PREMIÈRE HOMÉLIE
1. Je surabonde de joie et d'allégresse en voyant aujourd'huila foule des fidèles remplir l'église de Dieu, et je louele pieux empressement qui vous y rassemble. Aussi, le riant épanouissementde vos traits -m'est-il un signe certain du contentement de vos âmes: car le Sage a dit que la joie du cceur brille sur le visage. (Prov. XV,13.) C'est pourquoi j'accours moi-même plein d'enthousiasme pourprendre part à la joie spirituelle de vous tous, et pour vous annoncerle retour de cette sainte quarantaine qui nous apporte la guérisondes maux de l'âme. Et en effet, le Seigneur, comme un bon père,ne désire rien tant que de nous pardonner nos fautes anciennes;et c'est pourquoi il nous en offre dans le saint carême la facileexpiation. Que personne donc ne paraisse triste et chagrin, et que tousau contraire, pleins de joie et d'allégresse, célèbrentle divin médecin de nos âmes qui nous ouvre cette voie desalut, et accueillent avec transport l'annonce de ces jours bénis.Que les Gentils soient confondus, et que les Juifs rougissent en voyantquel zèle éclate parmi nous à l'approche du carême,et qu'ils connaissent par leur propre expérience l'immense intervallequi les sépare de nous. Ils appellent fêtes et fériesces jours que probablement ils passeront dans les excès de la table,du vin et des plaisirs; mais l'Eglise de Dieu pratique les vertus opposéesà ces vices elle aime le jeûne et recherche les salutairesrésultats de l'abstinence. Voilà ses fêtes. Et ne sont-ilspas en effet de véritables fêtes, ces jours où l'ons'occupe du salut de son âtre, et où la (4) paix et la concorderègnent dans la cité; alors on retranche presque toutes lespréoccupations de la vie, le bruit du forum, le tumulte des marchés,l'empressement des cuisiniers et les sanglantes fonctions des bouchers.Mais comment dépeindre le repos et le calme, la charité etla joie, la paix et la douceur et tous les biens innombrables que nouspromet le retour du carême !
Souffrez donc, mes chers frères, que je vous en dise quelquesmots. Et d'abord je vous prie de recevoir ma parole avec bienveillance,afin que vous en rapportiez dans vos maisons d'heureux fruits. Car nousne nous sommes point ici réunis comme au hasard, moi pour vous parler,vous pour m'applaudir, et ensuite nous retirer; mais je suis venu pourvous adresser une parole utile à votre salut, en sorte que vousne quittiez point ce temple sans avoir recueilli de ma bouche d'importanteset salutaires instructions. L'église est le trésor des remèdesde l'âme; et ceux qui viennent ici ne doivent point se retirer qu'ilsn'aient auparavant reçu les remèdes qui leur conviennent,et qu'ils ne les aient appliqués à leurs blessures. Et eneffet, il sert peu d'écouter si l'on ne réduit en pratiquece que fon entend. Aussi saint Paul nous dit-il que ce ne sont pas ceuxqui écoutent la loi qui sont justes aux yeux de Dieu; mais que cesont ceux qui la pratiquent qui seront justifiés. (Rom. II, 13.)Et le Sauveur lui-même nous parle ainsi dans son Evangile : Tousceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaumedes cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père quiest aux cieux. (Math. VII, 21.) C'est pourquoi, mes bien-aimés,puisque vous savez que l'audition de la parole sainte n'est vraiment utilequ'autant qu'elle se traduit en bonnes couvres, ne vous bornez pas àl'écouter, mais faites-en la règle de votre conduite, afinque, voyant les fruits salutaires de nos discours, nous vous parlions avecune confiance nouvelle. Déployez donc toute la bienveillance devotre âme pour entendre ce que j'ai à vous dire touchant lejeûne. Le fiancé qui doit épouser une vierge chasteet pudique orne sa maison de riches ameublements,; il y établitle bon ordre et la propreté, et il en chasse les servantes licencieuseset immodestes; alors seulement il introduit son épouse dans la chambrenuptiale; et de même je voudrais que, jaloux de purifier vos âmes,vous disiez adieu aux délices de la table et à l'intempérancedes festins, et que vous réserviez au jeûne un bienveillantaccueil, car il est pour nous la source et le principe de tous les biens,non moins que l'école de la chasteté et de toutes les vertus.Ce sera aussi le moyen de le commencer avec plus de joie et d'en retirerdes fruits plus salutaires. Le médecin prescrit une diètesévère comme préparation à une énergiquepurgation; il veut ainsi que la force du remède ne soit énervéepar aucun obstacle et qu'il agisse avec une entière efficacité.Mais n'est-il pas plus nécessaire encore de purifier nos âmespar une exacte sobriété, afin que le jeûne produiseen nous tous ses salutaires effets, et que l'intempérance ne nousen fasse point perdre les heureux fruits?
2. Je ne doute pas que plusieurs ne taxent ce langage d'étrangeté; mais je les prie de ne pas se rendre les esclaves de la coutume , etd'écouter paisiblement la voix de la raison. Ah ! quels avantagespeut-il nous revenir de consumer cette journée dans les plaisirsde latable et les excès du vin ? Et que parlé-je d'avantages! nous n'en saurions recueillir qu'une infinité de maux et d'inconvénients.Dès là que la raison se noie sous les flots du vin,, noustarissons dans leur source et dans leur principe les grâces du jeûneet de l'abstinence. Et puis quel spectacle plus hideux et plus repoussantque celui de ces hommes qui ont passé la nuit entière dansles orgies de l'ivresse , et qui au lever de l'aurore et aux premiers rayonsdu soleil, exhalent la puante odeur du vin dont ils se sont remplis ? Quiconqueles rencontre ne les aborde qu'avec dégoût, leurs serviteursles regardent d'un oeil de mépris, et ils deviennent un objet deraillerie pour tous ceux qui conservent quelque décence: Mais cequi est encore plus triste , c'est que par leurs excès et leur criminelleintempérance ils attirent sur eux la colère de Dieu; carles ivrognes, dit l'Apôtre, ne posséderont point le royaumede Dieu. (I Cor. VII, 10. ) Eh ! quel plus grand malheur que d'êtreexclu des parvis célestes pour un plaisir si court et si funeste! A Dieu ne plaise qu'aucun de mes auditeurs soit adonné àcette honteuse passion ! je souhaite au contraire que tous passent cettejournée dans une sage retenue, en sorte qu'à l'abri des orageset des tempêtes qu'excite l'ivresse, ils ouvrent au jeûne leport calme et paisible d'une âme sobre et tempérante. C'estainsi qu'ils en recueilleront les fruits abondants.
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Et en effet, de même que l'excès des viandes et du vinentraîne pour l'homme une infinité de maux, le jeûneet l'abstinence lui produisent une infinité de biens. Aussi dèsle commencement Dieu en fit-il un précepte au premier homme, caril savait que ce remède était nécessaire au salutde son âme. Tu peux manger , lui dit-il , de tous les fruits du jardin; mais ne mange pas du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal.( Gen. II, 16.) Or, dire mangez ceci, et ne mangez pas cela, n'était-cepoint figurer la loi du jeûne ? Hélas ! Adam qui aurait dûgarder ce précepte , le transgressa , il fut vaincu par le vicede l'intempérance, et à cause de sa désobéissancecondamné à la mort. Le démon , cet esprit méchant,et ennemi dé l'homme , n'avait pu voir sans envie que dans le paradisterrestre nos premiers parents menaient une vie heureuse, et que dans uncorps mortel ils conservaient une innocence angélique. C'est pourquoiil tenta de le faire déchoir de cet heureux état, et en luipromettant des biens plus excellents encore, il le dépouilla deceux qu'il possédait, tant il est dangereux de ne point se resserreren des bornes légitimes, et d'aspirer toujours au-dessus de soi! Le Sage lui-même nous en avertit quand il dit que par l'envie deSatan la mort est entrée dans le monde. (Sag. II, 24. ) Vous voyezdonc, mes chers frères, comment à l'origine des temps, l'intempérancea introduit la mort ; et maintenant j'appelle votre attention sur ces deuxpassages de la sainte Ecriture , où elle condamne les plaisirs etla bonne chère. Le peuple s'assit pour manger et pour boire, ettous se levèrent pour danser. Le peuple bien-aimé but etmangea; appesanti, rassasié, enivré, il a délaisséle Dieu son créateur. ( Ex. XXXII, 6 ; Deut. XXXII, 15. ) Ce futaussi par ces mêmes excès joints à leurs autres crimesque les habitants de Sodome attirèrent sur eux les vengeances duSeigneur. Car le Prophète dit expressément que l'iniquitéde Sodome a été l'intempérance et les voluptésde la chair. ( Ezéch. XVI, 49. ) Ce vice est donc la source, etcomme la racine de tous les maux.
3. Mais à ces suites funestes de (intempérance opposonsles heureux résultats du jeûne. Après un jeûnede quarante jours, Moïse mérita de recevoir les tables de laloi. Mais comme il vit, en descendant de la montagne, les sacrilègesiniquités du peuple juif, il jeta à terre et brisa ces mêmestables qui lui avaient coûté tant, d'efforts et de privations.Car il lui paraissait absurde qu'un peuple prévaricateur et voluptueuxreçût une législation divine. Cet admirable prophèteeut donc besoin de jeûner une fois encore, quarante jours, pour recevoirde nouveau et apporter ces mêmes tables qu'il avait briséesen punition des crimes du peuple. C'est par un jeûne semblable quele grand Elie obtint d'échapper à la tyrannie de la mort.Enlevé au ciel sur un char de feu, aujourd'hui encore il est vivant.Et Daniel, l'homme de désirs, vit ses longs jeûnes récompenséspar d'admirables révélations ; et changea la férocitédes lions en la douceur des agneaux. Sans doute il ne détruisitpas en eux l'instinct de la nature, mais il en suspendit la voracité.Enfin les Ninivites désarmèrent par un jeûne rigoureuxles vengeances du Seigneur, ils y assujettirent les animaux aussi bienque les hommes, et chacun quittant ses voies mauvaises, ils éprouvèrentles effets de la miséricorde divine.
Mais il est inutile de multiplier ici les exemples des serviteurs :et combien de traits ne me fourniraient pas l'Ancien et le Nouveau Testament! il vaut mieux s'arrêter à la personne même de notrecommun Maître. Or le divin Sauveur Jésus a voulu jeûnerquarante jours afin de se préparer à la tentation, et denous apprendre par son exemple qu'il faut comme lui, nous armer du jeûne,et y puiser les forces nécessaires pour lutter victorieusement contrele démon. Mais ici peut-être quelque bel esprit, ou quelqueprofond raisonneur me demandera pourquoi le Maître a jeûnéexactement le même nombre de jours que les serviteurs , et pourquoiil n'a pas voulu dépasser ce nombre? Je leur réponds quecette conduite, bien loin d'être inutile et téméraire,est pleine de sagesse et d'une ineffable miséricorde. Il a voulujeûner pour montrer que son corps était véritable etnon 'point fantastique; et il a voulu se borner à quarante joursde jeûne pour prouver que `sa chair était semblable àla nôtre. C'est ainsi que par avance il réfutait l'insolencede ces esprits curieux et disputeurs. Et en effet si malgré cettedisposition des choses et des faits, quelques-uns soulèvent de pareillesobjections, que ne diraient-ils pas, si le Sauveur n'eût coupécourt à tous les prétextes de leur incrédulité? Oui, il a jeûné exactement le même nombre de joursque ses serviteurs, afin de nous convaincre qu'il s'est revêtu d'unechair (6) toute semblable à la nôtre et qu'il n'étaitpas étranger à notre nature.
4. Et maintenant que je vous ai montré quelle est l'excellenceet l'utilité du jeûne, et que je vous ai mis sous les yeuxl'exemple du divin Maître et de ses serviteurs, je vous conjure,mes chers frères, de ne point négliger les grands avantagesqui y sont attachés. N'accueillez donc point avec tristesse le retourde ces jours de salut, mais réjouissez-vous, et soyez pleins d'allégresse,parce que, selon la parole de l'Apôtre, plus l'homme extérieurest affaibli, plus l'homme intérieur se renouvelle. (II Cor. IV,16.) Le jeûne est en effet comme la nourriture de l'âme; etde même que les mets de nos tables entretiennent la santédu corps, le jeûne communique à l'âme une vigueur nouvelle.Il lui donne comme deux ailes légères qui l'élèvent,loin de l'horizon de la terre, jusqu'à la contemplation des plussublimes mystères. Et c'est alors que cette âme plane au-dessusdes plaisirs de cette vie, et de toutes les voluptés des sens. Nousvoyons encore qu'un léger esquif sillonne aisément les flots,tandis qu'un vaisseau trop chargé périt par son propre poids.Ainsi le jeûne qui allége l'esprit, le rend plus agile pourtraverser la mer de ce monde. Notre oeil se tourne vers le ciel et leschoses du ciel, et notre pensée méprise les biens de la terrequi ne nous paraissent qu'une ombre et qu'un songe. L'ivresse au contraireet l'intempérance appesantissent l'esprit en surchargeant le corps.Elles rendent l'âme captive des sens, la pressent de toutes parts,et lui enlèvent le libre exercice du jugement et de la raison. Aussicette âme s'égare-t-elle çà et là àtravers des précipices, et court infailliblement à sa perte.
C'est pourquoi, mes chers frères, entrons avec une sainte ardeurdans la pratique salutaire du jeûne : et puisque nous n'ignoronspoint les maux que produit l'intempérance, fuyons-en les suitesfunestes. Sans doute l'Evangile, qui nous prescrit une morale plus épurée,qui nous propose une lutte plus difficile et des fatigues plus grandes,et qui nous promet une récompense plus belle et une couronne pluséclatante, nous interdit sévèrement les excèsde la table. Mais la loi ancienne elle-même défendait égalementl'intempérance et cependant les Juifs ne voyaient encore touteschoses qu'en figures, et attendaient la véritable lumière.Ils étaient comme de jeunes enfants que l'on nourrit de lait. Peut-êtrem'accuserez-vous de parler ainsi au hasard, et sans preuve; écoutezdonc le prophète Amos : Malheur à vous qui êtes réservéspour le jour mauvais, qui dormez sur des lits d'Ivoire et vous étendezmollement sur votre couche, qui mangez les agneaux choisis et les génissesles plus grasses, qui buvez les vins les plus délicats, et vousparfumez des essences les plus exquises, et qui considérez ces plaisirscomme un bien stable et permanent, et non comme un songe fugitif ! (Amos,VI, 3-6.) Voilà quel langage sévère le Prophètefaisait entendre aux Juifs, peuple grossier, ingrat et adonné chaquejour aux plaisirs des sens. Il n'est pas inutile non plus de peser lesexpressions qu'il emploie, et d'observer qu'après leur avoir reprochéleur penchant à l'ivrognerie et à la débauche, ilajoute qu'ils considéraient ces plaisirs comme un bien stable etpermanent, et non comme un songe fugitif. N'est-ce pas nous avertir queces voluptés s'arrêtent au gosier, et se bornent àflatter le palais?
Le plaisir est donc court et momentané, mais la douleur qu'ilcause est longue et durable. Et cependant, dit le Prophète, malgréles leçons de l'expérience, les Juifs s'obstinaient àregarder le plaisir comme un bien stable et permanent, tandis qu'il n'estqu'une jouissance fugitive. Oui, le plaisir s'envole rapidement, et nousne saurions le fixer même quelques instants. Car telle est la destinéedes choses humaines et sensibles. A peine les possédons-nous qu'ellesnous échappent. Telle est aussi la nature des délices, dela gloire du monde, de la puissance, des richesses et des prospéritésde la vie. Elles ne nous offrent rien de solide ni d'assuré; riende ;fixe ni de permanent. Elles s'écoulent plus rapidement que l'eaudes fleuves, et laissent vides, et indigents tous ceux qui les recherchentavec un si vif empressement. Mais au contraire les biens spirituels nousprésentent un caractère tout diffèrent. Ils sont fermes,assurés, constants et éternels. Ne serait-ce donc pas uneétrange folie que d'échanger une jouissance passagèrecontre des biens immuables , des plaisirs momentanés contre un bonheurimmortel, et des voluptés frivoles et rapides contre une félicitévraie et éternelle ? Enfin, les uns nous exposent aux supplicesaffreux de l'enfer, tandis que les autres nous rendront souverainementheureux dans le ciel. Ainsi donc, mes très-chers frères,(7) que ces vérités sérieusement méditéesnous fassent donner à notre salut toute notre attention , mépriserles plaisirs des sens, plaisirs vains et dangereux , et embrasser avecjoie le jeûne et ses pratiques salutaires. Montrons par tout l'ensemblede notre conduite que nous sommes véritablement changés,et hâtons-nous de multiplier chaque jour nos bonnes oeuvres. C'estainsi qu'après avoir , durant le saint temps du carême, grossinos richesses spirituelles, et augmenté le trésor de nosmérites, nous atteindrons heureusement le saint jour du Seigneur.Dans ce jour il nous sera donné de nous asseoir avec confiance àla table redoutable du banquet divin, d'y participer avec une consciencepure aux délices ineffables, et d'y recevoir les biens éternelset les grâces abondantes que le Seigneur nous a préparés.Puissions-nous obtenir cette grâce par les prières et l'intercessiondes saints qui ont plu eux-mêmes à Jésus-Christ notredivin Sauveur, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire, l'empire et l'honneur, maintenant, et dans tous les sièclesdes siècles! Ainsi soit-il.
DEUXIÈME HOMÉLIE
Au commencement Dieu créa leciel et la terre. (Gen. I, 1.)
1. La vue de vos visages aimables me comble aujourd'hui de joie. Lepère le plus tendre se réjouit moins au sein d'une nombreusefamille qui l'entoure de gloire, d'hommages et de fêtes, que je nele fais moi-même en voyant cette belle réunion de chrétienssi pieux et si bien disposés. Vous brûlez d'un tel désird'entendre la parole divine, que vous abandonnez les plaisirs de la tablepour accourir à ce festin spirituel ; et c'est ainsi que vous réalisezcette parole du Sauveur : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais detoute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Matth. IV, 4.) Imitons doncla conduite des laboureurs. Lorsqu'ils ont bien préparé unchamp, et qu'ils en ont arraché les mauvaises herbes, ils y sèmentle bon grain en abondance. Mais vos âmes ne sont-elles point un champmystique, et la grâce divine ne les a-t-elle point épuréesde toutes ces affections déréglées qui y entretenaientle trouble et le désordre? aujourd'hui vous avez étouffétout désir des plaisirs de la table, et vous avez calmé lesorages et les tempêtes du coeur et de la pensée, en sorteque la sérénité et la paix règnent dans votreesprit. Vous méprisez donc les jouissances sensuelles pour ne songerqu'aux biens spirituels, et sur les ailes de la pénitence vous vousélevez jusqu'au ciel. C'est pourquoi tout nous engage à vousadresser la parole, et à (8) vous développer le sens cachéde quelques passages de nos saintes Ecritures. Si nous n'abordions ce sujetaujourd'hui que le jeûne et l'abstinence maintiennent l'âmedans le calme des bonnes pensées, quand pourrions-nous le faire?Serait-ce dans les jours de plaisirs, de bonne chère et de nonchalance? Mais il y aurait alors imprudence de notre part; et vous-mêmesne retireriez aucun fruit de nos discours , parce que votre esprit seraitcomme submergé sous d'épaisses ténèbres.
Quel temps au contraire plus favorable à nos instructions queces jours où le corps ne s'insurge point contre l'âme quiest sa maîtresse, et où il se soumet facilement au joug !Aujourd'hui il est plus docile et plus obéissant; il modèreles appétits déréglés des sens, et se contientdans les bornes légitimes du devoir. Et en effet le jeûneproduit la paix de l'âme, honore la vieillesse, instruit la jeunesse,enseigne la continence, et pare tout âge et tout sexe comme d'unriche diadème. Aujourd'hui ont cessé le tumulte et les cris,l'empressement des bouchers et les courses des cuisiniers. Nous sommesdélivrés de toutes ces importunités, et la citéressemble à une vertueuse et honnête mère de famille.Quand je réfléchis donc sur un changement si subit, et quandje me rappelle le mouvement et le tracas qui, hier encore, régnaientdans la ville, j'admire et je proclame la force et la puissance du jeûne.Comment a-t-il pu pénétrer ainsi dans la conscience de noustous, transformer nos pensées et purifier nos âmes? tous reconnaissentses lois, le magistrat et l'homme privé, le citoyen et l'esclave,l'homme' et la femme, le riche et le pauvre, le grec et le barbare. Maispourquoi parler des magistrats et des citoyens lorsque l'empereur lui-mêmefléchit sous sa puissance non moins que le dernier de ses sujets?Aujourd'hui il n'y a aucune différence entre la table du riche etcelle du pauvre; tous pratiquent également la frugalité,et bannissent le luxe et l'appareil des festins. Bien plus, on prend aujourd'huiun modeste repas avec plus de plaisir que l'on ne s'asseyait hier àune table chargée de mets exquis et de vins délicats.
2. Ces heureux préludes vous montrent, mes chers frères,quelle est là puissance du jeûne; et moi-même je commenceaujourd'hui ce cours d'instructions, plein d'une nouvelle et plus grandejoie, parce que je sais que je répandrai la bonne semence dans unchamp fertile et bien préparé, en sorte que cette semenceproduira au centuple. Examinons donc, s'il vous plaît, quel est lesens du passage de la Genèse qui vient d'être lu. Mais prêtez-moi,je vous en conjure, une bienveillante attention; car ce ne seront ni mespensées, ni ma parole, mais celles que l'Esprit-Saint m'inspirerapour votre utilité que vous entendrez.
Au commencement, dit Moïse, Dieu créa le ciel et la terre.Ici on demande avec raison pourquoi ce saint prophète, qui n'a vécuque plusieurs siècles après la création du monde,nous en raconte l'histoire. Certes il ne. le fait point au hasard et sansde graves motifs. Il est vrai que dans les premiers temps, le Seigneur,qui avait créé l'homme, parlait lui-même à l'hommeen la manière que celui-ci pouvait l'entendre. C'est ainsi qu'ilconversa avec Adam, qu'il reprit Caïn, qu'il donna ses ordres àNoé, et qu'il s'assit sous la tente hospitalière d'Abraham.Et même, lorsque le genre humain se fut précipité dansl'abîme de tous les vices, Dieu ne brisa pas toute relation aveclui, mais il traita dès lors les hommes avec moins de familiarité,parce qu'ils s'en étaient rendus indignes par leurs crimes; et lorsqu'ildaigna renouer avec eux des rapports de bienveillance, et comme faire unenouvelle alliance, il leur parla par lettres, ainsi que nous le faisonsà un ami absent. Or Moïse est le porteur de ces lettres, etvoici quelle en est la première ligne. Au commencement Dieu créale ciel et la terre.
Mais considérez, mon cher frère, combien ce saint prophèteest grand et admirable. Les autres prophètes n'ont préditque des événements .qui devaient se réaliser dansun temps fort éloigné, ou assez proche; celui-ci au contrairequi n'a vécu que plusieurs siècles après la créationdu monde, a été inspiré d'en-haut de nous raconterl'uvre du Seigneur. C'est pourquoi il entre ainsi en matière :Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Ne semble-t-il pasnous dire à haute et intelligible voix : Sont-ce les hommes quim'ont appris ce que je vais vous révéler? nullement, maisCelui-là seul qui a opéré ces merveilles, conduitet dirige ma langue pour vous les apprendre : je vous conjure donc d'imposersilence à tout raisonnement humain, et de ne point écouterce récit comme s'il n'était que la parole de Moïse.Car c'est Dieu lui-même qui nous parle, et Moïse n'est que soninterprète. Les raisonnements de l'homme, dit l'Ecriture, sont timides,et ses (9) pensées incertaines. (Sag. ix, 14.) Accueillons doncla parole divine avec une humble déférence, sans dépasserles bornes de notre intelligence, ni rechercher curieusement ce qu'ellene saurait atteindre. Mais les ennemis de la vérité ne connaissentpoint c'es règles, et ils veulent apprécier toutes les oeuvresdu Seigneur selon les seules lumières de la raison. Insensés! ils oublient que l'esprit de l'homme est trop borné pour sonderces mystères. Et pourquoi parler ici des oeuvres de Dieu, quandnous ne pouvons même comprendre les secrets de la nature et des arts?car dites-moi comment l'alchimie transforme les métaux en or, etcomment le sable devient un cristal brillant. Vous ne sauriez me répondre;et lorsque vous ne pouvez expliquer les merveilles que la bontédivine permet à l'homme d'opérer sous vos yeux, vous présumeriez,ô homme, de scruter curieusement les ouvrages du Seigneur !
Quelle serait votre défense, et quelle excuse alléguer,si vous vous flattiez follement de comprendre des choses qui surpassenttoute intelligence humaine ? car soutenir que la matière a donnél'être à toutes les créatures, et nier qu'un Dieu créateurles a tirées du néant, ce serait le comble de la folie. Aussile saint prophète, pour fermer la bouche de l'insensé, commence-t-ilson livre par ces mots Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.Dieu créa : arrêtez donc toute curieuse recherche, humiliez-vous,et ajoutez foi à celui qui vous parle. Or c'est Dieu qui a toutfait, qui prépare toutes choses et qui les dispose selon sa sagesse.Et voyez comme l'écrivain sacré se proportionne àvotre faiblesse; il omet la création des esprits invisibles, etil ne dit point : au commencement Dieu créa les anges et les archanges.Mais il n'agit ainsi que par prudence, et pour mieux nous disposer àrecevoir sa doctrine. Et en effet il parlait au peuple juif qui ne s'attachaitqu'aux biens présents et terrestres, et qui ne pouvait concevoirrien d'invisible et de spirituel. C'est pourquoi il le conduit par la vuedes choses sensibles à la connaissance du Créateur, et luiapprend à contempler l'Ouvrier suprême dans ses couvres, ensorte qu'il sache adorer le Créateur, et ne point se fixer, ni s'arrêterà la créature. Malgré cette condescendance, ce mêmepeuple n'a point laissé de se faire des dieux mortels, et de rendreles honneurs divins aux plus vils animaux. Mais jusqu'où n'eût-ilpoint porté sa folie, si le Seigneur ne l'eût prévenude tant de bontés et de ménagements?
3. Et ne vous étonnez point, mon cher frère, si Moïseen a usé de la sorte dès le principe, et dès les premiersmots, puisqu'il parlait à des juifs grossiers et sensuels. Car nousvoyons saint Paul, sous l'ère nouvelle de la grâce, et alorsmême que l'Evangile avait fait de rapides progrès, adopterla même méthode dans son discours aux Athéniens, etles amener à la connaissance du vrai Dieu par le spectacle de lanature. Le Dieu, dit-il, qui a fait le monde et tout ce qui est dans lemonde, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite pointdans les temples bâtis par les hommes. (Act. XVII, 24.) Il suivaitici ce genre d'enseignement, parce qu'il s'adaptait au caractèrede ses auditeurs; et c'était par l'inspiration de l'Esprit-Saintqu'il leur proposait ainsi la doctrine céleste. Mais il savait égalementvarier sa parole selon la diversité des personnes, et leur instructionplus ou moins avancée. Considérez-le en effet écrivantaux Colossiens : il n'observe plus la même marche, et son langageest tout différent... En le Verbe, dit-il, tout a étécréé dans le ciel et sur la terre, les choses visibles etinvisibles, les trônes, les dominations, les principautés,les puissances; tout a été créé par lui etpour lui. (Col. I, 16.)
Jean, le fils du tonnerre, s'écrie : Tout a étéfait par le Verbe, et sans lui rien n'a été fait. (Jean,I, 3.) Mais Moïse débute moins solennellement, et il a eu raisonde le faire. Car il ne convenait point d'offrir des viandes solides àceux qu'il fallait nourrir encore de lait. Les maîtres expliquentd'abord aux enfants qu'on leur confie, les premiers élémentsdes sciences; et puis ils les conduisent progressivement à des connaissancesplus élevées. C'est aussi cette méthode qu'ont suivieMoïse, le Docteur des nations, et Jean, fils du tonnerre. Moïse,qui dans l'ordre des temps, est le premier instituteur de l'humanité,ne lui a proposé que les premiers éléments de la doctrine;Jean au contraire, et Paul qui lui ont succédé, ont pu développerà leurs disciples un enseignement plus parfait.
Nous comprenons donc les motifs qui ont porté Moïse àcondescendre à la faiblesse de son peuple. Sous l'inspiration del'Esprit-Saint, il parlait aux Juifs le langage qui leur convenait; maisil ne laissa pas d'étouffer par ces mots : (10) Au commencement,Dieu créa le ciel et la terre, toutes les hérésiesqui, comme un mauvais, grain, devaient pulluler dans l'Eglise. C'est pourquoi,quand un manichéen vous dit que la matière préexistait,et quand Marcion, Valentin ou un païen vous soutiennent la même,opinion, répondez-leur qu'au commencement Dieu créa le cielet la terre; mais s'ils récusent l'autorité de l'Ecriture,traitez-les comme des extravagants et des insensés. Et, en effet,comment excuser celui qui refuse de croire le Créateur de l'universet qui taxe de mensonge la Vérité suprême? Il se cachesous de belles apparences et feint les dehors de la douceur; mais il rienest pas moins un loup sous une peau de brebis. Ne vous laissez donc pointséduire; et vous devez même d'autant plus le haïr qu'ilaffecte envers un homme une conduite pleine d'égards, et déclarela guerre au Dieu, souverain Maître de l'univers. Hélas !il ne s'aperçoit pas qu'il expose le salut de son âme. Pournous, attachons-nous à la pierre ferme, et revenons à notresujet : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Et d'abord,observez comme l'Etre divin se manifeste dans le mode même de lacréation; car, à l'opposé de l'homme, il commencepar le couronnement de l'édifice : il déroule premièrement,les cieux, et place ensuite la terre au-dessous; il pose le haut du templeavant que d'en avoir établi les fondements. S'est-il jamais vu riende pareil? et qui a jamais entendu un semblable récit? Mais Dieucommande, et tout cède à ses ordres. C'est pourquoi, loinde soumettre les couvres du Seigneur à la critique de notre raison,laissons-nous conduire, par la vue de ses ouvrages, jusqu'à l'admirationde l'ouvrier; car les perfections de Dieu sont devenues visibles, depuisla création du monde, par tout ce qui a été fait.(Rom. I, 20.)
4. Mais, si les ennemis de la vérité persistent àsoutenir que le néant ne peut rien produire, adressons-leur cettequestion : Le premier homme a-t-il été formé de laterre ou de toute autre matière? - De la terre, répondront-ilsunanimement. Qu'ils nous disent donc comment la chair de l'homme a pu seformer de la terre ! Nous la pétrissons pour en façonnerdes briques,-des tuiles et des vases; mais est-ce ainsi que l'homme a étéformé? Et comment, d'une seule et même matière, tirertant de substances diverses : les os, les nerfs et les artères,la chair, la peau, les ongles et les cheveux? Ici, ils ne sauraient donneraucune réponse raisonnable. Et si, du corps, je passe aux alimentsqui le nourrissent, je leur demanderai comment le pain que nous mangeonschaque jour, et qui est une substance homogène, se convertit ensang et en chyle, en bile et en diverses humeurs; car le pain conservela blancheur de la farine, et le sang est rouge ou purpurin. Mais, si nosadversaires ne peuvent expliquer ces phénomènes qui chaquejour s'accomplissent sous leurs yeux, combien plus difficilement encorerendraient-ils raison des autres ouvrages du Seigneur ! C'est pourquoi,s'ils continuent à rejeter ces nombreuses démonstrationset s'ils persistent dans leur incrédulité, nous nous contenteronsde leur opposer la même réponse et de redire : Au commencement,Dieu créa le ciel et la terre. Ce seul mot nous suffit pour renversertous les retranchements de nos adversaires, et pour ruiner dans leur fondementtous leurs vains raisonnements. S'ils voulaient du moins cesser enfin cetteopiniâtre résistance, ils pourraient rentrer dans la voiede la vérité.
Or, la terre était invisible et informe. Pourquoi le Seigneur,je vous le demande, a-t-il créé le ciel lumineux et parfait,et la terre informe? Certes, il n'a point agi sans raison, mais il a voulunous révéler, par ce chef d'eouvre de la création,qu'il en a produit également les autres parties, et que ce n'estpoint impuissance de sa part si elles sont moins parfaites. Une autre raisonde ce qu'il a créé la terre informe, c'est qu'elle est lamère et la nourrice du genre humain : nous naissons de son seinet nous vivons de ses productions; elle est la patrie et la sépulturede tous. les hommes, le centre qui nous réunit tous et la sourcequi nous enrichit de mille biens. Mais, de peur que le sentiment du besoinne portât les hommes à lui rendre un culte idolâtrique,Moïse nous la montre informe et toute nue, afin que nous ne lui attribuionspoint sa fécondité, et que nous en rapportions la gloireà Celui qui l'a tirée du néant. Voilà pourquoil'Ecriture dit que la terre était invisible et informe:
Mais peut-être vous ai-je fatigué, dès le commencement,par des raisonnements trop subtils; c'est pourquoi je crois utile de terminerici ce discours, et néanmoins je conjure votre charité deconserver le souvenir de mes paroles et de les méditer souvent.Un repas frugal vous attend au sortir de cette réunion; eh bien! (11) associez la nourriture spirituelle de l'âme à la nourriturematérielle du corps ! Que le mari répète quelque chosede nos instructions; que la femme écoute, que les enfants apprennentet que les serviteurs s'instruisent. Alors, chaque maison sera véritablementlin temple d'où s'éloignera le démon, cet esprit mauvaiset ennemi de notre salut, et où reposeront, sur tous ceux qui l'habitent,la grâce de l'Esprit-Saint, la paix et l'union. Si je vois que vousn'oubliez point mes premières instructions et que vous en attendezimpatiemment la suite, je . serai moi-même plus empressé devous communiquer largement tout ce que le Saint-Esprit m'inspirera. Jeverrai en effet ma parole germer heureusement dans vos âmes; et c'estainsi que le laboureur, en voyant naître le grain qu'il a semé,contemple ses champs avec un nouveau plaisir et s'encourage lui-mêmeà leur confier de nouvelles semences.
5. Voulez-vous donc augmenter en. nous le zèle de la parole sainte,faites-nous connaître que vous en gardez un souvenir fidèleet que vous vous appliquez à régler vos moeurs sur votrecroyance. Que votre lumière, dit Jésus-Christ, luise devantles hommes, afin qu'ils voient vos bonnes uvres et qu'ils glorifient votrePère qui est dans les cieux. (Matth. V,16.) Ainsi, notre vie doits'accorder avec les dogmes de notre religion; car la foi sans les oeuvresest morte (Jacq. II, 26), et les oeuvres sans la foi sont égalementmortes. Et, en effet,, une saine doctrine ne nous servira de rien si nousne sanctifions notre conduite; et, de même, une vie régulièreavec une croyance erronée ne nous sera point comptée pourle ciel. Il faut nécessairement joindre la bonne doctrine àune bonne vie, et l'homme prudent, dit le Sauveur, est celui qui écoutema parole et la met en pratique. (Matth. VII, 24.) Vous voyez comme ilveut et que nous écoutions sa parole et que nous la suivions avecsoumission et fidélité. Aussi, déclare-t-il sage etprudent celui qui se distingue par des moeurs conformes aux préceptesde l'Evangile; celui, au contraire, qui se contente d'entendre la paroledivine et qui n'en fait point la règle de sa conduite, est àjuste titre appelé insensé. Et en effet, il bâtit samaison sur un sable mouvant; c'est pourquoi cette maison s'écroulesous le choc des vents. Telles sont ces âmes lâches qui nes'appuient point sur la pierre ferme. Car ici il n'est question ni de maison,ni d'édifice matériel, mais de notre âme et des tentationsqui l'ébranlent; ce sont ces tentations que l'Evangile désigne,sous les noms de pluies, de vents et d'inondations. L'homme constant, sobreet vigilant les surmonte aisément, et plus les afflictions sontgrandes, plus aussi s'augmentent sa force et son courage; mais l'hommefaible et indécis plie au moindre souffle de la tentation : il vacille,se trouble et succombe, bien moins par suite de la violence des attaquesque par l'effet d'une volonté molle et chancelante.
C'est pourquoi il importe que nous soyons sobres, vigilants et préparésà tout, modestes et retenus dans la prospérité, etsoumis et prudents dans l'adversité; en sorte que dans toute situationnous baisions amoureusement la main miséricordieuse du Seigneur.Ces dispositions attireront sur nous l'abondance des grâces divines,et celles-ci nous feront traverser heureusement le cours de l'existenceet acquérir de grands trésors pour la vie éternelle.Je vous la souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui soient la gloire, l'empire et l'honneur,avec le Père et l'Esprit-Saint, maintenant, toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
TROISIÈME HOMÉLIE
Suite, de ces paroles : " Au commencementDieu créa le ciel et la terre ", jusques à celles-ci : "et du soir et du matin se fit le Premier jour, (Gen. I, 1 5.)12
1. L'Ecriture ressemble à une fontaine qui répand seseaux sans jamais s'épuiser, aussi l'instruction précédenten'a-t-elle pas suffi à l'explication du premier verset de la Genèse. 2. L'orateur continue donc cette explication, et puis ii dit, en parlantde l'Esprit de Dieu qui était porté sur les eaux, que cesparoles désignent le mouvement et l'activité de l'élémenthumide. 3. Il nous fait ensuite admirer la puissance divine dans la créationet les divers phénomènes de la lumière, et observeque le Seigneur, en déclarant que la lumière étaitbonne, s'est accommodé à l'usage commun des hommes qui louentun ouvrage fait avec soin. 4. La séparation de la nuit et du jourest, de la part de Dieu, un bienfait qui suffirait seul pour obliger lesincrédules à se soumettre à l'autorité de l'Ecriture. 5. L'orateur s'élève alors contre ceux qui prétendentque tout a été fait fortuitement, et que la Providence neparait point dans la création. 6. Il les combat par divers raisonnementstirés de cette création même, et termine par une viveexhortation à résister au démon, et à pratiquertoutes les vertus, et spécialement la charité envers lespauvres.
1. La lecture des divines Ecritures se compare à un riche trésor.Et en effet, celui qui a un trésor à sa disposition, peutfacilement s'enrichir. Et de même, une seule ligne des saintes Ecritures,nous offre une rare fécondité de pensées et d'immensesrichesses. Mais la parole du Seigneur ne ressemble pas seulement àun trésor; elle est encore une fontaine qui s'épanche toujoursabondante et inépuisable. Hier, nous avons pu nous en convaincre,puisque l'explication de ces premières paroles de la Genèse: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, a pris tout letemps de l'instruction, sans que nous l'ayons achevée. C'est quece trésor est riche, et cette fontaine intarissable. Au reste, nevous étonnez point, mes frères, de notre impuissance , carceux qui nous ont précédé sont venus, eux aussi, boireà cette source, et ne l'ont point épuisée; ceux quinous suivront y viendront également , et ne la tariront point. Toutau contraire, elle croît et grossit à mesure qu'on y puise.Telle est, en effet, la nature des eaux spirituelles de la grâce,qu'elles coulent d'autant plus abondantes qu'on y puise plus fréquemment.Aussi le Sauveur disait-il : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne àmoi, et qu'il boive. Qui croit en moi, suivant ce que dit l'Ecriture, desfleuves d'eau vive couleront de son sein. (Jean, VII, 37, 38.) Ces parolesnous montrent quelle est l'abondance des eaux de la grâce, et puisqueces eaux ne sont pas moins salutaires qu'inépuisables, préparonsle vase de notre âme pour les recueillir, et le reporter plein àla maison. Mais comme l'Esprit-Saint épanche plus libéralementles richesses de ses grâces, lorsqu'il trouve un coeur fervent etun esprit attentif, délivrons-nous des inquiétudes de lavie présente, et arrachons les épines qui étoufferaienten nous les germes des bonnes pensées. Notre âme pourra alorsse livrer tout entière aux saintes affections de la piété,en sorte que nous ne quitterons point ce temple sans y avoir recueillid'utiles leçons et de salutaires instructions.
Au reste, pour me faire mieux comprendre, j'ai besoin, mes chers frères,de revenir un peu sur le sujet que je traitai hier, ce sera comme un traitd'union entre ces deux discours. Je vous disais donc, si vous vous en souvenez,que Moïse, en nous racontant l'oeuvre de la création, s'exprimaitainsi : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre; or la terreétait invisible et informe. Je vous expliquai ensuite pour quelsmotifs Dieu avait ainsi créé la terre informe et privéede toute parure. (13) Vous n'avez point, je le pense, oublié cetteexplication; aussi puis-je aujourd'hui pour suivre le récit de Moïse.Après avoir dit que la terre était invisible et informe,il nous en donne la raison, en ajoutant que les ténèbrescouvraient la face de l'abîme, et que l'Esprit de Dieu étaitporté sur les eaux. Mais observez avec quel soin le saint Prophèteretranche ici tout détail inutile. Il ne nous raconte point toutesles diverses particularités de la création; mais parce quele ciel et la terre contiennent tous les éléments, il secontente de les mentionner, et passe les autres sous silence. C'est ainsique sans décrire la formation des eaux, il dit simplement que lesténèbres couvraient la face de l'abîme , et que l'Espritde Dieu était porté sur les eaux. Ainsi les ténèbreset l'abîme couvraient la terre; et il était nécessairequ'un sage ouvrier, corrigeant toute cette difformité, pûtdonner à celle-ci quelque beauté. Or, les ténèbres,dit Moïse, couvraient la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieuétait porté sur les eaux; mais que signifie cette parolel'Esprit de Dieu était porté sur les eaux? Il me semble qu'ellenous révèle que les eaux possédaient une vertu efficaceet vitale. Elles n'étaient donc point stagnantes et immobiles, maiselles se mouvaient avec une certaine activité. Car tout corps quirepose dans une entière immobilité est complètementinutile, tandis que le mouvement le rend propre à mille usages.
2. C'est pourquoi le saint Prophète dit que l'Esprit de Dieuétait porté sur les eaux, afin de nous apprendre qu'ellespossédaient une force énergique et secrète, et cen'est point sans raison que l'Ecriture s'exprime ainsi; car elle veut nousdisposer à croire ce qu'elle nous dira plus tard que les animauxont été produits de ces eaux par le commandement de Dieu,créateur de l'univers. Aussi Moïse ne se contenta-t-il pasde dire que Dieu créa les eaux, mais il ajoute qu'elles se mouvaient,se répandaient et couvraient l'espace. Lors donc que la terre étaitencore informe et submergée sous l'abîme, le divin Ouvriercorrigea d'une seule parole cette difformité. Il produisit la lumière,dont l'éclatante beauté dissipa soudain les ténèbresextérieures et illumina l'univers. Car Dieu dit que la lumièresoit, et la lumière fut. Il dit, et la lumière parut; ilcommanda, et les ténèbres s'enfuirent à la présencede la lumière. Quelle n'est donc point la puissance du Seigneur!
Mais quelques-uns, séduits par l'erreur et l'hérésie,ne font aucune attention à ce contexte de Moïse : Au commencementDieu créa le ciel et la terre, et la terre était invisibleet informe, parce qu'elle était couverte par les ténèbreset les eaux. Car c'est en cet état que Dieu. a voulu la créer.Aussi affirment-ils que la matière et les ténèbrespréexistaient avant la création. Mais cette folie est-ellepardonnable? On vous dit qu'au commencement Dieu créa le ciel etla terre, et qu'il tira toutes choses du néant; et vous soutenezdue la matière préexistait! Le simple bon sens fait justicede cette extravagance. Car le Dieu créateur est-il un homme quiait eu besoin d'une matière pour exercer son art? il est le Dieuà qui tout obéit et qui a créé toute chosepar sa parole et son commandement. Voyez plutôt : il a dit une seuleparole et la lumière a été faite, et les ténèbresse sont retirées.
Et Dieu divisa la lumière d'avec les ténèbres,c'est-à-dire qu'il leur désigna une demeure séparéeet qu'il leur fixa un temps spécial et déterminé.Il leur donna ensuite un nom particulier, car Dieu, dit Moïse, appelala lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Observezcomme une seule parole et un seul commandement réalisent cette heureuseséparation, et opèrent cette oeuvre admirable que notre raisonne saurait comprendre ! Voyez encore comme le saint Prophète s'estaccommodé à la faiblesse de notre intelligence ! ou plutôt,c'est Dieu lui-même qui a daigné parler par sa bouche, afind'apprendre aux hommes quel a été l'ordre de la création,quel est l'auteur de l'univers et de quelle manière il a produittoutes les créatures. Le genre humain était encore trop grossierpour comprendre un langage plus élevé. C'est pourquoi Moïse,dont l'Esprit-Saint dirigeait la parole, s'est proportionné àl'infirmité de ses auditeurs; il leur a donc expliqué touteschoses avec méthode, et, il est si vrai qu'il n'emploie que parcondescendance ce tempérament de style et de pensées, quelEvangéliste, fils du tonnerre, suit une route tout opposée.Il écrivait dans un temps ou les hommes étaient plus avancésdans l'intelligence de la vérité; aussi les élève-t-ilsoudain jusqu'aux plus sublimes mystères. Car, après avoirdit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avecDieu, et le Verbe était Dieu, il ajoute : Il était la véritablelumière qui illumine tout homme venant au (14) monde. (Jean, I,1, 9.) Et, en effet, de même que dans la création cette lumièresensible qui se produisit à la parole du Seigneur, dissipa les ténèbresmatérielles, de même la lumière spirituelle chasseles ténèbres de l'erreur, et ramène à la véritéceux qui s'égarent.
3. Recevons donc avec reconnaissance les instructions que nous donnela sainte Écriture, et ne nous opposons point à la vérité,de peur que nous ne demeurions dans les ténèbres. Mais aucontraire, venons à la lumière, et opérons des couvresdignes du jour et de la lumière. Saint Paul nous y exhorte quandil dit : Marchons dans la décence comme durant le jour, et ne faisonspoint des actions de ténèbres. (Rom. XIII, 13.) Et Dieu,dit Moïse, appela la lumière, jour, et les ténèbres,nuit. Mais je m'aperçois d'une omission et je la répare.Après donc que Dieu eut dit: que la lumière soit, et la lumièrefut, Moïse ajoute : et Dieu vit que la lumière étaitbonne. Considérez ici, mon cher frère, avec quel art l'écrivainsacré tempère ses expressions. Quoi ! Dieu ignorait-il quela lumière fût bonne avant qu'il ne l'eût créée;et sa vue ne lui en a-t-elle découvert la beauté que du momentoù il l'eut produite? Mais quel homme sensé admettrait untel doute ! car nous voyons qu'aucun ouvrier n'entreprend un ouvrage ,ne le travaille et ne le polit sans en connaître d'avance le prixet l'usage; et vous voudriez que l'Ouvrier suprême qui a tirétoutes les créatures du néant, ne sût pas avant dela produire que la lumière était bonne ! Pourquoi donc Moïseemploie-t-il cette façon de parler? c'est que ce saint prophètes'abaisse et s'accommode à l'usage ordinaire des hommes. Quand ilsont travaillé avec grand soin un ouvrage important, et qu'ils l'ontheureusement achevé, ils l'examinent de près et l'éprouventafin de mieux en connaître tout,le mérite. Et de mêmela sainte Écriture se proportionne à la faiblesse de notreintelligence en disant que Dieu vit que la lumière étaitbonne.
Et Dieu divisa la lumière d'avec les ténèbres;et il appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit.Il leur marqua ainsi un temps déterminé, et dès lecommencement il fixa à la lumière, et aux ténèbresles limites quelles ne devaient jamais franchir. Il suffit en effet d'unpeu de bon sens pour se convaincre que depuis ce moment jusqu'aujourd'hui,la lumière n'a point dépassé les bornes que Dieu luia marquées, et que les ténèbres se sont égalementcontenues dans leurs limites, sans amener aucun trouble ni aucune confusion.Mais cette simple observation ne devrait-elle pas obliger tous lésincrédules à croire ce que l'Écriture nous dit, età pratiquer ce qu'elle nous commande? Ils imiteraient du moins ceséléments qui poursuivent invariablement leur course, sansen dépasser jamais les limites, ni méconnaître lesbornes de leur nature. Mais après que Dieu eut séparéla lumière d'avec les ténèbres, et qu'il leur eutdonné un nom particulier, il voulut les réunir sous une communedénomination. Aussi Moïse ajoute-t-il que du soir et du matinse fit le premier jour. C'est ainsi que le jour comprenant l'espace queparcourent alternativement les ténèbres et la lumière,maintient entre elles l'ordre et l'harmonie, et empêche toute confusion.
L'Esprit-Saint nous a donc révélé, par l'intermédiairede notre illustre prophète, l'uvre du premier jour de la création;et il nous révèlera également les couvres des autresjours. Or, cette création successive est de la part de Dieu unepreuve de condescendance et de bonté ; car sa main étaitassez puissante, et sa sagesse assez infinie pour achever la créationdans un seul et même jour. Que dis-je ? dans un jour ! un seul instantlui suffisait; mais puisqu'il n'a pu, n'ayant besoin de rien, créerle monde pour sa propre utilité, il faut dire qu'il n'a produittant de créatures que par son extrême bonté. Et c'estencore cette même bonté qui l'a porté à ne produireces créations que successivement, et à nous faire connaître,par notre saint prophète, l'ordre et la suite de ses ouvrages. Ila voulu que cette connaissance nous empêchât de nous laisserséduire aux erreurs de la raison humaine. Et, en effet, plusieurssoutiennent encore, malgré une révélation si expresse,que le hasard a tout fait. Mais si Moïse ne nous eût instruitsavec tant de condescendance et de netteté , que, n'eussent pointosé ceux qui ont la hardiesse d'avancer de semblables propositions,et de tenir une conduite si préjudiciable à leur salut 1
4. Et, en effet, n'est-ce pas le comble du malheur, comme de la folie,que d'affirmer que le hasard a tout fait et que la Providence divine estétrangère à la création? Car peut-on raisonnablementadmettre, je vous le demande, que le hasard ait produit ce vaste universavec sa brillante décoration, et qu'il la conserve et (15) la régisse?Un vaisseau sans pilote ne traverse point les flots, une armée nefait rien de grand et d'éclatant sans un général ,une famille ne s'administre point sans un chef :.et l'on voudrait que cevaste univers, et l'ensemble des éléments qu'il renferme,se soient produits fortuitement ! Mais ce serait nier l'existence d'unEtre supérieur qui a tout créé par sa puissance, demême qu'il maintient et dirige tout par sa sagesse ; au reste, est-ilbesoin de nouveaux arguments pour prouver à ces aveugles des véritésqui sautent aux yeux? Cependant je ne négligerai point de leur proposerl'explication de nos saints livres, et j'y emploierai même tous messoins, afin de les arracher à leurs erreurs et les ramener àla vérité. Car, malgré leur égarement, ilssont nos frères, et à ce titre ils ont droit à toutenotre sollicitude. C'est pourquoi je m'appliquerai avec zèle etselon mes forces à leur présenter de salutaires remèdes: et peut-être un jour reviendront-ils à la saine doctrine.Rien en effet n'est plus cher à Dieu que le salut des âmes.Il veut, comme l'Apôtre nous l'assure, que tous les hommes soientsauvés, et qu'ils viennent tous à la connaissance de la vérité.(I Tim. II, 4.) Et le Seigneur lui-même nous dit: Je ne veux pasla mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch.XXVIII, 23.) Il n'a donc créé l'univers qu'en vue de notresalut; et il nous a fait naître, non pour nous perdre et nous précipiterdans les supplices de l'enfer, mais pour nous sauver, nous délivrerde l'erreur et nous rendre participants de son royaume. C'est ce royaumequ'il nous a destiné longtemps avant notre naissance , et avantmême qu'il eût jeté les fondements du monde, comme Jésus-Christnous l'apprend par ces paroles : Venez, les bénis de mon Père,possédez le royaume qui vous a été préparéavant la création du monde. (Matth. XXV, 34.) Oh ! combien est grandela bonté du Seigneur ! il n'avait as encore créé lemonde ni formé l'homme que déjà il nous préparaitles biens infinis du ciel. Pouvait-il mieux montrer ses soins àl'égard de l'homme, et son désir. de notre salut.
Mais puisque nous avons un Maître si plein de miséricorde,de bonté et de douceur, travaillons à sauver et notre âmeet celles de nos frères; car une voie facile et assurée desalut est de ne point concentrer sur soi-même toute sa sollicitude,et de l'étendre jusqu'à ses frères, en sorte qu'onleur soit utile et qu'on les ramène dans les sentiers de la vérité.Mais voulez-vous connaître combien il nous est avantageux de sauvernos frères en nous sauvant nous-mêmes ? écoutez cesparoles qu'un prophète nous adresse au nom du Seigneur : Si vousséparez ce qui est précieux de ce qui est vil, vous serezcomme ma bouche (Jér. XV, 19) ; c'est comme si Dieu disait : Celuiqui fait connaître la vérité à son prochain,ou qui le ramène du vice à la vertu, m'imite autant qu'ilest possible à la nature humaine. Et en effet, le Verbe éternel,tout Dieu qu'il est, a pris notre nature et s'est fait homme pour noussauver; mais ce n'est pas dire assez que d'affirmer qu'il a pris notrenature et qu'il s'est soumis à toutes les infirmités de notrecondition, puisqu'il a même souffert le supplice de la croix, afinde nous racheter de la malédiction du péché. Jésus-Christ,dit l'Apôtre, nous a rachetés de la malédiction dela loi , s'étant rendu lui-même malédiction. (Gal.III, 13.) Mais si un Dieu, quoique impassible en son essence, n'a pointdédaigné, dans son ineffable bonté, de tant souffrirpour notre salut, que ne devons-nous pas faire à l'égardde ceux qui sont nos frères et nos membres, afin de les arracherde la gueule du démon et de les ramener en la . voie de la vertu?Car, puisque l'âme est bien supérieure au corps, l'aumônecorporelle, qui distribue nos richesses aux pauvres, est moins excellenteque l'aumône spirituelle qui, par de salutaires avis et de continuellesexhortations, remet dans le bon chemin les âmes tièdes etparesseuses en leur faisant connaître la difformité du viceet l'admirable beauté de la vertu.
5. Fortement convaincus de ces vérités, plaçonsle salut de notre âme au-dessus de tous les intérêtsde la vie, et cherchons à exciter dans nos frères une égalesollicitude. Car, que pouvons-nous souhaiter de plus désirable quede retirer une âme, par nos fréquentes exhortations, de cetabîme de maux où nous sommes tous plongés, et de luienseigner à réprimer ces passions tumultueuses qui nous agitentincessamment. C'est pourquoi nous avons besoin d'être toujours surnos gardes, parce qu'il nous faut soutenir une guerre qui n'admet ni trève,ni relâche. Aussi l'Apôtre écrivait-il aux Ephésiens: Nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contreles principautés, contre les puissances, contre les princes (16)de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice. répandusdans l'air. (Eph. VI, 12.) C'est comme s'il nous disait : ne vous persuadezpoint que vous n'ayez à livrer que de légers combats. Nosadversaires ne sont point .de même nature que nous, et il n'y a pointégalité entre les combattants. Nous qui sommes appesantispar le poids du corps, nous devons entrer en lice et nous mesurer contredes puissances spirituelles. Mais ne craignez point, car quoique la luttesoit inégale, nos armes ne laissent pas d'être fortes et puissantes.Et maintenant que vous connaissez, continue-t-il, le génie et lecaractère de vos ennemis,, ne perdez point courage, et n'engagezpoint lâchement le combat : mais revêtez-vous de toutes lesarmes de Dieu, pour pouvoir vous défendre des embûches dudémon. (Eph. VI,11.)
Cet ennemi implacable multiplie ses ruses, c'est-à-dire les moyensqu'il emploie pour surprendre les chrétiens négligents. Ilnous importe donc beaucoup de les connaître afin d'échapperà ses coups, et de ne point lui donner entrée dans nos coeurs.C'est pourquoi nous devons veiller avec soin sur notre langue, captivernos regards, purifier notre âme, et toujours nous tenir prêtsà combattre, comme si une bête féroce nous attaquait,et cherchait à nous dévorer. Aussi saint Paul, cet hommeapostolique, ce docteur des nations, cet oracle de l'univers n'omet-ilrien pour le salut de ses disciples. Après leur avoir dit : Revêtez-vousde toutes les armes de Dieu; il poursuit ainsi pour achever de les rendreinvincibles. Soyez donc fermes : que la vérité soit la ceinturede vos reins; que la justice soit votre cuirasse; et que vos pieds aientune chaussure qui vous dispose â suivre l'Evangile de la paix. Servez-voussurtout du bouclier de la foi, afin de pouvoir éteindre tous lestraits enflammés de l'esprit mauvais, et prenez encore le casquedu salut, et l'épée spirituelle, . qui est la parole de Dieu.(Eph. VI, 14, 17.)
Vous voyez donc comme l'Apôtre nous revêt d'une armure complète,ainsi que des soldats qui s'avancent au combat. Il veut d'abord que nosreins soient ceints pour que nous soyons plus disposés àcourir, et il nous couvre ensuite d'une cuirasse, afin de nous protégercontre les traits de notre ennemi. Il munit même nos pieds, et surtoutil nous arme de la foi comme d'un bouclier qui puisse repousser et éteindreles traits enflammés de notre ennemi. Quels sont donc ces traitsde Satan? Ce sont les désirs mauvais, les pensées impures,et les affections déréglées; l'emportement, l'envie,la jalousie, la colère, la haine, l'avarice et tous les vices. Leglaive de l'esprit, dit l'Apôtre, ;peut éteindre les feuxde ces diverses passions, et même trancher la tête ànotre ennemi. C'est ainsi qu'il fortifie ses disciples, et qu'il rend plusdurs que le fer des hommes qui étaient plus mous que la cire. Etparce que nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang,mais contre dés puissances spirituelles, il ne nous revêtpoint d'une armure matérielle, et nous remet entre les mains desarmes spirituelles et flamboyantes, en sorte que le démon ne puissemême en supporter l'éclat.
6. Revêtus de telles armes, nous ne devons ni craindre ses attaques,ni fuir sa rencontre, ni le combattre lâchement. La vigilance chrétiennene permet point à l'esprit mauvais de résister à laforce de nos armes, et elle déconcerte toutes ses ruses. Mais sinous étions lâches et timides, ces mêmes armes nousdeviendraient inutiles, car l'ennemi de notre salut ne dort jamais, etil n'épargne rien pour nous perdre. Soyons donc toujours sous lesarmes, et abstenons-nous des paroles, non moins que des actions qui blesseraientnotre conscience. Joignons aussi à l'exercice de l'abstinence lapratique de toutes les vertus, et spécialement de la charitéenvers les pauvres, n'ignorant point quelles grandes récompensessont attachées à l'aumône. Car celui qui donne au pauvreprête au Seigneur. (Prov. XIX, 17.) Et voyez comme ce genre de prêtest extraordinaire et admirable ! L'un reçoit et i n autre se portegarant et caution. Bien plus, et cette considération est importante,nous n'avons ici à craindre ni un défaut de reconnaissance,ni perte aucune. Et en effet, on ne nous assure pas seulement sur la terrele centième; mais le centuple, et après la mort, la vie éternelle.Si quelqu'un nous promettait aujourd'hui de nous rendre le double de notreargent, nous lui offririons notre fortune entière, quoique biensouvent l'on ne rencontre que des ingrats, ou des débiteurs de mauvaisefoi. Plusieurs en effet qui passent pour des gens probes et honnêtes,manquent à leurs engagements ou par malice, ou par impuissance.Mais avec Dieu il n'y a rien à craindre : le capital est en sûretéentre ses mains; et quant aux intérêts, il nous donne (17)le centuple dès cette vie, et nous réserve après lamort le bonheur du ciel. Quelle serait donc notre excuse, si une coupablenégligence nous empêchait de faire fructifier notre argentau centuple, et d'échanger quelques biens présents et périssablescontre les richesses futures et immuables de l'éternité !Mais on conserve tranquillement son or sous une double clé; et ilrepose inutilement dans nos coffres-forts, tandis que si nous en faisionspart aux pauvres, il nous assurerait leur concours pour la vie future.Employez, dit Jésus-Christ, les richesses injustes à vousfaire des amis, afin que quand vous viendrez à manquer, ils vousreçoivent dans les tabernacles éternels. (Luc, XVI, 9.)
