1. PREMIÈRE HOMÉLIE
PRÊCHÉE A ANTIOCHE LE LENDEMAINDES CALENDES.
1. La journée d'hier était une fête de satan; vousen avez fait une fête spirituelle, en écoutant avec une rarebienveillance nos paroles, en passant ici la plus grande partie du jour,en vous enivrant de cette ivresse qui est remplie de sage sobriété, en formant un choeur en compagnie de saint Paul. Double profit pour vous! D'une part, vous vous êtes abstenus de ces danses ignobles auxquellesse livrent les gens pris de vin; de l'autre, vous avez tressailli de cestressaillements spirituels que donnent à l'âme la beautéde l'ordre et de la paix; vous avez bu à cette coupe quine versepas des flots de vin, mais d'où déborde l'enseignement spirituel;vous êtes devenus, sous l'influence du Saint-Esprit, comme des harpeset des lyres; et, pendant que tant d'autres dansaient et chantaient enl'honneur du diable, vous, rassemblés (458) en ce lieu, vous offriezvos cours à Dieu comme des instruments mélodieux, vous permettiezà l'Esprit-Saint d'en faire vibrer les cordes secrètes etd'animer vos âmes du souffle de sa grâce. Un concert harmonieuxs'est élevé de cette enceinte pour réjouir, non-seulementles hommes, mais encore les puissances célestes.
Allons donc ! aujourd'hui encore, nous devons armer notre parole pourlivrer un assaut à ces habitudes de vie souillée et dissoluedénonçons publiquement ces gens qui y consument leurs jours;non pas pour les couvrir de honte, mais pour les sauver de la honte; nonpas pour les charger d'ignominie, mais pour les corriger; non pas pourles livrer à la risée publique, mais pour les débarrasserde la dérision infâme qui s'attache à eux et pour lesarracher des mains du démon : car, consacrer ses journéesà l'ivrognerie, à la gourmandise, ii la débauche,c'est se réduire sous le joug tyrannique de satan. Puissent nosparoles leur être utiles ! Si, après nos admonestations, ilspersévèrent dans leurs vices, nous ne cesserons pas pourcela de leur donner les conseils de la sagesse : de même que lessources ne laissent pas que de couler lors même que personne ne vients'y abreuver, ni les ruisseaux de répandre leurs eaux lors mêmeque personne ne vient y puiser, ni les fleuves de poursuivre leur courslors même que personne ne vient y boire; de même faut-il quele prédicateur accomplisse toujours son ministère lors mêmeque personne ne vient en profiter.
Voici en effet la loi que Dieu, dans son amour pour les hommes, nousa imposée, à nous qui sommes chargés du ministèrede la parole sacrée : ne nous lasser jamais de faire tous les effortspossibles et ne garder jamais le silence soit qu'on vienne nous écouter,soit qu'on passe sans nous entendre. Autrefois le prophète Jérémieannonçait aux Juifs les menaces divines et leur prédisaitles nombreuses calamités qui les attendaient; bafoué parses auditeurs et tourné chaque jour en dérision, il songeaità renoncer à un pareil ministère; blessé ,fisses plus vifs sentiments d'homme, il ne pouvait plus supporter les moquerieset les outrages. Ecoutez-le exprimant ce qu'il éprouve : Je suisdevenu, s'écriait-il, l'objet de railleries moqueuses ,tout le longdu jour : j'ai dit que je ne parlerai plus et que je ne prononcerai plusle nom du Seigneur. Mais voilà qu'il s'est allumé en moicomme un feu ardent qui me dévore les entrailles; je tombe touten langueur, je n'en puis plus. (Jérém. XX, 7.) Que signifientces paroles ? J'ai voulu, dit-il, cesser mes prédictions, parceque les Juifs ne m'écoutaient pas; mais à peine ai-je conçucette pensée, que la grâce énergique de l'Esprit-Saintfit irruption dans mon âme comme un incendie, embrasant mes entrailles,me consumant et nie dévorant jusqu'à la moelle des os, detelle sorte due je n'ai pu résister à la violence de cetembrasement. Si le Prophète, qui était en butte aux dérisions,aux avanies, aux outrages chaque jour renouvelés, fut frappéd'un pareil châtiment pour avoir seulement conçu la penséede se taire, quelle indulgence mériterons-nous, si, n'ayant rienà souffrir de semblable, nous laissons abattre notre courage parl'indifférence insouciante de certains auditeurs, et si nous désertonsl'enseignement sacré alors que tant d'âmes font preuve debonne volonté ?
2. Ce n'est pas pour me consoler et me flatter que je parle ainsi :j'ai mis dans mon coeur la volonté de remplir le ministèrede la parole tant que j'aurai un souffle de vie, tant qu'il plaira àDieu de me laisser en ce monde, la volonté de faire mon devoir,qu'on m'écoute ou non. Mais il y a des gens qui se plaisent àcasser, si je l'ose dire, les bras aux autres; qui, non contents de nerien faire eux-mêmes pour rendre leurs frères meilleurs ,s'efforcent de glacer par leurs sarcasmes et leurs moqueries le zèleet la ferveur des autres; qui sont toujours à dire: « Assezde conseils, assez d'admonestations ! Personne ne vous écoute !Cessez donc de vous occuper de ce monde-là! » Puisqu'il ya des gens qui parlent de la sorte, je veux expulser d'une fouled'esprits ce sentiment détestable et inhumain , cet artifice diabolique;je veux m'en expliquer tout au long dans ce discours. Hier même,je le sais, ces propos ont été tenus par plusieurs d'entrevous, qui, voyant certaines gens passer leur journée au cabaret,s'écriaient en plaisantant et en ricanant « En voilàque le sermon a bien persuadés! Personne ne met plus les pieds aucabaret; tous sont devenus des modèles de sobriété! »
Que dites vous là, mon ami? Vous ai-je promis de prendre en unseul jour tous les poissons dans mon filet? Je n'en aurais gagnéque dix, que cinq, qu'un seul , ne serait-ce pas assez pour m'encourager? Mais j'ajoute quelque chose de plus fort : j'accorde que mes paroles(459) n'ont pas persuadé un seul homme; bien qu'il soit impossibleque la parole soit semée dans tant d'oreilles attentives sans rapporteraucun fruit, je l'accorde pourtant et je dis que, même dans ce cas,la parole ne reste pas stérile pour moi.
Plusieurs, dites-vous, sont entrés au cabaret oui, mais ils n'ysont pas entrés avec leur impudence accoutumée, mais le souvenirde mes discours, de mes reproches, de mes réprimandes les poursuitjusqu'à leur table; ils se les rappellent, et ils rougissent, etils ont dans le coeur la honte d'eux-mêmes. Avoir honte de soi, condamnerintérieurement ses propres actions, voilà le commencementd'une excellente conversion et du salut. Mais j'obtiens encore un autreprofit qui n'est pas moindre lequel? celui d'avoir rendu plus graves etplus recueillis encore ceux qui déjà étaient sages,et de leur avoir prouvé qu'ils ont pris le meilleur de tous lespartis en résistant aux entraînements de la foule. Si je n'aipas relevé les infirmes, du moins j'ai rendu plus vigoureux ceuxqui ont la santé; si je n'ai pas retiré certains mauvaissujets de leurs vices, du moins j'ai rendu plus vigilants ceux qui pratiquentla vertu. J'ajouterai une troisième raison : si je ne persuade pasaujourd'hui, peut-être persuaderai-je demain; si ce n'est demain, ce sera le surlendemain ou le jour d'après. Celui qui écouteaujourd'hui la parole et qui lui résiste, peut-être l'écoutera-t-ildemain et il la recevra; s'il la dédaigne aujourd'hui et demain,peut-être lui ouvrira-t-il dans quelques jours un coeur docile. Quelquefoisle pêcheur, après avoir traîné tout le jour sonfilet, se dispose, vers le soir, à quitter la plage, lorsque toutà coup il prend le poisson, qui, tout le jour, lui a échappé,et il s'en va joyeux. S'il nous fallait demeurer dans l'oisivetéet renoncer à toutes les entreprises à cause des chancesfâcheuses qui nous menacent continuellement, il n'y aurait plus devie pour nous; l'ordre matériel tout entier, aussi bien que l'ordrespirituel, tomberait en ruine. Si le laboureur abandonnait sa culture àcause d'une ou deux ou plusieurs mauvaises saisons, nous ne tarderionspas à mourir tous de faim. Si le navigateur renonçait àla mer à cause d'une ou deux ou plusieurs tempêtes, la navigationserait bientôt supprimée et avec elle tous les avantages qu'elleprocure à la vie humaine. Passez en revue tous les arts l'un aprèsl'autre: si vous leur appliquez la règle que vous nous indiquezet que vous nous conseillez, tout périra bientôt, et la terredésolée n'aura plus d'habitants. Tout le monde sait cela: aussi, après avoir manqué une fois, deux fois, plus souventencore le succès des entreprises auxquelles on s'applique, on yrevient toujours avec le même entrain.
3. Nous aussi, mes frères, sachons ce que l'on sait dans le monde,et ne disons plus, ne crions plus : « A quoi bon tant de sermons! ils ne servent à rien ! » Le laboureur, qui, aprèsavoir semé son champ à deux ou trois reprises, se voit privédu fruit de son labeur, n'en recommence pas moins le même travailune fois de plus; et souvent il répare en une seule annéela perte de toutes les autres. Le marchand, après avoir essuyéquelques naufrages, n'abandonne pas la mer pour cela; il dégageson navire, il appelle des matelots, il fait un emprunt, il entreprendles mêmes affaires qu'auparavant bien qu'il ne sache pas mieux qu'auparavantcomment elles réussiront. Tous ceux (lui travaillent font ordinairement.comme le laboureur et le marchand. Et, tandis que ces gens dépensenttant d'ardeur pour des choses d'un usage vulgaire alors même quele succès demeure incertain, nous, prédicateurs de la véritééternelle, renoncerons-nous si vite à parler parce que notreparole ne sera pas écoutée? Quelle indulgence mériterons-nous? Quelle excuse donnerons-nous ? Et ces gens, quand ils échouent,n'ont personne qui les console de leurs pertes : Quand la mer a briséle navire, personne ne vient au secours du naufragé dans sa détresse;quand une pluie torrentielle a inondé les campagnes et noyéles semences, force est au laboureur de retourner en sa maison les mainsvides. Mais il n'en est pas de même du prêtre qui instruitet qui exhorte.
Si nos auditeurs ne reçoivent pas la bonne semence que nous leurdistribuons, s'ils ne rendent pas le fruit de l'obéissance, nousn'en gagnons pas moins devant Dieu une récompense proportionnéeà nos efforts; que nos exhortations aient été repousséesou accueillies, cette récompense n'en sera pas moins belle pournous, puisque nous aurons accompli tout ce qui dépendait de nous;nous ne sommes pas tenus de persuader, mais seulement d'exhorter. Notredevoir est de prêcher, le leur est d'obéir. Si nous avonsomis ce devoir de la prédication, nous n'avons droit à aucunerémunération, lors même que notre peuple opéreraitles bonnes (460) uvres par centaines; en ce cas, la récompenseest tout entière pour le peuple seul : à nous, il ne reviendrarien, si nous n'avons pas eu l'initiative du conseil; de même, sile peuple n'écoute pas nos exhortations, c'est à lui qu'appartienttoute la punition : à nous, rien ne sera imputé, ou plutôtà nous reviendra devant Dieu une large récompense, parceque nous aurons rempli tout notre ministère. Dieu ne nous ordonnerien autre chose que de placer son argent chez les banquiers. (Matth. XXV,27.) C'est-à-dire de prêcher sa parole et d'exhorter. C'estcomme s'il disait : parlez, prêchez. Mais on ne nous écoutepas ! Qu'importe, vous n'en avez pas moins votre récompense toutepréparée, pourvu que vous remplissiez votre devoir, pourvuque vous n'y renonciez pas jusqu'à ce que vous ayiez produit lapersuasion ou que vous ayiez rendu votre dernier souffle de vie. Que rienne puisse mettre un terme à vos exhortations si ce n'est l'obéissancede ceux qui vous écoutent. Le démon s'occupe constammentà traverser l'oeuvre de notre salut, et ce n'est pas pour en tireraucun profit, puisqu'au contraire il ne fait par son zèle qu'aggraverson supplice; malgré cela, il pousse sa fureur à tel pointqu'il tente souvent l'impossible, qu'il attaque non-seulement ceux qu'ila confiance d'ébranler et d'abattre, mais aussi ceux qui, selontoute probabilité, ;fouleront aux pieds toutes ses machinations.Un jour, après avoir entendu l'éloge du patriarche Job faitpar celui qui connaît tous les secrets, par Dieu même, il s'imaginaqu'il pourrait encore le faire chanceler; il ne cessa dès lors detout remuer, de tout bouleverser pour venir à bout de le faire tomber;il ne désespéra pas de réussir, cet impur et abominabledémon; il ne désespéra pas, après mêmeque Dieu eût rendu le plus éclatant témoignage de lavertu de l'homme juste. Et nous ensuite, nous ne rougirons pas, nous n'auronspas honte de désespérer du salut de nos frères, quandnous voyons le diable ne pas désespérer de notre perte etl'attendre infatigablement ! Ne semble-t-il pas qu'il devait renoncer àla lutte contre Job avant même de l'essayer, puisque Dieu lui-mêmeavait attesté la vertu de ce juste ? Néanmoins il ne reculapas; poussé par sa haine furieuse contre nous, il espéra,même après le suffrage accordé par Dieu, venir àbout de l'homme le plus excellent de cette époque. Nous ne voyonsrien de pareil qui puisse nous décourager dans notre oeuvre, etpourtant nous y renonçons. Le démon, malgré la défensedu Seigneur, ne lâche pas prise dans le combat qu'il nous livre;et nous, lorsque Dieu nous excite et nous pousse à secourir nosfrères ébranlés, nous reculons ! Le démon avaitentendu le Seigneur déclarer que Job était un homme juste,aimant la vérité, craignant le Seigneur, exempt de toutecouvre mauvaise (Job, I, 8), supérieur enfin à tous ceuxqui alors habitaient la terre : nonobstant ces témoignages si completset si beaux, le démon continua à dire : Que m'importe, si,par la continuité et la grandeur des maux qui vont l'accabler, j'arriveà vaincre cet homme, à renverser la tour sublime de sa vertu?
4. Tandis que le démon acharné à nous perdre déploiecontre nous une vigilance aussi active, si nous n'apportons pas mêmel'ombre d'un zèle semblable à la sanctification de nos frères,nous qui avons Dieu pour auxiliaire, quel droit aurons-nous à l'indulgence,quelle excuse présenterons-nous ? Quand vous trouvez votre frèredur, opiniâtre, rebelle, dites en vous-même : Que m'importe,si, avec le temps, je viens à bout de le fléchir? C'estle précepte de saint Paul : Il ne faut pas que le serviteur de Dieus'habitue à contester; mais il doit être modéréenvers tout le monde, instruisant ceux qui résistent à lavérité, dans l'espérance que Dieu leur donnera unjour l'esprit de pénitence pour leur faire connaître cettevérité. (II Tim. XXIV, 25.) Voyez des parents auprèsde leurs enfants malades à mourir : comme ils se tiennent àleur chevet, comme ils les couvrent de larmes, de gémissements etde baisers, comme ils emploient jusqu'au dernier soupir tous les moyenspossibles pour les sauver ! Faites de même pour vos frères.Et ces malheureux parents ne peuvent, par les pleurs et les lamentations,ni chasser la maladie, ni écarter la mort qui approche : vous aucontraire, vous pourrez souvent, par l'assiduité et la persévérancede vos larmes et de vos gémissements, gagner une âme qui vapérir et la ressusciter. Avez-vous donné des conseils quin'ont pas produit la persuasion, pleurez alors, frappez votre poitrine,frappez encore, soupirez vers Dieu, afin que votre pieuse sollicitude fasserougir votre frère et le convertisse au salut. Que pourrais-je fairemoi tout seul? Seul je ne puis vous assister tous chaque jour; seul, jene puis me faire entendre de cette multitude immense!
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Si vous vouliez vous partager entre vous le soin du salut des autreset entreprendre chacun l'édification d'un de ces frères qu'onnéglige, l'édifice de la sainteté grandirait parminous avec rapidité Et pourquoi parler de ceux qui, aprèsde nombreuses et longues exhortations, viennent à résipiscence?Ils ne sont pas les seuls dont on doive s'occuper. Ceux même quisont atteints d'une incurable plaie ne doivent jamais être abandonnésni laissés de côté, quand même nous pourrionsprévoir avec certitude que tout notre zèle et toutes nosadmonestations ne leur seront d'aucun profit. Cette assertion vous sembleparadoxale ; eh bien ! Jésus-Christ a parlé et agi de manièreà nous obliger à y ajouter foi. Nous autres hommes, nousignorons l'avenir et nous ne pouvons discerner à l'avance, si nosparoles seront accueillies ou non par ceux qui les entendent. Le Christ,au contraire, possédait la connaissance certaine de ces deux choses,et néanmoins il ne cessa jusqu'à la fin de reprendre l'hommequi devait l'écouter le moins. Il savait que rien ne détourneraitJudas de son infâme trahison, et pourtant il ne cessa pas un instantde chercher à le ramener par les conseils, par les avis, par lesbienfaits, par les menaces, par tous les moyens possibles d'enseignement;il lui fit constamment sentir le frein de la parole pour réprimerses instincts pervers. Cette conduite eut pour but de nous apprendre ànous-mêmes que, même en prévoyant que nos frèresne se laisseront pas persuader, nous devons toujours faire pour eux toutce qui dépend de nous, assurés à l'avance que la récompensede nos efforts est toute préparée. Voyez avec quelle persévéranceet quelle sagesse le Christ s'efforce d'arrêter Judas : L'un d'entrevous me trahira (Matth. XXVI, 21), dit-il; puis il ajoute : Je ne parlepas de vous tous : je connais ceux que j'ai élus. (Jean, XIII, 18.)Et encore : L'un de vous est un démon. (Jean, VI, 71.) Il préféramettre tous les autres dans le souci, plutôt que de décelerle traître et de le rendre plus impudent encore par une accusationpublique. Pour comprendre jusqu'à quel point les paroles du Christjetèrent le trouble dans le coeur des autres apôtres, bienque la conscience ne leur reprochât rien, écoutez avec quelleanxiété chacun lui demande : Seigneur, est-ce moi ? (Matth.XXVI, 22.) Jésus-Christ s'efforça d'éclairer le misérableJudas, non-seulement par des paroles, mais aussi par des actes. En effet,il donna les marques les plus nombreuses et les plus variées desa divine bonté en purifiant les lépreux, en chassant lesdémons, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts,en rétablissant les paralytiques, en faisant du bien à toutle monde; mais il n'infligea de châtiment à personne, répétantsans cesse : Je ne suis pas venu juger le monde, mais le sauver. (Jean,XII, 47.) Toutefois, pour ôter à Judas l'idée que leChrist savait opérer le bien, mais ne pouvait pas punir, il voulutlui donner aussi une leçon sur ce point et lui montrer qu'il possédaitle droit et le pouvoir de châtier les pécheurs et de les livrerau supplice.
5. Mais voyez avec quelle sagesse, avec quelle convenance il lui donnecet enseignement sans punir, sans frapper une créature humaine.Expliquons-nous : s'il punit un homme, il va paraître contredirelui-même sa doctrine, lui qui avait dit auparavant : Je ne suis pasvenu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. (Jean, XII, 47.) S'ilne punit personne, le disciple n'apprendra point par un acte authentiqueque son maître a le pouvoir de punir; il restera incorrigible. Quefaire donc ?
Pour inspirer la crainte à son disciple et l'empêcher deconcevoir un mépris dont sa malice se fût accrue, sans néanmoinsinfliger à un homme une peine, un châtiment, un supplice,le Christ exerce sa puissance sur un être inanimé, sur lefiguier; il dit: Dès cet instant, tu ne porteras plus de fruit.(Matth. XXI, 19.) Et, par ce seul mot, l'arbre est desséchéimmédiatement. De la sorte, sans qu'aucun homme soit frappé,il montre sa puissance : c'est un arbre qui reçoit le coup vengeur.Si le disciple eût voulu comprendre, il eût retiré dece châtiment une leçon salutaire. Mais ce miracle mêmene le corrigea pas; et le Christ, qui en avait la prescience, ne se bornapas à cette mesure, il fit quelque chose de plus grand encore. Aumoment où les Juifs, armés de glaives et de bâtons,se disposaient à jeter les mains sur sa personne, il les frappad'aveuglement : c'est ce qu'il indique lui-même par la question qu'illeur adresse. Qui cherchez-vous ? Comme Judas leur avait dit souvent :Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai? (Matth. XXVI, 15), leSeigneur, voulant prouver aux Juifs et montrer à Judas, qu'il iralibrement à la mort, que toute chose est à sa dispositionet que la (462) méchanceté de Judas ne peut le vaincre nile contraindre, il s'écrie à la face du traître etde tous les autres : Qui cherchez-vous ? Est-ce que Judas ne connaissaitpas celui qu'il devait livrer? Il le connaissait, mais le Seigneur l'avaitaveuglé et, de plus, il les avait tous renversés àterre par une seule parole. Ce fait prodigieux ne les rendit pas plus humainset ne détourna pas le scélérat de sa trahison : rebelleà tous les remèdes, il s'opiniâtra dans son crime;et pourtant il ne parvint pas à s'aliéner son Maîtrequi lui témoigna encore de la bienveillance et de l'intérêt.Voyez avec quelle délicate attention le Christ cherche àtoucher cette âme éhontée et à lui parler unlangage capable d'attendrir un coeur de marbre. En effet, lorsque Judass'approche pour lui donner le baiser, que dit le Christ ? Judas, tu trahisle Fils de l'homme par un baiser. (Luc, XXII, 48.) Est-ce qu'enfin la révélationde sa trahison ne va pas le faire rougir? Par ces mots, Jésus veutl'émouvoir et raviver en lui le souvenir de leur premièreintimité. Aucune de ces actions, aucune de ces paroles ne renditJudas meilleur; ce n'était pas que la puissance manquât àCelui qui lui donnait de tels avertissements, mais Judas était tombédans l'endurcissement. Quoique le Christ connût d'avance tout cequi devait arriver, il ne cessa pas, du commencement jusqu'à lafin, de déployer toute sa bonté en faveur du misérable.Et nous, mes bien-aimés, nous qui sommes instruits par ces exemples,nous devons apporter une résolution persévérante etinfatigable à aimer et à instruire ceux de nos frèresqui se négligent eux-mêmes, dussent nos exhortations demeurerinfructueuses. Si le Seigneur, qui connaissait d'avance l'issue infructueusede ses efforts, a néanmoins déployé tant de sollicitudeenvers cet homme qui devait ne recueillir aucun profit de tous ces avertissements,quelle indulgence mériterions-nous, si, tout incertains que noussommes du résultat de nos tentatives, nous étions assez indifférentsau salut de notre prochain, pour y renoncer après une ou deux exhortations?Outre ce que je viens d'expliquer, considérons ce qui se passe ànotre égard, rappelons-nous que Dieu nous interpelle quotidiennementpar ses prophètes et par ses apôtres, et que quotidiennementnous refusons de l'entendre, mais qu'il ne cesse pas de nous appeler etde nous instruire malgré nos rébellions et notre insouciance.Saint Paul nous
crie : Nous remplissons pour le Christ les fonctions d'ambassadeurs; c'est Dieu même qui vous exhorte par notre organe. Nous vous conjurons,au nom du Christ, de vous réconcilier avec Dieu. (II Cor. V, 20.)Faut-il avancer une proposition nouvelle et singulière que celuiqui donne des conseils avec la prévision qu'ils seront suivis avecdocilité, n'a pas autant de droit à la louange que celuiqui, après avoir longtemps parlé et longtemps prêché,n'obtient rien et néanmoins ne se décourage pas? Le premier,fût-il le plus apathique des hommes, sera excité àremplir vivement son ministère par l'espérance qu'il aurade persuader son auditeur; le second, au contraire, qui prêche assidûmentsans être écouté, mais sans abandonner son oeuvre,donne la meilleure preuve d'une ardente et franche charité : iln'est soutenu par aucun espoir de réussite; c'est la charitétoute seule qui l'empêche de renoncer à la sollicitude qu'ila pour le salut de ses frères. Nous avons suffisamment prouvéqu'il ne faut jamais délaisser ceux qui sont tombés, lorsmême que nous aurions la certitude qu'ils ne nous écouterontpas. Il nous reste à réprimander les libertins: tant quedureront les réjouissances profanes de ces jours-ci, tant que ledémon blessera les âmes par la débauche, mon devoirest de porter remède au mal.
6. Hier, nous avons élevé comme une barrière devantces gens-là la parole de saint Paul : Soit que vous mangiez, soitque vous buviez, soit que vous fassiez toute autre action, accomplisseztout à la gloire de Dieu (I Cor. X, 31) ; aujourd'hui, faisons paraîtrele Maître même de saint Paul, non pas le Maître qui secontente de conseiller, d'avertir qu'il faut s'abstenir de débauches,mais le Maître qui frappe et qui châtie le débauché.Car l'histoire de Lazare et du mauvais riche, tout ce qui arrive àl'un et à l'autre, ne nous montre pas autre chose. Pour ne pas m'exposerà traiter ce sujet à la légère, je vais vousreproduire la parabole elle-même depuis le commencement : Il étaitun homme riche, qui ne portait en vêtements que le byssus et la pourpre,qui chaque jour festoyait splendidement. Sous le vestibule de son palais,se trouvait gisant un pauvre, nommé Lazare ; il était toutrongé par des ulcères; il souhaitait, pour toute nourriture,les miettes qui tombaient de la table du riche. Mais c'étaient leschiens qui venaient à lui et (463) qui léchaient sesplaies. (Luc XVI, 19.) A l'intention de qui le Seigneur a-t-il parléen paraboles ? Pour quel motif a-t-il expliqué les unes et non lesautres ? Qu'est-ce qu'une parabole, et que sont les autres récitsde ce genre ? Voilà des questions que nous réserverons pourun autre temps, afin de ne pas nous écarter du sujet qui nous occupeprésentement. Disons seulement lequel des évangélistesa reproduit cette parabole proposée par le Christ Quel est-il? C'estsaint Luc seul. Il est bon, en effet, de savoir que, parmi les choses queracontent les évangélistes, il y en a qu'on lit chez tousles quatre, il y en a qu'on ne trouve que dans un seul.
Pourquoi cela? Pour que, d'une part, nous soyons obligés de prendreconnaissance de tous les Evangiles, et que, d'autre part, leur parfaiteharmonie apparaisse à tous les yeux. En effet, si tous avaient toutraconté, nous ne les étudierions pas tous avec soin , puisqu'unseul suffirait à nous tout enseigner; si, au contraire, ils n'avaientraconté tous que des choses différentes, nous n'aurions pasà remarquer, comme un fait extraordinaire, leur admirable concordance.C'est pourquoi tous renferment plusieurs récits qui leur sont communs,et chacun d'eux en a recueilli quelques autres qui lui sont propres. Maintenant,que nous enseigne le Christ dans la parabole de Lazare ? Le voici : IIy avait un homme riche. dont la vie, souillée de mille excès,ne connaissait pas l'épreuve du malheur; toutes les prospéritéslui arrivaient comme de source; point de fâcheux accident pour cetteexistence privilégiée, aucun sujet de douleur, pas la moindredisgrâce, comme saint Luc le marque par ces mots : Il passait chacunde ses jours dans la joie. Qu'il vécût dans le mal, c'estévident par la fin qui lui fut réservée, et avantsa fin, par le mépris qu'il eut pour le pauvre Lazare; il prouvalui-même qu'il ne connut jamais la pitié, ni envers Lazare,ni envers aucun autre. En effet, ce pauvre, toujours couché àla porte de son palais, toujours gisant sous ses yeux; ce pauvre, qu'ilétait forcé de voir non pas une fois ni deux par jour, maisautant de fois qu'il entrait ou sortait; ce pauvre, étendu non pasdans un carrefour, à un coin de rue, en quelque endroit obscur etécarté, mais à la place même ou le riche faisaittoutes ses allées et venues, de telle sorte qu'il le voyait bongré mal gré de ses propres yeux; ce pauvre, réduità une si déplorable situation, passant sa vie dans une misèresi profonde, ou plutôt dont la vie entière n'étaitqu'une longue maladie; ce pauvre ne put lui inspirer aucune commisération; comment donc se fût-il laissé attendrir par le sort du premiervenu ? A supposer qu'il ait négligé Lazare un premier jour,il faut présumer qu'il devait le deuxième jour éprouverquelque pitié ; sinon le deuxième, du moins le troisième,ou le quatrième, ou le cinquième, ou l'un des jours suivants,il devait sentir son coeur touché, à moins qu'il ne fûtplus sauvage que les bêtes fauves. Non, il ne sentit rien ! Il restaplus impassible et plus inexorable que ce juge d'autrefois, qui n'avaitni crainte de Dieu, ni respect pour l'homme. Ce juge, en effet, quelquecruel et âpre qu'il fût, se laissa fléchir par les supplicationsde la veuve; il fit grâce, il se montra accessible à une prière.Mais le mauvais riche, rien de pareil n'eut la puissance de l'amener àsecourir le pauvre. Et pourtant les deux prières ne se présentaientpas avec des titres égaux : celle de Lazare était àla fois plus légitime et plus facile à exaucer. La veuveimplorait un secours contre ses ennemis; Lazare ne demandait qu'àapaiser sa faim, et à ne pas périr sans qu'on daignâtle regarder. La veuve réclamait à grand bruit; Lazare, couchépar terre et silencieux, ne faisait que se montrer au riche : c'en devaitêtre assez pour amollir même un rocher. Car souvent les pauvresnous irritent en nous obsédant; au contraire, quand nous voyonsceux qui implorent notre aide se tenir dans un silence profond, ne faireentendre aucune plainte, supporter sans aigreur tous les affronts, ne serappeler à nous que par leur silencieuse présence, fussions-nousplus durs qu'une pierre, nous sommes saisis de respect et de pitiépour cette rare modestie. A tout cela s'ajoutait, dans le pauvre Lazare,un aspect misérable, un visage décharné par la faimet par une affreuse maladie; mais rien n'attendrit cet implacable riche.
7. Son premier crime fut donc cette cruauté, cette inhumanitésans pareille. Autre chose est de ne pas secourir un pauvre quand on estsoi-même dans l'indigence, et autre chose de laisser périrde faim son prochain quand on regorge de toutes les délices; autrechose est de négliger, en passant, un malheureux qu'on aperçoitune ou deux fois, et autre chose de résister à la compassion,quand on l'a (464) perpétuellement sous les yeux; autre chose estde ne pas prêter appui à quelqu'un, quand on se trouve accablésoi-même par les calamités, les angoisses et les chagrins,et autre chose de négliger ceux qui meurent de faim, de fermer sesentrailles à la charité, de résister à l'influencehumanisante du bonheur, quand on jouit de toutes les félicitéset d'une prospérité sans nuage. Vous le savez tous, il estdans notre nature de devenir plus doux et plus cléments dans lebonheur, lors même que nous serions les plus durs de tous les hommes.Mais le riche ne devint pas meilleur dans sa félicité : ilprit l'humeur des animaux féroces; que dis-je? par sa conduite inhumaine,il en surpassa la sauvagerie et la cruauté ! Cependant malgrécette inhumaine et détestable vie, il continua de jouir de toutesles prospérités, tandis que le pauvre Lazare resta dans unabîme de misère. Que Lazare ait été juste, c'estsa fin qui nous le prouve, et, dès avant la fin de sa vie, sa constanceà supporter le malheur. Mais ne vous semble-t-il pas voir tout celade vos propres yeux? Pour le riche, la nef de la vie voguait au soufflefavorable des vents, chargée de la plus magnifique cargaison; maisne l'admirez pas trop tôt, elle voguait au naufrage, parce qu'elleavait refusé de déposer en temps opportun un excessif fardeau.Voulez-vous que je vous montre encore un vice de cet homme? C'est qu'ilne craignait pas de livrer aux délices tous les jours de son existence.Voilà en effet un vice, non pas seulement sous la Loi de grâceoù Dieu exige de nous une sagesse si grande, mais encore sous l'ancienneLoi qui n'avait pas révélé une perfection aussi complète.Ecoutez ce que dit le Prophète : Malheur à vous qui arrivezau mauvais jour, à vous qui atteignez, qui touchez les sabbats menteurs(1)! (Amos, VI, 3.) Que signifie cette expression : vous qui touchez lessabbats menteurs ?
Les Juifs croient que le sabbat n'a d'autre objet que le repos : Tellen'est pas sa vraie raison d'être; il leur a été donnéafin que, se détachant complètement du souci des affairestemporelles, ils consacrent tout leur loisir aux choses de l'âme.Le jour que Dieu s'est réservé, loin d'être un motifd'oisiveté, fournit matière à l'activité spirituelle.Les prescriptions mêmes de la Loi le prouvent; car le prêtreaccomplit oeuvre double ce jour-là; en tout autre jour, il n'offrequ'une seule victime; le sabbat,
1 Ce texte a, dans la Vulgate, un sens tout différent.
il est obligé d'en offrir deux. Si donc le sabbat eût étéinstitué en vue d'un repos complet, il eût fallu que le prêtre,plus que tout autre, gardât ce repos complet. Mais, comme les Juifs,exempts ce jour-là des préoccupations de la vie temporelle,ne s'appliquaient pas aux oeuvres de la vie spirituelle, à la sagesse,à la tempérance, à l'audition de la parole divine;comme ils faisaient tout l'opposé en se livrant à la gourmandiseet à l'ivrognerie, en se gorgeant de bonne chère et de débauches,le Prophète les dénonce et les attaque. Après avoirdit : Malheur à vous qui arrivez au mauvais jour! il ajoute: àvous qui touchez aux sabbats menteurs! et, par ce mot ajouté, ilindique de quelle façon il entend que les Juifs rendent leurs sabbatsmenteurs. Et comment les rendent-ils menteurs? En faisant oeuvre d'iniquité,en s'abandonnant au libertinage et à l'ivrognerie, en pratiquantmille abominations et infamies. Pour vous convaincre que ce que je disest vrai, écoutez la suite : le Prophète signale lui-mêmece que j'avance parce qu'il ajoute immédiatement après :Malheur à vous qui dormez sur des lits d'ivoire, et qui consumezfollement votre vie sur une couche lascive; à vous qui mangez lechevreau choisi entre tous dans l'étable, et le veau encore àla mamelle; à vous qui ne buvez le vin qu'après l'avoir passéau filtre, et qui vous parfumez des essences les plus exquises! (Ibid.VI, 4-6.) Vous avez reçu le sabbat pour affranchir vos âmesdu vice, et vous l'employez à les y asservir de plus en plus. Ya-t-il une pire mollesse que de dormir sur un lit d'ivoire? Les autrespéchés, comme l'amour de la bonne chère, de l'argent,de la luxure, procurent une certaine volupté, tant petite soit-elle! Mais à dormir sur un lit d'ivoire, quel plaisir trouvet-on? quellejouissance? Le beauté de la couche nous rend-elle le sommeil plusdoux et plus suave? Mais, si vous avez un peu de sens, voici l'accusationqui vous chargera le plus : Pendant que vous reposez sur ce lit d'ivoire,si vous venez à songer que tel autre homme n'a pas même unmorceau de pain assuré pour sa faim, votre conscience ne vous blâmera-t-ellepas, ne se soulèvera-t-elle pas contre une telle anomalie? Et sic'est une faute que de coucher sur un lit d'ivoire, comment vous excuserez-vousde l'avoir entièrement revêtu d'argent? Voulez-vous un litvraiment beau ? Je vais vous montrer non pas le lit d'un plébéien,non pas le lit d'un soldat, mais un lit royal. (465) Fussiez-vous le plusambitieux des hommes, vous ne souhaitez pas, j'imagine, d'avoir un litplus convenable que celui d'un roi; et je ne parle pas du premier roi venu,je parle du plus grand et du plus royal de tous les rois, de celui qui,jusqu'à ce jour, est célébré par tout l'univers: regardez, voici le lit de David. Quel est-il? Ce n'est ni l'argent nil'or, ce sont les larmes et la confession des péchés quien font toute la beauté; il le déclare lui-même ences termes : Je baignerai chaque nuit ma couche, j'arroserai mon lit demes larmes. (Ps. VI, 7.) Les larmes y brillent partout en guise de perles.
8. Considérez-moi cette âme qui aimait Dieu. Les millesoucis que causent le gouvernement, les princes, les généraux,le peuple, les nations étrangères, la guerre, la paix, lesaffaires civiles et domestiques, celles du dehors et celles du dedans l'assiégeaientet la poursuivaient pendant le jour; mais, ce repos de la nuit que tousconsacrent au sommeil, elle l'employait à la confession, àla prière, aux larmes. Et cela, David le faisait non pas une nuitpour se reposer la suivante, non pas deux ou trois nuits pour cesser ensuite;il le faisait chaque nuit : Chaque nuit, dit-il, je baignerai ma coucheet j'arroserai mon lit de mes larmes. Par ces mots, il marque la perpétuitéaussi bien que l'abondance de ses larmes. Pendant que tout est immobileet silencieux, lui seul se présente devant le Seigneur : ses yeuxne connaissent plus le sommeil; il gémit, il pleure, il accuse sespéchés. Voilà le lit que vous devez, vous aussi, vouspréparer. Un lit qui n'a d'autre ornement que les incrustationsd'argent, ne fait qu'irriter l'envieuse convoitise des hommes en mêmetemps qu'il enflamme la colère divine.
Du reste, des larmes telles que furent celles de David savent éteindremême le feu de la géhenne. Voulez-vous que je vous montreun autre lit? Voyez celui de Jacob ! Il n'eut sous son corps que la terrenue, et sous sa tête qu'une pierre; mais aussi il découvritdans sa vision cette pierre spirituelle qui est le Christ, cette échellemystérieuse sur laquelle les anges montent et descendent. Ayonssouci de nous disposer une couche de ce genre si nous voulons jouir desmêmes visions. Dormir sur un lit tout d'argent, ce n'est pas se procurerun plaisir, c'est plutôt s'attirer les troubles de la conscience.Lorsqu'il vous vient en pensée, au milieu d'une nuit profonde etglaciale, que, au moment où vous reposez mollement sur votre couche,un pauvre est couché sous le portique de quelque bain public, qu'ilétend ses membres sur une poignée de paille, qu'il les recouvrede quelques sarments, qu'il grelotte, qu'il est roide de froid, qu'il souffreles angoisses de la faim, fussiez-vous de pierre, je doute que, àcette idée, vous puissiez vous pardonner à vous-mêmede jouir d'un si large superflu pendant que vous laissez ce malheureuxmanquer du strict nécessaire ! Un soldat, dit-on, ne s'embarrassepas dans les affaires temporelles; eh bien ! vous êtes soldat dela milice spirituelle; un soldat de ce genre ne va pas dormir sur un litd'ivoire, mais sur la terre nue; il ne se frotte pas de parfums précieux;il laisse ce soin aux habitués de mauvais lieux, aux gens perdusde moeurs, aux comédiens, à ceux qui vivent dans une lâchemollesse. C'est le parfum de la vertu que vous devez exhaler, non pas celuides onguents. Rien n'est plus immonde qu'une âme dont le corps répandde telles odeurs : un corps et des vêtements parfumés sontles indices révélateurs d'une âme impure et infecte.
Le démon, après avoir attaqué une âme, aprèsl'avoir énervée dans la volupté et remplie de lâcheté,répand jusque sur le corps les souillures de sa corruption, je veuxdire les odeurs et les parfums. Les gens qui sont atteints de la pituiteou du catarrhe couvrent de leurs immondices leurs habits, leurs mains etleurs visages, parce qu'ils sont obligés d'essuyer continuellementce flux qui coule de leur nez ; de même l'âme corrompue répandsur son corps le flux de sa corruption intérieure. Qu'attendre degénéreux et d'utile d'un homme qui sent la parfumerie, quise gouverne en femme ou plutôt en courtisane, qui mène lavie des danseuses de théâtres ? Que votre âme répandece parfum spirituel qui sera pour vous et pour ceux qui vivent avec vousd'une suprême utilité.
