Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélies sur les Actes des Apôtres #1

Homilies on the Acts of the Apostles (Part 1) / Беседы на Деяния Апостолов (часть 1)
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HOMÉLIE I

J'AI ÉCRIT UN PREMIERLIVRE, Ô THÉOPHILE, DE TOUT CE QUE JÉSUS A FAIT ETENSEIGNÉ DEPUIS LE COMMENCEMENT, JUSQU'AU JOUR OU IL MONTA AU CIEL,INSTRUISANT PAR LE SAINT-ESPRIT LES APÔTRES QU'IL AVAIT CHOISIS.(CHAP. I, 1, 2.)

1. Plusieurs ignorent l'existence même du livre des Actes, ainsique le nom de son auteur. J'ai donc cru utile d'en entreprendre l'explicationpour remédier à cette profonde ignorance, et vous révélerle riche trésor que ce livre renferme. Sa lecture ne nous sera pasmoins avantageuse que celle de l'Evangile lui-

1 Pour l'avertissement, voir tome I, page 372.

même, tant il abonde en maximes de sagesse, en véritésdogmatiques et en récit de miracles, principalement de ceux quel'Esprit-Saint a opérés. Il mérite ainsi d'êtrelu avec attention et d'être commenté avec soin. Nous y voyonsen effet l'accomplissement des prédictions que Jésus-Christa faites dans son Evangile ; la vérité y brille de toutesles clartés de (588) l'histoire, et, après la descente duSaint-Esprit, les apôtres y paraissent des hommes tout nouveaux.Jésus-Christ leur avait dit : " Celui qui croira en .moi fera lesoeuvres que je fais et en fera de plus grandes ". Il leur avait égalementprédit qu'ils seraient conduits devant les magistrats et les rois,flagellés dans les synagogues et exposés à mille cruelstraitements. Mais il leur avait promis qu'ils sortiraient victorieux detoutes ces épreuves, et il avait annoncé que son Evangileserait prêché dans le monde entier. Eh bien ! le livre desActes nous raconte le parfait accomplissement de ces diverses prédictionset de plu sieurs autres que les apôtres avaient recueillies de labouche de Jésus-Christ. (Jean, XIV, 12; Matth. X, 18.)

Vous y verrez les apôtres parcourir d'un vol rapide les continentset les mers, et de timides et grossiers qu'ils étaient naguère,devenir soudain des hommes nouveaux. Ils méprisent les richesseset la gloire, et ils se montrent supérieurs à la colère,à la volupté et à~toutes les autres passions. Vousles verrez encore s'aimer comme des frères, étouffer toutsouvenir de leurs anciennes rivalités et bannir tout désircomme toute dispute de prééminence. Mais surtout vous admirerezen eux le radieux épanouissement de la charité ; car ilscultivent avec un soin tout particulier cette vertu que Jésus-Christleur avait tant recommandée, et dont il avait dit : " Tous connaîtrontque vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres". (Jean, XIII, 35.) Quant aux vérités dogmatiques, ce livreen renferme un certain nombre que sans lui nous ne connaîtrions quetrès-imparfaitement; et l'on peut dire en généralqu'il éclaire d'un jour tout nouveau la vie, les exemples et ladoctrine de Jésus-Christ, qui est le chef de tous les chrétiens.

Toutefois, la plus grande partie des Actes contient le récitdes travaux de saint Paul, qui a plus travaillé que 'tous les autresapôtres; et la raison en est que l'auteur de ce livre est saint Luc,son disciple. Au reste, la fidélité de ce disciple àne pas abandonner son maître est, entre mille preuves de sa hautevertu, une des plus éclatantes. C'est le témoignage que luirend saint Paul,'lorsqu'il écrit à Timothée Démaset Hermogène m'ont quitté pour aller, l'un en Galatie etl'autre en Dalmatie, et " Luc est seul avec moi ". (II Tim. IV, 11.) Dansla seconde épître aux Corinthiens, il dit de lui que " sonéloge se trouve, à cause de l'Evangile, dans toutes les églises" (II Cor. VIII, 18) ; et dans sa première épître auxmêmes Corinthiens, il avait déjà dit: " Jésus-Christapparut à Pierre et ensuite aux onze, selon l'Évangile quevous avez reçu ". (I Cor. XV, 5, 1.) Or cet évangile estcelui de saint Luc. Mais si Jésus-Christ a inspiré le premierouvrage, il n'est pas moins évident qu'il a aussi inspiréle second. Et si l'on me demande pourquoi saint Luc, qui est restéauprès de l'apôtre jusqu'à son martyre, n'a pas prolongéson récit jusqu'à ce moment, je répondrai que le livredes Actes, tel que nous le possédons, remplit parfaitement le butde l'écrivain. Car les évangélistes ne se sont proposéque d'écrire le plus essentiel; et ils ont si peu ambitionnéla gloire de beaucoup écrire, qu'ils nous ont laissé un grandnombre de traditions orales.

Toutes choses sont donc admirables en ce livre , mais principalementle langage simple et familier avec lequel les apôtres, sous la directiondu Saint-Esprit, expliquent la divine économie de notre salut. Ilfaut observer aussi que, dans les questions élevées qui serattachent à Jésus-Christ, ils ont peu parlé de sadivinité et se sont longuement étendus sur son humanité,sa passion, sa résurrection et son ascension. Car l'important, alors,était d'établir ces points de notre foi; en sorte que l'oncrût en Jésus-Christ ressuscité et monté auxcieux. Nous voyons dans l'Évangile que le divin Sauveur se préoccupesurtout de prouver qu'il a été envoyé par le Père;et dans le livre des Actes, il insiste spécialement sur ces troisfaits .. qu'il est ressuscité, qu'il est monté au ciel, etqu'il est revenu vers celui qui l'avait envoyé. Ce dernier articleétait celui qu'il fallait proposer le premier; autrement les dogmesde la résurrection et de l'ascension n'eussent rendu l'ensemblede la foi que plus incompréhensible aux Juifs. C'est pourquoi onles initie peu à peu et comme insensiblement aux plus sublimes véritésdu christianisme. Aussi l'apôtre, annonçant Jésus-Christdans Athènes, ne parle-t-il que de son humanité. Et c'étaitprudence de sa part; car lorsque le Christ lui-même révélaitaux Juifs son égalité de nature avec Dieu le Père,ils le traitaient de blasphémateur et voulurent plusieurs fois lelapider; mais comment eussent-ils, après le supplice du calvaire,accueilli ce même (559) langage dans la bouche de pauvres pêcheurs?

2. Et pourquoi parler des Juifs, quand les apôtres eux-mêmesse troublaient et s'offensaient de la doctrine sublime que Jésus-Christleur développait? Aussi leur disait-il : " J'ai beaucoup de chosesà vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent". (Jean, XVI, 12.) Si tels étaient les apôtres qui avaientvécu plusieurs années avec lui; qui avaient vu ses miracleset qui avaient connu les secrets du royaume des cieux, des hommes toutrécemment arrachés aux autels et aux sacrifices de l'idolâtrie,détrompés du culte des chats et des crocodiles, et éclairésà peine sur lés erreurs du paganisme , pouvaient-ils soudaincomprendre les sublimes mystères de la foi? Quant aux Juifs, quichaque jour répétaient ce précepte de la loi mosaïque: " Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur, etil n'y a point d'autre Dieu que lui" (Deut. VI, 4), qui avaient vu Jésus-Christattaché à la croix, qui l'avaient eux-mêmes crucifiéet mis dans le tombeau, et qui ne l'avaient point vu ressuscité;s'ils eussent entendu tout d'abord proclamer que ce même Jésusétait Dieu et égal à Dieu le Père, ils se seraientrécriés contre cette doctrine et se fussent retirés.C'est pourquoi les apôtres ne leur révèlent que pardegré la sublimité de nos dogmes, et se proportionnent àleur faiblesse. Remplis eux-mêmes de la plénitude de l'Esprit-Saint,ils opèrent des miracles plus grands que ceux dé Jésus-Christ;et ils les opèrent en témoignage de sa résurrection,et pour guérir ces infortunés paralytiques.

Ainsi saint Luc se propose, dans le livre des Actes, de prouver la résurrectionde Jésus-Christ, parce que ce point gagné, tout le restesuit facilement; c'est le but de son livre, et comme le sommaire de toutson récit. Au reste, en voici la préface : "J'ai écritun premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésusa a fait et enseigné ". Pourquoi rappeler son Evangile? Afin demontrer sa scrupuleuse véracité. Car au commencement de sonEvangile, il a dit : " J'ai cru qu'après avoir étéexactement informé de toutes choses, depuis leur commencement, jedevais en écrire l'histoire avec ordre ". Bien plus, peu contentde ses propres recherchés, il s'en réfère au témoignagedes apôtres, et continue ainsi : " Comme nous les ont racontéesceux qui dès le commencement les ont vues, et qui ont étéles ministres de la parole ". (Luc, I,1, 3.) Mais parce que, dans ce premierouvrage, il s'est gagné la confiance de ses lecteurs, il n'a pasbesoin dans celui-ci dé recourir à de nouveaux témoignages;Car Théophile est déjà persuadé, et de plusle livre lui-même porte tous les caractères d'une scrupuleusevéracité. Et en effet, nous ajoutons foi aux récitsde saint Luc, quand il nous raconte ce que d'autres lui ont appris; maisne devons-nous pas le croire plus encore, quand il écrit, non d'aprèsles récits qui lui ont été, faits, mais d'aprèsce qu'il a vu et entendu lui-même? Aussi semble-t-il nous dire quesi nous avons reçu son témoignage sur la vie de Jésus-Christ,nous ne saurions le récuser sur les apôtres. Mais quoi! lelivre des Actes est-il purement historique, et ne renferme-t-il aucun sensspirituel? Nullement; et en voici la raison. C'est que les apôtres,qui avaient rapporté à saint Luc les actions du divin Sauveur,qui en avaient été les témoins, et qui avaient étéles ministres de la parole, étaient eux-mêmes remplis de l'Esprit-Saint.Et pourquoi ne dit-il pas : comme nous ont rapporté les choses ceuxqui avaient mérité de recevoir l'Esprit-Saint, mais. " quiles ont vues eux-mêmes dès le commencement? " Parce qu'untémoin oculaire inspiré toujours une plus grande confiance.D'ailleurs, un autre langage eût peut-être paru vain et orgueilleuxà des esprits prévenus ou bornés.

C'est ainsi que le Précurseur disait aux Juifs " Je l'ai vu,et j'ai rendu témoignage qu'il est Fils de Dieu " (Jean, I, 34),et que le Sauveur lui-même éclairait par les paroles suivantesl'ignorance de Nicodème : " Ce que nous savons, nous le disons,et ce que nous avons vu, nous le témoignons, mais personne ne reçoitnotre témoignage ". (Jean, III, 11.) C'est encore à ce mêmetémoignage des yeux que Jésus-Christ faisait allusion, quandil disait à ses apôtres : " Vous me rendrez témoignage,parce que vous avez été avec moi dès le commencement". (Jean, XV, 27.) Enfin les apôtres eux-mêmes tiennent souventce langage : " Nous en sommes tous témoins, ainsi que l'Esprit-Saintque Dieu a donné à ceux qui croient en lui ". (Act. II, 32.)Et saint Pierre, pour attester pleinement le fait de la résurrectionde Jésus-Christ, dit : " Nous avons mangé et bu avec lui". (Act. X, 4l.) Mais si les Juifs admettaient ainsi de (560) préférencele témoignage des apôtres qui avaient vécu avec leSauveur, c'est qu'ils ignoraient complètement la nature et. lesopérations de l'Esprit-Saint. Aussi saint Jean, pariant du sanget de l'eau qui découlèrent du coté de Jésus,dit-il dans son évangile, qu'il l'a vu; et il donne ce témoignagecomme le plus certain de tous. Toutefois, l'inspiration de l'Esprit-Saintest pour tout autre qu'un infidèle, bien supérieure au témoignagedes yeux. Au reste, saint Luc avait, lui aussi, reçu l'Esprit-Saintcomme l'attestent les prodiges qu'opéraient alors tous les fidèlesauxquels l'Esprit-Saint se communiquait indistinctement. Nous en avonsencore une seconde preuve dans l'éloge que lui donne saint Paul,et dans la charge honorable que les églises lui avaient confiée." Nous vous avons envoyé avec Tite ", écrit-il aux Corinthiens," un de nos frères dont l'éloge se trouve à causede l'Evangile dans toutes les églises, et qui de plus a étéchoisi par ces églises pour nous accompagner dans nos voyages etprendre part au soin que nous avons de procurer cette assistance ànos frères ". (Il Cor. VIII, 18, 19.)

3. Et maintenant, admirons tout d'abord la modestie et l'humilitéde cet auteur. Il ne dit point: J'ai écrit un premier évangile,mais " un premier livre ", jugeant ce mot, évangile, trop beau pourson ouvrage; et cependant l'apôtre assure que " son élogese trouve, à cause de cet évangile, dans toutes les églises". Il s'exprime donc avec cette exquise modestie: " J'ai écrit unpremier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus afait et enseigné". Et pour mieux préciser l'époquequ'embrasse sa narration, il ajoute: " Depuis le commencement jusqu'aujour où il monta au ciel ". Mais l'évangéliste saintJean nous déclare formellement qu'on ne saurait écrire toutesles actions et toutes les paroles de Jésus-Christ. " Si elles étaientrapportées en détail ", dit-il, " je ne crois pas que lemonde pût contenir les livres où elles seraient écrites". (Jean, XXI, 25.) Comment donc saint Luc dit-il qu'il a écritun livre de tout ce que Jésus a fait et enseigné? Il suffitd'observer qu'il ne dit pas: J'ai écrit tout ce que Jésusa fait et enseigné , il dit seulement: " J'ai écrit un livrede tout ce que Jésus a fait et enseigné ", c'est-à-dire,comme un abrégé qui comprend ce que ses miracles , ses paroleset ses actes nous offrent de plus essentiel et de plus important.

Remarquons ensuite combien est humaine et apostolique l'âme desaint Luc. Il entreprit cette oeuvre pénible et difficile, la rédactionde son évangile, pour le salut d'un seul homme, " pour vous faireconnaître ", dit-il, " la vérité " dès chosesqu'on vous a enseignées ". (Luc, I, 4.) C'est qu'il avait méditécette parole du Sauveur Jésus : " Ce n'est pas la volontéde mon Père qu'un seul de ces petits périsse ". (Matth. XVIII,14.) Mais pourquoi, au lieu de ne faire qu'un seul livre , adresséa un seul et même lecteur , a-t-il voulu diviser l'ouvrage en deuxparties ? C'est d'abord calcul de prudence , pour ne pas trop fatiguerson lecteur, et puis C'est que les deux récits sont bien différents.

Mais , avant de poursuivre ce sujet, je veux vous faire observer commentJésus-Christ lui-même a soin d'appuyer ses paroles de l'autoritéde ses exemples; il exhorte ses disciples à la douceur, et il leurdit: " Apprenez de moi " que je suis. doux et humble de cœur ". (Matth.XI, 29 .) Il enseignait la pauvreté, et il la pratiquait si sévèrementqu-il pouvait dire: " Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête". (Matth. VIII, 20.) Il pria sur la croix pour ses bourreaux, et accomplitainsi cette parole: " A celui qui veut disputer en jugement avec vous,et vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau". (Matth.V , 40.) Mais il a donné plus que ses vêtements , puisqu'ila donné tout son sang. C'est cette même règle de conduitequ'il a prescrite à ses disciples; aussi l'apôtre disait-ilaux Philippiens : " Conduisez-vous selon le modèle que vous avezvu en nous ". (Philip. III, 17.) Et en effet, rien de plus froid qu'undocteur qui ne sait que discourir: il est moins un philosophe„ qu'un comédien.Les apôtres out donc voulu agir avant que de parler; et véritablementils avaient d'autant moins besoin de parler, que leurs actions elles-mêmesétaient fané éloquente prédication. On peutaussi, en ce même sens, appeler la passion du Sauveur son oeuvrepar excellence; car c'est en souffrant qu'il a réalisé l'oeuvreadmirable de son triomphe sur la mort, et assuré notre rédemption.

" Jusqu'au jour où,il s'est élevé au ciel, instruisant,par le Saint-Esprit, les apôtres qu'il avait choisis ". " Les instruisantpar le Saint-Esprit ", c'est-à-dire, leur révélantune doctrine toute spirituelle, et nullement humaine.

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Cette parole peut encore s'entendre dans ce sens qu'il leur enseignaitce que lui communiquait l'Esprit-Saint. Et c'est ainsi que Jésus-Christ,parlant humblement de lui-même, disait:," Je chasse les démonspar l'Esprit de Dieu ". (Matth. XII, 28.) Et, en effet, l'Esprit-Saintopérait en lui comme dans son sanctuaire. Mais quelles instructionsdonnait-il à ses apôtres? " Allez ", leur disait-il, " enseigneztoutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, etdu Saint-Esprit; leur enseignant à garder,tout ce que je vous aiconfié ". (Matth. XXVIII, 19.) Combien est glorieuse cette missiondes apôtres, qui reçoivent l'ordre d'évangéliserl'univers, et dont les paroles seront remplies de l'Esprit-Saint ! Carc'est ce qu'indique cette remarque de l'écrivain sacré :" Jésus les instruisait par l'Esprit-Saint " , c'est-à-dire,que les paroles qu'il leur adressait étaient esprit et vie.

Or, saint Luc ne s'exprime ainsi que pour concilier aux apôtresla pleine confiance de son lecteur, et pour exciter en celui-ci le désirde connaître les secrets que Jésus-Christ leur a confiés.Et en effet, les apôtres vont parler selon l'inspiration de l'Esprit-Saint,et ils nous révéleront les préceptes qu'ils reçurentdu Sauveur " jusqu'au jour où il fut élevé dans leciel ". Saint Luc ne dit pas: Jusqu'au jour où le Christ monta dansle ciel, parce qu'il ne parle encore de lui que comme homme. Sans douteJésus-Christ., après sa résurrection, avait donnéplusieurs instructions à ses apôtres ; mais aucun des évangélistesn'a écrit en détail et avec soin cette partie de sa vie.Saint Jean et saint Luc s'y arrêtent; il est vrai , un peu plus que-les deux autres; et néanmoins leur récit est loin d'êtreprécis et complet, car ils se hâtaient vers un autre but.Ce sont donc les apôtres qui , en nous rapportant ce qu'ils avaiententendu, nous ont fait connaître les derniers enseignements de Jésus-Christ." Auxquels il se montra vivant ". Après avoir parlé de l'ascensionde Jésus-Christ, saint Luc mentionne sa résurrection; etparce qu'il avait dit: " Il fut élevé dans le ciel " , ilajoute aussitôt qu' " il se montra vivant à ses apôtres", afin de prévenir ce doute qu'il ne se serait élevédans le ciel que par un secours étranger. Car s'il s'est ressuscitélui-même , à plus forte raison a-t-il monté au cielpar sa propre vertu, puisque ce second miracle est moins étonnantque le premier.

4. Voyez-vous donc quels dogmes sublimes sont cachés sous cettesimple parenthèse ! " Leur apparaissant durant quarante jours ".C'est que Jésus-Christ ne vivait pas au milieu d'eux comme avantsa résurrection. Aussi saint Luc ne dit-il pas : Leur apparaissantquarante jours, mais " durant quarante jours"; car il se montrait et disparaissaitsuccessivement. Et pourquoi? Parce qu'il voulait spiritualiser davantageleurs pensées, et rendre moins humain l'amour qu'ils lui portaient.Cette conduite attestait encore de sa part une profonde sagesse ; car elledisposait prudemment les apôtres à croire qu'il étaitressuscité, et à confesser qu'il était plus qu'unhomme. Or, le dogme de la résurrection de Jésus-Christ etcelui de sa divinité semblaient se contredire ; car l'un s'appuyaitsur des faits humains, et l'autre sur des faits tout opposés. Etcependant tous deux ont été établis en temps opportun.

Mais pourquoi Jésus-Christ ne s'est-il montré qu'aux apôtres,et non à tous les Juifs? Parce que le plus grand nombre, ignorantle mystère d'un Dieu homme, l'eussent pris pour un fantôme.Et en effet, si d'abord les apôtres eux-mêmes furent troubléset demeurèrent incrédules, et s'ils ne se rendirent qu'aprèsavoir touché ses plaies; et après avoir mangé aveclui, quels eussent été les sentiments de la multitude? C'estpourquoi Jésus-Christ voulut confirmer par de nouveaux miraclescelui de sa résurrection, mais ces miracles n'ont pas eu seulementpour but de convaincre les apôtres, et ils sont encore pour noustous une preuve certaine de la résurrection de Jésus-Christ.Cette même conviction qu'ils portèrent alors dans l'espritde ceux qui en furent les témoins, se transmettra d'âge enâge à tous ceux qui les croiront. De là ce dilemmedont nous poursuivons les incrédules : Si Jésus-Christ n'estpas ressuscité, et s'il est encore mort, comment les apôtresont-ils fait des miracles, en son nom? Mais ils n'ont fait aucun miracle.Comment donc le christianisme s'est-il établi ? Car son établissementest un fait qui tombe sous les yeux et dont on ne peut ni contester, nirécuser la réalité.

Ainsi l'incrédule qui nie les miracles se confond lui-même,car ce serait le plus grand de tous les miracles, que, sans miracle, l'universse soit converti à la voix de douze hommes pauvres et ignorants; et en effet, ces pêcheurs (562) n'ont point vaincu l'idolâtriepar l'argent, l'éloquence ou tout autre moyen naturel. Il faut doncreconnaître forcément en eux une vertu divine puisque leurcouvre est au-dessus de toute force humaine. Jésus-Christ restadonc sur la terre encore quarante jours après sa résurrection,et il se montra fréquemment à ses apôtres, afin qu'ilspussent bien s'assurer de la vérité, et bien se convaincrequ'il n'était point un fantôme; mais, à cette premièrepreuve, il voulut en ajouter une seconde, et, comme nous le dit saint Luc," il mangea avec eux ". Aussi les apôtres ont-ils toujours soin deciter ce fait comme un témoignage certain de sa résurrection." Nous avons mangé ", disent-ils, " et nous avons bu avec lui ".(Act. X, 41.)

Mais quel était l'objet de ces fréquentes apparitions? Saint Luc nous l'apprend par ces mots : " Il leur apparaissait et leurparlait du royaume de Dieu ". Les apôtres étaient découragéset troublés par tout ce qui était arrivé ; et, enoutre, Jésus-Christ allait les lancer sur de terribles champs debataille : il leur découvre donc l'avenir pour les fortifier, et" leur commande de ne point quitter Jérusalem, mais d'y attendrela promesse du a Père ". D'abord, dans le premier instant de leurcrainte et de leur frayeur, il les avait amenés dans la Galilée,afin qu'ils pussent écouter sa parole avec plus d'assurance et deliberté; mais, après qu'ils eurent entendu cette parole,et joui de ses entretiens pendant quarante jours, " il leur commanda dene point quitter Jérusalem " ; et pourquoi ? Le généralretient ses soldats dans les rangs jusqu'à ce qu'ils soient complètementarmés, et il ne lance point sa cavalerie avant que chaque chevaln'ait reçu son cavalier ; et ainsi Jésus-Christ ne veut pointque ses apôtres affrontent le combat sans avoir reçu l'Esprit-Saint,de peur qu'ils ne succombent sous la multitude de leurs ennemis.

J'ajoute encore deux autres raisons : la première, qu'un grandnombre de Juifs devaient croire dans Jérusalem, et la seconde, pourqu'on ne dît pas qu'abandonnant leurs amis et leurs concitoyens,ils allaient par orgueil prêcher l'Evangile à des peuplesétrangers. C'est 'pourquoi ils annonceront d'abord la résurrectionde Jésus-Christ à ces mêmes Juifs qui l'ont mis àmort, qui l'ont crucifié et enseveli, et dans les lieux mêmesoù ce déïcide a été commis. Disons aussique rien ne frappa davantage les païens ; car, voyant la conversion(le ceux mêmes qui avaient crucifié Jésus-Christ, ilsen conclurent la réalité de leur crime et la certitude desmystères de la croix et de la résurrection. Enfin, Jésus-Christveut en dernier lieu prévenir cette objection que pouvaient luifaire les apôtres : Comment nous, qui sommes si peu nombreux et sifaibles, pourrons-nous vivre au milieu de cette foule d'hommes perverset homicides? Mais voyez comme le divin Sauveur aplanit d'avance et résouttoutes les difficultés " en leur commandant d'attendre la promessedu Père, que vous avez ", dit-il, " entendue de ma bouche ". Etquand est-ce qu'ils l'ont entendue? Lorsqu'il leur avait dit : " il vousest avantageux que je m'en aille, car, si je ne m'en vais, l'Esprit consolateurne viendra pas en vous "; et encore : " Je prierai mon Père et ilvous enverra un autre Consolateur qui demeurera avec vous ". (Jean, XVI,14, 16.)

5. Et maintenant pourquoi l'Esprit-Saint ne fut-il pas donnéen présence même de Jésus-Christ, ou du moins immédiatementaprès son ascension. Car Jésus-Christ ne monta au ciel quele quarantième jour, et le Saint-Esprit ne descendit sur les apôtresque le cinquantième; en outre, puisque l'Esprit-Saint n'avait pasencore été donné, comment Jésus-Christ avait-ilpu dire : " Recevez l'Esprit-Saint ? " (Jean, XX, 22.) Je répondsà cette dernière objection que, par cette parole, Jésus-Christdisposait et préparait ses apôtres à recevoir l'Esprit-Saint.Car si le prophète Daniel trembla à la vue d'un ange, combienplus l'approche d'une si grande grâce devait-elle troubler les apôtres! On peut répondre aussi que le Sauveur parlait de ce qui devaitarriver, comme d'une chose déjà faite. C'est ainsi qu'ilavait dit à ces mêmes apôtres : " Foulez aux pieds lesserpents et les scorpions, et toute la puissance de l'ennemi". (Luc, X,19.)

Mais pourquoi la descente du Saint-Esprit n'eut-elle pas lieu immédiatement?C'est qu'il fallait que, par l'ardeur de leurs désirs, les apôtresméritassent de la recevoir. De plus, l'Esprit-Saint ne descenditsur eux que lorsque Jésus-Christ les eut quittés, car s'ilfût venu pendant que le divin Sauveur était au milieu d'eux,ils l'eussent beaucoup moins désiré; et il différamême huit ou neuf jours après l'ascension, parce que rienne nous porte plus à Dieu que le sentiment du besoin. Ainsi Jean(563) le précurseur n'envoie ses disciples à Jésus-Christqu'au moment où sa captivité leur rendait ce secours nécessaire.D'ailleurs, il convenait que notre nature prît d'abord possessiondu ciel, et qu'ainsi fût accompli l'acte de notre réconciliation; alors seulement la venue de l'Esprit-Saint pouvait inonder les coeursd'une joie pure. Et en effet, si Jésus-Christ eût attendupour se retirer la venue de l'Esprit-Saint, la présence de celui-cieût apporté aux apôtres moins de consolation, car ilsétaient si fortement attachés à leur divin Maître,qu'ils ne pouvaient s'en séparer qu'avec une peine extrême.Aussi leur disait-il lui-même pour les consoler : " Il vous est avantageuxque je m'en aille ". (Jean, XVI, 17.) Il voulut donc retarder de quelquesjours l'envoi de l'Esprit-Saint, afin que, pénétréset de douleur pour son absence et du vif sentiment de leur faiblesse, ilséprouvassent, comme je l'ai dit, une joie pure et parfaite.

Mais si l'Esprit-Saint était inférieur au Fils, il n'eûtpu être pour les apôtres une consolation suffisante; et commentJésus-Christ leur eût-il dit : " Il vous est avantageux queje m'en aille? " C'est pourquoi il était réservé àce divin Esprit clé répandre en eux les plus vives lumièresde la science et de la doctrine, afin qu'ils ne le crussent pas inférieurau Fils. Il n'était pas moins nécessaire que Jésus-Christleur commandât de rester à Jérusalem, en mêmetemps qu'il leur promettait de leur envoyer le Saint-Esprit. Autrementils se fussent dispersés après son ascension ; mais l'attentede ce divin Esprit fut comme un lien qui les retint dans Jérusalem.Ainsi, Jésus-Christ commanda à ses apôtres " d'attendrela promesse du Père , que vous avez ", dit-il , " entendue de mabouche. Car Jean ", ajouta-t-il, " a baptisé dans l'eau; mais vousserez baptisés dans le Saint-Esprit sous peu de jours ". (Act. I,5.) Le Sauveur déclare ici quelle distance le sépare du précurseur;et ce n'est point obscurément, comme quand il avait dit : " Le pluspetit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ". (Matth. XI, 11.)Mais il parle manifestement : " Jean ", dit-il, " a baptisé dansl'eau , mais vous serez baptisés dans le Saint-Esprit ". Ainsi,il n'allègue donc plus l'autorité du précurseur, etse contente de le nommer, rappelant ainsi les divers témoignagesqu'il lui a rendus. Il révèle ainsi à ses apôtresleur propre supériorité sur Jean-Baptiste, parce qu'ils doiventêtre baptisés dans l'Esprit-Saint. Observez encore que Jésus-Christne leur dit ras : Je vous baptiserai dans l'Esprit-Saint; mais : " Vousserez baptisés ". Et cette parole est pour nous une leçond'humilité : car il est évident, par le témoignagemême du précurseur, que c'était Jésus qui baptiserait." Il vous baptisera ", avait-il dit, " dans le Saint-Esprit et dans lefeu ". (Luc, III, 16.) Aussi, le Sauveur se contente-t-il de nommer saintJean.

L'Evangile nous raconte donc les actions et les discours de Jésus-Christ,et les Actes des Apôtres contiennent le récit des opérationsdiverses du Saint-Esprit. Sans doute, ce divin Esprit n'avait point cesséd'agir, de même que le Christ continue encore sa puissante action;mais il avait agi jusqu'alors par l'humanité sainte du Sauveur,en laquelle il résidait, comme dans son sanctuaire, et maintenantil agit par ses apôtres. Il s'était reposé dans lesein virginal de Marie, et y avait formé le corps du Sauveur Jésus,en qui il habitait, comme dans son tempe; mais il descendit alors sur lesapôtres. il avait apparu autrefois sous la figure d'une colombe ,et dans ce jour il se montra sous celle de langues de feu. Pourquoi cessymboles différents? Parce qu'au baptême de Jésus-Christ,il annonçait le règne de la douceur, et qu'au jour de laPentecôte, il prophétisait la sévéritéde la vengeance. Et c'est avec raison qu'on nous parle ici de jugement;car, si la miséricorde divine surabonde seule dans la rémissiondes péchés, il est juste, quand une âme a reçules dons dé l'Esprit-Saint, examiner et d'apprécier l'usagequ'elle en fait.

Mais comment Jésus-Christ a-t-il pu dire : " Vous serez baptisés" , puisqu'il n'y avait point d'eau dans le cénacle? C'est que l'Esprit-Saintsupplée à l'élément de l'eau. Et c'est ainsiqu'on dit de Jésus qu'il est Christ, quoiqu'il n'ait reçuaucune onction d'huile, parce que l'Esprit-Saint s'est reposé enlui. Au reste, il est facile de prouver que les apôtres ont égalementreçu le bapiême de l'eau, mais antérieurement. La pratiqueaujourd'hui est d'administrer en même temps le baptême et laconfirmation, mais il n'en a pas été ainsi des apôtres,car ils furent d'abord baptisés par Jean-Baptiste. Et ne nous enétonnons point, les publicains et les courtisanes accouraient àson baptême, à plus forte raison ceux (564) qui devaient êtrebaptisés dans l'Esprit-Saint. Mais comme le Sauveur avait souvententretenu ses apôtres de la venue de l'Esprit-Saint, ils eussentpu penser qu'il s'en tiendrait encore à une promesse qui ne se réaliseraitjamais. C'est pourquoi il a soin d'ajouter que " ce sera sous peu de jours". Toutefois, il ne précise point le jour, afin d'exciter leur vigilance;mais il le leur annonce comme proche, pour entretenir leur courage; ets'il ne le leur fait point connaître plus explicitement, c'est qu'ilveut qu'ils se tiennent toujours prêts et disposés. A ce premiermotif de confiance), la brièveté du retard, il en ajouteun second, l'assurance " de la promesse qu'ils a ont entendue de sa bouchen. Car ce n'est plus ici, semble-t-il leur dire, une simple parole, maisune promesse solennelle. Quant à nous, ne nous étonnons pointque Jésus-Christ nous cache le jour de son dernier avènement,puisqu'il n'a point voulu révéler à ses apôtresle jour si proche de la descente du Saint-Esprit. Et son silence àcet égard a eu pour but de les maintenir dans une attente vive etinquiète.

6. Et en effet, la grâce, je ne saurais trop le dire, la grâcene se communique qu'aux âmes attentives et vigilantes. Aussi, leprophète Elie dit-il à son disciple : " Si tu me vois, lorsqueje serai enlevé, tu auras ce que tu as demandé ". (IV Rois,II, 10.) Le Sauveur lui-même adressait presque toujours cette questionà ceux qui l'approchaient : Croyez-vous? car si nous ne désironsvivement le bienfait que nous sollicitons, nous n'en apprécieronsque faiblement le prix et l'importance. C'est ainsi encore que saint Paulne recouvra pas la vue sur-le-champ, mais il resta aveugle pendant troisjours; et durant cet intervalle , la crainte le purifiait de ses péchés,et le disposait à recevoir l'Esprit-Saint. L'ouvrier qui teint enpourpre, fait subir aux étoffes une certaine préparationafin qu'elles retiennent mieux l'éclat de la couleur. Et c'est ainsique Dieu veut que d'abord notre âme se dispose par une active vigilanceà recevoir la plénitude de ses grâces. Il n'envoyadonc point tout aussitôt l'Esprit consolateur, et attendit jusqu'aujour de la Pentecôte.

Peut-être demanderez-vous pourquoi nous ne conférons pasle baptême en ce jour, mais seulement à la fête de Pâques?La raison en est que si la grâce du sacrement est la même

dans ces deux jours, le jeûne qui précède le secondy dispose mieux l'âme. Un second motif, non moins grave, se tiredu temps même de la Pentecôte. Quel est-il? Nos pèresont considéré le baptême comme un frein puissant contreles passions, et une forte leçon de morale, en sorte qu'àl'époque même des plaisirs, il puisse nous retenir dans lesbornes de la tempérance chrétienne. C'est pourquoi, lorsquenous devons nous nourrir de Jésus-Christ, et nous asseoir àsa table sainte, nous évitons les moindres péchés,et nous nous préparons à la communion par le jeûne,la prière et la vigilance. Celui que le prince nomme à unecharge importante, ne néglige rien de ce qu'exige sa nouvelle dignité;et l'argent, le temps et les soins ne lui coûtent point pour se mettreà la hauteur de sa position. Mais quels châtiments ne méritons-nouspas, nous qui nous approchons de la table sainte avec tant de négligence,qui nous préparons si peu à recevoir cet aliment céleste,et qui, après l'avoir reçu, sommes si tièdes et silâches?

Mais si nous sommes lâches après la communion, c'est qu'avantde nous y présenter, nous n'avons pas veillé sur nous-mêmes.Aussi, en voit-on plusieurs retourner presque immédiatement àleur premier vomissement. On dirait qu'ils n'ont été délivrésde leurs anciens péchés que pour tomber dans un étatplus grave encore, et se rendre dignes de plus rigoureux supplices. Et,en effet, rien n'irrite plus le courroux du souverain Juge que cette coupablenégligence après la grâce d'une heureuse guérison.Aussi réalisent-ils à leur égard cette menace de Jésus-Christau paralytique : " Voilà que vous êtes guéri; ne péchezplus désormais, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pis". (Jean, V, 14.) Le Sauveur fit aussi la même prédictionaux Juifs, et leur annonça que leur ingratitude serait punie desplus terribles châtiments. " Si je n'étais venu", dit-il," et si je ne leur eusse parlé, ils ne seraient pas coupables ".(Jean, XV, 22.) Le péché de rechute est donc empreint d'unedouble et quadruple malice. Et comment? Parce qu'après avoir reçul'honneur de la régénération spirituelle, nous devenonsingrats et pécheurs. Aussi le baptême n'est-il point pournous un titre à un châtiment moins sévère.

Observez, en effet, que ce sacrement efface (565) tous les péchés,quelque graves qu'ils soient l'homicide ou l'adultère. Oui, il n'estaucun péché, ni aucune impiété que le baptêmene puisse remettre, parce que la grâce divine est pleine et entière.Supposons donc maintenant qu'après votre baptême vous retombiezdans ces mêmes crimes, sans doute le pardon qui vous a étéprécédemment accordé, n'est point révoqué," car les dons de Dieu et sa grâce sont sans repentir " (Rom. XI,29); mais vous n'en mériterez pas moins, pour ces nouveaux péchés,un même châtiment plus rigoureux que si les premiers ne vouseussent pas été pardonnés. Car ici ce n'est plus unsimple péché, mais un double et triple caractère demalice. Au reste, l'apôtre nous apprend combien est grande la punitionde ces péchés. "Celui ", dit-il, " qui viole la loi de Moïse,est mis à mort sans miséricorde, sur la dépositionde deux ou trois témoins; songez donc combien mérite de plusgrands supplices celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu,profané le sang de l'alliance, et outragé l'esprit. de lagrâce ". (Hébr. X, 28, 29.)

Je crains que quelques-uns n'interprètent mes paroles comme unconseil de différer leur baptême. Mais telle n'est point monintention, et je veux seulement exhorter ceux qui l'ont reçu àpersévérer dans la tempérance et la douceur chrétiennes.J'appréhende, me direz-vous, de ne pas conserver l'innocence demon baptême. Vous la conserverez en recevant ce sacrement dans depieuses dispositions. Mais je ne le reçois point par un effet decette même appréhension. Eh quoi ! ne craignez-vous pas demourir sans baptême? Le Seigneur est miséricordieux, me répondrez-vous.C'est pourquoi vous devez recevoir le baptême, car le Seigneur estbon et secourable. Or, quand il est question d'agir sérieusement,vous oubliez cette bonté, et quand il ne faut que différerselon vos désirs, vous vous en faites un prétexte et un motif.Mais aujourd'hui le moment est favorable pour user de cette bonté,et plus nous aurons fait ce qui dépend de nous, et plus aussi elles'épanchera large et abondante. Celui qui se confie à lamiséricorde divine, obtiendra par la pénitence le pardondes péchés commis après le baptême, mais celuiqui veut raffiner sur cette même miséricorde, s'expose, s'ilmeurt sans la grâce du baptême, à d'inévitablessupplices.

Et pourquoi hasarder ainsi votre salut? Car il est impossible, oui,il est impossible, selon moi, que, bercé par de telles espérances,vous fassiez quelque chose de vraiment grand et généreux.Que ne bannissez-vous ces craintes chimériques? Et pourquoi attendreun avenir incertain? Ne vaut-il pas mieux échanger la crainte contrel'activité et le travail qui vous rendront devant Dieu grand etélevé? Est-ce que vous préféreriez la crainteau travail ? Mais si l'on vous mettait dans une maison qui menace ruineet qu'on vous dît : Attendez indolemment que la charpente tombe survotre tête, car elle peut tomber comme elle peut tenir encore, oubien remuez-vous et passez dans un bâtiment plus sûr. Je vousle demande, choisiriez-vous une indolence pleine de dangers, plutôtqu'un travail plein de sécurité ? Eh bien ! agissez de mêmeaujourd'hui, car l'avenir est incertain et ressemble à une maisonqui menace ruine; mais la réception du baptême, quelque laborieusequ'elle soit, nous préserve de tout danger.

7. Sans doute, fasse le ciel que nous ne péchions point aprèsnotre baptême ! Mais si ce malheur nous arrivait, ne nous décourageonspas, car le Seigneur est miséricordieux, et il nous facilite millemoyens d'obtenir notre pardon. Au reste, de même que le chrétienqui pèche après son baptême mérite d'êtrepuni plus sévèrement que le catéchumène, ainsiceux qui connaissent les voies de la pénitence et ne veulent pointles suivre, sont dignes de plus rigoureux châtiments. Et en effet,autant est immense la bonté de notre Dieu, autant, si nous n'enprofitons point, s'accroîtront nos supplices. Que dis-tu, ôhomme? Rempli de malice et de misères, soudain tu es rentréen grâce avec ton Dieu, et par un don gratuit de sa bonté,et non par tes propres efforts, tu as été élevéà l'honneur de partager son héritage, et voilà quede nouveau tu retombes dans tes premiers désordres, quoique tu n'ignorespas que tu en seras sévèrement puni. Cependant, ce mêmeDieu, loin de te repousser, multiplie sous tes pas les voies de la pénitenceet les moyens de recouvrer son amitié; mais toi, tu ne veux te donnerni action, ni mouvement.

Comment mériter ton pardon? Et comment échapper aux justesrailleries des gentils qui traitent ta conduite de mensonge et d'hypocrisie?Si votre religion, nous disent-ils, est la véritable, pourquoi unsi grand nombre négligent-ils de s'y faire initier? Certes, vos(566) mystères sont sublimes et bien dignes d'être recherchés.Mais nul ne témoigne un sincère désir de se purifierpar le baptême, et chacun le renvoie même à ce momentsuprême, qui est bien plus l'heure de faire un testament que de demanderl'initiation sacrée. Car celle-ci exige un esprit sain et une âmesobre et vigilante. Ainsi parlent les gentils; et moi j'ajoute que, dansl'état où vous demandez le baptême, vous ne voudriezpas faire un testament de peur de donner prise à quelques chicanes.C'est pourquoi on a soin d'ajouter cette clause à tout testament:Moi vivant, et jouissant de toutes mes facultés, j'écrisles présentes dispositions. Comment donc le catéchumène,qui n'a pas la conscience de ses actions, pourra-t-il dignement recevoirle saint baptême ?

Mais si les lois interdisent à celui qui ne possède pointle plein usage de sa raison, de disposer de choses terrestres et de sapropre fortune, quand il s'agit du royaume des cieux et de ses biens infinis,serez-vous capable, affaibli par la maladie, de recevoir pleinement l'instructionchrétienne? Comment pourrez,vous dire que vous êtes enseveliavec Jésus-Christ, puisque vous êtes sur le point de quitterla vie? Que dis-je? les paroles ne suffisent pas et la reconnaissance doitse manifester par les oeuvres. Mais vous agissez comme celui qui se faitinscrire pour la milice lorsque la guerre est terminée, ou commel'athlète qui se dépouille de ses vêtements quand lesspectateurs quittent le cirque. Et en effet, le soldat ne revêt pointson armure pour prendre incontinent la fuite, mais il veut combattre l'ennemiet remporter la victoire. Au reste, n'accusez point mes paroles d'êtreintempestives, parce que nous ne sommes plus au temps du carême;car c'est pour moi une peine extrême que de vous voir observer siscrupuleusement à cet égard les temps et les moments. L'eunuquedont il est parlé au livre des Actes était en voyage, ettoutefois il n'attendit pas une circonstance plus favorable. Et le geôlierde la prison où l'apôtre était détenu, le voyantbattu de verges, chargé de fers et exposé à une longuecaptivité, se hâta de recevoir le baptême. Mais ici,on ne peut alléguer ni les embarras du voyage, ni les rigueurs dela prison, et l'on diffère jusqu'au dernier soupir.

8. Doutez-vous encore de la divinité de Jésus-Christ?Eh bien ! sortez de ce lieu, n'écoutez plus la parole sainte, etrasez votre nom de la liste des catéchumènes. Mais si vouscroyez au Christ Dieu et homme, et si vous êtes éclairésur la religion, pourquoi ces retards, ces délais et cette négligence?Je crains, dites-vous, de retomber dans le péché. Eh ! vousne craignez pas un malheur plus grand encore, celui de quitter la vie toutchargé du poids de vos iniquités. Car l'on est plus coupablede ne pas recevoir la grâce qui nous est offerte, que d'échouerdans ses efforts pour la conserver. Dites-moi , que répondrez-vousau Seigneur quand il vous demandera pourquoi vous ne vous êtes pasapproché du sacrement de la régénération, oupourquoi vous n'en avez pas entièrement rempli les engagements?Ici vous pourrez alléguer la difficulté des commandementset des vertus ; mais il n'en est pas de même à l'égarddu baptême, puisqu'il est une grâce toute gratuite et un pleinaffranchissement.

Vous craignez de retomber dans le péché c'est bon àdire après le baptême; et c'est alors en effet que vous devrezcraindre de perdre votre liberté. Mais aujourd'hui pourquoi craindred'en recevoir le don gratuit? Eh quoi! avant le baptême vous êtespieux et fervent, et après le baptême vous seriez tâcheet négligent! Vous voulez attendre l'époque du carême.Et pourquoi ? Ce temps est-il plus privilégié qu'un autre?Car ce ne fut pas au temps de Pâques, mais dans un autre, que lesapôtres reçurent cette grâce. Ces huit mille hommesconvertis par saint Pierre, le centurion Corneille, l'eunuque de la reineCandace et une multitude d'autres, n'ont pas été baptisésdans les solennités pascales. C'est pourquoi ne différonspas jusqu'à ce terme encore éloigné, de peur que,retardant toujours, nous ne soyons surpris par la mort vides de ce bienfaitet privés de cette grâce. Ah! vous ne sauriez croire combienje souffre lorsque, apprenant qu'un d'entre vous est mort sans baptême,je songe aux épouvantables tourments et aux inévitables supplicesde l'enfer ! Mais mon anxiété n'est pas moins douloureusequand j'en vois d'autres toucher à leurs derniers moments et netémoigner aucun désir du baptême.

Aussi comme les choses se passent alors tout contrairement àla dignité de ce sacrement ! Car le baptême devrait toujoursêtre une occasion de joies pieuses, de réjouissances et de(567) fêtes, et voilà que l'épouse du malade apprenantqu'on se hâte sur l'avis du médecin, se répand en larmeset en soupirs, comme à l'approche d'un malheur. Bientôt, eneffet, toute la ' maison retentit de cris et de gémissements, etl'on dirait qu'un criminel condamné à mort est conduit ausupplice. Cependant le malade lui-même devient plus souffrant, etla guérison, quand elle a lieu, augmente son anxiétéet semble le frapper d'un coup terrible. C'est que, ne s'étant pointpréparé au sacrement, il ne montre qu'une honteuse faiblesseet fuit les luttes de la vertu. Voyez-vous donc quels artifices déploiele démon, et combien il rend aux yeux dos païens notre foirisible et ridicule ! Mais si nous voulons nous soustraire à toutesces dérisions, vivons selon les préceptes du divin Sauveur.Or, il a institué le baptême non pour crue nous le recevionsà nos derniers moments, mais pour qu'après l'avoir reçunous produisions des fruits de vie. Et comment direz-vous à un mourant: Couvrez-vous de fruits? Et cependant ne savez-vous pas que " les fruitsde l'Esprit-Saint sont la charité, la joie et la paix?" (Gal. V,22.)

Mais hélas! tout le contraire arrive. Une épouse versedes larmes quand elle devrait se réjouir; des enfants sanglotent,quand ils devraient se livrer à la joie; et le malade lui-même,déjà entouré des ombres de la mort, ne manifeste quetrouble et qu'inquiétude; ce jour devrait être pour lui unjour de fête, et il s'abandonne à un profond chagrin, parcequ'il va laisser ses enfants orphelins, son épouse veuve et sa maisondéserte. Est-ce ainsi, je vous le demande, qu'on s'approche dessaints mystères et que l'on s'asseoit à la table eucharistique?En vérité, ce n'est pas supportable. Lorsque l'empereur adresseaux prisonniers 'des lettres de grâces, c'est un sujet de joie etd'allégresse. Et quand, du haut des cieux, le Seigneur envoie sondivin Esprit et nous remet, non une dette pécuniaire, mais tousnos péchés, vous n'accueillez cette grâce que par despleurs et des gémissements. N'est-ce pas là une révoltanteanomalie? Je ne dis pas encore que l'eau baptismale n'est verséeque sur un cadavre et qu'un sacrement est profané, car le ministèredu prêtre n'est pas ici en cause, et je n'attaque que l'indifférencede quelques-uns. C'est pourquoi, je vous en conjure, élevez-vousau-dessus de toutes ces difficultés et approchez-vous du baptêmeavec un saint empressement. L'ardeur que nous aurons montrée surla terre pour mener une vie chrétienne, nous donnera l'assurancede parvenir un jour au bonheur céleste. Puissions-nous tous l'obtenir,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient la gloire et l'empire, dans tous les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE II

OR, CEUX QUI ÉTAIENTPRÉSENTS, L'INTERROGEAIENT, DISANT : SEIGNEUR, SERA-CE DANS CE TEMPS-CIQUE VOUS RÉTABLIREZ LE ROYAUME D'ISRAEL? (ACT. I, 6.)

1. Les apôtres, voulant interroger Jésus-Christ, l'entourèrenttous ensemble, afin d'en obtenir une réponse, ne fût-ce quepar unanimité de leur prière. Car ils n'ignoraient pointque dans sa bouche cette parole : " Nul ne sait le jour " (Matth. XXIV,36), signifiait moins un refus formel et une complète ignorancequ'une réponse évasive. Ils s'approchent donc de nouveauet renouvellent leur demande. Mais ils n'eussent jamais osé la luiadresser s'ils n'avaient cru à sa prédiction; et parce qu'illeur avait promis que bientôt ils recevraient l'Esprit-Saint, ilsse croyaient déjà dignes de connaître ce jour et dejouir de la liberté promise. C'est qu'ils ne voulaient pas se lancerdans de nouveaux périls et ne songeaient qu'à goûterquelque repos. Et en effet, ils n'oubliaient point les dangers qu'ils avaientcourus et même le péril de mort auquel ils avaient étéexposés. Aussi, sans faire aucune mention de l'Esprit-Saint, posent-ilsainsi la question : " Seigneur, sera-ce dans ce temps-ci que vous " rétablirezle royaume d'Israël ? " Ils ne disent pas : Quand rétablirez-vous? mais : Sera-ce présentement que vous rétablirez; tant ilsdésiraient connaître ce jour ! C'est pourquoi ils abordentle Sauveur tous ensemble et comme pour lui faire honneur.

Je pense toutefois qu'ils ne comprenaient pas clairement en quoi consistaitce royaume, car ils n'avaient pas encore été instruits parl'Esprit-Saint. Observons aussi qu'ils ne disent pas : Quand cela arrivera-t-il? mais : " Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le royaumed'Israël? " Comme si déjà l'époque étaitpassée. Au reste, cette demande prouve qu'ils étaient encoreattachés aux choses de la terre, quoique bien moins qu'auparavant.Et cependant, quelque imparfaits qu'ils soient, ils se font déjàde Jésus-Christ des idées plus hautes; et lui-même,les voyant plus avancés dans les voies spirituelles, leur tientun langage plus sublime. Il ne répète donc point ce mot :" Le Fils de l'homme ne connaît pas ce jour ", mais il leur dit :" Ce n'est point à vous de connaître les temps ou les momentsque le Père a disposés dans sa puissance ". C'est comme s'illeur eût dit : Vous demandez (569) à connaître une choseau-dessus de votre portée. Vous m'objecterez qu'ils avaient déjàconnu des mystères bien plus relevés. Et si vous en doutez,direz-vous, voici quelques indications sommaires qui vous le prouveront.Oui, je vous le demande, quels mystères plus sublimes que ceux quileur avaient été révélés. Car ils savaientque Jésus-Christ était Fils de Dieu et méritait leshonneurs divins; ils savaient qu'il ressusciterait, qu'il monterait auciel, et qu'il s'assoierait à la droite de Dieu le Père.Ils savaient, prodige vraiment incroyable, que dans la personne de Jésus-Christ,notre chair, élevée au plus haut des cieux, serait adoréedes anges, et que cet Homme-Dieu reviendrait sur la terre pour juger tousles hommes. Enfin, ils savaient que dans ce grand jour, assis eux-mêmessur des trônes, ils jugeraient les douze tribus d'Israël, etque les gentils prendraient la place des Juifs rejetés.

La connaissance d'un avenir si admirable tient vraiment du miracle,et il semble qu'il est moins étonnant de savoir l'époqueprécise où un royaume sera rétabli. De plus, l'apôtrea connu des secrets qu'il n'est pas permis à l'homme de révéler,les choses qui ont précédé la création du monde.Est-il donc plus difficile d'en connaître la fin que le commencement? Il le paraît, vous répondrai-je , puisque Moïse, quinous a donné la chronologie du monde, n'en marque point la fin.Salomon possédait aussi ces mêmes connaissances, car il dit: " Je raconterai ce qui a été dès le commencementdu monde ". (Eccli. LI, 11.) Quant aux apôtres, ils connurent plustard que l'avènement du Seigneur était proche, comme le prouvecette parole de saint Paul : " Le Seigneur est proche, soyez sans inquiétude". (Philip. IV, 5, 6.) Mais alors ils ne le connaissaient pas, quoiqu'ilsen eussent vu les signes avant-coureurs.

Observons aussi qu'au sujet de l'Esprit-Saint, Jésus-Christ s'étaitcontenté de dire à ses apôtres, sans rien préciser,qu'ils le recevraient " sous peu de jours ". Et c'est pour les tenir dansl'attente qu'il adopte cette ligne de conduite. Car ce n'était plus,il est vrai, le dernier jour du monde qu'ils voulaient connaître,mais celui de sa royauté temporelle, comme le prouve leur demande: " Sera-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le royaume d'Israël? " Il ne leur fit donc aucune réponse positive. Quand ils l'avaientinterrogé sur la fin du monde, il leur avait répondu sévèrement,pour éloigner d'eux la pensée que leur délivranceétait proche. Et il les avait lancés dans les périlsde la prédication évangélique. Ici, nous retrouvonsla même conduite, mais avec un langage plus doux. Et en effet, ilsemble craindre que sa réponse ne leur paraisse une injure, ou unvain subterfuge; aussi, entendez la promesse qu'il leur fait d'un Consolateurqui les remplira de joie. " Vous recevrez ", leur dit-il, " la vertu duSaint-Esprit venant sur vous, et vous serez mes témoins àJérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'auxextrémités de la terre". (Act. I, 8.) Et aussitôt,pour prévenir une seconde interrogation, il, s'éleva versles cieux.

Lorsqu'ils l'avaient interrogé sur le dernier jour du monde,il leur avait fait cette réponse toute pleine de terreur et d'obscurité: Je né le sais pas; et ici il disparaît soudain àleurs regards. Car ils avaient un tel désir de connaître cesecret, qu'ils seraient revenus à la charge; néanmoins, ilétait absolument nécessaire qu'il leur fût caché.Et en effet, je vous le demande, les gentils ont-ils plus de peine àcroire le dogme de la fin du monde que celui d'un Dieu fait homme, néd'une vierge, et,conversant parmi les hommes. Certes, c'est bien ce derniermystère. Vous ne sauriez en douter, et je rougis de tant insistersur une chose aussi simple. Les apôtres eussent pu dire àJésus-Christ: Pourquoi nous tenez-vous en suspens? et c'est pourprévenir cette parole qu'il leur parle " Des temps que le Pèrea disposés dans sa puissance ". Au reste, la puissance du Pèreet celle du Fils sont donc égales: " Car comme le Père ressusciteles morts et les vi" ville, ainsi le Fils vivifie ceux qu'il veut ". (Jean,V, 21.) Mais s'il y a égalité de puissance dans les actions,comment n'existerait-elle pas dans la science des événements,puisque la résurrection d'un mort est bien supérieure àla connaissance du jour où le royaume d'Israël sera rétabli? Pourquoi donc le Fils de Dieu, qui opère ce premier et si étonnantprodige, ne ferait-il pas à plus forte raison le second?

2. La parabole suivante vous aidera à me comprendre. Lorsqu'unenfant pleure et nous demande un objet qui ne lui est pas utile, nous cachonscet objet, et montrant nos mains vides, nous lui disons : Je ne l'ai pas.Jésus-Christ en agit ainsi envers ses apôtres. Mais (570)comme ce même enfant, si on ne lui présente rien, redoubleses pleurs et ses cris, parce qu'il croit qu'on se moque de lui, nous nouséloignons sous prétexte que quelqu'un nous demande, et aulieu de l'objet qu'il désirait, nous lui en offrons un autre. Nousavons même bien soin, pour écarter ses premiers désirs,de louer cet objet au-dessus de celui qu'il demandait, et nous nous esquivonsaussitôt. Ainsi se conduisit le divin Sauveur. Ses apôtresl'interrogeaient curieusement, et il leur répondit qu'il ne pouvaitsatisfaire leur curiosité. D'abord cette parole les consterna, ruaisbientôt ils renouvelèrent leur demande; et de son côté, Jésus-Christ réitéra la même réponse.Cependant il ne cherche plus à les épouvanter, et aprèsleur avoir rappelé :es oeuvres, il leur donne une raison plausiblede son refus : c'est que " le Père a disposé ces temps danssa puissance ".

Eh quoi ! ô Jésus, n'êtes-vous pas initiéaux secrets du Père? Vous connaissez le Père, et il vouscacherait ses décrets? vous avez dit " Personne ne connaîtle Père, si ce n'est le Fils " ; et encore : " L'Esprit pénètretoutes " choses, même les profondeurs de Dieu " ; et il n'y auraitque ce secret qui vous serait caché? (Luc, X; 22; I Cor. II, 10.)Cela ne peut être; et tel n'est point le sens de sa réponse.Mais Jésus-Christ a feint de ne pas connaître ce jour pouréloigner des questions intempestives. C'est pourquoi les apôtresn'osèrent plus l'interroger, de peur de s'attirer ce reproche :" Et vous aussi, vous avez perdu le sens ". (Matth. XV, 16.) Car ils nel'abordaient alors qu'avec bien plus de réserve qu'auparavant. "Mais vous recevrez ", ajoute-t-il, " la vertu "de l'Esprit-Saint qui viendraen vous". Tout à l'heure il refusait de répondre àleurs questions, et maintenant, comme un maître qui seul est jugede ce qu'il doit dire à son élève, il leur révèleun secret dont la connaissance était utile pour calmer leurs frayeurset étayer leur faiblesse. C'est aussi afin de mieux les rassureret de raffermir leur courage, qu'il voile les difficultés de l'avenir.Comme il allait les quitter, il ne leur adresse nulle parole sévère,et avec un art infini il tempère le blâme par l'éloge.Ne craignez , point, leur dit-il, " car vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saintqui viendra en vous , et vous serez mes témoins dans Jérusalem,dans toute la Judée et la Samarie ". Auparavant il leur avait dit: " N'allez point vers les nations, et n'entrez point dans les villes desSamaritains ". (Matth. X, 5.) plais aujourd'hui il veut qu'ils prêchentl'Évangile dans toute la Judée, dans la Samarie, et, ce qu'ildit pour la première fois, "jusqu'aux extrémités dela terre ".

Ce fut après cette solennelle parole que, prévenant toutenouvelle question, " il s'éleva en leur présence, et unenuée le déroba à leurs yeux ". Eh bien ! les apôtresn'ont-ils pas rempli leur mission, et prêché l'Évangile?Certes , Jésus-Christ leur avait confié une oeuvre vraimentgrande ! Jérusalem, avait-il dit, a été témoinde votre faiblesse, et c'est à elle que vous adresserez tout d'abordla parole que vous porterez ensuite jusqu'aux extrémitésde la terre. fuis, pour affermir leur croyance en ses paroles, " il s'élevaen leur présence ". Jésus-Christ, qui n'était pointressuscité sous le regard de ses apôtres , voulut donc monterau ciel en leur présence. C'est que dans ce dernier mystèreil devait y avoir autre chose que le témoignage des yeux. Les apôtres,qui virent l'accomplissement du miracle de la résurrection, n'enavaient pas vu le commencement: et le contraire arriva dans l'ascension;il leur eût été vraiment inutile d'assister au prodigede la résurrection, puisque Jésus-Christ devait en personnele leur raconter, et que d'ailleurs le tombeau vide le proclamait lui-même.Mais une parole divine pouvait seule nous apprendre ce qui suivit l'ascension.

Et en effet l'oeil ne pouvait atteindre ces hauteurs incommensurables,ni s'assurer que le Christ s'était véritablement élevéjusqu'aux cieux. Aussi qu'est-il arrivé? Les apôtres savaientque celui qui s'élevait était Jésus-Christ, et ilss'en rapportaient sur ce point au témoignage de ses propres paroles;mais, parce qu'ils ne pouvaient plus le reconnaître dans un si prodigieuxéloignement, il fut nécessaire que des anges vinssent lesassurer qu'il était entré dans les cieux. C'est donc parsuite d'une admirable disposition de la Providence, que dans ce mystèretout n'est pas révélé par l'Esprit-Saint, et qu'unepartie nous est attestée par le témoignage des yeux. :liaispourquoi une nuée le déroba-t-elle aux regards des apôtres?Cette nuée était un signe que déjà il avaitpénétré dans les cieux. Et en effet, ce ne fut pointun tourbillon de feu ni un char de (571) feu qui le reçut commele prophète Elie ( IV Rois, II, 11), mais une nuée qui symbolisaitle ciel lui-même, selon cette parole du Psalmiste : " Le Seigneurs'élève sur les nuées ". (Ps. CIII, 3.) Quoique cetteparole s'applique principalement à Dieu le Père, on peutnéanmoins l'entendre de Jésus-Christ, comme se rapportantà la puissance divine, car autrement la nuée n'aurait aucunesignification symbolique. Le prophète Isaïe dit également: " Le Seigneur est assis sur une nuée a légère ".(Isaïe, XIX, 1.)

3. Ce prodige s'opéra donc au moment où les apôtresfaisaient à Jésus-Christ une question qu'ils considéraientcomme très-importante, et où tout préoccupésde ce qu'il allait leur répondre, ils étaient attentifs etvigilants. Une nuée protectrice couvrit le mont Sinaï, lorsqueMoïse pénétra dans le tourbillon; mais dans l'ascension,ce n'était point pour protéger Jésus-Christ. Observonsaussi que le divin Sauveur ne dit pas absolument à ses apôtres

" Je m'en vais " , cette parole les eût contristés ; maisil leur dit : " Je vous enverrai l'Esprit consolateur ". (Jean, XVI, 5,7.) Quant à son élévation au plus haut des cieux,ils la virent de leurs propres yeux. Dieu ! quel magnifique spectacle!" Et comme ils le contemplaient montant vers le ciel, voilà quedeux hommes se présentèrent devant eux avec des vêtementsblancs, et leur dirent : Hommes de Galilée , pourquoi demeurez-vouslà regardant les cieux? Ce Jésus, qui du milieu, de vousa été élevé dans le ciel, viendra de la mêmemanière que vous l'y avez vu monter ".

Ce sont des anges qui leur apparurent sous une forme humaine, et avecun visage riant. Observons aussi la manière dont ils s'expriment: en parlant de Jésus-Christ, ils disent : " ce Jésus ",comme le montrant du doigt, et en s'adressant aux apôtres, ils lesnomment " hommes de Galilée", afin de donner à leur paroleplus de poids et d'autorité. Autrement, pourquoi les désignerpar le nom de leur patrie ? Ajoutons encore que l'éclat de leurbeauté attirait sur eux les regards des apôtres, et prouvaitsurabondamment qu'ils venaient du ciel. Mais pourquoi Jésus-Christleur envoie-t-il ses anges, au lieu de leur parler lui-même? C'estque déjà il les avait instruits de toutes choses, et qu'ilsuffisait de les leur rappeler par le ministère des esprits célestes.

Ceux-ci ne disent point : ce Jésus qui a été élevé, mais " qui est monté au ciel ", pour montrer au contraire dansce mystère l'action de sa divinité. Quand ils veulent désignerson humanité ; ils disent : " Ce Jésus qui , du milieu devous, a été élevé dans le ciel, viendra dela même manière ". Car ici la divinité élèvel'humanité. " Il viendra ", disent-ils, et il ne sera pas envoyé.En quoi donc le Fils est-il moindre que le Père? " Une nuéele reçut " ; expression parfaitement juste, puisqu'il s'élevalui-même sur la nuée, selon cette parole de l'apôtre: " Celui qui est descendu , est le même qui est monté au-dessusde tous les cieux ". (Ephés. IV, 10.)

Observez donc comment les anges varient leur langage, selon qu'ils seproportionnent à l'intelligence des apôtres, ou qu'ils envisagentl'excellence du Fils de Dieu. D'ailleurs, cet admirable spectacle inspiraaux apôtres des idées toutes sublimes, et leur donna une importantenotion du second avènement de Jésus-Christ. " Il viendrade la même manière ", dirent les anges. Cette parole signifieque Jésus-Christ paraîtra en son humanité sainte, ceque les apôtres désiraient tant savoir, et que ce sera aussisur les nuées qu'il paraîtra pour le jugement général." Et voilà", dit saint Luc, " que deux hommes se présentèrentdevant eux ". Pourquoi, dit-il, " deux hommes? " Parce que ces deux angesavaient revêtu une forme humaine, afin de ne point effrayer les apôtres." Et ils leur dirent : Pourquoi demeurez-vous là, regardant lescieux?" Cette parole est pleine de bienveillance, et toutefois elle n'annoncepas comme prochain le second avènement du Sauveur. Les anges enaffirment seulement la circonstance la plus importante, la certitude queJésus-Christ reviendra, et la confiance avec laquelle nous devonsattendre son retour. Mais quand aura lieu ce retour? C'est un détailmoins important, et ils le taisent.

Cependant les apôtres, arrachés au magnifique spectaclequ'ils contemplaient, écoutent attentivement le message qui lesassure que ce Jésus, qu'ils ne voient plus, est réellementmonté au ciel, et qui les prémunit eux-mêmes contreune vaine curiosité. Car, si auparavant ils demandaient àJésus-Christ : " Où allez-vous? " aujourd'hui, bien que danstoute autre circonstance ils eussent dit : " Sera-ce en ce temps-ci quevous rétablirez le (572) royaume d'Israël?" ils connaissaienttellement sa bonté, que, même après sa passion, ilsrenouvellent cette question : " Rétablirez-vous? " Il leur avaitdit auparavant : " Vous entendrez parler de guerre et de bruits de guerre,mais ce ne sera encore ni la fin ", ni la prise de Jérusalem. (Marc,XIII, 7.) Aussi les apôtres ne parlent-ils que du royaume d'Israël,et non de la fin du monde. D'ailleurs, ils n'avaient eu avec lui que decourts entretiens après sa résurrection , et c'est pourquoi,altérés de gloire et de célébrité ,ils s'empressent de l'interroger sur ce prochain rétablissement.Mais Jésus-Christ se renferme dans un silence absolu, parce qu'iln'y avait pour eux aucune nécessité de le savoir. C'est doncpar respect pour ce silence du divin Maître, qu'ils ne lui disentplus : " Quel sera le signe de votre avènement et de la fin du monde?"mais : " Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le royaumed'Israël? " Ils pensaient, en effet, que ce temps était déjàarrivé, quoique Jésus-Christ leur eût fait comprendrepar une parabole qu'il n'était pas encore proche. Aussi ne répond-ilà leur demande que par ces mots : " Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saintqui viendra en vous ".

Observez ici que Jésus-Christ dit, en parlant du Saint-Esprit,qu' " il viendra " en eux, et non qu'il leur sera envoyé, afin delui conserver un honneur égal à celui des deux autres personnesde la Trinité. Comment donc, ô ennemis de l'Esprit-Saint,osez-vous dire qu'il est une créature? " Et vous serez mes témoins". Cette parole donnait à entendre que Jésus-Christ allaitmonter au ciel , ou plutôt elle rappelait aux apôtres ce qu'illeur avait déjà annoncé. Au reste, c'est àl'ascension du divin Sauveur que se rapporte cette parole du Psalmiste: " Les nuées et l'obscurité sont sous ses pieds ". (Ps.XCVI, 2.) Et cette parole est identique à celle-ci : " Une nuéele reçut ". Reconnaissons donc en lui le roi des cieux, puisqueson Père lui envoie un char royal : et il le lui envoie afin queles apôtres ne soient point tentés de murmurer ou d'imiterElisée qui, voyant que son maître lui était ravi, déchirases vêtements. Mais que disent les anges? " Ce Jésus qui,du milieu de vous, s'est élevé dans le ciel, viendra de lamême manière ". C'est avec raison aussi que saint Luc dit: " Et voilà que deux hommes se présentèrent devanteux ". Car, nous lisons au livre de la loi que toute affaire se terminesur la déposition de deux ou trois témoins. (Deut. XVII,6.) Aussi, les deux anges affirment-ils la même chose. " Avec desvêtements blancs ". Au sépulcre du Sauveur, les apôtresavaient déjà vu un ange brillant de lumière, qui leuravait révélé les pensées de leurs coeurs, etde même ici un ange leur annonce le mystère de l'ascension.Quant aux prophètes , ils en ont souvent parlé en le mêlantà celui de la résurrection.

4. Partout nous retrouvons ce ministère des esprits célestes: à Nazareth près de Marie, à Bethléem pourla naissance de Jésus, au sépulcre pour sa résurrection,et ici pour son ascension. De même aussi, dans son second avènement,les anges seront ses précurseurs. Mais; après avoir dit :" Ce Jésus qui, du milieu de vous s'est élevé dansle ciel " , ils ajoutent aussitôt, pour prévenir toute penséede tristesse: " Il viendra de la même manière ". Les apôtresrespirèrent donc un peu, en apprenant que Jésus ne leur étaitpas enlevé pour toujours, et qu'il reviendrait de la mêmemanière qu'il était monté au ciel. Remarquons aussice mot . " Du milieu de vous ". Il a bien sa raison de convenance, caril rappelle aux apôtres l'amour de Jésus, le choix de leurélection, et la promesse de ne point lés abandonner. Jésus-Christa voulu être seul témoin de sa résurrection; et detous les miracles qui ont précédé ou suivi l'incarnation,celui-ci est le plus étonnant. Aussi disait-il lui-même :" Détruisez ce temple, et dans trois jours je le relèverai". (Jean, II, 19.) Mais au jour de son ascension, ce sont des anges quiannoncent son second avènement, en disant : " Il viendra de la mêmemanière ".

Que celui donc qui désire voir Jésus-Christ, et qui s'attristede ne pas l'avoir vu, recueille cette parole; s'il mène une vievraiment chrétienne, il est assuré de le voir et de réaliserses désirs. Car il reviendra environné de gloire, portésur les nuées, et dans son humanité sainte. Mais combiensera-t-il alors plus admirable de le voir descendre ainsi des cieux, quede (avoir vu s'y élevant de la terre ! Il viendra, disent les anges,mais ils se taisent sur les causes de ce second avènement. " Ilviendra de la même manière " ; c'est une preuve de sa résurrection: car, s'il est monté au ciel en son corps, à plus forteraison est-il ressuscité en son corps. Où sont donc ceuxqui (573) nient la résurrection? Sont-ils païens, ou chrétiens?Je l'ignore ; ou plutôt, je ne le sais que trop bien. Ce sont despaïens qui nient la création, et qui affirment égalementque Dieu ne peut ni tirer une créature du néant, ni la ressusciterdu tombeau. Cependant, ils rougissent bientôt de méconnaîtreainsi la puissance du Seigneur, et tâchent de s'excuser en disantqu'absolument il pourrait ressusciter les corps, mais que cette résurrectionest inutile. Elle est donc bien vraie, leur répondrai-je, cetteparole dé l'Ecriture : " L'insensé ne dit que des extravagances". (Isaïe, XXXII, 6.) Quoi ! vous n'avez pas honte de refuser àDieu le pouvoir de tirer du néant une créature? Mais, s'ilne crée qu'avec une matière préexistante, en quoidiffère-t-il de l'homme ?

Eh ! d'où vient le mal? me direz-vous. Et moi, je vous répondraique vous ne devez point, pour en expliquer l'existence, admettre un principemauvais. D'ailleurs, votre langage est doublement absurde. Car, d'abord,si vous ne pouvez concevoir en Dieu le pouvoir créateur, vous comprendrezplus difficilement encore l'origine du mal; en second lieu , vous blasphémezen soutenant que le mal existe par lui-même. Réfléchissezdonc combien il est dangereux de rechercher trop curieusement la sourcedu mal, et parce qu'on ne la connaît pas, d'en faire un second Dieu.Sans doute, il vous est permis d'aborder cette question, mais éviteztout blasphème. Eh quoi! je blasphème ! Oui, c'est un blasphèmeque d'affirmer l'éternité d'un principe mauvais, de lui attribuerle pouvoir divin et de le mettre sur le même rang que la vertu. Lemal, dites-vous, existe par lui-même; mais vous avez oubliécette parole de l'apôtre : " Les perfections invisibles de Dieu sontdevenues visibles depuis la création du monde, par tout ce qui aété fait ". (Rom. I, 20.) C'est pourquoi le démondit que la matière préexistait avant Dieu et avant la création,afin que celle-ci ne nous conduise point à Dieu. Car, je vous ledemande, est-il plus difficile de tirer une créature du néantque de rendre bon ce qui est essentiellement mauvais ? Je parle dans votrehypothèse, et, en supposant que ce principe existe, je dis qu'étantmauvais par lui-même, il ne peut être utilisé pour lebien. Et maintenant, pour parler des qualités d'un être, jevous demanderai lequel est le plus facile, ou d'ajouter une qualitéqui n'existait pas, ou de changer une qualité existante en la qualitécontraire ? Et encore, laquelle de ces deux choses est la plus aiséeou de bâtir une maison là où il n'y en a jamais eu, ou de relever des ruines? Evidemment, c'est la première. Concluonsdonc que le difficile ou même l'impossible ce n'est pas de créerbon ce qui n'existe pas, mais de faire que ce qui est essentiellement mauvaisdevienne bon.