Cependant, je le sais, plusieurs, loin de se rendre à mes instances,traitent mes paroles de fables et de rêveries, et ils n'y donnentaucune attention. C'est ce qui m'afflige et me contriste profondément: car je vois que ni l'expérience de la vie, ni les promesses solennellesde Dieu, ni la crainte d'un avenir malheureux, ni mes exhortations de chaquejour ne peuvent les ébranler. Et néanmoins, je ne cesseraipoint de les poursuivre de mes reproches jusqu'à ce qu'enfin l'importunitéde mes avis triomphent de leur dureté. Poissé-je donc lesamener à la pratique sincère de l'abstinence, et dissiperainsi les ténèbres dont les offusquent l'abondance des viandes,le vin et l'avarice ! J'espère en effet, oui, j'espère quema parole, vivifiée par la grâce divine et l'exercice du jeûneles guériront enfin de cette dangereuse maladie, et les rendrontà une parfaite santé. Ils n'auront donc plus à redouterles menaces des feux éternels, et nous-même, délivréde toute inquiétude, nous glorifierons- en leur nom Dieu le Père,le Fils et le Saint-Esprit, maintenant, toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
QUATRIÈME HOMÉLIE
Dieu dit aussi : "Que le firmamentsoit fait au milieu des eaux ; et qu'il sépare les eaux d'avec leseaux " et cela se fit ainsi. (Gen. I, 6.)
1. En voyant croître chaque jour, mes très-chers frères,votre concours et votre empressement, je suis pénétréde joie, et je ne cesse de remercier le Seigneur de vos progrèsen la vertu. Car si un bon appétit est le signe d'une bonne santé,le zèle et l'ardeur pour entendre la parole sainte est la. marqueinfaillible d'une âme pieuse. C'est pourquoi Jésus-Christ,dans le (18) sermon de la montagne, et l'énumération desbéatitudes, proclame : Heureux, ceux qui ont faim et soif de lajustice, parce qu'ils seront rassasiés. (Matth. V, 6.) Qui peutdonc vous louer dignement, vous que le Seigneur a déclarésbienheureux, et qui en attendez encore les plus riches faveurs? Car telest notre divin Maître. Lorsqu'il trouve une âme qui se portevers les biens spirituels avec un violent désir, et une vive ardeur,il l'enrichit libéralement de ses grâces et de ses dons. J'espèreaussi qu'il m'accordera pour votre avantage et votre édificationune parole plus facile et plus abondante. C'est pour vous, et pour votreavancement spirituel que j'ai entrepris ce travail, afin que vous arriviezpromptement au faite des vertus chrétiennes. Vous deviendrez alorsau sein de la famille et de l'amitié les prédicateurs dessaintes maximes; et nous-même, nous vous parlerons avec plus de confiance,en voyant que nos labeurs ne sont point vains, ni stériles. Chaquejour la semence spirituelle croît en vos coeurs; et je suis bienplus heureux que le semeur de la parabole évangélique. Ilperdit les deux tiers de son grain dont une partie seule fructifia : carcelui qui tomba sur le grand chemin ne germa point, celui qui tomba parmiles épines fut étouffé, et celui qui, jetésur la pierre, demeura sur la superficie du sol ne produisit aucun fruit.(Matth. XIII, 4-7.) Ici au contraire, j'espère que la semence dela parole sainte sera reçue dans une terre bien préparée,et que, par le secours de la grâce, elle produira dans les uns centpour un, et dans les autres, soixante ou trente.
Cette espérance ranime mon ardeur, et excite mon zèle: car je sais que je ne parlé point inutilement, et que vous meprêtez une oreille attentive, et de bienveillantes dispositions.Ce langage n'est point en ma bouche celui de la flatterie ; et il exprimeseulement la joie qu'hier mon discours parut vous causer. Je vous voyaisen effet comme suspendus à mes lèvres, et soigneux de neperdre aucune de mes paroles. Bien plus, vos continuels applaudissementsme prouvaient assez que vous les accueilliez avec une véritablesatisfaction. Or un discours qui est écouté avec plaisirfait en nous une profonde impression. Il se grave au plus intime de lamémoire; et celle-ci en garde un impérissable souvenir. Quipourrait donc et vous louer dignement, et assez nous féliciter nous-mêmede votre bienveillante attention? Car le Sage a dit : Heureux celui quiparle à des hommes qui l'écoutent! (Eccli. XXV, 12.) Maisj'en réfère tout l'honneur au jeûne; et si dèsles premiers jours il produit de tels fruits dans nos âmes, quellene sera pas, dans le cours de la sainte quarantaine, sa divine efficacité! Je ne vous demande donc qu'une seule chose c'est d'opérer votresalut avec crainte et tremblement (Phil. II, 12), et de ne donner aucunaccès à l'ennemi de vos âmes. Il écume de rageet de fureur à la vue de vos richesses spirituelles, et comme unlion rugissant, il tourne autour de vous, cherchant quelqu'un àdévorer. (I Pierre, V, 8.) Mais si nous sommes sur nos gardes, ilne pourra, par la grâce de Dieu, nuire à personne.
2. Et en effet l'armure dont nous revêt l'Esprit-Saint, commeje vous le disais hier, est véritablement une armure invincible,et si nous avons soin de toujours nous en couvrir, aucun des traits denotre ennemi ne pourra nous atteindre. Ils retomberont sur lui, sans nousfrapper. Car la grâce divine nous rend plus solides que le diamant, et même , si nous le voulons, entièrement invulnérables.Celui qui frappe un diamant ne l'ébrèche point et ne faitque se fatiguer et s'épuiser lui-même. Le coursier qui résisteà l'éperon se met les flancs tout en sang; et c'est ce quiarrive à l'égard de l'ennemi de notre salut, lorsque noussommes toujours couverts des armes que nous offre la grâce de lEsprit-Saint.Leur vertu est si grande que le démon ne saurait en soutenir l'éclat,et que ses yeux en sont tout éblouis. Soyons donc toujours munisde ces armes, et nous pourrons paraître avec sécuritédans la place publique, ou au milieu de nos amis, et vaquer à nosdifférentes occupations. Mais que parlé-je de la place publique?C'est revêtus de ces armes que nous devons venir à l'église,et retourner dans nos maisons. Bien plus, nous ne devons les quitter, duranttoute la vie, ni le jour, ni la nuit; car elles sont les compagnes de notrevoyage, et nous aideront puissamment à atteindre notre destinée.Elles ne surchargent point le corps comme une armure matérielle,mais elles le rendent plus dispos, plus agile et plus robuste. Seulementayons soin de les tenir nettes et brillantes, afin que leur éclatéblouisse les yeux de nos ennemis, qui emploient mille moyens pournous perdre.
Mais c'est assez parler de cette armure spirituelle, et il convientmaintenant de vous servir (19) le festin accoutumé. Reprenons doncle récit de la création à l'endroit ou nous l'avonslaissé hier, et, sous la conduite de Moïse, notre saint prophète,asseyons-nous à la table d'une bonne et solide doctrine. Voyonsdonc ce qu'il veut aujourd'hui nous apprendre, et prêtons àses paroles une oreille attentive. Car il ne parle point de lui-même,et il n'est que l'organe de l'Esprit-Saint qui par sa bouche instruit tousles hommes. Après nous avoir donc raconté la créationde la lumière, il a terminé l'uvre du premier jour en disantque du soir et du matin se fit le premier jour. Puis il a ajouté: Et Dieu dit: que le firmament soit fait ait milieu des eaux, et qu'ildivise les eaux d'avec les eaux. Considérez ici, mes frères,la suite et l'enchaînement de cette doctrine. Moïse nous a d'abordrévélé la création du ciel et de la terre;il nous a appris ensuite que celle-ci était invisible et informe,et il nous en donne la raison. C'est qu'elle était couverte parles ténèbres et les eaux, car il n'y avait encore que leseaux et les ténèbres. Alors la lumière se produisitau commandement du Seigneur, qui la sépara des ténèbres,et qui appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit.Et maintenant Moïse nous enseigne que de même que le Seigneur,après avoir créé la lumière, l'avait séparéedes ténèbres, et les avait distinguées par un nomspécial, il ordonne ici que les eaux soient divisées.
3. Mais voyez combien est grande la puissance divine; et combien ellesurpasse toute intelligence humaine ! Dieu commande, et soudain un élémentnouveau se produit et un autre se retire... Et Dieu dit: que le firmamentsoit fait au milieu des eaux, et qu'il divise les eaux d'avec les eaux.Qu'est-ce donc que cette parole : Que le firmament soit fait? C'est àpeu près comme si nous disions dans notre langage : qu'un mur soitétabli entre deux éléments pour leur servir de séparation.Et afin de nous faire mieux comprendre et la prompte obéissancedes éléments , et le souverain pouvoir du Seigneur, Moïseajoute immédiatement : Et il fut fait ainsi. Dieu parla et l'uvrefut achevée... Dieu fit le firmament, et sépara les eauxqui étaient sous le firmament de celles qui étaient au-dessusdu firmament. Après donc que Dieu eut créé le firmament,il ordonna qu'une moitié des eaux resterait sous le firmament, etque l'autre moitié demeurerait suspendue au-dessus. Mais enfin qu'est-ceque le firmament? Dirons-nous qu'il est une eau condensée, un airétendu, ou quelque autre élément? Nul homme prudentn'oserait l'affirmer : et il nous convient de recevoir les paroles de l'Ecritureavec une humble reconnaissance, sans franchir les bornes naturelles denotre savoir, ni approfondir des mystères qui surpassent notre intelligence.Il nous suffit donc de savoir et de croire que Dieu, par sa parole, a crééle firmament pour séparer les eaux, et qu'effectivement les unessont au-dessus et les autres au-dessous.
Et Dieu appela le firmament, ciel. Considérez la suite et l'enchaînementde l'Ecriture. Hier elle s'exprimait ainsi : Que la lumière soit,et la lumière fut; et Dieu sépara la lumière d'avecles ténèbres, et il appela la lumière, jour. Aujourd'huielle nous dit que le firmament a été fait au milieu des eaux;et de même qu'elle nous a révélé l'usage dela lumière, elle nous apprend ici celui du firmament. Qu'il sépare,dit-elle, les eaux d'avec les eaux. Enfin comme Dieu, après avoirdéclaré le but et les fonctions de la lumière, luiavait donné un nom, il en donne également un au firmament.Et Dieu appela le firmament, ciel, c'est-à-dire cette voûteéthérée que nous voyons. Comment donc quelques-uns,direz-vous, peuvent-ils soutenir que plusieurs cieux ont étécréés? certes, une telle doctrine ne repose point sur l'Ecriture,elle n'existe que dans leur imagination. Car Moïse ne nous apprendque ce que nous venons de dire; il nous a dit d'abord : Qu'au commencementDieu créa le ciel et la terre, et que la terre était invisible,parce qu'elle était cachée sous les ténèbreset les eaux. Il nous a ensuite raconté la création de lalumière; et puis la suite du récit l'amenait à nousparler du firmament. Et Dieu dit : que le firmament soit. Mais àquel usage est-il destiné? c'est ce que Moïse a soin de nousapprendre, en disant : Qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. Enfinil nous fait connaître que ce même firmament qui séparaitles eaux, fut appelé ciel. Qui pourrait donc, après une explicationsi claire et si lucide, supporter ces esprits qui parlent d'eux-mêmes,et qui contre l'autorité de l'Ecriture, soutiennent la pluralitédes cieux? mais ils objectent que le saint prophète David a ditdans ses psaumes : Louez le Seigneur, cieux des cieux. (Ps. CXLVIII, 4.)Eh bien ! ne vous troublez point, mes frères, et ne croyez pointque (20) l'Ecriture se contredise jamais. Tout au contraire reconnaissezsa véracité, attachez-vous à sa doctrine, et fermezl'oreille aux cris de l'erreur.
4. Ecoutez donc avec beaucoup d'attention ce que je vais vous dire,et ne vous laissez point facilement ébranler par ceux qui vous débitenttoutes leurs rêveries. Tous les livres sacrés de l'AncienTestament ont été originairement composés en hébreu,personne ne le contredit. Or, quelques années avant la naissancede Jésus-Christ, le roi Ptolémée, curieux de réunirune riche bibliothèque, voulut joindre nos Livres saints àtous ceux de divers genres qu'il avait déjà rassemblés.C'est pourquoi il fit venir de Jérusalem quelques juifs pour lestraduire en grec, ce qu'ils exécutèrent heureusement. Etvoilà comment il arriva, par une disposition particulièrede la Providence, que non-seulement ceux qui entendaient l'hébreu,mais généralement tous les peuples, purent profiter de nossaints Livres. N'est-il pas aussi bien surprenant que ce dessein ait étéconçu par un prince idolâtre, et qui, loin de suivre la religiondes Juifs, observait un culte tout opposé? Mais c'est ainsi quele Seigneur dispose toutes choses, afin que les ennemis de la véritésoient les premiers à la faire éclater.
Au reste cette digression historique était nécessaire, pour vous rappeler que l'Ancien Testament n'a pas été écriten grec, mais en hébreu. Or les hébraïsants les plusdistingués nous apprennent que dans cette langue on emploie toujoursle mot ciel au pluriel. Les docteurs syriens en conviennent eux-mêmes;et ainsi un hébraïsant ne dira jamais le ciel, mais les cieux.Le psalmiste a donc eu raison de dire les cieux des cieux. Et ce n'estpoint qu'il y ait plusieurs cieux, car. Moïse ne vous le dit pas;mais c'est le génie de la langue hébraïque qui emploiele singulier pour le pluriel.
S'il y avait en effet plusieurs cieux, l'Esprit-Saint nous en auraitappris par Moïse l'existence et la formation. Retenez avec soin cetteobservation, afin que vous puissiez fermer la bouche à tous ceuxqui avancent des dogmes contraires à l'enseignement de l'Eglise,et que vous demeuriez convaincus de la véracité de nos saintesEcritures. Car vous ne vous réunissez ici fréquemment, etnous ne vous faisons d'amples instructions que pour vous mettre en étatde rendre raison de votre foi. (I Petr. III,115.)
Mais revenons, s'il vous plait, à notre sujet. Et Dieu appelale firmament, ciel; et il vit que cela était bon; observez commeMoïse se proportionna à notre faiblesse. Il a dit de la lumière: et Dieu vit qu'elle était bonne; et maintenant il dit du firmamentou du ciel, et Dieu vit qu'il était bon. Cette parole nous donneune juste idée de sa beauté : et n'y a-t-il pas lieu de s'étonnerque depuis tant de siècles, il la conserve dans tout son éclat?Il semble même qu'elle augmente avec le cours des années.Au reste, quelle n'est point la splendeur du firmament, puisque Dieu lui-mêmel'a loué ! Quand on nous présente quelque chef-d'oeuvre del'art, une statue, par exemple, nous en admirons les traits, la pose, ladélicatesse, les proportions, l'élégance et les autresqualités, mais qui pourrait célébrer dignement lescouvres de Dieu, surtout lorsqu'il les a lui-même louées?Moïse ne s'exprime donc ainsi que par condescendance pour notre faiblesse;et il répète le même éloge après chaquecréation partielle, afin de réfuter par avance ceux qui,dans le cours des siècles, devaient critiquer l'uvre divine, etaiguisant leur langue, demander pourquoi le Seigneur a fait telle et tellecréature. Il les prévient et les confond par cette seuleparole : et Dieu vit que cela était bon. Mais lorsqu'on vous ditque Dieu vit et loua son ouvrage, il faut entendre qu'il l'a louéd'une manière digne de lui. Car Celui qui a créé leciel, en connaissait la beauté avant que de le produire; et néanmoins,parce que nous autres hommes, nous sommes si peu intelligents, que nousne saurions comprendre autrement les choses, il a proportionné lesparoles de Moïse à notre faiblesse, et lui a inspirépour notre instruction ce langage imparfait et grossier.
5. Quand vous élevez donc vos regards vers les cieux et que vousen contemplez la magnificence , l'étendue et la beauté ,remontez jusqu'au Créateur, selon ce que dit le Sage que la grandeuret la beauté de la créature peut faire connaître, etrendre en quelque sorte visible le Créateur. (Sag. XIX, 5.) Comprenezaussi, par la création de tant d'éléments divers,quelle est la puissance de votre Maître. Et en effet si l'homme voulaitappliquer son intelligence à l'étude de chacune des merveillesde la nature, ou même s'il se bornait à l'examen de sa propreformation, il ne lui en faudrait pas davantage pour proclamer l'ineffableet (21) immense puissance du Seigneur. Mais dès lors que les créaturesvisibles célèbrent ainsi la grandeur et la puissance du Créateur,que sera-ce quand vous vous élèverez jusqu'aux créaturesinvisibles? Oui, atteignez par la pensée les phalanges célestes,les anges et les archanges, les vertus et les trônes, les dominationset les principautés, les puissances, les chérubins et lesséraphins, et dites-moi quel génie, et quelle langue pourraientexpliquer l'ineffable magnificence des oeuvres du Seigneur !
Le saint prophète David s'écriait, à la vue desmerveilles de la création : ô Dieu, que vos oeuvres sont magnifiques!vous avez tout accompli avec sagesse. (Ps. C, 24.) Mais si ce prophète,rempli du Saint-Esprit qui lui révélait les mystèresde la Sagesse éternelle, faisait entendre ces accents d'admiration,que dirons-nous, nous qui ne sommes que cendre et poussière ! Nousne pouvons que tenir nos regards humblement abaissés, et notre espritcontinuellement, ravi des ineffables bontés du Seigneur. Et maintenant,après le Psalmiste, écoutons le bienheureux Paul. Cet apôtre,élevé dans un corps mortel jusqu'au plus haut des cieux,et qui sur la terre rivalisait d'amour avec les esprits angéliques,parcourant un jour avec la vive ardeur de l'esprit la vaste étenduedes cieux, s'arrêta sur les secrets de la prédestination divine.Il s'agissait des juifs et des gentils, dont les uns ont étérejetés et les autres substitués en leur place; et commeil hésitait, et que sa vue se troublait, il s'écria: O profondeurdes trésors de la sagesse et de la science de Dieu! que ses jugementssont incompréhensibles, et ses voies impénétrables!(Rom. II, 33.)
Mais ici j'interrogerais volontiers ceux qui veulent curieusement approfondirla génération du Verbe, ou qui tentent de diminuer la dignitéde l'Esprit-Saint, et je leur dirais: d'où Nous vient cette audacieusetémérité, et qui peut vous inspirer cette extravagantefolie ? Car si Paul, avec tout son génie et ses lumières,déclarait que les jugements du Seigneur, c'est-à-dire l'ordreet l'économie de sa providence, sont impénétrableset incompréhensibles, en sorte que nul ne doit se permettre de lesapprofondir; et s'il proclame que ses voies, c'est-à-dire ses commandementset ses préceptes, se dérobent à toutes nos recherches,comment osez-vous discourir curieusement sur la nature du Fils unique deDieu, et rabaisser, autant qu'il est en vous, la dignité de l'Esprit-Saint?
Voyez donc, mes chers frères , combien il est malheureux de nepas s'attacher au vrai sens des saintes Ecritures ! Et en effet, si ceshérétiques avaient reçu leur divin enseignement avecun esprit droit et un coeur bon , ils ne se fussent point ainsi égarésdans leurs propres raisonnements, et jamais ils ne fussent tombésdans cette extrême folie. Cependant nous ne cesserons de leur opposerles témoignages de nos livres saints, ni de fermer l'oreille àleurs funestes doctrines.
6. Je ne sais comment l'impétuosité de la penséeet de la parole m'a entraîné bien loin de mon sujet : je mehâte donc d'y revenir. Et Dieu, dit Moïse, appela le firmament,ciel, et Dieu vit que cela était bon; et du soir et du matin sefit le second jour. Ainsi après que Dieu eut donné un nomau firmament et qu'il eut approuvé son ouvrage, il termina le secondjour de la création, et il dit : Et du soir et du matin se fit lesecond jour. Remarquez ici quelle précision Moïse met dansson enseignement. Il nomme soir la fin du jour, et matin, la fin de lanuit, puis il appelle jour la durée comprise entre l'une et l'autre;en sorte qu'il prévient toute erreur et ne nous permet pas de considérerle soir comme la fin du jour, car nous savons manifestement que le jourse compose du soir et du matin. Ainsi l'on parle exactement en disant quele soir est la disparition de la lumière, le matin celle de la nuit,et que la durée de l'une et de l'autre forme le jour. C'est ce quel'Écriture a voulu nous faire entendre par ces mots : Et du soiret dit matin se fit le second jour.
Je me suis peut-être plus étendu que je ne voulais, etje me suis laissé entraîner par le Pot des idées, commel'on est quelquefois emporté par le courant d'un fleuve. Vous enêtes la cause, vous qui nous écoutez avec tant de déplaisir. Car rien n'excite plus un orateur et ne féconde mieux sapensée que la joie et l'empressement de ses auditeurs. Au contrairequand ils sont froids et indifférents, ils frappent de stérilitéla bouche la plus éloquente. C'est pourquoi je vous rends ce témoignage,que, par la grâce de Dieu, lors même que je serais plus muetqu'une pierre, vous me forceriez à secouer cette léthargieet à dissiper cette somnolence, pour vous adresser des paroles quivous conviennent et qui soient (22) propres à vous édifier.Mais puisque vous êtes si bien disposés et si éclairésde Dieu même,. que vous pouvez, selon la pensée de l'Apôtre,instruire les autres, je vous conjure de travailler à la sanctificationde vos âmes, principalement pendant ces jours de jeûne. Etalors vous ne vous lasserez point de m'entendre traiter souvent les mêmessujets : car, selon le mot de saint Paul, il ne m'est pas pénible,et il vous est avantageux que je vous dise les mêmes choses. (Philip.III, 1.) Notre âme, qui est naturellement paresseuse, a besoin d'êtresans cesse excitée ; et de même que nous nourrissons chaquejour notre corps, de peur que la faiblesse ne le rende incapable de toutservice, nous devons à notre âme une nourriture spirituelleet une sage direction qui lui fasse contracter l'habitude de la vertu,qui la rende victorieuse de ses ennemis et qui la préserve de leursembûches.
7. Appliquons-nous donc chaque jour à exercer les forces de cetteâme, et ne négligeons point l'examen de notre conscience.Tenons comme un registre exact de ce que nous recevons et de ce que nousdépensons : avons-nous toujours parlé utilement et àpropos? ne nous est-il point au contraire échappé quelqueparole oiseuse, et nos entretiens ont-ils été utiles ou nuisibles?Il convient aussi de nous prescrire là-dessus certaines règleset de nous fixer certaines limites, en sorte que toujours la réflexionprécède en nous la parole. Quant à notre penséeelle-même, elle doit être si bien dirigée que jamaiselle ne s'arrête sur le mal; et s'il lui arrivait de s'échapperau dehors par quelques mots peu convenables, nous devons sur-le-champ lescondamner comme inutiles et dangereux. Il importe aussi de chasser parune bonne pensée toute impression mauvaise, et d'être bienpersuadés qu'il ne suffit pas, pour être sauvés, dejeûner jusqu'au soir. Et en effet le Seigneur, par la bouche du prophète,adressait ces reproches aux Juifs corrompus : Quand vous avez jeûnéle cinquième et le septième mois pendant soixante et dix.ans, est-ce pour moi que vous avez accompli ce jeûne? et quand vousavez mangé et quand vous avez bu, n'est-ce pas pour vous que vousavez mangé et que vous avez bu ? Voici donc ce que dit le Seigneur,le Dieu des armées : Jugez selon la justice, et usez de clémenceet de miséricorde les uns envers les autres ; n'opprimez point laveuve, ni l'orphelin, ni l'étranger, ni le pauvre, et que nul nemédite dans son coeur le mal contre son frère. (Zach. VII,5, 6... 9, 10.)
Mais si le jeûne seul ne servait de rien aux Juifs qui étaientassis à l'ombre de la mort et plongés dans les ténèbresde l'erreur, parce qu'ils n'y joignaient pas la pratique des bonnes oeuvreset qu'ils n'arrachaient point de leurs coeurs les pensées mauvaisescontre leurs frères, quelle excuse pourrons-nous alléguer,nous qui sommes appelés à une vertu bien plus sublime, nousqui devons et pardonner à nos ennemis et les aimer et leur fairedu bien? Que dis-je? ce n'est pas encore assez nous devons prier Dieu poureux et lui recommander leur salut. Ces sentiments de charité etde bienveillance à l'égard de nos ennemis seront notre principaledéfense au grand jour du jugement, et ils nous obtiendront la rémissionde nos péchés. Sans doute l'amour des ennemis est un préceptegrand et difficile; mais si nous considérons quelle récompenseest attachée à son exacte observation, il nous paraîtraléger, quelque ardu qu'il soit en lui-même. Et en effet, quenous dit le Sauveur? Si vous faites cela, vous serez semblables ci votrePère qui est dans les cieux; et pour mieux nous manifester sa pensée,il ajoute qui fait luire le soleil sur les bons et sur les méchants,et qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes. (Matth. V, 45.) Ainsien aimant ses ennemis, on imite Dieu autant que la faiblesse humaine peutle permettre. Car de même qu'il fait luire le soleil sur ceux quicommettent le mal non moins que sur les justes, et qu'il dispense selonles saisons la pluie et la rosée sur les champs de l'homme de bienet du méchant, vous, en aimant non-seulement ceux qui vous aiment,mais vos ennemis eux-mêmes, vous vous montrez le digne émuledu Seigneur.
Vous voyez donc que l'amour des ennemis nous élève jusqu'aufaîte de la vertu. Mais ne vous arrêtez pas, mon cher frère,à ne considérer que la difficulté du précepte;réfléchissez aussi à l'honneur qui vous en reviendra,et cette pensée vous rendra léger tout ce qu'il renfermede lourd et de pénible. N'est-ce pas une grâce insigne quede trouver, en faisant du bien à son ennemi, l'occasion de s'ouvrirvers Dieu les portes de la confiance, et de racheter ses péchés? Mais peut-être voulez-vous aujourd'hui vous venger de votre ennemi,et lui rendre avec usure le mal qu'il vous a fait? eh bien ! quelle utilitéen (23) retirerez-vous ? Vous n'y gagnerez rien; et quand vous paraîtrezdevant le redoutable tribunal, votre jugement n'en deviendra que plus rigoureux,parce que vous aurez méprisé et violé les lois duJuge suprême. Dites-moi encore: Si un roi imposait, sous peine demort, l'amour des ennemis, tous, par la crainte seule du supplice, s'empresseraientà observer cette loi. Mais quels reproches ne mérite doncpas celui qui, disposé à tout entreprendre pour sauver unevie que la nature doit inévitablement lui arracher, négligela pratique des préceptes divins, quoiqu'on le menace d'une mortqui n'aura ni fin, ni consolation?
8. Mais je m'oublie en parlant ainsi à des chrétiens quinégligent envers leurs bienfaiteurs les devoirs mêmes de lareconnaissance. Qui pourra donc nous garantir des supplices éternelspuisque, loin d'aimer nos ennemis, nous en faisons moins que les publicains.Si vous aimez, dit Jésus-Christ, ceux qui vous aiment, quel effortfaites-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 45.)Mais puisque nous n'allons pas même jusque-là, quelle espérancede salut nous reste-t-il encore? C'est pourquoi je vous exhorte àvous montrer miséricordieux les uns envers les autres, àréprimer toute pensée contraire à la charité,et à ne rivaliser entre vous que de bienveillance et d'amitié:chacun doit aussi, selon la parole de l'Apôtre, croire les autresau-dessus de soi (Philip. II, 3), et ne point se laisser vaincre en bonsoffices. C'est ainsi que nous nous surpasserons mutuellement en charité,et que nous témoignerons à ceux qui nous aiment plus de zèleet d'affection. La charité est en effet le plus ferme appui, etla plus grande consolation de notre vie; et ce qui distingue éminemmentl'homme de la brute, c'est qu'il ne tient qu'à nous, si nous levoulons, d'entretenir la paix et l'union avec nos frères, et deleur montrer la plus cordiale bienveillance. Il suffit pour cela de conserverentre nous l'ordre convenable et la bonne harmonie, et d'enchaînernotre colère, qui est véritablement une bête féroce.Traînons-la en esprit au pied du redoutable tribunal, afin de laplier à aimer nos ennemis soit par l'espoir des plus magnifiquesrécompenses, soit par la crainte des plus affreux supplices, sielle persévère dans son ressentiment.
Le temps ne nous est point donné pour que nous le perdions endes occupations inutiles et frivoles. Mais nous devons chaque jour, età chaque heure du jour, nous remettre sous les yeux les jugementsdu Seigneur, afin de mieux connaître ce qui alors nous donnera plusde confiance, ou nous inspirera plus de crainte. Cette pratique et cesréflexions nous aideront beaucoup à dompter nos mauvaisesinclinations, et à réprimer les mouvements de la concupiscence.Faisons mourir en nous, comme parle l'Apôtre, les membres de l'hommeterrestre, la fornication, l'impureté, les passions déshonnêtes,les mauvais désirs, l'avarice, la colère, la vaine gloireet l'envie. (Coloss. III, 5.) Si ces affections mauvaises sont réellementmortes en nous, et si elles ne s'y font plus sentir, nous mériteronsde recevoir les fruits de lEsprit-Saint, qui sont la charité, lajoie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté,la foi, la douceur et la chasteté. (Gal. V, 22.) Tel est le caractèrequi doit distinguer le chrétien de l'infidèle, et tellesles marques qui doivent le faire reconnaître. Ne nous parons doncpas d'un nom vide et stérile, et ne nous enflons point d'un vainorgueil, parce que nous étalons les apparences extérieuresde la piété. Mais quand même nous posséderionstoutes les vertus que je viens d'énumérer, loin d'en tirervanité, ne songeons qu'à nous humilier davantage, selon cetteparole du Sauveur : Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a étécommandé, dites: nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII,10.) Cette sollicitude pour notre salut nous sera utile à nous-mêmes,puisqu'elle nous garantira des supplices éternels; elle ne serapas moins avantageuse à nos frères qui s'instruiront en voyantnos bonnes couvres. Enfin, après une vie vraiment chrétienne,nous obtiendrons de la bonté divine ces récompenses éternellesque je vous souhaite, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient la gloire, l'empire et l'honneur dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
CINQUIÈME HOMÉLIE
Dieu dit : " Que les eaux, qui sontsous le ciel, se rassemblent en un seul lieu, et que l'aride paraisse." (Gen, I, 9.)
1. Aujourd'hui encore, les paroles de Moïse me fourniront le festinspirituel que je veux servir à votre charité, en vous expliquantavec soin l'oeuvre du Seigneur au troisième jour de la création.Ceux qui travaillent aux mines ne cessent point, quand ils ont rencontréun riche filon, de creuser profondément; ils écartent tousles obstacles, et ne craignent point de descendre jusque dans les entraillesde la terre pour en retirer la plus grande quantité possible dece précieux métal. Et nous qui ne recherchons point des veinesd'or, mais un trésor ineffable, ne devons-nous pas chaque jour poursuivrenos travaux, afin de rentrer dans nos maisons les mains pleines de cesrichesses spirituelles. Trop souvent les biens de la terre deviennent pourleurs possesseurs la cause de grands malheurs; et, après quelquesinstants d'une rapide jouissance, ils leur sont enlevés par la fraudedes flatteurs, la violence des voleurs ou la ruse des esclaves, qui s'enfuientchargés d'un précieux butin. Mais aucune perte de ce genrene menace nos richesses spirituelles; ce trésor ne peut nous êtredérobé, et dès que nous le cachons dans notre coeur,il y est à l'abri de toute rapine: il suffit que notre lâchetén'y donne point entrée à l'ennemi, qui ne désire quede nous dépouiller. Et, en effet, quand cet ennemi, ce démon,veux-je dire, voit que nous sommes riches en biens de la grâce, ilfrémit de rage, grince des dents, et épie attentivement l'occasionfavorable de nous enlever nos richesses. Or, le temps qui lui est le pluspropice est celui où il nous surprend lâches et négligents;c'est pourquoi nous avons besoin de veiller sans cesse pour déjouertoutes ses embûches. Car, s'il attaque une ou deux fois ceux qu'iltrouve actifs et vigilants, il les laisse bientôt en paix, honteuxde voir ses efforts inutiles, et assuré qu'il ne remportera pointla victoire tant que nous nous tiendrons sur nos gardes. Mais, puisquenous n'ignorons pas que la vie est une lutte continuelle, soyons toujoursarmés comme en présence d'un ennemi qui nous épiesans cesse, et craignons que la moindre négligence de notre partne lui facilite l'occasion de nous surprendre.
Voyez avec quel soin les gens riches veillent à leurs affaires,dès que l'approche de l'ennemi est annoncée : les uns munissentleurs portes de serrures et de verroux pour mieux protéger leurargent, et les autres l'enfouissent sous (25) terre, afin que personnene sache où il est caché. C'est. ainsi qu'à leur exemplenous devons conserver le trésor de nos vertus et le déroberà tous les regards, en le renfermant dans le secret de notre coeur;c'est ainsi encore que nous devons repousser les attaques de ceux qui voudraientnous le ravir, en sorte que, le préservant de toute main déprédatrice,nous nous en servions comme d'un utile viatique pour le voyage de l'éternité.Ceux qui vivent dans un pays étranger et qui désirent revoirleur patrie, s'occupent longtemps à l'avance de réunir peuà peu autant d'argent qu'il leur en faut pour suffire à lalongueur du chemin et ne pas s'exposer à mourir de faim. Cette conduitedoit être aussi la nôtre, car nous sommes sur la terre desétrangers et des voyageurs. Ayons donc soin de réunir etde mettre en réserve d'abondantes provisions, afin qu'au momentoù le Seigneur nous ordonnera de retourner dans notre patrie, noussoyons prêts à partir, emportant avec nous une partie de nosrichesses et ayant déjà envoyé l'autre devant nous.Car telle est la nature de ce viatique : il nous est loisible de nous faireprécéder d'une multitude de bonnes oeuvres; et celles-cien nous devançant, nous ouvriront les portes d'une juste confiancepour paraître devant Dieu, nous faciliteront l'accès de sontrône, et nous permettront d'aborder sans crainte un Juge dont ellesnous auront concilié la bienveillance.
2. Mais pour vous convaincre, mes chers frères, de la certitudede cette doctrine, il me suffit de vous rappeler qu'au sortir de ce monde,le chrétien qui aura largement dispensé l'aumône etmené une vie pure, trouvera miséricorde auprès duJuge suprême, et entendra avec tous les élus ces consolantesparoles : Venez, les bénis de mon Père; possédez leroyaume qui vous a été préparé dès lecommencement du monde : car j'ai eu faim, et vous m'avez donné àmanger. (Matth. XXV, 34, 35.) Il en est de même des autres vertus,de la confession des péchés et de l'assiduité àla prière. Et en effet, lorsque pendant la vie nous avons eu soind'effacer nos péchés par la confession, et que nous avonspu en obtenir de Dieu le pardon, nous quittons la terre purs de toute souillure,et nous paraissons devant le Seigneur pleins d'une entière confiance;mais ceux qui auraient négligé de mettre à profitle temps présent pour expier leurs péchés, ne trouverontaprès la mort aucune consolation. Car, Seigneur, dit le Psalmiste,qui confessera votre nom dans le sépulcre? (Ps. VI, 6.) Parole bienvraie, puisque la vie est le temps de la lutte, de la guerre et des combats,et que l'éternité est celui des couronnes, des prix et desrécompenses. Ainsi, combattons généreusement tandisque nous sommes encore dans la carrière, de peur qu'au grand jourdes couronnes et des récompenses, nous ne soyons du nombre de ceuxqui n'auront en partage que la honte et la confusion. Puissions-nous, aucontraire, nous mêler aux élus qui se présenterontavec confiance pour être couronnés !
Ce n'est pas sans raison que je vous parle ainsi, mes bien-aimés;et j'espère que mes paroles ne vous seront point inutiles. Oui,je veux tous les jours vous avertir de multiplier vos bonnes oeuvres, afinque vous paraissiez aux yeux de tous, consommés en perfection, etornés de toutes les vertus. Enfants de Dieu, irrépréhensibles,purs et immaculés, vous brillerez alors dans le monde comme desastres, et possédant la parole de vie, vous serez un jour notregloire devant le Christ. Et cependant votre présence seule auradéjà été pour vos frères un salutaireavertissement, et le parfum de vos vertus non moins que vos sages entretiensles auront attirés à imiter vos bons exemples. Car si lesméchants se nuisent les uns aux autres par leurs mutuelles relations,selon ce mot de saint Paul : les mauvais entretiens corrompent les bonnesmoeurs (I Cor. XV, 33) ; il n'est pas moins vrai que la sociétédes gens de bien est d'un grand secours à ceux qui la cultivent.C'est donc par bonté que Dieu permet le mélange des bonset des méchants, afin que ceux-ci profitent des exemples de ceux-là,et ne demeurent pas toujours dans leur iniquité. Et en effet parcequ'ils ont continuellement sous les yeux de beaux modèles de vertu,il est comme impossible qu'ils n'en profitent pas. Car tel est le pouvoirde la vertu, que ceux même qui ne la pratiquent pas, ne peuvent luirefuser leurs respects et leurs hommages. Les méchants, au contraire,désapprouvent le vice et le condamnent, et vous n'en trouverez presqueaucun qui se fasse gloire d'être vicieux. Mais ce qui est plus étonnantencore, c'est que leurs paroles flétrissent leur propre conduite,et qu'ils recherchent les ténèbres pour commettre le mal.Car l'homme porte au fond de sa conscience, et par un effet de la miséricordedivine, (26) un discernement incorruptible qui lui fait distinguer le mald'avec le bien. Aussi sommes-nous absolument inexcusables, puisque nousne péchons point par ignorance, mais par paresse, et méprisde la vertu.
3. Si ces vérités nous sont présentes àchaque heure du jour, nous opérerons notre salut avec une grandesollicitude, et nous craindrons, comme un réel dommage pour nosâmes, de laisser le temps s'écouler inutilement. Mais terminonsce long exorde, et écoutons, s'il vous plaît,ce qu'aujourd'huil'Esprit-Saint veut nous enseigner par la bouche du saint prophèteMoïse. Et Dieu dit : que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblenten, un seul lieu, et que l'aride paraisse. Et il fut fait ainsi. Considérezici, mes chers frères, l'ordre et la suite des couvres divines.Moïse nous avait dit dès le commencement que la terre étaitinvisible et informe, parce qu'elle était couverte par les ténèbreset les eaux. C'est pourquoi au second jour Dieu sépara les eauxpar le firmament qu'il appela ciel, et au troisième il ordonna queles eaux qui étaient sous le ciel, c'est-à-dire le firmament,se rassemblassent en un seul lieu, afin que leur retraite laissâtla terre à découvert. Et cela se fit ainsi. C'est parce queles eaux couvraient toute la surface de la terre que le Seigneur leur commandade se réunir en un seul lieu; et alors l'aride put se montrer. Voyezcomme l'historien sacré nous découvre graduellement la beautéde l'univers! Et il fut fait ainsi, dit-il. Comment? Selon les ordres duSeigneur. Il dit, et la nature obéit soudain. Car il appartientà Dieu de régler toutes les créatures selon sa volonté.
Et les eaux qui étaient sous le ciel se réunirent en leurbassin, et l'aride parut. Déjà Moïse avait dit en parlantde la lumière que Dieu la créa lorsque les ténèbrescouvraient toute la nature, et que les séparant de la lumièreil avait assigné celle-ci au jour, et les ténèbresà la nuit; et ici, il dit également que Dieu, aprèsavoir créé le firmament, plaça au-dessus de lui unepartie des eaux, et établit les autres au-dessous. Il ajoute ensuitequ'à (ordre du Seigneur celles-ci se rassemblèrent dans unmême lieu, en sorte que l'élément aride parut. C'estalors que Dieu donna un nom à l'élément aride, ainsiqu'il l'avait fait pour la lumière et les ténèbres.Les eaux qui étaient sous le ciel, dit l'Ecriture, se rassemblèrenten un seul lieu, et l'aride parut; et Dieu appela l'aride, terre. Voilàdonc, mes chers frères, comment Dieu déchira le voile quirendait la terre invisible et informe; car elle était couverte parles eaux, comme par d'épaisses ténèbres. Mais dèsqu'elle put montrer sa face, il lui donna un nom.
Et Dieu appela la réunion des eaux, mer. Les eaux ont donc leurnom; et le Seigneur, semblable au potier qui façonne un vase, etne lui donne un nom qu'après l'avoir achevé, ne voulut imposerun nom aux éléments qu'après les avoir distribuésdans les lieux qu'il leur assignait. La terre reçut donc son nomdès qu'elle parut sous la forme qu'elle devait revêtir; etde même les eaux reçurent alors une dénomination spéciale.Car Dieu, dit l'Ecriture, appela la réunion des eaux, mer; et ilvit que cela était bon. C'est parce que l'homme est trop faiblepour louer dignement les couvres divines, que l'Ecriture nous prévient,et nous apprend que le Seigneur les a louées lui-même.
4. Ainsi, quand vous apprenez que le Créateur a trouvébonnes ses créatures, vous devez les admirer souverainement, maisvous ne pouvez rien ajouter aux louanges qu'elles ont déjàreçues; car telle est la puissance de Dieu et telle est la perfectionde ses ouvrages, que nous ne saurions les louer autant qu'ils le méritent.Mais est-il étonnant que l'homme faible et ignorant ne puisse jamaisni louer dignement, ni célébrer les oeuvres du Seigneur?La suite du récit nous montre également l'ineffable sagessedu divin Ouvrier. Il vient de mettre à découvert la surfacede la terre et il se hâte de l'embellir; aussi voyons-nous qu'àsa parole, les plantes et les fleurs l'émaillent dé leursriches variétés. Et Dieu dit : Que la terre produise lesplantes verdoyantes avec leur semence, et les arbres avec des fruits qui,chacun selon son espèce, renferment en eux-mêmes leur semence,pour se reproduire sur la terre. Et il fut fait ainsi. Que signifient cesderniers mots : " Et il fut fait ainsi? " Ils nous apprennent qu'àl'ordre du Seigneur, la terre se hâta d'épancher ses productionset de faire éclore le germe de toutes les plantes. La terre produisitdonc, dit Moïse, des plantes qui portaient leur graine suivant leurespèce, et des arbres fruitiers qui renfermaient leur semence eneux-mêmes, chacun suivant son espèce. Et qui n'admireraitici, mon cher frère, comment la parole divine a tout opérésur la terre? Et en effet, il n'y avait point encore d'homme qui la (27)cultivât et qui, pour la couvrir de sillons, pliât le bufau joug de la charrue; mais elle entendit le commandement du Seigneur etsoudain produisit les plantes et les arbres. D'où nous apprenonsqu'aujourd'hui encore, ce sont bien moins les soins, les travaux et lesfatigues du laboureur qui fertilisent la terre, que les ordres que le Seigneurlui intima dès le commencement.
Au reste, l'Ecriture, pour rendre d'avance l'ingratitude des hommesvraiment inexcusable, nous révèle avec soin l'ordre et lasuite des oeuvres de la création. Elle veut ainsi réprimerla témérité et l'extravagance de ceux qui nous donnentleurs rêveries pour des réalités, et qui soutiennentque la coopération du soleil était nécessaire àla production des plantes et des fruits. D'autres attribuent ces effetsà l'influence des astres; mais l'Esprit-Saint nous enseigne que,bien avant la création du soleil et des astres, la terre, obéissantà la parole divine, avait, sans nul concours étranger, produitd'elle-même les plantes et les arbres; il lui avait suffi d'entendrecette parole : Que la terre produise les plantes verdoyantes. Suivons doncles traces de la sainte Ecriture, et condamnons hautement ceux qui s'élèventcontre ses divins enseignements. Quoique les hommes cultivent la terre,et, à l'aide d'animaux domestiques, s'appliquent à l'agriculture;quoique les saisons leur soient favorables et que tout concoure àsatisfaire leurs désirs, si Dieu ne répand sa bénédiction,ils s'épuiseront en d'inutiles travaux. Oui, ni les sueurs, ni lesfatigues du laboureur ne deviennent fécondes si le Seigneur, duhaut du ciel, n'étend sa main et ne leur donne un heureux accroissement.Mais, qui ne serait ravi d'étonnement et d'admiration en voyantcomment cette parole : Que la terre produise des plantes verdoyantes, pénétrajusque dans les profondeurs de la terre et l'émailla comme d'unriche tapis parla variété des fleurs qui en couvrit la surface.Ainsi la terre qui naguère était brute et inculte, se revêtitsoudain d'une brillante parure, et rivalisa de beauté avec le firmament.Et en effet, de même que celui-ci devait bientôt resplendirdu feu des astres, la terre s'embellissait par la variétédes fleurs ; en sorte que le Créateur lui-même loua son propreouvrage. Et Dieu, dit l'Ecriture, vit que cela était bon.
5. Moïse a soin, comme vous pouvez le remarquer, de nous rappeler,après chacune des oeuvres de la création, que Dieu loue sonpropre ouvrage, afin d'apprendre aux hommes à remonter de la créatureau Créateur. Car si les créatures sont au-dessus de toutesnos louanges, que dire de l'Ouvrier divin qui les a produites? Et Dieuvit que cela était bon; et du soir et du matin se fit le troisièmejour. C'est pour mieux nous inculquer ces choses, que l'écrivainsacré nous les répète ici. Il lui suffisait en effetd'énoncer que le troisième jour fut fait; mais il reprendles mêmes termes qu'il a déjà employés, et ilnous dit que du soir et du matin se fit le troisième jour. Certes,ce n'est point de sa part oubli ou inadvertance; il veut que nous ne confondionspas l'ordre des choses et que nous ne regardions pas l'approche de la nuitcomme la fin du jour; car le soir n'est que la fin de la lumièreet le commencement de la nuit, tout comme le matin est la fin de la nuitet le complément du jour. C'est ce que veut nous enseigner le saintprophète Moïse, quand il nous dit : Et du soir et du matinse fit le troisième jour. Et ne vous étonnez pas, mon cherfrère, que la sainte Ecriture nous redise si souvent les mêmeschoses; car, malgré ses soins et ses précautions, quelquesJuifs persistent dans leur erreur et soutiennent, avec l'entêtementd'un esprit aveuglé, que le soir est le commencement du jour suivant.Ils se trompent eux-mêmes, et sont encore assis dans les ténèbres,quoique la vérité se soit manifestée à tousles regards. Ils cherchent encore la lumière, quand le Soleil dejustice s'est levé sur le monde. Mais, après que Moïsenous a instruits de tous ces détails avec une telle exactitude,qui pourrait supporter l'opiniâtreté de ces esprits indociles!
Leur malice recevra son juste châtiment; mais nous, qui avonsété éclairés des rayons du Soleil de justice,soyons soumis et dociles aux enseignements de la sainte Ecriture. En suivantcette règle, nous renfermerons dans le secret de notre cur unefoi pure et orthodoxe, et nous mettrons tous nos soins à la conserver.Nous travaillerons également avec zèle à l'oeuvrede notre salut, et nous fuirons comme un poison mortel tout ce qui pourraitblesser la sainteté de notre âme; car la perte de la grâcesanctifiante est d'autant plus grande que l'âme l'emporte sur lecorps. Le poison ne peut tuer que le corps, tandis que l'erreur entraînepour l'âme la mort éternelle. Et quels sont donc ces poisonssi dangereux? Le nombre en est grand (28) et varié, mais le plusfuneste est celui qui nous incline à aimer la vaine gloire et nousempêche de la mépriser; car ce péché entraîneavec lui mille désordres : il dissipe les richesses spirituellesque nous avons pu amasser et nous enlève tout le profit que nousen pourrions retirer. Est-il un mal plus dangereux, puisqu'il nous ravitmême les biens que nous croyons posséder? Et n'est-ce pasainsi que le pharisien fut rabaissé au-dessous du publicain? (Luc,XVIII.) Il ne sut point maîtriser sa langue, et, en se louant lui-même,il jeta toutes ses richesses par la fenêtre, tant la vaine gloireest un poison funeste !
6. Mais, je vous le demande, pourquoi recherchez-vous si avidement lagloire humaine? ne savez-vous pas que les louanges des hommes sont moinsqu'une ombre, et qu'elles se dissipent comme une vapeur légère?Ajoutez encore que telle est l'inconstance et la mobilité de l'hommequ'il ne tarde pas à censurer celui que naguère il comblaitd'éloges. Mais rien de semblable n'est à craindre de la partde Dieu. Ne soyons donc point si insensés que de nous séduirenous-mêmes; car, si dans la pratique des bonnes oeuvres, notre intentionne se rapporte pas uniquement à Dieu et à l'observation desa loi, et si nous cherchons à être connus de tout autre quede lui seul, nous perdons le fruit de nos peines et nous nous privons nous-mêmesdes avantages que nous en pouvions retirer. Et en effet, celui qui faitle bien pour capter l'estime des hommes, que gagne-t-il, soit qu'il réussisseou qu'il échoue dans ses projets? Souvent la gloire humaine nouséchappe, même quand nous faisons tout pour l'acquérir;et toujours, soit que nous parvenions à l'obtenir, ou qu'elle nouséchappe, nous recevons ici-bas notre récompense, en sorteque nous ne pouvons espérer celle du ciel. Eh pourquoi? Parce quecelui qui préfère le présent à l'avenir, etla louange des hommes à l'approbation du juste Juge, se rend indigned'être honoré par ce juge. Si, au contraire, nous pratiquonsla vertu pour plaire uniquement au Dieu dont l'oeil ne se ferme jamais,et devant qui tout est à nu et à découvert., notretrésor sera en sûreté et nos richesses spirituellesse conserveront intactes. Bien plus, l'assurance où nous seronsque ces richesses ne peuvent nous être enlevées, nous comblerad'une douce consolation, et nous ne serons pas même privésde l'estime des hommes.
Et, en effet, nous en jouissons avec une plénitude d'autant plusgrande que nous la méprisons, que nous ne la recherchons pas, etque nous ne la désirons point. Et faut-il s'étonner que tellesoit la conduite d'un philosophe chrétien, puisque nous voyons lespartisans enthousiastes du monde, mépriser eux-mêmes ceuxqui ambitionnent le plus la gloire du monde. Oui, vous trouverez toujoursque ceux qui paraissent trop avides des honneurs ne s'attirent que du mépris.Quel malheur ne serait donc pas le nôtre, si nous, qui faisons professionde religion et de piété, désirions comme eux les louangesdes hommes, et s'il ne nous suffisait pas d'obtenir l'approbation de Dieu,à l'exemple de l'Apôtre, qui tirait sa gloire non des hommes,mais de Dieu! (Rom. II, 29.) N'avez-vous pas observé, mon cher frère,que ceux qui disputent les prix de l'hippodrome ne donnent aucune attentionaux cris, ni à la faveur du peuple qui leur applaudit? C'est qu'ilsne voyent que le prince qui préside les courses et qu'ils sont entièrementpréoccupés du désir de lui plaire. Aussi, dédaignantles vains suffrages de la multitude, ils sont ivres de bonheur quand ilsreçoivent de ses mains le prix et la couronne. Imitez-les, et n'estimezpas à une haute valeur les applaudissements des hommes : ne lesrecherchez point dans la pratique de la vertu, mais attendez le jugementqu'en portera le juste Juge, et ne soyez attentif qu'à lui obéir.En un mot, réglez tellement votre vie, que déjà vouspossédiez en espérance ces biens éternels que nousdonnent d'acquérir la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
SIXIÈME HOMÉLIE
Et Dieu dit : " Que des corps de lumièresoient faits dans. le firmament du ciel, et qu'ils éclairent laterre, afin qu'ils séparent le jour et la nuit et qu'ils serventde signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années." (Gen. I, 14.)
1. Je voudrais poursuivre le cours de nos instructions, et je ne saisquel sentiment de répugnance m'en empêche , car un nuage detristesse offusque ma vue, et trouble mon esprit. Encore si cette tristessen'allait pas jusqu'à la colère ! Mais, véritablement,je ne sais que faire, tant mes pensées sont incertaines. Et en effet,quand je vois que le moindre souffle de Satan vous a fait oublier les maximesde piété et les sages avis que je vous donne chaque jour,pour courir aux courses diaboliques de l'hippodrome, puis-je avec joiecontinuer des instructions que vous avez si promptement rendues inutiles?Mais ce qui surtout m'irrite, et m'émeut jusqu'à la colère,c'est que méprisant mes exhortations, et oubliant le respect dûà la sainte quarantaine, vous vous êtes laissé prendreaux piéges du démon. Qui pourrait donc, serait-il plus durqu'un rocher, supporter sans indignation une telle conduite? Aussi je rougisde honte et de douleur, en voyant que je m'épuise inutilement, etque je ne sème qu'en une terre pierreuse. Au reste, que vous écoutiezma parole, ou que vous la méprisiez, je n'en suis pas moins assuréde ma récompense, car j'aurai fidèlement rempli mon devoir,je vous aurai fait connaître les richesses de la piété,et je ne vous aurai pas épargné les remontrances. Mais jecrains bien , et je tremble que tout mon zèle ne vous accuse plusfortement. Car le serviteur , dit l'Evangile, qui connaît la volontéde son maître et qui ne l'exécute pas, sera frappéde plusieurs coups. (Luc, XII, 47.) Et qui d'entre vous pourrait alléguerson ignorance, puisque chaque jour je vous mets sous les yeux et les piègesdu démon et la grande facilité de la vertu, si vous voulezêtre attentifs et vigilants ?
Ignorez-vous donc que l'Ecriture compare à des chiens ces chrétiensqui négligent ainsi leur salut, qui viennent aujourd'hui dans nostemples, et demain se laissent prendre aux piéges du démon?L'homme, dit le Sage, qui se relève de son péché,et qui le commet de nouveau, est semblable au chien qui retourne àson vomissement. (Prov. XXVI, 11.) Voyez-vous à quels animaux ressemblentceux d'entre vous qui ont assisté à ces spectacles illicites?et avez-vous oublié cette sentence du Sauveur : Tout homme qui entendmes paroles, et ne les (30) accomplit pas, sera semblable â l'insenséqui a bâti sa maison sur le sable; les fleuves sont venus, et lesvents ont soufflé, et se sont précipités sur cettemaison, et elle est tombée, et sa ruine a été grande?(Matth. VII, 26.) Mais ceux que l'on a vus accourir à l'hippodromesont plus insensés encore. Car, selon l'Evangile, la maison de l'insensén'est tombée qu'à la suite de fortes secousses. C'est ceque nous donnent à entendre ces expressions fleuves et vents, quine désignent point l'inondation et la tempête, mais la violencedes tentations. Et de même la ruine de cette maison ne marque pointle renversement d'un édifice matériel, mais la chute d'uneâme qui succombe sous le poids des graves afflictions auxquelleselle n'a pu résister. Contre vous, au contraire, les vents ne sesont point déchaînés, et les fleuves ne se sont pointprécipités; un léger souffle du démon a suffipour vous renverser tous.
Est-il folie plus impardonnable ! A quoi vous sert le jeûne !Je vous le demande; et à quoi bon venir ici? Qui ne déploreraitdonc votre malheur et le mien? Le vôtre, puisque vous avez perdudans un instant ces trésors de piété si laborieusementamassés et que vous avez vous-mêmes ouvert votre âmeau démon, comme pour lui faciliter le vol de vos richesses spirituelles;et nous, qui ne nous plaindra de parler à des oreilles insensibles,et d'être si malheureux que de semer chaque jour, et de ne rien récolter! Croyez-vous donc que je ne sois zélé à vous annoncerla parole sainte que pour flatter vos oreilles, et rechercher vos louanges?Non, non; et si vous ne retirez aucun fruit de mes discours, il vaut mieuxque désormais je me taise : car je ne veux pas être pour vousla cause d'une plus sévère condamnation. Le marchand quiafrété un navire l'a chargé d'une riche cargaison,et qui le voit périr corps et biens par la violence des vents etdes tempêtes, nous présente le douloureux spectacle d'un hommeéchappé nu au naufrage, et tombé d'une immense opulencedans la plus affreuse indigence. Voilà aussi ce que le démona fait à votre égard. Il a vu que votre âme, commeun navire spirituel, était remplie de précieuses richesses,et que vous aviez réuni un véritable trésor par vosjeûnes et votre assiduité à venir entendre la parolesainte. Aussi s'est-il hâté de déchaîner l'orage,c'est-à-dire ces courses inutiles et dangereuses de l'hippodrome,et par cette fatale curiosité, il vous a dépouillésde tous vos biens.
2. Ces reproches sont trop véhéments, je le sens; maispardonnez-les à mon zèle, et souffrez que je soulage ainsima douleur. D'ailleurs ce n'est point la haine qui inspire mes paroles,mais un coeur qui vous aime, et qui ne cherche que votre salut. C'est pourquoije me relâche de ma sévérité, et, content d'avoirpu arrêter les progrès du anal, je veux, mes chers frères,ranimer en vous une bonne espérance, en sorte que vous ne vous abandonniezpas au désespoir, et que vous ne perdiez pas entièrementcourage. Car il y a cette différence entre les malheurs temporelset les pertes spirituelles, qu'on ne peut dans un instant se relever d'uneextrême indigence, et retrouver son opulence première, tandisque la miséricorde divine nous offre toutes facilités derecouvrer promptement notre ancien état. Il suffit que nous voulionsdétester nos fautes, et secouer désormais une coupable inaction.Tel est en effet le Maître que nous servons, et telle est sa bontéet sa libéralité. Aussi nous assure-t-il lui-même parla bouche d'un prophète : Qu'il ne veut point la mort du pécheur,mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Jesais en outre que vous êtes bons, et que vous sentez l'indignitéde votre conduite. Or, c'est déjà un grand pas fait pourrevenir à la vertu que de connaître la grandeur de sa faute.