Rien, non rien n'est plus funeste que la vie de délices. Ecoutezce qu'en a dit Moïse : Le peuple bien-aimé s'est engraissé,s'est épaissi, a pris de l'embonpoint, et il a regimbé. (Deut.XXXII, 15.) Moïse dit, non il s'est éloigné, mais ila regimbé; par cette expression il marque le caractère rétifdes Juifs. Et dans un autre endroit : Quand vous aurez mangé etbu, dit-il, prenez garde à vous, de peur d'oublier le (466) Seigneurvotre Dieu. (Ibid. VIII, 10.) Tant il est vrai qu'il est dans la naturedes plaisirs de nous mener à l'oubli de Dieu. C'est pourquoi, vousaussi, mes amis, souvenez-vous, quand vous aurez pris place à table,qu'après le festin vous devez prier. Ne donnez qu'avec mesure lanourriture matérielle à votre estomac, de peur que votrecorps appesanti ne puisse fléchir les genoux et qu'il ne se refuseà la prière. Ne voyez-vous pas les animaux, aprèsleur pâture, fournir leur route, porter leurs fardeaux, remplir leuroffice ? Et vous, au sortir de table, serez-vous impropres et inhabilesà tout travail ? Mais alors éviterez-vous qu'on vous mépriseplus qu'un âne? Et pourquoi ? Parce que c'est alors surtout qu'ilvous convient d'être modérés et maîtres de vous-mêmes.Le temps qui suit le repas est le temps de l'action de grâces : etl'action de grâces est l'oeuvre, non pas de l'homme ivre, mais del'homme qui se possède lui-même dans la sobriétéet la tempérance.
9. Si donc vous ne voulez pas devenir plus brutes que les brutes, allezde la table à la prière et non pas au lit. Je sais bien quediverses personnes blâmeront mes paroles, en les accusant d'introduireune façon de vivre nouvelle et étrange. Mais moi, je blâmeraiplus énergiquement la mauvaise habitude qui règne àprésent chez nous. Qu'au sortir de table il faille se livrer nonpas, au lit et au sommeil, mais à la prière et à laméditation des divines Ecritures, le Christ lui-même nousl'a montré nettement ; quand il eut rassasié dans le désertles multitudes innombrables qui le suivaient, il ne les envoya pas se reposeret dormir, mais il les invita à écouter sa parole sacrée.Il ne les gorgea pas jusqu'à la satiété, jusqu'àl'ivresse; dès qu'il eut satisfait à leur besoin, il lesinvita à prendre la nourriture de l'âme. Agissons de la mêmemanière ; habituons-nous à ne prendre d'aliments que ce qu'exigel'entretien de notre vie, et jamais jusqu'à nous charger et ànous alourdir.
Nous n'existons pas et nous ne vivons pas pour manger et pour boire: nous mangeons pour vivre. Manger pour vivre, et non pas vivre pour manger,voilà l'ordre primitif; mais nous, nous épuisons tout pournotre gourmandise, comme si nous n'étions venus au monde que pourelle. Du reste, pour attaquer plus vigoureusement la volupté etpour reprendre avec plus d'énergie ceux qui lui consacrent leurvie , voyons , revenons encore à la parabole de Lazare. Mes admonestationset mes conseils auront plus d'efficacité, quand vous verrez queceux qui se livrent aux convoitises de leur ventre sont corrigéset punis, non pas seulement en paroles, mais par des châtiments effectifs.Le riche donc vivait au milieu de tous les vices, savourait chaque jourmille plaisirs et s'entourait du luxe le plus éclatant; mais parlà il ne faisait que se préparer à lui-mêmeune plus terrible vengeance et des flammes plus ardentes, et que dressercontre lui-même l'implacable sentence de Dieu et un châtimentimpitoyable.
Le pauvre Lazare gisait étendu à la porte; mais il n'étaitpas d'humeur chagrine; ni blasphèmes, ni injures ne sortaient deses lèvres; il ne disait pas comme beaucoup d'autres : « Quesignifie ceci? Voilà un homme qui passe sa vie dans le péché,dans la dureté, dans la cruauté, et qui pourtant jouit detoutes choses au delà de ses besoins; qui ne souffre d'aucune peine,d'aucun de ces accidents auxquels sont souvent exposés les autreshommes; qui cueille la pure fleur de toutes les joies ! Et moi, je ne saispas même où trouver la nourriture qui m'est strictement nécessaire! A cet homme qui jette tout ce qu'il possède à des courtisans,à des parasites, à des débauchés, tous lesbiens coulent comme de source. Et moi, je suis couché ici en butteaux insultes et aux outrages des passants; je meurs de faim ! Est-ce làla Providence? Y a-t-il une justice qui s'occupe des affaires humaines?» Il n'a rien dit de pareil, rien pensé de pareil ! La preuve?La preuve c'est que les anges eux-mêmes l'emmenèrent de cemonde, lui formèrent un cortège et le déposèrentdans le sein d'Abraham : suprême honneur, qu'il n'eût pas obtenu,s'il eût blasphémé contre Dieu ! D'ordinaire , on n'admirecet homme que parce qu'il fut pauvre; et moi, je veux vous montrer qu'ilendura neuf supplices bien comptés, non pas qu'il méritâtd'être puni, mais afin qu'il acquît une gloire plus belle,comme de fait il l'obtint.
La pauvreté sans doute est un rude mal. Ils le savent bien, tousceux qui ont eu à la supporter. Aucune expression ne peut rendrele supplice qu'endurent ceux qui vivent dans la misère et qui n'ontpas la sagesse véritable. Lazare n'eut pas à souffrir lapauvreté seule; la maladie y fut jointe, et la maladie avec toutce qu'elle a de plus intolérable. Et voyez comment il prouve lui-mêmequ'il avait atteint le (467) suprême degré de ces deux afflictions.Que sa pauvreté d'abord ait surpassé toute pauvreté,il le montre en disant qu'il ne pouvait pas même profiter des mietteséchappées de la table du riche : que la maladie ait atteintaussi le point extrême au delà duquel rien n'est plus possible,c'est lui encore qui l'indique en disant que les chiens venaient lécherles ulcères de son corps : ses forces étaient tellement abattuesqu'il ne pouvait chasser ces chiens; cadavre vivant, il voyait ces animauxse jeter sur lui et il n'avait plus la force de les repousser, tant sesmembres étaient brisés, paralysés, consuméspar le mal. Voyez-vous la pauvreté et la maladie, liguéesensemble, assiéger ce pauvre corps avec la dernière violence?Si chacune de ces afflictions, prise à part, est si affreuse etsi intolérable, ne faut-il pas être de bronze pour les supportertoutes deux à la fois? On voit des hommes travaillés parla maladie, mais qui d'ailleurs ne manquent de rien de ce qui est nécessaireà la vie; d'autres vivent dans la plus profonde misère, maisils jouissent d'une santé vigoureuse , et l'une les console de l'autremais Lazare avait à lutter contre toutes deux en même temps.Pourriez-vous me nommer un seul homme qui ait été tout ensemblevictime de l'une et de l'autre? Vous. le pourriez, que je vous dirais encoreque cet homme n'a pas été dans un délaissement comparableà celui où resta Lazare; si cet homme n'a pu adoucir sesmaux ni par ses propres soins, ni ceux de ses gens, du moins exposéà la vue du public, il dut être pris en pitié par lespassants. Lazare au contraire sentait ses douleurs devenir plus cuisantespar l'abandon où le laissaient tous les témoins de ses maux;et cet abandon même lui devenait plus dur encore parce qu'il se voyaitcouché à la porte d'un riche. S'il n'avait eu à souffrirtoute cette misère et à supporter cet oubli dédaigneuxque sur une terre déserte et inhabitée, il n'aurait pas ressentiune peine si vive. Quand personne n'est auprès de nous pour nousassister, nous prenons courage bon gré mal gré pour endurerce qui nous arrive. Mais se voir gisant au milieu d'une foule de gens quipassent leurs jours à bien boire et à bien vivre, et n'enpas trouver un seul qui daigne accorder au malheureux l'attention la plusvulgaire , voilà qui rend mille fois plus aigu le sentiment de ladouleur et mille fois plus cuisante la tristesse. Dans l'adversité,l'absence de ceux qui pourraient nous secourir ne nous mord pas au coeurcomme l'indifférence de ceux qui, étant présents,refusent de nous tendre la main : Lazare eut à souffrir ce nouveautourment; personne ne le consola par une bonne parole, personne ne l'encourageapar une bonne action, personne ne vint à lui, ni proche , ni ami,ni parent, ni passant; la maison du riche était tout entièrecorrompue.
10. Mais un surcroît de peine s'ajoutait à tout cela :Lazare avait sous les yeux le spectacle d'un homme riche et heureux. Jene veux pas dire qu'il fût envieux et jaloux; mais je sais que noussommes disposés par nature à sentir plus douloureusementnos maux en présence d'une félicité étrangère;et dans le riche il y avait quelque chose encore qui ne pouvait qu'ulcérerdavantage le coeur du pauvre. Ce n'était pas seulement par la comparaisonde sa misère avec le bonheur du riche que Lazare devait éprouverun plus amer sentiment de ses maux, mais c'était aussi en examinantla vie de ce riche cruel et inhumain, auquel tout prospérait àsouhait, tandis que lui-même avec toute sa vertu et toute sa modération,ne faisait que souffrir les derniers maux : de ce côté encorelui arrivait une cruelle tristesse. Si le riche eût étéun homme juste , modéré, digne de respect, orné detoutes les vertus, Lazare n'eût pas eu motif de se plaindre; mais,au contraire , ce riche qui vivait dans le péché, qui portaitle vice jusqu'au comble, qui montrait la plus complète inhumanité,qui se conduisait en ennemi, qui passait à côté dupauvre Lazare comme à côté d'une borne, sans pudeuret sans pitié, ce riche, jouissait d'une opulente prospérité: imaginez par quel flux et reflux de pensées amères l'âmedu pauvre Lazare devait, selon toute vraisemblance, être agitéeà cette vue : imaginez quels sentiments il devait éprouver,quand il voyait les parasites, les flatteurs , les valets monter et descendre,entrer et sortir, courir çà et là, s'agiter en tumulte,s'enivrer, danser, étaler tous les genres de libertinage. Il étaitlà, comme s'il ne fût venu au monde que pour être témoindu bonheur d'autrui; il était là, étendu àla porte, ayant juste assez de vie pour sentir ses propres maux, naufragéà l'entrée du port, dévoré par une soif horribleà côté de la source jaillissante.
A ces causes de souffrance j'ajouterai encore celle-ci : il ne pouvaitpas jeter les yeux sur un autre Lazare. Nous autres, alors même que(468) nous aurions à supporter mille et mille calamités,nous pouvons, en contemplant Lazare, nous procurer quelque consolationet quelque encouragement. Rencontrer, dans un récit ou dans la réalité,des hommes qui ont partagé nos misères, c'est trouver déjàun vrai soulagement. Mais Lazare ne pouvait voir personne qui souffrîtdes douleurs pareilles aux siennes, ni même savoir qu'aucun de sesdevanciers les eût jamais endurées : c'en était assezpour assombrir son âme. J'ajouterai encore qu'il ne pouvait avoirl'idée de la résurrection; il croyait que la vie présenteétait la mesure unique des événements présents;car il était du nombre de ceux qui précédèrentles temps de la Grâce. Si, après avoir acquis la connaissancedes révélations divines, des magnifiques espérancesde la résurrection, des supplices réservés là-basaux pécheurs, des joies promises aux justes, si maintenant encorenous laissons parfois abattre nos coeurs si misérablement, qu'aucunede ces grandes pensées ne parvient à les relever; que devons-nouspenser qu'ait eu à souffrir Lazare, qui ne possédait pascette ancre de salut pour affermir son courage. Il ne pouvait faire aucunde ces raisonnements, parce que le temps des dogmes évangéliquesn'était pas encore venu. Ce n'est pas tout encore: son nom étaitdevenu la risée des insensés.
Le commun des hommes, en voyant certains de leurs semblables vouésà perpétuité à la faim, à la maladie,à l'extrême misère, a coutume de concevoir d'eux unemauvaise opinion, de juger de leur vie par les maux qu'ils endurent, depenser qu'ils ne sont affligés qu'à cause de leurs péchés.On dit des paroles comme celles-ci (sottes paroles, j'en conviens; maison ne les dit pas moins),: « Si un tel était aimé deDieu, Dieu n'aurait pas permis qu'il tombât dans la pauvretéet dans d'autres maux semblables. » Voilà ce qui arrivaà Job et à saint Paul. Au premier, on disait : Est-ce qu'onne vous a pas parlé souvent dans l'affliction? Et qui supporterala violence de vos réponses? Est-ce que vous avez sagement instruitles autres, est-ce que vous avez soutenu les bras fatigués, est-ceque vous avez relevé par vos exhortations ceux qui sont affaiblis,est-ce que vous avez rendu la force aux genoux de ceux qui n'en peuventplus ?. Et maintenant la peine tombe sur vous: c'est vous qui l'avez cherchée.Votre crainte n'est-elle pas sottise (1) ? (Job, IV, 2-6.) Voici le sensde ces paroles : « Si vous aviez fait quelque chose de bon, vousn'auriez pas tant à souffrir ; c'est le châtiment de vos fauteset de vos péchés que vous portez aujourd'hui. » Cereproche déchirait le coeur du patriarche plus douloureusement quetout autre. Pour saint Paul, des barbares firent le même raisonnement; en voyant une vipère le mordre et rester suspendue à samain, ils le regardèrent comme un scélérat, coupabledes derniers forfaits: cela est évident d'après leurs discours.Celui-ci, disent-ils, a échappé aux flots, mais la Justicene veut pas le laisser vivre. (Act. XXVIII, 4.) Et ce fait nous a souventtroublés nous-mêmes plus que de raison. Mais (pour en revenirà Lazare), bien que sa pauvre nacelle fût assaillie par tantde flots amoncelés les uns sur les autres, il ne la laissa pas submerger: mais, couché en quelque sorte dans une fournaise ardente, il serafraîchissait dans la sagesse véritable, comme dans les ondéescontinuelles d'une rosée mystérieuse.
11. Il ne raisonnait pas en lui-même comme fait habituellementle vulgaire; il ne disait pas : « Si ce riche, une fois mort, estpuni et châtié dans l'autre monde, un fait un; mais s'il doitjouir là-bas des mêmes avantages qu'ici, un et un font zéro.» Est-ce que la plupart d'entre vous ne colportent pas de place enplace des propos de ce genre, propos de cirque et de théâtrede barrières, que vous introduisez jusque dans l'église?Je rougis, j'ai honte d'avoir à les proférer parmi vous :et pourtant, je dois les dire pour vous corriger de ces habitudes de plaisanteriesimbéciles, et vous guérir de la honte et du péchéqui en résultent. Il arrive souvent qu'on tient ces propos par manièrede rire : d'accord ! mais c'est une ruse diabolique que de glisser dansnos habitudes de vie certains dogmes pernicieux, sous le couvert de parolesplaisantes. Ces paroles, la foule les promène perpétuellementdans les boutiques, sur le forum et jusque dans l'intérieur desmaisons c'est de la dernière impiété, c'est manquerau bon sens; c'est ridicule et sottement puéril. Demander si lesméchants, une fois morts, seront punis; hésiter àcroire fermement qu'ils recevront toute la peine due à leurs vices,c'est le fait d'un sceptique, d'un mécréant;
1. Il y a une différence considérable entre ce texte,rapporté par saint Jean Chrysostome, et ce même texte traduitpar la Vulgate.
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s'imaginer qu'ils obtiendront un jour une récompense pareilleà celle des justes, c'est le comble de la démence. Que dites-vouslà: « Si le riche, après avoir quitté ce monde,est puni là-bas, un fait un? » Que signifie ce mot? Combiend'années voulez-vous que nous supposions qu'il a joui de ses trésors?Voulez-vous que nous mettions cent ans ? Eh bien! j'en mets deux cents,trois cents; j'en mets deux fois plus; si vous y tenez, j'en mets mille,bien que ce soit impossible : car le chiffre de nos années ne dépassepas quatre-vingts, a dit le Psalmiste. (Ps. LXXXIX, 10.) Toutefois supposonsmille ans. Pouvez-vous, je vous prie, me montrer une vie qui n'ait ni finni limite, telle qu'est la vie éternelle des justes ? Voyons doncsi quelqu'un, dans l'espace de cent ans, eût fait pendant une seulenuit un beau songe qui lui eût procuré dans le sommeil lesplus abondantes jouissances, et qu'ensuite on lui eût infligé,à cause de ce songe, un supplice de cent ans ; est-ce que vous pourriezdire en ce cas un fait un ? Est-ce que le songe de cette unique nuit pourraitéquivaloir aux cent années de supplices? Impossible! eh bien,raisonnez de la même manière sur la vie future. Ce qu'estle songe d'une seule nuit par rapport à cent années, la vieprésente l'est par rapport à la vie future: elle est moinsencore. Ce qu'est une petite goutte d'eau par rapport à l'immenseocéan, des milliers d'années le sont par rapport àla gloire et au bonheur de l'éternité. Du reste, que pourrais-jedire de plus, sinon que la vie future n'a pas de terme, et qu'elle ne connaîtaucune limite? Autant il y a de distance entre un rêve et la réalité,autant il y en a entre l'état de la vie présente et celuide la vie future.
D'ailleurs, avant même de recevoir là-bas leur châtiment,ceux qui font le mal et qui vivent dans le péché sont punisdès ce monde. Ne venez pas me dire niaisement : « Un tel tienttable ouverte et somptueuse; il n'est revêtu que des étoffesles plus précieuses; il se fait partout escorter d'une troupe declients; il a le pas au forum sur tout le monde. » Ne me dites pascela; mais soulevez un peu le voile qui cache la conscience de cet homme-là,et vous verrez au dedans l'effrayant tumulte des péchés,les craintes perpétuelles, le trouble, la tempête ; vous verrezsa pensée comme en un tribunal, monter sur le royal trônede la conscience, y siéger comme un juge incorruptible, faire agirles remords en guise de bourreaux , torturer cette âme et la déchirer,pousser des clameurs terribles : nul ne connaît cela, Dieu seul enest spectateur. Celui qui commet l'adultère, fût-il richeà millions, fût-il débarrassé de tout accusateurvisible, ne cesse pas de s'accuser lui-même dans le secret de sonâme; il a joui d'une volupté passagère, et sa punitionest perpétuelle; assiégé de tous côtéspar les craintes et les terreurs, par les soupçons et les angoisses,il redoute les rues étroites et obscures, il a peur d'une ombre,il se défie de ses serviteurs, de ses complices, de la femme qu'ila corrompue, du mari qu'il a déshonoré; il va et vient, traînantpartout son remords comme un impitoyable dénonciateur; toujourscondamné par son propre jugement, il ne trouve pas un instant derépit. Au lit et à table, sur le forum et dans sa demeure,de jour et de nuit, jusque dans ses songes, il aperçoit les fantômesde son iniquité; il mène la vie de Caïn gémissantet tremblant sur la terre : nul ne sait ce qui se passe au dedans de lui,mais il n'en porte pas moins dans le coeur un incendie qui grandit toujoursdavantage. Tel est le supplice qu'endurent également ceux qui commettentdes rapines, qui font des gains frauduleux, qui se livrent à l'ivrognerie,tous ceux enfin qui vivent dans le péché. Rien ne peut corromprece jugement de la conscience. Lors même que nous ne pratiquons pasla vertu, nous souffrons de ne pas la pratiquer. Lors même que nousnous livrons au vice, nous en ressentons la peine à l'instant mêmeoù cesse la rapide volupté qu'il nous procure. Ne dites doncjamais, en parlant. des riches qui mènent ici-bas une vie de péché,et des justes qui jouissent dans le ciel du bonheur parfait, ne dites jamaisqu'un fait un et que deux font zéro. Pour les justes, la vie dece monde aussi bien que la vie éternelle est une source abondantede jouissances; mais les hommes, dont la vie se passe dans l'iniquitéet dans la fraude, sont châtiés ici et là-bas. Ici,ils sont tourmentés par la perspective des supplices qui les attendent,par la pensée de la triste opinion que l'on a d'eux, enfin par lacorruption même du péché qui gâte leur âme;puis, quand ils auront quitté ce monde, ils auront à endurerd'effroyables tourments. Les justes, au contraire, au milieu mêmedes maux les plus nombreux et les (470) plus terribles, jouissent d'unevolupté pure, calme, inaltérable : ils se nourrissent desplus magnifiques espérances ; après quoi , les biens infinisde l'éternité leur seront prodigués comme ils le furentà Lazare. Ne m'objectez pas que ce Lazare était tout couvertd'ulcères; considérez plutôt que sous les plaies deson corps il cachait une âme plus précieuse que tout l'orde la terre; et même, pour être plus exact, je devrais parlerde son corps aussi bien que de son âme. Le mérite et la forcedu corps consistent, non pas dans l'exubérance et l'embonpoint dela chair, mais dans cette vigueur qui a résisté àtant de cruelles souffrances. L'homme dont le corps porte de telles blessuresn'est pas celui qu'il faut avoir en horreur, mais l'homme qui laisse sonâme dévorée par d'innombrables ulcères dontil n'a nul souci, voilà celui qu'il faut prendre en dégoût: tel fut le riche, rongé jusqu'au fond du coeur par les plaiesde ses vices. Les chiens léchaient les plaies de Lazare, et lesdémons les péchés du riche; et de même que Lazarevivait avec la faim de la nourriture matérielle, aussi le richevivait dans la disette de toute vertu.
12. Comprenons bien toutes ces choses, raisonnons sagement et ne disonsplus : « Si Dieu l'eût aimé, il ne l'eût pas livréà la pauvreté. » Voilà précisémentune des principales marques de l'amour de Dieu, car le Seigneur châtiecelui qu'il aime; il flagelle tous ceux qu'il reçoit pour enfants(Hébr. XII, 6); nous lisons encore ailleurs : Mon fils, si vousvous offrez au service du Seigneur, préparez votre âme auxépreuves; tenez ferme votre coeur et persévérez. (Eccli.II, 1.) Repoussons donc ces vaines opinions, ces propos qui ont cours dansle peuple ! Que jamais vos lèvres ne profèrent ni turpitudes,ni sottises, ni bouffonneries. (Ephés. V, 4.) Ne prononçonsjamais de paroles de cette sorte; et, s'il nous arrive de les entendreprononcer par d'autres, fermons la bouche à ces étourdis,réfutons-les vigoureusement, mettons un frein à leur langueimpudente. Voyons, si vous connaissiez un chef de bandits qui courûtles grands chemins, qui dressât des embuscades aux passants, quifit main basse sur les récoltes dans les campagnes, qui enfouîtl'argent et l'or dans des cavernes, dans des cachettes souterraines, quiy enfermât même des troupeaux de bétail, qui amassâtpar ses déprédations des étoffes rares et des troupesnombreuses d'esclaves, voyons, dites-moi, le regarderiez-vous comme unhomme heureux, à cause de tant de richesses accumulées, ouplutôt ne le proclameriez-vous pas cent fois misérable àcause des supplices qui l'attendent? Et pourtant, il n'est pas encore pris,pas encore livré aux mains des magistrats, pas encore jetéen prison, pas encore mis en accusation, pas encore soumis à lasentence des juges; loin de là ! il festoie, il s'enivre, il jouitlargement de l'abondance de tout ce qu'il a amassé. Néanmoins,vous jugez qu'il n'est pas heureux, non point d'après ce qui sepasse à présent, d'après ce que vous voyez, mais d'aprèsl'avenir; vous le déclarez malheureux en raison des maux qui luisont réservés.
Appliquez ces idées aux riches et aux avares. Ce sont des larronsd'un certain genre ; eux aussi, ils guettent le long des voies battues,ils dépouillent les passants, ils enfouissent dans leurs appartementscomme dans des cavernes ou des fosses souterraines la fortune d'autrui.Que leur prospérité actuelle ne vous les fasse pas regardercomme heureux; appelez-les malheureux à cause de l'avenir, àcause du formidable jugement, des peines inévitables, des ténèbresextérieures qui vont être leur partage éternel. Leslarrons ont plus d'une fois échappé aux mains de la justicehumaine : nous le savons, et néanmoins nous repoussons par des voeuxénergiques loin de nous, loin même de nos ennemis, leur vieet leur exécrable prospérité. Sous le gouvernementde Dieu il n'en va pas ainsi ; car nul ne se soustraira à son infailliblesentence; tous ceux qui vivent dans la fraude et les rapines, tous sansexception attireront sur eux cette vengeance immortelle, infinie, qui afrappé déjà le riche de l'Evangile. Mes très-chers,méditons en nous-mêmes toutes ces pensées, apprenonsà estimer heureux non pas ceux qui possèdent l'opulence,mais ceux qui pratiquent la vertu; à proclamer malheureux, non pasceux qui vivent dans la pauvreté, mais ceux qui se livrent àl'iniquité. Ne nous arrêtons pas à contempler le présent,fixons nos regards sur l'avenir; n'examinons pas le vêtement, l'extérieurde chacun, mais scrutons la conscience ; recherchons la vertu et la joieque donnent les bonnes actions; riches et pauvres , efforçons-nousd'imiter Lazare. Il eut à soutenir non pas un assaut seulement,ni deux, ni trois; il les a soutenus à peu près tous, pauvreté,maladie, (471) délaissement et abandon de ceux qui eussent dûle secourir; il a souffert dans la maison qui pouvait le mieux le délivrerde tous ces maux sans que personne ait daigné lui accorder la plusmince consolation; il a vu celui qui le dédaignait jouir de milledélices, et malgré une vie d'iniquité n'êtreen butte à aucun accident fâcheux; il n'a pu prendre modèlesur un autre Lazare, ni même se fortifier par les enseignements quidécoulent du dogme de la résurrection ; à toutes cesmisères que je viens de résumer, ajoutez la mauvaise opinionque le vulgaire a eue de lui ; enfin ce n'a pas été durantdeux ou trois jours mais durant sa vie entière qu'il s'est vu dansle malheur, pendant que le riche possédait la félicité.Si Lazare a subi avec une si grande force d'âme l'épreuvede toutes ces calamités réunies, serons-nous excusables,nous qui ne sommes pas capables d'en supporter la moitié ? Vousne pouvez, non, vous ne pouvez pas me montrer un autre homme qui ait jamaiseu à supporter des maux si nombreux et si grands. C'est pourquoile Christ a, en quelque sorte, affiché l'exemple de ce juste aumilieu de l'univers, afin que, tombés à notre tour dans l'adversité,nous méditions sur l'excès de ses afflictions et nous retirionsde sa sagesse et de sa patience l'encouragement et la consolation. Docteuruniversel, Lazare est toujours sous les yeux de ceux qui souffrent, ilse montre à tous; mais il les surpasse- tous par le comble de sesmalheurs. Après avoir rendu grâces de tous ces enseignementsà Dieu qui aime tant les hommes, recueillons de cet entretien desfruits utiles ; portons avec nous le souvenir de Lazare dans les assemblées,dans nos demeures, au forum, partout enfin ; mettons un soin sérieuxà comprendre toute la richesse des leçons que nous offrecette parabole, de telle sorte que, foulant d'un pied courageux les misèresde la vie présente, nous conquérions les biens futurs. Puissions-nous,tous, en être jugés dignes par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent avecle Père et l'Esprit-Saint gloire, honneur, adoration à présentet plus tard et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
2. DEUXIÈME HOMÉLIE
1. J'ai admiré votre charité, lorsque tout récemmentje parlais de Lazare; je l'ai admirée en vous voyant d'une partapplaudir à la résignation du pauvre Lazare, et de l'autredétester la cruauté inhumaine du riche: voilà desindices non équivoques d'une -âme généreuse.En effet., lors même que nous ne pratiquerions pas la vertu, nousarriverons certainement à la pratiquer, si nous savons l'estimeret la louer; et lors même que nous ne fuirions pas le vice, nousarriverons certainement à le fuir , si nous savons le blâmer.Donc, puisque vous avez accueilli mes paroles avec ces dispositions excellentes,je vais vous expliquer le reste de la parabole. Naguère, vous avezvu Lazare à la porte du riche, aujourd'hui voyez-le dans le seind'Abraham ; vous l'avez vu entouré et léché parleschiens, voyez-le escorté par les anges; naguère vous l'avezvu dans la pauvreté, voyez-le dans les délices; vous l'avezvu souffrant la faim, voyez-le dans l'abondance de toutes choses; vousavez vu ses combats, voyez sa couronne ; vous avez vu ses travaux, voyezsa récompense ; voyez-le, riches et pauvres : riches , afin quevous n'estimiez pas trop la richesse sans la vertu ; pauvres , afin quevous ne regardiez pas la pauvreté comme un mal : aux uns comme auxautres, Lazare donne une grande leçon. Si Lazare a endurésa misère sans irritation, quelle indulgence mériteront ceuxqui s'irritent au sein de l'opulence ? S'il rendit grâces àDieu dans la faim et dans tous les maux qui l'affligeaient, quelle excuseallégueront ceux qui dans leur abondance ne veulent pas s'acquitterde ce devoir ? Enfin quel pardon obtiendront-ils, ces pauvres qui s'impatiententet se révoltent à cause de leur pauvreté, tandis queLazare, traînant sa vie à la porte du riche dans la faim,dans la misère, dans l'abandon, dans une maladie qui ne le quittepas, Lazare méprisé de tout le monde, Lazare ne pouvant voirpersonne qui partageât ses souffrances, Lazare nous apparaîtsi parfaitement sage et résigné ?
Apprenons de lui à ne pas regarder tous les riches comme heureux,et tous les pauvres comme malheureux. Bien plus, s'il faut dire la vérité,le vrai riche n'est pas celui qui a (473) beaucoup amassé, maiscelui qui n'éprouve pas le besoin de beaucoup de choses; le vraipauvre n'est pas celui quine possède rien, mais celui qui convoitetout: telle est la définition de la pauvreté et de l'opulence.Si donc vous voyez quelqu'un convoiter beaucoup, tenez-le pour le pluspauvre des hommes, lors même qu'il posséderait les richessesde l'univers; si vous voyez quelqu'un ne pas être sujet au besoinde mille et mille choses, tenez-le pour le plus opulent des hommes,lors même qu'il ne posséderait rien. C'est par les dispositionsde l'esprit, et non par l'étendue des biens qu'il convient d'apprécier la pauvreté et l'opulence. Si quelqu'un était dévoréd'une soif inextinguible nous ne dirions pas qu'il se porte bien, quandmême il vivrait dans l'abondance, quand même il serait entouréde fleuves et de fontaines (à quoi servirait en effet cette affluenced'eau, si la soif ne peut pas être apaisée? ). Appliquonsce raisonnement aux riches. N'allons pas croire que ces gens, qui sonttoujours dévorés par une insatiable convoitise, qui ont toujourssoif des biens d'autrui, jouissent d'une parfaite santé d'âmeni d'une abondance réelle ! Celui qui ne peut mettre un terme àses désirs, pourra-t-il jamais jouir en repos, lors même qu'ilparviendrait à s'entourer de toutes les jouissances? Ceux au contrairequi savent dire c'est assez qui se contentent de leur propre sort, quine sont pas à regarder d'un il d'envie la prospéritéd'autrui, ceux-là doivent se considérer comme les plus opulentsdes hommes, lors même qu'ils seraient dans la plus complèteindigence. Le plus riche mortel est en effet celui qui, n'éprouvantpas le désir d'avoir ce qui appartient à un autre, se tientpour satisfait de ce qu'il possède lui-même. Mais revenons,s'il vous plaît, au sujet que nous avons entrepris : Il arriva, ditl'Évangéliste , que Lazare mourut et qu'il fut emportépar les anges. (Luc, XV1, 22.)
Ici, je veux guérir vos âmes d'une funeste maladie : beaucoupde gens simples s'imaginent que les âmes de ceux qui périssentde mort violente deviennent des démons. Cela n'est pas; non ! celan'est pas. Ce ne sont pas les âmes de ceux qui périssent demort violente, mais les âmes de ceux qui vivent dans le péché,qui deviennent des démons : je ne veux pas dire qu'elles changentde substance, mais que leur volonté imite la malice de celle desdémons. Voilà ce que Jésus-Christ. indiquait aux Juifs,quand il leur disait : Vous êtes les enfants du démon. (Jean,VIII, 44.) S'il les appelait enfants du démon, ce n'étaitpas qu'ils en eussent pris la nature , mais parce qu'ils en faisaient lesoeuvres. C'est pourquoi, le Christ ajoutait : Car vous accomplissez lesdésirs de votre Père. (Ibid.) Et Jean-Baptiste encore leurdisait : Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colèreà venir? Faites donc de dignes fruits de pénitence et nepensez pas dire : « Nous avons Abraham pour père ! »La sainte Écriture a coutume de nommer lois de parenté, nonpas celles qui découlent de la nature, mais plutôt cellesqui viennent de la communauté de vertu ou de vice, de telle sortequ'elle vous nomme fils ou frères de celui à qui vous ressemblezpar les moeurs.
2. Mais pour quel motif le démon a-t-il fait naître cettecroyance détestable ? Ce fut une tentative pour renverser la gloiredes martyrs ! Comme ils sont morts de mort violente, il voulut, en répandantce préjugé, donner d'eux une mauvaise opinion. Il n'a pasréussi, puisque les martyrs conservent encore la gloire qui leurappartient; mais il a obtenu un autre résultat abominable : àl'aide de cette croyance, il a persuadé aux magiciens, ses serviteursempressés, d'égorger de jeunes enfants, dans l'espoir qu'ilsen feraient des démons, et qu'en retour ils en obtiendraient quelquesbons offices (1). Cela n'est pas : non ! cela n'est pas ! Mais pourquoidonc les démons disent-ils : Je suis l'âme d'un tel moine?Moi, je ne crois pas cela , précisément parce que les démonsle disent . ils ne font que tromper ceux qui les écoutent.
Aussi saint Paul leur imposait-il silence, lors même qu'ils disaientvrai, de peur que, sous le couvert de la vérité, ils ne prissentoccasion de mélanger le mensonge avec elle, et de se rendre dignesde foi. Et, de fait, comme les démons s'écriaient un jour: Voilà des hommes qui sont les serviteurs du Très-Haut,qui annoncent la voie du salut (Act. XVI, 17), l'Apôtre indignéapostropha énergiquement cet esprit de python et lui ordonna desortir. Et pourtant quel mal y avait-il à dire : Ces hommes sontles serviteurs du Très-Haut ? Aucun assurément. Mais, parceque la plupart des gens simples ne sauraient faire le discernement entreles choses que disent les démons, il enleva d'un seul coup àceux-ci le droit de se faire croire. Tu
1. Voyez la note page 167, tome 1.
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es du nombre des infâmes, semble-t-il dire; tu n'es pas maîtrede parler à ton gré : tais-toi, ferme ta bouche : ce n'estpas à toi de prêcher, c'est la fonction des apôtres;pourquoi usurpes-tu un ministère qui ne t'appartient pas? Gardele silence; tu es frappé d'infamie. Le Christ en usa de même: lorsque les démons lui disent : Nous savons qui vous, êtes(Marc, I , 24 ; Luc, IV, 34), il les reprend avec une grande véhémencepour nous apprendre à ne jamais croire le démon, lors mêmequ'il dirait la vérité. Ainsi donc, n'écoutons pasle démon, même quand il dit la vérité : fuyons-le,détournons le visage. C'est dans les divines Ecritures, et non dela bouche des démons que nous nous instruirons avec exactitude desdogmes vrais et salutaires. Pour vous convaincre que l'âme séparéedu corps ne tombe pas sous la tyrannie du démon, écoutezce que dit saint Paul : Celui qui est mort est délivré dupéché, c'est-à-dire, il ne pèche plus. Or,si le démon ne peut faire violence à l'âme lorsqu'ellehabite le corps, il est évident qu'il ne le peut pas davantage lorsqu'elleen est sortie. Comment pèche-t-elle donc, dires-vous, si elle nesoufre pas violence? Les âmes pèchent volontairement et librement,elles se livrent elles-mêmes; elles ne sont ni contraintes ni tyrannisées.C'est ce que prouve l'exemple de tous ceux qui ont déjouéles machinations du diable : il eut beau tout bouleverser, il ne put persuaderà Job de proférer un seul mot de blasphème.
Il est donc évident que nous sommes maîtres d'ajouter foiou non aux suggestions du démon, et que nous ne subissons de sapart ni contrainte ni tyrannie. Non-seulement ce que nous venons de dire,mais aussi la parabole que nous expliquons montre clairement que les âmesséparées du corps ne séjournent pas ici-bas, maisqu'elles sont emmenées immédiatement. Et comment ? Ecoutezl'Evangéliste : Or il arriva que Lazare mourut et fut emportépar les anges. (Luc, XVI,12.) Là-bas sont entraînéeset les âmes des justes et les âmes des pécheurs : lapreuve en est fournie par cet autre riche dont les champs avaient produitd'abondantes récoltes : Que ferai-je ? dit-il en lui-même.J'abattrai mes greniers et j'en construirai de plus grands. (Luc, XVIII,12) Quelle funeste résolution I Oui vraiment, il a abattu ses greniers;car les greniers, à l'abri de tout pillage, ce ne sont pas des murailles,ce sent les entrailles des pauvres ! Et lui, sans songer à ces derniers,s'occupait de murailles ! Aussi, Dieu lui dit-il : Insensé, cettenuit même on va te redemander ton âme! Là, on dit quelâme est emmenée par les anges; ici, on la redemande. Lesanges emmènent le riche comme un prisonnier, ils escortent Lazarecomme un vainqueur. L'athlète, que l'on voit dans l'arènecouvert de blessures et arrosé de sang, n'a pas plus tôt reçula couronne sur le front que les spectateurs l'accueillent de mille louanges,le conduisent en sa demeure au milieu des applaudissements, des félicitations,de toutes les marques de l'admiration. C'est ainsi que les anges emmenèrentalors Lazare, pendant chie des puissances redoutables, envoyéessans doute exprès, redemandaient l'âme du riche. L'âmeen effet ne s'achemine pas d'elle-même et spontanément versl'autre vie; cela ne lui serait pas possible. Si, pour passer d'une villeà l'autre, nous avons besoin d'un guide, à plus forte raison,l'âme séparée du corps, et forcée d'émigrervers la vie future, aura-t-elle besoin qu'on lui ménage des conducteurs.C'est pourquoi il arrive souvent, à l'heure du trépas, quetantôt elle semble surnager et tantôt couler à fond: elle a peur, elle frémit, lorsqu'elle est sur le point de quitterson corps et de partir. La conscience de nos fautes, il est vrai, nousaiguillonne sans cesse par le remords; mais elle le fait surtout àcette heure où nous devons être emmenés d'ici-bas versce juge et ce tribunal redoutables. Alors, si l'on a volé, si l'ona trompé, si l'on a diffamé, si l'on s'est fait sans motifl'ennemi de quelqu'un, ou si l'on a commis quelqu'autre mauvaise action,la foule entière des péchés se rassemble, se placedevant les yeux et à cette vue, l'âme sent comme la pointeacérée d'un aiguillon qui la déchire. Les prisonnierssont constamment livrés à la honte et à la douleur,mais c'est surtout le jour qu'ils doivent sortir et être traînésà la barre de leur juge, c'est lorsque, debout devant les grillesdu tribunal, ils entendent venir de l'intérieur la voix qui lescondamne, c'est alors qu'ils sont glacés de terreur et qu'ils nevalent guère mieux que s'ils étaient morts. Ainsi en est-ilde l'âme : elle sent, il est vrai, une vive douleur et une poignanteanxiété au moment où elle pèche; mais c'estbien autre chose, lorsque, arrachée du corps, elle est sur le pointde partir de ce monde.
3. Vous vous taisez, en entendant ces (475) vérités !de vous sais bien plus de gré de ce silence que de tous vos applaudissements.
Les applaudissements et les louanges me donneraient peut-êtreplus de célébrité; mais ce silence vous rend plusmodestes. Les choses que je dis sont attristantes, je le sais; mais leurutilité est grande, au-dessus de toute expression. Si le riche dontnous parlons avait eu quelqu'un pour lui faire de semblables exhortations,au lieu des flatteurs qui ne donnent conseil que pour se mettre en faveuret qui entraînent aux jouissances sensuelles, il ne serait pas venudans cet enfer où je vous l'ai montré, il ne subirait pasd'intolérables tourments, il ne serait pas inconsolable dans sesregrets; en lui parlant tous de manière à gagner ses bonnesgrâces, les adulateurs l'ont livré aux flammes. Ah ! plûtà Dieu que l'on pût toujours traiter de ces véritéset parler continuellement de l'enfer ! Dans toutes vos paroles, dit l'Ecriture,souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pécherezjamais. (Eccli. VII, 40.) Et ailleurs : Préparez vos oeuvres pourle départ, et soyez prêts à vous mettre en route. (Proverb.XXIV, 27.) Si vous avez dérobé quelque chose, restituez,et dites avec Zachée : Je rends au quadruple ce que j'ai dérobé.(Luc, XIX, 8.) Si vous avez calomnié, si vous vous êtes faitles ennemis de quelqu'un, réconciliez-vous avant d'arriver devantvotre juge. Débarrassez-vous de toutes vos entraves en ce monde,afin que, libres de mauvaises affaires, vous puissiez là-bas regarderen face le tribunal suprême.
