu n'as pas mangé dufruit que je t'avais défendu de manger? Il ne garde pas un silenceabsolu sur ce qui s'est passé, il n'accuse pas non plus ouvertement.Il ne se tait pas, afin de provoquer Adam à la confession de sonpéché; il n'accuse pas non plus hautement, afin de lui laisserquelque chose à faire, afin de ne pas lui ôter l'occasionet le mérite de la confession, et le pardon qui en a étéle fruit pour tout le genre humain. Voilà pourquoi Dieu ne déclarepas ouvertement la cause qui a ouvert les yeux à Adam sur sa nudité,et pourquoi sa parole prend la forme de l'interrogation, c'est un aveuqu'il provoque, une ouverture qu'il offre à la confession.

L'histoire de Caïn et d'Abel donne lieu à la mêmeremarque. Ils offraient à Dieu les prémices de leurs travauxdès le commencement. Je tiens à démontrer par desexemples de vertu comme par des exemples de péché que laconnaissance du bien et du mal est innée en nous. L'homme a toujourssu que le péché est un mal; Adam nous l'a montré.Abel nous apprend à son tour que l'homme n'ignore pas que la vertuest un bien. Il n'avait reçu les leçons d'aucun maître,il ne connaissait pas la loi des prémices; et cependant, de sonpropre mouvement et par la seule inspiration de sa conscience, il faisaitl'offrande des prémices. Je ne porte pas (56) mes recherches surlés générations postérieures; je m'attacheaux premiers hommes, à ceux qui vivaient antérieurement àtoute Ecriture, à toute loi, à tous juges ou prophètes,à Adam et à ses enfants, afin de vous mieux convaincre quela connaissance du bien et du mal est un attribut inhérent àla nature humaine. Où Abel a-t-il appris qu'il est bon d'offrirà Dieu, bon de l'honorer, de lui rendre des actions de grâces?Et Caïn, direz-vous, est-ce qu'il faisait des offrandes? Il en faisaitlui-même, mais autrement que son frère. Ici encore se montrele discernement de la conscience. Lorsque l'honneur accordé àson frère, le remplissant de jalousie, lui eut fait prendre la résolutionde le tuer, il cacha son noir dessein. Sortons, lui dit-il, dans la campagne.(Gen. IV, 8.) Parole bienveillante destinée à déguiserune pensée fratricide. S'il ne comprenait pas la perversitéde sa résolution, pourquoi la voilait-il? Après le meurtreexécuté, Dieu l'interroge et lui demande : Où estton frère Abel ? et il répond : Je ne sais; suis-je le gardiende mon frère? (Gen. IV, 9.) Pourquoi nie-t-il? n'est-ce point parcequ'il ne peut avouer sans se condamner lui-même. La même raisonqui avait porté le père à se cacher porte le filsà nier; et quand Dieu lui a reproché son crime : Ma faute,dit-il, est trop grave pour que j'en obtienne le pardon.

Mais ces preuves n'atteignent pas les païens. Naguère quandnous traitions de la création, pour vaincre la résistanceque ces infidèles opposent à nos dogmes, nous ne nous sommespas contenté des armes que nous fournissait la sainte Ecriture,et nous en avons emprunté aussi à la raison; c'est encorece qu'il faut que nous fassions dans cette question de la conscience. Aussibien saint Paul les a-t-il combattus de la même manière. Quedisent-ils? Ils nient ce que nous soutenons; cette loi qui enseigne àchacun de nous le bien et le mal, et que nous portons écrite dansnotre conscience, ils nient qu'elle existe, ils nient que Dieu l'ait gravéeau fond de notre âme. Mais répondez-moi: ces lois sur le mariage,sur l'homicide, sur les testaments, sur les dépôts, sur lerespect des droits d'autrui, et tant d'autres, à quelle source voslégislateurs les ont-ils donc puisées? Je vous entends, ceuxd'à présent les ont reçues des premiers, ceux-ci deleurs devanciers, et ceux-ci de leurs prédécesseurs; maisenfin nous voilà arrivés aux premiers législateurs,et je vous renouvelle ma question : à quelle école ont-ilsappris? N'est-il pas évident que c'est à celle de la conscience? — Ils ne diront pas qu'ils ont eu des relations avec Moïse, qu'ilsont écouté les prophètes; comment l'auraient-ils fait,étant païens? Non, il est clair que c'est de la loi que Dieu,en faisant l'homme dès le commencement, a déposéedans son coeur; il est clair, dis-je que c'est de cette loi qu'ils ontemprunté leurs lois, et tiré tous leurs arts: tout découlede cette source primordiale. Oui, les arts eux-mêmes ont commencéd'exister par l'action spontanée de la raison humaine instruitenaturellement. C'est delà même manière que les jugementset les châtiments ont été établis.

C'est le sentiment de saintPaul, allant au-devant de l'objection qui ne manquerait pas d'êtrefaite par les gentils, savoir : Comment Dieu jugera les hommes qui furentavant Moïse? .Avant ce temps-là il n'avait pas envoyéde législateur, point porté de loi, point fait parler deprophète, ni d'apôtre, ni d'évangéliste? Dequoi pourra-t-il demander compte aux hommes de ces premiers âges? Ecoutez comment s'exprime saint Paul pour leur montrer qu'ils avaientla loi naturelle pour les instruire, et qu'ils savaient parfaitement cequ'il fallait faire : Lorsque les gentils, qui n'ont point la loi, fontnaturellement les choses que la loi commande, n'ayant point la loi, ilssont à eux-mêmes la loi; et ils font voir que ce que la loiordonne est écrit dans leurs coeurs. Et comment cela, s'ils ne possèdentaucune écriture ? Par le témoignage que leur rend leur propreconscience, et par les différentes pensées qui tantôtles accusent et tantôt les défendent au jour où Dieu,selon l'Evangile que je prêche, jugera par Jésus-Christ cequi est caché dans le coeur des hommes. (Rom. II, 14,16.) Ajoutonsencore ce passage: Ainsi tous ceux qui ont péché sans laloi périront sans la loi, et tous ceux qui ont péchédans la loi seront jugés par la loi. (Rom. II, 12.) Qu'est-ce àdire, périront sans la loi? Sans que la loi les accuse ils succomberontsous l'accusation de leur conscience et de leurs pensées: S'ilsn'avaient pas eu la loi de la conscience, ils n'auraient pas péri,quelques péchés qu'ils eussent commis; mais, direz-vous,ils ont péché sans la loi; selon l'expression de saint Paul?Oui, mais cette expression de saint Paul sans la loi, ne veut pas direqu'ils n'avaient aucune loi, elle signifié qu'ils n'avaient (57)aucune loi écrite, mais seulement la loi naturelle. Saint Paul ditencore sur le même sujet: Gloire et honneur, et paix à touthomme qui fait le bien, au juif premièrement, puis au gentil. (Ibid.10.)

5. Toutes ces paroles de l'Apôtre concernent les temps antérieursà la venue de Jésus-Christ. Et ce grec ou gentil dont ilparle ici, ce n'est pas l'idolâtre, c'est celui qui adore le seulvrai Dieu, sans néanmoins être assujetti aux observances judaïques,telles que les sabbats, la circoncision, et les diverses purifications,c'est l'homme sage et pieux dans toute sa conduite. Le même apôtredit encore toujours sur le même sujet: Colère et indignation,tribulation et angoisse pour l'âme de tout homme qui fait le mal,du juif premièrement, puis du gentil. (Ibid. 9.) Encore ici le termede gentil veut dire un homme étranger aux observances judaïques.S'il n'a pas entendu la loi, s'il n'a jamais eu de commerce avec les juifs,pourquoi la colère et l'indignation tomberont-elles sur sa tête,même lorsqu'il aura fait le mal? Parce qu'il avait sa consciencequi lui parlait intérieurement, qui l'instruisait et lui enseignaittoutes choses. Et qu'est-ce qui prouve, dira-t-on, l'existence de la consciencechez le gentil ? Je l'ai déjà dit, les peines qu'il infligeaux malfaiteurs, les lois qu'il porte, les tribunaux qu'il établit.C'est ce que dit positivement saint Paul, parlant des gentils qui vivaientdans le crime: Ayant connu la justice de Dieu, dit-il, et comprenant queceux qui font ces choses sont dignes de mort, non-seulement ils les font,mais encore ils approuvent ceux qui les commettent. (Rom. I, 32.) Et d'oùont-ils su que la volonté de Dieu est que ceux qui vivent dans ladépravation soient punis ? A quelle source ont-ils puisécette connaissance? à la même où ils ont appris àjuger ceux qui font le mal. Si vous ne saviez que l'homicide est un mal,vous ne condamneriez pas celui qui le commet. Si vous n'avez pas mêmel'idée que l'adultère soit un mal, alors renvoyez absousl'homme qui en est accusé. Si, lorsqu'il s'agit du mal commis parles autres, vous êtes si bon législateur, si excellent jugeet si exact à punir, comment, lorsqu'il sera question de vos propresfautes, viendrez-vous arguer de votre ignorance du devoir? Cet homme etvous, vous avez commis l'adultère l'un et l'autre; pouvez-vous luiinfliger un châtiment et réclamer pour vous l'indulgence?Si vous ne saviez pas que c'est un mal de commettre l'adultère,il ne fallait pas punir cet homme si vous le punissez, et que vous ayezla prétention d'échapper au châtiment, comment nousexpliquerez-vous que les mêmes fautes ne soient pas suivies des mêmespeines.

C'est là une inconséquence que saint Paul attaquait endisant: Vous donc, qui condamnez ceux qui commettent de tels crimes, etqui les commettez vous-mêmes, pensez-voies éviter la condamnationde Dieu? (Rom. II, 3.) Non, il n'en sera pas ainsi; Dieu portera contrevous la même sentence de condamnation que vous aurez portéecontre un autre: si vous êtes juste, Dieu ne l'est pas moins. Sivous n'êtes pas indifférent à l'injure faite àun homme, comment Dieu le sera-t-il? Si vous corrigez les fautes des autres,comment Dieu ne corrigerait-il pas les vôtres? Que s'il ne vous punitpas sur-le-champ, n'en soyez pas plus confiant, mais plus craintif. C'estle conseil que vous donne saint Paul, lorsqu'il dit: Est-ce que vous méprisezles richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité?Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence?(Rom. II, 4.) Il vous tolère, non pour que vous deveniez pire, maisafin que vous fassiez pénitence; si vous ne répondez pasà ses intentions, la longue tolérance de Dieu ne serviraqu'à rendre votre châtiment plus sévère. SaintPaul le déclare encore: Par votre dureté, et par l'impénitencede votre coeur, vous vous amassez un trésor de colère pourle jour de la colère et de la manifestation du juste jugement deDieu qui rendra à chacun selon ses oeuvres. (Rom. II, 5,6.) AinsiDieu rend à chacun selon ses oeuvres; il a mis en nous la loi naturelle,et plus tard il nous a donné la loi écrite, afin de punirles pécheurs et de couronner les justes; réglons donc avecgrand soin notre conduite comme devant comparaître devant un tribunalredoutable, sachant que nous ne devons compter sur aucune indulgence, si,après l'enseignement si complet de la loi naturelle et de la loiécrite, après les continuels avertissements qui nous viennentde ces deux sources, nous négligeons néanmoins l'affairesi importante de notre salut.

6. Je veux vous parler encore des jurements; cependant je ne le faispas sans éprouver quelque honte. Ce n'est pas que je me fatiguede vous dire jour et nuit les mêmes choses, mais je crains, en insistantsi fort et durant tant de (58) jours sur le même sujet, de fairetrop paraître votre négligence dans une affaire cependantsi facile. Je fais plus que rougir, j'appréhende même pourvous. Utile et salutaire aux âmes attentives, une instruction assidueest nuisible et dangereuse à celles qui croupissent dans une lâchetorpeur. Plus l'exhortation se réitère, plus on devient coupableen ne la mettant pas à profit. Dieu le disait avec reproche auxIsraélites: J'ai envoyé mes prophètes, me levant dèsle point du jour, et j'ai eu beau les envoyer, vous n'avez pas voulu écouter.Et moi aussi, je ne cesse de vous avertir, et l'intérêt queje vous porte ne me permet pas d'agir autrement; cependant je tremble quemes exhortations et mes conseils si souvent répétésne vous nuisent en ce terrible jour des justices. Dès lors que labonne action que je vous conseille est facile, et que je ne me lasse pasde vous la conseiller, quelle excuse vous restera? quelle raison vous exempteradu châtiment? Dites-moi, lorsque vous avez prêté del'argent, est-ce que vous oubliez, chaque fois que vous rencontrez votredébiteur, de lui rappeler sa dette? Eh bien! faites de même,persuadezvous que votre prochain a contracté envers vous l'obligationd'accomplir ce précepte qui défend de jurer; quand vous lerencontrez, faites-le souvenir de s'acquitter, parce que sa négligenceentraînerait pour ses frères les plus graves conséquences.C'est pour cette raison que je ne cesse pas de vous avertir; d'ailleursje crains d'entendre le Seigneur me dire à ce dernier jour: Méchantet paresseux serviteur, il te fallait confier mon argent aux banquiers.(Matth. XXV, 26, 27.) Eh bien ! je l'ai confié non une fois, nideux, mais fréquemment: à vous maintenant de le faire rapporter;or le fruit de l'audition, c'est la pratique; le prêt qui vous estfait est le bien du Seigneur. Ne recevez pas avec insouciance ce précieuxdépôt, ruais occupez-vous avec activité de le fairefructifier,afin de le rendre en ce jour suprême avec de gros intérêts.

Si vous n'engagez pas les autres à s'acquitter de ce devoir,vous entendrez la même parole qu'entend celui qui avait enfoui sontalent.

Mais non, puissiez-vous ne jamais entendre celle-là, mais biencelle que Jésus-Christ adressa à celui qui avait fait d'heureusesopérations: Bien, bon et fidèle serviteur, puisque tu asété fidèle en chose peu importante, je te confieraibeaucoup. (Matt. XXV, 21 .)Cette parole, nous entendrons le Seigneur nousl'adresser, si nous montrons le même zèle; vous montrerezle même zèle, si vous faites ce que je vais dire. Au sortird'ici, l'impression de la parole de Dieu étant encore toute récenteet toute vive dans vos âmes, exhortez-vous les uns les autres, etlorsque vous vous saluerez réciproquement au moment de vous séparerpour rentrer chacun chez vous, que chaque fidèle dise à sonfrère prenez bien garde d'observer fidèlement le précepte,notre salut commun est à ce prix. Si chacun congédie sonami par cet avis; si, arrivé à la maison, chacun entend safemme lui rappeler le même conseil; si le souvenir de mes parolespeut vous garder quand vous serez seuls, nous aurons bientôt secouéle joug de cette habitude funeste. Vous vous étonnez, je le sais,de me voir attacher tant d'importance à l'observation de ce .commandement;mais accomplissez ce qui vous est prescrit, et après je vous diraimes raisons. En attendant je vous avertis que ce commandement est une loide Dieu, et qu'il est dangereux de la transgresser; lorsque je vous auraivu l'observer, il y a une autre raison non moins forte que je vous exposeraipour que vous sachiez que c'est à bon droit que je tiens tant àl'observation de cette loi. Il est temps de conclure cet entretien parune prière. Disons donc tous unanimement: O Dieu qui ne voulez pasla mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, faitesqu'après avoir pratiqué et ce commandement et tous les autres,nous nous présentions devant le tribunal de Jésus-Christavec une grande confiance, et que nous parvenions au royaume des cieuxpour votre gloire, parce que la gloire vous appartient en propre, ainsiqu'à votre Fils unique et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TREIZIÈME HOMÉLIE.

1. Je commencerai par les mêmes paroles dont je me servis hieret les jours d'auparavant, et je dirai encore : Dieu soit béni !quelle différence entre les jours passés et les jours présents! quel orage alors grondait sur nos têtes ! de quel calme jouissons-nousaujourd'hui ! Le tribunal redoutable établi dans la ville jetaitle trouble dans l'âme de tous les citoyens, et rendait le jour aussitriste que la nuit même. Non que les rayons du soleil eussent perdude leur éclat, mais nos yeux étaient obscurcis par la crainteet par la tristesse. Afin donc de rendre notre joie encore plus vive, jevais rapporter une partie des alarmes que nous avons éprouvées: ce récit pourra nous être utile à nous et àceux qui viendront après nous. Il est agréable, lorsqu'onest sauvé du naufrage, lorsqu'on est arrivé au port, de serappeler l'agitation des flots, la violence des vents et de la tempête.C'est un plaisir pour ceux qui ont été malades, quand ilsont recouvré la santé, de faire aux autres le détaildes maladies qui les ont conduits aux portes de la mort. Oui, sans doute,quand les maux ont disparu, nous avons d'autant plus de satisfaction àen parler, que l'âme n'est plus oppressée par la crainte,et que le souvenir des maux qui ont précédé nous faitmieux sentir la douceur de notre bien-être actuel.

Effrayés par les supplicesdont on les menaçait, la plus grande partie des citoyens s'étaientretirés dans les déserts, dans le fond des vallées,dans les lieux les plus obscurs et les plus inconnus; chassées detout côté par l'épouvante, les femmes fuyaient lesmaisons, les hommes la place publique, et l'on voyait à peine uneou deux personnes marcher ensemble, la mort peinte sur le visage. Nousnous transportâmes donc au prétoire pour voir les suites decette malheureuse affaire; et là, à la vue des restes dela ville rassemblés, ce prétoire, lieu où s'assemblaientles juges pour rendre la justice (60) qui nous étonnait davantage,c'est qu'au milieu de cette multitude qui assiégeait les portes,il régnait un morne et profond silence comme dans une solitude parfaite: tous se regardaient les uns les autres, et chacun, sans oser interrogerson voisin ni répondre à ses questions, se tenait en gardeet dans fa défiance, parce qu'il en avait déjà vuplusieurs enlevés tout à coup de la place publique, et traînésdans les prisons. Ainsi tous en commun nous portions nos regards au ciel,nous élevions nos mains en silence, attendant notre secours d'en-haut,invoquant le Seigneur, le conjurant d'assister les malheureux qui allaientsubir un jugement, d'adoucir le coeur des juges, de les porter àrendre une sentence favorable. Et comme ceux qui des bords de la mer aperçoiventdes infortunés qui font naufrage, séparés d'eux parun vaste océan, hors d'état de les joindre, de leur présenterune main secourable, de les arracher au péril qui les menace, leurtendent les bras de dessus le rivage, versent des larmes, supplient Dieude les assister au milieu de la tempête : de même, nous, sanspouvoir proférer une parole, nous invoquions en esprit le Très-Haut,nous le conjurions de présenter la main aux malheureux qui allaientparaître au tribunal, comme s'ils eussent été jetésau milieu des flots, de ne pas permettre qu'ils fussent engloutis et quela sentence des juges leur fît essuyer un triste naufrage.

Voilà ce qui se passait devant les portes du prétoire.Pénétrant plus avant dans les cours, nous apercevions unspectacle plus effrayant encore; des troupes de soldats armés depiques et d'épées, étaient placées en cet endroitpour donner. toute sûreté aux juges renfermés dansles salles. Tous les parents des accusés, leurs, femmes, leurs mères,leurs filles, leurs pères, se tenaient aux portes du tribunal :or, dans la crainte que si les accusés étaient traînésau supplice, leurs parents hors d'eux-mêmes et ne pouvant tenir contreun pareil spectacle, n'excitassent quelque trouble et quelque tumulte,les soldats les intimidaient pour les écarter, et jetaient d'avancela frayeur dans leur âme. Mais ce qu'il y avait de plus touchant,on voyait la mère et la sueur d'un des infortunés qui attendaientleur sentence, couchées aux portes de la salle où étaientles juges, se rouler par terre à la vue de tous les assistants,le visage voilé, et pénétrées de honte, autantdu moins que l'excès du malheur laissait de place à ce sentimentdans leurs âmes. Sans être accompagnées de personne,sans amie ni suivante, seules au milieu de tant de soldats, dans l'extérieurle plus simple et le plus négligé, elles se traînaientaux portes du tribunal plus affligées et plus souffrantes que ceuxmêmes qui subissaient le jugement, entendant les paroles des bourreaux,les coups de verges, les gémissements des misérables `surlesquels ils tombaient, et ressentant à chaque coup de plus cruellesdouleurs que ceux mêmes qui étaient frappés. En effet,comme la preuve des charges dépendait de la déposition desesclaves mis à la torture, lorsqu'elles entendaient les coups deverges dont on frappait quelque malheureux pour lui faire déclarerles coupables, lorsqu'elles entendaient ses gémissements, elleslevaient les yeux au ciel, elles conjuraient le Très-Haut de luidonner le courage et la patience, elles tremblaient que n'ayant pas laforce de supporter les tourments, il ne se trouvât comme dans lanécessité de dénoncer leurs parents et de les perdre;enfin elles étaient dans l'état de navigateurs battus parles flots. Lorsque ceux-ci aperçoivent de loin une vague qui s'élève,qui s'enfle par degrés, et qui menace d'engloutir leur navire, ilssont morts d'épouvante .avant qu'elle ne soit venue crever sur eux: de même ces malheureuses femmes, à chaque parole, àchaque gémissement qu'elles entendaient, tremblant que les esclavesvaincus par les douleurs de la torture ne fussent forcés de déclarerun de leurs proches, s'alarmaient et se représentaient mille morts.Il y avait tourments au dedans du tribunal, et tourments au dehors. D'unepart c'étaient les bourreaux qui torturaient, de l'autre c'étaitle sentiment impérieux de la nature et sa sympathie puissante quimettait à la gêne le coeur d'une mère et d'une sueur.Les lamentations des accusés et celles de leurs proches se faisaiententendre également. Les juges eux-mêmes gémissaientau fond de leur âme, affligés de se voir contraints de présiderà cette scène douloureuse.

2. Moi, qui étais présent, qui voyais des mèreset leurs filles, auxquelles leur sexe et leur condition imposaient uneretraite sévère, paraître alors, aux yeux des hommes;qui voyais étendues sur la poussière des personnes accoutuméesà reposer sur le duvet; qui enfin voyais des femmes environnéesdans leurs maisons d'esclaves et de suivantes attentives à (61)les servir, entourées du faste de l'opulence, dépouilléesmaintenant de tout cet appareil , se traîner aux pieds des assistants,implorer leur compassion, supplier chacun d'eux de protéger poursa part et de défendre leurs parents qu'on allait juger : témoinde ce spectacle lugubre, je m'écriais avec l'Ecclésiaste: Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. (Eccl.XII, 8.) Je sentais que cette autre parole n'était que trop confirméeparce qui se passait sous nos yeux : Toute la gloire de l'homme est commela fleur des champs; l'herbe sèche, et la fleur tombe. (Is. XL,6, et 17.) Alors sans doute les richesses, la naissance, les titres, lesamis, tous les autres avantages s'évanouissaient, devenaient inutilespar l'attentat dont on poursuivait la punition. Et comme un oiseau donton a enlevé les petits, lorsqu'il ne retrouve plus à sonretour la tendre famille à laquelle il apportait la nourriture accoutumée,encore qu'il ne puisse l'arracher des mains d'un chasseur cruel, vole cependantautour de lui, et témoigne par là toute sa douleur : de mêmeles femmes dont les fils enlevés de leurs bras dans leurs maisons,étaient tenus renfermés, comme pris dans un filet et dansun piège, ces malheureuses mères séparées deleurs enfants qu'elles ne pouvaient joindre, qu'elles ne pouvaient arracherdes mains des satellites, montraient du moins toute leur affliction ens'efforçant d'approcher, en se roulant aux portes du tribunal, engémissant et en se lamentant. Frappé de ce spectacle, jepensais au jugement dernier, à ce jugement terrible, et je me disaisà moi-même : Si une mère, une soeur, un père,si nul autre, quelque innocent qu'il puisse être, ne peut soustrairedés accusés à leurs juges qui ne sont que des hommes,qui pourra nous secourir dans le jugement redoutable de Jésus-Christ?qui osera dire un mot en notre faveur? qui entreprendra de déroberdes coupables aux supplices éternels auxquels ils seront condamnés?Toutefois c'étaient les premiers à la ville, les principauxde la noblesse qui étaient alors jugés ; et ils se seraienttrouvés trop heureux si, dépouillés de leur fortuneet de la liberté même, on leur eût permis seulement.de vivre.

Les approches de la nuit augmentaient encore les inquiétudesde tous les citoyens; ils attendaient avec impatience l’issue du Jugement;ils demandaient à Dieu due la sentence pût être différée,ils le priaient d'inspirer aux juges la volonté de remettre toutà la décision du prince, persuadés que ce délaipourrait opérer quelque heureux changement. Tout le peuple adressaitdonc' en commun des prières à un Dieu plein de miséricorde,il le conjurait de sauver les restes de la ville, de ne pas permettre qu'ellefût ruinée de fond en comble. Tous invoquaient le ciel etfaisaient ces demandes les larmes aux yeux. Mais aucune de ces représentationsne put alors fléchir les juges, qui n'étaient occupésqu'à informer scrupuleusement de l'attentat commis envers l'empereur.Ils finirent par faire charger de chaînes les accusés; etl'on vit passer au milieu de la place publique, pour être jetésen prison, des hommes riches, qui entretenaient des coursiers superbes,qui avaient donné des jeux publics, et qui pouvaient citer milleoccasions où ils avaient prodigué leurs richesses pour leplaisir ou pour l'utilité du,peuple. On confisqua tous leurs biens,et on scella leurs portes du sceau public. Les femmes chassées desmaisons dé leurs époux se voyaient réduites àl'état déplorable de la femme de Job. Elles allaient de maisonen maison, et passaient d'un lieu à un autre pour chercher un asile.Il leur était d'autant plus difficile d'en trouver, que chacun appréhendaitqu'on ne lui fît un crime d'avoir reçu un parent des coupables,et de lui avoir rendu quelque bon office.. Ceux que l'on punissait avectant de sévérité, se trouvaient trop heureux, au milieude tant d'afflictions, de pouvoir au moins conserver leurs jours :-. nila perte des biens, ni celle de l'honneur, ni l'affront d'être traînésen. prison à la vue de tout le peuple, rien en un mot néles touchait. L'excès de leurs disgrâces et la crainte d'unplus grand mal encore, avaient préparé leur âme, etl'avaient affermie contre leurs maux actuels. Ils sentaient alors combienla pratique de la vertu est facile, et que c'est uniquement faute de réflexionet de vigilance qu'il nous en coûte tant pour prendre de l'empiresur nous-mêmes. Ces hommes, pour qui naguère les moindrespertes étaient sensibles, saisis d'une frayeur violente, se voyaientalors tranquillement dépouiller de tous leurs biens, menacésqu'ils étaient d'un danger plus grand, et regardaient comme' unbonheur insigne qu'on ne leur ôtât pas la vie. Si donc nousétions bien pénétrés de la crainte de l'enferet des tourments horribles qui attendent les pécheurs, nous ferionssans regret à la loi de Dieu le (62) sacrifice de nos fortunes etde nos personnes, convaincus que nous y gagnerions infiniment, que nousen retirerions l'inestimable avantage d'être délivrésdes maux à venir.

Le récit lamentable que je viens de vous faire a pu attristervos âmes et consterner vos cœurs ; mais qu'aucun de vous ne m'ensache mauvais gré ! Comme je dois vous entretenir d'idéesun peu abstraites, et que j'ai besoin de votre part d'une attention plusrecueillie, j'ai voulu, en vous offrant le tableau de vos infortunes, remplirvos âmes d'une tristesse salutaire, qui, vous élevant au-dessusdes soins de cette vie, vous rendît plus attentifs, et disposésà recevoir mes paroles.

3. J'ai assez prouvé dans le discours précédentqu'il existe une loi naturelle, une loi. qui nous enseigne ce qui est honnêteet ce qui ne l'est pas; mais pour vous convaincre de plus en plus de cettemême vérité, je vais la reprendre aujourd'hui et latraiter de nouveau. Nous sommes tous une preuve que Dieu en formant l'hommelui a donné la connaissance du vice et de la vertu. Nous avons hontede commettre une faute devant ceux mêmes qui dépendent denous : et souvent un maître qui allait visiter une courtisane, venantà rencontrer un de ses esclaves un peu vertueux, a rougi, et estrentré dans sa maison. Nous accuse-t-on d'un trait de méchanceté,nous prenons le reproche pour une injure; éprouvons-nous quelquedommage, nous traînons en justice celui qui nous le cause : tantil est vrai que nous savons distinguer le vice de la vertu ! Aussi Jésus-Christ,pour nous apprendre qu'il ne nous commande rien d'extraordinaire, rienqui passe les forces de notre nature, mais que ses préceptes étaientdéjà gravés au fond de notre âme, Jésus-Christ,après le récit de plusieurs béatitudes, disait : Faitesaux autres hommes ce que vous voulez qu'ils vous fassent. (Matth. VII,12.) Il n'est pas besoin de longs discours, de lois fort étendues,d'un grand nombre de préceptes : votre volonté doit vousservir de loi. Voulez-vous qu'on vous fasse du bien, faites du bien auxautres; voulez-vous qu'on soit touché de vos maux, soyez touchédes maux de votre prochain : voulez-vous qu'on ne vous épargne pasles louanges, n'en soyez pas avare pour autrui; voulez-vous êtreaimé, aimez; voulez-vous qu'on vous accorde des distinctions, distinguezvous-même les autres, soyez à vous-même votre juge etvotre législateur. Craignez aussi de faire aux autres ce que vousne voudriez pas qu'ils vous fissent. Par ce second précepte, Dieunous détourne du mal, comme par le premier il nous porte àla pratique du bien. Vous ne voudriez pas être outragé, n'outragezpas votre frère; vous ne voudriez pas qu'on vous portât envie,ne portez envie à personne; vous ne voudriez pas être trompé,ne trompez jamais. En un mot, si dans toutes nos démarches, nousnous en tenons à ces deux principes, nous n'aurons pas besoin d'autrespréceptes. Dieu a mis dans notre esprit la connaissance de la vertu,et il en a laissé à notre volonté l'exercice et lapratique.

Je vais tâcher de rendre cette vérité encore plusclaire, supposé qu'elle ait encore besoin d'être éclaircie.Pour savoir si la sagesse est une vertu, nous n'avons besoin ni de préceptesni de discours. Cette connaissance est gravée au dedans de nous-mêmes,et il n'est pas nécessaire de nous fatiguer, de prendre beaucoupde peine, de faire de grandes recherches pour nous convaincre que la sagesseest une chose bonne et utile; nous sommes tous d'accord sur cet article,et personne ne dispute sur ce qui est du ressort de la vertu. Ainsi nouscroyons que l'adultère est une action mauvaise, et nous n'avonsbesoin ni de leçon ni d'étude pour nous assurer que c'estun mal; mais dans ces sortes de jugements nous trouvons tous en nous-mêmesles instructions convenables. Nous louons la vertu que nous ne pratiquonspas, comme nous haïssons le vice auquel nous nous abandonnons; etc'est un des plus grands bienfaits de Dieu d'avoir rendu notre conscienceet notre volonté, antérieurement à toute pratique,amies de la vertu et ennemies du vice.Ainsi, je le répète,la connaissance de l'une et de l'âtre est gravée dans l'âmede tous les hommes, et nous n'avons pas besoin de maître pour savoirles distinguer. Quant à la pratique, elle est remise entre les mainsde la volonté, et elle exige de notre part des efforts et du travail.Pourquoi? c'est que si Dieu eût tout abandonné à lanature, nous n'aurions mérité dès lors ni prix nicouronne. Et comme la brute ne pourrait recevoir ni éloge ni récompensepour les qualités qu'elle doit à un instinct naturel, demême nous ne recevrions aucun salaire de nos vertus , parce que lesqualités naturelles sont moins l'ouvrage et le mérite decelui qui les possède que de celui (63) qui les donne. Voilàdonc pourquoi Dieu n'a pas tout abandonné à la nature. Iln'a pas permis non plus que la volonté portât seule tout lefardeau, qu'elle fût chargée seule de la connaissance et dela pratique, de peur que le travail de la vertu ne la rebutât; maisla conscience nous fait connaître ce qui est bien, et la volontédonne pour sa part le travail nécessaire pour le pratiquer. Il nenous en coûte aucune peine pour connaître que la sagesse estune vertu, parce que cette connaissance est naturelle; mais pour pratiquercette même sagesse, il faut réprimer nos affections déréglées,n'épargner aucune peine ni aucun travail, parce que lâ pratiquede la vertu, ne venant pas de la nature, ainsi que la connaissance de cettemême vertu, demande toute notre attention et toute notre vigilance.Mais un autre moyen par lequel Dieu nous allége encore le fardeaudes devoirs, c'est de nous faire produire sans aucun effort plusieurs bonsmouvements. Par exemple, il nous est naturel à tous de nous indigneren voyant des malheureux qu'on opprime, au point que nous devenons sur-le-champennemis des hommes injustes, quoique nous n'ayons pas souffert de leurinjustice; il nous est naturel de nous réjouir pour ceux qui sontsecourus et défendus dans l'oppression, de nous attendrir sur lesmalheurs d'autrui, et de nous chérir mutuellement, amour fraternelque nous trouvons toujours au dedans de nous-mêmes, quoique danscertaines circonstances il cède à de méprisables passionset à un vil intérêt. Convaincu de cette bienveillanceréciproque, le Sage a dit : Tout animal aime son semblable, et l'hommeaime son prochain. (Eccl. XIII, 19.)

4. Dieu nous fournit, outre la conscience, plusieurs maîtres pournous instruire. Il donne les pères aux enfants, les maîtresaux esclaves, les maris aux épouses, les instituteurs aux jeunesgens, les législateurs et les juges aux citoyens, enfin les amisà leurs amis. Souvent nos ennemis ne nous sont pas moins utilesque nos amis mêmes ; et lorsqu'ils nous reprochent nos fautes, ilsnous réveillent malgré nous, et nous engagent à nouscorriger. Or, Dieu nous ouvre toutes ces sources d'instructions, afin qu'ilnous soit plus facile de connaître et de pratiquer ce qui nous estvraiment utile, la multitude des motifs qui nous y portent ne nous permettantpas de le perdre de vue. Si nous méprisons nos parents, les magistratsnous feront rentrer dans le devoir. Nous mettons-nous au-dessus des magistrats,nous ne pourrons jamais échapper aux reproches de la conscience.Fermons-nous l'oreille à cette voix intérieure, dédaignons-nousses avertissements, l'opinion publique opérera notre réforme.Si nous bravons cette opinion, la crainte des lois pourra nous rendre plussages. Jeunes, nous sommes réglés par nos pères etpar nos instituteurs; les législateurs et les juges prennent leursplaces, et nous contiennent lorsque nous sommes plus avancés enâge. Les esclaves négligents sont ramenés au devoir,sans parler des autres moyens , par l'autorité de leurs maîtres,et les femmes par celle de leurs maris. En un mot, nous trouvons de toutepart des digues qui nous arrêtent et qui nous empêchent denous laisser entraîner dans le vice. A tout ce que nous venons dedire, ajoutez les maladies et les divers contre-temps, qui sont pour nousde rudes, mais d'utiles leçons. La pauvreté nous contient,les dangers nous arrêtent, les punitions nous corrigent, sans parlerde mille autres freins semblables. Un père, un instituteur, un magistrat,un juge, un législateur ne vous imposent pas; vous n'êtessensible ni aux réprimandes d'un ami, ni aux reproches d'un ennemi;vous n'êtes contenu et corrigé ni par un mari ni par un maître,ni par la conscience; mais les infirmités corporelles font souventcesser le désordre, mais les punitions judiciaires réprimentles plus audacieux. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que lesmalheurs d'autrui nous sont fort utiles à nous-mêmes, et queles peines infligées à d'autres nous instruisent comme sielles tombaient sur nous. La même chose a lieu dans les bonnes actions;et comme on devient meilleur en voyant les méchants punis, ainsion est quelquefois excité à bien faire en voyant les bonsse bien conduire.

C'est ce qui est arrivé par rapport à l'usage indiscretdes serments. Plusieurs qui ont vu d'autres renoncer à cette habitudecriminelle, frappés de cet exemple, y ont renoncé eux-mêmes.Qu'on ne me dise pas que le plus grand nombre s'est corrigé : celane suffit point, je veux que tous se corrigent; et tant que je verrai descoupables, je ne puis me taire. Le bon Pasteur avait cent brebis, et toutoccupé d'une seule qui était égarée, il nesongeait pas aux quatre-vingt-dix-neuf qui lui restaient, jusqu'àce qu'il eût trouvé celle qui (64) était perdue etqu'il l'eût rendue au troupeau. (Matth. XVIII, 12.) Ne voyez-vouspas qu'il en est de même du corps? Un seul ongle nous est-il enlevépar un. accident, tout le corps s'afflige pour la partie malade. Ne medites donc point qu'il en reste fort peu qui ne se soient pas corrigés; mais considérez que le peu qui reste pourra corrompre les autres.Il n'y avait à Corinthe qu'un seul fornicateur, et saint Paul gémissaitcomme si toute la ville eût été souillée. (IlCor. II.) L'Apôtre avait raison; sans doute; il savait que si lecoupable n'était pas corrigé, le vice ne tarderait pas àfaire des progrès, et infecterait bientôt toute la ville.J'ai vu dernièrement les principaux d'Antioche chargés dechaînes dans le tribunal, et traînés au milieu de laplace publique. Quel traitement pour de tels personnages ! s'écriaientles uns. Il ne faut pas s'étonner, disaient les autres : dans lescrimes qui attaquent les princes on ne considère pas le rang dessujets; mais dans les crimes qui attaquent Dieu, doit-on considérerle rang des hommes?

5. Pleins de ces réflexions, travaillez, mes frères, àvous exciter vous-mêmes; car tout notre zèle est inutile sivos efforts ne le secondent. Pourquoi? c'est qu'il n'en est pas de l'instructioncomme des autres arts : l'artiste qui a commencé un vase en or ouen argent, le retrouve le lendemain dans l'état où il l'avaitlaissé la veille. Tous les ouvriers, de quelque profession qu'ilssoient, lorsqu'ils .retournent à leurs ouvrages, les retrouventpareillement tels qu'ils les avaient quittés. C'est tout le contrairepour nous, parce que nous ne fabriquons pas des vases inanimés,mais que nous formons des âmes raisonnables; aussi nous arrive-t-ilde ne pas vous trouver tels que nous vous laissons, et après quenous, avons pris beaucoup de peine pour vous redresser et vous corriger,pour vous rendre plus fervents, vous rencontrez dans le monde, au sortirde nos instructions, mille écueils qui détruisent notre ouvrage,et qui nous préparent de nouvelles difficultés encore plusgrandes. Je vous conjure donc de seconder nos travaux, et de vous montrer,après nous avoir entendu, aussi jaloux de votre salut . éternel,que nous nous montrons dans nos discours zélé pour votreréforme. Que ne puis-je mériter pour vous ! que ne puis-jevous assurer la récompense de ce que je pourrais faire de bien !je ne vous aurais pas fatigués et importunés. Mais non, celan'est pas possible, et Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres. Demême qu'une tendre mère, qui voit son fils tourmentépar la fièvre, assise près de ce fils malade que consumeune ardeur brûlante, lui dit en soupirant: O mon cher enfant ! quene puis-je souffrir pour toi ! que ne puis-je faire passer dans mes veinesle feu qui te dévore! Ainsi moi je vous dis : Que ne puis-je travailleret mériter pour vous tous ! Mais, je le répète, celan'est pas possible, il faut absolument que chacun rende compte de ses actions,et l'on.,ne verra personne, au sortir de ce monde, puni ou récompensépour un autre. Je gémis donc et je m'afflige quand je songe queje ne pourrai au jour du jugement vous défendre et vous justifier,moi surtout qui n'aurai pas assez de crédit auprès, du Seigneur,et quand.j'aurais ce crédit, je ne suis ni plus saint que Moïse,ni plus juste que Samuel. Quoiqu'ils fussent arrivés au comble dela vertu, Dieu ne permit pas que leur zèle pût suppléerà la froideur et à l'indifférence des hommes de leurnation. Puis donc que nous sommes punis et sauvés par nos propres,oeuvres, je vous exhorte, entre autres choses, à remplir avec zèlele précepte sur les serments, afin qu'emportant d'ici d'heureusesespérances, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis,par la grâce et la bonté de Jésus-Christ Notre-Seigneur;par qui et avec qui la gloire soit au Père et à l'Esprit-Saint,maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

QUATORZIÈME HOMÉLIE.