Mais ne m'alléguez point cette excuse mensongère et diabolique,et ne me dites pas quel mal y a-t-il d'aller voir des courses de chevaux?Car si vous voulez observer attentivement tout ce qui s'y passe, vous demeurezconvaincus que tout s'y fait à l'instigation du démon. Onn'y voit pas seulement courir des chevaux, mais on y entend des cris, desblasphèmes et des discours inconvenants. Des courtisanes éhontéess'y montrent publiquement, et de jeunes efféminés y étaientleur mollesse. Est-ce donc là un mal léger, et ne suffit-ilpas pour séduire et captiver les âmes? trop souvent une rencontrefortuite surprend et précipite dans l'abîme l'imprudent quin'est pas sur ses gardes; et qu'éprouveront donc ceux qui accourentvolontairement à l'hippodrome, qui rassasient leurs regards de cesspectacles lascifs, et qui en reviennent les yeux pleins d'adultères? Le Seigneur savait bien que l'homme n'est que trop exposé àla tentation, et il n'ignorait pas la malice et les ruses du démon;aussi a-t-il voulu nous prémunir contre (31) notre faiblesse, etnous rendre invincibles contre les attaques de notre ennemi, en promulguantcette loi : Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter,a déjà commis l'adultère dans son coeur. (Matt. V,28.) Ainsi, selon l'Evangile, un regard trop curieux est un adultèreconsommé.
Ne dites donc plus quel mal y a-t-il à fréquenter le cirque! puisque la vue seule des courses des chevaux suffit pour causer ànotre âme de nombreux dommages. Et en effet, n'est-ce pas véritablementperdre son temps que de le consacrer à 'des spectacles inutiles,et qui, loin de servir à notre salut, ne peuvent que lui devenirdangereux? On s'y dispute, on s'y échauffe, et l'on s'y répanden paroles peu décentes. Comment donc mériter notre pardon,et quelle excuse alléguer ! Dois-je ajouter que si je prolonge unpeu mes instructions, plusieurs s'irritent et se fâchent? Ils prétextentla délicatesse d'un tempérament qui ne peut supporter lafatigue d'un long discours, quoique la structure admirable de ce templenous préserve de tout inconvénient, et nous abrite contrele froid, la pluie et le vent. Mais dans le cirque, malgré des torrentsde pluie, malgré la violence de l'ouragan et les rayons d'un soleilbrûlant, ces mêmes personnes demeurent une heure, deux heures,et même presque tout le jour. Le vieillard oublie le respect qu'ildoit à ses cheveux blancs, et le jeune homme n'y rougit point d'imiterce scandaleux exemple. L'aveuglement est même si grand, que tousboivent avec délices à cette coupe empoisonnée; etnul ne réfléchit sur la courte durée de ce funesteplaisir que doit suivre un éternel remords, et la voix accusatricede la conscience. Mais je lis sur vos visages le trouble de vos âmes,et la sincérité de votre repentir. Je vous conjure donc dene plus retomber dans les mêmes fautes, et, après cette sévèreadmonition, de ne plus fréquenter ces spectacles et ces assembléesdiaboliques. Il n'est pas toujours expédient de n'employer que desremèdes doux et légers; et quand la plaie résisteà ce premier traitement, il faut prévenir la gangrènepar des curatifs violents et énergiques.
3. Que les coupables sachent donc que si, après ce solennel avertissement,ils négligent de se corriger, nous cesserons de les tolérer.Oui, nous emploierons la sévérité des lois de l'Eglise,et toute la véhémence de notre zèle pour réprimerces désordres, et empêcher ce mépris de la parole sainte.Sans doute cet avertissement ne concerne pas tous ceux qui sont ici, etil ne regarde que les coupables. Mais je parle en général,et je laisse à chacun le soin de se faire l'application de mes paroles.Le coupable doit sortir de son péché, et ne plus y retomber.Il doit également s'armer de zèle contre lui-même pourrevenir à la piété, et réparer ses fautes.Celui au contraire qui n'a rien à se reprocher, ne négligerapoint de se tenir mieux encore sur ses gardes, et il craindra de tomberdans le péché. Au reste, les faits eux-mêmes vous prouvent,mes chers frères, que mon coeur n'exhale ainsi sa douleur que parcequ'il vous aime, et qu'il se préoccupe de vous. C'est notre ardentesollicitude pour votre salut qui seule a inspiré nos paroles, etparce que notre âme est pleine en ce moment des meilleures espérances,nous allons reprendre le cours de nos instructions. Mais en vous donnantcette marque de mon affection toute paternelle, je vous prie de m'écouterattentivement, afin que vous reportiez dans vos maisons des fruits plusabondants.
Et d'abord il convient de vous rappeler ce qui vient d'être lu.Et Dieu dit: Que des corps de lumière soient faits dans le cielet qu'ils éclairent la terre, afin qu'ils séparent le jouret la nuit et qu'ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons,les jours et les années , qu'ils luisent dans le firmament dit cielet qu'ils éclairent la terre. Et cela fut fait ainsi. (Gen. I, 14,15.) Hier le saint prophète Moïse nous apprit de quelle manièrele Créateur de l'univers avait embelli la terre qui d'abord étaitbrute et informe. Il la para d'une infinité de plantes, de fleurset d'arbres; et aujourd'hui l'écrivain sacré va nous parlerde la décoration du ciel. Car, de même que la terre s'embellitpar ses propres productions, le Seigneur a donné au firmament unéclat plus vif et plus brillant par la variété desastres dont il l'a parsemé, et surtout par la création dedeux grands corps lumineux, le soleil et la lune. Et Dieu fit, dit l'Ecriture,deux grands corps lumineux, l'un plus grand pour présider au jour,et l'autre moindre pour présider à la nuit; et il fit aussiles étoiles. (Gen. I, 16.) Admirez ici la sagesse du divin Ouvrier.Il dit une parole, et soudain le soleil est créé; le soleil,cet astre admirable que Moïse appelle un grand luminaire, et qu'ildit avoir été fait pour présider (32) au jour. C'esten effet de cet astre que le jour emprunte ses clartés, et c'estde ses rayons et de sa splendeur qu'il ruisselle lui-même d'éclatet de lumière. Chaque jour il déploie à nos regardssa ravissante beauté, et dès qu'il paraît àl'horizon, il invite tous les hommes à reprendre leurs travaux.
Le saint roi David, parlant de cette beauté du soleil, comparecet astre à un époux qui sort de son lit nuptial. Il s'élance,dit-il encore, comme un géant dans sa carrière; il part desextrémités de l'aurore et il s'abaisse aux bornes du couchant.(Ps. XVIII, 6, 7.) Quelle sublime image de la splendeur du soleil et dela rapidité de sa course ! Car en nous disant qu'il part des extrémitésde l'aurore et qu'il s'abaisse aux bornes du couchant, le Psalmiste nousmarque qu'il parcourt l'univers comme en un instant et qu'il répandsa lumière et ses bienfaits d'une frontière du monde àl'autre. Tantôt il échauffe la terre et en dissipe l'humidité,et tantôt il la dessèche et la brûle; en un mot, lesservices qu'il nous rend sont aussi nombreux que variés, et telleest l'excellence de ce corps céleste que nous ne saurions le louerdignement. Mais ni mes paroles, ni ce pompeux éloge n'ont pour butde concentrer votre admiration sur cet astre. Je veux, au contraire, meschers frères, que vous vous éleviez plus haut, et que dela créature vous remontiez jusqu'au Créateur. Car plus lesoleil est brillant, et plus est excellent Celui qui a crééle soleil.
4. Mais les Gentils, qui admiraient comme nous cet astre, n'ont pointporté leurs vues plus haut et n'ont point loué le Créateur;ils se sont arrêtés à la créature et lui ontrendu les honneurs divins. C'est pourquoi l'Apôtre a dit: Qu'ilsont adoré et servi la créature plutôt que le Créateur.(Rom. I, 25.) C'étaient de véritables insensés quin'ont pu reconnaître le Créateur en ses créatures,et qui sont tombés dans un si étrange égarement qu'ilsont mis la créature à la place du Créateur.
C'est pourquoi l'Esprit-Saint, qui savait combien l'homme est enclinà l'erreur, vous enseigne que le soleil n'a été crééque le troisième jour; mais déjà la terre avait faitgermer ses diverses productions et s'était revêtue de sesriches ornements : et Dieu l'avait ordonné, afin qu'on ne pûtdire plus tard que les moissons et les fruits ne sauraient mûrirsans le soleil. Ainsi l'Ecriture vous apprend qu'avant la créationdu soleil, les plantes et les fruits existaient, de peur que vous ne luiattribuiez cette heureuse fécondité; elle appartient toutentière au divin Ouvrier qui, dès le commencement, prononçacette parole : Que la terre produise les plantes verdoyantes. Direz-vousque la coopération du soleil favorise la maturité des fruitset des moissons? je ne le nie point. Car, quoique le laboureur aide àla fécondité de la terre, il ne s'ensuit pas qu'il soit l'auteurde cette fécondité; out au contraire, quand il multiplieraitmême ses soins et ses travaux, il se fatiguerait inutilement, sile Seigneur, dont la parole rendit dès le commencement la terrepropre à produire les fruits, ne lui continuait cette merveilleusedisposition; oui, ni les travaux du laboureur, ni l'influence du soleilet de la lune, ni le concours des saisons ne nous seraient d'aucune utilitési la main du Seigneur ne leur prêtait son puissant secours. Maislorsque Dieu leur donne sa bénédiction, les élémentseux-mêmes contribuent beaucoup à la fertilité de laterre. Imprimez donc profondément ces vérités dansvotre mémoire, et en retenant ceux qui voudraient encore s'égarer,ne leur permettez pas de rendre aux créatures l'honneur qui n'appartientqu'au Créateur.
Observez, en effet, que la sainte Ecriture, qui nous dépeintla beauté du soleil, sa grandeur et son utilité sous cettebelle image : Semblable à un époux, il s'élance commeun géant dans sa carrière, nous parle aussi de sa faiblesseet de ses défaillances : Quoi de plus brillant que le soleil, dit-elle,et cependant le soleil s'éteindra. (Eccli. XVII, 30.) C'est commesi elle nous disait : Ne vous laissez point séduire par cet admirablespectacle; car si le Créateur l'ordonnait, cet astre si beau disparaîtraità l'instant et rentrerait dans le néant. La connaissancede ces vérités eût préservé les païensde leurs monstrueuses erreurs, et ils eussent compris que la vue des créaturesdevait les élever jusqu'au Créateur. Le soleil ne fut aussicréé que le quatrième jour, afin que l'homme ne leconsidérât point comme l'auteur et le principe de la lumière.Car, ce que j'ai dit de la production des plantes, je puis bien le redirede la lumière, savoir que trois jours ont précédéla création du soleil. Le Seigneur a voulu seulement que cet astreaugmentât la clarté du jour; il faut en dire autant de lalune, qui est un corps lumineux moins (33) grand, car trois nuits s'écoulèrentavant sa création. Ce n'est pas qu'elle ne nous soit merveilleusementutile; puisqu'elle dissipe les ténèbres de la nuit et remplit,presqueles mêmes fonctions que le soleil : celui-ci a étécréé pour présider au jour et la lune, pour présiderà la nuit. Or que signifie, celte expression : présider aujour et présider à la nuit? elle marque, selon l'Écriture, que le soleil illumine le jour du feu de ses clartés, et que lalune, en dissipant les ténèbres de la nuit, aide les hommespar sa douce lumière dans l'accomplissement de leurs travaux. Eten effet le voyageur poursuit sa route avec plus de confiance, le pilotedirige mieux son navire sur l'immensité des mers, et chacun vaquesans crainte à ses travaux et ses occupations. Après vousavoir fait ainsi connaître l'utilité de ces deux grands luminaires,l'écrivain sacré ajoute que Dieu fit aussi les étoileset qu'il les plaça dans le ciel pour luire sur la terre, pour présiderau jour et â la nuit, et pour séparer la lumière d'avecles ténèbres. (Gen. I, 17, 18.)
5. Ces paroles nous font connaître quel a été ledessein de Dieu en créant les étoiles. Il les a placées,dit Moïse, dans le firmament du ciel. Qu'est-ce à dire ? Est-cequ'il les y a clouées ? Non certes ; puisque nous les voyons franchiren un instant des espaces immenses, et accomplir par un mouvement incessantles diverses révolutions que le Seigneur leur a tracées.Quel est donc le sens de cette expression : il les plaça ? Ellesignifie qu'il leur assigna le ciel pour demeure. C'est ainsi que l'Écriturenous dira également que Dieu plaça Adam dans le paradis terrestre.( Gen. II, 8. ) Il ne l'y fixa pas immuablement, mais il l'y plaçapour qu'il l'habitât ; et de même nous disons que le Seigneura voulu que les étoiles fussent comme attachées àla voûte du firmament, afin que du haut du ciel elles pussent éclairerla terre. Or, je vous le demande, mon cher frère, l'émailde nos prairies, et les fleurs de nos jardins sont-ils aussi beaux quele ciel , lorsque au milieu de la nuit il scintille du feu des étoiles.La brillante variété de ces astres l'embellit et le parsèmede fleurs étincelantes qui nous envoient une abondante lumière.Car les étoiles ont été créées pouréclairer la terre , et pour présider au jour et àla nuit. Déjà cette observation a été faitespécialement au sujet du soleil et de la lune; mais ici Moïse,après nous avoir révélé la créationde ces deux grands corps de lumière, et celle des étoiles,ajoute, en. parlant de tous, que Dieu les fit pour présider au jouret ci la nuit, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres.Si les étoiles ne paraissent point pendant le jour., c'est que l'éclatdu soleil les voile à nos regards; et de même le soleil nebrille point pendant la nuit, parce que la lumière de la lune suffitpour dissiper les ténèbres. Au reste tous les astres demeurentdans les limites qui leur sont tracées; ils ne s'en écartentpoint, et chacun d'eux obéit docilement aux ordres du Seigneur,et remplit son ministère.
Mais qui expliquerait tous les autres avantages que procurent àl'homme le soleil, la lune et les étoiles ? Ils servent de signes,dit l'Ecriture, pour marquer et les temps, et les jours, et les années.Que signifient donc ces paroles : et les temps , et les jours, et les années? L'écrivain sacré a voulu nous apprendre que le cours desastres règle pour nous celui des temps, ou saisons, que leur révolutionjournalière amène pour nous le jour et la nuit, et que leurpériodicité désigne celle des années. Ces observationssuffisent à pus nos besoins. Et en effet, le pilote, qui connaîtle cours des astres et qui observe le ciel , s'embarque sur la foi de sescalculs, traverse les mers, et dans une nuit profonde se guide sur la vuedes étoiles , en sorte que par elles il conduit à bon portson navire et tous les passagers. Ainsi encore le cours des astres indiqueau laboureur la saison propice de ses travaux. Il sait quand il doit ensemencerla terre, lui donner les divers labours, et préparer sa faucillepour moissonner ses grains. Ajoutons aussi que la connaissance des temps, le, calcul des jours et le cycle des années nous sont d'un usagejournalier et infini, et les secours que nous en retirons pour notre bien-êtresont si nombreux qu'il serait impossible de les énumérerexactement. Le peu que j'en ai dit suffit à nous en donner une hauteidée; et après avoir admiré les créatures,ne négligeons point d'adorer et de célébrer le Créateur.Oui, louons son ineffable bonté envers nous, puisqu'il n'a crééle monde que pour l'homme , et que bientôt il va l'y introduire commele roi et le maître de toutes les créatures.
Et Dieu vit, dit l'Écriture, que cela était bon. A chaquejour de la création l'écrivain sacré observe que Dieuapprouva son couvre , afin d'ôter tout prétexte à ceuxqui osent la (34) critiquer. Tel est, en effet, comme le prouve le contexte,le but de Moïse ; autrement il eût suffi de dire en généralque Dieu vit que tout ce qu'il avait fait était bon. Mais parceque le Seigneur connaît l'infirmité de l'esprit humain, ila voulu louer séparément chacun de ses ouvrages , afin denous faire connaître la souveraine sagesse et l'ineffable bontéqui ont présidé à leur création. Et du soiret du matin se fit le quatrième jour. Dieu, qui avait d'abord placédans le ciel deux grands corps de lumière, en acheva l'ornementationen le décorant du feu des étoiles. Telle fut l'uvre du quatrièmejour , comme Moïse nous l'indique en disant que du soir et du matinse fit le quatrième jour. Mais s'il se répète ainsià chaque jour de la création, c'est pour mieux graver dansnos esprits ses divines instructions.
6. Il nous importe donc de les graver, au plus profond de nos curs,et de secouer noire négligence habituelle, afin que, mieux instruitsdes dogmes de notre religion, nous puissions en tout esprit de douceur,éclairer les gentils, et dissiper leurs erreurs. Empêchons-lesde confondre l'ordre des choses, et d'adorer au lieu du Créateur, les créatures qui n'ont été faites que pour notresalut et notre utilité. Oui, dût ma parole soulever tous lesgentils, je publierai à haute voix que le monde n'a étécréé que pour l'homme. Car Dieu se suffit à lui-même,et il n'a besoin d'aucun de ces biens extérieurs. Mais la créationde l'univers nous manifeste sa bonté; et il a entouré l'hommede tant d'honneur et d'estime qu'il lui a donné les créaturespour le conduire à la connaissance et à l'adoration du Créateur.Et en effet, n'est-il pas absurde de s'extasier , et de se prosterner devantces créatures si belles , et de ne point élever sa penséejusqu'à Celui qui les a faites ! Pourquoi ne croirions-nous pasà cette parole de l'Apôtre : Les perfections invisibles deDieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par toutce qui a été fait? (Rom. I, 20.) Répondez-moi, ôhomme ! Lorsque vous contemplez le ciel, n'admirez-vous pas cette beautéqui résulte de la variété, de l'élévationet de la splendeur des astres ? Mais ne vous arrêtez pas àces objets sensibles, et atteignez par la pensée l'Auteur de tantde merveilles. L'éclat du soleil vous ravit d'étonnement,les divers phénomènes de sa lumière vous surprennent, et la splendeur de ses rayons., qui éblouit vos yeux, vous transported'admiration. Mais n'en demeurez pas là ; en voyant qu'une simplecréature est si excellente qu'elle échappe à touteappréciation humaine, comprenez combien est grand et puissant Celuiqui l'a produite par une seule parole. Appliquez le même raisonnementà la terre. Lorsque vous la voyez émaillée de millefleurs, comme d'un vêtement parsemé de broderies, et couvertede fruits et de moissons, ne lui attribuez point cette admirable fécondité,et gardez-vous bien aussi d'en faire hommage à la coopérationdu soleil et de la lune; mais souvenez-vous qu'avant la créationde ces deux astres le Seigneur avait dit Que la terre produise les plantesverdoyantes, et que soudain la terre revêtit ses riches ornements.
Si nous faisions chaque jour ces réflexions , nous serions pénétrésde reconnaissance envers le Seigneur , et nous le louerions autant qu'ille mérite , ou du moins autant que nos forces nous le permettraient.Mais le meilleur moyen de le glorifier, est de mener une vie sainte, etde ne point retomber dans nos anciens péchés. C'est pourquoine nous laissons plus séduire par les illusions du démon,et méritons la grâce et la miséricorde divine par unevigilante attention sur nous-mêmes , un grand zèle , et l'assiduitéaux devoirs de la prière publique. Car le Seigneur est ànotre égard si miséricordieux, qu'il se contente de nos effortspour éviter le péché, et nous facilite lui-mêmela pratique des bonnes oeuvres. Que nul d'entre vous, je vous en conjure,ne paraisse dore dans les jeux du cirque , et ne consume une partie dujour en des réunions et des entretiens inutiles; que nul d'entrevous ne se livre à la passion des jeux de hasard, et ne se mêleaux cris indécents et aux mille désordres qui les accompagnent.Eh ! de quoi vous sert-il, je vous le demandé; de jeûner etde ne prendre jusqu'au soir aucune nourriture, si vous passez toute lajournée à jouer aux dés, si vous vous permettez defolâtres amusements, et si enfin vous ,prononcez des jurements etdes blasphèmes ? Ah ! ne soyons plus si indolents pour tout ce quiconcerne notre salut, et que tous nos entretiens roulent sur des matièresspirituelles. Il serait même bon que chacun eût entre les mainsquelqu'un de nos livres saints, et que, réunissant ses amis , ilpût s'édifier avec eux par une pieuse lecture. Ces pratiquesnous aideront puissamment à éviter les piéges du démon,et à recueillir de notre jeûne des fruits abondants. Ellesnous mériteront également la grâce du Seigneur, parl'ineffable bonté; de Dieu le Fils, à qui soient, avec, lePère et l'Esprit Saint, la gloire, l'empire et l'honneur , maintenant, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SEPTIÈME HOMÉLIE
Et Dieu dit : " Que les eaux produisentdes animaux vivants qui nagent dans l'eau, et, des oiseaux qui volent surla terre, sous le firmament du ciel, et il fut fait ainsi. " Dieu créadonc les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement,que les eaux produisirent, chacune selon leur espèce (Gen. I, 20,21.)ANA LYSE.
1. L'orateur regrette la véhémence de ses précédentsreproches, et annonce qu'il tiendra aujourd'hui un langage plus doux. 2. Il exhorte de nouveau ses auditeurs à ne plus fréquenterle cirque, et à cause du tort qu'ils se font à eux-mêmes,et surtout du scandale qu'ils donnent aux Juifs et aux païens. Ilprend de là occasion de parler du scandale et de montrer quelleest la grièveté de ce péché. 3. Il passeensuite à l'explication du verset vingtième et vingt-unièmede la Genèse, et décrit la puissance et l'efficacitéde la parole divine dans la création des poissons et des oiseaux. 4. Il fait aussi observer que lEsprit-Saint a eu pour but, dans le récitsi détaillé de toute la création, d'empêcherles hommes de tomber dans lidolâtrie. 5. La bénédictionque Dieu donne aux poissons et aux oiseaux, amène l'orateur àglorifier la bonté et la puissance du Seigneur. L'oeuvre du cinquièmejour étant ainsi terminée, il explique la créationdes animaux terrestres, et prouve quelles en sont, à notre égard,la convenance et l'utilité. 6 et 7. Au moment d'aborder la créationde l'homme, il s'interrompt pour ne pas trop allonger son discours et terminepar quelques réflexions morales sur la folie de l'idolâtrie,à laquelle il oppose l'heureuse influence d'une vie pieuse et chrétienne.
1. J'adressai hier de vifs reproches à ceux qui avaient assistéaux courses de l'hippodrome, et je leur ai exposé la grandeur dudommage qu'ils avaient éprouvé. Et en effet
, ils ont dissipé le trésor spirituel qu'ils avaient amassépar le jeûne, en sorte que de riches ils sont tombés soudaindans une extrême indigence. Mais je veux aujourd'hui employer unremède plus doux, et panser les plaies de leur âme, commeje panserais mes propres blessures. Hier, je l'avoue, j'appliquai un remèdeviolent, non certes pour vous contrister et augmenter votre douleur, maisafin de pénétrer jusqu'au vif de- l'ulcère par laviolence du remède. C'est ainsi qu'agissent les médecinset les pères. Les premiers font usage d'un onguent énergiquepour forcer la tumeur à s'ouvrir, et ils la traitent ensuite pardes pommades adoucissantes. Et les seconds également, lorsqu'ilsvoient leurs enfants tomber en des fautes graves, les corrigent d'abordsévèrement, et puis leur adressent de tendres reproches etde douces exhortations. Et moi aussi, parce que hier je vous parlai avecforce et véhémence, je ne vous tiendrai aujourd'hui qu'unlangage plein de douceur, car je vous considère comme une partiede moi-même. Je me sens donc porté à vous parler avecd'autant plus de franchise que j'ai un plus grand désir de votresalut. Eh ! quel est mon trésor spirituel, si ce n'est votre avancementdans la piété? C'est pourquoi je suis heureux, lorsque jevous vois riches en vertus, et attentifs à éviter tout cequi pourrait nuire à vos âmes. Mais aussi quand je vois quevous succombez au péché, et que vous vous laissez séduirepar les illusions du démon, je m'afflige profondément, etla confusion couvre mon visage, car je m'applique ce mot de l'Apôtre: Nous vivons maintenant, si vous demeurez fermes dans le Seigneur. (IThes. III. 8.)
Agissez donc en hommes parfaits et remplis (36) de l'Esprit de sagesse,oubliez ce qui est derrière vous, et efforcez-vous d'avancer versce qui est devant vous. Et puisque vous renouvelez aujourd'hui vos premiersengagements avec Jésus-Christ, conservez-les fermes et inviolables.Que la prudence chrétienne ferme désormais l'entréede vos coeurs à toutes les séductions du démon; etn'oubliez rien pour réparer vos négligences passées,et effacer de votre âme la tache du péché. Ainsi corrigez-vousde la mauvaise et funeste coutume d'assister aux courses de l'hippodrome;et soyez bien persuadés que ceux qui y courent avec tant d'empressement,se nuisent beaucoup, et par leur coupable curiosité, et par le scandalequ'ils donnent aux juifs et aux païens. Et en effet lorsque ceux-civoient pêle-mêle avec eux dans le cirque des chrétiensqui viennent chaque jour à l'église, et qui y reçoiventla doctrine sainte, que peuvent-ils penser de nos mystères? ne lesprendront-ils pas pour des illusions, et nous-mêmes pour des imposteurs?N'entendez-vous pas le bienheureux Paul qui nous crie à haute voix: Ne donnez point occasion de scandale. Mais à qui? aux chrétiensseulement, et à ceux de notre croyance ? non certes ; mais d'abordaux juifs, puis aux païens, et enfin à l'Eglise de Dieu. (ICor. X, 32.) Car rien n'est plus nuisible et plus funeste à notrereligion que de scandaliser les infidèles. Et en effet lorsqu'ilsvoient des chrétiens se signaler par leurs vertus, et prendre commeen pitié du haut des cieux la vie humaine; ses intérêtset ses préoccupations, les uns s'extasient d'admiration, et lesautres sont muets d'étonnement, parce que, hommes comme nous, ilsne peuvent s'élever à cet héroïsme. Mais aussidès qu'ils surprennent dans les fidèles quelque relâchement,ou quelque négligence, ils aiguisent soudain leur langue contrenous tous, et jugent de tous les chrétiens d'après la fauted'un seul. Que dis-je? ils font rejaillir leurs blasphèmes sur notredivin Chef lui-même, dont ils critiquent la religion, et ils nousopposent la lâcheté de quelques mauvais chrétiens commeune légitime excuse de leurs erreurs.
2. Mais voulez-vous connaître combien sont coupables toux quidonnent occasion à ce scandale? écoutez le prophèteIsaïe qui nous dit, au nom du Seigneur : Malheur à vous, parceque mon nom est blasphémé à cause de vous parmi lesgentils! (Is. LII, 5.) Cette parole est terrible, et bien propre ànous remplir d'effroi. Car ce mot : malheur, est comme une exclamationde douleur à la vue du supplice inévitable auquel s'exposentceux par qui arrive le scandale. Mais s'ils ne peuvent éviter unecondamnation sévère, et d'affreux châtiments, parceque leur négligence a fait blasphémer le nom du Seigneur,disons aussi que le zèle de la vertu et du bon exemple devient untitre aux plus belles récompenses. C'est ce que Jésus-Christlui-même nous enseigne, quand il nous dit: Que votre lumièreluise devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres, et qu'ilsglorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V, 16). Carsi les païens se scandalisent de la conduite de quelques chrétiens,et en prennent occasion d'aiguiser leurs langues contre Dieu, par un effetcontraire, dit le Sauveur, les hommes qui admireront en vous la pratiquede toutes les vertus, ne pourront d'abord que vous louer; et puis en voyantl'éclat de vos bonnes oeuvres, et la splendeur qui en rejaillitsur vous, ils se sentiront portés à glorifier votre Pèrequi est dans les cieux; et cette gloire que nous aurons ainsi procuréeau Seigneur augmentera nos mérites, et lui-même nous en récompenserapar les plus riches faveurs. Il nous l'assure en ces termes : Je glorifieraiceux qui me glorifieront. (I Rois, II, 30.)
N'épargnons donc rien, mes chers frères, pour faire glorifierle Seigneur, notre Dieu, et ne donner à personne occasion de scandale.Le docteur des nations, le bienheureux Paul, nous le recommande sans cesse,et il nous dit Si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangeraijamais aucune viande; et même il avait dit précédemmentque : péchant de la sorte contre nos frères, et blessantleur conscience faible, nous péchons contre Jésus-Christ.( I Cor. VIII, 12, 13.) Ces menaces sont terribles, et entraînentune sévère condamnation. C'est comme si l'Apôtre nousdisait : Gardez-vous bien de croire que le scandale n'atteigne que votrefrère, il rejaillit jusque sur le Christ qui a étécrucifié pour votre frère. Mais si votre Maître n'apoint dédaigné de souffrir à cause de lui la mortde la croix, pouvez-vous prendre trop de précautions pour ne pointle scandaliser?
Tels sont les conseils qu'il donne en toute circonstance à sesdisciples, et qu'il leur recommande comme un excellent moyen de conserver(37) en eux la vie de la charité. C'est pourquoi il écritaux Philippiens : Que chacun ait en vue non ses propres intérêts,mais ceux des autres; et parlant aux Corinthiens, il dit : Tout m'est permis,mais tout n'édifie pas. (Philip. II, 4... I Cor. X, 23.) Admirezla sagesse de l'Apôtre ! Quoiqu'il me soit libre, dit-il, de fairecertains actes qui ne sauraient m'être préjudiciables, jem'en abstiendrai, si mon frère doit en être .mal édifié.Voyez donc combien le coeur de Paul nous aime, et comme il oublie ses propresintérêts afin de nous prouver de mille manières quela première de toutes les vertus. est de nous appliquer àédifier le prochain. Instruits à l'école d'un: telmaître, observons ses préceptes, je vous en conjure, et évitonstout ce qui pourrait être pour nos frères une occasion deperdre leurs richesses spirituelles. Oui, ne faisons jamais rien qui causeà nos frères le moindre dommage. Car le mauvais exemple rendnotre péché plus grave, et nous expose à de plus rigoureuxsupplices. Ne méprisons personne, serait-ce le dernier de. nos frères;et ne disons jamais cette, froide parole : Peu m'importe qu'un tel se scandalise.Comment ! peu m'importe, dites-vous? Mais Jésus-Christ ne veut-ilpas que nos bonnes oeuvres luisent au dehors afin que ceux qui les voienten soient édifiés et qu'ils glorifient le Seigneur? Et vous,toutau contraire, bien loin de procurer la gloire de Dieu, vous êtescause qu'on la blasphème, et vous n'en avez aucun souci ! Cetteconduite est-elle digne d'un chrétien pieux et instruit de sa religion?
3. Au reste que ceux qui jusqu'ici se sont abandonnés àcette pernicieuse coutume, se corrigent aujourd'hui sur nos pressantesinvitations, et s'abstiennent désormais de toute parole peu édifiante.Que chacun s'étudie donc à ne rien faire dont l'oeil du Seigneur,oeil toujours ouvert et toujours vigilant, soit blessé, ou que sapropre conscience lui puisse reprocher comme une occasion de scandale etde blasphème pour tous ceux qui en seraient témoins. Si nousagissons en toutes choses avec ces précautions, nous attireronssur nous les miséricordes du Seigneur, et nous éviterons,les embûches du démon. Car en nous voyant ainsi attentifset vigilants, il perdra toute espérance de nous vaincre, et se retirerahonteusement. Mais cet exorde est assez long, et il est temps de servirà votre charité comme un festin spirituel en vous expliquant,lepassage de la Genèse qui vient d'être lu. Voyons donc ce queMoïse veut aujourd'hui nous apprendre, ou plutôt l'Esprit-Saintqui nous parle par sa bouche.
Et Dieu dit : que les eaux produisent des animaux vivants qui nagentdans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament duciel; et il fut fait ainsi. Admirez ici avec quelle bonté le Seigneurnous fait connaître l'ordre et la suite des oeuvres de la création.D'abord il nous a révélé comment, à son ordre,la terre avait épanché de son sein ses diverses productions;puis il .nous a raconté la formation de ces deux grands corps lumineux,auxquels il joignit la variété des étoiles qui ornentle ciel de leur brillant éclat; et aujourd'hui, passant àl'élément des eaux, il nous apprend qu'à sa paroleet son commandement elles produisent elles-mêmes des animaux, vivants: Que les eaux, dit-il, produisent des animaux vivants qui nagent dansl'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel.Mais quelle parole, je vous le demande, pourrait raconter dignement ceprodige ! et quelle langue suffirait à louer cette oeuvre d'un Dieucréateur ! il avait dit seulement : que la terre produise des plantes,et soudain la terre s'était couverte des plus riches productions;et aujourd'hui il dit: que les eaux produisent. Ces deux commandementsfurent suivis des mêmes effets; là il avait dit : que la terreproduise des plantes; et ici il dit : que les eaux produisent des animauxvivants. Mais de même qu'à son premier ordre : que la terreproduise, la terre avait enfanté les plantes et les fleurs, lesmoissons et toutes les autres productions si variées et si nombreuses;ainsi à ce second ordre : que les eaux produisent des animaux vivantsqui nagent dans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous lefirmament du ciel, on vit apparaître les poissons et les oiseauxen si grand nombre qu'on ne saurait les compter. Mais autant la paroledu Seigneur est brève et concise, autant les espèces despoissons et des oiseaux sont nombreuses et variées. Et ne vous enétonnez pas, mon cher frère, puisque c'était la parolede Dieu, et que cette parole est toujours efficace et créatrice.
Vous voyez maintenant comment toutes les créatures ont ététirées du néant; vous voyez aussi avec quelle bontéDieu nous révèle la suite de ses oeuvres, et avec quellecondescendance il se proportionne à notre faiblesse. (38) Et eneffet, eussions-nous pu jamais connaître tous ces détailsde 1a création, si le Seigneur n'eût daigné les révéleraux hommes par la bouche de son prophète. Nous savons donc aujourd'huiquel ordre Dieu a observé dans la création, nous voyons leseffets de sa puissance, et nous admirons cette parole créatricequi commande au néant, et qui donne l'être à tant decréatures différentes.
4. Et cependant il se rencontre quelques insensés qui, aprèsces belles instructions, osent encore se dire incrédules, et quine veulent pas reconnaître que Dieu a créé le monde! ils disent, les uns que le hasard a tout fait, et les autres qu'une matièrepréexistante a tout produit. Mais voyez combien cette illusion dudémon est dangereuse, et comment il abuse de la simplicitéde ceux qui se laissent séduire! c'est pour nous préserverd'un semblable malheur que le saint prophète, inspiré parl'Esprit-Saint, nous raconte avec tant d'exactitude tout l'ensemble dela création, en sorte que nous en connaissons manifestement l'ordreet la suite, et que nous savons comment chaque créature a étéproduite. Mais ai Dieu n'eût pas eu un soin aussi spécialde notre salut, et s'il n'eût dirigé lui-même la languede son prophète, celui-ci se fût contenté de dire :Dieu créa le ciel et la terre, la mer et les animaux ; et il n'eûtpas jugé nécessaire de distinguer les jours de la création,ni de marquer séparément les oeuvres de chacun d'eux. Maispour ôter toute excuse aux hommes ingrats et aveuglés parleurs préjugés, Moïse distingue clairement l'ordre desfaits et le nombre des jours; et il nous instruit avec tant de soin qu'ilnous est comme impossible de méconnaître la vérité,et de tomber dans l'erreur des païens. Ceux-ci ne débitentque les rêves de leur imagination, tandis que nous savons combienle Seigneur, notre Dieu, est grand et puissant.
Il avait dit : Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagentdans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament duciel; et soudain l'élément, docile à la parole duCréateur, accomplit son commandement. Aussi Moïse ajoute-t-il: Et il fut fait selon que Dieu l'avait ordonné. Et Dieu créales grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement,que les eaux produisirent chacun selon son espèce; et il créaaussi des oiseaux, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que celaétait bon; et il les bénit en disant : croissez et multipliez,remplissez la mer, et que les oiseaux se multiplient sur la terre. (Gen.I, 21, 22.) Considérez, je vous prie, quelle est la sagesse de l'Esprit-Saint.Déjà Moïse avait dit : et il fut fait ainsi; et voilàqu'il lui inspire de nous révéler tous les détailsde cette oeuvre. Et Dieu créa les grands poissons, et tous les animauxqui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisent chacun selon sonespèce; et il créa aussi des oiseaux, chacun selon son espèce; et Dieu vit que cela était bon. Ces paroles répriment denouveau une téméraire critique. Et en effet, afin que nulne puisse dire: pourquoi les monstres marins ? quelle est leur utilité, et quels avantages l'homme peut-il retirer de leur création ?Moïse nous apprend d'abord que Dieu créa, avec les grands poissons,tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, ainsi que les oiseaux;et puis il ajoute : que Dieu vit que cela était bon.
C'est comme s'il nous disait : parce que vous ignorez la raison desoeuvres divines, ne vous hâtez point de blâmer le Créateur.Vous avez entendu la parole du Seigneur, parole qui proclame qu'elles sontbonnes; et, pleins d'une folle témérité, vous osezdemander pourquoi elles existent, comme si elles n'étaient dansla création qu'une superfluité ? Et toutefois si vous étiezdoués d'un sens droit, elles vous feraient connaître la puissanceet l'ineffable bonté du Seigneur. Sa puissance paraît en cequ'il lui a suffi d'une parole et d'un commandement. pour produire cesmonstres marins, et sa bonté en ce qu'après les avoir créés,il les a relégués dans le vaste abîme de l'Océan,en sorte qu'ils ne peuvent nuire à l'homme. Ainsi ces géantsdes mers nous font admirer la puissance suréminente du Créateur,et ils sont inoffensifs. Cette double utilité n'est-elle donc pasune grande preuve de la bonté divine, puisque la vue de ces monstresconduit tout esprit sage à la connaissance du Seigneur, et que lui-même,par un prodige de bienveillance, les empêché de nous faireaucun mal? Car toutes les créatures n'ont pas étéproduites pour la seule utilité de l'homme; et quelques-unes sontdestinées à publier la magnificence du Créateur. Oui,les unes ont été faites pour notre usage, et les autres pourmanifester la grandeur de Dieu, et proclamer sa puissance. Aussi lorsquevous entendez l'écrivain sacré vous dire que Dieu vit quetout cela était bon, (39) n'ayez pas la téméritéde contredire l'Ecriture, ni d'émettre curieusement cette imprudenteparole : pourquoi Dieu a-t-il fait telles ou telles créatures? EtDieu les bénit, en disant: Croissez et multipliez, remplissez lamer; et que les oiseaux se multiplient sur la terre.
5. L'effet de cette bénédiction a été l'accroissementprodigieux des poissons et des oiseaux. Et parce que Dieu voulait qu'ilsse perpétuassent en leurs générations, il les bénit,en disant : croissez et multipliez. C'est ainsi qu'ils se sont conservésjusqu'aujourd'hui, et qu'à travers tant de siècles nulleespèce n'a péri. Car par la bénédiction deDieu, et par cette parole : Croissez et multipliez, il leur a étédonné de se multiplier et de subsister toujours. Et du soir et dumatin se fit le cinquième jour. L'Ecriture nous apprend ainsi quellesespèces parmi les animaux furent créées le cinquièmejour. Mais attendez un peu, et vous verrez de nouveau éclater labonté du Seigneur. Car il n'a pas seulement rendu les eaux fécondespour produire les poissons et les oiseaux, mais il a commandé aussià la terre d'enfanter les animaux terrestres. C'est pourquoi lasuite du' récit nous engage à aborder foeuvre du sixièmejour.
Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants, chacun selonson espèce : les animaux domestiques, les reptiles et les bêtessauvages de la terre, selon leurs différentes espèces. Etcela se fit ainsi. (Gen. I, 24.) Considérez donc quel nouveau servicenous rend la terre, et comment elle obéit à ce second ordredu Seigneur. D'abord elle avait produit les germes de toutes plantes, etmaintenant elle enfante les animaux vivants, les quadrupèdes etles reptiles, les animaux domestiques et les bêtes sauvages. Maisici se confirme ce que je vous avais déjà déclaré,à savoir, que dans les oeuvres de la création, le Seigneurs'est proposé tantôt notre utilité et tantôtsa propre gloire : il a voulu que la vue de tant de créatures nousfît admirer la puissance du Créateur, et nous révélâtque sa bonté et sa sagesse infinies les ont faites pour l'homme,qu'il devait bientôt créer.
Dieu fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces;les animaux domestiques et tous ceux qui rampent sur la terre, chacun selon.son espèce. Et il vit que cela était bon. (Gen. I, 25.) Oùsont aujourd'hui ceux qui osent demander pourquoi Dieu a crééles bêtes sauvages et les reptiles dangereux? Qu'ils écoutentcette parole de l'Ecriture : Et Dieu vit que cela était bon. Quoi! le Créateur lui-même loue son oeuvre, et vous oseriez lablâmer ! Mais n'est-ce pas une extrême folie? Tous les arbresque la terre nourrit ne produisent point des fruits, et nous comptons parmieux des espèces sauvages et stériles; toutes les planteselles-mêmes ne sont point utiles: il en est qui nous sont inconnues,et d'autres qui sont malfaisantes. Et cependant, qui oserait les condamner?car elles n'ont point été créées au hasardet sans intention. Oui, elles n'auraient point été louéespar le Créateur lui-même, si elles eussent dû êtreentièrement inutiles. Outre les arbres fruitiers, nous en possédonsun grand nombre qui, quoique stériles, nous sont aussi utiles queles premiers, parce qu'ils servent aux différents usages de la vieet aux besoins de l'homme. Et, en effet, nous les employons ou dans laconstruction des bâtiments, ou dans la confection de meubles nécessaireset commodes. Ainsi, nulle créature n'a été faite sansraison, quoique l'esprit de l'homme ne puisse en découvrir toutel'utilité. Mais ce que je dis des arbres s'applique égalementaux animaux, dont les uns servent à notre nourriture, et les autresà nos travaux. Il n'est pas jusqu'aux bêtes féroceset aux reptiles qui ne nous soient utiles; et, quoique depuis la désobéissancede nos premiers parents nous ayons perdu sur eux l'empire et l'autorité,quiconque y réfléchira sérieusement se convaincraque nous en retirons encore de précieux avantages. Et, en effet,les médecins en tirent plusieurs remèdes pour la guérisonde nos maladies. Au reste, en quoi la création des animaux férocespouvait-elle être blâmable, puisqu'ils devaient, comme lesanimaux domestiques, être soumis à l'homme, que Dieu allaitcréer? Et c'est ce sujet que j'aborde.
6. Mais d'abord, considérons dans son ensemble la bontédu Seigneur à l'égard de l'homme. Il étendit les cieux,créa la terre, et plaça le firmament pour diviser les eauxsupérieures d'avec les eaux inférieures; il réunitensuite les eaux dans un bassin qu'il appela mer; il nomma terre l'élémentaride, et l'orna d'arbres et de plantes; il passa ensuite à la formationde ces deux grands corps de lumière et de cette multitude d'étoilesqui embellissent le ciel; enfin, il acheva l'oeuvre du cinquièmejour en ordonnant aux eaux de produire les (40) poissons qui nagent dansleur sein, et les oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du firmament.Mais, parce qu'il convenait que la terre elle-même fût peuplée,il créa les divers animaux, tant ceux qui servent à notrenourriture que ceux qui nous aident dans nos travaux, et même lesreptiles et les bêtes féroces. C'est ainsi que Dieu, aprèsavoir produit toutes les créatures, chacune en son rang et sa perfection,dressa l'univers comme une grande table chargée de toutes sortesde mets et resplendissant d'un luxe princier et d'une magnificence vraimentroyale. C'est alors aussi qu'il créa l'homme, qui devait jouir detoutes ces richesses. Il lui donna autorité sur toute la créationvisible; et, pour montrer combien il surpassait en dignité toutesles autres créatures, il les soumit à son empire et àsa puissance.
Mais, pour ne point prolonger ce discours outre mesure, je remets àdemain tout ce qui concerne l'admirable formation de l'homme, cet êtredoué de vie et de raison, et je términe, comme d'habitude,par une instruction morale. Retenez donc. fidèlement mes paroles,afin que la vue des créatures vous, excite à glorifier leCréateur. Sans doute, nous ne pouvons ni pénétrerles secrets divins, ni comprendre toutes les merveilles de la création;mais cette impuissance même, loin de nous être une occasiond'incrédulité, doit nous animer davantage à célébrerla gloire du Seigneur. La faiblesse de notre raison et la petitesse denotre esprit ne peuvent qu'accroître en nous l'idée de lagrandeur divine, et la puissance du Créateur nous paraît d'autantplus souveraine que ses oeuvres nous sont incompréhensibles.
Cet aveu est à la fois le témoignage d'un coeur reconnaissantet d'un esprit sage. Mais les gentils se sont égarés parcequ'ils ont tout permis à leurs pensées; ils n'ont point assezconnu la faiblesse de notre raison, et, voulant pénétrerdés mystères impénétrables à l'homme,ils ont franchi les bornes du possible et se sont dégradéseux-mêmes. C'est ainsi que, doués de raison, et par cetteadmirable prérogative élevés au-dessus de toutes créaturesvisibles, ils sont tombés dans une telle absurdité, qu'ilsont adoré le chien, le singe, le crocodile et d'autres animaux plusméprisables encore. Eh! que parlé-je de brutes et danimaux! Qui ne sait que des peuples ont été assez stupides et insenséspour adorer des oignons et des légumes? Ce sont ces peuples quedésignait le Prophète, quand il disait: L'homme a étécomparé aux bêtes qui n'ont aucune raison, et il leur estdevenu semblable. (Ps. XLVIII, 21.) Comment l'homme, doué de raisonet orné de sagesse, est-il devenu semblable à la brute? etmême, comment est-il descendu au-dessous d'elle? L'animal ne peutêtre responsable de cette monstrueuse idolâtrie, puisqu'ilest un être irraisonnable; mais l'homme qui tombe dans cet excèsd'impiété sera rigoureusement puni, parce qu'aprèstant de bienfaits, il ne sait être qu'ingrat. Les païens ontdonc appelé dieux la pierre et le bois, et ils ont érigéen divinités les plus grossiers éléments; car, dujour où ils s'éloignèrent du sentier de la vérité,ils se précipitèrent dans un profond abîme de maliceet d'impiété.
7. Cependant il ne faut pas désespérer de leur salut,et nous devons les instruire en toute charité et en toute patience.Montrons-leur et l'absurdité de l'idolâtrie, et les malheursauxquels ils s'exposent; mais surtout, ne cessons jamais de travaillerà leur conversion. Il est probable, en effet, qu'avec le temps nousles amènerons à la vérité, principalement sinotre conduite ne leur est pas une occasion ou un prétexte de s'enéloigner. Car plusieurs, parmi les païens, en voyant que nous,qui nous appelons chrétiens, sommes comme eux, avides, avares etenvieux, vindicatifs, traîtres, dissolus et voluptueux, plusieurs,dis-je, repoussent nos avis, se persuadent que notre religion n'est qu'unetromperie, et pensent que tous les chrétiens sont coupables desmêmes vices.
Considérez donc sérieusement, je vous en conjure, de quelssupplices. se rendent dignes ceux qui attisent ainsi pour eux-mêmesles feux éternels de l'enfer, et qui sont cause qu'un grand nombrede païens persévèrent dans leurs erreurs. Ces derniersferment l'oreille à la voix de la vérité; mais lespremiers leur donnent occasion de calomnier la vertu, et, ce qui est unpéché énorme, de blasphémer le saint nom deDieu. Comprenez donc les suites funestes du scandale : certes, ceux quile répandent, ne s'exposent pas à de vulgaires châtiments;mais ils se préparent les plus affreux supplices, puisqu'ils serontpunis, et pour leurs propres péchés, et pour ceux qu'ilsauront fait commettre, soit en retenant parleurs scandales les païensdans l'idolâtrie, soit en les (41) autorisant à soupçonnerla vertu des gens de bien, et à continuer leurs blasphèmescontre le Seigneur.
Pénétrés de ces vérités, ne négligeonspoint notre salut, mais appliquons-nous à vivre selon les maximesde lEvangile, car nous ne pouvons ignorer qu'elles seront pour nous unsujet de condamnation, ou un titre aux plus magnifiques récompenses.Conduisons-nous donc avec tant de prudence que notre conscience ne nousfasse aucun reproche, que nos bons exemples ramènent à lavérité, par de douces insinuations, ceux qui sont dans l'erreur,et que tous nos frères jouissent de toute l'estime que méritentleurs vertus. Mais surtout ayons soin que le Seigneur soit glorifié,afin que lui-même redouble à notre égard ses soinspaternels. Et en effet, lorsque notre conduite édifiante encouragele prochain à la vertu et l'anime à louer Dieu, nous obtenonsdes grâces plus abondantes. Eh ! n'est-il pas véritablementheureux celui qu'on ne peut voir sans admiration et sans s'écrier: gloire vous en soit rendue, Seigneur? Quels hommes que ces chrétiens! quelle sagesse reluit en eux, et quel détachement des biens dela terre ! ils les regardent comme une ombre et un songe; et, indifférentsà tout ce qui passe, ils vivent comme voyageurs sur une terre étrangère,et souhaitent impatiemment de quitter la vie. Mais quelles faveurs divines,même ici-bas, n'attirent pas ces discours sur ceux qui y donnentoccasion ! Et, nouveau prodige non moins admirable, les païens quis'expriment ainsi ne tardent guère à reconnaître leurserreurs et à revenir à la vérité. Mais, quine comprend combien s'augmente alors l'assurance de notre salut ! Puisquenous serons jugés sur le bien ou le mal que nous aurons fait ànos frères par nos exemples, réglons notre vie de telle sorteque nous n'ayons rien à nous reprocher et que le prochain en soitédifié. C'est ainsi que sur la terre nous mériteronsl'abondance des grâces divines, et que dans le ciel nous jouironslargement des récompenses éternelles, parla grâce etla miséricorde de Jésus-Christ, Fils unique du Père,à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire,l'honneur et l'empire, maintenant et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HUITIÈME HOMÉLIE
Et Dieu dit : " Faisons l'homme ànotre image et à notre ressemblance , et qu'il domine sur les poissonsde la mer; et sur les oiseaux du ciel, et, sur les animaux, et sur toutela terre , et sur tous les reptiles qui se meuvent sur la terre." (Gen.I, 26.)
1. L'empressement que vous témoignâtes hier m'encourage,mes très-chers frères, à vous expliquer aujourd'huiles paroles de la Genèse que l'on vient de lire. Mais en vous priantd'écouter avec attention ce présent entretien , je vous demandede ne pas oublier ceux des jours précédents, afin que montravail ne soit pas inutile. Car je m'efforce de vous faire parfaitementsaisir le sens et la force de chaque verset de l'Ecriture, en sorte quevous les reteniez vous-mêmes, et qu'en les communiquant àvos frères, vous puissiez, selon le précepte de saint Paul,vous édifier les uns les autres. (I Thess. V, 11.) Car si vous faitesquelques progrès dans la piété, et si vous retirezquelques fruits de ces instructions, ma joie sera grande. N'êtes-vouspas en effet tout mon bonheur, et toute mon allégresse! Oui, quelleest notre espérance, notre joie, et notre couronne de gloire ? n'est-cepas vous, et votre progrès selon Dieu? ( I Thess. II, 19.) Le maîtrequi voit que ses disciples retiennent ses leçons, et les mettenten pratique, continue à les instruire avec une nouvelle ardeur.Et moi aussi, plus je vois que votre attention est grande, que votre désirest vif, et que votre intelligence déploie ses ailes au soufflede ma parole, plus je me sens pressé de vous ouvrir tous les trésorsde la saine doctrine. Car ces trésors spirituels augmentent entremes mains dans la même proportion que je vous les communique. Telest l'heureux effet de ces entretiens qui vous édifient, et quiservent à l'utilité de vos âmes. Il n'en est pas deces richesses comme de l'argent: plus nous donnons à nos frères,et plus nous diminuons notre trésor; plus nous sommes généreux,et plus nous nous appauvrissons, mais ici c'est tout le contraire. Nosrichesses s'accroissent, et notre opulence s'augmente en proportion quenous répandons la saine doctrine dans les âmes qui ont soifde la posséder. Puisque la parole divine est ainsi pour nous unemine féconde, et pour vous un aliment spirituel, dont vous êtessaintement avides, recueillons aujourd'hui les instructions que nous donneMoïse dans le passage qui: vient d'être lu, ou plutôtcelles que l'Esprit-Saint nous communique par son intermédiaire.
Et Dieu dit : faisons l'homme à notre image et à notreressemblance. Mes chers frères, ne (43) passons point légèrementsur ces paroles, mais examinons-les en détail, et cherchons àles approfondir, afin d'y trouver le sens riche et abondant qu'elles renfermentdans leur brièveté. Elles sont courtes, il est vrai ; etnéanmoins elles cachent un précieux trésor, et ilconvient que nous apportions tous nos soins et toute notre applicationà le découvrir. Voyez-vous ceux qui exploitent une mine d'or.Ils ne se bornent pas à effleurer le sol, mais ils creusent profondément,et pénètrent jusque dans les entrailles de la terre. Ce n'estque par ce moyen qu'ils lui arrachent ce métal précieux;et souvent même après bien des travaux et des fatigués,ils n'en recueillent que quelques grains. Ici au contraire le travail estmoindre, et le résultat toujours abondant. Telle est la loi de toutesles choses spirituelles.
2. Ne soyons donc pas moins actifs que ceux qui cherchent des trésorspérissables, mais travaillons avec ardeur à découvrirle trésor spirituel qui est caché dans les paroles de laGenèse. Et d'abord considérons ce qu'elles renferment denouveau, et de vraiment admirable : puis nous examinerons tous les termesdivers que choisit l'écrivain sacré, ou plutôt queDieu lui-même lui inspire. Et Dieu dit: faisons l'homme ànotre image et à notre ressemblance. Lorsqu'il eut crééle ciel et la terre, il dit : que la lumière soit: que le firmamentsoit entre les eaux ; que les eaux se réunissent dans un seul bassin,et que l'élément aride paraisse; et encore : que des corpsde lumière soient, et que les eaux produisent des animaux vivantsqui nagent. C'est ainsi que pendant cinq jours toutes les créaturesfurent formées par la seule parole du Seigneur. Mais aujourd'huiquel langage différent ! Il ne dit point : que l'homme soit, maisfaisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Quelsera donc cet ouvrage nouveau, et quelle merveille va se produire ! quelest cet être dont la formation semble exiger du Créateur tantde prudence et de circonspection? Ne vous en étonnez point, mestrès-chers frères: car lhomme surpasse en dignitétoutes les créatures visibles qui n'ont été crééesque pour lui. Oui, le ciel, la terre et la mer; le soleil, la lune et lesétoiles; les reptiles, les animaux domestiques et les bêtesféroces, tout en un mot n'a été crééque pour l'homme.
Mais puisque l'homme surpasse en dignité toutes les créatures,pourquoi a-t-il été créé le dernier? Certes,c'est avec raison. Car, lorsqu'un roi doit entrer dans une ville, il yenvoie d'abord ses gardes et ses officiers, afin qu'ils disposent le palaispour son arrivée. Et de même, le Seigneur, qui devait établirl'homme roi et souverain de l'univers, voulut d'abord l'orner et l'embellir,et puis il créa l'homme auquel il a donné l'empire du monde.C'est ainsi qu'il montre combien il honore l'homme.
Interrogeons maintenant les Juifs, et demandons-leur de répondreà cette question. A qui le Créateur dit-il : Faisons l'hommeà notre image ? Les Juifs se vantent de croire à Moïsequi a écrit ces paroles; mais réellement ils n'y croientpas, comme le leur reprochait Jésus-Christ. Si vous croyiez àMoïse, leur disait-il, vous croiriez aussi à moi (Jean, V,46); ils sont, il est vrai, les dépositaires des saintes Ecritures,mais les chrétiens seuls en possèdent le sens. A qui doncle Seigneur dit-il . Faisons l'homme? Et auprès de qui prend-ilconseil? Ce n'est pas que Dieu ail besoin de prendre conseil, et d'agiravec circonspection : non sans doute. Mais ces expressions figuréesattestent toute l'excellence de l'être qu'il allait produire. Querépondent enfin ceux qui ont un voile sur les yeux, et qui ne veulentpoint comprendre l'Ecriture? Dieu, disent-ils, parle à un ange,ou à un archange. O folie ! ô impudence ! peut-on dire avecquelque apparence de raison, ô pauvre homme, que Dieu prenne conseilde ses anges, et le Créateur, de ses créatures? L'officedes anges n'est point de donner des conseils, mais d'entourer le trônedu Seigneur et d'exécuter ses ordres. En doutez-vous? écoutezcette magnifique vision du prophète Isaïe : J'ai vu des chérubinsqui se tenaient à la droite du Très-Haut, et des séraphinsqui se voilaient, de leurs ailes le visage et les pieds. (Isaie, VI, 2.)Ils se voilaient ainsi, parce qu'ils ne pouvaient soutenir l'éclatde la majesté divine. Aussi le Prophète les a-t-il vus tremblantset pénétrés de crainte. C'est en effet le devoir etl'office de ces intelligences célestes de se tenir près duSeigneur.
3. Les Juifs qui ne veulent point comprendre le sens des Ecritures nousrépondent au hasard, et sans réflexion. Ainsi, aprèsavoir réfuté leurs erreurs, exposons aux enfants de l'Eglisela vérité des paroles de Moïse. A qui donc le Créateurdit-il : Faisons l'homme? Mais à quel autre qu'à Celui quiest l'Ange du (44) grand .conseil, le Conseiller :par excellence, le Dieupuissant, le Prince de la,paix,le Père du siècle futur, leFils unique de Dieu, qui est consubstantiel au Père, et par quitout a. été créé? C'est à lui que leSeigneur dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.Ce passage suffit pour confondre les ariens. Car Dieu le Père necommande point à son Fils comme à un sujet et un serviteur,ni même comme s'il lui était inférieur en substance;mais il lui parle comme à son égal, en disant : Faisons l'homme,et il proclame sa parfaite consubstantialité en ajoutant : Faisonsl'homme à notre image et ressemblance.
Ici s'élèvent d'autres hérétiques qui combattentl'enseignement de l'Eglise, et qui concluant de cette parole à notreimage que Dieu aune. forme humaine. Mais n'est-ce point le dernier degréde la folie que de donner une forme humaine à l'Etre qui est un,simple et immuable, et d'attribuer un corps et des membres à Celuiqui est un pur esprit? Peut-on rien inventer de plus extravagant, et quiblesse d'une manière plus choquante l'inspiration et le sens desdivines Ecritures? Ces hérétiques ressemblent à despersonnes dont lestomac est malade, ou dont les yeux sont faibles. L'infirmitéde leur vue les empêche de soutenir l'éclat du soleil, etleur mauvaise complexion les porte à repousser tes meilleurs etles plus salutaires aliments. C'est ainsi que ces hérétiquesqui ont l'âme malade, et es yeux de l'esprit mal affectés,ne peuvent supporter la lumière de la vérité. Maisnotre ministère nous oblige à leur tendre la main, et àleur parler avec la plus bienveillante douceur. Tel est l'avis que nousdonne l'Apôtre. Instruisez, dit-il, avec douceur ceux qui résistentà la vérité, dans l'espérance que Dieu pourraleur donner et l'esprit de pénitence pour la leur faire connaître,et la sobriété de l'esprit pour qu'ils sortent des piégesdu démon qui les tient captifs, et en fait ce qu'il lui plaît.(II Tim. II, 25,26.) Voyez-vous comme il nous es représente abrutispar l'ivresse, et plongés dans un profond abîme, lorsqu'ildit que Dieu leur donnera de recouvrer la sobriété de l'esprit?Il dit encore qu'ils vivent sous l'esclavage du démon, c'est-à-direqu'ils sont pris et enveloppés dans ses filets. Nous ne pouvonsdonc les en retirer que par beaucoup de patience et beaucoup de douceur.C'est pourquoi disons-leur amicalement : Réveillez-vous un peu,ouvrez les yeux aux clartés du Soleil de justice, et pesez avecnous les expressions de l'Écriture. Car après avoir rapportécette parole : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance,elle s'empresse d'ajouter les suivantes, qui nous font manifestement connaîtredans quel sens elle prend le mot image. Que l'homme domine sur les poissonsde la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tous les reptiles qui semeuvent sur la terre. Ainsi le mot image ne signifie qu'un rapport d'autoritéet d'empire, et ne peut recevoir un autre sens. Et en effet, Dieu a établil'homme roi de l'univers. Rien sur la ferre ne l'égale en dignité,et toutes les créatures lui sont soumises.