Tant que nous sommes en ce monde, nous avons de belles espérances: lorsque nous en serons sortis, il ne sera plus en notre pouvoir de nousrepentir ni de nous purifier de nos péchés. Il faut donctoujours être prêt au départ. Qu'arriverait-il s'ilplaisait au Maître de nous appeler ce soir ou demain ? L'avenir nousest caché, afin que nous nous tenions constamment sous les armeset prêts à partir, à l'exemple de notre Lazare, dontla patience et la résignation étaient continuelles, et qui,pour cette raison; fut emmené avec tant de gloire.
Le riche lui aussi mourut, et il fut enseveli, ou plutôt il l'avaittoujours été, car son âme était demeuréeenfouie dans son corps comme dans un tombeau et enveloppée de sachair comme d'un sépulcre. Enchaîné par l'ivrognerieet la bonne chère, comme par un lien de fer, il l'avait réduiteà l'oisiveté et à l'état de cadavre. Ne passezpas trop vite, mon cher frère, sur cette parole : Il fut enseveli.Considérez-moi ces tables recouvertes d'argent, ces lits, ces tapisseries,ces ornements et tout ce qu'il y a dans la maison; les parfums, les aromates,l'abondance de bon vin, les mets si friands et si variés, les cuisiniers,les flatteurs, les gardes, les domestiques, toute cette pompe enfin : lavoilà qui disparaît et s'évanouit. Tout n'est plusque cendre et poussière, que pleurs et lamentations; personne nepeut désormais secourir ni ramener cette âme qui s'en va.On put voir alors quelle est l'impuissance de l'or et des grands biens.Ce riche avait une suite nombreuse de serviteurs, et il fut emmenécomplètement dépouillé et absolument seul; de touteson opulence il ne put emporter la moindre chose; il fut emmenédélaissé de tous et sans défenseur. Aucun de ceuxqui le servaient, aucun de ceux qui volaient autrefois à son secours,n'était présent pour l'arracher aux supplices et aux châtiments;brusquement séparé de tous les siens, il fut pris seul poursubir d'intolérables tourments. Oui, vraiment : Toute chair estcomme l'herbe, et toute la gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe: l'herbe sèche et la fleur tombe; mais la parole du Seigneur demeureéternellement. (Isaie, XL, 8.) La mort est venue, et elle atoutéteint; elle l'a saisi comme un captif et l'a emmené baissantles yeux, couvert de; honte, n'osant parler, frissonnant de crainte, commes'il n'avait joui qu'en rêve de toutes ses délices passées.Bien plus, le riche implore le secours du pauvre; et il désire partagerla table de cet affamé d'autrefois qui gisait exposé àla dent des chiens. Les choses avaient bien changé; et tout le mondeput reconnaître lequel des deux était pauvre et lequel étaitriche, et que Lazare était le plus opulent, et le riche le plusindigent de tous. Sur la scène nous voyons des acteurs prendre lerôle de rois et de généraux, de médecins etde rhéteurs, de sophistes et de soldats, quoiqu'ils ne soient riende tout cela. Eh bien ! dans la vie présente la pauvretéet l'opulence ne sont également que des masques de théâtre.Si vous assistez à un spectacle, et si vous voyez un acteur jouerle rôle de roi, vous ne le regardez pas comme heureux-, vous ne croyezpas qu'il soit roi, vous ne souhaitez pas de devenir ce qu'il est. Maissachant que c'est un de ces hommes qui n'ont d'autre domicile que la placepublique, un cordier, (476) peut-être, un forgeron ou quelque personnagepareil, vous ne mesurez pas son bonheur à son rôle et àson vêtement, vous ne jugez pas de son rang par ces objets extérieurs;mais vous le méprisez à cause de sa condition réelle.De même, considérez ce monde comme un théâtreoù vous êtes assis, et en voyant les acteurs qui jouent surcette scène, si vous apercevez beaucoup de riches, ne les regardezpas comme véritablement riches, mais comme jouant le rôlede gens riches. Car de même que l'acteur qui joue sur la scènele rôle de roi ou de général est souvent le domestiquede ceux qui vendent des figues ou des raisins sur le marché; demême celui que vous croyez riche est souvent très pauvre.En effet, si vous enlevez son masque, si vous dévoilez sa conscienceet si vous descendez dans son coeur, vous y trouverez une grande indigencede vertu, et vous reconnaîtrez le moins honorable des hommes. Dansles théâtres, lorsque le soir est venu et que les spectateursse sont retirés, les acteurs quittent la scène et déposentl'habillement demandé par leur rôle; et ceux qui semblaientà tout le monde être des rois ou des généraux;apparaissent désormais ce qu'ils sont véritablement. De même,lorsque la mort est venue, et que le spectacle de ce monde a cessé,tous les masques de la richesse et de la pauvreté sont déposés,et ceux qui les portaient s'en vont clans l'autre vie. Là, jugésseulement d'après leurs couvres, ils apparaissent, les uns véritablementriches, les autres, pauvres; les uns honorables, les autres méprisables.
4. Et souvent il arrive que tel qui sur la terre était rangéau nombre des riches se trouve là-bas le plus pauvre de tous : c'estce qui arriva au riche dont nous parlons. Lorsque le soir, c'est-à-dire,lorsque la mort fut venue ; lorsqu'il fut sorti du spectacle de la vieprésente et qu'il eut déposé son masque de théâtre,il apparut comme le plus pauvre de tous, et tellement pauvre qu'il n'avaitpas même une goutte d'eau à sa disposition; il en réclamaitune, et il ne put faire accueillir sa demande. Y a-t-il une pauvretécomparable à la sienne? Au reste, écoutez le récitévangélique : Levant les yeux, il dit à Abraham :Père, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare afin qu'il trempele bout de son doigt dans l'eau et qu'il en fasse tomber une goutte dansma bouche. (Luc, XVI, 24.) Voyez-vous ce que c'est que l'affliction? LorsqueLazare était près de lui, le mauvais riche passait; maintenantqu'il est éloigné, il l'appelle; il considère avecun soin empressé, malgré la distance qui l'en sépare,celui que souvent il ne daignait pas même regarder quand il entraitdans sa maison ou qu'il en sortait. Mais pour quelle raison levait-il lesyeux? Plus d'une fois peut-être ce riche avait dit : « Qu'ai-jebesoin de religion et de vertu? Tous les biens coulent sur moi comme d'unesource abondante, je jouis d'une brillante prospérité etd'un immense crédit, et je n'ai rien à craindre des événementsimprévus : Pourquoi m'appliquerai-je à la vertu? Ce pauvre,qui passe sa vie dans les exercices de la piété et de lajustice, endure des maux innombrables. » C'est ce qu'un grand nombrede personnes disent encore maintenant. Dieu voulant donc extirper complètementces mauvais raisonnements, leur fait voir que le vice doit s'attendre àun châtiment, tandis 'qu'une couronne de gloire est réservéeaux couvres de religion.
Le riche ne vit pas Lazare seulement pour ce motif : ce fut encore afinqu'il souffrît, mais bien plus vivement, ce que le pauvre avait souffertle premier. De même que Dieu avait rendu plus violente l'épreuvede celui-ci en le plaçant sous le vestibule d'un homme riche eten le rendant témoin des jouissances d'autrui; de même ilrendit plus cruel le châtiment du riche en lui faisant voir de l'enferoù il gisait les délices de Lazare, afin que ses tourmentsdevinssent plus intolérables, non-seulement par la nature du supplice,mais encore par leur comparaison avec la gloire de Lazare. Lorsque Dieueut chassé Adam du Paradis terrestre, il lui fit habiter un lieuqui se trouvait en face, afin que la vue continuelle de ce Paradis, enrenouvelant son affliction, lui rendît plus sensible la perte desbiens qu'il ne possédait plus. Il plaça de même leriche en face de Lazare pour qu'il vît de quels biens il s'étaitprivé lui-même J'avais envoyé à ta porte, semble-t-illui dire, le pauvre Lazare, afin qu'il fût pour toi une leçonde vertu et une occasion de pratiquer l'humanité; tu n'as pas daignéen profiter, tu n'as pas voulu user à propos de ce moyen de salut: qu'il serve désormais à augmenter ton supplice et tes tourments.Ceci nous apprend que tous ceux que nous avons offensés et àqui nous avons fait tort se trouveront alors face à face avec nous.Cependant le riche n'avait pas opprimé Lazare ; il ne lui avaitpas enlevé ses biens, mais il ne lui avait (477) pas donnéune part des siens. Or, si celui qui n'use pas généreusementde ses biens trouve un accusateur dans celui à qui il n'a pas faitl'aumône, celui qui a ravi le bien d'autrui, quel pardon obtiendra-t-il,quelle excuse alléguera-t-il lorsqu'il se verra entouré detoutes parts par ceux qu'il aura opprimés? Là, on n'aurabesoin ni de témoins, ni d'accusateurs, ni de preuves, ni de piècesde conviction, mais les choses elles-mêmes apparaîtront ànos yeux telles que nous les aurons faites.
Voilà l'homme, dira le juge, et voilà ses oeuvres. Ehbien ! c'est aussi un vol que de ne pas faire l'aumône avec ses biens.Cette parole vous paraît peut-être étonnante; mais n'ensoyez pas surpris; je vais vous citer le témoignage des divinesEcritures : elles disent que non-seulement ravir les biens d'autrui, maisrefuser de donner part aux autres dans les biens qu'on possède estun vol, une usurpation, une spoliation. Voici ce témoignage. Dieuréprimandant les Juifs par la bouche d'un prophète, s'exprimeainsi : La terre a donné ses fruits et vous n'avez pas apportéles dîmes; mais ce que vous avez ravi au pauvre est dans vos maisons.(Malach. III, 10.) C'est comme s'il disait : Parce que vous n'avez pasoffert les oblations habituelles, vous avez ravi ce qui est au pauvre.Et par ces paroles, il montre aux riches qu'ils ont en leur possessionles biens des pauvres, quand même ils n'auraient fait que recevoirl'héritage paternel, quand même ils se seraient procuréleur richesse de quelqu'autre manière. Et ailleurs Dieu dit encore: Ne dépouillez pas le pauvre de sa subsistance. (Eccli. IV, 1.)Or, le spoliateur ravit le bien d'autrui, car la spoliation consiste àprendre et à retenir le bien d'autrui. Cela nous enseigne donc quesi nous ne faisons pas l'aumône nous serons punis à l'égaldes spoliateurs. Les richesses appartiennent au souverain Maître,de quelque manière que nous les amassions ; et si avec elles nousassistons les indigents, nous obtiendrons en retour la plus magnifiqueopulence. Si Dieu vous a destinés à posséder de grandsbiens, ce n'est pas pour que vous les consumiez dans la prostitution, dansl'ivrognerie, dans la bonne chère, dans la somptuosité desvêtements, dans la mollesse; c'est pour que vous en fassiez la distributionaux pauvres. Si un receveur public, au lieu de s'occuper des sujets auxquelsil a reçu ordre de distribuer l'argent royal, le fait servir àses propres jouissances, il est livré au supplice et à lamort. Le riche, lui aussi, est receveur de trésors qui doivent êtredistribués aux pauvres; il a charge de les répartir aux indigentsqui, comme lui, sont les serviteurs du Maître. S'il en absorbe pourlui-même plus qu'il n'est nécessaire, il subira dans l'autrevie de cruels supplices : ses possessions ne sont pas à lui seul,elles sont à ses frères.
5. Ménageons donc ces biens comme biens d'autrui, si nous voulonsqu'ils deviennent nôtres. Mais de quelle façon les ménagercomme biens d'autrui? En ne les employant pas à des usages inutilesou purement personnels, en les déposant avec une sage mesure entreles mains des pauvres. Fussiez-vous dans l'opulence, si vous dépensezplus qu'il n'est nécessaire, vous rendrez compte des biens qui vousont été prêtés. Il se passe dans les palaisdes grands quelque chose de semblable. Beaucoup d'entre eux confient leurstrésors à certains serviteurs; mais ces hommes de confiancene font que garder ce qui leur a été remis, ils n'en usentpas; ce n'est que sur l'ordre de leur maître qu'ils les distribuentà ceux qui leur sont indiqués. Vous aussi, agissez de cettesorte. Vous avez reçu la fortune plus abondamment que d'autres :ce n'est pas pour que vous en jouissiez seul, ruais afin que vous en soyezpour les autres le fidèle économe.
Il n'est pas inutile d'examiner pour quel motif le riche voit Lazaredans le sein d'Abraham et non pas auprès d'un autre juste. Abrahamfut hospitalier : c'est donc pour le confondre de son inhospitalitéque le riche voit Lazare avec Abraham. Ce patriarche en effet étaittoujours à guetter les passants pour les emmener sous sa tente;le riche au contraire ne regarda que d'un oeil méprisant le pauvrequi gisait dans sa propre demeure; et, tandis qu'il avait à sa dispositionun tel trésor et un moyen de salut si efficace , il passait chaquejour à côté sans y faire attention, et, dans son indigence, il dédaignait de recourir au patronage de ce pauvre. Abraham n'étaitpas de ce caractère, il agissait tout différemment. Assisà la porte de sa maison, il prenait comme au filet tous les passantssemblable au pêcheur qui, jetant son filet dans la mer, amèneau rivage parfois un poisson et parfois aussi de l'or et des perles, lepatriarche, voulant prendre des hommes, prit des anges; et (chose merveilleuse!) cela sans le savoir.
Voilà ce que rappelle saint Paul, quand il (478) fait l'éloged'Abraham en ces termes : Gardez-vous de négliger l'hospitalité:c'est par elle que certains hommes ont eu pour hôtes des anges, sansle savoir. (Hébr. XIII, 2.) Il fait bien de dire sans le savoir.Si Abraham l'avait su, en les accueillant avec tant de bienveillance, sonaction n'aurait eu rien de grand, rien d'extraordinaire. Mais il méritetout éloge, parce que, ne sachant pas quels étaient ces passants,et les regardant comme des hommes, comme de simples voyageurs, il les invitaavec tant d'ardeur à entrer dans sa demeure. Si donc vous montrez,vous aussi, un vif empressement lorsque vous recevez un hôte illustreet distingué, vous ne faites rien de merveilleux : l'homme le plusinhospitalier se voit souvent forcé, par le mérite de l'hôtequ'il reçoit, de montrer toute sorte de bienveillance. Mais, quandnous recevons avec une abondante charité les premiers venus, desgens vils et abjects, alors nous faisons une action vraiment grande etdigne d'admiration. C'est pourquoi le Christ a dit à la louangede ceux qui agissent de cette sorte : Tout ce que vous aurez fait àun seul de ces petits, c'est à moi-même que vous l'aurez fait.Et encore : Ainsi ce n'est pas la volonté de votre Père qu'aucunde ces petits périsse. (Matth. XXV, 45.) Et encore : Si quelqu'unscandalisait un de ces petits, mieux vaudrait pour lui qu'on mîtà son cou une meule de moulin et qu'on le jetât dans la mer.(Ibid.) Partout le Christ tient grand compte des petits et des humbles.Pénétré lui-même de cette vérité,Abraham ne demandait pas aux passants (comme nous faisons maintenant) quelsils étaient et d'où ils venaient : il les accueillait toussans distinction. Celui qui exerce l'hospitalité ne doit pas demandercompte de la vie; il n'a qu'à porter remède à la misèreet à pourvoir aux besoins.
Le pauvre n'a qu'une seule recommandation son indigence, sa détresse;ne lui demandez rien de plus. Fût-il le plus pervers de tous leshommes, s'il manque des aliments nécessaires, nous devons apaisersa faim. Voilà ce que le Christ nous ordonne de faire , quand ildit : Soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux: il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants.; ilfait tomber sa pluie sur les justes et sur les pécheurs. (Matth.V, 45.) L'homme compatissant est le port de salut pour tous ceux que pressele besoin; le port s'ouvre à toutes les victimes du naufrage, illes sauve toutes; il reçoit dans son sein tous ceux que le dangermenace, qu'ils soient bons, qu'ils soient mauvais, qu'ils soient tout ceque vous voudrez. Vous aussi, lorsque vous voyez un naufragé dela misère, ne lui faites pas subir un jugement, une enquêtesur les faits et gestes de sa vie mais remédiez vite à sapeine. Pourquoi vous, susciter à vous-mêmes des embarras ?Dieu vous a déchargés de toute sollicitude. et de toute curiositéà cet égard. Que de paroles se diraient souvent, que de difficultéssurgiraient, si Dieu nous ordonnait d'examiner avec soin la vie et la conduitede chaque pauvre avant d'accorder l'aumône ! Nous sommes délivrésde tout ce souci : pourquoi donc nous donner des inquiétudes superflues?Autre est la charge de juge, autre celle d'homme aumônier I L'aumônene mérite son nom (1) que parce que nous la faisons même auxindignes. C'est à quoi saint Paul nous exhorte en ces termes : Nevous lassez jamais de faire du bien. à tous, mais principalementaux serviteurs de la foi. (Gal. VI, 9.) Si nous recherchons curieusement,pour les écarter, ceux qui sont indignes, nous ne mettrons pas facilementla main sur ceux qui sont dignes; si au contraire nous donnons part dansnos bienfaits même aux indignes, alors ceux qui sont dignes, ceuxdont la vertu compense la malice de tous les autres s'offriront ànous. C'est ce qui arriva au bienheureux Abraham qui n'examinait pas d'unregard inquisiteur quels étaient les passants . il lui fut accordéde recevoir les anges. Soyons donc ses imitateurs, ainsi que ceux de Job,un de ses descendants; car celui-ci mit en pratique avec un zèleparfait les exemples de magnanimité que lui avait donnésson ancêtre : c'est pourquoi il disait : Ma porte était ouverteà tout venant. (Job, XXXI, 32.) Elle n'était pas ouverteà celui-ci et fermée à celui-là; elle étaitouverte à tous indifféremment.
6. Faisons de même, je vous en conjure; n'examinons rien avecplus de souci qu'il ne faut. Pour que le pauvre soit digne de l'aumône,sa pauvreté suffit : si quelqu'un vient à nous avec cette-recommandation, n'en cherchons pas davantage. C'est à l'homme quenous donnons, et non pas à sa conduite : ayons compassion de lui,non pas à cause de sa vertu, mais à cause de sa misère,si nous voulons attirer sur nous la grande miséricorde de Dieu etnous concilier ainsi malgré notre indignité sa bienveillance.En effet, si nous allions
1. Allusion au sens étymologique du terme eleemosune.
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vouloir juger du mérite de nos semblables et examiner scrupuleusementleur conduite, Dieu agirait de même à notre égard,et en exigeant des comptes de nos frères nous perdrions tout droità la bonté d'en-haut. Car, dit l'Esprit-Saint, vous serezjugés conformément à la manière dont vous aurezjugé les autres. Mais revenons à notre sujet. Le riche, voyantLazare dans le sein d'Abraham, s'écria : Père Abraham, ayezpitié de moi, et envoyez Lazare!
Pour quelle raison ne s'adresse-t-il pas à Lazare ? C'est, jepense, parce qu'il fut couvert de confusion et qu'il rougit de honte; deplus il pensait que Lazare gardait un fidèle souvenir de la conduitequ'il avait tenue à son égard. Il se dit en lui-même: Si lorsque je jouissais d'une si grande opulence, et sans qu'il m'eûtjamais offensé, je n'ai eu que du mépris pour cet homme quisouffrait de si grands maux, et ne lui ai pas même fait part de mesmiettes, à plus forte raison lui, que j'ai tant méprisé,n'acquiescera-t-il pas à la faveur que je réclame. Ici cen'est pas une accusation que je porte contre Lazare, car il n'étaitpas dans ces dispositions, bien loin de là ; mais je dis que cefut cette crainte qui porta le riche à ne pas recourir àlui, mais à Abraham, qu'il croyait ignorer ce qui s'étaitpassé. Il réclamait l'intervention de ce doigt que souventil avait laissé lécher par les chiens. Et quelle fut la réponsed'Abraham ? Mon fils, tu as reçu les biens pendant ta vie. Remarquezla sagesse, remarquez la bienveillance du Juste. Il ne lui dit pas : Barbare,cruel, scélérat, après avoir causé àcet homme de pareilles douleurs, tu parles maintenant de bienveillance,de miséricorde et de pardon ! Est-ce que tu ne rougis pas de honte? Que lui dit-il donc ? Mon fils, tu as reçu les biens. En effet,il est écrit : N'augmentez pas le trouble de l'âme qui estdans la peine. (Eccli. IV, 3.) Il a bien assez de son supplice, n'insultonspas à son malheur. Et pour que vous ne pensiez pas qu'il gardaitle souvenir du passé, et qu'il empêcha pour cette raison Lazarede partir, Abraham nomme le riche son fils, et cette appellation suffità sa justification. Ce qui est en mon pouvoir, semble-t-il dire,je te le donne; mais aller d'ici vers toi est chose impossible. Tu as reçules biens. Pourquoi ne dit-il pas tu as pris, mais, tu as reçu ?Ici je vois s'ouvrir devant moi une mer immense de considérations.Afin donc de conserver avec soin tout ce qui a été dit, déposonsen lieu sûr les paroles d'aujourd'hui et celles que j'ai prononcéesrécemment, et que les choses que nous avons dites vous disposentà prêter une oreille plus bienveillante encore aux chosesque nous dirons plus tard. Si vous le pouvez, souvenez-vous de tout; sivous ne le pouvez pas, souvenez-vous au moins, je vous conjure, de ceci,qui remplacera tout le reste, à savoir, que refuser aux pauvresune part dans nos propres biens, c'est frustrer les pauvres, c'est leurenlever leur vie : les biens dont nous sommes détenteurs ne sontpas seulement à nous, mais aussi à eux. Si notre âmeest ainsi disposée, nous nous dessaisirons volontiers de nos richesses;et, après avoir nourri en ce monde le Christ souffrant de la faim,après nous être amassé là-haut un opulent trésor,nous pourrons entrer en possession des biens futurs par la grâceet par la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartiennent, avec le Père et l'Esprit-Saint, honneur, puissanceet gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
3. TROISIÈME HOMÉLIE
1. La parabole de Lazare nous a grandement profité à tous,riches et pauvres: aux uns elle a enseigné à supporter aisémentle fardeau de leur misère; aux autres elle a appris à nepas s'enorgueillir de leur opulence et elle a prouvé par les faitseux-mêmes que de tous les hommes le plus digne de pitié estcelui qui, menant une vie de jouissances, ne fait partager à personneles biens qu'il possède. Eh bien ! il faut qu'aujourd'hui encorenous traitions le même sujet, semblable aux mineurs qui, ayant découvertune mine d'or abondante, la fouillent avec persévérance etne la quittent pas jusqu'à ce qu'ils aient épuisétout ce qu'ils peuvent mettre à jour. Revenons donc au point oùnous avons laissé avant-hier notre discours pour l'y reprendre ànouveau. J'aurais pu assurément développer en un seul jourla parabole tout entière; mais ce n'est pas pour me donner le plaisirde parler beaucoup avant de descendre de chaire que j'ai entrepris cetteexplication ; c'est afin que, après avoir recueilli avec un soindiligent et gravé dans vos âmes les choses qui vous sont dites,vous y preniez goût et y trouviez le profit spirituel. Voyez unemère tendre et soigneuse dans le temps qu'elle essaye d'habituerson jeune nourrisson aux aliments solides ! Si elle lui verse trop abondammentet trop vite le vin dans la bouche, elle ne lui rend qu'un mauvais service,l'enfant rejette ce qu'elle lui donne et souille la petite tunique quirecouvre sa gorge ; si au contraire elle le coule peu à peu, goutteà goutte, l'enfant l'absorbe sans difficulté. De même,pour éviter que vous ne rejetiez une partie de mes instructions,je ne vous ai pas versé d'un seul coup toute la coupe de la doctrine;je l'ai répartie en plusieurs jours dans l'intervalle desquels jevous ai. ménagé des haltes qui vous ont permis d'une partd'asseoir solidement dans les pensées de votre charité cequi vous a été confié, et de l'autre de vous préparerà recevoir dans une âme reposée et rafraîchieles choses qu'il me reste à vous dire. D'ailleurs, il m'arrive souventde vous (481) annoncer un peu à l'avance le sujet sur lequel jeparlerai, afin que, en attendant, vous preniez la Bible, vous jetiez uncoup d'oeil d'ensemble sur la matière à traiter, et que,vous étant rendu compte de ce qui a été dit déjàet de ce qui est encore à dire, vous apportiez à l'auditionde tout le reste une intelligence prompte et facile.
Et certes, voici ce que je vous conseille, ce que je ne cesserai pasde vous conseiller, à savoir, que vous ne vous borniez pas àécouter ce qu'on vous dit ici, mais que, rentrés àla maison, vous vaquiez assidûment à la lecture des divinesEcritures. Je n'ai jamais manqué d'inculquer cette habitude àtous ceux qui ont eu avec moi des rapports particuliers. Et qu'on ne m'apportepas d'insipides et blâmables excuses : « Je suis clouéau tribunal, je manie les affaires publiques, j'ai une femme, j'élèvedes enfants, j'ai le souci d'un train de maison, je suis homme du monde:lire les saintes Ecritures ! ce n'est pas mon affaire; cela regarde lespersonnes qui ont dit adieu au monde, qui se sont retirées au sommetdes montagnes pour y mener une vie de perpétuelle tranquillité!... » Que dites-vous là , mon cher? Ce n'est pas votre affaire,parce que vous êtes tiraillé par mille sollicitudes ! Maisc'est votre affaire bien plus que celle des solitaires : ceux-ci n'ontpas besoin du secours des saintes Ecritures comme vous, qui êtesenveloppé par le tourbillon des soucis temporels. Les moines, débarrassésdu forum et de ses agitations, les moines, qui ont fixé leur tenteau désert et renoncé au commerce des autres hommes, les moines,qui consacrent à la méditation leur vie libre, sereine ettranquille, les moines, parvenus en quelque sorte au port de la vie, sonten possession d'un état pleinement assuré; mais nous, ballottéspar les flots de la pleine mer, entravés bon gré mal grépar d'innombrables péchés , nous avons besoin de chercherdans les Ecritures un secours incessant. Ceux-là, paisiblement assisloin du combat, ne sont pas exposés à de nombreuses blessures;mais vous, qui -êtes toujours debout dans la mêlée,vous qui recevez à toute heure des coups et des plaies, vous nepouvez vous passer d'un remède: c'est une épouse qui vousimpatiente , c'est un fils qui vous contriste et vous pousse à lacolère, c'est un ennemi qui vous tend des piéges, c'est unami qui vous jalouse, c'est un voisin qui vous persécute, c'estun camarade qui vous supplante, c'est souvent un juge qui vous menace,c'est la pauvreté qui vous moleste, c'est la perte de vos gens quivous chagrine, c'est la prospérité qui vous enfle, c'estl'adversité qui vous opprime : que sais-je, enfin? mille et millemaux, l'irritation et les inquiétudes, et l'anxiétéet la douleur, et la vanité et l'orgueil, tantôt par occasionet tantôt par nécessité nous assiègent de toutesparts; d'innombrables traits volent autour de nous : il y a donc pour nousbesoin urgent et continuel de recourir à l'arsenal des Ecritures.Sachez, nous dit-on, sachez que vous marchez au travers des embuscadesennemies, que vous vous promenez ci découvert sur le rempart d'uneville assiégée. (Eccli. IX, 20.) Les convoitises de la chairs'insurgent avec plus de violence contre ceux qui vivent dans le commercedes hommes : un visage agréable, un beau corps les captivent parles yeux; une parole libertine pénètre en eux par l'ouïeet trouble leur raison; souvent aussi un chant modulé avec art énervela vigueur de leur âme: que dis-je ! nous voyons parfois quelquechose de plus vil que tout cela : l'odeur des parfums qu'exhalent en passantles courtisanes surprend, entraîne, captive : une rencontre a suffi!
2. Si nombreux sont les ennemis qui livrent assaut à notre âme,que nous devons chercher un remède divin. afin de guérirles plaies qui nous sont déjà faites, afin de prévenircelles qui ne sont pas faites encore, mais sur le point de l'être. c'est par une lecture assidue des saintes Ecritures que nous éteindronset que nous repousserons les traits enflammés que le démonnous lance de loin. Il est impossible, oui, impossible qu'un homme, quelqu'il soit, arrive au salut, s'il ne s'applique pas assidûment àcette lecture; bien plus, il sera fort heureux pour nous, si, mêmeavec cette application persévérante, nous pouvons un jourêtre sauvés ! Quel espoir de salut aurez-vous donc,vous qui, atteint chaque jour de blessures nouvelles, ne recourez jamaisau remède? Voyez les gens qui travaillent l'airain, l'or, l'argent,tous ceux enfin qui exercent un métier quelconque : ne tiennent-ilspas tous leurs outils parfaitement ajustés? Accablés parla faim, pressés par la misère, ils préfèrenttout souffrir plutôt que d'en vendre un seul pour vivre. Aussi arrive-t-ilfréquemment qu'un certain nombre d'entre eux (482) aimentmieux emprunter de l'argent pour entretenir leur maison et leur familleque d'engager le moindre des instruments de leur art. Et ils ont raison.Ils savent que, une fois les outils vendus, toute leur habiletéd'ouvriers leur sera inutile, tous leurs moyens de gagner disparaîtront;s'ils gardent les outils, ils pourront un jour, avec le temps et par l'emploirégulier de leur industrie, payer toutes les dettes contractées;s'ils s'étaient hâtés de les vendre, ils n'auraientplus à compter sur rien pour soulager leur misère et leurfaim. Telles doivent être nos dispositions. De même que cesgens ont pour instruments de leurs métiers le marteau, l'enclume,la tenaille; de même nous avons pour instruments de notre art divinles Livres des prophètes et des apôtres, l'Ecriture entièreinspirée de Dieu pour notre utilité (II Tim. III, 16) ; etde même que, avec leurs outils, les ouvriers exécutent toutesles oeuvres qu'ils entreprennent; de même avec les nôtres,nous façonnons notre âme, nous rectifions ses défauts,nous rajeunissons ce qu'il y a de vieux en elle et d'usé. Ces ouvriersn'appliquent leur art qu'à donner aux objets matériels uneforme extérieure; il leur est impossible de changer la substancemême de leurs oeuvres, de faire que l'argent devienne or; ils composentet donnent la forme, rien de plus. Pour vous, c'est autre chose, vous pouvezdavantage, vous pouvez, du vase de bois que vous avez reçu, faireun vase d'or. J'en prends à témoin saint Paul qui a dit:Dans une grande maison on trouve non-seulement des vases d'or et d'argent,mais aussi des vases de bois et d'argile. Celui qui se purifiera lui-mêmedeviendra un vase de sanctification, utile au Seigneur, préparépour toute sorte de bonnes couvres. (II Tim. XI, 20.) Ne soyons donc pasnégligents pour acquérir les livres saints, si nous ne voulonspas être un jour blessés dans les parties vives de notre âme: ce n'est pas l'or qu'il nous faut amasser, ce sont les Ecritures divinesdont nous devons faire un trésor. Plus l'or s'accumule, plus iltend de piéges à ceux qui le possèdent : mais leslivres qu'on rassemble apportent mille avantages à ceux qui lesont.
La présence des armes royales à l'entrée d'unemaison fait la sûreté complète de tous ceux qui y habitent,lors même que nul ne les emploierait; ni larron, ni voleur, ni aucunmalfaiteur n'osera attaquer cette maison. Ainsi en est-il des Livres saints;partout où ils se rencontrent, ils repoussent les efforts du démon,ils procurent toutes les consolations de la vertu à leurs compagnonsd'habitation. Par leur seul aspect ils nous inspirent de la répugnancecontre le péché. Si nous avons eu le triste courage de commettrequelqu'une des actions qu'ils défendent, et de nous salir par quelqueméchante oeuvre, de retour en notre demeure et en face de nos Livres,nous sentons que la conscience nous condamne avec plus d'énergie, nous devenons plus forts contre la tentation. Mais, si nous persévéronsdans la pureté de conduite , plus grand encore sera notre profit.Il suffit de toucher à l'Evangile pour communiquer aussitôtà nos pensées une merveilleuse harmonie, pour les détacherdes préoccupations mondaines : c'est assez de le voir pour cela.Mais, si à la vue vous ajoutez une lecture diligente, votre âmealors introduite en quelque sorte dans un divin sanctuaire, se purifie,se perfectionne, s'entretient avec son Dieu par l'intermédiairede la Lettre sacrée.
Mais quoi, dira-t-on, si nous ne comprenons pas ce que renferme la Bible! Eh bien ! même dans ce cas, la lecture de la Bible vous ouvriraune large source de sanctification. Du reste, il est impossible que toutvous y échappe égaiement : l'Esprit-Saint a voulu, par grâcespéciale, que la Bible fût écrite par des publicains,par des pêcheurs, par des corroyeurs, par des bergers et des pâtres,par des gens simples et illettrés , précisément pourque le dernier des paysans ne pût pas recourir, comme à uneexcuse valable, à ce motif d'ignorance; pour que toutes les parolesdu texte sacré fussent à la portée de tous; pour quel'artisan et le serviteur, et la pauvre veuve, et le moins instruit deshommes fussent en état de trouver dans la lecture de la Bible utilitéet profit. En effet, ce n'est pas en vue d'une vaine renommée ,comme les païens , mais en vue du salut des auditeurs et des lecteursde bonne volonté que des hommes, choisis dès l'origine parla grâce du Saint-Esprit , ont composé tous ces Livres.
3. Les philosophes étrangers au Christ, les rhéteurs,les scribes n'ont pas cherché l'utilité générale;ils ne voyaient que ce qui pouvait les rendre fameux; c'est pourquoi, s'ilsont énoncé quelque bonne vérité, ils l'ontenfouie dans leur habituelle obscurité comme au sein (483) des ténèbres.Les prophètes et les apôtres ont fait tout l'opposé;c'est la clarté, c'est l'évidence même qu'ils ont offerteà tous; docteurs universels pour les hommes, ils ont enseignéde telle façon que chacun pût, à la simple lecture,comprendre leurs paroles. Le Prophète l'avait annoncé d'avanceen ces termes : Ils seront tous instruits par Dieu, et nul ne pourra diredorénavant à son prochain : apprends à connaîtreDieu, parce que tous le connaîtront du plus petit au plus grand.(Jérém. XXXI, 34; et Jean, VI, 45.) Saint Paul aussia dit : Et moi, mes frères, je ne viens pas à vous avec lasublimité de l'éloquence et de la science, je viens vousprêcher le mystère de Dieu (I Cor. II, 1); et dans un autreendroit : Ma parole et ma prédication ne consistent pas dans lesphrases agréables de la sagesse humaine, elles vont à manifesterl'esprit et la vertu (Ibid.) ; et ailleurs encore : Nous prêchonsune sagesse qui n'est pas celle de ce siècle ni celle des chefscorrompus de ce siècle. (Ibid.) Pour qui les écrits évangéliquesne sont-ils pas assez clairs? Quel est celui qui aura besoin d'un interprètepour entendre ce que signifient ces expressions : Bienheureux ceux quisont doux, bienheureux ceux qui font miséricorde, bienheureux ceuxqui ont le coeur pur, et autres semblables?.. Et les prodiges, et les miracles,et les récits historiques, ne sont-ils pas pour tous clairs et facilesà comprendre?.. Prétexte, vaine excuse, voile bon àcacher la paresse !
Vous ne comprenez pas, dites-vous, ce que renferme l'Evangile. Je lecrois bien ! vous ne daignez pas seulement le regarder ! Prenez en maince Livre sacré, lisez-en toute la suite, rangez dans votre mémoireles choses que vous aurez comprises , revenez à diverses fois surcelles qui seront restées, pour vous , obscures et embrouillées; et, si une lecture assidue ne vous en fait pas trouver le sens, allezà plus habile que vous, allez à un maître, conférezavec lui sur le texte sacré, faites preuve d'un zèle vifet sincère. Si Dieu découvre en vous une ardeur généreuse,il ne dédaignera pas votre vigilance et votre sollicitude; si vousne rencontrez pas un homme qui vous explique ce que vous cherchez, c'estDieu lui-même, rien doutez pas, qui vous en ouvrira le sens. Souvenez-vousde cet eunuque de la reine d'Ethiopie; c'était un barbare, c'étaitun homme tiraillé par d'innombrables sollicitudes, assiégépar mille affaires, qui ne comprenait pas ce qu'il lisait; et pourtantil ne cessait de lire, jusque sur son char de voyage. S'il montra une telleapplication le long du chemin, imaginez quel dut être son zèleà la maison ! S'il ne pouvait rester sans lire durant son voyage,à plus forte raison dans la tranquillité de son logis; s'ilne renonça pas à sa lecture tandis qu'il ne la comprenaitpas, à plus forte raison après qu'il en eut reçu l'intelligence!.. Pour savoir qu'il ne comprenait pas ce qu'il lisait, vous n'avez qu'àécouter la question que lui adresse Philippe: Comprenez-vous ceque vous lisez ? (Act. VIII, 30.) A ces mots, il ne rougit pas, il ne ressentaucune honte, il confesse ingénument son ignorance. Comment pourrai-jecomprendre, dit-il, si personne ne m'instruit ? (Ibid.) Il n'avait personnequi lui indiquât le chemin à suivre, et néanmoins ilcontinuait de lire : c'est pourquoi il ne tarda pas à rencontrerun guide. Dieu connut sa bonne volonté, agréa son zèleet lui envoya promptement un maître. Nous n'avons plus l'apôtrePhilippe , direz-vous. C'est vrai ; mais vous avez toujours l'Espritqui conduisit à l'eunuque l'apôtre Philippe. Ne négligeonspas notre salut, mes chers amis : Toutes ces choses ont étéécrites pour nous être un avertissement à nous quivenons à la fin des temps. (I Cor. X, 11.)
La lecture des Livres saints est un puissant rempart contre le péché;les ignorer, c'est nous jeter dans un vaste précipice, dans un abîmesans fond; ne connaître rien des préceptes divins, c'est perdreà jamais le salut. Voilà ce qui a enfanté les hérésies,ce qui a introduit la corruption des moeurs, ce quia tout bouleverséde fond en comble. Il est impossible, je le répète, impossiblequ'on ne retire aucun fruit d'une étude constante et régulièredes Ecritures. Voici par exemple notre parabole : combien d'utiles leçonsnous a-t-elle fournies à elle seule ! Combien elle a rendu nos âmesmeilleures ! Plusieurs d'entre vous, je le sais, n'ont quitté l'assembléequ'après avoir recueilli un abondant profit; si quelques-uns n'enont pas retiré un avantage aussi complet, néanmoins ils ontété meilleurs le jour où ils sont venus entendre lesermon. Et certes, ce n'est pas une petite chose que de passer une journée,une seule journée, à se repentir du péché,à contempler la sagesse céleste, à laisser notre âmerespirer un instant libre des soucis terrestres ! Si vous faites ainsià chaque (484) assemblée, si vous persévérez,votre constance à écouter la parole divine vous vaudra unegrande et belle récompense.
4. Mais voyons ! poursuivons le commentaire du reste dé la parabole.Que lisons-nous à la suite? Le riche a dit : Envoyez-moi Lazarequ'il prenne une goutte d'eau au bout de son doigt et qu'il rafraîchissema langue. (Luc, XVI, 24.) Écoutons la réponse d'Abraham: Mon fils, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie,et Lazare pareillement, a reçu ses maux; ci présent, il reçoitsa récompense, et toi ta punition. Et de plus, il y a entre vouset nous un abîme infranchissable, de telle sorte que ceux mêmesqui le voudraient ne pourraient passer de là-bas ici, ni ceux d'icilà-bas. (Ibid.) Voilà de sérieuses paroles, bien propresà nous peiner, je le sais; mais autant elles jettent de remordsdans la conscience, autant elles donnent de pensées salutaires Sinous devions nous les entendre dire dans l'autre monde comme elles furentdites au riche, ce serait alors qu'il nous faudrait pleurer, gémiret nous lamenter, parce que le moment de la pénitence nous feraitdéfaut. Mais , comme c'est en ce monde que nous les entendons, commec'est dans le temps où nous pouvons venir à résipiscence,nous purifier de nos péchés, reconquérir nos espérances,nous convertir sous l'influence de la crainte que nous inspirent les mauxd'autrui, rendons grâces à ce Dieu bon qui, par le châtimentinfligé aux autres pécheurs, réveille notre apathieet secoue notre sommeil. C'est précisément pour nous faireéviter ces maux que ces paroles furent prononcées avant nous: si Dieu avait voulu nous frapper, il ne nous aurait pas avertis àl'avance par un tel enseignement; mais, il ne veut pas nous envoyer ausupplice , il parle avant d'agir, afin que, devenus sages par l'effet dela seule menace, nous ne nous exposions pas à faire l'expériencede la réalité.