5. Dites-moi encore lequel est le plus difficile de composer un parfum,ou de forcer la fange à prendre les propriétés duparfum ? Et puisque nous soumettons les couvres de Dieu à nos faiblesraisonnements, (vous, du moins, car pour moi je m'en défends), répondez-moin'est-il pas plus facile de former l'oeil que de faire qu'un aveugle voie,tout en demeurant aveugle, et voie mieux que celui qui a les meilleursyeux, que de se servir de la cécité pour opérer lavue, de la surdité pour produire l'audition? Evidemment , la premièrechose est plus aisée. Eh bien ! vous accordez à Dieu le plusdifficile, et vous lui refusez le plus facile 1 Mais pourquoi insistersur cette question? Nos contradicteurs disent encore que nos âmessont une portion de la substance divine. Quel langage impie et extravagant! Ils veulent prouver que Dieu est l'auteur du mal, et ils ne profèrentqu'un horrible blasphème. Car ils font le mal coéternel àDieu, à qui ils refusent toute existence antérieure. Ainsiils ne rougissent point d'admettre le mal en partage d'une si haute prérogative.

Mais en second lieu, le mal, selon eux, est immortel; car ce qui n'apas eu de commencement, ne saurait avoir une fin. Entendez-vous ce blasphème?Il faut donc nécessairement admettre que rien ,ne vient de Dieu,ou dire que lui-même n'existe pas. Mais, en troisième lieu,comme je l'ai déjà observé, c'est là une contradictionflagrante, et qui ne peut qu'attirer la malédiction divine. En quatrièmelieu, ils attribuent à une matière variable la puissancela plus absolue. En cinquième lieu, ils affirment que le mal estcause que Dieu est bon, en sorte que,, sans le principe mauvais, la bontédivine n'existerait point. En sixième lieu, il nous ferment toutevoie pour arriver à la connaissance de Dieu. Septièmementenfin, ils abaissent Dieu jusqu'à l'homme; que dis-je ? jusqu'aubois et à la plante. Et en effet, si notre âme est une portionde la substance divine, et si elle passe dans le corps des (574) animaux,et même dans les plantes, comme les concombres, les melons et lesraves, il est permis de dire que Dieu lui-même s'écoule enun concombre.

Voulons-nous donc dire que l'Esprit-Saint s'est bâti un templedans le sein virginal de Marie, ils sourient de dédain; et quandnous ajoutons qu'il habite dans le sanctuaire de notre âme, nousprovoquons leurs railleries. Et cependant ils ne rougissent point, parun nouveau genre d'idolâtrie, d'abaisser la substance divine jusqu'àun concombre, un melon, une mouche, un hanneton et un âne. Mais cen'est pas la rave, direz-vous, qui est en Dieu, et c'est Dieu qui est dansla rave; car jamais la rave n'a été Dieu. — Et pourquoi reculez-vousdevant cet écoulement de la divinité dans les corps? — Parceque ce serait peu digne de Dieu. — Mais votre système est millefois plus indigne de lui. — Je ne saurais l'avouer. — Et pourquoi ? — C'estqu'il n'est réellement indigne de Dieu que d'habiter dans l'homme.— Découvrez-vous le venin de l'impiété ?

Mais pourquoi nient-ils la résurrection des corps, et que disent-ilsà ce sujet? C'est que, selon eux, la chair est essentiellement mauvaise.Et comment, leur dirais-je, connaissez-vous Dieu et la nature? Commentencore un sage peut-il acquérir la sagesse sans le secours du corps?détruisez les sens, et que pourrez-vous savoir et apprendre? Quelleignorance serait donc le partage de l'âme, si nos sens étaientviciés dans leur principe ! Car il suffit, pour affaiblir ses facultés,qu'une partie du corps, le cerveau par exemple, soit lésée; et que serait-ce si le corps tout entier était mauvais! Montrez-moil'âme en dehors du corps et n'entendez-vous pas les médecinsdire chaque jour qu'une maladie violente affaiblit nos facultésmentales? Pourquoi donc, leur dirai-je encore, ne vous détruisez-vouspas? Car le corps n'est-il pas matière? — Certainement. — Vous devriezdonc le haïr : et pourquoi encore lui prodiguez-vous la nourritureet mille caresses, quand depuis longtemps vous auriez dû le détruireet briser votre prison? Mais peut-être Dieu ne petit-il agir surla matière, s'il ne s'infuse en elle, et ne peut-il lui commander,s'il ne se mêle avec elle, et ne se répand en toutes ses parties?Quelle faiblesse de raisonnement ! Dans un Etat, tous obéissentaux ordres du prince, et Dieu ne commanderait pas un principe mauvais !Mais, en résumé, la matière elle-même ne sauraitsubsister, si elle ne contenait un peu de bien car le mal ne peut existersans cette adjonction, et, s'il n'était joint à quelque vertu,il n'existerait point. Telle est la condition du mal.

Supposez, en effet, un voluptueux qui ne se contraigne jamais, et ilne vivra pas dix jours : un malfaiteur qui attaque même ses complices, et il sera bientôt condamné à mort : un voleur quidérobe publiquement, et il sera promptement jugé. Telle estdonc la nature du mal, qu'il ne peut subsister que par le mélangede quelque bien, et telles sont, selon eux, les conditions d'existencegaie Dieu lui a imposées. Une société uniquement composéede citoyens pervers, ne saurait se soutenir ; et les méchants tombentdès qu'ils s'élèvent non plus contre les bons, maiscontre eux-mêmes. " En vérité, ces hommes qui se disentsages sont devenus fous ". (Rom. I, 22.) Car, si le corps de l'homme estmauvais, pourquoi les éléments qui nous environnent, l'eau,la terre, la lumière et l'air, ont-ils été créés?Car l'air est un corps, quoiqu'il manque d'épaisseur et de solidité.Nous avons bien raison de dire, avec le Psalmiste : " Les impies m'ontraconté leurs fables ". (Ps. CXVIII, 85.) Mais ce langage est intolérable,et nous ne devons plus l'écouter. Oui, la résurrection descorps est certaine; c'est le dogme que proclament le tombeau vide du Sauveuret le bois auquel il a été attaché. D'ailleurs, lesapôtres ne disent-ils pas : " Nous avons mangé et nous avonsbu avec lui? " Croyons donc à la résurrection, et que nosmoeurs soient en rapport avec notre foi, nous obtiendrons ainsi les bienséternels, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soient,avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE III

ALORS LES APÔTRES RETOURNÈRENTA JÉRUSALEM, DE LA MONTAGNE APPELÉE DES OLIVIERS, ÉLOIGNÉEDE JÉRUSALEM DE TOUT LE CHEMIN QU'ON PEUT FAIRE UN JOUR DE SABBAT.(ACT. I, 12.)

1. " Alors ", dit saint Luc, " les apôtres revinrent ". Alors: à quel moment? Après qu'ils eurent entendu les parolesdes anges; car, comment eussent-ils pu soutenir cette séparation,si Jésus-Christ ne leur eût promis de revenir? J'incline aussià croire que l'ascension arriva un jour de sabbat; autrement saintLuc n'eût pas spécifié aussi exactement due : " Lamontagne des Oliviers est éloignée de Jérusalem detout le chemin qu'on peut faire un jour de sabbat ". On sait, en effet,que la longueur de ce chemin était fixée par la loi. " Et,étant entrés, ils montèrent dans une chambre hauteoù demeuraient Pierre, Jacques et Jean". Les apôtres étaientdonc restés à Jérusalem après la résurrection; et aux trois qu'il vient de nommer, saint Luc joint " André, frèrede Pierre, Philippe et Thomas, Barthélemi et Matthieu, Jacques,fils d'Alphée, Simon le zélé, et Jude, frèrede Jacques ". Or, ce n'est point sans raison qu'il dresse ainsi la listedes apôtres. Car puisque l'un avait trahi son divin Maître,qu'un autre l'avait renié, et qu'un troisième n'avait pascru à sa résurrection, saint Luc nous assure, en les nommanttous, qu'à l'exception du traître, tous étaient rentrésen grâce.

" Ils persévéraient unanimement dans l'o" raison et laprière, avec les femmes ". Belle conduite ! Car la prièreest une arme puissante contre la tentation, et le divin Maître leuren avait souvent parlé. D'ailleurs, leur situation présenteles y portait assez; et ils craignaient tant les Juifs qu'ils s'étaientrenfermés dans une chambre haute. " Avec les femmes". Ce sont cellesqui, au témoignage du même évangéliste , suivaientle Sauveur "avec Marie, mère de Jésus, et ses frères". Comment donc est-il dit que le disciple bien-aimé l'avait reçuechez lui? " (Jean, XIX, 26.) C'est qu'elle était revenue parmi lesapôtres depuis que Jésus-Christ les avait réunis. "Et avec ses frères " : c'est-à-dire, avec ceux de ses prochesqui d'abord ne croyaient pas en lui.

" En ces jours-là, Pierre se levant au milieu des frères". Pierre est l'apôtre vif et impétueux auquel Jésus-Christa confié la garde de (576) son troupeau; et parce qu'il est le premieren dignité, le premier aussi il prend la parole. Or, " ils étaientenviron cent vingt". Et il dit: " Mes frères, il fallait que cequ'avait prédit l'Esprit-Saint fût accompli". Mais ici onpeut demander pourquoi Pierre ne s'adresse jas directement à Jésus-Christ,pour le prier de désigner celui qui devra remplacer le traîtreJudas , et pourquoi encore les apôtres ne se chargent pas seuls decette élection ? Je réponds d'abord que Pierre étaitdevenu moins présomptueux et plus humble, et je donne ensuite deuxraisons de ce que les apôtres ont voulu remettre à Dieu lechoix d'un douzième apôtre. La première est qu'ilsétaient absorbés par de graves occupations, et la seconde,que ce mode d'élection prouvait parmi eux la présente duSauveur. Et, en effet, c'était lui qui les avait choisis aux joursde sa vie mortelle, et c'est lui qui les choisit encore après sonascension. N'était-ce pas là pour eux une grande consolation?

Mais observez encore que Pierre prend en toutes choses l'avis de sesfrères, et qu'il ne fait rien avec hauteur et autorité. Aulieu de dire simplement : Choisissons celui-ci à la place de Judas,il cherche à les consoler de ce crime horrible en usant de circonlocution.Car la trahison de Judas les avait profondément consternés;et ne nous en étonnons point, aujourd'hui encore nous en sommestout bouleversés: et que ne durent-ils donc pas éprouver?" Mes frères" ; c'était le nom dont Jésus avait appeléses apôtres; et quel autre nom convenait mieux en la bouche de Pierre? Aussi est-ce à tous qu'il adresse ce langage affectueux. Cetteéglise du cénacle représentait donc l'ordre et lahiérarchie des esprits célestes. Car tous, hommes et femmes,ne faisaient qu'un : et c'est ainsi que nous devrions être. Nul nese préoccupait alors du monde, ni même des soins de la famille,tant les épreuves nous sont utiles, et les afflictions salutaires!

" Il fallait que ce qui a été prédit par l'Esprit-Saintfût accompli ". A l'exemple de Jésus-Christ, Pierre consoleses frères en leur rappelant la prophétie divine, et il leurmontre que rien n'arrive par hasard, et que tout a été prédit." Il fallait", dit-il, " que ce que l'Esprit-Saint avait préditpar la bouche de David fût accompli ". Il ne dit point : David aprédit, mais l'Esprit-Saint par sa bouche. Voyez donc quelle doctrinesaint Luc promulgue dès les premières lignes de son récit;aussi ai-je eu raison de dire, en commençant ces homélies,que le livre des Actes était l'Oeuvre du Saint-Esprit : " Ce quel'Esprit-Saint avait prédit par la bouche de David ". Ici saintPierre cite le roi-prophète, et s'appuie sur son témoignage,parce qu'il savait qu'auprès des apôtres son autoritéserait plus grande que celle de tout autre prophète. " TouchantJudas qui a été le guide ". Quelle réserve dans sonlangage! Nulle injure, nulle insulte; il s'abstient même d'appelerJudas du nom de scélérat et de maudit. Il se contente doncde raconter le fait, et, sans prononcer le mot trahison, il cherche àrejeter sur les complices de Judas la honte de son crime. Encore ne lespoursuit-il pas avec véhémence, et se borne-t-il àles désigner par ces mots : " Ceux qui ont pris Jésus ".

Remarquons aussi qu'avant d'indiquer le psaume de David d'oùil a tiré cette prophétie, Pierre raconte l'action de Judas,afin que le présent soit une garantie de l'avenir. Il rappelle égalementque ce traître a déjà reçu le châtimentde son crime. " Car il était compté parmi nous ", dit-il," et il avait reçu sa part de ce ministère; et il a possédéun champ du salaire de l'iniquité ". Ici le discours devient moral,et laisse entrevoir une sévère leçon. Pierre dit aussique ce champ a été possédé par Judas, et nonpar les Juifs. Mais parce que des esprits faibles sont plus touchésdu présent que de l'avenir, il rappelle immédiatement quela été son châtiment. " Et s'étant pendu, ils'est brisé par le milieu du corps, et ses entrailles se sont répanduessur la terre ". Remarquez qu'il insiste bien plus sur la punition du crimeque sur le crime lui-même, et qu'il en tire comme un motif de consolation." Et ceci a été connu de tous les habitants de Jérusalem,en sorte que ce champ a été appelé en leur langueHACELDAMA, c'est-à-dire, champ du sang ".

2. Les Juifs l'appelèrent donc ainsi uniquement par rapport àJudas, qui lui valut ce nom. Et Pierre cite en témoignage les ennemismêmes du Christ, car c'est ce que signifie cette parole : " En leurlangue ". Enfin, après avoir raconté l'événement,il mentionne la prophétie qui l'annonçait. " Comme il estécrit au livre des Psaumes : Que sa demeure soit déserte,et que nul n'y habite, et qu'un autre reçoive son apostolat ". (Ps.LXVII, 26.) La première (577) partie de la prophétie concernela maison et les biens de Judas, et la seconde se rapporte à sonapostolat et à son sacerdoce. Mais, par cette citation, Pierre sembledire : " que je vous propose est bien moins mon propre conseil que l'accomplissementdes décrets de celui qui l'a fait prédire. Et en effet, letémoignage du Psalmiste empêchait qu'il ne parût vouloirexécuter seul cette élection, et faire ce que Jésus-Christaurait fait lui-même.

" Il faut donc ", dit-il, " que parmi ceux " qui ont toujours étéunis à nous". Pourquoi fait-il cette communication à toutel'assemblée? Afin de prévenir toute contestation, et toutedispute. Car ce qui était autrefois arrivé aux apôtrespouvait se renouveler parmi les disciples. Aussi Pierre, qui veut en éviterjusqu'au moindre prétexte, a-t-il soin de dire dès le début: " Mes frères, il faut choisir parmi nous ". Ainsi il abandonnel'élection au choix de la multitude, et par là il témoignede son respect envers ceux qui seront proposés, et éloignede lui tout soupçon de partialité. Or, qui ne sait que souventce soupçon a causé les plus grands maux? L'apôtre citedonc la prophétie pour établir la nécessitéde l'élection , et il ne se réserve que de désignerceux sur qui elle peut tomber, en disant : " Il faut choisir un de ceuxqui ont toujours été unis à nous ". S'il eûtcirconscrit le choix parmi les plus dignes, il eût offensétous les autres. C'est ce qu'il évite, s'en remettant au bénéficede l'élection. Observons encore qu'il ne dit pas simplement : "Parmi ceux qui ont été unis à nous ", mais " parmiceux qui ont toujours été unis à nous pendant quele Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, à commencerdepuis le baptême de Jean, jusqu'au jour où il a étéenlevé du milieu de nous, il faut qu'on en choisisse un qui soitavec nous témoin de sa résurrection ". Eh ! pourquoi ce choixétait-il nécessaire? Afin que le collège apostoliquefût complet. Mais est-ce que Pierre ne pouvait pas choisir lui-même?Sans doute, il le pouvait, et il s'en abstint par humilité. D'ailleursil n'avait pas encore reçu l'Esprit-Saint.

" Alors ils en présentèrent deux, Joseph, appeléBarsales; et surnommé le Juste, et Matthias ". C'est l'assembléequi les présente, et non pas Pierre. Celui-ci s'est bornéà proposer cette élection, moins comme un projet venant delui que comme l'accomplissement d'une ancienne prophétie. Ainsi,il interprète l'Écriture, et ne commande rien. " Ils présentèrentJoseph, appelé Barsales; et surnommé le Juste ". Peut-êtreplusieurs parmi les frères se nommaient-ils Joseph : c'est pourquoisaint Lue désigne celui-ci par un double surnom. Nous observonségalement que parmi les apôtres plusieurs ont eu un surnom: ainsi nous trouvons Jacques, fils de Zébédée ; Jacques,fils d'Alphée; Simon Pierre; Simon le Zélé; Jude,frère de Jacques, et Judas Iscariote. Le surnom de Juste pouvaitaussi lui venir du changement de ses moeurs, ou bien il se l'étaitdonné lui-même. Quoi qu'il en soit, " ils présentèrentJoseph, appelé Barsabas, et surnommé le Juste, et Matthias; et se mettant en prière; ils dirent : Seigneur, vous, qui connaissezles coeurs de tous les hommes, montrez-nous lequel des deux vous avez choisipour prendre place dans ce ministère et dans l'apostolat dont Judasest déclin par son crime, pour s'en aller en son lieu ". Ils mentionnentici son crime, comme pour déclarer qu'ils ne cherchent qu'un témoinde la résurrection de Jésus-Christ, et qu'ils ne veulentque compléter le collège apostolique. " Alors ils tirèrentleurs noms au sort, car l'Esprit-Saint n'avait pas encore étédonné, et le sort tomba sur Matthias, et il fut compté avecles onze apôtres ". (Act. I, 20, 26.)

" Ceux-ci ", dit saint Luc (ayant entendu la parole des anges), " retournèrentà Jérusalem de la montagne appelée des Oliviers, éloignéede Jérusalem de tout le chemin qu'on peut faire un jour de sabbat". Cette remarque indique qu'ils n'eussent pu faire un long trajet dansl'état de frayeur et de crainte où ils se trouvaient. " Etétant entrés, ils montèrent dans une chambre haute" , parce qu'ils n'osaient se montrer dans la ville. Ils montèrentdonc dans une chambre haute, afin qu'il fût plus difficile de lesdécouvrir. " Et ils persévéraient tous unanimementdans la prière ". Observez ici avec quel soin ils persévèrentdans la prière, et admirez l'unanimité qui règne parmieux. Elle est si grande qu'ils semblent tous ne faire qu'un coeur et qu'uneâme. C'est le double témoignage que leur rend saint Luc.

Quant à Joseph, époux de Marie, il était probablementmort, car si les frères de Jésus croyaient en lui, commentfût-il resté incrédule, lui qui avait cru avant tous? Et en effet, (578) il ne considérait point le Christ comme unpur homme, ainsi que l'attestent ces paroles de Marie à Jésus: " Votre père et moi nous vous cherchions, fort affligés". (Luc, II, 48.) Joseph avait donc connu le divin Sauveur avant tous.Et celui-ci disait à ses frères : " Le monde ne peut voushaïr, mais il me hait ". (Jean, VII, 7.) Je veux aussi vous faireadmirer la modestie de Jacques. Il était désigné pourêtre évêque de Jérusalem, et cependant il gardele silence. Considérez également la profonde humilitéde tous les autres disciples : ils ont banni toute rivalité et secèdent mutuellement les honneurs de l'apostolat. Car il semblaitque cet église naissante habitât déjà dans lescieux et ne tint plus à la terre. Aussi, sans être revêtude marbre précieux, le cénacle était-il tout resplendissantde la ferveur des premiers fidèles. " Et ils étaient ", ditsaint Luc, " environ cent vingt ". Ce nombre se composait sans doute dessoixante-dix disciples que Jésus-Christ avait choisis lui-même,de quelques autres qui se distinguaient par leur piété, commeJoseph et Matthias, et des femmes qui suivaient le Sauveur.

3. Admirez ici la prudence de saint Pierre. Il commence par citer l'autoritéd'un prophète, et ne dit point : Ma parole peut bien suffire, tantil est éloigné de toute pensée d'orgueil. Mais iln'envisage que l'élection d'un douzième apôtre, etil poursuit ce but, quoiqu'il n'ignore pas qu'il ne commande point àtous au même titre. Au reste, toute cette conduite 'prouve l'éminencede sa vertu, et montre que Pierre comprenait la prérogative du commandementbien moins comme une charge honorifique, que comme un engagement de veillerau salut de ses inférieurs. Au reste, ceux qui étaient proposéspour l'apostolat ne pouvaient en tirer vanité, car ce choix lesexposait à mille dangers, et ceux qui n'étaient point désignésne pouvaient également s'attrister et se croire déshonorés.Mais aujourd'hui , c'est tout le contraire qui arrive par rapport aux dignitésecclésiastiques.

Les disciples étaient au nombre de cent vingt, et de toute cettemultitude, il n'en demande qu'un. Mais c'est à juste titre qu'ilpropose l'élection et qu'il prend dans cette affaire la principaleautorité, parce que le soin de tous lui a été confié.Et en effet, Jésus-Christ lui avait dit : " Quand tu seras converti,confirme tes frères ". (Luc, XXII, 32.) " Judas",

continue donc saint Pierre, " avait été comptéparmi nous ", et c'est pourquoi il faut choisir. en sa place un autre témoin.Là-dessus, il allègue, à l'exemple de son divin Maître,l'autorité de l'Ecriture ; et il ne parle pas de Jésus-Christlui-même, parce que le Sauveur avait souvent prédit cettetrahison. Il s'abstient également de citer ce passage des Psaumesqui s'y rapporte évidemment : " La bouche du pécheur et leslèvres du fourbe se sont ouvertes contre moi " (Ps. CVIII, 2) ;et il rappelle seulement la prophétie qui annonce le châtimentde l'apostat. C'était en effet tout ce, qu'il importait aux disciplesde connaître.

Pierre déclare aussi combien a été grande enversJudas la bonté du divin Maître. Car " il avait été", dit-il, " compté parmi nous, et il avait reçu sa partde ce ministère ". " Sa part ", dit-il toujours, montrant ainsique tout vient de Dieu et de sa libre élection. Ce mot étaitencore un souvenir de l'ancienne loi et rappelait aux apôtres queJésus-Christ les avait choisis pour être la part de son héritage,comme autrefois le Seigneur avait choisi les lévites. Enfin, Pierreinsiste sur la fin honteuse de Judas, et il fait observer que le prix mêmede sa trahison en proclame le châtiment. " Il a possédé", dit-il, " un champ du salaire de l'iniquité ". Voyez comme toutarrive selon les décrets divins. " Le salaire de l'iniquité". Certes, il est plus d'une sorte d'iniquités, mais nulle n'estplus criminelle que la trahison de Judas; et cette trahison est une souveraineiniquité. Mais comme il ne suffisait pas qu'elle fût connuede la génération présente, les Juifs, à leurinsu, et comme Caïphe, qui prophétisait sans le savoir, donnèrentà ce champ un nom qui devait perpétuer le souvenir de ceforfait. Le Seigneur les força donc à nommer ce champ " Haceldama", comme en prévision des malheurs de la nation.

Déjà même ce nom prouve un premier accomplissementde la prophétie par rapport à Judas; car " il eût mieuxvalu pour lui de n'être jamais né". (Matth. XXVI, 24.) Aureste, cette parole s'applique également aux Juifs, qui ne méritaientpas moins que leur guide d'être châtiés. Mais, pourle moment, saint Pierre n'en parle point, et il se. borne à justifierce nom prophétique : Haceldama, par la citation de ce verset despsaumes : " Que sa demeure soit déserte ". (Ps. LXVIII, 26.) Eten effet, quel lieu plus désert qu'un tombeau? Aussi ce (579) champfut-il avec raison appelé ainsi. Et Judas, qui en fournit le prix,quoiqu'il ne l'ait pas lui-même acheté, doit être justementconsidéré comme la cause d'une si grande désolation.Or, une étude sérieuse des faits nous montre que cette premièredésolation fut le principe de toutes celles qui accablèrentles Juifs. Eh ! ne savons-nous pas que la famine en fit périr desmilliers, et que la guerre en moissonna un si grand nombre, que Jérusalemdevint le cimetière des étrangers et des soldats? Bien plus,on dédaignait d'enterrer les cadavres, parce qu'on les jugeait commeindignes des honneurs de la sépulture.

" Il faut ", dit saint Pierre, " que parmi ceux qui se sont unis ànous ". Observez avec quel soin il veut des témoins oculaires, quoiqu'ilsût bien que l'Esprit-Saint devait leur être envoyé,et qu'il y attachât une grande importance. " Qui se sont unis ànous pendant tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu aumilieu de nous ". Cette dernière parole signifie que les apôtresavaient habité avec lui, et qu'ils avaient été plusque ses disciples. Car, dès le commencement, plusieurs le suivaient,comme nous l'apprenons de l'évangéliste qui nous dit " qu'André,frère de Simon Pierre, était l'un des deux disciples quiavaient en" tendu Jean, et qui avaient suivi Jésus". (Jean, 1, 40.)" Pendant tout le temps ", poursuit l'apôtre, " que le Seigneur Jésusa vécu au milieu de nous, à commencer depuis le baptêmede Jean ". Il précise avec raison cette époque, parce quel'Esprit-Saint leur avait seul révélé les mystèresqui avaient précédé, et qui échappaient àla connaissance des hommes. " Jusqu'au jour où il a étéenlevé du milieu de nous, on en choisisse un qui soit avec noustémoin de sa résurrection ". Il ne dit pas, un témoinde tous les miracles de Jésus-Christ, mais seulement un témoinde sa résurrection, parce qu'il avait droit à êtrecru sur tous les autres faits, celui qui pouvait dire : Ce Jésus,qui buvait et qui mangeait avec nous, et qui a été crucifié,est le même qui est ressuscité. Ainsi, il cherche, non undisciple qui ait vu les faits qui ont précédé ou suivila résurrection . mais qui puisse rendre témoignage de celle-ci.Car les autres faits étaient publics et évidents, tandisque la résurrection s'était opérée comme ensecret, et n'était connue que d'un petit nombre. Remarquez encoreque les apôtres ne disent point : des anges nous l'ont affirmée,mais nous l'avons vue. Eh ! quelle preuve nous en donnez-vous? Les miraclesque nous faisons. Ils étaient donc des témoins entièrementdignes de foi.

" Alors, ils en présentèrent deux ". Et pourquoi pas unplus grand nombre ? Pour ne pas augmenter le trouble des esprits, et circonscrirel’élection. Ce n'est pas non plus sans raisori que saint Luc neplace Matthias qu'au second rang; cela prouve que souvent celui qui estprééminent devant les hommes, est bien petit devant Dieu.Et se mettant en prière, ils dirent : " Seigneur, vous qui connaissezles coeurs de tous les hommes, montrez-nous lequel des deux vous avez choisi". Vous, Seigneur, disent-ils, et non pas nous. Et ils rappellent bienà propos qu'il connaît les coeurs, car c'est lui seul, etnon les hommes, qui doit faire l'élection. Tous les disciples priaientdonc avec une entière confiance , car il fallait absolument quel'un des deux fût choisi. Et ils ne disent pas : choisissez, Seigneur;mais " montrez-nous lequel des deux vous avez choisi "; parce qu'ils n'ignoraientpas le dogme de la prescience divine. " Pour prendre place dans ce ministèreet l'apostolat ". C'est qu'en dehors de l'apostolat, il y avait un autreministère. " Et ils les tirèrent au sort". Ils s'en rapportèrentà ce signe de la volonté divine, se jugeant indignes de faireeux-mêmes l'élection.

4. L'histoire de Jonas nous apprend que sans égard à l'indignitédes consultants, qui ne songeaient pas même à prier, le Seigneurdirigea le sort parce qu'ils agissaient de bonne foi. Mais ici cette directionne pouvait leur faire défaut, puisqu'il s'agissait de compléterle choeur des apôtres et d'en parfaire le nombre sacré. Josephne murmura point de son exclusion , car, les apôtres ne nous l'eussentpas caché, eux qui nous ont rapporté les actes nombreux demurmures auxquels les principaux d'entre eux se laissèrent souvententraîner. Imitons le silence de ce juste. Je ne le dis pas àtous, mais à ceux qui recherchent les dignités. Si vous croyezque le choix vient de Dieu, pourquoi murmurer? Vous vous irritez et vousmurmurez contre Dieu même, puisque c'est lui qui a fait ce choix.Or, dans ces circonstances, la jalousie et le murmure rappelleraient laconduite de Caïn. Celui-ci éprouva un vif ressentiment de ceque le sacrifice de son frère était plus agréableau (580) Seigneur que le sien; et il ne fit paraître qu'une basseet envieuse jalousie, lorsqu'il eût dû montrer un sincèrerepentir. Je ne dis point que vous en veniez jusque là, mais jesoutiens qu'il appartient à Dieu de dispenser utilement les chargeset les dignités. Car, souvent vous, qui avez des moeurs simpleset modestes, vous n'y êtes point propres. Et de même aussi,il ne suffit pas d'une vie pure et exemplaire pour gouverner une église.Car celui-ci est apte à un emploi, et celui-là â unautre- Il est facile d'en trouver mille exemples dans la sainte Ecriture.

Mais je dirai franchement pourquoi l'on brigue ainsi l'épiscopat.C'est qu'on l'envisage moins comme une charge pleine de sollicitudepour le salut de ses frères,que comme un honneur et un repos.Ah ! si vous étiez bien persuadé qu'un évêquedoit être le serviteur de tous, et qu'il doit porter les fardeauxde tous;qu'on pardonne aux autres quelques mouvements de colère, etqu'en lui on n'en tolère aucun;qu'on excuse beaucoup dans les autres, et que pour lui on est implacable,vous n'ambitionneriez pas cette dignité.Un évêque est exposé à la malignitéde toutes les langues et à la critique de tous, des sages commedes insensés.En proie à mille inquiétudes, le jour et même lanuit, il devient encore pour plusieurs un objet de haine ou de jalousie.Sans doute, je ne parle pas ici de ces évêques qui nes'étudient qu'à plaire à tout le monde, qui craignentle moindre travail, et qui font de l'épiscopat un état derepos et de somnolence. Je les laisse de côté, et je parlede ceux qui veillent sur leur troupeau, et qui exposent leur salut poursauver vos âmes.

Répondez-moi : Le père de famille qui a dix enfants, tousparfaitement soumis, et habitant avec lui, ne laisse-t-il pas néanmoinsd'exercer sur eux une continuelle vigilance? Eh ! que fera donc un évêquedont la nombreuse famille qui reconnaît son autorité n'estpoint placée sous son oeil, ni sous sa main ? Mais, direz-vous,il est entouré d'honneurs. De quels honneurs ? Sur la place publique,les derniers des mendiants lui prodiguent l'injure et le sarcasme. Eh !pourquoi ne leur ferme-t-il pas la bouche ? Vous parlez tout à votreaise; mais la chose n'est pas facile à faire. Oui, si un évêquene donne aux fainéants comme aux travailleurs, tous s'accordentpour le décrier, et tous osent l'accuser et le calomnier. Si c'étaitun prince, la crainte arrêterait; mais ici, ce motif est nul, carles insulteurs ne craignent point Dieu.

Qui pourrait encore se représenter les soucis d'un évêquepar rapport à la prédication, au maintien de la doctrine,et aux nombreuses difficultés des ordinations ? Peut-êtresuis-je moi-même un évêque faible, misérableet de nulle valeur; mais il me semble que les choses sont bien telles queje les dépeins. Aussi, un pasteur est-il véritablement commeune nacelle qui est battue des vagues. Car de tous côtés,il est assailli par ses amis et ses ennemis, par ses proches et par lesétrangers. Eh quoi ! un seul empereur gouverne l'univers, et unévêque ne l'est que d'une seule ville. Je l'avoue, et néanmoinsles sollicitudes de l'évêque sont d'autant plus grandes quela mer est plus houleuse et les vagues plus furieuses. Comment ? C'estque le prince fait agir ses nombreux ministres, et que ses lois et sesvolontés sont parfaitement exécutées. Mais ici iln'en est pas de même. L'évêque ne saurait commanderavec une souveraine autorité; s'il est sévère, onl'appelle rigide, et s'il est bon et facile, on l'accuse d'être lâcheet indifférent. Il faut donc qu'il unisse en lui comme deux élémentscontraires, et qu'il ne s'attire ni le mépris, ni la haine.

Que dirai-je de la préoccupation des affaires ? Combien d'hommesil doit nécessairement offenser, même sans le vouloir ! etcombien d'autres il est obligé de traiter avec sévérité! Je parle ici dans toute la sincérité de mon âme,et je dis que peu de pasteurs se sauvent, et que le plus grand nombrese damnent, parce que la charge pastorale exige une vertu héroïque.Et en effet il faut que sans cesse l'évêque fasse violenceà son caractère, et qu'il exerce sur lui-même la plusactive vigilance. Eh! ne voyez-vous pas quelles qualités doit posséderun évêque ? Il doit être puissant en doctrine, patient,et capable d'instruire fidèlement. Mais que de difficultésdans ce ministère de la parole ! Bien plus, l'évêqueest responsable du salut de ses frères ; et, pour ne citer qu'unseul exemple, si par sa faute un catéchumène meurt sans baptême,son salut n'est-il pas bien hasardé? car la perte d'une âmeest un malheur qu'on ne peut assez déplorer.

Le salut d'une âme est d'un si haut prix que, pour l'assurer,le Fils de Dieu s'est fait homme, et qu'il est mort sur la croix: de quelssupplices la perte de cette âme ne sera-t-elle donc pas punie ? Lajustice des hommes condamne l'homicide au dernier supplice ; eh ! que nefera pas la justice divine ! Ne me dites point qu'ici le prêtre oule diacre sont seuls responsables, car leur péché rejaillitsur l'évêque qui leur a imposé les mains. Nouvelledifficulté : un indigne a reçu l’ordination. Que conseillerala prudence pour réparer des fautes accomplies? L'évêquemarche alors entre deux précipices, car il ne doit, ni tolérerl'homme en question, ni scandaliser les fidèles. Faut-il donc retranchertout d'abord ? mais l'occasion ne se présente pas. Faut-il tolérer? ce serait le mieux, direz-vous, car les fautes de ce clerc retombentsur celui qui lui a imposé les mains. Eh quoi ! faut-il ne pluslui imposer les mains et ne pas l'admettre à un degré plusélevé ? mais ce sera rendre son indignité publique.Nouvel écueil, nouveau scandale. L'admettra-t-on à un degréplus élevé ? on ne fera qu'aggraver le mal.

5. Concluons que celui qui considère la dignité épiscopalecomme une charge lourde et onéreuse, ne s'y engagera pas facilement.Mais aujourd'hui on la regarde comme une magistrature séculière,et nous perdons devant Dieu tout ce que nous gagnons devant les hommesen gloire et en honneur. Quel gain solide en retirons-nous? et tout n'est-ilpas néant et vanité ? Vous ambitionnez le sacerdoce; eh bien! mettez en regard l'enfer, et le compte qu'il vous faudra rendre; la viecalme et paisible que vous menez, et la rigueur des supplices éternels.Si un laïque pèche, il sera puni moins sévèrement;mais si un prêtre pèche, il se damne. Rappelez-vous lestravaux de Moïse, sa douceur et ses mérites; et cependant quellepunition ne lui attira pas un seul péché ! mais elle futjuste, parce que ce péché devint préjudiciable àtout le peuple. Moïse fut donc puni rigoureusement, bien moins parceque sa faute avait été publique, que parce qu'il avait péchécomme prêtre. Car le châtiment d'un péché publicest tout autre que celui d'un péché secret. La faute peutêtre la même; mais la punition en est différente. Quedis-je? il n'y a point égalité dans la faute; et autre estun péché secret, et autre un péché public.Au reste, un évêque ne saurait pécher en secret.

Juste et innocent, il est bien à souhaiter qu'il ne soit pasexposé aux traits de la calomnie; mais, fautif et pécheur,il ne peut les éviter.Un mouvement de colère, un rire peu mesuré et un sommeiltrop prolongé, deviennent contre lui une occasion d'amèrescritiques.Que de gens s'en offensent ! Les uns lui tracent des règlesde conduite, et les autres, rappelant le souvenir des anciens évêques,blâment le nouveau pasteur; mais s'ils retracent ainsi les vertusde ces anciens prêtres et évêques, c'est bien moinspar zèle de leur gloire que par esprit de censure et de malignité.La guerre, disent-ils, plaît toujours aux nouveaux soldats.Ce proverbe est vrai aujourd'hui encore, et nous-mêmes nous le répétonsà la veille du combat. Mais dès qu'arrive ce jour, rien nenous distingue plus du grand nombre. Car, loin de combattre ceux qui opprimentles pauvres, nous ne défendons pas même le troupeau de Jésus-Christ,et nous ressemblons à ces pasteurs dont parle Ezéchiel, quituent et dévorent les brebis. (Ezéch. XXXIV, 2.) Quel évêquepaît le troupeau de Jésus-Christ avec la même sollicitudeque Jacob gardait celui de Laban ? et qui, à son exemple, supporteles froids de la nuit ? Ne m'objectez point mes veilles et mes soins empressés,car tout ce que je fais n'est rien.

Cependant les consuls eux-mêmes sont moins honorés qu'unévêque. A la cour il est le premier; et parmi les dames, etdans le palais des grands on lui défère le premier rang.Hélas ! ces honneurs ont tout vicié et tout corrompu. Sije parle ainsi, ce n'est point pour vous faire rougir, et je ne veux quemodérer en vous le désir de l'épiscopat. Quelle différencefaites-vous entre le briguer vous-même, ou y parvenir par les intriguesd'un ami ? De quel oeil regarderez-vous désormais ce puissant auxiliaire? et que pourrez-vous alléguer pour votre justification ? Celuiqui n'a accepté l'épiscopat que malgré lui, peut dumoins présenter cette répugnance comme une excuse; et, quoiquele plus souvent on ne lui en tienne pas compte, elle ne laisse pas d'êtreune excuse réelle. Vous savez quel a été le sort deSimon ? Eh ! qu'importe qu'au lieu d'argent, vous prodiguiez l'adulationet l'intrigue ! "Que ton argent périsse avec toi ! " lui dit Pierre,et il vous dira à vous: Que votre ambition périsse avec vous,parce que vous avez cru que le don de Dieu s'acquérait par des moyenshumains !

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Mais qui arrive à l'épiscopat par cette voie ? Plûtà Dieu qu'on ne pût en citer un seul exemple ! Au reste, jedésire vivement que ces paroles ne vous concernent en rien, et cen'est que par incident que j'ai touché ce sujet : car lorsque jem'élève contre l'avarice, je n'ai en vue aucun de vous, nien général, ni en particulier. Plaise donc au ciel que tousnos avertissements vous deviennent inutiles ! Le désir du médecinest de voir que ses soins multipliés rendent superflu l'emploi desremèdes et de même je souhaite que mes paroles se perdentdans l'air, et né soient qu'un vain bruit. De mon côté,je suis disposé à tout souffrir plutôt que de reprendrece sujet; et si vous le voulez, je n'y reviendrai plus, pourvu que monsilence soit sans danger. Car je ne pense pas que le plus ambitieux d'entrevous veuille, sans y être contraint, aspirer à l'épiscopat.Désormais je me bornerai à vous instruire par de bons exemples,car c'est là le meilleur de tous les enseignements. Un habile médecingagne gros par ses cures, et néanmoins il préfèrevoir ses amis en bonne santé. C'est ainsi que je désire l'heureusesanté de vos âmes, car tout en voulant me sauver, je ne veuxpoint votre perte. Ah ! si je pouvais vous faire voir toute la charitéde mon coeur, nul ne s'offenserait même d'un reproche amer. " Caril est certain que les blessures d'un ami valent mieux que les baisersempressés d'un ennemi ". (Prov. XXVII, 6.)

Vous m'êtes plus chers que la lumière elle-même;et je souhaiterais cent fois d'en être privé, pourvu que jepusse à ce prix convertir vos âmes; tant votre salut m'estplus doux que les rayons du soleil. Eh! de quels charmes sont-ils pourmoi, si la douleur de votre perte répand sur mes yeux d'épaissesténèbres ? La lumière extérieure est bonne,quand elle s'harmonise avec la joie du coeur; et elle fatigue l'oeil, lorsquel'âme est plongée dans un noir chagrin. Je parle ici en toutesincérité, et puisse l'expérience ne jamais vous l'apprendre! Au reste, s'il arrive qu'un seul d'entre vous tombe dans une faute grave,réveillez mon zèle. Que je périsse si je deviens semblableau paralytique ou à l'insensé, et si je suis réduità dire avec le prophète : " La lumière de mes yeuxs'éteint, et elle n'est plus en moi ". (Ps. XXXVII, 10.) Eh ! quelleespérance peut me sourire, quand vous ne faites aucun progrèsdans la vertu ! Mais aussi quelle tristesse peut m'accabler, quand vousvous conduisez dignement ! Oui, je ne marche plus, je vole lorsque j'entendsdire du bien de vous. " Comblez donc ma joie ". (Philip. XXIII.) Car jene souhaite, et je ne désire que votre avancement spirituel, etje ne veux l'emporter sur vous tous qu'en une seule chose; c'est que jevous aime et que je vous chéris. Oui, vous êtes tout pourmoi, père, mère, frères et enfants. Ah ! ne pensezpas qu'aucune de mes paroles me soit inspirée par un sentiment d'aversion! je ne parle que pour votre correction; " et le frère ", dit l'Ecriture," qui est aidé par son frère, est semblable à uneville fortifiée ". (Prov. XVIII, 19.) Ne murmurez donc point; car,moi aussi, j'estime votre parole, et bien volontiers je recevrais vos aviset vos observations. Nous sommes tous frères, et nous n'avons tousqu'un seul et même Maître. Or, dans une famille, un seul commande,et tous les autres obéissent. C'est pourquoi ne murmurez point;mais en toutes choses agissons pour Dieu, à qui soit la gloire danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE IV

QUAND LES JOURS DE LA PENTECÔTE FURENT ACCOMPLIS,LES DISCIPLES ÉTAIENT TOUS ENSEMBLE EN UN MÊME LIEU, ET SOUDAINUN BRUIT S'ENTENDIT VENANT DU CIEL. (ACT. II, 1, 2.)

1. A quelle époque de l'année se célébraitla fête de la Pentecôte ? Au moment de mettre la faux dansla moisson., et de recueillir le froment; telle est la figure, et voicila vérité. Lorsque la faux de la parole évangéliquedoit être mise dans la moisson des âmes, le Saint-Esprit paraît,semblable à une faux aiguë. Aussi le Sauveur avait-il dit :" Levez vos yeux et regardez les campagnes, car elles blanchissent déjàpour la moisson "; et encore : " La moisson est grande et les ouvrierspeu nombreux ". (Jean, IV, 355 Luc, X, 2.) Il s'empresse d'envoyer la faux,parce que le moment de la moisson était arrivé. Et, en effet,il en avait déjà comme recueilli les prémices en introduisantnotre nature dans les cieux. " Quand les jours de la Pentecôte furentaccomplis ", c'est-à-dire, non avant la solennité, mais lejour même de la fête, et il y avait opportunité quela descente de l'Esprit-Saint s'opérât un jour de fête,afin que les témoins de la mort de Jésus-Christ vissent égalementce prodige. " Et soudain un bruit s'en" tendit, venant du ciel ". Pourquoila venue de l'Esprit-Saint,dst-elle annoncée par ces signes sensibles?Parce que, malgré ce concours de circonstances, si les Juifs dirent" ils sont, pris de vin ", que n'eussent-ils pas dit dans toute autre hypothèse?Mais ce ne fut pas un bruit ordinaire, " il vint du ciel "; et comme ilse fit entendre soudain , il excita l'attention des disciples. " Et ilremplit toute la maison ". C'est un symbole de la puissance de l'Esprit-Saint.Soyez attentifs : saint Luc nous dit que tous lés disciples étaientréunis; en sorte que tous crurent sur le témoignage de leurssens, et que tous devinrent ainsi des témoins dignes de foi.

Mais voici un nouveau prodige plus étonnant encore. " Et ilsvirent comme des langues de feu qui se partagèrent ". Ce n'est passans raison que l'écrivain sacré dit : " Comme des langues". Il vent prévenir l'erreur de ceux qui croient que l'Esprit-Saintest un élément sensible; aussi dit-il : " comme un feu ",et : " comme un vent ". Ce n'était donc pas un simple courant d'air.Lorsque ce même Esprit dut se manifester à Jean-Baptiste,il apparut (584) au-dessus de Jésus-Christ, sous la forme d'unecolombe; et aujourd'hui qu'il s'agit d'évangéliser l'univers,il vient comme un feu ardent. " Et il s'arrêta sur.chacun d'eux ";c'est-à-dire, se fixa et se reposa sur chacun d'eux, car telle estla signification du verbe s'arrêter. Mais l'Esprit-Saint ne se reposa-t-ilque sur les douze apôtres, à l'exclusion de tous les autres?Nullement, il se répandit également sur les disciples quiétaient au nombre de cent vingt. Aussi est-ce avec juste raisonque saint Pierre cite ce passage d'un prophète : " Dans ces dernierstemps, dit le Seigneur Dieu, je répandrai mon Esprit sur toute chair;et vos fils et vos filles prophétiseront; vos jeunes gens aurontdes visions, et vos vieillards auront des songes ". (Joël, 11, 28.)

Observez aussi que ce ne fut pas seulement pour frapper d'étonnementles disciples, mais encore pour les remplir de grâce que l'Esprit-Saints'annonça sous le double symbole du vent et du feu. C'est pourquoisaint Luc ajoute " Qu'ils furent tous remplis de l'Esprit-Saint, et qu'ilscommencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saintleur donnait " de les parler ". Ce don des langues, inouï jusqu'alors,fut le seul signe des opérations du divin Esprit, et il étaitun témoignage bien suffisant. Mais ce divin Esprit " s'arrêtasur chacun d'eux "; par conséquent sur Joseph qui n'avait pas étéélu, et qui n'eut plus à envier la préférencedonnée à Matthias. " Et tous furent remplis " ; c'est-à-direque la grâce de l'Esprit-Saint ne leur fut point départiecomme avec mesure, mais dans toute sa plénitude. " Et ils commencèrentà parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur donnaitde les parler ". Saint Luc n'eût point dit " tous ", s'il n'eûtvoulu désigner que les apôtres, et si ce don n'eût étécommuniqué également à tous les autres disciples.Et, en effet, puisqu'il avait précédemment désignéles apôtres chacun par son nom, il lui eût suffi de constaterici leur présence.

Observez encore que l'Esprit-Saint descendit sur les disciples dansle temps qu'ils persévéraient dans la prière et l'uniondes coeurs. Ces mots : " Comme des langues de feu ", nous rappellent unautre prodige de ce genre, celui du buisson ardent. " Selon que l'Esprit-Saintleur donnait de parler ", car toutes leurs paroles étaient autantde sentences. " Or, il y avait à Jérusalem ", poursuit saintLuc, " des Juifs religieux qui y habitaient ". C'était par un motifde religion que ces Juifs s'y étaient fixés. Et, comment?Parce que pour le faire ils avaient dû, étant de diversescontrées, quitter leur patrie, leurs biens et leur famille. Aussisaint Luc dit-il " qu'il y avait à Jérusalem des habitants,Juifs religieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel ; et ce bruits'étant répandu, il s'en assembla un grand nombre, et ilsfurent fort étonnés ". Le prodige s'était accomplidans l'intérieur de la maison, et une légitime curiositéy faisait accourir tous ceux qui en entendaient parler. " Et ils étaientfort étonnés ". Que signifie cette expression? Elle marqueen eux un mélange de trouble et d'admiration.

Mais saint Luc nous révèle la cause de cette disposition,quand il ajoute que " chacun les entendait parler en sa langue. Or, cettemultitude s'entredisait : Ces gens-là qui parlent, ne sont-ils pastous Galiléens ? " Voyez-vous comme tous les esprits et les regardsse tournent vers les apôtres. " Comment donc les entendons-nous parlerchacun la langue du pays où nous sommes nés? Parthes, Mèdes,Elamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, laCappadoce, le Pont et l'Asie, la Phrygie et la Pamphylie, l'Égypteet cette partie de la Lybie qui est proche de Cyrène, et ceux quisont venus de Rome, Juifs aussi et prosélytes, Crétois etArabes, nous les entendons parler, chacun en notre langue, des merveillesde Dieu. Ils étaient donc dans la stupeur et l'admiration, se disantl’un à l'autre : Que veut dire ceci? " (Act. II, V, 12.) Les voyez-vousaccourir de l'Orient et de l'Occident? " Mais quelques-uns se moquaient,disant : C'est qu'ils sont pleins de vin nouveau ".

2. Quelle impudence et quelle malignité ! car la Pentecôtene tombait pas au temps de la vendange. Mais, ô comble de la malice! tandis que tous les autres, Romains, prosélytes, et peut-êtremême les bourreaux qui avaient crucifié le Christ , reconnaissentla vérité du prodige; ces Juifs ne savent répondreaux nombreux miracles qu'opèrent les apôtres que par cetteraillerie : " Ces gens sont pleins de vin nouveau ". Mais reprenons l'explicationdes premiers versets. " L'Esprit-Saint ", dit saint Luc, " remplit toutela maison ". Ce divin Esprit fut pour les apôtres comme une piscined'eau, et le feu (585) marquait, la plénitude de la grâceet la véhémence du zèle. Ce n'est pas ainsi que cemême Esprit se communiquait aux prophètes, et il le faisaitd'une manière moins solennelle. Le Seigneur présenta un livreà Ezéchiel; et il lui dit: Dévore ce livre qui contientce que tu devras dire. " Et je dévorai le livre ", dit le prophète," et il fut dans ma bouche comme le miel le plus doux ". (Ezéch.III, 3.) A l'égard de Jérémie, c'est la main du Seigneurqui toucha ses lèvres. (Jérém. I, 9.) Mais ici l'Esprit-Saintparaît en personne, et se montre ainsi égal en gloire au Pèreet au Fils.

Ezéchiel dit encore : " Je vis un livre qui contenait des plainteslugubres, des malédictions et des calamités ". (Ezéch.II, 9.) La tradition de ce livre lui fut une preuve suffisante de l'inspirationdivine : et, en effet, il avait besoin d'en être averti par quelquesigne; mais, du reste, il n'était envoyé qu'à uneseule nation, et à ses concitoyens. Les apôtres, au contraire,devaient se répandre dans le monde entier, et parmi des peuplesinconnus. Le manteau d'Elie fut pour Elisée le gage des dons deprophétie et de miracles, David reçut avec l'onction saintecelui de l'inspiration divine, et du milieu du buisson ardent le Seigneurconfia à Moïse la mission de délivrer .Israël.Mais ici se révèle un ordre de choses tout nouveau, le feului-même s'arrête sur chacun des disciples. Eh ! pourquoi cefeu ne parut-il pas embraser toute la maison? Parce que tous en eussentété effrayés. Au reste, c'est ce qui eut effectivementlieu, car il faut faire plus attention à ce globe de feu qui parutalors, qu' " à ces langues qui se partagèrent". Eh ! combiendevait être immense le foyer d'un aussi vaste incendie ! Saint Lucdit aussi avec raison que les langues " se partagèrent ", parcequ'elles partaient toutes d'un même tronc, et qu'elles recevaientleur force et leur énergie du divin Paraclet.

Observez encore qu'alors pour la première fois fut manifestéela sainteté des apôtres; aussi, reçurent-ils l'Esprit-Saint.Nous voyons également que David ne se montra pas moins fidèleau Seigneur après qu'il eut triomphé de ses ennemis, qu'ilne l'avait été lorsqu'il gardait les troupeaux; que Moïse,qui avait méprisé les palais des rois, prit en mains, aprèsquarante ans, la conduite du peuple hébreu; que Samuel, élevédans le temple, devint juge en Israël, et qu'Elisée et Ezéchiel,qui avaient tout quitté, reçurent le don de prophétie.La suite des faits prouve qu'il en avait été ainsi des apôtres,et qu'ils avaient eux-mêmes tout abandonné. C'est pourquoil'Esprit-Saint vint en eux, parce qu'ils avaient fait preuve de vertu etde générosité. Ils avaient appris par leur propreexpérience à connaître la faiblesse de l'homme, maisils apprirent alors quel est le mérite de la pauvreté volontaire.

Saül reçut l'Esprit-Saint lorsque Samuel lui rendit témoignagequ'il était homme de bien. Mais personne ne l'a jamais reçude la même manière que les disciples, pas même Moïse,le plus grand de tous les prophètes. Et en effet, il perdit quelquechose de sa plénitude, lorsque son esprit se reposa. sur Josué.Ici rien de semblable. Vous allumez à un brasier autant de lampesque, vous voulez, sans diminuer son volume ; et c'est ce qui arriva auxapôtres. Au reste, ce feu montrait moins l'abondance de la grâcequ'il ne signifiait la source même de l'Esprit-Saint où ilspuisaient, et on peut y trouver un rapport réel avec cette paroledu Sauveur : " Je donnerai à celui qui croira en moi, je lui donneraiune fontaine d'eau jaillissante jusqu'à la vie éternelle". (Jean, IV, 14.) Or, il était bien à propos que la plénitudede l'Esprit-Saint se répandît sur les apôtres, car ilsne devaient point disputer avec un Pharaon, mais combattre contre le démon.Leur empressement à accepter cette lutte n'est pas moins admirable;ils ne s'autorisent point de l'exemple de Moïse pour dire que leurparole était lente et leur langue embarrassée, et ils n'allèguentpoint avec Jérémie leur inexpérience. Mais, quoiqu'ilsaient entendu des prédictions plus effrayantes et plus élevées,ils n'osent se refuser à l'ordre du Seigneur. Nous pouvons doncen conclure qu'ils furent réellement des anges de lumièreet les dispensateurs des vérités éternelles.

Jusqu'à ce jour les apôtres n'avaient étéfavorisés d'aucune vision céleste. Mais dès que l'homme-Dieufut monté au plus haut des cieux, l'Esprit-Saint en descendit "pareil à un vent violent qui s'approche ". C'était déclareraux apôtres que rien ne leur résisterait, et qu'ils disperseraientleurs ennemis comme une poussière légère. " Et ilremplit toute la maison ". Cette maison figurait l'univers entier. " Etil s'arrêta sur chacun d'eux, et une grande multitude s'assemblaet fut tout (586) étonnée ". Voyez la piétédes apôtres: ils ne se hâtent pas,de parler et hésitentà rompre le silence. Les méchants, au contraire, s'écrientsoudain : " Ces gens sont pleins de vin nouveau ". La loi ordonnait auxJuifs de se présenter au temple"troïs fois chaque année,et c'est pourquoi des hommes religieux de toutes les nations demeuraientà Jérusalem. Cette circonstance prouve combien l'auteur dulivre des Actes cherche peu à flatter les Juifs. Et, en effet, ilne dit point qu'ils se soient exprimés en belles paroles, et ilse contente d'écrire : " Ce bruit s'étant répandu,une grande multitude s'assembla et fut tout étonnée ".

Au reste, cet étonnement était tout naturel, car les Juifscroyaient que par la mort de Jésus-Christ tout était fini.Cependant leur conscience se troublait à la vue de ce sang dontleurs mains étaient encore toutes dégouttantes, aussi s'effrayaient-ilsde tout : " Est-ce ", disent-ils, " que tous ceux qui parlent ne sont pasGaliléens? " Eh oui ! les apôtres étaient véritablementde la Galilée, et ils ne s'en cachaient pas. D'ailleurs le bruitde ce vent impétueux avait tellement saisi les esprits, qu'une grandemultitude dé toutes les nations du monde s'était rassemblée.Quant aux apôtres, ils puisaient une nouvelle assurance dans ce fait,qu'ignorant l'idiome persan, ils apprenaient des Perses eux-mêmesqu'ils le parlaient. Saint Luc cite ici en particulier des peuples ennemisdes Juifs pour annoncer que les apôtres devaient les soumettre aujoug de l'Evangile.

3. Mais comme les Juifs étaient, à cette époque,dispersés au milieu des nations, il est vraisemblable que plusieursgentils se trouvaient alors à Jérusalem, car la connaissancede la loi avait été répandue parmi eux. Ils étaientdonc présents en grand nombre, et pouvaient rendre témoignagede ce qu'ils avaient entendu. Ainsi tous s'accordaient pour attester unanimementle prodige, les indigènes, les étrangers et les prosélytes." Nous les entendons ", disent-ils, " parler en notre langue des grandeursde Dieu ". C'est que la parole des apôtres n'était point uneparole vulgaire, mais un langage sublime. C'est pourquoi ils hésitaientd'abord , car jamais semblable prodige ne s'était vu. Observez aussiparmi cette foule la probité des uns; ils s'étonnent, etexpriment leur étonnement par cette exclamation : " Que veut direceci? Mais d'autres disaient en se moquant : Ils sont pleins de vin nouveau". O impudence! Et toute s n'en soyons pas surpris, puisqu'ils ont biendit que le Sauveur qui chassait les démons, était lui-mêmepossédé du démon. (Jean, VIII, 48.) Ici comme toujours,l'intempérance de la langue ne cherche qu'à se répandre,et peu lui,importe qu'elle déraisonne; pourvu qu'elle parle.

" Ils sont pleins de vin nouveau " ; oui, c'est par l'effet d'une ivressetoute céleste que des hommes exposés à mille dangers,craignant la mort et plongés dans une profonde tristesse, osenttenir un tel langage. Au reste, il n'est pas inutile d'observer que cereproche était si peu vraisemblable, que son énonciationseule prouvait "eux-mêmes étaient troublés par lesfumées du vin. Ils expliquaient donc la conduite et le langage desapôtres, en disant: " Ils sont pleins de vin nouveau. Mais Pierre,se tenant debout avec les onze, éleva la voix et dit " : Vous avezadmiré son esprit de sagesse dans l'élection de Matthias,admirez ici son courage. Et en effet, au milieu de cette stupeur et decet étonnement général, ce n'était pas un prodige`moins surprenant qu'un homme simple et ignorant osât parler devantune aussi grande multitude. Car si quelquefois on se trouble dans un cercled'amis, Pierre ne devait-il pas être tout interdit en s'adressantà des ennemis qui ne respiraient que le sang et le meurtre? D'ailleurs,le son seul de sa voix prouva que ni loi, ni ses collègues n'étaientivres, et fit connaître qu'ils n'étaient point, comme lesprêtres des idoles, agités de transports furieux, ou dominéspar quelque violence extérieure. Que signifie cette parole : " avecles onze ? " Elle marque que tous avaient également reçule don des langues, et que tous parlaient par là bouche de Pierre.C'est pourquoi les onze l'entourent, confirmant sa parole par leur témoignage." Il éleva donc la voix et dit " : c'est-à-dire, qu'il s'exprimaavec une rare intrépidité.

Or, Pierre n'agissait ainsi que pour faire comprendre aux Juifs quelsmiracles venait de produire la grâce de l'Esprit-Saint. Et en effet,ce même homme, qui avait tremblé à la voix d'une servante,parle hardiment au milieu d'un peuple nombreux qui ne respiré quele sang et le meurtre. Mais il fallait qu'il fût bien assuréde la résurrection de Jésus-Christ, pour qu'il en parlâtavec une pleine assurance à des gens qui ne savaient que rire etse moquer.

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Eh ! n'était-ce donc point tout ensemble légèreté,impiété et impudence que d'attribuer à l'ivresse cedon merveilleux des langues? Mais cette froide raillerie ne troubla pointles apôtres et ne les intimida point. Car la présence de l'Esprit-Saintles avait comme transformés et rendus supérieurs àtout sentiment bas et terrestre. Oui, quand l'Esprit-Saint remplit uneâme, d'un vase de terre il en fait un vase d'or. Eh ! voyez Pierre! Est-ce encore cet apôtre timide et insensé, auquel Jésus-Christdisait : " Et vous aussi êtes-vous sans intelligence ? et qu'il appelaitSatan, même après son admirable profession de foi? (Matth.XV, 46 ; XVI, 23.)

Admirez également l'union qui règne entre tous les apôtres.Ils cèdent la parole à Pierre, parce qu'il né fallaitpas que tous parlassent à la fois. " Pierre éleva donc laVoix " ; et il parla aux Juifs avec une grande hardiesse Voilà doncce que c'est que d'être un homme spirituel, et pour que tout noussoit facile, il suffit que nous nous rendions dignes de recevoir les donsde l'Esprit-Saint. L'incendié qui rencontre des matièresinflammables se nourrit et se développe avec une nouvelle rapidité,et dévore souvent ceux qui tentent d'arrêter ses progrès.C'est ce que l'on vit au jour de la Pentecôte; ou plutôt supposezun combat entre un homme qui porte un réchaud ardent, et un autrequi est tout chargé de paille et de foin, et vous comprendrez avecquelle supériorité les apôtres engagèrent lalutté. Le nombre de leurs adversaires les fit-il jamais reculer?N'avaient-ils pas à combattre l'indigence et la faim, la honte etl'infamie, l'insulte et là raillerie, car on les considéraitcomme de vils imposteurs? Tous ces maux fondaient sur eux, et ils étaientégalement en butte aux sarcasmes des uns et aux moqueries des autres.Nous les voyons encore exposés aux fureurs d'un peuple insensé,aux séditions et aux embûches; aux bûchers, aux glaiveset aux bêtes féroces. De toutes parts on leur déclaraitune guerre cruelle, et ils semblaient aussi insensibles à toutesces persécutions que si elles n'eussent été qu'unrêve ou une ombre vaine. Que dis-je? Après avoir épuisésur eux-mêmes toute la fureur de leurs ennemis, ils leur firent éprouverles mêmes anxiétés; car l'écrivain sacrénous les représente en proie à la colère et àla crainte, à l'incertitude et à la frayeur. C'est pourquoiils s'écrient : " Voulez-vous donc faire tomber sur nous le sangde cet homme? " (Act. V, 28.)

Mais il n'est pas moins admirable de voir les apôtres nus et sansarmes engager le combat contre des ennemis armés de toutes pièces,et lutter, faibles et infirmes, contre des princes qui avaient pour euxla puissance et l'autorité. Ignorants et peu orateurs, ils entraienten dispute avec des jongleurs et des magiciens, des sophistes, des rhéteurset des philosophes qui avaient vieilli dans les chicanes de l'académieet du portique. Et cependant Pierre, qui n'avait fréquentéque les bords du lac de Génésareth, en triompha comme s'ilsn'eussent été que des poissons muets. En vérité,il les vainquit avec autant de facilité qu'un pêcheur prenddes poissons muets. Le fameux Platon, qui a débité tant debelles choses, se tait lui-même, tandis que Pierre parle aux Juifs,aux Parthes, aux Mèdes, aux Elamites, aux Indiens, et enfin àtous les peuples et aux nations les plus éloignées. Que devientaujourd'hui l'orgueil de la Grèce, le nom d'Athènes, et lesrêve ries de ses philosophes? Pierre de Galilée, Pierre deBethsaïde, Pierre t'ignorant les a tous surpassés. Mais, jevous en conjure, ne rougissez point de la patrie ni du nom de votre vainqueur;car, si vous voulez savoir son nom, il s'appelle Pierre, et ce vous seraune nouvelle confusion. Ce qui vous a perdu, c'est que vous avez mépriséla simplicité, et trop exalté l'éloquence. Vous vousêtes trompés de route, et ana lieu dé suivre la voieroyale , facile et unie, vous avez pris un sentier rude, escarpéet difficile. Aussi n'avez-vous pu arriver au royaume des cieux.

4. Pourquoi donc, me direz-vous, Jésus-Christ ne s'est-il pas,de préférence, révélé à Platon,ou à Pythagore ? Parce que Pierre montrait plus de dispositionspour cette divine philosophie. Car les premiers n'étaient que desenfants, et ne recherchaient que la vanité de la gloire humaine; le second, au contraire, était un homme mûr, et vraimentami de la sagesse. Aussi était-il capable de recevoir les dons dela grâce. Vous riez peut-être de mes paroles, et je ne m'enétonne point, car les Juifs aussi se moquaient des apôtres,et disaient qu'ils étaient pleins de vin nouveau. Mais lorsque;quelques années après, ils furent en proie aux maux les plusextrêmes, et qu'ils virent la prise de Jérusalem et la démolitionde ses murailles, l'incendie du temple et ces calamités (588) qu'onne peut décrire, ils n'eurent plus envie de rire. Eh bien ! vousaussi, vous ne rirez plus au jour du jugement, et en face des feux de l'enfer.

Mais pourquoi parler de l'avenir? Désirez-vous connaîtrequel a été Pierre et quel a été Platon? Etudionsleur conduite, leurs moeurs et leur doctrine. Platon a consacréson existence à formuler des aphorismes vains et inutiles. Car dequelle utilité m'est-il de savoir que l'âme d'un philosophese transforme en mouche? En vérité, si l'âme de Platonn'a pas été transformée en mouche, du moins elle n'apas bourdonné moins pertinemment qu'une mouche. Quelles niaiseries! Et un esprit sage peut-il débiter de semblables rêveries! Au reste, Platon était naturellement ironique et jaloux de tous.C'est pourquoi il s'est comme attaché à ne produire riend'utile, ni par lui-même, ni par les autres. Ainsi il a empruntéà Pythagore le dogme de la métempsycose et a promulguélui-même la théorie d'une république dont plusieurslois sont infâmes. Que les femmes, dit-il, soient communes; que lesjeunes filles paraissent nues devant les jeunes gens, et que les parentset les enfants ne se connaissent point. Est-il rien de plus insensé?

Mais en voilà assez pour Platon. Dans le christianisme, au contraire,ce n'est plus la nature, mais la philosophie de Pierre qui, au nom de lacharité , déclare que tous les hommes sont frères,et corrige ainsi la doctrine scandaleuse de Platon. Car celui-ci ne cherchaitqu'à introduire dans la famille un adultère et à fairerejeter le véritable père. N'était-ce pas plongerl'âme dans l'ivresse et la fange des passions? Aussi disait-il avecune cynique hardiesse : Que les femmes soient communes. Si je rapportaisles théogonies des poètes, on m'accuserait de débiterdes fables, mais ces philosophiques rêveries ne sont-elles pas plusridicules encore ? Et jamais les poètes ont-ils propagé d'aussimonstrueuses doctrines? Ce prince des philosophes transforme encore lafemme en amazone et l'arme d'un casque et d'une cuirasse. Enfin, il osedire que l'homme et le chien sont une seule et même espèce,parce que dans l'un comme dans l'autre, il y a union des deux sexes. Peut-ondéraisonner plus cyniquement !

Mais ici, je ne puis que reconnaître l'action du démonqui s'efforce de prouver que l'homme est l'égal de la bruite; etc'est par son inspiration que des philosophes ont accréditécette absurde et dangereuse doctrine, et qu'ils ont dit que la brute était,comme l'homme, douée de raison. Eh ! voyez quel désordrerègne parmi eut sur la question de l'âme. Les plus savantsont dit que notre âme se transformait en mouche, en chien et en bête;et leurs successeurs, rougissant d'une telle doctrine, sont tombésdans une autre non moins honteuse. Car ils veulent que l'animal entre enpartage de la raison humaine, et ils nous montrent comme plus excellentesque l'homme les créatures qui ont été faites pourson service. Que dis-je? Ils leur accordent même le don de prescienceet le sentiment religieux. Le corbeau et la corneille, disent-ils, connaissentDieu, et comme les prophètes, ils prédisent l'avenir. Leschiens, au témoignage de Platon, forment une véritable républiquequi a ses lois, qui observe la justice, et qui même connaîtla jalousie. Peut-être ne m'en croyez-vous pas? Je n'en suis passurpris, car vous êtes nourris des saines doctrines du christianisme;et, accoutumés à ces viandes délicieuses, vous nepouvez regarder comme un homme celui qui se repaît de telles ordures.

Mais lorsque nous reprochons aux païens ces fables insipides,-ils nous répondent que nous ne les comprenons pas. Ah ! plaise auciel que jamais nous ne comprenions de pareilles inepties ! Au reste, ilne faut pas être bien savant pour découvrir l'abîmeoù nous conduisent cette impiété et cette confusionde toutes choses. Comme le corbeau, vous répétez, ôinsensés, ce que vous n'entendez pas vous-mêmes, et vous agissezen enfants, car vous êtes de véritables enfants. Mais Pierretient un tout autre langage, et sa parole est comme une vive lumièrequi chasse les ténèbres et dissipe la nuit ,profonde quienveloppait l'univers. Et muant à son mérite personnel, quedirai-je de sa douceur et de sa charité? Combien il étaitéloigné de tout sentiment de vanité; et quoiqu'ilressuscitât les morts, il regardait le ciel avec une humble simplicité.Si jamais un de ces prétendus philosophes eût pu, par desopérations magiques, produire quelque chose qui ressemblâtà un tel miracle, n'eût-il pas immédiatement exigéqu'on l'honorât comme un Dieu et qu'on lui dressât des autelset des temples? Mais les apôtres opèrent chaque jour ces miracles,et ils n'imaginent rien de semblable.

589

Que sont, en réalité, les divinités du paganisme:Minerve, Apollon et Junon? Des démons qui se font adorer sous cesdivers noms. Et est-il un roi idolâtre qui ne désire mourirpour obtenir les honneurs de l'apothéose? Combien la conduite desapôtres est opposée ! Car, écoutez ce que disent Pierreet Jean après la guérison du boiteux: " Hommes d'Israël,pourquoi nous regardez-vous , comme si par notre vertu ou notre puissancenous avions fait marcher cet homme ? " Et dans une autre circonstance,ils s'écrient : " Nous sommes mortels et hommes comme vous ". (Act.III, 12; XIV, 14.) Dans les philosophes, au contraire, tout est orgueil,arrogance et recherche de la gloire ; le vrai amour de la philosophie nedirigea jamais leur conduite. Or, dès qu'on n'agit que par désirde la gloire, tout se ressent de cet esprit vil et grossier; et quellesque soient d'ailleurs ses qualités extérieures, le philosophequi ne possède pas celle-ci, n'est point véritablement amide la sagesse; il n'est que l'esclave d'une violente et honteuse passion.Mais le mépris de la gloire humaine est bien propre à nousenseigner la vertu et à chasser de notre âme toute affectionvicieuse. Je vous exhorte donc à faire tous vos efforts pour guériren vous cette maladie, car c'est le seul moyen de nous rendre agréablesà Dieu et d'attirer sur nous le bienveillant regard de cet oeilqui ne se ferme jamais. Ainsi, employons tous nos soins à acquérirles dons célestes, à fuir les maux présents et àmériter les biens éternels, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Pèreet l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant, toujourset dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE V

HOMMES DE LA JUDÉE, ET VOUS TOUS QUI, HABITEZJÉRUSALEM, APPRENEZ CECI ET PRÊTEZ L'OREILLE A MES PAROLES.(ACT. II, 44, JUSQU'AU VERS. 21.)

1. Pierre s'adresse ici à cette foule d'étrangers quiétaient. accourus, mais, en leur parlant, il ne néglige pasde réfuter ses calomniateurs. Car la divine Providence n'avait permisleurs amères critiques que pour donner à l'apôtre l'occasionde se défendre et d'annoncer l'Evangile. Et parce qu'ils se glorifiaientbeaucoup d'habiter Jérusalem , il leur dit: " Apprenez (590) ceci,et prêtez l'oreille à mes paroles ". Ce langage ne pouvaitque les rendre attentifs et les disposer à écouter favorablementsa défense. " Non, ces hommes ne sont point ivres, comme vous lepensez ". Que ce langage est doux et bienveillant ! Pierre avait pour luila plus grande partie du peuple, et néanmoins il n'adresse àses critiques que de bienveillantes paroles. Il écarte d'abord toutmauvais soupçon à leur égard, et n'établitsa propre défense qu'en second lieu. Aussi ne dit-il pas, commevous vous l'imaginez par une supposition insensée, ou une froideplaisanterie, mais " comme vous le pensez ". Il donne ainsi à entendrequ'ils ne parlent point sérieusement, et il semble imputer leurfaute bien plus à l'ignorance qu'à la malice.

" Non, ces hommes ne sont pas ivres, comme vous le pensez, puisqu'iln'est que la troisième heure du jour ". Cette raison est-elle péremptoire?et les apôtres ne pouvaient-ils, en effet, s'être enivrésà la troisième heure du jour? Sans doute, ils l'eussent pu;mais, sans beaucoup insister sur cette circonstance, Pierre se borne ànier le fait qu'alléguaient ses détracteurs; et cette réservenous apprend à ne pas beaucoup parler hors de la nécessité.Au reste, la suite de son discours confirme cette assertion, et désormaisil s'adresse à tous : " Mais c'est ce qui a été préditpar le prophète Joël , dans les derniers temps, dit le Seigneur". (Joël, II, 28.) L'apôtre ne nomme pas encore le Christ, et,sans faire mention de sa promesse, il rapporte tout au Père; c'estde sa part une profonde habileté. Il évite donc d'insisterde prime abord sur ce qui concernait Jésus-Christ, et de rappelerles promesses qu'il leur avait faites après sa mort sur la croix;car t'eût été ruiner par avance tout le succèsde sa prédication. Mais les apôtres ne pouvaient-ils pas,me direz-vous, prouver sa divinité? Oui, sans doute, si vous supposerla foi en sa mort et sa résurrection. Mais en ce moment c'étaitce qu'il fallait faire croire; et, en parler inconsidérément,c'était s'exposer à se faire lapider.

