Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu #1

Commentary on the Gospel of Saint Matthew (Part 1) / Толкование на Евангелие от Матфея (часть 1)
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HOMÉLIE XVI

" NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU DÉTRUIRE LA LOI OU LES PROPHETES." (CHAP. V, 17, JUSQU’AU V. 27.)

1. Qui pouvait avoir eu cette pensée? ou qui l’avait pu accuserde cela pour qu’il se soit cru obligé d’y répondre? Il n’yavait rien dans toutes ses paroles qui pût donner lieu à cesoupçon. Le commandement qu’il faisait d’être doux, humbles,miséricordieux, d’avoir le coeur pur et de combattre pour la justice,n’indiquait point qu’il voulût détruire la loi, mais faisaitvoir tout le contraire. Pourquoi donc parle-t-il de la sorte? Ce n’estpas sans intention et sans raison. Il allait établir des lois plusparfaites que celles de l’Ancien Testament et dire: " Vous avez apprisqu’il a été dit aux anciens: vous ne tuerez point (21); "et moi je vous défends le moindre mouvement de colère. Ilallait tracer une voie et une conduite toute céleste et toute divine.Afin donc que cette nouveauté ne surprit pas ses auditeurs et neleur donnât point lieu de s’élever contre ce qu’il disait,il commence d’abord par ces paroles: " Ne pensez pas que je sois venu détruirela loi ou les prophètes. Je ne suis pas venu les détruire,mais les accomplir (17). Quoique les Juifs n’observassent pas la loi etque leur conscience leur reprochât de la violer tous les jours parleurs actions déréglées, ils ne laissaient pas néanmoinsd’en être extraordinaire. ment jaloux et ils voulaient que la lettreet les paroles en demeurassent inviolables, sans qu’il fût permisà personne d’y rien ajouter. Ils ont souffert néanmoins desadditions que leurs prêtres y ont faites, non pour la perfectionner,mais pour la détruire. C’est par ces additions qu’ils ruinaientle commandement que Dieu fait d’honorer ses parents et plusieurs autreschoses semblables. Comme donc Jésus-Christ ne venait point de latribu sacerdotale et que les additions qu’il allait faire à la loi,n’allaient point à détruire la loi, mais à la rendreplus parfaite, prévoyant que ces deux choses troubleraient les Juifs,il prévient leurs esprits par cette parole, avant que de leur annoncerdes vérités si sublimes et si relevées.

Ce qu’il avait à craindre en leur parlant, c’était qu’ilsne s’imaginassent qu’il eût dessein d’abolir l’ancienne loi. C’estcette maladie de leur esprit qu’il veut guérir ici d’abord, commeil lâche de le faire encore ailleurs. Car comme les Juifs croyaientqu’il était l’ennemi de Dieu, (126) parce qu’il ne gardait pas lesabbat, il a bien voulu leur ôter ce soupçon, tantôtpar des raisons proportionnées à sa divinité, commelorsqu’il dit: " Mon Père, depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’huine cesse point d’agir, et moi j’agis aussi avec lui. " (Jean, V, 17.) Tantôtpar d’autres pleines d’une admirable condescendance, comme lorsqu’il leurapporte l’exemple de la brebis qui est en danger de périr au jourdu sabbat et qu’il montre qu’on viole la loi pour empêcher une bêtede mourir. Il y joint encore l’exemple de la circoncision qu’on donnaitaussi au jour du sabbat. C’est pour cette même raison qu’il use souventde termes si humbles, afin d’ôter aux hommes tout sujet de le regardercomme un ennemi de Dieu.

C’est dans ce dessein qu’ayant tant de fois ressuscité les mortspar sa seule parole, il voulut avant que de ressusciter Lazare , adressersa prière à son Père. Et pour montrer en mêmetemps que cette déférence ne le rendait point inférieurà son Père, il ajoute aussitôt pour prévenircette pensée " Je dis ceci pour ce peuple qui nous environne, afinqu’ils croient que c’est vous qui m’avez envoyé. " (Jean, 11,42.)Ainsi par un mélange admirable, il ne se conduit pas car touteschoses comme ayant une souveraine puissance, afin de guérir ainsileur faiblesse, et il ne prie pas aussi son Père toutes les foisqu’il fait des miracles, afin de ne donner sujet à personne de lesoupçonner de faiblesse et d’impuissance, mais il allie divinementsa grandeur avec son humilité et son humilité avec sa grandeur.

Il use encore de ce même tempérament en diverses rencontres,avec une sagesse admirable. Car, agissant dans les plus grandes chosespar lui-même et par sa propre puissance, il lève les yeuxau ciel et il prie son Père dans celles qui sont beaucoup moindres.Lorsqu’il remet les péchés, qu’il révèle lessecrets des coeurs, qu’il ouvre le paradis, qu’il chasse les démons,qu’il guérit les lépreux, qu’il calme la mer, qu’il ressusciteune infinité de morts, il le fait en commandant. Mais lorsqu’ilfait d’autres actions beaucoup moindres, comme de multiplier des pains,il regarde alors vers le ciel. Lors donc qu’il s’adressait à sonPère et qu’il priait, il faisait bien voir que ce n’étaitpas par faiblesse et par impuissance. Car comment celui qui faisait lesplus grandes choses par son autorité propre, eût-il eu besoinde prier pour en faire de plus petites? Mais comme j’ai déjàdit, il agit de la sorte pour fermer la bouche à ses ennemis etpour arrêter leur insolence.

Raisonnez de même lorsque vous voyez dans l’Evangile que Jésus-Christparle humblement de lui-même. Il gardait cette conduite dans sesparoles et dans ses actions pour plusieurs raisons, parce qu’il voulaitempêcher qu’on ne le crût étranger à Dieu oupour instruire et guérir nos âmes : ou pour nous donner ungrand exemple d’humilité, ou parce qu’il était revêtude notre chair, ou parce que les Juifs n’auraient pu comprendre les vérités,s’il les leur avait dites toutes ensemble ; ou enfin pour leur apprendre,en se rabaissant de la sorte, à fuir la présomption et lavanité dans tous leurs discours.

2. C’est pour ce sujet que parlant souvent si humblement de lui-même,il laisse à d’autres le soin de publier ses grandeurs. il se contentede dire aux- Juifs: " J’étais avant qu’Abraham " fût au monde." (Jean, VIII, 58.) Mais son disciple bien-aimé va bien plus loin,et il dit : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe p étaitavec Dieu, et le Verbe était Dieu. " (Jean, I, 1). Jésus-Christde même ne dit point clairement qu’il a créé le cielet la terre, la mer et toutes les choses visibles et invisibles mais sondisciple le dit sans rien craindre, et avec une liberté merveilleuse; et il le dit plus d’une fois "Toutes choses (ibid. 3), " dit-il, " ontété faites par lui, et rien de ce qui a étéfait, n’à été fait sans lui. Il était dansle monde, et le monde a été fait par lui. " (Ibid.10.)

Et pourquoi s’étonner que les autres aient parlé plusavantageusement de Jésus-Christ qu’il n’en a parlé lui-même;puisque souvent il n’a pas voulu exprimer nettement par ses paroles, cequ’il faisait voir clairement par ses actions? Car il montre assez dansla guérison de l’aveugle-né, que c’était lui qui avaitcréé l’homme, et néanmoins lorsqu’il parle de cettepremière création , il ne dit pas : " J’ai créél’homme et la femme, " mais " Celui qui a créé l’homme etla femme (Matth. XIV, 4); " et le reste. Il fait voir de même parlà pêche des poissons ; par l’eau qu’il a changée envin; par les pains qu’il a multipliés ;par la mer qu’il a calmée;par la radieuse splendeur dont il se fit voir entouré au mont Thabor;et par plusieurs miracles semblables, que c’est lui (127) qui a crééle monde, et qui gouverne tout ce qu’il enferme: et cependant il ne l’ajamais marqué clairement par ses paroles. Au lieu que ses disciplesJean, Pierre, et Paul, le déclarent hautement en toutes rencontres.

Car si ses apôtres mêmes qui étaient nuit et jouravec lui ; qui l’entendaient parler ; qui voyaient ses miracles; auxquelsil expliquait en particulier beaucoup de choses obscures et cachées;à qui il avait donné la puissance de ressusciter les morts;et qu’il avait élevés à un si haut degré desagesse et de vertu, que do renoncer à tout pour son amour; si lesapôtres, dis-je, ne peuvent pas néanmoins, après tantde grâces, porter tout ce que Jésus-Christ leur eûtpu dire, avant la descente du Saint-Esprit; comment le peuple juif, quin’avait ni cette sagesse, ni cette vertu des apôtres, et qui n’écoutaitJésus-Christ et ne voyait ses miracles, que comme par hasard etpar rencontre, eût-il pu s’empêcher de le croire ennemi deDieu, s’il n’eût usé d’une conduite si pleine de condescendanceet d’humilité?

C’est pourquoi lorsqu’il s’excuse d’avoir violé le sabbat, ilne leur en dit pas d’abord la vraie raison, mais il en allègue quelquesautres capables de les satisfaire. Que si lorsqu’il manque à accomplirun seul précepte de la loi, il use d’une si grande discrétiondans ses paroles, pour ne pas blesser ses auditeurs: combien en devait-ilgarder, lorsqu’il allait ajouter une loi toute nouvelle à la vieilleloi ? C’est par cette même sagesse qu’il ne leur parle pas toujoursclairement de sa divinité. Car si l’addition qu’il faisait d’uneloi était capable de les troubler de la sorte, combien les eût-iltroublés davantage, s’il leur eût dit qu’il était Dieu? C’est pourquoi il parle souvent d’une manière peu digne de sagrandeur; et ici même, lorsqu’il va faire cette addition àla loi, il use de ce long prélude. Il ne se contente pas de direune fois: " Je ne détruis point la loi, " mais il le répètepar deux fois. Il va même plus loin. Car après avoir dit:

" Ne pensez pas que je sois venu détruire la " loi, " il ajoute:" Je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir. " Ces parolesdoivent arrêter, non seulement l’insolence des juifs, mais encorecelle des hérétiques, qui osent dire que le démonest l’auteur de l’ancienne loi. Que si cela était, comment Jésus-Christ,qui est venu pour détruire la tyrannie du démon, aurait-ilaccompli une loi que le démon aurait faite, bien loin de la combattreet de la détruire? Car il ne dit pas seulement; " Je ne la détruispas; " ce qui aurait pu suffire; mais il ajoute: " Je l’accomplis; " cequi marque que non-seulement il n’en était point ennemi, mais qu’ill’appuyait et l’autorisait.

Mais comment, me direz-vous, Jésus-Christ n’a-t-il point détruitla loi ? Comment a-t-il accompli la loi et les prophètes ? Pource qui est des prophètes, il les a accomplis en accomplissant exactementce qu’ils avaient prédit de lui, comme l’Evangile le marque partouten disant: " Jésus fit cela pour accomplir ce qui avait étéprédit par les prophètes. " (Matth. VII, 17; XIII, 17 ; XXVI,56.) Quand il naquit, quand les enfants publièrent sa gloire dansle temple, quand il monta sur une ânesse, et en plusieurs autresrencontres, il accomplissait les prophètes, dont les prophétiesn’eussent point été accomplies, s’il ne fût venu aumonde. Mais pour ce qui regarde la loi, il l’a accomplie en trois manières.Premièrement parce qu’il ne l’a point violée, selon le témoignagequ’il en rend lui-même, lorsqu’il dit à saint Jean: " Il fautque nous accomplissions toute justice. " (Matth. III, 15.) Et aux Juifs:" Qui de vous me peut convaincre d’aucun péché ? " (Jean,VIII, 46.) Et à ses disciples: " Le prince du monde s’en vient;et il n’a rien en moi qui lui appartienne. "

(Jean, XIV.) Et le Prophète l’avait marqué auparavanten disant: " Il n’a point fait de péché. " (I Pierre, II,22.) Voilà la première manière dont Jésus-Christa accompli la loi. Secondement il l’a accomplie en la faisant accomplir.Ce qu’il y a en effet de particulièrement admirable, c’est que non-seulementil a accompli la loi, mais qu’il nous a donné sa grâce pourl’accomplir. C’est ce que saint Paul marquait lorsqu’il disait: " Jésus-Christest la fin à laquelle tend toute la loi, pour justifier tous ceuxqui croiraient en lui. " (Rom. X, 4). Et ailleurs: " Que Dieu avait condamnéle péché dans la chair de Jésus-Christ, à causedu péché commis contre lui, afin que la justice de la loifût accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, mais selonl’esprit." (Ibid. VIII, 3.) Et dans la même épître:" On dira peut-être que par la foi nous détruisons la loi.A Dieu ne plaise! mais au contraire nous l’établissons. " (Ibid.III, 31.) Comme en effet toute la loi ne tendait qu’à rendre l’hommejuste, et qu’elle n’avait pas pour cela (128) assez de force; Jésus-Christest venu introduire un moyen efficace de justification par la foi, et accomplirainsi ce que la loi voulait faire ce que la loi n’avait pu faire par lalettre, lui l’a fait par la foi. C’est en ce sens qu’il dit: " Je ne suispas venu détruire la loi. "

3. On peut trouver encore une troisième manière selonlaquelle Jésus-Christ a accompli la loi, c’est en y ajoutant lespréceptes de la loi nouvelle. Car tout ce que Jésus-Christdit dans l’Evangile n’est point la destruction, mais plutôt la confirmationet l’accomplissement de la loi ancienne. Par exemple, ce commandement:" Vous ne tuerez point, " non seulement n’est pas détruit, maisil est même perfectionné et fortifié par celui qu’ilfait, de ne se point mettre en colère. On peut dire la mêmechose des autres préceptes.

Nous avons remarqué tout à l’heure comment Jésus-Christ,en jetant les semences de sa doctrine, a pris soin d’écarter toutfâcheux soupçon, mais comme le parallèle de l’anciennelégislation avec la nouvelle était surtout de nature àen faire naître, il les prévient encore par une adroite précaution.En effet, ce qu’il va dire expressément dans ce parallèleétait déjà implicitement contenu et établidans ce qui précède. Car dire : " Bienheureux les pauvresd’esprit, " c’est la même chose que dire: " Ne vous mettez pointen colère. " En disant: " Bienheureux ceux qui ont le coeur pur," il avait défendu par avance de regarder une femme avec un mauvaisdésir. En disant: " Bienheureux ceux qui sont miséricordieux,"il avait ordonné aux hommes " de ne point amasser de trésorssur la terre. " En disant: "Bienheureux sont ceux qui pleurent et qui souffrentles persécutions et les injures, " il avait commandé paravance "d’entrer dans la voie étroite. " En disant que " ceux quiont faim et soif de la justice sont " heureux, " il dit la même choseque ce qu’il commande ensuite: " Faites aux hommes tout " ce que vous voulezqu’ils vous fassent. " En nous assurant aussi que les pacifiques sont "heureux, " il a presque dit la même chose que ce qu’il enseigne peuaprès, " qu’on doit laisser son présent à l’autel,pour aller se réconcilier avec son frère", et qu’il fautêtre "bienveillant pour son adversaire. "

Toute la différence est que dans les béatitudes il proposedes récompenses à ceux qui feront le bien, et ici des supplicesà ceux qui commettront le mal, Là, il dit: " Que les douxhériteront la terre; " il dit ici : " Que celui qui appellera sonfrère fou et insensé, sera coupable de la géhennedu feu. " Il dit là: " Que ceux qui auront le coeur pur verrontDieu, " et il ajoute ici : " Que celui qui jette un regard impudique surune femme, est un véritable adultère. " Il dit là: " Que les pacifiques seront appelés les enfants de Dieu; " etil nous épouvante ici par la menace " d’être livrésau Juge par notre adversaire. " il dit là; " Bienheureux sont ceuxqui pleurent et qui souffrent persécution! " et il menace ici "dela perdition ceux qui marchent dans la voie large. " Ce qu’il dit ici :" Vous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et l’argent," me semble aussiconforme à ce qu’il avait déjà dit: " Bienheureuxsont ceux qui font miséricorde et qui ont faim et soif de la justice! "

Mais comme il va donner, je l’ai déjà dit, des préceptesplus clairs, et non seulement plus clairs, mais même plus parfaits( il ne demande plus en effet une simple compassion, mais il nous commandede nous laisser prendre jusqu’à notre manteau; il ne se contenteplus d’une douceur ordinaire, mais il veut, quand on nous donne un soufflet,que nous tendions l’autre joue), il veut d’abord faire évanouirentièrement l’apparente contradiction de la loi avec sa doctrine.C’est pourquoi après avoir dit : "Ne pensez pas que je sois venudétruire la loi, " et donné plus de force à son affirmationen ajoutant: " je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir," non content de cela, il insiste encore en ces termes: " Car je vous ledis en vérité, avant que le ciel et la terre passent, unseul iota, un seul trait ne passera point de la loi sans que tout s’accomplisse(18). "

C’est la même chose que s’il eût dit: il est impossibleque la loi ne soit accomplie. Il faut nécessairement qu’elle soitobservée jusqu’au moindre iota. C’est ce que Jésus-Christa fait, lui qui l’a parfaitement accomplie. Ce n’est pas sans raison qu’ilfait allusion à la transformation du monde. C’est pour éleverl’esprit des auditeurs et leur faire entendre que c’était avec justicequ’il voulait les faire entrer dans une voie plus parfaite, puisque toutela création était destinée à subir une transformation,et le genre humain appelé à une autre patrie et àune vie plus sublime.

" Celui donc qui violera l’un des plus petits (129) de ces commandements,et qui enseignera les hommes à les violer, sera des derniers dansle royaume des cieux; mais celui qui fera et enseignera, sera grand dansle royaume des cieux (19). "

Après avoir prévenu le soupçon que la malice deses ennemis pouvait former contre lui, et fermé la bouche àceux qui le voudraient contredire, il commence à épouvanterses auditeurs, et menace d’un supplice effroyable ceux qui violeraientces nouvelles ordonnances. Car pour voir que ceci ne doit pas s’entendrede la loi ancienne mais de celle qu’il établit, écoutez lasuite : " Je vous dis que si votre justice n’est plus abondante que celledes docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez point dans leroyaume des cieux. "Si ces menaces eussent été contre lesviolateurs de la loi, pourquoi dirait-il: " Si votre justice n’est plusabondante que celle des pharisiens ? " Ce n’était pas avoir unejustice abondante que de faire ce que faisaient les Pharisiens. Cette abondancede justice consistait donc à ne se mettre point en colère,et à ne pas jeter un regard impur sur une femme. Mais pourquoi appelle-t-ilces préceptes petits, quoique si grands et si relevés? C’estparce qu’il en était l’auteur. Comme il s’humiliait en tout et neparlait jamais de lui qu’avec une grande modestie, il garde la mêmeconduite en parlant de ses préceptes, pour nous apprendre àêtre humbles en toutes choses. D’ailleurs comme il pouvait êtresuspect d’établir de nouvelles lois, il tâche d’éloignerde lui ce soupçon, par l’humilité de ses paroles.

4. Ce mot, " il sera le plus petit dans le royaume des cieux, " ne marqueautre chose que les supplices de l’enfer. Jésus-Christ entend parce mot " de royaume des cieux, "non seulement la jouissance des biens duciel, mais encore la résurrection, et le moment de son avènementterrible. Car quelle apparence y aurait-il que celui qui a appeléson frère fou, et qui a violé un seul commandement, soitprécipité dans l’enfer, et que celui qui les violerait tous,et porterait les autres à les violer, trouvât place dans leroyaume du ciel? Lors donc qu’il dit : " Que celui-là sera des "derniers dans le royaume des cieux," il veut dire qu’il sera du nombrede ceux qui seront rejetés de Dieu. Et ceux-là certainementseront précipités dans l’enfer.

De plus, Jésus-Christ étant Dieu, prévoyait lalâcheté de plusieurs, et que des personnes taxeraient un jourses paroles d’exagération, et diraient: comment peut-on croire quepour appeler son frère insensé, l’on soit éternellementpuni; ou que pour avoir jeté les yeux sur une femme, on devienneadultère? C’est pourquoi voulant empêcher les hommes de tomberdans ce mépris de sa loi, il menace également ceux qui lavioleraient, ou qui porteraient les autres à la violer. Que la sévéritédonc de ces menaces nous retienne, et nous empêche de violer cetteloi sainte, ou de la faire violer à ceux qui la voudraient garder.

" Mais celui qui fera et qui enseignera sera grand. " Les hommes nedoivent pas procurer seulement leur utilité particulière,mais encore celle des autres. La récompense ne sera pas égalepour celui qui ne pense qu’à lui-même, et pour celui qui ense sauvant, sauve les autres avec lui. Comme celui qui prêche etne fait pas ce qu’il dit, se condamne lui-même selon saint Paul:" Vous qui instruisez les autres, " vous ne vous instruisez pas vous-même(Rom. II, 21); " ainsi celui qui fait le bien et n’enseigne pas aux autresà le faire, perd beaucoup de sa récompense. Il faut donctravailler à l’un et à l’autre, et après s’êtreappliqué à se corriger soi-même, il faut étendreensuite sa vigilance et sa charité sur ses frères. C’estpourquoi Jésus-Christ dit qu’il faut faire, et puis enseigner. Ilmet la pratique avant l’instruction, pour montrer qu’on ne peut enseignerutilement sans avoir auparavant pratiqué ce qu’on enseigne; qu’autrementon nous dira: " Médecin, guérissez-vous vous-même." Celui qui, ne pouvant se régler lui-même, se mêled’instruire les autres, s’expose à être moqué de ceuxqui l’écoutent, et toutes ses instructions seront sans fruit, parcequ’il détruira par ses actions ce qu’il établira par sesparoles. " Mais celui qui fera et qui enseignera " sera grand dans le royaumedes cieux. " Car je vous dis que si votre justice n’est plus abondanteque celle des docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez pointdans le royaume des cieux (20). " Jésus-Christ, ici, sous le motde " justice, " comprend toutes les vertus. C’est ainsi que l’Ecritureexprime la vertu de Job en-disant: "C’était un homme juste et irrépréhensible."Saint Paul suivait cette règle, lorsqu’il appelle juste celui pourqui il dit que la loi n’est point établie : "La loi, " dit-il, "n’est pas pour le juste (130) " (I Tim. II, 9)," et presque dans toutel’Ecriture, ce mot s’entend de toutes sortes de vertus. Mais remarquezcombien est grande la grâce et la loi de Jésus-Christ, puisqu’ilcommande à ses disciples, qui ne faisaient encore que commencer,d’être plus justes que les docteurs même de la loi. Il n’entendpoint par ces docteurs de la loi et ces pharisiens, seulement ceux d’entreeux qui étaient injustes, mais ceux même qui gardaient laloi. Car, à moins de cela, il ne les aurait pas appelés justes,en un certain sens, et il n’aurait pas comparé la justice évangélique,qui est la véritable, à la leur, si elle n’avait étéau moins extérieure et apparente.

Considérez encore comment Jésus-Christ autorise la loiancienne, comme il fait voir, en les comparant, que ces deux lois sontcomme deux soeurs qui n’ont qu’un même père; puisqu’en effetelles ne diffèrent que du plus au moins, il s’ensuit qu’elles sontdu même genre. Ainsi il ne détruit point la vieille loi, aucontraire, il la développe. Mais si elle eût étédonnée par le mauvais esprit, comme ont dit les hérétiques,le Sauveur ne se serait jamais mis en peine de l’accomplir, et de la rendreencore plus parfaite, mais il l’aurait rejetée absolument.

Vous demandez peut-être pourquoi cette loi de Moïse, quiétait bonne en elle-même, ne sauve plus maintenant les hommes?Je vous réponds qu’elle ne les sauve plus maintenant depuis l’avènementde Jésus-Christ, parce qu’ayant reçu une plus grande grâce,ils doivent aussi entreprendre de plus grands combats. Mais tous les élusde Dieu, qui ont vécu pendant ces temps-là, se sont sauvésen la pratiquant. Car Jésus-Christ dit dans l’Evangile: "Plusieursviendront d’Orient et d’Occident, et auront leur place dans le royaumedes cieux, avec Abraham, Isaac et Jacob "(Matth. VIII, 11.) Nous voyonsaussi que le Lazare, lorsqu’il jouit de ces délices ineffables,demeure dans le sein d’Abraham, et en un mot, ceux qui, dans les premierssiècles, ont éclaté par leurs excellentes vertus,se sont sanctifiés dans la pratique de cette loi.

5. Que si cette loi eût été mauvaise, ou qu’elleeût eu un autre principe que Dieu, Jésus-Christ ne l’auraitpas voulu accomplir. Car s’il ne s’y fût assujéti que pourattirer les Juifs, et non pour montrer l’union de l’une et de l’autre loi,et la conformité que la nouvelle avait avec l’ancienne, pourquoine s’assujétissait-il pas de même aux superstitions des gentils,pour les inviter de la même manière? Cela nous fait voir quesi la loi ancienne cesse de sauver les hommes, ce n’est pas qu’elle soitmauvaise, mais c’est que maintenant le temps est venu d’une vertu plusparfaite. Que si elle est moins parfaite que la loi nouvelle, il ne s’ensuitpas pour cela qu’elle soit mauvaise, puisque cette condamnation de la premièreretomberait même sur la seconde. Car si l’on compare la science decette vie avec celle du ciel, elle n’est presque rien, et elle sera détruite,quand cette seconde nous sera donnée, " Lorsque nous serons dansl’état parfait, " dit saint Paul, "ce qui est imparfait sera aboli."(I Cor. XIII, 10.) C’est ce qui est arrivé à la loi ancienne,à l’égard de la nouvelle. Cependant nous ne blâmonspoint la loi de grâce, quoiqu’elle doive cesser lorsque nous seronsdans le ciel, " car alors ce qui est imparfait sera " aboli; " et nousne laissons pas de reconnaître qu’elle est grande et très-relevée.Puis donc que les récompenses promises y sont plus grandes que dansl’ancienne, et que la grâce du Saint-Esprit y est plus abondante,c’est avec juste raison qu’on nous demande plus de vertu.

Car on ne nous promet plus une terre coulante de lait et de miel, niune longue vieillesse, ni un grand nombre d’enfants, ni beaucoup de bléou de vin, ou de grands troupeaux de brebis et de boeufs; mais le cielmême, et les biens dont on y jouit; l’honneur d’être les enfantsadoptifs de Dieu, les frères du Fils unique du Père, leshéritiers de sa gloire, de son royaume ; et d’une infinitéd’autres biens. Saint Paul nous fait assez voir combien nous avons reçuplus de grâce que les Juifs, lorsqu’il dit: " Il n’y a donc pointde condamnation pour ceux qui sont incorporés en Jésus-Christ,qui vivent et qui marchent non selon la chair, mais selon l’esprit; parceque la loi de l’esprit de vie qui est en Jésus-Christ, m’a délivréde la loi du péché et de la mort." (Rom. VIII, 1.)

Après donc que Jésus-Christ a étonné lesviolateurs de la loi, et établi de si grandes récompensespour ceux qui y obéiraient, et qu’il a montré ainsi que c’estavec justice qu’il exige plus de nous que des anciens, il commence enfinà rapporter cette loi nouvelle en la coca. parant avec l’ancienne.Il le fait pour montrer (131) deux choses; la première, qu’il n’étaitpoint contraire à la loi de Moïse; mais qu’il s’accordait avecelle en établissant ses règles; et la seconde, qu’il avaitgrande raison de faire cette nouvelle addition, et de perfectionner laloi ancienne. Pour voir ceci plus clairement, considérons avec soinles paroles de Jésus-Christ :

" Vous avez appris, dit-il, qu’il a été dit aux anciens: Vous ne tuerez point, et quiconque tuera, méritera d’êtrepuni en jugement (21)." (Exod. XX.) Ces commandements, c’était lui-mêmequi les avait donnés, mais il n’en indique point ici l’auteur. Cars’il eût dit : Vous avez appris que j’ai dit aux anciens, on n’eûtpu souffrir cette parole. S’il eût dit aussi : Vous avez appris quemon Père a dit aux anciens , et qu’il eût ajouté aussitôtMais moi je vous dis, etc., il eût paru être plus grand queson Père, et se glorifier en parlant de la sorte. Il se contentedonc de rapporter ce commandement, sans marquer particulièrementcelui qui l’avait fait, et il leur montre que le temps était venude leur renouveler ce précepte. Car en disant : " Il a étédit aux anciens, " il marque qu’il y avait longtemps que cette loi leuravait été donnée : ce qu’il dit pour exciter ses auditeursà s’avancer à une vertu plus parfaite, comme si un maîtredisait à un enfant paresseux, pour l’exhorter à l’étude: Considérez combien il y a déjà de temps que vousêtes à assembler des syllabes. C’est ce que Jésus-Christinsinue ici par ce mot d’anciens, excitant les Juifs à s’avancerenfin à une vertu plus parfaite, comme s’il leur disait : Il y adéjà longtemps que vous devez avoir appris ces préceptes,il est temps maintenant que vous passiez à d’autres plus relevés.

Mais il est à remarquer que Jésus-Christ ne confond pasmême l’ordre des préceptes, et qu’il commence par oùla loi même commençait, pour montrer la parfaite conformitéde ces deux lois.

"Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sanssujet contre son frère méritera d’être condamnéen jugement (22)." Remarquez dans ces paroles la puissance de celui quiles dit. Considérez l’autorité avec laquelle il agit, etcomme il parle en législateur. Car qui d’entre les prophètes,qui d’entre les. justes ou les patriarches a jamais parlé de lasorte? Ils commençaient par ces mots: " Voici ce que dit le Seigneur." Mais le Fils de Dieu n’agit pas ainsi. Ils parlaient en serviteurs, etcomme de la part de leur Maître; mais Jésus-Christ parle enFils de Dieu, et de la part de son Père. Et lorsqu’il parle de lapart de son père, il parle en même temps de la sienne; puisqu’ildit lui-même à son Père : " Tout ce qui est àmoi est à vous; et tout ce qui est à vous est à moi." (Jean, XVII, 10.) Les prophètes parlaient à des hommes,qui comme eux étaient serviteurs du même Maître maisJésus-Christ parle à ses propres serviteurs.

6. Demandons maintenant à ceux qui rejettent l’ancienne loi,si le commandement de ne se point mettre en colère est contraireà celui de ne point tuer; et s’il n’en est pas plutôt la perfectionet comme le couronnement. N’est-il pas visible que l’un est l’accomplissementde l’autre et qu’ainsi il est plus grand? Celui qui s’abstient de la colères'abstiendra bien plus aisément de l’homicide; et celui qui étouffedans son coeur tous les mouvements d’indignation, arrêtera bien plusaisément ses mains pour leur interdire toute violence. La colèreest la racine de l’homicide. Celui qui coupe cette racine en coupera facilementtoutes les branches, ou plutôt il ne les laissera pas mêmepousser. Ainsi Jésus-Christ ne donnait point ces nouveaux préceptespour détruire la loi; mais pour la faire observer plus parfaitement.Car quel est le but de la loi? N’est-ce pas d’empêcher l’homicide?Il eût donc fallu pour être contraire à la loi commanderle meurtre, puisque tuer, et ne pas tuer, sont les deux contraires. Maislorsqu’il ne permet pas même qu’on se mette en colère, ilest visible qu’il tend au même but où la loi tendait, maisqu’il le fait plus parfaitement. Celui qui ne pense qu’à ne pointtuer, n’aura jamais tant d’aversion de l’homicide que celui qui veut étouffermême la colère; et ce dernier est sans comparaison plus éloignéde tomber dans le crime que n’est le premier.

Mais, pour mieux combattre ces hérétiques, voyons toutce qu’ils nous disent : Le Dieu, disent-ils, qui a créé lemonde, " qui fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants,et pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matth. V, 45), " est unesprit mauvais. Il est vrai que les moins emportés d’entre eux onthorreur de cette impiété; et qu’ils se contentent de direque ce Dieu peut être juste; mais (132) qu’il ne peut pas êtrebon. Ils feignent ensuite un autre Dieu qui ne fut jamais et qui ne créajamais rien, qu’ils disent être le Père de Jésus-Christ.Celui qu’ils nient être bon, demeure selon eux dans ce qu’il a créé,comme dans un bien qui lui appartient et qu’il conserve; et l’autre àqui ils donnent le nom de bon, vient tout d’un coup usurper l’héritagede l’autre, et entreprend d’être le Sauveur de ceux dont il n’estpas le Créateur. Voyez-vous. les fils du démon, comme ilspuisent leur langage à la source de leur père, puisqu’ilsôtent à Dieu la création qui lui est propre, quoiquesaint Jean crie: " Il est venu dans son domaine " et le monde a étéfait par lui ? " (Jean, I, 11.)

Ils examinent ensuite l’ancienne loi qui dit: " Oeil pour oeil, et dentpour dent. " Ils s’emportent contre ces paroles et demandent comment celuiqui les a dites, a pu être bon. Que répondrons-nous àcela, sinon que ces préceptes sont en effet pleins de bonté?Car le législateur n’ordonne pas cela afin que nous nous entr’arrachionsles yeux, mais afin que la crainte de souffrir ce mal, nous empêchede le faire aux autres. Comme lorsqu’il a menacé les Ninivites derenverser leur ville, il n’avait pas résolu de le faire, puisque,pour l’exécuter, il n’avait qu’à les punir sans les menacer,-maisil voulait seulement les effrayer, afin que par leur pénitence ilsapaisassent sa colère. De même-ici, par cette perte d’un oeildont il menace ceux qui arracheraient celui de leur frère, il veutretenir par le frein de la crainte ceux qui ne se laisseraient pas gouvernerà la raison et à l’humanité. Il faudrait donc avoirperdu l’esprit et être furieux, pour dire qu’il y a de la cruautéà arrêter l’homicide , et à réprimer l’adultère.

Pour moi je suis si éloigné de trouver qu’il y ait dela cruauté dans cette loi, que je trouverais de l’injustice dansla disposition contraire. Vous dites que Dieu est cruel, parce qu’il commanded’arracher oeil pour oeil, et moi je vous dis que, s’il n’avait fait ceprécepte, plusieurs auraient dit de lui ce que vous en dites. Carsupposons que toute la loi soit détruite, que personne n’ait plusrien à craindre de ses châtiments, qu’il soit libre àtous les méchants de satisfaire sans crainte leurs passions; qu’ilspussent voler, tuer, être parjures, être adultères etparricides; n’est-il pas vrai que tout serait dans une confusion étrange,et que toutes les places, toutes les villes, toute la terre et la mer seraientremplies de meurtres et de toutes sortes de crimes? Si lors mêmeque les lois sont en vigueur, et qu’elles répandent la terreur etles menaces, les méchantes âmes ont peine à se réprimer;que serait-ce sans ce secours, et qui pourrait arrêter leurs excès?Avec quelle insolence ne se déchaîneraient-elles pas contrenos personnes et contre nos vies?

