Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu #3

Commentary on the Gospel of Saint Matthew (Part 3) / Толкование на Евангелие от Матфея (часть 3)
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HOMÉLIE XLIII

" ALORS QUELQUES-UNS DES DOCTEURS DE LA LOI ET DES PHARISIENS LUI DIRENT:MAÎTRE, NOUS VOU DRIONS BIEN QUE VOUS NOUS FISSIEZ VOIR QUELQUE PRODIGE.MAIS IL LEUR RÉPONDIT : CETTE RACE MÉCHANTE ET ADULTÈREDEMANDE UN PRODIGE., ET ON NE LUI EN ACCORDERA POINT D’AUTRE QUE CELUIDU PROPHÈTE JONAS. " (CHAP. XII, 38, 39, JUSQU’AU VERSET 46.)

1. Peut-on trouver quelqu’un de plus déraisonnable et plus impieque les pharisiens, qui après tant de miracles que Jésus-Christa faits devant eux, lui disent ici comme s’il n’en avait fait aucun: "Maître,nous voudrions bien que " vous nous fissiez voir quelque prodige? "Pourquoidonc lui font-ils cette question? C’est encore dans le dessein de le surprendre.Après que Jésus-Christ leur a souvent fermé la bouche,après qu’il a réprimé leur audace par la force deses paroles, ils lui demandent de nouveaux miracles. C’est ce que l’évangélisteadmire, lorsqu’il dit: " Alors quelques-uns des docteurs de la loi et despharisiens demandèrent un prodige. " Car quel temps marque-t-ilen disant : " Alors? " un temps où les Juifs devaient le plus céderà Jésus-Christ, l’admirer, être épouvantésde ses raisons, s’éloigner de lui avec confusion? C’étaitau contraire alors que leur malice redoublait, et qu’ils étaientplus opiniâtres.

Mais remarquez combien leurs paroles sont pleines de flatteries et d’illusiontout ensemble. Car ils espéraient le gagner par là. Tantôtils l’injurient, et tantôt ils le flattent. Ils l’appellent quelquefois" démoniaque "; et quelquefois ils l’appellent " maître. "L’un et l’autre de ces traitements si opposés venaient d’un mêmefond de malice. C’est aussi ce qui oblige Jésus-Christ àleur faire une sévère réprimande. Lorsqu’ils ‘luiparlaient avec aigreur, et qu’ils l’interrogeaient fièrement, illeur répondait avec une douceur admirable ; mais lorsqu’ils le flattaient,il leur parlait avec force. Il montrait ainsi qu’il était au-dessusde toutes ces passions, et que comme leur colère ne l’irritait pas,leurs flatteries aussi ne le touchaient point.

Mais remarquez que cette réprimande n’est pas une simple réprimande,mais qu’elle est encore une preuve et une conviction de leur malice. Carvoici ce qu’il répond: " Cette race méchante et adultèredemande un prodige (39). " Il semble qu’il leur dise par ces paroles.:faut-il s’étonner que vous me traitiez de la sorte, lorsque vousne me connaissez pas encore, puisque vous traitez aussi indignement monPère, dont vous avez tant de fois éprouvé la puissance?Vous l’avez quitté néanmoins souvent pour courir aux idoles,et pour en attirer d’autres à ce culte impie. C’est le reprochecontinuel que leur faisait le prophète Ezéchiel. (Ezéchiel,XV.) Jésus-Christ leur parlait ainsi pour leur montrer qu’il étaitparfaitement d’accord avec son Père, et qu’ils ne faisaient, eux,que ce que leurs pères avaient (340) déjà fait. Ilvoulait leur montrer qu’il connaissait clairement le secret de leurs penséeset l’intention hypocrite et malveillante avec laquelle ces prodiges luiétaient demandés.

C’est pour ce sujet qu’il les appelle " une race méchante, "parce qu’ils avaient toujours été ingrats aux bienfaits deDieu, devenant d’autant plus méchants qu’ils en recevaient plusde grâces, ce qui est le comble de la malice. Il les appelle encoreune " race adultère, " pour marquer leur infidélitépassée et leur incrédulité présente. Et ilmontre en cela -même qu’il est égal à son Père,puisque, l’âme se rend également adultère ou en necroyant pas au Fils, ou en ne croyant pas au Père.

Après cette forte réprimande il ajoute : " Mais on nelui en accordera point d’autre que celui du prophète Jonas (39)." Il commence à marquer ici sa résurrection et à laprouver par l’exemple de ce prophète qui en fut une figure. Vousme direz peut-être: mais le Fils de Dieu n’a-t-il pas donné" un prodige à cette race méchante et adultère, "puisqu’il a fait depuis tant de miracles? Je vous réponds qu’iln’a point donné ici ses miracles à la demande de ces pharisiens,puisqu’il ne les a point faits pour les convertir, connaissant trop leuropiniâtreté et leur aveuglement, mais seulement, pour serviraux autres. Nous pouvons dire encore qu’il ne devait point leur faire voirde miracle semblable à celui de Jonas.

Dieu leur a donné un autre signe, lors par exemple que les afflictionsqui les accablèrent leur firent sentir quelle était la puissancede Celui qu’ils avaient crucifié. C’est de quoi il les menace ici,quoiqu’assez obscurément, comme s’il disait: je vous ai combléde bienfaits, sans que rien vois ait pu attirer à moi, et que vousayez voulu reconnaître et adorer ma souveraine puissance. Mais vousla connaîtrez un jour non plus par la grandeur de mes dons, maispar les effets de ma justice, lorsque vous verrez votre ville prise etpillée, vos murs abattus, votre temple démoli, votre Etatruiné, votre liberté perdue, vos cérémoniesabolies, et que vous serez errants et fugitifs sur toute la ferre.

Tout ceci . vous arrivera après que vous m’aurez crucifié,et c’est là le grand prodige que je vous réserve. Car n’est-cepas en effet un prodige épouvantable, que le peuple juif soit toujoursaccablé des mêmes maux, et que malgré les efforts queplusieurs ont faits pour le soulager, il demeure néanmoins toujoursmisérable, depuis que la main de Dieu s’est une fois appesantiesur lui pour le châtier? Mais Jésus-Christ ne leur parle qu’obscurémentde ces choses, qui ne devaient être éclaircies que par cequi devait arriver un jour. Il se contente ici de leur parler de sa résurrectiondont ils devaient être plus pleinement informés par ce qu’ilssouffriraient dans la suite.

" Car comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de labaleine; ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dansle coeur de la terre (40). " Il ne leur dit pas néanmoins qu’ilressusciterait, parce que ces impies s’en seraient moqués; il secontente de le leur marquer en énigme pour leur faire voir, quandcela serait arrivé, qu’il le leur avait prédit. Car pourse convaincre que les pharisiens comprenaient ce que Jésus leurdisait par ces’ paroles, il ne faut que voir ce qu’ils dirent àPilate. " Ce, séducteur a dit, lorsqu’il " était encore vivant: je ressusciterai après " trois jours. " (Matth. XXVII, 43.) Cependantses disciples mêmes ignoraient cela parce qu’ils étaient bienplus grossiers et plus ignorants alors que les pharisiens. C’est pourquoiles Juifs ont été convaincus par leur propre lumière,et se sont condamnés eux-mêmes.

2. Mais remarquez avec quelle exactitude Jésus-Christ parle,de sa résurrection, quoique en termes énigmatiques. Car ilne dit pas qu’il sera dans la terre, mais " dans le coeur de la terre," pour mieux marquer son sépulcre, et pour empêcher qu’onne crût que sa mort n’était qu’une feinte. C’est pour cettemême raison qu’il a voulu demeurer mort durant trois jours, afinque personne n’en pût douter, Il a voulu confirmer la certitude desa mort, non-seulement en mourant sur une croix devant tout le monde, maisencore en demeurant trois jours dans le sépulcre. Toute la suitedes temps devait rendre témoignage à sa résurrection,mais on eût pu douter de sa mort, s’il ne l’eût établiepar des preuves très-constantes et très-assurées.Que si l’on eût douté de sa mort, on eût doutéaussi par une suite nécessaire de sa résurrection. C’estpourquoi il donne à sa mort le nom " de signe, " et il n’auraitpoint " donné ce signe " s’il n’eût point étécrucifié.

Il rapporte aussi une figure de sa mort, afin qu’on en crût lavérité. Car je vous prie de me (341) dire si Jonas n’étaitqu’en figure " dans le ventre " de la baleine? " Et si l’on ne peut direcela avec quelque apparence de raison, pourquoi veut-on douter que Jésus-Christn’ait été de nième "dans le coeur de la terre? " Est-ilcroyable que la figure ait été réelle, et que la véritén’ait été qu’une illusion? C’est pourquoi nous avons tantde soin d’annoncer partout la mort de Jésus-Christ, et dans lessacrés mystères, et dans le baptême, et généralementen toutes choses. De là vient encore que saint Paul crie si hautement:" A Dieu ne plaise que je " mette ma gloire en autre chose que dans la" croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ! " (Gal. VII, 14.)

C’est, mes frères, ce qui nous fait voir que ceux qui sont infectésde l’hérésie de Marcion sont les vrais enfants du diable,parce que, en soutenant, comme cet hérésiarque, qua Jésus-Christn’a point été crucifié et n’est point mort véritablement,ils se rendent les ministres du diable, s’efforçant comme lui d’effacerle souvenir de choses dont Dieu a voulu éterniser la mémoire,je veux dire la croix et la passion. C’est pourquoi Jésus-Christdit dans un autre endroit de l’Evangile : " Détruisez ce templeet je le réédifierai en trois jours (Jean, II, 17);" et ailleurs: " Les jours viendront qu’on leur ôtera l’époux. " Et ici:"On ne leur donnera point d’autre prodige que celui du prophèteJonas, " montrant qu’il souffrirait pour eux, mais que ce serait inutilement,et qu’ils ne tireraient aucun fruit de ses souffrances, ce qu’il témoigneclairement un peu après. Il le savait, et néanmoins, il n’apas laissé de mourir, tant était grande sa charité!

Et ne croyez pas que le sort réservé aux Juifs ressembleà celui des Ninivites que Dieu, après avoir étésur le point de les perdre, sauva à cause de leur pénitenceen faisant reculer les barbares qui les menaçaient; ne croyez pas,dis-je, que les Juifs doivent se convertir après la résurrectiondu Sauveur, écoutez plutôt comment Jésus-Christ assurele contraire. Car ce qu’il dit ensuite d’un démon qui rentre danscelui dont il avait été chassé, fait voir clairementque les Juifs n’éviteraient point la colère de Dieu commeles Ninivites, et que rien n’arrêterait les malheurs dont ils étaientmenacés, et il déclare que leur punition sera très-juste.

Il suit en cela la même conduite qu’il avait suivie dans les sièclespassés. Car sur le point de ruiner Sodome, il s’en justifie auparavantdevant Abraham, et il fait voir que la vertu était si rare et siinconnue dans cette ville qu’il n’y avait pas seulement dix personnes justes.Il fait voir de même à Loth combien ce peuple qu’il allaitruiner était ennemi de l’hospitalité, et combien il étaitplongé dans des vices détestables, et après cela illes consume par le feu du ciel. Il en usa de même au temps du déluge,ayant voulu que toute sa conduite fit voir à Noé combienétait juste une si effroyable punition. Il fit voir de mêmeà Ezéchiel, lorsqu’il était a Babylone, les maux quise commettaient dans Jérusalem. Il agit ainsi encore envers Jérémie,lorsqu’il lui disait comme pour se justifier: " Ne priez point pour eux," car ne voyez-vous pas ce qu’ils font? " (Jérém. XXIII,10.) Enfin on voit qu’il garde partout la conduite dont il use ici.

" Les Ninivites s’élèveront au jour du jugement contrece peuple, et le condamneront, parce qu’ils ont fait pénitence àla prédication de Jonas, et cependant celui qui est ici est plusgrand que Jouas (41)." Jonas était le serviteur, et moi le Maître.Il est sorti d’une baleine, et je sortirai vivant du tombeau. Il a annoncéà un peuple la ruine de sa ville, et moi je vous annonce le royaumedes cieux. Les Ninivites ont cru sans aucun miracle. Et moi j’en ai faitun très-grand nombre. Ils n’avaient reçu aucune instructionavant la prédication de ce prophète, et moi je vous ai instruitsde toutes choses, et je vous ai découvert les secrets de la plushaute sagesse. Jonas est venu aux Ninivites comme un serviteur qui leurparlait de la part de son maître, et moi je suis venu en Maîtreet en Dieu. Je n’ai point menacé comme lui, je ne suis point venupour vous juger, mais pour vous offrir à tous le pardon de vos péchés.

De plus ces Ninivites étaient un peuple barbare, au lieu queles Juifs avaient toujours entendu les prédications des prophètes.Personne n’avait prédit aux Ninivites la naissance de Jonas, etles prophètes avaient prédit de Jésus-Christ une infinitéde choses, et les événements répondaient ponctuellementaux prophéties. Jouas prit la fuite, et voulut se dispenser de saprédication, de peur d’être raillé des Ninivites; etmoi qui savais devoir être attaché en croix et moqué,je suis néanmoins venu. Jonas ne put souffrir d’être mépriséde ceux qu’il devait convertir, et moi je souffre (342) pour eux la mort,et une mort honteuse, et je leur envoie encore après moi mes apôtrespour achever mon ouvrage. Enfin Jonas était un étranger inconnuaux Ninivites; et moi je suis de la même race que les Juifs, et j’aiselon la chair les mêmes aïeux qu’eux. On pourrait trouver ainsid’autres avantages de la prédication de Jésus-Christ surcelle de Jonas, si on s’arrêtait à les bien, considérer.Mais Jésus-Christ ne se contente pas dé cet exemple. Il enjoint aussitôt un autre.

3. " La reine du midi s’élèvera au jour du jugement contrece peuple, et le condamnera, parce qu’elle est venue des extrémitésde la terre, pour entendre la sagesse de Salomon, et cependant celui quiest ici est plus grand que Salomon (42)." Cet exemple est encore plus puissantque e premier. Car Jonas au moins alla trouver les Ninivites, mais la reinedu midi n’attendit pas que Salomon la vînt trouver. Elle le prévintet le visita dans son royaume. Elle ne considéra ni son sexe, nisa qualité d’étrangère, ni l’éloignement deslieux. Elle se résolut à ce long voyage, non par la terreurdes menaces, ni par la crainte de la mort, mais par le seul amour de lasagesse: " Et cependant celui qui est ici est plus grand que Salomon. "

Là c’est une femme qui va trouver un roi; ici au contraire c’estun Dieu qui cherche des hommes. Elle vient trouver Salomon des extrémitésde la terre; et moi, descendu du haut du ciel, je viens vous chercher dansvos bourgs et dans vos villes. Salomon discourait sur les arbres et surles plantes, ce qui ne pouvait pas être fort utile à cellequi le venait chercher; et moi je vous annonce des choses égalementterribles et salutaires.

Après donc les avoir mis dans leur tort, et leur avoir prouvépar tant de raisons, qu’ils ne méritaient point le pardon de leurspéchés; après avoir montré et par l’exempledes Ninivites, et par celui de la reine du midi que leur désobéissanceet leur incrédulité ne venait pas de la faiblesse du maîtrequi les instruisait, mais de leur opiniâtreté inflexible;il leur déclare enfin le châtiment qui devait fondre sur eux.Il ne le fait que par des énigmes obscures, mais qui ne laissentpas d’imprimer la crainte dans les esprits.

" Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il s’en va par des lieuxarides cherchant du repos, et il n’en trouve point (43). Alors il dit :Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti, et venant il latrouve vide, nettoyée et bien parée (44). En même tempsil s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants quelui, et entrant dans cette maison ils y habitent. Et le dernier étatde cet homme devient pire que le premier. C’est ce qui arrivera àcette race (45). " Jésus-Christ montre clairement par ces parolesque les Juifs souffriraient d’étranges tourments, non-seulementdans l’autre monde, mais même dès celui-ci. Comme il leuravait dit que les Ninivites s’élèveraient contre eux au jourdu jugement, et qu’ils les condamneraient, de peur que ces menaces si éloignéesne fissent pas une assez forte impression sur eux pour les tirer de leurnégligence, il leur marque les maux qui devaient leur arriver dèscette vie.

Le prophète Osée leur avait prédit aussi ces malheurs,lorsqu’il leur dit: " Qu’ils seraient " comme un prophète et commeun homme " qui aurait perdu le sens et qui serait possédé" d’un mauvais esprit. " (Osée, VIII, 7.) C’est-à-dire, commedes furieux, comme des démoniaques, et comme des faux prophètespossédés du malin esprit. Car Osée, par ce mot de" prophète ", entend ici les faux prophètes, comme sont lesdevins et autres semblables. C’est ce que Jésus-Christ montre ici,lorsqu’il dit que les Juifs souffriraient les dernières extrémités.Considérez comme il tente toutes sortes de voies pour forcer cepeuple à l’écouter. Il les presse de tous côtés.Il leur représente le présent et l’avenir; il les stimulepar de beaux exemples comme ceux des Ninivites et de la reine du midi :il les effraie par l’exemple de ceux qui ont péché commedu peuple de Tyr et de Sodome.

C’est ce qu’ont fait tous les prophètes, lorsqu’ils ont proposéaux Juifs, tantôt l’exemple " des Réchabites (Jérém.XXXV, 8) "; tantôt celui d’une " épouse " qui ne peut oublierses ornements (Osée, XXIV); tantôt celui " du boeuf "qui connaîtson maître, et " de l’âne " qui n’ignore pas l’établede celui qui le nourrit. (Isaïe, I.) Jésus-Christ suit doncici la coutume de ces hommes éclairés de Dieu; et aprèsavoir fait connaître aux Juifs l’excès de leur ingratitude,en les comparant avec d’autres moins ingrats qu’eux, il leur déclareenfin quels seraient les tourments dont cette ingratitude sera punie. (343)

Mais examinons ce que veut dire l’exemple que Jésus-Christ leurrapporte d’un homme possédé du démon. Comme ceux,dit-il, qui sont délivrés d’un démon qui les possédait,et qui deviennent ensuite lâches et paresseux, attirent de nouveaule démon en eux, et en sont possédés encore plus dangereusement;ainsi vous arrivera-t-il. Vous étiez possédés du démon,lorsqu’autrefois vous adoriez les idoles, et que vous égorgiez vosenfants pour en faire des sacrifices au diable, avec une cruautéqui fait horreur. Cependant je ne vous ai pas abandonnés en cetétat. J’ai chassé ce démon qui vous possédait,par la voix de mes prophètes, et je suis venu moi-même pourvous purifier et pour vous guérir entièrement. Mais puisquevous ne voulez pas m’écouter, et que vous vous plongez toujoursdans de nouveaux crimes, puisqu’après avoir persécutéles prophètes, vous voulez couronner votre malice en me tuant moi-mêmeaussi bien qu’eux; ne vous étonnez pas si vous souffrez des mauxqui égalent vos offenses, et qui surpasseront tout ce que vous avezjamais souffert en Egypte, à Babylone et sous Antiochus. En effet,Vespasien et Titus ont fait plus de mal aux Juifs que leurs anciens ennemis.C’est pourquoi Jésus-Christ dit: " Il y aura alors une afflictiontelle " que l’on n’en a jamais vue et qu’on n’en " verra jamais de pareille." (Matth. XXIV, 31.)

Mais cet exemple du possédé montre encore que les Juifs,alors destitués de toute vertu, seront d’autant plus susceptiblesde toutes les impressions des démons. Quand ils péchaientautrefois, ils avaient des hommes de Dieu parmi eux qui les reprenaient.La providence de Dieu leur tendait la main pour les secourir. La grâcedu Saint-Esprit veillait sur eux pour les redresser. Elle faisait toutpour les rappeler au bien. Mais quand le temps de la colère seravenu, ils seront entièrement privés de tous ces secours,ce qui rendra la vertu bien plus rare, le crime bien plus commun, et latyrannie du démon bien plus violente.

Vous savez tous ce que nous avons vu de notre temps sous l’empire dece Julien, qui a surpassé en impiété tous ceux quiavaient régné avant lui, et que lorsqu’il portait le feret le feu contre l’Eglise, les Juifs se sont unis avec les païens,qu’ils ont pris leurs cérémonies, et qu’ils ont adorécomme eux les idoles. S’ils paraissent un peu plus sages maintenant, cen’est que la crainte des empereurs qui les retient dans le devoir. Si leurmalice n’avait ce frein qui l’arrête, ils seraient plus cruels quejamais, et ils se porteraient à des excès encore plus grands.Car on voit que dans les autres crimes, tels que les enchantements, lamagie, et l’impudicité, ils vont plus loin que n’ont jamais étéleurs pères. Et quoique retenus par un frein si fort, ils n’ontpas laissé de conspirer souvent, et de se soulever contre les empereurs,et de s’attirer ainsi d’effroyables maux.

4. Où sont donc ceux qui demandent des prodiges et des miracles?Qu’ils reconnaissent enfin que tout ce que nous devons désirer,c’est d’avoir un esprit sage et une volonté reconnaissante enversDieu; et que lorsque cela nous manque tous les miracles sont inutiles.Les Ninivites ont cru sans avoir vu de miracles, et les Juifs, aprèstant de prodiges, sont devenus pires qu’auparavant. Ils ont étépossédés de nouveau par des démons encore plus furieux,et ils se sont attiré un déluge de maux. Et certes c’estavec justice, puisque celui qui une fois délivré d’une afflictiontemporelle, n’en devient pas plus sage et plus retenu, mérite d’ensouffrir une encore plus grande.

C’est pourquoi Jésus-Christ dit que ce démon , aprèsqu’il est sorti, "ne trouve plus de repos," c’est-à-dire, qu’ilattaquera de nouveau l’homme où il était avec tarit d’adressequ’il y rentrera une seconde fois. Ces deux choses les devaient faire rentreren eux-mêmes: les maux qu’ils avaient soufferts et la délivrancequ’ils en avaient obtenue. Une troisième devait même encoreleur faire plus d’impression, savoir, la crainte de tomber dans un étatencore plus funeste que le premier.

Mais ce qui se passe aujourd’hui nous fait bien voir que ces parolesn’ont pas été seulement dites pour les Juifs. Elles nousregardent comme eux, puisqu’après avoir été éclairésde la lumière de Dieu, et avoir renoncé à nos ancienségarements, nous y retombons encore. Faut-il douter aprèscela que les péchés que nous commettons maintenant ne soientun jour plus sévèrement punis ? C’est l’avis que Jésus-Christdonnait au paralytique : " Vous voilà maintenant guéri, nepéchez plus, de peur qu’il ne vous arrive pis. " (Jean, V, 14.)

Vous me demanderez peut-être ce qui pouvait arriver de pis àun homme qui était paralytique depuis trente-huit ans. Mais hélas!(344) qu’il était facile à Dieu de le faire souffrir davantage.Dieu nous garde d’éprouver tout ce qu’un homme est capable d’endurerde maux. Dieu a des trésors de supplices et de peines. Sa colèreest aussi infinie que sa miséricorde. C’est le reproche qu’il faitpar Ezéchiel à Jérusalem: " Je vous ai trouvéetoute souillée de sang, je vous ai lavée, j’ai répandusur vous mes parfums, on a admiré voire beauté. Et aprèscela vous vous êtes honteusement abandonnée à tousles peuples voisins de votre pays. C’est pourquoi je me prépare,dit le Seigneur, à me venger de votre crime avec plus de sévéritéque jamais. " (Ezéch. XVII, 7.) Ne considérez pas seulementdans ces paroles quelle est la vengeance de Dieu, mais encore combien sapatience est infinie. Combien de fois l’avons-nous irrité par noscrimes, sans qu’il cesse pour cela de nous traiter avec douceur?

Cependant n’ayons pas trop confiance, mais craignons plutôt. SiPharaon était rentré dans lui-même à la premièreplaie dont Dieu le frappa, il n’aurait point senti les suivantes, et iln’aurait point péri enfin dans lamer avec toute son armée.Je rapporte à dessein cet exemple, parce qu’il y a bien des personnesaujourd’hui qui disent comme Pharaon: " Je ne sais pas qui est Dieu, jene le connais point (Exod. III. 7), " et qui tiennent comme lui leurs sujetsattachés à la boue et à l’argile. Combien, lorsqueDieu nous défend d’être durs même en paroles enversnos serviteurs, combien se montrent impitoyables dans. les travaux qu’ilsleur imposent. Ces imitateurs e Pharaon ne seront point abîmésdans la mer Rouge,. mais ils seront précipités dans une merdont les flots sont de feu, d’un feu étrange et horrible. Car c’estun abîme qui n’a point de fond, dont la flamme vive et subtile courtde toutes parts, et cause une douleur si cuisante, qu’elle surpasse sanscomparaison toutes les morsures des bêtes les plus cruelles. Quesi le feu de la fournaise de Babylone, quoique sensible et matériel,se lança avec tant d’impétuosité sur ceux qui environnaientles trois jeunes hommes, que fera ce feu infernal sur ceux qui y serontprécipités ?

Considérez comment les prophètes parlent de ce jour terrible: " Le jour du Seigneur est un jour inévitable et sans remède,un jour plein de colère et de fureur. " (Isaïe, XIII, 7.) Iln’y aura personne alors pour nous secourir. Il n’y aura personne qui nouspuisse tirer d’un si grand malheur, et ce visage si doux du Sauveur noussera caché pour jamais. Tels que ceux qui sont condamnésaux mines sont livrés à des hommes sévèreset impitoyables, et que sans pouvoir être vus d’aucun de leurs amisou de leurs proches, ils ne voient que ceux qui sont établis pourles accabler de travail; tels ces malheureux. ne verront que les démonsqui ne se lasseront jamais de les tourmenter. Mais je dis trop peu. Toutce que nous voyons en ce monde n’a point de rapport avec cet état.Nous pouvons ici nous adresser à l’empereur. Nous pouvons lui demanderet obtenir grâce pour les criminels; mais la condamnation de ceuxqui vont en enfer est entièrement irrévocable. Ils ne sortentjamais de ces abîmes, de feu. Ils y demeureront accablés dedouleurs et plongés, dans des maux qui sont au-dessus et de nosparoles et de nos pensées. Si nous ne pouvons concevoir ni exprimerla peine de ceux qui passent par ce feu sensible et matériel quiest sur la terre combien moins pourrait-on représenter les tourmentsde ceux qui brûlent dans ces flammes qui ne s’éteindront jamais?Un homme qu’on jette ici dans le feu y est consumé en un moment.;mais ce feu-là brûle toujours, et il ne consume jamais.

Que ferons-nous donc, mes frères, dans ces lieux horribles? Carje me dis cela à moi-même aussi bien qu’à vous.

Vous me direz peut-être : Si vous, qui nous apprenez àconnaître et à servir Dieu, vous dites ces choses pour vous-même,à quoi bon me donner une peine:inutile? Car quelle merveille queje tombe dans ce malheur, si ceux qui me conduisent y peuvent tomber aussi.?Ah! mes frères, ne vous consolez point d’une manière si malheureuse.Ce n’est point, là une consolation, c’est un désespoir. Car,dites-moi, je vous prie, le, démon n’est-il pas une, puissance incorporelle?N’est-il pas par sa nature élevé au-dessus des hommes? Cependantil est tombé dans ces abîmes de feu. Qui pourrait donc seconsoler un jour de. se trouver avec lui dans les enfers, et d’y souffrirles mêmes tourments que lui?

Lorsque Dieu frappait l’Egypte de tant de plaies, le peuple se consolait-ilde ce qu’il voyait les plus grands et le roi même frappésaussi de la main de Dieu, et de ce que chaque maison pleurait son mort?Nullement, et les Egyptiens le montrèrent bien par ce (345) qu’ilsfirent, puisque, se sentant comme frappés par une verge de feu,ils coururent en foule à Pharaon et le contraignirent de faire sortirle peuple hébreu.

C’est une pensée bien dépourvue de toute raison, de croireque ce soit une grande consolation d’être puni avec beaucoup d’autres,et de dire: Il ne m’arrivera que ce qui arrive à tout le monde.Un tel raisonnement est si loin d’adoucir les maux de l’enfer, qu’il nerend pas même plus supportables ceux de cette vie. Considérez,je vous prie, ceux qui sont tourmentés de la goutte. Je vous demandesi, lorsqu’ils souffrent les douleurs les plus aiguës, ils seraientfort disposés à se consoler, lorsque vous leur représenteriezqu’il y en a mille qui souffrent autant ou même plus qu’eux? Il leurest impossible de tirer de là le moindre soulagement. Leur espritest tout occupé par la violence de leur mal. Il est comme absorbédans cette pensée, et il ne lui en reste plus pour faire aucuneréflexion sur les maux des autres.

Ainsi ne nous flattons point d’une espérance si fausse et simalheureuse. La vue de ce que souffrent les autres peut nous consoler dansles petits maux; mais quand la douleur est vive et perçante, l’âmeen est tellement possédée, que, bien loin de penser aux autres,elle ne se connaît plus elle-même. Loin donc ces consolationsimaginaires! Loin ces raisonnements frivoles, ou plutôt ces contesfabuleux, qui ne sont bons à dire qu’aux petits enfants. Ce moyende consolation, qui consiste à se dire que tel et tel sont dansle même cas que soi, produit tout au plus quelque effet dans lesmédiocres chagrins; que, s’il ne diminue pas toujours mêmeles petits chagrins, comment adoucirait-il l’effroyable tourment que l’Evangileexprime par le grincement de dents?

5. Je sens que ce que je vous dis vous afflige, et que ce discours vousfait de la peine à entendre. Mais que voulez-vous que je fasse?Plût à Dieu que vous fussiez tous si vertueux, que je ne fussepoint obligé de vous parler de l’enfer! Mais puisque nous sommesla plupart engagés dans le péché, je voudrais de toutmon coeur que mes paroles, entrant dans vos esprits, pussent y imprimerle sentiment d’une douleur véritable. Je cesserais alors de vousreprésenter ces objets funestes.

Mais jusques ici je n’ai que des sujets de craindre pour la plupartde vous, et d’appréhender que le mépris que vous faites dece que je dis, ne vous attire un plus grand supplice. Vous savez que lorsqu’unserviteur est assez insolent pour mépriser les menaces de son maître,ce mépris même est une nouvelle faute dont on le punit encoreplus sévèrement. C’est pourquoi je vous conjure, mes frères,d’entrer dans des sentiments de componction, lorsque nous vous parlonsde l’enfer. Il doit être doux d’en entendre parler, parce qu’il n’ya rien de plus triste ni de plus effroyable que d’y tomber.

Vous me demanderez peut-être comment on peut trouver du plaisirà entendre parler de l’enfer. Il y en a sans doute, mes frères,car l’enfer est une chose si horrible, que les entretiens qui servent ànous en éloigner, quel. que durs et insupportables qu’ils paraissent,doivent être doux. Nous en tirons de plus grands avantages. Car ilsfont rentrer notre âme en elle-même, ils la rendent plus innocente,ils élèvent ses pensées au ciel, ils la détachentde la terre et de toutes ses passions. Enfin ils lui servent comme d’unexcellent remède qui prévient les maux et qui l’empêched’y tomber.

Maintenant que j’ai parlé du supplice des damnés, permettez-moide vous parler encore de leur honte. Car, comme les Ninivites condamnerontles Juifs, de même beaucoup de ceux qui paraissent vils et méprisablesparmi nous, s’élèveront contre nous alors pour nous condamner.Représentons-nous donc quelle sera cette confusion, afin que cettepensée nous jette dans quelque commencement de pénitence.Je vous déclare encore une fois que je me dis ceci à moi-même.Je m’exhorte le premier en vous exhortant. Ainsi que personne ne se fâchecontre moi; que nul ne croie que je le méprise et que je le condamne.Entrons, mes frères, dans la voie étroite. Jusques àquand la mollesse? jusques à quand les délices? Ne nous lasserons-nousjamais de notre indifférence, de nos froides plaisanteries, de nosdélais insensés? Ne changerons-nous jamais? Est-ce que nospensées ne s’élèveront jamais au-dessus des objetsexprimés par ces mots de table, de bonne chère, de luxe,d’argent, de propriétés, de bâtiments?

La fin de tout cela, quelle sera-t-elle? la mort. Quelle sera encoreun coup cette fin? un peu de cendre et de poudre, les vers et la pourriture.(346)

Entrons donc enfin, mes frères, dans une vie toute nouvelle.Faisons de la terre un ciel. Apprenons aux païens, par notre conduite,combien est grand le bonheur dont ils sont privés. Lorsque nousvivrons d’une manière si chrétienne, ils verront en nousune image de ce qui se passe dans les cieux. Lorsqu’ils nous verront toujoursdans la douceur et dans la modestie, exempts de colère, dégagésd’envie, éloignés de l’avarice, libres des passions, et réglésen toutes choses, ils s’écrieront dans un transport d’admiration: si les chrétiens sont des anges dès cette vie, que doivent-ilsêtre après leur mort? Si leur vie est si éclatantedans un lieu où ils se considèrent comme étrangers,quelle sera leur gloire dans leur véritable patrie?

C’est ainsi que nous édifierons les infidèles, que nousles porterons à la foi, et que le bruit de notre vertu se répandraaussi vite que la foi se répandait du temps des apôtres. Puisquedouze hommes purent alors convertir des villes et des provinces entières,si nous les imitions aujourd’hui, et si chacun de nous s’efforçaitde faire de sa vie une prédication vivante, jugez jusqu’oùs’étendrait la religion chrétienne. Car un païen seramoins touché de la résurrection d’un mort que de la vie sainted’un chrétien véritable. Il est surpris de l’un, mais ilest touché et édifié de l’autre. Le premier passeet s’oublie, l’autre demeure et subsiste et fait une impression profondedans les esprits.

Travaillons donc à notre salut, afin de travailler ensuite àcelui des autres. Je ne vous dis rien de trop austère. Je ne vousordonne rien de trop rude. Je ne vous défends point de vous marier.Je ne vous commande point de vous retirer dans le désert, et derenoncer à toutes les affaires du monde; mais je vous exhorte àvivre dans le monde comme un chrétien y doit vivre.

Je souhaiterais que, tout en demeurant comme vous faites au milieu desvilles, vous eussiez plus de piété que les solitaires quihabitent les montagnes. Et pourquoi désiré-je cela de vous,sinon parce que l’Eglise en retirerait un grand avantage? " Personne, "dit l’Evangile, "n’allume une lampe pour la mettre sous un boisseau. "(Matth. V, 20.) Soyons donc des lampes brillantes et élevéessur le chandelier, afin que notre lumière éclate de toutesparts. Allumons et entretenons en nous ce feu du ciel. Eclairons ceux quisont assis dans les ténèbres, afin qu’ils sortent de leurségarements et de leurs erreurs.

Ne me dites point: Je suis engagé avec une femme ; j’ai des enfants;je suis embarrassé dans de grands soins, et il m’est impossiblede faire ce que vous dites. Quand vous n’auriez aucun de tous ces empêchements,si vous demeuriez toujours dans la même apathie, vous n’en seriezpas plus vertueux; comme au contraire si vous étiez dans des engagementsencore plus grands, et que vous eussiez de l’ardeur et du zèle,vous vous élèveriez enfin au-dessus de tout. Dieu ne vousdemande qu’une chose: une âme fervente et généreuse.Et alors ni l’âge, ni la pauvreté, ni les richesses, ni quoique ce soit, ne vous empêchera d’être vertueux.

On a vu dans tous les siècles des vieillards, des jeunes gens,des personnes mariées et occupées à éleverleurs enfants, des artisans, et des soldats qui ont été très-fidèlesà Dieu, et qui dans tous les temps ont accompli tous ses préceptes.Daniel était jeune, Joseph était esclave ; Aquila étaitartisan ; Lidie vendait de la pourpre ; le geôlier de saint Paulgouvernait une prison; Corneille était centurion; Timothéeétait presque toujours malade; Onésime était non-seulementesclave, mais fugitif: et cependant toute cette différence d’étatsn’a point empêché que toutes ces personnes, hommes ou femmes,jeunes ou vieux, esclaves ou libres, officiers ou particuliers, n’aientbrillé par la sainteté de leur vie.

Ne nous couvrons donc plus de ces vains prétextes. Ayons despensées plus sages et plus chrétiennes. Quels que nous puissionsêtre par notre condition dans le monde, soyons grands par notre vertudans l’Eglise, et nous mériterons un jour les biens du ciel, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire etl’empire maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles,Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLIV

" COMME IL PARLAIT ENCORE AU PEUPLE, SA MÈRE ET SES FRÈRESÉTAIENT DEHORS QUI DEMANDAIENT A LUI PARLER. ET QUELQU’UN LUI DIT:VOILA VOTRE MÈRE ET VOS FRÈRES QUI SONT LÀ DEHORSET QUI VOUS DEMANDENT. MAIS IL RÉPONDIT A CELUI QUI DISAIT CELA: QUI EST MA MÈRE ET QUI SONT MES FRÈRES? ET ÉTENDANTSA MAIN SUR SES DISCIPLES : VOICI, DIT-IL, MA MÈRE, ET VOICI MESFRÈRES. " (CHAP. XII, 46, 47, 48, 49, JUSQU’AU VERSET 10 DU CHAP.XIII.)

1. Jésus-Christ, mes frères, nous fait voir ici dans unexemple bien sensible combien ce que je vous disais l’autre jour est vrai,savoir que là où manque la vertu, tout le reste est inutile.Je vous disais la dernière fois que ni l’âge, ni le sexe,ni le désert, ni tous les saints exercices ne nous serviraient derien, si nous n’avions une piété sincère dans le cœur.Aujourd’hui nous apprenons quelque chose de plus, nous apprenons qu’ilne servirait de rien d’avoir porté Jésus-Christ dans sesentrailles et de l’avoir enfanté miraculeusement comme a fait laVierge, si l’on ne possédait en même temps la vertu. C’estlà une conséquence évident? des paroles évangéliquesque nous allons expliquer.

" Lorsque Jésus-Christ parlait encore au peuple, quelqu’un luidit (46): Voilà votre mère et vos frères qui sontlà dehors, et qui vous demandent (47). Mais il lui répondit:Qui est ma mère et qui sont mes frères (48)?" Il ne parlaitpas ainsi pour désavouer sa mère, ni par la crainte qu’ileut de passer pour son fils devant les hommes. S’il avait pu rougir d’avoirMarie pour mère, il ne serait jamais descendu dans son sein. Ilvoulait donc nous apprendre qu’il n’eût servi de rien à laVierge d’être mère de Jésus-Christ, si sa vie n’eûtété en même temps parfaite.

Mais ce que les parents de Jésus-Christ faisaient en cette rencontrevenait de l’amour. propre. Ils veulent montrer devant le peuple que Jésus-Christleur appartient; ils n’ont pas encore de lui une juste idée, etils viennent à contre-temps le trouver. Voyez leur vanité.Au lieu d’entrer avec les autres, et d’écouter Jésus-Christavec un profond silence, ou d’attendre au moins à la porte qu’ileût achevé de parler, ils vont au contraire l’appeler devanttout le monde, affectant de faire paraître qu’ils avaient pouvoirde lui commander.

C’est ce que marque l’Evangile par ces paroles : " Lorsqu’il parlaitencore au peuple;" comme s’il disait : N’avaient-ils point d’autre tempsplus propre pour lui parler? Ne pouvaient-ils le faire sans l’incommoder? Qu’avaient-ils de si près à lui dire? S’ils lui voulaientfaire quelque question de doctrine, que ne la lui proposaient-ils en public,afin que sa réponse servît d’instruction à tout lepeuple? Si ce n’était que pour des affaires particulières,il ne fallait pas témoigner cet empressement.

Que si le Sauveur avait refusé à l’un de ses disciplesla permission d’aller ensevelir son (348) père, afin qu’il ne différâtpeint de le suivre, combien eût-il été plus éloignéd’interrompre ses prédications pour des sujets qui ne le méritaientpas? On voit donc qu’ils agissaient humainement en cette rencontre et parun désir secret de vaine gloire.

Saint Jean exprime encore plus clairement cette disposition des parentsde Jésus-Christ, lorsqu’il dit : " Que ses frères mêmesne " croyaient pas en lui. " (Jean, VII, 5) Il rapporte même de leursparoles où il y a beaucoup d’indiscrétion. Ils lui faisaient,dit-il, violence pour le faire venir à Jérusalem dans l’espérancede tirer de la gloire des miracles qu’il y ferait: " Si vous faites ceschoses, faites-vous connaître au monde. Car nul’homme " n’agit ensecret; lorsqu’il veut être connu dans le public. " (Ibid. IV.) C’estalors que Jésus-Christ les réprimanda de leurs penséescharnelles et terrestres, parce que les Juifs disaient de lui : ce N’est-cepas là ce fils d’un artisan dont nous connaissons le pèreet la " mère, et dont les frères sont parmi nous? " lui reprochantainsi la bassesse de sa naissance; ses parents le portaient au contraireà se relever par la grandeur de ses miracles. Mais Jésus-Christles rebute pour les guérir de cette passion.

Si le Sauveur avait voulu renoncer sa mère, il l’aurait fait,lorsqu’on en voulait tirer un sujet de le mépriser. Mais il a étési éloigné de cette pensée, et il a eu d’elle un soinsi particulier, que près d’expirer sur la croix, il l’a recommandéeau plus chéri de ses disciples, et lui a ordonné de la regardercomme sa mère. Que s’il parle d’elle en cet endroit avec plus desévérité, c’est qu’il voulait guérir l’espritde ses proches, qui ne le considéraient que comme un homme ordinaire,et qui tiraient vanité de ce qui paraissait de grand en lui. Illes reprend donc, mais comme un médecin; et ces paroles ne sontpas pour les blesser, mais pour les guérir.

Ne considérez donc pas seulement cette réprimande de Jésus-Christ,laquelle est pleine de modération et de sagesse; mais pensez enmême temps, combien était téméraire et inconsidéréela hardiesse de ses proches, et surtout quel est celui qui fait la réprimande.Ce n’est pas un simple homme, c’est un Dieu, et le Fils unique du Père.Pesez bien aussi le dessein dans lequel il leur parle. Car il ne voulaitpoint les confondre, mais les délivrer de la passion la plus tyrannique;leur inspirer des sentiments plus relevés de sa personne; et leurpersuader qu’il n’était pas seulement le Fils, mais encore le Maîtreet le Seigneur de Marie. Considérez ces raisons et vous reconnaîtrezque cette réprimande de Jésus-Christ était très-dignede lui, très-utile à ceux à qui il la fait, et toutepleine de modération et de sagesse. Car il rie dit pas : va et disà ma mère qu’elle n’est pas ma mère; c’est àcelui même qui lui parle qu’il répond: " qui est ma mère"et qui sont mes frères? " Et ces paroles, outre le sens qui vientd’être indiqué, ont encore une autre portée. Laquelle?Elles tendent à faire comprendre à ceux qui sont làque ni eux ni personne ne peut trouver assez d’avantage dans les liaisonsde la chair et du sang pour avoir le droit de négliger la vertu.Car puisqu’il n’eût servi de rien à la Vierge même d’êtrela Mère de Jésus-Christ si elle n’eût soutenu cettedignité par sa vertu, combien toutes les alliances charnelles seront-ellesmoins utiles à tous les autres? La parenté véritablequi nous lie avec Jésus-Christ, est de faire la volonté deson Père. C’est cette liaison qui ennoblit l’âme, et qui larend plus illustre que tous les avantages de la chair et du sang.

2. Comprenons donc cette vérité, nies frères, etsi nous avons des enfants qui se signalent par leur piété,ne tirons point vanité de leur gloire, si nous n’avons aussi leurvertu. Ne nous glorifions peint de même de la piétéde nos pères, si nous ne tâchons de leur ressembler. Il peutse faire dans le christianisme que celui qui nous aura donné lavie ne soit pas notre père, et qu’un autre le sera véritablement,quoiqu’il ne nous ait pas engendrés. C’est pourquoi lorsqu’une femmedisait à Jésus-Christ dans un autre endroit de 1’Evangile:" Bienheureux le sein qui vous a porté, " et lés mamellesque vous avez sucées " (Luc, XI, 27)," il ne lui répond point:Je n’ai point été porté dans le sein d’une femme,et je n’ai point sucé ses mamelles; mais " bienheureux au contraireceux qui font la volonté de mon Père! " Ainsi on peut remarquerpartout qu’il ne désavoue pas cette liaison et cette parentécharnelle; mais qu’il lui en préfère une autre qui est toutespirituelle et toute sainte.

Quand le bienheureux précurseur disait aux Juifs : " Race devipères, ne dites point: Nous avons Abraham pour père (Matth.III, 17,) " (349) ils ne niaient pas qu’ils descendissent en effet d’Abrahamselon la chair ; mais il leur déclarait qu’il ne leur serviraitde rien d’être sortis d’Abraham, si leur vie n’était semblableà la sienne. C’est ce que Jésus-Christ exprime clairement,lorsqu’il leur dit : " Si vous étiez les enfants d’Abraham vousen feriez les actions." Il ne veut pas dire qu’ils ne descendaient pasd’Abraham selon la chair, mais il les exhorte à s’unir àAbraham par un lien bien plus noble en se rendant les héritierset les imitateurs de sa vertu. C’est encore ce qu’il veut faire entendreici, mais d’une manière plus douce, parce qu’il s’agissait de samère. Il ne dit point: Ce n’est point là ma mère:ce ne sont point là mes frères, parce qu’ils ne font pointma volonté. Il ne les blâme point, il ne les accuse point;mais il dit en général:

" Quiconque fait la volonté de mon Père, " celui-làest mon frère, ma soeur et ma mère. (50.) " S’ils veulentdonc être ma mère et mes frères, qu’ils marchent parcette voie. Lorsque cette femme cria: " Heureux est le sein qui vous aporté, " Jésus-Christ ne répondit point que Marien’était point sa mère; mais il fit une réponse quirevient à ceci : Il n’y a d’heureux que celui qui fait la volontéde mon Père; c’est celui-là qui est mon frère, masoeur, ma mère.

O puissance de la vertu ! ô combien grande est la gloire àlaquelle elle élève ceux qui l’embrassent! Combien de femmes,dans la suite des temps, ont admiré le bonheur de la Vierge, etbéni ces chastes entrailles qui ont porté le Sauveur du monde!Combien se sont dit qu’elles auraient tout sacrifié pour une maternitési glorieuse! Et cependant qui les empêche d’avoir cet honneur? Jésus-Christnous ouvre une voie facile pour arriver à cette haute dignité,et il veut bien faire part de ce titre auguste non-seulement aux femmes,mais encore aux hommes. Il nous élève même plus haut,et il nous offre encore un plus grand honneur, puisque la liaison que nousavons avec Jésus-Christ par l’Esprit de Dieu, surpasse celle quenous aurait pu donner la chair et le sang. Car on devient ainsi mèrede Jésus-Christ d’une manière bien plus excellente que sion l’avait porté dans son sein. Mais ne vous contentez pas de désirersimplement un si grand honneur, et marchez avec ardeur dans la voie quivous y conduit.

En ce jour-là, Jésus sortit de la maison, et s’assit auprèsde la mer (1). " Admirez comment, après avoir repris ses proches,fine laisse pas de faire aussitôt ce qu’ils lui demandent. Il seconduisit de même à l’égard de sa mère aux nocesde Cana. Car après lui avoir dit que son temps n’était pasencore venu, il ne laissa pas de lui obéir pour faire voir, d’uncôté, que tous ses moments étaient réglés,et pour témoigner de l’autre la grande tendresse qu’il avait pourelle. Il fait la même chose en cette rencontre. Il guéritd’abord ses proches de leur vanité, et il sort néanmoinsaussitôt de la maison pour rendre à sa mère tout l’honneurque la bienséance exigeait de lui, et cela bien que la demande fûtà contre-temps.

" En ce jour-là, " dit l’Evangile, "Jésus sortit de lamaison, et s’assit auprès de la mer;"comme s’il eût dit àses parents qui le demandaient: Puisque vous avez tant de désirde me voir et de m’écouter, voici que je viens pour parler. Aprèsavoir fait tant de miracles, il veut de nouveau être utile aux hommespar ses instructions Il s’assied auprès de la mer, pour prendrecomme à l’hameçon et au filet les habitants de la terre.Et ce n’est pas sans grande raison que l’évangéliste rapportecette circonstance, comme pour marquer que Jésus-Christ s’étaitplacé dans cette assemblée du peuple, d’une telle manière,qu’il avait tous ses auditeurs en face, sans qu’il y en eût un seulderrière lui.

" Et une grande multitude s’assembla autour de lui, de sorte que montantdans une barque il s’y assit, tout le peuple se tenant sur le rivage. Etil leur disait beaucoup de choses en paraboles (2, 3)." Il n’usa pas decette manière d’enseigner lorsqu’il parlait sur la montagne, etil ne dit rien en paraboles, parce qu’il n’y avait alors auprèsde lui qu’un peuple simple et grossier, au lieu qu’il est environnéici de scribes et de pharisiens. Considérez, je vous prie, quelleest la première de ces paraboles, et le soin que l’évangélistea de les rapporter dames leur ordre. Il choisit pour la premièrecelle qui de toutes était la plus propre pour rendre ses auditeursattentifs. Comme il ne leur allait parler que par énigmes, il étaitnécessaire de les réveiller d’abord, et de les exciter parcette première parabole à l’écouter avec grande attention.C’est pourquoi un autre évangéliste marque que Jésus-Christleur lit des reproches de ce qu’ils étaient sans entendement, etqu’il leur dit: " Comment ne (350) comprenez-vous point cette parabole?" (Marc, IV, 13.) Mais ce n’était pas seulement- pour ces raisonsqu’il leur parlait en paraboles. Il 1e faisait encore pour donner plusde poids et plus de force à son discours, pour le mieux imprimerdans la mémoire de ses auditeurs, et pour leur rendre les véritésqu’il leur disait plus sensibles et plus palpables. C’est ainsi que lesprophètes ont agi autrefois lorsqu’ils ont parlé aux peuples.Quelle est donc cette parabole?

3. " Celui qui sème est sorti pour aller semer (3.) " D’oùest " sorti " celui qui est présent partout et qui remplit tout?Comment a-t-il pu sortir et où a-t-il pu aller? Mais quand Jésus-Christs’est approché de nous par son incarnation, il ne l’a pas fait enpassant d’un lieu en un autre, mais en se faisant homme et en se rendantvisible à nous. Comme nos péchés nous séparaientde Dieu et qu’ils étaient comme une muraille qui nous fermait l’entréepour aller à lui, il est lui-même venu à nous. Et-pour quel sujet y est-il venu? Est-ce pour perdre la terre qui étaittoute couverte de ronces et d’épines? Est-ce pour punir les laboureursde leur lâcheté et de leur paresse? Nullement. Mais il estvenu pour en être le laboureur lui-même; pour rendre cetteterre fertile, en la cultivant avec soin, et pour y semer sa parole commeune semence précieuse de vertu et de piété. Car j’entendsici par cette " semence " sa parole; par la " terre " qui la reçoit,nos âmes, et il est lui-même " celui qui la sème. "Mais que devient enfin cette semence? Il s’en perd trois parties, et ilne s’en sauve qu’une.

" En semant, une partie de la semence tomba le long du chemin, et lesoiseaux vinrent et la mangèrent (4)." Il ne dit pas qu’il ait lui-mêmejeté cette semence hors du chemin, mais qu’elle y est tombée.

" Une autre tomba dans des lieux pierreux, où elle n’avait pasbeaucoup de terre, et elle leva aussitôt, la terre où elleétait ayant peu de profondeur (5). Le soleil s’étant levéensuite, elle en fut brûlée; et comme elle n’avait pas beaucoupde racine, elle se dessécha (6). Une autre tomba dans les épines,et les épines crurent et l’étouffèrent (7). Une autrepartie de la semence tomba dans une bonne terre, et elle fructifia; quelquesgrains rendant cent pour un, d’autres soixante, et d’autres trente (8).Que celui-là l’entende qui a des oreilles pour entendre (9). Iln’y a que cette quatrième partie de toute la semence qui se sauve,et encore même avec beaucoup d’inégalité et de différence.Jésus-Christ voulait dire par là qu’il offrait indifféremmentà tous les instructions de sa parole. Car comme un laboureur nechoisit point en semant, et ne fait aucun discernement d’une terre d’avecune autre, mais répand sa semence également partout, Jésus-Christde même, en prêchant, ne faisait point de distinction entrele riche et le pauvre, entre le savant et l’ignorant, entre l’âmeardente et celle qui était lâche et paresseuse. Il semaitde même sur tous les coeurs, et il faisait de son côtétout ce qu’il devait faire, quoiqu’il n’ignorât pas quel devait êtrele succès de son travail. Après cela il pourra dire véritablement: " Qu’ai-je dû faire que je n’aie point fait? " (Isaïe, XIII,9.) Les prophètes comparent partout le peuple à une vigne.Isaïe dit: " Il est devenu comme une vigne. " (Isaïe, V.) EtDavid dit: " Vous avez " transféré votre vigne de l’Egypte." (Ps. LXXIX, 13.) Et Jésus-Christ le compare à un champsemé, pour marquer que les hommes allaient à l’avenir luiobéir avec plus de promptitude et que la terre porterait bientôtd’excellents fruits.

Ces paroles: " Celui qui sème est sorti pour aller semer, " nedoivent pas être regardées comme une redite. Car un laboureursort souvent pour d’antres choses que pour semer. Il sort pour laboureret pour cultiver la terre. Il sort pour en arracher les épines ettoutes les mauvaises herbes , ou pour d’autres sujets semblables; maisJésus-Christ n’est sorti que pour semer. D’où vient donc,mes frères, qu’une si grande partie de cette semence se perd? Iln’en faut pas accuser celui qui sème, mais la terre qui reçoitcette semence, c’est-à-dire l’âme qui n’écoute pointcette divine parole. Pourquoi ne dit-il pas plutôt que les lâchesont reçu cette semence et l’ont laissé perdre? que le-s richesl’ont reçue et l’ont étouffée? que ceux qui vivaientdans la mollesse l’ont reçue et qu’ils l’ont rendue inutile? Jésus-Christne veut pas parler si clairement pour ne point porter ces peuples au désespoir.Il veut les laisser à eux-mêmes, et il veut que ce soit leurpropre conscience qui les justifie ou qui les condamne.

Ce qui arrive ici à la semence dont une partie se perd, arriveaussi ensuite à la pêche, où l’on rejette une partiedes poissons qu’on avait pris. (351)

Jésus-Christ dit à dessein cette parabole à sesdisciples, pont les fortifier par avance et pour les avertir que si dansla suite des temps ils voyaient beaucoup de ceux à qui ils au- -raientprêché l’Evangile, se perdre, ils ne devaient pas pour celase décourager, puisque la même chose était arrivéeà Jésus-Christ, qui, sachant le peu de succès quedevait avoir la divine semence, n’avait pas néanmoins laisséde semer.

Mais comment peut-on concevoir, me dites-vous, qu’on sème surdes épines, sur des pierres et dans des chemins ? Je vous répondsque cela serait ridicule à l’égard d’une semence matériellequ’on jette sur la terre; mais à l’égard de nos âmeset de la parole de Dieu, c’est une chose qui ne peut être que trèslouable. On blâmerait très-justement un laboureur s’il perdaitainsi sa semence, parce que les pierres ne peuvent devenir de la terreet que les chemins ne peuvent cesser d’être des chemins, ni les épinesd’être des épines. Mais il n’en est pas ainsi de nos âmesLes pierres les plus dures peuvent se changer en une terre très-fertile.Les chemins les plus battus peuvent n’être plus foulés auxpieds, ni exposés à tous les passants, mais devenir un champbien préparé et bien cultivé. Les épines peuventdisparaître pour faire place à la semence, afin que le graincroisse et pousse en haut, sans qu’il trouvé rien qui l’empêchede monter.

Si ces changements étaient impossibles, le semeur divin et adorablen’aurait jamais rien semé dans le monde. Et s’ils ne sont pas arrivésdans toutes les âmes, ce n’est point la faute du laboureur, maisde ceux qui n’ont pas voulu se changer. Il a accompli avec un soin entierce qui dépendait de lui. Si les hommes, au lieu de correspondreà son ouvrage; l’ont au contraire détruit en eux-mêmes,il n’est point responsable de leur perfidie, après qu’il a témoignétant de bonté et tant d’affection envers les hommes.

Mais remarquez ici, je vous prie, qu’on ne se perd pas en une seulemanière, mais en plusieurs qui sont différentes l’une del’autre.

Ceux qui sont comparés " au chemin", sont les paresseux, leslâches et les négligents. Ceux qui sont figurés " parla pierre", sont ceux qui tombent seulement par faiblesse: " Celui, " ditl’Evangile, " qui est semé sur les pierres est celui qui écoutela parole, et la reçoit aussitôt avec joie, mais il n’a pointde racine en lui-même et n’a cru que pour un temps, et lorsqu’ils’élève quelque persécution à cause de la parole,il se scandalise, aussitôt. Lorsqu’un homme écoute la parolede Dieu et n’y donne point d’attention, l’esprit malin vient ensuite, etil enlève ce qui avait été semé dans son coeur.C’est là celui qui est marqué par la semence qui tombe lelong du, chemin. " Ce n’est pas un crime égal de renoncer àla parole de l’Evangile, lorsque personne ne nous y contraint par ses persécutions,ou de le faire seulement en cédant à la force et àla violence.

Mais ceux qui sont figurés "par les épines" sont encorebien plus coupables que les autres.

4. Afin donc, mes frères, que nous ne tombions point dans cesmalheurs, cachons cette divine semence dans le fond de notre âmeet conservons-la comme un trésor précieux dans notre mémoire.Si le diable fait ses efforts pour nous la ravir, il dépend de nousd’empêcher qu’il ne nous l’ôte. Si cette semence se sèche,cela ne vient point de l’excès de la chaleur; Jésus-Christne dit point que ce soit le grand chaud qui produise cet effet; mais ildit : " Parce qu’elle n’a point de racine. " Si cette sainte parole estétouffée, il n’en faut point accuser les épines, maiscelui qui les laisse croître. On petit couper si l’on veut cettetige malheureuse et se servir utilement de ses richesses. C’est pourquoiJésus-Christ ne dit pas simplement " le siècle; " mais "les soins du siècle; " ni " les richesses" en général,"mais la tromperie des richesses. "

N’accusons donc point les choses en elles-mêmes, mais l’abus quenous en faisons et la corruption de notre esprit. On peut être richesans se laisser surprendre par les richesses. On peut demeurer dans lemonde sans être accablé de ses soins. Les richesses ont deuxmaux qui sont opposés l’un à l’autre; l’un d’exciter notreavarice et d’allumer nos désirs, et l’autre de nous rendre lâcheset mous. Et c’est avec grande raison que Jésus-Christ attribue cette"tromperie " aux richesses. Car il n’y a rien daims les richesses que detrompeur. Ce n’est qu’un nom vain qui n’a rien de solide et de véritable.Le plaisir, la gloire, la beauté et toutes les choses semblablesne sont que des fantômes, qui n’ont point d’être et de subsistance.

Enfin, après avoir marqué ces différentes manières,par lesquelles les hommes se (352) perdent, il commence aussitôtà parler " de la bonne terre, " pour nous empêcher de tomberdans le désespoir et pour nous donner une sainte confiance que nouspourrons nous sauver par une pénitence sincère, et passerde ces trois états marqués par ces trois sortes de terreen un quatrième, où l’âme devient une bonne, une excellenteterre.

Mais pourquoi, la terre étant bonne, la semence étantla même, ainsi que le laboureur qui la répand, un grain néanmoinsen porte-t-il, l’un " cent, " l’autre " soixante, " et l’autre " trente? " Cela ne vient que de la différence de la terre. Car, bien qu’ellesoit toute bonne, elle ne laisse pas d’admettre divers degrés-debonté. Ainsi cette inégalité ne vient ni du laboureur,ni de la semence, mais de la terre qui la reçoit, non selon la différencede sa nature, mais selon la différente disposition de la volonté.Et ce qui fait paraître encore la grande miséricorde de Dieuenvers les hommes, c’est qu’il n’exige pas de tous un même degréde vertu, mais qu’eu recevant avec joie les premiers, il ne rejette niles seconds ni les troisièmes.

Le but qu’il avait en tout ceci, était de persuader ses disciplesqu’il ne suffit pas d’écouter sa parole sainte. Pourquoi donc, direz-vous,Jésus-Christ ne parle-t-il point des autres passions comme de l’impuretéet de la vaine gloire? Je vous réponds qu’il a tout compris dansces deux mots " des inquiétudes du siècle, et de la tromperiedes richesses; car la vaine gloire et toutes les autres passions sont desruisseaux de ces deux sources. Il y joint encore ceux qui sont figurés" par la " pierre " et " par le chemin, " pour montrer qu’il ne suffitpas de renoncer à ses richesses, mais qu’il faut encore pratiquerles autres vertus. Car, que vous servirait-il d’être dégagéde l’argent, si vous êtes négligent et lâche? Que vousservirait-il de même d’être fervent et généreuxdans le reste si vous êtes paresseux à écouter la parolede Jésus-Christ?