" Je répandrai de mon Esprit sur toute chair ". Il leur donnaitainsi de bonnes espérances, car, s'ils le voulaient, ils pouvaient,eux aussi , recevoir ce divin Esprit. Mais il les avertit en mêmetemps qu'ils n'en jouiront pas exclusivement, afin de ne pas exciter contreeux la jalousie des gentils; et, pour couper dans sa racine toute penséed'envie, il ajoute : " Et vos fils prophétiseront ". C'est commes'il leur eût dit : Cette miraculeuse effusion de l'Esprit-Saintn'est ni votre bien, ni votre gloire exclusifs, mais la grâce enpassera jusqu'à vos enfants. Par honneur il leur donne le nom depères, et il appelle leurs fils ceux qui devaient être disciplesde l'Evangile. Et vos jeunes gens auront des visions, et a vos vieillardsauront des songes. Et, en ces jours-là, je répandrai monEsprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront". C'était adroitement leur insinuer qu'eux, les apôtres,étaient approuvés de Dieu, puisqu'ils avaient méritéde recevoir l'Esprit-Saint, tandis que les Juifs en étaient rejetés,parce qu'ils avaient crucifié le Seigneur Jésus.

Autrefois Jésus-Christ, pour apaiser l'irritation des Juifs,leur disait : " Par qui vos enfants chassent-ils les démons? " (Matth.XII, 27.) Il ne disait pas, mes disciples, afin d'éviter tout soupçonde s'encenser lui-même; et c'est ainsi que Pierre ne dit pas nousne sommes pas ivres, mais nous parlons sous l'inspiration du Saint-Esprit.Observons aussi qu'il ne se borne pas à alléguer ce fait,mais qu'il l'appuie sur l'autorité d'un prophète. Aussi,cette autorité le remplit-elle de force et de courage. Sa simpleparole avait suffi pour repousser l'accusation d'ivresse ; mais, quandil s'agit d'attester l'effusion de la grâce, il invoque l'autoritéd'un prophète. " Je répandrai ", dit le Seigneur, " de monEsprit sur toute chair ". Cette expression générale se rapporteà ce que Dieu instruisait ses prophètes ou par songe, oupar une révélation manifeste. L'apôtre aborde ensuitece passage assez terrible de la prophétie : " Et je ferai paraître", dit le Seigneur, " des prodiges dans le ciel, et des miracles sur laterre ". Ces paroles désignent le jugement dernier et la ruine deJérusalem. " Je ferai paraître du sang et du feu, et une colonnede fumée; et le soleil sera changé en ténèbres,et la lune en sang ". Quel tableau ! et quelles affreuses calamités! Ces lugubres emblèmes représentent les maux extrêmesqui arriveront au dernier jour; et néanmoins, l'historien Josèpheraconte que plusieurs prodiges de ce genre parurent dans les airs, et annoncèrentles désastres de la Judée.

Cependant, l'apôtre répand parmi ses auditeurs un vif sentimentde crainte, en leur rappelant ces épaisses ténèbreset l'attente du jugement. " Car elles précéderont le grand"jour dit Seigneur ". C'était leur dire : ne vous abusez pas encroyant que vous pouvez pécher impunément. Et telle est laconclusion de cette annonce du jour grand et terrible du Seigneur. Eh bien! a-t-il remué les consciences, et changé les rires en remords?Et, en effet, si déjà les pronostics de ce jour éclatent,les périls des derniers temps sont donc proches. Mais quoi ! va-t-ilprolonger cet effrayant langage? Nullement; il permet à ses auditeursde respirer, et continue ainsi : " Et il arrivera que quiconque invoquerale nom du Seigneur, sera sauvé ". Selon saint Paul, cette paroledésigne Jésus-Christ ; mais, par prudence, Pierre ne le ditpas manifestement. (Rom. X, 13.)

Et maintenant, si nous revenons sur ses premières paroles, nousobserverons qu'il s'est élevé avec force contre ses critiqueset ses railleurs. " Apprenez ceci ", leur a-t-il dit, " et prêtezl'oreille à mes paroles ". En s'adressant à eux, il leuravait dit : " Hommes de la Judée ". C'est-à-dire, selon moi,vous qui habitez dans la Judée. Mais voulez-vous connaîtrecombien Pierre est aujourd'hui changé? rappelons-nous ce passagede l'Evangile. " Une servante s'approcha de lui, disant : Et toi, tu étaisavec Jésus de Nazareth. Mais il répondit: Je ne connais pointcet homme. Et, interrogé de nouveau, il commença àfaire des serments et des imprécations ". (Matth. XXVI, 69, 72.)

2. Admirez aussi l'assurance et la noble franchise de sa parole. Ilne loue point ceux de ses auditeurs qui avaient dit : " Nous les entendonsparler en notre langue des grandeurs du Dieu "; et il se borne àexciter davantage leur zèle par la sévéritédont il use envers ses détracteurs. Ainsi son langage ne laisseapercevoir aucune trace de flatterie, et une remarqué qui se justifietoujours, c'est que son discours, quoique rempli d'une extrême bienveillance,présenté le rare mérite d'éviter égalementl'adulation et. l'injure. Ce n'est pas non plus sans une profonde raisonque le prodige de la Pentecôte s'effectua à la troisièmeheure du jour, car à ce moment le soleil brille, les plaisirs dela table ne nous retiennent plus, et les charmes du jour et de la conversationattirent tous les hommes sur la place publique.

Au reste, le langage de Pierre respire une noble franchise. " Prêtezl'oreille à mes paroles ". Et aussitôt, sans rien dire delui-même, il ajoute : " Ceci est ce qui a été dit parle prophète Joël, dans les derniers temps ". Il indique ainsi,par cette expression un peu emphatique, que la réalisation des menacesdivines est peu éloignée, et, pour ne point paraîtrela fixer à la seconde génération , il ajoute : " Etvos vieillards auront des songes ". Voyez l'admirable enchaînementde ses paroles. D'abord il a nommé les fils, à l'exemplede David qui a dit : " A la place de vos pères, il vous est nédes enfants ". (Ps. XLIV, 17.) Et Malachie dit également : " Ilramènera le coeur des pères à leurs enfants ". (Malach.IV, 6.)

" Je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes". Ces paroles nous révèlent toute la force de cet Espritdivin qui, en nous délivrant du péché, nous attacheà son service. Eh ! quelle n'est pas l'excellence de ce don quise communique même au sexe le plus faible, dans une large proportion,et noir à quelques individus seulement, comme autrefois àDébora et Holda. Mais observez que Pierre évite de dire quecet Esprit dont parle le prophète est l'Esprit-Saint , et qu'ilnéglige ainsi d'expliquer les termes de la prophétie. Ilse contente de la citer, parce que cette citation suffit à son but.Il se tait également sur Judas, dont tout le monde connaissait latriste fin, et il pense avec raison, qu'à l'égard des Juifs,l'autorité du prophète Joël est l'argument le plus péremptoire.Et, en effet, aux yeux des Juifs, les prophéties l'emportaient surles miracles. Aussi les voyons-nous contredire ceux de Jésus-Christ,et se taire quand il leur allègue une prophétie. Un jouril leur dit : " Le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyez-vous àma droite " (Ps. CIX, 1 ; Matth. XXII, 42) ; et ils furent si confus qu'ilsn'osèrent plus répondre. C'est pourquoi, et il est facilede le vérifier, le Sauveur ne négligeait aucune occasionde leur citer les saintes Ecritures, comme lorsqu'il leur dit : " L'Ecritureappelle dieux ceux auxquels la parole de Dieu est adressée ". (Jean,X, 35.) C'est donc à l'exemple de son divin Maître que Pierrecite cette prophétie : " Je répandrai de mon Esprit sur toutechair ", (592) c'est-à-dire, sur les gentils. Mais -il ne révèlerien et n'explique rien, parce que l'obscurité même de laprophétie servait ses projets. " Je ferai paraître des prodigesdans le ciel ". Le vague de cette menace était bien propre 'àépouvanter les esprits, et toute explication en eût diminuéla salutaire terreur. Il se tait donc sur cette prophétie , commeétant par elle-même assez claire , et facile à comprendre.D'ailleurs , il se réserve de l'expliquer en parlant de la résurrection,et il y dirige l'enchaînement de son discours. Ainsi son silenceest volontaire et réfléchi, parce que la promesse d'un heureux'avenir eût été impuissante pour attirer les Juifsà l'Évangile. Ajoutez encore que nul n'échappera auxdésastres du dernier jour, tandis que sous Vespasien les chrétiensévitèrent la mort. Et c'est à cette fuite que se rapportentces paroles du Sauveur : " Si ces jours n'eussent été abrégés,toute chair eût été détruite ". (Matth. XXIV,22.) Le premier malheur des Juifs fut, en effet, cette ligne de circonvallationqui prit, comme dans un filet, tous les habitants de Jérusalem,et le second fut la ruine et l'incendie de la ville.

L'apôtre continue ensuite la métaphore, et met, comme sousles yeux de ses auditeurs, la désolation de Jérusalem : "Le soleil ", dit-il, " se changera en ténèbres et la luneen sang". Que signifie ce changement de la lune en sang? Il me paraîtindiquer un effroyable carnage; et ce langage était bien propreà consterner tous les esprits. " Et quiconque invoquera le nom duSeigneur, sera sauvé ". Quiconque, dit-il; c'est-à-dire,sans qu'il l'explique, le prêtre, l'esclave et l'homme libre. " Caril n'y a plus en Jésus-Christ d'homme ni de femme, d'esclave nid'homme libre ". (Gal. III, 28.) Et certes, toutes distinctions sont avecraison abolies sous l'Évangile, de même qu'elles subsistaientsous la loi mosaïque, parce qu'elle n'était que figurative.Et en effet, si, dans le palais impérial, le noble ne se distinguepoint du plébéien, et si chacun ne s'illustre que par sesoeuvres et se recommande par son service, combien plus doit-il en êtreainsi dans le christianisme ! " Quiconque invoquera le nom du Seigneur". Ce n'est pas sans raison que le prophète emploie ce terme; carJésus-Christ nous assure que " tous ceux qui lui disent : " Seigneur,Seigneur, ne seront point sauvés ", et qu'il n'y aura d'élusque ceux qui le lui diront avec ce véritable amour qui repose surune bonne vie et une grande confiance. Au reste, l'apôtre ne découragepoint ses auditeurs, bien qu'il leur révèle de profonds mystèreset qu'il ne leur cache point les terreurs des supplices éternels.Et comment? Parce qu'il leur montre le salut dans l'invocation du nom duSeigneur.

3. Que dites-vous, ô grand apôtre? Vous placez le salutà côté de la croix ! Attendez un peu, et vous connaîtrezcombien est grande la miséricorde du Sauveur Jésus. Car lavocation des gentils n'est pas une preuve moins éclatante de sadivinité que sa résurrection et ses miracles. Souvenez-vousaussi qu'un des attributs de Dieu est d'être infiniment bon; aussiJésus-Christ dit-il : " Nul n'est bon, si ce n'est Dieu seul ".(Luc, XVIII, 19.) Mais il punit également en Dieu, en sorte quesa bonté ne doit point favoriser en nous la paresse et la négligence.C'est ce que nous apprend admirablement l'apôtre quand il dit : "Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ".

Et maintenant je veux, en parlant de la ruine de Jérusalem etde l'effroyable vengeance que le Seigneur en tira, vous prémunircontre les marcionites et plusieurs autres hérétiques. Ilsdisent qu'en Jésus-Christ le Dieu était bon, et que l'hommeétait mauvais. Or, qui est l'auteur de ces maux? L'homme mauvaisa-t-il vengé le Dieu bon ? Nullement. C'est donc un être quilui est étranger, ou bien le Dieu bon a fait ainsi éclaterses vengeances. Mais alors il est manifeste qu'il faut les rapporter auPère non moins qu'au Fils. C'est ce que prouvent, pour le Père,plusieurs passages de l'Évangile, et spécialement celui-cioù il est dit que le père de famille détruira sa vigne.(Matth. XXI, 41.) Il est également écrit du Fils qu'il faitce commandement à ses serviteurs " Quant à mes ennemis quin'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les et faites-les mourirdevant moi ". (Luc, XIX, 27.)

Dans un autre endroit, Jésus-Christ annonce les calamitésqui accableront Jérusalem, calamités inouïes jusqu'alors,et qu'il prédit lui-même. Voulez-vous que je vous en rappellequelques traits? On vit une mère, épouvantable atrocité! faire rôtir son propre enfant. Et quoi de plus lamentable qu'untel fait ! Faut-il décrire les horreurs de la famine et de la peste? Et il y eut des horreurs plus grandes encore. On foulait aux pieds leslois de la nature et (593) celles de l'humanité, et les hommes semontraient plus cruels que les bêtes féroces. Or tous cesmaux furent amenés par cette guerre sanglante que permirent le Seigneuret son Christ. Ces faits sont un bon argument contre les marcionites etcontre ceux qui nient l'existence de l'enfer; et on peut s'en servir utilementpour confondre leur impudence. Et puis , cette dernière désolationne surpasse-t-elle pas celle de la captivité; et la famine qu'elleoccasionna ne fut-elle pas plus cruelle qu'à cette époque?Certainement; et c'est de tous ces maux que Jésus-Christ lui-mêmea dit : " Cette tribulation sera telle qu'on n'en a jamais vu et qu'onn'en verra jamais de semblable ". (Matth. XXIV, 21.)

Comment donc quelques-uns disent-ils que Jésus-Christ a remisaux Juifs la peine de leur déicide ? Cette objection est peu grave,et vous pouvez facilement la résoudre. Au reste, on ne pourraitici rien inventer qui approchât de la réalité; et sile récit que nous en possédons était dû àune plume chrétienne, il serait permis de le soupçonner d'exagération.Mais on ne saurait s'inscrire en faux contre sa véracité,puisqu'il a pour auteur un Juif, très attaché à sanation, et qui écrivait après 1a promulgation de l'Evangile.Onvoit en effet que dans toutes circonstances il s'attache à releverses concitoyens. Concluons qu'il existe un enfer, et que Dieu est bon.Le récit des malheurs de Jérusalem vous a remplis d'effroi;eh ! que sont ces maux en comparaison des supplices de l'enfer? Mais voilàque de nouveau je vous deviens fâcheux et importun. Que faire àcela? Ma position l'exige. Un évêque ressemble à unmaître sévère qui encourt la haine de ses élèves.Mais, puisque les ministres d'un roi exécutent ses ordres, mêmeles plus rigoureux, ne serait-il pas absurde que, pour vous complaire,je négligeasse les devoirs de ma charge?

Chacun a son oeuvre à remplir; et le devoir du plus grand nombreest de se secourir mutuellement dans un esprit de compassion et de bienveillance,de douceur et de bonté. Le pasteur, au contraire, pour êtreutile à son troupeau, doit se montrer dur et sévère,fâcheux et importun. Car il fera le bien par d'austères remontrancesplus que par d'agréables compliments. Tel est aussi le sort du médecin;et toutefois il est moins rude, parce que les bienfaits de son art se réalisentsoudain, tandis que ceux de l'évêque se réservent pourl'éternité. Ainsi encore, le juge est odieux aux malfaiteurset aux séditieux, et le législateur est importun àceux que gêne la loi. Mais un accueil bien différent est réservéà celui qui flatte le peuple, qui l'amuse et qui lui préparédes jeux et des fêtes. Et en effet, quels applaudissements ne reçoiventpas ces riches citoyens qui donnent les jeux publics et se ruinent en prodigalités! Aussi le peuple reconnaissant célèbre-t-il leurs louanges, et par honneur il tend les rues de riches tapisseries, illumine les maisons,porte des palmes et leur offre des couronnes et de somptueux vêtements.Le malade, au contraire, s'attriste en voyant le médecin, et leséditieux devient humble en présence du juge : il perd soudainsa pétulance et son audace, parce qu'il sait que le devoir de cejuge est de le châtier.

Mais examinons qui est plus utile à une cité, ou l'édilequi fournit aux dépenses des jeux, du théâtre et desrepas publics, ou le magistrat qui, an lieu de ces pompes superflues, s'entourede chevalets, de fouets, de bourreaux et de soldats terribles, qui prononcedes paroles sévères et des arrêts rigoureux, et quicommande à ses licteurs d'écarter (lu forum une foule tumultueuse.Eh bien ! examinons quels résultats amènent deux conduitessi opposées. Le magistrat est un homme odieux et t'édileest un galant homme. Mais que produisent le fêtes qu'il prodigue?De froids plaisirs qui durent jusqu'au soir et s'évanouissent avecl'aurore; des rires indécents et des paroles libres et légères.Eh ! que doit-on au magistrat? La. crainte et la tempérance, lasoumission de l'esprit et la retenue des moeurs, l'amour du travail, larépression des mauvaises passions de l'âme, est un rempartcontre les désordres extérieurs. Sous l'égide de cesvertus, chacun jouit tranquillement de sa fortune, tandis que le régimecontraire la dilapide dans les jeux et les fêtes ; et si des voleursne nous l'enlèvent pas, le plaisir et l'ostentation nous la ravissent.Cependant on s'aperçoit bien qu'on est volé, mais on ne laissepas que d'en rire. Ce sont des voleurs d'un genre tout nouveau : ils dépouillentleur victime et puis lui persuadent qu'elle doit s'en réjouir.

4. Mais dans la religion, rien de semblable, et le Seigneur, qui estle père de tous, nous prescrit le secret de nos bonnes oeuvres,et même de nos bonnes intentions. Car il a dit :

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" Prenez garde de faire l'aumône devant les hommes ". (Matth.VI, 1.) Le chrétien y apprend donc à fuir toute injustice.Car il y a également injustice à dérober le bien d'autrui,et à se plonger dans les excès de la table, ou à s'abandonnerà une joie effrénée et dissolue. Il y apprend encoreà garder la chasteté, et à éviter l'impureté,puisque ce péché se commet même par un simple regard.Il y apprend enfin à pratiquer la modestie et à repousserle faste et l'orgueil, et il n'oublie point, selon la parole de l'apôtre,que : " si tout lui est permis, tout n'est pas expédient ". (I Cor.VI,12.) En un mot, l'Eglise est l'école des vertus, et le théâtrecelle des vices. Mais laissons ce sujet, et je me borne à vous direque les fêtes du monde sont plus fécondes en chagrins qu'envéritables plaisirs. Il suffit, pour nous en convaincre, de considérerau lendemain d'une fête, celui qui en a fait les frais, et ceux quiy ont pris part. Tous, et surtout le premier, nous les verrons tristeset abattus. Et en effet, le jour précédent, le peuple selivrait à une folle gaîté, et il se réjouissaitsous un riche vêtement; mais, comme il ne lui appartenait pas, ils'attriste aujourd'hui, et s'afflige de ne plus le posséder. Quantà celui qui a fait les frais de la fête, il se croyait moinsheureux que ses joyeux convives : mais le lendemain, ceux-ci n'ont qu'àrendre les habits qu'on leur avait prêtés, tandis que lui-mêmetombe dans un profond chagrin. Ah ! si, dans les choses extérieures,la joie enfante la tristesse, et le malheur l'utilité, àplus forte raison en est-il ainsi dans les choses spirituelles !

C'est pourquoi personne ne s'irrite contre les lois, et même tousles regardent comme protectrices de la sûreté publique; carelles ne sont point l'ouvrage de législateurs étrangers,ou ennemis, mais l'oeuvre des citoyens, des édiles et des tuteursde la cité. Tous, ils ont cru bien mériter de la patrie enétablissant ces lois, et cependant elles renferment des peines etdes châtiments; car, toute loi contient une sanction pénale.Mais, n'est-il pas absurde. de décerner aux législateurshumains les noms de sauveurs, de bienfaiteurs et de protecteurs, et d'appelerdur et fâcheux l'évêque qui vous explique les lois divines?Oh! quand je vous parle de l'enfer, que fais-je, sinon de vous exposerla, sanction de ces lois? Les législations de la terre édictentdes peines sévères contre l'homicide, le vol, l'adultèreet autres crimes semblables; pourquoi donc murmurer si je mets sous vosyeux les supplices dont vous menace, non un homme, mais Jésus-Christ,le Fils unique de Dieu ? Que celui, dit-il, qui est sans miséricorde,soit rigoureusement puni. Car, telle est la conclusion de la parabole surle pardon des ennemis. Que celui, ajoute-t-il, qui garde le souvenir d'uneoffense, subisse le dernier supplice; que celui qui s'irrite sans motifsoit jeté dans le feu, et que celui qui injurie son frère,soit condamné aux peines de l'enfer !

Au reste, ne vous troublez point si ces lois vous paraissent nouvelles; car Jésus-Christ n'est venu sur la terre que pour y apporter unenouvelle législation. Et en effet, la raison seule nous dit quel'homicide et l'adultère doivent être punis ; et, si l'Evangilene contenait pas une autre défense, il eût étéinutile qu'un législateur divin nous l'eût apporté.Aussi ne dit-il pas : Que l'adultère soit puni, mais bien celuiqui se permet même un regard mauvais, et il spécifie le lieuet le genre du supplice. Jésus-Christ n'a point écrit sonEvangile sur des tables de pierre, et il ne l'a point gravé surdes colonnes de bronze; mais il a surnaturalisé l'âme desdouze apôtres, et par l'opération de l'Esprit-Saint, il ya gravé ces lois que nous vous faisons connaître. C'étaitle devoir des prêtres à l'égard des Juifs, afin quenul ne prétextât son ignorance, et à plus forte raisonest-ce le mien? Si quelqu'un disait: Je n'écouterai pas, et ainsije ne serai point jugé; il devrait s'attendre à un châtimentplus rigoureux, car son excuse ne serait valable qu'en l'absence détoute instruction. Mais, puisqu'un évêque instruit son peuple,elle n'est plus recevable. Souvenez-vous donc que Jésus-Christ lui-mêmea condamné les Juifs : " Si je n'étais pas venu ", disait-il," et si je ne leur eusse pas parlé , ils ne seraient pas coupables". (Jean, XV, 22.) L'apôtre s'écrie également : " Quedis-je ? Est-ce qu'ils n'ont pas entendu la parole du salut? Sans doute;car la voix des apôtres a retenti par toute la terre ". (Rom. X,18.)

Alléguez donc votre ignorance, si personne ne vous prêchela doctrine évangélique. Mais quand l'évêqueest assis dans sa chaire, et qu'il remplit son devoir , vous n'avez plusd'excuse. J'ajoute aussi que Jésus-Christ, qui a établi dansson Eglise les apôtres, comme autant de colonnes de la vérité,a voulu honorer (505) les évêques du même privilège.Et si nous nous sommes rendus indignes de comprendre les sublimes inscriptionsque portent ces colonnes, fixons du moins sur elles un regard respectueux.Les colonnes, non plus que les lois, ne sont coupables des menaces qu'ellesprofèrent contre les malfaiteurs ; et il en est ainsi des bienheureuxapôtres. Mais l'Eglise, qui est la colonne de vérité,ne se dresse pas dans un seul lieu, et ses inscriptions sont répanduesdans le monde entier. Passez jusqu'aux Indes, et vous les entendrez publier;avancez jusqu'à l'Espagne, et jusqu'aux limites de l'univers, etvous ne trouverez personne qui, avec un peu de bonne volonté, neparvienne à les connaître. Ne murmurez donc point contre ceslois divines, mais efforcez-vous de pratiquer les vertus chrétiennes,afin que vous puissiez obtenir les biens éternels, par Jésus-ChristNotre-Seigneur, à qui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.

FIN DU TOME HUITIÈME.

HOMÉLIE VI

HOMMES D'ISRAEL, ÉCOUTEZ CES PAROLES. (ACT.II, 22, JUSQU'AU VERS. 36.)

1. Ces paroles ne sont point, dans la bouche de saint Pierre , un langaged'adulation ; mais parce qu'il avait vivement pressé ses auditeurs,il prend un ton plus modéré et cite, avec opportunité,un passage du Psalmiste. Il répète aussi le débutde son discours, afin de prévenir en eux le trouble de l'esprit,car il va leur parler de Jésus-Christ. Précédemmentils ont entendu dans la paix et le calme la citation qu'il a faite du prophète.Joël; mais le nom de

Jésus les eût soudain offusqués; c'est pourquoil'apôtre ne l'a pas prononcé. Observez encore qu'il ne ditpas : Obéissez à ma parole, mais Ecoutez ces paroles ; etcertainement, il n'y avait là rien qui pût les offenser. Enfin,remarquons qu'il évite de toucher tout d'abord aux mystèresles plus sublimes et qu'il commence par ce qu'il y a de plus humble: "Jésus de Nazareth " , dit-il. Pierre nomme donc la patrie de Jésus; et cette patrie n'était qu'une (2) obscure bourgade; et il nerévèle de lui rien de grand et d'élevé, pasmême ce que tout autre prophète en eût annoncé." Jésus de Nazareth, homme que Dieu a rendu célèbreparmi vous". Ces premiers mots annoncent déjà un grand mystère,et révèlent que Jésus a été envoyéde Dieu. Or, c'est ce que toujours et en toute circonstance le précurseuret les apôtres ont soin de prouver. Ecoutez la parole du précurseur:" Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit : Celui surqui tu verras l'Esprit descendre et se reposer, c'est celui-là".(Jean, I, 33.) Tel est aussi le témoignage que Jésus-Christlui-même se rend tout spécialement, lorsqu'il dit : " Je nesuis point venu de moi-même, mais le Père m'a envoyé". (Jean, VII, 28.) Et ce langage se retrouve à toutes les pagesde l'Evangile.

C'est pourquoi Pierre, le prince du collège apostolique, l'amidu Christ et son ardent disciple, Pierre, à qui les clésdu royaume des cieux ont été confiées, et qui a reçules révélations de l'Esprit, a saisi d'abord ses auditeursde crainte et d'effroi, et puis il a ranimé leur courage en leurmontrant qu'ils n'étaient point exclus des grâces célestes.Enfin, après les avoir ainsi préparés à recevoirle don de la loi, il aborde la grande question de Jésus-Christ.Eh ! comment osera-t-il affirmer sa résurrection en face de ceuxmêmes qui l'ont fait mourir? Aussi ne se hâte-t-il pas de direqu'il est ressuscité, mais seulement que Dieu l'a envoyévers eux. Et la preuve, ce sont les miracles qu'il a opérés.Encore ne dit-il pas que Jésus les a opérés lui-même,mais que Dieu les a opérés par lui, afin de mieux gagnerses auditeurs par ce langage si empreint de modération. Quant àla certitude de ces miracles, il s'en rapporte à leur propre témoignage." Jésus ", dit-il, " homme que Dieu a rendu célèbreparmi vous par les merveilles, les prodiges et les miracles qu'il a faitspar lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes". C'estalors seulement, et comme par incident, qu'il rappelle le crime affreuxqu'ils avaient commis, et qu'il s'efforce de les excuser. Mais, en réalité;quoique ce déicide eût été arrêtédans les conseils divins, ils n'en étaient pas moins coupables.

" Ce Jésus ", dit-il, " qui vous a été livrépar le conseil et la prescience de Dieu, l'immolant par la main des méchants,vous l'avez mis à mort ". Nous retrouvons ici le même langageet presque les mêmes expressions dont Joseph avait usé àl'égard de ses frères: " Ne craignez point, car ce n'estpas vous qui m'avez livré, mais c'est Dieu qui m'a envoyéici ". (Gen. XV, 5.) Néanmoins, parce qu' il avait dit que la mortde Jésus était arrêtée dans les conseils divins,les Juifs eussent pu répliquer : Nous avons donc bien fait; c'estpourquoi il les convainc d'homicide par cette parole : " L'immolant parla main des méchants, vous l'avez mis à mort ". Il désigneici Judas et montre que les Juifs n'eussent pu exécuter leur noirdessein, si Dieu ne le leur eût permis et si le traître neleur eût livré Jésus. Car c'est ce que signifie cemot " livré ", et l'apôtre rejette ainsi tout l'odieux ducrime sur Judas qui livra le Sauveur et le trahit par un baiser. Quantà ces mots: " Par la main des méchants ", ils se rapportentà la trahison de Judas, ou aux soldats qui crucifièrent leSauveur, en sorte que les Juifs l'ont,mis à mort, moins par eux-mêmesque " par la main des méchants ". Mais comme les apôtres onttoujours soin de prêcher d'abord la passion de Jésus-Christ,tandis que Pierre ne fait ici qu'indiquer sa résurrection; et quoiqu'ellesoit le point fondamental de la religion, il se contente de l'affirmer.C'est que le crucifiement et la mort de Jésus étaient desfats publies; mais il. n'en était pas encore ainsi de sa résurrection.Aussi ajoute-t-il : "Dieu l’a ressuscité après l'avoir délivrédes douleurs du tombeau, et il était impossible qu'il y fûtretenu ".

Ici.l'apôtre nous révèle un grand et sublime mystère: car ce mot : " Il était impossible ", signifie que Jésus-Christlui-même a permis au tombeau de le renfermer, et que la mort, envoulant le retenir, a souffert des violences aussi extrêmes que lesdouleurs de l'enfantement. C'est en effet sous cette image que l'Ecriturese plaît à nous représenter les efforts de la mort,et elle nous indique en même temps que le Christ est ressuscitépour ne plus mourir. On peut aussi donner un autre sens à ces paroles: " Il était impossible qu'il fût retenu dans le tombeau ",et dire qu'elles signifient que la résurrection de Jésus-Christest différente de celle des autres hommes. Et aussitôt, avantque ses auditeurs aient eu le temps de s'arrêter à quelquespensées, Pierre cite le Psalmiste et coupe court à tout raisonnementhumain : " Car David a dit de lui ". Mais observez combien cette façonde s'exprimer est (3) humble, et c'est la même modestie de langageque ci-dessus. Cependant il ne laisse pas que d'en tirer cette grande leçon,qu'il ne faut pas s'affliger de la mort. " J'ai toujours ", dit-il, " leSeigneur en ma présence ; et il est à ma droite, afin queje ne sois pas ébranlé. C'est pourquoi vous ne laisserezpoint mon âme dans l'enfer ". (Ps. XV, 8.)

Pierre voulant alors développer cette prophétie, commenceainsi.: " Mes frères ". C'est toujours ainsi qu'il s'exprime lorsqu'ilveut annoncer quelques grandes vérités; et ce débutest bien propre à rendre ses auditeurs attentifs et bienveillants." Mes frères, qu'il soit permis de vous dire hardiment du patriarcheDavid ". Quelle humilité ! et comme il parle modestement, dèsqu'il peut le faire sans danger ! Il n'affirme donc pas que la prophétieconcerne Jésus-Christ à l'exclusion de David; et il agiten cela très prudemment, afin qu'en honorant à leurs yeuxcet illustre prophète, il les amène à mieux respecterson autorité. Bien plus, en s'excusant comme d'un trait de hardiesse,de rapporter un fait public, il les loue et les flatte habilement Aussine dit-il pas simplement David, mais le patriarche David. " Qu'il soitdonc permis de dire hardiment du patriarche David qu'il est mort et enseveli". Il n'ajoute point qu'il n'est pas ressuscité., mais il le faitassez entendre par ces mots : " Et son sépulcre est parmi nous jusqu'àce jour ". Cette citation suffit à son dessein, et, au lien d'envenir immédiatement à Jésus-Christ, il loue de nouveaule saint roi. " Or, comme il était prophète et qu'il savaitque Dieu lui avait promis avec serment ".

2. Pierre s'exprime ainsi afin que du moins; par honneur pour Davidet pour ses descendants, les Juifs accueillissent le dogme de la résurrection.Car si Jésus-Christ n'était réellement ressuscité,la prophétie ne serait pas accomplie, et eux-mêmes auraientà en rougir. " Et comme il savait que Dieu lui avait promis avecserment ". Ce n'était pas une simple promesse , mais un sermentsolennel. " Dieu lui avait donc promis avec serment que, selon la chair,le Christ sortirait de sa race, et qu'il serait assis sur son trône". Admirez quels profonds mystères l'apôtre laisse soupçonner!et comme il cite avec assurance les paroles du prophète , dèsqu'il a su s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs. Aussi proclame-t-ilouvertement la résurrection de Jésus-Christ. " C'est pourquoison âme n'a point été laissée dans le tombeau, et sa chair n'a point vu la corruption ". Ce langage a droit de nousétonner. Et, en effet, il affirme que la résurrection deJésus-Christ n'est point semblable à celle des autres hommes,et que la mort, qui l'a tenu quelques instants, n'a pu étendre surlui son empire souverain.

Quant au péché des Juifs, Pierre l'a laissé entrevoircomme dans l'ombre, et sans parler du châtiment que ce péchéméritait, il s'est borné à déclarer que lesJuifs avaient mis à mort le Christ : puis il a exposé lespreuves de sa divinité. Mais dès qu'il est démontréque celui qui a été mis à mort, est le Juste par excellence,et l'ami de Dieu, vous avez beau taire le châtiment de ce crime,les coupables se condamneront eux-mêmes plus sévèrementque vous ne pourriez le faire. C'est pourquoi, afin de mieux se concilierleur attention, il s'en réfère aux décrets du Pèreéternel, et tire cette conclusion de la prophétie, qu' "il était impossible " que le Christ restât dans le tombeau.

Mais revenons sur l'explication des premiers versets. " Jésusde Nazareth que Dieu a rendu célèbre parmi vous ". Ainsi,le doute n'est plus permis à son égard parce qu'il s'estfait connaître par ses oeuvres. Aussi, Nicodème disait-ilà Jésus-Christ : " Personne ne peut faire " les. miraclesque vous faites ". (Jean, III, 2.) Pierre dit également : " Dieul'a rendu célèbre par les merveilles, les prodiges et lesmiracles qu'il a opérés par lui au milieu de vous ". Ce n'estdonc point secrètement, puisqu'il a agi devant tout le peuple. C'estainsi que l'apôtre conduit insensiblement ses auditeurs, des faitsqu'ils connaissent à ceux qu'ils ignorent; et quand il dit que toutcela s'est fait " par suite des décrets divins ", il semble direque de leur part ce crime a été involontaire, puisqu'il avaitété prévu et réglé dans la sagesse etles conseils du Seigneur. Il passe donc rapidement sur tout ce qui eûtpu les contrister, et dirige tous ses efforts à leur prouver quele Christ a été mis à mort. C'était dire àses auditeurs : Quand vous le nieriez, ceux-ci, à savoir, les apôtres,l'attesteraient. Or, celui qui triomphe de la mort ne pourra-t-il pas plusaisément encore se venger de ses bourreaux ? Certainement. MaisPierre évite de le dire; et, sans leur annoncer que le Christ (4)exterminera la nation déicide, il se borne à le leur fairecomprendre.

Nous apprenons également du discours de l'apôtre quelleest la signification de ce mot " être retenu ". Car celui qui retientune chose avec souffrance, cherche moins à en conserver la possessionqu'à s'en décharger et à soulager ainsi sa douleur.C'est aussi avec une admirable justesse que saint Pierre dit : " Davidparlant au nom du Christ ", de peur qu'on ne crût qu'il parlait enson nom. Voyez-vous maintenant avec quelle hardiesse il interprètela prophétie et en expose clairement le sens, en montrant le Christassis sur son trône? Or, le royaume du Christ est un royaume spirituelqui n'existe qu'au ciel. C'est pourquoi le fait de la résurrectionimplique celui de la possession de ce royaume; et le prophète nepouvait pas ne point en parler, puisque la prophétie concernaitle Christ. Mais pourquoi le Psalmiste parle-t-il " de la résurrectiondu Christ ", plutôt que de son royaume? C'est pour nous révélerun grand mystère. Et pourquoi dit-il qu'il est assis sur son trône? Parce que du haut des cieux il étend son autorité sur tousles Juifs et principalement sur ceux qui l'ont crucifié.

" Et sa chair n'a point vu la corruption ". Cette parole n'exprime pasmoins fortement le dogme de la résurrection que celle-ci : " Dieua ressuscité ce Jésus ". Et voyez-vous comme maintenant ille désigne par son nom? " Et nous en sommes tous témoins.Après donc qu'il a été élevé, de lamain de Dieu " ; Pierre en revient encore à Dieu le Père,quoique déjà il ait suffisamment , montré son action,parce qu'il sait combien cet argument est puissant. Il laisse égalementcomprendre, sans le dire ouvertement, que ce même Jésus estmonté au ciel, et qu'il y réside. " Et après qu'ila reçu la promesse du Saint-Esprit ". Observez ici que l'apôtreattribue l'envoi de cet Esprit divin au Père, et non au Christ.Mais, après avoir rappelé les miracles de celui-ci, l'attentatdes Juifs contre sa personne, et le prodige de sa résurrection,il s'enhardit à en parler librement, et leur cite la déclarationde témoins qui ont tout vu et tout entendu. Cependant, s'il revientfréquemment sur la résurrection de Jésus-Christ ,il ne parle qu'une seule fois du crime de ceux qui l'ont crucifié,pour éviter de leur être importun. " Après donc qu'ila reçu la promesse du Saint-Esprit ". Quel sublime mystèrerecèlent ces paroles! Et je pense qu'ici saint Pierre fait allusionà la promesse que Jésus-Christ fit à ses apôtresavant sa passion. Aussi remarquez comme en ceci il lui attribue l'actionprincipale, et comme il obtient adroitement un immense résultat.Car si Jésus-Christ a répandu l'Esprit-Saint, c'est de luique parlait le prophète, quand il disait : " Dans les derniers joursje répandrai de mon Esprit sur vos serviteurs et sur vos servantes,et je ferai paraître des prodiges dans le ciel ".

Quelle doctrine se cachait donc sous ces paroles? Mais à causemême de sa sublimité, l'apôtre la voile aux regardsde ses auditeurs, et attribue au Père l'envoi du Saint-Esprit; c'estpourquoi il se borne à énumérer les biens que nousa procurés l'incarnation du Fils, les miracles que celui-ci a opérés,la royauté qu'il a fondée, le peuple au milieu duquel ila paru , et il ajoute comme incidemment que lui aussi donne l'Esprit-Saint.Toute parole qui ne tend pas à l'utilité de ceux qui l'écoutent,est une parole vaine et inutile. C'est ce que témoigne le saintprécurseur quand il dit: " Le Christ vous baptisera lui-mêmeen l'Esprit-Saint ". (Matth. III, 11.) Pierre montre également queJésus-Christ, bien loin d'affaiblir la vertu de sa croix, l'a rendueplus brillante, puisqu'il accomplit en ce jour, à l'égardde ses disciples, la promesse qu'il avait précédemment reçuede son Père. C'était donc, dit l'apôtre, cette promessequ'il nous avait faite, et qu'il se réservait d'accomplir dans touteson étendue, après le mystère de sa passion. " Jerépandrai " ; cette expression marque la dignité du bienfaiteur,et l'abondance de ses dons. La suite de ce discours en est une preuve sensible,car c'est après avoir reçu l'Esprit-Saint, que Pierre annoncehardiment l'ascension de Jésus-Christ, et que, pour la prouver,il allègue, à l'exemple du Sauveur, le témoignagedu Psalmiste. " Car David , " dit-il, " n'est point monté au ciel".

3. Ici la parole de l'apôtre se relève noblement, et ilparle avec fermeté. Il n'a donc plus recours à ces précautionsoratoires : qu'il me soit permis de vous dire; mais il s'exprime en toutefranchise. " Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi àma droite, jusqu'à ce que je réduise tes ennemis àte servir de marche-pied ". Or, si le Christ est le Seigneur de David,à plus forte raison l'est-il des (5) Juifs. " Assieds-toi àma droite ". Cette parole résume toutes choses. " Jusqu'àce que je réduise tes ennemis à te servir de marche-pied". Cette citation ne pouvait manquer de renouveler dans les esprits unesalutaire terreur, car elle montrait quelle sera la conduite du Seigneurenvers ses amis et ses ennemis. Mais, pour se mieux concilier ses auditeurs,Pierre se hâte d'attribuer au Père l'exercice de la souveraineté,et, après avoir proclamé ces sublimes mystères , ilabaisse insensiblement son langage.

" Que toute la maison d'Israël sache donc ". Voyez comme il prévientle doute et l'hésitation, et comme il continue avec autorité."Que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus ". Il cite les parolesdu Psalmiste , et, au lieu de dire : Que toute la maison d'Israëlsache donc certainement que le Christ est assis à la droite de Dieule Père, ce qui marquait la gloire la plus élevée, il laisse ce privilège , et dit plus humblement que Dieu l'a "fait " , c'est-à-dire , l'a établi Christ et Seigneur. Ainsi, il omet de parler de la personne même du Fils, et ne s'arrêtequ'à l'action du Père. " Ce Jésus que vous avez crucifié".Que ce dernier membre de phrase est heureux ! et quels remords il devaitexciter, dans l'âme de cette multitude. Car l'apôtre, qui luia d'abord montré toute la grandeur du crime, en désigne iciles coupables, afin qu'ils en comprennent mieux l'énormité,et qu'ils en conçoivent une salutaire terreur. Et en effet, lesbienfaits sont moins puissants pour attirer les hommes que la crainte pourles corriger. Mais il est des hommes admirables, de pieux amis du Seigneur,qui sont au-dessus de ce double motif; tel était Paul qui aimaitDieu sans s'inquiéter du ciel, ni de l'enfer.

C'est là véritablement aimer Jésus-Christ, et nepoint se conduire en mercenaire, qui ne cherche que son profit et son avantage: c'est là être véritablement chrétien, et n'agirque par le principe de l'amour divin. Combien donc notre conduite est-elledigne de larmes, puisqu'appelés à cet héroïsmede vertu, nous ne savons pas même considérer le ciel commele but d'un utile négoce. Jésus-Christ nous promet les plusriches trésors, et nous ne l'écoutons point. Ah ! quels châtimentsne mérite pas une telle indifférence ! L'homme qu'excitela tyrannique passion de l'or ne considère point s'il se trouveen rapport avec un étranger, ou un esclave; avec un ennemi, ou unrival implacable, pourvu qu'il espère en tirer quelqu'argent. Iln'est donc rien qu'il né fasse volontiers, fallût-il les aduler,les servir, et les tenir pour les plus honnêtes gens du monde, dèsqu'il est assuré d'en être grassement payé: tant lasoif du lucre éteint en lui toute autre pensée. Eh ! le royaumedes cieux est moins puissant sur nous que la vue d'un vil métal! Cette perspective ne peut émouvoir notre indifférence,et néanmoins celui qui nous promet ce royaume n'est pas un hommeordinaire; c'est le Roi des cieux.

Cependant, à ne considérer même que le royaume quinous est promis, et le Dieu qui veut nous le donner, il est beau de recevoirun tel don, et de le recevoir de telles mains. Hélas ! nous agissonscomme ces insensés à l'égard desquels un roi veutcouronner mille bienfaits en les associant à l'héritage deson fils, et qui ne savent que mépriser ses offres généreuses.Mais, au contraire, que le prince des méchants, celui qui, pleinde malice, a précipité nos premiers parents et toute leurpostérité dans un abîme de maux, nous présenteune obole, et soudain nous courons l'adorer. Dieu nous promet un royaume,et nous le méprisons; le démon nous entraîne vers l'enfer,et nous l'honorons. Ainsi, d'un côté le Seigneur, et dél'autre le démon. Mais quelle différence encore dans leurscommandements ! Oui, supposons qu'il n'existe ni Dieu, ni démon,ni ciel, ni enfer, cette différence seule suffirait à éclairernotre choix. Et, qu'ordonnent-ils donc l'un et l'autre ? Le démon,tout ce qui souille l'homme; et Dieu, tout ce qui fait sa gloire et onhonneur. Le démon, tout ce qui nous rend malheureux et infâmes;et Dieu, tout ce qui nous apporte la paix et la tranquillité. Ecoutezen effet les paroles de l'un : " Apprenez de moi que je suis doux et humblede coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes ". (Matth. XI, 29.)Quel est, au contraire, le langage de l'autre? Soyez dur et inhumain, furieux,et moins homme que bête féroce. Quant aux résultatsde ces commandements, de quel côté est l'utilité etl'opportunité? Mais, à part toutes ces considérations,il suffit de savoir que l'un des deux est le démon; et, si nousen sommes bien persuadés, nous le vaincrons avec plus de gloire.Car l'utilité du précepte, et non sa facilité, nousdoit faire connaître celui qui nous porte un (6) véritableintérêt. C'est ainsi que les pères donnent àleurs enfants des ordres sévères, et les maîtres àleurs esclaves; mais ils n'en sont pas moins pères et maîtres,tandis que les autres sont dépendants et serviteurs.

Et maintenant , voulez-vous examiner la question sous le rapport dubonheur? La solution en est facile et évidente. Et en effet, y a-t-ilparité de satisfaction entre l'homme irascible et furieux et l'hommedoux et patient ? L'esprit de ce dernier possède le calme d'unepaisible solitude et l'âme du premier ressemble à ces placespubliques où se presse une foule importune et où les gensqui conduisent des chameaux, des mulets et des ânes, crient àtue-tête pour avertir les passants de se garer. Oui, je compareraile méchant à ces villes où l'on n'entend que le bruitde l'enclume et du marteau et où l'encombrement est si grand qu'àchaque pas on risque de heurter les autres ou d'en être soi-mêmeheurté. Mais le juste est semblable à une montagne dont lesommet jouit de la douce haleine des zéphyrs et s'illumine des rayonsd'une pure lumière. Des sources jaillissantes abreuvent mille fleursqui en font un délicieux jardin ; l'on dirait une prairie que leprintemps a émaillée de plantes et de fleurs et qu'il arrosede limpides ruisseaux. Ajoutez au plaisir des yeux celui de l'oreille quecharment de suaves mélodies. Car, ou les oiseaux chantent sur lescimes élevées des grands arbres, ou la cigale, le rossignolet l'hirondelle harmonisent leurs voix et leurs concerts: D'autres foisc'est le zéphyr qui se joue dans les hautes branches des arbreset qui, agitant les pins et les mélèzes, imite les chantsmélodieux du cygne; ou ce sont les lis et les roses de la valléequi s'inclinent comme dans un fraternel embrassement et présententl'image d'une.mer calme et tranquille. Les fleurs nous offrent d'autresemblèmes non moins gracieux. Ainsi la rose symbolise l'arc-en-ciel,la violette la mer azurée, et le lis le ciel.. Mais cet admirablespectacle de la nature qui réjouit l'oeil, récréeégalement le corps. On y respire en effet un tel bien-êtrequ'on se croit plutôt dans les cieux que sur la terre.

4. Dirai-je encore que le murmure des eaux qui se précipitenten cascade et frémissent sur un lit de cailloux, détend nosmembres fatigués et provoque un doux sommeil? Cette descriptionvous charme et vous ferait aimer la solitude ; ruais combien plus délicieuxest L'état d'une âme humble et patiente. Et ne croyez pasque ma parole se soit égayée dans cette description pourle seul plaisir de peindre la nature et d'en tracer un riant tableau ;non, non. J'ai voulu vous montrer quels sont les charmes de la patience,et vous faire comprendre qu'il est plus doux et plus utile de vivre avecun homme vraiment patient, que d'habiter ces lieux enchanteurs. Et en effet,jamais il ne déchaîne autour de lui le souffle violent del'aquilon, et son langage doux et modéré ne rappelle queles brises légères d'un paisible zéphyr. Ses reprocheseux-mêmes sont pleins de bienveillance et imitent le chant des oiseaux.Comment donc ne pas trouver auprès de lui le véritable bonheur?Si sa parole ne peut rien sur le corps, du moins elle calme et récréel'âme; et les soins habiles d'un médecin coupent moins vitela fièvre que la parole d'un homme patient n'apaise un esprit furieuxet emporté. Eh ! pourquoi parler du médecin, puisqu'un ferrouge qu'on plonge dans l'eau, perd sa chaleur moins promptement qu'uncoeur courroucé ne se calme au contact d'un homme patient? Maisde même qu'on ne fait sur la place publique aucune attention au chantdes oiseaux, ainsi mes paroles frappent inutilement l'oreille d'un espritfurieux et irascible. Combien donc la douceur est préférableà la colère et à l'emportement. D'ailleurs Dieu nouscommande la première et le démon la seconde. Aussi, quandmême il n'existerait ni Dieu, ni démon, n'oubliez point quenos propres intérêts nous prescriraient encore de cultivercette vertu et de fuir ce vice.

Et en effet, l'homme doux et patient est débonnaire pour lui-mêmeet utile aux autres, tandis que l'homme violent et irascible devient ennuyeuxà lui-même et inutile aux autres. Eh 1 y a-t-il rien de moinsaimable et de plus triste, de plus fatigant et de plus insupportable quede vivre avec un esprit de ce caractère, tandis que nos relationsavec un esprit pacifique sont empreintes de charmes et de douceurs ! Ilvaut mieux habiter avec une bête féroce qu'avec le premier;car celle-ci s'apprivoise et devient soumise, mais celui-là s'irritedes démarches mêmes que vous faites pour l'apaiser, tant lacolère est son état habituel ! Les jours joyeux et sereinsde l'été et les tristes frimas de l'hiver sont moins opposésque ces deux hommes.

7

Mais, avant d'exposer tous les maux dont la colère est le principeà l'égard du prochain, examinons ceux qu'elle nous attire.Sans doute c'est déjà un grand mal que de nuire àses frères, et j'en parlerai plus tard. Pour le moment je vous demandequel bourreau déchire les côtés comme la colèreet l'emportement , quel dard transperce le corps aussi cruellement, etquel accès de folie ébranle aussi complètement laraison? J'en ai connu plusieurs que la colère a rendus malades;et, de toutes les fièvres, celles-ci sont les plus dangereuses.Mais si tels sont les ravages que cette passion porte dans le corps, queseront ceux dont elle afflige l'âme? Eh ! ne dites point qu'on neles voit pas au dehors, mais pensez que si l'homme furieux et emportése nuit ainsi à lui-même, il ne peut amener pour les autresque de terribles malheurs. Plusieurs en effet ont perdu la vue par suited'un accès de colère, et plusieurs autres sont tombésdans de graves maladies. Mais l'homme vraiment patient soutient sans fléchirle poids de l'adversité. Et cependant, malgré, toute la rigueurde ses commandements et en dépit des supplices de l'enfer oùils nous conduisent, le démon, cet ennemi juré de notre salut,se voit obéi avec plus d'empressement que le Sauveur Jésus,qui est notre bienfaiteur et qui ne nous intime que des préceptesfaciles, salutaires, et non moins utiles à nous-mêmes qu'ànos frères.

Rien de plus dangereux, mon cher frère, que la colèreet l'emportement. Si sa violence ne dure qu'un instant, les suites en sontbien graves. Car souvent toute la vie ne suffit pas pour réparerun mot prononcé dans la colère ; et un seul acte d'emportementbrise souvent toute une carrière. Mais ce qui est plus déplorableencore, c'est que souvent un instant , une action et une parole nous fontperdre les biens éternels et nous dévouent aux plus affreuxsupplices. Je vous en conjure donc, muselez cette bête féroce.Mais c'est assez parler de la douceur et de la colère, et si vousvoulez poursuivre ce parallèle entre l'avarice et la générosité,l'impureté et la chasteté, la jalousie et la bienveillance,vous trouverez entre elles la même différence. Il me suffitde vous avoir montré à reconnaître par le seul énoncédu précepte quel en est l'auteur, Dieu ou le démon. Ah !obéissons à Dieu et ne nous précipitons point dansl'enfer; et tandis que nous en avons le temps et la facilité, purifionsnotre âme de la tache du péché, afin que nous obtenionsles biens éternels, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit, avec le Pèreet l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VII

A CES PAROLES ILS FURENT TOUCHÉS AU FONDDE LEUR COEUR, ET ILS DIRENT A PIERRE ET AUX AUTRES APÔTRES : FRÈRES,QUE FERONS-NOUS ? (CHAP. II, 37, JUSQU'A LA FIN.)

1. Considérez ici les avantages inestimables de la douceur. Ellepénètre dans les coeurs plus avant que la violence, et lesperce plus profondément. Le fer qui ouvre un abcès dur etcompact ne produit qu'une légère douleur; mais si des émollientsont rendu cet abcès tendre et impressionnable, la douleur devientvive et forte. C'est ainsi que l'apôtre devait amollir d'abord lesesprits, et puis les piquer. Or ce résultat s'obtient par la douceur,et non par la colère, les reproches violents et les injures. Carl'emportement augmente le mal, et la douceur le diminue. Aussi voulez -vousamener celui qui vous a insulté à reconnaître sa faute,reprenez-le avec une extrême douceur. Telle est la conduite de l'apôtre.Il rappelle à ses auditeurs le souvenir de leur crime; et sans yajouter aucun reproche, il s'étend sur les dons de Dieu àl'égard des Juifs, et sur les preuves des faits qui se sont accomplisparmi eux.

C'est pourquoi ils surent gré à l'apôtre de sa douceur, parce qu'il ne faisait entendre à ceux qui avaient crucifiéson Dieu, et qui voulaient la mort de ses disciples, que le langage d'unpère et d'un maître affectionné. Mais bientôtils joignirent à ces sentiments de reconnaissance les remords d'uneconscience coupable, et ils comprirent toute l'énormité deleur crime. Car Pierre ne permit point qu'ils s'abandonnassent aux fureursdu désespoir, ni que leurs âmes fussent enveloppéesde ténèbres. Il se hâta donc de dissiper, par l'humilitéde sa parole, les nuages de l'indignation, et puis il leur représentala grièveté de leur faute. Chaque jour l'expériencejustifie une semblable conduite. Quand nous disons à un injusteagresseur qu'il nous a blessé , il s'efforce de nous prouver lecontraire. Mais si nous lui soutenons que, loin d'avoir étéatteint par ses. traits, c'est nous qui l'avons percé, il se récrieet se déclare invulnérable. Aussi, voulez-vous fortementembarrasser votre ennemi , ne l'accusez pas, mais prenez sa défense,et il s'accusera lui-même. Car l'homme aime naturellement la contradiction.Pierre ne l'ignorait pas; (9) c'est pourquoi il évite de les reprendreavec aigreur, et s'efforce, autant qu'il peut, de les excuser tout doucement.Aussi parvint-il à toucher leurs esprits. Eh ! qui atteste ce succès? Leurs propres paroles , car ils disent : " Frères, que ferons-nous?"

Voyez-vous comme ils appellent frères ces mêmes hommesqu'ils nommaient séducteurs? Ce n'est point qu'ils s'égalentà eux, et ils ne veulent que s'attirer leur bienveillance et leuramitié. Observez encore qu'après les avoir appelésfrères, et avoir dit: " Que ferons-nous ? " ils n'ajoutent pas :Nous ferons donc pénitence , mais : qu'ils s'abandonnent àleur conduite. C'est ainsi que dans un naufrage imminent, ou dans une gravemaladie, tous laissent agir le pilote ou le médecin, et lui obéissentdocilement. Et de même ces Juifs reconnaissent hautement qu'ils sonten un péril extrême, et qu'il ne leur reste plus aucune espérancede salut. Aussi ne disent-ils point: Comment serons-nous sauvés?mais: " Que ferons-nous? " Ils s'adressaient à tous les apôtres;mais Pierre seul répond. Et que dit-il? " Faites pénitence,et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ". Il ne dit pas encore: Croyez; mais : " Que chacun de vous soit baptisé" , parce qu'ils devaient recevoir la foi avec le baptême; et pourleur en montrer les avantages il ajoute: " En rémission de vos péchés;et vous recevrez le don du Saint-Esprit ". N'était-ce pas leur dire: Pourquoi différer ce baptême qui vous apportera la rémissionde vos péchés et la plénitude des dons célestes?

Bien plus, afin de rendre sa parole plus persuasive encore, il ajoute:" Car la promesse ", celle dont il avait parlé précédemment," est faite à vous , et à vos enfants ". Ainsi le don del'Esprit-Saint est d'autant plus excellent qu'ils pourront le laisser enhéritage à leurs enfants. " Et à tous ceux qui sontéloignés " ; à plus forte raison à vous quiêtes proches " et à tous les hommes que le Seigneur notreDieu appelle ". Observez que l'apôtre ne parle de " ceux qui sontéloignés " que quand il voit ses auditeurs rentrer en eux-mêmeset se condamner eux-mêmes. Car de semblables dispositions empêchaientqu'ils ne fussent jaloux des gentils. " Et par plusieurs autres discoursil rendait témoignage et les exhortait en ces termes ". Voyez commePierre parle toujours brièvement, sans faste et sans ostentation- " Il rendait témoignage et les exhor" tait en ces termes ! " Ladoctrine parfaite sait également inspirer la crainte et l'amour." Sauvez-vous de cette génération perverse ". S'il parledu présent plutôt que de l'avenir, c'est que rien ne noustouche plus vivement. Aussi leur prouve-t-il que sa parole les délivrerades maux présents et futurs.

" Ceux donc qui reçurent sa parole furent baptisés, etil y eut en ce jour environ trois mille personnes qui se joignirent auxdisciples ". Ne pensez-vous pas que tout autre miracle eût moinsréjoui les apôtres que ces nombreuses conversions ? " Or ilspersévéraient dans la doctrine des apôtres et dansla communion ". Ici l'écrivain sacré note spécialementdeux vertus : la persévérance et l'union; des esprits; etil nous fait ainsi entendre que les apôtres continuèrent longtempsencore à les instruire. " Ils persévéraient donc dansla communion, et dans la fraction du pain, et dans la prière ".En outre, dit saint Luc, tout était commun entre eux, et ils sesoutenaient dans ces saintes dispositions. " Et la crainte étaitdans les âmes, et les apôtres opéraient beaucoup demerveilles et de miracles ". Je ne m'en étonne pas. Car ce n'étaientpas des hommes ordinaires. Ils n'envisageaient plus les choses sous unaspect tout profane; et ils étaient tout embrasés des feuxde l'Esprit-Saint. Mais parce que Pierre, dans son discours , avait entremêléles promesses et les menaces, le présent et l'avenir, les espritsétaient d'autant plus frappés de crainte que les prodigesconfirmaient les paroles. Ainsi aux jours de la Pentecôte comme enceux du Sauveur, les prodiges précédaient la doctrine etles miracles l'accompagnaient.

" Or tous ceux qui croyaient vivaient ensemble, et ils avaient touten commun ". Voyez quels progrès rapides ! Car à l'unionde la prière et de la doctrine, ils ajoutaient celle de la vertu." Ils vendaient leurs terres et leurs biens et les distribuaient àtous selon que chacun en avait besoin ". Voyez encore quelle crainte dominaitles esprits ! " Et ils les distribuaient ", c'est-à-dire, en faisaientun sage partage, " selon que chacun en avait besoin ". Ce n'étaitdonc pas cette prodigalité de certains philosophes qui abandonnaientleur patrimoine ou jetaient leur or dans la mer, plutôt par folieet déraison que par un véritable mépris des richesses.Car toujours le (10) démon s'est étudié à corromprel'usage des créatures que Dieu a faites, comme si l'on ne pouvaituser sagement de l'or et de l'argent.

2. " Et tous les jours ils étaient ensemble dans le temple ".Ces paroles nous apprennent quels fruits produisit immédiatementla prédication des apôtres; et admirez avec quel zèleces Juifs oubliaient le soin de toute affaire temporelle et se rendaientassidûment au temple. Car leur respect pour ce lieu sacrécroissait avec leur ferveur; et les apôtres ne les en éloignaientpas encore par bonté et par condescendance. " Et ils rompaient lepain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicitéde coeur, louant Dieu et agréables à tout le peuple ". Jecrois que, par cette expression : Rompant le pain , l'écrivain sacréa voulu désigner les jeûnes et l'abstinence que pratiquaientces premiers chrétiens, puisque leur nourriture était frugaleet ennemie de, toute recherche. Apprenez donc ici, mes frères, quele bonheur de la vie accompagne la frugalité bien plus que les délicesde la table; et la pratique de la sobriété nous est une sourcede joie, tandis que l'intempérance du festin est un principe detristesse. La parole de Pierre fit donc éclore la sobriétéchrétienne qui produisit à son tour un pur et saint contentement.

Et comment ? me direz-vous. Parce que leurs aumônes " les rendaientagréables à tout le peuple ". Car il faut faire moins attentionaux prêtres qui s'élevaient contre eux par esprit d'une bassejalousie, qu'au peuple qui les accueillait avec faveur. " Or le Seigneuraugmentait chaque jour ceux qui devaient être sauvés dansl'Eglise ; et tous ceux qui croyaient vivaient ensemble ". Tant l'unionet la concorde sont bonnes en toutes choses !

Cependant Pierre " rendait témoignage par d'autres discours ".Cette remarque de saint Lue nous fait entendre que l'apôtre donnaquelque développement à ses premières paroles, ouqu'après avoir amené ses auditeurs à croire en Jésus-Christ,il laissa aux autres apôtres le soin de leur. expliquer la pratiquede cette croyance. Il évite aussi de leur parler de la croix, etdit seulement : " Que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ".Pourquoi dont ne leur parle-t-il point fréquemment de la croix?Par ménagement et pour éviter tout reproche ; aussi se borne-t-ilà dire : " Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptiséau nom de Jésus-Christ ". Ainsi, au tribunal de la religion, leschoses se passent tout autrement que dans celui de la justice humaine :car l'aveu de sa faute assure le salut du pécheur.

Observez encore avec quel tact Pierre insiste sur un point bien important.Après avoir signalé la grâce du baptême, il ajouteimmédiatement : " Vous recevrez le don de l'Esprit-Saint " ; eten présence des prodiges qui s'opéraient sous leurs yeux,les Juifs ne pouvaient pas ne point croire à cette promesse. Aureste, l'apôtre se contente de leur révéler ce qu'ily avait de plus facile, et qui, par la communication des dons célestes,les pouvait conduire au salut. Car il savait bien qu'à l'occasionla saveur de ces premiers biens les enflammerait d'un nouveau zèle.Mais parce qu'il voyait en ses auditeurs le désir de connaîtrece point capital de son discours, il leur apprit que. cette connaissanceétait un don de l'Esprit-Saint. Aussi voyez avec quelle attentionils l'écoutent et comme ils louent une parole qui les remplit decrainte et de frayeur ! Bien plus, ils croient et demandent le baptême.

Mais reprenons l'explication des premiers versets de notre texte : "Ils persévéraient ", dit saint Luc, " dans la doctrine ".Nous pouvons évidemment conclure de ces paroles que les apôtresinstruisirent ces néophytes non-seulement pendant un, deux ou troisjours, mais tout le temps que demandait leur conversion. " Et tous étaientdans une grande frayeur ". " Tous ", c'est-à-dire même ceuxqui ne croyaient pas. Et il est vraisemblable que, dans ces derniers, cettefrayeur venait ou du changement prodigieux qu'ils voyaient, ou peut-êtredes miracles qui s'opéraient sous leurs yeux. Saint Luc dit aussiqu'ils vivaient " dans une intime union " , expression plus forte que l'adverbe" ensemble ", parce qu'on peut vivre avec des personnes dont on ne partagepas les sentiments. Enfin il ajoute que Pierre les exhortait par ses discours,et sans en rien rapporter, il se borne .à cette sommaire indication.Mais elle suffit pour nous apprendre que les apôtres présentèrentd'abord à ces néophytes, comme à de tendres enfants,le lait et le miel de- la doctrine évangélique, et qu'enpeu de temps ceux-ci atteignirent une perfection tout angélique.

" Et ils distribuaient à tous leurs biens, selon que chacun enavait besoin ". Ces nouveaux (11) disciples voyaient qu'entre eux les donsspirituels étaient communs et que tous en étaient égalementfavorisés ; aussi en vinrent-ils promptement à l'idéed'en faire autant pour les biens de la terre. " Or, tous ceux qui " croyaient, vivaient ensemble ". Mais ils n'habitaient pas la même maison,comme le prouvent ces autres paroles : " Et ils avaient tout en commun". Ainsi l'égalité était parfaite sans que l'un eûtplus, et l'autre moins, et ils formaient comme une sociétéd'esprits célestes, puisque chacun ne possédait, rien enpropre. Cette pauvreté volontaire coupait donc jusque dans ses racinesle principe de tous les maux, et ces nouveaux disciples prouvaient parlà qu'ils avaient compris la doctrine évangélique.

Or, Pierre leur disait : " Sauvez-vous de cette générationperverse; et il y eut en ce jour environ, trois mille personnes qui sejoignirent aux disciples". Parce qu'ils étaient trois mille, ilsne craignaient point de se produire au dehors, et chaque jour ils montaientau temple, où ils se rendaient assidûment. C'est aussi ceque firent peu après les apôtres Pierre et Jean, car toutd'abord ils ne changèrent rien à la loi de Moïse. Aureste l'honneur rendu au temple rejaillissait sur le Maître du temple.Voyez aussi quels rapides progrès faisait en eux l'esprit de piété! Ils se dépouillaient avec joie de leurs biens terrestres, et ilss'en réjouissaient d'autant plus qu'ils estimaient davantage leursrichesses spirituelles. L'orgueil et la jalousie, le faste et le méprisétaient inconnus parmi eux, c'étaient des enfants qui nevoulaient qu'être instruits; et ils avaient la candeur d'un enfantnouveau-né.

Direz-vous que je trace un tableau d'imagination? mais rappelez-vousle dernier.tremblement de terre dont le Seigneur a épouvantécette ville. Quel n'était pas l'effroi et la consternation générale! qui songeait alors à tromper son frère, ou à médirede lui ! ce que faisait parmi nous la terreur et l'effroi, la charitél'opérait parmi les premiers chrétiens : ils ne connaissaientpoint cette froide parole , " le mien " et " le tien " ; aussi s'asseyaient-ilspleins de joie à une table commune. L'un ne pensait point qu'ilfaisait les frais du festin , et l'autre qu'il était nourri gratuitement,quoique cela nous paraisse aujourd'hui une véritable énigme.Mais c'est que chacun se regardait comme propriétaire des biensde la communauté, en même temps qu'il les considéraitcomme appartenant à tous les frères. Ainsi le pauvre ne rougissaitpoint de sa pauvreté, et le riche ne s'enorgueillissait point deses richesses. De là naissait une joie vraie et sincère,parce que dans l'un le sentiment de la reconnaissance, et dans l'autrecelui d'une bonne oeuvre resserrait entre tous les liens d'une fraternelleunanimité. Mais parce que, même dans l'aumône, il peutse glisser quelque orgueil, quelque vanité ou quelque hauteur, l'apôtrenous dit : " qu'il ne faut point la faire avec tristesse, et comme parforce". Qu'il est donc beau le témoignage que saint Luc rend àces premiers chrétiens! il atteste leur foi sincère, leurvie irréprochable, et leur persévérance dans la doctrine, la prière, la frugalité et la joie.

3. Deux choses cependant pouvaient les attrister : le jeûne etl'abandon de leurs biens. Mais ils y trouvaient un double sujet de joie;et à la vue de semblables dispositions, chacun les aimait commeson père. Nul ne songeait à molester son frère, etils s'abandonnaient entièrement à la grâce divine.Aussi étaient-ils généreux et intrépides aumilieu des dangers. Mais cette confiante simplicité attestait toutl'héroïsme de leur vertu, plus encore que le méprisdes richesses, le jeûne et la persévérance dans laprière. Ils louaient donc le Seigneur en esprit et en vérité; et ce sont là les seules louanges qu'il demande. Eh ! voyez commeils en sont immédiatement récompensés ! car la faveurdont le peuple les entoure prouve combien ils étaient aimables etsavaient se faire aimer. Et en effet, qui ne loue et qui n'admire un hommesimple dans ses moeurs , et qui . ne se lie volontiers avec un homme francet sincère? Mais n'est-ce point à eux qu'appartiennent lesalut et tous les dons du ciel?

Les bergers n'ont-ils pas été les premiers appelésà l'Evangile? et Joseph n'était-il pas admirable de simplicité, lui qui, même en soupçonnant une faute, ne s'arrêteà aucune mesure rigoureuse. Est-ce que Dieu n'a point toujours choisides hommes simples et francs? " Toute âme simple " , dit l'auteurdes Proverbes, " sera bénie " ; et encore : " Celui qui marche avecsimplicité, marche avec sécurité". (Prov. II, 25;X,9.) Je l'avoue, me direz-vous; mais il faut y joindre la prudence. Eh! la (12) simplicité n'est-elle pas inséparable de la prudence?Vous ne soupçonnez pas le mal; vous ne le commettez donc point:vous ne vous offensez de rien; pourriez-vous donc conserver le souvenird'une injure? on a cherché à vous humilier et vous n'en avezeu aucun ressentiment; on a parlé contre vous, et vous n'y avezfait aucune attention ; on vous jalouse , et vous restez calme et impassible.La simplicité nous conduit ainsi à la vraie sagesse; et l'âmen'est jamais plus belle que quand elle est simple. Et en effet le chagrin,l'accablement et le vague des pensées altèrent la beautédu visage, tandis que la joie et le sourire en augmentent les charmes;et de même un esprit fourbe et menteur corrompt toutes les bonnesqualités qu'il possède, au lieu qu'un esprit simple et francles pare et les embellit. Avec un tel homme l'amitié est fidèle,et une réconciliation devient facile. Il ne faut pour cela ni chaînes,ni prison, et la plus grande sécurité règne entrelui et ses amis.

Mais qu'arrivera-t-il, direz-vous, si ce juste tombe entre les mainsdes méchants ? Le Seigneur, qui nous commande d'être simples,nous tend une main protectrice. Qui se montra plus simple que David etplus rusé que Saül? Et néanmoins qui fut vainqueur?Que n'eut pas à souffrir Joseph? Il agissait envers sa maîtresseen toute simplicité : et celle-ci usait de ruse à son égard: mais en devint-il la victime? Qui fut plus simple qu'Abel, et plus méchantque Caïn? Et pour en revenir à Joseph, ne se conduisit-il pastoujours envers ses frères avec une entière simplicité?et le rang élevé où il parvint, n'eut-il point pourprincipe la franchise de ses paroles et la malignité de ses frères?Il leur avait raconté ses deux songes, et sans aucune défiancede sa part, il leur apportait des vivres , se confiant pour toutes chosesau Seigneur. C'est ainsi que plus ils le regardaient comme un ennemi, etplus il les traitait comme des frères. Sans doute Dieu pouvait empêcherqu'il ne tombât entre leurs mains; mais il le permit pour faire éclaterla vertu de Joseph, et montrer qu'il triompherait de tous leurs mauvaisdesseins.

Concluons que si le juste est quelquefois éprouvé, lecoup vient des autres et non de lui-même. Le méchant, au contraire,se blesse le premier et n'atteint point son adversaire, en en sorte qu'ilest son propre ennemi. Son âme est toujours pleine d'un noir chagrin,et ses pensées troublées et confuses. Il ne saurait rienentendre, ni rien dire qu'il ne tourne tout en mal, et qu'il ne critiquetout. Entre des hommes de ce caractère, l'amitié et l'unionsont impossibles; ils ne savent que se disputer, se haïr et se contrarier;bien plus, ils se suspectent les uns les autres, ils ne connaissent niles douceurs du sommeil, ni celles de la vie ; et s'ils sont mariés,hélas ! hélas ! ils n'aiment personne, et détestenttout le monde. Enfin mille jalousies les consument, et une crainte continuelleles agite. Aussi disons-nous que " mauvais " dérive de " mal " ;et en effet, l'Ecriture joint toujours ces deux mots : " Le mal et le travail",dit-elle, " résident sous la langue des mauvais " ; et encore :" Il ne reste aux mauvais que le mal et la douleur ". (Ps. IX, 7 et LXXXIX,10).

Et maintenant si l'on s'étonne que les chrétiens aientété si parfaits au commencement, lors qu'aujourd'hui on lesvoit si imparfaits, je répondrai que cette perfection reposait surle principe de la pauvreté volontaire, et que cette pauvretéétait pour eux l'oracle de la sagesse et la mère de la piété;car en se dépouillant de leurs biens, ils tarissaient la sourcede toute iniquité. Je l'avoue , me direz-vous ; mais, souffrez queje vous le demande: pourquoi tant de vices parmi nous? A la parole desapôtres, trois mille hommes d'abord, et puis cinq mille embrassèrentsoudain la vertu, et devinrent véritablement philosophes, tandisqu'aujourd'hui à peine ces premiers chrétiens comptent-ilsun imitateur. D'où vient encore, qu'ils étaient si unis ensemble?si prompts et si agiles au service de Dieu? et quel feu sacré lesembrasait? C'est qu'ils se convertissaient sincèrement, qu'ils nerecherchaient pas les- honneurs comme on le fait aujourd'hui, et que, dégagésde toute affection terrestre., ils élevaient leurs penséesvers les biens célestes. Le propre d'une âme ardente est dese plaire dans les souffrances, et c'est en cela que. ces premiers fidèlesfaisaient consister le christianisme. Nous, au contraire, nous ne recherchonsqu'une vie molle et délicate. Aussi dans l'occasion, combien noussommes loin de les imiter ! Ils disaient, en s'accusant eux-mêmes: " Que ferons-nous " ? Nous disons également: que ferons-nous?mais dans un sens tout contraire, car nous nous vendons au inonde, et nousnous estimons profondément sages. Ils (13) accomplissaient strictementleurs devoirs, et nous, nous négligeons les nôtres. Ils secondamnaient eux-mêmes, et craignaient pour leur salut ; aussi devinrent-ilsdes saints, et ils reconnurent toute l'excellence du don qu'ils avaientreçu.

4. Mais comment leur ressembleriez-vous, vous qui faites tout le contraire?Dès la première prédication, ils demandèrentle baptême, et n'alléguèrent point ces froides excusesqu'aujourd'hui nous mettons en avant. Ils ne cherchèrent ni retards,ni prétextes, quoiqu'ils ne connussent pas encore l'ensemble dela religion, et qu'ils n'eussent entendu que cette parole : " Sauvez-vousde cette génération perverse ". Ils ne furent donc pas lâcheset négligents, mais ils crurent à la parole des apôtres,et prouvèrent leur foi par leurs oeuvres. Ils se montrèrentdonc tels qu'ils étaient, et à peine entrés dans lalice, ils se dépouillèrent de leurs vêtements. Nous,au contraire, nous les conservons, même en nous présentantau combat. Aussi notre adversaire nous renverse-t-il sans grands efforts,car, par tout ce vain attrait, nous lui facilitons notre chute.