Mais pour quel motif l'Évangéliste, au lieu de dire tuas eu tes biens ( elabes ta agatha sou ) emploie-t-il cette expression: tu as reçu tes biens (apelabes ta agatha sou) .Vous vousrappelez, je pense, qu'en cet endroit je vous ai dit qu'un vaste, un immenseocéan de réflexions s'ouvrait devant nous. Ce mot «tu as reçu » implique la signification de dette soldée;il n'y a reçu que là où il y avait dit. Et, puisquece riche fut un être criminel, scélérat, inhumain ,pour quelle raison l'Évangéliste a-t-il dit, non pas tu aseu tes biens, mais tu as reçu tes biens, comme si ces biens luifussent avenus de droit, comme s'ils lui eussent été dus?Qu'y a-t-il à apprendre là? Il y a que les hommes, mêmeles plus coupables et les plus enfoncés dans les profondeurs ducrime, ne sont pas sans faire une, ou deux, ou trois bonnes oeuvres. Cen'est pas une conjecture que je fais : voici la preuve. Où trouverun personnage plus barbare, plus scélérat, plus impie quece juge d'iniquité qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect pourles hommes? (Luc, XVIII, 2.) Et pourtant, malgré son habituelleméchanceté, il prit en pitié la veuve qui l'assourdissaitde son affaire, il consentit à lui rendre service, à luiaccorder l'objet de sa requête, à arrêter les injustesvexations dont elle était victime. Ainsi, souvent il se rencontreque tel homme est intempérant, mais miséricordieux, ou bienqu'il est cruel, mais chaste, s'il est à la fois impudique et barbare,il ne laissera pas toutefois de faire en sa vie quelque action louable.Il faut appliquer aussi ce raisonnement- aux gens de bien; de mêmeque les méchants accomplissent fréquemment certaines bonnesoeuvres, de même les hommes justes et vertueux tombent souvent enpéché. Qui donc, nous dit l'Écriture, qui donc pourrase glorifier d'avoir un coeur parfaitement chaste? et qui aura l'assuranced'être pur de tout péché? (Prov. XX, 9.)
Il est donc vraisemblable que le riche, si plongé qu'il fûtdans les dernières profondeurs du mal, fit quelque bien pendantsa vie, etque Lazare, tout arrivé qu'il était à lacime de la vertu, se rendit coupable de quelque faute légère: considérez comment le patriarche déclare l'une et l'autrechose en disant : Tu as reçu tes biens en ta vie et Lazare ses maux.Toi, dit-il, si tu as fait quelque bien et si tu as eu droit à quelquerécompense, tu as reçu pendant ta vie mondaine tout ce quite revenait tu as joui de mille délices, de richesses abondantes,d'une paix complète, d'une prospérité sans nuage.Celui-ci, s'il a fait quelque chose de mal, a reçu tout son châtiment:il a souffert de la faim, de la misère, et des maux les plus affreux.Tous deux, vous êtes arrivés ici absolument dépouillés,toi de vertu, et lui de péché : en conséquence, celui-cireçoit la consolation toute pure, et toi , tu supportes un châtimentsans remède. En effet, si d'une part nos bonnes oeuvres sont minceset légères tandis que nos (485) péchés s'accumulentcomme un poids immense, et si d'autre part nous vivons dans une joie prospèreet dans l'exemption de toute peine, nous partirons certainement de ce mondetout nus et dépouillés de tout droit à une rémunération,comme des gens qui ont reçu leur salaire entier : pareillement,si d'une part nous accomplissons en grand nombre les belles et louablesactions tandis que nos fautes sont peu considérables et peu graves,et si d'autre part nous supportons quelques rudes épreuves, il nousarrivera que, après avoir déposé ici-bas la chargede nos péchés, nous n'aurons qu'à recevoir au ciella récompense pleine et parfaite de nos vertus. Voici un homme quimène mauvaise vie et qui néanmoins est à l'abri despeines et des maux : ne le regardez pas comme heureux; plaignez plutôtet déplorez son sort, puisqu'il souffrira plus loin toutes sortesde douleurs, comme le riche de la parabole. Voilà au contraire unhomme sincèrement vertueux, mais affligé de mille et millechagrins; appelez-le bienheureux, enviez sa destinée : ici, il expieses péchés et s'en débarrasse; là-haut, ila toute préparée la solde entière de sa patience,comme Lazare.
5. Parmi les hommes, les uns ne sont punis qu'en ce monde; d'autresn'ont rien à souffrir ici-bas, mais ils' supportent plus tard toutle poids de la vengeance; d'autres, enfin, sont punis et dans ce mondeet dans l'autre. A laquelle de ces trois catégories attribuerez-vousle bonheur? A la première d'abord; je ne doute pasque vous ne considériezcomme favorisés ceux qui peuvent se décharger de leurs péchésen recevant leur châtiment ici-bas. Et ensuite, qui rangerez-vousaprès ceux-là? Peut-être ceux qui, n'ayant rien àsouffrir sur la terre, doivent subir toute leur peine dans l'autre vie?Eh bien, non ! je donne la préférence à ceux qui sontpunis et en ce monde et dans l'autre. Celui qui commence son expiationici, trouvera là-bas une peine adoucie ; celui au contraire quisera obligé de tout payer à la fois dans l'éternité,subira les effets d'une vengeance sans pitié. Voyez le riche quin'a expié sur la terre aucun de ses crimes ! il est frappéavec une telle sévérité qu'il ne peut obtenir mêmeune petite goutte d'eau. Mais ceux qui, péchant ici-bas, n'ont cependantrien de grave à souffrir sont encore, à mon avis, moins àplaindre que ceux qui, non seulement ne sont. pas punis sur la terre, maisy trouvent encore les jouissances et la prospérité. En effet,si l'impunité des fautes commises ici-bas rend plus cruel le châtimentdans la vie future, à plus forte raison ceux qui tout à lafois commettent le péché et se livrent à la volupté,aux délices, à l'opulence, se préparent à eux-mêmesla matière et l'aliment d'une punition et d'une vengeance la plusterrible. Les honneurs dont Dieu nous comble tant que nous restons dansle péché, ne servent qu'à nous jeter dans des flammesplus dévorantes.
Si quelqu'un jouit des bienfaits de Dieu sans les employer àce qu'il doit, celui-là se prépare un supplice affreux; et,si quelqu'un reçoit de Dieu non-seulement des marques de bienveillance,mais encore des honneurs et et n'en persiste pas moins dans son péché,qui pourrait arracher celui-là aux tourments qui lui sont réservés? Pour comprendre que ceux qui profitent de la bonté divine sansse convertir amassent pour leur avenir mille sortes de maux, écoutezce que dit saint Paul : Croyez-vous, ô homme qui condamnez ceux quicommettent telles et telles actions, et qui les commettez vous-même,croyez-vous échapper au jugement de Dieu? Est-ce que vous méprisezles richesses de sa bonté, de sa patience et de sa tolérance? Est-ce que vous ignorez que cette bonté même n'est pourvous qu'une invitation à la pénitence ? Par votre dureté,par votre obstination, vous vous amassez un trésor de colèrepour le jour de la vengeance, de la révélation, et du justejugement de Dieu. (Rom. XI, 3.) Voyons-nous des hommes s'enrichir, vivredans les délices, passer leurs journées dans l'ivresse, exhalerl'odeur des parfums, obtenir le pouvoir et les honneurs, se passer toutesles fantaisies du luxe, et les voyons-nous en même temps commettrele péché sans en recevoir aucune peine; alors pleurons etgémissons sur leur sort précisément parce qu'ils nesont pas châtiés de leurs fautes. Qu'un homme malade d'unehydropisie ou d'une affection splénique, rongé par un ulcèreet couvert de plaies hideuses ne cesse pas avec tout cela de se livrerà la gourmandise et à la débauche de telle sorte qu'ilne fasse qu'aggraver son mal, admirerez-vous son existence, l'estimerez-vousheureux à cause des jouissances qu'il se donne? Non ! vous le jugerezmisérable précisément à cause de cela. Avezles mêmes idées sur l'âme. Si un homme mène unevie criminelle, mais prospère et (486) exempte de toute affliction,déplorez son sort d'autant plus que, atteint de la plus dangereusemaladie, il travaille lui-même à empirer son état,à aggraver son mal par une conduite licencieuse et dissolue. Lemal n'est pas d'être puni, mais de pécher. Le péchénous sépare de Dieu; la punition nous rallie à lui en apaisantsa justice irritée. Comment prouver cela? Ecoutez le Prophète: O Prêtres, consolez mon peuple, consolez-le; parlez au coeur deJérusalem, car elle a reçu de la main du Seigneur doublepunition pour ses fautes. (Isaïe, XL,1-2.) Et encore : Seigneur, donnez-nousla paix car vous nous avez. tout payé. (Id. XXVI, 12.)
Pour connaître avec certitude que les uns reçoivent leurchâtiment ici-bas, d'autres dans l'éternité, et d'autresenfin partie en ce monde et partie dans l'autre, entendez les reprochesque saint Paul adresse à ceux qui participaient indignement auxmystères: Après avoir dit : Celui qui mange et boit indignementle corps et le sang du Seigneur, celui-là se rend responsable ducorps et du sang de Jésus-Christ (I Cor. XI, 27), il ajoute: ily a parmi vous beaucoup de gens infirmes et languissants, beaucoup d'endormis.Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugésplus tard. Et, dans cette vie, quand nous sommes jugés et châtiéspar le Seigneur, c'est afin que, dans l'autre vie, nous ne soyons pas condamnésavec le monde. (Ibid. ) Comprenez-vous que la peine qui nous frappe encette vie nous met à l'abri de celle qui nous frapperait dans l'autrevie ? Et que dit encore saint Paul parlant du Corinthien fornicateur: Livrezcet homme à Satan pour la perte de sa chair, mais aussi pour lesalut de son âme au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (ICor. V, 5.) La même vérité ressort clairement de l'exemplede Lazare ; s'il commit quelque faute en ce monde, il s'y purifia et partitsans tache pour l'éternité. Elle apparaît encore dansle fait de ce paralytique qui, après avoir passé trente annéesdans l'infirmité, fut déchargé par sa longue maladiedu fardeau de ses péchés; en effet, nous apprenons qu'ilavait été affligé en raison de ses fautes, lorsquenous entendons le Christ lui dire: Te voilà guéri! ne pècheplus dorénavant, de peur qu'il ne t'arrive pire que ce que tu aseu (Jean, V, 14. ) De tout cela nous devons conclure que certaines personnesexpient et effacent leurs péchés par la punition qu'ellessubissent ici-bas.
6. Mais est-il vrai que d'autres sont punies ici et là-bas, sansque la punition qu'elles reçoivent sur la terre équivaleà l'énormité de leurs crimes? Oui; vous n'avez qu'àécouter ce que le Christ dit des Sodomites. Après ces mots: Si quelque cité refuse de vous recevoir, secouez contre elle lapoussière de vos pieds; il ajoute: il y aura plus d'indulgence pourle pays de Sodome et de Gomorrhe que pour celui-là. (Luc, IX, 5.)Cette expression plus d'indulgence signifie que les habitants de Sodomeet de Gomorrhe, après avoir essuyé un châtiment encette vie, en recevront dans la vie future un autre encore mais d'une rigueurtempérée. D'autres, n'ayant rien de fâcheux àsouffrir ici-bas, doivent attendre toute leur punition dans l'éternité;c'est ce que prouve l'exemple du riche qui est en proie à d'horriblestourments et qui ne peut obtenir le moindre adoucissement, parce que sapunition tout entière avait été tenue en réserve.De même que les pécheurs qui ne souffrent rien en ce mondesont frappés plus rigoureusement dans l'autre, de même parmiles justes ceux-là seront un jour comblés d'honneurs plusgrands, qui auront vécu ici-bas au milieu de maux plus nombreux.De même aussi que de deux pécheurs, si l'un est puni en cemonde tandis que l'autre ne l'est pas, le premier sera plus heureux quele second; de même entre deux justes, si l'un reçoit en cemonde plus d'afflictions et l'autre moins, le plus heureux sera celui quiaura le plus souffert, lorsque le Seigneur rendra justice à chacunselon ses oeuvres.
Mais quoi, me direz-vous, il n'y a donc personne qui puisse jouir durepos ici-bas et là-bas? Voilà, mon cher, une impossibilité,une absurdité ! Il n'est pas possible, je le répète,pas possible, qu'un homme, après avoir vécu dans une tranquilleoisiveté, après avoir consacré tous ses jours àprendre ses aises, après avoir passé toute son existencedans l'insouciance et dans la paresse, obtienne encore les honneurs del'autre vie. Si la pauvreté ne l'obsédait pas, les passionsle tourmentaient et le persécutaient; il devait les combattre etles vaincre, et il y avait là de quoi l'exercer. Si la maladie nele fatiguait pas, la colère dévorait son coeur; et ce n'estpas une médiocre peine due d'en éteindre le feu. Si les afflictionsne l'assiégeaient pas, les pensées mauvaises l'assiégeaientcontinuellement; et ce n'est pas une oeuvre vulgaire que de mettre un frein(487) aux convoitises insensées, de réprimer l'ambition,de chasser l'orgueil, de renoncer aux voluptés, de se ranger sousune austère discipline; or, nul rie se sauvera qu'à cettecondition. Pour le comprendre, écoutez les paroles de saint Paulsur la femme veuve: Celle qui vit dans les jouissances est morte, quoiqu'elleparaisse vivre. (I Tim. V, 6.) Ces paroles, justes pour une femme, le sontplus encore pour un homme. Un homme qui aura mené une vie lâchen'arrivera pas au Ciel: le Christ l'a déclaré en ces termes:La route qui conduit à la vie est rude et étroite; bien peusavent la trouver. (Matth. VII, 14.)
Mais alors, objectera-t-on, pourquoi est-il écrit: Mon joug estdoux et mon fardeau, léger ? ( Matth. XI, 30.) Car si le cheminest étroit et difficile, comment peut-on dire ensuite qu'il estdoux et commode d'y marcher ? L'une de ces paroles se rapporte àla nature des difficultés que nous devons rencontrer, et l'autreà la volonté librement résolue de ceux qui entrentdans la voie. Il se peut qu'un fardeau, naturellement insupportable, devienneléger en raison de la vigueur d'âme avec laquelle on l'enlève:ainsi, les apôtres, après avoir été battus deverges, s'en allèrent tout joyeux de ce qu'ils avaient étéjugés dignes de subir cet outrage pour le nom du Seigneur (Act.V, 41) ; il est dans la nature qu'un supplice soit ignominieux et douloureux; mais les sentiments généreux qui animèrent les apôtressous le fouet du bourreau, triomphèrent de la nature même.C'est pourquoi saint Paul dit : Tous ceux qui veulent vivre pieusementen Jésus-Christ souriront persécution. (II Tim. III,12.)Si l'homme ne persécute pas, c'est le démon qui déclarela guerre. Aussi avons-nous besoin de sagesse et de force pour veilleret prier sans cesse, pour ne pas envier le bien d'autrui, pour donner partaux pauvres dans les biens que nous possédons, pour dire adieu auxvoluptés, au luxe des vêtements, aux plaisirs de la table,pour fuir l'avarice et l'ivrognerie et les mauvaises paroles, pour maîtrisernotre langue, pour nous abstenir des vociférations insensées,pour ne proférer jamais ni mots obscènes ni plaisanteriespiquantes. Que toute aigreur, tout emportement, toute colère, touteclameur, tout blasphème soient bannis d'entre vous. (Eph. IV, 31.)Que de peine, et quelle vigilance ne faut-il pas pour se préservercomplètement de ces fautes ! Pour apprendre combien vaut cette divinephilosophie et combien peu elle nous permet de relâche, écoutezle mot de saint Paul: Je châtie mon corps et je le réduisen servitude. (I Cor. IX, 27.) Ces expressions nous montrent quelle violencedoivent se faire et à quel travail doivent se livrer ceux qui veulentdompter entièrement leur corps et le rendre docile au frein. LeChrist a dit à ses disciples: Dans le monde vous trouverez la persécution;mais ayez courage ! j'ai vaincu le monde. (Jean, XVI, 33.) C'est précisément,nous dit-il, la persécution qui vous donnera le repos. La vie présenteest une arène pour le combat qu'il ne compte pas se tenir tranquilleau milieu de la bataille, celui qui aspire à la couronne. Voulez-vousêtre couronnés? dès lors acceptez une vie dure et laborieuse,afin que, après un travail dé peu de jours, vous méritiezd'obtenir là-haut les honneurs immortels.
7. Que de chagrins nous assaillent chaque jour ! Et quelle fermetéd'âme il nous faut pour vaincre le découragement et l'oisiveté,pour remercier, glorifier et adorer Celui qui permet que nous soyons éprouvéspar tant d'afflictions ! Que d'accidents imprévus! que d'angoisses!Et, malgré tout, nous devons étouffer les penséesmauvaises , interdire à notre langue de faire entendre mêmeune parole inconvenante, à l'exemple du bienheureux Job qui, aumilieu de mille et mille maux, demeura inébranlable dans sa confianceen Dieu.
Certaines gens, blessés par une raillerie, atteints d'une maladie,d'un rhumatisme, d'une migraine, de quelqu'autre mal de ce genre, vomissentaussitôt des blasphèmes. Elles n'en subissent pas moins lasouffrance, mais elles en perdent tout le fruit. Que faites-vous, pauvrehomme? Vous injuriez votre bienfaiteur, votre sauveur, celui qui pourvoità vos besoins et qui prend soin de vous. Ne sentez-vous pas quevous courez à un précipice, que vous vous jetez dans le gouffred'une totale perdition? Est-ce que vos blasphèmes apaisent vos douteurs?Vous ne faites que les aiguiser et rendre votre tourment plus cruel ! C'estpour vous pousser à cet abîme que le démon vous assiègede mille angoisses. S'il vous entend blasphémer, il va sur l'heureaugmenter et redoubler vos souffrances, afin de vous aiguillonner et vousirriter de plus en plus. S'il vous voit au contraire souffrir généreusementet rendre au Seigneur des actions de grâces d'autant plus vives quevos maux sont plus (488) poignants, à l'instant il s'arrêterapour ne pas perdre son temps à des embûches inutiles. Il ressembleau chien qui se tient près de la table où il voit son maîtremanger; lui jette-t-on quelques débris des mets qui sont servis, il fait bonne garde et ne bouge pas ; si au contraire il est venu àdeux ou trois reprises s'installer là sans pouvoir, rien happer,il s'en va et ne revient plus; ainsi fait le démon. qui vous guetteavec une infatigable avidité; si vous lui jetez un blasphèmecomme un os à un chien, il s'en empare et il revient à lacharge; si vous persévérez dans votre prière, vousle faites en quelque sorte périr de faim, vous le chassez, vousle forcez à fuir lestement. Mais vous ne pouvez vous taire sousl'aiguillon de la douleur! Eh bien, ni moi non plus, je ne vous défendspas de parler: je veux seulement qu'au lieu de parler pour blasphémer,vous parliez pour prier, qu'au lieu de paroles de colère vous prononciezdes paroles de louanges. Confessez-vous au Maître; criez bien hautpour le supplier; criez bien haut pour le glorifier : voilà le vraimoyen d'alléger vos souffrances, puisque d'une part vous repoussezle démon qui vous attaque, et que de l'autre vous obtenez que Dieuvous secoure. Au contraire, en blasphémant, vous repoussez l'allianceque Dieu vous offre, vous rendez le démon plus acharné contrevous, vous vous embarrassez de plus en plus dans. le filet de la douleur;en priant, vous renversez les détestables piéges du démonet vous méritez que la bonté divine vous guérisse.
Mais, dites-vous, c'est la force de l'habitude ! souvent la langue s'emporte,à l'étourdie, jusqu'à proférer un malheureuxmot. Eh bien ! au moment où elle s'emporte, mordez-la àpleines dents: il vaut mieux pour elle qu'elle saigne à flots qued'être un jour réduite à convoiter une goutte d'eausans pouvoir obtenir ce maigre rafraîchissement; il vaut mieux pourelle souffrir une douleur passagère que d'être un jour victimed'un supplice incessant et immortel, comme la langue du riche brûléepar des ardeurs qu'il lui était interdit d'apaiser. Dieu vous aordonné d'aimer vos ennemis, et vous vous détournez de ceDieu qui vous aime! Dieu vous a ordonné d'être affable enversceux qui vous injurient, de bénir ceux qui vous maudissent; et,sans avoir à vous plaindre d'aucune injustice, vous maudissez ceDieu qui vous bénit et vous protège ! Dieu naurait-ilpu nous délivrer de cette tentation? Si, mais il l'a permise afinde vous éprouver davantage. Mais, dites-vous, je suis àbout de forces, je succombe ! Si vous succombez, ce n'est pas àcause de la nature même de la tentation, c'est à cause devotre lâcheté. Dites-moi, lequel est plus facile de blasphémerou de prier? et lequel est plus utile? Est-ce que l'un ne vous fait pasdes adversaires et des ennemis de tous ceux qui l'entendent en jetant l'aigreurdans leur âme? Est-ce que l'autre ne vous gagne pas les mille couronnesde la vraie sagesse, l'admiration et les applaudissements universels, enfinles magnifiques récompenses du Seigneur? Pourquoi donc laissez-vousde côté ce qui est utile, ce qui est facile, ce qui est aimablepour vous habituer à ce qui blesse, à ce qui irrite, àce qui ruine ? D'ailleurs si la véritable cause des blasphèmesse trouvait dans l'affliction qu'occasionnent la pauvreté et lessouffrances , nécessairement tous les pauvres seraient des blasphémateurs;or, aujourd'hui, un grand nombre de ceux qui vivent dans la dernièremisère rendent à Dieu de perpétuelles actions de grâces,tandis que d'autres qui vivent dans l'opulence et la volupté vomissentde perpétuels blasphèmes. Non ! ce n'est pas la nature nila force des choses qui font l'un et l'autre, c'est nôtre libre volonté.
Pour quel motif avons-nous expliqué cette parabole? Pour vousfaire bien comprendre que la richesse n'est d'aucun secours à l'hommelâche, et que la misère ne peut nuire à l'homme énergique.Que dis-je, la pauvreté ? Tous les maux, connus parmi les hommes,se ligueraient ensemble qu'ils n'ébranleraient pas le coeur dévouéà Dieu et à la sagesse divine, qu'ils ne l'amèneraientjamais à renier la vertu. J'en ai pour témoin Lazare. Aucontraire, l'âme fiasque et dissolue ne trouvera force et appui nidans la richesse, ni dans la santé, ni dans la prospéritéla plus inaltérable.
8. Ne me dites donc pas que la pauvreté, la maladie, les dangersimprévus vous poussent au blasphème. Non ! Ce n'est pas lapauvreté, c'est votre sottise ; ce n'est pas la maladie, c'est votremépris de la loi; ce n'est pas le péril, c'est votre manquede piété qui conduit votre insouciance au blasphèmeet à tous les vices.
Mais, dira-t-on, pour quelle raison les uns sont-ils punis en ce monde,les autres dans l'éternité? Pourquoi les uns et les autresne sont-ils pas punis ici-bas? Pourquoi? Parce que, s'il en étaitainsi, nous péririons (489) tous : tous en effet nous sommes sujetsau châtiment. Or, si nul ne recevait son châtiment ici-bas,beaucoup en deviendraient plus lâches et nieraient l'existence dela justice providentielle : en effet, si, ayant à présentsous leurs yeux l'exemple de tant de pécheurs frappés dechâtiment, ils ne laissent pas de vomir leurs impiétés,que ne diraient-ils pas, si ce peu de punitions n'existait plus ! A quellesorte de méchanceté ne s'emporteraient-ils pas ?.Pour cemotif Dieu punit ici-bas les uns et non les autres. Il en punit quelques-unsafin de les corriger de leurs vices, de rendre plus légèreleur peine à venir, afin même de les en décharger totalement;et du même coup il rend plus circonspects ceux qui vivent dans lepéché. Il en épargne d'autres afin de leur inspirercette surveillance d'eux-mêmes, cette conversion intérieure,ce respect pour la miséricorde divine qui les exempteront ici-basde l'affliction et là-bas du supplice ; mais, s'ils s'obstinentet s'ils ne retirent aucun fruit de cette bénigne tolérancede Dieu, ils trouveront plus tard des châtiments aggravéspar leur téméraire dédain.
Si quelque habile raisonneur m'objecte que ceux qui sont punis en cemonde, le sont tout à leur détriment, puisqu'ils pourraientsans cela se convertir, je répondrai : si Dieu eût prévuqu'ils dussent se convertir sans cela, il ne les eût pas punis. Eneffet, puisqu'il laisse en repos ceux mêmes qu'il sait incorrigibles,à plus forte raison permettrait-il à ceux qui mettront àprofit son indulgente miséricorde, de trouver, dans la vie présente,le temps loisible pour se convertir. Mais, quand il les enlève parune mort prématurée, il tempère par là leursupplice dans l'éternité, en même temps qu'il inspireà d'autres des pensées de sagesse par l'exemple de ce châtiment. Mais, pourquoi ne suit-il pas la même règle à l'égardde tous les pécheurs? C'est afin que ceux qu'il épargnedeviennent plus modérés en raison de la crainte qu'ils ressentent,afin qu'ils bénissent la miséricorde de Dieu et respectentsa bonté, afin que sous l'influence de ces sentiments ils renoncentà leurs mauvaises habitudes. Mais ils n'en font rien, direz-vous. Ce n'est plus Dieu qui est en cause : accusez la lâchetéde ceux qui refusent d'employer pour leur propre salut des remèdessi nombreux. Si vous voulez bien comprendre pour quels motifs Dieu agitde la sorte, écoutez. Un jour, Pilate mêle le sang des Galiléensau sang des victimes sacrifiées; on va trouver le Christ, on luiannonce ce fait; alors il dit : Pensez-vous que ces Galiléens seulsétaient pécheurs?. Non! je vous le déclare; et, sivous ne faites pénitence, vous périrez pareillement. (Luc,XIII, 2.) Une autre fois dix-huit personnes furent écraséessous les ruines d'une tour : il dit encore la même chose. Ces mots: Pensez-vous que ces Galiléens seuls étaient pécheurs?Non! nous montrent que les survivants étaient exposés àpareil accident; et ces autres paroles : Si vous ne faites pénitence,vous périrez pareillement, qu'il a permis que ces gens fussent victimesde ce malheur afin précisément d'amener les survivants, parla crainte de ce qui venait d'arriver aux autres, à se convertiret à gagner l'héritage du ciel. Mais quoi, direz-vous,c'est pour que je devienne meilleur qu'un autre est frappé? Non! ce n'est pas précisément à cause de cela que cetautre est puni ; c'est à cause de ses propres péchés.Toutefois, le châtiment d'autrui devient, par surcroît, uneoccasion de salut pour ceux qui y prêtent une attention intelligente,pour ceux qui, saisis de crainte à la vue de tels maux, se rangenteux-mêmes à la sagesse. C'est ainsi qu'en usent les maîtresà l'égard de leurs esclaves : souvent ils n'en condamnentqu'un seul aux verges, afin de rendre par la crainte tous les autres plusdociles. Lors donc que vous voyez telles et telles personnes noyéesdans un naufrage , écrasées sous des ruines, brûléespar un incendie, entraînées par les flots, enlevéespar une mort prématurée et violente, tandis que vous en apercevezd'autres qui ont participé avec elles aux mêmes péchésou qui en ont commis de plus graves encore, n'avoir rien de semblable àsouffrir, n'allez pas vous scandaliser et dire: Pourquoi ceux qui sontcoupables des mêmes fautes ne subissent-ils pas la même peine?Raisonnez plutôt comme ceci : Dieu a jugé à proposd'enlever et de faire disparaître celui-ci afin d'adoucir dans lesiècle futur son châtiment et peut-être afin de l'enexempter tout à fait; et il a voulu que celui-là n'eûtrien à souffrir de pareil, afin que la vue de la punition d'autruilui inspirât la sagesse et lui donnât la modération;que s'il s'obstine dans son péché, il s'amassera par sa proprenégligence un trésor de vengeance terrible; et ce n'est pasà Dieu qu'il devra attribuer la cause de son effroyable supplice.Si vous voyez un juste (490) affligé, poursuivi par tous les mauxque j'ai dits, ne vous attristez pas : ses malheurs donneront plus d'éclatà sa couronne. Toutes les peines sans exception, infligéesaux pécheurs, diminuent d'autant la charge de leurs crimes; infligéesaux justes, elles augmentent d'autant la beauté de leur âme: de la sorte, pécheurs et justes retirent de l'affliction des fruitsabondants , pourvu qu'ils la supportent avec de bonnes dispositions; carvoilà le point capital.
9. Les récits de la sainte Ecriture sont remplis d'innombrablesexemples qui nous montrent partout justes et pécheurs pareillementaffligés: c'est afin que, justes ou pécheurs, vous trouviezdes modèles convenables et appreniez par eux à souffrir aveccourage. L'Ecriture nous fait voir les méchants, non-eulement dansles épreuves et les peines, mais aussi dans la prospérité,afin que vous ne vous scandalisiez pas de leur bonheur, et que, instruitspar le récit de ce qui arriva au mauvais riche, vous sachiez quellesflammes vengeresses les attendent après leur vie terrestre, s'ilsne se convertissent pas. Il est donc impossible de goûter le reposdans ce monde et dans l'autre? Oui, c'est impossible.
Voilà pourquoi les justes ont mené une vie si rude etsi pénible. Mais Abraham ! dites-vous. Abraham, comme les autres,eut à souffrir : et qui donc fut en butte à de plus durescalamités? Ne fut-il pas exilé de sa patrie, et brusquementséparé de tous les siens? N'alla-t-il pas, en fugitif, d'unbout de la terre à l'autre, de Babylone en Mésopotamie ,de Palestine en Egypte ? Qui pourrait raconter toutes les guerres qu'ilfit, tantôt pour sauver son épouse, et tantôt pour chasserles Barbares? Et tant de combats meurtriers ! Et la famille de son frèreréduite en esclavage ! Et mille autres malheurs de ce genre ! Aprèsavoir enfin obtenu un fils, il reçut ordre d'immoler de ses propresmains cet enfant qu'il aimait, qu'il chérissait au-dessus de tout: n'était-ce pas la plus effroyable épreuve ? Et cet Isaacqui fut sur le point de périr en victime, ne fut-il pas persécutéde toutes façons par ses proches, jusqu'à se voir, commeson père, frustré de son épouse ; ne passa-t-il pas,privé d'enfants, une grande partie de sa vie ? Et Jacob, quoiqueélevé sous le toit paternel, n'eut-il pas à endurerdes maux plus grands encore que son aïeul? Pour ne pas allonger mondiscours en les passant tous en revue, je vous cite le mot par lequel ilrésume sa vie : Mes jours ont été courts et mauvais;ils n'ont pas atteint le chiffre où sont arrivés les joursde mes pères. (Gen. XLVII, 9.) Un homme qui voit son fils siégeantsur un trône royal, rayonnant de tout l'éclat de la gloire,ne devrait-il pas oublier tous ses malheurs d'autrefois? Eh bien non !Jacob avait subi de telles épreuves que, au sein même de laplus merveilleuse prospérité, il ne put rejeter de son coeurle souvenir de ses misères passées. Et David! quelle vietourmentée n'a-t-il pas eue ? Il exprime la même penséeque Jacob : Nos jours, nos années, ne vont ordinairement qu'àsoixante-dix; que si les plus forts atteignent quatre-vingts, le surplusn'est pour eux que peine et douleur. (Ps. LXXXIX, 10.) Et Jérémiequi maudit le jour de sa naissance, à cause des calamitésqui le frappent à . coups redoublés ! Et Moïse qui s'écriedans son découragement : Faites-moi mourir, si vous devez me traiterde la sorte! (Nomb. XI,15.) Elie lui-même, dont l'âme habitaitle ciel et en ouvrait les trésors, Elie, après avoir accomplitant de miracles, n'élevait-il pas vers Dieu de longs gémissements: Enlevez-moi mon âme : je ne vaux pas mieux que mes pères?(III Rois. XIX, 4.) Mais à quoi bon prendre les saints de l'AncienTestament l'un après l'autre ? Saint Paul les réunit touset nous les montre dans cette phrase : Ils étaient fugitifs, couvertsde peaux de brebis ou de chèvres , manquant de tout, affligés,persécutés : le monde n'était pas digne d'eux. (Héb.XI, 37.) C'est donc une loi nécessaire que qui veut plaire àDieu, doit s'éprouver, se purifier, mener non pas une vie lâche,souillée et libertine, mais une vie laborieuse , remplie par lestravaux et les fatigues. Ecoutez saint Paul : Nul n'est couronnés'il n'a vaillamment combattu (II Tim. II, 5) ; et ailleurs : L'athlètequi se prépare au combat pratique une exacte tempérance dansses paroles, dans ses regards; il s'abstient d'injures, de blasphèmes,de propos honteux (1). (I Cor. IX, 25.) Ce texte nous apprend que, mêmedélivrés des épreuves extérieures, nous devonsnous éprouver nous-mêmes par des jeûnes quotidiens,par une vie austère, par une nourriture grossière et priseà petite ration, par le mépris de tout luxe: il n'est pasd'autre moyen de plaire à Dieu.
Qu'on ne vienne pas m'objecter sottement
1. La Vulgate n'a que les premiers mots de cette citation : le restene s'y trouve pas.
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que tel ou tel peut posséder les avantages de ce monde et ceuxde l'autre vie. Cela est impossible aux riches qui vivent en pécheurs;si l'on pouvait appliquer cette observation à quelqu'un, ce seraità ceux qui sont affligés ici-bas et dont l'existence se passeà souffrir; ils auront là-haut, la possession de la récompensegagnée; ici, l'attente des biens futurs qui nourrit leur espéranceet les empêche de sentir les misères du temps présent.Ecoutons encore le reste de notre parabole. En outre un immense abîmes'ouvre entre vous et nous. (Luc, XVI, 26.) C'est à juste titreque David a dit: Le frère même ne rachète pas; il nefournira pas à Dieu l'expiation nécessaire. (Ps. XLVIII,8. ) Cela n'est pas possible; fût-ce un frère, fût-ceun père, fût-ce un enfant qui s'offrît. Voyez en effet! Abraham donne au riche le nom de fils, mais il n'a pas le pouvoir dese montrer père; et le riche appelle Abraham son père, maisil ne put recevoir une marque de cette bienveillance qu'un pèreconserve toujours pour son fils: reconnaissez donc que ni parenté, ni amitié , ni dévouement, ni rien de ce qui existe nepeut prêter secours à celui qui est livré par sa proprevie à la vengeance éternelle.
10. Je dis cela, parce que souvent, après vous avoir prêchéla sollicitude et la vigilance sur votre salut, je vois plusieurs d'entrevous mépriser mes avertissements et les tourner en ridicule. C'estvous, dit l'un, qui m'assisterez en ce jour solennel. aussi j'ai confiance,je ne crains rien. J'ai un martyr pour père, dit un autre. Mongrand-père était évêque, dit un troisième. Et d'autres enfin mettent toute leur famille en avant. Sottes paroles! La vertu d'autrui ne vous servira de rien. Souvenez-vous de ces viergesqui ont refusé de partager leur huile avec cinq de leurs compagnes: les premières sont entrées dans la chambre nuptiale, lesdernières en furent exclues. Votre grande ressource est de placertoutes vos espérances dans vos bonnes oeuvres personnelles. Dansl'autre monde nul ami ne vous viendra en aide. Si le Seigneur a dit ence monde à Jérémie : Ne me prie pas pour ce peuple(Jérém. VII, 16), en ce monde où il est en notre pouvoirde changer de vie, combien plus le dira-t-il dans l'éternité?Que me dites-vous là ? Vous avez un martyr pour père ! Maisvoilà précisément ce qui aggrave votre condamnation,puisque, ayant dans votre propre famille un modèle de vertu, vousvous montrez néanmoins indigne de vos ancêtres. Cependantvous avez un brave et généreux ami: lui aussi vous fera défaut.Voici ce que dit l'Evangile : Faites-vous des amis avec vos richesses d'iniquité,afin que, une fois morts, vous puissiez être admis dans les demeureséternelles. (Luc, XVl, 9.) Ce n'est donc pas l'amitié quivous prêtera secours, c'est l'aumône. Si l'amitié suffisaità vous aider, l'Evangile aurait dit seulement : « Faites-vousdes amis ; » mais, pour vous montrer qu'elle ne peut rien toute seule, il ajoute : a Avec vos richesses d'iniquité. » Mais, dira-t-onpeut-être, on peut se faire des amis sans l'argent et mêmede meilleurs qu'avec de l'argent. Et bien ! pour vous faire comprendreque votre ressource est dans l'aumône, dans vos bonnes oeuvres personnelles,l'Evangile vous dira de mettre votre confiance, non pas dans l'amitiédes saints, mais dans l'amitié que vous gagnerez par votre argent.
En conséquence, mes bien chers frères, dirigeons sur nous-mêmesnotre attention la plus diligente; et, si nous sommes affligés,bénissons Dieu; si nous jouissons d'une existence prospère,tenons-nous sur nos gardes, corrigeons-nous à la vue des punitionsinfligées à autrui, rendons gloire à Dieu par la pénitence,par la componction, par la confession incessante de nos péchés;si nous avons failli en cette vie, déposons le fardeau de nos péchés,effaçonstoutes les souillures de notre âme et supplions Dieu que, aprèsnous avoir tous délivrés de notre captivité d'ici-bas,il daigne nous amener au ciel, et nous faire participer, non pas au sortdu riche, mais à celui de Lazare, dans. le sein d'Abraham oùnous jouirons des biens immortels. Puissions-nous tous obtenir cette faveurpar la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christauquel soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, honneur et gloiredans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Les cinq Homélies précédentes ont ététraduites par M. A. SONNOIS, curé de Jouey,
4. QUATRIÈME HOMÉLIE
1 . Il faut que je termine aujourd'hui le sujet de la parabole du Lazare.Vous le croyez peutêtre épuisé; mais, incapable d'abuserde votre ignorance, je n'abandonnerai pas cette riche veine que je n'aierecueilli tout ce qu'elle peut m'offrir. Quoiqu'un vigneron ait achevétoute sa vendange, il n'abandonne pas sa vigne qu'il n'ait coupéles plus petites grappes qui restent cachées sous les feuilles.Puisque maintenant encore j'aperçois des sens cachés sousla lettre de l'Evangile, servons-nous de la parole comme d'un fer tranchant,et recueillons-les avec toute l'attention possible. Dès qu'une vigneest vendangée, elle reste dépouillée de fruits, etn'offre plus que des feuilles. Il n'en est pas de même de la vignespirituelle des divines Ecritures : quand nous aurions recueilli tout cequi paraît aux yeux, il reste toujours plus que nous n'avons trouvé.Plusieurs avant nous ont déjà traité le mêmesujet, plusieurs après nous le traiteront peut être encore,sans que personne en épuise toute la richesse. Telle est la naturede cette source abondante et intarissable, que plus on creuse, plus onen voit jaillir des sens et des enseignements divins.
J'aurais dû vous payer cette dette dans la précédenteassemblée ; mais je n'ai pas cru pouvoir passer sous silence lesactions du bienheureux Babylas, ni des deux martyrs qui se sont présentésaprès lui (2). Voilà pourquoi nous avons différéjusqu'à ce jour à nous acquitter envers vous de tout ce quenous vous devons. Mais puisque nous avons payé à nos pèresspirituels un tribut de louanges, tribut proportionné sinon àleur mérite, du moins à nos forces, achevons de vous payerce qui reste de la parabole de l'Evangile. Nous allons reprendre notrediscours où nous l'avons laissé; soyez attentifs, et écoutez-nouspatiemment jusqu'à la fin.
1. Traduction de l'abbé Auger, revue.
2. On trouve dans le second tome de l'édition des Bénédictins,une homélie sur le bienheureux Babylas, et une autre sur les martyrsJaventin et Maximin ; ce sont les deux dont il est ici question.
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Nous en sommes restés à l'abîme qui sépareles justes des pécheurs. Le riche ayant demandé qu'on luienvoyât Lazare, Abraham lui répondit: Il y a pour jamais ungrand abîme entre nous et vous; de sorte que ceux qui voudraientpasser d'ici vers vous ne le peuvent pas, comme on ne peut passer ici dulieu où vous êtes, (Luc, XVI, 26.) Nous avons prouvéassez longuement qu'après la bonté de Dieu, nous devons fonderl'espoir de notre salut sur nos propres mérites, sans prétendrenous appuyer de nos parents, de nos aïeux, de nos proches, de nosamis, de nos serviteurs, de nos voisins. Un frère ne peut racheterun frère; un homme rachètera-t-il un autre homme? (Ps. XLVIII,8.) J'ajoute que toutes les prières et toutes les supplicationsque pourront employer ceux qui sortent de ce monde chargés de péchés,seront vaines et inutiles. Les cinq vierges de l'Evangile demandèrentde l'huile à leurs compagnes et n'en obtinrent pas. Celui qui avaitenfoui son talent, malgré les raisons qu'il alléguait poursa défense, fut aussi condamné. Ceux qui n'avaient pas nourriJésus-Christ lorsqu'il avait faim, qui ne lui avaient pas donnéà boire lorsqu'il avait soif, quoiqu'ils pussent se rejeter surleur ignorance, n'obtinrent ni excuse ni pardon. D'autres ne purent ouvrirla bouche, comme cet homme qui, n'étant pas revêtu de la robenuptiale, se tut lorsqu'on lui en fit le reproche. Un autre qui avait conservédu ressentiment contre son prochain, qui avait exigé cent deniers,ne put rien dire lorsque son maître lui reprocha sa duretéet sa barbarie. D'où il est clair que rien ne pourra nous sauverdans l'autre monde, si nous n'avons pas de bonnes actions à produire,et que, soit que nous employions alors les supplications et les prières,soit que nous gardions le silence, nous subirons toujours la peine et lesupplice.