4. Nos adversaires veulent-ils encore, même après une explicationsi catégorique, entendre ce mot image d'une forme corporelle? nousleur dirons que Dieu n'est pas. seulement homme, mais femme aussi, puisquela forme humaine se retrouve dans les deux sexes. Mais ce serait vraimenttrop absurde ; et il suffit pour s'en convaincre de lire ce passage del'Apôtre : L'homme ne doit point se couvrir la tête, parcequ'il est l'image et la gloire de Dieu; au lieu que la femme est la gloirede l'homme. (I Cor. II, 7.) Et en effet, l'homme commande et la femme luiest soumise, ainsi que Dieu le lui a signifié dès le commencement.Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. (Gen. III, 16.)Ainsi l'homme a été fait à l'image de Dieu parce qu'ilentre en participation de son autorité, et non point parce que Dieua une forme humaine. L'homme commande donc à toutes les créatures,et même à la femme qui lui est assujettie. C'est pourquoisaint Paul a dit de l'homme qu'il est l'image et la gloire de Dieu, etde la femme, qu'elle est la gloire de l'homme. Mais si les paroles de l'Écrituredevaient s'entendre de la forme et de la figure, la distinction . que faitici l'Apôtre serait inutile, puisque la nature humaine est la mêmedans l'homme et dans la femme.
Tel est le véritable sens de ce passage de la Genèse,et il ne laisse aucun prétexte ,à ceux qui s'obstinent aveuglémentà le rejeter. Mais, quoiqu'il en soit, ne cessons point de les traiteravec douceur, car peut-être le Seigneur leur donnera-t-il l'espritde pénitence qui les amènera à reconnaître lavérité. (II Tim. II, 25.) Ainsi donnons à notre zèleune nouvelle activité, et efforçons-nous par notre douceurde les arracher aux pièges du démon. Citons-leur (45) encorel'autorité de l'Apôtre, qui disait aux Athéniens quenous ne devons pas croire que la divinité soit semblable àl'or ou à l'argent, ou à la pierre dont l'art et l'industriedes hommes a fait des figures. (Act. XVII, 29.) Et observez ici avec quellesprécautions ce sage docteur sape dans leur base les raisonnementsde lhérétique; car il dit que non-seulement la diviniténe peut avoir une forme corporelle, mais il ajoute même que l'imaginationde l'homme ne saurait la représenter.
Citez-leur donc ces paroles, et employez tous vos soins pour les détromperet les faire revenir de leurs erreurs. Au reste, si vous devez toujoursles instruire avec bonté, vous devez également connaîtreà fond les dogmes de l'Eglise, ainsi que le sens des Ecritures.Quand vous disputerez contre des juifs, dites-leur que ces paroles de laGenèse ne s'adressent point aux anges, qui sont les serviteurs deDieu, mais à son Fils unique; et quand vous combattrez contre desariens, prouvez-leur par ces mêmes paroles que le Fils est égalau Père en nature et en dignité; enfin, citez l'autoritéde saint Paul contre ceux qui soutiennent que Dieu a une forme humaine.C'est ainsi que, par la gaine exposition de votre croyance, vous arracherezces pernicieuses erreurs qui pullulent au milieu de nous, comme l'ivraieparmi le bon grain; et que, par votre zèle, la bonne doctrine s'enracineradans les âmes et s'y fortifiera. Oui, je veux que vous soyez tousdes docteurs, et qu'après avoir écouté nos instructions,vous puissiez, vous aussi, instruire les autres, et que, devenant des pêcheursd'hommes, vous rameniez, les hérétiques dans les voies dela vérité. L'Apôtre nous y exhorte lorsqu'il nous ditEdifiez-vous les uns les autres ! et opérez votre salut avec crainteet tremblement. (I Thes. V, 11; Philip. II, 12.) Par là l'Egliseverra s'augmenter le nombre de ses enfants, et vous-mêmes vous obtiendrezdes grâces plus abondantes, comme récompense de votre zèleà l'égard de vos frères.
5. Et en effet, le Seigneur ne veut point qu'un chrétien se contentede travailler à son salut, mais il lui ordonne d'édifierson prochain par une saine doctrine, et surtout par sa vie et sa conduite.C'est là le moyen le plus puissant pour ramener les pécheursdans les voies de la vérité; car ils considèrent bienplus nos actions que nos paroles. Ce n'est que trop vrai. Aussi, serait-ceen vain que nous disserterions éloquemment sur le pardon des injuressi , dans l'occasion, nous n'en donnions l'exemple. Nos discours n'auraientjamais alors autant d'efficacité pour le bien que notre conduitepour le mal. Mais si l'exemple précède et accompagne nosparoles, on nous croira, parce que nous pratiquerons nous-mêmes lesleçons que nous donnerons aux autres. C'est de ces chrétiensque Jésus-Christ a dit : Heureux celui qui fera et qui enseignera! (Matth. V, 19.) Et observez comme il met l'action avant la doctrine.Et en effet, quand même la parole ne suivrait point l'exemple , celui-cisuffirait pour instruire tous ceux qui le voient.
Appliquons- nous donc à édifier nos frères parnos bonnes oeuvres, et puis nous leur adresserons de bons discours; autrementon pourrait nous appliquer cette parole de l'Apôtre : Vous qui instruisezles autres, vous ne vous instruisez pas vous-mêmes. (Rom. II, 21.)Lorsque nous voudrons donner à quelqu'un des avis utiles àson salut, commençons à les mettre d'abord en pratique. Nouspourrons alors parler et instruire avec plus d'assurance. C'est ainsi quenous travaillerons avec zèle et avec succès au salut desâmes et que, réprimant les mouvements de la chair, nous observeronsle vrai jeûne, celui qui consiste à s'abstenir du péché;car l'abstinence des viandes n'a été établie que pourdompter la chair et en faire un coursier soumis et docile. Le chrétienqui jeûne doit, avant tout, réprimer les saillies de la colère,et acquérir la patience et la douceur; il doit ensuite` s'exciterà la contrition du coeur et arrêter les mouvements de la concupiscence,et puis ne jamais perdre de vue cet oeil du Seigneur qui veille sans cesse,ni ce tribunal où siège un Juge incorruptible. Il doit enfinse montrer supérieur à l'amour des richesses, généreuxenvers les pauvres et attentif à écarter toute penséequi blesserait la charité envers le prochain. Tel est le véritablejeûne que Dieu lui-même nous prescrit par la bouche du prophèteIsaïe : Est-ce là le jeûne choisi par moi ? nous dit-il,que l'homme courbe sa tête comme un roseau, et qu'il dorme dans uncilice et sur la cendre, est-ce là un jeûne agréableau Seigneur? Non sans doute; mais déchirez les contrats injustes,partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit lepauvre qui est sans abri. Si vous faites ces choses, votre lumièrebrillera comme l'aurore, et je vous rendrai la santé. (Isaïe,LVIII, 5, 6, 8.)
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6. Vous comprenez maintenant, mon cher frère, quel est ce véritablejeûne que nous devons observer; car il serait absurde de nous borner,comme la plupart des chrétiens, à différer notre repasjusqu'au soir. Ce que l'Eglise veut, c'est que nous joignions àl'abstinence de la viande celle du péché, et que nous nousappliquions avec soin aux exercices spirituels. Il faut donc que le chrétienqui jeûne se montre doux et humble, soumis et pacifique. Il fautaussi qu'il méprise la gloire humaine et qu'il la dédaigneautant qu'il a précédemment négligé le salutde son âme. Il doit également fixer ses regards sur Celuiqui sonde les reins et les coeurs, répandre devant Dieu de ferventesprières et l'aveu de ses fautes et, selon son pouvoir, s'aider lui-mêmedu secours de l'aumône; car l'aumône est surtout efficace poureffacer le péché et nous délivrer des peines de l'enfer,quand elle est faite généreusement et sans aucune vue degloire et de vanité.
Mais pourquoi parler ici de gloire et de vanité, puisqu'àl'exclusion même des récompenses que Dieu nous réserve,la raison seule nous dit de ne considérer dans l'aumône quela beauté de l'action, et le plaisir de soulager nos frères:Si , nous ne. pouvons nous élever jusqu'aux motifs sublimes de lareligion, faisons du moins l'aumône pour elle-même, et nonen vue de l'estime des hommes. Autrement nous perdrions et le fruit decette bonne oeuvre, et la récompense qu'elle mérite. Maisce que je dis de l'aumône, je l'applique également àtoute autre oeuvre spirituelle. Car nous ne devons jamais nous y proposerla louange ni l'honneur. Aussi le jeûne, la prière, l'aumône,et toutes les bonnes oeuvres en général, ne nous sont-ellesd'aucune utilité dès que nous n'agissons pas uniquement pourCelui qui connaît le secret des curs, et qui pénètrejusqu'aux plus intimes profondeurs de la pensée.
Mais si vous agissez pour Dieu, comment, mon cher frère, recherchez-vousles louanges d'un homme semblable à vous? que dis-je, les louanges?au lieu de vous louer, souvent il vous déchire. Car il se rencontredes esprits si malicieux, qu'ils interprètent en 'mauvaise parttoutes nos bonnes oeuvres. D'où vient donc, dites-le moi, que vousestimiez tant des juges si prévenus? mais l'oeil du Seigneur nese ferme jamais, et aucune de nos actions ne peut échapper àson active vigilance. C'est pourquoi cette pensée doit nous porterà régler notre conduite avec autant de soin que s'il nousfallait à chaque instant rendre compte de nos paroles, de nos actionset de nos sentiments. Ne négligeons donc point l'oeuvre de notresalut. Car, mon cher frère, rien n'est plus grand ni meilleur quela vertu. C'est elle qui après la mort nous garantit des supplicesde l'enfer, et qui nous introduit dans le royaume des cieux. Mais dèscette vie, elle nous établit au-dessus des mauvais desseins deshommes et des démons, et nous fait triompher de l'ennemi de notresalut.
Eh ! que comparer donc à la vertu qui y met ainsi ses disciplesà l'abri des embûches de l'homme, et qui-les rend vainqueursdes démons eux-mêmes ! Mais la véritable vertu méprisele monde, songe, à l'éternité, et ne s'enthousiasmepour aucun bien de la terre car elle sait que toutes ses prospéritéssont plus fugitives qu'une ombre et qu'un songe. La véritable vertuest, à l'égard des plaisirs de la vie, aussi insensible qu'uncadavre; et à l'égard du péché qui souilleraitl'âme, elle est morte et inactive, parce que toute sa vie et touteson action se concentrent dans les pensées et les exercices de lafoi. C'est ainsi que l'Apôtre disait : Je vis, ou plutôt, cen'est pas moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi. (Gal. II, 20.)A son exemple, mes très-chers frères, agissons nous-mêmescomme revêtus de Jésus-Christ, et gardons-nous de contristerl'Esprit-Saint. Lors donc que nous nous sentirons troublés par laconcupiscence, ou par quelque affection déréglée,par la colère, l'emportement, ou par l'envi;, songeons que Dieuhabite en nous, et éloignons toutes ces pensées. Conservonsavec un soin respectueux les grâces éminentes que le Seigneurnous a départies, et réprimons les désirs mauvaisde la chair. Puissions-nous ainsi, après avoir, pendant cette viefragile et passagère, légitimement combattu, mériterles brillantes couronnes de l'éternité, et paraîtresans crainte à ce jugement qui sera si terrible pour les pécheurs,et si consolant pour les justes ! Oui, puissions-nous obtenir ces biensineffables, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire, l'empire et l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
NEUVIÈME HOMÉLIE
Suite de ces paroles : " Faisons lhommeà notre image et à notre ressemblance. "
1. Le laboureur diligent multiplie la semence dans une terre grasseet bien cultivée, et chaque jour il examiné soigneusementsi quelque herbe mauvaise ne menace point d'étouffer le bon grainet de rendre ses travaux infructueux. C'est ainsi qu'en voyant votre empressementet votre zèle pour entendre la parole sainte, je m'applique chaquejour à vous, développer quelques versets de l'Ecriture ;tuais je n'oublie point de vous signaler l'ivraie qui nuirait àla bonne semence, et je vous prémunis contre les dangers de l'erreuret de l'hérésie, car plusieurs s'efforcent de substituerleurs rêveries à l'interprétation de l'Eglise. De votrecôté, vous devez retenir ces explications avec soin et lesgraver dans votre mémoire, afin d'en saisir plus facilement l'ordreet la suite.
Voici un temps favorable pour entrer dans les plus profonds mystèresde l'Ecriture et pour captiver l'attention de l'esprit. Pendant ces joursde jeûne, le corps est plus dispos pour nager dans ces eaux spirituelles,le regard de l'âme est plus vif, parce qu'il n'est point troublépar les flots impurs du plaisir, et l'esprit lui-même est plus dégagéet plus libre pour se tenir au-dessus des vagues. Mais si nous ne. nousappliquons aujourd'hui à cette étude, quand pourrons-nousle faire plus commodément? Sera-ce lorsque régneront parminous les délices de la table, l'ivresse , la gloutonnerie et tousles désordres qu'entraîne l'intempérance? Voyez-vousles plongeurs qui pêchent les perles au fond de la mer, s'asseoirtranquillement sur le rivage et compter les flots? Ils s'enfoncent sousl'eau, descendent, pour ainsi dire, dans les entrailles de l'abîme,et à force de peine et de travail obtiennent une pêche abondante.Et cependant cette industrie n'est pas d'une grande utilité pourla vie; plût au ciel même qu'elle ne fût pas extrêmementnuisible ! car le désir de posséder ces pertes excite desmaux innombrables et allume la soif et comme la rage des richesses. Néanmoinsla vue et la certitude de tous ces malheurs ne ralentissent point l'activitédes pêcheurs ; ils bravent mille dangers et supportent mille fatiguespour pêcher ces belles perles. S'agit-il, au contraire, de recueillir,dans le champ des saintes Ecritures, des perles spirituelles et bien autrementprécieuses, il n'y a ni danger à courir, ni travaux àsupporter, et nous sommes assurés d'un gain immense pour peu que,de notre part, nous y mettions quelque empressement. Et en effet la grâces'offre d'elle-même à tous ceux qui la cherchent de bonnefoi; car tel est le Seigneur, notre Dieu : s'il voit en nous l'activité,le désir et la ferveur, il nous distribue largement ses richesses,et il nous les prodigue même avec une munificence qui surpasse nosdemandes.
2. Instruit de ces vérités, appliquez-vous donc, mon très-cherfrère, à purifier votre coeur des affections du monde; dilatezles facultés de votre âme, et recevez avec une grande joiecette bonne semence que l'Esprit-Saint répand en vous. C'est ainsique cette semence, confiée à une terre grasse et fertile,rendra tantôt cent pour un, et tantôt soixante ou trente. Etmaintenant rappelez-vous le sujet de nos derniers entretiens : je vousy ai fait admirer l'ineffable sagesse de Celui qui a créétoutes les créatures visibles, et je vous ai dit comment il lesavait créées par un seul acte de sa volonté et parune seule parole; car il a dit Qu'elles soient, et aussitôt ellesont été produites. Cette seule parole les appela soudaindu néant, parce que ce n'était point la parole d'un homme,mais la parole d'un Dieu. Vous vous souvenez aussi de quelle manièrej'ai réfuté ceux qui soutiennent que l'univers a ététiré d'une matière préexistante, et qui ne craignentpoint de substituer ainsi leurs rêveries aux dogmes infailliblesde l'Eglise. Vous savez enfin pourquoi le ciel a été créétout d'abord brillant et parfait, tandis que la terre fut primitivementbrute et informe. Et je vous ai dit que Dieu en avait agi ainsi pour deuxraisons principales. D'abord , il a voulu nous montrer sa puissance dansles splendeurs dont il a paré le premier de tous les éléments,en sorte que nous ne doutions point qu'il ne pût égalementembellir la terre. Mais parce que cette terre est la mère et lanourrice de l'homme, que, pendant la vie, elle lui fournit ses aliments,lui prodigue ses richesses, et, après la mort, le reçoiten son sein, Dieu nous l'a présentée au commencement bruteet informe, dans la crainte que la vue des grands avantages que nous enretirons ne nous en fissent concevoir des idées trop relevées.Ce premier état de la terre nous instruit donc à ne pointlui attribuer ses diverses productions et à les rapporter toutesà la vertu du Créateur.
Je vous ai ensuite exposé comment Dieu avait séparéles eaux, étendu entre elles, par une seule parole, le firmamentvisible, et peuplé la terre et les eaux d'animaux vivants. Maisce n'est point sans raison, ni sans motif que je vous rappelle toutes ceschoses; je veux d'abord les mieux imprimer dans votre esprit, et puis lesapprendre à ceux qui n'ont pu assister à nos premièresréunions , afin que cette absence ne leur nuise point; c'est ainsiqu'un bon père réserve quelques plats de sa table pour lesoffrir comme consolation à ceux de ses enfants qui étaientabsents à l'heure du repas. Vous savez aussi que tous ceux qui sepressent en foule dans cette enceinte ne me sont pas moins chers que lesmembres de mon corps; je désirerais donc que tous soient consommésen sainteté pour l'honneur de Dieu, la louange de l'Eglise, et mapropre gloire. Aussi voudrais-je, si je ne craignais de vous fatiguer,reprendre brièvement le sujet de notre dernier entretien. Je vousy fis donc observer quelle différence existe entre la créationde l'homme et celle des autres créatures, et en quel rang d'honneurDieu l'a établi. Et en effet, la sublimité seule des parolesque Dieu prononça en le formant nous révèle toutela dignité de l'homme, car Dieu dit : Faisons l'homme à notreimage et à notre ressemblance. Je vous expliquai ensuite le sensde ce mot : à notre image, et je vous dis qu'il ne fallait pointl'entendre d'une égalité de nature, mais seulement d'uneparticipation d'autorité et de souveraineté; c'est pourquoiDieu ajoute immédiatement : Et qu'il domine sur les poissons dela mer, sur les oiseaux du ciel, et sur les animaux et les reptiles dela terre.
3. Ici les païens nous attaquent, et ils nous objectent que cetteparole n'est qu'un mensonge, puisque l'homme ne maîtrise point lesanimaux féroces, comme Dieu le lui avait' promis,'et qu'au contraireil leur est soumis. Mais d'abord cette objection n'est rien moins que vraie,car à la vue de l'homme tous les animaux prennent la fuite. Si quelquefoispressés par la faire, ou excités par nos attaques, ils sejettent sur nous, et nous blessent, c'est bien plus par notre faute quepar suite de leur prétendu empire sur l'homme. Des voleurs nousattaquent, et nous nous défendons les armes à la main. Faut-ilen conclure qu'ils ont sur nous quelque autorité? Non sans doute,seulement nous veillons à notre conservation. Mais expliquons denouveau ces paroles: Faisons l'homme à notre image et à notreressemblance. Ce mot image indique dans l'homme une pleine autoritésur les animaux, et le mot ressemblance marque les efforts qu'il doit fairepour se rendre, autant qu'il lui est possible; semblable à Dieupar la douceur, la bonté et toutes les (49) autres vertus. C'estce que Jésus-Christ nous recommande, quand il dit : Soyez semblablesà votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V, 45.) Et eneffet, de même que sur l'immense étendue de la terre il existe.des animaux doux et privés, et des animaux sauvages et féroces;il y a aussi sur le vaste domaine de l'âme des pensées irraisonnableset brutales, des pensées féroces et farouches. Ce sont cespensées qu'il nous faut dompter et assujettir à l'empirede la raison.
Mais comment maîtriser des pensées féroces? Quedites-vous, ô homme? nous savons apprivoiser les lions et les rendredoux et familiers; et vous douteriez s'il vous est possible de changeren douceur la férocité de vos sentiments ? Observez encoreque ces animaux sont féroces par nature, et qu'ils ne s'adoucissentque par une violence faite à leur instinct, tandis que l'homme estnaturellement doux, et qu'il ne devient féroce que contrairementà sa nature. Eh quoi ! l'homme transforme dans un animal la férocitéde l'instinct en des qualités tout opposées, et il ne pourraitconserver en lui-même celles qu'il tient de la nature ! Mais combienne serait-il pas coupable ! Et ici ce qui est plus étonnant encoreet plus merveilleux, c'est que les lions sont dépourvus de raison,et par conséquent moins faciles à instruire. Néanmoinson en voit plusieurs qui se laissent mener sur nos places publiques commedes animaux apprivoisés; nous jetons même des piècesde monnaies à ceux qui les conduisent, comme pour les payer de leurart et de leur industrie. Et vous, ô homme, vous avez une âmedouée de raison, la crainte de Dieu, et mille secours, en sorteque vous ne sauriez opposer ni prétextes, ni excuses; oui, si vousle voulez, vous pouvez devenir doux, juste et affable, car Dieu a dit :Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.
4. Revenons maintenant à l'objection proposée. Les parolesde la Genèse prouvent que dans le principe l'homme avait sur lesanimaux un empire absolu. Et en effet, Dieu a dit : Qu'il domine sur lespoissons de la mer, les oiseaux du ciel, les animaux et les reptiles dela terre. Mais puisqu'aujourd'hui les animaux féroces nous épouvantent,et que nous les craignons, nous sommes donc déchus de cet empire;je l'avoue. Et néanmoins cette déchéance ne prouverien contre les promesses divines. Car il n'en était pas ainsi aucommencement. C'étaient les animaux qui craignaient l'homme, quile redoutaient, et qui respectaient son autorité. Mais quand, parsa désobéissance, il perdit la grâce et l'amitiéde son Dieu, il vit son empire sur les animaux s'affaiblir et décroître.L'Écriture nous les montre soumis à l'homme au commencement,car elle nous dit que Dieu fit venir devant Adam tous les animaux de laterre, et tous les oiseaux dit ciel, afin qu'Adam vît comment illes nommerait. Or, Adam ne s'enfuit point à leur vue,, ni àleur approche; et il donna à chacun un nom propre et particulier,'ainsi qu'un maître nomme ses esclaves. Et le nom, ajoute l'Écriture,qu'Adam, donna à chaque animal, est son propre nom. (Gen. II, 19.)Mais n'est-ce pas là un grand acte d'autorité? et Dieu lelui réserve comme témoignage de sa puissance et de sa dignité.
Cette preuve, seule suffirait pour montrer qu'au commencement l'hommene s'effrayait point des animaux. Mais je puis en apporter une secondeplus convaincante encore. Et laquelle? L'entretien de la femme avec leserpent. Et en effet si l'homme eût tremblé devant les animaux, nous ne verrions point Eve attendre l'approche du serpent, recevoir sesconseils, et entrer en conversation avec lui. Mais à son aspect,elle eût pris la fuite craintive et épouvantée. Cependantelle lui parle sans effroi ; donc elle ne le redoutait pas alors. Maisle poché, qui dépouille l'homme de sa dignité, luiravit également son empire sur les animaux. Dans une maison lesmauvais serviteurs craignent ceux que leur fidélité faitplus estimer de leurs maîtres. C'est ce qui est arrivé parrapport à l'homme. Tant qu'il demeura fidèle au Seigneur,il se faisait craindre de tous les animaux : et dès qu'il devintpécheur, il trembla lui-même devant les derniers de ses esclaves.
Peut-être n'approuvez-vous pas mon raisonnement : eh bien ! montrez-moiqu'avant le péché l'homme ait craint les animaux. Mais vousne le pourrez. Sa frayeur actuelle est une suite de son péché,et nous y voyons même reluire un admirable effet de la bontédivine. Car si l'homme, après sa désobéissance, eûtété maintenu dans toute l'intégrité de sesprivilèges, il se serait peu soucié de se relever de sa chute.Si le prince honorait également ses sujets rebelles et ses sujetsfidèles, les premiers persisteraient dans leur révolte, eton ne les (50) soumettrait que difficilement. C'est ainsi qu'aujourd'huiles menaces , les châtiments et les supplices de l'enfer ne convertissentpas toujours les pécheurs. Mais que seraient-ils donc si Dieu laissaitleurs crimes impunis? Aussi nous a-t-il ôté l'empire sur lesanimaux; et cette privation est de sa part un grand acte de miséricordeet de bonté.
5. Voulez-vous, mon cher frère, mieux apprécier encorel'ineffable bonté du Seigneur? Considérez d'un côtécomment Adam a violé le précepte divin, et transgressétoute la loi, et de l'autre comment Dieu a daigné surpasser notremalice par l'excès de ses miséricordes. Car il n'a pointdépouillé l'homme de tousses honneurs, et il ne lui a pointretiré toute autorité sur les animaux. Mais il n'a soustraità sa domination que ceux qui lui sont le moins utiles. Quant auxespèces qui peuvent le plus nous soulager, et qui nous sont réellementutiles et nécessaires, elles nous sont restées soumises etobéissantes. Ainsi le Seigneur nous a laissé le boeuf pourtraîner la charrue, et pour nous aider dans le labourage et la culturedes champs. Il nous a laissé les genres nombreux des bêtes,de somme, qui tirent les chariots, et nous soulagent dans nos travaux.Il nous a laissé les diverses espèces de bêtes àlaine qui nous fournissent nos vêtements, et une multitude d'autresanimaux qui nous rendent de grands services.
C'est en punition de sa désobéissance que Dieu a dit àl'homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Mais pourque cette sueur ne nous fût pas trop amère, ni ce travailtrop pénible, il a daigné en adoucir la fatigue par le secoursde ces nombreuses bêtes .de charge qui partagent nos peines et noslabeurs. Le père de famille bon et prudent châtie un serviteurcoupable, mais il ne laisse point que d'en prendre soin. Ainsi le Seigneur,qui a porté contre l'homme pécheur une sentence de condamnation,a voulu lui adoucir les rigueurs du châtiment. C'est pourquoi illui a donné l'aide des animaux domestiques pour ménager sessueurs, et alléger ses fatigues. Nous ne saurions donc méditersérieusement la conduite du Seigneur à notre égard,soit qu'il accorde à l'homme un empire absolu sur les animaux, soitqu'il l'en dépouille, et le rende craintif devant eux, sans y reconnaîtreune providence pleine de sagesse, de clémence et de bonté.
Ne négligeons donc point de lui rendre grâces pour tantde bienfaits. Il n'exige en cela rien de bien pénible, ni de biendifficile, et il demande seulement que nous avouions sincèrementses libéralités, et que nous lui en soyons reconnaissants.Ce n'est point qu'il en ait besoin, puisqu'il se suffit à lui-même.Mais il veut que nous nous concilions ainsi la bienveillance de l'Auteurde tout bien, que nous ne soyons point ingrats envers lui, et que nos vertusrépondent à ses bienfaits et à sa providence. Ce seraaussi le moyen d'attirer sur nous de nouvelles grâces. Je vous enconjure donc, remplissez ce devoir avec zèle; et selon vos forces,renouvelez en vous, à chaque heure du jour, le souvenir de ses bienfaits,tant généraux que particuliers. Oui, rappelez-vous non-seulementceux que tous avouent, et qui éclatent aux regards de tous, maisencore ces grâces secrètes qui ne sont connues que de vousseul. Vous contracterez ainsi l'heureuse habitude d'une continuelle reconnaissance.Or ces sentiments sont le grand sacrifice et l'oblation parfaite que Dieuexige, non moins que le principe et le témoignage de notre confianceen lui. Comment? je vais le dire. C'est que ce fréquent souvenirdes bienfaits de Dieu développe en nous la conscience de notre faiblesse,produit la connaissance de son éminente bonté, et nous montrecomment, dans les soins de sa providence envers nous, il oublie ce quemériteraient nôs péchés, et ne suit que lesattraits de sa miséricorde. Or à cette vue l'homme, s'humilie,et il est contrit dans son coeur. Il réprime au dedans de lui lefaste et l'arrogance, et il agit modestement en toutes choses. Il méprisedonc la gloire du monde, et il se rit de son éclat futile et éphémère;parce que sa pensée s'attache aux biens futurs, et à cettevie immortelle qui ne finira jamais. Mais de tels sentiments ne sont-ilspas ce vrai sacrifice dont parle le Prophète, et que Dieu agréetoujours. Le sacrifice, dit-il, que Dieu demande, est une âme briséede douleur; et il ne dédaigne jamais un coeur contrit et humilié.(Ps. I, 49.) Ne voyons-nous pas en effet que les châtiments retiennentbien moins dans le devoir les serviteurs qui ont un. bon coeur, que lesouvenir des bienfaits et celui de l'indulgence avec laquelle on punitleurs fautes ?
6. Brisons donc nos curs, je vous en supplie, et humilions nos âmes,aujourd'hui (51) surtout que le jeûne nous en facilite les moyens.Ces dispositions nous permettront de prier avec plus de recueillement,et d'obtenir par la confession de nos péchés des grâcesplus abondantes. D'ailleurs le Seigneur nous a révélélui-même combien ces âmes lui sont agréables. Sur quifixerai-je mes regards, nous dit-il, si ce n'est sur l'homme humble, pacifiqueet obéissant à ma parole? (Isa. LXVI, 2.) C'est pourquoiJésus-Christ, nous dit également Apprenez de moi que je suisdoux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes.(Matth. II, 29.) Et en effet, le chrétien sincèrement humblene saurait s'abandonner à la colère, ni à la vengeance,parce qu'il ne s'occupe que de la considération de son néantet de sa misère. Mais qui est plus heureux que ce chrétien?il est dans le port à l'abri de la tempête, et il se complaîten son repos et sa sécurité. Aussi Jésus-Christ nousassure-t-il que c'est le moyen de trouver le repos de nos âmes.
Le chrétien qui réprime les saillies de ses passions,jouit donc d'une paix abondante; mais celui qui est lâche et négligent,et qui ne sait point les modérer, vit nécessairement dansle trouble et l'agitation. Sa conscience est le théâtre d'uneguerre intestine, et il se trouble en présence de lui-même.Son coeur devient le jouet des orages, qui y soulèvent les vaguesd'une mer féconde en naufrages. Et quand les esprits mauvais y déchaînentles tempêtes, trop souvent, par l'inhabileté du pilote , levaisseau périt corps et biens. Ainsi c'est pour nous un devoir d'êtreattentifs et vigilants, afin de ne perdre jamais de vue le soin et la préoccupationde notre salut. Car tout chrétien doit lutter sans cesse contreles révoltes de la chair, et garder fidèlement les préceptesde la loi divine. Il doit s'en environner comme d'un rempart, et ne pointabuser de la miséricordieuse bonté du Seigneur. Mais surtoutil ne doit point attendre pour s'humilier que sa colère éclate,car l'on pourrait dire de lui comme des Juifs: Lorsque le Seigneur lesfrappait, ils revenaient à lui. (Ps. LXXVII, 34.)
Et puisque ces jours de jeûne sont pour nous des jours de salut,hâtons-nous, mes bien-aimés, de confesser nos péchés;évitons toute action mauvaise, et exerçons-nous àla pratique de toutes les vertus. C'est le conseil du Psalmiste: Éloignez-vousdu mal, nous dit-il, et faites-le bien. (Ps. XXXVI, 27.) Si notre conduitese règle sur ces maximes, et si nous joignons la fuite du vice àla privation des viandes, nous jouirons d'une confiante sécurité,et nous obtiendrons pour la vie présente les grâces les plusabondantes. Bien plus, les prières et l'intercession des saints,qui sont les amis de Dieu, nous mériteront les effets de sa miséricordeau jour terrible du jugement. Qu'il en soit ainsi, par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient,avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire,maintenant, toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
DIXIÈME HOMÉLIE
Suite de ces paroles : "Faisons l'hommeà notre image, et à notre ressemblance, " et Dieu créal'homme et il le créa à l'image, de Dieu : " il les créamâle et femelle. " (Gen. I, 26, 27.)
1. Aujourd'hui l'assemblée est moins nombreuse et le concoursde mes auditeurs a diminué : duel en est le motif et la cause? Peut-êtrequelques-uns ont-ils craint, après avoir pris la. nourriture ducorps, de venir ici chercher celle de l'âme, et telle est la raisonde leur absence.. Mais je veux leur rappeler cette parole du Sage : Ily a une honte qui amène le péché, et il y a une hontequi attire la gloire et la grâce. (Ecclés. IV, 25.) Or, enquoi peut rougir celui qui s'asseoit d'abord à une table grossièreet matérielle, et qui vient ensuite prendre part à ce festinspirituel? Car les exercices de la piété ne sont pas, commeles affaires humaines, assujettis à des temps réglés:ils peuvent se faire à toute heure du jour. Que dis-je, du jour?la nuit elle-même n'est point un obstacle à la diffusion dela sainte doctrine. Aussi l'Apôtre écrivait-il à Timothée: Annoncez la parole; pressez les hommes à temps et à contre-temps;reprenez, suppliez, menacez. (II Tim. IV, 2.) Nous apprenons égalementde saint Luc que Paul étant à Troade, et devant partir lelendemain, parla aux disciples et les entretint jusqu'au milieu de la nuit.(Act. XX, 7.) Vous voyez bien que l'heure, quoique avancée, n'arrêtapoint l'Apôtre et ne l'empêcha point de prêcher l'Évangile.Comprenons donc qu'un auditeur attentif et vigilant est digne de s'asseoirà cette réunion spirituelle, quoiqu'il sorte de table, etqu'au contraire, fût-il encore à jeûn, il n'en retireraaucun profit s'il est lâche et assoupi.
Je parle ainsi non pour déprécier la rigueur du jeûne: à bien ne plaise ! car je loue et j'approuve ceux qui en observenttoute la sévérité, mais je veux vous apprendre quenous devons apporter aux exercices spirituels un esprit sobre et vigilant,et ne point y paraître uniquement par habitude. Il n'y a point dehonte à prendre d'abord sa nourriture et à venir ensuiteassister à nos entretiens; mais il est honteux d'y porter un espritlâche et distrait et un coeur troublé par les passions etasservi aux attraits de la chair. Quel mal y a-t-il à manger? aucun;l'excès seul est criminel, et l'on doit condamner ceux qui prennentau delà du nécessaire et qui ne pensent qu'à rassasierleur ventre. Le moindre inconvénient qui en résulte est d'émousseren eux la jouissance du goût. Ainsi encore il n'y a aucun péchédans l'usage modéré du vin, mais l'on ne peut trop blâmerl'ivresse qui va jusqu'à troubler la raison. La faiblesse de votretempérament vous empêche, mon cher frère, de prolongervotre jeûne jusqu'au soir, quel homme sensé peut vous en faireun crime ! Car le Maître que nous servons est bon et (53) indulgent,et il n'exige rien au-dessus de nos forces. Ce n'est donc point précisémentl'abstinence et le jeûne qu'il nous demande, et il n'est point satisfait,par cela même que nous différons notre repas jusqu'au soir.Mais il veut que, moins appliqués aux affaires de la terre, nousdon nions plus de soin à celles de notre âme. Car, si toutenotre vie s'écoulait dans, la pratique de là tempérancechrétienne et si nous accordions aux exercices de la piététous nos loisirs; si nous ne prenions que la nourriture absolument nécessaire,et si nous dépensions toutes nos journées en une suite debonnes oeuvres, nous n'aurions aucun besoin du jeûne. Mais l'hommeest naturellement lâche et négligent; il se complaîtdans les plaisirs et il recherche la mollesse. Aussi, le Seigneur, commeun bon père qui aime ses enfants, a institué le salutairecorrectif du jeûne. C'est ainsi qu'il coupe court à toutesnos délicatesses; en sorte qu'il nous est facile de consacrer àla piété le temps prélevé sur les préoccupationsde la terre. Si quelques-uns ne peuvent donc, par faiblesse de tempérament,observer le jeûne dans toute sa rigueur, je les exhorte às'accorder un soulagement nécessaire , et surtout à ne pointmanquer à nos réunions. Car, en venant ici après leurrepas, ils n'en seront que mieux disposés et plus attentifs.
2. Et en effet, il est, en dehors de l'abstinence et du jeûne,d'autres voies qui nous conduisent sûrement à Dieu. Ainsi,que celui qui est obligé d'avancer l'heure de son repas, compensecette infraction à la loi du jeûne par des aumônes plusabondantes, des prières plus ferventes et un zèle plus assiduà écouter la parole sainte. La faiblesse du tempéramentne peut être ici une excuse. Je lui demande encore de se réconcilieravec ses ennemis et de bannir de son coeur tout sentiment de haine. Lapratique de ces vertus constitue ce jeûne vrai et sincèreque le Seigneur exige. Car il ne nous prescrit l'abstinence que comme unmoyen de réprimer les passions de la chair, et de la soumettre àl'esprit, qui en deviendra lui-même plus obéissant àla loi divine. Si nous négligeons donc l'utile secours du jeûne,sous le spécieux prétexte d'une santé mauvaise, maisen réalité par lâcheté, nous sommes des insenséset nous nous exposons à de graves dommages. Car, puisque le jeûnene sert de rien sans la pratique des autres vertus, combien ne serons-nouspas coupables, si, ne pouvant user de l'appui du jeûne, nous abandonnonsen outre l'exercice des bonnes oeuvres.
Je vous parle ainsi pour vous engager, vous tous qui pouvez jeûner,à le faire avec tout le zèle et toute la ferveur dont vousêtes capables. Car autant l'homme extérieur se détruiten nous, autant l'intérieur se renouvelle. (II Cor. IV, 16.)
Et en effet, le jeûne affaiblit le corps et réprime lesmouvements de la concupiscence il purifie l'âme et lui donne commedes ailes pour s'élancer vers le ciel. Quant à ceux de vosfrères qu'une mauvaise santé empêche de jeûner,exhortez-les à ne point se priver de nos festins spirituels, eten leur rapportant mes paroles, dites-leur bien que celui qui boit et mangemodérément n'est point indigne de prendre place dans cetteenceinte, et qu'elle n'est fermée qu'aux auditeurs lâcheset intempérants. Il sera également utile de leur rappelercette parole de l'Apôtre : Celui qui mange, le fait pour le Seigneur;et celui qui s'abstient, le fait en vue du Seigneur, et il rend grâcesà Dieu. (Rom. XIV, 6.) Jeûnez-vous, bénissez le Seigneurqui vous donne la force de soutenir les rigueurs du jeûne ; êtes-vousobligé d'anticiper votre repas, bénissez, et vous aussi leSeigneur, parce que si vous le voulez, cette infraction à la loine vous sera point nuisible, et elle ri' apportera aucun préjudiceau salut de votre âme. Car il est impossible de compter toutes lesvoies que la bonté du Seigneur nous;ouvre et qui dirigent vers luinotre bonne volonté. En parlant ainsi, j'ai en vue les absents etje me .propose de leur ôter tout prétexte de honte. Car, sachez-lebien, il n'y a rien dans leur conduite qui doive les faire rougir. On nedoit rougir que du péché, et non d'avoir pris quelques aliments.
Le péché mérite seul qu'on en soit honteux; etquand nous l'avons commis, nous avons raison de rougir et de nous cacher.Nous devrions alors ne pas noua estimer moins malheureux que ceux qui ontfait naufrage, et néanmoins ne point perdre courage. Il faut seulementnous hâter de recourir au repentir et à , la confession. Eten effet, lorsque nous avons péché par faiblesse, le Seigneurnotre Dieu n'exige rien autre chose sinon que nous confessions nos fauteset que nous fassions un ferme propos de n'y plus retomber. Mais nous n'avonsaucune raison de rougir quand nous mangeons modérément. Carc'est Dieu (54) qui nous a donné notre corps : et pour se soutenir,ce corps a besoin de nourriture. L'essentiel est de ne pas trop lui accorder; d'ailleurs, la sobriété chrétienne est le meilleurmoyen de le conserver en santé et en bonne disposition. Eh ! nevoyez -vous pas chaque jour qu'une table délicate et qu'une gloutonneintempérance engendrent une infinité de maladies? D'oùnous viennent la goutte, la migraine, l'abondance des humeurs et milleautres maladies ? N'est-ce pas de l'intempérance et de l'ivresse?Le navire qui fait eau de toutes parts, s'enfonce soudain. Ainsi la raisonde l'homme se noie dans l'excès du vin et des viandes. Alors cethomme n'est plus qu'un cadavre vivant. Il peut encore faire le mal, maisil est aussi. incapable d'opérer le bien que s'il était réellementmort.
3. Je vous le demande donc avec l'Apôtre Ne cherchez pas àcontenter les désirs de la chair. (Rom. XIII, 14.) Mais soyez toujoursen état de vous appliquer avec ardeur aux exercices de la piété.Dites-le bien à vos frères et persuadez-leur de ne pointse priver de vos festins spirituels; ainsi qu'ils s'empressent de venirchercher ici, même après leur repas, cette nourriture saintequi les fortifiera contre les attaques du démon. Quant àmoi, je continuerai à vous la servir chaque soir, pour récompenservotre bienveillante attention , et acquitter ma promesse. Vous n'avez certainementpas oublié que j'avais commencé à vous parler de laformation de l'homme, et que, pressé par l'heure, je ne pus qu'indiquerl'utilité qu'il retira du service des animaux. J'ai prouvéaussi que sa désobéissance seule lui a fait perdre sur euxl'empire qu'il avait d'abord possédé. Aujourd'hui j'achèveraice sujet et vous renverrai ensuite.
Mais pour rendre ma parole plus intelligible, il est utile de commencercet entretien en nous rappelant la fin du précédent et enle complétant. Je vous expliquais donc ces versets de la Genèse: Et Dieu dit: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance,et qu'ils dominent sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel.Cette matière est si vaste et elle me fournit une telle abondancede pensées qu'il me fut impossible de passer outre. Ainsi je m'arrêtaià ce passage, sans toucher à celui qui suit immédiatement.C'est pourquoi il est nécessaire de le relire, afin que vous encompreniez mieux le développement. Or l'Ecriture ajoute : Et Dieucréa l'homme; il le créa à l'image de Dieu, et ille créa mâle et femelle. Dieu les bénit, disant : croissezet multipliez; remplissez la terre, et vous l'assujettissez; dominez surles poissons de la mer, sur les oiseaux dit ciel, sur toits les animaux,sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. (Gen.I, 27, 28.)
Ces paroles sont courtes, mais elles renferment un riche trésor,et l'esprit divin qui parlait par la bouche de Moïse, veut nous yrévéler de grands secrets. Le Créateur, aprèsavoir dit : Faisons l'homme, semble se recueillir et prendre conseil commepour nous montrer la dignité de l'homme dans l'acte même desa création. Car l'homme n'existait pas encore; mais déjàDieu révélait toute l'éminence de l'empire qu'il luidonnerait : C'est pourquoi, après avoir dit: Faisons l'homme ànotre image et à notre ressemblance, il ajoute, en parlant au pluriel,qu'ils dominent sur les poissons de la mer. Voyez donc comme dèsle principe un riche trésor nous est ouvert ! le saint prophète,éclairé d'une lumière divine, parle d'un fait nonencore existant, comme s'il était réalisé. Car pourquoiici cette parole au singulier,.faisons l'homme, et là cette paroleau pluriel, qu'ils dominent ? Evidemment, il y a là un secret etun mystère, et cette façon de parler indique par avance laformation de la femme. Ainsi tout dans nos saintes Ecritures a sa raisonet son motif, et un mot qui semble mis au hasard renferme une précieuseinstruction.
4. Et ne vous étonnez point, mon cher frère, de ce langage,car tous les prophètes parlent des événements futurscomme s'ils étaient déjà accomplis: ils voient enesprit ce qui ne doit arriver que dans la suite des siècles, etils le racontent comme s'ilse réalisait sous leurs yeux. Pour vousen convaincre, écoutez cette prophétie de la passion du Sauveur,prophétie que tant de siècles à l'avance prononçaitle saint roi David. Ils ont percé mes pieds et mes mains, et ilsse sont divisé mes vêtements. (Ps. XXI, 17, 19.) Il parled'un événement futur et lointain, comme si déjàil s'était accompli.
C'est ainsi que Moïse nous insinue tout d'abord, sous le voilede l'énigme et du mystère, la formation de la femme, quandil dit : qu'ils dominent sur les poissons de la mer. Mais bientôtil en parle plus clairement, et il ajoute : et Dieu créa l'homme; il le créa à l'image de Dieu; il les créa mâleet femelle. Et observez (55) ici avec quel soin l'écrivain sacrérépète deux fois le même fait afin de mieux le graverdans la mémoire de ses lecteurs. Si telle n'eût pas étéson intention, il se fût contenté de dire : et Dieu créal'homme. Mais il ajoute : il le créa à son image. Précédemmentil nous avait expliqué le sens de ce mot image, et ici il le répèteà dessein, et il nous dit : et Dieu le créa à sonimage. Il a voulu aussi ne laisser aucun prétexte d'excuse àceux qui attaquent les dogmes de l'Eglise ; c'est pourquoi il a expliquéplus haut le sens de ce mot image, qu'il entend de l'empire que l'hommedevait exercer sur tous les animaux. Mais poursuivons le récit dela Genèse. Et Dieu créa l'homme; il le créa àl'image de Dieu; il les créa mâle et femelle. Ce qu'il n'avaitqu'insinué précédemment, en disant au pluriel : qu'ilsdominent, Moïse l'annonce ici plus clairement, et néanmoinsencore sous le voile du mystère, car il n'a point parlé dela formation de la femme, et il n'a pas indiqué d'où ellea été tirée. Il se contente donc de dire : et Dieules créa mâle et femelle.
La femme n'a pas encore été formée, et déjàMoïse en parle comme d'un fait accompli. Tel est le privilègede la vision spirituelle; et les yeux du corps ont moins de force poursaisir les objets sensibles, que ceux de l'âme pour fixer les personneset les faits qui n'existent pas encore. Après avoir dit que Dieules créa mâle et femelle, Moïse rapporte en ces termesla bénédiction commune que Dieu leur donna. Et le Seigneur,dit-il, les bénit, disant : croissez et multipliez; remplissez laterre, et vous l'assujettissez, et, dominez sur les poissons de la mer.Quelle éminente bénédiction ! Cet ordre: croissez,multipliez et remplissez la terre avait été intimé,il est vrai, aux animaux et aux reptiles ; mais il n'a étédit qu'à l'homme et à la femme commandez et dominez. Admirezdonc la bonté du Seigneur ! La femme n'existe pas encore , et illa fait entrer en participation de l'autorité de l'homme , et desprivilèges de la bénédiction divine. Dominez , leurdit-il, sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et surtous les animaux, et sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui semeuvent sur la terre.
5. Mais qui pourrait mesurer l'étendue de ce pouvoir, et apprécierla grandeur de cet empire ! Eh ! ne voyez-vous pas que toute la créationa été soumise au sceptre de l'homme? Ainsi vous ne devezavoir de cet animal raisonnable aucune idée petite et médiocre.Car ses honneurs sont grands, la bonté du Seigneur à sonégard est immense, et ses bienfaits aussi étonnants qu'ineffables.Et Dieu dit : voilà que je vous ai donné toutes les plantesrépandues sur la surface de la terre, et qui portent leurs semences,et tous les arbres fruitiers qui ont leur germe en eux-mêmes, pourservir à votre nourriture. Et il fut fait ainsi. (Gen. XXIX, 30.) Considérez, mes chers frères , la souveraine bontédu Seigneur , pesez attentivement les paroles de l'Ecriture, et n'en perdezpas une syllabe. Et Dieu dit : voilà que je vous ai donnétoutes les plantes. Il continue ainsi à s'adresser à l'hommeet à la femme, quoique celle-ci n'eût pas encore étéformée. Admirez également l'excellence de cette bontéqui se montre éminemment libérale et généreusenon-seulement envers l'homme, et envers la femme qui n'existait pas, maisaussi envers tous les animaux. Car après avoir . dit : Voilàque je vous ai donné les plantes de la terre pour servir àvotre nourriture, le Seigneur ajoute : et à celle de tous les animauxde la terre. Ici se déclare un autre abîme de bonté,puisque le même Dieu qui pourvoit aux besoins des animaux qui serventà nos besoins, à nos travaux, et à notre nourriture, n'en exclut point les animaux sauvages et féroces.
Eh ! qui parlerait dignement de cette infinie bonté ! Voilà,dit le Seigneur, que toutes les plantes serviront à votre nourriture,et à celle de tous les animaux de la terre, de tous les oiseauxdu ciel, et. de tous les reptiles qui rampent sur la terre , et de toutce qui est vivant et animé. ( Gen. I, 30. ) Ces paroles nous montrentla paternelle providence du Seigneur à l'égard de l'hommequ'il vient de créer. Car après l'avoir créé,il lui donne un empire souverain sur tous les animaux, et de peur qu'ilne s'effraie à la vue d'une si grande multitude qu'il lui faudraitnourrir , il prévient jusqu'à la. pensée de cetteinquiétude , et lui déclare. qu'il a ordonné àla terre de pourvoir, par sa fertilité, à sa nourriture età celle de tous les animaux. Voilà donc, dit-il, que lesplantes serviront à votre nourriture, et à celle de tousles animaux de la terre, et des oiseaux du ciel, et des reptiles qui rampentsur la terre, et de tout ce qui est vivant et animé. Et il fut faitainsi. Or tous les commandements du Seigneur furent immédiatementexécutés , et toutes les créatures se trouvèrentdisposées dans le rang et l'ordre qui leur avaient étéassignés. C'est (56) pourquoi Moïse ajoute immédiatement:et Dieu vit toutes ses oeuvres, et elles étaient très-bonnes.
6. On ne peut assez louer l'exactitude de la sainte Ecriture. Car parcette seule parole : et Dieu vit toutes ses oeuvres, elle ferme la boucheà tous les contradicteurs. Dieu vit donc toutes ses oeuvres , etelles étaient très-bonnes : et du soir et du matin se fitle sixième jour. Moïse a dit après chaque créationparticulière : et Dieu vit que cela était bon. Mais. quandl'ensemble de la création a été achevé, etl'oeuvre du sixième jour complétée par la formationde , l'homme pour qui l'univers était fait , il observe que Dieuvit toutes ses oeuvres, et qu'elles étaient très-bonnes.Ce mot toutes ses oeuvres comprend l'universalité des créatures, et les renferme toutes dans le même éloge. Et observez qu'iciMoïse dit expressément toutes les oeuvres de Dieu, et non passeulement toutes choses; de même qu'il ne dit pas qu'elles étaientbonnes, mais très-bonnes , c'est-à-dire qu'elles étaientéminemment bonnes. Mais puisque le Seigneur, qui a tiré toutesles créatures du néant, les trouve très-bonnes, etéminemment bonnes , quel est l'insensé qui oserait ouvrirla bouche pour le contredire !
C'est lui qui parmi les créatures visibles a crééla lumière et les ténèbres, qui lui sont opposées,le jour et la nuit qui en est la négation. C'est lui qui a commandéà la terre de produire les plantes bienfaisantes et les herbes vénéneuses,les arbres fruitiers, et les arbres stériles, les animaux doux etfamiliers , et les animaux sauvages et farouches. C'est lui qui a peupléles eaux des plus petits poissons , non moins que des baleines et des monstresmarins, qui a rendu certaines contrées de la terre habitables, etd'autres inhospitalières; qui a étendu les plaines , et quia soulevé les collines et les montagnes ; c'est lui qui parmi lesoiseaux a créé les espèces domestiques qui serventà notre nourriture, et les espèces sauvages et immondes ,comme le vautour et le milan ; et parmi les animaux terrestres il a produitet ceux qui nous sont utiles, et ceux qui nous sont nuisibles, les serpents,les vipères et les dragons, les lions et les léopards. Enfinc'est lui qui, dans les régions de l'atmosphère, enfanteégalement la pluie et les vents bienfaisants , la neige et la grêle.C'est ainsi qu'en parcourant tout l'ordre de la création, nous trouvonstoujours le mauvais à côté du bon , et cependant ilne nous est pas permis de déverser le blâme sur aucune créature,et de dire: pourquoi une telle créature, et pour quel but ? Ceciest bien fait, et cela est mal fait. Car l'Ecriture prévient etréprime toutes ces critiques en disant qu'à la fin du sixièmejour, Dieu ayant achevé la création, vit toutes ses oeuvres, et qu'elles étaient très-bonnes.
Quel raisonnement, je vous le demande, pourrait contrebalancer un témoignaged'une telle autorité? Car c'est le Créateur lui-mêmequi, énonce son appréciation, et qui déclare que toutesses oeuvres sont bonnes et très-bonnes. Ainsi, lorsque vous entendrezquelqu'un blâmer la création, et s'élever contre l'Ecrituresainte, fuyez-le comme un insensé; ou plutôt ne le fuyez point,mais prenez en pitié son ignorance, et citez-lui ces paroles denos Livres saints : Dieu vit toutes ses oeuvres, et elles etaient très-bonnes.Peut-être parviendrez-vous à corriger l'indiscrétionde son langage. Car dans les choses humaines, nous nous en rapportons àl'avis d'hommes sages et judicieux, en sorte que, loin de les contredire,nous souscrivons à leur jugement, et leur soumettons nos propreslumières. Mais à plus forte raison devons-nous en agir ainsienvers le Dieu, Créateur de l'univers. Dès qu'il a prononcé,il ne nous reste plus qu'à réprimer toute critique et ànous taire; car il nous doit suffire de savoir et d'être certainsorne sa sagesse et sa bonté ont présidé à toutesses oeuvres, et que rien dans la création n'a étéfait sans raison et sans motif. Sans doute notre intelligence est tropfaible pour que nous pénétrions l'utilité de chaquecréature, et néanmoins il n'en est pas une seule qui ne soitl'ouvrage d'une sagesse infinie, et d'une bonté ineffable.
7. Et du soir, et du matin se fit le sixième jour : et commeen ce jour Dieu cessa de produire de nouvelles créatures, Moïseajoute : Ainsi furent achevés le ciel, la terre et tous leurs ornements.(Gen. II,1.) Quelle simplicité dans ces paroles ! et comme l'Ecrituresainte retranche toute expression vaine et superflue ! Elle se borne àénoncer que l'ensemble de la création fut achevé lesixième jour, et sans répéter de minutieux détails,elle se contente de dire que le ciel et la terre furent achevésavec tous leurs ornements; c'est-à-dire avec tout ce qu'ils renferment.Or, les ornements de la terre sont ses diverses productions, les (57) plantes,les moissons, les arbres fruitiers, et toutes les richesses dont le Seigneura daigné l'embellir. Les ornements du ciel sont le soleil, làlune, la variété des étoiles, et toutes les créaturesintermédiaires. C'est pourquoi la sainte Ecriture ne mentionne icique le ciel et la terre, parce qu'elle comprend sous ces deux élémentstout l'ensemble de la création.
Et Dieu acheva le sixième jour toute son oeuvre. L'écrivainsacré le répète ici afin que nous sachions bien quela création fut entièrement accomplie dans cet espace desix jours. Dieu acheva donc le sixième jour toute son oeuvre, etse reposa le septième de tous les ouvrages qu'il avait faits. Qu'est-ceà dire que Dieu se reposa le septième jour de tous les ouvragesqu'il avait faits? Evidemment l'Ecriture s'exprime d'une façon humaine,et se proportionne à notre faiblesse. Sans cette condescendance,il nous eût été impossible de comprendre sa pensée." Et Dieu, dit-elle, se reposa le septième jour de tous les ouvragesqu'il avait faits : c'est-à-dire qu'il s'arrêta dans l'oeuvrede la création, et qu'il cessa de tirer du néant de nouvellescréatures. Et en effet, il avait produit toutes et chacune des créatures,et il avait formé l'homme qui devait en-jouir.
Et Dieu bénit le septième jour, et le sanctifia, parcequ'il s'était reposé en ce jour de tous les ouvrages qu'ilavait faits. Le Seigneur cessa donc de créer, parce que dans l'espacede six jours il avait produit toutes les créatures auxquelles sabonté destinait l1existence. Il se reposa donc le septièmejour, ne voulant plus rien créer; car selon ses desseins, l'oeuvrede la création était achevée. Mais pour que ce septièmejour eût, lui aussi, quelque prérogative, et qu'il ne fûtpas inférieur aux autres jours, puisqu'il ne devait éclaireraucune production nouvelle, il daigna le bénir. Et Dieu, dit lEcriture,bénit le septième jour, et le sanctifia. Quoi donc ! Est-ceque les six autres jours n'avaient pas été bénis?Sans doute, ils l'avaient été, puisque en chacun d'eux leSeigneur avait produit différents ordres de créatures. Voilàpourquoi l'Ecriture ne dit. pas expressément que Dieu les bénit,tandis qu'elle mentionne ici la bénédiction du septièmejour. Et il le sanctifia, dit-elle encore. Que signifie ce mot : et ille sanctifia? Il nous apprend que Dieu distingua ce jour de tous les autres;et l'Ecriture nous en révèle la raison, quand elle ajoute: Que Dieu sanctifia le septième jour parce que dans ce jour ilse reposa de tous les ouvrages qu'il avait faits.
C'est ainsi que dès le commencement un grand mystère nousest révélé, et que nous apprenons à sanctifierun jour de la semaine, en le consacrant aux exercices de la piété.Ce repos du septième jour nous rappelle que Dieu daigna le béniraprès avoir achevé dans six jours l'ensemble de la création,et qu'il le sanctifia parce que dans ce jour il s'était reposéde tous les ouvrages qu'il avait faits. Mais ici les pensées seprésentent à flots pressés, et je me reprocheraisde ne pas vous les communiquer. Camelles me paraissent riches, et je veuxvous faire part de leurs richesses. Et d'abord, voici une premièrequestion. Dans la Genèse, Moïse nous dit que Dieu se reposade ses oeuvres, et dans l'Evangile, Jésus-Christ nous dit : MonPère agit toujours, et moi aussi. (Gen. V, 17.) Ne semble-t-il pas,au premier coup-d'oeil, qu'il y ait ici une contradiction manifeste? Maisà Dieu ne plaise que l'Ecriture soit opposée à l'Ecriture! quand elle nous dit dans la Genèse que Dieu se reposa des ouvragesqu'il avait faits, elle nous enseigne que le septième jour il cessade créer, et de tirer du néant de nouvelles créatures.Lorsqu'au contraire Jésus-Christ nous dit : Mon Père agittoujours, et moi aussi; il nous manifeste l'action incessante de la Providence;et il nomme action, ou opération ce soin qui dirige l'univers, lemaintient et le conserve. Eh ! comment subsisterait-il si la main du Seigneurcessait un seul instant de soutenir et de conduire les hommes, les animauxet les éléments ! Au reste, il suffit de réfléchirsérieusement sur les bienfaits dont le Créateur nous comblechaque jour, pour reconnaître combien est immense l'abîme deses miséricordes. Et pour n'en citer qu'un seul trait, quelle paroleet quelle pensée pourrait exprimer cette ineffable bontéqui, toujours généreuse envers l'homme, fait luire son soleilsur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur les justeset les pécheurs, et qui fournit abondamment à tous leursbesoins.
