HOMÉLIE PREMIÈRE
PAUL, SYLVAIN ET TIMOTHÉE A L'ÉGLISEDE THESSALONIQUE QUI EST EN DIEU LE PÈRE ET EN JÉSUS-CHRISTNOTRE-SEIGNEUR. QUE LA GRACE ET LA PAIX VOUS SOIENT DONNÉES. NOUSRENDONS SANS CESSE GRACES A DIEU POUR VOUS TOUS, FAISANT MENTION DE VOUSDANS NOS PRIÈRES, ET NOUS REPRÉSENTANT SANS CESSE DEVANTDIEU QUI EST NOTRE PÈRE, LES OEUVRES DE VOTRE FOI, LES TRAVAUX DEVOTRE CHARITÉ, ET LA FERMETÉ DE L'ESPÉRANCE QUE VOUSAVEZ EN NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. (1, 1-3 JUSQU'A 7.)
1. Pourquoi donc, lorsque l'apôtre écrit aux Philippienset qu'il a Timothée avec lui, rie joint-il pas le nom de ce discipleau sien propre en tête de sa lettre (1), tandis qu'il le fait ici?Cependant Timothée était bien connu de ce peuple, et il enétait admiré. " Vous avez " éprouvé vous-mêmes", leur dit saint Paul, " qu'il m'a servi comme un fils servirait son père.Je n'ai personne "; dit-il encore, " qui soit si véritablement dansles mêmes sentiments que moi, et qui ait autant soin de
1 C'est une erreur : le nom de Timothée est mis à côtéde celui de saint Paul dans l'épître aux Philippiens. Il nes'y trouve pas dans l'épître aux Ephésiens, mais cequi suit montre que ce n'est pas de ceux-ci que parle saint Chrysostome,mais bien des Philippiens. La mémoire a fait défaut àl'orateur.
tout ce qui vous regarde ". (Philipp. XI, 22, 20.) Pourquoi donc lenom de Timothée se trouve-t-il mis à côté decelui de Paul dans un cas et non dans l'autre? Je crois que c'est parceque, lorsqu'il écrivait aux Philippiens, il était sur lepoint de leur envoyer bientôt Timothée. Il eût étésuperflu que celui-ci s'associât à l'envoi d'une lettre qu'ilallait suivre de si près. Saint Paul, en effet, leur dit formellementqu'il était sur le point de leur envoyer bientôt Timothée.(Ibid. 23.) Pour ce qui regarde les Thessaloniciens, il n'en étaitpas de même. Mais Timothée était depuis peu de retourde chez eux, en sorte qu'il est naturel qu'il s'associe à la lettrequ'on leur écrit : (179) " Timothée est revenu récemmentprès de nous après vous avoir vus ", dit l'apôtre.(I Thess. III, 6.)
Mais pourquoi nomme-t-il Silvain avant Timothée, Timothéeà qui il rend les témoignages les plus avantageux et qu'ilpréfère à tous les autres ? Peut-être est-ceTimothée lui-même qui l'a ainsi voulu par humilité.En voyant son maître pousser l'humilité jusqu'à mettreses disciples sur le même rang que lui, Timothée devait sesentir porté à pratiquer aussi l'humilité et àse mettre après tous les autres.
" Paul, Silvain et Timothée à l'Eglise de Thessalonique". Saint Paul ne prend ici aucune qualité, il se nomme tout courtPaul, sans ajouter apôtre, ou serviteur de Jésus-Christ. LesThessaloniciens étaient encore assez novices dans la foi, ils n'avaientpas encore appris à connaître saint Paul, voilà pourquoi,ce me semble, l'apôtre ne met aucun terme qui rappelle sa dignité.C'est qu'en effet la prédication ne faisait encore que débuterchez eux. " A l'Eglise de Thessalonique ". Ceci n'est pas mis sans intention.Ces fidèles étaient encore en petit nombre et sans beaucoupde cohésion, et c'est pour les encourager que l'apôtre emploieici le terme d'Eglise. Il ne s'en sert pas toujours en s'adressant àdes communautés depuis longtemps fondées, nombreuses et fortementconstituées. Le terme d'Eglise implique à la fois le grandnombre et l'union bien cimentée des membres ; c'est comme encouragementque l'apôtre l'applique aux Thessaloniciens. " A l'Eglise de Thessalonique,qui est en Dieu le Père et en Jésus-Christ Notre-Seigneur". Voici encore le mot " Dieu " employé également pour le" Père " et pour le " Fils ". Ces mots : " Qui est en Dieu ", serventà distinguer l'Eglise ou assemblée des fidèles deThessalonique d'avec les assemblées des juifs et des païens.C'est là un grand éloge, éloge incomparable que d'êtreen Dieu. Je voudrais pouvoir en dire autant de cette Eglise-ci, mais jecrains fort qu'elle ne soit indigne d'une si belle appellation. On ne peutdire des esclaves du péché qu'ils sont en Dieu. " Que lagrâce et la paix vous soient données ". Vous le voyez, cetteépître débute par dès éloges.
" Nous rendons sans cesse grâces à Dieu pour vous tous,faisant mention de vous dans nos prières ". Rendre grâcesà Dieu pour ce peuple , c'était non-seulement témoignerde leur grand progrès dans la foi, mais encore leur montrer qu'ilsdoivent en être reconnaissants à Dieu qui a tout fait. Illeur enseigne donc l'humilité, et son langage revient à direque la puissance divine est la source de tout bien et de toute vertu. L'actionde grâces est donc un témoignage rendu à leur vertu,et la mention qu'il fait d'eux dans ses prières est une preuve desa charité envers eux. La suite fait voir que ce n'étaitpas seulement dans ses prières, mais en tout temps qu'il se souvenaitd'eux.
" En nous représentant sans cesse devant Dieu qui est notre Père,les oeuvres de votre foi, les travaux de votre charité et la fermeté" de l'espérance que vous avez en Notre-Seigneur Jésus-Christ". Les mots " devant Dieu " peuvent aussi se rapporter aux Thessaloniciens,et alors le sens serait: Nous représentant les oeuvres de votrefoi, les travaux de votre charité, etc., lesquels sont devant Dieu,notre Père. Il ne se souvient pas de leur vertu seulement, maisaussi de leurs personnes, et cela " devant Dieu ", mots qui sont pleinsde sens. C'est comme si l'apôtre disait : Les hommes ne vous louentpoint de ce que vous faites, aucun ne vous en récompense, mais ayezconfiance, vous travaillez en présence de Dieu. Qu'est-ce àdire : l'oeuvre de votre foi ? cest-à-dire, que rien n'a ébranléleur fermeté; car c'est en quoi consiste l'oeuvre de la foi. Sivous avez la foi, souffrez tout; si vous ne voulez pas tout souffrir, c'estque vous n'avez pas la foi. Est-ce que les promesses ne sont pas assezbelles pour que celui qui y a foi souffre volontiers mille morts? C'estle royaume des cieux qu'il a en perspective, avec l'immortalitéet la vie éternelle. Le croyant souffrira donc tout. Or, la foise montre par les uvres. Rien de plus juste que les expressions de l'apôtre; elles reviennent à ceci : Vous n'avez pas montré simplementvotre foi par vos paroles, mais encore par vos oeuvres, par votre fermeté,par votre zèle. " Les travaux de votre charité ". A aimerd'une manière telle quelle, le travail est nul, mais il est grandà aimer véritablement, sincèrement. Lorsque tout estmis en oeuvre pour nous détacher de la charité, et que nousrésistons à tout, n'est-ce pas un travail? Et que n'avaient-ilspas souffert, ces fidèles de Thessalonique, pour ne pas s'écarterde la charité ? Les adversaires de l'Evangile (180) n'allèrent-ilspas trouver l'hôte de Paul, et, ne l'ayant pas trouvé, n'entraînèrent-ilspas Jason, devant les magistrats? Etait-ce peu de chose, dites-moi, pources chrétiens, dont la foi ne faisait encore que de naîtreet n'avait pas acquis toute sa solidité, d'avoir à supporterun tel orage, de telles épreuves? " Ils exigèrent de luiune caution", dit le livre des Actes (XVII), et l'ayant obtenue, ils laissèrentaller Paul. Etait-ce donc peu de chose que cela ? Est-ce que Jason ne s'exposaitpas à mourir à la place de Paul? C'est cet attachement àtoute épreuve que l'apôtre appelle " le travail, de leur charité".
2. Remarquez que l'apôtre ne parle de lui-même qu'aprèsavoir fait l'éloge des Thessaloniciens, en sorte qu'il ne paraîtni se vanter, ni les aimer sans raison et comme par anticipation. " Etvotre fermeté". La persécution, en effet, n'avait pas duréqu'un instant, elle n'avait pas cessé. Les disciples y étaienten butte aussi bien que leur maître. Comment ceux qui persécutaientdes hommes tels que les apôtres, des hommes qui opéraientdes miracles et se montraient de toute manière si respectables,comment ceux-là auraient-ils épargné des gens de lamême ville et de la même maison qu'eux qui, tout à coup,passaient dans le camp de Jésus-Christ? C'est à la fermetéde ces fidèles que l'apôtre rend témoignage en disant: "Vous avez été les imitateurs des Églises de Dieuqui sont en Judée ". (I Thess. II, 14.)
" Et l'espérance que vous avez en Jésus- Christ, devantDieu notre Père ". Rien de plus juste que ces expressions, car lafoi et l'espérance sont le principe de tout ce qu'ils ont fait.Leur conduite ne prouvait pas seulement qu'ils avaient du courage, maisencore qu'ils ajoutaient une foi pleine et entière aux récompenses,qui leur étaient réservées. Dieu permettait qu'ily eût des persécutions dès le commencement, afin quepersonne ne vînt dire que la prédication évangéliqueavait réussi d'une manière toute simple par l'intrigue etla flatterie; il le permettait encore pour faire paraître l'ardeurdes fidèles, pour montrer qu'une foi assez ferme pour affrontermille morts n'était pas l'oeuvre d'une persuasion humaine, maisde la toute-puissante vertu de Dieu. Il fallait pour cela que, dèsle commencement, la prédication fût profondément enracinéeet assez solidement plantée pour ne craindre aucun orage.
" Sachant, mes, frères bien-aimés, que votre action estde Dieu, parce que l'Evangile que nous vous avons prêché,ne vous a pas été seulement présenté en paroles,mais encore dans la vertu de Dieu, dans l'Esprit-Saint, et dans une certitudeabondante. Vous savez aussi de quelle manière nous avons agi parmivous pour votre salut". Que veut-il dire par ces mots: " Vous savez ausside quelle manière nous avons agi parmi vous pour votre salut?" L'apôtreeffleure ici son propre éloge, mais très-légèrement.Il veut d'abord épuiser l'éloge des Thessaloniciens. Voicile sens de ses paroles : Nous savions que vous étiez des hommesgénéreux, et, magnanimes, des hommes choisis, c'est pourquoinous avons aussi tout enduré pour vous. En effet, dire : " Voussavez de quelle manière nous avons agi " , c'était leur rappelerqu'on aurait de grand coeur donné sa vie pour eux; dévouementdont lapôtre attribue le mérite non à lui, mais àeux, parce qu'ils étaient des hommes élus de Dieu. C'estla même pensée qu'il exprime encore ailleurs en ces termes: "Je souffre tous ces maux pour les élus". (II Tim. II,10.) Quene souffrirait-on pas pour les bien-aimés de Dieu? A peine a-t-ilparlé de lui-même qu'il se hâte d'ajouter presque enpropres termes : Puisque vous êtes les bien-aimés et les élusde Dieu, il était naturel que je souffrisse tout pour vous. Ce n'étaitpas tout de les louer pour les fortifier, il était bon encore deleur rappeler dans le même but qu'ils avaient eux-mêmes montréun courage égal au zèle qu'on leur avait témoigné.
Il ajoute donc : " Et vous êtes devenus nos imitateurs et lesimitateurs du Seigneur, ayant reçu la parole au milieu d'une grandetribulation, avec la joie du Saint-Esprit". Quel éloge ! Les disciples,en un moment, sont devenus des docteurs. Non-seulement ils ont écoutéla prédication , mais encore ils ont atteint jusqu'au faite oùétait saint Paul. Mais cela n'est rien en comparaison de ce quisuit, voyez jusqu'où il les exalte en disant : "Vous êtesdevenus les imitateurs du Seigneur". De quelle manière? " En recevantla parole au milieu d'une grande tribulation, avec la joie du Saint-Esprit". Non-seulement au milieu de la tribulation, mais au milieu " d'une grandetribulation ". On peut voir, par les Actes des apôtres, quelle persécutionl'on suscita contre eux. (Act. XVII.) Ils émurent tous (181) lesmagistrats, dit l'auteur, et soulevèrent toute la ville. Et l'onne peut pas dire que s'ils ont été affligés et ontreçu la foi, ils l'aient fait avec tristesse, puisqu'il est ditau contraire qu'ils ont montré une grande joie. Il en étaitde même des apôtres. " Ils se réjouissaient ", est-ildit "de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrirpour le nom de Jésus-Christ". (Act. V, 44) Ce qu'il y avait de merveilleuxdans leur conduite, c'était principalement cette joie. Ce n'estpas déjà peu de chose que de souffrir l'affliction n'importecomment, mais la souffrir avec joie suppose des hommes élevésau-dessus de la nature humaine, et dont le corps est devenu comme impassible.Comment étaient-ils devenus les imitateurs du Seigneur? Parce quele Seigneur avait lui-même enduré beaucoup de souffrances,et qu'il ne s'en était pas plaint, mais réjoui, puisqu'illes avait acceptées volontairement, et qu'il était venu surla terre pour cela. En effet, il s'est anéanti lui-même pournous, sachant qu'il aurait à souffrir les crachats, les soufflets,la croix. Et au milieu de ces souffrances, la joie qu'il éprouvaitlui faisait dire : " Mon Père, glorifiez-moi". (Jean, XVII, 1.)
3. " Avec la joie du Saint-Esprit ". Pour qu'on n'objecte pas: Commentmêlez-vous ensemble l'affliction et la joie ? Ces choses-làne sont-elles pas incompatibles? l'apôtre ajoute : " Avec la joiedu Saint-Esprit ". L'affliction est dans les choses du corps, la joie danscelles de l'esprit. Comment cela? Les faits sont douloureux, mais les suitesen sont tout autres, par la permission du Saint-Esprit. Ainsi, on peutsouffrir sans se réjouir, comme lorsqu'on souffre pour ses péchés;et l'on peut aussi se réjouir jusque sous les fouets, lorsqu'onsouffre pour Jésus-Christ. Telle est la joie du Saint-Esprit. Dece qui semble douloureux, elle fait sortir des délices. On vousa affligés, persécutés, veut dire l'apôtre,mais l'Esprit-Saint ne vous a pas délaissés dans vos mauxmêmes : et comme autrefois il versa la rosée sur les troisenfants de la fournaise, il répand de même sur volis une joiecéleste au milieu de vos afflictions. Et comme alors la roséequi rafraîchissait les trois enfants, n'était point l'effetdu feu; de même la joie que vous ressentez maintenant n'est pointl'effet de vos maux. Les afflictions naturellement ne produisent pointla joie; cela est réservé aux afflictions que l'on souffrepour Jésus-Christ, et est l'effet de la rosée du Saint-Esprit,qui, par la fournaise des maux, fait passer les élus dans un reposet un rafraîchissement éternel. " Avec la joie ", dit saintPaul; et non simplement avec la joie, mais avec une grande joie; car c'estce que marque ce mot : "Avec la joie du Saint-Esprit".
" De sorte que vous avez servi de modèles à tous ceuxqui ont embrassé la foi dans la Macédoine et dans l'Achaïe".Cependant ils avaient été les derniers visités parl'apôtre. Mais vous avez brillé, leur dit-il, jusqu'àdevenir les modèles de ceux qui vous ont précédés.C'était là une vertu vraiment apostolique. L'apôtrene dit pas simplement qu'ils ont servi de modèles à ceuxqui n'ont pas encore embrassé la foi, mais à ceux mêmesqui l'ont déjà embrassée. Vous leur avez appris dequelle manière il faut croire en Dieu, vous qui, à peineentrés dans la foi, avez commencé à combattre pourelle. " Dans l'Achaïe", c'est-à-dire dans la Grèce.Que ne fait point le zèle? Il ne lui faut ni temps, ni délai,ni retard. Il lui suffit de se montrer, et tout est fait. Ainsi les Thessaliens,les derniers venus dans la foi, se montraient les maîtres des premiersvenus. Que personne donc ne se décourage: quand même on auraitpassé une bonne partie de sa vie sans tien faire, on pourrait encore,en très-peu de temps, faire plus qu'on n'aurait peut-êtrefait en s'y prenant dès le commencement. Si celui qui n'étaitpas encore chrétien, jette tout en le devenant un si vif éclat,que ne pourra pas faite celui qui a déjà la foi?
Mais, d'un autre côté, qu'on n'aille pas tomber dans laparesse sous prétexte qu'on pourra tout réparer en peu detemps. Car l'avenir est incertain et le jour du Seigneur est un voleurqui survient tout à coup pendant que nous dormons. Si nous ne dormonspoint, il ne viendra pas nous surprendre comme un voleur, il ne nous emmènerapoint sans que nous soyons prêts. Si nous veillons, il viendra commeun envoyé du Rai du ciel nous appeler au bonheur qui nous est préparé.Mais si nous nous endormons, il se présentera comme un voleur. Quepersonne donc ne s'endorme, que personne ne soit lâche dans la pratiquede la vertu, car voilà le sommeil. Ne savez-vous pas que, lorsquenous dormons, nos biens sont peu en sûreté, et qu'il est facilede nous les prendre? Veillons-nous, la garde en est facile. Dormons-nous,malgré tous nos soins, nous perdons souvent ce que nous avons. Portes,(182) verrous, sentinelles en dedans et au dehors, rien n'empêchele voleur d'entrer. Quelle conséquence tirer de mes paroles? c'estqu'éveillés nous n'avons pas besoin du secours d'autrui,et qu'endormis le secours d'autrui ne nous servira de rien et n'empêcherapoint notre perte.
C'est un grand bien que d'être secouru par les prièresdes saints, mais à la condition que nous nie resterons pas nous-mêmessans rien faire. Vous dites : Mais de quoi me serviront les prièresdes autres, si moi-même je suis vigilant, et si je ne me réduispas moi-même à en avoir besoin ? Je vous conseille fort dene pas vous réduire à cet état. Cependant nous avouerons,si nous sommes sages, que nous ne sommes jamais sans avoir besoin des prièresdes autres. Saint Paul ne disait pas: Qu'ai-je besoin de prières? Et cependant ceux qui priaient pour lui étaient loin d'êtreses égaux. Et vous, vous dites : Qu'ai-je besoin de prières?Saint Pierre non plus ne disait pas : Qu'ai-je besoin de prières?" Une prière assidue ", dit le livre des Actes (XII, 5), " étaitadressée pour lui à Dieu, par l'Eglise ". Et vous, vous dites: Qu'ai-je besoin de prières ? Vous en avez un grand besoin, puisquevous vous imaginez n'en avoir pas besoin. Vous seriez un saint Paul quevous en auriez encore besoin. Ne vous élevez pas, pour que vousne soyez pas rabaissé. Mais, comme je viens de le dire, c'est àla condition que nous agirons nous-mêmes, que les prièresfaites pour nous, nous seront utiles. Ecoutez les paroles de saint Paul: " Je sais que cela tournera à mon salut, par l'assistance de vosprières et le secours de l'Esprit de Jésus- Christ " (Philip.I, 49); et ailleurs : " Vous m'aiderez aussi en cela par le secours desprières que vous ferez pour moi, afin que Dieu, nous ayant faitgrâce par les prières de plusieurs personnes, plusieurs personnesse joignent aussi à nous pour lui en témoigner notre reconnaissance". (II Cor. I, 11.) Et vous, vous dites : Qu'ai-je besoin de prières?Mais si nous demeurons dans la lâcheté, personne, par sesprières, ne pourra nous être utile. De quel secours Jérémiefut-il pour les Juifs? Trois fois il se présenta devant le Seigneur,et trois fois il lui fut répondu : " Ne priez point, ne demandezrien pour ce peuple , parce que je ne vous exaucerai point ". (Jérém.VII, 16.) De quel secours fut pour Saül la prière de Samuel? Et cependant il pleura sur lui jusqu'au dernier jour de sa vie, et iln'offrait pas seulement pour lui quelque prière en passant. De quelsecours furent pour les Israélites les prières de ce mêmeprophète? Ne disait-il pas lui-même : " Dieu me garde de pécherjusqu'à oublier de prier pour vous ". Et néanmoins tous périrent. Les prières sont donc inutiles, direz-vous. Au contraire, ellessont utiles et grandement, mais à la condition que nous y joignionsnotre action. Les prières sont une aide et un secours; or, on nesecourt et on n'aide que celui qui travaille déjà lui-même.Si vous restez sans rien faire, l'utilité du secours sera nulle.
4. Si les prières des autres pouvaient mener au ciel mêmeles négligents, pourquoi tous les païens ne sont-ils pas chrétiens? Ne prions-nous pas pour tous les hommes? Saint Paul ne faisait-il pasde même? Ne demandons-nous pas que tous se convertissent? Pourquoidonc, dites-moi, les méchants ne deviennent-ils pas tous bons? N'est-ilpas évident que c'est parce qu'ils ne veulent rien faire de leurcôté ? L'utilité des prières des autres pournous est très-grande, lorsque, de notre part, nous faisons ce quidépend de nous. Faut-il vous prouver cette utilité ? Rappelez-vousCorneille et Tabithe. (Act. X, 3 et IX, 36.) Ecoutez ce que Jacob dit àLaban " Si le Dieu que mon père craignait, n'était venu àmon secours, vous m'auriez renvoyé nu de chez vous " ; voyez encorece que Dieu dit : " Je protégerai cette ville à cause demoi, et de David mon serviteur ". (Gen. XXXI, 42 ; IV Rois, XIX, 34.) Maisquand parle-t-il ainsi ? A l'époque d'Ezéchias, roi juste.Si les prières pouvaient quelque chose pour les plus méchants,pourquoi, lorsque Nabuchodonosor vint, Dieu ne dit-il pas la mêmechose, mais lui livra-t-il la ville ? Alors le crime prévalut. Cemême Samuel, dont je viens de parler, pria une autre fois pour lesIsraélites, et obtint ce qu'il demandait, mais en quelle circonstance?Ce fut lorsqu'ils étaient eux-mêmes agréables àDieu, et c'est pourquoi Dieu mit en fuite leurs ennemis.
Mais, direz-vous, quel besoin ai-je qu'un autre prie pour moi, si jesuis, moi, en grâce auprès de Dieu? Ne tenez jamais ce langage,ô homme, vous avez un besoin réel de prières, et ungrand besoin. Voyez ce que Dieu dit des amis de Job: " Job priera pourvous, et (183) votre péché vous sera remis ". (Job, XLII,8.) Ils avaient commis un péché, mais non un grand péché.Cependant ce même saint qui, par ses prières, avait pu sauverses amis, n'eût pas sauvé les Juifs dans le temps de leurruine. " Quand Noé, Job et Daniel se présenteraient devantmoi pour eux ", dit Dieu, " ils ne délivreraient pas leurs fils,ni leurs filles, parce que leur malice a prévalu ". (Ezéch.XIV, 16.) Il dit encore à Jérémie : " Quand Moïseet Samuel se présenteraient devant moi, je n'écouterais pasleurs prières ". (Jér. XV, 1.) Dieu fait la même réponseà ces deux prophètes, parce qu'ils l'avaient tous deux priéinutilement pour le peuple. Ezéchiel dit à Dieu : Hélas,Seigneur, perdrez-vous ce qui reste d'Israël? Et Dieu, pour lui montrerla justice de ses vengeances, et afin qu'il fût convaincu que s'ilrejetait ses prières, ce n'était point qu'il méprisâtsa personne, Dieu fait voir à ce saint prophète les péchésde son peuple, ce qui revenait à lui dire , Ce que vous voyez suffitpour vous convaincre que si je n'exauce pas votre prière, ce n'estpoint par mépris pour vous, mais à cause de l'énormitéde leurs péchés. Néanmoins il ajoute encore : " QuandNoé, Job et Daniel me prieraient pour eux, je ne les écouteraispoint ". Il était naturel que Dieu parlât de la sorte àun prophète qui avait tant souffert. Vous m'avez commandé,disait-il à Dieu, de manger sur un fumier, et je l'ai fait; vousm'avez commandé de me raser, et je vous ai obéi; vous m'avezcommandé de dormir en me tenant toujours couché sur un côté,et je l'ai fait; vous m'avez commandé de passer par le trou d'unemuraille chargé de bagages, et je l'ai fait; vous m'avez ôtéma femme avec défense de la pleurer, et je ne l'ai point pleurée.J'ai souffert une infinité d'autres choses pour ce peuple ; et lorsqueje vous prie pour lui, vous n'écoutez pas mes prières. Ilest vrai, répond Dieu, que je ne vous écoute pas, mais cen'est point par mépris pour vous; quand Noé, Job et Danielprieraient pour leurs propres enfants, je ne les écouterais pas.
Et Jérémie qui avait moins souffert par les ordres deDieu, mais bien davantage par la malice de son peuple, que lui dit le Seigneur? " Ne voyez-vous pas ce qu'ils font? " (Jér. VII, 17.) Oui, réponditle Prophète, je vois ce qu'ils font, mais faites pour moi ce queje vous demande. C'est alors que le Seigneur lui dit "Quand Moïseet Samuel se présenteraient devant moi, je ne les écouteraispas ". Il nomme d'abord Moïse, leur législateur, celui quiles avait tant de fois délivrés du péril, celui quidisait : " Si vous voulez pardonner cette faute, pardonnez-la, sinon, effacez-moiaussi de votre livre ". (Exod. XXXI, 32.) Quand le même prophète,dit Dieu, se présenterait encore aujourd'hui devant moi, et me feraitla même prière, ce serait inutilement. Samuel lui-mêmen'obtiendrait rien, Samuel qui les a aussi tant de fois délivrés,Samuel qui fut dès son enfance si admirable. J'ai dit du premierque je m'entretenais avec. lui comme un ami avec son ami, et non par énigmes.J'ai dit de l'autre que je lui étais apparu dès son enfance,et que, par égard pour lui, j'avais rouvert la prophétiedepuis un certain temps fermée; il est dit, en effet, que la paroledu Seigneur était rare alors, et qu'il n'y avait pas de vision distincte.(I Rois, III, 1.) Eh bien, quand ces hommes se présenteraient maintenantdevant moi, ils n'obtiendraient rien. Il est dit aussi de Noé, qu'ilétait juste et parfait dans sa génération (Gen. VI,9); de Job, qu'il était irréprochable, juste, pieux et véridique(Job, I,1); quant à Daniel, les Chaldéens le prenaient pourun Dieu : or ils viendraient devant moi pour me supplier, qu'ils ne pourraientsauver leurs fils ni leurs filles.
Que la vue de ces vérités, mes frères, nous porteà ne pas mépriser les prières des saints, et àne pas non plus nous y reposer entièrement; ainsi, d'une part, nesoyons pas négligents, ne vivons pas au hasard ; de l'autre, nenous privons pas du secours si important de la prière. Demandonsaux saints qu'ils prient pour nous, qu'ils élèvent pour nousleurs mains vers Dieu, et nous, de notre côté, attachons-nousà la vertu. Par là nous obtiendrons les biens promis àceux qui aiment Dieu; par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui gloire, empire, honneur soient au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE II
PAR VOUS LA PAROLE DU SEIGNEUR S'EST RÉPANDUEAVEC ÉCLAT NON-SEULEMENT EN MACÉDOINE ET EN ACHAIE, MAISVOTRE FOI EN DIEU EST ENCORE SORTIE POUR SE FAIRE CONNAÎTRE PARTOUT,TELLEMENT QU'IL N'EST POINT NÉCESSAIRE QUE NOUS EN PARLIONS; PUISQUETOUT LE MONDE NOUS RACONTE A NOUS-MÊMES QUEL A ÉTÉLE SUCCÈS DE NOTRE ARRIVÉE PARMI VOUS, ET COMMENT VOUS VOUSÊTES CONVERTIS A DIEU APRÈS AVOIR QUITTÉ LES IDOLES,POUR SERVIR LE DIEU VIVANT ET VÉRITABLE, ET POUR ATTENDRE DU CIELSON FILS QU'IL A RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS, JÉSUS QUINOUS DÉLIVRE DE LA COLÈRE A VENIR. (I, 8-10 JUSQU'ÀII, 9.)
1. De même qu'un parfum exquis ne peut tenir son odeur cachée,mais la répand de toutes parts, en remplit l'air et réjouitles sens de ceux qui en approchent; de même les hommes d'une vertugénéreuse et admirable ne la tiennent point renferméeen eux-mêmes, mais par la renommée qui s'en répand,ils sont utiles à un grand nombre et les rendent meilleurs. Il enétait ainsi des Thessaloniciens, ce qui fait dire à saintPaul : " Vous avez servi de modèle à tous ceux qui ont embrasséla foi dans la Macédoine et dans lAchaïe. Par vous, en effet,la parole du Seigneur s'est répandue avec éclat, non-seulementen Macédoine et en Achaïe, mais votre foi en Dieu est encoredevenue célèbre partout ". Vous avez été enmême temps linstruction de vos voisins et l'exemple de toute laterre. Car c'est là ce que veut dire ce mot : " Votre foi est devenuecélèbre partout ". L'apôtre ne se contente pas de direque leur réputation était répandue partout, il ajoute" avec éclat ". Comme le son d'une trompette éclatante retentitdans tous les lieux d'alentour; de même le bruit de votre foi sigénéreuse a rempli également tout l'univers. D'ordinaire,les grands événements ont, dans le lieu où ils s'accomplissent,un retentissement qui s'affaiblit parla distance ; il n'en est pas de mêmedu bruit de votre foi, le retentissement en a été égalpar toute la terre. Que l'on ne croie pas qu'il y ait de l'exagérationdans ces paroles. La nation des Macédoniens était autrefoisfameuse avant la venue de Jésus-Christ; elle jouissait alors partoutde plus de célébrité que les Romains. Ce qui a faitla gloire des Romains, c'est d'avoir subjugué les Macédoniens.
Les grandes actions du roi des Macédoniens sont au-dessus detout discours ; parti d'une petite ville, il a conquis l'univers. Le Prophètele vit sous la figure d'un léopard ailé, ce qui marquaitsa rapidité, son impétuosité ardente, et la soudainetéavec laquelle il allait parcourir lé monde sur les ailes de la victoire.On rapporte qu'ayant entendu dire a un philosophe qu'il existait une infinitéde mondes, il soupira amèrement, parce que de ce nombre infini demondes, il n'en avait pas même conquis un tout entier; tant il avaitl'âme et le coeur grands-, et sa renommée par toute la terren'était pas moindre. En même temps que la gloire du roi, s'étaitélevée celle de la nation. On le nommait Alexandre de Macédoine.Sa réputation remplissait le monde, et rien de ce qui concernaitle pays d'un roi, partout si célèbre, ne demeurait ignoré.Les Romains eux-mêmes ne l'emportaient pas sur les Macédoniensen célébrité.
"Votre foi en Dieu est sortie " pour se faire connaître " partout". Il se sert du terme " est sortie " comme s'il parlait d'un êtreanimé. C'est un effet de leur ferveur extraordinaire. Il ajouteencore, toujours pour montrer la puissance et l'énergie de cettemême foi : " Tellement qu'il n'est pas nécessaire que nousen parlions, puisque tout le monde nous raconte à nous-mêmesquel a été le (185) succès de notre arrivéeparmi vous". Ceux qui ont été témoins de vos vertusn'ont rien à en apprendre aux autres qui les préviennent,informés de tout avant d'avoir rien vu ; tant la renomméea été prompte et exacte à les instruire. Nous n'avonsdonc pas besoin de leur raconter tes merveilles de votre piété,quand nous voulons les porter à vous imiter, puisqu'on nous prévientpartout, et que l'on commence par nous dire ce qu'on aurait dû apprendrede nous. L'envie que font naître vos vertus ne peut tenir contreleur éclat, et tous sont contraints de se faire les hérautsde vos glorieux combats. Leur infériorité en face de vousne les rend pas muets sur votre compte, et ils sont les premiers àvous louer. Secondée par des dispositions si favorables, notre parolene saurait rencontrer nulle part l'incrédulité ni la défiance.
" Tout le monde nous raconte quelle a été notre arrivéeparmi vous ". Qu'est-ce à dire? Qu'elle a été pleinede périls, exposée à mille morts sans que rien aitpu vous troubler; que vous nous êtes demeurés attachéscomme s'il n'y avait eu aucun danger à craindre; que vous nous avezaccueillis une seconde fois malgré les tribulations, comme vousauriez pu faire si, au lieu de la persécution, nous vous avionsapporté tous les biens. Saint Paul, accompagné de Silas,avait quitté Thessalonique pour aller à Bérée.Pendant son absence les fidèles furent persécutés.A son retour il fut reçu avec amour et avec beaucoup d'honneurspar les fidèles qui exposèrent ainsi leur vie pour lui. C'estde cette seconde arrivée surtout qu'il veut parler. Ce mot donc: " Quelle a été notre arrivée parmi vous ", présenteun sens complexe. Il renferme l'éloge de saint Paul et de Silasnon moins que celui des Thessaloniciens, quoique l'apôtre leur attribuetout l'honneur. " Et comment vous vous êtes convertis àDieu après avoir quitté les idoles, pour servir le Dieu vivantet véritable ". C'est-à-dire, combien votre conversion aété facile, comme vous avez vite embrassé son culteavec entrain, comme il a fallu peu d'efforts pour vous amener àservir le Dieu vivant et véritable.
Puis, prenant un ton moins grave, celui d'un homme qui exhorte, il ajoute: " Pour attendre du ciel son Fils, qu'il a ressuscité d'entre lesmorts, Jésus qui nous a délivrés de la colèreà venir ". Pour attendre du ciel, dit saint Paul, celui qui a étécrucifié et enseveli, c'est ce qu'il fait entendre en ajoutant "Qu'il a ressuscité des morts ". On voit ensemble, dans ce verset,la résurrection, l'ascension, le second avènement de Jésus-Christ,le jugement, la récompense des bons et le supplice des méchants. " Jésus qui nous a délivrés de la colèreà venir ". C'est là une consolation, un encouragement etune exhortation. Car, si Dieu a ressuscité son Fils d'entre lesmorts, s'il est dans le ciel, s'il en doit revenir, et cela, vous le croyez,car autrement vous n'auriez pas souffert ce que vous avez souffert, n'est-cepas là une grande consolation pour vous? Que si vos persécuteursdoivent infailliblement subir un jour leur peine, et vous, recevoir votrerécompense, ce que l'apôtre affirme dans sa seconde épître(II Thess. I, 9), c'est encore une autre consolation que vous aurez, etune grande. En disant d'attendre du ciel le Fils de Dieu, Jésus-Christ,l'apôtre nous apprend que les maux sont pour nous dans le temps présentet les biens dans l'avenir, lorsque le Christ viendra du ciel. Voyez combienl'espérance nous est nécessaire, puisque le Christ crucifiéest ressuscité, est monté aux cieux et doit venir juger lesvivants et les morts.
2. " Car vous savez vous-mêmes, mes frères, que notre arrivéechez vous n'a pas été sans fruit ; mais après avoirbeaucoup souffert auparavant, comme vous savez, et avoir ététraités avec outrage dans Philippes, nous ne laissâmes pasd'avoir assez confiance en notre Dieu pour vous prêcher hardimentl'Evangile de Dieu parmi beaucoup de combats ". (II, 4.) Il est vrai quevotre conduite a été généreuse, mais la nôtreaussi n'a point été humaine. C'est la même penséeexprimée déjà plus haut, savoir que le méritede la prédication se montre de la part des prédicateurs parles signes miraculeux et le dévouement, et de la part des disciplespar la ferveur et le zèle. Vous savez vous-mêmes que notrearrivée parmi vous n'a point été sans fruit, cest-à-diren'a point été humaine ni ordinaire. A peine délivrésdes dangers de mort et des mauvais traitements, nous retombâmes dansde nouveaux périls. " Mais après avoir beaucoup souffertauparavant, et avoir été outragés, comme vous savez,dans Philippes; nous avons montré notre Confiance en notre Dieu". Voyez comme de nouveau il (186) rapporte tout à Dieu. " Pourprêcher hardiment devant vous l'Evangile de Dieu parmi beaucoup decombats ". On ne peut dire que nous ayons eu ces combats à Philippes,mais non parmi vous. " Vous m'êtes témoins des peines, desinquiétudes, des périls où nous avons étédans votre ville". Il dit la même chose en écrivant aux Corinthiens: " J'ai été parmi vous dans de grandes afflictions, dansde grands travaux, dans une grande crainte, et dans de grands tremblements". (I Cor. 11, 3.)
" Car nous ne vous avons point prêché une doctrine d'erreuret d'impureté, et nous n'avons point eu dessein de vous tromper,mais comme Dieu nous a choisis pour nous confier son Evangile, nous parlonsaussi, nous, pour plaire non aux hommes, mais à Dieu qui voit lefond de nos coeurs (3, 4) ". C'est donc, comme je l'ai déjàdit, de la fermeté de ce peuple que saint Paul tire des preuvespour montrer que sa prédication était l'ouvrage de Dieu.Autrement, s'il y eût eu de lillusion et de la tromperie, nous n'aurionspas enduré des maux si excessifs qu'ils ne nous permettaient mêmepas de respirer. Que prouvait donc notre patience? sinon que si un avenirde bonheur ne nous était réservé, ou si nous n'eussionsété pleinement assurés que notre espérancen'était pas vaine, nul d'entre nous n'aurait de bon coeur soufferttant de maux. Qui donc voudrait, pour les seuls biens d'ici-bas, souffrirtant de maux, mener une vie d'angoisses et pleine de périls ? Otezl'espérance des biens à venir et dites-moi comment les apôtresauraient pu convertir une seule personne ? Quoi de plus capable d'effrayerdes disciples que de voir les maîtres qui les instruisent si persécutés?Mais cela ne vous a point effrayés. " C'est que nous ne vous avonspoint prêché une doctrine d'erreur ". L'Evangile n'est pasun leurre ni une tromperie pour que nous reculions devant quelque chose.Notre doctrine n'est pas une doctrine d'abomination comme les pratiquesdes sorciers et des magiciens. Ce n'est pas une doctrine " d'impureté" que nous vous prêchons. Nous ne sommes ni artificieux, ni factieuxcomme Theudas.
