1. L'événement dont vous êtes les témoinsest-.:il véritable? ce qui est arrivé est-il réellementarrivé, et n'est-ce pas l'illusion d'un songe qui nous abuse? est-ceà présent la nuit qui règne? sommes-nous vraimentdans le jour? Sommes-nous tous réveillés? Eh ! qui croiraitqu'en plein jour, tout le monde étant réveillé etde sang-froid, un jeune homme obscur, et sans mérite ait étéélevé à un aussi grand honneur? Il ne serait pas étonnantque la nuit et le sommeil enfantassent de pareilles illusions. Souventdes hommes estropiés, mutilés, manquant même du nécessaire,se sont figuré en dormant qu'ils étaient beaux, bien faits,assis à la table des princes; mais ce n'était que l'effetdu sommeil, et l'imposture d'un songe. Car telle est la nature du songe;il imagine des monstres et des prodiges, il se repaît de choses merveilleuseset extraordinaires. Tout change avec le jour, et les choses paraissentalors ce qu'elles sont.
Mais ce que vous voyez maintenant de vos propres yeux, et qui n'estque trop réel, est plus incroyable qu'un songe. Trop prévenupour mes faibles talents, le peuple d'une grande ville, un peuple aussi nombreuxet aussi distingué, attend de moi un discours d'un méritesupérieur. Cependant, quand je trouverais en moi-même desfleuves intarissables d'éloquence, pourrais-je voir ce grand nombrede personnes accourues pour m'entendre, sans que la crainte arrêtâtle cours de mes paroles, et les fît retourner vers leur source? Maislorsque, loin de trouver en moi les torrents d'une riche élocution,j'y trouve à peine de modiques ruisseaux, je devrais dire une sourcesi faible qu'elle ne donne que goutte à goutte, n'ai-je pas lieud'appréhender que la frayeur ne les tarisse et ne laisse entièrementà sec mon génie troublé, qu'enfin je n'éprouvece qui nous arrive tous les jours? Et que nous arrive-t-il? ce que noustenons dans la main, ce que nous serrons dans les doigts, nous échappelorsque nous sommes effrayés, parce que la peur qui relâchenos nerfs, ôte à notre corps toute sa force. Je crains quemon esprit ne subisse le même sort, et que le peu de penséesmédiocres que j'ai recueillies avec (190) peine, ne s'évanouissentchassées par la peur, et ne laissent mon imagination absolumentdépourvue. Je vous prie donc tous, princes et sujets, puisque vousavez causé mon embarras par votre empressement à venir écouterun orateur novice, je vous supplie de m'inspirer de la confiance par laferveur de vos prières, de demander à Celui qui donne laparole pour annoncer avec force l'Evangile (Ps. LXVII, 12), qu'il dirigema langue, en ce jour où j'ouvre la bouche pour la premièrefois (Ephés. VI, 19). Il vous est très-facile, à vousqui êtes en si grand nombre et qui avez un si grand pouvoir auprèsde Dieu, de rendre l'assurance à un jeune homme interdit; et ilest juste que vous vous prêtiez à mes demandes, puisque c'està cause de vous que je me suis hasardé de paraîtresur un si grand théâtre. Oui, c'est ma charité pourvous, sentiment irrésistible, tyrannique, qui m'a déterminéà parler en public, moi qui ai si peu d'expérience pour laparole; c'est ce zèle ardent pour vos intérêts quim'a fait entrer dans cette lice d'instruction, moi qui jusqu'à cejour, éloigné de ces exercices, me suis tenu parmi les auditeurs,et me suis borné à un loisir tranquille. Mais qui seraitassez dur, assez insensible pour ne rien dire à une assembléesi nombreuse? et quand on serait le moins éloquent des hommes, pourrait-onne pas entretenir cette foule de fidèles si avides de nous entendre?
