Discours 69. LA BONNE SANTÉ DE L'INTELLECT. DIEU SENSIBLE AU CŒUR
Explications jointes à des exemples concernant diverses réalités d'ordre spirituel et la fonction de chacune d'entre elles
L’INTELLECT est une faculté constituée de telle sorte qu’elle puisse être rendue capable de la vision divine, comme la pupille des yeux du corps lorsque se déverse en elle la lumière sensible. La « vision de l’intellect » (théôria noètë) est la connaissance naturelle unie à l’état paisible (ka-tastasis) de la nature, et que l’on appelle lumière naturelle. La « sainte puissance » est la grâce, le soleil qui donne la possibilité de percevoir, au moyen de sa lumière, la vision divine. Les « natures [spirituelles] » sont des êtres intermédiaires que la vision peut discerner au moyen de la lumière. Les « passions » sont des réalités hostiles qui s’interposent entre la lumière et la vision et empêchent celle-ci de discerner ses différents objets. La « pureté » est la transparence de l’air spirituel, et au sein de cet air, notre nature reçoit des ailes.
2. Si l’intellect n’est pas en bonne santé quant à sa nature, la connaissance ne peut agir en lui, de même que lorsque nos yeux corporels sont lésés par quelque cause, ils perdent la faculté de voir. Il peut arriver que l’intellect soit sain et que, malgré cela, il n’y ait pas de connaissance ; cet intellect est de ce fait incapable de bien distinguer les choses spirituelles, de même qu’un œil qui est sain et bien portant dans sa constitution peut souvent avoir une faible capacité visuelle. Et si ces choses [ — l’intellect et sa capacité naturelle de voir — ] sont intactes en elles-mêmes, mais sans que la grâce soit présente, elles ne peuvent rien discerner, de même que durant les heures de la nuit, à cause de l’absence du soleil, nos yeux ne peuvent rien voir, même s’ils sont parfaitement sains en eux-mêmes. C’est ce que signifient ces paroles : « En ta lumière nous verrons la lumière » (Ps. 35, 10). En outre, si [l’intellect] n’a pas en lui la pureté, bien que la grâce, qui est le soleil spirituel, soit présente, éveille son désir, l’excite, le rend vigilant, il sera comme un air sans transparence que la lumière ne peut traverser à cause de l’épaisseur des nuages et des sombres vapeurs qui s’y répandent sans obstacle et arrêtent les rayons de ce soleil à la lumière duquel nous nous réjouissons en [éprouvant] le plaisir de la vision divine. La vision de l’intellect (théôria) étant ainsi déficiente quant à son rôle de discernement, la nature [humaine] cessera de remplir le sien en ce qui concerne la praxis2*1. L’âme est ainsi empêchée de ressentir le plaisir [que procure] le second soleil qui se lève sur toutes choses (cf. Mt., 5, 45), à cause du nuage corporel qui la couvre et lui cache les rayons lumineux de la vérité, les empêchant de parvenir jusqu’à nous.
3. C’est pourquoi toutes les choses que nous avons dites sont nécessaires, encore qu’il soit difficile de les trouver toutes réunies dans un seul homme, sans nulle déficience ni souillure, et parce que la plupart ne sont pas capables d’atteindre à la perfection de la connaissance spirituelle. Cette défectuosité vient de l’impuissance de l’esprit, de l’indécision de la volonté, du désaccord entre les dispositions et le but poursuivi, du manque de pureté, de l’impossibilité de trouver un maître et un guide, du retrait de la grâce — il est dit qu’il n’est pas bon pour un petit esprit d’être riche ni d’avoir en son pouvoir de grandes choses (cf Sir., 14, 3), enfin des obstacles que peuvent nous opposer les temps, les lieux et les circonstances.
Choix de courts chapitres
4. La vérité est une sensation de Dieu que l’homme goûte en lui-même grâce à l’opération des sens spirituels de l’intellect.
5. La charité est un fruit de la prière qui, en raison de la vision divine [reçue] dans la prière, inspire à l’intellect un désir insatiable de prier et l’incite à persévérer sans acédie dans la prière, soit avec la participation de son corps, soit seulement dans son intellect, par des mouvements silencieux de l’esprit, avec une ferveur brûlante.
6. La prière est la mort des mouvements de la volonté qui relèvent de la vie de la chair. Celui qui prie véritablement est semblable à un homme qui est mort à ce monde. Se renier soi-même, c’est persévérer courageusement dans la prière ; l’amour de Dieu consiste ainsi dans le renoncement de l’âme à elle-même.
7. De même que l’épi de la chasteté est le fruit produit par cette semence qu’est l’effort du jeûne, de même le dérèglement naît de la satiété et l’impureté du rassasiement. Jamais les pensées honteuses ne prêteront attention à un ventre affamé et humilié, mais toute nourriture dévorée avec avidité accroît les humeurs qui sont en nous et se change en vigueur physique. Quand la tension du corps tout entier se transmet aux organes [qui ressentent le plaisir] et les remplit, s’il arrive que nous voyons quoi que ce soit de corporel, ou si quelque pensée involontaire se lève dans le cœur, une telle chose suscite soudain la sensation même du plaisir, laquelle se répand dans tout le corps. Si ferme que soit l’esprit d’un homme chaste et pur en ses pensées, son discernement est aussitôt troublé par cette sensation éprouvée dans ses membres et il déchoit du lieu où il se trouvait comme d’un sommet élevé. La sainteté de ses pensées roule dans la boue, sa chasteté resplendissante est souillée par le trouble des passions qui sont entrées dans son cœur à cause du feu qui brûle dans ses membres. Il a alors perdu la moitié de sa vigueur ; on peut dire qu’il a oublié le but qu’il espérait [atteindre] et qu’avant même d’entrer en lutte, il se trouve vaincu sans avoir combattu. Sans que ses ennemis aient eu à se donner la moindre peine, il est vaincu à cause du manque d’énergie de la volonté de la chair. C’est à tout cela qu’une violente envie d’être toujours rassasié contraint la volonté d’un homme bon. Alors qu’il vivait en sécurité dans le port de la chasteté, il va jusqu’à s’abandonner à ce qu’il n’aurait jamais voulu [laisser] monter dans son cœur. Et alors qu’il repose seul, une foule de pensées imprégnées d’images légères et honteuses l’assiègent et font de sa chaste couche un lieu de débauche et un théâtre de spectacles licencieux. Enivré par ces pensées, il s’entretient intérieurement de telles choses, y consent et souille ses membres saints sans même s’approcher de la femme. Quelle mer s’est jamais soulevée en bouillonnant sous la tempête autant que l’intellect agité par la violence des vagues de la chair qui se déchaînent contre lui quand le ventre est rassasié ?
8. O chasteté, que ta beauté resplendit quand on couche sur la terre, quand les affres de la faim enlèvent le sommeil, quand la violence faite à la chair par l’abstention de nourriture creuse comme une fosse profonde entre les côtes et le ventre ! Toute nourriture et tout soulagement que nous nous accordons forment en nous-mêmes et y engendrent des représentations honteuses et des figures inconvenantes qui viennent s’offrir à notre regard dans le secret de notre pensée et nous incitent à consentir intérieurement à des actions honteuses. Au contraire, un ventre vide fait de notre esprit un désert où les pensées s’apaisent et où se calment toutes celles qui nous troublent. Mais un ventre rassasié en fait une salle de spectacles licencieux et un lieu ouvert de toute part aux images inconvenantes, même si nous sommes seuls dans un désert. Car, dit-on, celui qui est rassasié désire toujours davantage.
9. Quand tu as été jugé digne de recevoir la grâce divine et l’impassibilité de l’âme, comprends que cela ne vient pas de ce que tu n’es plus traversé par les pensées mauvaises ni sujet aux impulsions et aux mouvement qui naissent dans le corps, car il est impossible d’en être exempt ; comprends que cela n’est pas dû non plus au fait que tu as vaincu de telles pensées et que ta pensée n’est plus ni souillée ni troublée — elle le demeure, si élevée soit-elle, — mais considère que c’est une action supérieure à celle de ta pensée qui ne permet plus que ton intellect ait à combattre de telles pensées ni ait à les détruire. Quand une pensée se présente, l’intellect est emporté au-dessus de tout ce qui tente de l’approcher par une force étrangère à la volonté, et cette force, par l’effet de l’habitude et de la grâce, dépose un levain dans le cœur, lequel est la demeure de la pensée.
10. L’intellect de [l’ascète] qui doit combattre est une chose, et l’ordre du sacerdoce en est une autre.
11. La pensée qui, par la miséricorde céleste, est morte au monde, n’a plus que des pensées dépouillées [de tout élément passionnel] à propos de certaines choses, [pensées] qui ne provoquent ni lutte ni combat.
12. La perfection qui est unie à la chair et au sang règne sur un royaume composé d’êtres qui procèdent de la chair et du sang, et elle ne détruit pas les propriétés de leur nature, tant que l’homme participe encore à la vie qui lui vient des [quatre] éléments et que le fondement de son existence est encore sujet aux variations que provoquent les mouvements et les impulsions de ces quatre humeurs. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Discours 70. LA POSSIBILITÉ DU REPENTIR NE DOIT PAS INCITER AU PÉCHÉ
Sur les paroles de l'Écriture sainte qui incitent au repentir ; qu'elles ont été dites pour venir en aide à la faiblesse des hommes, afin qu'ils ne périssent pas devant le Dieu vivant, et qu'elles ne doivent pas servir de prétexte au péché
LES encouragements que les Pères nous donnent dans leurs écrits divins et les invitations au repentir telles que nous les trouvons dans les livres des apôtres et des prophètes, nous ne devons pas les comprendre comme des incitations à pécher et à transgresser les décrets inviolables du Seigneur. En effet, dans les temps anciens, par la puissance de Dieu, ces décrets ont été portés par la bouche de tous les saints dans toutes les Écritures et les codes législatifs afin d’abolir le péché. Toutefois, pour que nous ayons l’espérance du repentir, [ces saints] se sont appliqués à écarter un sentiment de crainte qui conduirait au désespoir, de telle sorte que tout homme puisse courir vers le repentir et ne pèche plus sans retenue. Vois cependant comment, dans toutes les Écritures, Dieu a incité de toutes manières à la crainte et montré qu’il haïssait le péché. Pourquoi en effet la génération qui vivait aux jours de Noé a-t-elle été engloutie dans le déluge ? N’est-ce pas à cause de leur débauche, quand la beauté des filles de Caïn leur a tourné la tête [cf. Gen., 6, 2 ss.) ? Car il n’y avait en ce temps-là ni amour de l’argent, ni guerres. Pourquoi les villes de Sodome ont-elles été détruites par le feu (cf. Gen., 1 8, 20 ss.) ? N’est-ce pas parce que les Sodomites avaient livré leurs membres à la luxure et à l’impureté, en se laissant tous mener par leur volonté propre dans toutes sortes d’actions maudites et contre nature ? N’est-ce pas à cause de la fornication d’un seul homme que furent entraînés dans la mort en un instant vingt-cinq mille des fils d’Israël, le premier-né de Dieu (cf. Nombr., 25, 9) ? Pourquoi Samson le géant fut-il rejeté par Dieu, lui qui, dès le sein de sa mère, avait été consacré à Dieu et sanctifié, lui qui dès avant sa naissance avait été annoncé, comme Jean, le fils de Zacharie, lui qui avait été jugé digne de posséder une grande force et rendu capable d’accomplir de grands prodiges ? N’est-ce pas parce qu’il avait souillé ses membres saints en s’unissant à la prostituée ? N’est-ce pas pour cela que Dieu s’éloigna de lui et le livra à ses ennemis (cf. Jug., 16, 4 ss.) ? Et David, qui était selon le cœur de Dieu, qui avait été jugé digne, à cause de ses vertus ; d’engendrer de sa semence Celui qui avait été promis à nos Pères, lui de qui devait resplendir le Christ pour le salut de tout l’univers, ne fut-il pas châtié pour avoir commis un adultère avec une femme, quand il vit de ses yeux sa beauté et quand son âme fut transpercée par cette flèche ? A cause de cela, Dieu lui suscita une guerre dans sa propre maison, et son fils le persécuta. Et tout cela arriva après qu’il se soit repenti, qu’il ait pleuré abondamment, jusqu’à mouiller sa couche de ses larmes, et que Dieu lui ait dit par la bouche du prophète : « Le Seigneur a pardonné ton péché » (cf. 2 Rois, 12,13 ss).
2. Mais je voudrais parler encore de quelques-uns de ceux qui vécurent avant lui. Pourquoi la colère et la mort sont-elles entrées dans la maison du prêtre Héli, le juste vieillard, qui durant quarante ans s’était distingué dans le sacerdoce ? N’est-ce pas à cause de l’iniquité de ses enfants Ophni et Phinéès ? (cf. 1 Rois, 3, 12 ss.). Car lui-même n’avait pas commis de faute, ni eux non plus selon son jugement, et il n’avait pas eu assez de zèle pour appeler sur eux le châtiment de Dieu, mais il les aimait plus que les préceptes du Seigneur. Pour que personne n’aille penser que Dieu ne manifeste sa colère qu’à ceux-là seuls qui durant toute leur vie ont vécu dans l’iniquité, vois, à l’occasion de ce péché révoltant [des fils d’Héli], comment il s’enflamme même contre certains de ses fidèles, contre des prêtres, contre des juges, contre des princes, contre des hommes qui se sont sanctifiés pour lui et auxquels il a confié le don d’accomplir des miracles. Cela prouve qu’il ne ferme pas les yeux sur leurs transgressions de ses lois, comme il est écrit dans Ezéchiel : « Dis à l’homme auquel j’ai ordonné de passer Jérusalem au fil de l’épée invisible : Commence par mon autel, et n’épargne ni le vieillard ni l’enfant » (Ez9, 5-6). Il est ainsi rendu manifeste que ses authentiques serviteurs et ses bien-aimés sont ceux qui, dans la crainte et la piété, marchent devant lui et font sa volonté, et que les saints de Dieu sont ceux qui pratiquent les vertus et ont une conscience pure. Mais ceux qui méprisent les voies du Seigneur, le Seigneur aussi les méprise, les rejette loin de sa face et leur retire sa grâce. Pourquoi la sentence de mort de Balthasar est-elle arrivée soudainement et l’a-t-elle frappé [après que se soit manifestée] l’apparence d’une main (cf Dan., 5, 1-30) ? N’est-ce pas parce qu’il avait osé profaner les vases que nul ne pouvait toucher, qu’il avait enlevés de Jérusalem et dans lesquels il buvait avec ses concubines ? De même, ceux qui ont consacré leurs membres à Dieu et osent ensuite s’en servir pour les œuvres de ce monde, sont frappés d’une plaie invisible et se perdent.
3. Ainsi donc, que l’espérance du repentir et la confiance que nous donnent les saintes Écritures ne nous fassent pas mépriser les paroles et les menaces de Dieu ; ne l’irritons pas par le désordre de nos actions, et ne souillons pas nos membres qu’une fois pour toutes nous avons consacrés à son service. Car voici que nous aussi nous avons été sanctifiés pour lui, comme Élie et Élisée, comme les fils des prophètes, comme tous les autres saints et les vierges qui accomplirent de grands miracles et parlèrent à Dieu face à face, comme ceux enfin qui vinrent après eux, Jean l’apôtre vierge, saint Pierre et la longue liste des évangélistes et des prédicateurs du Nouveau Testament, qui se consacrèrent au Seigneur et reçurent de lui les mystères, les uns de sa propre bouche, les autres par des révélations ; ils devinrent ainsi des médiateurs entre Dieu et les hommes et des prédicateurs du Royaume pour le monde entier.
Discours 71. MENER SANS COMPROMIS LE COMBAT INVISIBLE
Sur ce par quoi on peut parvenir à changer ses pensées secrètes, en même temps que son comportement extérieur
AUSSI longtemps qu’un homme s’attache à ne rien posséder, il ne cesse d’avoir la pensée de son départ de cette vie, il fait de la vie après la résurrection sa méditation continuelle, il s’ingénie sans cesse à préparer le nécessaire pour cette autre vie, il dédaigne tout désir d’être honoré et d’accorder du repos à son corps lorsque la suggestion en est semée en lui, et l’incitation à mépriser le monde bouillonne dans sa pensée à tout moment. Sa pensée est intrépide, et son cœur reste toujours ferme en face de tout danger et de la crainte de la mort. Il ne redoute pas la mort, car il y pense constamment, sachant qu’elle approche, et il l’attend. Il jette tout son souci sur Dieu (cf. Ps. 54, 23) avec une confiance inébranlable. S’il rencontre des tribulations, il se comporte en homme qui est persuadé et qui sait de connaissance certaine qu’elles lui procurent une couronne. Il les supporte avec une grande joie et les accueille avec allégresse et exultation, car il sait que c’est Dieu lui-même qui les a disposées pour son bien, pour des causes inconnues, dans sa secrète économie. Mais s’il lui arrive, pour une raison quelconque, d’acquérir une chose transitoire, par l’action et la ruse de celui qui est habile à faire le mal, [Satan,] à l’instant même l’amour pour le corps commence à se manifester dans son âme. Il espère une longue vie, des pensées relatives au repos de la chair se lèvent en lui et y prolifèrent sans arrêt, ce qui concerne le corps devient sa préoccupation dominante, il réfléchit à tous les moyens possibles de se procurer du repos. Et il perd ainsi cette liberté qui l’affranchissait de toute crainte. Désormais, à propos de tout, il est obsédé par la crainte, il n’a plus d’autre pensée et il ne s’entretient plus intérieurement que de choses qui l’effraient et provoquent en lui la peur. Car cette intrépidité de cœur qu’il avait acquise quand sa non-possession l’élevait au-dessus du monde entier l’a quittée. Parce qu’il est maintenant devenu un héritier du monde, dans la mesure même où il possède quelque chose, il est aussi devenu une proie pour la crainte, selon la loi et l’économie établies par Dieu. Car nous devenons les esclaves, condamnés à le servir dans la crainte, du parti pour lequel nous avons disposé nos membres à travailler, selon la parole de l’Apôtre (cf. Rom., 8, 15).
2. L’amour de soi (philautia) précède toutes les passions et le mépris du repos du corps précède toutes les vertus.
3. Celui qui livre son corps au repos le livre à la tribulation dans la région même de la paix.
4. Celui qui a vécu dans les délices en sa jeunesse devient esclave en sa vieillesse et gémit à l’heure de la mort.
5. De même que celui qui a la tête sous l’eau ne peut pas respirer l’air pur répandu dans l’atmosphère, ainsi celui qui plonge sa pensée dans les soucis d’ici-bas ne peut pas respirer en éprouvant la sensation du monde nouveau.
6. De même que les émanations d’un poison mortel perturbent la constitution du corps, ainsi la vue d’un objet inconvenant trouble la paix de l’intellect.
7. De même qu’il est impossible que la santé et la maladie coexistent dans un même corps sans que l’une ne soit altérée par l’autre, ainsi est-il impossible de trouver simultanément dans une même maison l’abondance d’argent et la charité, sans que l’une ne soit altérée par l’autre.
8. De même qu’il est impossible que le verre ne se brise pas quand il heurte la pierre, ainsi le saint qui demeure, s’attarde et s’entretient avec une femme ne peut pas garder sa pureté et ne pas être souillé.
9. De même que les arbres sont déracinés par des eaux qui ne cessent de couler avec violence, ainsi l’amour du monde est déraciné du cœur par la violence des épreuves qui accablent le corps.
10. De même que les remèdes purifient et chassent du corps les humeurs mauvaises, ainsi la violence des tribulations purifie et chasse du cœur les vices.
11. De même qu’il n’est pas possible qu’un mort ressente ce qui concerne les vivants, ainsi l’âme du moine enseveli dans L’hèsychia comme dans un tombeau est préservée de la tempête qui, d’ordinaire, se lève à partir de la sensation des choses qu’éprouvent ceux qui vivent au milieu des hommes.
12. De même qu’il est impossible que demeure indemne celui qui ménage son ennemi quand s’engage la bataille, ainsi est-il impossible que le combattant spirituel sauve son âme de la perdition s’il épargne son propre corps.
13. De même qu’un enfant terrifié par la vue de choses effrayantes court s’accrocher aux vêtements de ses parents et les appelle au secours, ainsi l’âme, lorsqu’elle est dans la détresse et la tribulation, effrayée par les tentations, court s’accrocher à Dieu et implore son aide par une supplication continuelle. Et plus les tentations l’accablent l’une après l’autre, plus l’âme intensifie sa supplication ; mais lorsqu’elle peut respirer à l’aise, elle s’expose à la distraction.
14. Ceux qui sont livrés aux mains des juges afin d’être châtiés pour le mal qu’ils ont commis, voient diminuer leur châtiment et sont rapidement libérés après n’avoir été que faiblement tourmentés si, lorsqu’ils sont soumis à la question, ils s’humilient et confessent sur le champ leur délit. Mais s’ils refusent obstinément de confesser leur faute, on leur inflige davantage de supplices, et ils finissent par avouer malgré eux après avoir été longuement tourmentés jusqu’à ce que leurs flancs soient couverts de plaies, mais cela ne leur sert plus à rien. Il en va de même pour nous quand, à cause des fautes que nous avons commises sans nous convertir ensuite, nous sommes livrés par la miséricorde aux mains du juste Juge de l’univers et nous sommes soumis à la verge des épreuves, pour que nous soit allégé le châtiment de l’au-delà. Si, lorsque la verge du Juge s’approche de nous, nous nous humilions, nous nous souvenons de nos iniquités et confessons nos fautes devant Celui qui va nous châtier, nous sommes vite libérés au terme de brèves épreuves. Mais si nous nous endurcissons malgré nos afflictions, si nous n’avouons pas que nous sommes coupables et méritons de souffrir davantage encore en rejetant nos fautes sur les hommes, ou sur les démons, ou même parfois sur la justice de Dieu, si nous nous prétendons innocents de nos propres fautes, sans considérer que Dieu nous connaît mieux que nous, que « ses jugements s’exercent sur toute la terre » (Ps. 104, 7) et que l’homme n’est jamais châtié sans son ordre, alors tout ce qui nous arrivera provoquera en nous une tristesse continuelle, nos tribulations seront grandes, nous passerons de l’une à l’autre, liés à elles comme par une corde, jusqu’à ce que nous nous connaissions nous-mêmes, que nous nous humiliions nous-mêmes, et que nous sentions nos iniquités. En effet, tant que nous ne les sentons pas, il est impossible que nous nous corrigions, même si, en fin de compte, accablés par tant de tribulations, nous faisons une confession inutile, qui ne nous apportera aucune consolation. Mais sentir ainsi ses péchés, c’est un don divin, qui fait irruption dans notre pensée quand Dieu nous voit accablés par toutes sortes d’épreuves, afin que nous ne quittions pas cette vie au milieu de nos malheurs et de nos tribulations, sans avoir rien récolté en ce monde. Et si nous ne comprenons pas, cela ne vient pas de la difficulté des épreuves, mais de notre méconnaissance. Souvent aussi, certains, malgré toutes leurs tribulations, arrivent à leur dernier moment en état de culpabilité, non seulement sans avoir confessé leurs fautes, mais en s’y refusant et en se donnant des excuses. Mais Dieu, miséricordieux, attend, pour voir s’ils ne vont pas s’humilier, afin de pouvoir leur pardonner et leur ménager une heureuse issue (cf 1 Cor., 10, 13). Car non seulement il met un terme à leurs épreuves, mais il pardonne leurs fautes, dès lors que sa bienveillance est sollicitée par la plus petite confession venant du cœur.
15. De même que, lorsqu’un homme offre un présent de grande valeur au roi, celui-ci manifeste de la joie sur son visage, ainsi, lorsqu’un homme mêle des larmes à sa prière, Dieu, le grand Roi des siècles, lui pardonne toutes ses fautes, quelle que soit leur gravité, et lui montre un visage bienveillant.
16. De même qu’une brebis qui sort de l’enclos et s’en va paître ça et là finit par tomber dans l’antre des loups, ainsi [advient-il au] moine qui, sous prétexte d’aller vivre dans Vhèsy-chia, se sépare de l’assemblée de ses compagnons, s’approche des villes, les traverse, passe à proximité des spectacles du théâtre, les regarde, et s’attarde avec ceux qu’il rencontre.
17. De même qu’un homme qui porte sur lui une perle de grand prix et fait route par un chemin hanté par les brigands et réputé peu sûr craint à tout moment d’être attaqué, ainsi celui qui porte la perle de la chasteté et fait route en ce monde, parcourant un chemin [où le guettent] ses ennemis, n’a aucun espoir d’être à l’abri des brigands et des pillards tant qu’il n’est pas parvenu à la demeure du tombeau — qui est le lieu sûr. Comment celui qui porte la perle précieuse ne craindrait-il pas ? Il ne sait pas lui-même à quel endroit, ni par quels brigands, ni à quel moment, il va être soudain dépouillé de son espérance, tant qu’il n’est pas arrivé sur le seuil de sa maison, c’est-à-dire au temps de la vieillesse.
18. De même qu’un homme qui boit du vin un jour de deuil oublie dans son ivresse toute sa tristesse et toutes ses peines, ainsi celui qui s’enivre de l’amour de Dieu en ce monde, qui est une maison de lamentations, oublie toutes ses peines et toutes ses afflictions, et dans son ivresse devient insensible à toutes les passions qui mènent au péché.
19. L’âme de celui dont le cœur est inébranlable parce qu’il met en Dieu son espérance, est légère comme un oiseau. A toute heure son esprit s’élève de la terre, les pensées qui l’occupent volent au-dessus des choses humaines, et il fait ses délices des choses immortelles du Très-Haut. À lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 72. DU REPENTIR À L'AMOUR PARFAIT DE DIEU. HYMNE À LA CHARITÉ
Contenant des propositions utiles pleines de la sagesse de l'Esprit
LA foi 289 est la porte des mystères. Ce que les yeux du corps sont pour les choses sensibles, la foi l’est pour les / yeux cachés de l’âme. De même que nous avons deux yeux corporels, nous avons aussi deux yeux spirituels de l’âme, comme le disent les Pères, et chacun n’a pas le même objet de vision que l’autre. Par un œil, nous voyons les secrets de la gloire de Dieu cachée dans les êtres, à savoir sa puissance, sa sagesse et la Providence éternelle dont il nous entoure et que nous comprenons à partir de la manière merveilleuse dont il nous dirige. Par le même œil nous voyons aussi les ordres des anges, nos compagnons de service. Et par l’autre œil, nous voyons la gloire de la sainte nature de Dieu, lorsque, dans sa bienveillance, il nous fait entrer dans les mystères spirituels et ouvre à notre esprit l’océan de la foi.
2. Comme une grâce venant après une grâce, le repentir a été donné aux hommes après le baptême. Le repentir est en effet une seconde naissance, qui vient de Dieu. Ce que nous avons reçu comme un gage par le baptême, nous le recevons comme un don par le repentir. Le repentir est la porte de la miséricorde, laquelle s’ouvre à ceux qui la recherchent. C’est par cette porte que nous avons accès à la miséricorde divine, et, si nous n’entrons pas par elle, nous ne trouverons pas la miséricorde, « car tous ont péché, dit la divine Écriture, et tous sont justifiés gratuitement par sa grâce » (Rom., 3, 23-24). Le repentir est la seconde grâce, et il naît dans le cœur moyennant la foi et la crainte. La crainte est la verge paternelle qui nous conduit, jusqu’à ce que nous soyons parvenus au paradis spirituel [rempli de tous] les biens. Quand nous y sommes arrivés, elle nous laisse et s’en retourne.
3. Le paradis est l’amour (agapè) de Dieu, amour qui porte en lui les délices de tout ce qui peut rendre l’homme bienheureux. C’est là que le bienheureux Paul avait reçu un aliment étranger à la nature (cf 2 Cor., 12, 1 -4, rapproché de Apoc., 2, 7 et 22, 2). Et dès qu’il eut goûté en ce lieu [au fruit] de l’arbre de vie, il s’écria : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, c’est ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (7 Cor., 2, 9). Adam fut empêché d’accéder à cet arbre par le conseil du Diable. L’arbre de vie est l’amour de Dieu, qu’Adam perdit par sa chute (cf. Gen., 3, 22-23), et plus jamais il ne retrouva la joie ; mais il dut travailler et peiner sur la terre [qui ne produisait plus que] des épines (cf. Gen., 3, 17-19). Même s’ils marchent sur une voie droite, ceux qui sont privés de l’amour de Dieu mangent le pain gagné à la sueur de leur travail, comme il fut ordonné au premier créé de le manger après la chute. Jusqu’à ce que nous trouvions l’amour, nous devons travailler sur cette terre [couverte] d’épines, nous devons semer et moissonner au milieu des épines, même si notre semence est une semence de justice. Constamment, nous sommes blessés par les épines et, quoi que nous fassions pour être des justes, c’est à la sueur de notre visage que nous vivons (cf Gen., 3, 17-19). Mais quand nous avons trouvé l’amour, nous sommes nourris du pain céleste et nous sommes revêtus de force sans labeur ni peine. Le pain céleste est le Christ, qui est descendu du ciel et a donné la vie au monde. Et telle est la nourriture des anges.
4. Celui qui a trouvé l’amour mange le Christ chaque jour et à toute heure, et il en devient immortel. Car il a dit : « Celui qui mange du pain que je lui donnerai ne verra jamais la mort » (Jn, 6, 58). Bienheureux celui qui mange le pain de l’amour, qui est Jésus ! Car celui qui se nourrit d’amour se nourrit du Christ, le Dieu qui est au-dessus de toutes choses, comme Jean en témoigne lorsqu’il dit : « Dieu est amour » (1 Jn, 4, 8). Ainsi donc, celui qui vit dans l’amour reçoit de Dieu le fruit de vie, et, alors qu’il est encore en ce monde, il respire déjà l’air de la Résurrection, cet air dont feront leurs délices les justes lors de la Résurrection. L’amour est le Royaume. C’est de [cet amour] que le Seigneur a mystérieusement promis à ses apôtres qu’ils se nourriront dans son Royaume : « Mangez et buvez à la table de mon Royaume » (cf Le, 22, 30). De quoi s’agit-il, sinon de l’amour ? Car l’amour est capable de nourrir l’homme à la place d’aliments et de boisson. Il est « le vin qui réjouit le cœur de l’homme » (Ps. 103, 16). Bienheureux celui qui boit de ce vin ! Les débauchés en ont bu, et ils sont devenus chastes. Les pécheurs en ont bu, et ils ont oublié le chemin du péché. Les ivrognes en ont bu, et ils sont devenus des jeûneurs. Les riches en ont bu, et ils ont désiré la pauvreté. Les pauvres en ont bu, et ils sont devenus riches en espérance. Les malades en ont bu, et ils ont été fortifiés. Les ignorants en ont bu, et ils sont devenus sages.
5. De même qu’il n’est pas possible de traverser sans navire la vaste mer, ainsi nul ne peut sans la crainte parvenir à l’amour. La mer qui donne la nausée et nous sépare du paradis spirituel, nous ne pouvons la traverser que sur le navire du repentir dirigé par les rameurs de la crainte. Mais si ces rameurs de la crainte ne dirigent pas bien le navire du repentir, par lequel nous traversons la mer de ce monde pour aller à Dieu, nous serons engloutis dans cette mer qui donne la nausée. Le repentir est le navire ; la crainte est son pilote, et l’amour est le port divin. La crainte nous embarque donc sur le navire du repentir, elle nous fait traverser la mer de cette vie et nous amène au port divin, qui est l’amour, vers lequel se dirigent tous ceux qui, par le repentir, se donnent de la peine et portent leur fardeau. Et quand nous serons parvenus à l’amour, nous serons parvenus à Dieu. Nous serons arrivés au terme de notre navigation, nous aurons traversé la mer et atteint cette île qui est au-delà du monde, et où sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit, [un seul Dieu], A Lui soient la gloire et la puissance ! Puisse-t-il nous rendre dignes de sa gloire et de son amour, qui s’obtient par sa crainte. Amen.
Discours 73. APHORISMES ET PARABOLES (LE NAGEUR ET LA PERLE, LE HÉRON, LA SIRÈNE, L'HUÎTRE ET LA PERLE, LE CHIEN QUI LÈCHE UNE LIME, ETC.)
Ce discours contient des conseils très profitables, donnés avec amour à ceux qui les écoutent avec humilité
AUCUNE bonne pensée ne tombe dans le cœur qui ne vienne de la grâce divine, et aucune pensée mauvaise ne s’approche de l’âme, si ce n’est pour la tenter et l’éprouver.
2. Un homme qui est parvenu à connaître la mesure de sa faiblesse est parvenu à la perfection de l’humilité.
3. Ce qui guide vers l’homme les dons de Dieu, c’est un cœur porté à rendre grâces continuellement. Mais ce qui guide vers l’âme la tentation, c’est la tendance à murmurer toujours présente dans le cœur. Dieu supporte toutes les faiblesses des hommes, mais il ne peut supporter sans le châtier l’homme qui ne cesse de murmurer. L’âme totalement dépourvue de l’illumination de la connaissance est pleine de pensées de ce genre, mais la bouche qui rend grâces continuellement reçoit de Dieu la bénédiction, et la grâce se répand dans le cœur qui persévère dans cette action de grâces.
4. Devant la grâce court l’humilité, et devant le châtiment court la présomption. Celui qui s’enorgueillit, Dieu le laisse tomber dans le blasphème. Celui qui se vante de l’excellence de ses actions, il le laisse tomber dans la luxure. Et celui qui se vante de sa sagesse, il le laisse tomber dans les pièges ténébreux de l’ignorance.
5. L’homme qui se tient éloigné de tout souvenir de Dieu garde en son cœur du ressentiment contre son prochain, parce qu’il se souvient de sa malice. Mais celui qui honore tout homme parce qu’il se souvient de Dieu trouve du secours auprès de tout homme de par une secrète disposition de Dieu.
6. L’homme qui prend la défense de celui qui subit une injustice trouve en Dieu son propre défenseur. Celui qui étend son bras pour aider son prochain reçoit lui-même le secours du bras de Dieu. Celui qui, dans sa malice, accuse son frère, trouve en Dieu son propre accusateur. Celui qui redresse son frère en privé guérit sa propre malice, mais celui qui accuse son frère en public avive ses propres plaies. Celui qui soigne son frère en secret révèle la force de son amour, mais celui qui cherche à lui faire honte aux yeux de ses compagnons montre la force de la jalousie qui est en lui. L’ami qui fait un reproche en secret est un sage médecin, mais celui qui prétend guérir son frère sous les yeux de beaucoup en réalité l’outrage.
7. Le signe de la compassion, c’est le pardon de toutes les offenses, mais le signe d’une tournure d’esprit pleine de malice, c’est l’agressivité verbale envers celui qui a commis une faute. Celui qui châtie pour rétablir la santé châtie avec amour ; mais celui qui recherche la vengeance est vide de tout amour. Dieu châtie avec amour, et jamais, certes, pour se venger ! mais il cherche à guérir son image, et il ne garde pas sa colère à jamais. Un tel amour procède de la droiture, il n’incline pas à se venger avec passion. Celui qui est juste et sage est semblable à Dieu, il ne châtie jamais un homme d’une façon définitive, pour tirer vengeance de sa malice, mais [il le châtie] pour le redresser, ou pour inspirer aux autres de la crainte. Un châtiment qui ne ressemblerait pas à cela n’aurait rien de pédagogique.
8. Celui qui fait le bien en vue d’une récompense change facilement, mais celui qui, par la puissance de sa connaissance, est jeté dans l’admiration par la vue de l’amour qui est en Dieu, celui-là, même si sa chair était coupée en morceaux, ne s’élève pas en sa pensée, ni ne s’écarte jamais de la vertu. Celui [qui comprend] avec une pensée illuminée quelle est notre dette envers Dieu, celui-là est parvenu corps et âme dans les profondeurs de l’humilité.
9. Tant qu’il ne s’est pas approché de la connaissance, l’homme passe par des hauts et des bas dans sa manière de vivre ; mais quand il a abordé à la connaissance, il ne fait plus que monter. Dès lors qu’il monte, le progrès de sa connaissance ne connaît plus de fin, jusqu’à ce que vienne le siècle de gloire et qu’il en reçoive toute la richesse. Plus un homme devient parfait en Dieu, plus il marche à sa suite. Et dans le siècle véritable, Dieu lui montrera sa Face, mais non ce qu’il est (cf. Ex.,33, 18-20). Car lorsque les justes, [ici-bas,] accèdent à la vision de Dieu, ils voient son image comme en un miroir mais, dans l’au-delà, ils contemplent la manifestation de la vérité.
10. Le feu qui prend dans du bois sec s’éteint difficilement. De même, quand la flamme divine tombe dans le cœur de celui qui a renoncé au monde, l’incendie qu’elle répand ne s’éteindra plus, car elle est plus ardente que le feu.
11. Quand l’action du vin pénètre dans les membres, l’intellect perd le souvenir exact de toute chose ; de même, quand le souvenir de Dieu a fait de l’âme son domaine, il efface du cœur tout souvenir de ce que les yeux ont vu.
12. L’intellect qui a trouvé la sagesse spirituelle est comme un homme qui a découvert un navire prêt à prendre la mer : s’il monte à bord, il lui permet de traverser la mer de ce monde et d’atteindre l’île du siècle à venir. C’est ainsi qu’est ressenti en ce monde le siècle à venir : il est comme une petite île dans la mer ; celui qui s’en approche n’a plus à peiner sur les vagues [que soulève] l’imagination dans le siècle présent.