Peut-être ce discours se prolonge-t-il outre mesure ? Et toutefoisil: me semble que ce n'est point inutilement. Car les absents connaîtrontmieux le tort qu'ils se font, en se privant, par condescendance pour lecorps, des grâces de ce festin spirituel. Mais votre (58) bienveillanteleur adoucira cette privation, si elle leur rapporte cet entretien. Cesera même de votre part un sincère témoignage de charité.Car si un ami se plaît à partager sa table avec ses amis,combien est-il mieux encore de partager avec eux les joies de ces festinsspirituels ! Nous y trouverons nous-mêmes un grand profit puisquele zèle qui nous porte à instruire nos frères, leurest utile, et devient également pour nous un titre aux plus bellesrécompenses. Nous y faisons ainsi un double profit. Car Dieu noustiendra compte de notre charité, et puis en instruisant les autres,nous gravons plus profondément en notre esprit le souvenir des leçonsque nous avons entendues.
8. Ne refusez donc point à vos frères un service dontvous retirerez vous-mêmes de si grands avantages, et redites-leurles instructions de ce soir. Mais afin qu'ils ne vous soient pas toujoursredevables de ce bienfait, amenez-les ici, et dites leur bien que d'avoiranticipé l'heure du repas n'est pas une raison,pour s'abstenir denos conférences. Car tous les temps sont propres pour nous instruire.Et en effet, qui nous empêche, dans l'intérieur de nos maisons,avant, ou après nos repas, de prendre en mains les saintes Ecritures,et de donner à notre âme une bonne et utile nourriture. Carsi le corps réclame des aliments matériels, l'âme aégalement besoin chaque jour d'une nourriture spirituelle qui lafortifie, et lui permette de résister aux attaques de la chair.Autrement nous succomberions à cette guerre que nous déclarentles ennemis de notre salut, et ils réduiraient notre âme enun triste esclavage, si nous cessions un seul instant d'être fortset vigilants. C'est pourquoi le Psalmiste appelle heureux le juste quimédite nuit et jour la loi du Seigneur; et Moïse recommandeaux Juifs qu'après avoir bu et mangé, et s'être rassasiés,ils se souviennent du Seigneur, leur Dieu. (Ps. I, 2... Deut. VIII, 10).
Vous voyez donc combien il est utile de donner à notre âmesa nourriture spirituelle; après avoir accordé au corps cellequ'il réclame. Autrement le corps se maintiendrait frais et dispos,et l'âme affaiblie et- languissante ferait quelque chute, et succomberaitaux attaques du démon. Car celui-ci épie toutes les occasionsde nous entraîner au péché mortel. C'est pourquoi lemême Moïse nous donne cet avis : Avant de dormir et ci votreréveil, souvenez-vous du Seigneur votre Dieu. (Deut. VI, 7.) Ainsice souvenir ne doit jamais s'effacer de notre mémoire, mais nousêtre toujours présent, et nous établir dans une continuellevigilance. Nous devons aussi nous tenir sans cesse sur nos gardes, carnous ne pouvons ignorer combien est grande la fureur de notre ennemi. Ilest donc nécessaire que nous soyons toujours attentifs et vigilantsà lui fermer toute entrée, et à donner chaque jourà notre âme sa nourriture spirituelle. C'est là unmoyen assuré de salut, et un trésor de richesses célestes.Si chaque jour nous nous fortifions ainsi par la lecture, l'audition dela parole sainte et de pieux entretiens, nous deviendrons invincibles auxattaques du démon, nous éviterons ses pièges, et nousobtiendrons le royaume des cieux, par la grâce et la bontédé Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avecle Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant,et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ONZIÈME HOMÉLIE
Qu'il faut estimer la vertu, imiter lessaints, qui, étant de même nature que nous, l'ont pratiquéeexcellemment : la négligence sera sans excuse.
1. Je vous ai entretenus, ces jours derniers, de matières profondesqui ont peut-être fatigué votre esprit et votre attention;c'est pourquoi je veux aujourd'hui traiter un sujet plus facile , car,si le corps abattu par le jeûne, a besoin de quelque soulagement,pour reprendre avec une nouvelle ardeur cet exercice de pénitence,l'âme réclame elle-même quelque relâche et quelquerepos. Sans doute il ne s'agit point ici de tenir toujours l'esprit bandéou toujours relâché, mais de savoir tour à tour ledistraire et le rendre attentif; c'est le véritable moyen de conserverles forces de l'âme et de réprimer les révoltes dela chair : car un travail trop assidu engendre l'ennui et le dégoût,et un repos trop prolongé conduit à la paresse ; l'expériencenous le dit assez, et pour l'âme et pour le corps, en sorte qu'ilfaut de la modération en toutes choses.
Tel est encore l'enseignement que Dieu nous donne parles créaturesqu'il a faites pour notre usage : ainsi, pour rie parler que du jour etde la nuit, c'est-à-dire de la lumière et des ténèbres, il a destiné les jours au travail de l'homme, et-la nuit àson repos; aussi a-t-il fixé à l'un et à l'autre,des bornes et des limites qui nous en doublent l'utilité; et d'abord,le jour est le temps du travail, le Psalmiste nous le dit: l'homme sortalors pour faire son ouvrage et travailler jusqu'au soir. (Ps. CIII, 23.)C'est avec raison qu'il dit: jusqu'au soir, car les ténèbresqui surviennent, assoupissent l'homme, et font succéder le reposau travail; alors, en effet, la nuit, comme une tendre nourrice, calmel'activité de nos sens, et elle verse sur nos membres fatiguésle repos et le sommeil; mais, dès que les heures de la nuit se sontécoulées, les premiers rayons du jour réveillent l'homme;ses sens, qui ont repris une vigueur nouvelle, se raniment aux clartésdu soleil, et lui-même reprend ses travaux accoutumés avecplus d'ardeur et de facilité. Nous observons la même sagessedans le cours périodique des saisons
le printemps succède à l'hiver et l'automne à l'été,et ce changement de saison et de température est pour nos corpsun véritable repos. Un froid trop intense les gêlerait, etles chaleurs trop excessives les énerveraient; mais l'automne nousdispose insensiblement à l'hiver et le printemps à l'été.
J'ajoute même que l'homme sensé et judicieux qui étudierala nature à ce point de vue, y découvrira aisémentun ordre admirable; aussi avouera-t-il que rien dans la créationn'a été fait sans raison et au hasard. Les plantes que produitla terre nous en offrent un bel exemple, car la terre ne les enfante pastoutes à une époque unique, de même que tous les tempsne sont pas propres à la culture; mais le laboureur connaîtles diverses saisons que la (60) sagesse divine a marquées pourles divers travaux des champs : il sait quand il doit semer le blé,planter les arbres et confier au sein de la terre les racines de la vigne;il sait également quand il doit mettre la faucille dans la moisson,dépouiller la vigne de son fruit, et recueillir les baies de l'olivier;qui n'admirerait donc ici sa science et son expérience !
Si de la terre ferme nous nous élançons sur l'Océan,quelles merveilles nouvelles ! Le pilote distingue les vents favorablespour lever l'ancre, quitter le port et traverser les mers, et c'est principalementen lui que se révèle ce don d'intelligence que Dieu a départià l'homme : car les courriers ne connaissent pas mieux les relaiset les hôtelleries que les pilotes les ports et les rivages. Aussila sainte Ecriture, parlant de la divine sagesse, dit-elle avec un vifsentiment d'admiration: le Seigneur a tracé à l'homme usachemin sur les mers, et une route assurée au milieu des flots. (Sag.XIV, 3.) Quelle intelligence humaine pourrait comprendre toutes ces merveilles! Nous trouvons encore ce même ordre et cette même variétédans les aliments qui forment la base de notre nourriture : car le Seigneurnous les diversifie selon les saisons et les époques de l'année,et de son côté, la terre, comme une bonne nourrice, ne manquepoint de nous prodiguer ses bienfaits aux temps précis que Dieului a marqués.
2. Mais je craindrais de trop m'étendre sur ces détails,et il vaut mieux les abandonner à vos réflexions. Donnezune occasion au sage, dit l'auteur des Proverbes, et il deviendra plussage encore. (Prov. IX, 9. ) Au reste, ce n'est point seulement dans lesaliments dé lhomme, mais encore dans ceux des animaux, et dansune multitude d'autres phénomènes que nous pouvons reconnaîtrel'ineffable sagesse du Seigneur, admirer sa souveraine bonté etproclamer le bel ordre et l'harmonie de l'univers. Le carême lui-mêmenous offre cet admirable tempérament de sévéritéet de douceur. Sur les routes publiques, les voyageurs fatiguéstrouvent des stations et des hôtelleries où ils peuvent sedélasser et reprendre ensuite leur voyage; les rivages de la meroffrent également aux nautoniers des ports tranquilles , oùils peuvent se reposer d'une longue navigation et des secousses de la tempête,et puis achever heureusement leur course. C'est ainsi que ceux qui ontcommencé le jeûne du carême rencontrent aussi des stationset des hôtelleries, des rivages et des ports hospitaliers car leSeigneur nous dispense du jeûne deux jours de la semaine, afin quele corps se remette de ses fatigues , que l'âme se repose de sespréoccupations, et que nous puissions ensuite poursuivre gaiementle cours de nos exercices.
Mais aujourd'hui se rencontre un de ces jours de relâche; nousvous en conjurons, mes chers frères, conservez avec soin les fruitsque vous avez déjà retirés du jeûne. Demain,après avoir pris de nouvelles forces, vous augmenterez ces trésorsspirituels, vous ferez dans ce saint négoce des gains abondants,en sorte qu'au jour du Seigneur, votre navire, chargé d'une richecargaison, entrera à pleines voiles dans le port de la grande solennité: car toutes les oeuvres du Seigneur, comme le marque l'Ecriture, et commel'expérience nous le révèle, portent le sceau d'unesouveraine sagesse, et d'une éminente utilité, et c'est ainsique dans toute notre conduite rien ne doit être l'effet de la légèretéou de l'irréflexion; toutes nos actions, au contraire, doivent tendreà l'avantage et au succès de notre salut. Dans le monde onn'entreprend guère d'affaires. si d'abord on ne prévoit qu'ellesseront lucratives; et n'est-il pas bien juste que nous imitions cette prudence?C'est pourquoi il ne suffit pas que les semaines du carême s'écoulent;mais il est nécessaire que chacun examine sa conscience, et qu'ilse rende compte de ce qu'il a fait de bien dans la semaine présenteet dans celle qui a précédé; il apprécieraainsi les progrès qu'il a faits dans la vertu, et reconnaîtrales vices dont il se sera corrigé.
Ces règles de conduite et ce soin de notre salut peuvent seulsnous rendre utiles le jeûne et l'abstinence. Eh ! combien peu faisons-nousen comparaison du zèle que déploient les marchands pour augmenterleurs richesses : car vous n'en trouverez aucun qui ne travaille avec une.continuelle assiduité, qui ne cherche à grossir chaque jourson gain, et qui jamais paraisse satisfait; aussi plus son commerce devientlucratif , et plus s'accroissent ses soins et son zèle; mais siles hommes montrent tant d'activité dans des choses où lesuccès est incertain, et où le gain est souvent dangereuxpour le salut, que ne devons-nous point faire dans ce négoce spirituel,où le profit correspond toujours au travail, et où nous sommesassurés de recueillir d'ineffables récompenses (61) et d'immensesavantages ! Sur la terre rien de moins stable et rien de plus incertainque la possession des richesses; et, d'abord, de quelle utiliténous sont elles à la mort, puisqu'elles demeurent en deçàdu tombeau? Mais sans nous accompagner, elles ne laissent pas que d'êtrela matière d'un rigoureux jugement. Souvent encore il arrive que,même avant la mort et après mille travaux, mille peines etmille fatigues, l'adversité, comme un ouragan subit, les engloutitentièrement, en,sorte que d'un état d'opulence on tombe dansune extrême indigence; chaque jour nous en voyons de tristes exemples; mais, dans ce négoce spirituel, nul revers semblable n'est àcraindre, notre gain est assuré et certain, et plus nous auronstravaillé à la grossir, plus aussi nous en recevrons de joieet de consolation.
3. C'est pourquoi, tandis que nous en avons, le temps et la facilité,apportez du moins, je vous en conjure, dans l'acquisition des richessesspirituelles, le même zèle que tant d'autres déploientpour des trésors périssables. Bien plus, nous ne devons jamaisnous relâcher dans notre activité, lors même que déjànous aurions fait quelque profit, et que, par notre vigilance, nous aurionssurmonté quelque défaut. Car c'est à ce prix que mousgoûterons les solides plaisirs que procure le bon témoignagede la conscience. Ce que je vous demande donc, ce n'est pas de vous bornerà venir ici chaque jour, pour y entendre la parole sainte, ni mêmeà jeûner tout le carême; et en effet si ces fréquentsentretiens, et si ce jeûne ne servent à votre avantage spirituel,loin de vous être utiles, ils vous deviendront le sujet d'une plussévère condamnation. Ce sera justice, puisque malgrétous nos soins, vous serez demeurés, par rapport au salut, dansle même état d'indifférence. Ainsi l'homme colèreet irascible doit devenir doux et pacifique, l'envieux charitable, l'avaredésintéressé dans l'amour insensé des richesses,généreux dans ses aumônes et prodigue de ses biensenvers les pauvres; ainsi encore le voluptueux doit se montrer chaste etréservé, l'ambitieux s'accoutumer à mépriserla vaine gloire du monde, et à ne rechercher que la gloire solidedu salut, et celui gui négligeait envers ses frères les devoirsde la charité doit s'exciter lui-même à ne point paraîtreinférieur aux publicains : Car, dit Jésus-Christ, si vousn'aimez que ceux qui vous aiment, que faites-vous de plus? les publicainsne le font-ils pas aussi ? (Matth. V, 46.) C'est pourquoi il doit arriverà cette disposition de coeur qu'il accueille ses ennemis d'un bienveillantregard, et qu'il leur témoigne une tendre charité.
Si nous nous laissons toujours dominer par ces passions, et mille autresqui naissent en nous, et cela lorsque nous venons ici chaque jour, et quenous ajoutons à la vertu du jeûne, les secours de l'instructionet de la doctrine, quelles seront notre excuse et notre défense?Car, dites-le moi, si vous voyiez votre enfant fréquenter assidûmentl'école, et après plusieurs années ne faire aucunprogrès, seriez-vous toujours patient et indifférent ? Vouschâtiriez l'enfant, et vous blâmeriez le maître. Maisqu'on vous prouve ensuite que celui-ci a rempli tous ses devoirs, et qu'iln'a rien omis à l'égard de votre enfant, dont il ne fautaccuser que la paresse et l'indolence, et soudain vous tournerez vers cedernier toute votre indignation, et vous ne condamnerez plus le maître.
Appliquez-vous cette parabole. La vocation divine m'a appeléau ministère de la parole sainte, et, comme mes fils spirituels;je vous réunis ici. chaque jour pour vous distribuer une salutaireinstruction. Au reste, ce ne sont point mes propres pensées queje vous développe et que je cherche à vous inculquer, ruaisc'est lot doctrine que le Seigneur nous a révéléedans ses divines Ecritures. Et si maintenant malgré tous mes soins,et tout mon zèle pour vous faire chaque jour avancer dans la voiede la vérité, vous persévérez dans vos erreurset vos vices, pensez quelle sera ma douleur, et, sans employer un termeplus dur, quelle sera votre propre condamnation ! sans doute je serai àl'abri de tout reproche, puisque je n'aurai rien négligépour assurer vos progrès dans la vertu, et néanmoins, commeje désire beaucoup votre salut, je ne pourrai que m'attrister profondémentde votre lâcheté. Eh ! quel est le maître qui, voyantson disciple ne retirer aucun fruit de ses leçons, ne s'affligeet ne gémit amèrement, parce qu'il sent que sa peine et sessoins sont perdus?
4. Mon intention, en vous parlant ainsi, n'est point de vous contrister,et je ne veux que réveiller votre ardeur, afin que vous ne fatiguiezpas inutilement votre corps par un jeûne rigoureux, et que vous n'acheviezpas infructueusement le cours de cette sainte quarantaine. Mais pourquoilimiter notre zèle au (62) carême, puisqu'il ne devrait pasy avoir,un seul jour dans toute notre existence où nous ne fissionsquelque profit spirituel par la prière, la compassion, l'aumôneet autres pratiques de la piété? Et en effet, le grand apôtreà qui le Seigneur avait découvert des secrets que nul autrejusqu'aujourd'hui n'a connus, écrivait aux Corinthiens : Je meurschaque jour pour votre gloire. (I Cor. XV, 31.) Il nous révélaitainsi que dans son désir de procurer l'avancement spirituel desfidèles, il s'exposait. à de si grands périls quechaque jour il affrontait la mort. Mais cet héroïsme est au-dessusde la nature qui ne nous permet de mourir qu'une seule fois; et cependantl'Apôtre bravait généreusement- mille morts, quoiquele Seigneur dans sa bonté lui conservât une vie nécessaireau salut de ses frères. Or si Paul, élevé au faîtedes vertus et de la sainteté, et qui était moins un hommequ'un ange, s'efforçait chaque jour d'avancer dans la piété,de combattre pour la vérité, et de braver mille périlspour la justice: et s'il se faisait un devoir de grossir chaque jour sesrichesses spirituelles et de ne jamais se .reposer, comment excuser notrelâcheté? hélas ! nous sommes dénués devertus et enclins à une multitude de vices, dont un seul suffiraità notre perte éternelle, et. encore nous n'apportons aucunzèle à l'oeuvre de notre conversion.
Dois-je ajouter que presque toujours le même homme est sujet àplusieurs défauts, et qu'il est à la fois colère etintempérant, avare, jaloux et violent? Mais s'il ne veut ni se corrigerde ces vices, ni s'exercer aux vertus opposées, quelle espérancepeut-il avoir de son salut ! Au reste, je ne cesserai point de vous répéterces maximes, afin que chacun de mes auditeurs y trouve un remèdeà ses maux, et qu'il éloigne les affections mauvaises quitroublent son âme. Alors il pourra s'appliquer avec zèle àla pratique des vertus chrétiennes. Car il est inutile que le médecinentreprenne le traitement d'un malade qui repousse ses soins, et qui, impatientet exaspéré par la douleur, rejette tous les remèdesqu'on lui présente. Quel homme sensé accuserait alors lemédecin comme n'ayant point rempli son devoir et le rendrait responsablede ce quç le malade né guérirait pas? C'est ainsique je vous présente la doctrine sainte comme un remède spirituel,mais votre devoir est de le prendre, quelque amer qu'il soit, afin qu'ilvous devienne réellement utile et qu'il vous rétablisse dansune santé parfaite. Quels immenses avantages vous en retirerez ;et, moi-même, combien je me réjouirai de voir ceux qui étaientfaibles et malades recouvrer leurs forces et leur vigueur !
Je vous en conjure donc, que désormais chacun d'entre vous s'appliqueà déraciner son défaut dominant et qu'il se servede quelque pieuse pensée comme d'un glaive spirituel pour le couperet l'extirper. Car Dieu nous a donné la raison, et, si nous voulonsun peu la seconder, elle peut facilement étouffer tous nos vices.De plus, l'Esprit-Saint nous a laissé dans l'Ecriture la vie etles exemples des suints qui, étant hommes comme nous, n'ont pointlaissé de s'illustrer par la pratique de toutes les vertus. Comment.leur exemple ne nous, empêcherait-il pas d'être lâcheset négligents dans la pratique de ces mêmes vertus?
5. L'apôtre saint Paul était-il d'une autre nature éluenous? Je l'avoue, je l'aime passionnément , et c'est pourquoi sonnom se place si souvent sur mes lèvres. Je le considère donccomme le modèle achevé de la plus haute perfection, et, quandje contemple ses vertus, j'admire en lui la mortification entièrede toutes les passions, l'excellence du courage et la ferveur de l'amourdivin. Hélas ! me dis-je, Paul réunit en lui et fait brillertoutes les vertus; et moi, je n'ai pas le courage d'opérer le moindrebien. Eh ! qui nous arrachera aux supplices inévitables de l'enfer? L'Apôtre , homme comme nous et sujet aux mêmes faiblesses,vivait en des temps bien difficiles, et chaque jour il était persécuté,battu et publiquement maltraité par ceux qui s'opposaient àla prédication de lEvangile. Souvent même ses ennemis pensaientqu'il avait expiré sous leurs coups et ils le laissaient comme mort.Ah ! où trouver parmi nos chrétiens mous et énervésces grands exemples de fermeté ? Au reste, ce n'est pas de ma bouche,mais de la sienne qu'il vous faut apprendre quelles furent ses oeuvreséclatantes et son courage pour la diffusion du christianisme.
Lorsque les calomnies des faux apôtres l'obligèrent àraconter ses propres ,vertus, il ne le fil qu'avec la plus grande répugnance;et, bien loin de s'y prêter complaisamment, il n'avait de hardiesseque pour se nommer un blasphémateur et un persécuteur. Mais,enfin, contraint de parler pour fermer la bouche à (63) de vilsimposteurs et pour consoler un peu ses disciples, il s'exprime ainsi :Quant aux avantages qu'ils osent s'attribuer, je veux bien faire une imprudenceen me rendant aussi hardi qu'eux. Quelle leçon dans ces paroles! L'Apôtre appelle la louange qu'il va se donner une hardiesse etune imprudence; et il nous apprend ainsi que, sans une pressante nécessité,il ne faut jamais divulguer nos bonnes oeuvres, si toutefois nous en avonsfait quelqu'une : Quant aux avantages qu'ils s'attribuent, je veux bienfaire une imprudence en me rendant aussi hardi qu'eux, c'est-à-dire,je cède à la nécessité et je consens àfaire acte de hardiesse et d'imprudence. Sont-ils Hébreux ? je lesuis aussi; sont-ils Israélites? je le suis aussi; sont-ils de larace d'Abraham ? j'en suis aussi. Ils se glorifient, dit-il, et ils s'enorgueillissentde ces avantages, mais je n'en suis point dépourvu, je les possèdecomme eux. Il ajoute ensuite : Sont-ils ministres de Jésus-Christ?quand je devrais passer pour imprudent , je le suis plus qu'eux. (II Cor.II, 21, 22, 23.)
6. Ah ! voyez ici, mon cher frère, combien est grande la vertude l'Apôtre; déjà il avait qualifié. et d'imprudentesles louanges qu'il s'était données par nécessité,mais peu content de ce premier acte d'humilité, il le renouvelleau moment où il va prouver qu'il surpasse infiniment ses détracteurs.C'est pourquoi, de crainte qu'on ne pense que l'orgueil le fait parler,il veut de nouveau se taxer lui-même d'imprudence. C'est comme s'ildisait : Je sais bien que mes paroles en choqueront plusieurs et qu'ellesparaîtront étranges dans ma bouche, mais je suis véritablementcontraint de parler; veuillez donc excuser mon imprudence. Ah ! que noussommes éloignés d'imiter même l'apparence de cettemodestie ! Si, malgré tous les péchés dont nous sommeschargés, il nous arrivé de faire le moindre bien, nous nepouvons le tenir caché,dans le trésor de notre coeur, maisnous le divulguons pour obtenir un peu de gloire auprès des hommes;et, par notre imprudente vanité, nous nous privons des récompenséscélestes. Ce n'est pas ainsi qu'agissait l'Apôtre : il avoued'abord qu'il est imprudent en disant qu'il est plus qu'eux ministres deJésus-Christ; et puis il aborde les vertus et les méritesque ne pouvaient montrer ces faux apôtres.
Eh ! faut-il s'en étonner? Ils ne savaient que combattre la vérité,s'opposer aux progrès de l'Evangile et corrompre les esprits simpleset faciles. C'est pourquoi, après avoir dit: Je suis plus qu'euxministres de Jésus-Christ, il énumère les éclatantespreuves de sa vertu et de son courage. J'ai essuyé, dit-il, plusde travaux, j'ai reçu plus de coups, et je me suis vu plus souventcomme mort. (II Cor. XI, 23.) Que dites-vous, ô grand Apôtre! Et cette dernière parole n'est-elle pas un vrai paradoxe? Car,est-il possible de mourir plusieurs fois? Oui, cela est possible, me répondez-vous;non, en réalité, mais par le désir et la résolution.Puis il nous apprend comment il a bravé mille fois la mort pourla prédication de l'Evangile, et comment, pour l'utilitédes fidèles, le Seigneur en a délivré son invincibleathlète. Je me suis vu souvent comme mort, j'ai reçu desjuifs, jusqu'à cinq fois, trente-neuf coups de fouet, j'ai étébattu de verges par trois fois, j'ai été lapidé unefois, j'ai fait naufrage une fois, j'ai passé un jour et une nuitau fond de la mer; souvent ,j'ai été, dans les voyages, enpéril sur les fleuves, en péril parmi les voleurs et au milieudes miens, en péril parmi les païens et parmi les faux frères,en péril dans les villes, dans les déserts et sur la mer.(II Cor. XI, 24, 26.)
Ne passons point légèrement sur ces diverses circonstances,car chacune nous révèle comme un abîme de souffrances.Et, en effet, l'Apôtre ne dit pas, seulement qu'il a étéune fois en péril dans un seul voyage, mais que plusieurs fois ila couru mille dangers sur les fleuves, et que toujours il ,y a déployéla plus grande fermeté. Enfin, il conclut son récit par cesparoles : J'ai été dans les travaux et les chagrins, souventdans les veilles, dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dansle froid et la nudité, et, en outre, j'ai les maux qui me viennentdu dehors. (II Cor. XI, 27.)
7. Sondez donc, si vous le pouvez, ce second abîme de souffrances,car en disant . en outre, j'ai les maux qui me viennent du dehors, Îlnous fait entendre que ses tribulations ont été plus grandeset plus nombreuses qu'il ne l'avoue. Cependant il veut bien nous révélerquelques-unes des adversités et des conspirations auxquelles ila été exposé, en nous parlant de l'accablement quotidienoù le retenait Ia sollicitude de toutes les églises. Ce zèleseul serait bien suffisant pour nous faire comprendre tout l'héroïsmede sa vertu ; car j'ai, dit-il, la sollicitude, non d'une, de deux, oude trois églises, mais de toutes celles qui sont (64) répanduesdans le monde entier. Ainsi les soins et la sollicitude de l'Apôtreembrassaient, comme les rayons du soleil, l'immensité de l'univers.
Quel cur large ! et quelle grande âme ! Mais les paroles suivanteseffacent tout le reste par leur sublimité : Qui est faible, dit-il,sans que je m'affaiblisse avec lui, et qui est scandalisé sans queje brûle ? (II Cor. II, 29.) Ah ! quelle tendresse de pèrepour ses enfants ! quelle charité ! quelle vigilance et quelle inquiétude! Le coeur d'une mère souffre-t-il autant près du lit oùles ardeurs de la fièvre retiennent son fils, que celui de Paulqui s'affaiblissait avec tout chrétien faible, n'importe en quellieu il habitât, et qui brûlait avec tout fidèle quiétait scandalisé ? Et en effet, considérez la forceet l'énergie de l'expression; il ne dit pas : qui est scandalisésans que je m'attriste, mais, sans que je brûle; il nous indiqueainsi toute la vivacité de sa douleur; c'était comme un feuardent qui le dévorait; telle était sa compassion pour tousceux qui étaient scandalisés.
Mais je m'aperçois que cet entretien se prolonge indéfiniment, quoique j'eusse résolu d'être court, afin de ne pas vousaggraver la fatigue du jeûne. C'est que mon sujet m'a conduit àparler des éminentes vertus de l'Apôtre ; et alors mes parolesont coulé comme un fleuve impétueux. Je termine donc en vouspriant, mes chers frères, de vous souvenir souvent de saint Paul,et surtout de ne pas oublier qu'il était homme comme nous, et soumisaux mêmes faiblesses. Il exerçait, en outre, un métiervil et peu relevé, celui de faire des tentes, et passait une partiede sa vie dans les boutiques : et cependant, parce qu'il le voulut sincèrement,il posséda toutes les vertus et devint le temple de l'Esprit-Saint,qui le remplit de la plénitude de ses grâces. Et nous aussi,si nous voulons taire ce qui dépend de nous, nous pouvons obtenirles mêmes avantages. Car notre Dieu est généreux, etil veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils parviennentà la connaissance de la vérité. (I Tim. II, 4.) Ilne nous reste donc qu'à nous rendre dignes de ses bontés,et à embrasser avec zèle, quoique un peu tard, la pratiquedes vertus chrétiennes. Nous devons également travaillerà dompter nos passions, afin que nous devenions, comme l'Apôtre,les temples de l'Esprit-Saint. Puissions-nous y parvenir, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quisoient, avec le Père et l'Esprit-Saint , la gloire, l'honneur. etl'empire, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
DOUZIÈME HOMÉLIE
Sur des paroles : " Ceci est le livrede la création du ciel et de la verre, quand ils furent créés, au jour que Dieu fit le ciel et la terre. " (Gen, II , 4.)
1. Je viens aujourd'hui remplir ma promesse, et reprendre la suite denos précédents entretiens. Vous savez bien que telle avaittoujours été mon intention, et que je me disposais àle faire, lorsque le soin de votre salut m'a obligé de traiter unsujet plus approprié à vos besoins. Et en effet, quelques-unsde nos frères prenaient occasion de leur faiblesse pour s'absenterde nos conférences spirituelles , et ils altéraient ainsiles joies de nos pieuses réunions. Je me suis donc efforcéde les ramener au bercail, par mes avis et mes exhortations, en sorte quedésormais ils ne se séparent plus du troupeau de Jésus-Christ.Unis à nous par le nom et la qualité de chrétiens,ils étaient en réalité attachés aux Juifs,qui sont encore assis dans l'ombre et les ténèbres, quoiquele Soleil de justice luise sur le monde. J'ai également engagéles catéchumènes qui assistent à nos réunionsà se rendre dignes de la grâce du baptême , et je lesconjure de secouer toute somnolence et toute paresse, afin que, par devifs désirs et un grand empressement, ils se disposent àrecevoir le don royal de la régénération. C'est ainsiqu'ils mériteront d'arriver jusqu'au Dieu qui nous accorde la rémissionde nos péchés, et qui y ajoute libéralement les plusprécieuses faveurs.
Je me suis encore appliqué avec un soin tout spécial àinstruire ceux qui erraient touchant la célébration de laPâque, et qui se font un grand tort en considérant ces erreurscomme peu importantes. J'ai donc placé l'appareil sur, la blessure,et j'ai prémuni nos catéchumènes contre cette faussedoctrine. Maintenant il ne me reste plus qu'à vous offrir le festinaccoutumé de nos instructions. Certes je n'eusse pu, sans êtrevraiment répréhensible, négliger le salut de mes frères,et pour ne pas interrompre la suite de mes explications, mépriserleur faiblesse, et laisser passer le moment favorable de les reprendre.Mais aujourd'hui j'ai satisfait, selon la mesure de mes forces, àtoute l'étendue de mon devoir : je leur ai distribué la parolede la doctrine; je leur ai fait connaître le trésor de lavérité, et j'ai ainsi jeté dans leurs coeurs la bonnesemence. Il convient donc que j'aborde l'explication du passage de la Genèseque l'on vient de nous lire : cette explication ne pourra que vous êtreutile, et vous en rapporterez dans vos maisons quelques heureux fruits.
Or, voici ce passage : Ceci est le livre de la création du cielet de la terre, quand ils furent créés, au jour que Dieufit le ciel et la terre, et, toutes les plantes des champs, quand il n'y(66) en avait point sur la terre, et toutes les herbes de la campagne,quand la terre n'en produisait point; car Dieu n'avait point encore répandula pluie sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour la cultiver.Mais il s'élevait de la terre une source qui en arrosait la surface.(Gen. II, 4, 5, 6.) Considérez ici, je vous le demande la sagesseadmirable de l'écrivain sacré, ou plutôt celle de l'Esprit-Saintqui l'inspirait; car d'abord, il nous a raconté séparémentchaque partie de la création, il nous a décrit les oeuvresdes six jours, la formation de l'homme et le pouvoir que Dieu lui donnasur toutes les créatures, et maintenant il résume tout sonrécit en ces mots : Ceci est le livre de la création du cielet de la terre, quand ils furent créés.
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'examinerpourquoi l'Écriture appelle la Genèse le livre de la créationdu ciel et de la terre, quoiqu'il comprenne tant d'autres choses. Et eneffet ce livre qui raconte les vertus des anciens justes, nous instruitaussi de plusieurs points de doctrine, et en particulier de la bontéde Dieu, et de son indulgence envers le premier homme et tous ses descendants.Il traite également d'un grand nombre d'autres sujets qu'il estinutile de spécifier ici. Mais ne vous en étonnez pas, moncher frère; car habituellement l'Écriture sainte n'entrepoint dans de minutieux détails. Elle se contente d'exposer sommairementles principaux faits, et abandonne le reste au zèle et aux recherchesde ses lecteurs. Le passage qu'on vient de lire, en est une preuve frappante.Car après nous avoir précédemment raconté endétail toutes les oeuvres des six jours, elle n'en parle plus quepour dire en général: ceci est le livre de la créationdu ciel et de la terre, quand ils furent créés, au jour queDieu fit le ciel et la terre.
2. Vous voyez donc que Moïse, en ne nommant ici que le ciel etla terre, nous engage à y contempler tout l'ensemble des créatures.Et en effet il les comprend toutes sous cette désignation, tantcelles qui sont dans le ciel, que celles qui sont sur la terre. Désormaisil ne reprendra plus le détail de la création, et se borneraà la rappeler sommairement. C'est ainsi qu'il nomme la Genèseentière le livre de la création du ciel et de la terre, quoiqu'ellecontienne beaucoup d'autres choses. Il veut donc nous apprendre àles découvrir sous ce
titre général, puisqu'en effet toutes les créaturesqui existent soit dans le ciel, soit sur la terre, sont nécessairementcomprises dans ce livre. Au jour, dit l'Écriture, que Dieu fit leciel et la terre, et toutes les plantes des champs, quand il n'y en avaitpoint sur la terre, et toutes les herbes de la campagne, quand la terren'en produisait point. Car Dieu n'avait point encore répandu-lapluie sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour la cultiver. Maisil s'élevait de la terre une source qui en arrosait la surface.Ces quelques paroles contiennent un trésor précieux, et jedois vous les expliquer avec beaucoup de circonspection, afin que par lesecours de la grâce divine, je puisse vous faire profiter de cesrichesses spirituelles.
L'Esprit-Saint qui prévoit toute la suite des siècles,a voulu dès le principe empêcher que la raison humaine necontredît les dogmes de l'Église, et ne pervertît levéritable sens de l'Écriture. C'est pourquoi il reprend icitout l'ordre de la création, et nous rappelle d'abord les oeuvresdu premier et du second jour; et puis il nous dit comment au troisièmela terre, par l'ordre du Seigneur, fit éclore ses diverses productionssans le concours du soleil qui n'existait pas, et sans l'influence de lapluie, ni le travail de l'homme. Car celui-ci n'avait pas encore étéformé. Ainsi la répétition de ces détails apour but de réprimer l'audace de nos imprudents critiques. Relisonsdonc ce passage : Au jour que Dieu fit le ciel et la terre, et toutes lesplantes des champs, quand il n'y en avait point sur la terre, et toutesles herbes de la campagne, quand la terre n'en produisait point. Car Dieun'avait point encore répandu la pluie. sur la terre, et il n'y avaitpoint d'homme pour la cultiver: Mais il s'élevait de la terre unesource qui en arrosait la surface.
L'Écriture nous révèle donc que soudain, àla parole et à l'ordre du Seigneur, toutes les créaturessortirent du néant, et reçurent l'existence. Alors la terreenfanta les plantes des champs, et sous ce nom sont comprises toutes sesdiverses productions; mais au sujet de la pluie, la même Écritureobserve que Dieu ne l'avait pas encore répandue sur la terre, c'est-à-direqu'il ne l'avait pas encore fait tomber du haut du ciel. Enfin elle nousprouve que la terre ne devait point sa fécondité au travailde l'homme, puisqu'il n'y avait point d'homme pour la cultiver. Apprenez,nous dit-elle, et n'oubliez point quelle est l'origine de toutes (67) lesproductions de la terre, et ne croyez pas qu'elles soient le résultatdes soins de l'homme, ni le fruit de ses travaux. La terre les a enfantéesà la parole et à l'ordre du Créateur. Concluons doncque pour faire germer les herbes et les plantes, la terre n'a nul besoindu concours des autres éléments, et que le commandement duCréateur lui suffit.
Mais voici un nouveau prodige plus étonnant encore. Le mêmeDieu dont la parole a communiqué à la terre une si merveilleusefécondité, et dont la puissance surpasse toute intelligencehumaine, a établi au-dessus des eaux la masse immense et le poidsénorme du monde. C'est ce que nous apprend le Psalmiste par cesmots : Il a étendu la terre sur les eaux. (Ps. CLXXV, 6.) L'hommepeut-il percer ce mystère? Car dans la construction d'un édifice,on creuse d'abord les fondements, et si l'on rencontre quelques veinesd'eaux, on les épuise avant que d'asseoir les premières assisesdu bâtiment. Mais le Créateur agit tout différemmentpour montrer son ineffable puissance, et nous prouver qu'à son ordreles éléments produisent des effets contraires à leursphénomènes habituels.
3. Je m explique par un exemple, afin que vous compreniez mieux ma pensée,et puis jè reprendrai la suite de mon sujet. Sans doute il est contrela nature des eaux de porter un poids aussi pesant que celui de la terre;et il est contre la nature de-la terre de reposer solidement sur un corpsfluide. Mais pourquoi nous en étonner? quelle que soit en effetla créature que vous étudiez avec soin, vous y découvrirezl'action de la puissance immense du Créateur, et vous vous convaincrezqu'il gouverne toutes choses par sa volonté. Voyez le feu : cetélément dévore tout, et il consume aisémentles corps les plus durs : le bois, les pierres et le fer. Mais quand Dieul'ordonne, il ne blesse même pas les corps les plus tendres : etc'est ainsi qu'il respecta les trois jeunes hébreux dans la fournaiseardente. .(Dan. III.) Mais le prodige s'étendit encore, car cetélément privé de raison se montra envers eux plusobséquieux qu'on ne saurait le dire. Non-seulement il ne touchapas à leur chevelure, mais il semblait encore les entourer et lespresser amicalement; il retint donc son activité naturelle pourne déployer que sa pleine et entière obéissance auxordres du Seigneur, et il conserva sains et saufs ces admirables enfantsqui marchaient au milieu des flammes avec autant de sécuritéque dans une prairie émaillée de fleurs.
Au reste, afin que l'on ne crût pas que ce feu matérielfût dénué de toute action, le Seigneur voulut bienlui conserver son activité. Seulement il la suspendit à l'égardde ses serviteurs qui en triomphèrent, et qui n'en furent nullementatteints. Quant aux soldats qui avaient jeté les jeunes hébreuxdans la fournaise, ils connurent combien est grande la puissance du Seigneur,car le feu exerça à leur égard toute sa violence;et le même élément, qui, au dedans de la fournaise,se courbait doucement au-dessus des trois enfants, sévit au dehorset consuma les satellites du tyran. Vous voyez donc comment Dieu changeà son gré les propriétés des éléments.C'est qu'il les a créés, et qu'il en dispose selon sa volonté.Voulez-vous encore que je vous montre le même prodige par rapportaux eaux ? Le feu, je l'ai dit, respecta les trois enfants de la fournaise,et ne leur fit aucun mal. oubliant ainsi à leur égard toutesa violence, Mais il dévora leurs bourreaux, et déploya contreeux son inflexible activité; et de même les eaux de la mersubmergent les uns , et se retirent devant les autres pour leur laisse:un libre passage. Je fais ici allusion d'un côté àPharaon et aux Egyptiens, et de l'autre aux Israélites. Ceux-ci,selon l'ordre du Seigneur, et sous la conduite de Moïse, traversèrentla mer Rouge à pied sec; et ceux-là, qui voulurent avec Pharaons'engager dans la même voie, furent engloutis sous les flots. C'estainsi que les éléments respectent les serviteurs de Dieu,et que pour eux ils suspendent leur activité naturelle.
Instruisons-nous donc, nous, hommes irascibles et violents, et nousaussi qui, lâchement assujettis à mille autres passions, compromettonsle succès de notre salut. Nous avons la raison en partage, et nousne saurions imiter l'obéissance de ces éléments irraisonnables.Car si le feu, le plus actif et le plus violent de tous, a bien pu respecterdes corps tendres et délicats, quelle sera l'excuse de l'homme qui,dédaignant les préceptes divins , refuse de dompter sa colère,et d'étouffer à l'égard de ses frères les sentimentsd'un coeur ulcéré. Mais ici, ce qui est vraiment étonnant,c'est que le feu, qui brûle avec tant de violence, suspende son activité,et que l'homme, être (68) raisonnable, doux et bienveillant, agissecontre sa nature, et par sa négligence, imite dans ses murs laférocité des bêtes farouches.
Aussi l'Écriture, pour désigner les diverses passionsqui dominent en nous, donne-t-elle à l'homme doué de raisonle nom de différents animaux. C'est ainsi que, dans son langage,le mot chien indique l'impudence et la violence. Ce sont des chiens muets,et qui ne savent pas aboyer. (Is. LVI, 10.) Le cheval représentel'effervescence de la volupté : Ils sont devenus comme des chevauxqui courent et qui hennissent après les cavales : chacun d'eux apoursuivi la femme de son prochain. (Jérém. V, 8.) Quelquefoisl'âne marque la grossièreté et la stupiditédu pécheur : L'homme est comparé aux animaux qui n'ont aucuneraison, et il leur est devenu semblable. (Ps. XLVIII, 13.) Tantôtelle nomme les hommes lions et léopards par allusion à leursappétits féroces et voraces, et tantôt aspics àcause de leur esprit fourbe et trompeur. Leurs lèvres, dit le Psalmiste,recèlent le venin de l'aspic. (Ps. CXXXIX, 4.) Enfin elle les assimileau serpent et à la vipère, en raison du poison cachéde leur malignité. Aussi. 1e saint précurseur disait-il auxpharisiens : Serpents, et race de vipères, qui vous a montréà fuir la colère qui s'approche ? (Matth. III, 7.) L'Écrituredonne encore aux hommes d'autres noms, afin de caractériser leursdifférentes passions, et les rappeler par une honte salutaire ausentiment de leur noblesse. Ah! Puissent-ils ne pas dégénérerde leur origine, et préférer la loi du Seigneur àces passions criminelles qui les ont entraînés dans le péché!
4. Mais je ne sais comment je me suis écarté de mon sujet.J'y rentre donc, et j'aborde les diverses instructions que renferme lerécit de l'écrivain sacré. Après avoir dit: Ceci est le livre de la création du ciel et de la terre, il nousraconte en détail la formation de l'homme; sans doute, il nous avaitdéjà appris que Dieu avait fait l'homme, et qu'il l'avaitfait à son image; mais ici il s'exprime plus explicitement : Dieu,dit-il, forma l'homme du limon de la terre, et il répandit sur sonvisage un souffle de vie, et l'homme eut une âme vivante. (Gen. II,7.) Combien ces paroles sont grandes et admirables ! et combien elles surpassentnotre intelligence ! et Dieu forma l'homme du limon de la terre. En parlantde toutes les créatures visibles, je vous disais que souvent leCréateur, pour montrer sa toute-puissance, agissait contrairementaux lois de la nature, et nous trouvons la même conduite dans lacréation de l'homme. C'est ainsi qu'il a établi la terreau-dessus des eaux, ce qu'en dehors de la foi notre raison ne saurait concevoir.C'est ainsi encore qu'à son ordre tous les élémentsproduisent des effets opposés à leur nature. L'Écriturenous apprend quelque chose de semblable dans la formation de l'homme, ennous disant que Dieu le forma du limon de la terre.
Que dites-vous? quoi ! Dieu a pris un peu de terre, et en a formél'homme l Oui, il en est ainsi; Moïse nous l'assure; et mêmeil ne se contente pas de dire que Dieu prit de la terre, mais du limon,c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable.Véritablement, on serait tenté de taxer ce récit defable et de paradoxe; mais dès qu'on se rappelle quel est l'auteurde ces merveilles, on les croit aisément, et l'on adore humblementla puissance du Créateur. Car si vous voulez mesurer les oeuvresdivines à la faiblesse de vos pensées, et les scruter curieusementil vous paraîtra bien plus naturel qu'on forme du limon de la terreune brique ou un vase que le corps de l'homme. Vous le voyez donc, pourcomprendre toute la sublimité du langage de Moïse, il nousfaut le méditer attentivement, et réprimer l'infirmitéde la raison. Car, l'oeil de la foi peut seul découvrir ces merveilles,quoique l'historien sacré ait proportionné sa parole àla faiblesse de notre intelligence. Et en effet, lorsqu'il nous dit queDieu forma l'homme, et qu'il répandit sur lui un esprit de vie,ne semble-t-il pas descendre dans un détail indigne de la majestédivine? mais l'Écriture s'exprime ainsi par condescendance pournotre faiblesse, et elle s'abaisse jusqu'à la petitesse de notreesprit pour l'élever ensuite jusqu'à la sublimitéde ses révélations.
Et Dieu , prenant du limon , en forma l'homme. Certes , si nous voulonsla comprendre, voilà une grande leçon d'humilité.Car, si nous réfléchissons sur l'origine de l'homme l'orgueille plus superbe s'abaisse soudain, et la pensée de notre néantnous enseigne la modestie et l'humilité. Aussi, est-ce par un effetde- sa providence à l'égard de notre salut que Dieu a inspiréà Moïse ce style et ce langage. Car déjà il avaitdit que Dieu (69) avait formé l'homme à son image, et qu'illui avait donné l'empire sur toutes les créatures visibles.Mais ici, craignant que ce même homme ne s'enflât d'orgueil,et qu'il ne transgressât les limites d'une humble dépendance,s'il ignorait entièrement son origine, l'Ecriture reprend le récitde sa création, et décrit en détail la manièredont il a été formé. Elle lui apprend donc qu'il aété formé de la terre, et de la même matièreque les plantes et les animaux, au-dessus desquels il ne s'élevaitque par l'âme, substance simple et immatérielle. Mais il tenaitcette âme de la bonté divine, et elle était en luile principe de la raison, et celui de son empire sur toutes les autrescréatures. Malgré cette connaissance si explicite de sonorigine, le premier homme se laissa tromper par le serpent, et il s'imaginaque lui, qui avait été formé du limon de la terre, pourrait devenir semblable à Dieu. Mais si Moïse n'eûtajouté à son premier récit des détails aussiprécis, dans quelles extravagances ne serions-nous pas tombés!
5. C'est ainsi que l'histoire de notre origine est pour nous une grandeleçon d'humilité. Et Dieu, dit l'Ecriture, forma l'hommedu limon de la terre; et il répandit sur son visage un souffle devie. Moïse parlait à des hommes qui n'eussent pu le comprendre,s'il ne se fût servi d'un langage aussi simple et aussi grossier.Il nous apprend donc que cet homme, formé du limon de la terre,reçut de la libéralité divine une âme essentiellementraisonnable, et qu'il devint ainsi un être parfait. Et Dieu, dit-il,répandit sur le visage de l'homme un souffle de vie. C'est ainsiqu'il désigne l'âme qui est dans l'homme, formé dulimon de la terre, le principe de la vie, de l'action et du mouvement.Aussi, ajoute-t-il immédiatement: Et l'homme devint vivant et animé;cet homme, dit-il, formé du limon de la terre, reçut un espritde vie, et devint vivant et animé. Qu'est-ce à dire, vivantet animé? C'est dire que l'homme était maître de sesactions, et qu'en lui les membres du corps étaient soumis àla volonté de l'âme.
Mais je ne sais comment nous avons renversé ce bel ordre. Hélas! notre malice est si grande que nous forçons notre âme àobéir aux passions de la concupiscence. Cette âme néepour régner et pour commander est donc détrônéede nos propres mains, et nous la courbons sous l'esclavage des plaisirsde la chair, méconnaissant ainsi sa noblesse et son éminentedignité. Car, je vous en prie, reportez vos souvenirs sur la formationde l'homme, et demandez-vous ce qu'il était. avant que Dieu eûtrépandu sur lui un esprit de vie, et qu'il fût devenu vivantet animé. Il n'était qu'un corps inerte, pesant et inutile.C'est donc uniquement ce souffle de vie que Dieu répandit sur lui,qui l'éleva à l'honneur de devenir un être vivant etanimé. Au reste, il est facile de le comprendre, et par ce récitde la Genèse, et par ce qui arrive chaque jour sous nos yeux. Dèsque l'âme est séparée du corps, celui-ci devient unobjet hideux et repoussant. Que dis-je, hideux et repoussant? il est effrayant,fétide et difforme. Et cependant, lorsque l'âme y réside,ce même corps est beau, agréable et aimable. De plus, il participeà la prudence de l'âme, et exécute ses ordres avecune rare dextérité.
Convaincus de ces vérités et pénétrésdu sentiment de la dignité de notre âme, évitons toutce qui pourrait la déshonorer. Craignons donc de la souiller parle péché, et ne la réduisons pas sous l'esclavagede la chair. Ah ! ce serait être trop cruel et trop inhumain enversune créature si élevée en noblesse et en honneur.C'est par notre âme que, malgré les entraves du corps, nouspouvons, avec une volonté ferme et le secours de la grâce,ressembler aux vertus célestes et immatérielles. Oui, quoiqueattachés à la terre, nous pouvons vivre en quelque sortedans le ciel, égaler ces pures intelligences, et même lessurpasser. Mais comment y parvenir? Le voici : lorsque dans un corps mortelnous réalisons une vie tout angélique, nous nous élevonsdevant Dieu à un degré de mérite supérieurà celui des anges, parce qu'au milieu des tristes nécessitésdu corps, nous conservons intacte la noblesse de notre âme.
Eh ! qui jamais, me direz-vous, est arrivé à cette perfection?je ne m'étonne pas que la chose nous paraisse impossible, tant notrevertu est faible ! mais voulez-vous vous convaincre du contraire, rappelezà votre souvenir les saints qui, depuis l'origine du monde jusqu'auxtemps présents, se sont rendus agréables aux yeux du Seigneur.Faut-il nommer ici Jean-Baptiste, l'enfant de la stérilitéet l'habitant du désert, ou Paul, le docteur des nations, et cettefouie innombrable d'élus qui étaient de même natureque nous, et sujets (70) aux mêmes infirmités du corps. Leursexemples vous prouvent que cette haute vertu ne nous est pas impossible,et ils nous animent à profiter pour l'acquérir de toutesles occasions que le Seigneur nous ménage. Et en effet, il connaîtnotre faiblesse, et le penchant qui nous entraîne vers le mal. C'estpourquoi il nous a laissé dans les saintes Écritures desremèdes aussi efficaces qu'abondants, et il ne dépend quede nous de les appliquer sur nos blessures. De plus, il met sous nos yeuxla vie des saints . comme une pressante exhortation à la vertu.Gardons-nous donc de négliger nos devoirs; mais fuyons le péché,et ne nous rendons point indignes des biens ineffables du ciel. Puissions-nousles obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire,l'empire et l'honneur, maintenant, et dans tous les siècles dessiècles ! Ainsi soit-il.
TREIZIÈME HOMÉLIE
" Or le Seigneur Dieu avait dans Éden,vers l'Orient, un jardin de délices, et il y plaça l'hommequ'il avait formé. " (Gen. II, 8.)
1. Votre empressement et votre ardeur, votre attention et votre concoursme ravissent d'admiration ; aussi, malgré le sentiment de ma faiblesse,je me propose de dresser chaque jour pour vous la table d'un festin spirituel.Sans doute cette table sera pauvre et frugale; mais j'ai confiance en votrezèle, et je sais que vous écouterez ma parole avec plus dejoie que l'on n'en témoigne pour un repas grossier et matériel.Ne voyons-nous pas en effet que l'appétit des convives suppléeà la frugalité de la table et à la pauvretéde l'hôte, en sorte qu'un maigre repas est mangé avec grandplaisir; tout au contraire, si on n'apporte qu'un faible appétità un somptueux festin, la variété et l'abondance desmets deviennent inutiles, parce que personne ne peut en user pleinement?Mais ici, par la grâce de Dieu , vous vous approchez de cette tablespirituelle pleins de ferveur et d'une pieuse avidité , et de moncôté je ne suis pas moins empressé à vous distribuerla parole sainte , parce que je sais que vous l'entendez avec une oreillebien disposée.
Le laboureur qui a trouvé un champ gras et fertile, le cultiveavec le plus grand soin; il travaille le sol , le laboure et en arracheles épines ; il l'ensemence ensuite largement, et, tout rempli deconfiance et d'espoir, il attend chaque jour le développement dugrain qu'il a confié à une terre féconde. Cependant,il base ses calculs sur la fertilité du sol, et s'apprêteà recueillir le centuple de ce qu'il a semé. C'est .ainsiqu'en voyant chaque jour votre ferveur s'accroître, votre empressements'augmenter (71) et votre zèle se développer, je conçoisles meilleures espérances; aussi, suis-je animé d'une ardeurnouvelle pour vous instruire , afin d'avancer quelque peu votre perfection, la gloire de Dieu et l'honneur de l'Eglise. Mais rappelons d'abord, s'ilvous plaît, le sujet de notre dernier entretien, et puis nous passeronsà l'explication du passage qui vient d'être lu. Voici doncce que je vous disais, et ce que je vous développais en terminantnotre dernière conférence; il est nécessaire d'y revenirbrièvement : et Dieu forma l'homme du limon de la terre; et il répanditsur son visage un souffle de vie, et l'homme devint vivant et animé.
Or, je vous faisais observer, comme je le fais encore en ce moment,et comme je ne cesserai de le dire, que Dieu a donné à l'hommedes marques d'une bonté extrême; il s'est occupé denotre salut avec un soin tout particulier, et il a comblé l'hommedes plus grands honneurs. Bien plus, sa parole et ses actes ont déclaréhautement qu'à ses yeux l'homme était au-dessus de toutesles autres créatures: aussi, ne sera-t-il pas inutile de revenirsur ce sujet; car de même que les aromates rendent plus de parfum,selon qu'on les pétrit davantage, nos saintes Ecritures offrentà nos méditations profondes et multipliées, des trésorsnouveaux, et elles présentent à notre piétédes richesses immenses. Et Dieu forma l'homme du limon de la terre. Remarquezici, je vous prie, combien ce langage diffère de celui que Dieuemploya pour produire les autres créatures. Il dit, selon Moïse: Que la lumière soit, et la lumière fut; que le firmamentsoit, que les eaux se réunissent, que des corps lumineux soient,que la terre produise les plantes, que les eaux produisent les animauxqui nagent, et que la terre enfante les animaux vivants. C'est ainsi qu'uneseule parole tira du néant toutes les créatures; mais s'agit-ilde l'homme, Moïse dit : Et Dieu forma l'homme; cette expression, quise proportionne à notre faiblesse, désigne égalementle mode de notre création et sa supériorité sur lescréations antérieures. Car, pour parler un langage tout humain,elle-nous montre le Seigneur formant de ses propres mains le corps de l'homme;aussi, le bienheureux Job a-t-il dit:Vos mains m'ont formé et ellesont façonné mon corps. (Job, X, 8.) Nul doute que si Dieueût commandé à la terre de produire l'homme, celle-cin'eût exécuté cet ordre, mais il a voulu que le modemême de notre création nous fût une leçon d'humilité,et que ce souvenir nous retînt dans la dépendance qui convientà notre nature. Voilà pourquoi Moïse décrit siexplicitement cette création, et nous dit que Dieu forma l'hommedu limon de la terre.
2. Mais observez aussi combien ce mode de création nous est honorable;car Dieu ne prit pas seulement de la terre pour en former l'homme, maisdu limon, de la poussière, tout ce qu'il y a de plus vil; et c'estce limon et cette poussière qui, à son ordre, devint le corpsde l'homme. Sa parole avait précédemment tiré la terredu néant, et, alors il voulut qu'un peu de limon se changeâten le corps de l'homme. Aussi, est-ce avec délices que je répètecette exclamation du Psalmiste : Qui racontera la puissance du Seigneur,et qui publiera toutes les louanges qui lui sont dues ? (Ps. CV, 2.) Eten effet, à quel degré d'honneur n'a-t-il pas élevél'homme formé du limon de la terre ! et de quels bienfaits ne lecomble-t-il pas tout aussitôt, lui donnant ainsi des témoignagesd'une bonté toute spéciale! Car, dit l'Ecriture : Dieu répanditsur le visage de l'homme un souffle de vie; et il devint vivant et animé.
Mais ici, quelques- insensés qui ne suivent que leurs propresraisonnements, qui n'ont aucunes pensées dignes de Dieu, et quiné comprennent point la condescendance du langage de l'Ecriture,osent affirmer que notre âme est une portion de la divinité.O démence ! ô folie! combien sont nombreuses les voies deperdition que le démon ouvre devant ses sectateurs ! Car, voyezpar quels chemins différents ils courent tous à leur perte.Les uns s'appuient sur ce mot : Dieu répandit un souffle, et ilsen concluent que nos âmes sont une portion de la divinité;et les autres disent même qu'après la mort l'âme passedans le corps des plus vils animaux. Quelle doctrine extravagante et dangereuse! c'est que leur raison, obscurcie par d'épaisses ténèbres,ne peut comprendre le sens de l'Ecriture; aussi, semblables à desaveugles, ils tombent tous dans différents précipices; carles uns élèvent l'âme au-dessus de sa dignité,et les autres l'abaissent au-dessous.
S'ils veulent donner à Dieu une bouche parce que l'Ecriture ditqu'il répandit un souffle de vie sur le visage de l'homme, il fautdonc également qu'ils lui donnent des mains puisque la mêmeEcriture dit qu'il forma l'homme. Mais il vaut mieux taire de pareillesextravagances (72) que s'exposer soi-même à tenir un langageinsensé; évitons donc de suivre ces hérétiquesdans les sentiers multipliés de leurs erreurs et attachons-nousà l'Écriture qui s'explique par elle-même; seulementla simplicité de ses expressions ne doit point nous arrêter,parce que cette simplicité n'a pour cause que la faiblesse de notreintelligence. Eh ! comment l'oreille de l'homme pourrait-elle recueillirla parole de Dieu, si cette parole ne s'accommodait à son infirmité?Convaincus de notre impuissance et de la véracité de Dieu,nous ne devons interpréter l'Écriture que dans un sens quisoit digne de lui; c'est pourquoi il faut écarter de Dieu touteidée de membres et de formes corporelles, et ne rien imaginer quile déshonorerait; car, il est un être simple, immatériel,et qui ne tombe point sous les sens; et si nous lui donnons un corps etdes membres, nous nous engagerons soudain dans les erreurs grossièresdu paganisme.