1. Hier le démon a excité dans la cité un troubleviolent, mais le Seigneur n'a pas moins abondamment daigné nousconsoler, en sorte que chacun de nous peut bien dire avec le Psalmiste: Selon la multitude des douleurs de mon âme, vos consolations ontréjoui mon coeur. (Ps. XCIII, 19.) D'ailleurs la Providence ne s'estpas moins montrée en permettant ce trouble qu'en l'apaisant, carje ne cesse de le dire, et je le répète aujourd'hui, la miséricordedivine éclate dans la cessation de nos maux, tout comme elle estvisible dans leur origine. Quand le Seigneur voit que nous inclinons aurelâchement, et que nous nous éloignons de sa sainte familiarité,il se retire lui-même, afin que, rendus plus sages par le châtiment,nous revenions à lui avec un nouvel empressement. Au reste ne nousétonnons pas que pour ranimer notre ferveur il tienne cette conduiteà notre égard, puisque l'Apôtre assigne la mêmecause à ses propres tribulations, et à celles de ses disciples.C'est ainsi qu'il dit dans sa seconde Epître aux Corinthiens : Jedésire, mes frères, que vous n'ignoriez pas l'afflictionqui nous est survenue en Asie; parce qu'elle a été au-dessusde nos forces, jusqu'à nous donner le dégoût de lavie; en sorte que nous avons reçu en nous-mêmes une réponsede mort. (II Cor. I, 8, 9.) C'est-à-dire que les périls auxquelsj'ai été exposés ont été si fâcheux,que j'avais pris la vie en un profond dégoût, et que je n'attendaisque de la mort quelque heureux changement, car tel est le sens de cetteparole : Nous avons reçu en nous-mêmes une réponsede mort. Mais le Seigneur, continue-t-il, a dissipé cette tempêteet ce (66) désespoir, il a écarté ces nuéesorageuses, et il m'a comme arraché du tombeau.

Pour prouver ensuite que la Providence ne permet ces épreuvesque par une profonde sagesse, il en signale l'heureux résultat.Or ce résultat a été que sans cesse il a tenu sonregard élevé vers Dieu, et qu'il ne s'est arrêtéen lui-même à aucun sentiment de vaine complaisance, ni d'orgueil.Aussi après avoir dit: Nous avons reçu en nous-mêmesune réponse de mort, il en rend cette raison : Afin que nous nemettions point notre complaisance en nous-mêmes, mais dans le Dieuqui ressuscite les morts. (II Cor. 1, 9.) Le propre de l'affliction estde réveiller les âmes assoupies, de relever celles qui sonttombées, et de nous rendre plus religieux. C'est pourquoi, mon cherfrère, bien que nos frayeurs anciennes semblent se renouveler, neperdez ni le courage, ni la confiance. Affermissez-vous au contraire dansvos bonnes espérances, par, cette solide pensée que ce n'estpoint par haine ou par aversion que Dieu vous livre aux mains de vos ennemis,et qu'il se propose seulement de ranimer votre zèle à sonservice. Gardons-nous donc de perdre courage, et ayons confiance dans unheureux changement à notre situation. Oui, espérons que bientôtla cité reprendra sa première tranquillité, et quele Seigneur mettra fin à ces troubles qui nous agitent. Aussi viens-jeaujourd'hui poursuivre le cours de mes instructions, et continuer le mêmesu-, jet. Je veux donc vous parler encore du jurement, afin de déracinerentièrement en vous cette criminelle habitude.

Je vous renouvelle aujourd'hui mes premières instances, et denouveau je vous adresse cette prière, que chacun de vous rentredans sa maison portant comme à la main la tête du saint précurseur,encore toute dégouttante de sang, et qu'il entende cette bouchelivide lui dire : Haïssez le serment qui a été mon meurtrier;ce que n'avait point fait la liberté de mes paroles, il l'a accompli; et la crainte d'un parjure m'a ôté cette vie qu'avait respectéela colère d'un tin : quand je lui reprochais publiquement ses crimes,il supportait généreusement mes reproches, mais il crut queson serment exigeait ma mort.

Je vous demande donc aujourd'hui, et je ne cesserai de vous demanderde porter en tous lieux cette tête sanglante, et de la montrer àtous poursuivant de ses anathèmes le jurement et le blasphème.Sans doute nous sommes bien lâches et bien négligents, etnéanmoins la vue de cette tête et ces regards terribles quise fixent sur le pécheur, et qui le menacent, nous rempliront d'unecrainte salutaire. Ils seront ainsi comme un frein puissant qui retiendrala précipitation de notre langue accoutumée au jurement.Le premier mal du serment est de rendre coupable celui qui le prononce,qu'il l'accomplisse ou non. Or cela ne se rencontre dans aucun autre péché.Mais il renferme un second mal, non moins grave. Eh ! quel est-il? c'estque malgré tout notre zèle, et toute notre bonne volonté,il est bien difficile de jurer sans péché ; et d'abord donnez-moiun homme qui jure à tout instant, tantôt de plein gré,et tantôt sans le vouloir, tantôt avec préméditation,et tantôt par inadvertance, tantôt sérieusement, ettantôt par plaisanterie, tantôt sous la pression de la colèreet tantôt sous l'excitation d'une autre passion; n'est-il pas évidentque cet homme se parjurera souvent, et ici personne ne soutiendra le contraire,tant il est vrai et évident que l'habitude du serment expose auparjure. Mais quand même cet homme jurerait en toute liberté,volontairement et avec connaissance de cause, la force même des chosesl'entraînera à se parjurer avec non moins de volontéet de connaissance. C'est ainsi que souvent j'en ai été témoindans des festins : la maîtresse de la maison fait serment de châtierun serviteur qui a commis quelque faute, et de son côté lemari s'y oppose, et jure qu'il ne le permettra pas. Mais alors, quoi qu'ilsfassent, il y aura nécessairement parjure, car malgré touteleur bonne volonté et leurs désirs, ils ne peuvent l'un etl'autre garder leur serment; et quelque chose qui arrive, l'un sera parjure,ou plutôt ils le seront tous deux. Et comment? Je vais l'expliquer,car c'est un vrai paradoxe.

Celui qui a fait serment de châtier un serviteur ou une servante,et qui en est empêché, devient réellement parjure,puisqu'il n'accomplit; pas son serment : mais celui qui s'oppose àce que ce serment soit accompli, se rend également coupable de parjure.Car ce péché se commet non moins par celui qui trahit sonserment que par celui qui le force à le trahir. Et ce n'est pointseulement dans l'intérieur des maisons que règne ce désordre,mais encore sur les places publiques, et surtout dans les disputes, oùles deux antagonistes s'épuisent (67) en serments contraires etopposés. L'un jure qu'il frappera, et l'autre qu'il n'osera le faire;celui-ci jure qu'il emportera le manteau de son adversaire, et celui-làqu'il ne le permettra point; un créancier jure qu'il va exiger sonremboursement, et le débiteur qu'il ne rendra rien. A combien deserments ne donnent pas lieu de semblables disputes ! Cette détestablecoutume s'introduit même dans les ateliers et les écoles.Le maître fait serment que son apprenti ne boira, ni ne mangera,qu'il n'ait achevé l'ouvrage commandé; le pédagogueen agit ainsi envers son disciple, et la maîtresse envers sa servante.Or, la nuit arrive, la tâche n'est pas remplie, et il faut que lesuns éprouvent le besoin de la faim, ou que les autres se parjurent.

Et, en effet, le démon, cet esprit mauvais, qui ne cesse de tendredes embûches à nos vertus, écoute ces témérairesserments, et puis il fait que ceux qui les ont prononcés ne lesaccomplissent point, soit par négligence, soit par toute autre causeimprévue. Mais alors il en résulte que l'ouvrage ne se faitpas, et que de là naissent les coups et les injures, le parjureet mille autres péchés. Et de même que des enfantsqui tirent une corde en sens contraire, tombent à la renverse, sila corde se rompt, et se blessent les uns à la tête et lesautres en diverses parties du corps; ceux qui font entre eux comme assautde serments ne peuvent évidemment les tenir. C'est pourquoi ilstombent tous dans l'abîme du parjure, les uns parce qu'ils violentleur serment, et les autres parce qu'ils les forcent à le violer.

2. Mais pour confirmer par l'autorité des saintes Ecritures cequi arrive chaque jour dans l'intérieur de. nos maisons et sur nosplaces publiques, je choisis dans l'Ancien Testament un trait qui convientbien à mon sujet. Les Philistins étaient en guerre avec lesIsraélites, et Jonathas, fils de Saül, les ayant surpris, enavait tué une partie, et mis les autres en fuite. Alors Saülvoulut animer son armée à la poursuite des fuyards, et nepoint s'arrêter qu'il ne les eût tous exterminés. Maisil agit contrairement à ses vues; car il fit serment que nul neprendrait de nourriture jusqu'au soir, afin qu'il pût achever l'entièredéfaite de ses ennemis. Eh! quel serment plus inconsidéré! il devait tout d'abord accorder quelque repos à ses troupes déjàfatiguées et presque épuisées, et puis les lancertoutes fraîches contre l'ennemi. Et voilà qu'il devient àleur égard plus cruel que les Philistins eux-mêmes, puisqueson serment les livre nécessairement au tourment de la faim. Ilest toujours dangereux de s'engager personnellement par serment, car souventon n'est pas maître des circonstances; mais il est bien plus témérairede comprendre les autres dans son serment, surtout quand il intéressenon un seul individu, non deux ou trois, mais une multitude, comme dansle cas présent. Et, en effet, Saül se conduisit bien inconsidérément.Il ne réfléchit point que d'une si nombreuse armée,au moins un transgresserait son serment, et il ne considéra pointque des soldats et surtout des soldats sur un champ de bataille, sont tropétrangers à la tempérance pour résister auxbesoins de l'estomac; d'autant plus que cette vertu exige de péniblesefforts. Mais sans faire aucune de ces réflexions, il astreignittoute l'armée à son serment, comme s'il se fût agid'un serviteur que l'on contient à sa volonté. Il ne réussitdonc qu'à ouvrir une porte au démon, qui s'en servit pourfaire naître soudain d'un seul serment non pas deux, trois ou quatreparjures, mais un nombre infini.

Lorsque nous nous abstenons de jurer, nous lui fermons toute entréedans notre âme, et dès que nous émettons un serment,nous lui donnons une grande facilité de nous pousser au parjure.L'ouvrier qui façonne une chaîne a besoin qu'on lui aide àformer la première maille, et puis il entrelace aisémenttous les autres nceuds. C'est ainsi que le démon qui cherche ànous retenir dans les liens du péché, ne peut y réussir,si notre bouche ne lui en livre le premier anneau. Mais une parole indiscrètele lui remet comme entre les mains, et parce que nous n'observons pointun serment téméraire, cet esprit mauvais donne un libre coursà sa noire malice. Aussi fait-il qu'un seul serment aboutit àmille parjures. Nous le remarquons en la personne de Saül, et voyezcombien. de piéges recélait son serment. L'armée traversaitune forêt peuplée d'essaims sauvages. Ils étaient aubord de la route, et les soldats qui les voyaient en passant murmuraient.Quelle tentation ! Les mets sont tout préparés, et il estfacile de s'en nourrir. Leur douceur est exquise, et l'espérancede cacher son parjure excite à les prendre. Ainsi la faim, la fatigue,et l'occasion, car la terre, dit l'Ecriture, était couverte de miel,tout engageait au péché (69) (I Rois, XIV, 25.) Ajoutez encoreque la vue seule des rayons était bien capable d'amollir la résistance,et d'exciter à violer la défense. Et, en effet, la suavitédu mets, la facilité de s'en nourrir et la difficulté d'êtrereconnu coupable parlaient plus haut que tout raisonnement. Des viandesqu'il eût fallu préparer et faire cuire, eussent étéune tentation moins forte ; car, outre que leur apprêt eûtexigé du temps, on pouvait craindre d'être découvert.Mais ici ce sont des rayons de miel, qu'il est facile de s'approprier;il suffit même de les toucher en passant, du bout des doigts. Cependanttoute l'armée se retint, et nul ne dit en lui-même Que m'importe! Est-ce moi qui ai fait le serment? C'est au roi à porter la peinede mon parjure, car pourquoi jurait-il inconsidérément? Maistelles ne furent pas leurs pensées ; tous passaient avec crainte,et malgré ces dehors séduisants, tous observaient la défense: Et le peuple, dit l'Ecriture , passait en parlant. Qu'est-ce àdire, sinon qu'il se permettait quelque murmure comme apaisement de safaim? (I Rois, XIV, 26.)

3. Mais n'arriva-t-il rien ensuite ? et cette tempérance de toutel'armée empêcha-t-elle la violation du serment? Nullement:il fut violé. Comment, et par qui ? je vais vous le dire, afin quevous connaissiez toutes les ruses du démon. Or Jonathas qui n'avaitpoint entendu le serment de son père, étendit le bâtonqu'il avait â la main, et il en trempa l'extrémitédans un rayon de miel, et il l'approcha de sa bouche avec la main, et sesyeux reprirent un nouvel éclat. (I Rois, XIV, 27.) Voyez donc quelest celui que le démon excite à violer le serment solennel.Ce n'est point un soldat inconnu, mais le fils même du roi : et reconnaissezici qu'outre le péché de parjure, il se proposait la mortde ce jeune prince: il la préparait donc de loin, et il se hâtaitd'armer la nature contre elle-même : il espérait ainsi renouvelerl'action de Jephté. (Jug. XI, 39.) Ce juge d'Israël avait faitserinent d'immoler le premier objet qui s'offrirait à ses yeux auretour du combat, et il immola sa fille. Car celle-ci accourut la premièreau-devant de son père, et le Seigneur ne s'opposa point àce sacrifice.

Je sais bien que plusieurs parmi les infidèles nous accusentà cette occasion de cruauté et d'inhumanité, maisj'espère leur prouver qu'en permettant ce sacrifice le Seigneura fait éclater sa sagesse et sa bonté, et qu'il ne s'estpas opposé à ce meurtre par intérêt pour l'homme,et en effet, s'il eût défendu à Jephté d'accomplirson voeu et sa promesse, combien d'autres, dans l'espoir d'une semblabledéfense, auraient renouvelé un semblable serment. Ainsi peuà peu les pères seraient devenus les meurtriers de leursenfants. Mais en permettant qu'un seul accomplît son horrible serment,le Seigneur a fait que depuis son exemple n'a point été imité.Aussi voyons-nous qu'après la mort de la fille de Jephté,une loi intervint pour conserver le souvenir de ce forfait et empêcherque ce crime ne s'effaçât de la mémoire des hommes.Chaque année les filles d'Israël se réunissaient, etpendant quarante jours pleuraient cette mort cruelle. C'est ainsi que cedeuil public, en rappelant un triste anniversaire, recommandait àtous la réserve et la prudence. Que les infidèles apprennentdonc que Dieu n'inspira ni le serment, ni l'action de Jephté, autrementil n'eût point permis ce deuil et ces larmes. Et ici ce n'est pointune simple conjecture, mais un fait réel, car depuis cet horriblesacrifice un pareil serment n'a pas été prononcé :et voilà pourquoi Dieu n'empêcha pas l'action de Jephté,tandis qu'il retînt le bras d'Abraham, parce qu'il lui avait ordonnéd'immoler Isaac. Il montrait ainsi combien les sacrifices humains lui sonten horreur.

Cependant l'esprit mauvais qui méditait de renouveler ce dramesanglant, poussa Jonathas à violer le serment de son père;il ne suffisait pas à sa malice que le parjure fût un soldatinconnu ; et parce qu'il est insatiable de nous faire du mal, et qu'iln'est jamais rassasié de nous voir malheureux, il considéraitla mort d'un simple particulier comme une oeuvre trop vulgaire, il croyaitdonc. ne rien faire de grand si un roi ne trempait ses mains dans le sangde son fils. Mais que disje? une mort ordinaire ne pouvait le satisfaire,et dans sa noire scélératesse, il méditait de.la rendrehorrible et exécrable. Si, en effet, Jonathas eût péchéavec' connaissance de cause, Saül n'immolait qu'un fils coupable;mais ce jeune prince n'avait violé que par ignorance le sermentde son père, car il ne l'avait pas entendu. Aussi sa mort devenait-ellepour Saül doublement douloureuse, puisqu'il faisait périr unfils, et un fils innocent; mais poursuivons la suite du récit.

69

Après que Jonathas eut mangé, ses yeux, dit l'Ecriture,reprirent un nouvel éclat. Cette expression nous montre toute l'imprudencedu roi; car elle nous révèle que la faim avait comme éteintdans toute l'armée la vigueur du regard, et couvert tous les yeuxd'un voile épais. Cependant un soldat qui avait vu l'action de cejeune prince, lui dit : Votre père a lié par serment toutle peuple, et il a dit : maudit soit celui qui mangera aujourd'hui ! Ortout le peuple était défaillant; et Jonathas répondit:Mon père a troublé le peuple. (I Rois, XIV, 28, 29.) Qu'est-ceà dire : a troublé ? il a perdu, il a réduit àune dure extrémité tout le peuple, et en effet tous se taisaientsur ce parjure, et n'osaient découvrir le coupable: mais c'étaitun second péché non moins grave, puisque celui qui violeun serinent et ceux qui le favorisent par leur silence sont égalementcriminels.

4. Mais poursuivons : Et Saül dit : précipitons-nous surles Philistins pour les accabler; et le prêtre dit: approchons-nousici de Dieu. (l Rois, XIV, 36.) Car autrefois le Seigneur étaitle conducteur des guerres d'Israël, et sans son approbation il n'eûtpoint osé engager le combat, en sorte que pour lui, la guerre elle-mêmedevenait un acte de religion. Israël était-il donc vaincu,il attribuait sa défaite bien plus à ses péchésqu'à sa faiblesse ; et quand il était vainqueur, il en rapportaitla gloire moins à sa puissance et à sa valeur qu'àla protection divine. C'est ainsi que la victoire et la défaitel'instruisaient à la vertu, et que ses ennemis eux-mêmes ytrouvaient d'utiles enseignements. Ils savaient en effet que dans leursguerres contre les Juifs, le succès des batailles ne dépendaitpoint de la valeur des combattants, mais de leur vertu et de leur piété.L'expérience l'avait appris aux Madianites : ils savaient bien qu'Israëlétait inexpugnable à leurs armes et à leurs machinesde guerre, et qu'il ne pouvait être facilement vaincu que par l'attraitdu plaisir et du péché. C'est pourquoi ils parèrentleurs plus belles filles et les placèrent à l'entréedu camp, afin qu'elles pussent provoquer l'armée à la volupté,et par le péché lui ôter le secours du Seigneur. Cetteruse leur réussit, et Israël devenu pécheur ne leurrésista pas. Ceux donc que ni les armes, ni les chevaux, ni leshommes, ni les machines de guerre ne pouvaient vaincre, le péchéles livra faibles et désarmés aux mains de leurs ennemis.Aussi le Sage nous dit-il : Ne considérez point la beautéde l'étrangère, et ne vous approchez point de la courtisane.Ses lèvres distillent un miel qui d'abord est doux au palais, maisbientôt vous le trouverez plus amer que le fiel, et plus aigu quel'épée à double tranchant., (Eccli. XI, 8, 3... Prov.V, 3, 4.)

Et en effet, la courtisane n'aime point, et ne sait que dresser desembûches. Son baiser est perfide, et de ses lèvres découleun funeste poison. Si le danger ne se montre tout d'abord, c'est pour vousune raison pressante de l'éviter avec plus de soin , car elle saitvoiler ses piéges, cacher la mort sous des fleurs, et en déroberla vue à nos premiers regards. Voulez-vous donc vous créerune existence douce, calme et joyeuse, fuyez le commerce des courtisanes.Elles ne savent que semer la guerre et le trouble parmi leurs amants, etleurs paroles comme leurs actions rie tendent qu'à fomenter lesdisputes et l'esprit de contention. Ce sont de cruels ennemis qui cherchentet qui travaillent par tous les moyens à nous précipiterdans la honte, la pauvreté et le malheur. Le chasseur qui a tenduses filets s'efforce d'y pousser les animaux dont il veut faire sa proie.Ainsi les courtisanes déploient autour d'elles, comme des rêtsperfides, les regards, les discours et le luxe des vêtements; etlorsqu'elles ont fait tomber leurs amants dans leurs pièges, ellesles sucent jusqu'à la dernière goutte de sang, et puis lesoutragent, se moquent de leur crédulité et rient de leurinfortune. Qui pourrait en effet plaindre ces hommes? ils ne méritentqu'un blâme sévère et une amère dérisionparce qu'ils se montrent moins avisés qu'une femme et une courtisane.Aussi le Sage nous dit-il : Puisez l'eau à votre citerne, et dansle courant de votre fontaine; il dit encore, en parlant de l'épouselégitime qui habite avec nous, qu'elle vous soit comme une bichetrès-chère, et comme un faon très-agréable.(Prov. V, 15, 19.) Pourquoi donc, ô homme, abandonner celle qui vousvient en aide, et courir après celle qui ne veut que vous perdre?pourquoi dédaigner la compagne de votre vie, et suivre l'étrangèrequi veut attenter à votre bonheur? L'une est un membre de votrecorps et ne fait qu'une même chair avec vous, et l'autre ne vousest qu'un glaive tranchant. Fuyez donc l'incontinence , mes bien-aimés,et à cause des maux qu'elle produit dès cette vie , et (70)de ceux qu'elle nous prépare après la mort. Il vous paraîtpeut-être que je m'éloigne de mon sujet. Mais nullement, carmon but est bien moins de vous raconter un trait d'histoire, que de corrigerles vices qui vous infestent. C'est pourquoi je vous reprends fréquemment,et je varie mes instructions selon la diversité des maux qui peuventse rencontrer parmi un peuple si nombreux. Et comme je me propose de guérirtoutes les plaies, et non une seule, je dois appliquer à chacuneun traitement différent et une instruction toute spéciale.

Mais revenons au point d'où cette digression nous a éloignés.Et le prêtre dit : Approchons-nous ici de Dieu, et Saül consultale Seigneur : Poursuivrai-je les Philistins ? et les livrerez-vous entremes mains ? Et le Seigneur ne lui répondit point en ce jour-là.(I Rois, XIV, 36, 37.) Admirez ici la bonté et la douceur du Dieude toute clémence. Il ne lance point son tonnerre, et il n'ébranlepoint la terre. Mais il agit à l'égard de son serviteur,comme un ami envers un ami qui l'a blessé; il se tait, et ce silenceest une voix qui révèle toute son indignation. Saülle comprit bien, et il dit: Qu'on rassemble toute la multitude du peuple,et voyez quel est celui quia péché aujourd'hui. Car, vivele Seigneur qui a sauvé Israël, si le sort désigne Jonathas,mon fils, il sera puni de mort. (I Rois, XIV, 38.) Quelle parole imprudente! il voit que son premier serment a été violé, etau lieu de devenir plus circonspect, il en prononce un second. Et connaissezla malice du démon! Il savait qu'un fils amené sous les yeuxde son père, en obtient facilement le pardon, même de fautesnombreuses, et qu'ainsi la présence seule de Jonathas suffiraitpour apaiser la colère du roi. Aussi s'empresse-t-il d'étoufferen lui le sentiment paternel sous la pression d'un second serment. Il lelie donc comme d'une double chaîne, et il ne lui permet plus d'êtrele maître de ses résolutions. L'infortuné prince estentraîné de tous côtés à ce meurtre impie;il agit déjà comme juge, et il n'a pas encore découvertle coupable; il prononce la sentence, et il ne connaît pas celuiqu'elle doit atteindre. Ainsi un père devient le bourreau de sonfils, et un roi condamne à mort sans examen. Peut-on rien imaginerde plus inique?

5. Cependant le peuple fut saisi de crainte en entendant ces parolesde Saül, et tous étaient dans l'attente et l'anxiété.Le démon seul se réjouissait d'avoir ainsi porté letrouble dans tous les esprits : Et nul d'entre le peuple, dit l'Ecriture,n'osa contredire le roi. Et Saül dit : Vous serez assujettis àvos ennemis, et mon fils Jonathas et moi nous deviendrons esclaves. (IRois, XXXIX, 40.) C'est comme s'il leur eût dit Vous ne tendez qu'àtomber entre les mains de vos ennemis, et à perdre votre liberté,puis lue vous vous obstinez à irriter le Seigneur en ne découvrantpas le coupable. Mais voyez encore quelles difficultés soulèvece second serment Si Saül voulait découvrir le parjure, ilne fallait émettre aucunes menaces, et ne point s'obliger par sermentà punir. Alors tous eussent mieux osé le découvriret le lui amener. Mais ce prince, dominé parla fureur et la colère,renouvelle sa première imprudence, et il agit tout contrairementà ses desseins.

Enfin, pour abréger, il s'en remet à la décisiondu sort; et le sort est jeté entre Saül et Jonathas : Et Saüldit : Jetez le sort sur moi et sur Jonathas. Et le sort tomba sur Jonathas,et Saül dit à Jonathas : découvre-moi ce que tu as fait,et Jonathas avoua et dit : J'ai goûté de l'extrémitédu bâton qui était en ma main, un peu de miel, et voici queje meurs. (I Rois, XIV, 42, 43.) Quel coeur ne se serait attendri àces paroles, et quelles entrailles ne se seraient émues? Saülétait donc violemment agité, car ses entrailles de pèreétaient déchirées, et de quelque côtéqu'il se tournât, il n'apercevait qu'un effroyable abîme; etnéanmoins il n'en devient ni plus sage, ni plus circonspect. Maisil s'écrie: Que Dieu m'envoie tous les maux, si tu ne meurs aujourd'hui!Voilà donc un troisième serment, et un serment circonscritdans le court intervalle de quelques heures; car il a dit : Tu mourrasaujourd'hui, et non simplement, tu mourras. C'est qu'il tardait au démonde l'entraîner à cet horrible forfait. Aussi ne souffrit-ilpoint qu'il différât même d'un jour l'exécutionde sa sentence , de peur que la réflexion ne la lui fît révoquer.Mais voici que le peuple dit à Saül : Que Dieu nous envoietous les maux, si Jonathas meurt, lui qui a sauvé Israël. Vivele Seigneur! il ne tombera pas un cheveu de sa tête, parce qu'aujourd'huila miséricorde divine s'est manifestée par lui. (I Rois,XIV, 4,5.) Ainsi le peuple prononce, lui aussi, un second serment; et ceserment est tout opposé à celui du roi. Rappelez-vous doncla parabole des enfants qui tirent une corde en sens contraire : la cordecasse, et ils tombent tous par terre. Combien de serments a faits (71)Saül ! mais le peuple a fait un serment contraire, et il y persiste.Il est donc de toute nécessité qu'il y ait un parjure, caron ne peut tenir deux serments contraires.

Ne m'objectez point l'issue de cette lutte, et pensez seulement auxmaux qui pouvaient en résulter; il est vrai de dire que le démondisposait déjà toutes choses pour une révolte et unerébellion semblable à celle qu'Absalon devait plus tard exciter; et en effet supposez que Saül eût voulu être obéi,et qu'il eût tenté d'accomplir son serment, toute l'arméese soulevait, et une sanglante discorde éclatait entre le peupleet le roi. D'un autre côté, si Jonathas, pour sauver sa vie,se rangeait du parti de l'armée, il devenait parricide. Voyez doncquels maux pouvait enfanter ce téméraire serment. Un roidevenait un tyran, et un père le meurtrier de son fils. Ce filslui-même devenait parricide, et allumait une guerre civile. Le combatse fût engagé, le sang eût coulé par torrents,et les morts se fussent comptés par milliers ; et en effet, si laguerre eût éclaté, Saül et Jonathas pouvaientêtre tués, et le carnage eût été horrible.Ainsi le serment serait devenu funeste aux deux partis. C'est pourquoiau lieu de dire qu'aucun de ces malheurs n'est arrivé, considéronsque par la force même des choses ils pouvaient se produire. Sansdoute le peuple l'emporta. Mais comptons, s'il vous plaît, le nombredes parjures, et d'abord Jonathas fut cause que le premier serment de Saülne fut pas observé; et puis le second et le troisième quiavaient trait à sa mort ne purent être accomplis. En secondlieu tout le peuple parait s'être engagé par un véritableserment. Aussi en examinant les faits avec attention, trouve-t-on que tousse rendirent coupables de parjure, car en ne livrant pas Jonathas àson père, ils le forcèrent de manquer à son serment.Voyez-vous combien d'hommes, soit par ignorance, soit avec connaissancede cause, sont devenus parjures à la suite d'un seul serment ! quede maux pouvaient en naître ! et quels crimes il faillit enfanter!

6. J'avais promis, en commençant cette instruction, de montrerque des serments contraires amenaient nécessairement un parjure.Mais l'exemple de Saül en est une preuve péremptoire. Car nousy voyons non un seul homme, ni deux, ni trois, mais tout un peuple s'engagerpar des serments contraires en sorte qu'ils deviennent parjures, non uneseule fois, ni deux, ni trois, mais une infinité de fois. Je puismême vous montrer par un autre trait historique, qu'un serment violéa été la cause de malheurs plus grands encore. Et, en effet,n'est-ce pas le parjure de Sédécias qui attira sur la Judéetant d'affreuses calamités, la captivité des hommes, desfemmes et des enfants, l'invasion des barbares, l'incendie de la citésainte et la profanation du temple? Mais ce serait trop prolonger ce discours;c'est pourquoi je me contente d'indiquer ce fait, et je vous laisse enprésence de la tête de Jean-Baptiste, du meurtre de Jonathaset de la ruine de tout un peuple. Sans doute ces deux derniers faits nese sont pas accomplis, mais ils étaient comme en germe dans un sermenttéméraire. Voilà donc le sujet d'un utile entretiendans l'intérieur de vos maisons et sur les places publiques, auprèsde vos épouses et de vos amis, de vos voisins, et, en général,de tous ceux avec lesquels vous serez en rapport. Ne négligez rien,je vous en conjure, pour extirper l'horrible coutume du jurement, et n'alléguezpas comme excuse que c'est une habitude. Car cette excuse n'est qu'un prétexte,et le mal vient bien plutôt de notre négligence que d'unelongue habitude. Je vais vous le prouver par ce qui se passe sous nos yeux.

L'empereur a fait fermer les bains publics, et nul n'y est admis. Cependantpersonne n'ose transgresser cette défense, ni blâmer cetterigueur, ni alléguer la coutume. Mais tous, malades ou bien portants,hommes, femmes, enfants et vieillards, femmes récemment accouchées, et généralement tous ceux dont l'état réclameraitl'usage des bains, se conforment à cet ordre de gré ou deforce. Ils ne prétextent ni la maladie, ni la tyrannie de l'habitude,ni leur innocence personnelle, ni toute autre raison; et ils se soumettentmême avec joie à cette prohibition, parce qu'ils s'attendentà un plus rigoureux châtiment. Aussi souhaitent-ils que lacolère du prince se borne à cette défense. Avouezdonc que la crainte corrige facilement toute habitude, et même celledont le temps a fait comme une nécessité. Or la privationdu bain nous est pénible, et malgré tous.nos raisonnements,le corps souffre, car la philosophie ne peut rien pour la santé.Nous abstenir au contraire de tout serment est une chose facile qui, loinde nuire au corps et à l'âme, ne peut que nous êtreutile, profitable et avantageuse. Quel est donc notre aveuglement ! (72)nous obéissons aux ordres durs et pénibles du prince; etquand Dieu nous intime une défense légère et aisée,facile et utile, nous la méprisons, nous dédaignons de nousy soumettre, et nous prétextons la force de l'habitude. Mais, jevous en supplie, estimons notre salut à un plus haut prix, et craignonsle Seigneur comme nous craignons un prince mortel. Vous frissonnez àces paroles : eh ! ce qui doit nous inspirer une véritable horreur,c'est de moins respecter Dieu qu'un homme; c'est d'observer avec soin ladéfense de l'empereur, et de fouler aux pieds, comme indignes dela moindre attention, les lois divines et célestes. Désormaisquelle sera donc notre excuse ! et comment mériter notre pardon,puisqu'après tant d'avertissements nous persistons dans notre criminellehabitude?

J'ai commencé à parler contre les jurements à lanaissance de nos calamités; et voici que j'en entrevois le terme,tandis que je n'ai pu encore vous amener à l'observation de ce seulcommandement. Comment donc demander à Dieu la délivrancede nos maux, lorsque nous ne pouvons nous astreindre même àun seul de ses préceptes? Comment nourrir l'espérance d'unheureux changement? Comment prier, et quel langage tenir au Seigneur? Uneexacte fidélité à ses commandements nous rendra plusdouce la joie de voir l'empereur se réconcilier avec notre cité.Mais si nous persévérions dans notre criminelle habitude,quelle honte et quelle confusion rejaillirait sur nous, puisque délivréspar le Seigneur d'un immense péril, nous serions encore aussi lâchesà son service! Plût au ciel qu'il me fût possible devous montrer l'âme d'un parjure! En voyant les plaies et les blessuresdont ce péché la couvre, vous n'auriez plus besoin de mesavis, ni de mes pressantes exhortations. Car la vue de ces plaies parleraitplus haut que tous mes discours, et elle suffirait seule pour arracherà cette funeste habitude ceux mêmes, qu'elle y enchaînele plus étroitement. Mais si vous ne pouvez voir cette âmedes yeux du corps, du moins il vous est facile de vous en représenterpar la pensée la honte, les souillures et la corruption. L'esclavequi est souvent frappé de verges, dit le Sage, en conserve les cicatrices;ainsi tout homme qui jure sans cesse par le nom de Dieu, ne peut êtreexempt de péché. (Eccli. XXIII, 11.) Car il est impossible,oui, il est impossible que la bouche qui s'habitue au serment, ne se parjuresouvent. Je vous conjure donc tous d'extirper de vos âmes cette criminellehabitude, et de mériter cette autre couronne que je vous propose.Vous savez que selon la tradition les disciples de J.-C. reçurentdans Antioche le nom de chrétiens; eh bien ! faites aussi que tousproclament que cette même Antioche a voulu la première bannirde son enceinte l'habitude du jurement. Par là notre cités'illustrera elle-même, et elle réveillera en toutes les autresune louable émulation, et de même que le nom de chrétienqui a pris naissance parmi nous, s'est répandu dans tout l'univers;de même en extirpant les premiers du milieu de vous la coutume duparjure, vous aurez pour disciples tous les peuples de la terre ; maisalors votre récompense s'accroîtra comme à l'infinipar vos propres mérites et par la fidélité de ceuxque vous aurez instruits. Jamais notre cité ne se couronnera d'undiadème plus glorieux, et jamais elle ne méritera mieux deconserver dans les cieux ce nom de métropole q u'elle possèdesur la terre. Enfin ce sera pour nous un appui au jour du jugement, etun titre à la couronne de justice. Puissions-nous tous l'obtenir,par la grâce et la miséricorde de N.-S.-J.-C., avec qui gloiresoit au Père et au Saint-Esprit, maintenant, et toujours, dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUINZIÈME HOMÉLIE.

l. Je devrais aujourd'hui, mes frères, et j'aurais dû samedidernier parler du jeûne. A quoi bon, me direz-vous? dans les joursd'abstinence, il n'est pas besoin d'exhortation pour exciter à cepieux exercice, la circonstance du temps y excite assez d'elle-mêmeles plus indifférents. Oui, mais puisque plusieurs, avant d'entrerdans le jeûne, le préviennent et s'en dédommagent d'avancepar les excès de la bouche, comme s'ils étaient àla veille d'éprouver les rigueurs d'un long siège, et que,lorsqu'ils sortent du jeûne, comme s'ils étaient délivrésd'une famine cruelle et d'une triste prison, ils courent à la tableavec une ardeur indécente, se hâtant en quelque sorte de détruirepar la débauche les fruits qu'ils ont pu recueillir de la tempérance,j'aurais dû alors et je devrais à présent parler decette vertu. Cependant je n'en ai point parlé dernièrement,et je n'en parlerai point maintenant encore, parce que sans doute la craintedu malheur qui nous menace est suffisante pour vous instruire, et vautmieux que toutes nos paroles et toutes nos exhortations. Eh ! quel estl'homme assez misérable pour s'abandonner à l'ivresse aumilieu d'une pareille tempête? Quel est le coeur assez insensible,lorsque la ville est violemment agitée par la crainte, et menacéed'un triste naufrage, pour n'être pas sobre et attentif, pour n'êtrepas corrigé par le malheur des conjonctures plus efficacement quepar tous les conseils et tous les discours? Non, la parole n'est jamaisaussi puissante que la crainte, et nous n'en chercherons pas d'autres preuvesque ce qui arrive présentement sous nos yeux. Combien ne nous sommes-nouspas épuisé en paroles, pour échauffer les âmesles plus froides, pour engager les chrétiens de cette métropoleà s'éloigner des théâtres, et à renonceraux excès qui s'y commettent ! ils ne s'en sont pourtant pas abstenus,et jusqu'à ce jour nous les avons vus courir aux spectacles illicitesdes danseurs, préférer les assemblées du démonaux nombreux concours de l'église de Dieu, et interrompre la gravitéde nos chants par les clameurs insensées qui retentissent dans lesjeux profanes. Mais aujourd'hui, sans qu'il ait été besoinde nos avis et de nos plaintes, les théâtres se sont fermésd'eux-mêmes, le cirque est devenu (74) désert, et tandis qu'auparavantplusieurs de nos fidèles y couraient malgré nous, tous maintenantles abandonnent et se réfugient dans nos églises, tous viennenty implorer le Dieu que nous adorons.

Vous voyez donc de quelle utilité est la crainte. Si la crainten'était pas un bien, les pères ne donneraient pas des gouverneursà leurs enfants, les législateurs ne donneraient pas desmagistrats aux villes. Rien de plus affreux que l'enfer, mais rien de plusutile que la crainte de l'enfer, puisqu'elle nous obtient la couronne duroyaume céleste. Où est la crainte, là ne se trouvepas l'envie; où est la crainte, l'amour des richesses ne vient pastroubler l'âme; où est la crainte, la colère s'apaise,les mauvais désirs sont réprimés, les passions dérégléessont bannies; et de même que, lorsqu'une maison est gardéesans cesse par une troupe de soldats, ni brigand, ni assassin, ni aucunautre malfaiteur n'ose en approcher : ainsi, lorsque la crainte s'emparede nos âmes, aucune passion déshonnête n'y entre facilement,toutes s'enfuient et se retirent, chassées de tous côtéspar la force impérieuse d'une frayeur salutaire; et ce n'est pasle seul avantage qu'elle nous procure, nous en recueillons un bien plusgrand fruit encore. Non seulement elle chasse de notre coeur les passionscriminelles, elle y introduit même toutes les vertus avec une extrêmefacilité. Où est la crainte, là se trouvent l'empressementà faire l'aumône, la ferveur de la prière, les larmessincères et abondantes, les gémissements pleins de componction.Non, rien ne consume davantage les péchés, rien ne fait plusaccroître et fleurir la vertu que le sentiment d'une crainte continuelle: aussi est-on également éloigné, et de faire le bienlorsqu'on n'éprouve pas ce sentiment, et de faire le mal lorsqu'onl'éprouve.