13. Quand un marchand a écoulé toute sa cargaison, il se hâte de revenir à sa maison ; de même, tant que le moine se trouve dans la phase « pratique » de sa vie spirituelle, il s’attriste d’avoir à se séparer de ce corps ; mais quand il a ressenti dans son âme qu’il a « racheté le temps » (Eph5, 16) et qu’il a reçu ses arrhes, il désire le siècle à venir. Tant que le marchand est sur la mer, la crainte habite ses membres, car il a peur que la tempête ne se lève et que ne soit englouti l’espoir qu’il mettait dans son travail ; de même, tant que le moine est en ce monde, la crainte impose sa marque à la vie qu’il mène, car il a peur que la tempête ne se lève contre lui et que ne soit perdu le travail qu’il a accompli depuis sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse. Le marchand guette la terre ferme, et le moine l’heure de la mort.
14. Le marin observe les étoiles quand il navigue en pleine mer, car c’est aux étoiles qu’il se fie pour diriger son navire jusqu’à ce qu’il ait atteint le port. De même, le moine observe sa prière, car c’est elle qui le met sur la voie droite et dirige sa marche vers le port où le mène la vie qu’il passe à prier à toute heure. Le marin cherche à apercevoir l’île où il pourra accoster et s’approvisionner, avant de se diriger vers une autre île. Ainsi navigue le moine tant qu’il est en cette vie. Il passe d’île en île, c’est-à-dire de connaissance en connaissance. Au fur et à mesure que se succèdent les îles, et donc les connaissances, il progresse jusqu’à ce qu’il quitte la mer et parvienne au terme de son voyage, à la Cité véritable. Là, les habitants n’ont plus à faire du commerce, mais chacun se repose, [jouissant] de sa richesse. Bienheureux celui dont les marchandises n’ont pas été englouties dans ce monde vain, dans les profondeurs de la grande mer. Bienheureux celui dont le navire ne s’est pas brisé et qui, avec joie, est parvenu au port.
15. Le nageur plonge nu dans la mer, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la perle ; de même, le moine sage traverse nu cette vie, jusqu’à ce qu’il ait trouvé en lui-même la perle, Jésus-Christ.
Et quand il l’a trouvée, il ne cherche plus à posséder quoi que ce soit d’autre qu’elle. La perle se garde dans les trésors, et les délices du moine se préservent au sein de L’hèsychia.
16. Il est préjudiciable pour la vierge de se trouver dans les assemblées et au milieu de la foule ; de même il n’est pas bon pour l’intellect du moine que celui-ci ait de nombreuses rencontres.
17. Où qu’il se trouve, l’oiseau regagne son nid pour y faire ses petits ; de même le moine qui a du discernement se hâte vers sa demeure pour y produire le fruit de vie.
18. Le serpent, lorsque tout son corps est meurtri, protège sa tête ; de même, le moine sage préservé en tout temps sa foi, qui est le fondement de sa vie.
19. Le nuage cache le soleil ; de même, beaucoup de paroles recouvrent l’âme qui commence à être illuminée par la contemplation dans sa prière.
20. L’oiseau que l’on appelle héron, disent les sages, est rempli de joie et d’allégresse quand il s’éloigne des régions habitées et s’en va demeurer dans un lieu désert ; il en va de même de l’âme du moine ; celui-ci reçoit la joie céleste lorsqu’il s’éloigne des hommes, s’en va habiter dans le pays de Phèsychia et [y] attend le temps de son exode.
21. On dit de l’oiseau que l’on appelle sirène que tout voyageur qui entend son chant mélodieux en est si captivé qu’il oublie, à cause de la douceur de ce chant, la vie elle-même ; il tombe et meurt. La même chose se produit pour l’âme : quand la douceur céleste entre en elle par l’exquise mélodie des paroles de Dieu que perçoit la sensibilité spirituelle de son intellect, l’âme tout entière en est si ravie qu’elle oublie la vie corporelle, enlève à son corps tout appétit, et s’élève vers Dieu au-delà de cette vie.
22. Si l’arbre ne perd pas d’abord ses anciennes feuilles, il ne lui pousse pas de nouveaux rameaux. De même, s’il ne rejette pas de son cœur le souvenir de sa vie antérieure, le moine ne porte pas de nouveaux fruits ni de nouveaux rameaux en Jésus-Christ.
23. Le vent assure la fécondation des fruits des arbres, et le souci (mérimna) de Dieu féconde les fruits de l’âme.
24. On dit que lorsque l’huître engendre la perle, il se forme en elle une sorte d’étincelle qui provient de l’éclair, et elle reçoit de l’air la matière [nécessaire] ; avant cela, elle n’est qu’une chair. De même, tant que le cœur du moine n’a pas reçu d’une façon consciente la matière céleste, son travail [ascétique] est dépouillé [de toute sensation spirituelle] et il n’a pas au dedans de lui le fruit de la consolation.
25. Le chien qui lèche une lime boit son propre sang, et la douceur de son propre sang l’empêche de se rendre compte du mal qu’il se fait ; de même, le moine qui se laisse aller à boire la vaine gloire boit sa propre vie, et il ne sent pas le mal qu’il se fait à cause de cette douceur passagère.
26. La gloire mondaine est comme un récif dans la mer, recouvert par les eaux : le marin n’en soupçonne pas l’existence, jusqu’à ce que son navire le heurte, se remplisse d’eau et sombre. La vaine gloire a le même effet pour l’homme, jusqu’à ce qu’elle l’engloutisse et le perde. Les Pères ont dit que dans l’âme qui cède à la vaine gloire reviennent les passions qu’elle avait d’abord vaincues et qui en étaient sorties.
27. Un petit nuage recouvre le disque du soleil ; mais quand le nuage est passé, le soleil redonne toute sa chaleur. De même, un peu d’acédie recouvre l’âme, mais la joie qui lui succède est grande.
28. Ne t’approche jamais des paroles des mystères qui sont dans la divine Ecriture sans prier ni demander l’aide de Dieu ; mais dis : Seigneur, donne-moi de ressentir la puissance qu’elles renferment. Regarde la prière comme la clef de la véritable intelligence des divines Ecritures. Quand tu veux t’approcher de Dieu avec ton cœur, montre-lui d’abord ton désir en peinant dans ton corps. C’est par là que commence la vie monastique. Le cœur devient très proche de Dieu quand on se prive du nécessaire, quand on s’exerce à ne manger qu’une seule sorte de nourriture ; son progrès suit l’ascèse. Car le Seigneur a fait de ces choses le fondement de la perfection. Considère l’oisiveté comme le commencement des ténèbres de l’âme. Les paroles échangées avec d’autres ne font qu’accumuler ténèbres sur ténèbres. Les unes sont la cause des autres. Car si des paroles utiles, mais non mesurées, nous enténèbrent, combien plus les paroles vaines. L’âme se dévalorise dans de nombreuses et longues conversations, même si elle les tenait dans une disposition de crainte de Dieu. Les ténèbres de l’âme sont d’ailleurs engendrées par le désordre de la vie monastique.
29. La mesure et la persévérance dans la vie monastique illuminent la pensée et chassent la confusion. La confusion de la pensée, effet du désordre, enténèbre l’âme, et les ténèbres provoquent le trouble. En revanche, la paix vient du bon ordre ; de la paix naît dans l’âme la lumière, et la paix fait resplendir dans la pensée un air pur. Plus le cœur s’approche de la sagesse spirituelle en devenant étranger au monde, plus il reçoit la joie qui vient de Dieu. Voici comment l’homme peut distinguer la sagesse spirituelle de la sagesse du monde : il sent dans son âme que par la sagesse spirituelle le silence règne en lui, tandis que la sagesse du monde est la source de la distraction. Quand tu as découvert la première sagesse, tu es rempli d’une grande humilité, de douceur et d’une paix qui règne sur toutes tes pensées. Dès lors, tes membres eux aussi s’apaisent et cessent d’être troublés et agités. Mais si tu acquiers la seconde sagesse, ta pensée se remplit d’orgueil et de pensées indiciblement aberrantes, ton intellect se trouble, tes sens deviennent impudents et arrogants.
30. Ne crois pas qu’un homme attaché aux choses du corps puisse, dans sa prière, jouir d’une filiale confiance devant Dieu.
31. L’âme avare est privée de sagesse, mais l’âme compatissante sera rendue sage par l’Esprit.
32. De même que l’huile nourrit la flamme de la lampe, ainsi la compassion nourrit dans l’âme la connaissance. La clef qui ouvre le cœur aux grâces [divines] nous est donnée par l’amour du prochain, et la porte de la connaissance s’ouvre devant nous dans la mesure où notre cœur se libère des liens du corps. Le passage de l’âme d’un monde dans un autre monde dépend de la conscience. Qu’y a-t-il de plus beau et de plus digne de louange que l’amour du prochain, si le souci que nous en avons ne nous distrait pas de l’amour de Dieu ? Et comme est douce la conversation que nous avons avec nos frères spirituels, si en même temps nous pouvons garder notre conversation avec Dieu ! Ainsi donc, il est bon de se soucier de telles choses, dès lors que l’on garde la juste mesure et que l’on reste dans les limites permises, c’est-à-dire si elles ne deviennent pas un prétexte pour nous relâcher de notre activité secrète, de notre vie monastique et de notre entretien continuel avec Dieu. Car la confusion que provoque ce deuxième état — le relâchement — vient de ce que le premier est passé en habitude ; en effet, l’intellect n’est pas capable de mener de front ces deux conversations.
33. La vue des gens du monde produit de la confusion dans l’âme de celui qui s’en est éloigné pour [s’adonner à] l’œuvre de Dieu. Si de continuels entretiens avec les frères spirituels sont nuisibles, le seul fait de regarder de loin les gens du monde l’est tout autant. Leur présence sensible n’empêche pas de pratiquer [l’ascèse] corporelle ; mais celui qui veut, grâce à la paix de la pensée, goûter la joie que procure l’activité secrète, est troublé dans le repos de son cœur par la seule voix des gens du monde, même s’il ne les voit pas. L’état de mort intérieure ne peut se maintenir que si les sens cessent toute activité. La vie du corps requiert l’éveil des sens, mais la vie intérieure de l’âme nécessite l’éveil du cœur.
34. De même que, par nature, l’âme l’emporte sur le corps, ainsi l’œuvre de l’âme l’emporte sur celle du corps. Et de même qu’au commencement le modelage du corps a précédé l’insufflation de l’âme (cf. Gen., 2, 7), ainsi les œuvres du corps précèdent l’œuvre de l’âme.
35. Grande est la puissance de la moindre œuvre spirituelle, si elle est pratiquée avec persévérance. Une simple goutte d’eau, si elle ne cesse de tomber, creuse un sillon dans la pierre dure.
36. Quand l’homme spirituel est près de se lever en toi, tu éprouves l’envie de mourir à toute chose, la joie se met à brûler en ton âme, qui est tellement différente [du reste] de la création, et tes pensées se recueillent dans la douceur de ton cœur. Mais quand le monde va se lever en toi, la distraction de la pensée, la mesquinerie et l’instabilité des pensées se mettent à abonder. J’appelle monde les passions qu’engendre la distraction. Lorsque celles-ci sont nées et qu’elles sont parvenues à maturité, elles deviennent des péchés et elles tuent l’homme. De même que les enfants ne naissent pas sans mère, ainsi les passions ne naissent pas sans la distraction de l’intellect. Et aucun péché n’est commis sans que l’on se soit entretenu avec les passions.
37. Quand la patience s’accroît dans notre âme, c’est le signe que nous avons secrètement reçu la grâce de la consolation. La puissance de la patience est plus forte que les mouvements de joie qui surviennent dans le cœur.
38. La vie en Dieu met en ruine les sens. Quand le cœur vit, les sens s’effondrent. Mais la résurrection des sens est la mort du cœur. Quand les sens reprennent vigueur, c’est le signe que le cœur est mort à l’égard de Dieu.
39. Ce ne sont pas les vertus pratiquées au milieu des hommes qui rendent droite la conscience. La vertu que l’on pratique à cause [du regard] d’autrui ne peut pas purifier l’âme. Au regard de Dieu, de telles vertus ne sont pratiquées qu’en vue d’une récompense. Mais la vertu qu’un homme pratique intérieurement doit être considérée comme la vertu parfaite. Elle réalise les deux choses : elle est estimée [par Dieu] digne de récompense, et elle engendre la pureté. C’est pourquoi éloigne-toi de la première et pratique la seconde. Si tu ne t’attaches pas à l’une et n’abandonnes pas l’autre, il est clair que tu déchois de l’amour de Dieu. Mais la seconde tient lieu de la première, sans qu’il soit besoin de celle-ci.
40. Le repos et l’oisiveté sont la perdition de l’âme, et ils peuvent lui nuire plus que les démons. Quand ton corps est épuisé, si tu l’obliges à accomplir des travaux qui excèdent ses forces, tu répands sur ton âme ténèbres sur ténèbres, et tu introduis en elle la confusion. Mais si tu livres un corps vigoureux au repos et à l’oisiveté, tous les vices se développeront dans l’âme qui l’habite. Même si quelqu’un désire grandement le bien, l’oisiveté effacerait peu à peu en lui jusqu’à l’idée du bien. Mais quand l’âme est enivrée par la joie que lui procure son espérance et se réjouit en Dieu, le corps, si affaibli soit-il, ne sent plus les tribulations. Il peut porter une double charge sans en être épuisé ; au contraire, malgré sa faiblesse, il prend part et coopère aux délices de l’âme. Ainsi en est-il lorsque l’âme entre dans cette joie de l’Esprit.
41. Si tu gardes ta langue, ô frère, la grâce de la componction du cœur te sera donnée par Dieu, en sorte que, grâce à elle, tu verras ton âme, et, par cette vision, tu entreras dans la joie de l’Esprit. Mais si tu te laisses vaincre par ta langue, crois-moi, jamais tu ne pourras échapper aux ténèbres. Si tu n’as pas le cœur pur, aie au moins la bouche pure, comme dit le bienheureux Jean (cf Apoc., 14, 5).
42. Quand tu veux exhorter quelqu’un au bien, accorde d’abord du repos à son corps, puis honore-le d’une parole pleine de charité. Rien n’incite autant l’homme à avoir honte de lui-même et à s’améliorer, que de recevoir de toi les biens du corps et de se voir honoré par toi.
43. Plus quelqu’un met d’ardeur à combattre pour l’amour de Dieu, plus son cœur éprouve une confiance filiale dans sa prière. Mais quand l’homme se laisse attirer par toutes sortes de choses, il se prive du secours de Dieu.
44. Ne t’afflige pas du feu [des passions] qui brûle ton corps, car la mort t’en délivrera totalement. Ne crains pas la mort, car Dieu a tout préparé pour t’élever au-dessus d’elle. A lui soit la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 74. SENS TYPOLOGIQUE DU SABBAT ET DU DIMANCHE
Types et figures dans line contemplation sur le dimanche et le sabbat
LE dimanche est le mystère de la connaissance de la vérité, qui n’est pas à la portée de la chair et du sang, et qui dépasse toutes nos conceptions. Dans le siècle présent, il n’y a ni huitième jour, ni sabbat véritables. En effet, celui qui a dit : « Dieu se reposa le septième jour » (Gen2, 2) nous a indiqué ainsi que le repos est au terme du chemin de cette vie. Mais le tombeau est de nature matérielle, et il appartient au monde présent. Six jours se passent à cultiver cette vie en gardant les commandements. Le septième se passe entièrement dans le tombeau, et le huitième est la sortie du tombeau.
2. De même que ceux qui en sont dignes reçoivent ici-bas les mystères du jour du Seigneur en parabole, et non pas ce jour lui-même tant qu’ils sont dans leur corps, de même les combattants spirituels reçoivent les mystères du sabbat en figure, mais non le sabbat véritable lui-même, lequel est la cessation de toute affliction et le parfait repos loin de tout trouble.
Dieu nous en a donné le mystère, mais il ne nous a pas donné de vivre effectivement ici-bas la réalité du sabbat. Le véritable sabbat, celui qui n’est plus une similitude, est le tombeau, qui révèle et manifeste le parfait repos loin des tribulations qu’infligent les passions, et la cessation de toute l’activité déployée pour les combattre. C’est alors que l’homme tout entier, âme et corps, célébrera le sabbat.
3. En six jours, Dieu a établi l’ordonnance du monde, il en a assemblé les éléments, il a imprimé à ceux-ci un mouvement incessant pour remplir leur fonction, et ils poursuivront leur course sans s’arrêter jusqu’à la dissolution [du monde présent]. Et c’est à partir de leur puissance — je veux parler de la puissance des éléments primordiaux — qu’il a formé nos corps. Mais, pas plus qu’il n’a permis aux éléments d’arrêter leur mouvement, il n’a donné à nos corps, formés à partir d’eux, d’interrompre leur service. Il a cependant posé le repos [de la mort] comme limite à ce service, en sorte que nous subissions la conséquence logique de notre parenté originelle [avec la poussière de la terre], c’est-à-dire la dissolution [qui met fin à] notre vie présente. C’est ainsi qu’il a dit à Adam : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage », — mais jusques à quand ? « Jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été pris, laquelle produira pour toi des épines et des ronces » (Gen., 3, 18-19), ce qui désigne symboliquement le labeur que l’homme doit accomplir tant qu’il vit ici-bas. Mais depuis la nuit où le Seigneur a répandu une sueur de sang (cf. Le, 22, 44), il a transformé la sueur qui ne faisait lever qu’épines et ronces en la sueur que l’on répand en priant et en cultivant la justice.
4. Durant plus de cinq mille ans, Dieu a laissé Adam peiner à cultiver ainsi la terre, car la voie des saints n’avait pas encore été révélée, comme l’a dit le divin Apôtre (cf. Hébr., 9, 8). Mais dans les derniers jours, il est venu demeurer parmi nous, il a prescrit à notre liberté d’échanger une sueur contre une autre sueur, et il nous a donné, non la cessation de notre peine, mais sa transformation. Il a ainsi manifesté son amour pour les hommes, à cause de la longue durée de la vie pénible que nous menions sur la terre. Si toutefois nous cessons de répandre ce nouveau genre de sueur, nous récolterons nécessairement des épines. En effet, délaisser la prière, c’est cultiver la terre matérielle, laquelle, par nature, produit des épines. Ce que symbolisent les épines, ce sont les passions, qui se lèvent en nous à partir de la semence présente dans notre corps. Tant que nous portons l’image d’Adam, nous portons nécessairement aussi ses passions. Il est impossible en effet que la terre cesse de produire les plantes qui correspondent à sa propre nature. La terre de nos corps est un rejeton de cette terre, Dieu en témoigne quand il dit : « La terre d’où tu as été pris » (Gen3, 19). La première terre fait pousser des épines ; l’autre, la terre douée de raison, engendre les passions.
5. Si le Seigneur a été pour nous, à tous égards et dans les diverses circonstances de son économie, notre modèle et notre exemplaire ; si, jusqu’à la neuvième heure du Grand Vendredi, il n’a pas cessé d’accomplir son œuvre et d’être à la peine, ce qui est le symbole du labeur que nous devons accomplir tout au long de notre vie, et s’il ne s’est reposé dans le tombeau que le samedi, où sont ceux qui prétendent qu’il existerait en cette vie un sabbat, c’est-à-dire [un temps où] les passions nous laissent en repos ? Quant au jour du Seigneur, c’est une trop grande chose pour en parler. Notre sabbat est le jour de notre déposition dans le tombeau. C’est là qu’en toute vérité notre nature célèbre le sabbat. Chaque jour nous devons arracher de notre nature les épines, tant que nous sommes sur la terre, et c’est par notre labeur persévérant que celles-ci finissent par diminuer. Mais notre nature n’en est jamais totalement débarrassée. Et s’il en est ainsi, un moment de nonchalance ou la moindre négligence suffisent pour que les épines se multiplient, recouvrent la face de la terre, étouffent ta semence, et réduisent à rien ton labeur ; il faut donc chaque jour nettoyer cette terre. Cesser de le faire multiplie les épines. Puissions-nous nous en être purifiés, par la grâce du Fils de Dieu, unique et consubstantiel, à qui revient la gloire, avec le Père éternel et avec l’Esprit vivifiant, dans les siècles. Amen.
DISCOURS 75-79303 .RÉCITS DIVERS. L'ERMITE ET LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN
Récits concernant des saints hommes ; leurs paroles très saintes et leur conduite admirable
JE me rendis un jour à la cellule d’un saint frère, afin qu’il prenne soin de moi pour [me guider vers] Dieu, car je ne connaissais personne [d’autre] en cet endroit, et je m’allongeai quelque part, à cause de ma faiblesse. Je voyais ce frère se lever la nuit avant l’heure, et, d’une façon habituelle, devancer les autres dans l’accomplissement de son canon de prière. Il récitait une quantité suffisante de psaumes, puis, soudain, s’interrompant là où il en était, il laissait de côté son canon et tombait sur sa face. Cent fois et plus il frappait sa tête sur la terre avec toute la ferveur que la grâce allumait en son cœur. Puis il se relevait, baisait la croix du Maître, de nouveau se prosternait, de nouveau baisait la croix, et se jetait encore la face contre terre. Telle était sa pratique habituelle, si bien qu’il m’eût été impossible de mettre un chiffre sur la multitude de ses prosternations. Qui d’ailleurs aurait pu compter les métanies que ce frère faisait chaque nuit ? Cent fois, il baisait la croix avec crainte et ferveur, mêlant l’amour et la piété. Puis il revenait à la psalmodie, et, de temps en temps, les pensées qui l’enflammaient de leur chaleur le brûlaient à tel point qu’il criait, vaincu par la joie, quand il ne pouvait plus supporter la brûlure de cette flamme, car il était alors incapable de se retenir.
2. J’admirai beaucoup la grâce de ce frère, son combat, la sobriété spirituelle avec laquelle il accomplissait l’œuvre de Dieu. Au matin, après l’heure de Prime, quand il s’asseyait pour la lecture, il était comme captivé. A chaque chapitre qu’il lisait, il tombait à de nombreuses reprises face contre terre, et à la plupart des versets, il élevait les mains au ciel et glorifiait Dieu. Il était âgé d’une quarantaine d’années, mangeait peu, et seulement une nourriture sèche. Il avait tellement fait violence à son corps, au-delà de toute mesure et dépassant ses forces, qu’il semblait une ombre. J’avais pitié de lui en voyant la maigreur de son visage, émacié par la rigueur de son abstinence et n’ayant même plus deux doigts de chair. Je lui disais souvent : « Aie pitié de toi-même, frère, tout en te conduisant de la sorte et en suivant l’excellente façon de vivre que tu as adoptée. Ne mélange pas les choses, ne va pas briser le genre d’existence que tu mènes et qui ressemble à une chaîne spirituelle [où tout se tient]. En voulant augmenter un peu ton labeur, ne va pas interrompre ta course et la laisser inachevée. Mange modérément, afin de ne pas être obligé de manger constamment. Et ne fais pas de trop grandes enjambées, afin de ne pas être réduit à l’immobilité. »
3. Il était miséricordieux et très modeste, et il exerçait la miséricorde avec un visage joyeux. Naturellement chaste, sachant consoler, sage selon Dieu, il était aimé de tous pour sa pureté et son enjouement. Il travaillait avec les frères quand ceux-ci avaient besoin de lui, souvent trois ou quatre jours de suite, et il revenait chaque soir à sa cellule. Il accomplissait tous les services avec habileté. Quand il possédait quelque chose, et alors même qu’il en avait besoin, il était incapable de dire qu’il ne l’avait pas, à cause de son grand respect pour les autres, petits et grands. Quand il travaillait avec les frères, il le faisait d’ailleurs en grande partie par respect pour eux, et il se faisait violence à lui-même, car il n’aimait pas sortir de sa cellule. Telle était le genre de vie et le comportement de ce frère vraiment merveilleux.
Sur un Ancien âgé
4. Une autre fois, j’allai voir un Ancien âgé, excellent et vertueux. Il m’aimait beaucoup. Sa parole était fruste, mais sa connaissance pleine de lumière, son cœur profond, et il disait ce que la grâce lui donnait de dire. Il ne sortait pas souvent de sa cellule, sauf pour les saintes synaxes. Mais il était attentif à lui-même et vivait en hésychaste. Je lui dis un jour : « Père, la pensée m’est venue d’aller le dimanche à l’église, très tôt, et de m’asseoir et de manger sous le portique de l’église, afin que tous ceux qui entrent et sortent, en me voyant, me méprisent. » Entendant cela, l’Ancien me répondit : « Il est écrit que quiconque scandalise les hommes qui vivent dans le monde ne verra pas la lumière. Nul ne te connaît dans cette région, ni ne sait quelle vie tu mènes ; ils vont dire que les moines mangent dès le matin. Mais surtout, il y a ici des frères novices, qui sont faibles dans leurs pensées. Beaucoup d’entre eux ont confiance en toi et ont reçu ton aide, et quand ils te verront agir ainsi, cela leur fera du tort. Les anciens Pères se comportaient ainsi à cause des miracles qu’ils accomplissaient, et en raison de l’honneur et de la grande renommée qu’ils en recevaient. Ils faisaient de tels gestes pour être déshonorés, pour cacher la gloire de leur genre de vie, et pour éloigner d’eux les causes d’orgueil. Mais toi, qu’est-ce qui t’oblige à agir ainsi ? Ne sais-tu pas qu’il y a un ordre et un temps pour chaque genre de vie ? Tu n’es pas encore parvenu ni à un tel genre de vie, ni à une semblable renommée. Puisque tu vis comme tous les frères, tu ne ferais pas de bien à toi-même, et tu ferais du tort aux autres. Encore une fois, un tel comportement en dehors des normes n’est pas profitable à tous, mais à ceux-là seuls qui sont parfaits et grands, car il laisse toute liberté aux sens. Mais il est nocif pour ceux qui sont encore à mi-chemin et pour les novices, lesquels ont besoin de beaucoup de vigilance et de soumission des sens. Les Anciens, eux, ont dépassé le temps où ils avaient à se garder, et tout ce qu’ils veulent peut leur être profitable. Les marchands inexpérimentés subissent en effet de grosses pertes [s’ils se lancent] dans de grandes entreprises, mais, [s’ils s’en tiennent à] des transactions de moindre importance, leur commerce se développe rapidement. Je le redis : toute activité doit suivre un ordre, et il y a un temps fixé pour chaque façon de se conduire. Quiconque entreprend avant le temps ce qui dépasse sa mesure double le tort qu’il se fait, et il ne gagne rien. Si tu désires te comporter [comme tu le disais], supporte plutôt avec joie le déshonneur qui t’arrive providentiellement et sans que tu le veuilles, ne te trouble pas et ne méprise pas celui qui te déshonore. »
5. J’étais une autre fois en conversation avec cet Ancien si avisé, qui avait goûté au fruit de l’arbre de Vie, à la sueur de son âme, de l’aube de son enfance au soir de sa vieillesse. Après m’avoir enseigné en me parlant longuement de la vertu, il me dit ceci : « Toute prière qui ne comporte pas la peine du corps et l’affliction du cœur est comme un avorton. Car cette prière est sans âme. » Il me dit encore : « Si tu as affaire à un homme qui aime la dispute, qui veut toujours avoir raison, dont la pensée est pleine de malignité et dont les sens sont impudents, ne lui donne rien et ne reçois rien de lui, afin que ne s’éloigne pas de toi la pureté que tu as acquise avec tant de peine, et afin que ton cœur ne s’emplisse pas de ténèbres et de trouble. »
Sur un autre Ancien
6. J’allai un jour à la cellule de l’un des Pères. Il n’ouvrait pas souvent à qui venait le visiter. Mais quand il vit par la fenêtre que c’était moi, il me dit : « Tu veux entrer ? » Je lui répondis ; « Oui, vénérable Père. » J’entrai donc, nous fîmes une prière, nous nous assîmes et nous eûmes un long entretien. A la fin, je lui demandai : « Que faire, Père, lorsque certains viennent me voir et que je ne retire aucun gain ni aucun profit de leur conversation ? Je n’ose pas leur dire de ne pas venir, mais ils m’empêchent souvent d’accomplir mon canon de prière, et j’en suis affligé. Ce bienheureux Ancien me répondit : « Lorsque de tels [frères] qui aiment l’oisiveté viennent te voir, après qu’ils soient restés assis un petit moment, fais comme si tu te levais pour la prière, et dis à celui qui se trouve là, en lui faisant une métanie : « Frère, allons prier. C’est l’heure de mon canon de prière, et je ne peux la laisser passer, car il me pèse de le dire à un autre moment, et c’est pour moi une occasion de trouble. Je ne peux pas le délaisser sans nécessité. Or il n’y a maintenant aucune nécessité à ce que je ne dise pas ma prière. » Et ne lui permets pas de ne pas prier avec toi. S’il te dit : « Toi, prie ; moi, je m’en vais », fais-lui une métanie et dis : « Par charité, fais au moins cette prière avec moi, afin que je tire profit de ta prière. » Et quand vous vous relevez, prolonge ta prière au-delà de ce que tu as l’habitude de faire. Si tu agis ainsi envers ceux qui viennent te voir, ils comprendront que tu ne penses pas comme eux, que tu n’aimes pas l’oisiveté, et ils ne s’approcheront plus du lieu où ils entendront dire que tu es. Veille cependant à ne pas détruire l’œuvre de Dieu en ne discernant pas les personnes. Si cet homme est l’un des Pères, ou un étranger épuisé de fatigue, il est bon que tu restes avec lui au lieu de faire ta longue prière. Et si cet étranger est de ceux qui aiment les vains discours, laisse-le se reposer autant que tu le peux, et congédie-le en paix.
7. Un Père a dit : « Je m’étonne d’entendre dire que certains travaillent de leurs mains dans leur cellule et sont capables malgré cela d’accomplir normalement leur règle de prière sans être troublés. »
8. Le même a dit cette parole étonnante : « Je le dis en vérité : si je sors pour un besoin naturel, cela dérange l’ordre auquel je suis habitué, et m’empêche d’accomplir parfaitement mon règlement particulier. »
Sur la question d'un frère112
9. Le même Ancien fut un jour interrogé par un frère qui lui demanda : « Que dois-je faire ? Il m’arrive souvent d’avoir une chose qui m’est nécessaire soit à cause de la maladie, soit pour mon travail, soit pour une autre raison ; mais, alors qu’il ne m’est pas possible de vivre sans elle dans l’hèsychia, dès que je vois quelqu’un qui en aurait besoin, je la lui donne, vaincu par la compassion. Souvent aussi, j’en fais autant si on me demande cette chose. J’y suis contraint par la charité et par le commandement [du Seigneur], et je donne à celui qui me le demande ce dont j’ai moi-même besoin. Mais ensuite, le besoin de la chose me fait tomber dans le souci et le trouble des pensées et disperse ainsi mon intellect, loin de toute préoccupation de P hèsychia. Je suis ainsi presque obligé de sortir de mon hèsychia et d’aller à la recherche de ce dont j’ai besoin. Et si je persiste à ne pas sortir, je me retrouve dans une grande affliction et dans le trouble des pensées. Je ne sais donc pas lequel des deux choisir : interrompre et dissiper mon hèsychia, pour donner du repos à mon frère, ou bien ne pas tenir compte de sa demande et demeurer dans L’hèsychia ».
10. A cela, l’Ancien répondit : « [Sont-elles des œuvres de justice,] toutes les aumônes, la charité, la miséricorde, ou n’importe quelle autre œuvre que tu crois faire pour Dieu, mais qui t’empêche de vivre dans L’hèsychia, qui fixe ton regard sur le monde, qui te jette dans les soucis, qui te trouble en t’éloignant du souvenir de Dieu, qui arrête tes prières, qui fait entrer en toi le tumulte et le désordre des pensées, qui t’empêche de t’appliquer à la lecture divine — laquelle est une arme qui te protège des distractions —, qui relâche ta vigilance, qui t’incite à circuler dans le monde après que tu te sois consacré à L’hèsychia, et à rechercher de la compagnie après que tu te sois voué à la solitude, qui réveille en toi les passions ensevelies, qui dissipe la tempérance de tes sens, qui te réveille de ta mort au monde, qui te fait déchoir de la vie des anges, dont l’œuvre est l’unique souci de Dieu, et qui te donne ta part avec les hommes du monde ? Que périsse une telle justice ! Accomplir le devoir de charité en procurant du repos [au prochain] en ce qui concerne les choses du corps est l’œuvre des hommes qui vivent dans le monde, ou même de moines qui mènent une vie moins stricte, qui ne vivent pas dans L’hèsychia, ou encore de moines qui mêlent L’hèsychia à la vie en communauté, dans la concorde, et qui ne cessent d’aller et venir. Pour des hommes de ce genre, une telle œuvre est bonne et digne d’admiration. Mais ceux qui ont choisi en vérité de se séparer du monde de corps et d’esprit afin de pouvoir établir leur intellect dans la prière solitaire, en mourant à tout ce qui est transitoire, ainsi qu’à la vue et au souvenir des choses [de ce monde], ceüx-là n’ont pas à assister autrui en s’occupant des choses du corps, ni en accomplissant de bonnes œuvres visibles, afin d’être justifiés par elles devant le Christ, mais, par la mise à mort de leurs membres terrestres, selon la parole de l’Apôtre (cf Col., 3, 5), ils doivent lui offrir le sacrifice pur et irréprochable de leurs pensées, l’oblation des prémices de leur ascèse et l’affliction de leur corps supportant patiemment les périls dans l’espérance du siècle à venir. Car la vie monastique est l’émule de celle des anges. Il ne nous faut donc pas délaisser nos occupations célestes, et nous appliquer aux choses de ce monde. » A notre Dieu soit la gloire dans les siècles.
Sur le reproche fait à un frère
11. Un frère fut un jour blâmé parce qu’il ne faisait pas l’aumône. Il répondit avec confiance (parrhèsia) et avec audace à celui qui le critiquait : « Les moines ne sont pas obligés de faire l’aumône. » Mais ce dernier lui répondit : « Il est aisé de voir quel est le moine qui n’est pas tenu de faire l’aumône. C’est celui qui, à visage découvert, peut dire au Christ, comme il est écrit : « Voici que nous avons tout quitté et nous t’avons suivi » (Mt19, 27) ; autrement dit, c’est celui qui n’a rien sur la terre, qui ne s’occupe pas des choses du corps, qui n’a dans sa pensée aucune des choses visibles, qui ne se soucie pas de posséder quoi que ce soit, mais qui, si on lui donne quelque chose, n’accepte que ce dont il a besoin, et ne fait aucun cas du reste. Il vit à la manière d’un oiseau. Un tel moine n’est pas tenu de faire l’aumône. En effet, comment pourrait-il donner aux autres ce dont il est lui-même libéré ? En revanche, celui-là doit faire l’aumône qui est tiraillé [entre L’hèsychia] et les choses de cette vie, qui travaille de ses mains et qui reçoit [des dons] des autres. Négliger l’aumône serait alors un manque de compassion contraire au commandement du Seigneur. Si un homme, d’une part, ne s’approche pas de Dieu dans le secret [de la prière] et ne sait pas le servir en esprit, et, d’autre part, ne se soucie pas de pratiquer les œuvres visibles, qui sont à sa portée, en quoi d’autre pourra-t-il mettre son espérance pour acquérir la Vie ? Un tel homme est un insensé. »
12. Un autre Ancien a dit : « Je m’étonne de voir des moines troubler eux-mêmes leur hèsychia pour soulager les autres dans les choses qui concernent le corps. » Il disait encore : « Il ne nous faut pas mêler l’œuvre de L’hèsychia au souci des autres. Il faut laisser chaque chose à sa place, pour que notre manière de vivre soit sans mélange. Celui qui se soucie de beaucoup de choses est l’esclave de nombreux maîtres ; mais celui qui a tout abandonné et ne se soucie plus que du bon état de son âme, c’est celui-là qui est l’ami de Dieu. Vois : ceux qui font l’aumône et accomplissent des œuvres de charité pour soulager corporellement leur prochain sont nombreux de par le monde ; mais il est difficile de trouver, tant ils sont rares, des hommes qui pratiquent une belle et universelle hèsychia, et ne s’occupent que de Dieu. Mais qui, parmi ceux qui, dans le monde, font l’aumône, ou pratiquent des œuvres de justice concernant le corps, a pu atteindre une seule de ces grâces dont Dieu juge dignes ceux qui demeurent dans L’hèsychia ? »
13. Il dit encore : « Si tu vis dans le monde, mène une vie adaptée aux réalités du monde ; mais si tu es moine, distingue-toi dans les œuvres où excellent les moines. Si cependant tu veux mener de front ces deux genres de vie, tu échoueras dans l'un et l’autre. Voici quelles sont les œuvres des moines : être libre à l’égard des choses du corps, peiner corporellement dans la prière, et avoir le souvenir continuel de Dieu dans le cœur. Peux-tu, sans [pratiquer] ces trois choses, te contenter des vertus propres à la vie dans le monde ? A toi d’en juger. »
14. Question. — Le moine qui mène une vie pénible dans L’hèsychia ne peut donc pas pratiquer en même temps les deux activités, je veux dire s’occuper de Dieu et garder un autre souci dans son cœur ?