Nous agissons comme l'athlète qui, voyant son antagoniste nuet couvert de poussière, noirci par le soleil, frotté d'huileet tout ruisselant de sueur, de boue et de sable, se hâterait deparfumer sa chevelure, de revêtir un vêtement de soie, de chausserdes brodequins dorés, de relever une robe longue et traînante,et de ceindre une couronne d'or, et puis engagerait la lutte. Non-seulementcette superbe parure gênerait ses mouvements, mais le soin qu'ilprendrait pour ne la point salir ou déchirer occasionnerait promptementsa défaite, et il tomberait bientôt blessé, comme ille craignait, dans les principales parties du corps. Or, voilà l'heuredu combat, et vous vous couvrez d'un vêtement de soie ? Voilàle moment de la lutte et de la course, et vous vous parez avec une ridiculerecherche? Pouvez-vous espérer la victoire? Il ne s'agit pas icide combats extérieurs, mais d'une lutte intestine. Car lorsque l'âmeest enchaînée par les soucis et les préoccupationsdes biens terrestres, elle ne nous permet ni de lever le bras, ni de frapperl'ennemi, tant elle nous rend mous et efféminés. Ah ! puissions-nousbriser ces liens, . et vaincre ce tyrannique ennemi !

C'est pourquoi, comme si ce n'était pas assez de renoncer ànos richesses, Jésus-Christ nous dit encore : " Vendez tout ce quevous possédez, et le donnez aux pauvres; et venez, et suivez-moi". (Marc, X, 21.) Ainsi le renoncement aux biens de la terre ne suffitpas toujours pour nous établir dans une parfaite sûreté,et il faut y joindre mille précautions. - Mais, à plus forteraison, si nous retenons ces biens , deviendrons-nous incapables de touthéroïsme , et prêterons-nous à rire aux spectateurset à notre cruel ennemi. Au reste, quand même le démonn'existerait point, et que nul ne nous attaquerait, l'amour des richesses.multiplierait pour nous les chemins (le l'enfer. Où sont donc aujourd'huiceux qui disent : Pourquoi le démon a-t-il été créé?Car ici l'action du démon est nulle, et c'est nous qui faisons tout.Ce langage pourrait être permis à ces anachorètes quivivent sur les montagnes, qui ont embrassé la sainte virginité,et qui ont méprisé l'argent et tous les biens de la terre,et qui ont quitté généreusement maison et champ, père,femme et enfants. Mais ils se taisent, et laissent ces blasphèmesà ceux qui ne devraient jamais les prononcer.

La passion de l'argent est comme une arène où le démonnous provoque, et il ne mérite pas que nous y descendions. Maisc'est lui, me direz-vous, qui allume en nous cette ardente cupidité.Fuyez donc, ô homme ! et éteignez ces feux dangereux. Si vousvoyiez un homme secouer d'un lieu élevé un vêtementcouvert de poussière, et un autre assis au-dessous recevoir tranquillementces immondices; vous ne plaindriez point ce dernier, et même vousdiriez dans votre indignation qu'il n'a que ce qu'il mérite. Tousles passants lui diraient également : Ne soyez donc pas si imbécile! et ils blâmeraient plus celui qui reçoit l'outrage que celuiqui en est l'auteur. Or, maintenant vous ne pouvez ignorer que le démonn'excite en nous la soif des richesses, et qu'il est à notre égardla cause d'épouvantables malheurs. Vous le voyez préparer,comme une fange immonde, les pensées les plus honteuses, et vousne comprenez pas qu'il vous les jette au visage, quand il ne faudrait qu'unpeu vous éloigner pour les éviter. L'imbécile dontje parlais tout à l'heure n'aurait qu'à changer de place,et il s'épargnerait tout désagrément; et vous aussin'accueillez pas ces pensées, et vous éviterez le péché.

Réprimez donc en vous la cupidité. Eh ! comment y parviendrai-je,me direz-vous? (14) Si vous étiez païen, et si, comme tel,vous n'étiez touché que des biens de la terre, cela vousserait peut-être difficile , quoique des païens l'aient fait.Mais vous espérez le ciel et les biens- éternels, et vousdites : Comment réprimer la cupidité? Si je volis tenaisun langage tout contraire, le doute vous serait permis; et si je vous disais: Désirez les richesses, vous me répondriez avec raison Commentpuis-je les désirer en voyant tout ce que je vois? Si je vous disaisencore, en vous offrant de l'or et des pierres précieuses Donnezla préférence à une masse de plomb, hésiteriez-vousà me répondre : Eh ! puis-je le faire? S'il ne fallait, aucontraire, que mépriser le plomb, rien ne vous serait plus facile.En vérité, j'admire moins qu'on méprise les richessesque je ne m'étonne qu'on les puisse rechercher. Car c'est le caractèred'une âme basse, qui n'a aucune élévation dans la pensée,et qui, semblable à un vil insecte, rampe à terre, et secomplaît dans la boue et la fange. Etrange langage ! vous prétendezà l'héritage de la vie éternelle, et vous dites: Commentmépriserai-je la vie présente? Est-ce que ces deux vies peuventêtre comparées? on vous offre la pourpre impériale,et vous dites Comment rejetterais-je ces sales haillons? on va vous introduiredans le palais du prince, et vous dites : Comment abandonnerais-je cettehumble cabane? Certes, nous sommes toujours nous-mêmes la cause etle principe de tous nos malheurs, parce que nous ne secouons jamais unecoupable indolence. Car tous ceux qui l'ont réellement voulu y sontparvenus avec ferveur et facilité. Ah ! puissent mes paroles convaincrevos esprits , en sorte que votre conduite soit vraiment chrétienne, et que vous deveniez les imitateurs de ces premiers héros du christianisme,par la grâce et la miséricorde du Fils unique de Dieu, àqui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur etl'empire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VIII

OR, PIERRE ET JEAN MONTÈRENT ENSEMBLE AUTEMPLE, A LA PRIÈRE DE LA NEUVIÈME HEURE. (ACT. III, 1, JUSQU'AUVERSET 11.)

1. Une étroite amitié unissait les deux apôtres,Pierre et Jean. Aussi voyons-nous 'que, dans la dernière cène," Pierre fait signe à Jean ", et qu'ils courent tous deux au tombeau.C'est encore Pierre qui interroge Jésus-Christ au sujet de Jean,et lui dit : " Et (15) celui-ci, que deviendra-t- il?" (Jean, XXI, 21.)Saint Luc, qui a omis le récit de plusieurs autres miracles, y rapportelà guérison du boiteux, parce qu'elle frappa plus fortementtous ceux qui en furent témoins. Mais observons tout d'abord queles deux apôtres ne montèrent point. au temple dans le desseind'opérer un miracle, car, à l'imitation de leur divin Maître,ils évitaient tout ce qui pouvait tourner à leur avantage.Pourquoi donc vinrent-ils au temple ? Est-ce qu'ils observaient encorele culte mosaïque? Nullement : trais c'était pour l'édificationgénérale. Nous les voyons en effet opérer un prodigenouveau qui les affermit eux-mêmes dans leur vocation, et qui déterminela conversion d'un grand nombre de disciples. Ce boiteux l'étaitde naissance, et par conséquent incurable par les moyens ordinaires.Il était âgé de quarante ans, comme on va nous le dire,et depuis quarante ans on n'avait pu le guérir. Au reste vous savezassez combien toute infirmité de ce genre est rebelle aux traitementsde la médecine, et la sienne était si grande qu'il ne pouvaitmême pourvoir aux besoins de son existence.

Du reste tout contribuait à le faire connaître, le lieuoù il se tenait, et le genre même de son infirmité." Or, il y avait, " dit saint Luc, un homme boiteux dès le seinde sa mère, qui était porté, et qu'on plaçaitchaque jour à la porte du temple, appelée la Belle-Porte,pour demander l'aumône à ceux qui y entraient ". Il demandaitdonc l'aumône, et ne connaissait pas les apôtres auxquels ils'adressait. " Voyant Pierre et Jean entrer au temple, il les pria de lui"donner l'aumône. Mais Pierre et Jean le fixèrent, et Pierrelui dit: Regardez-nous ". A ces mots, il ne se lève point, et persisteà leur demander l'aumône. Car telle est la coutume du pauvre,il ne se rebute point d'un premier refus, et renouvelle ses instances.Rougissons donc, nous qui cessons de prier, si le Seigneur ne nous exaucesur-le-champ. Au reste voyez comme Pierre se hâte de lui adresserune parole de bienveillance : " Regardez-nous " , lui dit-il. Ainsi s'épanchaientau dehors les dispositions de son âme. "Mais celui-ci les regardaattentivement, "espérant en recevoir quelque aumône. Or, "Pierre dit : Je n'ai ni or, ni argent; mais ce que j'ai , je te le donne". Il ne dit point : Je te donne une chose bien plus précieuse quel'argent; que dit-il donc? " Au nom de Jésus-Christ de Nazareth,lève-toi et marche, et l'ayant pris par la main droite, il le souleva".L'apôtre imita dans cette circonstance le Sauveur Jésus, qui,lui aussi, tendait la main à tous ceux dont la foi étaitfaible et chancelante, pour prouver que ce n'était pas en eux unmouvement spontané.

" Et l'ayant pris par la main droite, il le souleva.". Cette guérisonattestait la résurrection de Jésus-Christ, car elle en étaitune image. " Et aussitôt ses jambes et ses pieds s'affermirent; et,s'élançant , il se leva et marcha ". Il s'essayait, pourainsi dire, à marcher, et il expérimentait si ses jambespourraient le soutenir; il avait des pieds, mais ils étaient perclus.Quelques-uns même disent que dans le premier moment il ne savaitpas marcher. " Et marchant, il entra avec eux dans le temple ". En vérité,voilà un étonnant prodige. Ce boiteux n'est point conduitpar les deux apôtres, mais il les suit, et fait ainsi connaîtreses bienfaiteurs. Bien plus , sautant de joie, il louait le Seigneur, etnon les hommes, car il ne les regardait que comme tes instruments de labonté divine. C'est ainsi qu'il se montrait reconnaissant.

Mais revenons sur l'explication des versets précédents." Pierre et Jean montaient au temple à la neuvième heurede la prière ". Peut-être était-ce l'heure oùl'on y portait le boiteux, parce que , à ce moment, le temple étaitplus fréquenté. Au reste saint Luc réfute tout autremotif que celui de recevoir l'aumône , car il dit expressément: " On le plaçait à la porte du temple pour demander l'aumôneà ceux qui y entraient". Ce détail si précis est unepreuve de la sincérité du récit. Mais pourquoi , direz-vous,ses parents ne l'avaient-ils pas conduit à Jésus-Christ?Peut-être étaient-ils eux-mêmes incrédules; et,en effet, quoiqu'ils se trouvassent en ce moment dans le temple, ils nele présentèrent point aux deux apôtres. Cependant ilsles virent entrer, et ils ne pouvaient ignorer les grands prodiges qu'ilsavaient déjà opérés. " Il les priait de luifaire l'aumône ". Il les reconnut sans doute à leur extérieurpour des hommes charitables, aussi s'empressa-t-il de les arrêter.

Il n'est pas inutile d'observer qu'ici saint Jean garde le silence,et que saint Pierre (16) parle en son nom. " Je n'ai ", dit-il, " ni or,ni argent ". Il ne dit point, comme nous, je n'ai pas sur moi ; mais absolument:je n'ai pas. Vous rejetez donc ma demande, pouvait lui dire ce boiteux.Non, reprenait Pierre; mais je vous fais part de ce que j'ai. Voyez l'humblemodestie de l'apôtre ! il ne se glorifie point même devantcelui dont il va devenir le bienfaiteur. On ne voit ici agir que les lèvreset la main. Ce boiteux représentait les Juifs , qui, au lieu d'implorerla guérison, de leurs âmes, rampaient sur la terre, et nedemandaient que des biens temporels. Ils fréquentaient le temple,mais c'était pour mieux s'enrichir. Quelle fut donc la conduitede l'apôtre? Il ne méprisa point ce boiteux, et ne cherchapoint un riche, disant : Si le miracle s'opère à son égard,il ne fera aucun bruit., Ainsi il n'attendit aucune gloire de celui qu'ilallait guérir, et il ne le guérit point en présencede nombreux témoins, car il était encore sur le seuil dela porte, et non dans l'intérieur du temple que. remplissait lamultitude. Pierre ne, s'entoura point de tant ale solennité, etquand il fut entré dans le temple , il ne, publia point ce miracle.Son extérieur seul avait engagé ce boiteux à lui demanderl'aumône. Mais, par un prodige nouveau et plus grand, cet homme eutà l'instant la conscience de sa guérison. Tout au contraire,un malade guéri après de longues années , en croità peine une guérison qu'il voit de ses propres yeux. Or,ce boiteux étant guéri, suivit les apôtres et renditgrâces à Dieu. " Il entra avec eux dans le temple ", dit saintLuc, " marchant, sautant et louant Dieu ".

2. Admirez comme il saute de plaisir, et ferme ainsi la bouche àtous les murmures des Juifs. Je croirais aussi que, pour mieux prouverla réalité de sa guérison, il se donnait ces violentsmouvements qu'on ne peut feindre. C'était bien ce même hommeperclus des deux jambes, et qui ne pouvait se remuer, même pressépar la faim;-et certes, s'il eût pu marcher seul, il n'eûtpoint voulu partager ses aumônes avec ceux qui l'assistaient. Commentdonc aujourd'hui le voudrait-il? Ou comment feindrait-il une. guérisonpour faire honneur à des gens qui lui auraient refusé unelégère aumône? Mais il conservait, même aprèssa guérison, le sentiment d'une vive reconnaissance, et il en donnades preuves dans cette circonstance comme dans la suite. Au reste , ilétait généralement connu, et c'est ce que dit expressémentsaint Luc. " Et tout le peuple le vit marcher et louer Dieu. Et tous reconnaissaientque c'était celui-là même qui était assis àla Belle-Porte du temple pour demander l'aumône ". Cette expression" reconnaissaient ", est parfaitement juste, car ce ne fut point ce miraclequi le fit connaître, comme nous le disons de ceux dont nous n'avonsqu'un vague souvenir. Mais pouvait-on ne pas croire qu'au nom de ce mêmeJésus qui opérait de si grands prodiges, les péchésétaient remis ?

" Et comme celui qui avait été guéri tenait parla main Pierre et Jean, tout le peuple étonné courut verseux, au portique qui s'appelle le portique de Salomon ". L'attachementet l'amitié ne permettaient pas à ce boiteux de quitter sesbienfaiteurs, et sans doute qu'il les louait et les remerciait. " Et toutle peuple courait vers eux, ce que voyant Pierre, il prit la parole ".Pour la seconde fois le même apôtre agit et parle. Dans lecénacle le prodige de l'universalité des langues lui avaitgagné l'attention de ses auditeurs , et dans le temple c'est laguérison de ce boiteux. Alors il avait pris, comme pour texte deson discours , le déicide que les Juifs avaient commis, et maintenantil part du sujet même de leurs pensées. Il ne sera donc passans intérêt d'examiner en quoi ces deux discours diffèrentet se ressemblent. Le premier fut prononcé dans le cénacle,avant toute conversion et tout miracle. le second, au contraire, le futen présence du peuple étonné, du boiteux guéri,et d'une foule qui ne doutait plus, et qui ne disait plus : " Ces genssont pris de vin ". Observez encore que là Pierre parlait au nomde tous les apôtres, et ici au nom seul de saint Jean ; et enfin.qu'il s'exprime avec plus de force et de confiance.

Tel est, en effet, le caractère de la vertu ; qu'elle progressetoujours et rie s'arrête jamais. Remarquez aussi que ce premier miracles'opère dans le temple, afin de fortifier la foi des nouveaux fidèles.Ce n'est donc point dans un lieu retiré, et comme en secret quePierre agit, et néanmoins ce n'est point dans l'intérieurdu temple, où le peuple était nombreux. Mais comment le peupleput-il croire à ce miracle? Parce que celui-là mêmesur qui il (17) avait été opéré publiait saguérison; or, si elle n'eût été réelle,aurait-il seulement osé se montrer à la foule? Ainsi ce miracles'opère dans un lieu qui est tout ensemble public et secret. Etvoyez ce qui arrive : Pierre et Jean montaient au temple pour prier, etils firent tout autre chose. Ainsi le centurion Corneille priait et jeûnaitpour obtenir une grâce tout autre que la révélationdont il fut favorisé.

Jusqu'ici Pierre désigne le Sauveur sous le nom de Jésusde Nazareth ; et il dit au boiteux " Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche ". C'était un moyen de l'amener àcroire à sa parole. Mais, je,vous le demande, ne vous lassez pasdès les premiers instants de cet entretien ; et quoique plusieurspeut-être se retireront après ce premier récit , jeveux y revenir. D'ailleurs avec un peu de bonne volonté, nous arriveronsbientôt à la fin, et nous atteindrons le but. Car, comme ditle proverbe, le zèle engendre le zèle, et la lâcheté,la lâcheté. Le peu de bien que l'on a fait, encourage àen faire plus encore , et on le continue avec confiance. Plus on met debois sur un brasier, et plus il devient ardent. Ainsi plus l'âmese nourrit de pieuses pensées, et plus elle devient invincible àla tentation. Vous faut-il un exemple? Dans notre coeur naissent, commedes ronces et des épines, le parjure-, le mensonge , la dissimulation, la fraude, la malignité, la raillerie, l'injure, la moquerie etles paroles impures et obscènes. D'un autre côté pullulentdans ce même coeur l'avarice, la rapine, l'injustice , l'hypocrisieet la malice. Ajoutez-y encore la concupiscence, l'immodestie, l’impureté,la fornication et l'adultère; et enfin l'envie, la jalousie, lacolère, l'emportement, la haine; la vengeance, le blasphèmeet mille autres vices. Si vous triomphez des premiers, vous vaincrez facilementles seconds et même les troisièmes.

C'est qu'une première victoire fortifie l'âme et la prépareà de nouveaux succès. Que celui qui a l'habitude de jurer,se corrige donc de cette diabolique coutume, et non-seulement il rempliraun devoir, mais encore il se sentira porté aux divers exercicesde la piété. Car celui qui s'interdit le péchédu blasphème, ne voudra point en commettre d'autre, et il garderahonorablement la vertu qu'il s'est acquise. Il se respectera lui-mêmeavec le même soin que nous évitons de salir un habit précieux.Il en arrivera donc bientôt à ne plus se permettre aucun actede colère, d'emportement, ni de méchanceté, et ainsi,en avançant peu à peu, il atteindra la perfection. Mais souventnous voyons arriver tout le contraire : car celui qui a bien commencé,ne se soutient pas; il retombe par lâcheté dans ses premiersdésordres et devient incorrigible. Par exemple, nous nous sommesimposé la loi de rie pas jurer, et pendant trois ou quatre joursnous v avons été fidèles: Mais dans une circonstancela tentation l'a emporté et nous avons perdu tout le fruit de notrepremière victoire. Alors, hélas ! nous tombons dans un lâchedécouragement, et nous ne voulons plus renouveler nos efforts. Celase comprend jusqu'à un certain point ; car on est toujours peu empresséà relever un bâtiment qu'on a vu s'écrouler; et cependantil faudrait s'armer de courage et recommencer avec une nouvelle énergie.

3. Proposons-nous donc chaque jour la pratique d'une vertu , et commençonspar les plus faciles. Renonçons à la mauvaise habitude dejurer, mettons un frein à notre langue et ne prenons jamais en vainle nom du Seigneur. Ici point de dépenses, point de pratiques etnuls efforts pénibles : il suffit de le vouloir et tout est fait;car c'est une affaire d'habitude. Aussi je vous le demande instamment :sachez vouloir. Si je vous avais annoncé une distribution d'argent,tous, vous vous seriez empressés d'accourir; et si vous me voyiezdans un péril extrême, vous n'hésiteriez pas àexposer votre vie pour m'en arracher. Eh bien ! aujourd'hui, je suis enproie à une vive douleur, et je souffre tout autant que si j'étaisprisonnier, battu de verges ou condamné aux mines. Tendez-moi unemain secourable, et réfléchissez à quels dangers vousm'exposez si je ne puis obtenir de vous-mêmes le plus légeracte de vertu; je dis léger sous le rapport du travail et des efforts.Et en effet, que répondrai-je à ces accusations : Pourquoin'as-tu pas exhorté et repris? Pourquoi n'as-tu pas commandé,insisté sur l'obligation et menacé fortement les. désobéissants

Il ne me suffira pas de répondre que j'ai averti, car on répliqueraqu'il fallait plus que de simples remontrances, et l'on me condamnera parl'exemple d'Héli. Ce n'est point, à Dieu ne plaise ! queje vous compare à ses fis. Mais enfin il les reprenait et leur disait: " Mes enfants, n'agissez pas ainsi, car j'apprends qu'on parle mal devous ". (I Rois, II, 24.) (18) Cependant l'Ecriture dit qu'il n'avertitpoint ses enfants, c'est-à-dire qu'il ne le fit pas avec assez .deforce et de sévérité. De plus, n'est-il pas absurdede voir, parmi les Juifs, un chef de synagogue parler en maître etse faire obéir, tandis qu'ici ma parole est mépriséeet dédaignée ? Je ne cherche point ma propre gloire et jen'en veux point d'autre que vos moeurs chrétiennes; mais je cherchevotre, salut. Chaque jour je crie, je tonne à vos oreilles, et malgréla véhémence de mes paroles, personne ne m'écoute.Ah ! combien j'ai à craindre.qu'au jour du jugement je ne rendecompte de ma trop grande indulgence ! C'est pourquoi je vous le déclareà haute et intelligible voix : j'interdis l'entrée de l'égliseà quiconque se permettra encore de parler le langage de Satan, c'est-à-direde jurer.

Je vous donne un mois pour vous corriger; et ne m'alléguez pointla nécessité de vos affaires ni la défiance que l'ona de votre parole, car vous pouvez changer cette habitude de tout attesterpar serment. Je sais bien que je vais prêter à la critique;mais il vaut mieux pour moi d'être critiqué pendant ma vieque de brûler après ma mort. Au reste, qui rira de moi, sinonles insensés? Car quel homme sage blâmerait mon zèleà faire observer la loi divine? Mais les plaisanteries des méchantsretomberont bien moins sur moi que sur Jésus-Christ lui-même.:Ce mot vous fait horreur, et cependant il est vrai. Si j'étais l'auteurde cette loi, ces froides railleries m'atteindraient; mais puisque Jésus-Christen est le législateur, elles se dirigent contre lui. Oui, il a étéautrefois moqué, frappé à la joue et souffleté,et aujourd'hui encore il reçoit absolument les mêmes outrages.Aussi nous menace-t-il de l'enfer et du ver qui ne meurt pas.

Je le répète donc et je vous le déclare de nouveau: Rira et raillera qui voudra, peu m'importe; car je ne suis en place quepour être moqué et honni, et pour tout souffrir, étant,selon l'apôtre., " la balayure du monde ". (I Cor. IV, 13.) Maisquiconque enfreindra le précepte qui défend de jurer, j'interdis,comme à son de trompe, l'entrée de l'église, fût-ilprince ou même empereur. Déposez-moi de ma charge, ou, sivous m'y laissez, ne m'exposez pas au péril de la damnation. Etcomment oserais-je m'asseoir sur ce trône; si je ne fais rien degrand ? Il vaudrait beaucoup mieux alors que j'en descendisse, car je neconnais pas de position plus triste que celle d'un évêquequi est inutile à son peuple.

Convertissez-vous donc, je vous en supplie, et veillez sur vous-mêmesréunissons nos efforts et nous obtiendrons quelque succès.Avec moi employez le jeûne et la prière pour demander àDieu qu'il vous accorde de déraciner cette funeste habitude. Est-ilune gloire comparable à celle d'être les docteurs de l'univers?Et, ne sera-ce pas déjà beaucoup si partout on sait que lejurement est inconnu dans Constantinople? Par là vous aurez droità une double. récompense, parce que vous aurez étévertueux et zélés pour la sanctification de vos frères.Car ce que je suis au milieu de vous, vous le serez à l'égardde toutes les nations pas une qui ne veuille vous imiter, en sorte que,vous luirez à tous les regards comme la lampe placée surle chandelier. Est-ce tout? non certainement, et ce n'est que le commencementd'une vie vraiment chrétienne, car celui qui s'interdit le jurements'adonnera bientôt, bon gré, mal gré, par honte oupar crainte, à la pratique des autres vertus.

Mais plusieurs, me direz-vous, vont se retirer, choqués de vosparoles. Eh ! ne savez-vous pas " qu'un seul qui fait la volontéde Dieu, vaut mieux que mille impies ". (Eccli. XVI, 3.) Aussi tout voussemble-t-il bouleversé, et sens dessus dessous, parce que, commeau théâtre, nous estimons plus le choix que le nombre despersonnes. Et, en effet, à quoi sert le nombre? Voulez-vous connaîtrecombien un saint l'emporte à lui seul sur toute une multitude? opposez-luiune armée entière, et vous verrez qui fera de plus grandeschoses. Josué, fils de Navé, combattit seul contre les ennemisd'Israël, et il les vainquit, tandis que d'autres chefs succombèrentavec de -nombreuses armées. Ainsi, mon cher frère, une multitudequi ne fait pas la volonté de Dieu, est nulle. Sans doute, je désireet je souhaite, même aux dépens de ma vie, que cette Eglisebrille par la multitude de ses fidèles, mais de véritablesfidèles : et si je ne puis en réunir un grand nombre, jeme consolerai par l'excellence du choix. Un seul diamant n'est-il pas plusprécieux que mille oboles? ne vaut-il pas mieux avoir l'oeil bonet sain que de le perdre et de devenir gras et obèse? n'est-il pasplus avantageux de ne posséder qu'une brebis, que d'en avoir centattaques de la teigne? enfin, un père ne préfère-t-ilpas deux (19) ou trois enfants vertueux à un plus grand nombre méchantset vicieux?

D'ailleurs, ne savez-vous pas que peu entreront dans le royaume descieux , et que beaucoup tomberont dans l'enfer ? Eh ! quel avantage meprocurerait un grand nombre de mauvais chrétiens? aucun, ou plutôtleur exempte serait pernicieux aux autres. Ce serait comme si un chef,ayant le choix entre dix soldats valides et mille autres malades et infirmes,voulait les réunir tous ensemble. Certes, un tel mélangene produirait aucun bon résultat; et de même je ne devraisen attendre que de la honte pendant nia vie, et d'affreux supplices aprèsma mort, car le grand nombre ne me justifiera point devant le Seigneur,et la stérilité de mes oeuvres me condamnera. N'est-ce pasmême la réponse que nous font les païens, quand nousleur disons : Voyez comme nous sommes nombreux? Oui, vous êtes nombreux, disent-ils, mais mauvais.

Aussi je le déclare encore une fois à haute voix et duton le plus sévère : J'éloignerai et j'exclurai del'église tous ceux qui n'obéiront pas à cet ordre,et tant que je serai assis sur ce trône, je n'admettrai là-dessusaucune excuse. Si l'on m'en fait descendre, je n'aurai plus la responsabilitéde votre conduite; mais aussi longtemps que je serai votre pasteur, jeserai ferme et vigilant, moins par la crainte du. supplice que par le désirde votre salut. Ah ! que je le souhaite ardemment ! et combien, pour l'obtenir,je me répands en douloureux gémissements ! mais obéissezà votre pasteur, afin que sur la terre et dans le ciel votre obéissancesoit magnifiquement récompensée, et que nous obtenions tousles biens éternels, par la grâce et la miséricordedu Fils unique, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint,la gloire , l'honneur et l'empire, maintenant , toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE IX

OR, PIERRE VOYANT, CELA, DIT AU PEUPLE : HOMMES D'ISRAEL, POURQUOI VOUS ÉTONNEZ-VOUS DE CECI, OU POURQUOI NOUS REGARDEZ-VOUS,COMME SI C'ÉTAIT PAR NOTRE VERTU, OU PAR NOTRE PIÉTÉ,QUE NOUS EUSSIONS FAIT MARCHER CE BOITEUX? (ACT. III, 12, JUSQU'A LA FINDU CHAPITRE.)

1. Ce second discours de l'apôtre respire plus de confiance quele premier. Ce n'est point qu'il cédât alors à un sentimentde crainte, mais c'est qu'un ton moins humble (20) eût irritédes esprits railleurs. Aussi s'étudie-t-il dès les premiersmots à capter leur attention. Apprenez ceci, leur dit-il, et prêtezl'oreille à mes paroles. Ici , au contraire, ces précautionsoratoires devenaient inutiles, car les esprits n'étaient point lâchesni distraits. Le miracle les avait rendus attentifs et les avait remplisde crainte et d'étonnement. Ces dispositions exigeaient donc unexorde tout différent, et en repoussant toute gloire personnelle,Pierre acquérait un nouveau droit à leur bienveillance. Et,en effet, l'orateur est assuré de plaire à son auditoire,quand il s'annonce modestement, et repousse tout soupçon d'orgueilet de vanité. Au reste, ce mépris de la gloire que faisaientparaître les deux. apôtres , rejaillissait glorieusement sureux, et montrait que la guérison de ce boiteux était unecouvre divine à laquelle les hommes n'avaient aucune part , et 'qu'eux-mêmesdevaient admirer, bien loin de s'en attribuer l'honneur.

Voyez-vous donc combien Pierre est pur de toute ambition, et avec quelsoin il repousse la gloire qu'on lui décerne? C'est ainsi qu'avaientagi les anciens justes; Daniel, qui disait : " Si je parle, ce ne serapoint parce que je possède une sagesse toute particulière"; Joseph qui s'écriait : " L'interprétation des songes nevient-elle pas de Dieu? " et David qui répondait à Saül: " Lorsqu'un lion ou un ours venait, j'invoquais le nom du Seigneur etje les déchirais de mes mains ". (Dan. II, 30; Gen. XL, 8; I Rois,XVII, 34.) Et de même nos deux apôtres disent : " Pourquoinous regardez-vous comme si par notre vertu et notre piéténous avions fait marcher ce boiteux? " Car ce n'est pas ici notre oeuvre,et nous n'avons pu par nous-mêmes attirer sur cet homme une si grandegrâce.

" Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères". L'apôtre rappelle souvent le souvenir dés anciens patriarchespour écarter tout soupçon d'une religion nouvelle, et demême que dans son premier discours.il avait nommé David,,il cite dans celui-ci Abraham et ses descendants. " A glorifié sonFils Jésus ". Toujours la même humilité que dans sonexorde; et puis il insiste sur le crime des Juifs, le flétrit hautementet n'en parle plus en termes couverts, comme il avait fait précédemment.Son but est de presser leur conversion, car plus ouvertement il condamneleur déicide et plus il éveille leur attention. " A glorifiéson Fils Jésus, que vous avez livré et renié devantPilate, qui avait jugé qu'il devait être renvoyé absous". Vous êtes donc coupables d'un double crime, parce que Pilate voulaitle renvoyer absous et que vous vous y êtes opposés." Vousavez donc renié le saint et le juste, et vous avez demandéqu'on vous accordât la grâce d'un homicide; et vous avez faitmourir l'auteur de la vie, mais Dieu l'a ressuscité d'entre lesmorts, et nous sommes témoins de sa résurrection ".

C'est comme s'il eût dit : vous avez préféréà Jésus un insigne voleur. C'était donc un reprochebien grave; mais parce qu'il les tenait sous sa main , il les presse vivement." Vous avez fait mourir l'auteur de la vie; mais Dieu l'a ressuscitéd'entre les morts ". Ici il montre le dogme de la résurrection ;et pour prévenir cette objection, sur quelles preuves se repose-t-il?il ne cite point lés prophètes, mais son propre témoignage,parce que désormais il mérite d'être cru. La premièrefois qu'il avait parlé de la résurrection de Jésus-Christ,il avait invoqué l'autorité de David. Et ici, en se posantlui-même comme témoin , il s'appuie sur le collègeapostolique. " Nous sommes ", dit-il, " témoins de sa résurrection, et c'est par la foi en son nom, que sa puissance a affermi cet hommeque vous voyez et que vous connaissez; et c'est la foi qui vient de lui, qui a donné à celui-ci une entière guérisonen présence de vous tous ". Avant d'expliquer le miracle, il enmontre la certitude par ces mots : " En présence de vous tous ".Mais, parce qu'il les avait sévèrement repris , en leur montrantglorieux et ressuscité ,ce Jésus qu'ils avaient fait mourir,il se hâte d'adoucir sa parole, et leur ouvre la voie du repentir.

" Et maintenant, mes frères, je sais que vous l'avez fait parignorance, ainsi que vos chefs ". Il leur présente donc, une doubleexcuse : d'abord leur " propre ignorance ", et puis " l'exemple de leurschefs ". C'est ainsi que Joseph disait à ses frères : " Dieum'a envoyé devant vous ". (Gen. XLV, 5.) Bien plus, ce qu'il n'avaitfait qu'indiquer par ces mots

" Il a été livré par le conseil et la presciencede Dieu " (Act. II, 23), il le développe en disant que " le Seigneurvient d'accomplir " ainsi ce qu'il avait prédit par la bouche de(21) ses prophètes, que le Christ devait souffrir ". C'étaitpresque les absoudre de ce crime, en leur montrant qu'ils n'avaient faitqu'exécuter la volonté de Dieu; et en disant : " selon cequi avait été prédit ", il leur rappelle indirectementles reproches qu'ils adressaient à Jésus-Christ sur la croix:Que Dieu le délivre, s'il le veut; car il a dit : je suis le Filsde Dieu. Qu'il se confie donc en lui, et qu'il descende présentementde la croix. (Matth. XXVII, 40; Luc, XXIX, 35.)

Eh quoi ! ô insensés, pensiez-vous qu'il condescendraità vos amères railleries? Non, bien certainement. Mais ilfallait que ces choses arrivassent pour accomplir les prophéties.Aussi Jésus-Christ ne descendit-il point de la croix, non par impuissance,mais par un acte de sa puissance. C'est donc cette excuse que l'apôtreprésente à ses auditeurs, afin qu'ils la saisissent avecempressement; et en disant : " Dieu vient d'accomplir ainsi ce qu'il avaitprédit ", il rapporte toutes choses à l'exécutionde ses volontés. " Faites donc pénitence", ajoute-t-il, "et convertissez-vous ". Il ne dit point : En renonçant àvos péchés, mais.: "Afin que vos péchés, soienteffacés ", ce qui présente le même sens.; puis il indiquequels seront les fruits de cette pénitence : " Quand les temps derepos que la présence du Seigneur doit donner, seront venus ". Pouvait-ilmieux leur faire sentir dans quel abîme de maux ils étaienttombés, et de quels malheurs ils étaient affligés! Il leur adresse donc ces paroles, parce qu'il n'ignore point qu'ils cherchentquelque consolation, et qu'elles sont propres à adoucir l'amertumede leur, douleur.

2. Mais admirez avec quelle sagesse procède l'apôtre. Dansson premier discours, il s'est borné à insinuer la résurrectionde Jésus-Christ et son ascension : ici , au contraire, il n'hésitepas à annoncer son second avénement. " Quand le Seigneur", dit-il, " aura envoyé Jésus-Christ prédit longtempsd'avance. Et il faut", c'est-à-dire, il est nécessaire, "que le ciel le reçoive jusqu'au jour du rétablissement detoutes choses ". Pourquoi ne vient-il donc pas aujourd'hui? la raison enest manifeste. " C'est qu'il faut que tout ce que Dieu a préditpar la bouche de ses saints prophètes, dès le commencementdu monde, s'accomplisse. Car Moïse a dit à nos pères: Le Seigneur votre Dieu vous suscitera du milieu de vos frèresun prophète semblable à moi, et vous l'écouterez entout ce qu'il vous dira ". Précédemment Pierre avait citéDavid, et ici il cite Moïse. " Tout ce que Dieu a prédit ".L'apôtre ne dit pas : " Tout ce que le Christ a prédit " mais: " le Seigneur ", afin de les amener insensiblement à la foi auSauveur Jésus. C'est pourquoi il leur allègue un témoignageirrécusable, celui, de Moïse qui a dit : " Le Seigneur, votreDieu, vous suscitera d'au milieu de vos frères un prophètesemblable à moi, et vous l'écouterez en tout ce qu'il vousdira ". Ecoutez maintenant la menace : " Et quiconque n'aura pas écoutéce prophète , sera exterminé du milieu du peuple ". (Deut.XVIII, 15.)

" Or tous les prophètes ", continue l'apôtre, ".depuisSamuel, et dans les temps postérieurs, ont annoncé ces jours". C'était révéler clairement à ses auditeursle châtiment d'Israël. Mais observez que toutes les fois quesaint Pierre doit leur annoncer quelque chose d'important, il allèguele témoignage des prophètes, et qu'il en trouve des mieuxappropriés aux promesses, non moins qu'aux menaces, comme celui-ci: " Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je place vosennemis sous vos pieds ". (Ps. CIX, 2.) Dans son admirable concision, ceverset énonce le crime et le genre du châtiment. " Un prophètesemblable à moi ". Pourquoi donc vous étonner ! " Car vousêtes les fils des prophètes " ; aussi vous disais-je que toutesces choses ont été faites pour vous. Les Juifs pouvaienten effet se considérer comme rejetés, du Seigneur àcause de leur déicide; car il leur paraissait invraisemblable quele Dieu qu'ils venaient de crucifier les aimât comme. ses enfants.C'est néanmoins ce qu'avait prédit Moïse : " Vous êtes", avait-il dit, " les fils des prophètes, et les enfants de l'allianceque Dieu a établie avec nos pères, disant à Abraham; Et en ta race seront bénies toutes les familles de la terre ".(Gen. XII, 3.) C'est donc pour " vous premièrement que Dieu,a envoyéson Fils, le ressuscitant ". Sans doute, c'est aussi pour tous les autrespeuples, mais premièrement pour vous qui l'avez crucifié." Et il l'a envoyé afin que vous soyez bénis, et que chacunde vous revienne de son iniquité ".

Mais reprenons l'explication de ce discours. L'apôtre veut convaincreles Juifs que ni Jean, ni lui ne sont l'auteur de ce miracle; aussi leurdit-il: "Pourquoi vous étonnez-vous? " Cependant il ne veut rasqu'ils doutent de sa réalité; et c'est pour le leur rendreplus certain encore, qu'il prévient leurs pensées, et s'écrie: " Pourquoi nous regardez-vous comme si nous avions opéréce prodige par notre vertu et notre piété? " Si cette guérisonvous trouble et vous agite, apprenez quel en est l'auteur, et vous cesserezde vous en étonner. Ici encore , comme toujours, Pierre s'appuiesur le témoignage de Dieu, et dès qu'il a affirméque tout. arrive selon ses conseils, il n'hésite plus à reprendrevivement ses auditeurs. Aussi a-t-il dans son premier discours nomméJésus " un homme approuvé a de Dieu au milieu d'eux " ; etil leur rappelle sans cesse qu'ils l'ont mis à mort pour mieux faireresplendir le miracle de sa résurrection. Mais ici ce n'est plusseulement Jésus de Nazareth; et il lui donne un titre bien plusauguste. " Le Dieu de nos pères ", dit-il, " a glorifié sonFils Jésus ".

Admirez cependant l'humilité du saint apôtre; il ne s'emportepoint contre ses auditeurs, et ne leur dit point subitement: Croyez enJésus-Christ, car voilà que cet homme, âgé dequarante ans et boiteux de naissance, a été guérien son nom. Un tel langage les eût rebutés: il s'en abstientdonc, et s'empresse de louer l'étonnement qu`ils font paraître.Il nomme ensuite Dieu, le Père de Jésus, et ne dit pointque celui-ci avait guéri le boiteux, quoiqu'il fût véritablementl'auteur de cette guérison, afin de prévenir cette objectionJésus était un malfaiteur, et comment peut-on lui attribuercette gloire? C'est pourquoi il leur rappelle' quel jugement Pilate ena porté, et leur montre ainsi, pour peu qu'ils veuillent réfléchir,que Jésus n'était point un malfaiteur, car Pilate n'eûtpoint alors voulu le relâcher. Observez aussi le choix de cette expression: " Pilate jugeant qu'il devait être absous ". Ce n'étaitpas en lui une simple volonté, mais un vrai jugement qui' attestaitque vous demandiez la grâce de l'homme qui avait commis un meurtre,et que vous rejetiez celui .qui rappelait les morts à la vie.

Ils pouvaient encore faire cette objection Comment ceux qui abandonnèrentalors leur Maître, viennent-ils aujourd'hui le glorifier? Pierrey répond en citant le témoignage des prophètes quiavaient prédit que les choses devaient ainsi arriver. D'autre partil les reprend vivement, de peur qu'ils ne- cherchassent à s'excusersur l'ordre et les conseils du Seigneur. Car c'était un crime énormeque d'avoir renié Jésus-Christ en présence de Pilate; et la présence parmi eux du meurtrier qu'ils lui avaient préféré,leur ôtait à cet égard toute excuse. Pierre agit doncavec une grande sagesse, et leur prouve combien, dans ces circonstances,leur conduite a été honteuse et légère. Pilate,qui était païen, qui voyait Jésus pour la premièrefois, et qui n'avait été témoin d'aucun prodige, voulaitle délivrer, et vous, qui aviez été comme nourrisau milieu de ses miracles, vous vous y êtes opposés. Au restePilate, en renvoyant Jésus absous, prétendait accomplir undevoir de justice, et non point faire un acte de compassion et d'indulgence.Car écoutez ses propres paroles : La coutume est de vous accorderla délivrance d'un prisonnier : " Et voulez-vous que je vous délivrecelui-ci? " Et vous, dit l'apôtre, " vous avez rejeté le saintet le juste ". Il ne dit point : Vous avez livré, mais : " vousavez rejeté ". Cette expression est parfaitement juste, parce qu'ilss'étaient écriés : " Nous n'avons pas d'autre roique César ". (Jean, XIX, 15.)

Observons enfin que l'apôtre, après avoir reprochéaux Juifs de n'avoir point réclamé la délivrance dujuste, et même de l'avoir rejetée, ajoute : Et vous l'avezmis à mort. Lorsque les esprits étaient encore tout plongésdans les ,ténèbres, il n'avait eu garde de parler ainsi;mais les voyant troublés et agités, il frappe ces coups violentsparce qu'ils peuvent mieux les sentir. Ce n'est point dans le transportde l'ivresse, mais quand elle est dissipée, qu'on peut faire d'utilesreprésentations ; et de même l'apôtre profite d'un momentlucide pour parler sévèrement et énumérer leursnombreux forfaits. Ils ont livré à la mort celui que Dieua glorifié, ils l'ont renié en présence de Pilatequi le trouvait innocent, et ils lui ont préféré unvoleur.

3. Admirez aussi comme il insinue que la résurrection de Jésus-Christest un effet de sa puissance. Dans son premier discours, il avait dit :" Il était impossible qu'il fût retenu dans le tombeau ".Et ici : "Vous avez mis à mort l'auteur même de la vie ".Il n'a donc point reçu la vie d'un autre. L'esprit de malice enfantele mal, et le père de l'homicide est celui qui a commis le premiermeurtre. Ainsi (23) l'auteur de la vie est celui qui possède, lavie par lui-même : " Que Dieu a ressuscité ", ajoute l'apôtre," et c'est par la foi en son nom", poursuit-il, " que sa puissance, a affermicet homme que vous voyez, et que vous connaissez; et c'est cette foi quivient par lui, qui a donné à cet homme une entièreguérison ". Mais puisque la foi que ce boiteux a eue en Jésus-Christa opéré son entière guérison, pourquoi Pierredit-il " en son nom ", et non point par son nom? C'est que les apôtresn'osaient pas encore prêcher la foi en Jésus-Christ ; et néanmoins,pour ôter tout ce que ce mot " par son nom ", aurait eu de peu élevé,il ajoute immédiatement : " Que la puissance de ce nom a affermicet homme, et que la foi qui vient par lui, a donné à cethomme une entière guérison ".

Observez donc avec quelle condescendance l'apôtre ménageses paroles. Et en effet celui-là s'est ressuscité lui-même,dont le nom seul a redressé ce boiteux qui était aussi impuissantà marcher que s'il eût été mort. Remarquez aussicomme toujours il s'en rapporte à leur propre témoignage.Il avait dit précédemment : " Vous le savez vous-mêmes";et: " au milieu de vous ". Ici il dit également : " Que vous voyezet que vous connaissez et en présence de vous tous ". Il est vraiqu'ils ignoraient que ce boiteux avait été guéri aunom de Jésus, mais ils savaient qu'il était boiteux. Et lesdeux apôtres publiaient que cette guérison n'étaitpas leur œuvre, mais celle de la. puissance de Jésus-Christ. Sice miracle n'avait été bien réel , et s'ils n'avaienteux-mêmes cru fermement à la résurrection du Sauveur,jamais ils n'eussent cédé à un mort l’honneur de cetteguérison, et ils l'eussent tournée à leur propre avantage,d'autant plus que tous les regards se fixaient sur eux.

Mais parce que Pierre voyait tous les esprits troublés et agités,il s'empresse de les rassurer en leur donnant le nom de frères."Mes frères ", leur dit-il dans son premier discours, sans parlerde lui-même; il les avait exclusivement entretenus de Jésus-Christ." Que toute la maison d'Israël sache donc certainement ". Ici au contraireil ajoute quelques avis. Précédemment il avait attendu l'explosionde leur étonnement et de leurs railleries, et maintenant il parlele premier, parce qu'il connaît leurs oeuvres et qu'il sait que lesesprits sont plus traitables. Toutefois on ne peut conclure des premièresparoles de l'apôtre que les Juifs avaient agi par ignorance. Et eneffet, qui oserait sous ce prétexte les excuser d'avoir demandéla grâce de l'homicide Barabbas, et d'avoir rejeté Jésusque Pilate jugeait digne d'être renvoyé absous, parce qu'ilsvoulaient le faire mourir? Cependant il leur ouvre comme une voie au repentiret à l'excuse , et leur suggère même un moyen assuréde défense, en disant : En faisant mourir Jésus, vous saviezbien qu'il était. innocent, mais peut-être ignoriez-vous qu'ilfût le principe de la vie. C'est ainsi qu'il excuse ses auditeursdu crime de déicide, et même ceux qui en furent lésauteurs. Autrement il eût augmenté leur obstination , s'ilse fût répandu en reproches amers. Car reprenez trop sévèrementl’homme qui a commis une faute grave, et il l'aggravera en cherchant às'excuser.

Remarquez aussi que l'apôtre ne leur dit plus: Vous l'avez tué,vous l'avez crucifié; mais seulement: " vous Pavez fait mourir",amenant ainsi ses auditeurs à un sincère repentir. Si lespremiers ont agi par ignorance, à plus forte raison les seconds;et si Dieu leur pardonne, pourrait-il né point pardonner aux autres?Admirez encore la réserve de l'apôtre. Il a dit précédemment:" Toutes ces choses sont arrivées selon le conseil et la presciencede Dieu " ; et ici : " Le Seigneur vient d'accomplir ce qu'il avait faitprédire de Jésus-Christ ". Mais il ne cite aucun fait entémoignage de sa parole, parce que dans toute cause criminelle cegenre de preuve présage le châtiment. " Je donnerai ", ditle Seigneur, " les impies pour le prix de sa sépulture, et les richespour la récompense de sa mort ". (Isa. LIII, 9.) Et encore : " LeSeigneur a accompli ce qu'il avait fait prédire par la bouche detous les prophètes, que le Christ devait souffrir ". L'apôtreleur révélait ainsi un grand mystère, puisque ce n'étaitpas un seul prophète, mais tous les prophètes, qui l'avaientannoncé; et en même temps il leur rappelait que, quoiqu'ilseussent agi par ignorance, rien n'était arrivé que selonla volonté du Seigneur.

Nous voyons donc combien est admirable cette sagesse divine qui faitconcourir à ses fins même la malice des pécheurs :" Il a accompli ". Pierre emploie ce terme pour marquer que rien ne manquaitaux (24) souffrances du Christ, et déclarer qu'il avait àcet égard accompli les prophéties dans toute leur étendue.Il semble aussi qu'il eût dû leur dire : Ne vous croyez pasinnocents de ce déicide, parce qu'il avait été prédit,et que vous avez agi par ignorance. Toutefois ce langage eût étéun peu sévère; aussi leur dit-il plus doucement : " Faitesdonc pénitence ". Et pourquoi? " Afin que tous vos péchéssoient effacés ", et ceux que vous avez commis en crucifiant leSauveur, quoique peut-être votre ignorance puisse en partie vousexcuser, et tous les autres dont vous vous êtes rendus coupables.Il ajoute ensuite : " Quand les temps de repos seront venus ". C'étaitparler obscurément de la résurrection, car le temps véritabledu repos est celui que désirait saint Paul, lorsqu'il disait : "Pendant que nous sommes dans ce corps, comme dans une tente, nous gémissonssous son poids ". (II Cor. V, 4.) Enfin, montrant que Dieu est l'auteurde ce repos , l'apôtre poursuit ainsi : " Quand le Seigneur auraenvoyé Jésus-Christ qui vous a été annoncédepuis longtemps ". J'observe aussi que Pierre ne dit point : Afin quevotre péché soit effacé, mais : " vos péchés" ; et encore qu'il se contente d'insinuer " l'envoi " ou la mission duChrist, sans entrer dans aucune explication. Il ajoute seulement " qu'ilfaut que le ciel le reçoive ". Mais pourquoi parler comme au futur,et ne pas dire que le ciel l'a reçu? C'est qu'il fait allusion auxprophéties anciennes qui annonçaient que tels étaientles décrets et les conseils divins. Au reste, il omet à desseinla génération éternelle du Verbe , et continue a parlerde l'économie de son incarnation. " Moïse a dit à vospères : le Seigneur vous suscitera un prophète ". Précédemmentl'apôtre avait dit : " Jusqu'au jour du rétablissement detoutes choses, jour que Dieu à prédit par la bouche de tousses saints prophètes, dès le commencement du monde ". Etici il fait enfin paraître Jésus-Christ lui-même. Maiss'il a fait lui-même plusieurs prédictions, et si nous devonsl'écouter, qui nous accuserait d'erreur lorsque nous disons quetout a été prédit par les prophètes?

4. Au reste l'apôtre veut montrer qu'ils ont en effet prédittoutes ces choses; et un examen attentif nous le prouvera, quoique lesprophéties ne laissent pas que d'être quelquefois obscures.Pierre ne parlait donc pas un langage nouveau. " Selon ce qui a étéprédit ". Ici encore il effraie ses auditeurs, en insinuant queplusieurs prophéties ne sont pas encore accomplies. Comment donca-t-il pu dire que le Christ " avait accompli tout ce qu'il devait souffrir? " Il a dit : " Le Christ a accompli ", et non pas . Tout a étéaccompli, déclarant, par cette manière de parler, que leChrist avait personnellement souffert tout ce qu'il devait souffrir, maisque tout ce qui avait été prédit, comme devant ensuitearriver, n'avait pas encore été accompli. " Le Seigneur Dieuvous suscitera du milieu de vos frères un prophète semblableà moi ". Cette parole ne pouvait que lui concilier la bienveillancede ses auditeurs; et admirez le double caractère d'humilitéet d'élévation par lequel il désigne le Christ ! Et,en effet, le Christ est bien grand puisqu'il monte dans les cieux, et enmême temps il est bien humble puisqu'il est semblable à Moïse.Au reste, cette ressemblance était alors très-importante.

Mais en même temps le Christ est bien au-dessus de Moïse, " puisque quiconque ne l'écoutera pas sera exterminé ".A cette première preuve de supériorité, l'apôtreen ajoute un grand nombre d'autres, et il en forme comme un imposant ensemblede témoignages. " Dieu le suscitera du milieu de vos frères". Moïse lui-même a donc fait entendre de graves menaces contreceux qui ne l'écouteraient pas, et l'apôtre les résumeen quelques mots. " Et tous les prophètes ", ajoute-t-il, " depuisSamuel ". Il ne les cite point chacun en particulier, pour ne pas tropallonger son discours, et il les omet à dessein après avoirheureusement allégué le témoignage de Moïse." Vous êtes ", poursuit-il, " les fils des prophètes, et lesenfants de l'alliance que Dieu a faite ". Les enfants " de l'alliance ",c'est-à-dire les héritiers. Et afin d'éloigner jusqu'àla pensée qu'ils lui étaient redevables de ce bienfait, l'apôtreleur rappelle que depuis longtemps ils avaient acquis ce droit. Et il leurprouve ainsi combien le Seigneur les a aimés.

" C'est à vous que Dieu, ressuscitant son Fils, l'a premièrementenvoyé ". Il ne dit point simplement : Dieu vous a envoyéson Fils, mais après l'avoir ressuscité, c'est-à-direaprès que vous l'avez eu crucifié. Et pour qu'ils n'attribuassentpoint cet acte de miséricorde au Fils et non au Père, ilajoute : " Afin qu'il vous bénisse ". Mais si le Christ, qui (25)est votre frère , vous bénit, la promesse du Seigneur seréalise. Aussi, loin que vous soyez exclus du nombre de ses enfants,il veut que vous deveniez les maîtres et les chefs de vos frères.C'est pourquoi vous ne devez point-vous considérer comme rejetéset abandonnés de Dieu. " Afin que chacun de vous revienne de soniniquité ". Ainsi ce n'est pas une simple bénédiction, mais une bénédiction pleine et abondante. Eh ! que seradonc cette bénédiction ! Elle sera vraiment grande. Car revenirseulement de ses iniquités, ne suffit pas pour les expier, ni, àplus forte raison, pour obtenir la bénédiction divine. Eten effet, quand celui qui commettait l'injustice, devient vertueux, onne peut dire qu'il est béni , et il reçoit seulement le pardonde ses fautes.

Mais ces mots . " Semblable à moi " , ne peuvent s'appliquerà Jésus-Christ qu'en qualité de législateur,et autrement ils n'auraient aucun sens. Aussi Moïse ne dit-il passimplement : "Vous l'écouterez "; mais: " que toute âme quin'écoutera pas ce prophète , sera exterminée du milieudu peuple ". Au reste ce n'est qu'après les avoir. convaincus depéché, et après leur en avoir offert la rémissionavec la promesse dés biens du ciel, que l'apôtre allèguele témoignage de Moïse. Eh ! quelle est la conclusion de sesparoles ? " Jusqu' " au jour du rétablissement de toutes choses". Ainsi il leur cite Moïse comme les engageant à écoutertout ce que Jésus-Christ leur dira, et les y invitant sous les plusgraves menaces. Oui, ces menaces sont terribles, et c'est pourquoi il fautlui obéir. Et maintenant que signifient ces mots : " Fils des prophètes,et enfants de l'alliance? " Ils signifient héritiers et successeurs.Si vous êtes les fils du père de famille, pourquoi donc neconsidérez-vous votre patrimoine que comme un bien étranger?Vous avez sans doute commis un grand crime, mais vous pouvez en obtenirle pardon.

Que ces paroles sont consolantes ! Et puis il ajoute ; " Dieu vous aenvoyé son Fils pour " vous bénir ". Il ne dit pas; pourvous sauver; mais: pour, vous bénir, ce qui est bien plus excellent;et il montre ainsi que Jésus crucifié bénira ceuxmêmes qui l'ont attaché à la croix. Imitons-le donc,et rejetons toute pensée de sang et d'inimitié. Il ne suffitpas de ne point se venger; car la vengeance était défenduepar la loi ancienne; mais il faut nous conduire envers ceux qui nous ontfait tort comme envers de véritables amis, et les aimer comme nous-mêmes.Nous serons ainsi les imitateurs et les disciples de ce Jésus quiest mort sur la croix, et qui n'a rien épargné pour le salutde ses bourreaux, jusqu'à leur envoyer ses apôtres. D'ailleursne méritons-nous pas souvent l'injustice qu'on nous fait éprouver?Mais à l'égard de Jésus-Christ la conduite des Juifsfut aussi impie qu'injuste, car ils crucifièrent leur bienfaiteur,l'homme qui jamais ne leur avait fait de mal. Quel fut donc leur motif?Dites-le moi. L'orgueil et la vanité. Et cependant Jésus-Christles honorait dans toute circonstance. Comment? Rappelez-vous ces paroles: " Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse,faites donc tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font". Et encore : " Allez, et montrez-vous au prêtre ". (Matth. XXIII,II, III, 8, 4.) C'est ainsi que Jésus, pouvant perdre ses ennemis, leur offrait le salut, et à son exemple soyons amis de tous, etréservons pour le démon seul tout sentiment de haine et d'inimitié.

5. Mais voulez-vous aimer facilement vos frères? évitezle serment et la colère. Car nous ne saurions haïr celui contrelequel nous ne nous permettrons pas même un mouvement de colère.Or puisque le serment en est la cause la plus ordinaire, ne jurez plus, et vous aurez comme coupé les ailes à la colère.On peut dire aussi que le serment et la colère sont le vent quienfle la voile; mais s'il ne souffle pas, carguez la voile; il ne sertde rien de la tenir déployée. Oui, supprimons les cris etles jurements , et nous aurons comme coupé le nerf de la colère.Si vous en doutez , essayez, et l'expérience vous convaincra qu'ilen est ainsi. Je propose cet accord à l'homme lé plus irascible; qu'il s'abstienne de jurer, et de mon côté je ne lui parleraiplus de pratiquer la douceur chrétienne. Tout sera parfait, caril n'y aura plus ni serment, ni parjure.

Au reste, vous ne savez pas dans quelles difficultés vous vousengagez. Et en effet, le serment est une chaîne qui vous enlace detoutes parts, en sorte qu'il vous faut faire les plus grands efforts pourarracher votre âme à un péril inévitable. Maissi vous n'y réussissez pas, vous vous abandonnez aussitôtà la douleur, aux disputes et aux imprécations. Encore (26)toute cette colère s'échappe-t-elle en pure perte ! C'estpourquoi ordonnez et menacez, mais gardez-vous d'y ajouter le serment.Car vous pourrez alors, et à voire gré, revenir sur vos acteset sur vos paroles. D'ailleurs je né veux aujourd'hui que vous parleravec beaucoup de douceur, puisque votre bienveillante attention me prouveque déjà vous vous êtes en grande partie corrigés.Je me bornerai donc à vous rappeler quelles circonstances ont donnélieu au serment, et l'ont propagé parmi les hommes. Le récitde son origine et celui des temps et des personnages au milieu desquelsil s'est produit pour la première fois vous sera un témoignagede ma reconnaissance. L'homme vertueux n'est point étranger au langaged'une saine philosophie, et l'homme vicieux n'est point digne de l'entendre.

Dès les premiers siècles, Abraham conclut plusieurs traités,immola des victimes et offrit des sacrifices; mais il ne prononçaaucun serinent. Quelles en furent donc la cause et l'occasion ? La malicetoujours croissante des hommes, l'oubli complet de toute notion de justice,et les progrès de l'idolâtrie. Alors donc, et alors seulementles hommes, étant devenus irréligieux, commencèrentà prendre Dieu à témoin de leurs paroles. Et en effetqu'est-ce que le serment? Une garantie qu'on donne de sa sincérité,quand la corruption des moeurs ôte toute confiance. Ainsi le premierreproche que mérite celui qui fait un serment est d'être sipeu sincère qu'on ne saurait croire à sa parole sans unegarantie , et même la plus grande qu'il puisse offrir. Car c'estparce qu'on le juge indigne de la moindre confiance, que l'on repoussetoute garantie qui viendrait des hommes, et que l'on exige celle de Dieu.En second lieu, celui qui requiert le serment, n'est pas moins coupable,s'il l'exige dans toutes les affaires, et s'il refuse tout autre mode detransaction.

O démence, honte et folie ! ô homme, toi qui n'es qu'unver de terre, cendre et poussière, tu appelles le Seigneur en témoignagede ta parole, et tu le forces à devenir ta caution ! Mais si unequerelle s'élevait parmi vos esclaves, et si dans le feu de la disputel'un d'eux osait appeler son maître en garantie de sa parole; pourtoute réponse vous le feriez châtier sévèrement,et vous lui apprendriez ainsi à ne point se jouer de votre autorité.Bien plus, supposons qu'au lieu de son maître, cet esclave invoquâtle témoignage d'un bomme vénérable , celui-ci ne s'entiendrait-il pas offensé? Mais je ne demande point le serment, medirez-vous. Très-bien; cessez donc de l'exiger; et quand on vousdira : Voulez-vous un tel pour caution, refusez-vous y absolument. Quoi! faut-il que je perde mon bien ? Je ne dis point cela, et, je me plainsseulement de l'offense que vous faites à Dieu. C'est pourquoi celuiqui exige le serment est certainement plus coupable que celui qui le prête;mais je n'absous point celui qui jure sans en être requis.

Une conduite bien plus criminelle est celle de ces hommes qui jurentpour une obole, pour un rien, souvent même pour une chose injuste.Encore du moins si l'on ne s'exposait point au parjure. Car dans ce cas,il y a un grave désordre, et il faut en faire retomber la responsabilitésur celui qui a reçu le serment et sur celui qui l'a prêté.Mais que de choses me direz-vous, sont douteuses et inconnues ! Vous devezalors n'agir qu'avec beaucoup de réserve, et si vous êtesimprudent, ne blâmez que,vous seul. Au reste, il vous serait plusavantageux de souffrir ce dommage que tout autre. Car , lorsque vous appelezà serment votre débiteur, que vous proposez-vous? de l'entraînerà un parjure? Mais ce serait une véritable démence,et le châtiment en retomberait sur votre tête; il vaudraitmieux pour vous perdre votre fortune, qu'exposer ainsi le salut de votrefrère, risquer le vôtre et offenser le Seigneur. Une telleconduite dénoterait une grande insensibilité de coeur, etune profonde impiété.

Mais j'espère, me direz-vous, que cet homme gardera son serment.Pourquoi donc ne le croiriez-vous pas sur sa parole? C'est que plusieurscraignent de violer un serment, et se font un jeu d'une simple promesse.Erreur, erreur, ô mon frère ! car celui qui s'est accoutuméà ravir le bien ou la réputation du prochain, ne respecterapas un serment, et celui qui s'effraie d'un parjure, s'effraiera bien plusencore d'une injustice. Mais il ne s'y résout qu'avec peine. — Ilmérite donc que vous le traitiez avec bonté. Au reste, oublionsun instant cette coutume d'exiger le serment dans toutes les transactionset affaires civiles, et portons la question sur le terrain des moeurs privées: Ici, vous ne pouvez alléguer aucune excuse, car vous jurez, etvous vous parjurez (27) souvent pour une valeur de dix oboles. Mais parceque Dieu ne lance pas sa foudre et ne nous écrase pas, nous continuonsà le blasphémer; et dans quelles circonstances? A proposd'un panier de légumes, d'une paire de souliers, ou d'une modiquesomme d'argent.

Eh quoi ! si Dieu ne nous punit pas sur-le-champ, croyons-nous ne pascommettre de péché ? Erreur ! ce délai de sa vengeancene prouve qu'une chose, la miséricorde du Seigneur, et nullementnotre vertu. Pourquoi donc ne jurez-vous point par la vie de votre enfant,ou par, la vôtre? Et pourquoi ne dites-vous pas : Si je manque àma parole, que je sois livré aux mains du bourreau? Mais vous craignezde proférer un,pareil serment, et à vos yeux, Dieu est moinsque vos membres et que votre tête. Prononcez du moins quelque, imprécationcontre vous-mêmes. Mais Jésus-Christ a porté ànotre égard la bonté jusqu'à nous défendrede jurer par notre tête; et nous, au contraire, nous poussons latémérité jusqu'à profaner la gloire de Dieu,et attester son saint nom sous le plus frivole prétexte. Vous nesavez donc pas ce qu'est Dieu, et quelle bouche est digne de l'invoquer?S'agit-il d'un homme illustre par ses vertus, nous disons : Purifiez voslèvres et louez-le ensuite; mais nous prononçons àla légère et sans aucun respect le nom adorable du Seigneur,ce nom qui est au-dessus de tout nom, qui est admirable sur toute la terre,et que les démons eux-mêmes n'entendent qu'avec frémissement.

6. O détestable coutume qui nous fait mépriser le nomdu Seigneur ! Certes, si vous forciez votre débiteur à jurerdans le lieu saint, vous vous croiriez coupable de sacrilège. Maisqui vous inspirerait cette horreur? L'usage qui est contraire àde pareils serments, tandis que ce même usage les autorise en toutautre lieu. Eh quoi ! est-il donc permis de prononcer en vain le saintnom de Dieu ? Les Juifs l'entouraient d'un tel respect qu'ils l'écrivaientsur une lame d'or, et que le grand prêtre seul la portait sur lefront. Nous, au contraire, nous le proférons presque à chaqueinstant avec une coupable légèreté. Si dans l'ancienneloi il était interdit de prononcer même le nom de Dieu, n'est-cepas, je vous le demande, une étrange audace et un véritabledélire que de l'appeler en témoignage de notre parole? Touteperte devrait nous paraître préférable à untel blasphème. Je vous le répète donc, et je vousadjure de ne pas l'oublier. Bannissez le serment de toutes vos transactionsciviles ou commerciales, et amenez-moi tous les désobéissants.Oui, je vous le dis et je vous le recommande en présence de toutle clergé de cette ville, il n'est permis à personne de jurer,soit en prenant en vain le nom de Dieu, soit de toute autre manière.

Si quelqu'un viole cette défense, qu'on me le dénonce,quel qu'il soit. Vous n'êtes que des enfants, et il faut que je voustraite comme des enfants. Mais qu'il n'en soit pas ainsi ! car je rougiraispour vous si vous aviez encore besoin d'être menés la vergeà la main. Oseriez-vous, n'étant que catéchumène,vous approcher de la table sainte? Et ce qui est bien plus grave encore, vous ne craignez point, après votre baptême, de vous asseoirà cette table, dont tous les prêtres n'approchent pas, etde vous permettre ensuite de criminels jurements. Certes, vous n'oseriez,au sortir de ce lieu saint, frapper votre enfant, et vous n'avez ni honte,ni crainte de jurer après avoir communié! Amenez-moi lescoupables; j'en ferai bonne justice, et je les renverrai contents et satisfaits.Au reste, faites ce que vous voudrez; pour moi, je vous intime ce commandement: Ne jurez point. Eh ! comment espérer encore que l'on sera sauvési l'on transgresse ainsi toutes les lois divines? Les contrats et lesactes de commerce ne sont-ils donc faits que pour la perte de votre âme?Et pouvez-vous gagner autant que vous perdrez ?

Celui que vous avez appelé à serment se parjure-t-il?Vous perdez son âme et la vôtre. — Mais il remplira son serment.— Vous n'en avez pas moins donné la mort à son âme,en le forçant de transgresser un précepte divin. Corrigeons-nousdonc de cette criminelle coutume, et bannissons le serment de la placepublique, des boutiques, et en général de toutes nos transactions.Nous sommes, assurés d'en retirer le plus grand fruit. Car ne pensezpas avancer vos affaires en transgressant la loi divine. Mais personne,me direz-vous, ne veut me croire sur parole, et l'on m'oblige àmille serments. Telle est l'objection qui m'est faite souvent; et moi jevous réponds que vous êtes coupables de jurer ainsi avec tantde facilité. Car s'il en était autrement et si l'on savaitbien que jamais vous ne vous permettez de jurer, je vous assure qu'on auraitplus de confiance en votre parole qu'aux serments multipliés demille autres. Moi, je ne jure point, et cependant vous me croyez de préférenceà ceux qui ont toujours te serment à la bouche.

Mais, m'objecterez-vous, vous êtes prince et évêque.Sans doute et même quelque chose de plus. Car, répondez-moien toute franchise : , Si j'avais la criminelle habitude de jurer en toutecirconstance, respecteriez-vous beaucoup ma dignité? Nullement.Ma, dignité est donc en dehors de la question. Et maintenant, jevous le demande, que gagnez-vous à jurer ainsi? L'apôtre savaitendurer la faim; et à son exemple, vous devriez préférerla pauvreté à cette criminelle violation de la loi divine.Vous restez incrédule : eh bien ! ne néglige aucun moyen,et souffrez même, s'il le faut, pour, vous corriger; est-ce que Dieune vous en récompensera pas? Et Celui qui nourrit chaque jour lesparjures et les blasphémateurs, vous laisserait-il mourir de faimparce que vous auriez obéi à sa parole?

O vous donc, qui êtes ici réunis, prenez tous l'engagementde ne plus jurer, et déjà célèbres par votrefoi, distinguez-vous encore par là des autres églises dela.Grèce, et même de tous les autres peuples. Ce sera un sceaucéleste qui nous désignera en tous lieux comme le royal troupeaude Jésus-Christ. Notre langage et nos paroles nous feront distinguerdes autres fidèles comme un accent étranger fait reconnaîtreun barbare d'avec un grec. Eh ! dites-moi, qui distingue les perroquetsdes autres oiseaux? N'est-ce pas leur aptitude à parler ? Et demême, comme autrefois les apôtres, nous nous ferons connaîtreà notre parole, si nos entretiens sont tout angéliques. Lorsqu'onvous dira : Prêtez serment; répondez : Jésus-Christle défend et je ne le prêterai pas. C'en sera assez pour vousaffermir dans toutes les vertus chrétiennes, vous ouvrir les voiesde la piété, vous initier à la véritable philosophie,et vous faciliter l'exercice des moyens de salut. Soyons fidèlesà observer ces règles, et nous obtiendrons les biens du temps.etceux de l'éternité, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Pèreet l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé DUCHASSAING.

HOMÉLIE X

COMME ILS PARLAIENT AU PEUPLE, LES PRÊTRES ETLE CAPITAINE DES GARDES DU TEMPLE SURVINRENT. (CHAP. IV, 1, JUSQU'AU VERS.23.)

1. Ils n'avaient pas encore eu le temps de respirer après lespremières persécutions, que déjà de nouvellesvenaient les visiter. Et voyez comment la Providence ménage les(29) événements ! C'est d'abord ta persécution durire qu'ils ont à souffrir tous ensemble, et ce n'est pas peu dechose. En second lieu, ce sont les chefs qui tombent en péril. Cesdeux épreuves n'arrivent pas coup sur coup ni au hasard. Les apôtresse signalent d'abord par leurs discours à la multitude, leur puissanceéclate ensuite par un grand miracle, et ce n'est qu'aprèscela, c'est-à-dire quand leur confiance s'est affermie; qu'ils sontappelés de Dieu à livrer des combats plus difficiles. Maisconsidérez comment ceux qui ont soudoyé un traîtrecontre Jésus-Christ, en viennent maintenant à mettre eux-mêmesla main sur les disciples, et comment leur audace et leur impudence sesont accrues depuis le crucifiement du Sauveur. C'est que le péché,tant qu'il n'est pour ainsi parler qu'en enfantement, garde une certainepudeur, et que, quand il est une fois accompli , il accroît l'impudencede ceux qui l'ont commis. Mais pourquoi le capitaine des gardes vient-ilaussi ? " Les prêtres ", dit le texte, " survinrent avec le capitainedes gardes ". C'était afin de donner à cette affaire le caractèred'un crime d'Etat, et pour ne pas courir le risque de se faire justiceeux-mêmes comme dans une affaire privée. C'est une conduitequ'ils s'appliquent partout à tenir. " Ne pouvant souffrir qu'ilsenseignas" sent le peuple (2) ". Leur dépit venait non-seulementde ce que les apôtres enseignaient, mais de ce qu'ils annonçaientla résurrection du Sauveur, et même notre propre résurrectionpar Jésus-Christ. " Qu'ils enseignassent le " peuple ", dit le texte," et qu'ils annonças" sent la résurrection des morts en Jésus"Christ ". Il y a eu tant de vertu dans la résurrection de Jésus-Christ,qu'il est devenu l'auteur de la résurrection des autres. " Et ilsmirent la main sur eux, et ils les jetèrent en prison jusqu'au lendemain,parce qu'il était déjà tard ( 3) ". O impudence !ils avaient les mains encore toutes pleines du premier sang qu'ils avaientrépandu, et leur fureur n'en était pas ralentie, ils voulaientmême lés remplir d'un nouveau sang. La présence ducapitaine des gardes à cette affaire avait peut-être encoreune autre raison outre celle que nous avons donnée; peut-êtrecraignait-on les disciples qui étaient devenus une multitude. "Il était déjà tard ". Les Juifs agissaient de la sorteet gardaient les. apôtres pour lés adoucir, mais ce délaine servait qu'à ajouter à leur constance. Considérezquels sont ceux qu'on arrête ; ce sont les chefs des apôtres: on veut en faire pour les autres un exemple qui les empêche dese rechercher les uns les autres et d'agir de concert.

" Cependant beaucoup de ceux qui avaient entendu le discours " de Pierre" crurent et le nombre des hommes fut d'environ cinq mille (4) ". Qu'estceci? Les voyait-on entourés de considération ? Ne les voyait-onpas, au contraire, chargés de fers ? Qu'est-ce donc qui attiraità la foi ? Voyez-vous éclater la vertu de Dieu ? Tout conspireà ébranler la foi, et c'est le contraire qui arrive. C'estque le discours de Pierre avait jeté la semence divine fort avantdans les âmes, c'est qu'il avait touché les coeurs. Les Juifsétaient irrités de voir que les disciples ne les craignaientpas et qu'ils comptaient pour rien les maux présents. Voici en effetle raisonnement que faisaient les disciples : Si le Crucifié opèrede telles oeuvres, s'il a fait marcher le boiteux, nous n'avons rien àcraindre de ceux-ci. C'était donc là un effet de la divinesagesse. C'était par son action que le nombre des croyants augmentait.Effrayés de cet accroissement, les ennemis de la foi enchaînèrentles apôtres à la vue de leurs disciples, pour intimider ceux-ci.Le contraire de ce qu'ils voulaient arriva. . Ils n'interrogèrentpas les prisonniers devant les fidèles, mais à l'écart,de peur que ceux-ci ne profitassent de la fermeté de leurs réponsess'ils les entendaient.