Ayant à parler pour la première fois dans l'église,j'aurais voulu (1) offrir les prémices de mes discours au souverainEtre de qui je tiens l'organe de la parole. Que pourrait-il, en effet,y avoir de plus convenable? est-ce seulement de la vigne et de la moissonqu'on doit à Dieu les prémices? n'est-ce pas beaucoup plusencore des discours ; puisque ce fruit nous est plus propre, et qu'il estplus agréable au Seigneur, à qui nous en faisons hommage?Les épis et les raisins sont enfantés par le sein de la terre,nourris par les eaux du ciel, cultivés par les mains des hommes: une hymne sainte est produite par la piété de l'âme,nourrie par une bonne conscience, recueillie par Dieu dans les grenierscélestes; et autant l'âme par sa nature est supérieureà la terre, autant les productions de l'une sont préférablesà celles de l'autre Aussi un prophète, homme admirable (c'est Osée) , exhorte-t-il ceux qui ont offensé le Seigneur,et qui veulent se le rendre propice, de prendre avec eux, non des troupeauxde boeufs ni des mesures de farine, ni une tourterelle et une colombe,ni aucune autre offrande semblable. Que veut-il donc qu'on prenne? Portezavec vous, dit-il, des paroles. (Osée. XIV, 3.) Mais, dira-t-on,des paroles peuvent-elles former un sacrifice ? Oui , assurément, et le sacrifice le plus noble, le plus auguste, le plus excellent detous. Qui nous en assure? celui qui était le plus versé danscette doctrine, le grand et généreux David. Ce prince, rendantà Dieu des,actions de grâces pour une victoire qu'il avaitremportée sur ses ennemis, s'exprimait à peu prèsde la sorte : Je célébrerai le nom de Dieu par des cantiques,je relèverai sa gloire par des louanges. (Ps. LXVIII , 35.) Ensuitevoulant montrer toute l'excellence de ce sacrifice, il ajoute : Et ce sacrificesera plus agréable au Seigneur que celui d'un jeune taureau dontles cornes et les ongles commencent à pousser. J'aurais donc vouluimmoler aujourd'hui cette victime non sanglante, et offrir à Dieuce sacrifice spirituel.
Mais hélas ! un sage me ferme la bouche et m'effraie en me, disant:La louange n'est point belle dans la bouche du pécheur. (Ecclés.XV, 9.) Et comme dans les couronnes il ne suffit pas que les fleurs soientpures, si la main qui les tresse ne l'est aussi; de même dans leshymnes sacrées il ne suffit pas que les paroles soient saintes,si l'âme qui les dispose ne l'est encore. Or, mon âme n'estpoint pure; souillée par le péché, elle manque dela confiance nécessaire. A l'autorité du sage dont nous venonsde parler, ajoutons les paroles d'un législateur plus ancien, quiferme aussi la bouche aux pécheurs. Ecoutons David qui nous parlaittout à l'heure des sacrifices; c'est lui qui a porté cetteloi rigoureuse : Louez le Seigneur, dit-il, ô vous, habitants descieux, louez-le dans les lieux les plus élevés! (Ps. CXLVIII,1) louez le Seigneur, dit-il un peu plus bas, ô vous, habitants dela terre! Il invite les créatures supérieures et inférieures,sensibles et intelligibles, visibles et invisibles; il forme un seul choeurdes unes et des autres, et les exhorte à célébrerensemble le Roi de l'univers ; mais il n'invite nulle part le pécheur,et il l'exclut encore du concert universel dans cette circonstance.
2. Pour vous en fournir une, preuve plus évidente, je vais vouslire le psaume même : Louez (191) le Seigneur, ô vous, habitantsdes cieux ! louez-le dans les lieux les plus élevés. Louez-le,vous tous qui êtes ses anges; louez-le, vous tous qui composez latroupe des puissances célestes. Vous voyez, mes Frères, queles anges louent le Seigneur, vous voyez les archanges, vous voyez leschérubins et les séraphins; car voilà ce que renfermecette expression : la troupe des puissances célestes. Le pécheurn'est nommé nulle part. Et comment, me direz-vous, pouvez-vous savoirce qui se passe dans le ciel? je vais donc vous faire descendre sur laterre, et vous montrer la seconde partie du choeur dont le pécheurest pareillement exclu : Louez le Seigneur, à vous, habitants dela terre, vous, dragons et poissons monstrueux, vous, bêtes féroceset animaux de toute espèce, vous serpents qui rampez, et vous oiseauxqui avez des ailes. Ce n'est pas sans raison que je m'arrête toutcourt en prononçant ces mots; peu s'en faut que je ne verse deslarmes amères, que je ne pousse des cris lamentables. Quoi de plustriste ! je vous le demande. Les scorpions, les serpents, les dragons,sont invités à glorifier Celui qui les a faits; le pécheurseul est exclu de ce choeur sacré, et avec bien de la justice sansdoute.