Réponse. — Pour ma part, voici ce que je pense. Si celui qui veut vivre dans L’hèsychia et qui a tout abandonné pour ne se soucier que de sa seule âme, n’est pas capable cependant de se maintenir constamment dans L’hèsychia, alors même qu’il est devenu étranger aux préoccupations de cette vie, à combien plus forte raison ne le pourra-t-il pas, s’il se soucie en outre d’autrui. Le Seigneur a laissé dans le monde ceux qui le servent en prenant soin de ses enfants, et il a choisi pour lui-même ceux qui célèbrent devant lui sa liturgie. En effet, ce n’est pas seulement parmi ceux qui servent les rois terrestres que l’on peut voir des rangs différents, les plus couverts de gloire se tenant toujours devant la face du roi et connaissant ses secrets, les autres se consacrant aux affaires extérieures. On peut voir, parmi [les serviteurs] du Roi céleste, quelle confiante familiarité (jiarrhèsia) ont acquise ceux qui sans cesse s’entretiennent secrètement avec lui dans la prière, quelle richesse à la fois céleste et terrestre leur a été accordée et quel pouvoir ils possèdent sur toute la création, étant plus élevés que ceux qui, par leurs possessions et par les choses de cette vie servent Dieu et lui plaisent grâce à leur bienfaisance, malgré toute la grandeur et la beauté de telles œuvres. Ce n’est donc pas sur ceux qui servent Dieu d’une manière imparfaite que nous devons prendre exemple, mais sur les saints athlètes et les saints lutteurs qui ont adopté un genre de vie excellent, qui ont abandonné les choses de cette vie, qui ont cultivé sur la terre le Royaume céleste, qui ont renoncé une fois pour toutes aux choses terrestres et ont tendu leurs mains vers les portes du ciel.
15. En quoi les anciens saints qui nous ont précédés sur le chemin de cette vie monastique ont-ils plu à Dieu ? Notre Père parmi les saints Jean le Thébain, ce trésor de vertus, cette source de la prophétie, est-ce en soulageant corporellement les frères à l’intérieur de sa retraite, ou est-ce par la prière et L’hèsychia, qu’il a plu à Dieu ? Que beaucoup aussi aient plu à Dieu en soulageant autrui, je n’y contredis pas ; mais ils étaient inférieurs à ceux qui l’ont fait par la prière et le renoncement à toutes choses. Car l’aide que nous apportent ceux qui vivent dans l’hèsychia et qui sont estimés par leurs frères est évidente ; ils nous aident, veux-je dire, par leurs paroles quand nous sommes dans la détresse, ou en offrant pour nous leurs prières. En dehors de ces cas, le souvenir et le souci des autres en ce qui concerne les choses de la vie présente, quand ils descendent dans le cœur de ceux qui demeurent dans L’hèsychia, ne relèvent pas de la sagesse spirituelle. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Mt., 22, 21), et donc rendez au prochain et à Dieu ce qui est propre à chacun », a dit [le Seigneur] ; il n’a pas prescrit cela pour les hésychastes, mais pour ceux qui vivent dans le monde. Car à ceux qui vivent dans l’ordre angélique, je veux dire à ceux qui ne se soucient que de leur âme, il n’a pas été demandé de s’adonner aux choses de cette vie, c’est-à-dire de travailler de leurs mains, de recevoir des autres des dons et de leur en faire. Ainsi le moine ne doit se soucier de rien qui puisse agiter son intellect et l’empêcher de se tenir constamment devant la face de Dieu.
16. Mais si quelqu’un, pour nous contredire, rappelle que le divin apôtre Paul travaillait de ses mains et faisait l’aumône, nous lui dirons que Paul, et lui seul, pouvait tout faire. Nous ne savons pas qu’il y ait jamais eu un autre Paul qui en fût capable comme lui. Montre-moi cet autre Paul, et je te croirai. Ce qui se fait par économie, ne l’oppose pas à ce qui est la pratique commune. Autre chose est la prédication de l’Evangile, et autre chose la pratique de L’hèsychia. Toi, si tu veux garder L’hèsychia, sois comme les Chérubins, qui n’ont aucun souci des choses de cette vie, et estime qu’il n’existe rien d’autre sur la terre que toi et Dieu, sur qui tu fixes ta pensée, comme tu l’as appris des Pères qui t’ont précédé. Car si le moine ne trempe pas son cœur, s’il ne tient pas fermement en main sa compassion, afin de se tenir éloigné de tout souci des choses d’en bas, aussi bien de celles qui se font pour Dieu que de celles qui ne concernent que cette vie elle-même, s’il ne s’attache pas uniquement à la prière aux moments fixés par sa règle, il ne peut se libérer du trouble et de l’inquiétude, ni s’établir dans l’hèsychia.
17. Quand donc la pensée te vient de prendre soin de quelqu’un par vertu, mais au point de chasser de ton cœur la sérénité que tu possèdes, dis à cette pensée : « Bonne est la voie de la charité, et bonne la compassion exercée pour Dieu, mais moi, pour Dieu également, je n’en veux pas. » « Attends-moi, disait un moine [à un autre], car c’est pour Dieu que je cours après toi ! — Et moi, répondit l’autre, c’est pour Dieu je fuis loin de toi. » L’abbé Arsène, — que ce fût pour un profit spirituel ou pour quoi que ce soit d’autre, — pour Dieu n’accueillait personne. Un autre, pour Dieu, recevait toute la journée tous les étrangers qui venaient le voir et leur parlait. Mais Arsène, au contraire, avait choisi le silence et L’hèsychia. C’est pourquoi, sur la mer de cette vie passagère, il s’entretenait avec l’Esprit divin et voguait en toute sérénité sur le navire de L’hèsychia, comme cela fut clairement révélé à des ascètes qui s’enquéraient de la chose auprès de Dieu. Telle est en effet la définition de L’hèsychia : le silence loin de tout. Si tu t’es retrouvé rempli de trouble au sein de L’hèsychia, si tu as mis de la confusion dans ton corps en travaillant de tes mains et dans ton âme en entretenant quelque souci, quelle hèsychia peux-tu mener pour plaire à Dieu, alors que tu te préoccupes de tant de choses ? Juges-en toi-même. Car si nous n’avons pas tout quitté, si nous ne nous sommes pas éloignés de tout souci, c’est une honte de prétendre que nous sommes parvenus à vivre en hésychastes. À notre Dieu soit la gloire.
DISCOURS 80. AIDE-MÉMOIRE D'UN SOLITAIRE
Contenant un aide-mémoire très utile, que doit nécessairement lire chaque jour celui qui a choisi de demeurer dans sa cellule et de n'être attentif qu'à lui seul
L’UN des frères avait écrit ce qui suit, et le plaçait continuellement devant lui pour s’en rappeler et se dire : « Tu as gaspillé ta vie d’une façon insensée, ô homme méprisable, digne de tous les maux. Mais veille sur toi-même, au moins en ce jour qui te reste à vivre, après tous ces jours perdus, passés sans rien faire de bien, et remplis de méfaits. Ne pose pas de questions sur le monde, ni sur ce qui s’y passe, ni sur les moines, ni sur leurs affaires ; ne demande ni comment ils vont, ni s’ils ont beaucoup de travail ; ne te soucie de rien de tout cela. Tu es secrètement sorti du monde, tu es considéré comme mort dans le Christ. Ne vis plus pour le monde, ni pour ce qui est dans le monde, afin que le repos vienne au-devant de toi et que tu sois vivant dans le Christ. Sois prêt, dispose-toi à supporter de la part de tous tout opprobre, toute injure, toute moquerie et tout reproche, et reçois tout cela avec joie, en pensant que tu en es digne en vérité. Supporte toute peine, toute tribulation, tout danger venant des démons, dont tu as fait de si bon gré la volonté. Supporte courageusement toute nécessité, tout ce qui t’arrive naturellement, et toute épreuve amère. Mettant ta confiance en Dieu, endure la privation de ce qui est nécessaire à ton corps, et qui se transformera vite en fumier.
2. « Accepte volontiers tout cela, en mettant en Dieu ton espérance, et en n’attendant de nulle part ailleurs la délivrance, ou de nul autre la consolation. Mais jette ton souci sur le Seigneur (Ps. 54, 23), et, dans toutes les épreuves, condamne-toi toi-même, comme étant la cause de tout cela. Ne sois scandalisé de rien, ne fais aucun reproche à ceux qui t’affligent, car tu as mangé du fruit de l’arbre défendu, et tu as acquis diverses passions. Reçois avec joie les épreuves amères ; elles te troubleront un peu, puis tu seras rempli de douceur. Malheur à toi et à ta gloire nauséabonde, car tu as délaissé ton âme, comme si elle n’était pas condamnée, alors qu’elle est remplie de tous les péchés. Et tu en as condamné d’autres, en paroles et en pensées. Voilà de quoi tu te satisfais. Tu te contentes de cette nourriture de porcs, avec laquelle tu as vécu jusqu’à maintenant. Qu’y a-t-il entre toi et les hommes, ô impur, n’as-tu pas honte de les fréquenter, alors que tu as mené une vie hors de toute raison ? Mais si tu es attentif à tout cela, si tu t’en gardes, peut-être, avec l’aide de Dieu, seras-tu sauvé. Sinon, tu t’en iras dans le pays des ténèbres, dans les demeures des démons, dont tu as fait si impudemment la volonté. Voici, j’en ai témoigné devant toi. Si Dieu se lève justement contre toi pour rétribuer les outrages et les injures que tu as pensés et dits à son encontre durant de longues années, le monde entier va s’opposer à toi. Arrête donc dès maintenant, et accepte les rétributions qui t’arrivent. »
3. Tous les jours, le frère se remémorait toutes ces choses, afin que, lorsque lui venaient la tentation ou l’affliction, il puisse les supporter en rendant grâce et en tirer profit. Puissions-nous, nous aussi, supporter avec gratitude ce qui nous arrive et en tirer profit, par la grâce de Dieu, qui aime les hommes. À lui la gloire et la puissance dans les siècles. Amen.
DISCOURS 81. DU REPENTIR À LA MISÉRICORDE UNIVERSELLE
Comment distinguer les vertus, et sur la perfection, but de toute notre course
LE terme de toute notre course consiste en ces trois choses : le repentir, la pureté et la perfection. Qu’est-ce que le repentir ? Il consiste à ne plus commettre les fautes passées et à s’en affliger. Et qu’est-ce, en un mot, que la pureté ? C’est un cœur miséricordieux envers toute la nature créée. Et qu’est-ce que la perfection ? C’est une profonde humilité, qui est l’abandon de toutes les choses visibles et invisibles ; des choses visibles, c’est-à-dire de tout ce qui est perçu par les sens ; des invisibles, c’est-à-dire des pensées et de tous les soucis qui se rapportent aux choses visibles.
2. On demanda un jour [à un Ancien] : « Qu’est-ce que le repentir ? » Il répondit : « C’est un cœur broyé et humilié.
— Et qu’est-ce que l’humilité ?
— C’est une double mort volontaire à l’égard de toutes choses. — Et qu’est-ce qu’un cœur miséricordieux ?
— C’est, répondit-il, une flamme qui embrase le cœur pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les animaux, pour les démons, et pour tout être créé. Quand l’homme miséricordieux se souvient d’eux, et quand il les voit, ses yeux répandent des larmes, à cause de l’abondante et intense miséricorde qui étreint son cœur. A cause de sa grande compassion, son cœur devient humble et il ne peut plus supporter d’entendre ou de voir un tort, ou la plus petite offense, faits à une créature. C’est pourquoi il offre continuellement des prières accompagnées de larmes pour les animaux sans raison, pour les ennemis de la vérité et pour ceux qui lui ont fait du tort, pour qu’ils soient protégés et qu’il leur soit fait miséricorde ; il prie de même pour les reptiles, à cause de la grande miséricorde qui remplit son cœur au delà de toute mesure, à la ressemblance de Dieu. »
3. On lui demanda encore : « Qu’est-ce que la prière ? » Il répondit : « C’est la liberté et le repos de la pensée à l’égard de toutes les choses de ce monde, et un cœur qui est complètement occupé par le désir ardent de ce qui se rapporte à l’espérance des biens à venir. Mais l’homme qui ne possède pas ces choses sème une semence mêlée et ressemble à celui qui attelle ensemble un bœuf et un âne. »
4. On lui demanda encore : « Comment un homme peut-il acquérir l’humilité ? » II répondit : « En se souvenant constamment de ses fautes, et en attendant la mort qui approche ; en portant des vêtements très simples ; en préférant toujours la dernière place ; en s’empressant toujours d’accomplir les tâches les plus humbles et les plus méprisées ; en n’étant pas désobéissant ; en gardant un silence continuel ; en n’aimant pas se trouver dans des assemblées ; en voulant rester inconnu et sans considération ; en n’ayant aucune chose à sa libre disposition (idiorrhytmia) ; en haïssant les conversations avec de nombreuses personnes ; en n’aimant pas le gain ; et, après tout cela, il faut encore tenir sa pensée au-dessus de tout blâme et de toute accusation à l’égard de qui que ce soit, et au-dessus de la jalousie ; ne pas se mêler des affaires des autres, ni laisser les autres se mêler de nos affaires, mais s’occuper seulement de soi-même ; ne se soucier de personne au monde, mais seulement de soi-même. En bref : se considérer partout comme un étranger, être pauvre, vivre en solitude. Toutes ces choses engendrent l’humilité et purifient le cœur. »
5. Ceux qui ont atteint la perfection se reconnaissent à ce signe : se livreraient-ils au feu dix fois par jour pour l’amour des hommes, cela ne leur suffirait pas. C’est ce que Moïse dit à Dieu : « Si maintenant tu veux pardonner leur péché, pardonne-leur ; sinon, efface-moi, moi aussi, du livre que tu as écrit » (Ex., 32,31). C’est aussi ce que dit le bienheureux Paul : « Je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères » (Rom., 9, 3). Et encore : « Maintenant, je me réjouis dans les souffrances que j’endure pour vous, les païens » (Col., 1, 24). Et les autres apôtres, dans leur désir de voir les hommes vivre, reçurent la mort de bien des manières. Mettant le comble à tout cela, [notre] Dieu et Seigneur lui-même, dans son amour de la création, a livré son propre Fils à la mort sur la croix : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a livré pour lui son Fils unique à la mort » (Jn, 3, 16). Ce n’est pas qu’il ne pouvait nous racheter d’une autre façon, mais en cela il nous enseignait la surabondance de son amour. Par la mort de son Fils unique, il nous rendait [de nouveau] proches de lui, et s’il avait eu quelque chose de plus précieux encore, il nous l’aurait donné, pour qu’ainsi notre race redevienne sienne. A cause de son grand amour, il n’a pas voulu faire violence à notre liberté, bien qu’il en eût le pouvoir, mais il a préféré que nous nous approchions de lui par l’amour de notre cœur. Le Christ lui-même, par obéissance à son Père et à cause de son amour pour nous, a subi avec joie les outrages et l’affliction, comme le dit l’Ecriture : « Renonçant à la joie qui lui revenait, il a souffert la croix, méprisant l’infamie » (Hebr., 12, 2). C’est pourquoi le Seigneur a dit, dans la nuit où il fut livré : « Ceci est mon corps donné pour la vie du monde, et ceci est mon sang, répandu pour la multitude, en rémission des péchés » (Mt., 26, 26). Et, en notre faveur, il dit encore : « Je me sacrifie moi-même » (Jn, 17, 19). De la même manière, quand les saints sont devenus parfaits, c’est à une telle perfection qu’ils sont tous parvenus, et par la surabondance de leur amour et de leur miséricorde envers tous les hommes, ils sont devenus semblables à Dieu. Tel est le signe de la parfaite ressemblance avec Dieu que les saints cherchent à obtenir : l’amour parfait du prochain. C’est là ce que faisaient les moines, nos Pères, quand ils s’efforçaient de porter toujours en eux-mêmes cette perfection et cette ressemblance tellement vivante au Seigneur Jésus-Christ.
6. On dit que le bienheureux Antoine avait résolu en lui-même de ne jamais rien faire qui lui soit plus profitable qu’à son prochain, parce qu’il avait l’espérance que l’avantage du prochain était pour lui-même la meilleure des œuvres. On disait aussi de l’abbé Agathon qu’il déclarait : « Je voudrais trouver un lépreux, pour prendre son corps et lui donner le mien. » Vois-tu l’amour parfait ? Et même dans les choses matérielles, il ne pouvait pas supporter de ne pas donner du repos à son prochain. Ainsi, il possédait un petit couteau ; un frère vint le voir, et eut envie de ce petit couteau ; il ne le laissa pas partir sans l’emporter. Beaucoup de faits semblables sont racontés au sujet de ces hommes. Mais pourquoi en parlerais-je, alors que beaucoup d’entre eux ont livré leur corps aux bêtes sauvages, au glaive ou au feu pour leur prochain ? Personne ne peut s’élever à un tel degré de charité, s’il n’a pas ressenti secrètement en lui-même une semblable espérance, et nul ne peut acquérir l’amour des hommes s’il aime ce monde. Lorsque quelqu’un acquiert la charité, il se revêt en même temps de Dieu. Nécessairement, celui qui possède Dieu ne peut céder à la tentation de posséder quoi que ce soit d’autre, et il se dépouille même de son propre corps. Mais si un homme est revêtu de ce monde et de la vie d’ici-bas, parce qu’il les aime, il ne peut se revêtir de Dieu, tant qu’il n’a pas renoncé à tout cela. Lui-même en a témoigné en disant : « Si quelqu’un ne renonce pas à tout et ne hait pas sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Z-c, 14, 26). Il ne demande pas seulement de quitter tout cela, mais de le haïr. Mais comment celui qui ne peut pas être son disciple demeurerait-il en Lui ?
7. Question. — Pourquoi l’espérance est-elle si douce, ainsi que la manière de vivre qu’elle inspire, pourquoi le labeur qu’elle demande est-il si léger, et pourquoi ce labeur est-il si aisé pour l’âme ?
Réponse. — Parce que l’espérance réveille dans l’âme un désir conforme à sa nature, elle abreuve à cette coupe [ceux qui la possèdent] et les rend désormais ivres. Dès lors, ils ne sentent plus la peine, ils deviennent insensibles aux tribulations, tout au long de leur course il leur semble cheminer dans les airs, et non plus fouler le sol à la manière des hommes, ils ne voient plus les aspérités du chemin, il n’y a plus ni montagnes ni torrents qui leur fassent obstacle, pour eux les chemins raboteux s’aplanissent (cj'. Is., 40, 4), et le reste à l’avenant, parce qu’ils fixent constamment leur attention sur le sein de leur Père. Cette espérance leur montre comme du doigt à tout moment ce qui est au loin et invisible, de sorte qu’ils le voient comme en énigme (cf. 1 Cor., 13, 12) en eux-mêmes par l’œil caché de la foi, et ce qui est absent leur semble présent, parce que toutes les parties de leur âme sont brûlées comme par un feu, tant ils désirent ces choses éloignées. C’est donc vers ce lointain que tendent leurs pensées, et ils sont toujours impatients de savoir quand ils y parviendront. Quand ils entreprennent de pratiquer la vertu, ils ne s’en tiennent pas à une seule, mais ils les embrassent toutes à la fois et complètement. Pour leur voyage, ils n’empruntent pas la grande route comme tout le monde, mais ces géants choisissent des raccourcis par lesquels, en peu de temps, ils parviennent glorieusement aux demeures [célestes]. Car l’espérance les brûle comme un feu, et, dans leur joie, ils ne peuvent modérer l’impétuosité de leur course incessante. Il leur arrive ce que dit le bienheureux Jérémie : « J’ai dit : Je ne me souviendrai plus de lui, je ne parlerai plus en son nom, et il y eut dans mon cœur comme un feu brûlant qui pénétra dans mes os » (Jer., 20, 9). C’est de cette façon qu’agit le souvenir de Dieu dans le cœur de ceux qui sont ivres de l’espérance de ses promesses. Les vertus qui constituent des raccourcis sont les vertus les plus générales, car, sur les nombreux sentiers de la vie monastique, la distance n’est pas grande de l’une à l’autre ; elles n’ont besoin ni d’espace, ni de temps, et ne tolèrent aucune distraction, mais à peine sont-elles là qu’elles parviennent au terme.
8. Question. — Qu’est-ce que l’impassibilité de l’homme ?
Réponse. — L’impassibilité ne consiste pas à ne pas sentir les passions, mais à ne pas les accueillir. Grâce aux vertus nombreuses et diverses, les unes visibles et les autres cachées, qu’acquièrent les ascètes, les passions s’affaiblissent et ne peuvent plus facilement se soulever contre l’âme, et la pensée n’a plus besoin d’y être toujours attentive, car en tout temps elle est remplie de pensées qui naissent de sa méditation et de son entretien intérieur sur d’excellents sujets dont son intellect prend conscience. Dès que les passions commencent à se soulever, la pensée est aussitôt soustraite à leur contact grâce à la vigilance instinctive de l’intellect. Alors les passions, ne pouvant rien faire, le quittent.
9. Comme l’a dit le bienheureux Évagre, l’intellect qui, par la grâce de Dieu, accomplit les actes des vertus et s’est approché de la connaissance est peu sensible à ce qui, dans l’âme, est mauvais et déraisonnable, car sa connaissance est ravie dans les hauteurs et le rend étranger à tout ce qui est dans le monde. Grâce à la chasteté que possèdent [de tels hommes], grâce à la subtilité, à la légèreté, à l’acuité de leur intellect, grâce à leur ascèse aussi, leur intellect est purifié et devient limpide, tant leur chair s’est desséchée. Grâce à leur application à L’hèsychia, et du fait qu’ils y ont longuement persévéré, la contemplation est facilement et vite accordée à chacun d’eux et les conduit à l’émerveillement qu’elle suscite. Dès lors, ils sont abondamment favorisés de ces contemplations, jamais leur pensée ne manque de matière pour son activité intérieure, et jamais ils ne se retrouvent sans ce que produit en eux le fruit de l’Esprit. Une longue habitude efface de leur cœur les souvenirs qui suscitent dans l’âme les passions et la force de la puissance du Diable. Quand l’âme en effet ne s’est pas associée aux passions en s’en entretenant intérieurement, car elle est possédée constamment par un autre souci, la force de leurs griffes n’a pas prise sur ses sens spirituels.
10. Question. — Quelles sont les caractéristiques de l’humilité ?
Réponse. — Tandis que l’orgueil disperse l’âme en excitant son imagination, qui la distrait en la laissant s’envoler sur les nuées de ses pensées et errer autour de toute la création, l’humilité la rassemble dans L’hèsychia, et l’âme se recueille en elle-même. Et de même que l’âme ne peut être ni connue ni vue par les yeux du corps, de même l’humble demeure inconnu parmi les hommes. De même aussi que l’âme est cachée dans le corps loin de la vue et du commerce des hommes, ainsi l’homme véritablement humble non seulement ne veut être ni vu ni connu des hommes — c’est pourquoi il se sépare et s’écarte loin de tous — mais encore sa volonté est de se quitter lui-même et de s’immerger autant qu’il est possible au dedans de lui-même, d’entrer et de demeurer dans L’hèsychia, de totalement abandonner ses sentiments et ses pensées antérieures, et de devenir comme non-existant dans la création, comme n’étant pas venu à l’être, entièrement inconnu, même de sa propre âme. Mais plus un tel homme se cache, se garde du monde et s’en sépare, plus il devient proche de son propre Maître.
11. L’humble n’éprouve jamais aucune satisfaction à voir les rassemblements, la confusion des foules, le tumulte, le bruit, l’ostentation, les soucis, les plaisirs, qui conduisent à l’intempérance ; il ne se plaît pas davantage aux discours, aux conversations, aux paroles, à la dispersion des sens. Par dessus tout, il préfère s’effacer, en vivant seul dans l'hèsychia, séparé de toute la création, et s’occupant de lui-même dans un lieu paisible. A tous égards, l’insignifiance, le dénuement, le manque du nécessaire, l’indigence, lui sont plus désirables que pour d’autres le fait de s’engager dans de multiples occupations et de faire beaucoup de choses. Il préfère disposer de son temps et être libre de soucis, loin de la confusion des choses d’ici-bas, pour empêcher ses pensées de s’échapper au dehors, car il est persuadé que s’il s’engage dans de multiples occupations, il lui sera impossible d’éviter la confusion des pensées. Car beaucoup d’occupations créent beaucoup de soucis et suscitent une multitude de pensées diverses et compliquées. Il cesse alors d’être au-dessus des préoccupations terrestres, dans la paix de ses propres pensées, n’ayant à se soucier que des petites choses qui sont indispensables à la vie, et sa pensée étant uniquement occupée de réflexions excellentes. Si les besoins [matériels] le détournent de ces pensées excellentes, il en vient à se nuire et à nuire [aux autres]. Désormais, la porte est ouverte aux passions, la sérénité du discernement le quitte, l’humilité le fuit, et la porte de la paix se ferme. C’est donc pour éviter tout cela qu’il ne cesse de se garder des nombreuses [occupations], et qu’il se trouve lui-même en tout temps dans la sérénité, dans le repos, dans la paix, dans la modération, dans la piété.
12. Il n’y a jamais chez l’humble aucune précipitation, aucune hâte, aucune confusion, aucun enthousiasme superficiel, mais il demeure en tout temps dans le repos. Si le ciel tombait sur la terre, l’humble ne serait pas effrayé. Tout homme calme n’est pas humble, mais tout homme humble est calme. Celui qui n’est pas humble ne sait pas garder la modération, mais tu trouveras beaucoup d’hommes qui sont modérés et ne sont pas humbles. C’est là ce qu’a dit le Seigneur doux et humble : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes » (Mt 11, 29). L’humble est toujours en repos, car il n’est rien qui puisse troubler sa pensée. De même qu’il n’est pas possible d’effrayer une montagne, de même sa pensée n’est effrayée par rien. S’il est permis de le dire, et il n’est peut-être pas insensé de l’affirmer, l’humble n’est pas de ce monde. En effet, il ne se trouble ni n’est affecté quand viennent les afflictions, et il ne s’étonne ni n’est grisé quand adviennent les joies. Toute sa joie et sa véritable allégresse sont celles qu’il trouve auprès de son Maître. L’humilité entraîne à sa suite la modération et l’intériorité, autrement dit la chasteté des sens, une voix mesurée, la sobriété en paroles, le mépris de soi-même, la simplicité de la mise, une démarche sans ostentation, des yeux baissés, une surabondance de miséricorde, des larmes qui coulent aisément, une âme solitaire, un cœur brisé, l’insensibilité à la colère, des sens qui ne se dispersent pas, la préférence pour les humbles objets, la modicité de tous les besoins, l’endurance, la patience, l’absence de crainte, la force d’âme venant du mépris de la vie temporelle, la patience dans les épreuves, un caractère grave et exempt de légèreté, la disparition des pensées, la garde des secrets, la chasteté, la pudeur, la piété, et, par-dessus tout, vivre constamment dans L’hèsychia et chercher à toujours demeurer inconnu. Il n’arrive jamais à l’humble qu’une situation difficile le plonge dans le trouble ou la confusion. Même quand il est seul, il éprouve de la pudeur en face de lui-même.
13. J’admire l’homme vraiment humble qui n’ose pas invoquer Dieu, quand il s’approche [de lui] dans la prière, ou ne se croie pas digne de prier ou de demander quelque chose de particulier, ou ne sache que demander. Il ne fait que se tenir intérieurement en silence et attend simplement la miséricorde [divine] et la volonté que manifestera pour lui le visage de la majesté adorable de Dieu, tandis que lui-même se prosterne face contre terre et que la contemplation qui habite son cœur s’élève vers la sainte et haute porte du Saint des Saints, là où se trouve Celui dont la ténèbre est la demeure, qui éblouit les yeux des Séraphins, et dont l’éclat, saisissant de crainte les innombrables chœurs [célestes], répand le silence sur tous les ordres [angéliques]. Et la seule chose qu’il ose dire quand il prie, c’est : « Qu’il me soit fait selon ta volonté, Seigneur. » Puissions-nous redire pour notre compte la même prière. Amen.
DISCOURS 82-83320. LA NATURE DE L'ÂME ET LES PASSIONS. PURETÉ DE L'INTELLECT ET PURETÉ DU CŒUR
Comment l'âme peut parvenir sans peine à comprendre la sagesse de Dieu et de son œuvre créatrice, si elle vit dans l’hèsychia, loin du monde et des soucis de cette vie, car elle peut alors connaître sa propre nature et quels sont les trésors qu’elle recèle
LORSQUE les soucis de cette vie, venant du dehors, cessent de pénétrer dans l’âme et que celle-ci demeure dans sa nature, elle n’a pas besoin de peiner longtemps pour entrer dans la sagesse de Dieu et la comprendre, car sa séparation du monde et son hèsychia l’introduisent d’une manière naturelle dans la compréhension de l’œuvre créatrice de Dieu. A partir de là, elle s’élève vers Dieu et, frappée d’admiration et de stupeur, demeure auprès de Lui. En effet, quand l’eau du dehors ne se déverse plus dans la source de l’âme, l’eau qui sourd naturellement en elle y fait naître sans arrêt des pensées sur les merveilles de Dieu. Quand l’âme se trouve privée de semblables pensées, la cause en est soit qu’elle porte en elle le souvenir de quelque chose d’étranger, soit que ses sens ont suscité en elle du trouble parce qu’ils ont rencontré une chose extérieure. Quand les sens sont enclos grâce à L’hèsychia, quand il ne leur est pas permis de sortir, et quand, par ce moyen, les souvenirs s’effacent avec le temps, on voit alors quelles sont les pensées naturelles de l’âme, quelle est la nature de celle-ci, et quels trésors sont cachés en elle. Ces trésors sont les perceptions incorporelles qui se lèvent en elle à partir d’elle-même, d’une façon imprévue et sans effort. Mais l’homme ignore que de telles pensées puissent se lever dans la nature humaine. Qui donc lui aurait enseigné ces choses ? Ou comment pourrait-il avoir acquis par la réflexion ce qu’il est incapable d’exposer clairement à d’autres lorsqu’il l’a dans l’esprit ? Ou qui aurait pu le guider vers ce qu’il n’a jamais appris d’un autre ?
2. Telle est la nature de l’âme. Les passions viennent donc s’ajouter [à sa nature], et elles y entrent en raison de certaines causes. Mais, par nature, l’âme est impassible. Quand, dans l’Ecriture, tu entends parler des passions de l’âme et du corps, sache que c’est de ces causes des passions qu’il s’agit, car l’âme est naturellement sans passions. Cela, les adeptes de la philosophie profane et ceux qui les suivent ne l’admettent pas. Mais nous, nous croyons que Dieu a créé le « selon l’image » impassible. Par « selon l’image », j’entends non le corps, mais l’âme, qui est invisible. Car toute image reproduit un prototype. Or il est impossible qu’une image visible ressemble à une réalité invisible. Il faut donc croire que les passions, comme nous l’avons dit, n’appartiennent pas à l’âme [par nature]. Mais si quelqu’un conteste nos paroles, nous lui posons la question suivante :
3. Question. - Quelle est la nature de l’âme ? Est-elle impassible et pleine de lumière, ou passionnée et ténébreuse ?
Réponse. — Si la nature de l’âme fut jadis transparente et pure, parce qu’elle recevait la lumière bienheureuse, elle se retrouve dans la même condition lorsqu’elle revient à son état originel. Par conséquent, lorsqu’elle se laisse aller à des mouvements passionnés, il faut avouer qu’elle est en dehors de sa nature, comme l’affirment ceux qui se nourrissent [de l’enseignement] de l’Église. Les passions sont entrées dans l’âme par la suite, et il n’est pas juste de dire qu’elles appartiennent à l’âme, même lorsque celle-ci se laisse mouvoir par elles. Il est donc clair que l’âme est mue par quelque chose qui lui est extérieur, et non par ce qui appartient à sa nature. Cependant, les passions qui meuvent l’âme du fait de [son union au] corps sont appelées naturelles ; c’est pourquoi la faim, la soif, le sommeil, sont naturelles à l’âme, car celle-ci les subit et en gémit avec le corps ; [c’est également ce qui se produit] en cas d’amputation des membres, de fièvres, de maladies, et d’autres affections semblables. Car, en raison de son union au corps, l’âme souffre avec lui, comme le corps souffre avec elle. Elle est émue par la joie du corps, et elle porte ses afflictions.
Sur l’âme, les passions et la pureté de l’intellect, par questions et réponses
4. Question. — Quel est l’état naturel de l’âme, quel est l’état contre nature, et quel est l’état au-dessus de la nature ?
Réponse. — L’état naturel de l’âme est la connaissance des créatures de Dieu sensibles et intelligibles. L’état au-dessus de la nature est le mouvement dans la contemplation de la Divinité suressentielle. L’état contre nature est le mouvement passionné. C’est ce que dit le divin et grand Basile : « Quand l’âme est selon la nature, elle vit dans les hauteurs ; quand elle est hors de sa nature, elle se trouve en bas sur la terre. Lorsqu’elle est dans les hauteurs, elle est impassible. Mais dès que la nature déchoit de son ordre propre, on y trouve les passions. »
5. Il est donc évident que les passions de l’âme n’appartiennent pas à l’âme par nature. S’il en était ainsi, l’âme serait mue par les passions blâmables du corps, comme elle l’est par la faim et la soif. Mais dès lors qu’aucune loi n’a été imposée à l’âme en ce qui concerne ces dernières, elle n’est pas blâmable [d’y être soumise], comme elle l’est par rapport à celles qui sont sujettes à condamnation. Il arrive même parfois que Dieu permette à certains d’accomplir un acte apparemment détestable, mais au lieu de blâme et d’opprobre, ils en récoltent une récompense. Ce fut le cas du prophète Osée, qui épousa une prostituée (cf. Os., 1, 2) ; du prophète Élie, qui mit des hommes à mort dans son zèle pour Dieu (cf. 1 Rois, 18, 40), et de ceux qui, sur l’ordre de Moïse, tuèrent par l’épée leurs propres parents (cf. Ex., 32, 27). Au reste, on peut dire que le désir (épi-thymia) et la colère (thymos) sont naturels à l’âme, en dehors de ce qui tient à la nature du corps. Ce sont là les passions de l’âme.
6. Question. — Le désir de l’âme est-il selon la nature lorsqu’il s’enflamme pour les choses de Dieu, ou lorsqu’il s’enflamme pour les choses de la terre et du corps ? Et la colère est-elle selon la nature lorsqu’elle rend la nature zélée pour accomplir les désirs de la chair, l’envie, la vaine gloire, etc., ou lorsqu’elle lui donne du zèle pour ce qui est contraire à ces choses ? Réponds, et nous te suivrons.
Réponse. — La divine Écriture dit beaucoup de choses en employant souvent des termes impropres. Elle applique à l’âme des termes qui correspondent au corps, et au corps des termes qui se rapportent à l’âme, et elle ne les distingue pas. Les esprits avisés comprennent [ce que veut dire l’Écriture]. Par exemple, des termes qui conviennent à la divinité du Seigneur sont employés à propos de son corps très saint, et, inversement, des choses très humbles, qui s’appliquent à son humanité, servent à parler de sa divinité. Beaucoup, ne comprenant pas la signification des paroles divines, ont glissé et ont fait une chute sans remède. Il en va des choses de l’âme comme de celles du corps. Si donc la vertu est la santé naturelle de l’âme, les passions en sont la maladie ; elles assaillent l’âme, y pénètrent et en chassent la santé qui lui est propre. Il est évident que la santé existe dans la nature avant l’irruption de la maladie. S’il en est bien ainsi, et c’est la vérité même, la vertu est donc naturellement dans l’âme, et ce qui survient ensuite est extérieur à sa nature.
7. Question. — Peut-on dire que les passions corporelles sont dans le corps naturellement, ou par adjonction ? Et peut-on dire que les passions de l’âme qui sont en elle en raison de son union avec le corps [comme la gourmandise ou la luxure] lui sont naturelles, ou est-ce une façon impropre de parler ?
Réponse. — En ce qui concerne l’expression « passions du corps », personne n’osera prétendre que c’est une manière impropre de parler. Mais en ce qui concerne les passions de Pâme, dès lors qu’il est reconnu et confessé par tous que c’est la pureté qui est naturelle à l’âme, il ne faut en aucune façon oser dire qu’elles lui sont naturelles. Car la maladie est seconde par rapport à la santé. Il est impossible qu’une même et unique nature soit simultanément bonne et mauvaise. Nécessairement, de la santé et de la maladie, l’une précède l’autre ; est naturelle celle qui existe avant l’autre. En effet, on ne peut jamais dire que ce qui survient par adjonction appartient à la nature ; cela vient de l’extérieur et produit un changement. Or la nature ne connaît ni changement, ni altération.
8. Toute passion qui nous est profitable est un don de Dieu. Les passions corporelles ont été mises dans le corps pour son profit et sa croissance. Il en va de même des passions de l’âme. Mais lorsque le corps, privé de ce qui lui est propre, [par exemple si l’âme le prive de nourriture, en le contraignant à jeûner], se trouve, par nécessité, hors de ce qui assure son bien-être et est obligé de suivre l’âme, il s’affaiblit et subit un détriment.
Et lorsque l’âme, délaissant ce qui lui appartient, suit le corps [par exemple en cédant à la gourmandise], elle subit aussitôt un détriment. C’est ce que dit le divin Apôtre : « L’esprit désire contre la chair, et la chair contre l’esprit ; il y a entre eux antagonisme » (Gai, 5, 17). Par conséquent, que nul ne blasphème contre Dieu, en disant qu’il a mis dans notre nature les passions et le péché. Car il a mis dans l’une et l’autre nature [dans l’âme et dans le corps] ce qui est bon pour le développement de chacune. Mais quand l’une s’accorde avec l’autre, elle perd ce qui lui est propre, et elle se retrouve avec ce qui lui est contraire. Si les passions étaient naturellement dans l’âme, comment pourraient-elles lui porter préjudice ? Ce qui est propre à la nature ne peut lui être nuisible.
9. Question. — Pourquoi les passions corporelles, qui donnent au corps croissance et force, nuisent-elles à l’âme, si elles ne lui sont pas propres ? Et pourquoi la vertu tourmente-t-elle le corps et fait-elle croître l’âme ?