Mais il n’y aurait pas seulement de la cruauté à permettreaux méchants tout ce qu’il leur plairait de faire; il n’y en auraitpas moins à négliger celui qui, sans faire aucun tort, auraitété injustement outragé par les autres. Si quelqu’unassemblait tout ce qu’il pourrait trouver de libertins et d’assassins,qu’il leur mit les armes à la main, et leur commandât de tuerdans toute la ville ce qui se présenterait à eux, cet hommene passerait-il pas pour un monstre en cruauté et en barbarie? Etsi quelque autre au contraire liait toutes ces personnes que ce furieuxaurait armées, et délivrait de leurs mains ceux qu’ils allaientégorger, cet homme ne passerait-il pas pour un conservateur de lapaix et de la sûreté publique? Appliquez cet exemple ànotre sujet. Celui qui commande de donner oeil pour oeil, retient commepar de fortes chaînes la violence des méchants, et est semblableà celui qui arrêterait ces furieux à qui l’on auraitdonné des armes; et celui qui n’établissant aucune peine,met par cette impunité comme les armes aux mains de tout le monde,imite celui qui assemblerait ces libertins, et les armerait pour mettreà feu et à sang toute la ville.

7. Reconnaissez donc que l’auteur de cette ancienne loi non seulementn’est pas cruel, mais qu’il est même plein de bonté. Si vousdites que son joug est insupportable, et que cette sévéritéde donner oeil pour oeil, va jusqu’à l’excès; je vous demandequi des deux vous paraît plus dur de défendre de ne pointtuer, ou de ne pas se mettre même en colère? Qui est le plussévère de celui qui punit l’homicide, ou de celui qui vengele moindre emportement contre son frère ? De celui qui condamnel’adultère lorsqu’il est commis, ou de celui qui en condamne mêmele désir, et qui le condamne à un supplice éternel?

Ainsi voyez où retombent les raisonnements de ces hommes. LeDieu de l’Ancien Testament qu’ils appellent cruel, paraîtra douxet modéré et le Dieu du Nouveau Testament (133) qu’ils avouentêtre bon, se trouvera sévère et insupportable. Pournous, nous croyons que le même Dieu est l’auteur de l’un et de l’autreTestament; qu’il s’est conduit dans l’inégalité de ses lois,selon qu’il était avantageux pour le bien des hommes, et qu’il aproportionné la différence de ses règles àla différence des temps. Les préceptes de l’ancienne loin’ont rien de cruel, ni ceux de la nouvelle rien de trop rude ou d’insupportable.Une même providence a pesé les uns et les autres dans sonéquitable justice. Dieu témoigne lui-même par ses prophètesqu’il a donné la vieille loi " Je ferai, " dit-il, " un Testament,non selon l’alliance que j’ai faite avec vos pères. " (Jérém.XXXI, 32.) Et si celui qui est dans l’erreur des Manichéens ne reçoitpas ce témoignage, qu’il écoute au moins saint Paul qui nousconfirme la même chose : " Abraham, "dit-il, " eut deux fils; unde la femme esclave, et l’autre de la femme libre, qui marquent les deuxTestaments. " (Gal. IV, 1.) De même qu’on voit ici deux femmes etun seul homme, ainsi n’y a-t-il qu’un même Dieu, auteur de l’uneet de l’autre loi.

Et pour vous montrer quelle douceur il fait paraître partout,il dit dans la première loi " OEil pour oeil, " et il dit ici :" Si quelqu’un vous donne un soufflet sur la joue droite, présentez-luiencore l’autre." ici comme là c’est par la crainte du châtimentqu’il retient la main prête à frapper. Et quelle crainte,direz-vous, inspire-t-il, lorsqu’il commande de tendre l’autre joue? Ilne fait pas ce commandement pour ôter toute crainte à celuiqui outrage, mais pour persuader à celui qui souffre, de s’abandonnerà la passion de ce furieux, et de lui permettre de la satisfairede la manière qu’il lui plaira. Il ne dit pas aussi qu’il ne serapoint puni, mais que vous ne le punissiez pas vous-même. Ainsi ilrépand en même temps la crainte de l’avenir dans l’âmede celui qui fait l’outrage, et il console celui qui le reçoit.Je dis ceci seulement en passant pour tous les commandements en général.Je reviens maintenant à notre sujet.

" Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sanssujet contre son frère, méritera d’être condamnéen jugement (22)." Dieu ne condamne pas la colère d’une manièreabsolue, premièrement parce qu’il est impossible que l’homme, tantqu’il est homme, soit entièrement libre de ses passions. Il peutbien les dompter, mais il ne peut pas en être tout à faitexempt. En second lieu, parce que la colère peut quelquefois êtreutile, si nous nous en servons comme nous devons. Combien la colèrede saint Paul fut-elle autrefois avantageuse aux Corinthiens, puisqu’ils’en servit pour les guérir d’une peste très dangereuse?Et à tout le peuple des Galates, puisque s’étant fâchécontre eux, il les fit rentrer une seconde fois dans le culte de Jésus-Christ?C’est ainsi qu’une colère sainte a produit souvent de bons effets.Quel est donc le temps et l’occasion légitime de se mettre en colère?C’est lorsque nous ne nous vengeons pas nous-mêmes: mais que nousréprimons le désordre, ou que nous excitons la paresse.

Quelles sont les occasions où la colère est défendue?C’est lorsque nous nous animons de cette passion pour nous venger nous-mêmes.Ce que saint Paul défend expressément, lors. qu’il dit: "Ne vous vengez point vous-mêmes, mes très chers frères,mais donnez lieu à la colère (Rom. XII, 19): " ou lorsquenous disputons pour de l’argent; ce que cet apôtre défendencore : " Pourquoi, " dit-il, " ne souffrez-vous pas plutôt qu’onvous fasse injure? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vousprenne votre bien? " (I Cor. VI, 7.) Cette espèce de colèreest aussi vaine et superflue que l’autre est nécessaire et avantageuse.Mais presque tout le monde fait tout le contraire. Un homme se fâchelorsqu’il souffre quelque injustice; et il est froid et lâche lorsqu’ilvoit les autres cruellement opprimés. Ces deux excès sontégalement contraires aux préceptes de l’Evangile. Ainsi lacolère n’est pas absolument mauvaise, mais elle le devient, lorsqu’elleest injuste et indiscrète. C’est pourquoi David disait : " Mettez-vousen colère, et ne péchez pas." (Ps. XLV.)

" Celui qui dira à son frère, Raca, méritera "d’être condamné par le conseil (22). " Il marque ici par ceconseil un tribunal des Hébreux, dont il parle à desseinet pour ne point paraître dire toujours des choses étrangèreset nouvelles. Ce mot de " Raca, " n’est pas une injure, mais seulementun mot de mépris. C’est de même que lorsqu’en parlant ànos valets, nous leur disons fièrement, va-t’en là, va direcela à un tel. Car " Raca, " dans la langue syriaque, ne veut direautre chose que " Toi. " La bonté de notre Sauveur veut déracinerde nous jusqu’aux moindres offenses. Il nous commande (134) de nous traiteret de nous entre-parler avec respect, afin de couper ainsi la source desplus grands péchés.

8. "Et celui qui dira à son frère: vous êtes unfou, méritera d’être condamné au feu de l’enfer (22)."Plusieurs regardent cette loi comme sévère jusqu’àl’excès, d’être ainsi punis, pour une parole un peu injurieuse.Quelques-uns même osent dire que cela n’est dit que par hyperbole.Mais je crains fort qu’après nous être séduits icinous-mêmes par nos vains raisonnements, nous n’éprouvionsen l’autre vie par une expérience funeste la véritédes paroles de Jésus-Christ. Car pourquoi ce commandement vous paraît-ilsi pénible? Ne savez-vous pas que la plupart des péchéset des peines qui les suivent, viennent souvent d’une parole? C’est parles paroles qu’on blasphème contre Dieu, qu’on le renonce; qu’ondit des calomnies, des injures, des faux témoignages et des parjures.Ne considérez donc pas si ce n’est qu’un petit mot; mais si ce petitmot ne produit pas de grands maux.

Ignorez-vous que lorsque la colère possède, brûle,embrase toute notre âme, les moindres. choses paraissent insupportables;et que ce qui est le moins injurieux se grossit à nos yeux, et paraîtcomme un outrage sanglant? Ce que vous appelez un petit mot, a souventcausé des meurtres, et ruiné des villes entières.Comme lorsque nous aimons quelqu’un, les choses les plus insupportablesnous semblent légères; de même lorsque nous le haïssons,les choses les plus légères nous paraissent intolérables.Quoiqu’une parole soit dite sans aucun dessein, nous voulons croire qu’ellevient d’un coeur envenimé contre nous. Il nous arrive alors ce quenous voyons arriver au feu. Tant que l’étincelle demeure petite,elle ne consume jamais le bois. Mais si cette étincelle se changeen flamme, elle dévorera non-seulement le bois, mais les pierresmême; elle réduira en cendres tout ce qu’elle rencontrera;et l’eau qui éteint d’ordinaire le feu, ne servira alors qu’àl’allumer davantage, et à lui donner une nouvelle vigueur. C’estce qui se voit dans la colère. Quoi qu’on nous puisse dire en cetétat, nous en abusons, et notre passion se nourrit de ce qui auraitdû l’éteindre. C’est le désordre que Jésus-Christveut arrêter lorsqu’il condamne par le jugement celui qui se fâchesans sujet; et qu’il déclare que celui qui dira Raca, mériterad’être condamné par le conseil.

Mais c’était peu de chose que ces châtiments infligésen ce monde, c’est pourquoi il ajoute que : " Celui qui dit à sonfrère, vous êtes un fou, sera condamné au feu de l’enfer." Et c’est ici la première fois que Jésus-Christ parle del’enfer. Il a beaucoup parlé jusqu’ici du royaume des cieux, ilparle enfin de l’enfer; c’est qu’il parlait de l’un par un mouvement deson amour, et qu’il ne rappelait l’autre que contraint par notre paresse.Et remarquez comment les supplices dont il menace sont toujours de plusen plus grands; comme s’il voulait s’excuser de cette sévérité,et nous faire voir que ce n’est que malgré lui qu’il nous en menace,et que c’est nous-mêmes qui l’y contraignons.

Il semble qu’il nous dise. Je vous ai dit : " Ne vous mettez point encolère sans sujet, parce que vous mériterez d’êtrecondamnés en jugement. " Vous avez négligé cette punition.Mais voyez ce que votre colère a produit, elle vous a portéaussitôt à dire des paroles de mépris. Vous avez dit:" Raca" à votre frère : je vous ai encore menacé d’uneautre peine qui est celle du conseil. Que si cela ne vous arrête,et si vous vous emportez encore dans d’autres plus grands excès,je ne me contenterai plus de ces peines légères , et je vousépouvanterai par la menace d’un feu éternel, afin qu’au moinscette crainte vous empêche d’en venir jusqu’à l’homicide.Car il n’y a rien qui soit plus insupportable que les injures, et qui fasseplus d’impression sur l’esprit des hommes; et s’il arrive que cette injuresoit sanglante, elle excite un double embrasement.

Ainsi ne croyez pas que ce soit une chose légère que d’appelerquelqu’un fou; car en ôtant à votre frère ce qui distingueles hommes d’avec les bêtes, et ce qui les rend proprement hommes,c’est-à-dire, le jugement et la raison, vous lui ôtez sa dignitéet le réduisez à la dernière bassesse. Ne nous arrêtonsdonc pas seulement au son de cette parole : mais considérons lachose; voyons comment elle déchire, comment elle laisse un aiguillondans le coeur de celui qu’elle a blessé, et combien de maux ellecause ensuite. C’est pourquoi saint Paul exclut du royaume des cieux, nonseulement les fornicateurs et les adultères, ou les infâmes,mais encore les insulteurs. Et c’est avec grande raison qu’il les traitede la sorte. Car ces personnes détruisent la charité; jettentle prochain dans mille inquiétudes; (135) causent des inimitiésimmortelles; déchirent les membres de Jésus-Christ; bannissentla paix qui est si chérie de Dieu; ouvrent au démon par cesinjures une entrée dans les âmes et lui donnent des armespour les blesser et pour les perdre.

Aussi, est-ce pour énerver la puissance du démon que Jésus-Christa porté cette loi. Au reste il n’y a rien qu’il estime tant quela charité. Elle est la mère de tous les biens; la marquedes disciples de Jésus-Christ, et la gardienne de toutes les vertus.C’est donc avec raison que Jésus-Christ retranche toutes les inimitiés,en arrache jusques aux moindres racines, et sèche ces sources empoisonnéesqui corrompent et étouffent la charité. Ne vous imaginezpas qu’il y ait de l’hyperbole et de l’exagération dans ces préceptes;comprenez les grands biens qu’ils produisent, et admirez-en la sagesseet la bonté. Dieu ne désire rien avec tant d’ardeur que denous unir tous ensemble par le lien de la charité. C’est pour cesujet, et que par lui-même et que par ses disciples, dans l’Ancienet dans le nouveau Testament, il nous recommande si souvent cette vertu,et qu’il ne punit rien avec plus de sévérité que lesviolations dont elle est l’objet.

Car rien ne cause et n’entretient tant de désordres que la ruinede la charité. C’est pourquoi il dit en un endroit: " Quand l’iniquitése sera accrue, la charité de plusieurs se refroidira. " (Matth.XXIV, 42.) C’est ainsi que Caïn a été le meurtrier deson propre frère; qu’Esaü a formé des desseins contrela vie de Jacob; que les frères de Joseph l’ont persécuté;que mille désordres se sont vus dans le monde. Tous ces maux sontnés de la violation de la charité. C’est pourquoi Jésus-Christs’élève avec force contre tout ce qui pourrait la détruire.Et il ne se contente pas d’avoir dit ce que nous avons vu; il ajoute beaucoupd’autres choses qui font voir l’estime qu’il fait de cette vertu. Car aprèsavoir menacé ceux qui la violeraient, du " jugement ", du " conseil", et de " l’enfer " même; il ajoute d’autres choses, qui tendentencore à la même fin.

9. " Si donc, lorsque vous présentez votre don à l’autel,vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous (23);laissez-là votre don devant l’autel, et allez vous réconcilierauparavant avec votre frère, et puis vous reviendrez offrir votredon (24). "

O admirable bonté de Dieu ! ô amour qui surpasse toutesnos pensées t il méprise sa propre gloire, lorsqu’il s’agitd’établir la charité que nous devons avoir les uns pour lesautres. Ne voit-on pas clairement que ces menaces qu’il vient de faire,ne viennent point ou d’aversion, ou de quelque rigueur excessive, maisde l’extrême amour qu’il a pour les hommes? Car que peut-il y avoirde plus tendre et de plus charitable que ces paroles? Qu’on interrompe,dit-il, le culte qu’on me rend, et le sacrifice qu’on m’offre, parce quela réconciliation entre les frères est. le sacrifice le plusagréable qu’on puisse m’offrir. C’est pourquoi il ne dit point:Après que vous aurez offert le sacrifice, ou avant que vous l’offriez,mais lors même que vous avez commencé à l’offrir. Ilrenvoie celui qui le lui offre se réconcilier avec son frère.Il ne dit point qu’on remporte le présent, ou qu’on préviennece sacrifice , mais que lors même qu’il est déjà commencé,on aille trouver son frère pour rentrer en grâce avec lui.

Il me semble qu’il avait deux raisons de nous faire ce précepte;la première pour nous marquer combien il estimait la charité;que c’était le sacrifice le plus agréable qu’on lui pûtfaire, et que sans elle il ne recevait point les autres. La seconde pourobliger indispensablement les hommes de se réconcilier ensemble.Car celui à qui l’on ordonne de ne point achever son sacrifice qu’ilne se soit réconcilié; quand il ne le ferait pas par un mouvementde charité, il le ferait au moins pour pouvoir offrir son sacrifice,et ainsi il se hâtent de satisfaire son frère qui a quelqueressentiment contre lui. C’est pourquoi Jésus-Christ s’appliqueà rapporter toutes ces circonstances, afin d’étonner davantage.Car il ne se contente pas de dire: " Laissez là. votre présent," mais il ajoute, " devant l’autel," afin de frapper l’esprit par. la saintetédu lieu. Et " allez auparavant, " dit-il, " vous réconcilier, etpuis vous viendrez offrir votre présent, " marquant par toutes cescirconstances que cette table sainte ne souffre point ceux qui ont quelqueinimitié.

Que ceux qui ont part aux sacrés mystères, et qui, ayantquelque inimitié et quelque aversion dans le coeur, osent approcherde la sainte communion, écoutent ces redoutables paroles. Que ceuxqui n’y ont point encore part, les écoutent aussi. Elles les regardenteux-mêmes, puisqu’ils offrent à Dieu des présents etdes (136) sacrifices, c’est-à-dire leurs prières et leursaumônes. Car le Prophète marque que ces deux choses tiennentlieu de sacrifice. " Le sacrifice de louanges m’honorera (Ps. XLIX, 23)," dit-il. Et au même psaume: " Immolez à Dieu un sacrificede louanges. " (Ibid. -14.) Et ailleurs: " Que l’élévationde mes mains vous " soit agréable comme le sacrifice du soir. "(Ps. CXL, 2.) Ainsi quand vous offririez à Dieu votre prièredans cette disposition, il vaut mieux la quitter pour vous aller réconcilieret la venir offrir ensuite. Car la charité est, préférableà tout, et c’est pour elle que tout a été fait. Dieus’est fait homme, pour établir la charité parmi les hommes.Et la fin de tous ses miracles et de toutes ses souffrances a étéde nous réunir tous ensemble dans un seul corps.

Mais il faut remarquer que Jésus-Christ oblige ici celui quia tait l’injure à s’aller réconcilier avec celui qu’il aoffensé, au lieu que dans l’oraison qu’il nous a prescrite, c’estcelui qui a reçu l’injure, qu’il oblige de se réconcilieravec celui dont il l’a reçue : " Remettez aux hommes ce qu’ils vousdoivent, " dit-il; et il dit ici : " Si votre frère a quelque chosecontre vous, allez vous réconcilier avec lui. " Il me semble néanmoinsqu’il engage ici celui-là même qui a été offenséde prévenir celui qui lui a fait tort. Car il ne dit pas : Réconciliez-vousavec votre frère; mais, " soyez réconcilié "avec votrefrère. Il semblerait d’abord que cela devrait s’entendre de celuiqui a fait l’injure, mais en réalité cela s’entend de celuiqui l’a soufferte. Si vous vous réconciliez, dit Dieu, avec votrefrère, cette charité que vous lui témoignerez feraque je vous aimerai moi-même et vous mettrai en état de m’offrirvotre sacrifice avec confiance. Que si vous avez peine à recevoirles avis que je vous donne, souvenez-vous que je veux bien qu’on interrompele culte que l’on me rend, pour vous donner lieu de vous réconcilierplus tôt, et qu’une considération si puissante vous aide àvaincre votre colère.

Il est remarquable encore que Jésus-Christ ne dit pas : Lorsquevous aurez été beaucoup offensé, réconciliez-vousavec celui qui vous a offensé; mais, si votre frère a lamoindre chose contre vous. Il n’ajoute point si c’est avec raison ou àtort, mais simplement : " Si votre frère a quelque chose contrevous. " Quand même ce serait avec justice, il ne faudrait pas pourcela entretenir l’inimitié. Combien Jésus-Christ avait-ilde justes causes pour se mettre en colère contre nous ? Et néanmoinsau lieu de nous imputer nos crimes, il s’est offert en sacrifice pour lesexpier.

10. Saint- Paul emploie une autre considération pour nous exhorterà nous réconcilier avec nos frères : " Que le soleil,dit-il, ne se couche point sur votre colère. " (Ephés. IV,26.) Comme Jésus-Christ se sert de la considération du sacrificepour exciter les chrétiens à se réconcilier, saintPaul se sert de même du jour. et de la lumière. Il craintque la nuit trouvant seule cette personne offensée, n’envenime encoreses plaies. Durant le jour cette passion se dissipe par les distractionselle commerce du monde, mais durant la nuit, lorsqu’on est seul et qu’on-s’entretient de l’injure qu’on a reçue, il s’excite dans l’âmedes mouvements plus violents et la passion s’aigrit davantage. Saint Paul,pour prévenir ce malheur, veut qu’on se réconcilie avantque le soleil se couche, afin que le démon ne prenne point occasiondu repos de la nuit pour rallumer notre colère et pour la rendrebien plus vive et plus forte.

C’est dans ce même dessein que Jésus-Christ nous commandede ne pas différer d’un moment notre réconciliation, de peurque si nous attendions la fin de notre sacrifice, nous ne fussions, ensuiteplus lents à nous réconcilier et ne différassionsde jour en jour à le faire. Il savait que cette passion a besoind’un prompt remède. Et comme un habile médecin ne donne passeulement des préservatifs contre les maladies, mais les guéritencore lorsqu’elles sont déjà formées, Jésus-Christfait la même chose. Car lorsqu’il défend d’appeler son frère" fou, " il prévient l’inimitié; et lorsqu’il commande dese réconcilier avec lui, il empêche toutes les suites fâcheusesde la haine. Et remarquez avec quelle sévérité ilexige cela de nous! D’une part, il nous menace de l’enfer, et de l’autreil ne reçoit point notre sacrifice jusqu’à ce que nous noussoyons réconciliés. Il témoigne partout que notredéfaut de charité l’irrite extraordinairement, pour couperainsi la racine de ce mal avec tous ses fruits. Il dit d’abord : Ne vousmettez point en colère, et ensuite: Ne dites point d’injures, carces deux choses naissent l’une de l’autre. L’inimitié fait diredes injures, les injures font croître l’inimitié. C’est pourquoitantôt il attaque la racine, et tantôt il coupe le fruit, empêchantque le mal ne naisse d’abord et voulant que, s’il (137) pousse et qu’ilporte ses fruits détestables, on les retranche aussitôt. C’estpourquoi, après avoir parlé du "jugement", du "conseil",de la " géhenne ", de l’interruption du sacrifice et de plusieursautres choses, il ajoute : " Accordez-vous au plus tôt avec votreadversaire, pendant que vous êtes en chemin avec lui, de peur qu’ilne vous livre au juge, et le juge au ministre de la justice, et que vousne soyez mis en prison (25). " Je vous dis en vérité quevous ne sortirez point que vous n’ayez payé jusqu’à la dernièreobole (26). " Et ne dites pas: Mais si l’on me fait tort? si l’on me ravitmon bien, si l’on me met en procès? Non, ce motif ou ce prétexte,Jésus-Christ ne veut pas le recevoir, et il n’autorise pas l’inimitiémême en ce cas. Et comme ce commandement était grand, il exhorteà l’accomplir par l’attrait d’un avantage présent, qui atoujours plus de force sur les esprits grossiers, que le bien qui n’estqu’à venir. De quoi vous plaignez-vous? nous dit Jésus-Christ.Qu’un tel est plus puissant que vous, et qu’il vous fait tort? Il vousnuira donc bien davantage, si vous ne vous délivrez de ses mains,et si vous le contraignez de vous faire mettre en prison. Vous n’avez perdujusqu’ici que votre bien; et votre corps est en liberté; mais quandle juge aura prononcé l’arrêt contre vous, vous serez misen prison, et vous souffrirez les dernières extrémités,Que si vous évitez de plaider, vous vous procurerez deux grandsbiens: le premier, de ne souffrir aucune disgrâce; et le second,de terminer cette affaire plutôt par votre propre vertu, que parla puissance de votre adversaire. Si vous ne suivez pas ce conseil, vousne lui ferez pas tant de tort, que vous vous en ferez à vous-même.

Mais voyez combien il est pressant pour pousser à la réconciliation.Car après avoir dit: " Accordez-vous avec votre adversaire, " ilajoute, " au plus tôt, " et ne se contentant pas de cela, il presseencore davantage, en disant: " Pendant que vous êtes en chemin aveclui, "parce qu’il n’y a rien qui nous nuise tant pendant cette vie, quede différer trop à faire le bien. C’est ainsi que plusieursse perdent souvent. Ainsi donc nous avons entendu saint Paul nous recommanderde nous réconcilier avant que le soleil se couche, Jésus-Christnous dire: Réconciliez-vous avant d’achever votre sacrifice, etici encore derechef le divin Sauveur nous ordonne de nous accorder " promptement" avec notre adversaire, pendant que nous sommes en chemin avec lui, avantque nous approchions du tribunal du juge, et que nous soyons en sa puissance..Vous êtes maître de tout, avant que d’entrer en ce lieu dela justice; mais dès que vous y aurez mis le pied, quelque effortque vous fassiez, vous ne pouvez plus disposer de vous selon que vous levoudrez, et vous serez réduit sous la puissance d’un autre.

Mais que veut dire ce mot: " Accordez-vous? " C’est comme s’il disait:Choisissez plutôt de souffrir quelque perte. Ou bien: Portez le jugementque vous porteriez si vous teniez la place de votre adversaire, et quevotre amour-propre né corrompe pas en vous la justice. Aimez l’avantagede votre prochain comme le vôtre, et soyez un arbitre équitableentre lui et vous. Si cela vous paraît grand, ne vous en étonnezpas. C’est pour ce sujet que Jésus. Christ a prononcé d’abordles béatitudes et les récompenses, afin de préparerl’esprit de ses auditeurs, et de le rendre plus susceptible de ses ordonnancessaintes.

11. Quelques-uns croient que par cet " adversaire, " il faut entendrele démon, et que Jésus-Christ nous commande de n’avoir riende ce qui lui appartient, puisque c’est par là seulement que nouspouvons être d’accord avec lui, et qu’il ne nous est plus possibleaprès la mort de nous en débarrasser, livrés que noussommes à un éternel supplice. Mais pour moi je crois queJésus-Christ parle des jugements humains et civils, et des prisonsde ce monde. Après avoir excité les hommes par des considérationsplus élevées, et par la crainte des supplices à venir,il les étonne encore par le mal qu’ils peuvent recevoir dèscette vie. C’est ce que saint Paul a imité depuis, en se servantdes choses futures, aussi bien que des présentes, pour porter leschrétiens à la vertu. Par exemple lorsqu’il veut détournerle méchant de mal faire, il lui met sous les yeux l’image du souverainarmé du glaive: " Si vous faites " mal, " dit-il, " vous avez raisonde craindre, parce que ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée,car il est le ministre de Dieu. " (Rom. XIII, 4.) Et commandant au mêmeendroit aux chrétiens d’être soumis aux puissances, il neles y porte pas seulement par la crainte de Dieu, mais encore par celledu prince: " Il est nécessaire, " dit-il, " de vous soumettre, (138)non seulement par crainte, mais aussi par conscience (Ibid. 5), " parceque les personnes moins sages sont plus touchées de ces objets présentset grossiers.

C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ ne menace pas iciseulement de l’enfer, mais encore du jugement, de la prison, et des incommoditésqui l’accompagnent, afin d’arracher, par tant de considérations,jusqu’à la moindre racine des passions qui portent au meurtre. Carcomment celui qui ne dit jamais d’injures, qui ne veut jamais plaider,et qui n’entretient jamais sa haine, pourrait-il commettre un homicide?On voit par là que nous trouvons notre bien propre dans celui denotre prochain; puisque celui qui s’accorde avec son ennemi, se fait plusde bien qu’il ne lui en fait, en se délivrant de la puissance desjuges, des prisons, et de toutes les misères qui en sont inséparables.

Soumettons donc nos esprits à ces vérités, et neles combattons pas par nos raisonnements et nos disputes. Car sans parlerdes récompenses que Dieu joint à ces préceptes, ony trouve dès ici-bas un plaisir et un avantage qu’on ne peut assezestimer. Si quelqu’un les croit pénibles et insupportables, qu’ilse souvienne qu’il le fait pour Jésus-Christ, et ce qui lui paraissaitdur lui deviendra très agréable. Si nous sommes fermes dansce sentiment, nous ne trouverons que de la satisfaction et du plaisir dansune vie sainte. Le travail ne nous paraîtra plus travail: et plusil sera grand, plus il nous sera délicieux.

Lors donc que vos mauvaises habitudes vous feront la guerre, ou quel’avarice s’opiniâtrera contre vous, résistez-lui en vousarmant de cette pensée, que pour un vil plaisir que nous quittonsici, nous recevrons une récompense infinie. Dites à votreâme: Quoi ! tu t’affliges, parce que je te prive d’une petite satisfaction,tu devrais plutôt te réjouir de ce que je te procure le ciel.Ce n’est point pour un homme que tu travailles, c’est pour Dieu même.Attends donc un peu et tu verras quelle sera ta récompense. Souffrecourageusement les maux de cette vie, et tu acquerras de grands méritesdevant Dieu.

Si nous avons ces sentiments, et que nous ne considérions passeulement les amertumes qui accompagnent la vertu, mais encore les biensqui la doivent suivre, nous nous retirerons bientôt du vice, Comment!Le démon, en nous offrant l’appât d’un plaisir passager suivid’une éternelle douleur, peut bien nous vaincre et nous faire tomberdans ses piéges, et la vue des mêmes choses considéréesen sens inverse, c’est-à-dire sous une face qui nous montrera unejoie éternelle précédée d’une courte peine,et la vue, dis-je, d’une telle consolation ne suffira pas pour nous fairesuivre la vertu! Cela est-il raisonnable, cela est-il excusable, lorsquela seule fin que nous nous proposons dans ces travaux, et la ferme croyanceque c’est pour Dieu que nous souffrons, nous devrait suffire pour nousconsoler dans toutes nos peines?

Si un homme se croit assuré pour tout le reste de sa vie, lorsqueson prince s’est chargé de lui payer une dette; dans quelle assurancedoit être celui qui a Dieu même, ce roi si doux et si pleinde miséricorde, pour répondant de tous les biens petits ougrands qu’il aura faits en cette vie? Ne me parlez donc plus de vos peineset de vos travaux. Car Dieu ne se sert pas seulement des récompensesà venir pour nous rendre léger le travail de la vertu, ille fait encore en coopérant avec nous, et en nous assistant de sagrâce. Si vous voulez seulement apporter quelque ferveur de votrecôté, tout le reste suivra sans peine. C’est pour cela mêmequ’il veut que vous travailliez un peu afin que la victoire soit àvous.

Comme un roi veut que son fils soit dans la mêlée, qu’ilcombatte contre l’ennemi, qu’il paraisse dans l’armée, afin qu’onattribue au fils une victoire dont le père en effet a étél’unique auteur, ainsi fait Dieu dans cette guerre que vous avez contrele démon Il se contente presque que vous témoigniez avoircontre le démon une inimitié véritable. Si vous luioffrez cette disposition, il achèvera le reste. Quand la colèrevous aigrirait, quand l’avarice vous obséderait, quand d’autrespassions semblables vous tyranniseraient, s’il voit seulement que vousvous mettez en état de leur résister, il vous facilite toutle reste, et vous rend victorieux de toutes ces flammes, comme il fit autrefoisà ces jeunes hommes de la fournaise: car ils ne lui offrirent alorsautre chose que leur bonne volonté.

Pour éviter donc ici cette fournaise ardente des plaisirs illiciteset déréglés de cette vie, et pour éviter enl’autre les flammes éternelles de l’enfer, pensons à cecichaque jour ; occupons-nous en sans cesse, et attirons sur nous (139) lamiséricorde de Dieu par notre progrès dans le bien, et parla continuation de nos prières. C’est ainsi que ce qui nous paraîtmaintenant insupportable, deviendra aisé, léger, et délicieux.Tant que nous demeurons dans nos passions, nous trouvons la vertu pénible,âpre et laborieuse, et le vice doux et agréable: mais aussitôtque nous quittons le vice, nous n’y voyons plus rien que de hideux et d’horrible,et la vertu au contraire nous paraît aisée et agréable.

Tous ceux qui se sont convertis à Dieu éprouvent ce queje dis. Car les vices, selon saint Paul, couvrent de confusion aprèsmême qu’on y a renoncé. " Quel fruit, dit-il, tiriez-vousalors de ces désordres dont vous rougissez maintenant? " (Rom. VI,21.) Et il montre au contraire combien la vertu est facile, de quelquetravail qu’elle soit accompagnée; lorsqu’il l’appelle " une afflictionlégère et d’un moment; lorsqu’il se réjouit de sessouffrances; qu’il tressaille de joie dans ses persécutions (IICor. IV, 17; Gal. VI, 14), " et qu’il trouve sa joie dans les blessuresqu’il a reçues pour le nom de Jésus-Christ. Pour nous affermirdans cette disposition, mes frères, formons tous les jours notrevie sur cette règle sainte qu’on nous propose. Oublions le passé;avançons-nous vers ce qui est devant nous, et courons incessammentjusqu’au bout de la carrière pour remporter le prix auquel Dieunous a appelés, et dont je le prie de nous faire jouir, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVII

" VOUS SAVEZ QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCIENS: VOUS NE COMMETTREZPOINT D’ADULTÈRE .- MAIS MOI JE VOUS DIS QUEQUICONQUE REGARDERAUNE FEMME, AVEC UN MAUVAIS DÉSIR POUR ELLE, A DEJA COMMIS L’ADULTÈREDANS SON COEUR. " (CHAP. V, 27 JUSQU’AU VERSET 38 )

1. Après que Jésus-Christ a pleinement éclaircice premier commandement, et qu’il l’a porté jusqu’à sa plushaute perfection, il suit l’ordre marqué dans la loi, et il parleensuite du second. Mais vous me direz peut-être que ce n’est pasici le second commandement mais le troisième, puisque le premiern’est pas : " Vous ne tuerez point; " mais celui-ci: " Ecoutez Israël,le Seigneur votre Dieu est le " seul Seigneur. " (Exod. XX, 43.) Il fautdonc voir pourquoi il ne commence pas par celui-là. Il ne l’a pasfait parce qu’il aurait été obligé d’étendrece commandement jusqu’à sa propre personne, et de se faire connaîtreaux hommes en leur révélant des choses dont le temps n’étaitpas encore venu. Il se contentait alors de former les moeurs, voulant persuaderaux hommes, d’abord par la sainteté de sa vie et par ses miracles,qu’il était le Fils de Dieu.

Si donc avant d’avoir jamais rien enseigné ou rien fait, il fûtvenu d’abord dire aux hommes : Vous savez qu’il a été ditaux anciens: Je suis le Seigneur votre Dieu, et il n’yen a point d’autreque moi: mais moi je vous dis, que vous m’adoriez de même que monPère; il n’est pas douteux qu’ils l’eussent traité commeun extravagant et un insensé. Car si après leur avoir enseignéune doctrine si pure, et avoir fait tant de miracles, ils ne laissaientpas de dire qu’il était possédé du démon, lorsqu’ilne déclarait pas même ouvertement ce qu’il était; .àquoi ne se fussent-ils point portés, s’il leur eût parléde la sorte, avant que de leur avoir donné des preuves de ce qu’ilétait ? Mais en réservant cette vérité pourun temps plus opportun, il disposait peu à peu les hommes àla recevoir. C’est pourquoi il la passe ici sous silence, en y préparantle monde par ses prodiges, et par la pureté de sa doctrine. Il l’adite clairement dans la suite, mais il se contente ici de la découvrirpeu à peu par une longue suite de merveilles, et par la manièredont il instruisait les hommes.