Quant au riche de l'Evangile, écoutez comment, ayant fait deuxdemandes à Abraham, il n'a obtenu ni l'une ni l'autre. Il imploraune première grâce pour lui-même : Envoyez-moi Lazare,dit-il, et une seconde pour ses frères. Ni l'une ni l'autre ne luifut accordée; la première, parce qu'elle était impossible;la seconde, parce qu'elle était superflue. Mais examinons attentivement,si vous le voulez, les paroles de l'Evangile. Lorsqu'un juge fait amenerdans la place publique un homme accusé de quelque crime, et qu'ilfait venir des bourreaux pour le mettre à la question, tout le peupleaccourt avec empressement, curieux d'entendre les interrogations du jugeet les réponses de l'accusé; à plus forte raison icinous devons être attentifs à écouter ce que demandel'accusé, je veux dire le riche, et ce que lui répond lejuste juge par la bouche d'Abraham ; car ce n'était pas ce patriarchequi jugeait, quoique ce fût lui qui parlât. Dans les tribunauxde ce monde, lorsque des hommes sont accusés d'avoir commis un volou un meurtre, les lois ne leur permettent ni de voir la face du juge nid'entendre sa voix, elles leur font éprouver cet affront comme undes plus durs, elles emploient le ministère d'un officier subalternepour recueillir les interrogations du juge et les réponses de l'accusé(1): de même alors, le riche coupable n'entendit pas Dieu lui. parlerdirectement; mais Abraham fut chargé de porter à l'accuséles paroles du Juge; Abraham, dis-je, qui, sans lui parler de son chef,lui citait les lois divines, lui rapportait les sentences prononcéesd'en-haut. Aussi le riche ne put-il rien lui répondre.
2. Nous devons donc donner la plus grande attention aux paroles de l'Evangile; et ce n'est pas sans dessein qu'après m'être déjàoccupé trois jours de cette parabole, je m'y arrête encoreaujourd'hui: c'est que j'y vois une grande source d'instruction pour lesriches et pour les pauvres, pour ceux qui se troublent à cause dubonheur des méchants , de l'indigence et des afflictions des justes.Non, rien n'est pour la plupart des hommes un aussi grand sujet de troubleet de scandale , que de voir les riches vicieux nager dans l'abondanceet dans les délices, et les pauvres vertueux gémir dans leplus extrême besoin, et souffrir une infinité d'autres mauxplus affreux encore que la pauvreté.
Or, notre parabole suffit pour remédier à ce désordre,pour réprimer les riches et consoler les pauvres; pour apprendreaux uns à ne pas se livrer à l'orgueil, et porter les autresà ne pas s'affliger de leur état présent; pour persuaderaux uns de ne pas être fiers s'ils ne sont pas punis ici-bas de leurscrimes, dont la punition la plus rigoureuse les attend dans un autre monde,et exhorter les autres à ne pas se laisser troubler par le bonheurd'autrui, à
1. Nous suivons dans les jugements criminels d'autres usages que ceuxqui sont rapportés ici par saint Jean Chrysostome, comme il estfacile de le remarquer.
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ne pas croire que les choses humaines marchent au gré d'un hasardaveugle, parce que le juste souffre sur la terre, et que l'homme méchantet scélérat y jouit d'une prospérité continuelle.Tous deux recevront ailleurs, l'un le prix et la couronne de sa résignationet de sa patience, l'autre le châtiment et la peine de ses crimeset de sa perversité. Riches et pauvres, gravez cette parabole, voussur les murs de vos maisons, vous dans l'intérieur de vos âmes;n'en perdez jamais le souvenir, rappelez-la toujours à votre mémoire.Ou plutôt, riches, gravez-la vous-mêmes dans vos coeurs etnon sur vos murs, portez-la sans cesse avec vous, et elle vous donnerales plus utiles leçons de sagesse et de philosophie chrétienne.En effet, si nous portions cette parabole gravée au dedans de nous-mêmes,si nous y pensions continuellement, ni les joies ni les peines de ce mondene pourraient ni nous enfler ni nous abattre : nous les verrions les uneset les autres avec la même indifférence que nous regardonsde simples peintures sur le bois ou sur la toile. Et comme en voyant unriche et un pauvre représentés dans un tableau, nous ne sentonsni jalousie pour l'un ni mépris pour l'autre, par la raison quece qui s'offre à nos yeux n'est qu'une ombre et non la réalité: de même, si nous connaissions la vraie nature de la pauvretéet des richesses, de l'ignominie et de la gloire, de toutes les autreschoses tristes et agréables, nous serions bientôt affranchisde tous les troubles qu'elles peuvent occasionner en nous. Oui, tous lesobjets du siècle sont plus trompeurs qu'une ombre; et une âmegrande et généreuse n'est pas plus éblouie et enorgueilliepar la splendeur de la plus haute fortune, qu'affligée et consternéepar la bassesse de la condition la plus obscure.
Mais écoutons et achevons d'expliquer les paroles du riche :Je vous conjure et je vous supplie, père Abraham, d'envoyer Lazaredans la maison de mon père où j'ai cinq frères, afinqu'il leur annonce ce que je souffre, et qu'ils ne viennent pas dans celieu de tourment. Il demande pour d'autres, n'ayant pu rien obtenir pourlui-même. Voyez combien la punition l'a rendu doux et humain : luiqui avait méprisé et dédaigné Lazare, quoiqueprésent et sous ses yeux, songe à d'autres qu'il ne voitpas ; plein d'égard et d'attention, il s'occupe d'eux avec inquiétude,il cherche tous les moyens de les garantir des maux qui les menacent. Ilconjure Abraham d'envoyer Lazare dans la maison de son père, dansl'endroit même où ce généreux athlètea signalé toute sa vertu. Que ceux, semble-t-il dire, qui l'ontvu combattre; le voient couronné; que ceux qui ont étéles témoins de son indigence, de la faim et de tous les maux qu'ila soufferts, le soient du changement heureux qu'il éprouve, de lagloire et des honneurs dont il est comblé ; afin qu'instruits parce double exemple, et convaincus que tout ne finit pas avec cette vie,ils se disposent à éviter le supplice et les tourments queleur frère endure. Que lui répond Abraham? Ils ont Moïseet les prophètes, qu'ils les écoutent. Vous n'êtespas aussi occupé de vos frères que Dieu qui les a créés,qui leur a donné une infinité de maîtres pour les avertir,les conseiller et les reprendre. Non, père Abraham, répliquele riche, mais si quelqu'un des morts va les trouver, ils le croiront.On sait quel est le langage du peuple : Où sont maintenant ceuxqui nous ont parlé d'une autre vie ? qui en est revenu? qui estressuscité des morts, et nous a rapporté ce qui se passedans un autre monde? Par combien de pareils propos le riche ne s'était-ilpas abusé lui-même lorsqu'il vivait dans les délices?Car ce n'est pas sans raison qu'il demandait qu'on envoyât quelqu'undes morts à ses frères : et comme il avait mépriséles Ecritures, qu'il s'en était moqué, qu'il avait regardécomme des fables ce qu'elles disent d'une autre vie, il supposait àses frères les sentiments qu'il avait éprouvés lui-même.Ils se défieront, dit-il, des Ecritures ; mais si quelqu'un desmorts va les trouver, ils ne refuseront pas de croire, ils ne se moquerontpoint de ce qu'on leur dira, ils y feront plus d'attention. Que répondAbraham ? S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes,quand quelqu'un des morts ressusciterait, ils ne l'écouteraientpas davantage. Les Juifs sont une preuve que celui qui n'écoutepas les Ecritures, n'écouterait pas les morts s'ils ressuscitaient;ils n'avaient écouté ni Moïse ni les prophètes,ils n'ont pas cru non plus les morts qu'ils voyaient ressuscités,mais ils cherchaient à faire périr Lazare, et ils persécutaientles apôtres, quoique plusieurs morts eussent été rendusà la vie dans le temps de la prédication de la croix.
3. Mais afin d'apprendre d'ailleurs que les instructions des prophètessont plus sûres que les témoignages des morts, considérezque tout (495) mort n'est qu'un esclave, au lieu que les paroles de l'Ecrituresont les oracles du Maître; en sorte que quand un mort ressusciterait,quand un ange descendrait du ciel, tout ce qu'ils pourraient nous direne serait pas aussi authentique que les Ecritures, qui nous ont étédonnées par le Seigneur des anges, par le souverain Arbitre desmorts et des vivants.
Au reste, on peut prouver encore par les tribunaux de ce monde, queceux qui demandent que les morts reviennent, demandent une chose inutile.Quoique les fidèles voient l'enfer des yeux de la foi, il n'estpas visible pour les incrédules. Les tribunaux sont visibles, etnous entendons dire tous les jours qu'un tel a été traînéau supplice, que les biens d'un tel ont été confisqués,qu'un autre a été condamné à travailler auxmines, un autre à périr dans les flammes, qu'un autre a subiun autre genre de peine;. cependant les fourbes, les méchants etles malfaiteurs qui entendent parler de ces condamnations, ne se corrigentpas. Et que parlé je de ceux quine sont jamais tombés entreles mains de la justice? souvent même des hommes qui ont étépris, qui ont échappé à la peine, qui se sont enfuisen perçant la prison, se sont livrés aux mêmes excès,ou même ont enchéri sur leurs anciens crimes. Ne cherchonsdonc pas à entendre de la bouche des morts ce que les saintes Ecrituresnous apprennent tous les jours plus clairement.
Si Dieu avait su que les morts ressuscités pourraient êtreutiles aux vivants, lui qui a tout fait pour l'avantage de l'homme, lui.aurait-il fermé cette voie d'instruction? aurait-il négligéce moyen, s'il avait pu lui être d'une grande utilité? Ajoutonsque si des morts eussent dû ressusciter sans cesse, et nous rapporterce qui se passe dans un autre monde, ces résurrections avec le tempsauraient fini par être méprisées. Enfin le démonaurait eu beaucoup plus de facilité pour introduire ses dogmes pervers.Il aurait pu souvent faire paraître des fantômes, ou même,faisant agir des imposteurs qui se seraient fait passer pour des mortsressuscités, il eût, par leur moyen, fait croire aux espritsabusés tout ce qu'il aurait voulu. Car si maintenant, que rien depareil n'existe, les images des morts représentées en songeont trompé plusieurs personnes et causé leur perte, que n'eûtpas fait le démon; si t'eût été une véritécertaine et reconnue parmi les hommes, que plusieurs morts reviennent àla vie, quelles ruses le démon, cet esprit méchant et impur,n'aurait-il pas employées pour répandre ses erreurs dansle monde? C'est pourquoi Dieu a fermé les portes au mensonge etne permet qu'aucun des morts revienne à la vie pour annoncer cequi se passe dans un autre monde, de peur que le démon ne prennede là sujet de dresser toutes ses machinations; le démon,dis-je, qui suscita de faux prophètes, lorsqu'il y avait des prophètes; de faux apôtres, lorsqu'il y avait des apôtres; de faux christs,lorsque le Christ parut; qui enfin, lorsqu'on prêchait une sainedoctrine, cherchait à introduire une doctrine perverse, et semaitpartout livraie. Si donc l'apparition des morts eût eu lieu, ledémon eût essayé de la contrefaire parles moyens quilui sont propres, non en ressuscitant véritablement les morts, maisen trompant les yeux par des illusions et par des prestiges; ou mêmeil eût tout confondu et tout bouleversé en faisant agir, commeje l'ai déjà dit, des imposteurs (lui se seraient fait passerpour morts. Mais Dieu qui prévoyait ces désordres, et quivoulait nous apprendre à regarder les divines Ecritures comme pluscertaines que tout le reste, Dieu a fermé toute voie aux artificesdu démon, et, par attention pour nous, il n'a permis à aucundes morts de revenir parmi les vivants leur parler de ce qui se passe dansun autre monde. N'a-t-il pas fait éclater à nos yeux desprodiges beaucoup plus frappants que l'apparition des morts ? Il a convertitoute la terre, dissipé partout l'erreur, ramené la vérité,opéré ces grandes révolutions par le ministèrede simples pêcheurs, d'hommes sans crédit et sans lettres;il nous a donné partout des preuves évidentes d'une bontéattentive. Ne pensons donc pas que tout se termine avec la vie, mais croyonsque nous serons jugés après notre mort, récompensésou punis de ce que nous aurons fait de bien ou de mal sur la terre.
C'est une vérité si manifeste et si généralementconnue, que les Juifs, les Grecs, les hérétiques, enfin tousles hommes sont d'accord sur ce point essentiel. Et si tous ne raisonnentpas juste sur la résurrection, tous du moins s'accordent et se rapprochentsur l'existence d'un jugement au sortir de cette vie, d'un tribunal quidistribue des récompenses et des peines pour les bonnes et les mauvaisesactions. Si cela n'était pas, pourquoi Dieu aurait-il fait roulerles cieux sur nos têtes, pourquoi aurait-il affermi la terre sousnos pieds, l'aurait-il environnée de la mer, enveloppée de(496) l'air? pourquoi sa Providence nous aurait-elle prodigué tousses soins, si elle ne devait pas les étendre au delà de cettevie mortelle?
4. Ne voyez-vous pas combien d'hommes, fidèles à la pratiquede la vertu, sont morts après avoir essuyé mille disgrâces,sans avoir éprouvé aucun bonheur? combien d'autres au contrairequi ont commis une infinité de crimes, qui ont pillé le biend'autrui, dépouillé et opprimé la veuve et l'orphelin,ont fini leurs jours après avoir été comblésde richesses, après avoir joui de toutes les délices et detoutes les prospérités de ce siècle sans aucun mélanged'afflictions?
Quand donc les premiers recevront-ils le prix de leur vertu ou les autresporteront-ils la peine de leur perversité, si tout finit avec lavie présente? S'il existe un Dieu, comme il en existe un, tout lemonde conviendra que ce Dieu est juste; on conviendra de même qu'étantjuste, il rendra aux bons et aux méchants selon leurs oeuvres; or,s'il doit traiter les uns et les autres suivant leur mérite, etqu'ici-bas le méchant ne soit pas. puni de ses crimes, ni le bonrécompensé de sa vertu, il est clair qu'il doit y avoir untemps et un lieu où ils recevront chacun le traitement dont ilssont dignes.
Mais pourquoi Dieu a-t-il placé au dedans de nous un juge aussiconstamment en éveil et aussi attentif? je veux dire la conscience.Non, il n'est pas dans le monde de juge aussi vigilant que notre conscience.Les autres juges peuvent être ou corrompus par l'or, ou gagnéspar la flatterie, ou intimidés par la crainte; tels sont les motifs,sans parler de beaucoup d'autres, qui altèrent, qui pervertissentleur jugement, mais auxquels la conscience ne cède jamais. On auraitbeau offrir de l'or, flatter, menacer, employer tous les moyens imaginables,elle portera toujours une sentence sévère contre les penséesdes pécheurs. Celui qui a fait la faute se condamne lui-mêmesans que personne l'accuse. Et ce n'est pas une fois, deux fois, mais àplusieurs reprises, et pendant tout le cours de la vie, que la consciences'élève contre le coupable. Quelque long espace de tempsqui se soit écoulé, elle n'a pas oublié ses fautes,elle les lui reproche avec force au moment qu'il les commet, avant qu'illes ait commises, après qu'il les a commises, et surtout lorsqu'ellessont consommées. Car au moment où nous commettons le péché,enivrés par le plaisir, nous sentons moins le mal que nous faisons.Mais lorsqu'il est commis et consommé, c'est alors surtout que,la passion étant éteinte, l'aiguillon du repentir vient tourmenternotre âme. Dans les douleurs qu'il nous cause, il nous arrive toutle contraire de ce qu'éprouvent les femmes dans le travail de l'enfantement.C'est avant d'avoir mis leur enfant au monde que les femmes souffrent despeines insupportables, des douleurs aiguës et déchirantes :dès que l'enfant est sorti des entrailles, les douleurs cessentet sont sorties, pour ainsi dire, avec lui. Il n'en est pas de mêmedans le péché. Tant que nous concevons et que nous formonsau-dedans de nous-mêmes des desseins criminels, nous paraissons contentset satisfaits; dès que nous avons enfanté le péché,que nous avons produit ce fruit malheureux, c'est alors que, frappésde sa difformité, nous éprouvons des douleurs plus viveset plus cruelles qu'une femme qui est sur le point de mettre un enfantau monde. Ainsi je vous exhorte principalement à n'admettre en vousaucune pensée mauvaise; ou ou si vous l'admettez, à étouffersur-le-champ ce germe de corruption. Que si vous avez porté la faiblessejusqu'à consommer et enfanter le péché, donnez-luiaussitôt la mort par la confession et par les larmes en vous accusantvous-même.
Car, rien n'est si destructif du péché que l'accusationet la condamnation de soi-même avec repentir et avec larmes. Vousavez condamné votre faute; dès lors vous en avez déposéle fardeau funeste. Qui le dit? Dieu lui-même qui nous juge : Confessez,dit-il, le premier vos péchés, afin que vous soyez justifié.(Is. XLIII, 26.) Eh ! pourquoi, je vous le demande, rougiriez-vous de direvos fautes? Est-ce que vous les dites à un homme pour qu'il vousen fasse des reproches? Est-ce que vous les avouez à votre compagnonde servitude afin qu'il aille les divulguer? c'est à votre Seigneur,c'est à un père tendre et attentif, c'est à un médecinque vous montrez vos plaies. Quand vous ne lui confesseriez pas vos fautes,il ne les ignorerait pas, lui qui les connaissait avant qu'elles fussentcommises. Pourquoi ne lui en feriez-vous pas l'aveu? Votre accusation,loin de rendre plus pesant le fardeau de vos péchés, le rendplus léger et plus doux. Le Seigneur veut que vous déclariezvos fautes, non pour les punir, mais pour vous (497) les pardonner; nonpour apprendre de vous que vous êtes coupable, puisqu'il le saitpar lui-même , mais pour que vous appreniez quelle dette il vousremet. Il veut que vous connaissiez la grandeur du bienfait qu'il vousaccorde, afin que vous ne cessiez de lui en rendre grâce, afin quevous soyez plus lent à commettre le péché, et plusardent à pratiquer la vertu. Si vous ne déclarez pas la grandeurde la dette, vous ne reconnaîtrez pas tout le prix de la rémission.Je ne vous force pas, dit-il, de paraître en plein théâtreet de prendre un grand nombre de témoins. Confessez votre fauteà moi seul en particulier, afin que je guérisse votre plaieet que je vous délivre de vos douleurs (1).
Voilà pourquoi Dieu nous a donné les remords de la conscience,en cela plus attentif que le plus tendre des pères. Lorsqu'un pèrea averti son fils plusieurs fois, et qu'il reste incorrigible, il cesseenfin de l'avertir, le renonce pour son fils, le chasse de sa maison, etle retranche de sa parenté. Il n'en est pas de même de laconscience. Quand elle nous aurait avertis mille fois sans que nous l'ayonsécoutée, elle nous avertit toujours, et ne cesse pas jusqu'ànotre dernier soupir. Elle nous fait entendre sa voix dans les maisons,dans les carrefours, à table, dans la place publique, dans les chemins: souvent même, pendant le sommeil, elle nous présente letableau et l'image de nos crimes.
5. Et voyez la sagesse de Dieu ! Il n'a point permis que les reprochesde la conscience fussent continuels, parce que nous n'aurions pu en supporterle poids, si elle nous eût accusés continuellement; d'un autrecôté, il n'a point voulu qu'elle fût assez faible pourse lasser après une ou deux réprimandes. En effet, si elleeût dû nous tourmenter chaque jour et à chaque heure,nous aurions succombé sous l'excès de la peine ; ou si, aprèsnous avoir avertis une ou deux fois, elle eût cessé de nousreprendre, nous n'en aurions pas retiré un grand fruit. Voilàpourquoi Dieu a voulu que ses reproches fussent fréquents, maisnon continuels : fréquents, pour que nous ne tombions pas dans lerelâchement, mais pour qu'avertis toujours et jusqu'à la fin,nous soyons éveillés et attentifs; il n'a point voulu qu'ilsfussent continuels et qu'ils vinssent coup sur coup, pour que nous ne soyonspas découragés, mais
1. Voyez tome Ier, page 224.
que nous respirions dans des moments de relâche et de repos. Car,si ne s'affliger aucunement de ses fautes, est quelque chose de funesteet qui produit une insensibilité extrême, s'affliger continuellementet outre mesure, n'est guère moins nuisible, parce que l'excèsde l'affliction étouffe en nous les sentiments naturels, accablel'âme, l'atterre, la rend incapable de produire de bonnes actions.
Voilà pourquoi Dieu ne permet à la conscience de nouspoursuivre et de nous accuser que par intervalles, d'autant plus qu'ellen'épargne point le coupable, et qu'il n'est point pour lui d'aiguillonplus cuisant. Ce n'est pas seulement lorsque nous péchons nous-mêmes,mais lorsque d'autres commettent les mêmes fautes, qu'elle se réveille,qu'elle s'élève contre nous avec force. Un débauché,un adultère, un voleur, prennent pour eux-mêmes les reprochesqu'ils entendent faire à d'autres qui se sont livrés auxmêmes excès; et des réprimandes étrangèresleur remettent sous les yeux leurs fautes personnelles ; c'est un autrequ'on accuse , et celui qui n'est pas accusé sent le mêmecoup lorsqu'il a commis le même attentat. Il en est de mêmepour les bonnes actions, ceux qui ont bien agi eux-mêmes se réjouissent.et triomphent des louanges et des couronnes accordées à d'autres,comme s'ils étaient loués eux-mêmes et couronnés.Qu'y a-t-il donc de plus misérable que le pécheur qui esthumilié des reproches qu'on fait à d'autres? Quoi de plusheureux que celui qui pratique la vertu, puisque la joie épanouitson âme lorsqu'on donne à d'autres des éloges, élogesqui lui rappellent le doux souvenir de ses bonnes actions ? C'est doncun effet de la sagesse de Dieu, une preuve non équivoque de sa providenceattentive, de nous avoir préparé dans les remords de la conscienceune ancre sacrée qui nous arrête, et qui empêche quenotre âme ne se plonge sans ressource dans l'abîme du péché.
Ce n'est pas seulement dans l'instant où nous péchons,mais bien des années après, qu'elle nous rappelle souventnos anciennes fautes. Joseph fut vendu autrefois par ses frères,qui n'avaient à lui reprocher que d'avoir eu un songe qui présageaitsa gloire future : J'ai vu, dit-il, vos gerbes gui se prosternaient devantma gerbe. (Gen. XXXVII, 7.) Cependant ils auraient dû le conserverpour cette raison-là même, parce qu'il devait être (498)la couronne de toute sa maison, la splendeur de toute sa famille. Maistelle est l'envie, qu'elle s'oppose même à la gloire qui doitrejaillir sur elle; et l'envieux souffrirait plutôt mille maux quede voir son prochain jouir d'une prospérité dont il pourraitpartager l'éclat. Quoi de plus misérable qu'une pareilledisposition ! C'est ce qu'ont éprouvé les frères deJoseph ; lorsqu'ils l'aperçurent de loin venant leur apporter dela nourriture, ils se dirent les uns aux autres : Venez, donnons-lui lamort, et voyons ce que deviendront ses songes. (Gen. XXXVII, 20.) Eh quoi!si vous ne respectiez pas le nom de frère, si vous aviez étoufféles sentiments de la nature, ne deviez-vous pas du moins songer aux alimentsqu'il vous apportait, à la fonction qu'il remplissait envers vous?ne deviez-vous pas penser qu'il était envoyé pour vous nourrir? Mais considérons comment ils prophétisent malgréeux : Venez, disent-ils, donnons-lui la mort, et voyons ce que deviendrontses songes. S'ils n'eussent pas attenté à sa vie, s'ils nelui eussent pas tendu des piéges, s'ils n'eussent pas forméle projet criminel de le perdre, ils n'auraient pas su ce que valaientses songes. Car monter sur le trône d'Égypte sans passer paraucune disgrâce, n'était pas pour Joseph une chose aussi merveilleuseque de parvenir à toute cette splendeur malgré les empêchementset les obstacles. Si ses frères n'avaient pas cherché àle faire périr, ils ne l'auraient pas vendu pour l'Égypte; s'ils ne l'avaient pas vendu pour l'Égypte, la femme de son maîtren'eût pas conçu pour lui de la passion; si elle n'avait pasconçu pour lui de la passion, il n'aurait pas étéjeté en prison, il n'aurait pas expliqué le songe des prisonniers,il n'aurait pas partagé le trône d'Égypte, ses frèresne seraient pas venus pour acheter du blé, ils ne se seraient pasprosternés devant lui. Ainsi, c'est surtout parce qu'ils voulaientle faire mourir qu'ils ont reconnu la vérité de ses songes.Quoi donc ! ont-ils été eux-mêmes les artisans de saprospérité et de sa grandeur? Non, assurément. Maistandis qu'ils méditaient de le livrer à la mort, àl'affliction, à la servitude, aux maux les plus horribles, Dieu,qui sait tirer le bien du mal, s'est servi de leur malice pour éleveret glorifier celui qu'ils avaient vendu, celui qu'ils voulaient perdre.
6. Et pour que vous ne vous imaginiez pas que ces événementssont l'effet d'un concours fortuit de circonstances, la suite de quelquerévolution soudaine, Dieu exécute son dessein par les mainsde ceux même qui s'y opposent et le combattent. Il se sert pour l'élévationde Joseph du ministère même de ses ennemis, afin que vousappreniez que personne ne peut empêcher ce que Dieu a résolu,que personne ne peut détourner son bras puissant; afin que, quandvous serez exposé à quelque persécution, vous n'éprouviezni découragement ni dépit, mais que vous sachiez que la persécutionn'aura qu'une issue heureuse, pourvu que vous supportiez courageusementses assauts. Par exemple, vous voyez que c'est l'envie qui a revêtuJoseph du souverain pouvoir, qui l'a placé sur le trône ,qui a ceint sa tête du diadème ; vous voyez que c'est la persécutionqui l'a porté au faîte de la grandeur et de la puissance.Le persécuté a régné en Egypte, les persécuteursont été ses esclaves; l'un a reçu les hommages, lesautres se sont prosternés devant lui. Lors donc que vous êtesassailli de malheurs continuels, ne vous troublez pas, ne vous emportezpas, mais attendez la fin. Cette fin sera digne de la bonté d'unDieu libéral, pourvu que vous receviez avec action de grâceles événements intermédiaires. Exposé aux plusgrands périls à cause des songes dont il avait étéfavorisé, vendu par ses frères, sollicité par la femmede son maître, jeté en prison, Joseph ne s'est pas dit àlui-même : Hélas ! que mes songes ont été trompeurs! je me vois chassé de ma patrie, privé de la liberté.Pour plaire à Dieu, je n'ai pas cédé aux sollicitationsde la femme de mon maître, qui m'invitait au crime, je suis punipour ma vertu et pour ma sagesse. Le Seigneur ne m'a pas défendu,ne m'a pas soutenu de son bras, mais il a permis que les liens et les disgrâcesse multipliassent pour moi, se succédassent sans interruption. Ausortir de la citerne j'ai trouvé la servitude; après la servitude,des sollicitations dangereuses; après les sollicitations, la calomnie;après la calomnie, la prison. Aucun de ces événementsn'a troublé, n'a affaibli le courage du juste Joseph; il est restéferme dans son espérance, et dans la conviction intime que la parolede Dieu ne pouvait manquer d'avoir son effet. Dieu aurait pu exécuterses grands desseins le jour même; mais il permet qu'il s'écouleun long espace de temps, qu'il survienne un grand nombre d'obstacles, afinque vous sachiez quelle est la puissance (499) de Celui qui peut accomplirses promesses lorsqu'on désespère le plus d'en voir l'accomplissement,afin que vous connaissiez la foi et la patience de ses serviteurs, àqui les accidents les plus tristes ne peuvent faire perdre l'espoir desbiens qu'ils attendent.
Cependant les frères de Joseph, poussés par la faminequi les faisait marcher malgré eux , qui les traînait commepar la main d'un soldat devant leur frère établi gouverneurd'Egypte, se présentent à lui pour acheter du blé.Joseph les ayant traités d'espions (Gen. XLII, 9) : Quoi donc !se disent-ils les uns aux autres, nous venons pour acheter du blé,et nous courons risque de perdre la vie ! Oui, sans doute, puisque votrefrère,vous apportant de la nourriture, a couru des risques pourses jours; avec cette différence néanmoins qu'il a courudes risques réels, au lieu qu'il ne vous menaçait que pourvous effrayer. Sans être votre ennemi , il jouait le rôle d'unennemi, afin d'apprendre exactement ce qui se passait dans sa famille.Les frères de Joseph avaient signalé à son égardleur méchanceté et leur ingratitude , Joseph ne voyait pasBenjamin avec eux, craignant alors que cet enfant n'eût éprouvéle même sort que lui, il ordonne que l'un d'eux soit laisséet enfermé, et il permet aux autres de partir avec le bléqu'ils avaient acheté, menaçant de les faire mourir s'ilsne lui amenaient leur jeune frère. Ensuite il leur dit : Laissezquelqu'un d'entre vous, et amenez-moi votre frère, sinon je vousferai mourir; que se dirent-ils alors les uns aux autres ? C'est justementque nous souffrons tout ceci parce que nous avons péché contrenotre frère , que nous ne l'avons pas écouté lorsqu'ilnous suppliait. Voyez-vous depuis combien d'années ils se rappellentleur ancienne faute ! Ils avaient dit autrefois à leur père:Une bête cruelle a dévoré Joseph (Gen. XXXVII, 35); et maintenant en présence de Joseph lui-même qui les entendait,ils confessaient leur attentat. Chose étonnante ! nous voyons iciun jugement sans corps de preuves, une apologie sans accusation, la convictiond'un fait sans témoins, les auteurs du crime s'accusant eux-mêmes,et publiant ce qui s'était passé dans le secret. Qui doncleur a persuadé, les a forcés d'exposer au grand jour unforfait commis il y a si longtemps? n'est-il pas clair (lue c'est la conscience,ce juge incorruptible, qui agitait sans cesse leur âme et qui latroublait? Celui dont ils avaient médité la mort, assis surun tribunal, les jugeait en silence; et sans qu'on rendît contreeux de jugement, ils prononçaient eux-mêmes contre eux-mêmesune sentence de condamnation. Ils se condamnaient donc les uns les autres;l'un d'eux se justifiait en ces mots : Ne vous ai-je pas dit alors : Nefaites pas de mal à cet enfant, ne commettez pas un si grand crimecontre votre propre frère; c'est son sang aujourd'hui que Dieu redemandede nous? Toutefois Joseph, qu'ils avaient voulu immoler à leur envie,ne leur parlait pas de leur action criminelle; mais, assis sur son tribunal, sans les interroger sur leur faute, il demandait qu'ils lui amenassentleur jeune frère. C'était leur conscience qui, saisissantcette occasion, s'élevait contre eux, leur faisait éprouverses vifs remords, et, sans que personne les y forçât, leurfaisait confesser leur crime. C'est ce qui nous arrive souvent ànous-mêmes pour nos fautes passées; les maux et les disgrâcesque nous éprouvons nous rappellent le souvenir de ces fautes.
7. Convaincus de cette vérité, lorsque nous avons faitquelque mauvaise action, n'attendons pas qu'il nous survienne des malheurs,que nous soyons exposés à des périls, jetésdans les fers; mais interrogeons chaque jour et à chaque momentle juge placé au dedans de nous, prononçons contre nous-mêmes, cherchons tous les moyens de nous justifier devant Dieu ; ne disputonspas sur la résurrection et sur le jugement dernier, ne permettonspas que d'autres disputent sur ces objets; mais fermons-leur la bouchepar toutes les raisons que nous venons de produire. Non, si nous ne devionspas un jour rendre compte de ce que nous avons fait de mal, Dieu n'auraitpoint placé au dedans de nous un pareil juge; il ne nous auraitpoint fait ce présent, qui est une preuve insigne de sa bonté.En effet, comme il doit nous demander compte un jour de nos oeuvres, ilnous a donné la conscience, ce juge incorruptible, qui, nous jugeantici-bas sur nos fautes et nous rendant plus sages, nous fera éviterla rigueur du dernier jugement. C'est ce que dit saint Paul : Si nous nousjugions nous-mêmes, dit cet apôtre, nous ne serions pas jugésparle Seigneur. (I Cor. II, 31.) Voulons-nous donc n'être pas punisalors, ne pas rendre compte de nos actions, descendons chacun dans notreconscience, examinons notre vie , et, parcourant toutes nos fautes avecexactitude , condamnons notre coeur qui les a commises, affligeons notreâme (500) coupable, punissons et réprimons nos affectionscriminelles, infligeons-nous à nous-mêmes la peine de nospéchés par une condamnation sévère, par unepénitence rigoureuse, par les larmes, par la confession, par lejeûne et l'aumône, par la tempérance et la charité;afin que, déposant ici-bas toutes nos fautes par tous les moyensqui sont en notre pouvoir, nous puissions paraître avec toute confiancedevant le souverain Juge. Puissions-nous l'obtenir, cette confiance, parla grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui la gloire soit au Père j et à l'Esprit-Saint, danstous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
5. CINQUIÈME HOMÉLIE
1. La parabole du Lazare nous a occupés pendant quatre joursentiers; nous avons épuisé le trésor renfermédans un corps infirme et rongé d'ulcères; trésor nond'or et d'argent ni de pierres précieuses, mais de sagesse, de courage,de fermeté, de patience. Et comme dans les trésors matérielsenfouis dans la terre, les yeux n'aperçoivent à la superficieque des ronces, des épines, des aspérités; tandisque si l'on creuse, on rencontre de grandes richesses de même pourLazare, nous n'avons aperçu au dehors que des ulcères, nousavons trouvé au dedans des richesses immenses. Un corps languissantet faible renfermait une âme ardente et courageuse, et l'on voyaits'accomplir dans sa personne cette parole de l'Apôtre: Plus l'hommeextérieur se détruit, plus l'intérieur se renouvelle.(II Cor. IV, 16.)
Nous aurions pu encore aujourd'hui parler de la même parabole,et combattre les hérétiques qui décrient l'AncienTestament, qui se déchaînent contre les patriarches, qui aiguisentleur langue contre le Créateur de
1. Traduction de l'abbé Auger, revue.
l'univers; mais dans la crainte de causer de la satiétéen traitant toujours le même sujet, réservant ces discussionspour un autre temps, nous allons nous occuper d'une autre matière.Une table qui n'offre qu'un seul mets engendre le dégoût;au lieu que celle qui en présente un grand nombre, excite l'appétitpar la diversité des aliments. Afin donc qu'il en soit de mêmepour nos instructions, nous allons retourner au bienheureux Paul que nousparaissions avoir abandonné , d'autant plus que le passage de l'apôtrequ'on vient de nous lire a beaucoup de rapport avec la parabole du Lazare.
Vous venez d'entendre saint Paul faisant retentir ces paroles: Je neveux pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dormentdu sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme font lesautres hommes qui n'ont point d'espérance. (I Thess. IV. 12.) L'Evangileet l'Apôtre s'expriment d'une manière différente; maisils se rapprochent pour le fonds des choses, et ont ensemble un accordparfait. Dans la parabole (502) du Lazare, nous avons beaucoup raisonnésur la résurrection et sur le dernier jugement; le passage de saintPaul nous ramène encore au même sujet, et si nous creusonsce passage, nous v trouverons le même trésor. Nous avionsalors pour but d'apprendre aux auditeurs à ne pas se laisser éblouirparle faux éclat des biens de ce monde, mais à pénétrerplus avant par l'espérance , à penser tous les jours auxsentences rigoureuses qui seront rendues dans les derniers temps, àce jugement redoutable, à ce Juge incorruptible. Dans ce qu'on vientde nous lire, saint Paul vous donne aujourd'hui le même conseil quevous devez écouter avec attention: Je ne veux pas, dit-il, mes frères,que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment dusommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme font lesautres hommes qui n'ont point d'espérance. Car si nous croyons queJésus est mort et ressuscité, nous devons croire aussi queDieu amènera avec Jésus ceux qui se seront endormis en luidu sommeil de la mort.
Il est à propos de nous arrêter d'abord à examinerpourquoi, lorsque saint Paul parle de Jésus-Christ, il appelle mortsa mort; au lieu que lorsqu'il parle de notre fin, il la nomme sommeil;et non pas mort, car il ne dit pas: touchant ceux qui sont morts, maistouchant ceux qui dorment. Et plus bas: Nous devons croire aussi que Dieuamènera avec Jésus ceux qui se seront endormis. Il ne ditpas: ceux qui seront morts. Il continue : Nous, dit-il, qui vivons, etqui sommes réservés pour l'avènement du Seigneur,nous ne préviendrons pas ceux qui sont déjà endormis.Il ne dit pas ici non plus: ceux qui sont morts; mais parlant pour la troisièmefois de la mort de l'homme, il la nomme sommeil. Au contraire, lorsqu'ilparle de Jésus-Christ, comment s'exprime-t-il? Car si nous croyonsque Jésus est mort. Il ne dit pas: est endormi, mais: est mort.Pourquoi donc appelle-t-il la mort de Jésus-Christ mort, et la nôtresommeil? Ce n'est point sans cause et au hasard qu'il s'est servi de cetteexpression plutôt que d'une autre; il cache sous ces paroles un sensprofond et sublime. En parlant du Fils de Dieu il se sert du nom de mort,afin de confirmer le supplice qu'il a subi pour nous: en parlant de l'hommeil emploie le nom de sommeil, afin de consoler notre tristesse. Comme lamort de Jésus-Christ a été suivie de la résurrection,il ne craint pas de l'appeler mort; mais comme chez nous la résurrectionn'est qu'en espoir, il nomme notre mort sommeil, se servant d'une expressionpropre à nous consoler, propre à nous donner d'heureusesespérances. Celui qui dort se réveillera sans doute; or,la mort n'est autre chose qu'un long sommeil. Et ne me dites pas que celuiqui est mort ne parle plus, qu'il n'entend, ne voit, ne sent rien: carcelui qui dort est dans le même état; et s'il faut dire quelquechose de surprenant, c'est que l'âme de celui qui dort est commeendormie, au lieu que l'âme de celui qui est mort est réveillée.
Mais, direz-vous, son corps pourrit et se corrompt, il devient cendreet poussière. Mais c'est pour cela, mon cher frère, que nousdevons surtout nous réjouir. En effet, lorsqu'on veut reconstruireune vieille maison qui tombe en ruines, après avoir fait sortirles habitants, on détruit la maison même pour la rebâtirplus belle; et loin que ceux qu'on a fait sortir s'affligent, ils se réjouissent,parce qu'ils considèrent moins la destruction qui frappe actuellementleur vue, qu'ils n'imaginent la reconstruction qui est dans l'éloignementde l'avenir. De même , lorsque Dieu veut détruire notre corps,il en fait d'abord sortir l'âme comme d'une maison, afin de la fairerentrer avec plus de gloire dans cette maison qu'il aura rebâtieplus belle. Ne considérons donc pas la destruction présente,mais la splendeur future de la demeure détruite.
2. Un artiste a-t-il entre les mains une statue usée par la rouilleet par le temps, mutilée clans plusieurs de ses parties, il la brise,la jette dans le fourneau, la fait fondre avec soin pour la refaire plusbelle. La statue brisée pour être jetée dans le fourneaun'est pas détruite, mais renouvelée : ainsi la mort de noscorps n'est pas une destruction, mais un renouvellement. Lors donc quevous voyez notre chair se pourrir et se fondre dans la fournaise du tombeau,ne vous en tenez pas à ce que vos yeux aperçoivent, maisattendez la refonte, et, sans vous arrêter au changement opérédans une statue, allez plus avant par l'imagination. Le statuaire qui jettedans le fourneau un corps d'airain, ne vous rend pas une statue d'or etimmortelle, mais il la refait de nouveau en airain. Il n'en est pas demême de Dieu ; il jette dans le fourneau un corps de boue et mortel,et il vous rend une statué d'or et immortelle. La (503) terre quireçoit dans son sein un corps périssable et corruptible,vous le rend incorruptible et inaltérable. Ne considérezdonc pas cet homme étendu sans vie et sans voix, les yeux fermés;mais pénétrez dans l'avenir, voyez-le ressuscitant, se revêtantd'une gloire ineffable, divine, surnaturelle, et transportez vos idéesde l'objet présent à l'espoir futur. Vous regrettez une personnequi vous était chère, et que vous ne reverrez plus ; c'estlà ce qui vous afflige, ce qui cause vos pleurs et vos lamentations.Mais quoi ! si vous donniez votre fille à un jeune époux,qui l'emmènerait dans un pays éloigné pour l'y fairejouir d'une fortune brillante, loin de croire que ce fût làun malheur pour vous, vous vous consoleriez de l'absence de votre filleen apprenant la prospérité dont elle jouit ailleurs; et lorsquece n'est pas un homine, un de vos semblables, mais le Seigneur lui-mêmequi a pris votre ami, vous pleurez, vous vous lamentez ! cette conduiteest-elle raisonnable ?