Ne nous attristons donc pasaujourd'hui, ne nous laissons pas abattre par l'affliction présente,mais admirons les conseils de la sagesse divine, de cette sagesse qui arelevé et rétabli notre ville par les moyens mêmesdont le démon s'était servi pour la renverser. Le démonavait inspiré à quelques hommes pervers le projet d'outragerles statues de nos princes, afin que notre ville fût ruinéede fond en comble. Dieu a fait servir cet événement mêmeà notre avancement dans le bien, il en a usé pour nous tirerde notre assoupissement par la

crainte de la peine dont nous sommes menacés; et les artificesmêmes du démon ont produit le contraire de ce que voulaitcet esprit de malice. Notre ville se purifie de jour eu jour, les carrefours,les rues et les places n'offrent plus de femmes débauchées,ne retentissent plus de chansons obscènes. De quelque côtéque l'on porte ses regards, on ne voit partout que des larmes salutairesau lieu de ris immodérés, on n'entend que des paroles debénédiction et de sagesse au lieu de paroles libres et déshonnêtes.Toute la ville semble être devenue une église. Les boutiquessont fermées comme dans un jour de fête, on accourt àl'envi dans nos temples, on y passe les journées entièresà prier, et tous les habitants, d'une commune voix, invoquent leTrès-Haut avec la plus grande ferveur. Quel discours, quelle exhortationeût pu produire cet effet? Quel espace de temps eût pu amenerce changement heureux? Ainsi, rendons grâces au ciel de l'événementqui nous fait gémir; ne nous affligeons pas, ne nous désolonspas. Il est donc prouvé par ce que je viens de dire que la crainteest un bien.

2. Ecoutez Salomon raisonner sur cette même vérité,Salomon nourri dans les délices et revêtu du souverain pouvoir.Et que dit ce monarque? Il vaut mieux aller dans une maison de deuil quedans une maison de festin. (Ecclés. VII, 3.) Comment? que dites-vous?II vaut mieux aller dans un lieu qui n'offre que des larmes, des gémissementset des lamentations, des images de tristesse et de désespoir, quedans un lieu qui présente la joie des danses, le son des instruments,l'éclat des ris, tous les genres de délices, et tous lesplaisirs de la table ! Oui, sans doute. — Pourquoi cela? — Pourquoi? C'estque l'un engendre des idées licencieuses, et que l'autre fait naîtrede sages réflexions. Quiconque se rend aux festins des riches, nereverra plus sa maison avec le même plaisir. Ce n'est qu'avec peinequ'il retournera vers sa femme, qu'il s'assiéra à une tablesimple, montrant un air chagrin à ses serviteurs, à ses enfants,à toute sa maison, et sentant plus vivement sa pauvreté,parce qu'il la compare à l'opulence d'autrui. Ajoutez qu'il porteenvie au riche qui l'invite à ses repas : en un mot, une pareillefréquentation ne produit rien de bon. Il n'en est pas de mêmelorsqu'on visite ceux qui sont dans la douleur et dans le deuil. Làon trouve matière à une foule de réflexions (75) utileset chrétiennes. Dès qu'on entre dans la maison d'un mort,la vue d'un homme étendu sans vie et sans mouvement, la vue d'unefemme qui se frappe la poitrine, s'arrache les cheveux, se déchireles joues, et s'abandonne à tout l'excès du désespoir; cette vue resserre l'âme, la rend triste et sérieuse. Lesparents et les amis du mort, assis l'un près de l'autre, gardentun morne silence, et tout ce que chacun peut dire à son voisin,c'est que nous ne sommes que néant et corruption, Or, quoi de plussage que ces paroles? Quoi de plus raisonnable que de reconnaîtrela fragilité de notre existence, la perversité de notre nature,et la frivolité des biens de ce monde, que de faire entendre, sinondans les mêmes termes, du moins dans le même sens, cette paroleadmirable et profonde de Salomon : Vanité des vanités, ettout n'est que vanité. (Ecclés. 1, 2.) Celui qui entre dansune maison de deuil, pleure aussitôt le malheureux qui n'est plus,quand même il serait son ennemi. Combien donc n'est-elle pas préférableà une maison où la joie éclate? Dans l'une l'ami mêmeéprouve l'envie, dans l'autre l’ennemi même verse des larmes.Mais n'est-ce pas une disposition infiniment agréable à Dieude ne pas nous réjouir du malheur des personnes qui nous ont faitdu mal? Nous tirons encore du spectacle que nous offre une telle maisond'autres avantages qui ne sont pas inférieurs. On se rappelle sesfautes, on songe au tribunal redoutable devant lequel tous les hommes doiventparaître, et au compte qu'ils doivent y rendre : eût-on essuyéde la part des hommes une infinité de maux, eût-on dans samaison mille chagrins, on en apporte chez soi le remède; on penseque soi-même on sera bientôt dans le même état,que les plus superbes y seront aussi, que toutes les choses présentes,agréables ou fâcheuses, sont passagères : on déposedonc tout sentiment de tristesse, d'envie, de haine; et, déchargéde ce fardeau, on revient chez soi plus libre et plus léger. Dèslors on devient plus doux, d'une humeur plus facile, on se montre plushonnête et plus sage, parce que la crainte des peines futures estentrée dans notre âme, et qu'elle y a consumé toutesles épines. Pénétré de cette vérité,Salomon disait qu'il vaut mieux aller dans une maison de deuil que dansla maison du riche qui célèbre un festin. De celle-ci l'onemporte un engourdissement funeste, de celle-là, une salutaire anxiété;l'une produit l'indifférence coupable, l'autre, la crainte, principede toute vertu. Si la crainte n'était pas un bien, le Fils de Dieune parlerait pas si souvent des peines et des supplices d'une autre vie.La crainte est pour nous un rempart assuré, et une tour inexpugnable.

Nous avons d'autant plus besoin de sûreté et de défense,que nous sommes environnés d'un plus grand nombre d'embûches.Apprenez, dit le même Salomon dans ses préceptes de morale,apprenez que vous marchez au milieu des pièges, et sur le bord desprécipices. (Ecclés. IX, 20.) Que de grandes leçonsn'offrent pas ces paroles ! elles ne sont pas moins instructives que lespremières; gravons-les donc chacun dans notre esprit, gardons-lesdans notre mémoire; et elles nous garantiront du péché,mais étudions-en d'abord le sens profond. Le Sage ne dit pas : Considérezque vous marchez au milieu des piéges, mais: apprenez. Et pourquoise sert-il de ce mot? C'est comme s'il disait Les piéges sont cachés;car nous disons qu'on nous tend un piège lorsqu'on ne cherche pasouvertement à nous perdre, mais que l'on cache de toute part, sousdes apparences perfides, la mort qu'on veut nous donner ou quelque tortqu'on veut nous causer : voilà pourquoi Salomon dit : Apprenez.Vous avez besoin de beaucoup de prudence et de circonspection. Les enfantscouvrent de terre les pièges qu'ils tendent; c'est des plaisirsde la vie que le démon couvre les péchés; mais étudiezses ruses, et apprenez à les connaître. Se présente-t-ilun gain à faire, ne regardez pas seulement le gain, mais voyez s'ilne cache pas le péché et la mort; et s'il les cache, fuyez.S'offre-t-il une volupté et un plaisir, ne vous contentez pas deregarder le plaisir, mais examinez avec attention si cette amorce agréablene recèle pas l'iniquité; et si elle la recèle, retirez-vous.Quelqu'un veut-il nous donner un conseil, nous flatter, nous ménager,nous promettre des honneurs ou quelque autre bien, examinons attentivementles choses, considérons si par hasard il ne résultera paspour nous quelque dommage ou quelque péril, des conseils que l'onnous donne, des honneurs qu'on nous promet, ou des paroles flatteuses qu'onnous adresse, et ne nous jetons point dans l'embarras par une précipitationindiscrète.

Si l'on n'avait qu'un ou deux piéges à craindre, il seraitaisé de s'en garantir; mais écoutez (76) comment Salomons'exprime pour montrer combien ils sont multipliés. Apprenez, dit-il,que vous marchez au milieu des piéges. Il ne dit pas que vous marchezà côté des piéges, mais au milieu des piéges.Nous rencontrons partout des embûches et des précipices. Onse rend dans la place publique, on y voit un ennemi, sa. seule vue irrite:on voit un ami comblé de gloire,, on est jaloux ; on voit un pauvre,on le méprise et on le dédaigne; un riche, on lui porte envie;on voit quelqu'un insulté, on se révolte; on se sent insultésoi-même, on s'emporte; on aperçoit une belle femme, ses attraitscaptivent. Vous voyez quelle foule de piéges ! voilà pourquoile Sage vous dit: Apprenez que vous marchez au milieu des piéges;piéges dans votre maison, piéges à votre table, piégesdans vos sociétés. Souvent nous avons cru pouvoir hasarderparmi nos amis une parole imprudente qui a failli ruiner toute notre fortune.Examinons donc les choses avec l'attention la plus scrupuleuse. Souvent,faute d'être assez attentifs, notre épouse, nos enfants, nosamis, nos voisins, sont devenus pour nous des piéges.

3. Et pourquoi tous ces piéges, dira-t-on ? c'est afin que nousne nous arrêtions pas sur la terre, mais que nous prenions notreessor vers le ciel. Tant que l'oiseau plane dans les régions supérieures,il n'est pas facile de le prendre; de même vous, tant que vous portezen haut vos regards, vous ne serez pas pris facilement dans un piègeou dans une embûche. Le démon est un oiseleur habile, placez-vousdonc au-dessus de ses traits. Celui qui se place dans un lieu élevé,n'admirera aucun des biens de ce, siècle, et comme sur le sommetd'une haute montagne les cités et les places fortes nous semblentd'une extrême petitesse, et que les hommes qui marchent ne nous paraissentque des fourmis qui s'agitent; de même si vous vous élevezaux idées sublimes d'une philosophie sainte, rien ne pourra vousfrapper sur la terre ; les richesses, la gloire, la puissance, les honneurs,tous les avantages de ce monde, vous paraîtront petits et méprisables.C'est ainsi que toutes les splendeurs de la vie présente paraissaientbien peu de chose à saint Paul, et qu'elles étaient àses yeux plus inutiles que des êtres morts. C'est ce qui le faisaits'écrier : Le monde est crucifié pour moi (Gal. VI, 14) ;c'est ce qui lui faisait donner cet avis aux fidèles : Tournez vospensées vers les choses

d'en-haut. (Colos. III, 1.) Que voulez-vous dire, grand apôtre,par les choses d'en-haut? Où sont-elles, ces choses? sont-ellesdans la région où brille le soleil? Où se meut lalune? Non. — Où donc ? Où sont les anges, les archanges,les chérubins et les séraphins? — Non, pas encore, mais oùJésus-Christ est assis à la droite de Dieu son Père.(Coloss. III, 1.) Suivez le précepte de l'Apôtre, et n'oubliezjamais que, comme les ailes ne servent de rien à l'oiseau s'il estpris dans le filet, mais qu'alors il s'agite inutilement; de même,la raison ne vous sert de rien si vous êtes asservis à desdésirs criminels, mais vous êtes toujours pris, quelles quesoient vos vaines agitations.. Les ailes sont données à l'oiseaupour éviter de tomber dans le filet; la raison est donnéeà l'homme pour se garantir des péchés.

Quelle excuse, quelle défense nous restera-t-il donc si noussommes moins sages que des animaux sans raison? Un oiseau qui est tombédans le filet et qui s'en est échappé, un cerf qui s'estengagé dans la toile et qui s'en est arraché, ne se laisserontplus prendre facilement par les mêmes artifices. L'expérienceest un maître qui les instruit, et leur apprend à se tenirsur leurs gardes. Pour nous, souvent pris dans les mêmes piéges,nous y retombons toujours, et nous nous montrons moins prudents, moinsattentifs que des animaux dépourvus de raison, nous qui avons reçula raison en partage. Combien de fois la vue d'une femme ne nous a-t-ellepas fait éprouver mille peines, n'a-t-elle pas allumé cheznous une passion qui nous a cruellement tourmentés pendant plusieursjours? Toutefois nous n'en sommes pas plus sages : avant qu'une premièreblessure soit guérie, nous nous jetons dans le même danger,nous nous laissons prendre par les mêmes attraits, le plaisir passagerd'un simple regard nous livre à de longs et continuels tourments.Ne perdons pas de vue les paroles de Salomon; et nous pourrons nous garantirde tous les périls. La beauté de la femme est un piègedangereux; ou plutôt ce n'est pas la beauté de la femme, maisla liberté des regards. En effet, ce ne sont pas les choses quenous devons accuser, mais nous-mêmes, et notre défaut de vigilance.Ne disons pas qu'il n'y ait point de femmes, mais qu'il n'y ait point d'adultères.Ne disons pas qu'il n'y ait point de beauté, mais qu'il n'y aitpoint de fornication. Ne disons pas qu'il n'y ait point de table, mais(77) qu'il n'y ait point d'intempérance; car ce n'est pas la table,mais notre indiscrétion, qui fait l'intempérance. Ne disonspas : Tous les maux viennent de -la nécessité de boire etde manger. Non, ce n'est point de là qu'ils viennent, mais de notreimprudence et de notre gourmandise. Le démon ne buvait ni ne mangeait,et l'orgueil l'a précipité du haut des cieux; saint Paulbuvait et mangeait, et son humilité l'a transporté dans leciel. Par combien de personnes n'entends-je pas dire : Qu'il n'y ait pointde pauvreté? Fermons la bouche à ceux qui se permettent depareilles plaintes, ou plutôt de pareils blasphèmes. Disons-leurqu'il n'y ait point de faiblesse d'âme; car la pauvreté aprocuré au monde une infinité de biens, et sans elle lesrichesses seraient inutiles. N'accusons donc ni la pauvreté ni lesrichesses, qui peuvent devenir entre nos mains, si nous le voulons, desinstruments de vertu. Un soldat courageux signale sa bravoure de quelquearme qu'il se serve; de bonnes et de mauvaises armes embarrassent égalementle soldat lâche et timide. Pour vous convaincre de cette vérité,rappelez-vous Job qui a été successivement riche et pauvre,et qui, se servant de la richesse et de la pauvreté comme d'unearme, a triomphé par l'une et par l'autre. Dans l'opulence, il disait:Ma maison a toujours été ouverte au voyageur (Job, XXXI,32) ; tombé dans l'indigence, il disait : Dieu me l'a donné,Dieu me l’a ôté. (Job, I, 21.) Dans le premier état,il signalait sa charité; dans le second, il montra toute sa magnanimité.Vous, de même, êtes-vous riche, distinguez-vous par l'aumône;êtes-vous devenu pauvre, montrez de la patience et du courage. Nila pauvreté ni les richesses ne sont un mal; elles ne le deviennentque parla disposition de celui qui est pauvre ou riche.

4. Apprenons donc aux chrétiens à mieux juger des choses,et à ne pas calomnier les oeuvres de Dieu, mais à condamnerla volonté perverse de l'homme. Les richesses ne peuvent servirà un coeur faible, la pauvreté ne nuira jamais à unegrande âme. Reconnaissons donc les piégés qui noussont tendus, et ayons soin de nous en éloigner; reconnaissons lesprécipices qui nous environnent, et n'en approchons pas.

La plus grande sûreté pour nous est de ne pas fuir seulementle péché, mais ces actions qui nous jettent dans le péché,quoiqu'elles paraissent indifférentes. Je m'explique. Les ris etles plaisanteries, sans paraître des péchés en eux-mêmes,conduisent au péché. Souvent les ris produisent les parolesdéshonnêtes, et les paroles déshonnêtes des actionsplus déshonnêtes encore ; souvent-, des ris et des paroles,on en vient aux injures ; des injures, aux coups ; et des coups, aux meurtres.Voulez-vous donc vous garantir des grandes chutes, n'évitez passeulement les paroles et les actions déshonnêtes, les coupset les meurtres, mais les ris immodérés et les propos quiles font naître, puisqu'ils sont le principe et l'origine de tousces maux. Voilà pourquoi saint Paul dit aux fidèles : Nevous permettez jamais des propos insensés et bouffons (Ephés.V, 4) ; car si ces propos paraissent des bagatelles, ils sont la sourcedes plus tristes désordres. De même, quoique la somptuositéde la table ne 'paraisse point un crime, elle engendre cependant l'ivresse,la fureur, les injustices, les rapines. Pour fournir au luxe des repaset au plaisir de la bonne chère, on n'épargne ni vols nibrigandages, on se livre à mille excès et à milleviolences. Si donc vous fuyez le luxe et la bonne chère, en retranchantde loin le principe d'iniquité, vous avez supprimé la causedes injustices, des rapines, de l'ivresse, de tous les maux qui en sontles effets. Voilà pourquoi saint Paul disait encore qu'une veuvequi vit dans les délices était morte toute vivante. (I Tim.V, 6.) Les spectacles, les combats de chevaux, le jeu, ne semblent pasà plusieurs des péchés réels ; et ils introduisentdans le monde une foule de maux. La fréquentation des spectaclesengendre la fornication, la débauche, tous les excès de lalicence et du désordre. Le plaisir à regarder les combatsde chevaux enfante les querelles, les injures, les coups, les outrages,de mortelles inimitiés. L'amour du jeu produit souvent les blasphèmes,les pertes de biens, les emportements, les invectives, et mille autreseffets plus tristes encore. Ne fuyons donc pas seulement les péchés,mais ces actions qui, quoiqu'elles paraissent innocentes, conduisent insensiblementau péché. Celui qui marche le long d'un précipice,quoiqu'il n'y tombe pas encore, tremble, et souvent la frayeur le troubleet l'y fait tomber. De même celui qui ne fuit pas le péchéde loin, mais qui marche près du péché, vivra dansla crainte , et souvent tombera dans le péché. Celui quiregarde avec trop d'attention la (78) femme de son prochain, quoiqu'ilne la déshonore pas, la convoite, et devient réellement adultère,suivant la parole de Jésus-Christ (Matth. V, 28) : on ne passe quetrop souvent du désir à l'action, et l'on consomme le crime.Ainsi éloignons-nous du péché le plus qu'il nous estpossible. Voulez-vous vivre avec sagesse, ne fuyez pas seulement l'adultère,mais les regards trop libres ; voulez-vous être loin des parolesdéshonnêtes, ne fuyez pas seulement les paroles déshonnêtes,mais les ris excessifs et les moindres désirs; voulez-vous êtreéloigné du meurtre, fuyez les injures; voulez-vous éviterl'ivresse, fuyez le luxe et les dépenses de la table, coupez levice dans sa racine. L'intempérance de la langue est un grand piège.Les lèvres de l'homme, dit le Sage, sont pour lui un piègedangereux, et ses propres paroles causent sa perte. (Prov. VI, 2.)

5. Réprimons donc principalement notre langue, interdisons-nousles invectives, les médisances, les propos insolents et obscènes,et l'usage criminel des serments; car le fil de mon discours me conduitencore à vous donner cette instruction. Cependant je vous annonçaihier que je ne vous parlerais plus de ce précepte, parce que jevous en avais déjà entretenus suffisamment à plusieursreprises. Mais que voulez-vous ? jusqu'à ce que je vous voie corrigés,je ne puis renoncer à vous donner des conseils. Quoique saint Pauleût dit aux Galates : Je ne veux plus m'occuper d'aucun de vous (Gal.VI, 17), on le voit néanmoins reparaître au milieu d'eux etles entretenir encore. Telles sont les entrailles d'un père; ilannonce qu'il va abandonner ses enfants, et il ne les abandonne pas jusqu'àce qu'il les voie changer de conduite.

Vous avez entendu aujourd'hui le Prophète parler des serments.J'ai regardé, dit-il, et mes yeux ont aperçu une faux volante,longue de vingt coudées et large de dix. Le Seigneur m'a dit : Quevois-tu ? Je vois, lui ai-je dit, urne faux volante, longue de vingt coudéeset large de dix. Elle entrera, dit le Seigneur, dans la maison de celuiqui jure par mon nom, elle s'y arrêtera, et détruira les boiset les pierres. (Zach. V, 1, 2 et 4.) Que veulent dire ces paroles, etpourquoi la peine qui suit les serments est-elle représentéesous la figure d'une faux, et d'une faux volante ? C'est afin de vous fairesentir que la punition est certaine et inévitable. On pourrait sesoustraire à une épée volante; mais qui pourrait échapperà une faux qui comme une corde funeste enveloppe le cou de l'homme?Et si cette faux a des ailes, peut-il rester quelque espoir de salut ?Mais pourquoi détruit-elle les bois et les pierres de la maisondu parjure ? C'est afin que son châtiment instruise les autres. Commela terre, lorsqu'il ne sera plus, doit couvrir son corps, sa maison détruiteet les ruines de sa demeure avertiront les passants qui les verront dene pas se permettre le même crime, s'ils craignent de subir la mêmepeine : elles resteront toujours pour s'élever sans cesse contrele mort et pour l'accuser. L'épée n'est pas aussi perçanteque le parjure; le coup que porte le parjure est plus mortel que celuidu glaive. L'homme qui ne craint pas de se parjurer est déjàmort, quoiqu'il paraisse vivant, il a déjà reçu lecoup fatal. Et comme le criminel à qui on a lu sa sentence, et misla corde au cou, avant de sortir de la ville, d'arriver au lieu de sonsupplice, et de voir le bourreau s'emparer de lui, est déjàmort au sortir du tribunal : il en est de même de celui qui se parjure.

Pénétrés de cette réflexion, n'exigeonspas de nos frères le serment. Eh quoi ! vous faites jurer votrefrère sur la table sainte ! vous l'immolez sur l'autel mêmeoù Jésus-Christ s'immole pour lui l Les brigands assassinentdans les chemins; vous, vous égorgez un fils sous les yeux de samère, en cela bien plus coupable que le meurtrier d'Abel l Caïna tué son frère dans un désert et ne lui a enlevéqu'une vie périssable. vous, c'est dans l'église mêmeque vous tuez votre frère, que vous lui portez le coup d'une mortéternelle ! L'église est-elle faite pour nos serments, etnon pour nos prières? La table sainte est-elle dressée pourque nous y fassions jurer nos frères? elle est dressée pourexpier nos crimes, et non pour les sceller et les ratifier. Si vous nerespectez rien, respectez au moins le livre que vous présentez àcelui dont vous exigez le serment. Ouvrez cet Evangile que vous avez entreles mains, sur lequel vous voulez qu'il jure, voyez ce qu'y dit Jésus-Christdu serment., tremblez, et retirez-vous. Que dit donc Jésus-Christdu serment dans l'Evangile? Je vous dis de ne jurer pour aucune raison.(Matth. V, 34.) Et vous, ô folie ! ô fureur ! vous prenez àtémoin du serment la loi même qui défend le serment! C'est comme si on voulait prendre pour complice d'un meurtre le législateurmême qui défend le meurtre. Je ne gémis, je ne pleurepas (79) autant, lorsque j'apprends que des hommes ont étéégorgés dans les chemins, que je gémis, que je pleure,que je frissonne, lorsque je vois un fidèle approcher de la tablesainte, poser la main sur l'Evangile, et jurer sur ce livre vénérable.Quoi donc ! vous disputez une somme douteuse, et vous faites périrune âme ! Le gain que vous espérez équivaudra-t-iljamais an dommage que vous causez à votre âme et àcelle de votre frère? Si vous le croyez sincère et véridique,n'exigez pas de lui le serment. Si vous êtes convaincu que c'estun fourbe et un homme sans foi, ne le forcez pas de se parjurer. Je veux,direz-vous, me donner une pleine assurance. Mais c'est en n'exigeant pasle serment que vous vous donnerez cette assurance; car après l'avoirexigé, vous rentrerez dans votre maison, poursuivi par le remords,et par cette réflexion pénible: N'ai-je pas exigéen vain de mon frère le serment? ne s'est-il pas parjuré?ne suis-je pas la cause de son parjure? Au lieu que si vous n'exigez pasle serment, vous emporterez avec vous une grande consolation, vous rendrezgrâces au Seigneur, et vous direz: Dieu soit béni ! je mesuis contenu moi-même, je n'ai pas exigé le serment en vainet au hasard; périsse tout l'or, périssent toutes les richessesde la terre, pourvu que je sois assuré que je n'ai pas enfreintla loi et que je ne l'ai pas fait enfreindre à un autre !

Pensez à celui pour l'amour duquel vous n'avez pas exigéle serment, et cela suffira pour vous procurer satisfaction et consolations.Souvent dans une querelle violente nous supportons patiemment les plusgrands outrages, et nous disons à celui qui nous insulte et quinous frappe: Tu es un malheureux; je pourrais me venger de tes injures,repousser tes violences, mais ton protecteur me retient, lui seul arrêtema main : et cela suffit pour notre satisfaction. Ainsi, lorsque vous êtesdans le dessein d'exiger le serment, contenez-vous vous-même, empêchezde jurer celui qui était prêt à le faire; dites-lui: Je pourrais vous faire jurer, mais Dieu me défend d'exiger leserment; c'est lui qui me retient. Cela suffit pour la gloire du législateur,pour votre propre sûreté, et pour l'effroi de celui qui aaccepté le serment. Oui, lorsqu'il verra que nous craignons de fairejurer les autres, il redoutera bien plus lui-même de se porter àjurer. Pour vous, si vous lui adressez les paroles que je vous dicte, vousvous en retournerez dans votre maison avec une pleine assurance. Ecoutezdonc les préceptes de Dieu, afin que lui-même écoutevos prières. Vos paroles seront écrites dans le ciel, ellesse présenteront au jour du jugement, elles plaideront pour vous,et couvriront la multitude de vos péchés.

Mais ce n'est pas seulement dans cette circonstance que nous devonsagir d'après ce principe: nous devons l'appliquer à toutesles autres; et lorsque nous voulons faire pour Dieu un bien qui doit nousporter quelque préjudice, ne regardons pas seulement le préjudicequi en résultera, mais l'utilité que nous retirerons de ceque nous aurons fait pour Dieu. Par exemple, on vous a fait un outrage,supportez-le patiemment; et vous le supporterez patiemment et avec douceur,si vous pensez non pas à l'outrage, mais à la Majestéde celui qui vous ordonne de le souffrir avec patience. Vous avez faitl'aumône, songez moins à l'argent que vous avez sacrifiépour une bonne oeuvre, qu'aux fruits que vous recueillerez de ce sacrifice.On vous a fait tort dans votre fortune, rendez grâces à Dieu,et considérez, non la peine causée par le dommage que vousavez essuyé., mais l'avantage qui vous revient d'en rendre grâcesà Dieu. Si nous réglons ainsi notre âme, aucun desmaux de cette vie ne nous affligera, et les accidents les plus fâcheuxnous deviendront profitables. les pertes, les afflictions, les insultes,nous seront plus douces et plus précieuses que les richesses, lesplaisirs et les honneurs. Les événements les plus contrairestourneront à notre avantage, nous jouirons dans ce monde d'une paixparfaite, et nous obtiendrons dans l'autre le royaume des cieux. Puissions-nousy parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui la gloire, l'honneur et l'empire soient au Pèreet à l'Esprit-Saint, maintenant et toujours, dans tous les sièclesdes siècles! Ainsi soit-il.

SEIZIÈME HOMÉLIE.

1. Je loue la prudence du gouverneur qui voyant la ville pleine de trouble,et apprenant que tous les habitants voulaient s'enfuir, est accouru ici,a dissipé vos craintes et ranimé vos bonnes espérances.Mais je suis honteux et confus pour vous de ce qu'après nos longset fréquents discours, il a été nécessaireque la parole d'un étranger vous rassurât. Oui, j'aurais souhaitéque la terre m'engloutît dans ses abîmes, lorsque je l'entendaistour à tour rassurer et blâmer votre folle panique. Fallait-ildonc que vous reçussiez cette leçon d'un infidèle,vous qui devriez être son maître? Car l'Apôtre ne permetpas qu'un chrétien appelle son frère en jugement devant lesinfidèles (I Cor. I, 6) ; et vous qui avez si souvent recueilliles instructions de vos pères, vous avez eu besoin qu'un étrangervînt calmer vos frayeurs. Voilà donc pourquoi des méchantset des vagabonds ont troublé toute la cité, et en ont précipitéles habitants dans une fuite honteuse. Mais de quel oeil désormaisregarderons-nous les infidèles, nous si lâches et si timides?que leur dire, et comment les rassurer au milieu de nos maux, quand nousnous sommes montrés dans cette circonstance plus timides que deslièvres? Eh ! que faire? me direz-vous; car nous sommes hommes.Et c'est parce que vous êtes des hommes et non de vils animaux quevous ne deviez pas vous effrayer. L'animal s'épouvante au moindrebruit, parce qu'en lui la raison ne saurait combattre la crainte; maisvous, ô homme orné de raison et de prudence, comment vouslaissez-vous aller à cette même timidité ?

On vous dit que des soldats armés marchent contre la ville :loin de vous troubler à cette nouvelle, fléchissez le genoudevant le Seigneur, (81) répandez devant lui vos prières,vos gémissements et vos craintes, et il vous garantira du péril.C'est ainsi que le saint homme Job, sous la pression successive des plusaffreux malheurs, et sous le coup de la mort de tous ses enfants, ne fitpoint entendre les cris ni les murmures du désespoir. Mais il setourna vers la prière, et sut encore bénir le Seigneur. Imitezce grand exemple, et si l'on vous dit que des soldats armés entourentla ville, et s'apprêtent à la piller, que Dieu soit votrerefuge, et dites : Le Seigneur a donné, le Seigneur a retiré;comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait. Que le nomdu Seigneur soit à jamais béni! (Job, I, 21.) L'épreuvedu malheur n'ébranla point la constance de Job, et son appréhensionseule vous renverse. Quelle estime peut-on donc faire de notre courage?un chrétien doit braver la mort, et un faux bruit nous épouvante,un esprit effrayé accueille les craintes les plus chimériques,et les alarmes les moins fondées. Mais un esprit calme et paisibleconjure même les maux réels. Considérez le pilote aumilieu de la tempête, la mer mugit, les nuées s'amoncèlent,la foudre éclate, et sur le navire règnent le trouble etla confusion. Cependant il se tient tranquillement assis au gouvernail,et d'une main assurée dirige son navire qu'il arrache aux flotset à l'orage. Imitez cette conduite; et si vous jetez en Dieu l'ancrede la sainte espérance, elle vous rendra fermes et inébranlables.

Tout homme, dit J-C., qui entend mes paroles, et ne les accomplit pas,sera semblable à l’insensé qui a bâti sa maison surle sable. La pluie est descendue, et les fleuves sont venus, et les ventsont soufflé et se sont précipités sur cette maison,et elle est tombée, et sa ruine a été grande. (Matth.VII, 26, 27.) Vous voyez donc que le désastre et le malheur de cethomme sont attribués à sa folie; et peu contents de lui ressemblerà cet égard, nous devenons plus insensés encore, carsa maison ne s'est écroulée que sous l'effort des fleuves,des pluies et des vents; nous, au contraire, sans attendre ni l'impétuositédes pluies, ni l'inondation des fleuves, ni le choc des vents, et avantmême d'avoir ressenti le moindre mal, nous tombons effrayéset renversés par une seule parole; et soudain toute notre philosophies'évanouit. Comprenez donc quels sont aujourd'hui mes sentiments,et combien je rougis de votre faiblesse; comprenez combien je me sens humiliéet couvert de confusion. Oui, si mes supérieurs ne m'avaient commefait violence, je n'eusse osé ni paraître dans cette chaire,ni vous adresser la parole, parce que je suis tout honteux de votre pusillanimité.En ce moment même je n'ai pas encore recouvré toute la libertéde mon esprit, tant la confusion et la douleur oppressent mon âme! Et qui ne se sentirait enflammé d'une juste indignation, en voyantqu'en dépit de toutes mes exhortations il a été nécessairequ'un infidèle vînt relever votre courage, et vous apprendreà mépriser ces vaines alarmes? Priez donc le Seigneur qu'ildaigne délier lui-même ma langue pour que je vous annoncesa parole; puissé-je aussi dissiper une profonde tristesse, et reprendrequelque énergie ! car la honte dont me couvre votre lâchetém'a presqu'entièrement abattu.

2. Je vous ai parlé, mes chers frères, dans notre dernierentretien, des piéges qui nous environnent, de la crainte et dela tristesse, de la douleur et de la joie, et de cette faux qui vole dansles airs, et vient frapper la maison du parjure (Zach. V, 1) ; de toutce discours retenez principalement cette image d'une faux qui vole dansles airs, qui frappe la maison du parjure, qui en disperse les pierreset les bois, et qui la détruit entièrement; n'oubliez pasaussi qu'il est contraire au bon sens de jurer par l'Evangile, puisquel'Evangile défend le serment. Il vaut donc mieux perdre quelquechose de ses droits pécuniaires que d'exposer le prochain àun faux serment. D'ailleurs ce désintéressement tourneraà la gloire de Dieu; et parce que vous pourrez lui dire Seigneur,je n'ai point, à cause de votre saint nom, déféréle serment au méchant qui me fait tort, il reconnaîtra cethommage par d'abondantes bénédictions sur la terre et dansle ciel.

Rapportez ces avis à ceux qui ne les auraient pas entendus, etobservez-les vous-mêmes; je sais bien qu'ici vous êtes très-réservés,et que vous laissez votre criminelle habitude à la porte de ce saintlieu. Mais je ne me contente point de vous voir ici modestes et retenus.Je veux que vous conserviez au dehors les impressions de piétéreçues dans cette enceinte, car c'est surtout au dehors qu'ellesvous sont nécessaires. Ceux qui viennent puiser aux fontaines publiques,se gardent bien de vider leurs seaux en revenant à la maison; maisils les y rapportent avec précaution, de peur que toute (82) leurfatigue ne devienne inutile. A leur exemple, conservez dans l'enceintede vos demeures un fidèle souvenir de nos instructions. Car si,rassasiés ici du pain de la parole sainte, vous rentrez dans vosmaisons vides et affamés, votre âme est comme un vase quilaisse perdre l'eau, et l'abondance du festin spirituel vous devient inutile.L'athlète se reconnaît dans les combats du cirque et non dansles exercices du gymnase : et vous aussi, montrez au dehors votre piétépar vos oeuvres bien plus que par votre religieuse attention dans cetteenceinte. Aujourd'hui vous applaudissez à mes paroles, mais c'estlorsque vous serez tentés de jurer, qu'il faudra vous les rappeler.Et quand vous serez fidèles à observer en ce point la loidivine, je vous formerai à la pratique de vertus plus excellentes.

Au reste, voilà deux ans que je vous adresse la parole, et jen'ai pu encore vous expliquer cent lignes des saintes Écritures.La cause en est que vous avez besoin que je vous explique vos devoirs particuliers,et vos obligations domestiques, en sorte que la plus, grande partie denos entretiens est consacrée à corriger vos moeurs. Il nedevrait pas en être ainsi; à vous le soin de vous avancerdans la vertu, et à moi celui de vous expliquer le sens de l'Écriture.Mais tout au plus aurais-je dû y donner un seul jour, car le sujetest toujours le même, et il n'exige point, pour être convenablementdéveloppé , une longue et difficile préparation. QuandDieu parle, la raison humaine doit se taire. Or Dieu a dit: Vous ne jurerezpoint. (Math. V, 34). Ne venez donc point me demander les motifs de cecommandement. C'est un édit royal; et celui qui l'a portéen connaît les graves raisons. Si le serment nous eût étéutile, le Seigneur ne l'eût ni défendu ni prohibé.Les princes promulguent des lois; et toutes ne sont pas égalementutiles, parce qu'ils sont hommes, et qu'ils ne peuvent comme Dieu, ne rienordonner quine soit parfaitement juste. Et cependant nous nous y soumettonspour tout ce qui concerné les mariages, les testaments, et les venteset achats d'esclaves, de maisons et de propriétés. En unmot, dans toutes les transactions nous ne suivons pas notre propre volonté,et nous l'abaissons devant les prescriptions de la loi. Ainsi nous ne sommespoint maîtres de disposer de nos biens à notre gré;mais il faut se conformer à la loi, et tout ce qui se fait en dehorsde ses dispositions est nul, et de nul effet. Eh quoi ! si nous avons donctant de respect pour les lois d'un homme, foulerons-nous aux pieds cellesde Dieu? Et un tel mépris serait-il digne de grâce et de pardon?Dieu nous a dit: Vous ne jurerez point. Ah ! ne détruisez pas saloi par des oeuvres toutes contraires, et votre vie s'écoulera dansune paisible tranquillité.

3. Mais c'est assez parler sur ce sujet, et je veux terminer notre entretienpar quelques réflexions sur un passage de l'Épîtrede saint Paul à Philémon, épître qu'on vientde nous lire. Or voici ce passage : Paul enchaîné pour Jésus-Christ,et Timothée son frère. (Philé. I, 1.) Les titres d'honneurde Paul ne sont point sa dignité d'apôtre, mais ses lienset ses fers. Oui, ils sont véritablement pour lui des titres d'honneur.Sans doute il pouvait en présenter d'autres qui ne sont pas sansgloire, son ravissement jusqu'au troisième ciel, son entréedans les parvis célestes, et les paroles ineffables qu'il lui futdonné d'entendre. Et néanmoins il leur préfèreses chaînes, car au-dessus de toutes ces faveurs , elles le rendaientillustre et glorieux. Et comment? parce que ces faveurs sont de la partdu Seigneur des dons gratuits, et que les fers et les chaînes sontdans le serviteur de Dieu une preuve de son zèle et de ses souffrances.C'est ainsi que le véritable ami préfère donner destémoignages d'amitié plutôt que d'en recevoir. Non,un roi s'enorgueillit moins de son diadème que Paul ne se réjouissaitde ses chaînes, et certes c'était avec raison. Car le diadèmen'est qu'un simple ornement de tête, tandis que les chaînesportées pour Jésus-Christ sont une brillante parure et unegrande sûreté. Le diadème est souvent fatal àceux qui le portent; il leur attire des envieux; et c'est lui qui excitel'ambition des usurpateurs. Ajoutez encore que dans les combats il exposeà un danger si imminent que les rois le, déposent et le quittent.L'histoire nous raconte en effet qu'il n'est pas rare de voir des roisne s'élancer dans la mêlée qu'après s'êtredépouillés des insignes de la royauté, tant;il estpérilleux de porter une couronne ! Mais les chaînes n'offrentaucun danger semblable, et n'amènent qu'un résultat toutcontraire. Elles sont un bouclier et une défense contre les démonset les puissances ennemies; et elles n'enlacent celui qui les porte quepour le mettre à l'abri de leurs attaques.

Nous voyons que les magistrats portent les (83) noms de leurs charges,et même qu'ils les conservent quand ils en sont sortis. Ainsi ilss'appellent l'un ancien consul, et l'autre ancien préfet. C'està leur exemple que l'Apôtre prend le titre d'enchaîné.Et certes il le fait avec juste raison, car les charges ne sont pas toujoursune preuve du mérite personnel; et souvent on les obtient par lapuissance de l'argent, ou par les brigues de ses amis. Mais les fers queporte l'Apôtre proclament l'excellence de sa vertu, et dénotentson ardent amour pour Jésus-Christ. Bien plus, les magistraturesde la terre passent rapidement, tandis que la gloire de ces nobles chaînessera éternelle. Nous comptons plusieurs siècles depuis lacaptivité de Paul, et le laps des années n'a fait que larendre plus illustre. Au contraire, le silence de l'oubli a couvert lesdivers consuls qui se sont succédés, et leurs noms mêmesont ignorés. Mais celui de Paul, enchaîné pour Jésus-Christ,vit encore au milieu de nous. Que dis-je? il est connu des peuples lesplus barbares, des Scythes et des Indiens ; il résonne sur les plagesles plus éloignées du continent, et il n'est pas une contréedu monde où le voyageur ne l'entende prononcer, et ne le retrouvesur toutes les lèvres. Et faut-il s'étonner qu'à l'envila terre et les mers redisent ce nom, puisque dans les cieux Dieu lui-mêmel'honore, et que les anges, les archanges et les vertus célesteslui applaudissent?