Réponse. — Ne vois-tu pas que ce qui est en dehors de la nature lui est nuisible ? Car toute nature est remplie de joie lorsqu’elle se rapproche de ce qui lui est propre. Veux-tu savoir ce qui est propre à chacune de ces deux natures ? Considère que ce qui est bienfaisant pour chacune est ce qui lui est propre. Mais ce qui lui nuit, c’est ce qui lui est étranger et lui vient du dehors. Il est notoire en effet que les passions de l’âme et du corps sont opposées les unes aux autres. Tandis que tout ce qui est bienfaisant pour le corps lui procure du bien-être [par exemple la nourriture], en revanche, lorsque l’âme met le corps à son diapason [en lui imposant les exigences de l’ascèse, le jeûne, les veilles, etc.], on ne peut pas dire que cela soit naturel à celui-ci, car ce qui est naturellement propre à l’âme est mortel pour le corps. Ce n’est cependant pas le cas de ce qui est improprement attribué à l’âme [à savoir les passions, comme la gourmandise ou la luxure]. A cause de la faiblesse du corps, il est en effet impossible à celle-ci de s’en libérer complètement, aussi longtemps qu’elle est revêtue de ce corps. Elle a donc naturellement part aux afflictions du corps, puisque ses propres mouvements ont été liés et mêlés aux mouvements du corps par la sagesse incompréhensible [du Créateur]. Cependant, même s’ils ont été ainsi unis l’un à l’autre, le mouvement de l’un se distingue du mouvement de l’autre, et la volonté de l’un se distingue de la volonté de l’autre, de même que le corps se distingue de l’esprit. Mais la nature elle-même ne change pas. Chaque nature, lorsqu’elle incline fortement soit vers le péché, soit vers la vertu, est toujours mue par la même volonté qui lui est propre. Quand l’âme s’est dégagée du souci du corps, alors, toute entière, sous l’action de l’Esprit, elle laisse s’épanouir ses propres mouvements, et elle nage au milieu du ciel parmi les réalités incompréhensibles. Cependant, même lorsqu’elle se trouve dans cet état, elle laisse le corps conscient de ce qui lui est propre. Et inversement, lorsque le corps entraîne l’âme dans le péché, les tendances propres de l’âme ne cessent pas cependant de se manifester dans la pensée325.
10. Question. — Qu’est-ce que la pureté de l’intellect ?
Réponse. — L’homme dont l’intellect est pur n’est pas celui qui ne connaît pas le mal, car il ressemblerait à un animal stupide ; ce n’est pas non plus celui qui est par nature comme un enfant, ni celui qui ne s’est jamais occupé des affaires humaines ; la pureté de l’intellect, c’est de ne penser qu’aux choses de Dieu, après s’être exercé à la pratique des vertus. Nous n’avons pas l’audace de dire qu’un homme est capable d’y parvenir sans avoir eu l’expérience des pensées [mauvaises], car il faudrait qu’il ne soit pas revêtu d’un corps. Nous n’osons pas prétendre non plus que la nature n’ait pas à combattre jusqu’à la mort et puisse ne subir aucun dommage. Et quand je parle d’« expérience des pensées », je ne veux pas dire qu’il faut les avoir soumises, mais que l’on doit avoir commencé à les combattre.
11. Quatre causes engendrent dans l’homme le mouvement des pensées. La première est la tendance naturelle de la chair. La seconde est la représentation par l’imagination des choses du monde que l’on a entendues et vues par les sens. La troisième est la prédisposition de Pâme et la propension au mal que provoque ce que l’on a dans l’esprit. Enfin, la quatrième est l’attaque des démons qui nous combattent par toutes les passions, en utilisant les trois causes précédentes. C’est pourquoi, jusqu’à la mort, l’homme ne peut pas ne pas avoir de pensées, et il ne peut échapper au combat tant qu’il vit dans ce corps. Juges-en toi-même : est-il possible que disparaisse, avant que nous soyons délivrés du monde et avant notre mort, l’une de ces quatre causes ? Ou est-il possible que le corps ne recherche pas ce qui lui est nécessaire et ne soit pas contraint de désirer l’une ou l’autre des choses de ce monde ? Si cela est impensable, dès iors que la nature a besoin de telles choses, les passions s’agitent en quiconque est revêtu d’un corps, qu’il le veuille ou non. C’est pourquoi il est nécessaire que tout homme, dès lors qu’il est revêtu d’un corps, se garde non seulement d’une ou deux passions qui seraient en lui d’une façon manifeste et continuelle, mais de beaucoup plus. Ceux qui ont soumis les passions par les vertus peuvent bien être encore troublés par les pensées et les attaques venant des quatre causes susdites, mais ils ne sont pas vaincus, car ils sont pleins de force et leur intellect est ravi dans des pensées excellentes et divines.
12. Question. — En quoi la pureté de l’intellect diffère-t-elle de la pureté du cœur ?
Réponse. - Autre est la pureté de l’intellect, et autre celle du cœur. La première diffère de la seconde, comme un membre diffère du corps entier. L’intellect est l’un des sens de l’âme, mais le cœur contient et maîtrise tous les sens intérieurs. Il est le sens des sens, car il en est la racine. Si la racine est sainte, les branches seront saintes. Si le cœur est pur, il est évident que tous les sens seront purs. L’intellect, s’il s’applique à la lecture de l’Ecriture sainte, ou s’il se donne un peu de peine pour pratiquer les jeûnes, les veilles et L’hèsychia, oubliera sa conduite antérieure et sera purifié dès lors qu’il aura rompu avec sa manière honteuse de vivre. Mais sa pureté ne sera pas constante. Autant il est vite purifié, autant il se souille vite. Le cœur, lui, n’est purifié que par de nombreuses afflictions, par des privations, par l’éloignement de toute relation avec le monde et par la mort à toutes choses. Une fois que le cœur est purifié, sa pureté n’est pas souillée par les moindres choses. Il ne craint pas davantage d’avoir à affronter de grands et redoutables combats. Car il a désormais un estomac solide, capable de digérer facilement toutes les nourritures que les malades ne peuvent assimiler. C’est ce que disent les médecins : [pour un malade,] la viande est difficile à digérer, mais lorsqu’un estomac solide peut la supporter, elle donne beaucoup de force aux corps qui sont sains. Ainsi donc, toute pureté qui s’acquiert facilement, en peu de temps et avec peu de peine, se perd et se souille aussi vite. Mais la pureté qui a traversé beaucoup de tribulations et qui a mis longtemps à s’édifier, n’a rien à redouter d’une attaque proportionnée à ses forces, en quelque partie de l’âme que ce soit, car Dieu la fortifie. A lui soit la gloire, dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 84. LA VISION DES ÊTRES INCORPORELS. LA GÉHENNE ET L’AMOUR DE DIEU
Sur la vision de la nature des êtres incorporels, par questions et réponses
QUESTION. — De combien de façons différentes la nature humaine est-elle capable d’avoir la vision des êtres incorporels ?
Réponse. — La nature humaine peut percevoir la nature simple et subtile des corps spirituels selon trois modes différents : ou sous une apparence matérielle, qui ne correspond pas à ce qu’ils sont en réalité ; ou sous l’apparence d’un corps subtil, qui ne correspond pas non plus à ce qu’ils sont réellement ; ou dans une vision véritable, qui les fait percevoir tels qu’ils sont. Dans le premier mode, ce sont surtout les sens qui agissent ; dans le second, c’est l’âme qui voit, d’une façon qui reste superficielle (akromérôs) ; et dans le troisième, c’est la puissance naturelle de la pensée. En ce qui concerne le second et le troisième mode de vision, le second dépend de la volonté et de l’activité [naturelle] de la pensée [qui décide librement de considérer les Puissances angéliques], tandis que le troisième dépend de la volonté et de la lumière de l’âme, mais aussi de fia grâce] qui les fortifie. La volonté est donc la cause de la vision, et celle-ci résulte de son activité, même si cette activité est suspendue tant que dure et persiste cette vision. C’est seulement le premier mode de vision qui est indépendant de la volonté et ne procure pas une connaissance véritable [de la nature des êtres incorporels], car les sens perçoivent tout ce qui se présente à eux, sans intervention de la volonté. Les saintes Puissances coopèrent à ces trois modes de connaissance lorsqu’elles nous sont unies, pour notre instruction et pour la sauvegarde de notre vie.
2. Les démons maudits ne peuvent avoir une influence que sur les deux premiers modes, lorsqu’ils s’approchent de nous pour nous perdre, et non pour notre bien. Mais ils ne peuvent pas se servir du troisième mode pour nous approcher et nous tromper, car les démons n’ont aucunement le pouvoir d’agir sur les pensées naturelles de notre intellect. Il est impossible en effet aux fils des ténèbres de s’approcher de la lumière. Au contraire, les saints anges ont le pouvoir de susciter des pensées conformes à la nature et de répandre la lumière. Mais les démons sont les maîtres et les artisans des pensées fausses qui sont des rejetons des ténèbres. Des êtres de lumière, on reçoit la lumière, mais des êtres de ténèbres, on reçoit les ténèbres.
3. Question. — Pourquoi ce pouvoir d’illuminer a-t-il été donné aux anges, et non aux démons ?
Réponse. — Chacun de ces maîtres doit d’abord voir en lui-même la connaissance qu’il enseigne. Il doit l’apprendre, la recevoir, la goûter, et c’est alors qu’il peut l’enseigner à ses disciples. Les premiers maîtres, les anges, transmettent une exacte connaissance des choses à partir de la saine connaissance qui est la leur, car dès le commencement, ils étaient capables de la concevoir, grâce à la pénétration et à la pureté de leur intellect. Quant aux démons, ils ont la vivacité d’esprit, mais non la lumière. Or une chose est la pénétration, et autre chose la lumière. La première sans la seconde mène à la perdition celui qui la possède. La seconde montre la vérité, mais la première seulement une apparence de vérité. La lumière révèle ainsi la vérité des choses, et, en proportion de la façon dont chacun se conduit, elle croît ou diminue.
4. C’est à partir de leur propre connaissance des mouvements des choses que les saints anges infusent en nous cette connaissance qu’ils ont d’abord goûtée et assimilée eux-mêmes, et qu’ils nous transmettent ensuite. C’est aussi ce que font les seconds maîtres, les démons, quand ils suscitent en nous la pensée des choses, selon la mesure de leur connaissance ; en effet, lorsqu’ils n’ont pas reçu la permission de nous égarer, il ne leur est possible de susciter en nous que des pensées droites, bien qu’ils n’aient pas su eux-mêmes s’y maintenir. Cependant, crois que, comme je l’ai dit, même si nous étions capables de recevoir la vraie vision de Dieu (théôria), ils ne pourraient pas nous l’enseigner, bien qu’à l’origine ils en aient joui. C’est de cette façon que chacun d’entre eux, ange ou adversaire, selon la divine économie qui le mène, inspire ceux qu’il enseigne.
5. Pour ma part, je tiens pour vrai que notre intellect peut de lui-même tendre vers le bien, sans la médiation des saints anges, et même sans aucun enseignement, mais qu’il ne peut recevoir la connaissance du mal sans la médiation des démons ou des sens. Notre intellect ne peut pas de lui-même faire le mal, car le bien est implanté dans sa nature, mais non le mal. Tout ce qui est étranger et vient du dehors a besoin d’un médiateur pour que l’on en ait connaissance. En revanche, ce qui est implanté au dedans se dévoile dans la nature sans qu’il soit besoin d’un enseignement, au moins jusqu’à un certain point. En effet, si notre nature est ainsi faite qu’elle se dirige d’elle-même vers le bien, il lui est cependant impossible de se développer et d’être illuminée sans la contemplation, [qui requiert] la médiation des anges. Ils sont nos maîtres, comme eux-mêmes le sont les uns des autres. Les [anges] inférieurs sont enseignés par ceux qui se penchent sur eux et ont davantage de lumière. Ainsi, chaque ordre est illuminé par celui qui est placé au-dessus de lui. Ils se transmettent la lumière les uns aux autres, jusqu’à ce qu’ils parviennent à celui qu’enseigne la Trinité sainte elle-même. Ce premier ordre lui-même reconnaît ouvertement qu’il n’est pas instruit par elle d’une façon immédiate, mais qu’il a pour maître le médiateur Jésus, duquel il reçoit la lumière, pour la transmettre à ceux qui sont au-dessous.
6. Je pense que notre intellect n’a pas le pouvoir, par nature, de s’élever vers la contemplation de Dieu. Nous partageons cette incapacité avec toutes les natures célestes, car, chez elles comme chez nous, c’est la grâce qui suscite ce qui est étranger aussi bien à l’intellect humain qu’à l’intellect angélique. Car la contemplation qui a pour objet la Divinité ne peut pas être comparée aux autres genres de contemplation. En effet, nous possédons la contemplation de la nature des êtres parce que nous participons à leur double nature, ayant en nous une parcelle de tout ce qui existe. Mais nous n’avons pas en nous une parcelle de la nature divine, et c’est pourquoi nous n’avons pas par nature le pouvoir de la contempler. Ainsi donc, cette contemplation n’est accessible par nature à aucun être doué d’intelligence, qu’il appartienne au premier ordre, [celui des anges,] ou à l’ordre intermédiaire, [celui des hommes,] mais la grâce peut la susciter dans tous les intellects célestes et terrestres ; la nature ne peut y atteindre, comme elle le fait pour les autres réalités.
7. Avant la venue du Christ dans la chair, la contemplation de l’intellect et la vision, par lesquelles l’ordre des êtres célestes est illuminé, n’était pas en leur pouvoir, si bien qu’ils ne pouvaient pénétrer ces mystères. Mais quand le Logos s’est fait chair, une porte s’est ouverte pour eux en Jésus, comme le dit l’Apôtre (cf Coi, 4, 3). C’est mon opinion, et c’est la vérité, que, même si nous nous décantons et nous purifions, notre intellect n’est pas capable sans leur médiation d’atteindre aux révélations et aux intuitions qui conduisent à cette éternelle contemplation qui est en vérité la révélation des mystères. Car notre intellect n’a pas une aussi grande capacité que celui des êtres les plus élevés, qui, sans médiation, reçoivent de l’Eternel les révélations et les contemplations. Mais même ceux-ci reçoivent de Lui ces révélations en image (en eikonî) et non dans leur nudité (gymnôs); il en va de même pour notre intellect et pour les autres ordres, à l’exception de celui qui les reçoit de
Jésus, qui tient le sceptre du Royaume. La transmission de la révélation concernant la divine économie et ses divers aspects se fait d'un ordre à l’autre, du premier au second, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le mystère soit passé à travers tous les ordres. Mais nombre de mystères restent dans le premier ordre sans être transmis aux autres, car ceux-ci ne peuvent pas pénétrer la grandeur du mystère, mais seulement le premier ordre. Certains mystères sortent du premier ordre et ne sont révélés qu’au second, où ils sont gardés dans le silence, car les autres ordres ne les comprendraient pas. Mais il en est d’autres qui vont jusqu’au troisième et au quatrième ordre. Il y a ainsi un dégradé qui va du plus au moins dans les révélations que contemplent les yeux des saints anges. Or, s’il en est ainsi pour les ordres angéliques, comment nous-mêmes pourrions-nous sans eux et sans leur médiation recevoir de tels mystères ?
8. Mais c’est par eux que l’intellect des saints reçoit la révélation de quelque mystère que ce soit, lorsque Dieu permet qu’une telle révélation soit transmise d’un ordre à l’autre, du plus élevé au plus humble, et qu’elle parvienne ainsi, avec sa permission, jusqu’à la nature humaine, et qu’elle lui soit communiquée par ceux qui en sont pleinement dignes. C’est par eux en effet que les saints reçoivent la lumière de la contemplation, jusqu’à la glorieuse Essence [divine], le mystère qui ne peut s’enseigner et que les anges eux-mêmes ne peuvent se transmettre les uns aux autres. Ce sont en effet « des esprits serviteurs, envoyés vers ceux qui sont appelés à devenir les héritiers de la Vie » (Hébr., 1, 14). Mais dans le siècle à venir, ce mode de transmission cessera, car alors nul ne recevra d’un autre la révélation de la gloire de Dieu pour l’honneur et la joie de sa propre âme. Mais à chacun sera donné par le Maître lui-même ce dont il est digne, à la mesure de ses œuvres, et il ne recevra plus d’un autre le don qui lui est fait, comme ici-bas. Car il n’y aura plus là-haut ni enseignant ni enseigné, ni personne qui ait besoin de demander à un autre ce qui lui manque (cf Jér., 3 1,34 ; / Jn, 2, 27). Il n’y aura là-haut qu’un seul Donateur, qui donnera sans intermédiaire à ceux qui recevront. C’est par Lui que seront remplis de la joie céleste ceux qui obtiendront cette joie. Là haut sera abolie la hiérarchie des enseignants et des enseignés, et l’ardent amour de chacun sera suspendu à l’Unique.
9. Quant à moi, je dis aussi que ceux qui sont châtiés dans la Géhenne sont flagellés par le fouet de l’amour. Qu’y a-t-il de plus amer et de plus violent que le châtiment de l’amour ? Ceux qui sentent qu’ils ont péché contre l’amour subissent un châtiment bien plus grand que les châtiments les plus redoutés. La douleur qu’éprouve le cœur qui a péché contre l’amour est plus déchirante que tout autre tourment. Il est absurde de penser que les pécheurs, dans la Géhenne, sont privés de l’amour de Dieu. L’amour est engendré par la connaissance de la vérité, laquelle, comme chacun le reconnaît, est donnée à tous. Par sa puissance même, l’amour agit d’une double manière : il tourmente les pécheurs, comme il arrive ici-bas qu’un ami ait à souffrir d’un ami, et il réjouit en lui ceux qui ont agi comme ils devaient le faire. Tel est, à mon avis, le châtiment de la Géhenne : l’amer regret qui procède de l’amour, tandis que la joie que celui-ci renferme enivre de ses délices les âmes des fils d’en haut.
10. On demanda à quelqu’un : « Quand peut-on savoir que Ton a reçu le pardon de ses péchés ? » Il répondit : « Quand on sent dans son âme qu’on les hait totalement, de tout son cœur, et quand, dans son comportement extérieur, on se comporte d’une façon entièrement opposée à sa manière de vivre antérieure. Celui qui agit ainsi et hait désormais le péché peut être certain qu’il a reçu de Dieu le pardon de ses fautes, selon le témoignage même qu’il reçoit de sa conscience, comme le dit l’Apôtre : « La conscience exempte de condamnation en témoigne elle-même » (cf Rom., 2,15 ; 2 Cor., 1, 12). Puissions-nous, nous aussi, recevoir le pardon de nos péchés, par la grâce et l’amour pour les hommes du Père sans commencement, avec son Fils unique et le Saint-Esprit, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 85. LE JEÛNE ET L'AGRYPNIE ; LES LARMES ; LA PRIÈRE CONTINUELLE
Sur divers sujets, par questions et réponses
QUESTION. — Qu’est-ce qui empêche le cœur de l’homme de courir vers le mal ?
Réponse. — C’est de toujours suivre la sagesse et de préférer à tout l’enseignement de la Vie. Il n’est pas de lien plus solide pour empêcher le dérèglement de l’esprit.
2. Question. — Et quelle est la limite où s’arrête cette course vers la sagesse ? Et quand finit son apprentissage ?
Réponse. — Le parcours de cette course est étranger à toute limite, si bien que les saints [anges] eux-mêmes ne parviennent pas à la perfection de la sagesse. En effet, le voyage vers la sagesse est sans terme. Elle fait monter celui qui la suit jusqu’à l’unir à Dieu. Ce qui caractérise la sagesse, c’est que l’on n’a jamais fini de la comprendre. Car la sagesse est Dieu lui-même.
3. Question. — Quel est le premier chemin à prendre, et par où faut-il commencer pour s’approcher de la sagesse ?
Réponse. — Il consiste à chercher la sagesse de Dieu de toutes ses forces, à se mettre à sa poursuite de toute son âme, jusqu’au bout, sans hésiter à se dépouiller de sa propre vie et à la rejeter pour l’amour de Dieu.
4. Question. — Qui peut-on, à juste titre, qualifier d’intelligent ?
Réponse. — L’homme qui a véritablement compris que cette vie a une fin est capable de mettre un terme à ses fautes. Quelle connaissance ou quelle intelligence est en effet plus grande que celle d’avoir la sagesse de savoir comment sortir de cette vie en état d’incorruptibilité, sans s’être laissé souiller en rien par sa douceur ? Si un homme affine sa pensée jusqu’à pénétrer les mystères de tous les êtres, s’il s’enrichit de tout ce qu’il découvre et comprend dans tous les champs de la connaissance, mais si son âme est souillée par le péché, s’il n’a pas acquis un bon témoignage de sa conscience qui l’ouvre à l’espérance, mais s’imagine qu’il parviendra cependant à bon port, il n’y a personne au monde de plus insensé que lui. Car ses œuvres, dans sa course incessante après le monde présent, ne l’auront mené qu’à une espérance en ce monde.
5. Question. — Quel est l’homme véritablement le plus fort ?
Réponse. — C’est celui qui se plaît dans les tribulations passagères [d’ici-bas], dans lesquelles se cachent la Vie et la gloire de sa victoire, et qui n’a pas désiré une vie aisée, laquelle recèle l’odeur de la honte et abreuve toujours d’une coupe de gémissements celui qui s’y adonne.
6. Question. — Quel dommage éprouve-t-on, lorsqu’on chemine vers Dieu, si l’on s’écarte des œuvres bonnes à cause des épreuves ?
Réponse. — Sans la tribulation, il n’est pas possible de s’approcher de Dieu, et sans elle, il n’est pas possible de garder sa justice inaltérable. Si un homme cesse de pratiquer les œuvres qui accroissent la justice, il écarte par là même ce qui la protégeait, et il se retrouve comme un trésor sans gardien, comme un combattant dépouillé de ses armes, comme un navire qui n’a plus son gréement, comme un jardin privé de la source d’où l’eau jaillissait.
7. Question. — Quel est l’homme illuminé dans sa manière de penser ?
Réponse. — Celui qui est parvenu à découvrir l’amertume cachée dans la douceur du monde, qui a interdit à ses lèvres de boire à cette coupe, qui recherche sans cesse le salut de son âme, qui ne se permet aucune halte sur son chemin, jusqu’au jour de son départ de ce inonde, et qui ferme les portes de ses sens, afin que jamais l’amour de la vie présente n’entre en lui et ne lui dérobe ses trésors secrets.
8. Question. — Qu’cst-ce que le monde ? Comment le connaissons-nous ? Comment nuit-il à ceux qui l’aiment ?
Réponse. — Le monde est une prostituée qui attire ceux qui la regardent par l’attrait de sa beauté, voulant qu’ils la désirent. Celui qui s’est laissé prendre par le désir du monde et enlacer par lui ne peut plus s’échapper de ses mains avant d’avoir quitté cette vie. C’est seulement quand le monde le dépouille de tout et le met à la porte de sa maison au jour de sa mort, que l’homme découvre qu’il est un menteur et un imposteur. Mais tant qu’il est prisonnier des ténèbres de ce monde, même s’il s’efforce d’en sortir, il ne peut pas voir ses filets. Ainsi le monde tient en son pouvoir non seulement ses adeptes, ses enfants, ceux qui lui sont attachés, mais aussi les ascètes, ceux qui ont rejeté toute possession, ceux qui ont brisé ses liens, ceux qui l’ont dominé une fois. Voyez, il se met à les pourchasser de toutes manières pour [les asservir à] ses œuvres, il les écrase, il les met sous ses pieds.
9. Question. - Que faire avec notre corps, lorsque la souffrance et la pesanteur l’assiègent, car alors la volonté se relâche de son désir du bien et de sa précédente fermeté ?
Réponse. — C’est là ce qui arrive souvent à certains. Une moitié d’eux-mêmes est sortie du monde pour suivre le Seigneur, et l’autre moitié d’eux-mêmes est restée dans le monde. Leur cœur ne s’est pas séparé des choses d’ici-bas, et ils se sont divisés eux-mêmes. Tantôt ils regardent devant eux, tantôt ils regardent en arrière. Je pense que c’est ceux qui sont ainsi divisés lorsqu’ils s’approchent de la voie de Dieu que le sage exhorte quand il dit : « Ne t’engage pas sur cette voie avec un cœur double, mais avance comme celui qui à la fois sème et moissonne » (cj.' Sir., 1,28 et Gai., 6, 7). De même le Seigneur, voyant que parmi ceux qui veulent vivre dans le renoncement, il en est certains dont la volonté est disposée à le faire, mais dont les pensées se tournent en arrière par crainte des tribulations, et parce qu’ils n’ont pas encore rejeté hors d’eux-mêmes l’amour de leur corps, leur dit expressément, afin de chasser toute tiédeur de leur pensée : « Celui qui veut me suivre, qu’il renonce d’abord à lui-même » et le reste (Ml., 16, 24).
10. Question. — Et qu’est-ce que renoncer à soi-même ?
Réponse. — Celui qui veut accomplir cette parole du Seigneur doit être comme un homme qui, s’étant préparé à monter sur la croix, n’a plus à l’esprit que la pensée de la mort et qui sort de ce monde en se considérant comme devenu étranger à la vie présente. La croix est en effet une volonté prête à affronter n’importe quelle tribulation. Et, voulant expliquer pourquoi il en était ainsi, le Seigneur dit : « Celui qui veut vivre en ce monde se perdra loin de la vie véritable, mais celui qui se perdra ici-bas à cause de moi se trouvera dans l’au-delà » (cf. Mt., 10, 39). C’est-à-dire : « Si celui qui s’est engagé sur le chemin de la croix et y a posé ses pas se soucie encore de cette vie, il perd pour lui-même l’espérance en vue de laquelle il était parti affronter l’affliction. Car ce souci ne lui permet pas de s’approcher de l’affliction pour Dieu mais au contraire, par sa présence insistante, il l’attire peu à peu, il l’écarte du combat en vue de la vie bienheureuse, et il fait grandir en lui cette pensée, jusqu’à ce qu’il l’ait vaincu. Mais celui qui a consenti dans son esprit à perdre son âme à cause de moi, pour mon amour, celui-là sera trouvé irréprochable et sera gardé sauf pour la vie éternelle. » C’est ce que signifie la parole : « Celui qui perd son âme à cause de moi la trouvera » (Mt., 10, 39). Donc, en ce qui te concerne, « prépare désormais ton âme à disparaître complètement de cette vie. Et si tu viens à perdre la vie dans cette disposition d’esprit, je te donnerai la vie éternelle, comme je te l’ai promis (cf. Jn, 10, 28). Et si tu demeures en cette vie, je mettrai dès ici-bas ma promesse à exécution, et je te ferai éprouver la certitude des biens à venir ; ainsi, tu trouveras la vie éternelle, dès que tu auras méprisé la vie présente ». Lorsque tu te seras préparé à mener le combat dans ces dispositions, tout ce que l’on tient pour pénible et affligeant ne comptera plus à tes yeux. Pour un esprit ainsi préparé, il n’y a plus en effet de combat ni de tribulation au moment du danger de mort. C’est pourquoi il faut bien savoir que si on ne méprise pas sa vie en ce monde pour désirer la vie bienheureuse du siècle à venir, on est entièrement incapable de supporter toutes les tribulations et toutes les peines qui nous arrivent à toute heure.
11. Question. — De quelle manière l’homme peut-il se défaire de ses habitudes antérieures et s’accoutumer à une vie de pauvreté et d’ascèse ?
Réponse. — Le corps n’accepte pas de vivre privé de ce dont il a besoin lorsqu’il est environné des causes de plaisir et de relâchement, et l’intellect lui-même ne peut pas le retenir à l’égard de ces choses tant qu’il ne l’a pas rendu étranger à tout ce qui produit le relâchement. En effet, tant que le corps a sous les yeux les choses elles-mêmes qui lui procurent du plaisir et tant qu’il voit constamment les causes du relâchement, un désir ardent de ces choses s’éveille en lui et l’excite nécessairement. C’est pourquoi le Seigneur notre Rédempteur a prescrit très opportunément à celui qui veut le suivre de se dépouiller de tout et de sortir du monde. On doit donc, en premier lieu, écarter de soi les causes de relâchement, et ensuite se mettre au travail. Le Seigneur lui-même, lorsqu’il commença à combattre contre le Diable, engagea la lutte dans un désert très aride (cf Mt., 4, 1). Et Paul exhorte ceux qui portent la croix du Christ à sortir de la ville : « Sortons avec lui en dehors de la ville et portons son opprobre, car il a souffert hors de la ville » (Hébr., 13, 12). En effet, dès qu’on se sépare du monde et de ce qui est du monde, on oublie rapidement ses habitudes antérieures et sa manière de vivre, et il n’est pas besoin d’un long combat pour y parvenir. En revanche, celui qui s’approche du monde et des choses du monde, affaiblit vite la vigueur de sa pensée. Il faut donc savoir que la séparation du monde aide grandement l’homme et lui assure le succès dans ce combat athlétique et salutaire.
Il convient donc, et il est très utile dans un tel combat, que la cellule du moine soit pauvre et dépouillée, et qu’elle soit vide et privée de tout ce qui pourrait éveiller en lui le désir du repos. En effet, lorsque les causes de relâchement sont écartées, l’homme ne court guère de danger dans son double combat contre les ennemis du dedans et du dehors. Il a beaucoup moins de peine à vaincre lorsqu’il est loin de ce qui lui cause du plaisir, que lorsqu’il a à portée de la main ce qui excite son désir, car, dans ce cas, il doit mener un double combat.
12. Quand l’homme ne se soucie plus de ce qui est nécessaire pour sustenter son corps, il lui est facile de mépriser ses besoins ; lorsqu’il lui faut un peu manger, il regarde cette nourriture sans aucune convoitise, et il incite le corps à se contenter de peu. Il tient tout cela pour méprisable, et il ne prend pas la nourriture à cause de son agrément, mais pour soutenir et réconforter la nature. Ces dispositions mènent vite un tel homme à l’ascèse, sans qu’il en éprouve d’affliction ou de tristesse. Il convient donc qu’un moine zélé fuie d’un pied rapide et sans regarder en arrière tout ce qui le combat, et que non seulement il ne se mêle pas à ces choses qui le combattent, mais qu’il s’abstienne de simplement les regarder et qu’il évite leur approche autant qu’il le peut. Et je ne parle pas seulement du ventre, mais de tout ce qui, en luttant contre lui et en le combattant, tente et met à l’épreuve la liberté du moine. Quand en effet un homme se dirige vers Dieu, il conclut un pacte avec lui, en lui promettant de se séparer de toutes ces choses. Je veux dire par là : ne pas regarder le visage des femmes, ne pas fixer les yeux sur les personnes de noble apparence, ne rien convoiter, ne se délecter de rien, ne pas voir la riche ornementation des vêtements, ne pas considérer les dignités dont sont revêtus les hommes qui vivent dans le monde, ne pas écouter leurs paroles, ne pas être curieux de leurs actions. Les passions, en effet, reçoivent une grande force de la proximité de toutes ces choses qui amollissent le combattant et modifient sa façon de penser et sa résolution. Et si la vue de bonnes actions porte celui qui est plein de zèle à vouloir agir de même, il est évident que ce qui leur est opposé a le pouvoir de réduire la pensée de l’homme en captivité. Même s’il n’arrive rien de plus à celui qui pratique L’hèsychia que d’être assailli par les tentations, c’est déjà une grande perte que de passer volontairement de la paix au trouble.
13. Si l’un des Pères d’entre les ascètes et les combattants, voyant un jour un jeune moine imberbe ressemblant à une femme, a estimé que cela était nuisible à sa pensée et préjudiciable à son combat, qui pourra, en d’autres circonstances, se permettre d’être négligent, alors que ce saint n’a pas accepté d’entrer et d’embrasser un frère ? Car le sage vieillard raisonnait ainsi : Ne ferais-je que penser cette nuit qu’il y a ici semblable chose, ce serait pour moi un grand détriment. C’est pourquoi il n’entra pas et dit à ceux qui étaient là : « Moi, je ne crains pas, mes enfants, mais à quoi bon une lutte superflue ? Car de tels souvenirs troublent inutilement l’esprit. » Tout ce qui concerne le corps peut occasionner pour l’homme un combat, et il doit beaucoup lutter à ce sujet ; il lui faut se garder lui-même et atténuer, en prenant la fuite, la guerre qui lui est ainsi déclarée. Lorsque ces choses sont à proximité, même s’il se fait violence pour bien agir, il est en danger, du fait de les voir sans cesse et [d’être exposé à] les convoiter.
14. En été, nous voyons beaucoup de plantes vénéneuses desséchées par la forte chaleur et étalées sur le sol, et personne ne les reconnaît. Mais lorsqu’elles sont arrosées par la pluie et sentent la fraîcheur revigorante de l’air, elles réapparaissent et sortent de terre. Ainsi en est-il de l’homme. Lorsqu’il jouit de la grâce de L’hèsychia et de la chaleur de la tempérance, il se repose véritablement loin de toutes les passions. Mais s’il retourne aux choses du monde, alors il voit comment chaque passion se réveille en lui et relève la tête dès qu’elle sent l’odeur du relâchement. Je dis cela, pour que nul ne soit trop confiant tant qu’il vit dans son corps, jusqu’à sa mort, et pour montrer que fuir les causes du mal et s’en éloigner apporte une grande aide dans le combat ascétique. Nous devons toujours craindre tout ce dont le souvenir nous cause de la honte, et nous ne devons jamais fouler aux pieds notre conscience ni la mépriser. Mettons notre corps à l’épreuve dans le désert, d’où sont absentes les causes [des passions], afin de l’exercer à la patience. Mais ce qui est plus important que tout le reste, c’est que chacun, où qu’il soit, s’efforce de se tenir éloigné des causes du combat, car alors, même s’il subit la tribulation dans son esprit, il n’a plus à craindre que se présente une nécessité [extérieure] et qu’il tombe à son approche.
15. Question. — Lorsqu’un homme a rejeté tout ce qui l’embarrassait et est entré dans l’arène, quel est le commencement de son combat contre le péché ? Par où commence-t-il à lutter ?
Réponse. — Tout le monde sait que le commencement de tout notre combat contre le péché et la convoitise est la peine que nous nous donnons pour veiller et jeûner. C’est le cas en particulier lorsque nous combattons le péché intérieur, celui qui se commet au-dedans de nous. Tel est donc le signe du mépris du péché et de sa convoitise qui apparaît chez les combattants de cette guerre invisible : ils commencent par le jeûne, puis la veille nocturne vient prêter son concours à leur ascèse.
Sur le jeûne et l’agrypnie
16. Celui qui, durant toute sa vie, aime fréquenter ce couple est un ami de la chasteté. De même que le rassasiement du ventre est, avec le relâchement du sommeil qui enflamme la convoitise impure, le commencement de tous les maux, de même la sainte voie de Dieu, le fondement de toute vertu, est le jeûne et l’agrypnie, ainsi que la vigilance à ne pas céder à la douceur du sommeil pour s’adonner à la divine liturgie, le corps crucifié, de jour et de nuit. Le jeûne est le rempart de toute vertu, le commencement du combat, la couronne des ascètes, la beauté de la virginité et de la sanctification, l’éclat lumineux de la chasteté, le commencement de la voie du christianisme, la mère de la prière, la source de la tempérance et de la sagesse, le maître de L’hèsychia, le précurseur de toutes les œuvres bonnes. De même que la bonne santé des yeux entraîne le désir de [voir] la lumière, ainsi le jeûne pratiqué avec discernement suscite le désir de la prière.
17. Dès qu’un homme commence à jeûner, il ressent dans sa pensée le désir de s’entretenir avec Dieu. En effet, un corps qui jeûne ne supporte pas de passer toute la nuit à dormir sur sa couche. Quand le sceau du jeûne a été posé sur la bouche d’un homme, sa pensée médite avec componction, de son cœur sourd la prière, la gravité marque son visage, les pensées honteuses le fuient, nulle gaîté n’apparaît dans ses yeux, il devient l’ennemi de toute convoitise et des vaines conversations. Jamais on n’a vu un homme jeûner avec discernement et être asservi à un désir mauvais. Le jeûne mené avec discernement est une vaste demeure qui renferme tous les biens. Mais celui qui néglige le jeûne rend chancelants tous ces biens. Car le jeûne est le commandement qui a été donné dès le commencement à notre nature, pour la garder de goûter [le fruit de l’arbre du bien et du mal], et c’est sur ce point que le chef de notre race commit sa faute (cf. Gen., 2, 17 ; 3, 1-6). C’est pourquoi les athlètes [spirituels] commencent par où se produisit la première chute, lorsqu’ils entreprennent, pour [obtenir] la crainte de Dieu, de garder ses commandements.