" Mais comme Dieu nous a choisis pour nous confier son Evangile, nousparlons aussi non pour plaire aux hommes, mais à Dieu ". Vous levoyez, ce n'est pas ici une affaire d'amour-propre; nous ne cherchons pasà plaire aux hommes, mais à Dieu qui connaît le fondde nos coeurs. Autrement, quelle serait la raison de notre conduite? Aprèsce témoignage flatteur, qu'ils ne font rien pour plaire aux hommesni pour rechercher leurs honneurs, il ajoute : " Comme nous avons étéchoisis de Dieu pour être chargés de son Evangile ". C'estcomme s'il disait : S'il ne nous avait vus affranchis de toute préoccupationterrestre, il ne nous aurait pas choisis. Tels donc il nous a choisis,tels nous restons. " Nous avons été choisis de Dieu aprèsexamen " ; il nous a examinés et nous a confiés son Evangile.Nous restons dans le même état dans lequel nous avons étéapprouvés de Dieu. La charge de prêcher l'Evangile de Dieuest une preuve de vertu; Dieu ne nous aurait pas approuvés pourcette mission s'il avait vu en nous quelque chose de mauvais. Quand saintPaul dit que Dieu l'a éprouvé, il veut dire simplement qu'ill'a vu bon et qu'il l'a choisi pour apôtre, et non qu'il l'ait misà l'épreuve. Nous avons. besoin, nous; de mettre àl'épreuve pour savoir à quoi nous en tenir; mais Dieu connaîttout d'une seule vue et sans épreuve. Donc, nous parlons commedoivent parler ceux que Dieu a choisis et qu'il a jugés dignes del'Evangile. Et nous ne parlons pas comme si nous avions à plaireaux hommes, c'est-à-dire, ce n'est pas à cause de vous quenous faisons ce que nous faisons. Et parce qu'il les avait loués,pour prévenir le soupçon que cela aurait pu causer, il ajoute: " Car nous n'avons usé d'aucune parole de flatterie, comme vousle savez, et notre ministère n'a point servi de prétexteà notre avarice, Dieu m'en est témoin. Nous n'avons pointnon plus recherché aucune gloire de la part des hommes, ni de vousni d'aucun autre. Nous pouvions cependant, comme apôtre de Jésus-Christ,vous charger de notre subsistance (5, 6) ". Nous n'avons pas uséde flatterie, comme font ceux dont l'intention est de tromper , de s'emparerdes hommes et de les dominer. On ne peut dire que nous vous ayons aduléspour vous dominer, ou nous approprier vos richesses. Qu'il ne les a pasflattés pour les dominer, la chose est claire, et il en appelleà leur témoignage; qu'il ne les a pas flattés parun motif d'avarice, si l'on en peut douter, il en prend Dieu à témoin. " Nous n'avons point non plus (187) recherché aucune gloire dela part des hommes, ni de vous, ni d'aucun autre. Nous pouvions cependant,comme apôtre de Jésus-Christ, vous charger de notre subsistance".C'est-à-dire, nous n'avons pas recherché les honneurs, nousn'avons pas étalé de faste, nous ne nous sommes point faitescorter. Et quand nous l'aurions fait, qui aurait pu nous condamner ?Si les ambassadeurs des rois sont honorés, quels qu'ils soient personnellement,à combien plus forte raison devions-nous l'être? Il ne ditpas : Nous avons été dans l'opprobre, nous avons étélaissés sans honneur, ç'eût été leurfaire un reproche; il dit : Nous n'avons pas recherché les honneurs.Si nous n'avons pas recherché les honneurs, lorsque la prédicationnous donnait ce droit, il est clair que nous n'agissons pas en vue de lagloire humaine. Quand même cependant nous aurions recherchéles honneurs, qui eût pu nous en faire un crime? N'est-il pas convenableque les envoyés de Dieu aux hommes, que ceux qui viennent du cielsur la terre, en qualité d'ambassadeurs, soient accueillis mêmeavec beaucoup d'honneurs? Par surérogation nous n'avons rien faitde cela, pour fermer la bouche à nos adversaires.
3. Et vous ne pouvez dire que telle a été ma conduiteenvers vous, mais non envers les autres. Voici, en effet, ce qu'il ditécrivant aux Corinthiens : " Vous souffrez que l'on vous réduiseen servitude, que l'on vous dévore, que l'on vous pille, que l'ons'élève, que l'on vous frappe au visage ". (II Cor. XI, 20.)La même chose se trouve exprimée dans les passages suivants: " Son aspect ", disent vos séducteurs en parlant de Paul, sonaspect est misérable, son discours " méprisable " ; et "pardonnez-moi cette injure, etc., " (Ibid. X, 10 et XII, 13.) Ici, dansson épître aux Thessaloniciens, il parle encore de l'argentqu'il pouvait demander pour sa subsistance, en qualité d'apôtrede Jésus-Christ.
" Mais nous avons été parmi vous comme de petits enfants,comme une mère qui nourrit et qui aime tendrement ses propres enfants.Ainsi dans l'affection que nous ressentions pour vous, nous aurions souhaitéde a vous donner, non-seulement la connaissance de l'Evangile de Dieu,mais aussi notre a propre vie, tant était grand l'amour que nousvous portions (7, 8) ". Nous avons été au milieu de vouscomme de petits enfants; nous n'avons montré ni orgueilleuse dureté,ni fastueuse hauteur " au milieu de vous ". C'est comme s'il disait : J'aiété l'un d'entre vous, je n'ai pas pris pour moi une placeplus haute que les autres.
" Nous avons été comme une mère qui nourrit etqui aime tendrement ses propres enfants ". Tel doit être le pasteur.Une mère caresse-t-elle son enfant pour en retirer de la gloire?Exige-t-elle de lui de l'argent pour le lait qu'elle lui donne ? Lui est-elleà charge ? lui fait-elle de la peine? Saint Paul donc veut montrer,par cette comparaison, jusqu'où doit aller l'affection d'un pasteurpour son peuple. C'est cet amour, dit-il aux Thessaloniciens, que nousavons eu pour vous. Non-seulement nous n'avons rien désiréde vos biens, mais s'il avait fallu donner notre vie même pour vous,nous l'aurions fait de bon coeur. Est-ce là, dites-moi, l'effetd'un sentiment purement humain? qui serait assez insensé pour lecroire? Nous aurions voulu, dit saint Paul, vous donner non-seulement l'Evangilede Dieu, mais notre propre âme. C'est donc plus de donner sa vieque de prêcher, parce que l'on souffre davantage en donnant sa vie.Il est vrai que l'Evangile est quelque chose de plus précieux :mais la mort aussi est quelque chose de plus pénible. Nous aurionsvoulu, dit l'apôtre, s'il eût été possible, livrernos âmes pour vous. Comme il avait beaucoup loué ce peuple,il a soin de leur dire qu'il ne l'a pas fait pour rechercher la gloire,ni de l'argent, ni pour les flatter. Les Thessaloniciens avaient eu degrands combats à soutenir. Ils méritaient donc quelques louangesafin de s'affermir de plus en plus dans leurs bonnes résolutions.Cependant ces louanges pouvant devenir suspectes, saint Paul s'efforcede prévenir ces soupçons. C'est dans cette vue qu'il leurparle de ses périls. Et, d'autre part, afin que l'on ne croie pasqu'il parle de ses périls pour s'attirer des hommages en retour,il ajoute : " Parce que vous m'êtes très-chers". J'auraisvolontiers donné ma vie pour vous, parce que je vous suis étroitementattaché. Nous annonçons l'Evangile parce que Dieu nous l'ordonne; mais notre affection pour vous est telle que, s'il le fallait, nous livrerionspour vous notre âme. Telle est l'amitié véritable,celui qui aime donnerait sa vie si elle lui était demandéeet que cela fût possible. Que dis-je, si elle lui était demandée?bien plus (188) il courrait lui-même au-devant d'un tel don. Riende plus doux qu'un tel amour; il n'est mêlé d'aucune amertume.Un ami fidèle est vraiment le baume salutaire de la vie; un amifidèle est vraiment un rempart solide.
Que ne ferait pas un ami sincère? Quelle joie n'apporte-t-ilpas à la vie, quelle utilité, quelle sûreté?Des trésors par milliers ne seraient pas comparables à unsincère ami. Parlons donc des délices d'une sainte amitié.Eu voyant son ami, l'ami éprouve une joie dont il est inondé.L'union de leurs deux âmes leur procure d'ineffables délices;il suffit d'un souvenir de l'ami pour élever la pensée, pourlui donner des ailes. Je parle des vrais amis, unis du fond de l'âme,prêts à mourir s'il le faut, dont l'affection est ardente.Je ne veux pas que l'on pense à ces amis vulgaires, amis de table,amis de note, ce n'est pas de ceux-là que je parle. Si quelqu'unpossède un ami tel que celui que j'ai en vue, il me comprend. Ilne se rassasie jamais de le voir, le vît-il tous les jours. Il luisouhaite les mêmes biens qu'à lui-même. J'ai connu unhomme qui commençait toujours à prier pour son ami, ensuitepour lui-même. Tel est un ami, qu'on aime, à cause de luijusqu'aux temps, jusqu'aux lieux mêmes. Comme les objets qui ontde l'éclat, le font rejaillir tout autour d'eux, de même lesamis laissent quelque chose de leur amabilité aux lieux qu'ils fréquentent.Et souvent nous retrouvant dans ces mêmes lieux sans nos amis, nouspleurons au souvenir des jours que nous y avons passés avec eux.Il n'est pas donné au discours de représenter tout le plaisirque nous fait goûter la présence d'un ami, ceux-làseuls le connaissent, qui en ont fait l'expérience. On peut librementdemander une grâce à un ami et la recevoir sans la moindrehonte. Lorsqu'ils nous prient de quelque chose, nous leur en savons grélorsqu'ils craignent de nous importuner, nous ne nous en consolons pas.Nous n'avons rien qui ne soit à eux. Souvent, lorsque tout nousinspire du dégoût en ce monde, nous ne voudrions cependantpas les quitter. Ils nous sont plus agréables que la lumièredu jour.
4. Non, la lumière du jour elle-même n'est pas plus doucequ'un ami, qu'un véritable ami. Et ne vous étonnez pas dece que je dis. Mieux vaudrait, pour nous, que le soleil s'éteignît,que d'être privés de nos amis; mieux vaudrait vivre dans lesténèbres que d'être sans
amis. Pourquoi? parce que beaucoup peuvent voir le soleil et resternéanmoins dans les ténèbres, et que ceux qui sontriches en amis, ne sauraient ressentir de tristesse au milieu mêmede l'affliction. Je parle toujours dès véritables amis, desamis spirituels, et qui ne préfèrent rien à l'amitié.Tel était saint Paul , qui aurait, de bon coeur, donné savie sans même attendre qu'on la lui eût demandée, etqui eût, sans hésiter, descend et dans les flammes de l'enfer.C'est avec cette ferveur qu'il faut aimer. Je veux donner un exemple d'amitié.Les amis aiment leurs amis avec plus de tendresse gire les pèresn'aiment leurs enfants, que les enfants n'aiment leurs pères, ledis les amis selon Jésus-Christ. Ne me parlez pas des amis d'aujourd'hui, l'amitié est une vertu que nous avons perdue avec tant d'autres.Mais remontez vers les temps apostoliques, et, sans parler des apôtreseux-mêmes, considérez quels étaient les simples fidèles,dont il est dit qu'ils n'avaient tous qu'un coeur et qu'une âme ;que nul ne regardait comme sa propriété exclusive rien dece qui lui appartenait, et qu'on distribuait à chacun selon sonbesoin. (Act. IV, 30.) Les mots " le tien" et " le mien" ne s'entendaientjamais parmi eux. Ne rien tenir comme sa propriété exclusive,mais tout regarder comme le bien du prochain, considérer ses propresbiens comme des choses étrangères, épargner la viede son ami comme la sienne propre : c'est dans la réciprocité,cette disposition que consiste la vraie amitié.
Et où trouver une telle amitié? dira-t-on. En effet, elleest difficile à rencontrer à cause de notre mauvaise volontéque notre volonté change et rien ne sera plus facile. Si une telleamitié n'était pas possible, Jésus-Christ ne nousl'eût pas commandée; il t'en eût pas fait un préceptesi exprès. Il faut le dire encore une fois, c'est quelque chosede grand que l'amitié. C'est un bien qui ne peut s'exprimer ni seconnaître que par l'expérience , l'union des amis a étéquelquefois jusqu'à produire des hérésies; c'est ellequi fait que les païens sont encore païens. Celui qui aiméne veut ni dominer ni commander. Il se tient pour obligé qu'on luicommande. Un ami aime mieux faire un plaisir que le recevoir, parce qu'ilaime. Il est, en donnant toujours, comme un homme qui ne peut satisfaireses désirs. Il ne trouve pas tant de plaisir dans le bien qu'onlui fait, que dans le bien qu'il fait lui-même. Il (189) aime mieuxobliger son ami que d'être l'obligé de son ami, ou plutôtil veut devoir et qu'on lui soit redevable. Il veut faire plaisir, et ilne veut pas paraître faire plaisir, mais paraître l'obligétout en obligeant.
Je suis sûr que beaucoup d'entre vous n'entendent rien àce que je dis. En effet, il semble qu'il y ait de la contradiction àdire qu'un homme en prévienne un autre, qu'il commence àl'obliger le premier, et qu'en même temps il veuille ne point paraîtrel'avoir prévenu. C'est ainsi que Dieu lui-même a agi ànotre égard. Il voulait nous donner son propre Fils; mais pour nepas paraître nous le donner gratuitement, mais comme quelque chosequ'il nous devait, il commanda à Abraham de lui donner son fils;de sorte que tout en nous faisant le plus grand des dons, il paraissaitne rien faire d'extraordinaire. Celui qui n'aime point, reproche le bienqu'il fait, et exagère jusqu'aux moindres grâces. Celui quiaime, au contraire, cache tout le bien qu'il fait et veut que ses bonsoffices passent pour rien. Bien loin de vouloir qu'on croie que son amilui ait obligation, il fait tout son possible pour faire croire que c'estlui-même qui ]ni est obligé des services qu'il lui a rendus.Je vous le dis encore : je sais bien que plusieurs ne comprennent rienà ce que je dis, car je parle d'une vertu qui n'est plus guèremaintenant que dans le ciel. Lorsque je vous parle de l'amitié,c'est comme si je vous parlais de quelque plante inconnue qui viendraitdans l'Inde, et que vous n'auriez jamais rencontrée. Tout ce queje pourrais vous en dire, ne vous en donnerait pas l'exacte connaissance,puisque je ne pourrais pas vous en faire sentir la vertu par expérience.De même quelque éloge que je fasse de l'amitié, vousne me comprendrez pas si vous n'aimez. C'est dans le ciel qu'est cettenoble plante ; c'est là qu'elle pousse des branches chargées,non de perles mais de vertus infiniment plus précieuses. Comparezl'amitié à tous les plaisirs honnêtes ou déshonnêtes,vous n'en trouverez pas qui l'égale. L'amitié surpasse toutesles douceurs du monde, sans excepter même celle du miel, puisqu'onfinit par se dégoûter du miel et jamais d'un ami. Tant qu'ilest ami, on ne s'en lasse point; au contraire, on l'aime toujours de plusen plus, et la douceur qu'on y senti n'est point mêlée d'amertume.
Un ami est plus agréable que la vie même, c'est pourquoion en a vu ne plus désirer de vivre après la mort de leursamis. On souffre de bon coeur l'exil avec un ami, et sans lui on est commeexilé dans son propre pays et dans sa maison même. On trouvela pauvreté supportât le avec un ami; sans lui, ni la santéni les richesses n'ont rien qui nous plaise, tout nous est insupportable.On retrouve dans un ami un autre soi-même. Je souffre de ne pointtrouver d'exemple qui me satisfasse. Je reconnais, avec confusion, quetout ce que je dis est infiniment au-dessous de la vérité.Car les avantages que j'ai marqués ne regardent encore que cettevie. Mais ensuite Dieu récompense une amitié semblable au-delàde ce qu'on peut s'imaginer. Il nous offre une récompense afin quenous nous aimions les uns les autres. Aimez, dit-il, et recevez une récompense; c'est nous qui devrions, pour cela, offrir une récompense. Priez,dit-il encore, et recevez une récompense; c'est nous encore quidevrions offrir une récompense pour lesbiens que nous demandons.Parce que vous me demandez mes grâces, recevez une récompense.Jeûnez et soyez récompensé. Devenez vertueux et jevous récompenserai, bien que vous me soyez redevable. Lorsque lespères ont rendu leurs enfants vertueux, ils les en récompensent; car ils leur sont redevables du plaisir qu'ils éprouvent de lesvoir vertueux. Dieu fait de même. Devenez vertueux, nous dit-il,et je vous promets une récompense. Votre vertu réjouit moncoeur de père, et pour cela je vous dois une récompense.Si vous devenez mauvais, c'est tout le contraire; car vous irritez l'auteurde votre existence. N'irritons pas Dieu, réjouissons au contrairesort coeur, afin que nous obtenions le royaume des cieux en Jésus-ChristNotre-Seigneur, etc.
Traduit par M. JEANNIN.
HOMÉLIE III
CAR VOUS N'AVEZ PAS OUBLIÉ, MES FRÈRES,NOTRE PEINE ET NOTRE FATIGUE; NUIT ET JOUR TRAVAILLANT DE MANIÈREA N'ÊTRE A CHARGE A AUCUN DE VOUS, NOUS AVONS PRÊCHÉL'ÉVANGILE DE DIEU. VOUS ÊTES TÉMOINS VOUS-MÊMES,ET DIEU AVEC VOUS, DE CE QU'IL Y A EU DE SAINT, DE JUSTE ET D'IRRÉPROCHABLEDANS NOTRE CONDUITE ENVERS VOUS, QUI AVEZ EMBRASSÉ LA FOI. VOUSSAVEZ QUE NOUS AVONS AGI ENVERS CHACUN DE VOUS, COMME UN PÈRE ENVERSSES ENFANTS, VOUS EXHORTANT, VOUS CONSOLANT, VOUS CONJURANT DE MARCHERD'UNE MANIÈRE DIGNE DE DIEU, QUI VOUS A APPELÉS AU PARTAGEDE SA ROYAUTÉ ET DE SA GLOIRE. (CHAP. II, 9-12 JUSQU'A III, 4.)190
1. Le maître ne doit reculer devant aucune fatigue pour le salutde ses disciples. Car si le bienheureux Jacob travaillait nuit et jourpour garder ses brebis, à bien plus forte raison, celui qui a charged'âmes, doit-il tout faire, quelque pénible, quelque modesteque soit sa tâche, en vue de son unique but, qui est le salut deses disciples, et la gloire qui en revient à Dieu. Voyez donc letravail qu'acceptait Paul, ce héraut de Jésus-Christ, cetapôtre de la terre élevé à une dignitési haute; il travaillait de ses mains pour ne pas être à chargeaux disciples; car " vous n'avez pas oublié " , dit-il, " mes frères,notre peine et notre fatigue ". Il avait dit auparavant : " Nous aurionspu vous être à charge, comme apôtres du Christ" ; c'estce qu'il dit encore dans l'épître aux Corinthiens : " Ne savez-vouspas que les ministres des sacrifices mangent de ce qui est offert pourles sacrifices? " (I Cor. IX, 13.) Le Christ a établi que ceux quiannoncent l'Evangile, vivent de l'Evangile. Mais moi, dit-il, je n'ai pasvoulu ; j'ai préféré la fatigue. Et ce n'est pas assezdire qu'il travaillait, mais c'était avec un zèle ardent.Voyez ce qu'il dit: " Car vous n'avez pas oublié ", il ne dit pasmes bienfaits, mais, " notre peine et notre fatigue; nuit et jour travaillantde manière à n'être à charge à aucunde vous, nous avons prêché l'Evangile de Dieu ". Aux Corinthiens,il adresse d'autres paroles: " J'ai dépouillé les autreséglises, en recevant d'elles l'assistance dont j'avais besoin pourvous servir". (II Cor. XI, 8.) Il est bien entendu qu'en d'autres lieuxaussi il travaillait; mais il ne parlait pas de ce travail aux Corinthiens; il prenait une expression plus piquante, comme s'il disait: Ce sont lesautres qui m'ont nourri, quand c'était vous que je servais.
Ici, il ne parle pas de la même manière; mais que dit-il?" Nuit et jour travaillant". Aux Corinthiens, il dit: " Et lorsque je demeuraisparmi vous, et que j'étais dans la nécessité, je n'aiété à charge à personne " (Ibid, 9). " Et j'aireçu l'assistance dont j'avais besoin pour vous servir " : ici aucontraire, il montre que les fidèles sont pauvres; dans l'épîtreaux Corinthiens, il n'en est pas de même. Voilà pourquoi ilinvoque toujours le témoignage de ceux de Thessalonique "Vous êtestémoins, vous-mêmes ", dit-il, " et Dieu avec vous ". La confianceavec laquelle il s'appuie sur le témoignage de Dieu, voilàde quoi les persuader; les autres assertions laissaient dans l'incertitudeceux qui ignoraient les faits. Ne réclamez pas, ne dites pas: C'étaitPaul qui parlait; Paul s'arme d'un témoignage de beaucoup supérieurau sien, pour les persuader. De là ce qu'il dit: " Vous (191) êtestémoins, vous-mêmes, et Dieu avec vous, de ce qu'il y a eude saint, de juste et d'irréprochable dans notre conduite enversvous, qui avez embrassé la foi ". Il fallait aussi leur adresserdes éloges; voilà pourquoi il leur parle d'une manièrequi devait les persuader. Si je n'ai rien reçu ailleurs, dit-il,quoique je fusse dans le besoin, cela est bien plus vrai encore maintenant." De ce qu'il y a eu de saint, de juste et d'irréprochable dansnotre conduite envers vous, qui avez embrassé la foi. Vous savezque nous avons agi envers chacun de vous, comme un père envers sesenfants, vous exa portant, vous consolant ". Après avoir parléde sa manière de vivre au milieu des hommes, il parle de ce quitient à la charité, ce qui est une idée plus élevée,et son langage est celui de l'humilité. " Comme un père enversses enfants, vous exhortant, vous consolant, vous conjurant de marcherd'une manière digne de Dieu, qui vous a appelés au partagede sa royauté et de sa gloire ". Cette expression, " vous conjurant",lui est inspirée par le souvenir de ce que font les pères.Oui, nous vous avons conjurés; et, en cela, nous n'avons pas uséde rigueur, nous nous sommes conduits comme des pères. " Chacunde vous ". Ah ! dans une si grande multitude , personne de négligé, ni petit, ni grand, ni riche, ni pauvre ! " Vous exhortant ", dit-il,à la résignation; " vous consolant, vous conjurant ". "Vous exhortant " ; donc les apôtres ne cherchaient pas la gloire." Vous conjurant " ; certes, ce n'étaient pas des flatteurs; " demarcher d'une a manière digne de Dieu, qui vous a appelésau partage de sa royauté et de sa gloire ". Voyez maintenant ceque ce récit a d'instructif et de consolant. Car si Dieu nous aappelés à sa royauté, s'il nous a appelés àsa gloire, il faut tout supporter. Nous vous exhortons, non pas pour quevous nous fassiez quelque faveur, mais pour que vous obteniez le royaumedes cieux.
" C'est pourquoi nous rendons à Dieu, nous aussi, de continuellesactions de grâces, de ce qu'ayant entendu, de notre bouche, la parolede Dieu, vous l'avez reçue, non comme la parole des hommes, maiscomme étant, ainsi qu'elle l'est véritablement, la parolede Dieu, efficace en vous qui avez embrassé la foi (13) ". On nepeut pas prétendre, dit-il, que nous, de notre côté,nous fassions toutes choses d'une manière absolument irréprochable,mais que vous, de votre côté, vous vous montriez indignesde notre séjour auprès de vous; car vous ne nous avez pasécoutés comme on écoute des hommes; vous avez étéattentifs, comme si vous entendiez les avertissements de Dieu même.Qui le prouve ? De même qu'il démontre qu'il n'a recherchéni la faveur qu'obtiennent les flatteries, ni fa vaine gloire dans sesprédications, et qu'il en donne pour preuves les périls qu'ila courus, le témoignage de ses auditeurs, les oeuvres qu'il a faites,de même il prouve, par les périls qu'ils ont affrontés,la piété avec laquelle ils ont reçu la parole. Eneffet, comment, leur dit-il, si vous n'aviez pas écouté,comme on écouterait Dieu lui-même, comment pourriez-vous supporterde tels périls? Et voyez à quelle hauteur il les élève:" Car, mes frères, vous êtes devenus les imitateurs des Eglisesde Dieu, qui ont embrassé la foi de Jésus-Christ dans laJudée ; vous avez souffert, de la part de vos concitoyens, les mêmespersécutions que ces Eglises de la part des juifs, qui ont tuéle Seigneur Jésus-Christ, et les prophètes; qui nous ontpersécutés; qui ne sont point agréables à Dieuet qui sont ennemis de tous les hommes; qui nous empêchent d'annonceraux gentils la parole du salut, comblant ainsi la mesure de leurs péchés,car la colère de Dieu est tombée sur eux et y demeurera jusqu'àla fin ".(Ibid. 14, 15, 16.)
2. Vous êtes, dit-il, devenus les imitateurs des Eglises de Dieuqui sont dans la Judée. Grande consolation ; il n'est pas étonnant,dit-il, que les juifs vous traitent comme ils ont traité leurs frères.Et maintenant ce n'est pas une faible marque de la véritéde la prédication, de voir que des juifs mêmes étaientdécidés à tout supporter. " Parce que vous avez asouffert ",dit-il," de la part de vos concitoyens, les mêmes persécutionsque ces Eglises de la part des juifs ". Il y a plus d'énergie ence qu'il dit: " Que celles qui sont dans la Judée ". Il montre parlà que les fidèles se réjouissaient partout de leurscombats. Il dit donc Vous aussi, vous avez souffert les mêmes traitements; et maintenant, qu'y a-t-il d'étonnant qu'ils vous aient fait subirles rigueurs qu'ils ont osé exercer contre le Seigneur? Voyez-vousquelle grande consolation il leur apporte?
Et il ne se lasse pas d'exprimer cette idée dans presque toutesses lettres, vous le verrez, si vous les étudiez avec soin; toujoursopposer aux épreuves mille exemples différents empruntésdu Christ. Voyez bien, ici, c'est en accusant les Juifs, qu'il rappellel'histoire du Seigneur, la passion du Seigneur; il savait bien que c'étaitlà la meilleure des consolations. " Qui ont tué le Seigneur", dit-il ; mais peut-être ne le connaissaient-ils pas? Au contraire,ils le connaissaient parfaitement, et après ? N'ont-ils pas encoretué leurs prophètes ? et lapidé ceux dont ils portentpartout les livres? Certes, ils ne l'ont pas fait par amour pour la vérité.Donc il n'y a pas seulement une consolation dans les tentations; mais encoreun: avertissement qui nous fait voir que les persécuteurs n'agissentpoint par amour pour la vérité; ce qui est un motif pourles fidèles de ne pas se troubler. " Qui nous ont persécutés", dit-il; et nous aussi, dit-il, nous avons souffert des maux sans nombre. " Qui ne sont point agréables à Dieu, et qui sont ennemisde tous les hommes, qui nous empêchent d'annoncer aux gentils laparole du salut". Vous l'entendez: " Qui sont ennemis ", dit-il, " de tousles hommes ". Comment cela? C'est que, s'il faut parler à toutela terre, et s'ils nous en empêchent, ce sont, pour toute la terre,des ennemis. Ils ont tué le Christ, les prophètes; ils outragentDieu ; ce sont, pour toute la terre, des ennemis ; ils nous chassent, nous;qui sommes venus pour le salut du monde. Qu'y a-t-il d'étonnantqu'ils aient tenu envers vous la même conduite; qu'ils reproduisentce qu'ils ont fait dans la Judée? " Qui nous empêchent", dit-il,"d'annoncer aux gentils la parole du salut ". L'envie, voilà cequi fait obstacle au salut de tous. " Comblant ainsi la mesure de leurspéchés, car la colère de Dieu est tombée sureux et y demeurera jusqu'à la fin ". Il n'y a plus lieu de croirequ'il en sera comme par le passé; il n'y a plus pour eux. de retourpossible; ils ne mettent plus de bornes à leurs crimes; la colèrede Dieu va fondre sur eux. Qui le prouve? La prédiction du Christ,car la consolation des affligés ne consiste pas seulement àvoir leurs afflictions partagées, mais à voir le coup quifrappe ceux qui les ont affligés. Si le retard de la vengeance estune douleur, que ce soit une consolation de n'avoir plus à l'attendre.L'apôtre fait plus; il a supprimé le délai en disant: que " la colère " est proche, qu'elle est décidée,qu'elle est prédite.
"Aussi, mes frères, ayant été pour un peu de tempscomme des orphelins, loin de vous par le corps, non par le coeur, nousavons désiré, avec d'autant plus d'ardeur, de jouir de votreprésence ". Il ne dit pas, séparé, il emploie un motplus expressif. Plus haut il a parlé de la flatterie pour montrerqu'il ne flatte pas, qu'il ne recherche pas la gloire. De même qu'ila dit plus haut: " Comme un père envers ses enfants, comme une nourrice", de même ici il emploie une expression de choix, "comme des orphelins" ; ce qui se dit des enfants qui n'ont plus de père. Eh quoi !ceux-ci sont-ils donc orphelins? Non, dit-il, mais c'est nous. Si l'onmédite sur la nature de la douleur, de même que des enfants,en bas-âge, dont nul ne prend soin, qui supportent, avant le temps,une perte cruelle, regrettent amèrement leurs parents, non-seulementpar affection naturelle, mais parce qu'ils sont dans l'abandon, de mêmecela est vrai de nous; de là il montre la douleur que son âmeressentait de la séparation. Et si nous pouvons,nous exprimer ainsi,ce n'est pas que nous ayons été loin de vous longtemps, mais" pour un peu de temps ", et cela, " par le corps , non par le coeur. Carnous vous portons toujours dans notre pensée". Voyez la force del'affection. Quoiqu'il les portât toujours dans son coeur, il recherchaitleur vue, leur présence. Qu'on ne m'objecte pas ici une sagesseintempestive ; voilà la marque d'une ardente charité: voir,entendre, converser, c'est une grande consolation. " Nous avons désiréavec d'autant plus d'ardeur ", qu'est-ce à dire " avec d'autantplus d'ardeur? " Ou cela veut dire: Nous vous étions fortement attachés,ou, comme il est vraisemblable, après une heure d'éloignement,nous désirions voir votre visage. Voyez, considérez le bienheureuxPaul; ne pouvant par lui-même satisfaire son désir, il lefait par des intermédiaires ; comme lorsqu'il envoie, aux habitantsde Philippes, Timothée ; à ceux de Corinthe, le mêmeencore; il a recours à des intermédiaires, quand il ne peutpas se rapprocher lui-même; sa tendresse en effet avait des transportsinvincibles; son amitié était indomptable. C'est pourquoi" nous avons voulu vous aller trouver ", c'est l'affection qui tient celangage. Quoiqu'en ce moment, (193) dit-il, je n'aie pas d'autre besoinque celui de vous voir. " Et moi Paul, je l'ai voulu, une et deux fois;mais Satan nous en a empêchés ".
3. Que dites-vous, saint apôtre? Satan vous empêche? Oui;ce n'était pas là l'oeuvre de Dieu. Pour les Romains, illeur dit que Dieu l'en a empêché. (Rom. XV, 22.) Et ailleurs,Luc déclare que l'esprit les a empêchés de venir enAsie. (Act. XVI, 6.) Aux Corinthiens, il dit que c'est l'oeuvre de l'esprit;ici, au contraire, que c'est loeuvre de Satan. Mais quel est cet empêchementqui vient de Satan ? Des épreuves qu'il ne soupçonnait pas,épreuves violentes; c'est que des piéges lui avaient ététendus par les juifs, et il fut retenu dans la Grèce pendant troismois. (Act. XX, 3.) Il y a certes une différence entre demeurerde propos délibéré, en vertu d'un projet, demeurerde soi-même, et se trouver empêché. Dans l'épîtreaux Romains, il dit : " C'est pourquoi, n'ayant plus maintenant aucun sujetde demeurer davantage dans ce pays-ci". (Rom.XV, 23.) Ailleurs : " C'estpour vous épargner que je n'ai point voulu aller à Corinthe". (II Cor. I, 23.) Ici, au contraire , rien de pareil ; mais quoi ? "Satan nous en a empêchés. Moi Paul, une fois et deux fois". Voyez quelle recherche de paroles, comme il tient à montrer lavivacité de son affection pour eux : " Moi Paul ". C'est comme s'ildisait: Quand même les autres ne l'eussent pas voulu. Les autresse bornaient à vouloir, mais moi j'ai entrepris. " Et certes, quelleest notre espérance, notre joie et la couronne de notre gloire ?N'est-ce pas vous aussi, qui l'êtes devant le Seigneur Jésus-Christ,pour le jour de son avènement? " (Ibid. 19.) Ce sont les Macédoniens,qui sont votre espérance, ô bienheureux Paul? Non, dit-il,pas eux seulement. Voilà pourquoi il s'exprime de cette manière" N'est-ce pas vous aussi? " " Quelle est en effet ", dit-il, " notreespérance , notre joie et la couronne de notre gloire ? " Ne reconnaissez-vouspas là le langage des femmes ont les entrailles s'attendrissent,quand elles parlent à leurs enfants tout petits ? " Et la couronne", dit-il, " de notre gloire". Le mot de couronne ne lui suffisait paspour montrer la splendeur qu'il a en vue , il ajoute : " De notre gloire". Quel feu ! Jamais un père, une mère, supposez-les ensemble, et confondant leur amour, ne pourraient montrer une tendresse égaleà celle de Paul. " Notre joie ", dit-il , " et la couronne ". Jetressaille plus de joie , dit-il , pour vous , que pour une couronne. Considéreztoute une Eglise, Eglise que Paul a plantée , et qui a poussédes racines ; qui ne tressaillirait pas devant cette nombreuse postérité,cette postérité si belle? Aussi, ce langage n'est pas dela flatterie; car il ne dit pas seulement , vous, mais : Vous avec lesautres , " vous êtes notre gloire et notre joie (20) ".
" Ainsi, ne pouvant souffrir plus longtemps de n'avoir point de vosnouvelles, j'ai jugé à propos de rester tout seul àAthènes " , ce qui veut dire : J'ai préféré." Et je vous ai envoyé Timothée, notre frère et ministrede Dieu dans la prédication de l'Evangile de Jésus-Christ(III, 1, 2) ". Ce qu'il dit , ce n'est pas pour faire l'éloge deTimothée, mais pour leur montrer combien il les honore , en leurenvoyant un aide et un ministre de l'Evangile; c'est comme s'il disait: Nous avons arraché à ses travaux, nous avons envoyéun ministre de Dieu, notre aide dans l'Evangile du Christ. Et il ajoutela raison : " Pour vous fortifier et vous exhorter dans votre foi, afinque personne ne s'ébranle par les persécutions qui nous arrivent(3) ". Qu'est-ce à dire ? C'est que les épreuves des maîtrestroublent les disciples. Or, il était en proie alors à ungrand nombre d'épreuves, comme il le dit lui-même : " Satannous en a empêchés ". C'est pour les ranimer qu'il leur parleainsi; comme s'il disait: Une fois, deux fois, j'ai voulu aller vous trouver,sans le pouvoir; ce qui était, pour lui, une grande privation. Oril est vraisemblable que cette absence les avait troublés , carles disciples sont moins tourmentés de leurs propres épreuvesque de celles de leurs maîtres. Un soldat s'affecte moins de sespropres blessures que de celles du chef de l'armée. " Pour vousfortifier ", dit-il; donc, c'est pour prévenir leur trouble, qu'ila envoyé; ce n'est pas que leur foi fût défectueuse,ni qu'ils eussent quelque chose à apprendre. " Et vous exhorterà demeurer fermes dans votre foi ; sans que personne soit ébranlédes persécutions qui nous arrivent. Car vous savez que c'est àquoi nous sommes destinés. Dès lors même que nous étionsparmi vous , nous vous prédisions que nous aurions des afflictionsà souffrir; et nous en avons eu, en effet, comme vous le (194),savez (4) ". Il ne faut pas se troubler, dit-il; il n'est rien arrivéd'étrange, d'inattendu cette observation devait suffire pour lesranimer. Comprenez-vous que c'est pour la même raison que le Christdisait aussi à ses disciples ce qui devait arriver? Ecoutez sesparoles : " Et je vous le dis maintenant, avant que cela arrive, afin que,lorsque cela sera arrivé, vous croyiez en moi ". (Jean, XIV, 29.)Car c'est une grande consolation, une bien grande, en vérité,d'être ainsi averti de la bouche des maîtres. Un malade entendson médecin lui dire que ceci, que cela doit arriver, et il ne setrouble pas; supposez, au contraire, un accident imprévu, le médecinlui-même incertain et embarrassé, la maladie plus forte quela médecine, voilà le malade troublé, consterné;il en est de même ici. Paul, qui voyait l'avenir, leur préditles afflictions, " et nous en avons eu ", dit-il, " en effet, comme vousle savez ". Et il ne dit pas seulement que telle affliction a eu lieu,mais qu'il en a beaucoup prédit, et que tout ce qu'il a préditest arrivé. " C'est à quoi nous sommes destinés ".Par conséquent, non-seulement les épreuves passéesne doivent ni nous troubler ni nous confondre, mais il en doit êtrede même des épreuves à venir qui pourraient se rencontrer." C'est à quoi nous sommes destinés ".
4. Ecoutons, si nous avons des oreilles pour écouter. C'est àcela qu'est destiné le chrétien. Le, " c'est à quoinous sommes destinés ", l'apôtre l'applique à tousles fidèles. " C'est à quoi nous sommes destinés ",et nous, comme si nous étions destinés à une vie tranquille,nous sommes tout étonnés. Et maintenant de quoi sommes-nousétonnés? Car l'affliction qui nous a saisis, l'épreuven'a rien que d'humain. C'est le cas de vous dire : " Vous n'avez pas encorerésisté jusqu'à répandre votre sang, en combattantcontre le péché ". (Hébr. XII, 4.) Je me trompe, cen'est pas le cas de vous adresser ces paroles. Que faut-il donc vous dire? Vous n'avez pas encore méprisé les richesses. A ceux quiavaient perdu tous leurs biens, on pouvait adresser les paroles de l'apôtre;mais à ceux qui ont toute leur fortune, que leur dire, sinon, àqui a-t-on ravi ses biens, à cause du Christ? A qui a-t-on donnédes soufflets? Qui donc a été outragé? je dis, enparoles. De quoi donc pourriez-vous vous glorifier? Où prendriez-vousle droit de parler? Quand le Christ a tant souffert pour nous qui étionsses ennemis, quelles souffrances pouvons-nous montrer, enduréespar nous pour lui? Nos souffrances, néant; les bienfaits reçusde lui, c'est linfini. Où prendrons-nous le droit de parler audernier jour? Ne savez-vous pas que c'est un corps couvert de blessures,criblé de cicatrices qui recommande le soldat au souverain? S'iln'a rien à montrer, fût-il même irréprochable, ignorez-vous qu'il reste au dernier rang ? Mais ce n'est pas le tempsdes combats, me répond-on. Mais si c'était le temps des combats;où trouverait-on, répondez-moi, un combattant? Qui s'élanceraitdans la mêlée? Qui mettrait en déroute la phalangeennemie? Ah ! personne, je le crains : quand je vois que vous ne parvenezpas à mépriser les richesses en vue du Christ, comment croirais-jeque vous sauriez mépriser les coups? Savez-vous, répondez-moi,supporter noblement les outrages, et bénir qui vous fait affront?Vous ne le faites pas, vous n'obéissez pas à la loi. Vousne faites pas ce qu'on peut faire sans dan. ger, et vous supporterez lescoups, dites-moi, malgré la souffrance, malgré la douleur?Ne savez-vous pas qu'il faut, dans la paix, s'exercer à la guerre?Ne voyez-vous pas ces soldats qui sans que la guerre, gronde d'aucun côté,au sein d'une paix profonde, fourbissent leurs armes, suivent les chefsqui leur enseignent la manoeuvre dans les rangs, et s'en vont au soleil, dans de vastes plaines, tous les jours, s'exercer aux combats, avec unzèle ardent? Qui les imite pour les combats spirituels? Personne.Aussi, quand vient la guerre, sans vigueur et sans énergie, nousappartenons à qui veut nous prendre.