Et quelles étaient donc ces chaînes qui entourent de tantde gloire celui qui les porta? Elles étaient de fer; mais la grâcede l'Esprit-Saint en faisait comme une guirlande de fleurs, parce qu'ilen était lié pour le nom du Christ. O prodige ! les serviteurssont enchaînés, le Maître est attaché àune croix et la prédication de l'Evangile s'accroît de jouren jour. Ainsi les obstacles se sont changés en moyens de diffusion;et la croix et les fers qui naguère encore étaient mauditset rejetés, sont devenus des signes de salut. En sorte qu'ànos yeux l'or est moins précieux qu'une chaîne de fer, nonsans doute en elle-même, mais par la cause et le motif de la captivité.Cependant je prévois une objection que je vais vous exposer, etpour la solution de laquelle je réclame votre attention. Voici d'abordl'objection : Paul comparaissant devant le proconsul Festus et le roi Agrippa,se justifia des diverses accusations que les Juifs portaient contre lui.Il raconta donc comment Jésus-Christ lui était apparu; commentil avait entendu sa voix auguste, comment l'éclat de la lumièrequi l'avait frappé de cécité, avait dissipél'aveuglement de son esprit, comment il était tombé et s'étaitrelevé, et comment il entra dans la ville de Damas, étanttout ensemble libre et prisonnier. Il passa ensuite à la loi etaux prophètes, et prouva la vérité de leurs prédictions.Aussi le roi Agrippa fut-il fortement ébranlé, et peu s'enfallut que l'Apôtre ne l'attirât au christianisme.

4. Car tels sont les saints : ils songent peu à se délivrereux-mêmes, et ils n'omettent rien pour gagner leurs persécuteurs.C'est ce qu'on vit alors. Paul est admis à se justifier, et sonjuge devient presque son disciple. Au reste le roi en convint lui-même,puisqu'il lui dit : Peu s'en faut que vous ne me persuadiez de me fairechrétien. (Act. XXI, 28.) Voilà l'exemple que vous deviezdonner aujourd'hui au gouverneur de cette ville. Vous deviez lui faireadmirer votre grandeur d'âme, votre résignation et votre calme.De son côté il eût été édifiédu bon ordre de nos assemblées; il eût goûtéla parole sainte, et tout lui eût appris quelle différencesépare les chrétiens des infidèles. Mais revenonsà notre sujet. Lorsqu'après avoir entendu l'Apôtre,le roi Agrippa se fût écrié : Peu s'en faut que vousne me persuadiez de me faire chrétien, Paul reprit : Plûtà Dieu que non-seulement il ne s'en fallût guère, maisqu'il ne s'en fallût rien du tout que vous, et tous ceux qui m'écoutentprésentement, devinssiez tels que je suis, à la réservede ces chaînes. (Act. XXVI, 29.)

Que dites-vous, ô Paul? Un jour vous écrivez aux Ephésiens: Je vous conjure, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur,de marcher dignement dans l'état où vous avez étéappelés. (Ephés. IV, 1.) Parlant à Timothéevous lui dites : Je souffre pour Jésus-Christ jusqu'à êtredans les chaînes comme un criminel ; et écrivant àPhilémon, vous prenez le titre de prisonnier du Christ. ( II Tim.II , 9 ; Philém. I, 14.) Quand vous disputez contre les Juifs vousdites : C'est pour l'espérance d'Israël que je porte ces chaînes;et dans l'épître aux Philippiens, vous reconnaissez que plusieursparmi les frères, encouragés par vos liens, sont devenusplus hardis à annoncer la parole de Dieu sans crainte. (Act. XXVIII,20; Philip. I, 14.) Ainsi vous portez toujours et partout vos chaînes,vous montrez complaisamment vos fers, et vous vous en (84) glorifiez. Maislorsque vous comparaissez devant vos juges, vous oubliez cette divine sagesse,et au lieu d'une parole libre et généreuse, vous dites :Je souhaiterais que vous devinssiez chrétiens, à la réservede ces chaînes ! Eh quoi ! si ces chaînes vous sont un titrede gloire, et si elles inspirent une sainte hardiesse pour annoncer l'Evangile,comme vous le reconnaissez à l'égard de plusieurs d'entreles frères, pourquoi, loin de vous en glorifier devant vos juges,semblez-vous les trouver dures et déshonorantes?

Voilà l'objection, et je me hâte d'y répondre. Celangage n'accusait point en l'Apôtre un esprit inquiet, ni un coeurtimide; il révélait au contraire une profonde sagesse, etune admirable prudence. Comment? Je vais le dire. Festus, auquel il s'adressait,ainsi qu'au roi Agrippa, était païen et infidèle, etpar conséquent peu instruit de nos mystères. Il ne voulaitdonc point l'effrayer tout d'abord. Mais il se conformait dès lorsà cette règle qu'il devait poser plus tard : J'étaisavec ceux qui n'avaient pas la loi, comme si je ne l'avais pas eue moi-même.(I Cor. IX, 21.) Si Festus, se disait-il à lui-même, entendparler de chaînes et de persécutions, il se rebutera soudain,parce qu'il n'en connaît ni la force, ni la douceur: Qu'il devienned'abord chrétien; et dès qu'il aura goûté laparole sainte, il courra lui-même au-devant des fers. Jésus-Christa dit : Personne ne joint un morceau de drap neuf à un vieux vêtement,car le neuf emporterait une partie du vêtement, et le déchireraitdavantage. Et l'on ne met point du vin nouveau dans des outres vieilles,parce qu'elles se rompent. (Matth. IX, 16, 17; Marc, II, 21, 22 ; Luc,V, 36, 37.) Or ce gouverneur est ce vieux vêtement et cette outrevieille ; la foi et la grâce de l'Esprit-Saint ne l'ont point encorerenouvelé. Il est donc encore faible et terrestre; il aime le monde,il en recherche les vanités, et n'ambitionne que la gloire de lavie présente. C'est pourquoi si dès l'abord il entend direque la profession du christianisme lui réserve la prison et lesfers, il rougira de devenir chrétien, et rejettera ma prédication.Telles furent les pensées de l'Apôtre, et de là cetteparole : A l'exception de mes chaînes. Non certes qu'il en rougît,à Dieu ne plaise ! Mais il ne s'exprimait ainsi que par condescendancepour la faiblesse de Festus. Quant à lui-même, il estimaitses chaînes, et il les aimait plus que jamais une femme n'aima unebrillante parure.

Et la preuve, c'est qu'il écrit aux Colossiens : Je me réjouisdans les maux que je souffre, et j'accomplis dans ma chair ce qui manqueà la passion de Jésus-Christ; et aux Philippiens : Il vousa été donné par Jésus-Christ non-seulementde croire en lui, mais encore de souffrir pour lui; et encore aux Romains: Je me glorifie dans mes afflictions. (Col. I, 24; Philip. I, 29; Rom.V, 3.) Si l'Apôtre se réjouit donc ainsi de ses souffrances,et s'il s'en fait un titre de gloire, il n'a pu avoir d'autre motif, enparlant à Festus, que celui de condescendre à sa faiblesse.Et d'ailleurs dans toutes les autres circonstances où il a étéforcé de se louer, il ne parle que de ses tribulations: Je me glorifieraivolontiers de mes faiblesses, écrit-il aux Corinthiens, et je mecomplairai dans les outrages et les nécessités, dans lespersécutions et les angoisses, afin que la force de Jésus-Christhabite en moi. Et encore: S'il faut se glorifier, je me glorifierai demes faiblesses (II Cor. XII, 9, 10, 11, 30). Est-il contraint une autrefois de se comparer à quelques docteurs de I'Eglise de Corinthe,et de prouver sa supériorité personnelle, il dit : Sont-ilsministres de Jésus-Christ? quand je devrais passer pour imprudent,je le suis encore plus. Mais quelles preuves en allègue-t-il? Est-cequ'il a opéré plusieurs résurrections , qu'il a délivrédes possédés, qu'il a guéri des lépreux, etaccompli d'autres miracles? Nullement : il n'établit sa supérioritéque sur le nombre et la grandeur de ses souffrances : J'ai essuyé,dit-il, plus de travaux, reçu plus de coups, enduré plusde prisons. J'ai reçu des Juifs, jusqu'à cinq fois, trente-neufcoups de fouet, j'ai été battu de verges par trois fois,j'ai été lapidé une fois, j'ai fait naufrage troisfois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer, et la suiteque vous connaissez. (II Cor. XI, 29, 25.)

Ainsi l'Apôtre se glorifie toujours de ses tribulations, et ils'en pare comme d'un précieux ornement. Et certes, il avait bienraison. Car ce qui démontre éminemment la puissance divinede Jésus-Christ, c'est que les Apôtres n'ont vaincu le mondeque par les chaînes, les souffrances, les verges et les persécutions.Oui, Jésus-Christ ne nous propose que ces deux choses : la douleuret le repos, le combat et la couronne, le travail et la récompense,la tristesse et la joie. Seulement il (85) a voulu que les maux fussentle partage de la vie présente, et il a réservé lesbiens pour la vie future. Mais en cela même il nous prouve combienses promesses sont assurées, et il allége le poids de l'adversitépar la certitude du bonheur qui doit lui succéder. Qui cherche aucontraire à tromper, promet d'abord le plaisir, et puis ne donneque la douleur. C'est ainsi que les plagiaires. agissent envers les enfantsen qui ils reconnaissent l'habitude du vol et de la maraude. Ils se gardentbien de les menacer de la verge et du fouet, et ils ne leur montrent quedes gâteaux, des joujoux et autres amusements de leur âge,afin de les attirer dans leurs piéges, et dé les vendre ensuitecomme esclaves. De même encore l'oiseleur et le pêcheur cachentle filet et l'hameçon sous un appât trompeur. La méthodede l'homme fourbe et perfide est donc de proposer d'abord le plaisir etd'y faire succéder la douleur; mais celle de l'homme sage et bienveillantest toute contraire. Ainsi les pères se conduisent tout autrementque les plagiaires. Quand ils envoient leurs enfants à l'école,ils les mettent sous la surveillance d'un maître sévère,ils les menacent de la verge, et leur inspirent une crainte salutaire.Mais dès que ces mêmes enfants sont parvenus à l'âgeviril, ils les avancent dans les charges et les honneurs, et partagentavec eux leur bien-être et leurs richesses.

5. Or le Seigneur n'est pas à notre égard un cruel plagiaire,mais un bon et tendre père. Il nous remet donc par les tribulationsprésentes, par la douleur et l'affliction, comme entre les mainsde maîtres. sévères; nous devons nous y exercer àla patience, et nous y former à la vertu, en sorte que nous parvenionsà cette plénitude de l'âge qui nous donnera droit àl'héritage des cieux. Mais t'est de sa part une sage dispositionque de nous rendre d'abord dignes de prétendre à ses trésorscélestes, et puis de nous les abandonner. Autrement ce serait plutôtpunition que récompense. L'enfant imprudent et prodigue qui devientmaître d'un riche patrimoine, court rapidement à sa ruine,parce qu'il use follement de ses richesses. Celui au contraire qui estprudent, probe, économe et simple dans ses goûts, administresagement la fortune de ses pères, et accroît ainsi la gloireet l'éclat de sa maison. Telle est envers nous la conduite du Seigneur.Lorsque nous aurons acquis la science des choses spirituelles , et quenous serons parvenus, par les divers degrés de l'âge, àla plénitude de l'homme parfait, il nous mettra en possession detous les biens qu'il nous a promis. Mais aujourd'hui il nous traite enenfants, et nous prodigue ses avis et ses caresses.

Cette disposition de la Providence, qui nous envoie ainsi la douleuravant le plaisir, renferme un autre avantage non moins précieux.Et, en effet, nous ne saurions réellement jouir du bonheur, quandnous savons que l'adversité doit le suivre, parce que l'attented'un avenir malheureux empoisonne nos joies présentes. Au contraire,l'espérance certaine des biens qui succéderont à nosafflictions, nous les rend plus douces et moins amères. Ce n'estdonc point comme mesure de sûreté, mais encore comme sourcede joie et de consolation que le Seigneur nous dispense d'abord la souffrance;il veut que l'attente des biens futurs fortifie notre faiblesse, et allégele sentiment de nos maux.. L'Apôtre l'avait bien compris; aussi disait-ilque les afflictions si courtes et si légères de la vie présenteproduisent en nous le poids éternel d'une gloire sublime, si nousne considérons point les choses visibles, mais les invisibles. (IICor. IV, 17.) Il appelle donc ces afflictions légères, nonqu'elles le soient en elles-mêmes, mais parce qu'elles le deviennentpar l'attente des biens éternels. L'espérance du gain allégepour le marchand les fatigues de la navigation, et la perspective de lacouronne rend l'athlète comme insensible aux coups et aux blessures.C'est ainsi qu'en tournant nos regards vers le ciel, et ses biens ineffables,nous acquérons une force nouvelle pour supporter généreusementles peines et les douleurs de la vie.

Retirons-nous donc tout remplis de cette pieuse maxime. Elle est biensimple et bien courte, mais elle renferme une profonde sagesse, elle offreà l'homme malheureux et éprouvé une grande consolation,et à l'homme heureux et voluptueux, une haute leçon de modération.Lorsque vous serez assis à une table somptueuse, le souvenir decette maxime réprimera en vous tout excès dans les viandeset les vins, parce qu'elle vous rappellera que le chrétien doittoujours vivre dans la crainte et l'anxiété : et vous vousdirez à vous-même Paul a été dans les fers etles prisons, et moi, je m'abandonne aux plaisirs des festins et de l'intempérance.Comment obtenir mon pardon? je dirai aussi aux femmes qui veulent se (86)faire admirer, qui aiment le luxe, et qui se parent de chaînes d'or,que le souvenir des fers du grand Apôtre les excitera à mépriserleurs vains ornements, et à rechercher avec un vif empressementles chaînes que saint Paul a portées. Les bijoux des femmesont souvent causé de grands maux dans l'intérieur des familles:ils y ont fait naître la discorde, la jalousie, l'envie et la haine;mais les chaînes de l'Apôtre ont expié les péchésdu monde, effrayé le démon, et mis en fuite les légionsinfernales. C'est par la vertu de ses fers que Paul convertit le geôlierde sa prison, qu'il émut le roi Agrippa, et qu'il gagna un grandnombre de disciples. Aussi disait-il : Je soufre pour Jésus-Christjusqu'à être dans les chaînes comme un criminel; maisla parole de Dieu n'est point enchaînée. (Il Tim. II, 9.)Et en effet, il est aussi impossible de captiver et d'emprisonner les rayonsdu soleil, qu'il l'était d'enchaîner la prédicationde l'Apôtre; bien plus, le docteur des nations était prisonnier,et sa parole se répandait librement : il était retenu aufond d'une obscure prison, et sa parole, portée comme sur l'ailedes vents, parcourait l'univers.

6. Instruits de ces vérités, ne fléchissons pointsous l'adversité, et sachons même y puiser un courage nouveau,et des forces nouvelles, car l'affliction produit la patience. (Rom. V,3.) Ainsi au lieu d'éclater en plaintes et en murmures parmi nosépreuves, nous rendrons en toutes choses grâces à Dieu.Nous achevons aussi la seconde semaine du carême, et en soi, c'estpeu important; car l'essentiel n'est point d'avoir parcouru ces deux semaines,mais de les avoir utilement employées. 'Examinons donc si nous yavons déployé quelque zèle pour la vertu, si nousnous sommes corrigés de quelque défaut, et si nous avonsexpié nos péchés. Un usage assez généralest de s'informer combien chacun a jeûné de semaines. L'undit: J'ai jeûné deux semaines; et moi, reprend un autre, troissemaines; et moi, ajoute un troisième, le carême entier. Eh! quel avantage vous en revient-il, si le jeûne n'a étéaccompagné de bonnes oeuvres? L'on vous dit: J'ai jeûnétout le carême; eh bien ! répondez: J'avais un ennemi, etje me suis réconcilié; j'avais l'habitude de médire,et je me suis corrigé; j'avais la coutume de jurer, et je me retiens.Il ne sert de rien au marchand d'avoir fourni une longue traversée,si son navire ne revient chargé d'une riche cargaison. Et de mêmele jeûne ne nous est d'aucune utilité, si nous n'employonsfructueusement ce temps de pénitence.

Lorsque l'on se contente du simple jeûne, le carême passeet le jeûne aussi. Mais ce même jeûne est-il accompagnéde la correction des moeurs, cette correction survit au jeûne, etnous continue ses heureux avantages. Nous y puisons en effet comme un avant-goûtdes biens célestes, car si le méchant trouve dans les remordsde sa conscience comme le prélude des tourments de l'enfer, le justerencontre dans la paix de son âme, et dans l'allégresse deses espérances, les joies anticipées du royaume des cieux.Aussi Jésus-Christ nous a-t-il dit : Je vous reverrai, et vous vousréjouirez, et personne ne vous ôtera votre joie. (Jean, XVI,22.) Cette parole est bien courte; mais qu'elle est consolante ! puisqu'ellenous assure que personne ne nous ôtera notre joie. Vous êtesriche; mais par combien d'accidents pouvezvous perdre vos richesses ! Unvoleur s'introduit dans votre maison, et vous les enlève; un serviteurinfidèle vous les dérobe, le prince les confisque, et vousen dépouille sur une fausse accusation. Vous êtes puissanten charges et en dignités. Eh ! combien de causes contribuent àempoisonner votre bonheur; d'abord ces charges ont un terme, et le plaisirde les posséder s'évanouira avec leur possession; mais durantcette possession même, que de contrariétés, de peineset de difficultés, en diminuent les douceurs !vous vous complaisezen votre force musculaire; une maladie survient et vous l'enlève.Vous vous glorifiez des grâces et de la beauté de vos traits;la vieillesse arrive, elle les flétrit, et votre gloire aussi. Vousgoûtez les délices d'une table somptueuse; le soir vient,et il termine la joie avec le festin. En un mot, les plaisirs que peuventnous donner les biens et les avantages de la terre ne sont jamais pursni durables. C'est tout le contraire de la piété et de lavertu.

Et en effet, si vous faites l'aumône, qui pourra vous en ôterle mérite? en vain les armées et les rois, les jaloux etles envieux se répandraient autour de vous, ils ne sauraient vousenlever un trésor que le ciel possède déjà;et votre joie elle-même demeurera éternellement. Le juste,dit le Psalmiste, a répandu ses biens sur le pauvre, et sa justicesubsistera dans tous les siècles. (Ps. III, 9.) Et (87) certes,cela est bien vrai, car son aumône repose dans ces celliers célestesoù ni la rouille ni les vers ne dévorent, et où lesvoleurs ne fouillent ni ne dérobent. (Matth. VI, 20.) Si vous avezsoin de rendre votre prière pieuse et fervente, qui peut vous enravir le fruit? Le ciel qui l'a reçu; le met à l'abri detout larcin et le conserve sain et intact. Si vous rendez le bien pourle mal, si vous n'opposez que la patience aux injures, et la bienveillanceaux outrages, ces mérites vous sont acquis pour toujours, personnene vous ôtera le sentiment délicieux qu'ils apportent aveceux; et toutes les fois que le souvenir s'en représentera àvotre esprit, vous goûterez une joie nouvelle et un plaisir nouveau.C'est ainsi encore que le mérite de s'interdire tout jurement, etle soin d'éloigner de nos lèvres la criminelle habitude duserment, n'exigeront que quelques efforts momentanés, tandis quela joie du succès sera éternelle.

Au reste, vous devez être les uns envers les autres maîtreset instituteurs : en sorte que l'ami éclaire et dirige son ami,le serviteur son compagnon, et le jeune homme son condisciple. Supposezque l'on vous eût promis une pièce d'or pour chaque conversion,quels ne seraient pas votre zèle et votre assiduité, vosinstances et votre éloquence ! et aujourd'hui ce n'est ni une pièced'or, ni dix, ni vingt, ni cent, ni mille que Dieu vous promet, ce n'estmême point tous les trésors de la terre qu'il vous offre enrécompense de votre travail; mais le royaume des cieux, royaumebien supérieur à tous ceux de ce monde. Que dis-je? il yajoute un autre prix non moins précieux. Quel est-il donc? Celui,dit-il, qui sait distinguer ce qui est précieux de ce qui est vil,sera comme la bouche de Dieu. (Jér. XV,19.) Quel honneur plus grandpouvait-il nous proposer, et quelle sécurité plus parfaitede notre salut? Mais aussi quelle excuse alléguer après unetelle promesse, pour nous faire pardonner notre indifférence àl'égard de nos frères? Vous voyez un aveugle qui tombe dansun précipice, et vous lui tuez la maip, car il vous semblerait tropinhumain de le laisser périr. Mais vous voyez chaque jour vos frèresse précipiter dans la criminelle habitude du jurement, et vous n'osezleur dire une seule parole. J'ai parlé, me répondrez-vous,et je n'ai pas été écouté. Eh bien ! parlezde nouveau, et parlez encore, jusqu'à ce que vous ayez gagnévotre frère. Chaque jour Dieu nous parle, et quoique nous ne l'écoutionspas toujours, il ne cesse point de nous faire entendre sa voix. Imitezdonc à l'égard de vos frères cette paternelle Providence.Et pourquoi ces liens que forment entre nous l'habitation de la mêmecité, et la réunion dans la même église, sice n'est pour que nous sachions supporter mutuellement nos défauts,et nous corriger de nos vices? Dans un grand commerce, chacun a son emploi,mais il n'y a qu'une caisse commune. De même parmi nous chacun doittravailler avec zèle et activité au salut de ses frères,et puis mettre en commun le gain de ce commerce spirituel. C'est ainsique tous nous amasserons de grandes richesses et de précieux trésors,parce que tous nous obtiendrons le royaume des cieux, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par quiet avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il,

DIX-SEPTIÈME HOMÉLIE.

1. Nous avons tous aujourd'hui un légitime motif de dire avecle Psalmiste : béni soit le Seigneur Dieu d'Israël, qui seulopère les merveilles! (Ps. LXXI, 18.) Car ce que nous voyons estvéritablement miraculeux, et au-dessus de toute prévisionhumaine. Antioche et toute sa population allait être submergée;déjà même l'abîme semblait l'engloutir, lorsqu'enun clin d'oeil le Seigneur l'a sauvée du naufrage. Grâceslui soient donc rendues, et de ce qu'il a daigné apaiser la tempête,et de ce qu'il a voulu la permettre ! Oui, que nos lèvres bénissentla main qui nous a arrachés à la mort, et qui d'abord nousavait conduits à cette extrémité, et exposésà ce danger. C'est ainsi que saint Paul nous ordonne de rendre grâcesen toutes choses. Car sous sa plume ces mots : rendez grâces àDieu en toutes choses (I Thess. V, 18) comprennent non-seulement la délivrancede l'affliction, mais encore l'envoi même de cette affliction, puisquetout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. (Rom. VIII, 28.) Aussidevons-nous, en témoignage de reconnaissance pour la cessation deces maux que nous n'oublierons jamais, nous adonner davantage àla prière, aux supplications et aux nombreuses pratiques de la piété.Lorsqu'éclata l'incendie de nos malheurs, je pensais moins àvous instruire qu'à vous porter à la prière; et aujourd'huique cet incendie est éteint, je dis qu'il faut redoubler nos prières,répandre des larmes plus abondantes, et exciter en nos coeurs unecomponction plus vive, et travailler à notre salut avec un zèleplus ardent et une vigilance plus inquiète.

Et en effet, tel était l'excès de ces maux, que (89) pareux-mêmes ils nous retenaient malgré nous dans la vertu, etnous rendaient plus attentifs à nos devoirs. Mais aujourd'hui quece frein salutaire s'est éloigné avec l'orage qui menaçaitnos têtes, il est à craindre que nous ne retombions dans notreancienne tiédeur, et que nous ne devenions lâches parce quenous sommes moins effrayés. L'on pourrait donc nous appliquer cetteparole du Psalmiste : Quand le Seigneur les frappait, ils le cherchaient;ils revenaient à lui, et l'imploraient avec ardeur. (Ps. LXXXII,38.) Aussi Moïse donne-t-il cet avis aux enfants d'Israël : Lorsquevous vous serez nourris et rassasiés du fruit de vos champs et devos vignes, souvenez-vous du Seigneur votre Dieu. (Deut. VI, 12, 13.) Aujourd'huidonc vos dispositions paraîtront sincères, si votre piétése maintient: car vous savez que plusieurs ne voulaient y voir qu'un effetde la crainte et de l'appréhension du châtiment. Mais le meilleurmoyen de vous en faire un mérite réel, est d'y persévérer.

L'enfant auquel on impose un maître sévère, esthumble, modeste et retenu. Quoi d'étonnant ! il redoute l'oeil dumaître, et tous attribuent sa sagesse à cette crainte. Maiss'il continue à se montrer tel, lorsqu'il est affranchi de toutesurveillance, on lui fait honneur même des vertus de sa jeunesse.Imitons cet exemple, et persévérons dans nos pieuses dispositions,afin que le Seigneur puisse louer le zèle de notre premièreconversion. Nous avons craint les derniers malheurs, le pillage de nosbiens et l'incendie de nos maisons. Antioche allait disparaître dela face de la terre, ses monuments devaient être détruits,et l'on s'apprêtait à promener la charrue sur leurs débris.Mais voici que tout s'est borné à une terrible attente, etque ces menaces ne se sont pas réalisées. Bien plus, le Seigneurne s'est point contenté de nous sauver miraculeusement de cet imminentpéril, il a voulu y ajouter un nouveau bienfait, et répandresur cette ville une gloire nouvelle: c'est ainsi que l'appréhensionseule du malheur nous a rendus meilleurs. Comment? je vais le dire.

Les commissaires de l'empereur envoyés pour informer contre lesséditieux avaient dressé leur redoutable tribunal, et ilsse préparaient à punir sévèrement les coupables.Tous, nous n'attendions que les supplices et la mort, lorsque les solitairesqui peuplent les montagnes voisines montrèrent quelle est la charitéchrétienne. Dès qu'ils aperçurent l'orage qui de touscôtés enveloppait cette ville, d'eux-mêmes, et sansêtre appelés, ils s'empressèrent de quitter ces grotteset ces cavernes où depuis tant d'années ils. vivaient mortsau monde : ils parurent donc parmi nous comme des anges descendus du ciel,et l'on eût dit qu'Antioche était devenue un véritableparadis, parce qu'on rencontrait partout ces pieux anachorètes;leur présence seule était pour nous tous, au milieu de ladouleur et de l'effroi général, un puissant motif de consolationet de résignation chrétienne ; et en effet , qui eûtcraint encore la mort en les voyant, et qui n'eût mépriséla vie ?

Mais la pieuse hardiesse de leurs paroles n'était pas moins admirable;ils abordaient les commissaires avec une généreuse intrépidité,et sollicitaient la grâce des coupables. Tous étaient prêtsà répandre leur sang, et à donner leur vie plutôtque de ne pas arracher aux supplices ceux qui étaient déjàemprisonnés; ils protestaient donc qu'ils ne se retireraient pointqu'ils n'eussent obtenu le pardon des coupables, ou du moins la permissionde les accompagner à la cour. Notre empereur, disaient-ils, estchrétien, pieux et compatissant , et nous sommes certains de leréconcilier avec la criminelle Antioche, c'est pourquoi nous nevous permettons ni de tremper votre glaive dans le sang de ses habitants,ni de faire tomber une seule tête. Voulez-vous rejeter nos prières?eh bien ! nous mourrons avec nos frères. Le crime d'Antioche estgrand, nous l'avouons, mais il n'est pas au-dessus de la clémenceimpériale. Tel était leur langage, et l'un d'eux ajouta cetteparole pleine de sens et de sagesse : Les statues renversées sontdéjà relevées et remises dans leur premier état,et la sédition a été promptement réprimée;mais si vous faites périr l'homme, créé à l'imagede Dieu, comment pourrez-vous rétablir cette image ? Ressusciterez-vousles morts, et rendrez-vous la vie à des cadavres ?

2. C'est ainsi qu'ils s'exprimaient avec une généreuseliberté; mais qui ne s'en étonnerait, et qui n'admireraitce noble dévouement? nous avons vu la mère d'un condamnés'élancer, la tête nue et les cheveux épars, au-devantd'un des juges, saisir son cheval à la bride, traverser la placepublique et entrer avec lui dans la salle du tribunal. Tous, nous en avonsété comme stupéfaits, et tous, nous avons admiré(90) cet héroïsme de l'amour maternel. Mais combien plus admirableencore est celui de ces pieux solitaires. Et en effet, quand cette femmeeût péri pour sauver son fils, quoi d'étonnant? noussavons quelle est l'énergie de la nature, et quelle est la forceinvincible du cœur d'une mère. Mais nous ne sommes point les enfantsde ces généreux solitaires, et ils ne nous ont point élevés;ils ne nous connaissaient même pas de nom, et ils n'avaient eu avecnous aucun rapport social. Seulement ils ont appris que nous étionsmalheureux, et aussitôt ils nous ont aimés jusqu'àdonner pour nous mille vies, s'ils les eussent possédées.Ne m'objectez point qu'ils n'ont pas été mis à mort,et qu'ainsi ils n'ont point répandu leur sang, car ils se sont exprimésdevant les juges avec cette hardiesse qui suppose des hommes résolusà mourir. Oui, ils sont descendus de leurs montagnes pleins de cesgénéreuses dispositions; et s'ils ne se fussent préparésà la mort, eussent-ils jamais parlé avec une telle intrépidité,et eussent-ils montré un tel courage ! ils ne cessaient chaque jourd'assiéger la porte du prétoire pour arracher les condamnésaux mains des bourreaux.

Mais où se cachaient alors ces philosophes païens, àla longue barbe et au long manteau? ces philosophes qui marchent, gravementappuyés sur un bâton, impudents cyniques, inférieursmême aux petits chiens qui sous nos tables mangent les miettes dufestin, et vils esclaves de leur ventre? ils avaient tous quittéla ville; ils s'étaient tous retirés, et se tenaient blottisdans le creux des cavernes. Cependant nos pieux solitaires, eux qui prouventpar leurs actions quelle est l'excellence de leur philosophie, n'ont pascraint de se montrer sur nos places publiques comme s'il n'y eûteu aucun danger à paraître dans l'infortunée Antioche.Les citoyens fuyaient vers les montagnes et les déserts, et leshabitants du désert accouraient vers la ville. Leur conduite confirmaitainsi cette vérité, que je n'ai cessé de vous répéterdepuis quelques jours, savoir, que ni le fer, ni le feu ne sauraient effrayerl'homme réellement vertueux. Car sa sagesse l'élèveau-dessus de tous les événements heureux ou malheureux, laprospérité ne l'amollit point, et l'adversité ne peutni le décourager, ni l'abattre; mais toujours égal àlui-même, il déploie toujours la même énergieet le même courage.

Eh ! qui n'eût reculé devant les difficultés denotre situation? Les citoyens les plus puissants et les plus riches, etceux même qui étaient le plus en faveur auprès du prince,abandonnaient leurs maisons, et ne songeaient qu'à sauver leur vie.Toute relation d'amitié ou de parenté avait cessé;en sorte que sous la pression des malheurs présents on ne connaissaitplus personne, et que l'on cherchait à n'être connu de personne.Mais nos pieux solitaires, hommes pauvres et qui ne possédaientqui une méchante tunique, hommes rustiques et qui ne présentaientqu'un grossier extérieur, hommes étrangers à la sociétéet qui n'habitaient que les montagnes et les forêts surent alorsallier le courage du lion à la sagesse et à la prudence duphilosophe; ils parurent donc au sein d'Antioche tremblante et épouvantée,et quelques jours, que dis-je? quelques instants leur suffirent pour dissiperla frayeur générale. On cite de vaillants guerriers qui ontmis en fuite leurs ennemis par leur seule présence et le son deleur voix, sans même en venir aux mains: et c'est ainsi que le mêmejour a vu ces pieux anachorètes descendre de leurs montagnes, intercéderen notre faveur, dissiper nos craintes et regagner leurs solitudes. Telest le triomphe de la philosophie que Jésus-Christ est venu enseigneraux hommes.

Et pourquoi parler ici des riches et des puissants, puisque les commissairesimpériaux, quoique investis de pleins pouvoirs, avouaient àces pieux solitaires qu'il ne leur était pas libre d'accorder àleurs prières le pardon des coupables? Il est également criminelet dangereux, disaient-ils, d'outrager l'empereur et de laisser impunisceux qui l'ont outragé, mais la puissance de ces hommes divins surmontatous les obstacles; et ils supplièrent avec tant de magnanimitéet de persévérance qu'ils obtinrent des juges une faveurqui excédait leur pouvoir. Déjà plusieurs coupablesétaient saisis: eh bien ! ils amenèrent les magistrats àsuspendre toute sentence capitale, et à renvoyer toute l'affaireà la décision de l'empereur, car ils assuraient que celui-cine pourrait leur refuser la grâce des séditieux; et déjàils se préparaient à partir pour se présenter àla cour. Mais les commissaires, par considération pour leurs vertus,et par admiration de leur généreux dévouement, ontvoulu leur épargner les fatigues d'un aussi long voyage; ils sesont donc chargés de déposer eux-mêmes (91) au pieddu trône leur humble supplique, et ils sont partis, nous faisantespérer de la part de l'empereur une amnistie générale: c'est la grâce que nous attendons tous.

D'ailleurs, ces pieux solitaires qui pendant la première instructionde cette affaire avaient fait entendre des paroles si pleines de sagesse,n'ont pas écrit des lettres moins touchantes; ils ont suppliél'empereur de nous pardonner, et ils ont offert leurs têtes, s'ilvoulait absolument frapper quelques victimes. Tel est le sens des lettresqu'emportent les commissaires, et elles feront plus d'honneur ànotre ville que mille couronnes. Le récit de cette héroïqueconduite parviendra jusqu'à l'empereur; la capitale l'apprendra,et bientôt l'univers entier saura qu'Antioche compte parmi ses habitantsde pieux solitaires qui rappellent la généreuse intrépiditédes apôtres. La lecture de ces lettres révélera àtoute la cour la magnanimité de leurs sentiments: tous les admireront,et tous vanteront le bonheur de cette ville. Ainsi se dissiperont ànotre égard les soupçons et la malveillance, et l'on sauraque la sédition est bien moins le fait des habitants d'Antiocheque celui de quelques étrangers et vagabonds. Oui, le témoignagede ces pieux solitaires attestera hautement le calme et la retenue de nosmoeurs.

Ne nous livrons donc point, mes chers frères, à une sombretristesse, et tout au contraire affermissons-nous dans une bonne espérance.Car si déjà la sainte hardiesse de quelques hommes a pu détournerce premier orage, que ne pourra achever une pieuse confiance en Dieu !Au reste, l'événement de ce jour sera notre réponseaux païens quand ils voudront nous vanter leurs philosophes; et eneffet, la conduite de ceux qui parmi eux se parent de ce nom, montre bienque toute là vertu de leurs anciens sages n'a étéqu'une fable et un mensonge, mais la fermeté de nos pieux solitairesconfirme tout ce qu'on nous raconte de Pierre -et de Jean, de Paul et desautres apôtres. Parce qu'ils ont succédé à leurpiété, ils ont déployé le même courage; et parce qu'ils ont été instruits à la mêmeécole, ils ont imité leurs vertus; ainsi il n'est plus besoinde recourir à l'histoire pour démontrer l'héroïsmedes apôtres; les faits eux-mêmes parlent assez haut, et lesdisciples attestent la vertu de leurs maîtres. De même aussiil est inutile de beaucoup parler pour réfuter les fables du paganismeet montrer toute la stérilité de sa philosophie. Ce que nousvoyons aujourd'hui, et qu'on raconte des temps anciens prouve évidemmentque dans ces prétendus sages tout a été mensonge,mise en scène et hypocrisie.

Mais il est juste de dire que nos prêtres n'ont pas déployémoins d'intrépidité que les solitaires, et qu'à leurexemple ils se sont dévoués à notre salut. L'un d'euxse rendait au camp des prétoriens, résolu d'y mourir martyrde sa charité envers vous, s'il ne pouvait fléchir l'empereur.Les autres demeurant ici, se joignaient à nos pieux anachorèteset s'efforçaient avec eux de retenir les juges. Ils ne leur permettaientpoint d'entrer dans le prétoire qu'ils n'eussent promis de surseoirà toute condamnation; et lorsqu'ils se refusaient à fairecette promesse, ils insistaient de nouveau avec une sainte hardiesse. Maisquand les juges y consentaient, ils se jetaient à leurs genoux,et leur baisaient les pieds et les mains. C'est ainsi que tour àtour ils se montraient pleins de hardiesse et d'humilité. Et eneffet dans eux la hardiesse n'était pas orgueil : on le vit bien,quand ils ne rougirent point de se jeter aux genoux des juges et de baiserleurs pieds. Mais aussi leurs premiers actes de hardiesse prouvaient quecette humilité n'était point en eux une vile flatterie, etqu'elle ne partait ni d'une basse servilité, ni d'un oubli de dignité.A ces premiers avantages de nos malheurs, se joignent encore ces exemplesde modestie et de charité qui semblent avoir transformé Antiocheen un monastère. Des statues d'or érigées sur sesplaces publiques lui seraient un ornement moins brillant; et aujourd'huije la contemple toute rayonnante de gloire, parce qu'elle a su déployerses propres richesses, et par la pratique des vertus chrétiennes,se dresser à elle-même des statues.

Mais déjà l'empereur a prescrit contre nous des mesuresrigoureuses et sévères ! et d'abord, elles le sont peu enelles-mêmes, et puis elles ont aussi leur côté avantageux.Car dites-moi, en quoi consiste cette rigueur? on a fermé le théâtre,on a interdit l'entrée du cirque, c'est-à-dire qu'on a momentanémenttari les sources du vice et de la dépravation. Ah ! plût auciel que jamais il ne fût permis de les rouvrir ! Et, en effet, c'estde ces sources que le mal s'infiltre dans Antioche, et c'est à ceseaux empoisonnées que s'abreuvent tous ceux qui sont (92) la hontede nos moeurs, et qui, vendant leurs applaudissements à de vilshistrions, risquent leurs têtes pour trois oboles, et répandentparmi nous le trouble et la confusion. Tel est donc le sujet de votre tristesse,mon cher frère; mais vous devriez vous en réjouir et en remercierl'empereur. Car sa vengeance corrige nos vices, sa sévéritéréforme nos moeurs, et sa colère relève nos vertus.

Vous vous plaignez encore de ce qu'on vous interdit les bains publics.Mais, en vérité, est-il si dur qu'une douce violence vousarrache à une vie de luxe et de délices pour vous ramenerà une conduite réglée et chrétienne. Enfinvous vous attristez de ce qu'Antioche a perdu sa dignité première,et de ce que désormais elle ne sera plus nommée la métropolede l'Asie. Mais que devait donc faire l'empereur? approuver la sédition,et remercier les séditieux? Eh ! qui ne l'eût blâméde ne pas témoigner son indignation par quelque châtimentpublic? N'avez-vous pas observé que les pères usent d'unepareille sévérité à l'égard de leursenfants? Ils les éloignent de leur présence et ils leur interdisentleur table. C'est ainsi qu'a agi l'empereur : il nous a imposé unepunition qui, sans nous causer un grand mal, ne laisse point que d'êtreune utile correction. Au reste rappelez-vous ce que nous pouvions craindre; comparez ensuite le châtiment. à l'offense, et vous comprendrezquelle a été envers nous la bonté du Seigneur.