On ne se sauve point en ne pratiquant la vertu qu’à demi. Ilfaut premièrement écouter avec ardeur et retenir avec soinles vérités de l’Evangile. Il faut ensuite les pratiqueravec force et avec courage, et enfin mépriser l’argent, renonceraux richesses, et fouler aux pieds toutes les choses de cette vie. L’enchaînementde toutes ces vertus commence par l’application à écouterla parole de Dieu C’est le premier pas pour le salut. " Comment croiront-ils," dit saint Paul, " s’ils n’entendent? "(Rom. X, 14.) Je vous dis aussila même chose. Comment pratiquerons-nous ce que Dieu nous ordonne,si nous n’écoutons ce qu’il nous dit? Mais après ce premierdegré, Dieu exige de nous le courage et la vigueur, et un méprisgénéral pour toutes les choses d’ici-bas,

Ecoutons, mes frères, ces vérités saintes que Jésus-Christnous n enseignées. Qu’elles soient notre bouclier pour nous défendrecontre toutes les attaques de nos ennemis. Qu’elles jettent de profondesracines dans notre coeur, et qu’elles nous servent à nous dégagerde tous les soins de la terre. Que si nous pratiquons une partie de cesvérités, en négligeant l’autre, quel avantage en retirerons-nous,puisque d’une façon ou d’autre nous ne laisserons pas de nous perdre?Qu’importe que nous périssions, ou par l’amour du bien, ou par taparesse, ou par un manquement de courage? Un laboureur ne plaint-il paségalement la perte de sa semence, de quelque manière qu’ellese perde?

Ne nous consolons donc pas de ce que nous ne perdons point le fruitde la parole divine de toutes les manières que nous le pourrions;mais pleurons plutôt de ce que nous la laissons périr en quelquemanière que ce puisse être. Portons le feu dans ces "épines," et dans ces ronces. Ce sont ces tiges malheureuses qui étouffentcette divine semence. Les riches ne le savent que trop, eux que leurs richessesrendent incapables non-seulement de la vertu, mais même de tout lereste. Aussitôt qu’ils se sont rendus les esclaves de leurs plaisirs,ils ne peuvent plus s’appliquer aux affaires même de ce monde, etencore bien moins aux choses du ciel qui regardent le salut. Car leur espritest attaqué en même temps d’une double peste, par les passionsqui le corrompent, et par les inquiétudes qui le déchirent.Chacune de ces deux causes suffit pour les perdre. Lors donc qu’elles sejoignent ensemble, dans quel abîme les doivent-elles jeter?

5. Et ne vous étonnez pas que Jésus-Christ donne le nomd’ " épines aux plaisirs de la vie. " Vous êtes trop charnelet trop enivré de vos passions pour comprendre cette vérité.Mais ceux qui renoncent à ces faux plaisirs, savent que les délicesont des pointes plus perçantes et plus mortelles que toutes lesépines que nous voyons, et qu’elles perdent encore plus l’âmeet le corps même, que les soins et les embarras du monde. (353)

Il n’y a point de chagrins et d’inquiétudes, qui nuisent autantà l’esprit, que l’excès de la bonne chair nuit à notrecorps. Car ces excès engendrent enfin les maladies, les insomnieset les autres maux de tête, d’oreilles et d’estomac, ce que les épinesne peuvent faire. Comme on se met toutes les mains en sang lorsqu’on pressedes épines; ces excès de même et ces délicesperdent toutes les parties du corps, et leur venin se répand surla tête, sur les yeux, sur les mains, et sur les pieds. Comme lesépines sont stériles, les délices le sont aussi; etelles causent une perte bien plus grande, et dans des choses bien plusimportantes. Car elles avancent la vieillesse, elles interdisent les sens,elles étouffent la raison, elles aveuglent l’âme la plus éclairée;elles rendent le corps lâche et efféminé, elles leremplissent d’un amas d’ordures et de saletés. Elles lui causentmille mauvaises humeurs, et elles deviennent une source de corruption etde pourriture.

Elles sont au corps ce qu’une charge trop pesante est à un vaisseauqui coule à fond, accablé par la grandeur de ce poids. Pourquoitravaillez-vous tant à engraisser votre corps?

- En voulez-vous faire ou une victime qui soit bonne à immoler;ou une masse de chair qu’on nous doive servir sur nos tables? On peut êtreexcusable d’engraisser des volailles, quoique peut-être on ne lesoit pas, puisque si grasses elles sont contraires à la santé.Tant la bonne chair est dangereuse, puisqu’elle l’est même jusquedans les animaux!

Toutes les superfluités ne sont jamais bonnes à rien.Elles sont la source des indigestions et des mauvaises humeurs. Les animauxqu’on nourrit moins et qui travaillent plus, s’en portent mieux, et sontplus utiles pour nous servir. Leur chair est aussi plus saine àceux qui en mangent. Mais ceux qui se nourrissent de ces animaux si gras,se remplissent de graisse comme eux, entretiennent par cette réplétionune source de maladies, et ne font qu’appesantir les chaînes qu’ilsportent. Car rien n’est si contraire au corps que cet excès de manger,et rien ne lui est si mortel que les débauches et les délices.Qui n’admirera donc la stupidité de ces personnes qui épargnentmoins leur propre corps, que les autres n’épargnent ces vaisseauxde cuir où ils renferment leur vin? Ils ont soin de ne les pas remplirsi fort qu’ils en crèvent; mais ceux-ci remplissent tellement leurscorps de vin, qu’ils crèvent de toutes parts. Ils en ont jusquesau gosier. Les fumées en montent jusques aux narines, aux oreilleset au cerveau, obstruant de plus en plus les voies de l’esprit et de lapuissance vitale. Dieu ne vous a pas donné une bouche et un estomacpour les remplir de vin et de viande, mais pour vous en servir àlouer Dieu, à lui offrir de saints cantiques, à prononcerles paroles de la loi sainte, et à les employer à l’édificationde vos frères. Et vous au contraire, par un abus criminel, vousne vous en servez presque jamais pour ce saint usage, et vous l’asservissezà votre intempérance durant toute votre vie.

Vous ressemblez à un homme qui aurait entre les mains un luthparfaitement beau dont les cordes seraient de fil d’or, et qu’on regarderaitcomme un chef-d’oeuvre de l’art, et qui au lieu de se servir de cet instrumentpour la fin à laquelle il est destiné, le remplirait d’ordureet de boue. C’est là proprement le désordre où voustombez. Car j’appelle de l’ordure et de la boue, non la nourriture en elle-même,mais l’abus que vous en faites par votre intempérance et par votreluxe.

Tout ce qui est au delà de la nécessité n’est plusune nourriture mais un poison. Le ventre n’est fait que pour recevoir lesviandes; mais la gorge, la bouche et la langue ont d’autres usages plusnobles et plus nécessaires. Quand je dis même que le ventren’est fait que pour recevoir les viandes, je ne l’entends que des viandesqu’on lui don-ne avec modération, et avec retenue. Une preuve dece que je dis c’est que lorsqu’on le charge de trop de viandes, non-seulementil s’y oppose par les dégoûts qu’il nous cause, et comme parles cris qu’il jette, mais qu’il se venge même de nous, par une infinitéde maux qu’il nous fait souffrir.

Il commence par punir les pieds qui nous ont conduits à ces festinsdéréglés. Il attaque ensuite les mains qui l’ont chargéde tant de viandes superflues. Il sert les uns et les autres avec des douleurstrès-aiguës. Quelques-uns même en ont perdu les yeux,et d’autres en ont eu des maux de tête épouvantables. Carle ventre est comme un serviteur qui, ayant plus de charge qu’il n’en peutporter, murmure et se révolte contre celui qui l’accable de la sorte.Il se révolte, dis-je, non-seulement contre ces membres dont jeviens de parler, mais contre (354) l’âme même, et contre laraison et le jugement. Dieu a permis ces mauvais effets par une admirableconduite, afin que si nous ne sommes retenus par notre devoir, et si nousne sommes sobres par vertu, nous le soyons au moins par force, et par lacrainte des maux qui sont une suite de l’intempérance.

Comprenons donc ces vérités, mes frères, fuyonsle luxe et les délices, aimons la sobriété et la vieréglée, pour jouir dans le corps et dans l’âme d’uneparfaite santé, et pour obtenir ensuite les biens à venir,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (355)

HOMÉLIE XLV

" SES DISCIPLES S’APPROCHANT DE LUI, LUI DIRENT : POURQUOI LEUR PARLEZ-VOUSAINSI EN PARABOLES? IL LEUR RÉPONDIT PARCE QU’IL VOUS EST DONNÉDE CONNAITRE LES MYSTÈRES DU ROYAUME DES CIEUX, MAIS POUR EUX ILNE LEUR EST PAS DONNÉ," (CHAP. XIII, 19, 11, JUSQU’AU VERSET 24.)

1.Nous devons ici, mes frères, admirer la retenue des apôtresqui désirant beaucoup de faire une question à Jésus-Christ,savent néanmoins prendre leur temps et attendre une occasion proprepour l’interroger. Car ils ne le font point devant tout le monde. SaintMatthieu le donne à entendre, lorsqu’il dit " Ses disciples s’approchantde lui (Marc, IV, 13)," et le reste. Que ce ne soit pas là une simpleconjecture, saint Marc nous en donne la preuve, puisqu’il marque formellementqu’ils s’approchèrent de lui " en particulier. " C’est ainsi queses frères devaient agir, lorsqu’ils le demandaient, et non le fairesortir avec ostentation lorsqu’il était engagé à parlerau peuple. Mais admirez encore la tendresse et la charité qu’ilsavaient pour tout ce peuple. Ils sont plus en peine de lui que d’eux, etils en parlent au Sauveur avant que de lui parler d’eux-mêmes. "Pourquoi, " lui disent-ils, " leur parlez-vous ainsi en paraboles?" ilsne disent pas: pourquoi nous parlez-vous en paraboles? C’est ainsi qu’enplusieurs rencontres ils témoignent beaucoup de tendresse pour ceuxqui suivaient Jésus-Christ, comme lorsqu’ils lui dirent : " Renvoyezce peuple, " etc. (Marc, VI, 27.) " Et vous savez qu’ils se sont scandalisésde cette parole. " (Matth. XV, 10.) Que leur répond donc ici Jésus-Christ?

" Il vous est donné de connaître les mystères duroyaume des cieux, mais pour eux, il ne leur est pas donné (11)." Il parle de la sorte non pour nous marquer qu’il y eut quelque nécessitéfatale, ou quelque discernement de personnes fait au hasard et sans choix.Il veut leur montrer seulement que ce peuple était l’unique causede tous ses maux: que cette révélation des mystèresétait l’ouvrage de la grâce du Saint-Esprit, et un don d’en-haut;mais que ce don n’ôte pas à l’homme la liberté de savolonté, comme cela devient évident par ce qui suit. Et voyezcomment, pour empêcher (35) qu’ils ne tombent, les Juifs dans ledésespoir, les disciples dans le relâchement, en se voyantles uns privés, les autres favorisés de ce don, voyez commentJésus-Christ montre que cela dépend de nous.

" Car quiconque a déjà, on lui donnera, et il sera combléde biens; mais pour celui qui n’a point, on lui ôtera mêmece qu’il a(12)." Cette parole, quoiqu’extrêmement obscure, fait voirnéanmoins qu’il y a en Dieu une justice ineffable. IL semble queJésus-Christ dise:

Si quelqu’un a de l’ardeur et du désir, Dieu lui donnera touteschoses. Mais s’il est froid et sans vigueur, et qu’il ne contribue pointde son côté, Dieu non plus ne lui donnera rien:

" On lui ôtera même, " dit Jésus-Christ, " ce " qu’ilcroit avoir;" non que Dieu le lui ôte en effet, mais c’est qu’ille juge indigne de ses grâces et de ses faveurs,

Nous agissons nous-mêmes tous les jours de cette façon.Lorsque nous remarquons que quelqu’un nous écoute froidement, etqu’après l’avoir conjuré de s’appliquer à ce que nouslui disons, nous ne gagnons rien sur son esprit, nous nous taisons alors;parce qu’en continuant de lui~parler, nous attirerions sur sa négligenceune condamnation encore plus sévère. Lorsqu’au contrairenous voyons un homme qui nous écoute avec ardeur, nous l’encourageonsencore davantage, et nous répandons avec joie dans son âmeles vérités saintes.

C’est avec raison que Jésus-Christ dit : " Ce qu’il croit avoir," puisqu’il ne l’a point en effet. Et pour expliquer encore plus clairementce qu’il voulait dire par ces paroles " Quiconque a déjà,on lui donnera, et il sera comblé de biens; mais pour celui quin’a point, on lui ôtera même ce qu’il a; " il ajoute : " C’estpourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point,et qu’en écoutant ils n’écoutent ni ne comprennent point(13). " Mais s’ils ne voient point, me direz-vous, ne fallait-il donc pasleur ouvrir les yeux ? Il l’eût fallu si leur aveuglement eûtété involontaire, comme l’est celui du corps. Mais il étaitvolontaire, et de leur propre choix: c’est pourquoi Jésus-Christne dit pas simplement; " parce qu’ils ne voient point; " mais " parce qu’envoyant ils ne voient point. " Car leur aveuglement est un aveuglement demalice. Ils ont vu Jésus-Christ chasser les démons, et ilsdisent: " C’est par la vertu de Béelzébub, prince des démons,qu’il chasse les démons. " (Jean, XIX, 3.) Ils voient que tout sondésir est de les attirer à Dieu, et qu’il ne veut jamaisque ce que son Père veut, et ils disent : " Cet homme n’est pasde Dieu. " Ils jugent des oeuvres de Jésus-Christ autrement qu’ilsne les voient et qu’ils ne les entendent. C’est pourquoi je leur ôteraimême cet avantage, et je les empêcherai de voir et d’entendreà l’avenir, puisqu’ils ne s’en servent que pour attirer sur euxune plus grande condamnation. Car ces hommes ne se contentaient pas dene point croire en Jésus-Christ, mais ils le déshonoraientmême, ils le décriaient, et ils lui dressaient des piègespour le surprendre. Cependant il ne les reprend point de ces excès,parce qu’il ne voulait point leur être pénible par ses accusationset par ses reproches.

Il ne leur parlait pas ainsi dans les commencements. Il s’ouvrait davantageà eux, et il s’expliquait plus nettement. Mais depuis que leur esprits’est altéré par l’envie, il ne leur parle plus qu’en paraboles.Et pour empêcher ensuite que cette sentence terrible ne passâtpour un effet de la haine, ou pour une pure calomnie, et que les Juifsne lui reprochassent qu’il ne leur disait des paroles si dures, que parcequ’il était leur ennemi, il rapporte le témoignage du Prophète.

" Et cette prophétie d’Isaïe s’accomplit en eux: Vous écouterez,et en écoutant vous n’entendrez point : vous verrez, et en voyantvous ne verrez point (14). (lsaïe, VI, 20.) Car le coeur de ce peuples’est appesanti, et leurs oreilles sont devenues sourdes, et ils ont bouchéleurs yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent,que leur coeur ne comprenne, et que s’étant convertis je ne lesguérisse (15). " Considérez, mes frères, avec quelleexactitude le prophète fait ce reproche. Il ne dit pas : Vous neverrez point: mais "vous verrez, et en voyant vous ne verrez point. " Ilne dit pas non plus : Vous n’entendrez point; mais " vous écouterez,et en écoutant vous n’entendrez point. " De sorte que ce sont eux-mêmes,qui se sont volontairement aveuglés, en se fermant les yeux, ense bouchant les oreilles, et endurcissant leur coeur. " Car non-seulementils n’écoutaient point, mais ils écoutaient avec aigreuret avec peine. Et ils ont agi de la sorte, dit le prophète, " depeur que s’étant convertis je ne les guérisse. " (356)

2. Ces paroles marquent une malice consommée, et un dessein forméd’être rebelle à la vérité. Jésus-Christnéanmoins leur rapporte ce passage d’un prophète pour leurdonner encore espérance, et pour les attirer à la foi, enles assurant que s’ils se veulent convertir il les guérira. C’estde même que si quelqu’un disait à un homme : Vous ne m’avezpas voulu regarder, et je vous en suis obligé; car si vous l’aviezfait, je vous aurais aussitôt pardonné, montrant par ces parolesqu’il est encore tout prêt à le faire. Il en est de mêmeici : " De peur, "dit Jésus-Christ, " qu’ils ne se convertissent,et " que je ne les guérisse. " Il leur montrait par ces parolesqu’ils pouvaient encore se convertir et se sauver par la pénitence;et qu’il ne cherchait que leur salut, et non pas sa gloire.

S’il n’eût point voulu être écouté d’eux ettrouver occasion de les sauver, il n’avait qu’à se taire sans leurproposer ces paraboles. C’est au contraire par cette obscurité même,dont elles sont voilées, qu’il tâche de leur exciter le désirde s’instruire de ce qu’elles cachent. Car nous savons d’ailleurs, mesfrères, que " Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’ilse convertisse et qu’il vive. " (Ezéch. XVIII, 23.) Et pour nousfaire voir que le péché n’est point un effet ou de la nature,ou de la nécessité, ou de la violence, il dit ensuite àses apôtres:

" Mais pour vous vos yeux sont heureux de " ce qu’ils voient, et vosoreilles de ce qu’elles " entendent (16). " Il ne parle point ici des yeuxni des oreilles du -corps, mais des oreilles du coeur. Car les apôtresétaient Juifs aussi bien que les autres ; ils avaient étéélevés dans l’observance des mêmes lois, et des mêmescérémonies. Cependant cette prophétie d’Isaïene les touchait pas, parce que leur âme et leur volonté étantbien disposées, étaient comme une racine qui devait produirede bons fruits. Ainsi vous voyez que par ce mot: " Pour vous il vous estdonné " ,Jésus-Christ ne marque point quelque nécessitéfatale, puisqu’il ne les aurait pas appelés heureux s’ils n’eussentfait le bien librement et sans aucune contrainte.

Et ne me dites point pour favoriser les Juifs que ces paraboles étaientobscures, et qu’ils étaient excusables de n’en pas comprendre lemystère. Ils pouvaient s’adresser en particulier à Jésus-Christaussi bien que les apôtres, pour lui en demander l’intelligence.Mais ils ne le voulaient pas à cause de leur indifférenceet de leur paresse. Que dis-je, ils ne le voulaient pas? Ils firent mêmetout le contraire. Non-seulement ils ne croyaient point ce que Jésus-Christ leur disait; non-seulement ils ne le voulaient point écouter,mais ils le combattaient même, et témoignaient n’avoir pourlui que de l’aversion et de la haine. C’est cette disposition que Jésus-Christmarque en rapportant ce reproche du prophète: " Ils ont écoutéavec aigreur. " Mais comme les apôtres étaient bien éloignésde cette disposition, Jésus-Christ les appelle " heureux ", et confirmeencore ce qu’il leur-dit par les paroles suivantes :

" Car je vous dis en vérité que beaucoup de prophèteset de justes ont souhaité de voir ce que vous voyez, et ne l’ontpas vu : et d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont " pas entendu(17); " c’est-à-dire, mon avènement, ma présence,mes miracles, ma voix, et mes prédications. Il les préfèrepar ces paroles, non-seulement, aux Juifs qui étaient corrompus,mais aux justes même de l’ancienne loi. Il les appelle plus heureuxqu’eux, parce qu’ils voyaient ce que ces autres n’avaient pas vu, et qu’ilsavaient tant souhaité " de voir. " Les autres ne voyaient ces merveillesque par la foi, mais les apôtres " les voyaient de leurs yeux " même,et beaucoup plus clairement que les anciens.

Remarquez encore ici l’union que Jésus-Christ fait voir entrel’Ancien Testament et le Nouveau, lorsqu’il montre que les justes de l’ancienneloi, non-seulement ont vu par la foi, les mystères de la nouvelle;mais encore qu’ils ont souhaité avec ardeur de les voir de leurspropres yeux: ce qu’ils n’auraient pas fait si Jésus-Christ eûtété opposé à Dieu, et s’il eût renversésa loi.

" Ecoutez donc vous autres la parabole de celui qui sème (18)." Il leur explique ensuite ce que nous avons déjà dit: illeur parle de l’indifférence des uns et de l’ardeur des autres,de la timidité des uns et du courage des autres, de l’amour ou dumépris des richesses; et il leur fait voir le malheur dans lequelon tom-. hait d’un côté, et l’avantage que l’on retirait del’autre. Il passe de là à plusieurs différents degrésde vertus. Car dans son amour pour les hommes, il a voulu leur ouvrir plusd’une voie de salut. Il ne dit pas que si l’on ne rapporte " cent " pourun, on ne se sauvera point, mais que celui même qui rapportera "soixante, " ne laissera pas de se sauver, et (357) même celui quine rapportera que " trente, " ce qu’il fait dans le dessein de nous fairevoir combien il nous est aisé de nous sauver.

Si donc vous ne pouvez demeurer dans l’état de virginité,vivez chrétiennement dans le mariage. Si vous ne pouvez renoncerà tous vos biens, donnez au moins l’aumône de ce que vousavez. Si les richesses vous accablent comme un fardeau insupportable, partagez-lespar la moitié avec Jésus-Christ. Si vous ne pouvez vous résoudreà lui donner tout, donnez-lui en la moitié ou la troisièmepartie. Puisqu’il vous doit rendre son frère et son cohéritierdans le ciel, faites-le aussi votre frère et votre cohéritiersur la terre. Vous vous donnerez à vous-même tout ce que vouslui donnerez.

N’entendez-vous pas ce que dit le Prophète: " Ne méprisezpas ceux qui viennent du même " sang que vous?" (Isaïe, 38.)Si vous ne devez pas mépriser ceux de votre race quelque vils etméprisables qu’ils soient; combien moins devez-vous méprisercelui qui, outre cette liaison du sang qui l’unit à vous, a survous une autorité suprême, comme étant celui qui vousa créé? Sans avoir rien reçu de vous, il vous a faitdes avantages prodigieux, il a partagé ses biens avec vous, il vousa prévenu par une libéralité incompréhensible.

Ne faut-il donc pas être plus stupide et plus dur que les pierres,pour n’apprendre point à aimer les hommes, après que Dieuvous a tant aimé; pour ne témoigner aucune reconnaissancede tant de bienfaits dont vous avez été comblé, etpour refuser de si petites choses après en avoir reçu desi grandes? Il a partagé le ciel avec vous, et vous ne lui voulezpoint faire part de ce peu de biens que vous avez sur la terre? Il vousa aimé lors même qu’il n’a vu aucun bien en vous; il vousa réconcilié à son Père lorsque vous étiezson ennemi, et vous ne faites pas la moindre grâce à celuiqui vous aime et qui vous a fait tant de bien? N’est-il pas raisonnablequ’avant -même de recevoir cet héritage du ciel et ces autresbiens que Dieu vous promet, vous lui rendiez grâces par avance decette faveur qu’il vous fait de lui pouvoir donner quelque chose? Ne savez-vous pas que lorsque les maîtres reçoivent quelque présentde leurs serviteurs, ou qu’ils daignent aller manger à leurs tables,ce sont les serviteurs qui se tiennent pour obligés, et qui croientavoir reçu une grâce? C’est ici tout le contraire. Ce n’estpoint le serviteur qui invite son maître à sa table, maisle Seigneur même, qui invite et qui prévient son esclave,et après cela même, vous avez la dureté de ne pas invitervotre maître à votre tour.

Il vous a le premier invité à venir manger sous son toit,et vous ne lui rendez pas la pareille? Il vous a vêtu lorsque vousétiez nu, et vous ne le recevez pas chez vous, lorsqu’il est étrangeret qu’il passe? Il vous a le premier fait boire à sa coupe, et vousne lui donnez pas un verre d’eau froide? Il a rassasié votre âmede l’eau si douce du Saint-Esprit; et vous négligez de soulagerla soif de son corps? Il vous a donné ce breuvage célesteet spirituel lorsque vous ne méritiez que des supplices, et vouslui refusez ces assistances temporelles d’un bien même qui est àlui? Ne tenez-vous pas à grand honneur de prendre entre vos mainscette coupe sacrée dont Jésus-Christ même doit boire,et de l’approcher de votre bouche? Et ne savez-vous pas qu’il n’est permisqu’au prêtre seul de vous présenter le calice où estle sang de Jésus-Christ? Mais je n’examine point avec rigueur, vousdit Jésus-Christ, la grandeur des biens que je vous donne pour lescomparer avec ce que je reçois de vous. Je recevrai de bon coeurce que vous me donnerez. Quoique vous ne soyez que laïque, je ne rejetteraipoint votre don, et je n’exige pas de vous autant que vous avez reçude moi. Je ne vous demande pas votre sang; je ne vous demande qu’un verred’eau quand elle serait froide.

3. Pensez donc quel est Celui à qui vous donnez à boireet tremblez-en de frayeur. Pensez que vous êtes devenu le prêtrede Jésus-Christ lui offrant de votre propre main, non pas votrechair, mais votre pain; non votre sang, mais de l’eau froide. Il vous arevêtu des vêtements du salut, et il vous en a revêtupar lui-même; revêtez-le donc au moins par votre serviteur,Il vous adonné un rang honorable dans le ciel, délivrez-ledonc de cette nudité affreuse où vous le voyez, et de cefroid qu’il endure. Il vous a rendu le compagnon de ses anges, recevez-ledonc au moins dans votre maison. Quand vous ne me traiteriez, vous dit-il,que comme l’un de vos serviteurs je ne refuse point cette demeure, quoiqueje vous aie ouvert les cieux. Je vous ai délivré de la plusdure prison qui fût jamais; je n’exige point néanmoins devous que vous me fassiez la même (358) grâce. Je ne vous demandepoint que vous me délivriez des fers et de la prison, mais seulementque vous m’y veniez visiter; cela me suffit pour me consoler. Je vous airessuscité de la mort horrible où vous étiez; je nevous demande point cela, venez seulement me voir quand je suis malade.

Lors donc que les biens qu’on nous a faits sont si grands et que ceuxqu’on exige de nous sont si petits et que nous négligeons néanmoinsde les faire, quels supplices ne devons-nous point attendre? N’est-ce pasavec sujet qu’on nous condamne à ces flammes éternelles,qui ont été préparées pour le diable et pourses anges, puisque nous sommes plus insensibles que les pierres? Car quelleinsensibilité qu’après avoir reçu tant de choses,et que devant en recevoir de si grandes, nous soyons encore les esclavesd’un or que nous allons bientôt - quitter malgré que nousen ayons? Tant de personnes ont donné leur propre vie et ont répanduleur sang, et vous ne voulez pas même donner quelques superfluitéspour gagner le ciel, et pour mériter ces immortelles couronnes?Quelle excuse alléguerez-vous, quel pardon espérerez-vous,vous qui êtes si prompt à vider vos greniers pour. semer vosterres, si joyeux d’épuiser vos coffres, pour donner tout votreargent à usure; niais qui êtes si avare et si cruel lorsqu’ils’agit de nourrir votre propre maître dans la personne des pauvres.

Pensons donc à ceci, mes frères; pensons à ce quenous avons reçu, à ce que nous devons recevoir, et àce que Dieu nous demandera; et ne tenons plus nos coeurs attachésau monde. Devenons enfin tendres et compatissants à la misèredes. pauvres, et n’attirons pas sur nous par notre dureté, la rigueurde cet effroyable jugement. Car ne suffirait-il pas pour nous condamnerque nous ayons joui de tant de biens pendant cette vie, que Dieu en exigesi peu de nous pour en soulager les pauvres, qu’il ne nous demande mêmeque ce que nous serons obligés de quitter bien malgré nous,et qu’ayant si peu d’affection pour ce qu’il nous commande, nous en ayonstant pour tous les biens de la vie? Une seule de ces choses serait capablede nous perdre : que sera-ce donc lorsqu’elles seront toutes jointes ensemble?quelle espérance nous restera-t-il de nous sauver?

Pour éviter donc une condamnation si épouvantable, témoignonsà l’avenir plus de tendresse envers les pauvres, pour jouir ainsides biens d’ici-bas et de ceux de l’autre vie, que je vous souhaite, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (359)

HOMÉLIE XLVI

" JÉSUS LEUR PROPOSA UNE AUTRE PARABOLE EN DISANT : LE ROYAUMEDES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI AVAITSEMÉ DU BON GRAIN DANSSON CHAMP. MAIS PENDANT QUE LES HOMMES DORMAIENT, SON ENNEMI VINT ET SEMADE L’IVRAIE PARMI LE BLÉ ET S’EN ALLA. " (CHAP. XIII, 24, 25, JUSQU’AUVERSET 34.)

1. Quelle différence y a-t-il entre cette parabole et la précédente?Dans la précédente Jésus-Christ a en vue les inattentifs,les négligents, ceux qui ne reçoivent même pas la semencede la parole sainte : dans celle-ci, il marque les erreurs et les assembléesdes hérétiques. Il veut prévenir le trouble oùses disciples pourraient tomber à l’apparition des hérésies,et il leur prédit qu’il en arriverait, après qu’il leur aappris pourquoi il leur parlait en paraboles. Il leur montre dans la paraboleprécédente que les Juifs ne recevaient pas sa parole; etdans celle-ci qu’ils recevraient même les séducteurs et lescorrupteurs de sa vérité.

C’est l’artifice ordinaire du démon de mêler le mensongeavec la vérité, afin que sous le masque de la vraisemblance,l’erreur passe pour la vérité même, et qu’elle trompeceux qui sont faciles à séduire. C’est pourquoi Jésus-Christne marque point dans cette semence de l’ennemi, d’autre mauvais grain quel’ivraie qui est fort semblable au froment. Jésus-Christ nous apprendensuite l’occasion que le démon prend pour surprendre les âmes.

" Pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraieparmi le bon grain, et s’en alla (25). " Ces paroles font voir àquel danger sont exposés les prélats, à qui l’on aparticulièrement confié la garde du champ de l’Eglise, etnon-seulement les prélats, mais tous les fidèles.

Jésus-Christ marque encore ici que l’erreur, ne paraîtqu’après l’établissement de la vérité; commel’expérience nous l’a fait assez connaître. Les faux prophètesn’ont paru qu’après les vrais prophètes, les faux apôtresqu’après les apôtres véritables, et l’Antéchristne doit paraître qu’après Jésus-Christ. Car si le démonne voyait, ou ce qu’il doit imiter, ou à qui il doit dresser despiéges, il ne saurait pas même par quelle voie il nous pourraitnuire. Mais quand une fois il a vu que cette semence divine de Jésus-Christfructifiait dans les âmes, que les uns rendaient " cent " pour unles autres " soixante, " et les autres " trente; " qu’il ne pouvait niarracher ce qui était enraciné trop profondément,ni l’étouffer, ni le brûler, il tente ‘une autre voie, etil mêle le mauvais grain avec le bon, pour confondre ainsi l’un avecl’autre.

Quelle différence, me direz-vous, y a-t-il entre ceux " qui dorment" et ceux qui sont figurés " par le chemin " dans la parabole précédente?Il y a cette différence que dans les autres la semence est enlevéetout d’abord avant même que le démon lui ait laisséprendre racine; au lieu qu’il a besoin dans ceux-ci d’un artifice particulier,pour rendre le grain inutile, après même qu’il a pris racine,et qu’il a poussé. Jésus-Christ nous avertit ainsi de veillersur nous, et de nous tenir sur nos gardes: Quand vous auriez, nous dit-il,(360) évité tous les malheurs qui sont marqués dansla première parabole, vous ne seriez pas encore en sûreté.Comme vous y voyez la semence se perdre, ou par " le chemin ", ou par "les pierres ", ou par les " épines ; elle se perd ici " par le sommeil." C’est ce qui nous oblige à vivre dans une vigilance continuelle.C’est pourquoi Jésus-Christ dit ailleurs : " Celui-là serasauvé qui persévérera jusqu’à la fin. " (Matth.X, 22.)

Ce malheur que Jésus-Christ prédit ici est arrivédès le commencement de l’Eglise. Plusieurs de ceux qui étaientalors dans les charges ecclésiastiques introduisaient dans l’Eglisedes hommes corrompus, et des hérésiarques cachés,et donnaient par là une grande facilité au démon poursurprendre les fidèles. Car une fois qu’il a semé ce mauvaisgrain dans le champ de l’Eglise, le démon a beau jeu pour tout perdre.

Mais vous me direz: Comment peut-on s’empêcher de dormir? On nele peut pas s’il s’agit du sommeil du corps; mais on peut s’empêcherde tomber dans celui de l’âme. C’est pourquoi saint Paul disait :" Veillez, demeurez fermes dans la foi. " (I Cor. XVI, 13.)

Jésus-Christ nous représente ce travail du démonnon-seulement comme une oeuvre de malice, mais encore comme une superfétation.Car après que le champ a été bien cultivé,et qu’on y a mis de bonne semence, lorsqu’il n’y manque plus rien, c’estalors qu’il y vient sursemer l’ivraie. C’est proprement ce pie font leshérétiques , qui en répandant leur poison n’ont pointd’autre but que la vaine gloire. Jésus-Christ marque encore mieuxpar ce qui suit, toutes les intrigues et tous les artifices de ces hommesdangereux.

" L’herbe donc ayant poussé et étant montée sien épi, l’ivraie commença aussi à paraître (26)." C’est la conduite que gardent les hérétiques. Ils se cachentavec soin au commencement; mais après qu’ils sont devenus plus hardis,et que quelqu’un les appuie et leur donne du crédit, ils publientalors leurs dogmes impies.

" Alors les serviteurs du père de famille lui vinrent dire :Seigneur n’avez-vous pas semé

si de bon grain dans votre champ? D’où vient donc qu’il y a del’ivraie (27)? Il leur répondit: c’est mon ennemi qui a fait cela.Ses serviteurs lui dirent : voulez-vous que nous allions l’arracher (28)?Non, leur répondit-il, de peur qu’en cueillant l’ivraie vous ne" déraciniez aussi tout ensemble le bon grain (29). " Pourquoi Jésus-Christnous marque-t-il que ces serviteurs font ce rapport à leur maître,sinon pour nous apprendre par la réponse de ce père de famillequ’il ne faut point tuer les hérétiques? Il appelle le démon" un homme ennemi, " à cause du mal qu’il fait aux hommes. C’estnous qu’il attaque par tous ses efforts, et néanmoins l’originede cette guerre irréconciliable qu’il nous fait, n’est pas tantl’aversion qu’il a pour nous, que la haine qu’il a conçue contreDieu. Et nous voyons, mes frères, par le soin que Dieu prend denous défendre d’un tel ennemi, que Dieu nous aime plus que nousne nous aimons nous-mêmes. Mais considérez encore la malicedu démon. Il ne sème point cette semence de mort avant lasemence de la vie, parce qu’il n’aurait rien eu à perdre. Mais aussitôtque le champ a été semé, il s’efforce de ruiner enun moment tous les travaux du divin laboureur, tant il se déclareen toutes choses l’ennemi de Dieu! Considérez aussi l’affectionde ces serviteurs envers leur maître. Aussitôt qu’ils aperçoiventcette ivraie, ils pensent à l’arracher. Leur zèle, quoi’qu’unpeu trop indiscret, témoigne le grand soin qu’ils avaient de labonne semence, et montre que leur unique but était non de fairepunir l’ennemi, mais de prévenir la perte du bon grain. Ils ne cherchentque les moyens de remédier à un si grand mal.

Ils ne s’appuient pas même sur leur propre sentiment. Ils consultentla sagesse de leur maître : " Voulez-vous? " lui disent-ils; maisil le leur défend et leur dit: " Non, de peur qu’en cueillant l’ivraie,vous ne déraciniez "aussi tout ensemble le bon grain. " II leurparle de la sorte pour empêcher ainsi les guerres, les meurtres etl’effusion de sang. Car il ne faut point tuer les hérétiques,puisque ce serait remplir toute la terre de guerres et de meurtres. Illeur défend ces violences pour deux raisons; la première,parce qu’en voulant arracher l’ivraie on pourrait aussi nuire au froment;et l’autre parce que tôt ou tard les hérétiques serontpunis, s’ils ne se convertissent de leur erreur. Si vous voulez donc qu’ilssoient châtiés sans qu’ils nuisent au bon grain, attendezle temps que Dieu a marqué pour en faire justice.

2. Considérons encore cette parole : " De peur qu’en cueillantl’ivraie, vous ne déraciniez (361) aussi tout ensemble le bon grain." Il semble qu’il dise par là : Si vous prenez les armes contreles hérétiques; si vous voulez répandre leur sanget les tuer, vous envelopperez nécessairement dans ce meurtre beaucoupde justes et d’innocents. De plus il y en a beaucoup qui sortant de l’hérésie,d’ivraie qu’ils étaient pourraient se changer en bon grain. Quesi on prévenait ce temps, en croyant arracher de l’ivraie on détruiraitle froment qui en devait naître. Ainsi il donne du temps aux hérétiquespour se convertir, et pour rentrer en eux-mêmes. Il n’empêchepas néanmoins qu’on ne réprime les hérétiques,qu’on ne leur interdise toute assemblée, qu’on ne leur ferme labouche, et qu’on ne leur ôte toute liberté de répandreleurs erreurs; mais il ne veut pas qu’on les tue, et qu’on répandeleur sang. Et considérez, je vous prie, la douceur de Jésus-Christ.Il ne défend pas seulement d’arracher l’ivraie; mais il donne laraison de sa défense, et il répond à ceux qui luipourraient dire que cette ivraie peut-être demeurerait toujours cequ’elle est :

"Laissez croître, " dit-il, " l’un et l’autre jusqu’à lamoisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs. Cueillezpremièrement l’ivraie, et liez-la en bottes pour la brûler;mais amassez le blé dans mon grenier (30). " Il les fait souvenirici des paroles de saint Jean, lorsqu’il parlait du Sauveur comme du Jugede l’univers. Il leur ordonne d’épargner l’ivraie tant qu’elle seramêlée parmi le froment, pour lui donner lieu de se changer,et de devenir froment elle-même. Que si ces hommes, représentéspar l’ivraie, ne font aucun usage de la bonté et de la patiencedu maître du champ, ils tomberont alors nécessairement dansles mains de l’inévitable justice:

" Je dirai aux moissonneurs: Cueillez premièrement l’ivraie.Pourquoi cueillez premièrement l’ivraie? " Afin de ménagerles auditeurs qui se seraient effrayés si le bon grain eûtété indifféremment cueilli avec le mauvais: " Liez-laen bottes pour la brûler; mais amassez le blé dans mon grenier."

" Il leur proposa une autre parabole en disant: Le royaume des cieuxest semblable à un grain de sénevé (31). " Comme Jésus-Christleur avait déjà dit que les trois quarts de la semence s’étaientperdus, et que la quatrième partie restante avait encore souffertun grand dommage, ils devaient être portés à s’effrayeret à dire: Qui seront donc ceux qui croiront, et combien y en aura-t-ilpeu qui seront sauvés? C’est à cette crainte que Jésus-Christveut remédier par la parabole du grain de sénevé àl’aide de laquelle il raffermit leur foi et leur fait voir l’Evangile s’étendantsur toute la terre. Il choisit pour cela la comparaison de cette semencequi représente parfaitement cette vérité.

" Elle est la plus petite de toutes les semences; mais lorsqu’elle acru cité est plus grande que toutes les autres, et devient un arbre,en sorte que les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches (32)."Cette dernière circonstance est un indice de grandeur. Or, tellesera la prédication de l’Evangile. Et en effet, ceux qui l’ont prêchéétaient bien les plus humbles des hommes, mais comme il y avaiten eux une grande vertu, leur prédication s’est étendue surtoute la terre.

Après cette parabole, il leur propose celle du levain:

" Le royaume des cieux est semblable au levain qu’une femme prend etmet dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que la pâte soittoute levée (33). " Comme ce levain répand sa force invisibledans toute cette pâte, vous de même, mes disciples, vous changerezet vous convertirez le monde entier. Mais considérez ici la sagessedu Sauveur. Il tire toutes ses comparaisons des choses ordinaires et naturelles,pour marquer que si la nature dans ses ouvrages agit certainement et infailliblement,lui qui est le maître de la nature agira de même.

Et ne dites point: Que pourrons-nous faire n’étant que douze,lorsque nous serons mêlés avec tout un monde? Car c’est encela même qu’éclatera votre force, qu’étant mêlésavec le monde, vous vaincrez le monde. Comme le levain ne montre sa forceque lorsqu’on l’approche de la pâte, et que non-seulement on l’enapproche, mais qu’on l’y mêle et qu’on l’y confond, puisque non-seulementcette femme l’y met, mais qu’elle " l’y cache, " de même, lorsquevous serez au milieu des peuples et qu’ils vous environneront de toutesparts pour vous perdre, ce sera alors que vous en serez les vainqueurs.Et comme le levain se répand dans toute la pâte sans rienperdre de sa force, mais que peu à peu, il la change toute en lui-même,votre prédication aussi changera tous (362) les peuples et les rendrasemblables à vous, Ne craignez donc point tous les maux que je vousprédis. Tous ces obstacles seront votre gloire et vous surmontereztous vos ennemis.

Dans ces mesures de farine, le nombre de " trois " est mis pour un grandnombre comme c’est l’ordinaire dans l’Ecriture.

Ne vous étonnez point, mes frères, que Jésus-Christ,découvrant aux hommes les plus grands mystères de son royaume,leur parle si " de sénevé et de levain. " Il parlait àdes personnes grossières et ignorantes, qui avaient besoin de cessortes de comparaisons. Ils étaient si peu éclairés,qu’après même des paraboles si simples, ils avaient encorebesoin qu’on leur en donnât l’éclaircissement.

Où sont maintenant les Grecs? Qu’ils reconnaissent enfin la puissancede Jésus-Christ, en voyant que l’événement a justifiéses prophéties. Qu’ils le reconnaissent enfin et qu’ils l’adorenten voyant ce double miracle; le premier qu’il a prévu et qu’il aprédit une chose si incroyable; et le second qu’il l’a accompliede la même manière qu’il l’avait prédite. C’est luiqui donne à ce levain cette force secrète et invisible. C’estlui qui veut encore aujourd’hui, que ceux qui lui sont fidèles,soient mêlés avec la multitude des hommes du siècle,afin qu’ils soient comme un levain sacré qui leur communique lavertu et la sagesse. Qu’on ne se plaigne donc point du petit nombre desapôtres, puisque la vertu de leur parole a eu tant de force.

Ce qui a été une fois pénétré parle levain se change en levain. La prédication est comme une étincellede feu qui s’attache à un bois sec. Elle l’enflamme premièrementet fait qu’il brûle ensuite le bois le plus vert. Jésus-Christnéanmoins ne se sert pas de cette comparaison du feu, mais de celledu levain, parce que lorsqu’un bois sec est embrasé, sa sécheresseest cause en partie de ce qu’il brûle, au lieu que c’est le levainqu,i fait tout dans le changement qu’il cause dans la pâte.

Que si douze hommes autrefois ont été le levain qui achangé et sanctifié toute la terre; jugez, mues frères,quelle doit être notre corruption et notre lâcheté,si maintenant que nous sommes un si grand nombre de chrétiens, nousne pouvons servir de levain pour convertir ce qui reste, nous qui devrionsêtre assez saints pour servir à la conversion de dix millemondes !

3. Mais ces douze hommes, dites-vous, étaient des apôtres.Il est vrai! Mais n’étaient-ils pas hommes comme vous? n’avaient-ilspas été élevés au milieu des villes? n’avaient-ils pas usé des mêmes biens? n’avaient-ils pas étéengagés dans les mêmes arts? Etait-ce des auges descendusdu ciel? Vous me direz qu’ils faisaient des miracles, Et moi je vous répondsque les miracles n’ont pas été ce qu’il y a eu de plus admirabledans eux,

Jusqu’à quand, mes frères, chercherons-nous dans ces miraclesun prétexte à notre mollesse? Que ne regardez-vous ce grandnombre de saints qui n’ont jamais fait aucun miracle? Ne savez-vous pasque plusieurs de ceux mêmes qui ont chassé les démons,sont ensuite tombés dans le péché et, qu’au lieu des’attirer l’admiration des hommes, ils n’ont attiré sur eux quela colère de Dieu? Qu’y a-t-il donc eu dans les apôtres, medirez-vous, qui les a si fort relevés au-dessus des hommes? C’estle mépris qu’ils ont fait de l’argent. C’est l’éloignementqu’ils ont eu de la gloire; c’est le retranchement de tous les soins etde toutes les affaires du monde. Si, au lieu d’avoir de telles dispositions,ils eussent été assujétis aux mêmes passionsque nous, quand ils auraient ressuscité mille morts, bien loin d’entirer quelque avantage ils n’auraient passé que pour des fourbeset pour des séducteurs.

C’est donc par la sainteté de la vie, que l’homme brille et éclatevéritablement : c’est par la sainteté de la vie qu’il attirela grâce du Saint-Esprit. Quel miracle a fait saint Jean qui a instruittant de villes? L’Evangile ne dit-il pas clairement: " Que Jean n’a faitaucun miracle? " (Jean, X, 41.) Qui a rendu Elie si admirable , sinon cetteliberté qu’il a fait paraître en parlant aux rois? ce zèlequ’il a eu pour Dieu? ce renoncement à toute chose? ces habits austères,ces peaux de bêtes dont il se couvrait et ces lieux sauvages oùil demeurait? Tous les miracles qu’il a faits depuis sont beaucoup moindresque sa vie, puisqu’ils n’en ont été qu’une suite.

Quel miracle le démon a-t-il vu dans le bienheureux Job qui l’aitirrité contre ce saint homme? Il n’a point été frappéd’aucun prodige qu’il eût fait; mais il a été surprisde voir en lui une vie si sainte et un coeur aussi ferme que le diamant.Quel miracle avait fait David, étant encore tout jeune, pour obligerDieu de dire : " J’ai trouvé David, fils de Jessé, un (363)homme selon mon coeur? " (Paralip. XIII, 22.) Quel mort ont ressuscitéAbraham, Isaac et Jacob? Quel lépreux ont-ils guéri?

Ne savez-vous pas que souvent les miracles nous nuisent, si nous neveillons sur nous? Qu’est-ce qui a divisé les Corinthiens les unsd’avec les autres, sinon les miracles? Qu’est-ce qui a étécause que beaucoup d’entre les Romains sont tombés dans l’égarementsinon les miracles? N’est-ce pas ce qui a perdu Simon le Magicien, aussibien que ce disciple qui voulait suivre Jésus-Christ et àqui le Sauveur dit cette parole : "Les renards ont des tanières" et les oiseaux du ciel ont des nids? " (Matth. VIII, 13.) Car l’un deces deux était avare et l’autre ambitieux, et, en voulant satisfaireleur passion par les miracles, ils tombèrent dans le malheur quiles a perdus. La vertu au contraire et la sainteté de la vie, non-seulementne fait point naître en nous ce désir; mais elle nous l’ôtemême, lorsque nous l’avons.

Quand Jésus-Christ instruisait ses disciples, leur disait-il: Faites des miracles, afin que les hommes les voient? Nullement. Mais: " Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voientvos bonnes oeuvres, et qu’ils en glorifient votre Père qui est dansles cieux." (Matth. V, 17.) Il ne dit pas non plus à saint Pierre: " Si vous m’aimez, " faites des miracles; mais " paissez mes agneaux." (Jean, XXI, 15.) Et, lorsqu’il le préférait, avec saintJacques et saint Jean, à tous les autres apôtres, était-ceà cause de ses miracles? Ne guérissaient-ils pas tous égalementles lépreux? ne ressuscitaient-ils pas également les morts?n’avaient-ils pas tous reçu la même puissance? Pourquoi doncpréférait-il ces trois disciples aux autres, sinon àcause de la grandeur de leur vertu et de leur courage?

4. Il est donc clair que ce que Dieu cherche en nous, c’est la bonnevie et les actions saintes: " Vous les connaîtrez, " dit Jésus-Christ," par leurs oeuvres. " (Matth. VII, 15.) Et qu’est-ce qui rend nos actionssaintes? Sont-ce les miracles ou les vertus qui en sont la source et quise terminent enfin à ce don? Car la sainteté de la vie attirecette grâce de faire des choses miraculeuses, et celui qui la reçoitne la reçoit que pour édifier les autres et les convertir.

Pourquoi Jésus-Christ a-t-il fait tant de miracles, sinon afinqu’en se rendant digne d’être cru, il attirât les hommes àla foi, et les fît entrer ainsi dans une vie pure? C’est làla fin qu’il s’est proposée. C’est pour cela qu’il a fait tant deprodiges, qu’il a joint à ses miracles les menaces de l’enfer, etla promesse d’un royaume éternel; qu’il nous a prescrit des loissi pures et si inconnues au monde; et tout ce qu’il a fait sur la terrea eu pour but de rendre les hommes non-seulement saints, mais égauxaux anges.

Telle a été l’unique fin du Sauveur dans tout ce qu’ila fait. Mais que dis-je, du Sauveur? Vous-même, si Dieu voulait vousdonner le pouvoir ou de ressusciter les morts au nom de Jésus-Christ,ou de mourir pour lui, laquelle de ces deux grâces choisiriez-vous?Ce serait sans doute la seconde, parce que la première ne seraitqu’une action extérieure que Dieu ferait par vous, au lieu que laseconde serait une action qui sanctifierait et couronnerait votre vie.Si l’on vous offrait de même, ou la puissance de changer tout lefoin du monde en or, ou la grâce de mépriser tout l’or dumonde comme du foin, ne préféreriez-vous pas ce second avantageau premier? Et certes ce serait avec grande raison, puisqu’il n’y auraitpoint de miracle qui pût faire autant d’impression sur les hommespour les attirer à Dieu, que ce mépris des richesses. S’ilsvous voyaient changer le foin en or, ils en seraient encore plus avares,et ils désireraient en même temps d’avoir cette puissance,comme il arriva à Simon le Magicien; mais s’ils voyaient au contrairetout le monde fouler aux pieds l’argent comme du foin, ils seraient bientôtguéris de leur avarice.

Vous voyez donc, mes frères, que rien ne sert tant aux hommes,que rien ne les rend si illustres que la bonne vie. J’appelle une bonnevie, non pas de, jeûner ou de coucher sur la cendre, ou de vous revêtird’un sac, mais d’avoir un mépris de la richesse aussi sincèreet aussi effectif qu’on le doit avoir, d’aimer tout le monde avec une charitétendre et véritable, de partager notre pain avec les pauvres, devaincre la colère, de fouler aux pieds la vanité et l’orgueil,et d’étouffer tous les mouvements de l’envie.

Ce sont là les instructions que Jésus-Christ lui-mêmenous a données: " Apprenez de moi," dit-il, " que je suis doux ethumble de coeur." (Matth. XI, 27.) Il ne dit pas : Apprenez de moi quej’ai jeûné; quoi qu’il pût nous proposer son jeûnede quarante jours; mais ce n’est pas ce (364) qu’il veut principalementque nous imitions en lui: "Apprenez de moi, " nous dit-il, "que je si suisdoux et humble de cœur. " Et lorsqu’il envoie ses apôtres prêcherl’Evangile dans tout le monde, il ne leur dit pas : Jeûnez, maissi mangez de ce qu’on vous présentera. " Mais pour l’argent, illeur défend très-expressément d’en avoir sur eux:" Ne possédez, leur dit-il, ni or, ni argent, ni d’autre monnaiedans si votre bourse. " (Luc, X, 4.)

Je vous dis ceci, mes frères, non que je blâme le jeûne;à Dieu ne plaise! au contraire, je le loue et l’estime de tout moncoeur. Mais ma douleur est de voir que vous méprisiez toutes lesautres vertus, et que vous croyiez que c’est assez de jeûner pourêtre sauvé, quoique le jeûne entre les vertus tiennele dernier rang. Les ver tus principales et essentielles sont la charité,l’humilité, la douceur, l’amour des pauvres; et ces vertus surpassentmême la virginité. C’est pourquoi si vous voulez devenir égalaux apôtres, rien ne vous en peut empêcher. Travaillez àmonter au comble de ces vertus, et vous ne leur serez pas inférieuren mérite.

Qu’on ne s’excuse donc plus sur ce qu’on n’a pas le don des miraclescomme les apôtres. fi est vrai qu’on ne peut chasser comme eux lesdémons des corps, mais on peut les chasser de son âme et decelle des autres; et ce second miracle afflige plus le démon quele premier, parce que le péché est sa grande force. C’estpour le détruire que Jésus-Christ ‘est mort sur la croix.C’est le péché qui a introduit la mort dans le monde, etune confusion générale et universelle parmi les hommes. Sidonc vous étouffez le péché en vous, vous étoufferezen même temps la plus grande force du diable; vous lui briserez latête; vous ren~ verserez tout ce qui peut affermir sa tyrannie, vousmettrez en fuite toutes ses légions infernales, et enfin vous ferezle plus grand de tous les miracles.

Ce n’est pas moi qui vous dis ceci de moi-même. C’est le bienheureuxsaint Paul qui ayant dit: si Aspirez aux dons les plus parfaits, et jevous enseignerai une voie encore " beaucoup plus excellente (I Cor. I,31), " ne parle point ensuite des miracles ni des prodiges; mais seulementde la charité qui est le principe et la racine de tous les biens.Si donc nous embrassons cette charité avec toutes les branches saintesdont elle est la tige, nous n’aurons point besoin du don des miracles,comme au contraire si nous la négligeons, tous les miracles ne nousserviront de rien.

Pensons à ces vérités, mes frères, et aspironsà ce qui a rendu les apôtres si grands devant Dieu et devantles hommes. Voulez-vous savoir ce qui les a rendus si illustres? SaintPierre vous le dit lui-même : " Seigneur, nous avons tout quittéet nous vous avons suivi, quelle récompense donc en recevrons-nous?" (Matth. XIX, 26.) Ecoutez aussi la réponse de Jésus-Christ: " Vous serez un jour assis sur douze trônes; et quiconque quitterapour moi sa maison, ses frères, son père et sa mère,recevra le centuple en ce monde et la vie éternelle en l’autre."

Renonçons donc, mes frères, à toutes les chosesde la terre, et abandonnons-nous à Jésus-Christ, afin queselon sa parole, nous soyons égaux aux apôtres et que nousjouissions de cette vie éternelle que je vous souhaite, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (365)

HOMÉLIE XLVII

" JÉSUS DIT TOUTES CES CHOSES AU PEUPLE EN PARABOLES, ET ILNE LEUR PARLAIT POINT SANS PARABOLES, AFIN QUE CETTE PAROLE DU PROPLIÈTHIEFUT ACCOMPLIE: J’OUVRIRAI MA BOUCHE POUR PARLER EN PARABOLES; JE PUBLIERAIDES CHOSES QUI ONT ÉTÉ CACHÉES DEPUIS LA CRÉATIONDU MONDE. " (CHAP. XLII, 34, 35, JUSQU’AU VERSET 53.)

1. Saint Marc dit que Jésus-Christ parlait en paraboles àce peuple, " autant qu’il était capable de l’entendre, " (Marc,IV, 33.) Et pour montrer ensuite que ce n’était pas là unenouveauté dont on n’eût jamais ouï parler, il fait voirque les prophètes avaient prédit cette manière d’enseigner.Il montre ensuite que le but du Sauveur dans ces paraboles, n’étaitpas d’aveugler les Juifs et de les jeter dans l’ignorance, mais de lesexciter à s’instruire et à se faire éclairer sur cequ’on leur disait si obscurément : " Il ne leur parlait point, "dit-il, " sans paraboles, " du moins en ce moment-là, car il leuravait déjà parlé autrement qu’en paraboles. Et néanmoinspersonne ne l’interrogea.

Les Juifs avaient fait autrefois plusieurs questions aux prophètes,comme à Ezéchiel et aux autres, mais ils ne font rien desemblable à l’égard de Jésus-Christ. Quoique ce qu’illeur disait fût de nature à les étonner et àles porter à s’en éclaircir, parce que ces ‘paraboles seterminaient à de grandes menaces, rien néanmoins ne les puttoucher. C’est pourquoi, les ayant quittés, il s’en alla.

" Après cela Jésus ayant renvoyé le peuple, vintà la maison (36); n pas un des scribes et des pharisiens ne le suivitalors, ce qui fait voir qu’ils ne le suivaient que pour lui dresser despiéges. Comme donc ces hommes ne comprenaient rien à sesparoles et ne s’inquiétaient pas de les comprendre, Jésus-Christles laissa désormais de côté.

" Ses disciples s’approchant de lui, lui dirent: Expliquez-nous la parabolede l’ivraie semée dans le champ (36). " On voit les disciples tremblerailleurs, lorsqu’ils veulent faire quelque demande à Jésus-Christ.D’où leur vient donc ici cette hardiesse? C’est parce que Jésus-Christvenait de leur dire : " Il vous est donné de connaître lesmystères du royaume des cieux. " Cette parole les avait remplisde confiance. C’est pourquoi ils s’approchent de Jésus-Christ pourlui faire cette question. Ils l’interrogent en particulier et non par aucunmouvement d’envie contre le peuple; mais seulement pour obéir àla loi de leur maître qui leur avait dit: " Et cela ne leur a pasété " donné. "

Ils ne demandent point à Jésus-Christ l’explication dela parabole " du levain " et de celle "du grain de sénevé," parce qu’elles étaient assez claires d’elles-mêmes : maisils l’interrogent sur celle de " l’ivraie " comme ayant plus de rapportavec la parabole des semences et renfermant encore plus d’instructions.Car ils ne regardaient point cette seconde comparaison seulement commeune redite; et les menaces étonnantes qu’ils y entrevoyaient, lesexcitaient encore plus à en demander (366) l’éclaircissement.C’est pourquoi Jésus-Christ ne leur reproche point leur ignorance,mais il satisfait à leur désir. Il leur explique cette parabole;il l’explique comme je vous ai si souvent dit qu’il fallait faire, c’est-à-direen ne s’attachant pas à la lettre et aux moindres mots, ce qui donneraitlieu à beaucoup d’absurdités, Il nous apprend lui-mêmecette vérité par la manière dont il explique cetteparabole. Car il ne dit rien de " ces serviteurs "qui vont trouver leurmaître quand ils s’aperçoivent " qu’on avait semé del’ivraie au mi-"lieu du blé. " Mais témoignant que cettecirconstance n’avait été ajoutée que comme une suitede la parabole, et pour en rendre l’image plus vive et plus naturelle,il ne s’y arrête point, et passe à ce qui était lebut principal de la parabole, et il fait voir clairement qu’il est le jugeet le Seigneur de toutes choses.

" Et il leur, parla en cette sorte : Celui qui sème le bon grainc’est le Fils de l’homme " (37). Le champ c’est le monde, le bon graince sont les enfants du royaume, l’ivraie ce sont les enfants du malin esprit(38). L’ennemi qui l’a semée c’est le diable, la moisson c’est lafin du monde; les moissonneurs ce sont les anges (39). Comme donc on cueillel’ivraie et on la brûle dans le feu, il en arrivera de mêmeà la fin du monde (40). "" Le Fils de l’homme enverra ses anges,et ils ramasseront et enlèveront hors de son royaume tous les scandales,et ceux qui commettent l’iniquité (41). Et ils les précipiterontdans la fournaise du feu. C’est là "qu’il y aura des pleurs et desgrincements de dents (42). " Puisque c’est Jésus-Christ qui sème,que c’est dans son champ qu’il sème, et qu’il ramasse l’ivraie pourla jeter hors de son royaume, il est visible que tout le monde est àlui, et qu’il en est le Seigneur.