Quelle démence que de se figurer que le temps présentn'est pas le temps des combats, lorsque Paul nous crie : " Tous ceux quiveulent vivre avec piété en Jésus-Christ, seront persécutés" (II Tim. III, 12) ; lorsque le Christ nous dit : " Vous aurez àsouffrir l'affliction dans le monde " (Jean, XVI, 33); lorsque le bienheureuxPaul nous crie encore de sa voix éclatante : " Nous n'avons pasà combattre la chair et le sang, mais... " et encore: " Soyez doncfermes; que la vérité soit la ceinture de vos reins ". (Ephés.VI, 12, 14.) Et nul, dans ces jours d'autrefois, ne lui dit Pourquoi nousarmez-vous, je vous le demande, puisqu'il n'y a pas de guerre ?(195) Pourquoinous créer des affaires sans besoin? Pourquoi faire prendre la cuirasseà des soldats qui pourraient vivre dans le repos et la tranquillité?A qui lui eût fait entendre 'de telles paroles, l'apôtre auraitrépliqué : C'est surtout quand il n'y a pas de guerre, qu'ilfaut penser à la guerre. Quiconque, dans la paix, pense àla guerre, sera terrible à l'heure des batailles; au contraire,celui qui ne sait pas la guerre, s'épouvante, même au seinde la paix. Pourquoi? Parce qu'il pleure en voyant ce qu'il possède, et il s'attriste de ne pouvoir défendre ses biens en combattant.Car tous les biens ales lâches qui ne savent passé battre,appartiennent aux braves habitués aux combats, et voilà unepremière raison pour vous armer. Ensuite le temps de la guerre,c'est le temps de notre vie. Comment cela, et de quelle manière?Le démon nous assiège tant que notre vie dure. Écoutezce que dit l'apôtre à ce sujet. Il tourne autour de nous,comme un lion rugissant ( I Pierre , V, 8), pour nous enlever. Les innombrablespassions des sens se ruent sur nous , il faut les passer en revue si nousvoulons nous soustraire à l'irréflexion qui nous tromperait.Dites-moi , je vous le demande, qui ne combat pas contre nous? Richesses,beauté, plaisirs, pouvoir, envie , gloire, orgueil insolent. Cen'est pas seulement notre gloire à nous, qui combat contre nouspour nous ravir l'humilité, c'est aussi la gloire des autres, pournous inspirer une haine envieuse. Et maintenant tous les maux contraires,pauvreté, ignominie; mépris, abandon , privation de touteforce , ne nous font-ils pas aussi la guerre? Tous ces ennemis sont ennous ; nous en avons aussi d'extérieurs : les méchancetés, les trahisons, les perfidies, les calomnies, les pièges de toutessortes; et tous les malheurs que les démons nous ménagent,les principautés, les puissances , les princes de ce sièclede ténèbres, les esprits de perversité. Nous sommes,les uns dans la joie, les autres dans la douleur. Aberration des deux côtés. Mais la santé, mais la maladie. Où trouver ce qui n'estpas une cause de péché? Voulez-vous que je remonte jusqu'àAdam, pour vous dire tout de suite comment tout s'explique? Qu'est-ce quia perdu le premier homme ? Le plaisir, la gourmandise, l'ambition. Et,après lui, son premier fils? L'envie et la haine. Et les hommesdu temps de Noé ? La luxure et tous les maux qu'elle enfante. Etle fils de Noé ? L'oubli de la pudeur, l'effronterie. Et les Sodomites? L'abomination , la débauche blasée et repue. Et. c'estce qui arrive souvent à la pauvreté même : aussi unsage disait : " Ne me " donnez ni la richesse ni la pauvreté ".(Prov. XXX, 8.) Faisons mieux, n'accusons ni la richesse, ni la pauvreté, mais la volonté incapable de faire un bon usage soit de la pauvreté,soit de la richesse. "Reconnaissez", dit le sage, " que vous marchez parmiles pièges " . (Ecclés. IX, 38.)
5. C'est donc avec une admirable sagesse que le bienheureux Paul dit:" C'est à quoi à nous sommes destinés ". II ne secontente pas de dire: Nous sommes soumis aux épreuves, mais: " C'està quoi nous sommes destinés " ; comme s'il disait: C'estpour cela que nous naissons. C'est là notre tâche, c'est lànotre vie, et toi, au rebours, tu cherches le repos? Il n'y a pas prèsde vous de bourreau qui vous déchire le flanc, qui vous force desacrifier; mais la cupidité est là, l'avarice est làqui nous arrache les yeux. Il n'y a pas de soldat pour mettre le feu ànotre bûcher, pour nous étendre sur le gril ardent, mais lefeu de nos sens est plus brûlant que les flammes des bourreaux. Iln'y a pas de roi pour nous promettre des biens innombrables et forcer notreconsentement, mais il y a l'amour insensé de la gloire, plus puissantà nous séduire. Combat terrible, oui, vraiment épouvantable,si nous voulons conserver la sagesse; la vie présente, elle aussi,a ses couronnes.: écoutez Paul qui vous dit: " Il ne me reste qu'àattendre la couronne de justice que me décernera le juste juge,et non-seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement". (II Tim. IV, 8.) Quand vous perdez un enfant chéri, un fils unique,élevé dans l'opulence, qui donnait de belles espérances,qui devait être votre seul héritier, ne pleurez pas, maisbénissez Dieu, glorifiez celui qui a reçu votre enfant, etvous ne le céderez en rien à Abraham. De même qu'ildonna son fils à Dieu pour obéir à son ordre, de même,vous, laissez Dieu vous prendre le vôtre, et ne gémissez pas.
Vous êtes tombé dans une maladie grave, et voilàune foule de gens qui veulent vous forcer à recourir à descharmes, à des amulettes, à d'autres moyens encore pour obtenirvotre guérison; mais vous, qui craignez Dieu, vous (196) leur opposezl'énergie, la fermeté d'une grande âme, vous aimezmieux tout souffrir que de rien faire qui sente le culte des idoles; ehbien, cette conduite vous vaut la couronne du martyre. N'en doutez pas.Comment cela, et de quelle manière? je vous l'explique. De mêmeque le martyr supporte avec l'énergie d'une grande âme toutesles tortures, plutôt que d'adorer les idoles, de même, vousaussi, vous supportez les douleurs de la maladie, plutôt que de recourirà ce que vous offre le démon, plutôt que de faire cequ'il veut devons. Mais les douleurs du martyre sont bien plus violentes?Mais celles de la maladie sont plus longues: aussi le résultat estle même. Souvent même elles sont plus violentes. Eh bien, quefaites-vous, répondez-moi, quand la fièvre intérieuretourmente votre corps et le brûle, et que, repoussant les conseilsqu'on vous donne , vous rejetez bien loin de vous le charme magique, est-ceque vous ne ceignez pas votre front de la couronne du martyre?
Autre circonstance encore : vous avez perdu de l'argent? Des conseillersen foule vous disent d'aller consulter les devins : mais vous, vous n'écoutezque la crainte de Dieu, vous savez ce qu'il défend, et vous aimezmieux perdre votre argent que de désobéir à Dieu.Qu'en résulte-t-il ? Vous obtenez une récompense aussi forteque si vous aviez donné cet argent aux pauvres; si, aprèsavoir subi une telle perte, vous bénissez le Seigneur, si, au lieud'aller trouver les devins, vous consentez plutôt à ne recouvrerjamais rien, vous obtenez une récompense aussi forte que si vousvous étiez dépouillé pour Dieu. De même quec'est la crainte de Dieu qui fait qu'on se dépouille pour les indigents,de même c'est la crainte de Dieu qui vous a empêché,de rentrer en possession de ce que d'autres vous ont ravi. Il ne dépendque de nous d'être ou de n'être pas blessés dans nosvrais intérêts; nul autre ne peut nous nuire. Si vous le voulez,méditons cette vérité, à propos du vol.
Un voleur a brisé le mur d'une chambre, il s'y est élancé,il a. fait main basse sur de la vaisselle d'or d'un grand prix, sur despierres précieuses, enfin il a emporté tout un trésor,et ce voleur n'a pas été pris. Voilà un malheur quiparaît lourd à supporter, il semble qu'il y ait làun grave préjudice; il n'en est rien ; il dépend de vousqu'il y ait là, soit préjudice, soit profit. Et comment pourrait-ony trouver un profit, me dites-vous? Je veux essayer de vous en faire ladémonstration. Vous n'avez, vous, qu'à vouloir ce qui estarrivé, il y aura un profit considérable; si vous refusezle concours de votre volonté, vous subirez un dommage plus grandque la perte réelle. Il en est ici comme dans l'industrie : la matièrepremière étant donnée , l'ouvrier habile en fait unbon usage ; au contraire, l'ouvrier maladroit la perd, la gâte; ilfait si bien qu'elle est, pour lui, une cause de préjudice; il enest de même dans cette circonstance. Comment donc y aura-t-il pourvous un profit? Si vous bénissez Dieu, si vous ne faites pas entendred'amères lamentations, si vous répétez les parolesde Job: " Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté: nu, je suis sorti du ventre de ma mère; nu, je m'en retournerai". (Job. I, 21.) Que dites-vous : " Le Seigneur m'a ôté? "C'est le voleur qui m'a ôté, me réplique-t-on, et commentpouvez-vous dire : " Le Seigneur m'a ôté? " Cessez de vousétonner c'était à propos de ce que le démonlui avait ôté que Job aussi s'écriait . " Le Seigneurm'a ôté ". Or, si ce saint personnage n'a pas craint de parlerainsi, comment pourrez-vous hésiter, quand un voleur vous aura enlevéquelque chose, à dire que c'est le Seigneur qui vous l'a ôté?Quel homme admirez-vous, répondez-moi, celui qui prodigue son bienaux pauvres, ou Job qui fait entendre ces paroles? Job n'a pas -moins demérite que celui qui donnerait tout son bien aux pauvres, quoiqu'ilne donnât rien alors. Ne dites pas : Il m'est impossible de faireentendre des actions de grâces, ce n'est pas par ma volontéque l'événement est arrivé ; je ne le soupçonnais,ni ne le voulais quand le voleur m'a pris mon bien; quelle pourrait êtrema récompense ? Ni Job non plus ne soupçonnait, ni ne voulaitce qui lui est arrivé, est-il besoin de le dire ? toutefois Joba lutté. Eh bien, vous pouvez, vous aussi, mériter une récompenseaussi grande que si vous aviez volontairement sacrifié vos biens.
Et c'est avec raison que nous avons, pour celui qui bénit Dieu,au sein des injustices qu'il subit, plus d'admiration encore que pour celuiqui donne volontairement ce qu'il possède. Pourquoi? C'est que cedernier reçoit des éloges qui le soutiennent, il a sa consciencenourrie de bonnes espérances, et ce n'est que quand il se sent assezfort pour supporter la perte de ses biens, qu'il les rejette loin de lui;le (197) premier au contraire, est encore attaché aux richessesqu'on lui arrache par violence. Or, voilà deux conditions qui ne.sont pas les mêmes : Ne s'être rien réservé deses biens après y avoir renoncé volontairement ; ou, quandon les possède encore, se les voir arracher. Prononcez les parolesde Job, et vous recevrez des trésors, des trésors bien plusconsidérables que ceux qui furent accordés à Job.Job n'a reçu que le double de ce qu'il possédait auparavant(Job, XLII, 10); mais à vous, le Christ promet le centuple. La craintede Dieu vous a fait éviter le blasphème? vous n'avez pasrecouru aux devins? dans le malheur, vous avez béni Dieu ? C'estcomme si vous aviez pris les richesses en dédain; car une pareilleconduite suppose nécessairement le dédain des biens de cemonde. Or il n'y a pas égalité de mérite entre lasagesse lentement acquise qui dédaigne ces biens, et la vertu quisupporte tout le coup d'une perte subite. C'est ainsi que la perte devientun profit, que vous ne recevez aucun préjudice, au contraire quevous recevez du démon un bienfait.
6. Mais maintenant, comment la perte devient-elle un malheur pour vous? C'est lorsque votre âme est blessée par cette perte. Eneffet, répondez-moi. Un voleur vous a dépouillé devotre argent? Pourquoi vous dépouillez-vous vous-même de votresalut? pourquoi, aux malheurs qui vous viennent des autres, ajoutez-vousde plus grands malheurs où vous vous: précipitez vous-même?Ce voleur vous a peut-être jeté dans la pauvreté, maisvous êtes le premier à vous faire, dans vos plus chers intérêts,les torts les plus graves; ce voleur vous a privé de choses extérieuresà vous, qui plus tard, malgré vous, devaient vous abandonner;mais vous, vous vous enlevez à vous-même votre éterneltrésor. Le démon vous a affligé en vous privant devos biens? Affligez-le à votre tour, vous aussi, en bénissantle Seigneur. Gardez-vous de réjouir le démon ; .si vous alleztrouver les devins, vous réjouissez le démon ; si vous bénissezDieu, vous portez au démon un coup mortel. Et voyez ce qui arrive: vous ne retrouverez pas vos biens, pour avoir été consulterles sorciers, car ils ne sauraient rien vous dire ; si d'aventure ils vousapprennent quelque chose, vous perdez votre âme, vous devenez larisée de vos frères, et vous reperdez de nouveau, et tristement,tous vos biens. En effet le démon qui sait que vous ne supportezpas une perte de ce genre, que c'est pour vous un motif de renier votreDieu, ne vous rend vos richesses que pour se ménager une nouvelleoccasion de vous tromper. Supposez que les devins parfois rencontrent juste,il n'y a pas lieu, pour vous, de vous étonner. Le démon n'apas de corps; il rôde dans tout l'univers, c'est lui-même quiarme les brigands; car ces oeuvres-là ne se font pas sans le concoursdu démon. Donc, si c'est lui qui arme les brigands, il sait de mêmeoù ils se cachent; car il n'est pas sans connaître ceux quile servent. Il n'y a donc là rien d'étonnant. Le démonvoit qu'une perte vous afflige, il vous en ménage une seconde; s'ilvoit au contraire votre dédain qui ne fait que rire de pareillesattaques, il renonce à vous harceler par ce moyen. C'est la conduiteque nous tenons nous-mêmes avec nos ennemis; nous ne les attaquonsque par ce qui peut leur causer de la peine; si nous les trouvons indifférents,nous renonçons à les affliger, dans l'impuissance oùnous sommes de les piquer au vif; ainsi fait le démon.
Que dites-vous? Ne voyez-vous pas l'indifférence que montrentpour l'argent les navigateurs; quand la tempête s'élèvesur la mer, comme ils jettent tout dans les flots ? Et personne ne se prendà dire : Que fais-tu, ô homme? Agis-tu donc de concert avecla tempête, es-tu le complice du naufrage? Avant que les flots engloutissentton trésor, c'est toi-même qui le jettes dans le gouffre,de tes propres mains? Avant le naufrage, tu te fais un naufrage toi-même? Ce seraient là des propos d'un homme grossier, n'ayant aucuneidée des hasards de la mer ; au contraire, le matelot expérimenté,sachant ce qui produit le calme, ce qui provoque la tempête, ne feraque rire à de telles paroles : Si je jette, dira-t-il, une proieau gouffre, c'est pour que tout ne soit pas englouti. De même celuiqui a l'expérience des choses de la vie humaine et de ses épreuves,au moment où l'esprit risque de faire naufrage, englouti par làcorruption, le sage alors se débarrasse de l'argent qui lui reste.On vous a volé, faites l'aumône, et vous rendrez votre barqueplus légère. Des brigands vous ont dépouillé? Eh bien, vous, donnez au Christ ce qu'ils vous ont laissé. Voilàcomment vous vous consolerez dans la pauvreté qu'on vous a faite.Rendez votre barque plus légère, ne songez pas à garderce qui vous reste, votre (198) barque pourrait sombrer. Eh quoi, pour sauverleurs corps, les matelots jettent la cargaison, ils n'attendent pas l'invasiondu flot qui submergerait la barque; et vous, pour sauver votre âme,vous ne conjurerez pas le naufrage ? Faites-en l'essai, si vous ne me croyezpas, je vous en conjure, faites-en l'essai, et vous verrez la gloire deDieu. Quand il vous arrive quelque affliction, faites bien vite l'aumône,bénissez Dieu de ce qui vous arrive, et vous verrez de quelle joievous serez inondé. Tel est le profit, si mince qu'il soit, dansles choses. de l'esprit, qu'il fait disparaître toute perte dansles choses de ce monde. Tant que vous avez de quoi donner au Christ, vousêtes riche.
Répondez-moi, vous avez été dépouillé,un roi s'approche de -vous, vous tend la main, ne rougit pas de recevoirde vous quelque chose, ne vous regarderez-vous pas comme le plus richequi soit au monde, vous qui, dans une si grande pauvreté, voyezun roi qui ne rougit pas de vous? Ne vous dépouillez pas vous-même,n'ayez qu'une pensée, celle de vous vaincre vous-même, etvous vaincrez sans peine le perfide démon. Il ne dépend quede vous de faire de grands bénéfices. Méprisons lesrichesses, afin de ne pas mépriser notre âme. Mais commentarriverons-nous à les mépriser? Ne voyez-vous pas ce quise passe pour la beauté du corps, et l'amour qu'elle inspire; tantque les yeux en sont frappés, le feu brûle, la flamme s'élèveet resplendit; une fois qu'on a détourné ses regards, touts'éteint, tout est assoupi; est-ce vrai? Il en est de mêmedes richesses : que nul n'amasse des objets dorés, plus de pierresprécieuses, plus de colliers, plus de bracelets , plus de cetteamorce pour les yeux. Si vous voulez être riche, comme les hommesdes anciens jours, ne mettez pas votre richesse dans l'or, mais dans leschoses nécessaires, afin d'être toujours prêt àles distribuer aux autres. Renoncez à l'amour des ornements ; lesrichesses de ce genre sont exposées aux mauvais coups des brigands,et ne nous donnent que des soucis; plus de vases d'or ni d'argent; ayezdes provisions de froment, de vin, d'huile; ayez-en, non pour les vendreet en faire de l'argent, mais pour les distribuer aux malheureux. Si noussavons nous détourner de ces biens superflus, nous obtiendrons lesbiens du ciel. Puissions-nous tous entrer dans ce partage, en Jésus-Christ,etc.
HOMÉLIE IV
NE POUVANT DONC ATTENDRE PLUS LONGTEMPS, JE VOUSL'AI ENVOYÉ, POUR RECONNAÎTRE L'ÉTAT DE VOTRE FOI,AYANT APPRÉHENDÉ QUE LE TENTATEUR NE VOUS EUT TENTÉS,ET QUE NOTRE TRAVAIL NE DEVINT INUTILE. MAIS TIMOTHÉE, ÉTANTREVENU VERS NOUS, APRÈS VOUS AVOIR VUS, ET NOUS AYANT APPORTÉLA BONNE NOUVELLE DE VOTRE FOI ET DE VOTRE CHARITÉ, ET DU BON SOUVENIR,QUE VOUS AVEZ SANS CESSE DE NOUS, QUI VOUS PORTE A DÉSIRER DE NOUSVOIR, COMME NOUS AVONS AUSSI LE MÊME DÉSIR POUR VOUS, NOUSTENONS A VOUS DIRE, MES FRÈRES, QUE, DANS TOUTES LES AFFLICTIONSET DANS TOUS LES MAUX QUI NOUS ARRIVENT, VOTRE FOI NOUS FAIT TROUVER NOTRECONSOLATION EN VOUS; QUE NOUS VIVONS MAINTENANT, SI VOUS DEMEUREZ FERMESDANS LE SEIGNEUR. (III, 5-8 JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. La question qui se pose aujourd'hui devant nous, occupe un grandnombre de personnes, et se représente bien souvent. Quelle est cettequestion ? "Ne pouvant donc ", dit-il," attendre plus longtemps, je vousai envoyé " Timothée pour reconnaître l'étatde votre (199) foi ". Que dites-vous? Celui qui connaît tant de choses,celui qui a entendu les paroles mystérieuses, celui qui est montéjusqu'au troisième ciel, il y a quelque chose qu'il ne connaîtpas, et cela lorsqu'il est à Athènes, dans une ville quin'est pas très-éloignée de Thessalonique, quand laséparation date de si peu de temps? " Comme des orphelins " , dit-il," loin de vous pour un peu de temps ". (Chap. II, 17.) Ainsi un tel hommene connaît pas l'état de ceux de Thessalonique, et il fautnécessairement qu'il leur envoie Timothée, pour reconnaîtrel'état de leur foi? " Ayant " appréhendé " , dit-il," que le tentateur ne " vous eût tentés, et que notre travailne de" vînt inutile ". Quoi donc, dira-t-on , est-ce que ces grandssaints ne savaient pas tout ? Non; et c'est ce que l'on peut conclure d'ungrand nombre d'anciens exemples et de ceux qui les ont suivis. Ainsi Eliséene connaissait pas la pauvre veuve. (IV Rois, IV.) Ainsi Elie disait àDieu : " Je suis demeuré seul, ils cherchent encore à m'ôterla vie " ; ce qui lui valut de Dieu cette réponse : " Je me suis" réservé sept mille hommes ". (III Rois, XIX, 10, 18.) Etquand Samuel fut envoyé pour oindre David, le Seigneur lui dit :" N'ayez égard, ni à sa bonne mine, ni à la grandeurde sa taille, parce que j'ai rejeté Saül, et que je ne jugepas des choses par ce qui en paraît aux yeux des hommes; car l'hommene voit que le dehors, mais le Seigneur regarde le fond du coeur " (I Rois,XVI, 7) ; ce qui marque la sollicitude et la providence de Dieu. Commentet pourquoi? Et pour les saints eux-mêmes, et pour ceux qui se confientaux saints. Car, de même que c'est Dieu qui permet les persécutions,de même c'est encore Lui qui permet que les saints ignorent beaucoupde choses, afin de les réduire à la modération; delà ce que Paul disait lui-même . " J'ai ressenti, dans machair, un aiguillon qui est j'ange de Satan , pour me donner des soufflets" (II Cor. XII, 7), cest-à-dire pour que je ne m'élèvepas trop dans mes pensées. Dieu l'a voulu ainsi pour que les autreshommes n'allassent pas s'imaginer de trop grandes choses à son sujet.
Et en effet, si à voir les miracles que les saints ont opérés,on les a pris pour des dieux (Act. XIV, 10) , cette erreur se serait bienplus propagée , s'ils eussent toujours montré la connaissancede toutes choses. Aussi le même Paul dit encore : " Je ne veux pasque l'on m'estime au-dessus de ce que l'on voit en moi, ou de ce que l'onentend dire de moi ". (II Cor. XII, 6.) Et maintenant, écoutez lesparoles de Pierre, quand il eut guéri le boiteux : " Pourquoi nousregardez-vous avec des yeux étonnés, comme si c'étaitpar notre vertu, ou par notre puissance, que nous eussions fait marcherce boiteux? " (Act. III, 12.) Si ces paroles, ces actions, malgrél'infirmité de ceux qu'on entendait, qu'on voyait, provoquaientdes suppositions fausses, que serait-il arrivé s'ils eussent étérevêtus de toute espèce de grandeur? Pierre ne veut pas qu'onpuisse attribuer à une nature surhumaine, dont les apôtresseraient doués , les grandes oeuvres qu'ils opèrent; il veutprévenir une adoration insensée; voilà pourquoi ilmontre la faiblesse des apôtres; il veut couper court à toutprétexte d'orgueil, et voilà pourquoi Paul montre ici unecertaine ignorance; voilà encore pourquoi, bien qu'il se fûtsouvent proposé d'aller à Thessalonique , il n'y a pas été;c'est pour qu'on sache, à n'en pas douter, qu'il y a beaucoup dechoses qu'il ignore; cette ignorance offrait donc un grand avantage. D'ailleurs, même avec cette ignorance, il y avait encore un grand nombre degens qui le nommaient la grande vertu de Dieu; d'autres l'exaltaient dediverses manières; s'il n'eût pas paru ignorant, que n'auraient-ilspas pensé de lui? Maintenant , il semble qu'il y ait, dans ces paroles,comme un reproche; si pourtant on les considère avec attention ,elles montrent bien plutôt que les gens de Thessalonique méritentl'admiration, par leur vertu qui surmontait les tentations. Comment cela?Soyez attentifs.
En effet, vous leur avez d'abord dit, ô bienheureux Paul, quevous étiez destiné pour souffrir ces maux, et de plus, vousleur avez encore dit, que personne donc ne se trouble; pourquoi, maintenant,leur envoyez-vous Timothée , comme si vous aviez peur que ce quevous redoutez n'arrive ? L'apôtre n'écoute ici que son affection;ceux qui aiment redoutent même les dangers qui n'existent pas, c'estle caractère d'une charité ardente; de plus, l'apôtres'inquiète du grand nombre des tentations. Sans doute , j'ai dit," ce à quoi nous sommes destinés " , mais l'excèsdes maux m'a effrayé. Aussi l'apôtre ne dit-il pas qu'il lescondamne, en leur envoyant Timothée (200) , mais : " Ne pouvantpas attendre plus longtemps ", paroles où respire l'amitié.Que signifie, " ayant appréhendé que le tentateur ne vouseût tentés?" Voyez-vous que les tentations qui . nous fontchanceler, sont des uvres du démon, qui proviennent de ce qu'ilveut nous égarer? S'il ne peut pas nous ébranler nous-mêmes,il ébranle, en nous attaquant, ceux qui sont plus faibles : c'estlà l'effet d'une faiblesse insigne, d'une faiblesse inexcusable.C'est ce qu'il fit, à propos de Job, en excitant son épouse: " Maudissez Dieu ", lui dit-elle, " et mourez". (Job. II, 9.) Voyez commele démon l'a tentée. Maintenant, pour. quoi l'apôtrene dit-il pas: Ne vous eût ébranlés, mais: " Ne vouseût tentés? " C'est que, dit-il , j'ai soupçonnéseulement que vous pouviez avoir été tentés; il segarde bien d'appeler cette tentation un ébranlement. Il faut accepterle choc pour être ébranlé. Ah ! voyez la tendressede Paul. Il oublie ses afflictions, les perfidies qui l'entourent. Carje pense qu'en ce moment il demeurait dans la Grèce, où saintLuc nous dit qu'il séjourna trois mois au milieu des piègesdes Juifs qui voulaient le perdre.
2. Donc il oublie ses propres dangers, ne pensant qu'à ses disciples.Voyez-vous qu'il n'est pas un père selon la nature qui puisse luiêtre comparé? Que faisons-nous? dans les afflictions, dansles dangers, nous ne pensons plus qu'à nous; Paul, au contraire,ne craignait, ne tremblait que pour ses enfants, au point de leur envoyer,malgré les dangers qu'il courait lui-même, son unique consolateur,son unique auxiliaire, Timothée. " Et que notre travail ne devîntinutile ". Pourquoi ? Quand même ils auraient été renversés,-ce ne serait pas de votre faute, ce ne serait pas par votre négligence.N'importe, en ces circonstances, je dis que mon travail serait devenu inutile,c'est mon vif amour pour mes frères qui parle ainsi. " Ayant appréhendéque le tentateur ne vous eût tentés ". Ce qu'il fait, sanssavoir s'il vous fera tomber. Eh bien ! le démon, même sanssavoir s'il triomphera, nous attaque; nous, au contraire, quoique noussachions parfaitement que nous aurons l'avantage sur lui, nous ne sommespas en éveil? Que le démon nous attaque sans savoir l'issuede la lutte, c'est ce qui se voit à propos de Job : en effet, voicice que disait à Dieu ce démon pervers : " N'avez-vous pas,à l'intérieur et à l'extérieur, mis un remparttout autour de lui ? Enlevez-lui ses biens j'imagine, certes, qu'il vousbénira en face ". (Job, I, 10, 11.) Il nous tente. S'il voit uncôté faible, il attaque; s'il rencontre la force., il se retire.
" Et que notre travail ", dit l'apôtre, "ne devînt inutile". Ecoutons tous le récit des fatigues de Paul. Il ne dit pas: Notreouvrage, mais " notre travail ". Il ne dit pas : Et que vous vous perdiez,mais: "Et que notre travail n'ait été inutile". Quand vousauriez été ébranlés, je n'en serais pas surpris;mais puisque vous ne l'avez pas été, je vous admire. Voilà,dit-il, ce à quoi nous nous attendions, mais ce qui s'est produit,c'est tout le contraire : car non-seulement vous ne nous avez donnéaucun sujet d'affliction, mais, de plus, vous nous avez consolés. " Mais Timothée étant revenu vers nous après vousavoir vus, et nous ayant apporté la bonne nouvelle de votre foiet de votre charité". "Et nous ayant apporté la bonne nouvelle", dit-il. Voyez-vous l'allégresse de Paul ? Il ne dit pas : Nousayant apporté la nouvelle, mais: " La bonne nouvelle ", tant ilattachait de prix à leur solidité dans la foi, à leurcharité. Car nécessairement, quand la foi est solide, lacharité aussi est robuste. Et il se réjouissait de leur charité,parce qu'il y voyait un signe de leur foi. " Et du bon souvenir que vousavez sans cesse de nous, qui vous porte à désirer de nousvoir, comme nous avons aussi le même désir pour vous ". Ily a ici des éloges : ce n'est pas seulement quand nous étionsauprès de vous, ni quand nous faisions des miracles, mais maintenantencore, quand nous sommes loin de vous, frappés de coups, en proieà mille maux, que vous avez su garder un bon souvenir de nous. Ecoutez,voyez l'admiration qui s'attache aux disciples, gardant de leurs maîtresun bon souvenir, voyez combien leur sort est digne d'envie; imitons-les;car, par là, nous servons nos propres intérêts, nousne sommes pas utiles seulement à ceux que nous aimons. " Qui vousporte à désirer de nous voir, comme nous avons aussi le mêmedésir pour vous ". Encore un sujet de joie ici pour les fidèles.Apprendre, quand on aime, que celui qui est aimé connaît l'amourqu'on lui porte, c'est là un grand motif de joie et de consolation.
" Nous tenons à vous dire, mes frères, que, (201) danstoutes les afflictions et dans tous les maux qui nous arrivent, votre foinous fait trouver notre consolation en vous; que nous vivons maintenant,si vous demeurez fermes dans le Seigneur ". Où trouver l'égalde ce Paul qui regardait le salut du prochain comme son propre salut, quiétait, à l'égard de tous, ce qu'est le corps pourses membres? Qui nous fera entendre aujourd'hui un pareil cri de l'âme?Ou plutôt, qui concevra jamais un pareil sentiment dans son coeur?Il ne pensait pas que les fidèles dussent lui savoir grédes épreuves qu'il acceptait pour eux, mais c'est lui qui leur savaitgré de ce que ses épreuves à lui n'ébranlaientpas leur constance; il a l'air de leur dire : C'est pour vous plus quepour nous,que les épreuves sont dangereuses; vous êtes pluséprouvés, vous qui ne subissez pas les souffrances, que nousqui les subissons. Mais depuis que Timothée, dit-il, nous a apportéces bonnes nouvelles, nous ne sentons plus rien de nos douleurs, mais," dans toutes les afflictions, votre foi nous fait trouver notre consolation"; et non-seulement dans toutes. les afflictions, mais " dans tous lesmaux qui nous arrivent ", dit-il, et avec raison. Car un bon maîtreest au-dessus de toutes les douleurs, tant que ses disciples s'avancentau gré de ses désirs. C'est par vous, dit-il, que nous sommesconsolés; ce qui veut dire, c'est vous qui nous fortifiez. Assurémentc'était tout le contraire ; car le courage qui triomphe des souffrances,qui résiste avec fierté, un pareil exemple suffisait bienpour affermir les disciples. Mais l'apôtre voit, dans le sens opposé,l'édification qu'il raconte, il transporte l'éloge aux disciples: c'est vous, dit-il, qui avez répandu sur nous l'huile fortifiante,c'est vous qui nous avez permis de respirer, c'est vous qui nous avez enlevéle sentiment de nos souffrances. Et il ne dit pas Nous respirons, ni, noussommes consolés, mais que dit-il? " Que nous vivons mainte" nant" ; il montre par là qu'il n'y a pour lui d'autre épreuve,d'autre mort que le scandale qui provoquerait leur chute, puisque ce qu'ilregarde comme sa vie, c'est leur avancement. Quel autre a jamais expriméainsi, ou sa douleur de la faiblesse de ses disciples, ou la joie qu'ilslui causent? Il ne dit pas : Nous nous réjouissons, mais, " nousvivons ", marquant par là la vie à venir.
3. C'est que, sous cette espérance, la vie même n'est pasune vie pour nous. Voilà quels doivent être les sentimentsdes maîtres, ceux des disciples ; et nul n'aura jamais à s'enrepentir. L'apôtre développe ensuite cette pensée ;voyez, écoutez : " Car quelles actions de grâces pouvons-nousrendre assez dignement à Dieu, à cause de vous, pour toutela joie dont nous tressaillons, à cause de vous, devant notre Dieu;nuit et jour, le conjurant avec ardeur, pour qu'il nous soit donnéde voir votre visage, afin d'ajouter à ce qui peut manquer encoreà votre foi (9, 10) ? " Non-seulement, dit-il, c'est la vie quenous vous devons, mais nous vous devons aussi une joie si grande, que nousne pouvons pas en rendre à Dieu de dignes actions de grâces.Votre perfection, nous la regardons, dit-il, comme un présent divin;vous nous avez fait tant de bien, que nous pensons que ce bien nous vientde Dieu, ou plutôt que c'est l'oeuvre de Dieu; car ni l'âmehumaine, ni l'ardeur de tout le zèle humain ne sauraient rien produirede pareil. " Nuit et jour ", dit-il, " le conjurant avec ardeur ". Encoredes expressions où la joie éclate. Supposez un agriculteurqui entend dire que la terre arrosée de ses sueurs est chargéede fruits; il lui tarde devoir de ses propres yeux ce qui le remplit d'unejoie si vive; c'est ainsi que Paul brûle de voir la Macédoine." Le conjurant avec ardeur " , voyez combien c'est expressif; " pour qu'ilnous soit donné de voir votre visage, afin d'ajouter à cequi peut manquer encore à votre foi ".
Ici, une question qui demande assez d'explications. Si vous vivez maintenant,parce que les fidèles sont solides, si Timothée vous a apportéles bonnes nouvelles de leur foi et de leur charité, si vous enavez été rempli d'une joie si vive , qu'il vous est impossibled'en rendre à Dieu de dignes actions de grâces, comment vousavisez-vous de parler de ce qui peut manquer encore à leur foi?N'auriez-vous tout à l'heure fait entendre que des flatteries? Nullement,gardons-nous d'en rien croire. L'apôtre a commencé par direqu'ils ont soutenu nombre de combats, qu'ils n'ont pas étémoins éprouvés que les Eglises de la Judée. Qu'est-ceque cela signifie? C'est qu'ils n'avaient pas eu pleine et entièrecommunication de la doctrine, ils n'avaient pas appris tout ce qu'ils avaientà apprendre, ce que montre l'apôtre vers la fin de sa lettre.Peut-être y (202) avait-il, chez eux, des recherches au sujet dela résurrection , des agents nombreux de troubles, non plus despersécutions, des dangers pour les personnes, mais de prétendusdocteurs. De là ces mots : " Ce qui peut manquer encore àvotre foi " ; de là le tour que prend l'expression; l'apôtrene dit pas : Afin de confirmer, mais " afin d'ajouter ". En effet, quandil avait craint pour la foi même : " Je vous ai ", écrivait-il," envoyé Timothée pour vous affermir " ; mais ici il n'estquestion que d'ajouter à ce qui peut manquer, ce qui est plutôtune oeuvre d'enseignement qu'un effort pour raffermir; c'est de mêmeque Paul écrit ailleurs : " Pour que vous soyez parfaits pour toutebonne oeuvre". (I Cor. I, 10.) Or, ce qui est humainement parfait, c'estce à quoi il ne manque que très peu de chose; c'est làce qui devient parfait.
" Que Dieu lui-même notre Père, et Notre-Seigneur Jésus-Christnous conduisent vers vous. Que le Seigneur vous fasse croître deplus en plus dans la charité que vous avez les uns pour les autres,et envers tous, et qu'il la rende telle que la nôtre est envers vous(11, 12) ". C'est la marque de la plus tendre affection, non-seulementde ressentir dans son coeur un tel désir, mais encore d'exprimerce voeu dans sa lettre; voilà la marque d'une âme brûlanteet qui ne peut plus du tout se contenir; il faut remarquer aussi l'usagequi se fait ici de la prière, et en même temps une justificationd'une absence qui n'était ni volontaire, ni le fait de l'indifférence.C'est comme s'il disait : Que Dieu lui-même supprime les épreuvesqui nous entraînent de tous les côtés, de telle sortequ'il nous soit donné d'aller vers vous par le plus court chemin." Que le Seigneur vous fasse croître de plus en plus ". Voyez-vousle transport d'un amour qui ne se possède plus, qui éclatedans les paroles ? " Fasse croître et surabonder ", dit-il, " deplus en plus " ; expressions plus fortes que, augmente. On pourrait direque l'apôtre désire obtenir d'eux l'excès de leur amour.Qu'il rende votre charité, dit-il, " telle que la nôtre estenvers vous ". C'est-à-dire, l'amour, nous l'éprouvons déjà,nous voulons que vous le ressentiez aussi. Voyez-vous quelle extensionde charité l'apôtre réclame? La charité entrefidèles ne lui suffit pas : il lavent envers tous et partout. C'estlà, en réalité, le propre de l'amour selon Dieu, ilembrasse tous les hommes; aimer tel ou tel et non tel autre, ce n'est quede l'amitié à la manière des hommes. Notre amour,à nous, n'est pas de ce caractère. " Telle que notre charitéest envers vous. Qu'il affermisse vos coeurs en vous rendant irréprochables,par la sainteté, devant Dieu notre " Père, en la présencede Notre-Seigneur " Jésus-Christ, venant avec tous ses saints (13)". Il leur montre que c'est à eux que l'amour est utile, non àceux qui sont aimés. Je veux, dit-il, que cette charité croisse,afin qu'il n'y ait aucun reproche parmi vous. L'apôtre ne dit pas: Qu'il vous affermisse, mais " Qu'il affermisse vos coeurs. Car c'estdu coeur que partent les mauvaises pensées". (Matth. XV, 19.) Ilpeut se faire, sans qu'on opère aucune action, que l'on soit unpervers : ainsi, l'homme qui est envieux, qui ne croit à rien, leperfide, le méchant qui se réjouit du mal d'autrui, qui neconnaît pas l'affection, dont toutes les pensées sont mauvaises,tout cela vient du coeur ; la sainteté consiste à s'en purifier.A proprement parler, la sainteté c'est la chasteté parfaite,puisque l'impureté est surtout la fornication et l'adultère;maintenant, en général, tout péché est impureté,toute vertu au contraire est pureté. En effet, " Bienheureux ",dit le Seigneur, " ceux qui ont le coeur pur? " (Matth. V, 8.) Les coeurspurs, dont parle ici le Seigneur, sont ceux qui le sont tout à fait.
4. Je sais bien, en effet, que les autres vices ne souillent pas moinsl'âme. Voulez-vous une preuve que la malice en ternit l'éclat?Ecoutez le Prophète : " Purifie ton coeur de la malice, Jérusalem" (Jérém. IV, 14) ; et encore : " Lavez-vous, purifiez-vous,enlevez la malice de vos âmes ". (Is. I, 16.) Il ne dit pas La fornication; donc ce n'est pas la fornication seulement, mais les autres vices aussiqui souillent l'âme. " Qu'il affermisse ", dit-il, " vos coeurs,en vous rendant irréprochables, par la sainteté, devant Dieu,notre Père, en la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ,venant avec tous ses saints ". Le Christ sera donc alors notre juge, maisce n'est pas seulement en sa présence, mais aussi en présencedu Père que nous serons jugés. Ou bien encore, l'apôtredit que nous devons être tout à fait irréprochablesdevant Dieu : c'est ce que je répète sans cesse, nous devonsl'être en présence de Dieu (car c'est en cela que consistela vertu sincère) et non-seulement, en (203) présence deshommes. C'est donc la charité qui rend irréprochable, caren réalité elle nous fait éviter toute espècede fautes. Or, je m'entretenais, un jour, avec une personne, et je disaisque la charité nous rend irréprochables, que l'amour du prochainne laisse entrer dans notre âme aucun péché, je passaisen revue tous les autres péchés; une des personnes que jeconnais le mieux, m'interrompit alors pour m'objecter : Et la fornication? Aimer et se livrer à la fornication sont-ils incompatibles? N'est-cepas au contraire de l'amour que vient ce péché? On comprendque l'amour du prochain exclue l'avarice, l'adultère, l'envie, lesperfidies et tout ce qui y ressemble; mais est-ce la même chose dela fornication ? Alors moi, je lui soutins que l'amour est de natureà détruire la fornication. Car celui qui aime la femme adonnéeà cette honte, s'efforcera de l'éloigner des autres hommes,et il se gardera bien de se livrer lui-même à ce péché.C'est la plus forte preuve de la haine qu'on porte à la femme impudique,que de se livrer avec elle à l'impudicité; c'est une preuved'affection réelle, que de la détourner de cette abominableconduite. Il n'est pas, non il n'est pas de péché que lapuissance de l'amour ne consume, comme fait un feu dévorant. Lesarment le plus mince résiste plus aux flammes d'un bûcher,que le péché à la puissance de l'amour.