Le péché est une bête dangereuse et cruelle, quine signale pas seulement sa malignité sur les hommes, mais qui répandle venin de sa malice sur la gloire même du Roi suprême. C'està cause de vous, dit l'Ecriture, que mon nom est blasphéméparmi les nations. (Is. LII, 5. Rom. II, 24.) Voilà pourquoi leProphète chasse le pécheur de toutes les contréesdu monde, comme d'une patrie sacrée, et qu'il le relègueaux extrémités de la terre. Un habile musicien, afin queson instrument soit d'accord, en retranche la corde qui se trouve discordante,de peur qu'elle ne trouble l'harmonie des autres; un médecin quiconnaît son art coupe sagement un membre gangrené, de peurque la corruption ne se communique aux membres sains: le Prophèteagit de même, il retranche le pécheur de tout le corps descréatures, comme un membre gangrené et, comme une corde discordante.
Que ferons-nous donc? il faut absolument que nous gardions le silence,puisque nous sommes retranché et rejeté. Mais garderons-nousun silence absolu? et personne ne nous permettra-t-il de célébrerle Maître de tous les hommes ? sera-ce en vain que nous aurons réclamévos prières? sera-ce en vain que nous aurons imploré votremédiation ? A Dieu ne plaise que ce soit en vain ! J'ai trouvéune autre manière de glorifier le Seigneur, et je la dois àvos prières, qui, au milieu de mon embarras, ont brillé àmes regards comme des éclairs dans l'obscurité. Je loueraimes frères et mes semblables. Car je puis les louer, et la gloireen reviendra tout entière au souverain Maître. Oui, le Seigneurest glorifié par les louanges données aux hommes, comme Jésus-ChristJ'annonce dans ce passage : Que votre lumière brille devant leshommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres, et qu'ils glorifient votrePère qui est dans les cieux. (Matth. V,16.) Il reste donc une autremanière de glorifier le Très-Haut, que le pécheurpeut employer sans enfreindre la loi.
3. Qui donc louerons-nous de nos frères et de nos semblables?quel autre, sinon le docteur et le maître de notre patrie, et parlui le Docteur et le Maître de toute la terre? car vous avez apprisaux autres hommes à renoncer à la vie plutôt qu'àla vertu, comme il vous a appris lui-même à combattre jusqu'àla mort pour la vérité. Voulez-vous qu'avec ces victoiressaintes nous tressions les couronnes de son éloge? Je le voudrais,sans doute; mais je vois une mer immense d'actions illustres, et je crainsqu'ayant pénétré dans cet abîme, il ne me soitplus permis d'en sortir. Qui pourrait, en effet, raconter les exploitsanciens de notre pontife, ses courses, ses voyages, ses veilles, ses soinset ses sollicitudes, ses combats, ses trophées et ses victoiressans nombre, en un mot, cette longue suite de faits glorieux, auxquelsnon-seulement ma langue, mais aucune langue humaine ne pourrait atteindre, et qui demanderaient une voix apostolique, animée de cet Espritdivin, seul capable de tout dire et de tout enseigner? Nous laisseronsdonc cette partie de la vie de notre père commun, pour. passer àune autre qui soit moins profonde, et que nous puissions en quelque sorteparcourir légèrement avec une simple nacelle.
Parlons d'abord de sa tempérance; disons comment il a triomphéde ses penchants, comment il a bravé les délices, commentil a méprisé une table somptueuse, lui qui avait éténourri dans une maison opulente. Il n'est pas étonnant que celuiqui a vécu dans la pauvreté embrasse une vie dure et austère: la pauvreté, compagne assidue de son pèlerinage, (192)lui rend chaque jour le fardeau plus léger mais celui qui est possesseurde grandes richesses, ne s'arrachera pas facilement à la satisfactiond'en jouir, et à tout cet essaim de passions qui investissent sonâme. Les ténèbres épaisses dont elles obscurcissentson esprit ne lui permettent pas de lever les yeux au ciel, mais le forcentde les baisser vers la terre , et de ne soupirer que pour les choses dece monde. Non, il n'est pas de plus grand obstacle dans la voie qui conduitau ciel, que les richesses et tous les vices qu'elles enfantent. Ce n'estpas moi qui le dis, c'est Jésus-Christ lui-même qui l'a prononcé: Il est plus aisé qu'un câble passe par le trou d'une aiguille,qu'un riche n'entre dans le royaume des cieux. (Matth. XIX, 24.) Mais cequi était si difficile, ou plutôt impossible, est devenu possible;ce qui embarrassait depuis longtemps le bienheureux Pierre, ce que cetapôtre voulait apprendre de son Maître, nous le savons touspar expérience, et même quelque chose de plus encore; car,non-seulement, notre pontife s'est transporté dans le ciel, il ya même introduit un peuple nombreux, quoique avec les richesses ileût d'autres empêchements qui n'étaient pas moindres,je veux dire la jeunesse et une liberté prématurée.Il s'est vu orphelin de bonne heure; état dangereux pour la plupartdes hommes, état séduisant, dont le charme les enchante,les corrompt et les perd. Toutefois triomphant de ces obstacles , et prenantson essor vers les cieux, il s'est élevé à une philosophiecéleste, sans se laisser éblouir par les prospéritésde la vie présente, et sans considérer l'éclat deses ancêtres.