Mais considérez combien est grande sa bonté envers tousles hommes; comme il est toujours prompt à leur faire du bien, etéloigné de les punir. Car lorsqu’il faut semer, il le faitpar lui-même; mais lorsqu’il faut punir il le fait par d’autres,c’est-à-dire, par les anges: " Le Fils de l’homme, " dit-il, " enverrases anges. "

" Et alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume deleur Père (43)." Non qu’ils ne brillent alors beaucoup plus queJe soleil; mais il se sert de cet exemple, parce que rien sur la terren’est si brillant que cet astre. Jésus-Christ dit en d’autres endroitsde son Evangile, que la " moisson " est déjà arrivée,comme lorsqu’il dit à ses apôtres, au sujet des Samaritains: " Levez vos yeux, et voyez que les campagnes sont déjàblanches pour la moisson (Jean, IV, 35) ; " et ailleurs:

" La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers. " (Luc, X, 2.)Si " la moisson " est déjà prête, comment dit-il iciqu’elle n’arrivera qu’à la fin du monde? Le Fils de Dieu, mes frères,dans ces deux endroits de l’Evangile, entend par le mot de " moisson "une autre chose que ce qu’il entend ici. Mais, direz-vous, pourquoi, lorsqu’ailleursil dit: " Que c’est l’un qui sème et l’autre qui recueille (Jean,IV, 36), " il dit néanmoins ici que c’est lui-même qui sème?C’est parce que, lorsqu’il disait : " Que l’un sème et que l’autre" recueille, " il comparait les prophètes qui avaient semé,avec les apôtres qui devaient recueillir, ou les Samaritains avecles Juifs; mais c’était lui-même qui avait toujours semémême par les prophètes. Il se sert même indifféremmenten quelques endroits du nom de " semence " et " de moisson, " pour marquerune même chose par différents noms. Car lorsqu’il veut exprimerla foi et l’obéissance de ceux qui l’écoutaient, il se sertdu nom de " moisson, " comme pour montrer qu’il avait alors consommétout son ouvrage : mais lorsqu’il cherche le fruit de la prédication,il en appelle la consommation tantôt du mot de " moisson, " et tantôtdu nom de " semence."

2. Mais comment est-il dit ailleurs que les justes seront les premiers" enlevés en l’air; "puisque Jésus-Christ commande ici quel’on commence par " cueillir l’ivraie et la lier pour la jeter dans lefeu? " Les justes seront les premiers e enlevés dans l’air auprèsde " Jésus-Christ, " aussitôt qu’il paraîtra : maisc’est seulement après que les méchants auront étécondamnés et livrés aux supplices, que les justes enfin irontdans le royaume des cieux. Comme il faut que les justes soient dans leciel, et que c’est sur la terre que Jésus-Christ viendra juger tousles hommes, aussitôt qu’il aura condamné les méchants,il s’en retournera au ciel comme un roi triomphant accompagné deses amis, qu’il rendra héritiers de sa gloire et de son royaume.Ainsi les méchants souffriront une double peine, la première(367) d’être brûlés dans ces feux, et la seconde d’êtreéternellement privés de la gloire.

Mais d’où vient, me direz-vous, qu’après même quele peuple s’est retiré, Jésus-Christ ne laisse pas de parlerencore en paraboles à ses disciples? Parce que les instructionsde leur Maître leur avaient ouvert l’intelligence, et qu’ils comprenaientmieux maintenant. C’est pourquoi il leur dit à la fin de ce discours" Avez-vous entendu tout ceci? Oui, Seigneur, répondirent-ils. "Ainsi outre les autres avantages de ces paraboles, Jésus-Christen retirait encore cette utilité, qu’elles rendaient ses apôtresplus intelligents et plus habiles. Mais voyons ce que Jésus-Christleur dit ensuite.

" Le royaume des cieux est semblable encore à un trésorcaché dans un champ, qu’un homme ayant trouvé, cache de nouveau,et dans la joie qu’il en ressent, il va vendre tout ce qu’il a et achètece champ (44). "

" Le royaume des cieux est semblable encore à un marchand quicherche de belles perles (45); lequel ayant trouvé une perle degrand prix, va vendre tout ce qu’il avait et l’achète (46). " Commeles deux paraboles " du grain de sénevé et du levain " n’ont beaucoup de rapport ensemble, il se trouve aussi que celles du trésoret de la perle sont assez semblables. L’une et l’autre nous font entendrequ’il faut préférer la prédication de l’Evangile àtous les biens de la terre. Ces deux premières du sénevéet du levain en marquent la force, et ces deux dernières nous enfont voir l’excellence. La prédication de l’Evangile croîtcomme " le grain de sénevé; " elle s’étend comme "le levain " qui pénètre toute la pâte où onle mêle. Elle est aussi précieuse que " les perles, " et elleenrichit et sert à toutes choses comme " le trésor. "

Nous n’y apprenons pas seulement à mépriser tout pournous attacher uniquement à la parole évangélique,mais encore à le faire avec plaisir et avec joie. Car celui quirenonce à ses richesses pour suivre Dieu, doit être persuadéque bien loin de perdre il gagne beaucoup en y renonçant. Vous voyezdonc, mes frères, que la parole et la vérité évangéliqueest cachée dans ce monde comme un trésor et que tous lesbiens y sont renfermés. On ne peut l’acheter qu’en vendant tout.On ne peut la trouver qu’en la cherchant avec la même ardeur qu’oncherche un trésor.

Car il y a deux choses qui nous sont entièrement nécessaires;le mépris des biens de la vie, et une vigilance exacte et continuelle." Le royaume des cieux, " dit Jésus-Christ, " est semblable àun marchand qui cherche " de belles perles, lequel en ayant trouvéune " de grand prix, va vendre tout ce qu’il avait " et l’achète." Cette perle unique est la vérité qui est une et ne se divisepoint. Celui qui a trouvé cette perle précieuse sait bienqu’il est riche, mais sa richesse échappe aux autres, parce qu’illa cache, et qu’il peut tenir dans sa main ce qui le fait riche. Il enest de même de la parole et de la vérité évangélique.Celui qui l’a embrassée avec foi, et qui la renferme dans son coeurcomme son trésor, sait bien qu’il est riche; mais les infidèlesne connaissent point ce trésor, et ils nous croient pauvres parmices richesses.

Mais pour empêcher les hommes de s’appuyer trop sur ce qu’ilsauront reçu l’Evangile, et de croire que la foi seule leur suffitpour les sauver, Jésus-Christ ajoute une autre parabole pleine deterreur. " Le royaume des cieux est encore semblable à un filetjeté dans la mer, et qui recueille des poissons de toutes sortes(47). "

"Et lorsqu’il est plein, les pêcheurs le tirent sur le bord, oùs’étant assis ils mettent ensemble tous les bons dans des vaisseaux,et jettent dehors les mauvais (48). " En quoi cette parabole est-elle différentede celle " de l’ivraie, " puisque l’une et l’autre montre que de tous leshommes, les uns seront enfin sauvés, et lés autres réprouvés?Oui, en effet, nous voyons dans l’une et dans l’autre qu’une partie deshommes se perdent, mais d’une manière différente. Ainsi ceuxqui étaient figurés par. la parabole des semences se perdent,parce. qu’ils n’écoutent point la parole de la vérité;ceux qui sont figurés par l’ivraie se perdent, par leur doctrinehérétique, et par leurs erreurs : mais ces derniers périssentà cause du dérèglement de leurs moeurs et de leurmauvaise vie. Et ceux-ci sans doute sont les plus misérables detous, puisqu’après avoir connu la vérité et avoirété pris dans " ce filet " spirituel, ils n’ont pu se sauverdans l’Eglise même.

Jésus-Christ marque en un endroit de l’Evangile qu’il sépareralui-même les bons d’avec les méchants, comme un pasteur sépareles brebis d’avec les boucs; et il dit ici au (368) contraire, aussi bienque dans la parabole de l’ivraie, que ce discernement se fera par les anges." C’est ce qui arrivera à la fin du monde. Les anges viendront etsépareront les méchants des justes (49), et les jetterontdans la fournaise du feu; c’est là qu’il y aura des pleurs et desgrincements de dents (50). " Le Sauveur parle quelquefois à sesdisciples d’une manière plus simple et plus commune, et quelquefoisaussi d’une manière plus élevée. Il interprètede lui-même cette parabole des poissons sans attendre qu’on l’interroge,pour inspirer encore plus de terreur. Car afin que vous ne croyiez pasqu’une fois jetés dehors les mauvais poissons n’auront plus rienà craindre, qu’ils en seront quittes pour une simple séparation,Jésus-Christ montre le châtiment qui les attendent dehorsen disant qu’ils " seront jetés dans la fournaise du feu, " et ilmarque la violence de la douleur qu’ils souffriront en disant: " Làil y aura des pleurs et des grincements de dents. "

Considérez, je vous prie, mes frères, par combien de voieson peut se perdre. On se perd comme les semences ou " dans le chemin ",ou " dans les pierres "; ou " dans les épines. "

On se perd par l’ivraie ou l’hérésie. On se perd enfin,comme les mauvais catholiques, dans " le filet " de l’Eglise. Aprèscela est-ce sans sujet que le Fils de Dieu dit : "Que la voie qui mèneà la perdition est e large, et que beaucoup y entrent? " (Matth,VII, 13.)

Ayant donc achevé ces paraboles et terminé ce long discourspar la crainte, il l’augmente encore en s’étendant sur ce sujetet disant :

" Avez-vous entendu tout ceci? Oui, Seigneur, "répondirent-ils(54). " Et les louant de ce qu’ils l’avaient compris, il ajoute : " C’estpourquoi tout docteur qui est bien instruit en ce qui regarde le royaumedes cieux, est semblable à un père de famille qui tire deson trésor des choses nouvelles et anciennes (52.) "

3. Le Fils de Dieu dit ailleurs : " Je vous enverrai des sages et desscribes. "(Matth. XXIII, 34.) Ainsi on voit qu’il ne rejette point l’AncienTestament, mais qu’il le loue au contraire en l’appelant " un trésor". Tous ceux donc qui sont ignorants dans I’Ecriture sainte ne seront jamaisdu nombre des vrais " pères de famille. " Ce sont des lâchesqui ne savent rien par eux-mêmes, et qui ne veulent rien apprendredes autres. Ainsi ils meurent de faim, et ils périssent sans qu’ilss’en aperçoivent. Mais ceux-là ne seront pas exclus seulsde cette béatitude. Les hérétiques encore n’y aurontaucune part; parce qu’ils " ne tirent point de leur trésor de chosesnouvelles et anciennes. " En rejetant la loi ancienne, ils ne peuvent nonplus suivre "la nouvelle" comme ceux qui rejettent " la nouvelle " se vantenten vain d’avoir " l’ancienne ". Ainsi en séparant l’une de l’autre,ils sont privés de l’une et de l’autre.

Ecoutons ceci, mes frères, nous tous qui négligeons delire l’Ecriture sainte, comprenons quel tort nous nous faisons ànous-mêmes et dans quelle pauvreté nous nous jetons. Car commentnous pourrons-nous appliquer à la pratique de la piété,puisque nous n’en savons pas même les règles? Les personnesriches et avares ont soin de visiter souvent leurs mets-hies et leurs habitsprécieux pour empêcher qu’ils ne se gâtent, ou que lesvers ne les mangent. Mais vous, lorsque votre âme se perd par l’oublide ses devoirs, lorsque le ver de l’ingratitude la dévore, vousne pensez point à avoir recours à ces livres saints tourvous guérir de cette langueur, et pour embellir votre âme,en traçant en elle une image de la vertu où sa tèteet tous ses membres soient parfaitement représentés. Carla vertu est comme un corps d’une excellente beauté. Ce corps asa tête et ses autres parties qui le composent, mais si belles etsi agréables qu’il n’y a rien d’égal dans toutes les autresbeautés du monde.

La tête de ce corps divin c’est l’humilité : c’est pourquoiJésus-Christ commence les béatitudes par celle-ci : " Bienheureuxsont les pauvres d’esprit. " (Matt. V, 3.)

Cette tête n’est point ornée par des cheveux boucléset frisés, et néanmoins elle a tant d’agréments, qu’elleattire sur elle les yeux de Dieu même : " Sur qui, " dit-il, " jetterai-jemes regards, sinon sur celui qui est doux et humble, et qui tremble àla moindre de mes paroles ? " (Is. LXVI, 4.) Et ailleurs : " Mes yeux sontsur les doux et sur les humbles de la terre. " (Ps. XXXIII, 17.) Et ailleurs: " Le Seigneur est proche de ceux qui ont le coeur brisé." (Ps.XXXIV, 16.)

L’ornement et la couronne de cette tête (369) sainte c’est d’offrirà Dieu des sacrifices qui lui sont très-agréables.C’est un autel d’or; un autel spirituel : " Le sacrifice agréableà Dieu, " dit David, " est un esprit affligé et un coeurbrisé. ." (Ps. L, 18.) Cette humilité sainte est la mèrede la sagesse; celui qui la possède possédera tous les biens.

Après avoir vu, mes frères, l’excellence de cette têteauguste, admirez maintenant la beauté de son visage. Considérezquel est son teint et sa couleur, voyez-y cette rougeur si agréableque lui imprime la pudeur et la modestie dont le Sage disait: " La grâceet la beauté marchera devant celui qui a de la pudeur. " (Prov.XXXII, 11.) Cet éclat relève tout ce qu’elle a d’ailleursde très-agréable, et il efface toute cette rougeur artificielledont la vanité des femmes se peint le visage.

Que si vous voulez maintenant considérer les yeux de cette tête,admirez quelle grâce la douceur y a imprimée; combien ilssont non-seulement beaux et agréables, mais encore si vifs et siperçants qu’ils pénètrent le ciel et s’élèventjusque dans le sein de Dieu " Bienheureux, " dit-il, " ceux qui ont lecoeur pur, parce qu’ils verront Dieu." (Matth. V, 7.)

La bouche de cette tête dont nous parlons, c’est la sagesse etla prudence, elle est toujours pleine de saints cantiques. Le coeur decet admirable corps est la connaissance et la pénétrationdes Ecritures; c’est la pratique et l’observance exacte de la loi de Dieu;c’est la charité et la bonté. Le corps ne peut vivre sansle coeur, ni les vertus sans la charité. Car toutes les vertus ettous les biens naissent de l’amour et de la charité, commue (leleur source.

Ce corps que nous représentons-a encore ses pieds et ses mainsqui sont les bonnes oeuvres qui paraissent au dehors, li a une âmequi est la piété sincère. Il aune poitrine plus solideque l’or et le diamant, c’est la force. Et comme dans notre corps la têteet le coeur sont les sources de la vie, ainsi l’amour de Dieu répandl’esprit et la vie daims la tête et le coeur de ce divin corps.

4. Mais voulez-vous que je vous rende cette image vivante, et que vousreprésentant des actions effectives, je vous fasse voir ce que jevous viens de dire? Jetez les yeux sur saint Matthieu, sur cet admirableévangéliste que nous vous expliquons. Nous savons peu deses actions; mais ce peu suffit pour nous faire voir un tableau admirablede la vertu. On voit combien il était humble et combien il avaitle coeur contrit, puisqu’après même qu’il est devenu apôtreet prédicateur de l’Evangile, il ne laisse pas de s’appeler " publicain." On voit combien il a aimé les pauvres, puisqu’il se dépouillatout d’un coup de tous ses biens pour suivre le Fils de Dieu. Sa piétéparaît par la sainteté de sa doctrine, et sa sagesse par toutel’économie de son Evangile. Sa charité s’y fait voir parle soin qu’il a eu de toute la terre. L’abondance de ses bonnes oeuvres,parce qu’il doit être un jour sur l’un de ces douze trônespour juger le monde; enfin son courage et sa patience, " parce qu’il setient heureux de souffrir pour Jésus, et qu’il sortait de l’assembléedes Juifs avec joie. " (Act. IV, 35.)

Imitons, mes frères, ces grandes vertus, mais particulièrementl’humilité et la charité, sans lesquelles nous ne pouvonsêtre sauvés. Ces cinq vierges folles le font assez voir, aussibien que le pharisien de l’évangile. On peut entrer au ciel sansêtre vierge; mais on n’y peut entrer sans être charitable.La charité est la vertu la plus essentielle et la plus nécessairepour le salut. Elle est le principe de toutes les autres. C’est pourquoinous avons dit qu’elle tient lieu du coeur dans le corps de la vertu. Maiscomme le coeur périt lui-même, s’il ne répand l’espritet la vie dans tout le corps; ainsi la charité meurt si elle n’agit.Comme une source se corrompt, si son ruisseau cesse de couler, les richesde même se corrompent s’ils retiennent leurs richesses, et s’ilsne les font couler sur les autres.

C’est pourquoi le peuple a coutume de dire d’un riche avare qu’il seperd de grands biens dans sa maison. Il ne dit pas qu’il y a chez lui degrands trésors, mais qu’il s’y perd de grands biens. Et en effetles avares se perdent, et tout ce qu’ils ont se perd aussi. Leurs meubleset leurs habillements dépérissent, leur or se rouille; leurblé se gâte, et leur âme se corrompt et se perd encoreplus que toutes ces choses par les chagrins et les inquiétudes quila dévorent. Si nous pouvions vous représenter ici l’âmed’un avare, elle vous paraîtrait comme un vêtement rongéde vers. Vous verriez qu’elle n’a plus aucune partie qui soit saine, maisque les vices la déchirent, et que le péché la corromptde toutes parts.

L’âme du pauvre, au contraire, je dis du pauvre qui l’est volontairementet de bon (370) coeur, est bien différente de celle-là. Ellebrille comme l’or; elle éclate comme le diamant. elle fleurit commela rose. Elle n’est sujette ni aux vers, ni à la rouille, ni auxvoleurs. Elle n’est point agitée de soins ni d’inquiétudes,mais elle vit sur la terre comme les anges vivent dans le ciel.

Voulez-vous voir quelle est la beauté de cette âme, etquelles sont les richesses de sa pauvreté? Elle ne se fait pointobéir des hommes, mais elle commande aux démons. Elle n’apoint d’accès auprès des rois de la terre; mais elle en abeaucoup auprès de Dieu. Elle ne combat point sous les enseignesdes hommes; mais elle combat avec les anges. Elle n’a point deux ou troiscoffres pleins d’or ou d’argent, mais elle est tellement riche que toutle monde ne lui paraît rien au prix de ce qu’elle possède.Elle n’a point de trésor sur la terre ; mais le ciel mêmeest son trésor. Elle n’a point besoin de serviteurs, mais elle estla maîtresse de ses désirs déréglés,et elle domine souverainement sur ses passions, dont les rois mêmesont esclaves. Car quoiqu’ils portent la pourpre et la couronne, aussitôtqu’une passion est entrée dans leur tête, elle les dominesouverainement, et ils n’oseraient lui désobéir en la moindrechose. Elle se rit des richesses, de la royauté et de toutes lesmagnificences du siècle, comme des châteaux de carte, despoupées, des osselets, et de tous les jouets des petits enfants.Car elle a des ornements vraiment magnifiques et précieux, qui nepeuvent seulement être compris par ceux qui s’amusent à cesbagatelles.

Qu’y a-t-il donc de comparable à ces pauvres évangéliques?Ils marchent déjà dans le ciel, et si le ciel mêmen’est que comme la base du palais où ils habitent, jugez quel endoit être le faîte et le comble. Vous me direz peut-êtrequ’ils n’ont ni chevaux ni carrosses? Ils n’en ont point en effet, parcequ’ils n’en ont point besoin. Car que servirait ce vain appareil àceluiqui va bientôt être enlevé dans l’air, et transportédans les nuées, pour être éternellement avec- Jésus-Christ?

Pensez à cela, mes frères; pensez-y, mes soeurs. Aimonsces richesses qui sanctifient ceux qui les possèdent. Recherchonsces trésors qui ne périront lamais, que je vous souhaite,par la grâce et par la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLVIII

JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES PARABOLES PARTIT DE LA, ET ÉTANTVENU DANS SON PAYS IL LES INTRUISAIT DANS LEUR SYNAGOGUE, " (CHAP. XIIII,VERSET 53, JUSQU’AU VERSET 13 DU CHAP. XIV.)

1.Pourquoi l’évangéliste a-t-il mis " ces paraboles ?" — Parce que Jésus-Christ en devait prononcer d’autres encore.Pourquoi le Sauveur s’en alla-t-il de là ? — Pour répandrede (371) toutes parts la semence de sa parole. " Et étant venu enson pays il les instruisait dans leur synagogue(54)." Je crois que ce "pays"dontl’évangile parle, est Nazareth, parce que nous allons voir dansla suite, " Que Jésus-Christ ne fit pas là beaucoup de miracles:" ce qu’on ne peut dire de Capharnaüm dont il est écrit: "Et vous, Capharnaüm qui avez été élevéejusqu’au ciel, vous serez abaissée jusques au fond des enfers, parceque si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaientété faits dans Sodome, elle se serait conservée peut-êtrejusques aujourd’hui. "(Sup. XI, 23; Luc, X, 16.) Etant venu en son paysil n’y fait que peu de miracles, pour ne pas irriter davantage l’enviede ses concitoyens contre sa personne, et pour ne pas attirer une plusgrande condamnation sur leur incrédulité si opiniâtre.

Mais il leur propose sa doctrine sainte qui ne méritait pas moinsd’être admirée que les miracles. Et cependant ces insensés,bien loin d’être frappés d’étonnement et d’admirerun homme qui leur parlait de la sorte, le méprisent au contraireà cause de Joseph qui passait pour son père ; quoiqu’ilseussent tant d’exemples, dans les siècles précédents,.d’hommes, qui, sortis d’une race obscure, s’étaient par eux-mêmesrendus très-illustres. David était fils d’un laboureur; Amos,d’un gardeur de chèvres, et gardeur de chèvres lui-même;et Moïse, ce grand législateur, était né d’unpère beaucoup au-dessous de lui. Plus Jésus-Christ leur paraissaitun homme simple, plus ils devaient être frappés des grandeschoses qu’il leur disait, puisque c’était une preuve que sa sagessen’était point l’effet d’une étude humaine, mais de la seulegrâce de Dieu. Et cependant ce qui leur devait donner de l’admiration,ne leur donne que du mépris.

Jésus-Christ fréquentait les synagogues, de peur qu’endemeurant toujours dans le désert, on ne le regardât commeun schismatique, et comme un ennemi de l’Etat: " Etant donc saisis d’étonnement,ils disaient : D’où est venue à celui-ci cette sagesse etcette puissance (54)? " Ils appelaient ses miracles du nom de puissance,ou bien ils marquaient par ce terme la prédication de son Evangile." N’est-ce pas là le fils de ce charpentier (55)? "Mais c’est précisémentce qui augmente le miracle et le prodige. " Sa mère ne s’appelle-t-ellepas Marie? et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude? Et sessoeurs ne sont-t-elles pas toutes parmi nous ? D’où lui viennentdonc toutes ces choses (56)? Et ils se scandalisaient à son sujet(57)." Quoi donc! n’était-ce pas cela même qui devait surtoutvous porter à le croire? Mais l’envie est une étrange passion,et elle se combat souvent elle-même. Ce qu’il y avait de plus surprenant,de plus merveilleux, de plus capable d’attirer ces hommes à Jésus-Christ,c’était là ce qui les en éloignait Je plus. Que leurdit donc le Fils de Dieu?

" Un prophète n’est sans honneur que dans son pays et dans samaison (57). Et il ne fit pas là beaucoup de miracles à causede leur incrédulité (58). " Saint Luc dit la même chose.Mais, dira quelqu’un, n’était-ce pas au contraire une raison d’enfaire davantage?

Car puisque l’Evangile marque qu’il était admiré àcause de ces miracles, pourquoi n’en faisait-il pas un grand nombre dansun pays où il n’était pas considéré comme ilméritait?

C’est parce qu’il ne cherchait jamais sa gloire dans ses oeuvres miraculeuses,mais le seul avantage des hommes. Comme donc les miracles ne gagnaientrien sur ceux-ci, Jésus-Christ méprisa la gloire qui luien serait revenue, et il ne voulut pas qu’un plus grand abus de ses grâcesrendît ces hommes plus punissables.

Cependant remarquez combien il avait laissé passer de temps,et combien il avait fait de miracles avant que de revenir à Nazareth.Et néanmoins ils ne le peuvent encore souffrir, et leur envie endevient plus furieuse.

Mais d’où vient, me direz-vous, qu’il a voulu faire parmi euxquelques miracles? C’était pour ne pas donner sujet à cepeuple de lui dire : " Médecin, guérissez-vous vous-même."C’était pour l’empêcher de se plaindre de lui et de dire qu’illes haïssait, qu’il était leur ennemi, et qu’il méprisaitses concitoyens. C’était encore pour les empêcher de s’excuseret de dire : s’il avait fait des miracles parmi nous nous aurions cru enlui. C’est pourquoi il en fait quelques-uns et s’abstient d’en faire davantage,pour accomplir d’un côté ce qui était de son devoir,et pour éviter de l’autre d’attirer sur eux une plus grande condamnation.

Considérez, mes frères, qu’elle était la force(372) des paroles de Jésus-Christ, puisque malgré leur envie,ces hommes ne laissaient pas d’être frappés d’admiration.Mais comme, dans les miracles de Jésus-Christ, ils n’accusaientpas l’action qui paraissait au dehors, mais se formaient seulement-de vaineschimères qui n’avaient point de fondement, en disant : " Il chasseles démons au nom de Béelzébub " (Matth. XII, 24;Luc, XI, 14 ; "de même lorsqu’il s’agit de sa doctrine, ils ne lablâment point en elle-même, mais ils se rejettent sur sa personnepour le décrier par la bassesse de sa naissance.

Considérez, mes frères, la modestie du Fils de Dieu :il ne les méprise point, il nie les traite point avec aigreur, maisil leur dit avec une douceur extrême : " Un prophète n’estsans honneur que dans son pays; " et il ne s’arrête pas là,mais il ajoute " et dans sa maison, " pour marquer, je crois, ses propresfrères.

2. Jésus-Christ dans saint Luc (Luc, IV, 25) rapporte quelquesexemples semblables. Il fait voir qu’Elie ne se réfugia pas chezses concitoyens, mais chez une veuve étrangère, et qu’Eliséene guérit point de lépreux parmi les Juifs, mais le seulNaaman qui était un étranger, et qu’il ne fit aucun miraclesur ses concitoyens. Jésus-Christ leur parlait de la sorte pourleur faire voir que leurs pères avaient été méchantscomme eux, et que si leur conduite était coupable, elle n’étaitpas quelque chose de nouveau.

" En ce temps-là Hérode le Tétrarque entendit parlerdes actions de Jésus ( XIV, 1)." Le roi Hérode, le pèrede celui dont parle ici l’Evangile, celui enfin qui avait fait mourir lesinnocents, était mort. Si l’écrivain sacré marquesi expressément le temps, ce n’est pas sans raison; il veut nousfaire voir l’orgueil et l’indifférence de ce potentat qui n’entendparler des merveilles qu’opérait Jésus-Christ que longtempsaprès qu’elles ont commencé d’éclater. C’est ce quiarrive tous les jours aux grands du monde. Comme ils sont pleins du fastede leur grandeur, ils ne connaissent que tard ces choses si extraordinaires,parce qu’ils s’en mettent fort peu en peine.

Mais considérez ici, mes frères, quelle est la force dela vertu! ce tyran craint tellement saint Jean tout mort qu’il est, quecette frayeur lui fait reconnaître la résurrection.

" Il dit à ceux de sa cour: C’est sans doute Jean-Baptiste quej’ai tué, qui est ressuscité d’entre les morts, et c’estpour cela qu’il se fait par lui tant de miracles (2)." Admirez jusqu’oùva la crainte de ce tyran. Il n’ose pas dire ces paroles à des étrangers.Il ne se découvre qu’à ceux de sa maison. Mais sa penséeétait bien absurde, et d’une grossièreté toute militaire.Soit, on avait vu des morts ressusciter, mais en avait-on jamais vus quieussent opéré les mêmes oeuvres que Jésus-Christopérait alors? Il me semble que l’ambition se mêle aussi avecla crainte dans ces paroles,

Car c’est le propre des âmes déréglées des’abandonner ainsi en même temps à des passions toutes contraires.Saint Luc rapporte que le peuple, en parlant de Jésus-Christ, disaitque " c’était Elie ou Jérémie, ou quelque autre desanciens prophètes (Luc, IX, 7); "mais ce prince voulant parler plussagement que le peuple, dit cette impertinence de la résurrectionde saint Jean. Peut-être aussi qu’Hérode, entendant dire queJésus-Christ était Jean-Baptiste (quelques-uns en effet ledisaient), répondit d’abord; non; car j’ai tué Jean àcause de son insolence (Saint Marc et saint Luc rapportent en effet quece prince se vantait d’avoir décapité Jean); et que voyantensuite la persistance de ce bruit, de cette croyance, il finit, lui aussi,par dire comme tout le monde. L’évangéliste prend de làoccasion de raconter assez au long la mort de saint Jean. Pourquoi ne larapporte-t-il que comme un fait accessoire, et seulement en passant? Parceque, son unique objet, c’était de parler de Jésus-Christ.Saint Matthieu, non plus que les autres évangélistes, nefont jamais de digression, à moins qu’elle ne puisse servir àleur but principal. C’est pourquoi ils n’auraient pas même mentionnécette histoire, si elle n’eût été liée àcelle de Jésus-Christ, si Hérode n’eût dit que Jésus-Christn’était autre que saint Jean ressuscité. Saint Marc dit qu’Hérodeestimait beaucoup saint Jean, quoiqu’il le reprît avec une grandeliberté. Car la vertu a tant de force, qu’elle se fait respectermême de ses plus grands ennemis. L’évangile donc rapporteainsi cette histoire : " Hérode ayant " fait prendre Jean l’avaitfait lier et mettre en " prison à cause d’Hérodiade, la femmede "son frère (3). Parce que Jean lui disait : il ne " vous estpoint permis d’avoir cette femme (4). (373)

" Et ayant envie de le faire mourir il avait eu peur du peuple, parceque Jean était regardé comme un prophète (5). " SaintJean ne reprenait point cette femme, mais seulement Hérode, parcequ’il avait plus de part au crime, et plus de pouvoir pour le faire cesser.Considérez aussi combien l’évangéliste se modère,et comme il rapporte cet événement, en le racontant plutôtcomme une histoire, qu’en l’exagérant comme un grand crime.

" Comme Hérode célébrait le jour de sa naissance,la fille d’Hérodiade dansa publiquement devant lui et elle lui plut(6). " O festin diabolique! ô assemblée de démons !ô danse cruelle !, ô récompense encore plus cruelle!On y décide en un moment la mort la plus injuste. On y fait mourirun homme qui ne méritait que des louanges et des couronnes. On apporteà ce festin cette tête qui était le trophéedes démons, et le moyen dont on se servit pour gagner cette victoireétait digne d’un si détestable succès: " Car la filled’Hérodiade dansa, et plut à Hérode. De sorte qu’illui promit avec serment de lui donner tout ce qu’elle lui demanderait (7).Mais cette fille ayant été instruite auparavant par sa mère,lui dit: Donnez-moi présentement dans ce plat la tête de Jean-Baptiste(8). " Cette fille est doublement criminelle: premièrement en cequ’elle danse; secondement en ce qu’elle plaît à Hérode,et lui plaît de telle sorte , qu’elle reçoit un homicide commele prix de sa danse.

Considérez aussi la cruauté de ce prince, et son insensibilitépleine de folie. Il s’engage par min serment, et il permet à cettefille de lui demander tout ce qu’elle veut. Mais lorsqu’il reconnut dansquel excès il s’était engagé, il en fut fâché," dit 1’Ecriture. Pourquoi fut-il fâché de la mort d’un hommequ’il avait osé faire emprisonner? C’est parce que la vertu estsi puissante, qu’elle se fait admirer même des impies. Mais que dirons-nousde cette femme furieuse? Au lieu d’admirer saint Jean, de l’honorer, dele respecter, et de l’aimer comme celui qui faisait tous ses efforts pourla délivrer de l’oppression honteuse de ce tyran, elle ne lui dresseque des piéges, elle ne désire que sa mort, et elle la demandecomme une grâce qui n’était digne que d’un démon. "Néanmoins il craignit à cause du serment qu’il avait fait,et de ceux qui étaient à table avec lui, et il commanda qu’onla lui donnât (9). " Malheureux prince! que ne craigniez-vous plutôtce qui était plus à craindre? Si vous craigniez d’avoir cespersonnes pour témoins de votre parjure, que ne craigniez-vous davantaged’avoir tous les siècles pour témoins d’un meurtre si exécrable?

3. Mais comme je crois que plusieurs de ceux qui m’écoutent,ignorent quel était le crime que saint Jean reprenait en ce prince,et qui donna lieu à sa mort, je pense qu’il est nécessaired’en dire un mot. Et ceci vous servira pour admirer encore davantage lasagesse des lois de Moïse. Car Hérode avait violé l’unede ces anciennes lois, et saint Jean la soutenait contre lui : " Si quelqu’un, " dit Moïse, " meurt sans enfants, qu’on donne à son " frèrela femme qu’il laisse veuve. " (Deut. XXV,5.)

Comme la mort alors paraissait un mal dont on ne pouvait se consoler,et qu’en ces temps-là on ne s’attachait qu’à la vie présente,Moïse ordonne par une loi, que le frère qui restait épouseraitla femme de son frère mort, et donnerait le nom de celui-ci àl’enfant qu’il en aurait, afin que sa maison ne fût point détruite.Comme les enfants font la plus grande consolation de ceux qui meurent,si celui qui mourait n’en avait point laissé après lui, ilsemblait qu’il aurait été inconsolable dans sa mort. Moïsevoulant donc adoucir les regrets de ceux à qui la nature n’auraitpoint donné d’enfants, commanda que leur frère épousantleur veuve, les enfants qui naîtraient de ce mariage portassent lenom du frère mort. Mais lorsque celui qui mourait avait des enfants,ce mariage n’était plus permis.

Vous me direz, peut-être: Pourquoi n’était-il pas aussibien permis au fière du mort d’épouser sa veuve qu’àun étranger? C’est parce que Dieu a voulu étendre ainsi davantageles alliances, et donner aux hommes plus de moyens de s’unir les uns avecles autres.

D’où vient donc, me direz-vous, que lorsqu’un homme mourait sansenfants, sa veuve n’épousait pas un étranger? C’est parceque l’enfant sorti de ce second mariage n’eût point étécensé du premier mari; au lieu que le frère même donnantdes enfants à son frère mort, ces enfants pouvaient plusaisément passer pour être de lui. On n’obligeait donc le frèredu mort à soutenir la maison de son frère, que dans le casoù ce frère n’aurait point (374) laissé d’enfants.Et lorsqu’il y était obligé, cette raison que je viens dedire justifiait son mariage avec la femme de son frère mort.

Comme donc Hérode avait épousé la femme de sonfrère quoique celui-ci en mourant eût laissé des enfants,saint Jean avait raison de blâmer cette alliance criminelle. Il lefait avec une sagesse admirable, et avec un zèle qui étaittempéré d’une grande retenue.

Mais considérez, je vous prie, tout l’ensemble de ce festin,et vous verrez que c’était le diable qui y présidait. Premièrementtout s’y passe dans les délices, dans la fumée du vin etdes viandes, ce qui ne peut avoir que de malheureuses suites. Tous lesconviés sont des méchants, et celui qui les convie est leplus méchant de tous. De plus la licence et le libertinage y règnentsouverainement. Enfin on y voit une jeune fille qui, étant néedu frère mort, rendait ce mariage illégitime, et que sa mèredevait cacher comme un témoignage public de son impudicité,qui entre au contraire avec pompe et avec magnificence au milieu de cefestin, et au lieu de se maintenir dans l’honnêteté propreà son sexe, s’expose aux yeux de tous, avec une impudence que n’auraientpas les femmes les plus débauchées.

La circonstance du- temps et du jour augmente encore le crime d’Hérode.Lorsqu’il devait rendre grâces à Dieu de ce qu’il lui avaitdonné la vie, il signale le jour de sa naissance par l’action laplus barbare, et au lieu que dans cette joie publique, il aurait dûtirer saint Jean de prison, il couronne sa captivité si inhumainepar u rie mort cruelle et sanglante.

Ecoutez ceci, vous jeunes filles, ou plutôt vous, jeunes femmes,qui osez dans les noces des autres vous signaler par votre licence, parvos danses peu modestes, par votre joie trop libre et par une dissolutionqui déshonore votre sexe. Ecoutez ceci, vous tous qui aimez la bonnechère, et qui recherchez les festins pleins de luxe et de désordre.Craignez cet abîme et ce piége par lequel le démonfit tomber ce malheureux prince dans ce grand crime. Car il l’enveloppade telle sorte dans se-s filets, comme il est rapporté dans saintMarc, qu’il lui fit jurer " de donner " à cette danseuse tout ce" qu’elle lui demanderait, quand ce serait la moitié de son royaume."Dans la frénésie de la passion, qui le possédait,il estimait si peu la principauté, qu’il était prêtd’en donner la moitié pour une danse.

Mais, faut-il s’étonner qu’on ait vu alors un si grand excès,lorsque nous voyons, en ce temps où la lumière et la piétédu christianisme se sont tellement répandues dans tout le monde,des jeunes gens s’abandonner de telle sorte au luxe et à la mollesse,qu’ils donnent pour se satisfaire et sans même y être engagéspar serment, non pas un royaume, mais leur âme. Devenus les esclavesde la volupté, ils vont comme des brebis partout où le louples entraîne.

N’est-ce pas ce qui arrive ici à Hérode? La passion atellement égaré sa raison, qu’il commet à la foisdeux actes de la dernière folie: d’abord, de rendre maîtressede ses actions une fille furieuse, enivrée de passion, et capabledes plus grands emportements; et ensuite de confirmer par serment une promessesi extravagante.

Mais quel qu’ait été le crime du tyran, la femme néanmoinsqui inspire une si horrible demande à sa fille est sans comparaisonplus criminelle que cette jeune fille qui la fait, et qu’Hérodemême qui l’accorde. Car ce fut elle qui conduisit toute cette intrigue, et qui trama cette funeste tragédie. Au lieu de se montrer reconnaissanteenvers le prophète qui voulait faire cesser son déshonneur,elle affiche elle-même son ignominie; en faisant danser sa filleen public, elle demande la tête du saint, et elle tend un piégeoù Hérode vient se prendre.

Ainsi la parole de Jésus-Christ a été vérifiée:

" Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n’estpas digne de moi." (Marc, VI, 23.) Si la fille d’Hérodiade avaitsuivi cette loi, elle n’en aurait pas violé tant d’autres, et ellen’aurait pas été la cause d’un crime effroyable. Vit-on jamaisune si brutale cruauté? Une fille pour grâce demande un meurtre.Elle demande une mort injuste, la mort d’un saint, et elle fait cette cruelledemande au milieu d’un festin, devant tout le monde, et sans rougir. Ellene prend point Hérode en particulier pour lui faire cette demande.Elle la fait devant toute la cour, avec un front d’airain, avec un visagede prostituée, et le démon, qui lui avait inspiréce qu’elle devait demander, lui fait accorder ce qu’elle demande. C’estlui qui la fit danser avec tant de grâce, qui fit qu’Hérodefut ravi de la voir, et qu’ensuite il s’abandonna aveuglément àsa passion.

Car le démon se trouve partout où il y a de (375) la danse.Dieu ne nous a point donné des pieds pour un usage si honteux, maispour marcher avec modestie. Il ne nous les a pas donnés pour sautercomme font les chameaux (car les chameaux ne sont pas beaux à voirlorsqu’ils dansent, et les femmes encore moins), mais pour avoir placedans le choeur des anges. Que si le corps est déshonoré parces mouvements indécents, combien l’âme l’est-elle encoredavantage? Les danses sont les jeux des démons. Ses ministres etses esclaves en font leurs divertissements et leurs plaisirs.

4. Mais je vous prie de considérer avec plus d’attention quelleest la demande de cette fille. "Donnez-moi, " dit-elle, " dans ce platla tête de " Jean-Baptiste. " Voyez-vous l’effronterie? Entendez-vousl’organe du diable? Elle sait bien quel est celui dont elle demande latête, puisqu’elle l’appelle " Jean-Baptiste, " et elle la demandenéanmoins. Elle veut qu’on lui apporte dans un plat cette têtesacrée et bienheureuse, et elle en parle comme s’il ne s’agissaitque d’un mets qu’on servirait sur une table. Elle ne donne aucune raisonde cette demande barbare, parce qu’elle n’en avait point. Elle met seulementsa gloire à se faire donner une satisfaction si cruelle et si malheureuse.

Elle ne demande point qu’on fasse venir saint Jean et qu’on le tue devanttout le monde. Elle appréhendait trop sa force et sa liberté.La moindre de ses paroles l’aurait fait trembler, et la vue du glaive quiallait lui trancher la tête n’eût point empêchéce courageux prophète de parler. C’est pourquoi elle dit: " Donnez-moiici dans ce plat la tête de Jean-Baptiste. " Elle veut voir sa tête,mais lorsque sa bouche sera muette. Elle la veut voir toute sanglante,non-seulement pour s’assurer qu’elle ne lui fera plus de reproches, maisencore pour satisfaire sa vengeance en lui insultant.

Dieu voit cela, mes frères, et il le souffre. Il ne lance pointses foudres sur cette malheureuse. Il ne réduit point en cendresce front insolent et cette langue homicide. Il ne commande point àla terre de s’ouvrir pour abîmer ce prince et tous ses conviésavec lui. Il retint sa justice en cette rencontre pour préparerà son serviteur une couronne plus illustre, et pour laisser àtous ceux qui le suivraient une plus grande consolation dans leurs maux.

Ecoutons ceci, nous que la pratique de la vertu expose aux mauvais traitementsdes méchants. Un homme si admirable, un saint qui avait passésa vie dans un désert, sous un habit si austère, sous uncilice; un prophète et le plus grand des prophètes, àqui le Fils de Dieu avait rendu ce témoignage qu’entre tous ceuxqui étaient nés des femmes, il n’y en avait point de plusgrand que lui : ce saint, dis-je, est sacrifié à la raged’une femme impudique; sa tête est le prix de la danse d’une filleeffrontée, et il est abandonné à ces furieuses, parcequ’il a soutenu avec vigueur la loi de Dieu.

Pensons à ce grand exemple, et souffrons généreusementtout ce qui nous pourra arriver. Cette malheureuse femme était altéréedu sang de l’innocent, et elle a le plaisir de le répandre. Ellevoulait se venger de l’injure qu’elle croyait que saint Jean lui avaitfaite, et Dieu permet qu’elle se satisfasse comme elle l’avait désiré,et qu’elle se rassasie de sa vengeance.

Qu’avait-elle à reprocher à ce saint homme? Il ne luiavait jamais fait la moindre réprimande, et il s’était toujoursadressé à Hérode. Mais sa conscience criminelle luifait sentir l’aiguillon du remords. C’est le bourreau qui la tourmenteet qui la déchire. Ce qu’elle endure au dedans la rend comme furieuseau dehors. Elle remplit sa maison de confusion et d’infamie. Elle déshonoretout ensemble en elle-même sa fille et son mari mort, et découvreson adultère vivant; elle veut surpasser ses premiers excèspar d’autres encore plus horribles. Il semble qu’elle dise à saintJean : Si vous ne pouvez souffrir de voir Hérode adultère,je le rendrai même homicide; et pour faire cesser vos reproches,je le forcerai de vous-ôter la vie.

Je vous appelle ici, vous tous qui donnez aux femmes un si grand pouvoirsur votre esprit. Vous qui faites des serments indiscrets sur des chosesdouteuses et incertaines, et qui creusez ainsi la fosse où vousdevez être précipités, en rendant les autres les maîtresde votre perte. Car n’est-ce pas ainsi que périt Hérode?Il crut que dans une fête et dans un jour de joie, cette fille luidemanderait quelque chose qui fût proportionné à elle,au lieu où elle était, et au temps de cette réjouissancepublique; bien loin de s’imaginer qu’elle dût demander une tête.Et cependant il fut trompé malheureusement, et sa surprise ne l’excusepoint. (376)

Car si cette fille instruite par sa mère osa lui faire une demandeplus digne d’une tigresse que d’une femme, c’était à luià s’opposer à cette furieuse, et non pas à se rendrele ministre d’une cruauté si odieuse et si inouïe.

Qui n’aurait été frappé d’horreur de voir au milieud’un festin paraître dans un plat cette tête sacréetoute dégouttante de son sang? Hérode néanmoins n’enest point touché, et encore moins cette femme barbare. C’est làl’esprit de ces malheureuses prostituées. Elles perdent la compassionavec l’honneur, et elles sont aussi hardies et aussi inhumaines qu’impudiques.Car si le seul récit d’un événement si barbare nousfait frémir d’horreur, combien en devait faire l’action même?Quel devait être le sentiment de ces convives voyant au milieu dufestin une tête qui venait d’être coupée, et qui nageaitdans son propre sang? Cependant cette femme, plus cruelle que les furies,ne trouve que du plaisir dans ce spectacle. Elle triomphe de joie d’êtreenfin venue à bout de tous ses désirs; au moins aurait-elledû se contenter de voir une fois cette tête coupée;mais non, il faut qu’elle se repaisse de cette vue, qu’elle s’enivre enquelque sorte de ce sang d’un prophète, dont elle avait étési altérée.

Voilà ce que produit cette infâme passion. Aprèsavoir fait des impudiques, elle fait encore des meurtriers. C’est pourquoije ne doute point qu’une femme qui a l’adultère dans le coeur, nesoit prête à ôter la vie à son mari aussi bienque l’honneur, et qu’elle ne soit assez hardie polir commettre, je ne dispas seulement un ou deux , mais mille homicides. Et on nu voit que tropd’exemples de ce que je dis. C’est par cet esprit de sang et de meurtreque se conduisit alors cette femme, croyant qu’après qu’elle auraitfait mourir saint Jean, son crime serait enseveli avec lui. Mais il arrivatout le contraire, parce qu’après sa mort même, le prophèteparla plus haut que jamais.

5. Les méchants se conduisent dans leurs desseins comme les malades,qui mourant de soif ne pensent qu’à boire pour se rafraîchir,sans considérer qu’ils se trouveront ensuite beaucoup plus mal.Si cette femme n’eût point fait mourir saint Jean, pour l’empêcherde lui reprocher son impudicité, on aurait beaucoup moins parlécontre elle. Car lorsque saint Jean fut mis en prison, ses disciples d’aborddemeurèrent dans le silence. Mais lorsqu’ils le virent tuési cruellement, ils furent contraints enfin de dire qu’elle avait étéla cause de sa mort. Ils voulaient d’abord épargner la réputationde cette femme adultère, en ne publiant point ce qui aurait pu ladéshonorer. Mais ils sont forcés enfin de découvrirtoute cette intrigue, de peur qu’on ne crût que leur maîtreeût été un séditieux comme Theudas et Judas,et qu’il eût été exécuté comme eux, pouravoir fait quelque entreprise contre l’Etat.

On voit par là, que plus on s’efforce de cacher son péchéplus on le publie; et que le moyen de couvrir un crime n’est pas d’y enajouter un autre, mais de l’expier par une sincère pénitence.

Considérez, je vous prie, avec quelle modération l’Evangileparle de cet attentat d’Hérode; comme il ne l’exagère point,et qu’il semble même l’excuser en quelque sorte. Car i! rapportede ce prince " qu’il s’affligea de cette demande, mais que néanmoins,à cause de son serment et de ceux qui étaient à tableavec lui, " il consentit à cette mort. Il dit de même de cettejeune fille, qu’elle fut poussée à cela par sa mère,et qu’elle lui porta cette tête, comme s’il disait qu’elle ne fitque lui obéir. Car les véritables justes plaignent davantagecelui qui fait le mal que celui qui le souffre, parce qu’ils savent quele mal retombe sur celui qui le fait. Ainsi ce n’est point saint Jean quiest à plaindre dans sa mort, puisqu’il n’en reçut aucun mal,mais ceux qui l’ont traité si cruellement.

Imitons cette modération, mes frères, plaignons les pécheurset n’insultons point au malheur des autres. Couvrons leurs excèsautant que nous le pourrons, et entrons dans des sentiments vraiment chrétiens.Considérons que l’évangéliste, contraint de parlerde cette femme impudique et meurtrière, le fait sans exagérationet fort simplement. il ne dit point que cette jeune fille fut instruitepar cette cruelle, par cette furieuse, mais " par " sa mère. " Iltrouve un terme honorable en parlant de cette femme; et vous n’avez quodes injures en parlant de votre prochain.

Vous n’avez pas la même retenue en parlant de votre frère,lorsqu’il vous a un peu fâché, que l’évangélistelorsqu’il parle d’une femme si criminelle. Vous vous emportez alors àdes injures atroces, vous l’appelez un méchant, un détestable,un trompeur, un insensé , et mille (377) autres choses encore plushorribles. Vous oubliez que vous êtes homme; vous le traitez commeun étranger et comme un barbare, et voué le chargez d’outrageset d’injures.

Ce n’est pas ainsi qu’agissent les saints. Ils ne font pas des imprécationscontre les méchants; mais ils pleurent et ils soupirent pour eux.Faisons la même chose. Pleurons Hérodiade et celles qui luiressemblent. Il y a bien aujourd’hui de ces festins homicides. On n’y tuepas le saint précurseur, mais les membres mêmes de Jésus-Christ,et d’une manière encore plus cruelle. On n’y présente pasune tète dans un plat pour le prix d’une danse, mais on y tue lesâmes des convives. Car lorsqu’on rend ces personnes esclaves desplaisirs brutaux, et qu’on les engage dans les passions les plus infâmes,n’est-il pas vrai qu’on les tue, non en retranchant leur tête deleur corps, mais en séparant leur âme d’avec Jésus-Christ?

Car oserez-vous me dire que lorsque votas êtes plongé dansle vin et dans l’excès de la bonne chère, cette danse etces gestes d’une femme prostituée ne font aucune impression survotre esprit; que l’impureté ne se saisit point de votre coeur,et que vous ne tombez point alors dans ce malheur horrible dont parle saintPaul: " Faisant des membres de "Jésus-Christ les membres d’une femmeprostituée? "

Si la fille d’Hérodiade ne se trouve pas là, le diables’y trouve. Et comme il était l’auteur de la danse d’Hérodiade,il l’est encore de celle qu’on danse devant vous, et il remporte pour prixde sa danse les âmes de ceux qui la regardent.

Quand vous pourriez vous défendre de l’intempérance etde tous ces excès de vin, ne tomberiez-vous pas dans un autre plusgrand malheur, en participant aux péchés de ceux qui voustraitent? Car combien ces festins si magnifiques supposent-ils de rapineset de sols? Combien a-t-il fallu appauvrir de monde pour couvrir si richementune table? Ne considérez pas ces viandes si délicieuses qu’ony sert. Pensez aux moyens dont on fournit à ces prodigieuses dépenses,et vous verrez que c’est l’avarice, l’usure, les rapines et la violence,qui-font subsister ces grandes tables.

Mais ce n’est point du bien d’autrui , dites-vous, que j’entretiensces dépenses. Je le veux. Mais quand ce serait du bien le mieuxacquis, Pouvez-vous justifier un si grand luxe? Voyez ce que dit le Prophète;et comme sans marquer aucune rapine, il condamne seulement la délicatesseet la magnificence de vos tables: " Malheur à vous, " dit-il, "qui buvez des vins délicieux, et qui vous parfumez des " plus excellentsparfums ! " (Amos, VII, 7.) Vous voyez qu’il n’accuse que la bonne chère,et non les concussions ou l’avarice. Et considérez, je vous prie,ce que vous faites dans vos festins. Vous mangez avec excès pendantque Jésus-Christ n’a pas de quoi soulager sa faim. Vous chargezvos tables de mets délicieux, et il n’a pas un morceau de pain sec.Vous buvez du vin de Thasos, et vous ne lui donnez pas un verre d’eau froidepour apaiser la soif qui le brûle. Vous couchez dans des lits magnifiques,et il couche à l’air, et meurt de froid, Quand donc vos festinsne seraient pas abominables, comme étant le fruit de votre avarice,ils le seraient néanmoins par ces dépenses excessives etsuperflues que vous y faites, lorsque vous refusez le nécessaireaux membres de Jésus-Christ, quoique ce soit lui qui vous ait donnétout ce que vous avez.

6. Si étant le tuteur d’un orphelin, vous consumiez tout le bienqu’il a, et le laissiez dans la dernière pauvreté, tous leshommes s’élèveraient contre vous, et toutes les lois s’armeraientpour punir une si grande injustice; et vous croyez que lorsque vous dissipezainsi le patrimoine du Christ, vous demeurerez impuni? Je ne parle pointici de ceux qui entretiennent à leurs tables des femmes perdues.Je n’ai rien de commun avec ces hommes. Je les regarde, selon l’Evangile,comme " des chiens. " Je ne parle point non plus à ces avares quipillent les uns pour traiter magnifiquement les autres; je n’ai rien àdémêler avec eux et je les considère, selon l’Ecriture,comme " des pourceaux " et comme " des " loups. " Je ne m’adresse qu’àceux qui se contentent de jouir paisiblement de leur bien sans en fairepart aux pauvres, et dépensent seulement ce qu’ils ont reçude leur père, sans faire tort à personne.

Je dis que ces personnes ne doivent point se croire innocentes. Commentprétendriez-vous n’être point coupable de nourrir tous lesjours à votre table des comédiens, et des parasites, et dene pas croire Jésus-Christ digne de la même grâce qu’eux?Un bouffon qui divertit trouve place à votre table, et Jésus-Christqui vous offre le royaume même des cieux, n’y (378) en trouve pas?Un bon mot, une parole (lite avec esprit, vous rend libéral enverscelui qui l’a dite, et lorsque Jésus-Christ vous enseigne des chosesdont l’ignorance vous mettrait au rang des bêtes, vous le rejetezet le méprisez. Vous avez de l’horreur quand vous écoutezceci : que n’en avez-vous aussi quand vous le faites? Bannissez de cettetable toutes ces personnes infâmes, et invitez-y Jésus-Christ.Si vous lui faites part ici de votre bien, vous le trouverez favorable,lorsqu’il vous jugera un jour. Il sait reconnaître ceux qui l’aurontreçu à leur table. Si les voleurs même ont du respectpour ceux qui les traitent, et qui les font manger avec eux, que devez-vouscroire du Sauveur? Souvenez-vous de la douceur qu’il témoigna autrefoisà table pour une femme pécheresse, et de ce reproche qu’ilfit à Simon : " Vous ne m’avez pas donné le baiser? " Silors même que vous ne faites rien de ceci, Jésus-Christ nelaisse pas de vous nourrir, que fera-t-il lorsque vous le nourrirez?

N’arrêtez pas vos yeux sur ce pauvre que vous voyez. Ne considérezpoint ces habits déchirés dont vous le voyez à demi-couvert.Croyez que c’est Jésus-Christ même qui, dans la personne dece pauvre, entre chez vous. Quittez ces paroles outrageuses et cruelles,par lesquelles vous éloignez de vous ceux qui vous demandent l’aumône.Ne les appelez plus des fainéants, des paresseux et des lâches.Souvenez-vous seulement alors quelles sont les actions par lesquelles vosparasites vous plaisent; à quoi vous servent-ils? Que vous font-ilsqui vous soit utile? Ce sont des fous, dites-vous. Ils servent àme divertir à table. Quoi! Des misérables qui ne disent quedes sottises, et qui souffrent qu’on leur donne des soufflets, vous paraissentpropres à vous divertir? Qu’y a-t-il au contraire de moins agréableque de frapper ainsi sur un visage fait à l’image de Dieu, et detrouver du plaisir dans la honte de celui qui est homme comme vous?

Ne rougissez-vous point de faire de votre logis un théâtrede comédiens et de bouffons, et appelez-vous vivre en homme d’honneur,que de vous rabaisser à ces infamies? Vous vous divertissez de cequi vous devrait faire répandre des ruisseaux de larmes. Au lieuque vous devriez contribuer à convertir ces sortes de gens, et àleur faire changer de vie, vous êtes le premier à les y entretenir.Vous les excitez à dire des paroles déshonnêtes et.déréglées; vous appelez cela un divertissement, etvous faites vos délices de ce qui vous attirera les supplices del’enfer. Ne faut-il pas-avoir perdu l’esprit pour être capable deces pensées?

7. Je ne dis point ceci pour empêcher qu’on ne fasse quelque charitéà ces personnes, mais. je ne veux pas qu’on le fasse pour une simauvaise raison. L’aumône doit venir d’un sentiment de compassionet de miséricorde, et non point de ces vanités, ou plutôtde ces cruautés. Ayez pitié de ces gens, mais ne les perdezpas. Nourrissez-les parce qu’ils sont pauvres, parce que vous nourrissezJésus-Christ en leur personne, et non parce qu’ils disent des parolesdiaboliques, ou parce qu’ils font des actions qui vous déshonorentvous-mêmes. Ne regardez point cette bonne humeur qu’ils vous fontparaître au dehors. Pénétrez dans le fond de leur conscience.Vous verrez ce qu’ils souffrent au dedans d’eux-mêmes, et qu’ilsse tiennent très-malheureux d’être réduits àgagner ainsi leur vie. S’ils cachent cette douleur qui les ronge, c’estparce qu’ils ne veulent pas vous déplaire.

Recevez donc à l’avenir à votre table plutôt deshommes qui aient de l’honneur et de la vertu, quoiqu’ils soient pauvres,que des bouffons et des gens sans foi et sans conscience. Et si vous vouleztirer même quelque avantage de la grâce que vous leur faites,commandez-leur qu’aussitôt qu’ils vous verront faire ou dire quelquechose qui soit peu honnête, ils vous en avertissent et vous en reprennent;qu’ils aient soin de vos domestiques, et qu’ils veillent sur toute votrefamille. Si vous avez des enfants, qu’ils en soient les pères aussibien que vous, et qu’ils partagent avec vous l’autorité que Dieuvous donne sur eux.

Servez-vous d’eux pour vous enrichir selon Dieu, et pour entretenirpar eux un trafic et un commerce tout spirituel. Si quelqu’un a besoinde secours, commandez à ces personnes de lui en porter, ordonnez-leurd’assister les malheureux. Envoyez-les chercher les hôtes et lesétrangers, revêtez par eux ceux qui sont nus. Visitez pareux les prisonniers. Enfin employez-les pour remédier aux nécessitésde tout le monde. C’est ainsi qu’ils reconnaîtront le bien que vousleur faites, d’une manière qui sera avantageuse, et pour vous etpour (379) eux-mêmes, et qui sera estimée de tout le monde.

C’est ainsi que vous pourrez lier avec eux une amitié plus étroite.Car bien que vous paraissiez leur ami, lorsque vous prenez soin de leursubsistance, ils ne laissent pas d’avoir toujours quelque pudeur, parcequ’ils croient qu’ils vous sont à charge; mais s’ils vous rendentquelques services, ils useront de votre bonne volonté avec moinsde peine, comme ne vous étant pas tout à fait inutiles. VousLeur donnerez des marques de votre bonté avec plus de satisfaction,et vous les obligerez encore par cette conduite à vivre auprèsde vous avec une déférence accompagnée d’une honnêteliberté. Ainsi votre maison qui était auparavant un théâtre,deviendra une église. Le démon en sera banni, et Jésus-Christy entrera avec la troupe de ses saints anges. Car les anges sont toujoursoù est Jésus-Christ, et où est Jésus-Christavec ses anges, là est une lumière plus éclatanteque le soleil, ou plutôt là est le ciel et le paradis.

Si vous voulez encore retirer d’eux un service plus considérable,priez-les, lorsque vous avez quelque loisir, de vous lire l’Ecriture sainte.Ils vous serviront avec plus de joie en cela qu’en toute autre chose, puisquecette occupation contribuera également à leur édificationet à la vôtre. Mais lorsque vous nourrissiez chez vous cesbouffons, vous vous déshonoriez aussi bien qu’eux; vous, comme unhomme de désordre et de bonne chère, et eux comme des misérablesqui étaient obligés, pour subsister de quelque manière,de vivre sans honneur et sans conscience. Celui qui ne nourrit ces gensque pour des usages honteux, les offense plus que s’il les tuait; et celuiau contraire qui nourrit des hommes pour tirer d’eux ces services de charité,leur est plus utile que s’il les sauvait de la mort. Vous méprisiezalors ces hommes de divertissement plus que le dernier de vos serviteurs,et votre esclave aurait eu plus de liberté auprès de vousqu’ils n’en avaient: mais lorsque vous les employez à l’usage queje vous ai dit, vous les égalez aux anges.

Délivrez donc les autres de ces outrages en vous en délivrantaussi vous-mêmes. Qu’on ne parle plus de parasites à votretable, mais que ceux qui y seront invités soient vos véritablesamis. Ne les traitez point comme des flatteurs et des complaisants, maiscomme des personnes qui vous sont chères. Dieu a donné l’amitiéaux hommes, non afin que les amis s’entre-perdent et s’entre-corrompent,mais afin qu’ils s’entr’aident à faire le bien. Lorsqu’on aime aucontraire ces personnes infâmes, cette amitié est pire queles inimitiés les plus mortelles. Nous pouvons tirer beaucoup d’avantagede nos ennemis mêmes, si nous en savons bien user, mais nous ne pouvonsattendre que du mal de ces faux amis.

Bannissez donc de votre maison ces amis, qui ne vous apprendront quece qui vous peut perdre, et qui sont plutôt les amis de votre tableque de votre personne. Il ne vous cherchent qu’à cause de votreluxe. Quittez-le et ils vous quitteront. Ceux au contraire qui sont liésavec vous par la vertu et la piété, demeureront fermes etvous aimeront, quelque malheur qui vous arrive.