Sachons donc le faire et germer et grandir dans nos âmes, afinde pouvoir nous tenir dans la grande société des saints;tous ces illustres saints se sont rendus agréables à Dieupar leur amour du prochain. D'où vient qu'Abel a reçu lamort, et ne l'a pas donnée ? C'est qu'il était plein d'amourpour son frère; une pensée de meurtre ne pouvait entrer dansson âme. D'où vient que Caïn conçut cette enviequi l'a perdu ? Je dis Caïn, je ne veux plus l'appeler le frèred'Abel. C'est que les fondements de l'amour n'étaient pas assezsolides en lui. D'où vient la gloire des fils de Noé? N'est-cepas de leur amour pour leur père, ce qui fit, que leurs yeux nesupportèrent pas sa nudité ? D'où vient que le troisièmea été maudit? N'est-ce pas parce qu'il était incapable.d'aimer? Et Abraham, d'où est venue sa gloire? sinon de l'amourqu'il a montré en s'occupant des intérêts de son neveu?de la supplication qu'il fit entendre pour les habitants de Sodome? Oui,l'amour des saints était plein de transports, plein d'ardeur; leurâme était ouverte à la pitié.
Réfléchissez en vous-mêmes, concevez, s'il se peut,l'amour brûlant de Paul, l'audace avec laquelle il défie lesflammes, cet homme de diamant, solide, inaltérable, en qui rienne branle, rivé à Dieu par la crainte, qui ne fléchitjamais. " Qui donc nous séparera ", dit-il, " de l'amour de Jésus-Christ?L'affliction, ou les angoisses, ou les persécutions, ou la faim,ou la nudité, ou les périls, ou le glaive ? " (Rom. VIII,35.) Celui qui méprisait tout cela, et la terre, et la mer, celuiqui se moquait des portes de l'enfer, de ces portes de diamant, celui àqui rien jamais ne résistait, le même homme, voyant les larmesde quelques-uns de ses amis, fut tellement brisé, broyé,lui, ce coeur de diamant, qu'il ne put dissimuler son émotion, qu'aussitôtil s'écria : " Que faites-vous, de pleurer ainsi, et de m'attendrirle coeur? " (Act. XXI, 13.) Que dites-vous, je vous en prie? Une larmea-t-elle pu briser ce coeur de diamant? Oui, dit-il, je résisteà tout, mais non à l'amour; il est plus fort que moi, ilme domine. C'est là ce qui plaît à Dieu. Il a résistéà l'abîme des eaux, et il suffit de quelques larmes pour luifendre le coeur. " Que faites-vous, de pleurer ainsi, et de m'attendrirle coeur? " C'est que la puissance de la charité est grande. Voulez-vousle voir encore dans les pleurs ? Ecoutez ce qu'il dit, dans une autre circonstance: " Pendant trois ans, nuit et jour ", dit-il, " je n'ai pas cesséd'avertir, avec des larmes, chacun de vous ". (Act. XX, 31.) La vivacitéde sa charité lui faisait craindre l'invasion de quelque fléau.Et encore : " Je vous écrivis alors, dans une grande affliction,dans un serrement de " coeur, avec une grande abondance de lai" mes ".(II Cor. II, 4.) Et maintenant, répondez-moi, que penserons-nousde ce courageux Joseph, de cet homme ferme, qui tint tête àune tyrannie si impérieuse, qui se montra si fier devant un telfoyer d'amour, qui sut combattre, repousser avec tant de noblesse la passionde sa maîtresse insensée? Quelle âme n'aurait pas étéséduite? La beauté, la dignité, l'éclat durang, la magnificence des vêtements, l'enivrement des parfums (carles odeurs embaumées sont aussi des dissolvants de l'âme),les paroles les plus caressantes, quelles séductions manquaient?
5. Vous savez fort bien que cette femme, (204) possédéepar l'amour, par un amour si violent, n'aurait reculé devant aucuneespèce d'abaissement, après avoir pris le ton d'une suppliante.Elle était tellement brisée, cette femme parée d'ornementsd'or, cette femme, d'une condition royale, qu'elle a bien pu se jeter auxpieds d'un esclave, captif dans sa maison, qu'elle a bien pu encore leconjurer, en pleurant, en s'attachant à ses genoux, et cela, nonpas une fois seulement, ni deux, mais souvent, en renouvelant tous sesefforts. Joseph pouvait voir alors surtout un oeil étincelant; iln'est pas vraisemblable qu'elle fît sa toilette sans y penser; elledevait, au contraire, mettre tous ses soins à s'embellir, en femmequi tenait à tendre de nombreux filets pour prendre l'agneau deJésus-Christ. Ajoutez ici encore beaucoup de sortilèges etde charmes. Eh bien ! pourtant, cet homme inébranlable, solide,insensible comme la pierre, quand il vit ses frères, qui l'avaientvendu, qui l'avaient jeté dans une citerne, qui l'avaient livré,qui voulaient le tuer, qui avaient été la cause et de saprison et de sa haute fortune, quand il apprit, de leur bouche, ce qu'ilsavaient dit à son père : " Nous dirons ", rapporte l'Ecriture," qu'une bête sauvage l'a dévoré " (Gen. XXXVII, 20),il fut brisé, il sortit, il se sentit fondre, il sentit son coeurse briser, ses larmes jaillissaient; ne pouvant supporter son émotion,il sortit, puis il revint, " se faisant violence " (Gen. XLIII, 30), c'est-à-dire,essuyant ses larmes. Comment, que fais-tu , ô Joseph ? tu pleures?Mais convient-il donc de verser des larmes? Ce qu'il faut ici, c'est queta colère éclate, et ta fureur, et ton indignation, et quetu infliges un châtiment terrible, que tu exiges une juste réparation;tu tiens tes ennemis en tes mains, ces meurtriers de leur frère,et tu peux satisfaire ta vengeance. Et, ce faisant, tu ne commettras pasune action contre la justice, ce n'est pas toi qui commences l'oeuvre dela violence, tu te venges de ceux qui ont usé de violence contretoi. Ne considère pas ta dignité, ton rang; ce n'est pasà ces traîtres que tu dois ton élévation, maisà Dieu, qui a sur toi répandu ses faveurs. Qu'as-tu àsangloter? Joseph répondrait : J'ai, pour moi, l'estime de tous,loin de moi le malheur de tout perdre par cette rancune vindicative . envérité, je n'ai rien autre chose à faire, en ce moment,qu'à pleurer. Je ne suis pas plus cruel que les bêtes féroces; on les voit, par un instinct naturel, se réconcilier, quels quesoient les maux qu'elles aient soufferts. Je pleure, uniquement de ce qu'ilsont pu me traiter ainsi.
Imitons-le, à notre tour, et pleurons sur ceux qui nous fontune injure; ne nous irritons pas contre eux; ils sont réellementdignes de larmes, parce qu'ils se mettent sous le coup. de la punitionet du supplice. Je n'ignore pas quelles larmes vous versez maintenant,quelle joie vous pénètre; vous admirez Paul, vous êtes,devant Joseph, en extase, vous leur donnez le titre de bienheureux. Maisvoici ce qu'il faut faire : s'il arrive que l'un de vous a un ennemi, quecelui-là y pense en ce moment, qu'il y tienne sa réflexionattachée, qu'il profite de la ferveur dont son coeur s'embrase ausouvenir des saints, pour fondre l'endurcissement de la colère,pour adoucir ce qu'il y a, dans son âme, de farouche rigueur. C'estque je n'ignore pas non plus que quand vous serez sortis de l'église,quand j'aurai cessé de parler, quelque reste de ferveur qui vousbrûle encore, vous ne serez plus tout ce que vous êtes au momentoù vous entendez la parole. Donc c'est maintenant qu'il faut romprela glace du coeur; c'est une glace en réalité que ce souvenirqui refroidit, qui engourdit l'âme, après une injure qu'onne veut pas oublier. Mais invoquons le soleil de justice; demandons-luide nous envoyer ses rayons; au lieu d'une dure glace, il n'y aura plusen nous qu'une onde rafraîchissante. Une fois réchaufféeau soleil de justice, notre âme n'aura plus en elle rien de dur,de raboteux ni de sec, rien de ce qui ne sert qu'à brûler,sans porter aucun fruit; on n'y trouvera plus que des fruits mûrs,doux et suaves, des sources abondantes de plaisir et de joie.
Aimons-nous les uns les autres, ce rayon viendra sur nous. Accordez-moi,je vous en conjure, ce qui m'est nécessaire pour que mon discourssoit un transport d'allégresse faites que j'entende dire qu'il nevous aura pas été tout à fait inutile; qu'un de vous,au sortir de l'église, a serré bien vite les deux mains deson ennemi, s'est jeté à son cou, l'a embrassé, pressécontre son coeur, l'a couvert de ses caresses et de ses larmes. Serait-ceune bête féroce, une pierre, tout ce que vous voudrez, votrebonté l'adoucira. Car enfin pour. quoi un tel est-il votre ennemi? Parce qu'il vous a outragé ? Mais il ne vous a fait aucun (205)mal. Mais voilà, c'est par des considérations empruntéesà l'argent, que vous dédaignez ce frère, qui est votreennemi? Non, jamais cela, je vous en conjure. Rompons tous nos liens. Nousavons l'occasion dans nos mains, sachons en faire un bon usage. Couponsles cordages qui nous attachent au péché; avant de partird'ici pour le jugement, jugeons-nous réciproquement nous-mêmes." Que le soleil ", dit l'apôtre, " ne se couche point sur votre colère". (Ephés. IV, 26.) Pas de délai. Les délais ne fontqu'engendrer, à l'infini, les ajournements. Différer aujourd'hui,c'est ajouter à votre confusion ; hésiter demain, c'est vousapprêter plus de honte encore ; reculer après-demain, c'estvouloir encore plus de rougeur sur son front. Ne nous déshonoronspas nous-mêmes; pardonnons afin qu'il nous soit pardonné.Si nous recevons notre pardon, nous obtiendrons les biens du ciel, en Jésus-ChristNotre-Seigneur, à qui appartient, comme au Père, comme auSaint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE V
AU RESTE, MES FRÈRES, NOUS VOUS DEMANDONS,ET NOUS VOUS CONJURONS, EN NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS, QU'APRÈSAVOIR APPRIS DE NOUS COMMENT VOUS DEVEZ MARCHER, POUR PLAIRE A DIEU, VOUSAVANCIEZ DE PLUS EN PLUS. CAR VOUS SAVEZ QUELS PRÉCEPTES NOUS VOUSAVONS DONNÉS, DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.CAR LA VOLONTÉ DE DIEU, C'EST VOTRE SANCTIFICATION. (CHAP. IV, 1-3JUSQU'AU VERSET 8.)
1. Après avoir insisté sur ce qui était urgent,dans le moment, il passe aux affaires éternelles, aux véritésqu'il faut toujours entendre; il annonce la suite de son discours par cetteexpression, " au reste ", ce qui veut dire, et toujours, et continuellementnous vous demandons, et nous vous conjurons en Notre-Seigneur. Eh quoi! il ne se croit pas assez d'autorité pour conjurer les fidèles,en son propre nom; et cependant qui avait autant d'autorité quelui? Il s'adjoint le Christ. C'est au nom de Dieu que nous vous conjurons,dit-il. Car c'est là le sens de cette expression : " En Notre-Seigneur".C'estainsi qu'il disait aux Corinthiens: "C'est Dieu même qui vous exhortepar notre bouche" . (II Cor. V, 20.) " Qu'après avoir appris denous ". Le, " Après avoir appris ", ne suppose pas seulement l'instructionpar les paroles, mais l'enseignement par les oeuvres. Ces mots: " Commentvous devez marcher", embrassent toute la conduite de la vie. "Pour plaireà Dieu, vous avanciez de plus en plus"; c'est-à-dire, vousmontriez une vertu plus haute, vous ne vous renfermiez pas seulement dansla stricte observation des préceptes, mais vous les dépassiez,c'est là ce que veut dire, " vous avanciez de plus en plus ". Dansles passages qui précèdent, il admire la soliditéde leur foi; ici l'apôtre veut régler leur vie. En effet,c est une marque de progrès que d'aller jusqu'à dépasserles préceptes et les commandements; car alors ce n'est plus seulementla nécessité doctrinale, c'est le libre mouvement de la volontéqui détermine toutes les actions. La terre ne rend pas seulementce qu'on y a semé; il en est de même pour l'âme quine doit pas se borner à reproduire la semence qu'on y jette, maisla dépasser. Voyez-vous combien l'apôtre a raison de vouloirqu'on dépasse les préceptes?
206
Il y a, pour la vertu, deux moments: se détourner du mal, etfaire le bien. Il ne suffit pas de s'écarter des vices, pour arriverà la vertu; le chemin qui détourne du péchén'est que le commencement de la route qui conduit au bien; il faut, pourparvenir, l'ardeur de la bonne volonté. La conduite, en ce qui concerneles vices à éviter, n'est, leur dit l'apôtre, que l'obéissanceaux préceptes, et il a raison, car les mauvaises actions attirentles châtiments, mais on ne mérite pas d'être loué,parce que l'on n'en commet pas. Quant à la pratique de la vertu,comme ne se rien réserver de ses biens, toutes les oeuvres de cegenre ne sont plus seulement, dit-il, des actions déterminéespar les préceptes; mais de ces oeuvres l'Ecriture dit : " Qui peutcomprendre ceci, le comprenne ". (Matth. XIX, 12.) Il p a donc apparenceque l'apôtre, après leur avoir donné, dans le temps,quelques préceptes avec beaucoup de circonspection et de tremblement,se propose, dans cette lettre, de rappeler à leur souvenir ce quiconstitue la vraie piété. Voilà pourquoi. il ne faitpas ici une exposition des préceptes; il se contente de les leurrappeler. " Car vous savez " , dit-il, " quels préceptes nous vousavons donnés, de la part de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Car la volonté de Dieu, c'est votre sanctification ". Et, remarquez,il n'est pas de pensée, dans toutes ses lettres, qu'il insinue d'unemanière aussi pressante que celle-ci-: ailleurs encore, il écrit: " Recherchez la paix avec tous , et la sanctification sans laquelle nulne verra le Seigneur ". (Hébr. XII,14.) il n'est pas étonnantque toutes ses lettres à ses disciples expriment cette pensée,puisqu'à Timothée même il écrit : " Conservez-vouspur vous-même". (I Tim. V, 22.) Dans sa seconde épîtreaux Corinthiens, il disait : "Dans l'excès de la patience, dansles jeûnes, dans la pureté". ( II Cor. V., 5, 6.) Partouton trouvera cette pensée, et dans l'épître aux Romains,et dans toutes les autres.
C'est qu'en effet l'impureté est, pour tous, un mal pernicieux;le porc, couvert de fange, répand l'infection partout sur son chemin,on ne voit plus, on ne sent plus que le fumier; c'est l'image de la fornication; il est difficile de se laver de cette souillure. Quand il arrive quedes hommes, des hommes mariée se livrent à cette honte, quelexcès dans le mal ! "Car la volonté de Dieu", dit-il, "c'estvotre sanctification; c'est que vous vous absteniez de toute fornication".Il y a bien des espèces de dérèglements, bien desformes, des variétés de plaisirs, que le discours se refuseà exprimer. En disant, " de toute fornication", l'apôtre laissele soin de comprendre, à ceux qui connaissent ces désordres."Que chacun de vous sache maintenir son vase dans la sanctification etdans l'honneur, et non point en suivant les mouvements de la concupiscence,comme les païens qui ne connaissent point Dieu (4, 5) ". " Que chacunde vous sache", dit-il, " maintenir son vase ". C'est qu'en effet c'estune oeuvre qui suppose un grand savoir, que d'éviter le libertinage.Donc, nous maintenons notre vase, quand il reste pur et dans la sanctification;mais quand il est impur, c'est que le péché le tient naturellement.Car ce n'est plus notre volonté que le corps accomplit, mais ceque le péché lui commande. " Non point en suivant les mouvementsde la concupiscence ", dit-il. Ici l'apôtre montre le moyen de pratiquerla tempérance, les mouvements de la concupiscence doivent êtreretranchés. C'est lamour des plaisirs, la passion des richesses,l'indolence de l'âme, son inertie, ce sont tous les vices de ce genrequi nous portent à la concupiscence et aux dérèglements." Comme les païens qui ne connaissent point Dieu ". Si telles sontleurs moeurs, c'est qu'ils ne s'attendent pas à voir le jour del'expiation. " Que nul ne franchisse ses limites, ni n'augmente sa part,en cette affaire, aux dépens de son frère (6) ".
2. L'apôtre a bien raison de dire: " Que nul ne franchisse seslimites ". Dieu affecte, à chaque homme, une femme au plus; il fixedes limites naturelles; ce commerce n'admet qu'une seule femme. Le commerceavec une seconde est en dehors des limites, il y a vol, la part est démesurée.Disons mieux, il y a là un crime plus détestable que touteespèce de brigandage. Car nous éprouvons moins de douleur,quand on nous vole notre argent, ou notre or, que quand on brise le coffre-fortdu bien conjugal. Vous appelez un homme votre frère, et vous augmentezvotre part à ses dépens, et contre toute justice? Ici, c'estde l'adultère qu'il parle; plus haut, il avait en vue toute espècede fornication. Aga moment de dire, qu'on ne doit pas franchir ses limitesqu'on ne doit pas augmenter sa part aux dépens de son frère,l'apôtre prévient une restriction; n'allez pas croire, dit-il,que je ne (207) pense qu'aux égards que vous devez à vosfrères, il vous est également défendu de posséderles femmes des autres, et les femmes qui se trouvent non mariées,défendu d'avoir des femmes en commun. Toute espèce de fornicationest interdite; aussi ajoute-t-il : "Parce que le Seigneur est le vengeurde tous ces péchés". Il leur a d'abord adressé uneprière, il les a touchés par le sentiment de l'honneur, endisant : " Comme les païens"; il entreprend ensuite de démontrertout ce qu'il y a là de dérèglement; c'est ce àquoi tend l'expression: " Ni n'augmente sa part, aux dépens de sonfrère". Il ne reste plus qu'à dire le plus important, c'estce que fait l'apôtre de cette manière : " Parce que le Seigneurest le vengeur de tous ces péchés, comme nous vous l'avonsdéjà déclaré et attesté". En effet,nous ne commettrons pas impunément de pareilles actions, les plaisirsque nous goûterons ne compenseront pas les châtiments qui nousattendent. " Car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs,mais pour être saints (7) ".
Après avoir dit: " Aux dépens de son frère ", ilajoute que le Seigneur punit ces outrages; pour montrer que, quoique lapersonne lésée soit infidèle, Dieu punit l'impudicité,il ajoute, de plus, cette dernière raison qui revient à ceci: Ce n'est pas pour venger l'infidèle, que Dieu vous punira, maisparce que c'est lui-même que vous avez outragé; c'est luiqui vous a appelé, et vous avez outragé ce Dieu qui vousappelle. Voilà pourquoi l'apôtre continue ainsi : " Donc l'outragen'est pas un outrage à un homme, mais au Dieu qui nous a donnéson Saint-Esprit (8) ". Par conséquent, soit que vous corrompiez,dit-il, une reine, soit que vous outragiez votre servante mariée,le crime est égal. Pourquoi? parce qu'il ne venge pas les personnesqui ont été outragées, c'est lui-même qu'ilvenge; quant à vous, vous vous êtes également souillé,vous avez également outragé Dieu. Car, des deux côtés,il y a adultère, puisque, des deux côtés, il y a mariage.Dans le cas même où vous ne commettriez pas d'adultère,quand vous vous livrez à la débauche, quoique la courtisanen'ait pas de mari, peu importe, Dieu exerce également la vengeance,parce qu'il se venge lui-même. Car vous montrez moins de méprispour la personne outragée que pour Dieu. Ce qui le prouve, c'estque, dans ces moments-là, vous vous cachez de l'homme que vous offensez,tandis que vous ne pouvez dire que Dieu ne vous voit pas.
Répondez-moi : supposez un homme décoré de la pourprepar l'empereur, comblé d'honneurs par son souverain, un homme àqui sa dignité fait un devoir de mener une vie qui convienne àson rang, et cet homme s'en irait déshonorer une femme; qui aurait-iloutragé? Cette femme ou l'empereur qui l'a fait ce qu'il est? Sansdoute cette femme aussi est outragée, mais quelle différenceentre les outrages ! Aussi, je vous en conjure, gardons-nous de ces dérèglementa.Nous punissons l'épouse qui habite avec nous et se livre àd'autres qu'à nous; de même sommes-nous punis, nous aussi,non par les lois de Rome, mais par celles de Dieu. Car la débaucheest un adultère. Il n'y a pas adultère seulement dans lecas d'une femme mariée, mais lorsque l'homme impudique est soumisau lien conjugal. Faites bien attention à mes paroles : je saisbien que mon discours est pénible à entendre pour le grandnombre, mais il est nécessaire pour que vous vous corrigiez. Cequi constitue l'adultère, ce n'est pas seulement l'outrage que nousfaisons à une femme mariée, mais quand nous nous adressonsà une femme libre de tout engagement, et que nous sommes nous-mêmesliés à une femme, nous commettons un adultère. Pourquoi,puisque la femme impudique n'est pas enchaînée? Mais vousêtes enchaîné, vous: vous avez transgressé laloi ; vous avez outragé votre propre chair. Car pourquoi, répondez-moi,punissez-vous la femme, dans le cas même où elle se livreà l'impudicité avec un homme libre de tout engagement, nonmarié ? C'est qu'il y a adultère. Cependant, l'homme impudiquen'a pas de femme, mais c'est que la femme est enchaînée àun mari. Eh bien, vous, de votre côté, vous êtes enchaînéà une femme. De sorte que votre fait est également un adultère."Quiconque aura " , dit le Seigneur, " renvoyé sa femme, si ce n'esten cas d'impureté, la rend adultère; et qui épousela femme renvoyée, est adultère". (Matth. V, 32.) Si l'hommequi épouse la femme renvoyée est adultère, n'est-ilpas vrai que l'homme marié, qui se livre à une courtisane,est bien plus adultère encore? Voilà, certes, une véritéévidente pour tout le monde.
Que ces paroles vous suffisent, ô hommes car c'est pour de pareilsdérèglements que le Christ dit : " Leur ver ne mourra point,leur (208) feu ne s'éteindra point ". (Marc, IX, 45.) Mais maintenantil est nécessaire de vous parler, dans l'intérêt desjeunes gens; ou plutôt ce n'est pas tant dans leur intérêtque dans le vôtre; car ce n'est pas à eux, c'est àvous que conviennent de pareils discours; comment cela? Je m'explique :celui qui n'a pas appris à commettre l'adultère ne commetpas l'adultère ; mais celui qui se vautre avec des courtisanes,arrive bientôt à commettre l'adultère, quoiqu'il n'aitpas eu de commerce avec des femmes mariées, quoiqu'il n'ait prisd'infâmes habitudes qu'avec des femmes libres de tout engagement.
3. Quel est donc le conseil que je vous donne? C'est d'extirper lesracines du mal; et, dans cette pensée, vous tous dont les fils sontdes jeunes gens et qui voulez les lancer dans le monde, hâtez-vousde les soumettre au lien conjugal. La jeunesse est l'âge des passionsqui troublent; à l'époque qui précède le mariage, retenez vos fils par vos exhortations, vos menaces, des paroles qui inspirentla crainte, qui rappellent les promesses, par les mille moyens dont vousdisposez. A l'époque du mariage, maintenant, pas de délai(voyez, je parle comme les femmes qui font les mariages), mariez vos enfants.Je ne rougis pas de tenir un pareil langage, puisque Paul n'a pas rougide dire: " Ne vous refusez point l'un à l'autre ce devoir " (I Cor.VII, 5), pensée qui semble, pour la pudeur, bien plus embarrassanteque ce que je dis; mais Paul n'a pas rougi. C'est que sa penséene s'arrêtait pas aux expressions, mais se portait sur les bonnesoeuvres résultant des expressions employées par lui.
Donc, une fois votre fils devenu grand, avant de le faire entrer dansla milice, dans toute autre profession, occupez-vous de son mariage. S'ils'aperçoit que vous ne perdez pas de temps pour lui trouver uneépouse, si vous ne le faites pas attendre, il pourra triompher dufeu qui le brûle; mais s'il remarque votre nonchalance, vos lenteurs,les occasions manquées par vous, s'il comprend que vous tenez, avantde le marier, à ce qu'il ait de grands revenus, la longueur de l'attentelui fera perdre courage, et vous le verrez vite glisser dans le libertinage.Hélas, hélas ! la racine de tous les maux, ici encore, c'estl'avarice. Nul ne se soucie de la modestie, de la sagesse de son enfant,tous jettent sur l'or des regards avides, et voilà pourquoi nulne s'applique à faire ce que je conseille ici. Je vous en prie,avant tout, réglez vos enfants. Le jour où votre fils s'approcherad'une jeune fille chaste, rien qu'à sa vue, il se sentira possédéd'un vif désir, d'une crainte de Dieu plus grande; il y aura unvrai mariage, un mariage honorable, noble, l'union de corps purs que rienn'a souillés; les enfants qui en sortiront seront comblésde toute espèce de bénédictions; l'époux etl'épouse n'auront l'un pour l'autre que déférence; ignorant des moeurs étrangères, ils ne connaîtrontréciproquement qu'eux -mêmes pour se céder tout l'unà l'autre.
Mais quand un jeune homme commence à prendre des leçonsd'impudicité auprès des courtisanes, quand les désordresd'une vie honteuse sont devenus pour lui une habitude, le premier soir,le second soir encore il apprécie sa jeune épouse, mais bientôtil retombe dans l'infamie, il lui faut les éclats d'un rire dissoluet sans frein, les paroles que rien n'arrête, les attitudes lascives,toute l'ignominie que notre discours ne veut pas exprimer. La noble épousene supporte pas cette honte, elle ne se laisse pas profaner. Car si ellea été fiancée à un homme, c'est pour vivreen société avec lui, c'est pour lui donner des enfants ,ce n'est pas pour être le honteux objet qui provoque des rires infâmes; elle doit être la gardienne de sa maison, elle doit le former lui-mêmeà l'honnêteté, elle n'est pas faite pour lui fournirun aliment de débauche. Quant à vous, je le sais bien, voustrouvez pleins de charmes les gestes des courtisanes ; l'Ecriture aussinous apprend que " le miel coule des lèvres de la courtisane " (Prov.V, 3) ; et si je fais tant d'efforts, c'est pour que vous ne goûtiezpas à ce miel qui se change bien vite en amertume. C'est encorece que dit l'Ecriture : " Qui semble dans le moment verser un doux breuvagedans votre gosier, mais bientôt, vous trouvez un goût plusamer que le fiel, qui vous pénètre plus que la pointe d'uneépée à deux tranchants ". (Ibid. 4.)
Que dites-vous? Il faut que vous supportiez même l'immodestiepour ainsi dire, de ma parole, qui brave en ce moment la réserveet la pudeur. Ce n'est pas de gaîté de coeur que je tiensce langage; ceux qui ont, dans leur conduite, dépouillé toutepudeur, me forcent (209) à parler. Nous voyons, dans l'Ecriture,un grand nombre d'exemples qui me soutiennent. Ezéchiel, dans lesreproches qu'il adresse à Jérusalem, emploie un grand nombred'expressions dont il ne rougit pas, et il a raison; il ne parle pas pourson plaisir, mais par intérêt pour ceux qui l'inquiètent.Quand ses expressions paraîtraient honteuses, ce n'est certes pasun but honteux qu'il poursuit, au contraire, la pensée la plus honnêtel'inspire, il veut purifier les âmes; il faut faire entendre lesexpressions mêmes des choses, pour que l'âme qui n'a plus depudeur puisse retrouver ce qu'elle a perdu. Quand le médecin veutfaire sortir du corps l'humeur qui le corrompt, il commence par mettreles doigts sur le siège du mal; la main qui cherche la guérisondoit commencer par se souiller, pour que la guérison soit possible.C'est ce que je fais en ce moment: si je ne commence pas par souiller mabouche qui cherche à guérir votre mal, je ne pourrai pasvous guérir. Je me trompe, ni ma bouche ne se souille, ni les mainsdu médecin ne sont des mains souillées. Pourquoi? C'est quel'impureté n'est pas dans notre nature, dans notre corps, de mêmeque l'impureté ne sort pas des mains du médecin, mais d'ailleurs.Eh bien, si, pour sauver un corps étranger, le médecin nerefuse pas de plonger ses mains dans la pourriture, quand il s'agit desauver notre propre corps, répondez-moi , pourrons-nous refuser?Car vous êtes notre propre corps, ô vous à qui je m'adresse,corps malade et souillé, et pourtant notre corps.
4. Eh bien, qu'ai-je voulu vous dire, et à quoi tend toute cetteexhortation? Voici ce que je dis : le vêtement que porte votre esclave,vous ne voudriez pas le porter, ce vêtement immonde vous dégoûte,vous aimeriez mieux être nu que de vous en servir; mais voilàun corps souillé, immonde, et ce n'est pas seulement à votreesclave qu'il sert, mais à des milliers d'autres, et vous vous enservirez, et vous ne serez pas dégoûté ? Vous rougissezd'entendre ces paroles ? Ah ! rougissez donc des actions, et non des paroles.Je passe toutes les autres infamies, les moeurs perverties, infâmes,la dégradation d'une existence servile, abominable pour un êtrelibre. Vous approchez de la même femme, vous et votre esclave; etencore, s'il n'y avait avec vous que votre serviteur, mais il y a aussile bourreau. Vous ne supporteriez pas le contact des mains du bourreau;et cette femme qui n'a fait qu'un corps avec lui, vous la pressez dansvos bras, vous la couvrez de vos baisers, et cela sans frissonner d'horreur? sans honte ? sans remords? sans crainte?
Je viens de dire à vos pères qu'ils doivent s'occuperpromptement de vous marier ; mais vous n'en êtes pas moins, vous,exposés à tous les châtiments. S'il n'y avait pas ungrand nombre d'autres jeunes gens plus sages que vous, des jeunes gensqui vivent dans la chasteté , s'il ne s'en était pas montréun grand nombre, et autrefois, et aujourd'hui encore, peut-être auriez-vousquelque excuse mais s'ils existent, quel moyen aurez-vous de prétendreque vous n'avez pas pu éteindre en vous la flamme de la concupiscence?Ceux qui ont eu ce pouvoir vous condamnent, parce qu'ils ne sont pas d'uneautre nature que vous. Ecoutez ce que dit Paul : " Recherchez la paix etla sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur ". (Hébr.XII, 14.) Ces menaces ne suffisent-elles pas pour vous remplir de terreur?Vous voyez d'autres hommes, toujours chastes, toujours dignes de tous lesrespects, et vous, vous ne pouvez même pas rester pur pendant votrejeunesse ? Vous voyez d'autres hommes qui ont des milliers de fois triomphédu plaisir, et vous ne combattrez pas le plaisir une seule fois? Voulez-vousque je vous donne l'explication de cette conduite ? Ce n'est pas la jeunessequ'il faut accuser, car, à ce titre, tous les jeunes gens devraientêtre dissolus ; c'est nous-mêmes qui nous jetons dans le bûcherardent.
Quand vous allez au théâtre, quand vous y prenez place,pour- assouvir vos regards de la nudité des femmes, vous goûtezun moment de plaisir, et vous revenez dévoré parla fièvre.Quand vous voyez des femmes qui posent pour montrer leurs formes, quandles yeux et les oreilles ne sont frappés que d'infâmes amours,une telle, dit l'un, aimait un tel et ne l'a pas obtenu, elle s'est pendue,ajoutez à cela les affreux commerces où des mèresse perdent avec leurs enfants ; quand vous entendez ces choses, que desfemmes, que des gestes abominables, et ce n'est pas tout, que des vieillardsvous enseignent (des vieillards, des hommes se mettent des masques et jouentdes rôles de femmes), je vous le demande, répondez-moi, quedevient désormais votre chasteté, avec de pareils entretiens,de pareils (210) spectacles, de pareils bourdonnements autour de votreâme, de pareils songes qui occupent ensuite vos nuits ? L'âmenaturellement se représente surtout alors ce qui a charmépendant le jour ses désirs et ses goûts. Donc, quand vousvoyez là des choses honteuses, quand vous entendez des discoursplus honteux encore, quand vous recevez tant de blessures, quand vous n'yappliquez pas de remèdes, quel moyen que la corruption ne s'étendepas? Quel moyen que la maladie n'empire pas, et cela bien plus vite quepour les plaies qui affligent nos corps? Si nous voulions, bien plus facileque la guérison du corps serait celle de notre volonté malade.Car, pour le corps, il faut et des remèdes, et des médecins,et du temps; pour l'âme, la volonté suffit, et aussitôtelle est bonne ou mauvaise. Car c'est de la volonté qu'est venuela maladie. Quand nous nous plaisons à accumuler sur nous ce quinous perd, quand nous ne tenons aucun compte de ce qui nous est salutaire,d'où peut nous venir la santé ? Voilà pourquoi Pauldisait : " Comme les païens, qui ne connaissent point Dieu ". Soyonsdonc saisis et de honte et de crainte à voir que les païens,qui ne connaissent point Dieu, pratiquent souvent la chasteté, lacontinence; soyons confus d'être pires qu'eux. Il nous est facilede pratiquer la continence, nous n'avons qu'à le vouloir; nous n'avonsqu'à nous détourner de ce qui nous perd ; à vrai dire,il n'est pas facile de fuir l'impureté, si nous ne voulons pas lafuir.
Qu'y a-t-il de plus facile que de se rendre à pied sur la placepublique? mais grâce à notre insigne mollesse, voilàqui est devenu chose difficile, non pour les femmes seulement, mais, àl'heure où je vous parle, même pour les hommes. Qu'y a-t-ilde plus facile que de dormir? Or, voilà ce que nous avons trouvémoyen de rendre encore difficile. Grand nombre de riches se tournent etretournent inutilement toute la nuit, parce qu'ils ne savent pas attendre,pour dormir, qu'ils aient besoin de dormir. Enfin, il n'y a rien de difficile,quand on veut, de même qu'il n'y a rien de facile, quand on ne veutpas; car tout dépend de nous. Voilà pourquoi l'Ecriture ditencore : " Si vous voulez m'écouter ", et encore : " Si vous nevoulez pas m'écouter ". (Is, I, 19.) Donc, tout se réduità vouloir, à ne pas vouloir. Voilà ce qui fait quenous sommes châtiés, que nous sommes loués. Puissions-nousêtre du nombre de ceux qui sont loués, et obtenir les biensque nous annoncent les promesses, par la grâce et par la bontéetc.
HOMÉLIE VI
QUANT A CE QUI REGARDE LA CHARITÉ FRATERNELLE,NOUS N'AVONS PAS BESOIN DE VOUS ÉCRIRE SUR CE SUJET, PUISQUE DIEUVOUS A APPRIS LUI-MÊME A VOUS AIMER LES UNS LES AUTRES; ET, VRAIMENT,C'EST CE QUE VOUS PRATIQUEZ A L'ÉGARD DE TOUS NOS FRÈRES,QUI SONT DANS TOUTE LA MACÉDOINE. (IV, 9-11.)
1. Pourquoi, après des discours si pressants sur la modestieet la sagesse, au moment de leur parler des oeuvres à accomplir,au moment de leur prouver qu'il ne faut pas s'affliger du départde ceux qui nous sont chers, pourquoi ne parle-t-il qu'en passant du principede tous les biens, de la charité ? " Nous n'avons pas besoin", dit-il,"de vous écrire". Il y a là une grande preuve d'intelligenceet d'habileté dans l'enseignement spirituel. Il (211) fait ici deuxchoses: il montre que la charité est tellement nécessaire,qu'elle n'a pas même besoin d'être enseignée, car lesvérités d'une grande importance éclatent aux yeuxde tous; ensuite il les touche plus vivement en leur parlant ainsi, ques'il leur adressait une exhortation. Celui qui, par la considérationque vous avez fait votre devoir, se dispense de vous exhorter, supposéque vous ne l'ayez pas rempli, vous excite plus fortement à l'accomplir.Et maintenant, voyez, il ne parle pas de la charité envers tous,mais de la charité envers ses frères. " Nous n'avons pasbesoin de vous écrire ". Il fallait donc se taire, ne rien dire,puisqu'il n'en était pas besoin. Mais, en disant : Il n'est pasbesoin, il dit plus que s'il faisait un discours en règle : " PuisqueDieu vous a appris lui-même ". Voyez quel honneur il leur fait :il leur donne Dieu lui-même pour maître. Il n'est pas nécessaire,dit-il, qu'un homme vous instruise. C'est ce que dit encore le Prophète: " Dieu leur apprendra à tous ". " Puisque Dieu vous a apprislui-même ", dit-il, " à vous aimer les uns les autres, et,vraiment, c'est ce que vous pratiquez à l'égard de tous nosfrères, qui sont dans toute là Macédoine ", et àl'égard de tous les autres, dit-il. Ce sont là des parolestout à fait pressantes, pour les porter à cette conduite.Ce n'est pas sans y penser que je vous dis que Dieu vous a instruits lui-même;je le vois bien, aux oeuvres que vous faites; et, à l'appui de cesparoles, il cite un grand nombre de témoignages.
" Nous vous exhortons, mes frères, à vous avancer de plusen plus dans cet amour, à vous étudier, à vivre enrepos, à vous appliquer chacun à ce que vous avez àfaire, à travailler de vos propres mains, ainsi que nous vous l'avonsordonné, afin que vous vous conduisiez honnêtement enversceux qui sont hors de l'Eglise, et que vous vous mettiez en étatde n'avoir besoin de personne ". Il leur montre ici combien de maux résultentde l'oisiveté; de combien de vertus le travail est la source. Véritéqu'il met hors de contestation, par des exemples pris des choses qui nousentourent, comme il le fait dans un grand nombre de passages ; l'apôtrea grande raison de procéder ainsi: car, pour le commun des hommes,les choses sensibles sont plus éloquentes que les choses spirituelles.Le propre de la charité envers le prochain, ce n'est pas de recevoir,mais de donner. Et maintenant, voyez la sagesse de l'apôtre; au momentd'adresser aux fidèles une prière, des avertissements, ils'arrête, il établit simplement la règle de la vertuparfaite ; il veut laisser aux fidèles un moment pour respirer,après ses premiers avertissements; il veut qu'ils puissent se remettrede ses menaces. On l'a entendu dire : " Donc l'outrage n'est pas un outrageà un homme, mais à Dieu ". Une raison si forte ne souffrepas qu'on regimbe contre le précepte. Or, maintenant, l'effet dutravail c'est que l'homme actif ni ne reçoit rien des autres, nine languit dans l'oisiveté. Celui qui travaille, donne aux autres:" C'est un plus grand bonheur ", est-il dit, " de donner que de recevoir". (Act. XX, 35.)