L’autorité même avec laquelle il établissait denouvelles lois, et réformait les anciennes, était capablede faire juger à un esprit réfléchi que celui quiparlait de la sorte, n’était autre que Dieu. " Ils étaientsurpris, " dit l’Evangile, " parce qu’il ne les enseignait pas comme lesdocteurs de la loi. " (Matth. VII, 29.) En effet commençant parles vices les plus naturels à l’homme, savoir la colère etl’impureté, les deux passions qui le tyrannisent le plus, et quisont la source de toutes les autres, il les combat avec l’autorité,d’un législateur, et il leur oppose la vertu la plus pure et laplus parfaite. Il ne dit pas qu’on punira seulement les adultèresqui auront effectivement commis ce crime. Mais de même qu’il a condamnéjusqu’à la pensée de l’homicide, de même ici il punitjusqu’à un regard impudique, afin de nous apprendre en quoi consistecette surabondance de justice qu’il demande de nous et que n’avait pasla vertu des pharisiens.

" Celui, dit-il, qui aura regardé une femme avec un mauvais désirpour elle, a déjà commis l’adultère dans son coeur:" c’est-à-dire celui qui se plaît à regarder des personnesagréables, qui recherche même avec curiosité et avecpassion la vue d’un gracieux visage, et qui en repaît ses yeux etson coeur. Car Jésus-Christ n’est pas venu seulement pour empêcherqu’on ne déshonore son corps par des actions criminelles, mais encorepour établir la pureté de l’âme, en lui interdisantles mauvais désirs. Comme c’est dans le coeur que nous recevonsla grâce du Saint-Esprit, c’est le coeur aussi qu’il purifie le premier.

Mais comment est-il possible, me direz-vous, d’être délivréde ces désirs? II nous sera facile, si nous le voulons, de les réprimerde telle façon, que s’ils commencent à s’élever, ilsdemeurent néanmoins sans aucun effet. D’ailleurs Jésus-Christne parle pas ici généralement de toute sorte de désirs;mais de ceux qui s’excitent par les yeux et par les regards. Car celuiqui se plaît à regarder de beaux visages, allume en lui-mêmeune flamme impure, met son âme sous le joug de la passion, et netarde pas à commettre le crime même. C’est pour ce sujet queJésus-Christ ne dit pas : Celui qui aura désiré decommettre un adultère, mais " celui qui aura regardé unefemme avec un mauvais désir. " Il ne dit pas même ici ce mot," sans sujet, " qu’il met expressément en parlant de colère,non, il condamne sans exception toute convoitise. Et cependant ces deuxpassions, la colère et la concupiscence, sont toutes les deux inhérentesà notre nature, et l’on peut se servir utilement de l’une et del’autre, de la première, en l’employant à réprimerles méchants, et à corriger les gens déréglés;et de l’autre en en usant seulement pour la génération desenfants, et pour conserver la succession des hommes.

2. D’où vient donc que Jésus-Christ ne met point ici d’exception? Je vous réponds que si vous considérez bien ses paroles,vous y en trouverez une grande. Car il ne dit pas, Celui qui aura eu unmauvais désir, ce qui peut arriver aux solitaires dans les désertsles plus retirés, mais: " Celui qui aura regardé une femmeavec un mauvais désir pour elle; "comme s’il disait: Celui qui auraexcité ce mauvais désir en lui-même et qui aura volontairementdéchaîné sur son âme cette espèce de bêteféroce. Car cela n’est plus l’effet de la nature, mais de votrenégligence et de votre (141) paresse. L’ancienne loi mêmenous faisait déjà la même défense : " Ne vousarrêtez point," dit-elle, "à considérer une beautéétrangère. " (Prov. VI, 25.) Et afin que personne ne pûtdire : mais si je la regarde sans qu’il en résulte aucun mal? l’Ecrituredéfend généralement tous ces regards, de peur qu’ens’assurant trop de soi-même, on ne tombe dans le péché.

Mais si je la regarde, dites-vous, et que j’aie même un mauvaisdésir, quel mal fais-je pourvu que je n’aille pas plus loin? Celaseul vous range parmi les adultères. Jésus-Christ déclarequ’il vous met de ce nombre. Il est le législateur, il a fait laloi, il ne faut point disputer davantage. Vous pourrez peut-êtrevoir une ou deux ou trois fois une femme sans en ressentir de mauvais effets.Mais si vous vous abandonnez souvent à ces regards, vous allumerezun feu dans votre coeur, dont vous serez enfin consumé. Car vousn’êtes pas d’une autre nature que les autres hommes.

Comme donc lorsque nous voyons un enfant prendre un couteau, quoiqu’ilne s’en soit pas blessé, nous ne laissons pas de le châtieret de lui défendre d’y toucher à l’avenir; Dieu de mêmenous défend les mauvais regards avant même que nous péchions,afin que nous ne péchions pas. Car celui qui allume dans son coeurcette passion honteuse, lors même que les objets sont absents, setrouve environné de fantômes et d’images détestables,qui le font enfin tomber dans le crime. C’est pour cette raison que Jésus-Christcondamne même Lette sorte d’adultère, qui ne se passe quedans le coeur.

Que répondront à ceci ceux qui ont avec eux des jeunesfilles demeurant sous le même toit, puisque par cette loi de Jésus-Christ,ils peuvent devenir coupables d’une infinité d’adultères,en les regardant tous les jours avec de mauvais désirs? Aussi lebienheureux Job s’était d’abord imposé cette loi lui-même,en s’interdisant absolument cette sorte de regards. Car le combat devientplus grand après avoir vu ce que l’on aime, et cette vue ne nouscause pas tant de satisfaction, que la nouvelle violence de notre passionne nous fait ressentir de douleur. Nous rendons ainsi le démon bienplus puissant contre nous et nous ouvrons la porte à cet ennemi,sans qu’il soit plus en notre pouvoir de le chasser de chez nous, aprèsl’avoir introduit dans le fond de notre coeur et dans le plus secret denos pensées. C’est pourquoi Jésus-Christ nous dit : Ne soyezpoint adultère des yeux et vous ne le serez point du coeur.

Il est certain qu’on peut regarder une femme innocemment et comme lespersonnes chastes la regardent. C’est pourquoi Jésus-Christ ne condamnepas en général toutes sortes de regards, mais seulement ceuxqui sont accompagnés d’un mauvais désir. S’il n’eûtvoulu faire cette distinction, il eût dit simplement: " Celui quiregarde une femme, " mais il ne parle pas ainsi, et il dit : " Celui quiregarde une femme avec un mauvais désir; " c’est-à-dire,celui qui la regarde afin de contenter ses yeux. Dieu ne vous a pas donnédes yeux pour que vous introduisiez par là l’adultère dansvotre âme, mais afin que, contemplant ses créatures, vousen admiriez le Créateur. Comme donc on se met en colère "sans sujet , " on regarde aussi " sans sujet, " lorsqu’on le fait avecun mauvais désir.

Si vous voulez prendre plaisir à voir une femme, regardez lavôtre et aimez-la toujours. Il n’y a point de loi qui vous le défende.Que si vous en regardez curieusement une autre, vous faites tort àcelle que Dieu vous a donnée, en détournant vos yeux d’ellepour en regarder une autre, et vous faites encore une injure à celleque vous regardez. Car quoique vous ne la touchiez pas de la main, on peutdire néanmoins que vous la touchez des yeux et du désir.Dieu regarde cela comme un véritable adultère, et avant quede le punir par les peines de l’enfer, il le punit ici par avance par dessupplices rigoureux. Car l’esprit est rempli aussitôt de nuages etde troubles. Il entre dans l’agitation et l’inquiétude, et il estpercé des pointes de la douleur. Un homme en cet état estaussi misérable que les captifs qui gémissent sous leurschaînes. Cette femme qui vous a blessé d’un de ses regards,s’est retirée de vous, mais la plaie qu’elle vous a faite demeuretoujours; ou plutôt ce n’est pas celle femme qui vous a fait cetteplaie, c’est vous-même qui vous êtes blessé en la regardantd’une manière déshonnête.

Je dis ceci afin qu’on n’accuse point celles d’entre les femmes quisont sages et modestes, Que si quelqu’une prend plaisir à se pareret à se rendre agréable et qu’elle attire ainsi sur elleles regards de tous les hommes, quoique peut-être elle ne fasse aucunmal à ceux qui la (142) voient, elle ne laissera pas d’êtrepunie d’un supplice extrême. Car elle a mêlé le poison,elle l’a préparé, elle n’avait plus qu’à le présenterà boire, ou plutôt elle l’a même présenté;mais il ne s’est trouvé personne pour boire ce breuvage de mort.

3. Quoi donc! direz-vous, Jésus-Christ parle-t-il aussi aux femmesen cet endroit? Les lois qu’il établit ici sont communes aux hommeset aux femmes, quoiqu’il adresse son discours particulièrement auxhommes. Quand il parle au chef, il parle à tout le corps. Il saitque l’homme et la femme ne sont qu’un, et il ne les divise point. Que sivous voulez entendre un avis particulier pour les femmes, voyez ce quedit Isaïe, qui jette tant de ridicule sur leur vanité dansleurs habits, dans leurs regards, dans leur marcher, dans leurs robes traînantes,dans leurs démarches affectées, et dans tout le port de leurcorps. Ecoutez après Isaïe saint Paul, qui leur donne beaucoupd’avis touchant leurs habits, leurs ornements d’or, leurs cheveux frisés,leur luxe, et autres choses semblables qu’il leur défend trèssévèrement. Et Jésus-Christ exprime la mêmepensée, quoique obscurément. Car en disant : Arrachez etcoupez ce qui vous scandalise, il montre avec quelle colère on doittraiter ces sortes de personnes. C’est pourquoi il ajoute :

" Que si votre oeil droit vous est tin sujet de scandale, arrachez-le,et jetez-le loin de vous (29)." Et ne dites pas : mais quoi! si c’est maparente, si c’est mon alliée ? L’objection est prévenue parces paroles, ce sont ces personnes-là précisémentque Jésus-Christ nous ordonne de retrancher et non pas les membresmêmes de notre corps. Dieu nous garde de cette pensée! iln’accuse point notre chair, mais il condamne la corruption de la volonté.Ce n’est point l’oeil qui regarde, mais l’esprit et la pensée. Ilarrive, tous les jours que lorsque notre esprit est appliqué ailleurs,notre oeil ne voit pas ceux qui sont présents parce que l’actiondépend de l’esprit. Si Jésus~Christ eût parléde nos membres, il ne nous eût pas commandé d’arracher seulementun oeil, et il n’eût pas marqué particulièrement ledroit, mais il y aurait joint le gauche. Car celui qui est scandalisépar le droit, l’est sans doute aussi par le gauche.

Pourquoi donc marque-t-il précisément l’oeil droit, etensuite la main droite, sinon pour nous apprendre qu’il ne parle pointdes membres de notre corps, mais des personnes qui nous sont le plus unies?Quand vous aimeriez, dit-il, quelqu’un, de telle sorte que vous le regarderiezcomme votre oeil droit, ou que vous vous le croiriez aussi utile que votremain droite, néanmoins s’il nuit à votre âme, retranchez-lehardiment de vous. Et remarquez la force de ces paroles. Il ne dit pas: Retirez-vous de lui;mais pour marquer une plus grande séparation: " Arrachez-le, " dit-il, " et le jetez loin de vous. " Mais aprèsun commandement si rude, il en fait voir l’avantage, et par les biens quenous en recevons, et par le mal que nous évitons; et, demeuranttoujours dans la même comparaison, il ajoute:

" Car il vaut bien mieux pour vous qu’une partie de votre corps périsse,que si tout votre corps était jeté dans l’enfer (29). Etsi votre main droite vous est un sujet de scandale, coupez-la et jetez-laloin de vous. Car il vaut bien mieux pour vous e qu’une partie de votrecorps périsse, que si tout votre corps était dans l’enfer(30)." Car puisque cette personne ne se sauve pas elle-même, et qu’ellevous perd avec elle, quelle amitié serait-ce de tomber tous deuxdans le précipice, lorsqu’en se séparant, l’un des deux aumoins pourrait se sauver? Pourquoi donc saint Paul, dites-vous, souhaitait-ild’être anathème? Ce n’était pas pour se perdre inutilement,mais pour acheter par sa perte le salut des autres. Mais ici tous deuxse perdent sans ressource. C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit passeulement: " Arrachez-le, " mais " jetez-le loin de vous; " afin que vousne le repreniez plus s’il continue à vous être dangereux.Car vous empêcherez ainsi qu’il ne soit puni davantage, et vous voussauverez vous-même.

Mais pour voir plus clairement l’avantage de ce précepte, examinons-leen le comparant avec ce qui se passe dans notre corps. Si on nous donnaitle choix, et qu’il fallût nécessairement ou, en conservantnos deux yeux, tomber dans le précipice, ou en perdre un pour conservertout le corps, n’est-il pas clair que nous choisirions le dernier parti, et que ce ne serait pas alors haïr son oeil que de le perdre, maisaimer le reste du corps? Appliquons ceci aux personnes qui nous sont chères.Si quelqu’un vous nuit par l’affection qu’il a pour vous, sans que vouspuissiez y remédier, en (143) le retranchant de vous, premièrementvous empêcherez qu’il ne vous perde, ensuite vous le sauverez d’unecondamnation plus terrible en faisant en sorte qu’il n’ait pas àrendre compte et de ses propres péchés et de votre perte.Il est donc visible que cette loi est très douce et trèscharitable, quoiqu’elle semble si sévère à tant depersonnes.

Que ceux qui sont si ardents pour le théâtre et dont lesyeux se remplissent d’adultères presque tous les jours, écoutentce que nous disons. Si Jésus-Christ nous commande de retrancherde nous nos plus intimes amis, lorsqu’ils nous sont un sujet de scandale,qui pourra excuser ceux qui sans connaître d’ailleurs des personnes,et seulement parce qu’ils les voient tous les jours au théâtre,s’engagent dans dès connaissances qui leur font naître milleoccasions de se perdre? Jésus-Christ ne se contente pas de défendreles regards accompagnés de mauvais désirs, mais, aprèsavoir montré le mal qu’ils peuvent faire, il va plus loin, et ilordonne de s’arracher l’oeil et la main, et de les jeter loin de nous.Et cependant celui qui fait cette loi qui paraît si dure, est celui-làmême qui nous commande tant la charité fraternelle, ce quinous fait voir combien il veille pour notre salut, et comme il a soin d’écarterde nous ce qui nous peut nuire.

4. " Il a été dit encore: Quiconque veut quitter sa femme,qu’il lui donne un écrit par lequel il déclare qu’il la répudie(31). Mais " moi je vous dis que quiconque quitte sa femme, si ce n’esten cas de fornication, la fait devenir adultère, et que quiconqueépouse celle que son mari aura quittée, commet un adultère(32) ." Jésus-Christ ne passe à ces ordonnances plus hautesqu’après avoir purifié tout ce qu’il y avait de plus grossier.Car il nous apprend encore ici une autre espèce d’adultère.Il y avait une loi qui permettait à un homme qui avait conçude l’aversion pour sa femme pour quelque sujet que ce fût, de laquitter et d’en prendre une autre, pourvu qu’on lui donnât un écritpar lequel il déclarait qu’il la répudiait, afin qu’il nefût plus permis à cette femme de le reprendre pour mari, etqu’au moins cette ombre de mariage subsistât. Car si le législateurn’eût apporté cette restriction, et qu’il eût simplementpermis à un homme de répudier sa femme pour en prendre uneautre, et de reprendre ensuite la première, ç’aurait étéune confusion effroyable : les hommes auraient pris ainsi les femmes lesuns des autres, ce qui aurait été une suite continuelle d’adultères.

C’est pourquoi cet écrit de répudiation était uneadmirable invention de la sagesse de Dieu; car cette loi s’opposait encoreà un autre mal bien plus grand. Si Dieu eût contraint lesJuifs de retenir leur femme chez eux, lors même qu’ils la haïssaient,ils eussent pu se porter quelquefois jusqu’à la tuer. Telle étaitl’humeur brutale de cette nation. S’ils ne pardonnaient pas à leursenfants, s’ils tuaient les prophètes, s’ils répandaient lesang comme l’eau, combien auraient-ils moins épargné leursfemmes? C’est pourquoi Dieu souffrait un moindre mal, afin d’en empêcherun plus grand. Car Jésus-Christ fait assez voir que ce n’étaitpas là l’intention principale de Dieu, lorsqu’il dit : " Moïsevous a permis cela à cause de la dureté de votre coeur (Matth.XIX, 8), " pour vous empêcher de tuer vos femmes dans vos maisons,en vous permettant de les chasser. Mais comme il avait déjàcondamné la colère et défendu non-seulement l’homicide,mais encore le moindre mouvement de haine, il lui était plus aiséd’établir cette loi touchant les femmes. Il apporte toujours lesparoles de l’ancienne loi pour faire voir comme elle s’accorde avec lanouvelle. Car sa doctrine n’est pas une destruction, mais une extensionde la loi de Moïse, et, bien loin de la violer, il l’accomplit etla perfectionne.

Remarquez aussi qu’il s’adresse toujours aux hommes : " Celui qui quittesa femme la fait devenir adultère, et quiconque épouse celleque son mari a quittée, commet un adultère. " Lors mêmeque le premier de ces deux n’épouse point une autre femme, il serend coupable par cela seul qu’il rend sa femme adultère. Et lesecond, en prenant la femme d’un autre, commet encore un adultère.Et ne me dites point que cet homme a chassé sa femme. Quoiqu’ill’ait chassée, elle ne cesse pas d’être sa femme. Et de peurqu’en rejetant tout sur le mari, il ne rende la femme trop insolente, illui ferme aussi à elle la porte d’un second mariage, en disant:" Quiconque épouse celle que son mari a quittée, commet unadultère. " Ainsi il rend en quelque sorte la femme sage malgréelle, en empêchant tout autre de l’épouser, en ne (144) souffrantpas qu’elle cherche les occasions d’irriter son mari contre elle. Car sevoyant dans la nécessité, ou d’être toujours avec lemari qu’elle a pris d’abord, ou, si elle est une fois répudiée,de demeurer toute sa vie sans secours et sans assistance, elle se sentcomme forcée d’aimer son mari.

Il ne faut pas s’étonner que Jésus-Christ ne parle pointen particulier à la femme. Ce sexe est trop faible, et Jésusse contente, en effrayant les hommes, de retenir en même temps lesfemmes dans leur devoir. Il imite un père qui, ayant un fils débauché,lui épargnerait la honte d’une réprimande, et se contenteraitde menacer ceux qui l’auraient jeté dans la débauche, leurcommandant de ne le plus voir, et de ne se trouver jamais avec lui.

Si cela vous paraît onéreux, souvenez-vous de ce que leSeigneur a dit d’abord dans les huit béatitudes, et vous le trouverezaisé. Comment, en effet, un homme doux et ami de la paix, commentcelui qui est pauvre d’esprit et charitable, répudiera-t-il sa femme?comment celui qui réconcilie les autres serait-il lui-mêmeen guerre avec sa femme? Mais Jésus rend encore cette loi douceet facile d’une autre manière, puisqu’il laisse à l’hommeune occasion légitime de répudier sa femme si ce n’est, "dit-il, " en cas de fornication. "Sans cela tout aurait étédans le trouble. Car si Jésus-Christ avait commandé de retenirsa femme après qu’elle se serait abandonnée à un autre,le monde aurait été plein d’adultères.

Vous voyez donc la liaison que ce commandement a avec les autres. Celuiqui ne voit point d’un oeil impudique la femme de son prochain, ne commettrapas d’adultère avec elle; et ainsi on ne donnera occasion àpersonne de répudier sa femme. C’est pourquoi il ne craint point,après cela, d’intimider si fort le mari, en le menaçant d’ungrand péril s’il répudie sa femme, et en le rendant coupablede l’adultère où il l’expose. Car de peur qu’on n’entendîtde la femme cette parole : " Arrachez votre oeil, " il prévientcette interprétation abusive, lorsqu’il déclare qu’il n’ya qu’un sujet légitime où l’on puisse la répudier.

" Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens:Vous ne vous parjurerez point; mais " vous vous acquitterez envers le Seigneurdes serments que vous lui aurez faits (33). Et moi je vous dis de ne pointjurer du tout (34). " Pourquoi Jésus-Christ passe-t-il le commandementqui défend le larcin, pour venir à celui qui regarde le parjureet le faux témoignage? C’est parce que quelquefois celui qui craindraitde dérober ne craindrait pas de se parjurer, et qu’au contrairecelui qui craindra le mensonge et le parjure, ne se laissera jamais allerau larcin. Ainsi en détruisant le parjure il détruit le vol,puisque c’est du vol que naît le parjure.

5. Mais que veulent dire ces paroles: "Vous rendrez au Seigneur lesserments que vous lui aurez faits? " (Ps. XL1X, 14.) C’est-à-dire,lorsque vous jurerez, vous direz la vérité " Et moi, " dit-il,"je vous défends de jurer absolument. " Et voulant les éloignerdavantage de jurer par le nom de Dieu, il dit: " Ne jurez point, ni parle ciel, parce que c’est le trône de Dieu (34); ni par la terre,parce que c’est son marche-pied; ni par Jérusalem, parce que c’estla ville du grand Roi (35). " Il se sert encore du langage des prophètes,et montre qu’il n’est point contraire aux anciens, qui avaient coutumede jurer par ces choses, comme il le dit à la fin de cet évangile.Mais remarquez comment il relève les éléments, nonpar leur nature particulière, mais par le rapport qu’ils ont àDieu; remarquez aussi la condescendance de son langage. Les hommes alorsétaient étrangement portés à l’idolâtrie.C’est donc pour les détourner de croire les élémentsvénérables par eux-mêmes, qu’il se sert du motif quenous venons de voir, et qu’il met en jeu la majesté de Dieu. Ilne dit pas que le ciel est beau, et d’une grande étendue, ou quela terre est féconde et très-utile aux hommes; mais il ditde l’un qu’il est le trône de Dieu, et de l’autre, qu’elle est sonmarchepied, afin de porter les hommes par toutes sortes de considérationsà craindre et à révérer le Créateur.

" Et ne jurez pas même par votre tête, parce que vous nepouvez rendre un seul de vos cheveux blanc ou noir. " Lorsque Jésus-Christdéfend à l’homme de jurer par sa tête, ce n’est pasqu’il considère l’homme comme quelque chose de bien grand, puisquel’homme n’a été créé que pour être soumisà Dieu, et pour l’adorer. Mais il veut en ceci rendre gloire àDieu, et montrer que l’homme n’est pas le maître de lui-même,ni des serments qu’il ferait en jurant par sa tête. Que si (145)un père ne donne point son fils à un autre homme, Dieu donnerabien moins à un autre l’ouvrage de ses propres mains. Car encoreque votre tête soit à vous, elle est néanmoins l’ouvraged’un autre. Vous êtes si éloigné d’en être leseigneur et le maître, qu’il vous est impossible d’y faire le moindrechangement. Il ne dit pas : Vous ne pouvez agrandir un de vos cheveux,mais: vous n’en pouvez changer la couleur.

Vous me direz peut-être: Si quelqu’un me contraint de jurer, etm’impose cette nécessité, que dois-je faire? Je vous répondsque. la crainte de Dieu doit être plus forte sur votre esprit, quecette nécessité qu’on. vous impose. Que si vous allez chercherdes raisons de ce genre, et de semblables prétextes, vous n’obéirezà aucun des commandements de Dieu. Car lorsqu’on vous défendde répudier votre femme, ne pourrez-vous pas dire de même:mais si elle est de mauvaise humeur, si elle fait trop de dépense?Lorsqu’on vous commande d’arracher votre oeil droit, ne pourrez-vous pasdire : Mais si je l’aime de tout mon coeur? Lorsqu’on ne vous permet pasde jeter un seul regard déshonnête, ne direz-vous pas encore: Mais puis-je m’empêcher de voir? Lorsqu’on vous ordonne de ne vouspoint mettre en colère contre votre frère, ne pourrez-vouspas dire aussi : Mais si je suis prompt, et que je ne puisse retenir malangue? Ainsi vous pourriez éluder tous les commandements que Dieuvous fait.

Considérez que vous n’oseriez alléguer de semblables excuses,lorsqu’il s’agit de garder les lois humaines. Vous n’oseriez dire: Maissi telle ou telle chose arrive, suis-je obligé de garder la loi?Et il faut de gré ou de force que vous vous y soumettiez. Si vousvoulez être fidèle à la loi de Jésus-Christ,vous ne vous trouverez pas exposé à cette nécessitéde jurer. Car celui qui aura écouté avec foi ces béatitudes,et qui se sera mis dans l’état où Jésus-Christ ledemande, sera tellement cru de tout le monde, qu’il ne trouvera personnequi le contraigne à jurer.

" Mais contentez-vous de dire: Cela est, ou cela n’est pas. Ce qui estde plus vient du mauvais (37). " Ce qui est de plus que le oui ou le non,c’est le jurement, et non le parjure, puisque ce dernier étant visiblementmauvais, nous n’avons pas besoin que personne nous en avertisse, et Jésus-Christne dirait pas: " ce qui est de plus, " en parlant d’une chose évidemmentmauvaise. Car ce qui est " de plus," c’est le superflu, le surajouté,ce qui dépasse le nécessaire, tel qu’est le jurement.

Vous nie direz peut-être: Si le serment vient d’une mauvaise cause,pourquoi Dieu le commande-t-il par la loi ?Vous pourrez demander la mêmechose touchant le divorce : Pourquoi ce qui est un adultère maintenant,était-il permis autrefois? Que pouvons-nous répondre àcela, sinon que la faiblesse de ce peuple obligeait Dieu. à userde condescendance dans les lois qu’il lui donnait? N’était-il pasde même indigne de Dieu d’être honoré par la fuméedes holocaustes? Mais il se proportionnait à ce peuple, comme unhomme sage prend avec un enfant le langage des enfants. Mais depuis queDieu nous a instruits des véritables vertus, le divorce passe pourun adultère, et le jurement est défendu comme venant d’unmauvais principe.

Si ces premières lois avaient eu le démon pour auteur,elles n’auraient pas produit tant de bons effets. Si la loi ancienne n’avaitprécédé la nouvelle, celle-ci n’aurait pas étési facilement reçue. N’accusez donc point d’être sans vertuune loi, dont l’usage n’est plus de saison. Elle a servi, en son temps,et nous pouvons dire qu’elle sert encore aujourd’hui. Rien ne montre mieuxson utilité que le reproche même qu’on lui fait de n’en avoirpas. C’est sa gloire qu’on en juge de la sorte. Car si elle ne nous avaitnourris d’abord d’une manière proportionnée à notrefaiblesse, et si elle ne nous avait ainsi rendu capables de quelque chosede plus grand, nous n’aurions pu jamais en porter un semblable jugement.

6. Ainsi la mamelle d’une nourrice paraît inutile lorsqu’ellea nourri l’enfant, et qu’elle l’a rendu capable, d’une nourriture plussolide. On ne la considère plus alors; et le père qui laregardait auparavant comme étant si nécessaire à sonfils, s’en moque ensuite. Plusieurs même y mettent quelque chosed’amer, afin que n’en pouvant retirer l’enfant par des paroles, ils arrêtentpar cette amertume l’inclination violente qui sans cesse l’y ramène.Ainsi Jésus-Christ dit que le jurement venait d’un mauvais principe,non pour marquer que la loi ancienne vînt du démon, mais pourporter les hommes avec plus de force à se séparer de sesobservances désormais trop imparfaites. C’est ainsi qu’il agit avecses disciples (146). Mais pour ce qui est des Juifs, qui sont demeuréstoujours inflexibles et opiniâtres dans leur aveuglement, il a voululeur rendre leur ville inaccessible, comme on empêche les enfantsd’approcher de la mamelle de leurs nourrices; et comme on y met quelquechose d’amer pour les en éloigner, il a voulu aussi les éloignerde Jérusalem par la crainte d’un siége, et par l’appréhensionde perdre leur liberté. Et parce que cela ne suffisait pas pourles écarter, et qu’ils désiraient toujours de revoir leurville, comme un enfant qui veut reprendre la mamelle de sa nourrice, Dieuse vit enfin réduit à la cacher entièrement, àla détruire tout à fait, et à disperser la plupartd’entre eux dans des pays éloignés, les traitant comme cesanimaux qu’on enferme et qu’en sépare de leurs mères lorsqu’onveut les en sevrer, afin que la longueur du temps leur apprenne àse désaccoutumer enfin de cette nourriture, et comme du lait dela loi, pour passer à une autre plus solide.

Si l’ancienne loi avait eu le démon pour auteur, elle n’auraitjamais défendu l’idolâtrie, et elle en eût fait un commandementexprès, puisque le démon n’aime rien tant que cette impiétésacrilège. Cependant nous voyons tout le contraire, et c’est- pourcela même qu’elle permettait de jurer, et afin que les hommes nejurassent point par les idoles " Jurez, "leur dit-elle, " par le véritableDieu. " Il est donc vrai que la loi ancienne a été trèsutile, puisqu’elle a élevé les hommes pendant leur enfance,et qu’elle les a rendus capables d’une nourriture plus solide.

Mais quoi! me direz-vous, est-ce un mal que de jurer? Oui c’en est un,depuis que règne la perfection évangélique, mais auparavantce n’était pas un mal. Vous me répondrez sans doute: Commentce qui était autrefois un bien est-il devenu maintenant un mal?Et moi je vous demande au contraire: Comment peut-on nier que ce qui estbon en un temps ne l’est plus en un autre, puisque nous voyons cette véritédans tous les arts, dans tous- les fruits de la terre, et dans toute lanature? Considérez premièrement ce qui se passe dans notreenfance. C’est un bien lorsqu’on est enfant d’être sur les bras;mais ce serait un mal de l’être encore lorsqu’on est homme. C’estun bien quand on est petit de sucer le lait d’une nourrice; mais ce seraitun mal de le faire quand on est grand. L’enfant au berceau veut qu’on luimâche sa nourriture, tandis que cela répugnerait àl’homme fait. Ainsi vous voyez que la différence des temps rendles mêmes choses tantôt bonnes tantôt mauvaises. Un habitd’enfant sied bien à un enfant: mais il serait in supportable dansun homme. Ce qui est de même propre à l’homme, ne l’est pasà un enfant. Habillez un enfant en homme, tout le monde s’en rira,et cet habit même pourrait le faire tomber. Donnez à un enfantle soin du commerce, d’une ferme, des affaires civiles, et tout le mondese moquera de vous.

Mais que dis-je ? Nous avons encore des preuves plus grandes de cettevérité. L’homicide est certainement l’ouvrage du démon,et néanmoins un homicide a mérité à Phinéel’honneur du sacerdoce. Jésus-Christ, lorsqu’il disait aux juifs:" Vous voulez exécuter les désirs de votre père. Ila été homicide dès le " commencement (Jean, VIII,44) ," fait assez voir que c’est le démon qui a appris àtuer les hommes: et néanmoins Phinée tue un homme, et cemeurtre lui est imputé à justice Abraham, pour avoir voulutuer un homme seulement, mais son propre fils, ce qui est bien plus grave,en devient plus juste et plus agréable aux yeux de Dieu. Saint Pierretue Ananie et Saphira, et il les tue par un mouvement du Saint-Esprit.

7. Ne regardons pas les choses, mes frères, comme elles paraissent.à l’extérieur. Examinons avec soin le temps, le sujet, lavolonté, la différence des personnes, et toutes les autrescirconstances, puisque sans cela nous ne pouvons bien connaître lavérité. Efforçons-nous, si nous voulons entrer dansle royaume de Dieu, de faire plus de bonnes oeuvres, et d’aller au delàde la justice de la loi, puisqu’autrement nous ne devons point prétendred’avoir aucune part au ciel. Si nous nous bornons à la vertu desanciens, les portes célestes nous seront fermées. " Car sivotre justice n’est plus abondante, " dit Jésus-Christ, " que celledes scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume descieux. " Et cependant après cette menace , il y a des personnes,qui non-seulement ne surpassent point la vertu des anciens; mais qui mêmeen sont encore très-éloignées. Bien loin d’éviterde jurer, ils se parjurent. Bien loin de s’empêcher de jeter un regardimpur, ils s’abandonnent à. des actions brutales, Ils commettentsans aucune crainte tout ce que Jésus-Christ nous défend.(147)

Et il ne leur reste plus que de trouver ce jour qui vengera tous leurscrimes, et qui les punira avec une extrême rigueur; puisque c’estlà le partage de ceux qui finissent leur vie dans le péché.Il faut que ceux qui vivent de la sorte, désespèrent de leursalut, et qu’ils n’attendent plus que la punition de leurs crimes. Pourceux qui ont encore du temps et de la vie, ils peuvent combattre et vaincreaisément leur ennemi, et mériter ainsi la couronne.

Ne vous laissez donc point abattre par la négligence, et ne perdezpoint courage. Ce qu’on vous commande n’est point pénible. Quellepeine y a-t-il à ne point jurer ? Faut-il pour cela dépenserbeaucoup d’argent ? Faut-il y employer beaucoup de travail? Il suffit dele vouloir, et tout ce qu’on vous commande sera accompli. Que si vous vousexcusez sur votre mauvaise habitude, c’est par cela même que je vousveux faire voir qu’il vous est aisé de vous corriger. Car aussitôtque vous aurez pris une habitude contraire, vous aurez gagné ceque vous voulez. On en a vu autrefois parmi les païens qui, ayantune difficulté de langue, l’ont surmontée par leurs soins,et se sont corrigés de ce défaut : d’autres qui remuaientsans cesse les épaules d’une façon disgracieuse, se sontfait des violences pour perdre cette habitude, jusqu’à arrêterce mouvement de leur corps par la pointe d’une épée nue.

Puisque l’Ecriture ne vous persuade pas, je suis contraint de vous exciterpar l’exemple de ces idolâtres. Dieu traitait ainsi les Juifs lorsqu’illeur disait : " Allez dans les îles de Céthim et envoyez dansle pays de Cédar, et voyez si ces peuples ont quitté leursdieux, quoique certainement ils ne soient pas dieux. " (Jér. II,10.) Il renvoie même quelquefois l’homme à l’exemple des bêtes.Il dit aux paresseux : " Allez à la fourmi, allez à l’abeilleet imitez leur activité et leur travail. " (Prov. VI, et XXX.) Jesuis donc aujourd’hui cet exemple et je vous dis : Jetez les yeux sur cesphilosophes païens et vous reconnaîtrez de quels supplices sontdignes ceux qui méprisent la loi de Dieu, puisque ceux-là,pour avoir l’extérieur un peu mieux réglé, ont endurétant de maux, et que vous ne voulez rien faire de semblable pour gagnerle ciel.

Que si après cela vous dites que la longue habitude est difficileà vaincre et qu’elle trompe souvent ceux qui se tiennent le plussur leurs gardes, j’en demeure d’accord avec vous. Mais je vous dis enmême temps, que comme elle peut aisément vous surprendre,vous pouvez aussi aisément la vaincre. Car si vous donnez ordreà quelqu’un de chez vous de vous avertir, comme à un domestique,à votre femme, à quelque ami, vous vous dégagerezbientôt de votre habitude. Si vous prenez cette peine seulement durantdix jours, il ne vous en faudra pas davantage, vous serez dans une paisibleassurance et cette nouvelle habitude que vous contracterez, vous rendrafermes contre la mauvaise. Si, lorsque vous entreprendrez ainsi de vouscorriger, vous tombez, une ou deux ou plusieurs fois, ne vous découragezpas. Relevez-vous aussitôt, revenez au combat avec ardeur et vousremporterez enfin la victoire.