18. C’est par là aussi que commença le Sauveur, quand il se manifesta au monde dans le Jourdain. Après le baptême en effet, l’Esprit le conduisit au désert, où il jeûna quarante jours et quarante nuits (cf. Mt., 4, 1-2). Tous ceux qui suivent ses traces doivent commencer par établir leur combat sur ce fondement. Cette arme a été forgée par Dieu ; qui pourrait la négliger, comme si elle était méprisable ? Et si l’Auteur de la Loi a jeûné, quel observateur de la Loi ne devra pas en faire autant ? Jusque là, la race des hommes n’avait pas connu la victoire, et le Diable n’avait jamais expérimenté de défaite de la part de notre nature ; mais grâce à cette arme, il fut vaincu pour la première fois. Notre Seigneur fut l’initiateur et le premier-né de la victoire et il obtint la première couronne qui fut placée sur la tête de notre nature. Et maintenant, dès que le Diable voit cette arme dans la main d’un homme, aussitôt la crainte s’abat sur cet Adversaire tyrannique, il se souvient de cette première défaite que le Sauveur lui infligea au désert, et sa force est brisée ; il se consume quand il voit l’arme que notre Archistratège a placée dans nos mains. Y a-t-il arme plus puissante que celle-là ? Qu’est-ce qui donnera davantage confiance à notre cœur, dans sa lutte contre les ennemis, que la faim endurée pour le Christ ? Car plus le corps peine et se donne du mal au temps où la phalange des démons assaille l’homme, plus le cœur de celui-ci est fortifié par la confiance. Celui qui se revêt de l’armure du jeûne est continuellement brûlé par le zèle comme par un feu. Quand Elie le Zélé brûla de tout son zèle pour la Loi de Dieu, c’est à cette œuvre du jeûne qu’il eut recours. Le jeûne rappelle au jeûneur les commandements de l’Esprit et il est médiateur entre l’ancienne Loi et la Grâce qui nous a été donnée par le Christ. Celui qui le néglige ne peut que déserter les autres combats, dans son indolence et sa faiblesse. Il montre ainsi les prémices et le signe annonciateur du relâchement de son âme, et il cède la victoire à son Adversaire, car il part au combat nu et sans armes ; il est évident qu’il en sortira sans victoire. Ses membres n’avaient pas pour bouclier la ferveur [qui naît] de la faim que fait éprouver le jeûne. Tel est le jeûne : celui qui demeure en lui gardera sa pensée inébranlable, et il sera prêt à affronter et à vaincre les passions les plus redoutables.
19. On dit que beaucoup de martyrs, [arrivés au] jour où ils s’attendaient à recevoir la couronne du martyre, soit qu’ils l’aient connu à l’avance par une révélation, soit qu’il l’aient appris par leurs compagnons, ne mangeaient rien le soir précédent, mais veillaient dans la prière jusqu’au matin, glorifiant Dieu par des psaumes, des hymnes et des odes spirituelles ; ils accueillaient cette heure dans la joie et l’allégresse, comme des gens qui se préparent aux noces, et ils allaient, en jeûnant, au-devant du glaive. Ainsi donc, nous-mêmes, qui avons été appelés au martyre invisible1’5 afin de recevoir les couronnes de la sanctification, soyons sobres [d’esprit] (nèpsômen), et que jamais dans un membre ou une partie de notre corps ne soit donnée à nos ennemis le moindre signe de reniement [de notre foi]3’6.
20. Question. — Comment se fait-il que souvent certains, qui pratiquent de telles œuvres, ne sentent en eux ni la sérénité, ni le repos [loin] des passions, ni la paix des pensées ?
Réponse. — Les labeurs de l’ascèse corporelle, ô frère, non seulement ne suffisent pas pour corriger les passions cachées dans l’âme, mais ils n’empêchent pas non plus les pensées en ceux qui sont continuellement sollicités par les sens. Ces labeurs en effet préservent l’homme des convoitises et des tromperies des démons pour qu’ils ne soient pas vaincus par elles, mais les labeurs eux-mêmes ne donnent pas à l’âme la paix et la sérénité. C’est seulement quand nous avons part à L’hèsychia que les œuvres et les labeurs de l’ascèse procurent à l’âme l’impassibilité, mortifient les membres qui sont sur la terre (cf. Col., 3, 5) et donnent le repos aux pensées. Alors les sens extérieurs cessent d’être troublés et persévèrent un certain temps au service de la sagesse. Jusqu’à ce que l’homme se soit éloigné des hommes, que ses membres soient délivrés du flux incessant des pensées et qu’il se soit rassemblé en lui-même, il ne peut pas connaître sa passion. Car L’hèsychia, comme l’a dit saint Basile, est le commencement de la purification de l’âme. Quand les membres du corps suspendent leur activité extérieure et suppriment les distractions qui en résultent, l’esprit se détourne des distractions et de l’errance des pensées et il demeure au calme au-dedans de lui-même ; le cœur s’éveille et scrute les pensées à l’intérieur de l’âme. S’il persévère patiemment dans cette voie, l’homme parviendra progressivement à la pureté de l’âme.
21. Question. — L’âme ne peut-elle se purifier, si elle garde des relations avec ce qui est à l’extérieur des portes ?
Réponse. — Si un arbre est arrosé tous les jours, quand sa racine se desséchera-t-elle ? Si un vase est rempli tous les jours, quand sera-t-il vide ? Et si la pureté n’est rien d’autre que l’oubli des comportements dépourvus de liberté et l’abandon des habitudes ainsi contractées, comment et quand purifiera-t-il son âme, celui qui, par l’activité de ses sens, ne cesse pas de renouveler, de lui-même ou sous l’influence des autres, le souvenir de ses anciennes habitudes, c’est-à-dire la connaissance de la malignité ? Quand pourra-t-il en purifier son âme, ou quand cessera-t-il de lutter au dehors, afin de se voir lui-même ? Si le cœur se souille tous les jours, quand se pu-rifiera-t-il de sa souillure ? S’il n’est pas capable de résister aux influences extérieures, comment pourra-t-il purifier son cœur, alors qu’il est au milieu du camp et s’attend chaque jour, constamment, à entendre l’annonce d’une attaque ennemie ? Comment ose-t-il proclamer à son âme un message de paix ? Ce n’est que s’il s’éloigne de ces choses qu’il lui sera possible de pacifier peu à peu son intérieur, car tant que les eaux du fleuve n’ont pas été retenues dans sa partie haute, il est impossible de les assécher en aval. C’est seulement lorsqu’un homme est parvenu à L’hèsychia que son âme peut discerner ses passions et prendre conscience de sa propre sagesse. Alors l’homme intérieur s’éveille à l’activité spirituelle, et [peu à peu], jour après jour, il perçoit la sagesse secrète qui s’épanouit dans son âme.
22. Question. — Quels sont les indices précis et les signes manifestes à partir desquels et à travers lesquels on sent que l’on a commencé à voir le fruit caché dans l’âme ?
Réponse. — C’est lorsqu’un homme a été jugé digne de recevoir la grâce des larmes qui coulent abondamment et sans effort. Car les larmes ont été placées comme une frontière entre le corporel et le spirituel, entre la sujétion aux passions et la pureté. Mais tant que l’on n’a pas reçu un tel charisme, l’activité spirituelle de chacun se situe encore dans l’homme extérieur, et on ne sent aucunement l’opération de ce qui se cache dans l’homme spirituel. C’est lorsqu’on commence à quitter les choses corporelles du siècle présent, que l’on a franchi la frontière et que l’on s’avance dans la région qui s’étend au-delà de la nature visible, que l’on reçoit soudainement cette grâce des larmes. Ainsi les larmes apparaissent dès la première étape de la vie cachée, et elles conduisent l’homme à la perfection de l’amour de Dieu. Et plus il avance vers cette perfection, plus il devient riche de larmes, jusqu’à ce qu’elles se mêlent à sa nourriture et à sa boisson (cj.' Ps. 101, 10), tellement elles abondent. Tel est le signe précis que l’esprit est sorti de ce monde et qu’il a la sensation du monde spirituel. Mais plus l’homme se rapproche dans sa pensée du monde présent, plus ses larmes se raréfient, et quand sa pensée est totalement dépourvue de larmes, c’est le signe que l’homme est complètement enseveli dans les passions.
Sur les diverses sortes de larmes
23. Il y a des larmes qui brûlent, et il y a des larmes qui sont comme une onction d’huile. Toutes les larmes qui viennent de la componction et de la douleur du cœur causées par les péchés commis, dessèchent et consument le corps, et souvent, lorsqu’elles coulent, elles empêchent l’homme de garder la maîtrise de lui-même. C’est d’abord de pareilles larmes que l’homme connaît nécessairement. Puis, par elles, s’ouvre devant lui la porte qui conduit aux larmes du second degré, meilleur que le premier, et qui est une contrée de joie, où l’homme reçoit la miséricorde. Ces larmes jaillissent de la conscience ; elles revêtent le corps de beauté, lui sont comme une onction d’huile, et coulent d’elles-mêmes, sans que l’on ait à se forcer. Et non seulement, comme je viens de le dire, elles fortifient le corps de l’homme, mais son aspect en est transformé : « Quand le cœur est joyeux, dit l’Écriture, le visage est florissant, mais quand le cœur est triste, le visage est assombri » (Prov:, 15, 13).
24. Question. — Qu’est-ce que la résurrection de l’âme, dont parle l’Apôtre quand il dit : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ ...» (Col., 3, 1) ?
Réponse. — Quand l’Apôtre affirme : « Dieu qui a dit : Que la lumière brille du sein des ténèbres, a lui-même brillé dans nos cœurs » (2 Cor., 4, 6), il a montré que l’on appelle « résurrection de l’âme » la sortie hors de la vétusté, de telle sorte que l’homme devient nouveau, n’ayant plus rien en lui du vieil homme (cf. Eph., 4,22), comme il est écrit : « Je leur donnerai un cœur nouveau et un esprit nouveau » (Ez., 36, 25). Alors l’image du Christ est formée en nous, par l’Esprit de sagesse et de révélation [qui nous donne] sa connaissance.
25. Question. — Quelle est, en résumé, la puissance de la pratique de l’hèsychia ?
Réponse. — L’hèsychia fait mourir les sensations extérieures, et ressuscite les motions intérieures. Mais si l’on vit tourné vers le dehors, c’est le contraire qui se produit : une telle manière de vivre ressuscite les sensations extérieures, et fait mourir les motions intérieures.
26. Question. — Quelle est la cause des visions (orasis) et des révélations (apocalypsis) ? Car certains en voient, alors que chez d’autres, qui peinent plus qu’eux, la vision ne se produit pas ?
Réponse. — Les causes des visions et des révélations sont nombreuses. Les unes ont pour cause l’économie divine et profitent à l’ensemble des hommes. Les autres ont pour motif la consolation des faibles, leur encouragement et leur enseignement. Et d’abord, la miséricorde de Dieu dispose par économie toutes ces choses en faveur des hommes. Mais elle les accorde le plus souvent aux hommes qui se trouvent dans ces trois catégories : la catégorie des plus simples et de ceux qui sont entièrement dépourvus de malice, la catégorie des parfaits et des saints, la catégorie de ceux qui ont un zèle ardent pour Dieu, qui ont désespéré du monde, y ont totalement renoncé, se sont éloignés des lieux habités et sont partis pour suivre Dieu, nus et n’attendant aucun secours des choses visibles lorsque s’abattent sur eux la peur de la solitude, ou un danger de mort dû à la faim, à la maladie, à quelque circonstance ou tribulation, et qu’ils se trouvent aux portes du désespoir. Que les consolations soient données à de tels hommes, et non à d’autres qui ont peiné plus qu’eux [dans l’ascèse], la première cause en est la pureté ou l’absence de pureté de la conscience. La deuxième cause est exactement celle-ci : dans la mesure où quelqu’un reçoit une consolation humaine ou une consolation venant des choses visibles, il ne peut connaître ces consolations que sont les révélations, si ce n’est par une certaine économie dont Dieu peut user à l’égard de tous. Car ce que nous disons ici concerne les anachorètes. En témoigne l’un des Pères qui, ayant prié pour obtenir une pareille consolation, reçut cette réponse : « La consolation et le commerce des hommes te suffisent. »
27. Un autre Père341, alors qu’il vivait en reclus dans la solitude, jouissait à toute heure de la consolation venant de la grâce. Quand il se rapprocha du monde, il demanda cette consolation à laquelle il était habitué, et il ne la trouva pas. Il pria Dieu de lui en révéler la cause, en disant : « Est-ce, Seigneur, parce que j’ai reçu la dignité épiscopale que la grâce s’est éloignée de moi ? » Il lui fut répondu : « Non. Mais cela s’est produit parce que c’est de ceux qui vivent dans le désert que Dieu prend soin en leur donnant de recevoir de telles consolations. » Il n’est pas possible en effet qu’un homme reçoive à la fois la consolation visible et la consolation de la grâce, si ce n’est, comme nous l’avons dit, en vertu de quelque économie secrète et connue de Celui-là seul qui en dispose ainsi.
28. Question. — La vision (orasis) et la révélation (apoca-lypsis) sont-elles une même chose, ou non ?
Réponse. — Non, elles sont différentes. [Cependant, le mot] « vision » signifie souvent les deux choses. En effet, parce qu’elle manifeste quelque chose de caché, on peut dire que toute vision est une révélation, mais on ne peut pas dire que toute révélation soit une vision. La plupart du temps, la révélation a pour objet quelque chose qui est connu, goûté et conçu par l’intellect, tandis que la vision, quel qu’en soit le mode, présente une image et des figures, comme c’était le cas jadis pour les anciens, soit au cours d’un profond sommeil, soit à l’état de veille, d’une façon tantôt précise, tantôt floue et comme évanescente. Celui qui voit, souvent ne sait pas lui-même si c’est à l’état de veille ou dans le sommeil. Tantôt il entend une voix qui lui apporte du secours, tantôt il perçoit quelque figure, tantôt il voit plus clairement et dans un face à face qui s’accompagne de vision, de dialogue, de questions et de réponses. Parfois, ce sont de saintes Puissances [angéliques] qui apparaissent à ceux qui en sont dignes et leur apportent des révélations. De telles choses se produisent dans des lieux déserts, éloignés des hommes, là où l’homme en a nécessairement besoin, car il ne dispose dans un tel lieu d’aucun autre secours ni d’aucune autre consolation. Mais les révélations que l’intellect perçoit sont reçues à travers la pureté et ne sont accordées qu’aux parfaits et à ceux qui ont la connaissance .
29. Question. — Quel est le signe qu’un homme a atteint la pureté du cœur, et quand sait-il que son cœur est parvenu à la pureté ?
Réponse. — Lorsqu’il voit tous les hommes comme bons, et lorsque aucun ne lui paraît impur et souillé ; c’est alors qu’il est véritablement pur de cœur. Comment s’accomplirait autrement la parole de l’Apôtre, selon laquelle il nous faut, d’un cœur sincère, considérer les autres comme supérieurs à nous-mêmes (cf. Phi/., 2, 3), si l’on est pas encore arrivé à ce que dit le prophète : « L’œil bon ne voit pas le mal » (Hab., 1, 13) ?
30. Question. — Qu’est-ce que la pureté, et où se situent ses frontières ?
Réponse. — La pureté est l’oubli des modes de la connaissance qui sont contre nature et qui, dans le monde, ont été trouvés par la nature [humaine], La frontière au-delà de laquelle on est libéré de ces modes et on se retrouve en dehors d’eux est que l’homme revienne à la simplicité et à l’absence de malice originelles de sa nature, et qu’il redevienne comme un enfant, sans toutefois les défauts de l’enfant.
3 1. Question. — Est-il possible que l’homme parvienne à ce degré ?
Réponse. — Oui. Certains y sont parvenus, comme l’abbé Sisoès, qui en était arrivé à demander à son disciple s’il avait mangé ou non. Un autre Père avait également atteint un tel état de simplicité et d’innocence qu’il était presque devenu comme un petit enfant, et il oubliait tellement les choses d’ici-bas qu’un jour il aurait mangé avant la communion s’il n’en avait été empêché par ses disciples, lesquels le firent communier comme un petit enfant. Pour le monde, il était un petit enfant, mais devant Dieu, il était parfait quant à son âme.
32. Question. — Que doit méditer et de quoi doit s’entretenir intérieurement l’ascète qui demeure dans L’hèsychia dans sa cellule de solitaire ? Et à quoi doit-il s’occuper continuellement, pour que son intellect ne se laisse pas aller à des pensées vaines ?
Réponse. — Tu me demandes là, à propos de la méditation et de l’entretien intérieur du moine, comment l’homme parvient à mourir dans sa cellule ? Un homme zélé et sobre en son âme, vivant avec lui-même, a-t-il besoin d’interroger pour savoir à quoi il doit passer sa vie ? Le moine a-t-il une autre occupation dans sa cellule que de pleurer ? Est-il bon qu’il délaisse les pleurs pour se porter vers une autre pensée ? Quelle occupation pourrait être meilleure que celle-ci ? Car la cellule du moine et sa solitude, qui font ressembler l’existence du moine à celle d’un mort dans son tombeau, lui enseignent à vivre loin de la joie des hommes. Son œuvre est l’affliction (penthos), et le nom même qu’il porte l’y exhorte et l’y encourage, car on l’appelle un « affligé144 », c’est-à-dire homme dont le cœur est dans l’amertume. C’est dans l’affliction que tous les saints ont quitté cette vie. Or si les saints étaient dans l’affliction et si leurs yeux étaient constamment remplis de larmes jusqu’à ce qu’ils aient quitté cette vie, qui ne pleurerait ? La consolation du moine est engendrée par sa propre affliction. Et si les parfaits, ceux qui ont remporté la victoire, ont pleuré ici-bas, comment celui qui est couvert de plaies ne s’affligerait-il pas ? Celui qui voit un de ses proches étendu mort devant lui a-t-il besoin qu’on lui apprenne quelle autre pensée il devrait avoir pour répandre des larmes ? Ton âme est morte à cause des péchés et gît devant toi, elle qui est plus précieuse à tes yeux que le monde entier, et tu n’aurais pas besoin de te lamenter ? Mais si nous sommes entrés dans L’hèsychia, si nous y persévérons avec patience, nous pourrons assurément demeurer dans les larmes. Prions donc toujours le Seigneur dans notre pensée, pour qu’il nous accorde ce don. Car si nous recevons cette grâce meilleure et plus élevée que tous les autres charismes, par elle nous entrons dans la pureté [du cœur]. Et quand nous serons entrés dans la pureté, celle-ci ne nous quittera plus, jusqu’à notre départ de cette vie.
33. Bienheureux donc les cœurs purs, car il n’est pas de temps où ils ne jouissent pas des délices de ces larmes, et au sein de ces délices ils voient toujours le Seigneur. Leurs larmes sont encore dans leurs yeux, qu’il leur est donné de voir les révélations de Dieu du haut de leur prière, et jamais ils ne prient sans pleurer. C’est là ce qu’a dit le Seigneur : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Ml., 5, 4). C’est par le deuil en effet que l’on parvient à la pureté de l’âme. C’est pourquoi, quand le Seigneur a dit : « ils seront consolés », il n’a pas expliqué quelle serait cette consolation. C’est en effet quand il a été donné au moine de traverser, grâce aux larmes, le pays des passions et d’atteindre la plaine de la pureté de l’âme, que vient à sa rencontre une telle consolation. En effet, si quelqu’un, parmi ceux qui ont découvert ici-bas cette [pureté], rencontre grâce à elle la consolation qui n’est pas d’ici-bas, alors il comprend quelle consolation se trouve au terme de l’affliction, lorsque Dieu l’accorde aux affligés à cause de leur pureté. Il n’est pas possible en effet qu’un homme continuellement affligé soit troublé par les passions. S’affliger et pleurer sont les charismes des impassibles. Si les larmes non seulement peuvent conduire à l’impassibilité celui qui, à certains moments, s’afflige et pleure, mais encore peuvent purifier son intellect et en chasser le souvenir des passions, que dire de ceux qui nuit et jour s’adonnent avec science à cette œuvre ? Nul ne connaît le secours qu’apportent les pleurs, sinon ceux-là seuls qui ont consacré leur âme à une telle œuvre. Tous les saints cherchent à entrer par là, car les larmes ouvrent devant eux la porte qui donne accès à la contrée de la consolation, à cette contrée où la trace bienfaisante et salutaire des pas de Dieu apparaît dans des révélations.
34. Question. — Si certains ne peuvent pas s’affliger constamment à cause de l’état de faiblesse de leur corps, que doivent-ils faire pour garder leur intellect, afin que les passions ne profitent pas de son inaction pour se soulever contre lui?
Réponse. — Quand le cœur s’est dégagé des choses de cette vie, les passions ne peuvent plus sc révolter contre l’âme et troubler l’ascète dans son anachorèse loin de toute cause de
distraction, si celui-ci ne se laisse pas aller à la paresse et à la négligence à l’égard de ses obligations. En tout premier lieu, s’il s’applique à méditer les saintes Écritures, en scrutant les sens qu’elles recèlent, il demeure à l’abri du trouble des passions. En effet, à cause de la surabondante compréhension de l’Écriture qui demeure en lui, les pensées vaines s’enfuient, son intellect ne peut plus s’empêcher de désirer [lire] l’Écriture ou la repasser dans sa mémoire, et il ne lui est plus possible de prêter attention à quoi que ce soit de cette vie, à cause de l’immense plaisir [qu’il trouve] dans cette occupation, tandis qu’il est élevé au-dessus des pensées par sa grande hèsychia dans le désert. Dès lors, il s’oublie lui-même, il oublie sa nature, il devient comme un homme hors de lui-même, et ne se souvient plus du tout de ce monde. En premier lieu, il ne cesse de méditer et de réfléchir sur tout ce qui concerne la grandeur de Dieu, et il s’écrie : « Gloire à sa divinité ! Étranges et prodigieuses sont toutes ses œuvres! A quelle hauteur n’a-t-il pas élevé ma bassesse ! Sur quelles choses m’a-t-il accordé de toujours méditer ! Et de quelles pensées a-t-il donné à mon âme d’oser s’entretenir intérieurement, et de faire ses délices. » Vivant constamment au milieu de ces merveilles, et continuellement frappé de stupeur, il est toujours enivré, et il devient tel que l’homme sera après la Résurrection. L'hèsychia contribue beaucoup à [ce que l’on obtienne] une telle grâce, car l’intellect y trouve un lieu où il peut demeurer en lui-même, dans la paix que l’hèsychia lui a fait découvrir. Et désormais s’éveillent en l’homme des pensées en rapport avec la vie qu’il mène ; ayant à l’esprit la gloire du siècle à venir et l’espérance réservée aux justes dans cette vie toute spirituelle, jaillissant de Dieu, songeant à cette restauration finale de l’univers, il ne pense plus aux choses de ce monde, ni ne s’en souvient. Lorsqu’il a connu l’ivresse de telles pensées et qu’il revoit ce monde où il se trouve encore, il dit dans son émerveillement : « O profondeur de la richesse, de la sagesse, de la connaissance, de l’intelligence, de la prévoyance et de l’économie de Dieu, dont on ne peut saisir la trace. Que sont insondables tes jugements et incompréhensibles tes voies ! » (Rom., 11, 33).
35. Mais, [se dit alors cet homme en son émerveillement,] puisque Dieu a préparé cet autre monde admirable pour y faire entrer tous les êtres doués d’intelligence et les garder dans la vie sans fin, pourquoi a-t-il d’abord fait ce monde-ci, pourquoi lui a-t-il conféré de telles dimensions, pourquoi l’a-t-il ainsi comblé de tant de richesses, de tant d’espèces et de natures diverses, et pourquoi a-t-il mis en lui les causes et les motifs de tant de passions et les combats [qu’elles suscitent] ? Comment nous a-t-il tout d’abord mis dans ce monde, comment a-t-il implanté en nous le désir d’y vivre de longs jours, comment nous en arrache-t-il soudain par la mort, comment nous garde-t-il ensuite si longtemps [dans la tombe] en état d’insensibilité et d’immobilité, comment fait-il disparaître nos formes, comment dissout-il les éléments de notre corps, comment les mêle-t-il à la terre, comment permet-il que notre organisme humain se corrompe, soit détruit et disparaisse ? Enfin, comment, au temps qu’il a fixé dans sa sagesse adorable, lorsqu’il le voudra, nous relèvera-t-il dans une autre forme que lui-même connaît, et nous fera-t-il entrer dans un autre état ? Et ces choses, ce ne sont pas seulement nous, les hommes, qui les espérons, mais les saints anges eux-mêmes, qui n’ont pas besoin de ce monde à cause de leur nature prodigieuse et presque parfaite, attendent que nous soyons ressuscités de la corruption, à l’heure où notre race se lèvera de la poussière et où cette corruption se changera en une vie nouvelle. C’est à cause de nous en effet qu’ils sont empêchés de pénétrer dans ce monde nouveau et définitif et attendent que s’en ouvre la porte. Cette création angélique entrera alors dans le repos avec nous, qui serons libérés de la pesanteur de ce corps, comme le dit l’Apôtre : «La création elle-même attend la révélation des fils de Dieu pour être délivrée de la servitude de la corruption, et avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rom., 8, 21), après la complète dissolution de ce monde arraché à son état actuel, et le rétablissement de notre nature dans son état premier.
36. De là, l’homme s’élève en pensée vers ce qui était avant la fondation du monde, lorsqu’il n’existait encore aucune créature, ni ciel, ni terre, ni ange, rien de ce qui a été fait. Il admire comment Dieu a soudain tout mené du néant à l’être par son seul bon vouloir, et toute chose se tint devant lui en sa perfection. Puis cet homme se penche en esprit sur toutes les œuvres de Dieu, il considère ces choses admirables que sont ses créatures, et la sagesse qui s’y manifeste, et il se dit en lui-même, plongé dans la stupeur : O merveille! Comme son économie et sa Providence dépassent toute pensée, et comme sa puissance merveilleuse l’emporte sur toutes ses créatures ! Comment a-t-il mené du néant à l’être la création, la multitude innombrable et la diversité des choses ? Comment se fait-il qu’il doive ensuite la détruire et l’arracher à cet ordre admirable, à la beauté des diverses natures, au cours bien ordonné de la création : le déroulement des heures et des temps, l’alternance de la nuit et du jour, la succession bienfaisante des saisons, la variété des fleurs que produit la terre, la beauté des édifices dans les villes, leurs merveilleux palais, la rapidité avec laquelle se déplacent les hommes, toute leur race vouée à la peine depuis son entrée [dans ce monde] jusqu’à sa sortie ? Comment disparaîtra soudain cet ordre admirable, et comment adviendra un autre monde où le souvenir de cette première création ne montera plus jamais au cœur de qui que ce soit, où tout sera changé, où les pensées seront autres, et tout autres les préoccupations ? Et enfin, comment la race des hommes ne se souviendra-t-elle plus de ce monde, ni de toute l’existence qu’elle y menait jadis ? Car leur intellect sera fixé dans la contemplation propre à ce nouvel état, et il n’aura plus le loisir de revenir sur les combats du sang et de la chair. En effet, dès que sera détruit le monde présent, aussitôt commencera le siècle à venir. Alors tout homme dira : « Ô mère oubliée de ses enfants, de ceux qu’elle avait engendrés, qu’elle avait rendu sages et qui en un clin d’œil ont été recueillis dans un autre sein et sont devenus les véritables enfants de la stérile qui n’avait jamais enfanté ! Réjouis-toi, stérile qui n’avais jamais enfanté, réjouis-toi dans les enfants que t’a engendrés la terre ! » (ç/.' Is., 54, 1 ).
37. L’homme ne cesse alors de se redire, comme hors de lui : « Combien de temps ce monde va-t-il encore durer ? Quand le siècle à venir va-t-il commencer ? Combien de temps nos demeures corporelles vont-elles dormir en leur forme présente, et rester mêlées à la terre ? Comment cette vie nouvelle va-t-elle advenir ? Sous quelle forme notre nature se relèvera-t-elle et sera-t-elle restaurée ? Comment accédera-t-elle à la seconde création ? » Tandis qu’il médite ces choses et d’autres semblables, l’extase, la stupeur, un calme silence tombent sur lui ; puis il se relève, fléchit les genoux, et fait monter des actions de grâces et des doxologies mêlées d’abondantes larmes vers Dieu, qui seul est sage et qui toujours est glorifié dans ses œuvres pleines de sagesse.
38. Bienheureux donc celui qui a été trouvé digne de telles choses ! Bienheureux celui qui les médite jour et nuit. Bienheureux celui qui ne cesse d’y penser, ainsi qu’à d’autres choses semblables, tous les jours de sa vie ! Mais si, lorsqu’il débute dans L’hèsychia, l’homme ne sent pas la puissance de telles contemplations, à cause de la distraction de son intellect, et s’il ne peut pas encore s’élever jusqu’à la vision des merveilles de Dieu dont nous avons parlé, qu’il ne se décourage pas et qu’il ne renonce pas à la sérénité de sa vie hésychaste. Quand en effet le paysan ensemence la terre, ce n’est pas au moment où il sème le grain qu’il voit l’épi. Aux semailles [spirituelles] succèdent l’acédie, le labeur, les membres douloureux, la souffrance intérieure, le découragement. Enfin, quand le travailleur a supporté tout cela, vient un autre temps où il éprouve de la satisfaction et danse, exulte et se réjouit. Quel est ce temps ? C’est celui où il mange le pain gagné à la sueur de son visage, et où sa continuelle méditation dans L’hèsychia porte ses fruits. Car L’hèsychia et la méditation assidue et patiente qui l’accompagne et dont nous avons parlé font sourdre dans le cœur un plaisir immense et sans fin et conduisent rapidement l’intellect à un état de stupeur ineffable. Bienheureux celui qui persévère courageusement dans L’hèsychia, car s’est ouverte devant lui la source que Dieu fait jaillir, il y a bu, il s’en est réjoui, et il ne cessera plus jamais d’y boire en tout temps, à toute heure de la nuit et du jour, jusqu’à ce que soit consommée et s’achève sa vie éphémère d’ici-bas.
39. Question. — Quel est le fruit de tous les labeurs que comporte cette activité, je veux dire L’hèsychia, afin que celui qui l’a obtenu sache qu’il a atteint la perfection de son genre de vie ?
Réponse. — C’est qu’un homme ait été trouvé digne de demeurer sans cesse en prière. Celui qui y est parvenu a atteint le sommet de toutes les vertus, et il est devenu désormais la demeure du Saint-Esprit. En effet, celui qui n’a pas reçu pleinement la grâce du Consolateur ne peut pas pratiquer avec facilité la prière continuelle. Mais il est dit que lorsque l’Esprit a établi sa demeure dans un homme, celui-ci ne peut plus s’arrêter de prier, car l’Esprit lui-même ne cesse pas de prier [en lui]. Qu’il dorme ou qu’il veille, la prière ne se sépare plus de son âme. Qu’il mange, qu’il boive, qu’il soit couché, qu’il se livre à quelque travail, ou qu’il soit plongé dans un profond sommeil, le parfum de la prière s’élève spontanément de son cœur. Désormais, sa prière ne connaît plus d’interruption, mais constamment, même lorsqu’il semble prendre son repos, elle se célèbre secrètement en lui, car « le silence des cœurs purs est une prière », comme l’a dit un homme revêtu du Christ. En effet, leurs pensées sont désormais des motions divines. Les mouvements d’un cœur et d’un esprit purifiés sont des voix paisibles qui chantent dans le secret des psaumes à l’invisible.
40. Question. — Qu’est-ce que la prière spirituelle ? Et comment celui qui combat s’en rend-il digne ?
Réponse. - La prière spirituelle est faite des mouvements de l’âme qui ont part à l’énergie du Saint-Esprit grâce à une chasteté et une pureté rigoureuses. Un homme sur des milliers en est digne, car elle est le mystère de l’état et de la vie à venir. Par elle, l’homme s’élève dans les hauteurs, et sa nature ne subit plus aucune influence du mouvement et du souvenir des choses d’ici-bas. Il cesse même de prier, mais son âme perçoit sensiblement les réalités spirituelles du siècle à venir, qui dépassent la pensée humaine. Avoir l’intelligence de telles choses ne peut venir que de la puissance du Saint-Esprit. C’est en cela que consistent la contemplation spirituelle (noèiè théôria) et le mouvement spirituel de l’intellect ; ce n’est plus une prière de demande, mais la prière en est le point de départ. C’est pourquoi certains de ces hommes sont déjà parvenus à la perfection de la pureté, et il n’est pas chez eux de moment où leur mouvement intérieur ne soit pas imprégné de prière, comme nous l’avons dit. Quand l’Esprit-Saint se penche sur eux, il les trouve toujours en prière, et il les mène de cette prière à la contemplation, que l’on appelle vision spirituelle (pneuma-tikè orasis). Ils n’ont plus besoin alors des formes extérieures des longues prières, ni de la station debout et de l’ordonnance de toutes leurs liturgies. Le souvenir de Dieu leur suffit, et ils deviennent aussitôt captifs de son amour. Mais ils ne négligent pas pour autant de se lever pour la prière [liturgique], qu’ils continuent à respecter, et ils se tiennent debout aux heures prescrites, sans préjudice pour la prière continuelle.
41. Nous avons vu en effet que saint Antoine, lorsqu’il se tenait debout pour la prière de la neuvième heure, sentait s’élever son intellect. Et un autre Père, tandis qu’il étendait les mains et se tenait debout pour prier, fut ravi en extase durant quatre jours. Bien d’autres encore, qui priaient ainsi, étaient ravis à eux-mêmes, tellement ils gardaient le souvenir de Dieu et l’aimaient, et ils entraient en extase. L’homme est digne de tout cela lorsqu’il se dépouille du péché au-dedans et au-dehors par la garde des commandements du Seigneur, qui sont contraires au péché. Si quelqu’un aime ces commandements et les met en œuvre dans l’ordre, il lui arrive nécessairement de sortir de toutes les choses humaines, c’est-à-dire de se dépouiller de son corps et de se trouver en quelque sorte hors de celui-ci, non pas hors de sa nature, mais hors de ses besoins. Si un homme vit comme a vécu l'Auteur de la Loi et met en pratique ses commandements, il est impossible que le péché reste présent en lui. C’est pourquoi le Seigneur a promis dans l’Évangile de faire demeurer auprès de Lui celui qui aura gardé ses commandements (cf. Jn, 14, 23).
42. Question. — Quelle est la perfection des nombreux fruits de l’Esprit ?
Réponse. — C’est lorsqu’il a été donné à quelqu’un de posséder le parfait amour de Dieu.
Question. — Et quand sait-on que l’on est parvenu à cet amour ?
Réponse. — Quand le souvenir de Dieu s’éveille dans la pensée d’un homme, aussitôt le cœur de celui-ci brûle de son amour, et ses yeux répandent d’abondantes larmes. L’amour a coutume en effet, au souvenir des bien-aimés, de provoquer des larmes. Jamais un homme qui aime ainsi n’est privé de larmes, car jamais ne lui manquent les occasions de se souvenir de Dieu. Même dans son sommeil, il s’entretient avec Dieu. L’amour a coutume de produire de tels effets. Et telle est la perfection de l’homme en cette vie.
43. Question - Si après tant de labeurs, de peines et de combats que l’homme a menés, la pensée de l’orgueil a l’impudence de l’attaquer, parce qu’elle a trouvé un aliment dans la beauté de ses vertus et qu’elle calcule les grands labeurs qu’il a supportés, comment pourra-t-il maîtriser sa pensée et mettre son âme en sûreté, pour qu’elle ne se laisse pas circonvenir par l’orgueil ?
Réponse. - Lorsqu’un homme sait qu’il peut déchoir de Dieu comme une feuille sèche tombe d’un arbre, il connaît la puissance de son âme ! Mais s’il pense que c’est par sa propre puissance qu’il a acquis les vertus et qu’il a mené tous les combats pour elles, alors même que le Seigneur lui retirait son aide, et qu’il a été capable de lutter seul avec le Diable sans que le Seigneur lui vienne en aide comme il a coutume de le faire en assistant ceux qui combattent, alors se manifeste sa [prétendue] puissance, ou plutôt sa défaite et son incapacité. Car la Providence de Dieu est en tout temps avec les saints pour les garder et les fortifier, et c’est par elle que tout homme obtient la victoire sur toutes les armées des hommes lorsqu’il s’expose au combat et aux souffrances du martyre, et aux autres difficultés qu’il affronte et supporte pour Dieu. Ces choses sont évidentes et manifestes et ne font aucun doute. Comment en effet la nature pourrait-elle vaincre autrement la puissance des sollicitations qui ne cessent d’exciter et d’affliger les hommes dans leurs membres, et qui sont assez puissantes pour les vaincre ? Comment, alors que d’autres, qui désirent et aiment la victoire, ne parviennent pas à soutenir de violentes attaques, mais sont chaque jour vaincus par elles, peinent, pleurent et souffrent pour leurs âmes, pourrais-tu supporter aisément les difficultés venant du corps, lesquelles sont si pénibles, et ne pas être angoissé ? Et comment serait-il possible autrement que ce corps sensible à la douleur supporte que le fer le tranche, que ses membres soient brisés, qu’il subisse tous les genres de supplices, sans être vaincu par la souffrance ? Comment serait-il possible que quelqu’un qui ne peut même pas supporter qu’une épine le pique sous l’ongle, ne ressente pas, selon la loi ordinaire de la nature, la souffrance que cause une telle variété de tortures, si une autre puissance, différente de la puissance naturelle, et venue d’ailleurs, n’écartait pas de lui la violence des tourments ? Et puisque nous évoquons la Providence de Dieu, il ne sera pas sans profit de rappeler ici une histoire utile à l’âme, qui puisse encourager l’homme dans ses combats .
44. Un adolescent nommé Théodore avait été torturé sur tout son corps. Quelqu’un lui demanda comment il avait ressenti les tourments. Il répondit : « Au début, je les sentais, mais ensuite, j’ai vu un jeune homme qui durant mon combat épongeait ma sueur, me fortifiait, me rafraîchissait. » Ô tendre compassion de Dieu ! Que sa grâce se fait proche de ceux qui combattent pour son nom, afin qu’ils supportent avec joie les souffrances qu’ils endurent pour Lui ! Ne sois donc pas ingrat envers la Providence de Dieu qui se manifeste à ton égard, ô homme.
S’il est évident que ce n’est pas toi qui peut vaincre, si tu n’es qu’un instrument et que c’est le Seigneur qui vainc en toi, et si c’est gratuitement que tu reçois le titre de vainqueur, qui peut t’empêcher de demander en tout temps une force semblable, afin de vaincre, d’être loué, et de rendre grâce à Dieu ?