" A travailler ", dit-il, " de vos propres " mains " ; où sontceux qui veulent voir ici une uvre spirituelle? Comprenez-vous commentle texte enlève à cette explication toute vraisemblance,par ces mots : " De vos propres mains? " Est-ce qu'on jeûne avecles mains? Est-ce qu'elles servent à veiller, à coucher surla dure? Nul ne peut le soutenir. Mais il parle d'un travail spirituel; c'est en effet une oeuvre spirituelle que de travailler pour fourniraux besoins des autres, et rien ne vaut ce travail. " Afin que vous vousconduisiez honnêtement ". Voyez sa manière de les toucher:il ne dit pas : De peur que vous ne vous déshonoriez en mendiant,mais il exprime implicitement cette pensée, d'une manièredouce, de manière à piquer sans être blessant. Car,si les fidèles qui sont avec nous, se scandalisent de cette mendicité,à plus forte raison les étrangers trouvent-ils mille sujetsd'accusations et de reproches, à la vue d'un homme sain de corps,pouvant se suffire à lui-même, et qui mendie, et qui a besoindes autres. Aussi nous appellent-ils d'un nom qui signifie " marchandsdu Christ. Voilà comment ", dit-il ailleurs, " le nom de Dieu estblasphémé ". (Rom. II, 24.) Mais ici, rien de pareil. Illeur parle de ce qui pouvait le plus les toucher de la honte d'une pareilleconduite. " Or, nous ne voulons pas, mes frères, que vous ignoriezce que vous devez savoir , touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort,afin que vous ne vous attristiez pas, comme font les autres hommes quin'ont point d'espérance (12) ".
2. Les deux plus grandes causes des troubles de leurs pensées,c'étaient la pauvreté, et un chagrin porté au découragement,raisons (212) de trouble aussi pour le reste des hommes. Voyez comments'y prend l'apôtre, pour guérir ces blessures. La pauvretéleur venait de ce qu'on leur avait enlevé leurs biens; or, s'ildonne à ceux qui se sont vu ravir leurs biens à cause duChrist, le conseil de gagner leur vie par le travail, à plus forteraison le donne-t-il aux autres hommes. On leur avait enlevé leursbiens ; c'est ce qui résulte de ces paroles : " Vous êtesdevenus les imitateurs des Eglises de Dieu, qui ont embrassé lafoi de Jésus-Christ, dans la Judée ". (I Thess. II, 14.)Comment cela? c'est qu'en écrivant à ces Eglises, il leurdisait : " Vous avez vu avec joie tous vos biens pillés ". (Hébr.X, 14.) Maintenant, dans le passage qui nous occupe, il parle de la résurrection.Quoi donc? n'avait-il pas déjà discouru avec eux sur ce sujet?sans doute; mais il insinue ici un autre mystère. Quel est-il ?C'est que " nous, qui sommes vivants et qui sommes réservés," dit-il, " pour l'avènement du Seigneur, nous ne préviendronspoint ceux qui sont dans le sommeil de la mort (14) ". La résurrectionsuffit pour consoler celui que tourmente la douleur; il suffit aussi dece qu'il dit en ce moment pour confirmer la foi en la résurrection.Reprenons donc, et disons comme lui : " Or, nous ne voulons pas, mes frères,que vous ignoriez ce que vous devez savoir, touchant ceux qui dorment dusommeil de la mort, afin que vous ne vous attristiez pas, comme font lesautres hommes, qui n'ont point d'espérance ". Voyez ici quelle douceurde langage; il ne leur dit pas : Etes-vous assez privés de raison,comme aux Galates (Galat. III, 3), assez insensés, vous, qui connaissezla résurrection, pour succomber à la douleur comme les incrédules?Il leur dit, avec une parfaite douceur : " Je ne veux pas " ; montrantd'ailleurs qu'il respecte leur vertu. Et il ne dit pas, touchant ceux quisont morts, mais, dès ses premières paroles, il pose le fondementde la consolation.
Se frapper la poitrine, au trépas de ceux qui ne sont plus, cen'est pas là, assurément, une conduite digne de ceux quiespèrent; sans doute l'âme qui ne sait rien de la résurrection,qui prend, cette mort pour une mort, a raison de guérir, de se lamentersur ceux qui ont péri, de se livrer à une insupportable douleur; mais toi qui attends la résurrection, pourquoi te lamentes-tu? Le deuil ne convient qu'à ceux qui n'ont pas d'espérance.Ecoutez, ô femmes; vous toutes qui aimez les gémissements,vous toutes qui vous livrez au deuil outre mesure, vous faites ce que fontles gentils. Si le deuil, au moment du départ de ceux qui ne sontplus, est le propre des gentils, que dirons-nous de ceux qui se frappentla poitrine, qui se déchirent les joues? Quel nom leur donner, répondez-moi? D'où viennent vos lamentations, si vous croyez que le mort ressuscitera,si vous croyez qu'il n'est pas mort, si vous croyez qu'il n'y a làqu'un assoupissement et un sommeil? Mais, me répond-on, les habitudessi cruellement changées, un appui que l'on perd, un surveillant,un protecteur, tant de services précieux ravis à la fois! Quand vous perdez un fils, avant l'âge, incapable jusqu'àce jour de rien faire pour vous, pourquoi vos lamentations, pourquoi vosregrets? C'est, dit-on, qu'il montrait de belles espérances, etje croyais qu'il prendrait soin de moi. Et voilà pourquoi je regrettemon mari; pourquoi, mon fils; pourquoi je me frappe la poitrine; pourquoije gémis; je crois en la résurrection, mais je suis abandonnée,sans secours; j'ai perdu mon protecteur, celui qui habitait avec moi, dontla vie était liée à la mienne, celui qui me consolait;de là mon deuil; je sais bien qu'il ressuscitera, mais je ne puis,en attendant, supporter la séparation ; une multitude d'affairestourbillonnent sur moi; je suis exposée à tous ceux qui veulentme nuire; mes serviteurs, qui me craignaient auparavant, aujourd'hui meméprisent et m'insultent; celui que mon époux a bien traité,a oublié aujourd'hui ses bienfaits; mais celui qui a souffert delui quelque rigueur, garde rancune à l'homme qui n'est plus, ettourne contre moi sa colère. C'est ce qui fait que je ne supportepas mon veuvage, que mon deuil ne saurait être paisible, et voilàpourquoi je me frappe la poitrine, voilà pourquoi je me lamente.
Comment donc nous y prendre pour consoler ces femmes? Que leur dire?Comment bannir, loin d'elles, le chagrin? D'abord, j'essaierai de leurprouver que ce ne sont pas là des paroles qui expriment la douleur;que c'est le langage de tout ce qu'il y a,en réalité, deplus déraisonnable dans la passion. En effet, si vous avez de ladouleur pour ce que vous dites, il faudrait pleurer toujours celui quiest parti; si, au contraire, au bout d'un (213) an, vous l'avez aussi bienoublié que s'il n'avait jamais existé, ce qui vous fait pleurer,ce n'est pas celui qui n'est plus, ni sa tutelle que vous avez perdue;mais c'est la séparation qui vous est insupportable; et vous nepouvez vous résigner à voir vos relations rompues. Eh bien! que diront celles qui convolent à de secondes noces? assurémentce n'est pas le premier mariage qu'elles regrettent; mais laissons-les,ne nous adressons qu'à celles dont la douleur est fidèleà ceux qui, ne sont plus. Pourquoi pleurez-vous votre enfant? Pourquoipleurez-vous votre mari? C'est que je n'ai pas joui de l'un ; c'est queje m'attendais à jouir de l'autre plus longtemps. Je vous le demande,quelle manque de foi que de penser qu'un mari, qu'un enfant puisse vousassurer un bonheur qui ne vous serait pas assuré par Dieu? Commentne voyez-vous pas que c'est Dieu que vous irritez? Si le Seigneur vousprend ces objets de votre tendresse, souvent c'est pour que vous ne vousy attachiez pas, en renonçant aux espérances d'en-haut; carle Seigneur est un Dieu jaloux, et ce qu'il veut surtout de nous, c'estnotre amour, et cela parce qu'il est pour nous plein d'amour. Vous savezbien comment se comporte l'amour ardent; celui qui aime, est jaloux jusqu'àmieux aimer perdre la vie, que de se voir préférer un rival;et voilà pourquoi Dieu vous a pris votre mari ou votre enfant; c'està cause de ces paroles que vous avez prononcées.
3. Expliquez-moi, en effet, pourquoi, dans les anciens temps, il n'yavait ni veuvage, ni perte prématurée; pourquoi Abraham etIsaac vécurent si longtemps; c'est parce que Isaac, étantplein de vie, Abraham lui préféra Dieu. En effet, Dieu luidit : Va me l'immoler. Et Abraham immola son fils. Pourquoi Sara atteignit-elleune si longue vieillesse? C'est parce que Sara étant pleine de vie,Abraham écouta Dieu plus que Sara; aussi Dieu lui disait : " EcouteSara ton épouse ". (Gen. XXI, 12). Ni l'amour pour un mari, ni l'amourpour une femme, ni l'intérêt pour un enfant, n'excitait alorsla colère de Dieu. Mais aujourd'hui que nous sommes penchésvers la terre et tout à fait déchus, maris, nous aimons nosfemmes plus que Dieu; femmes, nous nous attachons à nos maris plusqu'à Dieu ; et alors Dieu, malgré nous, nous rappelle àson amour. N'aime pas ton mari plus que Dieu, et tu ne sentiras jamaisle veuvage; je dis plus, supposé que tu sois veuve, tu ne sentiraspas ton état. Pourquoi? c'est que tu as pour défenseur unami plus tendre, un protecteur immortel. Si tu aimes Dieu plus que tout,ne pleure pas; car celui que tu aimes plus que tout, est immortel, et ilne permet pas que tu sois sensible à la perte du moins aimé.Un exemple vous prouvera cette vérité ; répondez-moi,vous avez un mari, qui fait tout au gré de vos désirs ; laconsidération l'entoure ; il répand la gloire tout autourde vous; il chasse loin de vous tous les mépris; c'est un hommefameux auprès de tous, plein de sagesse, d'habileté, d'amourpour vous; vous êtes heureuse par lui; il vous donne un fils, etce fils, avant l'âge, s'en va; est-ce que vous sentirez le deuil?nullement. Celui qui est plus aimé, rend la perte moins sensible.Eh bien, maintenant, si vous avez plus d'amour pour Dieu que pour votremari, Dieu ne vous l'enlèvera pas aussi vite ; s'il vous l'enlève,vous n'en ressentirez pas le deuil; voilà pourquoi le bienheureuxJob n'a pas éprouvé une douleur trop amère en apprenant,coup sur coup, la mort de ses enfants; il aimait Dieu plus que ses fils.L'objet aimé étant plein de vie, ses pertes n'étaientpas faites pour l'abattre.
Que dis-tu, ô femme, ton mari et ton fils te défendaientet veillaient sur toi, et Dieu te traite avec rigueur? Ce mari, qui tel'a donné? N'est-ce pas Dieu? Et toi-même, qui est-ce quit'a faite? N'est-ce pas Dieu? Tu n'étais pas, et il t'a donnél'être; et il a mis en toi une âme ; et il t'a douéede pensées; et il a daigné se faire connaître àtoi; et, à cause de toi, il a traité avec rigueur son Filsunique ; et tu dis que c'est toi qu'il traite avec rigueur; et tu dis quecelui qui est esclave comme toi, a pour toi moins de rigueur? Quelle colèren'excitent pas de telles paroles? Qu'as-tu reçu, quel pareil bienfaitas-tu éprouvé de la part de ton mari? Tu ne saurais le dire.Si quelquefois il t'a traitée avec bienveillance, sa bienveillanceétait provoquée par la tienne qui avait commencé.Mais à propos de Dieu, ce langage est impossible; quand Dieu nouscomble de ses bienfaits , ce n'est pas pour répondre aux nôtres,il n'a besoin de personne, il n'écoute que sa seule bonté,pour faire du bien aux hommes ; il t'a promis le royaume du ciel, il t'adonné la vie immortelle, la gloire, la fraternité, l'adoptiondes enfants de Dieu ; il t'a (212) faite cohéritière de sonFils unique; et toi, après tant de bienfaits, tu penses encore àton mari? De quels dons t'a-t-il gratifiée, qui ressemblent àces dons ?
Le Seigneur a fait lever pour toi son soleil, et il t'a envoyéla pluie; il te nourrit des fruits des saisons; malheur à notreingratitude. Il te prend ton mari pour que tu n'y attaches pas toute tonâme, et toi, tu t'obstines à poursuivre celui qui est parti;et tu renonces à Dieu quand tu. devrais- le bénir, quandtu devrais te jeter tout entière dans ses bras; car enfin, qu'as-tureçu de ton mari? Les douleurs de l'enfantement, les fatigues, lesoutrages, et souvent les querelles, et les reproches, et les paroles d'indignation.N'est-ce pas là ce qu'il faut attendre des maris? Mais il y a aussi,me répond cette femme, d'autres -présents bien doux. Quelssont-ils ? Il m'a revêtue de vêtements somptueux, il a couvertd'or mon visage, il m'a faite considérable pour tous. Eh bien, sivous voulez, Dieu vous donnera un ornement bien plus riche, car l'or estmie parure moins splendide que l'honnêteté. Notre Roi a aussides vêtements qui ne ressemblent pas à ceux de la terre, quisont bien plus riches; il ne tient qu'à vous de les revêtir.Quels sont-ils? Des vêtements brochés d'or; vous n'avez qu'àvouloir, pour en revêtir votre âme. Mais votre mari vous arendue considérable parmi les hommes; quelle merveille I le veuvagevous a rendue respectable pour lés démons,. Autrefois, vouscommandiez à vos serviteurs, je veux bien dire que vous leur commandiez; aujourd'hui vous avez pour serviteurs, soumis à votre empire,les puissances incorporelles , les principautés , les dominations,le prince de ce monde. Et maintenant, vous ne me parlez pas des chagrinsqui vous tourmentaient avec votre mari ; si parfois vous aviez àcraindre les magistrats, si parfois; dans le voisinage, d'autres personnesétaient plus considérées que vous; aujourd'hui, vousêtes affranchie de tous ces soucis, et de la terreur, et de la crainte.Mais voilà ce qui vous inquiète : qui les nourrira, ces enfantsqui vous restent? Le père des orphelins; car qui vous les a donnés?répondez-moi. N'entendez-vous pas le Christ dire dans l'Evangile: " La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus quele vêtement? " (Matth. VI, 25.)
4. Voyez -vous que ces lamentations ne viennent pas d'une affectiondont l'âme s'est fait une habitude, mais du manque de foi? Mais lesenfants n'ont plus une position si brillante, une fois que leur pèreest mort. Pourquoi ? Dieu est leur père, et leur position a cesséd'être brillante? Combien vous en montrerai-je d'enfants élevéspar des veuves, qui ont acquis de la considération? Combien furentélevés par leur père, qui ont péri? Car, sivous les élevez comme il convient, dès le premier âge,ils jouiront d'un plus grand bienfait que de la sollicitude paternelle.Et voilà la fonction des veuves, elles doivent élever leursfils. Ecoutez ce que dit saint Paul " Si elle a bien élevéses enfants " ; et ailleurs " Elle se sauvera par les enfants qu'elle auramis au monde " (l'apôtre ne dit pas par son mari) " s'ils persévèrentdans la foi, dans la charité, dans la sainteté et dans unevie bien réglée ". ( I Tim. V, 10 et II, 15.) Inspirez-leurla crainte de Dieu dès l'enfance, et il les gardera mieux que n'importequel père; ce sera là, pour eux, le mur indestructible. Eneffet, quand le gardien réside à l'intérieur, nousn'avons pas besoin des appuis du dehors; si au contraire ce gardien manque,toutes les choses du dehors sont inutiles. Voilà ce qui leur tiendralieu de richesse, de gloire, de parure; voilà qui fera leur splendeur,non-seulement sur la terre, mais dans les cieux. Ne regardez pas ceux quiont des ceintures d'or, ceux que portent des coursiers, ceux qui brillent,dans les palais des rois, de l'éclat de leurs pères, ceuxqui ont un cortège de serviteurs et de pédagogues.
Voilà peut-être ce qui excite les lamentations des veuvessur leurs fils orphelins; elles pensent, elles se disent : Si mon filsavait encore son père, il jouirait de toute cette félicité,tandis que maintenant le voilà abaissé, sans honneur; nuln'a de considération pour lui. Bannis ces pensées, ôfemme; ouvre-toi les portes du ciel par les conceptions de ton esprit;contemple la royauté d'en-haut, c'est là que le vrai roiréside; considère ceux qui demeurent sur la terre : peuvent-ilsêtre revêtus de plus de gloire que ton fils, élevéà ces hauteurs? Gémis alors, si tu peux. S'il est sur laterre quelque gloire, il n'en faut tenir aucun compte; tu peux te représenterton fils comme un soldat du ciel, enrôlé dans cette sublimearmée. Les soldats de là-haut ne montent pas des chevaux;leurs coursiers sont les nuages; ( 215) ils ne se traînent pas surla terre, ils volent dans le ciel; ils n'ont pas des esclaves précédantleur marche, ce sont les anges (lui vont devant eux; ils n'escortent pasun roi mortel, mais le Roi qui possède en propre l'immortalité,le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs; ils n'entourent pas leurs reinsd'une ceinture vulgaire, mais d'une gloire ineffable; et ils éclipsentles rois et tous ceux qu'on honore et qu'on estime; car, dans cette résidenceroyale, on ne recherche ni trésors, ni noblesse, ni rien de pareil; on ne recherche que la vertu; et., avec elle, rien ne manque et l'onest au premier rang.
Rien ne nous est difficile, si nous voulons être sages. Lèveles yeux au ciel, et vois de combien ces hauteurs dominent le faîtedes rois. Si, de ces rois supérieurs, les parvis sont tellementmagnifiques, que les palais des rois de la terre ne sont plus que de laboue ; si l'un de nous peut mériter de voir de près, danstoutes ses parties, cette sublime demeure, quelle ne sera pas sa félicité?" La veuve qui est vraiment veuve et abandonnée ", dit l'apôtre," espère en Dieu ". (I Tim. V, 5.) A qui adressé je ces paroles?Aux veuves qui ont des enfants, parce qu'elles sont de beaucoup plus considérablesaux yeux de Dieu; parce qu'elles ont une plus grande occasion de plaireà Dieu ; parce que tous leurs liens sont brisés ; parce qu'ellesn'ont plus rien qui les retienne; parce qu'elles n'ont plus de chaînesà traîner. Tu es séparée de ton mari, mais tues unie à Dieu ; tu n'as plus de compagnon d'esclavage. partageantson existence avec toi, partage ton existence avec le Seigneur. Lorsquetu pries, n'est-ce pas avec Dieu que tu t'entretiens ? réponds-moi.Lorsque tu fais la lecture, écoute sa voix qui te parle ; que tedit-il? Des paroles bien plus désirables que les paroles d'un époux.Un époux, même quand il vous flatte, ne vous fait pas grandhonneur; ce n'est qu'un compagnon d'esclavage; mais quand le Seigneur flattesa servante, c'est alors que l'affection bienveillante est précieuse.Comment le Seigneur nous témoigne-t-il sa bonté? Ecoutezses paroles : " Venez à moi, vous tous qui êtes fatiguéset qui êtes chargés, et je vous soulagerai " ; et encore,il nous crie par le Prophète : " Une mère peut-elle oublierson enfant, et n'avoir point compassion du fils qu'elle a portédans ses entrailles; mais, quand même elle l'oublierait, pour moi,je ne vous oublierai jamais ". (Isaïe, XLIX, 15.) Quelles parolesd'amour ! Et ailleurs : " Tournez-vous vers moi " ; et dans un autre passageencore : " Tourne-toi vers moi, et tu seras sauvé ". (Isaïe,IV, 5, 22; XLIV, 22.) Si l'on veut recueillir, dans le Cantique des cantiques,d'autres expressions plus mystiques : " Ma colombe, mon unique beauté". (Cant. II, 10.) Voilà ce que dit le Seigneur à l'âmequ'il chérit. Quoi de plus doux que ces paroles? Voyez-vous l'entretiende Dieu avec l'homme?
Eh quoi ? dites-moi ; ne voyez-vous pas combien de fils de ces femmesbienheureuses, sont partis, sont couchés dans les tombeaux; combiende femmes ont souffert des douleurs plus cruelles, perdant leur mari ,avant de perdre leurs enfants? Elevons nos âmes, appliquons-les auxdivines promesses, méditons-les, et aucun chagrin ne nous accablera,et nous passerons notre vie entière dans la joie spirituelle, etnous jouirons des biens de l'éternité. Puissions-nous tousles obtenir par la grâce et par la bonté, etc.
HOMÉLIE VII
JE NE VEUX PAS QUE VOUS IGNORIEZ, MES FRÈRES,CE QUE VOUS DEVEZ SAVOIR TOUCHANT CEUX QUI DORMENT DU SOMMEIL DE LA MORT,AFIN QUE VOUS NE VOUS ATTRISTIEZ PAS, COMME FONT LES AUTRES HOMMES, QUIN'ONT PAS L'ESPÉRANCE. (IV, 12 ET 13.)
1. Bien des douleurs ne nous viennent que de notre ignorance, àce point que si nous étions instruits, nous bannirions la tristesse.C'est ce que Paul fait voir par ces paroles : " Je ne veux pas que vousignoriez, afin que vous ne vous attristiez pas, comme font les autres hommes,qui n'ont pas l'espérance ". Que leur défendez-vous d'ignorer?Le dogme de la Résurrection, dit l'apôtre. Mais pourquoi neleur dites-vous pas : Le châtiment réservé àqui ne connaît pas le dogme de la Résurrection? C'est quec'était chose manifeste et avouée, et qu'à cette penséedu châtiment facile à sous-entendre, il en voulait ajouterune autre aussi très-profitable. Ils croyaient à la résurrection,ce qui ne les empêchait pas de se lamenter, de là les parolesde l'apôtre. Il ne tient pas le même langage aux incrédules,et à ceux dont il s'occupe ici : car évidemment ces derniers,puisqu'ils s'inquiétaient des temps, n'ignoraient pas le dogme.
" Car si nous croyons ", dit lapôtre, " que Jésus estmort et ressuscité et vivant, nous devons croire aussi que Dieuamènera avec Jésus, ceux qui se seront endormis en lui (13)". Où sont-ils ceux qui ne veulent pas que le Seigneur ait réellementpris notre chair? Evidemment, s'il ne s'est pas incarné, il n'estpas mort; mais, s'il n'est pas mort, il n'est pas .ressuscité. Quedeviennent les raisons que l'apôtre nous donne pour nous porter àla foi ? Faut-il n'y voir, comme font les contradicteurs, qu'une frivoleimposture ? Car si la mort est le fait du péché, comme leChrist est sans péché, que deviennent les exhortations del'apôtre ? Et maintenant pourquoi dit-il encore : " Comme font lesautres hommes qui n'ont pas l'espérance ? " C'est comme s'il disait: Que pleurez-vous, ô hommes? sur qui vous affligez-vous ? sur lespécheurs, ou simplement sur tous ceux qui meurent? Et ceux qui n'espèrentpas en la résurrection, que pleurent-ils eux-mêmes, puisquetout est néant pour eux ? " Le premier-né ", dit l'apôtre," d'entre les morts " (Col. I, 18), c'est-à-dire les prémices.Donc, puisqu'il y a des prémices, il faut qu'il y ait une suite.Maintenant voyez, l'apôtre s'abstient ici de raisonnements , parcequ'il s'adressait à des âmes bien disposées. Mais quandil écrit aux Corinthiens, il développe les preuves et ilajoute : " Insensés que vous êtes, ce que vous semez ne sevivifie-t-i1 pas ? " (I Cor. XV, 36.) Son langage d'aujourd'hui avec lesThessaloniciens, convient mieux, à la condition de s'adresser àdes fidèles : les mêmes paroles, aux gentils, quelle efficacitéauraient-elles pu avoir?
" Nous devons croire aussi ", dit l'apôtre, " que Dieu amènera,avec Jésus, ceux qui se seront endormis en lui ". Encore, "ceuxqui se seront endormis " ; il ne dit jamais, les morts. A propos du Christ,il lui a bien fallu dire " est mort ", avant de dire qu'il est ressuscité;mais ici : " Ceux qui se seront endormis en Jésus ". Ou il fautentendre, par ces paroles, ceux qui se sont endormis ayant la foi dansJésus, ou l'apôtre déclare que Dieu, par le moyen deJésus, réunira ceux qui se seront endormis, à savoirles fidèles. Ici les hérétiques prétendentqu'il s'agit de ceux qui ont reçu le baptême. Mais alors quesignifie le: Nous devons croire " aussi ? " En effet, Jésus ne s'estpas endormi dans le baptême. Pourquoi donc l'apôtre dit-il: " Ceux qui se seront endormis?" C'est qu'il ne parle pas d'une résurrectionuniverselle, mais d'une résurrection particulière. " Dieuamènera, avec Jésus, ceux qui se seront endormis avec lui", dit l'apôtre, et c'est sa manière de parler dans un grandnombre d'endroits.
" Ainsi nous vous déclarons, comme l'ayant appris du Seigneur,que nous, qui sommes vivants, et qui sommes réservés pourson avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont dansle sommeil (14) ". C'est en parlant des fidèles qu'il dit encore:" Ceux qui se seront endormis avec le Christ". Ailleurs: " Les morts ressusciteront". Ensuite, ce n'est plus seulement de la résurrection qu'il traite,mais, et de la résurrection, et du degré d'honneur au seinde la gloire. Tous jouiront de la résurrection, dit-il; quant àla gloire, tous n'y participeront pas, mais ceux qui se seront endormis" avec le Christ ". Donc l'apôtre, jaloux de les consoler, ne lesconsole pas seulement par la résurrection, mais par tous les honneursqui les attendent, et par la brièveté du temps qui les ensépare ; ce qu'il fait, parce qu'ils connaissaient le dogme de la(217) Résurrection. La preuve que c'est par tous ces honneurs qu'illes veut consoler, c'est la suite de ses paroles: " Et nous serons toujoursavec le Seigneur, et nous serons ravis dans les nuages". (I Cor. XV.)Maiscomment les fidèles se sont-ils endormis avec Jésus? C'est-à-direqu'ils possèdent le Christ en eux. Quant à cette expression," amènera avec Jésus ", c'est pour montrer qu'on les amènede tous les côtés. " Nous vous déclarons " , dit l'Apôtre," comme l'ayant appris du Seigneur ". Sur le point d'annoncer une véritéaussi étrange, il prend les précautions nécessairespour opérer la persuasion : " Comme l'ayant appris du Seigneur ",dit-il; ce qui signifie, nous ne parlons pas de nous-mêmes; nousvous disons ce que le Christ nous a enseigné : " Que nous qui sommesvivants, et qui sommes réservés pour son avènement,nous ne préviendrons point ceux qui sont dans le sommeil " : C'estce qu'expriment ces paroles de la lettre aux Corinthiens : " En un moment,en un clin d'oeil... " (Ibid), où l'apôtre assure la foi àla résurrection par la manière même dont elle doits'accomplir.
2. C'est qu'aussi l'on objectait des difficultés naturelles;alors l'apôtre montre qu'il est aussi facile à Dieu d'enleverles morts que les vivants. Quant à ce mot: " Nous ", il ne l'appliquepas à lui-même, car il ne devait pas vivre jusqu'àl'époque de la résurrection, mais il l'applique aux fidèles;voilà pourquoi il ajoute : " Qui sommes réservés pourl'avènement du Seigneur, nous ne préviendrons pas ceux quisont dans le sommeil ". C'est comme s'il disait: Ne créez pas desdifficultés, lorsque vous entendez dire que les vivants d'alorsne préviendront pas les morts tombés en dissolution, en putréfaction,ceux qui sont morts depuis des milliers d'années; c'est Dieu quifait tout. Et, comme il lui est facile de faire comparaître ceuxqui ont tous leurs membres, il lui est également facile de fairevenir ceux qui sont décomposés. Mais il y a des personnesqui ne croient pas à ces choses, dans l'ignorance où ellessont de Dieu. Lequel, dites-moi, est le plus facile de faire venir du néantà l'existence, ou de ressusciter ce qui était décomposé?
Mais que disent les incrédules? Un tel a souffert un naufrage,et il a été englouti, et, dans la chute qu'il a faite aufond de l'eau, de nombreux poissons l'ont reçu. Et chacun de cespoissons lui a mangé un membre; et ensuite, de ces poissons mêmes,l'un a été pris dans un tel golfe, l'autre, dans tel autre,et celui-ci a été mangé par celui-là, et celui-làpar un troisième. Et maintenant ceux qui ont mangé les poissons,par qui l'homme a été dévoré, ont péri;les uns, dans telle contrée; les autres, dans telle autre, et cesmangeurs de poissons ont été mangés des vers : danscette confusion, dans cette dispersion, le moyen de croire à unerésurrection ? Qui rassemblerait cette poussière? A quoitend ce discours, ô homme, et que signifie cet enchaînementde réflexions frivoles dans un problème inexplicable ? Car,répondez-moi , si cet homme n'était pas tombé dansla mer, si un poisson ne l'avait pas mangé; si ce poisson n'avaitpas été lui-même mangé par des hommes sans nombre;si ce mort eùt été déposé, aprèsles funérailles ordinaires, dans un tombeau , à l'abri desvers, hors de toute atteinte nuisible, expliquez encore la résurrection,après la dissolution, expliquez la poussière et la cendrequi se rattachent, pour se coller ensemble ; expliquez d'où peutrenaître la fleur de la vie dans un cadavre. N'y a-t-il pas làun mystère inexplicable ? Si ce sont des grecs qui nous opposentces doutes, nos réponses seront interminables; car enfin, n'ont-ilspas, au milieu d'eux, des penseurs qui donnent des âmes aux plantes,à des arbres, à des chiens? Lequel est le plus facile, dites-moi,de reprendre possession de son corps, ou de revêtir un corps étranger?Il en est d'autres qui parlent d'un feu qui consume tout, et qui croientà la résurrection des vêtements et des chaussures,et on ne les tourne pas en ridicule; d'autres arrivent avec leurs atomes.Quant à ceux-là, nous n'avons rien à leur dire. Maispour les fidèles, si toutefois il faut appeler fidèles ceuxqui nous interrogent, nous leur dirons comme l'apôtre, que c'estde la corruption que vient toute vie, toute plante, tout germe. (I Cor.XV, 36.)
Ne voyez-vous pas le figuier? Quel tronc, que de souches et que de feuilles,de rameaux; de bourgeons, de racines, qui se prolongent, qui s'entrelacent;et cet arbre si grand, dont vous voyez la nature, naît de ce grain;jeté de haut en bas, et qui se corrompt et qui meurt; car, s'ilne devient pas poussière et dissolution, rien ne se fera. Expliquez-moicet effet-; et la vigne, si belle à voir, (218) et dont le fruitest si doux, sort de ce grain d'une forme si laide. Et enfin, répondez-moi,n'est-ce pas de l'eau seulement qui tombe d'en-haut; et comment cette eau,qui est une par sa nature, subit-elle de si nombreuses transformations?Car voilà qui est bien plus merveilleux que la résurrection.Là même germe, même planté, même substance,une grande parenté; ici, dans la pluie, une seule et mêmequalité, une seule et même nature; comment donc subit-ellede si nombreux changements? La vigne produit du vin, et non-seulement duvin, mais, et des feuilles, et la sève. Et en effet, ce n'est passeulement la grappe, mais tout le reste, tout ce qu'on voit dans la vigne,qui en tire sa nourriture. Et de même l'olivier produit, avec l'huile,tout ce qui sort de l'olivier; et remarquez cette merveille : ici l'humide,là le sec; ici le doux, là l'aigre; ici l'astringent, làl'amer'; d'où viennent, répondez-moi, tant de changements?Donnez-moi l'explication ; impossible à vous. Et maintenant, considérez-vousvous-mêmes, je vous en prie, car voilà un, sujet qui est plusprès de vous. Cette première semence, comment se change-t-ellede manière à former des yeux, des oreilles, des mains, uncoeur ? D'où lui viennent tant de formes qui la dessinent? Ne voyez-vouspas, dans le corps, d'innombrables différences de figure, de grandeur,de qualité, de position, de puissance, d'harmonie? Comment des nerfs,des veines, des chairs, des os , des membranes, des artères, desmuscles, des cartilages et bien d'autres choses particulières, queles médecins connaissent et dont ils parlent d'une manièreexacte, qui sont des attributs de notre nature, comment tout cela vient-ild'une seule et même semence? Cette merveille né vous semble-t-ellepas bien plus complexe, bien plus inexplicable? Comment l'humide et lemou se réunissent-ils de manière à former ce qui estdur et froid, à former un os? de manière à produirele chaud et l'humide, réunis dans le sang? le froid et le mou, réunisdans le nerf? le froid et l'humide, réunis dans l'artère?D'où vient tout cela, répondez-moi? D'où vient quevous ne doutez pas? Ne voyez-vous pas, chaque jour, la résurrectionet la mort dans l'écoulement des âges? Où s'en estallée la jeunesse ? D'où est venue la vieillesse? Et commentce quia vieilli, ce qui ne peut pas se donner la jeunesse à soi-même,enfante-t-il, dans un autre, l'enfance , plus jeune que la jeunesse? Quece que l'on ne peut se donner à soi-même, on le donne àun autre?
3. C'est ce que nous montrent et les arbres et les animaux. Pourtant,ce qu'on donne à un autre, on devrait d'abord se le donner àsoi-même; mais c'est là une exigence de la raison humaine: quand Dieu agit, il faut que tout cède. Si ces mystèressont inexplicables, à tel point qu'il n'est rien de plus inexplicable,je ne puis m'empêcher de penser aux insensés dont l'espritse travaille sur la génération incorporelle du Fils. Nousportons, dans nos mains, des choses mille fois étudiées,que nul ne peut comprendre. Comment donc se travailler ainsi au sujet decette génération ineffable, inexprimable, répondez-moi?Ne faut-il pas que la pensée succombe à scruter de tellesprofondeurs? A quels vertiges ne s'expose pas l'esprit qui veut fixer sonregard sur ces mystères ? N'éprouvera-t-il pas un éblouissementà le rendre stupide? Eh bien! non, ces esprits sont incorrigibles;ils ont la vigne, ils ont le figuier, dont ils ne peuvent rien dire , etles voilà, sur Dieu, qui se travaillent ; car enfin, répondez-moi,comment ce grain se résout-il en feuilles et en souches,? Commentproduit-il ce qui n'était pas, ce qu'on ne voyait pas auparavanten lui? Mais ce n'est pas, me répond-on, un effet du grain; toutce travail vient de la terre. Eh bien ! alors, comment, sans ce grain,la terre ne produit-elle rien d'elle-même ? Mais ne déraisonnonspas. Ni la terre, ni le grain ne produisent cet effet; c'est loeuvre duSeigneur, qui commande à la terre et aux semences. Aussi , tantôtsans aucune semence, tantôt avec des semences, il a produit toutce qui reçoit la naissance : tantôt il s'est contentéde montrer sa puissance, comme quand il dit " Que la terre produise del'herbe verte " (Gen. I, 11); tantôt, il veut en nous montrant sapuissance, nous instruire, nous enseigner l'activité courageusequi accepte les labeurs avec joie.
Pourquoi ce discours? Ce n'est pas sans dessein; c'est pour réveillernotre foi à la résurrection. Quand il nous arrivera de vouloirtout comprendre par notre seule raison, si l'intelligence nous est refusée,il faut que nous sachions nous résigner avec douceur, il faut quenous sachions nous abstenir avec sagesse, réprimer nos pensées,nous réfugier dans cette (219) croyance, qu'il n'est rien d'impossibleà Dieu, rien pour lui de difficile.
Donc, instruits de ces vérités, mettons un frein ànos pensées, ne franchissons pas nos limites, les bornes imposéesà notre connaissance; car, dit l'apôtre, "si quelqu'un seflatte de savoir quelque chose, il ne sait encore rien comme il faut lesavoir ". (I Cor. VIII, 2.) Je ne parle pas de Dieu , dit-il, mais de quelquechose que ce soit. Car, que voulez-vous savoir de la terre? qu'en connaissez-vous,répondez-moi? Sa mesure? sa grandeur? sa position? sa substance?le lieu qu'elle occupe? où elle se tient? sur quoi elle s'appuie?sur tout cela vous serez toujours muet. Qu'elle est froide, sècheet noire, à la bonne heure; mais en dire plus, impossible. Maisde la mer? même embarras pour vous, difficultés inexplicables;attendu que vous ne savez, ni où elle commence, ni où elles'arrête; sur quoi elle s'appuie; qui en porte le fondement; quelest son lieu; si, après la mer, il y a un continent, ou de l'eauet de l'air; et maintenant, des choses qu'elle renferme que savez-vous?Et de l'air? Et des éléments? Jamais vous n'en pourrez riendire; je laisse ces sujets. Voulez-vous, parmi les plantes, prendre cequ'il y a de moins considérable, ce gazon qui ne porte pas de fruit,que nous connaissons tous ; expliquez-m'en la naissance. N'a-t-il pas poursubstance de l'eau , de la terre , du fumier ? D'où lui vient sabeauté, son admirable couleur? et d'où vient que cette beautése flétrit? Ni la terre, ni l'eau n'ont produit cet ouvrage. Nevoyez-vous pas que partout c'est de la foi qu'il nous faut? D'oùvient que la terre produit? D'où vient que la terre enfante ? répondez-moi.Impossible à vous ; apprenez , ô homme, par les choses d'en-bas,par tout ce qu'elles contiennent, à ne pas scruter inutilement,curieusement le ciel.
Et si encore vous ne scrutiez que le ciel, et non le Dieu du ciel? Vousne connaissez pas, répondez-moi, la terre dont vous êtes né,où vous prenez votre nourriture, où vous habitez, que vousfoulez aux pieds, sans laquelle vous ne pouvez même pas respirer;et, sur des choses si éloignées de vous, vous exercez votrecuriosité? Vraiment l'homme n'est que vanité. Et si l'onvous ordonnait de descendre au fond de l'abîme, de rechercher cequ'il y a au fond de la mer, vous ne supporteriez pas un pareil ordre;et quand personne ne vous y force, de vous-même, vous voulez embrasserl'abîme qu'il est impossible de sonder? Cessez, je vous en conjure;naviguons à la surface, ne nous mettons pas à nager dansles raisonnements; la fatigue nous prendrait bien vite; nous serions engloutisdans les ondes; servons-nous des divines Ecritures comme d'un navire; déployonsles voiles de la foi. Si nous montons sur ce navire-là,nous auronspour pilote, la parole de Dieu: si au contraire nous nous jetons àla nage au milieu des raisonnements humains, plus d'espoir. Car, pour ceuxqui voguent ainsi, où est le pilote? Double danger, absence de navire, absence de pilote. Si la barque est en péril quand il n'y a pasde pilote, du moment qu'il n'y a ni pilote ni barque, quelle peut êtrel'espérance du salut? Ne nous jetons pas dans un péril manifeste;assurons notre marche en nous suspendant à l'ancre sacrée;c'est ainsi que nous naviguerons jusqu'au port tranquille, avec une richecargaison, et dans une pleine sécurité, et nous obtiendronsles biens réservés à ceux qui chérissent Dieu,dans le Christ Notre-Seigneur, auquel appartient, ainsi qu'au Père,etc.