Vous vous plaignez donc de ce qu'Antioche a perdu sa gloire. Mais apprenezen quoi consiste la véritable gloire d'une ville, et vous saurezque les vices de ses habitants peuvent seuls la lui ravir; pensez-vousdonc que la gloire d'une cité dépende de son titre de métropole,de la grandeur et de la beauté de ses monuments, du nombre des colonnesqui soutiennent ses vastes portiques, de ses places et promenades publiques,et du rang élevé qu'elle tient parmi les autres villes ?Non, sans doute ; car la vertu et la piété de ses habitantsconstituent seules sa véritable grandeur, son éclat et sasûreté : en sorte que si ce double avantage lui manque, ellene mérite plus aucune considération , quels que soient lesprivilèges dont le prince puisse la gratifier. Voulez-vous doncconnaître la gloire d'Antioche et ses titres d'honneur ? je vaisvous les détailler, afin de vous instruire et de vous exciter àune généreuse émulation. Eh bien ! quelle est la gloirede notre ville ? C'est que ce fut à Antioche que les disciples reçurentle non de chrétiens. (Act. II, 26.) Elle ne partage cette gloireavec nulle autre ville, pas même avec Rome; sous ce rapport ellepeut défier l'univers entier, parce que la première elles'est distinguée par l'ardeur de son amour pour Jésus-Christ,par son empressement à embrasser l'Evangile et sa constance àconfesser la foi.

Voulez-vous . connaître une autre gloire d'Antioche, et un autrede ses titres d'honneur? La Judée était menacée d'unecruelle famine, et les chrétiens d'Antioche résolurent, chacunselon ses moyens, d'envoyer une abondante aumône à leurs frèresde Jérusalem. (Act. II, 28, 29.) Voilà donc une seconde gloire,celle de la charité dans un temps de famine. La rigueur des tempsne resserra point leurs coeurs, et la crainte d'un malheur semblable nerefroidit point leur empressement. Ils prodiguèrent leur proprebien quand tous les autres devenaient avides et avares, et ils soulagèrentles indigents autour d'eux, et même au loin. Combien éclatèrentalors leur foi en Dieu, et leur charité à l'égarddu prochain ! Voulez-vous connaître encore une troisième gloired'Antioche ? Quelques juifs venus ici y apportèrent le trouble enintroduisant les observances de la loi mosaïque. (Act. XV, 4.) Maisnos pères ne purent supporter cette doctrine mauvaise; ils la rejetèrent,et s'étant réunis, ils députèrent àJérusalem Paul et Barnabé; c'est à ce sujet que lesapôtres décrétèrent que désormais lesprescriptions légales devaient cesser dans tout l'univers.

Telle est la gloire véritable d'Antioche, et tels les titresd'honneur qui lui assurent la dignité de métropole, non surla terre, mais dans le ciel; tous les autres privilèges sont fragileset incertains, car ils se bornent tous à la vie présente,et souvent même ils disparaissent avant elle, comme nous le voyonsaujourd'hui. Ainsi une cité dont les habitants ne se distinguentpoint par leur piété, est à mes yeux un ignoble village,et même une caverne de voleurs. Et pourquoi parler d'une cité?Je veux vous prouver que la vertu seule fait la gloire de l'homme, et jevous cite non l'exemple d'une ville quelconque, mais celui du temple deJérusalem qui était le lieu le plus saint de la terre; c'estdans ce temple que s'accomplissaient les cérémonies du culte,le sacrifice et la (93) prière; il renfermait le saint des saints,l'arche du testament, les chérubins et l'urne d'or, témoignageséclatants de l'amour tout spécial du Seigneur envers le peuplejuif. Là Dieu faisait entendre ses oracles, et inspirait ses prophètes.Ce temple était bien moins le chef d'oeuvre d'un art humain qu'untype émané de la sagesse éternelle; les murs brillaientde l'éclat de l'or, et la perfection de l'art, qui relevait le prixde la matière, se joignait à elle pour en faire le templeunique de l'univers. Mais que parlé je d'art, puisque la divinesagesse elle-même avait été l'architecte et le décorateurde cet incomparable édifice. Car Salomon en avait tracé leplan, et dirigé l'exécution, non d'après ses propresidées, mais selon la révélation dont le Seigneur l'avaitfavorisé. ( III Rois, VI.) Cependant dès que ce temple siauguste, si admirable et si saint, fut déshonoré par lesvices du peuple juif, il perdit toute sa gloire, et devint un lieu d'ignominieet de profanation; aussi un prophète l'appelait-il, même avantla captivité, une caverne de voleurs et un repaire de bêtesféroces; enfin il ne tarda pas à être livréà des mains barbares, immondes et étrangères.

Voulez-vous demander ces mêmes leçons à une citéopulente ? Que n'étaient pas Sodome et les villes voisines ? Lesmaisons privées et les édifices publics resplendissaientde beauté et de magnificence ; et toute la contrée étaitsi riche et si fertile, qu'on la comparait au paradis terrestre. Les tentesd'Abraham étaient au contraire petites, humbles et sans défense.Eh bien ! quand la guerre éclata, les rois barbares prirent lesvilles munies d'épaisses murailles, en pillèrent les richesses,et en emmenèrent les habitants prisonniers. Mais ces mêmesrois ne purent soutenir l'attaque d'Abraham, qui habitait le désert; et certes, ne nous en étonnons point, car ce patriarche avaitune défense plus forte que la multitude des soldats et que l'épaisseurdes murailles. la piété. Et vous aussi, si vous êteschrétiens, vous avez une cité qui n'est pas sur la terre,et dont le Seigneur est lui-même l'ouvrier et l'architecte; en vainpossèderions-nous l'univers entier, nous ne sommes ici-bas que desétrangers et des pèlerins. Destinés à habiterle ciel, nous devons y tourner toutes nos pensées, et ne pas imiterles enfants qui méprisent les grandes choses, et estiment les petites.

La vertu fait donc la gloire et la force d'une ville bien plus que sonétendue et sa population; mais si vous appréciez beaucoupce dernier avantage, considérez combien de gens impies, débauchéset scélérats y participent, et dès lors vous l'estimerezpeu. Mais il n'en est pas ainsi de la vertu; pour y prendre part, il fautêtre vertueux; ainsi soyons raisonnables et ne nous attristons qued'avoir perdu la dignité de notre âme, et d'avoir par le péchéoffensé le Seigneur, notre commun Maître. Quant à l'étatprésent d'Antioche, loin de nous nuire, il peut; si nous savonsen profiter, nous devenir très-utile ; et en effet, Antioche ressembleaujourd'hui à une vierge belle, libre et modeste. La crainte l'arendue plus douce et plus soumise, et elle l'a délivrée deces méchants qui sont les auteurs de tous nos maux. Séchezdonc ces pleurs de femmes; car sur la place publique on n'entend que cesplaintes : Malheur à toi, ô Antioche ! qu'est devenue tonancienne gloire ? eh bien! je ris de ces plaintes puériles, et jedis qu'elles n'ont ni sujet ni raison. Ce n'est pas aujourd'hui, c'estquand vous voyez des danseurs et des ivrognes, des blasphémateurs,des parjures et des menteurs, c'est alors que vous devez vous écrier:Malheur à toi, ô Antioche ! qu'est devenue ton ancienne gloire?

Ainsi, lors même que le forum ne réunirait qu'un petitnombre d'habitants, pourvu qu'ils soient doux, sages et modérés,publiez hautement le bonheur de cette ville, ce petit nombre de citoyensvertueux lui fera honneur; et au contraire une multitude vicieuse est toujoursnuisible. Quand le nombre des enfants d'Israël, dit Isaïe, seraitégal à celui des grains de sable de la mer, les restes seulementseront sauvés. (Is. X, 22.) Car le Seigneur n'a point égardà la multitude des coupables; c'est ainsi encore que Jésus-Christlui-même nomme malheureuse une ville, non parce qu'elle est peu peuplée,ou privée du titre de métropole, mais parce qu'elle est corrompueet vicieuse. Malheur à toi, Jérusalem, dit-il, Jérusalemqui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés!(Math. XXIII, 37.) Eh ! de quelle utilité peut être une nombreusepopulation, si le vice règne parmi elle? au contraire de quels mauxn'est-elle point la source? et en effet, quelles causes ont produit nosmalheurs? notre mépris de la vertu, notre relâchement dansla piété, et nos vices nombreux. A quoi ont servi àcette ville (94) sa gloire, la magnificence de ses édifices, etson titre de métropole? Sien présence de son crime un princede la terre n'a point eu égard à ces divers avantages, etsi même il l'en a dépouillée, combien seront-ils moindresencore aux yeux du Dieu souverain des anges et des hommes ! Oui, au jourdu jugement, il ne nous sera d'aucun secours d'avoir habité cetteAntioche, métropole de l'Asie, et si célèbre par sesvastes portiques et ses nombreux privilèges.

Mais sans attendre ce jour , que vous sert aujourd'hui même d'habiterune métropole? Votre vie intérieure en est-elle plus douce,et ce titre d'honneur a-t-il augmenté votre aisance? Y trouvez-vousla consolation de vos chagrins, la guérison de vos maladies et lacorrection de vos moeurs ? Il est temps, mes chers frères, d'agirsérieusement, et de ne pas nous régler sur l'opinion du vulgaire: apprenons donc en quoi consiste la véritable gloire d'une ville,et comment elle peut mériter le titre de métropole. Sansdoute j'espère bien qu'Antioche n'a point à jamais perduce titre, et qu'il lui sera rendu, car notre empereur est bon et miséricordieux.Mais je veux qu'alors même vous n'en paraissiez ni plus fiers, niplus orgueilleux, et que vous n'en preniez point occasion d'en estimerdavantage cette ville. Voulez-vous donc faire l'éloge d'Antioche?ne me vantez point les bosquets de Daphné, ni le nombre et la hauteurde leurs cyprès; le jaillissement des eaux, la multitude des habitants,la liberté de se promener sur les places publiques jusqu'àune heure avancée de la nuit, ni l'abondance des marchés,car tous ces avantages se rapportent à la satisfaction des sens,et se bornent à la vie présente. Mais c'est glorifier Antiocheque de publier les vertus de ses habitants, la douceur de leurs moeurs,leurs aumônes, leurs veilles saintes, leur modestie et leur sagesse.Un désert dont les habitants possèdent cette réunionde vertus brille au-dessus des cités les plus fameuses; et touteville dont les citoyens en sont dépourvus, descend au rang d'unignoble village.

Et maintenant appliquons ces règles non plus aux cités,mais aux hommes. Voyez-vous un homme d'une belle et florissante corpulence,d'une taille élevée et d'une haute stature, ne vous pressezpoint de l'admirer; attendez de connaître ses qualités intérieures,et jugez de la beauté du corps par les vertus de l'âme. Davidétait petit, faible et sans armes (I Rois, XVII), et toutefois cethomme, si peu avantagé à l'extérieur, vainquit lanombreuse armée des Philistins, et d'un seul coup renversa ce géantqui se mouvait comme une tour menaçante; il le renversa non avecla lance, l'arc ou l'épée, mais avec la fronde. Aussi leSage nous dit-il : Ne louez point l'homme de sa beauté, et ne leméprisez pas à son aspect : car l'abeille est petite entretout ce qui vole, et son miel est supérieur aux fruits les plusdoux. (Ecclé. XI, 2, 3.)

Voilà quel jugement nous devons porter sur les villes et surles hommes. Du reste, excitons-nous sagement les uns les autres àremercier le Seigneur de nos maux passés, et de notre tranquillitéprésente, mais n'oublions point de lui demander instamment qu'ildélivre les prisonniers, et qu'il ramène les exilés: ce sont des frères qui ont couru les mêmes dangers que nous,et qui ont soutenu les mêmes tempêtes. Supplions donc la miséricordedivine de permettre qu'ils trouvent également avec nous le calmeet le port. Qu'on ne dise point peu m'importe ! je suis hors de tout danger;que me fait la perte de celui-ci, ou la mort de celui-là ? Une telledureté irriterait le Seigneur contre nous. Mais bien plutôtaffligeons-nous comme si nous étions nous-mêmes dans le malheur,et prions avec le même soin que nous le ferions alors, ce sera suivrece conseil de l’Apôtre : Souvenez-vous de ceux qui sont dans leschaînes, comme les partageant, et de ceux qui souffrent, comme étantvous-mêmes dans un corps mortel ; pleurez avec ceux qui pleurent,et compatissez à ceux qui sont humiliés. (Héb. XIII,3; Rom. XII, 15, 16.) Cette sympathie nous sera utile à nous-mêmes,car rien ne plaît autant à Dieu que la charité quinous fait embrasser avec une pieuse ardeur les intérêts denos frères.

Enfin demandons au Seigneur qu'il fasse cesser les maux présents,et qu'il nous épargne ceux de l'avenir; les peines de la vie présente,quelque grandes qu'elles soient, sont supportables, ne serait-ce que parcequ'elles doivent finir; au contraire les supplices de l'enfer sont inévitableset éternels; mais à ce motif de patience joignons la résolutionde ne plus retomber dans les mêmes péchés, de peurqu'un nouveau pardon nous soit refusé. C'est pourquoi ici, et dansl'intérieur de nos maisons, aimons à nous prosterner en laprésence du (95) Seigneur, et écrions-nous : Vous êtesjuste dans toute votre conduite â notre égard, et toutes vosoeuvres sont véritables. (Dan. III, 27.) Si nos péchéss'élèvent contre nous, faites-nous grâce à causede votre nom, et ne permettez pas que nous retombions dans nos anciensmalheurs. Ne nous laissez donc point succomber à la tentation, maisdélivrez-nous du mal. (Matth. VI, 13.) Car c'est à vous qu'appartiennentla puissance et la gloire, dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

DIX-HUITIÈME HOMÉLIE.

1. On ne voit que des gens qui se réjouissent et qui s'écrient: Victoire! tout est gagné, la moitié du carême estpassée. Or je les exhorte moins à se féliciter dece qu'ils ont atteint la mi-carême, qu'à considérers'ils ont diminué de moitié le nombre de leurs péchés.Alors leur joie sera légitime, puisqu'ils auront un juste motifde se réjouir. Car ce que l'Eglise cherche , et ce qu'elle se proposedans l'institution du carême, c'est de détruire nos vices.Nous ne devons donc point achever le jeûne tels que nous l'avonscommencé, mais nous devons nous présenter aux solennitéssaintes, purifiés de nos fautes, et corrigés de nos mauvaiseshabitudes. S'il en est autrement, le jeûne nous est plus nuisiblequ'utile. Ainsi réjouissons - nous non d'avoir achevé lapremière moitié du carême, car c'est peu de chose,mais de l'avoir sanctifiée par la pratique des bonnes oeuvres. Quandles jours du jeûne seront passés, les fruits de celles-cisubsisteront encore.

C'est ainsi que l'utilité de l'hiver ne se reconnaît quelorsqu'il a cessé. Alors seulement les moissons verdoyantes et lesarbres chargés de feuilles et de fruits proclament à tousles yeux ses grands avantages. Il doit en être de même dansl'ordre spirituel. Durant ces jours de jeûne les pluies abondantesde la grâce ont inondé nos âmes, comme les pluies del'hiver inondent la terre; nous avons reçu les enseignements répétésde la doctrine et la semence des vertus; nous avons même arrachéles épines d'une vie molle et efféminée. Continuonsdonc de si heureux commencements, afin que les bons résultats dujeûne survivent à la cessation du carême. L'avantageque nous en aurons retiré nous empêchera de l'oublier.

Ce sera aussi le moyen d'en prévoir le retour avec plaisir. Carj'en connais plusieurs qui par lâcheté redoutent déjàle carême prochain, et d'autres qui disent que cette crainte lesempêchera de goûter aux fêtes de Pâques les joies(97) d'une pieuse allégresse. Y a-t-il une plus grande faiblesse?et quel en est le principe? C'est que nous faisons consister le jeûnebien plus dans l'abstinence des viandes que dans la réformationde nos moeurs. Mais si durant ces jours nous réalisions quelquesprogrès dans la vertu, nous en désirerions la continuation: et parce que le jeûne serait pour nous un temps fertile en bonnesoeuvres, nous le trouverions toujours trop court; aussi son retour ne nouscauserait-il ni tristesse, ni inquiétude. Et,, en effet, rien nesaurait contrister le chrétien dont la conscience est bien disposée,et qui veille au salut de son âme. Il jouit même d'une joiepure et inaltérable.

C'est une vérité que saint Paul nous apprend aujourd'huiquand il nous dit: Réjouissez vous dans le Seigneur; je vous ledis de nouveau, réjouissez-vous. (Philip. IV, 4.) Plusieurs, jele sais, ne comprennent point ce langage; et ils demandent comment l'hommepeut toujours se réjouir. Il est facile, me dira-t-on, d'éprouverquelques joies passagères; mais une joie inaltérable, c'estimpossible, car la douleur est le triste apanage de l'humanité.Un père pleure son fils, un époux, son épouse, unami, le plus sincère des amis, et celui qu'il aimait plus qu'unfrère. L'un perd sa fortune, et un autre tombe. malade. Celui-ciest lésé dans ses biens, ou blessé dans son honneur.Enfin la famine, la peste, les taxes excessives, les embarras des affairesdomestiques et mille autres maux qu'il serait. impossible d'énumérernous pressent et nous assiègent au dehors et -au dedans. Commentdonc se réjouir toujours? Oui, il est possible de le faire, ôhomme ! autrement l'Apôtre si éclairé dans les chosesspirituelles, ne l'eût jamais ni proposé, ni conseillé.

Apprenez donc aujourd'hui, comme je vous l'ai dit souvent, et commeje vous le redirai, apprenez une vérité que le christianismeseul peut nous enseigner. Tous les hommes désirent la joie et leplaisir; et tous ils rapportent à ce but leurs discours et leursactions. Le marchand affronte les périls de la mer pour s'enrichir,l'avare entasse l'or pour jouir de ses trésors, le soldat combat,le laboureur sème et l'ouvrier travaille pour arriver à lajoie et au plaisir. L'ambitieux lui-même ne recherche la gloire .etles dignités que pour s'y complaire, et il ne veut s'y complaireque parce qu'il espère y trouver une douce jouissance.

En un mot c'est l'unique but que chacun se propose, et auquel chacuntend par des routes diverses. Ainsi tous les hommes recherchent la joieet le plaisir, mais tous ne peuvent y parvenir; car la plupart ignorentle chemin qui nous y conduit. Plusieurs s'imaginent qu'on les rencontredans les richesses et l'opulence. Mais si elles donnaient le bonheur, leriche ne connaîtrait jamais la douleur, ni l'affliction. Et cependantcombien de riches qui trouvent la vie insupportable, qui désirentla mort à la moindre adversité, et qui, profondémentabattus, souffrent leurs maux avec plus d'impatience que les autres hommes.

Ne me vantez point leurs festins, leurs flatteurs, leurs parasites,mais considérez les maux inséparables des richesses, leshaines et les calomnies, les périls et les dangers. Ajoutez encoreque pour comble d'infortune, les riches, qui ne prévoient jamaisl'adversité, ne savent la supporter, ni en sages philosophes, nien généreux chrétiens. Aussi combien de disgrâces,légères en elles-mêmes, leur deviennent dures et insupportablesl Le pauvre, au contraire, trouve que les maux les plus rudes lui sontdoux, parce qu'il en a l'expérience et l'habitude. Car nos souffrancessont grandes ou petites, moins en elles-mêmes que par suite de nosdispositions. En voulez-vous une preuve? elle est sous vos yeux; et ilsuffit de considérer l'état d'Antioche. Tous les pauvresn'ont rien à craindre; le simple peuple est en sûretéet jouit d'une heureuse tranquillité. Mais les magistrats et lesriches qui nourrissaient des chevaux, qui disputaient le prix des courses,et qui étaient à la tête des affaires, sont aujourd'huiprisonniers et redoutent une condamnation capitale. On les rend responsablesde la sédition : aussi vivent-ils dans une crainte continuelle;et leur malheur est extrême, moins encore par la grandeur mêmedu danger que par le sentiment d'une prospérité qui n'estplus. Ils l'avouent eux-mêmes, car lorsqu'on les exhorte àsupporter leur sort avec courage et fermeté, ils répondentque jamais ils n'avaient prévu une telle infortune, et qu'ils ontd'autant plus besoin de consolation qu'ils ne sauraient la supporter mêmeen sages philosophes.

2. D'autres établissent le souverain plaisir dans la santé;mais ils se trompent également. Or, n'en voit-on pas qui se portenttrès-bien, et qui se souhaitent mille fois la mort, parce (98) qu'ilsne peuvent endurer une injure. D'autres font reposer le véritablebonheur dans la gloire, les dignités, les charges et les adulationsde la multitude. Mais ils s'abusent étrangement; et en effet, sansnous arrêter aux pouvoirs subalternes, remontons par la penséejusqu'au pouvoir suprême. Hélas ! le trône lui-mêmeest entouré de mille chagrins, et le prince qui s'y asseoit voitses douleurs se multiplier en raison même de l'éclat de sacouronne. Faut-il signaler au dehors la guerre, le sort des combats etles insultes des barbares, et au dedans les embûches et les périlsde la cour? Combien de princes qui ont évité les traits del'ennemi, et qui n'ont pu échapper au poignard de leurs propresgardes ! Enfin l'océan a moins de flots et de vagues que les souverainsn'ont d'inquiétudes.

Mais puisque la royauté ne saurait nous mettre à l'abrides chagrins, quelle autre condition pourrait le faire? les hommes y sontimpuissants, et la pratique seule de cette courte et simple parole de l'Apôtrepeut nous ouvrir ce riche trésor. Aussi, sans nous égareren de longs discours, ni en des sentiers détournés, méditonsdirectement sa pensée; elle nous indiquera la route droite et faciledu vrai bonheur; car l'Apôtre ne dit pas simplement: Réjouissez-voustoujours ; mais il exprime la cause et le motif de cette joie, en ajoutant: Réjouissez-vous dans le Seigneur. C'est qu'en effet aucun accidentfâcheux ne peut contrister celui qui se réjouit dans le Seigneur.Toutes nos autres joies sont passagères, incertaines et inconstantes;et leur possession elle-même ne peut nous donner assez de bonheurpour éloigner et dissiper les tristesses qui naissent de toutesparts. Mais la crainte de Dieu nous offre le double avantage d'êtrestables et immuables, et de réunir en nous tant de joies, que nousen perdons même le sentiment de nos maux; et en effet, le chrétienqui a la véritable crainte de Dieu, et qui se confie en lui, possèdele principe de tout bonheur, et la source de toute joie. Une faible étincellequi tombe dans la mer s'éteint immédiatement; et de mêmepour l'homme qui craint Dieu, toute tristesse s'abîme et disparaîtdans un océan de joie.

Certes, c'est un étonnant spectacle que de voir cet homme persisterdans la joie au milieu de mille sujets de tristesse. S'il n'éprouvaitaucune contrariété, il aurait peu de mérite àse réjouir; mais nous l'admirons, parce qu'il se montre supérieuraux plus fâcheux accidents, et qu'il est joyeux au sein mêmede l'adversité. Qui regarderait comme miraculeuse la conservationdes trois jeunes Hébreux, s'ils n'eussent été jetésdans la fournaise? mais ce qui nous surprend, c'est qu'après êtrerestés longtemps au milieu des flammes, ils en sortirent sains,et saufs comme s'ils n'y eussent point été exposés.Nous devons juger les saints d'après ces mêmes principes.Supposons qu'ils ne soient jamais éprouvés, et leur joien'aura pour nous rien d'étonnant. Mais un prodige véritablementau dessus des forces de la nature humaine, est de trouver le calme et latranquillité du port au milieu des écueils et des flots.

Jusqu'ici je vous ai prouvé qu'en dehors de la vie chrétienneon ne saurait rencontrer le vrai bonheur; et maintenant je veux vous démontrerque cette vie ne peut être que nécessairement heureuse. Puissé-je,en vous révélant ses avantages, vous exciter à laretracer dans votre conduite ! Donnez-moi un chrétien vertueux,et qui a pour lui le témoignage d'une bonne conscience; qui aspireà la possession des biens du ciel, et qui se repose en cette heureuseespérance: quel accident, je vous le demande, pourrait l'attrister?La mort est sans doute le plus intolérable de tous les maux. Maisson attente le réjouit, loin de l'affliger; car il sait que la mortest le terme de ses peines, et la voie qui conduit à la couronneet à la récompense les généreux athlètesde la vertu et de la piété. Pleurera-t-il immodérémentla perte prématurée de ses enfants? Non, il saura la supporteravec cette grandeur d'âme qui dira, comme Job : Le Seigneur me lesavait donnés, le Seigneur me les a ôtés; il est arrivéce qui a plu au Seigneur; que le nom du Seigneur soit béni! (Job.I, 21.) Mais si ni la mort elle-même, ni la perte de ses enfantsne sauraient profondément attrister ce chrétien, combienmoins encore ta ruine de sa fortune, tes outrages, les calomnies et lesmaladies pourraient-elles blesser ce grand cour et ce noble esprit !

C'est ainsi que les apôtres se montraient comme insensibles ausupplice des verges; et cette insensibilité qui nous étonneest cependant moins admirable que la joie dont ce supplice lui-mêmedevenait pour eux la cause et l'occasion; car ils s'en allèrentpleins de joie (99) hors du conseil, parce qu'ils avaient étéjugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus.(Act. V, 41 ) Quel traitement et quelles injures peuvent donc contristerun chrétien qui a appris à l'école de Jésus-Christ,à se réjouir des outrages! Réjouissez-vous, dit-il,et tressaillez d'allégresse lorsque les hommes diront faussementde vous toute sorte de mal à cause de moi, parce que votre récompenseest grande dans les cieux. (Matth. V, 11, 12.) Est-il affligé parla maladie? il entend cette voix et ces avis du sage : Au jour de la maladieet de la pauvreté, confiez-vous au Seigneur, car l'or s'épurepar la flamme, et les hommes que Dieu accepte passent par le feu de latribulation. (Eccli. II, 4, 5.) Mais puisque la mort, la perte des biens,les douleurs du corps, l'ignominie, l'injure, et toute autre adversitéréjouissent ce chrétien, loin de le contrister, oùtrouverait-il un sujet de peine et de chagrin?

Eh quoi ! me direz-vous, est-ce que les saints ne connaissent pas l'affliction,et l'Apôtre lui-même ne dit-il pas : Une profonde tristesseest en moi, et vine douleur continuelle dans mon coeur ? (Rom. IX, 2.)Mais c'est en cela qu'éclatent les merveilles de la grâce; car la tristesse de l'Apôtre lui était une source de mériteet de joie. Les verges l'affligeaient bien moins qu'elles ne le réjouissaient,et de même sa tristesse embellissait sa couronne. Dans le monde,qui le croirait? la tristesse et la joie sont également dangereuses; et dans le christianisme, au contraire, la joie et même la tristessesont des trésors de bonheur. En voulez-vous un exemple? dans lemonde souvent on se réjouit du malheur de son ennemi, et cette joiecause notre perte. Mais le vrai chrétien s'afflige de la chute deson frère, et cette tristesse lui concilie les grâces et l'amitiédu Seigneur.

Vous voyez donc que la tristesse selon Dieu est meilleure et plus utileque la tristesse selon le siècle. L'Apôtre s'affligeait dece que les hommes péchaient, et ne croyaient pas en Dieu ; aussison affliction lui ,devenait-elle grandement méritoire, et pourachever de vous convaincre de ce paradoxe que la douleur soulage l'âmeaffligée, et relève l'esprit abattu, n'est-il pas vrai quesi vous empêchiez une mère de pleurer la mort d'un fils chéri,et de se répandre en larmes et en gémissements, vous la jetteriezdans le désespoir et la mort?

Permettez-lui au contraire de donner un libre cours à sa douleur,et elle en recevra un véritable soulagement. Mais ne nous étonnonspoint qu'il en soit ainsi d'une mère, puisque le prophèteIsaïe nous présente le même phénomène :Laissez-moi, s'écrie-t-il souvent, et je pleurerai amèrement.Ne cherchez pas à me consoler, car je pleure les malheurs de lafille de mon peuple. (Isa. XXII, 4.) La tristesse soulage donc fréquemmentune vive douleur, et si l'infidèle l'éprouve, à plusforte raison le chrétien en fait-il l'heureuse expérience.C'est pourquoi l'Apôtre nous dit que la tristesse selon Dieu produitpour le salut une pénitence stable. (II Cor. VII, 10.) Ces parolespeuvent sembler obscures. En voici donc le sens. Si vous vous attristez de la perte de vos richesses, cette tristesse ne remédie àrien; et si vous vous affligez de la maladie, cette affliction l'augmenteau lieu de la diminuer.

3. C'est ainsi que j'en ai entendu plusieurs convenir de ce fait, ets'accuser eux-mêmes par cet aveu: De quoi m'ont servi mes chagrins?je n'ai recouvré ni mon bien ni ma santé. Mais la tristesse,qui a le péché pour sujet, expie ce péché,et par là nous procure une grande joie. Et de même celle quise rapporte aux fautes de nos frères, nous console et nous exciteà la vertu. Souvent aussi elle sert à les retirer.du vice.Mais quand même ils ne se corrigeraient point, notre chariténe serait pas sans récompense. Faut-il vous prouver encore que cettetristesse du malheur de nos frères nous est toujours utile et salutaire,quoiqu'elle ne les convertisse point? Eh bien ! écoutez le prophèteEzéchiel, ou plutôt Dieu lui-même qui parle par sa bouche.Le Seigneur avait envoyé une armée pour ruiner Jérusalem,incendier ses édifices, et passer ses habitants au fil de l'épée; et voici qu'il parle ainsi à l'exécuteur de ses vengeances:Marquez d'un signe sur de front les hommes qui pleurent et qui gémissent.Il ordonne ensuite : Que le massacre commence par le sanctuaire; mais ilajoute aussitôt: Ne frappez aucun de ceux qui seront marquésde ce signe. (Ezéch. IX, 4-6.) Pourquoi donc sont-ils épargnés,si ce n'est parce qu'ils pleurent et qu'ils gémissent sur des crimesqu'ils ne peuvent faire cesser?

Dans un autre prophète, le Seigneur reprend plusieurs d entreles Israélites de ce qu'ils s'abandonnent aux délices dela table et des plaisirs, et de ce qu'ils jouissent tranquillement du (100)repos et de la liberté, sans gémir sur ceux de leurs frèresqu'ils voient traîner en captivité, et sans partager leuraffliction. Ils sont insensibles, dit-il amèrement, à laruine de Joseph. (Amos, VI, 6.) Sous le nom de Joseph, il désigneici tout le peuple juif. Nous lisons également dans Michéecette parole de reproche : L'habitant d'Enan n'est point sorti pour pleurerla ruine de la maison de son voisin. (Mich. I, 11.) Car encore que lesméchants soient punis avec ,justice, Dieu veut que nous compatissionsà leur malheur; et il nous défend de nous en faire un sujetde joie ou de raillerie. Lui-même nous dit en effet qu'il ne lespunit qu'à regret, et qu'il ne se réjouit point de leursmaux, parce qu'il ne veut point la mort du pécheur. (Ezéch.XVIII, 23.) Nous devons imiter cette conduite du Seigneur, et gémirde ce que les pécheurs le contraignent à les punir justement.

Comprenez-vous maintenant les grands avantages de la tristesse selonDieu? et puisque nos martyrs sont plus heureux que leurs bourreaux, etle chrétien persécuté et affligé que l'infidèlehonoré et joyeux, quel motif aurions-nous de nous attrister? C'estpourquoi n'appelons heureux que ceux qui vivent selon le Seigneur. Et cesont aussi les seuls auxquels l'Ecriture donne ce nom : Heureux, dit lePsalmiste, l'homme qui n'est point entré dans le conseil de l'impie!(Ps. I,1.) Heureux l'homme que vous avez instruit, ô mon Dieu, etauquel vous avez enseigné votre loi! Heureux l'homme dont les voiessont pures: Heureux tous ceux qui se confient dans le Seigneur! Heureuxle peuple dont le Seigneur est le Dieu! (Ps. XCIII, ,12; CXVIII, 1; II,13; XXXII, 12.) Heureux, dit aussi le Sage, celui qui ne condamne pointsa conscience! et le Psalmiste ajoute ! Heureux l'homme qui craint le Seigneur.(Eccli. XIV, 2; Ps. III, 1.) Enfin Jésus-Christ lui-même nousdit : Heureux ceux qui pleurent, ceux qui sont humbles, ceux qui sont doux,ceux qui sont pacifiques, et ceux qui souffrent persécution pourla justice! (Matth. V, 3-10.)

Ainsi nulle part l'Ecriture ne fait consister le bonheur dans les richesses,les honneurs et la gloire, et elle le place uniquement dans la vertu. Nousdevons donc prendre la crainte de Dieu pour règle de nos actionset de nos souffrances: et si ce principe s'enracine profondémentdans notre âme, non-seulement le repos et les honneurs, la gloireet les dignités, mais les persécutions même et lescalomnies, l'injure et l'outrage, les supplices et généralementtous les maux, nous produiront les fruits abondants de la joie. Ne voyons-nouspas des arbres dont la racine est amère, nous donner les fruitsles plus doux? et de même la tristesse selon Dieu n'enfante que plaisiret allégresse. Elles le savent bien, ces âmes qui prient avecdouleur, et qui répandent les larmes de la pénitence. Dequelles joies n'y sont-elles pas inondées ! Quelle puretéde conscience elles y trouvent ! Et avec quelles bonnes espéranceselles s'en retirent ! c'est qu'en effet, et je ne puis trop le répéter,nos joies et.nos tristesses viennent moins de la nature même deschoses que de nos propres dispositions. Si celles-ci sont sagement réglées,nous aurons toujours dans le coeur un grand fonds de contentement. Lesmaladies du corps ont pour cause plutôt quelque désordre intérieurque l'intempérie de l'air, ou toute autre influence extérieure.Mais à plus forte raison il en est ainsi des maladies dél'âme. Car si celles du corps sont un apanage de notre nature, lesautres ne dépendent que de notre, volonté. Aussi quoiquel'Apôtre eût souffert cette infinité de maux qu'on nesaurait énumérer, les naufrages et les persécutions,les violences et les embûches, les attaques des voleurs, et chaquejour mille périls de mort,il n'exprimait ni plaintes, ni murmures.Bien plus, il en tirait un sujet de gloire et un motif de joie : Maintenant,disait-il, je me réjouis dans les maux que je souffre, et j'accomplisdans ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ.Et encore : je me glorifie dans mes tribulations. (Colos. I, 24; Rom. V,3.) Or, l'on ne se glorifie point d'une chose, si l'on ne s'y complaît.

4. Voulez-vous donc posséder la joie véritable? ne recherchezni les richesses ou la santé, ni la gloire ou la puissance, ni lesdélices de la vie ou la somptuosité des festins,.ni un vêtementde soie, ou le luxe des habits, ni de vastes domaines ou de magnifiquespalais, ni en un mot aucune jouissance terrestre. Mais attachez-vous àla sagesse qui est selon Dieu, exercez-vous dans la pratique de la vertu,et quelque soit le malheur qui vous frappe aujourd'hui ou demain, il nepourra vous attrister. Que dis-je, vous attrister? Les divers accidentsqui affligent la plupart des hommes vous seront une cause de joie. Carles supplices et la mort, les amendes et les calomnies, les chagrins (101)et tous les maux, quand nous les souffrons pour Dieu, et par principe d'amour,réjouissent surabondamment notre âme.

Certainement personne ne peut nous rendre malheureux si nous n'y travaillonsnous-mêmes, non plus que personne ne saurait nous rendre heureuxsi nous n'y coopérons nous-mêmes avec le secours de la grâce.Et s'il faut vous prouver que l'homme heureux est uniquement celui quicraint le Seigneur, je n'interrogerai point l'histoire, mais les faitsdont nous avons été témoins. Nous avons pu craindrequelque temps la ruine entière d'Antioche. Eh bien ! les plus richeset les plus puissants de nos concitoyens osèrent-ils alors se montrer?ils avaient fui, et avaient abandonné cette ville malheureuse. Maisles solitaires et les moines qui craignaient Dieu sont accourus avec unpieux empressement, et ils ont dissipé l'orage. Nos maux présentset la menace d'une terrible vengeance ne purent ni arrêter leur dévouement,ni effrayer leur courage. Et quoiqu'ils fussent étrangers àla faute, et ainsi à l'abri de tout péril, ils se sont précipitésd'eux-mêmes au milieu des flammes pour nous en retirer. Bien plus,ils ont couru à la mort, quelque terrible et quelque affreuse qu'ellesoit pour tous, avec plus de joie que les hommes ne recherchent les honneurset les dignités. C'est qu'ils savaient que ce grand acte de charitéleur était éminemment glorieux : et ils ont prouvépar leurs oeuvres que celui-là seul est heureux qui observe la loidivine. Car il ne redoute point l'inconstance de la fortune, et l'adversiténe saurait l'atteindre. Mais il jouit d'un calme inaltérable , etil se rit de tous ces accidents qui épouvantent les autres hommes.Aujourd'hui nos premiers magistrats sont plongés dans la consternation, et chargés de fers au fond d'un noir cachot, ils redoutent àchaque instant une condamnation capitale. Mais nos pieux solitaires jouissentd'une joie pure et sereine, quelque soit le sort qui puisse les atteindre.Ils désirent même les supplices et la mort qui nous paraissentsi terribles, parce qu'ils connaissent le but qu'ils se proposent d'atteindre,et parce qu'ils n'ignorent point quel bonheur les attend après cettevie. Et toutefois ce détachement de toutes les choses de la terre,et ce mépris de la mort n'étouffent point en eux une douloureusesympathie pour nos maux. C'est en quoi leur charité devient plusméritoire. A leur exemple, concentrons tout notre zèle surle salut de notre âme, et nul événement imprévune pourra nous troubler. Mais n'oublions pas nos prisonniers , et prionsle Seigneur qu'il les délivre de tout péril de mort. Il pouvait,il est vrai , dissiper entièrement le danger, et en effacer jusqu'auxmoindres traces, mais de crainte que nous ne retombions dans nos anciensdérèglements, il ne veut que dessécher peu àpeu le torrent de nos maux, afin de mieux nous affermir dans les voiesde la piété. Car il n'est que trop vrai qu'on verrait renaîtrenos premiers désordres si l'orage se calmait soudain. Et en effet,nos malheurs ne sont point finis, la résolution de l'empereur nousest inconnue, nos magistrats sont dans les fers, et une foule de gens courentau fleuve pour s'y baigner. Ce ne sont sur ses bords que propos calomnieux,que danses lascives et que rendez-vous de courtisanes.

Mais ces gens-là ne sont-ils pas indignes d'excuse et de pardon?ou plutôt quelle peine et quel châtiment ne méritent-ilspas ? une partie de nos magistrats est en prison, les autres sont en exil,on ignore quelle sera la décision de l'empereur, et vous vous livrezaux jeux, aux ris et aux danses. Mais, direz-vous, nous ne pouvons nousabstenir du bain. O réponse impudente ! et parole mauvaise et insensée! combien y a-t-il d'années ou de mois que cette privation vousest imposée? les bains publics ne sont fermés que depuisvingt jours, et vous murmurez de dépit comme si cette défenseremontait à une année. Mais pensiez -vous- à vousplaindre, je vous le demande, lorsque vous trembliez de voir arriver lessoldats, et que, craignant chaque jour les supplices et la mort, vous fuyiezdans les déserts, et vous cachiez sur le sommet des montagnes. Siquelqu'un vous eût alors proposé de vous soustraire àtout danger, pourvu que durant une année entière vous promissiezde vous abstenir du bain, avec quelle promptitude vous eussiez acceptécette condition. Et aujourd'hui qu'il convient de remercier le Seigneurqui a dissipé cet orage, vous l'outragez de nouveau par vos excèset vos désordres. Vos frayeurs sont calmées, et vous en prenezoccasion de reprendre vos criminelles habitudes. Quoi ! êtes-voussi insensibles aux sentiments de nos maux; que vous ne songiez qu'aux plaisirsdu bain? quand ce plaisir vous serait permis , la mort, qui menace tantd'illustres citoyens devrait détourner de ces frivoles pensées(102) ceux même qui n'appréhenderaient pas le même sort.Il s'agit ici d'une sentence de vie ou de mort, et vous ne songez qu'auplaisir du bain et aux délices de la vie!