Quand vous lisez donc dans l'Écriture que Dieu forma l'homme,élevez-vous jusqu'à l'idée de cette puissance créatricequi avait dit précédemment que la lumière soit. Etlorsque vous lisez encore que Dieu répandit surie visage de l'hommeun souffle de vie, pensez également que ce même Dieu qui avaitcréé les anges , intelligences spirituelles, voulut unirau corps de l'homme, formé du limon de la terre, une âme raisonnablequi fit mouvoir les membres de ce corps. Et en effet, on peut dire quece corps, l'oeuvre par excellence du Seigneur ; gisait sur la terre commeun instrument qui a besoin d'être touché. Oui, il étaitcomme une lyre qui attend une main habile ; et l'âme, en imprimantà ces membres un mouvement harmonieux, leur fait rendre des sonsqui sont agréables au Créateur. Et Dieu répandit surle visage de l'homme un souffle de vie; et l'homme devint vivant et animé.Que signifie cette parole : il répandit un souffle de vie ? Ellenous apprend que Dieu unit au corps de l'homme une âme vivante quilui communiqua la vie et le mouvement , et qui se servit des membres dece même corps pour exercer ses propres facultés.
3. Mais je reviens encore sur la différence qui existe entrela création des animaux et celle de cet être raisonnable quenous appelons l'homme. Au sujet des premiers, Dieu avait dit : que leseaux produisent les animaux qui nagent; et soudain les eaux enfantèrentles poissons. Et de même il avait dit : que la terre produise desanimaux vivants; mais il n'en est pas ainsi de l'homme. D'abord son corpsfut formé du limon de la terre, et il reçut ensuite une âmeraisonnable qui lui donna la vie et le mouvement. Aussi Moïse dit-ilen parlant des animaux : leur vie est dans le sang. (Lév. XVII,11.) Notre âme au contraire est une substance spirituelle et immortelle,et elle surpasse le corps de tout l'intervalle qui sépare une pureintelligence d'un corps brut et grossier. Mais peut-être me ferez-vouscette question : si l'âme est plus noble que le corps, pourquoi a-t-ilété créé le premier, et l'âme la dernière?Eh ! ne voyez-vous pas, mon cher frère, que ce même ordrea été suivi dans la création ? Car le Seigneur fitd'abord le ciel et la terre, le soleil et la lune, lés animaux ettoutes les autres créatures, et il forma ensuite l'homme qui devaitleur commander. C'est ainsi que dans la création de l'homme, lecorps a été formé le premier et l'âme la dernière,quoiqu'elle soit plus noble et plus excellente.
Observez encore que les animaux, étant destinés au servicede l'homme, devaient être créés avant lui, pour qu'ilpût tout d'abord les employer. Et de même le corps fut forméavant l'âme, afin que dès l'instant où elle existerait,par un acte de l'ineffable sagesse du Seigneur, elle pût agir aumoyen du corps. Et Dieu, dit l'Écriture , planta un jardin de délices,dans Eden, vers l'Orient, et il y plaça l'homme qu'il avait formé.Oh ! combien le Seigneur se montre-t-il bon et généreux enversl'homme ! il avait créé l'univers pour lui, et voici quedès le premier instant de son existence, il le comble de nouveauxbienfaits. Car c'est pour lui qu'il planta un jardin de délices,dans Eden , vers l'Orient. Mais ici, mon cher frère, si l'on n'interprétaitces paroles dans un sens digne de Dieu, on tomberait dans l'abîmede l'extravagance. Et en effet que diront ceux qui prennent à lalettre et dans un sens humain tout ce que l'Écriture dit de Dieu? il planta un jardin de délices : eh quoi ! eut-il besoin pourembellir ce jardin de travailler la terre, et d'y employer ses soins etson industrie ? A Dieu ne plaise ! Et cette expression, le Seigneur planta,signifie seulement qu'à son ordre la terre produisit le jardin dedélices que l'homme devait habiter. C'est en effet pour l'hommeque ce jardin fut planté ; et l'Écriture le marque expressément.Dieu, dit-elle, planta un jardin de délices dans (73) Eden, versl'Orient, et il y plaça l'homme qu'il avait formé.
Je remarque aussi que Moïse spécifie le lieu où cejardin était placé, afin de prévenir les vains discoursde ceux qui veulent abuser de notre simplicité. Ils nous affirmentque ce jardin était dans le ciel , et non sur la terre, et nousdébitent mille autres fables semblables. L'extrême exactitudede l'historien sacré n'a pu les empêcher de s'enorgueillirde leur éloquence, et de leur science toute profane. Aussi osent-ilscombattre lEcriture, et soutenir que le paradis terrestre n'existait pointsur la terre. C'est ainsi qu'ils adoptent un sens tout contraire àcelui de lEcriture, et qu'ils suivent une route semée d'erreursen entendant du ciel ce qui est dit de la terre. Mais dans quel abîmene seraient-ils point tombés, si, par l'inspiration divine, Moïsen'eût employé un langage simple et familier ! Sans doute lEcritureinterprète elle-même ses enseignements, et ne donne aucuneprise à l'erreur ; mais parce que plusieurs la lisent ou l'écoutentbien moins pour y chercher la doctrine du salut que l'agrément del'esprit, ils préfèrent les interprétations qui lesflattent à celles qui les instruiraient. C'est pourquoi je vousconjure de fermer l'oreille à tous ces discours séducteurs,et de n'entendre lEcriture que conformément aux saints canons.Ainsi quand elle nous dit que Dieu planta à l'orient d'Eden un jardinde délices, donnez à ce mot, mon cher frère, un sensdigne de Dieu, et croyez qu'à l'ordre du Seigneur un jardin se formadans le lieu que lEcriture désigne. Car on ne peut, sans un granddanger pour soi et pour ses auditeurs, préférer ses propresinterprétations au sens vrai et réel des divines Ecritures.
4. Et Dieu y plaça l'homme qu'il avait formé. Voyez icicombien le Seigneur honora l'homme dès le premier instant de sonexistence. Il l'avait créé hors du paradis , mais il l'yintroduisit immédiatement, afin d'éveiller en son coeur lesentiment de la reconnaissance, et de lui faire apprécier l'honneurqui lui était accordé. Il plaça donc dans le paradisl'homme qu'il avait formé; ce mot : il plaça, signifie queDieu commanda à l'homme d'habiter le paradis terrestre, pour qu'ilgoûtât tous les charmes de ce séjour délicieux, et qu'il s'en montrât reconnaissant envers son bienfaiteur. Eten effet ces bontés du Seigneur étaient toutes gratuites, puisqu'elles prévenaient dans l'homme jusqu'au plus légermérite. Ainsi ne vous étonnez point de cette expression :il plaça, car lEcriture ici, comme toujours, emploie un langagetout humain , afin de se rendre plus accessible et plus utile. C'est ainsiqu'en parlant des étoiles, elle avait dit précédemmentque Dieu les plaça dans le ciel. Certes, l'écrivain sacrén'a point voulu nous faire croire que les astres sont attachés fixementà la place qu'ils occupent , puisqu'ils ont chacun leur mouvementde rotation; il s'est proposé seulement de nous enseigner que leSeigneur leur ordonna, de briller dans les espaces célestes, demême qu'il commanda à l'homme d'habiter le paradis terrestre.
Et Dieu, continue lEcriture, fit sortir de la terre toute sorte d'arbresbeaux à voir, et dont les fruits étaient doux à manger: et au milieu du jardin étaient l'arbre de vie et l'arbre de lascience du bien et du mal. (Gen. II, 9.) Voici, de la part du Seigneurun nouveau bienfait qui se rapporte tout spécialement à l'homme.Il lui destinait le paradis terrestre pour habitation: aussi fit-il sortirde la terre toutes sortes d'arbres dont l'aspect était agréableà la vue, et le fruit doux au goût. Toutes sortes d'arbres,dit expressément lEcriture, qui étaient beaux à voir,c'est-à-dire qui réjouissaient le regard de l'homme, et dontles fruits étaient doux à manger, c'est-à-dire quilui fournissaient une nourriture délicieuse. Ajoutez encore quele nombre et la variété de ces arbres produisaient pour l'hommedes charmes nouveaux; car vous ne sauriez nommer une seule espècequi ne s'y trouvât pas. Mais si l'habitation de l'homme étaitsi gracieuse, sa vie n'était pas moins admirable. Il vivait surla terre comme un ange, et quoique revêtu d'un corps il n'en souffraitpoint les dures nécessités. C'était le roi de la création,portant la pourpre et le diadème; et parmi l'abondance de tous lesbiens, il coulait dans, le paradis terrestre une douce et libre existence.
Et au milieu du jardin étaient l'arbre de vie, et l'arbre dela science du bien et du mal. Après nous avoir appris qu'àl'ordre du Seigneur, la terre produisit toute sorte d'arbres beaux àla vue et dont les fruits étaient doux au goût, Moïseajoute : qu'au milieu du jardin étaient l'arbre de vie, et l'arbrede la science du bien et du mal. C'est que le Créateur, dans saprescience divine, n'ignorait point que par la suite l'homme abuseraitde sa liberté et de sa (74) sécurité. Aussi plaça-t-ilau milieu du paradis l'arbre de vie, et l'arbre de la science du bien etdu mal, parce qu'il se proposait d'en défendre l'usage àl'homme. Et le but de cette défense devait être d'abord derappeler à l'homme que Dieu lui donnait par bonté et pargénérosité l'usage de tous les autres arbres, et puis,qu'il était son Maître, non moins que celui de toutes lescréatures. La mention de ces deux arbres amène naturellementcelle des quatre fleuves qui sortaient d'une seule et même source,et qui se divisant ensuite en quatre branches, arrosaient les diversescontrées du globe, et en marquaient la séparation.
Mais il est possible qu'ici ceux qui ne veulent parler que d'aprèsleur propre sagesse soutiennent que ces fleuves n'étaient pointde véritables fleuves, ni ces eaux de véritables eaux. Laissons-lesdébiter ces rêveries à des auditeurs qui leur prêtentune oreille trop crédule; et pour nous, repoussons de tels hommes,et n'ajoutons aucune foi à leurs paroles. Car nous devons croirefermement tout ce que contiennent les divines Ecritures, et en nous attachantà leur véritable sens, nous imprimerons dans nos âmesla saine et vraie doctrine. Mais nous devons également réglernotre vie sur leurs maximes, en sorte que nos moeurs rendent témoignageà la sainteté de la doctrine, et que la doctrine soit elle-mêmela règle de nos moeurs. Et en effet il est essentiel, si nous voulonséviter l'enfer et gagner le ciel, que nous brillions de la doubleauréole d'une foi orthodoxe et d'une conduite irréprochable.Eh ! dites-le-moi, peut-on appeler utile l'arbre élancé quise couvre de feuilles, et ne se couronne jamais de fruits? Ainsi sont ceschrétiens orthodoxes dans leur foi, et hérétiquesdans leur conduite.
D'ailleurs Jésus-Christ ne déclare heureux que celui quifait et qui enseigne. (Matth. V, 19.) Car l'enseignement qui repose surles actions est bien plus sûr et bien plus persuasif que celui quine s'appuie que sur de vaines paroles. Et en effet, le silence et l'obscuritén'empêchent point que nos bonnes oeuvres n'édifient nos frères,soit par nos exemples, soit par le récit qui leur en est fait. Deplus, nous y trouvons nous-mêmes une source de grâces parceque, selon la mesure de nos forces, nous sommes cause que ceux qui nousvoient glorifient le Seigneur. C'est ainsi que les bons exemples d'un chrétiensont autant de langues qui se multiplient comme à l'infini pourremercier et louer le Dieu de l'univers. Car non-seulement les témoinsde sa vie l'admirent, et glorifient le Seigneur, mais les étrangerseux-mêmes, quelle que soit la distance des lieux qui les séparent;et les ennemis, non moins que les amis, s'édifient de sa vertu,et vénèrent son éminente sainteté. Telle esten effet la puissance de la vertu, qu'elle ferme la bouche à sesplus opiniâtres contradicteurs ; et de même qu'un oeil faiblene peut supporter l'éclat du soleil, le vice ne saurait sans hontecontempler la vertu en face, il est contraint de se cacher, et de s'avouervaincu. Convaincus de ces vérités, embrassons donc le partide la vertu, et pour mieux régler notre vie, et assurer notre salut,évitons avec soin jusqu'aux péchés les plus légersdans nos paroles et nos actions; car nous ne tomberons point en des fautesgraves, si nous sommes en garde contre les moindres, et, avec le secoursde la grâce, nous pourrons, en avançant en âge, avanceraussi en sainteté. C'est ainsi que nous échapperons aux peinesde l'enfer, et que nous acquerrons les biens éternels du ciel, parla grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire,l'honneur et l'empire, maintenant et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
QUATORZIÈME HOMÉLIE
" Et le Seigneur, Dieu prit. l'hommequ'il avait formé, et le plaça dans le jardin de délicespour le cultiver et le garder. " (Gen. II. 25.)
1. Aujourd'hui encore, si vous le trouvez bon, je reprendrai le sujetde notre dernier entretien , et je vous en développerai de nouveaula doctrine spirituelle : car le texte sacré, qui vient d'êtrelu, renferme de grands mystères, et il est nécessaire, pouren retirer quelque fruit, de les approfondir, et de les étudieravec attention, Les pécheurs qui s'occupent de la pêche' désperles, ne les recueillent qu'au prix de grandes fatigues, et en bravantles flots et les abîmes de l'Océan; mais combien plus devons-nousappliquer notre esprit à sonder les profondeurs des saintes Ecritures,et à y chercher les véritables pierres précieuses.Toutefois, ne vous effrayez point, mon cher frère, lorsqu'on vousparle d'abîmes et de profondeurs : car il ne s'agit pas ici d'explorerune mer orageuse. La grâce de l'Esprit-Saint, qui nous dirige parses divines clartés, facilite notre travail et nous le rend fructueux.Les pêcheurs de perles font rarement fortune, et souvent mêmecette pêche leur devient funeste et cause leur perte; du moins leplaisir du succès n'en égale jamais les suites fâcheuses,puisque la vue de ce trésor excite contre eux les regards de lacupidité, et arme le bras de l'avarice. Et, en effet, la possessionde quelques perles, loin de nous être véritablement utile,ne produit trop souvent que la discorde et-la mort, car elle irrite l'avariceet enflamme la cupidité, en sorte qu'elle met en péril lavie même de celui qui a trouvé ce trésor.
Mais les pierres précieuses que renferment nos saintes Ecrituresne nous offrent aucun danger semblable ; si leur prix est au-dessus detoute estimation, la joie de les posséder est inaltérable,et bien supérieure à toutes les joies humaines; c'est ceque nous apprend le Psalmiste quand il s'écrie : Seigneur, vos parolessont beaucoup plus désirables que l'or et les pierres précieuses.(Ps. XVIII, 11.) Mais s'il met ainsi la loi divine en regard des matièresles plus estimées, il sait aussi l'apprécier bien au-dessusd'elles en disant que cette loi leur est de beaucoup supérieure: Seigneur, dit-il, vos paroles sont beaucoup plus désirables quel'or et les pierres précieuses. Certes, ce n'est point là,dans la pensée du Psalmiste, une comparaison de parfaite égalité; mais parce que l'or et les pierreries sont parmi nous les objets les(76) plus estimés, il les indique pour marquer l'excellence de laloi divine, et nous faire connaître que nous devons désirerces oracles de l'Esprit-Saint avec plus d'ardeur que les hommes ne recherchentl'or et les pierres précieuses. L'Écriture ne compare, eneffet, les choses spirituelles aux choses sensibles qu'afin de releverl'utilité et la supériorité de ces dernières;ainsi le Psalmiste ajoute qu'elles sont plus douces que les rayons du miel.Ici encore il ne veut pas établir une comparaison exacte, ni direque le miel et la loi divine peuvent nous causer un égal plaisir,mais c'est qu'il n'a pu trouver dans la nature d'autres objets plus propresà nous faire comprendre la douceur de cette loi. Il cite donc l'or,les pierreries et le miel pour nous faire mieux apprécier l'excellencedes oracles sacrés, et nous apprendre que l'intelligence des dogmesdivins apporte plus de joie que la possession de ces trésors périssables.
Dans l'Évangile Jésus-Christ emploie la même méthode;et comme un jour ses apôtres lui demandèrent l'explicationde la parabole du bon grain et de l'ivraie, que l'homme ennemi avait seméeparmi le froment, il daigna leur en expliquer en détail toutes lesparties. Ainsi il leur, dit quel était ce champ et ce pèrede famille qui avait semé le bon grain, ce que, signifiait l'ivraieet quel était l'homme ennemi qui l'avait répandue; il leurdit quels étaient les moissonneurs et ce que représentaitla moisson , et il termina toutes ses explications par ces mots : Alorsles justes resplendiront comme le soleil dans- le royaume de leur père.(Matth. XIII, 43.) Sans doute leur éclat surpassera celui de cetastre, et néanmoins le Sauveur dit qu'ils égaleront sa splendeur,parce que la nature n'offre rien de plus brillant que le soleil. Dans cessortes de comparaisons il faut donc bien moins s'arrêter au termelui-même que s'en servir pour s'élever, des objets sensibleset matériels , jusqu'à l'éminente supérioritédes choses spirituelles. Or, nous ne saurons jamais rechercher celles-ciavec trop d'empressement, car elles découlent de Dieu, et remplissentl'âme d'une joie ineffable: c'est pourquoi prêtez , àmes instructions , une oreille avide et attentive, afin que vous y trouviezles vrais richesses du salut, et que vous rentriez dans vos maisons toutremplis des principes de la sagesse qui est selon Dieu.
2, écoutons donc l'explication du passage de la Genèse,qui vient d'être lu, et rejetons toute pensée profane. ouindifférente; car l'Écriture est un code descendu du cielpour notre salut. Quand on donne lecture d'un rescrit impérial,le silence le plus profond s'établit et soudain cesse le moindrebruit et la plus légère agitation ; toutes; les oreillessont attentives et tous sont impatients de connaître les volontésdu prince. Celui-là s'exposerait donc à un grand danger,qui même, par un léger bruit, interromprait cette lecture;mais l'Église nous commande une crainte bien plus respectueuse etun silence plus,profond encore. Nous devons également réprimerle tumulte des pensées profanes et étrangères , sinous voulons bien comprendre ces instructions et mériter, par notredocilité , que le Roi des cieux. nous approuve et qu'il nous récompenseen nous accordant des grâces nouvelles et plus abondantes.
Mais il est temps d'entendre les instructions, que nous donne l'écrivainsacré, qui parlait bien moins de lui-même que par l'inspirationdu Saint-Esprit : Et le Seigneur Dieu, dit-il, prit l'homme qu'il avaitformé; il joint ensemble , dès le commencement de la phrase,les mots : Seigneur Dieu, pour nous indiquer qu'il y a ici un secret etun mystère, et que ces deux termes signifient une seule et mêmechose. Au reste je ne fais point cette remarque sans motif ; c'est afinqu'entendant l'Apôtre nous dire : Il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, d'où procèdent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christpar qui toutes choses ont été faites (I Cor. VIII, 6 ) ,vous ne pensiez point qu'il existe quelque différence entre cestermes, et qu'ils marquent l'un, un caractère de supériorité,et l'autre, un caractère d'infériorité. L'Écritureles emploie donc indifféremment, et elle prévient ainsi toutedispute qui tendrait, par une fausse interprétation, à altérernos dogmes sacrés. L'examen même du texte que je cite prouve,en effet, que l'Écriture n'attache à ces deux mots aucunesignification spéciale et distincte ; car à quelle personnede la Trinité l'hérétique veut-il rapporter cettephrase : Et le Seigneur Dieu prit lhomme ? Au Père seul, soit.Mais écoutez l'Apôtre qui nous dit: Il n'y a qu'un seul Dieu,le Père, doù procèdent toutes choses, et un seulSeigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont étéfaites. Ne voyez-vous pas qu'il nomme le Fils Seigneur ? et pourquoi doncdire que le mot Seigneur signifie quelque chose de plus grand que le motDieu ? c'est une absurdité et un affreux blasphème: maisdès que l'on s'écarte des règles d'une saine interprétationde l'Ecriture, et que l'on ne suit que son propre raisonnement , on déraisonne,et l'on soulève contre la vraie doctrine mille disputes inutileset oiseuses.
Et le Seigneur Dieu prit l'homme qu'il avait formé, et il leplaça dans le jardin de délices, pour qu'il le cultivâtet qu'il le gardât. Admirez ici les soins de la Providence àl'égard de l'homme : hier, l'écrivain sacré nous disaitgaie Dieu avait planté un jardin de délices, et qu'il y avaitplacé l'homme pour qu'il y demeurât et qu'il y jouîtde ses divers agréments; mais voici qu'aujourd'hui Moïse revientencore sur cette ineffable bonté du Créateur, et il nous(lit une seconde fois que le Seigneur Dieu prit l'homme qu'il avait formé,et qu'il le plaça dans un jardina de délices; et observezqu'il ne dit pas seulement : et Dieu le plaça dans un jardin, mais: dans un jardin de délices, pour nous faire entendre combien cettedemeure était agréable. Après avoir ainsi rapportéque Dieu plaça l'homme dans un jardin de délices, il ajouteafin qu'il le cultivât et qu'il le gardât. C'est ici encorele trait d'une amoureuse Providence. Et en effet, au milieu des délicesde ce jardin, où tout réjouissait sa vue et flattait sessens, l'homme eût, pu s'enorgueillir de l'excès de son bonheur;car l'oisiveté enseigne tous les vices. (Eccli. XXXIII, 29.) Aussile Seigneur lui commanda-t-il de cultiver ce jardin et de le garder.
Mais, direz-vous, le paradis terrestre avait-il donc besoin des soinsde l'homme? Non sans doute;. et cependant, le Seigneur voulut que la gardeet la culture de ce jardin offrissent à lhomme une occupation douceet modérée. Supposez-le entièrement oisif, et cettegrande oisiveté n'eût pas tardé à le rendreparesseux et négligent. Une occultation douce et facile le maintenaitau contraire dans une humble dépendance. Et en effet, ce mot : pourqu'il le cultivât, n'est point mis ici sans motif, et il signifieque l'homme ne devait pas oublier que Dieu était son maître,et qu'il ne lui avait donné la jouissance de ce jardin de délicesqu'à la condition d'en avoir soin; car le Seigneur fait toutes chosespour l'utilité de l'homme, soit qu'il le comble de bienfaits, soitqu'il lui donne la liberté d'en abuser. Nous n'existions pas encore,que déjà son immense bonté nous avait préparéles biens ineffables du ciel. C'est ce que nous apprennent ces parolesde Jésus-Christ: Venez, les bénis de mon Père, possédezle royaume qui vous a été préparé avant lacréation du monde. (Matth. XXV, 34.) Mais, à plus forte raison,cette même bonté nous fournit-elle abondamment les biens dela vie présente.
3. Rappelons, en quelques mots, les bienfaits du Seigneur à l'égardde l'homme. D'abord il le tira du néant, et il forma son corps dulimon de. la terre; il répandit ensuite sur son visage un souffledivin, et lui communiqua ainsi le don inestimable d'une âme spirituelle;enfin, il créa pour lui un jardin de délices, et il l'y plaça.Peu satisfait encore , comme un bon père qui aime son enfant, Dieusemble craindre qu'au sein d'un. entier repos et d'une pleine liberté,l'homme, jeune et inexpérimenté, ne s'enfle d'orgueil etde vanité; c'est pourquoi il songe à lui donner une occupationdouce et modérée. Le Seigneur commanda donc à Adamde cultiver et de garder le paradis terrestre, afin qu'au milieu des délicesde ce séjour et de la sécurité d'un paisible repos,ce double soin le retînt dans les limites d'une humble dépendance.Tels sont les premiers bienfaits que le Seigneur accorde à l'hommeimmédiatement après sa création; et ceux qui vontsuivre n'attesteront pas moins son extrême bonté et sa souverainebienveillance.
Or, que dit l'Ecriture? Et le Seigneur Dieu fit une recommandation àAdam. Ici encore l'écrivain sacré, selon son habitude, jointces deux mots : Seigneur et Dieu, afin de mieux nous inculquer la vraiedoctrine et confondre ceux qui, osant établir entre eux quelquedistinction, attribuent l'un de ces noms au Père, et l'autre auFils. Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam. Quel traitde bonté dans ce seul mot : Dieu fit une recommandations! Qui nel'admirerait! et quelle parole pourrait dignement l'exprimer! Car voyezcomme, dès le principe, Dieu respecte la dignité de l'homme: il ne lui intime ni un ordre absolu, ni un commandement exprès;mais il lui fait une simple recommandation. Comme un ami traite avec sonami d'une affaire importante, ainsi le Seigneur traite avec Adam. On diraitqu'il veut l'engager, par un sentiment d'honneur, à se montrer soumiset obéissant.
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Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam, et il luidit: mangez de tous les fruits des arbres du paradis; mais ne mangez pointdu fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, car le jour mêmeoù vous en mangerez, vous mourrez très-certainement. (Gen.II, 17.) L'observation de ce précepte était bien facile.Mais, comprenez, mon cher frère, combien la paresse est un grandmal : elle rend difficiles les choses les plus aisées; et au contraire,l'ardeur et l'activité rendent aisées les choses les plusdifficiles. Eh ! dites-le moi, Dieu pouvait-il faire à l'homme unerecommandation plus simple et plus facile, et pouvait-il le combler deplus d'honneur ! Il lui permettait d'habiter le paradis terrestre et derécréer ses regards par la beauté des objets qu'ilrenfermait. Combien douce et agréable était cette vue, etcombien exquis les fruits dont il se nourrissait l Et en effet, quel plaisirde voir la fertilité des arbres fruitiers, la variétédes fleurs, la diversité des plantes, le feuillage qui pare lesarbres comme d'une belle chevelure, et ces mille autres beautésque renfermait vraisemblablement un jardin que Dieu lui-même avaitplanté. C'est ce que l'Ecriture nous a précédemmentinsinué quand elle nous a dit que Dieu fit sortir de la terre toutesorte d'arbres beaux à voir, et dont les fruits étaient douxà manger. Aussi pouvons-nous comprendre combien a étécoupable la négligence et l'intempérance de l'homme qui,au sein d'une telle abondance, transgressa le commandement du Seigneur.
Représentez-vous l'honneur et la dignité dont le Seigneurenvironna le premier homme. II le plaça dans le paradis terrestreet lui dressa une table séparée et particulière, afinqu'il ne pût même soupçonner que le Créateurlui avait destiné la même nourriture qu'aux animaux. Maisil était comme le roi de la nature, et il jouissait dans le paradisterrestre de mille délices; il avait aussi, en sa qualitéde maître des animaux, une demeure séparée et une habitationmeilleure. Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam etil lui dit : mangez de tous les fruits des arbres du paradis; mais ne mangezpoint du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, car le jourmême où vous en mangerez, vous mourrez certainement. C'estcomme s'il lui eût dit : est-ce que je vous impose une obligationgrave et difficile? non sans doute, puisque je vous abandonne les fruitsde tous les arbres, à l'exception d'un seul; et si je sanctionnema défense par la menace des plus terribles châtiments, c'estpour que du moins la crainte vous retienne dans l'obéissance. LeSeigneur en usait donc envers le premier homme, comme un maître généreuxet magnifique qui nous céderait un superbe. palais, à lacondition que nous reconnaîtrions son droit de suzerainetépour une modique redevance; et de même le Seigneur, toujours bonet miséricordieux, permit à Adam l'usage des fruits de tousles arbres, et n'en excepta qu'un seul, afin de lui rappeler qu'il dépendaitde Dieu et qu'il devait obéir à tous ses commandements.
4. Mais qui pourrait dignement, exprimer, combien fut grande alors labonté du Seigneur l Adam ne pouvait encore présenter aucunmérite, et quelles faveurs néanmoins ne reçut-il pas! Car ce n'est ni. la moitié des fruits que le Seigneur lui abandonne,ni un grand nombre d'arbres qu'il se réserve, en lui permettantl'usage des autres ; il veut au contraire qu'il mange de tous les fruitsdes arbres du paradis, et s'il en excepte un seul, c'est uniquement pourque l'homme le reconnaisse comme l'auteur et le principe de tous ces biens.Considérez encore ici quelle fut envers la femme la. bontédu Seigneur, et de quels honneurs il la combla. Elle n'existait pas encore,et déjà il la comprenait dans ce commandement : Ne mangezpas de ce fruit, car au jour où vous en mangerez vous mourrez certainement.Ainsi dès le commencement Dieu déclare que l'homme et lafemme ne sont qu'un, et que l'homme, selon la parole de l'Apôtre,est le chef de la femme. (Eph. V, 23.) Il s'adresse donc à tousdeux, afin que plus tard, lorsque la femme aura été forméede l'homme, elle reçoive de celui-ci la connaissance de cette défense.
Je n'ignore point les questions que l'on propose d'ordinaire touchantcet arbre, ni les objections de certains hérétiques qui parlentavec une téméraire audace, et qui s'efforcent de rejetersur Dieu le péché de l'homme. Pourquoi, disent-ils, le Seigneura-t-il fait cette défense, sachant bien que l'homme ne la respecteraitpas? Pourquoi encore a-t-il planté cet arbre dans le paradis? Laréponse à ces questions et à beaucoup d'autres m'entraîneraità parler avant le temps de la faute originelle, et il vaut mieuxattendre que le récit de Moïse nous y conduise. Quand nousserons donc arrivés à cet endroit de la Genèse, jevus dirai plus à propos ce que m'inspirera la grave divine pour(79) vous développer le véritable sens de l'Écriture.Vous acquerrez ainsi la vraie connaissance des choses, et vous rendrezà Dieu la gloire qu'il mérite sans lui imputer une fautedont l'homme seul est coupable. C'est pourquoi abordons, si vous le voulezbien, l'explication des versets qui suivent immédiatement.
Et le Seigneur Dieu dit : il n'est pas bon que l'homme soit seul. L'Écriturerépète ici cette expression qu'elle a déjàemployée : le Seigneur Dieu, afin que nous la retenions bien, etque nous ne préférions pas à ses enseignements-lànos vaines interprétations. Et le Seigneur Dieu dit: il n'est pasbon que l'homme soit seul. Voyez comme le Dieu bon ne cesse d'accumulersur l'homme bienfaits sur bienfaits, et comme dans sa généreuselibéralité il entoure de nouveaux honneurs cet êtredoué de raison. Son but est de lui rendre la vie plus douce et plusagréable. Et le Seigneur Dieu dit : il n'est pas bon que l'hommesoit seul; faisons-lui une aide semblable à lui. Ici Dieu emploiepour la seconde fois cette expression : faisons. Au moment de créerl'homme, il avait dit : faisons l'homme à notre image et ànotre ressemblance ; et sur le point de former la femme , il dit également: faisons. Mais à qui adresse-t-il cette parole ? Certes ce n'estpoint à quelque puissance créée, mais à celuiqu'il a engendré, à ce fils unique qui est l'ange du grandconseil et le prince de la paix. Et afin qu'Adam sût que la femmequi allait être formée lui serait égale en dignité, Dieu répète les mêmes termes qu'il avait employéspour sa création, et dit : faisons à l'homme une aide quilui soit semblable.
Ces deux mots aide et semblable renferment un sens qu'il faut pesermûrement. Je ne veux pas, dit le Seigneur, que l'homme soit seul,et il convient de lui donner une compagne qui le console, et qui lui vienneen aide. Telle est la mission de la femme. Aussi après avoir ditfaisons-lui une aide , il ajoute immédiatement : " qui soit semblableà lui. " Or cette dernière parole ne doit point s'entendredes animaux, ni des oiseaux que le Seigneur va amener devant Adam. Et eneffet, quoiqu'ils lui soient d'un grand secours dans ses travaux, ils sontprivés de raison, et par conséquent bien inférieursà la femme qui en est douée. Aussi l'écrivain sacrérapporte d'abord cette parole une aide semblable à lui, et puisil ajoute : le Seigneur après avoir formé de la terre tousles animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel, les fit venir devantAdam, afin qu'Adam vît comme il les nommerait; et le nom qu'Adamdonna à chaque animal est son propre nom. Tout ceci ne fut pas faitau hasard , mais en prévision de l'avenir. Car Dieu, qui n'ignoraitpas que bientôt l'homme deviendrait prévaricateur, a voulupar là nous montrer de quels trésors de science il l'avaitenrichi en le créant. Aussi lorsqu'Adam viola le commandement duSeigneur, gardons-nous bien de penser qu'il pécha par ignorance,tandis qu'il agit sciemment et par malice.
5. Le récit de Moïse nous révèle en effetcombien était étendue la science du premier homme. Le Seigneur,dit-il, fit venir devant Adam tous les animaux, afin qu'Adam vîtcomme il les nommerait. Dieu en agit ainsi pour lui donner occasion defaire usage de ses vastes connaissances. Aussi l'Écriture ajouta-t-elleque le nom qu'Adam donna à chaque animal est son propre nom. Maisici, outre la science d'Adam, nous voyons dans cette imposition du nomune preuve de son domaine sur les animaux. Car c'est ainsi, qu'en signede son autorité, un maître change le nom de l'esclave qu'ilachète. Le Seigneur amena donc à Adam tous les animaux afinqu'il les nomma comme étant leur maître. Ne passez pas légèrementsur ce fait, mon cher frère; mais considérez combien devaitêtre vaste et profonde la science d'Adam pour qu'il donnâtun nom propre et convenable aux oiseaux et aux reptiles, aux bêtesféroces et aux animaux domestiques ou sauvages, aux poissons quivivent dans les eaux et aux insectes que produit la terre. L'Écriturenous dit en effet que le nom qu'Adam donna à chaque animal, estson propre nom.
N'est-ce pas ici un acte formel de puissance et de suprême autorité?Mais observez encore que les lions et les léopards, les vipèreset les scorpions, les serpents et tous les monstres s'étant présentéshumblement devant Adam pour rendre hommage à son empire, et en recevoirun nom, celui-ci n'en parut nullement effrayé. Evitons donc d'accuserle Dieu qui ses a créés, et de proférer contre lui, ou plutôt contre nous-mêmes cet imprudent blasphèmepourquoi Dieu a-t-il créé ces animaux ? Car tous alors, lesbêtes féroces comme les animaux domestiques, reconnurent leurdépendance; et Adam, en leur donnant un nom, fit (80) manifestementacte d'autorité. Or ils conservent aujourd'hui encore le nom qu'illeur imposa, et Dieu l'a permis, afin de perpétuer le souvenir desfaveurs dont il avait comblé l'homme. Aussi, en voyant que dansle principe les animaux lui étaient soumis , ne pouvons-nous attribuerà une autre cause qu'à son péché l'affaiblissementet presque la ruine de ce souverain domaine.
Et Adam donna leurs noms aux animaux domestiques, aux oiseaux du ciel,et aux bêtes sauvages. Ces paroles nous apprennent, mon cher frère,combien grande était dans Adam la liberté de la volonté,et l'étendue de la science. Ainsi nous ne saurions dire qu'il neconnaissait pas le bien et le mal. Car n'était-il pas profondémentinstruit et savant celui qui put donner un nom propre et convenable auxanimaux domestiques, aux oiseaux du ciel et aux bêtes sauvages ,sans confondre les espèces, et sans imposer aux animaux domestiquesdes noms qui eussent convenus aux bêtes sauvages, ou à celles-cides noms qui eussent convenu aux premiers? Conjecturez de là quelleest la puissance de ce souffle de vie que le,Seigneur répandit dansl'homme, et quelle est la science de cette âme spirituelle qu'illui donna. Et en effet, l'homme est un animal raisonnable, qui se composede deux natures, d'une âme spirituelle, et d'un corps matériel.Or celui-ci est, par rapport à l'âme, comme un instrumententre les mains d'un excellent artiste. Mais en considérant l'excellenced'un être si parfait, admirez la sagesse du Créateur. Oui,si la beauté des cieux, quand on y réfléchit attentivement,nous porte à célébrer les louanges d'un Dieu créateur,combien plus encore l'étude de l'homme, doué de raison, combléd'honneurs dès le premier instant de sa création , et enrichides dons les plus merveilleux, ne doit-elle pas nous exciter à célébrerpar de continuelles louanges l'Auteur de ces merveilles, et à rendregloire à Dieu selon nos forces !
Je voudrais aborder l'explication des versets suivants, mais je crainsd'avoir déjà, par ce long entretien, fatigué votreattention; aussi vaut-il mieux ne pas le prolonger. Car l'important n'estpas que je vous dise beaucoup de choses, mais que vous reteniez ce queje vous dis ; il ne suffit même pas que vous sachiez pour vous seulsle sens des saintes Écritures; mais il faut encore que vous puissiezle faire connaître à vos frères et le leur expliquer.Je vous engage donc à vous entretenir, au sortir de cette assemblée,du sujet que je viens de traiter, et à vous communiquer mutuellementvos souvenirs. Ce sera un excellent moyen de vous rappeler l'ensemble:et le détail de cet entretien, en sorte qu'arrivés dans vosmaisons, vous pourrez en méditer la céleste doctrine. D'ailleurs,cette attention à écouter la parole divine, et cette applicationà la méditer, vous faciliteront les moyens de calmer le tumultede vos passions, et d'éviter les embûches du démon.
Et en effet, quand cet esprit mauvais voit une âme tout occupéedes choses de Dieu, et comme tout absorbée en de saintes pensées,il n'ose s'en approcher, et il s'en éloigne promptement. Car l'actionde l'Esprit-Saint en cette âme est un feu qui le met en fuite. Appliquons-nousdonc à ce pieux exercice, afin d'en retirer de si précieuxavantages, de vaincre lennemi de notre salut, et de mériter desgrâces plus abondantes. Par là tout nous succéderaheureusement, les difficultés s'aplaniront, le mal lui-mêmese changera en bien, et les, malheurs de la vie présente ne pourrontnous attrister. Car si nous nous occupons exclusivement des choses de Dieu,il prendra soin lui-même de notre existence. Sous sa conduite noustraverserons sans naufrage la mer orageuse de ce monde, et sa main nousdirigera heureusement vers le port du salut. C'est à lui seul qu'appartiennentla, gloire et l'empire, maintenant et .toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
QUINZIÈME HOMÉLIE
" Mais il ne se trouvait point pourAdam d'aide semblable à lui : Dieu envoya donc à Adam unprofond sommeil ; et pendant qu'il dormait, Dieu prit une de ses côteset mit de la chair en sa place. Et Dieu produisit la femme de la côtequil avait ôtée à Adam. " (Gen. II, 21, 22.)
1. Je vous suis bien reconnaissant de ce que trier vous m'avez écoutéavec tant de bienveillance. La longueur de notre entretien n'a point paruvous fatiguer, et votre attention s'est soutenue depuis le commencementjusqu'à la fin. Aussi suis-,fie fondé à espérerque vous mettrez mes conseils en pratique. Car celui qui écoute7a parole sainte avec tant de plaisir témoigne bien qu'il veut yconformer sa conduite; et `d'ailleurs le nombreux concours de ce soir suffiraitseul pour me garantir vos heureuses dispositions. Un bon appétitest un signe de bonne santé, et de même la faim de la paroledivine est l'indice d'une âme très-bien disposée. Maispuisque votre zèle me promet des fruits abondants, et qu'il me garantitque vous vous conformerez à mes enseignements , comment ne pas vousdonner, mes chers frères, la récompense que je vous promishier ? J'entends cette doctrine spirituelle que je vous distribue sansm'appauvrir, et qui néanmoins vous rend plus riches. Telle est eneffet la nature des biens spirituels , qui sous ce rapport sont fort différentsdes biens temporels. Car à l'égard de ces derniers, on nesaurait en être prodigue,ni enrichir les autres qu'à ses dépens; ici au contraire on augmente ses propres trésors en les distribuant, et l'on multiplie les richesses de ses frères.
De mon côté , je suis tout disposé à vouscommuniquer ces biens spirituels, et du vôtre les âmes s'ouvrentet se dilatent pour les recevoir; il faut donc que je vous donne de maplénitude, et que je m'acquitte de ma dette en vous expliquant lesversets de la Genèse qui viennent d'être lus. Oui je veux, mes chers frères en faire le sujet de cet entretien, en rechercheravec soin le sens caché , et vous enrichir de leurs abondants trésors.L'Ecriture nous dit : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide quilui fût semblable; que signifie cette parole, mais pour Adam ? etpourquoi employer ici cette conjonction? ne suffisait-il pas de dire :pour Adam il ne se trouvait pas d'aide ? ce n'est point sans raison , nipar simple curiosité que j'entre dans ce détail, et je mepropose de vous apprendre par ce minutieux examen due dans l'Ecriture ilne faut passer légèrement ni sur un mot, ni sur une syllabe.Car ce ne sont point ici (82) des paroles jetées au hasard, maisle langage de l'Esprit-Saint. Aussi peut-on y découvrir de précieuxtrésors même sous une seule syllabe. Veuillez donc, je vousen conjure , m'écouter avec soin , et ne faites paraître nilâcheté, ni nonchalance. Soyez au contraire attentifs, etne vous laissez point distraire par les préoccupations des affaires,ou les soucis des choses temporelles. Car chacun doit être touchéde la dignité de cette sainte assemblée , et ne pas oublierque c'est Dieu lui-même qui nous parle par la bouche de son prophète.Ainsi qu'en vous l'oreille et l'esprit soient ouverts et éveillésafin que vous ne perdiez pas un seul mot, et que la semence de la paroledivine ne tombe point sur la pierre, ou le long du chemin, ni parmi lesépines. Puisse-t-elle au contraire se répandre sur une bonneterre ! je veux dire en des coeurs bien préparés, alors ellese multipliera et vous produira des fruits abondants.
Expliquons donc le sens de cette phrase : Mais pour Adam, il ne se trouvaitpoint d'aide qui lui fût semblable; et voyez d'abord avec quelleexactitude s'exprime la sainte Écriture ! Après nous avoirdit: Mais pour Adam, il ne se trouvait point d'aide, elle poursuit et ajouteces mots : qui lui fût semblable. Cette addition nous fait comprendrele sens de la conjonction. Je pense que , parmi vous , quelques espritsplus éclairés devinent presque ce que je vais dire ; maisil est de mon devoir d'instruire tous mes auditeurs, et de me faire comprendrede chacun d'eux. C'est pourquoi je vous expliquerai les raisons qu'a euesMoïse de parler ainsi, mais il faut un peu de patience. Vous voussouvenez que l'écrivain sacré a précédemmentrapporté cette parole du Seigneur : Faisons à Adam une aidequi lui soit semblable, et qu'ensuite il est revenu sur la créationdes bêtes, des reptiles et de tous les animaux. Et Dieu, dit-il,avait formé de la terre tous les animaux et tous les oiseaux duciel, et il les fit venir devant Adam, afin qu'Adam vît comment illes nommerait. Ainsi Adam leur imposa à tous un nom, comme étantle maître de tous ; et selon la sagesse qu'il avait reçuedu Seigneur, il donna aux bêtes féroces , aux oiseaux et auxanimaux domestiques, le nom qui est resté leur propre nom. Maisquoique les animaux servent aux usages de l'homme , et qu'ils lui aidentdans ses travaux, néanmoins par cela seul qu'ils sont privésde raison, ils lui sont bien inférieurs. C'est pourquoi nous nesaurions penser que c'est d'eux que le Seigneur a voulu parler quand ila dit: faisons une aide à Adam.
Sans doute les animaux nous prêtent leur secours, et ils noussont utiles en bien des choses; -mais ils n'en sont pas moins privésde raison. Qu'ils nous soient utiles , l'expérience le prouve, carnous employons les uns à tirer des fardeaux et les autres àcultiver la terre. Ainsi le boeuf traîne la charrue, ouvre les sillonset opère les divers travaux de l'agriculture. L'âne est très-propreà porter des fardeaux, et la plupart des autres animaux serventaux besoins de notre existence. La brebis nous donne la laine pour nousvêtir, et le poil de la chèvre se prête à milleusages; de plus elle nous nourrit de son lait. Ainsi, pour que nous nepuissions appliquer aux animaux cette parole : faisons à Adam uneaide, l'écrivain sacré commence son récit par cesmots : Mais pour Adam il ne se trouvait point d'aide qui lui fûtsemblable. C'est comme s'il nous disait: tous les animaux ont étécréés pour le service de l'homme, et ils ont reçude lui leur nom, mais aucun n'est digne d'être son aide. Aussi voulantnous raconter la formation de la femme, a-t-il soin d'introduire le Seigneurqui prononce cette parole : faisons à Adam une aide qui lui soitsemblable, qui soit digne de lui, produite de la même substance etson égale. C'est pourquoi Moïse dit : Mais pour Adam il nese trouvait point d'aide qui lui fût semblable; et il nous indiquepar là que quelque grands que soient à l'égard del'homme les services des animaux , l'aide de la femme sera pour Adam bienplus excellente en toutes manières.
2. Aussi n'est-ce qu'après avoir. créé tous lesanimaux, et les avoir conduits au premier homme pour qu'il leur donnâtun nom , que Dieu s'occupe de lui former une aide qui lui soit semblable.Déjà l'homme avait été le but de toute la création,et il avait produit pour lui toutes les créatures. Mais Dieu voulutalors y ajouter l'aide de la femme, et observez ici avec quelle précisionde détails l'Écriture décrit la formation de la femme.Elle nous avait déjà appris que le Seigneur se proposaitde donner à l'homme une aide qui lui fût semblable, car ellenous avait rapporté cette parole : faisons à Adam une aideselon lui; et encore celle-ci : Mais pour Adam il ne se trouvait pointd'aide (83) qui lui fût semblable. Maintenant elle va nous apprendreque Dieu forma la femme de la substance même de l'homme. Et le SeigneurDieu, dit-elle, envoya à Adam un profond sommeil, et pendant qu'ildormait, il prit une de ses côtes et mit de la chair à laplace. Et le Seigneur Dieu produisit la femme de la côte qu'il vivaitôtée à Adam et l'amena devant Adam. (Gen. 21, 22.)L'énergie de ces paroles est grande, et elles surpassent l'intelligencede l'homme. C'est pourquoi l'on ne saurait les comprendre qu'en les approfondissantavec loeil de la foi.
Dieu, dit Moïse, envoya à Adam un profond sommeil , et pendantqu'il dormait. Quelle exactitude de doctrine et quelle sublimitéde langage ! L'écrivain sacré, ou plutôt l'Esprit-Saint,par sa plume, nous apprend ici deux choses, le profond sommeil d'Adam ,et les suites de ce sommeil. Mais ce sommeil ne ressemblait en rien ausommeil ordinaire. Car le Dieu créateur, sage et puissant, voulaitéviter qu'Adam ressentît la moindre douleur , de crainte quece souvenir pénible ne l'aigrît contre la femme qui devaitêtre formée d'une de ses côtes. C'est pourquoi il luienvoya un profond sommeil, ou plutôt un profond assoupissement quile priva de l'usage de ses sens. Alors, le Seigneur, comme un habile ouvrier,ôta à Adam une de ses côtes, mit de la chair en sa place,et de la côte enlevée forma dans sa bonté le corpsde la première femme. Il envoya donc à Adam un profond sommeil,et pendant qu'il dormait, il lui enleva une de ses côtes, et il pritde la chair à la place. C'était pour qu'à son réveilAdam ne s'aperçût pas de ce qui était arrivé.Car il devait plus tard en être instruit, quoique dans le momentmême il n'en eût aucune connaissance. Aussi le Seigneur disposa-t-iltoutes choses afin de lui ôter tout sentiment de douleur et de tristesse.Il enleva donc une de ses côtes sans qu'il en ressentît aucunesouffrance, et il mit de la chair à la place, pour qu'il ne s'aperçûtde rien. Or c'est de cette côte que Dieu forma la femme. Récitadmirable, et qui surpasse de beaucoup l'intelligence de l'homme. Au reste,tel est le caractère de toutes les oeuvres de Dieu; et ce n'estpas ici un moindre miracle que d'avoir formé Adam d'un peu de poussièreet de boue.
Mais observez encore comme l'Écriture s'accommode à notrefaiblesse. Et Dieu, dit-elle; prit une des côtés d'Adam, Gardons-nousbien d'interpréter ces paroles d'une manière toute humaine,et ne voyons, dans leur humble simplicité, qu'une pure condescendanceenvers notre infirmité. Car si l'Écriture ne se fûtainsi exprimée, comment aurions-nous pu comprendre ces profondsmystères? Arrêtons-nous donc bien moins au sens littéral,qu'à des pensées dignes de Dieu. Ainsi cette parole : EtDieu prit et toute autre semblable ne sont que pour se proportionner ànotre faiblesse. Au reste, l'Écriture emploie ici les mêmesexpressions dont elle s'était servie en parlant d'Adam. Elle avaitdit précédemment : Le Seigneur Dieu prit l'homme; le SeigneurDieu fit à Adam ce commandement; et encore Le Seigneur Dieu dit: raisons-lui une aide qui lui soit semblable. De même ici elle dit: Le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu'il avait ôtéeà Adam; et un peu auparavant elle avait dit : Et le Seigneur Dieuenvoya à Adam un profond sommeil. Ainsi ces expressions n'indiquentaucune différence entre le Père et le Fils, et l'Écritureles emploie indifféremment, parce que ces deux personnes divinesn'ont qu'une seule et même nature. Aussi retrouvons-nous la mêmefaçon de s'exprimer quand il s'agit de la formation de la femme: Et le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu'il avait ôtéeà Adam.
Que diront ici les hérétiques, qui veulent tout examinercurieusement, et qui se flattent de connaître même la générationdu Créateur? Mais quelle parole expliquerait ce mystère !et quelle intelligence pourrait le comprendre : Le Seigneur, dit l'Écriture,prit une des côtes d'Adam, et de cette seule côte il formala femme tout entière. Eh ! pourquoi ne parler que de ce secondmiracle ? Car dites-moi d'abord comment Dieu ôta cette côte,et comment Adam ne ressentit aucune douleur ? Ce sont autant de mystèresque vous ne sauriez expliquer, et que le Créateur seul qui les aopérés peut comprendre. Mais puisque nous ne pouvons concevoirdes choses qui sont sous nos yeux, ni comprendre la création dela femme qui a été formée de la substance de l'homme,il n'appartient qu'au délire et à la folie de recherchercurieusement l'essence du Créateur, et de se vanter d'en avoir l'intelligence.Les esprits célestes ne peuvent eux-mêmes sonder cet abîme,et ils se contentent de glorifier le Seigneur avec crainte et tremblement.
3. Et le Seigneur Dieu produisit la femme (84) de la côte qu'ilavait ôtée à Adam. Admirez l'exactitude de l'Ecriture! Elle ne dit pas, Dieu forma, mais produisit, parce qu'il prit une portiond'une chair déjà formée, et qu'il ne fit que l'augmenter,Dieu produisit donc la femme, non par l'acte d'une création nouvelle,mais en ôtant à Adam une portion de chair, et produisant decette faible portion un être complet en toutes ses parties. Combiendonc est grande la puissance du Créateur qui, avec si, peu de matière,a formé les membres souples et élégants de la femme,et a produit cet être si parfait, qui est doué d'une exquisesensibilité et qui procure à l'homme une douce sociétéet une grande consolation! Car c'est pour la consolation de l'homme (luela femme a été formée; aussi l'Apôtre dit-ilque l'homme n'a pas été créé pour la femme,niais la femme pour l'homme. (I Cor. II, 9.)
Voyez donc comment toutes choses sont faites pour l'homme ! L'universétait créé, ainsi que les animaux qui devaient servirà sa nourriture, ou l'aider en ses travaux ; mais il lui manquaitune compagne qui pût converser avec lui, et qui étant de lamême nature, pût embellir son existence. C'est pourquoi Dieuprit une de ses côtes, et par un acte de sa suprême sagesseen forma un être doué de raison, en tout semblable àl'homme, et capable de lui venir en aide dans les besoins, comme dans lesdouceurs de la vie. Or c'est Dieu lui-même qui dans son infinie sagessea ainsi disposé et arrangé toutes ces choses, et quoiquenotre esprit soit trop faible pour les comprendre; nous ne laissons pasde les croire, parce que tout est soumis à sa volonté età son commandement.
Et le Seigneur Dieu produit la femme de la côte qu'il avait ôtéeà Adam, et il l'amena devant Adam. Comme la femme n'avait étéformée que pour Adam, le Seigneur la lui amène, et semblelui dire : La création entière ne pouvait vous offrir uneaide qui vous fût semblable, aussi vous avais-je promis une compagnedigne de vous. J'acquitte aujourd'hui ma promesse en vous présentantce nouvel être parfait et accompli. Le Seigneur amena donc la femmedevant Adam, et Adam dit: Voilà maintenant l'os de mes os, et lachair de ma chair. Cette parole nous montre qu'Adam reçut alorsde Dieu l'esprit de prophétie, de même qu'il en avait reçule don admirable de la science. Ce fut en effet par suite de ce don qu'ilimposa à chacune des espèces si nombreuses des animaux leurnom propre et véritable. Mais ici l'écrivain sacréa eu bien soin de nous avertir qu'Adam avait été plongédans un profond assoupissement, en sorte qu'il n'avait eu aucune sensationde ce qui s'était passé en lui. Aussi, lorsqu'à lavue de la femme il se montre instruit de tout, nous ne pouvons douter qu'iln'ait reçu l'esprit prophétique, et qu'il n'ait parlépar l'inspiration du Saint-Esprit.
Adam ignorait humainement la création de la femme, et cependantdès que Dieu la lui amène, il dit : Voilà maintenantl'os de mes os, et la chair de ma chair. Un autre interprète, aulieu du mot, maintenant, écrit une fois; comme si Adam eûtdéclaré que pour cette fois-ci seulement la femme étaitformée de cette manière , et que ce mode de générationne se renouvellerait plus. C'est comme s'il eût dit : maintenantla femme a été formée de l'homme, mais dorénavantl'homme naîtra de la femme, ou plutôt de l'union des deux sexes.Car, dit l'Apôtre, l'homme n'a point été tiréde la femme, mais la femme a été tirée de l'homme;et l'homme n'a pas été créé pour la femme,mais la femme l'a été pour l'homme. (I Cor. II, 8, 9.) Eh!direz-vous en m'interrompant, ces paroles montrent que la femme est forméede l'homme. Attendez donc un peu, et admirez avec quelle exactitude s'exprimel'Apôtre. Cependant, continue-t-il, ni l'homme n'est point sans lafemme, ni la femme sans l'homme (Ibid. 2), voulant dire que depuis la formationde la première femme, et l'homme et la femme naissent de la mêmemanière, par. l'union des sexes. Tel .est le sens de cette parolequ'Adam dit de la femme : Voilà maintenant l'os de me os, et lachair de ma chair.
4. Mais voulez-vous mieux connaître encore la certitude de cetteprophétie, et son éclatant accomplissement qui durera jusqu'àla fin du monde? écoutez ces autres paroles d'Adam : Celle-ci s'appellerad'un nom pris du nom de l'homme, parce qu'elle a été tiréede l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère,et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une mêmechair. Voyez-vous avec quel soin Adam lui-même nous explique sa pensée,et comme il pénètre l'avenir de son regard prophétique?Celle-ci, dit-il, s'appellera dun nom pris du nom de lhomme, parce qu'ellea été tirée de l'homme. Cette première parolenous rappelle que Dieu prit une des (85) côtes d'Adam pour en formerla femme, et la suivante nous révèle l'avenir. C'est pourquoil'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera àsa femme; et ils seront deux dans une même chair. Mais qui lui avaitappris toutes ces choses? d'où pouvait-il connaître l'avenir,et le mode de la propagation du genre humain? Quelle idée surtoutpouvait-il se former de l'union des deux sexes, puisque cette union n'existaqu'après la chute de nos premiers parents? jusqu'à ce momentils vécurent dans le paradis terrestre d'une vie tout angélique,et ne connurent ni les feux de la concupiscence, ni la révolte despassions. Ils ignorèrent également les maladies, et les diversbesoins du corps, car ils avaient été créésincorruptibles, et immortels.
Quant à l'usage des vêtements, l'Ecriture nous dit qu'ilsétaient nus et qu'ils n'en rougissaient pas. C'est qu'avant le péchéet la désobéissance, la grâce divine était commeleur vêtement; aussi ne rougissaient-ils point de leur nudité.Mais dès qu'ils eurent violé le précepte du Seigneur,ils connurent qu'ils étaient nus, et ils en rougirent. Qui suggéra.donc à Adam les paroles qu'il prononça alors ? et n'est-ilpas évident qu'il reçut le don de prophétie, et qu'ildécouvrit l'avenir du regard de l'intelligence? Ce n'est pas sansraison que j'appuie sur ces détails, car ils nous montrent l'immensebonté du Seigneur envers le premier homme. Il menait dans le principela vie des anges, était enrichi de mille bienfaits, et possédaitmême l'esprit prophétique. Aussi lorsque vous le voyez, aprèstant de grâces et de faveurs, devenir prévaricateur, gardez-vousde rejeter la faute sur Dieu, et n'en accusez que l'homme. C'est lui seul,comme je le dirai plus tard, qui s'est privé. de tant de biens parsa désobéissance , et qui a été légitimementcondamné pour son péché.
Rappelons-nous donc l'état d'innocence où le Seigneurl'avait établi, et les bienfaits sans nombre dont il l'avait comblé.Et d'abord avant même que l'homme existât, il avait produitpour lui l'univers et toutes les créatures; il le créa ensuitelui-même afin qu'il en jouît pleinement, et lui donna pourdemeure le paradis terrestre. Bien plus , il l'éleva au-dessus detous les- animaux qu'il soumit à sa puissance, et voulut qu'il nommâtchacun d'eux comme un maître nomme ses esclaves. Enfin, parce quel'homme était seul, et qu'il avait besoin d'une aide qui lui fûtsemblable, le Seigneur n'omit point de lui donner cette satisfaction ;et, après avoir créé la femme selon le type de sadivine sagesse, il la remit entre ses mains. Enfin le Seigneur couronnaces immenses bienfaits par l'honneur du don de prophétie et le privilègede régner en souverain sur l'univers entier. Il voulut mêmequ'Adam frit exempt de toute inquiétude comme de tout souci parrapport aux besoins du corps et à l'usage des vêtements :en sorte que sur la terre il menait la vie des anges. Oui, au seul souvenirde ces ineffables bienfaits, je ne sais qu'admirer la bonté du Seigneur, et je m'étonne de voir l'homme si ingrat, et le démon sirempli d'une noire jalousie. Car cet esprit mauvais ne put supporter quedans un corps mortel l'homme fût l'égal des anges.
5. Mais je m'arrête ici pour ne pas trop prolonger ce discours,et je remets à demain l'explication des embûches que le démontendit à nos premiers parents. Je termine donc en vous priant deretenir mes paroles d'aujourd'hui, et d'en faire le sujet de vos entretiens,afin que vous les graviez plus profondément dans votre mémoire.Car le souvenir habituel (les grâces dont Dieu combla le premierhomme ne peut que nous porter à une juste reconnaissance, et nousexciter puissamment à la vertu. II est certain en effet que celuiqui nourrit en son coeur la pensée des bienfaits du Seigneur, s'efforcerade ne pas s'en montrer indigne. Bien plus, il s'appliquera à mériterpar sa reconnaissance que Dieu lui en accorde de nouveaux. Eh ! notre Dieun'est-il pas généreux ! et s'il soit que nous lui sommesreconnaissants de ses premières grâces, il nous en donnerade plus abondantes encore. Soyons donc toujours attentifs à l'affairede notre salut, et ne laissons point nos journées s'écoulerdans une lâche oisiveté. Préoccupons-nous beaucoupmoins d'avoir passé la moitié du carême, que de savoirsi nous avons avancé dans la vertu, et si nous nous sommes corrigésde quelque défaut.