HOMÉLIE VIII
AINSI NOUS VOUS DÉCLARONS, COMME L'AYANTAPPRIS DU SEIGNEUR, QUE NOUS, QUI SOMMES VIVANTS, ET QUI SOMMES RÉSERVÉSPOUR SON AVÉNEMENT, NOUS NE PRÉVIENDRONS POINT CEUX QUI SONTDANS LE SOMMEIL DE LA MORT ; CAR AUSSITOT QUE LE SIGNAL AURA ÉTÉDONNÉ PAR LA VOIX DE L'ARCHANGE, ET PAR LE SON DE LA TROMPETTE DEDIEU, LE SEIGNEUR LUI-MÊME DESCENDRA DU CIEL, ET CEUX QUI SERONTMORTS EN JÉSUS-CHRIST, RESSUSCITERONT D'ABORD; PUIS, NOUS AUTRES,QUI SOMMES VIVANTS, ET QUI AURONS ÉTÉ RÉSERVÉSJUSQU'ALORS, NOUS SERONS EMPORTÉS AVEC EUX DANS LES NUÉES,POUR ALLER AU-DEVANT DU SEIGNEUR AU MILIEU DE L'AIR; ET AINSI NOUS SERONSPOUR JAMAIS AVEC LE SEIGNEUR. (CH. IV. 14, 15, 16, 17.)220
1. Les prophètes, pour montrer combien leurs paroles sont dignesde foi, se hâtent de commencer ainsi : " Vision qu'a vue Isaïe". (Isaïe, 1, 1.) Autre exemple : " Paroles que le Seigneur a adresséesà Jérémie " (Jérémie, 1, 2.) Et encore: " Voilà ce que dit le Seigneur ", et autres expressions semblables.Beaucoup de prophètes encore voient Dieu lui-même assis, autantqu'ils peuvent le voir, mais Paul, qui ne le voit pas assis, qui le porteen lui-même , qui entend le Christ parler, au lieu de dire : " Voilàce que dit le Seigneur ", s'exprimait de cette manière : " Est-ceque vous voulez éprouver la puissance de Jésus-Christ quiparle en nous? " (II Cor. XIII , 3.) Et encore : " Paul, apôtre deJésus-Christ ", montrant par là qu'il ne dit rien de lui-même;car l'apôtre ne fait qu'annoncer la parole de Celui dont il est l'apôtre.Et encore : " Je crois que j'ai aussi l'esprit de Dieu ". (I Cor. VII,40.) Tous ces discours lui étaient donc inspirés par l'Esprit;quant à celui qu'il tient maintenant, il l'a entendu de Dieu lui-même;ainsi ce qu'il disait aux vieillards d'Ephèse : " il y a plus debonheur à donner qu'à recevoir " (Act. XX, 35), c'étaientdes paroles qu'il avait entendues dans le secret. Voyons donc ce qu'ildit maintenant. " Ainsi nous vous déclarons, comme l'ayant apprisdu Seigneur, que nous qui sommes vivants et qui sommes réservéspour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sontdans le sommeil de la mort; car, aussitôt que le signal aura étédonné par la voix de l'archange, et par le son de la trompette deDieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel ".
C'est ce que le Christ en personne a dit : " Les puissances des cieuxseront ébranlées". (Matth. XXIV, 29.) Mais pourquoi? " Etpar le son de la trompette ". Nous voyons la même circonstance surle Sinaï; nous y voyons aussi des anges. Mais maintenant, que signifie,dans ce passage : " La voix de l'archange? " Nous nous rappelons les parolesà propos des vierges : " Levez-vous, voici venir l'Epoux ". (Matth.XXV, 6.) Ou il exprime la même pensée, ou il prend une imagede la cour impériale ; par analogie, les anges seront les ministresde la résurrection. Dieu, en effet, n'a qu'à dire : Que lesmorts ressuscitent, et la résurrection s'opère, non par laforce des anges, mais parla seule énergie de sa parole. Comme sil'empereur donnait l'ordre de faire sortir des prisonniers que des ministresamèneraient, non en vertu de leur pouvoir propre, mais pour obéirà l'empereur. Le Christ dit ailleurs encore : " Il enverra ses anges,avec une trompette éclatante, et ils rassembleront les élusdes quatre points du monde, depuis toutes les extrémitésdes cieux ". (Matth. XXIV, 31.) Et partout vous voyez les anges couranten tons sens. Quant à " l'archange ", je crois que c'est celui quicommande les anges, et il leur crie : Faites que tous soient prêts,car voici le juge. Que signifie: " Par le sonde la dernière trompette?" C'est pour montrer qu'il y aura plusieurs trompettes, et que c'est auson de la dernière, que le juge descendra. " Et ceux qui serontmorts en Jésus-Christ, ressusciteront d'abord; puis, nous autres,qui sommes vivants et qui aurons été réservésjusqu'alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées,pour aller au-devant du Seigneur, au milieu de l'air; et ainsi nous seronspour jamais avec le Seigneur ". Consolez-vous donc les uns les autres parces vérités. Mais si Dieu doit descendre, pourquoi serons-nousemportés? C'est pour rendre à Dieu les honneurs qui lui sontdus. Lorsque l'empereur fait son entrée dans une ville, les dignitairesvont à sa rencontre; mais ceux qui sont en jugement, demeurent dansl'intérieur de (221) la ville, attendant le juge. A l'arrivéed'un bon père, ses enfants, ses dignes enfants, montent sur un char,et vont au-devant de lui pour l'embrasser. Au contraire , les serviteurs,qui l'ont offensé, restent dans la maison. Eli bien, nous seronstransportés sur le char de notre Père; c'est lui-mêmequi l'a mis dans les nuées, et nous serons emportés dansles nuées. Voyez quel Donneur pour nous : il descend , et nous allonsà sa rencontre, et , bonheur suprême, ainsi nous serons aveclui. " Qui racontera les oeuvres de la puissance du Seigneur et qui feraentendre toutes ses louanges ? " (Psal. CV, 2.) De combien de faveurs ila honoré la race des hommes !
Les premiers morts ressuscitent , et c'est ainsi que se fait la rencontreuniverselle. Abel, le premier de tous les morts , ira alors au-devant deDieu, avec tous ceux qui vivaient de son temps. Les anciens morts n'aurontrien de plus que les autres; celui qui est mort depuis si longtemps, quiest resté tant d'années sur la terre, ira à la rencontrede Dieu, avec tous les morts de son temps, et tous les autres. Si ceux-lànous ont attendus pour nous voir couronnés, comme l'apôtrele dit ailleurs : " Dieu ayant voulu, par une faveur particulièrequ'il nous a faite, qu'ils ne reçussent qu'avec nous l'accomplissementde leur " bonheur " (Hébr. XI, 40), à bien plus forte raisonles attendrons-nous de notre côté; ou plutôt, ils nousauront attendus, mais nous, nous n'attendrons pas un instant. En effet,la résurrection sera l'affaire d'un moment, d'un clin d'oeil. Quantà ce que dit l'apôtre, qu'il se rassembleront, cela veut direqu'ils ressusciteront de partout; ce sont les anges qui les rassembleront.La résurrection sera l'effet de la puissance de Dieu, ordonnantà la terre de rendre le dépôt qu'elle a reçu,et aucun serviteur n'en sera l'agent. C'est ainsi que, lorsqu'il appelaLazare, il n'eut qu'à lui dire : " Lazare, viens dehors ". (Jean,XI, 43.) Quant à "conduire auprès de Dieu", c'est ce quise fait par le ministère des anges. Mais, si les anges les rassemblentet courent de différents côtés, comment les morts,sont-ilsravis jusqu'au ciel ? C'est après la descente des anges que lesmorts seront ainsi ravis; c'est après qu'ils auront étérassemblés; cela se fera d'une manière soudaine et àl'insu de tous. On verra d'abord la terre en mouvement, un mélangede poussière; et, en même temps, tous les corps se réveillantà la fois de toutes parts, et cela sans qu'aucun serviteur prêteson ministère; un ordre pur et simple suffit pour que la terre,qui était pleine, devienne vide. Considérez cet immense événement: tous les morts , depuis Adam jusqu'au jour actuel, debout, ensemble,avec leurs femmes et leurs enfants; il faudra voir un tel tumulte pourle comprendre. Et de même que le monde a ignoré tout le mystèred'un Dieu fait homme, de même nul n'aura rien deviné de cetterésurrection.
2. Eh bien donc, quand cet événement s'accomplira, alorson entendra la voix de l'archange, donnant ses ordres aux anges, faisantretentir ses cris, et l'on entendra aussi les trompettes, ou plutôtle son des trompettes. Quel sera le tremblement, quelle sera l'épouvantedes vivants de la terre ? Car " l'une est prise, et l'autre renvoyée; l'un est saisi, et l'autre renvoyé ". (Matth. XXIV, 40, 41 ; Luc,XVII, 34, 35.) Que ressentira-t-on quand on verra les autres enlevésdans les airs, et qu'on sera soi-même renvoyé ? Un tel spectaclen'inspirera-t-il pas plus de terreur que tous les enfers qu'on peut sereprésenter? Eli bien, supposons donc que le fait s'accomplit maintenant.Si une mort subite, ou, au milieu des villes, un tremblement de terre,si des menaces bouleversent, on le sait , nos âmes; quand nous verronsla terre en éclats, et partout tant de prodiges, quand nous entendronsles trompettes, quand nous entendrons la voix de l'archange plus retentissanteque toutes les trompettes, quand nous verrons le ciel s'abaisser sur nous,quand nous le verrons lui-même, Lui, le Roi de l'univers, Dieu, queressentirons-nous? Ah ! frémissons, je vous en prie, et soyons saisisd'épouvante, comme si le fait allait s'accomplir. Que l'ajournementne soit pas, pour nous, une pensée qui nous rassure; puisqu'il fautabsolument que le fait s'accomplisse, que pouvons-nous gagner àl'ajournement ? Quel tremblement alors ? Quelle épouvante? Avez-vousvu quelquefois des condamnés qu'on mène à la mort?Qu'éprouvent-ils, selon vous, quand ils font le chemin, jusqu'àla porte? Combien faudrait-il de morts pour égaler ce supplice?Que ne voudraient-ils pas et faire et endurer, pour être délivrésde cette sombre nuit qui les enveloppe? J'en ai beaucoup entendu, que laclémence de l'empereur avait rappelés du (222) supplice;ils disaient, au retour, avoir vu des hommes qui ne leur paraissaient pasdes hommes; tel était le trouble, la stupeur, le bouleversementde leur âme.
Si la mort du corps produit en nous cette épouvante, quand viendral'éternelle mort, que ressentirons- nous? Et que dis-je de ceuxqu'on mène à la mort? La foule qui les entoure, se composed'individus qui, pour la plupart, ne les connaissent pas. Supposez, clanscette foule, une personne dont les regards pussent lire au fond de leurâme; qui pourrait être assez dur, assez ferme pour ne pas sesentir abattu, frappé d'anéantissement, glacé parla terreur? Et maintenant, si cette mort, qui en saisit d'autres que nous,si cette mort qui ne diffère en rien du sommeil, produit une impressionsi profonde sur ceux qui n'ont pas à la subir; à l'heureoù nous-mêmes nous tomberons dans un état plus effroyable,quel ne sera pas notre abattement, notre consternation? Non, non; il fautm'en croire, il n'est pas de discours, de paroles, qui égalent l'impressionqui nous attend.
Sans doute, me répond-on ; mais Dieu est si bon pour les hommes,et rien de tout cela n'arrivera. Ainsi les Ecritures sont sans valeur?Non, me répond-on ; il n'y a là qu'une menace pour nous porterà la sagesse. Eh bien ! si nous ne nous conformons pas àla sagesse, si nous persévérons dans le mal, Dieu n'infligera-t-ilpas le châtiment, répondez-moi? Et par conséquent ilne décernera pas, à la vertu, ses récompenses? Aucontraire, me répond- on , récompenser est une conduite conformeà sa nature, et ses bienfaits dépassent nos mérites.Voilà donc votre conclusion pour les récompenses, la promesseest vraie et se réalisera d'une manière absolue; quant auxchâtiments, il n'en est pas de même; il n'y a là qu'unemenace pour nous épouvanter. Comment m'y prendre pour vous persuader?Je n'en sais rien. Si je dis que " leur ver ne mourra point, que leur feune s'éteindra point " (Marc IX, 45) ; si je dis qu'ils s'en irontdans le feu éternel; si je produis devant vous le riche déjàlivré au supplice, pures menaces, me direz-vous. Comment m'y prendrepour vous persuader? Satanique pensée qui rend la grâce inutileet qui ne fait que des indolents. Comment l'extirper, cette pensée? Tout ce que nous vous dirons pris des Ecritures, pures menaces, répondrez-vous;mais cette réponse, suppose qu'elle s'applique à l'avenir,si vous l'objectez à ce qui est arrivé, à ce qui estaccompli, est sans valeur. Vous avez tous entendu parler du déluge.Direz-vous aussi, pure menace ? N'est-ce pas là un événement,un fait accompli? Vos discours ne sont que la repétition des discoursd'autrefois; durant cent ans, employés à la constructionde l'arche , pendant que l'on formait la charpente, pendant que le justeannonçait la vengeance à grands cris, nul ne l'en croyait.Mais aussi pour n'avoir pas cru les paroles de la menace , ils eurent àsubir la réalité du châtiment; et c'est le sort quinous attend, si nous ne voulons pas croire. Voilà pourquoi l'apôtrecompare l'avènement du Seigneur aux jours de Noé. De mêmequ'on refusa de croire à l'ancien déluge, de même onne veut pas croire au déluge de l'enfer. N'était-ce doncqu'une menace jadis? L'événement ne s'est-il pas accompli?Et celui qui infligea si soudainement le supplice alors, ne l'infligera-t-ilpas, à bien plus forte raison, aujourd'hui encore? Les attentatsdes anciens âges ne dépassaient pas ceux d'aujourd'hui; qu'est-ceà dire? " Alors " , dit l'Ecriture, " les enfants de Dieu allèrenttrouver les filles des hommes " (Gen. VI, 2) ; et le pêle-mêleétait affreux ; et aujourd'hui quelle honte fait reculer? Croyez-vous,oui ou non, au déluge, oui le prenez-vous pour une fable ? Les montagnesoù l'arche s'est arrêtée l'attestent, je parle desmontagnes de l'Arménie.
3. Les exemples me viennent en foule; j'en prends un- singulièrementmanifeste. Quelqu'un de vous a-t-il jamais voyagé en Palestine ?Ce ne sont plus des paroles, mais des choses que je dis. Quoique, àdire vrai, mes preuves de tout à l'heure fussent plus convaincantesque des réalités. Car ce que dit l'Ecriture mériteplus notre foi, que ce que voient nos yeux. Eh bien donc, quelqu'un devous a-t-il jamais voyagé en Palestine? je pense que quelqu'un afait ce voyage. Eh bien, vous qui avez vu le pays, servez-moi donc de témoinsauprès de ceux qui n'y ont pas été. Au-dessus d'Ascalonet de Gaza, à l'endroit où cesse le Jourdain, il y a un paysimmense, fertile ; disons mieux, il était fertile, car aujourd'huiil ne l'est plus; c'était une contrée belle comme le paradis." Loth vit", dit l'Ecriture, " tout le pays autour du Jourdain. et il étaitarrosé comme le paradis de Dieu ". (223) (Gen. XIII, 10.) Donc,c'était un pays tout en fleurs, rivalisant avec les plus bellescontrées du monde, un pays dont la fertilité égalaitcelle du paradis de Dieu; et il n'est pas aujourd'hui de désertplus désert. On y voit des arbres, et qui portent du fruit; maisce fruit est un monument de la colère de Dieu; on y voit des coursd'eau, et le bois, et le fruit, ont une belle apparence; et qui n'est pasprévenu se réjouit; mais, prenez-les dans vos mains, cesfruits, vous les brisez; pas de fruit, rien que de la poussière,rien que de la cendre à l'intérieur; et tout est de même,dans toute celte terre ; vous croyez voir une pierre et vous ne voyez quede la cendre. Et que parlé-je de pierres, de bois et de terre, làoù l'air même et les eaux manifestent la même calamité? De même qu'un corps, dévoré par le feu, conservesa forme, sa figure, que c'est le même aspect, mais que la forceen est détruite; de même, pour cette terre, elle n'a plus,rien de la terre; tout n'y est plus que cendre. Des arbres et des fruitsqui ne sont plus. en rien, ni des arbres, ni des fruits ; de l'air et del'eau, qui n'ont plus rien ni de l'air ni de l'eau; car ces élémentsmêmes ne sont plus que de la cendre. Cependant comment de l'air peut-ilêtre dévoré par le feu? Comment l'eau peut-elle brûler,et rester de l'eau? Le bois et les pierres peuvent brûler, mais pourl'air et pour l'eau, c'est absolument impossible. Impossible pour nous;mais pour Celui qui les a faits, c'est un prodige possible. Cet air n'estdonc plus qu'une fournaise; l'eau n'est plus qu'une fournaise; rien neporte de fruit, rien n'engendre rien ; partout les traces, les images dela colère antique, les preuves de la colère à venir.
Sont-ce là des menaces en paroles? n'est-ce là qu'un bruitde paroles? Il est bien entendu que, pour moi, j'ajoute foi aux anciensexemples; j'ajoute foi, aussi bien à ce que ne voient pas, qu'àce que voient mes yeux. Mais je parle à l'incrédule, et ceque je dis doit suflire pour le forcer à croire. Que celui qui necroit pas à l'enfer médite sur Sodome, réfléchissesur Gomorrhe, sur le châtiment qui s'est effectué, qui dureencore. Témoignage du supplice éternel, pensées difficilesà supporter; mais croyez-vous donc qu'il soit facile de supportervos paroles qui soutiennent qu'il n'y a pas d'enfer; qu'il n'y a, de lapart de Dieu, qu'une simple menace?
Que faites-vous, quand vous frappez ainsi de découragement lecoeur du peuple? Vous me forcez à vous tenir de pareils discours,vous qui ne croyez pas. Si vous aviez ajouté foi aux paroles duChrist, je ne serais pas forcé d'avoir recours à la réalité,pour provoquer votre foi. Mais puisque vous n'avez pas voulu accepter d'autrespreuves , bon gré malgré, il faudra bien que vous soyez persuadés,car enfin qu'avez-vous à dire de Sodome? Et voulez-vous savoir lacause de ce qui est arrivé alors? c'était un péchéfuneste, exécrable, mais enfin, ce n'était qu'un péché,une passion insensée pour les jeunes enfants, et voilà cequi a motivé cette punition. Mais aujourd'hui on les compte parmilliers, les désordres pareils, les égarements plus funestesque ceux des anciens hommes. Eh bien, celui qui, pour un seul péché,répandit les flots d'une si terrible colère, sans égardpour les prières d'Abraham, sans égard pour Loth, habitantde ce pays, lequel, pour honorer les serviteurs de Dieu, exposait ses propresfilles aux outrages, Dieu, en présence de tant de crimes qui sontles nôtres, nous ferait grâce? Préjugé ridicule,frivolité, erreur, illusion du démon ! Voulez-vous un autreexemple ?
Vous connaissez suffisamment l'histoire de Pharaon, de ce roi des. Egyptiens:vous connaissez la punition qu'il a subie, ses chars, ses chevaux, sonarmée entière, précipités avec lui au fondde la mer Rouge. Vous faut-il encore d'autres preuves? car ce Pharaon étaitpeut-être un impie ; je me trompe, il ne faut pas dire, peut-être;c'était réellement un impie. Eh bien, vous faut-il des exemples,pris de ceux qui croyaient en Dieu, qui s'attachaient à Dieu, maisqui ne pratiquaient pas la vertu ? Voulez-vous les voir punis? écoutezPaul : " Ne commettons point de fornication, comme quelques- uns d'entreeux commirent ce crime pour lequel vingt-trois mille furent frappésde mort en un seul jour; ne murmurons point comme murmurèrent quelques-unsd'entre eux qui furent frappés de mort par l'exterminateur; ne tentonspoint le Christ, comme le tentèrent quelques-uns d'entre eux quifurent tués par les serpents ". (I Cor. X, 8-40.) Si la fornication,si les murmures ont produit un tel effet, quel traitement ne nous attirerontpas nos crimes ? que si Dieu ne réclame pas tout de suite la vengeance,n'en soyez pas surpris. Les hommes (224) d'autrefois ne connaissaient pasl'enfer, aussi étaient-ils frappés de châtiments soudains;mais vous, qui, quelles que soient vos fautes, n'êtes pas punis,vous les expierez toutes là-bas. Eh quoi ! Dieu a puni ceux qui,auprès de nous, n'étaient que des enfants, pour de moindrespéchés, de tels supplices, et il nous épargnera? Cediscours ne peut se soutenir. Quand nos fautes égaleraient seulementles leurs, nous mériterions un plus rigoureux châtiment. Pourquoi?parce que nous avons reçu la grâce avec plus d'abondance.Et maintenant que nous sommes plus souvent et plus gravement coupables,à quelle vengeance ne devons-nous pas nous attendre? Ces ancienshommes, (n'allez pas croire que je sois surpris de leur supplice, que jeveuille les absoudre, loin de moi cette pensée; quand Dieu punit,celui qui condamne le jugement de Dieu exprime une pensée qui luivient du démon; donc je ne fais pas l'éloge des anciens hommes,je ne prétends pas les absoudre, je ne fais que montrer notre perversité),eh bien donc, ces hommes d'autrefois, s'ils murmuraient, c'est qu'ils arrivaientdans un désert; mais nous, nous avons une patrie, et c'est àl'abri de nos maisons que nous proférons des murmures; ces hommesd'autrefois encore, ils se livraient à la fornication, mais ilssortaient de l'Egypte, du sein d'un peuple corrompu, et c'est àpeine s'ils étaient initiés à la loi; mais nous, quiavons reçu de n os pères des enseignements pour nous sauver,nous méritons un châtiment plus rigoureux.
Vous faut-il encore d'autres exemples de punition? Les châtimentssoufferts dans la Palestine, les famines, les pestes, les guerres, lescaptivités; captivité sous les Babyloniens, captivitésous les Assyriens; les maux soufferts de la part, et des Macédoniens,et d'Adrien, et de Vespasien. Je veux, mon cher auditeur, vous raconterune histoire, mais ne faites pas un mouvement en arrière; ou plutôt,non , je vous dirai autre chose d'abord. Il y avait une fois une famine,dit l'Ecriture, et le roi se promenait sur le rempart : une femme s'approchede lui et lui dit : " Roi, voilà une femme qui m'a dit : Donnezvotre fils, que nous le fassions cuire aujourd'hui et que nous le mangions;et demain, ce sera le mien ; et nous l'avons cuit, et nous l'avons mangé" (IV Rois, VI, 26, 29); celle-ci n'a pas encore donné le sien.Quoi de plus affreux que ce malheur? Dans un autre endroit le Prophètedit : " Les mains des femmes miséricordieuses ont fait cuire leursenfants ". (Jérém. IV, 10.) Telle fut la punition des Juifs,et nous, n'en subirons-nous pas une bien plus terrible encore?
4. Voulez-vous connaître encore quelques autres de leurs malheurs?Lisez Josèphe, étudiez toute cette tragédie, nousvous persuaderons peut-être, par là, qu'il y a un enfer. Réfléchissezdonc: s'ils ont été châtiés, pourquoi ne sommes-nouspas châtiés? Quelle vraisemblance que nous ne soyons pas châtiésaussi, nous qui sommes plus coupables? N'est-il pas évident quele châtiment est mis en réserve pour nous? Si vous voulez,je vais vous montrer qu'ils ont été châtiésaussi individuellement. Caïn a tué son frère. Crimeaffreux, c'est ni contestable; mais Caïn a subi sa peine, peine terrible,plus affreuse que mille morts; écoutez ses plaintes : " Vous mechassez aujourd'hui de dessus la terre, et j'irai me cacher de devant votreface, et quiconque me trouvera, me tuera". (Gen. IV, 14.) Eh bien, dites-moi,n'y a-t-il pas beaucoup d'hommes qui font aujourd'hui comme ce meurtrier? Quand vous assassinez, non votre frère selon la chair, mais, votrefrère spirituel, ne faites-vous pas comme Caïn? Qu'importeque ce ne soit pas avec une arme, mais d'une autre manière, quand,au lieu d'apaiser sa faim, ce due vous pourriez faire, vous l'abandonnez?Eh quoi ! est-il vrai de dire aujourd'hui que nul n'est envieux de sonfrère? Que nul ne jette son frère dans les dangers? Eh bien,ces méchants sur cette terre, n'ont pas subi leur peine, mais ilsla subiront. Voyez donc encore : celui qui n'a entendu ni la loi écrite,ni les prophètes, qui n'a pas vu des signes éclatants, celui-làest frappé d'un châtiment rigoureux; et celui qui, sans êtremoins coupable, a eu tant d'avertissements pour le ramener au bien , celui-làdemeurera impie? Où donc est la justice de Dieu? Qu'est devenuesa bonté?
Autre exemple : pour du bois ramassé le jour du sabbat, un malheureuxa été lapidé (Nombr. XV, 32) : la défense pourtantn'était pas des plus importantes, ce n'était pas une prescriptioncomme celle de la circoncision. Eh bien, pour du bois ramassé lejour du sabbat, lapidé; et ceux qui enfreignent mille fois la loi,seront impunis? S'il n'y a pas d'enfer, où donc est la justice,que devient ce (225) qu'on nous dit que Dieu ne fait point acception despersonnes? Cependant les accusations ne manquent pas contre tous ceux quin'observent pas le sabbat. Autre exemple encore, un fils de Chram, pourune offrande soustraite, lui et toute sa famille, lapidés. Eh quoi,depuis ces temps anciens, n'a-t-on plus commis de sacrilège ? Saülencore, pour avoir fait grâce contre la volonté de Dieu, asubi un châtiment sévère; depuis Saül, est-ceque personne n'a fait comme lui? Plût au ciel qu'il en fûtainsi, et qu'on ne nous vît pas, plus féroces que les bêtesféroces, nous manger les uns les autres, contre la volontéde Dieu, et qu'il n'y eût pas (le combattants renversés dansla mêlée ! Autre exemple encore, les fils d'Héli pouravoir mangé les victimes avant qu'on les eût brûléesen sacrifice, furent punis d'une mort terrible, et leur père aveceux. N'y a-t-il donc plus de pères qui négligent leurs enfants?N'y a-t-il plus d'enfants pervertis? Nous n'en voyons aucun de,puni. Quanddonc le seront-ils, s'il n'y a pas d'enfer? D'autres exemples encore, ily en a des milliers. Ananie et Saphire, pour avoir soustrait une partiede leurs propres offrandes, n'ont-ils pas été punis sur-le-champ?Depuis ces temps anciens, personne n'a-t-il donc fait comme eux? Commentdonc n'avons-nous pas vu, depuis, les mêmes châtiments? Comprenez-vousqu'il y a une géhenne, ou vous faut-il encore des exemples? Eh bien,nous les demanderons à ce qui n'est pas écrit, à cequi se passe aujourd'hui, car il ne faut négliger aucun moyen deconviction, il ne faut pas, par une complaisance irréfléchiepour nous-mêmes, nous faire du tort à nous-mêmes.
Ne voyez-vous pas des malheureux, des mutilés sans nombre, enproie à mille maux? Pourquoi des meurtriers punis; d'autres, quine le sont pas. Ecoutez Paul : " Il y a des personnes dont les péchéssont connus avant le jugement; il yen à d'autres qui ne se découvrentqu'ensuite ". (I Tim. V, 24.) Combien y en a-t-il d'échappésparmi les meurtriers; combien, parmi les violateurs de sépultures?Mais laissons cela. Combien y en a-t-il que vous ne voyez pas rigoureusementpunis? Les uns sont frappés d'une maladie cruelle ; d'autres, livrésà de perpétuelles tortures; d'autres encore, à desmaux innombrables. Eh bien, quand vous voyez un homme coupable, comme cesmalheureux, et beaucoup plus coupable encore, demeurer impuni , ne sentez-vouspas que, malgré vous, vous reconnaissez qu'il y a un enfer? Rassemblezceux qui, sur cette terre, avant vous, ont subi un châtiment rigoureux,considérez que Dieu ne fait pas acception des personnes, que vousavez fait mille et mille actions mauvaises, que vous n'avez éprouvéaucun traitement qui ressemble au leur, et alors vous comprendrez l'enfer.Car Dieu nous en a mis la pensée dans l'âme, à telpoint que jamais personne n'a pu l'ignorer. Poètes, philosophes,auteurs de fictions, en un mot, tous les hommes ont raisonné surla rémunération dans une autre vie, et ont parlé dela foule de ceux qui subissent, dans les enfers, des châtiments.Si leurs récits sont des fables, il n'en est pas de même cheznous. Je n'ai pas voulu vous effrayer par ce discours, ni charger vos âmesd'un poids incommode, au contraire, je voudrais leur donner les ailes dela sagesse. Je voudrais bien, moi aussi, qu'il n'y eût pas de châtiment,je le voudrais, plus que vous tous, moi qui vous parle. Pourquoi? c'estque chacun de vous ne tremble que pour son âme à lui; ruaismoi, j'aurai des comptes à rendre de mon administration, de sorteque c'est moi, plus que vous tous, qui aurai de la peine à y échapper.Mais il n'est pas possible qu'il n'y ait ni enfer ni supplice. Que ferai-je?Voici maintenant des doutes et des objections : où est donc la bontéde Dieu? Partout. Mais c'est un point que je développerai dans unautre temps; ne confondons pas, avec ces réflexions, ce que nousavons dit sur l'enfer. Quant à présent, gardons le profitque nous avons retiré de ces paroles; ce n'est pas un mince profit,que d'être convaincu qu'il existe un enfer. Le souvenir de pareildiscours est un remède amer mais efficace pour nous purger de toutecorruption, si nous savons le conserver dans notre esprit. Donc, il fauten user, purifions ainsi notre coeur, rendons-nous dignes de voir ce quel'il n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, les biens que n'a pascompris le coeur de l'homme; puissions-nous tous en jouir, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IX
OR, POUR CE QUI REGARDE LES TEMPS ET LES MOMENTS,MES FRÈRES, VOUS N'AVEZ PAS BESOIN QU'ON VOUS EN ÉCRIVE,PARCE QUE VOUS SAVEZ BIEN VOUS-MÊMES QUE LE JOUR DU SEIGNEUR DOITVENIR COMME UN VOLEUR DE NUIT. (CHAP. V, 1 A 12.)226
1. Rien n'égale l'inutile et avide curiosité qui poussel'homme à connaître ce qui est obscur et caché. C'estle propre d'un esprit infirme et mal cultivé. La naïvetédès enfants ne se lasse pas de harceler pédagogues, précepteurset parents, de mille questions où il n'y a rien que ces mots, quanddonc ceci, quand donc cela? C'est le résultat d'une existence querien ne gêne, et qui n'a rien à faire. Il y a beaucoup dechoses que notre esprit est pressé d'apprendre et de connaître,et surtout l'époque de la consommation des siècles. Riend'étonnant qu'il nous arrive ce qu'ont éprouvé cessaints apôtres, possédés, plus que personne ne le futjamais, de la même inquiétude avant la passion, ils entourentle Christ, ils lui disent: " Dites-nous quand ces choses arriveront? quelsera le signe de votre avènement " et de la consommation du siècle?"(Matth. XXIV, 3.) Après la passion, après la résurrection,ils lui disaient: " Seigneur, sera-ce en ce temps que vous rétablirezle royaume d'Israël?" (Act. I, 6.) Et ce fut là la premièrequestion qu'ils lui adressèrent. Il n'en fut pas de même plustard. En effet, une fois qu'ils ont reçu le Saint-Esprit, non-seulementils ne font plus de questions, non-seulement ils acceptent leur ignorance,mais encore ils répriment, chez les autres, une intempestive curiosité.
Ecoutez donc ce que dit aujourd'hui le bienheureux Paul : " Or, pource qui regarde les temps et les moments, mes frères, vous n'avezpas besoin qu'on vous en écrive". Pourquoi ne dit-il pas : Personnen'en sait rien? Pourquoi ne dit-il pas : C'est un secret, mais " Vous n'avezpas besoin qu'on vous en écrive?" C'est qu'une autre réponseles aurait tourmentés; celle qu'il leur fait, les console; ce "vous n'avez pas besoin ", montre ce qu'il y a de superflu , d'inutile,dans une recherche qu'il ne faut pas continuer. Car quel profit? répondez-moi.Mettons la consommation des siècles dans vingt ans, dans trenteans, dans cent ans : après? Que nous importe? La consommation n'est-ellepas, pour chacun de nous, la fin de sa vie à lui ? Que signifiece mal que vous vous donnez pour connaître, et comme enfanter laconsomma#on? Ce qui nous arrive en d'autres circonstances, nous l'éprouvonsici. En d'autres circonstances, nous négligeons nos affaires particulièrespour celles des autres, nous disons : Un tel est un débauché,un tel est un adultère, celui-ci a commis un brigandage, celui-làa fait du tort à tel autre; nul ne s'occupe de ses affaires; ons'inquiète de tout ce qui est étranger, plutôt quede ses propres intérêts; de même ici, chacun de nous,au lieu de s'inquiéter de sa fin particulière, veut savoirquelle sera la fin commune. Eh, que vous importe cette lin universelle?Faites, (227) dans de bonnes dispositions, votre fin à vous, etvous n'aurez rien à craindre de la grande consommation. Qu'ellesoit éloignée, qu'elle soit proche, cela ne nous touche enrien. Voilà pourquoi le Christ ne répond pas; il sait quela question est sans intérêt. Comment ! sans intérêt?me répond-on. Celui qui n'a rien voulu dire, sait bien pourquoila question est sans intérêt; écoutez ce qu'il ditaux apôtres : " Ce n'est point à vous de savoir les tempset les moments que le Père a réservés à sapuissance propre". (Act. I, 7.) Que signifie cette recherche curieuse?Voilà ce qu'entendit, avec les autres apôtres, Pierre leurchef, pour prix d'une indiscrète curiosité. Très-bien, réplique-t-on, mais si l'on était mieux instruit, on pourraitfermer la bouche aux gentils. Comment cela? répondez-moi. C'estque les gentils, fait-on observer, regardent le monde comme un dieu; doncsi nous connaissions l'époque de la consommation, nous leur fermerionsla bouche. Très-bien que faut-il pour leur fermer la bouche? leurmontrer que ce monde sera détruit, ou leur apprendre l'époquede la destruction ? Voulez-vous leur fermer la bouche, dites leur que cemonde aura une fin; s'ils ne vous accordent pas ce point, ils ne vous accorderontpas l'autre davantage.
Ecoutez ce que dit Paul : " Vous savez bien vous-mêmes que lejour du Seigneur doit venir " comme un voleur de nuit". Ce qui ne s'appliquepas seulement à la fin commune, mais à la fin particulièrede chacun de nous; car celle-ci se comporte comme l'autre; ces deux finsse ressemblent, c'est la même famille. Ce que l'une fait en bloc,l'autre le fait en détail; le temps de la consommation a, pour pointde départ, Adam; la fin de la vie de chacun de nous est une imagede la consommation; on peut l'appeler aussi une consommation, sans craindrede se tromper. Chaque jour, des milliers et des milliers de mourants, lesquelsdoivent, tous sans exception, attendre le grand jour, et, avant ce jour-là,nul ne ressuscitera; la consommation particulière n'est-elle pasune partie de la grande consommation? Maintenant, pourquoi l'heure est-elleun secret? pourquoi ce jour doit-il venir comme un voleur de nuit? Je vaisvous dire l'opinion qui me paraît sage. Personne ne consacreraità la vertu sa vie tout entière, si on le connaissait bience jour, s'il n'était pas caché; si l'on savait quand ildoit venir, on commettrait mille crimes, avant de recourir au baptêmeet de s'apprêter au départ. Voyez, en effet, ce qui se passemaintenant : malgré l'incertitude qui épouvante toutes lesâmes, tous les hommes consacrent d'abord leur vie à la corruption,ils attendent qu'ils n'aient plus qu'un souffle de vie, pour se tremperdans les eaux du baptême; s'ils étaient tout à faitrassurés, qui s'occuperait donc de vertu? Malgré la craintequi les presse, un grand nombre sont partis pour l'autre vie sans avoirreçu la lumière et la grâce du baptême; cettecrainte même n'a pas appris aux vivants à s'inquiéterde ce qui plaît à Dieu; supposez que cette crainte leur eûtété enlevée, qui donc aurait encore gardé quelquemesure? Qui donc aurait encore pratiqué la justice? Personne. Seconderaison : il eu est que retient l'épouvante de la mort, le désirde vivre; si chacun savait que la mort ne doit venir que demain, on nese refuserait rien, on oserait tout jusqu'à ce dernier jour, onégorgerait ceux qu'on voudrait, on commettrait crimes sur crimespour se venger de ses ennemis.
2. Le scélérat qui n'a plus l'espoir de prolonger sa vieici-bas, n'a plus de respect, même pour celui qui porte la pourpre.Supposez-le convaincu qu'il faut absolument partir, il se vengera de sonennemi, il assouvira sa fureur avant de recevoir la mort. Dirai-je unetroisième raison? Ceux qui tiennent à la vie, ceux qui nepeuvent se détacher de la terre, ceux-là mourraient d'abattementet de douleur. Un jeune homme saurait qu'il ne doit pas atteindre àla vieillesse, que sa vie sera terminée auparavant, il serait commeces animaux languissants qui, une fois pris, deviennent plus languissantsencore, n'attendant plus que leur fin. Pour le courage même, plusde récompense. Des hommes vaillants: sauraient que dans trois ansils doivent de toute nécessité mourir, mais non avant ceterme ; quelle pourrait être la récompense de leur audacedans les périls? C'est parce que vous n'avez rien à craindre,pour ces trois ans, que vous vous exposez aux dangers; vous savez bienque vous ne pouvez pas quitter cette vie plus tôt. Celui qui peuttrouver la mort dans chaque danger, qui sait que la prudence le sauverait,qui ne craint pas la mort et l'affronte, celui-là donne, et de soncourage, et de son mépris de la vie présente, une preuve(228) signalée. Un exemple va vous rendre ces véritésmanifestes.
Répondez-moi, si le patriarche Abraham avait prévu, enconduisant Isaac sur la montagne, qu'il n'égorgerait pas son fils,aurait-il mérité une récompense? Voyez encore : SiPaul eût prévu qu'il ne mourrait pas, quelle admiration auraitmérité son mépris des dangers ?Mais on verrait leplus lâche se jeter dans les flammes, si on lui garantissait qu'ilpeut le faire en toute sûreté. Il n'en fut pas de mêmedes trois jeunes hommes. Qu'arriva-t-il ? Entendez leurs voix : " Roi,il est un Dieu dans le ciel qui nous retirera de vos mains et de cettefournaise ; et s'il ne veut pas le faire, sachez bien que nous n'honoronspoint vos dieux, et que cette statue d'or que vous avez fait élever,nous ne l'adorons pas ". (Daniel, III, 17, 18.) Voyez-vous quels grandsavantages? comprenez-en de plus grands encore; voyez-vous quel profit.pour l'homme d'ignorer sa fin ? Mais nous pouvons nous contenter, sur cepoint, de ces réflexions. Voilà donc pourquoi le jour duSeigneur vient comme un voleur de nuit : c'est pour que nous ne nous laissionspas entraîner dans la corruption, pour que nous ne cédionspas à l'indolence, pour que nous puissions nous assurer notre récompense." Vous savez bien vous-mêmes ", dit l'Apôtre. Dès lors,à quoi bon votre curiosité intempestive, puisque vous êtespersuadés ? Que l'avenir est incertain, c'est ce que vous montrentles paroles du Christ. Ecoutez ce qu'il dit à ce sujet : " Veillezdonc, parce que vous ne savez pas à quelle heure le voleur arrive". (Matth. XXIV, 42.) A ce sujet, Paul disait aussi: " Quand ils diront,nous voici en paix et en sûreté, tout à coup une ruineimprévue les surprendra, comme une femme grosse que surprennentles douleurs de l'enfantement, et ils ne pourront se sauver (3) ".