Vous méprisez le danger parce que vous y avez échappé;mais craignez de vous en attirer un autre plus grave encore, et de retombersous le coup de menaces plus terribles; votre état serait alorscelui de cet homme dont parle l'Evangile. Lorsque l'esprit impur est sortid'un homme, il revient, et trouant la maison purifiée et ornée,il prend avec lui sept autres esprits plus méchants, et ils entrentdans l'âme de cet homme, et son dernier état devient pireque le premier. (Luc, II, 24-26.) Craignons donc, nous aussi, que notrenégligence et notre inertie ne nous ramènent des maux plusgrands que ceux dont nous hommes délivrés. Je sais bien quevous ne commettrez point une telle imprudence, mais arrêtez, punissezet châtiez ceux qui se livrent à ces honteux désordres,afin que toujours vous soyez dans la joie, comme l'Apôtre vous lerecommande, et que sur la terre, comme aussi un jour dans le ciel, vousreceviez la récompense de vos vertus et de votre charité,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par lequel et avec lequel soient au Père et à l'Esprit-Saintla gloire. l'honneur et l'adoration, maintenant et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

DIX-NEUVIÈME HOMÉLIE.

1. Vous avez célébré, ces jours derniers, la fêtedes saints martyrs, vous avez goûté une joie toute spirituelle,et vous avez fait éclater une pieuse allégresse. On a exposéà vos yeux des corps percés de coups : vous avez vu des poitrinesouvertes par le fer, dont le sang semblait encore découler, et vousavez pot jurer de la variété comme de la rigueur des tourments.Vous avez admiré en ces martyrs un courage surhumain, vous avezbaisé leurs couronnes teintes de sang, et vous avez triomphalementpromené ces saintes reliques par toutes les rues de la cité.Malade, et obligé de rester renfermé, je n'ai pu, àtaon grand regret, assister à cette fête, mais je n'ai pointlaissé que de prendre part à votre joie : je n'ai pu me mêlerà vos rangs, mais je rite suis uni à votre allégresse.Car, telle est la force de la charité, qu'elle supplée àl'absence par la communication de la joie, et qu'elle nous rend propresles plaisirs de nos frères. C'est ainsi que du fond de ma demeureje me réjouissais avec vous : et aujourd’hui, à peine convalescent,j'accours ici tout empressé de contempler vos riants visages, etde participer à la solennité de ce jour, car je rie puisnommer autrement cet immense concours de nos frères qui par leurprésence ajoutent à la gloire de cette ville, et honorentnotre assemblée.

Sans doute ce peuple n'entend point notre langage, mais il n'est pasétranger à notre foi, il vit dans une paisible tranquillité,et ses moeurs sont aussi modestes que sages et réglées. Ilignore le théâtre et ses scandales, les courses de chevaux,les rendez-vous des courtisanes, et le tumulte des grandes villes. Le (104)luxe et la volupté sont inconnus parmi ce peuple, et la sagesses'y épanouit en tout son éclat. La cause en est que sa vieest laborieuse et qu'à ses yeux l'agriculture est une véritableécole de vertus. Il s'applique donc à la culture de la terre,ce premier de tous les arts que Dieu nous a révélés.Car Adam, avant même son péché, et quand il jouissaitd'une entière liberté, devait cultiver la terre. Ce n'étaitpoint, il est vrai, un travail pénible et fatigant, mais une occupationdouce et agréable. Le Seigneur, dit l'Ecriture, plaça l'hommedans le paradis pour le cultiver et le garder. (Gen. II, 15).

C'est ainsi que nous voyons ces bons laboureurs tantôt dirigerla charrue et creuser de profonds sillons, et tantôt expliquer àleurs serviteurs la doctrine sainte ; tantôt arracher soigneusementde leurs champs les ronces et les épines, et tantôt déracinerdans les âmes les germes du péché, car ils ne rougissentpoint des travaux de l'agriculture, comme nos citadins; et ils n'ont honteque de l'oisiveté, parce qu'ils savent qu'elle enseigne le mal,et. que dès l'origine elle a perverti tous ceux qui s'y abandonnent.Voilà donc de véritables philosophes qui le sont, non parl'habit, mais par le sentiment et la vertu. Quant aux philosophes païens,ils ne sont que des acteurs et des comédiens, puisque toute leurphilosophie consiste à porter un manteau, une longue barbe et unerobe flottante. Nos laboureurs au contraire méprisent tout ce vainextérieur : ils rejettent le bâton et la barbe, et ne s'attachentqu'à orner leur âme des préceptes de la vraie philosophie,et qu'à les réaliser par la pratique des vertus. Oui, prenezau hasard un de ces hommes qui vivent dans les champs, et qui semblentne devoir connaître que la bêche et la charrue, et interrogez-lesur ces grandes vérités, au sujet desquelles les philosophespaïens ne peuvent malgré toutes leurs recherches et leurs longsdiscours, nous donner une réponse satisfaisante, et il vous répondraavec une rare précision et une grande sagesse. Ajoutons encore àleur gloire qu'ils conforment leur vie à leur croyance. Ils saventdonc que nous avons une âme immortelle, et que nous devons comparaîtreau jugement redoutable du Seigneur pour y rendre compte de toutes nos actions.C'est pourquoi ils dirigent toutes leurs oeuvres vers cette fin suprême,et se montrent supérieurs aux frivolités de notre luxe. Carle Sage leur a appris que tout est vanité, et vanité desvanités. (Eccli. I, 2.) Aussi ne cherchent-ils aucune des pompesdu monde.

Ils savent également ce que Dieu nous a révéléde sa nature et de ses attributs. Prenez donc un philosophe païen,s'il vous est possible d'en rencontrer aujourd'hui, et parcourez avec lui,sur ces questions, les plus célèbres ouvrages de l'antiquité.Rapprochez ensuite de ces longues dissertations les réponses précisesde nos laboureurs, et vous verrez combien ceux-ci sont sages, et ceux-làinsensés. Parmi ces derniers, les uns soutiennent que Dieu est étrangerau gouvernement du monde, et qu'il ne l'a point créé; etles autres affirment que la vertu ne se suffit point à elle-même,et que tout le bonheur consiste dans l'or, l'éclat et la noblesse.Mars à ces extravagances, et à mille autres plus ridiculesencore, nos laboureurs, si ignorants d'ailleurs, en toutes autres choses,opposent le dogme d'un Dieu qui a tiré le monde du néant,qui le gouverne, et qui doit juger tous les hommes. Eh ! qui n'admireraitici la puissance du Christ? il fait que des gens ignorants et grossierssurpassent autant en sagesse ces présomptueux philosophes que desvieillards consommés en prudence surpassent de jeunes étourdis.

Peu importe donc que leur langage soit impoli, puisque leur esprit estdoué de sagesse 1 et de quelle utilité est à un philosophepaïen la grâce et l'urbanité de sa parole si, dans lefond de l'âme, il n'est qu'un insensé? Que dirions-nous d'unsoldat qui porterait une épée dont la garde serait d'argent,et la lame de plomb? C'est ainsi que la parole des philosophes est paréede science et d'éloquence, et que leur pensée est tellementvide de sens et de sagesse , qu'ils ne disent rien de bon ni d'utile. Cheznos laboureurs, au contraire, l'esprit est tout rempli d'une sublime philosophie,et leur vie est conforme à leur croyance. on ne trouve point parmieux ces femmes qui ne songent qu'à la toilette et au luxe des vêtements,et qui emploient le fard et les couleurs. Car ils ont banni de leurs campagnestoute cette corruption des moeurs. C'est pourquoi ils retiennent facilementla femme dans cette humble soumission que l'Apôtre lui recommande;et ils gouvernent aisément une famille qui borne son ambition àse procurer la nourriture et le vêtement.

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Sans doute ces bons laboureurs ne connaissent point la délicatessede nos parfums. Mais les champs émaillés de mille fleursodorantes leur en fournissent de plus exquis. Chez eux le corps est aussirobuste que l'âme est pure. Ne nous en étonnons point; ilsignorent les raffinements de nos tables, non moins que les transports del'ivresse, et ils ne mangent qu'autant qu'il est nécessaire pourvivre. Ne méprisons donc point la simplicité de leurs vêtements,et admirons plutôt la sagesse de leurs moeurs. Eh ! qu'importe unriche habit, si l'âme est nue et indigente! Nous devons louer etestimer l'homme non d'après ses vêtements, mais d'aprèsles qualités de son âme; pénétrez donc dansle secret de cette âme, et vous verrez en sa source cette beautéet cette richesse qui s'épanchent au dehors par les paroles, lacroyance et les moeurs.

2. Que toute la philosophie païenne se cache et qu'elle rougissede sa prétendue sagesse qui n'est qu'une véritable foliel Ses docteurs n'ont gagné pendant leur vie qu'un nombre bien restreintde disciples; et encore les ont-ils perdus au moindre danger. Mais lesapôtres de Jésus-Christ, ces hommes qui n'étaient quedes pêcheurs, des publicains et des faiseurs de tentes, ont en peud'années amené l'univers à la véritéde l'Evangile. Les persécutions elles-mêmes, quoique sanscesse renaissantes, n'ont pu arrêter les progrès de leur prédication; et aujourd'hui les lumières de la foi se répandent avectant d'éclat qu'elles éclairent et rendent savants de grossierslaboureurs et des pâtres ignorants. Louons aussi l'ardente charitéqui est en eux le principe de tout bien, et qui leur a fait entreprendreun si long voyage pour visiter et embrasser des frères.

Eh bien ! en reconnaissance de ces témoignages d'amitiéet d'affection, je vous demande de pourvoir à leurs besoins, afinqu'ils s'en retournent heureusement. Pour moi, j'aborde de nouveau la questiondu jurement, et puissé-je en détruire entièrementla criminelle habitude l mais il faut auparavant vous rappeler ce que j'aidéjà dit sur ce sujet. Lorsque les Juifs revinrent dans laPalestine après la captivité de Babylone, le prophèteZacharie leur rapporta la vision suivante : Je voyais une faux qui volaitdans les airs : sa longueur était de vingt coudées, et salargeur de dix; et il me fut dit : c'est la malédiction qui sortsur toute la terre; elle viendra dans la demeure du parjure pour la ruineret en détruire les bois et les pierres. (Zach. V, 1-4.) La citationde cette prophétie m'amena à rechercher pourquoi le Seigneurajoute au châtiment personnel du parjure, la ruine de sa maison ;et je vous dis qu'il veut donner cet éclat à la punitiond'un grand crime, afin qu'elle nous soit un salutaire avertissement. Ala mort du parjure, son cadavre est enseveli et confié àla terre, mais le souvenir de son iniquité survit à la destructiondu corps ; car tous ceux qui voient les ruines de sa maison, et qui enapprennent la cause s'instruisent à éviter les mêmespéchés : c'est ce que nous prouve l'exemple de Sodome. Pourpunir les moeurs infâmes de ses habitants, Dieu fit descendre duciel une pluie de feu qui dévora la terre elle-même ; en sortequ'aujourd'hui encore le sol atteste ce terrible châtiment. (Gen.XIX.)

Et observez ici la bonté du Seigneur. On ne voit plus ces pécheursse consumer au milieu des flammes; car la terre recouvre leurs cendres,mais cette même terre conserve les marques d'une violente ignition,et son aspect seul est une voix éloquente qui se fait entendre auxyeux, et qui crie à toutes les générations n'incitezpas les crimes de Sodome, si vous ne voulez en partager les châtiments.C'est qu'en effet toute parole s'efface en présence de ces tracestoujours visibles de la vengeance divine. Je pourrais en appeler au témoignagede nombreux voyageurs sur lesquels le récit de l'Ecriture n'avaitd'abord produit qu'une légère impression. Mais quand ilsont eu visité ces contrées, et qu'ils ont vu cette terrestérile, ces vestiges d'un terrible incendie, et ce sol qui n'estqu'une couche de cendre et de poussière, ils sont revenus saisisd'effroi, et profondément touchés de cette grande leçon.Car la nature du châtiment est en rapport avec la nature du crime,et de même que les Sodomites empêchaient la sainte féconditédu mariage, Dieu pour les punir a rendu cette contrée stérileet inféconde. Il menace donc de renverser la maison du parjure,afin que son exemple nous corrige.

3. Je poursuis aujourd'hui ce sujet, et ce ne sont plus deux ou troismaisons dont je veux vous citer la ruine, mais c'est la destruction entièred'une cité célèbre, d'un peuple religieux, d'une nationspécialement chérie de Dieu, et d'une tribu échappéeà mille périls, (106) Jérusalem était la villebien-aimée du Seigneur; elle possédait l'arche sainte, letemple et l'ensemble du culte divin. Là avaient paru les prophètes,et l'Esprit-Saint y avait répandu ses dons; là reposaientl'arche, les tables de la loi et l'urne d'or; et là se montraientsouvent les esprits célestes. Jérusalem, au milieu de guerresfréquentes et de mille incursions des barbares, paraissait commeenvironnée d'une enceinte plus dure que le diamant, en sorte quetoujours elle s'était ri de ses ennemis, et que même parmiles ravages de toute la Palestine, elle ne subit aucun grave désastre.Bien plus, elle faisait souvent éprouver à ses ennemis despertes considérables, et elle était l'objet d'une providencesi particulière que le Seigneur disait lui-même: J'avais trouvéIsraël comme une grappe de raisin dans le désert, et j'avaischoisi leurs pères comme ces premiers fruits qui paraissent au sommetdu figuier. (Osée, IX, 10.) Il ajoutait encore en parlant de Jérusalem: Quand on trouve une olive agi sommet de l'arbre, on dit : ne la perdonspas. (Isaïe, LXV, 8.) Cependant cette cité chérie deDieu, après avoir échappé à mille dangers,obtenu le pardon de bien des fautes, et évité seule les mauxde sa captivité, fut ruinée une première fois , etensuite plusieurs autres fois par suite d'un parjure. Comment cela arriva-t-il?je vais vous le dire.

Sédécias, roi de Jérusalem, s'était engagépar serment envers Nabuchodonosor, roi de Babylone, à lui demeurersoumis et fidèle; il trahit ensuite son serment, et s'étantallié par un parjure, au roi d'Egypte, il éprouva les terribleschâtiments que je vais raconter. Mais il est d'abord nécessairede rapporter la parabole qui dans Ezéchiel annonce ces événements.Le Seigneur me parla, dit le Prophète, et il me dit : Fils de l'homme,propose cette énigme, et raconte cette parabole. Voici les parolesdu Seigneur Dieu : un aigle énorme , avec de grandes ailes, un corpsimmense et des serres nombreuses dirigea son vol vers le Liban. (Ezéch.XVII, 1-3.) Ici l'aigle signifie le roi de Babylone ; et le prophètelui donne de grandes ailes, un corps immense et des serres nombreuses pourmarquer la multitude de ses soldats, la grandeur de sa puissance et larapidité de son attaque, car ce que sont à un aigle les aileset les serres, les soldats et les chevaux le sont à un roi. Or,l'aigle dirige son vol vers le Liban. Cette expression dirige son vol marquedans le roi de Babylone un dessein fixe et arrêté; et le Libandésigne la Judée parce qu'elle s'étend au pied decette montagne. Le prophète continue ensuite à symboliserainsi le traité et le serment du roi Sédécias. Etcet aigle prit de la racine, et il la confia à la terre comme unesemence, afin qu'elle prît racine sur les grandes eaux, et il laplanta sur la surface de la terre. Lorsque cette semence eut germé,elle forma une vigne étendue, mais basse, dont les branches regardaientcet aigle, et dont les racines étaient sous lui. (Ezéch.XVII, 5.) Ici Jérusalem est la vigne; et parce que ses branchesregardent l'aigle, et que ses racines sont sous lui, Jérusalem afait alliance avec le roi de Babylone, et lui est devenue tributaire.

Cependant le prophète nous révèle l'iniquitéde cette vigne. Et il parut, dit-il, un autre aigle, le roi d'Egypte ;cet aigle était énorme, et avait de grandes ailes et desserres nombreuses ; et voilà que la vigne porta ses racines et étenditses branches vers cet aigle, afin qu'il l'arrosât de ses eaux fécondes.C'est pourquoi le Seigneur dit : cette vigne prospérera-t-elle?pourra-t-elle subsister, vivre et ne pas périr? (Ezéch.XVII, 7, 9.) Le prophète pouvait-il marquer plus expressémentle parjure de Sédécias? et pour montrer que ce parjure estla cause unique et réelle de sa ruine, il ajoute : Le premier aiglearrachera les racines encore tendres de cette vigne, il enlèverases fruits, et desséchera ses rejetons. Bien plus, Jérusalemdoit périr moins sous les coups de l'homme que sous ceux de la vengeancedivine. Aussi observe-t-il que pour la détruire entièrement,cet aigle n'aura besoin ni de la force de son bras, ni de la multitudede son peuple. (Ezéch. XVII, 9.)

Telle est la parabole contre Jérusalem, et le prophèteen donne lui-même l'explication. Voilà, dit-il, que le roide Babylone vient à Jérusalem; et après quelques autresdétails, il poursuit ainsi : et il fera, alliance avec son roi,mais celui-ci deviendra parjure, et enverra des ambassadeurs au roi d'Egyptepour en obtenir des chevaux et une grande armée. Enfin la prophétiese termine prie ces paroles qui prouvent que tors les malheurs de Sédéciasdoivent être imputés à son parjure. Il mourra au milieude Babylone, au séjour du roi qui l'avait établi roi, parcequ'il a méprisé mes menaces, dit le Seigneur, et transgressémes lois. Il périra (107) donc et ce ne sera point out milieu dunegrande armée, uni d'un peuple nombreux, parce qu'il a violéson serment, et qu'il a brisé le pacte de l'alliance. Le sermentqu'il a méprisé, et l'alliance qu'il a rompue, pèserontsur sa tête ; et l'étendrai mon rets sur lui. (Ezée.XVII, 16-20.) Voyez-vous comme le prophète répèteplusieurs fois que Sédécias s'est attiré tous sesmalheurs par son parjure, car le Seigneur est implacable pour un tel crime.

Mais s'il punit le parjure, comme nous le voyons par les désastresde Jérusalem, il châtie aussi le retard affecté qu'onmet à remplir un serment, tant il est zélé pour enfaire observer les saints engagements. Il arriva donc, dit l'Ecriture,qu'en la neuvième année du règne de Sédécias,le dixième jour du dixième mois, Nabuchodonosor, roi de Babylone,vint avec toute son armée contre Jérusalem, et mit le siègedevant la ville, et il éleva des retranchements tout autour, etla ville fut enfermée et investie jusqu'à la onzièmeannée du roi Sédécias, et jusqu au neuvièmejour du mois, et la famine s'établit dans la ville, et le peuplede la terre n'avait pas de pain, et la ville fut ouverte. (IV Rois, XXV,1-4.) Sans doute le Seigneur pouvait dès le premier jour livrerJérusalem à ses ennemis, et en soumettre les habitants àNabuchodonosor; mais il différa ce châtiment pendant troisans, et leur fit éprouver toutes les duretés d'un long siège, afin que pressés au dehors par la terreur des armes, et au dedanspar les rigueurs de la famine, ils contraignissent Sédéciasà se rendre aux Assyriens, et à expier ainsi son parjure.Au reste ce n'est point ici de ma part une simple conjecture; c'est lavérité même, et pour s'en convaincre, il suffit deciter les paroles suivantes du prophète Jérémie :Si vous sortez, dit-il à Sédécias, pour aller versles princes du roi de Babylone, votre âme vivra, et celte ville nesera point brûlée, et vous vous saurerez, vous et votre maison;mais si vous n'allez pas vers les princes du roi de Babylone, cette villesera livrée aux mains des Chaldéens, et ils la brûleront,et vous n'échapperez pas à leurs mains. Et le roi Sédéciasdit à Jérémie: je suis troublé à causedes juifs qui ont fui vers les Chaldéens ; je crains qu'ils ne m'abandonnententre leurs mains, et qu'ils ne se jouent de moi. Or Jérémierépondit: Ils ne vous livreront point; mais écoutez la paroledu Seigneur que je vous annonce, et vous vous en trouverez bien, et votreâme vivra. Si vous ne voulez point sortir, voici ce que le Seigneurm'a montré. Toutes les femmes restées dans lei maison durai de Juda seront conduites aux princes du roi de Babylone, et elles diront:Ces hommes qui parlaient de paix, vous ont séduit; ils ont prévalucontre vous, et ils ont engagé vos pas sur un terrain glissant;ils se sont éloignés de vous; et voici qu'ils livreront toutesvos femmes et vos enfants aux Chaldéens; et vous n'éviterezpas leurs mains, mais vous serez pris par le roi de Babylone, et il brûleracette ville. (Jéré. XXXVIII, 17-23.)

Cependant Sédécias ne voulut point croire le prophète,et il persista dans son péché et son iniquité. C'estpourquoi Jérusalem fut prise après un siège de troisans : et ce délai prouvait assez toute la patience du Seigneur,et toute l'ingratitude de Sédécias. Les Chaldéensentrèrent donc dans Jérusalem avec une grande facilité,et ils en incendièrent le temple, le palais et les maisons. Le chefde l'armée détruisit par le feu toutes les plus belles maisonsde Jérusalem, et il en abattit les murailles. On eût dit quecet incendie allumé par des mains barbares agissait selon les ordreset la direction du serment qui avait été violé. Legénéral de l'armée transporta à Babylone toutle peuple qui était demeuré dans la ville, et les transfugesqui s'étaient rendus au roi de Babylone. Et les Chaldéens,dit encore l'Ecriture, brisèrent les colonnes d'airain qui étaientdans le temple du Seigneur, et les soubassements, et la mer d'airain quiétaient dans la maison du Seigneur; et ils transportèrentà Babylone les cuves d'airain, les fourchettes, les coupes, lesmortiers et tous les vases d'airain qui servaient au temple. Ils prirentaussi les encensoirs et les coupes d'or et d'urgent. Et Nabazardan, chefde l'armée, emporta les deux colonnes, la mer et les vases que Salomonavait faits pour le temple du Seigneur. Il emmena aussi Saraïas, grandprêtre, et Sophonie qui était le premier au-dessous de lui,et les trois portiers, et l'eunuque de la ville qui commandait l'armée,et cinq de ceux qui étaient toujours devant le roi, et Saphan, chefde l'armée, et le secrétaire du roi, et soixante des principauxcitoyens. Il les conduisit au roi de Babylone qui les condamna et les fitmourir. (IV Rois, XXV, 13-21.)

Rappelez-vous maintenant cette faux qui vole dans les airs, qui pénètredans la maison (108) du parjure, et qui en détruit les murs, lesbois et les pierres : et voyez comme le crime de la foi violée entredans Jérusalem, renverse son temple et ses maisons, ses superbesédifices et ses murailles, en sorte que cette ville n'est plus qu'unamas de ruines. Ajoutons encore que ni le saint des saints, ni les vasessacrés, ni nulle autre considération ne purent arrêterla vengeance divine, parce qu'un parjure avait été commis.Tel fut le terrible châtiment de Jérusalem; mais celui deSédécias fut plus triste encore et plus affreux. Cette mêmefaux volante qui avait rasé les édifices de sa capitale l'atteignitdans sa fuite. Sédécias, dit l'Ecriture, sortit de la villependant la nuit, par une porte dérobée, parce que les Chaldéensenvironnaient l'enceinte des murailles, et l'armée des Chaldéenspoursuivit le roi et le prit. Et après l'avoir pris, les Chaldéensl'amenèrent au roi de Babylone qui entra en jugement avec lui. Ilfit mourir les fils de Sédécias sous les yeux de leur père,et il lui creva les yeux, l'enchaîna et l'emmena à Babylone.(IV Rois, XXV, 4-7).

Mais que signifie cette parole : il entra en jugement avec lui. Ellemarque que Nabuchodonosor demanda à Sédécias les raisonsde sa perfidie, et qu'il en discuta avec lui le châtiment. C'estpourquoi il fit mourir ses enfants en sa présence pour le rendretémoin de leur supplice, et puis il lui creva les yeux. Et maintenantvoulez-vous savoir les raisons de ce barbare traitement? C'étaitpour que ce prince servît d'exemple aux peuples étrangerset aux juifs qui habitaient parmi eux. L'aspect de ce prince privéde la vue devait leur faire comprendre combien est énorme le péchédu parjure. Ajoutons encore que sur la route tous ceux qui le voyaientpasser enchaîné et aveugle pouvaient apprécier la grièvetéde la faute par la sévérité du supplice. Il est vraiqu'un prophète dit que Sédécias ne verrait point laville de Babylone ( Ezéch. XII, 15), et qu'un autre affirmequ'il y serait conduit. (Jérém. XXXII, 5. ) Mais ces deuxprophéties ne se contredisent point, et toutes deux sont véritables.Car Sédécias ne vit point Babylone, et néanmoins ily fut amené. Il ne vit point cette ville, parce qu'il fut privéde la vue dans la Judée. Il convenait en effet que là oùil avait violé son serment il reçût le châtimentde son parjure : et il fut amené à Babylone, parce qu'ilfut fait prisonnier. Or; comme Sédécias éprouva undouble châtiment, la perte de la vue et la perte de la liberté,chaque prophète en a parlé séparément. L'una signalé le premier par ces mots : Il ne verra pas Babylone, etl'autre, le second, par ceux-ci : Il sera conduit à Babylone.

4. Instruits par cet exemple, et rapprochant l'entretien de ce jourde nos précédents discours, faites donc, mes frères,je vous en supplie, faites entièrement cesser parmi vous la criminellehabitude du serment. Dans ces temps anciens, où Dieu étaitindulgent envers les Juifs, et n'en exigeait pas une haute sainteté,il punit néanmoins un parjure par la ruine de Jérusalem etl'esclavage de son roi. Quels châtiments réserve-t-il doncaux chrétiens qui se parjurent malgré les défensesexpresses de sa loi, et au mépris de la perfection évangélique?Car ne croyez pas qu'il vous suffise de venir ici, et d'écouterma parole-. Ce ne serait pour vous qu'un titre à un jugement plussévère, et à un châtiment inévitable,si toujours avertis, vous ne vous corrigez jamais. Quelle excuse alléguer,et quel pardon espérer? Dès notre première enfancejusqu'à notre extrême vieillesse, nous fréquentonsl'église, et nous sommes instruits de nos devoirs. Et cependantnous demeurons toujours les mêmes,et nous n'avons aucun zèlepour nous corriger. En vain voudrait-on s'excuser sur l'habitude. Ce quim'irrite et m'indigne, c'est que l'on ne puisse vaincre une habitude mauvaise.Mais si nous ne surmontons point l'habitude, comment triompher de la concupiscence,dont le principe est en nous-mêmes? La volonté seule constituela malice des mouvements de la nature; et ici je dois accuser de cettecriminelle habitude votre négligence bien plus que votre volonté.

Vous doutez peut-être que les progrès d'un si grand malviennent moins de la difficulté de se corriger que de notre lâchetéà l'entreprendre; trais il suffit de penser que souvent, et sansespoir d'aucune récompense, on exécute des choses bien plusdifficiles. Combien les oeuvres que commande le démon sont-ellespénibles et laborieuses, et toutefois on ne lui oppose jamais ladifficulté de l'exécution. A quel supplice, je vous le demande,ne se soumet pas le jeune homme qui se livre aux mains de bateleurs etd'histrions. Ils mettent ses membres à la torture, et les.plienten tous sens. Ils lui apprennent a se former en cercle, à roulercomme une roue sur le sol, à (109) détourner les yeux età faire de telles contorsions qu'il semble changer de sexe. Et cependantni le travail ni la honte d'un si infâme métier ne le rebutentpoint. On en voit d'autres qui sur des tréteaux semblent voler avecleurs bras, ou qui lancent en l'air des poignards et les reçoiventpar le manche. Combien doivent-ils l'aire rougir ces chrétiens querebute le moindre effort pour pratiquer la vertu ! Que dire de ceux quiportent sur le front un arbre aussi fixe et solide que si ses racines pénétraientdans la terre? Ce n'est pas tout: de jeunes enfants prennent leurs ébatssur les branches de cet arbre, et sans l'aide des mains ou de tout autremembre, notre hercule le maintient sur son front ferme et immobile. Unautre enfin marche sur une faible corde avec autant de sécuritéque s'il courait sur un terrain solide.

L'art a rendu faciles toutes ces choses qui effrayent d'abord l'imagination,mais rien de semblable ne se rencontre ici; est-il donc si difficile des'abstenir de jurer? est-ce un travail si pénible, et une sciencesi élevée? ou s'expose-t-on à quelque danger? Appliquez-vous-yavec un peu de soin, et bientôt vous en viendrez à bout. Mais.ne me dites pas: j'ai déjà fait beaucoup. Car si vous n'achevezentièrement, vos premiers essais deviendront inutiles, et votreoeuvre tout entière périra par le côté mêmeque vous aurez négligé; souvent une maison s'écroule,parce qu'on néglige de remplacer une tuile cassée, il enest de même d'un habit; une déchirure qui n'est point repriseemporte tout le vêtement. Faites encore la moindre ouverture àune levée, et le fleuve entier s'y précipitera. C'est ainsiqu'en vain vous vous fortifiez de toutes parts, si par un seul endroitvous laissez au démon une libre avenue. Fermez donc cette avenue,afin que vous assuriez votre repos.

Je vous ai montré la faux volante, et la tête du saintprécurseur; je vous ai raconté l'histoire de Saül, etles malheurs de la captivité; et je vous ai rappelé le préceptede Jésus-Christ, qui nous défend le parjure, et mêmetout serment, comme une invention du démon et une habitude criminelle.Enfin je vous ai prouvé que presque toujours le parjure suivaitle serment. Eh bien ! gravez ces enseignements dans votre coeur. Ne voyez-vouspas que les femmes et les enfants portent l'Evangile au cou, comme un sûrpréservatif? Hésiteriez-vous donc à imprimer en votremémoire les préceptes et les lois de ce même Evangile?il ne faut point pour cela en acheter un exemplaire à prix d'oret d'argent; il suffit d'avoir une volonté bonne et sincère,et un peu de zèle et de vigilance. Ce livre sacré, en segravant ainsi dans le plus intime de votre âme, vous sera une défenseplus assurée que si vous le portiez extérieurement. Ainsichaque matin, quand vous sortirez de votre lit, ou de votre demeure, souvenez-vousde cette parole de Jésus-Christ : Je vous dis de ne point jurer.(Matth. V, 34.) Et cette parole seule vous sera un utile avertissement.Vous voyez donc que la chose n'est pas bien difficile, et qu'il suffitd'une légère attention.

En voulez-vous une preuve évidente? la voici. Appelez votre fils,et effrayez-le par la menace d'un rigoureux châtiment s'il se permetencore de jurer, et vous verrez que bientôt il se corrigera de cettehabitude. Mais ne serait-il pas étrange que de jeunes enfants, parcrainte de leurs parents, s'abstinssent de faire des serments, et que nous-mêmesnous ayons pour Dieu moins de respect et de révérence? Jerépète donc ce précédent avis: imposons-nousl'obligation de ne traiter aucune affaire publique ou particulièreque nous ne nous soyons corrigés. Alors la nécessitéviendra en aide à la vertu, et nous surmonterons facilement notremauvaise habitude. Mais quelle gloire en rejaillira sur nous et sur cetteville ! Oui, quel honneur, si on publie par toute la terre que dans Antiocheon est vraiment chrétien, et que pour n'importe quelles raisonson n'y prononce aucun blasphème ! Tout d'abord les villes voisinesl'apprendront, et bientôt les contrées les plus éloignéesne l'ignoreront point. Car les nombreux marchands qui nous viennent icine manqueront point, à leur retour, d'en instruire leurs concitoyens.Quand on veut louer les autres cités, on vante leurs ports, leursplaces publiques et l'abondance de leurs marchés; mais faites qu'onloue Antioche d'une singularité tout exceptionnelle, en disant quetous ses habitants préféreraient qu'on leur coupâtla langue plutôt que de proférer un jurement. Cette louangene vous sera pas moins glorieuse et utile que grandement méritoire,et en effet les autres villes envieront votre gloire et se formeront survotre exemple. Or, si le Seigneur récompense magnifiquement la conversiond'un ou de deux pécheurs, que réservera-t-il à ceuxqui auront servi de (110) modèle à toutes les nations? N'épargnezdonc ni soins, ni efforts, ni travail peur accomplir une oeuvre si importante,et sachez que vos vertus, et même celles de vos frères serontpour vous auprès du Seigneur, un riche trésor de mériteset un titre à ses divines libéralités. Puissions-nousen jouir à jamais dans le ciel en Jésus-Christ Notre-Seigneur,à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire etl'empire maintenant, toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

VINGTIÈME HOMÉLIE.

1. Nous touchons à la fin de la carrière du jeûne;efforçons-nous donc de croître en vertu, puisque nous avançonsvers le terme. En effet, comme il serait inutile de s'être fatiguédans une course de plusieurs stades si l'on manquait le prix, de mêmece serait inutilement que nous aurions dompté notre corps par unjeûne rigoureux, si nous ne pouvions approcher de la table sainteavec une conscience pure. Un jeûne de quarante jours, les assembléeschrétiennes, les prières et les instructions qui remplissentce temps, ont pour but de nous fournir tous les moyens d'effacer, par uneplus grande ardeur à pratiquer les divins préceptes, lessouillures que nous avons contractées pendant toute une année,et de nous mettre ainsi en état de participer avec une sainte confianceà la victime non sanglante; autrement, ce serait en vain et sansfruit que nous aurions durant tant de jours, supporté un fardeaupénible. Que chacun examine donc en lui même quel défautil a corrigé, quelle vertu il a acquise, quel péchéil a effacé, quel progrès il a fait dans le bien ; et s'iltrouve que le jeûne lui a fourni de plus grandes ressources pours'enrichir dans un trafic spirituel , s'il a la conscience d'avoir donnéles soins qu'il devait à la guérison des blessures de sonâme, qu'il approche de la table sacrée, mais si ne pouvantfaire valoir que le jeûne, il s'est négligé dans toutle reste, s'il n'a fait aucun pas vers la perfection, qu'il reste àla porte du sanctuaire, qu'il n'y entre que quand il se sera purifiéde toutes ses fautes. Le jeûne seul ne suffit pas, il y faut joindrela correction des vices. Celui qui ne jeûne pas peut avoir une excuse,il peut se rejeter sur la délicatesse du tempérament; maisquel moyen de se défendre aura celui qui ne s'est pas corrigéde ses défauts? Vous n'avez pas jeûné à causede la faiblesse de votre santé ; à la bonne heure; mais pourquoine vous êtes-vous pas réconcilié avec vos ennemis?pourriez-vous ici prétexter la délicatesse du tempérament?Si vous nourrissez au-dedans de vous dés sentiments d'envie et dejalousie, quelle défense vous restera-t-il, je vous le demande?vous ne pouvez pour ces défauts recourir à la faiblesse devotre (112) constitution. Et c'est un effet de la bonté du Sauveurde n'avoir point fait dépendre de cette faiblesse les préceptesles plus essentiels, les plus nécessaires pour régler notreconduite. Puis donc que nous avons également besoin de tous lespréceptes de l'Evangile, et surtout de celui qui nous ordonne dene pas avoir d'ennemi, de ne garder aucun ressentiment du mal qu'on nousa fait, je vais vous entretenir aujourd'hui du pardon des injures.

Celui qui a un ennemi et qui garde contre lui de la haine, n'est pasplus en état de participer à la table sacrée que lefornicateur et l'adultère ; et cela doit être, sans doute.Dès que l'impudique a satisfait sa passion, il a consomméson crime, et si, touché de sa faute, il veut revenir sur ses pas,s'il en témoigne un sincère repentir, il peut trouver unremède à son mal; au lieu que l'ennemi implacable pèchetous les jours sans jamais se délivrer de son péché.Dans l'un, la faute est consommée dès qu'elle est commise;dans l'autre, elle se renouvelle à chaque instant. Quelle excuseaurons-nous donc si nous nous livrons nous-mêmes à un monstreaussi féroce? Comment voulez-vous que le Seigneur soit doux et clémentà votre égard, si vous êtes dur et inexorable àl'égard de votre frère ? Votre frère vous a outragé;mais combien de fois n'outragez-vous pas Dieu ? et quelle proportion entrele serviteur et le Maître? Votre frère vous a outragéparce que lui-même peut-être a reçu de vous quelqueinjure, et cependant vous êtes animé contre lui; vous, vousoutragez le Seigneur, qui, loin de vous avoir fait aucun mal, de vous avoircausé aucun tort, vous comble tous les jours de, biens. Songez quesi Dieu voulait examiner à la rigueur nos offenses envers lui, nousne vivrions pas un seul jour. Seigneur, dit le Prophète, qui pourratenir devant vous, si vous examinez rigoureusement nos fautes? (Ps. CXXIX,3.)

Sans parler de ces iniquités secrètes qui sont connuesdu pécheur, que sa conscience lui reproche, et dont Dieu seul estle témoin, si ce Dieu nous demandait compte des fautes que nouscommettons sous les yeux de nos frères, et dont ils sont instruits,pourrions-nous en obtenir le pardon? S'il examinait notre négligenceet notre inattention dans la prière, cette irrévérencequi fait que nous nous tenons devant Dieu et que nous l'invoquons avecmoins d'égard et de respect que n'en montre un esclave en parlantà son maître, un soldat à son chef, un ami àson ami: oui, sans doute, si vous entretenez un ami, vous le faites avecattention; au lieu que quand vous parlez au Seigneur de vos offenses, quandvous lui demandez qu'il vous pardonne vos fautes et vos iniquités,vous êtes souvent inattentif; et tandis que vos genoux sont en terre,vous laissez souvent votre imagination s'égarer dans la place publiqueou dans votre maison; votre bouche prononce de vaines paroles, auxquellesl'esprit n'a aucune part; et cela ne nous arrive pas une fois ou deux,mais tous les jours : si donc le Seigneur voulait examiner cette partiede notre vie, aurions-nous quelque excuse à apporter, quelque pardonà espérer? Je ne le pense pas.