Mais de plus ces hommes infâmes se vengent souvent de vous, etsont les premiers à semer contre vous des bruits désavantageux.Je sais que c’est de cette manière que plusieurs, très-honnêtesgens, ont été publiquement décriés et soupçonnésde crimes atroces, les uns de magie, les autres d’adultères, oud’autres excès encore plus abominables. Comme on voit aussi queces gens n’ont rien à faire chez vous, et qu’ils sont toujours àvotre table sans qu’ils vous rendent aucun service, on se persuade aisémentqu’ils sont les ministres de vos passions.

Si nous voulons donc, mes Frères, retrancher tous ces soupçonsà l’égard des hommes, si nous voulons nous rendre plus agréablesà Dieu, et nous préserver des supplices éternels dontil nous menace, fuyons cette coutume diabolique d’inviter des hommes sidangereux à notre table. Pratiquons cet excellent avis de saintPaul: " Soit que vous buviez, soit que vous mangiez, faites tout àla gloire de Dieu ( I Cor. X, 31), afin qu’ayant tout fait pour sa gloire,nous en jouissions un jour, par la grâce et par la miséricordede Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire,maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il." (380)

HOMÉLIE XLIX

" JÉSUS DONC AYANT APPRIS CE QU’HÉRODE CROYAIT DE LUI,PARTIT DE CE LIEU DANS UNE BARQUE, ET SE RETIRA EN PARTICULIER DANS UNLIEU DÉSERT : ET LE PEUPLE L’AYANT SU LE SUIVIT A PIED DE DIVERSESVILLES. " (CHAP. XIV, VERSET 13, JUSQU’AU VERSET 23.)

1. Remarquez combien de fois Jésus-Christ se retire. Lorsqu’onmet saint Jean en prison, lorsqu’on le fait mourir, lorsque les Juifs disaientqu’il faisait plus de disciples que saint Jean, nous voyons qu’il se retiredans toutes ces rencontres. Il voulait la plupart du temps agir en homme,parce que le temps d’agir en Dieu, et de découvrir ce qu’il était,n’était pas encore venu. C’est pour ce sujet qu’il commandait àses disciples de ne dire à personne qu’il fût le Christ, parcequ’il attendait après sa résurrection à le faire connaîtreà toute la terre. Aussi il n’a pas témoigné une grandesévérité contre les Juifs, qui jusque-là avaientété incrédules, et on voit qu’il les traite avec beaucoupde douceur et d’indulgence.

Lorsqu’il se retire ici, il ne va point dans une autre ville, mais "dans le désert, " et il monte sur une barque, afin que personnene le suive. Il est remarquable que les disciples de saint Jean s’unissentavec Jésus-Christ plus que jamais depuis la mort de leur maître,puisque ce sont eux-mêmes qui lui viennent donner cet avis. Apparemmentcomme ils avaient renoncé à tout, et qu’après la mortde leur maître ils ne savaient où se retirer, ils s’étaientréfugiés vers le Fils de Dieu. Ainsi la sagesse avec laquelleJésus-Christ leur répondit, lorsqu’ils le vinrent trouverde la part de saint Jean, fit l’effet qu’elle devait sur leur esprit, danscette affliction que leur causa la mort de leur maître.

Mais, direz-vous, pourquoi Jésus-Christ ne se retire-t-il pasmême avant qu’on ne lui apporte cette nouvelle, puisqu’il savaitl’événement avant qu’on le lui eût annoncé ?C’est parce qu’il voulait agir en homme pour mieux établir la foide son incarnation. Il voulait montrer qu’il était homme, non-seulementpar sa présence visible, mais encore par ses actions; parce qu’ilprévoyait que la malice du démon allait tout mettre en usagepour ruiner cette vérité dans le monde.

C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ se retire. Maisle peuple ne peut encore s’empêcher de le suivre. Rien rie le peutretenir et la mort de saint Jean ne l’effraye point. Tant l’amour est puissantdans ce qu’il désire, pour repousser la crainte de tous les maux,et pour se mettre au-dessus de tous les obstacles! Aussi cette multitudefidèle reçoit-elle bientôt la récompense deson zèle.

" Comme Jésus-Christ sortait, il vit une grande multitude depersonnes, et ses entrailles en furent émues de compassion, et ilguérit leurs malades (14). " Quelque affection que ce peuple témoignepour suivre le Sauveur, ce que le Sauveur fait pour lui va néanmoinsbeaucoup au delà. C’est pourquoi l’Evangile marque que la premièrecause de ces guérisons, fut sa compassion et sa grande charité: " Ses entrailles furent émues de compassion, et il guéritleurs malades. " Jésus-Christ ne demande point ici à cettefoule de gens s’ils ont la foi; cette foi éclatait suffisammentdans leur conduite, puisqu’ils (381) abandonnaient leurs villes pour lesuivre dans les déserts, qu’ils le cherchaient avec tant de soin,et qu’ils ne pouvaient se séparer de lui malgré la faim quiles pressait.

Quoiqu’il eût résolu de les nourrir, il ne le fait pasde lui-même ni de son propre mouvement. Il attend qu’on le prie etqu’on lui parle. Il garde ici la coutume qu’il observait partout, de nepas aller le premier au-devant des miracles, mais d’attendre que les occasionsse présentent.

Mais d’où vient que personne parmi tout ce peuple ne s’adressalui-même à Jésus-Christ, pour lui représenterson état? C’est parce qu’ils avaient tous pour lui un profond respect,et que la joie qu’ils avaient de le suivre et de l’écouter, leurôtait le sentiment de la nécessité où ils setrouvaient. Ses disciples même ne viennent point le prier de nourrirce peuple, parce qu’ils étaient encore trop imparfaits.

" Mais le soir étant venu, ses disciples l’allèrent trouver,et lui dirent: Ce lieu-ci est désert et l’heure est déjàpassée: renvoyez le peuple afin qu’ils s’en aillent dans les villagesacheter de quoi manger (15). " Car si même après avoir vuce grand miracle, ils en perdent aussitôt la mémoire, et siaprès avoir remporté tant de corbeilles pleines des morceauxqui restaient, ils ne laissèrent pas encore de croire qu’il leurvoulait parler de pain, lorsqu’il leur parlait " du levain " de la doctrinedes pharisiens; combien étaient-ils moins capables de s’attendreà un miracle dont rien de ce qu’ils avaient déjà vune pouvait leur donner l’idée? Quoiqu’en ce moment même ilseussent vu toute sorte de maladies guéries devant leurs yeux, ilsétaient néanmoins si faibles qu’il ne leur vint aucune penséede la multiplication des pains.. Et considérez ici, mes frères,la sagesse avec laquelle Jésus-Christ les attire à la foi.Il ne leur dit point tout d’un coup qu’il les nourrirait lui-même.Ils ne l’eussent pas cru s’il leur eût parlé de la sorte.

" Jésus leur répondit: Il n’est pas nécessairequ’ils s’en aillent; donnez-leur vous-mêmes à manger (16)." Il ne dit point: Je leur donnerai moi-même à manger; mais" donnez leur-en vous-mêmes. " Car ils ne le regardaient encore quecomme un homme. Cependant ces paroles ne les font point encore rentreren eux-mêmes: et continuant de lui par1er toujours comme àun simple homme, ils lui disent: " Nous n’avons ici que cinq pains et deuxpoissons (17). " C’est pourquoi saint Marc écrit: "Qu’ils ne comprirentpas ce que " Jésus-Christ leur avait dit, parce que leur coeur étaitappesanti. " (Marc, VI, 52.) Mais Jésus voyant que leurs penséesrestaient attachées à la terre, commence à se montreret il dit: " Apportez-les-moi ici (18). " Si ce lieu est désert,il ne l’est point pour celui qui nourrit toute la terre, et si l’heureest déjà passée, celui qui vous parle n’est sujetni aux heures ni au temps. Saint Jean marque que ces pains étaient" des pains d’orge, " ce qu’il ne fait pas sans mystère, mais pournous apprendre à fouler aux pieds toutes les délices du monde,et tout le luxe des tables. C’était aussi la nourriture ordinairedes prophètes.

2. " Et ayant commandé au peuple de s’asseoir sur l’herbe, ilprit les cinq pains et les deux poissons, et levant les yeux au ciel illes bénit (19). " Pourquoi lève-t-il ainsi les yeux au cielpour bénir ces pains? Il fallait que l’on crût égalementde Jésus-Christ, qu’il était égal à Dieu, etqu’il était envoyé par son Père. Les marques qui prouvaientl’une et l’autre de ces vérités semblaient se combattre ets’entre-détruire. Car pour témoigner qu’il était égalà son Père, il devait tout faire de lui. même, et parsa propre puissance; au lieu qu’il ne pouvait persuader les hommes quec’était son Père qui l’avait envoyé, qu’en témoignantenvers lui une humilité profonde, qu’en lui rapportant toute lagloire de ses actions, et en l’invoquant lorsqu’il devait faire ses plusgrands miracles. C’est pourquoi il ne s’est pas attaché exclusivementà l’une ou à l’autre de ces deux conduites; mais il s’estservi de toutes les deux, et il les a tempérées l’une parl’autre. Tantôt il agit avec autorité; tantôt il prieavant que d’agir. Et pour empêcher qu’il ne parût se contredirelui-même, lorsqu’il veut faire des miracles moins importants, illève les yeux au ciel ; mais lorsqu’il fait quelque merveille plusextraordinaire, il agit souverainement et par une puissance absolue, pournous apprendre qu’il ne tirait point d’ailleurs sa puissance dans les miraclesordinaires, et qu’il ne se servait de prière alors, que pour rendrehonneur à Dieu son Père.

Ainsi lorsqu’il remit les péchés, qu’il ouvrit le paradis,et y fit entrer un voleur, qu’il abolit si hautement la loi ancienne, qu’ilressuscita tant de morts, qu’il mit un frein aux tempêtes de la mer,qu’il révéla le secret des (382) coeurs, qu’il guéritun aveugle-né, et qu’il fit d’autres actions semblables qui ne peuventêtre que les ouvrages d’un Dieu, on ne voit point qu’il fit aucuneprière: mais lorsqu’il se prépare à la multiplicationdes pains, miracle bien moins considérable que ceux que je viensde marquer, alors il lève ses yeux au ciel, pour ‘nous apprendrecette vérité importante que je viens de dire , et nous fairevoir en même temps que nous ne devons jamais nous mettre àtable sans observer cette louable coutume des chrétiens, de bénirCelui qui par sa bonté nous donne de quoi nous nourrir.

Mais on me demandera peut-être pourquoi . Il ne tirait pas plutôtdu néant les pains dont il nourrit tout ce peuple. Je répondsque c’était pour fermer la bouche à l’impie Marcion, et auxhérétiques manichéens, qui séparent Dieu deses créatures, et qui nient qu’il en soit l’auteur. Il voulait nousconvaincre par ses actions que tout ce qui se voit sur la terre étaitson ouvrage et son héritage: que c’était lui qui rendaitlà terre féconde, et lui faisait produire ses fruits: qu’ilavait dit dès le commencement: " Que la terre germe toute sorted’herbes, et que les eaux produisent toutes sortes de poissons. "

Le miracle qui s’opère ici n’est pas moindre que celui-là.Car si les premiers poissons n’étaient pas tirés d’autresdéjà existants, ils étaient. néanmoins tirésdes eaux. Et ce n’est pas une chose moins admirable, de multiplier cinqpains et peu de poissons, en tant d’autres pains et en tant d’autres poissons,que d’avoir autrefois fait sortir tant de fruits du sein de la terre, etd’avoir tiré tant de poissons du sein des eaux. Jésus-Christne pouvait montrer plus efficacement qu’il était le Créateurde la terre et de la mer, et qu’il avait un souverain empire sur eux.

Après s’être contenté jusqu’ici de répandreseulement ses grâces et ses faveurs sur quel,ques malades, il opèremaintenant un miracle d’une efficacité universelle; jusqu’ici lamultitude n’avait été que témoin des guérisonsde quelques individus ; voici maintenant une faveur à laquelle cettemultitude tout entière prend part. Il remet sous les yeux des Juifsle miracle qui avait paria si prodigieux à leurs pères, lorsqu’ilsdisaient : " Pourra-t-il nous " donner du pain, et nous préparerune nourriture dans le désert? " C’est ce qu’il exécute icivéritablement, il les avait insensiblement attirés dans cedésert, afin que ce miracle parût pins surprenant et moinssuspect, et que personne ne pût dire qu’on avait eu secrètementcette nourriture de quelque ville voisine. C’est dans ce dessein que l’Evangilemarque non-seulement le lieu où il était alors; mais encorel’heure où ce miracle se fit.

Nous apprenons encore ici quelle était la fermeté desapôtres, dans les grandes extrémités Où ilsse trouvaient, et combien ils étaient éloignés duluxe et de toutes les délices. Au nombre de douze, ils n’avaientque cinq pains et deux poissons. Tant ils négligeaient ce qui neregardait que le corps pour ne s’attacher qu’aux choses spirituelles !Ils n’avaient pas même la moindre attache à ce peu qu’ilsavaient, et ils le donnent de bon coeur aussitôt qu’on le leur demande.

Ceci nous apprend, mes frères, que quand nous n’aurions que fortpeu de bien, nous ne devrions pas laisser de le donner à ceux quien ont besoin. Car lorsque Jésus-Christ leur commande d’apporterces cinq pains, ils ne lui répondent point : Seigneur, quand nousles aurons donnés, d’où aurons-nous de quoi nous nourrir,surtout lorsque nous sommes si pauvres? Ils ne murmurent point de la sorte,et donnent promptement tout ce qu’ils ont.

Mais de plus il me semble que Jésus-Christ aime mieux multiplierce peu de pains qu’ils avaient que d’en produire d’autres du néant,pour porter davantage ses apôtres à la foi. Car ils étaientencore très-faibles. C’est encore pour cette raison qu’il lèveles yeux au ciel avant de faire ce miracle d’un genre nouveau pour euxet dont ils n’avaient encore vu aucun exemple.

"Purs rompant les pains, il les donna à ses disciples, et lesdisciples au peuple (19). "ayant pris et rompu ces pains il les distribuaau peuple par les mains de ses apôtres, non-seulement pour les honorer,par ce ministère, mais encore pour les convaincre de la véritédu miracle, et pour les empêcher, ou d’en douter lorsqu’il se faisait,ou de l’oublier ensuite, parce que leurs propres mains leur en devaientrendre témoignage.

C’est pour ce sujet aussi qu’il attend que le peuple se sente presséde la faim, et que ses apôtres s’approchent de lui et l’interrogent.Il veut que ce soit eux qui commandent au peuple de s’asseoir sur l’herbe,et qu’ils distribuent (383) les pains de leurs propres mains, afin qu’ily eût plus de marques sensibles de ce qu’il allait faire, et plusde témoins de ce miracle. Car si après tant de preuves qu’ilsen avaient, ils n’ont pas laissé de l’oublier, qu’auraient-ils fait;s’il ne se fût conduit avec tant de précaution et de prudence?

3. Il commande à tout le monde de s’asseoir sur l’herbe, pourinspirer à ce peuple un mépris de toutes les choses de laterre. Car il voulait aussi bien instruire l’âme que nourrir le corps.C’est pourquoi le lieu même où il fait ce miracle, le nombrecertain des pains et des poissons, et cette distribution égale quise fait à tous, sans préférer les uns aux autres,toutes ces choses, dis-je, sont pleines d’instruction : elles nous apprennentcomment nous devons conserver l’humilité, la tempérance etla charité; que nous devons avoir une bienveillance égaleet uniforme envers tous, et que tout doit être commun entre les serviteursd’un même Dieu.

" Ils en mangèrent tous et furent rassasiés, et on emportadouze paniers pleins des morceaux qui étaient restés (20)." Jésus-Christ ayant béni et rompu ces pains les donna àses disciples, et les apôtres au peuple, et ces pains se multipliaiententre les mains des apôtres. Il ne borna pas la multiplication aubesoin du peuple, il la fit surabonder, puisqu’il resta non-seulement despains entiers, mais encore des morceaux, afin que ceux qui n’étaientpas présents alors connussent par ces restes la véritéde ce qui s’était passé. Il attend que le peuple ait faim,afin qu’on ne prenne point cette action pour une illusion et un songe.li veut encore qu’il en reste douze corbeilles afin que Judas mêmeporte la sienne.

Le Sauveur aurait pu, s’il l’eût voulu, éteindre invisiblementla faim ; mais ses apôtres n’eussent rien vu de ce miracle caché,outre que cela s’était déjà fait dans la personned’Elie et n’eût pas été si surprenant; au lieu queles Juifs furent tellement épouvantés de ce miracle, qu’ilsvoulurent sur-le-champ faire Jésus-Christ leur roi, ce qu’ils n’avaientencore fait pour aucun autre de ses prodiges.

" Or ceux qui mangèrent de ces pains étaient au nombred’environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants(21)." Mais qui pourrait ici, mes frères, relever par ces paroles lagrandeur de ce miracle? Qui pourrait expliquer comment ces pains se multipliaient,comment ils sortaient des mains de Jésus-Christ comme d’une sourceféconde qui coulait ensuite clans tout ce désert et qui suffisaitpour nourrir tant de personnes? Car l’Evangile marque expressémentqu’il y avait jusqu’à " cinq mille hommes sans les femmes et lesenfants. " C’est encore quelque chose qui fait l’éloge de ce peuple,que les femmes témoignent autant d’ardeur que les hommes pour suivreJésus-Christ.

Mais que dirons-nous aussi de "ces restes?" C’est un second miraclequi n’est pas moindre que le premier? Pourquoi le nombre des corbeillesqui en reste est-il si juste, qu’il égale celui des apôtres?Pourquoi n’y en a-t-il pas pus ou moins de douze? Lorsqu’il fait ramasserces restes, il ne les donne point au peuple, mais il donne ordre àses disciples de les emporter, parce que le peuple était plus faibleet plus imparfait que ses disciples.

" Aussitôt Jésus obligea ses disciples de monter sur unebarque, et de passer à l’autre bord avant lui en attendant qu’ilrenvoyât le peuple (22). " Si ce miracle leur semblait une illusionlorsque Jésus-Christ était présent avec eux, et s’ilsdoutaient de la vérité de ce qu’ils voyaient, ils devaientse désabuser au moins lorsqu’il était absent. C’est pourquoi,pour leur permettre de soumettre à un examen attentif ce qui venaitde se passer, il leur fait prendre ces restes, preuves palpables du prodige,et les fait partir sans lui.

On voit qu’ailleurs, lorsqu’il est près de faire ses plus grandsmiracles, il fait retirer le peuple, et souvent même ses disciples,pour nous apprendre à ne chercher jamais la gloire des hommes, età ne les point attirer à notre suite. Ce mot de l’Evangile," il obligea, "marque le grand amour que les disciples avaient pour Jésus-Christ,et combien ils aimaient sa présence. Il les renvoie donc sans lui,sous prétexte de demeurer pour congédier le peuple; maisen effet, pour se retirer seul sur la montagne. Il agissait de la sortepour nous donner une instruction très-importante en nous apprenantà ne converser pas continuellement avec le monde, et à nepas nous en éloigner non plus toujours, mais à faire l’unet l’autre utilement, modifiant notre conduite suivant le besoin du moment.

Apprenons donc, mes frères, à suivre le Fils de Dieu,et à nous attacher à lui, mais non à cause de sesfaveurs sensibles, pour ne pas (384) tomber dans ce reproche honteux qu’ilfit aux Juifs: "En vérité, en vérité, je vousle dis, vous " me cherchez, non parce que vous avez vu ces miracles, maisparce que vous avez mangé des pains et que vous avez étérassasiés. " (Jean, VI, 26.) C’est pour cette raison qu’il a évitéde faire souvent ce miracle, et qu’il s’est contenté de le faireseulement deux fois, pour nous apprendre à n’être point lesesclaves de l’intempérance, mais à nous élever au-dessusde ces choses basses et terrestres pour nous appliquer entièrementaux spirituelles.

Que ce soit là notre occupation, mes frères. Cherchonscontinuellement ce pain céleste et divin; et lorsque nous l’auronsreçu, bannissons tout autre soin , et tout autre désir denos âmes. Si ce peuple quitte et oublie sa maison, sa ville, sesproches, et toutes ses affaires; s’il va dans le fond des déserts,sans que la faim et la nécessité l’en puisse chasser; combienplus le devons-nous faire, lorsque nous approchons de la sainte table ?combien devons-nous avoir plus de zèle et plus d’ardeur pour leschoses spirituelles, et ne donner à l’avenir que les moindres denos pensées aux affaires d’ici-bas? Car nous voyons ici le reprocheque Jésus- Christ fait aux Juifs, non parce qu’ils le cherchaientà cause des pains qu’il avait multipliés; mais parce qu’ilsne le recherchaient qu’à cause de cela, et qu’ils en faisaient leurfin principale.

Celui qui a reçu de Dieu de grands dons, et qui les méprisepour s’attacher avec passion à d’autres qui sont infiniment moindres,et que celui-là même qui les lui donne l’oblige de négliger,perd par son ingratitude ces grandes grâces qu’il avait reçues.Que s’il recherche au contraire les choses grandes et spirituelles, Dieului donnera les autres " comme par surcroît ". Car les biens de laterre, quelque grands qu’ils paraissent, sont si petits, si on les compareavec les véritables biens, qui sont ceux de l’âme, qu’ilsne tiennent lieu que comme d’un accessoire à l’égard desautres.

Ne rabaissons donc point nos affections à des objets qui le méritentsi peu. Regardons ces biens avec tant d’indifférence, qu’il noussoit égal ou de les posséder ou de les perdre. C’étaitla disposition où se trouvait le bienheureux Job. Il ne s’étaitpas attaché à ses richesses lorsqu’il les avait, et il nes’affligea point lorsqu’elles lui furent ôtées.

Vous savez que dans la langue grecque, nous donnons à l’argentle nom " d’usage " cela veut dire que nous ne le devons pas cacher en terre,mais nous en servir selon nos besoins. Comme donc chaque artisan sait lemétier qui le fait vivre, que les riches de même apprennentle leur. Le métier des riches ce n’est point de bâtir unemaison, ou de construire un vaisseau, ou de travailler le bois et l’or;mais de bien user des richesses que Dieu leur a données, et de lesemployer pour nourrir les pauvres. C’est là leur occupation et leurart, qui est sans comparaison le plus élevé de tous les arts.Le lieu où l’on apprend cet art divin est le ciel. Les instrumentsn’en sont ni le fer ami le cuivre, mais la bonne volonté. Le maîtrequi l’enseigne est Jésus-Christ même, et Dieu son Père: "Soyez miséricordieux, " dit-il, " comme votre Père quiest " dans le ciel. "

4. Ce qu’il y a d’admirable dans cet art, c’est que bien qu’il soitsi fort au-dessus de tous les autres, il ne faut ni beaucoup de peine,ni beaucoup de temps pour l’apprendre. La seule volonté suffit,et tout dépend de le vouloir. La fin de cet art, c’est le ciel etles biens infinis qui y sont, cette gloire ineffable, cette couche nuptiale,ces lampes éclatantes, cette demeure éternelle avec le célesteEpoux, et tant d’autres choses qui ne peuvent être ni conçuespar la pensée, ni représentées par la parole des hommes.Cette considération relève cet art infiniment au-dessus desautres; puisqu’ils ne servent que pour cette vie si malheureuse et si courte,au lieu que celui-là nous mène à une vie éternellementheureuse.

Que si cet art d’user bien des richesses, et d’en assister les pauvres,a tant d’avantage sur les arts les plus nécessaires, comme sur lamédecine, sur l’architecture et sur les autres arts utiles pourcette vie, combien en doit-il avoir davantage sur ceux qu’on ne peut mêmeraisonnablement appeler des arts? Car comment pourrait-on donner ce nomà des occupations entièrement inutiles et si superflues?A quoi peut être bon l’art aujourd’hui si estimé des cuisinierset des pâtissiers? Quelle utilité en peut-on retirer, ou plutôtquel mal n’en reçoit-on pas, et dans l’âme et dans le corps?Nesont-ce pas eux qui jettent les hommes dans le luxe des festins et dansla bonne chère qui est la source et comme la mère de toutesles maladies du corps et de toutes les passions de l’âme? (385)

Je ne condamne pas ces arts seulement. Je passe encore à la peintureet à la broderie, et je demande à quoi elles servent. Tousces autres arts aussi qui ne servent qu’à de vains embellissementsne méritent point ce nom, puisqu’ils ne sont propres qu’ànous faire faire des dépenses superflues, au lieu que les véritablesarts doivent être ceux qui regardent les nécessitésde la vie, et qui y apportent quelque soulagement. Dieu nous a donnéla sagesse, pour que nous trouvions les moyens de pourvoir aux nécessitésde cette vie. Mais à quoi sert de peindre des hommes ou des animauxsur du bois ou sur de la toile?

C’est pourquoi dans les arts même les plus nécessairescomme des cordonniers, et de ceux qui travaillent aux draps et aux étoffes,il se mêle beaucoup de choses qu’on en devrait retrancher. On y apassé toutes les bornes de la nécessité, pour lesporter à un excès de luxe; on a corrompu l’innocence de leurpremière institution; on a joint un artifice superflu et mauvais,à un art qui de lui-même était bon et nécessaire.

C’est encore le désordre qu’on a introduit dans l’architecture.Car la fin de cet art est de bâtir des maisons et non pas des amphithéâtres,et de bâtir encore dans les maisons ce qui est nécessairesans y ajouter des ornements superflus. Ainsi l’art de la draperie consisteà faire des étoffes d’usage et de service, et non àen faire de si fines qu’elles ressemblent à des toiles d’araignées.L’art d’un cordonnier consiste de même à faire des souliersqui soient propres à notre usage. Mais lorsqu’il fait pour les hommesdes souliers, comme il en ferait pour des femmes, et qu’il emploie touteson adresse pour contribuer au luxe et à la mollesse, je ne donneplus à son travail le nom d’art, et je le mets au nombre des chosessuperflues.

Je ne doute point qu’on ne m’accuse ici de petitesse d’esprit. Plusieurssans doute croiront que je m’arrête à de trop petites choses.Mais je leur déclare que cela ne m’empêchera pas de m’étendreencore plus sur cette matière; puisque je sais que la cause de tousles maux, c’est qu’on néglige ces péchés parce qu’onles croit petits.

Mais quel péché, me direz-vous, peut être plus léger,si c’est même un péché que d’avoir un soulier bienfait, qui soit propre et bien juste au pied? Voulez-vous donc me permettrede fermer la bouche à ceux qui parlent ainsi, et souffrir que jevous montre quelle est la bassesse d’une vanité si honteuse? Maisécoutez-moi sans vous fâcher, ou plutôt je vous déclareque, quand vous vous fâcheriez, je m’en mettrai peu en peine. Carc’est vous-mêmes qui serez cause de ce que je vous serai importun,vous qui m’obligerez à descendre dans ce détail, pour vousmontrer quel est l’excès de ce désordre, et pour détruirecette fausse persuasion où vous êtes, qu’il y ait le moindrepéché dans ces vanités ridicules. Considéronsdonc jusqu’où va ce mal, et examinons-le avec quelque soin.

5. N’est-ce pas une bassesse dont on devrait rougir, de faire passeravec art des filets de soie sur des souliers, ce qu’on ne devrait pas faire,même sur des habits? Si vous ne vous rendez pas à ce que jevous dis, écoutez avec quelle force saint Paul condamne cet excès,et reconnaissez-en la grandeur. " Qu’elle ne paraisse point ornée," dit-il d’une femme, " par la frisure de ses cheveux, par l’or, ou lesperles, ou les habits précieux. " Qui pourrait donc vous excuseren voyant que, lorsque saint Paul ne permet pas même à unefemme mariée d’être recherchée dans ses habits, vousle soyez dans vos souliers? Ne savez-vous pas combien de malheurs les hommess’exposent pour aller chercher dans les pays éloignés cesornements superflus? Il faut construire des navires, il faut avoir deshommes pour tirer à la rame ou pour tenir le gouvernail, ou pourhausser et baisser à propos les voiles. Il faut que tous ces hommesrenoncent à leur pays, à leurs femmes et à leurs enfants,à leur vie même, qu’ils courent les mers avec mille peineset mille périls, et qu’ils trafiquent dans des terres étrangèreset barbares, et tout cela pour avoir de quoi satisfaire votre vanitéet vous faire de beaux souliers? Y a-t-il rien de plus honteux que cettebassesse?

Nos pères avaient en horreur ces ajustements puérils.Ils s’habillaient avec bienséance, et non avec cette mollesse indignedes hommes. Pour moi, je prévois qu’avec le temps, les jeunes gensd’aujourd’hui porteront sans rougir des souliers et des habits comme lesfemmes en portent. Ce qu’il y a encore d’insupportable, c’est que les pèresqui voient ces excès dans leurs enfants, les souffrent sans en témoignerde ressentiment, et les regardent comme des choses indifférentes.(386)

Mais, voulez-vous que je vous dise ce qui me frappe le plus? C’est qu’onfait ces folles dépenses lorsque tant de pauvres meurent de faim.Vous voyez Jésus-Christ au milieu de vous, qui n’a pas mêmede pain, qui est nu, qui est chargé de fers; de quelles foudresn’êtes-vous point dignes de le négliger ainsi, lorsqu’il manquede ce qui lui est le plus nécessaire, pour employer l’argent dontil devrait être nourri, à embellir vos chaussures de quelquemanière nouvelle et extravagante? Jésus-Christ a défenduautrefois à ses disciples de porter des souliers, et nous autres,bien loin de nous priver de cette commodité comme eux, nous ne pouvonspas même souffrir de n’en user qu’autant que la nécessitéet la modestie le demandent. Doit-on rire ou pleurer du déréglementde ces personnes, déréglement qui fait voir en mêmetemps la mollesse de leur coeur, la cruauté de leur esprit, la vanitéet la légèreté de leur âme?

Un homme qui s’applique à ces niaiseries est-il capable de penserà rien d’utile et de sérieux? Peut-il avoir soin de son âme,ou se souvenir même qu’il a une âme? Ne faut-il pas avoir uneâme de terre et de boue, pour s’occuper à ces bagatelles,et ne faut-il pas avoir un coeur de fer, pour donner à cette cruellevanité et qui était destiné à nourrir les pauvres?Comment votre esprit pourra-t-il s’élever à la piétéet à la vertu, si vous l’occupez tout entier de ces soins frivoles?Comment celui qui fait sa gloire d’être bien chaussé, quiveut que, lorsqu’il marche, on admire l’éclat de la soie, les fleurspeintes à l’aiguille, et tout ce que l’art a d’agréable etde curieux dans ces sortes d’ouvrages, pourra-t-il lever les yeux en hautpour voir le ciel ? Comment admirera-t-il 1es beautés du monde,lui qui n’est attentif qu’à celle de ses souliers ?

Dieu a étendu le ciel au-dessus de la terre. Il y a placéle soleil et l’a fait si beau et si lumineux, afin d’attirer vos yeux enhaut, et vous voulez au contraire les tenir toujours baissés versla terre comme les pourceaux, vous dérobant au dessein que Dieua sur vous, pour favoriser celui du démon? Car c’est le démonqui est l’auteur de ces vanités. C’est lui qui a inventéces ajustements honteux, pour vous séduire et pour détournervotre esprit de la vue des véritables beautés. C’est luiqui fait tous ses efforts pour vous faire descendre du ciel en terre, etil y réussit si pleinement que Dieu vous montrant le ciel et ledémon un soulier, vous quittez le ciel pour vos souliers. Je n’enaccuse point la matière, parce que c’est l’ouvrage de Dieu, maisl’embellissement et le luxe, parce que c’est l’ouvrage du démon.

On voit un jeune homme marcher les yeux attachés en terre, quoiqueDieu lui commande de les élever au ciel, et qui met sa gloire nonà bien vivre, mais à être bien chaussé. On levoit dans les rues marcher sur le bout du pied. Il craint comme le feu,ou qu’un peu de boue, durant l’hiver, ou qu’un peu de poudre durant l’été,ne ternisse l’éclat de ses beaux souliers. Quoi! vous plongez votreâme dans la boue par une passion si basse et vous ne daignez pasla relever, ni la tirer de cette honte, et toute votre crainte c’est qu’unpeu de poudre ne gâte votre soulier?

Considérez-en la fin et l’usage, et vous perdrez cette vainecrainte. Le soulier n’est-il pas fait pour aller sans crainte au milieudes boues et pour traverser les chemins les plus mauvais? Si vous appréhendeztarit de marcher, de peur que ces souliers si précieux ne se gâtent,prenez-les donc à votre cou, ou bien attachez-les à votretête, afin qu’ils ne servent qu’à vous parer. Vous riez quandje dis cela, mes frères, et moi j’ai envie de pleurer en vous tedisant. Car cette folie me perce le coeur, et cet attachement àdes riens m’arrache des soupirs. Vous en verrez qui, pour éviterque leur soulier ne touche à la boue, se mettent en danger de tomberdedans.

6. Mais il naît encore un très-grand mal de celui-ci; c’estque ceux qui sont assujétis à cette vanité , deviennentensuite passionnés pour l’argent. Car il faut nécessairementque celui qui est si recherché dans les habits, tombe dans l’avaricepour avoir de quoi soutenir ces grandes dépenses. Si un jeune hommea un père ambitieux et disposé à entretenir ce luxe,sa passion est encore doublée par cette facilité qu’il trouveà la contenter. Que s’il a un père avare, il est contraintd’avoir recours à des moyens plus honteux, pour trouver de quoifournir à tant de dépenses. C’est ainsi que plusieurs jeuneshommes se sont perdus à la fleur de leur âge, qu’ils sontdevenus les flatteurs des personnes riches et qu’ils se sont prostituésà des ministères honteux pour acheter de la perte de leurhonneur ce qui devait servir à satisfaire leur luxe.

Vous voyez donc, mes frères, par ce que (387) nous venons dedire, que ceux qui s’engagent dans ces dépenses si folles, sontnon-seulement lâches et efféminés , mais qu’ils s’exposentmême à de grands désordres et deviennent nécessairementavares. Il est visible aussi qu’ils sont en même temps cruels etvains. Ils sont cruels parce que n’étant attentifs qu’à êtreparés et magnifiques, ils ne daignent pas seulement regarder unpauvre lorsqu’ils le rencontrent et que, donnant tout leur soin pour quel’or et la soie éclatent sur leurs habits, ils se mettent peu enpeine qu’un pauvre soit nu ou qu’il meure de faim. Et ils sont vains, puisqu’ilscherchent à se faire remarquer par des choses si petites et si basses.

Je ne crois pas qu’un général d’armée soit aussisatisfait dans sa vanité, lorsqu’il a gagné une grande bataille,que le sont ces jeunes gens, lorsqu’ils sont chaussés bien proprement,lorsque leur habit est bien fait et que leurs cheveux sont bien ajustés.Et cependant s’il y a quelque gloire en cela, elle est due à lamain et à l’art des autres. Que s’ils tirent tant de vanitéde ce qui n’est point à eux, combien s’élèveraient-ilss’ils étaient louables en quelque chose?

J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet, maisce que j’ai dit peut suffire, et il est temps de finir. J’ai étécontraint de m’étendre un peu pour détruire la fausse imaginationde ceux qui croient qu’il n’y a rien de mal dans ces vanités. Jene doute point que plusieurs des jeunes gens qui m’entendent ne méprisentce que je dis. Comme cette passion les enivre, je ne m’étonne pasqu’elle ne les empêche de croire à mes paroles. Mais je n’aipas cru que cela pût me dispenser de dire ce que j’ai dit pour combattrecet excès. Et je m’assure qu’à l’avenir les pèresde ces enfants, qui seront sages et raisonnables, les obligeront àêtre plus modestes et plus réglés.

Que personne donc ne dise que cela n’est rien, que cela n’est qu’unebagatelle. Car tout se perd effectivement, parce qu’on néglige cequ’on appelle des bagatelles. Si les pères élevaient bienleurs enfants, s’ils leur faisaient bien comprendre en quoi consiste levéritable honneur, s’ils leur apprenaient à s’éleverau-dessus de ces bassesses et à ne croire pas que leur réputationdépende de leur habit, ils les rendraient capables des plus grandeschoses, après les avoir accoutumés à mépriserles petites. Car qu’y a-t-il de plus simple que les premiers élémentsdes sciences qu’on fait apprendre aux enfants? C’est néanmoins delà que sortent ensuite les hommes les plus éloquents et lesplus grands philosophes. Ceux qui ignorent ces principes et ces premiersrudiments ne pourront jamais acquérir ces sciences plus nobles etplus élevées qui en dépendent.

Je ne prétends pas avoir parlé seulement pour les jeuneshommes dans tout ce que j’ai dit jusqu’à cette heure. Les femmeset les jeunes filles n’y doivent pas prendre moins de part que les jeuneshommes. Ces avis les regardent d’autant plus que la modestie a toujoursété le plus grand ornement de leur sexe. Prenez donc aussipour vous, mes chères soeurs, tout ce que j’ai dit aux autres, afinque je ne sois point obligé de redire les mêmes choses. Ilest temps aussi bien de finir et de conclure cette instruction par la prière.

Priez donc tous ensemble avec moi, que Dieu fasse la grâce auxjeunes gens qui sont devenus les enfants de l’Eglise, de mener une viebien réglée, et de croître ainsi en âge et envertu jusqu’à la vieillesse. Car pour ceux qui demeurent dans leursdébauches, il leur est utile de mourir jeunes. Mais je prie Dieuque ceux qui, dès la jeunesse, auront la sagesse des vieillardsvivent longtemps, qu’ils aient des enfants aussi sages qu’eux, qui réjouissentceux qui leur auront donné la vie sur la terre et Dieu mêmequi les a créés. Je le conjure encore une fois de vous délivrernon-seuleS ment de cette vanité des habits, qui va jusqu’àparer à l’excès vos chaussures, mais généralementde toutes les maladies de vos âmes. Car une jeunesse négligéeest semblable à un champ qu’on ne cultive jamais, et qui n’est fertilequ’en ronces et en épines. Adressons-nous donc au Saint - Esprit,afin qu’il brûle par ses flammes sacrées toutes ces épinesdes mauvais désirs. Défrichons celte terre inculte, rendons-lasusceptible d’une divine semence , faisons voir que les jeunes gens parminous sont plus sages que ne sont les vieillards parmi les païens.C’est un grand mi-racle de voir la sagesse et la gravité éclaterdans la jeunesse. Celui qui n’est sage que quand il est vieux, ne peutattendre une grande récompense d’une vertu qu’il doit presque touteà son âge; mais, ce qu’on doit admirer, c’est de jouir ducalme au milieu de la tempête, de ne point brûler parmi lesfeux et de n’être point vicieux dans la jeunesse. (388)

Pensons à ces vérités, mes frères, et imitonsce bienheureux Joseph qui, dès sa jeunesse, a éclatéen toutes sortes de vertus, afin que nous ayons part à sa couronne,que je vous souhaite par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père etle Saint-Esprit, est la gloire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE L

" ET JÉSUS AYANT RENVOYÉ LE PEUPLE, MONTA TOUT SEUL SURLA MONTAGNE POUR PRIER, ET LE SOIR ÉTANT VENU, IL ÉTAIT LASEUL. CEPENDANT LA BARQUE ÉTAIT FORT BATTUE DES FLOTS AU MILIEUDE LA MER, PARCE QUE LE VENT ÉTAIT CONTRAIRE. (CHAP. XIV, 23, JUSQU’ALA FIN DU CHAPITRE.)

1. Jésus-Christ monte sur une montagne pour nous apprendre quela solitude et le désert sont très-convenables pour s’entreteniravec Dieu. C’est pour ce sujet qu’il allait souvent dans les déserts,et qu’il y passait les nuits en prières, pour nous exciter par sonexemple à choisir les temps elles lieux les plus tranquilles pourprier sans distraction. Car la solitude est la mère du repos. Elleest comme un port qui nous met à couvert de toutes les agitationsde l’esprit. C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ monteici sur une montagne.

Mais ses disciples cependant sont agités au milieu des flots,et subissent une nouvelle tempête aussi rude que la première.(Matth. VIII.) Cette seconde est différente de la précédente,en ce que dans l’autre ils avaient Jésus-Christ avec eux dans labarque, tandis qu’ici ils sont seuls et séparés de leur maître.Il les instruisait ainsi peu à peu à se former et comme às’endurcir aux maux, à devenir courageux dans les accidents, età souffrir généreusement toutes choses. C’est pourquoidans le premier péril, il resta auprès d’eux, quoiqu’il dormît,afin qu’ils pussent trouver une prompte consolation dans la frayeur dontils allaient être frappés. Mais ici, pour les accoutumer àune plus grande patience, il les laisse seuls, et souffre qu’il s’élèveune tempête dans son absence, afin qu’il ne leur reste aucune espérancede se sauver. Il les laisse durant toute une nuit dans cet état,et il veut que ce long péril ouvre les yeux de leur coeur aveugle,et qu’il les fasse sortir de leur assoupissement. Le temps et l’obscuritéde la nuit, qui se joignait encore à la tempête, redoublaitleur crainte. Jésus-Christ voulait que cette double terreur fîtqu’ils le désirassent plus ardemment, et que ce péril demeurâtmieux imprimé dans leur mémoire. C’est pour cette raisonqu’il ne se presse point de les aller secourir, et qu’il les laisse longtempsagiter par les flots.

" Mais à la quatrième veille de la nuit, Jésusvint à eux marchant sur la mer (25). "Il voulait ainsi leur apprendreà souffrir les maux avec patience et à ne point demanderd’en être si tôt délivrés. Lors donc qu’ils (389)croyaient être déjà sortis de ce danger, ils tombentdans une appréhension nouvelle.

" Car le voyant ainsi marcher sur la mer, ils furent troublés,et ils disaient : C’est un fantôme, et ils crièrent de frayeur(26). " C’est la conduite ordinaire de Dieu. Lorsqu’il est prèsde nous délivrer de nos maux, il en fait naître d’autres encoreplus terribles. C’est ce qui arrive ici. Après une tempêtesi effrayante ils sont encore troublés par le fantôme qu’ilscroient voir. Cependant Jésus-Christ ne se hâte point de dissiperleurs ténèbres, et de se montrer à eux, parce qu’ilvoulait que cette longue suite d’épreuves qui se succédaientles unes aux autres les accoutumât à souffrir, et àêtre courageux dans les accidents.

C’est ainsi qu’il traita Job. Ce fut lorsqu’il s’apprêtait àle délivrer de ses souffrances, qu’il permit qu’il lui en arrivâtde plus sensibles, non plus par la mort de ses enfants, ni par les plaintesde sa femme, mais par les reproches de ses domestiques et de ses plus intimesamis. Lorsqu’il se résolut de tirer Jacob d’une pénible servitudedans un pays étranger, il permit qu’il eût à craindreson beau-père qui le poursuivait, et qui menaçait de le tuer.Lorsqu’il fut délivré de cette appréhension, il tombadans une autre encore plus grande, que lui causa son propre frèrepar les honneurs qu’il voulut lui rendre. Comme les épreuves nepeuvent être tout ensemble et longues et violentes, quand Dieu voitque les justes sont sur le point de sortir victorieux du combat, c’estalors qu’il permet qu’il leur arrive un exercice plus pénible, afinqu’ils en reçoivent une plus grande récompense. Il traitade même Abraham et il réserva, pour la dernière épreuvede sa foi, le commandement de lui sacrifier son fils.

Car c’est ainsi, mes frères, que les maux les plus insupportablesnous deviennent aisés à supporter, lorsque nous en voyonspresque aussitôt la fin que nous en ressentons Je poids. C’est decette manière que Jésus-Christ se conduit ici envers sesapôtres. Il ne se découvre à eux qu’après queleur grande peur leur eut fait jeter un grand cri. Car plus la craintequi les saisissait était forte, plus la joie qu’ils devaient recevoirde sa présence allait être douce.

" En même temps donc Jésus leur parla et leur dit: rassurez-vous: c’est moi, ne craignez point (27). " Qui peut dire combien cette paroledissipa leur crainte, combien elle leur donna de confiance? Comme ils nele pouvaient connaître des yeux à cause de la nuit et de cettemanière si surprenante de marcher, il se fait reconnaîtrepar sa parole. Mais que fait ici saint Pierre qui témoigne partoutplus de zèle que les autres?

" Pierre lui répondit: Seigneur, si c’est vous, "commandez quej’aille à vous en marchant sur l’eau (28). " Il ne dit pas : priezet invoquez Dieu, mais " commandez". Admirez son zèle, et la ferveurde sa foi. On voit souvent que ce disciple tombe en quelque danger considérablepour avoir osé demander des choses qui étaient au-dessusde ses forces. S’il en demande ici une si grande, ce n’est que par la violencede son amour, et non par un mouvement de vanité. C’est pourquoiune dit pas:

" Commandez " que je marche sur les eaux; mais " que j’aille àvous. " Car personne n’aimait autant Jésus-Christ que lui. Il fitla même chose après la résurrection du Sauveur. Cefut une voie trop lente pour son amour d’aller trouver Jésus-Christdans une barque avec les autres; il se jeta promptement dans l’eau pouraller plus vite retrouver son Maître. Il signala en cette rencontre,non-seulement sa charité, mais sa foi. Il crut que Jésus-Christpouvait non-seulement marcher lui-même sur les eaux, mais y faireaussi marcher les autres, et comme il souhaitait avec passion de s’approcherde Jésus, " Jésus lui dit : venez. Et Pierre descendant dela barque marchait sur l’eau pour venir à Jésus (29). Maisvoyant le grand vent il eut peur. Et comme il commençait àenfoncer dans l’eau, il s’écria en disant : Seigneur, sauvez-moi(30). Et aussitôt Jésus étendant la main le prit etlui dit:

"Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous " douté (34)? " Ce miracle,mes frères, est plus grand que celui de la première tempête,et c’est pour ce sujet que Dieu le fait le dernier. Il avait montrédans la première qu’il commandait à la mer; mais il faitvoir ici un prodige bien plus surprenant. Il s’était contentéalors de se faire obéir des vents, mais il marche ici sur les eauxet il y fait marcher les autres. S’il eût d’abord engagé saintPierre à marcher ainsi sur la mer, il eût refusé dele faire, parce que sa foi n’était pas encore assez grand.

2. Mais pourquoi Jésus-Christ lui accorde-t-il cette permission?Parce que s’il lui eût dit : non, tu ne le peux, ce disciple quiétait (390) très-ardent, aurait peut-être persistéà le vouloir. Il aime mieux lui laisser apprendre par sa propreexpérience que cela était au-dessus de lui, afin qu’àl’avenir il apprît à être plus sage. Il ne peut doncse tenir. Il se jette la barque dans l’eau; mais il est bientôt endanger d’être submergé. Car " il eut peur, "et cette peurqui venait de la violence du vent fut la cause de son naufrage. Saint Jeanmarque qu’ils " le voulurent prendre dans leur barque, et que la barquese trouva aussitôt au lieu où ils allaient. "

Descendu de la barque, Pierre vint à Jésus, plus joyeuxde retrouver son Maître que de marcher sur l’eau. Après avoirfait ce qui était plus difficile, il s’arrête à cequi était plus aisé. La mer ne l’étonnait pas, lorsqu’ilmarchait sur elle, et un peu de vent l’épouvante. Tel est l’homme.Souvent après avoir surmonté les plus grandes tentations,il tombe dans les plus petites. Témoin Elie à l’égardde Jézabel, Moïse à l’égard de l’Egyptien, etDavid à l’égard de Bethsabée. On peut y joindre aussisaint Pierre. Lorsqu’il a l’esprit encore saisi de frayeur à causede la tempête, il ne craint point de se jeter à la mer, etil ne peut ensuite résister à la crainte que lui cause unpeu de vent, et cela lorsqu’il était déjà si prochede Jésus-Christ. Ainsi il ne nous sert de rien d’être prochesdu Sauveur, si la foi ne nous approche de lui. Cet accident montra enfinla différence du Maître et du disciple qui semblaient marchertous deux également sur les eaux, et donna quelque consolation auxautres apôtres qui en pouvaient être jaloux. Car il ne fautpas douter que s’ils témoignèrent de l’aigreur contre lesdeux frères, ils n’en ressentissent ici beaucoup plus contre saintPierre. Comme ils n’étaient pas encore fortifiés par le Saint-Esprit,ils étaient assez susceptibles de ces mouvements. Mais aprèsqu’ils eurent reçu cette grâce, on ne vit plus rien de semblableen eux. On voit au contraire partout qu’ils cèdent volontairementla primauté à saint Pierre, et qu’ils lui donnent toujoursle premier rang dans leurs assemblées, quoiqu’il parût êtreplus grossier que les autres.

D’où vient qu’en cette rencontre Jésus-Christ ne commandapas aux vents de ne plus souffler, niais qu’il étendit la main pourprendre saint Pierre? C’est à cause du peu de foi de cet apôtre.Quand nous cessons de faire ce qui dépend de nous, Dieu cesse ausside nous aider. Jésus-Christ donc voulant montrer que ce n’étaitpoint l’impétuosité du vent, mais le peu de foi de cet apôtrequi lui causait cet accident, lui dit: " Homme de peu de foi, pourquoiavez-vous douté? " Si la foi ne se fût point affaiblie, ileût aisément résisté au vent. C’est pourquoiJésus-Christ en le prenant par la main, laissa encore souffler levent dans toute sa violence, pour lui faire mieux reconnaître quetous les vents ne lui pourraient nuire, lorsque sa foi serait terme. Telqu’un jeune oiseau qui, pour être sorti du nid avant le temps, esten danger de tomber, et que sa mère rapporte au nid sur ses ailes,tel saint Pierre est ramassé dans la barque par Jésus-Christ,son divin Maître.

" Et étant monté dans la barque le vent cessa (32). "Ils dirent après le calme de la première tempête: "Quel est cet homme-ci à qui les vents et la mer obéissent?" (Matth. VIII, 27.) Mais il n’en est pas de même ici. " Alors ceuxqui étaient dans la barque s’approchant de lui l’adorèrenten lui disant: " Vous êtes vraiment le Fils de Dieu (33). "Vous voyez,mes frères, comment Jésus-Christ élève insensiblementses disciples, et les fait croître en vertu. Car leur foi s’étaitbeaucoup augmentée lorsqu’ils virent Jésus-Christ marchersur les eaux, commander à saint Pierre d’y marcher lui-même,et le sauver du danger où il se trouva. Il commanda avec empireà la mer de se calmer dans la première tempête; ilne le fait pas ici; mais il agit bien plus divinement, en faisant sentirà cet élément une puissance invisible. C’est pourquoiils lui dirent : " Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. "Que faitJésus-Christ à cette parole, mes frères? Reprend-ilses apôtres de l’avoir dite? Il fait tout le contraire, et confirmece que ses disciples venaient de dire par une multitude innombrable deguérisons miraculeuses qu’il fit sur tous les malades qui se présentèrentà lui.

" Et ayant passé l’eau, ils vinrent en la terre de Génésareth(34). Ce que les hommes de ce lieu ayant su, ils envoyèrent danstout le pays d’alentour et lui présentèrent tous les malades(35). Et ils le priaient de les laisser seulement toucher le bord de sarobe. Et tous ceux qui le touchèrent furent guéris (36)."

La foi de ce peuple croît visiblement. Ils ne s’empressent pluscomme auparavant de faire venir Jésus-Christ dans leurs maisons,ou de (391) toucher leurs malades de sa main, ou de commander de sa boucheaux maladies de se dissiper. Ils commençaient à s’éleverau-dessus de ces basses pensées, et à témoigner plusde foi dans les guérisons qu’ils demandaient. C’est sans doute lafemme malade d’une perte de sang qui les avaient excités par l’exempled’une foi si ferme. L’évangéliste, pour montrer qu’il y avaitlongtemps qu’il était absent de ces contrées, dit " que leshommes de ce lieu ayant su qu’il était venu, envoyèrent danstout le pays d’alentour et lui présentèrent tous les malades." Cependant cette longue absence de Jésus-Christ, non-seulementn’avait point affaibli la foi de ces peuples, mais l’avait même augmentéeet rendue plus vigoureuse.

Allons donc, mes frères, toucher aussi nous-mêmes la frangedu vêtement de Jésus-Christ, ou plutôt; si nous le voulons,allons posséder Jésus-Christ tout entier. Car nous avonsmaintenant son corps entre nos mains. Ce n’est plus son seul vêtement.C’est son propre corps qu’il nous donne, non pour le toucher seulement,niais pour le manger et pour en nourrir nos âmes. Approchons-nous-endonc avec une foi fervente, nous tous qui sommes malades. Si ceux qui touchèrentalors la frange de son vêtement en ressentirent un si merveilleuxeffet, que doivent attendre ceux qui le reçoivent tout entier?

Mais pour s’approcher de Jésus-Christ avec foi, il ne suffitpas de le recevoir extérieurement. Il faut encore le toucher avecun coeur pur, et savoir, lorsqu’on s’en approche, qu’on s’approche de Jésus-Christmême. Encore que vous n’entendiez pas sa voix, ne le voyez-vous pasqui repose sur le saint autel, ou plutôt ne l’entendez-vous pas parlerlui-même, par la bouche des évangélistes? Croyez doncque c’est encore ici cette cène où Jésus-Christ étaitassis avec ses apôtres. Il n’y a nulle différence entre cesdeux cènes. On ne peut dire que ce soit un homme qui fasse celle-ci,au lieu que Jésus-Christ a fait celle-là, c’est le mêmeJésus-Christ qui fait l’une et l’autre.

3. Quand donc vous voyez le prêtre vous présenter cettenourriture sacrée, ne pensez pas que ce soit la main du prêtrequi vous la donne. Croyez que c’est Jésus-Christ même quivous tend la main pour vous la donner. Car comme, dans votre baptême,ce n’est point le prêtre qui vous lave, mais Jésus-Christlui même qui tient, et qui purifie votre tête par son invisiblepuissance, sans qu’aucun ange ou archange, ou quelque autre que ce soitose s’approcher de vous et vous toucher, vous devez croire de mêmeque c’est Jésus-Christ qui vous communie de sa propre main. Carlorsque Dieu nous engendre pour être du nombre de ses enfants, ille fait par lui seul, et cette génération est un don quivient tout de lui.

Ne voyez-vous pas qu’en ce monde ceux qui adoptent des enfants ne s’enrapportent pas à leurs serviteurs pour cette affaire; mais qu’ilsse présentent en personne devant les juges, et qu’ils font cetteimportante action par eux-mêmes? C’est ainsi que Jésus-Christn’a pas voulu commettre les anges pour accomplir ce mystère, etqu’il se trouve présent lui-même pour l’opérer parson commandement et par sa puissance. Aussi lorsqu’il vous dit: " N’appelezpersonne votre père sur la terre (Matth. XXV, 9), " il ne vous parlepas de la sorte pour vous porter à manquer de respect à celuiqui vous a mis au monde, mais pour vous apprendre que vous devez préférerà tout autre, Celui qui vous a créé et qui vous ahonoré d’une adoption divine. Car comment Celui qui a tant faitpour yods en se livrant lui-même à la mort pour l’expiationde vos péchés, comment dis-je, ne ferait-il pas ce qui estmoindre en vous donnant son corps dans ce sacrement?

Ecoutons donc ceci, nous tous prêtres et laïques. Reconnaissonsquelle est la nourriture dont il plaît à Dieu de nous nourrir,et à quel honneur il nous élève; et que cette vuenous frappé d’étonnement. Il nous fait l’honneur de mousrassasier de sa chair sacrée. Il se donne à nous lui-mêmecomme une victime qui a été immolée pour l’amour denous. Quelle excuse nous restera-t-il si, recevant une si auguste nourriture,nous ne laissons pas de commettre de si grands péchés? sien mangeant l’Agneau nous devenons des loups, et si en nous nourrissantde la chair de cette brebis sacrée, nous ne laissons pas d’êtreaussi furieux et aussi avides que les lions? Ce mystère exige deceux qui s’en approchent qu’ils soient entièrement purs, je ne dispas des grands excès et des plus grandes injustices, mais des moindresinimitiés. Car ce mystère est un mystère de paix.Ce mystère sacré ne peut souffrir que nous ayons encore del’attachement pour les richesses. Si Jésus-Christ ne s’épargnepas lui-même, s’il donne sa propre vie pour nous, quelle excuse pouvons-nousavoir d’épargner notre bien, et (392) de négliger notre âme,pour laquelle Jésus-Christ n’a pas épargné la sienne?

Dieu avait ordonné aux Juifs de célébrer certainesfêtes, afin que ces cérémonies revenant tous les ans,rappelassent à leur mémoire le souvenir des grâcesqu’ils avaient reçues de Dieu, grâces dont le Seigneur avaitvoulu que ces fêtes leur fussent un monument éternel. MaisDieu renouvelle tous les jours le souvenir de ses dons par la célébrationde nos saints mystères. Ne rougissez donc point de la croix. C’estla croix qui fait toute notre gloire. C’est d’elle que viennent aujourd’huinos plus redoutables mystères. C’est ce don auguste qui nous honoreinfiniment. C’est cette table sacrée qui nous relève.

Quand je dirais que Dieu a étendu le ciel, qu’il a crééla terre et les mers, qu’il a envoyé ses anges et ses prophètes,je ne dirais rien d’égal à ce qu’il a fait pour nous dansce sacrement. Le plus grand de tous nos biens et celui qui est la sourcedes autres, c’est que Dieu n’ait point épargné son propreFils pour sauver des serviteurs et des esclaves. Que nul Judas, que nulSimon ne s’approche donc de cette table, puisque l’un et l’autre de cesmisérables ont péri par leur avarice. C’est pourquoi évitonsce crime, et ne nous imaginons pas que lorsque nous avons dépouilléles veuves et les orphelins par nos rapines et nos violences, ce soit assezpour être sauvés de donner à cet autel un calice d’orenrichi de pierreries. Si vous voulez honorer ce sacrifice, offrez-y votreâme pour laquelle Jésus-Christ a été sacrifié.Faites qu’elle devienne toute d’or. Mais si elle demeure plus pesante quele plomb et que la terre, à quoi vous serviront ces vases que vousoffrez?

Ne pensons pas tant, mes frères, à offrir à Dieude magnifiques présents, qu’à prendre garde que œ que nouslui offrons ne soit le fruit que de nos justes travaux. Les vases qui nesont point souillés par l’avarice, sont plus précieux ques’ils étaient d’or. L’Eglise n’est point un magasin d’orfèvrerie,mais une sainte assemblée d’anges. Ce sont nos âmes que nousdevons rendre pures et brillantes comme l’or, puisque c’est cette puretéde nos âmes qui fait que Dieu reçoit de nous ces autres vases.La table sur laquelle Jésus-Christ fit la cène avec ses disciplesn’était pas d’argent, et le calice dans lequel il leur donna sonsang divin; n’était pas d’or. Cependant tout y était précieuxet digne d’un profond respect, parce que tout y était plein du Saint-Esprit.

Voulez-vous donc honorer le corps de Jésus-Christ? Ne le méprisezpas, lorsqu’il est nu et pendant qu’en cette Eglise vous le couvrez d’étoffesde soie, ne lui laissez pas souffrir ailleurs le froid et la nudité.Car Celui qui a dit " Ceci est mon corps, " et qui a produit cet effetpar la vertu de sa parole, a dit aussi : " Vous m’avez vu souffrir la faim,et vous ne " m’avez pas donné à manger. Car quand vous "l’avez refusé à quelqu’un de ces petits, c’est " àmoi-même que vous l’avez refusé. " (Matth. XXV.) Le corpsde Jésus-Christ qui est sur l’autel, n’a pas besoin d’habits précieuxqui le couvrent, mais d’âmes pures qui le reçoivent, au lieuque cet autre corps de Jésus-Christ formé des pauvres quisont ses membres, a besoin de notre assistance et de tous nos soins.

Apprenons donc, mes frères, à traiter sagement de si grandsmystères, et honorons Jésus-Christ comme il veut êtrehonoré de nous. Le culte le plus agréable que nous puis~ionsrendre à celui que nous voulons honorer, c’est le culte qu’il choisitlui-même et qu’il aime, et non celui que nous choisissons. SaintPierre prétendait autrefois honorer Jésus-Christ en l’empêchantde lui laver les pieds; mais il le déshonorait plus qu’il ne l’honoraitpar sa résistance. Honorez-le donc aussi de la manière qu’ille désire, c’est-à-dire en lui donnant l’aumône dansla personne des pauvres. Dieu, comme je vous l’ai déjà dit,ne cherche point des vases d’argent, mais des âmes d’or.