Mais, direz-vous, comment ne pas s'affliger lorsqu'on est homme? J'enconviens ; aussi n'est-ce pas l'affliction que je blâme, mais l'excèsde l'affliction. Il est dans la nature de ressentir de la tristesse, maiss'attrister outre mesure est sinon une déraison et une folie, dumoins le fait d'une âme peu virile. Affligez-vous, pleurez; maisne vous désespérez pas, ne vous emportez pas, ne vous indignezpas. Dieu prend votre ami; rendez grâces à Dieu, afin d'honorervotre ami au sortir de ce monde, et de lui faire les funéraillesles plus nobles et les plus magnifiques. Si vous vous emportez, vous outragezvotre ami décédé, vous irritez le Seigneur qui leprend, vous vous faites tort à vous-même; si vous rendez grâcesau Ciel, vous honorez le mort, vous glorifiez le Très-Haut, vousvous faites du bien à vous-même. Pleurez, mais comme votreMaître a pleuré Lazare, en gardant des mesures, en observantdes règles, en mettant à votre douleur des bornes que vousne devez point passer. C'est ce qui fait dire à saint Paul : Jene veux pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux quidorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas commefont les autres hommes qui n'ont point d'espérance. Affligez-vous, dit-il, mais non comme le païen qui ne croit pas à la résurrection,qui n'espère pas une vie future. J'ai honte, croyez-moi, je rougis,lorsque, traversant la place publique, je vois des troupes de femmes dansle plus grand désordre, s'arrachant les cheveux, se déchirantles joues et les bras, se livrant à ces excès en présencedes infidèles. Eh ! que diront-ils de nous ces infidèles? comment s'exprimeront-ils à notre sujet ? sont-ce là ceshommes qui raisonnent si bien sur la résurrection ? Oui, sans doute;mais leur conduite n'est guère d'accord avec leur croyance ; ilsparlent de résurrection dans leurs discours, et leurs actions sontcelles de personnes qui n'y croient pas. S'ils y croyaient fermement, agiraient-ilsainsi? s'ils étaient persuadés que celui qu'ils pleurentest passé à un état plus heureux, se lamenteraient-ils? Tels sont les propos, et de plus piquants encore, que ne manquent pasde tenir les infidèles lorsqu'ils entendent nos lamentations. Soyonsdonc plus sages , rougissons de notre faiblesse, ne nous causons pas ànous-mêmes et à ceux qui nous voient un si grave préjudice.
Eh! pourquoi, je vous le demande, pleurez-vous celui qui a quittéce monde ? Est-ce parce qu'il était méchant et vicieux? Maisvous devez rendre grâces au Seigneur de ce qu'il a rompu le coursde ses vices. Est-ce parce qu'il était bon et vertueux? Mais vousdevez vous réjouir de ce qu'il a été enlevéavant que le vice eût corrompu son coeur, de ce qu'il a passédans un séjour où sa vertu sera désormais en sûreté,où l'on ne pourra plus craindre pour lui de changement. Est-ce parcequ'il était jeune ? c'est une raison de glorifier Dieu qui l'a pris,qui l'a appelé de bonne heure à une condition plus heureuse.Est-ce parce qu'il était avancé en âge? c'est encoreune raison de rendre grâces à Dieu qui l'a délivrédes infirmités (le la vieillesse. Respectez la forme de nos funérailles.Si l'on chante des psaumes, si l'on prononce des prières, si l'onrassemble les Pères, les Frères, ce n'est pas afin que vouspleuriez le mort, que vous vous lamentiez, que vous vous désespériez,mais afin que vous rendiez grâces au Seigneur qui l'appelle àlui. Et comme ceux qui vont prendre possession d'une magistrature, sontaccompagnés d'un grand nombre de personnes qui les félicitent;de même lorsque les saints partent de ce monde, tous leurs amis doiventles accompagner en les félicitant, parce qu'ils sont appelésà de grands honneurs.
La mort est un repos, la délivrance des (504) peines et des inquiétudesde cette vie. Lors donc que vous voyez un de vos parents quitter la terrepour toujours, ne vous emportez pas, mais touché et pénétré,rentrez en vous-même, interrogez votre conscience, et considérezque vous ne tarderez pas à subir la même fin. Devenu plussage et craignant pour vous-même en voyant mourir un de vos semblables,sortez de votre langueur, revenez sur vos actions, corrigez vos fautes,opérez en vous un parfait changement.
Nous différons des infidèles en ce que nous jugeons autrementdes choses. L'infidèle voit le ciel; et il l'adore, parce qu'ilpense que c'est un dieu. Il voit la terre ; et il lui rend un culte, etil soupire après les objets sensibles. Nous, au contraire, nousvoyons le ciel; et nous admirons celui qui l'a fait, parce que nous necroyons pas que ce soit un dieu, mais l'ouvrage de Dieu. Je vois l'universcréé ; et la vue des créatures .m'élèvejusqu'au Créateur. L'infidèle voit les richesses ; et, frappéde leur éclat, il soupire après elles : moi, je vois lesrichesses, et je les méprise. Il voit la pauvreté, et ilse lamente; moi, je vois la pauvreté, et je me réjouis. L'unet l'autre nous ne voyons pas les choses de la même manière,et nous différons aussi sur la mort. Il voit un cadavre, et il croitque c'est un cadavre; moi, je vois un cadavre, et je juge la mort un sommeil.Et comme les savants et les ignorants ne voient pas des mêmes yeuxles caractères qui forment une écriture, que les uns n'yaperçoivent que des figures muettes, tandis que les autres y découvrent,avec intelligence , tous les sens qu'ils renferment : ainsi dans les chosesde ce siècle, les événements viennent frapper égalementnos regards , mais nous ne les voyons pas des mêmes yeux, et nousn'en jugeons pas de même. Nous qui différons des infidèlesdans tout le reste, porterons-nous le même jugement qu'eux sur lamort ?
3. Songez où est allé celui que vous pleurez, et que cetteidée vous console. Il est allé où est saint Paul,où est saint Pierre, où est le choeur de tous les saints.Songez avec quelle gloire, avec quel éclat il doit ressusciter unjour! Songez que, par vos pleurs et vos lamentations, vous vous ferez leplus grand tort à vous-même, sans pouvoir remédierà vos malheurs ni réparer vos pertes. Songez à ceuxque vous imitez en vous désespérant comme vous faites, etcraignez de partager leur faute. Qui donc imitez-vous? qui prenez-vouspour modèles? ceux qui n'ont point d'espérance , suivantce que dit saint Paul : Afin que vous ne voies affligiez pas comme fontles autres hommes, qui n'ont point d'espérance. Voyez avec quelleexactitude s'exprime l'Apôtre. Il ne dit pas : Ceux qui n'ont pointl'espérance de la résurrection, mais simplement : ceux quin'ont point d'espérance. Car celui qui n'espère pas un jugementfutur, n'a aucune espérance; il ne sait pas même s'il existede Dieu, si ce Dieu veille sur les choses de ce monde, si sa justice examinetout ce qui s'y passe. Celui qui ne sait ni ne croit ces vérités,est plus déraisonnable que la brute : il a banni de son coeur tousles principes de police humaine et de justice naturelle. Oui, sans doute,celui qui ne s'attend pas à rendre compte de ses actions, sera aussiincapable d'acquérir quelque vertu , que susceptible de tous lesvices. Pénétrés de ces idées, et pensant àla folie, à la démence des païens dont nous nous rapprochonspar nos pleurs et nos lamentations, évitons d'avoir avec eux dela ressemblance. Voilà pourquoi saint Paul parle des infidèles,c'est afin que, songeant au déshonneur que vous vous faites àvous-même, vous rougissiez d'avoir avec eux des rapports, vous reveniezà la dignité de votre nature.
Et ce n'est pas seulement dans cet endroit, mais dans plusieurs autreset sans cesse, que le bienheureux Paul emploie ce langage. Lorsqu'il vertnous retirer du péché, il montre avec gai nous nous associonspar le péché, afin que la qualité des personnes nousfasse éviter toute communication avec elles. Aussi disait-il, enécrivant aux Thessaloniciens : Que chacun sache posséderle vase de son corps avec sainteté et décence, et non ense livrant à des passions honteuses , comme les païens, quine connaissent pas Dieu. (I Thess. IV, 4 et 5.) Je vous avertis, dit-ilaux Ephésiens, de ne plus vivre comme les autres nations qui suiventdans leur conduite la vanité de leurs pensées. (Ephés.IV , 17. ) Je ne veux pas, mes frères, dit-il ici, que vous ignoriezce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort,afin que vous ne vous affligiez pas comme les autres hommes, qui n'ontpoint d'espérance. Car ce n'est pas la nature des choses, mais ladisposition de notre âme, qui produit en nous l'affliction; ce n'estpas la mort de celui qui sort de ce monde, (505) mais la faiblesse de ceuxqui le pleurent. Aucun des événements présents nepourra donc affliger le fidèle; mais avant de jouir des biens futurs,il diffère dès à présent des infidèles,en ce qu'il ne retire pas de médiocres avantages de la sagesse chrétienne,qui lui procure une joie continuelle et une tranquillité parfaite.C'est ce qui fait dire au même saint Paul : Réjouissez-voussaris cesse dans le Seigneur; je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous.(Philip. IV, 4.) Ainsi, même avant la résurrection, nous recevonsici-bas cette douce récompense, de ne nous laisser abattre par aucundes maux qui nous surviennent, mais de jouir d'une grande consolation parl'espoir des biens futurs. Ainsi donc nous avons un double avantage, etl'infidèle au contraire éprouve ce double préjudice,et d'être puni dans un autre monde pour n'avoir pas cru àla résurrection, et de se laisser abattre par les malheurs présents, parce qu'il n'espère aucun bonheur à venir. Nous devonsrendre grâces à Dieu non-seulement pour la résurrection,mais pour l'espérance de la résurrection qui peut consolernotre âmé affligée, et nous inspirer au sujet des mortscette ferme confiance, qu'ils ressusciteront un jour et que nous les retrouveronsailleurs.
S'il faut s'affliger et pleurer, pleurons ceux qui vivent dans le péché,et non ceux qui meurent dans la vertu. C'est ce que fait encore saint Paul:J'appréhende, dit-il, écrivant aux Corinthiens, que Dieune m'humilie lorsque je serai revenu chez vous, et que je ne sois obligéd'en pleurer plusieurs. (II Cor. XII, 21.) Il ne dit pas: plusieurs quiseront morts, mais plusieurs, qui, étant déjà tombésdans des excès et des dérèglements infâmes,n'en ont point fait pénitence. Ce sont ceux-là qu'il fautpleurer, comme un écrivain sacré nous y exhorte Pleurez unmort, dit-il, parce qu'il ne jouit plus de la lumière du jour; pleurezaussi un insensé, parce qu'il ne jouit plus de la raison. Pleurezpeu un mort qui a trouvé un repos éternel pleurez davantageun insensé, dont la vie est pire que le trépas. ( Eccl. XXII,40, 11 et 12.) Mais si celui qui est privé de la raison, doit êtrepleuré sans cesse; combien plus ne doit-on pas pleurer celui quiest privé de la justice et qui a perdu l'espérance en Dieu?Pleurons donc ces hommes, parce que ces pleurs nous sont profitables, etqu'en les pleurant nous nous corrigeons souvent nous-mêmes; au lieuque les lamentations au sujet des monts sont aussi peu raisonnables qu'ellesnous sont nuisibles. Ne renversons point l'ordre, pleurons seulement lepéché; quant à tout le reste, la pauvreté,la maladie, la mort prématurée, la calomnie, les persécutions,et tous les maux humains qui peuvent fondre sur nous, supportons-les courageusement,parce que, si nous sommes sages, ces maux ne sont qu'une occasion de mériterplus de couronnes.
4. Et comment, étant homme, direz-vous, peut-on ne pas s'affliger?Moi, je dis au contraire, comment peut-on s'affliger étant homme,doué de raison et d'intelligence, soutenu par l'espoir des biensfuturs ?
Et quel est celui, direz-vous encore , qui ne se soit pas laisséabattre par la tristesse? Il s'en est trouvé plusieurs dans différentesrégions, et de notre temps et du temps de nos ancêtres. Ecoutezce que dit Job après avoir perdu tous ses enfants: Le Seigneur meles a donnés, le Seigneur me les a ôtés, il est arrivéce que le Seigneur a voulu. (Job, I, 2-1.) Ce simple trait du courage deJob est admirable sans doute ; mais vous aurez encore bien plus lieu d'êtrefrappés si vous entrez dans le détail. Pensez que le démonne lui a pas ôté une moitié de ses enfants et laissél'autre moitié, qu'il ne lui en a pas au moins laissé quelques-unsen le privant du plus grand nombre; mais il a ravagé tous les fruitssans pouvoir renverser l'arbre; il a soulevé tous les flots de lamer sans submerger le navire, il a épuisé toutes ses forcessans ébranler la tour. Quoique assailli de toute part, Job est restéferme et inébranlable; une grêle de traits a étélancée sur lui sans le frapper, ou du moins sans le blesser. Songezcombien il est cruel de perdre un si grand nombre d'enfants! et combiende circonstances capables d'aggraver encore sa peine? Se les voir enlevertous, tous à la fois, dans un seul jour, à la fleur de l'âge,lorsqu'ils avaient montré tant de vertu ! se les voir enlever parun tel genre de mort, et recevoir cette dernière disgrâceaprès tant d'autres! J'insiste sur ce que celui qui leur avait donnéla naissance était un père tendre, et qu'ils étaienteux-mêmes dignes de tous ses regrets. Lorsqu'on voit mourir des enfantsvicieux, on est affligé de leur perte; mais l'affliction n'est pasextrême, elle se trouve fort affaiblie par les mauvaises inclinationsde ceux qu'on a perdus. Mais s'ils sont vertueux, la blessure est profonde,on ne peut (506) oublier les êtres chers que l'on pleure, on estinconsolable, on souffre doublement, et par la tendresse de la nature etpar le souvenir de leurs excellentes qualités. Or, ce qui prouveque les enfants de Job étaient vertueux, c'est (lue leur pèreles élevait avec le plus grand soin, qu'en se levant il faisaitpour eux un sacrifice, qu'il craignait pour leurs fautes cachées,qu'il était singulièrement jaloux de leur perfection: cequi annonce et la vertu des enfants et la tendresse du père. Jobétait père et père tendre, ses enfants étaientvertueux, les sentiments de la nature et l'amour de la vertu s'unissaientpour augmenter dans son coeur le regret de leur perte, et ainsi la douleurqui brûlait dans son âme s'alimentait à un triple foyer.De plus, lorsqu'on ne se voit enlever qu'une partie de ses enfants, onne reste pas sans consolation : ceux qui sont laissés adoucissentla douleur causée par la mort de ceux qui sont ôtés.Mais lorsqu'on les a perdus tous, sur qui se reposera un malheureux pèrequi comptait beaucoup d'enfants, et qui se voit tout à coup sansenfants? Il était pour Job une cinquième circonstance accablante;quelle est-elle ? c'est de s'être vu enlever tous ses enfants àla fois. Lorsqu'ils en ont perdu un seul en peu de jours, les femmes ettous les parents se plaignent amèrement que celui qu'ils ont vumourir, ait disparu soudain de leurs yeux quelle peine n'a donc pas dûressentir le père à qui tous ses enfants ont étéenlevés, non en deux jours, non en un seul jour, mais en une seuleheure? Le mal que le temps a laissé pré voir, quelque insupportablequ'il soit en lui-même, devient plus léger, parce qu'on s'yest attendu : mais il est bien difficile de le supporter, quand il arrivetout à coup et contre toute attente. Lors donc que, déjàgrave par lui-même, le mal est encore aggravé par un chocimprévu et subit, songez combien il doit être accablant, au-dessusde toute expression. Voulez-vous entendre une sixième circonstance?Job a perdu tous ses enfants à la fleur de l'âge. Or, voussavez combien les morts prématurées sont sensibles, et àquel excès elles nous portent dans la douleur qu'elles nous causent.Enfin, et c'est une septième circonstance, leur mort ne fut passeulement prématurée, mais encore violente. Job ne vit passes enfants expirer dans un lit, mais ensevelis tous sous les ruines desa maison. Songez donc quels devaient être les sentiments d'un pèreau milieu de toutes ces ruines, d'un père qui tirait des décombrestantôt une pierre, tantôt un membre sanglant d'un de ses fils,qui voyait une main tenant encore une coupe, une autre étendue versun des mets; s'il découvrait un corps, il n'avait même plusla forme humaine, le front, les yeux, la bouche, tous les traits du visageétaient si défigurés par mille blessures diverses,qu'un père tendre ne pouvait reconnaître des enfants chéris.Ce seul récit vous touche, et vous pleurez ; songez quelle devaitêtre la force de celui qui était le témoin d'un pareilspectacle; et si après un si long espace de temps, nous ne pouvons,sans verser des larmes, entendre raconter cette déplorable catastrophe,quoiqu'elle nous soit étrangère, quelle devait êtrela constance de celui qui voyait ce désastre de ses propres yeux,qui ne raisonnait pas sur le malheur d'un autre, mais qui supportait lesien propre! Job demeura calme et résigné, il ne se permitaucune plainte; il ne dit pas : Quoi donc ! est-ce là le prix queje reçois de ma bienfaisance? n'ai-je ouvert ma maison aux étrangersque pour la voir devenir le tombeau de mes enfants? n'ai-je travailléà former mes enfants dans toutes les vertus que pour les voir subirune fin aussi triste? L'homme juste ne fit entendre aucune de ces plaintes,il n'y pensa pas même; mais il supporta courageusement toutes cespertes, quoiqu'il eût élevé avec le plus grand soinles enfants que lui enlevait une mort cruelle. De même qu'un habilestatuaire perfectionne et finit ses statues avec la plus grande attention;ainsi Job avait formé lui-même, avait orné l'âmede ses enfants. Et comme un jardinier laborieux arrose, munit, garantit,cultive de toutes les façons les racines des palmiers et des oliviers:de même Job ne cessait pas de cultiver l'âme de chacun de sesenfants, de la rendre propre à produire de plus grands fruits devertu. Cependant il vit ces racines arrachées par un souffle violentdu malin esprit, étendues par terre, périr de la manièrela plus misérable ; et loin de proférer aucun murmure, ilrendit grâces à Dieu, et par là porta un coup mortelau démon.
5. Si vous faites cette réflexion que Job avait plusieurs enfants, que d'autres ont souvent perdu un fils unique chéri, et que cettedernière perte est d'une autre nature; votre réflexion estjuste, et je conviens avec vous que (507) les pertes de Job n'étaientpas de la même nature, c'est-à-dire qu'elles devaient êtrebeaucoup plus sensibles : car enfin à quoi lui a servi d'avoir plusieursenfants, sinon à aggraver sa disgrâce, à rendre sadouleur plus amère , en le frappant d'autant de coups qu'il perdaitde têtes ?
Mais si vous voulez voir un père qui n'ayant qu'un fils, montreautant et même plus de courage, rappelez-vous le patriarche Abraham,qui ne vit pas Isaac mourir, mais ce qui était beaucoup plus triste,beaucoup plus douloureux , qui reçut l'ordre de l'immoler lui-même,sans disputer contre cet ordre , sans se révolter contre Dieu quile lui signifiait, sans lui adresser ces plaintes : Pourquoi m'avez-vousfait père? était-ce afin de me rendre meurtrier de mon enfant?Il valait mieux ne pas me donner un fils, que de me l'ôter de cettemanière après me l'avoir donné. Vouliez-vous le prendre?pourquoi me commander de l'immoler de ma main, de souiller mon bras deson sang? Ne m'avez-vous pas promis de remplir la terre de ma postéritépar cet enfant même? peut-on donner des fruits lorsqu'on ôtela racine? pouvez-vous me promettre une postérité en me commandantd'immoler mon fils? a-t-on jamais rien vu, a-t-on jamais rien entendu desemblable? Ah ! sans doute, j'ai été trompé, j'aiété:,»usé. Loin de tenir ce langage et d'y songermême, loin de disputer contre l'ordre du Seigneur et de lui en demandercompte, dès qu'il lui eut, dit : Prenez votre fils unique qui vousest cher, Isaac, et conduisez-le sur une des montagnes que je vous indiquerai(Gen. XXII, 2) , il exécuta cet ordre avec tant de zèle qu'ilfit même plus que ce qui lui était prescrit. En effet, ilcacha ce sacrifice à sa femme et à ses serviteurs, laissaceux-ci au bas de la montagne, et ne prit avec lui que la victime: tantil obéissait avec empressement et sans aucune résistance! Songez quel embarras c'était pour un père dé s'entretenirseul avec son fils sans que personne fût présent, lorsqueles entrailles se troublent davantage, lorsque toute la tendresse se réveille, et de s'entretenir avec ce fils plusieurs jours de suite. S'il avaitexécuté dans le moment l'ordre qui lui était donné,ce serait quelque chose de grand et d'admirable, mais non pas d'aussi admirableque de ne ressentir aucune faiblesse pour son cher Isaac, quoiquesa feu, dresse fût mise à l'épreuve pendant plusieursjours. Dieu lui a ouvert un plus grand champ, une- lice plus étendue,afin que vous puissiez mieux contempler ce généreux athlète;car c'était vraiment un athlète qui ne combattait point contreun autre homme, mais contre la force impérieuse de la nature. Queldiscours pourrait exprimer son courage? il a conduit lui-même soncher fils, l'a lié, l'a mis sur le bûcher; il a pris le glaive,et il était prêt à frapper le coup. Je ne puis direcomment il a pu remplir ce triste ministère ; c'est ce qui n'estconnu que du prêtre de ce sacrifice nouveau : la parole ne peut yatteindre. Comment son bras ne s'est-il pas desséché ? commentles nerfs de sa main ne se sont-ils pas retirés ? comment la vued'un enfant chéri n'a-t-elle pas jeté le trouble dans sonâme? Isaac ne mérite pas moins notre admiration. Le fils étaitaussi soumis à son père que le père était soumisà Dieu. L'un n'a pas demandé compte à Dieu de l'ordrequ'il lui donnait d'immoler son fils; l'autre n'a pas demandé raisonà son père de sa conduite , lorsqu'il le liait et le menaità l'autel, mais il à courbé docilement sa têtesous le bras paternel. On vit alors dans le même homme un pèreet un sacrificateur ; on vit un sacrifice oit il n'y eut pas de sang répandu,un holocauste sans feu, un autel offrant l'image de la mort et de la résurrection;car Abraham acheva le sacrifice et ne l'acheva point : son bras n'immolapoint son fils, mais son coeur l'immola. Et si Dieu lui signifia un pareilordre, ce n'était point pour voir répandre le sang, maispour nous faire connaître les sentiments d'une âme généreuse,pour proclamer son courage dans tout l'univers, et apprendre à tousles siècles futurs qu'il faut sacrifier aux ordres du Seigneur sesenfants, la nature , tous les biens, sa vie même. Abraham descenditdonc de la montagne, et ramena dans Isaac vivant un témoin de sanoble résignation.
Quelle excuse, je le demande, quelle défense nous restera-t-il,si, lorsque nous voyons un père généreux obéirau Seigneur avec tant de promptitude, lui abandonner tout ce qu'il a deplus cher, nous nous révoltons contre la Providence? Ne me parlezpoint d'affliction, ni de disgrâce insupportable, mais considérezqu'Abraham était supérieur à l'affliction la plusaccablante : l'ordre qu'il recevait était capable de troubler saraison, de le jeter dans l'embarras, de renverser sa foi pour les promessesqui lui avaient été faites. En effet, qui du commun des (508)hommes n'eut pas cru qu'on l'avait trompé en lui promettant unepostérité nombreuse? Mais , Abraham ne pensa pas ainsi. Jobne mérite pas moins d'être admiré pour sa constanceet sa modération dans le malheur. En effet, après avoir montrétant de vertu, après avoir signalé sa charité et sabienfaisance, pouvant se rendre le témoignage que ni lui ni sesenfants n'avaient fait aucun mal, il se vit accablé d'une afflictionnouvelle et extraordinaire, telle que les plus scélératsn'en avaient jamais éprouvé de semblable , et néanmoinsil s'éleva audessus des idées communes, il ne crut pas, parcequ'il était malheureux, que la vertu était inutile, et quejusqu'alors il avait pris un mauvais parti. Nous ne devons donc pas seulementles admirer l'un et l'autre à ces deux titres, mais , pleins d'unenoble émulation , nous efforcer de les imiter. Et qu'on ne m'objectepas que c'étaient des hommes admirables et d'un héroïsmequ'il n'est pas donné à tous d'avoir. Oui, sans doute, c'étaientde grands hommes, des hommes admirables, mais on nous demande encore plusde vertu et de sagesse qu'à ces deux saints et à tous ceuxde l'Ancien Testament : Si votre justice, dit l'Evangile, n'est plus abondanteque celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaumedes cieux. (Matth. V, 20.)
Ainsi donc, instruits de tout côté, recueillant ce quenous avons dit de la résurrection, et des deux hommes que nous vousavons proposés - pour modèles, travaillez sans cesse àtranquilliser vos âmes, dans le temps de l'affliction, et mêmelorsque vous êtes exempts de douleur. Voilà pourquoi ,j'aitraité le sujet dont je viens de vous entretenir, quoique aucunde vous ne soit dans la tristesse, afin que lorsque nous tomberons dansquelque disgrâce , nous nous rappelions ces discours, et que notesy trouvions une consolation suffisante. C'est ainsi que les soldats s'occupenten temps de paix d'exercices militaires, afin que, lorsqu'il faudra combattre,lorsque les circonstances demanderont des hommes aguerris, ils fassentusage à propos de l'habileté et de l'expérience qu'ilsauront acquises pendant la paix. Nous de même, tandis que nous sommestranquilles et paisibles, préparons des armes et des remèdes,afin que, lorsque nous serons assaillis par des maux extrêmes, quenous serons en butte à quelque affliction ou à quelque douleur,nous trouvant alors bien armés, munis de toute part, fortifiésde réflexions utiles, des préceptes de Dieu, et des exemplesdes saints, nous repoussions avec autant de force que d'adresse les attaquesde l'esprit impur. Ainsi nous pourrons passer tranquillement la vie présente,et obtenir le royaume céleste, par la grâce de Jésus-Christ,à qui soient la gloire et l'empire, avec le Père et le Saint-Esprit,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
6. SIXIÈME HOMÉLIE
SUR LE TREMBLEMENT DE TERRE, ET SUR LAZAREET LE MAUVAIS RICHE.
1. Avez-vous contemplé la puissance de Dieu, avez-vous contemplésa bonté? sa puissance en ce qu'il a ébranlé la terre;sa bonté en ce qu'il l'a soutenue dans sa chute, ou plutôt,sa puissance et sa bonté dans l'un et dans l'autre cas. En effet,l'ébranlement fut un acte de puissance, et l'affermissement un actede bonté: il
1. On prouve, dans l'édition Gaume (tome XIII, 2e part., préf.,p.2), que ce fragment est pris dans d'autres homélies de saint Chrysostome,et que la fin en est interpolée. (Note du nouvel éditeurde dom Ceillier.)
a ébranlé la terre tout entière, et il l'a affermie;il l'a soutenue quand, fortement agitée, elle était sur lepoint de tomber. Le tremblement a cessé, il est vrai, mais que lacrainte persiste; cette agitation a disparu, mais que la piéténe disparaisse pas. Pendant trois jours nous avons fait des supplications,mais ne laissons pas se refroidir en nous la ferveur. En effet, la causedu tremblement de terre c'est notre tiédeur : nous sommes devenus(509) tièdes, et nous avons attiré sur nous le tremblementde terre; nous avons montré de la ferveur et nous avons conjuréla colère: ne soyons plus tièdes à l'avenir, afinde ne pas appeler de nouveau sur nous la colère et le châtiment.Car Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'ilse convertisse et qu'il vive. (Ezéch. XXXIII, 11.) Avez-vous sentila fragilité de la race humaine ? Lorsque le tremblement de terrese faisait, je réfléchissais en moi-même, et je medisais : Où sont les rapines? où sont les tromperies? oùsont les pouvoirs tyranniques, les excès d'orgueil? la puissancedes maîtres, les oppressions, les spoliations des pauvres, l'arrogancedes riches, l'autorité des magistrats ? Où sont les menaces?où sont les alarmes? Un seul instant a tout emporté, toutdétruit avec plus de facilité qu'une toile d'araignée;la ville retentissait de gémissements, et tout le monde couraità l'Eglise. Demandez-vous ce que nous serions devenus s'il avaitplu à Dieu de tout renverser. Si je parle ainsi, c'est afin quela crainte de ce qui est arrivé demeure vive en vous, et qu'ellesoutienne l'esprit de tous. Dieu a ébranlé, mais il n'a pasrenversé, et il n'aurait pas ébranlé, s'il avait voulurenverser. Mais comme il ne le voulait pas, le tremblement de terre estvenu d'avance comme un héraut notifier à tous la colèredivine , afin que la crainte nous rendant meilleurs, nous conjurions lechâtiment dans sa réalité. Dieu en agit de mêmeautrefois avec les Barbares : Encore trois jours, et Ninive sera détruite! (Jon. III, 4.) Pourquoi, Seigneur, ne renversez-vous pas? Vous menacezde détruire, et pourquoi ne détruisez-vous pas ? C'estprécisément parce que je ne veux pas détruire, quej'en fais la menace. Mais pourquoi le dites-vous donc ? C'est afinde n'être pas obligé de faire ce que je dis : que la paroleprenne l'avance, et qu'elle empêche l'action : Encore trois jours,et Ninive sera détruite! Alors c'était un prophètequi parlait; aujourd'hui ce sont nos murs qui élèvent lavoix. Je vous le dis et je ne cesserai de le dire aux pauvres aussi bienqu'aux riches : considérez combien est grande la colère deDieu, et combien tout lui est facile et peu coûteux, et ne soyonsplus vicieux. En un instant si court, comme il a mis le trouble dans lespensées et l'esprit de chacun, et ébranlé les coeursjusque dans leurs fondements !
Et si nous réfléchissons à ce jour formidable,dans lequel il ne sera plus question d'un instant, mais de sièclessans fin, de fleuves de feu, de colères menaçantes, de puissancestraînant au jugement, d'un tribunal terrible et d'un juge incorruptible,lorsque les actions de chacun se présenteront devant ses yeux, etqu'il n'y aura personne pour lui prêter secours, ni voisin, ni avocat,ni parent, ni frère, ni père, ni mère, ni hôte,ni personne, que ferons-nous alors , dites-le moi ? J'excite la crainteafin de procurer le salut; j'ai rendu mon enseignement plus incisif quele glaive, afin que ceux de vous qui seraient atteints d'un ulcères'en débarrassent. Ne vous ai-je pas toujours dit, et maintenantje vous le dis encore, et je ne cesserai de vous le dire, jusques àquand serez-vous donc cloués aux choses de la vie présente?Je le dis à tous, il est vrai, mais spécialement àceux qui sont atteints de cette maladie, et qui ne font pas attention àce que je dis. ou plutôt mes paroles sont utiles aux uns et aux autres;à celui qui est malade, afin qu'il recouvre la santé ; àcelui qui est en bonne santé, pour qu'il ne tombe pas malade. Jusquesà quand les biens de ce monde? jusques à quand les richesses?jusques à quand la magnificence des édifices ? jusques àquand la frénésie pour les voluptés brutales? Voiciqu'un tremblement de terre est arrivé : à quoi ont serviles richesses ? Les uns et les autres ont perdu le fruit de leur travail,l'argent a péri avec son possesseur, la maison avec celui qui l'avaitfait bâtir; la ville est devenue pour tous un tombeau commun, tombeaubien rapidement construit, non par la main des artistes, mais par une affreusecalamité. Où sont donc les richesses? où est la cupidité?Ne voyez-vous pas que tout cela est plus vil que la toile de l'araignée?
2. Mais, me direz-vous, à quoi vous sert-il de parler? j'y gagnequelque chose si l'on m'écoute. Pour moi je remplis mon ministère: le senseur sème. Le semeur s'en alla semer: une partie de la semencetomba le long du chemin, une autre partie sur la pierre, une autre partieentre les épines, et une autre partie dans une bonne terre. (Matth.XIII, 3.) Trois parties furent perdues, et une seule fut préservée; et cependant le semeur n'abandonna point son champ; mais parce qu'unepartie avait été préservée, il ne cessa pointde le cultiver.
Et à cette heure aussi il est impossible que (511) la semencerépandue sur un auditoire si nombreux, ne me rapporte pas du fruit.Si tous n'écoutent pas, la moitié écoutera; si lamoitié n'écoute pas, la troisième partie écoutera; si elle n'écoute pas, la dixième écoutera ; si ladixième partie n'écoute pas, une personne au moins de cettemultitude écoutera : qu'elle écoute donc. Car ce n'est pasune chose de peu d'importance que le salut d'une brebis, puisque le pasteurde l'Evangile (Matth. XVIII, 12), en abandonna quatre-vingt-dix-neuf pourcourir après celle qui s'était égarée. Je neméprise pas l'homme, et quand même il ne serait qu'un, ilest homme , c'est-à-dire la créature favorite de Dieu; etquand même il serait esclave, il ne me paraîtrait pas méprisable,car je ne cherche pas la dignité, mais la vertu : je cherche l'âmesans distinguer celle du maître de celle de l'esclave. Et quand mêmeil ne serait qu'un, il est homme, et pour lui la voûte des cieuxfut étendue, le soleil brille, la lune poursuit sa course, l'airfut partout répandu, les sources jaillissent, la plaine des mersa été formée, les prophètes envoyéset la loi donnée; et qu'est-il besoin de tout dire? pour lui leFils unique de Dieu s'est fait homme. Mon Seigneur a étéimmolé, et son sang a été versé pour le salutde l'homme, et moi j'irais le mépriser ! mais quel pardon mériterais-je?Ne savez-vous pas que le Seigneur s'entretint avec la Samaritaine, et fitles frais d'une longue conversation? (Jean, IV, 6 et suiv.) Son titre deSamaritaine ne la fit pas mépriser, mais l'âme qu'elle avaitla fit rechercher avec ardeur; et quoiqu'elle fût une prostituée,elle ne fut pas dédaignée ; mais parce qu'elle devait êtresauvée et qu'elle montra de la foi, elle devint l'objet de soinsempressés. Pour moi je ne cesserais pas de parler quand mêmepersonne ne m'écouterait je suis médecin et j'applique lesremèdes; je suis apôtre, et j'ai reçu l'ordre d'instruire.En effet, il est écrit : Je t'ai donné pour sentinelle àla maison d'Israël. (Ezéch. III, 17.) Je ne convertis personne.Et qu'importe? je gagne néanmoins mon salaire. Du reste je metsici les choses au pire ; car il est impossible que dans une si grande multitudequelqu'un ne devienne pas meilleur. Mais voici les prétextes, voiciles excuses des auditeurs indolents : J'écoute chaque jour, disent-ils,et je ne fais pas. Ecoutez, quand même vous ne feriez pas; car c'estcri écoutant que l'on arrive à faire. Quand même tune ferais pas, tu ressens de la honte de tes péchés; quandmême tu ne ferais pas, tu changes de sentiment; quand mêmetu ne ferais pas, tu te condamnes toi-même de ce que tu ne fais pas.Or, cette condamnation de toi-même, d'où vient-elle ? C'estle fruit de mes discours. Quand tu dis : hélas ! j'ai écoutéet je ne fais pas, cet hélas est le prélude d'une amélioration.As-tu péché ? pleure , et tes larmes effaceront ton péché;car il est écrit : Avoue toi-même le premier tes fautes, afind'être justifié. (Is. XLIII, 26.) Si tu es dans l'afflictionet dans la tristesse, la tristesse renferme quelque chose de salutaire,non en vertu de sa nature, mais par un effet de la bonté du Seigneur.Celui qui a des péchés sur la conscience ne trouve pas unmédiocre soulagement dans l'affliction qu'il endure, car il estencore écrit : J'ai vu son affliction et sa tristesse, et je l'aiguéri de ses douleurs. (Is. LVII, 18.) O bienveillance ineffable! 0 bonté au-dessus de toute expression ! J'ai vu son afflictionet je l'ai guéri. Qu'y a-t-il donc de si grand dans son affliction? Rien, il est vrai, mais j'en ai pris occasion de le guérir deses douleurs. Voyez-vous comment, en un instant bien court, Dieu a toutréconcilié !
Reportez donc continuellement vos pensées vers cette soiréedu tremblement de terre. Tous les autres, il est vrai, redoutaient le tremblement; pour moi je redoutais la cause du tremblement. Comprenez-vous bien ceque je dis? Les autres craignaient le renversement de la ville et la mort;moi je craignais que le Seigneur ne fût irrité contre nous;car il n'est pas terrible de mourir, mais il est terrible d'irriter leSeigneur. De sorte que je ne redoutais pas le tremblement de terre, maisla cause du tremblement. Or, la cause du tremblement, c'était lacolère de Dieu, et la cause de la colère de Dieu, ce sontnos péchés. Ne craignez donc jamais le châtiment, maisle péché, qui est le père du châtiment. La villeest-elle ébranlée? Qu'importe ? Que votre esprit ne soitpas ébranlé? En effet, quand il s'agit de maladies et deblessures, nous ne pleurons pas ceux que l'on traite, mais ceux dont lamaladie est incurable. La maladie et la blessure, c'est le péché;l'amputation et le remède, c'est le châtiment.
3. Comprenez-vous ce que je dis? Soyez attentifs, car je veux pour vousinstruire employer un langage philosophique. Pourquoi plaignons-nous ceuxqui subissent un (512) châtiment et ne plaignons-nous pas ceux quipèchent ? Cependant le châtiment n'est pas quelque chose d'aussifâcheux que le péché, car le péché estle principe du châtiment. Si donc vous voyez un homme atteint d'unulcère, et du corps duquel sortent le pus et les vers, et qui cependantne donne aucun soin à cette plaie et à cet ulcère;et un autre homme qui se trouve, il est vrai, dans le même état,mais qui est traité par des mains habiles, que l'on cautérise,que l'on ampute et qui prend des remèdes amers, lequel des deuxplaindriez-vous, dites-moi ? celui qui est malade et qui ne subit aucuntraitement, ou bien celui qui est malade et qui subit un traitement? Il.est évident que ce serait celui qui est malade et qui ne subit aucuntraitement.
De même, supposons deux pécheurs dont l'un est châtiéet dont l'autre ne l'est pas gardez-vous de dire que ce dernier est heureuxparce qu'il est dans l'opulence, qu'il dépouille les orphelins etopprime les veuves. Il n'est point malade dans son corps, il est vrai,et malgré ses rapines, il est estimé, honoré, puissant:il n'a rien à souffrir des accidents de la vie humaine, de la fièvre,des intrigues des méchants ou de quelqu'autre fléau; de nombreuxenfants lui font cortége, il jouit d'une heureuse vieillesse : néanmoinsplaignez-le beaucoup parce qu'il est malade dans son âme, et qu'ilne subit aucun traitement. Comment cela? je vais le dire. Si vous voyiezun homme atteint d'hydropisie et dont le corps est enflé par suitede violentes douleurs spléniques, ne pas courir au médecin,mais rechercher les boissons froides, s'asseoir à une table de sybarite,s'enivrer tous les jours, marcher escorté par des gardes et rendreainsi la maladie plus grave, dites-moi, le regarderiez-vous comme heureuxou comme malheureux? Et si vous voyiez un autre homme atteint d'hydropisiesubir le traitement d'habiles médecins, se condamner lui-mêmeà la faim, suivre un régime sévère, prendreavec persévérance des remèdes amers qui causent, ilest vrai, de la douleur, mais qui rendent la santé par l'effet decette douleur, ne l'estimeriez-vous pas plus heureux que le précédent?Il faut bien en convenir : car le premier est malade et il ne se fait pastraiter; le second est également malade, mais il se soumet au traitementdes médecins. A la vérité le traitement est pénible,mais son résultat est plein d'utilité.