45. N’as-tu pas entendu raconter, ô homme, combien d’ascètes, depuis l’origine du monde et le commencement des temps, sont tombés de la hauteur à laquelle les avaient élevés leurs combats, pour n’avoir pas reconnu cette grâce ? Autant sont nombreux et divers les dons que Dieu accorde au genre humain, autant sont différents les dons reçus par chacun en proportion de ses besoins. Certains dons de Dieu sont petits, d’autres grands, mais tous sont élevés et merveilleux, même si l’un dépasse l’autre en gloire et en honneur, et si un degré l’emporte sur un autre degré. Se consacrer à Dieu et vivre dans la vertu est l’un des grands charismes donnés par le Christ, mais beaucoup ont oublié cette grâce. Il leur avait été accordé de se séparer des hommes, de se consacrer à Dieu, d’avoir part à ses charismes, de venir en aide [aux autres], d’être choisis, de servir Dieu et de célébrer ses liturgies, mais au lieu d’adresser continuellement de leurs lèvres des actions de grâces à Dieu pour tout cela, ils se sont laissés aller à l’orgueil et à la suffisance. Au lieu de reconnaître que Dieu les avait pris d’entre les hommes et les avait unis à lui pour qu’ils connaissent ses mystères, ils ont estimé, non qu’ils avaient reçu la grâce de célébrer sa liturgie et de le servir par une vie pure et par leur activité spirituelle, mais qu’ils avaient fait eux-mêmes un présent à Dieu. Ils ne tremblaient pas de toute leur âme lorsqu’ils avaient en tête de telles choses, alors qu’ils avaient vu ce qui était arrivé à ceux qui les avaient pensées avant eux, comment soudain leur avait été retirée leur dignité, et comment en un clin d’œil le Seigneur les avait dépouillés de la grande gloire et du grand honneur qu’ils possédaient. Et ils se sont laissés aller à l’impureté, à une vie licencieuse, à des pratiques honteuses à la manière des bêtes. Parce qu’ils n’ont pas compris quelle était leur impuissance, parce qu’ils ne se sont pas souvenus sans cesse de Celui qui leur avait donné la grâce de célébrer sa liturgie, de se trouver au-dedans de son Royaume, de mener la vie des anges, de l’approcher par cette vie angélique, il les a rejetés loin de leur état monastique, et, en détournant leur vie de L’hèsychia, il leur a montré que ce n’était pas grâce à leur propre force qu’ils persévéraient dans une vie ordonnée et n’étaient pas troublés par la violence de la nature, par les démons et par les autres adversités, mais que cette force était celle de sa grâce, qui accomplit des choses que le monde ne peut ni contenir ni entendre, tant elles sont difficiles. Ces hommes ont longtemps enduré ces épreuves avec patience et n’ont pas été vaincus. Ils avaient en eux la puissance de la grâce qui les suivait, qui était capable de les secourir en toute nécessité et de les garder en toute circonstance. Mais dès qu’ils ont oublié cette puissance, il s’est accompli en eux ce qu’a dit l’Apôtre : « Comme ils n’ont pas jugé bon de garder la connaissance de Dieu leur Maître, qui avait admis la poussière qu’ils étaient à célébrer la liturgie spirituelle, il les a livrés à la perversion de leur intellect, et ils ont reçu, comme il se devait, le déshonneur de leur égarement » (cf. Rom., 1,21-27).
46. Question. — Si quelqu’un ose quitter immédiatement et totalement la société des hommes et si, rempli d’un bon zèle, il se retire soudain dans un désert inhabité et redoutable, va-t-il pour cela mourir de faim, parce qu’il lui manque un toit et tout ce qui est nécessaire à la vie ?
Réponse. — Celui qui, avant même de les avoir créés, a préparé des demeures aux animaux sans raison et a pris soin de leur procurer ce qui leur est nécessaire, comment pourrait-il abandonner ses créatures [humaines], et tout particulièrement celles qui le craignent et le suivent avec simplicité et sans se soucier de rien ? L’homme qui a remis totalement sa volonté à Dieu ne se soucie jamais ni des besoins de son corps, ni de la misère, ni de la souffrance, mais il désire rester caché et mener une vie d'humilité. Ce n’est pas qu’il craigne les tribulations ; au contraire, il trouve agréable et douce l’hostilité du monde entier. Pour mener une vie pure, il peine au milieu des montagnes et des collines et il erre dans le pays des animaux sauvages, se refusant à donner du repos à son corps et à mener une vie pleine de souillures. Pendant qu’à toute heure il se livre ainsi à la mort, il pleure et prie pour ne pas être privé de la vie érémitique et pure agréable à Dieu, et il reçoit de lui le secours. A lui la gloire et l’honneur ; qu’il nous garde dans sa pureté et nous sanctifie par la grâce du Saint-Esprit, pour l’honneur de son Nom, afin que nous glorifiions son saint Nom en toute pureté dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 86. PURETÉ DE L'ÂME ET ÉVEIL DES SENS SPIRITUELS
Sur différents thèmes, par questions et réponses
QUESTION. — Est-il bon de s ’éloigner de tout ce qui excite les passions ? Une telle fuite doit-elle être considérée comme une victoire ou une défaite de l’âme, dès lors que celle-ci évite les combats et préfère pour elle le repos ?
Réponse. - Nous répondrons à cela brièvement. Le moine doit fuir entièrement tout ce qui excite en lui les passions mauvaises, et surtout retrancher de lui-même les causes de ces passions et ce qui leur donne matière à agir et à se développer, quelle qu’en soit l’importance. Si toutefois l’occasion se présente de résister aux passions et de les combattre, faisons-le, non pas n’importe comment, mais avec méthode [technikôs]. Quand un piège nous est tendu dans la contemplation spirituelle elle-même, il nous faut toujours détourner notre pensée des passions et la reporter vers le bien naturel que le Créateur a placé dans la nature de l’homme , même si le Diable renversait complètement la vérité pour nous faire expérimenter sa perversité. Il faut dire aussi que le moine doit fuir non seulement le trouble des passions, mais encore celui que provoquent ses propres sensations. Il lui faut revêtir l’homme intérieur, qui est auprès de lui, et demeurer là en solitude, en travaillant patiemment à la vigne de son cœur, jusqu’à ce que ses œuvres soient en accord, à la fois intérieurement et visiblement, avec le nom de moine dont il a été appelé. C’est en demeurant ainsi auprès de l’homme intérieur que nous pourrons nous unir totalement dans la connaissance à notre espérance, le Christ demeurant en nous. En effet, tant que notre intellect demeure au dedans, solitaire et séparé de tout, ce n’est pas lui qui combat les passions, mais la grâce. Dès lors, les passions n’entrent plus en action dans un tel intellect.
2. Question. — Si un homme fait quelque chose en vue de la pureté de son âme, mais si d’autres, qui ne comprennent pas sa façon de vivre spiiituelle, sont scandalisés, doit-il à cause du scandale renoncer à sa divine façon de vivre, ou doit-il faire ce qui est utile au but qu’il poursuit, quand bien même cela porterait préjudice à ceux qui le voient ?
Réponse. - Nous répondons ceci : s’il agit selon la tradition, telle qu’il l’a reçue des Pères qui vécurent avant lui, si son comportement, quel qu’il soit, tend à purifier son intellect, et si d’autres qui ne savent pas quel est son but, sont scandalisés, ce n’est pas lui qui est en faute, mais eux. Car s’il pratique la continence, s’il jeûne, s’il s’impose une rigoureuse réclusion, s’il fait tout ce qui contribue à le mener à son but, ce n’est pas pour scandaliser autrui, mais pour purifier son propre intellect. Ceux qui sont scandalisés parce qu’ils ignorent le but de sa façon de vivre et le blâment sont coupables en vérité, car, dans l’état de négligence où ils sont plongés, ils n’ont pas été capables de percevoir le but spirituel que cet homme s’est fixé pour purifier son âme. C’est à leur sujet que le bienheureux Paul a écrit : « La prédication de la croix est une folie pour ceux qui se perdent » (7 Cor., 1, 18). Qu’est-ce à dire ? Parce que ces hommes ne comprenaient pas le sens de ce qui leur était prêché, fallait-il que Paul se taise et ne prêche pas ? Et vois également ceci : de nos jours encore, la croix est un sujet qui constitue un obstacle et un scandale tant pour les Juifs que pour les Grecs. Tairons-nous donc la vérité pour qu’ils ne soient pas scandalisés ? Car non seulement Paul ne s’est pas tu, mais il a proclamé : « Que jamais je ne me glorifie, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Gai., 6, 14). Or s’il s’est glorifié dans la croix, ce n’est pas pour scandaliser autrui que ce saint l’a fait, mais pour proclamer la grande puissance de celle-ci. Toi donc, saint ascète, poursuis sans dévier ta façon de vivre jusqu’au but que tu t’es fixé en vue de Dieu, ce qui n’entraînera aucune condamnation de ta conscience, et examine ta façon de vivre en face des préceptes de Dieu et de ce que tu as reçu des saints Pères ; si tu n’es pas condamné par eux, ne crains rien au sujet des autres qui sont scandalisés. Car nul homme ne peut satisfaire tout le monde ou plaire à tous, et en même temps travailler pour Dieu dans le secret de son âme.
3. Ô bienheureux Père, bienheureux est le moine qui court véritablement, de toutes ses forces, après la pureté de son âme, qui suit la voie bien frayée sur laquelle ont marché nos Pères, et qui emprunte les degrés qu’eux-mêmes ont gravis dans l’ordre et progressivement. Il s’approchera de la pureté avec sagesse et en supportant avec patience les tribulations, mais non pas en inventant des degrés étrangers [à la tradition des Pères].
4. La pureté de l’âme est le premier charisme de notre nature. Si l’âme ne se purifie pas des passions, elle ne guérit pas des maladies du péché, et elle n’acquiert pas la gloire qu’elle a perdue par la transgression. Mais si un homme a été trouvé digne de la pureté, qui est la santé de l’âme, par cette purification son intellect obtiendra la joie grâce à [l’éveil de] sa sensibilité spirituelle. Car il est devenu fils de Dieu et frère du Christ, et il n’a plus le loisir de ressentir les biens et les maux qui lui arrivent.
5. Si un homme s’est donné pour règle de vivre dans L’hèsychia durant sept semaines, ou pendant une semaine, et, après avoir observé sa règle, va à la rencontre des hommes, se mêle à eux et se console avec eux, mais néglige ses frères qui sont dans la tribulation sous prétexte qu’il est lié par sa règle hebdomadaire, un tel homme est dur et sans miséricorde. Il est clair que c’est à cause de son manque de compassion, de sa suffisance et de ses pensées mensongères qu’il ne condescend pas à entrer en communion avec ses frères.
6. Celui qui méprise le malade ne verra pas la lumière, et celui qui détourne son visage du malheureux aura son jour couvert de ténèbres. Quant à l’homme qui méprise la voix de celui qui est dans la peine, les fils de sa maison iront à tâtons, devenus aveugles.
7. Ne critiquons pas, dans notre ignorance, cette grande chose qu’est L’hèsychia. Pour tout genre de vie en effet, il y a un temps, un lieu, des caractéristiques propres, et c’est Dieu qui sait si toute l’activité qu’il comporte lui est agréable. Mais si l’on ne tient pas compte de tout cela, vaine est l’activité de tous ceux qui se soucient d’atteindre le degré de la perfection.
8. Celui qui, lorsqu’il est malade, attend d’être consolé et visité par les autres devra se faire humble lui-même et partager la peine de son prochain quand celui-ci sera dans l’épreuve, afin que son activité s’accomplisse avec joie au sein de son hèsychia, loin de toute suffisance et de toute illusion venant des démons.
9. Un saint qui possédait la connaissance a dit que rien ne peut délivrer le moine du démon de l’orgueil et contribuer à maintenir en lui la chasteté quand l’enflamme la passion de la luxure, comme de visiter les malades étendus sur leur couche, et ceux que consume la tribulation de la chair.
10. Grande est la pratique angélique de L’hèsychia, quand elle est mêlée de discernement, comme le requiert l’humilité. Car là où nous manquons de connaissance, nous sommes volés et pillés [par les démons]. Mais je ne dis pas cela, frères, pour que nous négligions et méprisions la pratique de L’hèsychia. Car nous essayons à tout propos de vous persuader [de son excellence], et ce n’est pas maintenant que nous allons affirmer le contraire de ce que nous avons dit. Que personne ne prenne et n’isole une parole de mes discours, ne délaisse le reste et, sottement, ne tienne compte que de cette parole.
1 1. Je me souviens d’avoir dit en beaucoup d’endroits, à titre d’encouragement, que s’il arrive à un moine d’être réduit à une totale impuissance dans sa cellule, du fait de la faiblesse humaine qui l’accable, ce n’est pas pour cela qu’il doit se résoudre à la quitter à jamais, ni penser que ce qu’il fera hors de sa cellule sera meilleur que ce qu’il fait à l’intérieur. J’ai dit : « la quitter à jamais » ; en effet, si une nécessité temporaire se présentait et obligeait le moine à sortir pendant quelques semaines pour procurer du repos et un secours indispensable à son prochain, il ne doit pas considérer cela comme de la paresse et une fuite de l’effort. Cependant, si quelqu’un pense en lui-même qu’en ce qui concerne sa persévérance à se tenir devant Dieu et son éloignement de toutes les choses visibles, il est parfait et d’un niveau plus élevé que tout ce que je viens de dire, il est logique qu’il refuse de sortir.
12. C’est une grande chose que l’usage du discernement par ceux à qui Dieu apporte son aide ! Qu’il nous accorde, dans sa miséricorde, d’accomplir la parole qu’il nous a adressée : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le semblablement vous-mêmes pour eux » (Le, 6, 31). Mais lorsqu’il ne nous est pas possible de mettre en œuvre l’amour de notre prochain d’une manière tangible et matérielle, Dieu se contente de cc que nous gardions cet amour seulement dans notre cœur, surtout si la réclusion, L’hèsychia, et tout ce qui fait la supériorité de celle-ci, sont pratiquées par nous d’une manière satisfaisante.
13. Mais si nous ne parvenons pas à observer tout ce qu’implique cette hèsychia, suppléons à cette déficience par la pratique du commandement qui vient après elle, et qui est l’activité visible que nous déployons, au moyen du labeur de notre corps, pour procurer du repos à nos frères, et pour que notre liberté ne nous serve pas de prétexte pour nous soumettre à la chair. Que Dieu nous donne de connaître sa volonté, afin que, marchant toujours en Lui, nous parvenions à son repos éternel, par la grâce et l’amour des hommes de notre Seigneur Jésus-Christ, lui à qui revient toute gloire, honneur et adoration, maintenant et dans les siècles des siècles sans fin. Amen.
LETTRES
PREMIERE LETTRE
L’HÈSYCHIA I
À un frère aimant L’hèsychia
PARCE QUE je sais que tu aimes L’hèsychia, excellent frère, et que le Diable t’entoure de nombreux pièges, sous couvert de bien — car il connaît la bonne disposition de ta pensée — de manière à te disperser et à t’écarter de cette chose excellente qui renferme toutes sortes de biens, et afin de venir en aide par des paroles utiles à ton bon désir, comme un membre parle à un autre membre du même corps, j’ai pris soin de t’exposer ce que des hommes sages et vertueux, ainsi que les Ecritures, les Pères et l’expérience m’ont appris. Car si l’homme ne méprise pas les honneurs et les déshonneurs, s’il ne supporte pas, pour l’amour de l’hèsychia, l’opprobre, les moqueries, les outrages et même les coups, s’il n’est pas tourné en dérision, s’il n’est pas considéré comme un fou et un sot par ceux qui le voient, il ne peut pas persévérer dans la poursuite de L’hèsychia.
2. En effet, si l’homme ouvre une fois la porte aux causes du péché, le Diable n’aura de cesse qu’il ne les ait fait entrer en lui, sous de multiples prétextes, et il suscitera de continuelles et innombrables occasions de rencontres avec des hommes. C’est pourquoi, frère, si tu aimes mener d’une façon authentique la vie dans L’hèsychia, qui n’admet aucune dispersion, aucune échappée vers l’extérieur, aucune interruption, — ce en quoi les anciens ont été victorieux, — tu accompliras ton désir digne d’éloges en imitant tes Pères et en gardant dans ta pensée les récits de leur vie. Car ils ont aimé la parfaite hèsychia, ils ne se sont pas souciés de l’amour de leurs proches, ils n’ont pas recherché leur propre repos, ils n’ont pas hésité à fuir la rencontre d’hommes entourés de considération. C’est ainsi qu’ils ont suivi leur voie, et ceux qui possédaient la sagesse et la connaissance ne jugeaient pas pour autant qu’ils méprisaient leurs frères, ni qu’en cela ils étaient négligents ou manquaient de discernement. L’un de ces sages l’a exprimé, en prenant la défense de ceux qui apprécient l’hèsychia et la retraite plus que le commerce des hommes : « Quand un homme, disait-il, apprend d’expérience la douceur de L’hèsychia dans sa cellule, ce n’est pas parce qu’il méprise son prochain qu’il évite de le rencontrer, mais c’est à cause du fruit qu’il récolte de Yhèsy-chiai56. »
3. Pourquoi l’abbé Arsène fuyait-il et refusait-il de rencontrer qui que ce soit ? L’abbé Théodore, pour sa part, acceptait bien de répondre aux autres, mais ses réponses étaient comme un glaive, et il ne saluait personne quand il se trouvait hors de sa cellule. Saint Arsène, lui, ne répondait même pas à la salutation de ses visiteurs. Un jour, l’un des Pères était venu voir l’abbé Arsène ; le vieillard lui ouvrit, croyant que c’était le frère qui le servait. Mais quand il vit qui c’était, il se prosterna face contre terre. L’autre le suppliait instamment de se relever et de le bénir avant qu’il ne se retire, le saint refusa et lui dit : « Je ne me relèverai pas tant que tu ne seras pas parti. » Et il ne se releva pas avant que le visiteur ne se fût éloigné . Le bienheureux agissait ainsi pour ne pas inciter ses visiteurs à revenir vers lui. Mais écoute la suite, pour que tu ne dises pas qu’il avait méprisé ce Père, ou quelque autre, parce qu’il était un homme ordinaire, mais qu’il faisait acception de personnes en faveur de tel homme honorable et s’entretenait avec lui. En réalité, il les fuyait tous de la même manière, les petits comme les grands. Il n’avait en vue qu’une seule chose : mépriser pour l’amour de l’hèsychia le commerce de tous les hommes, grands et petits, et supporter d’être blâmé par tous, tellement il appréciait L’hèsychia et le silence.
4. Nous savons en effet que le bienheureux archevêque Théophile lui rendit un jour visite, accompagné du juge de la contrée, lequel venait lui témoigner son respect et désirait le voir. Il s’assit devant eux et ne leur adressa pas le moindre mot d’encouragement, sans égard pour leur dignité et malgré le grand désir qu’ils avaient de l’entendre. Quand l’archevêque l’eut prié de leur dire une parole, il garda le silence encore quelques instants, puis répondit : « Si je vous dis quelque chose, l’observerez-vous ? » Ils répondirent : « Oui. » Et le vieillard leur dit: « Là où vous entendrez dire qu’Arsène se trouve, n’en approchez pas . » Vois-tu ce trait admirable du vieillard ? Vois-tu dans quel mépris il tenait le commerce des hommes ? Il avait récolté le fruit de L’hèsychia. Le bienheureux ne tint pas compte de ce que cet homme était un Patriarche et la tête de l’Eglise. Mais il n’avait qu’une chose dans la pensée : « Moi, je suis mort au monde une fois pour toutes. En quoi un mort peut-il être utile aux vivants ? » L’abbé Macaire lui fit un jour un reproche plein d’amour. Il lui dit: « Pourquoi nous fuis-tu ? » Le vieillard lui fit cette réponse admirable et digne d’éloge : « Dieu sait que je vous aime ; mais je ne puis pas être avec Dieu et avec les hommes. » Or, cette sagesse merveilleuse, il ne la tenait de nulle part ailleurs que de la voix divine qui lui avait dit : « Arsène, fuis les hommes et tu seras sauvé. »
5. Qu’aucun homme oisif et ami des bavardages n’ait l’audace de s’opposer à cet enseignement par des paroles subversives et de le calomnier en le traitant d’invention humaine, et en prétendant que L’hèsychia n’est qu’un prétexte [à la paresse], car c’est un enseignement venu du ciel. Mais pour que nous ne pensions pas qu’il lui a été dit de fuir loin du monde et d’en sortir, mais non de fuir également les frères, après qu’il eut quitté le monde et qu’il fut venu demeurer dans la taure, il pria Dieu de nouveau pour savoir comment il lui serait possible de mener une vie bonne. Il dit : « Seigneur, fais-moi savoir comment je puis être sauvé. » Il s’attendait à entendre un ordre différent du premier. Mais il entendit de nouveau la voix du Maître, qui lui dit une seconde fois : «Arsène, fuis, tais-toi, vis dans L’hèsychia*, car, bien que la vue et la fréquentation des frères soient très utiles, il t’est moins utile de les fréquenter que de les fuir. »
6. Quand le bienheureux Arsène eut appris ces choses par une révélation divine — car il lui avait été ordonné de fuir alors qu’il était encore dans le monde, et il lui fut dit à nouveau de fuir alors qu’il était avec les Frères, — il connut en toute certitude que pour acquérir la Vie divine, il ne lui suffisait pas de fuir les hommes qui vivent dans le monde, mais qu’il lui fallait fuir tous les hommes sans distinction. Qui peut en effet s’opposer à la voix de Dieu et la contredire ? Au divin Antoine lui-même, il fut dit dans une révélation : « Si tu veux vivre dans L’hèsychia, retire-toi non seulement dans la Thébaïde, mais dans le désert intérieur. » Si donc Dieu nous ordonne de fuir loin de tous et aime à ce point L’hèsychia, quand ceux qui l’aiment persévèrent en elle, qui inventera encore des prétextes pour demeurer dans la fréquentation et la proximité des hommes ? S’il a été profitable à Antoine et à Arsène de fuir et de se garder, combien plus le sera-t-il aux faibles ? Et si Dieu a attaché plus de prix à ce que de tels hommes, de la parole, de la vue et de l’aide desquels le monde entier avait besoin, soient dans L’hèsychia plutôt que d’assister tous les frères, ou même tous les hommes, à plus forte raison le fait-il pour celui qui n’est pas capable de se bien garder lui-même.
7. Nous avons aussi connu un autre saint, dont le frère était malade et demeurait enfermé dans sa cellule. Tant que dura la maladie de celui-ci, il retint sa compassion et ne sortit pas pour le visiter. Mais quand vint l’heure de sa sortie de cette vie, son frère lui fit dire : « Bien que tu ne sois pas venu me voir jusqu’à ce jour, viens maintenant, que je te voie avant de quitter ce monde, fût-ce la nuit, que je t’embrasse et me repose. » Mais le bienheureux ne se laissa pas fléchir, même en cette heure où la nature ressent habituellement de la compassion pour autrui et outrepasse les limites que pose la volonté. Mais il dit : « Si je sors, mon cœur ne sera pas pur devant Dieu, car j’aurai négligé de visiter mes frères spirituels, et j’aurai satisfait la nature plus que le Christ. » Et son frère mourut sans qu’il fût allé le voir.
8. Ainsi donc, qu’aucun [moine] ne couvre son manque de courage du prétexte que de telles choses sont impossibles ; qu’il en tienne compte et ne s’affranchisse pas de son hèsychia en se comportant comme si la Providence de Dieu à son égard n’existait pas. Si les saints ont vaincu la nature, malgré sa force, et si le Christ aime que L’hèsychia soit à l’honneur, même si ses enfants en sont délaissés, quelle autre contrainte, dont tu ne saurais te dégager, peut-elle t’obliger [à quitter ta cellule] ? « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée, plus que le monde entier, plus que la nature, plus que tout ce qui lui appartient » (cf Dent., 6, 5). Ce commandement est accompli quand tu persévères dans ton hèsychia, et le commandement concernant l’amour du prochain est renfermé en lui. Tu veux posséder l’amour du prochain au-dedans de ton âme comme l’ordonne l’Évangile (cf Mt., 22, 34-39) ? Éloigne-toi de lui ; alors brûlera en toi le feu de l’amour que tu lui portes, et tu te réjouiras en le voyant, comme si tu voyais un ange de lumière. Et veux-tu que ceux qui t’aiment aient soif de toi ? Va les voir à des jours déterminés. En vérité, c’est l’expérience qui nous enseigne tous. Porte-toi bien. A notre Dieu soit la grâce et la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
DEUXIEME LETTRE
L’HÈSYCHIA II
À son frère naturel et spirituel qui demeurait dans le monde et qui, ayant soif de le voir, l'exhortait et l’invitait par lettre à venir lui rendre visite
NOUS ne sommes pas aussi forts que tu le penses, ô bienheureux, et sans doute ignores-tu ma faiblesse ; tu prends donc ma perte à la légère. C’est pourquoi, la nature t’enflammant comme elle en a l’habitude, tu ne cesses de réclamer de moi ce dont je n’ai pas à me soucier, et que tu n’as pas à désirer. Ne me demande pas ce qui ne sert qu’à satisfaire la chair et ses désirs (cf. Rom., 8, 6), frère, mais veille au salut de mon âme ; dans peu de temps nous quitterons ce siècle. Que de personnes aurai-je rencontrées avant d’arriver là-bas [où tu habites] ! Que d’hommes et de lieux de toutes sortes aurai-je vus avant de revenir à ma cellule! Que de causes de tentations mon âme aura-t-elle trouvées sur son chemin dans toutes ces occasions ! Et quelle confusion pour elle de voir se réveiller les passions qu’elle venait à peine de voir s’apaiser ! Tu n’ignores pas ces choses. La vue des hommes qui vivent dans le monde est nuisible pour les moines. Tu le sais aussi. Imagine quel changement peut éprouver dans son esprit un homme qui a longtemps vécu seul dans L’hèsychia, lorsqu’il se retrouve soudain au milieu du monde et qu’il voit et entend tant de choses qui vont à l’encontre de ses habitudes. Si la simple rencontre de moines qui ont une autre manière que lui de concevoir la vie monastique est nocive pour celui qui doit encore combattre et lutter avec son Adversaire, songe dans quel
gouffre nous tomberions, et comment nous pourrions échapper aux traits de l’Ennemi, — particulièrement nous, qui, par une longue expérience, avons acquis la connaissance.
2. Ne me demande donc pas de faire une telle chose sans nécessité. Ne nous laissons pas abuser par ceux qui prétendent que ce que nous entendons et voyons ne peut nous nuire ; que nous sommes toujours les mêmes intérieurement, au désert ou dans le monde, dans notre cellule ou au dehors ; que nous n’avons pas de raison d’être troublés parce que nous nous montrons aimables [envers les autres] ; que nous ne risquons pas de changer en mal, et que nous n’allons pas sentir les passions se soulever parce que nous rencontrons des personnes et des choses. Ceux qui parlent ainsi n’ont même pas conscience de leurs propres plaies. Quant à nous, nous ne sommes pas encore parvenus à la santé de l’âme. Nous avons des plaies nauséabondes, et si nous cessons, ne serait-ce qu’un seul jour, de les soigner et de les panser, si nous n’y appliquons pas d’emplâtres, si nous ne les serrons pas avec des bandes, elles grouilleront de vers.
TROISIEME LETTRE
HHÈSYCH1A III
À l'un de ses amis.
Il y enseigne ce qui touche aux mystères de l’hèsychia, et comment, parce qu'ils ne la connaissent pas, beaucoup de moines négligent cette merveilleuse activité ; et comment aussi la plupart d'entre eux ne demeurent dans leurs cellules que parce qu'ils suivent la tradition qui a cours parmi les moines.
Avec un bref recueil de récits utiles pour la pratique de l’hèsychia
FRERE, puisque tu m’as fait une obligation de t’écrire au sujet de ce que nous sommes obligés d’accomplir, je le fais connaître par cette lettre à ta charité, comme je te l’ai promis. Puisque je te trouve disposé à assumer toutes les exigences de la vie monastique et à aller vivre dans un endroit propice à L’hèsychia, je confie à ta mémoire un résumé de ce que j’ai moi-même appris sur ce genre de vie, quand, après avoir écouté l’enseignement des Pères qui avaient le don de discernement et gravé dans mon esprit le recueil de leurs paroles, j’y ai ajouté l’expérience personnelle que j’en ai acquise. Mais tu dois toi-même apporter ta coopération, en lisant et en relisant ma lettre avec toute l’attention dont tu es capable. Car tu ne dois pas aborder la lecture des enseignements rassemblés dans notre lettre comme une lecture ordinaire, mais avec beaucoup de pénétration et de sagesse, et la recevoir comme une lumière qui éclairera tes autres lectures, à cause de la grande importance de ce qu’elle contient. Tu apprendras ainsi en quel sorte de lieu on peut vivre dans L’hèsychia, quel genre d’activité elle implique, quels mystères sont cachés dans cette activité, et pourquoi certains considèrent comme inférieure la justice telle qu’elle est vécue au milieu des hommes et lui préfèrent les tribulations et les combats qu’on rencontre là où l’on mène la vie hésychaste et monastique.
2. Si tu veux trouver la vie incorruptible au cours du peu de jours [que tu as à vivre ici-bas], frère, que ton entrée dans L’hèsychia se fasse avec discernement. Examine avec soin tout ce qui concerne la pratique de ce genre de vie. Ne te paie pas de mots, mais mets-toi à l’œuvre, creuse, combats, efforce-toi de comprendre avec tous les saints quelles sont la profondeur et la hauteur (cf. Eph., 3, 18) de ce genre de vie. Toute œuvre humaine, de son commencement jusqu’à son terme, est animée par l’espérance d’en tirer quelque profit ; c’est ce qui incite la pensée à poser les fondations de cette entreprise. Cette espérance lui donne la force de supporter la difficulté de la tâche, et la perspective de ce but lui apporte une consolation. Tel un tuteur, ce but soutient l’intellect jusqu’à l’achèvement de l’œuvre.
3. Ainsi, aux yeux de quiconque est doué de discernement’66, le terme du labeur vénérable de L’hèsychia est un port [où Ton contemple] les mystères, un but sur lequel l’esprit fixe son attention depuis le commencement de la construction jusqu’à l’achèvement de l’édifice, tandis qu’il s’adonne à cette longue et pénible tâche. De même que le pilote d’un navire a les yeux fixés sur les étoiles, ainsi le moine, tout au long de son voyage, tend le regard de sa contemplation intérieure vers le but que son esprit s’est fixé dès le premier jour où il a résolu de voguer sur la mer redoutable de L’hèsychia, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la perle pour laquelle il a affronté les profondeurs insondables de cette mer. Mais le regard qu’il fixe constamment sur [l’objet de] son espérance allège le poids de son labeur, ainsi que les difficultés et les dangers qui le guettent tout au long de son chemin. Celui qui, au commencement de son hèsychia, ne place pas ce but devant ses yeux travaille sans discernement à l'œuvre qu'il doit accomplir et se comporte comme un homme qui se bat avec l’air. Un tel homme, durant toute sa vie, ne se libérera jamais de l’esprit d’acédie. Et il lui arrivera l’une de ces deux choses : ou bien il ne supportera pas davantage ce poids insupportable ; il sera vaincu et abandonnera complètement L’hèsychia ; ou bien il y persévérera, mais sa cellule lui deviendra une prison, et il y sera comme dans une poêle à frire, parce qu’il n’a pas su mettre son espérance dans la consolation qui naît de la pratique de L’hèsychia. C'est pourquoi, dans la peine de son cœur, il ne pourra ni supplier ni répandre des larmes lorsqu’il priera, ni aspirer à ces choses au sujet desquelles nos Pères, qui étaient pleins de miséricorde et aimaient leurs fils, nous ont laissé des indications dans leurs écrits, pour être utiles à notre vie.
4. L’un d’eux a dit : « Pour moi, voici le gain que je retire de l’hèsychia : quand je sors de la demeure où je réside, ma pensée n’a plus à s’occuper de se préparer à la guerre, et elle se tourne vers une activité meilleure. »
5. Un autre a dit de même : « Je cours vers L’hèsychia pour que les versets de ma lecture et de ma prière deviennent pour moi pleins de douceur. Quand ma langue se tait, à cause du plaisir que j’éprouve à les comprendre, je tombe dans une sorte de sommeil, et l’activité de mes sens et de ma pensée est suspendue. Puis, lorsque mon cœur, après être demeuré longtemps dans cette hèsychia, a atteint la sérénité, loin du trouble suscité par les souvenirs, des flots de joie déferlent continuellement sur moi, provenant des mouvements intérieurs qui, d’une façon soudaine et inattendue, apparaissent, pour faire les délices de mon cœur. Et quand ces vagues s’approchent du navire de mon âme, elles l’engloutissent, loin des rumeurs du monde et de la vie de la chair, dans de véritables merveilles, dans L’hèsychia qui est en Dieu. »
6. Un autre a dit également : « L’hèsychia fait disparaître les motifs et les causes qui suscitent en nous de nouvelles pensées, et, à l’intérieur de ses murs, elle fait se faner et se flétrir les souvenirs de nos prédispositions mauvaises. Et quand, dans la pensée, ces anciens motifs de tentation se sont fanés, l’intellect retourne vers ce qui est conforme à sa nature et redresse les tendances mauvaises. »
7. Un autre a dit encore : « Tu connaîtras quel est l'état réel et secret de ton âme à la nature de tes pensées, je veux dire de celles qui reviennent constamment, non des pensées occasionnelles et qui passent en un moment. Il est impossible que la demeure [intérieure] d’un homme qui porte un corps ne soit pas visitée par les deux changements du bien en mal et du mal en bien. S’il est diligent, ces changements seront minimes, car les pères engendrent des fils qui leur ressemblent ; mais s’il est négligent, il tombera de haut, pour avoir méprisé le levain de la grâce qui a été mêlé à notre nature. »
8. Un autre a dit : « Adopte pour toi-même une pratique remplie de délices, les agrypnies continuelles durant les nuits ; c’est grâce à elles que tous les Pères ont dépouillé le vieil homme et furent trouvés dignes du renouvellement de l’intellect. En de tels moments, l’âme éprouve la sensation de la vie immortelle, et, par cette sensation, se dépouille du vêtement des ténèbres et reçoit l’Esprit-Saint.
9. Un autre a dit : « Quand un homme voit beaucoup de visages divers et entend des propos de toutes sortes, bien différents de sa méditation spirituelle, quand il rencontre d’autres hommes et s’entretient avec eux, sa pensée n’a plus le loisir nécessaire pour qu’il puisse se voir lui-même dans le secret, se souvenir de ses péchés, purifier ses pensées, être attentif à l’égard de ce qui se présente à lui, et s’entretenir secrètement [avec Dieu] dans la prière. »
10. Il a dit encore : « Il est impossible de soumettre les sens à la domination de l’âme sans l’hèsychia et sans s’éloigner des hommes. Car l’âme spirituelle est liée aux sens dans l’unité de la personne, et elle est involontairement entraînée par les pensées si l’homme n’est pas vigilant, en pratiquant la prière secrète. »
11. Il a dit encore : « Oh, quels délices nous procure le fait de rester éveillés la nuit, dans la prière et la lecture ! Comme cette vigilance nous réjouit, comme elle nous remplit d’allégresse, comme elle purifie notre âme ! Ils le savent bien, ceux qui s’y adonnent pendant toute leur vie et qui pratiquent l’ascèse avec la plus grande exactitude. »
12. Toi donc, ô homme qui aimes l’hèsychia, place devant toi, comme un but à atteindre, les indications que contiennent ces paroles des Pères, et dirige vers ce but ton activité spirituelle, de manière à y parvenir. Surtout, recherche sagement laquelle de ces paroles s’accorde le mieux au but de ton entreprise. Car, si tu ne les observes pas, tu ne pourras accéder à la connaissance de la vérité. Efforce-toi de manifester surabondamment ta patience à leur propos.
Sur le silence
13. Le silence est le mystère du siècle à venir, tandis que les paroles sont l’instrument du monde présent. L’homme qui jeûne s’efforce de rendre son âme semblable à la nature spirituelle. Par le silence et par le jeûne continuels, l’homme qui s’est séparé des autres peut poursuivre sa divine activité dans le secret de son être. C’est dans ces mystères [ - le silence et le jeûne — ] qu’il accomplit sa liturgie en compagnie des puissances invisibles, proclamant [trois fois] sainte la divine Puissance qui gouverne les créatures. Ceux qui, parmi les saints, se sont séparés [des hommes] pour pénétrer dans les mystères divins, ont été marqués de ce sceau. Certains d’entre eux se sont vus confier le soin de révéler les secrets cachés dans le silence du Seigneur, pour le renouvellement [spirituel] de ceux qui sont à un degré intermédiaire. Car il ne fallait pas que de tels mystères eussent pour ministres des hommes au ventre plein et à l’intellect troublé par l’intempérance.
14. Les saints n’osaient s’entretenir avec Dieu et s’élever vers les secrets des mystères que dans l’épuisement de leurs membres, la pâleur que donnait à leur teint leur amour du jeûne, le calme de leur intellect, le renoncement à toutes les pensées terrestres. Quand te couvrira de son ombre la puissance de L’hèsychia, après un long temps passé dans ta cellule à t’adonner à l’ascèse, à pratiquer la vigilance intérieure, à retirer tes sens loin de tout contact extérieur, tu ressentiras d’abord une joie qui, de temps en temps, sans cause, envahira ton âme, et alors s’ouvriront tes yeux, pour que tu voies, selon la mesure de ta pureté, la force qui anime la création de Dieu et la beauté des créatures. Quand ton intellect aura été ainsi conduit à l’émerveillement que suscite une telle vision, il ne distinguera plus la nuit du jour, dans son admiration devant la splendeur de la création de Dieu. Dès lors l’âme ne ressentira plus les passions, ravie par le plaisir [que lui procurera] cette contemplation. Grâce à elle, elle accédera aux deux degrés des révélations spirituelles, qui, dans l’ordre, la suivent. L’une et l’autre viennent de la pureté, et mènent plus haut. Que Dieu nous en rende dignes ! Amen.