Et en effet, si, nourris chaque jour de la parole sainte, nous restonstoujours les mêmes, sans croître en vertus, et sans déracinerde notre coeur aucun germe de péché, le jeûne nousdeviendra plus nuisible qu'utile; car celui qui rend infructueux tant desecours spirituels se prépare de rigoureux châtiments. Jevous conjure donc de bien employer ce qui nous (86) reste du carême;et pour cela, chaque semaine, ou plutôt chaque jour, rentrons ennous-mêmes, purifions notre âme de tout péché,et appliquons-nous à la pratique des bonnes oeuvres. C'est le conseilque nous donne le Psalmiste quand il dit : Eloignez-vous du mal, et faitesle bien (Ps. XXXVI, 27); et telle est l'essence du véritable jeûne.Ainsi l'homme violent et emporté doit modérer sa colèrepar de pieuses pensées, et devenir doux et patient; ainsi encorel'intempérant et le paresseux doivent se montrer sobre et laborieux;et le voluptueux, trop épris d'une beauté mortelle, doitchasser de son coeur tout désir criminel, et graver dans son espritcet oracle du divin Sauveur : Celui qui aura regardé une femme pourla convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur.(Matth. V, 28.) Cette pensée l'aidera à fuir l'incontinenceet à pratiquer la chasteté.
J'exhorte également ceux dont la parole précipitéeet téméraire s'épanche au hasard, à dire avecle Psalmiste : Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porteà mes lèvres (Ps. CXL, 9) ; désormais, ils ne devrontplus proférer que des paroles sages et utiles, selon ce préceptede l'Apôtre : Que toute aigreur, tout emportement, toute colère,toute querelle, toute médisance et toute malice soit bannie d'entrevous; et encore : Que toute parole soit bonne, utile, édifianteet propre à donner la grâce à ceux qui l'écoutent.(Eph. IV, 31, 29.) Quant à l'habitude du jurement, il faut absolumentl'extirper du milieu de nous, car Jésus-Christ a dit : Vous avezentendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureraspoint; et moi, je vous dis de ne jurer en aucune sorte. (Matth. V, 33,34.) Ne m'objectez donc point que vous jurez pour une cause légitime,puisqu'il n'est jamais permis de jurer , que la chose soit juste ou injuste.Mais afin que notre bouche ne prononce aucun jurement, sachons modérernotre langue, nos paroles et même nos pensées; car, en empêchantque des (86) pensées mauvaises se produisent en notre esprit, nouséviterons de les traduire au dehors par des paroles coupables. Enfin,ayez soin aussi de fermer l'oreille à tout discours vain et médisant,selon cet avis de Moïse : N'écoutez point la voie du mensonge.Le Psalmiste nous dit également : J'éloignais celui qui médisaitsecrètement de son prochain. (Exod. XXIII, 1 ; Ps. I, 5.)
Concluez de tout ceci, mon cher frère, que l'acquisition desvertus chrétiennes exige de généreux efforts et unevigilance continuelle. La moindre négligence suffit quelquefoispour tout perdre; et c'est le reproche que le saint roi David adressaitaux Juifs. Tranquillement assis, leur disait-il, vous parlez contre votrefrère, et vous préparez un piège au fils de votremère. (Ps. XLIX, 20.) Cette attention à régler tousnos sens nous facilitera beaucoup les divers exercices de la piété.Ainsi, notre langue louera et glorifiera le Seigneur, nos oreilles s'ouvrirontà la parole sainte et à ses salutaires instructions, et notreesprit s'appliquera à méditer les vérités dela foi; nos mains, pures de tout acte d'avarice ou de rapine, s'exercerontaux bonnes oeuvres et à l'aumône, et nos pieds ne nous conduirontpoint au théâtre et à ses dangereux spectacles, niau cirque et aux courses des chars; mais aux églises, aux maisonsde la prière, et aux tombeaux des martyrs, afin que, parleur intercession,nous obtenions les bénédictions du ciel et la grâcede ne pas succomber aux embûches du démon. Cette active sollicitudepour notre salut fera encore que le jeûne du carême nous seragrandement utile, que nous éviterons les piéges du tentateur,et que nous obtiendrons les miséricordes divines; puissent-ellesse répandre sur nous tous, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Pèreet l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SEIZIÈME HOMÉLIE
" Ils étaient nus et ils n'enrougissaient pas. (Gen, II, 25.) "
1. Je veux aujourd'hui, mes chers frères, mettre à votredisposition un trésor spirituel qui ne se vide jamais, quoiqu'ony prenne à pleines mains: il possède même le doubleprivilège d'enrichir tous ceux qui se l'approprient et de se remplirde nouveau, lorsqu'on le croit épuisé. Souvent une légèreportion d'un trésor matériel suffit pour nous rendre puissammentriches; et à plus forte raison les moindres paroles de l'Écriturecontiennent d'excellentes vérités qui sont comme d'abondantesrichesses. Le propre de ce trésor est d'enrichir tous ceux qui letrouvent , et d'être lui-même inépuisable, parce qu'ils'alimente sans cesse aux sources de l'Esprit-Saint. Il faut donc que devotre côté vous reteniez mes explications avec soin, et quedu mien, je m'efforce de vous les rendre plus intelligibles, car la grâceest toute prête, et ne demande que des coeurs sur lesquels elle sepuisse largement répandre. Au reste, l'explication du passage quivient d'être lu, sera bien propre à nous montrer l'immensebonté du Seigneur, et son extrême bienveillance à l'égardde notre salut.
Et ils étaient tous deux nus, Adam et la femme, et ils n'en rougissaientpas. (Gen. II, 25.) Considérez, je vous y invite, l'éminentbonheur de nos premiers parents. Combien ils étaient élevésau-dessus de toutes les créatures sensibles et grossières! ils habitaient moins la terre que le ciel; et quoique revêtus d'uncorps , ils n'en sentaient pas les infirmités, puisqu'ils n'avaientbesoin ni de toit, ni d'habits, ni d'aucun autre secours extérieur.Or ce n'est point sans raison et sans motif que la sainte Écritureentre dans ce détail, et nous apprend que leur vie étaitexempte de. douleur et de tristesse, et que leur état étaitpresque celui des anges. Elle veut qu'en les voyant ensuite dépouillésde tous ces privilèges, et tombés d'une haute opulence dansune profonde misère, nous n'attribuions leur chute qu'à leurpropre négligence. Au reste, il est important de faire attentionà ce passage entier de la Genèse. Car Moïse a dit d'abordqu'Adam et Eve étaient nus, et qu'ils n'en rougissaient pas. Eh! comment eussent-ils connu leur nudité, puisque la gloire célesteles parait comme d'un superbe vêtement ! Puis il ajoute que le serpentétait le plus rusé de tous les animaux que (88) le SeigneurDieu avait créés sur la terre, et le serpent dit àla femme: Pourquoi Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruit de tousles arbres qui sont dans le paradis ?
Voyez-vous la noire jalousie du démon, et ses embûchesmultipliées ! il ne put souffrir que l'homme fût placédans un rang d'honneur qui l'égalait presque aux anges. Et en effet,le Psalmiste dit de l'homme: Seigneur, vous l'avez un peu abaisséau-dessous des anges (Ps. VIII , 6) ; et encore, cette expression, un peuabaissé se rapporte-t-elle à l'état qui a suivi lepéché de la désobéissance, puisque David parlaitaprès la chute de l'homme. Le démon voyait donc que l'hommeétait un ange sur la terre, et la vue de son bonheur faisait sécherd'envie cet auteur de tous les maux. Car lui-même avait fait partiedes choeurs célestes , mais sa volonté mauvaise et sa grandemalice l'avaient précipité du plus haut des cieux. C'estpourquoi il tenta de rendre l'homme désobéissant, afin quelui faisant perdre la grâce divine, il pût le dépouillerdes biens dont le Seigneur l'avait enrichi. Comment s'y prit-il? Il seservit du serpent, qui était le plus rusé de tous les animaux,ainsi que nous l'apprend :Moise : Or, le serpent était le plus ruséde tous les animaux que le Seigneur Dieu avait créés surla terre. Ce fut l'instrument qu'il mit en oeuvre pour tromper la femme,et pour la séduire par une insidieuse familiarité, commeétant plus faible et plus simple que l'homme. Et le serpent dità la femme. Cet entretien nous montre que dans le principe, ni l'homme,ni la femme n'avaient frayeur des animaux, et que ceux-ci reconnaissaienttous leur empire et leur autorité. Les bêtes sauvages et férocesétaient alors aussi soumises que le sont aujourd'hui les animauxdomestiques.
2. Ici peut-être me demandera-t-on si le serpent étaitdoué de raison. Assurément non et le sens de l'Ecriture estque ce fut le démon qui emprunta son organe, et qui trompa l'hommepar un effet de sa noire jalousie. Le serpent ne fut donc que l'instrumentdocile de sa malice, et il s'en servit pour tenter d'abord la femme, commeétant plus faible, et ensuite pour entraîner, par elle, lepremier homme. Ainsi, il dressa ses embûches par l'intermédiairedu serpent, et, par son organe, il entra en conversation avec la femme: Pourquoi lui demanda-t-il, Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruitde tous les arbres qui sont dans le paradis ? Mais, considérez lamalice de cet esprit artificieux. On dirait qu'il ne veut qu'insinuer unebonne pensée, et qu'il n'interroge la femme sur cette défenseque par le motif d'un tendre intérêt. C'est ce que montrelien cette parole : Pourquoi Dieu vous a-t-il dit : Ne mangez pas du fruitde toits les arbres qui sont dans le paradis? " Cet esprit mauvais semblelui dire : Pourquoi Dieu vous a-t-il interdit une si douce jouissance?et pourquoi ne vous a-t-il pas accordé l'usage de tous les fruitsque produit ce jardin ? il ne vous en a permis la vue que pour vous enrendre la privation plus pénible et plus amère. PourquoiDieu vous a-t-il dit? Eh quoi ! ajouta-il encore, y a-t-il réellementpour vous avantage d'habiter ce jardin, puisque vous ne pouvez jouir deses productions ? ou plutôt n'est-ce pas un véritable suppliceque de voir ces beaux fruits, et de ne pouvoir en manger?
Observez comme des paroles insinuèrent le poison dans le coeurde la femme. Elle devait dès le début soupçonner lamalice de son interlocuteur, car il lui mentait sciemment, et ne semblaitlui porter intérêt que pour connaître le commandementdu Seigneur , et l'engager ensuite à le transgresser. Eve pouvaitdonc apercevoir facilement l'imposture; et elle devait soudain repousserles paroles de l'esprit mauvais et ne point devenir le jouet de sa malice: mais elle ne le voulut pas. Il fallait, dis-je, que dès le principeelle rompît l'entretien, et que, désormais, elle se bornâtà parler à l'homme pour qui seul elle avait étéformée, et dont elle était la compagne et l'égale,non moins que l'aide et la consolation. Mais elle se laissa, je ne saiscomment, engager dans ce funeste colloque, et elle écouta les insidieusesparoles que le démon lui adressait par l'organe du serpent. Du moinsil lui était aisé de reconnaître que ces paroles n'étaientque tromperie et mensonge, puisqu'elles affirmaient tout le contraire dece que Dieu leur avait commandé. C'est pourquoi à l'instantmême elle eût dû prendre la fuite, rompre toute relationet maudire cet esprit méchant qui osait censurer les ordres du Seigneur.Mais Eve fut si légère et si irréfléchie que,loin de fuir, elle révéla au démon le préceptedivin, et, selon l'expression de l'Evangile , elle jeta des pierres précieusesdevant un pourceau. Ainsi elle agit contre ce commandement du Sauveur :Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils (89) ne lesfoulent aux pieds, et que se retournant, ils ne vous déchirent.(Matth. VII, 6.)
C'est ce qui arriva alors : Eve jeta devant le démon, ce pourceauimmonde et cette bête farouche, les perles du précepte divin;et cet esprit mauvais, qui agissait par l'organe du serpent, les foulaindignement par ses audacieux mensonges; bien plus, se retournant ensuitecontre la femme, il la fit tomber, ainsi que l'homme, dans l'abîmede la désobéissance , tant il est dangereux de révélerindistinctement les secrets divins ! Avis à ceux qui causent dereligion indifféremment avec tous ! Car Jésus-Christ, danscet endroit de l'Evangile, désigne bien moins des pourceaux véritablesque ces hommes dont les moeurs sont dépravées, et qui seplongent, comme de vrais pourceaux, dans la fange du péché.Il nous enseigne donc à observer les personnes et les moeurs deceux auxquels nous expliquons les enseignements de la religion, de peurque ces entretiens ne nous soient mutuellement nuisibles. Car, outre quedes esprits de ce caractère ne profitent guère de nos paroles,ils entraînent souvent dans l'abîme ceux qui, sans nulle discrétion,répandent devant eux ces perles divines. Ainsi, soyons en cela prudentset réservés, afin de ne pas nous laisser séduire commenos premiers parents. Car si la femme n'eût point jeté lesperles devant ce pourceau, elle n'eût point désobéielle-même à Dieu et n'eût point entraînél'homme dans son péché.
3. Mais écoutons la réponse de la femme. Le tentateurdemande : pourquoi Dieu vous a-t-il dit : Ne mangez pas de tous les fruitsdes arbres du Paradis? et la femme lui répond: Nous mangeons dufruit de tous les arbres de ce jardin; mais pour le fruit de l'arbre quiest au milieu du jardin, Dieu nous a dit : N'en mangez point et n'y touchezpoint, de peur que vous ne mouriez. Voyez-vous la malice du démon? il avait avancé un mensonge, afin d'engager la conversation etd'apprendre ainsi quel était le commandement du Seigneur. Et, eneffet, la femme trop confiante en sa prétendue bienveillance, luidécouvrit, avec le précepte, toute l'économie des,décrets divins; mais elle s'enleva ainsi tout moyen de défense.Eh! que pouviez-vous, ô femme, répondre à une telleparole: Le Seigneur a dit : Ne mangez pas de tous les fruits des arbresdu Paradis? vous deviez soudain chasser cet insolent, qui osait parlerautrement que Dieu, et lui dire : Retire-toi, imposteur; tu ignores l'importancedu commandement qui nous est fait, et tu ne connais ni les biens dont nousjouissons, ni l'abondance où nous sommes de toutes choses. Tu osesdire que Dieu nous a défendu l'usage des fruits de ce jardin ! mais,tout au contraire, le Dieu créateur a daigné, dans son immensebonté, nous permettre de jouir de toutes choses et de manger detous les fruits, à la réserve d'un seul, qu'il a exceptédans notre intérêt, de peur que nous ne mourions.
C'est ainsi que la femme eut dû repousser le tentateur, et laplus légère prudence lui conseillait de rompre l'entretienet de ne point le prolonger. Mais, peu contenté d'avoir révéléau démon le précepte et le commandement divin, elle prêtal'oreille à ses perfides et dangereux conseils; la femme avait dit: Nous mangeons du fruit des arbres de ce jardin , mais pour le fruit del'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit: Ne mangez pas dece fruit et n'y touchez point, de peur que vous ne mouriez; et voilàque l'esprit mauvais lui souffle un conseil tout opposé àcelui de Dieu. C'était par un trait de providence envers l'homme,et pour le soustraire à la mort, que le Seigneur lui avait faitcette défense; mais le démon dit à Eve : Vous ne mourrezpas. Comment excuser une telle imprudence? et comment Eve put-elle prêterl'oreille à un si audacieux langage? Dieu avait dit : Ne mangezpoint de ce fruit, de peur que vous ne mouriez ; et le démon oselui dire : Non, vous ne mourrez point. En outre , il ne lui suffit pasde contredire la parole divine, il accuse encore le Créateur d'agirpar esprit de jalousie, et il conduit sa fourberie avec tant d'adressequ'il séduit la femme et réalise ses iniques projets. Non,vous ne mourrez point, dit-il, mais Dieu sait que le jour où vousaurez mangé de ce fruit, vos yeux s'ouvriront et que vous serezcomme des dieux, connaissant le bien et le mal. (Gen. III, 5.)
Voilà donc l'appât funeste et le poison mortel que le démonprésente à la femme, et celle-ci ne soupçonne pasle danger, quoique, dès le principe, il lui soit bien facile dele reconnaître. Mais en apprenant que si Dieu leur avait fait cettedéfense, c'était parce qu'il savait que leurs yeux seraientouverts, et qu'ils seraient eux-mêmes comme des dieux, connaissantle bien et le mal, elle s'enorgueillit de cette flatteuse espéranceet conçut de superbes pensées, (90) Tel est aujourd'hui encorel'artifice du démon il nous élève par ses trompeusessuggestions et nous laisse ensuite tomber dans un profond abîme.C'est ainsi qu'Eve, rêvant déjà l'égalitéavec Dieu, se hâta de cueillir le fruit défendu; ses yeux,son esprit et son coeur s'y arrêtèrent, fixement et elle nesongea qu'à épuiser la coupe empoisonnée que le démonlui avait préparée. Telles furent certainement ses dispositionsdepuis l'instant où elle écouta les pernicieux conseils dudémon, et l'Écriture nous l'atteste. Car la femme, dit-elle,vit que le fruit était bon à manger, et beau à voir,et d'un aspect délectable; et elle en prit et en mangea.
Véritablement, comme le dit l'Apôtre, les mauvais entretienscorrompent les bonnes moeurs. (I Cor. XV, 33.) Eh ! d'où vient qu'avantle conseil du démon, la femme n'avait point eu de pareilles pensées,et qu'elle n'avait ni fixé particulièrement cet arbre, niconsidéré la beauté de son fruit? c'est qu'elle respectaitla défense du Seigneur, et qu'elle redoutait le châtimentdont il menaçait sa désobéissance. Mais dèsqu'elle eut écouté cet esprit pervers et méchant,elle crut et qu'ils n'avaient rien à craindre en mangeant du fruitdéfendu, et que même ils deviendraient égaux àDieu. Cette espérance l'excita donc à cueillir le fruit,et, se flattant de s'élever au-dessus de l'humanité, elleajouta plus de foi aux perfides insinuations de l'ennemi de notre salutqu'aux paroles de Dieu. Mais son expérience lui apprit bientôtles funestes suites de ce pernicieux conseil et les effroyables malheursqui allaient l'envelopper. Car, dès qu'elle vit, dit l'Écriture,que le fruit était bon à manger, et beau à voir, etd'un aspect délectable, elle suivit l'impulsion de l'esprit mauvaisqui lui parlait par l'organe du serpent, et raisonna ainsi en elle-même: Si ce fruit paraît bon à manger, s'il charme le regard ets'il est d'un aspect délectable, et s'il doit, en outre, nous éleveraux suprêmes honneurs et nous rendre aussi grands que le Créateur,pourquoi hésiterais-je à le cueillir?
4. Voyez-vous avec quel art le démon captiva la femme, et commentil troubla sa raison? Elle osa donc porter ses espérances au-dessusde sa condition, et l'orgueilleux espoir d'obtenir des biens imaginaireslui fit perdre ceux qu'elle possédait réellement. Ainsi,elle prit ce fruit et en mangea, et elle en donna à son mari, etils en mangèrent, et leurs yeux furent
ouverts, et ils connurent qu'ils étaient nus. Qu'avez-vous fait,ô femme ! Cédant à de perfides conseils, vous avezfoulé aux pieds la loi du Seigneur et méprisé sescommandements ! Eh quoi ! par un excès d'intempérance, l'usagede tous ces fruits si nombreux et si variés ne vous a pas suffi,et vous avez osé cueillir celui-là même dont Dieu vousavait défendu de manger ! Enfin, vous avez ajouté foi auxparoles du serpent, et vous avez estimé ses conseils plus salutairesque les ordres du Créateur ! Hélas ! votre présomptionrend ce crime irrémissible. Mais celui qui vous parlait était-ilvotre égal? Non, sans doute; c'était un de vos sujets : ilvous était soumis et il était votre esclave. Pourquoi doncvous dégrader jusqu'à abandonner l'homme pour qui vous avezété formée et dont vous avez été crééel'aide et la consolation? Vous partagez la dignité de sa natureet la noblesse de sa parole, et vous avez bien pu causer familièrementavec le serpent, qui devenu l'organe du démon, vous a insinuédes conseils manifestement contraires aux ordres du Seigneur. Vous deviezle repousser; mais, flattée de ses vaines promesses, vous avez cueillile fruit défendu.
Eh bien, soit ! vous avez voulu vous précipiter dans l'abîmeet descendre du faîte des honneurs ; mais pourquoi entraînervotre époux dans le même malheur? Vous deviez être sonsecours, et vous lui tendez des embûches. Quoi ! pour un misérablefruit, vous perdez l'un et l'autre la grâce et l'amitié deDieu ! Quelle étrange folie vous a inspiré cette audace?Ne vous suffisait-il pas de mener une vie douce et d'être revêtued'un corps, sans en éprouver les faiblesses ? Vous jouissiez detous les fruits du paradis terrestre, à l'exception d'un seul, et,reine de l'univers, vous commandiez à toutes les créatures;et voilà que, séduite par de vaines promesses, vous vousflattez de vous élever jusqu'aux honneurs suprêmes de la divinité! Hélas ! vous apprendrez par une dure expérience que, loind'obtenir ces biens si enviés, vous perdrez, vous et votre époux,tous ceux dont le Seigneur vous avait comblés. Mais, lorsque lerepentir aura rendu votre douleur profonde et amère, l'esprit mauvaisqui vous a suggéré ce funeste conseil rira de vos maux ;il insultera votre chute et s'applaudira de vous avoir entraînésdans son malheur. Car c'est parce que, enflé d'orgueil, il a voulus'élever au-dessus de sa condition, (91) qu'il a étédépouillé de sa dignité et précipitédu ciel sur la terre; et de même il a voulu vous faire encourir,par votre désobéissance, l'anathème de la mort, etsatisfaire ainsi sa noire jalousie, selon cette parole du Sage : Par l'enviede Satan, la mort est entrée dans l'univers. (Sag. II, 24.)
La femme prit donc du fruit et en donna à son mari; et ils enmangèrent, et leurs yeux furent ouverts. Combien l'homme fut coupable! car, quoique la femme fût une portion de sa substance et mêmeson épouse, il devait préférer le préceptedu Seigneur à ses vains désirs, et ne point se rendre complicede sa désobéissance. Un plaisir si frivole méritait-ilqu'il se privât lui-même des plus excellents avantages, etqu'il offensât le Maître qui l'avait enrichi de tant de bienset qui lui avait accordé une existence exempte de douleurs et defatigues? Est-ce qu'il ne lui était pas permis de jouir abondammentde tous les fruits du paradis terrestre? Pourquoi donc, ô homme !n'as-tu pas voulu, et toi aussi, observer cette légère défense?C'est que, sans doute, tu as connu par ton épouse la promesse del'esprit tentateur; et soudain, enflé de la même présomption,tu as mangé du fruit défendu. Aussi tous deux serez-vouscruellement punis et apprendrez-vous, par une dure expérience, qu'ilvalait mieux obéir à Dieu que suivre les conseils du démon.
5. La femme prit donc le fruit et en donna à son mari, et ilsen mangèrent; et leurs yeux furent ouverts, et ils connurent qu'ilsétaient nus. Ici se présente la question importante dontje vous parlais hier; car on peut demander avec raison quelle vertu avaitcet arbre, dont le fruit ouvrait les yeux de ceux qui en mangeaient, etpourquoi il est appelé l'arbre de la science du bien et du mal.Attendez un peu, s'il vous plaît, et je satisferai votre juste curiosité.Et d'abord, observons qu'une étude droite et éclairéedes saintes Ecritures en résout facilement les difficultés.Ainsi, ce n'est point précisément parce qu'Adam et Eve mangèrentde ce fruit que leurs yeux furent ouverts, puisque auparavant ils avaientl'usage de la vue; mais, parce que cet acte d'intempérance étaiten même temps un acte de désobéissance aux ordres duSeigneur, on lui attribue la privation de la gloire qui les entourait etdont ils s'étaient eux-mêmes rendus indignes.
C'est pourquoi l'Ecriture dit, selon son langage ordinaire, qu'ils enmangèrent, et que leurs yeux furent ouverts, et qu'ils connurentqu'ils étaient nus. Oui, le péché, en les dépouillantde la grâce céleste, leur donna le sentiment de leur nudité;en sorte que cette honte qui les saisit soudain leur fit voir dans quelabîme leur désobéissance les avait précipités.Avant cette désobéissance, ils vivaient dans une parfaitesécurité et ne se doutaient pas qu'ils étaient nus;du reste, ils ne l'étaient point, puisque la gloire célesteles couvrait bien mieux que tout vêtement. Mais, quand ils eurentmangé du fruit défendu et qu'ils eurent ainsi violéle précepte du Seigneur, ils furent réduits à unesi profonde humiliation que le sentiment de la honte les porta àchercher un voile à leur nudité. C'est que la transgressiondu précepte divin les avait dépouillés de la gloireet de la grâce céleste qui les revêtaient comme d'unsplendide vêtement; et, en leur faisant connaître leur nudité,elle les avait pénétrés d'un vif sentiment de honte.
Et ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent desceintures. Mesurez, mon cher frère, je vous y invite, la profondeurde l'abîme où, du faîte de la gloire, le démonfit tomber nos premiers parents. Naguère ils étaient revêtusd'un éclat céleste, et maintenant ils sont contraints d'entrelacerdes feuilles de figuier et de s'en faire des ceintures. Tel fut le résultatdes tromperies du démon et des embûches qu'il leur tendit.Certes, il ne se proposait point de leur procurer quelques avantages nouveaux,mais il ne voulait que les dépouiller de ceux qu'ils possédaient,et les réduire ainsi à une honteuse nudité. Et, parceque leur désobéissance eut pour occasion le fruit défendu,l'Ecriture dit qu'ils en mangèrent et que leurs yeux furent ouverts,ce qui doit s'entendre de la perception de l'esprit bien plus que de l'organede la vue; car, après leur péché, Dieu leur fit ressentirdes impressions que, par un effet de son extrême bonté, ilsignoraient auparavant. Cette expression leurs yeux furent ouverts signifieque Dieu leur fit sentir la honte de leur nudité et la privationde la gloire dont ils jouissaient. Au reste, ce langage est ordinaire àl'Ecriture, comme lé prouve cet autre passage de la Genèse: Agar, esclave fugitive, errait dans le désert, et, ayant placéson enfant Sous un palmier, elle s'éloigna pour ne point le voirmourir. Alors, Dieu lui ouvrit les yeux. (Gen. XXI, 19.) Ce n'est pas (92)qu'elle ne vît auparavant, mais c'est que Dieu éclaira sonintelligence; en sorte que ce mot ouvrit doit s'entendre plutôt del'esprit que de l'organe de la vue.
Je donnerai la même solution à une seconde difficulté.Car quelques-uns disent : pourquoi cet arbre est-il appelé l'arbrede la science du bien et du mal ? Et l'on en voit même qui s'opiniâtrentà soutenir qu'Adam n'eut le discernement du bien et du mal qu'aprèsavoir mangé du fruit de cet arbre, mais c'est une pure extravagance.Déjà même, et comme pour y répondre par avance,j'ai parlé longuement de la science. infuse d'Adam; or, cette sciencese révéla par la justesse des noms qu'il imposa àtous les oiseaux et à tous les animaux, et par le don de prophétiequi en fut le radieux couronnement. On ne saurait donc affirmer que celuiqui nomma tous les animaux, et qui énonça au sujet de lafemme une si admirable prophétie, ignorât le bien et le mal.D'ailleurs une telle, supposition ferait, ce qu'à Dieu ne plaise! rejaillir sur Dieu même un horrible blasphème. Car eût-ilpu donner des ordres à l'homme, si celui-ci eût invinciblementignoré que la désobéissance était un mal ?Mais il n'en a pas été ainsi ; et Adam savait parfaitementbien ce qu'il faisait, puisque dès le principe il possédale libre arbitre. Dans le cas contraire, sa désobéissancen'eût pas été plus digne de châtiment que sasoumission de louange. Il est au contraire évident, et par les parolesmêmes du précepte, et par la suite des événements,que l'acte seul de leur désobéissance soumit nos premiersparents à la mort. C'est ce que la femme elle-même dit auserpent : Pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu adit : N'en mangea point, de peur que vous ne mouriez. Ainsi avant leurpéché ils étaient immortels, autrement leur prévaricationn'eût pu être punie du supplice de la mort.
6. Peut-on donc soutenir que c'est en mangeant du fruit défenduque l'homme acquit la connaissance du bien et du mal? Mais n'avait-il pasdéjà cette connaissance, lui qui était rempli de sagesseet orné du don de prophétie? et comment pourrait-on raisonnablementadmettre que les chèvres, les brebis et les autres animaux herbivoressavent distinguer les plantes utiles des plantes nuisibles pour brouterles unes et s'éloigner des autres, et que l'homme, doué deraison, ne sût pas discerner 1e bien d'avec le mal? Mais il n'estpas moins vrai, direz-vous, que cet arbre est nommé dans l'Écriturel'arbre de la science du bien et du mal. J'en conviens; et toutefois ilsuffit d'être un peu familiarisé avec le style dé l'Écriturepour se rendre compte de cette expression. Il a été ainsiappelé, non qu'il ait donné à l'homme la science dubien et du mal, mais parce qu'il a été l'occasion de sa désobéissanceet qu'il a introduit la connaissance et la honte du péché.Et en effet. souvent l'Écriture désigne les faits par lescirconstances qui les accompagnent; et comme cet arbre devait êtrepour l'homme une occasion de péché ou de mérite, ellel'appela l'arbre de la science du bien et du mal.
Le Seigneur voulut dès le principe faire connaître àl'homme que le Dieu qui avait créé l'univers lui avait aussidonné l'être. Il lui fit donc ce léger commandementafin qu'il reconnût son titre de Maître et de Seigneur. C'estainsi qu'un généreux propriétaire qui accorde àson intendant l'usufruit d'un magnifique palais, en exige une légèreredevance, comme témoignage de son droit de propriété.L'intendant sait ainsi que ce palais ne lui appartient point, et qu'iln'en jouit que par la bonté et la libéralité de sonmaître. Et de même le Créateur, qui avait établil'homme roi de la nature; et qui l'avait placé dans le paradis terrestredont il jouissait pleinement, voulut éviter que, séduit parses propres pensées, il ne crût que l'univers existait parlui-même , et qu'il ne s'enorgueillît de sa supériorité.C'est pourquoi il lui interdit le fruit d'un seul arbre, et le menaça,en cas de désobéissance; des plus graves châtiments,pour l'obliger à reconnaître un Maître, et àproclamer qu'il tenait tous ses avantages de sa pure libéralité.Mais la présomptueuse témérité d'Adam le précipitaavec Eve dans une ruine effroyable; ils transgressèrent le commandement,et mangèrent du fruit défendu. Voilà pourquoi cetarbre a été appelé l'arbre de la science du bien etdu mal. Ce n'est pas qu'ils ne connussent auparavant le bien et le mal,comme le prouvent ces paroles de la femme au serpent : Dieu nous a dit: Ne mangez point de ce fruit, de peur que vous ne mouriez. Ils savaientdonc bien que la mort serait la punition de leur désobéissance;aussi est-ce après avoir mangé d fruit défendu qu'ilsfurent dépouillés de leur vêtement de gloire, et qu'ilsressentirent la honte de leur nudité. Cet arbre est donc appelél'arbre de la science du (93)
bien et du mal, parce qu'il était destiné à éprouverleur obéissance.
Vous comprenez maintenant dans quel sens l'Ecriture dit que leurs yeuxfurent ouverts, et qu'ils connurent qu'ils étaient nus. Vous comprenezégalement pourquoi cet arbre a été appelé l'arbrede la science du bien et du mal. Mais appréciez, s'il est possible,quelle fut leur honte, lorsqu'après avoir mangé du fruitdéfendu, et transgressé le précepte du Seigneur, ilsentrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent des ceintures.Voyez comme du faîte de la gloire ils furent précipitésdans la plus profonde humiliation ! Ceux qui auparavant vivaient sur laterre comme des anges, en sont réduits à se couvrir de feuillesde figuier, tant le péché est un grand mal ! Car il nousprive d'abord de la grâce et de l'amitié divine, et nous couvreensuite de honte et de confusion. Bien plus, après nous avoir dépouillédes biens que nous possédions, il nous ôte jusqu'àl'espérance de les recouvrer.
Mais je me reprocherais de terminer cet entretien par les si tristesconsidérations que me fournit l'intempérance de l'homme,sa désobéissance et sa chute. C'est pourquoi, s'il vous plaît,à l'occasion de cet arbre, je parlerai de l'arbre de la croix, etaux maux que le premier a enfantés, j'opposerai les biens que lesecond nous a produits. Toutefois ce n'est point proprement l'arbre quia causé ces désastres, mais la volonté de l'hommepécheur et son mépris du précepte divin. Je diraidonc que le premier arbre a introduit la mort dans le monde, car la morta suivi le péché, et que le second nous a rendus àl'immortalité. L'un nous a chassés du paradis, et l'autrenous a ouvert l'entrée du ciel. Celui-ci a fait peser sur Adam,pour une seule faute, le dur fardeau des misères humaines, et celui-lànous a délivrés du poids de nos péchés, etnous a donné une douce et pleine confiance au Seigneur.
Armons-nous donc, mes frères, je vous en conjure, armons-nousde la vertu de ce bois vivifiant, et par son secours, mortifions les affectionsmauvaises de nos âmes. Tel est le conseil de l'Apôtre, quandil nous dit que ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ontcrucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés.(Gal V, 24.) Le sens de cette parole est que ceux qui se sont entièrementdévoués à Jésus-Christ ont dompté cetteconcupiscence de la chair qui ne tend qu'à corrompre en nous lesopérations de l'esprit. Imitons ces généreux chrétiens,et à leur exemple réduisons notre corps en servitude, afinque nous puissions résister aux suggestions de l'esprit mauvais.Ce sera aussi le moyen le plus assuré de traverser heureusementla mer orageuse de la vie présente, et d'aborder au port tranquilledu salut. Puissions-nous ainsi obtenir les biens que Dieu a promis àceux qui l'aiment en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soitla gloire, avec le Père et l'Esprit-Saint, maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
DIX-SEPTIÈME HOMÉLIE
" Et ils entendirent la voix duSeigneur Dieu qui s'avançait dans le jardin, après le milieudu jour. " (Ge. III, 8)
1. Je pense que hier je vous expliquai suffisamment et selon mes forcesce qui concerne l'arbre de la science du bien et du mal, en sorte que maintenantvous comprenez , mes très-chers frères, pourquoi l'Ecriturelui donne ce nom. Je vais donc aborder la suite du récit de la Genèse,afin de vous faire mieux connaître encore l'ineffable bontédu Seigneur, et cette admirable providence avec laquelle il prend soinde tout ce qui nous concerne. Il avait, dans le principe, crééet disposé toutes choses pour que l'homme, cet être raisonnablesorti de ses mains, fût comblé d'honneurs; et, voulant l'égaleraux anges, il lui avait formé un corps doué de gloire etd'immortalité. Toutefois il ne retira pas entièrement dédessus lui sa miséricorde, lorsqu'il le vit transgresser ses ordreset braver les menaces qui devaient le retenir. Mais alors même, toujourssemblable à lui-même, il se souvint que l'homme étaitsa créature. Quand le fils d'un patricien, oubliant son rang, sedégrade par ses vices, et du faîte des honneurs, tombe dansun profond avilissement, son père sent ses entrailles s'émouvoir;mais toujours bon envers cet indigne enfant, il ne l'abandonne point etne cesse de l'assister de ses secours et de ses conseils pour le retirerde l'abîme et lui rendre sa dignité première. Et demême, le Dieu bon et miséricordieux s'attendrit sur l'hommequi, avec son épouse, s'était laissé séduirepar le démon et avait cru aux pernicieux conseils du serpent. Aussile voyons-nous accourir vers lui comme un charitable médecin s'empresseauprès d'un malade dont les maux et la détresse réclamentses soins et son art.
Mais si nous voulons comprendre mieux encore toute l'étenduede cette bonté, il ne sera pas inutile de reprendre le passage quivient d'être lu. Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu quis'avançait dans le jardin, après le milieu du jour; et Adamet son épouse se cachèrent parmi les arbres du jardin pouréviter la présence de Dieu. Ici, mes chers frères,il ne faut ni passer légèrement sur ces paroles, ni s'arrêtercomme à l'écorce des mots; mais (95) nous devons considéreravec quelle condescendance l'Ecriture se proportionne à notre faiblesse,et donner à ces paroles un sens digne de Dieu et de notre salut.Et, en effet, ces paroles prises à la lettre seraient indignes deDieu, et n'offriraient-elles pas, je vous le demande, un sens absurde?Car que lisons-nous dans ce passage de la Genèse ? Ils entendirentla voix du Seigneur, qui s'avançait dans le jardin, aprèsle milieu du jour, et ils se cachèrent. Que dites-vous, ôMoïse? est-ce que Dieu marche? croirons-nous qu'il ait des pieds,et n'aurons-nous de lui aucune idée plus sublime? mais comment marcheraitCelui qui remplit l'univers de sa présence ? et comment Celui dontle ciel est le trône et la terre le marchepied serait-il renfermédans l'espace d'un jardin? Il faudrait être insensé pour ledire. Que signifient donc ces paroles : Ils entendirent la voix du Seigneur,qui s'avançait dans le jardin, vers le milieu du jour ? Elles nousapprennent que le Seigneur voulut leur faire sentir leur faute en les amenantà une extrême angoisse d'esprit et de coeur. C'est ce quiarriva ; car ils furent tellement saisis de honte, qu'à l'approchede Dieu ils se cachèrent. Ils avaient donc, à la suite deleur péché et de leur désobéissance, connule remords et la confusion.
Et, en effet, ce juge incorruptible, que nous nommons la conscience, se soulève contre l'homme et l'accuse à haute voix; illui met ses péchés devant les yeux et lui en représentetoute la grièveté. Voilà pourquoi Dieu, en créantl'homme, établit au dedans de lui-même ce censeur qui ne setait jamais et qu'on ne saurait tromper. Sans doute, on peut déroberses fautes et ses crimes à la connaissance des hommes, mais il estimpossible de les cacher à la conscience; et, en quelque lieu quese transporte le coupable , il porte en lui-même cette consciencequi l'accuse, le trouble, le déchiré et ne se repose jamais.Elle s'attaque à lui dans l'intimité du foyer domestique,sur le forum et dans les réunions publiques, et le poursuit durantles festins, pendant son sommeil et à son réveil. Elle necesse ainsi de lui demander compte de ses fautes, et de lui en remettresous les yeux la grièveté et le châtiment. Tel, uncharitable médecin se rend assidu auprès d'un malade, et,malgré ses rebuts, persiste à lui offrir ses remèdeset ses bons offices.
2. Au reste, le principal devoir de la conscience est de nous rappelernos fautes et de protester contre leur coupable oubli; elle nous en présentedonc le tableau, ne serait-ce que pour nous retenir et nous empêcherd'y retomber. Et cependant, malgré l'appui et le secours de la conscience,et malgré ses reproches violents et les remords qui déchirentnotre tueur, et qui sont pour notre âme autant de cruels bourreaux,la plupart des hommes ne peuvent vaincre leurs passions; aussi dans quelabîme ne tomberions-nous pas, si elle n'existait point? Ce furentdonc les reproches de la conscience qui révélèrentà nos premiers parents l'approche du Seigneur; et soudain ils secachèrent. Pourquoi le firent-ils? je vous le demande. Parce quela conscience, comme un accusateur sévère, leur reprochaitleur crime. Et en effet, ils n'avaient d'autre censeur, ni d'autre témoinde leur péché que celui qu'ils portaient en eux-mêmes;toutefois aux reproches de la conscience se joignait encore la privationde la gloire qui les revêtait. Ainsi, le sentiment de leur nuditéles avertissait de là grièveté de leur faute, et,parce qu'ils furent saisis de honte à la suite de leur grave désobéissance,ils tentèrent de se cacher. Ils entendirent, dit l'Ecriture, lavoix du Seigneur Dieu, qui s'avançait dans le jardin, aprèsle milieu du jour; et Adam et son épouse se cachèrent parmiles arbres du paradis, pour éviter la présence de Dieu.
Rien n'est donc plus funeste que le péché, mes très-chersfrères, car, dès que l'homme le commet, il le remplit deconfusion, et il rend insensés ceux qui brillaient auparavant parla solidité du jugement. Eh ! voyez Adam ! c'est la conduite d'uninsensé; et cependant il était doué du don de prophétieet de cette haute sagesse qui avait éclaté dans ses oeuvres.Mais il entend la voix du Seigneur qui s'avançait dans le jardin,et il se cache, ainsi que son épouse, parmi les arbres du paradis,pour éviter la présence de Dieu. N'est-ce pas là untrait véritable de folie? Quoi ! Dieu est présent partout,il a tiré du néant toutes les créatures, et nullen'est cachée à ses yeux; il a formé le coeur de l'homme,et il en connaît toutes les secrètes affections; il scruteles reins et les coeurs, et il pénètre jusqu'aux plus intimespensées de l'âme. Et voilà celui aux regards duquelAdam et Eve tentent de se cacher. Mais ne vous en étonnez point,mon cher frère telle est la méthode du pécheur. Ilsait bien (96) qu'il ne peut éviter la présence de Dieu,et cependant il essaye de s'y soustraire.
La conduite de nos premiers parents eut aussi pour principe la hontequi les saisit, lorsque le péché les eut dépouillésde leur glorieuse immortalité. C'est ce que prouve le choix mêmede leur retraite, puisqu'ils se cachèrent parmi les arbres du paradisterrestre. Les serviteurs fripons ou paresseux cherchent, sous l'impressionde la crainte et du châtiment, à se cacher dans tous les coinsde la maison, quoiqu'ils sachent bien qu'ils n'éviteront point loeild'un maître irrité. Et de même Adam et Eve, ne sachantoù se réfugier, couraient çà et là dansle paradis terrestre. Ce n'est pas non plus sans raison que l'Ecrituredésigne l'heure : Ils entendirent, dit-elle, la voix du SeigneurDieu qui s'avançait dans le jardin, après le milieu du jour.Elle veut ainsi nous faire connaître l'extrême bontédu Seigneur. Il ne différa donc pas un seul moment à secourirlhomme pécheur, et, dès qu'il le vit tombé, il sehâta d'accourir; du premier coup d'oeil il sonda toute la profondeurde sa blessure, et pour en prévenir les suites et les progrès,il s'empressa d'y porter un bienfaisant appareil. C'est ainsi que sa bonténe lui permit pas de laisser, même un seul instant, l'homme privéde tout secours.
L'ennemi de notre salut avait donné un libre cours à sarage; et parce qu'il enviait à l'homme les biens qu'il possédait,il lui avait tendu des piéges pour le faire déchoir de cetheureux état. Mais le Seigneur, dont la providence et la sagesserèglent nos destinées, a vu et la malignité du démonet la faiblesse de l'homme c'est cette faiblesse qui fit céder celui-ciaux insinuations de son épouse et tomber dans le honteux abîmedu péché. Aussi le Seigneur paraît-il soudain, et,comme un juge bon et indulgent, il s'asseoit sur son tribunal, qu'environnentla crainte et l'horreur, et il instruit l'affaire avec la plus grande attention.Il nous apprend ainsi à ne point condamner nos frères sansavoir bien examiné leur conduite.
3. Ecoutons donc, s'il vous plaît, ce solennel interrogatoireles demandes du Juge et les réponses des coupables, la sentencequi les frappe, et la condamnation du tentateur qui leur a tendu ces perfidesembûches. Mais apportez ici toute votre attention , et frémissezen assistant à ce jugement. Lorsqu'un juge mortel se place sur sontribunal, cite devant lui les coupables et les soumet à la torture,un frisson dé terreur saisit les spectateurs. Tous veulent entendreles demandes du juge et les réponses des accusés. Quellesseront donc nos pensées, lorsqu'en notre présence, le Dieu,créateur de l'univers, va entrer en jugement avec ses créatures! Et toutefois vous observerez combien, même ici, la clémencedivine l'emporte sur la sévérité des juges de la terre.
Le Seigneur Dieu appela donc Adam, et lui dit: Adam, où es-tu?Dans cette interrogation elle-même, nous trouvons une marque étonnantede la suprême bonté de Dieu; non-seulement il appelle Adam,mais il l'appelle lui-même, en personne : or c'est ce que dédaignentde faire les juges de la terre pour les coupables qui sont hommes commeeux et de la même nature qu'eux. Vous savez en effet que lorsqu'assissur leur tribunal, nos juges font rendre compte aux malfaiteurs de leurconduite, ils ne leur adressent pas directement la parole, mais qu'ilsse servent d'un intermédiaire qui communique à l'accuséles questions du jugé et au. juge les réponses de l'accusé;on en use ainsi à peu près partout pour faire sentir auxmalfaiteurs jusqu'à quel point ils se sont dégradésen commettant le, crime. Dieu n'agit pas de même, il interroge directement: Le Seigneur Dieu appela donc Adam et. lui dit
Adam, où es-tu ? Ces quelques mots renferment une grande énergiede pensées. Car. d'abord c'était en Dieu une immense et ineffablebonté quo d'appeler lui-même ce grand coupable qui rougissaitde honte, et qui n'osait ni ouvrir la bouche, ni: articuler une seule parole.Oui, l'interroger, et lui donner ainsi l'occasion d'implorer son pardon,atteste une infinie miséricorde. Adam, où es-tu? Oh ! quecette seule question est à la fois pleine de force et de douceur! C'est comme si Dieu lui eût dit: Qu'est-il donc arrivé ?Je t'avais laissé dans un état, et je te retrouve dans unautre. Je t'avais laissé revêtu de gloire, et je te retrouvedans une honteuse nudité. Adam, où es-tu ? quelle est doncla cause de ton malheur? et qui t'a plongé dans cet abîmede maux ? quel est le scélérat ou le voleur qui t'a enlevétous tes biens, et qui t'a réduit à cette extrême indigence? qui t'a fait connaître la nudité, et qui t'a dépouilléde ce splendide vêtement dont je t'avais revêtu? quel changementsubit ! et quelle tempête a soudain englouti toutes tes richesses? qu'as-tu donc fait, que tu veuilles éviter celui qui t'a comblédes plus grands bienfaits et qui t'a élevé à tantd'honneur? et que crains-tu, pour chercher ainsi à te cacher? est-cequ'un accusateur te poursuit, et que des témoins te confondent?enfin, d'où vient cette crainte et cette terreur?
Mais Adam répondit : J'ai entendu votre voix dans le jardina,et, comme l'étais nu, j'ai été saisi de crainte, etje irae suis caché. (Gen. III, 10.) Alors Dieu lui dit : Eh ! quit'a appris que tu étais nu? quel est ce langage nouveau et inouï?et qui t'eût fait connaître ton état, si toi-mêmen'étais l'auteur de cette ignominie? tu as donc mangé dufruit du seul arbre dont je t'avais défendu de manger. Voyez-vousquelle est la bonté et la patience du Seigneur?, II pouvait, sansadresser une seule parole à ce grand coupable, le punir sur-le-champcomme il l'en avait menacé; mais il agit patiemment, il l'interroge,et il écoute sa réponse. Bien plus, il l'interroge une secondefois, comme pour lui faciliter une défense qui lui permettrait d'userenvers lui de clémence et de miséricorde. Grande leçon! qui apprend aux juges que dans l'exercice de leurs fonctions, ils nedoivent ni parler inhumainement aux coupables, ni les traiter avec unecruauté qui ne convient qu'à des bêtes féroces.Il faut alors leur témoigner quelque indulgence et quelque bonté,et en prononçant sur leur sort, ne pas oublier qu'ils sont nos frères.Cette pensée que notre origine est commune attendrira nos coeurset adoucira les rigueurs de la justice. Ce n'est donc point sans motifque la sainte, Ecriture se proportionne ici à notre faiblesse, etemploie ce langage simple et familier. Elle nous invite à imiter,selon nos forces, l'ineffable bonté du Seigneur.
4. Et le Seigneur dit d Adam : qui t'a appris que tu, étais nu,si ce n'est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je tavaisdéfendu de manger? Oui, comment aurais-tu connu ta nudité,et serais-tu saisi de honte, si par intempérance, tu n'avais transgressémon commandement? Appréciez, mon cher frère, toute l'excellencede la bonté divine. Le Seigneur parle à Adam comme àun ami, et il traite ce grand coupable avec une douce familiarité
Qui t'a appris que tu étais nu, si ce n'est que tu as mangédu fruit du seul arbre dont je t'avais défendu de manger ? Observonsaussi l'emphase, et l'ironie secrète de cette expression : le fruitdu seul arbre, c'est comme s'il lui eût dit : est-ce que je t'avaisétroitement restreint l'usage des fruits de ce jardin ? ne tavais-jepas au contraire placé au sein d'une riche abondance ? et ne t'avais-jepas abandonné tous les fruits du paradis terrestre, à l'exceptiond'un seul? Cette défense n'avait pour but que de te rappeler quetu avais un Maître, et que tu devais lui obéir. Elle est doncinsatiable cette intempérance, qui, peu satisfaite de tant de biens,ne s'est point abstenue de ce seul fruit ? Et comment as-tu pu courir àune désobéissance qui devait te précipiter dans untel abîme de maux? que te revient-il maintenant de ton péché?Ne vous ai-je pas avertis l'un et l'autre, et n'ai-je pas voulu vous retenirpar la crainte du châtiment ? Je vous ai prédit toutes lessuites de votre péché, et je vous avais fait cette défensepour vous prémunir contre l'esprit séducteur. Et aujourd'hui,une si noire ingratitude ne rend - elle pas votre faute irrémissible? Comme un bon père instruit un fils chéri, je vous ai clairementprécisé mes ordres; et en vous permettant l'usage de tousles autres fruits, j'ai formellement excepté celui-là, afinque vous puissiez conserver tous les biens dont je vous avais comblés.Mais vous avez cru le conseil d'un autre meilleur et plus respectable quemon commandement. C'est pourquoi vous l'avez méprisé, etvous avez mangé du fruit défendu. Eh bien ! que vous est-ilarrivé ? Aujourd'hui une dure expérience vous révèletoute la malice de ce pernicieux conseil.
Voyez-vous la clémence du juge, sa douceur et sa patience inaltérable? Entendez-vous ce langage si plein de condescendance, et si élevéau-dessus de nos idées et de nos pensées ? Enfin comprenez-vouscomment le Seigneur ouvre à l'homme pécheur la porte du repentir,en lui disant : Qui t'a appris que tu étais nu, si ce n'est quetu as mangé du fruit du seul arbre dont je t'avais défendude manger ? N'était-ce pas lui déclarer que, malgrésa grave désobéissance, il était encore prêtà lui pardonner. Mais écoutons la réponse du coupable.Et Adam dit : la femme que vous m'avez donnée pour compagne, m'aprésenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé.Cette réponse est en elle-même En cri de détresse etde douleur; et il semble au premier abord qu'elle est un appel àcette miséricorde divine qui toujours surpasse en bonté eten indulgence la malice de nos péchés. Et en effet, le Seigneur(98) venait, par son ineffable patience, de toucher le coeur d'Adam etde lui faire sentir la grièveté de sa faute; et voilàque celui-ci cherche à s'excuser en disant: la femme que vous m'avezdonnée pour compagne m'a présenté du fruit de cetarbre et j'en ai mangé. C'est comme s'il eût dit : J'ai péché,je le sais, mais la femme que vous m'avez donnée pour compagne,et dont vous avez dit vous-même : faisons à l'homme une aidequi lui soit semblable, a été la cause de ma chute. Pouvais-jesoupçonner que cette femme que vous m'aviez donnée pour compagneme serait un sujet de honte et d'ignominie? je savais seulement que vousl'aviez formée pour être ma consolation. Vous me l'avez donnée,vous me l'avez amenée, et j'ignore quel motif l'a portéeà me présenter le fruit que j'ai mangé.
Cette réponse semble donc au premier abord justifier Adam; maisen réalité sa faute était inexcusable. Car commentexcuseras-tu, pouvait lui repartir le Seigneur, 'l'oubli de mon commandement,et l'assentiment accordé à la femme plutôt qu'àmes paroles? Celle-ci t'a offert le fruit; soit, mais le souvenir de madéfense, et la crainte du châtiment devaient suffire pourte détourner d'en manger. Ignorais-tu mes ordres, et ne connaissais-tupas mes menaces? Dans ma prévoyante tendresse je vous avais avertisl'un et l'autre afin que vous évitassiez ces malheurs. Aussi quoiquela femme soit à ton égard l'instigatrice du péché,tu ne saurais être innocent. Eh ! ne devais-tu pas te montrer fidèleà mon commandement , repousser le présent fatal et mêmereprésenter à la femme l'énormité de sa faute.Tu es le chef de la femme; et elle n'a été forméeque pour toi. Mais tu as interverti l'ordre, et, au lieu de la retenir,tu t'es laissé entraîner par elle. Les membres devaient obéirà la tête, et, par une coupable interversion, ce sont lesmembres qui ont commandé, en sorte que les rangs et l'ordre ontété renversés. Et voilà comment tu es tombédans cette profonde humiliation, toi qui étais revêtu de gloireet de splendeur.
Qui pourrait donc assez déplorer ton infortune et la perte debiens si précieux ? Toutefois seul tu as fait ton malheur, et tune saurais en attribuer la cause qu'à ta propre faiblesse. Car situ n'y avais consenti, jamais la femme ne feût entraînédans cet immense désastre. A-t-elle employé à tonégard les prières, le raisonnement ou la séduction?Il lui a suffi de te présenter le fruit, et soudain avec une complaisanceextrême tu en as mangé, sans te souvenir de ma défense.Tu as donc cru que je t'avais trompé, et que je ne t'avais interditl'usage de ce fruit que pour te priver, par jalousie, d'un étatplus glorieux encore. Mais comment aurais-je pu te tromper, moi qui t'avaiscomblé de tant de biens ! et n'était-ce point déjàune grande bonté que de t'avoir à l'avance prévenudes suites qu'entraînerait ta désobéissance. Je voulaisdonc que tu évitasses le malheur où tu es tombé. Maistu as tout méprisé, et aujourd'hui, qu'une dure expériencete fait sentir l'énormité de ta faute, il ne te reste plusqu'à t'en reconnaître coupable, sans en accuser ton épouse.
5. C'est ainsi que le Seigneur reprochait à Adam la grièvetéde son péché; et celui-ci, tout en l'avouant, cherchait àse justifier en le rejetant sur la femme. Mais voyons maintenant avec quellebonté ce même Dieu s'adresse alors à celle-ci. Et Dieu,ajoute l'Ecriture, dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? tuas entendu ton époux qui t'accuse de toute cette désobéissance,et qui en fait peser la responsabilité sur toi qui lui avais étédonnée pour lui venir en aide, et qui n'avais ététirée de sa propre substance que pour être sa consolation.Pourquoi donc, ô femme, as-tu commis ce péché, et pourquoias-tu attiré sur lui et sur toi cette profonde humiliation ? Quelsavantages te procure aujourd'hui cette criminelle intempérance,et quels fruits retires-tu de ce coupable égarement ? Tu as étéséduite par ta faute, et tu as rendu ton époux complice deton péché.
Mais, que répond la femme? Le serpent m'a trompée, etj'ai mangé du fruit. Voyez-vous comment, elle aussi, cherche dansson effroi à excuser sa désobéissance ? Adam avaitrejeté sa faute sur la femme, en disant : elle a cueilli le fruitet me l'a présenté, et j'en ai mangé. Et de mêmecelle-ci avoue son péché, et ne trouve nulle autre excusaque de dire : le serpent m'à trompée, et j'ai mangédu fruit. Ce maudit animal a été la cause de ma chute, etce sont ses pernicieux conseils qui m'ont entraînée dans cetteprofonde humiliation. Il m'a trompée, et j'ai mangé du fruit.
Ne passons point légèrement sur ces paroles, mes très-chersfrères; car un examen attentif nous y fera découvrir d'utilesinstructions. Les jugements du Seigneur sont terribles et (99) effrayants;mais si nous les méditons avec soin, ils seront salutaires ànotre âme. Ecoutons donc Adam qui dit à Dieu : La femme quevous m'avez donnée pour compagne m'a présenté le fruit,et j'en ai mangé. Ainsi il reconnaît qu'il n'y a eu,àson égard, ni contrainte, ni violence, et qu'il a agi volontairement,et avec une entière liberté. Eve lui a seulement présentéle fruit, et elle n'a exercé sur lui aucune pression, ni aucuneviolence. Et de même celle-ci ne dit point, pour s'excuser, que leserpent fa portée à manger malgré elle du fruit défendu.Elle se borne à dire : le serpent m'a trompée. Or il dépendaitd'elle de repousser la séduction comme d'y succomber : le serpentm'a trompée, dit-elle. Il est donc vrai que l'ennemi de notre salut,parlant par l'organe de ce maudit animal, donna un conseil funeste, ettrompa la femme. Mais il ne la violenta point et ne la contraignit point: il usa seulement de fraude pour accomplir ses pernicieux desseins, ets'il s'adressa de préférence à la femme, c'est qu'illa crut plus susceptible de se laisser séduire et de commettre unefaute irrémissible.
Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé du fruit. Voyezcombien le Seigneur est bon. Il se contente de ce seul aveu, et il ne presseni Adam ni Eve de nouvelles questions. Et certes, quand il les interrogeait,ce n'était point qu'il ignorât leur crime : il le connaissaitet en savait toutes les circonstances; aussi ne s'abaissait-il jusqu'àentrer en discussion avec eux, qu'afin de faire mieux éclater samiséricorde, et les engager à un humble et sincèreaveu; c'est pourquoi il ne leur adresse point de nouvelles questions. Sansdoute il convenait que Dieu nous fît connaître le genre deséduction qui avait été présenté ànos premiers parents; mais pour montrer qu'il ne les interrogeait pointpar ignorance du fait, il se contente d'une première réponse.Et, en effet, en disant que le serpent l'avait trompée, et qu'elleavait mangé du fruit défendu, la femme laissait facilementdeviner la fatale espérance dont le démon l'avait flattéepar l'organe du serpent, en lui promettant qu'ils deviendraient des dieux.
Avez-vous bien observé avec quel soin le Seigneur interroge Adam,et avec quelle indulgence il traite la femme? Avez-vous égalementremarqué la manière dont ils se justifient? Appréciezdonc maintenant l'ineffable miséricorde de ce Juge suprême.La femme a dit : Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé dufruit défendu; et cependant le Seigneur ne daigna point interrogercet animal, ni lui donner lieu de se défendre. Il ne lui adressaaucune question, ainsi qu'il l'avait fait à l'homme et àla femme; mais dès que ceux-ci eurent présenté leurjustification, il déchargea toute sa colère sur le serpent,comme sur l'auteur du péché. Car le Seigneur, aux yeux duquelrien n'est caché, n'ignorait point que le serpent avait étélinstrument du piège où la noire jalousie du démonavait fait tomber nos premiers parents. Voyez donc comme il use enversceux-ci de miséricorde et de bonté. Il savait tout, et cependantil dit à Adam : Où es-tu ? et qui t'a appris que tu étaisnu ? Il dit également à Eve : Pourquoi as-tu fait cela? Maisil tient au serpent un langage bien différent: Et le Seigneur Dieudit au serpent : Parce que tu as fait cela. Voyez-vous la différence?Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Et, au serpent: Parce que tu as fait cela. Oui, parce que tu t'es prêtéà ce crime, et que tu as insinué ce perfide conseil; parceque tu as favorisé la jalousie du démon, et que tu as secondésa malice contre ma créature, tu es maudit entre tous les animauxet toutes les bêtes de la terre; lu ramperas sur le ventre, et tumangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettraiinimitié entre toi et la femme, entre ta postéritéet la sienne. Elle t'écrasera la tête, et tu la blesserasinsidieusement au talon. (Gen. III, 14-15.)