Il en est de même dans la vie présente; mais passez descorps aux âmes, des maladies aux péchés, de l'amertumedes remèdes à la punition et au jugement de Dieu. Ce queproduisent le remède ordonné par le médecin, l'amputationet le feu, le châtiment infligé par Dieu le produit également.En effet, de même que le feu plusieurs fois appliqué cautériseet arrête les ravages de l'ulcère: de même que le ferenlève les chairs viciées en causant il est vrai de la douleur,mais en procurant de l'utilité; de même la famine, la pesteet tous ces fléaux qui semblent être des maux, sont appliquésà l'âme à la place du fer et du feu, afin d'arrêterses maladies, produites en elle comme dans les corps, et de la rendre meilleure.Supposons de nouveau deux débauchés (je me sers toujoursd'une comparaison), deux débauchés dont l'un est riche etl'autre pauvre. Pour lequel y a-t-il plus d'espoir de salut? Il faut enconvenir, évidemment c'est pour le pauvre. Gardez-vous donc de dire: Ce riche est un fornicateur et il est dans l'abondance, et pour ce motifje le déclare heureux. Vous auriez plutôt lieu de le déclarerheureux si, tout en étant fornicateur, il était dans l'indigence,si en vivant de la sorte il souffrait de la faim, car il aurait forcémentla pauvreté pour lui enseigner la sagesse. Quand donc vous voyezle méchant dans la prospérité, pleurez sur lui, caril est doublement malheureux : il est malade, et sa maladie est incurable.Mais quand vous voyez le méchant dans l'adversité, consolez-vousnon-seulement parce qu'il devient meilleur, mais parce qu'il expie ici-basun grand nombre de ses péchés. Donnez toute votre attentionà mes paroles. Beaucoup d'hommes sont soumis à l'expiationic-ibas et au châtiment dans l'autre vie; d'autres y sont soumisseulement ici-bas; d'autres seulement dans l'autre vie. Retenez bien cettedoctrine, car mes paroles bien comprises chasseront de votre esprit uneinfinité de troubles.
Mais si vous le jugez à propos, occupons-nous d'abord de celuiqui est puni dans l'autre vie après avoir vécu ici-bas dansles délices. Que tous, riches et pauvres, soient attentifs àce que je dis, car cette doctrine est utile aux uns et aux autres. Pourvous convaincre que plusieurs sont punis ici-bas et dans l'autre vie, écoutezles paroles mêmes de Jésus-Christ : En quelque ville ou enquelque maison que vous entriez, en entrant dans cette maison, (543)
saluez-la en disant: Paix à cette maison! Et si la maison enest digne, que votre paix vienne sur elle; mais si elle n'en est pas digne,que votre paix voies revienne. Et si quelqu'un ne veut pas vous recevoirni écouter vos paroles, en sortant de la ville secouez la poussièrede vos pieds. Je vous le dis en vérité, au jour du jugementil y aura moins de rigueur pour Sodome et Gomorrhe que pour cetteville-là. Mais en quelque ville ou maison que vous entriez, enquérez-vousdu plus digne et demeure chez lui jusqu'à votre départ. (Matth.,X , 11 et suiv. ). Ces paroles prouvent évidemment que les habitantsde Sodome et de Gomorrhe qui furent punis ici-bas sont encore châtiésdans l'autre -vie; lorsque Jésus-Christ dit qu'il y aura moins derigueur pour les Sodomites que pour ceux dont il parle, il montre que lespremiers sont châtiés, mais avec moins de rigueur que lesseconds.
4. Il y en a d'autres qui sont punis seulement ici-bas, comme ce débauchédont parle le bienheureux Paul dans sa première épîtreaux Corinthiens (v, 1): C'est un bruit constant, dit-il, qu'il y a de l'impuretéparmi vous, et une telle impureté qu'il n'en est point de semblableparmi les païens; c'est au point que l'un d'entre vous abuse de lafemme de son père. Et vous êtes encore enflés d'orgueil! et vous n'avez pas plutôt versé des pleurs pour que celuiqui a commis cette action fût retranché du milieu de vous! Pour moi, absent de corps, à la vérité, mais présenten esprit, j'ai déjà jugé comme si j'étaisprésent celui qui est coupable de ce crime; vous étant doncrassemblés, et mon esprit étant présent au milieude vous, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le coupablesoit livré à Satan pour être tourmenté danssa chair, afin que son âme soit sauvée au jour du SeigneurJésus. Vous voyez comment l'incestueux de Corinthe est puni ici-baset ne l'est pas dans l'autre vie; son corps ayant subi son châtimenten cette vie, il n'est pas puni dans l'autre. Mais je veux maintenant vousmontrer celui qui a vécu dans les délices ici-bas puni dansl'autre vie. Il y avait un homme riche. Quoique vous connaissiez d'avancetoute la suite du récit, attendez la fin du discours. C'est àma louange, et cela fait votre éloge, qu'à peine ai-je semémon début, vois cueillez déjà le fruit. Votre assiduitéà mes instructions a fait de vous des docteurs : mais puisqu'avecvous sont venus ici quelques étrangers, veuillez bien ne pas couriret attendre les boiteux. En effet, l'Eglise est un corps; elle a des yeux,elle a une tête. Si une épine entre dans le talon, 1'il sebaisse parce qu'il fait partie du corps, et il ne dit pas : Puisque jesuis placé en haut, je méprise le membre d'en bas; mais ilse baisse et abandonne sa position élevée; et cependant quoide plus vil que le talon et quoi de plus noble que l'oeil? Mais la sympathienaturelle fait disparaître l'inégalité et la charitérend tout commun. Vous aussi faites de même. Quoique vous soyez promptsà;concevoir et disposés à entendre, si vous avez unfrère qui ne saisisse pas les vérités que l'on expose,que votre ceil se baisse vers le talon, qu'il compatisse au membre boiteux,de peur que par l'effet de la vivacité de votre esprit, et par l'effetde la lourdeur du sien, il ne demeure privé d'instruction. Ne faitespas servir votre intelligence à sa perte, mais rendez grâcesà Dieu de votre promptitude à concevoir. Êtes-vousriches, je m'en réjouis et j'en ressens du plaisir, mais celui-ciest encore dans la pauvreté ; que vos richesses ne soient pas lacause de son indigence. Il a une épine, je veux dire une raisontroublée, baissez-vous donc jusqu'à lui, et arrachez cetteépine. Mais Jésus-Christ, que dit-il? Il y avait un hommeriche, riche de nom, mais non en réalité; il y avait un hommeriche qui se vêtait de pourpre, qui s'asseyait à une tablesomptueuse, qui avait ses cratères remplis de vin jusqu'au bord,qui faisait des festins tous les jours; et il y avait aussi un pauvre nomméLazare. (Luc, XVI, 49.)
Et le nom du riche, où est-il? Nulle part: il n'a pas de nom.Quelles immenses richesses ! et on ne trouve pas le nom du possesseur !Que sont-elles ces richesses ? Un arbre couvert de feuilles, mais privéde fruit; un chêne qui s'élève bien haut, et qui produitle gland, nourriture des animaux; un homme qui ne porte pas le fruit del'homme. Si l'on voit quelque part les richesses et les rapines, c'estun loup que lon voit; si j'aperçois quelque part les richesseset la férocité c'est un lion que japerçois, et nonun homme : l'ignoble méchanceté lui a fait perdre la noblessede sa race. Il y avait un homme riche, qui chaque jour se vêtaitde pourpre, mais dont lâme était remplie de toiles daraignée; qui aspirait des parfums, mais qui était plein de puanteurs ;qui sasseyait à une table somptueuse, qui nourrissait des parasiteset des flatteurs, et qui engraissait lesclave, cest-à-dire, soncorps, mais qui (514) n'avait nul souci de la maîtresse, c'est-à-dire,de son âme exténuée par la faim. Sa maison étaitornée de guirlandes, mais la poussière du péchéen couvrait les fondements ; son âme était ensevelie dansle vin. Cet homme riche s'asseyait donc à une table somptueuse,ses cratères étaient remplis de vin jusqu'au bord; il nourrissaitdes parasites et des flatteurs, cette bande infernale, ces loups affamésqui réduisent en servitude la plupart des riches, qui achètentla perte de ces infortunés en emplissant leurs ventres, et qui épuisentles richesses à force d'obséquiosités et de flatteries.
Il ne se tromperait pas, celui qui donnerait le nom de loups àces hommes qui, plaçant comme une brebis le riche au milieu d'eux,excitent en lui l'orgueil par leurs louanges, et la présomptionpar leurs éloges, et ne lui permettent pas d'apercevoir la plaie,ruais aveuglent son esprit et augmentent les ravages de son ulcère.Ensuite lorsqu'arrive un changement de fortune, les amis prennent la fuite,et nous qui adressions des reproches, nous nous montrons compatissants.Les figures d'emprunt se cachent, et cela est arrivé déjàbien souvent.
5. Cet homme riche nourrissait donc des parasites et des flatteurs,faisant ainsi de sa maison une salle de spectacle; il se plongeait aveceux dans la dissolution et dans le vin, il jouissait d'une heureuse prospérité; mais il y avait aussi un autre homme nommé Lazare, qui étaitcouvert d'ulcères, qui gisait à la porte du riche et quidésirait les miettes de sa table. Il avait soif auprès dela source ; il avait faim, et l'abondance était à ses côtés.Et où avait-il été jeté? Ce n'est pas dansle carrefour, ce n'est pas dans la rue, ce n'est pas dans l'impasse, cen'est pas au milieu de la place publique, c'est à la porte du riche,à l'endroit où celui-ci devait nécessairement passerpour entrer et sortir, afin qu'il ne pût dire : je ne l'ai pas vu,j'ai passé outre ; mes yeux n'ont rien aperçu. A l'entréede ta maison une perle git dans la boue, et tu ne la regardes pas ! Lemédecin est à ta porte, et tu n'as pas recours à lui! Le pilote est dans le port, et tu fais naufrage ! Tu nourris les parasites,et tu ne nourris pas les pauvres ! C'est ce qui arrivait alors, et c'estce qui arrive encore aujourd'hui; et ces choses ont été écritesafin qu'elles servent d'enseignement à la postérité,et qu'elle n'ait pas à souffrir ce que cet homme eut lui-mêmeà souffrir. A la porte gisait donc le pauvre, pauvre, il est vrai,à l'extérieur, mais riche intérieurement. Il gisait,ayant le corps couvert d'ulcères : c'était un trésorqui présentait des épines à la surface et des perlesau dedans. Quel dommage la maladie de son corps lui cause-t-elle, puisqueson âme se porte bien ? Que les pauvres écoutent et qu'ilsne se laissent point aller au découragement! que les riches écoutentet qu'ils abandonnent la méchanceté !
On expose à vos yeux cette double image des richesses et de lapauvreté, de la cruauté et de la résignation, de lapatience et de l'avarice, afin que si vous voyiez un pauvre couvert d'ulcèreset méprisé, vous ne le regardiez pas comme malheureux; etque si vous voyiez un riche superbement paré, vous ne le regardiezpas comme heureux. Recourez alors à notre parabole. Si vous craignezque votre raisonne fasse naufrage, rentrez au port; cherchez de la consolationdans ce récit ; pensez à Lazare méprisé, pensezau riche qui vivait dans les délices et la prospérité, et ne vous laissez troubler par aucun des événements dela vie présente. Si vous tenez comme il faut le gouvernail de votreraison, vous ne serez point submergé par les flots du découragement;votre barque ne sombrera pas si , par de sages réflexions, voussavez discerner la véritable nature des choses. Pourquoi me dites-vous: mon corps est réduit à l'extrémité ? Quevotre esprit n'en souffre aucun préjudice. Un tel est riche etméchant. Et qu'importe ? Au reste la méchanceténe tombe pas sous les sens. Ne jugez pas l'homme par ce qui paraîtau dehors, mais par l'intérieur. Quand vous apercevez un arbre,sont-ce les feuilles que vous considérez ou bien le fruit ? Agissezde même à l'égard de l'homme. Si vous voyez un homme,ne le jugez pas par l'extérieur, mais par l'intérieur : examinezle fruit et non les feuilles. C'est peut-être un olivier sauvage,et on le prend pour un olivier franc; c'est peut-être un loup, eton le prend pour un homme ! Si donc vous voulez connaître quelqu'un,n'examinez pas sa nature, mais ses intentions ; son visage, mais ses sentiments;et non-seulement ses sentiments, mais son genre de vie. S'il a de la compassionpour les pauvres, c'est un homme; s'il s'enrichit par le commerce, c'estun chêne orgueilleux; s'il a le coeur féroce, c'est un lion;s'il vit de rapines, c'est un loup; s'il est dissimulé, c'est unaspic.
Mais je vous entends dire : je cherche un (515) homme ; pourquoi memontrez-vous une bête au lieu d'un homme? Apprenez quelle est lavertu propre de l'homme, et ne vous troublez pas. Lazare gisait donc àla porte, couvert d'ulcères, exténué de faim, et leschiens venaient lécher ses plaies : plus humains que l'homme leschiens léchaient ses plaies, et les nettoyaient. Il gisait, cetinfortuné ; et comme l'or déposé dans la fournaise,il acquérait un plus grand mérite. Il ne disait pas ce quedisent beaucoup de pauvres: Est-ce là une providence? Est-ce queDieu se mêle des choses humaines ? Moi, je pratique la justice, etje suis pauvre; et cet homme qui vit d'injustices est dans l'opulence !Il ne se disait rien de tout cela, mais il abandonnait tout à l'incompréhensiblebonté de Dieu, il purifiait son âme; résignédans ses souffrances, il était un modèle de patience; soncorps gisait par terre immobile, mais son esprit était dispos, etses pensées avaient des ailes; il enlevait le prix, il sortait vainqueurde ses maux et rendait témoignage aux biens à venir. II nedisait point : Les parasites vivent au sein de l'abondance, et moi, :l'onne me juge pas digne de manger les miettes ! Que faisait-il donc ? il rendaitgrâce, il rendait gloire à Dieu. Or, il arriva qu'ils moururentl'un et l'autre : le riche mourut, et il fut enseveli. Lazare partit aussi,car je ne veux pas dire qu'il mourut. En effet, la mort du riche fut unemort réelle et une sépulture; mais la mort du pauvre futun départ, un passage à une vie meilleure, une course del'arène vers le prix, de la mer vers le port, du combat vers lestrophées, des sueurs vers la couronne. Ils s'en allèrenttous deux là où les choses ont de la réalité;le spectacle cessa, les masques tombèrent.
Au théâtre, au milieu du jour, des toiles sont tendues,et beaucoup de comédiens entrent sur la scène, jouant unrôle, ayant des masques sur le visage, récitant la fable antiqueet racontant les événements d'autrefois. Celui-ci joue lerôle de philosophe quoiqu'il ne soit pas philosophe; celui-làjoue le rôle de roi quoiqu'il ne soit pas roi, mais il en a le costumependant la représentation. Cet autre joue le rôle de médecin,quoiqu'il ne soit pas même un ouvrier habile à travaillerle bois, mais il est revêtu des habits de médecin; un autrejoue le rôle d'esclave quoiqu'il soit de condition libre; un autrejoue le rôle de docteur, et il ne connaît pas même leslettres ; ils paraissent ce qu'ils ne sont pas et ne paraissent pas cequ'ils sont. En effet, tel paraît médecin qui ne l'est nullement,tel paraît philosophe qui a sous son masque une chevelure bien soignée,tel paraît soldat qui n'a fait que revêtir le costume de soldat.La vue du masque trompe, mais elle ne change pas la nature en donnant uneautre apparence à la réalité. Tant que les joyeuxspectateurs sont sur leurs sièges, les masques sont conservés;mais lorsque le soir est arrivé, que le spectacle a cessé,et que tout le monde s'est retiré, les masques sont déposés,et celui qui était roi sur la scène se trouve êtredehors un forgeron. Les masques sont rejetés, les apparences trompeusesont disparu, la vérité est manifestée; celui qui surla scène était libre est esclave au dehors, car ainsi queje l'ai dit: au dedans les apparences trompeuses, au dehors la réalité.Mais le soir est venu, le spectacle a cessé, la réalitése manifeste.
Il en est de même pendant la vie et à la fin de la vie: les choses présentes sont un spectacle; les affaires humaines,les richesses, la pauvreté, la qualité de prince et de sujet,et tout le reste, sont les rôles d'une pièce de théâtre.Mais lorsque le jour de la vie présente sera passé, et quesera venue cette nuit terrible, ou plutôt ce jour, car si c'est unenuit pour les pécheurs, ce sera un jour pour les justes; lorsquele spectacle aura cessé, lorsque les masques auront étédéposés, lorsque chacun sera jugé ainsi que ses oeuvres,non pas chacun et ses richesses, chacun et son autorité, chacunet sa considération, chacun et sa puissance; mais chacun et sesoeuvres : le magistrat et le roi, la femme et l'homme ; lorsqu'on nousdemandera une vie honnête et de bonnes actions, et non le faste desdignités, non les abaissements de la pauvreté, le despotismedu mépris; lorsque le Juge dira : Donne-moi des oeuvres, et quandmême tu serais esclave, tu vaux mieux que l'homme libre; quand mêmetu serais femme, tu es plus homme que l'homme lui-même; lorsque lesmasques seront déposés, c'est alors que l'on reconnaîtrale vrai riche et le vrai pauvre. Et de même qu'ici-bas, lorsque lespectacle a cessé, si quelqu'un de nous se trouvant en un lieu élevé,reconnaît dehors un forgeron qui sur la scène étaitphilosophe, il s'écrie : Eh quoi ! cet homme n'était-il passur la scène un philosophe ? dehors je reconnais en lui un forgeron;cet homme n'était-il pas sur la scène un roi? (516) dehorsje reconnais en lui un homme de rien; cet homme n'était-il pas unriche sur la scène? dehors je reconnais en lui un pauvre; ainsien sera-t-il dans l'autre vie.
6. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point, afin de ne pasfatiguer mes auditeurs par l'abondance de mes paroles; mais je veux mettresous vos yeux la pièce tout entière à l'aide de deuxpersonnages. Je me suis occupé de deux acteurs, et par leur moyenje vous ai frayé la voie et montré le point de vue auquelil faut se placer pour estimer à leur juste valeur les choses dece monde. J'ai dilaté votre intelligence en vous donnant l'explicationde la vie présente, je vous ai munis d'un principe général,qui vous donnera la mesure exacte de chaque chose si vous voulez l'appliquer.Il y avait donc deux acteurs: l'un jouait le rôle de riche, l'autrele rôle de pauvre; Lazare avait le rôle de pauvre, et le mauvaisriche celui de riche. C'étaient des masques de théâtrequi paraissaient, ce n'était pas la réalité des choses.Tous deux sont partis pour l'autre vie, le riche et le pauvre; les angesont recueilli Lazare : après les chiens, les anges; aprèsla porte du riche, le sein d'Abraham ; après la faim, une abondancequi ne cessera point; après la tribulation, une paix inaltérable.Mais pour le riche, après les richesses, la pauvreté ; aprèsles délices de la table, le supplice et les tourments; aprèsle repos, d'intolérables douleurs. Considérez ce qui se passa.Ils partirent pour l'autre vie, et le spectacle cessa, et les masques tombèrent.Ils sont partis tous deux pour l'autre vie, et le riche, étendusur des brasiers ardents, voit Lazare dans le sein d'Abraham, plein desanté, dans la jouissance et les délices, et il dit au patriarche:Père Abraham, envoyez Lazare, afin qu'il fasse égoutter lebout de son doigt sur ma langue, car je suis dévoré par lesflammes. Mais que lui répond Abraham ? Mon fils, tu as reçutes biens et Lazare ses maux, et maintenant il est consolé, et toitu es dans les tourments. D'ailleurs un abîme a étécreusé pour toujours entre nous et vous, de sorte que celui quivoudrait aller d'ici à vous ne le peut faire. (Luc, XVI, 24 et suiv.)Soyez attentifs, car il est utile de parler sur ce sujet qui effraye, ilest vrai, mais qui purifie; qui cause de la douleur, mais qui rend meilleur.Faites donc bon accueil à mes paroles. Comme il était dansles tourments, le riche leva les yeux et vit Lazare. Un spectacle nouveaus'offrit à sa vue. Il gisait chaque jour à ta porte; tuentrais et tu sortais deux et trois fois, et tu ne le regardais pas ! etmaintenant que tu es dans les flammes, tu le regardes de loin! Lorsquetu vivais dans l'opulence, lorsqu'il ne dépendait que de toi dele voir, tu ne voulais pas le regarder! Pourquoi le cherches-tu maintenantavec des regards perçants? Ne gisait-il pas à ta porte? Commentne le regardais-tu pas? Tu ne l'as pas vu lorsqu'il était prèsde toi, et maintenant tu le regardes de loin et lorsqu'un abîme siprofond vous sépare! Mais que fait-il? Il donne le nom de pèreà Abraham. Pourquoi appelles-tu ton père celui dont tu n'aspas imité l'hospitalité? Il l'appelle son père, etAbraham l'appelle son fils les noms indiquent l'identité de race,et aucun secours n'est donné. Mais ces noms sont prononcéspour vous apprendre que la race ne sert de rien.
En effet, la noblesse ne consiste pas dans l'illustration des ancêtres,mais dans une conduite vertueuse. Ne me dites pas: j'ai pour pèreun consul. Qu'est-ce que cela me fait? ce n'est pas là ce que jedemande. Non, ne me dites pas: j'ai un consul pour père. Quand mêmevous auriez pour père l'apôtre saint Paul et des martyrs pourfrères, si vous n'imitiez pas leur vertu, cette parenté nevous servirait de rien; au contraire, elle vous nuirait, et ferait votrecondamnation. Ma mère, direz-vous, fait d'abondantes aumônes:A quoi cela vous sert-il à vous qui êtes inhumain ? L'hunanitéde votre mère ne fera qu'aggraver votre accusation de perversité.En effet, que dit saint Jean-Baptiste au peuple juif? Faites de dignesfruits de pénitence, et ne vous contentez pas de dire: Nous avonsAbraham pour père. (Luc, III, 3.) Avez-vous un illustre ancêtre? Si vous avez marché sur ses traces, vous en retirerez quelqueprofit; si vous ne l'avez pas imité, cet homme illustre sera votreaccusateur, parce que, sorti d'une souche vertueuse, vous avez produitun fruit amer. N'estimez jamais heureux celui qui a un parent vertueuxs'il n'imite pas sa conduite. Avez-vous une sainte mère? Cela nevous sert de rien. Avez-vous une mauvaise mère? cela ne vous nuiten rien. De même que la vertu de celle-là ne vous sert derien si vous n'imitez pas sa vertu; de même la méchancetéde celle-ci ne vous nuit pas non plus si vous abandonnez le vice. Maisde même que dans le premier cas vous êtes plus blâmableparce qu'ayant un modèle domestique (517) vous n'avez pas imitésa vertu; de même dans le second cas vous seriez plus digne d'élogesparce que ayant une mère vicieuse, vous n'avez pas imitéses vices, mais produit un bon fruit d'une souche amère. On ne demandepas l'illustration des ancêtres, mais une conduite vertueuse.
Pour moi j'appelle noble l'esclave lui-même, et maître celuiqui est dans les fers si j'apprends que ses moeurs sont honnêtes.Celui qui est revêtu de dignités me paraît un hommeobscur si son âme est esclave. Qui est esclave, en effet, si ce n'estcelui qui commet le péché ? L'autre esclavage résultede la vicissitude des choses, mais celui-ci consiste dans la différencedes sentiments; et c'est de là que dans le principe l'esclavagea pris naissance.
7. Anciennement il n'y avait pas d'esclaves; car Dieu, en formant l'homme,ne le fit pas esclave, mais libre. Il fit Adam et Eve, et ils étaientlibres tous les deux: d'où est donc venu l'esclavage? Le genre humaindévia de sa route, et franchissant les bornes de la cupidité,il fut poussé dans le libertinage ; et voici ce qui se passa.
Le déluge, ce naufrage commun de la terre entière, arriva;les cataractes du ciel s'ouvrirent; les abîmes s'élancèrenthors de leurs digues, tout était eau, le monde visible étaitramené à ses premiers éléments et entrait endissolution ; la terre ne paraissait nulle part, mais partout c'étaitune mer qui avait pour source la colère de Dieu, partout des flots,partout des mers; .les montagnes portent vers le Ciel leurs cimes élevées,mais la mer les avait couvertes: il n'y avait plus que la mer et le ciel;le genre humain avait péri, et il ne restait plus qu'une étincelle,de notre race, Noé, qui comme une étincelle au milieu dela mer, n'était pas éteint par elle, et portait avec luiles prémices de notre espèce, sa femme et ses enfants, puisla colombe et le corbeau, et tous les autres animaux. Ils étaienttous dans l'arche qui, portée sur les eaux, au milieu des flotsne faisait pas naufrage, car elle avait pour pilote le Seigneur de touteschoses. En effet, Noé ne dut point son salut aux planches qui composaientl'arche, mais à la main puissante de Dieu. Et contemplez le prodige! Lorsque la terre fut purifiée, lorsque les ouvriers d'iniquitéeurent disparu, lorsque la tempête eut cessé, le sommet desmontagnes apparut, l'arche s'arrêta, Noé lâcha la colombe.
Les choses que nous venons de dire étaient pleines de mystères,et ce qui se passa alors était une figure de ce qui devait arriverplus tard. Ainsi l'arche était la figure de l'Eglise, Noé,celle de Jésus-Christ, la colombe, celle de l'Esprit-Saint, la branched'olivier, celle de la bonté de Dieu. L'animal plein de douceurfut lâché, et il sortit de l'arche. Mais ces choses-làn'étaient que la figure, celles-ci sont la réalité.Et remarquez l'excellence de la réalité. De même quel'arche au milieu de la mer sauvait ceux qui étaient renfermésdans son sein, de même l'Eglise sauve tous ceux qui sont égarés.Mais l'arche conservait seulement, tandis que l'Eglise fait quelque chosede plus. Ainsi par exemple, l'arche recueillit des animaux sans raisonet les conserva tels qu'ils étaient; l'Eglise recueille des hommesprivés de raison, et non-seulement elle les conserve, mais elleles transforme. L'arche recueillit le corbeau et le relâcha corbeau;l'Eglise prend un corbeau et relâche une colombe; elle prend un loupet le renvoie brebis. Quand un voleur, un usurpateur entre dans son seinet écoute l'enseignement des divins oracles, il change de sentiments,et de loup il devient brebis. Le loup en effet ravit le bien d'autrui,tandis que la brebis cède jusqu'à sa toison. L'arche s'arrêtaet les portes en furent ouvertes. Noé, préservé dunaufrage, sortit. Il vit la terre dépeuplée, il vit la fange,tombeau rapidement construit, tombeau commun aux bêtes et aux hommes;les cadavres des chevaux, des hommes et de tous les animaux gisaient ensevelistous ensemble. Il contempla cette scène tragique, la terre lui parutremplie d'amertume, et il fut en proie à un grand découragement:tous les hommes avaient péri; aucun homme, aucune bête, aucundes animaux qui n'étaient pas entrés dans larche ne futsauvé; il n'apercevait que le Ciel dominé par le découragementet accablé par la douleur, il but du vin, et se livra au sommeilafin de charmer sa tristesse. Il était couché sur un lit,se livrant au sommeil comme à un médecin, et voulant faireoublier à son esprit ce qui s'était passé. C'est ceque fait naturellement le vieillard qui a bu du vin, et qui est accabléde sommeil. Car il convient de dire, pour la défense de cet hommejuste, que ce qui arriva ne fut pas l'effet de l'ivresse ni d'un désirpassionné, mais qu'il voulait simplement guérir sa douleurpar les deux moyens (518) auxquels il eut recours. En effet, Salomon lui-mêmedisait: Donnez du vin à ceux qui sont dans le chagrin et une liqueurenivrante à ceux qui sont en proie à la douleur. (Proverbes,XXXI, 6.)
De là l'usage observé par beaucoup de gens, surtout dansles événements funèbres, quand quelqu'un a perdu sonenfant ou son épouse, et que l'affliction le domine, que le découragements'est emparé de lui, et que la conscience de son malheur prend ledessus, il réunit ses amis dans sa maison, et fait un festin splendideoù le vin pur est versé à celui qui est dans le chagrin,afin de calmer sa douleur. C'est précisément ce qui arrivaalors à notre vieillard. En effet, dominé par la tristesse,il usa du vin comme d'un remède, et après avoir bu il selivra au sommeil. Mais afin que vous sachiez ce qui a donné naissanceà l'esclavage, peu de temps après entra son fils maudit,fils, il est vrai, par la nature, mais non par la conduite, car encoreune fois j'appelle noblesse non pas l'illustration des ancêtres,mais la conduite vertueuse. Ce fils étant donc entré vitla nudité de son ire. Il aurait dû la couvrir, il aurait dûla cacher par respect pour la vieillesse, par respect pour le chagrin,par respect pour le malheur et par respect surtout pour son père;au lieu d'agir ainsi il sortit, divulgua la chose et en fit un récitexagéré. Mais ses autres frères prirent un manteau, et marchant à reculons pour ne pas voir ce qu'il avait divulgué,couvrirent leur père. Noé s'étant levé suttout et se mit à dire : Maudit soit le jeune Chanaan, qu'il soitle serviteur de ses frères. (Genèse, IX, 25.) C'est commes'il avait dit : Tu seras esclave parce que tu as divulgué l'indécencede ton père. Remarquez-vous bien que l'esclavage vient du péché,et que la perversité lui a donné naissance? Voulez-vous queje vous montre la liberté naissant de la servitude? II y avait unesclave nommé Onésime, méprisé et déserteur: il prit la fuite, se retira auprès de saint Paul, obtint le baptême,se purifia de ses péchés et demeura à ses pieds. SaintPaul écrivit à son maître : Onésime, qui autrefoisvous a été inutile, vous sera maintenant bien utile ainsiqu'à moi; accueillez-le comme moi-même. (Philèmon,X, 12.) Qu'était-il donc arrivé? Je l'ai engendrédans mes liens.
8. Avez-vous remarqué la noblesse, avez-vous remarquéles moeurs qui enfantent la liberté? Esclave et homme libre sontsimplement des noms. Qu'est-ce que l'esclave? un simple nom. Combien demaîtres sont étendus ivres-morts sur leurs lits tandis queleurs serviteurs se tiennent auprès d'eux sans avoir bu de vin !Lequel dois-je appeler esclave, celui qui n'a point bu de vin ou celuiqui est ivre? l'esclave de l'homme ou l'esclave du vice? Le premier porteextérieurement la marque de son esclavage; le second porte au dedansde lui-même la chaîne qui le tient captif. Je vous dis cela,et je ne cesserai de vous le dire, afin que vous ayez des choses une idéequi soit en rapport avec leur nature, afin que vous ne soyez pas entraînésdans l'erreur commune, et que vous sachiez ce qu'est l'esclave, ce qu'estle pauvre, ce qu'est le roturier, ce qu'est l'homme heureux , ce qu'estle malheureux. Car si vous saviez discerner tout cela, vous n'auriez àsupporter aucun trouble. Mais de peur que la digression , devenant plusconsidérable que le discours lui-même, ne nous éloignede notre but, serrons de plus près notre sujet. Le riche dont nousparlons est pauvre désormais, ou plutôt il était déjàpauvre au milieu de l'opulence. En effet, que sert-il à l'hommed'avoir ce qui est étranger à sa nature s'il n'a pas ce quilui est propre ?
Que sert-il à l'homme de posséder des richesses s'il nepossède pas la vertu ? Pourquoi vous attachez-vous à ce quin'est pas à vous tandis que vous perdez ce qui est à vous?Je possède, dites-vous, une terre fertile. Mais qu'est-ce que cela,si vous n'avez pas une âme fertile? J'aides esclaves; mais vous n'avezpas la vertu. J'ai des vêtements; mais vous n'avez pas la piété.Vous possédez ce qui vous est étranger et vous ne possédezpas ce qui vous est propre. Si quelqu'un vous confiait un riche dépôt,pourrais-je vous donner le nom de riche? Non, certainement. Pourquoi? ceque vous possédez est à autrui : c'est un dépôt,et plût à Dieu que ce fût seulement un dépôtet qu'il ne devînt pas pour vous un surcroît de supplice !Le riche apercevant Lazare, s'écria : Père Abraham, ayezpitié de moi! (Luc, XVI, 24.) Ce sont là les paroles d'unpauvre , d'un indigent , d'un mendiant. Père Abraham, ayez pitiéde moi! Que veux-tu donc? Envoyez Lazare. Quoi ! celui auprèsduquel tu as mille fois passé; celui que tu n'as pas mêmevoulu regarder, tu demandes maintenant qu'on l'envoie à ton (519)secours ! Envoyez Lazare. Où sont donc maintenant tes échansons?où sont les tapisseries? où sont les parasites et les flatteurs,le fol orgueil et l'insolence, l'or profondément enfoui, les vêtementsrongés des vers, l'argent que tu adorais; les pompes, les jouissances,où sont-elles? C'étaient des feuilles: l'hiver est arrivé,et tout s'est desséché; c'était un songe dèsque le jour a lui le songe s'est enfui; c'était une ombre : la réalitéest venue, et l'ombre a disparu. Envoyez Lazare.
Mais pourquoi ne voit-il aucun autre juste, ni Noé, ni Jacob,ni Loth, ni Isaac, mais Abraham ? Pourquoi donc? C'est parce que Abrahamétait hospitalier, et qu'il entraînait les voyageurs danssa tente, de sorte que l'hospitalité de ce patriarche devient pourle riche un accusateur plus sévère de son inhumanité. Envoyez Lazare. Entendons bien, très-chers Frères, et craignons,si nous voyons des pauvres, de passer outre, et qu'ils ne deviennent alorspour nous, comme Lazare, de nombreux accusateurs. Envoyez Lazare, afinqu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, et qu'il le fasse égouttersur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. (Luc,XVI, 24.) Car on usera pour vous de la même mesure dont vous aurezusé pour les autres. (Matth. VII, 2) : tu n'as pas donnétes miettes, on ne te donnera pas une goutte d'eau. Envoyez Lazare, afinqu'il fasse égoutter le bout de son doigt sur ma langue, car jesuis dévoré par les flammes. Et que lui répond Abraham? Mon fils, durant ta vie tu as reçu tes biens et Lazare ses maux;maintenant il est ici dans la consolation, et toi tu es dans les tourments.(Luc, XVI, 25.) Ici encore il ne dit pas: tu as eu (elabes), mais : tuas reçu (apelabes) ; l'addition de la préposition (apo) produitdans le sens une grande différence. En effet, ainsi que je l'aisouvent expliqué à votre charité, il faut que noussoyons aussi scrutateurs des syllabes : Scrutez les Ecritures, a dit Jésus-Christ.(Jean, V, 39.) Car souvent un iota, ou un accent, nous révèlele sens. Et pour vous montrer que l'addition d'une lettre peut former unsens, le patriarche Abraham dont nous parlons s'appelait d'abord Abram.Mais Dieu lui dit : Ton nom ne sera plus Abram, mais Abraham. (Gen. XVII,5) : il ajouta un a, et le rendit père de plusieurs nations. Voicidonc que l'addition d'une lettre indique une nombreuse postérité.Ne passez donc pas à la légère sur de pareilles choses.Abraham, en effet, ne dit pas : tu as eu des biens, mais: tu as reçu.Or, celui qui reçoit, reçoit ce qui lui est dû. Faitesattention à ce que je dis; car autre chose est posséder,et autre chose recevoir, recouvrer : on recouvre ce que l'on a déjàeu, et l'on possède souvent ce que l'on ne possédait pas.Tu as recouvré tes biens et Lazare ses maux. Voici donc que le richereçoit ses biens et Lazare ses maux. J'ai dit tout cela en vue deceux qui sont châtiés ici-bas, et qui ne le sont pas dansl'autre vie, en vue de ceux qui vivent ici-bas dans les délices,et qui sont punis dans l'autre vie. Faites donc attention à ce queje dis : Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, les maux qu'ildevait souffrir, les biens qui t'étaient dus. Soyez attentifs ausujet que je traite, car j'arrive au but, laissez-moi poursuivre le filde mon discours. Mais n'allez pas vous troubler prématurément,et si je dis quelque chose qui soit de nature à vous troubler, attendez-enla solution. Car je veux exercer la pénétration de votreesprit, et ne pas seulement vous instruire d'une manière superficielle,mais vous faire pénétrer jusque dans les profondeurs desdivines Ecritures , profondeurs à l'abri des tempêtes, profondeursplus sûres que le calme de la mer. Plus vous descendrez, plus voustrouverez de sécurité. Là, en effet, ne se trouvepas l'agitation désordonnée des eaux, mais un ordre parfaitdans les idées. Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux,et maintenant lui est consolé, et toi tu es dans les tourments.La question est importante : j'ai dit que celui qui reçoit reprendce qui lui est dû. Si donc Lazare était juste, et il l'étaiten effet, comme l'indique le sein d'Abraham, la couronne, le prix du combat,le repos, la jouissance, la résignation, la patience, pourquoi est-ildit qu'il a reçu ses maux, ses peines? Si le riche, au contraire,était pécheur, tout à fait méchant et inhumain,adonné à la volupté et à l'ivresse, assis àune table de sybarite, habituellement plongé dans la plus grossièreobscénité et le libertinage, pourquoi Abraham lui dit-il:tu as reçu? Etait-il dû quelque chose à cet homme opulent,à ce prodigue, à cet inhumain? Que lui était-il dûen effet? Pourquoi ne dit-il pas : tu as eu, mais : tu as reçu ?
9. Renouvelez votre attention : ce qui lui était dû, c'étaientles supplices; ce qui lui était dû, c'étaient les tourments;ce qui lui était dû, c'étaient les douleurs. PourquoiAbraham ne (520) dit-il pas: tu as eu ces choses-là, mais: tu asreçu tes biens, ces choses-ci, la vie présente, et Lazareses maux? Appliquez bien votre esprit, car j'arrive à des penséesprofondes. De tous les hommes qui existent, les uns sont pécheurs,les autres sont justes. Parmi les justes, remarquez encore une différence: celui-ci est juste, celui-là est plus juste, cet autre l'est àun degré plus élevé, et un autre l'est encore davantage.Il y a un grand nombre d'étoiles, il y a le soleil, il y a la lune: il y a la même diversité parmi les justes : Car le soleila son éclat, la lune le sien, et les étoiles le leur. (ICor. XV, 41.) Les uns sont supérieurs, les autres sont inférieursen éclat, et il en est des corps terrestres comme des corps célestes; et de même que parmi les corps celui-ci est un cerf, celui-làun chien, cet autre un lion, celui-ci une autre bête sauvage, cetautre un aspic , et celui-là quelqu'autre bête de ce genre;de même il y a des différences parmi les péchés.Parmi les hommes, les uns sont donc justes et les autres pécheurs;mais parmi les justes il y a une grande diversité, et parmi lespécheurs elle est également grande et infinie. Mais continuezde me prêter votre attention. Quand même un homme serait juste,quand même il serait mille fois juste, et aurait atteint le plushaut degré, au point d'être exempt de péchés,il ne peut être pur de toute souillure, car quand même il seraitdix mille fois juste, il est homme néanmoins, et il est écrit: Qui se glorifiera d'avoir le coeur pur, ou qui dira avec véritéqu'il est exempt de péché? (Prov. XX, 9.) C'est pour celaqu'il nous a été ordonné de dire dans la prière: Remettez-nous nos dettes (Matth. VI, 12) ; afin que l'habitude de laprière nous rappelât que nous sommes exposés àsubir des peines dans l'autre vie. Aussi l'apôtre saint Paul, cevase d'élection, le temple de Dieu, la bouche de Jésus-Christ,la lyre du Saint-Esprit, le docteur de la terre tout entière, quiavait parcouru la terre et les mers, qui avait arraché les épinesdu péché et répandu la semence de la religion; cethomme plus opulent que les rois, plus puissant que les riches, plus fortque les soldats, plus sage (lue les philosophes, plus éloquent queles orateurs, qui n'avait rien et qui possédait tout, dont l'ombredélivrait de la mort, dont les vêtements chassaient les maladies,qui éleva des trophées dans la mer, qui fut ravi jusqu'autroisième ciel et entra dans le paradis, qui avait prêchéhautement la divinité de Jésus-Christ, cet homme disait :Ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifiépour cela (I Cor. IV, 4) ; lui qui avait acquis tant et de si grandes vertusajoutait : Mais c'est le Seigneur qui est mon juge.