" Le lendemain les chefs du peuple, les sénateurs et les scribes,s'assemblèrent dans Jérusalem, avec Ange le grand prêtre,Caïphe, Jean, Alexandre et tous ceux qui étaient de la racesacerdotale (5, 6). Voilà qu'ils se réunissent encore unefois; car, pour comble de malice, ils n'observaient plus même laloi. De nouveau ils dissimulent leur mauvais dessein sous les formes dela justice, afin de noircir ces innocents par un jugement injuste. " Etayant fait venir les apôtres au milieu d'eux, ils leur dirent : Parquelle puissance ou au nom de qui, faites-vous ceci (7)? " Ils le savaientbien. " Ils ne pouvaient souffrir ", dit le texte, " qu'ils annonçassenten Jésus-Christ la résurrection des morts ". C'étaitpour cela même qu'ils les avaient arrêtés. Pourquoidonc les interrogent-ils? Ils espéraient les faire rétracter,et ils comptaient bien tout réparer par ce moyen. Voyons donc (30)ce qu'ils disent: " Au nom de qui faites-vous ceci ? Alors Pierre, remplide l'Esprit-Saint leur dit " : C'est le moment de se rappeler les parolesde Jésus-Christ et d'en remarquer l'accomplissement : " Lorsqu'ilsvous mèneront dans leurs synagogues, ne vous mettez point en peinecomment vous répondrez ni de ce que vous direz ". (Luc, XII, 11,12.) Ils avaient donc, reçu une grande puissance. Mais écoutonsla réponse : " Princes du peuple et sénateurs d'Israël". Admirez cette sagesse ! l'apôtre est plein de confiance, maisil ne dit rien d'injurieux, il s'exprime respectueusement : " Princes dupeuple ", dit-il, " et sénateurs d'Israël , puisqu'aujourd'huil’on nous demande raison du bien que nous avons fait à un hommeinfirme, et qu'on veut s'informer de la manière dont il a étéguéri, nous vous déclarons à vous tous et àtout le peuple d'Israël". Dès son exorde il fait retentir àleurs oreilles des paroles courageuses et pénétrantes. Illeur rappelle ce qui s'est passé, il leur dit que c'est pour unbienfait qu'on les appelle en jugement. C'est comme s'il disait : Il fallaitnous couronner pour cette action, il fallait nous signaler au publie commedes bienfaiteurs insignes : et maintenant nous sommes appelés enjugement pour le bien que nous avons fait à.un homme,infirme , nonpas riche,, non pas noble : qui donc eu pourrait prendre ombrage?

2. Ce début est plein. de gravité. Il y est montréque les Juifs s'enlacent eux-mêmes dans les filets du malheur. "Nous vous déclarons que c'est au nom de Jésus de Nazareth". Il ajoute aussitôt la chose qui causait surtout leur dépit.Il faisait ce que Jésus-Christ avait commandé : " Ce quel'on vous dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits des maisons.(Matth. X, 27.) C'est au nom " de Jésus-Christ de Nazareth que vousavez crucifié, que Dieu a, ressuscité d'entre les morts,c'est en son nom que cet homme se tient debout devant vous et guéri(8-10) ". Ne croyez pas que nous cachions sa patrie ni le genre de sa mort." Celui que, vous avez crucifié et que Dieu a ressuscitéd'entre les morts, c'est en son. nom que cet homme-ci se tient debout devantvous et guéri ". Encore la passion, encore la résurrection.C'est lui qui est cette pierre " rejetée par vous, et que vous n'avezpas voulu admettre dans votre édifice, et qui est devenue la principalepierre de l’angle ". Il les fait souvenir d'une parole propre àles effrayer. " Car ", dit l'Ecriture, " celui qui tombera sur cette pierre,sera brisé, et celui sur qui tombera cette pierre, elle le broiera.(Matth. XXI, 44.) Et il n'y a et point de salut par aucun autre". Combiende coups pensez-vous que ces paroles leur ont valus? " Car nul autre nonesous le ciel n'a été donné aux hommes par lequel nousdevions être sauvés (12) ". Ici le discours devient sublime.Dès qu'il ne s'agit plus de devoir à remplir, mais seulementde liberté à montrer, Pierre ne ménage plus rien.Les mauvais traitements ne lui faisaient pas. peur. Il ne dit pas simplement: Nous ne pouvons être sauvés par un autre; mais : et Il n'ya point de salut " par aucun autre " , montrant ainsi que celui-làpeut. nous sauver et voulant en même temps effrayer ses auditeurs." Lorsqu'ils virent la constance de Pierre et de Jean, sachant que c'étaientdes hommes sans lettres, et du commun du peuple, ils en furent étonnés;ils savaient aussi qu'ils avaient été disciples de Jésus(13) ". Et comment des hommes sans lettres étaient-ils devenus assezéloquents pour l'emporter sur des lettrés, sur des princesdes prêtres ? — Ce n'étaient pas eux qui parlaient, mais lagrâce du Saint-Esprit par leur bouche. " Et comme ils voyaient aussil'homme qui avait été guéri présent avec eux,ils n'avaient rien à leur opposer (14) ". Cet homme ne manquaitpas de courage, on le voit, puisqu'il accompagnait les apôtres devantle tribunal; de manière que si les Juifs avaient dit.: Non, vousn'avez guéri personne, il était là pour leur répondre.

" Ils leur commandèrent donc de sortir de l'assemblée,et ils se mirent à délibérer entre eux ". Voyez-vousleur embarras? Les voyez-vous agir par une crainte tout humaine? Autrefois,lorsqu'ils ne pouvaient ni empêcher l'oeuvre du Christ, ni en amortirl'éclat, mais que la foi à sa parole croissait en proportiondes efforts qu'ils faisaient. pour l'arrêter, ils avaient dit : "Que ferons-nous ? " Et voici qu'ils le disent encore aujourd'hui. O démence,de s'imaginer que les mauvais traitements viendraient à bout del'intrépidité des apôtres ! Ils n'avaient rien pu contreeux dès le commencement, et ils comptaient faire quelque chose aprèsla puissance de parole qu'ils venaient de voir éclater.en eux. Plus(31) donc ils s'efforçaient d'arrêter l'Evangile, plus ilfaisait son chemin. " Que ferons-nous à ces gens-ci? Car ils ontfait un miracle qui est connu de tous les habitants de Jérusalem;cela est certain, et nous ne pouvons pas le nier. Mais afin qu'il ne serépande pas davantage parmi le peuple, défendons-leur avecmenaces de parler à l'avenir en ce nom-là à qui quece soit. Et les ayant fait appeler, ils leur défendirent de parleren quelque manière que ce fût, ni d'enseigner au nom de Jésus".

Voyez leur impudence et la sagesse des apôtres ! " Mais Pierreet Jean répondant, leur dirent. Jugez vous-mêmes s'il estjuste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu; pournous, nous ne pouvons ne point parler des choses que nous avons vues etentendues. Alors ils les renvoyèrent avec menaces, ne trouvant pointde moyen de les punir à cause du peuple ". Les miracles leur fermèrentla bouche, et ne leur permirent pas d'accomplir, leurs menaces; néanmoins,ils n'avaient pas honte de leur défendre de parler. " Parce quetous rendaient gloire à Dieu de ce qui était. arrivé.Car l'homme qui avait été guéri d'une manièresi miraculeuse avait plus de quarante ans ". (19-22.)

Mais reprenons. " Que ferons-nous ", disent-ils, " à ces gens-ci?" D'abord ils font tout pour la gloire humaine. Ils avaient encore.uneautre intention: ils ne voulaient pas passer pour des meurtriers, commeon le voit par ce qu'ils disent quelque temps après : " Vous voulezfaire retomber sur nous le sang de cet homme. — Défendons-leur avecmenaces de ne plus parler en ce nom à qui que ce soit ". O démence! Ils sont convaincus qu'il est ressuscité, par conséquentqu'il est Dieu ; et ils espèrent, par leurs machinations; retenirdans l'ombre celui que la mort n'a pu garder. Y a-t-il rien d'égalà cette démence? Cependant, ne vous étonnez pas tropde les voir encore une fois tenter l'impossible. Telle est l'impiété; elle ne voit rien à rien, elle se trouble de tout, Ils se sonttrompés dans leurs calculs, et ils en éprouvent un vif dépit;c'est l'histoire de tous ceux qui ont éprouvé une déception, une mystification. En effet, les apôtres, malgré la défensequ'on leur avait faite, allaient répétant sans cesse et partoutque Dieu avait ressuscité Jésus, que c'était au nomde Jésus que le boiteux était maintenant guéri, preuveéclatante de la résurrection de Jésus-Christ. Quoiqueles pharisiens eussent eux-mêmes quelque idée de la résurrection,idée incomplète il est vrai et puérile, néanmoinsils tombent dans l'incrédulité et le trouble, ils se demandentce qu'ils feront à ces hommes. Cependant, n'y avait-il pas danscette franchise des apôtres de quoi les convaincre qu'il n'y avaitrien à faire? Pourquoi es-tu incrédule, ô Juif, réponds-moi? Il fallait considérer le miracle accompli et les discours entendus,et non la malice de la multitude. Pourquoi ne les livrent-ils pas aux Romains?C'est qu'ils s'étaient déjà discréditésauprès d'eux par leur conduite envers le Christ, de manièrequ'ils travaillaient contre eux-mêmes en différant de dénoncerles disciples. Envers le Christ, ils n'avaient pas. agi de la sorte : ilsl'avaient arrêté au milieu de la nuit et conduit aussitôtau supplice, et ils n'avaient pas différé d'agir, parce qu'ilsredoutaient le peuple; mais au sujet des apôtres, ils n'agissentplus avec la même décision, et la même confiance. Ilsne les conduisent pas devant Pilate, le souvenir de la passion de Jésus-Christles retient, ils craignent de recevoir des reproches. " Le lendemain leschefs du peuple, les sénateurs et les scribes s'assemblèrentdans Jérusalem ".

3. Voie de nouveau des assemblées à Jérusalem,le sang est répandu sans respect pour la ville sainte. Voici encoreAnne et Caïphe. Naguère l'apôtre Pierre avait tremblédevant la servante de celui-ci qui l'interrogeait ; il avait reniéson Maître déjà arrêté par le mêmeCaïphe. Maintenant que le voilà lui-même amenéen présence des mêmes hommes, voyez comme il parle : " Puisqu'aujourd'huil'on nous demande raison du bien que nous avons fait à un hommeinfirme, et que l’on veut savoir par la vertu de qui il a étéguéri, nous vous déclarons à vous tous". Ils disent: "Au nom de qui avez-vous fait cela? " Pourquoi dites-vous simplement" cela? " Pourquoi ne pas dire expressément la chose dont il s'agit?pourquoi la laisser dans l'ombre? " Au nom de qui avez-vous fait cela ?" Pierre répondit que ce n'était pas eux qui l'avaient fait.Voyez sa prudence; il ne dit pas simplement : Nous l'avons fait au nomde Jésus-Christ; mais que dit-il ? " C'est en son nom que celui-cise tient debout devant vous et guéri". Il ne dit pas qu'il a étéguéri par eux. Cette parole : " Puisqu'aujourd'hui l'on nous (32)demande raison du bien que nous avons fait", a une grande portée:Pierre les accuse par là de ne faire que des accusations de ce genre,et de ne se plaindre que du bien que l'on fait aux hommes. Il leur rappelleaussi ce qui s'est passé, et qu'ils sont toujours prêts àrépandre le sang, et le sang des bienfaiteurs de l'humanité.Admirez encore une fois la force et la gravité de ce langage ! Lesapôtres s'aguerrissaient et devenaient intrépides. Saint Pierremontre aux Juifs qu'ils prêchent eux-mêmes Jésus-Christmalgré eux, qu'ils ne font que mettre en évidence la doctrinenouvelle en la discutant et l'examinant. — " Que vous avez crucifié". Quelle franchise ! ". Que Dieu a " ressuscité d'entréles morts". Ceci témoigne encore d'une plus grande liberté.C'est comme s'il disait : Ne croyez pas que nous cachions ce que vous tenezvous autres pour ignominieux; nous sommes si éloignés dele dissimuler, que nous le publions hautement. C'est presqu'une attaqueouverte, et il ne dit pas cela simplement, mais il insiste sur la mêmepensée en disant : " C'est lui qui est la pierre que vous avez rejetée,et que vous n'avez pas voulu admettre dans votre édifice ". Puis,pour montrer qu'ils n'ont fait que travailler malgré eux àsa gloire, il ajoute: " Il est devenu la pierre principale de l'angle ".Vous avez donc réprouvé, ô Juifs, celui qui étaithonorable et bon par nature. C'est ainsi qu'ils parlaient, tant le miraclequ'ils avaient opéré leur donnait de confiance. Remarquezcomment, lorsqu'il s'agit d'enseigner, ils citent de nombreuses prophéties,et lorsqu'il ne faut que faire preuve d'assurance, ils se contentent d'affirmerleur sentiment : " Car nul autre nom sous le ciel n'a étédonné aux hommes par lequel nous devions être sauvés;aux hommes ", parce que ce nom a été donné àtous, et non pas aux seuls Juifs.

L'apôtre prend ses adversaires eux-mêmes à témoin.Ceux-ci demandaient : " Au nom de qui avez-vous agi? " Au nom du Christ,répond Pierre. " Il n'y a pas d'autre nom que celui-là enqui nous puissions être sauvés ". La chose est d'elle-mêmeévidente, pourquoi donc m'interrogez-vous? Ces paroles sont d'uneâme qui méprise la vie présente. Cette libertéde langage le montre assez. Ici il fait clairement voir que, lorsqu'ils'exprimait humblement au sujet du Christ, c'était par condescendanceet non par crainte qu'il le faisait.

Maintenant que le moment était venu, il en parlait avec une sublimitéqui frappait d'étonnement tous les auditeurs. Voici un signe nonmoindre que le premier : "Ils les reconnaissaient pour les avoir vus avecJésus ". L'écrivain sacré n'a pas tracé cesmots au hasard. C'était pour rappeler en quelle circonstance lesJuifs avaient vu les apôtres, c'est-à-dire pendant la passion.Pierre et Jean étaient seuls avec Jésus alors, et c'est làque les pharisiens les virent si humbles et si tremblants. Aussi un changementsi complet leur paraissait étrange. C'était toujours le mêmetribunal ayant Anne et Caïphe pour chefs. Ils étaient doncstupéfaits de retrouver maintenant si intrépides des hommesqu'ils avaient vus naguère si timides. Ce n'était pas seulementpar leur langage que ceux-ci montraient qu'ils se souciaient fort peu d'uneaffaire où il y allait pour eux de la peine capitale, mais encorepar leur attitude, par leur voix et par leurs regards; en un mot, la résolutionoù ils étaient de parler, de ce qu'ils savaient, éclataitdans toute leur personne aux yeux du peuple. Les Juifs s'étonnaientaussi parce que c'étaient des hommes sans lettres et du commun.Comme on peut être sans lettres et n'être cependant pas ducommun, et réciproquement, il met les deux termes, parce que lesdeux choses étaient vraies pour les apôtres: " Sachant", ditle texte, "que c'étaient des hommes sans lettres ". Comment le savaient-ils?Par leur manière de s'énoncer. Les apôtres ne fontpas de longs discours; ils disent simplement et sans artifice ce qu'ilsveulent dire, mais avec un accent qui prouve leur résolution courageuse.Peut-être les eussent-ils maltraités, si l'homme guéripar eux n'eût été là. " Ils les reconnaissaientpour les avoir vus avec Jésus " ; circonstance qui leur faisaitvoir qu'ils tenaient de lui ce qu'ils disaient, et qu'ils agissaient enqualité de ses disciples. D'ailleurs le miracle récent parlaitencore plus haut qu'eux, et c'était lui surtout qui fermait la boucheaux Juifs : " Jugez s'il est juste en présence de Dieu de vous obéirplutôt qu'à " Dieu ". Maintenant qu'ils n'ont plus rien àcraindre (les menacer équivalait à les absoudre), leur langages'adoucit, tant ils étaient loin de l'audace qui provoque. Ils ontfait un miracle qui est connu de tout le monde , " nous ne pouvons le nier". De sorte qu'ils l'auraient nié, s'il en eût étéautrement, si le témoignage de la multitude n'eût étélà.

Le miracle était manifeste ; mais que n'ose pas l'iniquité, de quelle impudence n'est-elle pas capable? " Défendons-leur avecmes traces ". Que dites-vous? Vous croyez, par des menaces, pouvoir arrêterla prédication de la vérité? — Les commencements sonttoujours pénibles et difficiles. Vous avez tué le Maîtreet, vous n'avez rien empêché; et maintenant vous espéreznous détourner par des menaces? L'emprisonnement n'a pas intimidénotre voix, et vous l'intimiderez, vous que nous ne comptons pour rienavec toutes vos menaces ? " Jugez devant Dieu s'il est juste de vous obéirplutôt qu'à Dieu ". Ici il dit Dieu pour Jésus-Christ.Voyez-vous l'accomplissement de cette parole : " Voici que je vous envoiecomme des brebis au milieu des loups, ne les craignez point ?" (Matth.X, 16, 26.)

4. Ensuite ils affirment la résurrection par ce qu'ils ajoutent: " Pour nous, nous ne pouvons pas ne pas parler de ce que nous avons vuet entendu ".C'est-à-dire : Nous sommes des témoins dignesde foi, et vous qui nous menacez, vous nous menacez encore en vain. Aulieu de se convertir à la vue d'un miracle pour lequel le. peupleglorifiait Dieu , ils lancent des menaces de mort. C'était fairela guerre à Dieu lui-même. Après les avoir menacés,ils les renvoyèrent. Les apôtres n'en furent que plus illustreset plus glorieux. " Ma puissance ", est-il écrit, " se montre toutentière dans la faiblesse ". Ils avaient montré qu'ils étaientpréparés à tout événement. Qu'est-ceà dire : " Nous ne pouvons pas ne point parler de ce que nous avonsvu et entendu ? " C'est-à-dire: Si ce que nous disons est faux,reprenez-nous ; si c'est la vérité , pourquoi voulez-vousnous fermer la bouche ? Voyez ce que peut la sagesse. Les Juifs sont dansl'embarras, les apôtres dans la joie; ceux-là sont couvertsde confusion, ceux-ci agissent en tout avec franchise;. ceux-làsont dans la crainte, ceux-ci dans la confiance. Quels étaient,dites-moi, ceux qui craignaient, de ceux qui disaient : " De peur que cettedoctrine ne se répande dans le peuple ", ou de ceux qui disaient: " Nous ne pouvons pas ne point parler de ce que nous avons vu et entendu?" La joie, la franchise, l'allégresse, tels sont les sentimentsdes apôtres, et ceux des prêtres juifs sont le découragement,la honte et la crainte; ils redoutaient le peuple. Ceux-là disaientouvertement ce qu'ils voulaient, ceux-ci ne faisaient pas ce qu'ils voulaient.Quels étaient ceux qui étaient dans les liens et les périls?N'était-ce pas surtout ceux-là?

Attachons-nous donc à la vertu. Faites en sorte que nous ne parlionspas seulement pour votre: plaisir et votre consolation. Ce n'est pas iciun théâtre, mon cher frère, où l'on vient voirdes comédiens ou entendre des musiciens, où le fruit qu'onretire s'arrête à un plaisir qui ne dure qu'un jour. Et encore,plût à Dieu que ce plaisir fût seul, et qu'il ne fûtpas accompagné d'un dommage ! Mais ce lieu-là, on ne le quittepas sans remporter chez soi quelque chose des ordures qui s'y débitent.Le jeune homme remporte dans sa mémoire tout ce qu'il peut retenirdes mélodies et des chants sataniques qu'il y a entendus, et constammentil les répète à la maison. Le vieillard, un peu moinsléger, ne fredonne pas les airs, mais il redit les paroles qu'ila entendues. Mais d'ici, vous sortez sans rien remporter. Quelle honte,mes frères! Nous avons porté une loi, ou pour mieux dire,ce n'est pas nous qui l'avons portée, non : " N'appelez personnevotre maître sur la terre ", dit le Sauveur. (Matth. XXIII, 8.) LeChrist a porté une loi qui défend de jurer. Comment cetteloi est-elle observée ? C'est un sujet que je ne me lasserai pasde traiter. " Si je reviens de nouveau ", dit l'apôtre, "Je seraisans pitié ". (II Cor. III, 2.) Vous êtes-vous occupésde cette affaire ? Y avez-vous songé ? Avez-vous montré quelquezèle, ou bien faut-il que nous recommencions toujours la mêmeexhortation ? Mais, dans tous les cas, je reprendrai encore ce sujet, afinque vous vous occupiez enfin de cette affaire, si jusqu'ici vous n'avezrien fait, et afin que vous redoubliez de zèle si vous en avez déjàmontré, et que vous exhortiez les autres. Par où débuterons-nousdonc? Voulez-vous que ce soit par un passage de l'Ancien Testament? Maisc'est là notre honte que nous n'observions pas même les prescriptionsde l'Ancien Testament, lorsqu'il nous faudrait aller bien au delà.Nous ne devrions pas être obligés de vous prêcher cespréceptes, qui ne convenaient qu'à la faiblesse juive. Voiciles exhortations qu'il conviendrait d'adresser à des chrétiens: Rejetez l'argent, soyez ferme, donnez votre vie pour l'Evangile, moquez-vousde toutes les choses de la terre, n'ayez aucune attache à la vieprésente. Si quelqu'un vous fait tort, faites-lui du bien; (34)s'il vous trompe, bénissez-le; s'il vous injurie, honorez-le, élevez-vousau-dessus de tout. Ce sont ces préceptes et d'autres semblablesqu'il faudrait vous inviter à pratiquer.

Mais maintenant c'est sur le jurement que nous sommes obligéde parler. Nous faisons comme un maître de philosophie qui se verraitcontraint de remettre ses élèves à l'étudedes syllabes et de l'alphabet. Songez combien serait ridicule un hommequi, portant une longue barbe, un bâton et une robe de philosophe,irait à l'école avec des enfants et étudierait lesmêmes choses qu'eux. Eh bien ! notre conduite n'est pas moins singulière.Car la différence est moindre entre la philosophie et l'alphabetqu'entre le christianisme et le judaïsme. De l'un à l'autre,il y a la même distance qu'entre l'ange et l'homme. Si quelqu'un,dites-moi, faisant descendre un ange du ciel l'invitait à demeurerici pour entendre nos discours comme devant en profiter pour mieux réglersa conduite , ne ferait-il pas une chose ridicule ? Que s'il est déjàridicule d'avoir encore besoin de tels enseignements, que sera-ce que den'y être même pas attentif? Quelle honte ! Quelle damnation! Et comment ne serait-ce pas une honte pour des chrétiens d'avoirencore besoin qu'on leur apprenne qu'il ne faut pas jurer? Corrigeons-nousdonc afin que nous cessions d'être dignes de risée. C'estdonc à la loi ancienne que nous allons emprunter notre enseignement.Et que dit-elle ? " N'accoutumez point votre bouche au jurement, ne vousfamiliarisez pas avec le nom du Saint ". Pourquoi? " Parce que, comme unesclave qu'on met sans cesse à la torture en porte toujours la marque, ainsi en est-il de tout homme qui jure ". (Eccli. XIII, 9, 11.)

5.Voyez la prudence du Sage. Il ne dit pas: , n'accoutumez point votrepensée, mais: " votre bouche "; il savait que la bouche est toutdans ce péché qui se corrige aisément. C'est une purehabitude qui fait agir sans réflexion; telle que celle qu'ont beaucoupde personnes qui , allant au bain, se signent en entrant. C'est un gesteque la main sait faire d'elle-même, sans que la volonté yait aucune part. Une autre fois, c'est encore la main qui, au moment oùune lampe s'allume , et pendant que l'esprit est ailleurs, fait le signede la croix. Il en est ainsi de la bouche qui jure elle n'agit point avecle consentement de l'âme, mais par habitude, et tout est dans lalangue. " Ne vous familiarisez pas avec le nom du Saint; parce que, commeun esclave qu'on met sans cesse à la torture , en porte toujoursles marques; ainsi en est-il de tout homme qui jure". Ce n'est point leparjure, mais le jurement qui est ici défendu et menacé d'unchâtiment. Donc, c'est un péché de jurer. L'âmede celui qui a l'habitude de jurer est en effet telle que ce serviteurmis tous les jours à la torture, elle est couverte d'autant de plaieset de meurtrissures. — Mais je ne vois pas cela, dites-vous. C'est précisémentce qu'il y a de terrible que vous ne le voyiez pas. Vous pourriez le voir,si vous vouliez. Dieu vous a pour cela donné des yeux. C'étaitavec ces yeux-là que voyait le prophète lorsqu'il disait" Mes plaies se sont pourries et corrompues, à cause de ma folie". (Ps. XXXVII, 5.) Nous avons méprisé Dieu, nous avons haïle nom divin, nous avons foulé aux pieds le Christ, nous nous sommesaffranchis de la pudeur, personne ne rappelle avec respect le nom de Dieu.Si vous aimez quelqu'un et que l'on prononce son nom, vous vous lèverez.Mais Dieu, vous l'appelez sans cesse comme s'il n'était rien. Appelez-le,lorsque vous faites du bien à votre ennemi ; appelez-le pour lesalut de votre âme; alors il viendra, alors vous le réjouirez;au lieu que maintenant vous l'irritez. Appelez-le comme l'appela Etienne: " Seigneur ", disait-il, " ne leur imputez pas ce péché". (Act. VII , 59.) Appelez-le comme l'appela la femme d'Elcana, avec deslarmes, des gémissements, des prières. Je ne vous le défendspas, je vous y exhorte même fortement. Appelez-le comme l'appelaMoïse, qui l'invoquait à haute voix pour ceux qui l'obligeaientde s'enfuir. Vous ne feriez que prononcer à la légèrele nom d'un homme respectable, que cela serait considérécomme une offense; et lorsque vous avez continuellement, sans raison etmême à contre-temps, le nom de Dieu à la bouche , vouscroyez que c'est une chose sans conséquence? Quel châtimentne mériterez-vous pas ? Je ne vous défends pas d'avoir toujoursDieu dans votre pensée, je le souhaite au contraire, c'est mon plusgrand désir, mais que ce ne soit pas autrement qu'il ne lui plaît,que ce soit pour le louer, pour lui rendre hommage. Nous en retirerionsde grands fruits, si nous ne l'appelions que lorsqu'il faut, et pour leschoses qu'il faut.

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Pourquoi ces faits miraculeux qui éclataient du temps des apôtreset dont nous sommes privés, aujourd'hui ? Cependant c'est toujoursle même Dieu, le même nom ; et les effets ne sont pas les mêmes.Pourquoi cela? Parce que les apôtres ne l'appelaient qu'àpropos de leur prédication. Mais nous l'appelons pour des chosestoutes différentes. Si c'est parce qu'on ne vous croit pas que vousjurez, dites simplement : " Croyez-moi " ; ou, si vous voulez, jurez parvous-même. Je ne dis pas cela, à Dieu ne plaise ! pour faireune loi opposée à celle du Christ, qui nous commande de nedire que " oui, oui, non, non ", je le dis par condescendance, pour vousinduire à quelque chose de beaucoup moins grief , et pour vous affranchird'une habitude tyrannique. Que de chrétiens recommandables àtout autre égard se sont perdus par ce seul vice ! Voulez-vous savoirpourquoi l'on permettait le serment aux anciens? (Le parjure leur étaitdéfendu) ; c'est parce qu'ils juraient par les idoles.

N'avez-vous pas honte d'être encore régis par les mêmeslois qui servaient à conduire ces hommes faibles? Lorsque j'entreprendsde convertir un païen, je commence par lui faire connaître Jésus-Christavant de lui enseigner qu'il ne faut pas jurer. Mais si le fidèlequi connaît déjà Jésus-Christ et sa doctrinea toujours besoin de la même condescendance que le païen, quelavantage le fidèle a-t-il sur le païen? — Mais l'habitude,dites-vous, est une chose fâcheuse ; il est difficile de s'en défaire.—Si telle est1a tyrannie de. l'habitude, changez votre. mauvaise habitudeen une autre contraire. — Et comment est-ce possible? direz-vous. — Jerépète ce que j'ai déjà dit bien des fois :Ayez des moniteurs pour observer vos paroles et les reprendre. Il n'y aaucune honte à être redressé par d'autres; il y ena bien plutôt à repousser la correction et de le faire audétriment de son salut. Quand il vous arrive de mettre votre vêtementà l'envers, vous permettez même à votre serviteur devous en avertir, vous n'avez pas honte de recevoir de lui cette espècede leçon, et cependant c'est un fait qui a bien son ridicule. Etvous aurez honte d'être averti par un autre d'un travers dont votreâme sera affectée ? Vous laisserez votre serviteur arrangervotre vêtement, et si quelqu'un veut parer votre âme vous lerepousserez? Quelle folie ! Laissez-vous reprendre par votre serviteur, par votre enfant , par votre ami , par votre parent, par votre voisin.Comme une bête féroce ne peut plus s'échapper quandelle est cernée de toutes parts, de même il faudra que vousvous observiez, lorsque vous serez entouré de tant de gens qui voussurveilleront, vous corrigeront; vous reprendront. Peut-être supporterez-vousdifficilement ce régime pendant un , deux ou trois jours. Mais ensuitela difficulté disparaîtra, et au bout de quatre jours, iln'en sera plus question. Faites-en l'essai si vous ne me croyez pas; songez-y,je vous en conjure. Le mal à corriger est grave, mais la correctionsera d'autant plus fructueuse ; vous avez tout ensemble un grand mal àdétruire, un grand bien à conquérir. Puisse le biense faire, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, empire,. honneur, soit au Père, ainsi qu'au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

Traduit par M. JEANNIN.

HOMÉLIE XI

AYANT ÉTÉ RENVOYÉS, ILS REVINRENTVERS LES LEURS ET LEUR RACONTÈRENT TOUT CE QUE LEUR AVAIENT DITLES PRINCES DES PRÊTRES ET LES ANCIENS. (CHAP. IV, 23, JUSQU'AU VERS.35.)

1. Ils racontent, mais non par vaine gloire comment cela serait-il?Ils font simplement voir des preuves de la grâce du Christ. Ils racontentdonc tout ce qu'on leur a dit; et s'ils passent sous silence ce qu'ilsont dit eux-mêmes, ils n'en sont cependant pas moins devenus plusbardis. Et voyez comme ils reviennent au véritable secours, àleur invincible auxiliaire! comme ils y reviennent, dis-je, d'un mêmecoeur et avec ardeur: car la prière qu'ils font n'est pas une prièreordinaire. " Ceux-ci ayant entendu., élevèrent " unanimementla voix vers Dieu et dirent " Voyez comme leurs prières sont déterminéeset précises ! Quand ils demandaient que le ciel désignâtun homme digne de l'apostolat, ils disaient : " Seigneur, qui connaissezle coeur " de tous les hommes, faites-nous connaître". (Là,en effet, la prescience était nécessaire.) Mais ici, commeil s'agissait de fermer la bouche à leurs adversaires, ils insistentsur l'idée de domination, et voici comme ils commencent " SeigneurDieu, qui avez fait le ciel et la terre et la mer, et tout ce qu'ils renferment;qui avez dit par la bouche de votre serviteur David: " Pourquoi les nationsont-elles frémi, et les peuples ont-ils formé de vains projets?Les rois se sont levés et les princes se sont réunis contrele Seigneur et contre son Christ ". (Ps. XXI.) Ils rappellent cette prophétiecomme pour réclamer de Dieu l'exécution des traités,et aussi pour se consoler eux-mêmes par l'inutilité des projetsennemis. Le sens de leurs paroles est donc celui-ci : Menez tout cela àterme et faites voir que leurs projets sont vains. " Car Hérodeet Ponce-Pilate se sont réellement ligués dans cette villeavec les gentils et le peuple d'Israël contre votre saint Fils, Jésus,que vous avez consacré par votre onction, afin d'accomplir toutce qui avait été décrété par votre mainet dans votre conseil. Et maintenant, Seigneur, regardez leurs menaces". Voyez-vous cette sagesse? Ils ne souhaitent point de mal , ils ne spécifientmême. pas les menaces; ils se contentent de dire qu'on les a menacés;car l'écrivain ne parle qu'en abrégé. Voyez encore: ils ne disent point : brisez-les, renversez-les. Que disent-ils donc?" Donnez à vos serviteurs d'annoncer votre parole en toute liberté". Apprenons à prier de la sorte. Quelle ne serait pas la colèred'un homme à la vie duquel on aurait attenté ou que l'onaurait menacé de mort? De quelle haine ne serait-il pas rempli?Il n'en est pas ainsi de ces saints. " En étendant votre main pourque des guérisons, des signes et des prodiges s'opèrent aunom de votre saint Fils Jésus ". Si par ce nom des miracles se font,la liberté de notre langage sera grande , veut-il dire. " Aprèsqu'ils eurent prié, le lieu où ils étaient assemblés,s'ébranla". Preuve qu'ils avaient été exaucéset que Dieu les visitait. " Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit". Qu'est-ce (37) que cela : " Ils furent remplis? " C'est-à-dire: ils furent embrasés par l'Esprit; car c'était la grâcequi brûlait en eux. " Et ils annonçaient avec confiance laparole de Dieu. Or, la multitude des fidèles n'avait qu'un coeuret qu'une âme ". Voyez-vous qu'avec la grâce de Dieu ils faisaientencore tout ce qui dépendait d'eux? c'est ce qu'il faut remarquerpartout, qu'avec la grâce de Dieu , ils déploient tout cequi est en eux; ce qui fait dire à Pierre : " Je n'ai ni or ni argent". Ainsi ce qui a été dit plus haut : que tous étaient" dans le même sentiment " est répété ici :" La multitude des fidèles n'avait qu'un coeur et qu'une âme". Après avoir dit qu'ils furent exaucés , l'écrivainfait voir leur vertu. En effet, il est sur le point d'aborder l'histoirede Sapphire et d'Ananie : et avant de raconter leur crime, il parle d'abordde la vertu des autres. Dites-moi , je vous prie, est-ce la charitéqui produit le désintéressement, ou le désintéressementqui produit la charité? Il me semble que la charité produitle désintéressement qui resserre davantage ses liens. Ecoutezce qui est dit : " Tous n'avaient qu'un coeur et qu'une âme ". Maisle coeur et l'âme sont la même chose. " Aucun d'eux n'appelaitsien ce qu'il possédait, mais tout était en commun parmieux. Et les apôtres rendaient avec une grande force témoignagede la résurrection du Seigneur Jésus-Christ ". L'auteur s'exprimecomme s'il s'agissait d'une mission à remplir par eux ou d'une detteà payer; c'est-à-dire ils rendaient à tous avec libertétémoignage du royaume de Dieu. " Aussi , une grande grâceétait en eux tous; car il n'y avait point d'indignes parmi eux ".C'était comme dans la maison paternelle où tous les enfantssont égaux. Et on ne pouvait pas dire qu'ils nourrissaient les autres,quoique telles fussent leurs dispositions. Mais la merveille étaitque, renonçant à toute propriété, ils semblaientles nourrir, non plus de leurs biens particuliers, mais du bien commun." En effet, tous ceux qui possédaient des champs ou des maisonsles vendaient, en apportaient le prix, et le déposaient aux piedsdes apôtres, et on distribuait à chacun selon ses besoins". C'était un grand honneur que le prix fût déposé,non dans les mains, mais aux pieds des apôtres " Or, Joseph, surnommépar les apôtres Barnabas, ce qui est interprété filsde Consolation ".

Il ne me semble pas que ce soit le Joseph dont est question àpropos de l'élection de l'apôtre Mathias : lequel s'appelaitJoseph Barsabas, et fut ensuite surnommé le Juste. Celui-ci a reçudes apôtres le surnom de Barnabas, fils de Consolation. Ce surnomme paraît lui avoir été donné à causede sa vertu, comme s'il eût eu une disposition particulièreà consoler. " Lévite, cypriote d'origine, ayant un champ,le vendit, en apporta le prix et le déposa aux pieds des apôtres".

2. Observez ici, je vous prie, comment il fait voir que là loiest annulée, comment il nous dit : " Lévite, cypriote d'origine". En changeant de patrie, les lévites gardaient donc leur nom.Mais reprenons ce qui a été dit plus haut. " Ayant étérenvoyés, ils vinrent près des leurs et leur racontèrenttout ce que leur avaient dit les princes des prêtres et les anciens". Voyez l'humilité et la sagesse des apôtres. Ils ne vontpoint çà et là se vanter et dire comment ils ont réfutéles prêtres; ils ne cherchent pas dans leurs récits la vainegloire, mais ils retournent vers les leurs et racontent simplement ce queles anciens leur ont dit. Par là, nous apprenons qu'ils ne se sontpoint jetés témérairement dans les épreuves,mais qu'ils les ont soutenues avec courage quand elles se sont présentées.Tout autre, appuyé sur la multitude, aurait peut-être ditdes injures, proféré mille choses pénibles àentendre. Il n'en est pas ainsi de ces sages. ils font tout avec douceuret calme. " Ayant entendu cela, ils élevèrent tous ensemblela voix vers Dieu ". C'est le cri de la joie et d'une grande ferveur. Voilàles prières efficaces; celles qui sont pleines de sagesse, qui ontde tels objets, qui partent de telles sources, qui se font en de tellescirconstances et de telle manière; les autres sont maudites et impures.Voyez comme il n'y a rien de superflu : ils ne parlent que de la puissancede Dieu; ou plutôt, comme le Christ disait aux Juifs: " Si je parledans l'Esprit de Dieu ", de même les disciples parlent " par le Saint-Esprit".Et voilà que le Sauveur aussi parle dans l'Esprit. Mais écoutezce qu'ils disent : " Seigneur Dieu, qui avez dit par la bouche de votreserviteur David : Pourquoi les nations ont" elles frémi? " L'usagede l'Ecriture est de parler d'une seule chose comme si elle parlait deplusieurs. Ils veulent donc dire : Ils ont été impuissants;mais vous, vous avez tout fait, vous qui dirigez et menez toute chose (38)à bon terme, vous l'habile et le sage par excellence, vous qui vousservez de vos ennemis pour accomplir vos desseins. Ils parlent de l'habiletéet de la sagesse de Dieu pour montrer que c'était bien en qualitéd'ennemis et d'adversaires et dans des vues homicides que les Juifs s'étaientligués; mais, ô Dieu ! la conjuration n'a pas eu d'autre résultatque l'accomplissement de vos desseins, " de tout ce qui avait étédécrété par a votre main et par votre conseil ". Qu'est-ceà dire: " Par votre main? " Votre main signifie ici, ce me semble,votre puissance et votre volonté. Il suffit, dit-il, que vous ayezvoulu; car ce n'est pas la puissance qui prévoit. " Par " votremain " veut donc dire : tout ce que vous avez commandé ou tout ceque vous avez fait. Comme alors ils n'ont formé que de vains projets,faites qu'il en soit de même encore aujourd'hui.

" Et donnez à vos serviteurs ", c'est-à-dire que leursmenaces n'aient pas d'effets. Et ils font cette prière, non pourdétourner d'eux les périls, mais en faveur de la prédication.En effet, ils ne disent pas : arrachez-nous aux dangers. Que disent-ilsdonc? " Donnez à vos serviteurs d'annoncer votre parole en touteliberté ". Vous qui avez mené ces choses à bon terme,menez-y encore celles-ci. " Que vous avez consacré par votre onction". Voyez comme dans leur prière ils font la part de la passion duChrist; comme ils lui rapportent tout et lui attribuent la libertédont ils jouissent ! Voyez-vous aussi comme ils demandent tout pour Dieuet rien par ambition et pour leur propre gloire? De leur part, ils promettentde ne point se laisser effrayer; mais ils demandent des signes. " En étendantvotre main pour que des guérisons, des miracles et des prodigess'opèrent ". Bien : sans cela, en effet, déployassent-ilsune immense ardeur, ils n'aboutiraient à rien. Dieu exauçaleur prière, et le prouva en ébranlant le lieu oùils étaient. " Après qu'ils eurent prié, le lieu futébranlé ". Et pour vous convaincre que telle étaitla cause de ce mouvement, écoutez le prophète : " Lui quiregarde la terre et la fait trembler " ; et encore : " La terre a étéébranlée à l'aspect de Dieu, à l'aspect duDieu de Jacob ". (Ps. CIII, 32, et CXIII, 7.) Et Dieu fait cela pour imprimerune plus grande terreur, pour les fortifier après les menaces etleur inspirer une plus grande liberté. En effet, c'étaitau commencement; ils avaient besoin de signes sensibles pour opérerla foi : ce qui ensuite ne se reproduisit plus. Ils retirèrent doncune grande consolation de leur prière.

Ils ont raison de demander la grâce des miracles; autrement, ilsn'eussent jamais pu démontrer la résurrection. Ils ne demandaientpas seulement un motif de sécurité pour eux, mais encoreà ne pas être couverts de confusion et à pouvoir parleren liberté. Le lieu fut ébranlé, mais ils n'en furentque plus affermis. C'est quelquefois un signe de colère, quelquefoisun signe de visite et de providence ; ici, c'est un signe de colère.Lors de la passion du Sauveur, le fait se produisit d'une manièreétrange et surnaturelle; car alors toute la terre fut ébranlée.Et le Sauveur lui-même avait dit : " Il y aura des famines et despestes et des tremblements de terre en divers lieux ". Du reste, c'étaitaussi un signe de colère contre les Juifs : mais il remplit lesapôtres de l'Esprit. Voyez ! c'est après la prièreque les apôtres sont remplis de l'Esprit. " Et la grâce étaitgrande en eux tous : car il n'y avait point de pauvre parmi eux ". Vousvoyez que la puissance de l'Esprit était grande où et quandil le fallait. Il s'agit encore de la question des biens, qu'il rappelleune seconde fois pour porter au mépris des richesses. Plus haut,il a dit : " Nul ne regardait comme étant à lui rien de cequ'il possédait"; ici il dit : " Qu'il n'y avait point de pauvreparmi eux ".

3. Et ce n'était pas là uniquement l'effet des miracles,mais aussi de leur volonté, comme le prouve l'histoire de Sapphireet d'Avanie. Ils rendaient témoignage de la résurrectionnon-seulement par la parole, mais aussi par la vertu, selon ce que ditPaul : " Ma prédication a consisté, non dans les parolespersuasives de la sagesse humaine; mais dans la manifestation de l'Espritet de la vertu ", non-seulement de la vertu, mais d'une grande vertu. Ila raison de dire : " La grâce était en eux tous ". C'étaitla grâce parce qu'il n'y avait pas de pauvres; c'est-à-direil n'y avait point de pauvres à cause de la générositéde ceux qui donnaient. Car ils ne donnaient pas une partie pour conserverl'autre; ou encore ils ne donnaient pas le tout comme étant leurbien propre. Toute inégalité avait disparu , ils vivaientdans une grande abondance; et ils donnaient en témoignant leur respectpour les (39) apôtres. Car ils n'osaient pas déposer leursdons dans les mains des apôtres, ils ne les leur présentaientpas avec ostentation, mais ils les mettaient à leurs pieds, lesen constituaient dispensateurs et maîtres, afin que tout fûtpris dans le trésor commun et non dans le leur. Par là ilsn'étaient point exposés à la vaine gloire. S'il enétait encore ainsi, nous serions tous, riches et pauvres, bien pluscontents, et les. riches n'en seraient pas moins heureux que les pauvres.Dépeignons, si cela vous plaît, cet état en paroleset goûtons-en le charme, puisque nous ne pouvons pas le faire enréalité. Ce qui s'est passé alors démontrejusqu'à l'évidence qu'ils ne s'appauvrissaient pas en vendant,mais qu'ils enrichissaient les pauvres.

Traçons donc ce tableau. Supposons que tous vendent ce qui leurappartient, et en mettent le prix en commun ; c'est une simple supposition: que personne ne se trouble, ni riche ni pauvre. Quelle serait, pensez-vous,la quantité de l'or qui se recueillerait? Je conjecture (car iln'est pas possible d'arriver ici à une parfaite exactitude), quesi tous et toutes se dépouillaient de leur argent et livraient leursterres, leurs propriétés, leurs maisons (je ne parle pasdes esclaves, car alors on ne les vendait pas, mais on leur donnait sansdoute la liberté), on parviendrait peut-être à la sommed'un million de livres d'or, ou de deux fois, trois fois cette somme. Car,dites-moi, à quel nombre s'élève la population mêléede cette ville? Combien y supposez-vous de chrétiens Voulez-vouscent mille, et le reste composé de gentils et de Juifs? Combieny recueillerait-on de millions de livres d'or? D'autre part, quel est lenombre des pauvres? Je ne pense pas qu'il dépasse cinquante mille.Que faudrait-il pour les nourrir chaque 'jour ? S'ils mangeaient en commun, s'ils s'asseyaient à la même table, la dépense neserait pas énorme. Mais, dites-vous, que ferions-nous quand toutserait dépensé ? Eh ! pensez-vous qu'on en, viendrait jamaisà bout? La grâce de Dieu ne serait-elle pas mille fois plusabondante? Ne se répandrait-elle pas avec largesse? Quoi ! n'aurions-nouspas fait de la terre un ciel ? Si parmi trois mille et cinq mille qu'ilsétaient alors, on obtint un tel succès que personne ne seplaignait de la pauvreté, à. combien plus forte raison n'arriverait-onpas au même résultat dans une si grande multitude ? Et quelétranger refuserait d'y contribuer? Pour démontrer que ladivision des richesses amène un surcroît de dépenseset engendre la pauvreté, supposons une maison où il y a dixenfants, un homme et une femme : celle-ci, ouvrière en laine, celui-làapportant ses profits du dehors; dites-moi, cette famille mangeant en communet habitant la même maison, dépenserait-elle plus que si elleétait divisée? Il est évident qu'elle dépenseraitplus si elle était divisée; car si ces dix enfants étaientséparés, il faudrait dix maisons, dix tables, dix domestiques,et des revenus en conséquence. Quoi encore ! Là oùil y a une multitude de serviteurs, ne vivent-ils pas tous à lamême table, afin de diminuer la dépense? La division entraînedonc toujours une diminution, tandis que l'union et la concorde produisentun accroissement. Ainsi les habitants des monastères vivent commeautrefois les fidèles. Et là, qui meurt de faim? Qui ne vitpas dans une grande abondance? Mais aujourd'hui les hommes ont plus.peurde cela que de tomber dans une mer sans fond et sans bord. Cependant ,si nous avions fait l'expérience de ce genre de vie , nous l'embrasserionssans crainte. Et quelle grâce ne serait-ce pas? Car si, dans ce temps-là,quand il n'y avait que trois mille, que cinq mille fidèles, quandon avait pour ennemi le monde entier, quand on n'avait de consolation àattendre d'aucun côté, si alors, dis-je, on entra courageusementdans cette voie, à combien plus forte raison ne le pourrait-on pasaujourd'hui, où, par la grâce de Dieu, les fidèlesremplissent le monde ? Et dans ce cas combien resterait-il de gentils?aucun, selon moi; nous les aurions bientôt tous gagnés etattirés à nous. Oui, si nous entrions dans cette voie, j'aiconfiance en Dieu qu'il en serait ainsi. Croyez-moi seulement, et toutréussira comme je le dis; et si Dieu nous conserve la vie, j'espèreque nous embrasserons bientôt cette règle.

4. En attendant, observez et maintenez avec force la loi sur le serment.Que celui qui l'observe dénonce celui qui la viole, qu'il l'accuseet le réprimande vertement. Car le temps fixé approche, oùje ferai l'enquête et retrancherai et exclurai le prévaricateur.Puissions-nous n'en découvrir aucun parmi nous ! Puissent tous avoirété fidèles à observer ce pacte spirituel !Qu'il en soit ici comme à l'armée, où le mot d'ordredistingue le soldat de l'étranger. En réalité , noussommes maintenant en (40) guerre, et il est nécessaire de reconnaîtrenos frères. Et quel avantage n'est-ce pas d'avoir ce signe distinctif,.etchez nous et hors de chez nous? Quelle arme n'avons-nous pas contre lesruses du démon? Car une bouche qui ne sait pas jurer attirera promptementDieu par la prière, et frappera le démon d'un coup mortel;une bouche qui ne sait pas jurer ne saura pas non plus proférerl'injure. Repoussez, jetez ce feu hors de votre langue comme hors de votremaison. Laissez-la un peu respirer, et diminuez la plaie. Je vous y exhortevivement, afin de pouvoir vous donner un autre enseignement; car tant quece succès ne sera pas obtenu, je n'ose passer à un autresujet. Corrigez-vous donc entièrement sur ce point, saisissez d'abordtoute l'importance du résultat, et alors je traiterai d'autres lois,ou plutôt ce ne sera pas moi, mais le Christ. Plantez cette vertudans votre âme , et bientôt vous deviendrez le paradis de Dieu,paradis bien préférable au paradis terrestre. Car il n'yaura plus parmi vous ni serpent, ni arbre de mort, ni autre chose de cegenre. Enracinez profondément en vous cette habitude. Si vous lefaites, le profit n'en sera pas pour vous seuls, qui êtes ici présents,mais pour tous les hommes, et non-seulement pour les hommes qui viventaujourd'hui, mais pour ceux qui viendront dans la suite. Car une bonnehabitude une fois établie et observée par tout le monde,se perpétue pendant de longs siècles, et le temps ne peutplus la détruire. Si un homme fut lapidé pour avoir ramassédu bois un jour de sabbat, quel ne sera pas le châtiment de celuiqui commet une faute bien plus grave que de ramasser du bois, d'un hommequi amasse tout un fardeau de péchés, c'est-à-direune multitude de serments? Quel ne sera pas son supplice? Si vous vouscorrigez là-dessus, vous obtiendrez de grands secours de Dieu. Sije vous dis : n'injuriez pas, vous m'objecterez votre colère; sije vous dis : ne portez pas envie, vous trouvez une autre excuse. Ici vous,n'avez rien de pareil à dire. C'est pourquoi j'ai commencépar les choses faciles, comme il est d'usage dans tous les arts. On n'abordeles choses difficiles qu'après avoir d'abord appris les choses faciles.Vous verrez combien celle-ci l'était, quand, vous étant corrigéspar la grâce de Dieu , vous recevrez d'autres prescriptions.

Donnez-moi confiance et devant les gentils et devant les Juifs, et surtoutdevant Dieu. Je vous en conjure au nom de la charité, par les douleursdans lesquelles je vous ai enfantés, " vous, mes petits enfants". Je n'ajouterai point ce qui suit : " Que j'enfante de nouveau " ; nije ne dirai : " Jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous". Car j'ai la confiance que le Christ est formé en vous. Mais j'ajouterai: " Mes frères bien-aimés et chéris, ma joie et macouronne ". (Gal. IV, 19, et Philip. IV, 1.) Croyez bien que je ne tiendraipas un autre langage. Quand on me mettrait sur la tête mille couronnesroyales ornées de pierreries, je ne me réjouirais pas commeje me réjouis de votre avancement; bien plus, je ne crois pas qu'unroi goûte une joie comme celle que je ressens à votre occasion.Que dis-je? Quand même il reviendrait vainqueur de tous ses ennemis;quand, à sa propre couronne, il en ajouterait un grand nombre d'autreset des diadèmes, symboles de son triomphe, je ne crois pas que cestrophées lui procureraient autant de satisfaction que m'en procurevotre avancement. En effet, je suis fier comme si j'avais mille couronnessur la tête, et non' sans raison; car si, par la grâce de Dieu,vous contractez cette habitude , vous aurez remporté mille victoiresplus difficiles que celles de ce souverain; vous aurez lutté etcombattu contre les méchants démons, contre les esprits pernicieux,non par l'épée, mais par la langue et là volonté.Et voyez quel succès que celui-là, si vous le remportez !D'abord vous aurez rompu une mauvaise habitude; secondement, vous aurezdétruit un faux raisonnement, source de tous les maux, en vertuduquel la chose est regardée comme indifférente et sans danger;troisièmement, vous aurez vaincu la colère; quatrièmement,l'avarice; car ce sont là les suites du serment. De plus, vous puiserezlà une grande ardeur pour d'autres progrès. Comme les enfantsqui apprennent les lettres, non-seulement les apprennent, mais par ellesse forment insensiblement à lire; ainsi en sera-t-il de vous; lefaux raisonnement ne vous trompera plus; vous ne direz plus que c'est unechose indifférente , vous ne parlerez plus par habitude , mais entoutes choses vous vous tiendrez fermes , afin qu'ayant pratiquéen tout la vertu selon Dieu , vous jouissiez des biens éternels,par la grâce et la bonté du Fils unique, avec qui, au Père,et en (41) même temps au Saint-Esprit, sont la gloire la force ,l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XII

MAIS JOSEPH, QUI FUT SURNOMMÉ PAR LES APÔTRESBABNABAS (CE QUI EST INTERPRÉTÉ FILS DE CONSOLATION), LÉVITE,ORIGINAIRE,DE CHYPRE, AYANT UN CHAMP, LE VENDIT, EN APPORTA LE PRIX ETLE DÉPOSA AUX PIEDS DES APÔTRES. VERS. 36, 37, JUSQU'AU VERS.16 DU CHAP. V.)

1. Sur le point de raconter l'histoire d'Avanie et de Sapphire, et avantde montrer un homme tombé dans un très-grand péché, saint Luc en rappelle un autre qui s'était bien conduit ; pourfaire voir qu'an sein d'une multitude ainsi réglée, malgréune si grande grâce, au milieu de tant de signes miraculeux, Ananie,sans se corriger par l'exemple des autres, mais une fois aveuglépar l'avarice, a attiré le châtiment sur sa tête. "Ayant un champ ", ce qui indique qu'il n'en avait qu'un, " le vendit, enapporta le prix et le déposa aux pieds des apôtres. Or, unhomme nommé Ananie avec Sapphire, son épouse, vendit ce qu'ilpossédait, et frauda sur le prix du champ, sa femme le sachant,et en apportant une certaine partie, la déposa aux pieds des apôtres". Ce qu'il y avait de grave, c'est que la faute leur était communeet qu'il n'y avait pas d'autre témoin. Comment cette penséeétait-elle venue à ce malheureux? " Mais Pierre lui dit:Avanie, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, au point de te faire mentirau Saint-Esprit et détourner une partie du prix de ton champ ? "Voyez encore ici un signe éclatant, beaucoup plus grand mêmeque le premier. " Restant entre tes mains, ton champ n'était-ilpas à toi? et vendu, le prix n'était-il pas encore en tapuissance? " C'est-à-dire : A-t-on usé de force? est-ce qu'ont'a fait violence ? vous attire-t-on malgré vous ? " Pourquoi as-tuformé ce dessein dans ton coeur? Ce n'est pas aux hommes, mais àDieu que tu as menti. En entendant ces paroles, Ananie tomba et expira" : Et pourquoi ce signe est-il plus grand que l'autre ? Parce que la parolede Pierre donne la mort, parce qu'il lit dans la conscience et connaîtdes choses faites en secret. " Et tous ceux qui entendirent cela furentsaisis d'une grande crainte. Des jeunes gens se levant, emportèrentle mort et allèrent l'ensevelir. Or, il s'écoula un espaced'environ trois heures, et sa femme, ignorant ce qui s'était passé,entra. Pierre lui dit : Répondez-moi : est-il vrai que vous avezvendu votre champ un tel prix? " Il voulait la sauver, car le mari étaitl'auteur de la faute. C'est pourquoi il s'empresse de lui offrir l'occasionde se justifier et la faculté de se repentir. C'est ce qui lui faitdire : " Répondez-moi : est-il vrai que vous avez vendu votre champun tel prix? Oui, (42) répondit-elle. Mais Pierre reprit: Pourquoivous êtes-vous concertés pour tenter le. Saint-Esprit? Voilàà la porte les pieds de ceux qui ont enseveli votre épouxet ils vont vous emporter. Aussitôt elle tomba à ses piedset expira. Les jeunes gens en entrant là trouvèrent morte,l'emportèrent et l'ensevelirent près de son époux.Et une grande frayeur se répandit dans toute l'Eglise et chez tousceux qui apprirent ces choses ". Mais à la suite de cette frayeur,les signes se multiplièrent ; écoutez-en la preuve : " Ils'opérait beaucoup de signes et de prodiges dans le peuple par lesmains des apôtres. Ils étaient tous réunis dans leportique de Salomon; et aucun des autres n'osait se joindre à eux;mais le peuple les exaltait ". Et c'était juste. Pierre étaitréellement terrible, lui qui reprochait et punissait les penséesles plus secrètes. On s'attachait particulièrement àlui, et à cause du miracle et à cause de son premier, deson second et de son troisième discours. C'était lui quiavait fait le premier et le second miracle, et encore celui-ci qui ne mesemble pas simple, mais double, puisque d'abord il a pénétréle secret des consciences, et qu'ensuite la mort a obéi àses ordres. " Mais le nombre de ceux qui croyaient au Seigneur, hommeset femmes, augmentait; de sorte qu'ils portaient les malades dans les placespubliques et les déposaient sur des lits et des grabats, afin quequand Pierre viendrait, son ombre au moins couvrit quelqu'un d'eux". Celan'a pas eu lieu pour le Christ; ainsi s'est réalisé ce qu'ilavait dit : " Celui qui croit en moi fera les oeuvres que je fais et enfera de plus grandes encore ". (Jean, XIV, 12.) " Or, la foule accouraitdes villes voisines de Jérusalem, apportant des malades et ceuxqui étaient tourmentés par les esprits impurs, et tous étaientguéris ".

Mais considérez avec moi comme toute leur vie est remplie decontrastes. D'abord, découragement à cause de l'ascensiondu Christ, puis courage à cause de la descente de l'Esprit; nouveaudécouragement, à raison des railleries, puis joie àcause des fidèles et du miracle; tristesse encore, parce qu'ilsont été saisis, puis contentement parce qu'ils ont pu sejustifier. Et ici encore nous trouvons joie et tristesse: joie parce qu'ilsbrillent aux yeux des hommes, et qu'ils jouissent des révélationsdivines; tristesse parce qu'ils donnent la mort même à leursfrères; joie à cause de leur éclat, tristesse de lapart du prince des prêtres. Du reste, c'est ce que nous pouvons voirpartout, même chez les anciens, si nous voulons regarder attentivement.Mais reprenons ce qui a été dit plus haut : " Ils vendaientet apportaient les prix et les mettaient aux pieds des apôtres".Vous voyez, mon cher, qu'ils ne donnaient point aux apôtres la peinede vendre, mais qu'ils vendaient eux-mêmes et leur remettaient lesprix. Ananie n'agit point ainsi: il soustrait une partie du prix du champqu'il a vendu, et il est puni pour s'être mal conduit et avoir étésurpris à dérober ce qui lui appartenait. Ceci est un reproche,et un reproche très-vif, à l'adresse des prêtres d'aujourd'hui.Et comme sa femme était complice, l'apôtre l'interroge àson tour.

2. Mais, dira-t-on peut-être, elle a été traitéebien durement. Que dites-vous? Quelle dureté y a-t-il là,de grâce? Si un homme qui a ramassé du bois est lapidé,à combien plus forte raison doit l'être un voleur sacrilège.Or, cet argent était déjà sacré. Par conséquent,celui qui avait voulu vendre son bien et en donner le prix, devenait certainementsacrilège en en soustrayant une partie. Or, si celui qui soustraitde son propre bien, est sacrilège, à plus forte raison celuiqui dérobe du bien d'autrui. Et si les choses ne se passent plusainsi, si le châtiment n'est plus, immédiat, n'allez pas croireà l'impunité. Voyez-vous qu'on lui fait un crime d'avoirdérobé une partie de l'argent qu'il avait rendu sacré?Ne pouviez-vous pas, lui dit l'apôtre, user de votre bien, mêmeaprès l'avoir vendu? Vous en a-t-on empêché? Pourquoile retirez-vous, après l'avoir promis? Voyez comme dès l'abordle diable se met à l'oeuvre, au milieu de si grands signes et desi grands prodiges, et surtout comment il a aveuglé ce malheureux.Un fait de ce genre s'est passé dans l'ancienne loi, quand Charmé(1) fut convaincu d'avoir soustrait des objets voués à l'anathème;et vous savez cependant quelle punition on en tira. Car, mon cher auditeur,le vol des choses sacrées est un péché extrêmementgrave, un acte de souverain mépris. Nous ne vous avons point forcéde vendre, ni de nous donner votre argent après avoir vendu; vousavez agi par votre propre volonté : pourquoi donc dérobez-vousquelque

1 La Vulgate porte Achan, fils de Charmé (Jos. VII, 1.)

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chose d'objets consacrés? " Pourquoi Satan " a-t-il rempli toncoeur? " Mais si Satan est le coupable , pourquoi accuser Ananie? Parcequ'il a cédé à la puissance de Satan et en a étérempli. Il fallait le corriger, dira-t-on. Mais il ne se serait pas corrigé: celui qui avait eu sous les yeux de tels spectacles et n'en avait tiréaucun profit, se fût encore bien moins amendé par d'autresmoyens. Et pourtant on ne pouvait passer légèrement là-dessus; il fallait retrancher cette gangrène de peur que le corps entiern'en fût infecté. Ici, c'est l'avantage du coupable lui-même,qu'on l’empêche d'aller plus loin dans le mal, et ensuite tous lesautres en sont rendus plus vigilants; dans l'autre supposition, t'eûtété le contraire. C'est pourquoi Pierre réprimanded'abord et fait voir que la faute ne lui a point échappé,ensuite il prononce l'arrêt. " Pourquoi ", lui dit-il, " as-tu faitcela ? " Tu voulais posséder? Il fallait conserver dès lecommencement et ne pas promettre ; mais maintenant que tu reprends aprèsavoir consacré, c'est commettre un plus grand sacrilège.Celui qui prend le bien d'autrui peut y être poussé par ledésir de posséder ce qui ne lui appartient pas; mais toi,tu pouvais garder le tien. Pourquoi donc consacrer ces choses, et les reprendre?Tu as agi là avec un souverain mépris. Point de pardon pourton crime; il est inexcusable.

Que personne ne se scandalise s'il y a encore aujourd'hui des voleurssacrilèges. Car, s'il y en avait alors, à plus forte raisony en a-t-il aujourd'hui, que les vices abondent. Accusons-les donc publiquement,afin, que les autres tremblent. Judas était sacrilège ; maisles disciples n'en furent, pas scandalisés. Voyez-vous les mauxqu'engendre la passion des richesses? " Et tous ceux qui entendirent celafurent saisis d'une grande crainte ". Ananie fut puni, les autres en profitèrent;on avait donc eu raison d'agir ainsi; quoique d'autres signes eussent précédécelui-ci, jamais la frayeur n'avait été aussi grande. Ainsise vérifie ce qui est écrit : " Le Seigneur se fera connaîtreen rendant des jugements ". La même chose était arrivéeà l'occasion de l'arche : Oza fut puni, les autres eurent peur.Mais alors le roi, saisi de crainte, éloigna l'arche, tandis qu'iciles autres redoublèrent de vigilance. Vous voyez que Pierre n'appelapoint Sapphire , mais attendit qu'elle entrât; et aucun des autresn'avait osé annoncer ce qui était arrivé.

C'était l'effet de la crainte du maître, du respect etde l'obéissance des disciples. " Un espace de trois heures ". Sapphirene savait rien, aucun de ceux qui étaient là ne l'avait avertie,bien que la nouvelle eût eu le temps de se répandre; maisils avaient peur. Aussi l'historien nous dit-il, tout surpris : " Ne sachantpas ce qui s'était passé, elle entra ". Cependant voici quipouvait faire voir que Pierre connaissait les choses cachées : pourquoicelui qui n'a interrogé personne , vous interroge-t-il ? N'est-cepas évidemment parce qu'il sait ce qui s'est passé? Maisun grand aveuglement ne permit pas à Sapphire de dépouillerson intention criminelle; elle répond avec une grande audace : carelle croyait parler à un homme. C'était une aggravation deleur péché qu'ils l'eussent commis d'un commun consentementet comme en vertu d'un pacte. " Pourquoi vous êtes-vous concertéspour tenter le Saint-Esprit? Voilà à la porte les pieds deceux qui ont enseveli votre époux, et qui vont vous emporter ".D'abord, il lui fait sentir sa faute , ensuite il annonce qu'elle subirale même châtiment que son mari, et avec justice, puisqu'ellea commis le même péché. Et comment, direz-vous, " soudaintomba-t-elle à ses pieds et rendit-elle l'âme?" Parce qu'elleétait tout près. Ce fut ainsi qu'ils s'attirèrentleur propre punition. Et comment n'en aurait-on pas été frappé?Qui n'aurait pas craint l'apôtre ? Qui n'aurait pas étésaisi d'admiration ? " Et ils étaient tous réunis dans leportique de Salomon ". D'où il suit qu'ils habitaient dans le temple,et non dans une maison quelconque. Ils ne craignaient plus, du reste ,le contact des objets immondes; mais ils touchaient les morts sans scrupule.Et voyez comme ils sont sévères envers les leurs, tandisqu'ils n'usent point de leur pouvoir à l'égard des étrangers." Mais le nombre de ceux qui croyaient au Seigneur, hommes et femmes, augmentaittous les jours, en sorte qu'on déposait dans les places publiquesles malades sur des lits et des grabats, afin que, quand Pierre viendrait,son ombre au moins couvrît quelqu'un d'entre eux ".

3. La foi de ceux qui approchaient ainsi était grande, plus grandemême que du temps du Christ. Pourquoi cela ? A cause de la prédictionque le Christ avait faite . " Celui qui croit en moi fera les oeuvres queje fais, il en fera de plus grandes encore ", comme (44) ils demeuraientau même lieu sans en sortir, tous leur apportaient leurs maladessur des lits et des grabats. : c'était prodige de tout côté,et de la part des croyants, et de la part de ceux qui étaient guéris,et de la part de celui qui avait été puni, et par la libertéde leur langage, et par la vertu de ceux dont la foi était affermie:car tout ne reposait pas.seulement sur les miracles. En effet, quoiquedans leur modestie ils attribuassent tout au Christ, au nom duquel ils-déclaraient agir, cependant c'était aussi l'effet de leurvie et de leur vertu. Et remarquez qu'on ne fixe pas ici le nombre descroyants , mais qu'on l'abandonne aux conjectures du lecteur, tant lesprogrès de la foi étaient considérables ! Aussi prêchait-onla résurrection avec plus de force : " Personne n'osait se joindreà eux , mais le peuple les exaltait " . L'écrivain parleainsi pour prouver qu'ils ne paraissaient déjà plus méprisablescomme auparavant, et qu'un pêcheur, un simple particulier avait produitcet effet en peu de temps, en un moment.

Ce genre de vie, cette liberté de parole, ces miracles et toutle reste avaient fait de la terre un paradis. On les admirait comme desanges, rien ne les émouvait, ni les railleries, ni les menaces,ni les dangers, et de plus ils étaient extrêmement humainset pleins de sollicitude : ils aidaient les uns de leurs richesses et guérissaientles autres de leurs maladies. " Pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur?" Pierre, sur le point de punir, s'en justifie et instruit les autres.Car, comme le fait devait paraître très-dur, il exerce enversAnanie et sa femme un jugement terrible. S'il ne les eût pas frappéstous les deux d'un tel châtiment pour une faute impardonnable , quelmépris de Dieu n'en serait pas résulté! Ce qui prouveque c'était là la raison, c'est qu'il ne les punit pas avantd'avoir démontré la faute. Aussi personne ne gémit,personne ne poussa un cri ; mais tous furent saisis de frayeur. Et nonsans raison : car leur foi augmentait , les signes se multipliaient , unegrande crainte se répandit parmi les leurs , parce que.les chosesdu dehors nous troublent moins que celles du dedans. Si donc nous sommesunis les uns aux autres, personne ne nous fera la guerre; mais si, au contraire,nous sommes divisés, tous nos ennemis tomberont sur nous. Voilàpourquoi ils étaient pleins de confiance, se jetaient librementsur la place publique au milieu des ennemis et triomphaient; ainsi s'accomplissaitcette parole : " Régnez au milieu de vos ennemis ". (Ps. CIX, 2.)Et la preuve d'une plus grande vertu, c'est qu'ils opéraient detels prodiges même en prison, même dans les fers. — Mais siun simple mensonge attirait un si grand châtiment, que sera-ce duparjure? Bien plus, si une femme, pour avoir simplement dit " oui, telprix ", n'a pu échapper à une si terrible punition, quelsupplice sera le vôtre, ô vous qui jurez et vous parjurez ?_Il est à propos aujourd'hui de démontrer par l'Ancien Testamentla gravité du parjure. " La faux volait, large de dix coudées". (Zac. V, 2.) Le vol désigne la rapidité avec laquellela peine suit le parjure ; la largeur et la longueur de dix coudéesindiquent la violence et l'étendue du châtiment; le vol partantdu ciel fait voir que la sentence sort du tribunal céleste; la formede faux montre que le supplice est inévitable. Car comme la fauxqui tombe sur le cou ne se retire pas d'elle-même, mais reste mêmequand la tête est abattue ainsi la vengeance qui atteint ceux quijurent est terrible et ne s'arrête que quand sa tâche est accomplie.Et ne nous rassurons pas si nous échappons au châtiment, bienque nous ayons juré; car ce délai tourne à notre détriment.A quoi pensez-vous ? Que depuis Ananie et Sapphire , beaucoup ont commisla même faute et n'ont point subi la même peine ? Et vous demandezpourquoi? Ce n'est pas qu'on leur ait fait grâce, mais ils sont réservésà un plus grand supplice.

4. Ainsi ceux qui pèchent souvent doivent plus craindre quandils ne sont pas punis que quand ils le sont; car le délai de lapunition et la longanimité de Dieu ne font qu'aggraver leur supplice.Ce n'est donc pas à éviter la punition, mais le péché,que nous devons tendre; et si la punition ne suit pas le péché,nous n'en devons que trembler davantage. Dites-moi : si vous menaciez votreesclave sans le frapper, quand.serait-il plus effrayé, plus disposéà vous abandonner et à fuir? ne serait-ce pas sous le coupde vos menaces? Aussi nous exhortons-nous mutuellement à ne pastoujours menacer un serviteur, de peur d'imprimer en son âme unecrainte plus vive, d'y jeter un trouble plus grand que si nous le frappions;du reste ici le mal (45) n'est que passager, tandis que là il estéternel. Ne vous occupez donc pas de savoir si quelqu'un reçoitle coup de faux, mais s'il commet telle ou telle faute. Il se fait maintenantbien des choses qui se faisaient au temps du déluge, et le délugen'arrive plus; mais on est menacé de l'enfer et de ses supplices.Beaucoup commettent les crimes qu'on commettait à Sodome, et lapluie de feu ne tombe pas, parce que le fleuve de feu est prêt. Beaucoupont osé ce qu'osa Pharaon, et ils n'ont point subi le sort de Pharaon,ils n'ont point été submergés dans la mer Rouge :mais l'abîme les attend là où la souffrance n'éteintpas le sentiment, là où il n'est pas donné de mourir,mais où l'on est consumé par d'éternelles tortures,par des chaudières brûlantes et les angoisses de la suffocation.Beaucoup osent encore ce qu'ont osé les Israélites, et lesserpents ne les ont pas dévorés; mais le ver qui ne meurtpas les attend. Beaucoup ont osé ce qu'a osé Giézi,et ne sont pas devenus lépreux; mais, au lieu de la lèpre,ils seront un jour déchirés et rangés parmi les hypocrites.Beaucoup ont juré et se sont parjurés; s'ils ont jusqu'iciéchappé au châtiment, ne nous rassurons pas pour cela: le grincement de dents les attend. Et peut-être seront-ils puniset n'échapperont-ils pas même ici-bas, quoique plus tard,en commettant d'autres péchés qui aggraveront leur supplice; car souvent des fautes moindres nous conduisent à de plus grandespour lesquelles il faut tout acquitter. Ainsi quand quelque malheur vousarrive, souvenez-vous que vous avez commis ce péché. C'estce qui arriva aux fils de. Jacob. Rappelez-vous les frères de Joseph; ils avaient vendu leur frère, ils avaient essayé de letuer, ils l'avaient même tué autant qu'il était eneux ; ils avaient trompé, affligé leur vieux père,et rien de fâcheux ne leur était arrivé. Mais aprèsbien des années, ils coururent les plus grands périls, etils se souvinrent alors de leur péché. Et pour preuve quece n'est point ici une simple conjecture, écoutons ce qu'ils disent: " Oui, " nous sommes coupables envers notre frère n . (Gen. XLII,21.) De même quand il vous arrivera quelque chose, dites : Oui, noussommes coupables , parce que nous n'avons pas écouté le Christ,parceque nous avons juré; mes serments et mes parjures sont retombéssur ma tête.Faites donc votre confession; ils firent la leur et ilsfurent sauvés. Eh ! quoi ? parce que le châtiment ne suitpas immédiatement la faute, vous pècheriez plus hardiment?Mais Achab ne subit pas son sort aussitôt après le meurtrede Naboth. Et pourquoi cela? Dieu vous donne un certain temps pour vouslaver dans les eaux de la pénitence; si vous persévérez,il amène enfin le châtiment. Vous voyez comme les menteursont été punis; songez a ce que souffriront les parjures,songez-y et abstenez-vous. Bon gré mal gré, il faut que celuiqui jure se parjure, et celui qui se parjure ne peut être sauvé.Un seul parjure peut tout perdre et attirer le châtiment tout entier.Ainsi donc, je vous en conjure, veillons sur nous, afin qu'évitantla punition attachée à cette faute, nous soyons jugésdignes de la miséricorde de Dieu, par la grâce et la compassiondu Fils unique en qui appartiennent, au Père, et en même tempsau Saint-Esprit, la gloire , la force, l'honneur, maintenant, et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIII

LE PRINCE DES PRÉTRES SE LEVANT, LUI ETTOUS CEUX QUI ÉTAIENT DE SON PARTI ILS APPARTENAIENT A LA SECTEDES SADUCÉENS FURENT REMPLIS DE COLÈRE, ET ILS MIRENT LAMAIN SUR LES APÔTRES ET LES JETÈRENT DANS UNE PRISON PUBLIQUE.VERS. 17, 18, JUSQU'AU VERS. 33.)