2. Et s'il rappelait les paroles injurieuses que nous nous permettonsles uns contre les autres, les jugements désavantageux que noushasardons contre notre prochain, jugements téméraires, formésuniquement par un esprit de médisance et de critique, que pourrions-nousdire pour notre défense ? Et s'il examinait cette imprudence quinous fait promener nos regards sur tous les objets, les penséeshonteuses et les sentiments criminels que cette indiscrétion denos yeux fait naître dans notre esprit et dans notre coeur, quellepeine ne mériterions-nous pas de subir? S'il nous demandait comptedes invectives par lesquelles nous outrageons nos frères (Celui,dit l'Evangile, qui dira à son frère : Vous êtes unfou, méritera d'être condamné aux flammes éternelles.Matth. V, 22), pourrions-nous ouvrir la bouche, prononcer une seule parolepour nous justifier? Si nous examinions (car je ne parle pas de Dieu, maisde nous-mêmes pécheurs), si nous examinions ce vain orgueilqui nous fait tirer gloire de nos jeûnés, de nos aumônes,de nos palières, pourrions-nous lever les yeux au ciel? Si nousexaminions cet esprit de fausseté par lequel nous nous tromponsmutuellement, louant notre frère en sa présence, lui parlantcomme à un ami, et le déchirant en son absence, soutiendrions-nousla punition d'une pareille perfidie? Que dirai-je des serments, des mensonges,des parjures, des emportements injustes, de cet esprit jaloux qui nousfait porter envie à la gloire de nos amis mêmes, qui nousfait réjouir du mal qui arrive aux autres, et regarder les malheursd'autrui comme une consolation dans nos infortunes personnelles? Mais siDieu nous demandait (113) compte de la négligence avec laquellenous venons entendre la parole sainte (vous savez, sans doute, que lorsqu'ilnous parle à tous par son prophète, nous sommes occupésà nous entretenir longuement avec notre voisin sur (les objets quine nous regardent pas), si donc laissant tout le reste, il voulait nouspunir de cette unique faute, quel espoir de salut nous resterait-il ? Etne regardez pas cette. faute comme légère ; pour comprendrece qu'elle est, examinez-la par rapport aux hommes, et alors vous verrezcombien elle est grave. Lorsqu'un des principaux magistrats vous parle, ou même un ami d'un certain rang, manquez pour lui d'égardjusqu'à parler à votre esclave, sans daigner l'écouter,et vous verrez alors combien la même irrévérence vousrend coupable envers Dieu. La personne de marque à laquelle vousauriez manqué chercherait sans doute à se venger d'une pareilleinsulte; tandis que Dieu outragé tous les jours, non par un seulhomme, ni par deux, ni par trois, mais par presque tous les hommes, noussupporte avec patience, quoiqu'il reçoive de nous de bien plus grandsoutrages que ceux dont' nous parlons. Ceux-ci sont manifestes, connus detout le monde; et communs à presque tous les hommes; il en est d'autresbeaucoup plus graves,qui ne sont connus que de chaque pécheur. Pesezsur toutes ces considérations, et quelque durs, quelque cruels quevous soyez, lorsque vous envisagerez la multitude de vos fautes, la crainteet l'effroi ne vous permettront pas même de vous ressouvenir desoffenses que vous avez reçues de vos frères. Rappelez-vouscet étang de feu, ce ver rongeur, ce jugement redoutable oùtous les crimes des mortels seront exposés au grand jour. Songezque ce qui est caché maintenant sera alors dévoilé.Si donc vous pardonnez à votre prochain, vos péchés,qui doivent être dévoilés, alors, seront tous effacésdès cette vie, et vous paraîtrez devant le tribunal du souverainJuge sans y traîner aucune de vos fautes; de sorte que vous recevrezbeaucoup plus que vous ne donnez. Oui, je le répète, vousavez commis des péchés qui ne sont connus que de vous; etlorsque vous pensez que dans le dernier jugement ils seront exposésaux yeux de tous les hommes sur le théâtre .du monde, presséet tourmenté par votre conscience, cette humiliation vous paraîtplus insupportable que le supplice même. Mais tous ces péchéssecrets, vous pouvez les effacer, cette punition et cette honte, vous pouvezvous en garantir, en pardonnant à votre prochain. Non, il n'estpoint de vertu qui égale le pardon des injures.

Voulez-vous apprendre combien son pouvoir est merveilleux ? Quand Moïseet Samuel, dit Dieu dans Jérémie, se présenteraientdevant moi pour me prier, mon coeur ne se tournerait pas vers ce peuple.(Jér. XV, 1.) Cependant ceux que Moïse et Samuel n'auraientpu soustraire au courroux du Seigneur, l'observation du préceptedont nous parlons les y a soustraits. Aussi Dieu, que nous venons de voirsi animé contre son peuple, l'exhortait-il sans cesse en lui disant:Pardonnez à votre frère ses fautes, ne conservez pas dansvotre coeur le souvenir de ses injures : que nul, de vous ne songe auxoffenses de son prochain. (Zach. VII, 10; VIII, 17.) Le prophètene dit pas seulement, pardonnez l'offense, mais ne la conservez pas dansle coeur, n'y songez pas, oubliez tout ressentiment, bannissez toute aigreurde votre âme. Vous croyez vous venger de votre ennemi, et vous voustourmentez plutôt vous-même; votre ressentiment est un bourreauque vous portez en tout lieu au dedans de vous, c'est un vautour qui déchirevos entrailles. Qu'y aurait-il de plus à plaindre qu'un homme quiserait continuellement agité par la colère? Un furieux nepeut jouir de la paix; celui qui a un ennemi et qui conserve contre luide la haine, n'en jouira pas davantage. Continuellement enflammé,enfonçant de plus en plus par ses réflexions le trait defeu qui le dévore, il se rappelle les actions et les paroles del'ennemi qui l'a offensé, il ne peut même entendre prononcerson nom, et si on le prononce, il s'emporte, et souffre les plus grandesdouleurs. Il appréhende de le voir; il tremble en le voyant commes'il éprouvait des maux extrêmes. Aperçoit-il quelqu'unde ses proches, son vêtement, sa maison, la rue où il a établisa demeure, la vue de tous ces objets le tourmente. En effet, comme lafigure, le domicile, les vêtements de ceux que nous aimons, réveillenten nous l'amour que nous avons pour eux, de même si nous voyons l'esclavede notre ennemi, son ami, sa maison, la rue qu'il habite, l'aspect de tousces objets est pour nous un supplice, et ils nous font des blessures continuellesà mesure que chacun se présente à nos regards.

3. Qu'avons-nous besoin de ces tourments, (114) de ces inquiétudeset de ces peines? Quand les vindicatifs ne seraient pas menacésdes feux de l'enfer, ils devraient pour leur propre tranquillitépardonner les offenses qui leur sont faites; mais si des flammes éternellesles attendent, qu'y a-t-il de plus insensé que de se punir soi-mêmedans cette vie et dans l'autre, en croyant se venger de son ennemi? Sinous le voyons heureux, son bonheur nous afflige et nous désole;s'il est dans la disgrâce, nous craignons qu'un changement favorablene le ramène à un état de prospérité: or, cette double disposition nous attire les châtiments les plusrigoureux. Ne vous réjouissez pas quand votre ennemi sera tombé,dit l'Ecriture. (Prov. XXIV, 17.) Et ne m'alléguez point la gravitédes offenses qui vous ont été faites; car ce n'est pointà cause de cela que vous conservez du ressentiment, mais parce quevous ne vous rappelez pas vos propres fautes, parce que vous n'avez pasdevant les yeux les flammes de l'enfer et la crainte du Seigneur.

Et afin que vous sachiez que c'est là la vraie cause, je vaistâcher de vous en convaincre par les alarmes qu'a éprouvéesdernièrement notre ville. Lorsque ceux qui étaient accusésdes excès énormes dont nous avons été les témoins,étaient traînés devant le tribunal , lorsqu'ils voyaientles feux allumés, qu'ils se trouvaient au milieu des bourreaux etdes tortures, si quelqu'un se fût avancé et leur eûtdit tout bas : Si vous avez des ennemis, faites le sacrifice de votre ressentiment,et nous pourrons vous délivrer de ces souffrances; n'auraient-ilspas baisé les pieds de leurs ennemis? Que dis-je, baisé leurspieds? si on eût exigé d'eux qu'ils se fissent leurs esclaves,n'y auraient-ils pas consenti? Mais s'il est vrai que des punitions humaines,qui ont des bornes, auraient triomphé du ressentiment le plus implacable,à combien plus forte raison, si nous étions continuellementpénétrés de la crainte des supplices éternels,ne banniraient-ils pas la haine de notre âme, n'en chasseraient-ilspas même toute pensée mauvaise?

Est-il rien de plus facile, dites-moi, que de pardonner à celuidont vous avez reçu une offense? Faut-il pour cela faire un longvoyage, prodiguer l'or, recourir à d'autres? Non : il suffit devouloir, et la chose a son parfait accomplissement. Quelle peine ne mériterions-nousdonc pas, si nous, qui, dans les affaires du siècle, nous abaissonsà des fonctions serviles et aux plus indignes flatteries, si nous,qui, à prix d'argent, achetons d'un portier le misérableavantage de ramper devant des hommes pervers, si nous enfin qui faisonset disons tout pour réussir dans nos projets, nous ne pouvons nousrésoudre pour la loi de Dieu à faire une démarcheauprès de notre frère qui nous a fait quelque peine , nousrougissons d'aller.à lui les premiers? Vous rougissez, dites-moi,de chercher le premier ce qui vous est avantageux? vous devriez rougir,au contraire, de persister dans ce sentiment, et d'attendre que celui quivous a offensé vienne vous demander une réconciliation ;car c'est là pour vous une honte, un déshonneur, un dommageinsigne. C'est celui qui cherche le premier à se rapprocher quirecueille tout le fruit de cette démarche. Si vous pardonnez uneinjure parce que vous êtes sollicité par un autre, c'est àcet autre qu'il faut attribuer le mérite du pardon, puisque c'estpour lui plaire et non pour obéir à Dieu, que vous avez accomplile précepte. Mais si, sans que personne vous sollicite, sans quecelui dont vous avez à vous plaindre vienne vous prier, vous allezde vous-même au-devant de lui sans consulter une mauvaise honte,sans employer de délai, si vous faites volontiers le sacrifice devotre ressentiment, vous aurez tout le mérite de cette action, vousen recevrez toute la récompense. Si je vous dis : jeûnez,vous me prétextez toujours la délicatesse du tempérament;si je vous dis : donnez aux pauvres, vous m'objectez le nombre de vos enfantset la modicité de votre fortune; si je vous dis : fréquentezl'église, vous vous rejetez sur les affaires du siècle; sije vous dis : écoutez nos discours, tâchez de comprendre laforce de nos instructions, vous m'exagérez votre ignorance; si jevous dis : corrigez votre frère, vous me dites qu'il ne veut pasvous écouter, et que souvent il a méprisé vos avisquand vous avez voulu le reprendre. Toutes ces raisons sont de vains prétextes;mais enfin vous pouvez en faire usage. Si je vous dis : pardonnez une injure,lequel de ces prétextes pourrez-vous alléguer? vous ne pouvezm'objecter ni la délicatesse du tempérament, ni la pauvreté,ni l'ignorance, ni les occupations, rien en un mot; mais c'est de toutesles fautes la plus impardonnable. Comment pourrez-vous lever les mainsau ciel, ouvrir la bouche, demander à Dieu qu'il vous pardonne?Quand il voudrait vous (115) pardonner, vous vous y opposez vous-mêmeen refusant de pardonner à votre frère.

Mais c'est un homme dur, cruel, féroce, qui ne songe qu'àfaire du mal, qui ne respire que la vengeance. — C'est pour cela surtoutque vous devez pardonner. Vous en avez reçu beaucoup d'injures,il vous a fait tort dans vos biens; dans votre réputation, dansles objets qui vous sont les plus chers, c'est un ennemi mortel que vousvoudriez voir puni; eh bien ! c'est pour cela même qu'il vous estencore utile de pardonner; car si vous poursuivez votre offense, si vousla vengez vous-même, soit par des faits, soit par des discours, soitpar des imprécations, Dieu ne la poursuivra pas, puisque vous entirez raison vous-même. Et non-seulement il ne la poursuivra pas,mais il vous demandera compte comme étant outragé.

4. En effet, si parmi les hommes, lorsque nous frappons l'esclave d'autrui,le maître se fâche et regarde les coups donnés àson esclave comme une insulte personnelle; si lorsque nous sommes offenséspar des esclaves ou par des hommes libres, nous devons attendre la décisiondes maîtres ou des magistrats; si, dis-je, parmi les hommes il n'estpas sûr de se venger soi-même, à plus forte raison lorsqueDieu est constitué juge. Mais votre frère vous a offensé,il vous a causé mille peines et mille maux. Ce n'est pas encoreune raison de le poursuivre vous-même, si vous craignez d'outragervotre maître. Abandonnez tout au Seigneur, et il arrangera les chosesbeaucoup mieux que vous ne le désirez. 1l vous ordonne de prierpour celui qui vous a fait de la peine, quant à la manièrede le punir, il s'en charge. Vous ne vous vengerez jamais autant vous-mêmequ'il se dispose à vous venger, pourvu que vous lui abandonniezle soin de votre vengeance. Ne faites pas d'imprécation contre ceuxqui vous ont offensé, mais laissez Dieu maître de prononcersur leur sort. Quand nous leur pardonnerions, quand nous nous réconcilierionsavec eux, quand nous prierions pour eux, Dieu ne leur pardonnera qu'autantqu'ils changeront eux-mêmes et qu'ils deviendront meilleurs. Et c'estpour leur avantage qu'il ne leur pardonne point. Il vous donne des louangeset applaudit à votre sagesse; mais il poursuit votre ennemi, afinque votre modération ne le rende pas pire. Ainsi rien de plus frivoleque cette raison qu'allèguent la plupart des hommes. Lorsque nousleur faisons des reproches, lorsque nous les excitons à se réconcilieravec leurs ennemis, ils nous disent pour excuser leur indocilitéet pour couvrir leur esprit vindicatif: Je ne veux pas me réconcilieravec mon ennemi afin de ne point le rendre pire, de ne point lui inspirerplus de férocité, et du mépris pour moi. On croira,ajoutent-ils, que c'est par faiblesse que j'ai été le trouveret que je l'ai engagé à se réconcilier. Vains prétextesque tout cela. Cet oeil toujours ouvert sur les actions des hommes, litau fond de votre coeur. Vous ne devez donc pas vous embarrasser de ce qu'ondira dans le monde, pourvu que vous vous rendiez favorable le souverainJuge qui doit prononcer entre votre ennemi et vous. Si vous craignez dele rendre pire, cet ennemi; par votre modération, apprenez que cen'est pas en vous réconciliant que vous le rendrez pire, mais enne vous réconciliant pas. Quand il serait lé plus perversdes hommes, il aura beau affecter de se taire sur votre sagesse et de nepas la publier, il l'approuvera au dedans de lui-même, il respecteravotre douceur au fond de sa conscience. Mais je suppose que, malgrétous vos soins et toutes vos démarches pour l'adoucir, il persistedans ses méchantes dispositions, il trouvera dans Dieu le vengeurle plus sévère. Et afin que vous sachiez que quand nous prierionsle Seigneur pour nos ennemis et pour ceux qui nous ont offensés,le Seigneur ne leur pardonnera pas si notre patience doit les rendre pires,écoutez le récit d'une antienne histoire : Marie avait parlécontre son frère Moïse; que fit Dieu? il la frappa de lèpreet la rendit impure, sans l'épargner à cause de sa sagesseet de sa vertu. Ensuite Moïse, qui était l'offensé,invoquant Dieu et le priant de pardonner à sa sueur, Dieu n'écoutapas sa prière; mais que lui répondit-il? Si son pèrelui avait craché ait visage , elle aurait été cachersa honte; qu'elle demeure donc sept jours hors du camp. (Nomb. XII, 14.)C'est comme s'il eût dit: Si son père l'avait chasséede sa présence, n'aurait-elle pas souffert cet affront? J'approuvela douceur de votre caractère, et votre tendresse pour votre sueur,mais je sais le moment où je dois lui faire grâce. Ainsi montrez-vous,doux et humain à l'égard de votre frère, et pardonnez-luises fautes, non par le désir d'en tirer une plus grande vengeance,mais par tendresse et par bonté d'âme. Sachez que plus ildédaignera vos démarches (116) pour l'apaiser, plus il s'attireraune punition rigoureuse. Vos soins et vos égards, dites-vous, lerendent plus méchant. Eh bien ! ce qui fait votre éloge,c'est que vous, qui le connaissez tel, vous ne cessez pas de le ménagerpour plaire à Dieu; et ce qui le condamne, c'est que votre douceuret votre patience ne l'ont pas rendu meilleur. Il vaut mieux, dit saintPaul, que les autres soient blâmés à cause de nousque nous à cause des autres. N'employez pas ces froides raisons: Il croira que c'est par crainte que j'ai été le trouver,et il m'en méprisera davantage. Ce sont là les frayeurs d'uneâme puérile et déraisonnable, d'une âme esclavedes discours du monde. Eh bien l qu'il croie que c'est par crainte quevous avez été le trouver, votre récompense n'en seraque plus abondante, si ayant prévu que l'on prendrait ainsi votredémarche, vous l'avez toujours faite pour l'amour du Seigneur. Celuiqui se réconcilie pour plaire aux hommes, perd la récompensecéleste; au lieu que celui qui, bien persuadé que plusieurscondamneront sa facilité et y insulteront, se réconcilietoujours, recevra une double et triple couronne. Et tel est surtout lechrétien qui pardonne pour l'amour de Dieu. Ne me dites pas, ilm'a fait telle et telle offense; quand il aurait épuisé survous tous les traits de la malice humaine, Dieu vous ordonne de lui pardonnertout.

5. Pour moi, voici ce que j'annonce de sa part, voici ce que je déclare,ce que je publie à haute voix : Qu'aucun de ceux qui ont un ennemin'approche de la table sainte, et ne reçoive le corps du Seigneur.Vous avez un ennemi, n'approchez pas; vous voulez approcher, réconciliez-vous,et alors venez participer au banquet sacré. Ou plutôt, cen'est pas moi qui vous parle, c'est votre Maître, qui a étécrucifié pour nous. Il a consenti à être immolé,à répandre son sang pour vous réconcilier avec sonPère; et vous, vous refusez de prononcer une parole, de faire unepremière démarche, pour vous réconcilier avec votresemblable ! Ecoutez ce qu'il dit de ceux qui sont disposés commevous l'êtes : Si vous offrez votre don à l'autel, et que làvous vous rappeliez que votre frère a quelque chose contre vous.(Matth. V, 23.) Il ne dit pas : Attendez qu'il vienne vous trouver, ni: Adressez-vous à un médiateur, ayez recours à unautre; mais: Allez le trouver vous-même. Allez, dit l'Evangile, allezauparavant vous réconcilier avec votre frère. O folie étrange! Dieu ne regarde pas comme une insulte qu'on laisse le don qu'on va luioffrir; et vous regardez comme un affront de faire la première démarchepour vous réconcilier ! Une telle conduite est-elle pardonnable? Lorsque vous voyez une partie de votre corps coupée et prêteà se séparer du reste, que ne faites-vous pas pour l’y rejoindre?Faites la même chose pour vos frères. Lorsque vous les voyezséparés de votre amitié, courez au plus vite les embrasserétroitement n'attendez pas qu'ils viennent les premiers, empressez-vousd'obtenir le premier la récompense. Le démon est le seulqu'on vous ordonne d'avoir pour ennemi, c'est avec lui seul que vous nedevez jamais vous réconcilier; mais ne conservez jamais d'inimitiédans le coeur contre votre frère : si vous avez contre lui quelqueléger ressentiment, que ce ressentiment ne dure pas plus d'un jour,qu'il ne se prolonge pas au delà d'une journée. Que le soleil,dit saint Paul, ne se couche point sur votre colère. (Ephés.IV, 26.) Si vous vous réconciliez avant que le jour finisse, Dieuvous excuse en quelque sorte et vous pardonne; si vous persistez plus longtempsdans votre inimitié, ce n'est plus un premier mouvement de colèrequi vous emporte, c'est la méchanceté réfléchied'un esprit vindicatif qui vous anime.

Ce qu'il y a de terrible, c'est que non-seulement vous vous privez vous-mêmede tout pardon, mais qu'il vous devient de plus en plus difficile de vousréconcilier. Avez-vous laissé passer un jour, vous avez dèslors plus de honte à le faire. La honte augmente au second; du troisièmeet du quatrième elle vous porte au cinquième. De cinq jourselle vous fait bientôt passer à dix; de dix à vingt,de vingt à cent, jusqu'à ce qu'enfin la blessure devienneincurable, et le retour impossible; car plus nous laissons écoulerde temps, plus nous nous éloignons. O mon frère ! ne vouslaissez pas dominer par des affections déraisonnables, n'ayez pasde honte, ne rougissez pas, ne vous dites pas à vous-même:Quoi ! il n'y a qu'un instant que nous nous sommes accablés mutuellementd'injures, et je courrais aussitôt à la réconciliation! qui ne blâmerait pas mon excessive facilité? Non, aucunhomme sage ne blâmera votre facilité; mais vous serez moquégénéralement si vous vous opiniâtrez dans votre haine,et vous donnerez un grand avantage sur vous au démon, parce quece n'est (117) plus alors simplement le temps qui rend l'inimitiéimplacable, mais une foule de circonstances arrivées dans l'intervalle.En effet, si la charité couvre une multitude de péchés(I Pierre, IV, 8), la haine imagine et forge une infinité de fauteschimériques. Ces hommes qui se réjouissent des maux d'autrui,qui se plaisent à révéler les ridicules et les faiblessesdes autres, nous paraissent croyables dans tous leurs rapports contre ceuxque nous haïssons. Pénétré de ces vérités,prévenez votre frère, saisissez-vous de lui avant qu'il vouséchappe entièrement, quand il faudrait parcourir toute laville le jour même, quand il faudrait sortir des murs, quand il faudraittraverser de vastes campagnes: interrompez tout le reste, et ne soyez occupéque de vous réconcilier avec votre frère. Si la démarchevous paraît pénible et difficile, songez que c'est pour Dieuque vous la faites, et que vous en recevrez une grande consolation. Vousbalancez, vous différez, vous rougissez; excitez-vous vous-mêmeà déposer toute mauvaise honte, adressez-vous sans cesseces paroles: Pourquoi différer? pourquoi balancer? il ne s'agitpas pour moi d'une somme d'argent, ni d'aucun autre objet périssable;il est question de mon salut. C'est Dieu qui nous ordonne de nous réconcilier,préférons ses ordres à tout.

La réconciliation qu'il nous commande est un trafic spirituel;ne négligeons pas de mous enrichir par ce trafic, n'usons pas deremise que notre ennemi apprenne que c'est pour plaire à Dieu quenous avons montré un tel empressement. Quand il devrait nous outragerde nouveau, nous frapper, nous maltraiter de la manière la plusatroce, souffrons tout avec courage moins pour son intérêtque pour le nôtre, parce que le pardon des injures est de toutesles vertus celle qui nous sera la plus utile dans le jour des vengeances.Nous avons commis une infinité de péchés, et de péchésgraves; nous avons irrité notre Maître par mille offenses;sa bonté divine nous a ouvert cette voie de réconciliation..N'abandonnons donc pas le trésor précieux que nous avonsentre les mains. Le Seigneur ne pouvait-il point nous ordonner simplementde nous réconcilier avec nos ennemis, sans nous promettre une récompense?Qui est-ce qui aurait contredit et réformé ses ordres? Maispar un effet de son infinie bonté, il nous a promis une grande etineffable récompense, celle que nous pouvons désirer le plus,le pardon de nos fautes; et par là il nous rend plus facile l'exécutiondu précepte.

6. Quelle excuse nous restera-t-il donc, si, lorsqu'une telle récompensenous est promise, nous refusons d'obéir au Législateur suprême,nous persistons à le mépriser? Car notre désobéissanceest un vrai mépris; en voici la preuve : Si le prince ordonnaitpar une loi à tous les ennemis de se réconcilier ensemble,sous peine de perdre la tête, ne nous empresserions-nous point tousde nous réconcilier les uns avec les autres? 1e n'en doute pas.Quelle excuse aurons-nous donc si nous n'avons point pour le souverainMaître les mêmes égards que pour nos semblables? C'estpour cela qu'on nous ordonne de dire : Pardonnez-nous nos offenses, commenous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Matth. VI,12.) Quoi de plus doux et de plus agréable que ce précepte?Dieu vous fait l'arbitre du pardon de vos fautes. Si vous pardonnez peu,on vous pardonnera peu ; si vous pardonnez beaucoup, on vous pardonnerabeaucoup; si vous pardonnez sincèrement et du fond du coeur, Dieuvous pardonnera de même; si vous devenez l'ami de celui àqui vous pardonnerez, Dieu sera disposé de même à votreégard: ainsi plus notre frère sera coupable envers nous,plus nous devons être empressés de nous réconcilieravec lui, parce qu'il nous vaut le pardon d'un plus grand nombre de fautes.

Voulez-vous apprendre que nous serions inexcusables de garder du ressentiment,je vais vous en convaincre par un exemple sensible. En quoi votre frèrevous a-t-il offensé? Il a pillé vos biens, il les a faitconfisquer et les a envahis; ne nous arrêtons pas là, ajoutonsbeaucoup d'autres injures, et les plus atroces que vous voudrez : il acherché à vous porter le coup de la mort, il vous a jetédans mille périls, il a voulu se venger de toutes les manières,il a épuisé sur vous tous les traits de la malice humaine;car, pour ne point parcourir les détails, je suppose qu'il vousa fait tout le mal qu'un homme peut faire à un autre; mêmedans ce cas vous serez inexcusable de garder du ressentiment. Je m'explique.Si votre serviteur vous devait cent pièces d'or, et que quelqu'unlui devant une somme médiocre, vînt vous trouver, et voussuppliât d'obtenir de votre esclave la remise de la dette; si faisantvenir celui-ci, vous lui (118) ordonniez de remettre la dette àson débiteur, à condition que vous lui remettiez vous-mêmetout ce qu'il vous doit; si, malgré cet ordre et ces offres de votrepart, il était assez méchant, assez opiniâtre pourprendre son débiteur à la gorge, qui est-ce qui pourraitle tirer de vos mains? quelle sorte de châtiment ne lui infligeriez-vouspas, comme ayant reçu de lui le plus sanglant outrage ? Et ce seraitavec raison que vous agiriez de la sorte. C'est ainsi que Dieu agira lui-même;il vous dira au jour du jugement : Méchant serviteur, pourquoi n'avez-vouspoint remis ce qui vous était dû? Je vous ordonnais de remettresur ce que vous me deviez. Pardonnez, vous disais-je, et je vous pardonneraiaussi. Quand je n'aurais pas ajouté cette dernière parole,vous deviez toujours pardonner pour obéir à votre maître;mais sans vous ordonner en maître, je vous ai demandé unegrâce comme à un ami, je vous ai demandé de remettresur ce que vous me deviez, je vous ai promis de vous rendre au centuple;et vous n'en êtes pas devenu plus doux et plus facile ! Lorsque leshommes remettent une dette à leurs serviteurs, ils remettent jusqu'àla concurrence de ce qui est dû par d'autres à ces serviteurs.Par exemple, un serviteur doit à son maître cent piècesd'or, il en est dû dix à ce serviteur; si le maîtrelui fait une remise, il ne lui remet pas les cent pièces d'or, maisdix seulement, et il lui redemande tout le surplus. Il n'en est pas demême de Dieu. Si vous remettez à votre compagnon une dettemédiocre, il vous remet lui-même tout ce que vous lui devez.Qu'est-ce qui le prouve ? La prière même de l'Evangile : Sivous remettez aux hommes ce qu'ils vous doivent, votre Père célestevous remettra ce que vous lui devez. (Matth. VI, 14.) Or il y a aussi peu.de proportion entre ce que les hommes voua doivent et ce que vous devezà Dieu, qu'entre cent deniers et dix mille talents.

De quelle punition ne serez-vous donc pas digne, si, devant recevoirdix mille talents pour cent deniers, vous refusez même à ceprix de remettre une dette légère, vous tournez contre vousla prière que vous adressez à Dieu? En effet, lorsque vousdites: Pardonnez-nous comme nous pardonnons, et que vous ne pardonnez pas,c'est comme si vous demandiez à Dieu de vous ôter tout moyende défense et de pardon. Mais, direz-vous, je n'ose pas dire: Pardonnez-moicomme je pardonne, mais seulement : Pardonnez-moi. Eh ! qu'importe quevous prononciez les mots si Dieu agit en conséquence de ce que vousfaites, et s'il vous pardonne comme vous pardonnez? C'est ce qu'on voitpar la suite du passage: Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Pèrecéleste ne vous pardonnera pas non plus. (Matth. VI, 15.) Ne regardezdonc point comme un trait de prudence de ne prononcer qu'une moitiéde la prière, mais priez comme il vous est ordonné de prier,afin qu'effrayé chaque jour par l'obligation que vous impose laformule même de la prière, vous soyez porté àpardonner à votre ennemi. Ne me dites pas: Je l'ai sollicité,prié, supplié, et il s'est refusé à toute réconciliation;ne le quittez point que cette réconciliation ne soit faite. L'Evangilene dit pas: Laissez votre don, et allez supplier votre frère; mais:Allez vous réconcilier avec lui. Ainsi ne vous lassez pas de lesupplier, ne le quittez pas que vous ne l'ayez déterminé.Dieu nous sollicite chaque jour, et quoique nous fermions l'oreille àses sollicitations, il ne cesse point de nous solliciter; et vous dédaigneriezde solliciter votre frère ! Comment pourrez-vous obtenir qu'on vousfasse grâce? Mais je l'ai sollicité souvent, et il m'a souventrebuté. C'est pour cela que vous recevrez une plus grande récompense:plus vous serez opiniâtre, lui à résister, et vousà solliciter, plus vous mériterez d'être récompensé;plus le pardon et la réconciliation vous coûteront de soinset de peines, plus il subira un jugement rigoureux, et plus votre patiencevous vaudra des couronnes brillantes. Ne nous contentons pas de louer cesprincipes de modération, mettons-les en pratique, et ne nous retironspas que nous n'ayons renoué avec notre ennemi une ancienne amitié.Non, il ne suffit point de ne pas lui faire de peine et de mal, de ne pasconserver contre lui de ressentiment : il faut l'amener lui-mêmeà être bien disposé pour nous.

7. J'entends dire à plusieurs: Je n'ai pas le coeur ulcéré,je ne lui en veux pas, je n'ai rien de commun avec lui. Mais ce n'est pointlà ce que Dieu vous ordonne, de n'avoir rien de commun avec lui;il vous ordonne au contraire d'avoir avec lui beaucoup de choses communes;car c'est là pourquoi il est votre frère, c'est làpourquoi Dieu ne vous dit pas: Pardonnez à votre frère ceque vous avez contre lui. Mais (119) que dit-il? Allez auparavant vousréconcilier avec lui, et s'il a quelque chose contre vous, ne lequittez pas que vous n'ayez rejoint au corps ce membre séparé.Vous n'épargnez point l'argent pour acquérir un bon esclave,vous voyez beaucoup de marchands, et souvent même vous faites delongs voyages; et afin de vous faire un ami de votre ennemi, vous ne mettezpas tout en oeuvre, vous ne faites pas tout ce qui est en vous ! Pourrez-vousdonc invoquer Dieu lorsque vous faites un si grand mépris de saloi? Cependant l'acquisition d'un esclave ne peut pas nous être d'ungrand avantage; au lieu qu'un ennemi devenu notre ami nous rendra Dieupropice et favorable, nous facilitera le pardon de nos fautes, nous obtiendrales louanges des hommes, et nous fera vivre dans une plus grande sûreté,puisqu'il n'est rien de plus dangereux que d'avoir même un seul ennemi.Notre réputation en reçoit mille atteintes par tout le malqu'il dit de nous à tout le monde; notre coeur est troublé,notre âme est agitée, et une foule de pensées diversesexcitent en nous de continuels orages.

Convaincus de toutes ces vérités, mettons-nous àl'abri de la punition et du supplice, pratiquons tout ce que nous venonsde dire par respect pour la fête prochaine; et la grâce quenous voulons obtenir du prince à cause de cette fête, faisons-enjouir nous-mêmes les autres. J'entends dire à plusieurs quele prince, par respect pour la solennité de Pâques, doit seréconcilier avec la ville, et lui pardonner toutes ses fautes. Orserait-il raisonnable que nous qui, pour l'intérêt de notreconservation, faisons valoir la dignité de la fête pascale,on nous vît mépriser cette même fête et n'en teniraucun compte, lorsqu'on nous ordonne de nous réconcilier avec nosfrères. Non, sans doute, personne ne déshonore autant cettesolennité sainte que celui qui la célèbre avec leressentiment dans le coeur; ou plutôt un tel homme ne peut la célébrer,quand il étendrait le jeûne jusqu'à rester dix joursde suite sans prendre de nourriture, parce qu'où règnentl'inimitié et la haine, il ne peut y avoir de jeûne ni defête. Vous n'oseriez pas, pour quelque raison que ce pût être,toucher à la victime sacrée avec des mains impures; n'enapprochez donc pas avec une âme impure, puisque l'un est bien pluscriminel, bien plus punissable que l'autre. Non, rien ne souille autantla conscience que de nourrir au-dedans de soi des sentiments de haine.L'esprit de douceur ne peut venir dans une âme dominée parle ressentiment et par l'esprit de vengeance: or, quel espoir de salutpeut rester à celui qui est abandonné de l'Esprit-Saint?comment peut-il marcher dans la voie droite? Ne vous précipitezdonc pas vous-même, mon cher frère, ne vous privez pas dela protection de Dieu, pour vous venger de votre ennemi. Quand mêmele précepte serait très-difficile, la grandeur du suppliceréservé à ceux qui refusent de le remplir suffiraitpour réveiller le plus lâche et le plus négligent,pour l'engager à y être fidèle, quelque peine qu'ildût lui en coûter; mais nous avons prouvé que rien n'étaitplus facile, si nous le voulions, que de pardonner les injures. Ne négligeonsdonc pas notre propre salut, portons-nous avec ardeur à faire toutce qui est en nous pour approcher de la table sainte sans avoir d'ennemis.

Aucun des préceptes divins, non, aucun des préceptes divinsn'est difficile, pourvu que nous soyons attentifs ; et c'est ce que prouventceux d'entre nous qui se sont déjà corrigés de leursdéfauts. Combien, entraînés malgré eux par l'habitudedes jurements, s'imaginaient qu'il leur était impossible de se réformersur ce point ! Cependant par la grâce de Dieu, avec un peu d'attentionde votre part, vous avez détruit la plus grande partie de cet abus.Je vous exhorte à en détruire les restes, et à instruirevous-mêmes les autres. Quant à ceux qui ne se sont pas corrigésencore, qui se rejettent sur la longueur du temps depuis lequel ils sesont permis de jurer, qui prétendent qu'il est impossible de déracinerune habitude de plusieurs années dans l'espace de quelques jours,je leur dirais que, pour accomplir les préceptes de Dieu il n'estpas besoin de la longueur du temps et du nombre des années, qu'avecla crainte du Seigneur et l'attention de notre esprit, nous triompheronssans peine et en peu de temps de tous les obstacles.

8. Et afin que vous ne pensiez pas que je parle au hasard, donnez-moiseulement pour dix jours l'homme le plus accoutumé aux jurements;et si dans ce court intervalle je ne réussis pas à le guérirde cette mauvaise habitude, faites-moi subir les traitements les plus durs.

Je vais prouver par une ancienne histoire, que je n'emploie pas icide vaines paroles. Qu'y avait-il de plus insensé, de plus déraisonnableque les Ninivites ? Cependant ces hommes (120) stupides et barbares, quin'avaient jamais entendu la voix d'aucun sage, qui n'avaient jamais reçules instructions qu'on nous donne, ayant entendu la voix d'un prophètequi leur disait : Encore trois jours, et Ninive sera détruite (Jonas,III, 4), renoncèrent en trois jours à toutes leurs mauvaiseshabitudes : le fornicateur devint chaste ; l'audacieux, doux et tranquille;le ravisseur du bien d'autrui, humain et désintéressé; le lâche devint actif et laborieux; car ils ne se corrigèrentpas seulement de quelques vices, mais leur conversion fut généraleet entière. Qu'est-ce qui le prouve? Les paroles mêmes duprophète. Après s'être élevé contre eux,et leur avoir dit que la voix de leur malice était montéejusqu'au ciel (Jonas,I,2),il leur rend ensuite un témoignage contraireen leur disant que Dieu avait vît qu'ils s'étaient éloignéschacun de leurs mauvaises voies. (Jonas, III, 10.) Il ne leur dit pas qu'ilss'étaient éloignés ;de la fornication ou de l'espritde rapine, mais de leurs mauvaises voies. Et comment s'en étaient-ilséloignés? d'après le jugement même de Dieu,et non d'après le sentiment des hommes. Et lorsque des barbaresse sont corrigés en trois jours de tous leurs vices, nous ne rougissonspas, nous qui depuis tant de jours entendons la parole divine retentirà nos oreilles, nous ne rougissons pas de ne pouvoir triompher d'uneseule mauvaise habitude ! Cependant les Ninivites étaient parvenusau comble de la corruption; et par ces mots : La voix de leur malice estmontée jusqu'à moi, on ne saurait entendre autre chose sinonl'excès de leur perversité. Ils ont pu néanmoins entrois jours passer de tous les vices à une vertu parfaite. Oui,avec la crainte de Dieu, il n'est pas besoin du nombre des jours et desannées ; sans cette crainte, la longueur du temps ne sert de rien.Si on ne veut laver qu'avec de l'eau des vases fort rouillés, quelquetemps qu'on emploie, on ne leur rendra jamais leur premier éclat;au lieu que si on les jette dans le creuset, ils deviendront en un momentplus brillants et plus clairs que des vases nouvellement forgés.Il en est de même de notre âme lorsqu'elle est infectéede la rouille du péché: si nous voulons la purifier de sestaches par des moyens communs et ordinaires, par des retours passagersà la vertu, notre travail sera inutile; mais si nous la jetons,pour ainsi dire, dans la crainte de Dieu, comme dans un creuset, elle serapurgée en peu de temps de toutes ses souillures. Ne remettons doncpas au lendemain, puisque nous ignorons ce que produira le jour suivant.(Prov. XXVII, 1.) Ne disons pas : Je triompherai peu à peu de cettehabitude; car ce peu à peu ne finira jamais Ainsi, sans user deremise, disons-nous à nous-mêmes : Je veux dès aujourd'huime corriger de l'habitude de jurer; la multitude et (embarras des affaires,la crainte de perdre tous mes biens, de subir le supplice et mêmela mort, ne me feront pas désister de mon entreprise. Avec cetterésolution ferme, nous ne donnerons pas au démon sujet denous perdre par les lenteurs de notre paresse et parles pré. textesdu délai. Lorsque Dieu. vous verra enflammés d'un désirsincère et remplis d'une noble ardeur, il vous aidera lui-mêmeà vous corriger. Je vous prie donc, mes frères, et je vousconjure d'être attentifs à mes paroles, de peur qu'on ne nousadresse cette menace : Les Ninivites s'élèveront au jourdu jugement, et condamneront ce peuple. (Luc, XI, 32.) Ils se sont corrigéssur une seule prédication; et nous ne nous corrigeons pas aprèsdes exhortations fréquentes ! ils ont acquis toutes les vertus;et nous ne pouvons en acquérir une seule ! ils ont étéeffrayés par la menace d'une ruine temporelle; et les flammes éternellesde l'enfer qu'on nous met sous les yeux, ne nous effrayent pas ! ils n'avaientpas entendu la voix des prophètes; et nous recevons tous les joursdes instructions utiles et une grâce abondante !