Il fait entendre ici ce qu'il répète dans la seconde épître.Les fidèles étaient dans les afflictions, ceux qui leur faisaientla guerre vivaient dans le relâchement et les délices; enconséquence, l'apôtre consolait les fidèles en lesentretenant de la résurrection. Les ennemis leur prodiguaient lesinsultes, répétant les pensées de l'ancien peuple;ils disaient Quand viendra-t-il ce jour ? (C'est ce qui faisait dire auxprophètes : " Malheur à vous qui dites: Que Dieu se hâtede faire ce qu'il fera, afin que nous le voyions; que la volontédu saint d'Israël s'accomplisse, afin que nous la connaissions " (Is.V, 19) ; et encore : " Malheur à vous qui désirez le jourdu Seigneur " (Amos, V, 18) (ce qui ne veut pas dire simplement ceux quile désirent, mais qui le désirent, parce qu'ils ne croientpas); et " ce jour du Seigneur ", dit encore le même texte, " seraténèbres, et non lumière ". Telle est, la penséede l'apôtre. Et voyez comme il les console: c'est comme s'il leurdisait : La douce vie qu'ils mènent, ne prouve pas que le jour dujugement ne doive pas venir; rien n'y fait, il doit venir. Mais maintenant,voici une question intéressante : si l'antéchrist arrive,si Elie arrive, comment peut-il se faire que, quand ils diront : " Nousvoici en paix et en sûreté ", ce soit précisémentalors qu'une ruine imprévue les surprenne ? Voilà des signesqui ne permettent pas de se tromper sur l'avènement de ce grandjour, ils en révèlent . l'apparition. Mais l'apôtren'indique pas le temps, je veux dire de l'antéchrist; il ne ditpas non plus que ce jour fameux sera le signe de l'apparition du Christ,mais que le Christ n'aura pas de signe, qu'il viendra subitement, sansqu'on l'attende. Mais, objecte-t-on, une femme enceinte n'est pas surprisepar sa délivrance; elle sait bien qu'elle doit s'y attendre au boutde neuf mois. Au contraire, l'époque est tout à fait incertaine;certaines femmes accouchent au septième mois, d'autres, au neuvième;et maintenant on ne peut fixer ni le jour, ni l'heure. Voilà doncquelle est la pensée de Paul. La comparaison est exacte; il n'ya pas beaucoup de marques pour indiquer l'accouchement; nombre de femmesse laissent surprendre dans les rues, hors de chez elles, n'ayant pu prévoirle moment. Maintenant l'apôtre, ici, n'indique pas seulement l'incertitudede l'heure, mais l'amertume des lamentations. De même que cette femmejouant, riant, ne prévoyant absolument rien, est tout à coupen proie aux douleurs d'un enfantement qui la déchire, de mêmeen sera-t-il de ces âmes imprévoyantes que surprendra le dernierjour. " Et ils ne pourront se sauver". Ensuite l'apôtre tient àmontrer que ce n'est pas pour les fidèles de Thessalonique qu'ilparle ainsi: " Mais vous, mes frères, vous n'êtes pas dansles ténèbres, pour être surpris de ce jour comme d'unvoleur (4) ".
3. Par ténèbres, il entend ici la vie qui se (229) cachedans la nuit de l'impureté. C'est comme clans les ténèbresde la nuit où tout ce qu'il y a d'hommes souillés, de perversse plongent, se renferment avec leurs actions infâmes. Répondez-moi,n'est-ce pas le soir qu'attend l'adultère? n'est-ce pas la nuitqu'attend le voleur? le brigand qui force les sépulcres n'accomplit-ilpas toute son oeuvre pendant la nuit? Eh quoi ! est-ce que le dernier journe les surprend pas comme fait un voleur? est-ce que ce jour n'est pasimprévu pour eux? Faut-il croire qu'ils le connaissent par avance?Comment donc l'apôtre petit-il leur dire : " Vous n'avez pas besoinqu'on vous en écrive? " C'est qu'ici l'apôtre ne pense pasà l'incertitude dit moment, mais au malheur de la catastrophe ;il veut dire que ce jour ne viendra pas pour le malheur des fidèles.En effet, ils en seront surpris, eux aussi, mais ils n'y trouveront aucunsujet d'affliction. " Pour être surpris de ce jour comme d'un voleur". Dans une maison où l'on veille, où il y a de la lumière,le brigand a beau venir, il ne peut causer aucun dommage; il en est demême pour ceux qui vivent dans l'honnêteté; quant àceux qui dorment, le brigand les dépouille de tout ce qu'ils ont,ce sont ceux qui ont trop de confiance dans les choses d'ici-bas. L'apôtreajoute ensuite : " Car vous êtes tous des enfants de lumièreet des enfants du jour (5) ". Mais, demande-t-on, qu'est-ce que cela veutdire, des enfants du jour? C'est de même qu'on dit, des enfants deperdition, des enfants de l'enfer. Aussi le Christ dit-il aux Pharisiens: " Malheur à ,vous, qui courez la mer et la terre pour faire unprosélyte, et, quand vous l'avez, en faites un enfant de la géhenne! " (Matth. XXIII , 15.) Et Paul : " Puisque ce sont ces crimes qui fonttomber la colère de Dieu sur les enfants de la désobéissance" (Col. III, 6) ; ce qui veut dire, les pécheurs qui font les oeuvresdignes de la géhenne, les oeuvres de la désobéissance.De même donc que les enfants de Dieu sont ceux qui font les oeuvresagréables à Dieu, de même les enfants du jour et lesenfants de la lumière sont ceux qui font les uvres de la lumière.
" Nous ne sommes point des enfants de la nuit, ni des ténèbres.Ne dormons donc point comme les autres; mais veillons, et gardons-nousde l'enivrement de l'âme. Car ceux qui dorment, dorment durant lanuit, et ceux qui s'enivrent, s'enivrent durant la nuit. Mais nous, quisommes enfants du jour, gardons-nous de cette ivresse (6, 7, 8) ". L'apôtremontre ici que notre vie appartient au jour. Le jour et la nuit qui frappentnos yeux, ne dépendent pas de notre volonté; la nuit vienten dépit de nous; malgré nous, le sommeil nous saisit; mais,pour ce qui est de l'autre nuit, de l'autre sommeil, il n'en est pas demême ; nous pouvons être toujours éveillés; nouspouvons nous faire un jour perpétuel. Fermer les yeux de l'âme,se laisser aller au sommeil de la perversité, ce n'est pas un effetde la nature, mais de la libre volonté. " Mais veillons ", dit-il," et gardons-nous de l'enivrement de l'âme ". On peut dormir, toutéveillé qu'on est, si l'on ne fait rien de bien. Voilàpourquoi l'apôtre ajoute : " Et gardons-nous de l'enivrement de l'âme". En effet, veiller dans le jour, mais pour s'enivrer, c'est s'exposerà des maux innombrables. De sorte qu'il faut qu'à la vigilancese joigne la sobriété.
" Ceux qui dorment ", dit-il, " dorment durant la nuit, et ceux quis'enivrent, s'enivrent durant la nuit ". L'ivresse dont il parle ici n'estpas seulement l'ivresse produite par le vin, mais celle qui résultede tous les vices. Car l'ivresse de l'âme, ce sont les richesses,le désir de l'argent, l'amour sensuel; tout ce que vous pouvez dired'affections de ce genre constitue l'ivresse de l'âme. Mais pourquoila malignité est-elle appelée par l'apôtre un sommeil?C'est que d'abord le pervers n'a aucune énergie pour la vertu: ensuiteil n'a que des fantômes devant les yeux, il ne voit nulle part lavérité, il est plein de songes, l'extravagance est dans toutesses actions ; s'il lui arrive de voir le bien, il n'y a la ni fermeté,ni solidité. Telle est la vie présente, un tissu de rêveset de vaines images. La richesse est un rêve; de même, la gloire,et toutes les choses du même genre. Celui qui dort ne voit ni leréel, ni le vrai ; à ce qui n'existe pas, il attribue uneréalité qui n'est que dans son imagination. Telle est lapensée corrompue, telle est la vie passée dans la corruption;l'homme corrompu ne voit pas la réalité, c'est-à-dire,ce qui est spirituel, céleste, persistant, durable, mais ce quis'écoule, ce qui s'envole, ce qui s'échappe bien vite loinde nous. Or, il ne suffit pas de la vigilance et de la sobriété,il faut y joindre encore l'énergie (230) qui prend les armes. Caron a beau être vigilant, tempérant; si l'on n'est pas armé,on est bien vite à la merci des brigands. Eh bien, je vous le demande,si, quand nous devrions être et vigilants, et sobres, et armés,nous demeurons désarmés, nus, endormis, qui peut empêcherl'ennemi de nous percer de son glaive? C'est ce besoin de nous faire comprendrela nécessité d'être en armes, qui inspire les parolessuivantes: " Mais nous, qui sommes des enfants du jour, gardons-nous decette ivresse; revêtons-nous de la cuirasse de la foi et de la charité,prenons le casque de l'espérance du salut (8) ".
" De la foi ", dit-il, " et de la charité ". Ici l'apôtreindique la rectitude de la vie et des croyances. Voyez cette explicationqu'il donne de la vigilance, de la continence; elle consiste à prendre,dit-il, la cuirasse de la foi et de la charité. Il n'entend pasune foi vulgaire; il veut la ferveur, la sincérité qui rendinvulnérable. De même qu'il n'est pas facile de percer unecuirasse qui est comme un mur épais sur la poitrine; de même,pour préserver votre âme, recouvrez-la de la foi et de lacharité, de telle sorte qu'aucun des traits de feu du démonne puisse pénétrer en vous. Du moment que l'énergiede l'âme a pour défense et pour arme la charité, ellepeut défier toutes les attaques; les assauts deviennent inutilescontre elle. Ni la perversité, ni la haine, ni l'envie, ni la flatterie,ni l'hypocrisie, rien ne peut atteindre une telle âme. Or, l'apôtrene dit pas seulement qu'il faille se revêtir de charité, maiss'en faire comme une solide cuirasse. Et ensuite, il ajoute : " Le casquede l'espérance du salut ". En effet, de même que le casquegarantit ce qu'il y a de plus important en nous, de même l'espérancene laisse pas notre raison déchoir; l'espérance la maintientdroite comme la tête, et la préserve de tous les coups dudehors. Tant qu'aucune secousse ne l'ébranle, elle-même nechancelle pas; avec de telles armes, il est impossible de succomber. "Car ", dit l'apôtre, " ces trois vertus demeurent, la foi, l'espérance,la charité ". (I Cor. XIII, 43.) Et maintenant qu'il a dit, revêtez-vous,préparez-vous, c'est lui-même qui fournit les armes, qui montred'où naissent la foi , et l'espérance, et la charité,d'où viennent les armes de plus en plus invincibles. " Car Dieune nous a pas destinés à être les objets de sa colère,mais à acquérir le salut, par Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui est mort pour nous (9, 10) ".
4. Ainsi Dieu ne nous a pas appelés pour nous perdre, mais pournous sauver. C'est là sa volonté. Qui le prouve? Il a livréson Fils pour nous, dit l'apôtre; Dieu désire à telpoint notre salut, qu'il a livré son Fils, et il ne l'a pas simplementlivré, mais pour qu'on le mît à mort. Voilàles considérations qui enfantent l'espérance. Ne désespèredonc pas, ô homme, en présence de ce Dieu qui, pour toi, n'apas même épargné son Fils ne te laisse pas abattredans les maux de la vie présente. Celui qui a livré son Filsunique, afin de te sauver, afin de laffranchir de la géhenne, quepourra-t-il épargner pont assurer ton salut? Il faut donc n'avoirque de bonnes espérances. Si nous allions, sur la terre, comparaîtredevant un juge que son amour pour nous aurait porté à égorgerson fils, nous serions sans crainte. Ayons donc de bonnes et de grandesespérances; nous tenons le principal, si nous avons la foi. Nousavons un exemple, une preuve : livrons-nous donc à l'amour; ce seraitle comble du délire de ne pas aimer celui qui se montre ainsi disposépour nous.
" Afin que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivionsensemble avec Lui. C'est pourquoi consolez-vous mutuellement, et édifiez-vousles uns les autres, comme vous le faites (11) ". Plus haut, l'apôtrea parlé (6) de veiller, de dormir. Mais, quand il disait ne " dormons" donc point, il n'entendait point dormir de la même manièrequ'ici, soit que nous dormions. Il s'agit, ici, du sommeil de la mort;il s'agissait plus haut de l'incurie des vivants. Voici donc ce que l'apôtreveut montrer : que les dangers ne sont pas à craindre, que, mêmeaprès notre mort, nous vivrons. Ne désespérez pas,ne dites pas que vous êtes en danger; vous avez une preuve certaine,invincible; s'il né brûlait pas d'un amour ardent pour nous,il ne nous aurait pas donné son Fils. De telle sorte que, mêmeaprès votre mort, vous vivrez; car lui-même a subi la mort.Donc soit que nous mourions, soit que nous vivions, nous vivrons avec lui.Il m'est égal de mourir ou de vivre; il n'y a rien là dontje me soucie, peu m'importe que je vive, que je meure :.car, avec lui,nous vivrons.
Donc que toutes nos actions soient faites en considération decette vie, ayons toujours les (231) yeux fixés sur cette vie àvenir, quoi que nous fassions. Le péché n'est rien que ténèbres,ô mon cher auditeur, c'est la mort, c'est la nuit qui ne nous laisserien voir de ce qu'il faut voir, rien faire de ce qu'il faut faire. Cadavreshideux, cadavres infects, voilà les âmes corrompues rempliesde toute espèce de souillures; les yeux fermés, la bouchecomprimée, immobiles sur la couche où le vice les étend.Image défectueuse, combien l'état de ces âmes est plussinistre ! Nos morts, pour le bien comme pour le mal, sont morts ; cesâmes, insensibles pour la vertu, sont vivantes pour la perversité.Frappez un mort, il ne sent rien, il ne se venge pas; voilà un morceaude bois sec, telle est l'âme, sèche aussi, réellementdesséchée, qui a perdu la vie; chaque jour elle reçoitd'innombrables blessures, elle ne sent rien, elle n'éprouve rien,elle ne souffre de rien, quoi qu'on lui fasse. Cet état peut secomparer à la folie furieuse, à l'ivresse, au délire.Voilà ce qu'est le péché, sa condition est bien plusdéplorable que tout ce qu'il faut déplorer. On ne peut envouloir au malheureux qui a perdu sa raison, tous l'excusent : son maln'est pas l'effet de sa volonté, la nature seule a tout fait; maisl'homme qui vit dans la perversité, quelle excuse pourra-t-il alléguer?D'où vient donc la perversité ? D'où vient le si grandnombre des pervers? D'où ils viennent; vous me le demandez? eh bien,répondez-moi, vous, d'où viennent les maladies ? d'oùviennent les transports ? d'où viennent les sommeils pesants? n'est-cepas de notre incurie, de notre négligence? Si les maladies du corpsaccusent, dès l'origine, notre volonté, à bien plusforte raison faut-il le dire des maladies volontaires. D'où vientl'ivresse ? n'estce pas de l'intempérance? les transports, n'est-cepas d'un excès de fièvre? et la fièvre maintenant,n'est-ce pas de la surabondance des éléments qui débordenten nous? mais cette surabondance des éléments qui sont ennous, d'où vient-elle, sinon de notre négligence ? Soit pardéfaut, soit par excès, nous dérangeons l'équilibrede nos humeurs, et voilà comment nous allumons ce feu qui nous brûle.Et maintenant si, après avoir allumé la flamme, nous restonslongtemps sans y faire attention, nous construisons en nous, contre nous,un bûcher qu'il nous est impossible d'éteindre. Voilàcomment se produit la perversité ; quand nous ne lui opposons pasd'entraves au début, quand nous ne l'extirpons pas dès l'origine,il nous est impossible de l'anéantir ensuite, c'est un triompheau-dessus de nos forces.
Aussi, je vous en conjure, faisons tout pour ne pas nous endormir. Nevoyez-vous pas les gardiens perdre souvent, pour avoir un peu cédéau sommeil, tout le fruit d'une longue veille ? cet instant si court derelâchement a tout gâté, parce qu'ils ont donnéau voleur les moyens de faire son coup sans avoir rien à craindre.Eh bien donc, de même que nous ne voyons pas les voleurs comme ilsnous voient, de même le démon nous presse avec la plus grandeinsistance, et il ne cessé de grincer des dents. Donc gardons-nousbien de nous endormir, et ne disons pas : Rien à craindre par ici,rien à craindre par là. Souvent c'est par l'ennemi que nousn'attendions pas, que nous sommes dépouillés. Il en est demême du péché ; ce que nous n'attendions pas nous perd.Regardons avec soin tout autour de nous; ne nous enivrons pas, et nousne succomberons pas au sommeil ; ne nous plongeons pas dans les plaisirs,et nous ne nous endormirons pas; ne laissons pas notre raison se troubleraux choses du dehors, et nous passerons notre vie tout entière dansla continence. Sachons nous régler nous-mêmes par tous lesmoyens. De même que ceux qui marchent sur une corde tendue, ne doiventpas avoir le moindre moment de distraction, si court qu'il soit, car cettepetite distraction produit un grand malheur, on perd l'équilibre,on tombe, on se tue; de même nous ne pouvons pas nous relâcher.Nous marchons en suivant une voie étroite, bordée des deuxcôtés de précipices, où les deux pieds ne peuventse poser à la fois. Voyez-vous combien il est nécessaireque nous soutenions notre attention? Ne voyez-vous pas comme les voyageursqui s'avancent entre deux précipices, assurent non-seulement leurspieds, mais leurs yeux ? Car s'ils se trompent pour la direction, quoiqueleurs pieds tiennent ferme, le vertige qui trouble leurs yeux les faittomber dans l'abîme. Il faut veiller sur soi-même et veillersur sa marche ; de là ce que dit l'apôtre : Ni à droite,ni à gauche. L'abîme de la perversité est profond,les précipices en sont vastes; en bas d'épaisses ténèbres,et la voie est étroite; ayons donc une attention pleine de crainte,et marchons avec tremblement. Aucun de ceux qui entreprennent cette routene se laisse aller à un rire dissolu, ni ne souffre que (232) l'ivressel'appesantisse, c'est dans la sobriété qu'il se maintient,c'est avec attention qu'il s'avance pour faire une telle route; ceux quientreprennent cette route, ne se laissent pas distraire par des chosesinutiles; car c'est beaucoup que de pouvoir, même étant bienéquipé, la parcourir jusqu'au bout ; nul ne. s'y engage d'unpied embarrassé, on s'arrange de manière à êtrelibre dans sa marche.
5. Mais nous qui nous créons mille liens, mille entraves, avecles soucis qui nous tourmentent, nous qui nous chargeons de mille fardeaux,qui faisons des préoccupations de la vie présente des poidssi lourds à porter, qui sommes toujours la bouche béante,les yeux grands, ouverts, incapables de nous contenir, comment pouvons-nousespérer d'aller sans accident jusqu'au terme de cette route étroite?Le Seigneur n'a pas dit seulement: Cette route est étroite; maisil a fait entendre une exclamation : " Combien la route est étroite! " (Matth. VII, 14.) Ce qui veut dire, qu'elle est des plus étroites.C'est ce que nous faisons nous-mêmes toutes les fois que nous sommessaisis d'un grand étonnement. Et le Seigneur dit encore : " Elleest resserrée, la route qui conduit à la vie ". (Ibid.} Etc'est avec raison que le Seigneur l'appelle étroite, resserrée.Si nous devons rendre compte, et de nos paroles, et de nos pensées,et de nos actions, et de toute notre conduite, réellement la routeest étroite. Mais maintenant nous la rendons plus étroiteencore par notre manière de nous étendre, de nous dilater,d'écarter les jambes. Car la route étroite est difficilepour tout le monde, mais elle l'est surtout pour l'embonpoint, pour l'obésité;celui que les mortifications amaigrissent, ne s'aperçoit pas quela route est étroite ; celui qui s'afflige et se comprime de lui-même,ne s'attristera pas des afflictions.
Donc que personne ne s'attende à mériter; par son indolence,de voir le ciel; c'est impossible. Que personne n'espère trouverles plaisirs de la vie molle et délicate, en suivant la route resserrée; c'est impossible. Que personne n'espère, en suivant la route,large et commode, arriver à la vie. Quand vous voyez ces bains splendides,des tables somptueuses, un tel entouré d'une foule de satellites,et vivant dans les délices, ne vous regardez pas comme un dépossédé,parce que vous n'avez pas votre part de ce luxe, mais gémissez surcet homme
qui marche par le chemin de perdition. Car à quoi sert ce cheminqui aboutit à la désolation? et quel mal nous fait cetteroute étroite, qui conduit au repos? Dites-moi, de deux hommes,l'un, appelé au palais du souverain, traverse des ruelles étroites,et marche d'un pas ferme, en côtoyant des précipices; l'autre,que l'on mène à la mort, est traîné au milieude la place publique; quel est celui que nous regarderons comme un hommeheureux, quel est celui qui provoquera nos larmes de compassion? L'hommeheureux, ne sera-ce pas celui qui va par la rue étroite ? Appliquonsici ces réflexions, ne célébrons pas le bonheur deceux qui vivent dans les délices des plaisirs; les heureux sontles hommes qui ne connaissent pas ces plaisirs; ceux-ci prennent leur essorvers le ciel; les autres, du côté de la géhenne. Peut-êtreun grand nombre de ces malheureux riront de nos paroles; quant àmoi, ce qui cause surtout mes lamentations et mes gémissements,c'est qu'ils ne distinguent pas ce qui doit les faire rire, ce qui doitles plonger dans le deuil; ils confondent, ils brouillent, ils bouleversenttout. Voilà pourquoi je gémis sur eux.
Que dis-tu, ô homme ? Tu dois ressusciter, tu dois rendre comptede tes actions, tu dois subir le dernier châtiment, et tu n'y pensesjamais, tu ne t'occupes que d'exercer ton ventre, que de te plonger dansl'ivresse, et, ce n'est pas tout, tu ris ? Mais moi, je me lamente surtoi, parce que je sais les maux qui t'attendent, la vengeance qui doitsévir contre toi ; et ce qui fait surtout que je me lamente, c'estque tu ris. Afflige-toi avec moi ; lamente-toi avec moi sur tes malheurs.Réponds-moi donc un de tes proches serait mort, et ce coup provoqueraitle rire de certaines personnes; ne les prendrais-tu pas en aversion, neregarderais-tu pas ces gens-là comme des ennemis? N'est-il pas vraique ceux qui versent des larmes, qui s'affligent avec toi, ce sont ceux-làque tu aimes? Ton épouse est exposée, morte, celui que tuvois rire t'est odieux ; eh bien, c'est ton âme à toi, quiest frappée de mort, et tu te détournes de celui qui pleure;et tu es le premier à rire ? Voyez-vous comme le démon nousrend des ennemis, des ennemis particuliers de nous-mêmes, acharnéscontre nous?
Revenons donc enfin à la sagesse, ouvrons les yeux, réveillons-nous,emparons-nous de (233) la vie éternelle, secouons notre lourd assoupissement,notre long sommeil. Il y a un jugement, il y a un châtiment, il ya une résurrection, il y a un examen des actions qui ont étéfaites. Le Seigneur vient au milieu des nuages. " Le feu s'enflammera ensa présence, et autour de lui éclatera une tempêteviolente ". (Ps. XLIX, 3.) Un fleuve de feu s'allonge devant lui, le verqui ne meurt pas, le feu qui ne s'éteint pas, les ténèbresextérieures, le grincement de dents. Vous aurez beau vous récriermille et mille fois encore, je continuerai ces discours. On lapidait lesprophètes, ils ne se taisaient pas; à bien plus forte raisonne devons-nous pas craindre de nous rendre odieux, ni rechercher les parolesqui vous plaisent, ni vous tromper, pour être nous-mêmes déchirés.Il y a là-bas un châtiment immortel, sans consolation possible; nul pour nous protéger. " Qui aura pitié ", dit l'Ecriture," de l'enchanteur mordu par le serpent? " (Ecclés. XII, 13.) Sinous n'avons pas nous-mêmes pitié de nous, qui donc, je vousen prie, nous prendra en pitié? A la vue d'un homme se frappantlui-même d'une épée, pensez-vous pouvoir jamais leménager? Non, sans doute; et à bien plus forte raison quandnous pouvons nous bien conduire, et que nous nous conduisons mal, qui nousménagera? Personne. Ayons pitié de nous-mêmes; quandil nous arrive d'adresser à Dieu cette prière : Ayez pitiéde moi, Seigneur, n'oublions pas de nous dire à nous-mêmesaussi : Ayons pitié de nous-mêmes. Il ne tient qu'ànous de faire en sorte que le Seigneur ait pitié de nous, c'estun pouvoir que nous avons reçu de sa grâce. Si nous méritonssa pitié par nos actions, si nous méritons sa bonté,Dieu aura pitié de nous; mais si nous n'avons pas pitié denous-mêmes, qui donc nous ménagera? Ayez pitié de votreprochain, et Dieu lui-même aura pitié de vous. Combien y ena-t-il qui vous disent chaque jour : Ayez pitié de moi, sans quevous vous retourniez seulement? Combien de malheureux qui sont nus, manchots,mutilés, et nous sommes insensibles; et de combien d'infortunésrepoussons-nous les prières suppliantes ! Comment pouvez-vous espérerd'être pris en pitié, vous qui ne faites rien pour mériterla pitié ? Devenons donc miséricordieux, devenons donc douxet compatissants, afin d'être ainsi agréables à Dieu,et d'obtenir les biens promis à ceux qui l'aiment, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE X
NOUS VOUS DEMANDONS, MES FRÈRES, DE RECONNAITRECEUX QUI SE FATIGUENT PARMI VOUS, QUI VOUS GOUVERNENTSELON LE SEIGNEUR,ET QUI VOUS AVERTISSENT, ET D'AVOIR, POUR EUX, UNE AFFECTION SINGULIÈRE,A CAUSE DU TRAVAIL QU'ILS FONT; CONSERVEZ LA PAIX AVEC EUX. (V, 12-18.)
1. Celui qui commande est nécessairement exposé àune multitude de petites rancunes ; de même que les médecinsnécessairement chagrinent plus d'une fois les malades, en leur donnantet des aliments et des médicaments, désagréables sansdoute, mais d'une (234) grande utilité ; de même que les pèressont souvent à charge à leurs fils, de même arrive-t-ilà ceux qui enseignent, et à ceux-là plus qu'àtous les autres, d'être importuns, à charge, odieux. Le médecin,dans le cas même où le malade l'a pris en haine, n'a qu'àse louer des parents du malade et de ses amis; et souvent le médecinn'a qu'à se louer du malade. Quant au père, qui a pour luiet la nature et le secours que lui prêtent d'ailleurs les lois, illui est très-facile de gouverner son fils. Supposez l'enfant indocile,le père pourra le corriger et le châtier sans que personnes'y oppose; ajoutons que l'enfant même n'osera pas le regarder enface. Le prêtre, au contraire, doit surmonter de grandes difficultés.Et d'abord, il faut que son empire, que sa direction soit acceptée;ce qui rie se fait pas tout de suite ; car celui qu'on reprend et qu'onblême, quel qu'il soit, oublie qu'il doit savoir gré de laréprimande, et devient un ennemi
do même celui à qui on adresse des conseils, des avertissements,des prières. Si je vous dis : Versez votre argent entré lesmains des pauvres, ce que je vous dis là, vous est à chargeet désagréable; si je vous dis : Apaisez votre colère,éteignez le feu de votre coeur, réprimez un désirdéréglé, supprimez quelque peu de vos délicatesses,autant de paroles désagréables, et qui sont à charge;si je châtie l'indolent et le lâche, que je l'écartede l'Eglise, que je lui interdise la prière commune, il s'afflige,non pas de ce qu'il est déchu, mais de ce qu'il est publiquementexposé à la honte.
Car voilà encore ce qui accroît notre mal quand on nousinterdit les biens spirituels, nous nous affligeons, non pas d'êtreprivés de biens si précieux, mais d'être en spectacle,et forcés de rougir. Ce n'est pas la privation même que nousavons en horreur, que nous redoutons. Paul fait entendre, à cesujet, beaucoup de réflexions. Et le Christ, pour recommander lasoumission à l'autorité religieuse, a été jusqu'àdire : " Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse;observez donc et faites tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pasce qu'ils font " (Matth. XXIII, 2); et ailleurs, après avoir guérile lépreux, il disait : " Allez vous montrer au prêtre etoffrez le don prescrit par Moïse, afin que cela leur serve de témoignage". (Ibid. VIII, 4.) Mais, Seigneur, vous avez dit aussi vous-mêmeaux scribes et aux pharisiens qu'ils font un prosélyte et qu'ilsle rendent digne de l'enfer deux fois plus qu'eux-mêmes. C'estpour cela que j'ai dit, répond le Christ : " Ne faites pas ce qu'ilsfont ". (Matth. XXIII.) Le Seigneur ôte par ces paroles tout prétexteà l'insoumission. Paul écrivait encore à Timothée: " Que les prêtres qui gouvernent bien, soient doublement honorés" (I Tim. V,17); il écrivait aux Hébreux: " Obéissezà vos conducteurs, et soyez-leur soumis ". Et ici encore : " Nousvous demandons, mes frères, de reconnaître ceux qui se fatiguentparmi vous, et qui vous à gouvernent selon le Seigneur ". Commeil a dit en effet : " Edifiez-vous l'un l'autre ", ils auraient pu s'imaginerqu'il les élevait tous au rang de docteurs. Voilà pourquoiil ajoute des paroles qui reviennent à ceci Croyez bien que je vousai recommandé de vous édifier réciproquement, caril n'est pas possible que le docteur dise tout, à lui tout seul.
" Ceux qui se fatiguent ", dit-il, " parmi vous, qui vous gouvernentselon le Seigneur, et qui vous avertissent ". Si un homme vous prenaitsous sa protection, vous défendait, vous feriez tout pour lui marquervotre reconnaissance; or voici maintenant un homme qui vous prend soussa protection auprès de Dieu et qui vous défend, et vousne lui avez pas de reconnaissance , n'est-ce pas absurde? Et comment cethomme, objecte-t-on, me défend-il? Parce qu'il prie pour vous, parcequ'il se met à votre service, en vous communiquant le don spiritueldu baptême; Parce qu'il vous visite, vous exhorte, vous avertit;au milieu de la nuit, si vous l'appelez, il va vous trouver ; il ne faitpas autre chose que de parler pour vous, et il supporte les malédictionsdont vous l'accablez parfois. Quelle nécessité l'y a contraint?A-t-il bien fait, ou mal fait? Vous, vous avez une femme, et vous passeztoute votre vie dans les délices, vous consacrez toutes vos heuresau commerce ; le prêtre n'a qu'une affaire; sa vie entièrese passe attachée à l'Eglise. " D'avoir pour eux une affectionsingulière, à cause de l'oeuvre qu'ils font, conservez lapaix avec eux ". Voyez-vous la connaissance qu'il a des discordes qui s'élèvent?Il ne dit pas seulement : Une affection, mais " une affection singulière", comme celle des fils pour leurs pères. En effet, ce sont pourvous des (235) pères, qui vous ont engendrés à lavie éternelle; c'est par eux que vous avez conquis votre royauté;ce sont leurs mains qui font tout; ce sont eux qui vous ouvrent les portesdu ciel; pas de sédition, pas de querelle; celui qui aime le Christaimera son prêtre, quel qu'il soit, parce que c'est par lui qu'iljouit des sacrements vénérables. Dites-moi, si vous vouliezvoir un palais tout brillant d'or, tout resplendissant de l'éclatdes pierreries, si vous alliez trouver celui qui a les clefs, et que survotre demande il vous ouvrit aussitôt, et vous donnât les moyensd'entrer, cet homme-là, ne le préféreriez-vous pasà tous les hommes ? Ne l'aimeriez-vous pas comme vos yeux? Ne l'embrasseriez-vouspas? Le prêtre vous a ouvert le ciel, et vous ne le baisez pas, vousne l'embrassez pas? Si vous avez une femme, ne chérissez-vous pas,au plus haut degré, celui qui l'a unie à votre destinée?Eh bien ! si vous chérissez le Christ, si vous chérissezle royaume du ciel, reconnaissez ceux à qui vous le devez. Voilàpourquoi il dit : " A cause de l'oeuvre qu'ils font, conservez la paixavec eux. Je vous prie encore, mes frères, reprenez ceux qui sontdéréglés, consolez ceux qui ont l'esprit abattu, supportezles faibles, soyez patients envers tous (14) ".
2. Ici, il s'adresse à ceux qui conduisent " Reprenez ceux quisont déréglés ", ce qui veut dire : Ne les gourmandezpas, en vous prévalant de votre pouvoir ; ne le faites pas avecinsolence ; soyez équitables et doux. " Consolez ceux qui, ont l'espritabattu, supportez les faibles, soyez patients envers tous". C'est que laréprimande amère produit le désespoir, l'effronterie,quand on la méprise; par ces raisons, l'apôtre veut que lesexhortations soient douces, que le remède soit agréable.Mais quels sont les déréglés ? Ceux qui agissent sansconsulter la volonté de Dieu. En effet, la hiérarchie militaireelle-même est moins harmonieuse que la hiérarchie de l'Eglise.Aussi celui qui fait entendre de mauvaises paroles est déréglé; celui qui s'enivre est déréglé; de même l'avare,de même tous les pécheurs. En effet, ils ne s'avancent pasen bon ordre, de manière à former une phalange, mais ilsvont en désordre, et voilà pourquoi ils sont renversés.Il est encore une autre espèce de vices qui ne sont pas de la mêmenature, mais c'est toujours une nature vicieuse. Quel est cet autre mal?La bassesse de l'âme; autant que l'indolence, elle est funeste. Quine supporte pas l'outrage, a l'âme basse; qui ne supporte pas latentation, a l'âme basse ; de celui-là, l'âme est lapierre sur laquelle la semence est tombée. Autre espèce device; c'est la faiblesse. " Supportez les faibles ". Il entend les faiblesselon la foi; car il y a une faiblesse selon la foi ; mais considérezqu'il ne veut pas qu'on les méprise. Ailleurs encore l'apôtreécrivait : " Supportez les faibles dans la foi ". (Rom. XIV, 1.)En effet, nous avons, dans nos corps , des membres faibles ; nous ne leslaissons pas dépérir. " Soyez patients envers tous ", ditl'apôtre. Eh quoi donc, même envers ceux qui sont déréglés?Sans doute; car il n'est pas de remède qui convienne mieux de lapart de celui qui enseigne, et il n'en est pas de mieux fait pour ceuxqui obéissent. Et ce remède a toute l'énergie capablede rappeler à la pudeur le plus farouche et le plus impudent.
" Prenez garde que nul ne rende à un autre le mal pour le mal(15) ". S'il ne faut pas rendre le mal pour le mal, à bien plusforte raison ne convient-il pas de rendre le mal pour le bien ; àplus forte raison encore, si l'on n'a reçu aucun mal, ne faut-ilpas rendre le mal. Mais un tel, dit-on , est un être méchant;et il m'a, fait beaucoup d'injures. Voulez-vous le punir? Ne lui rendezpas la pareille ; laissez-le impuni. Est-ce assez ? nullement. " Mais chercheztoujours à faire du bien, et à vos frères, et àtout le monde ". Voilà la sagesse supérieure, qui ne se contentepas de ne pas rendre le mal pour le mal, qui veut, en outre, rendre lebien pour le mal. C'est là, en effet, la vraie vengeance, funestepour celui qui en est l'objet, entièrement utile pour vous ; disonsmieux, utile aussi pour l'autre, si sa volonté y consent. Et necroyez pas qu'il s'agisse ici seulement des fidèles, car l'apôtrevous dit : " Et à vos frères, et à tout le monde ".
" Soyez toujours dans la joie (16) ". Ceci regarde les épreuvesqui jettent l'âme dans la tristesse. Ecoutez, tous tant que vousêtes, qui êtes tombés dans la pauvreté; écoutez,vous tous qui êtes tombés dans l'infortune, car de lànaît la joie. Quand nous sommes portés à laisser touteoffense impunie, à faire du bien à tous les hommes, d'oùviendrait, répondez-moi, l'aiguillon de la douleur qui percerait(236) notre âme? Celui que les mauvais traitements réjouissent,de telle sorte qu'il se venge par des bienfaits de celui qui le blesse,comment serait-il accessible au chagrin? Mais, me diton, un tel caractèreest-il possible? Nous n'avons qu'à vouloir pour le rendre possible.L'apôtre continue et nous montre le chemin : " Priez sans cesse (17).Rendez grâces à Dieu en toutes choses, car c'est làla volonté de Dieu (18) ".
Toujours des actions de grâces, voilà la sagesse. Vousavez éprouvé quelque mal? Mais, si vous le voulez , il n'ya pas là de mal; bénissez Dieu, et le mal se transforme enbien dites-vous aussi, comme Job : " Que le nom du Seigneur soit bénidans tous les siècles ". (Job, I, 21.) Car, répondez-moi,qu'avez-vous souffert qui ressemble à ce qu'il a souffert? La maladieest tombée sur vous? Il n'y a là rien d'étrange; notrecorps est mortel et fait pour la souffrance. Mais la pauvreté vousa surpris; vous n'avez plus d'argent? Mais l'argent se gagne et se perd,il n'a d'usage qu'ici-bas. Vous avez été attaqué,calomnié par des ennemis? Mais ce n'est pas nous qui avons souffert,en cela, aucun mal; le mal est pour ceux qui nous ont fait injure. En effet,dit le Prophète, " l'âme qui commet le péché,mourra elle-même ". (Ezéch. XVIII, 20.) Or, le pécheur,ce n'est pas celui qui a souffert, mais celui qui a fait le mal; donc ilne faut pas se venger de celui qui est dans la mort, mais prier pour lui,afin de l'affranchir de la mort. Ne voyez-vous pas que l'abeille meurten frappant de son aiguillon ? Dieu se sert de cet animal pour nous montrerque nous ne devons jamais nuire aux autres hommes; c'est nous, en effet,qui nous frappons de mort. Il peut se faire qu'en les frappant, nous leurcausions une petite douleur; mais nous, nous y perdons la vie comme l'abeille.C'est ce que dit l'Ecriture : " Combien l'abeille est travailleuse "; l'ouvragequ'elle produit rend la santé aux rois et aux particuliers, maisne la défend en rien de la mort; il faut absolument qu'elle périsse.Si le mal qu'elle fait n'est pas racheté par tant de services, ilen est de même, à bien plus forte raison, pour nous.
3. C'est vraiment ressembler aux bêtes les plus férocesque de commencer à nuire à quelqu'un sans provocation desa part; et même c'est être pire que les bêtes féroces,car si vous les laissez dans leurs solitudes, si vous n'exercez contreelles aucune contrainte, aucune violence; elles ne vous feront jamais demal, elles n'iront pas vous trouver, elles n'iront pas vous mordre, ellespasseront leur chemin. Mais toi, ô homme, toi qui es douéde raison, qui as reçu en privilège tant de puissance, d'honneuret de gloire, tu n'imites. pas même la conduite des bêtes férocesenvers les animaux de la même espèce, et tu commets l'injusticecontre ton frère, et tu le dévores. Et comment pourras-tut'excuser? N'entends-tu pas la voix de Paul: " Pourquoi ne souffrez-vouspas plutôt qu'on vous fasse tort? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôtqu'on vous trompe? Mais c'est vous-mêmes qui faites tort aux autres,et qui les trompez, et qui faites cela à vos frères ". (ICor. VI, 7, 8.) Voyez-vous que faire le mal c'est le subir, que savoirle supporter c'est éprouver un bien? En effet, dites-moi, je vousprie, supposez un homme qui attaquerait de ses injures les magistrats,qui insulterait les puissances, à qui ferait-il du tort? A lui-mêmeou à ceux qu'il attaquerait? Evidemment, il ne nuirait qu'àlui-même. Celui qui outrage les magistrats, n'outrage pas en réalitéles magistrats , il n'outrage que lui-même; celui qui outrage unhomme, par cela même n'outrage-t-il pas le Christ? Nullement, meréplique-t-on. Que dites-vous là? Celui qui lance des pierrescontre les images de l'empereur, contre qui lance-t-il des pierres? N'est-cepas contre lui-même? Si lancer des pierres contre l'image du souverainde la terre n'est pas autre chose que les lancer contre soi-même,outrager l'image du Christ (car l'homme est l'image de Dieu), n'est-cepas s'outrager soi-même?