1. Rien de plus impudent ni de plus audacieux que la malice. Connaissant,par expérience, le courage des apôtres d'après leurspremières tentatives, ils en forment cependant de nouvelles et selèvent encore une fois. Qu'est-ce que ceci : " Le prince des prêtresse levant, lui et tous ceux qui étaient de son parti? " Cela veutdire qu'il, s'éveilla, tout ému de ce qui s'étaitpassé. " Et ils. mirent la main sur les apôtres et les jetèrentdans une prison publique ". Maintenant l'attaque est plus violente. Ilsne les jugèrent pas immédiatement, espérant qu'ilss'adouciraient. Et,comment voyons-nous que l'attaque est plus violente?Parce qu'ils les mettent dans une prison publique. Voilà les apôtresexposés de nouveau aux dangers et éprouvant aussi de nouveaule secours de Dieu. Comment? Ecoutez la suite : " Mais un ange du Seigneurouvrit pendant la nuit les portes de la prison et les faisant sortir, leurdit : Allez, et vous tenant dans le temple, annoncez au peuple toutes lesparoles de cette vie ". Ceci s'est fait pour leur consolation, comme aussipour leur avantage et leur instruction. Et voyez se renouveler ici ce quis'est passé du temps du Christ. Il ne les rend pas témoinsdes miracles qu'il opère, mais il les dispose pour leur instruction; ainsi il ne leur a pas permis de voir la manière dont il ressuscitait,car ils n'en étaient pas dignes; mais il leur démontre parses oeuvres qu'il est ressuscité. De même, quand il changeal'eau en vin, les convives ne s'en aperçurent pas, puisqu'ils étaientivres; ce fut à d'autres qu'il laissa le soin d'en juger. Il enest de même ici. On ne vit point sortir les apôtres, mais oneut des preuves pour constater leur évasion miraculeuse. Pourquoiles fait-il sortir pendant la nuit? Parce que c'était le meilleurmoyen de faire croire à leur témoignage; parce qu'autrementon ne serait pas venu pour les interroger ou qu'on ne les aurait pas crus.Il en arriva de même autrefois : par exemple dans le temps de Nabuchodonosor: il vit les enfants louer Dieu au milieu de la fournaise et fut frappéde stupeur. Il aurait d'abord fallu demander aux apôtres Commentêtes-vous sortis?

Mais, comme si rien ne se fût passé, on leur dit : " Nevous avions-nous pas absolument défendu de parler? " Et voyez commeils ont tout appris par d'autres. Ils voient la prison fermée etles gardes debout de tant les portes. " Les apôtres ayant entenduces paroles entrèrent dans le temple au point du jour, et làils enseignaient. Mais le prince des prêtres arrivant et ceux deson parti avec lui, ils assemblèrent le conseil et tous les anciensdes enfants d'Israël; et ils envoyèrent à la prisonpour qu'on amenât les apôtres. (47) Quand les officiers furentarrivés, on ouvrit la prison, et ne les ayant pas trouvés,ils retournèrent en porter la nouvelle et dirent : Nous avons trouvéla prison soigneusement fermée et les gardes debout devant les portes; mais ayant ouvert, nous n'avons trouvé personne dedans ". Il yavait ici, comme pour le sépulcre, une double garantie le sceauet les gardes. Voyez à quel point ils sont ennemis de Dieu ! Dites-moi: étaient-ce des faits humains, tout ce qui se passait? Qui lesavait tirés de la prison fermée? Comment étaient-ilssortis, quand les gardes étaient debout devant les portes? C'estvraiment là le langage de gens furieux et ivres. Comme des enfantsprivés de raison, ils espèrent vaincre des hommes qu'uneprison, que des chaînes, que des portes fermées n'ont pu retenir! Cependant leurs ministres sont là, qui confessent le fait, commepour leur ôter toute excuse. Voyez-vous comme les signes se multiplient,les uns par eux, les autres pour eux : ceux-ci plus éclatants queles premiers?

C'est avec raison que la nouvelle n'a pas été portéeimmédiatement, mais qu'il y a d'abord eu embarras, afin que, témoinsde la puissance divine, ils soient ainsi instruits de tout. " Lorsqu'ilseurent entendu ces discours (1), le prince des prêtres, le magistratdu temple et les princes des prêtres étaient embarrasséset ne savaient que faire. Mais quelqu'un arriva et leur dit : Voilàque ceux que vous avez mis en prison sont dans le temple debout et enseignantle peuple. Alors le magistrat s'en allant avec les ministres, les amenasans violence, car ils craignaient d'être lapidés par le peuple". O folie! Ils craignaient le peuple, dit-on; à quoi cela leurservait-il? C'était Dieu qu'il fallait craindre, Dieu qui les enlevaittoujours de leurs mains comme des oiseaux; et ils craignaient le peuple! " Le prince des prêtres les interrogea en disant : " Ne vous avions-nouspas absolument défendu d'enseigner en ce nom-là ? Et voilàque vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine, et que vous voulezfaire retomber sur nous le sang de cet homme ". Que répondent lesapôtres? Ils leur parlent encore avec douceur, bien qu'ils pussentleur dire : Qui êtes-vous pour vous mettre en opposition avec Dieu?Que répondent ils enfin ? Ils répondent en

1 Ce texte diffère de celui de la Vulgate.

donnant encore avec douceur des exhortations et des conseils. " Pierrerépond, et avec lui les apôtres : Il faut plutôt obéirà Dieu qu'aux hommes ". C'est là une grande philosophie parlaquelle ils prouvent qu'ils combattent pour Dieu. " Le Dieu de nos pèresa ressuscité Jésus que vous-mêmes avez fait mouriren le suspendant à un bois. Dieu a exalté de sa droite cePrince, ce Sauveur, pour procurer à Israël la pénitenceet la rémission des péchés ". Celui que vous avezfait mourir, leur dit-il, Dieu l'a ressuscité. Voyez comme il attribueencore tout au Père, de peur que le Christ, ne parût étrangerau Père. " Et l'a exalté de sa droite ". Il n'indique passeulement la résurrection, mais encore l'exaltation, c'est-à-direl'ascension. " Pour procurer la pénitence à Israël ".

2. Voyez encore une fois le profit et l'enseignement parfait sous formed'apologie. " Et nous sommes les témoins de ces choses ". Voilàune grande liberté de langage. Pour confirmer ce qu'il avance, ilajoute: " Et aussi l'Esprit-Saint que Dieu a donné à ceuxqui lui obéissent ". Vous voyez qu'ils ne s'appuient pas seulementsur leur propre témoignage, mais encore sur celui de l'Esprit. Etils ne disent pas : " Qu'il nous a donné ", mais : " A ceux quilui obéissent " ; usant en cela de modestie, faisant voir en mêmetemps que cet Esprit est grand et qu'eux-mêmes peuvent le recevoir.Voyez comme ils sont instruits par paroles et par actions, et n'y fontpas attention, en sorte que leur condamnation sera juste. Car Dieu a permisque les apôtres fussent traduits en jugement, afin que leurs ennemisfussent instruits, s'ils voulaient l'être , et pour qu'ils prissenteux-mêmes confiance. " Ayant entendu ces choses, ils frémissaientde rage et pensaient à les faire mourir ". Voyez l'excèsde la malice ! Au lieu de s'effrayer de ce qu'ils avaient entendu, ilsfrémissent de rage et songent à les faire mourir. Mais ilest nécessaire de reprendre ce qui a été lu plus haut." Un ange du Seigneur ouvrant les portes de la prison pendant la nuit,les fit sortir en disant : Allez, tenez-vous dans le temple, et annoncezau peuple toutes les paroles de cette vie. Les fit sortir " ; il ne lesemmène pas lui-même, mais il les renvoie ; ce qui montre l'intrépiditédont ils ont fait preuve eu entrant la nuit dans le temple pour enseigner.Si les gardes les avaient fait sortir, (48) comme leurs ennemis le pensaient,ils se seraient enfuis, à supposer qu'ils se fussent laisséséduire; bien plus, dans le cas même où les magistratsleur auraient donné la liberté, ils ne se seraient pas arrêtésdans le temple, mais ils auraient pris la fuite; il n'y a personne quine sente cela à moins d'être fou.

" Ne vous avions-nous pas absolument défendu ? " S'ils vous ontjamais obéi, votre reproche est fondé; mais s'ils vous ontdit qu'ils ne vous obéiraient pas, vos reproches sont inutiles,vos défenses superflues. Voyez l'inconséquence désastreuseet l'excès de la démence ! Ils veulent enfin révélerl'intention homicide des Juifs, et faire voir qu'ils n'agissent point paramour pour la vérité, mais par vengeance. Voilà pourquoiles apôtres ne leur répondent pas avec hauteur, car ils étaientdocteurs; et pourtant quel homme, après avoir remué toutela ville, et étant favorisé de telle grâce, n'auraitpas pris un ton élevé? Autre fut la conduite des apôtres: ils ne se fâchèrent point, mais ils les prirent en pitié,versèrent des larmes et ne songèrent qu'aux moyens de lesdélivrer de l'erreur et de la colère. Ils ne leur disentplus: " Jugez vous-mêmes ", mais ils prêchent avec fermeté: " Celui que Dieu a ressuscité " ; montrant par là que toutceci se passe selon la volonté de Dieu. Ils ne disent pas : Ne vousavons-nous pas dit que " nous ne pouvons taire ce que nous avons vu etentendu ", car ils ne sont point querelleurs; mais ils reviennent sur lesmêmes sujets, à savoir: la croix et la résurrection.Ils ne disent pas pourquoi le Christ a été crucifié,ni qu'il l'a été pour nous ; mais ils y font allusion etne parlent pas clairement, parce qu'ils veulent d'abord les épouvanter.Dites-moi : quelle rhétorique y a-t-il là-dedans ? Aucune.Ils annoncent sans apprêt l'Evangile de vie. Après avoir dit: " L'a exalté ", il ajoute pourquoi: " Pour procurer à Israëlla pénitence et la rémission des péchés ".

Mais, direz-vous, cela paraissait alors incroyable. Eh! comment celan'eût-il pas été croyable, quand ni les chefs, ni lafoulé n'y pouvaient contredire? quand on fermait la bouche aux unset qu'on instruisait les autres? " Et nous sommes les témoins deces choses". De quelles choses? De l'annonce du pardon, de la pénitence;car la résurrection était un fait établi. Que le Christdonne la rémission , nous en sommes témoins et aussi l'Esprit-Saint,qui ne serait pas venu si les péchés n'avaient pas étéremis; en sorte que cette preuve est incontestable. Tu entends, malheureux,parler de la rémission des péchés, tu entends direque le Christ ne demande pas vengeance, et tu veux donner la mort? Quelexcès de malice ! Il fallait donc ou convaincre les apôtresde mensonge, ou, si on ne le pouvait, ajouter foi à leur parole;que si on ne voulait pas ajouter foi à leur parole, il ne fallaitpas les faire mourir. Qu'y a-t-il là-dedans qui mérite lamort? Mais dans leur fureur ils ne savaient pas même ce qui s'étaitpassé. Voyez comme les apôtres, après avoir rappeléle crime, parlent de pardon; montrant par là que si le crime étaitdigne de mort, la rémission était offerte au repentir. Commentles aurait-on persuadés autrement qu'en leur disant qu'ils feraientbien d'en profiter? Et voyez la méchanceté ! On leur amènedes sadducéens., qui étaient les plus opposés au dogmede la résurrection. Mais leur malice ne leur servit à rien.— On dira peut-être. Comment un homme aussi favorisé que lesapôtres ne serait-il pas devenu grand? Mais voyez comme, avant derecevoir la grâce, ils persévéraient tous dans l'oraison,et attendaient le secours d'en-haut. Et vous, mon cher auditeur, qui espérezle royaume du ciel, vous ne supportez rien? Vous avez reçu l'Esprit,et vous n'endurez ni de telles souffrances, ni de tels périls? Eteux, avant d'avoir pu respirer à la suite des premières épreuves,étaient conduits à de nouvelles. Et quel avantage de ne points'enorgueillir, d'être exempt de vaine gloire? Quel profit de parleravec douceur ? Ici tout n'était pas l'effet de la grâce; leurbonne volonté se manifeste par bien des preuves; et si les donsde la grâce étaient chez eux si éclatants, il fautl'attribuer à leur fidélité et à l'ardeur deleur zèle.

3. Et voyez dès l'abord quelle est la sollicitude de Pierre,sa sobriété, sa vigilance; comment les fidèles sedépouillaient de leurs biens. Ils n'avaient rien en propre, ilss'adonnaient à la prière, ils vivaient dans la concorde,ils jeûnaient. Quels fruits de grâce ! Aussi, leurs ennemissont-ils confondus par leurs propres ministres, lesquels reviennent annoncerce qu'ils ont vu, comme ceux qu'on envoya un jour vers le Christ, disaient:" Jamais homme n'a parlé comme parle cet homme ". (Jean, VII, 46.)Considérez ici avec moi leur (49) mansuétude, leur condescendance,et aussi l'hypocrisie du prince des prêtres. Il leur parle en effetavec douceur, parce qu'il a peur, et qu'il veut plutôt les empêcherd'agir que les faire mourir, vu que ceci lui était, impossible.Et pour émouvoir la foule, et suspendre sur sa tête la menacedes derniers périls, il leur dit : " Voulez-vous faire retombersur nous le sang de cet homme ? " — Le crois-tu donc un homme encore? —Il s'exprime ainsi pour leur faire voir que l'ordre qu'il donne est dictépar la nécessité. Ecoutez la réponse de Pierre : "Dieu a exalté de sa droite ce Prince, ce Sauveur, pour procurerà Israël la pénitence et la rémission des péchés". Il ne parle pas ici des nations, pour ne donner aucune prise.

" Et ils songeaient à les faire mourir ". Voyez encore une foiscomme les uns sont dans l'angoisse et la douleur, et les autres dans lecalme, l'allégresse et la joie ; et ce n'est pas chez ceux-làune simple douleur, mais " un frémissement de rage ". Il est doncvrai de dire : Mal faire, c'est souffrir; on le voit bien ici. Les apôtressont dans les chaînes, sont traduits devant le tribunal, et leursjuges sont dans l'incertitude, dans un extrême embarras. Les voilàcomme l'homme qui frappe le métal le plus dur, et reçoitlui-même le coup. Ils voyaient que la confiance des apôtresn'avait point diminué, que leur prédication augmentait, qu'ilsparlaient sans crainte et ne fournissaient aucun prétexte contreeux. Imitons-les , chers auditeurs , et soyons intrépides dans tousles périls. Il n'y a pas de périls pour celui qui craintDieu, mais pour celui qui ne le craint pas. Comment celui que la vertuélève au-dessus des souffrantes , qui considère leprésent comme une ombre fugitive, pourrait-il éprouver quelquemal? Que craindrait-il ? Qu'est-ce qui pourra être un mal pour lui?Cherchons donc un asile sur ce roc inébranlable. Quand on nous construiraitune ville entourée de murailles: mieux encore, quand on nous transporteraitdans une terre où nous serions à l'abri de tout trouble etau sein de l'abondance, en sorte que nous n'eussions rien à démêleravec personne, notre sécurité serait moins grande que celleoù nous met le Christ. Supposez, si vous le voulez, une ville d'airain,,entourée d'un mur inexpugnable ; il n'y a point d'ennemis, la terreest grasse et fertile, tout s'y trouve en abondance ; les citoyens y sontdoux et bienveillants, il n'y a pas un seul méchant, ni voleur,ni brigand, ni calomniateur, ni tribunal; la parole y suffit pour les contrats;supposons, dis-je, que nous habitions cette ville : eh bien ! nous n'yserions pas encore en sécurité. Pourquoi? Parce qu'il faudraitse quereller avec des serviteurs, avec une femme, avec des enfants , cequi serait la source d'un immense chagrin. Mais là, rien de pareil,rien qui puisse causer de la douleur ou de la tristesse.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que tout ce qui nous semble unsujet de chagrin était pour eux une source de joie et de bonheur.En effet, pourquoi se seraient-ils attristés? De quoi se seraient-ilsplaints? Voulez-vous une comparaison? D'un côté, c'est unhomme consulaire, opulent, qui habite la ville impériale, qui n'ad'affaires avec personne, qui n'a d'autre occupation que de vivre dansles délices, qui se voit placé au faîte des richesses,des honneurs et de la puissance; de l'autre côté, plaçonsPierre, si vous le voulez, Pierre enchaîné, accabléde maux sans nombre ; et nous le trouverons plus heureux. Songez quelleest l'abondance de sa joie, puisqu'il jouit même dans les fers. Car,comme ceux qui possèdent une magistrature élevée sontinsensibles au mal qui leur arrive et n'en sont pas troublés dansleur satisfaction ; ainsi les apôtres, au sein de leurs maux, éprouvaientplutôt de la joie que de la tristesse. Car il n'est pas possible,non, il n'est pas possible d'expliquer le plaisir que ressentent ceux quisouffrent quelque chose de pénible pour le Christ; ils jouissentbeaucoup plus des maux que des biens. Si quelqu'un aime le Christ, il saitce que je dis. Quoi ! devaient-ils fuir ces maux pour trouver la sécurité? Mais s'il s'agissait d'un simple changement de gouvernement, quel estl'opulent qui eût pu échapper à tant de périls,en vivant au milieu de tant de peuples ? Eux pourtant, comme aidéspar un ordre royal, sont venus à bout de tout, et même bienplus facilement. Car un ordre royal n'aurait pas fait ce qu'ont fait leursparoles; un ordre royal impose la nécessité, et on venaità eux spontanément., volontiers, et avec de vives actionsde grâce. Quel ordre souverain aurait pu déterminer àrenoncer aux richesses, à la vie ; à mépriser sa maison,sa patrie, ses proches, son salut même? Et voilà ce qu'a pula voix de pêcheurs et de fabricants de tentes. En sorte qu'ils étaientheureux, plus puissants et plus forts que tous. Oui, dirait-on, parce qu'ilsfaisaient des prodiges. Mais, dites-moi, quels prodiges faisaient les fidèles,les trois mille, les cinq mille, qui pourtant vivaient dans une grandeallégresse ? Et cela devait être. Avec la possession des richesses,la cause de tous les chagrins avait été supprimée.Là, là, en effet, était la source des guerres, desdisputes, de la tristesse , du découragement, de tous les maux ;la source de ce qui rend la vie désagréable et pénible.Car vous trouverez plus d'affligés chez les riches que chez lespauvres. Si quelques-uns pensent le contraire, ils jugent d'aprèsleur opinion, et non d'après la nature des choses. Rieti d'étonnant,du reste, à ce que les riches éprouvent quelque jouissance; les galeux en éprouvent lien une grande. Et la preuve qu'il n'ya pas (le différence, entre les galeux et l'âme des riches,c'est que ceux-ci, quoique accablés de soucis, s'y attachent pourtantà cause d'un plaisir passager; tandis que ceux qui en sont débarrassés.se portent bien et sont exempts de chagrin.

4. Lequel est le plus doux, dites-moi, lequel est le plus sûr,de n'avoir à songer qu'à un morceau de pain, qu'àun vêtement,. ou de s'occuper de mille personnes esclaves ou libres,tout en se négligeant soi-même? Celui-là ne craintque pour lui, et- vous, vous êtes inquiets pour tous ceux qui dépendentde -vous. Et pourquoi, direz-vous, croit-on devoir fuir la pauvreté?Parce qu'il y a d'autres biens que beaucoup ont, en aversion, non parcequ'il faut les fuir, mais parce qu'ils sont d'une pratique difficile; lapauvreté est de ce nombre. Celui qui peut la supporter ne la jugelas digne d'aversion. Pourquoi les apôtres ne la repoussaient-ilspoint? Pourquoi beaucoup l'embrassent-ils et courent-ils à elle,loin de l'avoir en horreur? Car il n'y a que les fous qui puissent désirerce qui est odieux.

Quand des philosophes, quand des hommes sublimes vont à ellecomme à une place de sûreté, comme à un lieusalubre, il ne faut pas s'étonner que d'autres pensent différemment.Le riche ne nie semble pas être autre chose qu'une ville sans murailles,située en plaine, et s'attirant de tous côtés des ennemis,tandis que la pauvreté est une place sûre, entouréede murs d'airain et d'un accès difficile. C'est le contraire quia lieu, direz-vous? Ce sont les pauvres qui sont souvent traînésdevant les tribunaux, ce sont eux qu'on injurie et qu'on malmène.Alors ceux-là ne sont pas simplement des pauvres, mais des pauvresqui veulent s'enrichir. Je ne parle pas d'eux, mais de ceux qui embrassentvolontairement la pauvreté. De grâce, pourquoi personne netraduit-il devant les tribunaux les pauvres qui vivent dans les montagnes?Cependant, si la pauvreté prête facilement à l'oppression,ce sont ceux-là qu'on devrait le plus tôt traduire devantles tribunaux. Pourquoi n'y traîne-t-on pas les mendiants? Pourquoipersonne ne leur fait-il violence, ne les calomnie-t-il ? N'est-ce pasparce qu'ils sont en un lieu de sûreté? A combien de gensla pauvreté et la mendicité ne paraissent-elles pas le combledu malheur? Quoi! direz-vous, la mendicité est-elle une bonne chose?Oui, s'il y a quelqu'un pour la consoler, pour en avoir pitié, pourlui donner l'aumône ; chacun sait que c'est une existence dégagéede soucis et pleine de sécurité. Je ne vous y exhorte pas,tant s'en faut, mais je vous engage à ne pas désirer lesrichesses. Lesquels, s'il vous plaît, vous semblent les plus heureux,de ceux qui pratiquent la vertu, ou de ceux qui s'en tiennent éloignés?Les premiers, sans doute. Et lesquels sont les plus aptes à apprendredes choses utiles et à briller dans la sagesse? Les premiers encore.Si vous en doutez, écoutez la preuve : Qu'on amène un mendiantde la place publique, qu'on le suppose estropié, boiteux, manchot;qu'on amène ensuite un autre homme, beau, robuste de corps, pleinde vie, opulent, de naissance. illustre et très-puissant. Conduisons-lestous les deux à l'école de la philosophie, et voyons celuiqui accueillera le mieux ses leçons. Commençons par, le premierprécepte,: Soyez humble et modeste ; c'est là l'ordre duChrist: Lequel des deux l'accomplira le mieux? " Heureux ceux qui pleurent! " lequel écoutera le mieux cette parole? " Heureux les humbles! " Lequel sera le plus attentif? " Heureux ceux qui ont le coeur pur !Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! Heureux ceux qui souffrentpersécution pour la justice ! " (Matth. V, 5-10.). Lequel accueillerale mieux ces enseignements? Ou, si vous le voulez, rapprochons-les l'unde l'autre : N'est-il pas vrai que l'un est orgueilleux et enflé,et l'autre toujours humble et modeste? Evidemment, cette (51) penséea cours, même chez les païens : Epictète, esclave, estropié,pauvre comme Irus, et ami des immortels; voilà le pauvre. L'âmedu riche, au contraire, est remplie de tous les maux, de folie, de vainegloire, de mille passions; de colère, de fureur, d'avarice, d'injustice,de tous les vices. Il est donc clair que le premier est plus disposéque le second à la philosophie. Vous voulez savoir laquelle desdeux conditions est la plus douce, car c'est là, je le vois, cequi préoccupe beaucoup de gens. Et encore ici il n'y a pas placeau doute, car celui qui est le plus près de la santé jouitd'un grand bonheur. Répondez-moi donc: Lequel, du riche ou du pauvre,est le plus disposé à observer cette lui que nous voulonsrétablir ? Lequel jure le plus facilement, de celui qui s'irrite,contreses enfants, et qui a des affaires avec mille personnes, ou de celui quidemande un morceau de pain ou un vêtement? Celui-ci n'a aucun besoinde jurer, s'il le veut, mais passe sa vie sans rien faire . Bien plus,celui qui n'a point appris à jurer, dédaignera souvent lesrichesses, et verra que la pauvreté fraie de tout côtéle chemin à la vertu , mène à l'équité,au mépris de la fortune, à la piété, au reposde l'âme, à la componction.

Ne nous négligeons pas, chers auditeurs, mais déployonsun grand zèle: ceux qui sont corrigés, pour se mainteniren cet état, ne pas se relâcher, ne pas reculer en arrière;ceux qui sont encore en retard, pour se relever et achever celui est commencé.En attendant que les premiers tendent la main aux seconds, comme on lefait à des naufragés afin de les amener au port, c'est-à-direau point de ne plus jurer. Car ne pas jurer est un port réellementsûr, un port où l'on ne peut plus être submergépar la violence des vents. La colère, l'injustice, la fureur outoute autre passion, ont beau s'agiter : l'âme est en sûretéet ne laisse plus tomber une parole déplacée, car elle nes'est imposée aucune nécessité, aucune loi. Voyezce qu'Hérode a fait pour remplir un serment ! il a tranchéla tête du précurseur : " A cause de son serment et àcause des convives il ne voulut point la contrarier ". (Marc, VI, 26.)Que n'ont pas souffert les tribus, à raison du serment qu'ellesavaient fait contre celle de Benjamin? (Judit. XXI, 10.) Que n'a pas coûté,àSaül son serment? Il est vrai qu'il s'est parjuré ; mais Hérodea commis un meurtre qui est encore pire qu'un parjure.Vous savez aussice qui est résulté du serinent de Josué aux Gabaonites.Le serment est un filet du démon. Brisons donc le lien et nous pourronsfacilement nous tenir en garde. Dégageons-nous du filet de Satan; craignons l'ordre de Dieu; prenons les meilleures habitudes, afin d'avancer,d'observer ce commandement et tous les autres, et d'obtenir les biens promisà ceux qui aiment Dieu, par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, en qui est, au Père, en unionavec le Saint-Esprit, gloire, force, honneur, maintenant et toujours, etdans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIV

ALORS UN PHARISIEN, NOMMÉ GAMALIEL, DOCTEURDE LA LOI, HONORÉ DE TOUT LE PEUPLE, SE LEVA DANS LE CONSEIL, ETORDONNA DE LES FAIRE SORTIR UN INSTANT. VERS. 34, JUSQU'AU VERS. 7 DU CHAP.VI.)

1. Ce Gamaliel était le maître de Paul. Il est surprenantqu'étant judicieux et instruit dans la loi, il ne crût pasencore. Il n'était absolument pas possible qu'il restât incrédule;ses paroles, son conseil le prouvent : " Il ordonna de les faire sortirun instant". Voyez la prudence de l'orateur et comme il frappe d'abordd'épouvante ses auditeurs. Mais, pour ne pas être soupçonnéde penser comme les apôtres, il s'adresse aux membres du conseil,comme s'ils étaient de son avis; son langage n'est pas violent,il semble traiter avec des hommes ivres de fureur, et dit : " Hommes d'Israël,prenez garde à ce que vous ferez à l'égard de ceshommes, c'est-à-dire, n'y allez pas au hasard et à la légère.Car avant ces jours-ci a paru Théodas se disant être quelqu'un,et auquel s'attacha un nombre d'environ quatre cents hommes; il a ététué, et tous ceux qui croyaient en lui ont été disperséset réduits à rien ". C'est par des exemples qu'il chercheà les rendre sages, et, pour les consoler, il cite Théodas,qui avait séduit un grand nombre de partisans. Mais avant de rapporterdes exemples, il leur dit : " Prenez garde à vous " ; et aprèsles avoir rapportés, il exprime son avis en disant : " Et maintenantje vous le dis : ne vous occupez pas de ces hommes. Après Théodas,se leva Judas le Galiléen, dans le temps du recensement; il attiraà sa suite une foule nombreuse; il périt à son touret tous ceux qui s'étaient attachés à lui furent dispersés.Et maintenant je vous le dis : ne vous occupez pas de ces hommes et laissez-les.Si leur entreprise ou cette oeuvre est des hommes, elle tombera d'elle-même;niais si elle est de Dieu, vous ne pouvez la détruire ". Comme s'ildisait : Attendez : s'ils se sont réunis d'eux-mêmes, rienne les empêchera de se séparer : " Et peut-être vousvous trouveriez combattre contre Dieu ". L'impossibilité du succès,l'inutilité de leurs efforts, c'est ce qu'il objecte pour les détourner.Il ne dit point par qui les rebelles ont été tués, ruais seulement qu'ils ont été dispersés, croyantsans doute superflu d'en dire davantage. Mais, par ce qu'il ajoute, illeur fait comprendre que si l'oeuvre est de l'homme, il n'y a pas às'en inquiéter; tandis que si elle est de Dieu, tous leurs effortsne viendront pas à bout de la détruire. Et ce discours parutsi sensé, qu'ils se déterminèrent à ne pointfaire mourir les apôtres, mais à les flageller. " Ils se rangèrentà son avis, et ayant rappelé les apôtres, ils les firentbattre de verges et leur défendirent de parler au nom de Jésus,après quoi ils les renvoyèrent ". Voyez après quelsprodiges on les flagelle. Et cependant la doctrine s'étendait deplus en plus, car ils enseignaient chez eux et dans le temple.

" Et eux sortaient du conseil pleins de joie (53) de ce qu'ils avaientété jugés dignes de souffrir un outrage pour le nomdu Christ; et tous les jours ils ne cessaient d'enseigner et d'annoncerJésus-Christ dans le temple et de maison en maison. Or en ces jours,comme le nombre des disciples augmentait, il s'éleva a chez lesGrecs un murmure contre les Hébreux, parce que les veuves de ceux-làétaient dédaignées dans le service quotidien ". Ilne veut pas précisément parler de ce temps même, maisil suit l'usage de l'Ecriture de donner comme présent ce qui doitarriver dans la suite. Je pense que par grecs il entend ceux qui parlaientcette langue, bien qu'ils fussent hébreux. C'est donc une nouvelletentation, et si vous y faites attention, vous verrez que dès ledébut il y a eu des guerres au dedans comme au dehors. " Mais lesdouze ayant convoqué la foule des disciples, dirent : Il n'est pasconvenable que nous abandonnions la prédication pour vaquer au servicedes tables ". Très-bien : il faut en effet préférerle plus nécessaire au moins nécessaire. Mais voyez commeils pourvoient à ce service, sans négliger la prédication.On choisit les plus respectables : " Frères, cherchez donc parmivous sept hommes de bon témoignage, remplis de l'Esprit et de sagesse,à qui nous confierons ce service. Quant à nous, nous nousappliquerons à la prière et au ministère de la parole.La proposition fut agréée de toute la multitude; et ils choisirentEtienne, homme rempli de foi et du Saint-Esprit ". Ainsi ceux que l'onchoisit sont remplis de foi, afin d'éviter ce qui est arrivéà l'occasion de Judas, d'Ananie et de Sapphire. " Et Philippe, etProchore, et Nicanor, et Timon, et Parmena, et Nicolas, a prosélyted'Antioche , qu'ils présentèrent aux apôtres; et ceux-ci,après avoir prié, leur imposèrent les mains. Et laparole du Seigneur s'étendait, et le nombre des disciples augmentaità Jérusalem ; beaucoup de a prêtres même obéissaientà la foi ". Mais revenons à ce qui a été ditplus haut : " Hommes, prenez garde à vous ! " Voyez comme Gamalielleur parle avec douceur et en peu de mots; il ne leur rappelle point d'ancienneshistoires, bien qu'il le pût, mais des faits récents pluspropres à confirmer ce qu'il avance. Aussi s'enveloppe-t-il d'uneespèce d'énigme : " Avant ces jours-ci" ; comme pour dire: Il y a peu de temps. S'il eût dit tout d'abord Renvoyez ces hommes,il eût éveillé des soupçons, et sa parole n'auraitpas eu autant de force, mais les exemples qu'il cite lui en donnent uneparticulière. C'est pourquoi il ne se contente pas d'un seul exemple,mais en cite un second. Il aurait pu en produire un troisième, etprouver ainsi surabondamment qu'il avait raison, en les détournantde leur projet homicide : " Ne vous occupez pas de ces hommes ".

2. Considérez aussi sa mansuétude. Il ne parle pas longuement,mais brièvement, et mentionne les rebelles sans colère :" Et tous ceux qui s'étaient attachés à lui furentdispersés". En disant cela, il ne blasphème point le Christ,mais il atteint son but : " Si l'œuvre est des hommes, elle tombera d'elle-même". Il me semble faire ici un raisonnement et leur dire: " Comme elle n'estpas tombée, elle n'est donc pas de l'homme. Et peut-être vousvous trouverez combattre contre Dieu ". Pour les réprimer, il leurmontre l'impossible, l'inutile

" Mais si elle est de Dieu, vous ne pourrez ". Il ne dit pas : Si leChrist est Dieu, car l'œuvre même le prouvait ; il n'affirme pointque l'œuvre soit humaine ni divine, mais il laisse au temps le soin dedécider et de convaincre. Mais, dira-t-on, s'il a persuadéles juges, pourquoi ont-ils ordonné la flagellation ? Ils n'avaient,il est vrai, rien à objecter à ce langage si juste; néanmoinsils ont voulu satisfaire leur fureur, et d'ailleurs ils pensaient par làépouvanter les apôtres. En parlant en l'absence de ceux-ci,Gamaliel eut plus de facilité à gagner les juges ; la douceurde sa parole et ses raisonnements fondés sur la justice les persuadèrent.Il leur prêchait presque l'Evangile; bien plus, son langage si justesemblait leur dire : vous êtes bien convaincus que vous ne pouvezdétruire cette oeuvre. Pourquoi n'avez-vous pas cru? Cette prédicationest si grande, qu'elle a le témoignage même de ses ennemis.La première fois il y avait quatre cents hommes, la seconde foisune grande multitude ; ici les premiers étaient douze. Ne vous épouvantezdonc pas de la foule qui s'y joint: " Car si l'oeuvre est des hommes, elletombera d'elle-même ". Il aurait encore pu citer un autre fait quis'était passé en Egypte; mais la preuve eût étésuperflue. Voyez-vous comme il conclut son discours en imprimant la crainte?Il ne se contente pas d'ouvrir simplement son avis, pour ne pas avoir l'airde défendre les apôtres; mais il raisonne d'après lesévénements. Il n'a pas osé affirmer que (54) l'oeuvrene vient pas des hommes, ni qu'elle ne vient pas de Dieu; car s'il eûtdit qu'elle venait de Dieu, on l'eût contredit; s'il eût affirméqu'elle venait de l'homme, ils eussent été disposésà la combattre. Voilà pourquoi il leur conseille d'attendrela fin, en disant : " Ne vous occupez pas ". Eux font entendre de nouvellesmenaces, bien persuadés qu'ils ne pourront rien, mais ils suiventleurs propres inclinations. Car c'est là le caractère dela malice, de tenter souvent l'impossible : "Après celui-là,se leva Judas ". Ceux qui voudront plus de détails, n'ont qu'àlire Josèphe, qui raconte fidèlement l'histoire de ses personnages;Voyez-vous quel courage il a eu à dire : " est de Dieu ", quandla suite des événements a pu seule l'amener à la foi?Il y a là en effet une grande hardiesse de langage, et point d'acceptionde personnes : " Ils se rangèrent à son avis, et ayant appeléles apôtres, ils les firent fouetter de verges et les renvoyèrent". Ils respectèrent l'opinion de cet homme ; par conséquentils renoncèrent au projet de faire mourir les apôtres, etse contentèrent de les faire fouetter et de les renvoyer : " Maiseux sortirent du conseil pleins de joie de ce qu'ils avaient étéjugés dignes de souffrir un outrage pour le nom du Christ " . Surcombien de prodiges ce prodige l'emporte ! Vous ne trouverez rien de semblabledans l'antiquité. Jérémie, il est vrai, fut flagellépour la parole de Dieu ; Elie et d'autres encore furent menacés; mais ici et par cela, comme par les signes miraculeux, ils manifestèrentla puissance de Dieu. On, ne dit pas qu'ils ne souffrirent point ; maisque la souffrance leur causa de la joie. Comment le voyons-nous? Par laliberté dont ils usèrent ensuite; même aprèsla flagellation, ils se livrèrent à la prédicationavec ardeur: " Ils ne cessaient d'enseigner et d'annoncer Jésus-Christdans le temple et de maison en maison. Mais dans ces jours". Quels jours?Quand tout ceci se passait; quand on flagellait, quand on menaçait,quand le nombre des disciples augmentait; alors : " Un murmure s'éleva". C'était peut-être à cause de la multitude, car ilest difficile de maintenir l'ordre dans un si grand nombre : " Et beaucoupde prêtres obéissaient à la foi ". On insinue ici quebeaucoup de ceux qui avaient comploté la mort du Christ, croyaient.

" Il s'éleva un murmure, parce que leurs veuves étaientdédaignées dans le service quotidien ". Il y avait donc undevoir quotidien à l'égard des veuves; vous voyez qu'il appellecela service, et non d'abord aumône; c'est le moyen de relever ceuxqui donnent et ceux qui reçoivent. Peut-être cela provenait-ilde la négligence de la foule , et non de la malice; il signale lemal (et il était grand), afin qu'il fût immédiatementguéri. Voyez-vous. que, dès le début, il y a des maux,non-seulement au dehors , mais au dedans ? Ne songez pas seulement àla guérison du mal , mais à sa grandeur. " Mes frères, choisissez sept hommes parmi vous ". Ils n'agissent pas d'aprèsleur propre volonté , mais ils s'excusent d'abord aux yeux de lafoule. Ainsi faudrait-il encore agir maintenant: " Il n'est pas convenableque nous abandonnions la parole de Dieu pour le service des tables ". Ilparle d'abord d'inconvenance, en faisant voir que les deux devoirs ne pouvaientse concilier ; comme quand il s'agissait d'élire Mathias, il parlaitde nécessité, vu qu'un apôtre avait défailliet qu'ils devaient être douze. Ici aussi ils démontrent qu'ily a nécessité ; mais avant d'agir, ils avaient attendu quele murmure s'élevât ; toutefois,. ils ne le laissèrentpas grandir.

3. Voyez encore : ils leur laissent le choix et préfèrentceux qui plaisent à tout le monde et reçoivent de tous unbon témoignage. Quand il s'agissait de proposer Mathias : " Il faut", dirent-ils, " choisir un de ceux qui ont toujours étéavec nous ". Ici, ils ne tiennent plus ce langage ; la question n'étaitpas la même. Aussi n'abandonnent-ils point le choix au sort, et quoiqu'ilspussent eux -mêmes choisir sous l'inspiration de l'Esprit, cependantils s'en abstiennent; ils préfèrent s'en rapporter au témoignagede la foule. Ils se réservent, il est vrai, de fixer le nombre ,de régler l'élection, d'en déterminer le but: maisils abandonnent à la multitude la désignation des sujets,pour ne pas paraître faire des faveurs, quoique Dieu eût permisà Moïse de choisir des vieillards de sa connaissance. Dansde tels offices il faut une grande sagesse. N'allez pas croire que,parcequ'ils ne sont pas chargés de prêcher, ils n'ont pas besoinde sagesse; il leur en faut, et beaucoup. " Pour nous, nous nous appliqueronsà la prière et au ministère de la parole ". Au commencementcomme à la fin, ils s'excusent. " Nous (55) nous appliquerons".Il le fallait; ce n'était point assez d'y aller à la légèreet comme au hasard ; l'application était nécessaire. " Laproposition fut agréée de toute la multitude " : c'étaitle juste effet de leur sagesse, tous approuvèrent la proposition,parce qu'elle était raisonnable. " Et ils choisirent " (c'est lesecond choix qu'ils font) " Etienne , homme plein de foi et du Saint-Esprit,et Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Timon , et Parména, etNicolas, prosélyte d'Antioche, et les présentèrentaux apôtres. Et ceux-ci ayant prié, leur imposèrentles mains ". Ceci nous apprend que c'est la foule qui les a elle-mêmedésignés et comme tirés de son sein, et non les apôtres.Voyez aussi comme l'écrivain est bref; il ne dit point comment ilsont été ordonnés, tuais simplement qu'ils l'ont étépar la prière ; car c'était une ordination. Un homme imposela main ; mais c'est Dieu qui fait tout, c'est sa main qui touche la têtede l'ordonné, si l'ordination se fait comme il faut. " Et la parolede Dieu s'étendait, et le nombre des disciples augmentait ". Cecin'est point dit sans raison, mais pour montrer la puissance de l'aumôneet du bon ordre. Du reste, devant raconter ce qui regarde Etienne, ]'écrivainen donne d'abord les motifs : " Et beaucoup de prêtres ", dit-il," obéissaient à la foi ". En voyant le chef et le docteur,parler ainsi , ils pouvaient encore juger par les œuvres. Ce qu'i][ y ad'étonnant , c'est que le peuple ne se soit pas divisé dansl'élection et n'ait pas désapprouvé les apôtres.

Mais quelle dignité conféra-t-on aux élus? Quelleordination reçurent-ils? C'est ce qu'il faut savoir. Etait-ce cellede diacres? Elle n'existait pas encore dais les églises; toute l'administration,reposait sur les prêtres; il n'y avait même pas encore d'évêques,excepté les apôtres. Ainsi, je ne vois pas que le nom de diacresni de prêtres fût alors clairement connu et admis; et pourtant,c'est dans ce but qu'ils furent ordonnés. On ne se contente pasde leur confier la fonction, ruais on prie pour qu'ils en aient le pouvoir.Et je vous demande si ces sept hommes en avaient besoin, au milieu d'unetelle abondance d'argent , d'une telle multitude de veuves. Aussi ce nesont pas de simples prières, triais de longues supplications; c'étaitici le moyen d'action comme dans la prédication ; car ils faisaientpresque tout par la prière. Ainsi les apôtres préféraientles choses spirituelles, ainsi ils étaient envoyés en mission,ainsi eux-mêmes avaient reçu ordre de prêcher. L'auteurne dit pas cela, ne les loue pas, mais se contente de dire qu'il n'étaitpas convenable d'abandonner la fonction qui leur était confiée.Moïse avait aussi réglé que ceux qu'il choisissait nese chargeraient point de tout. C'est encore pour cela que Paul dit : "Seulement nous devions nous ressouvenir des pauvres ". (Gal. XI, 10.) Maisvoyez comme ceux-ci ont surpassé ceux-là. Ils jeûnaient, ils persévéraient dans la prière. C'est ce qu'ilfaudrait encore faire aujourd'hui. On ne dit pas seulement qu'ils sontspirituels , mais remplis de l'Esprit et de sagesse : indiquant par làqu'il fallait beaucoup de sagesse pour supporter les accusations des veuves.A quoi sert que le dispensateur ne vole pas, s'il dissipe tout, ou s'ilest orgueilleux. et porté à la colère ? Sous ce rapportPhilippe était admirable; car on dit de lui : " Nous sommes entrésdans la maison de Philippe l'évangéliste, qui étaitun des sept, et nous y avons séjourné ". (Act. XXI, 5.) Riend'humain, vous le voyez. " Et le nombre des disciples augmentait àJérusalem ". Le nombre augmentait à Jérusalem ! Ilest étonnant que la prédication s'étende làoù le Christ avait été mis à mort. Ainsi, non-seulementaucun des disciples ne se scandalisa de voir les apôtres flagellés,de voir les uns menacer, les autres tenter le Saint-Esprit, les autresmurmurer; mais le nombre des croyants augmentait, tant le sort d'Avanieles avait rendus sages et les avait remplis de frayeur! Et voyez commentce nombre augmente : c'est après les épreuves, et non auparavant.Considérez ici la bonté de Dieu. Parmi ces princes des prêtresqui excitaient la foule à demander la mort, qui s'écriaientet disaient : " Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même"; parmi ceux-là, dis-je : " Beaucoup obéissaient àla foi".

4. Soyons donc les imitateurs de Dieu. Il les a reçus, et nonrejetés. Traitons ainsi les ennemis qui nous ont accablésde maux. Si nous avons quelque bien, faisons-leur-en part; ne les oublionsjamais, dans nos bienfaits. Si nous calmons leur fureur en souffrant lesmauvais traitements, à bien plus forte raison en leur faisant dubien ; ce dernier point est moins grand que l'autre. Car il n'y a pas deparité entre faire du bien à un ennemi et (56) désirersouffrir davantage; mais par l'un nous arriverons à l'autre. C'estlà la dignité des disciples du Christ. Ils avaient crucifiécelui qui était venu leur faire du bien ; ils avaient flagelléle maître des disciples, et néanmoins, il les appelle au mêmehonneur que ses disciples, il leur communique des biens comme àeux. Soyons, je vous en prie, les imitateurs du Christ; c'est en cela qu'ilfaut l'imiter, par là nous serons égaux à Dieu ; c'estune chose plus qu'humaine. Pratiquons l'aumône : c'est à sonécole que s'apprend cette philosophie. Celui qui sait avoir pitiédu malheureux , saura aussi oublier les injures; et celui qui sait oublierles injures, pourra aussi faire du bien à ses ennemis. Apprenonsà compatir aux maux du prochain, et nous saurons aussi supporterses mauvais traitements. Demandons à celui qui est mal disposéà notre égard, s'il ne se condamne pas lui-même, s'ilne voudrait pas être sage, s'il ne dit pas que tout est l'effet dela colère, de la bassesse, de l'infortune, s'il n'aimerait pas mieuxêtre du côté de ceux qui supportent l'injure en silenceque du côté de ceux qui la font dans un accès de fureur,s'il n'admire pas celui qui souffre. Et ne croyez pas que cette conduiterende méprisable. Rien ne rend méprisable comme de commettrel'injure; rien ne rend respectable comme de la supporter. Par l'un on estinjuste , par l'autre on est philosophe ; l'un ravale au-dessous de l'homme,l'autre met au niveau de l'ange. Quand même l'injurié seraitmoindre que celui qui l'injurie, il pourrait encore s'en venger, s'il levoulait. En tout cas l'un excite la compassion de tout le monde, l'autreest un objet de haine. Quoi ! Le premier n'est-il pas de beaucoup meilleurque l'autre? Tous regarderont l'un comme un furieux et l'autre comme unhomme sensé. Quand donc on veut vous forcer à dire du malde quelqu'un , répondez : Je ne puis médire de cet homme,car je ne sais s'il est tel que vous le dites. Gardez-vous surtout d'enpenser du mal ou d'en dire à un autre, ou d'en demander àDieu contre lui. Si vous le voyez accuser, défendez-le; dites: c'estla passion qui a parlé, et non l'homme; c'est le courroux, et nonl'amitié; c'est la colère, et non l'âme. Pour chaquefaute raisonnons ainsi. N'attendez pas que le feu s'allume ; étouffez-ledès l'abord ; n'irritez pas la bête féroce et ne lalaissez pas s'irriter; car vous ne seriez plus le maître d'éteindrel'incendie. Qu'a-t-il dit? Fou? insensé? Mais lequel est responsabledu mot, de celui qui le dit ou de celui qui l'entend ? Celui qui le dit,fût-il sage , passera pour un fou ; celui à qui on l'adresse,fût-il insensé, passera pour un sage et un philosophe. Lequel,dites-moi , est insensé, de celui qui avance des faussetés,ou de celui qui n'en est pas même ému ? Car s'il est d'unsage de ne pas s'émouvoir même quand on l'excite ; de quellefolie taxera-t-on celui qui s'émeut sans cause? Je ne parle pasencore des supplices réservés à ceux qui injurientou outragent leur prochain. Mais quoi ! il a traité son semblablede méprisable parmi les méprisables, de vil parmi les vils?Encore une fois, l'injure retombe sur sa tête. C'est lui qui paraîtréellement vil , tandis que l'autre passera pour honorable et dignede respect; car faire un crime à quelqu'un de telles choses, jeveux parler de l'obscurité de la naissance, est l'indice d'une âmebasse. Mais celui-là est vraiment grand, vraiment admirable, quiregarde ces injures comme rien et les écoute avec autant de plaisirque si on lui attribuait quelque qualité. Mais on l'accuse d'adultèreet d'autres crimes de ce genre? C'est le cas de rire alors : quand la consciencene reproche rien , il n'y a pas lieu dé se fâcher. Mêmeen songeant aux paroles méchantes et impures qu'il profère,vous ne devez pas vous affliger. Il n'a fait que révélerd'avance ce qui aurait été connu plus tard de chacun; ilse montre aux yeux de tous comme indigne de confiance, lui qui ne saitpas cacher les défauts du prochain ; il se nuit donc plus qu'àun autre, il se ferme le port, et se prépare un compte terribleau dernier jugement. Il sera bien plus repoussé que l'autre, luiqui a révélé ce qui devait rester secret. Quant àvous, taisez ce que vous savez , si vous voulez avoir une bonne réputation.Non-seulement vous détruirez ce qui a été dit et vousne le révélerez pas; mais vous obtiendrez encore un autreavantage : vous échapperez à toute condamnation. Un tel adit du mal de vous? Dites : S'il savait tout, il ne se serait pas bornéà cela.

Vous avez admiré ce que j'ai dit? vous en avez étéfrappés ? mais il faut le mettre en pratique. C'est pour cela quenous vous citons les paroles des infidèles; non que les Ecrituresn'en renferment un grand nombre de semblables, mais parce que celles-làsont plus (57) propres à faire rougir. Ensuite, l'Ecriture elle-mêmedit à notre honte: " Les païens n'en n font-ils pas autant?" (Matth. V, 47.) Le prophète Jérémie nous montreles enfants de Rachel refusant de transgresser la loi de leur père.Marie dit du mal de Moïse; mais aussitôt Moïse prie pourfaire cesser son châtiment et ne veut pas même qu'on sachequ'il a été vengé. Ce n'est pas ainsi que nous agissonsnous voulons surtout qu'on sache que l'injure que nous avons reçuen'est pas restée impunie. Jusqu'à quand n'aurons-nous quedes pensées terrestres? Tout combat suppose deux parties. Si voustirez des deux côtés les hommes qui sont en fureur, vous lesirritez davantage ; si vous les tirez à gauche ou à droite,vous calmez leurs transports. Si celui qui frappe rencontre un homme impatient,il en devient plus emporté ; s'il rencontre un homme qui lui cède, il se calme plus tôt et les coups retombent sur lui. Car un adversaireexercé à toutes sortes de combats ne triomphe pas aussi facilementde son antagoniste que l'homme qui se laisse injurier sans répondre.Alors l'insulteur se retire couvert de honte et condamné d'abordpar sa conscience , puis par tous les témoins. C'est un proverbeque : qui honore, s'honore; donc aussi : qui injurie, s'injurie.

Personne, je le répète, ne pourra nous nuire, si nousne nous nuisons nous-mêmes ; personne ne m'appauvrira, si je ne m'appauvrisle premier. Examinons un peu , je vous prie : J'ai l'âme pauvre,et tout le inonde s'épuise en dons pour moi : à quoi celame sert-il ? Tant que mon âme ne sera pas changée , c'estparfaitement inutile. Que j'aie l'âme grande , au contraire , etque tout le monde m'enlève ce que je possède : je n'ai rienperdu. Que je mène une vie impure et que tout le monde dise le contraire: quel profit en tiré-je? On dit, mais on ne croit pas. Au contraire, que ma vie soit pure et que tout le monde dise le contraire : qu'importe?Leur propre conscience les condamne; ils ne croient point ce qu'ils disent.Il ne faut donc admettre ni l'éloge ni le blâme. Et pourquoidis-je cela? Parce que, si nous le voulons, personne ne pourra nous tendredes embûches, ni nous envelopper dans une accusation. Examinons encore: Quelqu'un est traîné devant un tribunal, calomnié,si vous le voulez même, condamné à mort : Eh bien !qu'est-ce que ces souffrances d'un moment, quand on est innocent ? Maisc'est là qu'est le mal , direz-vous. Et moi je dis que c'est làle bien : souffrir innocemment. Quoi ! voudriez-vous qu'on fût coupable?Encore un mot: Un philosophe païen ayant appris qu'un tel étaitmort, et un de ses disciples disant : Hélas ! et il est mort innocent;le philosophe se retourna et lui dit voudriez-vous qu'il fût mortcoupable ? Et Jean n'est-il pas mort injustement? Lequel plaignez-vousle plus de celui qui meurt coupable ou de celui qui meurt innocent? N'appelez-vouspas l'un malheureux, et n'admirez-vous pas l'autre ? En quoi la mort nuit-elleà celui qui y fait un profit immense loin d'y rien perdre? Si ellerendait mortel un être immortel, peut-être lui ferait-elletort : mais si elle ne fait que tirer avec gloire de cette vie un hommemortel et qui, d'après la loi de sa nature , devait bientôtmourir; où est le dommage? Que notre âme soit en règleet rien du dehors ne pourra lui nuire. Mais vous n'êtes pas dansla gloire? Qu'importe? Il en est de la gloire comme des richesses. Si j'ail'âme grande, je n'ai besoin de rien; si je suis avide de vaine gloire,plus j'acquerrai, plus j'aurai besoin. Mais si je méprise la gloire,je deviendrai plus éclatant et plus glorieux. Puisque nous savonscela, rendons grâces au Christ, notre Dieu, qui nous a accordéune telle vie et embrassons-la pour sa gloire : car c'est à luiqu'appartient la gloire, avec le Père qui n'a pas de commencement,et son Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

HOMÉLIE XV

MAIS ÉTIENNE, PLEIN DE GRACE ET DE FORCE,FAISAIT DES PRODIGES ET DES MIRACLES ÉCLATANTS PARMI LE PEUPLE (VERS.8, JUSQU'AU VERS. 5 DU CHAP. VII.)

1. Voyez comme il y en a un parmi les sept qui se distingue et tientle premier rang. Bien que tous aient reçu l'ordination, il a néanmoinsattiré sur lui une plus grande grâce. Il ne faisait pas demiracles avant sa manifestation ; afin que nous apprenions que pour fairedescendre le Saint-Esprit, la grâce ne suffit pas, mais qu'il fautencore l'ordination. Que si auparavant ils étaient remplis de l'Esprit,c'était de celui du baptême. " Quelques-uns de la synagoguese levèrent ". Il emploie encore cette expression " se levèrent",pour marquer leur exaspération et leur colère. Voyez icileur grand nombre et aussi une nouvelle accusation. Car Gamaliel ayantécarté leur premier sujet d'accusation , ils en produisentUni autre. " Alors se levèrent quelques-uns de la synagogue ditedes Affranchis, de celle des Cyrénéens et des Alexandrins,et de ceux qui étaient de Cilicie et d'Asie, pour disputer avecEtienne; et ils ne pouvaient résister à sa sagesse et àl'Esprit qui parlait. Alors ils subornèrent des hommes pour direqu'ils l'avaient entendu proférer des paroles de blasphèmecontre Dieu et contre Moïse ". Pour établir l'accusation, ilsdisent : Il parle contre Dieu et contre Moïse. Voilà pourquoiils disputaient avec lui, afin de le forcer à dire quelque chose.Mais lui s'énonçait avec clarté, et peut-êtreparlait-il de l'expiration de la loi ; ou , s'il n'en parlait pas ouvertement,tout au moins l'insinuait-il : car, s'il en eût parlé explicitement,il n'y aurait pas eu besoin de suborner de faux témoins.

Les synagogues des Affranchis et des Cyrénéens étaientdifférentes. Les habitants de Cyrène, ville au delàd'Alexandrie, avaient des synagogues là et parmi les nations, etpeut-être demeuraient-ils là pour ne pas être obligésde voyager continuellement. On appelait " libertini " , les esclaves affranchispar le s Romains. Comme beaucoup d'étrangers habitaient àJérusalem, ils y avaient des synagogues où l'on devait lirela loi et prier. Examinez un peu avec moi comment Etienne est forcéici d'enseigner, et comment ses adversaires, à la vue des miracles,ne sont pas seulement excités à la jalousie , mais subornentde faux témoins, parce qu'il les confond par ses discours et qu'ilsne peuvent.plus le supporter. Ils ne voulaient point le tuer sans motif,mais après condamnation, afin de compromettre la réputationdes apôtres ; puis , laissant les apôtres, ils viennent auxdiacres, toujours pour épouvanter les premiers. Ils ne disent pas: Il parle ; mais : " il ne cesse de parler ", aggravant ainsi la calomnie." Ils soulevèrent les anciens et les scribes, et, accourant ensemble, l'entraînèrent et l'amenèrent au conseil; et ilsproduisirent de faux témoins qui dirent : Cet homme ne cesse deparler contre ce lieu saint et contre la loi. Il ne cesse ", disent-ils,comme pour montrer le but de ses efforts. " Nous l'avons entendu dire :(59) que Jésus de Nazareth détruira ce lieu et changera lestraditions que Moïse nous a données ". Ils accusaient déjàainsi le Christ, quand ils disaient : " Toi, qui détruis le templede Dieu ".

Ils professaient un grand respect pour le temple, parce qu'ils voulaients'y établir, et aussi pour le nom de Moïse. Vous voyez quel'accusation est double : " Il détruira ce lieu et changera lescoutumes ". Elle n'est pas seulement double, mais amère et grossede périls. " Et tous ceux qui étaient assis au conseil, jetantles yeux sur lui, virent que son visage était comme le visage d'unange ". Ainsi peuvent briller même ceux qui sont dans un degréinférieur. Mais de grâce, qu'avait-il de moins que les apôtres?N'avait-il pas fait des miracles ? N'avait-il pas parlé avec unegrande liberté ? ce : Ils virent que son visage était commele visage d'un ange ". C'était la grâce, c'était lagloire de Moïse. Il me semble que Dieu l'avait revêtu de cetéclat , peut-être parce qu'il avait quelque chose àdire, et pour les frapper d'épouvante par son seul aspect. Car ilest possible, très-possible, que des figures remplies de la grâcecéleste soient aimables aux yeux des amis et respectables et terriblesaux yeux des ennemis. Ou peut-être veut-on donner la raison pourlaquelle on l'a laissé parler. Mais que dit le prince des prêtres?" Les choses sont-elles ainsi ? " Voyez-vous comme la question est. pleinede douceur et n'a rien de désagréable Aussi Etienne commence-t-ilson discours de la façon la plus bienveillante: " Hommes, mes frèreset mes pères , écoutez : le Dieu de gloire apparut ànotre père Abraham quand il était en Mésopotamie,,avant qu'il habitât à Charan ". Dès le débutil détruit leur opinion et prononce, sans qu'on s'en doute, quele temple n'est rien, non plus que la coutume, qu'ils n'empêcherontpas la prédication , et que toujours Dieu part de l'impossible pourpréparer et exécuter ses desseins. C'est là le tissude son discours par lequel il leur démontre qu'ayant toujours étél'objet de la bonté de Dieu, ils n'ont payé ses bienfaitsque d'ingratitude et qu'ils tentent l'impossible. " Le Dieu de gloire apparutà notre père Abraham et lui dit : Sors de ton pays et viensdans la terre que je te montrerai ".

2. Il n'y avait pas de temple encore, pas de sacrifices, et pourtantAbraham était honoré de la vue de Dieu, lui dont les ancêtresétaient de l'Orient et qui habitait une terre étrangère.Et pourquoi tout d'abord appelaient-ils Dieu le Dieu de gloire? Parce queDieu a glorifié ceux qui étaient méprisés;et pour nous montrer que, s'il a glorifié ceux-là , àplus forte raison , glorifiera-t-il ceux-ci. Voyez-vous comme il les entraîneloin des choses matérielles, et d'abord loin du lieu, puisqu'ils'agissait de lieu ? " Le Dieu de gloire ". Si Dieu est le Dieu de gloire,il est évident qu'il n'a pas besoin de la nôtre, ni de celledu temple, puisqu'il est lui-même la source de la gloire. Ne pensezdonc pas que vous le glorifierez par là. Et pourquoi, direz-vous,l'Ecriturene rapporte-t-elle ici que ce seul trait de la vie d'Abraham? Parce qu'elleomet ce qui n'est pas absolument nécessaire. Elle ne nous a apprisque ce qu'il nous était utile de connaître ; à savoirqu'ayant vu le Fils, il a émigré vers lui (1). Elle a passéle reste sous silence, parce qu'Abraham est mort peu de temps aprèss'être établi à Charan.

" Sors de ta parenté". Ici il leur fait voir qu'ils ne sont pasfils d'Abraham. Comment cela ? Parce qu'Abraham a obéi et qu'ilsn'obéissent point. De plus apprenons, par ce qu'Abraham a fait surl'ordre de Dieu, que c'est lui qui a eu la peine et que ce sont eux quirecueillent les fruits, et que tous leurs pères ont étédans les tribulations. " Et sortant de la terre des Chaldéens, ilhabita à Charan ; et après la mort de son père Dieule transporta dans la terre où vous habitez maintenant, mais ilne lui donna là ni héritage, ni seulement où poserle pied ". Voyez comme il les détache de la terre ! Il ne dit pas: Il donnera, mais: " il n'a pas donné " ; pour faire voir que toutvient de lui, et que rien ne vient d'eux. Abraham sortit, en laissant saparenté et sa patrie. Pourquoi Dieu ne lui a-t-il pas donnécette terre? Parce que c'était la figure d'une autre terre et qu'ilavait promis de la lui donner. Vous voyez que ce n'est pas sans raisonqu'il reprend son discours : " Il ne l'a pas donnée ", dit-il. "Et il promit de la donner à sa race après lui, quoiqu'iln'eût point de fils ". Par là il montre la puissance de Dieu,qui fait des choses qui semblent impossibles. Dieu, en effet, promet derendre maître de la Palestine

1 Allusion à ce passage de l'Evangile : Abrabam a désirévoir mon jour, il l'a vu, il s'en est réjoui.

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un homme qui en est à une si grande distance, puisqu'il habiteen Perse.

Mais reprenons ce quia été dit plus haut " Fixant lesyeux sur lui, ils virent que son visage était comme celui d'un ange". D'où venait cette grâce qui brillait dans Etienne? N'était-cepas de la foi? Evidemment : car on lui a rendu plus haut le témoignagequ'il était plein de foi. Il y a donc une grâce qui n'estpas celle des guérisons; c'est pourquoi l'apôtre dit : " Al'un est donné la grâce des guérisons, à l'autrele langage de la sagesse ". Ici, il me semble qu'on insinue qu'il étaitplein de grâce quand on dit : " Ils virent que son visage étaitcomme celui d'un ange " : ce qui a été dit aussi de Barnabé.Nous apprenons par là que les hommes simples et innocents sont surtoutadmirés, et que la grâce brille particulièrement eneux : " Alors ils subornèrent des hommes pour dire : nous l'avonsentendu proférer des paroles de blasphème ". Ils accusaientles apôtres de prêcher la résurrection et d'attirerà eux une grande foule; ici ils accusent parce que des guérisonss'opèrent. O stupidité! ils blâment ce qui devraitexciter leur reconnaissance; comme autrefois avec le Christ, ils espèrentvaincre en paroles ceux qui triomphent par les oeuvres, et ils se jettentdans des discours sans fin. Ils n'osaient les enlever sans motif, n'ayantaucun sujet d'accusation. Et voyez comme les juges eux-mêmes ne rendentaucun témoignage ! car ils auraient été réfutésmais ils en subornent d'autres, afin de ne pas avoir l'air de commettreune injustice. Il en avait été de même avec le Christ.Voyez-vous la force de la prédication ? Comment elle subsiste chezceux qui ont été flagellés et même lapidés,traînés devant les tribunaux et même repoussésde tous côtés ? Aussi, nonobstant les faux témoignages,non-seulement ils n'ont pu vaincre les apôtres, mais ils n'ont pasmême pu leur résister, malgré leur extrême impudence.Ainsi Etienne les a vaincus par force, quoiqu'ils se conduisissent indignement(comme ils l'avaient fait avec le Christ), eux qui ne négligeaientrien pour le faire mourir: afin qu'il fût évident pour tousque ce n'était pas un homme, mais Dieu qui combattait contre leshommes.

Et voyez ce que disent les faux témoins subornés par ceuxqui l'avaient entraîné au conseil dans une intention homicide: " Nous l'avons entendu proférer des paroles de blasphèmecontre Moïse et contre Dieu ". O impudents ! vous faites des chosesblasphématoires contre Dieu et vous n'en avez souci, et vous avezl'air de vous inquiéter de Moïse ! Moïse n'est làque parce qu'ils ne s'inquiètent guère du service de Dieu;c'est toujours Moïse qu'ils mettent en avant: "Moïse ", disent-ils," qui nous a sauvés ", afin d'irriter un peuple prompt às'enflammer. Et pourtant comment un blasphémateur remporterait-ilde tels triomphes? comment un blasphémateur aurait-il fait de telsprodiges au milieu du peuple? Mais voilà ce que c'est que la jalousie:elle égare tellement ceux qu'elle saisit, qu'ils n'ont pas mêmela conscience de ce qu'ils disent. " Nous l'avons entendu proférerdes paroles de blasphème contre Moïse et contre Dieu " ; Etencore : " Cet homme ne cesse de parler contre le lieu saint et la loi" ; et ils ajoutent : " Que nous a donné Moïse"; il n'est plusquestion de Dieu.

3. Voyez-vous comme ils l'accusent d'avoir renversé le gouvernementet d'être impie? Il était évident pour tous qu'il étaitincapable d'un langage si audacieux, tant il y avait de douceur dans sestraits ! L'Ecriture ne dit pas cela de lui, quand on ne le calomniait pas;maintenant que tout est calomnie, Dieu a raison de la confondre par leseul aspect de son visage: On ne calomniait pas les apôtres, maison les empêchait d'agir; Etienne était calomnié, voilàpourquoi l'aspect de sa figure doit d'abord le justifier. Peut-êtrele prêtre en rougit-il. En disant: " Il promit ", Etienne fait voirque la promesse a été faite avant que le lieu en fûtfixé, avant la circoncision, avant le sacrifice, avant le temple;qu'ils n'ont point reçu la circoncision ni la loi à raisonde leurs mérites, mais que la terre seule a été larécompensé de l'obéissance. Avant même que lacirconcision soit donnée, la promesse est remplie. Il insinue que,quitter par l'ordre de Dieu, sa patrie et sa parenté (la patrieest là où Dieu conduit) et n'y avoir point d'héritage,ce sont des figures ; et encore que les Juifs sont chaldéens, sion y regarde de près; ensuite qu'il faut obéir à laparole de Dieu, même sans miracles et quelque inconvénientqu'il en doive résulter; puisque le patriarche abandonna tout, mêmele tombeau de son père, pour obéir à Dieu; que sison père ne l'accompagna pas en Palestine , parce qu'il ne croyaitpas, à (61) bien plus forte raison les fils seront-ils exclus, quoiquebien avancés dans le chemin, puisqu'ils n'ont pas imité lafoi de leur père. " Mais il promit de la lui donner et àsa postérité après lui".

On voit ici la bonté de. Dieu et la foi d'Abraham. Car obéir" lorsqu'il n'avait point encore de fils ", montre sa docilité etsa foi, surtout quand les faits semblaient démentir la promesse;par exemple de n'avoir pas même où poser le pied quand ilserait arrivé, de n'avoir pas de fils : ce qui n'était paspropre à affermir sa foi. Réfléchissons-y, nous aussi,et croyons aux promesses divines, même quand les événementssemblent les contredire; bien que chez nous, loin de les contredire, ilsleur soient parfaitement conformes. Car là où il y a despromesses dans le monde, si les faits leur sont opposés, ils lesont réellement ; mais chez nous il en est tout autrement: Dieua dit ici l'affliction, là le repos. Pourquoi confondre les temps?Pourquoi tout renverser sens dessus dessous ? Vous vous affligez parceque vous vivez dans la pauvreté? Et cela vous trouble? Que celane vous trouble pas. Vous auriez raison de vous troubler, si vous deviezêtre affligé là-bas, mais la tribulation en ce mondeest une source de repos. " Cette maladie", lisons-nous, " ne va pas àlà mort ". Cette tribulation est une punition; elle est une leçonet un amendement. Le présent est un temps de combat; il faut donclutter; car c'est la guerre, c'est la lutte. Dans le combat, personne necherche le repos, personne ne cherche le plaisir, ni ne s'inquiètede ses biens, ni n'est en souci pour sa femme : on n'a qu'une chose envue , vaincre l'ennemi. Faisons-en autant; et si nous triomphons , si nousrevenons avec les palmes, Dieu nous donnera tout. N'ayons qu'un seul souci: vaincre le démon ; ou plutôt ce n'est point là lerésultat de nos efforts, mais uniquement l'effet de.la grâcede Dieu. Que notre seule occupation soit donc de nous attirer la grâce,de nous procurer ce secours. " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?"N'ayons qu'un souci , c'est qu'il ne soit point notre ennemi, qu'il nese détourne pas de nous.

4. Ce n'est point l'affliction , mais le péché qui estun mal. Le péché , voilà la véritable affliction,quand même nous vivrions dans le plaisir; je ne parle pas seulementde l'avenir, mais du présent. Quels ne sont pas les remords de notreconscience ? Et est-il un tourment pire que celui-là? Je voudraisinterroger ceux qui vivent dans les vices, leur demander si le souvenirde leurs péchés ne leur revient jamais? s'ils ne tremblentpas? s'ils ne craignent pas ? s'ils ne souffrent pas ? s'ils n'appellentpas heureux ceux qui vivent au sein des montagnes, dans la pratique dujeûne et de la sagesse? Voulez-vous goûter un jour le repos?souffrez ici-bas pour le Christ, rien n'égale cette satisfaction.Les apôtres se réjouissaient d'avoir été flagellés.Paul nous y exhorte quand il dit : " Réjouissez-vous dans le Seigneur". Et comment, direz-vous, se réjouir dans les fers, dans les tourments, devant les tribunaux? On peut y goûter une très-grande volupté.Apprenez comment cela se fait : celui à qui sa conscience ne reprocherien, sera dans l'abondance de la joie; en sorte que plus son afflictionsera grande, plus son bonheur augmentera. Dites-moi, je vous prie : Unsoldat, couvert de blessures, n'est-il pas très-heureux de reveniret de pouvoir montrer ces signes de courage, d'illustration et de gloire?Et vous, si vous pouviez vous écrier comme Paul : " Je porte lesstigmates de Jésus ", vous pourriez aussi être grand, illustreet glorieux. Mais , dites-vous, il n'y à plus de persécution?Alors combattez contre la vaine gloire; et si quelqu'un dit du mal de vous,supportez-le pour l'amour du Christ. Combattez coutre la tyrannie de l'orgueil,contre la colère, contre les tentations de la concupiscence. Voilàdes stigmates, voilà des épreuves. Dites-moi : qu'y a-t-ilde plus terrible que des épreuves? L'âme ne souffre-t-ellepas? ne brûle-t-elle pas? Là le corps seul est déchiré; ici , l'âme souffre seule. Seule elle souffre quand elle se fâche,quand elle est envieuse, quand elle fait quelque chose de ce genre, oupour mieux dire quand elle le souffre. Car ce n'est pas agir, mais souffrir,que de se mettre en colère, d'être jaloux; aussi cela s'appellemaladies, blessures, plaies de l'âme. En effet, c'est maladie etpire que maladie.

Vous, qui vous livrez à la colère, songez que vous vousrendez malades. Donc, celui qui ne se fâche pas, ne souffre pas.Vous voyez que ce n'est pas celui qui reçoit l'injure qui souffre,mais celui qui la fait, comme je le disais plus haut. Il est évidentqu'il souffre, puisque cela s'appelle passion. Et il souffre mêmedans le corps; car la perte de la vue, la (62) stupidité et beaucoupd'autres maux sont les effets de la colère. Mais, direz-vous, iln'injurie que son fils ou son serviteur. Ne pensez pas que ce soit faiblesse,si vous n'en faites pas autant. Dites-moi, est-ce bien faire? Je ne pensepas que vous le disiez. Ne faites donc pas ce qu'il n'est pas bon de faire.Je sais à quelles colères de tels hommes sont sujets. Quesera-ce, direz-vous, s'il se contente de mépriser? de répéterce qu'il a dit? Reprenez alors, menacez, suppliez : la douceur brise lacolère; approchez-vous et reprenez. Cela ne doit pas se faire quandil s'agit de nous; mais cela est nécessaire quand il s'agit desautres. Ne regardez point comme fait à vous-même l'outragefait à votre fils; si vous en souffrez, que ce ne soit pas commed'une injure personnelle : car si votre fils est maltraité, ce n'estpoint sur vous , mais sur l'auteur, que retombe l'injure. Emoussez la pointedu glaive; qu'il rentre dans le fourreau. S'il en est tiré, souvent,dans un mouvement de colère, on peut s'en servir mal à propos;s'il y reste, même quand on a l'occasion de s'en servir, la colères'éteindra. Le Christ ne veut pas que nous nous fâchions pourlui; écoutez en effet ce qu'il dit à Pierre : " Remettezvotre épée au fourreau ". Et vous vous fâcheriez pourvotre fils ! Apprenez à votre fils à être sage. Racontez-luiles souffrances du Maître : imitez le Maître vous-même.Quand ses apôtres devaient être livrés aux outrages,il ne leur a pas dit : Je vous vengerai: Que leur a-t-il dit? " S'ils m'ontpersécuté , ils vous persécuteront aussi ". Souffrezdonc avec courage : vous n'êtes pas meilleurs que moi. Dites celaà votre fils, à votre serviteur : Tu n'es pas meilleur queton maître.