Au reste, c'est moins ici vos. propres fautes que je vous reproche queles fautes d'autrui. Je saisi comme je l'ai dit plus haut, que vous avezété fidèles à la loi qui défend de jurer;mais cela ne suffit pas pour notre salut, si nous ne travaillons encoreà corriger les autres. Celui qui avait reçu un talent etqui rapportait son dépôt tout entier, fut puni pour n'avoirpas fait valoir son talent. Ne nous bornons donc pas à êtreexempts nous-mêmes de fautes; n'ayons point de repos que nous n'ayonsaussi corrigé nos frères; et que chacun ramène àDieu des disciples ou des esclaves qu'il aura réformés. Vousn'avez ni esclaves ni disciples, mais vous avez des amis; corrigez-les.Et ne me dites pas : Nous nous sommes défaits en grande partie del'habitude de jurer, nous ne jurons plus que fort peu. C'est ce peu qu'ilfaut faire disparaître. Si vous aviez perdu une seule pièced'or, ne la chercheriez-vous point (121) partout, ne la demanderiez-vouspoint à tout le monde jusqu'à ce que vous l'eussiez trouvée?Faites de même pour les jurements. Si vous vous surprenez une seulefois en faute, pleurez et gémissez comme si vous aviez perdu toutevotre fortune. Je vous l'ai déjà dit, et je le répète,renfermez-vous dans votre maison, exercez-vous à la vertu avec votrefemme, vos enfants et vos serviteurs. Dites-vous à vous-mêmeavant de rentrer dans le monde : Je ne m'occuperai d'aucune affaire particulièreou publique, que je ne me sois corrigé. Si vous élevez ainsivos enfants, si vos enfants instruisent ainsi les leurs, et que de pèresen fils ces leçons se transmettent jusqu'à la consommationdes siècles et jusqu'au dernier avènement du Seigneur Jésus,tout le mérite et toute la récompensé en seront pourvous, qui en aurez été le principe. Que votre fils apprenneà se contenter de ces deux mots : Croyez-moi; et il ne pourra paraîtredans les spectacles, ni entrer dans les maisons de plaisir et de jeu. Cetteparole sera comme un frein imposé à sa bouche, elle le ferarougir malgré lui; et s'il se montre par hasard dans les assembléesdéfendues, elle le forcera de se retirer aussitôt. Mais lesmondains riront de votre délicatesse; mais vous, pleurez sur leurscrimes. Que d'hommes se moquaient de Noé lorsqu'il construisaitl'arche ! mais lorsque le déluge fut venu, Noé se moqua d'eux:ou plutôt l'homme juste ne se moqua point des pécheurs, ilpleura et gémit sur leur sort. Lors donc que vous voyez les mondainsrire, songez qu'au jour des vengeances, ces ris se convertiront en grincementsde dents, en pleurs et en gémissements lamentables; songez qu'ilsse rappelleront alors avec douleur, et que vous vous rappellerez vous-mêmeleurs ris insensés. Combien le riche ne s'était-il pas moquéde Lazare ? Mais lorsqu'ensuite il le vit reposer dans le sein d'Abraham,il gémit alors et pleura sur lui-même.

9. N'oubliez aucune de ces réflexions, et excitez vos frèresà se conformer sans délai au précepte. Ne me' ditespas : Je me corrigerai peu à peu; ne remettez pas au lendemain,car ce lendemain ne viendra jamais. Voilà déjà quarantejours de passés ; si la solennité où nous touchonspasse aussi, je ne pardonnerai plus à personne, je ne me contenteraiplus de simples exhortations, j'emploierai des ordres rigoureux, j'imposeraides peines sévères. En vain se défendra-t-on par l'habitude;cette excuse n'est nullement solide. Pourquoi le voleur ne se rejette-t-ilpas sur l'habitude pour se soustraire à la punition ? pourquoi lemeurtrier et le fornicateur ne se défendent-ils pas de même? Je vous l'annonce donc à tous et je vous le déclare; silorsque je me trouverai en votre compagnie, j'en surprends quelques-uns(et j'en surprendrai) qui ne se soient pas corrigés des jurements,je leur imposerai une peine, je les obligerai à s'exclure des sacrésmystères; non pour qu'ils en soient tout à fait exclus, maispour qu'ils n'y participent qu'après s'être corrigéseux-mêmes, et qu'ils ne s'asseyent à la table sainte qu'avecune conscience pure, puisque c'est alors seulement qu'on peut avoir partaux sacrés mystères. Aidés des prières de noschefs et de tous les saints, puissions-nous, après nous êtrecorrigés de tous nos vices, obtenir le royaume des cieux, par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneuret l'adoration, maintenant et toujours, dans tous les siècles dessiècles ! Ainsi soit-il.

VINGT-UNIÈME HOMÉLIE.

1. La parole, mes frères, que j'ai toujours mise à latête de mes instructions depuis le danger qui nous menace, je l'emploieraiencore maintenant dans le discours que je vous adresse, et je commenceraipar vous dire Béni soit Dieu ! qui daigne aujourd'hui nous fairecélébrer cette sainte fête dans la joie et dans l’allégresse;qui a rendu le chef à ses membres, le pasteur à ses ouailles,le maître à ses disciples, le général àses soldats, le pontife à ses prêtres ! Béni soit Dieu,qui nous accorde bien au delà de ce que nous lui demandions. Nousnous serions contentés, sans doute, de nous voir enfin affranchisde nos maux, et c'était là l'objet de toutes les prièresque nous adressions au ciel. Mais un Dieu plein de bonté, un Dieuqui surpasse toujours infiniment nos demandes par la grandeur de ses bienfaits,nous a rendu notre père beaucoup plus tôt que nous ne l'attendions.Eh ! qui jamais eût espéré que dans un intervalle desi peu de jours, il se mettrait en chemin, il parlerait au prince, il dissiperaitl'orage suspendu sur nos têtes, il repartirait assez promptementpour revenir avant la sainte Pâque, et pouvoir célébrercette fête avec nous. Ce que nous n'avions pas lieu d'attendre estdonc arrivé nous revoyons notre père, et nous ressentonsune joie d'autant plus vive, que son retour a prévenu nos voeuxet surpassé nos désirs. Ainsi rendons grâces àun Dieu si bon pour toutes les faveurs qu'il nous prodigue. Admirons sapuissance, sa bonté, sa sagesse, et ses vues de miséricordesur notre ville. Le démon voulait la perdre sans ressource en luifaisant commettre un crime énorme; et Dieu, par ce même crime,a illustré davantage et la ville, et le pontife, et le prince; ila rendu par là même leur nom à jamais célèbre.

Antioche s'est couverte de gloire, parce que dans le péril quila pressait, sans implorer la protection des hommes les plus puissants,les plus riches, les plus accrédités auprès du prince,elle a eu recours à l'Eglise et au prêtre de Dieu, et qu'ellea mis toute sa confiance, tout son espoir, dans le secours d'en-haut. Aprèsle départ du père commun, lorsqu'on cherchait de tout côtéà effrayer les prisonniers, (123) lorsqu'on leur disait que l'empereur,loin de s'apaiser, s'irritait de plus en plus, qu'il songeait àdétruire entièrement la ville, lorsqu'on leur débitaitbeaucoup d'autres nouvelles encore plus alarmantes, ils ne se sont paslaissé abattre; et sur ce que nous leur disions que les nouvellesétaient fausses, que c'était un artifice du démonqui voulait jeter le trouble dans leur âme: Nous n'avons pas besoinde consolation, nous répondaient-ils; nous savons à qui nousavons eu recours d'abord, et en qui nous avons mis toute notre espérance.C'est sur une ancre sacrée que nous avons fondé notre salut;ce n'est pas à un homme que nous l'avons confié, mais àun Dieu tout-puissant. Nous sommes donc assurés que les choses setermineront heureusement pour nous; car nous ne pouvons croire et il n'estpas possible qu'un semblable espoir soit jamais confondu. Quelles couronnes,quels éloges, de pareilles dispositions ne mériteront-ellespoint à notre ville quelle bienveillance ne lui attireront-ellespoint désormais de la part du Seigneur! Il n'est pas, sans doute,non, il n'est pas d'une âme commune d'être aussi tranquilledans les plus violentes épreuves, de tourner ses regards vers Dieu,et, dédaignant toutes les ressources humaines, de ne soupirer qu'aprèsce secours divin.

Telle est la gloire dont s'est couverte la ville d'Antioche. Son vénérablepontife ne s'est pas moins signalé. Il a exposé sa vie pourle salut de son peuple; et lorsque tout semblait s'opposer à sondépart, son grand âge, la rigueur de la saison, la proximitéde la fête, une soeur près de rendre les derniers soupirs,il s'est luis au-dessus de tous ces obstacles, il ne s'est pas dit àlui-même : Quoi donc! la soeur unique qui me reste, une sueur quia porté avec moi le joug de Jésus-Christ, qui a demeurési longtemps avec moi, est près de rendre les derniers soupirs,et je partirais ! je l'abandonnerais ! je ne la verrais pas dans ses derniersmoments! je ne recueillerais pas ses dernières paroles ! Tout cequ'elle demandait chaque jour, c'est que je pusse lui fermer les yeux,lui rendre tous les autres devoirs que les mourants attendent de la tendressede ceux qui leur survivent; et comme si elle était dépourvuede parents et d'amis, elle n'obtiendra rien de ce qu'elle espéraitobtenir, surtout d'un frère ! elle rendra le dernier soupir sansvoir celui qui est le plus cher à son sueur ! circonstance douloureuse,plus cruelle que toutes les morts ensemble ! Si j'étais éloigné,ne devrais-je pas, quoi qu'il m'en coûtât, accourir pour luirendre ce triste et dernier office? et lorsque je suis près d'elle,partirai-je? l'abandonnerai-je? comment supportera-t-elle les jours demon absence?... Il ne s'est permis aucune de ces réflexions ; maissacrifiant à la crainte de Dieu tous les liens du sang, il a sentique les calamités publiques font connaître le pontife, commeles tempêtes font connaître le pilote, et les combats le général.Tous les Juifs, tous les Grecs, s'est-il dit, ont les yeux ouverts surnos actions; ne trompons pas les espérances qu'ils ont conçuesde nous; n'abandonnons pas la ville dans le naufrage dont elle est menacée;mais jetant tous nos intérêts dans le sein de Dieu, donnons,s'il le faut, notre vie pour nos frères. Et voyez quelles ont étéen même temps et la grandeur d'âme du pontife, et la bontéinfinie du Seigneur. Tous les avantages qu'il avait sacrifiés ,il les a obtenus comme la récompense de son zèle, il lesa obtenus contre son attente pour mettre le comble à sa satisfaction.Il avait consenti, pour le salut de la ville, à célébrerune grande fête dans un pays étranger, loin de ses enfants,et Dieu nous l'a rendu avant la sainte Pâque, pour que, célébrantavec nous cette fête, recevant ce prix de sa générosité,son âme en ressentît une joie plus vive. Il avait affrontéla rigueur de la saison, et pendant tout le cours de son voyage, il a jouidu temps le plus doux. Il n'avait pas considéré son grandâge, et il a terminé une longue route aussi facilement ques'il eût eu toute la vigueur de sa jeunesse. Il avait abandonnéune soeur mourante, les sentiments naturels n'avaient pu affaiblir soncourage, et il l'a retrouvée vivante à son retour. Enfin,je le répète, il a obtenu tous les avantages dont il avaitfait généreusement le sacrifice. Telle est la gloire quele pontife s'est acquise auprès de Dieu et des hommes.

2. Quant au prince, l'événement a donné plus delustre à sa personne que l'éclat du diadème. D'abordil s'est annoncé comme devant accorder aux prêtres de Dieuce qu'il aurait refusé à tous les autres; ensuite étouffanttout ressentiment, il nous a accordé sans aucun délai lepardon et la grâce après lesquels nous soupirions.

Mais afin de vous faire mieux connaître la magnanimitédu prince, la sagesse du pontife, (124) et, plus que tout le reste, l'immensebonté du Seigneur, je vais vous rapporter quelques parties du discoursqu'un père tendre a prononcé pour nous. Je dirai ce que j'aiappris d'un des assistants, car pour lui il a gardé sur tout celale plus profond silence. Non moins magnanime que Paul, il cache soigneusementses propres mérites; et lorsqu'on lui demande de toute part ce qu'ila dit au prince, par quels moyens il l'a touché et entièrementapaisé, il se contente de répondre que ce grand succèsn'est point son ouvrage, que le prince lui-même, avant toute exhortation,docile aux inspirations de Dieu qui fléchissait son coeur, a étouffétout ressentiment et déposé son courroux ; qu'il a parlédu soulèvement de notre ville, et des outrages faits à lamajesté impériale aussi tranquillement que si l'injure nele regardait pas. Mais ce que nous cache l'humilité d'un saint évêque,Dieu l'a mis au grand jour. Et comment les choses se sont-elles passées?Je vais les reprendre d'un peu haut, et les exposer dans quelque détail.

Notre saint pontife étant sorti de la ville, plus affligé,plus consterné que nous-mêmes qui avions à redouterla colère du prince, rencontre en chemin les commissaires de l'empereur,qui se rendaient à Antioche pour informer de la sédition,et qui lui apprennent la rigueur des ordres dont ils étaient chargés.Il se représente alors les maux qui allaient accabler son peuple,les troubles, le tumulte, les inquiétudes, les alarmes, la fuite,les périls ; un torrent de larmes coule de ses yeux, et ses entraillesse troublent, car c'est la coutume des pères de s'affliger encoredavantage lorsqu'ils ne peuvent être près de leurs enfantsqui souffrent. C'était le sentiment qu'éprouvait ce coeurtendre et sensible. Il ne gémissait pas seulement sur les maux dontnous étions menacés, il ressentait une peine cruelle d'êtreéloigné de nous lorsque ces maux viendraient nous assaillir;peine qui ne pouvait être adoucie que par l'idée qu'il s'éloignaitpour notre salut. Lors donc qu'il eut entendu les commissaires de l'empereur,il pleurait amèrement, il recourait à Dieu, lui adressaitde plus fréquentes prières, et passait les nuits àl'invoquer. Il le conjurait de permettre qu'il fût présentpour consoler son peuple dans l'affliction, de fléchir lui-mêmele coeur du prince, de l'amener à des sentiments plus doux. Arrivédans la ville capitale, il entre dans le palais de l'empereur, se tientéloigné de sa personne, muet, immobile, les yeux baissésen terre, honteux et rougissant comme s'il eût commis lui-mêmeles attentats pour lesquels il venait demander grâce. Il voulait,par cet extérieur abattu et humilié, tourner l'esprit duprince vers la compassion avant de lui parler pour nous. Car la seule ressourcequi reste à des coupables est de garder le silence, sans chercherà défendre leur faute. Il voulait donc toucher d'abord leprince, bannir de son âme les sentiments d'indignation et y introduireceux de la pitié, afin de préparer les voies à sesdiscours. Ce fut ainsi que Moïse, lorsque le peuple fut tombédans une faute énorme, se transporta sur la montagne, se tint muetet immobile jusqu'à ce que le Seigneur l'eût appeléet lui eût dit: Laisse-moi anéantir ce peuple. (Exode, XXXII,10.)

Dès que l'empereur vit le pontife versant des larmes, les yeuxbaissés en terre, il s'approcha de lui le premier, et fit voir parle discours qu'il lui adressa, l'impression que les larmes d'un pieux évêqueavaient faite sur son coeur. Il ne lui parla pas en homme courroucé,irrité, indigné, mais en homme touché, attendri, vivementému par la commisération. Ses paroles mêmes vont vousen convaincre. Il ne lui dit pas : De quelle commission vous êtes-vouschargé? Quoi ! vous venez demander grâce pour des scélérats,pour des criminels indignes de vivre, pour des révoltés,pour des séditieux, qui méritent les derniers supplices)Sans employer de pareils discours, il prit un ton de douceur, justifiantavec dignité les mesures qu'il avait ordonnées ; il fit l'énumérationdes bienfaits dont il avait comblé notre ville dans toutes les occasionsdepuis qu'il était assis sur le trône impérial, età chacun des bienfaits il ajoutait : Etait-ce donc là lareconnaissance que je devais en attendre? De quelle faute ont-ils voulume punir? avaient-ils rien à reprocher, je ne dis pas seulementà moi, mais aux morts (1) qu'ils n'ont pas respectés dansleurs outrages. Ce n'était point assez pour eux de s'emporter contreles vivants; ils n'auraient pas cru, sans doute, signaler assez leur fureurs'ils n'eussent outragé encore ceux qui ne sont plus. Nous étionscoupable à leur égard, ils le pensent ainsi; mais ils devaientau moins épargner les morts qui ne leur ont fait aucun mal, auxquels

1 Aux morts, à l'impératrice Flaccile et au pèrede Théodox dont les séditieux avaient outragé lesstatues.

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ils ne pouvaient faire aucun des reproches qu'ils nous font. Ne préférai-jepas toujours leur ville à toutes les autres? n'était-ellepas plus chère à mon coeur que ma patrie même? ne mepromettais-je pas sans cesse, n'avais-je pas fait voeu et même sermentd'y faire un voyage?

3. Alors le saint évêque donnant un libre cours àses gémissements et redoublant ses larmes, ne garda plus le silence;car il voyait qu'en se défendant lui-même l'empereur aggravaitnotre faute : « Oui, Prince, dit-il en soupirant du fond du coeuret pleurant amèrement, oui, prince, nous l'avouons, et nous aurionsmauvaise grâce de le nier, vous avez toujours témoignéà notre patrie une rare affection ; aussi notre regret le plus amer,c'est d'être devenus, par l'envie du démon, ingrats enversnotre bienfaiteur, et d'avoir irrité contre nous celui qui nousaimait tant. Détruisez, brûlez, massacrez Antioche; quelquesort que vous nous fassiez subir, nous ne serons pas assez punis. Nousavons prévenu votre rigueur, et nous nous sommes imposé ànous-mêmes un supplice plus cruel que mille morts. Eh ! que pourrait-ily avoir pour nous de plus accablant que de sentir que nous avons irritésans raison un prince qui nous a comblés de bienfaits, et dont noussommes si tendrement aimés, de sentir que toute la terre apprendraet condamnera l'excès de notre ingratitude ? Si les barbares étaientvenus fondre sur notre ville, s'ils avaient renversé les murs, brûléles maisons, emmené les citoyens captifs, ce serait une moindredisgrâce. Pourquoi? C'est que tant que vous seriez à la tètede l'empire et rempli pour nous de bienveillance, nous aurions l'espoird'être bientôt affranchis de nos maux, de recouvrer notre liberté,d'être rétablis dans notre première splendeur; au lieuqu'étant privés de votre affection, ayant perdu vos bonnesgrâces, qui étaient pour nous le plus sûr rempart, àqui pourrions-nous désormais avoir recours? qui pourrions-nous imploreraprès avoir irrité un maître si doux et un pèresi indulgent? Si donc l'attentat de nos citoyens est vraiment horrible,ils en subissent déjà la punition, et une punition bien cruelle

ils n'osent regarder personne, ni jouir de l'éclat du jour, tantla honte tient leurs paupières baissées et les contraintà fermer les yeux. Plus misérables que des captifs, touteliberté leur est ravie; l'humiliation la plus profonde est leurétat habituel. Tout occupés de la grandeur des maux qui lesaccablent, ils considèrent l'attentat qu'ils ont commis; ils l'ontsans cesse devant les yeux, et croient voir toute la terre s'élevercontre leur crime avec plus de force que celui même qu'ils ont outragé.

« Mais si vous le voulez, Prince, vous pouvez guérir cesblessures, vous pouvez remédier à ces maux. Souvent, entreparticuliers, les plus violentes querelles ont été le principed'une amitié sincère et solide. La conduite que Dieu a tenueà l'égard du genre humain vous indique celle que vous deveztenir envers nous. Lorsque le Seigneur eut créé l'homme,qu'il l'eut placé dans le paradis terrestre, et comblé desplus beaux privilèges; affligé et jaloux de son bonheur,le démon parvint à le faire déchoir de sa dignité.Mais loin d'abandonner l'homme, Dieu trouva dans sa chute même uneraison pour lui donner de nouvelles marques de son amour, et pour mortifierdavantage notre ennemi irréconciliable, au lieu du paradis il nousouvrit le ciel. Agissez, Prince, d'après cet exemple. Les démonsont fait tout ce qu'ils ont pu pour enlever votre bienveillance àune ville que vous chérissiez par-dessus toutes les autres. Instruitde leurs mauvais desseins, imposez-nous la peine que vous jugerez àpropos, mais ne nous ôtez pas vos bonnes grâces; et mêmeje le dirai, quelque surprenant qu'on le trouve, témoignez-nousencore plus d'amour que par le passé, remettez Antioche au nombredes villes qui vous sont les plus chères, si vous voulez mortifierles anges de malice, vrais auteurs de tous ces désordres. Songezque si vous détruisez notre ville, si vous la ruinez de fond encomble, vous agirez au gré de ces esprits impurs; au lieu que si,apaisant votre courroux, vous nous faites grâce, si vous déclarezque vous continuez à nous aimer comme auparavant, vous leur porterezle coup le plus sensible, vous tirerez d'eux la plus éclatante vengeanceen leur faisant voir que leurs projets perfides, loin de réussir,ont opéré le contraire de ce qu'ils désiraient. Ainsi,Prince, vous nous devez le pardon que je sollicite; vous ne pouvez refuservotre compassion à une ville à laquelle les ennemis de notresalut n'ont porté envie que parce que vous la chérissiez.Non, ils ne lui auraient pas fait sentir si cruellement les effets de leurjalousie, si vous ne Paviez si tendrement aimée. C'est donc vous-même(je puis (126) le dire avec vérité), oui, c'est vous qui,par votre affection pour notre ville, avez causé les maux que noussouffrons.

« L'embrasement, la destruction totale d'Antioche, seraient chosemoins amère que les plaintes dont vous avez, accompagné votreapologie. Vous avez été, dites-vous, plus insulté,plus outragé que ne le fut jamais aucun des princes vos prédécesseurs;mais si vous le voulez, ô le plus clément, le plus sage, leplus pieux des hommes, cet outrage même sera pour vous une couronneplus noble et plus brillante que votre diadème. Votre diadèmeest en même temps la preuve de votre vertu, et le témoignagede l'affection du prince qui vous associa à l'empire; mais la couronneque vous obtiendra votre clémence sera votre unique ouvrage, leseul mérite de votre sagesse, et l'on ne sera pas aussi frappéde l'éclat dont brille votre front que touché de la victoireque vous aurez remportée sur vous-même. On a renversévos statues; vous pouvez vous en ériger de plus précieuses.Pardonnez aux coupables, ne leur faites subir aucun châtiment, etvotre image sera érigée, non dans la place publique, en bronzeet en or, décorée de pierres d'un grand prix, mais dans tousles cours, parée de ce qu'il y a de plus précieux au monde,de la bonté et de la miséricorde, et vous aurez autant destatues qu'il y a et qu'il y aura jamais d'hommes sur la terre; car non-seulementnous, mais nos enfants et tous nos descendants, apprendront ce trait devotre clémence, et tous vous admireront, tous vous chériront,comme s'ils en eussent eux-mêmes ressenti les effets.

« Et pour vous prouver que ce n'est point ici une flatterie, maisque vous jouirez véritablement dans la postérité dela gloire que je vous annonce, je vais vous rappeler une ancienne parolequi vous apprendra que la force des armées, l'éclat des richesses,la multitude des sujets, et d'autres avantages de cette nature, illustrentmoins les princes que la modération et la bonté.Une troupede séditieux ayant accablé de pierres la statue d'un de vosprédécesseurs, de l'illustre Constantin, plusieurs des courtisansde ce prince l'excitaient à poursuivre les coupables, à punirsévèrement une pareille insulte; ils lui disaient qu'on avaitmeurtri tout son visage à coups de pierre. On rapporte que ce généreuxempereur ne fit que passer la main sur son visage, et leur réponditen souriant qu'il ne se sentait point blessé, que son front et satête n'avaient reçu aucune atteinte. On ajoute que cette réponsefit rougir ces hommes cruels, et leur ferma absolument la bouche. Toutela terre célèbre encore aujourd'hui cette parole, et l'éloignementdes temps n'a rien diminué de la gloire qu'a value au prince unetelle sagesse, plus honorable pour lui que tous les trophées. Ila fondé plusieurs villes, subjugué un grand nombre de barbares,il s'est signalé par d'autres actions dont on a perdu le souvenir: mais cette parole a été célébrée jusqu'àce jour; nos enfants après nous, tous nos descendants l'apprendront.Que dis-je : ils l'apprendront? ceux qui la rapportent, ceux à quion en parle, se récrient tous ensemble, ils comblent à l'envid'éloges et de bénédictions l'illustre mort qui l'aprononcée. Et si cette parole lui a obtenu une telle célébritéparmi les hommes, quelles couronnes ne lui a-t-elle pas méritéesauprès d'un Dieu plein de miséricorde?

« Mais pourquoi vous parler de Constantin? pourquoi vous citerdes exemples étrangers, lorsqu'il suffit de vous rappeler vous-mêmeà vous-même, et de vous animer par des traits qui vous soientpersonnels ? Souvenez-vous de la lettre que vous écrivîtespar toute la terre, il y a quelques années, aux approches de lasolennité de Pâques. Vous vouliez qu'on ouvrît les prisons,qu'on élargit les prisonniers, et, comme si cela ne suffisait paspour montrer votre clémence, vous ajoutiez encore : Plût àDieu que je pusse faire sortir les morts du tombeau, et les rendre àla vie ! Souvenez-vous maintenant, Prince, de ce généreuxsoupir; voici le temps de faire sortir les morts du tombeau et de les rendreà la vie. Les habitants d'Antioche sont déjà morts,et avant que vous ayez prononcé votre sentence, la ville entièreest placée sur les bords de l'abîme. Arrachez-la donc àcette situation affreuse, il ne faut ni argent, ni dépenses, nitemps, ni travail. Dire un mot vous suffit pour faire sortir une citédes ombres du trépas. Faites que désormais elle prenne sonnom de votre clémence. Non, elle ne sera pas aussi redevable àson premier fondateur qu'à votre pardon. Son fondateur lui a donnéun faible commencement; vous, Prince, vous la relèverez de sa chute,lorsqu'elle était tombée d'un état de splendeur etde prospérité. Si vous l'aviez arrachée des mainsde l’ennemi, ou délivrée des incursions (127) des Barbares,ce serait une action que vous partageriez avec plusieurs princes, qui ontdéjà sauvé de cette manière plusieurs autresvilles vous serez le premier et le seul qui sauverez une ville aussi coupable,et qui la sauverez contre toute attente. Défendre et protégerses sujets n'a rien que de naturel, c'est un acte ordinaire de la souverainepuissance; au lieu que déposer tout courroux après avoiressuyé les plus cruels outrages, c'est un effort qui surpasse lanature humaine.

« Songez, Prince, qu'il ne s'agit pas seulement aujourd'hui dela ville d'Antioche, mais de votre gloire, ou plutôt de celle detout le christianisme.A cette heure tous les peuples, les Juifs, les Grecs,et même les Barbares (car ils sont instruits de notre faute), ontles yieux tournés vers vous, et attendent ce que vous allez prononcersur notre sort. Si vous vous montrez doux et humain, tous à l'envivous combleront de louanges, ils glorifieront Dieu, et se diront les unsaux autres: Ciel l quelle est grande la puissance de la religion chrétienne! Un prince qui n'a point d'égal dans le monde, maître detout perdre et de tout détruire, elle l'a contenu, elle l'a réprimé,elle lui a inspiré une modération dont un simple particulierserait à peine capable ! Qu'il est vraiment grand le Dieu des chrétiens,qui change les hommes en anges, et les élève au-dessus detous les sentiments de la nature !

« Ne vous faites pas de vaines terreurs ; ne vous imaginez pasque les autres villes seront moins soumises, qu'elles mépriserontvotre autorité, si la faute d'Antioche reste impunie. Sans doute,si vous étiez hors d'état d'en tirer satisfaction, si noscitoyens, opposant la force à la force, eussent triomphéde votre puissance, vous seriez fondé à prendre ces alarmes;mais s'ils sont pénétrés de frayeur, s'ils sont déjàmorts de crainte , s'ils sont prosternés à vos pieds dansma personne, s'ils attendent chaque jour le dernier supplice, si, les yeuxtournés vers le ciel, ils adressent leurs prières en commun,si, invoquant Dieu, ils le conjurent de se joindre à moi, et d'appuyermes sollicitations, si enfin, comme s'ils étaient près derendre les derniers soupirs, ils font leurs recommandations suprêmes,vos craintes ne seraient-elles pas superflues ? Non, si vous aviez donnél'ordre de les faire égorger tous, ils ne seraient pas dans unesituation plus déplorable qu'ils ne sont depuis qu'ils ont offenséle meilleur des princes. Livrés à des frayeurs continuelles,ils ne s'attendent pas, quand le soir est venu, de revoir le lendemain,et n'espèrent pas, quand le jour paraît, d'arriver jusqu'ausoir. Plusieurs qui voulaient se sauver dans des lieux abandonnéset inaccessibles ont été déchirés par les bêtesféroces. Non-seulement les hommes, mais même de tendres enfants,des femmes libres et d'une condition distinguée, passent plusieursjours et plusieurs nuits, retirés dans les cavernes, cachésdans le creux des vallées et dans l'enfoncement des déserts.Toute la ville éprouve une nouvelle espèce de captivité;et quoique ses maisons et ses murs subsistent encore, elle est plus malheureuseque les villes qui ont été réduites en cendres. Sansqu'aucun barbare se présente, sans qu'aucun ennemi paraisse, leshabitants sont plus misérables que s'ils étaient faits prisonniers; et le simple mouvement d'une feuille les fait. tous trembler chaque jour.Tous les peuples savent quel est l'excès de nos maux; et notre destructionentière ne serait pas pour eux une meilleure leçon que letriste état où ils apprennent que nous sommes réduits.Ne craignez donc pas que les autres villes vous soient moins soumises.Leur ruine totale ne les instruirait pas mieux que ne le sont maintenantles coupables par l'attente de la punition, et par une incertitude pluscruelle que tous les supplices.

« Ne prolongez pas davantage les angoisses d'Antioche , et permettez-luienfin de respirer. Châtier ceux qui nous sont assujettis , les punirde leurs fautes , c'est une action facile et commune; épargner ceuxdont nous avons reçu des outrages , leur pardonner des excèsqui ne semblaient mériter aucun pardon, c'est un effort dont unou deux hommes à peine sont capables , surtout si c'est un empereurqui a été outragé. Il est aisé de contenirune ville par la crainte; mais vous concilier l'amour de tous les peuples,les rendre tous affectionnés à votre empire, les amener tousà former des voeux non-seulement en commun, mais en particulier,pour la prospérité de votre règne, en un mot, gagnerl'affection d'une multitude d'hommes, c'est ce qu'on ne ferait pas aisémentavec des sommes immenses, avec des troupes innombrables, et c'est ce quine vous coûtera aujourd'hui aucune dépense ni aucun travail.Les coupables à qui vous ferez grâce, et les autres qui apprendrontce trait de votre clémence, seront également pénétrésd'affection et (128) d'admiration pour vous. A quel prix n'achèteriez-vouspas l'avantage de vous acquérir en un instant toute la terre, depersuader à tous les hommes présents et à venir defaire pour votre personne les mêmes voeux qu'ils font pour leursenfants?

« Mais, si les hommes doivent récompenser ainsi votre douceur,quelle récompense ne recevrez-vous pas de Dieu, non-seulement pourl'action généreuse que vous ferez, mais pour toutes les actionspareilles qu'on fera par la suite? car si jamais, ce qui à Dieune plaise, des peuples se portaient aux mêmes excès que celuid'Antioche, et que les princes outragés voulussent poursuivre l'injure,votre modération et votre sagesse seraient pour eux une grande leçonqu'ils rougiraient de ne pas suivre, et un excellent modèle auquelils auraient honte de ne pas se conformer. Ainsi vous serez l'exemple etla règle de tous les princes qui viendront après vous, età quelque haut degré qu'ils portent la vertu, vous aureztoujours sur eux un insigne avantage. Non, ce n'est pas la même chosede donner soi-même le premier l'exemple d'une pareille douceur, oud'imiter simplement les actions dont les autres nous fournissent le modèle.Personne ne pourra partager avec vous le prix d'une clémence quin'appartiendra qu'à vous seul, et vous pourrez partager les plusbeaux traits, dans le même genre, de tous ceux qui vous suivront;vous pourrez avoir la même part à leur gloire que des maîtresont à celle de leurs disciples.

« Mais quand même aucun prince à l'avenir ne vousimiterait, vous serez toujours assuré des éloges de toutesles générations futures. Considérez , en effet, quelhonneur ce sera pour vous dans la postérité, que l'on puissedire : une aussi grande ville avait mérité d'être châtiéeet punie , tous les généraux, tous les gouverneurs, tousles magistrats et tous les juges étaient tremblants, effrayés,n'osaient ouvrir la bouche, intercéder pour un peuple malheureux,un vieillard s'est avancé portant le sacerdoce de Jésus-Christ,et son seul aspect, quelques paroles de sa bouche ont fléchi unprince tout-puissant , et ce qu'un grand empereur aurait-refuséà tous ses sujets , il l'a accordé à un pontife parrespect pour les lois divines; oui, Prince, la ville d'Antioche n'a paspeu honoré votre personne auguste, en me chargeant d'une pareilleambassade. C'est donner de vous la plus magnifique idée, et annoncerà l'univers que dans tout votre empire vous savez distinguer lesprêtres de Dieu, quelque faibles qu'ils soient par eux-mêmes.

« Mais ce ne sont pas seulement les habitants d'Antioche qui medéputent aujourd'hui vers un empereur qu'ils ont offensé;c'est surtout le Maître des anges qui m'envoie dire au plus clément,au plus doux des souverains, que s'il remet leurs dettes aux autres hommes,le Père céleste lui remettra ses fautes. Rappelez-vous, Prince,ce jour où nous rendrons tous compte de nos oeuvres, et songez quepar la sentence que vous allez prononcer sur nous, vous pourrez effacertous vos péchés sans peine et sans effort. Les ambassadeursordinairement vous apportent des ouvrages en or et en airain, et d'autresprésents magnifiques; moi , c'est avec la loi sainte que je suisvenu dans votre palais , et c'est le seul présent que j'offre àvotre majesté impériale. Je vous exhorte à imitervotre Maître, qui, outragé par nous chaque jour, ne cessede nous combler de ses faveurs.

« Ne confondez pas mes espérances, ne trompez pas les promessesque j'ai faites à mon peuple; et s'il faut vous instruire de larésolution que j'ai prise, sachez, Prince, que si vous vous laissezfléchir, si vous rendez à la ville d'Antioche votre affectionpremière, si vous lui faites grâce d'un juste courroux, j'yretournerai avec joie; mais si vous lui enlevez votre ancienne bienveillance,non-seulement je ne rentrerai plus dans la ville, je ne reverrai plus sonterritoire, mais y renonçant pour toujours, j'irai porter ailleursma douleur et mes peines; car à Dieu ne plaise que je revoie jamaisune patrie à laquelle le plus doux, le plus humain des princes aurarefusé de rendre ses bonnes grâces ! »

4. Ce fut par ces discours et par d'autres encore, que notre saint pontifefit sur l'empereur une telle impression qu'il éprouva le mêmeembarras qu'avait éprouvé anciennement Joseph. Ce patriarche,ému à la vue de ses frères, et disposé àverser des larmes, cachait les sentiments de son coeur, parce qu'il nevoulait pas encore se découvrir: ainsi le prince pleurait au dedansde lui-même, mais, à cause des assistants, il cachait sonémotion, qu'il ne put cependant dissimuler jusqu'à la fin,et qui le trahissait malgré lui. Sans hésiter un moment,il prononça ces (129) seules paroles, qui relèvent la dignitéde son rang plus que l'éclat du diadème: « Qu'y a-t-ild'étonnant, dit-il en propres termes, que de simples hommes pardonnentà des hommes qui les ont outragés, lorsque, le Maîtredu monde, descendu sur la terre, fait homme pour nous, et crucifiépar ceux mêmes qu'il avait comblés de bienfaits, a priéson Père pour ses bourreaux, en disant: Pardonnez-leur, car ilsne savent pas ce qu’ils font? (Luc, XXIII, 34.) Qu'y a-t-il donc d'étonnantque nous pardonnions à des hommes nos semblables? » Ses parolesétaient sincères, comme le prouve toute sa conduite danscette circonstance, et principalement ce que je vais dire. Le saint évêquevoulait rester pour célébrer avec lui la Pâque; ill'obligea de partir, de hâter son voyage, et de se montrer àses enfants. «Je sais, dit-il, qu'ils éprouvent maintenantde cruelles inquiétudes, et qu'ils ne sont pas encore délivrésde toutes leurs craintes; allez les consoler. S'ils voient leur pilote,ils ne se souviendront pas même de la tempête dont ils ontété battus, et perdront jusqu'à la mémoirede leurs maux. » Le pontife insistait, et demandait à Théodosequ'il envoyât son fils; l'empereur voulant le convaincre qu'il negardait aucun ressentiment, lui dit avec bonté : « Priez Dieuque tous les obstacles disparaissent, que je termine heureusement les guerresqui m'occupent, et j'irai les consoler moi-même.» Peut-on rienimaginer de plus doux qu'un tel prince? Que les gentils soient confondus,ou plutôt qu'ils ne soient pas confondus, mais qu'ils soient instruits,et que renonçant à leurs erreurs, ils embrassent le christianismedont ils reconnaîtront toute la vertu, et qu'ils apprennent du souverainet du pontife quelle est la sagesse de notre sainte loi. Le très-pieuxempereur ne s'en tint pas là, mais lorsque l'évêquefut parti et qu'il eut passé la mer, plein d'une tendre sollicitude,il lui envoya des courriers, de crainte qu'il ne tardât trop danssa route, et que célébrant la Pâque hors de la ville,la satisfaction des habitants ne fût pas complète. Quel pèreaffectueux eût jamais pris de tels soins pour des enfants qui l'auraientoutragé ?

Je vais encore rapporter un trait à la louange de notre saintpontife. Après avoir obtenu pour son peuple une grâce entière,il ne se pressa pas comme étant jaloux d'apporter lui-mêmela lettre qui devait dissiper notre affliction; mais comme il marchaittrop lentement, il dépêcha un des courriers du prince, pourporter à la ville l'heureuse- nouvelle dont il était chargé,de peur que les délais de son retour ne prolongeassent nos tristesinquiétudes; car s'il se hâtait, ce n'était pas seulementpour porter lui-même des paroles de joie et de consolation, maisafin que notre patrie fût délivrée de ses craintesle plus tôt qu'il serait possible.

Pour célébrer votre contentement, vous avez, mes frères,orné les places de guirlandes de fleurs, allumé des flambeauxdans toute la ville, dressé devant les maisons des lits de feuilleset de gazon, enfin tous à l'envi vous avez fait éclater votreallégresse, comme si Antioche était nouvellement fondée.Continuez toujours la même fête, mais d'une autre manière,couronnés de vertus et non de fleurs, faisant briller vos bonnesoeuvres et non des flambeaux, et vous livrant à tous les mouvementsd'une joie spirituelle. Rendons à Dieu de continuelles actions degrâces, non-seulement pour nous avoir délivrés de notreaffliction, mais pour avoir permis que nous fussions affligés, etpour avoir illustré notre ville par ce double moyen. Annoncez, selonle langage du Prophète, annoncez les prodiges de sa bontéà vos enfants, que vos enfants les annoncent à leurs enfants,et ceux-ci à la race future (Joël, I, 3); que tous, jusqu'àla consommation des siècles, apprenant les miséricordes duSeigneur sur notre ville, nous trouvent heureux d'en avoir éprouvéles grands effets; qu'ils admirent la clémence du prince qui a relevéAntioche de sa chute, et que, portés à la piétépar ce grand exemple, ils profitent eux-mêmes de nos joies commede nos peines. car les événements présents pourrontêtre utiles non-seulement à nous, si nous n'en perdons jamaisle souvenir, mais à ceux qui viendront après nous. Pénétrésde toutes ces réflexions, rendons, je le répète, rendonsde continuelles actions de grâces à un Dieu plein de miséricorde,à un Dieu qui ne nous a éprouvés par des maux quepour nous en délivrer. Que les saintes Ecritures et notre propreexpérience nous apprennent qu'il règle tout pour notre bienavec cette bonté qui lui est propre. Puissions-nous recevoir toujoursdes marques de cette bonté infinie, et obtenir le royaume des cieuxpar Jésus-Christ Notre Seigneur, à qui soient la gloire etl'empire dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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