6. Remarquez, je vous prie, l'ordre et l'arrangement de ce passage,et vous y trouverez à l'égard de l'homme un précieuxtémoignage de la bonté divine. Le Seigneur interrogea d'abordAdam, et puis Eve; et quand celle-ci eut désigné son séducteur,il dédaigna d'en écouter la défense, et fulmina contrelui un châtiment qui durera autant que sa vie. Désormais doncla vue seule du serpent rappellera aux hommes qu'ils doivent repousserses perfides conseils et éviter ses trompeuses embûches. Maispeut-être demanderez-vous pourquoi le serpent est puni, tandis qu'iln'a été que l'instrument du démon qui seul a causétout ce désastre? Ici encore éclate l'ineffable bontédu Seigneur. Car, de même qu'un,bon père, non content de poursuivrele meurtrier de son fils, brise et met en pièces le glaive ou lepoignard qui a servi au crime, le Seigneur punit le serpent qui a étél'instrument de la malice du démon, et veut que la vue de ce châtiment(100) proclame la sévérité avec laquelle il a traitéle de mon lui-même. Car si l'instrumenta été châtiési rigoureusement, quel supplice n'a pas été infligéà celui qui l'a mis en uvre !
Au reste, Jésus-Christ nous en révèle quelque chosedans son Evangile, lorsqu'il nous apprend qu'au jour du jugement il diraà ceux qui seront placés à sa gauche : Retirez-vousde moi, maudits; allez au feu éternel qui été préparéau diable et à ses anges. ( Matth XXV, 41.) C'est donc pour le démonqu'a été préparé ce feu qui ne s'éteindrajamais; et quelle destinée plus affreuse que celle de ces malheureuxqui négligent leur salut, et s'exposent ainsi à partagerles supplices réservés au diable et à ses anges !Si nous voulons au contraire embrasser la vertu et observer les lois deJésus-Christ, nous nous assurerons ce royaume, dont il dit : Venez,les bien-aimés de mon Père, possédez le royaume quivous a été préparé dès le commencementdu monde. (Matth. XXV, 34.) Ainsi d'un côté sont les feuxéternels de l'enfer, et de l'autre, si nous sommes pieux et fervents,le royaume du ciel. Puissent ces pensées nous encourager àtravailler au salut de notre âme, à fuir le péché,et à éviter les embûches du démon !
Mais, si vous n'êtes pas trop fatigués, je parlerai encoredu châtiment infligé au serpent, afin de vous montrer de plusen plus comment la miséricorde divine' s'y exerce envers nous. Aureste, chaque jour, un concours nombreux entoure le tribunal d'un jugequi instruit la cause de quelques criminels; on y passe des journéesentières, et l'on ne se retire pas avant que la séance nesoit levée. A plus forte raison est-il convenable que nous attendionsavec un saint empressement l'énoncé du jugement que le Seigneurva prononcer contre le serpent. Il lui infligera un terrible châtiment,parce qu'il a été l'instrument du crime; et la vue de cettepeine nous fera comprendre quels supplices éternels le mêmeDieu réserve au démon. Nous y verrons également avecquelle miséricorde il châtie Adam et Eve, auxquels il adresseplutôt une sévère remontrance qu'il n'inflige une gravepunition; et nous en concluerons que nous ne saurions assez admirer labonté divine ni louer son indulgente providence à notre égard.Ecoutons donc l'écrivain sacré : Et le Seigneur Dieu ditau serpent Parce que tu as rait cela, tu es maudit entre tous les animauxet toutes les bêtes de la terre; tu ramperas sur le ventre, et tumangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettraiinimitié entre toi et la femme, entre ta postéritéet la sienne : elle te brisera la tête, et tu la blesseras insidieusementau talon.
7. La colère et l'indignation éclatent dans ces paroles: mais aussi il est grand et énorme le péché danslequel le démon, par l'organe du serpent, entraîna nos premiersparents. Or, le Seigneur Dieu dit au serpent : parce que tu as fait cela;parce que tu as été le ministre du démon dans sesprojets homicides, et que tuas secondé sa malice en servant d'organeà ses mauvais conseils et ses flatteries empoisonnées; parceque tu as fait cela, et que tu as contribué à déshéritermes créatures de mes grâces et de ma bienveillance, en teprêtant aux perfides desseins de l'ange rebelle qui, en punitionde son orgueil et de sa noire jalousie, a été précipitédu ciel sur la terre ; parce que, dans toutes ces horribles machinations,tu t'es montré son docile instrument, je t'inflige un châtimentqui durera toujours. Il suffira donc au démon de te voir, pour qu'ilsache quels supplices lui sont réservés, et aux hommes, pourqu'ils apprennent à éviter ses piéges et àse garantir de ses embûches, s'ils ne veulent un jour partager sestourments. Ainsi tu es maudit entre tous les animaux, parce que tu as faitun perfide usage de la finesse qui te distinguait entre eux tous, et quetu n'as usé de ce don que pour causer les plus grands maux.
N'oublions pas en effet cette parole de l'Ecriture : Le serpent étaitle plus rusé de tous les animaux qui étaient sur la terre.C'est pourquoi le Seigneur lui dit : Tu seras maudit entre tous les animauxet toutes les bêtes de la terre. Mais comme cette malédictioneût échappé à nos sens et à nos yeux,Dieu voulut lui infliger un châtiment visible qui nous rappelâtsans cesse son crime et son supplice. Aussi ajoute-t-il : Tu ramperas surle ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours deta vie. Tu as abusé de tes qualités naturelles, et tu asbien osé entrer en conversation avec l'homme raisonnable que j'avaiscréé : tu as donc imité le démon, auquel tuas servi de complaisant ministre, et qui a été chassédu ciel, parce qu'il affecta des pensées au-dessus de sa condition.Et de même je t'inflige un châtiment qui va changer ta nature.Tu ramperas sur la terre, et tu te nourriras (101) de la poussière.Ainsi, tu ne pourras jamais t'élever vers le ciel, ruais tu demeurerastoujours dans cet état d'humiliation, et seul de tous les animaux,tu te nourriras de la poussière. Bien plus : Je mettrai inimitiéentre toi et la femme; entre ta postérité et la sienne. Carpeu content de te voir ramper sur la terre, je ferai de la femme ton ennemieirréconciliable, en sorte que la guerre subsistera toujours entreta postérité et la sienne. Enfin elle t'écrasera latête, et tu la blesseras insidieusement au talon. Oui, je lui donneraila force de te marcher sur la tête, et tu t'agiteras vainement sousses pieds.
Cette punition du serpent nous manifeste, mon cher frère, lagrande bonté du Seigneur à l'égard de l'homme. Maisce que l'Ecriture dit ici du serpent matériel, peut surtout, etdans un sens véritable, s'entendre du serpent spirituel, et s'appliquerau démon. Et en effet, pour humilier cet esprit superbe, Dieu lecontraint à ramper sous nos pieds, et il nous donne le pouvoir delui marcher sur la tête. N'est-ce pas là ce que signifientces paroles de Jésus-Christ : Foulez aux pieds les serpents et lesscorpions? Et de peur que nous ne les entendions d'un serpent matériel,il ajoute : Et toute puissance de l'ennemi. (Luc, X, 19.)
C'est ainsi que. l'ineffable bonté du Seigneur éclatedans le châtiment qu'il inflige au serpent, complice et organe dudémon. Mais revenons à la femme, s'il vous plaît. Leserpent a été puni lé premier, parce qu'il a étél'instigateur du péché : et maintenant la femme qui s'estlaissée séduire, et qui a entraîné l'homme,entendra avant lui sa sentence, et ce terrible avertissement: Et le Seigneurdit à la femme : Je multiplierai tes calamités et tes gémissements: tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de ton mari,et il te dominera. (Gen. IX, 16.) Admirez ici encore la bonté duSeigneur, et voyez avec quelle indulgence il traite la femme, mêmeaprès un si grand crime. Je multiplierai, lui dit-il, tes calamités.Je te destinais dans le principe une existence qui eût étéexempte de douleur et d'affliction, et qui, affranchie de tout chagrinet de toute tristesse, n'aurait connu que la joie et le plaisir. Revêtued'un corps mortel, tu n'aurais ressenti aucune de ses tristes nécessités;mais parce que tu n'as pas su user de ces précieuses faveurs, etque l'excès même du bonheur t'a rendue ingrate, je t'imposeraiun frein qui te retiendra dans le devoir, et je te condamne désormaisaux pleurs et aux gémissements.
Je multiplierai donc tes calamités et tes gémissements,et tu enfanteras dans la douleur. La joie que tu éprouveras de devenirmère commencera donc par la douleur; et cette douleur, qui se renouvelleraà chaque enfantement, te rappellera incessamment la grièvetéde ta faute et de ta désobéissance. Mais de peur que la suitedes années n'en affaiblisse le souvenir, et afin que tu n'oubliespoint que c'est là le châtiment de ton péché,je multiplierai tes calamités et tes gémissements, et tuenfanteras dans la douleur.
8. Cette sentence fut comme une prophétie des souffrances etdes maux auxquels la femme est assujétie : une grossesse de neufmois, pénible et laborieuse, et des douleurs intolérablesqu'il faut avoir ressenties pour les comprendre. Cependant le Seigneur,toujours bon et miséricordieux, a voulu adoucir pour la femme cespeines si cruelles par les joies de la maternité. Ainsi elle oublie,à la naissance d'un fils, toutes les douleurs qui ont précédéet accompagné, cette naissance. Aussi voyons-nous que la femme,au milieu même des souffrances inouïes qui mettent sa vie enpéril, n'est pas plutôt devenue mère, qu'elle s'épanouità la joie, et qu'oubliant toutes ses angoisses, elle ne songe qu'àallaiter son enfant. Reconnaissons en cela une bienfaisante dispositiondu Seigneur, qui pourvoit à la conservation du genre humain. Cartoujours l'espoir d'un bien à venir rend plus légers lesmaux présents. C'est ainsi que les marchands traversent l'immensitédes mers, affrontent les tempêtes et lés pirates; et lorsqu'échappésà mille dangers, ils voient s'évanouir toutes leurs espérances,ils ne laissent pas néanmoins d'entreprendre une nouvelle navigation.Ainsi encore, le laboureur défonce profondément son champ,1e cultive avec soin, et lui confie une abondante semence; et trop souventla sécheresse, ou la pluie, et même la rouille et la niellefont périr ses moissons au moment où il va les recueillir;toutefois il ne se rebute point, et il recommence ses travaux dèsque la saison le lui permet.
Cette observation s'applique à tous les divers genres d'industrie,et se vérifie également dans la femme. Elle a donc supportépendant neuf mois d'intolérables douleurs, des nuits sans sommeilet des tortures affreuses; quelquefois (102) par suite d'un accident, elleest accouchée avant terme, et a donné le jour à unfoetus informe, ou bien elle a mis au monde un enfant estropié,idiot ou mort-né; et à peine est-elle échappéeà ces graves dangers, qu'elle oublie tous ses maux, et s'exposede nouveau aux périls de la maternité. Que dis-je ! elleen affronte même de plus grands encore, car il n'est pas rare devoir des mères mourir de suites de couches; et néanmoinsces exemples n'épouvantent point les autres femmes, et ne les détournentpoint du mariage, tant le Seigneur a mélangé leurs douleursde joie et de contentement ! Voilà pourquoi il dit à Eve: Je multiplierai tes calamités et tes gémissements; et tuenfanteras dans la douleur. C'est à cette parole que faisait allusionJésus-Christ, lorsqu'il comparait l'excès des tribulationsde la mère avec la plénitude de ses joies. Quand une femme,dit-il, enfante, elle est dans la tristesse, parce que l'heure est venue.Voilà bien la douleur; et puis il ajoute, pour nous montrer quecette douleur passe, et que la joie et l'allégresse lui succèdent: Mais après qu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvientplus de son affliction, à cause de sa joie, parce qu'un homme estné au monde. (Jean, XVI, 21.)
Voyez-vous donc comme se manifestent à notre égard labonté du Seigneur et sa providence , et comme cette parole : Tuenfanteras dans la douleur, est pour la femme une punition et un sévèreavertissement. Dieu ajoute Tu seras sous la puissance de ton mari, et ilte dominera. Ne semble-t-il pas qu'ici Dieu cherche à s'excuser?et c'est comme s'il disait à la femme : dans le principe je tavaisassigné le même rang d'honneur et de gloire qu'à lhomme; je t'avais communiqué tous les privilèges, et je t'avaisdonné comme à lui l'empire de l'univers ; mais puisque tuas abusé de ta dignité, je te soumets à l'homme. Tuseras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Tu as abandonnécelui dont tu partageais la gloire et la nature , et pour qui tu avaisété formée, afin de lier des relations avec le serpent,et de recevoir par lui les perfides conseils du démon : eh bien! je te soumets à l'homme, et je l'établis ton maître;tu reconnaîtras son autorité, et parce que tu n'as pas sucommander, tu apprendras à obéir. Ainsi tu seras sous lapuissance de ton mari, et il te dominera. Car il vaut mieux pour toi delui être soumise et de reconnaître son autorité, quede vivre libre de tout joug, et exposée à te précipiterdans le mal. C'est ainsi qu'il est plus utile au cheval d'obéirau frein, et de marcher d'un pas sûr et réglé, quede s'élancer çà et là d'une course aventureuseet désordonnée. Je te soumets donc à l'homme pourton propre avantage, et je veux que tu lui obéisses sans contrainte,comme dans le corps les membres obéissent à la tête.
9. Mais je m'aperçois que la longueur de ce discours vous fatigue;et néanmoins je vous demande encore quelques instants d'attention.Car il serait indécent de nous retirer quand le juge est encoreassis sur son tribunal, et de ne pas entendre l'énoncé entierdu jugement. Au reste nous touchons à la fin. Ecoutons donc la sentenceque Dieu, après avoir parlé à la femme, prononçaà l'homme, et le châtiment qu'il lui infligea. Et Dieu dità Adam : Parce que tu as écouté la voix de ta femme,et que tu as mangé du seul fruit dont je t'avais ordonnéde ne pas manger, la terre est maudite dans ton oeuvre; et tu ne mangerasde ses fruits, durant tous les jours de ta vie, qu'avec un grand travail.Elle ne produira pour toi que des épines et des chardons, et tute nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueurde ton front, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'oùtu as été tiré; car tu es poussière et tu retournerasen poussière. (Gen. VII, 17, 18, 19.)
Ces paroles renferment de nombreux traits de bonté et de providenceà notre égard : mais pour bien les apprécier, il fautapprofondir chaque mot. Or Dieu dit à Adam : tu as écoutéla voix de ta femme, et tu as mangé du seul fruit dont je t'avaisordonné de ne pas manger; tu as donc, en écoutant sa voix,et en mangeant de ce fruit, préféré ses insinuationsâ mon commandement, et tu n'as pas voulu t'abstenir du seul fruitdont je (avais ordonné de ne point manger, car ma défensese bornait à cette exception : cependant tu né l'as pas respectée, et tu as enfreint mes ordres pour obéir à ton épouse: aussi tu vas connaître toute l'énormité de ta faute.
Ecoutez , ô hommes ! écoutez, ô femmes ! que ceux-cine souffrent point de semblables insinuations, et que celles-làne se les permettent pas! Car si Adam ne put se justifier en rejetant sonpéché sur la femme, il servirait peu à un mari dedire : j'ai commis cette faute par complaisance pour mon épouse.La femme (103) a été placée sous la puissance de l'homme,et il en a été établi le maître, afin de s'enfaire obéir. Les pieds ne doivent point commander à la tête.Et néanmoins nous voyons trop souvent que celui qui par son rangdevrait être la tête, s'abaisse à devenir les pieds,et que celle qui devrait être les pieds, s'attribue les fonctionsde la tête. C'est cette confusion que prévoyait le grand Apôtre,le Docteur des nations, quand il s'écriait: Femme, savez-vous sivous sauverez votre mari ? et vous, mari, savez-vous si vous sauverez votrefemme? (I Cor. VII, 15.) Cependant il appartient à l'homme de repousservivement tout mauvais conseil que la femme se permettrait de lui donner;et celle-ci ne doit jamais oublier le châtiment dont Eve fut puniepour avoir suggéré à Adam cette funeste désobéissance.Elle doit encore, loin d'imiter Eve, et de reproduire ses criminelles insinuations,s'instruire à son malheur, et ne jamais donner à son mariun conseil qui ne serait pas salutaire et utile à l'un et àl'autre. Mais revenons à notre sujet.
Or Dieu dit à Adam :Parce que tu as écouté la voixde ta femme, et que tu as mangé du seul fruit dont je t'avais ordonnéde ne point manger; parce que tu as négligé d'observer moncommandement, et que ni la crainte, ni les menaces des châtimentsqui suivraient ton péché, n'ont pu te retenir, et parce quetu as commis la faute énorme de toucher au seul fruit que j'avaisexcepté, en t'abandonnant l'usage de tous les autres, la terre estmaudite dans ton oeuvre. Reconnaissons ici la bonté divine dansla manière différente dont il punit le serpent, animal irraisonnable, et l'homme, être doué de raison. Il dit au premier : tues maudit sur la terre; et au second : la terre est maudite dans ton oeuvre.Et c'est à juste titre : car elle avait été crééepour l'homme, afin qu'il jouît de ses productions. Mais parce quel'homme a péché, elle est maudite; et l'effet de cette malédictionsera de troubler le repos et la tranquillité de l'homme.
Voilà donc, dit le Seigneur, que la terre est maudite dans tonoeuvre; et pour nous apprendre les effets de cette malédiction,il ajoute : et tu ne mangeras de ses fruits, durant tous les jours de tavie, qu'avec un grand travail. Ne voyez-vous pas ce châtiment traversertous les siècles, et après avoir été utileau premier homme, apprendre encore à ses descendants quelle estl'origine de leurs malheurs. Mais écoutons les paroles suivantesqui spécifient mieux encore le genre de cette malédiction,et la cause de ce pénible travail. Et Dieu dit : la terre ne teproduira que des épines et des chardons. Ce seront là commeles monuments de ma malédiction; et tu ne rendras la terre fécondequ'à force de soins et de labeurs. Ainsi toute ta vie s'écouleradans la tristesse et le travail, afin qu'ils soient un frein qui réprimel'arrogance de ton orgueil, et te ramène forcément àla pensée de ton néant; tu ne seras donc plus tentéde te bercer de coupables illusions, car tu te nourriras de l'herbe dela terre, et tu mangeras ton pain d la sueur de ton front.
Mais avant d'expliquer ces paroles, observons comment le péchéde l'homme a changé pour lui toutes les conditions premièresde la vie. Car c'est comme si Dieu lui disait : je t'avais préparé,en te créant, une existence exempte de douleurs, de travail, defatigues et d'inquiétudes. Tu eusses joui d'un bonheur parfait,et sans connaître aucun des tristes assujettissements du corps, tuaurais pleinement goûté toutes les délices de la vie.Mais tu n'as pas su apprécier cet heureux état, et voicique je maudis la terre. Désormais, si tu ne l'ensemences et si tune la cultives , elle ne te donnera plus, comme auparavant, ses diversesproductions; je joindrai même à ces travaux, et à cespénibles labeurs, les maladies et de continuelles fatigues, en sorteque tu ne réussiras en quelque chose qu'au prix de tes sueurs, etainsi cette dure existence te sera une continuelle leçon d'humilité,et un souvenir de ton néant.
En outre, cette malédiction ne se bornera pas à quelquesannées, mais elle s'étendra à tout le cours de tavie; et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu'àce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré,car tu es poussière , et tu retourneras en poussière. Oui,telle sera ta destinée , jusqu'à la fin de tes jours, etjusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as ététiré. Car c'est du limon de la terre qu'a été forméle corps que je t'ai donné dans ma bonté, et c'est en cemême limon qu'il se résoudra. Tu es poussière, et turetourneras en poussière. En vain pour te faire éviter tousces maux, j'avais dit : Ne mangez pas de ce fruit, et le jour oùvous en mangerez, vous mourrez certainement ; je ne voulais donc pointta mort, et de mon côté, je n'ai rien négligéde tout ce que je pouvais faire ; (104) mais tu t'es précipitétoi-même dans cet abîme de maux, et tu ne dois en accuser queta propre négligence.
Ici se présente une question que je vais résoudre en peude mots, et qui mettra fin à cet entretien. Dieu dit à nospremiers parents : Le jour où vous mangerez du fruit défendu,vous mourrez certainement. Or il est indubitable qu'après leur péchéet leur désobéissance, ils ont vécu un grand nombred'années. Cette difficulté n'en est une que pour ceux quilisent superficiellement l'Ecriture sainte; car un lecteur attentif l'expliqueaisément, et découvre sans peine le sens de ce passage. Sansdoute Adam et Eve vécurent encore bien des années, et néanmoinsle jour où ils entendirent cette parole: Vous êtes terre,et vous, retournerez en terre, une sentence de mort leur fut prononcée,en sorte qu'on peut dire que dès ce moment ils subirent la mort.Ainsi le sens de ce passage : Le jour où vous mangerez du fruit,défendu, vous mourrez certainement , est que dès ce momentils surent qu'ils étaient soumis à la mort. Eh ! ne voyons-nouspas que dans les tribunaux, le criminel condamné à mort estreconduit en prison, et que même il y reste assez longtemps. Cependanton le regarde déjà comme mort, parce qu'une sentence capitalea été rendue contre lui. Et de même depuis le jouroù le Seigneur prononça contre nos premiers parents un arrêtde mort, ils furent sous le coup de cet arrêt, quoique l'exécutionen ait été différée pendant bien des années.
Cet entretien s'est prolongé au delà des bornes ordinaires;mais puisque j'ai pu, par la grâce de Dieu, et selon mes forces,terminer l'explication du passage de la Genèse qui avait étélu, je conclus immédiatement. Sans doute il serait facile de développerencore ce sujet, et de montrer que la miséricorde divine surnagemême au-dessus de ces flots de mort qui submergent tous les hommes.Cependant je n'en dirai rien pour ne pas trop fatiguer votre mémoire,et je vous prie. seulement de ne point, au sortir de cette assemblée,vous rendre à d'insipides réunions, ni vous amuser àde frivoles conversations. Le sujet d'un intéressant entretien seraitde résumer en soi-même, ou de vous réciter les unsaux autres les principaux points de cette instruction : les questions duluge suprême, et les réponses des coupables; la justificationd'Adam, qui rejette sa faute sur la femme, et lexcuse de celle-ci quiaccuse le serpent; la punition de cet animal, et son châtiment éternel,châtiment qui atteste la colère du Seigneur contre lui, etsa miséricordieuse bonté envers ceux qu'il a séduits.Et en effet, puisque Dieu punit si sévèrement le séducteur,c'est une preuve qu'Adam et Eve, victimes de ses fourberies, lui étaientagréables, et qu'il s'intéressait encore à leur bonheur.Rappelez-vous ensuite la sentence prononcée à la femme, lapunition, et le sévère avertissement qu'elle reçut,et enfin n'oubliez point cet arrêt prononcé à Adam: Tu es terre, et tu retourneras en terre.
Ces diverses réflexions vous feront admirer de plus en plus l'ineffablemiséricorde du Seigneur. Car quoique nous ne soyons que poussière,et que nous devions retourner en poussière, nous pouvons, par lapratiqué de la vertu et la fuite du vice, obtenir ces biens ineffablesqu'il a préparés à ceux qui l'aiment, et dont il estécrit : 1'il n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le coeurde l'homme n'a point compris. (I Cor. II, 9.) Il est donc juste que nousoffrions au Seigneur d'éternelles actions de grâce pour tantde bienfaits, et que }fous n'en perdions jamais le souvenir. Nous devonségalement nous appliquer, par l'exercice des bonnes oeuvres, etpar la fuite constante du péché, à calmer sa colère,et à nous le rendre propice. Eh ! ne serait-ce pas une monstrueuseingratitude si nous venions à oublier que Dieu, immortel et impassiblede sa nature, n'a pas dédaigné, pour nous délivrerde la mort, de prendre notre chair mortelle et terrestre, de l'éleverau plus haut des cieux, de la faire asseoir à la droite de son Père,et de lui assurer les adorations des anges? Mais nous, hélas ! noustenons une conduite tout opposée; nous ensevelissons dans la chairet la boue notre âme qui est immortelle, nous l'assujettissons àla terre et à la mort, et nous la rendons incapable, de rien fairepour le ciel et la vie éternelle. Ah ! je vous en conjure, ne nousmontrons pas ingrats jusqu'à ce point envers un tel bienfaiteur;et soyons au contraire obéissants à ses préceptes,et empressés à faire tout ce qui peut lui plaire, afin qu'ilnous rende lui-même dignes des félicités célestes.Fuissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la bontéde J.-C. N.-S., à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire, l'honneur et l'empire maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.
DIX-HUITIÈME HOMÉLIE
" Et Adam donna à sa femmele nom d'Eve, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Etle Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques depeau, et il les en revêtit ; et il dit : Voici Adam devenu commel'un de nous. " (Gen. III; 20, 21; 22.)
1. Hier, vous avez pu apprécier l'indulgence du juge supérieur,et la bienveillance de ses paroles. Vous avez vu également la diversitédes châtiments infligés aux coupables. Ainsi le tentateura été puni tout autrement que ceux qu'il avait séduits;et la miséricorde divine a éclaté éminemmentmême dans la sentence rendue contre nos premiers parents. Il nousa donc été utile d'assister à ce solennel jugement,et d'en suivre tous les détails. Car nous avons connu de quels biensAdam et Eve se sont eux-mêmes privés par leur désobéissance;et nous avons appris comment le péché les a dépouillésd'une gloire. toute céleste et d'une existence tout angélique.Enfin, nous avons admiré la patience du Seigneur, et nous avonscompris quel grand mal est la faiblesse puisqu'elle a entraînépour l'homme la perte de si précieux avantages, et l'a plongédans une humiliante dégradation. C'est pourquoi je vous en supplie,veillons sur nous-mêmes, afin que cette chute nous soit un salutaireavertissement, et que ce châtiment nous retienne dans une sage défiance.Nous serons en effet punis très-sévèrement, si ceterrible exemple ne nous détourne pas d'offenser Dieu. Car toutpéché de rechute mérite d'être châtiéplus rigoureusement. C'est ce que nous apprend l'illustre docteur des nations,le bienheureux Paul, quand il nous dit que tous ceux qui ont péchésans la loi, périront sans la loi, et que tous ceux qui ont péchésous la loi, seront jugés par la loi. (Rom. II, 12.) Le sens dece passage est que ceux qui ont péché avant la loi évangéliqueseront traités avec plus d'indulgence que nous qui vivons sous cetteloi, et qui mériterons un plus rigoureux châtiment parce quenous péchons après l'avoir reçue. Car tous ceux quiont péché sans la loi, périront sans la loi; et celeur sera un avantage par rapport au châtiment de n'avoir reçuni la connaissance, ni les secours de la loi... Mais tous ceux qui ontpéché sous la loi, seront jugés parla loi; parce qu'elleleur enseignait, (106) dit l'Apôtre, ce qu'ils devaient faire, etqu'ils n'ont point voulu suivre ses prescriptions. Aussi seront-ils, pourles mêmes péchés, punis plus sévèrementque les infidèles.
Mais expliquons le passage qui vient d'être lu. Et Adam donnaà sa femme le nom d'Eve, qui signifie vie, parce qu'elle est lamère de tous les vivants. Observez ici le soin que prend, l'écrivainsacré de nous transmettre ces détails. Nous apprenons ainsiqu'Adam donna un nom à son épouse, et qu'il l'appela Eve,c'est-à-dire vie, parce qu'elle est la mère de tous les vivants.Elle est en effet la tige du genre humain et comme la racine et le principede toutes les générations. Mais après nous avoir instruitde quelle manière Adam donna un nom à son épouse,Moïse nous fait connaître de nouveau la bonté de Dieuqui n'abandonna pas ses créatures dans la honteuse nuditéoù elles s'étaient plongées. Et le Seigneur Dieu,dit-il, fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, etil les en revêtit. Le Seigneur agit alors comme un bon pèrese conduit envers un enfant prodigue. Ce fils de famille était douéd'un bon naturel et avait été élevé avec soin.Il jouissait dans la maison paternelle d'une riche abondance, portait desvêtements de soie, et avait à sa disposition un opulent patrimoine.Mais voilà que l'excès même de la prospéritéle précipite dans le mal; et alors son père lui retranchetous ces divers avantages, le retient de plus près sous sa dépendance,et remplace ses somptueux vêtements par un habit simple et communqui cache seulement sa nudité. C'est ainsi qu'Adam et Eve s'étantrendus indignes de cette gloire brillante qui les couvrait et qui les affranchissaitde tous les besoins du corps, Dieu leur retira cet éclat ainsi quela possession de tous les biens dont ils jouissaient avant cette épouvantablechute. Cependant, il eut compassion d'une si grande infortune, et les voyanthonteux d'une nudité qu'ils ne pouvaient ni couvrir, ni cacher,il fit des tuniques de peau et les en revêtit.
Voilà donc où aboutissent les artifices du démon.Dès que nous prêtons l'oreille à ses suggestions, ilnous séduit par l'amour de quelque plaisir passager, et nous entraînedans l'abîme du péché. Puis il nous abandonne, toutcouverts de honte et de confusion, à la pitié et aux regardsde tous. Mais le Seigneur, qui s'intéresse toujours au salut denos âmes, ne détourna point ses yeux du triste étatoù nos premiers parents étaient réduits, et il leurdonna un vêtement dont la simplicité seule était unsouvenir de leur chute. Et le Seigneur Dieu fit donc à Adam et àson épouse des tuniques de peau, et il les en revêtit. Observezici, je vous le demande, avec quelle condescendance l'Ecriture se proportionneà notre faiblesse. Mais, je l'ai dit, et je le répète,il faut toujours lui donner un sens digne de Dieu. Ainsi ce mot : Dieufit des tuniques, doit être pris dans ce sens qu'il commanda queces tuniques existassent; et il voulut que nos premiers parents s'en couvrissent,afin que ce vêtement leur rappelât sans cesse leur désobéissance.
2. Ecoutez, ô riches ! ô vous qui vous enorgueillissez dutravail des vers à soie, et qui vous parez des plus superbes étoffes! écoutez cette leçon de modestie que le Seigneur nous adonnée dès les premiers jours de la création. L'hommeavait mérité la mort par son péché, et il avaitbesoin d'un vêtement pour cacher sa nudité; et voilàque Dieu se borne à le revêtir d'une tunique de peau. Il voulutainsi nous apprendre à fuir une vie molle et voluptueuse, et àembrasser de préférence une vie dure et austère. Maispeut-être les riches, rebutés de cette morale sévère,me diront-ils Eh quoi ! voulez-vous que nous nous habillions de peaux debêtes? Je ne dis point cela; et nos premiers parents eux-mêmesn'ont pas toujours porté cette sorte de vêtements, car labonté divine ne cesse jamais de se montrer généreuseet bienfaisante. C'est ainsi que du jour où Adam et Eve furent soumisaux besoins de la nature, et qu'ils perdirent cette douce et angéliqueexistence dans laquelle ils avaient été créés,le Seigneur leur permit de tisser la laine pour s'en faire des vêtements.Il convenait en effet que l'homme, être raisonnable, fût vêtu,et qu'il ne vécût point, comme un animal, dans la honte etla nudité. Nos habits nous rappellent donc les biens que nous avonsperdus, et le châtiment que, par leur désobéissance,Adam et Eve, ont attiré sur tout le genre humain.
Mais comment excuser ce luxe effréné qui rejette l'usagede la laine, pour ne porter que de la soie, et qui même pousse l'extravagancejusqu'à la rehausser de broderies d'or. Ce sont principalement lesfemmes qui s'adonnent à ces vanités; et moi, je leur dis: pourquoi parer ainsi votre corps? et pourquoi vous (107) enorgueillirde ce pompeux attirail? Vous oubliez donc que les habits sont une suitedu châtiment infligé à nos premiers parents. Aussil'Apôtre nous dit-il : Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nouscouvrir, nous devons être contents. (I Tim. 6, 8.) Ainsi il fautborner notre sollicitude au strict nécessaire; et il suffit quenotre corps soit couvert, sans nous inquiéter de la beauté,ni de la variété des habits. Mais poursuivons le récitde la Genèse.
Et le Seigneur Dieu dit : Voici Adam devenu comme l'un de nous, sachantle bien et le mal; maintenant donc craignons qu'il n'avance la main etne prenne aussi de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive éternellement.Et le seigneur Dieu le mit hors du jardin de délices, pour qu'ilcultivât la terre d'où il avait été tiré.(Gen. III, 22, 23.) Ici encore le Seigneur use d'expressions proportionnéesà notre faiblesse : Et le Seigneur Dieu dit : voici Adam devenucomme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Quelle simplicitéde langage ! mais comprenons-le dans un sens digne de Dieu. Il nous rappelledonc de quelle manière le démon, par l'organe du serpent,trompa nos premiers parents. Il leur avait dit : Si vous mangez de ce fruit,vous serez comme des dieux; et ils en mangèrent dans le fol espoirde s'égaler à la divinité. C'est pourquoi Dieu, voulantde nouveau leur faire sentir la grièveté de leur faute, etl'illusion de leurs espérances, dit ironiquement: Voici Adam devenucomme lun de nous.
Cet amer reproche était tout personnel et ne pouvait que jeterAdam dans une extrême confusion. C'est comme si le Seigneur lui eûtdit : tu as transgressé mon commandement pour t'égaler àmoi. Eh bien! ce que tu as désiré est arrivé, ou plutôtce que tu ne désirais pas, mais ce que tu méritais justement.Car tu es devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Le démonavait encore dit à Eve, par l'organe du serpent : Vos yeux serontouverts, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. Aussile Seigneur ajouta-t-il : Et maintenant craignons qu'il n'avance la main,et ne prenne de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive éternellement.Ici encore se manifeste la miséricorde divine; mais il nous fautapprofondir chacune de ces paroles pour n'en rien perdre, et en découvrirtoutes les richesses cachées. Lorsque Dieu fit un commandement àAdam, il lui permit l'usage de tous les fruits, à l'exception d'unseul, le menaçant de mort, s'il osait y toucher. Mais en lui faisantce commandement et cette menace, il ne lui dit rien de l'arbre de vie.Adam, créé immortel, pouvait donc, selon moi, et autant queje comprends ce passage, manger du fruit de cet arbre, comme de tous lesautres; et ainsi il eût pu s'assurer l'immortalité, puisqu'iln'avait reçu aucune défense touchant cet arbre.
3. Si l'on me demandait curieusement pourquoi cet arbre est appelél'arbre de vie, je répondrais que la raison humaine est incapablepar elle-même de comprendre toutes les oeuvres de Dieu. Nous savonsseulement qu'il a plu au Seigneur que, dans le paradis terrestre, l'hommeeût comme une matière à la vertu d'obéissanceet au péché de désobéissance. C'est pourquoiil planta ces deux arbres, l'un de vie et l'autre de mort, pour ainsi parler.Car c'est pour avoir mangé du fruit de ce dernier contre l'ordrede Dieu, que l'homme a été assujetti à la mort. Maisdès l'instant ou il toucha au fruit défendu, le péchéentra dans le monde et l'homme devint sujet à la mort, et àtoutes les infirmités de la nature. Cependant cette mort étaitdans les conseils divins une grâce plus encore qu'un châtiment;aussi le Seigneur ne voulut-il plus qu'Adam habitât le paradis terrestre.Il l'en chassa donc, lui prouvant, par cette rigueur même, qu'iln'agissait que par bonté et dans son intérêt. Maiscette doctrine exige un examen plus approfondi de ce passage.
Et maintenant, dit le Seigneur, craignons qu'Adam n'avance la main,et ne prenne aussi du fruit de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et nevive éternellement. C'est comme s'il eût dit : Un excèsd'intempérance a porté l'homme à transgresser moncommandement, et son péché l'a soumis à la mort. Aujourd'huidonc, s'il osait toucher au fruit de l'arbre de vie, il acquerrait l'immortalitéet ne cesserait de pécher. C'est pourquoi il lui est avantageuxque je le chasse du paradis terrestre; et je lui donnerai en cela plutôtune marque de bonté que de colère et de vengeance. Ainsiparla le Seigneur; et il est vrai de dire que ses châtiments commeses bienfaits font éclater sa miséricorde. Ainsi ce dur exildevint pour Adam une salutaire leçon. Car si Dieu n'eût prévuque l'impunité rendrait les hommes plus coupables, il n'eûtpoint chassé Adam du paradis terrestre. (108) Mais ce fut pour empêcheren eux les progrès du vice et fermer la voie à une malicequi n'aurait point su s'arrêter, qu'il châtia Adam dans unepensée toute de miséricorde; et c'est ce qu'il fait encorechaque jour à l'égard des pécheurs.
Il ordonna donc, par bienfaisance et par bonté, que l'homme fûtchassé du paradis terrestre. Et le Seigneur Dieu, dit l'Ecriture,mit Adam hors du jardin de délices, pour qu'il labourât laterre d'où il avait été tiré. Remarquez icil'exactitude de l'écrivain sacré. Il nous apprend que leSeigneur Dieu mit Adam hors du jardin de délices, pour qu'il labourâtla terre d'où il avait été tiré. L'arrêtdivin reçoit dès lors son exécution, et l'homme, chassédu jardin de délices, fut contraint de travailler la terre. Ce n'estpas non plus sans raison que l'Ecriture ajoute : d'où il avait ététiré. Car ce travail devait être pour lui une leçoncontinuelle d'humilité, en lui rappelant que son corps avait étéformé du limon de la terre. Aussi est-il dit expressément: Pour qu'il travaillât la terre d'où il avait ététiré. C'est encore comme la conséquence de cette autre paroledu Seigneur : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front , qu'Adamreçut alors l'ordre de travailler la terre d'où il avaitété tiré.
L'Ecriture nous apprend ensuite à quelle distance du paradisterrestre Dieu l'établit, puisqu'elle ajoute que le Seigneur Dieuchassa Adam, et le fit habiter en face du jardin de délices. Maisici observons comme dans toutes ses couvres Dieu se montre plein de miséricorde,même quand il nous châtie. Ainsi c'est par bonté etpar miséricorde qu'il châsse Adam du paradis terrestre; ets'il l'établit ensuite en face de ce même séjour, c'estafin que chaque jour il conçoive un nouveau regret de son ancienétat, et une douleur nouvelle de ses malheurs présents. Sansdoute cette vue lui était bien triste et bien amère, et toutefoisil y trouvait une utile leçon; car elle le rendait plus sage etplus vigilant, et l'empêchait de pécher. Il n'est en effetque trop ordinaire à l'homme d'abuser des biens dont il jouit, etde ne se corriger que quand il les a perdus. Car l'expérience luirévèle sa faute, et son infortune lui fait apprécierle bonheur dont il est déchu et ressentir les maux qui l'environnent.Ce fut donc de la part de Dieu un trait de providence et de bontéque d'établir Adam en face du paradis terrestre, puisque la vuede ce lieu devait entretenir en lui de salutaires remords. Enfin pour l'empêcherque par un trop grand attachement à la vie, il n'essayât derentrer dans le jardin de délices et de manger du fruit de l'arbrede vie, le Seigneur, selon le récit de l'Ecriture, récitproportionné à notre faiblesse, le Seigneur plaçaun chérubin avec un glaive flamboyant qui s'agitait toujours, pourgarder la voie de l'arbre de vie.
La négligence de nos premiers parents à observer le commandementdivin, fut cause que le Seigneur fit garder avec tant de précautionl'entrée du paradis. Et il est juste d'observer que si sa bontéet sa miséricorde avaient déjà paru lorsqu'il bannitAdam, elles n'éclatèrent pas moins quand il plaçaun chérubin avec un glaive flamboyant qui s'agitait sans cesse pourgarder l'entrée du jardin de délices. Ce n'est pas sans raisonaussi qu'il est dit de ce glaive qu'il s'agitait sans cesse. Car nous comprenonspar là que tous les chemins qui pouvaient conduire à ce jardinétaient fermés, et que ce glaive flamboyant en défendaittoutes les approches. Mais quels souvenirs il rappelait, et quelle terreuril inspirait à Adam !
4. Or, Adam connut Eve, son épouse. (Gen. IV, 1.) Remarquez ladate précise de ce fait. Ce ne ne fut qu'après leur désobéissanceet leur exil qu'Adam et Eve eurent commerce ensemble. Auparavant ils vivaientcomme des anges, et ils ignoraient les plaisirs de la chair. Ah ! commentles eussent-ils connus, puisqu'ils n'étaient point assujettis auxbesoins du corps ! Ainsi, dans l'ordre des temps, la virginité possèdela palme de la priorité; mais lorsque la faiblesse de l'homme eutintroduit la désobéissance et le péché, ellese retira, parce que la terre n'était plus digne de la posséder;et alors s'établit la loi de la concupiscence. Comprenez donc, moncher frère, quelle est la dignité de la,virginité.Elle est une vertu bien élevée et bien sublime, et sa possessionest trop au-dessus des forces humaines pour que nous puissions l'acquérirsans un secours tout spécial de la puissance divine. Et, en effet,Jésus-Christ lui-même nous déclare que les viergessont dans un corps mortel les émules des anges. Les Sadducéensl'interrogèrent un jour surfa résurrection et lui dirent: Maître, il y avait parmi nous sept frères; et le premierayant épousé une femme, est mort, et, n'ayant point eu d'enfants,il laissa sa femme à son frère. Il en fut de même dusecond, du troisième, et de tous jusqu'au septième. Au jourde la résurrection, duquel des sept sera-t-elle femme ? car (109)tous l'ont eue pour épouse. Mais Jésus-Christ leur répondit: Vous êtes dans l'erreur, ne sachant ni les Ecritures, ni la puissancede Dieu. Car au jour de la résurrection les hommes n'auront pointde femmes, ni les femmes de maris; mais ils seront comme les anges. (Matth.XXII, 25-30.) Comprenez-vous maintenant que ceux qui, par amour pour Jésus-Christ,embrassent la sainte virginité, mènent sur la terre et dansun corps mortel la vie des anges? Mais plus cet état est grand etélevé, et plus brillantes sont les couronnes, plus magnifiquesles récompenses et plus abondants les biens qui sont promis àtous ceux qui joignent à la chasteté la pratique des autresvertus.
Or, Adam connut son épouse qui conçut et enfanta Caïn.Le péché était entré dans le monde par la désobéissancede nos premiers parents, et l'arrêt divin les avait soumis àla mort. C'est pourquoi le Seigneur, qui veillait à la conservationdu genre humain, permit qu'il se propageât par l'union de l'hommeet de la femme. Et Eve dit : J'ai possédé un homme par lagrâce de Dieu. Voyez-vous comme le châtiment infligéà la femme l'a rendue meilleure et plus réservée?Car elle n'attribue point aux seules lois de la nature la naissance decet enfant; mais elle la rapporte à Dieu et lui en fait hommage.Ainsi le châtiment a été pour elfe une utile leçon.Car J'ai possédé un homme, dit-elle, par la grâce deDieu, et je le tiens plutôt de sa bonté que de la nature.
Et de nouveau elle enfanta Abel, son frère. La naissance de cesecond fils fut la récompense de sa vive reconnaissance pour celledu premier. Car c'est ainsi que le Seigneur nous traite; et quand nousle remercions d'un premier bienfait, il paie nos hommages par de nouvellesfaveurs. Eve devint donc mère une seconde fois, parce que dans lapremière elle avait reconnu la main du Seigneur. Or, cette fécondité,depuis que le péché l'avait soumise à la mort, luiétait une bien grande consolation. Aussi Dieu voulut-il dèsle principe diminuer pour nos premiers parents la sévéritédu châtiment, et comme effacer l'image de la mort sous le tableaude générations nouvelles. Et, en effet, ces générationsqui se succèdent les unes aux autres, sont un emblème del'immortalité. Et Abel, dit l'Ecriture, fut pasteur de brebis, etCaïn laboureur. Nous apprenons ainsi que chacun des deux frèresexerça un art différent; l'un embrassa la vie pastorale,et l'autre s'adonna à l'agriculture.
Mais il arriva, longtemps après, que Caïn offrit au Seigneurun sacrifice des fruits de la terre. (Gen. IV, 3.) Observez ici quelleslumières le Créateur avait répandues dans la consciencede l'homme. Car qui avait révélé à Caïnla notion du sacrifice? La voix de sa conscience ; il offrit donc au Seigneurun sacrifice des productions de la terre, parce qu'il ne pouvait méconnaîtrequ'il devait lui faire hommage des fruits de son travail. Ce n'est pasque Dieu eût besoin de ses sacrifices; mais il convenait que, recevantses bienfaits, il lui témoignât sa reconnaissance. Et en effet,Dieu, qui se suffit à lui-même et qui ne réclame riende nous, veut bien, dans son extrême bonté, s'abaisser jusqu'ànotre pauvreté, et permettre par intérêt pour notresalut, que la connaissance de ses attributs nous soit une écolede vertus.
Et Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau. Ce n'estpas sans raison que dans notre précédent entretien je vousdisais que Dieu, qui ne fait acception de personne, sonde les volontéset récompense l'intention du coeur. Cette remarque trouve ici sajuste application. C'est pourquoi ce passage de la Genèse mériteun profond examen, et il convient de s'y arrêter sérieusementpour bien comprendre ce qui est dit de Caïn et d'Abel. Car il n'ya rien d'inutile dans l'Ecriture, et une syllabe, une lettre mêmerecèle un riche trésor, puisqu'on peut toujours en tirerun sens moral. Or que nous dit-elle? Et il arriva, longtemps après,que Caïn offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre, etAbel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau et les plus gras.
5. Un esprit pénétrant comprend à la simple lecturele sens de ce passage. Mais je me dois à tous, et la doctrine évangéliques'adresse également à tous; je vais donc entrer dans quelquesexplications, afin que vous en soyez mieux instruits. Caïn, dit l'Ecriture,offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre. Quant àAbel il choisit pour matière du sien les productions de l'art pastoral.Et il offrit les premiers-nés de son troupeau et les plus gras.Déjà ces seuls mots nous montrent toute la piétéd'Abel, car il n'offre pas seulement quelques brebis prises au hasard dansson troupeau, mais les premiers-nés, c'est-à-dire les plusbeaux et les plus précieux; et même parmi ceux-ci les (110)plus gras, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de meilleur et deplus excellent. Mais à l'égard de Caïn , l'Écrituren'entre dans aucun détail ; elle se contente de nous dire qu'iloffrit un sacrifice des fruits de la terre et nous laisse ainsi supposerqu'il prit les premiers qui lui tombèrent sous la main, et qu'ildédaigna de choisir les plus beaux.
Je l'ai déjà dit, et je ne cesserai de le redire. Si Dieureçoit nos sacrifices, ce n'est pas qu'il en ait besoin. Il veutseulement nous faciliter les moyens de lui témoigner notre reconnaissance.C'est pourquoi l'homme qui offre en sacrifice les biens mêmes qu'iltient de Dieu, doit, pour remplir ce devoir religieux, choisir tout cequ'il a de meilleur. Autrement, il ne comprendrait pas combien Dieu luiest supérieur et combien il est lui-même honoré deremplir ces fonctions sacerdotales. Observez aussi, mon cher frère, et concluez de cet exemple quels rigoureux châtiments méritele chrétien qui, par lâcheté, néglige son salut.J'ajoute que nul docteur n'instruisit Caïn et Abel et que nul conseillerne leur suggéra l'idée d'offrit un sacrifice : leur conscienceseule les en avertit, et les lumières que le Seigneur avait répanduesdans l'esprit de l'homme. Ce fut aussi la pureté de l'intentionqui fit agréer le sacrifice de l'un et la malice de la volontéqui fit rejeter celui de l'autre.
Et Dieu, dit l'Écriture, regarda Abel et ses dons. Voyez-vouscomme s'accomplit ici cette parole de l'Évangile: les premiers serontles derniers et les derniers seront les premiers? (Matth. XIX, 30.) Carcelui qui avait le privilège du droit d'aînesse, et qui lepremier offrit son sacrifice, fut mis au-dessous de son frère, parceque son intention n'était pas droite. Tous deux offrirent un sacrifice;mais c'est seulement d'Abel que l'Écriture dit : le Seigneur regardaAbel et ses dons. Que signifie ce mot , regarda ? il marque que Dieu approuval'action d'Abel , loua son intention, couronna sa bonne volontéet, en un mot, fut satisfait de sa conduite. Car si nous osons dire quelquechose de Dieu et ouvrir la bouche pour parler de cet Etre éternel,nous ne pouvons le faire, parce que nous sommes hommes , que dans un langagehumain. Mais, ô prodige ! Dieu regarda Abel et ses dons, c'est-à-direl'offrande qu'il lui fit de ses brebis les plus grasses et les meilleures.Ainsi Dieu regarda Abel, parce que son sacrifice partait d'un coeur puret sincère. Il regarda aussi ses dons, parce que les brebis étaientsans tache et précieuses, soit par rapport à l'intentionde celui qui les offrait, soit en elles-mêmes, puisqu'elles avaientété prises parmi les premiers-nés du troupeau, etqu'elles en étaient les plus grasses, c'est dire qu'elles étaientun choix fait dans tout ce qu'il y avait de meilleur.
Et Dieu regarda Abel et ses dons; mais il ne regarda ni Caïn nises sacrifices. (Gen. VII, 5.) Le sacrifice qu'Abel offrit, avec un coeurpur et une volonté droite, fut donc agréable au Seigneur,quil'agréa et qui daigna même le. louer. Ainsi il appela donsl'offrande d'Abel pour mieux honorer la sincérité de sonintention. Mais il ne regarda ni Caïn ni ses sacrifices. Observezici avec quelle exactitude s'exprime lécrivain sacré. Endisant que Dieu ne regarda point Caïn, il nous apprend qu'il rejetases présents, et en appelant ceux-ci du nom de sacrifices, il nousdonne une utile leçon. L'action et la parole divine nous apprennentdonc que le Seigneur exige nos sacrifices comme un témoignage extérieurdes sentiments de notre âme et comme une protestation publique quenous le reconnaissons pour notre Maître et pour le Créateurqui nous a tirés du néant. Et en effet, lEcriture, qui nommedons l'offrande de quelques brebis, et sacrifices celle de quelques fruitsde la terre, nous enseigne que le Seigneur recherche la pureté del'intention bien plus qu'il ne se soucie qu'on lui offre des animaux oudes fruits. C'est donc cette pureté qui rendit le sacrifice d'Abelagréable à Dieu; et c'est une disposition toute contrairequi fit rejeter celui de Caïn.
Il faut également entendre dans un sens digne de Dieu ces paroles: Le Seigneur regarda Abel et ses dons; mais il ne garda ni Caïn,ni ses sacrifices. Elles signifient que le Seigneur fit comprendre àl'un qu'il approuvait sa bonne volonté, et à l'autre qu'ilrepoussait son ingratitude. Telle fut la conduite de Dieu; et maintenantexpliquons le verset suivant. Et Caïn fut violemment attristé,et son visage fut abattu. D'où provenait cette violente tristesse? d'un double principe : Le Seigneur avait rejeté son sacrifice,et il avait agréé celui d'Abel. Voilà donc pourquoiCaïn fut violemment attristé, et pourquoi son visage fut abattu.Ces deux causes se réunissaient pour aggraver sa tristesse; le Seigneuravait repoussé son offrande, et il avait reçu celle d'Abel.Or, (111) puisqu'il avait péché, il devait faire pénitenceet se corriger, car notre Dieu est toujours plein de miséricorde,et il hait en nous moins le péché que (endurcissement dansle péché. Mais Caïn n'en tint aucun compte.
6. Au reste, la conduite du Seigneur montra bien alors toute la grandeurde sa miséricorde, non moins que l'excellence de sa bonté,et même l'excès de sa patience. Et en effet, quand il vitCaïn violemment attristé, et comme submergé par lesflots de la douleur , il ne détourna point ses regards de dessuslui, mais il se souvint qu'il avait agi envers Adam avec une tendre compassion,qu'il lui avait facilité après son crime l'occasion d'enobtenir le pardon, et qu'il lui avait comme ouvert la porte d'un humbleaveu par cette interrogation : Adam, où es-tu? Aussi le voyons-noustémoigner à cet ingrat la même bonté, et luitendre, sur le bord de l'abîme, une main secourable. C'est ainsique pour lui aplanir les voies de la pénitence et du repentir, illui adressa ces paroles : Pourquoi es-tu triste, et pourquoi ton visageest-il abattu ? Ton offrande était bonne en elle-même, maisn'as-tu pas péché dans le choix des fruits ? apaise doncton irritation; son recours sera en toi et tu le domineras. Considérezici, mon cher frère, l'indulgente et ineffable bonté du Seigneur.Il vit que Caïn était en proie à un mal violent, etqu'une noire jalousie l'assaillait fortement; et voilà qu'il sehâte, dans sa miséricordieuse tendresse, de lui présenterun salutaire remède. Bien plus, il lui tend une main secourablepour l'arracher aux flots qui menacent de le submerger.
Pourquoi es-tu triste, lui dit-il; et pourquoi ton visage est-il abattu?D'où vient cette tristesse si grande qu'on lit sur ton front lessignes d'un profond chagrin ? Pourquoi ton visage est-il tout abattu ?et quelle est la cause de cette mélancolie ? Pourquoi n'as-tu pasréfléchi à ce que tu faisais ? et croyais-tu offrirtes sacrifices à un homme qu'on peut tromper ? Enfin ignores-tuque je n'ai nul besoin des présents de l'homme, et que je ne considèredans le sacrifice que l'intention de celui qui l'offre ? Pourquoi donces-tu triste ? et pourquoi ton visage est-il abattu ? ton offrande étaitbonne en elle-même; mais n'as-tu pas péché dans lechoix des fruits? Oui, la pensée de m'offrir un sacrifice étaitlouable; et le choix mauvais des fruits offerts m'a seul fait rejeter cesacrifice. L'oblation d'un sacrifice exige de grandes précautions,et la distance infinie qui sépare le Dieu qui le reçoit del'homme qui le lui présente, commande à. celui-ci une sévèreattention dans le choix de la matière. Mais tu n'as fait aucunede ces réflexions, et tu m'as offert les premiers fruits que tuas trouvés sous ta main. Aussi n'ai-je pu agréer ton sacrifice.
Les dispositions mauvaises avec lesquelles tu as offert ton sacrifice,me l'ont fait rejeter; et au contraire la pureté du coeur et lechoix exquis des victimes m'ont fait accepter celui de ton frère.Toutefois je ne me hâte pas de punir ton péché, etje ne veux en ce moment que te le remettre sous les yeux, et te donnerun bon conseil. Si tu le suis, tu obtiendras ton pardon, et tu éviterasd'affreux malheurs. Quel est donc ce conseil ? tu as péché,et grièvement; mais je punis moins le crime que l'endurcissementdans le crime, car je suis bon, et je neveux point la mort du pécheur,mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch. XVIII, 27.) Aussiparce que tu as péché, apaise ton ressentiment, rends lecalme à tes pensées, bannis de ton esprit le trouble et l'inquiétude,et arrache ton âme aux flots tumultueux qui menacent de l'engloutir,mais surtout garde-toi de tomber dans un péché plus graveencore, et de te précipiter dans un désespoir irrémédiable.Tu as péché, apaise donc ta colère.
Le Seigneur savait bien que Caïn s'élèverait contreson frère, et c'est pourquoi il s'efforçait de préveniren lui cette coupable résolution. Car tous les secrets de nos coeurslui sont connus, et il découvrait les mouvements qui agitaient celuide Caïn. Aussi cherche-t-il à le guérir par de paternelsavis, et par un langage plein de condescendance pour ses coupables dispositions.Il n'omet donc nulle tentative qui eût pu ramener Caïn àde meilleurs sentiments; mais le malheureux repoussa le remède,et se précipita dans l'abîme du fratricide. Tu as péché,lui disait le Seigneur, apaise donc ta colère. Sans doute j'ai rejetéton sacrifice à cause de tes mauvaises dispositions, et j'ai agréécelui de ton frère par suite de son intention pure et droite; maisne pense pas que je veuille pour cela te priver de l'honneur et des privilègesdu droit d'aînesse. Apaise ta colère, car quoique j'aie honoréAbel, et reçu ses dons; tu n'en seras pas moins son aîné,et il te sera soumis. Ainsi, même après ton péché,je (112) maintiens à ton égard les privilèges du droitd'aînesse, et je veux que ton jeune frère reconnaisse ta supérioritéet ton autorité.
Admirez donc avec quelle bonté le Seigneur cherche à modérerla fureur et l'irritation de Caïn, et par quelles douces paroles ils'efforce de calmer l'emportement de sa colère ! Il voit le troubleet l'agitation de son coeur, et il n'ignore pas ses projets cruels et homicides;c'est pourquoi il essaie d'éclairer sa raison; et pour ramener dansson âme le calme et la sérénité, il l'assureque son frère lui sera soumis, et qu'il ne perdra rien de son autorité.Mais tant de bontés et de prévenances furent inutiles; Caïnn'en profita point, et il s'opiniâtra dans sa malice et son obstination.
7. Je m'arrête, car je craindrais qu'un plus long discours nefatiguât vos oreilles, et que mes paroles ne devinssent un fardeauet peut-être un ennui pour votre bienveillante attention. Je terminedonc en vous exhortant à ne point imiter ce malheureux. Notre devoirest de renoncer au péché, et d'observer fidèlementles préceptes divins, surtout après ces grands et fameuxexemples. Car désormais qui pourrait s'excuser sur son ignorance! Caïn n'avait sous les yeux aucun exemple précédentqui pût le retenir, et néanmoins il fut condamné àce terrible et affreux châtiment que nous connaissons tous. Quelsera donc celui des chrétiens qui, comblés de grâces,commettent les mêmes péchés, et de plus énormesencore ! Ne méritent-ils pas le feu éternel, le ver qui nemeurt point, le grincement des dents, les ténèbres extérieures,les flammes de l'enfer, et tous les supplices qui nous sont inévitablementréservés? Eh ! de quelles excuses pourrions-nous palliernotre négligence et notre lâcheté ! Ne savons-nouspas ce que nous devons faire, et ce que nous devons omettre? D'ailleurs,ignorons-nous que ceux qui pratiquent la vertu, obtiendront des couronnesimmortelles, et que ceux qui commettent le mal, sont destinés ades supplices éternels? Je vous en conjure donc, ne rendez pas nosassemblées inutiles, mais traduisez en actions les paroles que vousy entendez. C'est ainsi que, rassurés par le bon témoignagede notre conscience, et appuyés sur l'espérance chrétienne,nous traverserons la mer orageuse de cette vie, et arriverons au port del'heureuse éternité. Puissions-nous y jouir de ces biensineffables que le Seigneur a promis à ceux qui l'aiment ! Et puissions-nousles obtenir, par la grâce et la miséricorde de son Fils unique,à qui soient, avec son saint et adorable Esprit, la gloire, l'honneuret l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
Traduit par DUCHASSAING.