Le parjure n’est pas un péché peu considérable,et si le simple jurement vient du mauvais, jugez de quels supplices leparjure sera puni. Vous applaudissez à ce que je dis, mais ce nesont point ces applaudissements ni ces acclamations que je recherche. Toutmon désir est que vous écoutiez paisiblement et modestementce que je .vous prescris et que vous soyez fidèles à le pratiquer.Ce sont là les acclamations que je cherche, et les applaudissementsque je désire. Que si vous vous contentez de louer ce que je dissans le pratiquer, vous vous attirez un plus grand supplice et une condamnationplus sévère, et vous vous couvrez vous-mêmes de honte.Nous n’êtes pas ici au théâtre et vous ne vous y assemblezpas pour écouter des comédiens et leur applaudir. C’est iciune école toute sainte, et tout ce que vous avez à faire,c’est de mettre en pratique ce que vous entendez et de témoignervotre obéissance par vos actions. Ce sera alors que je me tiendraibien récompensé de toutes mes peines. Mais maintenant jevous avoue que je suis presque réduit au désespoir. Quoiqueje ne cesse point de vous instruire et en particulier et en public, len’en remarque aucun fruit et vous êtes encore comme aux premierséléments de la vie spirituelle, ce qui abat sans doute etqui décourage beaucoup un pasteur. Considérez que saint Paulmême témoigne une extrême peine de voir des chrétienstoujours dans la bassesse des premières instructions : " Au lieuque depuis le temps qu’on " vous instruit, " dit-il aux Hébreux," vous devriez déjà être maîtres, vous avez besoin" encore qu’on vous apprenne les rudiments (148) par où l’on commenceà expliquer la parole " de Dieu. " (Hébr. V, 12.) C’est lesujet de notre douleur et de nos gémissements. Et si vous demeureztoujours les mêmes, je vous interdirai l’entrée de l’égliseet la participation des sacrés mystères, comme aux impudiques,aux adultères et aux homicides. Car il vaut bien mieux offrir àDieu nos prières avec deux ou trois qui gardent ses commandements,que d’assembler une foule de personnes corrompues qui se perdent et perdentles autres. Que les riches, que les grands ne s’élèvent pointici contre moi, qu’ils ne me regardent point avec indignation. Je me risde leur colère, et leurs menaces sont pour moi une fable, une ombreet un songe. Ces riches ne me défendront pas un jour quand Dieum’accusera à son tribunal et qu’il me reprochera de n’avoir passoutenu avec vigueur la sainteté de ses commandements. C’est cequi perdit autrefois cet admirable vieillard Héli qui étaitirrépréhensible d’ailleurs. L’indifférence avec laquelleil vit ses enfants fouler aux pieds la loi de Dieu, attira sa colèresur lui et sur eux, et il en fut puni d’une manière terrible. Quesi dans une rencontre où la nature, qui a tant d’empire, pouvaitjusqu’à un certain point servir d’excuse, cet homme néanmoinsfut puni avec tant de rigueur, parce qu’il n’avait pas étéassez sévère à réprimer ses enfants, quelleexcuse nous restera-t-il à nous autres, si sans être surpriscomme lui par cette tendresse naturelle, nous corrompons néanmoinsles hommes par notre indulgence et nos flatteries? Afin donc que vous nenous perdiez pas avec vous-mêmes, je vous conjure de vous rendreà ce que je vous dis. Priez autant de personnes que vous pourrez,de vous avertir quand vous jurerez, pour vous défaire peu àpeu de cette mauvaise habitude. C’est ainsi que vous avançant dansla vertu, elle vous deviendra aisée de plus en plus et que vousmériterez de jouir des biens à venir, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVIII

VOUS AVEZ APPRIS QU’IL A ETE DIT : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT.- ETMOI JE VOUS DIS DE NE POIT RESISTER AU MECHANT ; MAIS SI QUELQU’UN VOUSDONNE UN SOUFFLET SUR LA JOUE DROITE, PRÉSENTEZ-LUI ENCORE L’AUTRE.-SI QUELQU’UN VEUT VOUS FAIRE UNE QUERELLE POUR VOUS PRENDRE VOTRE ROBE,LAISSEZ-LUI ENCORE EMPORTER VOTRE MANTEAU. " (CHAP. V, 38, 39, 40, JUSQU'ALA FIN DU CHAPITRE.)

1. Vous voyez clairement, mes frères, que Jésus-Christne parlait point des yeux du corps, lorsqu’il nous commandait d’arracherl’œil qui nous scandalise, mais qu’il marquait par cette expression, quenous devons éloigner de nous les personnes dont l’amitiénous nuit, et qui sont capables de nous perdre. Comment en effet, Celuiqui ne nous permet pas même d’arracher (149) l’oeil à un autrequi nous l’aurait arraché, pourrait-il nous commander de nous l’arracherà nous-mêmes? Que si quelqu’un blâme l’ancienne loi,de ce qu’elle commande ainsi d’exiger " oeil pour oeil, et dent pour dent;" il ne comprend guère, ni la sagesse que doit avoir un législateur,ni les différentes conjonctures des temps, ni l’avantage que leshommes ont de cette divine condescendance. Car si vous considérezquel était ce peuple, dans quelle disposition il était, eten quel temps il a reçu cette loi, vous reconnaîtrez aisémentque Dieu est le seul et le même auteur de l’un et de l’autre Testament,qu’il a établi très-utilement ces lois différentes,et qu’il les a proportionnées aux personnes et aux temps. S’il avaittout d’abord imposé aux hommes la loi évangéliquequi est si sublime, les hommes n’auraient reçu ni l’ancienne nila nouvelle: mais les publiant en divers temps, et chacune en celui quilui était propre, il s’est servi très utilement de l’uneet de l’autre, pour renouveler la face de toute la terre.

Au reste s’il a donné ce commandement ce n’était pas pourporter les hommes à s’arracher les yeux les uns aux autres, c’étaitau contraire pour les empêcher de se porter à des violences.Car la menace de cette peine était un frein pour la colère.Il commençait ainsi à établir insensiblement la vertudans le monde, en voulant qu’on se contentât d’une vengeance pareilleau mal qu’on avait reçu, bien que cependant celui qui commence l’injuremérite une peine plus grave, et que la peine du talion ne semblepas assez rigoureuse au jugement d’une exacte justice. C’est parce qu’ilvoulait tempérer la justice par la miséricorde, qu’il n’infligeaitau coupable qu’un châtiment au-dessous de son crime: c’étaitaussi pour nous enseigner à montrer beaucoup de patience dans lesmaux que nous souffrons.

Après avoir rapporté l’ancienne loi tout au long, il montreque ce n’est pas proprement votre frère qui vous offense, mais ledémon par votre frère. C’est pourquoi il ajoute : " Et moije vous dis de ne point résister au méchant (39). " Il nedit pas de ne point résister à votre frère, mais "auméchant, " montrant que c’est le démon qui lui inspire cetteviolence, et diminuant ainsi beaucoup notre colère contre celuiqui nous aurait offensé, en rejetant toute sa faute sur un autre.

Quoi donc! me direz-vous, ne faut-il point résister au méchant?Il faut lui résister, mais non de la manière que vous pensez,mais de celle que Jésus-Christ nous commande: c’est-à-direen voulant bien souffrir tout le mal qu’il nous veut faire. C’est ainsique vous le surmonterez. Ce n’est pas avec le feu qu’on éteint lefeu, mais seulement avec l’eau. Et pour vous faire voir que dans l’ancienneloi même, celui qui souffrait l’injure avait l’avantage et qu’ilremportait la couronne, considérez la chose en elle-même,et vous jugerez combien la patience de cet homme s’élevait an-dessusde l’autre. Car celui qui a commencé l’outrage est lui seul causede la perte des deux yeux, c’est-à-dire, de celui de son frèreet du sien propre, ce qui doit l’exposer justement à la haine età l’exécration du monde. Celui au contraire qui a souffertla violence, lors même qu’il en tire une vengeance proportionnéeà l’injure qu’on lui a faite, ne passera point pour cruel, ni pouravoir fait aucun mal. C’est pourquoi il trouve beaucoup d’hommes pour compatirà sa douleur parce qu’il est innocent, même après s’êtrevengé de la sorte. Le mal est égal pour tous deux; mais lagloire n’est pas égale ni devant Dieu ni devant les hommes; ce quifait une grande inégalité dans l’égalité dumal qu’ils souffrent.

2. Jésus-Christ s’était contenté de dire d’abord:" Celui qui se met en colère sans sujet contre son frère;et qui l’appelle fou, méritera d être condamné au feude l’enfer; " mais il exige ici de nous une plus grande vertu, ordonnantà celui qui a été outragé, non seulement deconserver la paix et la douceur, mais de témoigner même durespect à celui qui le frappe et de lui présenter l’autrejoue. Il nous prescrit cette loi de patience, non seulement dans l’offenseparticulière qu’il nous marque, mais généralementdans toutes sortes d’injures. De même, en effet, qu’en disant: "Celui qui appelle son frère, fou, mérite d’être condamnéau feu de l’enfer, " il ne restreint pas cette vérité àcette injure particulière, mais qu’il l’étend à toutesles autres; de même lorsqu’il nous commande de souffrir généreusementun soufflet, il nous ordonne en même temps de ne nous point troublerdans tous les autres outrages qu’on nous pourrait faire. C’est pourquoiil choisit cette injure comme la plus offensante, et il marque particulièrementl’outrage d’un soufflet, parce que c’est le dernier mépris qu’onpuisse témoigner à un homme. (150)

Ce commandement il le donne dans l’intérêt de celui quiest frappé, non moins qu’en faveur de celui qui frappe. En effet,formé par ces saintes instructions du Sauveur, celui qui sera frappéne se croira point offensé, et il se regardera plutôt commeun homme qui reçoit un coup dans le combat, que comme une personnequ’on outrage. Et de son côté l’offenseur, rougissant de honteen voyant la patience de l’autre, bien loin de redoubler le coup, ce qu’ilne fera pas quand il serait plus cruel qu’une bête farouche, auraune douleur extrême du premier qu’il aura donné. Car rienne calme tant les hommes violents que la patience de ceux qu’ils outragent.Non-seulement cette douceur arrête le cours des violences, mais encoreelle produit le repentir des injures déjà faites; àsa vue, les plus malintentionnés se retirent saisis d’admiration,et souvent ils deviennent amis sincères et dévouésd’ennemis déclarés qu’ils étaient.

Il arrive tout le contraire lorsqu’on se venge. On se couvre de confusionl’un l’autre, on devient pire qu’on n’était; on ne fait que s’irriterencore davantage de part et d’autre, et souvent on se porte jusqu’aux dernièresextrémités et jusqu’à tuer son ennemi. C’est pourquoinon-seulement Jésus-Christ défend à celui qui a reçule coup, de se mettre en colère, mais il lui commande mêmed’être prêt à souffrir toute la violence de celui quile frappe, pour lui témoigner qu’il n’a aucun ressentiment du premieroutrage qu’il a reçu, En agissant de la sorte vous blesserez plussensiblement celui qui vous offense, quelque insensible qu’il puisse être,que si vous le perciez de coups, et les plus impudents seront forcésde rougir, et de vous traiter avec respect.

" Si quelqu’un vous veut faire une querelle pour vous prendre votrerobe, laissez-lui encore emporter votre manteau (40). " Jésus-Christveut que nous montrions cette patience, non-seulement dans les outrages,mais encore dans les pertes d’argent c’est le sens propre de l’expressionfigurée dont il se sert. De même que tout à l’heureil commandait de surmonter l’injure en la souffrant; il veut de mêmeici que celui que l’on dépouille, donne plus même qu’on neveut lui ôter. Il ne dit pas simplement: Donnez votre vêtementà celui qui le demande; mais, donnez-le à celui qui veutdisputer contre vous, c’est-à-dire, s’il veut vous faire une affaire,et vous appeler en jugement. Et comme, après avoir défendude se fâcher sans sujet contre son frère et de l’appeler fou,il va plus loin et commande de tendre la joue droite, de même encet endroit, après avoir dit: " accordez-vous au plus tôtavec votre adversaire, " il enchérit encore et nous conseille non-seulementde céder ce qu’on veut nous ravir, mais de donner même plusqu’on ne voulait nous prendre.

Mais vous me direz peut-être : Abandonnerai-je donc ma robe, etirai-je tout nu par la ville? Nous ne serions jamais nus, si nous étionsfidèles à ces règles, et nous serions plus richementparés, que ne peuvent l’être les mieux pourvus de vêtements.Premièrement, il ne se trouverait personne qui voulût nousoffenser, si nous étions dans cette disposition. Et quand il setrouverait quelqu’un d’assez barbare et d’assez brutal pour nous traiterde la sorte, nous en trouverions une infinité d’autres, qui admirantnotre vertu, nous couvriraient non-seulement de leurs habits, mais de leurscorps même, s’il était possible. Que si enfin vous étiezréduit à être nu pour avoir accompli ce précepte,cette nudité vous serait glorieuse, et n’aurait rien qui vous fitrougir, puisqu’Adam était nu dans le paradis, et qu’il n’en rougissaitpas. Isaïe allait nu et déchaux parmi les Juifs (Is. XX, 3),et nul d’entre eux n’était aussi glorieusement paré de seshabits, que ce prophète l’était de sa nudité. JamaisJoseph ne fut plus glorieux, que lorsque sa chasteté le rendit nu,en le dépouillant de son manteau.

3. Ce n est pas un mal que d’être dans cette nudité, etdans cette pauvreté : mais c’en est un et un bien honteux, que d’êtrevêtu de ces habits d’aujourd’hui, si somptueux et si magnifiques.C’est pourquoi Dieu souvent a loué ce premier état; et ilblâme au contraire cette magnificence et par ses prophèteset par ses apôtres. Ne regardons donc pas comme impossibles les commandementsde Dieu, qui au contraire nous paraîtront aussi faciles qu’utilessi nous veillons sur nous-mêmes. Ils sont très-avantageux,non-seulement à nous qui souffrons, mais à ceux-mêmesqui nous font souffrir. Qui n’en admirera la sublimité et l’excellence,puisqu’en nous commandant une si parfaite patience, ils font cesser laviolence des injustes, et leur inspirent même l’amour de la vertuet de la sagesse? Car lorsque celui qui vous vole (151) croit que c’estun grand bonheur de pouvoir enlever le bien des autres, et que vous luitémoignez au contraire que vous êtes très disposéà lui donner même ce qu’il ne vous demande pas, que vous opposezvotre générosité à sa bassesse, et votre libéralitéà son avarice; combien est grande l’instruction que vous lui donnez,puisque vous lui apprenez, non par vos paroles, mais par vos actions, àmépriser le vice, et à désirer la vertu!

Dieu veut que nous soyons utiles non-seulement à nous-mêmes,mais à tous nos frères. Si vous ne donnez que ce qu’on vousdispute, pour éviter un procès, vous ne recherchez en celaque votre utilité particulière; mais si vous y ajoutez cequ’on ne vous demande pas, vous convertirez votre frère, vous lerendrez meilleur. Jésus-Christ compare ses disciples au sel. Lesel se conserve lui-même, et il conserve encore toutes les chosesauxquelles on le mêle. Ainsi l’oeil s’éclaire lui-même,et il éclaire aussi le reste du corps. Puisque telle est la fonctionque Jésus-Christ vous donne, assistez votre frère qui estassis dans les ténèbres. Agissez avec lui, comme s’il nevous avait fait aucun tort; persuadez-lui qu’il ne vous a pas mêmelésé. Ainsi il admirera votre vertu, et il semblera que vouslui aurez plutôt donné ce qu’il vous avait ravi, qu’il nevous l’a pris. Faites de son péché l’honneur de votre générosité.Et si vous croyez que ce que je vous dis soit trop élevé,écoutez la suite. Vous trouverez, que quand vous feriez ce que jevous dis, vous ne seriez pas encore parfait. Car Jésus-Christ netermine pas là la patience qu’il exige de vous; mais il l’étendencore plus loin.

" Si quelqu’un veut vous contraindre à faire " mille pas aveclui, faites-en encore deux mille autres (41). " Voilà, mes frères,le comble de la perfection. Après avoir donné votre robeet votre manteau, dit Jésus-Christ, si votre ennemi veut encoreque dans cette nudité de votre corps vous le serviez et vous souffriezquelque peine et quelque travail, ne vous y opposez pas. Il veut que toutsoit commun parmi nous, non-seulement nos biens, mais notre corps, et quenous en fassions également part, et aux pauvres, et à nosennemis, parce que le premier est l’effet de la charité; et le second,de la générosité. C’est pourquoi il dit: " Si quelqu’unveut vous contraindre à faire mille pas avec lui, faites-en encoredeux mille autres. " Il vous élève encore plus haut, et ilveut que vous soyez généreux dans cette occasion comme dansl’autre. Car si ce qu’il ordonne d’abord, quoique beaucoup inférieurà ces dernières ordonnances, ne laisse pas d’avoir ces grandesbéatitudes pour récompense, que doivent attendre ceux quiauront pratiqué ces préceptes si sublimes, et qui dèsici-bas dans un corps mortel et passible auront paru comme spirituels etimpassibles? Car puisque ni les affronts, ni les plaies, ni la perte desbiens ne les touchent point, puisque tous les maux semblables ne les peuventvaincre, et que plus ils souffrent, plus ils deviennent patients et généreux,quelle doit être la perfection et la pureté de leur âme?C’est pourquoi Jésus-Christ commande en cet endroit la mêmechose pour le travail du corps, qu’il a commandé auparavant poursouffrir la violence, et la perte de nos biens. Comme s’il disait : cen’est pas assez de souffrir qu’on vous vole, et qu’on vous outrage; maissi de plus on veut abuser de votre peine en vous faisant marcher loin,et en vous imposant un grand travail, embrassez-le de bon coeur, et mettez-vousau-dessus de cette injustice par votre vertu, et votre courage. " Si quelqu’unveut vous contraindre, " c’est-à-dire : s’il vous entraînepar force, sans avoir raison, et par une pure violence, ne vous impatientezpas néanmoins, et soyez prêt à souffrir encore plusde mal, qu’il ne sera disposé à vous en faire.

" Donnez à celui qui vous demande, et ne rejetez point celuiqui veut emprunter de vous (42). " Ce commandement n’est pas si grand nisi difficile que celui qui précède. Mais ne vous en étonnezpas. Le Seigneur agit ainsi d’ordinaire, il mêle ses grands préceptesavec les petits. Que si ceux-ci paraissent légers en comparaisondes autres, que diront ceux qui volent le bien de leurs frères,et donnent le leur à des femmes prostituées : qui s’allumentainsi un double feu par ces injustes richesses qu’ils amassent, et parces honteuses profusions qu’ils en font?

Cet emprunt dont parle Jésus-Christ, ne doit pas s’entendre deces sortes d’emprunts dont on tire usure; mais du simple argent qu’on prêtesans intérêt. Et il va plus loin ailleurs, lorsqu’il nouscommande de donner à ceux de qui nous n’espérons rien recevoir.

" Vous avez appris qu’il a été dit: Vous (152) aimerezvotre prochain, et vous haïrez votre " ennemi (43). Et moi je vousdis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent; faitesdu bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vouscalomnient, et qui vous persécutent (44). "

" Afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans lescieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants,et pleuvoir sur les justes et sur les injustes (45)." Remarquez commentil réserve pour la fin le couronnement de tous les biens. C’estpour cela qu’il commande non-seulement de souffrir le soufflet qu’on nousdonne, mais de tendre même l’autre joue, et de ne pas donner seulementnotre manteau avec notre robe, mais de faire encore deux mille pas aveccelui qui n’en demande que mille, afin de nous disposer à embrasserde tout notre coeur les commandements encore plus relevés. Maisque peut-on ajouter, direz-vous, à ce qu’il vient de commander?C’est de ne pas regarder comme votre ennemi celui qui vous traite si mal,mais d’en avoir une idée toute contraire. Car le Seigneur ne ditpas : Ne baissez point; mais, " Aimez. " Il ne dit point: Ne leur faitespoint de mal, mais, " Faites-leur du bien. " Il va même plus loin.Il ne commande pas un amour qui soit commun et ordinaire; mais qui aillejusqu’à " prier pour eux. "

4. Considérez par combien de degrés il nous ait passerpour monter à la plus haute perfection. Je vous prie de les compter.Le premier c’est de n’être point le premier à faire du mal.Le deuxième, lorsqu’on nous en a fait, de n’en point tirer une vengeance,égale. Le troisième, de ne point rendre la pareille àl’offenseur, mais de ne rien faire. Le quatrième, de s’offrir volontairementà l’injure. Le cinquième, de vouloir souffrir plus qu’onne nous veut faire endurer. Le sixième, de ne point haïr celuiqui nous maltraite. Le septième, d’avoir même de l’affectionpour lui. Le huitième, de lui faire du bien. Et le neuvièmeenfin, de prier Dieu pour lui. Voilà le comble de la vertu chrétienne.C’est pourquoi Jésus-Christ y attache cette haute récompense.Comme ce commandement était relevé, et qu’il avait besoind’une âme généreuse, et d’un grand travail le Sauveury joint aussi une récompense, qu’il n’a promise à aucunede toutes ces autres vertus. Il ne promet point une terre comme àceux qui sont doux, ni des consolations comme à ceux qui pleurent,ni la miséricorde comme à ceux qui seront miséricordieux;ni le royaume même du ciel; mais ce qui est plus étonnant,il promet que nous deviendrons semblables à Dieu, autant que deshommes le peuvent être : " Afin, " dit-il, "que vous soyez semblablesà votre Père qui est dans les cieux. "

Et remarquez que ni ici, ni dans ce qui précède, il nenomme point Dieu son Père, mais qu’il l’appelle ou un grand Roi,comme lorsqu’il parle des jurements; ou le Père de ceux àqui il parle, comme en cet endroit. Il voulait réserver cela àun autre temps plus favorable.

Il ajoute ensuite: " Il fait lever son soleil sur les bons et sur lesméchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. " Commes’il disait : Il est si éloigné de haïr ceux qui leméprisent, qu’il leur fait même du bien. Et cependant cettecomparaison n’est pas égale, non-seulement à cause de l’excellencedes biens que Dieu fait aux hommes, mais encore à cause de son infiniegrandeur. Celui qui vous méprise est un homme semblable àvous; mais celui qui offense Dieu est son esclave, et un esclave qui enavait reçu mille biens. Vous ne lui donnez que des paroles, lorsquevous priez pour lui; mais Dieu lui donne des biens réels et admirables,en faisant lever son soleil sur lui, et en lui procurant des pluies duranttout le cours de l’année. Cependant une laisse pas de vous donnerla gloire d’être égal à Dieu, autant qu’un homme peutl’être. Ne haïssez donc plus celui qui vous a fait tort, puisqu’ilvous procure un si grand bien, et qu’il vous élève àune si haute gloire. Ne lancez donc point d’imprécations contrecelui qui vous outrage, puisqu’alors vous ne laisseriez pas de souffrirle mal qu’il vous fait, et que vous en perdriez tout le fruit. Vous endureriezune peine; et vous n’en auriez point de récompense. Ce serait ledernier aveuglement, qu’après avoir souffert les plus grands maux,on ne pût souffrir les plus légers.

Mais comment, direz-vous, puis-je pardonner ainsi à ceux quim’offensent? Quoi ! lorsque vous voyez un Dieu qui se fait homme, qui s’abaisseet qui souffre si épouvantablement pour vous; vous hésitezencore, et vous demandez comment vous pouvez remettre à vos frèresles injures qu’ils vous font? Ne l’entendez-vous (153) pas crier du hautde sa croix: " Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. "(Luc,XXIII, 34.) N’entendez-vous pas saint Paul qui dit : " Jésus-Christest ressuscité, et est monté au ciel, et est assis àla droite de Dieu, où il intercède pour nous? " (Rom, VIII,34.) Ne savez-vous pas qu’après sa mort et après sa résurrectionil envoya aux Juifs qui l’avaient tué, ses apôtres pour lescombler de biens, quoique ces mêmes juifs dussent leur faire souffrirmille maux?

Mais vous dites qu’on vous a cruellement offensé. L’avez-vousété autant que votre Seigneur? Avez-vous étécomme lui chargé de chaînes, battu de verges, outragéde soufflets, couvert de crachats par les derniers de tous les hommes,condamné à la mort, et à la mort la plus cruelle etpar des personnes qui vous avaient des obligations infinies? Si votre frèrevous a beaucoup offensé, efforcez-vous de lui faire plus de bien,afin de rendre votre couronne plus illustre, et de délivrer votrefrère du profond assoupissement où vous le voyez. Plus lesfrénétiques frappent les médecins, et plus ceux-ciles plaignent, plus ils s’appliquent à les guérir parce qu’ilssavent que cet outrage n’est qu’un effet de la violence de la maladie.Imitez cette conduite à l’égard de vos ennemis, et traitezainsi ceux qui vous outragent. Ces personnes sont vraiment malades. Ellessouffrent une véritable violence. Délivrez-les donc de cettelangueur mortelle. Aidez-les à vaincre leur passion, et àchasser d’eux ce démon cruel de la colère et de la fureur.

Nous pleurons sur les possédés lorsqu’ils se présententà nous; et non-seulement nous ne tâchons pas, mais nous appréhendonsextrêmement d’être possédés comme eux. Agissonsde même à l’égard de ceux qui sont transportésde fureur. Le démon les possède comme ceux qu’on appelleproprement possédés, et d’autant plus malheureusement, qu’ilssont furieux sans avoir perdu l’esprit. Ainsi leur folie est d’autant plusinexcusable qu’elle est volontaire. N’insultez donc point à cesmalades, mais ayez compassion d’eux.

5. Quand nous voyons une personne tourmentée de la bile, et quitémoigne par le soulèvement de son estomac, qu’elle veutrejeter quelque humeur maligne; nous lui tendons la main pour la soutenir,nous n’appréhendons point que nos habits soient gâtés,et nous ne pensons qu’à la secourir. Traitons ainsi ces autres malades;supportons-les pendant qu’ils jettent tout leur feu, et toute leur mauvaisehumeur; et ne les quittons point qu’ils ne s’en soient, entièrementdéchargés. Ce sera alors qu’ils comprendront l’obligationqu’ils vous ont, et qu’ils reconnaîtront de quelle maladie vous lesaurez délivrés. Que dis-je, qu’ils reconnaîtront l’obligationqu’ils. vous auront? Dieu même vous récompensera d’une couronnede gloire, et vous comblera de biens, parce que vous aurez sauvévotre frère d’une maladie si dangereuse. Cet homme vous re. garderatoute sa vie comme son maître; et il aura un profond respect pourvotre modération et votre douceur.

Ne voyez-vous pas tous les jours que les femmes qui sont dans les douleursde l’enfantement, mordent et déchirent celles qui les assistent,sans que celles-ci le sentent; ou plu. tôt elles le sentent, maiselles le supportent avec courage dans la compassion qu’elles ont des douleursexcessives que souffrent ces femmes en cet état. Imitez au moinsces personnes, et ne soyez pas plus délicat que des femmes.

Quand ceux qui vous outragent, et qui sont en effet plus pusillanimesque les femmes, auront jeté dehors, et comme enfanté cettefureur qu’ils avaient conçue, ils admireront votre courage, et ilsreconnaîtront que vous êtes véritablement homme. Quesi ce que je vous dis vous paraît pénible, souvenez-vous queJésus-Christ s’est fait homme pour vous imprimer cette modérationdans le coeur, et pour nous mettre en état d’être égalementutiles à nos amis et à nos ennemis. C’est pourquoi il nouscommande d’avoir soin des uns et des autres: de nos amis et de nos frères,lorsqu’il nous commande de quitter l’offrande à l’autel pour allernous réconcilier avec eux, et de nos ennemis, lorsqu’il nous ordonnede le aimer et de prier pour eux. Il ne nous y exhorte pas seulement parl’exemple de Dieu, mais encore par un autre tout contraire.

" Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompenseen aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi(46)? " Saint Pauldit la même chose: " Vous n’avez pas encore résistéjusqu’à répandre le sang en combattant contre le péché." (Hébr, XII, 4) Si donc vous faites ce que je dis, vous demeurerezuni à Dieu, mais si vous le négligez, vous serez au rangdes publicains. Que si (154) la grandeur de ce précepte vous étonne,jetez les yeux sur la différence qu’il y a entre inciter Dieu oules publicains. Ne considérez pas seulement la difficultédu commandement, mais pesez-en aussi la récompense. Voyez àqui nous nous rendons semblables en l’accomplissant; et à qui nousle serons en le violant.

Lorsqu’il s’agit de nos frères, Jésus-Christ veut quenous nous réconciliions avec eux, et que nous ne les quittions pointque nous ne soyons rentrés en grâce; mais pour les autreshommes, il ne nous impose plus cette nécessité, il se contenteque nous leur rendions seulement ce que nous leur devons, et il rend ainsisa loi légère. Comme il avait dit à ses disciplesen leur parlant des Juifs : " C’est ainsi qu’avant vous ils ont persécutéles prophètes (Matth. V, 12.), " de peur qu’ils ne prissent de làoccasion de les haïr, il leur commande aussi non-seulement de lessupporter en cet état, mais encore de les aimer. Il arrache, commevous voyez, jusqu’aux moindres racines de la colère, des désirssensuels, de l’avarice, de la vanité, et de tous les soins de cettevie.

C’est ce qu’il fait dès le commencement de ce sermon, mais surtoutà l’endroit où nous sommes arrivés. En effet, celuiqui est pauvre d’esprit, qui est doux, et qui pleure, bannit de lui lacolère; celui qui est juste et miséricordieux, chasse l’avarice;celui qui a le coeur pur, s’éloigne de toute impureté; etcelui qui souffre les persécutions, les outrages et les calomnies,se met en état de mépriser toutes les choses de la terre;et de se purifier du faste de la vanité du monde

Mais après avoir dégagé de ces liens les mes deses auditeurs, et les avoir comme frottées d’huile pour le combat,il s’applique encore à déraciner ces vices avec plus de soinqu’auparavant. Il commence par la colère. Il la détruit entièrementen disant : "Que celui qui se fâchera contre son frère sanssujet, "et qui lui dira "Raca," ou qui l’appellera "fou," sera puni. Quecelui qui veut offrir son présent n’approchera point de l’autelavant qu’il se soit réconcilié avec son frère, etque celui qui a un ennemi, tâchera de se le rendre ami avant qued’entrer en jugement. Il passe ensuite à l’impureté. Il dit:Que celui qui regarde une personne avec un oeil impudique, sera puni commeun adultère: Que celui à qui la compagnie d’une femme, oud’un homme, ou d’un de ses intimes amis, peut être une occasion dechute et de scandale, doit les éloigner et se retrancher de lui:Que celui qui est lié à une femme par le mariage ne la quitterapoint pour en épouser une autre. Et c’est ainsi qu’il coupe la racinede l’impureté.

Il attaque ensuite l’avarice en défendant de jurer ou de mentir,ou de plaider contre celui qui emporte notre robe, en nous commandant delui laisser notre manteau, de donner même les assistances corporellesqu’on exige de nous, et par là il enseigne admirablement àétouffer l’amour des richesses. Enfin il ajoute, comme pour le couronnementde tous ces différents préceptes: " Priez pour ceux qui vouscalomnient." C’est ainsi qu’il élève ses disciples àla plus haute perfection. Car s’il est évident qu’être douxest moins que de se laisser maltraiter; qu’être miséricordieux,est moins que de donner son manteau à celui qui nous ôte notrerobe; qu’être juste, est moins que de souffrir l’injustice; qu’êtrepacifique, est moins que de faire volontairement plus qu’on n’exige denous, ou de tendre la joue droite quand on nous frappe sur la gauche, c’estde même beaucoup moins d’être persécuté, quede bénir ceux qui nous persécutent.

6. C’est de cette manière qu’il nous élève peuà peu jusqu’au plus haut des cieux. Après cela de quels supplicesne serons-nous pas dignes, si tandis qu’on nous commande de nous rendresemblables à Dieu, nous ne faisons pas même ce que font lespaïens et les gentils? Si les publicains, les païens et les pécheursaiment ceux qui les aiment: que deviendrons-nous nous autres, si nous n’aimonspas nos propres frères, et si nous témoignons ce, manquementde charité, par l’envie que nous causent les louanges et l’estimedont ils sont l’objet? A quels supplices ne serons-nous pas condamnés,si lorsque Jésus-Christ nous commande d’être plus justes queles pharisiens, nous sommes moins vertueux que les païens même?Comment oserons-nous approcher de l’entrée du ciel, et de ces portessacrées si nous ne sommes pas meilleurs que les publicains? CarJésus-Christ le donne à entendre lorsqu’il dit: " Et si vousn’aimez que vos frères, que ferez-vous en cela de particulier? Lespaïens ne le font ils pas aussi (47)? " Mais une des choses qui doitnous faire le plus admirer la manière dont Jésus-Christ instruitles hommes, c’est (155) qu’il propose les récompenses avec une sortede prodigalité, comme de voir Dieu, d’avoir part au royaume descieux, de devenir enfants de Dieu, et semblables à lui; d’avoirpart à ses. miséricordes et à ses consolations divines,et de jouir d’une couronne immortelle, tandis qu’au contraire, s’il estobligé de faire quelque menace, il ne le fait que comme en passant.Car il ne parle qu’une seule fois ici du feu de l’enfer, et il fait lamême chose ailleurs, ayant plus pour but de toucher ses auditeurspar la honte que par des menaces, comme lorsqu’il dit: " Les publicainsne font-ils pas la même chose? " Et: " Si le sel devient fade, "etc.; et: " Celui-là sera appelé le dernier dans le " royaumedes cieux. " Il y a même des endroits, où au lieu de punition,il ne marque que le péché même où l’on tombe,afin de laisser juger à l’auditeur de la sévéritédu châtiment. Comme lorsqu’il dit: " Il a déjà commisl’adultère dans son coeur. " Et: " Celui qui quitte sa femme larend adultère. " Et: " Ce qui est de plus, vient du mauvais. " Caril ne faut point marquer d’autre punition à des personnes raisonnablespour les éloigner de quelque péché, que de leur enmontrer la grandeur. C’est pour ce sujet qu’il apporte ici l’exemple despublicains et des gentils, afin que cette comparaison fasse plus d’impressionsur ses disciples. Saint Paul a imité cette conduite, lorsqu’ila dit: " Ne vous affligez point comme les autres qui n’ont point d’espérance(I Thes. IV, 12: ) " et " comme les gentils qui ne connaissent point Dieu." (Ibid. 5.) Et pour leur montrer qu’il ne leur demande rien de fort grand,mais seulement d’un peu au-dessus de la pratique ordinaire, il leur dit:" Les païens n’en font-ils pas autant? " Mais il ne s’arrêtepas là, et c’est par les récompenses qu’il conclut, c’estsur les bonnes espérances qu’il laisse ses auditeurs: " Soyez doncparfaits comme votre Père céleste est parfait (48). " Ilnomme le ciel presque partout pour accoutumer ses disciples à despensées plus hautes et plus sublimes; Car ils étaient encorefaibles et dans des sentiments humains et charnels.