Combien de temps encore serons-nous amoureux des richesses; car je necesserai pas de les poursuivre de mes cris, voilà la cause de tousnos maux. Combien de temps encore nous montrerons-nous insatiables, impuissantsà assouvir cette faim que rien n'apaise? Qu'y a-t-il donc de sibeau dans l'or? Je ne reviens pas de ma stupeur; en véritéil faut qu'il y ait là je ne sais quel prestige, comment expliquercette considération si profonde qui s'attache à l'or, àl'argent parmi nous. Nous ne faisons aucun cas de ces âmes qui sontnos âmes, mais nous sommes à genoux devant des images inanimées?D'où est venue, à la terre, cette maladie? Qui donc aurale pouvoir de la faire disparaître? Quel discours aura pour (237)effet d'exterminer cette bête monstrueuse, de l'anéantir,de la détruire de telle sorte qu'il n'en reste plus rien? Cettefureur insensée, elle est dans toutes les âmes, dans les âmesmêmes de ces hommes qui semblent adonnés à la piété! Sachons donc rougir en nous rappelant les préceptes évangéliques;ce sont des mots qui se trouvent dans l'Ecriture,voilà tout, maisvous n'en voyez nulle part la pratique dans les actions. Mais enfin, quellesexcuses spécieuses fait-on généralement entendre?
J'ai des enfants, dit l'un, et j'ai peur d'être réduitun jour à manquer de pain, à n'avoir plus loin à subirla honte de tendre la main aux autres, à mendier. Voilà doncpourquoi vous forcez les autres à mendier? Je ne puis pas, dit celui-là,supporter la faim. Voilà donc pourquoi vous la faites supporteraux autres ? Vous savez combien il est douloureux de mendier , douloureuxd'être rongé par la faim ? Eh bien ! alors, épargnezvos frères. Vous rougissez d'avoir faim, répondez-moi, etvous ne rougissez pas de ravir le bien d'autrui ? Vous craignez que lafaim ne vous ronge, et vous ne craignez pas que les autres soient rongéspar la faim. Certes, il n'y a pas à rougir de souffrir la faim,il n'y a là aucun sujet de reproche, mais forcer les autres àla subir, ce n'est pas seulement une honte, mais un crime qui méritele plus rigoureux des châtiments. Toutes vos raisons ne sont quevains prétextes , verbiage , puérilités. La preuveque vous ne pensez pas à vos enfants, c'est la foule innombrablede ceux qui n'ont pas d'enfants, qui n'en auront jamais, et qui cependantse tourmentent tout autant, et sont misérables, et entassent l'or,et grossissent leur fortune comme s'ils avaient des milliers d'enfantsà qui ils voudraient la laisser. Non, ce n'est pas la préoccupationpour les enfants qui produit l'avidité, l'avarice, c'est une maladiede l'âme. Voilà pourquoi tant d'hommes sans enfants sont possédésde cette fureur des richesses, tandis que d'autres, avec une nombreusefamille, méprisent la fortune qu'ils ont: ceux-là serontvos accusateurs au dernier jour. Si la nécessité d'assurerl'existence de vos enfants était la seule cause de votre désird'amasser, ceux-là aussi devraient éprouver ce mêmedésir, cette même passion ; s'ils ne la ressentent pas, cen'est pas notre inquiétude pour nos enfants, c'est notre amour del'argent qui nous rend insensés.
Mais quels sont-ils donc, me demande-t-on, ceux qui ont des enfantset méprisent les richesses? lis sont nombreux, et partout ; si vousvoulez , je vous parlerai des anciens hommes. Jacob n'avait-il pas douzeenfants ? N'a-t-il pas mené la vie d'un mercenaire ? N'a-t-il paseu à souffrir de la part de son beau-père ? N'a-t-il pasété obligé de lui faire des reproches? (Gen. XXXI,7, 8, 36, 37, 38.) Le grand nombre de ses enfants lui a-t-il jamais inspiréde mauvaises pensées? Et Abraham ? N'a-t-il pas eu, outre Isaac,un grand nombre d'autres enfants? (Gen. XXV, 1-4.) Eh bien ! ne faisait-ilpas part de ses biens aux voyageurs? Ne voyez-vous pas que non-seulementil ne commettait pas l'injustice, mais qu'il savait renoncer à sespossessions, que non-seulement il faisait du bien, mais qu'il consentaitau tort que lui faisait son neveu ? C'est que savoir souffrir, en vue deDieu, le tort qu'on vous fait en vous ravissant ce qui est à vous,suppose une vertu encore plus haute que de faire simplement le bien. Pourquoi? C'est que la vertu ordinaire est un fruit de l'âme, un fruit dela volonté, d'où il suit qu'elle coûte peu ; mais,dans le cas d'un vol, il ya insulte et violence. Et il en coûte beaucoupmoins de donner spontanément dix mille talents qu'on jette sansla moindre peine, que de se voir enlever trois oboles qu'on ne s'attendaitpas à perdre. Voilà pourquoi la résignation est l'effetd'une sagesse plus parfaite. C'est un exemple que nous trouvons dans lavie d'Abraham : " Loth considéra tout le pays " , dit l'Ecriture," et il était arrosé comme le paradis de Dieu, et il le choisitpour lui ". (Gen. XIII, 10, 11.) Et Abraham ne fit aucune objection. Comprenez-vousque non-seulement il ne commettait pas l'injustice, mais qu'il la supportait?Pourquoi accuses-tu tes enfants, ô homme? Si Dieu nous a donnénos enfants, ce n'est pas pour piller le bien d'autrui. Prends garde d'irriterDieu par tes pa. roles. Si tu dis que ce sont tes enfants qui font de toiun ravisseur, un homme cupide, j'ai peur que tu n'en sois privécomme d'ennemis conjurés pour te perdre. Dieu t'adonné tesenfants pour prendre soin de ta vieillesse, pour apprendre de toi la vertu.
4. Voilà pourquoi Dieu a constitué la race des hommestelle qu'elle est : il a agencé deux ressorts des plus énergiques: d'une part, il a établi les pères pour maîtres etdocteurs; (238) d'autre part il a inspiré un grand et naturel amour.En effet, si la Providence ne présidait pas à la générationdes hommes, personne n'aurait d'affection pour personne. Si maintenantmême qu'il y a des pères, des enfants et des petits enfants,tant d'hommes sont indifférents pour le plus grand nombre des hommes; il en serait à bien plus forte raison de même, sans la parenté.Voilà pourquoi Dieu vous a donné des enfants : gardez-vousdonc de les accuser. Et maintenant si ceux qui ont des enfants, n'en sontpas moins dépourvus de toute excuse, comment pourront-ils se défendre,ceux qui n'en ont pas , et qui se tourmentent tant pour faire fortune ?Ces derniers pourtant, eux aussi, ont leur excuse , absolument inadmissible.Quelle est-elle? Je n'ai pas d'enfants, je veux être riche, pourqu'on se souvienne de moi. Le ridicule, en vérité, est icià son comble. Je n'ai pas d'enfants, dit cet insensé, mamaison sera l'immortel monument de ma gloire. Ce n'est pas de ta gloire,ô homme, mais de ton avarice qu'elle sera le monument. Ne vois-tupas la foule qui regarde aujourd'hui ces splendides maisons, n'entends-tupas ces discours : Que de machinations perfides n'a-t-il pas faites pouracquérir tant de richesses, que n'a-t-il pas pillé pour construirecette maison? et ce riche n'est plus aujourd'hui que cendre et poussière, et cette maison est passée en des mains étrangères.Ce n'est donc pas de ta gloire que tu laisses un monument, mais de tonavarice. Ton corps est caché au sein de la terre, mais tu ne veuxpas que le souvenir de ton avarice puisse se perdre par la suite des temps;on le fouille, on le déterre, voilà ce que tu fais, grâceà ta maison. Car tant qu'elle a gardé ton nom, qu'elle aété ta propriété, il a bien fallu, de toutenécessité, que toutes les bouches s'ouvrissent pour t'accuser.Comprends-tu qu'il vaut mieux ne rien avoir, que d'être obligéde supporter une pareille accusation? Ces réflexions s'appliquentà notre condition ici-bas; mais maintenant là-haut,dites,je vous en prie, que ferons-nous, nous qui aurons tant possédé,mais rien donné, ou très peu de chose, des biens qui aurontété en notre pouvoir? comment nous débarrasserons-nousdes fruits de notre cupidité? Celui qui veut se débarrasserdes fruits de sa cupidité, ne donne pas un peu de beaucoup, il donnebeaucoup plus qu'il n'a ravi, et il cesse de pratiquer la rapine.
Ecoutez ce que dit Zachée . " Je rends, de ce que j'ai pris àtort, le quadruple ". (Luc, XIX, 8.) Quant à toi, tu pilles dixmille talents, tu donnes quelques drachmes, à grand'peine encore, et tu crois avoir tout rendu , tu te regardes comme ayant dépassétes rapines par le don que tu as fait. Or, voici ce qu'il faut faire: d'abordil faut rendre ce que tu as pris, et prélever sur ce qui t'appartientde manière à ajouter à ce que tu as rendu. Le voleurne restitue pas ce qu'il a pris sans y rien ajouter pour se justifier,souvent il paie, en outre, de sa vie, souvent une transaction s'opèremoyennant qu'il donne beaucoup plus : il en est de la cupidité commedu vol. L'avare, en effet, c'est un voleur, c'est un brigand d'une espècebeaucoup plus dangereuse, parce qu'elle est plus tyrannique. Le voleurfait ses coups en cachette, et de nuit; son crime est moins audacieux,il a honte, il a peur en le commettant; mais le cupide, l'avare, dépouillanttoute honte, nu-tête, au beau milieu de la place publique, il pillela fortune de tous; c'est un voleur et un tyran tout ensemble; il ne faitpas de trous dans les murs, il n'éteint pas la lumière, iln'ouvre pas le coffre-fort, il n'efface pas les traces de son crime; maisque fait-il donc? Son effronterie a toute l'ardeur de la jeunesse: àla vue de ceux auxquels il vient enlever tout ce qu'ils ont , il ouvrela porte toute grande, il s'élance, rien ne le gêne ni nel'intimide, il ouvre tout, il force les malheureux à se dépouillereux-mêmes. Voilà jusqu'où va sa violence que rien n'arrête.L'avare est plus infâme que tous les voleurs ensemble, parce qu'ilest plus effronté, parce que c'est un plus cruel tyran. Celui quisouffre des brigandages ordinaires, souffre sans doute, mais il peut goûterune puissante consolation, en ce qu'il est redouté par celui quilui a fait du tort; mais la victime de l'homme cupide, il lui faut souffriret l'injustice et les mépris; elle ne peut pas avoir recours àla force, elle n'en serait que plus exposée à la dérision.Dites-moi , un adultère se cache; un autre, au contraire, àla vue du mari, ne se cache pas du tout, lequel des deux fait la blessurela plus cruelle, la plus déchirante? Le dernier sans doute , ilne se contente pas de nuire, il joint à l'injure, le mépris: l'autre a au moins cela pour lui , qu'il redoute celui qu'il a offensé.Il en est de même pour les crimes qui concernent la richesse; celuiqui se (239) cache, pour dérober, marque au moins quelques égards,en ce qu'il se cache; au contraire, celui qui pille ouvertement, publiquement,ajoute, au préjudice qu'il fait, même la honte de subir desmépris.
Cessons donc de piller le bien des autres, finissons-en, pauvres etriches. Car ce discours ne s'adresse pas seulement aux riches, mais jeparle aussi pour les pauvres. Eux aussi pillent ceux qui sont plus pauvres;parmi les ouvriers, ceux qui ont plus de ressources et de pouvoir, vendentceux qui sont plus pauvres et plus faibles, infâme commerce, desméchants vendent des méchants , et tous en pleine place publique.Si bien que ce que je veux, c'est exterminer partout l'injustice. Car cen'est pas à la mesure des choses pillées ou voléesqu'il faut juger du crime, il est tout entier dans la volonté libredu ravisseur.
Quant à cette vérité que, les voleurs les pluscoupables, les plus tourmentés du mal de la Cupidité, sontceux qui ne dédaignent pas les plus minces larcins, je sais, jeme rappelle que je vous l'ai exposée, je suppose que vous vous ensouvenez, vous aussi. Toutefois ne subtilisons pas. Considérons-lescomme des riches. Corrigeons-nous, habituons-nous à modérernos désirs, à ne rien souhaiter plus qu'il ne faut. En cequi concerne les biens célestes, ne modérons jamais notredésir d'avoir plus, toujours plus encore, que ce désir nequitte jamais aucun de nous; mais, pour ce qui est de la terre, que chacunse contente de ce qui doit suffire à son usage, et ne recherchejamais rien de plus, afin qu'il nous soit ainsi donné d'obtenirles vrais biens, par la grâce et par la bonté, etc., etc.
HOMÉLIE XI
N'ÉTEIGNEZ PAS L'ESPRIT, NE MÉPRISEZPAS LES PROPHÉTIES; ÉPROUVEZ TOUT, ET RETENEZ CE QUI ESTBON; ABSTENEZ-VOUS DE TOUT CE QUI A QUELQUE APPARENCE DE MAL. (V, 19-23.)
1. Une obscurité épaisse, des nuages ténébreuxse sont répandus sur toute la terre, c'est ce que l'apôtremontrait par ces paroles " Nous n'étions autrefois que ténèbres" (Ephés. V, 8) ; et ailleurs . " Mes frères, vous n'êtespas dans les ténèbres, pour être surpris de ce jour,comme d'un voleur". (I Thess. V, 4.) Donc, puisque c'est la nuit, et, pourainsi dire, une nuit sans lune; puisque c'est dans cette nuit que nousmarchons , le Seigneur nous a donné une lampe brillante, la grâcedu Saint-Esprit, qu'il a allumée dans nos âmes. Mais voicice qui est arrivé de cette lumière : les uns l'ont reçueet l'ont rendue plus éclatante, plus resplendissante, comme ontfait et Paul, et Pierre, et tous ces glorieux saints; les autres, au contraire,l'ont éteinte ainsi les cinq vierges; ainsi ceux qui ont fait lenaufrage dans la foi, comme le fornicateur de Corinthe , comme les Galatespervertis. Voilà pourquoi Paul dit maintenant : " N'éteignezpas l'Esprit ", c'est-à-dire, la grâce. C'est son habituded'appeler ainsi la grâce de l'Esprit; et ce qui l'éteint,c'est l'impureté. Supposez que, dans nos lanternes, on verse del'eau, on mette de la terre : on éteindra la lumière; etil n'est même pas besoin de rien faire de semblable : il suffit d'ôterl'huile; il (240) en est de même de la grâce de l'Esprit; mêlez-yles choses terrestres, les soucis des affaires, vous éteignez l'Esprit,et, à défaut de ce que vous aurez pu faire, il suffit d'ailleursd'une tentation survenant violemment pour éteindre, comme le faitle vent, la flamme qui n'est pas assez forte, ou qui n'a pas assez d'huilepour la nourrir, ou c'est que vous n'avez pas bouché les ouvertures,fermé la porte, et tout est perdu.
Les ouvertures, qu'est-ce à dire? Il en est de nous comme deslanternes: nos ouvertures sont les yeux et les oreilles. Ne souffrez pasque le vent de la perversité s'y engouffre , parce qu'il éteintla lumière; bouchez vos ouvertures, avec la crainte de Dieu; labouche est une porte, fermez-la à- clef, et tirez le verrou, afind'abriter la lumière et de n'avoir pas à craindre l'irruptiondu dehors. Exemple : on vous a outragés, on, vous a dit des injures: fermez votre bouche, parce que, si vous l'ouvrez, vous excitez le vent.Voyez ce qui se passe dans nos maisons, quand il y a deux portes directementen face l'une de l'autre, que le vent souffle avec violence; si vous fermezl'une, sans établir de courant d'air, le vent n'a pas de prise;toute sa force tombe ; il en est de même ici : les deux portes sontvotre bouche et celle de l'homme qui vous outrage et vous injurie. Si vousfermez votre bouche, si vous n'établissez pas de courant d'air,vous faites tomber toute la force du vent; au contraire, ouvrez-la; vousne pouvez plus maîtriser le vent; donc n'éteignons pas lagrâce. Il arrive souvent que, même sans aucune irruption dudehors, la flamme s'éteint; c'est l'huile qui manque ; nous ne faisonspas l'aumône, l'Esprit s'éteint. En effet, l'aumônevient de Dieu vers vous ; elle voit qu'il n'y a, auprès de vous,aucun fruit à faire, et elle s'envole; elle ne reste pas dans uneâme insensible à la pitié. Une fois l'Esprit éteint,vous savez ce qui arrive, ô vous tous qui avez marché dansune nuit sans lune. S'il est difficile de trouver, pendant la nuit, lechemin qui conduit d'une terre à une autre terre, comment pourrait-onse diriger; dans le chemin qui conduit de la terre au ciel? Ignorez-voustous les démons répandus dans cet espace, tous les monstres,tous les génies de la perversité? Eh bien, si nous avonscette lumière dont je parle, ils ne peuvent en rien nous nuire;au contraire, si nous l'éteignons, vite ils se jettent sur nous,vite ils nous dévalisent. Vous savez bien que les brigands éteignentla lumière avant de commettre leurs brigandages. Ces esprits dumal voient clair dans ces ténèbres, parce que leurs oeuvressont ténébreuses; mais nous, nous n'avons pas l'habitudede cette lumière. Gardons-nous donc de l'éteindre; touteaction mauvaise l'éteint, toute querelle, toute mauvaise parole,quelle qu'elle soit. Tout corps d'une nature étrangère aufeu en ruine l'essence ; ce qui allume le feu , c'est ce qui a de l'affinitéavec lui. Il en est de même pour la lumière; ce qui est résistant,chaud, igné, embrase la flamme de l'Esprit ; n'y portons donc riende froid, ni rien d'humide, car voilà ce qui éteint le feuspirituel.
On peut encore vous proposer d'autres réflexions. Grand nombred'hommes, chez ces premiers chrétiens , prophétisaient ;les uns parlaient selon la vérité, les autres ne proféraientque des mensonges. Paul le dit encore dans son épître auxCorinthiens : " C'est pour cela " , dit-il , " que Dieu a donnéle discernement des esprits ". (I Cor. XII, 10.) L'esprit impur, le démonaurait voulu faire servir ce don de prophétie à la destructioncomplète de l'Eglise. Il y avait deux prédictions : celledu démon, celle de l'Esprit; la. première remplie de mensonges,la seconde n'exprimant que la vérité. Impossible de les distinguer,de les reconnaître; on eût dit Jérémie et Ezéchiel.Quand le temps fut venu, Dieu permit de reconnaître, de distinguerles esprits. Il y avait donc à cette époque, chez les habitantsde Thessalonique, un grand nombre de prophètes, que Paul désigne,dans un autre passage , par ces paroles : " Ne vous laissez ébranlerni par des discours, ni par des lettres supposées écritespar nous , de manière à croire que le jour du Seigneur estarrivé ". (II Thess. II, 2.) C'est ce qui fait quaprès avoirdit ici : "N'éteignez pas l'Esprit " , il a eu raison d'ajouterce qui suit : " Ne méprisez pas les prophéties"; ce qui veutdire : S'il y a auprès de vous quelques faux prophètes ,ce n'est pas une raison pour écarter les autres, pour vous éloignerd'eux. Gardez-vous d'éteindre les prophètes: Voilàce que veut dire: "Ne méprisez pas les prophéties ".
2. Comprenez-vous ce qu'il entend par " Eprouvez tout? " Comme il vientde dire (241) " Ne méprisez pas les prophéties ", on pouvaits'imaginer qu'il accordait à tous les prophètes indistinctement,l'accès de la chaire. " Eprouvez tout ", dit-il; " retenez ce quiest bon", c'est-à-dire les véritables prophéties :" Abstenez-vous de tout ce qui a quelque apparence de mal ". Il ne ditpas, de telle ou telle mauvaise apparence, mais : " De tout ce qui a quelqueapparence de mal " ; mensonges, vérités, éprouveztout, examinez, distinguez, pour vous abstenir dur mal, et pour vous attacherau bien. C'est ainsi que vous prouverez votre Daine sincère pource qui est mal, votre amour pour ce qui est bien. Ne vous contentez pasd'agir à la légère et sans examen ; ne faisons rienqu'après nous être rendu soigneusement un compte exact detout.
" Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même, en toute manière,afin que tout ce a qui est en vous, l'esprit, l'âme et le corps,se conservent sans tache, pour l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ(23) ". Voyez l'affection que montre le maître ; à l'exhortationil joint la prière, et non-seulement l'a prière parlée,mais la prière écrite c'est que le conseil ne suffit pas,il faut encore la prière. Voilà pourquoi, nous aussi, nousvous conseillons, et nous faisons pour vous des prières, ce quesavent bien les initiés. Quant à Paul, certes, il avait raisond'agir ainsi, lui qui avait tant de droit de parler à Dieu en touteliberté. Mais nous, nous sommes couverts de honte, et nous n'avonspas auprès de Dieu cette liberté; mais comme nous avons étéétablis et ordonnés pour agir de cette sorte, malgrénotre indignité, nous nous adressons à Dieu, quoique nousne méritions pas d'être comptés parmi les derniersdes disciples. Mais nous savons que la grâce opère, par lemoyen des hommes indignes, non en vue d'eux-mêmes, mais en vue deceux qui en retireront de l'utilité, et nous apportons ce qui dépendde nous. " Qu'il vous sanctifie ", dit l'apôtre, " en toute manière,afin que tout ce qui est en vous, l'esprit, Pâme et le corps, seconservent sans tache, par l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ". Qu'entend-il ici par "Esprit ? " Cela veut dire, la grâce, ledon gratuit; car si nous sortons d'ici emportant dans nos mains des lampesbrillantes, nous entrerons dans la chambre de l'époux; si nos lampess'éteignent; non. Voilà pourquoi il dit : " L'Esprit sanstache" ; car lorsque l'esprit demeure sans tache, la grâce aussidemeure. " L'âme ", dit-il, " et le corps " ; si, dit-il, ni l'âmeni le corps ne reçoivent aucune souillure.
" Celui qui vous a appelés, est fidèle, et c'est lui quifera cela en vous (24) ". Voyez l'humilité de l'apôtre : ila prié; ne croyez pas, dit-il, que ce soit un effet de mes prières; c'est la suite du dessein qui fait que le Seigneur vous a appelés;car, s'il vous a appelés pour le salut, et si c'est le Dieu de vérité,il vous donnera certainement le salut qu'il veut vous donner. " Mes frères,priez pour nous (26) ". Ah ! quelle humilité ! mais ce que Pauldisait par humilité, nous 1e disons, nous, non pas par humilité,mais pour notre plus grande utilité, et parce que nous voulons recevoirde vous un grand profit; priez aussi pour nous, car, si vous ne recevezpas de nous de bien grands, d'admirables services, priez toutefois àcause de l'honneur que procure la prière; priez, en considérationdu titre que nous portons. Un homme avait des fils, il ne leur étaitd'aucune utilité ; mais, attendu qu'il était leur père,il leur disait : Un jour entier s'est passé sans que vous m'ayezappelé votre père. Voilà pourquoi nous vous disons,nous aussi, priez pour nous et ce ne sont pas là de vaines paroles;vos prières, je les désire vivement. Si c'est mon devoirde prendre soin de vous tous; si je dois un jour rendre dès comptes,à bien plus forte raison convient-il que j'obtienne vos prières.C'est à cause de vous que je dois un compte plus redoutable ; vousdevez donc m'apporter un plus grand secours.
" Saluez tous nos frères, en leur donnant le saint baiser (26)". Ah ! quelle ardeur ! Ah ! quel sentiment, quel coeur ! Etant loin dèsfrères, il ne pouvait pas les saluer en leur donnant lui-mêmele baiser, il le leur donne donc par correspondance, c'est ce que nousfaisons, quand nous disons : Embrassez pour moi un tel. Faites de même,vous aussi, entretenez le feu de la charité. Il n'y a pas pour lacharité de grands espaces, elle franchit les distances, elle semontré partout. " Je vous adjure, par le Seigneur, de faire lirecette lettre devant tous les saints frères (27) ", paroles qui témoignentencore plus de l'ardeur de la charité que du zèle de l'enseignement.Je veux, dit-il, m'adresser à eux aussi; " l'a grâce de Notre-SeigneurJésus-Christ soit avec vous. Amen (28) ". Il ne se contente pasde leur ordonner, il les adjure ardemment, afin (242) que dans le cas oùils seraient portés à négliger son ordre, cette considération,qu'il les adjure, les détermine à l'exécuter. Autrefoison n'écoutait qu'en tremblant ces adjurations, aujourd'hui on n'yprend pas garde. Il arrive souvent qu'un esclave, frappé de verges,adjure son maître au nom de Dieu et du Christ de Dieu; on l'entends'écrier : Chrétien, que, tu meures, personne n'y fait attention,personne ne s'en occupe, personne n'en prend souci. Si au contraire onadjure par la vie d'un fils , aussitôt le maître se faisantviolence, grinçant encore des dents, apaise sa colère. Onvoit un homme, traîné en prison, emporté à traversla place publique, en présence des grecs et des juifs, adjurer,de la manière la plus redoutable celui qui l'entraîne : personnen'y fait attention. Que ne diront pas les grecs, à la vue d'un fidèleadjurant un fidèle , un chrétien qui n'en tient aucun compte, qui de plus le dédaigne ?
3. Voulez-vous que je vous raconte une histoire que j'ai entendue moi-même?Ce n'est pas une fiction que je vous apporte, j'ai entendu le fait de labouche d'une personne tout à fait digne de foi. Une servante étaitmariée à un méchant homme, un scélérat,un esclave fugitif; ce malheureux avait commis de grandes fautes, et devaitêtre vendu par sa maîtresse ; il s'était couvert detrop de crimes pour qu'elle pût lui pardonner ; c'était uneveuve elle ne pouvait pas le châtier quand il ruinait sa maison,mais elle avait résolu de le vendre. Elle réfléchitensuite qu'il n'était pas permis de séparer le mari de safemme; et, quoique celle-ci fût honnête, et lui rendîtdes services, elle aima mieux la vendre avec son mari que de l'en séparer.La jeune servante se voyant donc dans cette situation, pleine d'angoisses,alla trouver une noble dame, amie de sa maîtresse, et c'est de cettedame que je tiens cette histoire; la servante , lui prenant les genouxet répandant des flots de larmes, et poussant mille cris lamentables,la pria de fléchir sa maîtresse en sa faveur. Aprèsavoir fait entendre beaucoup de paroles, à la fin elle ajouta, commele moyen le plus énergique de persuasion, une adjuration terrible.Or, voici quelle était cette adjuration : Puissiez-vous voir leChrist au jour du jugement, si vous ne méprisez pas ma prière,et à ces mots elle se retira. Celle à qui cette prièreavait été adressée, distraite par quelque affaire,comme il arrive dans la vie, oublia un instant ces paroles ; mais plustard, tout à coup, dans l'après-midi, à l'heure ducrépuscule, elle se souvint de l'adjuration redoutable, et son âmeen fut fortement touchée, et elle s'en alla, et elle s'acquittaavec soin de ce dont elle était priée. Cette femme, pendantla nuit, vit tout à coup le ciel ouvert, et Jésus-Christlui-même; elle le vit comme le Christ pouvait être vu par unefemme.
C'est parce qu'elle comprenait l'importance de ces adjurations, c'estparce qu'elle redoutait le Seigneur, qu'elle fut favorisée d'unepareille vision. Ce que j'en dis, c'est pour que nous,comprenions bience que les adjurations ont de redoutable, surtout lorsqu'on nous adjurede faire des bonnes oeuvres, de faire l'aumône, de pratiquer la charité.Voici, à terre, des pauvres, des mutilés, ô femme,et ils te voient franchir en courant ton chemin; leurs pieds ne peuventte suivre ; alors ils se servent comme d'un hameçon pour tattirerà eux, de l'adjuration; ils étendent les mains, et t'adjurentde leur donner une obole, deux oboles, rien de plus. Mais toi, tu continuesta course; toi qu'on adjure au nom du Seigneur ton Dieu ! Et je supposequ'on t'adjure parles yeux, ou de ton mari en voyage, ou de ton fils, oude ta fille; aussitôt tu cèdes, et ton coeur palpite, et tonsang s'échauffe ; si, au contraire on t'adjure au nom du Seigneur,tu poursuis ta course. Je connais beaucoup de femmes, moi, que le nom duChrist ne retient pas dans leur course; mais, qu'on loue leur beautéen s'approchant d'elles, elles fléchissent, elles s'attendrissent,et elles vous tendent la main; elles vont jusqu'à provoquer- chezles pauvres, chez ces infortunés, le rire -à leurs dépens.Comme les paroles passionnées ou sévères ne touchentpas le coeur de ces femmes, les pauvres emploient le moyen qui leur faitplaisir, et voilà le malheureux; celui que la faim tourmente, forcépar notre bassesse de faire l'éloge de leur beauté.
Et, s'il n'y avait pas d'autres désordres, mais il est un autreabus plus révoltant; voilà les pauvres forcés de fairele métier de prestidigitateurs, de bouffons, de personnages ridicules.Quand vous les voyez avec des coupes, des vases de bois de lierre, desgobelets, dans les doigts des timbales, des flûtes, chantant deschansons honteuses, exprimant les salés amours, vociférant,criant; autour d'eux s'arisasse la (243) foule, et les uns leur donnentun morceau de pain, les autres une obole, d'autres encore n'importe quoi,et on les arrête longtemps, et c'est un plaisir, un plaisir pourles hommes, un plaisir pour les femmes. Qu'y a-t-il de plus triste quecela? N'y a-t-il pas là une féconde matière de gémissements?C'est peu de chose, on regarde cela comme peu de chose, et voilà,dans nos moeurs, de grands sujets de péchés. Un chant obscène,une musique qui fait plaisir, amollit l'âme et cette mollesse produitla corruption. Et quand je pense que le pauvre, invoquant Dieu, lui demandant,pour vous, dans ses prières des biens innombrables, n'est auprèsde vous en nulle estime, et qu'au contraire celui qui substitue aux prièresde niais plaisirs, excite votre admiration !
Maintenant, il me vient à l'esprit quelque chose que je veuxvous dire. Qu'est-ce? Quand vous serez tombés dans la pauvreté,dans la maladie, apprenez au moins des mendiants de nos ruelles àbénir le Seigneur. Ils passent toute leur vie à mendier etils ne blasphèment pas, ils ne s'irritent pas, ils se résignent;toute leur existence de mendiants, ils se la racontent à eux-mêmes,en y mêlant des actions de grâces; ils célèbrentla grandeur et la bonté de Dieu ; et toi, qui vis dans la pleineabondance de toutes choses, tant que tu n'as pas tout attiré àtoi, tu taxes de cruauté le Seigneur ! Combien le pauvre nous estsupérieur, quelle condamnation un jour ne prononcera-t-il pas surnous ! Pour nous enseigner à tous ce que c'est que le malheur, enmême temps, pour nous consoler, Dieu, sur tous les points de l'univers,a envoyé les pauvres. Vous avez souffert un malheur qui vous afflige? mais il n'y arien là de comparable au malheur de cet infortuné.Vous êtes borgne? mais il est aveugle. Vous avez eu à supporterune maladie longue? mais il a, lui, une maladie incurable. Vous avez perduvos fils? mais, lui, il a perdu jusqu'à la santé de son proprecorps. Vous avez éprouvé un grand dommage? mais vous n'avezpas encore été réduit à avoir besoin des autres.Donc, rendez grâces à Dieu ; voyez ces infortunés dansla fournaise de la pauvreté, adressant leurs demandes à tous,et recevant d'un si petit nombre. Donc, lorsque vous êtes fatiguéde prier, que vous ne recevez rien, pensez en vous-même combien defois vous avez entendu un pauvre vous appeler sans que vous l'ayez écouté;et ce pauvre ne s'est pas mis en colère, et il ne vous a pas outragé.Pour vous, ce que vous faites, c'est par cruauté ; Dieu, au contraire,c'est par bonté qu'il ne vous écoute pas. Eh quoi ! vousn'écoutez pas, par inhumanité, celui qui est votre compagnond'esclavage, et vous ne trouvez pas juste que l'on vous réprimande; et, lorsque par bonté le Seigneur ne vous écoute pas, vous,son esclave, vous le réprimandez ? Voyez-vous l'inégalitédu jugement? Voyez-vous l'injustice criante ?
4. Ne nous lassons pas de faire ces réflexions, de considérerceux qui sont plus bas que nous, ceux qui souffrent de plus grands malheurs,et alors nous bénirons Dieu.. La vie est pleine d'exemples de cegenre, et le sage et l'esprit attentif y peut trouver un grand enseignement.Tenez, sans sortir de nos maisons de prière, voilà pourquoi;et dans les églises, et dans les chapelles élevéesaux, martyrs, des pauvres se tiennent sous les vestibules; leur aspectpeut nous être d'une grande utilité ; considérez que,dans les palais de la terre, aucun spectacle pareil ne frappe les visiteursqui entrent; de tous côtés vous ne voyez que personnages considérables, des dignitaires magnifiques, des riches superbes, des hommes dont onvante l'esprit ; dans notre palais, à nous, je veux dire l'Eglise,à l'entrée de nos temples, de nos chapelles de martyrs, cesont des démoniaques, des manchots, des mutilés, des pauvres,dès vieillards, des aveugles, et ceux qui ont les membres contournés;pourquoi ? pour que le spectacle qu'ils présentent vous soit unenseignement. Et d'abord vous pourriez rapporter du dehors quelque fasteorgueilleux, jetez les yeux sur ces infortunés, déposez votreinsolence, prenez un coeur contrit avant d'entrer, avant d'entendre laparole; (lorgueilleux n'est pas écouté dans ses prières).A la vue d'un infortuné vieillard, vous cesserez d'être sifier, de vous applaudir de votre jeunesse ; ces vieillards aussi furentdes jeunes gens. La profession des armes, un royal pouvoir 'enflent votrevanité ; réfléchissez que, parmi ces infortunés, il y en a qui furent glorieux dans les palais des rois. Votre santévous donne de' la confiance; regardez ces malades et réprimez votrevanité. Celui qui fréquente assidûment l'église,tout sain de corps qu'il est, ne s'enorgueillira pas de sa santé;et celui qui souffre recevra une consolation puissante.
244
Mais ce n'est pas là l'unique raison qui les fait asseoir sousnos portiques; ils eut là aussi pour vous faire pratiquer l'aumône,pour vous attendrir, pour vous apprendre à admirer la bontéde Dieu. Si Dieu n'a pas honte de ces infortunés, s'il les a introduitssous ces portiques, faites de, même à, bien plus. forte raison,vous; ils sont là pour vous apprendre à ne pas vous glorifierdes royautés de la terre. Ne rougissez donc pas quand, un pauvrevous appelle ; s'il s'approche de vous, s'il vous prend les genoux, nele repoussez pas. Les pauvres sont en quelque sorte d'admirables, chiensdes palais du, Roi, et je ne leur adresse pas un outrage en les appelantdes chiens, au contraire, je prétends par là faire d'euxun, noble éloge ils gardent, le palais du Roi ; donc nourrissez-les.L'honneur remonte jusqu'au Roi. Dans les palais tout est faste insolent,j'entends les palais de la terre; dans les palais du vrai Roi, tout esthumilité. Les choses humaines ne sont rien ; les vestibules, deséglises suffisent pour vous l'apprendre. La richesse n'a aucun charme,pour, Dieu ; ceux. que vous voyez assis là, suffisent pour vousl'apprendre. Cette assemblée qui séjourne là, c'estcomme un avertissement, à la nature humaine, c'est une voix sonoreet retentissante qui dit : Les choses humaines ne sont rien quombre etfumée. Si les richesses étaient de vrais biens, Dieu n'auraitpas établi, des pauvres. à ses propres portes; s'il reçoitmême des riches ; ne soyez pas étonnés ; ce n'est pasà cause de leurs richesses, qu'il les reçoit, ce n'est paspour qu,'ils se conservent riches, mais, pour qu'ils. déposent leurvanité. Ecoutez ce que, leur dit, le Christ : " Vous ne pouvez,pas servir Dieu et Mamon (1) " ; et encore : " Il sera difficile aux riches,d'entrer dans le royaume des cieux, ". ; et, encore. : " Il est pus. facilepour un câble d'entrer dans le trou d'une aiguille, que pour un richedans le royaume des cieux ". (Matth., VI, 24; XIX, 23, 24,) S'il reçoitles riches, c'est pour qu'ils entendent ces paroles, pour leur apprendreà désirer les éternelles richesses, à soupireraprès les biens du ciel. Etonnez-vous, qu'il ne dédaignepas de les voir assis sous ces portiques, quand il ne dédaigne pasde les convier à sa table spirituelle, de les admettre; au divinbanquet; mais le boiteux, le mutilé, le vieillard en haillons, souillé,couvert d'ulcères,
1 Mammon, dieu des richesses chez les Syriens,
côte. à côte avec le jeune homme élégant,le superbe décoré de la pourpre , et celui qui porte en têtele diadème, vient à la table prendre sa part, et il est admisau festin spirituel; et, les uns comme les autres, jouissent des mêmesbiens sans différence, sans distinction.
5. Eh quoi ! le Christ ne dédaigne pas, de les appeler àsa table, eu même temps que l'empereur ; ils sont, tous conviésen même temps Et toi peut-être, tu t'avises de faire le dédaigneux,tu ne veux pas qu'on te voie donnant aux pauvres, ou même leur adressantla parole. Ah ! quelle arrogance ! quel orgueil ! Prenez. garde qu'il nevous; arrive la même chose qu'au. riche d'autrefois. Il faisait ledédaigneux, ce riche; il ne voulait pas voir Lazare, il ne daignaitmême pas lui donner un abri sous son toit; ce pauvre étaitdehors, gisant sous le vestibule, et on ne daignait pas lui adresser uneparole. Mais voyez, aussi comme au jour où le riche eut besoin.de ce pauvre, il n'obtint pas son secours. Si nous rougissons de ceux dontle Christ n'a pas rougi; le Christ rougit de nous, qui rougissons de sesamis, emplissez votre table de boiteux,de manchots, et de mutilés; ce sont eux qui font venir le Christ, ce ne sont pas les riches. Peut-êtreque mon discours vous fait rire, eh bien ! ce n'est pas moi qui parle ;écoutez le Christ lui-même et ne riez pas, mais frémissez: " Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, n'yconviez, ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisinsriches, de peur qu'ils ne vous invitent ensuite à leur tour, etqu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils avaient reçu de vos dons; mais, lorsque vous faites un festin, conviez-y les mendiants, les pauvres,les aveugles, et vous serrez bienheureux, parce qu'ils nauront pas dequoi vous rendre, car cela vous sera rendu, dans la résurrection,des justes ". (Luc. XII, 14.)
Ajoutez, encore à cela une, gloire plus éclatante, sivous l'aimez cette gloire. Dans les festins du monde règnent l'envie,les jalousies, les accusations, les médisances, et la crainte excessivede manquer aux convenances ; et vous êtes là comme l'esclavedu. maître, et; si lon a invité des convives plus considérablesque vous, vous redoutez leurs propos méchants ; dans les. banquetsdu Seigneur rien de pareil, quels que soient les mets que vous offriezaux pauvres, ils les reçoivent volontiers (245) , et de 1à,pour vous, de grands applaudissements , une gloire plus éclatante,plus d'admiration; on n'applaudit pas autant aux banquets des riches quen'applaudissent aux festins des pauvres, ceux qui en entendent parler.Si vous refusez de me croire, faites-en l'expérience, ô riches,qui conviez des généraux et des chefs d'armée. Conviezdes pauvres, remplissez-en votre table, voyez s'ils ne vous applaudissentpas tous, sils ne vous chérissent pas tous, s'ils ne vous regardentpas tous comme un père. Les festins du monde ne procurent aucunprofit; ceux dont je parle assurent la conquête du ciel et de tousles célestes biens. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,l'empire, l'honneur , maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.