4. Ce n’est pas que je vous défende de faire ces présentsà l’église; mais je vous conjure seulement qu’aprèsces offrandes, ou plutôt qu’avant de les faire, vous ayez soin d’assisterles pauvres. Dieu reçoit ces présents que vous faites àl’église: mais il agrée bien davantage ceux que vous faitesaux pauvres : puisqu’à l’égard des premiers il n’y a quecelui qui les fait qui en tire de l’avantage, au lieu que dans les autres,celui même qui les reçoit en tire aussi du secours. On peutcroire dans les premiers que nous recherchons notre gloire, mais les secondsne sont que le fruit de notre compassion et de notre amour.

Quel avantage peut recevoir Jésus-Christ, de voir ici sa tablecouverte de vases d’or, pendant qu’il meurt de faim dans la personne despauvres ? Commencez par le soulager dans sa faim, et s’il vous reste quelque(393) argent, ornez ensuite son autel. Vous lui faites présent d’unecoupe d’or, et vous lui refusez un verre d’eau froide? Que lui sert d’avoirici de magnifiques voiles, et de n’avoir pas les vêtements les plusnécessaires dans ses membres? Croyez-vous que lorsque vous négligezun pauvre qui meurt de faim, et que vous allez couvrir l’autel de Jésus-Christd’or et d’argent, il vous ait obligation de cet or, et que plutôtil ne s’en irrite pas? Croyez-vous que lorsque vous ne vous mettez pasen peine de revêtir un pauvre qui meurt de froid, et que vous apportezici des colonnes d’or, en disant que vous le faites pour sa gloire, ilregarde ces richesses comme un honneur que vous lui rendez et non pas plutôtcomme une sanglante raillerie, et comme le dernier de tous les outrages?

Croyez donc que c’est là le jugement que Jésus-Christporte de vous, lorsque vous parez son autel, et que vous négligezd’assister les pauvres. Il est pauvre et étranger. Il va de porteen porte demander de quoi vivre, et vous le méprisez dans cet étatpour orner le pavé d’une église et d’une chapelle, pour enrevêtir richement les murailles, pour en dorer des pilastres et descolonnes, pour faire briller des lampes d’argent! A quoi lui sert toutecette magnificence, lorsque vous le laissez gémir dans une prison,sans même aller le visiter?

Je vous prie encore une fois de croire que je ne vous dis point cecipour vous défendre ces présents que vous faites àl’église. Je ne vous le dis que pour vous exhorter de les accompagnerde vos aumônes, ou plutôt de ne les faire qu’après vosaumônes. Dieu n’a condamné personne pour n’avoir pas enrichinos temples de ces ornements superbes; mais il menace ceux qui ne ferontpoint l’aumône des supplices de l’enfer. Lors donc que vous ornezvos temples, ne méprisez pas les pauvres, qui sont des temples bienplus excellents. Les rois et les princes infidèles, les tyrans etles voleurs peuvent piller ces premiers; mais le diable même ne vouspeut faire perdre ce que vous donnez au pauvre. Cet argent est pour vousen sûreté, et il est en dépôt dans un lieu oùrien ne lui pourra nuire. Que, dit Jésus-Christ lui-même?" Vous aurez toujours des " pauvres avec vous; mais vous ne m’aurez " pastoujours. " (Matth. XXVI, 12.) C’est ce qui me porte à vous direque nous devons avoir un soin particulier de faire ici l’aumône àJésus-Christ, parce que nous ne l’aurons pas toujours en cette qualitéde pauvre, mais seulement pendant cette vie. Si vous voulez en passantsavoir le sens de cette parole, le voici. Il n’adresse pas ces parolesà ses disciples, quoiqu’il semble le faire, mais il les dit àcause de la faiblesse de cette femme qui venait de répandre un parfumsur sa tête. Comme elle était encore imparfaite, et qu’ellevoyait les disciples murmurer contre elle, Jésus-Christ dit cetteparole pour l’empêcher de se troubler, et comme pour la consoler.C’est pourquoi il dit: " Pourquoi inquiétez-vous cette femme?"

Il montre assez dans un autre endroit que nous l’aurons toujours avecnous, lorsqu’il dit : " Je serai avec vous jusqu’à la consommationdu siècle. " (Matth. XXVIII.) Ce qui fait tous les jours voir quesi Jésus-Christ parlait ici autrement, c’était pour empêcherque la foi naissante de cette femme ne fût traitée trop rudementpar les apôtres, et qu’elle ne séchât presque aussitôtqu’elle commençait à germer. N’abusons donc point de cetteparole qui fut dite pour le sujet que je vous indique. Lisons plutôtl’un et l’autre Testament: voyons ce qui est ordonné à toutesles pages touchant l’aumône , et faisons-la à l’avenir avecautant de soin que l’Ecriture nous y exhorte. Ce sera ainsi que nous nouspurifierons de nos péchés : " Donnez l’aumône, " ditJésus-Christ, " et tout vous sera pur. " (Luc, XIII.) L’aumôneest plus grande même que le sacrifice. Dieu le dit lui-même: " Je veux l’aumône et non le sacrifice. " (Matt. IX.) L’aumônenous ouvre les cieux: " Vos prières et vos aumônes, " ditl’ange à Corneille, " sont montées en la présencede Dieu. " (Act. X.) L’aumône est une vertu plus nécessaireque la virginité. Nous en voyons une preuve dans les dix vierges,dont les unes furent bannies de la chambre de l’époux, parce qu’ellesn’avaient pas fait l’aumône, et les autres y entrèrent parceque l’huile de la compassion et de la miséricorde n’avait pointmanqué dans leur cœur. Considérons ceci, mes frères,et semons nos biens sur les pauvres avec abondance, afin de moissonneravec fruit les biens éternels qui nous sont promis, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (394)

HOMÉLIE LI

" ALORS DES DOCTEURS ET DES PHARISIENS DE JÉRUSALEM VINRENT,ET LUI DIRENT : POURQUOI VOS DISC1PLES, ETC.," (CHAP. XV, 1, JUSQU’AU VERSET21.)

1. " Alors, " dit l’Evangile. Et quand donc? Et qu’est-ce à dire?C’est-à-dire, lorsqu’il eut fait tant de miracles, et qu’il eutguéri tant de malades par le seul attouchement de la frange de seshabits. Et cette circonstance du temps, soigneusement exprimée,nous fait mieux voir jusqu’où allait la malice de ces hommes, malicequi ne pouvait céder à rien.

Pourquoi est-il marqué que ces docteurs et ces pharisiens étaient" de Jérusalem "? C’est parce qu’ils étaient répanduspartout et divisés dans toutes les douze tribus: mais ceux de Jérusalemétaient les pires de tous, étant plus honorés queles autres, et par suite plus orgueilleux. Et considérez de quellemanière Jésus-Christ les prend par eux-mêmes, et parleurpropre demande.

" Pourquoi vos disciples violent-ils la tradition des anciens? Car ilsne lavent point leurs mains, lorsqu’ils prennent leur repas (2). " Ilsne disent pas : Pourquoi vos disciples violent-ils " la loi de Moïse" ? Mais, pourquoi violent-ils " la tradition des anciens? "Cela nous faitvoir que ces prêtres avaient introduit plusieurs nouvelles maximes.Cependant Moïse avait défendu très-expressémentque personne n’eût la témérité de rien changerdans la loi, d’y rien ajouter ou d’en retrancher la moindre chose: " Vousn’ajouterez rien, " dit-il, " à ce que je vous commande " aujourd’hui,et vous n’en retrancherez rien. " (Deut. IV, 2.) Les pharisiens avaientnéanmoins violé cette ordonnance en introduisant de nouvellestraditions, comme était celle de ne se point mettre à tablesans se laver les mains, de laver leurs vases d’airain, et de se lavereux-mêmes.

Lorsqu’ils devaient ne penser qu’à se délivrer de toutesces cérémonies, parce que le temps en était passé,ils en inventaient au con traire tous les jours de nouvelles, dont ilsse surchargeaient volontairement. Ils craignaient. si ces lois s’abolissaient,de perdre leur autorité, et ils voulaient se rendre redoutablesaux peuples par cette liberté qu’ils prenaient de faire de nouvelleslois. Cet état de choses en vint à un tel excès, qu’onn’osait pas violer leurs lois, lorsqu’on violait sans crainte celles deDieu même; et ils s’étaient établis dans une si grandeautorité, que c’était un crime que de contrevenir àleurs ordonnances. En quoi certes ils se rendaient doublement coupablespremièrement en prenant la liberté de faire de nouvelleslois; et en second lieu, en vengeant si sévèrement la violationde leurs ordonnances, lorsqu’ils étaient si indifférentspour la profanation de la loi de Dieu.

Ils s’adressent donc à Jésus-Christ, et sans (395) luiparler des vases d’airain ou d’autres et d’autres observances qui eûssentparu par trop ridicules, ils s’attachent à ce qui leur paraissaitplus considérable, et tâchent, autant que j’en puis juger,de l’irriter et de le mettre en colère. Ils parlent d’abord de leurs"anciens", afin que si Jésus-Christ les méprisait, il donnâtpar là prise contre lui.

Mais voyons d’abord pourquoi les disciples mangeaient sans laver leursmains. Ils n’affectaient point de ne se laver jamais: ils n’en faisaientpoint une règle; mais ils commençaient à méprisertout ce qui était superflu, ils ne s’attachaient plus qu’àce qui était nécessaire. Ainsi ils ne se faisaient plus uneloi ou de se laver, ou de ne pas se laver, mais ils en usaient indifféremmentselon les rencontres. Car comment ceux qui négligeaient si fortle soin même de la nourriture, eussent-ils pu en avoir pour ces puérilités?Comme il arrivait donc souvent que les apôtres, à cause desoccurrences qui se présentaient, mangeaient sans laver leurs mains;comme lorsqu’ils mangèrent dans le désert ou qu’ils rompirentdes épis de blé, les pharisiens leur en font ici un crime,parce que leur faux zèle négligeait toujours les choses lesplus importantes, et ne s’attachait qu’aux basses et aux superflues.

Que fait Jésus-Christ en cette rencontre? Il ne répondpoint à leur question. Il n’entreprend point de justifier ses disciples;mais c’est par une accusation qu’il répond à leur accusation,il leur reproche leur témérité, et leur apprend qu’ilsied mal à celui qui est coupable lui-même des plus grandscrimes, de reprendre dans les autres avec chaleur les fautes les plus légères.Lorsque vous méritez qu’on vous reprenne vous-mêmes, leurdit-il, vous osez reprendre les autres!

Mais remarquez, mes frères, lorsque Jésus-Christ veutse dispenser de quelque ordonnance de la loi, quel ordre il garde, et commeil se justifie. Il ne vient pas tout d’un coup au crime de cette transgre6siondont on l’accuse. Il ne dit point: ce n’est rien: c’est une chose superflue,Cette réponse eût rendu ses adversaires plus insolents, ilcommence par réprimer leur audace en leur objectant d’autres infractionsde la loi en des choses plus importantes, et en leur reprochant d’autrescrimes qui les couvraient de confusion.

Il ne dit pas non plus que ses disciples sont irrépréhensibles,en passant par-dessus ces ordonnances, afin de ne donner aux pharisiensaucune prise sur lui. il ne dit point encore qu’ils aient fait une faute,parce qu’il ne veut pas autoriser les traditions judaïques. Il évitede même d’attaquer les anciens. Il ne parle point contre eux, commecontre des prévaricateurs et des méchants, pour empêcherqu’ils n’aient. horreur de lui, comme d’un calomniateur, et comme d’unimpie. Il rejette tous ces moyens pour s’attacher à celui que l’Evangilemarque. Il semble blâmer ceux qui lui parlent, mais il attaque eneffet ceux qui avaient osé établir ces lois. Ainsi sans direun mot des anciens, il les comprend dans le reproche qu’il fait àceux qui lui parlent, et fait voir qu’ils sont tombés dans deuxgrandes fautes. La première, parce qu’ils n’ont pas obéiaux véritables lois de Dieu; et la seconde, parce qu’ils leur enont substitué d’autres par complaisance pour les hommes. Il semblequ’il leur dise: C’est cela même qui vous perd, que vous soyez sisoumis en tout à vos anciens. Il ne le dit pas néanmoinsen termes formels, mais il le marque tacitement par ces paroles:

" Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu poursuivre votre tradition (3)? Car Dieu a fait ce commandement: " Honorezvotre père et votre mère; et cet autre: Que celui qui outragerade paroles son père ou sa mère, soit puni de mort (4). Etcependant vous dites: Quiconque dira à son père ou àsa mère: Tout ce dont j’aurais pu vous assister, est déjàconsacré à Dieu, satisfait à la loi (5), quoiqu’aprèscela il n’honore et n’assiste point son père ou sa mère;et ainsi vous avez rendu inutile le commandement de Dieu par votre tradition(6). "

2. Il ne dit pas par la tradition de vos anciens; mais " par votre tradition" : comme il n’a pas dit: Vos anciens ont dit, mais " vous dites " ; afinque ce terme les offensât moins. Comme les pharisiens voulaient montrerque les apôtres violaient la loi, Jésus-Christ leur montreau contraire qu’ils tombaient eux-mêmes dans ce crime, et que sesdisciples étaient innocents. Car on ne peut donner pour loi ce quin’est ordonné que par les hommes (c’est pourquoi Jésus-Christdit ici tradition et non pas loi) et surtout par des hommes qui ont étéles plus grands violateurs de la loi. Et comme cette tradition qui commandaitde laver ses mains avant que de se mettre à table n’étaitpoint formellement contraire à la loi de (396) Dieu, Jésus-Christen rapporte une autre qui lui était entièrement opposée.Voici ce que c’est :

Ils avaient appris aux jeunes gens à mépriser leur pèreet leur mère sous prétexte de piété. Ils avaientpour cela inventé cet artifice. Lorsque le père demandaità son fils une brebis ou un veau, ou quelque autre chose semblable,cet enfant lui répondait: Ce que vous désirez de moi, monpère, n’est plus en ma puissance. Il est déjà consacréà Dieu et je ne puis vous le donner. Ils commettaient ainsi un doublecrime. Car d’un côté ils n’offraient rien à Dieu etils trompaient de l’autre -l’attente de leurs parents sous prétextede piété. Ainsi ils déshonoraient leur pèreà cause de Dieu , et ils déshonoraient Dieu dans leurs pères.

Cependant Jésus-Christ ne leur fait point d’abord ce reproche.Il leur rapporte premièrement la loi de Dieu, par laquelle il leurfait voir jusqu’où doit aller le respect des enfants envers leurspères: " Honorez ", dit-il, " votre père et votre mère,afin que vous viviez longtemps sur la terre. " Et ailleurs : " Que celuiqui maudira son père ou sa mère, meure de mort! "

Mais il ne s’arrête pas aux seules récompenses que Dieupromet à ceux qui honoreraient leur père. Il passe àune matière plus effrayante et parle de la punition qui serait inévitableaux enfants qui déshonoreraient ceux dont ils ont reçu lavie. Il voulait par ce moyen les frapper de crainte et faire rentrer

en eux-mêmes ceux d’entre eux qui auraient encore quelque restede sentiment. En un mot, il leur fait voir à tous qu’ils avaientmérité la mort. Si celui qui déshonore son pèrepar ses paroles en est puni, combien plus le doit être celui quile déshonore par ses actions, ou plutôt qui non-seulementle déshonore lui-même, mais qui apprend encore aux autresà le déshonorer? Comment donc, vous qui êtes indignesde vivre, osez-vous accuser mes disciples? Faut-il s’étonner quevous me traitiez si outrageusement, moi qui vous suis inconnu, puisquevous ne traitez pas mieux mon Père en violant ses ordonnances? Ainsiil leur montre partout que le mépris qu’ils font de lui découlecomme de sa source, du mépris qu’ils font de son Père.

Quelques-uns expliquent autrement ces paroles : Dõron, õeàn éXs õpheletès, et ils prétendent(396) qu’elles veulent dire ceci : Je ne vous dois aucun honneur, et, sije vous en rends, c’est par un don pur et gratuit. Mais Jésus-Christn’a pas témoigné parler d’un si grand outrage. Saint Marcs’explique plus clairement, car il se sert du mot " Corban " qui ne signifieproprement ni pardon ni présent, mais " offrande ". (Marc, VI, 11.)

Après donc que Jésus-Christ leur a montré qu’iln’était pas raisonnable que ceux qui foulaient aux pieds la loide Dieu accusassent avec tant de chaleur ceux qui ne violaient que lestraditions des hommes, il confirme ce qu’il leur a dit par un passage desprophètes. Comme il les a déjà confondus, il le faitencore davantage, et s’appuie, comme il fait presque partout, sur l’autoritéde l’Ecriture, pour montrer qu’il s’accordait en toutes choses avec Dieu.Mais que dit le Prophète? " Hypocrites, Isaïe a bien prophétiséde vous quand il a dit (7) : Ce peuple est proche de moi en paroles, etil m’honore des lèvres, mais son coeur est bien éloignéde moi. Et c’est en vain qu’ils " m’honorent, publiant des maximes et desordonnances humaines (8). " On ne peut assez admirer le rapport qui setrouve entre les paroles du prophète et celles de l’Evangile, etcomment Isaïe a prédit si longtemps auparavant la corruptionde ce peuple. Car il avait longtemps auparavant fait aux Juifs le mêmereproche que Jésus-Christ leur fait ici : " Vous violez les commandementsde Dieu, " leur dit Jésus-Christ : Ils m’honorent en vain, avaitdit le Prophète : " Vous suivez, " dit Jésus-Christ, vospropres maximes de préférence aux lois de Dieu: Ils publient,dit le Prophète, des maximes et des ordonnances humaines.

3. Après que Jésus-Christ a confondu ses adversaires parsa parole, qu’il les a réfutés par le témoignage deleur propre conscience, et par l’autorité du Prophète, ilne leur adresse plus son discours et il les quitte enfin, parce qu’ilsétaient inconvertibles. Il se tourne vers le peuple tt lui apprendune vérité très-importante, et pleine d’une grande.instruction. Il prend occasion de ce qu’il venait de dire, et il s’en sertpour rejeter la distinction des viandes et pour abolir cet- usage. Et remarquezqu’il ne le fait qu’après qu’il a guéri les lépreux,qu’il nous a dispensés de l’observance du sabbat, qu’il s’est faitreconnaître pour le Maître de la mer et de la terre, qu’ila établi de nouvelles lois et qu’il a ressuscité les morts.(397)

Après tant de marques de sa divinité et de sa puissancesouveraine, il commence enfin à parler des viandes, pour en abolirla distinction. Il avait différé jusque-là de donneraucune atteinte à cette règle, parce qu’elle s’enfermaittout le judaïsme-et qu’en la détruisant il détruisaiten même temps tout le reste. On en devait conclure qu’il fallait-demême abolir la circoncision : mais Jésus-Christ ne le ditpas expressément, parce que cette loi, beaucoup plus ancienne queles commandements de Moïse, était encore alors dans une plusgrande vénération. C’était un point sur lequel ilse réservait de statuer par ses disciples après sa résurrection.La circoncision était un point si important parmi les Juifs queles apôtres, voulant la détruire, sont obligés auparavantde la confirmer et de la maintenir, pour l’anéantir ensuite avecplus de facilité. Mais remarquez avec quelle sagesse Jésus-Christintroduit ici la loi.

" Et ayant appelé à lui le peuple, il leur dit: Ecoutezet comprenez bien ceci (10). " Il ne leur déclare pas tout d’uncoup ce qu’il leur veut dire. Il les rend attentifs d’abord en leur parlantd’une manière obligeante (c’est ce que l’évangélistemarque par ce mot : " Et ayant appelé à lui le peuple), "puis en choisissant le moment favorable. Après qu’il a confondules pharisiens et qu’il leur a fermé la bouche par le reproche duProphète, il commence alors à établir sa loi, lorsquece peuple était plus disposé à recevoir ce qu’il devaitdire. Il ne se contente pas d’appeler simplement ce peuple, il demandeson attention en disant: " Ecoutez et comprenez bien ceci; " comme s’ildisait : Ce que je vais vous dire a besoin d’une grande application, etvous devez bien m’écouter pour le comprendre. Si vous avez témoignétant de déférence pour des hommes qui ont violé laloi de Dieu, et qui ne vous ont appris que des traditions humaines, combienen devez-vous plus avoir pour moi qui vous instruis de la vraie sagesse,et qui vous donne des lumières- proportionnées au temps bienheureuxauquel Dieu vous a fait naître. Il ne dit point que cette distinctiondes viandes fût une chose superflue et inutile; que Moïse encela eût fait une ordonnance déraisonnable, ou qu’il ne l’eûtfait que par condescendance. Mais en leur parlant d’une manièrefamilière, et en se servant d’une comparaison commune, il leur confirmece qu’il leur dit, par ce qui arrive tous les jours dans la nature.

" Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur, maisc’est ce qui en sort qui le rend impur (11). " Il se sert toujours de comparaisonsnaturelles, lorsqu’il établit des lois ou qu’il prononce des sentences.Les pharisiens et les docteurs écoutant ceci ne le contredisentpoint, ils ne lui disent point: que nous dites-vous? Après que Dieua fait mille ordonnances touchant le discerne. ment des viandes, osez-vousmaintenant les ruiner par cette ordonnance nouvelle? Comme Jésus-Christles avait réfutés et couverts de confusion, en découvrantla corruption de leur coeur et le secret de leurs pensées, ils seretirent sans oser rien répondre. Et remarquez, mes frères,avec quelle retenue Jésus-Christ leur parle, et comment il n’osepas d’abord se déclarer contre le discernement des viandes. Il nedit pas absolument: Ce ne sont pas les viandes qui rendent l’homme impur;mais: " Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui " rend l’homme impur;" ce qui se pouvait entendre des mains qu’on ne lavait pas avant que dese mettre à table. Et quoique Jésus-Christ l’entendîtde la nourriture, le peuple néanmoins le pouvait prendre en ce sens.Cette distinction des viandes s’observait si exactement que saint Pierremême, après la résurrection, dit à Dieu : "Non, Seigneur, je n’ai jamais rien mangé qui fût souilléou impur." (Act. X, 7.) Car bien que cet apôtre parlât de lasorte plutôt à cause des autres, et seulement pour se justifierà l’égard de ses accusateurs, en leur montrant qu’il avaitvoulu résister à Dieu même sur ce point, et que toutesses résistances avaient été inutiles, il ne laissepas néanmoins de faire voir par ces paroles combien on avait d’égardà cette observance et avec quelle exactitude elle se pratiquait.C’est pourquoi Jésus-Christ n’exprime pas formelle ment le mot de" viandes ", et qu’il use de cette expression: " ce qui entre dans la bouche."

Et de peur même de s’être fait entendre encore trop clairementpar ce terme, il voile encore son discours par ce qu’il ajoute pour leterminer : " Mais un homme ne devient point impur pour manger sans avoirlavé ses mains, " comme pour témoigner que ce n’étaitque de ce sujet qu’il parlait dans tout son discours. C’est pourquoi, commeje l’ai déjà remarqué, il ne dit pas: " Un homme ne(398) devient point impur pour manger des viandes; " mais, " sans avoirlavé ses mains; " comme s’il n’eût voulu établir quece point dans tout ce qu’il dit ici, afin que les pharisiens ne pussentle contredire. Ces paroles néanmoins scandalisèrent non lepeuple, mais les pharisiens et les docteurs.

" Alors les disciples s’approchant de Jésus-Christ lui dirent:Savez-vous bien que les pharisiens ayant entendu ce que vous venez de dire,en ont été scandalisés (12)? " C’était sansaucun sujet, puisque Jésus-Christ n’avait rien dit qui fûtcontre eux. Mais que fait le Sauveur en cette rencontre? Il ne se met pointen peine de lever ce scandale. Il prononce au contraire cette, sentenceterrible :

" Toute plante qui n’aura point été plantée parmon Père qui est dans le ciel, sera arrachée (43). " CarJésus-Christ savait lorsqu’il fallait négliger les scandales,ou lorsqu’il fallait y avoir égard. Il dit ailleurs : " Afin quenous ne les scandalisions point, allez jeter votre filet dans la mer; "au lieu qu’il dit ici: " Laissez-les, ce sont des aveugles qui conduisentdes aveugles : que si un aveugle conduit un autre aveugle , ils tomberonttous deux dans le précipice (14). " Ce qui porta les apôtresà représenter à Jésus-Christ le scandale despharisiens, ce n’était pas tant la douleur qu’ils en ressentaient,que le trouble dont ils étaient eux-mêmes quelque peu émuspour avoir entendu ces paroles. Mais comme ils n’osaient exprimer au Sauveurleurs propres sentiments, ils mettent en avant les pharisiens pour obtenirainsi l’éclaircissement qu’ils désiraient. Et pour voir qu’eneffet c’était là leur pensée , il ne faut que considérerce que fait saint Pierre, le plus zélé de tous les apôtres,et qui les prévenait toujours.

" Pierre lui dit: Expliquez-nous cette parabole (15). " Il cache àJésus-Christ le trouble qu’il sentait dans son coeur; et n’osantdire clairement qu’il était aussi scandalisé de ces paroles,il tâche de se guérir de son scandale par l’explication qu’ilen demande. C’est pourquoi Jésus-Christ lui fait ce reproche. "Et Jésus lui répondit: Quoi! vous avez encore vous-mêmesi peu d’intelligence (16)? " Mais examinons ici, mes frères, cetteparole du Sauveur: " Toute plante qui n’aura point été plantéepar mon Père qui est dans le ciel, sera arrachée. " Les Manichéenssoutiennent que ces paroles se doivent entendre de l’ancienne loi; maisce qui les précède doit fermer la bouche à ces impies.Car si cela se pouvait entendre de la loi, comment Jésus-Christaurait-il voulu un peu auparavant la soutenir avec tant de force? Commentaurait-il dit aux pharisiens : " Pourquoi vous-mêmes violez- vousla loi de Dieu pour suivre votre tradition? " Comment se serait-il aussiservi de l’autorité du Prophète, en disant: "Ce peuple m’honoredes lèvres; mais son coeur est bien éloigné de moi?" Ce n’est donc point de la loi que Jésus-Christ parle en ce lieu;mais des traditions des Juifs. Si Dieu a dit: " Honorez votre pèreet votre mère, " comment peut-on ne pas regarder comme une " plante" de Dieu, ce qui a été dit par Dieu même?

4. Mais la suite fait bien voir encore qu’il ne parle que contre lespharisiens, et contre leurs traditions humaines. Car il dit aussitôtaprès : " Ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. " Ilest clair qu’il se serait exprimé autrement s’il eût vouluparler de la loi, et qu’il eût dit par exemple : " c’est un aveuglequi conduit des aveugles. " S’il ne parle pas ainsi, c’est qu’il voulaitdétourner de la loi et faire retomber sur les seuls pharisiens toutle poids de sa condamnation. Puis pour séparer d’eux le peuple quiles écoutait, il dit: " Si un aveugle conduit un autre aveugle,ils tomberont tous deux dans le précipice. " C’est déjàun grand mal que d’être aveugle; mais lorsque nous sommes en cetétat, bien loin de prendre un guide, vouloir même êtrele conducteur des autres, c’est un double et un triple mal. Si un aveugledoit tout craindre lorsqu’il est sans guide, combien est-il plus en dangerlorsqu’il veut être lui-même le guide et le conducteur desautres?

Que dit donc saint Pierre à Jésus-Christ? Il ne lui ditpoint : Seigneur, que venez-vous de dire, ou à quel dessein nousparlez-vous de la sorte? Il se contente de le prier d’éclaircirce qui lui paraissait obscur. Il ne l’accuse point d’avoir rien dit quipût blesser la loi; il craignait trop que Jésus-Christ neremarquât qu’il s’était scandalisé. Mais pour montrerencore que ce n’était point son ignorance mais son scandale quile faisait parler de la sorte, il ne faut que considérer que cetteparole dont il demande l’éclaircissement n’avait rien d’obscur.C’est pourquoi Jésus-Christ lui fait ce (399) reproche ainsi qu’auxautres disciples: " Quoi! vous avez encore vous-mêmes si peu d’intelligence?" Peut-être que le peuple qui écoutait ces paroles n’y comprenaitrien; et que les apôtres scandalisés en demandèrentl’éclaircissement comme de la part des scribes ; et qu’aprèsavoir entendu ces grandes menaces: " Toute plante qui n’aura point étéplantée par mon Père qui est dans le ciel, sera arrachée: Laissez-les, ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles; " cesparoles les étonnèrent, et qu’ils demeurèrent dansle silence. Mais saint Pierre toujours plein de feu ne put se taire encette rencontre. Il s’approcha de Jésus-Christ et lui dit " Expliquez-nouscette parabole. " Et c’est alors que Jésus-Christ leur fit ce reproche:" Quoi! Vous avez encore vous-mêmes si peu d’intelligence? " Ce qu’illeur dit pour dissiper cette préoccupation qui les avait scandalisés.Il poursuit encore: " Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dansla bouche descend dans le ventre, et est jeté au lieu secret (17)?Mais ce qui sort de la bouche part du coeur: et c’est ce qui rend l’hommeimpur (18). Car c’est du coeur que partent les mauvaises pensées,les meurtres; les adultères, les fornications, les larcins, lesfaux témoignages, les médisances (19). Ce sont làles choses qui rendent l’homme impur; mais un homme ne devient point impurpour manger sans avoir lavé ses mains (20). "

Remarquez, mes frères, avec quelle force Jésus-Christleur parle. Il se sert pour les guérir d’une comparaison naturelle,lorsqu’il leur dit : " Descend dans le ventre et est jeté ensuite" dans le lieu secret. " Il se proportionné ainsi à leurfaiblesse. Car il dit que la nourriture que l’on prend ne demeure pas,mais qu’elle est rejetée, quoique, quand même elle demeureraitdans l’homme, elle ne le rendrait pas impur. Mais ils n’étaientpas encore capables de supporter cette parole. Il semble que Jésus-Christleur dise : Moïse ne dit rien des viandes pendant qu’elles demeurentdans le corps, mais quand elles en sortent; c’est alors qu’il commandequ’on lave ses habits sur le soir, et qu’on soit pur, marquant ainsi letemps que le corps se purge lui-même. Mais ce qui entre au contrairedans le coeur, y demeure, et rend l’homme aussi impur lorsqu’il en sort,que lorsqu’il y demeurait.

Jésus-Christ met en premier lieu les pensées mauvaises," parce que les Juifs y étaient sujets; et sans les accuser encoredes crimes effectifs qui passent dans l’action extérieure, il faitvoir seulement qu’au lieu que les viandes impures sortent du corps, lespensées mauvaises demeurent au contraire dans le coeur. Ce qui n’entrequ’extérieurement en nous en est rejeté de même; maisce qui naît au dedans de nous, nous souille lorsqu’il y demeure,et encore plus lorsqu’il en sort. Il leur parle de la sorte, parce qu’ilsétaient incapables, comme je l’ai déjà dit, de comprendrecette haute vérité exprimée sans ménagementet dans toute sa pureté.

Saint Marc rapporte qu’il disait ceci pour montrer que toutes les viandesétaient pures. Cependant il ne dit point clairement qu’un hommene devenait pas impur pour manger des viandes défendues. Cette paroleeût été trop forte pour eux: C’est pourquoi il changeson discours et dit: " Un homme ne devient point impur pour manger sansavoir lavé ses "mains."

Apprenons donc, mes frères, quelles sont les choses qui rendentles hommes vraiment impurs: mais apprenons-les pour les détester.Nous voyons assez de personnes qui ont soin d’avoir des habits propreset de laver leurs mains, lorsqu’ils viennent à l’église,mais ils n’ont pas le même soin d’y offrir à Dieu une âmepure. Je ne dis point ceci pour blâmer ceux qui se lavent les mainsou la bouche, lorsqu’ils viennent dans nos églises ; mais pour lesexhorter à se purifier comme Dieu nous le commande, non par l’eau,mais par les vertus et la sainteté de la vie. Les médisances,les calomnies, les blasphèmes, les paroles de colère, oude raillerie, ou de dissolution, et celles qui sont déshonnêtes,sont comme des ordures qui souillent la bouche. Si votre conscience vousrend témoignage que vous n’êtes point tombé dans cesdéréglements de langue, entrez avec confiance dans l’église.Mais si vous vous y êtes laissé aller, pourquoi travaillez-vousinutilement à laver votre bouche avec l’eau, lorsque vous négligezde la purger de tant d’ordures? Si vous aviez les mains pleines de boue,oseriez-vous les lever au ciel pour prier? Vous rougiriez de le faire encet état, quoi. qu’il n’y eût en cela aucun mal : et vousne craignez pas de prier, lorsque vos mains sont pleines de sang et decrimes ? Comment êtes-vous si scrupuleux dans des choses indifférentes(400); et si indifférents lorsque vous devriez être scrupuleux?

5. Vous me direz : Quoi! Ne faut-il donc point prier ? il faut prier,mais il ne le faut pas faire avec une âme impure. Mais si je me trouvesurpris, dites-vous, et que je sente dans moi ces impuretés dontvous parler? Tâchez de vous en purifier. Comment le ferai-je? dites-vous.Gémissez, pleurez, donnez l’aumône; donnez satisfaction àceux que vous avez offensés. Servez-vous de tous ces moyens pourrentrer en grâce avec Dieu, et pour ne l’aigrir pas davantage pardes prières impures. Si quelqu’un venait se prosterner devant vous,et vous embrasser les pieds avec des mains pleines d’ordures, n’est-ilpas vrai qu’au lieu d’écouter ses prières, vous le rejetteriezavec horreur? Pourquoi traitez-vous Dieu plus indignement que vous ne traiteriezun homme? La langue n’est-elle pas comme la main de ceux qui prient, etavec laquelle nous tâchons comme d’embrasser les genoux de Dieu?Ne la souillez donc point par l’impureté des vices, afin que Dieune vous dise pas ce qu’il dit aux Juifs par son prophète Isaïe: " Quand vous multiplieriez vos oraisons, je ne vous écouteraipas. (Isaïe, I, 15.) Car la vie et la mort sont dans la main de lalangue (Prov. XVI, 21 ), selon le langage de l’Ecriture. "Et vous serezjustifié ou condamné par vos paroles. " (Matth. XII, 39.)Conservez donc votre âme avec plus de soin que vous ne gardez laprunelle de vos yeux. Nos langues ressemblent à. ces excellentschevaux qu’on destine au service du prince. Si nous leur donnons un freinpour les dompter et pour les dresser, le prince les montera et y trouverases délices, mais si nous leur laissons suivre leur impétuositénaturelle, elles ne seront propres qu’au service des démons et duprince des ténèbres.

Vous n’osez venir ici prier Dieu après l’usage d’un légitimemariage, encore qu’en cela vous ne commettiez aucun péché;et vous avez la hardiesse d’élever vos mains au ciel aprèsêtre tombés dans de noires médisances, et dans descalomnies qui vous font mériter l’enfer?

Comment ne tremblez-vous pas de crainte ? N’entendez-vous pas saintPaul qui vous dit " que, le lit est pur, et que le mariage est honorable?" (Hébr. XIII, 4) Que si vous n’osez néanmoins, en portantde ce lit pur et de cette bouche honorable, lever vos mains vers Dieu comment,en sortant du lit des démons, oserez-vous prononcer ce nom adorablequi est également saint et terrible? Car le démon se plaîtdans les médisances et dans les outrages. C’est comme un lit délicieuxoù il trouve son repos. La fureur est comme un adultère quivient corrompre la pureté de notre couche. Elle se mêle ànotre âme, avec un plaisir secret. Elle la rend malheureusement féconde,et lui fait enfanter des haines et des inimitiés diaboliques. Ellefait le contraire du mariage. Le mariage ne fait de deux qu’une chair,et la colère divise ceux que l’amour unissait ensemble, et séparemême l’âme, et la divise d’avec elle-même.

Si vous voulez donc vous approcher de Dieu avec pureté et avecconfiance ne souffrez pas que cette adultère , je veux dire quela colère approche de vous. Chassez-la comme un chien furieux. C’estce que saint Paul nous commande : " Levez au ciel, " dit-il, " vos mainspures et saintes sans colère et sans dispute. " (I Tim. II, 7.)

Ne souffrez donc point que votre langue devienne impure. Comment pourrait-elleprier pour vous, si elle avait perdu la liberté que lui donnaitson innocence ? Ornez-la plutôt par votre humilité, par votredouceur et par volte modestie. Rendez-la digne de parler au Dieu qu’elleinvoque. Qu’elle se répande en bénédictions et enactions de grâces. Enfin, occupez-la aux actions de charitéet de miséricorde. Car on peut, mes chers frères, pratiquerla charité par ses paroles: " Une parole, " dit le Sage, " vautmieux qu’un don, et répondez aux pauvres des paroles de paix avecdouceur. " (Eccli. IV, 7.) Que votre langue soit en tout temps arméedes paroles sacrées de l’Ecriture, et que, selon le même Sage;" tous vos discours et tous vos entretiens soient dans la loi du Très-Haut." (Eccli. IX, 25)

Quand nous nous serons ainsi ornés, approchons-nous de notreRoi. Prosternons-nous à ses pieds, non-seulement de corps, maisencore de l’âme. Souvenons-nous quel est Celui devant qui nous nousprésentons; pour quel sujet nous y venons, et ce que nous prétendons.Nous nous approchons d’un Dieu devant qui les séraphins tremblent,que les chérubins n’osent regarder; devant qui ils sont contraintsde voiler leur face, parce qu’ils ne peuvent supporter l’éclat dece visage adorable. Nous nous approchons d’un Dieu qui habite (401) dansune lumière inaccessible, et nous nous en approchons pour le prierde nous délivrer de l’enfer, de nous pardonner nos péchés;d’éloigner de nous les tourments insupportables que nous avons mérités,de nous donner le ciel, et les biens dont jouissent les saints. Prosternons-rionsdonc devant lui de corps et d’esprit, afin qu’il nous relève lui-même.Invoquons sa miséricorde avec un coeur contrit et avec une humilitéparfaite.

6. Vous me demandez peut-être qui est assez misérable pourn’être pas humble quand il prie? C’est celui qui prie, lorsqu’ila le coeur plein d’imprécations et de fureur, qui persécuteses ennemis, et qui crie contre eux pour en demander vengeance. Si vousvoulez accuser quelqu’un dans vos prières, accusez-vous vous-même.Si vous voulez en priant armer votre langue contre les fautes de quelqu’un,que ce soit contre les vôtres. N’y représentez point àDieu le mal que les hommes vous ont fait, mais celui que vous vous êtesfait à vous-même. Personne ne peut vous faire de tort si vousne vous en faites pas vous-même le premier. Si vous demandez vengeancecontre ceux qui vous offensent, demandez vengeance contre vous-même.Personne ne vous en empêche. Quand vous attaquez un autre homme pourvous en venger, le mal que vous lui faites vous blesse encore plus quevous ne l’étiez auparavant.

Mais quelles sont ces offenses dont vous souhaitez d’être vengé?Est-ce qu’un autre vous a fait un affront, une injustice? est-ce qu’ilvous a exposé à quelque péril? Appelez-vous cela souffrirune offense? si nous étions chrétiens, nous regarderionscela comme une grâce. Ce n’est pas celui qui souffre une injure queje trouve à plaindre, c’est celui même qui la fait. La sourcede nos maux, mes frères, c’est que nous ne comprenons pas encorequel est véritablement celui qui fait ou qui souffre une injustice.Si nous étions en ce point bien persuadés. de la vérité,nous ne nous ferions pas si souvent tort à nous-mêmes, etnous n’invoquerions pas Dieu contre nos frères; parce que nous serionstrès-assurés que tous les hommes ensemble ne peuvent nousfaire aucun tort.

C’est le voleur qui est. à plaindre, et non celui qu’il a volé.Si vous avez donc volé les autres, accusez-vous-en devant Dieu;mais si un autre vous a volé, priez non contre lui, mais pour lui;parce que dans la vérité, il vous a fait un grand bien ense faisant un grand mal. Quoiqu’il n’ait pas eu cette pensée envous dérobant, il n’est pas douteux néanmoins qu’il vousa beaucoup obligé malgré 1ui-même, si vous souffrezchrétiennement cette, injustice. Toutes les lois humaines .et diviness’arment contre cet usurpateur injuste; et elles vous promettent au contraire,si vous souffrez cet outrage, un véritable, bonheur et une éclatantecouronne.

Dirait-on qu’un malade qui dans une fièvre violente aurait prisà un autre un vase plein d’eau fraîche pour satisfaire lasoif qui le brûle aurait fait grand tort à celui auquel ila fait ce larcin? Ne dirait-on pas plutôt qu’il se serait perdu lui-même,puisqu’il a augmenté sa fièvre, et qu’il a rendu sa maladieplus dangereuse? Jugez, de même d’un avare lorsqu’il fait une injustice.Il est brûlé d’une fièvre sans comparaison plus grandeque n’est celle des malades, et les rapines qu’il fait ne servent qu’àallumer encore davantage le feu qui le consume. Si un homme transportéde fureur arrachait l’épée d’un autre, pour s’en percer,lequel des deux aurait souffert la violence, celui dont on prend l’épée,ou l’autre qui l’arrache pour s’en percer,? N’est-il pas visible que c’estce dernier?

Disons la même chose de celui qui vole le bien d’un autre. L’argentest à l’avare ce que l’épée est au furieux. On peutdire même que c’est quelque chose encore de plus dangereux. Quandun furieux s’est une fois percé le corps de cette, épéequ’il a prise, il cesse, d’être furieux en cessant de vivre, et ilne peut plusse faire de nouvelles plaies; mais l’avare se fait chaque jourcent blessures plus dangereuses que ne sont celles de ce furieux, sansqu’il soit pour cela délivré de sa fureur. Elle en devientau contraire plus ardente qu’auparavant. Ses dernières blessuresdonnent toujours lieu à de nouvelles, et plus il est percéde coups, plus il se met en état de l’être encore davantage.

Pensons souvent à ceci, mes frères. Fuyons l’avarice.Détournons de nous cette épée funeste. Evitons cettemortelle fureur. Devenons enfin sages quoique trop. tard. Celui qui n’estpoint avare ne mérite pas moins le nom de sage que ceux qui se possèdenteux-mêmes, et qui ne courent point aux épées pour s’ôterla vie. Le furieux n’a qu’une passion à combattre, mais l’avareen a une infinité à vaincre. (402) Il n’y a rien de plusinsensé que celui qui est esclave des richesses. Il croit avoirl’avantage quand il est vaincu. Il croit être le maître quandil est l’esclave. Plus les chaînes dont il le charge sont pesantes,plus il se réjouit. Plus les bêtes qui le dévorentsont furieuses, plus il en a de plaisir. Quand il est captif il en tressaillede joie. Lorsqu’il voit sa passion aboyer comme un chien furieux, au lieude lier cette bête ou de la faire mourir de faim, il la nourrit aucontraire et l’engraisse, afin qu’en devenant plus forte, elle devienneen même temps plus terrible.

Pensons donc à ces vérités, mes frères.Délivrons-nous enfin de nos chaînes. Tuons cette bêtefurieuse. Guérissons cette maladie mortelle. Chassons loin de nouscette manie, afin qu’en jouissant ici d’un heureux calme nous nous avancionsavec un plaisir ineffable vers ce bienheureux port que nous désirons;et que nous y trouvions toutes les richesses du ciel, que je vous souhaite,par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire, maintenant et toujours, et danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LII

"APRÈS, JÉSUS S’EN ALLANT DE CE LIEU, SE RETIRA DU CÔTÉDE TYR ET DE SIDON, ET UNE FEMME CHANANÉENNE QUI ÉTAIT SORTIEDE CE PAYS-LÀ, S’ÉCRIA EN LUI DISANT : SEIGNEUR, FILS DEDAVID, AYEZ PITIÉ DE MOI, MA FILLE EST MISÉRABLEMENT TOURMENTÉEDU DÉMON. " ( CHAP. XV, 21 JUSQU’AU VERSET 32.)

1. Saint Marc dit qu’étant entré dans une maison, il voulaitque personne ne le sût; mais qu’il ne put rester caché. D’oùvient, mes frères, que le Sauveur allait en ce pays? Aussitôtqu’il a montré qu’il ne fallait plus à l’avenir faire aucunedistinction entre les viandes, il avance peu à peu et ouvre insensiblementaux gentils l’entrée à la grâce de son Evangile enles allant trouver lui-même. Nous voyons~de même dans les Actes,qu’aussitôt que -saint Pierre eut reçu l’ordre de ne plusregarder aucune viande comme impure, il fut aussitôt envoyéchez le centenier Corneille. (Act. X.) Que si quelqu’un me demande pourquoiJésus-Christ va chez les gentils et chez les païens, lui quidéfendait à ses apôtres d’y aller: " N’allez point," leur dit-il, " dans la voie des gentils (Matt. X, 5); " je répondsen premier lieu que Jésus-Christ n’était point obligéd’observer lui-même ce qu’il commandait à ses apôtres.En second lieu il n’allait point dans ce pays pour y prêcher sonEvangile, comme saint Marc le fait voir en disant " qu’il voulut s’y cacheret qu’il ne le put. " Au reste, si la suite de sa conduite ne Lui permettaitpas d’un côté d’aller le premier trouver les païens chezeux, il était aussi de l’autre indigne de sa grâce et de sabonté de les rebuter, lorsqu’ils le venaient (403) chercher. Sile Fils de Dieu était venu en ce monde pour courir aprèsceux qui le fuyaient, comment eût-il pu fuir ceux qui d’eux-mêmescouraient à lui?

Mais admirons ici, mes frères, combien cette femme se rend dignede toutes les grâces du Sauveur. Elle n’ose venir à Jérusalem,parce qu’elle s’en jugeait trop indigne. Si cette crainte si humble etsi respectueuse ne. l’eût retenue, la foi qu’elle témoigne,et le voyage qu’elle fait hors de son pays, nous font assez voir qu’ellefût venue chercher Jésus-Christ au milieu de la Judée.

Quelques-uns ont trouvé un sens allégorique dans cettehistoire. Ils ont remarqué que lorsque Jésus-Christ commenceà sortir de la Judée, l’Eglise, que cette femme représentait,sort aussitôt de son pays, et se présente au-devant de lui." Oubliez, ma fille, " lui dit Dieu par son prophète, " votre peupleet la maison de votre père. " (Ps. XLIV, 12.) Comme Jésus-Christde son côté sort de son pays, cette femme aussi sort du sien; et c’est ainsi qu’ils purent se rencontrer et s’entretenir.

" Car une femme chananéenne qui était sortie de ce pays-là,s’écria en lui disant: Seigneur, fils de David, ayez pitiéde moi (22). " L’évangéliste accuse d’abord cette femme,et semble la décr4eren l’appelant " chananéenne ." mais ilparle en effet de la sorte pour nous faire plus admirer sa foi, et pourrelever davantage ce miracle. Car cri entendant ce mot de "chananéenne," il est impossible que nous ne nous souvenions de ces nations détestablesqui avaient même renversé toutes les lois de la nature. Cesouvenir nous doit porter en même temps à admirer la forceet la puissance du Sauveur. Car ces nations qui autrefois avaient étéchassées de peur qu’elles ne pervertissent les Juifs, sont devenuesmeilleures qu’eux, au point de sortir de leur propre terre pour venir au-devantdu Fils de Dieu, lorsque les Juifs le chassent de leur pays mêmeoù il lés était venu visiter.

Cette femme donc s’étant approchée de Jésus-Christ,ne lui dit autre chose que ces paroles : "Seigneur, ayez pitié demoi!" ce qu’elle disait avec des cris si touchants que tout le monde s’arrêtaitpour la regarder. En effet, qui n’eût été touchéde compassion en voyant une femme forcée par sa douleur de jeterde si grands cris, en considérant une mère qui imploraitla miséricorde du Sauveur pour sa fille si misérablementaffligée? Elle n’ose pas même la présenter àJésus-Christ parce qu’elle était tourmentée par ledémon. Elle la laisse chez elle; elle vient seule faire sa prière.Elle représente seulement le mal que sa fille endure, sans rienexagérer.

Elle ne le conjure point de venir chez elle, comme cet officier du roiqui pria le Sauveur de venir toucher son fils, et de descendre avant qu’ilmourût. (Matth. IX,17; Jean, IV, 49.) Après qu’elle lui areprésenté en un mot combien sa fille était malade,elle se contente d’implorer sa miséricorde par de grands cris. Ellene lui dit pas : Ayez pitié de ma fille; mais, " Ayez pitiéde moi; " comme si elle disait : Le mal que souffre ma fille lui ôtetout sentiment; mais moi je souffre mille maux, et je sens ce que je souffre;et c’est ce sentiment que j’en ai qui me transporte hors de moi.

" Mais Jésus-Christ ne lui répondit pas un seul mot. Etses disciples s’approchant de lui le priaient en lui disant : Contentez-laafin qu’elle s’en aille, parce qu’elle crie après nous (23). " Quecette conduite du Sauveur est nouvelle! qu’elle est surprenante ! qu’elleest différente de celle qu’il a gardée envers les Juifs!Lorsqu’ils sont le plus rebelles et le plus ingrats, il tâche deles attirer à lui, et il les prévient lui-même. Lorsqu’ilsle noircissent de blasphèmes, il les adoucit par ses prières.Lorsqu’ils le tentent, il ne dédaigne pas de leur répondre.Et au contraire lorsque cette, femme vient d’elle-même et qu’ellecourt à lui de son propre mouvement, lorsqu’elle le prie et qu’ellele conjure avec une foi si ardente et une humilité si profonde,quoiqu’elle n’eût été instruite ni par la loi, ni parles prophètes, il ne lui dit pas même un mot.

Qui ne se serait scandalisé en voyant Jésus-Christ oublieren quelque sorte toute sa conduite, et faire le contraire de ce que toutle monde publiait de lui? Le bruit courait de toutes parts qu’il allait.chercher les malades et les affligés .dans toutes les villes pourles soulager; et on le voit au contraire ici rejeter cette femme qui venaitde son propre mouvement implorer, son assistance. Qui n’aurait ététouché de voir une mère affligée, jeter des cris silugubres dans la douleur que lui causait la misère de sa fille,et être ainsi rebutée du Fils de Dieu? (404)

Elle ne demande point cette grâce comme en étant digne:elle ne l’exige point comme une dette : elle demande seulement miséricorde." Ayez pitié de moi! " Elle représente humblement sa misère,et Jésus-Christ " ne lui répond pas même une parole!" Pour moi je ne doute point que plusieurs de ceux qui étaient présentsalors, ne fussent scandalisés, mais cette femme ne se scandalisapoint. Mais que dis-je, que plusieurs de ceux qui étaient présentss’en scandalisèrent, puisque les apôtres mêmes furenttouchés de l’étal de cette femme, et, troublés etattristés? Cependant ils n’osent prier pour elle, ni dire: Accordez-luila grâce qu’elle demande , mais " ils s’approchent du Sauveur, etlui disent " Contentez-la afin qu’elle s’en aille , parce qu’elle crieaprès nous. " Nous agissons souvent de la sorte. Lorsque nous désironsporter quelqu’un à une chose, nous lui disons le contraire de ceque nous avons dans l’esprit.

2. " Jésus-Christ leur répondit: Je n’ai étéenvoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui étaientperdues (24). " Que fait cette femme en entendant cette parole? Demeure-t-elledans le silence? Cesse-t-elle de prier et se refroidit-elle dans son désir?Ne redouble-t-elle pas au, contraire ses cris et ses prières? Cen’est pas ainsi que nous agissons nous autres. Quand Dieu diffèrede nous donner ce que nous lui demandons, nous nous rebutons aussitôtau lieu de le prier avec encore plus d’instance. Mais qui n’aurait étéabattu de cette réponse de Jésus-Christ? Si son seul silencepouvait faire perdre à cette femme l’espérance d’êtreexaucée, combien plus le devait faire cette réponse? Ne devait-ellepas encore désespérer de la guérison de sa fille,en voyant, que ceux même qui priaient pour elle éprouvaientun refus; et que Jésus-Christ dit clairement que c’est une grâcequ’il ne lui pouvait accorder?

Cependant elle ne perd point courage. Voyant que les apôtres n’avaientrien gagné auprès du Sauveur pour elle, elle use alors d’unesainte impudence. Elle n’avait osé d’abord se présenter enface devant Jésus-Christ. Elle s’était contentée "de crier " seulement " derrière lui. " Mais lorsqu’il semblait qu’ellen’avait plus qu’à s’en aller et que la guérison de sa filleétait entièrement désespérée, elle s’approcheplus près du Sauveur, elle l’adore et le prie de l’assister.

" Mais elle, s’approchant, l’adora en lui disant: Seigneur, assistez-moi(25)." O femme! que faites-vous? Avez-vous plus d’accès auprèsdu Sauveur que ses apôtres mêmes? Espérez-vous d’êtreplus puissante qu’eux? Nullement, nous répond-elle. Je reconnaisque je n’ai ni accès ni pouvoir auprès de Jésus :je n’ai qu’une grande hardiesse et une grande impudence, et c’est cetteimpudence même qui me tient lieu de prière. J’espèreque mon impudence lui donnera de la pudeur à lui-même, etque cette liberté avec laquelle je le prie lui ôtera la libertéde me refuser.

Mais ne venez-vous pas de lui entendre dire à lui-même:" Qu’il n’était envoyé que pour les brebis de la maison d’Israëlqui étaient ".perdues?" Oui, je sais qu’il l’a dit, mais je saisaussi qu’il est le Maître souverain de toutes choses, C’est pourquoielle ne dit point à Jésus-Christ: Priez ou invoquez un autrepour moi, mais : " assistez moi vous-même " Que fera donc enfin Jésus-Christdans cette rencontre? Il ne se rend pas encore: il ne se contente pas decette foi, et il semble ne parler que pour rebuter encore davantage cettefemme.

" Il n’est pas juste de prendre le pain des enfants pour le donner auxchiens (26). "Il l’avait d’abord rebutée par son silence, mais lorsqu’illui parle, ce n’est que pour la rebuter encore plus par ses paroles qu’iln’avait fait par son silence. Il ne s’excuse plus par d’autres raisons,il ne dit plus: " qu’il n’est envoyé que pour les brebis de la maisond’Israël. " Plus cette femme fait d’instances pour le prier, plusil est fermé à la refuser. Il n’appelle plus les Juifs des" brebis, " mais des " enfants, " et il appelle au contraire celle quile prie " un chien."

Que fait cette femme admirable ? Elle trouve dans les paroles mêmesdu Sauveur, de quoi le forcer à lui faire miséricorde. Sije suis une, " chienne, " dit-elle, je suis donc aussi du logis, et jene suis point étrangère. Jésus-Christ, mes frères,avait bien raison de dire, qu’il était venu en ce monde pour y faireun discernement. Cette femme étrangère témoigne unevertu, une patience, et une foi incomparable, au milieu des injures donton l’outrage; et les Juifs, après avoir eu tant de grâcesdu Sauveur, n’ont pour lui que de l’ingratitude. Je sais, dit-elle, Seigneur,que le pain est nécessaire aux enfants ; mais puisque vous ditesque je suis " une chienne ", vous ne me défendez (405) pas d’y avoirpart. Si j’en étais entièrement séparée, etqu’il me fût défendu d’y participer, je ne pourrais pas mêmeprétendre aux miettes. Mais quoique je n’y doive avoir qu’une très-petitepart, je n’en puis être néanmoins tout à fait privée,bien que je ne sois qu’une chienne; c’est au contraire parce que je suisune chienne que j’y dois participer.

C’était certainement pour donner lieu à une foi si humbleet si vive que Jésus-Christ avait rebuté cette femme jusqu’alors.Comme il prévoyait ce qu’elle allait lui dire, il rejetait ses prières,et demeurait sourd à ses demandes pour faire connaître àtout le monde jusqu’où allait sa foi et l’excellence de sa vertu.S’il eût été résolu d’abord de ne lui pointaccorder cette grâce, il ne la lui aurait pas même accordéeaprès ces paroles, il n’aurait pas pris la peine même de luirépondre une seconde fois. Il la traite comme il avait traitéle centenier, lorsqu’il lui dit: " J’irai chez vous, et je guériraivotre fils (Matth. VIII, 7), " ce qu’il ne fit qu’afin de nous donner lieude voir quelle était la foi de cet homme, qui lui répondit:

" Je ne suis pas digne, Seigneur, que vous entriez chez moi; " commeil avait traité l’hémorrhoïsse, à laquelle ildit: " Je sais qu’il est sorti de moi quelque vertu (Luc VII, 46),"afinde nous apprendre quelle avait été la foi de cette femme:enfin il tient encore la nième conduite envers la Samaritaine, etil lui rappelle les désordres de sa vie passée pour nousmontrer qu’ainsi confondue cette, femme ne laisse pas de rester attachéeau Sauveur.

C’est donc la même règle que Jésus-Christ suit icienvers cette femme. Il ne voulait pas que cette vertu si rare nous fûtcachée. Toutes ces paroles rebutantes qu’il lui disait ne venaientd’aucun mépris pour elle, mais du désir de l’exercer et dedécouvrir à tout le monde le trésor inestimable quiétait caché dans sou coeur. Et admirez ici, mes frères,non-seulement la foi, mais encore la modestie de cette femme. Jésus-Christayant appelé les Juifs " enfants", elle ne se contente pas de leurdonner ce nom auguste; mais elle les appelle " ses maîtres ", tantelle était éloignée de s’affliger ou d’êtreenvieuse des louanges que le Sauveur donnait aux autres.

" Il est vrai, Seigneur, répliqua-t-elle, mais les petits chiensmangent au moins des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres(27). " Peut-on assez admirer. la sagesse et l’humilité de cettefemme, qui ne s’oppose joint aux paroles de Jésus-Christ, et quin’est point envieuse des louanges qu’on donne aux autres en sa présence?Peut-on assez admirer cette patience qui ne se rebute d’aucun mépris,et cette fermeté de courage qui ne petit s’abattre de rien? Jésus-Christdit : " Il n’est pas juste de prendre le pain des enfants pour le donneraux chiens. " Et elle répond : " Il est vrai, Seigneur. " Jésus-Christappelle les Juifs " enfants " ; et elle les appelle " ses seigneurs etses maîtres. " Jésus-Christ lui donne le nom " de chienne", et elle accepte cette injure, elle s’y soumet et se rabaisse aussitôtà l’état et à la nourriture des chiens.

Pour voir encore mieux l’humilité de cette femme, il ne fautque la comparer avec l’orgueil insupportable, des Juifs, qui lorsque Jésus-Christleur parle ont la hardiesse de lui répondre: " Nous sommes la raced’Abraham, et nous n’avons jamais été asservis, àpersonne, mais nous sommes nés de Dieu. " (Jean, VIII, 33.) Ce.n’est pas ainsi qu’agit cette femme, Elle prend pour, elle le nom de "chienne";et donne aux Juifs celui de " maîtres " et de "seigneurs; " etc’est ce qui la fit entrer elle-même au rang des "enfants. " Carque répond Jésus-Christ?’

" Alors Jésus lui dit: O femme, votre foi est grande ! qu’ilvous soit fait comme vous le désirez ! et sa fille fut guérieà la même heure (28). " Il ne lui avait dit toutes ces duresparoles que pour avoir occasion de lui dire celle-ci: " O femme, votrefoi est grande, " et de lui rendre ainsi la gloire qu’elle méritait: " Qu’il vous soit fait comme vous le " désirez; " comme s’il luidisait : il est vrai que votre foi pourrait obtenir beaucoup plus que vousne demandez; néanmoins " qu’il vous soit fait comme vous le désirez." Cette parole a du rapport avec celle de Dieu, lorsqu’il dit : " Que leciel soit fait; et le ciel se fit. " Car " sa fille, " dit l’évangile,"fut guérie à la même heure. " Nous voyons dans cesparoles, combien la mère contribua à la guérison desa fille. Car Jésus-Christ ne dit pas:

Que votre fille soit guérie , mais: " O femme, votre foi estgrande ; qu’il vous soit fait comme vous le désirez. " Il voulaitnous faire voir par cette parole que ce n’était point par complaisanceou par flatterie qu’il lui parlait de la sorte ; mais pour rendre un témoignage(406) illustre à sa vertu et à sa foi, à laquelleil voulut que l’événement même, servît de preuve.Car " sa fille fut guérie à la même heure. "

3. N’admirez-vous point, mes frères, comment cette femme vintpar elle-même à bout de son dessein, lorsque les apôtresmêmes n’avaient pu réussir à l’aider? tant une prièreardente et continuelle a de force pour fléchir Dieu ! Il aime mieuxles prières que nous lui faisons pour nous-mêmes, quoiquenous soyons coupables, que celles que les autres lui font pour nous. Lesapôtres avaient plus d’accès auprès de Jésus-Christque. cette femme; mais cette femme avait plus de constance et de persévéranceque les apôtres. Et Jésus-Christ leur fit assez voir par l’événementla sagesse de sa conduite, lorsqu’il différait de l’exaucer, qu’iln’écoutait point ses prières, et qu’il rejetait mêmecelles que ses apôtres lui adressaient en sa faveur.