QUATRIEME LETTRE
L’HÈSYCHIA ET
LA PRATIQUE DE LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN
Au saint père Syméon le Thaumaturge37'
TA lettre, Père saint, ne consiste pas seulement dans des mots écrits avec de l’encre, mais tu y as tracé et révélé comme en un miroir ton amour pour nous. Tu nous as écrit comme tu crois que nous sommes, et tu as montré ainsi que tu nous aimes immensément. Mais ton amour est si grand qu’il t’a fait oublier notre médiocrité. Ce qu’en effet nous devions écrire à ta sainteté, les questions que nous devions te poser, la vérité que nous devions apprendre de toi si nous avons souci de notre salut, c’est toi qui nous l’as écrit, et qui nous as ainsi devancés, tellement ton amour est grand. Mais peut-être as-tu fait cela avec un tel art philosophique, pour que, par la finesse et la qualité spirituelle de tes questions — ces questions que je te pose moi-même — mon âme s’éveille de la négligence dans laquelle elle était profondément plongée. Cependant, animé de cet amour qui t’a fait oublier notre médiocrité, j’oublie moi-même mes propres limites, au point d’être attentif moins à ce dont je suis capable, qu’à ce que peut faire ta prière.
Lorsqu’en effet j’oublie ma médiocrité, et que toi, tu cherches instamment à obtenir de Dieu par tes prières qu’il t’accorde ce que tu demandes, Dieu t’exaucera sûrement comme son fidèle serviteur.
2. Question. — La première question que pose ta lettre est donc celle-ci : faut-il garder tous les commandements du Seigneur, et existe-t-il un moyen de faire son salut pour celui qui ne les garde pas ?
Réponse. — C’est là, me semble-t-il, une question qui ne se pose même pas. En effet, même s’ils sont nombreux, nous devons garder les commandements. Sinon le Sauveur ne les aurait pas donnés. Notre Maître n’a rien dit, ni rien fait, me semble-t-il, qui soit superflu, qui n’ait pas une raison d’être et qui ne soit pas nécessaire. Sa venue [dans le monde] avait pour but de purifier l’âme de la malice de la première transgression, et de la rétablir dans son premier état ; c’est pour cela qu’il nous a donné ses commandements vivifiants comme des remèdes purificateurs, pour nous guérir de nos passions. En effet, ce que les remèdes sont à un corps malade, les commandements le sont à l’âme sujette aux passions. Il est évident que les commandements ont été établis pour s’opposer aux passions et guérir l’âme de ses transgressions, comme le Seigneur l’a dit clairement à ses disciples : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, celui-là m’aime. Et celui qui m’aime sera aimé de mon Père. Et je l’aimerai et je me manifesterai à lui, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jn, 14, 21). Et encore : « C’est à cela que le monde saura que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres » (Jn, 13, 35). Il est clair que l’amour ne peut s’acquérir que lorsque l’âme a recouvré la santé ; or l’âme ne peut être en bonne santé si elle n’a pas gardé les commandements.
3. La garde des commandements est cependant au-dessous de l’amour spirituel. Et parce que beaucoup gardent les commandements par crainte, ou pour obtenir en récompense les biens à venir, mais non par amour, le Seigneur nous exhorte vivement à garder les commandements par amour, ces commandements qui donnent à l’âme la lumière, « pour que les hommes voient vos bonnes œuvres, dit-il, et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Ml., 5, 16). Or il n’est pas possible que deviennent visibles dans l’âme les bonnes œuvres que le Seigneur a enseignées, si l’on ne garde pas les commandements ; et parce que ceux-ci ne sont pas pesants pour ceux qui aiment la vérité, le Seigneur a dit : « Venez, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous donnerai le repos. Car mon joug est doux et mon fardeau léger » (Ml11, 29-30). Et lui-même nous a prescrit de garder soigneusement tous les commandements, quand il a dit : « Celui qui violera l’un de ces moindres commandements et enseignera aux hommes à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des cieux » (Mt5, 19). Après que toutes ces lois nous aient été prescrites pour notre salut, je ne peux donc pas dire qu’il ne faut pas garder tous les commandements. L’âme elle-même ne peut pas se purifier si elle ne les garde pas, car le Seigneur les a donnés comme des remèdes pour purifier les passions et les fautes.
4. Tu sais que la malice est entrée en nous par la transgression des commandements. Il est donc évident que c’est par la garde de ces mêmes commandements que s’opérera le retour à la santé. Si nous ne les pratiquons pas, si nous ne nous engageons pas sur cette voie qui mène à la pureté de l’âme, nous ne pouvons ni désirer, ni espérer cette purification. Et ne dis pas que Dieu peut, même sans que nous pratiquions les commandements, nous donner par grâce la purification de l’âme, car ces jugements appartiennent au Seigneur, et l’Eglise ne nous demande pas de poser nous-mêmes de telles questions. Les Juifs, lorsqu’ils revinrent de Babylone à Jérusalem, empruntèrent le chemin tracé par la nature, et c’est ainsi qu’ils entrèrent dans leur ville sainte et contemplèrent les merveilles du Seigneur. Mais Ezéchiel fut enlevé d’une façon qui dépasse la nature par l’opération d’une révélation, il entra ainsi dans Jérusalem, et, dans cette révélation divine, il contempla le renouvellement à venir (cf Ez., 40, 1 ss.).
5. C’est là ce qui se produit également lors de la purification de l’âme. Certains accèdent à la pureté de l’âme en suivant le chemin tracé et légal, celui de la garde des commandements, qui comporte les pénibles labeurs, l’ascèse et l’effusion de sang. Et il en est d’autres qui reçoivent cette pureté par un don de la grâce. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il ne nous ait pas été permis de demander dans la prière la pureté que donne la grâce et de nous dispenser de l’ascèse. En effet, au riche qui l’interrogeait pour savoir comment hériter la vie éternelle (cf Le, 10, 25-27), le Seigneur dit clairement : « Garde les commandements. » Et quand il lui demanda quels étaient les commandements, il lui répondit de s’éloigner d’abord des œuvres mauvaises, lui rappelant ainsi les préceptes naturels ; mais quand il lui demanda de lui en enseigner davantage, il lui dit : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, prends ta croix et suis-moi » (Mt., 19, 21 et 16, 24). C’est-à-dire, meurs à tout ce qui t’appartient, et ainsi tu vivras en moi. Sors du vieux monde des passions, et ainsi tu entreras dans le monde nouveau de l’Esprit. Détache-toi, dépouille-toi des manières de connaître subtiles et compliquées, et tu revêtiras ainsi la connaissance pleine de simplicité de la vérité. En nous disant : « Prends ta croix », le Seigneur nous a enseigné à mourir à toutes les choses qui sont dans le monde. Et c’est quand nous aurons fait mourir en nous-mêmes le vieil homme, c’est-à-dire les passions, qu’il nous dira : « Suis-moi. » Il est impossible au vieil homme de marcher sur le chemin du Christ, comme l’a dit le bienheureux Paul : « La chair et le sang ne peuvent hériter le Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l’incorruptibilité » (/ Cor., 15, 50). Et encore : « Dépouillez le vieil homme corrompu par les convoitises. Alors vous pourrez revêtir le nouveau renouvelé par la connaissance qui lui donne de discerner en lui la ressemblance de son Créateur » (Eph., 4, 22-24). Et encore : « Le désir terrestre est ennemi de Dieu, car il ne se soumet pas à la loi de Dieu, et il ne le peut même pas, car ceux qui sont dans la chair pensent aux choses de la chair et sont incapables de plaire à Dieu en ayant le désir qu’inspire l’Esprit » (Rom., 8, 7).
6. Mais toi, ô saint, si tu aimes la pureté du cœur et le désir qu’inspire l’Esprit, ainsi que tu l’as dit, attache-toi aux commandements du Maître, comme l’a dit notre Seigneur : « Si tu désires entrer dans la vie, garde les commandements (Mt 19, 17) pour l’amour de Celui qui les a donnés, et non par crainte ou pour obtenir une récompense. » Car ce n’est pas quand nous pratiquons la justice que nous goûtons le plaisir caché en elle, mais quand l’amour (pothos) de cette justice dévore notre cœur. De même, ce n’est pas quand nous commettons le péché que nous devenons pécheurs, mais c’est quand nous ne le haïssons pas et ne nous en repentons pas. Et je ne pense pas qu’il y ait personne, soit parmi les anciens, soit parmi nos contemporains, qui ait obtenu la pureté du cœur et la contemplation spirituelle sans avoir gardé les commandements ; mais il me semble que celui qui n’a pas gardé les commandements et n’a pas marché sur les traces des bienheureux apôtres n’est pas digne d’être appelé saint.
7. Le bienheureux Basile et les bienheureux Grégoire [le Théologien et Grégoire de Nysse], dont tu as dit qu’ils aimaient le désert, qu’ils étaient les colonnes et la lumière de l’Eglise, et qui louaient l’hèsvchia, n’ont pas atteint celle-ci en négligeant de pratiquer les commandements ; mais ils ont d’abord demeuré en paix et gardé les commandements comme doivent le faire ceux qui vivent au milieu de beaucoup d’autres, et c’est ainsi qu’ils sont parvenus à la pureté de l’âme et ont été jugés dignes de la contemplation qui vient de l’Esprit. Lorsqu’ils habitaient dans les villes, j’en suis certain, ils recevaient les étrangers, ils visitaient les malades, ils vêtaient ceux qui étaient nus, ils lavaient les pieds de ceux qui étaient fatigués, et si quelqu’un les réquisitionnait pour faire un mille, ils en faisaient deux. C’est seulement lorsqu’ils eurent gardé les commandements que doivent pratiquer ceux qui vivent au milieu des hommes, et que leur intellect commença à revenir à son impassibilité naturelleet aux contemplations divines et mystiques, qu’ils se hâtèrent de partir vers Y hèsvchia du désert, et qu’alors ils entreprirent de vivre avec leur homme intérieur jusqu’à devenir des contemplatifs. Et ils demeurèrent dans la contemplation spirituelle jusqu'à ce qu’ils soient appelés par la grâce à devenir eux-mêmes pasteurs de l’Église du Christ.
8. Quant à ce que tu m’as dit du grand Basile - à savoir qu’il loue tantôt la vie commune avec beaucoup d’autres, tantôt l’anachorèse, — je dirai ceci : tout homme, selon sa force, son discernement et le but qu’il s’est fixé à lui-même, peut en vérité trouver profit à mener soit l’un, soit l’autre genre de vie. Tantôt ceux qui sont forts, tantôt ceux qui sont faibles, auront avantage à vivre avec beaucoup d’autres ; il en va de même pour le désert. A celui dont l’âme est saine, dont l’intellect est uni à l’Esprit et qui est mort aux conduites humaines, la vie en commun avec beaucoup d’autres ne portera pas préjudice, s’il est sobre et attentif à lui-même ; il la mènera, non pour son propre avantage, mais pour être utile aux autres, car il y aura été appelé par Dieu, à travers le choix des autres Pères. De même, à celui qui est faible, qui a encore besoin de grandir en buvant le lait des commandements (cf 1 Cor., 3, 2) , la vie en commun avec beaucoup d’autres sera utile, pour qu’il soit exercé, raboté, souffleté par les tentations, pour qu’il soit tombé et se soit relevé parmi les autres, jusqu’à ce qu’il ait acquis la santé de l’âme. Il n’est pas de petit enfant qui n’ait été nourri de lait ; de même, il n’est pas de moine qui n’ait été nourri du lait des commandements pour redresser et vaincre les passions, et obtenir la pureté. De la même manière, comme nous l’avons dit, le désert sera utile, tantôt à ceux qui sont faibles et s’enfuient loin des hommes, tantôt à ceux qui sont forts. Aux premiers, pour que les passions, ne trouvant plus d’aliments, ne les brûlent pas et ne puissent s’accroître ; aux [seconds, les] forts, pour qu’ils évitent, en vivant au milieu de ce qui nourrit les passions, d’avoir à affronter les combats du Malin.
9. Car en vérité, comme tu l’as dit, le désert endort les passions ; cependant, il ne nous est pas seulement demandé de les endormir, mais de les extirper. C’est quand elles se dressent contre nous qu’il nous faut les vaincre. En effet, les passions endormies se réveillent quand se présente une cause qui les incite à reprendre leur activité. Mais pour que tu saches que ce n’est pas seulement le désert qui endort les passions, comme tu le dis, remarque que lorsque nous sommes malades ou très fatigués, elles ne nous combattent plus que faiblement ; et non seulement cela, mais bien souvent elles s’endorment l’une l’autre, quand l’une prend la place de l’autre. Ainsi, la passion de la vaine gloire fait reculer celle de la luxure. A son tour, la luxure calme la folie de la vaine gloire. Ne recherchons donc pas le désert avec l’idée que lui seul endort les passions, mais considérons que dans le désert, grâce à l’absence d’objets pour les sens et grâce à l’anachorèse loin de tout, nous acquérons la sagesse, notre homme intérieur et spirituel est renouvelé dans le Christ, à tout moment nous nous voyons nous-mêmes, notre intellect est vigilant et ne cesse de se garder, pour que ne lui soit pas dérobé le souvenir de [l’objet de] son espérance. Ces considérations, me semble-t-il, doivent suffire comme réponse à ta première question, pour autant que tu en aies besoin. Parlons donc de la seconde question, que voici :
10. Question. — Pourquoi notre Seigneur nous a-t-il demandé d’être miséricordieux à l’image de la magnanimité de son Père qui est dans les cieux, et pourquoi les moines ont-ils préféré L’hèsychia à la miséricorde ?
Réponse. — Voici ma réponse. Tu as bien fait de citer l’Évangile comme référence et d’y chercher le modèle qui nous permet de nous interroger sur l’importance que nous donnons à la pratique de L’hèsychia. Nous n’esquivons pas ta question et ne cherchons pas à l’éluder comme une chose superflue. Le Seigneur nous a demandé d’être miséricordieux à la ressemblance du Père céleste, car ceux qui font l’aumône sont proches de Lui. C’est vrai, et jamais nous-mêmes, les moines, nous n’approuvons L’hèsychia sans la miséricorde. Mais, autant que possible, nous nous efforçons de nous éloigner des soucis et de ce qui apporte du trouble. Ce n’est pas que nous refusions de tenir compte des nécessités [du prochain] quand celles-ci se présentent, mais nous nous appliquons à L’hèsychia afin de nous entretenir continuellement avec Dieu ; c’est grâce à elle en effet que nous pouvons nous purifier davantage loin de ce qui cause du trouble et nous approcher de Lui. Mais s’il arrivait une fois, au cours de tant de jours [que nous passons dans L’hèsychia\, que des frères aient un besoin urgent de nous, il ne conviendrait pas que nous négligions ce besoin.
11. Obligeons-nous donc à avoir en tout temps de la compassion au-dedans de nous-mêmes, pour toute la race des êtres doués de raison. C’est là ce que nous demande l’enseignement du Seigneur ; telle est la manière propre à notre hèsychia [de pratiquer la charité envers le prochain], et nous ne pouvons pas agir n’importe comment. Cependant, il ne suffit pas toujours d’avoir cette compassion intérieure, et s’il vient un moment où nous sommes appelés à agir et où les circonstances l’exigent, nous ne devons pas négliger de manifester notre charité d’une façon effective. C’est particulièrement le cas de ceux d’entre nous qui n’observent pas une hèsychia totale, excluant toute rencontre, mais qui ont pour règle de passer la semaine [dans L’hèsychia, et de revenir parmi les frères le samedi et le dimanche], ou d’y demeurer sept semaines. De tels moines ne se dispensent pas de pratiquer la miséricorde envers le prochain, même à l’intérieur des limites de leur règle, sauf si l’un d’entre eux est très rude, dur et inhumain, et ne garde L’hèsychia que pour la forme et l’apparence. Car nous savons que sans l’amour du prochain, il est impossible que l’intellect soit illuminé par son entretien intérieur avec Dieu et son amour pour Lui.
12. En effet, quel moine, parmi les sages, s’il a de la nourriture et des vêtements, et s’il voit son prochain affamé et nu, ne lui donnera pas ce qu’il a, mais le mettra en réserve pour lui-même ? Ou encore, qui, voyant un homme de la même chair que lui consumé par la maladie, durement éprouvé par la souffrance et ayant besoin d’être visité, préférera, dans son attachement à L’hèsychia, la règle de la réclusion à l’amour du prochain ? Quand nous n’avons pas les moyens d’aider autrui, gardons au dedans de notre intellect l’amour et la miséricorde envers les frères. Mais si nous disposons des ressources nécessaires, Dieu exige que nous les pratiquions d’une façon effective et parfaite.
13. Il est donc clair que si nous ne possédons rien, nous n’avons pas à nous jeter dans les soucis et les tracas à cause des pauvres. Mais si nous en avons la possibilité, nous sommes tenus de donner. De même, si, en raison de notre genre de vie, nous demeurons loin des hommes et de leur vue, nous n’avons pas besoin d’abandonner notre cellule et notre demeure monastique et anachorétique, pour aller et venir dans le monde, afin de visiter les malades et de nous occuper de choses de ce genre. Il est clair en effet que ces sorties nous entraînent du plus haut au plus bas. Mais si un moine mène la vie commune avec beaucoup d’autres, s’il demeure près des hommes, si sa résidence se trouve au milieu d’eux et s’il est soulagé par la peine que les autres se donnent pour lui, soit quand il est en bonne santé, soit quand il est malade, il doit lui-même en faire autant pour eux. Il ne doit aucunement exiger des autres qu’ils lui apportent du soulagement, mais quand il voit dans la détresse quelqu’un qui est revêtu de la même chair que lui et lui ressemble — ou plutôt le Christ abandonné et souffrant, — il n’a pas à le fuir et à se cacher de lui, sous le prétexte imaginaire de sa fausse hèsychia. Quiconque agit ainsi est dépourvu de miséricorde.
14. Et ne viens pas me remettre en mémoire Jean le Thébain et Arsène, ni me demander lequel d’entre eux s’est jamais livré à de telles choses, ou s’est occupé des malades et des pauvres, et a négligé pour cela son hèsychia. Ne te mêle pas de ce qu’ont fait de tels hommes. Si tu t’abstiens de recevoir aucun soulagement de la part des hommes et de les rencontrer, comme eux l’ont fait, le Seigneur te permet de laisser de côté les œuvres de miséricorde. Mais si tu es loin d’une telle perfection, si tu te trouves continuellement dans le labeur corporel et la fréquentation des hommes, pourquoi négliges-tu les commandements, que tu dois garder selon ta mesure, en prétextant que tu suis l’admirable conduite des saints, dont en réalité tu ne t’es jamais approché ?
15. Mais je ne voudrais pas négliger de rappeler le comportement de saint Macaire le Grand, qui mérite d’être signalé pour reprendre ceux qui méprisent leurs frères. Il s’en alla une fois visiter un frère malade et lui demanda s’il désirait quelque chose. Le malade lui répondit qu’il souhaitait un peu de pain frais. En effet, tous les moines faisaient le plus souvent leur pain pour toute l’année, car c’était la coutume en ce lieu. Cet homme bienheureux se leva aussitôt, et, malgré ses quatre-vingt-dix ans, il fit le trajet de Scété à Alexandrie, et il échangea les pains secs qu’il avait apportés dans son sac contre des pains frais, qu’il apporta au frère. Mais l’égal de Macaire le Grand, l’abbé Agathon, l’homme le plus riche d’expérience parmi tous les moines de ce temps-là, et qui plus que tous honorait le silence et L’hèsychia, fit quelque chose de plus grand encore. Cet homme merveilleux était donc allé un jour de fête vendre à la ville les ouvrages qu’il avait faits de ses mains. Il trouva sur l’agora un étranger couché par terre et malade ; il loua une maison pour le loger et demeura auprès de lui, travaillant de ses propres mains et dépensant pour lui ce qu’il gagnait. Il le servit ainsi pendant six mois, jusqu’à ce que le malade ait recouvré la santé. C’est lui qui disait, comme le rapporte le récit de sa vie, qu’il voulait trouver un lépreux, lui donner son corps et prendre le sien. Telle est la charité parfaite.
16. Ceux qui craignent Dieu, mon bien aimé, mettent avec élan tout leur zèle et leurs soins à garder les commandements, même si cela leur demande de la peine et s’il leur faut s’exposer pour eux à des dangers. Le Seigneur, auteur de la vie, a rassemblé la totalité de ces commandements et les a ramenés à ces deux qui les contiennent tous, l’amour de Dieu et l’amour des créatures, — 1 ’amour de son image, — qui est semblable au premier (cf.' Mt., 22, 34). Le premier correspond à ce qui est le but de la contemplation spirituelle, et le second à ce qui est le but [à la fois] de la contemplation et de la praxis. Parce que la nature divine est simple, non composée, invisible et par nature non sujette à aucun besoin, la pensée, pour son entretien continuel (adoleskhia) avec Dieu, n’a besoin, par nature, ni de la praxis corporelle, ni d’une quelconque activité [physique], ni de la lourdeur des réflexions (ennoiôn). En effet, sa propre action est simple, elle opère dans la partie de l’intellect qui est une, selon la simplicité de la Cause que nous adorons, au-dessus de ce que perçoivent nos sens corporels. Le second commandement, qui est l’amour de l’homme, a un rapport avec la dualité de la nature humaine ; en conséquence, sa pratique comporte deux aspects. Je veux dire ceci : l’amour du prochain que nous éprouvons intérieurement et invisiblement [pour accomplir le précepte], nous voulons également le pratiquer au moyen de notre corps, de manière manifeste ; et à tout acte visible [de miséricorde] doit correspondre un acte intérieur et secret.
17. De même que l’homme est constitué de deux éléments, je veux dire une âme et un corps, de même tout ce qui le concerne engage l’un et l’autre, conformément à la dualité de sa constitution. Ainsi, parce que la praxis précède toujours la théôria, il est impossible à l’homme de s’élever dans les hauteurs de la contemplation s’il n’a pas d’abord accompli par son labeur corporel ce qui est plus humble. Ainsi donc, personne n’osera dire qu’il a acquis intérieurement l’amour du prochain, s’il a omis de le pratiquer corporellement, selon ses forces, en tel temps et en tel lieu déterminés. C’est seulement si cela a été accompli qu’on peut croire que l’on possède [intérieurement] l’amour du prochain qui est contenu dans la contemplation. C’est lorsque nous avons pratiqué l’amour effectif du prochain d’une façon authentique, autant qu’il est possible, qu’est donné à notre âme le pouvoir de tendre vers cette grande forme de cet amour [du prochain] qui est contenue dans la haute et divine contemplation et qui consiste en de simples et incomparables mouvements de l’âme. Cependant, là où il n’est pas possible à l’homme de pratiquer l’amour du prochain d’une façon visible et corporelle, il est suffisant aux yeux de Dieu que nous possédions intérieurement cet amour, surtout si nous sommes capables de pratiquer constamment le premier commandement, qui contient tout et l’emporte sur tout [le reste].
18. Toutefois, si nous ne parvenons pas à accomplir parfaitement ce commandement qui renferme tout, suppléons à cette déficience par celui qui vient après lui, et qui consiste en la pratique effective [de la miséricorde]. Accomplissons-le en peinant corporellement, selon les circonstances, pour le soulagement de nos frères. Veillons à ce que notre liberté ne devienne pas un prétexte pour nous soumettre à la chair, quand nous peinons en vain au nom de l’anachorèse. Il est évident en effet que celui qui s’abstient de toute relation avec les hommes, dont la pensée est complètement immergée en Dieu, qui est mort à tous les hommes parce qu’il s’en est séparé, n’est pas tenu d’assister et de servir les hommes. En revanche, si un homme s’est donné pour règle de vivre dans L’hèsychia durant sept semaines, ou pendant une semaine, et, après avoir observé sa règle, va à la rencontre des hommes, se mêle à eux et se console avec eux, mais néglige ses frères qui sont dans la tribulation sous prétexte qu’il est lié par sa règle hebdomadaire, un tel homme est dur et sans miséricorde. Il est clair que c’est à cause de son manque de compassion, de sa suffisance et de ses pensées mensongères qu’il ne condescend pas à entrer en communion avec ses frères.
19. Celui qui méprise le faible ne verra pas la lumière, et celui qui détourne son visage du malheureux aura son jour couvert de ténèbres. Quant à l’homme qui méprise la voix de celui qui est dans la peine, les fils de sa maison iront à tâtons, devenus aveugles.
20. Ne critiquons pas, dans notre ignorance, cette grande chose qu’est L’hèsychia. Pour tout genre de vie en effet, il y a un temps, un lieu, des caractéristiques propres, et c’est Dieu qui sait si toute l’activité qu’il comporte lui est agréable. Mais si l’on ne tient pas compte de tout cela, vaine est l’activité de tous ceux qui se soucient d’atteindre le degré de la perfection.
21. Celui qui, lorsqu’il est malade, attend d’être consolé et visité par les autres devra se faire humble lui-même et partager la peine de son prochain quand celui-ci sera dans l’épreuve, afin que son activité s’accomplisse avec joie au sein de son hèsychia, loin de toute suffisance et de toute illusion venant des démons.
22. Un saint qui possédait la connaissance a dit que rien ne peut délivrer le moine du démon de l’orgueil et contribuer à maintenir en lui la chasteté quand l’enflamme la passion de la luxure, comme de visiter les malades étendus sur leur couche, et ceux que consume la tribulation de la chair.
23. Grande est la pratique angélique de L’hèsychia, quand elle est mêlée de discernement, comme le requiert l’humilité. Car là où nous manquons de connaissance, nous sommes volés et pillés [par les démons]. Mais je ne dis pas cela, frères, pour que nous négligions et méprisions la pratique de L’hèsychia. Car nous essayons à tout propos de vous persuader [de son excellence], et ce n’est pas maintenant que nous allons affirmer le contraire de ce que nous avons dit. Que personne ne prenne et n’isole une parole de mes discours, ne délaisse le reste et, sottement, ne tienne compte que de cette parole.
24. Je me souviens d’avoir dit en beaucoup d’endroits, à titre d’encouragement, que s’il arrive à un moine d’être réduit à une totale impuissance dans sa cellule, du fait de la faiblesse humaine qui l’accable, ce n’est pas pour cela qu’il doit se résoudre à la quitter à jamais, ni penser que ce qu’il fera hors de sa cellule sera meilleur que ce qu’il fait à l’intérieur. J’ai dit : « la quitter à jamais » ; en effet, si une nécessité temporaire se présentait et obligeait le moine à sortir pendant quelques semaines pour procurer du repos et un secours indispensable à son prochain, il ne doit pas considérer cela comme de la paresse et une fuite de l’effort. Cependant, si quelqu’un pense en lui-même qu’en ce qui concerne sa persévérance à se tenir devant Dieu et son éloignement de toutes les choses visibles, il est parfait et d’un niveau plus élevé que tout ce que je viens de dire, il est logique qu’il refuse de sortir.
25. Tu as encore écrit dans ta lettre que le moine qui veut aimer Dieu plus que tout, doit se soucier de la pureté de son âme. Tu as bien dit, si tu es capable de cette attention. Mais comme tu as dit aussi que l’âme n’a aucune confiance filiale (parrhèsia) dans la prière tant qu’elle n’a pas vaincu les passions, il me semble, bien que je sois ignorant, que ces deux choses sont contradictoires. Car si elle n’a pas vaincu les passions, comment peut-elle se soucier de pureté ? Et si la pureté n’a pas été procurée par [l’observance de] la règle de la justice spirituelle, comment peux-tu chercher ce qui est plus haut qu’elle, alors que l’âme n’a pas vaincu ses passions ? On ne sait pas qu’un homme aime, parce qu’il désire. Mais on comprend qu’il désire, parce qu’il aime. L’amour, selon la nature, précède le désir. Si on n’aime pas, on ne désire pas. Les passions sont des portes fermées devant la pureté. Si on n’ouvre pas la porte fermée, on n’entrera pas dans le lieu chaste et pur du cœur.
26. Mais quand tu as dit que l’âme n’a pas de confiance filiale (parrhèsia) à l’heure de la prière, tu as dit vrai. Car la confiance filiale se trouve non seulement au-dessus des passions, mais au-dessus de la pureté. Tel est l’ordre que nous a transmis la tradition, et c’est ce que je dis ici : c’est en se faisant violence pour pratiquer la patience que l’on combat les passions, pour parvenir à la pureté. Si donc les passions sont vaincues, l’âme acquiert la pureté, et la vraie pureté permet à l’intellect d’obtenir la confiance filiale à l’heure de la prière. Si nous demandons dans la prière ce que nous appelons la pureté de l’âme, sommes-nous donc blâmables ? Ou est-ce un signe d’orgueil et de présomption que de demander à Dieu ce que l’Ecriture Sainte et nos Pères nous prescrivent et ce que le moine lui-même poursuivait en partant vers l’anachorèse ? Pour ma part, Père saint, je pense que, de même qu’un fils ne doute pas de son père et ne lui demande rien en disant : « Enseigne-moi tel art », ou : « Donne-moi telle chose », ainsi convient-il que le moine n’adresse à Dieu aucune demande précise en lui disant : « Donne-moi ceci, et encore cela. » Car il sait que la Providence de Dieu veille plus encore sur nous que celle d’un père sur son fils.
27. C’est pourquoi nous devons nous humilier nous-mêmes, nous affliger pour les causes des fautes que nous avons commises involontairement, en pensée ou en acte, dire d’un cœur brisé la prière du Publicain : « Ô Dieu, sois propice au pécheur que je suis » (Le, 18, 13), et travailler secrètement et visiblement à ce que nous a enseigné le Seigneur quand il a dit : « Quand vous aurez fait ce qui vous a été ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles, nous n’avons fait que ce que nous devions faire » (Le, 17, 10). Ainsi ta conscience te rendra témoignage que tu es inutile et que tu as besoin de miséricorde. Tu sais bien toi-même que ce ne sont pas les œuvres qui ouvrent la porte fermée du cœur, mais que c’est le cœur lui-même qui s’ouvre, lorsqu’il est brisé et humilié (Ps. 50,
19), et que tu vaincs les passions par l'humilité, et non par le mépris. Celui qui est malade commence par se faire humble, puis il se soucie de sa santé, s’efforce de guérir de ce dont il souffre, et c’est alors qu’il cherche à devenir roi, car la pureté et la santé sont le Royaume de l’âme. Mais qu’est-ce que le Royaume de l’âme ? De même que le fils malade [d’un roi] ne dit pas à son père : « Fais-moi roi », mais s’occupe d’abord de sa maladie, et c’est lorsqu’il a complètement recouvré la santé que le royaume de son père lui appartient, ainsi le pécheur qui se repent et qui a recouvré la santé de son âme entre auprès de son Père dans la région de la nature purifiée, et règne dans la gloire de son Père.
28. Rappelons-nous ici le saint apôtre Paul confessant ses fautes et mettant son âme au plus bas, à la dernière place, quand il dit : « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier. Mais il a eu pitié de moi, pour montrer d’abord en moi toute sa patience (1 Tim., 1, 16). Car au début j’étais persécuteur, insulteur, blasphémateur, mais il a eu pitié de moi, car dans mon incrédulité je ne savais pas ce que je faisais. » Mais à quel moment a-t-il dit ces choses ? Après les grands combats, après [avoir accompli] des œuvres puissantes, après la prédication de l’Evangile du Christ dans le monde entier, après les morts continuelles et les tribulations de toutes sortes qu’il avait souffertes de la part des Juifs et des païens. Mais il se voyait encore tel qu’il était au commencement. Non seulement il pensait qu’il n’était pas encore parvenu à la pureté, mais il estimait qu’il ne devait pas être appelé disciple. Il disait en effet : « Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, car j’ai persécuté l'Eglise du Christ » (/ Cor., 15, 9). Quand plus que tous les autres hommes il eut remporté la victoire sur les passions, il disait encore : « Je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé » (/ Cor., 9, 27).
29. Mais si tu dis que par ailleurs il parle lui-même de ses grandes oeuvres, il te répondra lui-même de façon convaincante. Il dit en effet qu’il n’a rien fait volontairement, rien par lui-même, mais par [la grâce de] la prédication. Quand il rapportait ces choses pour l’utilité des fidèles, il écartait de lui-même de telles pensées, pour ne pas se glorifier. Il le proclame et dit : « C’est vous qui m’y contraignez », et encore : « Je ne parle pas selon le Seigneur, mais comme un insensé, en me glorifiant ainsi » (2 Cor., 11, 17). Telle est la règle que dans sa justice et sa droiture nous a établie saint Paul.
30. Gardons-la donc, suivons-la avec zèle, et ne demandons pas à Dieu des choses élevées si lui-même ne les accorde pas ni ne les donne. Car Dieu connaît les vases d’élection qu’il prend à son service. Même après avoir reçu ces choses, le bienheureux Paul n’a pas demandé le Royaume de l’âme, mais il a dit : « Je souhaiterais être séparé du Christ, etc. » (Rom., 9, 3). Comment donc oserions-nous nous-mêmes, avant le temps connu de lui, demander le Royaume de l’âme, alors que nous n’avons pas encore gardé les commandements, ni vaincu les passions, ni payé notre dette ? Je t’en prie donc, Père saint, qu’une telle chose ne te vienne pas à l’esprit, mais plus que toute autre chose acquiers la patience à l’égard de tout ce qui t’arrive. Avec une profonde humilité et un cœur brisé, demandons, du fond de notre être et dans nos pensées, le pardon de nos péchés et l’humilité de l’âme.
31. Un saint l’a écrit : « La prière de celui qui ne se considère pas comme pécheur n’est pas bien accueillie auprès du Seigneur. » Si certains Pères, comme tu l’as dit, ont écrit sur ce qu’est la pureté de l’âme, ce qu’est la santé, ce qu’est l’impassibilité, ce qu’est la contemplation, ils ne l'ont pas fait pour que nous recherchions et attendions ces choses avant le temps. Car il est écrit que l’avènement du Royaume de Dieu ne se fait pas remarquer (cf Le, 1 7, 20). Ceux qui ont cherché le Royaume de cette façon ont fini dans l’orgueil et la chute. Mais nous, nous devons établir le lieu du cœur sur les œuvres du repentir et les conduites qui plaisent à Dieu. Les grâces du Seigneur viennent d’elles-mêmes, si le lieu du cœur est pur et sans souillures. Mais que nous recherchions ces choses, — je veux dire les hauteurs divines, — pour que cela se remarque, c’est là ce que l’Eglise de Dieu réprouve. Ceux qui ont agi ainsi n’ont jamais récolté que l’orgueil et la chute. Ce n’est pas là un signe que l’on aime Dieu, mais une maladie de l’âme. Comment chercherions-nous les hauteurs de Dieu, là où le divin Paul se glorifie dans les tribulations, et considère que les hauteurs de Dieu sont la communion aux souffrances du Christ ?
32. Tu écris en outre dans ta lettre que ton âme a aimé aimer Dieu, mais que tu n’es pas encore parvenu à aimer, bien que tu aies un grand désir d’aimer, et que tu aspires à l’anachorèse au désert. Tu as montré en cela que la pureté du cœur s’est levée en toi et que tu entretiens le souvenir de Dieu comme un feu qui réchauffe ton cœur. Si ces choses sont vraies, elles sont grandes, mais il ne convenait pas que tu les écrives, car elles n’ont pas de sens. Si tu voulais en parler sous forme de question, il fallait poser autrement cette question. En effet, celui qui dit que son âme n’a pas encore de confiance filiale dans la prière, parce qu’il n’a pas vaincu les passions, comment ose-t-il dire que son âme a aimé aimer Dieu ? Il n’est pas possible que se lève dans l’âme l’amour divin, derrière lequel tu cours en rêvant d’anachorèse, si l’âme n’a pas vaincu les passions. Tu dis que ton âme n’a pas vaincu les passions, et qu’elle a aimé aimer Dieu, ce qui n’a pas de sens. Car si quelqu’un dit qu’il n’a pas vaincu les passions et qu’il aime aimer Dieu, je ne sais pas ce qu’il dit.
33. Mais tu réponds : je n’ai pas dit : « J’aime », mais « J’aime aimer ». Même cela est déplacé, si l’âme n’est pas en état de pureté. Si tu as l’intention de ne prononcer qu’une parole dépouillée [d’expérience] (psilon), tu n’es pas le seul à le faire. Chacun dit qu’il veut aimer Dieu. Et non seulement les chrétiens, mais tout le monde tient ce langage. Mais quand on tient ce genre de discours, seule la langue remue, et l’âme ne sent pas ce qu’elle dit. Beaucoup de malades ignorent qu’ils le sont. La malice est une maladie de l’âme, et l’erreur est la perdition de la vérité ; la plupart des hommes qui en sont malades proclament qu’ils sont en bonne santé, et beaucoup les en félicitent. Mais si l’âme ne s’est pas guérie de la malice et ne maintient pas en elle la santé naturelle dans laquelle elle a été créée, afin de naître de la santé de l’Esprit, il n’est pas possible à l’homme de désirer les choses de l’Esprit qui sont au-dessus de la nature. Car tant que l’âme est atteinte de la maladie des passions, elle ne sent pas ce qui est spirituel, elle ne sait pas non plus le désirer, elle ne fait que désirer à partir de ce qu’ont entendu ses oreilles ou de ce qu’elle a lu quelque part.