Repassons, mes frères, dans notre esprit toutes ces instructionssi saintes, et témoignons à l’avenir un grand amour pournos ennemis. Rejetons cette coutume ridicule de quelques personnes déraisonnables,qui attendent que ceux qu’ils rencontrent les saluent les premiers, négligeantainsi ce qui les rendrait heureux selon la parole de Jésus-Christ,et affectant ce qui les rend ridicules. Car pourquoi ne saluez-vous pasle premier celui que vous rencontrez? C’est, dites-vous, parce qu’il attendque je le prévienne. N’est-ce pas pour cela même que vousdevez vous hâter, afin qu’en le prévenant vous receviez larécompense que Jésus-Christ a promise? Je ne le ferai pas,dites-vous, parce qu’il veut exiger cela de moi. Qu’y a-t-il de plus extravagantque cette pensée ? Parce qu’il m’offre une occasion d’êtrerécompensé de Dieu, je ne veux pas m’en servir. Car s’ilvous salue le premier, vous ne gagnerez plus rien en le saluant. Mais sivous le prévenez, la vanité est votre profit, et son orgueilsera votre couronne.

N’est-ce pas un étrange aveuglement de pouvoir gagner beaucouppar peu de paroles, et de vous priver volontairement de cet avantage? Maisde plus vous tombez dans le même vice que vous reprenez dans votrefrère. Car si vous le blâmez de ce qu’il attend que vous lesaluiez le premier, pourquoi imitez-vous ce que vous condamnez en lui?Pourquoi affectez-vous de faire comme un bien, ce que vous reprenez enlui comme un mal ? Voyez-vous par là qu’il n’y a rien de plus ennemide la raison, que celui qui n’est pas ami de Dieu ?

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de fuir une coutumesi dangereuse et si peu raisonnable. Cette maladie d’esprit a séparéune infinité d’amis, et fait une infinité d’ennemis. Prévenonsdonc les hommes, et aimons à les saluer toujours les premiers. Carsi Jésus-Christ nous commande de nous tenir prêts àsouffrir les soufflets, à laisser prendre notre robe, et àsuivre nos ennemis lorsqu’ils nous contraignent de marcher bien loin, quipourra nous excuser si nous faisons preuve d’un orgueil si opiniâtre,lorsqu’il ne s’agit que de saluer et de dire un mot?

Vous me direz peut-être : Mais si je lui rends cette déférence,les autres me mépriseront et me railleront. Quoi donc! de peur d’êtreméprisé par un extravagant, vous ne craindrez pas d’offenserDieu? Et pour empêcher qu’un autre homme comme vous ne vous raille,vous foulerez aux pieds la loi de Celui qui vous a tant fait de grâces?Si c’est un mal qu’un homme vous méprise, quelle indignitésera-ce que vous désobéissiez à Dieu même quivous a créé?

Mais de plus, si vous souffrez quelque mépris (157), c’est pourvous un sujet de récompense. Car vous le souffrez pour Dieu et pouravoir obéi à sa loi. Qu’y a-t-il de plus glorieux que cettesouffrance et où trouvera-t-on une couronne qui l’égale?Qui me rendra assez heureux que d’être méprisé pourDieu, plutôt que d’être honoré de tous les rois de laterre? Je ne vois rien de si illustre, ni de si glorieux que ce mépris.

Suivons donc cet esprit, puisque Dieu nous l’ordonne et regardons commeun néant toute la gloire des hommes. Aspirons à cette hautesagesse et réglons par elle toute la suite de notre vie. Ce seraainsi que nous jouirons par avance des biens du ciel et de la gloire quinous est promise en vivant dès ici-bas comme des anges qui conversentavec les hommes et en nous tenant au-dessus de tous les désirs terrestres,de tout le trouble des passions, comme ces puissances célestes etspirituelles, et que nous recevrons ensuite ces biens ineffables de l’autrevie, que je vous souhaite à tous, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient toute gloire,tout empire et toute adoration avec son Père éternel et saintprincipe, et avec le Saint-Esprit, la source et le principe de toute bonté,maintenant et à jamais, et dans tous les siècles des siècles,Ainsi soit-il.

HOMELIE XIX

" PRENEZ BIEN GARDE DE NE FAIRE PAS VOS AUMÔNES DEVANT LES HOMMESPOUR EN ÊTRE REGARDÉS. " (CHAP. VI, 1, JUSQU’AU VERSET 16)

1. Jésus-Christ attaque ici la passion de toutes la plus violente,cet amour furieux de la vaine gloire, qui tourmente ceux qui sont délivrésdes autres vices. Il n’en a rien dit d’abord, parce que cela étaitsuperflu avant que de nous avoir montré nos devoirs et la manièrede nous en bien acquitter. Mais après nous avoir inspirél’amour de la plus haute vertu, il a soin de combattre cette passion quil’attaque d’ordinaire et qui en est l’ennemie la plus mortelle. Car cettemaladie ne naît pas tout d’abord et comme au hasard dans nos âmes,mais seulement après que nous avons fait beaucoup d’oeuvres saintes.C’est donc avec grande raison que Jésus-Christ établit premièrementet plante en quelque sorte dans le coeur les racines de la vertu la plus-pureet qu’il entreprend ensuite de la défendre de cette vapeur contagieuse,qui en corrompt les fruits les plus excellents.

Il commence par l’aumône, par la prière et par le jeûne,parce que c’est dans ces exercices (157) de vertu, que la vanitéd’ordinaire se plaît davantage. C’était de cela que le pharisiens’enorgueillissait : " Je jeûne, " dit-il, " deux fois la semaineet je donne la dîme de tout ce que je possède." (Luc, XVIII,15.) Il tirait même vanité de sa prière, puisqu’ilne la faisait que par ostentation. Comme il n’y avait là personneexcepté le publicain, il indiquait celui-ci et disait: " Je ne suispas comme le reste des hommes, ni comme ce publicain. "

Mais considérez comment Jésus-Christ, en commençantà parler de cette passion, en parle comme d’un serpent subtil etdangereux, capable de surprendre ceux qui ne s’appliquent pas avec grandsoin à veiller sur eux-mêmes.

" Prenez garde, " dit-il, " de ne pas faire votre aumône devantles hommes pour en être regardés (1)." C’est ainsi que saintPaul parle au peuple de Philippes: " Prenez garde aux chiens. " (Philip.III, 4.) Cette bête cruelle entre dans l’âme sans se fairesentir et elle infecte toutes les vertus qu’elle y trouve, par un poisonsecret et imperceptible.

Nous avons vu par ce qui précède comment il a parléau long de l’aumône et qu’il y a exhorté les hommes par l’exemplede Dieu même, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants.Après leur avoir persuadé d’aimer à donner et de lefaire avec une grande effusion de coeur, il veut prévenir tout cequi pourrait corrompre cette vertu , lorsqu’elle fleurit dans le coeur,comme un olivier beau et fertile. " Prenez bien garde, " dit-il, " quevous ne fassiez votre aumône devant les hommes. " Il dit " votreaumône, " parce que l’autre, dont il est parlé auparavant,est comme l’aumône de Dieu. Mais après avoir dit : " Ne faitespoint votre aumône devant les hommes, " il ajoute aussitôt," pour en être regardés. " Il semble que cela étaitenfermé dans ce qu’il venait de dire. Mais celui qui examinera cesparoles, verra bien que ce second avis est différent du premieret que Jésus-Christ y témoigne une grande tendresse enversnous et un admirable soin de tout ce qui nous regarde. Car un homme peutfaire l’aumône devant les hommes, sans avoir dessein d’en êtrevu, et au contraire une personne qui la fera en secret, peut souhaiterquelquefois d’être vue des hommes. C’est pourquoi le Seigneur neconsidère pas simplement l’action, mais il discerne la volonté;et c’est elle qu’il punit ou qu’il récompense. Si Jésus-Christn’eût point marqué si exactement cette circonstance, ce commandementeût pu servir de prétexte à plusieurs, pour se refroidirdans leurs aumônes, parce qu’on ne peut pas toujours les faire dansle secret. C’est pourquoi il ne vous impose point cette nécessitéet il vous assure que ce n’est point l’action extérieure, mais l’intentionsecrète, qu’il jugera digne de punition ou de récompense.Vous auriez dit peut-être en vous-même : Pourquoi suis-je coupablede ce qu’un autre me voit quand je fais l’aumône? Mais je vous répondsencore : Il ne vous demande point le secret de l’action, mais la droiturede la volonté et la pureté de l’intention. Car Dieu veutguérir votre âme par votre aumône et la délivrerde ses maladies.

Mais après qu’il a défendu de rien faire par vanité,qu’il a montré combien cette passion serait pernicieuse, comme ceserait travailler inutilement et perdre tout le fruit des bonnes oeuvres,il relève ensuite les pensées des auditeurs, en leur parlantde son Père et du ciel, pour ne pas les toucher par la seule craintede ce qu’ils peuvent perdre, mais pour les encourager encore par le souvenirde Celui qui les a créés.

" Autrement vous ne recevrez point la récompense de votre Pèrequi est dans le " ciel (1). " Il ne s’arrête pas là, maisil va plus loin et se sert de plusieurs moyens pour dé. tournerde la vaine gloire. Comme il leur a proposé auparavant les publicainselles païens pour confondre par cette comparaison ceux qui les imiteraient,il leur propose ici de même les hypocrites.

" Lors donc que vous ferez l’aumône ne faites point sonner latrompette devant vous, "comme le font les hypocrites dans les synagogueset dans les places publiques, pour être honorés des hommes.Je vous dis en vérité que déjà ils ont reçuleur récompense (2). " Je ne parle pas de la sorte pour marquerqu’en effet ces personnes sonnent de la trompette en donnant l’aumône,mais pour montrer seulement la passion furieuse qu’ils avaient d’êtrevus des hommes, se moquant d’eux par cette expression figurée. Etc’est avec grande raison qu’il les appelle " hypocrites, " puisqu’ils sontcharitables en apparence, mais cruels et inhumains dans le coeur. Car ilsne donnent pas l’aumône par une sincère compassion de leurprochain, mais par (158) un désir de s’acquérir de la gloire.Et n’est-ce pas une cruauté extrême, lorsque votre. frèremeurt de faim, de penser à vous procurer de l’estime et non àle soulager dans ses maux? Ainsi la vertu de l’aumône ne consistepas simplement à donner, mais à donner de la manièreet pour la. fin que Dieu nous commande.

2. Après qu’il a blâmé la vanité des hypocrites,jusqu’à faire rougir ceux de ses auditeurs qui en étaientcoupables, il apporte maintenant le remède à une âmefrappée de ce mal, et, après avoir dit ce qu’il faut éviteren faisant l’aumône, il dit ensuite ce qu’il faut y observer.

" Mais lorsque vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sachepas ce que fait votre main-droite (3)." Il ne parle point encore ici dela main du corps, mais il se sert de cette expression, comme s’il disait:Il faudrait, si cela se pouvait faire, que vous ignorassiez vous-mêmece que vous faites, et que vos propres mains dont vous vous servez pourfaire vos bonnes oeuvres ne les sussent pas. Il n’entend pas par ce motde main gauche, comme pensent quelques-uns, que nous ne devons nous cacherque des personnes injustes. Dieu étend ce commandement du secretà l’égard de toutes sortes de personnes.

Considérez maintenant quelle est la récompense qu’il promet.Comme il a fait voir le châtiment à encourir par l’ostentation,il montre maintenant la récompense à mériter par lamodestie, double considération dont il se sert pour exciter pluspuissamment et pour conduire à des préceptes plus relevés.Car il nous invite à ne pas perdre de vue que Dieu est présentpartout; que nos biens ou nos maux ne se terminent pas à cette vie;que nous devons eu sortant de ce monde être présentésà un tribunal terrible, où nous rendrons un compte exactde toutes nos actions, pour en recevoir ou la peine, ou la récompense;enfin qu’aucune chose grande ou petite n’est cachée aux yeux dece juge, si bien cachée soit-elle à ceux des hommes. C’estce que Jésus-Christ insinue en ces termes :

" Afin que votre aumône se fasse en secret, et votre Pèrequi voit ce qui est de plus secret, vous en rendra lui-même la récompensedevant tout le monde (4). " Il semble qu’il expose l’homme sur un grandet magnifique théâtre, et qu’il lui donne ce qu’il désirait,avec une magnificence qu’il n’aurait osé espérer. Car queprétendez-vous? lui dit-il. N’est-ce pas d’avoir quelques témoinsde vos bonnes oeuvres? Et vous aurez pour témoins non les angeset les archanges, mais Dieu même. Que si vous souhaitez que les hommesen soient spectateurs, je ne vous priverai pas même de cette satisfaction,lorsque le temps en sera venu, et ce que je vous donnerai passera. tousvos souhaits. Si vous vouliez faire paraître ici vos bonnes oeuvres,vous le feriez peut-être à l’égard de dix, ou de vingt,ou de cent personnes; mais si vous avez soin de les cacher, Dieu lui-mêmeles découvrira en présence de toute la terre. C’est pourquoi,si vous avez tant de désir que les hommes connaissent vos bonnesactions, cachez-les ici un peu de temps, et ils les verront un jour avecplus d’éclat, lorsque Dieu les fera paraître, qu’il les louera,et qu’il les exposera aux yeux de tout l’univers. Ceux qui s’aperçoiventici que vous voulez être vu, vous blâment comme un homme vain.Mais quand ils vous verront un jour couronné de gloire, non seulementils ne vous blâmeront pas, mais ils vous admireront. Puis donc quevous pouvez, en différant un peu de temps, recevoir une plus granderécompense, et vous acquérir une gloire pins solide; quelaveuglement serait-ce de perdre par votre précipitation, l’un etl’autre, et de souhaiter. que les hommes soient spectateurs du bien quevous faites, sans vous contenter qu’il soit vu de Dieu seul, de qui vousen attendez le prix et la récompense? Que si nous souhaitons d’avoirquelque témoin de nos actions, qui devons-nous choisir plutôtque notre Père qui est dans le ciel, puisque lui seul a le pouvoirde nous couronner ou de nous punir? Mais quand même notre vaniténe nous devrait pas coûter la perte de notre salut, il serait néanmoinsindigne de celui qui est jaloux de la gloire, d’aimer mieux avoir pourtémoins de ses actions les yeux des hommes que ceux de Dieu. Carqui serait assez fou dans le monde, pour ne pas se contenter qu’un roifût spectateur d’une action héroïque qu’il aurait faite,mais qui souhaiterait d’être regardé alors, et d’êtreloué par les plus méprisables de tous les hommes? C’est pourquoiJésus-Christ ne nous défend pas seulement de ne point aimerà faire voir nos bonnes oeuvres, mais il nous commande mêmede les cacher. Car il y a bien de la différence entre ces deux choses,et c’est (159) bien moins de n’affecter point de faire paraître sesbonnes oeuvres, que de s’étudier même à les tenir secrètes.

" Ainsi lorsque vous priez, ne faites point comme les hypocrites quiaffectent de prier en se tenant debout dans les synagogues et dans lescoins des rues, afin qu’ils soient vus des hommes : Je vous dis en véritéque déjà ils ont reçu leur récompense (5)."

" Mais vous, lorsque vous priez, entrez en un " lieu retiré devotre maison, et fermant la porte, priez votre Père en secret (6)." Jésus-Christ appelle encore ces personnes hypocrites, et trèsjustement, puisque, feignant de prier Dieu, ils ne font que regarder leshommes autour d’eux, et qu’ils ressemblent moins à des suppliantsqu’à des comédiens. Car celui qui prie vraiment Dieu, quittetout le reste, et n’est attentif qu’à Celui qui a le pouvoir delui accorder sa demande. Que si vous le quittez pour porter ailleurs votreattention et vos regards, et partout à la ronde, vous vous en retournerezles mains vides, c’est-à-dire avec ce que vous avec demandé.C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas que ces personnes ne recevrontpoint leur récompense, mais qu’ils l’ont déjà reçue;c’est-à-dire qu’ils l’ont reçue des hommes, et qu’ils onttrouvé ce qu’ils désiraient. Ce n’était pas làle dessein de Dieu. Il voulait nous donner lui-même la récompensede notre prière. Mais lorsqu’on la prétend d’ailleurs, onne mérite pas de rien recevoir de lui, puisqu’on n’attend rien delui. Qui n’admirera la bonté de Dieu, qui promet de nous récompenser,même de ce que nous lui avons demandé ses grâces?

3. Après avoir blâmé ceux qui abusent de la prière,en leur reprochant le lieu qu’ils affectent et leur intention corrompue,et fait voir qu’ils sont plus dignes d’être moqués que d’êtreexaucés, il enseigne ensuite une excellente manière de prier,à laquelle il attache une grande récompense: " Entrez, dit-il,dans un " lieu retiré de votre maison. " Vous me direz peut-être,ne faut-il point prier dans l’église? Oui, il le faut, mais dansla même disposition de coeur que si vous étiez en un lieusecret. Car Dieu considère toujours le but et la fin qu’on se propose,puisque quand vous entreriez dans le lieu le plus retiré de votrelogis, et que vous fermeriez la porte sur vous, si vous le faisiez parvanité, toute cette retraite ne vous servirait de rien. C’est doncavec grande sagesse que Jésus-Christ ajoute ce mot, " afin qu’ilssoient vus des hommes. " Quoique vous preniez soin de fermer la porte devotre cabinet, il veut que vous en preniez encore plus de fermer cellede votre coeur et de votre intention. Car on doit toujours combattre etrejeter la vaine gloire, mais particulièrement en priant. Que silors même que nous sommes exempts de cette passion, nous ne laissonspas d’être égarés et distraits dans nos prières;que sera-ce si nous y apportons une intention si corrompue? Comment nousécouterons-nous nous-mêmes? Et si nous, qui prions et quisommes dans le besoin, ne nous écoutons pas dans la prière,comment voulons-nous que Dieu nous écoute? Cependant, aprèstant de menaces que Jésus-.Christ fait ici, il se trouve des personnesqui ont si peu de honte et de retenue dans~les prières, que, sielles sont cachées de corps, elles tâchent de se faire entendrede tout le monde par des exclamations, des soupirs et un fatras de parolesqui les rendent la risée des autres. Un homme trouverait mao. vaisqu’on vînt en pleine rue le prier de la sorte, et il repousseraitcelui qui le ferait. Lorsqu’au contraire quelqu’un prie modestement etcomme il convient, tous ceux qui peuvent lui donner sont plus portésà le faire,

Apportons donc à la prière, non la posture du corps, rules cris de la bouche, mais la ferveur de l’esprit et le cri du coeur.Ne faisons point un bruit qui nous fasse remarquer, ni qui incommode nosfrères; mais prions modestement, avec un coeur brisé, devantDieu, et des larmes répandues en sa présence. Que si vousme dites que vous ne pouvez retenir vos cris dans la douleur dont vousêtes saisi; Je vous réponds que rien n’est plus propre àceux qui sont touchés de douleur que de prier de la manièreque je viens de dire. Moïse, percé de douleur, priait en silence,et Dieu entendit le cri de son coeur, lorsqu’il lui dit: " Pourquoi criez-vousvers moi? " (Exod. XX, 13.) Anne, mère de Samuel (I Rois, I, 12),pria de même sans qu’on entendît sa voix; et il obtint de Dieutout ce qu’elle voulait, parce que son coeur criait vers lui. Abel aussicriait devant Dieu, non seulement dans son silence, mais même étantmort (Gen. IV, 13), et sou sang élevait au ciel une voix plus puissanteet plus forte que le bruit des trompettes. Criez vous-même commeces saints et je ne vous en empêcherai pas. " Déchirez votrecoeur," comme (160) dit le Prophète, " et non pas vos vêtements.u (Joét, me) " Criez au Seigneur, comme David (Ps. CXXIV), " dela profondeur " où vous vous trouvez, du fond de votre coeur, etfaites que rotre oraison soit une chose secrète, et soit un m~stère. Ne voyez-vous pas que devant les rois tout est en silence,et que tout tumulte cesse? Vous entrez ici dans un palais bien plus terribleque ceux des rois de la terre, dans le palais du roi du ciel, gardez-ydonc une parfaite modestie. Vous avez part au choeur des anges; vous entrezen société avec les archanges et vous joignez vos chantsà ceux des séraphins mêmes. Ces habitants du ciel témoignentune frayeur modeste, et offrent à Dieu, avec crainte et tremblement,des hymnes saints et des concerts ineffables. Mêlez-vous avec euxlorsque vous priez, et tâchez d’imiter leur retenue et leur modestietoute céleste. Car ce n’est pas un homme que vous priez, mais Dieuqui est présent partout, qui vous entend avant même que vouslui parliez et qui voit ànu tous les secrets de votre coeur. Sivous priez de la sorte, vous en recevrez une grande récompense.

" Et votre Père qui voit ce qu’il y a de plus secret, vous enrendra la récompense devant tout le monde (6)." Il ne dit pas, vousdonnera, mais "vous rendra. " Car il veut bien se rendre votre débiteuret c’est un grand honneur qu’il vous fait. Mais comme il est invisiblelui-même, il veut aussi que votre prière soit secrèteet invisible; il marque ensuite la manière dont nous devons prier.

" Ne soyez pas grands parleurs dans vos prières comme font lespaïens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils obtiendrontce qu’ils demandent (7). " Lorsqu’il a parlé de l’aumône,il s’est contenté d’en retrancher la vanité sans spécifierde quoi il faut faire l’aumône, c’est-à-dire d’un bien acquispar un juste travail, et non pas par l’avarice ou par les rapines. Celaétait si clair que personne n’en pouvait douter, et il l’avait déjàassez marqué lorsqu’il appelait " bienheureux ceux qui auraientfaim et soif de la justice. " Mais lorsqu’il parle de l’oraison, il ajoutequelque chose de plus en retranchant le trop de paroles. En parlant dela vanité des aumônes, il avait rapporté l’exempledes hypocrites, il rapporte ici celui des païens, afin de confondrepartout ses auditeurs par la bassesse des personnes avec qui il les compare.Il se sert de ce moyen pour nous corriger, parce qu’il n’y a presque rienqui nous touche plus que lorsqu’on nous compare à des personnesméprisables.

Jésus-Christ appelle ici " grands discours " toutes les demandesque nous lui faisons, qui ne nous sont pas utiles, les dignités,les honneurs, l’avantage sur nos ennemis, l’abondance des richesses, eten un mot tout ce qui ne nous sert pas pour notre salut.

" C’est pourquoi ne vous rendez pas semblables à eux; parce quevotre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le luidemandiez (8)."

4. Il me semble encore que par là il défend tes longuesprières. Mais j’appelle longues prières celles qui le sont,non par le temps, mais par la multitude des paroles. Car il est bon depersévérer longtemps à demander à Dieu unemême chose. "Soyez assidus à l’oraison (Coloss. IV, 14),"dit saint Paul. Et lorsque Jésus-Christ nous propose l’exemple decette veuve qui fléchit par l’assiduité de ses prièresla dureté d’un juge cruel et impitoyable, et celui d’un homme quivient trouver son ami au milieu de la nuit, et qui obtient de lui non tantpar amitié que par importunité qu’il se lève, et qu’illui donne ce qu’il lui demande; il ne nous ordonne autre chose que de nousprésenter continuellement devant lui, non pour lui offrir une prièrelongue et étendue en paroles, mais pour lui exposer simplement notrebesoin. C’est ce qu’il exprime cri disant que " les païens s’imaginentqu’à force de paroles ils obtiendront ce qu’ils demandent. C’estpourquoi, " ajoute-t-il, " ne vous rendez pas semblables à eux,car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous lelui demandiez. " S’il sait ce dont nous avons besoin, dites-vous, pourquoile lui demander? Ce n’est pas pour l’en instruire, mais pour le toucher;afin que vous acquériez avec lui une divine familiarité parle commerce continuel que vous avez avec lui dans vos prières; afinque vous vous humiliiez devant lui, et que vous vous souveniez souventde vos péchés.

" Voici donc comme vous prierez : Notre Père qui êtes dansles cieux (9)." Voyez comment il relève d’abord les esprits, etrappelle en notre mémoire toutes les grâces que nous avonsreçues de Dieu. En nous apprenant à appeler Dieu " notrePère, " Il marque en même temps (161) par ce seul mot la délivrancedes supplices éternels, la justification des âmes, la sanctification,la rédemption, l’adoption au nombre des enfants de Dieu, l’héritagede sa gloire qui nous est promis, l’association à son Fils unique;et enfin l’effusion de son saint Esprit. Car il est impossible àcelui qui n’a pas reçu tous ces biens, d’appeler avec véritéDieu " son Père. " II nous attire donc à. Dieu par deux considérationstrès puissantes par la majesté de celui que nous invoquons,et par la grandeur des dons que nous en avons reçus. Quand il ditque " Dieu est dans les cieux, " ce n’est pas comme pour le berner et l’yrenfermer; mais pour retirer de la terre l’esprit de celui qui prie etpour l’attacher au ciel.

Il nous apprend encore à faire nos prières en commun pourtous nos frères. Car il ne dit pas: Mon père " qui êtesdans les cieux; " mais " notre père, " afin que notre oraison soitgénéralement pour tout le corps de l’Eglise, et que chacunne regarde point son intérêt particulier, mais celui de tous.Il bannit aussi par là toutes les aversions, et les inimitiés;il réprime l’orgueil, il chasse l’envie, et il introduit dans lesâmes la charité, cette mère divine de tous les biens.Il détruit encore toutes les inégalités et les différencesde conditions et d’états, et il égale admirablement le pauvreavec le riche, et le sujet avec le prince; puisque nous nous trouvons tousunis dans les choses les plus importantes et les plus nécessaires,qui sont celles du salut.

En quoi peut donc nous nuire la bassesse de notre naissance selon lachair, puisqu’une autre naissance nous unit tous, sans que l’un ait aucunavantage sur l’autre: ni le riche sur le pauvre; ni le maître surle serviteur; ni le magistrat sur le particulier; ni le roi sur le soldat;ni le philosophe sur le barbare; ni le plus savant sur le plus simple etle plus ignorant? Car Dieu rend tous les hommes également nobles,lorsqu’il veut bien s’appeler également le père de tous.

Après donc qu’il a représenté à ses disciplescette noblesse et la grandeur de ce don de Dieu; l’égalitéqui doit régner entre eux, et la charité qu’ils doivent avoirles uns pour les autres; après qu’il les a relevés de laterre pour les attacher au ciel, voyons ce qu’il leur ordonne de demander.Il est vrai que les premières paroles de cette prière semblaientdevoir suffire pour le leur apprendre. Car il est bien juste que celuiqui appelle Dieu " son Père, " et un père commun àtous, vive de telle sorte qu’il ne paraisse pas indigne d’une qualitési haute, et qu’il corresponde à l’excellence de ce don par la saintetéde sa vie. Mais Jésus-Christ ne s’arrête pas là, etil ajoute :

" Que votre nom soit sanctifié(9). " C’est une prièredigne d’un homme qui vient d’appeler Dieu son Père, de n’avoir rientant à coeur que la gloire de ce Père, et de méprisertoutes les autres choses en comparaison de celle-là. Car ce mot" soit sanctifié, " veut dire, soit glorifié. Dieu a sa gloirequi est toujours pleine, toujours infinie, et qui demeure toujours la même.Et il commande néanmoins à celui qui le prie de vouloir qu’ilsoit encore honoré par là sainteté de notre vie. C’estce qu’il avait déjà dit en ces termes : " Que votre lumièreluise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres et qu’ilsglorifient votre Père qui est dans le ciel. " (Matth. V, 15.) Quandles séraphins louent Dieu, ils ne disent que ces paroles : "Saint;saint, saint. " C’est pourquoi ce mot : " Que votre nom soit sanctifié," veut dire, qu’il soit glorifié. Daignez, s’il vous plaît,disons-nous à Dieu, régler et purifier notre vie de tellesorte, que tout le monde vous glorifie en nous voyant. C’est làla perfection d’un chrétien d’être si irréprochabledans toutes ses actions, que chacun de ceux qui le voient en rende àDieu la gloire qui lui est due.

5. " Que votre règne arrive (10)." C’est encore là laprière d’un véritable enfant de Dieu, de ne point s’attacheraux choses visibles, et de ne point estimer les biens présents ;mais de nous soupirer toujours vers son Père, et de désirerles biens à venir. C’est là l’effet d’une bonne conscience,et d’une âme dégagée de la terre. C’était lesouhait continuel de saint Paul. C’était ce qui lui faisait dire: " Nous qui avons reçu les prémices de l’Esprit, nous soupironset nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’effet de l’adoptiondivine, c’est-à-dire la rédemption et la délivrancede notre corps." (Rom. VIII, 43.) Celui qui est brûlé de cedésir ne peut plus s’enfler des avantages de ce monde, ni s’abattredans ses maux, mais comme s’il était déjà dans leciel, il n’est plus sujet à l’une et l’autre de ces deux inégalitéssi différentes.

" Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (40)." Il y a une admirable (162) suite dans ces paroles. Il nous commande biende désirer les biens futurs, et de tendre toujours au ciel : maisil veut de plus qu’en attendant cet avenir, nous imitions même surla terre, la vie des anges dans le ciel. Vous devez, nous dit-il, désirerle ciel et les biens que je vous y prépare; mais je vous commandecependant de faire de la terre un ciel, et d’y vivre, d’y parler et d’yagir comme si vous étiez déjà dans le ciel. C’estcette grâce que vous devez me demander. Quoique vous soyez sur laterre, vous devez néanmoins tâcher de vivre comme ces puissancescélestes, puisque vous pouvez tout ensemble être ici-bas,et vivre comme elles. Voici donc ce que nous marquent ces paroles de Jésus-Christ.Comme les anges dans le ciel obéissent librement et toujours avecla même ferveur, comme ils ne sont point inconstants, obéissantdans une occasion et n’obéissant point dans l’autre; mais qu’ilsse soumettent toujours et demeurent parfaitement assujettis, parce qu’ilssont "puissants en vertu," dit le Prophète, " pour accomplir lesordres de Dieu (Ps. CII, 20) ;" faites-nous cette même grâceà nous autres hommes, de ne point faire votre volonté enpartie, mais de l’accomplir entièrement en toutes choses.

Considérez aussi comment Jésus-Christ nous apprend àêtre humbles, en nous faisant voir que notre vertu ne dépendpas de notre seul travail, mais de la grâce de Dieu. Il ordonne encoreici à chaque fidèle qui prie de le faire généralementpour toute la terre. Car il ne dit pas: " Que votre volonté soitfaite " en moi ou en nous, mais " sur toute la terre; " afin que l’erreuren soit bannie; que la vérité y règne; que le vicey soit détruit; que la vertu y refleurisse; et que la terre ne soitplus différente du ciel. Car si Dieu était ainsi obéidans le monde, quoique les habitants du ciel soient bien différentsde ceux de la terre, la terre néanmoins deviendrait un ciel, etles hommes seraient des anges, parce qu’ils vivraient comme les anges.

"Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour (11). " Comme ilvient de dire : " Que votre volonté soit faite sur la terre comme" au ciel, " et qu’il parlait à des hommes environnés d’unechair fragile, sujets à diverses nécessités, et incapablesde jouir encore de l’impassibilité des anges, il veut bien nouscommander d’accomplir la volonté de Dieu, aussi parfaitement queles anges, mais il condescend en même temps à la faiblessede notre nature : J’exige de vous, dit-il, la vertu de mes anges, maisnon leur impassibilité. La fragilité de votre nature en estincapable, et elle a nécessairement besoin d’une nourriture quila soutienne.

Mais remarquez combien il veut en nous de spiritualité mêmedans ce qui regarde le corps. Car il ne nous commande point de lui demanderdes richesses, ou des plaisirs, ou des habits précieux, ou riende semblable, mais seulement du pain, et le pain dont nous avons besoinle jour où nous vivons, sans nous mettre en peine du lendemain :" Donnez-nous, " dit-il, " notre pain de chaque jour. " Et non contentde cela, il ajoute encore : " Donnez-nous aujourd’hui," afin d’exclureentièrement de nos esprits le soin et l’embarras du jour suivant.Car pourquoi vous tourmenter du soin d’un jour que vous n’êtes pasassuré de voir? Aussi il s’étend plus au long sur ce sujetdans la suite : " Ne vous mettez point en peine du lendemain," dit-il.Car il veut que nous soyons toujours ceints pour le voyage, et tout prêtsà prendre notre essor vers le ciel, ne donnant au corps que ce quela nécessité commande.

Mais parce qu’un chrétien ne devient pas impeccable par le baptême,Jésus-Christ nous témoigne encore ici sa tendresse, en nousprescrivant cette prière pour fléchir la bonté deDieu, et pour lui demander le pardon de vos péchés.

" Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux quinous doivent (12)." Considérez jusqu’où va l’excèsde l’amour que Dieu porte aux hommes. Il croit encore dignes du pardonceux qui l’offensent après avoir été délivrésde tant de maux., et après avoir reçu des grâces siineffables. Car c’est pour les fidèles que cette prière estfaite, comme la coutume de l’Eglise nous le montre, et le premier mot mêmede cette oraison, puisqu’une personne qui n’est pas encore baptiséene peut pas appeler Dieu son " Père." Si donc cette prièreest pour les fidèles, et s’ils demandent à Dieu le pardonde leurs péchés, il est visible que Dieu ne nous refuse pas,même après le baptême, le remède de la pénitence.S’il n’avait voulu nous persuader cette vérité, il ne nousaurait pas prescrit cette prière. Mais en parlant des péchés,et en nous commandant d’en demander le pardon; en nous apprenant le moyen(163) de l’obtenir par cette voie facile, qui consiste à remettreafin qu’on nous remette; il est clair qu’il a voulu nous montrer par làque les péchés peuvent encore être effacés aprèsle baptême, et que c’est pour nous le persuader qu’il nous commandede prier de cette manière. Ainsi en nous faisant souvenir de nospéchés, il nous inspire des sentiments d’humilité.En nous commandant de pardonner aux autres, il efface de notre esprit lesouvenir des injures. En nous promettant de nous pardonner nos fautes,il relève nos espérances. Et en nous rendant les imitateursde sa douceur et de sa bonté ineffable, il nous élèvejusqu’au comble de la sagesse.

Mais voici qui est extrêmement remarquable: puisqu’il avait renfermédans chacune de ces demandes toute la perfection chrétienne, ily avait compris par conséquent l’obligation de pardonner les injures.Comme en effet l’abrégé de toute la vertu est dans cetteparole : "Votre nom soit sanctifié; " ou dans cette autre : " Quevotre volonté soit faite sur la terre, comme elle l’est dans leciel; " ou dans cette faveur qu’il nous donne d’appeler Dieu "notre Père," on peut dire que toutes ces vertus renferment aussi la nécessitéd’oublier les injures que nous avons reçues de nos frères.Et cependant il ne se contente pas de cette recommandation implicite, etpour montrer combien il avait à coeur ce précepte, il enfait un article exprès de la prière qu’il nous prescrit,et quand il l’a achevée, il n’en répète aucun autreque celui-là seul, en nous assurant : " Que si nous ne pardonnonspoint aux hommes les péchés qu’ils ont commis contre nous,notre Père céleste ne nous pardonnera point aussi les nôtres."