"Jésus quittant ce lieu vint le long de la mer de Galiléeet montant sur une montagne il, s’y assit (29). Et une grande multitudes’approcha de lui, ayant avec eux des boiteux, des aveugles, des muets,des estropiés, et beaucoup d’autres malades qu’ils mirent aux piedsde Jésus, et il les guérit (30). De sorte qu’ils étaienttous dans l’admiration, voyant que les muets parlaient, que les estropiésétaient guéris, que les boiteux marchaient, que les aveuglesvoyaient et ils rendaient gloire au Dieu d’Israël (31)." Jésus-Christva quelquefois de lieu en lieu chercher les malades pour les guérir.D’autres fois il attend qu’ils viennent à lui, et il souffre queles boiteux montent avec peine au haut des montagnes pour y aller chercherleur guérison. Ces malades dont il est parlé ici ne demandentplus à toucher le bord de sa robe, comme on voit qu’ils le souhaitaientauparavant. Ils semblent déjà plus avancés, et, onvoit que leur foi s’est augmentée. Ils se contentent de se prosternerà ses pieds; et ils donnent ainsi une double preuve de leur foi;la première en montant, quoique boiteux sur les plus hautes montagnesdans la ferme espérance qu’ils ont de leur guérison; et laseconde, en ce qu’ils croyaient qu’il suffit pour l’obtenir de se jeteraux pieds de leur Sauveur.

C’était un prodige bien surprenant de voir des personnes qu’onétait auparavant obligé de porter, marcher tout d’un coupsans aucune peine, et des aveugles qui ne pouvaient faire un pas sans guide,voir clair en un moment et n’avoir plus ,besoin de personne pour les conduire.On était également surpris, et de la multitude de ces maladesqui étaient miraculeusement guéris, et de la facilitéavec laquelle Jésus-Christ les guérissait.

Mais remarquez ici, mes frères, la conduite du Fils de Dieu,Il n’exauce cette femme chananéenne qu’après beaucoup derebuts, il guérit au contraire tous ces malades, au moment mêmequ’ils se présentent. Ce n’était point parce que ces derniersétaient préférables à cette femme, mais parceque tette femme avait plus de foi qu’eux tous. Jésus-Christ en différantde la guérir voulait faire voir sa générositéet sa constance, et il guérissait au contraire ces malades sansdifférer, pour fermer la bouche à l’ingratitude des Juifs,et pour leur ôter toute excuse. Car plus nous avons reçu degrâces, plus nous devenons coupables si nous sommes ingrats, et siles faveurs dont Dieu nous honore ne nous rendent pas meilleurs.

C’est pour cette raison que, les riches qui auront mal vécu ,seront bien plus punis que les pauvres parce que l’abondance oùils se sont vus ne les a pas rendus plus reconnaissants envers Dieu, etplus charitables envers leurs frères. Et ne me dites, point qu’ilsont fait quelques aumônes. Si les aumônes qu’ils ont faitesne sont en rapport avec leurs richesses, elles ne les délivrerontpas de la peine qu’ils méritent. Dieu ne jugera pas de nos charitéspar la mesure que nous y aurons gardée: mais par la plénitudedu coeur, et par l’ardeur de la volonté avec laquelle nous les auronsfaites. Que si ceux qui ne donnent pas autant qu’ils le peuvent serontcondamnés de Dieu, combien le seront davantage, ceux qui amassent,des biens superflus, qui font des bâtiments immenses, et qui négligenten même temps les pauvres; qui appliquent tous leurs soins àaugmenter leurs richesses, et qui n’ont jamais la moindre penséede les partager à ceux qui souffrent de la faim?

Mais puisque nous sommes tombés sur le sujet, de l’aumône,je vous prie de trouver bon que nous reprenions aujourd’hui le discoursque nous laissâmes imparfait, il y a trois jours. Vous vous souvenezque lorsque je vous parlais de la charité envers .les pauvres, notresujet (407) nous voilà insensiblement à condamner les dépensessuperflues qui la pouvaient diminuer, et que nous descendîmes dansles détails, jusqu’à parler du soin qu’on apporte àorner ses chaussures et de mille autres vains ornements pour lesquels lajeunesse d’aujourd’hui est si fort passionnée, Vous savez que jecommençai à vous représenter alors que la charitéétait comme un art divin. Que l’école où l’on apprenaitcet art était le ciel, et que le maître qui nous en instruisait,était-non un homme, mais Dieu même.

Nous nous étendîmes ensuite sur la question de savoir ceque c’était proprement qu’un art, ou ce qui ne méritait pasce nom. Enfin nous fîmes une longue digression sur la vanitéde la plupart des arts d’aujourd’hui, et nous nous appliquâmes particulièrementà montrer la superfluité que l’on recherche dans les chaussures.Reprenons donc encore aujourd’hui ce sujet, et faisons voir que la charitéest l’art le plus excellent et le plus divin de tous. Car si le propred’un art est d’avoir pour objet quelque chose qui soit utile; et s’il n’ya rien de plus utile que la charité que nous exerçons enversles pauvres, n’est-il pas clair que la charité est le plus excellentde tous les arts ?

Cet art céleste ne nous apprend pas à faire un soulieravec élégance, à faire des étoffes bien fines,ou à bâtir des maisons de boue, mais à hériterla vie éternelle; à nous délivrer de la mort, ànous rendre illustres dans cette vie et dans l’autre. Cet art divin nousapprend à nous bâtir une demeure dans le ciel, à nouspréparer des tentes célestes et à nous construiredes tabernacles éternels. Il ne nous laisse point éteindrenos lampes. Il ne souffre point que nous nous présentions aux nocescélestes de l’époux avec un habit sale et en désordre,mais il lave nos vêtements et les rend plus blancs que la neige." Quand vos péchés ", dit Dieu, " auraient rendu vos habitsplus rouges que l’écarlate, je les rendrai plus blancs que la neige."(Isaïe, I,17.) C’est cet art qui nous empêche de tomber dansle malheur du mauvais riche, et d’entendre les paroles terribles qui luifurent dites, mais qui nous conduit dans le bienheureux sein d’Abraham.

4. De plus chaque art en cette vie n’a qu’un but et une fin qui luiest particulière. On n’exerce l’agriculture que pour avoir de quoise nourrir. La draperie ne se met en peine que du vêtement. Nousvoyons même qu’un seul de ces arts ne peut de lui-même atteindresa fin ni se donner ce qui lui est nécessaire pour agir. Comment,par exemple, pourrait subsister 1’agriculture, si les forgerons ne luipréparaient le hoyau, la faux, la hache et tous les instrumentsdont elle a besoin ; si les charpentiers ne lui faisaient des charrues;si les bourreliers ne lui taillaient les cuirs qui lui sont nécessaires; si l’architecture n’élevait quelque toit ou pour les boeufs quilabourent, ou pour les hommes qui les conduisent; si d’autres n’allaientabattre et équarrir le bois dans les forêts ; enfin, si lesboulangers ne savaient faire le dernier usage du blé que le laboureurrecueille par ses travaux?

Combien de choses aussi sont nécessaires à la draperie,et de combien d’autres arts dépend-elle sans lesquels elle ne pourraitpratiquer le sien? Ainsi chaque art a besoin des autres, et il tomberaits’il n’en était soutenu. Mais l’art divin de la charité n’abesoin que de lui seul. Lorsque nous voulons l’exercer, nous sommes indépendantsde tous les hommes. La seule volonté suffit.

Que si vous me dites que pour l’exercer il faut avoir de grands biens,souvenez-vous de ce que Jésus-Christ dit de cette veuve de l’Evangile,et détrompez-vous de cette fausse pensée. Quand vous seriezpauvre jusqu’à mendier votre pain, si vous donnez seulement, deuxoboles, vous pratiquez divinement la charité. Quand vous ne donneriezqu’un morceau de pain, si vous ne pouvez donner davantage, vous excellezen cet art céleste.

Appliquons-nous donc, mes frères, à cet art divin. Exerçons-leavec amour. Il vaut sans comparaison mieux s’y rendre habile que d’êtreroi et de porter une couronne. Car l’avantage que cet art a sur les autresn’est pas seulement qu’il ne dépend point des autres arts. Il nousdevient encore lui seul une source féconde de mille biens. Il nousdresse dans le ciel des édifices qui subsisteront éternellement.Il apprend à ceux qui le pratiquent à fuir une immortellemort. Il nous enrichit et nous fait trouver des trésors inépuisables,qui ne craignent ni les voleurs ni la rouille ni la loi du temps, qui consumetoutes les choses d’ici-bas. Si l’on vous promettait de vous enseignerun moyen de garder votre blé pendant plusieurs années sansse corrompre, que (408) ne donneriez-vous point pour l’apprendre? Et cetart admirable dont nous parlons vous apprend à garder en toute sûreténon votre blé, mais vos biens, votre corps et votre âme pureet incorruptible; et vous ne le recherchez pas?

Mais pourquoi m’arrêté-je à dire en détailtous les avantages de cet art divin? Il suffit de dire en généralqu’il nous apprend le moyen de nous rendre semblables à Dieu même;ce qui seul sans doute est le plus grand de tous les biens. Ainsi vousvoyez que cet art ne se borne pas à un seul objet, et que sans avoirbesoin d’autre appui que de lui-même, il bâtit des édificesadmirables, il fait des vêtements d’une beauté extraordinaireil amasse des trésors qui ne périssent jamais, il nous faitsurmonter la mort et le diable, et nous rend semblables à Dieu.

Quel autre art donc peut être aussi utile que celui-ci? Les autres,outre ce que nous en avons déjà dit, périssent aveccette vie, et cessent même par la moindre maladie. Leurs ouvragesne peuvent subsister toujours, et il faut, pour les achever, beaucoup depeine et de temps. Mais quand le monde passera, c’est alors que cet artdivin dont nous parlons éclatera davantage.. C’est alors qu’il ferabriller ces ouvrages merveilleux et qu’il les fera subsister avec plusde fermeté. Il n’a besoin pour agir ni de temps, ni de peine, nide travail. La maladie n’interrompt point son action. La vieillesse nel’affaiblit pas. Il nous accompagne jusque dans l’autre vie. Il ne nousquitte point à notre mort, et ne nous abandonne jamais.

Il nous met au-dessus des plus grands philosophes et des orateurs dece siècle. Et au lieu que ceux-ci, lorsqu’ils sont habiles, ontmille envieux qui les déchirent, ceux au contraire qui excellenten cet art divin, sont estimés de tout le monde. Les orateurs nepeuvent défendre les autres qu’aux tribunaux de la terre. C’estla seulement qu’ils soutiennent la cause de ceux qui ont souffert quelqueinjustice, et souvent même de ceux qui l’ont faite; mais cet artcéleste nous rend puissants au tribunal de Jésus-Christ;non-seulement il parle en faveur des autres devant ce redoutable juge,mais il oblige le juge même à parler en faveur du coupable,à le protéger ; et à lui prononcer une sentence favorable.Quand il aurait commis cent crimes, s’il a lâché de les laserpar une charité sincère, Dieu est comme forcé de leslui pardonner, de le couronner et de le combler de gloire. " Donnez, "dit-il, " l’aumône, et toutes, choses vous seront pures. "

Mais pourquoi parler de l’autre monde? Si dans celui-ci même ondonnait le choix aux hommes, et qu’on leur demandât lequel ils aimeraientqu’il y eût, ou beaucoup d’habiles orateurs, ou beaucoup d’hommescharitables, on les verrait préférer la charité àl’éloquence. Et n’aurait-on pas raison, mes frères, de fairece choix, puisque quand ces ornements de discours seraient bannis de toutela terre, elle n’en serait pas moins heureuse, et qu’elle a subsistésans cela durant tant de siècles? mais si vous en ôtiez lacharité, tout le monde tomberait aussitôt dans une confusionet dans une ruine générale? On ne pourrait aller sur la mer,si l’in en détruisait les ports et les autres lieux favorables auxvaisseaux qui s’y retirent, et il serait impossible de même que leshommes subsistassent sans la charité et sans la miséricorde.

5. C’est pourquoi Dieu n’a pas voulu que les hommes ne fussent charitablesque par étude et par la force des raisonnements. Il a comme entécette vertu dans la nature même, et il a voulu qu’un instinct etune loi naturelle rendit les hommes doux et compatissants les uns enversles. autres. C’est cette loi intérieure qui inspire aux pèreset aux mères la tendresse pour Feurs enfants, et qui donne réciproquementaux enfants de l’amour et du respect pour leurs pères; ce qui seretrouve jusque dans les bêtes mêmes. C’est elle qui lie tousles hommes par une amitié mutuelle.

Car nous avons tous une pente naturelle qui nous porte à la miséricorde.Et c’est ce secret instinct de la nature qui fait que nous ressentons del’indignation lorsque l’on fait injustice aux autres et que nous pleuronslorsque nous en voyons d’autres qui pleurent. Comme Dieu veut que nousressentions cette compassion. pour tous les hommes, il l’a lui-mêmeimprimée et comme gravée dans la nature. Il semble lui avoirvoulu commander de contribuer de sa part à produire en nous cessentiments, afin que nous reconnaissions dans cet instinct naturel, combienla miséricorde lui est agréable, et combien il désirede nous que nous l’exercions envers tout le monde.

Pensons donc à ceci, mes frères. Allons à cetteécole céleste, et conduisons-y nos enfants, (409) nos parentset nos proches. Que l’homme apprenne avant toutes choses à êtrecharitable, puisque c’est la charité qui le rend proprement homme.C’est une grande chose, mes frères, que d’être homme, Maisun homme charitable est une chose bien plus précieuse. Celui quin’a pais cette charité cesse d’être homme, puisque c’est elle,comme j’ai dit, qui fait qu’il est homme. Et vous étonnez-vous quece soit le propre de l’homme d’être charitable, puisque c’est lepropre de Dieu même? " Soyez miséricordieux, " dit-il, " commevotre Père céleste est miséricordieux. " (Luc, VI,36.)

Apprenons donc à devenir charitables, non-seulement pour lesraisons que nous avons dites et .pour l’utilité des autres, mais,encore pour notre avantage particulier, puisque nous avons aussi besoinnous autres d’une grande miséricorde. Tenons pour perdu tout letemps, que nous né consacrons point à la pratique de la charité.Mais j’appelle ici charité celle qui est exempte de toute avarice.Car si celui qui se contente de posséder paisiblement ce qu’il asans en faire part aux autres, est bien éloigné d’êtrecharitable, que sera-ce de celui qui ravit le bien de ses frères,quand il ferait des aumônes infinies? Si c’est être cruel etinhumain que de jouir seul de ses richesses, que sera-ce de voler le biendes autres? Si ceux qui ne font aucune injustice sont punis parce qu’ilsn’ont pas fait l’aumône, que deviendront ceux qui font tant d’actionsinjustes?

Ne me dites donc point qu’à la vérité vous avezvolé cet homme, mais que c’était pour en faire l’aumôneà un autre. C’est un crime qu’on ne peut souffrir. Ne fallait-ilpas rendre cet argent à celui-là même à quivous l’aviez ôté?

Vous avez fait une plaie à un homme et vous voulez guérirun autre que vous n’avez pas blessé. C’était à cepremier que vous deviez appliquer vos remèdes, ou plutôt quevous deviez ne point faire de plaie. Ce n’est pas être miséricordieuxque de frapper les autres et de les guérir ensuite. il faut quenous guérissions ceux que nous n’avons pas blessés. Portezdonc les premiers remèdes aux maux que vous avez faits vous-mêmes,et vous penserez ensuite au reste. Qu plutôt, comme je vous l’aidéjà dit, ne faites tort à personne, et ne faitespoint de plaie que vous soyez obligé de refermer. Ce serait se jouerde Dieu que d’ôter le bien d’autrui pour lui rendre ensuite ce qu’onlui avait ôté.

Il est impossible aussi qu’un avare répare le mal qu’il a faitpar son avarice, lorsqu’il ne rend qu’autant qu’il a pris. Il ne suffitpas, pour une obole qu’il a volée de donner une, obole aux pauvres.Il faut qu’il rende un talent pour se laver de son crime devant Dieu. Lorsqu’unvoleur est surpris il est obligé de rendre quatre fois plus qu’iln’a volé. Ceux qui, par des voies injustes. ravissent le bien desautres, sont pires que des voleurs déclarés. Si donc cesderniers doivent restituer quatre fois au. tant, n’est-il pas visible queceux qui ravissent le bien d’autrui doivent rendre dix fois davantage?

Et Dieu veuille encore qu’en restituant de cette manière, leursinjustices et leurs rapines soient effacées aux yeux de Dieu! carpour espérer d’être récompensés , comme s’ilsavaient fait de grandes aumônes, c’est ce que je ne crois pas qu’ilsdoivent prétendre. C’est pourquoi Zachée disait : " Si j’aifait tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple, et je donne lamoitié de mon bien aux pauvres. " (Luc, XIX, 8.) Si la loi obligeaitde rendre quatre fois autant, à combien plus nous obligera le tempsde la grâce du Sauveur? Et si un voleur était obligéà cette rigueur, celui qui ravit le bien d’autrui est obligéà une sévérité bien plus grande. Car outrele tort qu’il fait à son frère, il témoigne encoreavoir pour lui un si grand mépris que quand il lui rendrait le centuplede ce qu’il lui a ôté, à peine pourrait-il satisfaire.

Vous voyez donc que j’ai eu raison de dire que si vous avez voléun sou, vous aurez peine à réparer cette offense en rendantmême un talent. Que si en restituant de la sorte, tout ce que vouspouvez faire c’est d’éviter de vous perdre pour jamais, que pouvez-vousprétendre si vous renversez cet ordre, et si, ravissant des successionstout entières, vous vous contentez de rendre de légèressommes, et non pas même à ceux à qui vous avez faittort, mais à d’autres au lieu d’eux? Quelle espérance peut-ilvous rester, et quel salut devez-vous attendre? Voulez-vous savoir le malque vous faites par cette fausse miséricorde ? Ecoutez l’Ecriturequi vous l’apprend : " Celui ", dit-elle, " qui offre à Dieu unsacrifice du bien des pauvres ressemble à celui qui égorgele fils devant son père." (Ecclés. XXXIV, 22.)

Ne sortons donc de ce saint lieu, mes frères, qu’aprèsavoir gravé cette parole de l’Ecriture (410) dans notre coeur; gravons-laaussi sur nos mains et sur nos murailles. Imprimons-la partout, afin qu’ellesoit toujours-présente devant nos yeux, et que cette crainte étantvivante dans nous, retienne nos mains et les empêchent de se tremperdans le sang des pauvres. Car, celui qui vole le pauvre fait pis que s’ille tuait; et cette mort qu’il lui cause par son avarice est d’autant pluscruelle qu’elle est plus lente.

Afin donc que nous puissions nous délivrer d’un crime si horribleaux yeux de Dieu, comprenons-en nous-mêmes l’excès, et faisons-lecomprendre aux autres. Ce sera ainsi que nous deviendrons plus ardentsà faire l’aumône, et que nous recevrons dès ici larécompense de nos charités, qui sera enfin suivie des bienséternels que je vous souhaite, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire,avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LIII

" OR, JÉSUS, APPELANT SES DISCIPLES, LEUR DIT : J’AI GRANDECOMPASSION DE CE PEUPLE, PARCE QU’IL YA DÉJA TROIS JOURS QU’ILSDEMEURENT CONTINUELLEMENT AVEC MOI, ET ILS N’ONT RIEN A MANGER. ET JE NEVEUX PAS LES RENVOYER SANS AVOIR MANGÉ, DE PEUR QU’ILS NE TOMBENTEN DÉFAILLANCE SUR LES CHEMINS. " (CHAP. XV, 38, JUSQU’AU VERSET13 DU CHAP. 16.)

1. Jésus-Christ, mes frères, fait encore ici ce qu’ilavait fait dans la première multiplication des pains, il avait eusoin alors de guérir auparavant beaucoup de maladies corporelles.Il fait encore ici la même chose, et commence par guérir beaucoupd’aveugles, de boiteux et d’autres malades. Mais pourquoi les apôtres,qui prévinrent alors Jésus-Christ, et qui lui dirent: " Renvoyezce peuple, " ne lui disent-ils rien de pareil en cette rencontre, et celaaprès trois jours entiers que ce peuple avait passés àsa suite? C’est ou parce que leur foi était devenue plus grandedepuis ce premier miracle, ou parce qu’ils remarquaient que la joie detout ce peuple le rendait insensible à la faim. Car ils étaienttout occupés à glorifier Dieu des miracles qu’ils voyaientfaire au Sauveur.

Et remarquez encore ici, mes frères, que le Fils de Dieu n’envient pas simplement et tout à coup à faire ce miracle. Iltente auparavant ses disciples, et il les excite eux-mêmes àle prier de le faire. Ce peuple, qui n’était venu que pour obtenirla guérison des malades, n’osait pas demander encore à Jésus-Christqu’il lui donnât quelque nourriture. Mais (411) Jésus-Christ,qui était si charitable et qui prévoyait avec tant de soinles besoins de tous, prévient encore ici ceux qui ne lui demandaientrien, et dit à ses disciples: " J’ai grande compassion de ce peuple,parce qu’il y a déjà trois jours qu’ils demeurent continuellementavec moi, et qu’ils n’ont rien à manger, et je ne veux pas les renvoyersans avoir " mangé. " Quand ce peuple en venant ici aurait apportélui-même de quoi se nourrir trois jours entiers qu’il est avec moi,il aurait déjà consumé tout ce qu’il pouvait avoir.

C’était pour cette raison qu’il ne se hâtait pas de fairece miracle, ni le premier, ni le second jour. Il attendit qu’ils eussentconsumé tout ce qui leur pouvait rester, afin que, sentant un besoinprésent, ils reçussent avec plus d’empressement un miraclequi leur était si nécessaire. C’est pourquoi il ajoute: "De peur qu’ils ne tombent en défaillance sur les chemins, " pourfaire voir qu’ils étaient venus de loin, et que, quand mêmeils auraient d’abord pris avec eux quelques vivres, il ne leur en pouvaitplus rester. Mats on pouvait dire au Sauveur : Si vous ne voulez pas renvoyerce peuple sans lui donner à manger, pourquoi ne faites-vous doncpas un miracle pour le nourrir dans ce désert?. Je ne le fais pas,répond le Sauveur, parce que je veux auparavant instruire mes disciplespar les demandes que je leur adresse, et par les réponses qu’ilsme font, leur faire remarquer l’état des choses, les exciter àmontrer leur foi et les porter, à me dire : Donnez-nous ici despains pour nourrir ce peuple.

Cependant les apôtres ne comprennent point le dessein du Filsde Dieu, et il est obligé de leur dire, comme rapporte saint Marc:" Votre coeur est-il donc tellement appesanti qu’ayant des yeux vous nevoyiez pas, et qu’ayant des oreilles vous n’entendiez pas? " (Marc, VIII,17.) Si telle n’eût pas été son intention, pourquoiaurait-il témoigné à ses apôtres que ce peupleméritait qu’il lui fît cette charité, et pourquoi leuraurait-il dit : " Qu’il était touché de compassion? " SaintMatthieu remarque que Jésus-Christ fit bientôt aprèsce reproche à ses disciples : " Hommes de peu de foi, pourquoi vousentretenez-vous ensemble de ce que vous n’avez point pris de pains? Necomprenez-vous pas encore et ne vous souvient-il point des cinq pains pourcinq mille hommes, et combien vous en avez remporté de paniers?" (Matth., C. XVI, 8, 9.) Ceci fait voir que les évangélistessont parfaitement d’accord entre eux.

Mais que font ici les disciples? Ils rampent encore par terre: cependantleur Maître n’avait rien négligé pour graver dans leurmémoire le premier miracle de la multiplication des pains; il lesavait interrogés, il avait provoqué leurs réponses,il les avait rendus les ministres de cette distribution miraculeuse, illeur avait fait emporter douze corbeilles pleines des restes du festin: ils étaient donc encore très-faibles et très-imparfaits.Voici la réponse qu’ils font à Jésus-Christ : " Commentpourrions-nous trouver dans ce lieu désert assez de pain pour rassasierune si grande multitude (33)? " Ils représentent égalementà Jésus-Christ dans l’un et l’autre de ces miracles qu’ilsétaient dans une profonde solitude; ce qu’ils ne disaient. sansdoute qu’à cause de la faiblesse de leur foi; mais Dieu le permettaitainsi, pour donner plus d’éclat à ce miracle, et pour lerendre moins suspect. Il voulait empêcher, comme je l’ai déjàmarqué, qu’on ne crût que l’on avait fait venir ce pain dequelque bourg du voisinage. Ce lieu désert, que l’Evangile marqueavec soin, repoussait par lui seul cette pensée, et redoublait lafoi et l’admiration de ce prodige.

C’était pour cette raison que dans ces deux différentsmiracles Jésus-Christ avait choisi un lieu solitaire écartédes villes. Mais les apôtres, ne comprenant rien à l’ouvragede Jésus-Christ, lui disent : " Comment pourrions-nous trouver dansce désert assez de pain pour rassasier une si grande multitude?Ils croyaient que Jésus-Christ, en leur parlant de la sorte, sedisposait à leur ordonner d’aller chercher de quoi nourrir toutce peuple. Mais cette pensée était bien peu sage, puisqu’ilne leur avait dit dans la première multiplication des pains: " Donnez-leurvous-mêmes à manger, " que pour les obliger à le prierlui-même de le faire. Il ne leur commande point ici de leur donnera manger. Il leur dit seulement : "J’ai grande compassion de ce peuple,et je ne le veux point renvoyer sans avoir mangé. " Il veut Lesexciter et leur faire naître une ouverture favorable pour lui demanderson secours dans cette rencontre. Car ses paroles marquaient assez qu’ilpouvait bien ne les pas renvoyer sans manger, et qu’il avait ce pouvoirau milieu même des déserts, (413) puisqu’en disant: " Je neveux pas les renvoyer," il faisait voir assez clairement ce qu’il pouvait.

Après donc que les apôtres lui eurent représentéquelle était la multitude de ce peuple et la solitude du désertoù ils étaient, en disant: " Comment pourrions-nous trouverdans ce désert assez de pain pour rassasier une si grande multitude?" sans qu’ils comprissent encore rien au dessein de Jésus-Christ,par les paroles qu’il leur avait dites, il commence enfin à agirpar lui-même, et il leur demande: " Combien avez-vous de pains? Sept,lui répondirent-ils, et quelques petits poissons (34)." Ils n’ajoutentpas ici comme la première fois : " Mais qu’est-ce que cela pourtant de monde? "Ce qui fait voir que s’ils n’étaient pas encoreassez intelligents pour comprendre toutes les merveilles de Jésus-Christ,ils étaient néanmoins un peu plus avancés qu’ils n’étaientau temps du premier miracle. C’est pourquoi Jésus-Christ leur, fità dessein la même demande, afin d’élever leur esprit,et de les faire souvenir du premier miracle qu’ils Lui avaient déjàvu faire.

Mais après avoir vu la faiblesse des apôtres, voyez maintenant,mes frères, la grandeur de leur vertu. Et admirez jusqu’oùallait leur amour pour la vérité, puisqu’écrivanteux-mêmes cette histoire dans la suite, ils n’y ont rien cachéde leur faiblesse, ni déguisé de leurs imperfections, quoiqu’ellesfussent si considérables. Car c’était en effet une grandefaute d’avoir si tôt oublié un si grand miracle, opéréil, n’y avait pas longtemps; et ce n’est pas sans sujet que Jésus-Christleur fit le reproche qu’ils n’ont pas même voulu omettre.

2. Il faut encore remarquer ici, mes frères, la vertu prodigieusedes apôtres, et admirer jusqu’à quel point ils avaient apprisà ne faire aucun état du manger; en effet, ils sont dansle fond d’un désert où ils ont déjà demeurétrois jours, et ils n’ont pour toute nourriture que sept pains. Pour lesautres circonstances du miracle, elles sont les mêmes que dans lapremière multiplication; Jésus commande au peuple de s’asseoirpar terre, puis il fait croître les pains dans les mains de ses disciples." Il commanda donc au peuple de s’asseoir sur la terre (35). Et prenantles sept pains et les poissons, après avoir rendu grâces,il les rompit et les donna à ses disciples, et ses disciples lesdonnèrent au peuple (36). " Mais la suite n’est pas la mêmeque dans le premier miracle. " Car tous en mangèrent et furent rassasiés.Et on emporta sept corbeilles pleines des morceaux qui étaient restés(37). Or, ceux qui en mangèrent étaient au nombre, de quatremille hommes, sans compter les femmes et les enfants (38). " La premièrefois il avait nourri cinq mille hommes, et l’on avait rempli douze paniersdes pains qui restaient ; pourquoi donc ne reste-t-il ici que sept corbeilles,lorsque cependant il n’y avait que quatre mille hommes? Pourquoi, plusil y a de monde, plus trouve-t-on de pain de reste? Nous pourrions répondrefort simplement que ces sept corbeilles d’ici étaient peut-êtreplus grandes que ces douze paniers d’alors, ou que Jésus-Christ,pour empêcher qu’on ne confondît ces deux miracles, et qu’onne les fît passer pour un seul, voulut mettre entre les deux quelquedifférence ; voilà pourquoi il égale les paniers quirestaient du premier miracle au nombre de ses apôtres, et les septcorbeilles du second à celui des pains.

Mais il faisait encore voir bien clairement sa puissance souverainepar ces petites circonstances, et marquait avec quelle facilitéil accomplissait les plus grands miracles, puisqu’il lui était siaisé de faire tout réussir dans la manière qu’il luiplaisait. Car je regarde ceci, mes frères, comme l’effet d’une grandepuissance dans le Fils de Dieu, d’avoir fait trouver ce nombre si juste,et d’avoir fait rester si précisément douze paniers en nourrissantles cinq mille hommes, et sept corbeilles en nourrissant les quatre mille,sans qu’il y eût rien de plus ou de moins que ce nombre.

Ce dernier miracle se termine enfin comme le premier. Car il est marquédans l’un et dans l’autre que Jésus-Christ, après avoir renvoyéle peuple, se retira " et monta dans une barque. " Comme Jésus-Christn’avait encore point fait de miracle qui attirât autant le peupleà le suivre que cette multiplication des pains, et non-seulementà le suivre, mais à le prendre même pour roi, il voulutfaire voir jusqu’à quel point il fuyait la royauté. Il seretira aussitôt et monta sur une barque, afin que ce peuple ne lepût suivre.

" Et ayant renvoyé le peuple, il monta sur une barque, et vintau pays de Magedan (39). Alors les pharisiens et les sadducéensvinrent à lui pour le tenter et le prièrent de leur fairevoir quelque prodige dans l’air (1). (413)

" Mais il leur répondit : Le soir vous dites : il fera beau parceque le ciel est rouge (2). Et le matin vous dites : Nous aurons aujourd’huide l’orage, parce que le ciel est sombre et rougeâtre (3). " SaintMarc dit que lorsqu’ils se furent approchés du Sauveur et qu’ilsl’eurent- prié de leur faire voir quelque signe, il en gémitet dit en soupirant : " Pourquoi ce peuple me demande-t-il un prodige?"(Marc, VI, 42.} Cette demande captieuse qu’ils faisaient à Jésus-Christne mériterait que son indignation, et néanmoins le Fils deDieu est si doux qu’il ne s’irrite point contre leur malice. Il est aucontraire touché de leur misère.

Il s’afflige que leur maladie soit incurable, et qu’après tantde preuves si publiques de sa puissance, ils viennent encore le tenter.Il savait que ce n’était point pour croire en lui qu’ils lui faisaientcette demande, mais seulement pour le surprendre. S‘ils se fussent adressésà lui avec plus de sincérité, il leur eût accordévolontiers tout ce qu’ils lui demandaient. Nous avons vu, il n’y a paslongtemps, qu’après avoir dit à une femme chananéenne: " Il n’est pas juste de prendre le pain des enfants et de le donner auxchiens, "il ne laisse pas néanmoins de l’exaucer ensuite; combiendonc leur eût-il accordé plutôt cette grâce, s’ilsla lui avaient demandée sans déguisement? Mais comme ilsne venaient que dans le dessein de le tenter, il les appelle très-justement" hypocrites, " puisqu’ils n’avaient pas dans le coeur ce qu’ils témoignaientpar leurs paroles. S’ils eussent été disposés àcroire en lui, ils ne lui auraient point fait cette demande.

Et une autre marque encore qu’ils ne faisaient pas cette demande dansl’intention d’acquérir la foi, c’est qu’en entendant les reprochesqui leur sont faits, ils ne s’excusent point sur leur ignorance, et nedisent point qu’ils venaient à lui pour s’instruire. Mais quel prodigeles pharisiens pouvaient-ils désirer de voir dans l’air? Ils voulaient,peut-être que Jésus arrêtat le soleil, ou qu’il donnâtun frein à la lune, ou qu’il excitât des foudres et des éclairs,ou qu’il fît un changement dans tout l’air, et quelque merveillesemblable. Jésus-Christ leur répond : "Hypocrites, vous savezbien reconnaître ce que présagent les diverses apparencesdu ciel, et vous ne savez point reconnaître les signes des tempsque Dieu a. marqués (4). " Admirez, mes frères, la douceuret l’humilité du Fils de Dieu. Il ne leur refuse pas absolumentde faire ce qu’ils lui demandent comme il avait fait ailleurs, lorsqu’ildit : " On ne leur donnera point de signes, " mais il donne la raison dece refus, quoiqu’en lui faisant cette demande ils n’eussent aucun désirde s’instruire de la vérité. Quelle est-donc cette raison?Comme il y a dans l’air, dit-il, des marques du beau et du mauvais temps;et que personne, en voyant celles qui présagent le mauvais, il nes’attend à voir le ciel serein, comme en voyant le ciel serein,il ne s’attend point aux orages : vous devez raisonner de même àmon sujet.

Ce temps que vous voyez de mon premier avènement est bien différentde ce que sera le second. Vous n’avez besoin maintenant que de voir lesprodiges que je fais sur la terre; je réserve à mon autreavènement les prodiges qui paraîtront dans les airs. Je suisvenu main,tenant comme médecin; mais je viendrai alors en juge.Je suis venu maintenant chercher la brebis égarée, et jeviendrai alors me faire rendre compte de vos actions. C’est pourquoi jeme suis caché d’abord en venant, mais j’ouvrirai alors les cieux;j’obscurcirai le soleil; je ferai disparaître la lumière dela lune; je ferai trembler toutes les puissances des cieux, et je paraîtraitout d’un coup dans .l’air, comme un éclair qui brille et qui surprendtout le monde.

Mais ce n’est pas maintenant, le temps de faire ces prodiges, puisqueje ne suis venu que pour mourir, et pour endurer les outrages les plussanglants. Ne savez-vous pas que le Prophète a dit de moi : " Ilne disputera point, il ne criera point, et on n’entendra point sa voixdans les places publiques? " (Is. XLII, 2.) Et qu’un autre prophètea dit : " Il. descendra comme la pluie sur une toison? " (Ps., LXXI, 6)Que si vous m’objectez ici les miracles qui furent faits autrefois au tempsde Pharaon, je vous réponds qu’il s’agissait alors de délivrermon peuple d’un ennemi, et qu’ainsi ces miracles étaient nécessaires;au lieu que venant aujourd’hui chez des amis et au milieu de mon peuple,je n’ai point besoin de tous ces prodiges.

3. De plus, comment puis-je vous accorder ces grandes choses que vousdemandez, puisque vous ne croyez pas les petites que je fais (414) tousles jours devant vos yeux;? Je ne les appelle petites que parce qu’ellesn’ont pas tant d’éclat à l’extérieur, quoique leurvertu invisible soit incomparablement plus grande que tous ces prodigesde l’air. Car que peut-on comparer à la puissance de remettre lespéchés, de ressusciter les morts,. de chasser les démons,de rendre la santé, le mouvement et l’affermissement aux corps,et de faire cent autres choses semblables?

"Ce peuple méchant et adultère demande un prodige, etil ne lui en sera point donné d’autre que celui du prophèteJonas. Et les laissant là, il s’en alla (4). " Voyez combien leurscoeurs sont aveuglés. Jésus-Christ leur dit qu’il ne, leursera point donné d’autre signe que celui du prophète Jonas,et ils ne s’informent, pas même quel .était ce signe:

Ne devaient-ils pas, eux qui savaient quel avait été ceprophète, et ce qui lui était arrivé, chercher aumoins, lorsqu’on leur disait cette parole pour la seconde fois, s’éclaircirde ce qu’elle voulait dire, et à se faire instruire de ce mystère?Mais ce que j’ai dit n’est que trop vrai. Ils ne faisaient point ces questionsau Sauveur dans un désir sincère de s’instruire. C’est pourquoil’Evangile remarque " que Jésus-Christ les laissa et qu’il s’enalla. "

" Or ses disciples étant passés au delà de l’eau,oublièrent de prendre des pains (5). Et Jésus leur, dit :Ayez soin de vous garder du levain des pharisiens et des sadducéens(6)." Pourquoi Jésus-Christ ne leur dit-il .pas clairement Ayezsoin de vous garder de la doctrine des pharisiens? Il est clair que parcette expression, il voulait leur donner lieu de se souvenir des deux miraclesqu’il avait faits, car il savait qu’ils ne s’en souvenaient déjàplus. Il n’eût pas été raisonnable de leur reprochercet oubli s’il n’en eût trouvé un sujet légitime, maisen prenant ainsi l’occasion d’eux- mêmes et de ce qu’ils disent pourleur faire ce reproche, c’était sans doute un moyen de l’a doucirbeaucoup, et de le leur rendre moins odieux.

Vous me direz peut-être : Pourquoi ne prenait-il pas sujet deles blâmer de cet oubli, lorsqu’ils lui dirent au second, miracle: " Où pourrons-nous avoir dans, ce désert assez-de painpour nourrir un si grand nombre de personnes? " Il semblait que ce fûtalors une occasion bien propre de les accuser de leur peu de souvenir.Je vous réponds qu’il ne voulut pas le faire alors, pour ne pasparaître faire avec quelque faste ce second miracle. On peut direaussi qu’il évita de leur faire alors ce reproche, parce qu’il nevoulait pas les confondre devant le peuple, ni chercher sa gloire dansleur propre confusion. De plus cette accusation était beaucoup plusjuste ici, puisque ce miracle opéré par deux différentesfois, avait produit sur eux si peu d’effet. Mais enfin, après cetteseconde multiplication, il ne diffère plus d’accuser leur peu defoi, et il découvre en public les pensées qu’ils formaientdans le secret de leur coeur.

" Mais ils pensaient et disaient entre eux : C’est parce que nous n’avonspoint pris de pain (7)." Il paraît qu’ils étaient encore attachésaux cérémonies, de la purification des Juifs, et du discernementdes viandes. Toutes ces raisons réunies obligent Jésus-Christde les reprendre avec plus de force. " Ce que Jésus connaissant,il leur dit : Hommes de peu de foi, pourquoi vous entretenez-vous ensemblede ce que vous n’avez point pris de pains (8)? "Ne comprenez-vous pointencore et ne vous souvenez-vous point.? Votre coeur est- il aveuglé?Avez-vous des yeux sans voir et des oreilles sans entendre? Ne vous souvenez-vouspoint des cinq pains distribués à cinq mille hommes, et combienvous en avez remporté de paniers (9) ? Ni des sept pains distribuésà quatre mille hommes, et combien vous en avez remporté decorbeilles (10)? "

Remarquez, mes frères, avec quelle sévéritéle Sauveur parle ici à ses apôtres. On ne voit point ailleursqu’il leur ait rien reproché avec tant de force. D’où vientdonc qu’il les traite ici si sévèrement?.C’était encorepour les porter à laisser de côté l’observance concernantla distinction des viandes. Il s’était contenté, lorsqu’ilen parlait aux pharisiens, de dire à ses apôtres qui l’interrogeaient: " Ne comprenez-vous point cela? Etes-vous aussi sans intelligence?" Maisil leur parle ici plus fortement et il les appelle des hommes de peu defoi. " Il n’est pas toujours à propos de parler doucement aux hommes.Si d’un côté il leur donnait beaucoup d’accès et deliberté auprès de lui, i1 savait aussi de l’autre les corrigerpar de sévères réprimandes, afin que par ce mélangeet ce tempérament de sévérité et de douceur,il ménageât avec sagesse la conduite de leur salut.

Il semble qu’aussitôt qu’il leur a fait ce reproche, il veuilles’en justifier en disant: " Ne (415) vous souvenez-vous point des cinqpains distribués à cinq mille hommes, et combien vous enavez remporté de paniers, et des sept pains distribués àquatre mille hommes, et combien vous en avez remporté de corbeilles?" Il leur marque avec soin le nombre des personnes qui furent rassasiéeset celui des paniers qui restèrent, afin qu’en rappelant en leurmémoire toutes ces particularités, il les rendît plusvigilants et plus fidèles pour l’avenir. Et pour comprendre mieuxquelle fut la force de celte réprimande et quel effet elle produisitsur les apôtres en les faisant sortir comme, d’un profond assoupissement,il ne faut que considérer les paroles de notre Evangile. Sans lesréprimander davantage, Jésus ajouté seulement aprèsce reproche : " Comment ne comprenez-vous point que je ne vous parlaispas de pain, lorsque je vous ai dit de, vous garder du levain des pharisienset des sadducéens (11)?" Et néanmoins l’évangélisteleur rend. ce témoignage. " Alors ils comprirent qu’il ne leur avaitpoint dit de se garder du levain qu’on met dans le pain, mais de la doctrinedes pharisiens et des sadducéens (12). " Ils comprirent sans aucuneinterprétation. de la part de leur Maître. Voyez-vous le bienqu’une réprimande faite à propos produit dans les âmes?Car on voit que celle-ci éloigna les apôtres de ces observancesjudaïques, et que de lâches qu’ils étaient auparavant,oubliant tout et négligeant tout, elle les rendit au contraire siardents, et redoubla leur foi de telle sorte, qu’ils ne craignaient plusni de manquer de pain, ni de tomber dans les extrémités lesplus pressantes.

Que cet exemple donc, mes frères, apprenne aux pasteurs àn’avoir pas toujours une complaisance lâche et molle pour ceux quileur sont soumis; et aux-peuples à ne pas rechercher une douceurexcessive dans les pasteurs qui les conduisent. L’homme est si faible qu’ila toujours besoin de ces deux remèdes, de la force et de la douceur.C’est par ce double moyen que Dieu a toujours gouverné le monde.Tantôt il a usé de. sévérité, et tantôtde grâce, et il a mêlé divinement les biens et les mauxensemble. Il ne nous laisse pas toujours vivre ou dans l’affliction oudans la joie; mais comme le jour succède à la nuit, et l’étéà l’hiver, il nous fait passer de même de la tristesse àla joie, des maux aux biens, et de la maladie à la santé.

4. Ne soyons donc point surpris, mes frères, lorsque nous tombonsdans la maladie, puisque que c’est au contraire de la santé quenous devons être surpris. Ne nous troublons point lorsque nous souffronsquelque douleur, puisque nous devons plutôt nous troubler d’êtredans la joie. Ces deux différents états s’entresuivent etse succèdent toujours. Pourriez-vous vous étonner de vousvoir sujets à telle vicissitude de biens, et de maux, puisque lesplus grands n’en ont pas été exempts?

Pour vous convaincre de ce que je dis, examinez la vie de quelque saintque vous croirez avoir été moins sujet aux maux, et avoirjoui de plus de biens. Voulez-vous que ce soit Abraham? voulez-vous quenous considérions son état dès le commencement desa vie? Ecoutez ce que Dieu lui dit d’abord: " Sortez de votre terre etdu milieu de vos parents." (Gen, XII, 1). Vous voyez sans doute combience premier commandement qu’il reçoit de Dieu semble dur; voyez maintenantcomment le bien succède au mal, et la joie à la tristesse:" Et venez dans la terre que je vous montrerai, où je vous établiraile chef d’une grande race. "

Ne croyez pas que lorsqu’il fut arrivé dans cette terre commedans un port tranquille, il cessa d’être dans 1es maux. Ce fut alorsau contraire qu’il en ressentit d’infiniment plus fâcheux. Ce futalors qu’il fut affligé de la famine; qu’il fut obligé d’allerdans un pays étranger, et qu’il vit enlever sa femme. Mais il vitaussi succéder ensuite à ces maux de nouvelles grâces.Il vit la plaie dont Dieu frappa Pharaon à son sujet, l’honneuravec lequel ce roi lui permit de s’en retourner, l’estime qu’il lui témoigna,les présents dont il le combla, et enfin s’on heureux retour dansson pays et dans sa maison. On voit ainsi dans toute la suite de sa vieune succession continuelle de biens et de maux, de prospéritéset d’adversités. Tel a été dans, la suite l’étatde tous les apôtres. C’est pourquoi saint Paul dit: " Je bénisDieu qui nous console dans toutes nos peines, afin que nous puissions aussiconsoler nous-mêmes ceux qui souffrent toutes sortes d’afflictions." (II Cor. I, 4.)

Mais que me fait cela, me direz-vous, moi qui suis continuellement dansla douleur? Ne soyez point ingrat, mon frère, ne méconnaissezpas les grâces que Dieu vous fait. Cet état que vous ditesest un état qui ne peut exister. Il est impossible d’êtred’une de continuelles (416) douleurs. La nature n’y pourrait pas résister.Mais parce que nous voudrions être toujours dans la joie, nous croyonstoujours être dans l’affliction. D’ailleurs, comme nous oublionsbientôt les biens que nous avons reçus, et que nous ne pouvonsau contraire oublier les maux que nous avons soufferts, l’oubli des unset le souvenir toujours présent des autres nous fait dire que noussommes dans la misère et dans la douleur. Mais comme je vous l’aidit, il serait impossible qu’un homme pût vivre s’il étaittoujours dans les maux.

Examinons si vous voulez d’un côté la vie de ceux qui viventdans les délices et dans l’abondance de. toutes sortes de biens,et voyons de l’autre l’état de ceux qui souffrent et qui sont accablésde maux. J’espère vous faire voir clairement que les premiers ontaussi leurs afflictions ; comme les seconds ont aussi leurs plaisirs etleurs joies. Ecoutez-moi seulement avec patience et sans prévention.

Prenons deux hommes tout différents. Que l’un soit esclave, etqu’il gémisse ,dans les fers : que l’autre soit un jeune roi quin’ait plus de père qui le retienne, et qui dépense avec uneprofusion excessive les biens infinis qu’il lui a laissés. Que l’unsoit un pauvre artisan qui gagne avec peine chaque jour de quoi subsister; et que l’autre vive dans le luxe et dans toutes sortes de délices.Commençons par voir les ennuis et les chagrins de celui qui estsi heureux en, apparence. Représentons-nous ce qu’il souffre lorsqu’ildésire un degré d’honneur qu’il ne peut avoir ; lorsqu’ilse voit méprisé de ses propres domestiques, négligéde ceux qui sont au-dessous de lui, blâmé dans ses excèset détesté de tout le monde; enfin lorsqu’il éprouvemille maux qui sont inévitables aux personnes riches comme les chagrins,les inquiétudes, les médisances, les ennuis, les piéges,les faux rapports, et le grand nombre, d’ennemis qui, rie pouvant usurperles grands biens qu’ils lui envient, n’ont point d’autre consolation quede traverser son bonheur par mille artifices, de lui susciter tous lesjours de nouvelles affaires, et de ne lui permettre jamais de vivre enrepos.

Voyons maintenant les douceurs dont jouit quelquefois cet artisan dansle travail pénible auquel il est contraint pour gagner sa vie. Premièrement,il n’est point exposé à ces malheurs, dont le riche est assiégéde toutes parts.

Si quelqu’un témoigne le mépriser, il n’en est point attristé,parce qu’il ne se préfère à personne. Il ne craintpoint de perdre ses biens. Il mange le peu qu’il a en repos. Il y trouveson plaisir, et-il dort en toute sécurité. Ces voluptueuxtrouvent moins de plaisir à boire leur vin de Thasos, que ce pauvreà se rafraîchir d’une eau claire qu’il tire d’une belle source.

Si ce que je vous dis ne vous suffit pas encore, comparons plus en détaill’état d’un roi et celui d’un homme qui gémit dans les chaînes.Nous verrons que souvent l’un est dans la joie et se divertit, pendantque l’autre, avec sa pourpre et son diadème, est abattu de tristesse,déchiré d’ennuis et tourmenté de mille frayeurs quile font mourir. Car c’est une chose constante, qu’il n’y a point de viesi heureuse qui soit exempte de douleur, comme il n’y en a point ausside si misérable qui n’ait sa joie et ses consolations. Notre natureest trop faible pour supporter un état aussi pénible queserait cette continuité rie douleurs. Que si l’un se réjouitplus souvent, et que l’autre soit plus souvent triste, c’est la faute dece dernier. Ce n’est point son état qui, de lui-même, le jettedans cette tristesse; ce n’est que sa propre faiblesse qui l’abat et quile met dans ce découragement.

Il ne dépend que de nous, si nous le voudrions, d’êtretoujours dans la joie. Appliquons.. nous seulement à la vertu, etrien ne sera capable de nous rendre tristes. La vertu remplit de doucesespérances ceux qui la possèdent. Elle les rend chers àDieu et agréables aux hommes. Elle les comble d’un plaisir et d’uneconsolation ineffable. Et, quoiqu’elle ait ses épines, elle remplitnéanmoins le coeur d’une telle joie, et il est comme charméde délices si inconcevables, qu’il n’y a point de paroles qui lespuissent exprimer.

Car je vous prie de me dire ce que vous appelez plaisir en ce monde?Est-ce une table somptueuse, une santé robuste, une grande réputationet des richesses immenses? Je suis assuré que, si vous compareztoutes ces choses avec les joies intérieures dont je vous parle,elles vous paraîtront plutôt des maux que de véritablesbiens. Il n’y arien de plus agréable que la bonne conscience. Rienn’est plus doux à l’âme que l’espérance qu’elle, conçoitpour l’avenir. Si vous voulez vous en convaincre, (417) faisons venir iciun vieillard près de mourir. Représentons-lui, d’un côté,la bonne chère ou les honneurs dont il a joui durant sa vie, etmontrons-lui, de l’autre, les bonnes oeuvres qu’il a faites. Demandons-luice qui lui donne alors plus de plaisir, et ce qui le console davantage,et nous verrons qu’il rougira des uns, au lieu que le souvenir des autresle fera tressaillir de joie.

5. C’est ainsi qu’Ezéchias, malade, ne se souvenait plus desdélices de ses festins, ni de la gloire de son royaume; mais seulementde sa justice et de ses oeuvres de piété. Car il disait àDieu: " Souvenez-vous, Seigneur, que j’ai marché en votre présencedans une voie droite. " (IV Rois, X, 3.) Voyez de même la joie queressent saint Paul, lorsqu’il dit : " J’ai bien combattu, j’ai achevéma course, j’ai gardé la foi. " (II Tim. IV, 7.)

Vous me demanderez peut-être de quels autres biens saint Paulpouvait se souvenir en cet état, et quelle autre consolation ilpouvait avoir, que de ses vertus passées. Je vous répondsqu’il pouvait rappeler alors en sa mémoire plus d’avantages, mêmetemporels, que toutes ces personnes du monde; car il avait reçudes honneurs et des dons très-considérables. Il dit lui-même,écrivant aux Galates, qu’ils l’avaient reçu " comme un angedu Seigneur, et comme Jésus-Christ même. Qu’ils, eussent,si cela était possible, arraché leurs propres yeux pour leslui donner " (Gal. IV, 14), et qu’ils eussent de bon coeur donnéleur propre vie pour sauver la sienne.

Cependant cet apôtre, à la fin de sa vie, ne se souvientplus de tous ces honneurs. il n’a dans la mémoire que ses travaux,et la récompense qu’il en attend. Et certes, c’était avecgrande raison que ce saint apôtre avait effacé le reste desa mémoire. Les honneurs se perdent en ce monde, mais les souffrancesnous accompagnent après notre mort, et, au lieu qu’on nous redemandecompte des premiers, on nous rend, au contraire, des récompensespour les autres.

Ne savez-vous pas quel trouble nos péchés causent dansnotre esprit au moment de notre mort; quelle est alors notre inquiétudeet l’agitation de notre coeur. Lorsque nous sommes ainsi déchirésau dedans de nous, le souvenir de nos vertus, qui se présente alorsà notre âme, est comme la douceur du calme qui succèdeà la tempête, et qui nous console dans le trouble et dansle désespoir nous nous trouvons réduits. Si nous étionssages, mes frères, cette crainte nous accompagnerait durant toutenotre vie. Mais, parce que nous y sommes insensibles tant que nous vivons,elle se saisira de nous à la mort, et nous frappera de terreur.

Un prisonnier, un coupable, n’est jamais plus triste que lorsqu’on letire de la prison pour le présenter à son juge. C’est alorsqu’il tremble, quand il se voit au pied du tribunal, où il doitrendre compte de ses crimes, et entendre prononcer l’arrêt de samort. N’est-ce pas ce qui remplit l’esprit des mourants de spectres etde visions effroyables, qu’ils nous racontent eux-mêmes, et dontils ne peuvent souffrir le regard? Ils font des efforts si violents dansle désespoir où ils sont, qu’ils en ébranlent toutleur lit et le renversent par terre. Ils lancent de tous côtésdes regards farouches sur ceux qui les environnent. On voit au dehors ceque l’âme souffre au dedans, lorsqu’elle combat pour ne pas sortirdu corps, ou qu’elle ne peut supporter la présence des anges quiviennent à elle.

Si le regard de quelques personnes nous fait souvent trembler de peur,que ferons-nous lorsque les anges viendront à nous d’un oeil menaçant,et que les puissances célestes nous sépareront de toutesles choses présentes? Que deviendrons-nous, lorsque notre âme,se voyant arrachée du corps comme par force, jettera mille soupirsinutiles et mille regrets superflus, comme ce riche de l’évangile,qui s’affligea si inutilement à la mort?

Gravons donc ceci dans nos âmes. Pensons sérieusement,mes frères, à ce triste état. Craignons d’y tomber,afin que nous n’y tombions pas. Conservons en nous-une vive appréhensionde ces maux. Ainsi, nous ne les éprouverons pas, mais nous jouironsau contraire des biens éternels, que je vous souhaite à tous,par la grâce et par la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, qui nous vivifie,est toute la gloire, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles, Ainsi soit-il (418).

HOMÉLIE LIV

" OR, JÉSUS ÉTANT VENU AUX ENVIRONS DE CÉSARÉEDE PHILIPPES, INTERROGEAIT SES DISCIPLES EN LEUR DISANT : QUE DISENT LESHOMMES DE MOI? QUI DISENT-ILS QU’EST LE FLLS DE L’HOMME ? (CHAP. XVI, 13,JUSQU’AU VERSET 24.)

1. Pourquoi, mes frères, l’évangéliste rapporte-t-ille nom du prince qui avait fait bâtir cette ville? C’étaitpour distinguer cette ville de Césarée de " Philippes, "d’avec une autre que l’on appelait Césarée de " Straton."Ce n’était pas dans cette dernière que Jésus-Christinterrogeait ses apôtres, mais à Césarée dePhilippes. Il voulut les éloigner beaucoup des Juifs, afin qu’étantseuls, ils pussent avec plus de liberté lui dire tout ce qu’ilspensaient de lui.

Mais pourquoi Jésus-Christ ne leur demande-t-il pas d’abord cequ’ils pensent eux-mêmes de sa personne? Pourquoi leur demande-t-ilauparavant ce que le peuple en disait? Après qu’ils lui auraientrapporté les pensées du peuple, il voulait, en leur adressantcette nouvelle question : " Et vous, qui dites-vous que je suis? " il voulait,dis-je, leur faire comprendre que leurs sentiments devaient êtrebeaucoup plus relevés, et se distinguer complètement desbasses pensées de la multitude. C’est pour cette raison qu’il neleur fait pas cette demande au commencement de sa prédication. Ilattend qu’il ait fait devant eux beaucoup de miracles, qu’il leur ait révélédes vérités très-importantes, et qu’il leur ait manifestésa divinité et son égalité avec son Père, pardes preuves dont ils ne pouvaient douter.

Il ne dit point: que disent de moi les scribes et les pharisiens? quidisent-ils que je suis? quoiqu’ils eussent souvent été aveclui, et qu’il leur eût parlé en différentes rencontres;mais " qui les hommes disent-ils que je suis? " Il demande ce que le peupledit de lui; parce que si les pensées du peuple étaient basseset grossières, elles étaient néanmoins sans malice: au lieu que les sentiments des pharisiens étaient toujours corrompuspar leur envie.

Et, pour montrer la vérité de son incarnation, et témoignerqu’il voulait que l’on y ajoutât foi, il dit : " Qui est le Filsde "l’homme?" (Jean, III, 13) appelant ainsi sa divinité. C’estce qu’il fait en plusieurs autres endroits de l’Evangile " Personne n’estmonté dans le ciel sinon le Fils de l’homme qui est descendu duciel. " (Jean, VI, 62.) Et ailleurs " Lorsque vous verrez le Fils de l’hommemonter où il était auparavant. Ils lui répondent:Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste, les autres Elie, lesautres Jérémie ou quelqu’un des prophètes (14); "et lorsqu’ils lui ont ainsi rapporté les sentiments des autres," Jésus leur dit: Et vous autres, qui dites-vous que je suis (15)?" Il leur fait, comme je l’ai déjà dit, cette seconde demandepour les exciter à avoir des sentiments plus nobles et plus relevésde lui, et pour leur témoigner que cette pensée du peupleétait trop basse et trop indigne de sa grandeur. Ce peuple voyantle Sauveur faire des miracles (419) au-dessus de la puissance des hommes,le regardait comme quelque grand homme ressuscité d’entre les morts, selon ce qu’Hérode disait lui-même; mais il n’allait pasplus loin. Jésus-Christ donc voulait retirer ses apôtres deces pensées populaires. C’est pour ce sujet qu’il leur dit: " Etvous, qui dites-vous que je suis? " c’est-à-dire, vous qui êtescontinuellement avec moi, qui me voyez faire un si grand nombre de miracles,qui en avez fait vous-mêmes en mon nom, " qui dites-vous que je suis?"

Que fait ici saint Pierre qui est comme la bouche de tous les apôtres,le prince et le chef de cette troupe sacrée, et qui témoignepartout tant de zèle pour le Sauveur? Quoique Jésus-Christleur eût fait cette demande en commun, il répond lui seul.Quand le Fils de Dieu s’informait seulement quelle pensée le peupleavait de lui, ils répondent tous également à cettedemande; mais lorsqu’il veut savoir quel était leur sentiment particulier,saint Pierre prévient tous les autres. " Simon Pierre prenant laparole, lui dit: Vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant (16). Aquoi Jésus-Christ répond: " Vous êtes bienheureux,Simon, fils de Jean, parce que ce n’est point la chair ni le sang qui vousont révélé ceci, mais mon Père qui est dansle ciel (17). "Ces paroles du Sauveur nous font voir que si saint Pierrene l’eût reconnu pour le vrai Fils de Dieu, et né de sa propresubstance, cette confession n’eût point été l’effetd’une révélation divine, ni digne de rendre " heureux "celuiqui l’avait faite.

Nous avons déjà vu que les apôtres lui avaient ditdans le vaisseau, après cette tempête qu’il avait si miraculeusementcalmée " Vous êtes véritablement Fils de Dieu, " sansque Jésus-Christ néanmoins les eût appelés "heureux, " comme il appelle ici saint Pierre; parce que, bien qu’ils eussentdit la vérité, ils ne confessaient pas néanmoins aussipleinement qu’il était le Fils unique de Dieu que saint Pierre lefait ici. Ils ne lui attribuaient qu’une sorte de filiation qu’il partageaitavec beaucoup d’autres, et quoiqu’ils le regardassent comme le plus cheret comme le premier-né de tous, ils ne croyaient pas cependant,comme fait ici saint Pierre, qu’il fût né de la propre substancede son Père, et qu’il en fût le Fils de cette manièreunique et incommunicable tout autre.