Mais ces paroles de la sagesse ont l'air de contes de vieille. Hélas! pourquoi ne peut-on exprimer en paroles ce que l'expérience démontresi bien? Pour vous convaincre, supposez que vous êtes au milieu dedeux partis en lutte, du côté des innocents et non des coupables;ne remporterez-vous pas vous-même la victoire? ne cueillerez-vouspas des palmes magnifiques? Voyez comme Dieu est injurié, et avecquelle douceur et quel calme il parle : " Où est ton frèreAbel? " Et que répond Caïn ? " Est-ce que je suis le gardiende mon frère? " Quoi de plus arrogant? Qui aurait supportécela, même de la part d'un fils? Et même de la part d'un frère,n'eût-on pas pris cela pour un affront? Mais Dieu reprend avec lamême douceur : " La voix du sang de ton frère crie vers moi". Mais, direz-vous, Dieu est au-dessus des atteintes de la colère.C'est pour cela que. le Fils de Dieu est descendu, pour vous faire dieuautant qu'un homme peut l'être. Je ne puis être Dieu, direz-vous,puisque je suis un homme. Eh bien ! amenons ici des hommes. Et n'allezpas croire que je parlerai de Paul et de Pierre; non, j'en prendrai quileur sont bien inférieurs. Le serviteur d'Elie injurie Anne, endisant : " Allez cuver votre vin ". (I Rois, III, 14.) Que peut-on direde plus injurieux? Mais que répond-elle ? " Je suis une femme quiai l'amertume au coeur ". En vérité, rien n'égalel'affliction : elle est la mère de la sagesse. Et cette mêmeAnne ayant une rivale , ne l'injurie pas; que fait-elle donc? Elle recourtà Dieu, elle prie, elle oublie sa rivale, et ne dit pas Elle m'aaccablée d'ignominie, vengez-moi; tant cette femme avait l'habitudede la sagesse! Hommes, rougissons; car vous savez que rien n'est comparableà la jalousie.

5. Le publicain, injurié par le pharisien, ne rend pas injurepour injure, bien qu'il l'eût pu s'il l'eût voulu ; mais ilsupporte tout avec sagesse, et dit : " Ayez pitié de moi qui suisun pécheur! " Memphibaal (1) accusé, calomnié parun serviteur, ne dit rien, ne fait rien contre lui, pas même auprèsdu roi. Voulez-vous connaître la sagesse même d'une femme publique?Entendez le Christ dire, quand elle lui essuyait les pieds de ses cheveux:" Les publicains et les femmes de mauvaise vie vous précéderontdans le royaume ". (Matth. XXI, 31.) La voyez-vous debout, versant deslarmes et expiant des péchés ? Le pharisien l'accable d'outrages,elle ne s'en fâche point. S'il savait, disait-il, que cette femmeest une pécheresse, il ne la laisserait point approcher. Elle nelui répond pas : Quoi ! êtes-vous donc exempt de péché?Mais elle souffre davantage, elle gémit davantage et verse des larmesplus brûlantes. Que.si les femmes, les publicains, les prostituéespratiquent la sagesse, même avant la grâce, quel pardon pouvons-nousespérer, nous qui, après une si grande grâce, sommesplus querelleurs, plus mordants, plus récalcitrants que les bêtessauvages?

Rien de plus honteux que la colère, rien de

1 Mëmphiboseth dans la Vulgate.

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plus vil, rien de plus terrible, rien de plus désagréable,rien de plus nuisible. Et je dis cela, non-seulement pour vous engagerà être doux envers les hommes, mais aussi pour vous exhorterà supporter votre femme, si elle est babillarde; qu'elle soit pourvous une matière de lutte et d'exercice. Quoi de plus absurde qued'établir des gymnases où nous n'avons rien à gagner,où nous affligeons notre corps ; et de ne pas nous créerdes gymnases domestiques, où nous puissions gagner des couronnes,même avant le combat ! Votre femme vous injurie? Ne devenez pas femmevous-même; car dire des injures est le propre de la femme; c'estune maladie de l'âme; c'est un défaut. N'estimez pas qu'ilsoit indigne de vous d'être injurié par une femme; ce quiserait indigne de vous, ce serait de dire des injures, quand une femmeest sage. C'est alors que vous vous déshonorez, que vous vous faitestort à vous-même; mais si vous supportez l'injure, vous donnezune grande preuve de force. Je ne dis pas ceci pour engager les femmesà dire des injures, tant s'en faut; mais pour vous encourager àêtre plus patients, quand cela arrive par l'instigation de Satan.C'est le propre des hommes forts de supporter les faiblesses. Si votreserviteur vous contredit, soyez sage; ne le traitez point comme il le mérite,mais ne dites et ne faites que ce qu'il convient. Ne faites jamais d'injureà une jeune fille, en proférant un mot déshonnête; ne traitez jamais un serviteur de scélérat: ce n'est paslui qui recevrait l'injure, mais vous. Il n'est pas possible que l'hommeen colère reste en lui-même, pas plus qu'une mer en fureur;et la source ne peut rester pure, si elle reçoit de la boue; alorstout se mêle ; disons plus, tout est sens dessus dessous. Quand vousfrapperiez votre serviteur; quand vous déchireriez sa tunique ,c'est encore vous qui souffririez le plus : il ne souffre que dans soncorps ou dans son vêtement, et vous, vous souffrez dans votre âme.C'est elle que vous avez déchirée, que vous avez blessée; vous avez renversé le cocher, et l'avez fait fouler et traînerpar les chevaux; absolument comme si un cocher se fâchait contreun autre et se laissait traîner. Que vous grondiez, que vous avertissiez,que vous fassiez toute autre chose, faites-le sans emportement et sanscolère. Car si celui qui reprend est le médecin du coupable,comment le guérira-t-il s'il se nuit à lui-même etne se guérit pas? Si par exemple un médecin venait pour guérirquelqu'un, et commençait par se blesser la main ou par se rendreaveugle, dites-moi, guérirait-il son malade? Non, répondez-vous.Donc , soit. que vous grondiez , soit que vous avertissiez, gardez vosyeux purs. Ne remuez pas la vase de votre âme, autrement commentla guérison serait-elle possible? L'homme calme et l'homme irriténe sauraient jouir de la même tranquillité. Pourquoi renverserle maître de son siège et lui parler quand il est àterre ? Ne voyez-vous pas que les juges, quand ils doivent exercer leurfonction , s'asseyent sur leurs sièges et dans un vêtementconvenable ? Faites de même : revêtez votre âme de latoge (qui n'est autre que la modération) et asseyez-vous sur letrône, en qualité de juge. Mais le coupable ne craindra pas,dites-vous. Il craindra bien davantage. Quand vous êtes irrité,dissiez-vous les choses les plus justes, votre serviteur les attribue àla colère; mais si vous lui parlez avec modération, il secondamnera lui-même. Mais, ce qui est le point principal : Dieu vousaccueillera, et vous pourrez obtenir ainsi les biens éternels, parla grâce, la compassion et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, en union avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire,la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il !

HOMÉLIE XVI

TOUTEFOIS DIEU LUI PARLA ET LUI DIT QUE SA POSTÉRITÉHABITERAIT EN UNE TETRE ÉTRANGÈRE OU ELLE SERAIT RÉDUITEEN SERVITUDE ET MALTRAITÉE PENDANT QUATRE CENTS ANS. MAIS LA NATIONQUI L'AURA TENUE EN ESCLAVAGE : C'EST MOI QUI LA JUGERAI, DIT LE SEIGNEUR,ET APRÈS CELA ELLE SORTIRA ET ME SERVIRA EN CE LIEU-CI. (CHAP. 6,7, JUSQU'AU VERS. 34.)

1. Vous voyez l'ancienneté et le mode de la promesse; et il n'ya nulle part de sacrifice ni de circoncision. Ici il fait voir que Dieua permis l'affliction des Juifs, mais qu'elle ne restera pas impunie. "Mais la nation qui l'aura " tenue en esclavage, c'est moi qui la, jugerai," dit le Seigneur". Vous le voyez, celui qui a promis et donné laterre, a d'abord permis l'affliction; ainsi maintenant il promet le royaume,mais il permet auparavant l'épreuve des tentations. Si alors laliberté est venue après quatre cents ans, quoi d'étonnantà ce qu'il en soit de même pour le royaume des cieux? C'estcependant ce que Dieu a fait, et le temps n'a point démenti sa parole,bien que l'oppression des Juifs ait été grande. Mais il nes'est pas contenté de punir les oppresseurs : il a aussi promisdes biens aux opprimés. Etienne me semble ici rappeler aux Juifsles bienfaits qu'ils ont reçus. " Et il lui donna l'alliance dela circoncision; et ainsi il engendra Isaac ". Ici il baisse un peu leton. " Et il le circoncit le huitième jour; et Isaac, Jacob; etJacob, les douze patriarches. Et les patriarches jaloux vendirent Josephpour " l'Egypte ". C'est aussi ce qui est arrivé pour le Christ,dont Joseph était la figure; c'est ce qu'il insinue et dont il formetout le tissu de son histoire. Car ils l'ont maltraité sans avoir

rien à lui reprocher, et quand il venait leur apporter de lanourriture ils l'ont mal accueilli. Voyez encore ici la longue attentede l'exécution de la promesse, laquelle cependant a un terme. "Et Dieu était avec lui " , et cela à cause d'eux. " Et ill'a délivré de toutes ses " tribulations ". Ici il fait voirqu'ils ont contribué sans le savoir à l'accomplissement dela prophétie, qu'ils étaient eux-mêmes les auteursdu mal, que le mal est retombé sur leur tête. " Et il luidonna grâce et sagesse devant Pharaon, roi d'Egypte ". Il donna grâcedevant un roi barbare, à un esclave, à un captif, que sesfrères avaient vendu et que ce prince honora. " Or il vint une famine,dans toute la terre d'Egypte et en Chanaan, et une grande tribulation,et nos pères ne trouvaient pas de nourriture. Mais Jacob ayant apprisqu'il y avait du blé en Egypte, il y envoya nos pères unepremière fois. Et la seconde fois, Joseph fut reconnu de ses frères". Ils descendirent pour acheter, et ils eurent besoin de lui. Et lui,que fit-il? Il ne se contenta pas de montrer sa bonté, mais il instruisitPharaon de leur présence et les lui présenta. " Et l'originede Joseph fut connue de Pharaon. Or Joseph envoya chercher Jacob son père,et toute sa parenté, au nombre de soixante-quinze personnes. EtJacob descendit en (65) Egypte et il y mourut, lui et nos pères.Et ils furent transportés à Sichem et déposésdans le sépulcre qu'Abraham avait acheté à prix d'argentdu fils d'Hémor, fils de Sichem. Mais comme approchait le tempsde la promesse que Dieu avait jurée à Abraham, le peuplecrût et se multiplia en Egypte, jusqu'à ce qu'il s'élevaun autre roi qui ne connaissait pas Joseph ". Nouveaux motifs de désespoir: d'abord la famine; ensuite ils sont tombés aux mains de leur frère; en troisième lieu, le roi prononce contre eux un arrêt demort ; et pourtant ils ont été sauvés de tous cesdangers. Ensuite, pour montrer la sagesse de Dieu, il dit : " En ce temps-lànaquit Moïse qui fut agréable au Seigneur". S'il est étonnantque Joseph ait été vendu par ses frères, il l'est.bienplus qu'un roi, destiné à périr, ait élevécelui même qui devait le renverser du trône.

Voyez-vous presque partout la figure de la résurrection? Quequelque chose se fasse par la volonté de Dieu ou par celle de l'homme,c'est bien différent. Mais rien, de ceci n'était l'effetde la volonté humaine. " Et il était puissant en paroleseten oeuvres ". Il dit cela pour montrer que Moïse fut un sauveur, etque l'on se montra ingrat envers lui. De même que Joseph, Moïsesauva ceux qui l'avaient maltraité. Sans doute on ne le fit pasréellement mourir, mais, comme Joseph, il fut tué en parole.Joseph fut vendu pour passer de sa patrie dans une terre étrangère;Moïse fut chassé d'une terre étrangère àune terre étrangère. L'un procura de la nourriture, l'autredonna des conseils pour apprendre à être avec Dieu. De toutcela, ressort la vérité proclamée par Gamaliel : "Si cette oeuvre est de Dieu, vous ne pourrez la détruire ". Maisvous, qui voyez comment ceux dont on a cherché la perte deviennentles sauveurs de ceux qui voulaient les perdre, admirez la sagesse et lesressources de Dieu ! car, si ceux-ci n'eussent pas formé leurs coupablesprojets, ils n'eussent pas été sauvés. Il vint unefamine, et elle ne les fit pas mourir. Bien plus : ils furent sauvéspar celui qu'ils croyaient perdu. Le roi donne un ordre, et il ne les détruitpas; au contraire, le peuple croissait quand celui qui les connaissaitmourut. Ils voulaient faire périr leur sauveur, et ils n'en purentvenir à bout.

2. Vous voyez comment Dieu fait tourner à l'accomplissement desa promesse les efforts mêmes que le démon fait pour la détruire.Ils étaient donc autorisés à dire : Dieu est féconden ressources et il peut nous tirer d'ici. Car, c'était làune preuve de la sagesse de Dieu que le peuple se multipliât au seinde l'adversité, au milieu de la servitude, des mauvais traitements,des meurtres. Telle était la grandeur de la promesse. Qu'ils sefussent multipliés dans leur propre pays, t'eût étémoins étonnant. Et ils ne sont pas restés peu de temps surla terre étrangère, mais quatre cents ans. Cela nous apprendqu'ils ont montré une grande sagesse : car on ne se conduisait pointenvers eux comme des maîtres à l'égard de leurs serviteurs,mais comme des ennemis et des tyrans. Voilà pourquoi Dieu préditqu'ils seront un jour dans une grande liberté : car c'est le sensde ces paroles : " Ils me serviront et reviendront ici ", non sans êtrevengés. Et voyez comme il semble attribuer ici quelque chose àla circoncision, bien qu'il ne lui accorde réellement rien : carla promesse avait précédé la circoncision qui n'estvenue qu'après. " Et les patriarches jaloux ". Ici, il ne les blessepas; il cherche à leur faire plaisir. Il appelle leurs ancêtrespatriarches, parce qu'ils en étaient fiers. D'autre part, il faitvoir que les saints n'ont pas été exempts de tribulations;mais que c'est au sein même des tribulations qu'ils ont étésecourus. Et non-seulement ils ne s'en dégageaient pas, mais quandils auraient dû y mettre un terme, ils aidaient à leurs oppresseurs.Comme les frères de Joseph , en le vendant, l'avaient rendu plusillustre, ainsi fit le roi pour Moïse, en ordonnant de tuer les enfants: car, sans cet ordre, rien ne serait arrivé.

Voyez la providence de Dieu ! Le roi met Moïse en fuite, et Dieune s'y oppose pas, parce qu'il ménage l'avenir et veut le rendredigne de la vision céleste sur la terre étrangère.Ainsi, celui qui a été vendu comme esclave, il le fait roilà même où on le croit esclave. Et comme Joseph règnelà où on l'a vendu, ainsi le Christ déploie sa puissancedans la mort. Ce n'était pas seulement une question d'honneur, maisaussi confiance en sa propre vertu. Mais reprenons ce qui a étédit plus haut. " Et il l'établit intendant sur l'Egypte et sur toutesa maison ". Voyez quels événements Dieu prépare parla famine. " Jacob descendit en Egypte avec soixante-quinze personnes.Et il y mourut, lui et nos pères. (66) " Et ils furent transportésà Sichem et déposés dans le sépulcre qu'Abrahamavait acheté à prix d'argent du fils d'Hémor, filsde Sichem ". Preuve qu'ils n'avaient pas même la propriétéd'un tombeau. " Mais comme approchait le temps de la promesse que Dieuavait jurée à Abraham, le peuple crût et se multipliaen Egypte, jusqu'à ce qu'il s'éleva un autre roi qui ne connaissaitpas Joseph ". Vous voyez que Dieu ne les avait pas multipliés pendanttant d'années, mais seulement quand la fin approcha; et pourtantils avaient passé plus de quatre cents ans en Egypte. Voilàle prodige. " Celui-ci, circonvenant notre nation, affligea nos pères,jusqu'à leur faire exposer leurs enfants pour en empêcherla propagation ". — "Circonvenant "; par ce mot il indique le meurtre secret:car Pharaon ne voulait pas les tuer publiquement; et pour cela il ajoute: " Jusqu'à leur faire exposer leurs enfants. En ce même tempsnaquit Moïse qui fut agréable à Dieu ". L'étonnantest que le futur chef ne naît ni avant ni après, mais au milieumême de ces mesures de fureur.

" Et il fut nourri trois mois dans la maison de son père ". C'estquand tout est humainement désespéré, quand ses parentsl'ont rejeté, que l'action de la Providence se montre avec éclat." Exposé ensuite, la fille de Pharaon le prit et le nourrit commeson fils ". Quand de si grands événements se passaient, iln'y avait encore ni temple, ni sacrifice. Et il fut nourri dans une maisonétrangère. " Et Moïse fut instruit dans toute la sagessedes Egyptiens, et il était puissant en paroles et en oeuvres ".Je m'étonne qu'il eût vécu là quarante ans etque la circoncision ne l'ait.pas trahi; et encore plus que lui et Joseph,au sein d'une vie tranquille, aient ainsi négligé leurs propresintérêts pour sauver les autres. " Mais lorsque s'accomplissaitsa quarantième année, il lui vint dans l'esprit de visiterses frères, les enfants d'Israël. Et ayant vu l'un d'eux injustementtraité, il défendit et vengea celui qui souffrait l'injure,en frappant l'Egyptien. Or, il pensait que ses frères comprendraient,que Dieu les sauverait par sa main; mais ils ne le comprirent pas ".

Voyez comme Etienne ne paraît point encore importun, quand ilrappelle de si grands événements, et comment on supportede l'entendre : tant la beauté de son visage les charmait ! " Ilpensait que ses frères comprendraient ". Et pourtant il prouvaitsa mission par ses oeuvres, et il n'y avait pas besoin d'un effort d'intelligence;néanmoins, ils ne comprirent pas. Voyez avec quelle modérationil parle, et comment, après avoir montré Moïse irritédans cette circonstance, il nous le présente plein de douceur dansune autre. " Le jour suivant il en vit qui se querellaient, et il s'efforçaitde les remettre en paix, en disant : " Hommes, vous êtes frères;pourquoi vous faites-vous tort l'un à l'autre? Mais celui qui faisaitinjure à l'autre le repoussa en disant : Qui t'a établi chefet juge sur nous? Veux-tu me tuer comme tu as tué hier l'Egyptien?" C'était dans les mêmes sentiments, paraît-il, et dansle même langage qu'ils disaient au Christ : " Nous n'avons pas d'autreroi que César ". Ainsi les Juifs avaient-ils coutume de traiterleurs bienfaiteurs. Voyez-vous la folie? Ils accusent celui qui doit lessauver, en disant: " Comme tu as tué hier l'Egyptien. Sur cetteparole, Moïse s'enfuit, et il demeura comme étranger sur laterre de Madian, où il engendra deux fils ". Il fuit, mais la fuite,pas plus que là mort, ne détruisit l'oeuvre providentielle." Et après quarante ans, l'ange du Seigneur lui apparut dans ledésert du mont Sina , au milieu d'un buisson enflammé ".

3. Voyez-vous comme le temps ne saurait nuire aux vues de la Providence?C'est quand il est en fuite, quand il est proscrit, quand il a passéun long temps sur la terre étrangère et qu'il y a eu deuxfils, quand il n'y a plus d'espoir de retour, c'est alors que l'ange luiapparaît. Il donne le nom d'ange au Fils de Dieu, comme àun homme. Et où a lieu l'apparition? Dans le désert, nondans le temple. Vous le voyez : combien de prodiges ! Et il n'y a pointde temple, point de sacrifice. Et ce n'est pas seulement dans le désert,mais dans un buisson. " Ce que Moïse apercevant, il admira la vision,et comme il s'approchait pour examiner, la voix du Seigneur se fit entendre". Voilà que Dieu lui fait l'honneur de lui parler. " Je suis leDieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac et le Dieude Jacob ". Ici, on voit non-seulement que l'ange qui lui apparaîtest l'ange du grand conseil, mais encore on découvre la bontéque Dieu montre dans cette vision. " Mais Moïse, devenu tout tremblant,n'osait plus (67) regarder. Et le Seigneur lui dit: Ote la chaussure detes pieds; car le lieu où tu es est une terre sainte ". Il n'y apas de temple, et le lieu est devenu saint par l'apparition et l'opérationdu Christ. C'est bien plus merveilleux que le Saint des saints , oùDieu n'a jamais apparu de cette manière, où jamais Moïsen'a ainsi tremblé. Vous avez vu la bonté de Dieu, voyez aussisa sollicitude. " J'ai vu parfaitement l'affliction de mon peuple qui esten Egypte, j'ai entendu son gémissement, et je suis descendu pourle délivrer. Maintenant, viens, je t'enverrai en Egypte ". Ici,il fait voir que Dieu les conduisait par des bienfaits, par les châtimentset par les prodiges; mais eux restaient les mêmes. Ceci nous apprendaussi que Dieu est partout. Convaincus de cette vérité, recouronsà lui dans les afflictions. " J'ai entendu son gémissement". — Il ne dit pas simplement : " J'ai entendu "; mais : à causedes malheurs. Et si quelqu'un demande Pourquoi a-t-il permis qu'ils fussentainsi affligés? qu'il apprenne que les afflictions sont pour tousles justes des sources de récompenses; ou encore il a permis qu'ils-fussent affligés pour faire éclater sa puissance et leurapprendre à être sages en tout. Et voyez que dans le désertnon-seulement " ils s'engraissèrent, ils s'épaissirent, ilss'élargirent ", mais encore ils abandonnèrent Dieu. Car partout,mon cher auditeur, le relâchement de l'âme est un mal. Voilàpourquoi Dieu dit à Adam dès le commencement: " Tu mangeraston pain à la sueur de ton front ". Il a permis qu'ils fussent affligés,de peur que, passant à un repos parfait du sein d'une grande tribulation,ils n'en conçussent de l'arrogance

car l'affliction est un grand bien.

Ecoutez là-dessus le roi David : " C'est pour mon bien que vousm'avez humilié ! " L'affliction est une grande chose pour les grandshommes, objets de notre admiration, à plus forte raison pour nous.Si vous voulez, examinons-la en elle-même. Supposons un homme nageantdans la joie, livré au plaisir et à la volupté : quoide plus honteux? quoi de plus insensé? Supposons au contraire quelqu'unaccablé de douleur et de chagrin, quoi de plus sage? Aussi le Sagenous dit-il : " Il vaut mieux entrer dans une maison de deuil que dansune maison de joie ". (Eccli. VII, 3.) Peut-être vous moquez-vousde ce que je dis? Eh bien! voyons ce qu'Adam fut dans le paradis et cequ'il fut après; ce que Caïn fut d'abord et ce qu'il fut ensuite.L'âme ne reste point fixe en elle-même; mais, comme le souffledu vent, le plaisir l'emporte, elle devient légère, ellen'a plus rien de solide. En effet, elle est prompte à promettre,prompte à engager sa parole, et ballottée par une multitudede raisonnements. De là des rires déplacés, de lagaîté sans raison, un flux de paroles niaises et inutiles.Mais pourquoi parler de la foule? Prenons quelque saint, par exemple, etvoyons ce qu'il a été dans la joie et ce qu'il a étédans la tristesse. Voulez-vous que nous choisissions David ? Quand il étaitdans le plaisir et dans le bonheur à raison de ses nombreux trophées,de ses victoires, de ses couronnes, de ses délices, de sa sécurité,voyez ce qu'il a dit et ce qu'il a fait : " Pour moi j'ai dit au sein demon abondance : Je ne serai plus jamais ébranlé ". (Ps. XXIX.)Mais écoutez ce qu'il disait quand il était dans l'affliction: " Et s'il me dit : Je ne veux plus de toi ; me voici : qu'il fasse cequi sera agréable à ses yeux". (II Rois, XV, 26.) Quoi deplus sage que ces paroles : que tout ce qui plaît à Dieu s'accomplisse?Et encore ce qu'il disait à.Saül: " Si le Seigneur vous excitecontre moi , que votre sacrifice soit de bonne odeur ". (I Rois, XXIV,19.) Quand il était dans l'affliction , il épargnait mêmeses ennemis; mais dans la suite il n'épargna ni ses amis, ni ceuxqui ne lui avaient fait aucun mal. Jacob disait aussi dans sa tristesse: " Si Dieu me donne du pain à manger et un vêtement pourme couvrir ". (Gen. XXVII, 30.) Jusque-là le fils de Noén'avait rien fait de coupable; mais dès qu'il fut assuréd'être sauvé , vous savez comme il devint insolent. Et quandEzéchias était dans l'affliction , voyez ce qu'il a faitpour son salut : il revêtit un sac et s'assit à terre ; maisquand il était dans la joie, il tomba par enflure de coeur. AussiMoïse donne-t-il cet avis : " Quand tu auras mangé et bu etque tu seras rassasié, souviens-toi de ton Dieu ". (Deut. VI, 12.)Un lieu de délices est dangereux et produit l'oubli de Dieu. Quandles Israélites étaient dans l'affliction , ils étaientbeaucoup plus nombreux; dans les temps prospères ils périssaienttous. Mais pourquoi chercher des exemples chez les anciens? Voyons, sivous le voulez, ce qui se passe chez nous. La plupart s'enflent quand ilssont dans la prospérité; (68) ils sont odieux à toutle monde, ils sont colères tant qu'ils jouissent du pouvoir : quandils l'ont perdu, ils deviennent humbles, doux, et sont ramenés àl'étude, de leur propre nature. C'est ce que David nous enseigne,quand il dit : " L'orgueil les a dominés jusqu'à la fin;leur iniquité est comme le résultat de leur embonpoint ".J'ai dit tout cela afin que nous ne cherchions pas la joie à toutprix. Mais, demandez-vous, pourquoi Paul dit-il : " Réjouissez-voustoujours? " Il n'a pas dit simplement : " Réjouissez-vous "; maisil a ajouté : " Dans le Seigneur ".

4. Et voilà la plus grande joie, celle que goûtaient lesapôtres, la joie profitable, qui a son principe, sa racine, sa matièredans les prisons, dans la flagellation , dans les persécutions,ce qui lui donne un résultat avantageux. Toute autre est la joiedu monde : elle commence par le plaisir, elle finit par la tristesse. Jene défends pas de se réjouir dans le Seigneur; j'y exhortebeaucoup au contraire. Les apôtres étaient flagellés,et ils se réjouissaient; ils étaient chargés de chaînes,et ils rendaient grâces; ils étaient lapidés, et ilsprêchaient. Voilà la joie que je veux; celle qui ne procèdepoint de la chair, mais de l'esprit. On ne peut se réjouir àla fois selon le monde et selon Dieu; car quiconque se réjouit selonle monde se réjouit de la richesse, de la volupté, de lagloire, de la puissance, du faste; mais celui qui se réjouit selonDieu, se réjouit d'être méprisé pour lui , dela pauvreté, du délaissement, du jeûne, de l'humilité.Ce sont, vous le voyez, des motifs tout opposés. Ici tous ceux quisont sans joie sont sans chagrin, et ceux qui sont sans chagrin sont sansjoie. Et en réalité voilà ce qui fait le véritablebonheur; car, du côté du monde, il n'y en a que le nom debonheur, puisque tout est dans la tristesse. Quelle n'est pas la tristessede l'orgueilleux ? Combien son arrogance ne lui coûte-t-elle pas! Il s'attire mille injures, une grande haine, beaucoup d'inimitié,de jalousie, d'envie. S'il est injurié par de plus puissants quelui, il s'en afflige ; s'il ne tient pas tête à tout le monde,il est déchiré. Mais l'homme humble, au contraire, jouitd'une grande félicité; il n'attend d'honneurs d'aucun côté;s'il en reçoit, il s'en réjouit; s'il n'en reçoitpoint, il ne s'attriste pas, il se félicite plutôt. Ainsiil y a une grande volupté à recevoir des honneurs sans lesrechercher. L'homme du monde, au contraire, cherche à êtrehonoré et ne l'est pas. Mais l'honneur ne procure pas le mêmeplaisir à celui qui le recherche et à celui qui ne le recherchepas. Le premier ne croit jamais en avoir assez, tant qu'il en puisse avoir;si peu que le second en reçoive, il est aussi content que s'il avaittout. De plus l'homme qui vit dans les délices a mille affaires,bien que ses revenus arrivent facilement et coulent comme de source; ilcraint les maux qui naissent de la volupté, et les incertitudesde l'avenir; l'autre est toujours tranquille, toujours joyeux, parce qu'ilest habitué au régime de la médiocrité. Ilne se croit pas malheureux parce qu'il n'a pas une table splendide, maisil jouit de n'avoir point à redouter un avenir incertain. Quantaux maux qui naissent d'une vie de délices, chacun les connaît,mais il est nécessaire d'en dire un mot. Il y a deux guerres, celledu corps et celle de l'âme; il y a deux tempêtes, deux maladies,et de plus, ces maladies sont incurables et entraînent de grandescalamités. Il n'en est pas de même de la frugalité;elle procure une double santé, des avantages doubles. " Un sommeilsain ", dit le Sage, " est le partage de l'estomac sobre ". (Eccli. XXXI,24.) En toute chose la médiocrité est désirable, etle défaut de modération a des inconvénients. Et voyezjetez sur un petit charbon une grande quantité de bois, vous n'aurezpas une flamme brillante, mais une fumée extrêmement désagréable.

Chargez un homme grand et fort d'un fardeau qui dépasse ses forces,vous le verrez tomber à terre avec sa charge. Mettez sur un navireune cargaison trop lourde, vous ferez un misérable naufrage. Ilen est ainsi d'une vie de délices; car de même que dans lesvaisseaux surchargés il y a un grand tumulte, quand les matelots,le pilote, le timonier, les passagers, jettent à la mer ce qui estsur le pont et ce qui est, à fond de cale ; ainsi.le voluptueuxrejette tout, se corrompt lui-même et périt (1). Et ce qu'ily a de plus honteux, c'est que le rôle des organes est interverti,que la bouche est assimilée aux parties les moins nobles et se trouveplus, déshonorée qu'elles; que si la bouche est ainsi dégradée,que sera-ce de l'âme? Là tout est obscurité, tempête,

1 Il serait difficile de rendre littéralement cette phrase etla suivante, sans blesser la délicatesse de notre langue.

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ténèbres, confusion de pensées pressées,étreintes, l'âme elle-même proclamant sa détresse.Aussi ceux qui sont les esclaves de leur ventre s'accusent les uns lesautres, ne se supportent pas mutuellement et rejettent avec empressementtoute l'ordure de leur coeur. Et quand elle est rejetée, ils n'ontpas le calme pour autant; mais il leur reste les maladies et les fièvres.Oui, dira-t-on, ils sont malades, et leur conduite est honteuse; il estinutile de nous raconter tout cela, de nous énumérer leursmaladies ; mais moi, qui n'ai pas de quoi manger, je suis malade aussi,je suis déchiré , je me conduis honteusement ; et ceux quivivent dans les délices on les voit en bon état, gras, joyeux,montés sur des chevaux. Hélas ! quel langage déplorable! Et ceux qui souffrent de la goutte, qui ne vont qu'en voiture, qui sontliés et bandés dans tous les membres , dites-moi un peu d'oùviennent-ils ? Je les nommerais par leurs noms, si je ne craignais qu'ilsne s'en offensassent comme d'une injure. Mais, dirait-on, il y en a quise portent bien, sans doute, mais parce qu'ils s'adonnent au travail etnon pas seulement au plaisir. Mais montrez-moi un homme toujours s'engraissant,toujours oisif et inerte, inoccupé et malgré cela bien portant,vous ne le pouvez pas. Quand tous les médecins seraient là,ils ne pourraient guérir de ses maladies l'homme toujours adonnéà son ventre : la nature des choses ne le permet pas. Je vais vousdonner l'opinion même des médecins :

Tout ce qu'on introduit dans l'estomac ne devient pas aliment; car lanourriture elle-même ne contient pas uniquement des élémentsnutritifs; il est des parties destinées aux sécrétions,d'autres à l'alimentation. Si donc vous usez de modération,tout se passe en règle, chaque chose prend sa place propre ce quiest sain et utile va où il doit aller, l'inutile et le superfluse sépare et est rejeté. Mais si vous ne gardez pas de mesure,même ce qui est nutritif devient nuisible. Un exemple rendra ceciplus sensible: Dans le blé il y a la fleur de farine, làfarine et le son. Si la meule rencontre la quantité qu'elle peutmoudre, elle sépare elle-même les parties; si on lui en jettetrop à la fois, tout est confondu. Il en est de même du vin:si on le traite d'une manière convenable et dans le temps voulu,il se fait d'abord un mélange, puis une partie descend et formela lie, l'autre monte en écume, et le reste est à l'usagede ceux qui veulent en user : c'est la partie utile qui ne subit pas volontiersde changements; mais jusque-là ce n'est ni du vin ni de la lie,car tout est mêlé. Ainsi en est-il encore de la mer dans unegrande tempête. De même donc que nous voyons alors surnagerles poissons morts qui n'ont pu descendre au fond à raison du froid; ainsi quand la voracité fond sur nous comme un torrent, elle mettout en mouvement et fait surnager comme mortes nos pensées jusque-làsaines et tranquilles. Eh bien ! puisque tant d'exemples nous font voirde si grands inconvénients, cessons d'appeler heureux ceux qu'ilfaudrait appeler malheureux, et de plaindre ceux qu'il faudrait appelerheureux, et aimons la sobriété. N'entendez-vous pas les médecinsdire que la pauvreté est la mère de la santé ? Etmoi je dis qu'elle n'est pas seulement la mère de la santédu corps, mais aussi de celle de l'âme. C'est ce que Paul, ce vraimédecin, nous crie : " Ayant la nourriture et le vêtement,contentons-nous-en ". Suivons son avis, afin d'être sains et de fairece qu'il faut faire dans Jésus-Christ Notre-Seigneur, en qui appartiennent,au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire , l'empire , l'honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVII

CE MOÏSE, QU'ILS AVAIENT RENIÉ, DISANT: QUI L'A ÉTABLI CHEF ET JUGE SUR NOUS? FUT CELUI-LA MÊMEQUE DIEU ENVOYA COMME CHEF ET LIBÉRATEUR PAR LA MAIN DE L'ANGE QUILUI APPARUT DANS LE BUISSON. (CHAP. VII, 35, JUSQU'AU VERS. 53.)

1. Voici qui convient parfaitement au but qu'on se propose. " Ce Moïse", quel est-il? Celui qui a failli périr, celui qu'ils ont méprisé,qu'ils ont renié en disant : " Qui t'a établi chef? " Toutcomme ils disaient au Christ : " Nous n'avons de roi que César.Ce fut celui-là que Dieu. envoya comme chef et " libérateurpar la main de l'ange qui lui avait dit : Je suis le Dieu d'Abraham ".Il montre ici que les miracles qui furent opérés, le furentpar le Christ. " Celui-là ", c'est-à-dire, Moïse (etvoyez comme il le fait briller), " les a tirés de la terre d'Egypte,y opérant des prodiges et des miracles, aussi bien que dans la merRouge et dans le désert pendant quarante ans. C'est ce Moise quia dit aux enfants d'Israël : Dieu vous suscitera du milieu de vosfrères un prophète comme moi ", c'est-à-dire, méprisé,exposé aux embûches. En effet, Hérode a voulu tuerle Christ, qui a été sauvé en Egypte, comme Moïseencore enfant avait été mis en danger de périr. "C'est lui qui se trouva dans l'assemblée du peuple au désert,avec l'ange qui lui parlait sur le mont Sina, et avec nos pères,lui qui reçut les paroles de vie pour nous les donner ". Encoreune fois, point de temple, point de sacrifice. " Avec l'ange, il reçutles paroles de vie pour nous les donner ". Ici il indique que Moïsen'a pas seulement fait des prodiges, mais aussi donné une loi commele Christ. Et comme Moïse a fait des miracles avant de donner uneloi, ainsi a fait le Christ. Mais habitués à désobéir,ils ne l'écoutèrent point, même après les prodiges,même après les miracles opérés pendant quaranteans. Non-seulement ils n'obéirent point, mais ils firent tout lecontraire. D'où il ajoute : " Et nos pères ne voulurent pointlui obéir, mais ils le repoussèrent, retournant de coeuren Egypte, et disant à Aaron : Fais-nous des dieux qui marchentdevant nous; car ce Moïse, qui nous a tirés de la terre d'Egypte,nous ne savons ce qui lui est arrivé. Et ils firent un veau en cesjours-là, et ils offrirent une victime à l'idole, et ilsse réjouissaient dans l’oeuvre de leurs mains. Mais Dieu se détournaet les laissa servir la milice du ciel, comme il est écrit au livredes prophètes : " Maison d'Israël, m'avez-vous offert des victimeset des sacrifices pendant quarante ans dans le désert? Vous avezporté le tabernacle de Moloch et l'astre de votre dieu Remphan,figures que vous avez faites pour les adorer. Aussi je vous transporteraiau delà de Babylone. Il les laissa ", c'est-à-dire, il permit." Et le tabernacle du témoignage a été avec nos pèresdans le désert comme Dieu le leur (71) avait ordonné, parlantà Moïse afin qu'il le fit selon le modèle qu'il avaitvu".

Bien qu'il y eût un tabernacle, il n'y avait pas de sacrifices.Et la preuve en est dans ces paroles du prophète : " M'avez-vousoffert des victimes et des sacrifices ? " Le tabernacle du témoignageexistait, et il leur était inutile , car ils périssaient.Avant cela les miracles n'avaient servi à rien ; ils ne servirentpas davantage après. " Et l'ayant reçu, nos pèresl'emportèrent ". Voyez-vous que tout lieu est sanctifié parla présence de Dieu? Aussi dit-il : " Dans le désert ", pourcomparer lieu à lieu. Ensuite vient le bienfait. " Et l'ayant reçu, nos pères l'emportèrent sous Jésus dans le paysdes nations que Dieu chassa devant nos pères jusqu'aux jours deDavid, qui trouva grâce devant Dieu et demanda de trouver une demeurepour le Dieu de Jacob ". David demanda de bâtir, et cela ne lui futpoint accordé, quoiqu'il fût grand et admirable. C'est Salomon,ce prince rejeté, qui bâtit. Aussi ajoute-t-il : " Ce futSalomon qui lui bâtit un temple. Mais le Très-Haut n'habitepas dans les temples faits de main d'homme ". Ce qui précèdel'avait déjà prouvé, mais la parole du prophètele déclare encore; écoutez comment : " Selon ce que dit leprophète : Le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau demes pieds. Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, ou quelest le lieu de mon repos? N'est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses,?" Ne vous étonnez pas, leur dit-il, si le Christ fait du bien mêmeà ceux qui le rejettent comme roi, puisqu'il en a étéainsi du temps de Moïse. Et il ne les a pas seulement sauvés,mais sauvés pendant qu'ils étaient dans le désert.Ne voyez-vous pas que tous ces miracles ont été faits poureux? Ainsi celui qui s'était entretenu avec Dieu, qui avait étésauvé contre toute attente, qui avait fait tant de prodiges et étaitdoué d'une si grande puissance, montre que la prophétie devaitêtre entièrement accomplie , et n'est point en contradictionavec lui-même.

Mais reprenons ce qui a été dit plus haut : " C'est ceMoïse qui a dit : Dieu vous suscitera un prophète comme moi". C'est à cela, je pense, que le Christ. faisait allusion, quandil disait : " Le salut vient des Juifs " (Jean, IV, 22), se désignantlui-même : " C'est lui qui se trouva au désert avec l'angequi lui parlait ". Il montre une seconde fois que c'est le Christ qui adonné la loi, puisqu'il était avec Moïse dans l'assemblée,dans le désert. Il rappelle ici le grand prodige qui s'est opérésur la montagne. " Qui a reçu les paroles de vie pour nous les donner". Moïse fut partout admirable, mais surtout au moment où ilfallait donner la loi. Que signifient ces mots : " Paroles de vie?" Ilsdésignent ou ce que ses discours avaient en vue, ou les prophéties.Puis vient le reproche aux patriarches, qui, après tant de signeset de prodiges, après avoir reçu les paroles de vie, " nevoulurent point lui " obéir ". Il les appelle avec raison " parolesde vie ", pour montrer qu'il y en a d'autres qui ne sont point telles,ainsi que le dit Ezéchiel : " Je vous ai donné des commandementsqui ne sont pas bons ". (Ezéch. XX, 25.) C'est pour cela qu'il dit:" Paroles de vie. Mais ils le repoussèrent, retournant de coeuren Egypte ", où, ils gémissaient, où ils criaient,où ils invoquaient Dieu. " Et ils dirent à Aaron : Fais-nousdes dieux qui marchent devant nous ".

2. O folie ! " Fais ", disent-ils, " afin qu'ils marchent devant nous". Où ? Vers l'Égypte. Voyez-vous comme ils renonçaientdifficilement aux moeurs des Egyptiens ? Que dites-vous? Vous n'attendezpas celui qui vous a délivrés, vous rejetez le bienfait,vous fuyez votre bienfaiteur? Et voyez comme ils l'outragent ! " C'estce Moïse qui nous a tirés de la terre d'Égypte ". Lenom de Dieu n'est prononcé nulle part; tout est attribuéà Moïse. Quand il faudrait rendre grâces, on met en avantle nom de Moïse; mais quand il faut obéir à la loi,on n'en parle plus. Il leur avait dit qu'il montait pour recevoir la loi;ils me l'attendirent pas même quarante jours. " Fais-nous des dieux". Ils ne disent pas: un dieu, mais "des dieux ", tant ils étaientégarés, au point de ne savoir ce qu'ils disaient. " Et ilsfirent un veau en ces jours-là, et ils offrirent des sacrificesà l'idole ". Voyez-vous l'excès de leur folie? Pendant queDieu se manifeste à Moïse, ils font un veau et lui immolentdes victimes. " Et ils se réjouissaient dans l'oeuvre de leurs mains". Ils se réjouissaient quand il eût fallu rougir. Et quoid'étonnant si vous méconnaissez le Christ, quand vous méconnaissezMoïse et Dieu qui s'est manifesté par tant de miracles? Maisles Juifs ne se contentent pas de méconnaître, ils outragenten faisant des idoles. " Mais Dieu se détourna et les laissa (72)servir la milice du ciel ". Voilà l'origine de ces coutumes, deces sacrifices; ils ont d'abord immolé aux idoles. C'est ce queDavid rappelle quand il dit : " Et ils firent un veau à Horeb etils adorèrent l'ouvrage du ciseau ". (Ps. CV.) En effet, avant celaon ne parlait pas même de sacrifices, mais de préceptes devie, de paroles de vie; point d'initiations, mais des prodiges et des signes." Comme il est écrit au livre des prophètes ". Ce n'est passans raison qu'il produit ce témoignage, ruais pour prouver qu'iln'y a pas besoin de sacrifices. Et voyez ce qu'il dit : " M'avez-vous offertdes victimes et des sacrifices pendant quarante ans dans le désert?Au contraire, vous avez porté le tabernacle de Moloch et l'astrede votre dieu Remphan, figures que vous avez faites pour les adorer ".Ce langage est emphatique; il signifie: Vous ne pouvez dire que vous avezsacrifié aux dieux parce que vous me sacrifiiez d'abord àmoi-même. Et cela dans le désert, où il avait surtoutpris leur direction. " Et vous avez porté le tabernacle de Moloch". Voilà la cause des sacrifices.

" Aussi je vous transporterai au delà de Babylone ". Ainsi lacaptivité accuse leur malice. Mais, direz-vous, pourquoi y avait-ilun " tabernacle du témoignage? " Afin qu'ils eussent Dieu pour témoin; c'était là son seul but. " Selon le modèle qui t'aété montré sur la montagne ". Ainsi la descriptionen avait été faite sur la montagne ; on le portait de touscôtés dans le désert, et il ne se fixait nulle part.Il l'appelle " tabernacle du témoignage " uniquement à causedes prodiges et des préceptes. Cependant ni le tabernacle ni euxn'avaient de temple. L'ange en avait donc donné la figure. " Jusqu'auxjours de David ". Ainsi jusque-là il n'y eut pas de temple, et pourtantles nations avaient été repoussées, celles dont ilest dit: " Que Dieu chassa devant nos pères ". Il a dit cela pourmontrer encore une fois qu'il n'y avait pas de temple. Quoi donc? Tantde miracles et point de temple? Oui ; le tabernacle d'abord, et point detemple. Et il demanda de trouver grâce devant le Seigneur. Il demandaet ne bâtit pas; le temple n'était donc pas une bien grandechose, bien que, pour l'avoir bâti, Salomon soit réputégrand par quelques-uns et même préféré àson père. Mais la preuve qu'il n'était pas meilleur que sonpère, qu'il ne l'égalait même pas (sauf l'opinion d'unpetit nombre), est dans le passage suivant: " Le Très-Haut n'habitepas dans des temples bâtis de main d'homme, selon la parole du prophète: Le ciel est mon trône et la terre l'escabeau de mes pieds ". Etencore ces choses ne sont-elles pas dignes de Dieu; puisqu'elles sont créées, puisqu'elles sont l'oeuvre de ses mains? Voyez comme il élèvepeu à peu leur pensée ! Il fait voir par le prophèteque ce langage même n'est pas digne de Dieu.

Et pourquoi, dira-t-on , parle-t-il ici avec tant de vivacité?L'approche de la mort lui donnait une grande liberté : car je pensequ'il la connaissait par révélation. " Hommes à têtedure et incirconcis du coeur et des oreilles "; ceci est encore prophétiqueet ne lui est pas propre. " Vous résistez toujours à l'Esprit-Saint.Il en est de vous comme de vos pères ". Quand il ne voulait pasqu'il y eût de sacrifices, vous en faisiez; quand il en veut, vousn'en faites plus; quand il ne voulait pas vous donner de préceptes,vous en demandiez; quand vous les aviez reçus, vous les avez méprisés;quand le temple était debout, vous adoriez des idoles; quand ilveut être adoré dans le temple, vous faites tout le contraire.Remarquez qu'il ne dit pas : Vous résistez à Dieu, mais età l'Esprit " ; ainsi il n'y voyait aucune différence. Ilva plus loin : " Il en est de vous comme de vos pères ". Le Christleur faisait le même reproche, voyant qu'ils se glorifiaient toujoursde.leurs pères " Lequel des prophètes vos pères n'ont-ilspas persécuté? Ils ont mis à mort ceux qui prédisaientla venue du Juste ". Pour les contenir, il leur parle encore " du Juste: que vous avez naguère trahi et mis à mort ". Il leur faitdeux reproches : de l'avoir méconnu, et de l'avoir fait mourir." Vous qui avez reçu la loi par le ministère, des anges etne l'avez pas gardée "

3. Qu'est-ce que cela? Quelques-uns pensent que les anges auraient régléla loi. Mais il n'en est pas ainsi. Où a-t-on jamais vu que lesanges aient réglé une loi ? Il veut dire que la loi a étédonnée à Moïse par le ministère de l'ange quilui a apparu dans le buisson. En effet, n'était-il pas homme? Riendonc d'étonnant que ceux qui avaient fait l'un, aient encore faitl'autre; si vous avez tué ceux qui annonçaient, àplus forte raison deviez-vous tuer celui qui était annoncé.Il démontre ainsi qu'ils ont désobéi à Dieu,aux anges, aux (73) prophètes, à l'Esprit, à tous,comme le dit ailleurs l'Ecriture : " Seigneur, ils ont tué vos prophèteset renversé vos autels ". (III Rois, XIX, 10.) Ils ne respectaientdonc la loi qu'en apparence, quand ils disaient : " Il blasphèmecontre Moïse ". Mais lui leur démontre qu'ils blasphèmentnon-seulement contre Moïse, mais aussi contre Dieu; qu'ils ont déjàfait cela autrefois, qu'ils ont détruit les traditions et qu'ilsn'en ont plus besoin; que tout en lui reprochant d'être en oppositionavec Moïse, ils résistent eux-mêmes à l'Esprit,non d'une manière ordinaire , mais avec homicide , et que depuislongtemps ils nourrissent leur inimitié. Voyez-vous comme il leurprouve qu'ils sont en opposition avec Moïse, avec tous, et qu'ilsn'observent pas la loi ? En effet, Moïse avait dit : " Le Seigneurvous suscitera un prophète " ; d'autres avaient prédit qu'ilviendrait; un prophète même avait dit : " Quelle maison mebâtirez-vous ? " Et encore : " M'avez-vous offert des victimes etdes sacrifices pendant quarante ans? " C'était là la libertéd'un homme portant sa croix.

Imitons-la, bien que nous ne soyons pas en guerre; la libertéest de tous les temps. " Je parlais ", dit-il, " de votre loi en présencedes rois et je n'étais point confondu ". (Ps. CXVIII.) Si nous sommesaux prises avec des gentils, fermons-leur ainsi la bouche, sans colère, sans rudesse. Car si nous agissons avec colère, ce n'est plusde la liberté, mais de la passion ; si nous procédons avecdouceur, c'est de la vraie liberté. Il n'est pas possible que lamême chose sait en même temps vertu et vice. La libertéest une vertu , la colère est un vice. Si nous voulons parler librement,nous devons donc être exempts de colère, de peur qu'on n'attribuenotre langage à cette passion. Quelque justes que soient vos paroles,de quelque liberté que vous usiez, quelques avertissements que vousdonniez, quoi que vous fassiez enfin; si vous agissez avec colère,tout est perdu. Voyez qu'Etienne parle sans colère; il ne les injuriepas, mais il se contente de leur rappeler les paroles des prophètes.Et la preuve qu'il était sans colère, c'est qu'il a priépour ceux qui le maltraitaient, disant : "Ne leur imputez pas ce péché".Paroles qui ne respirent point la colère, mais la douleur et latristesse qu'il ressent à leur occasion. Aussi est-il dit de sonvisage : " Ils virent son visage comme le visage d'un ange ", afin de lesattirer.

Soyons donc exempts de colère. Là où elle se- trouve,l'Esprit-Saint n'habite pas maudit l'homme qui s'y livre ! Il n'y a riende sain à attendre d'une telle source. Car comme dans la tempêteil se fait un grand tumulte, de grands cris, et que ce n'est pas le momentde philosopher; ainsi en est-il dans la colère. Si on veut donnerou recevoir des leçons de philosophie, il faut attendre àêtre dans le port. Ne voyez-vous pas que, quand nous voulons parlerde choses sérieuses , nous cherchons des endroits tranquilles, oùrègne le calme et la paix, afin de n'être point dérangés?Que si le tumulte du dehors nous gêne, à plus forte raisonle trouble du dedans. Si quelqu'un prie, sa prière est inutile,s'il la fait avec emportement et colère; s'il parle, il est ridicule;s'il se tait , il ne l'est pas moins; s'il mange , il en souffre; de mêmes'il boit ou ne boit pas; s'il est assis ou debout; s'il marche ou s'ildort : car la colère peut s'imaginer dans les rêves. Y a-t-ilrien qui ne soit déplacé dans l'homme en colère? Sonregard est déplaisant, sa bouche tordue, ses membres tremblantset enflés, sa langue n'a plus de frein et ne ménage rien,son esprit est hors de lui même; sa tenue est inconvenante; toutest désagréable en lui. Quelle différence y a-t-ilentre les yeux des possédés du démon et ceux de l'hommequi est ivre ou en colère? N'est-ce pas la même fureur? Celane dure qu'un temps, dira-t-on, mais le furieux n'est enchaînénon plus que temporairement : et quoi de plus misérable? Et on nerougit pas de s'excuser en disant : Je ne savais ce que je disais l Etpourquoi ne le saviez-vous pas, vous homme raisonnable, vous qui avez laraison à votre disposition? Pourquoi vous conduisez-vous comme lesanimaux brutes, comme le cheval furieux et emporté? Cette apologiemême est coupable. Plût au ciel que vous eussiez su ce quevous disiez ! C'était la colère qui parlait, dites-vous,et non pas moi. Comment était-ce la colère, puisqu'elle n'apas d'autre puissance que celle que vous lui prêtez? C'est commesi l'on disait : Ce n'est pas moi, mais ma main qui a porté cesblessures. Qu'est-ce qui a surtout besoin de colère? n'est-ce pasla guerre? n'est-ce pas le combat? Et pourtant, là encore, la colèregâte tout, perd tout. Car c'est surtout dans le combat qu'il fautse tenir en garde (74) contre la colère; surtout encore quand onveut proférer une injure. Et comment combattre? direz-vous. Parla raison, par la douceur. Combattre, c'est être d'un côtéopposé. Ne voyez-vous pas que les guerres mêmes ont des lois,un ordre, des temps fixes? La colère n'est autre chose qu'un élandéraisonnable; or, un être sans raison ne peut rien fairede raisonnable.

4. Ainsi donc Etienne disait tout cela et ne se fâchait point.C'était aussi sans colère qu'Elie disait : " Jusqu'àquand boiterez-vous des deux côtés? " (III Rois, XVIII, 21.)Phinéés porta le coup mortel et ne se fâcha pas. Carla colère ne laisse pas voir; enchaînant tout comme dans uncombat de nuit,, elle égare à son gré les yeux etles oreilles. Débarrassons-nous donc de ce démon, arrêtons-ledès le début, mettons en guise de frein un sceau sur notrecœur. La colère est un chien impudent; qu'elle apprenne àse soumettre à la loi. Si le chien chargé de la garde dutroupeau est tellement féroce, qu'il n'obéisse pas àl'ordre du berger et ne reconnaisse pas sa voix, tout est détruit,tout est perdu. Il paît avec les brebis; mais s'il les dévore,il devient inutile et on le tue. S'il sait vous obéir, nourrissez-le; il est utile en aboyant contre les loups, contre les voleurs , contrele chef des voleurs, mais non contre les brebis ou les gens de la maison.S'il n'est pas docile, il perd tout; s'il méprise lavoir du maître,il détruit tout. Loin d'altérer la douceur. qui est en vous;que la colère la protège, et la fasse fleurir; or, elle laprotégera et la fera prospérer en toute sécurité,si elle consume les pensées impures et mauvaises, si elle poursuitle démon à outrance. Et le moyen de conserver la douceur,c'est de ne jamais penser de mal du prochain : nous nous rendrons respectablesen apprenant à né jamais agir avec insolence. Rien ne rendimpudent comme une mauvaise conscience. Pourquoi les prostituéessont-elles impudentes? Pourquoi les vierges sont-elles pudiques? N'est-cepas le péché qui en; est cause chez celles-là, etla chasteté chez celles-ci ? Car rien ne rend impudent comme lepéché.. C'est tout le contraire, dites-vous; il inspire lahonte. Qui , chez celui.qui se condamne lui-même; mais il rend lesautres plus insolents, plus, hardis, car l'homme qui désespèrede lui-même devient audacieux. Il est écrit, : " Quand l'impieest arrivé au fond de l'abîme du péché, il méprise". (Prov. XVIII, 3.) Tout homme qui ne sait plus rougir est insolent, ettout insolent est audacieux. Voulez-vous savoir où se perd la douceur? Quand les mauvaises pensées l'absorbent.

Mais quand cela serait, et quand le chien n'aurait pas pousséde grands aboiements, il ne faudrait pas encore désespérer.Car nous avons une fronde et une pierre (vous savez ce que je veux dire).:nous avons une lance, une étable, un enclos, où nous pouvonsabriter nos pensées contre le péril. Traiter doucement lesbrebis, se montrer vigilant et féroce contre les étrangers,voilà le mérite du chien; puis ne pas toucher aux brebis,quand il a faim, et quand il est rassasié, ne pas épargner-les loups. Qu'il en soit ainsi de la colère; même quand ellemord , qu'elle ne s'écarte point des lois de la modération;quand elle est en repos, qu'elle s'anime contre les mauvaises pensées.Elle ne doit point négliger, mais garder ce qui est à nous,fût-il blessant d'ailleurs; elle doit détruire ce qui estétranger, quelque flatteur qu'il paraisse. Souvent le démonflatte comme un chien; mais que chacun sache qu'il est étranger.Ainsi, accueillons la vertu, même quand elle attriste : repoussonsle vice, même quand il réjouit. Ne soyons pas au-dessous deschiens, à qui le fouet et les chaînes ne font pas lâcherprise. Mais si l'étranger les nourrit, ne seront-ils pas encoreplus nuisibles? Il est des cas où la colère est utile : c'estquand elle aboie contre les étrangers.. Que signifient ces mots: " Celui qui se met sans raison en colère contre son frère?" (Matth. V, 22.) C'est-à-dire, ne vous vengez pas, ne réclamezpas en justice; mais si vous voyez quelqu'un en danger de périr,tendez-lui la main. Dès que vous êtes dégagéde toute affection personnelle, ce n'est plus de la colère.

David surprit Saül ; il ne se fâcha pas, ii ne le, perçapas de sa lance, il ne s'empara point de son ennemi, mais il repoussa l'assautdu démon. Moise tua l'étranger qui commettait une injustice;mais il n'en agit point de même avec un homme de son peuple;.il réconciliaitses frères et repoussait les étrangers. Aussi, l'Ecriturelui rend-elle ce témoignage : qu'il était le plus doux deshommes; et pourtant il était vigilant. Il n'en est pas,ainsi denous Quand nous devrions montrer de la douceur, nous sommes plus férocesque les bêtes (75) sauvages; et quand il faudrait montrer de l'ardeur,rien de plus lâche et de plus endormi. Ainsi donc, parce que nousne savons pas user des ressources qui sont en nous, notre vie se consumedans l'inutilité. C'est comme en fait de meubles, si nous prenonsl'un pour l'autre, nous perdons tout. Par exemple : un homme a une épée,et au lieu de l'employer où il faudrait, il se sert de sa main;évidemment, il ne saurait réussir; et si, quand il faudraitse servir de sa main , il emploie son épée, il perd tout.Ainsi, un médecin qui ne coupe pas où il faudrait, et coupeoù il ne faudrait pas , gâte tout. Je vous prie donc d'agirici à propos. Tant qu'il ne s'agit que. de nos propres intérêts, ce n'est pas le cas de nous mettre en colère; mais quand il fautcorriger les autres, usons de ce moyen pour les sauver. En nous tenantainsi toujours en garde contre cette passion, nous serons.semblables àDieu, et nous obtiendrons les biens à venir, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à quiappartiennent au Père , en union avec le Saint-Esprit, la gloire,la force, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il !

HOMÉLIE XVIII

EN ENTENDANT CELA, ILS FRÉMISSAIENT DERAGE DANS LEUR CŒUR, ET ILS GRINÇAIENT DES DENTS CONTRE LUI. (CH.VII, 54, JUSQU'AU VERS. 25. DU CHAP. VIII.)

1. Il est étonnant qu'ils n'aient pas pris de ces paroles occasionde le tuer, ruais que, dans la fureur où ils sont, ils cherchentencore un motif d'accusation. Ainsi les méchants sont toujours malheureux.Comme les princes des prêtres se disaient dans leur embarras : "Que ferons-nous à ces hommes? " de même ceux-ci frémissenten eux -mêmes. Et pourtant c'était Etienne qui aurait dûs'irriter, lui gui n'avait point fait dé mal, et qui souffrait,et était calomnié comme s'il en eût fait. Mais lescalomniateurs n'en sont que mieux confondus, tant j'avais raison de vousdire que mal faire c'est souffrir! Cependant il n'a rien avancéde faux, il a dit la vérité. Ainsi, quand on nous accusesales raison, nous ne souffrons réellement pas. Ils voulaient lefaire mourir, mais non sur-le-champ; il leur fallait un prétexteplausible pour voiler leur crime. Mais quoi ? L'affront qu'ils recevaientn'était-il pas un motif plausible? Non ; ce n'était pas uneinjure de la part d'Étienne, mais l'accusation du prophète.Ou peut-être différaient-ils volontairement l'exécutiondu crime, comme avec le .Christ, pour ne pas paraître le condamner,à cause dés accusations qu'il avait portées contreeux, mais à cause de son impiété. Et c'étaitla piété qui avait inspiré ses paroles ! C'est (76)pourquoi, après l'avoir fait mourir, cherchant encore .àdétruire sa réputation, " ils frémissaient de rage" ; car ils craignaient qu'il n'arrivât quelque chose de nouveauà son occasion. Ils font donc à Etienne ce qu'ils avaientfait au Christ; et comme, lorsque celui-ci disait : " Vous verrez le Filsde l'homme assis à la droite de la majesté ", ils criaientau blasphème et en appelaient au témoignage de la foule;ainsi font-ils encore maintenant. Là ils déchirèrentleurs vêtements ; ici ils se bouchèrent les oreilles. " Maiscomme il était rempli de l'Esprit-Saint, levant les yeux au ciel,il vit la gloire de Dieu et Jésus qui se tenait à la droitede Dieu, et il dit : Voilà que je vois les cieux ouverts et le Filsde l'homme debout à la droite de Dieu. Eux alors poussant un grandcri et se bouchant les oreilles, se précipitèrent tous ensemblesur lui. Et l'entraînant hors de la ville, ils le lapidèrent".

Pourtant s'il avait menti, il aurait fallu le renvoyer comme un fou.Mais il n'avait parlé ainsi que pour les attirer. Et comme, en mentionnantseulement la mort du Christ, il n'avait rien dit de la résurrection,c'est à propos qu'il en vient enfin à ce dogme. Il racontecomment le Christ lui a apparu, afin de leur faire accepter sa parole :car voyant qu'il leur avait déplu en disant qu'il était assis,il traite du sujet de la résurrection et dit qu'il est debout. Voilàpourquoi, je présume, son visage a été glorifié.Car Dieu dans sa bonté voulait les attirer par les moyens mêmesqui leur servaient à tendre des embûches, bien que le résultatn'ait pas été obtenu. " Et l'entraînant hors de laville, ils le lapidèrent ". Le supplice a lieu hors de la ville,comme pour le Christ ; et c'est dans la mort que se fait la confessionet la prédication. " Et les témoins déposèrentleurs vêtements aux pieds d'un jeune homme nommé Saul. Etils lapidaient " Etienne, qui priait et disait : Seigneur Jésus-Christ,recevez mon esprit ". Par là, il leur montre et leur apprend qu'ilne meurt pas., " Puis, ayant fléchi les genoux, il cria d'une "voix forte : Seigneur, ne leur imputez point ce péché ".Comme pour se purger du reproche d'avoir d'abord parlé avec colère,il dit : " Seigneur "; ou peut-être parce qu'il voulait les attirerpar là. Car leur pardonner la colère et la fureur avec laquelleils commettaient le meurtre, montrer une âme exempté de passion,c'était certainement le moyen de faire accueillir sa parole. " OrSaul était consentant de sa mort. Mais il s'éleva en ce temps-làune grande persécution contre l'Eglise qui était àJérusalem ". Cette persécution n'était pas sans- cause,mais elle arrivait, ce me semble, par 'les vues de la Providence. " Ettous, excepté les apôtres, furent dispersés dans lesrégions de la Judée et de la Samarie ". Voyez-vous commeDieu permet de nouveau les épreuves? Mais voyez aussi comme leschoses sont ménagées. Les miracles leur avaient attirél'admiration, ils n'avaient point souffert de la flagellation; ils sontétablis dans les diverses contrées, la parole se multiplie,et à la fin Dieu permet qu'un grand obstacle survienne. Et il s'élèveune persécution extraordinaire, telle qu'ils prennent la fuite enmême temps (car ils craignaient leurs ennemis devenus plus audacieux),et que chacun peut se convaincre que les Juifs sont hommes à craindreet à fuir. Ils soutirent persécution pour que vous ne puissiezpas dire qu'ils devaient leur succès uniquement à la grâce; ils deviennent plus timides et leurs ennemis plus audacieux. " Et ilsfurent tous dispersés , excepté les apôtres ". J'avaisdonc raison de dire que cette persécution était l'oeuvrede la Providence ; car si elle n'eût pas eu lieu, ils n'auraientpas été dispersés. " Mais des hommes religieux ensevelirentEtienne, et firent ses funérailles avec un grand deuil ". Ils lepleurent parce qu'ils n'étaient pas encore parfaits, ou parce qu'Etienneétait aimable et digne de respect. Ainsi, non-seulement la crainte,mais aussi la douleur et le deuil, font voir qu'ils sont hommes.

3. Et qui n'aurait pas pleuré cet agneau plein de douceur, lapidéet étendu mort? L'évangéliste lui a composéune digne épitaphe, en disant : " Puis, ayant fléchi lesgenoux, il cria d'une voix forte. Et ils firent ses funéraillesavec un grand deuil". Mais reprenons ce qui a été dit plushaut: " Comme il était rempli de l'Esprit-Saint, levant les yeuxau ciel, il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droitede Dieu; et il dit. Voilà que je vois les cieux ouverts. Et ilsse bouchèrent les oreilles et se précipitèrent tousensemble sur lui ". Comment y avait-il là matière àaccusation? Et cependant celui qui avait fait tant de prodiges, qui lesavait tous vaincus par la parole, qui avait dit de si grandes choses, ilsl'entraînent à leur gré et assouvissent sur lui leur(77) fureur. " Mais les témoins déposèrent leurs vêtementsaux pieds d'un jeune homme nommé Saul ". Voyez comme on raconteen détail tout ce qui regarde Paul, afin de vous faire voir l'oeuvrede Dieu qui s'accomplira plus tard en lui. En attendant, non-seulementil ne croit pas, mais il frappe Etienne par ces milliers de mains homicides;et c'est ce que ces mots indiquent : " Or Saul était consentantde sa mort". Et ce bienheureux ne se contente pas d'une simple prière,mais il prie avec attention : " Ayant fléchi les genoux ", dit-on.Aussi sa mort fut-elle divine; car jusqu'alors il était accordéaux âmes d'habiter les limbes. " Et tous furent dispersésdans les régions de la Judée et de la Samarie ". C'est sanscrainte qu'ils se mêlent aux Samaritains, eux qui ont entendu dire:" N'allez point vers les gentils ". " Excepté les apôtres". Par là on indique que, pour attirer les Juifs, les apôtresn'avaient point quitté la ville, ou qu'ils voulaient inspirer dela confiance aux autres.

" Cependant Saul ravageait l'Église; entrant dans les maisonset entraînant des hommes et des femmes, il les jetait en prison".C'était là une grande fureur : être seul et entrerdans les maisons, tant il était prêt à donner sa viepour la loi ! " Traînant des hommes et des femmes ". Voyez donc quellelicence! quelle injure ! quelle folie! Enhardi par le meurtre d'Étienne,il maltraite en mille manières ceux qui tombent entre ses mains." Et ceux donc qui avaient été dispersés, passaientd'un lieu dans un autre, en annonçant la parole de Dieu ". "Or Philippeétant descendu dans la ville de Samarie, leur prêchait leChrist. Et la foule était attentive à ce que disait Philippe,l'écoutant .unanimement et voyant les miracles qu'il faisait. Cardes esprits impurs sortaient d'un " grand nombre d'entre eux en poussantde grands cris, et beaucoup de paralytiques et de boiteux furent guéris.Il y eut donc une grande joie dans cette ville. Or un certain homme, nomméSimon, qui auparavant avait exercé la magie dans la ville, séduisait" le peuple de Samarie, se disant être quelqu'un de grand. Et tous,du plus petit jus" qu'au plus grand, l'écoutaient disant : Celui-ciest la grande vertu de Dieu ". Observez une autre tentation, celle de Simon: " Et la foule s'attachait à lui , parce que depuis longtemps illeur avait troublé l'esprit par ses enchantements. Mais quand ilseurent cru à Philippe qui leur annonçait la parole de Dieu,ils furent baptisés, hommes et femmes. Alors Simon lui-mêmecrut aussi, et lorsqu'il eut été baptisé, il s'attachaità Philippe. Mais voyant qu'il se faisait des prodiges et de grandsmiracles , il était frappé d'étonnement et d'admiration.Or les apôtres qui étaient à Jérusalem, ayantappris que Samarie avait reçu la parole de Dieu, leur envoyèrentPierre et Jean, qui, étant venus, prièrent pour eux , afinqu'ils reçussent l'Esprit-Saint; car il n'était pas encoredescendu sur aucun d'eux, mais ils avaient seulement étébaptisés au. nom du Seigneur Jésus. Alors ils leur imposaientles mains et ils recevaient l'Esprit-Saint. Or Simon voyant que, par l'impositiondes mains des apôtres, l'Esprit-Saint était donné,il leur a offrit de l'argent disant : Donnez-moi aussi ce pouvoir, afinque tous ceux à qui j'imposerai les mains, reçoivent l'Esprit-Saint".

Comment, direz-vous, ceux-ci n'avaient-ils point reçu l'Esprit-Saint?Ils avaient reçu l'Esprit de rémission, mais pas encore celuides miracles. Et la preuve qu'ils n'avaient pas reçu l'Esprit desmiracles, c'est que Simon , témoin de ses effets, vint le demander.Quoique la persécution sévît alors , le Seigneur lesen sauva néanmoins, en leur faisant comme un rempart de prodiges.Bien loin d'abattre leur courage, la mort d'Étienne n'avait faitque l'augmenter; c'est pourquoi les maîtres se dispersent, afin demieux propager la doctrine. Et voyez encore comme ils jouissent, commeils sont heureux. " Il y avait une grande joie dans la ville ", quoiquele deuil fût grand aussi. C'est ainsi que Dieu a coutume d'agir,mêlant la joie à la tristesse, afin de se faire mieux admirer.Mais la maladie de Simon était déjà vieille; voilàpourquoi elle ne se guérit pas. Et comment l'a-t-on baptisé?Comme le Christ a choisi Judas. Voyant les prodiges qui s'opéraient,il est saisi de stupeur; mais il n'ose pas demander la grâce desmiracles, parce qu'il sait que les autres ne l'ont pas encore reçue.Pourquoi ne l'a-t-on pas frappé de mort , comme Ananie et Sapphire?Parce que celui qui avait " jadis " recueilli du bois ayant étépuni de mort pour l'instruction des autres , personne ne subit ensuitele même supplice. Ainsi se conduit Pierre, qui ayant. frappéAnanie et Sapphire , (78) ne frappa point Simon, mais se contente de luidire : " Que ton argent périsse avec toi, parce que tu as cru quele don de Dieu s'achète avec de l'argent ! "

3. Et pourquoi, étant baptisés, n'ont-ils pas reçul'Esprit-Saint? C'est, ou parce que Philippe n'osait pas le donner , réservantcet honneur aux apôtres , ou (et cette opinion est préférable),parce qu'il n'avait pas un aussi grand pouvoir, bien qu'il fût dessept. Je pense que ce Philippe était certainement un des sept, lesecond après Etienne. Voilà pourquoi il baptise. Il ne donnaitpoint l'Esprit à ceux qu'il baptisait; car il n'en avait pas lepouvoir ! Ce don n'appartenait qu'aux douze. Observez bien : les apôtresn'étaient pas sortis, mais on avait réglé que lesdisciples sortiraient, eux qui étaient inférieurs en grâce, puisqu'ils n'avaient pas encore reçu l'Esprit-Saint. Ils avaientreçu le pouvoir de faire des miracles, mais non celui de donnerl'Esprit aux autres. C'était là le privilège des apôtres; aussi voyons-nous qu'eux seuls, les Coryphées, et non les autres,l'exerçaient. " Or, Simon voyant que par l'imposition des mainsdes apôtres, l'Esprit-Saint était donné ". Il n'eûtpas ainsi parlé s'il n'y avait pas eu quelque chose de sensible.Paul en fit autant quand ils parlaient les langues. Avez-vous vu la perversitéde Simon? Il offre de l'argent; et cependant il n'avait pas vu Pierre opérerà prix d'argent; il n'agissait donc pas par ignorance, mais commetentateur et afin d'établir une accusation. Aussi lui répond-on: " Il n'y a pour toi ni part ni sort dans tout ceci ; car ton coeur n'estpas droit devant Dieu ". Encore une fois il révèle la pensée,quand Simon croyait se cacher. " Fais donc pénitence de cette méchanceté,et prie le Seigneur qu'il te pardonne, s'il est possible, cette penséede ton coeur. Car je vois que tu es dans un fiel d'amertume et dans desliens d'iniquité. " Simon répondant, dit : Priez vous-mêmesle Seigneur pour moi, afin qu'il ne m'arrive rien de ce que vous avez dit". Quand il aurait dû se repentir du fond de son coeur et pleurer,il ne le fait que par manière d'acquit. " Qu'il te pardonne, s'ilest possible ". Cela ne vent pas dire que la faute n'eût pas étépardonnée, si le coupable eût vergé des larmes ; maisc'est la coutume , même chez les prophètes, de ne point parlerde pardon , de dénoncer d'une manière absolue le châtimentfutur, et non de dire: Si vous faites telle chose, vous obtiendrez votrepardon.