Ou plutôt il a considéré ses ancêtres, nonceux qui lui étaient unis par les liens du sang, mais ceux auxquelsil appartenait par les sentiments de la vertu, et dont il a copiéle caractère. Il a considéré le patriarche Abraham,il a considéré le grand Moïse, qui, élevéà la cour d'un prince, nourri à une table somptueuse, aumilieu de toute la pompe et de tout le faste des Egyptiens (et vous savezcombien les Barbares sont fastueux et superbes), plein de méprispour toute cette grandeur, lui a préféré l'argileet la brique des infortunés Israélites, et s'est mis au nombredes prisonniers et des esclaves, lui qui était roi et fils de roi.Mais pour prix de son sacrifice, il a retrouvé beaucoup plus desplendeur qu'il n'en avait abandonné volontairement. Aprèssa fuite, après sa servitude chez son beau-père, aprèsavoir essuyé une infinité de maux, dans un pays étranger,de retour à la cour du roi, il est devenu le maître de ceprince, ou plutôt son Dieu : Je vous ai établi, dit l'Ecriture,le Dieu de Pharaon. (Exod. VII, 4.) Oui, il brillait avec plus d'éclatque le souverain de l'Egypte, sans être orné du diadème,sans être revêtu de la pourpre, sans être traînésur un char d'or, sans être environné de tout le faste qu'ilavait foulé aux pieds : La gloire de la fille du roi, dit le Prophète,est toute au dedans d'elle-même. (Ps. XLIV, 15.) Moïse revintdonc à la cour de Pharaon, armé d'un sceptre par lequel ilcommandait non-seulement aux hommes, mais au ciel, à la terre, àla mer, à la nature de l'air et des eaux, aux lacs, aux fontaines,aux fleuves. Tous les éléments étaient dociles àses ordres ; toutes les créatures devenaient entre ses mains toutce qu'il voulait, et comme un serviteur fidèle, elles obéissaientà l'ami de leur Maître sur tous les points comme àleur Maître lui-même.
Formé sur ce grand modèle, notre pontife en a étéune copie parfaite, et cela dès sa jeunesse, si jamais il a étéjeune, ce que je ne puis croire, tant il a eu un esprit mûr dèsle berceau. Mais lorsqu'il était jeune par le nombre des années,il s'est rempli d'une sagesse divine; et sachant que notre nature est commeun terrain sauvage, il a usé de la parole sainte comme d'une fauxtranchante, pour couper sans peine toutes les passions de l'âme.Enfin il a présenté au Cultivateur suprême un champbien nettoyé, propre à y jeter la semence qu'il a reçue,tout entière, bien avant, et non simplement à la surface;de sorte que sa vertu profondément enracinée n'a pu êtreni desséchée par les rayons du soleil, ni étoufféepar les pointes des épines. Tel est le soin qu'il prenait de sonâme; quant à son corps, il réprimait les révoltesde la chair par les remèdes de la tempérance, leur donnantle jeûne pour frein comme à un cheval indocile, et ne cessantde contredire ses passions, qu'il ne les eût domptées parune rigueur salutaire que tempérait la sagesse ; il n'affligeaitpas son corps jusqu'à le rendre inhabile aux divers emplois pourlesquels il voulait s'en servir; il ne permettait pas non plus qu'il prîttrop d'embonpoint, de peur qu'étant trop bien traité, ilne se révoltât contre la raison chargée de tenir lesrênes; mais il était occupé en même temps (193)et à le maintenir sain et à le rendre soumis.