Ainsi Dieu fait dépendre de nous notre fin, et nous rend maîtresde l’arrêt qu’il doit prononcer un jour. Car afin que, quelque déraisonnableque vous soyez, vous ne puissiez vous plaindre en quoi que ce soit du jugementque Dieu doit prononcer, il veut que vous, qui êtes le coupable,soyez néanmoins le maître de votre sentence. Comme vous aurezjugé de vous, ainsi en jugerai-je moi-même, et si vous pardonnezà un homme comme vous, je vous promets de vous pardonner. Et néanmoinsDieu égale en cela deux choses bien inégales. Car vous pardonnez,parce que vous avez besoin qu’on vous pardonne; mais Dieu fait grâcesans avoir besoin de rien. Vous pardonnez comme serviteur à celuiqui est ce que vous êtes; mais Dieu pardonne comme un maîtreà son esclave. Vous faites grâce, parce que vous êteschargé de péchés; Dieu fait grâce, étantla sainteté même, incapable de la moindre faute.

Mais il y a encore ici une grande preuve de sa bonté. Car ilpouvait absolument vous pardonner vos péchés; mais en nele faisant qu’à proportion que vous pardonnez aux autres, il vousfait naître mille occasions d’exercer la douceur et la charité.Il vous donne lieu d’éteindre votre colère, et d’étoufferdans votre coeur tout ce qui y pourrait être de brutal et d’inhumain,et il vous apprend à vous unir très étroite. mentavec vos frères, qui font avec vous partie du même corps.

Après cela de quelle excuse vous couvrirez-vous? Direz-vous quevotre frère vous a mal. traité sans sujet? C’est ce qu’onsuppose, puis. qu’on vous commande de lui pardonner. S’il y avait de lajustice dans ce qu’il a fait, il n’y aurait plus de péché.C’est donc son injustice, c’est son péché qu’on vous exhortede lui pardonner, comme c’est pour des péchés semblables,et pour beaucoup d’autres encore plus grands, que vous demandez àDieu qu’il vous pardonne. Mais avant même qu’il vous accorde le pardon,il vous fait grâce, en vous commandant de le demander de la sorte,et en vous apprenant ainsi à être doux et charitable enversvos frères. Et de plus il vous promet après cela une granderécompense, en vous assurant qu’il ne vous demandera plus compted’aucun de vos péchés.

De quel supplice donc serons-nous dignes, si après que Dieu amis ainsi notre salut en notre pouvoir, nous nous trahissons nous-mêmes,et nous nous perdons volontairement? Comment osons-nous demander àDieu, qu’il soit doux et indulgent envers nous, puisque dans une chosequi dépend de nous, nous sommes si cruels et si inhumains enversnous-mêmes?

" Et ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nousdu mal, parce qu’à vous appartient la royauté, la puissanceet la gloire, dans tous les siècles, Amen (13)." Rien de plus propreà nous faire voir notre bassesse et à rabattre notre présomptionque ces paroles qui nous enseignent à ne pas fuir les combats, maisaussi à ne pas nous y jeter de nous-mêmes, C’est ainsi etqu’il nous sera plus glorieux (164) de vaincre, et plus honteux au démond’être vaincu. Car lorsque nous sommes forcés de combattre,il faut le faire avec fermeté et avec vigueur: mais quand nous n’ysommes point appelés, il faut nous tenir en repos, et attendre letemps du combat, afin de montrer tout ensemble de l’humilité etdu courage. Il entend par ce mot, " du mal, " qui signifie aussi " du méchant," le malin esprit, et il nous exhorte à avoir contre lui une inimitiéirréconciliable. Il nous apprend aussi qu’il n’est pas méchantpar sa nature. Car la malice n’est pas naturelle à la créature,mais elle vient du choix de la volonté. Jésus-Christ l’appelleabsolument " le méchant, " parce qu’il l’est au suprême degré; et comme, sans avoir jamais reçu de nous la moindreinjure, iI nous fait une guerre qui ne connaît pas de trêve,le Seigneur nous fait dire non pas: " Délivrez-nous des méchants,"mais " du méchant; " afin de nous commander de n’avoir point d’aigreurcontre nos frères dans les maux que nous en souffrons, mais de tournertoute notre haine sur cet esprit de malice, l’auteur et le principe véritablede tous les maux.

Après nous avoir excités au combat par le souvenir decet ennemi, et exhortés à fuir la tiédeur et la paresse,il nous encourage de nouveau, et relève nos esprits en nous représentantquel est le roi que nous servons, et nous faisant voir qu’il est lui seulplus puissant que tous: "Car à vous appartient la royauté,la puissance et la gloire. " Si donc la royauté appartient àDieu, il ne faut rien craindre, puisqu’il n’y a personne qui soit capablede lui résister, et qui puisse lui ravir son pouvoir suprême.Lorsqu’il dit, " la royauté est à vous, " il fait voir quecet ennemi même qui nous attaque, lui est soumis, et que s’il nousfait la guerre, ce n’est que parce que Dieu le souffre. Il est du nombrede ses esclaves, quoique déjà condamné et réprouvépar lui, et quelque furieux qu’il soit, il n’oserait attaquer un homme,s’il n’en avait reçu le pouvoir de Dieu. Que dis-je, qu’il n’oseraitattaquer un homme? Il n’osa pas même autrefois entrer dans des pourceaux,sans en avoir reçu auparavant la permission de Jésus-Christ;comme il n’osa non plus toucher aux boeufs et aux brebis du saint hommeJob, qu’après que Dieu même lui en eut donné le pouvoir.Quand vous seriez donc mille fois plus faible que vous n’êtes, sivous êtes juste, vous devez avoir toute confiance, ayant un si grandroi, un roi qui peut faire par vous tout ce qu’il lui plaît.

7. " A vous appartient la gloire dans tous les siècles. Amen." Dieu ne vous délivre pas seulement de vos maux, il peut encorevous donner la gloire. Comme sa puissance est infinie, sa gloire est ineffable,et l’une et l’autre s’étendront dans tous les siècles. Vousvoyez combien de choses il nous propose pour nous exciter à combattre,et pour nous inspirer la fermeté et la confiance.

Et pour montrer ensuite, comme je vous l’ai déjà dit,qu’il ne hait rien tant que le souvenir des injures, et qu’il n’aime rientant que la douceur et la modération qui lui est opposée;après qu’il a achevé cette prière, il reprend cetarticle, et il nous exhorte, et par la peine dont il nous menace si nousne le pratiquons, et par la récompense qu’il nous promet, si nousavons soin d’y obéir.

" Car si vous pardonnez aux hommes, votre Père célestevous pardonnera aussi (14). Mais si vous ne leur pardonnez point, votrePère ne vous pardonnera point (15). " Il parle encore d’un " Père" et d’un " Père céleste, " afin de nous faire rougir dehonte, si, ayant un tel Père, nous devenions durs et inhumains commeles bêtes, et si, appelés au ciel, nous n’avions que des penséesbasses et terrestres. Ce n’est pas assez d’être enfants de Dieu parla grâce qu’il nous a faite, il faut l’être encore par nosactions. Rien ne nous rend si semblables à Dieu, que la douceuret la charité que nous témoignons envers ceux qui nous outragentavec le plus de malice et de violence. C’est ce qu’il a marqué lui-même,lorsqu’il a dit que Dieu " fait lever son soleil sur les bons et sur lesméchants. " C’est pour ce sujet qu’il est indiqué dans tousles articles de cette prière qu’elle doit se faire en commun. "Notre Père, " dit-il, " que votre nom soit sanctifié; quevotre royaume arrive; que votre volonté soit faite sur la terrecomme dans le ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour,et remettez-nous nos dettes; ne nous laissez point succomber à latentation, et délivrez-nous du mal. " Il veut que nous parlionstoujours en commun pour nous apprendre que nous devons être toujoursparfaitement unis, sans qu’il nous reste la moindre trace d’animositéou d’aversion contre notre frère.

Quel supplice donc mériteront ceux qui, (165) après cespréceptes de Jésus-Christ, non seulement ne pardonnent pointà leurs ennemis, mais osent même prier Dieu de les en venger,et qui ne craignent pas de combattre sa loi sainte, et ce soin qu’il noustémoigne en tant de manières de prévenir toutes nosdivisions, et tout ce qui peut mettre dans nos esprits quelque semenced’aversion ou de haine. Comme il sait que la charité est la racinede tous les biens, il veut retrancher de nous tout ce qui pourrait l’altéreren quelque manière, afin que nous demeurions parfaitement unis,en nous réunissant tous ensemble, comme membres d’un mêmecorps. Car il n’y a personne, non, je le dis encore une fois, il n’y apersonne sur la terre, sans excepter père,. mère, ou quelqueautre ami que ce soit, qui nous aime autant que Dieu nous a aimés.Il n’en faut point d’autre preuve que les grâces qu’il nous faittous les jours, et les commandements qu’il nous prescrit.

Que s’il vous semble que es maladies, les misères publiques,et les autres maux dont Dieu nous afflige dans cette vie, ne s’accordentpas avec cette affection si tendre qu’il a pour nous; considérezcombien vous l’offensez fous les jours, et vous ne vous étonnerezplus, quand vous en souffririez encore davantage. Vous serez surpris, aucontraire, lorsque vous recevrez quelque bien. Mais pour nous, nous nousarrêtons à considérer les différents maux quenous souffrons, et nous ne considérons jamais cette multitude defautes que nous commettons de jour en jour. De là vient que noustombons dans la tristesse, et que nous nous abattons aisément.

Que si nous voulions compter exactement, seulement durant un jour, lespéchés que nous commettons, nous reconnaîtrions aussitôtque nous mériterions de souffrir encore beaucoup plus que nous nesouffrons. Je ne m’arrêterai pas aux péchés que chacunde vous peut avoir jusqu’ici commis; je ne veux que vous représenterceux de ce jour. Je ne sais pas en détail tout ce qui se passe chez,vous, cependant le nombre de nos fautes est. si grand, que ceux qui neles peuvent toutes comprendre, peuvent au moins en connaître unepartie par ce que je vais vous dire. Car qui de nous n’a pas éténégligent dans ses prières? qui n’a point eu de vanité?qui ne s’est point enorgueilli? qui n’a point médit de son frère?qui n’a point eu de mauvais désir? qui n’a point jeté unregard trop libre? qui n’a point senti quelque émotion et quelquetrouble en se souvenant de son ennemi.

Si jusque dans l’église et durant si peu de temps, nous noussommes rendus coupables de tant de maux, que deviendrons-nous quand nousen serons sortis? Si nous ressentons tant d’orages dans le port, lorsquenous rentrerons au milieu de la mer, je veux dire au milieu du monde etdes affaires de ce siècle, comment pourrons-nous nous reconnaîtrenous-mêmes? Cependant Dieu nous a donné un moyen bien courtet bien facile pour nous délivrer de ce poids effroyable de tantde péchés. Car quelle peine, y a-t-il de pardonner àcelui qui vous a offensé? Il y a de la peine à nourrir del’aversion dans son coeur, mais il n’y en a point à pardonner.,Car en étouffant notre colère, nous assurons la paix de notreâme, et notre volonté seule suffit pour cela. Il ne faut nipasser les mers, ni faire de longs voyages, ni traverser les montagnes,ni dépenser notre bien, ni lasser notre corps. Il suffit de vouloir,et tout le mal que notre ennemi nous a fait est effacé.

8. Mais si, au lieu de lui pardonner, vous vous adressez à Dieuafin qu’il vous venge de lui, quelle espérance vous restera-t-ilde votre salut, puisque tors même que vous devriez fléchirla colère de Dieu, vous l’irritez davantage, et qu’ayant l’apparenced’un suppliant, vous vous expliquez par des paroles qui seraient plus dignesd’une bête farouche que d’un homme, et qui sont comme autant de flèchesmortelles que vous donnez au démon, afin qu’il s’en serve pour percervotre âme? C’est pourquoi saint Paul, parlant de la prière,ne recommande rien tant que de pratiquer ce précepte : " Levez auciel vos mains pures, "dit-il, " sans colère et sans dispute. "(I Thess. II, 5.) Car si, lors même que vous avez besoin de miséricorde,bien loin d’étouffer votre colère, votas en nourrissez leressentiment, quoi. que ce soit alors vous mettre vous-même le poignarddans le sein: quand pourrez-vous prendre des sentiments plus doux, et quandrejetterez-vous de votre coeur cette humeur maligne qui vous empoisonneet qui vous tue?

Que si vous ne comprenez pas encore la grandeur de ce péché,jugez-en par ce qui se passe parmi les hommes, et vous reconnaîtrezalors combien grand est l’outrage que vous osez faire à Dieu. Bienque vous ne soyez (167) qu’un homme, si quelqu’un venait vous demanderpardon, et qu’apercevant son ennemi, lorsqu’il serait à vos pieds,il se levât et vous quittât tout à coup pour aller letuer, n’est-il pas certain qu’il vous irriterait encore davantage par cettesatisfaction si offensante? Jugez par là de ce qui se passe entreDieu et vous. Vous offrez à Dieu votre prière, vous vousabaissez devant lui, et après cela vous le quittez soudain, pourattaquer votre ennemi par des imprécations sanglantes. Ce n’estpas là prier Pieu, c’est le déshonorer. Vous invoquez contrecelui qui vous a offensé Celui qui vous commande de lui pardonner,et vous le priez de faire le contraire de ce qu’il vous ordonne. une voussuffit pas de violer la loi de Dieu; mais pour augmenter votre supplice,vous le priez encore de la violer lui-même. Croyez-vous qu’il aitoublié ce qu’il ordonne? Est-ce avec un homme que vous traitez,qui peut quelquefois manquer de mémoire, ou avec un Dieu qui saittout, et qui veut qu’on garde ses lois très exactement? Aussi est-ilsi éloigné de taire ce que vous lui demandez, qu’il ne peutsouffrir seulement la demande que vous lui faites, qu’il vous a en horreur,et qu’il vous destine déjà au dernier supplice. Comment doncprétendez-vous obtenir de lui ce qu’il vous commande de fuir avectant de soin?

Cependant il y a des personnes si insensées, que non seulementelles prient Dieu contre leurs ennemis, niais encore contre les enfantsde leurs ennemis, et que dans la fureur qui les possède, elles voudraientles dévorer si cela leur était possible; ou plutôtelles les dévorent en effet. Et ne me dites point que vous n’avezpoint déchiré avec les dents la chair de ces personnes. Vousles avez déchirées encore plus cruellement par les désirsde votre coeur, lorsque vous avez conjuré Dieu de faire tomber surelles toute sa colère, que vous avez souhaité qu’elles fussentdamnées éternellement, et que toute leur famille pérîtavec elles. Quelles plaies sont aussi cruelles? quels traits sont aussienvenimés que ces désirs?

Ce n’est pas là ce que Jésus-Christ vous a appris. Ilne vous a point enseigné à ensanglanter ainsi votre bouche.Vous êtes plus horrible aux yeux de Dieu par ces prières détestables,que vous ne le seriez aux yeux des hommes si vous aviez la bouche pleinedu sang et de la chair de vos ennemis. Comment donnerez-vous en cet étatle baiser de paix à vos frères? Comment approcherez-vous,du sacrifice? comment pourrez-vous boire le sang de Jésus-Christayant le coeur si plein de poison? Quand vous dites : Mon Dieu, étendez,votre malédiction sur mon ennemi, renversez toute sa famille, qu’ilpérisse avec tout ce qui est à lui, et que vous lui souhaitezainsi mille morts, en quoi êtes-vous différent d’un assassinet d’un meurtrier, ou plutôt des bêtes les plus farouches?

9. Bannissons de nous, mes frères, cette fureur et cette manie.Témoignons envers ceux qui nous offensent la, douceur que Jésus-Christnous commande, afin que nous soyons semblables à notre Pèrequi est dans les cieux. Nous le serons si nous rappelons en notre mémoiretous les péchés de notre vie, si nous examinons avec soincombien nous offensons Dieu, soit dans notre maison, soit dehors, soitdans les lieux publics ou dans les églises. Quand nous n’aurionspoint fait d’autre mal, la seule négligence que nous témoignonsen ce lieu si saint suffirait pour nous rendre dignes du dernier supplice.Les prophètes font retentir ici leurs divins oracles; tes apôtresnous prêchent, Dieu nous parle lui-même, et notre esprit cependants’échappe et s’égare, et s’occupe des soins et des affairesdu monde.

Nous n’écoutons pas dans l’église la loi de Dieu avecautant de silence et de retenue, que ceux qui assistent aux théâtres,en témoignent pour les édits de l’empereur. Les consuls alors,les sénateurs, les magistrats, et tout le peuple, se lèventet se tiennent debout pour écouter ce qui se lit avec un profondrespect. Si quelqu’un osait faire du bruit et élever sa voix dansce grand silence, on punirait ce crime de mort, comme étant commiscontre la majesté du prince. Et ici lorsqu’on lit publiquement leslettres que Dieu nous écrit du ciel, tout est en tumulte et on n’entendque du bruit de tons côtés. Cependant Celui qui nous écritces lettres est bien plus grand que l’empereur; et cette assembléeoù on les lit est bien plus auguste que celle de vos théâtres.Il n’y a que des hommes dans ces assemblées; mais celle-ci, lesanges s’y trouvent avec les hommes. De plus les prix qui sont promis parces décrets du ciel à ceux qui seront vainqueurs, sont sanscomparaison plus grands que ne sont toutes ces vaines récompensesd’ici-bas.

C’est pourquoi non seulement les hommes, mais les anges, les archanges,tous les chœurs (167) du ciel, et tous les peuples de la terre, doiventrendre ici leur commun hommage à leur commun roi, selon ce commandementexprès que nous en fait l’Ecriture: " Bénissez le Seigneur,vous tous qui êtes ses ouvrages. " (Daniel, III, 30.) Car tous sesouvrages sont admirables. Ils sont élevés au-dessus de laraison, et l’esprit humain ne les peut comprendre. Les prophètesnous les annoncent tous les jours, et chacun d’eux en relève différemmentl’excellence et la grandeur. L’un dit: " Dieu montant en haut a emmenéavec lui la captivité même captive, il a fait des dons auxhommes (Ps. XVII, 49);" et: " Le Seigneur est puissant, Dieu est fort dansles armées. "(Ps. XXIII, 8.) L’autre dit : " Il divisera les dépouillesdes puissants, parce qu’il est venu pour annoncer aux captifs leur délivrance,et pour rendre la vue aux aveugles. " (Isaïe, XIII, 12.) Un autrechantant la gloire que Dieu a remportée sur la mort, s’écrie:" O mort, où est ta victoire? ô enfer, où est ton aiguillon?"(Osée, XIII, 14.) Un autre prédisant la paix profonde quirégnerait dans le monde dit: " On " brisera les épéespour les employer au fer " des charrues, et on changera les lances en "faux." (Isaïe, II, 4.) Un autre parlant a Jérusalem lui dit : "Tressaillez de joie, fille de Sion fille de Jérusalem, annoncezpartout que votre roi vient vous voir et vous témoigner sa douceur,qu’il est assis sur une ânesse et sur un ânon. " (Zachar. IX,9.) Un autre prédit son avènement, et dit : " Le Seigneurque vous cherchez viendra, et qui pourra soutenir le jour de son avènement?Tressaillez de joie et bondissez comme de jeunes veaux qu’on a déliés." (Joël II,2.) Un autre encore s’écrie sur le même sujetavec admiration : " C’est là notre Dieu et il n’y en a point d’autrequ’on puisse lui comparer. "(Deut. IV, 35.) Cependant lorsque nous entendonstant de merveilles, au lieu de trembler dans ce lieu saint, et de croireque nous sommes plutôt dans le ciel que sur la terre, nous faisonsdu bruit comme si nous étions dans un marché. Nous remplissonsde tumulte le temple de Dieu, et nous y passons une grande partie du tempsà parler de folies et de bagatelles.

Lors donc que nous sommes si négligents et en public et en particulier,et dans I’Eglise même, et à écouter la parole de Dieu,et dans toutes nos actions grandes ou petites; et que de plus nous faisonstant d’imprécations contre nos ennemis, comment espérons-nousde nous sauver, puisque nous ajoutons à tant de crimes des prièresencore plus criminelles? Après cela devons-nous nous étonners’il nous arrive quelque malheur; et ne serait-ce pas plutôt unemerveille s’il ne nous en arrivait pas? Le premier effet semble naturelet ordinaire; et le second est contraire à la raison. Car il seraittout à fait injuste, qu’étant ennemis de Dieu, et l’irritantcontinuellement, nous jouissions de son soleil, de ses pluies et de tousses autres biens qui découlent de lui comme de leur source : puisquen’ayant que l’apparence d’hommes, nous sommes en effet plus cruels queles bêtes les plus sauvages; puisque nous nous déchirons lesuns les autres et que nous trempons notre langue dans le sang de nos frères.Et cela après avoir mangé avec eux à la table divineet spirituelle; après avoir reçu tant de grâces pourcette vie, et tant de promesses pour être éternellement heureuxen l’autre.

Pensons, mes frères, à ces vérités si importantes.Rejetons de nos âmes ce poison mortel, brisons ces chaînesde la haine et de la colère, offrons à Dieu des prièresdignes de lui et de nous; et au lieu d’être cruels comme les démons,devenons doux et charitables comme les anges. De quelque manièrequ’on nous ait outragés, que le souvenir de nos péchés,et la récompense que Jésus-Christ joint à ce préceptede pardonner aux autres, adoucisse notre esprit, et arrête tous lesmouvements de notre colère, afin qu’ayant toujours conservéla pair dans notre coeur pendant cette vie, Dieu nous traite dans l’autreavec autant de bonté, que nous en aurons témoignéeenvers nos frères. Si ce tribunal d’un Dieu nous épouvante,rendons-le-nous favorable en pardonnant à nos ennemis, et ouvrons-nousmaintenant la porte de sa miséricorde, pour paraître alorsdevant lui avec confiance. Si nous n’avons pu mériter cette grâceen ne péchant point, nous l’obtiendrons, en pardonnant àceux qui auront péché contre nous. Cette condition est sansdoute très avantageuse pour nous, et elle ne nous sera point pénible.Faisons du bien à nos ennemis, et nous amasserons un trésorde miséricorde. Ainsi nous serons aimés non-seulement deshommes, mais de Dieu même, qui nous couronnera enfin, et nous ferajouir des biens éternels que je vous souhaite, par la (168) grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il

HOMÉLIE XX

" LORSQUE VOUS JEUNEZ, NE SOYEZ POINT TRISTES COMME LES HYPOCRITESQUI PARAISSENT AVEC UN VISAGE DÉFIGURÉ, AFIN QUE LES HOMMESCONNAISSENT QU’ILS JEUNENT. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’ILSONT DÉJA REÇU LEUR RÉCOMPENSE. — MAIS VOUS, LORSQUEVOUS JEUNEZ, PARFUMEZ VOTRE TÊTE, ET LAVEZ VOTRE VISAGE. — AFIN DENE PAS FAIRE PARAÎTRE AUX HOMMES QUE VOUS JEUNEZ, MAIS SEULEMENTA VOTRE PÈRE QUI EST PRÉSENT DANS LES LIEUX LES PLUS SECRETS,ET VOTRE PÈRE QUI VOIT CE QU’IL Y A DE PLUS SECRET, VOUS EN RÉCOMPENSERA." (CHAP. VI, 16, 17, 18 ; JUSQU’AU VERSET 24.)

1.Il faut gémir ici, mes frères. Il faut pleurer notremalheur, puisque nous n’imitons pas seulement, mais que nous surpassonsmême ces hypocrites dont parle Jésus-Christ. Car je sais,et je ne le sais que trop, qu’il y a aujourd’hui plusieurs personnes qui,par une hypocrisie bien différente de celle des pharisiens, ne jeûnentpas comme eux, afin qu’on les voie; mais qui veulent faire croire qu’ilsjeûnent lorsqu’ils ne jeûnent pas. Ils allèguent pourexcuse une raison qui est pire encore que leur crime, en disant qu’ilsaffectent de paraître ainsi jeûner, afin de ne scandaliserpersonne. Pensez-vous bien à ce que vous dites? Quoi ! Dieu vousfait un commandement, et vous nous parlez de scandale? Vous croyez scandaliserle monde, en faisant ce que Dieu commande, et éviter le scandaleen le violant? Y a-t-il rien de plus criminel et de plus extravagant quecette excuse? Jusqu’à quand surpasserez-vous en malice les hypocritesmêmes? Jusqu’à quand userez-vous d’une double hypocrisie dansun seul crime, et pratiquerez-vous ce raffinement de malice si ingénieusementinventé par vous? Ne rougissez-vous point de l’expression si fortedont Jésus-Christ se sert en cet endroit, où il ne se contentepas d’appeler ces personnes qui vous ressemblent " hypocrites ", mais oùil ajoute: " Qu’ils abattent et décolorent leur visage? " C’est-à-dire,qu’ils le corrompent et le défigurent.

Mais si c’est se défigurer le visage que de vouloir par vanitéparaître pâle et blême à cause du jeûne;que dirons-nous, mes frères, du fard, des eaux et des poudres dontles femmes couvrent leur visage pour corrompre les âmes des jeunesgens? Les premiers se contentent de se perdre eux-mêmes : mais celles-cien se perdant font périr encore ceux qui les regardent. Il fautdonc éviter avec un soin égal cette double peste: et c’estpour ce sujet que Jésus-Christ nous commande encore ici, comme ill’avait déjà fait, non seulement de ne point faire voir notrejeûne, mais encore de le cacher.

Remarquez que le Sauveur, en parlant de (169) l’aumône, ne ditpas simplement: " Prenez garde de ne pas faire vos aumônes devantles hommes, " mais qu’il ajoute formellement, " afin d’être vus d’eux;" au lieu que lorsqu’il parle de la prière et du jeûne, iln’ajoute pas cette même circonstance. Pourquoi cela? C’est sans douteparce que souvent nous ne pouvons cacher nos aumônes, quelque désirque nous en ayons; au lieu que nous pouvons toujours garder le secret dansnotre jeûne et notre prière. Comme donc lorsqu’en disant:

" Que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite, il ne veutpas qu’on prenne ces paroles à la lettre, mais seulement qu’on aitgrand soin de cacher ses aumônes; et comme lorsqu’il nous commanded’entrer dans un lieu secret pour prier, il ne nous oblige point àne faire nos prières que dans ces lieux retirés, mais seulementà ne pas rechercher les yeux des hommes; de même, lorsqu’ilnous dit ici de parfumer et de laver notre visage, il ne faut point entendrece commandement à la lettre, puisque nous ne l’observons point decette manière, non plus que ces peuples entiers de solitaires quivivent sur les montagnes. Ce n’est donc point là ce que Jésus-Christdemande de nous; mais comme les anciens se parfumaient le visage les joursde fête et de réjouissances, ainsi qu’on le voit par Davidet Daniel, il nous dit de nous parfumer aussi, ce qui ne doit pas s’entendreau pied de la lettre, mais en ce sens que nous devons être attentifsà cacher soigneusement ce précieux trésor du jeûne.

Et pour nous faire voir que c’est de cette manière que doit s’entendrece commandement, Jésus-Christ a fait lui-même ce qu’il nousa commandé de faire : il a jeûné quarante jours dansle désert, et il n’a ni lavé ni parfumé son visage;et néanmoins sa conduite était exempte de la plus légèreombre d’affectation. Car son dessein principal dans ces paroles, est denous inspirer un grand éloigne. ment de la vaine gloire. C’est pourquoiil se sert du mot "d’hypocrite " , qui signifie aussi un comédien,afin de nous éloigner de ce vice par deux considérationsdifférentes. La première en nous montrant combien ce viceest ridicule et dangereux pour le salut; et la seconde, en nous faisantvoir que ce déguise. ment et cette imposture ne peuvent pas durerlongtemps. Un homme qui joue un personnage sur un théâtre,ne peut être estimé que le temps que dure la comédie.Tous même ne l’estiment pas alors, puisque plusieurs de ceux quile voient, savent très bien qu’il n’est pas en effet ce qu’il paraîtêtre. Mais au moins lorsque la comédie est jouée, ilest reconnu de tout le monde pour ce qu’il est. C’est ce qui arrivera indubitablementaux amateurs de la vaine gloire. Plusieurs dès cette heure reconnaissentleur déguisement. On sait déjà qu’ils ne sont pasce qu’ils paraissent, et qu’ils n’en ont que l’extérieur. Mais ilsseront reconnus clairement pour ce qu’ils sont dans ce grand jour oùDieu fera voir à nu les secrets des coeurs.

Jésus-Christ nous montre par cette même parole combience commandement qu’il nous fait est doux. Cari! ne nous ordonne pas d’augmenternos jeûnes et de les rendre plus austères; mais il nous avertitseulement de n’en pas perdre le mérite. Tout ce qu’il y a de pénibledans le jeûne nous est commun avec les hypocrites, puisqu’ils jeûnenten effet; mais ce que Jésus-Christ nous ordonne en cet endroit estextrêmement doux, puisqu’il ne tend qu’à nous empêcherde perdre notre récompense. Il n’ajoute rien à nos travaux;mais il nous en assure le mérite, et sa bonté ne peut souffrirque nous perdions notre couronne comme les hypocrites la perdent.

Ces âmes vaines ne veulent pas imiter ceux qui combattent dansles jeux olympiques, qui voyant devant eux une si grande foule de peuplequi les regarde, et tant de magistrats qui les environnent, négligentnéanmoins tout ce monde, et ne tâchent qu’à plaireà celui qui leur promet le prix s’ils sont vainqueurs, quand mêmesa qualité serait beaucoup moindre que celle des autres. Vous, vousavez des raisons puissantes de ne vouloir que Dieu seul pour témoinde votre victoire, et parce que c’est lui seul qui vous en donne le prix,et parce qu’il est infiniment élevé au-dessus de tous, etcependant vous ne laissez pas de vouloir être vus des autres, quinon seulement ne vous servent pas, mais qui vous nuisent même beaucouppar leur estime et par leurs louanges.

2. Néanmoins Dieu est si bon qu’il semble vous dire : Si vousvoulez encore après ce que je vous dis être vus des hommes,je ne m'oppose pas. Attendez un peu; et je vous accorderai ce que vousdésirez, d’une manière puis avantageuse et plus éclatanteque vous ne (170) l’osez espérer. La gloire que vous recherchezici des hommes, vous ravit celle que je vous prépare; et en méprisantcelle-là, vous vous assurez celle-ci. C’est alors que vous jouirezde tout avec une pleine assurance, mais même avant ce temps vousrecevrez dès ici-bas cet avantage si important, de fouler aux piedstoute la gloire des hommes, de vous affranchir du honteux esclavage desambitieux, et de ne contrefaire pas seulement la vertu, mais de la possédervéritablement.

Que si vous désirez d’être vus des hommes, quand vous seriezdans le fond d’un désert, vous ne laisseriez pas de perdre le fruitde tous vos travaux. N’est-ce pas faire une grande injure à la vertu,que de ne pas la suivre pour elle-même, mais pour être louéseulement de quelques gens du peuple qui vous verront, et de ceux qui nesont dignes que de mépris? Vous voulez être bon afin que desméchants vous admirent, et vous cherchez pour spectateurs de votrevertu les ennemis mêmes de la vertu. N’est-ce pas imiter celui quivoudrait être chaste, non parce que la chasteté est une choseexcellente, mais pour être loué des impudiques? Ainsi vousn’auriez point été ami de la vertu, si elle n’avait pointd’ennemis; au lieu que vous devriez l’admirer d’autant plus que ses ennemiseux-mêmes ne peuvent s’empêcher de l’admirer. Il faut doncaimer la vertu pour elle-même, et non point par d’autres considérations.Nous croyons qu’on nous fait injure lorsqu’on ne nous aime pas pour nous-mêmes,mais par des raisons qui ne nous regardent point. Traitez donc au moinsla vertu comme vous voulez qu’on vous traite. Aimez-la pour elle-même,et non à cause des autres. N’obéissez pas à Dieu àcause des hommes; mais obéissez plutôt aux hommes àcause de Dieu. Quant vous agissez autrement, quoique vous paraissiez aimerla vertu, vous ne l’aimez pas en effet, et vous irritez autant Dieu, queceux qui la haïssent et qui la méprisent. Ceux-là l’offensenten ne faisant pas le bien; et vous, vous l’offensez en le faisant mal.

" Ne vous faites point de trésors sur la terre où lesvers et la rouille les mangent, et où les voleurs les déterrentet les dérobent (19). Mais faites-vous des trésors dans leciel, où " les vers et la rouille ne les mangent point, et oùil n’y a point de voleurs qui les déterrent et qui les dérobent(20). " Après que Jésus-Christ a banni de nous la vaine gloire,il en vient ensuite tout naturellement à combattre l’avarice, parceque rien n’entretient tant en nous cette passion que l’ambition et le désirde l’honneur. C’est pour s’attirer cette vaine estime, qu’on veut avoirune foule de valets, des troupes d’eunuques, des chevaux superbes et toutcouverts d’or, des meubles somptueux et mille autres semblables foliesque les hommes ne recherchent ni pour la nécessité, ni mêmepour le plaisir; mais seulement pour paraître, et pour donner desmarques de leur magnificence et de leurs richesses.

Jésus-Christ nous avait exhortés auparavant à êtremiséricordieux; mais il montre ici jusqu’où doit aller notrecharité en disant : " Ne vous faites point de trésors surla terre. "Comme il eût été dangereux de commencerd’abord par attaquer ouvertement l’avarice, et par exhorter tout d’un couples hommes au mépris des richesses, à cause du grand empireque cette passion exerce sur les coeurs, c’est peu à peu et pardegrés qu’il attaque cette maladie pour en délivrer les hommes;il entre donc doucement dans les esprits pour leur faire mieux accueillirce qu’il doit dire. Il se contente d’abord de dire en général: " Bienheureux ceux qui font miséricorde!" Il passe ensuite plusavant : " Soyez, " dit-il, " d’accord avec votre ennemi. " Il ajoute après:" Si quelqu’un veut vous ôter votre robe, donnez-lui aussi votremanteau. " Voici enfin la loi portée dans son absolue perfection.Auparavant il s’était contenté de dire : Si vous voyez qu’onvous menace d’un procès, laissez-vous plutôt ôter votrebien ; car il vaut mieux perdre du bien pour n’avoir point de procès,que d’avoir un procès pour gagner du bien. Ici, sans parler d’ennemi,ni de procès, ni d’aucune violence qu’on nous fasse, il nous commandesimplement et absolument de mépriser les richesses, et il montrequ’il fait ce commandement moins pour ceux qui reçoivent la charité,que pour ceux qui la font. De sorte que quand il n’y aurait personne quinous fît injure, ou qui nous appelât en jugement, nous devrionsnéanmoins nous porter de nous-mêmes à mépriserles richesses et les donner de bon coeur aux pauvres.

Il use encore ici néanmoins de quelque réserve dans laforme, et il ne dit les choses (171) que peu à peu. Quoiqu’il eûtmontré en sa personne un si grand exemple de ce mépris desrichesses, en rejetant, lorsqu’il fut tenté dans le désert,tous les biens du monde que le diable lui promettait; il ne s’en sert pasnéanmoins et n’en parle point, parce que le temps de découvrirces choses n’était pas encore venu. Il se contente de nous porterà ce mépris par des raisons qu’il propose, et d’agir plutôten ami qui conseille, qu’en souverain qui commande. Car après avoirdit " Ne vous faites point de trésors dans la terre, " il ajoute:" où les vers et la rouille les mangent, et où les voleursles déterrent et les dérobent. " Il montre d’abord combienle trésor qu’il promet dans le ciel surpasse celui qu’on peut amassersur la terre, soit par la différence du lieu où ces trésorssont en dépôt, soit par l’avantage que l’un a naturellementsur l’autre.