2. Nous voyons que Nathanaël dit aussi à Jésus-Christ: " Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roid’Israël (Jean, s, 48); " et Jésus-Christ cependant est siéloigné de l’appeler " heureux " , qu’il le reprend au contrairecomme ayant des sentiments trop bas de lui : car il lui dit aussitôt: " Vous croyez parce que je vous ai dit que je vous ai vu sous le figuier.Vous verrez d’autres choses bien plus grandes. " Jésus-Christ doncappelle ici saint Pierre " heureux " ; parce qu’il a confessé qu’ilétait le Fils de Dieu de cette manière excellente qui luiest particulière; et il lui rend ce témoignage qu’il n’avaitrendu à nul autre : " Ce n’est point la chair et le sang qui vousa révélé ceci, mais mon Père qui est dans leciel. "

Il semble que par ces paroles il veuille nous empêcher de croireque, parce que saint Pierre l’aimait ardemment, il voulait flatter sonMaître en lui parlant par le mouvement d’une amitié humaine,et d’une complaisance secrète. Il fait voir publiquement quel étaitcelui qui lui avait inspiré cette pensée, et il nous apprendque c’était Pierre qui parlait, mais que c’était le Pèreéternel qui lui mettait les paroles dans la bouche; afin que nousreconnussions qu’il ne lui accordait pas une louange humaine par cetteconfession, mais qu’il proférait au dehors ce qu’il avait apprisde Dieu même.

Pourquoi Jésus-Christ ne leur dit-il pas lui-même clairementqu’il est le Christ? Pourquoi aime-t-il mieux donner lieu aux autres dereconnaître ce qu’il est, par les demandes qu’il leur fait? C’estsans doute parce qu’il lui était plus séant d’agir de lasorte, et que cette conduite était plus propre à attirerses apôtres à la foi, et à leur persuader qu’il étaitégal à son Père? Et n’admirez-vous point ici, mesfrères, comment le Père révèle son Fils, etcomment le Fils révèle réciproquement son Père?Car Jésus-Christ dit lui-même que " personne ne connaîtle Père que le Fils, et celui à qui le Fils le veut révéler." Il est donc impossible de connaître autrement le Fils que par lePère, ou de connaître le Père que par le Fils : cequi est encore une preuve manifeste de l’égalité de leurgloire, et nous montre qu’ils sont d’une même substance.

Après que saint Pierre eut rendu ce témoignage au Sauveur,Jésus-Christ lui dit aussitôt "Vous êtes Simon, filsde Jean, vous (420) serez appelé Pierre. " Comme vous avez nommémon Père, je nomme aussi le vôtre; et comme vous êtesvéritablement " fils de Jean, " je suis de même véritablementFils de Dieu le Père. Sans ce sens mystérieux on pourraitcroire qu’il aurait été superflu de dire: " Vous êtesle fils de Jean. " Mais comme saint Pierre venait de dire, " vous êtesle Fils de Dieu, " Jésus-Christ ajoute aussitôt ces parolespour nous faire voir qu’il était aussi véritablement le Filsde Dieu, que Simon était " fils de Jean, " c’est-à-dire,qu’il était d’une même substance avec son Père.

" Et moi aussi je vous dis que vous êtes Pierre, et sur cettepierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’enfer ne prévaudrontpoint contre elle (18). Sur cette pierre, "dit Jésus-Christ; " jebâtirai mon Eglise, "c’est-à-dire, sur cette foi et sur cetteconfession. Il montre par ces paroles que beaucoup de monde devait croireun jour en lui. Il relève l’esprit et les pensées de cetapôtre, et il l’établit le pasteur de son Eglise : " Et lesportes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. " S’il est vraique ces portes ne vaincront point mon Eglise, combien moins pourront-ellesme vaincre et je vous dis ceci, mon apôtre, afin que vous ne soyezpoint troublé, lorsque vous entendrez dire bientôt que jeserai livré pour être crucifié. A cet honneur il enajoute encore un autre: " Et je vous donnerai les clefs du royaume descieux; et tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans leciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera déliédans le ciel (1 9)."

Que veulent dire ces paroles: " Je vous donnerai? " Comme mon Pèrevous a donné la grâce de me connaître, " je vous donnerai" aussi ces clefs. Il ne dit point : Je prierai mon Père qu’il vousles donne, quoique la grandeur de ce don fût ineffable, et qu’ilfallût être Dieu pour le faire; mais il dit: " Je vous donnerai." Quel est ce don qu’il lui fait:

" Je vous donnerai ", dit-il, " les clefs du royaume des cieux; et toutce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux, et ce quevous délierez sur la terre sera aussi délié dans leciel. "

Comment pouvons-nous expliquer que celui qui dit: " Je vous donnerai," témoigne ailleurs que ce " n’est pas à lui de donner àpersonne le droit de s’asseoir à sa droite ou à sa gauche?" Considérez comment il porte cet apôtre à avoir dessentiments dignes de sa divinité; comment il se découvreà lui, et lui déclare qu’il est le Fils de Dieu par ces deuxpromesses qu’il lui fait. Car il lui promet deux choses qui ne peuventêtre le don que d’un Dieu, l’une de remettre les péchés,et l’autre de rendre son Eglise immobile au milieu des assauts de tantd’orages, et de faire voir dans un simple pêcheur une fermetéplus solide que n’est celle de la " pierre ", lorsque tout le monde sesoulèverait contre lui, et lui déclarerait une guerre ouverte.

Jésus-Christ traite ici saint Pierre comme son Père avaittraité Jérémie, lorsqu’il lui dit:

" Qu’il le rendrait comme une colonne de fer, et comme un mur d’airain." (Jér. I, 47.) Il y a cette différence, que l’un n’étaitexposé qu’aux attaques d’un seul peuple; et que l’autre étaitdestiné à combattre tous les peuples de la terre.

Je demande ici à ceux qui s’efforcent de diminuer la dignitédu Fils de Dieu, lequel de ces deux dons est le plus grand; ou celui quele Père fait à saint Pierre, ou celui que lui fait le Fils.Le Père lui fait connaître son Fils, et le Fils lui donnele pouvoir de révéler le Père et le Fils, et d’endonner la connaissance à toute la terre. Lorsqu’il lui donne ces"clefs " célestes, il rend un homme mortel maître de toutce qui est dans les cieux. li fait qu’il répand la foi et qu’ilétend l’Eglise par tout le monde, avec une fermeté plus immobileet plus inébranlable que n’est le ciel même, " puisque leciel et la terre passeront, et que les paroles de Jésus-Christ nepasseront pas (Matth. XXIV, 25.) " Comment donc le Fils serait-il inférieurà son Père, puisqu’il fait de si grands dons aux hommes?

3. Je ne dis pas ceci, mes frères, pour séparer les ouvragesdu Père d’avec ceux du Fils, " puisque toutes choses ont étéfaites par le Verbe, et que rien n’a été fait sans lui. "(Jean, I, 4.) Je prétends seulement fermer la bouche à cespersonnes insolentes et téméraires, qui ont la hardiessede proférer de tels blasphèmes. Mais remarquez partout avecquelle autorité Jésus-Christ parle en ce lieu " Je vous dis,moi, que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtiraimon Eglise. Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux. " Aprèsleur avoir dit ces paroles il leur commanda de ne le découvrir àpersonne. (421)

" En même temps il commanda à ses disciples de ne direà personne qu’il fût le Christ (20). " Il leur faisait cettedéfense afin que, lorsque tout ce qui scandalisait les hommes seraitpassé, que le mystère de sa croix serait accompli, et qu’ilne resterait plus rien qui pût surprendre ou troubler les esprits,et apporter quelque obstacle à leur foi, il fût plus facileaux apôtres d’imprimer dans les esprits des hommes des penséesdignes du Sauveur. Car jusque-là sa puissance souveraine n’avaitpas éclaté bien visiblement, C’est pourquoi il voulait que,ses-disciples se réservassent de publier sa gloire, lorsque la véritédes mystères du Fils de Dieu serait plus connue, et que les miraclesque feraient les apôtres autoriseraient leur prédication,et donneraient du poids à leurs paroles.

Car il y avait bien de la différence entre voir Jésus-Christdans la Judée, tantôt faire des miracles, et tantôtsouffrir des injures et des outrages, principalement lorsque tous ces miraclesdevaient enfin se terminer à la mort infâme de la croix; oule voir au contraire adoré par toute la terre, confessé partoutavec une foi généreuse, et élevé pour jamaisau-dessus de toutes ces souffrances, auxquelles il s’était soumispour nous. C’est pour cette raison qu’il commande aux apôtres dene point dire encore qu’il fût le Christ. Quand on arrache de laterre l’arbre qui commençait d’y prendre racine, il ne reprend plusracine qu’avec peine : mais lorsqu’une fois bien enraciné dans laterre, il y demeure ferme sans qu’on l’y ébranle, il pousse desbranches de toutes parts, et croît toujours. de plus en plus.

Si les apôtres, après avoir vu faire tant de miracles auSauveur, et avoir eu part à ses plus secrets mystères, nelaissent pas de se scandaliser au seul nom de la croix, et lorsque Jésus-Christleur prédit ce qui lui devait arriver ; si non-seulement le commund’entre eux, mais leur prince même, et leur chef en est plus frappéque les autres; jugez dans quel scandale et dans quel trouble eûtpu tomber le reste du monde, lorsque d’un côté on leur eûtdit que Jésus-Christ était Fils de Dieu, et qu’ils l’eussentvu de l’autre attaché en croix, et couvert d’ignominies, dont ilsn’eussent pas compris le mystère, parce qu’ils n’avaient pas encorereçu le don du Saint-Esprit. Si Jésus-Christ dit àses apôtres mêmes : " J’ai beaucoup de choses à vousdire, mais vous ne les pouvez pas porter maintenant (Jean, XVI, 12); "combien plus ce peuple faible eût-il été incapablede les porter, et comment n’eût-il pas succombé sous le poidsdu plus auguste et du plus impénétrable de nos mystères?

C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ défend icià ses apôtres de publier qu’il fût le Christ. Et pourvous faire mieux voir quel avantage il y avait pour les hommes de n’apprendrece mystère qu’après que le scandale en serait passé,et qu ils n’en verraient plus que la profonde sagesse et l’utilitéinfinie, il ne faut que considérer ce qui arrive à saintPierre. Car, après avoir témoigné tant de faiblesseà la passion de son maître, jusqu’à le renoncer troisfois par la crainte d’une servante; il parut si courageux dans la suite,lorsque le mystère de la croix fut accompli, et qu’il eut vu despreuves indubitables de la résurrection du Sauveur, que rien neput à l’avenir lui être un sujet de scandale, ni ébranlerdans son cœur ce que le Saint-Esprit lui avait appris. Il se lançaau contraire comme un lion intrépide au milieu des Juifs; il vitsans pâlir les dangers qui l’environnaient de toutes parts, et enfinil méprisa la mort qui le menaçait toujours.

C’était donc avec grande raison que Jésus-Christ défendaitici aux apôtres de déclarer ce mystère aux hommes,puisqu’il usait même de réserve envers les apôtres,et qu’il leur disait: " J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,mais vous ne les pouvez pas porter maintenant. " Aussi il ne faut pas douterque les apôtres n’aient ignoré beaucoup de choses que Jésus- Christ leur avait dites avant sa mort sans les expliquer, et qu’ils n’ontcomprises ensuite qu’après sa résurrection. Et si Jésus-Christtraitait avec cette réserve ceux qui devaient être les maîtreset les docteurs de toute la terre, n’était-il pas juste d’user decette conduite à l’égard du simple peuple?

" Dès lors Jésus commença à découvrirà ses disciples, qu’il fallait qu’il allât à Jérusalem,et qu’il y souffrît beaucoup de la part des sénateurs, desprinces des prêtres et des docteurs de la loi, qu’il y fûtmis à mort, et qu’il ressuscitât le troisième jour(21). " Quand dès lors? Quand il eut bien imprimé cette véritédans leurs esprits, qu’il était véritablement le Fils deDieu; et qu’en leur promettant de bâtir son Eglise sur la pierre,il leur eut (422) marqué la vocation des Gentils. Cependant ilsne comprirent pas encore ce que leur disait Jésus-Christ. Cetteparole leur était comme voilée, et leurs yeux étaientenveloppés d’une nuit si épaisse qu’elle les empêchaitde rien voir, parce qu’ils ne savaient pas encore qu’il dût ressusciterd’entre les morts. C’est pourquoi Jésus-Christ s’applique davantageà les tires de leur aveuglement. Il leur éclaircit ces difficultés,afin qu’ils puissent les comprendre.

Mais ils n’y comprirent rien, et cette parole leur fut toujours un mystère.Ils craignaient même de lui demander, non s’il mourrait; mais commentet de quelle mort il mourrait : enfin ils n’osaient s’informer de ce quesignifiait ce qu’ils entendaient. Comme ils ne savaient ce que c’étaitque de ressusciter, ils croyaient qu’il valait mieux ne point mourir quede ressusciter après être mort. Pendant que les autres apôtresétaient tous dans le trouble et dans l’agitation, sain! Pierre leplus zélé prend seul la liberté de parler àJésus-Christ, non devant les autres apôtres, mais en particulier.

" Et Pierre l’ayant tiré à part, commença àle reprendre en lui disant: Ah Seigneur, à Dieu ne plaise, celane vous arrivera pas (22). " Quoi ! mes frères, cet Apôtre,après avoir reçu du Père une révélationsi rare; après avoir été appelé " heureux "par le Fils de Dieu même, tombe en si peu de temps du haut de cettegrandeur où il était élevé, et la passion deJésus-Christ lui fait peur! Mais il ne faut pas s’étonnerque celui qui n’avait point reçu de révélation deDieu pour comprendre ce mystère, tombât dans le scandale,lorsqu’il en entendait parler. Dieu voulait nous faire voir que cet apôtren’avait point parlé de lui-même, lorsqu’il avait confessési généreusement la divinité du Sauveur, et c’estpourquoi il permettait qu’il se troublât si fort ensuite, lorsqu’onlui dit des choses que Dieu ne lui avait pas révélées.Il en est saisi de frayeur, et il les entend dire cent fois sans les pouvoirjamais comprendre.

Il avait appris que Jésus était le Fils de Dieu; maisil n’en savait pas davantage. Le mystère de sa croix et de sa résurrectionlui était entièrement inconnu. Ainsi vous voyez avec quellesagesse Jésus-Christ fait à ses disciples le commandementde ne déclarer cette vérité à personne. Carsi elle trouble et épouvante ceux mêmes qu’il fallait nécessairementen instruire, quel trouble n’eût-elle point excité dans lesautres ? Mais Jésus-Christ voulant montrer avec quel amour il s’offraitde lui-même à tant de maux, fait un sévère reprocheà saint Pierre, et il l’appelle " satan. "

4. " Mais Jésus se tournant dit à Pierre: Retirez-vousde moi, satan, vous m’êtes à scandale, parce que vous ne goûtezpoint ce qui est de Dieu, mais seulement ce qui est humain (23). " Quetous ceux qui rougissent de la croix de Jésus-Christ écoutentcette parole. Si le Prince même des apôtres, quoiqu’il n’eûtpas encore appris de Dieu ce mystère, est appelé " satan" par Jésus-Christ même; que doivent attendre ceux qui renoncentcette croix après qu’elle a été adorée de toutela terre? Si le Fils de Dieu fait un reproche si sévère àcelui qu’il venait d’appeler " heureux, " et qui avait fait une confessionsi excellente et si relevée, jugez comment il traitera un jour ceuxqui après tant de preuves ne reçoivent et n’adorent pas encorele mystère de la croix.

Il ne lui dit pas simplement que le démon a parlé parlui; il lui en donne le nom même :

" Retirez-vous de moi, satan. " Tout son désir en s’opposantainsi à Jésus-Christ était seulement que son Maîtrequ’il aimait ne souffrît pas. Mais le Fils de Dieu le reprend àdessein avec cette vigueur, parce qu’il savait, et que saint Pierre enparticulier, et que tous les autres apôtres craignaient étrangementla mort de leur Maître, et qu’ils ne pouvaient souffrir d’en entendreparler. C’est pourquoi Jésus-Christ déclare ce que ce discipleavait de plus caché dans le secret de son coeur: " Vous ne goûtezpoint ce qui est de Dieu, mais seulement ce qui est humain. "

Que veulent dire ces paroles : " Vous ne goûtez point ce qui estde Dieu, mais seulement ce qui est humain? " Saint Pierre jugeant des souffrancesde son Maître d’une manière fort grossière et toutecharnelle croyait que cette mort lui était honteuse et indigne desa grandeur. C’est de quoi Jésus-Christ le reprend. Il semble qu’illui dise : Il n’est point indigne de moi de souffrir la mort, et il n’ya que les pensées basses et terrestres où vous vous laissezaller, qui vous en lassent juger de la sorte. Si vous aviez écoutémes paroles avec l’Esprit de Dieu, en éloignant de vous toutes cespensées charnelles, vous connaîtriez quelle gloire je tireraide cette conclusion et de cette ignominie. Vous dites qu’il est (423) indignede moi de souffrir, et je vous réponds qu’il n’y a que le diablequi puisse s’opposer à mes souffrances. C’est ainsi qu’il réfuteles pensées de cet apôtre par un raisonnement tout contraire.

Lorsque saint Jean refusa de le baptiser, parce qu’il jugeait son baptêmetrop indigne du Sauveur, Jésus-Christ lui persuada au contrairede le faire, en lui montrant qu’il convenait qu’il en fût ainsi;et bientôt encore il dira à Pierre, lorsque ce disciple voudral’empêcher de lui laver les pieds : " Vous n’aurez u point de partavec moi, si je ne vous lave les " pieds (Jean, XIII, 9); " c’est de lamême manière qu’il traite ici saint Pierre, c’est-à-direqu’il réfute ses raisons par des raisons contraires, et que parla sévérité de sa réprimande, il lui ôtela crainte qu’il avait de sa passion.

Que personne donc, mes frères, ne rougisse de ces marques augusteset adorables de notre salut. La croix de Jésus-Christ est la sourcede tous nos biens. C’est par elle que nous vivons, et que nous sommes ceque nous sommes. Portons la croix de Jésus-Christ et parons-nous-encomme d’une couronne de gloire. C’est elle qui est comme le sceau et l’accomplissementde toutes les choses qui regardent notre salut. Si nous sommes régénérésdans les eaux sacrées du baptême, la croix y est présente.Si nous nous approchons de la table du Seigneur, pour y recevoir son saintcorps, elle y paraît avec éclat. Si l’on nous impose les mainspour nous consacrer au ministère du Seigneur, elle y est encoreprésente. Enfin, quoi que nous fassions, nous voyons partout cesigne adorable, qui est tout ensemble la cause et la marque de notre victoire.Nous l’avons dans nos maisons; nous la peignons sur nos murailles; nousla gravons sur nos portes; nous l’imprimons sur nos visages, et nous laportons toujours dans le coeur. Car la croix est un signe et un monumentsacré, qui rappelle en notre mémoire l’ouvrage de notre salut,le recouvrement de notre ancienne liberté, et l’infinie miséricordede notre Sauveur Jésus-Christ, qui par l’amour qu’il nous a porté,a été comme une brebis que l’on mène à la boucherie.

Lors donc que vous imprimez ce signe sacré sur vous, souvenez-vousde ce qui a donné lieu à cette croix et de ce qui l’a renduenécessaire. Que ce souvenir réprime en vous votre orgueil,qu’il arrête votre colère et qu’il étouffe toutes vosautres passions. Lorsque vous formez ce signe sur votre front, armez-vousd’une sainte hardiesse et rétablissez votre âme dans sa premièreliberté. Car vous n’ignorez pas, mes frères, que la croixest le prix qui vous l’a fait recouvrer. C’est pourquoi saint Paul nousexhortant à rentrer dans cette liberté si digne d’un véritablechrétien, nous y porte en nous parlant de la croix et du sang dufils de Dieu:

" Vous avez été, " dit-il, " rachetés d’un grandprix, ne vous rendez point esclaves des " hommes. " (1 Cor. VI, 20.)

Considérez quel est le prix qui a été donnépour votre rançon, et vous ne serez plus l’esclave d’aucun hommesur la terre. Ce prix, mes frères, et cette rançon c’estla croix. Vous ne la devez donc pas marquer négligemment du boutdu doigt sur votre visage. Vous devez la graver avec amour dans votre coeurpar une foi très-fervente. Si vous l’imprimez de la sorte sur votrefront, nul des esprits impurs n’osera s’approcher de vous en voyant survotre visage les armes qui l’ont terrassé, et cette épéeétincelante dont il a reçu le coup mortel. Si la seule vuedes lieux où les bourreaux exécutent les criminels, vousfait frémir d’horreur et trembler de crainte, dans quel troubleet quelle terreur doivent entrer les démons, en voyant les armesdont Jésus-Christ s’est servi pour les vaincre?

Ne rougissez donc pas de la croix, afin que Jésus-Christ ne rougissepoint de vous, lorsqu’il viendra dans la majesté de sa gloire, etqu’il fera briller ce signe d’une lumière plus éclatanteque les rayons du soleil. Car elle paraîtra alors aux yeux de tousles hommes qui auront été dans le monde. Elle publiera hautementl’innocence et la charité de celui qui s’y est laissé attacher,et elle convaincra toute la terre qu’il n’a rien omis pour sa part de toutce qui’ était nécessaire pour notre salut.

C’est la croix qui, du temps de nos pères et du nôtre,a ouvert ces bienheureuses portes qui nous avaient été fermées; . qui a détruit la vertu mortelle des breuvages empoisonnésque nous avions pris; qui a déraciné de nous toutes les plantes.envenimées qui poussaient des rejetons de mort, et qui a guériles morsures horribles dont ces bêtes infernales nous avaient cruellementdéchirés. Car si cette adorable croix a brisé lesportes de l’enfer pour nous (424) ouvrir celles du ciel; si elle a terrassétoutes les forces du démon, si elle a détruit son empire,doit-on s’étonner qu’elle ait aussi détruit la force du poisonqui envenimait nos coeurs, qu’elle y ait dissipé cet air pestilentielqui les corrompait, et qu’elle en ait exterminé pour jamais cesbêtes furieuses qui les dévoraient?

5. Gravez donc, mes frères, ce signe dans votre coeur. Embrassezavec amour ce qui a produit le salut de vos âmes. Car c’est la croixqui a sauvé et converti toute la terre. C’est elle qui en a bannil’erreur; qui a rétabli la vérité; qui a fait de laterre un ciel; qui a changé les hommes en anges. C’est par elleque les démons ont cessé de nous paraître redoutables,et que nous les avons méprisés. C’est par elle que la mortn’a plus été une mort, mais un sommeil. Enfin c’est par lacroix que tout ce qui nous faisait la guerre a été détruit,que tout ce qui s’opposait à nous a été fouléaux pieds, et que tous nos ennemis ont été renverséspar terre.

Si vous trouvez donc quelqu’un qui vous dise: Quoi, vous adorez unecroix? Répondez-lui d’un ton de voix qui témoigne de votrefermeté, et d’un visage gai et riant, dites: Oui, je l’adore, etje ne cesserai point de l’adorer. S’il se moque de vous, plaignez-le, etrépandez vos larmes en voyant son aveuglement. Rendez grâcesà Dieu qui vous a honoré d’un si grand don, et qui vous afait des grâces si prodigieuses, que personne ne peut les comprendre,si Dieu par une faveur toute particulière ne les lui révèle.Cet homme qui vous insulte , ne vous raille ainsi que parce que " l’hommeanimal et humain n’est point capable des choses qu’enseigne l’esprit deDieu, car elles lui paraissent une folie ; et il ne les peut comprendre,parce que c’est par une lumière spirituelle qu’on en doit juger." (1 Cor. II, 14.)

Ces personnes ressemblent à des enfants qui se rient des chosesles plus grandes et les plus saintes. Amenez ici un enfant, qu’il voienos plus redoutables mystères: et il en rira. Tels sont les païens,ou plutôt ils sont encore plus enfants, et par conséquentplus misérables, puisque malgré leur âge avancé,ils ont des sentiments et des pensées puériles. C’est cequi les rend. tout à fait inexcusables. Pour nous, mes frères,disons sans rien craindre, et protestons hautement devant toute la terreet en présence de tous les païens, que toute notre gloire estdans la croix; qu’elle est la source de tous nos biens ; qu’elle est toutenotre espérance ; et que c’est elle qui couronne tous les saints.Je voudrais pouvoir dire avec saint Paul, " que tout le monde m’est crucifié,et que je suis crucifié au monde. "(Gal. VI, 14.) Mais je ne puisle dire avec vérité, tyrannisé que je suis par tantde passions différentes.

Je vous exhorte donc, et je m’exhorte le premier en vous exhortant.Je vous conjure, mes frères, d’être crucifiés au monde,et de n’avoir plus rien de commun avec la terre. N’aimez que le ciel, quiest la véritable patrie. N’aimez que la gloire et les biens infinis,qui nous y sont réservés. Car nous sommes les soldats duRoi des cieux; il nous a revêtus d’armes toutes spirituelles. Pourquoidonc nous rabaissons-nous jusqu’à vivre comme les derniers des hommes,ou plutôt jusqu’à vivre comme les bêtes? Ne faut-ilpas que le soldat soit où est son chef? Nous sommes à unsouverain qui ne nous tient pas éloignés de lui, et qui veutque nous en soyons toujours proches. Les rois de la terre ne souffrentpoint que tous leurs soldats soient dans leur palais, et qu’ils les accompagnentpartout où ils marchent. Mais ce chef divin veut que toutes sestroupes environnent toujours son trône.

C’est ainsi que saint Paul, vivant comme nous sur la terre, étaittoujours en esprit avec les chérubins et avec les séraphins.Il était plus proche de Jésus-Christ, que les gardes de nossouverains ne sont près de leurs personnes. Lorsque ces officiersgardent nos rois, et qu’ils se tiennent près d’eux, ils en détachentau moins leurs regards, et, quoiqu’ils soient présents de corps,leur esprit s’égare souvent en divers lieux. Mais rien ne détournaitsaint Paul de Jésus, son roi ; et il tenait arrêtéessûr lui toutes les pensées de son coeur.

Si nous voulons, mes frères, imiter ce saint apôtre, rienne nous en peut empêcher. Si nous étions fort éloignésde notre Prince, nous aurions quelque sujet de trouver cette présencedifficile, mais puisqu’il se trouve partout, les âmes généreuseset vigilantes peuvent l’avoir toujours présent.

N’est-ce pas cette vue et cette présence qui faisait dire àDavid: "Je ne craindrai point les maux, parce que vous êtes avecmoi (Ps. XXII, 4); " et ce qui oblige Dieu de nous dire: " Je suis un Dieuproche et non pas un (425) Dieu éloigné (Jérém.XXIII, 23) ? " Le péché nous sépare et nous éloignede Dieu, et la vertu nous en approche. " Lorsque vous me parlerez encore(lsaïe, LVIII, 9), " nous dit-il, " je vous dirai : me voici présent." Quel est le père qui écoute aussi promptement les demandesde ses enfants; quelle est la mère qui veille avec plus d’empressementpour prévenir les prières de son fils, que Dieu pour prévenirles nôtres? il n’y a rien dans le coeur des pères et des mèresde la terre qui approche de ce grand amour de Dieu. Il est continuellementattentif pour nous écouter. Aussitôt qu’un des siens commenceà l’invoquer, il l’exauce au moment même, sans attendre qu’ill’invoque autant de temps que la grandeur de sa majesté le voudrait.C’est pourquoi il dit: " Quand vous me parlerez encore, je e vous dirai: me voici présent. " Je ne différerai point de vous exauceret d’accomplir toutes vos demandes.

Invoquons donc Dieu, mes frères, comme il veut que nous l’invoquions.Comment veut-il qu’on le prie? " Rompez ", dit-il, " tous les liens del’injustice, rompez les cédules des obligations extorquées,et déchirez tous les seings et toutes les procédures injustes.Faites part de votre pain au pauvre; recevez les étrangers dansvotre maison. Quand vous verrez un pauvre nu revêtez-le, et ne méprisezpoint ceux qui viennent du même sang que vous. Alors votre lumièredu matin éclatera, et vos blessures seront refermées. Votrejustice marchera devant vous, et la gloire de Dieu vous environnera. Vousm’invoquerez et je vous exaucerai, et lorsque vous me parlerez encore,je vous dirai : me voici présent. " (Isaïe, LVIII, 6.)

Mais qui peut, dites-vous, faire tant de choses? Et moi je vous demandeau contraire:

qui peut ne les pas faire? Qu’y a-t-il de pénible dans ce queje viens de dire? qu’y a-t-il de fâcheux? qu’y a-t-il qui ne soitaisé? Toutes ces choses sont au contraire si faciles, que plusieurssont allés sans peine au delà de ces préceptes. Ilsn’ont pas seulement " déchiré les obligations injustes, "que leur avarice avait exigées; ils ont même renoncéà tout leur bien. Ils n’ont pas seulement " retiré chez euxl’étranger, et fait part de leur table au pauvre, " mais ils onttravaillé de leurs propres mains, pour avoir de quoi les nourrir.Ils ne se sont pas contentés " d’obliger leurs proches, " ils ontencore fait du bien à leurs plus grands ennemis.

6. Que trouvez-vous donc de pénible en tout ce que je viens dedire? Le Prophète ne vous commande point de courir les terres etles mers, de creuser jusqu’aux entrailles de la terre, de vous macérerpar de longs jeûnes, ni de vous couvrir d’un cilice. Il vous ordonneseulement d’être charitable envers votre prochain, de faire partde votre pain au pauvre, et de rompre les. obligations injustes. Peut-ontrouver rien de plus aisé? Que si vous y craignez encore quelquepeine, jetez les yeux sur la grandeur des récompenses qu’il vouspromet, et vous n’y trouverez plus rien que de très-facile. Car,comme les princes et les rois sont soin, dans les combats et dans les jeuxde course, d’exposer aux yeux de ceux qui courent le prix qu’ils destinentau vainqueur, Jésus-Christ de même met, comme au milieu desa carrière, les récompenses qu’il prépare aux victorieux.Il nous les montre à tous pour nous exciter, et les paroles du Prophètesont comme les mains par lesquelles il nous les présente.

Quand nos princes et nos souverains seraient encore cent fois plus grandset plus riches qu’ils ne sont, comme ils sont hommes, il faut nécessairementque leurs richesses aient des bornes, et que leur libéralités’épuise. Ils usent d’artifice pour faire paraître le peuqu’ils donnent, comme étant fort considérable. Ils font porterséparément les prix qu’ils proposent par autant de différentespersonnes, et ils les étalent avec beaucoup d’appareil. Mais notreRoi agit bien d’une autre manière. Comme il est infiniment riche,que ses dons sont inépuisables, et qu’il ne lui est point nécessairede leur donner un prix et un éclat emprunté, il les ramassetous ensemble, et il ne les montre que confusément à nosyeux, parce que s’il voulait s’arrêter à nous les faire voirun à un, et en détail, ce serait une entreprise infinie.

Pour comprendre combien ce que je vous dis est véritable, examinezchacun de ces biens qu’il promet ici. " Alors ", dit-il, " votre lumièredu matin éclatera. " Croyez-vous, mes frères, que Dieu nenous promette qu’un seul don par ces paroles? Ne voyez-vous pas le grandnombre de prix et de récompenses que cette seule promesse renferme?(426) Voulez-vous que nous développions ces trésors cachés,et que nous vus les découvrions autant qu’il nous sera possible?Je vous prie seulement de ne vous pas ennuyer, et de ne vous pas lasserde m’entendre.

Que veut dire premièrement ce mot, " éclatera? " Car leProphète ne dit pas : paraîtra, mais "éclatera. " C’estpour nous faire mieux comprendre là promptitude et la libéralitéde notre prince, pour nous témoigner avec quel zèle il veillepour notre salut, quelle violence il se fait pour retenir en lui ses grâces,et qu’il ne cherche qu’à s’en décharger sur nous, sans querien puisse arrêter sa magnificence.

" Votre lumière du matin; " Que veut dire cet autre mot, " dumatin? " Dieu nous témoigne par là qu’il n’attend pas toujours,pour nous éclairer, que nous ayons souffert; mais qu’il prévientles maux. C’est ce qui est marqué par ces autres paroles : " Lorsquevous parlerez encore, je vous dirai : Me voici. "Mais quelle est cette" lumière? " Ce n’est pas sans doute cette lumière sensible;c’est une autre lumière beaucoup plus excellente, qui nous découvrele ciel, qui nous y fait voir les anges, les archanges, les chérubinset les séraphins, les principautés, les dominations, lestrônes et les puissances, toutes ces armées divines, toutesces troupes bienheureuses, toute cette cour céleste et ces tentesadorables. Celui qui a été honoré de cette lumièreineffable, verra ces objets bienheureux. Il n’éprouvera point lefeu de l’enfer, le ver qui ronge et qui ne meurt point, ces grincementsde dents, ces chaînes qui ne se peuvent rompre, ces tourments etces misères, ces ténèbres profondes, ces fleuves deflammes qui ne s’éteindront jamais, ces blasphèmes horribleset ces lieux de douleurs et de tortures effroyables; mais il passera end’autres lieux, d’où la douleur et la tristesse fuiront éternellement,où la joie, la paix, le plaisir et les délices, régnerontsans fin, où il jouira d’une vie éternelle et d’une gloireineffable; où il admirera ces tentes d’une beauté incomparable,et cette majesté si auguste et si sainte de notre roi; oùil verra ces biens que l’oeil n’a point vus, que l’oreille n’a point ouïs,et qui ne sont point montés dans le coeur de l’homme; oùdemeure cet époux céleste, où est la chambre ‘nuptiale,dans laquelle entrent les vierges chastes et pures qui ont conservéleurs lampes ardentes, et tous ceux qui ont gardé purs et sans tacheles habits qu’ils avaient reçus; où sont enfin les biensinfinis de notre roi, et les richesses inépuisables de Dieu même.

Comprenez-donc, mes frères, quels sont les biens auxquels on, vous invite, et combien Dieu vous promet dans un seul mot. Que de trésorstrouverions-nous si nous voulions examiner ainsi en particulier chacunedes promesses que Dieu nous fait par son prophète? Combien découvririons-nousde richesses? Après cela différerons-nous davantage de lesdésirer? Témoignerons-nous de l’indifférence et, dela paresse à secourir les pauvres? Ne le faisons pas, mes frères,je vous en conjure. Quand nous devrions tout perdre, quand il faudraitrenoncer à tout, quand nous devrions même être jetésdans le feu, et passer au travers des épées nues; souffronstout avec courage, afin de pouvoir un jour recevoir de notre prince cettegloire inestimable, que je vous souhaite, par la grâce et par lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et l’empire, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (427).

HOMÉLIE LV

" ALORS JÉSUS DIT A SES DISCIPLES SI QUELQU’UN VEUT VENIR APRÈSMOI, QU’IL RENONCE À SOI-MÊME, QU’IL SE CHARGE DE SA CROIX,ET QU’IL ME SUIVE. " (CHAP. XVI, 24, JUSQU’AU VERSET 28.)

1. " Jésus dit alors à ses disciples, " c’est-à-direlorsque saint Pierre lui eut dit: " A Dieu ne plaise, Seigneur, cela nevous arrivera pas, " et que Jésus-Christ eut répondu:

" Retirez-vous de moi, Satan; " car le Fils de Dieu ne se contenta pasd’une réprimande si sévère. Il voulut faire voir quelleétait la vanité des paroles de cet apôtre, et quelserait le fruit, au contraire, que tout le monde tirerait de sa passion.Vous m’exhortez, lui dit-il, à avoir pitié de moi-mêmeet vous désirez que ces souffrances ne m’arrivent pas; et moi jevous dis au contraire que non-seulement il vous serait très-dangereuxde vous opposer à ma croix et d’empêcher que je ne meure pourvous, mais que vous périrez très-certainement et que vousne pourrez prétendre aucune part au salut, si vous n’êtesdisposé vous-même aux souffrances et toujours prêt àla mort. Il veut que ses disciples reconnaissent qu’il n’était pasindigne de lui de mourir en croix et de mourir non-seulement pour les raisonsqu’il leur avait déjà dites, mais encore pour les grandsavantages que sa mort produirait pour toute la terre. Il dit dans l’Evangilede saint Jean " Que si le grain de froment ne meurt lorsqu’il est en terre,il demeure seul, mais qu’après qu’il est mort il rapporte beaucoupde fruit. (Jean, XIX, 24.)

Et pour étendre encore cette vérité plus loin,dans cet endroit de saint Matthieu, il montre que non-seulement il fautqu’il meure lui-même, mais que tous ses véritables discipless’y doivent aussi préparer. Il y a, leur dit-il, tant de biens renfermésdans ces souffrances passagères, qu’un de vos plus grands malheursc’est de ne les vouloir pas accepter et de craindre de mourir; comme votreplus grand bonheur, c’est d’être toujours prêts à fairece sacrifice. C’est ce qu’il montre clairement par toute la suite, quoiquejusque-là il n’eût voulu découvrir cette véritéqu’en partie.

Et remarquez, mes frères, la sagesse avec laquelle Jésus-Christparle en cet endroit. Il n’engage et ne force personne. Il ne dit point:

Quoique vous le vouliez, ou que vous ne le vouliez pas, il faut nécessairementque vous enduriez des maux. Il dit seulement : " Si " quelqu’un veut veniraprès moi. " Je ne contrains et ne violente personne. Je laissetout le monde à soi et libre de faire ce qu’il voudra. C’est pourquoije dis: " Si quelqu’un veut. "Car c’est à des biens que je vousinvite et non à des maux. Je ne vous appelle point à un étatde misères ni aux rigueurs d’un supplice pour user envers vous decontrainte. Les biens que je vous propose sont assez grands pour vous attirerd’eux-mêmes à écouter ce que je vous dis. Mais cesparoles formaient l’exhortation la plus puissante qu’il pût employer.Celui qui violente et qui force quelqu’un, lui donne souvent de l’éloignementet augmente son aversion, Lorsqu’au contraire on laisse celui à(428) qui l’on propose une chose, libre de la faire ou de ne la faire pas,c’est un moyen bien plus puissant pour l’attirer à ce qu’on désirede lui. Car les paroles douces et obligeantes font plus d’effet sur nosesprits que la force et la contrainte.

C’est pour cette raison que Jésus-Christ dit sans user de violence: " Si quelqu’un veut, "etc. Les biens que je vous offre, dit-il, sontsi grands et si considérables, qu’ils méritent assez quevous y couriez de vous-mêmes et que vous les désiriez de votrepropre mouvement. Si quelqu’un vous proposait de grandes sommes d’argent,il ne vous ferait aucune violence en vous invitant à les recevoir.Si donc vous ne croyez point que l’on vous force dans ces rencontres, combienle devez-vous moins croire lorsqu’on vous offre tous les biens du ciel?Si la seule grandeur de ces biens inestimables qu’on vous propose ne vousattire par elle-même et ne vous entraîne à tâcherde les acquérir, vous êtes indignes de les recevoir; et quandvous les auriez reçus, vous n’en comprendriez pas le prix. C’estpourquoi Jésus-Christ ne contraint ici personne. Il nous laisseà nous et il se contente de nous exhorter à nous y porterde nous-mêmes.

Comme les apôtres paraissaient surpris de cette parole, il sembleque Jésus-Christ leur dise : Il n’est point nécessaire quevous vous troubliez de la sorte. Si vous ne croyez point que ce que jevous propose vous soit une source de biens et le plus grand bonheur quipuisse vous arriver, je ne vous y forcerai pas. Je ne prétends contraindrepersonne. Je n’appelle à moi que celui " qui me veut suivre. " Etne croyez pas, mes disciples, que j’appelle " me suivre ", ce que vousavez fait jusqu’ici en m’accompagnant dans mes voyages, il faudra que vousenduriez bien d’autres travaux, et que vous passiez par des afflictionsbien plus sensibles, si vous êtes résolus de me suivre dela manière que je l’entends. Et vous, Pierre, qui venez de confesserque je suis le Fils de Dieu, ne prétendez pas que pour cette confession,vous deviez attendre la couronne de la gloire. Ne vous imaginez pas quece soit assez pour le salut et que vous n’ayez plus qu’à vivre dansune pleine assurance comme ayant satisfait à tout. Je pourrais assez,étant le Fils de Dieu, vous empêcher de tomber dans ces malheurs,et prévenir par ma puissance tous les périls qui vous pourrontarriver, mais je ne le veux pas faire à cause de vous-mêmeet pour votre propre bien, afin que vous contribuiez de votre part àvotre bonheur, et que vos souffrances redoublent un jour votre gloire.Si quelqu’un aimait un athlète, il ne voudrait pas qu’on le couronnât,seulement parce qu’il est son ami. Il veut qu’il travaille et qu’il méritesa couronne; et plus il l’aime, plus il désire qu’il s’efforce des’en rendre digne. C’est ainsi que Jésus-Christ nous traite. Plusil chérit une âme, plus il veut qu’elle contribue pour sapart à son bonheur et à sa gloire. Il ne peut souffrir quesa grâce fasse tout en elle et qu’elle n’y réponde point parses travaux.

Mais admirez comment il tâche de leur rendre moins odieux ce qu’illeur dit. Il ne l’adresse pas à eux seuls en particulier, mais ille propose comme une maxime générale pour tout le monde." Si quelqu’un veut : " homme ou femme, roi ou sujet, " Si quelqu’un veutvenir après moi, " il faut que ce soit par cette voie. Il semble,mes frères, que Jésus-Christ ne dise qu’une seule chose,et il en dit trois. Il commande à l’homme de " se renoncer lui-même,de porter sa croix et de le suivre. " Ces deux premiers commandements," se renoncer soi-même et porter sa croix, " sont joints ensemble;mais le dernier qu’il ajoute, " de le suivre ", est proposé séparément.

Examinons d’abord ce que c’est que " se " renoncer soi-même. "Pour le bien comprendre, il faut voir ce que c’est que renoncer un autrehomme. Celui qui renonce quelqu’un, frère, parent, domestique ouquelqu’autre que ce puisse être, a pour lui une haine irréconciliable.Quand il le verrait outragé, fouetté cruellement, ou chargéde rudes chaînes, il ne le secourrait pas; il ne compatirait pasà ses maux et ne serait point touché de toutes ses peines,parce qu’il n’a pour lui qu’une extrême aversion et une haine mortelle.C’est ainsi que Jésus-Christ nous commande d’abandonner notre corps.Il veut que nous l’épargnions si peu que, quand on le déchireraitpar les fouets, qu’on le tourmenterait sur les chevalets, qu’on le livreraitaux flammes, ou qu’on lui ferait souffrir quelque autre tourment semblable,nous soyons prêts à souffrir tout sans avoir compassion deses maux. Car c’est proprement par cette cruauté apparente que nousavons pitié de lui. (429)

Les pères ne témoignent jamais mieux combien ils aimentleurs enfants, que lorsqu’ils les abandonnent à des maîtressévères, et qu’ils leur commandent de ne point les épargner.C’est ainsi que Jésus-Christ nous commande de traiter notre proprecorps. Il ne nous dit pas simplement que nous ne l’épargnions pas;mais que nous " le renoncions, " c’est-à-dire que nous l’abandonnionsaux périls et aux souffrances, et que nous ayons moins de compassionde lui que d’un étranger ou d’un ennemi. Et il ne dit pas arnesasto,mais aparnesasto, terme beaucoup plus fort.

2. " Qu’il porte sa croix. " C’était une suite du renoncementque Jésus-Christ vient de nous commander. Car afin que vous ne croyiezpas que œ renoncement de vous-mêmes ne devait aller qu’à souffrirsimplement des paroles, des injures et des outrages, Jésus-Christmarque jusqu’à quel point vous devez vous renoncer, c’est-à-dire,jusqu’à mourir, et à mourir d’une mort infâme commecelle de la croix, et à la porter non une ou deux fois, mais duranttoute votre vie. Portez, dit-il, continuellement votre croix; ayez la morttoujours présente devant les yeux, et soyez toujours prêtsà vous laisser égorger comme un agneau que l’on conduit àla boucherie. Il se voit assez de personnes qui ont la force de mépriserles biens, les plaisirs et la gloire, et qui ne peuvent mépriserla mort, Ils ne peuvent se mettre au-dessus de tous les périls,dont la seule vue les fait pâlir. Mais moi je veux que celui quiveut être mon disciple se prépare aux maux, qu’il soit prêtà répandre jusqu’à la dernière goutte de sonsang, qu’il passe gaiement des injures aux outrages, et des outrages àla mort, qu’il embrasse généreusement la mort la plus honteuse,et que plus elle est infâme, plus il s’en réjouisse.

" Et qu’il me suive. " Jésus-Christ ajoute ces paroles avec granderaison. Il y a bien des personnes qui souffrent mais qui ne " suivent "pas le Sauveur, parce qu’elles ne souffrent pas pour lui. Les voleurs,les sorciers, les meurtriers, les violateurs des tombeaux souffrent tousles jours de cruelles peines; mais ils se les sont attirées eux-mêmes.Ainsi ce n’est pas assez de souffrir en général, Jésus.Christ marque en particulier quel doit être le sujet de nos souffrances,lorsqu’il veut que nous le suivions, que nous endurions tout pour lui,et que nos souffrances soient accompagnées de toutes les autresvertus. Car c’est ce que marque ce mot, " et qu’il me suive. "C’est-à-dire,qu’il témoigne non-seulement du courage dans les souffrances, maisde l’humilité, de la douceur, de la modestie, et tout ce qui estnécessaire pour souffrir en vrai chrétien.

Suivre Jésus-Christ comme on le doit suivre, c’est avoir soin,lors même qu’on souffre, de pratiquer toutes les autres vertus, etde souffrir seulement pour Jésus-Christ. Car le démon a aussides disciples qui le suivent, qui souffrent les mêmes maux pour lui,que nous souffrons pour le Sauveur; qui lui sacrifient misérablementleur vie, et qui n’ont aucune crainte de la mort la plus sanglante. Pournous, nies frères, nous souffrons, non pour le démon, maispour Jésus-Christ. Nous souffrons pour nous-mêmes et pournous sauver, au lieu que ceux-là ne souffrent que pour se perdre,et dans ce monde et dans l’autre. Nous souffrons pour acheter par nos souffrancesune double vie, et ils souffrent pour passer de leurs souffrances dansune double mort. Ne serait-ce pas être lâche que de ne pastémoigner autant de courage pour nous sauver, que ces malheureuxen témoignent pour se perdre; de ne pas endurer des maux qui nousproduisent tant de gloire, surtout lorsque Jésus-Christ est présentpour nous assister, pendant que ceux-là souffrent sans trouver aucunappui dans leurs souffrances?

Jésus-Christ avait déjà presque donné cemême commandement à ses apôtres, lorsqu’en les envoyantil leur dit : " N’allez point dans la voie des Gentils. Je vous envoiecomme des brebis au milieu des loups, et vous serez conduits devant lesprinces et les rois. "(Matth. X, 5; Luc, X, 3.) Mais il marque ici la mêmechose en des termes bien plus forts et, bien plus terribles. Il ne parlaitalors que de la mort; mais il parle ici de la " croix", et d’une croixcontinuelle : " Qu’il porte sa " croix", dit-il, c’est-à-dire, qu’illa porte en tout temps et dans tous les lieux. C’est la coutume que leSauveur garde partout. Il ne commande point tout d’abord les choses lesplus parfaites et les plus relevées. Il nous y porte insensiblementet comme par degrés, afin que nous n’en soyons point frappésd’abord, et que nous devenions plus disposés à les recevoir.

Mais, comme ces commandements (430) paraissaient extrêmement durs,admirez comment le Sauveur les adoucit. Il relève le courage deses apôtres, en leur proposant le prix inestimable dont il les récompenserait.Il ne se contente pas de leur faire voir seulement les biens qu’ils mériteraientpar ces souffrances il leur montre encore les maux qu’ils éviteraient,sur lesquels même il s’arrête davantage que sur les biens,parce qu’il savait que les hommes sont moins touchés des promessesdes récompenses, que des menaces des supplices. Voyez donc comment,après avoir commencé son discours par là, il le terminede même.

" Car celui qui voudra sauver son âme la perdra, et celui quila perdra pour l’amour de moi, la sauvera (25). " C’est comme s’il leurdisait : Il semble que je ne vous épargne point, en vous ordonnantde souffrir ces maux. Cependant, je ne le fais que pour vous épargnerdavantage. Le père qui épargne son fils, le perd. Celui quine l’épargne point, le sauve. Le Sage a dit: " Si vous frappez votrefils de verges, il ne mourra pas, et vous sauverez son âme de lamort. " Et ailleurs : " Celui qui aime son fils fermera ses plaies, etbandera ses blessures. " (Prov. XXIII, 13; Eccli. XXX, 7.) C’est ainsique les généraux d’armée agissent envers leurs soldats.Si, pour les épargner, ils leur commandaient de ne point sortirdu camp, ils les perdraient sans ressource. Afin donc, mes disciples, quevous ne tombiez pas dans ce malheur, je vous commande de vous tenir toujourspréparés à la mort. Vous allez être en butteà une cruelle et sanglante guerre. Ne vous tenez donc pas àl’ombre. Ne vivez pas d’une vie lâche et molle, mais sortez du camp,et témoignez votre courage en combattant vos ennemis. Si vous mourezdans cette guerre, c’est alors que vous trouverez la vie.

3. On voit ici que, dans les armées, le soldat le plus résoluà la mort, est aussi celui qui se fait le plus remarquer, qui estle plus invincible, et qui donne plus de terreur à ses ennemis.Cependant, s’il mourait alors, le prince pour qui il combat ne lui redonneraitpas la vie, et ne lui pourrait témoigner sa reconnaissance. Combiendonc, dans cette guerre toute sainte, où nous sommes animésd’une espérance si ferme de la résurrection, devons-nousêtre prêts à donner une vie que nous retrouverons unjour? Nous le devons, premièrement, parce que sacrifier sa vie estquelquefois le plus sûr moyen de la sauver; ensuite, parce que sinous la perdons, nous en retrouverons une autre infiniment plus heureuse.Mais, comme Jésus-Christ avait dit: " Celui qui veut sauver sonâme la perdra, " il explique dans la suite ce qu’il entend par cemot de " sauver ", afin qu’on ne confondît pas ce faux salut avecle salut qu’il donne.

" Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier et deperdre son âme? Et que donnera l’homme en échange de son âme(26)? " Vous voyez donc, mes frères, que ce faux salut est une véritable" perte ", pire que toutes les pertes d’ici-bas, puisqu’elle est sans remède,et qu’elle ne se peut réparer. Ne me dites point, dit Jésus-Christ,que celui qui, par sa lâcheté, éviterait tous les mauxque je vous prédis, aurait sauvé son âme. Comparezson âme, si vous voulez, avec le monde entier, et jugez quel avantageil trouverait de le posséder tout entier, s’il perdait enfin sonâme. Si vos domestiques vivaient dans toutes sortes de délices,pendant que vous, qui êtes leur maître, seriez accabléde maux, quel avantage auriez-vous d’être le maître de cespersonnes heureuses, étant si misérable vous-même?C’est ainsi que vous devez regarder votre âme. Elle gémitpendant que le corps est dans la joie; et lorsque l’un est plein de forceet de vigueur, l’autre est toute languissante et sans force: " Car, quedonnera l’homme en échange de son âme ? "A-t-il une autreâme qu’il puisse donner pour la racheter?

Si vous avez perdu de l’argent, vous le pouvez remplacer par d’autreargent. Si vous avez perdu une maison ou des esclaves, ou quelque autrechose semblable, vous pouvez les racheter. Mais si vous perdez votre âme,vous n’en avez point d’autre que vous puissiez donner en échangepour la recouvrer. Quand vous seriez roi de tout l’univers, vous ne pourriez,en donnant tout ce que vous y possédez, trouver de quoi rachetervotre âme. Et faut-il s’étonner que cela vous arrive àl’égard de votre âme, puisque cela n’est que trop vrai àl’égard de la vie du corps? Quand vous auriez cent’ royaumes, pourriez-vousen les donnant guérir une maladie mortelle? Pourriez-vous par toutesvos richesses vous rétablir en santé, et vous arracher d’entreles bras de la mort? Jugez par là de votre âme, et croyezque ce (431) que je vous dis est encore bien plus vrai d’elle qu’il nel’est du corps.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de renoncer àtout autre soin, et de ne veiller à l’avenir qu’à la gardede votre âme. Appliquez sur elle toute votre vigilance. Ne soyezpas si malheureux que de vous embarrasser pour des choses superflues, etqui vous sont étrangères, pendant que vous négligezce qui vous doit être le plus cher. Cependant c’est le malheur oùnous voyons tomber aujourd’hui presque tous les hommes. Ils sont semblablesà ceux qui travaillent aux mines. Ces mines d’or et d’argent neles enrichissent point; et au lieu de trouver quelque avantage pour euxau milieu de tant de trésors, ils n’y trouvent que leur perte. Ilssouffrent des travaux horribles, et les autres en ont le fruit. Ils passentune vie misérable dans une longue suite de périls, et leurspérils ne servent que pour établir le repos des autres. Leurssueurs leur sont stériles pour eux-mêmes; et ils n’en tirentd’autre avantage que leur propre mort.

4. Il y a bien des hommes aujourd’hui qui imitent ces malheureux, etqui ne travaillent que pour amasser du bien aux autres. Je trouve ces gensencore même plus misérables que ceux qui travaillent aux métaux;puisque ces travaux, quoique pénibles, sont moins terribles quel’enfer, qui est la malheureuse fin de tous les travaux des avares. Ceux-làtrouvent au moins dans la mort la fin de leurs sueurs et de leurs peines;au lieu qu’elle devient pour les avares le renouvellement de leurs maux.Si vous me répondez que vous jouirez vous-même du fruit devos travaux lorsque vous serez bien riche, montrez-moi comment votre âmeen sera plus dans la joie, et alors je vous croirai. Car vous savez quenotre âme est ce que nous avons de plus précieux. Mais sice n’est que le corps qui s’engraisse, lorsque l’âme sèchede jour en jour, que vous sert cette abondance de biens que vous possédez?Que sert le plaisir de la servante lorsque la maîtresse se meurt? Que sert le vêtement magnifique, lorsque le corps est près-de mourir? C’est pourquoi Jésus-Christ insiste beaucoup sur cepoint, et il redit encore a Que donnera l’homme en échange de son" âme? " voulant par toutes sortes de moyens nous rappeler au soinde notre âme , et nous apprendre à n’estimer qu’elle. Jésus-Christdonc, après avoir étonné ses apôtres par cesparoles de terreur, les console dans la suite.

" Le Fils de l’homme doit venir dans la " gloire de son Pèreavec ses anges, et alors il rendra à chacun selon ses oeuvres (27)."Vous voyez par ces paroles que la gloire du Père et du Fils estla même gloire. Que s’ils n’ont que la même gloire, il estclair aussi qu’ils n’ont que la même substance. Car si, selon saintPaul, il se trouve dans une même substance, une inégalitéde gloire: " La gloire du soleil, " dit-il, " est autre que celle de lalune, et celle de la lune est différente de celle des étoiles,et une étoile est différente d’une autre étoile enclarté (I Cor. XV, 41)," quoique tous ces astres ne soient que d’unemême substance; comment lorsque la gloire est la même, la substancepourrait-elle être différente? Car Jésus-Christ nedit pas qu’il viendra dans une gloire pareille à celle de son Père,ce qui nous eût laissé lieu de douter; mais il marque précisémentqu’il viendra " dans la gloire de son Père, " pour faire voir quela gloire de l’un est la gloire même de l’autre. Pourquoi donc, ditJésus-Christ à son apôtre, pourquoi, ô Pierre,tremblez-vous, lorsque je vous parle de ma mort, puisque c’est alors quevous me verrez dans la gloire de mon Père; et que si je suis dansla gloire, vous y serez aussi vous-même? Les biens que je vous destinene se termineront pas sur la terre. Vous ne sortirez de cette vie que pourentrer dans une autre qui vous comblera d’une éternité debonheur.

Mais lorsque Jésus-Christ a parlé des biens, il ne s’arrêtepas là, Il ne veut pas terminer ce discours par des paroles si consolantes.Il y mêle encore la terreur de son jugement, la crainte de son tribunal,l’appréhension de ce compte exact qu’il nous redemandera, la frayeurde cet arrêt irrévocable, de ces yeux qui perceront jusqu’aufond des coeurs; de cette lumière à qui rien ne se pourracacher, et de cette vérité qui ne pourra être surprisepar aucun déguisement. Il tempère encore néanmoinsce discours terrible, et il mêle à des paroles si étonnantes,d’autres considérations qui relèvent notre courage. Car ilne dit pas qu’il punira alors les pécheurs ; mais " qu’il rendraà chacun selon ses oeuvres. " Il use à dessein de cette expression,afin que, représentant d’un côté aux pécheursce qu’ils doivent attendre, il assure de l’autre ceux qui (432) vivrontselon ses règles de la récompense qui leur est promise.

Il est vrai, mes frères, que Jésus-Christ promettait derendre à chacun selon ses oeuvres pour relever le courage des apôtres,et pour les consoler dans leur maux. Mais je vous avoue pour moi que jetremble en entendant ces paroles. Je reconnais que je ne suis point dunombre de ces saintes âmes qui attendent des couronnes. Je suis aucontraire saisi de frayeur, quand je me regarde, et je crois qu’il y ena dans cette assemblée qui partagent avec moi mes appréhensionset mes craintes. Car qui de nous ne sera point frappé de ces parolesde Jésus-Christ, lorsqu’il rentrera sérieusement en lui-même?Qui de nous ne frémira d’horreur, qui ne se couvrira de sac et decendre, et qui ne jeûnera plus que n’ont fait autrefois les Ninivites?Car il ne s’agit pas ici du renversement d’une ville ou d’une mort passagère,mais d’un supplice éternel, et d’un feu qui ne s’éteindrajamais.

5. c’est pourquoi j’admire ces bienheureux solitaires qui se sont retirésdu milieu des villes pour aller vivre au fond des déserts. Je lesestime heureux pour une infinité de raisons. Mais leur bonheur metouche encore davantage quand je sens mon coeur pénétréde crainte en pensant à ces paroles étonnantes. Tout le mondesait ce que ces hommes admirables disent tous les jours en sortant de tableaprès le dîner ou plutôt après le souper; carils ne dînent jamais, et ils sont trop persuadés que cettevie est un temps de jeûne et de tristesse. Lors donc qu’ils tendentleurs actions de grâces, ils se représentent chaque jour cetteparole par laquelle Jésus-Christ vient de finir ce discours. Trouvezbon, mes frères, que je rapporte ici cette prière. tout entière; afin qu’à l’imitation de ces saintes âmes, vous la puissiezavoir toujours dans la bouche et dans le coeurs, " Soyez béni, ômon Dieu ", disent-ils, " vous qui me nourrissez dès mon enfance,qui donnez à toute chair la nourriture dont elle a besoin, et quiremplissez nos coeurs de consolation et de joie, afin qu’ayant chaque jource qui est nécessaire à la nature, nous soyons riches entoutes sortes de bonnes oeuvres par Jésus-Christ Notre-Seigneur,avec qui vous est due la gloire, l’honneur et l’empire avec le Saint-Esprit,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-i1. Gloireà vous, ô Seigneur ; Gloire à vous, ô Saint;Gloire à vous, ô Roi, qui nous avez donné de quoi nousnourrir. Remplissez-nous du Saint-Esprit, afin que nous puissions paraîtreagréables à vos yeux, et que nous ne soyons point couvertsde confusion lorsque vous viendrez rendre à chacun selon ses oeuvres".

Il n’y a rien dans cette action de grâces qui ne soit admirable;mais rien ne m’en paraît plus beau que les dernières paroles.Car, comme le temps du repas a coutume de dissiper l’âme et de larendre pesante, ces bienheureux solitaires se servent alors de ces parolescomme d’un frein pour la retenir dans le devoir. ils la forcent, dans cetemps de relâche, de se souvenir du jour redoutable du jugement.Ils n’ignorent pas dans quel malheur les délices de la table etla bonne chère jetèrent autrefois les Israélites :" Mon bien-aimé ", dit l’Ecriture, " a mangé et s’est engraissé,et il m’est devenu rebelle " .(Deut. XXII, 15.) C’est pourquoi Moïsedit: " Quand vous aurez bu et mangé, et que vous serez rassasiés,souvenez-vous alors du Seigneur votre Dieu " (Deut. VI, 11); parce quec’était alors que les Israélites avaient offensé Dieupar une honteuse idolâtrie. Prenez donc garde qu’il ne vous arrivealors un malheur semblable Vous ne sacrifiez point des brebis et d’autresanimaux aux idoles de pierre et d’argent; mais craignez de sacrifier votrepropre âme à la colère, et de l’immoler à lafornication et aux autres passions semblables.