34. C’est donc à bon droit que j’ai dit plus haut que ceux qui désirent la perfection doivent garder tous les commandements, car l’action secrète des commandements guérit la puissance de l’âme. Cette action ne s’est pas opérée simplement et d’une manière quelconque. Il est écrit : « Sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission » (Hébr., 9, 22). C’est en premier lieu dans l’incarnation du Christ que notre nature a été renouvelée ; elle a participé à sa passion et à sa mort ; après le renouvellement par l’effusion du sang, elle a été renouvelée et sanctifiée, et elle est devenue capable de recevoir les commandements nouveaux et parfaits. Car s’ils lui avaient été donnés avant l’effusion du sang, avant qu’ait été renouvelée et sanctifiée notre nature, ces commandements nouveaux, comme les anciens, auraient interdit de faire le mal, mais ils n’auraient pu extirper parfaitement la malice. Mais maintenant, il n’en va plus ainsi. L’opération secrète qui suit l’effusion de sang, et les commandements nouveaux et spirituels que l’âme garde en ayant devant les yeux la crainte de Dieu, la renouvellent, la sanctifient et soignent secrètement tous ses membres. Il est manifeste que chacun des commandements guérit calmement dans l’âme toute passion. Celui qui guérit et celui qui est guéri sentent cette énergie, à la ressemblance de l’hémorroïsse (cf Le, 8, 43-46).
35. Tu sais, mon bien aimé, que si la partie passionnée de l’âme n’est pas guérie, renouvelée, secrètement sanctifiée, si elle ne s’attache pas à une conduite spirituelle, l’âme ne pourra pas recouvrer la santé ni se délivrer de l’affliction [que lui causent] les choses qu’elle rencontre dans la création. Telle est cette guérison ; elle vient de la grâce, comme ce fut le cas pour les bienheureux apôtres qui par la foi devinrent parfaits dans l’amour du Christ. Mais il arrive aussi parfois que l’âme reçoive la santé par l’observance de la Loi (cf. 1 Tim., 1, 8). En effet, que celui qui a vaincu les passions par la pratique des commandements et par les œuvres les plus dures de la vraie manière de vivre, sache qu’il a acquis la santé de l’âme par l’observance de la Loi, qu’il a été sevré de la corporéité de ce monde, qu’il a retranché les habitudes [venant] de ses prédispositions, qu’il est né de nouveau comme au commencement aux choses spirituelles, qu’il s’est retrouvé par la grâce dans le lieu de l’Esprit, dans les pensées de l’homme intérieur, et qu’un monde nouveau, non composé, l’a reçu.
36. Mais lorsque l’intellect a été renouvelé, quand le cœur a été sanctifié, toutes les pensées qui se lèvent en lui y apparaissent selon la nature de ce monde nouveau dans lequel il est entré. Tout d’abord se lève en lui l’amour des réalités divines, et il désire la communion avec les anges et les révélations des mystères de la connaissance spirituelle ; l’intellect ressent la connaissance spirituelle des créatures, et en lui se lève la contemplation des mystères de la Sainte Trinité et des mystères de l’admirable économie conçue par Dieu en notre faveur. C’est alors qu’il est entièrement uni à la connaissance de l’espérance du siècle à venir.
37. Comprends-moi bien, à la lumière de ce que je viens de t’écrire. Si ton âme, lorsqu’elle était enfermée dans la région des passions, avait pu aimer Dieu en vérité, elle n’aurait pas eu grand besoin d’interroger pour apprendre les mystères du monde spirituel. Mais il est évident que l’enseignement et la connaissance ne servent à rien au milieu des passions, et ne sont pas capables d’ouvrir la porte fermée de la pureté, qui se dresse devant eux. En revanche, si les passions sont enlevées de l’âme, l’intellect est illuminé, ii se tient dans le lieu pur de la nature, et il n’a pas besoin d’interroger, car il contemple en pleine lumière les biens qui se trouvent en ce lieu.
38. En effet, ce n’est pas au moyen d’un enseignement et en posant des questions que nos sens extérieurs connaissent les choses et les faits qui les concernent ; c’est naturellement et sans avoir besoin d’interroger que chacun de nos sens éprouve ce qu’il lui est donné de percevoir, car aucun enseignement ne vient s’interposer entre le sens et le sensible. Un aveugle, quoi qu’on lui dise sur la lumière du soleil et de la lune, sur le chœur des astres et l’éclat des pierres précieuses, ne les connaît, n’en juge et ne conçoit leur beauté qu’à travers des mots ; sa connaissance et son discernement sont privés du plaisir que procure leur vue. Je pense qu’il en va de même de la contemplation spirituelle. L’intellect qui voit les mystères cachés de l’Esprit, si toutefois il a gardé en lui la santé de sa nature, contemple parfaitement la gloire du Christ, n’interroge pas et n’apprend pas, mais a ses délices dans le plaisir des mystères du monde nouveau plus haut que la volonté libre. Car il reçoit la chaleur de la foi et de l’espérance qui est dans le Christ, comme l’a écrit le bienheureux Paul : « Ce que nous voyons, pouvons-nous l’espérer encore ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec patience » (Rom., 8, 25).
39. Nous devons donc attendre, et demeurer en solitude et avec simplicité dans notre homme intérieur, là où il n’y a ni empreinte de pensées, ni vision de corps composés. L’intellect tire ses conceptions de ce qu’il voit. Quand il regarde le monde, autant il y voit de formes en mouvement sur lesquelles il promène son regard, autant il reçoit en lui-même d’empreintes et d’images. Et ces images, en proportion de leur nombre et selon la variété de leurs changements, suscitent en lui des pensées. Et quand les pensées naissent, elles marquent l’intellect de leur sceau. Mais si l’intellect tourne son regard vers l’homme intérieur, où rien ne peut susciter des changements de formes ni diviser des choses composées pour transformer leurs figures, mais où il n’y a en tout et pour tout que le Christ, il est manifeste que l’intellect reçoit la contemplation simple, hors de laquelle rien ne peut embaumer le sens intérieur de l’âme ni faire qu’elle obtienne la confiance filiale (parrhèsia) à l’heure de la prière. Telle est en effet la nourriture qui convient à la nature de l’âme. Quand l’intellect se tient ainsi dans le lieu de la connaissance de la vérité, il ne ressent pas le besoin de poser des questions.
40. En effet, de même que l’œil du corps n’a pas à poser de questions pour voir ensuite le soleil, de même l’œil de l’âme n’a pas à enquêter avant de contempler la connaissance spirituelle. Ainsi, la contemplation mystique que tu désires, Père saint, se révèle à l’intellect quand l’âme a recouvré la santé. Mais l’âme qui veut apprendre de tels mystères en enquêtant et en interrogeant est atteinte de folie. Ce n’est pas pour l’avoir appris, ou l’avoir su d’une manière matérielle, que le bienheureux Paul, comme il l’a dit, a vu et entendu des mystères et des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de redire (cf. 2 Cor., 12, 4). Mais il avait été ravi dans le lieu spirituel, et il avait vu la révélation des mystères.
41. Et toi, Père saint, si tu aimes la pureté, retranche tout amour des choses de ce monde, et pénètre dans la vigne de ton cœur pour la travailler. Déracine de ton âme les passions, et lutte pour ne plus voir de mal dans aucun homme. La pureté voit Dieu, et ce qui la fait se lever et fleurir dans l’âme, ce n’est pas de la rechercher, mais c’est de ne plus voir de mal en aucun homme. Si tu veux que ton cœur devienne le lieu des mystères du monde à venir, commence par accumuler les œuvres corporelles, c’est-à-dire le jeûne, les veilles, la prière, l’ascèse, la patience, et anéantis les pensées mauvaises par toutes les choses semblables ; attache ton intellect à la lecture et à la méditation des divines Ecritures. Déracine de ton cœur, par la prière incessante, toute image et toute ressemblance provenant de la pensée de tes anciennes actions mauvaises.
42. Habitue ton intellect à la méditation constante des mystères de l’économie de Notre Seigneur, et éloigne de lui la pensée de rechercher la connaissance et la contemplation, car de telles choses dépassent la parole, et elles suivent la pratique des commandements et des œuvres de la pureté. Demande instamment au Seigneur dans ta prière une tristesse brûlante et universelle, semblable à celle qu’il versa dans le cœur des apôtres, des martyrs et des saints Pères, de sorte qu’elle coule goutte à goutte dans ton cœur, et qu’il te soit accordé que ta pensée se comporte de telle manière que son commencement, son milieu et sa fin soient, à cause de l’union avec le Christ, le retranchement et la fuite de tous les hommes. Si tu désires véritablement la contemplation des mystères, exerce-toi à la pratique des commandements, et non à l’investigation et à l’étude. La contemplation spirituelle agit d’elle-même en nous dans le lieu de la pureté ; cherche d’abord à apprendre comment entrer dans le lieu des mystères de l’Esprit, et mets-toi alors au travail.
43. Le premier des mystères est la pureté, qui est produite par l’action des commandements. La contemplation est l’opération spirituelle de l’intellect qui est plongé dans l’admiration en considérant ce qui a été et ce qui sera. La contemplation est la vision de l’intellect qui s’émerveille devant l’économie dont Dieu a usé de génération en génération, et qui comprend la gloire de ses créatures et leur difficulté à entrer dans le monde nouveau. Car c’est là que le cœur se brise, que l’homme se renouvelle, qu’à l’image des petits enfants en Christ il se nourrit du lait des commandements nouveaux et spirituels, devient sans malice, s’accoutume aux mystères de l’Esprit et aux révélations de la connaissance, et que, ravi de connaissance en connaissance, de contemplation en contemplation, de compréhension en compréhension, il s’instruit et se fortifie mystiquement, jusqu’à ce qu’il soit élevé dans l’amour, qu’il soit uni à l’espérance, que demeure en lui la joie, qu’il soit exalté en Dieu et qu’il soit couronné par la gloire naturelle de la création au sein de laquelle il a été lui-même créé.
44. A travers ces pâturages spirituels, l’intellect s’élève dans les révélations de la connaissance ; il tombe, il se relève, il vainc, il est vaincu, il est grillé dans la fournaise de la cellule, mais ainsi il se purifie, il reçoit la miséricorde, il lui est donné de réellement contempler la Sainte Trinité, ce dont tu as le désir. Il y a trois contemplations des natures dans lesquelles l'intellect s’élève, agit et se dépouille : deux sont celles des natures créées douées ou privées de raison — les natures spirituelles et les natures corporelles —, et la troisième est celle de la Sainte Trinité. La contemplation a d’abord pour objet toute créature rencontrée ; c’est par la création que l’intellect accède à la révélation de la connaissance ; en ceux en effet qui ne sont pas tombés sous la domination des sens, [la vue des créatures] devient contemplation spirituelle. L’intellect peut aussi se prendre lui-même comme objet de sa contemplation ; c’est ainsi que les philosophes du dehors ont laissé leur pensée s’égarer dans la vision imaginaire d’êtres créés.
45. La contemplation des fils du mystère de la foi est donc étroitement liée à la foi, et elle trouve sa pâture dans la prairie des Écritures. Elle rassemble l’intellect loin de toute distraction extérieure, elle l’unit au Christ par des liens étroits, comme le furent l’intellect de Basile et celui de Grégoire, elle goûte aux paroles mystiques contenues dans les Écritures. Il existe des paroles que notre connaissance ne parvient pas à comprendre et que nous acceptons par la foi ; mais nous en recevons la connaissance par la contemplation, qui est en nous un fruit de la purification. Les mystères de l’Esprit sont au-delà de la connaissance, et ni les sens corporels, ni la partie raisonnante de l’intellect ne peuvent les pénétrer. Dieu nous a donné la foi, par laquelle nous savons seulement qu’ils sont. Et de cette foi naît en nous l’espérance en ces mystères. Par la foi, nous confessons que Dieu est le Seigneur, le Maître, le Créateur et l’Artisan de toutes choses. Et par la connaissance, nous discernons qu’il nous faut observer ses commandements et comprendre que la crainte inspirait la garde des commandements de l'Ancien Testament, comme il Ta dit lui-même (cf. Rom., 8, 15), et que l'amour inspire la garde des commandements vivifiants du Christ, comme il Ta dit lui-même également : « J’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour » (Jer, 15, 10).
46. H est donc manifeste que le Fils ne garde pas les commandements de son Père par crainte, mais par amour. C’est pourquoi il nous exhorte à garder nous aussi les commandements par amour, en disant : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements ; je demanderai à mon Père, et il vous enverra un autre Consolateur » (Jn, 14, 16). Il appelle avènement du Consolateur les charismes de la révélation des mystères de l’Esprit, cette perfection de la connaissance spirituelle que reçurent les apôtres en recevant l’Esprit lui-même. Le Seigneur a annoncé le Consolateur, il a promis qu’il le leur donnerait, et il Ta demandé à son Père, pour qu’il demeure avec eux dans les siècles, moyennant l’accomplissement des commandements et la purification. Tu le vois, par la garde des commandements, l’intellect obtient la grâce de la contemplation mystique et de la révélation de la connaissance spirituelle. Les choses ne sont donc pas comme le supposait ta sagesse, qui prétendait que l’activité que nécessite la garde des commandements fait obstacle à la contemplation des mystères divins qui s’accomplissent dans L’hèsychia.
47. Je t’en prie donc, si tu as senti dans ton âme que tu as atteint la région de la charité, garde les commandements nouveaux, par amour pour Celui qui les a donnés, et non par crainte, comme Ta dit le bienheureux Paul, quand il était brûlé par l’amour divin : « Qui me séparera de l’amour du Christ ? La tribulation ? la prison ? la persécution ? et la suite » (Rom., 8, 35). Et il ajoute : « J’en ai l’assurance, ni la mort, ni la vie, ni le présent, ni l’avenir ne peuvent me séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur » (ibid., 38-39). Et pour que tu n’ailles pas penser qu’il désire une grande récompense, ou l’honneur, ou des charismes spirituels extraordinaires, comme les désire ta sainteté, il dit : « Je voudrais être anathème, séparé du Christ, pour que ceux qui l’ont quitté reviennent à Lui » (Rom., 9, 3). Enfin pour que tu saches qu’il ne recherche pas la contemplation mystique et anachorétique, comme le fait ta paternité, mais qu’il désire simplement celle qui a été souvent accordée à certains par la grâce, écoute ce qu’il dit ailleurs : « Quand je parlerais les langues des anges et des hommes, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et verrais tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais la foi jusqu’à soulever des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien » (7 Cor., 13, 1-2). En effet, la porte qui, selon la loi, mène à ces choses est la charité. Si nous acquérons la charité, elle nous mènera à de tels biens. Mais si ces biens nous étaient donnés par grâce sans que nous ayons la charité, jamais ils ne seraient vraiment nôtres. Car l’acquisition et la garde de la plus haute sainteté et d’une manière de vivre divine, c’est la charité. Dès qu’un moine acquiert la charité, son cœur acquiert la paix, qui est la demeure de Dieu, et devant lui s’ouvre la porte de la grâce, par laquelle il entrera et sortira, comme notre Seigneur l’a dit : « Je suis la porte de la vie. L’homme qui entrera par moi vivra, et il trouvera des pâturages pour nourrir sa vie spirituelle » (Jn, 10, 9). Là, ni la malice ni l’erreur ne lui feront obstacle, mais la divine charité le fera entrer et sortir, comme un libre [disciple] du Christ, par tous les degrés des révélations de la connaissance et des contemplations mystiques.
48. Afin de connaître la vérité sur tout cela — à savoir que la vie spirituelle de l’intellect est véritablement une divine contemplation —, écoute le grand Paul. Il proclame en effet ceci : « Je ne me satisfais pas de la contemplation sans la charité. Si je n’accède pas à la contemplation en passant, comme il est normal, par les afflictions [par lesquelles on acquiert] la charité, je n’en ai aucun désir [d’une telle contemplation]. Et même si elle m’était accordée par pure grâce, si je n’ai pas acquis la charité, je n’en voudrais pas, car je n’y serais pas entré par la porte naturelle, qui est la charité. Il faut donc d’abord que j’acquière la charité, qui est elle-même la contemplation
première de la Sainte Trinité, et ensuite, sans que j’aie à recevoir d’autres dons, j’accéderai d’une façon naturelle à la contemplation des réalités spirituelles. » Considère la sagesse du bienheureux Paul. Vois comment il a laissé de côté tous les charismes accordés par la grâce et a demandé le fondement même des choses, auquel il appartient de recevoir les charismes et de les garder, comme quelqu’un l’a dit. Le charisme de la contemplation des créatures a été aussi donné à Moïse, et beaucoup d’autres l’ont reçu également. Cependant, ils ne l’ont pas reçu comme [un charisme] possédé d’une manière stable, mais comme une révélation [transitoire]. Mais moi, qui ai été baptisé dans l’Esprit-Saint et qui ai été comblé de grâces, je veux recevoir dans mon intérieur la sensation du Christ demeurant en moi. Car le Christ a accompli le renouvellement de notre nature dans sa propre personne. Nous l’avons revêtu par l’eau et par l’Esprit, il nous a unis à lui dans un mystère ineffable, et il a fait de nous les membres de son Corps. Cependant, c’est ici-bas en gage, et dans le monde nouveau en plénitude (physikôs), qu’il communique la vie à ses membres. Pourquoi donc veux-tu et cherches-tu [à obtenir] la contemplation avant la charité, alors que le divin Paul considère la contemplation comme réprouvée sans la charité ?
49. En effet ce que tu as dit, à savoir que la garde des commandements fait obstacle à la contemplation, montre que tu blâmes l’amour du prochain et lui préfères la contemplation, et que tu désires obtenir celle-ci là où on ne peut pas l’avoir. Car de nous-mêmes nous ne pouvons pas voir la contemplation, ô très sage, mais c’est la contemplation qui se montre elle-même à nous dans son propre lieu. De même que tout au long de notre croissance physique, jour après jour notre âme acquiert les diverses connaissances, explore avec ses sens les choses de ce monde et s’y exerce progressivement, ainsi dans les choses de l’Esprit on reçoit la contemplation spirituelle et la sensation divine et on s’y exerce, à mesure que l’intellect progresse dans la vie spirituelle et va de l’avant. Si on atteint la région de la charité, on contemple en leur lieu les réalités spirituelles. Mais ces réalités se montrent rétives, si quelqu’un veut leur faire violence pour se les approprier. Si un tel homme a l’audace de les imaginer, de les contempler et de les concevoir quand ce n’est pas le temps, sa vue se trouble aussitôt et il ne voit que des figures fantastiques et imaginaires à la place des vraies contemplations.
50. Si maintenant tu soumets ces choses au discernement de ton intellect, cesse de rechercher la contemplation quand ce n’est pas le temps. Mais si tu crois posséder actuellement la contemplation, ce n’est là qu’une ombre de l’imagination, et cette contemplation n’est pas la contemplation. En effet, toute expérience de l’intellect a ses contrefaçons et ses imitations, fruits de l’imagination, mais l’intellect peut aussi être le lieu d’une contemplation véritable. En effet, les natures composées sont sujettes à l’imagination, mais elles peuvent aussi avoir la contemplation véritable. Si la contemplation est vraie, la lumière est là, et l’on est près de la vérité en contemplant ce que l’on voit. Mais quand c’est le contraire, l’œil voit une ombre au lieu de la vérité. [Il arrive que] l’intellect voie de l’eau là où il n’y a pas d’eau, qu’il voie des maisons soulevées et suspendues en l’air, alors qu’elles sont sur la terre. Ce qui se manifeste ainsi dans le domaine corporel se manifeste également dans l’ordre spirituel.
51. Si la vision de l’intellect n’est pas purifiée par la pratique des commandements et par les actes que comporte la vie hésychaste, si elle n’acquiert pas d’une façon parfaite la lumière de la charité, si elle ne se développe pas jusqu’à parvenir à l’âge de la nouveauté [de vie] en Christ, si en accédant à une autre connaissance elle ne s’approche pas des natures spirituelles, en se tenant dans l’ordre [monastique] où l’on recherche la vie angélique et spirituelle, on ne peut pas devenir un vrai contemplatif, appliqué à la divine contemplation. L’intellect peut bien susciter lui-même quelque chose qu’il croit ressembler [à la contemplation], cela n’est que de l’imagination, et non la vérité. Quand l’intellect, dans sa [prétendue] contemplation, prend ainsi une chose pour une autre, cela vient de ce qu’il ne s’est pas purifié, car la nature de la vérité demeure toujours immuable, et elle ne se transforme jamais en représentation imaginaire. La cause de ces produits de l’imagination est la maladie de l’intellect, et non sa pureté.
52. C’est ce qui est arrivé aussi aux philosophes du dehors, puisqu’ils ont pris ces produits de l’imagination pour les réalités spirituelles, au sujet desquelles ils n’avaient pas reçu de Dieu le véritable enseignement. Parce qu’ils étaient capables de resserrer et de développer leurs raisonnements et de concevoir leur pensée, ils ont cru, dans leur suffisance, qu’ils étaient quelque chose, puis ils ont cherché à se connaître, afin de découvrir leur origine et de comprendre le changement de leur propre image. Ils ont discouru sur ces choses avec une suffisance inconvenante, et ils ont divisé le Dieu unique en nombreux dieux. Ils ont parlé et ils ont écrit en laissant divaguer leurs pensées. Et cette folle imagination [qui inspire] leurs pensées, ils l’ont appelée contemplation des natures.
53. La vraie contemplation des êtres créés, qu’ils soient perceptibles ou non par les sens, et la contemplation de la Sainte Trinité elle-même, sont une conséquence de la révélation du Christ. C’est Lui qui les a communiquées et manifestées aux hommes, d’abord lorsqu’il a renouvelé la nature humaine en sa propre personne, puis lorsqu’il nous a tracé en Lui-même un chemin pour que par ses commandements vivifiants nous puissions parvenir à la vérité. Notre nature est ainsi devenue capable de la vraie contemplation, et non d’une contemplation imaginaire, à condition que, d’abord, par le support des souffrances, par le labeur et la tribulation, l’homme se dépouille du vieil homme, c’est-à-dire des passions, comme l’enfant, lors d’une naissance normale, se dépouille de l’enveloppe du sein maternel. C’est alors que l’intellect peut naître spirituellement, apparaître dans le monde de l’Esprit, et recevoir la contemplation propre à sa patrie.
54. Ainsi donc, présentement, la contemplation des créatures, si douce soit-elle, n’est jamais que l’ombre de la connaissance, et sa douceur ne diffère pas de celle des images contemplées en rêve. La contemplation qui appartient au monde nouveau, qui est produite par l’Esprit de révélation et qui fait les délices spirituelles de l’intellect, est une opération de la grâce, et non une ombre de la connaissance. Cette douceur-là n’est pas différente de celle dont l’Apôtre a écrit que « ce que l’œil n’a pas vu, ce que 1 ’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, c’est ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (7 Cor., 2, 9). C’est là ce que Dieu a révélé aux saints par son Esprit, « car l’Esprit lui-même sonde tout, mêmes les profondeurs de Dieu » (ibid., 10). Et cette contemplation devient la nourriture de l’intellect, jusqu’à ce que celui-ci puisse recevoir une contemplation plus élevée que la première. La contemplation succède ainsi à la contemplation, jusqu’à ce que l’intellect parvienne dans la région de la parfaite charité. Car la charité est le lieu des réalités spirituelles, et elle fait sa demeure dans la pureté de l’âme. Quand l’intellect se tient dans la région de la charité, la grâce agit, et l’intellect demande instamment la contemplation spirituelle. Et il devient le contemplateur des réalités cachées.
55. Je l’ai dit en effet, le charisme des révélations qui permet à l’intellect d’accéder à la contemplation a deux origines possibles. Il est parfois donné par la grâce et vient de la ferveur de la foi ; mais il vient aussi de la pratique des commandements et de la pureté. Il est parfois donné par la grâce, comme ce fut pour les bienheureux apôtres, lesquels n’eurent pas leur intellect purifié par la pratique des commandements et ne reçurent pas de cette façon la révélation de la contemplation, mais ils l’obtinrent par la ferveur de la foi, car ils crurent dans le Christ en toute simplicité et ils le suivirent sans hésiter et d’un cœur ardent. Quand il eut accompli son économie digne d’adoration, il leur envoya l’Esprit consolateur, il purifia et rendit parfait leur intellect, et, par son opération, il détruisit en eux le vieil homme des passions et vivifia dans leur intérieur l’homme nouveau de l’Esprit ; et il leur fut donné de sentir ces deux choses.
56. C’est ainsi que le bienheureux Paul fut renouvelé mystiquement et obtint la contemplation de la révélation des mystères. Cependant, il ne se confia pas dans cette contemplation. Il reçut gratuitement l’opération de la grâce, mais tout le temps de sa vie il fit route afin de rendre à Dieu autant qu’il lui était possible la grâce qu’il avait reçue quand le Seigneur lui avait parlé sur le chemin comme à un familier, et l’avait envoyé à Damas. Il n’est pas écrit que Jésus lui ait alors parlé manifestement, mais, comme il le rapporte lui-même, Ananias lui dit: « Saul, mon frère, notre Seigneur Jésus-Christ, que tu as vu sur le chemin, m’a envoyé vers toi pour que tes yeux voient et que tu sois rempli de l’Esprit-Saint » (Act9, 17). Quand il eut baptisé Paul, celui-ci fut rempli de l’Esprit-Saint et il sentit les révélations des mystères cachés, comme cela s’était produit pour les saints apôtres. C’est là ce que Jésus leur avait dit, lorsqu’il vivait avec eux : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. Mais quand sera venu l’Esprit-Saint, il vous conduira dans la vérité tout entière et il vous annoncera les choses à venir » (Jn, 16, 12-13).
57. Il est clair que le bienheureux Paul, quand il reçut l’Esprit-Saint et fut renouvelé par lui, obtint la révélation des mystères, eut des visions grâce à l’Esprit des révélations, jouit des délices de la contemplation, entendit des paroles ineffables, obtint la contemplation la plus élevée des êtres, se délecta de la contemplation des Puissances célestes et goûta aux délices que procurent les réalités spirituelles. Ce n’est pas — à Dieu ne plaise ! — qu’il se fût ainsi élevé par sa seule volonté, comme le prétendent les hérétiques appelés Euchites, car il est tout à fait impossible à l’intellect d’y parvenir, mais il fut ravi par l’Esprit des révélations, comme il l’écrit lui-même dans l’épître aux Corinthiens pour s’opposer aux insensés qui s’égalaient aux saints apôtres, racontaient les élucubrations de leur imagination et les appelaient contemplations spirituelles. C’est là ce qu’ont fait de nombreux hérétiques, tels Origène, Valentin, le fils de Dissan, Marcion, Manès, et les autres anciens hérésiarques, fauteurs de pernicieuses hérésies, qui se sont trouvés en divers lieux, depuis le temps des apôtres jusqu’à nos jours.
58. Puisque certains, eux-mêmes corrompus par les imaginations des démons, ont voulu corrompre l’enseignement des bienheureux apôtres, le divin Apôtre s’est vu obligé de détruire la présomption des hérétiques, lesquels se glorifiaient dans l’ombre de l’œuvre des démons qui se manifestaient en eux. C’est pourquoi, humblement, avec beaucoup de crainte, et en la rapportant à un autre, il raconte sa propre divine contemplation : « Je connais, dit-il, un homme en Christ qui, il y a quatorze ans, — était-ce hors de son corps, était-ce dans son corps, je ne sais, Dieu le sait, — fut ravi au Paradis et entendit des paroles qu’il n’est pas permis à un homme de redire » (2 Cor., 12, 2). Il dit qu’il fut emporté par un ravissement, et non qu’il s’éleva de lui-même jusqu’au troisième ciel, en son intellect, dans la contemplation. Qu’il ait vu des contemplations, il l’a écrit, et qu’il ait entendu des paroles, il l’a dit. Mais quelles sont les paroles [qu’il entendit], ou quelles sont les formes qu’il a contemplées, il ne lui a pas été possible de l’écrire. Car lorsqu’il a vu ces choses en leur lieu dans l’Esprit de la révélation, son intellect n’a pas reçu la faculté de les redire dans un lieu qui n’était pas le leur. Même s’il avait voulu les redire, il ne l’aurait pu, car il ne les avait pas vues par les sens du corps. Ce que l’intellect reçoit par l’intermédiaire des sens du corps, il peut l’interpréter à travers eux dans la région des corps. Mais ce qu’il voit, ou entend, ou sent en lui-même par ses sens spirituels dans le lieu de l’Esprit, il n’est pas capable de le redire quand il se tourne vers le corps. Il se souvient seulement qu’il l’a vu, mais comment, il ne saurait l’exprimer clairement.
59. C’est par là qu’est dénoncée la fausseté des Écritures mensongères appelées Apocalypses, où les fauteurs des hérésies corrompus par l’imagination des démons parlent des demeures du firmament, dans lesquelles ils mènent l’intellect pour qu’il apprenne de lui-même comment entrer dans le ciel, quels sont les lieux réservés pour le Jugement, quelles sont les diverses formes des Puissances, et quelle est leur action. Toutes ces choses sont une ombre [que croit percevoir] l’intellect ivre de présomption et frappé de démence par l’action des démons. C’est pourquoi le bienheureux Paul, d’un seul mot, a fermé la porte devant toute contemplation, et il l’a fermée en gardant le silence. Même si son intellect avait pu faire connaître ces contemplations, cela ne lui aurait pas été permis. Il a dit en effet que toutes les [prétendues] contemplations que la langue serait capable d’exprimer dans la région des corps sont des imaginations conçues par l’âme, mais ne viennent pas de l’action de la grâce. Que ta sainteté, se souvenant de cela, se garde donc des imaginations [déguisées en] pensées profondes. Car une telle guerre se déclare surtout contre des moines intellectuels, sujets à la vaine gloire, avides de nouveautés, et amis des disputes.
60. Un certain Malpas, originaire d’Edesse, avait été l’inventeur de l’hérésie des Euchites. Il vivait dans une grande ascèse, s’adonnait aux pratiques les plus dures et supportait les tribulations. On dit qu’il avait été le disciple du bienheureux Julien, appelé Sabas, qu’il avait fait avec lui un bref séjour au Sinaï et en Égypte et qu’il y avait vu les Pères qui y vivaient en ce temps-là. Il avait vu le bienheureux Antoine, il avait entendu de lui des paroles mystiques sur la pureté et sur le salut des âmes, ainsi que des questions très subtiles sur les passions. Le saint expliquait que l’intellect, après sa propre purification, contemple les mystères de l’Esprit, et que l’âme peut, par la grâce, obtenir l’impassibilité quand, par la pratique des commandements, elle se dépouille des passions vétustes et se rétablit dans la santé de sa nature originelle. Quand il eut entendu de telles paroles, Malpas, qui était dans la fleur de la jeunesse, s’embrasa comme un feu et revint dans sa ville. La passion de la vaine gloire s’était allumée en lui. Il se choisit une demeure anachorétique et s’adonna à des pratiques et à des afflictions très rudes et à la prière continuelle. Mais la passion de la gloire humaine brûlait en lui, et lui donnait l’espoir d’atteindre les hauteurs dont il avait entendu parler, alors qu’il n’avait pas appris l’art de s’opposer aux ennemis de la vérité, et qu’il n’avait aucune idée des pièges, des ruses et des traquenards par lesquels l’Adversaire trompe les forts et les puissants afin de les perdre. Il ne se confiait que dans les œuvres, les afflictions, la non-possession, l’ascèse, la continence, mais il n’avait pas acquis l’anéantissement de lui-même, l’humilité, la contrition du cœur, qui sont l’arme invincible contre les attaques du Malin ;
il ne se souvenait pas non plus de l’Écriture qui dit : « Quand vous aurez accompli les œuvres, quand vous aurez gardé les commandements, quand vous aurez supporté les tribulations, regardez-vous comme des serviteurs inutiles » (Le, 17, 10). Mais il était enflammé par la haute idée qu’il avait de lui-même à cause des pratiques de sa vie monastique, et il brûlait du désir des grandes choses dont il avait entendu parler. Longtemps après, quand le Diable vit qu’il était vide de toute œuvre d’humilité, et qu’il ne désirait que sentir en lui la contemplation des mystères dont il avait entendu parler, il se montra à lui dans une lumière infinie et lui dit : « Je suis le Consolateur. J’ai été envoyé vers toi par le Père, pour t’accorder de voir, grâce à tes œuvres, la contemplation que tu désires, pour te donner l’impassibilité et pour te dire de te reposer désormais de tes œuvres. » En échange, le Malin demanda au malheureux de l’adorer. Et cet insensé, parce qu’il ne sentait pas en lui le combat du Malin, le reçut aussitôt avec joie, l’adora, et tomba immédiatement en son pouvoir. Au lieu de la contemplation divine, le Malin le remplit d’imaginations démoniaques, le fit cesser d’agir pour la vérité, l’enorgueillit et se joua de sa vaine espérance en l’impassibilité, en lui disant : « Maintenant, tu n’as plus besoin des œuvres, ni de traiter durement ton corps, ni de combattre contre les passions et les convoitises », et il fit de lui le chef de l’hérésie des Euchites. Lorsque tout fut accompli, et que furent manifestées la perversité et la fausseté de son enseignement, lui et ses disciples furent chassés par l’évêque qui était alors en charge.
61. Un autre encore, du nom d’Asinas, vivait dans la même ville d’Edesse ; il avait composé de nombreux tropaires, qui sont chantés jusqu’à maintenant. Il menait une vie de grande ascèse et s’adonnait lui-même sans discernement à des pratiques très rudes, au point que les hommes le glorifiaient. Mais le Diable le trompa ; il le fit sortir de sa cellule et le transporta sur une montagne appelée Storion. Là, il lui montra des formes de chars et de cavaliers et lui dit : « Dieu m’a envoyé pour t’enlever dans le Paradis comme Élie. » Il se laissa tromper comme un enfant et monta sur le char. Mais toute cette fantasmagorie se dissipa, il tomba d’une grande hauteur et s’écrasa sur la terre, où il périt d’une mort risible.
62. Je n’ai pas dit tout cela sans but, mais pour que nous apprenions comment les démons, qui ont soif de perdre les saints, se jouent de nous, pour que nous ne désirions pas avant le temps atteindre les sommets de la vie spirituelle, et pour que nous ne soyons pas ridiculisés par le Malin, notre adversaire. Car je vois aujourd’hui encore que des jeunes pleins de passions bavardent et dogmatisent au sujet des mystères de l’impassibilité, sans la moindre crainte. C’est ainsi que des hommes pleins de passions avaient écrit à un saint pour traiter de questions concernant les êtres corporels et les incorporels, alors qu’eux-mêmes ne différaient pas de ces malades qui dissertent au sujet de la santé. Le bienheureux Paul, quand il eut appris que des disciples qui méprisaient les commandements et n’avaient pas vaincu les passions, désiraient cependant la béatitude que procurent les mystères de la contemplation, qui n’est accordée qu’après la purification, leur avait dit : « Dépouillez-vous d’abord du vieil homme des passions, et alors désirez revêtir le nouveau, celui qui est renouvelé par la connaissance des mystères, à la ressemblance du Créateur » (Eph4, 22-24). Mais ne désirez pas cette connaissance qui est la mienne et celle des apôtres, et qui vient de l’action de la grâce, « car Dieu fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut » (Rom., 9, 18). Qui en effet osera s’opposer à lui ou aller contre sa volonté ? Parfois Dieu donne gratuitement, parfois il demande d’abord les œuvres et la purification, et c’est ensuite qu’il donne ; parfois il ne donne rien maintenant, ni après les œuvres, ni après la purification, mais il garde la connaissance en réserve pour la donner en son lieu.
63. Et nous constatons qu’il agit de la même façon dans des choses moins élevées [que la contemplation], je veux dire dans le pardon des péchés. Car par le baptême il pardonne gratuitement, et ne demande rien d’autre que la foi. Il pardonne aussi, après le baptême, par le repentir des péchés, mais non pas gratuitement ; il demande des peines, des tribulations, des gémissements de componction, des larmes, de longues plaintes, et c’est alors qu’il pardonne. Il pardonna gratuitement au larron, pour sa seule confession en paroles sur la croix, et il lui promit le Royaume des cieux. A la pécheresse, en revanche, il demanda la foi et les larmes. Aux martyrs et aux confesseurs, il demandait, avec la foi de leur cœur, les tribulations, les tourments, les tortures, tous les genres de morts.
64. Que ta sainteté, bien persuadée de ces choses et d’autres qui leur ressemblent, considère les premières et les dernières, et ne recherche pas la contemplation quand ce n’est pas le temps de la contemplation. Tant que tu es enfermé dans la région des corps, sois zélé pour les œuvres du repentir, combats les passions, persévère avec patience dans la pratique des commandements, garde-toi de la ruse des démons et de ceux qui proclament que la perfection est inamissible en ce monde soumis aux passions et changeant. Une telle perfection n’est même pas donnée aux saints Anges qui célèbrent la liturgie du Père et de l’Esprit, et qui attendent le renouvellement du monde pour être, dans la liberté des fils de Dieu, eux-mêmes libérés de la servitude de la corruption (cf Rom., 8, 21). La perfection existe-t-elle ici bas ? Le soleil se lève et se couche au milieu des nuages. Un jour il fait beau, un jour il fait mauvais. Tantôt c’est la joie, et tantôt la tristesse. Et celui qui va à l’encontre de ces choses sera la part des loups, comme l’a dit l’un des saints. Que Dieu affermisse les bases de notre vie monastique en nous donnant la certitude de la vérité par son saint enseignement. À Lui la gloire, la puissance et la magnificence, dans les siècles des siècles sans fin. Amen.