Qui donc se glorifiera d'avoir le coeur pur? qui donc dira avec assurancequ'il est exempt de péché ? Oui, il est impossible qu'unhomme soit absolument sans péché. Que dites-vous en' effet? Il est juste, il est compatissant, il est ami des pauvres ? Oui, maisil a quelque défaut : ou bien il réprimande mal àpropos, ou bien il aime la vaine gloire, ou bien il fait quelque chosede pareil, car il n'est pas besoin de tout énumérer. Celui-ciest compatissant; mais souvent il manque de modération; celui-làest modéré, mais il n'est pas compatissant; celui-ci estcélèbre par une vertu, celui-là par une autre. Supposonsun homme juste : souvent il est vrai, il est juste, et il possèdetoutes les bonnes qualités, mais sa justice lui donne de l'orgueil, et l'orgueil corrompt sa justice. Le pharisien n'était-il pasjuste, lui qui jeûnait deux fois la semaine? Mais que dit-il? Jene suis point comme le reste des hommes qui sont voleurs, injustes. (Luc,XVIII, 2.) Souvent, en effet, celui qui a la conscience pure, tombe dansl'orgueil et le tort que le péché ne lui a pas encore fait,l'orgueil le lui fait. Il ne se peut donc faire qu'un homme soit tellementjuste qu'il soit complètement exempt de péché , commeaussi il ne se peut faire qu'un homme soit tellement mauvais qu'il n'aitpas au moins un peu de bon. Ainsi, par exemple, cet homme vole, il s'enrichitpar la fraude, il fait essuyer des pertes, mais quelquefois il fait l'aumône,mais quelquefois il est modéré, mais quelquefois il dit debonnes paroles, mais quelquefois il a prêté secours au moinsà un homme, mais quelquefois il a pleuré, quelquefois ila ressenti du chagrin. Il n'y a donc pas de juste qui soit sans péché; il n'y a donc pas de pécheur qui soit absolument dépourvude bonnes qualités. Qui fut plus méchant qu'Achab ? Il commitle vol et le meurtre. Et cependant quand il se fut attristé, Dieudit à Elie : As-tu vu comme Achab est pénétréde componction ? (III Rois, XXI, 29.) Vous le voyez, il se trouva quelquechose de bon dans un tel abîme de méchanceté? Quoide pire que le traître Judas, cet esclave de l'avarice ? Et cependantil fit lui-même après son crime quelque chose de (521) bon,quoique ce fut bien peu de chose, car il dit : J'ai péchéen livrant le sang innocent. (Matth., XXVII, 4.) Ainsi que je le disais,la méchanceté ne domine jamais tellement la nature de l'hommeque la vertu n'y puisse trouver une place. La brebis ne pourrait devenirfarouche , car elle a naturellement la douceur en partage; le loup ne pourraitjamais devenir doux, car il est naturellement farouche : les lois de lanature ne sont donc ni détruites ni ébranlées, maiselles restent immuables. En moi il n'en est pas de même; le suisféroce quand je veux, et doux quand je veux ; je ne suis pas enchaînépar la nature, mais je suis doué du libre arbitre. Comme je le disaisdonc, personne n'est tellement bon qu'il n'ait quelques petites souillures,et personne n'est tellement mauvais qu'il n'ait au moins un peu de bon.
Chaque chose a sa rétribution, chaque chose a sa récompense.Ainsi, quoiqu'un homme soit homicide, quoiqu'il soit méchant, quoiqu'ilcommette des injustices, s'il fait quelque chose de bon, il recevra larécompense de ce bien, et ce qu'il a fait de mal ne saurait priverce bien de ce qu'il mérite. De même, quoiqu'il ait fait millebonnes oeuvres, s'il fait quelque mal, il recevra la punition de ce mal.Retenez bien ceci et conservez-le fermement et immuablement en vous. Personnen'est bon au point de n'avoir aucun péché; personne n'estmauvais au point d'être dépourvu de toute justice. Je vousredis les mêmes choses afin de les enraciner, afin de les planter,afin de les fixer profondément. Car le démon jette dans vosâmes certaines inquiétudes afin de séduire vos espritset de détruire l'effet de mes paroles. C'est pourquoi je les faispénétrer jusqu'au fond de vos coeurs. Car si, pendant quevous êtes ici, vous les placez en lieu sûr, vous aurez beaualler dehors, vous ne pourrez les perdre. Si je mets de l'or dans une bourse,je la lie étroite' ment et je la scelle de peur que le voleur nel'enlève pendant mon absence. J'en agis de même avec votrecharité : par l'insistance que je mets à vous inculquer mesenseignements, je serre fortement et je pose les sceaux, je fortifie votreesprit afin qu'il ne perde pas ses forces dans l'indolence, et je chercheà conjurer les troubles du dehors en l'établissant ici dansle calme. Non, ce que je dis n'est pas l'effet de la loquacité,mais l'effet de la sollicitude, de la tendresse, de l'amour d'un maîtrequi craint que ses leçons ne soient perdues. Sans me causer de peineà moi, ma parole produit votre salut; je veux instruire et non passeulement faire de l'ostentation. Il n'est donc pas un juste qui soit sanspéché, et il n'est pas un pécheur qui n'ait quelquebonne qualité. Et comme chaque chose reçoit sa rétribution,considérez ce qui arrive. Le pécheur reçoit une récompenseéquivalente à ses qualités, pour peu qu'il ait faitde bien; et le juste reçoit un châtiment équivalentà son péché, pour peu qu'il ait fait de mal. Qu'arrive-t-ildonc, et que fait Dieu ? Il a décrété la peine dupéché, soit pour la vie présente, soit pour le siècleà venir. Si donc un homme qui est juste et qui a fait quelque malest malade ici-bas et subit un supplice, ne vous en troublez pas, maispensez en vous-mêmes et dites : cet homme juste a probablement faitquelque mal, et il en reçoit le châtiment ici-bas, afin den'être pas puni dans l'autre vie.
Au contraire, si vous voyez un pécheur qui vole, qui trompe,qui commet mille actions mauvaises, et qui cependant vit clans la prospérité,pensez que sans doute il a fait quelque bien, et qu'il reçoit leprix de ce bien ici-bas, afin que dans l'autre vie il n'ait pas àdemander de salaire. De même, si un homme (lui est juste éprouvequelque malheur, il le reçoit ici-bas afin d'expier en cette vieson péché et de s'en aller dans l'autre parfaitement pur.Et si un pécheur qui est chargé de mauvaises actions, quiest en proie à mille maladies de l'âme incurables, qui vole,qui trompe, coule ici-bas des jours heureux, c'est afin que dans l'autrevie il n'ait pas à demander de récompense. Comme il arrivaitdonc que Lazare avait fait quel(lues fautes, et le riche quelque bien,Abraham parle ainsi : Ne réclame rien ici, tu as reçu tesbiens sur la terre, et Lazare ses maux. Et pour que vous sachiez bien queje ne dis pas cela sans de bonnes raisons, et qu'il en est réellementainsi, voici ses paroles : Tu as reçu tes biens. Lesquels? As-tufait quelque bien? tu as reçu les richesses, la santé, lesdélices, la puissance, les honneurs; il ne t'est plus rien dû: Tu as reçu tes biens. Mais quoi ! Lazare n'a-t-il fait aucunefaute? Si: et Lazare ses maux. Lorsque tu recevais les biens, Lazare recevaitles maux : c'est pourquoi maintenant il est consolé, et toi tu esdans les tourments. Si donc vous voyez un juste châtié ici-bas,estimez-le heureux, et dites : Ou bien cet homme (522) juste a fait unefaute, et il l'expie , afin de s'en aller entièrement pur dans l'autrevie, ou bien il est châtié plus que ses péchésne le méritent, et sa justice s'en accroît d'autant. Car ilse fait un compte dans l'autre vie. Dieu dit au juste : tu as reçude moi tant. Peut-être lui a-t-il confié dix oboles, et cesdix oboles doivent entrer en compte. S'il en a dépensé soixante,Dieu lui dit : Je t'impute à péché dix oboles et cinquanteà justice. Mais afin que vous sachiez bien que l'excédentlui est imputé à justice, Job était juste, sans reproche,véridique, religieux, il s'abstenait de toute mauvaise action; soncorps fut châtié en cette vie afin que dans l'autre il pûtdemander une récompense. En effet, que lui dit Dieu? Penses-tu qu'enconversant avec toi j'avais d'autres motifs que de faire paraîtreta justice? (Job, XL, 3.) Montrons donc la même patience que lesjustes; montrons une résignation égale à leur admirablegenre de vie, et recevons les biens préparés aux saints quiaiment Dieu. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et labonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soientla gloire et la puissance, dans les siècles des siècles !Ainsi soit-il.
7. SEPTIÈME HOMÉLIE
CONTRE CEUX QUI VONT AU JEU DU CIRQUE.
1. Je veux aborder de nouveau l'enseignement ordinaire et dresser devantvous la table spirituelle; mais j'hésite et je recule en voyantque vous ne retirez aucun fruit de nos fréquentes instructions.Et en effet, lorsque l'agriculteur a déposé d'une main libéralela semence dans le sein de la terre, s'il voit que la germination n'estpas en rapport avec ses travaux, il ne s'adonne plus à l'agricultureavec la même ardeur; car l'espoir de récolter des fruits enabondance enlève toujours aux travaux ce qu'ils ont de plus dur.De même, nous aussi, nous trouverions le grave labeur de l'enseignementbien plus léger, si nous apprenions que vous tiriez plus d'utilitéde nos exhortations. Or actuellement, quand nous considérons qu'aprèstant d'exhortations de notre part, après tant d'avertissements,après tant de réprimandes (car nous n'avons pas cesséde rappeler continuellement à votre mémoire le redoutabletribunal et l'inévitable châtiment, le feu inextinguible etle ver qui ne meurt pas), quelques-uns de ceux qui m'entendent (car jene parle pas de tous, à Dieu ne plaise !) ayant oublié toutcela, se sont adonnés de nouveau aux spectacles sataniques de (524)l'hippodrome, avec quel espoir reprendrons-nous ces mêmes labeurs,et leur offrirons-nous cet enseignement spirituel, quand nous voyons qu'ilsn'en retirent plus aucun fruit; mais que cédant simplement àune habitude ils applaudissent, il est vrai, à ce que nous disons,et nous témoignent qu'ils accueillent avec plaisir nos paroles;et qu'après cela, courant de nouveau aux jeux du cirque, ils accueillentavec de plus grands applaudissements les conducteurs de char, et montrentun enthousiasme effréné, les accompagnant avec de grandsefforts, et en venant souvent aux coups les uns avec les autres ? On lesentend dire: ce cheval n'a pas bien couru, cet autre a trébuchéet s'est abattu: celui-ci est pour un cocher, celui-là pour un autre.Aucune pensée sérieuse ne réveille en eux la mémoirede nos paroles ni des mystères spirituels et terribles qui s'accomplissentici; mais comme enlacés par les filets du diable, ils passent lajournée livrés tout entiers à ce spectacle de Satan,exposés aux injures des Juifs et des Gentils, et de tous ceux quiveulent tourner en dérision notre croyance.
Qui donc, quand même il aurait un coeur de pierre et serait toutà fait insensible, pourrait supporter cela sans douleur? Encoremoins le pourrions-nous nous-même qui nous efforçons (le voustémoigner une affection de père. Ce qui nous afflige, cen'est pas seulement que vous rendez nos fatigues inutiles; mais nous sommesbien plus ému lorsque nous venons à penser que ceux qui agissentainsi rendent leur condamnation plus terrible. Pour nous en effet, nousattendons du Seigneur la récompense de nos travaux, car nous avonsfait tout ce qui était de notre devoir: nous avons placél'argent, nous avons distribué le talent (lui nous avait étéconfié, et nous n'avons rien omis de ce qui nous concernait. Maisceux (lui ont reçu ces richesses spirituelles, dites-moi, quelleexcuse allégueront-ils, quel pardon obtiendront-ils quand on leurdemandera non-seulement ces richesses, mais encore leur rapport? De quelsyeux verront-ils leur juge? comment supporteront-ils ce jour redoutable,ces intolérables supplices? pourront-ils se rejeter sur leur ignorance?Mais chaque jour nos enseignements retentissent à vos oreilles,chaque jour nous avertissons, nous exhortons, nous indiquons le dangerde la séduction, la gravité du dommage, la trompeuse amorcede ces réunions sataniques; et malgré cela nous n'avons puvous toucher ! Mais pourquoi parler de ce jour formidable? En attendant,occupons-nous des choses d'ici-bas. Comment, dites-moi, ceux qui assistentà ce spectacle diabolique pourront-ils venir ici avec quelque assurance,avec une conscience révoltée et qui oppose de vives réclamations?N'entendent-ils donc pas ces paroles du bienheureux Paul, le docteur dela terre entière ? Quelle union, y a-t-il entre la lumièreet les ténèbres, ou quelle société entre lefidèle et l'infidèle? (II Corinth. VI,14.) N'est-ce pas unechose bien condamnable que le fidèle, qui participe aux prièreset aux terribles mystères qui s'accomplissent ici, et reçoitun enseignement tout spirituel, en sortant de nos cérémonies,aille s'asseoir à ce spectacle de Satan avec l'infidèle?celui qui est éclairé des rayons du soleil de justice, àcôté de celui qui erre dans les ténèbres del'impiété? Comment, dites-le moi, pourrons-nous désormaisfermer la bouche aux Gentils ou bien aux Juifs? Comment pourrons-nous lespresser et leur persuader d'embrasser la religion, s'ils voient ceux quiont rang parmi nous confondus avec eux dans ces théâtres pernicieuxet remplis de l'ordure de tous les vices ? Pour quel motif, dites-moi,après être venus ici, après avoir purifié vosâmes et amené vos esprits à la chasteté et àla componction, aller de nouveau vous souiller en ce lieu? N'entendez-vouspas ces paroles d'un sage: Si l'un bâtit et que l'autre détruise,que gagneront-ils sinon la peine? (Ecclésiastique, XXXIV, 28.) C'estlà précisément ce qui arrive aujourd'hui. En effet,si lorsque j'ai bâti quelque chose ici dans vos âmes par lacontinuité de mes enseignements et par mes avertissements spirituels,vous rendant à la hâte dans cet endroit-là, vous détruiseztout et renversez tout, pour ainsi dire, sur le sol, à quoi nousservira-t-il de reprendre une seconde fois la construction, si c'est pourla détruire de nouveau? Ne serait-ce pas une grande sottise et dela démence? Dites-moi, si dans les constructions matériellesqui se font avec des pierres, vous aperceviez quelqu'un agir de la sorte,ne le regarderiez-vous pas comme un fou, comme un homme qui se fatigueen vain et sans profit, et qui dépense inutilement son argent ?Eh bien ! raisonnez de la même manière de la constructionspirituelle et jugez-en de même. Car voyez: chargé par lagrâce de Dieu de cette fonction, nous élevons chaque jourplus haut cet édifice spirituel, et nous nous (525) efforçonsde vous faire arriver à la science de la vertu ; tandis que quelques-unsde ceux qui se réunissent ici, renversent en un instant par terre,et à peu près de leurs propres mains, c'est-à-dire,par une indicible insouciance, une construction élevée auprix de tant de fatigues, nous causant par là un grand découragementet se causant à eux-mêmes une perte énorme, un dommageincalculable.
2. Peut-être avons-nous fait une réprimande trop sévère;oui, trop sévère pour notre tendresse, mais pas encore assezpour la gravité de la faute. Néanmoins, puisqu'il faut tendrela main à ceux qui ont fait une chute et montrer une bienveillancede père envers ceux qui se sont montrés si négligents,nous ne désespérons pas malgré tout de leur salut,pourvu toutefois qu'ils veuillent. bien ne pas retomber dans les mêmesfautes, cesser dès maintenant d'être insouciants et s'interdirel'entrée de l'hippodrome et de tous les spectacles sataniques dece genre.
En effet, nous avons un Maître plein de charité, de douceuret de sollicitude, qui connaît la faiblesse de notre nature, et qui,lorsque vaincus par la négligence nous sommes tombés en quelquefaute, ne nous demande qu'une chose, de ne pas désespérer,mais de quitter le péché et de recourir en toute hâteà la confession. Et si nous le faisons il promet de nous accorderpromptement le pardon, car c'est lui-même qui dit : Celui qui esttombé ne se relève-t-il pas, et celui qui s'est détournédu chemin n'y revient-il pas? (Jérém. VIII, 4.) Sachant cela,gardons-nous donc de mépriser un si bon Maître, mais surmontonsune habitude funeste et ne prenons pas la porte large et la voie spacieuse,ainsi que vous avez entendu aujourd'hui notre commun Maître nousen avertir dans l'Evangile par ces paroles : Entrez par la porte étroite,car la porte large et la voie spacieuse est celle qui conduit â laperdition, et il y en a beaucoup qui y passent. (Matt. VII, 13.) En entendantparler d'une porte large et d'une voie spacieuse, ne vous laissez pas séduirepar ce que ces expressions semblent, de prime abord, offrir d'attrayant,et ne vous arrêtez pas à cette considération qu'ungrand nombre y passent, mais songez plutôt qu'elle se termine parune issue où l'on est fort à l'étroit. Remarquez aussiprudemment que dans cet avertissement il n'est pas question d'une portematérielle, ni simplement d'une voie, mais qu'il s'agit de notrevie tout entière, de la vertu et du vice. C'est pour cela que touten commençant Notre-Seigneur dit ces paroles : Entrez par la porteétroite, désignant par là la porte de la vertu. Ensuiteaprès avoir dit : Entrez par la porte étroite, il nous apprendle motif pour lequel il nous fait cette exhortation : Quoiqu'elle soitétroite, semble-t-il dire, et qu'elle nécessite beaucoupde travail à son entrée, si vous vous donnez un peu de peine,vous parviendrez à un endroit large et spacieux où vous pourreztrouver une grande tranquillité. Ne vous arrêtez donc pas, je le répète, à cette considération qu'elleest étroite; que le début ne vous trouble pas et que l'étroitessede l'entrée ne vous rende point hésitants et paresseux, carla porte large et la voie spacieuse aboutissent à la perdition.Un grand nombre, séduits par le commencement et le début,et ne soupçonnant en aucune manière ce qui devait arriver,se sont eux-mêmes livrés à la perdition. C'est pourquoile Sauveur dit que large est la porte et spacieuse la voie qui conduità la perdition, et qu'il y en a beaucoup qui y passent. Et c'estavec raison qu'il a nommée large la porte et spacieuse la voie quiconduit à la perdition. En effet ceux qui s'empressent de couriraux jeux du cirque et aux autres spectacles de Satan, qui disent adieuà la tempérance , qui ne font point de cas de la vertu ,qui veulent se livrer à la débauche , qui se plongent dansla volupté et les jouissances de la table, qui sont chaque jourconsumés par la frénésie et la passion des richesses,et qui ambitionnent les commodités de la vie présente, s'engagentdans la porte large et sur la voie spacieuse. Mais lorsqu'ils se sont avancésbien avant; lorsqu'ils ont amassé un lourd fardeau de péchés,épuisés, et arrivant au terme de la route, ils ne peuventavancer plus loin, gênés qu'ils sont dans la voie qui devientde plus en plus étroite, et ils ne peuvent la parcourir àcause du poids énorme de péchés qui les accable. Aussisont-ils obligés de rouler dans l'abîme de la perdition. Quesert-il donc, dites-moi, d'avoir pendant un peu de temps marchédans une voie large si l'on aboutit a la mort éternelle, d'avoirvécu en songe, pour ainsi dire, dans les délices, si c'estpour être ensuite châtié dans la réalité?
La vie présente tout entière n'est que le songe d'unenuit si on la compare au châtiment, (526) au supplice qui doit nousêtre infligé. Ces paroles du Sauveur ont-elles étéécrites simplement pour que nous les lisions sans attention? Lagrâce du Saint-Esprit a pris soin que les paroles du Seigneur fussentmises par écrit, afin qu'y puisant des remèdes préservatifscontre nos passions, nous puissions échapper au châtimentqui nous menace. C'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ appliquantalors les remèdes réclamés par les blessures, faisaitcette exhortation : Entrez par la porte étroite, l'appelant étroitenon pas qu'elle le soit réellement, mais parce que notre espritenclin à la paresse se figure qu'elle est étroite. Il luidonne le nom d'étroite non pour nous faire reculer, mais pour que,fuyant la largeur dé l'autre et appréciant l'une et l'autrepar leur terme, nous choisissions celle-là de préférence.
3. Mais afin que mes paroles deviennent accessibles à tous, voyons,si vous le jugez à propos, produisons devant vous ceux qui sontentrés par la porte large et ont suivi la voie spacieuse, et considéronsà quel terme ils ont abouti; puis ceux qui sont entrés parla porte étroite et la voie resserrée, et apprenons quelsbiens ils ont obtenus. Plaçant donc devant vos yeux l'un de ceuxqui sont entrés par la porte large et un de ceux qui se sont engagésdans la porte étroite et la voie resserrée, montrons la véritédes paroles du Seigneur en nous servant de nouveau de la même parabolede Jésus-Christ. Quel est donc celui qui entra par la porte largeet suivit la voie spacieuse? Car il convient d'indiquer d'abord quel estcet homme, et quel espace il a parcouru en suivant la voie large, puisde vous faire voir clairement ensuite à quel terme il a abouti.Je sais bien qu'étant intelligents comme vous l'êtes vouscomprenez déjà ce que je vais vous dire; néanmoinsil est nécessaire que nous le disions. Rappelez-vous ce riche quise revêtait tous les jours de pourpre et de byssus; qui se nourrissaitsplendidement, qui entretenait des parasites et des flatteurs, qui se faisaitverser des flots de vin pur, qui chaque jour mangeait jusqu'à satiété,qui nageait dans les délices, qui était entré parla porte large, qui se livrait continuellement à la voluptéet à une joie mondaine. Tous les biens coulaient sur lui comme desource : un nombreux train de domestiques, toutes les délices imaginables,la santé du corps , l'abondance des richesses, la considérationpublique, les acclamations des flatteurs, et il n'avait aucune cause dechagrin. Bien plus, il passait tout le jour dans de prodigieux excèsde vin et de table; il jouissait de la santé du corps et d'une sécuritéparfaite que rien ne troublait, pas même la pitié lorsqu'ilpassait à côté du pauvre Lazare, couché àsa porte, couvert d'ulcères, entouré et léchépar les chiens, et dévoré par la faim , et à qui ilne donnait pas même ses miettes. Entré par la porte large,il suivait la voie spacieuse, celle des plaisirs, celle du libertinage,celle des ris, celle de l'oisiveté, celle de la bonne chère,celle de l'ivrognerie, de l'abondance des richesses, de la mollesse dansles vêtements. Pendant longtemps, tout le temps de la vie présente,il suivit la voie spacieuse, n'éprouvant rien de fâcheux,mais toujours porté par un vent favorable, et suivant toujours lavoie large, il poursuivait sa route avec une grande sécurité.Jamais d'écueils, jamais de précipices, jamais de récifscachés sous les eaux, jamais de naufrages, jamais de changementsfâcheux, mais voyageant continuellement sur un terrain solide etparfaitement uni, il parcourut ainsi la vie présente, submergéchaque jour par les flots de la méchanceté et ne s'en apercevantpas; déchiré chaque jour par les mauvaises passions, et ytrouvant du plaisir; continuellement obsédé par la luxure,parla gourmandise, par l'amour excessif des richesses, et ne sentant aucunementson malheur; sans se mettre en peine de prévoir le terme auquelaboutit sa voie, il jouissait uniquement des plaisirs du présent,il ne pensait nullement aux souffrances sans fin, et séduit, pourainsi dire, il suivait la voie spacieuse, se hâtant d'arriver àl'abîme sans qu'il pût s'en apercevoir, à cause de saprofonde ivresse. La prospérité dans toutes les affairesmondaines avait étouffé sa raison et voilé 1'il deson esprit, et comme s'il eût été désormaisprivé de la vue, il marchait sans savoir où il allait: peut-êtremême ne songeait-il plus à la nature humaine en voyant qu'ilne rencontrait aucune difficulté. En effet, il goûtait toutesles douceurs de la vie , il était même dans l'opulence; non-seulementil était dans l'opulence, mais il jouissait encore de la santédu corps; non-seulement il jouissait de la santé corporelle , maisil était servi par une foule de domestiques; non-seulement il avaitune suite nombreuse de domestiques, mais il voyait tous les biens coulersur lui comme de source, et il passait sa vie dans des plaisirs sans (527)interruption. Avez-vous remarqué, chers auditeurs, de quelles délicesjouissait celui qui était entré par la porte large et quisuivait constamment la voie spacieuse?
Néanmoins, qu'aucun de ceux qui m'entendent ne se hâteavant la fin de le proclamer heureux, mais qu'il attende le dénouementpour donner son suffrage. Maintenant , si vous le jugez à propos,produisons devant vous celui qui est entré par la porte étroite,et qui a suivi la voie resserrée ; et lorsque nous aurons contempléle terme auquel aboutit l'un et l'autre , nous prononcerons sur chacund'eux en connaissance de cause. Mais qui pourrions-nous produire, sinonce Lazare, qui était couché à la porte du riche, toutcouvert d'ulcères, qui voyait les langues des chiens lécherses blessures sans pouvoir les repousser? Car, tandis que le riche , entrépar la porte large, suivait la voie spacieuse, ce bienheureux (je l'appellebienheureux dès maintenant à cause du choix qu'il avait fait),entra par la porte étroite, qui était en tout l'opposéde l'autre. Si le riche vivait dans des délices continuelles, Lazareluttait constamment contre la faim ; si le premier, outre les délices,jouissait encore de la santé du corps et d'immenses richesses, etpassait la journée entière dans la bonne chère etl'ivresse, le second , outre la faim , était encore en proie àla dernière indigence, à une maladie continuelle, àd'insupportables ulcères , et n'avait pas même la nourritureindispensable; il désirait les miettes qui tombaient de la tabledu riche, et on ne daignait pas les lui donner.
4. Je le répète, Lazare entré par la porte étroitesuivait, sans jamais s'en écarter, la voie resserrée ; leriche , au contraire , passait par la porte large et la voie spacieuse.Mais limportant est d'examiner la fin de chacun d'eux. Voyons àquelle étroite issue aboutit le riche, à quelle sortie largeet pleine d'une infinie jouissance arrive de son côté le pauvre.Est-ce que cette double fin ne nous dit pas assez qu'il ne faut pas entrerpar la porte large ni suivre la voie spacieuse, que nous devons, bien loinde là, rechercher la porte étroite et marcher par la voieresserrée pour parvenir au séjour du bonheur ?
Quand chacun d'eux fut arrivé au terme de sa vie, remarquez cequi est dit d'abord de celui qui avait suivi la voie resserrée :Or, il arriva, dit l'Evangile, que le pauvre mourut, et il fut portépar les anges dans le sein d'Abraham. (Luc, XVI, 22.) Sans doute les angesqui l'emmenaient marchèrent devant lui, lui firent cortégeet le mirent en possession, après ses nombreuses tribulations etson pénible voyage, du séjour de la joie et du parfait repos.Voyez-vous combien apparaissent larges au terme de la route la porte étroiteet la voie resserrée? Considérez maintenant le terme funestede la voie spacieuse. Le riche mourut à son tour, dit l'Evangile,et il fut enseveli. Personne ne marcha devant lui, personne ne l'escorta,personne ne lui servit de guide, comme à Lazare. Il possédaittous ces avantages dans la voie spacieuse, il avait une nombreuse escortede gardes et de serviteurs, je veux dire les flatteurs et les parasites;mais quand il arriva au terme il fut dépouillé et privéde tout, après de si grandes, je devrais dire après une sicourte jouissance, une si éphémère prospérité.En effet, la vie présente tout entière est bien rapide comparéeaux siècles à venir. Après les courtes délicesdont il a joui en suivant la voie spacieuse, il est donc reçu dansle séjour de la gêne et de l'affliction. Lazare se reposaitdans le sein du patriarche, recueillant la récompense de ses travauxet de ses grandes misères: après la faim, après lesulcères, après avoir été couché àla porte du riche, il jouissait de délices mystérieuses etau-dessus de toute expression. Le riche, après avoir épuisétoutes les voluptés de la vie , après de grands excèsde table et de vin, fut livré à un supplice affreux, et torturéimpitoyablement. Et afin que chacun d'eux apprenne par les effets, celui-cil'utilité de la voie étroite, celui-là le dommageet le malheur de la voie spacieuse, ils se contemplent mutuellement, séparésl'un de l'autre par une énorme distance. Voici de quelle manière: Du sein de l'enfer, dit l'Evangile, et du milieu des tourments dans lesquelsil était, le riche, levant les yeux, voit Abraham de loin et Lazaredans son sein. (Luc, XVI, 23). Or, il me semble qu'envoyant ce revirementsi subit et si complet, et celui qui était couché àsa porte exposé à la langue des chiens jouir d'un tel honneuret habiter le sein d'Abraham, tandis que lui-même était couvertde honte et en outre dévoré par les flammes, il me semble,dis-je, qu'il ressentait plus vivement ses douleurs. Voyant donc que leschoses avaient changé de face et que lui, qui avait goûtéen songe pour ainsi dire, des plaisirs disparus maintenant comme (528)une ombre, souffrait maintenant un intolérable châtiment;et qu'après avoir choisi la voie spacieuse et la porte large, ilétait arrivé à un terme si fàcheux ; voyantque le contraire était arrivé pour Lazare, et qu'en récompensede la patience qu'il avait montrée sur la terre il jouissait debiens ineffables; à bout de ressources, et connaissant par expériencel'erreur dont il avait été le jouet en choisissant toujoursla voie spacieuse, il adresse une supplication au patriarche et laisseéchapper des paroles attendrissantes et pleines de larmes. Ainsilui (lui autrefois ne se tournait pas vers Lazare, et ne daignait pas regarderce pauvre qui était couché à sa porte, mais qui l'avaiten horreur, pour ainsi dire, tant l'odeur fétide des ulcèresdu mendiant révoltait sa délicatesse , adresse maintenantses supplications au patriarche, et lui dit : Père Abraham, ayezpitié de moi, et envoyez Lazare afin qu'il trempe le bout de sondoigt dans l'eau, et qu'il rafraîchisse ma langue, car je souffrehorriblement dans cette flamme. (Luc, XVI, 24.) Ces paroles étaientcapables d'exciter la pitié; et cependant elles n'en produisirentaucune, car la confession venait trop tard et la supplication ne se faisaitpas en temps opportun. Envoyez, semblait-il dire, ce Lazare, ce pauvrequ'autrefois j'avais en horreur, à qui je ne faisais point partde rues miettes : j'ai besoin de lui maintenant, et je recours- àce doigt qui était léché par les chiens. Voyez-vouscomment le supplice l'a humilié ? Voyez-vous comment la voie spacieusea abouti à une issue étroite ? Et il n'adresse pas sa supplicationà Lazare , mais au patriarche : c'est avec raison, car il n'osaitpas regarder le pauvre en face. Il réfléchissait, je pense,à sa propre inhumanité et, songeant combien il s'étaitmontré impitoyable envers lui, il soupçonnait que peut êtreLazare ne le jugerait pas même digne d'une réponse. C'estpour cela qu'il adresse sa supplique non à lui, mais au patriarche.Et cependant il n'y gagna pas davantage tant est grande la faute de nepas profiter du moment favorable, et de laisser perdre le temps que labonté divine nous accorde pour opérer notre salut ! En effet,quel coeur d'acier ces paroles n'auraient-elles pas fléchi et excitéà la pitié et à la compassion ?
Néanmoins, le patriarche n'acquiesce pas à sa demande,mais il daigne lui répondre et lui apprend qu'il est lui-mêmela cause de ses maux ; il lui fait cette réponse : Mon fils, souviens-toique durant ta vie tu as reçu tes biens et Lazare ses maux ; maintenantil est consolé, et toi tu es dans les tourments bien plus, un grandabîme a été creusé à toujours entre nouset vous, afin que ceux qui voudraient aller d'ici à vous ne le puissentpas non plus que ceux qui voudraient venir à nous de là oùvous êtes. Ces paroles sont terribles e bien capables d'émouvoirceux qui ont du coeur. En effet, afin de lui apprendre qu'il lui témoigne,il est vrai, de la miséricorde, et qu'il est touché de compassionen voyant l'intensité de son supplice, mais qu'il ne peut rien fairede plus pour son soulagement, il semble lui dire en s'excusant presquedevant lui : Je voudrais te tendre la main, alléger tes douleurs,et diminuer la violence de tes tourments; mais tu t'es privé toi-mêmede cette consolation c'est pourquoi il lui dit: Mon fils, souviens-toi.Considérez la bonté du patriarche : il l'appelle son fils: parole qui peut bien, il est vrai, manifester l'humanité du patriarche,mais non procurer du secours au patient, parce qu'il s'est perdu volontairementlui-même. Mon fils, lui dit-il, souviens-toi que durant ta vie tuas reçu tes biens. Pense en toi-même au passé; n'oubliepas de quels plaisirs, de quelles délices, de quel faste tu as joui;comment tu as passé ta vie entière dans les excèsde la table et du vin, te persuadant qu'il en serait ainsi pendant toutel'éternité, et que ces plaisirs étaient les vraisbiens. Il lui fit une réponse en rapport avec ses sentiments, carcet infortuné n'avait dans l'esprit rien d'élevé;il ne se mettait pas devant les yeux les maux qui l'attendaient, il croyaitque ces futiles plaisirs étaient les vrais biens.
5. En effet, maintenant encore, ceux qui sont passionnés pourles délices, la volupté et les excès de la table ontcoutume de dire: nous avons joui de grands biens, quand ils veulent parlerde leurs jouissances. O homme ! garde-toi d'appeler ces choses des biens,et songe que le Seigneur les donne, afin qu'en en usant avec modération,nous y trouvions de quoi entretenir notre vie, et soutenir la faiblessede notre corps : les vrais biens sont tout autre chose.
Non, la vie délicate, ni les délices, ni les richesses,ni la somptuosité des vêtements ne sont des biens , mais ellesen portent seulement le nom. Et pourquoi, dis-je, qu'elles (529) en portentseulement le nom ? C'est que souvent elles deviennent même pour nousla cause de notre perte si nous n'en usons pas comme il faut. En effet,les richesses seront un bien pour leur possesseur s'il ne les consume pasdans les délices, dans l'ivrognerie et dans les plaisirs nuisibles,mais si usant avec modération des plaisirs permis il répandson superflu dans le sein des pauvres; oui, dans ce cas les richesses sontun bien. Mais si on se livre à la volupté et au désordre,non-seulement elles ne sont d'aucune utilité, mais elles précipitentdans un profond abîme. C'est ce qui arriva au riche dont nous parlons,et voilà pourquoi le patriarche lui dit : Mon fils, souviens-toique durant ta vie tu as reçu tes biens. Tu as reçu les chosesque tu croyais être de vrais biens, et Lazare a de même reçules maux: non pas que Lazare les crût des maux, à Dieu neplaise ! Le patriarche parlait d'après l'opinion du riche. Celui-ci,en effet, s'était fixé dans cette opinion, il croyait queles richesses, les mets recherchés, le libertinage, étaientdes biens, et il soupçonnait que la pauvreté, la faim etla mauvaise santé étaient des maux. Conformément doncà ce que tu croyais et selon le jugement que tu portais, souviens-toique tu as reçu les choses qui, à ton avis, étaientdes biens, puisque tu as parcouru la voie large et spacieuse; et que Lazare,de son côté, a reçu les maux, selon ta manièrede voir, puisqu'il a passé par la porte étroite et la voieresserrée. Toi tu ne considérais que le début de lavoie, tandis que lui portait ses regards vers le terme, et l'entréede la carrière quoique pénible, n'a pas affaibli son courage.Voilà pourquoi maintenant il est ici dans la consolation, tandisque tu es dans les tourments; voilà pourquoi vous êtes arrivésà deux fins si différentes. Vous avez vu dans sa réalitéle terme de la voie spacieuse et large; vous avez appris l'heureux termeauquel a abouti celui qui avait choisi la porte étroite et la voieresserrée. Ecoutez maintenant ce que la réponse a de plusterrible : Et de plus, dit Abraham, un grand abîme a étécreusé pour toujours entre nous et vous, afin que ceux qui voudraientaller d'ici à vous ne le puissent pas, non plus que ceux qui voudraientvenir à nous de là où vous êtes. Ne passonspas légèrement sur ces paroles, chers auditeurs, mais réfléchissonsà leur exactitude, à la considération dont jouit etau rang qu'occupe celui qui était couché à une porte,cet être méprisé, ce pauvre qui luttait continuellementcontre la faim, qui était couvert d'ulcères et livréà la merci des chiens.
C'est avec plaisir que je reviens fréquemment sur ces considérations,afin que nul de ceux qui sont en proie à l'indigence , aux maladieset à la faim, ne se méprise et ne se croie malheureux; maisque, supportant tout avec patience et action de grâce , chacun d'euxnourrisse en lui un espoir salutaire dans l'attente des ineffables récompenseset du prix de ses travaux. Et de plus. Que veut dire ce mot : De plus ?Après avoir dit : Toi tu as reçu durant la vie présentetoutes les choses que tu croyais être des biens , et Lazare a reçules choses que tu croyais être des maux, Abraham ajoute ce mot, afind'apprendre au mauvais riche que chacun d'eux a reçu la fin quiétait la conséquence naturelle de leur vie pour toi, aprèsles biens dont tu pensais jouir, tu as reçu l'affliction, la gêneet le feu inextinguible; et Lazare, après avoir lutté toutesa vie contre les choses que tu croyais toi-même être des maux,a reçu les délices, la jouissance de tous les biens et uneplace parmi les saints. Chacun de vous a donc obtenu la fin qui convenait: la porte large et la voie spacieuse t'ont fait aboutir à cettehorrible gêne ; la voie étroite et resserrée a conduitLazare à cette félicité. Et de plus un grand abîmea été creusé pour toujours entre nous et vous. Considérezce pauvre, couvert d'ulcères (car je veux le dire encore une fois)réuni au patriarche et agrégé au choeur des justes.Car entre nous et vous, dit Abraham. Voyez-vous quel rang a obtenu celuiqui avait supporté avec patience et même avec reconnaissancela faim et une cruelle maladie? Car un grand abîme, dit Abraham ,a été creusé pour toujours entre nous et vous. Ladistance qui nous sépare , dit-il, est considérable ; cen'est pas seulement un abîme , mais un grand abîme. Et, eneffet, il y a un intervalle immense entre la vertu et le vice, une différenceénorme ; car l'un est large et spacieux, tandis que l'autre estétroite et resserrée ; la volupté est large et spacieuse,la pauvreté, l'indigence est étroite et resserrée.Si les voies sont opposées, et quoi de plus opposé que lavirginité, la chasteté, l'amour de la pauvreté d'unepart et de l'autre, l'ivrognerie, l'intempérance, l'avarice insensée,l'incontinence, la soif des spectacles honteux ? Si les voies sont opposées, (530) dis-je, les récompenses ne le sont pas moins. Car, dit Abraham,un grand abîme a été creusé pour toujours entrenous, c'est-à-dire, les justes, les hommes vertueux, ceux qui ontmérité de partager notre sort, et vous, c'est-à-direceux qui ont consumé leur vie dans le vice et la méchanceté.Et cet abîme est tellement grand que pas un de ceux qui sont. icine peut aller à vous ni venir à nous de là oùvous êtes. Remarquez-vous la grandeur de l'abîme? Comprenez-vouscette réponse plus terrible que l'enfer? Dès le principe,en entendant parler de la prospérité du riche, des prévenancesque tout le monde avait pour lui, des gardes qui l'escortaient, des délicesdans lesquelles il se plongeait chaque jour, ne croyiez-vous pas qu'ilétait parfaitement heureux? Au contraire, en voyant le pauvre couchéà une porte et en proie à de cruels ulcères, ne pensiez-vouspas que sa vie était misérable? Mais voici qu'au dénouementnous voyons la face des choses entièrement changée : celuiqui se plongeait dans les délices et l'ivresse est maintenant surdes brasiers ardents; et celui qui était en proie à la dernièreindigence et à la faim est heureux dans le sein du patriarche.
Mais, pour ne pas donner à ce discours une longueur fatigante,il suffit de résumer ici notre enseignement et de vous exhorter,me Frères , à ne vous engager, ni dans la port large , nisur la voie spacieuse, et à ne pas rechercher en tout la volupté; réfléchissez ai terme de chacune des deux voies , fuyezcelle ci en songeant à ce qui arriva au mauvais riche et prenezavec empressement la porte étroite et la voie resserrée,afin que vous puissiez arriver, après les tribulations d'ici-bas,au séjour de la béatitude. Fuyez donc, je vous en conjure,les spectacles de Satan et les jeux pernicieux du cirque; car c'est dansl'intérêt et pour le salut de tous ceux qui ont étéattirés par leurs amorces et se sont dirigés vers la voiespacieuse que nous avons été amené à dire ceschoses, afin que, sachant ce qu'il en est, ils abandonnent cette voie,et que, s'engageant dans la voie resserrée, je veux dire celle dela vertu, ils soient jugés dignes, comme Lazare, du sein du patriarche, et qu'évitant tous ensemble le feu de l'enfer, nous soyons misen jouissance de ces biens ineffables que l'oeil n'a point vus et que l'oreillen'a point entendus. Puissions-nous tous les obtenir par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui,avec le Père et le Saint-Esprit, soient gloire, puissance, honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
Cette Homélie et la précédente ont ététraduites par M. l'abbé A. SONNOIS