C’est le malheur que craignent ces saints solitaires. Lorsqu’ils ontcessé de manger, ou, pour mieux dire, lorsqu’ils n’ont point cesséde jeûner, puisque leur repas même est un jeûne, ilsrentrent dans le souvenir de ce jour terrible, et du jugement rigoureuxde Jésus-Christ. Que si des personnages si saints, qui s’affligentsans cesse, qui passent leur vie dans le jeûne et dans les veilles;et qui ne couchent que sur la terre, ont encore besoin de se représenterla mémoire de ce jour; comment pouvons-nous espérer, nousautres, de vivre dans la modération chrétienne, nous quisommes tous les jours à des tables où la tempéranceest exposée à tant de périls, et qui n’adressons àDieu nos prières, ni lorsque nous y entrons, ni lorsque nous ensortons?

Pour prévenir ces malheurs à l’avenir, usons de la mêmeprière que ces bienheureux solitaires, et expliquons-la en passant;afin qu’en (433) reconnaissant les grands avantages qu’elle renferme, nousl’ayons continuellement dans le coeur, lorsque nous serons à table.Réprimons ainsi les désirs déréglésde notre concupiscence. Imitons la conduite de ces anges visibles, et réglonsnos maisons d’après le modèle qu’ils nous tracent sur leursmontagnes. Vous devriez aller de vous-mêmes dans ces bienheureusessolitudes voir ces grands exemples de piété, et vous édifierpar vous-mêmes de leurs excellentes vertus. Mais puisque vous nele voulez pas faire ; écoutez-nous au moins, lorsque nous vous enparlons, et lorsque nous vous rapportons ces hymnes admirables, et cesdivins cantiques qu’ils offrent à Dieu tous les jours en sortantde table. Que chacun de vous, mes frères, use à l’avenirde ces mêmes actions de grâces. Je vous redis encore une foiscette prière.

" Soyez béni, mon Dieu ". Ils obéissent d’abord àcette loi de l’Apôtre qui nous fait ce commandement: " Quoi que vousfassiez, faites tout au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendantgrâces par lui à Dieu le Père". (Coloss. III, 17.)

Ils ne rendent pas grâces à Dieu seulement pour le jourprésent, ils le font pour toute la vie : " Qui me nourrissez dèsmon enfance ". Ces paroles renferment encore une grande instruction; car,puisque c’est Dieu qui nous nourrit lui-même, tous nos soins ne sont-ilspas superflus? Si le roi vous avait promis de vous donner tous les joursun plat de sa table, vous mettriez-vous encore en peine de la nourriture?Combien devez-vous donc bannir de vous tous ces soins, puisque Dieu mêmese charge de vous donner à manger? Aussi le dessein de ces saintesâmes, en faisant à Dieu cette prière, est de se persuaderà elles-mêmes, et à tous ceux qui veulent se formersur leur manière de vie, qu’ils doivent se décharger entièrementde tous les soins de la nourriture.

Et afin qu’on ne crût pas qu’ils ne rendaient grâces àDieu que pour leurs personnes seules, ils ajoutent : " Qui donnez àtoute chair la nourriture dont elle a besoin ". Ils offrent à Dieuleur reconnaissance pour les grâces qu’il fait à toute laterre. Ils sont comme les pères communs de toute la terre. Ils remercientDieu des biens qu’il fait en général à tous les hommes.Ils s’accoutument ainsi à les regarder tous comme leurs frères,et à avoir pour eux une charité très-sincère.Car comment pourraient-ils haïr ceux pour qui ils rendent àDieu de très humbles actions de grâces ?Ainsi ces hymnes sacrésqu’ils récitent en sortant de table, les avertissent de se tenirunis de charité et d’affection avec tous les hommes, et de bannirtout le soin de la nourriture du corps. Car si Dieu " nourrit toute chair", s’il ne refuse. pas la nourriture aux plus méchants des hommes,la refuserait-il à ceux qui quittent tout pour s’attacher si étroitementà lui? s’il ne manque pas à ceux qui craignent toujours queces secours ne leur manquent, manquera-t-il à ceux qui se sont déchargéssur lui de ces soins? N’est-ce pas ce que Jésus-Christ tâchaitde nous persuader, lorsqu’il disait " que nous étions beaucoup plusconsidérables que les oiseaux " ? Ne voulait-il pas nous apprendrepar ces paroles à ne point mettre notre confiance dans nos richesseset dans les biens de la terre ; puisque ce n’est point là proprementce qui nous nourrit, mais la parole de Dieu? On peut voir en passant combiences saints solitaires ferment la bouche aux Manichéens et aux Valentiniens,puisqu’un Dieu qui " nourrit toute chair", et qui offre si libéralementses grâces à ceux même qui le blasphèment, nepeut certainement être mauvais.

" Remplissez nos coeurs de consolation et de joie". Croyez-vous, mesfrères, que ces saints anachorètes demandent à Dieupar ces paroles qu’il les remplisse d’une joie charnelle et mondaine? Dieunous garde de cette pensée! S’ils aimaient cette joie, ils ne lachercheraient pas dans la solitude des déserts les plus affreux,ni dans les montagnes les plus reculées; ils ne se seraient pasrevêtus d’un sac, et ils ne mèneraient pas là vie quetout le monde sait qu’ils mènent. Ils ne cherchent que cette joiedivine qui n’a rien de commun avec celle de la terre; cette joie des anges,et dont toute la céleste Jérusalem est comblée. Ilsne se contentent pas de la demander simplement, mais ils désirentmême d’en jouir avec abondance. Car ils ne disent pas : donnez-nouscette joie; mais " remplissez-nous de cette joie "; ou plutôt ilsne disent pas : remplissez-nous-en, mais, " remplissez-en nos coeurs ".Car la principale joie de l’homme est celle qui réjouit son cœur." Les fruits de l’Esprit ", dit saint Paul, " sont la charité, lajoie et la paix ": (Gal. V, 22.) Et comme c’est le péchéqui a fait entrer la tristesse dans le monde, ils prient Dieu que, par(434) cette joie qu’ils lui demandent, il répande dans leur coeurcette justice sans laquelle il ne faut point espérer de joie.

" Afin qu’étant contents de ce que nous " avons, nous soyonsremplis de bonnes "oeuvres ". Voyez combien ces saintes âmes accomplissentà la lettre cette parole de l’Evangile: "Donnez-nous aujourd’huinotre pain " de chaque jour". Et ils ne demandent même ce pain quepar le rapport qu’il a avec les choses spirituelles, " afin ", disent-ils," que nous soyons remplis de toutes sortes de bonnes oeuvres. " C’est-à-dire,que nous ne fassions pas seulement ce que nous devons, mais que nous passionsmême au delà de ce qui nous est ordonné. C’est ce quemarque ce mot : " Nous soyons remplis de toutes sortes de bonnes oeuvres." Ainsi, ne demandant à Dieu que ce qui leur est précisémentnécessaire pour la vie, ils souhaitent au contraire, non-seulementde lui obéir dans ce qui est absolument nécessaire pour lesalut, mais encore de lui témoigner leur amour par une obéissancesans bornes et sans mesure. C’est là la marque des vrais serviteursde Dieu; c’est là la marque des hommes généreux etdes âmes vertueuses de se tenir toujours prêtes à toutessortes de biens.

6. Mais pour s’humilier dans la vue et dans la connaissance de leurfaiblesse, et pour protester que si la grâce de Dieu ne les soutient,ils sont incapables par eux-mêmes de former aucun bon dessein; aprèsque ces saints solitaires ont dit: " Afin que nous soyons remplis " detoutes sortes de bonnes oeuvres", ils ajoutent aussitôt: " En Jésus-ChristNotre-Seigneur, avec qui vous appartient l’honneur, la gloire " et l’empireavec le Saint-Esprit, dans tous les " siècles des siècles.Ainsi soit-il", ils finissent cette prière, comme ils l’avaientcommencée, c’est-à-dire par l’action de grâces. Etils semblent recommencer aussitôt une nouvelle prière, quoiquece ne soit que la suite de la précédente. C’est ainsi qu’afait saint Paul dans ses épîtres. Il rompt souvent dèsle commencement de sa lettre la suite de son discours pour donner des louangesà Dieu; comme lorsqu’ayant dit: " Selon la volonté de Dieuet du Père, à qui est la gloire dans tous les siècles.Ainsi soit-il (Gal. I, 4.) "; il reprend aussitôt la suite qu’ilavait interrompue, et le sujet sur lequel il écrivait; ou commelorsqu’il dit ailleurs : " Ils ont adoré et servi la créatureplutôt que le Créateur qui est, béni dans tous lessiècles. Ainsi soit-il".(Rom. I, 25.) Il ne finit pas làson discours, mais il le reprend aussitôt. Que personne donc ne condamneces anges visibles, comme confondant leurs discours et ne gardant aucunordre dans leurs prières, parce qu’après en avoir rompu lasuite pour bénir Dieu, ils la reprennent aussitôt pour continuerleur saint cantique. Ils suivent en cela les règles et la pratiquedes apôtres; ils commencent et finissent toujours leurs discourspar les louanges de Dieu.

" Gloire à vous, Seigneur; gloire à vous, ô Saint;gloire à vous, ô Roi, de ce que vous nous avez donnéde quoi nous nourrir ". Ils nous apprennent par là à ne pasrendre seulement grâces à Dieu pour les plus grandes choses,mais encore pour les plus petites. Ils bénissent Dieu pour cettenourriture temporelle et confondent par leur humble reconnaissance, l’orgueildes manichéens et de tous ceux qui rejettent cette vie comme étantmauvaise. Car, de peur que leur éminente vertu et que ce méprisqu’ils font des aliments ne donnât lieu aux hommes de croire qu’ilsles rejetaient avec horreur, et qu’ils s’en séparaient comme d’unechose qui était impure, ils font voir par cette prière quece n’est -point par cette considération qu’ils s’abstiennent d’enuser, mais seulement parce qu’ils désirent de pratiquer l’abstinenceet le jeûne avec une sévérité plus exacte.

Il est très-remarquable qu’en rendant grâces à Dieudes dons qu’ils en ont déjà reçus, ils viennent aussitôtà lui en demander de plus grands, et que, sans s’arrêter àce qui ne regarde que cette vie, ils s’élèvent aux chosescélestes en disant: " Remplissez-nous du Saint-Esprit ". Car nousne pouvons faire aucune bonne action comme il faut, si nous ne sommes remplisde cette grâce, comme nous ne pouvons rien entreprendre de généreuxni de grand, si nous ne sommes soutenus de la force de Jésus-Christ.Comme donc nous venons de voir, que lorsqu’ils ont dit : " Afin " que noussoyons remplis de toutes sortes " de bonnes oeuvres ", ils ajoutent aussitôt:" En Jésus-Christ Notre-Seigneur " ; ils disent de même ici: "Remplissez-nous du Saint-Esprit "

" Afin que nous soyons agréables devant " vos yeux, et que nousne soyons point couverts de confusion en votre présence". Comme(435) s’ils disaient : Nous sommes fort indifférents et fort insensiblesà cette confusion qui nous vient de la part des hommes. Tout cequ’ils peuvent dire de nous dans leurs plus sanglantes railleries et dansleurs outrages les plus atroces, n’est pas capable de faire que nous nousy arrêtions. Toute notre crainte, Seigneur, et toute notre appréhensionest de tomber alors dans cette confusion dont tous les pécheursde la terre seront couverte en votre présence. Et en disant ceci,ils se souviennent en même temps des flammes éternelles del’enfer et de ce fleuve de feu, comme aussi des récompenses du cielet de ces couronnes de gloire, qu’ils y attendent. Et ils ne disent pas:Afin que nous ne soyons point punis; mais " que nous ne soyons point couvertsde confusion "; parce que ce leur serait une confusion plus in supportableque l’enfer même, de voir alors qu’ils auraient offensé Dieu.Mais comme les plus faibles et les plus grossiers ne sont pas assez frappésdu malheur de cette honte, ils ajoutent :

" Quand vous rendrez à chacun selon ses oeuvres ". Reconnaissezdonc, mes frères, quels services nous ont rendus aujourd’hui cesbienheureux solitaires ; combien nous avons appris de choses très-importantesde ces pauvres étrangers, éloignés de tout commerceavec le monde; de ces habitants des déserts, ou plutôt deces citoyens du ciel. Car, au lieu que nous sommes étrangers àl’égard du ciel, et citoyens de la terre, ces bienheureux solitairessont au contraire étrangers à notre égard et sontles compagnons des anges.

Ces saints hommes, après ces. actions de grâces, ayantle coeur touché de componction et les yeux trempés de larmes,vont chercher dans le sommeil quelque relâche à leur travail,et dorment seulement autant qu’il est nécessaire pour prendre unléger repos. Ils se relèvent presque aussitôt après,et font de toute la nuit, comme un jour qu’ils passent dans la psalmodie,dans les louanges, et dans les actions de grâces.

Ce ne sont pas seulement les hommes qui vivent de cette sorte. On yvoit aussi des femmes embrasser avec courage cette vie angélique,et vaincre la faiblesse de leur sexe par la ferveur de leur foi. Rougissons,mes frères, rougissons. nous autres qui sommes hommes, en nous comparantavec ces âmes si généreuses. Cessons enfin d’êtretoujours plongés dans l’amour de cette vie, et d’avoir l’espritrempli d’ombres, de songes et de fumée. La plus grande partie denotre vie se passe dans l’insensibilité. Nos premières annéesne sont pleines que de puérilités et de folies. Celles quiapprochent de la vieillesse commencent à éteindre en nousla vigueur de tous nos sens. Il ne nous reste entre les unes et les autresqu’un petit nombre d’années, pour goûter les plaisirs et jouirdes délices de la vie, et l’on doit même reconnaîtreque cet intervalle si court ne peut goûter à son aise cesvains divertissements, parce que nous y sommes déchirés d’uneinfinité de travaux et de mille inquiétudes. Cherchons donc,mes frères, d’autres plaisirs, je vous en conjure. Attachons-nousà des biens qui sont immuables et éternels, et désironsune vie qui ne passera jamais.

Il ne vous est pas impossible d’imiter dans vos villes la vie de cesadmirables solitaires. Vous pouvez étant mariés, et vivantdans votre famille, prier et jeûner comme eux, et entrer dans lessentiments d’une véritable componction. Les premiers chrétiensqui vivaient du temps des apôtres, demeuraient au milieu des villes,et y pratiquaient la vie des plus parfaits anachorètes. Il y enavait entre eux qui étaient occupés à des métierset à des arts, comme Priscille et Aquila. Tous les prophètesautrefois comme Isaïe, Ezéchiel et le grand Moïse, avaientdes femmes et des enfants, sans qu’ils leur fussent un obstacle àla vertu.

Imitons donc, mes frères, ces grands modèles. Rendonscontinuellement grâces à Dieu,, chantons-lui toujours deshymnes : embrassons la tempérance, la continence et toutes les autresvertus. Faisons refleurir dans les villes la vie des déserts, afinque nous soyons agréables devant Dieu et devant les hommes, et quenous méritions d’acquérir un jour ces biens éternels,que je vous souhaite par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui on rend au Père, la gloire, l’honneur et laforce, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (436)

HOMÉLIE LVI

" JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’IL Y EN A QUELQUES-UNS DECEUX QUI SONT ICI PRÉSENTEMENT QUI NE MOURRONT POINT QU’ILS N’AIENTVU LE FILS DE L’HOMME VENIR EN SON RÈGNE". (CHAP. XVI, 28, JUSQU’AUVERSET 10 DU CHAP. XVII.)

1. Nous avons vu jusqu’ici , mes frères, que Jésus-Christa beaucoup entretenu ses disciples de ses souffrances, de sa passion etde sa mort; et qu’il leur a prédit les maux qu’ils endureraienteux-mêmes et la mort violente qu’on leur ferait souffrir un jour.C’est pourquoi, après leur avoir dit des choses si dures et si fâcheuses,il tâche de les consoler ensuite. Et comme ces maux dont il leurparlait étaient présents, et que les biens qu’il leur promettaitn’étaient encore qu’en espérance, lorsqu’il leur disait :" Qu’ils sauveraient leur âme en la perdant, et qu’il viendrait dansla gloire de son Père pour distribuer les récompenses " ;il veut par avance rendre leurs yeux témoins de cette gloire, etleur faire voir, autant qu’ils en étaient capables en cette vie;cette haute majesté dans laquelle il devait venir. Il veut aussiprévenir en même temps le trouble et la douleur que ses apôtres,et particulièrement saint Pierre, pouvaient ressentir de sa mort.

Mais remarquez ce que fait Jésus-Christ après qu’il aparlé de l’enfer et du Royaume du ciel. Car lorsqu’il dit : " Celuiqui voudra sauver son âme la perdra. Celui qui la perdra pour l’amourde moi la sauvera "; et encore lorsqu’il assure " qu’il rendra àchacun selon ses oeuvres" , c’est du ciel et de l’enfer qu’il veut parler;il les marque bien l’un et l’autre, et néanmoins il ne les offrepas l’un et l’autre à la vue des apôtres, il ne leur montreque le ciel et il laisse l’enfer dans ses ténèbres. Pourquoicela ? C’est que s’il avait eu affaire à des âmes par tropgrossières, il aurait bien fallu leur présenter aussi uneimage de l’enfer ; mais comme les apôtres étaient pieux etbien disposés, c’est par la vue des biens célestes qu’illes excité. Outre cette raison tirée des apôtres, ily en avait encore une autre tirée de la personne de Jésus-Christ,pour qui il était plus convenable de montrer le ciel que l’enfer.Ce n’est pas néanmoins qu’il néglige l’autre moyen; il ya des endroits de l’Evangile où il nous met sous les yeux un tableauassez frappant de l’enfer, par exemple lorsqu’il parle du mauvais riche,ou de celui qui redemanda avec tant de cruauté les cent deniersque son frère lui devait, ou de ce téméraire qui osase trouver aux noces avec des vêtements sales.

" Et six jours après Jésus prenant en particulier Pierre,Jacques et Jean son frère, les fit monter avec lui sur une hautemontagne (XVII, 4) ". Un autre évangéliste dit que ce fut" huit jours après". Il n’y a néanmoins aucune contradictionentre eux, et ils ne laissent pas de s’accorder parfaitement. Car l’uncompte le jour auquel Jésus-Christ disait ces paroles, et celuiauquel il mena ses apôtres sur la montagne; et l’autre, négligeantces deux jours, ne compte que l’intervalle qui y (437) est compris. Maisje ne puis m’empêcher, mes frères, d’admirer la vertu de notreévangéliste, qui n’affecte point de cacher le nom des apôtresque Jésus-Christ honorait davantage de ses faveurs, et qu’il préféraitaux autres. C’est ce que fait aussi saint Jean en plusieurs endroits deson évangile, où il se complaît à rapporterassez au long les louanges de saint Pierre, et la prééminencequ’il avait sur tous les autres; c’est que cette sainte compagnie étaitentièrement exempte d’envie et de vaine gloire. Jésus-Christdonc prenant avec lui les principaux d’entre ses apôtres, " les mèneen particulier sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devanteux et sort visage devint resplendissant comme le soleil, et ses vêtementsblancs et éclatants comme la lumière (2). Et en mêmetemps ils virent paraître Moïse et Elie qui s’entretenaientavec lui (3) ". Pourquoi ne prend-il que ces trois apôtres, sinonparce qu’ils étalent plus parfaits que les autres? saint Pierre,parce qu’il aimait plus Jésus-Christ ; saint Jean, parce qu’il enétait plus aimé, et saint Jacques à cause de cetteréponse qu’il fit avec son frère: " Nous pouvons boire votrecalice ", et il ne s’en tint pas aux paroles, mais il alla jusqu’aux effets,puisque sa grande vertu le rendit si insupportable aux Juifs, qu’Hérodecrut leur faire un plaisir insigne, en lui faisant couper la tête.

Mais d’où vient que Jésus-Christ attend " six " jours" pour se transfigurer devant ces trois disciples? Que ne le fait-il aussitôtqu’il l’a promis? C’était pour épargner la faiblesse desautres apôtres, et c’est cette même raison qui l’avait empêchéde leur dire quels seraient l’es trois qu’il devait choisir d’entre eux.On ne doit point douter qu’ils n’eussent eu un désir dardent dele suivre, et qu’ils n’eussent été percés jusqu’aucoeur, se croyant méprisés de leur Maître. Car, bienque le Sauveur ne montrât qu’une image fort imparfaite et toute corporellede sa gloire, cette vue ne laissait pat néanmoins de leur êtreextrêmement douce, Mais pourquoi, me direz-vous, prédit-ilque cela arriverait? C’était afin que ceux qui en seraient témoins,fussent plus disposés à le croire, quand ils le verraient;et il voulait que ce retard de quelques jours, pendant les quels il différade leur faire voir cette vision, en augmentât en eux le désir,et les y rendît ensuite plus attentifs. Pourquoi Jésus-Christfait-il paraître Moïse et Elie? On pourrait en rapporter plusieursraisons. Mais la principale c’est que le peuple disait que Jésus-Christétait ou Moïse ou Elie, ou Jérémie, ou quelqueautre des prophètes. Jésus mena avec lui les principaux deses apôtres, afin qu’ils vissent dans cette gloire la différencedu maître et des serviteurs, et avec quelle raison il avait louésaint Pierre, lorsque celui-ci avait confessé qu’il était" le Fils de Dieu "

On sait d’ailleurs que les Juifs accusaient sans cesse Jésus-Christd’être un violateur de la loi, un blasphémateur, lequel s’appropriaitune gloire qui, selon eux, ne lui appartenait pas, la gloire de Dieu lePère. Ils disaient souvent: " Cet homme n’est point de Dieu, parcequ’il ne garde pas le sabbat ". (Jean, IX, 16.} Et ailleurs: " Nous nevous lapidons pas à cause de vos bonnes oeuvres, mais à causede vos blasphèmes, parce qu’étant homme vous vous faitesDieu ". (Jean, X, 33.) Jésus-Christ donc voulant montrer que l’uneet l’autre de ces deux accusations ne venaient que de l’envie des Juifs;qu’il était également exempt de ces deux crimes; qu’il neviolait point la loi en faisant ce qu’il faisait, et qu’il ne s’attribuaitpas une gloire qui ne lui appartenait point en se disant égal àDieu son Père, Jésus-Christ s’autorise des deux témoinsqui étaient les plus irréprochables et les moins suspectsen ce point à tous les Juifs. Car puisque Moïse avait donnéla loi, les Juifs ne pouvaient pas dire que ce saint prophète eûtvoulu souffrir un homme qui la violait, et qu’il eût honorél’ennemi déclaré des ordonnances qu’il avait autrefois publiéesde la part de Dieu. Elle aussi, qui avait été brûléd’un zèle si ardent pour la gloire et le service de Dieu, n’eûteu garde de venir assister Jésus-Christ, et d’obéir àses ordres s’il l’eût regardé comme un homme opposéà Dieu, qui. eût voulu, se rendre égal à lui,et usurper injustement une gloire dont ce saint prophète avait étési jaloux durant sa vie,

2. Jésus-Christ voulait encore apprendre qu’il étant lemaître de la vie et de la mort, et qu’il dominait dans le ciel etdans les enfers. C’est pourquoi il fait venir ici en sa présenceun homme qui était mort et un autre qui ne l’était pas. L’Evangélistenous découvre encore une cinquième raison. Jésus-Christvoulait faire voir à ses disciples quelle serait la gloire de sacroix. Il voulait consoler saint Pierre, et les autres à qui sapassion faisait peur, et relever (438) ainsi leur courage. Car Moïseet Elie étant avec Jésus-Christ, ne se tenaient pas, en silence:

" mais ils parlaient entre eux de la gloire qu’il devait recevoir àJérusalem (Luc, II, 31) ", c’est-à-dire de sa passion etde sa croix. Car c’est le nom que les prophètes lui donnaient toujours.Jésus-Christ ne se contente pas néanmoins de fortifier sesApôtres par cette considération. Il les anime encore en rappelanten leur mémoire, par la présence de ces deux grands hommes,les vertus dans lesquelles ils avaient excellé autrefois, et queJésus-Christ désirait le plus dans ses disciples. Et commeil venait de leur dire: " Si quelqu’un veut venir après moi, qu’ilporte sa croix et qu’il me suive", il fait venir aussitôt aprèsen sa présence des hommes qui s’étaient offerts cent foisà la mort pour obéir aux ordres de Dieu, et pour procurerle bien du peuple qu’il leur avait confié.

Car on peut dire de chacun de ces deux prophètes qu’il avaitperdu son âme, et qu’il l’avait retrouvée. Tous deux s’étaienthardiment présentés devant les princes endurcis, l’un devantPharaon et l’autre devant Achab. Tous deux s’étaient exposés,pour leur parler en faveur d’un peuple désobéissant et rebelle,qui, après avoir été délivré d’une tyrannieinsupportable, devait ensuite porter sa furie contre ses propres libérateurs.Tous deux n’étant encore que simples particuliers, avaient néanmoinsrésolu de retirer le peuple de l’idolâtrie. L’un avait lalangue embarrassée et la. voix faible, l’autre fut un peu sauvagedans tout son extérieur. Tous deux furent exempts d’avarice, foulèrentaux pieds les richesses, et n’aimèrent que la vertu, puisque Moïsene possédait rien en propre, et qu’Elie n’avait pour trésorqu’une peau de bête qui le couvrait.

Et ce qui est très-remarquable, c’est qu’ils étaient amisde la pauvreté dans le temps même de l’ancienne loi; et lorsqueni l’un ni l’autre ne faisait pas encore beaucoup de miracles. Car bienque Moïse ait fendu une fois les eaux de la mer, qu’a-t-il fait decomparable à saint Pierre qui a marché sur elles, qui y apu transporter les montagnes, qui a guéri toutes sortes de maladies,chassé les démons, fait des miracles par la seule ombre deson corps, et converti toute la terre à Jésus-Christ? Quesi Elie a ressuscité un mort, les apôtres en ont ressuscitémille, avant même qu’ils eussent reçu le Saint-Esprit. Cesont donc là les raisons, mes frères, du choix que Jésus-Christfait de ces deux hommes pour être présents à sa Transfiguration.Il voulait que ses apôtres imitassent particulièrement dansl’un, l’amour qu’il avait eu pour son peuple, et dans l’autre ce courageinflexible qu’il avait témoigné en toutes rencontres, afinqu’ils devinssent tout ensemble doux comme Moïse, et pleins de zèlecomme Elie. L’un frappa toute la Judée d une famine de trois années,et l’autre disait à Dieu : " Si vous leur remettez ce péché,Seigneur, remettez-le, sinon effacez-moi du livre que vous avez écrit". (Exod. XXXII, 32.)

C’étaient toutes ces choses dont Jésus-Christ voulaitfaire souvenir ses apôtres en leur présentant seulement devanteux ces deux prophètes. Il les leur fait voir dans une grande majesté,afin de les encourager davantage à monter par leurs vertus, nonseulement à ce même degré de gloire, mais encore àun autre plus élevé; car il ne voulait point que ses apôtresse bornassent à l’état et à la perfection de ces deuxgrands hommes, mais qu’ils allassent encore plus loin. C’est pourquoi,lorsqu’ils lui dirent : " Commanderons-nous au feu de descendre sur cetteville " ? (Luc. IX, 54) ce que fit autrefois Elie, il leur répond:" Vous ne savez, pas à quel esprit vous appartenez", voulant lesexciter à la. patience, par la considération des grandesgrâces qu’ils avaient reçues de Dieu.

Qu’on ne croie pas cependant que j’accuse Elie comme faible ou commeun homme d’une vertu médiocre. Je reconnais l’excellence et la vertusublime de ce grand prophète, et j’admire qu’il l’ait possédéeen un degré si éminent, dans le temps auquel il vivait. Caronsait combien ce temps était encore faible, et qu’il étaitcomme l’enfance du monde. C’est aussi de cette manière que nousdisons que Moïse était parfait; mais d’une perfection qui nesuffisait pas pour les apôtres. Car Jésus-Christ leur demandaitplus que n’avait fait Moïse: " Si votre justice n’est plus abondanteque celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans leroyaume des cieux ". (Matth. V, 27.) Il ne les envoyait pas seulement enEgypte comme il y avait envoyé Moïse, mais dans toute la terre,qui n’était pas moins corrompue ni moins plongée dans l’idolâtrieque ne l’était l’Egypte : et ils n’avaient pas à disputercontre Pharaon, mais à combattre le démon même quiest le prince et le père de toute malice. Car leur (439) combatet leur dessein était proprement de terrasser cet ennemi furieux;de l’enchaîner, et de lui enlever ses dépouilles. Ce qu’ilsfirent, non en divisant les eaux de la mer, mais en séparant parla vertu de Jésus-Christ, qui est la verge de Jessé, lesabîmes de l’impiété qui s’élevaient de toutesparts avec plus de violence que tous les flots de la mer Rouge.

Représentez-vous ce qui donne d’ordinaire le plus de terreuraux hommes, la mort, la pauvreté, l’infamie et cent autres chosesfâcheuses, qui nous font plus de peur que la mer alors n’en faisaitaux Juifs. Cependant Jésus-Christ leur persuade de se raidir contreces maux, et de passer au travers de ces souffrantes, comme à piedsec et dans une pleine paix. Pour les fortifier donc, et pour les exercerdans cette pénible carrière, il fait venir en leur présenceces divins athlètes d’autrefois, qui s’étaient le plus signalésdu temps de l’ancienne loi. Mais que dit en cette rencontre saint Pierreque l’on voit partout montrer tant de feu?

" Seigneur, nous sommes bien ici (4) ". Comme il craignait ce qu’ilavait entendu dire, il n’y avait pas longtemps, savoir que Jésus-Christdevait aller à Jérusalem pour y souffrir, et qu’il n’osaitplus après cette rude réprimande que le Sauveur lui avaitfaite, prendre encore la liberté de le détourner de ce dessein,en lui disant : " Seigneur ayez pitié de vous " sa crainte continuanttoujours, lui fait donner encore le même conseil à Jésus-Christ,mais par des paroles différentes et plus couvertes. Il se voyaitsur le haut d’une montagne et dans une solitude fort écartée.Il crut que ce lieu était sûr et qu’il valait mieux y demeurerque de retourner à Jérusalem. C’est pourquoi il exhorte Jésus-Christà y demeurer: "Seigneur", dit-il, " nous sommes bien ici ", il parlemême de faire des tentes, croyant que si Jésus-Christ le luipermettait, il ne penserait plus à retourner dans la ville qui ledevait faire mourir.

Il espérait ainsi que s’il pouvait une fois porter son maîtreà ne plus faire ce voyage, il l’empêcherait de mourir. Carc’était dans Jérusalem que Jésus-Christ disait queles scribes et les pharisiens le prendraient. N’osant donc dire ouvertementtout ce qu’il pensait, et tâchant néanmoins de le persuaderau Fils de Dieu, il le dit d’une manière ingénieuse, assezpour se faire entendre et pas assez pour s’attirer une nouvelle réprimande:" Seigneur, nous sommes bien ici ", puisque Moïse et Elie s’y trouventprésents. Elie se souviendra qu’il a fait autrefois descendre lefeu de la montagne sur ceux qui le voulaient perdre. Moïse pourraaussi nous cacher dans une nuée, comme il le fut autrefois sur lamontagne en parlant à Dieu. Et d’ailleurs personne ne saura quenous soyons cachés ici.

3. Admirez, mes frères, l’amour ardent que cet apôtre avaitpour son maître.. Ne considérez point que son conseil n’étaitpas sage, mais voyez combien son zèle pour le Sauveur étaitbrûlant. Car ce n’était point pour lui-même que l’apôtrecraignait. C’était uniquement pour son maître. Et il n’enfaut point d’autre -preuve que ce qu’il dit à Jésus un instant

avant que celui-ci fût pris et conduit à la mort: " Jedonnerai ma vie pour vous, et quand il me faudrait mourir avec vous, jene vous renoncerai jamais " (Marc, XIV, 31.), n‘est-ce pas aussi ce quifit que, le trouvant au milieu d’un si grand danger et environnéde tant de soldats, non-seulement il ne pensa point à fuir, maisqu’il tira même l’épée, et coupa l’oreille àl’un des serviteurs du grand prêtre? On ne peut donc raisonnablementcroire qu’il craignît pour lui. Jésus-Christ seul étaittout le sujet de sa crainte.

Mais comme il avait dit trop en général: " Nous sommesbien ici ", il se corrige en ajoutant aussitôt : " Faisons ici, s’ilvous plaît, trois tentes: une pour vous, une pour Moïse, etune pour Elie ". Que dites-vous, saint apôtre? Vous venez de séparerle maître d’avec les serviteurs, et vous les confondez maintenantensemble. Vous voyez, mes frères, combien les apôtres étaientimparfaits avant la mort du Sauveur. Il est vrai que le Père avaitrévélé son Fils à saint Pierre, mais saintPierre n’avait pas cette révélation toujours présentedans l’esprit, et il était encore sujet au trouble, comme on levoit ici dans la surprise de cette vision, et de ce qu’il y entendit. Lesautres évangélistes, pour exprimer ce trouble et nous montrerquelle était la confusion de son esprit, disent " qu’il ne savaitce qu’il disait " (Marc, IX, 6), parce. qu’il était saisi de crainte.Et saint Luc, après ces paroles : " Faisons ici trois tentes ",ajoute aussitôt : " Qu’il ne savait ce qu’il disait ": Et pour .marquerdavantage leur épouvante, il dit qu’ils étaient appesantispar le sommeil, et qu’en se (440) réveillant ils virent la gloiredu Sauveur, appelant du nom de " sommeil " le grand étonnement quecette vision leur causa.

Comme les yeux d’ordinaire sont obscurcis par une grande lumière,les apôtres furent comme aveuglés par la gloire de Jésus.Car cette transfiguration ne se fit point durant la nuit, mais en pleinjour; et l’éclat extraordinaire d’une lumière si divine lesfrappa de telle sorte, que la faiblesse de leurs yeux n’en put supporterla force, et fut contrainte de céder. Après que saint Pierreeut dit ces paroles, ni Jésus, ni Moïse, ni Elie ne parlentplus. Seul le Père, autorité plus grande et plus digne defoi, fait sortir sa voix d’une nuée.

" Comme il parlait encore, une nuée lumineuse vint les couvrir;et en même temps il sortit une voix de cette nuée qui fitentendre ces mots: C’est mon Fils bien-aimé dans lequel j’ai mistoute mon affection. Ecoutez-le (5) "; Pourquoi cette voix sort-elle d’unenuée? Parce que c’est de cette manière que Dieu paraîtpartout. David dit de lui " que la nuée et l’obscurité l’environnent". (Psal. LXIX, 4.) Et ailleurs: " Qu’il monte sur une nuée; etqu’il est assis sur une nuée légère ". (Ps. CIII,3.) Et dans les Actes : " Une nuée le reçut et le cacha auxyeux des apôtres ". (Act. 1, 9.) Et ailleurs: " C’était commele Fils de l’homme venant dans les nuées ". (Dan. VIII, 14.) C’estdonc afin que les apôtres croient que cette voix venait de Dieu qu’ellesort d’une nuée. L’Évangile marque qu’elle était claireet " lumineuse ". Quand Dieu voulait étonner les hommes par sesmenaces, il leur faisait voir une nuée noire et sombre, comme ilfit sur le mont Sinaï : " Moïse ", dit l’Ecriture, " entra dansune nuée obscure, et la fumée paraissait de toutes partscomme une fumée épaisse ". (Exod. XXIV,13.) Le Prophèteparlant de même des menaces dont Dieu étonnait les hommes,les compare à une " eau obscure et ténébreuse dansles nuées de l’air". (Ps. XVII, 13.) Mais Dieu, qui ne voulait pointterrifier ici les apôtres, mais seulement les instruire et les enseigner,paraît sur une nuée claire. Saint Pierre disait : " Faisonstrois tentes ", et Dieu en fait au contraire paraître une qui n’étaitpoint faite par la main des hommes. Ici on n’aperçut rien de cesfumées épaisses et sombres d’autrefois. On ne vit qu’unenuée claire et légère, d’où sortit une voixqui n’avait rien de terrible. Et pour ne point laisser de doute àqui des trois cette voix s’était adressée : " Voici mon Filsbien-aimé "; lorsqu’elle se fit entendre, Moïse et Elie s’étaientdéjà retirés, ce qui ne fût pas arrivé,si ce témoignage si glorieux eût été pour quelqu’unde ces deux prophètes. Pourquoi la nuée les enveloppe-t-elletous et non pas le Christ seul? Parce que si elle n’eût reçuque le Christ seul, on eût pu croire que c’était lui qui auraitfait entendre la voix. Aussi l’évangéliste, insistant surce point, affirme expressément que la voix venait de la nuée,c’est-à-dire de Dieu.

Et que dit la voix? " C’est ici mon Fils bien-aimé ". Si Jésus-Christest le Fils bien-aimé du Père, Pierre, ne craignez plus rien.Vous ne devez plus douter de sa toute-puissance, lors même qu’ilsera en croix: ni perdre l’espérance de. sa résurrection.Si votre peu de foi vous a fait trembler jusqu’ici, qu’au moitis la voixdu Père vous rassure. Si vous ne doutez point de la toute-puissancedu Père, pourquoi doutez~vous de celle d,u Fils? Ne craignez -doncplus les maux auxquels, il va s’exposer volontairement pour noua. Jésusest non seulement le Fils, mais le Fils bien-aimé de son Père.C’est le Père lui-même qui le dit en votre présence:"Voici mon Fils bien-aimé " Puisque le Père aime son Fils,que devez-vous craindre? Personne n’abandonne celui qu’il aime. Quittezdonc ces vaines terreurs. Quand vous auriez pour Jésus-Christ unamour encore plus tendre, il ne peut égaler celle que le Pèreéternel a pour son Fils.

L’Evangile ajoute : " Dans lequel j’ai mis toute mon affection ". LePère n’aime pas seulement son Fils parce qu’il l’a engendré,mais aussi parce qu’il lui est égal en toutes choses et qu’il veutgénéralement tout ce que son Père veut. Il trouvedonc dans son Fils un double ou plutôt un triple sujet d’amour. Ill’aime parce qu’il est son " Fils " : Il l’aime, parce qu’il est son Fils" bien-aimé": Il l’aime enfin, parce qu’il " met en lui toute sonaffection ". C’est-à-dire, qu’il trouve en lui tout son repos, toutson plaisir. Le Père aime son Fils de la sorte, parce qu’il luiest égal en tout, qu’il n’a qu’une même volonté aveclui, et qu’étant Fils, il n’est néanmoins qu’un avec celuiqui l’engendre : " Ecoutez-le ", dit le Père. Et s’il veut êtrecrucifié, ne vous y opposez pas.

4. " Les disciples entendant cette voix, (441) tombèrent le visagecontre terre, et furent saisis d’une grande crainte (6) ". Pourquoi furent-ilssaisis d’une si grande crainte en entendant cette voix? Cette mêmevoix s’était déjà fait entendre au baptême deJésus-Christ en présence de tout un peuple, et cependantpersonne de tous ceux qui étaient présents ne fut frappéd’une semblable terreur. (Jean, XII, 21.) Il est encore marqué dansla suite qu’ils entendirent comme la voix, et comme le bruit d’un tonnerre,et cependant ce tonnerre ne les étonne pas autant que le fait icicette voix. Quel est. donc le sujet de la crainte qu’ils éprouvent?C’était, mes frères, à cause de toutes les circonstances,du temps, du lieu, de la solitude, de la montagne, du silence qui y régnait,de là transfiguration du Sauveur, de la lumière ‘si brillantequi parut alors, et de cette nuée qui les couvrit de son ombre.Toutes ces particularités jointes ensemble les jetèrent dansune appréhension extrême. Tout ce qu’ils voyaient contribuaità leur trouble, et ils se jettent par terre autant par un sentimentde crainte que par un mouvement d’adoration. Mais Jésus, pour empêcherque Cette crainte ne leur fit perdre la mémoire de ce qu’ils venaientde voir, les en délivre sur l’heure.

" Mais Jésus s’approchant, les toucha et leur dit: Levez-vous,et ne craignez point (7). Alors levant les yeux, ils ne virent personneque Jésus tout seul (8). Et comme ils descendaient de la montagne,Jésus leur fit ce commandement, et leur dit : Ne parlez àpersonne de cette vision jusqu’à ce que le Fils de l’homme soitressuscité d’entre les morts (9) ". Jésus-Christ leur défendde parler de cette vision avant qu’il fût ressuscité d’entreles morts, parce que plus les apôtres publiaient de grandes chosesà son sujet, plus les hommes les croyaient difficilement. D’ailleurs,le scandale de la croix s’en fût augmenté. Il a soin, en leurfaisant cette défense, de leur marquer qu’il ne les engageait pasau silence pour toujours, mais seulement " jusqu’à ce qu’il fûtressuscité d’entre les morts "; comme pour leur rendre raison ducommandement qu’il leur faisait. Il use en leur parlant de sa passion,d’une expression qui cachait ce qu’elle avait de triste, et qui n’en faisaitparaître que la fin qui devait être agréable.

Mais quoi, me direz-vous, les hommes ne devaient-ils plus se scandaliserde la croix du Fils de Dieu, lorsqu’il serait ressuscité d’entreles morts? Tout le monde sait que non. Le temps des scandales étaitcelui qui précéda la passion. Mais depuis que les apôtreseurent reçu la plénitude du Saint-Esprit, et que l’éclatde leurs miracles soutenait leurs prédications, ils persuadèrentaisément aux hommes tout ce qu’ils voulurent, parce que d’une voixplus éclatante que le son de la trompette, les faits publiaientd’eux-mêmes la puissance du Sauveur. Quoi de plus heureux que cestrois apôtres qui furent trouvés dignes d’être avecle Seigneur enveloppés d’une même nuée?

Pour nous, mes frères, il dépendra de nous, si nous levoulons, de voir aussi le Fils de Dieu dans sa gloire; nous pourrons levoir, non plus comme ces trois disciples sur la montagne, mais d’une manièrebien plus auguste. Quand il viendra au milieu des airs pour juger le monde,ce ne sera plus avec cette faible gloire qu’il fit paraître sur leThabor. Il fallait épargner la faiblesse des apôtres; et Jésus.Christ ne leur devait dévoiler sa gloire qu’autant qu’ils étaientcapables de la supporter. Mais lorsqu’il se fera voir à la fin dumonde, il viendra dans toute la gloire de son Père. Il ne sera plusaccompagné seulement de Moïse ou d’Elie, mais d’un nombre innombrabled’anges, des archanges, des chérubins, et de cette troupe bienheureuseque personne ne peut nombrer. Il ne sera point alors enveloppé dunenuée : le ciel se repliera sur lui-même comme pour 1ui faireplace. Et de même que quand les juges vont prononcer leur sentence,on tire les rideaux qui les couvraient, ainsi le ciel s’ouvrira alors,afin que toute la terre voie Jésus, son juge, sur son tribunal,et que tous les hommes écoutent l’arrêt de ses jugements.Il ne fera point comme nos juges : il ne se servira de l’entremise de personnepour prononcer la sentence. Le Sauveur parlera lui-même. Il diraaux uns: " Venez, vous que mon Père a bénis. Car j’ai eufaim, et vous m’avez donné à manger " (Matth. XXV, 49.) Ildira aux autres : "Courage, bon et fidèle serviteur; vous avez étéfidèle dans les petites choses, je vous établirai sur lesgrandes ". (Ibid. 30.) Mais il dira au contraire aux méchants: "Allez, maudits, dans le feu éternel qui, est préparépour le diable et pour ses anges ". Et à d’autres : " Méchantet lâche serviteur, etc. " Il séparera ces derniers d’aveclui; il les livrera entre les mains des bourreaux; il commandera qu’onlie les pieds et les mains aux autres et (442) qu’on les jette dans lesténèbres extérieures. Après que les méchants,comme de mauvais arbres, auront été coupés par cettecognée terrible dont il les avait menacés, ils seront précipitésdans les flammes qui ne s’éteindront jamais; lorsque les justes, au contraire , brilleront comme le soleil, et plus même que lesoleil. Car quand Jésus-Christ compare la gloire de ses élusà l’éclat et à la beauté de cet astre, il nefaut pas croire qu’ils ne seront précisément que dans cedegré de beauté et de lumière. Le Sauveur ne se sertde cette comparaison que parce que nous ne voyons rien ici-bas de plusbrillant que le soleil, et il nous propose une lumière que nousconnaissons, pour nous faire juger d’une autre que nous ne connaissonspas.

C’est en ce sens qu’il faut entendre ce que l’Evangile vient de dire,que " son visage était resplendissant comme le soleil " au momentde sa transfiguration. Le trouble qui saisit alors les apôtres etqui les fit tomber le visage en terre, nous fait voir que cette lumièreétait quelque chose de plus que n’est celle du soleil; puisqu’ilsl’eussent aisément supportée, si elle lui eût étésemblable et si elle n’eût point eu de plus grand éclat. Lesjustes donc brilleront alors comme le soleil et plus même que lesoleil; mais les méchants seront jetés dans les ténèbreset réduits aux dernières extrémités.

Il ne faudra point alors ouvrir de livres, ni produire d’accusateurs,ni écouter de témoins. Jésus-Christ tiendra lui seullieu de tout, de témoin, d’accusateur et de juge. Il connaîtparfaitement toutes choses. Tout est nu et développé àses yeux. Toutes les différentes conditions d’ici-bas, de pauvreou de riche, de puissant ou de faible, de sage ou de fou, d’esclave oude libre, disparaîtront en sa présence. Toutes ces qualitésextérieures et étrangères à l’homme s’évanouirontdevant lui, et il jugera de chacun uniquement par ses oeuvres. Nous voyonstous les jours dans les jugements séculiers, lorsqu’on juge un meurtrieret un homicide ou un criminel de lèse-majesté, qu’on oublietoutes ses qualités passées. On ne se souvient plus qu’ilait été ou préfet, ou consul, élevéen un mot aux plus hautes charges de l’Etat. On ne le considèreplus que comme un coupable, et on ne pense qu’à lui faire souffrirla peine qu’il a méritée. Si cela est vrai des jugementsde la terre, combien le sera-ce davantage du jugement de Dieu même?

5. Prévenons donc, mes frères, la rigueur de ce Juge.Quittons la robe souillée du mal. Couvrons-nous des armes de lalumière, afin qu’alors la gloire de Dieu -nous environne. Car enfinqu’y a-t-il de si pénible dans ce que Dieu nous commande? Ou qu’ya-t-il au contraire qui ne soit aisé? Ecoutez le prophèteIsaïe, et reconnaissez avec quelle facilité vous pouvez obéirà la loi de Dieu: "Quand", dit-il, " vous " humilieriez vos têtes,et que vous seriez sur le sac et sur la cendre, vous n’offririez pas "encore une hostie qui fût agréable à Dieu. Mais rompeztous les liens de l’iniquité, et déchirez les obligationsexigées par votre avarice et par votre violence ". (Isaïe,LVIII, 5.) Admirez la sagesse du Prophète. Il semble ne parler d’aborddes choses rudes et pénibles que pour les exclure, et il nous porteensuite à nous sauver, par la pratique de ce qui est le plus aisé.Il nous fait voir que Dieu ne recherche pas principalement de nous lestravaux du corps et l’affliction de la chair; mais qu’il veut avant toutque nous obéissions à ses lois et que nous exécutionsses commandements.

Le Prophète va plus loin, et, pour nous faire comprendre combienla vertu est aisée, et qu’il n’y a que la malice qui soit pénible,il se sert d’expressions qui le montrent par elles-mêmes. Car ilappelle la .malice " un lien et une chaîne, et la vertu, au contraire,la délivrance de nos chaînes : " Rompez ", dit-il, " tousles liens de l’iniquité. Déchirez ", ajoute-t-il, " les obligationsexigées par votre avarice ", marquant ainsi ce que nous faisonspar nos détestables usures " Laissez aller libres ceux qui sontbrisés, "c’est-à-dire ceux qui sont chargés de dettes.Car le débiteur, lorsqu’il aperçoit celui qui lui a prêté,a le coeur comme brisé, et la crainte qui le saisit est comme unpoids qui l’accable.

Il aimerait mieux voir alors une bête féroce " Retirezchez vous ceux qui n’ont point d’abri. Si vous voyez un pauvre nu, donnez-luide quoi se vêtir, et ne méprisez pas ceux qui sont du mêmesang que vous ".

Je me souviens que, dans nos dernières exhortations, nous avonsparlé de la grandeur des récompenses que Dieu promet àces oeuvres de piété, et des biens inestimables qu’ellesnous attirent. C’est pourquoi je ne m’y arrête plus. J’aime mieuxaujourd’hui considérer avec vous, s’il est vrai qu’il y ait quelquechose de pénible dans ces exercices de charité, et (443)s’ils sont au-dessus des forces de l’homme. Je vous déclare paravance que nous n’y trouverons rien de difficile, et que nous reconnaîtronsqu’on n’a de la peine qu’en faisant le mal.

Car, sans sortir de l’exemple dont le Prophète nous parle, qu’ya-t-il de plus pénible que de donner son argent à usure,et de se charger l’esprit des soins de le bien placer; de chercher desassurances; de se défier de celles qu’on nous a données;d’avoir peur de perdre, tantôt la rente, tantôt le fonds, tantôtles cautions, tantôt les contrats? car l’on est exposé àtoutes ces pertes. Souvent, plus en croit avoir d’assurances, plus on esttrompé; et ce qui nous paraissait le moins à craindre, nousmanque le plus. il n’y a rien de semblable dans la pratique de l’aumône.Elle se fait toujours sans peine. Elle est exempte de toutes ces inquiétudes.

Ne trafiquons donc plus des misères de nos frères, etne faisons point un commerce si infâme d’un argent dont nous nousdevrions faire des amis. Je sais qu’il y en a parmi vous qui ne prennentpas plaisir à m’entendre, et qui ne peuvent souffrir que je leurparle si souvent du mépris de. leurs richesses. Mais quel avantageretirez-vous de mon silence? Quand je me tairais, et que, pour vous épargner,je cesserais de vous avertir de votre devoir, mon silence vous délivrera-t-ilde l’enfer? Vos peines, au contraire, ne s’augmenteront-elles pas par laliberté de vos crimes? Et un si lâche silence ne m’engagera-t-ilpas avec vous dans la même condamnation? Que vous servirait doncma fausse douceur et ma cruelle complaisance, puisqu’elle ne vous produiraitaucun bien, et qu’elle rendrait vos maux encore pires qu’ils n’étaient.Quelle utilité retirerez-vous, si, vous flattant par des parolesqui vous plaisent, je vous jette en effet dans une éternelle douleur?Si j’épargne vos oreilles au lieu d’épargner vos âmes,et si, pour plaire aux unes, je laisse périr les autres? Ne vaut-ilpas mieux vous causer ici un peu de peine, et vous causer une douleur passagère,qui vous délivrera d’un feu qui ne s’éteindra jamais?

Car il ne faut point vous céler, mes frères, que l’Egliseest attaquée aujourd’hui d’une maladie bien dangereuse, et qui abesoin d’un puissant remède. Dieu défend aux chrétiensde s’amasser des richesses. Il condamne en eux cette avarice, quand ilsne s’enrichiraient que par des voies innocentes, et par de justes travaux,parce qu’il ne veut pas qu’ils se fassent un trésor sur la terre.Il leur commande au contraire d’ouvrir leurs maisons aux pauvres, et deleur faire part de leurs biens. Et cependant on voit qu’aujourd’hui ilss’enrichissent de la misère et de la pauvreté de leurs frèreset qu’ils sont ravis d’avoir trouvé une sorte d’avarice qui leurparaît irréprochable, et qui est même couverte de quelqueprétexte de bonté.

.Et ne m’alléguez point ici les lois et les coutumes. Les publicainset les usuriers déclarés les gardent, et ils ne laissentpas d’être condamnés de Dieu. Ne doutons point donc que nousne le soyons nous-mêmes, si nous ne cessons de tyranniser les pauvres,si nous augmentons leur pauvreté par nos usures, et si nous tironsun gain cruel de l’argent que nous leur prêtons pour satisfaire auxplus pressantes nécessités.

Dieu vous a donné des richesses, non pour appauvrir les autres,ni pour trafiquer de leurs misères, mais pour les en délivrer.Vous témoignez vouloir soulager leur pauvreté, et vous larendez plus insupportable. Vous feignez de les consoler, et vous les jetezdans le désespoir. Vous voulez tirer un gain infâme de vosaumônes, et vous vendez le plaisir que vous leur faites. Vendez-le,je ne vous en empêche pas , mais que ce soit pour le royaume descieux. Ne vous contentez plus d’un vil gain, d’un pour cent par. mois,et ne prétendez pas moins qu’une vie qui ne finit point.

Pourquoi vous condamnez-vous vous-même à une si grandebassesse, et à un gain si méprisable?Avez-vous l’âmeassez basse pour abandonner de si grandes choses, afin de vous attacherà d’autres qui sont si petites, et pour vous contenter d’un peud’argent, lorsque rien ne devrait vous contenter que le royaume de Dieu?Pourquoi laissez-vous de côté les récompenses que Dieuvous offre pour en chercher de basses et de honteuses parmi les hommes?Pourquoi quittez-vous Celui qui est infiniment riche, pour vous adresserà un pauvre qui n’a rien? Pourquoi méprisez-vous Celui quine cherche qu’à répandre ses dons et ses grâces, pourmettre toute votre espérance dans un ingrat? Vous ne confiez pasvotre argent à celui qui pourrait tous le rendre avec une grosseusure, et vous l’abandonnez à celui (444) qui est même incapablede vous le rendre. L’un ne souhaite que de vous le restituer, et l’autrene craint rien tant que d’être contraint de le faire. L’un ne peutqu’avec peine donner un pour cent, et l’autre vous offre cent pour un dansce monde, et une vie éternelle dans l’autre. L’un ne vous rend cequ’il vous doit qu’avec des murmures et des injures; et l’autre vous lerendrait avec des louanges et des applaudissements. L’un tâche d’attirersur vous la haine de tout le monde, et l’autre ne pense qu’à vouscouronner un jour devant tout le monde.

N’est-ce donc pas le comble de la folie de ne savoir pas mêmeoù l’on doit placer son argent, et où l’on doit chercherà gagner? Combien a-t-on vu de personnes perdre leur fonds par ledésir violent d’en tirer trop de revenu ? Combien en a-t-on vu d’autrescourir une infinité de hasards, et s’exposer aux pièges queleur tendaient ceux qui enviaient leurs richesses? Combien en a-t-on vutomber dans la dernière pauvreté par l’insatiabilitéde leur avarice?

6. Ne me dites point pour vous excuser que ces pauvres se réjouissent,lorsque vous leur prêtez votre argent, et que même ils vousrendent grâce de votre usure. C’est votre cruauté qui lesoblige de trouver cette triste joie dans ce qui les réduit àla dernière pauvreté. (Gen. XII, 3.) Lorsqu’Abraham livrasa propre femme entre les mains des barbares, il se prêta àl’accomplissement de leurs mauvais desseins, mais était-ce de bongré, ou par la crainte de Pharaon ? C’est ainsi que le pauvre agit.Comme vous êtes assez dur pour ne lui pas donner gratuitement lasomme dont il a besoin, il est contraint de rendre grâce àvotre avarice, et de recevoir avec joie l’effet de votre cruauté.Vous ressemblez à un homme qui, en délivrant un autre d’unpéril de mort imminent, exigerait de lui la récompense dece service. Cette comparaison vous fait horreur et vous paraît injurieuse.Quoi donc, vous rougiriez d’exiger de l’argent d’un homme pour l’avoirtiré de ce péril, et vous ne rougissez pas d’en exiger sicruellement pour l’avoir assisté dans un besoin moins considérable?Ne prévoyez-vous point déjà que le châtimentvous est réservé pour une telle conduite, et ne vous souvenez-vouspoint avec quelle sévérité ce crime était défendudans l’ancienne loi?

Mais quelle est l’excuse dont la plupart se couvrent? Il est vrai, disent-ils,que je prête mon bien à usure, mais c’est pour assister lespauvres. Malheureux, que dites-vous? Dieu rejette avec horreur ces détestablesaumônes. Il ne veut point ces sacrifices sanglants. Ne faussez pointla loi de Dieu. Il vaut mieux ne rien donner aux pauvres que de leur donnerd’un bien si cruellement acquis. Vous faites même souvent qu’un argentqui n’avait été amassé que par de justes travaux,et par des voies très-innocentes, devient enfin un argent mauditde Dieu par vos usures illégitimes, et vous faites le mêmemal que si vous forciez un sein pur et chaste d’enfanter des scorpionset des vipères.

Mais pourquoi vous parler de la loi de Dieu? N’avouez-vous pas vous-mêmeque l’usure est une chose très-infâme? Si vous, qui profitezde ces usures, ne les regardez néanmoins qu’avec horreur, jugezde quel oeil Dieu les regarde. Que si vous consultez ceux qui ont établiles lois humaines, ils vous diront que l’usure a toujours étéregardée comme la marque de la dernière impudence. Et c’estpour cette raison qu’il n’est jamais permis aux personnes constituéesen: dignité, ni aux magistrats de se déshonorer par ces gainsinfâmes. .C’est la loi, dites-vous, qui le leur défend. Tremblezdonc de votre indifférence, lorsque vous avez moins de respect pourles lois de Dieu, que les magistrats n’en, put pour les lois civiles, etlorsque vous témoignez estimer moins les oracles du ciel, qu’ilsn’estiment les arrêts du sénat de Rome.

Mais si je vous crois, me dites-vous, et que je place mon argent auciel, il me profitera moins que placé sur la terre. Ne rougissez-vouspas d’autoriser ainsi l’injustice de vos usures? Je l’appelle une injustice;car y a-t-il rien de plus injuste que de semer sans terre, sans- pluie,sans charrue et sans semence ? Que recueillent aussi ceux qui sèmentde la sorte, sinon une ivraie qui sera jetée dans le feu? N’y a-t-ilpoint d’autres voies justes et légitimes de gagner sa vie? Ne peut-onpas cultiver les champs, nourrir des troupeaux, engraisser des boeufs,travailler des mains, et ménager son revenu? N’êtes-vous pasdéraisonnable? N’êtes-vous pas insensé de passer toutevotre vie à labourer et à semer des épines?

Vous me répondrez peut-être que les fruits de la terresont sujets à trop d’accidents, que (445) souvent la grêle,les brouillards, les eaux et les chaleurs ruinent tout. Mais y a-t-il làautant de périls à craindre que vous en courez par l’usure?Toutes ces intempéries de l’air ne peuvent au plus que gâterle fruit sans nuire à la terre qui le porte; au lieu qu’ici on perdtrès-souvent le fonds, et qu’avant cette perte, on souffre milleinquiétudes. Car l’usurier ne jouit jamais en paix de son bien,Jamais il n’y trouve de repos. Quand on lui apporte de l’argent, il neconsidère point ce qu’il a, mais ce qu’il n’a pas; et quelque grandeque soit la rente qu’on lui paie, il s’afflige toujours de ce qu’elle n’égalepas le fonds. C’est pourquoi il ne peut, dans cette impatience avare, sedonner le temps d’amasser quelque somme considérable. Il replacecet argent à mesure qu’il le reçoit. Il contraint ces revenusinjustes de lui produire d’autres revenus semblables, comme une vipèreproduit encore d’autres vipères.

Je me sers de cette comparaison, parce que l’usure ronge plus l’âmed-e l’avare qui l’exige, que les vipères ne. rongent les entraillesqui leur ont donné la vie. Ce sont là " les liens injustes" dont parlait tantôt le Prophète, " et ces chaînespesantes " qui accablent ceux qui les portent. Je vous donne, dit l’usurier,non afin que vous jouissiez de ce que je vous donne, mais afin que vousme rendiez plus que je ne vous ai donné. Quoi ! Dieu ne veut pasque vous redemandiez même ce que vous avez donné: " Donnez",dit-il, " à ceux dont vous n’espérez rien recevoir (Luc,VI, 40)", et vous exigez plus nième que vous ne donnez? Vous redemandezcomme une dette, un argent qui n’est point sorti de vos mains. Croyez-vousaugmenter votre bien par un moyen par lequel vous ne vous amassez qu’untrésor de colère et de vengeance?

Donc, mes frères, pour éviter de tomber sous les coupsde la colère de Dieu, et dans ces abîmes de feu, renonçonséternellement à l’usure. Desséchons cette racine empoisonnéequi ne porte que des fruits de mort, et n’aspirons plus qu’à cegain dont parle saint Paul, qui est le seul gain qui soit grand et légitime,c’est-à-dire : " La piété avec ce qui nous suffit" pour vivre ". (I Tim. vi, 6.) C’est de ce trésor que nous devonsnous enrichir; afin de passer ici paisiblement notre vie et de jouir ensuitedes biens éternels que je vous souhaite, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui,avec le Père et le saint-Esprit, est la gloire, la puissance etl’empire, dans. tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.(446)

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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