3. Mais il ne s’arrête pas là, et se sert encore d’un autreraisonnement. Il détourne d’abord les hommes de l’avarice par lacrainte des maux mêmes qu’ils appréhendent davantage. Car,que craignez-vous? dit-il. Appréhendez-vous que votre bien ne seperde si vous en faites l’aumône? Au contraire, faites l’aumône,et il ne se perdra jamais. Non-seulement il ne se perdra pas, mais il profiterabeaucoup. Car il vous acquerra tous les biens du ciel. C’est ce qu’il marquedans la suite. Mais il se contente d’abord de proposer ce qui pouvait avoirle plus de force sur les esprits, savoir, la conservation des trésors.A cette considération, il en ajoute une autre qui était trèspropre à toucher les coeurs, comme s’il disait : Non-seulement votrebien se conservera si vous le donnez en aumône, mais il périra,au contraire, si vous ne le donnez pas. Et remarquez la sagesse ineffabledu Sauveur. Car il ne dit pas Vous laisserez cet argent à vos héritiers,ce qui est une satisfaction pour beaucoup; mais chose terrible, cette consolation,les avares ne l’auront même pas, parce qu’à supposer que leshommes n’y touchent point, il y a autre chose qui ne manquera pas de lesdétruire, les vers et la rouille. Quoique ce danger ne paraisserien, il est néanmoins inévitable, et quelque précautionque vous y puissiez apporter, vous ne le préviendrez pas. Quoi donc,me direz-vous, la rouille consumera mon or? Si la rouille ne le consume,les voleurs l’enlèveront. Mais tout le monde a-t-il donc étévolé? C’est le sort de la plupart, sinon de tous. Jésus-Christétablit ensuite la même vérité par une autreraison.

" Car où est votre trésor, là est aussi votre coeur(21). " Quand vous éviteriez tous ces malheurs, vous ne laisseriezpas de souffrir un grave dommage de votre honteux attachement aux chosesd’en-bas: vous voilà esclave au lieu de libre, déchu deschoses du ciel, incapable de tout grand sentiment, ne rêvant qu’argent,qu’usure, que créances, que gain, qu’abjects trafics. Quoi de plusmisérable qu’un tel état? Il n’y a point de plus triste servitudeque celle d’un homme qui s’assujétit lui-même à cettetyrannie de l’avarice, et, ce qu’il y a de plus mortel, qui foule aux piedsla noblesse et la liberté de l’homme. Tant que vous aurez l’espritainsi attaché à vos richesses, quelques véritésqu’on vous annonce, et quelque avis qu’on vous donne pour votre salut,tout vous sera inutile. Vous serez comme ces chiens qu’on attache àdes sépulcres, et votre avarice vous y liera plus étroitementque toutes les chaînes. Vous y aboierez contre tout le monde, etvous n’aurez point d’autre occupation que de conserver pour d’autres lestrésors que vous gardez. Je vous demande encore une fois s’il n’ya rien de plus misérable que cet état?

Cependant, comme ces choses étaient encore trop relevéespour la faiblesse de ses auditeurs, et qu’ils ne pouvaient aisémentcomprendre ni le tort qu’ils se faisaient en conservant leur trésor,ni le gain qu’ils retiraient eu le méprisant; mais qu’il fallaitavoir l’esprit plus éclairé pour concevoir ces vérités,Jésus-Christ ajoute aussitôt cette maxime claire et constante: " Où est votre trésor, là est aussi votre coeur," ce qu’il éclaircit après à l’aide d’une comparaisonsensible en disant: "La lumière de votre corps, c’est votre oeil." Voici donc le sens de tout ce passage: N’enfouissez point votre or niautre chose enterre, puisque agir de la sorte c’est amasser pour les vers,la rouille et les voleurs. Et quand vous éviteriez ces pertes, vousne pourrez empêcher que votre coeur ne soit l’esclave de cet or quevous aimez, et qu’il ne s’attache à la terre:

" Car où est votre trésor, là est aussi votre "coeur. " Mais mettez votre trésor en dépôt dans leciel, et vous ne retirerez pas seulement l’avantage d’y devenir heureuxun jour, mais, par une récompense anticipée, vous aurez dèscette terre votre conversation dans le ciel, ne pensant plus qu’aux biensqui y sont, (172) et n’ayant plus d’autre soin que de les posséderbientôt, puisque " où est votre trésor, là estaussi votre coeur. " Que si au contraire vous cachez votre or dans la terre,vous y ensevelirez aussi votre âme, et elle deviendra toute terrestre.Et parce qu’il pouvait y avoir quelque obscurité dans ce discours,il l’éclaircit encore beaucoup par la suite.

" Votre oeil est la lampe de votre corps. Si votre oeil est pur et simple,tout votre corps sera éclairé (22). Mais si votre oeil estimpur et mauvais, tout votre corps sera ténébreux. Si doncla lumière qui est en vous n’est que ténèbres, combienseront grandes les ténèbres mêmes (23)." Il a recoursaux objets sensibles. Comme il vient de parler de l’âme qui devientcaptive, qui est réduite en esclavage, et que ces idées dépassaientla portée de la multitude, il se tourne vers les choses extérieures,vers les objets qu’on a tous les jours sous les yeux pour éclairciret continuer son enseignement, se servant du sensible pour faire comprendrel’intelligible. Si vous ne concevez pas encore, leur dit-il, le malheurde cette âme, jugez-en par ce qui se passe dans le corps. Car l’espritest à l’âme ce que l’oeil est au corps. Vous ne consentiriezcertainement jamais à payer par la perte de vos yeux la vaine satisfactionde porter des vêtements d’or et de soie; vos yeux, une fois perdus,quel serait désormais le bonheur de votre vie? Or, l’extinctionde la lumière intellectuelle n’a pas de suites moins graves pourl’âme que n’en a pour le corps la perte de la vue; soyons donc conséquents,et si nous prenons tant de soin pour conserver l’oeil qui dirige notrecorps, n’en ayons pas moins pour entretenir saine et sauve la raison quiéclaire notre âme. D’où nous viendra désormaisla lumière si nous en éteignons en nous le foyer? Comme celuiqui arrête la source d’un fleuve en dessèche aussitôtle lit, de même celui qui obscurcit sa raison, plonge aussi du mêmecoup toute sa vie dans les ténèbres. C’est pourquoi Jésus-Christdit : " Si la lumière qui est en vous n’est que ténèbres,combien seront grandes les ténèbres mêmes? " Lorsquela lampe s’éteint, lorsque le pilote se noie, lorsque le générald’armée est pris, quelle espérance reste-t-il aux autres?

4. Jésus-Christ ne s’arrête plus à parler ici desautres maux qui peuvent arriver aux riches: des procès, des disputeset des querelles dont il avait assez parlé en disant: " Prenez gardeque votre ennemi ne vous livre au juge et le juge au ministre; " il parled’autres anaux bien plus effroyables, pour nous éloigner de cettemalheureuse passion des richesses. Il n’y a pas d’emprisonnement que l’onpuisse comparer au malheur d’être dans les liens de cette funestemaladie. De plus tous les avares ne sont pas toujours exposés àcette première disgrâce, mais ils tombent nécessairementdans les ténèbres intérieures, dont Jésus-Christne parle qu’après comme étant le plus grand et le plus inévitablede tous les maux.

Car Dieu nous a donné la raison, afin qu’elle bannisse l’ignorancede nos esprits, qu’elle nous fasse juger équitablement des choses,qu’elle soit comme la lumière qui conduit tous nos pas et commeun bouclier qui nous couvre de tous côtés contre ce qui pourraitnous attrister et nous nuire. Cependant nous foulons aux pieds ce don deDieu, et nous le livrons pour des choses vaines et superflues. A. quoiservent des soldats couverts d’armes éclatantes d’or, lorsque leurgénéral est pris? A quoi sert un vaisseau orné demagnifiques peintures, lorsque son pilote est submergé dans la mer?A quoi sert un corps bien fait et bien proportionné, lorsqu’il estsans yeux? Il faut que le médecin se porte bien lui-même pourpouvoir guérir les autres. Si donc vous rendez malade votre médecinet que vous le couchiez dans un lit d’or et dans une chambre d’argent,quel service pourra-t-il vous rendre dans votre maladie? Or voilàce que vous faites pour votre raison, qui est le médecin des maladiesde votre âme, lorsqu’après avoir altéré sa santévous l’enfermez dans le coffre où vous mettez votre or, non-seulementsans profit pour vous, mais au grand détriment, au grand malheurde votre âme.

Et remarquez, je vous prie, que Jésus-Christ excite les hommesà la vertu et les détourne de l’amour des richesses par lesraisons mêmes pour lesquelles ils se portent le plus à lesdésirer. Pourquoi souhaitez-vous les richesses? vous dit-il. N’est-cepas pour goûter du plaisir et des jouissances? Eh bien! ce n’estpas là ce que vous devez en attendre, mais bien tout le contraire.Car si, lorsque nous perdons les yeux du corps, nous perdons en mêmetemps tous les plaisirs de la vie, que dirons-nous lorsque nous perdonsceux de l’âme? Pourquoi cachez-vous aussi vos biens dans la terre,sinon (173) pour les mieux garder? Et moi je vous dis que c’est le pluscourt moyen de les perdre.

Il en use ici envers les amateurs des richesses comme il a fait précédemmentenvers ceux qui jeûnent, qui prient ou qui font l’aumône parvanité. Il a tâché de les corriger de cette passionpar le désir même de la gloire dont ils étaient possédés,en leur disant: Pourquoi voulez-vous vous faire voir lorsque vous jeûnez,lorsque vous priez et lorsque vous donniez l’aumône, sinon parceque vous recherchez l’honneur et la gloire? Et moi je vous dis au contrairede ne point faire vos oeuvres en cette vue, parce que vous en recevrezalors la gloire que vous désirez quand le temps en sera venu. Ils’efforce de même ici de guérir l’avare par la raison mêmequi lui fait plus désirer l’argent. Car quel est votre plus granddésir? lui dit-il. N’est-ce pas que votre argent soit bien gardé,et que vous viviez dans les plaisirs et dans les délices? Et moije vous promets que si vous voulez mettre votre argent en dépôtoù je vous commande de le mettre, je vous en ferai jouir et je vouscomblerai de délices pour jamais.

Il fait voir encore plus sensiblement dans la suite les blessures quel’âme reçoit des richesses, en les comparant à desépines qui la déchirent. Et néanmoins ce qu’il ditici n’est guère moins fort, lorsqu’il représente celui quiest possédé de l’amour du bien, comme un homme qui marchedans une nuit sombre. Car, de même que ceux qui sont plongésdans les ténèbres ne peuvent rien discerner, qu’ils prennentune corde pour un serpent, et que les montagnes ou les rochers les fontmourir de peur; de même ces personnes aveuglées par l’avarice,ont pour suspectes les choses le moins à craindre et qui ne fontaucune peur à ceux qui voient clair. ils craignent par exemple lapauvreté, et non seulement la pauvreté, mais les moindrespertes qui peuvent leur arriver; et elles leur sont plus sensibles quela dernière nécessité ne l’est aux pauvres.

On a vu même plusieurs de ces riches se pendre pour n’avoir pusupporter une pareille disgrâce. Le mépris paraît àquelques-uns d’entre eux si insupportable, que plusieurs en sont mortsde douteur. Leurs richesses les ont rendus mous et lâches, et incapablesde souffrir aucune peine, excepté celle qu’impose le soin de cesmêmes richesses. Faut-il garder servilement leurs biens? vous lesvoyez affronter la mort, les fouets, les outrages, l’ignominie. Et n’est-cepas un étrange renversement, d’être lâche et sans vigueurlorsqu’il faudrait être courageux; et d’être hardi et impudent,lorsqu’il serait bon d’être timide?

5. Il arrive à ces personnes ce qui arrive à ceux quidépensent leurs biens avec profusion à des choses superflues.Après avoir consumé ce qu’ils avaient dans des bagatelles,ils se trouvent réduits ensuite à manquer des choses lesplus nécessaires. Ils ressemblent encore à ces danseurs decorde qui manient leur corps avec tant d’art, et qui s’exposent àdes dangers extrêmes pour voltiger sur une corde, lorsqu’en mêmetemps ils sont les plus lâches et les plus maladroits de tous leshommes pour s’occuper à un travail plus utile et plus nécessaire.Ils marchent sans peur sur une corde tendue en l’air, ils montrent beaucoupde fermeté lorsque tout le monde tremble pour eux. Mais lorsqu’ilse présente une occasion pour faire paraître qu’ils ont del’honneur et du courage, ils sont incapables non seulement de faire uneaction, mais même de former la moindre pensée d’un homme decoeur. C’est ainsi que les avares, qui peuvent tout et qui font tout pourles richesses, ne peuvent rien, absolument rien pour la vertu.

Comme ceux dont nous venons de parler, passent misérablementleur vie dans une Occupation très dangereuse et en même tempstrès inutile, de même ces avares sont toujours dans les travauxet dans les dangers, sans en retirer aucun bien solide. Ils sont deux foisaveugles, d’abord parce que la cupidité a éteint en eux lalumière intérieure de l’âme, ensuite parce qu’ils sontplongés dans le nuage épais d’une multitude de soucis grossiers.C’est pourquoi il leur est si difficile de recouvrer la vue. Celui quela nuit toute seule empêche de voir, commence à voir aussitôtque le soleil paraît; mais celui qui est aveugle ne voit rien, lorsmême que le soleil est dans son midi. C’est là le véritableétat des avares. Lorsque le Soleil de justice jette sa lumièrede toutes parts, ils n’en peuvent voir la clarté, parce que leuravarice est comme un voile qui couvre leurs yeux. C’est pourquoi ils souffrentcomme un double aveuglement; l’un qui leur vient d’eux-mêmes et deleur propre corruption; et l’autre de ce qu’ils ne veulent pas mêmefaire attention au divin Maître.

Pour nous, mes frères, obéissons à Jésus-Christ(174) avec amour et fidélité, afin que nous puissions enfinrecouvrer la vue et voir la véritable lumière. Vous me demandezcomment vous pourrez voir cette lumière. Je vous répondsque vous n’avez qu’à considérer comment vous l’avez perdue.Qu’est-ce qui vous a aveuglés, sinon cette passion criminelle dontnous parlons? Car l’avarice est comme une humeur maligne qui, se répandantsur vos yeux, y forme un nuage obscur; mais ce nuage peut aisémentse dissiper si nous nous exposons aux rayons de la doctrine de Jésus-Christ, et si nous l’écoutons lorsqu’il nous dit : " Ne vous faitespoint de trésors sur la terre. "

Que me sert, me direz-vous peut-être, d’entendre ce que Jésus-Christme dit, puisque je suis dominé par l’avarice? Mais je vous répondsque si vous continuez à écouter la parole de Dieu, elle vousdélivrera d’une passion si honteuse. Que si vous y demeurez toujoursengagés, reconnaissez qu’il y a en vous quelque chose de plus qu’unesimple passion. Car qui peut désirer d’être esclave, d’êtreassujéti à un tyran, d’être entouré de chaînespesantes, de languir dans les ténèbres, d’avoir l’esprittoujours agité, de souffrir mille peines sans aucun fruit, de garderses biens pour d’autres, et souvent même pour ses plus grands ennemis?Qu’y a-t-il en cela qu’un homme puisse désirer et qu’il ne doivepas fuir au contraire avec aversion et avec horreur? Peut-on désirerde mettre son trésor en un lieu exposé aux voleurs? Si vousaimez votre argent, mettez-le en un lieu où il ne puisse êtredérobé. Mais la conduite que vous tenez est telle qu’il sembleque vous ne désiriez pas tant d’être riche que d’êtreesclave, que d’être misérable, que d’être toujours dansle chagrin et dans les ennuis. Si un homme vous offrait un lieu assurépour y garder votre bien, vous n’hésiteriez pas, et vous le suivriezpour cela jusqu’au fond d’un désert. Dieu vous offre cette sûreténon dans un désert, mais dans le ciel, et vous ne voulez pas l’écouter.Quand vos trésors seraient ici-bas dans une entière sûreté,vous ne pourriez néanmoins vous empêcher d’en avoir de l’inquiétude.Vous pourriez bien ne les perdre pas, mais vous ne pourriez pas ne pointcraindre de les perdre. Mais que craignez-vous quand Dieu vous assure?Non-seulement votre or sera en sûreté, mais il profitera mêmeet il se multipliera entre ses mains. Le même argent vous devienten même temps un trésor et une semence. Vous y trouverez mêmequelque chose de plus que ce que je dis. Car la semence ne demeure plusà celui qui l’a semée; au lieu que votre trésor vousdemeurera toujours. Et le trésor ne produit rien dans la terre etne germe pas, au lieu que celui-ci produit des fruits qui ne périrontjamais.

6. Que si vous m’alléguez la longueur du temps, et si vous vousplaignez du délai de la récompense que vous en devez recevoir,je pourrais par avance vous faire voir quels sont les biens que vous recevezdès ce monde. Mais sans m’arrêter à cela, je tâcheraide vous convaincre, par l’état même de cette vie, de la faussetéde ce prétexte dont vous vous couvrez. Car combien préparez-vousde choses en ce monde dont vous ne jouirez jamais? Si quelqu’un vous accusaiten cela d’être peu sage, ne lui répondriez-vous pas que vousvous croyez trop bien payé de vos travaux en pensant que vos enfantset les enfants de vos enfants en pourront jouir? Car, lorsque dans la vieillessela plus avancée vous bâtissez ces maisons magnifiques quevotre mort souvent vous empêche d’achever, lorsque vous faites cesplantations d’arbres qui ne porteront du fruit que longtemps aprèsvotre mort, lorsque vous achetez des terres et des fonds dont vous ne devezavoir la propriété que plusieurs années après,lorsqu’enfin vous faites tant d’autres choses dont vous ne recevrez aucunfruit, croyez-vous les faire pour vous ou pour ceux qui vous survivront?N’est-ce donc pas une extrême folie de ne compter pour rien en cessortes de choses la longueur du temps, lors même qu’elle est causeque tous nos travaux périssent pour nous, et de nous découragerici d’un petit délai qui sert même à augmenter et ànous assurer notre gain, sans qu’il puisse passer à d’autres, etdont nous devons jouir pour jamais?

Considérez d’ailleurs que ce retard n’est pas long. Le jugementde Dieu est à notre porte, et nous ne savons pas si ce ne sera pointde notre temps que le monde sera détruit, et que viendra ce grandjour où nous verrons Jésus-Christ assis sur ce tribunal sisévère et si redoutable. Nous en avons déjàvu beaucoup de signes : l’Evangile a été prêchépresque par tout l’univers; les guerres, les tremblements de terre, lesfamines sont arrivées, et ce jour terrible ne peut pas êtrefort éloigné. (175) Mais vous ne voyez pas ces signes, dites-vous,et je vous réponds que c’est cela même qui est le plus grandde tous ces signes. Personne, du temps de Noé, ne voyait les signesde ce déluge qui était près d’inonder toute la terre;et lorsque les hommes ne pensaient qu’à se divertir, à fairefestin, à se marier et à continuer toutes les choses auxquellesils avaient accoutumé de s’occuper, ils furent tout d’un coup surprispar cette effroyable inondation qui les enveloppa tous. La même chosearriva aux gens de Sodome. Ils vivaient dans l’excès des délices,ils n’avaient pas le moindre soupçon de ce qui allait leur arriver,et c’est alors que le feu du ciel tomba sur eux et les consuma.

Considérons ces exemples, mes frères, et tenons-nous prêtsà tous moments à sortir de cette vie. Quand le jour qui réduiratout ce monde en cendre ne serait pas encore si proche, celui de la mortde chacun de nous, soit vieux ou jeune, ne peut être fort éloigné.Quand ce moment sera venu, nous ne pourrons plus trouver d’huile pour noslampes qui s’éteindront, ni obtenir le pardon que nous demanderonstrop tard. Dieu nous rejettera alors, quand Abraham même, quand Noé,quand Job ou Daniel intercéderait pour nous. (Ezéch. XIV,20.) C’est pourquoi, lorsqu’il nous reste encore du temps, préparonsnos lampes, remplissons nos vases d’huile, faisons-nous comme un trésorde confiance, et mettons tout en dépôt dans le ciel; afinque lorsque nous serons dans le besoin, nous le retrouvions pour en jouiréternellement, par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire,maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXI

" NUL NE PEUT SERVIR DEUX MAÎTRES, CAR OU IL HAIRA L’UN, ET AIMERAL’AUTRE; OU IL S’ATTACHERA À L’UN, ET MÉPRISERA L’AUTRE "CHAP. VI, 24, JUSQU’AU VERSET 28.)

1. Jésus-Christ dégage peu à peu ses disciplesde l’amour du monde. Il diversifie les raisons par lesquelles il tâchede les retirer de l’affection des richesses, et de réprimer en euxcette passion si violente. Il ne se contente pas de ce qu’il leur en adéjà dit, quoiqu’il en ait parlé longuement et fortement.Il y ajoute encore d’autres considérations plus puissantes et plusterribles. Car y a-t-il rien qui nous doive plus effrayer que ce qu’ilnous dit ici, que si nous sommes esclaves des richesses, nous cesseronsd’être serviteurs de Jésus-Christ? Et qu’y a-t-il au contrairequi nous puisse consoler davantage, que de pouvoir devenir ses véritablesamis, en méprisant les richesses au lieu de les aimer?

Remarquez encore ici ce que je vous fais voir si souvent: que Jésus-Christporte ses disciples à lui obéir par deux raisons différentes,par l’utilité qu’ils y trouvent, et par le mal qu’ils souffriraients’ils ne lui obéissaient pas. Il nous avertit, comme un sage médecin,des maladies où nous tomberons si nous négligeons ses ordonnances; et de la santé dont nous (176) jouirons si nous pratiquons cequ’il nous commande.

Et considérez quel avantage Jésus-Christ nous promet ici,et combien ses préceptes nous sont utiles, puisqu’ils nous délivrentde si grands maux. Le mal que vous causent les richesses, dit-il, n’estpas seulement d’armer contre vous les voleurs, et de remplir votre espritd’épaisses ténèbres. La plus grande plaie qu’ellesvous font, c’est qu’elles vous arracherait de la bienheureuse servitudede Jésus-Christ, pour vous rendre esclaves d’un métal insensibleet inanimé. Ainsi elle vous cause le double mal, et de vous rendreesclaves d’une chose dont vous devriez être les maîtres, etde vous retirer de l’assujétissement à Dieu, auquel il vousest très avantageux et très nécessaire d’êtresoumis. Comme Jésus-Christ avait déjà fait voir ladouble perte que nous faisons lorsque nous mettons notre argent oùla rouille le corrompt, et que nous ne le mettons pas où il demeureincorruptible; il fait voir de même ici dans l’avarice un doublemal, qui consiste en ce qu’elle sépare de Dieu et qu’elle nous asservitau démon de l’argent.

Il ne dit pas même d’abord cette vérité àses disciples. Il les y dispose peu à peu par cette maxime générale:" Nul ne peut servir deux maîtres (24); " c’est-à-dire, deuxmaîtres qui commandent des choses toutes contraires. Car s’ils necommandent que la même chose, ils ne sont qu’un maître, commeautrefois " toute la multitude de ceux qui croyaient n’était qu’uncoeur et qu’une âme " (Act. IV, 32.) Il y avait plusieurs personnes,et néanmoins la parfaite union des coeurs faisait que plusieursn’étaient qu’un. Mais Jésus-Christ, insistant sur cette pensée,l’accuse plus fortement, et dit que l’homme non seulement ne servira pasl’un de ces deux maîtres, mais que même il le haïra etdétestera. " Car ou il haïra l’un et aimera e l’autre, ou ils’attachera à l’un et méprisera l’autre (24). "

Il semble que ce dernier membre soit une redite. Cependant ce n’estpas sans raison que la chose est ainsi présentée; le Seigneurveut faire voir qu’il est aisé de passer de l’un de ces deux maîtresà celui qui est le meilleur. Afin que vous ne veniez pas dire: jesuis déjà engagé, je suis déjà l’esclavede l’argent, il montre que l’on peut s’en délivrer, et revenir dutyran au roi véritable, comme on l’avait quitté pour s’assujétirau tyran. Il commence donc par dire en général qu’on ne peutservir deux maîtres, pour être plus sûr de trouver dansl’auditeur un juge impartial de ce qu’il avance, un juge qui ne se prononceraque d’après la nature des choses, et ce principe accordé,il se découvre aussitôt, en disant: " Vous ne pouvez servirtout ensemble Dieu et l’argent (24). " Tremblons, mes frères, quandnous pensons à ce que nous forçons Jésus-Christ denous dire, lorsqu’il parle de l’argent comme d’une divinité opposéeà Dieu. Si cela est horrible à dire, combien l’est-il plusde le faire, et de préférer le joug de fer des richessesau joug doux et agréable de Jésus-Christ? Mais quoi! me direz-vous,les anciens patriarches n’ont-ils pas trouvé le moyen de servirtout ensemble Dieu et l’argent? — Nullement. — Mais comment donc Abraham,comment Job, ont-ils jeté tant d’éclat par leur vertu? Jevous réponds qu’il ne faut point alléguer ici ceux qui ontpossédé les richesses, mais ceux qui en ont étépossédés. Job était riche; il se servait de l’argent,mais " il ne servait pas l’argent." Il en était le maîtreet non l’idolâtre. Il considérait son bien comme s’il eûtété à un autre; il s’en regardait comme le dispensateuret non le propriétaire. Il était si éloignéde ravir le bien d’autrui, qu’il donnait le sien aux pauvres: et, ce quiest encore plus grand, il ne se réjouissait pas même d’êtreriche; il le dit lui-même : " Vous savez si je me suis réjouide mes grandes richesses. " (Job, III, 25.) C’est pourquoi il ne s’affligeapoint lorsqu’il les perdit.

Mais les riches de ce temps sont bien éloignés de cetesprit. L’argent est leur maître et leur tyran . Il leur fait payeravec une extrême rigueur le tribut qu’il leur impose, et ils le serventcomme les plus lâches et les plus malheureux de tous les esclaves.Cet amour de l’or possède leur coeur, et il s’y retranche commedans une place forte, d’où il leur impose tous les jours de nouvelleslois, pleines d’injustice et de violence, sans qu’aucun d’eux ose résister.N’opposez donc point de vains raisonnements à la voix de Dieu. PuisqueJésus-Christ a prononcé cet oracle, et qu’il a dit qu’ilest impossible de servir deux maîtres, ne dites point que cela sepeut. L’un de ces maîtres vous commande de voler le bien d’autrui,l’autre de donner ce qui est à vous. L’un veut que vous soyez chastes,et l’autre que vous soyez impurs. L’un vous porte (177) à la bonnechère, et l’autre vous recommande l’abstinence. L’un vous persuaded’aimer te monde, l’autre vous commande de le mépriser. L’un veutque vous admiriez le luxe et la magnificence des bâtiments, et l’autreque, pleins de mépris pour ces vanités, vous n’aimiez quela beauté de la vertu et de la sagesse. Comment donc pouvez-vousservir tout ensemble ces deux maîtres, puisqu’ils vous commandentdes choses toutes contraires?

2. Jésus-Christ donne à l’argent le nom de " maître," non qu’il soit tel par sa nature, niais parce qu’il le devient par l’esclavagevolontaire de ceux qui lui sont assujétis. C’est ainsi que saintPaul appelle le ventre un " Dieu (Phil. III, 49)," pour marquer, non ladignité du tyran, mais la bassesse de ceux qui le servent: servicepire que tout supplice, et bleu capable, même avant tout supplice,de châtier celui qui s’y livre. Qu’y a-t-il donc au monde de plusmisérable que ceux qui, ayant Dieu pour maître, quittent sonjoug si doux, pour s’asservir volontairement à ce tyran si cruel,dont l’esclavage leur est si pernicieux, même en cette vie? Car c’estde cet amour et de cette idolâtrie de l’argent que naissent une infinitéde pertes, de procès, de querelles, de médisances, de guerres,de travaux, et de ténèbres intérieures et spirituelles;et, ce qui est encore plus à déplorer, c’est que cette servitudeSi malheureuse nous ravit encore tous les biens du ciel.

Après que Jésus-Christ a montré par tout ce qu’ilvient de dire combien il est avantageux en toute manière de mépriserles richesses, qu’en les méprisant on les conserve, et que cettedisposition nous donne la paix du coeur, nous élève àla plus haute vertu, et nous rend fermes et inébranlables dans lapiété, il montre maintenant que ce qu’il commande n’est pointdifficile. Car un sage législateur ne doit pas seulement ordonnerdes choses utiles, mais tâcher encore de les rendre aisées.Ainsi il ajoute: " C’est pourquoi je vous le dis, ne vous mettez pointen peine pour votre âme, où vous trouverez de quoi boire etde quoi manger, ni d’où vous aurez des vêtements pour couvrirvotre corps (25). "

Pour empêcher qu’on ne dise : Mais si nous quittons tout, commentpourrons-nous vivre? il prévient admirablement cette objection.S’il eût dit tout d’abord: " Ne vous mettez point u en peine de lanourriture, " cela eût pu paraître dur. Mais en faisant voirce que produit l’avarice, il a disposé les esprits à recevoircet avis. Il ne vient donc pas simplement et sans aucune précautionnous dire: " Ne vous mettez pas en peine. ". Il commence par émettrela raison, puis il énonce le précepte comme une conséquencequi en découle. " Vous ne pouvez, " dit-il, " servir Dieu et l’argent;c’est pourquoi, " ajoute-t-il, " je vous le dis, ne vous mettez point enpeine " Qu’est-ce à dire " c’est pourquoi?" de quoi s’agit-il? D’uneperte irréparable, non pas seulement d’un dommage d’argent, niaisd’un coup mortel à tout ce qu’il y a de plus précieux envous, je veux dire la perte du salut éternel; puisque ces soucisde l’argent vous séparent du Dieu qui vous a créé,qui prend soin de vous et qui vous aime.

" C’est pourquoi je vous dis: Ne vous mettez point en peine pour votreâme où vous trouverez de quoi boire et de quoi manger. " Ilpropose hardiment le précepte dans toute sa force, aprèsqu’il a montré ce que l’on perdait à ne pas le suivre. Ilveut que non seulement nous renoncions à notre bien, mais que nousne nous mettions pas même en peine pour la nourriture la plus nécessaire:" Ne vous mettez point en peine pour votre âme, où vous trouverezde quoi boire et de quoi manger " Ce qu’il dit, non que l’âme aitbesoin de nourriture, puisqu’elle est spirituelle, mais c’est une manièreordinaire dé parler dont il se sert. D’ailleurs, encore qu’ellen’ait pas besoin de nourriture, elle ne pourrait néanmoins demeurerdans un corps qui en manquerait.

Mais lorsque Jésus-Christ interdit ces soins, il ne le fait pasd’une autorité absolue. Il sa sert pour nous le persuader, d’uneraison qu’il tire de ce qui se passe en nous-mêmes, et d’autres comparaisonssensibles. " L’âme n’est-elle pas plus que la nourriture; et le corpsplus que le vêtement (45)? " Comment donc Celui qui donne ce quiest plus considérable ne donnera-t-il pas aussi ce qui l’est moins?Comment Celui qui a formé la chair dans cette nécessitéd’être nourrie, ne lui donnera-t-il pas cette nourriture dont ila voulu qu’elle eût besoin? C’est pourquoi il ne dit pas simplement:" Ne soyez point en peine où vous trouverez de quoi vivre; " maisil ajoute: " pour votre âme et pour votre corps, " parce qu’il voulaitappuyer son discours par la comparaison de l’une et de l’autre de ces deuxparties (178) qui composent l’homme. Car une fois que Dieu a donnél’âme, elle demeure ce qu’elle est: mais le corps croît tousles jours. Après avoir ainsi fait voir l’immortalité de l’âmeet la fragilité du corps il ajoute : " qui d’entre vous peut ajouterà sa taille naturelle la hauteur d’une coudée? " Il ne parlepoint ici de l’âme parce qu’elle est incapable d’accroissement, maisseulement du corps, qui selon cette parole reçoit son accroissementnon de la nourriture, mais de la providence de Dieu; pensée quesaint Paul exprime différemment en disant: " Celui qui plante n’estrien, celui qui tu arrose n’est rien, mais tout est de Dieu qui s donnel’accroissement. " (I Cor. III, 7.) Voilà donc les raisons qu’iltire de ce qui se passe dans nous; puis il a recours à des comparaisonstirées d’ailleurs: "Considérez " dit-il " les oiseaux duciel; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’amassent rien dansdes greniers; mais votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas sans comparaison plus grands "qu’eux? (26) Pour nous empêcherde croire que ces soins que Jésus-Christ nous défend, puissentnous être fort avantageux, il nous en fait voir clairement l’inutilitédans les plus grandes comme dans les plus petites créatures: dansles plus grandes, comme sont notre âme et notre corps; et dans lesplus petites, comme sont les oiseaux du ciel. Si sa providence, nous dit-il,témoigne tant de soin pour des êtres qui sont beaucoup moinsque vous, comment vous manquera-t-elle? C’est ainsi qu’il parle au peupleassemblé; mais il ne traite pas ainsi le démon. Il repoussesa tentation par une raison bien plus relevée. " L’homme, " luidit-il, " ne vit pas seulement de pain, mais de toute s parole qui sortde la bouche de Dieu. "(Matth. IV.) Il se contente ici de parler des "oiseaux du ciel " à ce peuple, manière excellente d’exhorteret d’avertir, et qui ne pouvait qu’agir fortement sur ces esprits.

3. Mais quelques impies en sont venus à ce degré de démence,que d’oser trouver à redire dans ces paroles du Sauveur. Il ne devaitpas, disent-ils, proposer aux hommes l’exempte des oiseaux, puisqu’il voulaitporter les hommes à agir librement et volontairement, au lieu queles oiseaux n’agissent que par l’instinct et le mouvement de la nature.Que répondre à cela sinon que nous pouvons acquérirpar la volonté ce que la nature a donné aux oiseaux? AussiJésus-Christ, ne dit pas : Considérez que les oiseaux duciel volent, parce que nous ne pouvons pas les imiter en cela, mais qu’ilsn’ont point de soin de leur nourriture, ce que nous pouvons faire aisémentsi nous le voulons.

L’exemple des saints qui ont vécu selon ce précepte, enest une preuve. Admirable sagesse du divin Législateur qui pouvantnous proposer l’exemple de tant d’excellents hommes, comme de Moïse,d’Elie, de saint Jean, et de tant d’autres, qui ne se sont mis nullementen peine de trouver de quoi se nourrir, aime mieux se servir de celui desoiseaux, comme plus capable de frapper l’esprit de ses auditeurs et deses disciples. Car s’il leur eût donné ces hommes de Dieupour modèle, ils lui eussent peut-être répondu qu’ilsn’étaient pas encore arrivés comme ces saints, au comblede la vertu. Mais en ne leur proposant que l’exemple des oiseaux, ils nepouvaient pas s’excuser, et ils devaient plutôt rougir de ne pouvoirpas les imiter.