Pour vous , admirez comme au milieu du malheur, ils s'attachent àla prédication , loin de la négliger; et comment, ainsi quedu temps de Moïse, la distinction s'établit entre les prodiges.La magie était pratiquée, et néanmoins les vrais miraclesfaciles à distinguer, bien qu'il ait dû n’y avoir aucun possédédu démon, puisque depuis longtemps Simon troublait leur esprit parses enchantements ; mais comme il y avait beaucoup de possédés,beaucoup de paralytiques, ces signes n'étaient donc pas vrais. Or,Pierre n'attirait pas seulement par les miracles, mais aussi par la parole,en prêchant le royaume du Christ. Simon ayant été baptisé,s'attachait, dit-on, à Philippe. Ce n'était pas par espritde foi qu'il s'y attachait , mais pour devenir semblable à lui." Etant venus, ils prièrent pour eux, afin qu'ils reçussentl'Esprit-Saint; car il n'était encore descendu sur aucun d'eux.Alors ils leur imposaient les mains et ils recevaient l'Esprit-Saint".Voyez-vousqu'il faut une grande puissance pour donner l'Esprit-Saint? Car ce n'estpas la même choie d'obtenir la rémission et de recevoir tinsi grand pouvoir. " Mais Simon voyant que par l'imposition des mains desapôtres, l'Esprit-Saint était donné , il leur offritde l'argent ".

Avait-il vu faire cela aux autres? L'avait-il vu faire à Philippe?Pensait-il que les apôtres ne connaissaient pas le motif de sa démarche?Aussi Pierre a-t-il raison d'appeler cela un don, quand il dit : " Queton argent périsse avec toi, parce que tu as estimé que ledon de Dieu peut s'acquérir pour de l'argent ! " Voyez-vous commeils sont exempts de toute attache à l'argent? " Il n'y a pour toini part ni sort en ceci ; car ton coeur n'est pas droit devant Dieu ".Il agissait en tout par malice et il fallait être simple. " Faisdonc pénitence, car je vois que tu es dans un fiel d'amertume etdans des liens d'iniquité ". Ces paroles sont pleines d'indignation.Il ne le punit point, pour que la foi ne fût pas imposée parnécessité, pour que la chose ne parût pas trop dure,pour produire des sentiments de pénitence, ou encore parce que pourle corriger il suffisait de l'avoir confondu, d'avoir révéléle fond de sa pensée et de l'avoir forcé de convenir qu'ilétait surpris. En effet, ces paroles " Priez vous-mêmes pourmoi ", sont un (79) interdite et un aveu. Voyez comment, malgrésa perversité, il croit quand il est confondu, et comment il s'humiliequand on le reprend une seconde fois. " En voyant les signes qui se faisaientil était frappé d'étonnement " ; montrant par làque tout ce qu'il faisait lui-même était supercherie. On nedit pas qu'il s'approcha , mais qu'il " fut frappé d'étonnement". Et pourquoi ne vint-il pas tout d'abord? Parce qu'il espéraitrester caché , parce qu'il attribuait à l'art les miraclesqui s'opéraient; mais quand il vit qu'il ne pouvait échapperaux apôtres , il s'approcha. " Car des esprits impurs sortaient d'ungrand nombre de possédés, en jetant de grands cris ". C'étaitle signe de leur sortie; chez les magiciens c'était tout le contraire; ils ne faisaient que serrer les liens. " Beaucoup de paralytiques etde boiteux étaient guéris ". Ici aucune supercherie : ilfallait marcher et agir. " Et tous l'écoutaient en disant : Celui-ciest " la vertu de Dieu ". Ainsi s'accomplit la parole du Christ : " Ils'élèvera beaucoup de faux " christs et de faux prophètesen mon nom ". Et pourquoi ne l'ont-ils pas confondu tout d'abord? C'étaitassez pour eux qu'il se condamnât lui-même; il y avait làdedans une instruction. Mais ne pouvant résister, il dissimule commeles magiciens qui disaient: " Le doigt de Dieu est là ". Et pourne pas être repoussé une seconde fois, il s'attachait àPhilippe et ne le quittait plus.

4. Considérez avec moi les conséquences providentiellesde la mort d'Etienne. Les fidèles sont dispersés dans lespays de la Judée et de la Samarie , ils annoncent la parole, ilsprêchent le Christ, ils opèrent des prodiges , peu àpeu l'on reçoit le don. Il y a ici double signe : donner aux uns, refuser à l'autre, c'était un très-grand signe." Et eux , après avoir rendu témoignage et prêchéla parole de Dieu, revinrent à Jérusalem et " évangélisaientbeaucoup de contrées des Samaritains ". C'est avec raison qu'ondit : " Après avoir rendu témoignage ". Peut-être lerendent-ils à cause de Simon , afin que les fidèles ne soient-plus trompés, qu'ils soient en sécurité et ne selaissent plus entraîner par l'inexpérience. " Ils revinrentà Jérusalem ". Pourquoi reviennent-ils là oùdomine la tyrannie, où est le principe du mal , où règnele goût du sang? Ils font ce que font les générauxd'armées, qui se portent au point le plus menacé. Remarquezqu'ils ne sont d'abord pas venus à Samarie, mais bien les disciples,qui avaient été chassés, comme sous le Christ; etqu'enfin les apôtres sont envoyés aux fidèles de cetteville. " Or les apôtres qui étaient à Jérusalemayant appris cela leur envoyèrent Pierre et Jean". Pourquoi sont-ilsenvoyés? l'ourles délivrer de la magie et leur rappeler ladoctrine qu'ils avaient reçue du Christ, lorsqu'ils commencèrentà croire. Quand donc Simon aurait dû au contraire demanderà recevoir l'Esprit-Saint , il n'en a souci et demande de pouvoirle donner aux autres, quoique ceux-là ne l'eussent pas reçude façon à le donner; mais il voulait l'emporter sur Philippequi était un des disciples : " Que ton argent périsse avectoi ! " Ce m'est pas une malédiction , mais une leçon. CommeSimon ne savait pas employer son argent à propos , l'apôtrelui dit: Puisque tu es tel, qu'il te reste ; à peu près commes'il disait : Qu'il périsse avec ta mauvaise volonté, puisquetu estimes assez peu le don de Dieu pour le croire une chose tout humaine: ce qui n'est pas. S'il s'était présenté comme ill'aurait dû, il aurait été reçu et non repoussécomme un fléau. Voyez-vous que celui qui se fait une idéebasse des grandes choses commet une double faute Simon reçoit deuxordres : " Fais pénitence et prie Dieu qu'il te pardonne, s'il estpossible, cette pensée de ton coeur ". Tant cette penséeétait coupable ! Et comme l'apôtre le savait incorrigible, il dit : " Te pardonne , s'il est possible ". Et Simon, craignant lafoule, n'osa nier. — Certainement s'il n'eût pas ététroublé , il aurait dit : Je ne savais pas , j'ai agi sans réflexion; mais il avait été frappé d'abord des miracles etensuite de ce qu'on avait mis au jour le fond de sa pensée. C'estpourquoi il s'en alla au loin , à Rome, comme si l'apôtren'eût pas dû y arriver avant lui. " Ils évangélisaientbeaucoup de contrées des Samaritains ".

Voyez combien les voyages leur donnaient d'occupation ; mais ils neles entreprenaient pas sans motifs. Nous devrions en faire de pareils.Mais que parlé-je de voyages? Beaucoup ont des villages et des campagneset ne s'en inquiètent nullement. Ils déploient la plus grandesollicitude à se créer des salles de bains, à augmenterleurs prix, à se faire construire des cours et des maisons; quantà savoir comment les âmes sont cultivées, ils (80)n'en ont nul souci. Quand vous voyez des épines dans un champ, vousemployez le fer et le feu, vous détruisez pour débarrasserla terre de cette peste; mais quand vous voyez les âmes des laboureurspleines d'épines que vous n'arrachez pas, ne tremblez-vous pas,dites-moi, ne craignez-vous pas celui qui doit un jour vous en demandercompte ? Ne faudrait-il pas que chaque fidèle construisîtune église , eût un docteur pour conférer et avanttout travaillât à ce que tout le monde fût chrétien? Comment, de grâce, un laboureur sera-t-il chrétien , quandil vous voit négliger ainsi votre propre salut? Vous ne pouvez pas-faire des prodiges et par là gagner les âmes? Soit :, maisemployez les moyens qui sont à votre disposition : la bonté,l'autorité, la douceur, les caresses et le reste.

Beaucoup construisent des marchés publics et des bains, maispoint d'églises. Tout plutôt qu'une église. C'est pourquoije vous exhorte et vous supplie, je vous demande comme une grâce,ou plutôt je vous impose comme une loi, de n'avoir aucune maisonde campagne qui ne soit pourvue d'une église. Ne me dites pas: Ily en a une tout près, dans le voisinage; la dépense seraitgrande et j'ai peu de revenus. Si vous avez quelque chose à donneraux pauvres, employez-le là; cela vaudra mieux. Nourrissez un docteur,un diacre, une assemblée de prêtres. Soyez à l'égardde l'Eglise comme vous seriez à l'égard d'une femme ou d'unefiancée, ou comme si vous mariiez votre fille: faites-lui une dot.Par là votre campagne sera comblée de bénédictions.Et en effet, quel bien lui manquera? Est-ce peu de chose, dites-moi, quele pressoir soit béni? Est-ce peu de chose que Dieu ait sa partet les prémices de tous vos fruits? Cela contribue à tenirles laboureurs en paix. Le prêtre en deviendra respectable : ce quiest utile à la sécurité du lieu. Il y aura làpour vous des prières continuelles, des hymnes, des communions,l'oblation tous les dimanches. Lequel est le plus admirable que d'autresconstruisent de magnifiques tombeaux pour que la postéritésache qu'un tel les a construits, ou que vous bâtissiez des églises?Pensez que jusqu'à l'arrivée du Christ vous serez récompensépour avoir élevé un autel à Dieu.

5. Dites-moi : si un roi vous ordonnait de bâtir une maison oùil dût loger, ne mettriez-vous pas tout en couvre ? Or, l'égliseque vous bâtissez est un palais pour le Christ. Ne regardez doncpas à la dépense, mais songez au fruit que vous en recueillerez;les laboureurs cultivent la terre, vous, cultivez leurs âmes; ilsvous apportent des fruits, vous, menez-les au ciel. Celui qui pose le principe,est l'auteur de toutes les conséquences. Vous serez donc cause qu'ily aura des catéchumènes dans les lieux voisins. A coup sûr,les établissements de bains rendront les paysans plus mous, lescabarets les rendront plus voluptueux; et cependant vous en fondez paramour de la gloire. Les marchés, les fêtes, les rendront plusinsolents; mais ici, il en est tout autrement. Quel beau spectacle quecelui d'un vieillard, marchant sur les traces d'Abraham, blanchi par l'âge,les reins ceints, bêchant, travaillant de ses mains ! Quoi de plusaimable qu'untel champ? C'est là que la vertu est plus grande. Là,point d'impudicité, car on la repousse; là, point d'ivrognerie,point de volupté, car on l'élimine; là, point de vainegloire, car on l'éteint; là, la bienveillance emprunte leplus vif éclat de la simplicité. Quel bonheur de sortir etd'entrer dans la maison de Dieu, de voir qu'on l'a construite, de prendreson repos , puis d'assister aux chants de la nuit et du matin, d'avoirun prêtre à sa table, de s'entretenir avec lui, et de voirles autres se rendre au saint lieu! Voilà le rempart, voilàla sécurité de la campagne. Voilà le champ dont ilest dit: " L'odeur d'un champ rempli, que le Seigneur a béni ".Que si la,campagne est déjà agréable à causedu repos et des larges loisirs dont on y jouit, que sera-ce quand cet avantages'y rencontrera encore ! Une campagne où il y aune égliseressemble au paradis de Dieu. Là, oint de cri, point de tumulte,point d'ennemis d'aucune sorte, point. d'hérésies; tous ysont amis et partagent les mêmes croyances. Le repos vous amèneà la philosophie; le prêtre, vous prenant à ce pointde départ, vous guérira sans peine. Ici, la place publiquefait oublier tout ce que nous disons; là, ce que vous entendrezrestera gravé dans votre esprit. Par l'influence du. prêtre,vous deviendrez tout autre à la campagne; il sera le chef de tous,il en sera le gardien par sa présence et par l'ordre qu'il établiraparmi eux. Dites-moi : à combien se monte la dépense? Faitesd'abord un petit bâtiment en guise de temple; votre successeur yfera un portique, un autre y (81) ajoutera autre chose, et ainsi tout voussera attribué. Voua aurez peu donné et vous recevrez la récompensedu tout. Commencez, jetez les fondements : bien plus, excitez-vous lesuns les autres; piquez-vous d'émulation. Maintenant, s'il s'agitde construire des magasins pour y déposer de la paille, du bléou toute autre chose de ce genre,on s'y prête facilement; mais, quandil s'agit de récolter des âmes, on ne s'en inquiètepas; et les fidèles sont obligés de faire de longues routes,d'entreprendre. de longs voyages pour trouver une église.

Et quel avantage pourtant qu'au milieu d'un repos parfait un prêtrevienne dans une église, s'approche de Dieu, et prie chaque jourpour la maison, pour le domaine ! Est-ce peu de chose, dites-moi, que votrenom soit prononcé dans les saintes oblations, que chaque jour desprières montent vers Dieu en faveur de la localité? Quelprofit pour vous et pour, les autres ! Peut-être y a-t-il des propriétairesvoisins qui ont des intendants ; vous êtes pauvre et aucun d'euxne daigne venir chez vous; mais ils pourront inviter le prêtre etle faire asseoir à leur table. Voyez-vous que de biens en résulteront?en attendant, votre demeure sera exempte de tout soupçon; on n'yaccusera personne d'homicide, de vol; on n'y soupçonnera rien desemblable. Autre consolation encore, en cas de maladie ou de mort. L'amitiéqui unira les membres de ces assemblées ne sera pas de circonstanceet de hasard; ces assemblées elles-mêmes seront beaucoup plusagréables que celles qui ont lieu dans les solennités publiques.Non-seulement les réunions, mais ceux qui y président deviendrontplus respectables à cause du prêtre. Vous entendez tout lemonde dire que dans l'antiquité Jérusalem était plushonorée que toutes les autres villes, et non sans cause : la piétéy régnait alors. En effet, partout où Dieu est honoré,il n'y a rien de mauvais; comme, au contraire, partout où il n'estpas honoré, il n'y arien de bon. Ce sera une grande sécuritédevant Dieu et devant les hommes. Je vous en prie donc: mettez la mainà l'oeuvre, non avec lenteur, mais avec zèle. Si celui quisépare une chose précieuse d'une chose vile est comme labouche de Dieu (Jér. XV, 19), quelle ne sera pas la bontédivine à l'égard de celui qui rend service à tantd'âmes, qui les sauve même et dans le temps présentet dans les temps à venir, jusqu'à l'avènement duChrist?

Formez un rempart contre le démon, et ce rempart c'est une église.Que de là sortent les mains qui doivent travailler, mais qu'avantd'aller au travail elles s'élèvent pour la prière.Ainsi le corps se fortifiera, l'agriculture sera féconde et on sedélivrera de tous les maux. Il n'est pas possible d'expliquer untel bonheur, à moins de l'avoir éprouvé. Ne ditespas que cela ne donne aucun revenu. Quelque décidé que voussoyiez, ne mettez pas la main à l'oeuvre si vous n'êtes pasconvaincu que le profit en vaut mieux pour vous que toute la propriété; n'entreprenez rien, si ce ne sont point là vos dispositions, sivous ne regardez cette tâche comme préférable àtoutes les autres. Quel profit plus grand, que d'introduire des âmesdans l'aire céleste? Hélas ! vous ne savez donc pas ce quec'est que de gagner des âmes ! Ecoutez ce que le Christ dit àPierre : " Si tu m'aimes, pais mes brebis ". (Jean, XXI, 15.) Si vous voyiezles brebis ou les chevaux du roi exposés aux embûches fauted'étable, que vous leur en construisissiez une et leur donnassiezun berger, quelle récompense te roi ne vous accorderait-il pas ?Et maintenant que vous recueillez le troupeau du Christ et que vous luidonnez un berger, vous ne croiriez pas faire quelque chose de grand? Quedis-je? Si celui qui scandalise un seul homme, est menacé d'un sigrand supplice, celui qui en. sauve un si grand nombre ne sera-t-il passauvé? Cela est de toute évidence. Quelque péchéqu'il ait commis ou doive commettre dans la suite, ne l'efface-t-il pas?Mesurez, sur le supplice de celui qui scandalise, la récompensede celui qui sauve. Si Dieu n'attachait pas tant d'importance au salutd'une seule âme, il ne s'irriterait pas autant de sa perte. Convaincusde ces vérités, attachons-nous à cette oeuvre spirituelle; que chacun m'appelle, et nous nous y appliquerons ensemble dans la mesuredu possible. S'il y a trois propriétaires, qu'ils s'entendent entreeux; s'il n'y en a qu'un, les voisins se laisseront gagner par son exemple.Tendez à ce but unique, je vous en prie, afin que, agréablesà Dieu en toutes choses, nous obtenions les biens éternels,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec l'Esprit-Saint, la gloire,la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIX

CEPENDANT UN ANGE DU SEIGNEUR PARLA A PHILIPPE,ET LUI DIT : LÈVE-TOI ET VA VERS LE MIDI, SUR LE CHEMIN QUI DESCENDDE JÉRUSALEM A GAZA, CELLE QUI EST DÉSERTE. ET SE LEVANTIL PARTIT. (CHAP. XIII, 26, 27, JUSQU'AU VERS. 9 DU CHAP. IX.)Traduit par M. l'abbé DEVOILE.

1. Il me semble qu'il a reçu cet ordre pendant qu'il étaità Samarie : car, en partant de Jérusalem, on ne va pas versle midi, mais vers le nord, tandis qu'en partant de Samarie, on va versle midi. "Celle qui est déserte ". L'ange dit cela, pour le rassurercontre l'attaque des Juifs. Philippe ne demande pas pourquoi; mais il selève et part. " Et voilà qu'un Ethiopien, eunuque, puissantauprès de Candace, reine d'Ethiopie, et préposé surtous ses trésors, était venu adorer à Jérusalemet s'en retournait, assis sur son char, et lisant le prophète Isaïe". Ces paroles contiennent un grand éloge. Il demeurait en Ethiopie,il était accablé d'affaires, ce n'était point un jourde fête, il se trouvait dans une ville livrée aux superstitions,et il était venu adorer à Jérusalem. Son empressementétait grand, car il lisait assis sur son char. "Alors L'Esprit dità Philippe : Approche et tiens-toi contre ce char. Et Philippe accourant,entendit l'eunuque qui lisait le prophète Isaïe, et il luidit : Croyez-vous comprendre ce que vous lisez? Il répondit : Commentle pourrais-je, si personne ne me l'explique? " Voyez cette nouvelle preuvede piété. Quelle est-elle ? C'est qu'il lit sales comprendre,et qu'après avoir lu, il cherche le sens. " Et il prie Philippede monter et de s'asseoir près de lui. Or le passage de l'Ecriturequ'il lisait était celui-ci : Comme une brebis, il a étémené à la boucherie, et comme un agneau sans voix devantcelui qui le tond, il n'a pas ouvert sa bouche. Dans l'humiliation sonjugement a été aboli. Qui racontera sa génération,puisque sa vie est retranchée de la terre? Or, répondantà Philippe, l'eunuque dit : De qui, je vous prie, dit-il cela? Est-cede lui ou de quelque autre? Alors Philippe ouvrant la bouche, et commençantpar ce passage de l'Ecriture, lui annonça Jésus ". Vous voyezcomme la Providence arrange tout en faveur de l'eunuque. D'abord il litet ne comprend pas; ensuite il lit le passage où sont racontésla passion, la résurrection et le don. " Et comme ils allaient parle chemin, ils rencontrèrent de l'eau, et l'eunuque dit : " Voilàde l'eau ; qu'est-ce qui empêche que je ne sois baptisé? "Voyez-vous son ardeur ? Voyez-vous son empressement ? " Et il fit arrêterle char; alors tous deux, Philippe et l'eunuque, descendirent dans l'eau,et il le baptisa. Lorsqu'ils furent remontés de l'eau, l'Espritdu Seigneur enleva Philippe, et l'eunuque ne le vit plus. Mais il continuaitson chemin, plein de joie ".

Pourquoi, direz-vous, l'Esprit du Seigneur enleva-t-il Philippe? Parcequ'il devait traverser d'autres villes et y prêcher l'Evangile; etaussi pour le faire admirer, et prouver à l'eunuque que ce qui venaitde se passer n'était pas l'effet de la puissance de l'homme, (83)mais de celle de Dieu. " Pour Philippe, il se trouva dans Azoth, et ilévangélisait en passant toutes les villes, jusqu'àce qu'il vînt à Césarée ". Ceci démontrequ'il était un des sept, puisqu'on le trouve ensuite à Césarée.L'Esprit l'enleva à propos; autrement l'eunuque l'aurait priéde venir avec lui, et Philippe l'aurait peut-être affligépar son refus ; car le moment n'était pas encore venu. Voyez-vousles anges coopérer à la prédication? Sans prêchereux-mêmes, ils appellent les prédicateurs. Et c'est làqu'est la merveille : ce, qui était rare et difficile autrefois,devient maintenant très-fréquent. Ce qui s'était passé,présageait d'ailleurs qu'ils triompheraient des étrangers.Car le témoignage des croyants était digne de foi et propreà inspirer le même zèle à ceux qui les écoutaient.Voilà pourquoi l'eunuque s'en allait plein de joie; mais il n'eûtpas été aussi joyeux s'il avait tout su. Mais qu'est-ce quiempêchait, direz-vous, qu'il n'apprit tout en détail, pendantqu'il était assis sur son char, surtout dans le désert? C'estqu'il ne s'agissait point de faire de l'ostentation.

Mais examinons ce qui a été lu plus haut. " Et voilàqu'un Ethiopien, eunuque, puissant auprès de Candace, reine d'Ethiopie". Il est clair que Candace régnait sur les Ethiopiens. Autrefoisles femmes régnaient, et c'était la loi en Ethiopie. Philippene savait pas pourquoi il se trouvait dans le désert, parce quece n'était pas l'ange, mais l'Esprit qui l'avait enlevé.L'eunuque ne voit rien de cela, ou parce qu'il est encore imparfait, ouparce que c est l'affaire des hommes spirituels et non des hommes charnels,et il ne sait pas ce qu'a appris Philippe. Et pourquoi l'ange ne lui apparaît-ilpas, pour le conduire à Philippe ? Parce que peut-être ileût été plutôt frappé d'étonnementque convaincu. Voyez la sagesse de Philippe ! Il ne blâme pas, ilne dit pas : Vous êtes un ignorant, moi je vous instruirai. Il nedit pas : de sais cela parfaitement. Il ne le flatte pas en disant : Vousêtes bienheureux de lire. Son langage est donc également éloignéde la présomption et de la flatterie ; c'est plutôt celuidu véritable intérêt et de la bonté. Il fallaitque l'eunuque questionnât, exprimât un désir. Mais Philippefait assez voir qu'il connaît son ignorance, quand il lui dit : "Croyez-vous comprendre ce que vous lisez? " Il lui indique en mêmetemps qu'il y a là un grand trésor caché.

2. Mais voyez avec quelle prudence l'eunuque s'excuse. " Comment lepourrais-je", dit-il, " si personne ne me l'explique? " Il n'a point regardéà l'habit, il n'a point dit : Qui es-tu? Il ne blâme pas,il ne parle pas avec arrogance, il ne se vante pas de savoir, mais il confessequ'il ignore; et voilà pourquoi on l'instruit. Il montre sa plaieau médecin; il comprend que celui-ci sait et veut l'instruire. Ille voit exempt de faste : car Philippe était modestement vêtu.Voilà pourquoi il est avide d'entendre et attentif à ce quise dit; en lui s'accomplissait cette parole : " Celui qui cherche, trouve.(Matth. VII, 3.) Il pria Philippe " de monter et de s'asseoir prèsde lui ". Voyez-vous son empressement ? Voyez-vous son désir? Ille prie de monter et de s'asseoir près de lui; il ne savait pasce qu'il allait lui dire, mais il s'attendait simplement à entendreexpliquer une prophétie. C'était de sa part une plus grandemarque d'honneur de ne pas seulement faire monter Philippe, mais de l'enprier. " Et Philippe accourant l'entendit qui lisait ". La course indiqueun homme avide d'enseigner, la lecture un homme avide de savoir. Car illisait précisément à l'heure où le soleil estle plus ardent. Or le passage était celui-ci : " Comme une brebis,il a été mené à la boucherie ". Une autre preuvede son désir de s'instruire, c'est qu'il a dans les mains le plussublime des prophètes. Aussi Philippe s'explique-t-il avec lui sansvivacité mais avec calme; il ne parle même qu'aprèsavoir été interrogé, après en avoir étéprié. Questionnant de nouveau, l'eunuque demande : " De qui, jevous prie, le prophète dit-il cela? " Il me semble qu'il ignoraitque les prophètes parlent des autres, ou tout au moins d'eux-mêmes,sous des noms supposés. Pauvres et riches, que l'exemple de cetintendant nous fasse rougir. " Ensuite ils rencontrèrent de l'eau,et il dit : Voilà de l'eau ". Ceci est l'indice de son extrêmeferveur. " Qu'est-ce qui " empêche que je ne sois baptisé?" Voyez-vous son désir? Il ne dit pas : Baptisez-moi; il ne se taitpas non plus; mais son langage tient en quelque sorte le milieu entre ledésir et le respect : " Qu'est-ce qui empêche que je ne soisbaptisé ". Voyez comme il a la doctrine complète; car leprophète embrasse tout : l'incarnation , la passion , la résurrection,l'ascension, le jugement futur; et c'est ce qui inspire à l'eunuqueun grand (84) désir. Rougissez aussi, vous qui n'êtes pasencore éclairés. " Et il fit arrêter le char ". Ilparle, il commande, avant même d'écouter. " Lorsqu'ils furentremontés de l'eau, l'Esprit du Seigneur enleva Philippe ". C'étaitpour montrer l'action de la divinité, et faire comprendre àl'eunuque que Philippe n'était point un homme ordinaire. " Et ilcontinuait son chemin, plein de joie ". Ces paroles indiquent qu'il sefût attristé, s'il avait tout su ; mais la vivacitéde sa joie l'empêchait de voir le présent, quoiqu'il eûtété honoré de la visite de l'Esprit. " Et il se trouvadans Azoth ". Il y eut ici grand profit pour Philippe : car ce qu'il avaitouï dire des prophètes, d'Habacuc, d'Ezéchiel et d'autres,se réalisait en lui, puisqu'en un instant il avait parcouru unegrande distance et se trouvait à Azoth, où il resta, parcequ'il devait y prêcher l'Evangile.

" Cependant Saul respirant encore menaces et meurtre contre les disciplesdu Seigneur, alla trouver le prince des prêtres, et lui demanda deslettres pour la synagogue de Damas, afin que s'il y trouvait des hommeset des femmes de cette voie, il les conduisît enchaînésà Jérusalem ". C'est à propos qu'il parle ici du zèlede Paul, pour montrer qu'il a été attiré au milieude son extrême ardeur. Non encore rassasié par le meurtred'Etienne, par la persécution et la dispersion de l'Eglise, il vatrouver le prince des prêtres. Ici s'accomplit la parole du Christà ses disciples : " L'heure vient où quiconque vous feramourir, croira rendre hommage à Dieu ". (Jean, XVI, 2.) Ainsi agissaitPaul, mais non pourtant comme les Juifs, tant s'en fallait ! Et la preuveque c'est le zèle qui l'anime, c'est qu'il passe aux villes étrangères.Mais eux ne s'inquiétaient pas même de ce qui se passait àJérusalem ; ils n'avaient qu'une chose en vue , l'honneur. Et pourquoiallait-il à Damas? C'était une grande ville, une ville royale;il craignait qu'elle ne fût envahie. Et voyez son empressement, voyezson ardeur, et comme il se conforme bien à la loi! Il ne va pastrouver le gouverneur, mais le prince des prêtres. " Il lui demandedes lettres, afin que s'il en trouvait de cette voie ". Il applique cemot " voie " aux croyants, parce qu'alors tout le monde les appelait ainsi,peut-être parce qu'ils suivaient la voie qui mène au ciel.Mais pourquoi ne reçoit-il pas le pouvoir de les punir sur place,mais de les conduire à Jérusalem ?

Afin que le châtiment leur fût infligé par une puissanceplus élevée. Voyez dans quel péril il se jette, etaussi comme il craint que mal ne lui arrive. Il s'associe des compagnons,peut-être par peur; ou bien, comme il marchait contre une multitude,il s'entoure d'une multitude, afin de pouvoir plus hardiment " amener,enchaînés, à Jérusalem, les hommes et les femmesqu'il trouverait ". Il voulait, d'ailleurs, montrer à tous, le longdu chemin, qu'il était seul l'auteur de l'entreprise, dont les autresn'avaient pas- autant de souci. Et voyez que déjà auparavantil jetait en prison. Les autres n'en avaient pas le pouvoir, mais son ardeurle lui donnait. " Et comme il était en chemin et qu'il approchaitde Damas, tout à coup une lumière du ciel brilla autour delui; et, tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait: Saul,Saul, pourquoi me persécutes-tu? "

3. Pourquoi cela ne s'est-il point passé à Jérusalem?à Damas? Afin que d'autres ne pussent pas en altérer le récit,et que celui qui était parti pour un tel motif, fût cru quandil le raconterait. En effet, il l'expose lui-même, quand il se défenddevant Agrippa. Ses yeux sont malades, parce qu'une lumière tropvive est nuisible; car les yeux ont leur mesure de force. On dit aussiqu'un son trop éclatant rend sourd et stupide. Mais il fut seulaveuglé, et la crainte éteignit sa colère, en sortequ'il entendit ces paroles : " Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? " On ne lui dit pas,: crois, ni rien de semblable; maison l'accuse. Etcelui qui l'accuse lui dit à peu près quel tort, grand oupetit, t'ai-je fait, pour que tu agisses ainsi? " Il dit : Qui êtes-vous,Seigneur ? " Déjà il se reconnaît serviteur. Le Seigneurrépondit : " Je suis Jésus que tu persécutes ". Commes'il disait: Ne t'imagine pas que tu fasses la guerre aux hommes. Ceuxqui étaient avec lui entendirent bien la voix de Paul, mais ne virentpoint celui à qui il répondait. Et c'était juste :ils n'entendirent que ce qu'il y avait de moins important. Car s'ils avaiententendu cette voix, ils n'eussent pas cru : mais en voyant que Paul répondait,ils furent frappés d'étonnement. " Lève-toi, entredans la ville, et là on te dira ce que tu dois faire ". Remarquezqu'on ne lui révèle pas tout, d'abord, qu'on se contenteen premier lieu de calmer son âme et de lui donner bon espoir qu'ilrecouvrera la vue. " Or (85) les hommes qui l'accompagnaient demeuraienttout étonnés, entendant bien la voix, mais ne voyant personne.Saul se leva donc de terre et, les yeux ouverts, ne voyait personne. Alorsle conduisant par la main, ils le firent entrer à Damas ". Ce sontles dépouilles du démon, ce sont ses instruments qu'ils introduisent,comme il est d'usage après la prise d'une ville ou d'une capitale.Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce sont des adversaires, desennemis qui l'amènent, à la vue de tout le monde. " Et ilfut trois jours sans voir, et il ne mangea ni ne but ". A-t-on jamais rienvu de semblable? La conversion de Paul console du chagrin causépar le, meurtre d'Etienne, bien que le genre de mort de celui-ci renfermeen lui-même sa consolation ; et que la conversion du pais des Samaritainssoit aussi un très-grand sujet de joie.

Et pourquoi, dira-t-on, cela n'est-il pas arrivé plus tôt?Pour montrer que le Christ était vraiment ressuscité. Car,comment celui qui le persécute, qui ne croit ni à sa mortni à sa résurrection, qui s'acharne sur ses disciples ; comment,dites-moi, celui-là aurait-il cru, si le crucifié n'eûteu une grande puissance ? Les autres ont cru, soit! mais que direz-vousà celui-ci? D'ailleurs il n'est venu qu'après la résurrection,et pas immédiatement encore, afin que son hostilité devîntplus manifeste. Car ce furieux qui verse le sang, qui jette en prison,croit sur-le-champ. Ce n'était point assez qu'il ne fût pasavec le Christ, il fallait encore qu'il fit une guerre violente aux fidèles; il n'est excès de fureur auquel il ne se livre; il est le plusemporté de tous. Mais dès qu'il a perdu la vue, il y voitun signe de la puissance et de la clémence divine. Peut-êtreaussi fallait-il qu'on ne le soupçonnât pas de dissimulation.Mais comment soupçonner de dissimulation un homme altéréde sang, qui va trouver les prêtres, qui se précipite dansles dangers, qui pourchasse et punit même les étrangers? Etc'est donc après tout cela qu'il reconnaît la puissance deDieu. Et pourquoi la lumière ne (enveloppe-t-elle pas dans la ville,et non en dehors? Parce que la foule n'aurait pas cru, et s'en serait peut-êtreamusée; puisque un jour ceux qui étaient présentset qui avaient entendu une voix du ciel, disaient : " C'est le tonnerre". (Jean, XII, 29.) Lui, au contraire, sera. bien plutôt cru quandil racontera ce qui le touche de si près. On le conduit enchaîné, quoique sans liens ; on traîne celui qui espérait traînerles autres. Et pourquoi ne mange-t-il ni ne boit-il? Il condamne sa conduite,il s'avoue coupable, il prie, il conjure le Seigneur. Que si l'on objecteque la nécessité l'y forçait (car il en arriva autantà Elymas) , nous répondrons : Soit ! mais Elymas demeuracomme il était. Et comment se fait-il qu'il n'ait pas étéforcé de croire? Eh ! qu'y avait-il de plus propre à faireviolence que le tremblement de terre au moment de la résurrection;que le témoignage même des gardes qui, après tant d'autressignes, affirmaient avoir vu le Christ ressuscité? Tout cela instruit,mais ne force point à croire. Et pourquoi les Juifs n'ont-ils pascru, bien qu'ils connussent tout cela? Il était évident quePaul disait la vérité : car si rien n'était arrivé,il ne se serait pas converti; tous devaient donc croire. Il n'étaitpoint au-dessous de ceux qui prêchaient la résurrection duChrist, il était même bien plus digne de foi, puisqu'il s'étaitconverti subitement. Il n'avait eu de rapport avec aucun fidèle;c'est à Damas, ou plutôt près de Damas, qu'a eu lieusa conversion. Je demande maintenant aux Juifs Pourquoi, de grâce,Paul s'est-il converti? Il a vu tant de prodiges et il ne s'est pas converti; son maître a changé, et lui n'a point changé ; quil'a convaincu, ou plutôt qui lui a inspiré subitement cettesi grande ardeur, qui lui faisait désirer d'être anathèmepour le Christ? Ici la vérité des choses apparaît danstout son éclat. En attendant, comme je le disais tout à l'Heure,que la conduite de l'eunuque éclairé et appliqué àla lecture nous fasse rougir. Voyez-vous comme il est puissant, riche,et pourtant occupé, même en voyage? Que devait-il êtrechez lui, lui qui ne supportait pas même d'être oisif en route? qu'était-il pendant la nuit?

4. Vous tous qui êtes dans les dignités, écoutezet imitez son humilité et sa piété. Quoi qu'il retournâtchez lui, il ne dit point : Je rentre dans ma patrie, j'y recevrai le baptême: froid langage que tiennent la plupart. Il n'est pas besoin de signes,il n'est pas besoin de prodiges : il crut sur la parole du prophète.C'est pourquoi Paul s'afflige sur lui-même, en disant : " Moi j'aiobtenu miséricorde de Dieu, parce que j'ai agi par (86) ignorance,dans l'incrédulité, et afin qu'en moi le premier, le ChristJésus montrât toute sa patience". (I Tim. I, 13, 16.) Certainement.,cet eunuque est digne d'admiration. Il n'a point vu le Christ, il n'a pointvu de miracle; il voyait Jérusalem encore debout, et il a cru àPhilippe. Qui l'a donc rendu tel? son âme était pleine desollicitude, il s'appliquait aux Ecritures, il s'adonnait à la lecture.Or le larron avait vu des prodiges, les mages avaient vu l'étoile;mais lui n'avait rien vu de pareil, et pourtant il crut , tant est utilela lecture des Ecritures ! Mais Paul, dira-t-on, ne méditait-ilpas la loi? Oui, mais il me semble qu'il a été réservéà dessein pour le but que ,j'indiquais plus haut, à savoir,parce que le Christ voulait attirer les Juifs de tout côté,car rien ne pouvait leur être plus utile que sa conversion, s'ilseussent eu de l'intelligence. Elle devait plus les attirer que les signes,que tout autre moyen ; comme aussi rien n'était plus propre àscandaliser des âmes grossières. Voyez donc Dieu faire desprodiges après la dispersion des apôtres. Les Juifs avaientaccusé les apôtres, les avaient jetés en prison; Dieufait des miracles. Et voyez comment les tirer de prison, amener Philippe,attirer Paul, se montrer à Etienne : autant de signes de sa main.Et puis voyez quel honneur est fait à Paul, quel honneur àl'eunuque ! Au premier le Christ se montre, peut-être durement ,parce qu'autrement il n'eût pas cru. Et nous qui sommes familiersavec ces prodiges, rendons-nous-en dignes. Beaucoup de gens entrent maintenantà l'église et ne savent pas ce qui s'y dit; mais l'eunuque,même sur la place publique, même sur son char, s'appliquaità la lecture des Ecritures.

Il n'en est pas de même de vous; personne n'a ce livre entre lesmains; tout plutôt que la Bible. Mais pourquoi n'a-t-il pas vu Philippeavant d'entrer à Jérusalem, mais seulement après?Parce qu'il ne devait pas voir les apôtres chassés, vu qu'ilétait encore faible ; et parce qu'il n'aurait pas cru aussi facilementqu'il l'a fait après avoir été instruit par le prophète.Il en sera de même pour vous : si quelqu'un veut lire attentivementles prophètes, il n'aura pas besoin de signes; et si vous le voulez, voyons la prophétie elle-même. " Comme une brebis, il aétémené à la boucherie ; dans l'humiliation, son jugement aété aboli ". Par là l'eunuque apprit que le Christa été crucifié, que la vie terrestre lui a étéenlevée, qu'il n'avait pas commis de péché, qu'ila pu sauver les autres, que sa génération ne saurait êtreracontée, que les pierres se sont fendues, que le voile s'est déchiré,que les morts sont sortis de leurs tombeaux; ou plutôt Philippe luidit tout cela en expliquant le texte du prophète. La lecture desEcritures est donc une grande chose. Ainsi s'accomplissait la parole deMoïse : " Assis, couché, debout, marchant, souviens-toi deton Dieu ". (Deut. VI, 7.) Les voyages surtout, quand ils se font dansla solitude, nous donnent occasion de réfléchir, parce quepersonne ne nous distrait. C'est en route que l'eunuque obtient la foi,et Paul aussi; mais c'est le Christ lui-même, et non un autre, quiattire Paul. Ceci dépassait le pouvoir des apôtres; le plusmerveilleux encore , c'est que, quoique les apôtres fussent àJérusalem et qu'aucun d'eux ne se trouvât à Damas,Paul revint croyant de cette ville ; et ceux qui étaient àDamas savaient qu'il n'avait point la foi en sortant de Jérusalem,puisqu'il portait des lettres pour enchaîner les fidèles.Comme un excellent médecin , le Christ l'a guéri au fortmême do la fièvre; car il fallait le saisir dans l'accèsde sa fureur. C'est alors que sa chute a été plus sensible,et qu'il s'est mieux condamné lui-même pour avoir forméde si criminelles entreprises. Mais il serait bon de reprendre le fil dudiscours que nous vous adressions. A quoi bon les Ecritures? je vous ledemande? En ce qui vous regarde, elles n'existent plus. A quoi bon l'église?Enfouissez les livres; peut-être le jugement sera-t-il moins terrible,la punition moins forte. Oui, celui qui les enfouirait et ne les écouteraitplus, les outragerait moins que vous ne le faites maintenant. Quel seraiten effet son tort à leur égard ? De les avoir enfouis. Quelest le nôtre? De ne pas les écouter. Or, je vous le demande,lequel est le plus injurieux de ne pas répondre à qui setait, ou de ne pas répondre à qui parle? Evidemment c'estce dernier. Donc vous qui n'écoutez pas cette voix qui vous parle,vous commettez une plus grave injure, vous montrez un plus grand mépris." Ne nous parlez pas ", disaient autrefois les Juifs aux prophètes;mais vous, vous faites pire, en disant : Ne nous parlez pas, nous ne feronsrien. Car les Juifs engageaient les prophètes à ne pas parler,de peur (87) que leur parole ne leur inspirât quelque sentiment depiété; mais vous, par un mépris plus grand, vous nefaites pas même cela. Croyez-moi : quand vous nous fermeriez la bouchede votre propre main, vous ne commettriez pas un aussi grand outrage quemaintenant. Car enfin, celui qui écoute et n'obéit pas, nemontre-t-il pas un plus grand mépris que celui qui n'écoutepas?

5. Traitons ce sujet plus à fond. Si quelqu'un contenait celuiqui l'injurie et lui fermait la bouche, à cause de la peine qu'iléprouverait à se voir injurié, et qu'un autre rieneût aucun souci, n'eût pas même l'air d'y faire attention,lequel montrerait le plus grand mépris? N'est-ce pas celui-ci? Lepremier fait voir qu'il sent le coup; le second ferme, pour ainsi dire,la bouche à Dieu. Ce mot nous fait horreur mais écoutez commentcela se fait. La bouche par laquelle Dieu parle, est la bouche de Dieu.Car de même que notre bouche est celle de notre âme, bien quenotre âme n'ait pas de bouche; ainsi la bouche des prophètesest la bouche de Dieu. Ecoutez et tremblez. Un diacre se tient debout ,élève la voix et crie : " Attention ! " et cela bien desfois. Cette voix est celle de toute l'Eglise, et personne ne fait attention.Après lui, le lecteur commente la prophétie d'Isaïe,et personne encore ne fait attention, bien que ce langage n'ait rien d'humain.Ensuite, s'adressant à l'auditeur, il dit : " Voici ce que dit leSeigneur ", et personne encore n'est attentif. Que dis-je? Il raconte deschoses effrayantes , horribles, et personne n'est attentif. Mais que ditla foule? — On nous lit toujours les mêmes choses. — Et voilàsurtout ce qui vous perd. Quand même vous sauriez cela, ce n'estpas une raison pour en détourner votre esprit; au théâtre,le spectacle est toujours le même et vous ne vous en lassez pas.Comment osez-vous parler ainsi, vous qui ne connaissez pas même lesnoms des prophètes? Vous ne rougissez pas de vous excuser en disantqu'on vous lit toujours les mêmes choses, quand vous ne savez pasmême les noms des écrivains, bien que vous les entendiez toujours?Vous convenez vous- même qu'on dit toujours les mêmes choses.Si je disais cela par manière de reproche, vous devriez recourirà une autre excuse, et ne pas ainsi vous accuser vous-même.Dites-moi : Ne donnez-vous point d'avis à votre fils? Et s'il vousdisait que vous répétez toujours les mêmes choses,ne prendriez-vous pas cela pour une injure? Il serait permis de ne pasrépéter, si nous savions bien ces choses, et que nous leprouvassions par notre conduite; et encore la lecture n'en serait-ellepas inutile. Qui égale Timothée? Et pourtant Paul lui écrit: " Appliquez-vous à la lecture et à l'exhortation ". (ITim. IV, 13.) Car il est impossible , absolument impossible d'épuiserle sens des Ecritures; c'est une source qui n'a pas de fond. J'ai su, dit-onordinairement, et cela m'a échappé (1).

Voulez-vous que je vous prouve que ce n'est pas toujours la mêmechose? A combien portez-vous le nombre de ceux qui ont parlé surles évangiles? Eh bien ! tous ont dit quelque chose d'extraordinaireet de nouveau. Car plus on s'y applique, plus la vue devient perçante,plus on est éclairé de la pure lumière. Elles sontgrandes, les choses dont je parle. Qu'est-ce qu'une prophétie, dites-lemoi? qu'est-ce qu'un récit? qu'est-ce qu'une parabole? une allégorie?une figure? un symbole? les évangiles? Ou plutôt répondezseulement à cette question si claire : pourquoi les appelle-t-onévangiles? Vous avez souvent ouï dire que les évangilesne doivent renfermer rien de triste; néanmoins ils sont remplisde passages bien sévères. " Leur feu ne s'éteindrapas et leur vie ne mourra point ". (Marc, IX, 43.) Et cet autre : " Etil le divisera et il lui donnera sa part avec les hypocrites " (Matth.XXIV, 51) ; et ceci : " Il leur dira : Je ne vous connais pas, retirez-vousde moi , vous qui commettez l'iniquité ". (Id. VII, 23.) Ne nousfaisons donc point d'illusion, en nous imaginant que c'est là unlangage à la façon des Grecs. Est-ce que cela ne nous regardepas? Mais vous êtes sourds, et, dans votre stupidité, vousbaissez la tête. Les évangiles, dit-on, ne doivent contenirrien de pratique, mais simplement donner de bons conseils. Et les chosespratiques y abondent, comme celle-ci : " Si quelqu'un ne hait pas son pèreet sa mère, il n'est pas digne de moi ". (Luc, XVI, 26.) "Je nesuis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive ". (Matth.X, 34.) " Vous aurez des tribulations dans le monde". (Jean, XVI, 33.)Voilà qui est bien, mais ce ne sont pas de bonnes nouvelles; labonne nouvelle, c'est ceci : vous aurez tels biens; comme on se dit

1 Une note du texte dit que cette phrase ne se lie point avec ce quiprécède.

familièrement les uns aux autres : qu'ai-je à faire avecles évangiles? Votre père ou votre mère viendra. L'évangilene dit pas : Faites cela ! Dites-moi donc encore: quelle différencey a-t-il entre les évangiles et les livres des prophètes?Pourquoi ceux-ci ne s'appellent-ils pas évangiles? car ils disentles mêmes choses, comme, par exemple : " Le boiteux sautera commeun cerf ". (Isaïe, CXXV, 6.); " Le Seigneur donnera la parole àceux qui évangélisent ". (Ps. LVII.) " Je vous donnerai unciel nouveau et une terre nouvelle ". (Isaïe, LXV, 17.) Pourquoi ceslivres ne s'appellent-ils pas évangiles? Pourquoi l'évangilene s'appelle-t-il pas prophétie? Mais si, ne sachant pas mêmece que c'est que les évangiles, vous méprisez ainsi la lecturedes Ecritures, que vous dirai-je ? Je vous dirai encore autre chose : Pourquoiquatre Evangiles? Pourquoi pas dix? Pourquoi pas vingt? Pourquoi un plusgrand nombre n'ont-ils pas entrepris de composer des évangiles ?Pourquoi pas un seul? Pourquoi des disciples? Pourquoi d'autres qui n'étaientpas disciples? En deux mots, pourquoi les Ecritures ? Pourtant l'AncienTestament dit le contraire : " Je vous donnerai un Testament nouveau ".(Jér. XXXI, 31.)

Où sont ceux qui disent : c'est toujours la même chose?Vous ne parleriez pas ainsi , si vous saviez que quand même un hommevivrait dix mille ans, il n'y trouverait pas toujours la même chose.Croyez-moi bien : je ne résoudrai aucune de ces questions ni enparticulier, ni en publie; si quelqu'un trouve la solution , j'approuveraipar un signe de tête; sinon je resterai tranquille. Nous avons faitde vous des hommes inutiles, en expliquant toujours tout sur-le-champ,et en ne refusant pas quand il aurait fallu. Vous avez maintenant de nombreusesquestions : étudiez-les, cherchez en la raison. Pourquoi évangiles?Pourquoi pas prophéties ? Pourquoi des choses pratiques dans lesévangiles? Si quelqu'un- est embarrassé, qu'un autre cherche,et communiquez-vous le fruit de vos réflexions; quant à nous,nous garderons le silence. Car si ce que nous avons dit jusqu'ici ne vousa servi à rien, ce que nous pourrions ajouter serait encore plusinutile. En vérité, nous puisons dans un tonneau percé;mais votre punition n'en sera que plus terrible. Nous nous tairons donc.Il dépend de vous qu'il n'en soit pas ainsi. Si nous voyons en vousdu zèle, peut-être reprendrons-nous la parole, afin que vousdeveniez de plus en plus agréables à Dieu et que nous nousréjouissions en vous : glorifiant en tout Dieu, le Père deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire,la puissance, la grandeur et l'honneur, avec le Père, qui n'a pasde commencement, et son Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé DEVOILE.

HOMÉLIE XX

OR, IL Y AVAIT A DAMAS UN DISCIPLE NOMMÉ ANANIE,A QUI LE SEIGNEUR DIT , DANS UNE VISION " ANANIE ". ET IL RÉPONDIT: " ME VOICI, SEIGNEUR ". LE SEIGNEUR LUI DIT : " LEVEZ-VOUS, ET VOUS ENALLEZ DANS LA RUE QU'ON APPELLE DROITE, CHERCHER DANS LA MAISON DE JUDASUN NOMMÉ SAUL DE TARSE, CAR IL Y EST EN PRIÈRES ". ET ILA VU, DANS UNE VISION, UN HOMME NOMMÉ ANANIE, QUI ENTRAIT ET LUIIMPOSAIT LES MAINS, AFIN QU'IL RECOUVRAT LA VUE. (VERS. 10, 11, 12, JUSQU'AUVERS. 25.)

1. Pourquoi le Seigneur n'appelle-t-il, n'envoie-t-il aucun des principauxapôtres pour l'instruction de Paul? C'est qu'il ne fallait pas unhomme pour amener Paul à la foi, il fallait le Christ lui-même.Ananie ne l'a pas enseigné, mais seulement baptisé. A peinebaptisé, Paul s'attire la grâce de l'Esprit par l'ardeur deson zèle. Maintenant, qu'Avanie fut un personnage considérable,c'est ce qui est évident, et parce qui lui. est communiqué,et par la réponse qu'il oppose : " Seigneur, j'ai entendu dire àplusieurs, combien cet homme a fait de maux à vos saints, dans Jérusalem(13) ". S'il, a pu opposer, à Dieu, une pareille réponse,que n'aurait-il pas dit à un ange que Dieu lui aurait envoyé?Nous avons vu que Philippe ne fut pas averti de ce qui doit arriver; unange se montre à lui; l'Esprit lui ordonne d'avancer, de s'approcherdu chariot. Ici, l'Esprit fait plus; il rassure Ananie; il semble lui dire: C'est un homme qui est en prières, c'est un aveugle, et vous avezpeur. Moïse aussi nous fait voir une peur semblable. Les paroles d'Avaniemarquent plutôt la peur que le manque de foi. Ecoutez-les : " Seigneur,j'ai entendu dire à plusieurs, combien cet homme.... " Que dites-vous? Dieu parle, et vous hésitez ! Ainsi, on ne connaissait pas encorela puissance du Christ. " Et même il est venu en cette ville, avecun pouvoir des princes des prêtres, pour emmener prisonniers tousceux qui invoquent votre nom (14) ". D'où le savait-on ? Il fautcroire que la terreur était générale, et l'on avaiteu grand soin de courir aux informations. Ananie ne parle donc pas pourapprendre au Christ quelque chose, mais Ananie ne comprend pas, dans unepareille conjoncture, la possibilité de ce qu'on lui demande. C'estainsi qu'ailleurs les disciples disent : " Qui peut être sauvé? " (Marc, X, 26.) Mais voyez comme tout est disposé de manièreà lui inspirer de la confiance. Un songe, une vision, une voix quiavertit : Il est en prières, dit le Seigneur, donc ne craignez rien.Et pourquoi ne lui annonce-t-il pas clairement la victoire remportée?C'est pour nous apprendre à ne pas publier nos triomphes, ou plutôt,c'est précisément parce que le Seigneur voyait la crainted'Avanie. Et ce n'est pas pour Dieu une raison de lui dire : Il ne refuserapas de vous croire. Mais que lui dit-il? " Levez-vous, et vous en allez.Car il a vu, dans une vision, un homme qui lui imposait les mains. Dansune vision ", parce qu'il était aveugle. Et la grandeur du miraclen'a pas transporté le disciple, tant il avait peur ! C'est de luipourtant que Dieu s'est servi pour rendre la vue à Paul devenu aveugle.Le Seigneur lui repartit : " Allez le trouver, parce que cet homme (90)m'est un vase d'élection pour porter mon nom devant les gentils,devant les rois, et devant les enfants d'Israël; car je lui montreraicombien il faudra qu'il souffre pour mon nom (15, 16) ". Non-seulement,ce sera un fidèle, dit le Seigneur, mais un docteur, et il parlera,en toute liberté, " devant les gentils et devant les rois ". Sadoctrine grandira au point de prévaloir sur toutes les nations etsur les rois. " Ananie s'en alla donc, et, étant entré dansla maison, il lui imposa les mains et lui dit . Saul, mon frère,le Seigneur m'a envoyé Jésus, qui vous est apparu dans lechemin par où vous veniez, afin que vous recouvriez la vue, et quevous soyez rempli du Saint-Esprit (17). Jésus ", dit-il, " qui vousest apparu dans le chemin ".

Certes, ce n'est pas le Christ qui lui a dit ces choses , mais l'Esprit." Et aussitôt, il tomba de ses yeux comme des écailles, etil recouvra la vue; et s'étant levé, il fut baptisé(18). Ayant ensuite mangé, il reprit des forces (19) ". Il ne fitque lui imposer les mains, et aussitôt de ses yeux tombèrentles écailles. On a trouvé, dans ces écailles, la causede cette cécité. Mais pourquoi le Seigneur ne lui enleva-t-ilpas les yeux? Voici ce qu'il y eut de plus étrange : Saul, ayantles yeux ouverts, ne voyait point: il subit cette infirmité jusqu'àce qu'il eut quitté la loi pour Jésus. " Et aussitôt", dit le texte, " il fut baptisé. Ayant ensuite mangé, ilreprit des for" ces". Il va sans dire qu'il était brisé parle voyage, par l'épouvante, par la faim, par le trouble de son coeur.Pour prolonger ce trouble, le Seigneur le laissa dans la cécitéjusqu'à l'arrivée d'Avanie. Il ne fallait pas non plus qu'onprît cette cécité pour une imagination ; de là,les écailles. Ce qui est certain, c'est que Saul n'eut pas besoind'autre enseignement; ce qui lui était arrivé lui tint lieud'enseignement. " Et il demeura, durant quelques jours, avec les disciplesqui étaient à Damas. Et il se mit aussitôt àprêcher Jésus dans les synagogues, assurant qu'il étaitle Fils de Dieu (20) ". Voyez, tout de suite il se met à enseignerdans les synagogues. Il ne rougit pas de son changement, il n'a pas peurde démentir ce qui l'a rendu fameux auparavant. Et non-seulementil enseigne, mais il enseigne dans les synagogues. Ainsi, il a commencépar donner la mort, il était prêt à commettre millemeurtres. Voyez-vous la puissance du signe qui l'a frappé? Par lemême signe, Saul, à son tour, surprend tous les hommes. Ceque montre le texte, en ajoutant : " Tous ceux qui l'écoutaientétaient frappés d'étonnement, et ils disaient : N'est-cepas là celui qui, persécutait avec tant d'ardeur, dans Jérusalem,ceux qui invoquaient ce nom , et qui est venu ici pour les emmener prisonniersaux princes des prêtres ? Mais Saul se fortifiait de plus en plus,et confondait les Juifs qui demeuraient à Damas, leur prouvant queJésus était le Christ (21, 22) ". Dans sa connaissance dela loi, il leur fermait la bouche, il ne leur permettait pas de soufflerle mot. Ils avaient cru se délivrer de tous les discours de ce genreen se délivrant d'Etienne, et ils retrouvaient un autre Etienneencore plus véhément.

2. Mais reprenons ce qui concerne la vision d'Avanie. Le Seigneur nelui dit pas : Allez lui parler et l'instruire. Car si ces paroles: " Ilest en prières, et il a vu un homme qui lui imposait les mains ",ne suffisaient pas pour persuader Ananie, à plus forte raison, lesautres paroles eussent été peu convaincantes. " Il a vu ",dit le texte, " dans une vision " ; par conséquent il ne se défierapas de vous; donc ne craignez rien, mettez-vous en route. C'est ainsi qu'ilarrive à Philippe de ne pas tout comprendre au premier moment. "Parce qu'il m'est un vase d'élection ". Paroles qui ont pour butde dissiper la crainte, et d'inspirer la confiance; puisque ce persécuteurdevait prendre les intérêts du Seigneur, au point de souffrirbeaucoup de maux. L'expression, " C'est un vase ", montre que la perversitén'est pas naturelle en lui ; " d'élection " , montre qu'il a ététrouvé bon, car on ne choisit que ce qui a été trouvébon. La réponse d'Avanie ne prouve pas qu'il refuse de croire, niqu'il pense que le Christ se soit trompé; rejetons ces pensées;mais Ananie effrayé , tremblant, n'a rien entendu de ce qu'on luidisait, du moment que le nom de Paul eut frappé son oreille ; tellefut son épouvante aussitôt qu'il eût entendu ce nom;et cependant, en apprenant la cécité dont le Seigneur l'avaitfrappé, Ananie devait se rassurer. " Et même il est venu encette ville, dit-il, pour emmener prisonniers tous ceux qui invoquent votrenom ". C'est comme s'il disait J'ai peur qu'il n'aille, moi aussi, m'emmenerà Jérusalem; voulez-vous me jeter dans la (91) gueule dulion ? Voulez-vous me livrer à lui ? Il a peur; et ce qu'il dit,c'est pour nous faire connaître, par tous les moyens, la vertu dePaul. Que les Juifs tiennent un pareil langage, il n'y a là riende merveilleux; mais que ce soit Ananie qui parle ainsi et avec une telleépouvante, c'est la plus grande preuve de la puissance de Dieu.

" Saul, mon frère ". L'épouvante est grande; mais l'obéissanceest plus grande encore, après l'épouvante. Le Seigneur avaitdit : " C'est un vase d'élection"; on pouvait croire que Dieu agissaitseul; pour corriger cette pensée , le texte ajoute : "Pour portermon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d'Israël". Ananie entend ici ce qui devait le plus réjouir son coeur ; lepersécuteur allait donc se tourner contre les Juifs. Aussi ce n'estpas de la joie seulement, mais de la confiance qui remplit l'âmed'Ananie. " Car je lui montrerai ", dit le texte, " combien il faudra qu'ilsouffre pour mon nom ". Ces paroles révèlent l'avenir, eten même temps opèrent la persuasion : un jour , il souffriratout, ce persécuteur si furieux, et Ananie ne veut pas le baptiserpour qu'il recouvre la vue; tant mieux, dit Ananie, laissez-le dans sacécité; ce qui fait sa douceur aujourd'hui , c'est qu'ilest aveugle. A quoi bon m'ordonner de lui ouvrir les yeux? pour, qu'ilcontinue à nous emmener prisonniers? Eh bien ! non, ne redoutezpas l'avenir : quand ses yeux se rouvriront, ce n'est pas contre nous ,mais pour nous, qu'il se servira de ses yeux; donc, " pour qu'il recouvrela vue ". Puis il ajoute: N'ayez pas peur, il ne vous fera aucun mal; aucontraire, il souffrira un grand nombre de maux. Et ce qu'il y a d'étonnant,c'est qu'il souffrira d'abord ; et ensuite, il se précipitera dansles dangers. " Saul, mon frère, Jésus qui vous est apparudans le chemin, m'a envoyé (47) ". Il ne lui dit pas : qui vousa aveuglé, mais " qui vous est apparu " ; langage plein de mesure,et qui n'a rien de présomptueux. Ainsi, de même que Pierredisait à propos du boiteux " Pourquoi nous regardez-vous comme sic'était par notre vertu ou par notre puissance, " que nous eussionsfait marcher ce boiteux? " (Act. III, 12.) De même Ananie , en cettecirconstance : " Jésus qui vous est apparu ". Il lui imposait lesmains, en prononçant ces paroles, et la double cécitéétait guérie. Quant à cette observation, " ayant mangé,il reprit des forces "; c'est pour montrer l'affaiblissement de Saul, etpar suite du chagrin que lui causait sa cécité, et par suitede la peur, et par suite de la faim. Car il ne voulut prendre de nourriturequ'après qu'il eût été baptisé, et gratifiéainsi des plus précieux dons. Et Ananie ne dit pas : Jésusle crucifié, le Fils de Dieu, celui qui fait des miracles; maisque lui dit-il? " Qui vous est apparu ". Il ne le désigne que parceque Saul connaît de lui; le Christ n'avait rien ajouté, n'avaitpas dit : Je suis le crucifié, le ressuscité, mais : " Celuique vous persécutez ". Ananie ne lui dit pas : le persécuté,afin de ne pas prononcer des paroles de triomphe ni de sarcasme. " Quivous est apparu ", dit-il, " dans le chemin ". Sans doute, il n'a pas étévu, mais ce qu'il a opéré, l'a fait voir. Et pour allégerce qu'il y a de pénible dans ces paroles, vite Ananie ajoute : "Afin que vous recouvriez la vue, et que vous soyez rempli du Saint-Esprit". Ainsi, il n'est pas venu pour le confondre à propos de ce quiest arrivé, mais pour lui apporter la grâce. Quant àmoi, il me semble que Saul et que Corneille ont reçu le Saint-Esprittout de suite après que ces paroles eurent été prononcées.Cependant celui qui le communiquait, n'était pas un des douze. Qu'importe? il n'y avait, dans ces circonstances, rien qui appartînt àl'homme, rien qui se fît par l'énergie de l'homme. C'étaitDieu qui était là, opérant tout. Et, en mêmetemps, le Seigneur fait deux choses : il enseigne à Saul la modérationde la sagesse, en ne le conduisant pas vers ceux qui reçurent lespremiers le titre d'apôtres; de plus, le Seigneur montre qu'il n'ya, dans ce fait, rien d'humain. Ce qui n'empêche pas que Saul fûtjugé digne de posséder l'Esprit qui donne des signes, afinque, par là encore, sa foi éclatât; car il ne fit pasde miracle. " Et aussitôt ", dit le texte, " il se mit à prêcherJésus dans les synagogues, assurant qu'il est le Fils de Dieu ".Il ne prêchait pas le Christ ressuscité, le Christ -vivant;qu'annonçait-il donc? Il avait choisi avec une admirable précisionson dogme, " que Jésus est le Fils de Dieu". Les infidèlesrefusent d'ajouter foi à ces paroles, quand ils auraient dûnon-seulement y ajouter foi, mais les recevoir avec transport. Et pourquoine se bornent-ils pas à dire que c'était un persécuteur?pourquoi disent-ils qu'il exterminait ceux qui invoquent ce nom? Ils montraient(92) bien ainsi tout ce qu'il y avait d'insensé dans leur fureur;ils ne prononçaient pas le nom de Jésus; leur jalousie nevoulait pas entendre ce nom, tant ils étaient semblables àdes bêtes fauves ! " Et même il est venu en cette ville pour". Nous ne pouvons pas dire, dit le texte, qu'il fut d'abord avec les apôtres.

3. Voyez combien de témoignages pour montrer que Paul faisaitpartie des ennemis de la foi. Quant à lui, loin d'en rougir, aucontraire, il s'en glorifiait. " Mais Saul se for" tifiait de plus en pluset confondait les Juifs (22) "; c'est-à-dire, leur fermait la bouche,ne leur permettait pas de souffler le mot; " leur prouvant que Jésusest le Christ ". Il instruisait, dit le texte, car il fut tout de suitedocteur. " Longtemps après, les Juifs résolurent " ensemblede le faire mourir (23) ". Les Juifs reprennent l'argument toujours envigueur chez eux, désormais ils ne cherchent plus sycophantes, accusateurs,faux témoins: ils n'en veulent plus. Que veulent-ils donc ? Désormaisils font eux-mêmes la besogne. Ils voyaient la doctrine se propager,ils ne veulent plus avoir recours à des jugements. " Mais Saul fut" averti du dessein qu'ils avaient formé contre " sa -vie; et commeils faisaient bonne garde, " jour et nuit, aux portes, pour le tuer (24)". Pourquoi ? c'est que Paul leur était plus insupportable que tousles miracles que l'on avait vus, que la conversion des cinq mille, quela conversion des trois mille. Et maintenant voyez-le sauvé, nonpar la grâce de Dieu, mais par l'habileté humaine; c'est pourvous faire connaître la vertu de l'homme qui brille même enl'absence de tout miracle, de son éclat propre. " Les disciplesle prirent et le descendirent, durant la nuit, par la muraille, a dansune corbeille (25) ". Naturellement pour déjouer tous les soupçons.Eh bien, après, échappé à ce danger, renonce-t-ilà sa mission? Nullement; il se retire, afin de mieux les attaquer;la sincérité de sa foi tenait encore en défiance ungrand nombre de personnes. Voilà pourquoi cette fuite eut lieu longtempsaprès. Qu'est-ce à dire ? il est vraisemblable que Paul refusalongtemps de partir, malgré peut-être un grand nombre d'avertissements;mais, quand il sut le dessein formé contre lui, il permit àses disciples d'agir; car il eut des disciples tout de suite.

C'est ce qu'il indiquait, en disant : " Celui qui était àDamas gouverneur de la province pour le roi Arétas, faisait fairela garde dans la ville des Damascéniens, afin de me prendre ". (IICor. XI, 32.) Et, voyez : l'évangéliste ne dit rien avecexagération; il ne cherche pas la gloire de Paul ; il dit seulementque l'on excita le roi. Les disciples le firent donc partir seul, et personneavec lui. Ce qui s'explique, parce qu'il fallait qu'il allât se montreraux apôtres à Jérusalem ; ou plutôt les disciplesle firent partir de telle sorte que, dans la suite, c'était luiseul qui devait pourvoir à sa sûreté. Mais lui, bienloin d'y penser, fit tout le contraire, et aussitôt il s'élançaau milieu des furieux. Voilà le zèle brûlant; voilàle comble de la ferveur. Et, voyez, sans discontinuer, dès le premierjour, comme il observe le précepte qu'entendirent les apôtres:" Celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas ". (Math. X, 38).Ce fait, qu'il venait après les autres, ne le rendait que plus ardent.Et sa conduite était l'application de cette parole : " Celui àqui on remet beaucoup, aimera davantage " .(Luc, VII, 47.) Aussi, plusil se fit attendre, plus il prouva son amour; condamnant ouvertement savie première, se reprenant à chaque instant à la flétrir,il ne croyait jamais avoir assez fait pour effacer ses premièresactions. " Assurant " , dit le texte, c'est-à-dire, qu'il étaitplein de douceur dans son enseignement. Et, voyez, on ne lui dit pas: Toiqui désolais les fidèles, d'où vient que tu es changé?Ses ennemis rougissaient, et ne faisaient ces réflexions qu'en eux-mêmes;il , aurait pu leur dire avec beaucoup plus de raison : C'est vous surtoutqu'il convient d'instruire, car c'est ainsi qu'il se défend auprèsd'Agrippa.

Imitons-le, nous aussi, je vous en conjure, et soyons prêts àbraver tous les dangers. plais pourquoi, dira-t-on, a-t-il pris la fuite?ce n'est pas par lâcheté; mais il voulait se conserver pourla prédication. S'il eût été lâche, ilne serait pas allé à Jérusalem ; il ne se serait pasaussitôt chargé de répandre la doctrine; il auraitmodéré sa fougue. Non, il n'y avait en lui aucune lâcheté,mais il y avait de la prudence. Le meurtre d'Etienne l'avait instruit;aussi ne craignait-il pas de mourir pour la prédication, si toutefoissa mort était d'une grande utilité. C'était un hommequi ne voulait pas même voir le Christ, malgré l'ardent désirqu'il éprouvait de le voir, parce qu'il n'avait pas encore remplisa tâche auprès des (93) hommes. Voilà ce que doitêtre l'âme d'un chrétien.

4. Dès le commencement, dès les premiers pas de sa course,le caractère de Paul se déclarait; disons mieux , mêmeavant ce temps. Car, dans la conduite même qu'il tint avant de posséderla vraie science, il agissait conformément à la raison humaine.Si, après tant de temps, il n'éprouvait pas encore le désirde quitter la vie, à bien plus forte raison, au commencement desa mission, quand il ne faisait que de sortir du port. Et maintenant leChrist ne l'arrache pas au danger, mais le laisse aller, parce qu'il estun grand nombre d'actions que le Seigneur tient à voir accomplirpar la sagesse humaine. Autre raison encore de le laisser aller. C'estpour nous apprendre que les apôtres mêmes furent des hommes,et que ce n'est pas toujours, en toute occasion, la grâce seule quiopère; autrement, on aurait pu ne les prendre que pour des morceauxde bois. Voilà donc pourquoi ces hommes, en beaucoup de circonstances, administraient d'eux-mêmes. Faisons ainsi pour ce qui nous concerne,et sachons, de la même manière, prendre soin du salut de nosfrères. Le martyre n'est pas plus glorieux que la force qui ne refuseaucune souffrance pour procurer le salut d'un grand nombre; rien ne réjouittant le coeur de Dieu. Je veux redire ce que j'ai souvent dit; je le rediraipour exprimer mon vif désir: d'ailleurs, le Christ faisait de mêmequand il rappelait le devoir de pardonner : " Lorsque vous priez, remettezce que vous pouvez avoir contre quelqu'un ". (Matth. V, 23.) Il dit encoreà Pierre : " Je ne vous dis pas de pardonner jusqu'à septfois, mais jusqu'à septante fois sept fois ". (Ibid. XVIII, 22.)Et en fait, il a pardonné lui-même le mal qu'on lui faisait;et c'est parce que nous savons que c'est là le but du christianisme,que nous revenons sans cesse sur ce sujet.

Non, rien n'est plus froid qu'un chrétien qui ne sauve pas sesfrères. Vous ne pouvez pas ici objecter la pauvreté; la femmeaux deux petites pièces de monnaie parlerait contre vous. Pierredisait : " Je n'ai ni or ni argent ". (Act. III, 6.) Paul étaitpauvre, à tel point que souvent il ressentit la faim et manqua dela nourriture nécessaire. Vous ne pouvez pas objecter votre obscurité: les apôtres étaient obscurs et sortis d'hommes obscurs.Vous ne pouvez pas prétexter de votre ignorance dans-la littérature;eux aussi étaient des hommes sans lettres. Et seriez-vous un esclave,seriez-vous un esclave fugitif, vous pouvez toujours faire ce qui dépendde vous. Tel était Onésime ; et voyez le nom que Paul luidonne, à quelle dignité il l'élève : " Afin", dit-il, " qu'il communique avec moi dans mes liens ". (Philém.I, 10.) Vous ne pouvez pas objecter vos maladies ; car Timothéeaussi avait des maladies fréquentes ; écoutez la preuve qu'endonne Paul : " Usez d'un peu de vin, à cause de votre estomac etde vos fréquentes maladies ". (I Tim. V, 23.) Il n'est personnequi ne puisse être utile au prochain, avec la volonté de fairece qui dépend de lui. Ne voyez-vous pas combien les arbres stérilessont vigoureux, beaux, élancés, unis, élevés;cependant, si nous avions un jardin, nous préférerions àces arbres des grenadiers, des oliviers couverts de fruits; car ces arbresstériles sont pour le plaisir, non pour l'utilité; l'utilitéqu'ils peuvent avoir est mince; à eux ressemblent ceux qui ne considèrentque leur intérêt propre; ou plutôt ils ne leur ressemblentmême pas, ils ne sont bons qu'à subir la vengeance. Ces arbresstériles servent à construire des édifices, àen consolider l'intérieur. Telles étaient ces vierges, chastes,parées, pratiquant la continence, mais inutiles; aussi on les brûle.Tels sont ceux qui n'ont pas nourri le Christ. Et maintenant, voyez : aucund'eux n'est accusé pour ses péchés, pour ses fornications,pour ses parjures, pour rien; la grande accusation, c'est d'avoir étéinutile. Tel était celui qui enfouissait le talent; sa vie étaitsans reproche, mais inutile. Comment, je vous le demande, un tel hommepeut-il être un chrétien ? Répondez-moi : si le ferment,mêlé à la farine, ne transforme pas toute la pâte,est-ce, à vrai dire, un ferment? Et encore, si un parfum n'embaumepas ceux qui approchent, pouvons-nous l'appeler un parfum? Ne dites pasqu'il vous est impossible d'agir sur les autres; si vous êtes chrétien,ce qui est impossible, c'est que vous n'agissiez pas. Ce qui est dans lanature n'admet pas de contradiction ; il en est de même de ce quenous disons ici : Ce que nous demandons est dans la nature du chrétien;n'outragez pas Dieu. Dire que le soleil ne peut pas briller, c'est outragerle soleil; dire qu'un chrétien ne peut pas être utile, c'estoutrager Dieu et l'accuser de mensonge. Car il est plus facile pour lesoleil de (94) n'avoir ni chaleur ni clarté, que pour le chrétiende n'avoir pas de lumière; il est plus facile à la lumièrede devenir les ténèbres, que de voir une telle contradiction.Ne dites pas impossible ; l'impossible c'est le contraire. N'outragez pasDieu. Si nous disposons bien nos affaires, ce que je dis se fera commeune conséquence naturelle; la lumière du chrétienne peut rester cachée ; on ne peut dérober aux regards cettelampe brillante. Donc, pas de négligence. De même que la vertuprofite et à nous et à ceux à qui notre vertu estutile, ainsi la malignité est doublement funeste et à nouset à ceux que nous blessons. Supposez un ignorant, si vous voulez,souffrant, de la part d'un ennemi, des maux sans nombre, et personne nele venge, et il répond à ses ennemis par des bienfaits .quel enseignement, quelle parole , quelle exhortation ne serait pas au-dessousde cette conduite ? Donc, pénétrés de ces vérités,attachons-nous à la vertu, puisque c'est le seul moyen de conquérirle salut, puisqu'il faut les bonnes oeuvres de la vie présente pourentrer dans le partage des biens à venir, par la grâce etpar la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiappartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, laforce, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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