Cette vigilance qu'il avait montrée étant jeune, il nes'en départit pas lorsqu'il fut plus avancé en âge; il est toujours aussi attentif à présent même qu'ilest parvenu à la vieillesse comme à un port tranquille. Lajeunesse, mes très-chers frères, ressemble à une merfurieuse dont les flots sont agités sans cesse par l'impétuositédes vents; au lieu que la vieillesse, nous plaçant dans un portcalme et paisible, à l'abri des vents et des flots, nous fait jouird'une douce paix, fruit de l'âge et de la raison. Quoiqu'il jouisseà présent de cette tranquillité, et qu'il soit parvenuau port, comme je l'ai dit, notre saint pontife n'est pas moins inquietque ceux qui se trouvent encore au milieu (d'une mer orageuse. Et cettecrainte, il l'a prise du bienheureux Paul, (lui, après avoir étéravi au troisième ciel, disait: Je crains qu'après avoirprêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même.(I Cor. IX, 27.) C'est ainsi que notre père commun s'entretientdans une crainte continuelle pour être continuellement à l'abride tout danger. Toujours assis au gouvernail, il observe, non le leverdes astres, ni les écueils cachés ou visibles, mais les attaquesviolentes ou insidieuses du démon, et les combats d'une raison superbe.Il fait sans cesse le tour de son camp, pour que tous ceux qu'il renfermesoient à l'abri du péril. Il ne veille pas seulement àce que le navire qu'il conduit ne soit pas submergé, mais il donnetous ses soins pour qu'aucun des passagers ne soit troublé et inquiétédans sa route. C'est grâce à sa sagesse que nous naviguonstous heureusement, et que nous voguons à pleines voiles.
Lorsque nous avons perdu son illustre prédécesseur quil'avait élevé comme son fils, nous ressentions les plus vivesinquiétudes nous pleurions et nous gémissions, désespérantque ce siège fût jamais occupé par un pontife qui luiressemblât. Mais dès que son digne successeur parut, il dissipaà l'instant toute nôtre tristesse, comme le soleil dissipeun nuage. Nos regrets et notre douleur s'évanouirent si promptement,qu'il nous semblait que le saint personnage qui nous avait gouvernésétait sorti du tombeau et avait repris sa place sur son siège.
Mais notre ardeur à célébrer les vertus du pèrecommun nous a fait passer insensiblement les bornes, non celles que nousmarquaient ses vertus, dont nous avons à peine esquissé letableau, mais celles que prescrivait notre jeunesse. Arrêtons-nousdonc et terminons ici notre éloge. Il m'en coûte d'abandonnerun sujet aussi riche; j'ai regret de le quitter si promptement, et toutmon désir serait de l'épuiser. Mais ne désirons pasce qui est impossible; ne poursuivons pas ce que nous ne saurions atteindre.Le peu que nous avons dit doit suffire à l'empressement de ceuxqui nous écoutent. Pour jouir d'un parfum précieux il n'estpas nécessaire de répandre tout le vase qui le contient;si on y touche seulement de l'extrémité du doigt, le peuqui en émane embaume les airs, et remplit tous les lieux environnantsd'une odeur suave. C'est ce qui nous arrive aujourd'hui, non par la forceet la beauté de nos discours, mais par l'excellence des vertus quenous célébrons.
Retirons-nous donc pour adresser nos prières au ciel; conjuronsle Seigneur de maintenir notre mère commune dans la paix et la tranquillité,et de faire parvenir à la plus longue vie celui qui est àla fois notre père, notre maître, notre pasteur, notre pontife.Si vous daignez aussi vous occuper de nous, qui n'osons encore nous mettreau nombre des prêtres, parce qu'on ne saurait compter des avortonsparmi des êtres parfaits; mais enfin si vous daignez vous occuperde moi comme d'un simple avorton (I Cor. XV, 8), demandez à Dieuqu'il nous fortifie de sa grâce. Nous avions besoin de secours mêmeauparavant, lorsqu'éloigné des affaires nous menions unevie privée; mais depuis que nous sommes élevé au sacerdoce,soit par l'empressement des hommes, soit par une faveur d'en-haut (je nedis pas de quelle manière, et je ne dispute point sur mon élection,de peur qu'on ne croie que je parle avec déguisement) ; depuis doncque nous sommes élevé au sacerdoce, depuis qu'on nous a imposéce pesant fardeau, nous avons besoin de beaucoup d'aide et de prières,afin de pouvoir remettre au Seigneur tout le dépôt qu'il amis entre nos mains, dans ce jour où ceux à qui on a confiédes talents paraîtront pour en rendre compte. Demandez donc au cielque nous soyons non de ceux qui seront liés et jetés dansles ténèbres, mais de ceux qui pourront au moins obtenirquelque pardon, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui soient la gloire, l'empire et l'adorationdans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.