Il imite encore en ce point l’ancienne loi, qui renvoie quelquefoisles hommes à l’exemple de l’abeille, de la fourmi, de la tourterelle,et de l’hirondelle. Et ce n’est pas une petite preuve de la gloire, etde la grandeur de l’homme, de pouvoir imiter par le choix libre de sa volonté,ce que ces animaux font par la nécessité de l’instinct dela nature. Si donc Dieu prend tant de soin des choses qu’il a créespour nous, combien en prendra-t-il plus de nous-mêmes? S’il veilletant sur les serviteurs, combien veillera-t-il plus sur le maître?C’est pourquoi après avoir dit: " Regardez les oiseaux du ciel," il n’ajoute point: que ces oiseaux ne s’occupent point à des commerceset à des trafics injustes parce qu’il semblerait n’avoir eu en vueque les hommes les plus méchants et les plus avares ; mais seulement" qu’ils ne sèment et qu’ils ne moissonnent point. "

Quoi donc! me direz-vous, voulez-vous nous empêcher de semer?Jésus-Christ ne défend point de semer; mais il défendd’avoir trop de soin de ce qui est même le plus nécessaire.Il ne défend point de travailler, mais il ne veut pas qu’on travailleavec défiance, et avec inquiétude Il vous promet donc, etil vous commande même de vous nourrir; mais il ne veut pas que cesoin vous tourmente, et vous embarrasse l’esprit. David avait longtempsauparavant marqué cette vérité obscurément(179) " Vous ouvrez votre main, et vous remplissez de bénédictiontout ce qui a vie. " (Psal. CXLIV, V. 16.) Et ailleurs: " Dieu donne auxanimaux et aux petits des corbeaux, la nourriture qu’ils lui demandent." (Ps. CXLVI, 16.)

Vous me direz, peut-être, quel est l’homme qui puisse s’exempterde ces soins? Ne vous souvenez-vous point de tant de justes que je viensde vous nommer? Ne savez-votas pas encore que le patriarche Jacob sortitnu de son pays et qu’il dit: " Si le Seigneur me donne du pain pour mangeret des habits pour une " couvrir, " etc. (Gen. XXVIII, 20.) Ce qui marqueassez qu’il n’attendait point sa nourriture de ses soins, mais de Dieuseul. C’est ce que les apôtres ont fait depuis en quittant tout etne s’inquiétant de rien. On a vu ces cinq mille personnes ensuite,et ces trois mille autres pratiquer la même chose. Si aprèstoutes ces raisons et tous ces exemples, vous ne pouvez vous résoudreà vous décharger de ces soins qui sont comme des chaînesqui vous accablent; reconnaissez au moins combien ils vous sont inutiles,et que cette inutilité vous porte à vous en dégager." Car qui est celui d’entre vous qui puisse avec tous ses soins ajouterà sa taille naturelle la hauteur d’une coudée (27)?" Il sesert de la comparaison d’une chose claire, pour en faire comprendre unequi est obscure et cachée. Comme avec tous vos soins, dit-il, vousne pouvez faire croître votre corps, vous ne pouvez de mêmeavec toutes vos inquiétudes, quelque nécessaire que vousles croyiez, vous assurer votre nourriture. Ceci nous fait donc voir quece ne sont point nos soins particuliers, mais la seule providence de Dieuqui fait tout dans les choses mêmes où nous paraissons avoirplus de part : que si Dieu nous abandonnait, rien ne nous pourrait soutenir;et que nous péririons avec tous nos soins, toutes nos inquiétudes,et tous nos travaux.

4. Ne disons donc point, mes frères, que ces commandements deDieu sont au-dessus de nos forces, et impraticables. Il y a encore aujourd’hui,par la miséricorde de Dieu, plusieurs personnes qui les accomplissent.Si vous l’ignorez, je ne m’en étonne pas, puisque Eue croyait êtreseul, lorsque Dieu lui dit : "Je me suis réservé sept millehommes, qui n’ont point fléchi le genou devant Baal. " (III Rois,VIII, 13.) Cet exemple doit nous convaincre qu’il y en a encore aujourd’huiqui mènent une vie apostolique, et qui imitent les premiers chrétiens,dont il est parlé dans les Actes. Si nous ne le croyons pas, cen’est pas que cette vertu si excellente ne se trouve encore en plusieurs;mais c’est qu’elle est trop disproportionnée à notre faiblesseet à notre esprit. Nous sommes semblables en cela à un hommesujet au vin, qui ne. peut croire qu’il y en ait qui non-seulement n’enboivent point, mais qui ne boivent même de l’eau qu’avec réserveet avec mesure, comme tant d’excellents solitaires dans les déserts;ou bien nous ressemblons à un impudique qui ne peut croire qu’onpuisse vivre dans le célibat, et demeurer toujours vierge; ou àun voleur qui accoutumé à ravir le bien d’autrui, ne peutcomprendre comment on peut donner aux autres le sien propre. C’est ainsique ceux qui sont déchirés tous les jours de mille soins,ne peuvent croire qu’il y en ait plusieurs qui en soient exempts, et quivivent dans une profonde paix.

Il nous serait donc aisé de faire voir, par l’exemple de ceuxdont la vie est encore aujourd’hui conforme à cette règlequi nous est prescrite dans l’Evangile, combien de chrétiens ontsuivi autrefois cet excellent précepte de Jésus-Christ. Maispour vous, mes frères, il vous suffit d’abord d’apprendre àn’être point avares, de savoir que l’aumône est une vertu trèsagréable à Dieu, et que vous devez faire part de vos biensaux pauvres. Ces premières pratiques de piété vousconduiront peu à peu à un plus haut degré de vertu.Commençons donc par retrancher ces magnificences superflues; contentons-nousd’une juste médiocrité, et ne pensons à acquérirdu bien, que par un travail et un emploi légitime.

Nous voyons que saint Jean ne recommandait d’abord aux publicains etaux soldats, que de se contenter de leurs gages. Son zèle eûtbien voulu passer plus loin, et les élever à une plus hauteperfection; mais comme ces hommes n’en étaient pas encore capables,il use de condescendance et se contente de leur proposer ces avis pourainsi dire tout élémentaires; s’il avait voulu leur donnerles enseignements les plus hauts, ils n’auraient pas même tentéde suivre ceux-ci, et ils auraient peut-être encore manquéà ceux-là. C’est ainsi que nous tâchons de vous faireentrer d’abord dans les exercices les plus bas et les plus faciles de lavertu. Nous savons que l’état des parfaits qui renoncent àtout et qui ne possèdent rien, est au-dessus de (180) vos forces,et que cette haute vertu est aussi éloignée de vous, quele ciel l’est de la terre. Exerçons-nous donc au moins àpratiquer les commandements les plus faciles, et nous y trouverons la consolationet le salut de nos âmes.

Il s’est trouvé même. des philosophes grecs, qui ont faitce que je vous dis, et qui ont quitté tout leur bien, quoique parun mouvement qui n’était pas celui qu’il fallait. Mais pour vous,je me contenterai que vous fassiez de grandes aumônes; nous arriveronsbientôt à la perfection de la vertu, si nous y montons parces degrés. Que si nous ne faisons pas même ces premiers pas,quelle excuse nous restera-t-il si, étant obligés d’êtreplus justes que les justes de l’ancienne loi, nous le sommes moins queles philosophes païens? Que serait-ce si, devant être des angeset des enfants de Dieu, nous ne nous conservons pas même la qualitéd’hommes? Car ce n’est plus garder la douceur d’un homme, que de ravirle bien d’autrui. C’est imiter la cruauté des bêtes les plusfarouches, et la passer même en quelque sorte. Les bêtes nesuivent que l’instinct que la:nature leur donne. Mais nous, aprèsavoir été honorés de la raison, nous violons la naturemême, et nous dégénérons de l’excellence del’homme dans la bassesse des bêtes.

Considérons sérieusement, mes frères, quelle estcette haute vertu que Jésus-Christ nous propose en cet Evangile;et si nous ne pouvons pas y atteindre, efforçons-nous au moins d’yfaire quelque progrès. C’est ainsi que nous nous délivreronsdes supplices à venir, et que nous avançant de degréen degré, nous monterons jusqu’au comble de tous les biens que jevous souhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXII

"POURQUOI DE MÊME VOUS METTEZ-VOUS EN PEINE POUR LE VÊTEMENTCONSIDEREZ COMMENT CROISSENT LES LIS DES CHAMPS. ILS NE TRAVAILLENT POINT," ETC. (CHAP. VI, 28, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

1. Après que Jésus-Christ a parlé de la nourriturela plus nécessaire, et qu’il a montré qu’il ne fallait s’enpoint mettre en peine, il passe à ce qui est moins important, puisquele vêtement n’est pas si nécessaire que la nourriture. Ondemandera peut-être pourquoi il ne rapporte pas encore ici l’exempledes oiseaux, et d’où vient qu’il ne parle point du paon, ou du cygne.Ou de la brebis, qui pouvaient lui fournir de nombreuses comparaisons.Il cite le lis afin de nous toucher plus fortement par le contraste qu’ilnous fait voir entre une vile herbe, et l’extrême magnificence dontDieu s’est plu à la décorer. C’est pourquoi, poursuivantson (181) raisonnement, il ne dit plus " un lis," mais " le foin des champs." Ce terme ne lui suffit même pas, il en ajoute un autre qui exprimeencore plus fortement la vileté. " Le foin des champs qui est aujourd’hui,et qui demain, " non seulement ne sera plus; mais, ce qui est beaucoupplus expressif, "sera jeté dans le four. " Et il ne dit pas simplement:"Que Dieu le pare, " mais " s’il le pare de la sorte. "

Voyez-vous que d’expressions vives et fortes? Le Sauveur les emploiepour faire une plus grande impression dans l’esprit de ceux qui l’écoutent.C’est toujours avec la même pensée qu’il conclut en disant:" Combien plus le fera-t-il pour vous? " Cette parole est d’une emphaseénergique ; et ce mot " vous " dans la bouche du Sauveur montrebien ce que vaut l’homme et l’attention qu’il mérite : c’est commes’il disait: Vous à qui Dieu a donné une âme raisonnable,dont il a formé le corps, pour qui il a fait le ciel et la terre,à qui il a envoyé ses prophètes et donné saloi, qu’il a comblé de tant de biens, pour qui il a livréson Fils unique, et à qui il a donné enfin avec lui, la plénitudede ses bénédictions et de ses grâces.

Mais après le souvenir de tant de dons, il fait à sesauditeurs une réprimande en les appelant " hommes de peu de foi." Tel est le sage conseiller, il joint toujours le reproche à l’exhortation,pour opérer plus sûrement la persuasion. Le Seigneur, parces paroles, ne nous apprend pas seulement à ne nous inquiéterd’aucune chose, mais encore à n’être point touchésde la beauté et de la magnificence des vêtements. A l’herbel’éclat de la parure, au gazon la beauté, nous dit-il, ouplutôt le foin de la prairie vaut encore mieux que son splendidevêtement. Pourquoi donc vous enorgueillir de choses dans lesquellesune simple plante l’emporte sur vous de beaucoup?

Mais remarquez comment Jésus-Christ adoucit tout d’abord ce préceptepar l’opposition des contraires, puisqu’il semble n’y porter les hommes,que pour les délivrer de la chose du monde qu’ils craignent le plus.Car après avoir dit : " Considérez comment croissent leslis des champs, " il ajoute : " Ils ne travaillent point ni ne filent point." De sorte que c’est afin de nous délivrer de nos peines qu’il nousfait ce commandement. Ainsi on ne doit pas dire qu’il y a de la peine àsuivre ce précepte, mais qu’au contraire il y en a à ne lepas suivre. De même qu’en disant " que les oiseaux ne sèmentpoint, " Jésus-Christ n’a pas prétendu nous défendrede semer, mais seulement de nous absorber dans cette préoccupation;de même ici, lorsqu’il dit que " les lis ne travaillent, ni ne filentpoint, " ce n’est pas le travail qu’il condamne, mais seulement l’agitationinquiète. " Et cependant je vous déclare que Salomon mêmedans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’und’eux (29). " Ainsi, selon la parole de Jésus-Christ, tout ce grandéclat de Salomon a cédé à celui des lis. Eton ne peut pas dire que sa magnificence a quelquefois égaléla beauté des lis, et que quelquefois aussi l’éclat des lisl’a surpassée; puisqu’il est marqué expressément qu’iln’a jamais été vêtu comme le lis " dans toute sa gloire," c’est-à-dire qu’il n’y a eu aucun jour de son règne, oùil ait été paré comme un lis. Que s’il n’a pu égalerdans sa magnificence la fleur du lis, il n’a point non plus égaléles autres fleurs, mais il leur a cédé à toutes, puisqueleur beauté vive et naturelle passe autant toutes les broderiesd’or et de soie, que la vérité passe le mensonge. Si doncle plus magnifique de tous les rois doit reconnaître ici qu’il estvaincu ! comment prétendez-vous par tout votre luxe, je ne dis passurpasser le lis, mais approcher seulement de la beauté de la moindrefleur?

Jésus-Christ nous avertit donc ici de ne point rechercher cettesorte d’éclat. Or, semble-t-il nous dire, voyez la fin de cettefleur; après le triomphe remporté par sa beauté, elleest jetée au four. Que si Dieu prend un tel soin de choses de sipeu d’importance et de prix, comment pourrait-il oublier l’homme, qui estla plus excellente de ses créatures?

Vous me demanderez peut-être, pourquoi Dieu a donné tantde beauté à ces fleurs? Je vous réponds que c’estpour nous montrer sa sagesse et sa puissance, et pour nous faire admireren toutes choses la magnificence de sa gloire. Car ce ne sont pas seulement"les cieux qui racontent la gloire de Dieu. " (Ps. XVIII, 4.) La terrele fait aussi comme le montre David lorsqu’il dit: " Louez le Seigneur,vous " arbres fruitiers, et tous cèdres. " (Ps. CXLVIII, 40.) Lesuns, par la douceur de leurs fruits, les autres par la grandeur de leursbranches, les autres par une beauté particulière, publientla gloire de leur Créateur. Dieu ne pouvait mieux nous faire voirles richesses infinies de (182) sa puissance et de sa sagesse, qu’en répandantainsi tant de beauté sur les choses les plus basses, puisqu’il n’ya rien de plus vil que ce qui est aujourd’hui, et qui cessera d’êtredemain.

Que si Dieu donne à ces herbes ce qui ne leur était pointnécessaire, puisque cet éclat qu’elles ont ne sert nullementà nourrir le feu qui les brûle; comment vous refuserait-ilà vous ce qui vous est nécessaire? Après avoir paréles moindres choses de tant d’ornements superflus, seulement pour montrersa toute-puissance, comment vous négligerait-il, vous, qui êtesle chef-d’oeuvre de ses créatures? Comment vous refuserait-il cequi vous est nécessaire pour le soutien de la vie? Aprèsdonc qu’il a ainsi montré aux hommes jusqu’où s’étendsa providence, il juge à propos de les réprimander, maisil ne le fait qu’avec beaucoup de retenue, et au lieu de les appeler desgens sans foi, il se contente de les appeler des "hommes de petite foi."

2. " Si donc Dieu a soin de vêtir de la sorte une herbe des champs,qui est aujourd’hui et que demain on jettera dans le four, combien plusle fera-t-il pour vous, hommes de peu de foi (30)? " Celui qui dit cesparoles, est celui-là même qui fait toutes choses: " Touteschoses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a étéfait. " (Jean, I, 3.) Cependant il ne dit pas comme Créateur. Illui suffisait pour un temps de montrer son autorité en disant àchacun de ses commandements: " Il a été dit aux anciens,etc., mais moi je vous dis. " Ne vous étonnez donc pas aprèscela qu’il se cache dans la suite, et qu’il parle si humblement de lui-même.Il n’a point d’autre but maintenant que de proportionner sa parole àla faiblesse de ceux qui l’écoutent, et de témoigner partoutqu’il n’est pas un ennemi de Dieu, et qu’il s’accorde parfaitement en touteschoses avec son Père.

C’est ce qu’il observe particulièrement dans ce long sermon surla montagne. Il y parle constamment du Père. Il relève partoutsa providence, sa sagesse et sa bonté qui s’étend généralementsur toutes choses, et qui veille autant sur les plus petites que sur lesplus grandes. Quand il défend " de jurer par Jérusalem, "il l’appelle "la ville du grand roi." Quand il " parle du ciel, " il dit," que c’est le "trône de Dieu. " Quand il parle de la conduite etdu gouvernement du monde, il l’attribue tout à Dieu: " Il fait," dit-il, " lever son soleil sur les bons et sur les méchants, etpleuvoir sur les justes et sur les injustes. " Il apprend de mêmeà la fin de la prière qu’il a enseignée, que toutegrandeur est à Dieu, en disant: " Que le royaume, que la puissance"et que la gloire sont à lui. " De même ici lorsqu’il veutmontrer sa providence, et marquer combien elle est admirable dans les moindreschoses : " Celui, " dit-il, " qui a soin de vêtir de la sorte uneherbe des champs, " etc. Il ne le nomme jamais "son père;" maisseulement leur père; afin de les toucher et de les toucher par cethonneur, et de ne point exciter leur indignation, lorsqu’il appelleraitDieu son père.

Si donc, mes frères, il ne faut pas se mettre en peine des chosesles plus nécessaires, comment excusera-t-on ceux qui s’empressenttant pour les superflues? ou plutôt, comment excusera-t-on ceux quiperdent même le dormir pour voler le bien des autres? " Ne vous mettezdonc point en peine en disant: Où aurons-nous de quoi manger, dequoi boire, de quoi nous vêtir (31), comme font les païens quirecherchent toutes ces choses (32)?" Jésus-Christ fait encore iciun reproche à ses disciples, et il leur fait voir qu’il ne leurcommande rien de fort difficile. Il disait auparavant: " Si vous aimezceux qui vous aiment, vous ne faites rien d’extraordinaire, puisque lespaïens en font autant, " et il stimulait ainsi ses disciples et lesexcitait à une plus haute vertu par la comparaison qu’il faisaitd’eux avec les païens : il se sert encore ici de ce même exemplepour leur faire voir qu’il n’exigeait d’eux qu’une conduite trèsjuste et très raisonnable. Car si nous devons être plus justesque les scribes et que les pharisiens, que ne mériterons-nous point,si, bien loin d’être plus justes que les juifs, nous nous rendonssemblables aux païens, et si nous n’avons pas plus de confiance enDieu qu’ils n’en ont? Mais après leur avoir fait cette réprimandepleine de sévérité et de force pour les réveillerde leur assoupissement, et pour leur imprimer une honte salutaire, il lesconsole ensuite en disant : " Votre Père sait que vous avez besoinde toutes ces choses (32). " Il ne dit pas, Dieu sait; mais " votre Pèresait, " afin que ce mot de " Père" les fît entrer dans uneconfiance plus ferme et plus assurée. Car si vous avez un père,leur dit-il, et un père tel (183) que Dieu, il ne pourra pas sansdoute vous laisser souffrir les dernières extrémités,puisque les pères d’ici-bas n’ont pas cette dureté àl’égard de leurs enfants.

Il joint à ceci une autre raison: " Vous avez besoin, " dit-il," de toutes ces choses; " comme s’il disait: ce ne sont pas là deschoses superflues, et dont Dieu puisse vous laisser manquer, lui qui nedédaigne pas de donner aux fleurs des embellissements si peu nécessaires.Je sais que ces choses dont je vous défends le soin sont les plusnécessaires à la vie. Nais cette nécessitéque vous regardez comme un motif légitime de souci, j’estime aucontraire que c’est elle qui doit vous affranchir de tout souci. Vous dites: je dois me mettre en peine de ces choses parce que je ne puis m’en passer;et moi je vous dis au contraire, que c’est pour cela même que vousne vous en devez point mettre en peine, parce qu’elles sont nécessaires.Quand elles seraient superflues, vous ne devriez pas même alors concevoirde défiance, mais espérer que la bonté de Dieu nelaisserait pas rie vous les donner. Mais du moment qu’elles sont nécessaires,vous ne devez pas avoir le moindre doute qu’il ne vous les donne. Quelest le père qui refuse à ses enfants ce qui leur est le plusnécessaire pour la vie? C’est donc parce que cela est nécessaireque Dieu vous le donnera nécessairement. C’est lui qui a fait lanature humaine, et il en connaît parfaitement les besoins.

Vous ne pouvez pas dire : Il est vrai que Dieu est notre père,et que ces choses sont entièrement nécessaires; mais il nesait peut-être pas qu’elles nous manquent. Car puisqu’il connaîtla nature, qu’il l’a créée, qu’il l’a faite ce qu’elle est,il est évident qu’il sait mieux ses besoins que vous-mêmequi les souffrez. C’est lui-même quia voulu que vous fussiez sujetà ces besoins, il n’ira donc pas contredire ce qu’il a voulu, envous imposant d’un côté cette nécessité impérieuseet en vous ôtant de l’autre les moyens d’y satisfaire.

3. Donc, mes frères, bannissons tous ces soins qui ne serventqu’à nous torturer l’esprit inutilement. Puisque, soit que nousnous inquiétions ou que nous ne nous inquiétions pas, c’estDieu seul qui nous donne toutes ces choses et qui nous les donne d’autantplus que nous nous en inquiétons moins, à quoi nous servironttous nos soins, qu’à nous tourmenter et nous faire souffrir en pureperte ?

Celui qui est invité à un festin magnifique, ne se metpas en peine s’il y trouvera de quoi manger : et celui qui va àune source, ne s’inquiète point s’il y apaisera sa soif. Puis doncque nous avons la providence de Dieu, qui est plus riche que les plus magnifiquesfestins, et plus inépuisable que les sources les plus profondes,ne concevons ni inquiétude ni défiance. D’ailleurs nous allonstrouver, dans les paroles qui suivent, un nouveau sujet de confiance.

" Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu, ettoutes ces choses vous seront données comme par surcroît (33)." Après avoir dégagé nos âmes du soin de touteschoses, il nous avertit de tendre au ciel. Il était venu pour anéantirtout ce qui était vieux et pour nous rappeler à notre véritablepatrie. C’est pourquoi il tâche par tous les moyens de nous dégagerdes choses superflues et de nous délivrer des soins de la terre.C’est dans ce dessein qu’il nous avertit de nous garder d’imiter les païens,qui se mettent en peine de ces sortes de choses, dont tous les soins sebornent à la vie présente, qui n’ont aucun souci de l’avenir,ni aucune pensée des biens du ciel. Pour vous, mes disciples, leurdit-il, ce n’est pas là à quoi vous devez tendre. Vous avezun autre objet et une autre fin. En effet, nous ne sommes pas néspour boire, pour manger et pour nous vêtir; mais pour plaire àDieu et pour mériter les biens éternels. Comme donc ces besoinsprésents doivent tenir le dernier lieu dans nos pensées,qu’ils tiennent aussi le dernier rang dans nos prières.

"Cherchez, dit-il, premièrement le royaume et la justice de Dieu,et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît."II ne dit pas seulement : " Vous seront données, mais vous serontdonnées comme par " surcroît," pour montrer qu’il n’y a riendans les dons qui regardent cette vie, qui mérite d’être comparéavec les biens à venir. C’est pourquoi il n’ordonne point qu’onlui demande ces choses, mais qu’on lui en demande de plus importantes etqu’on espère de recevoir en même temps celles-ci, "comme parsurcroît. " Cherchez les biens à venir et vous recevrez lesbiens présents. Ne désirez point les choses d’ici-bas etvous les posséderez infailliblement. Il est indigne de vous, d’importunervotre Seigneur pour des sujets qui le méritent si peu. Vous vousabaissez honteusement, si lorsque vous ne devez être occupés(184) que des biens ineffables de l’autre monde, vous vous consumez dansles vains désirs des choses qui passent. Pourquoi donc, me direz-vous,Jésus-Christ nous commande-t-il de lui demander notre pain? — Oui,Jésus-Christ nous commande cela, mais en ajoutant " notre pain dechaque " jour; " et en marquent expressément, donnez -nous " aujourd’hui."Il fait ici la même chose : " C’est pourquoi ne vous mettez pointen peine pour le lendemain; car le lendemain se mettra en peine pour soi-même.A chaque jour suffit son mal (34). " Il ne dit pas généralement:" Ne vous mettez point en peine;" mais il ajoute, " pour le lendemain;" nous donnant par ces paroles la liberté de lui demander les besoinsdu jour présent et bornant en même temps tous nos désirsaux choses les plus nécessaires. Car Dieu nous commande de lui demanderces choses, non parce qu’il a besoin que nous l’en avertissions dans nosprières, mais pour nous apprendre que ce n’est que par son, secoursque nous faisons tout ce que nous faisons de bien, pour nous lier et commepour nous familiariser avec lui par cette obligation continuelle de luidemander tous nos besoins. Remarquez-vous comment il leur donne la confiancequ’il ne les laissera pas manquer des choses nécessaires, et queCelui qui leur donne si libéralement les plus grandes choses, neleur refusera pas les plus petites ? Car je ne vous commande pas, leurdit-il, de ne vous mettre en peine de rien, afin que vous deveniez misérableset que vous n’ayez pas de quoi couvrir votre nudité, mais c’estafin que vous soyez dans l’abondance de toutes choses. Rien sans douten’était plus propre à lui concilier les esprits que cettepromesse. Ainsi comme en les exhortant à ne point rechercher unevaine gloire dans leurs aumônes, il les y porte en leur promettantune autre gloire plus grande et plus solide : " Votre Père, " dit-il," qui voit en secret, vous en rendra la récompense devant tout lemonde ; " de même il les éloigne du soin des choses présentes,en leur promettant qu’il satisfera d’autant plus à tous leurs besoins,qu’ils se mettront moins en peine de les rechercher. Je vous défends,leur dit-il, de vous inquiéter, de ces choses, non afin qu’ellesvous manquent; mais au contraire afin que rien ne vous manque. Je veuxque vous receviez toutes choses d’une manière digne de vous et quivous soit véritablement avantageuse. Je ne veux pas qu’en vous bourrelantvous-mêmes d’inquiétude, en vous laissant déchirerà mille soucis, vous vous rendiez indignes des secours du corpsaussi bien que de ceux de l’âme, et qu’après avoir étémisérables en cette vie, vous perdiez encore la félicitéde l’autre.

4. " Ne vous mettez donc point en peine pour le lendemain. Car àchaque jour suffit son mal; " c’est-à-dire son affliction et .samisère. Hélas! ne vous suffit-il pas de manger " votre painà la sueur de votre visage? " Pourquoi chercher dans l’inquiétudeencore un nouveau tourment, vous qui devez même être affranchide Celui-là? Ce mot de " mal, " ne signifie donc pas malice ou malignité;Dieu nous garde de cette pensée! mais il signifie le travail, lesafflictions et les misères. Nous voyons encore d’autres endroitsdans l’Ecriture où ce mot de " mal," se prend en ce même sens: " Il n’y a point de mal dans la ville que le Seigneur n’ait fait." (Amos,III, 6.) Ce que le Prophète n’entend point de l’avarice ou des rapines,ou des autres vices semblables; mais des plaies dont Dieu avait frappéles habitants: " C’est moi, " dit-il encore, " qui fais la paix, " et quicrée le mal (Isaïe, XLV, 7); " ce qui ne veut pas dire lescrimes, mais la peste, la guerre, et la famine, et d’autres choses semblables,qui passent pour de véritables maux, dans l’esprit de la plupartdes hommes, (I Rois, VI, 9.) C’est du reste ainsi qu’on les appelle ordinairement,par exemple, les prêtres et les devins de ces cinq villes, qui attelèrentà l’arche des vaches qu’ils séparèrent de leurs veaux,et qu’ils laissèrent aller seules, appelaient " mal " les plaiesdont Dieu les avait frappés, et la douleur qu’ils en ressentaient.

C’est donc en ce sens qu’il faut prendre ces paroles: " A chaque joursuffit son mal; " parce qu’en effet il n’y a rien qui tourmente plus uneâme, que le soin et l’inquiétude. C’est pourquoi saint Paul,exhortant les hommes à l’amour du célibat, leur dit : " Jevoudrais vous voir dégagés de soins et d’inquiétudes." (I Cor. VII, 32.) Lorsque Jésus-Christ dit: " Le lendemain semettra en peine pour " soi-même, " il ne marque pas que ce jour dulendemain soit capable en effet de quelque inquiétude; mais commeil parlait à un peuple grossier, et qu’il voulait lui rendre sensiblece qu’il lui disait, il personnifie ce temps (185) et ce jour, et en parlantaux hommes, il se sert d’un langage ordinaire aux hommes. Et remarquez,mes frères, qu’il ne dit tout ceci que comme un conseil qu’il donne.Nous verrons dans la suite qu’il en fera un commandement absolu : " N’ayez," dira-t-il, " ni or, ni argent, ni bourse dans le chemin. " (Matth. X,9.) Il ne faisait du reste que prescrire ce qu’il pratiquait lui-même:une loi déjà promulguée par les actions pouvait s’accentuerplus hardiment par les paroles; la parole ne pouvait qu’être bienvenue puisque les actions lui avaient aplani la voie. — Mais oùdonc ce précepte nous a-t-il été donné en action?—Ecoutez cette parole : " Le Fils de l’homme n’a pas où reposersa tête. " (Matth. XVIII, 20) Mais non content de ce qu’il a faitlui-même, il a retracé encore dans ses disciples cette mêmeforme de vie, et il leur a fait pratiquer une pauvreté semblable,sans les laisser manquer de rien.

Remarquez, je vous prie, combien sa providence surpasse la tendressede tous les pères. Je ne vous commande cela, leur dit-il, que pourvous délivrer d’un soin superflu. En effet, quand vous auriez aujourd’huide l’inquiétude pour demain, vous ne laisseriez pas demain d’enavoir encore de même. Pourquoi donc vous tourmentez-vous inutilement?pourquoi forcer le jour présent à supporter plus de peinequ’il ne lui en revient? pourquoi, au faix qui lui est propre, ajouterencore le fardeau qui appartient au jour à venir, et cela sans pouvoiraucunement soulager celui-ci, ni rien gagner qu’un surcroît de peinessuperflues? Car pour produire plus d’effet, il anime pour ainsi dire letemps, le jour, et il l’introduit comme un plaignant qui vient réclamercontre une injustice dont il est victime.

Et en effet, Dieu vous donne le jour présent pour faire ce queprésentement vous devez faire Pourquoi donc l’accablez-vous encoredu souci d’un autre jour ?n’est-il pas assez chargé de ses propressoins? pourquoi lui en ajoutez-vous d’autres, et le surchargez-vous?

Mes frères, c’est le Législateur suprême, c’estCelui qui nous jugera un jour, qui parle ainsi: reconnaissez donc quelleespérance il nous donne, et quel doit être le bonheur qu’ilnous promet en l’autre vie, puisqu’il nous assure qu’il trouve lui-mêmecelle-ci si misérable, que c’est tout ce que nous pouvons faireque d’endurer chaque jour la peine qui l’accompagne. Cependant aprèstant de promesses nous ne pouvons nous empêcher de nous inquiéterencore pour les besoins de cette misérable vie. Nous n’élevonsjamais notre esprit au ciel. Nous renversons tout l’ordre des choses, etnous combattons doublement le précepte de Jésus-Christ. Necherchez point, nous dit-il, les choses présentes: et c’est de quoinous nous occupons toujours. Cherchez, nous dit-il, les biens du ciel ;et c’est à quoi nous ne nous appliquons jamais. Nous n’y pouvonspas penser même durant une heure; et autant nous témoignonsd’empressement pour ce monde, autant et plus encore témoignons-nousde froideur pour l’autre. Mais cette indifférence et cette ingratitudeenvers Dieu ne demeurera pas toujours impunie. Nous pouvons bien le négligerdurant quelques mois et quelques années; mais tôt ou tardil faut enfin que nous tombions entre ses mains, et que nous paraissionsdevant ce tribunal si terrible.

Mais ce délai nous console, direz-vous. — Quelle est cette consolationd’attendre chaque jour l’heure du supplice? Si vous voulez que ce tempsque Dieu vous donne vous soit un sujet de consolation, servez-vous-en pourvous corriger par une sérieuse pénitence. Si vous regardezcomme un bien le retard du châtiment, que sera-ce de l’éviter?

Usons donc de ce temps que Dieu nous donne, pour nous délivrerentièrement des maux à venir. Jésus-Christ ne nousa rien commandé d’onéreux ni de pénible. Tous sespréceptes au contraire sont si faciles, que pour peu que nous yapportions de bonne volonté, nous pouvons les accomplir tous, sigrands pécheurs que nous ayons été.

Manassès avait commis des crimes sans nombre , puisqu’il avaitporté ses mains cruelles sur les saints; qu’il avait introduit dansle temple du Seigneur l’abomination des idoles; qu’il avait rempli la villede carnage, et commis mille autres excès qui paraissaient le rendreindigne de toute miséricorde. Cependant, après tant de crimes,il trouva un moyen de se purifier entièrement. Quel moyen? Ce fut,mes frères, sa pénitence et la contrition de son coeur.

5. Car il n’y a point, non, il n’y a point de péché quine ,cède à la force de la pénitence, ou plutôtà la force de la grâce de Jésus-Christ. Aussitôtque nous nous convertissons, il devient lui-même notre force, etnotre coopérateur (186) dans le bien. Si vous, voulez devenir vertueux,rien ne vous en empêchera; ou plutôt le démon tâcherade l’empêcher, mais il ne le pourra faire, parce que vous l’aurezprévenu par vos saintes résolutions, et que vous aurez parelles attiré Dieu même à votre secours. Que si vousne voulez pas demeurer fermes, et que vous vous rangiez du côtéde votre ennemi, comment Dieu pourra-t-il vous secourir? Il ne veut pasuser de violence ou de contrainte, et il ne sauve que celui qui veut sesauver.

Si vous aviez un serviteur qui vous haït, qui eût horreurde vous, qui voulût toujours s’enfuir, vous ne pourriez vous résoudreà le retenir, et cela quand vous auriez besoin de son service: àplus forte raison Dieu qui n’a aucun besoin de vous, qui n’exige de vousaucun service que pour votre bien, sera-t-il éloigné de vousfaire violence pour vous retenir à son service malgré vous: si, au contraire, vous témoignez seulement quelque désirde lui plaire, il ne vous abandonnera point, quoi que puisse faire le démon.

Nous sommes donc nous-mêmes les auteurs de notre perte, puisquenous n’avons jamais recours, à Dieu, et que. Nous ne nous approchonsjamais de lui pour l’invoquer comme il faut. Lorsque nous le prions, ilsemble que nous n’attendions rien de lui. Nous ne partons point àla prière un coeur plein de foi et de ferveur. Nous sommes commedes personnes qui n’ont rien à demander ou à désirer;nous demeurons tout assoupis, sans application et sans vigueur. CependantDieu veut qu’on. le presse avec instance, et qu’on importune et il agréel’importunité de la prière. C’est le seul débiteurqui soit ravi qu’on lui redemande sa dette; il donne même sans qu’oului ait rien prêté. Plus il voit que nous le. pressons, et,que nous lui faisons d’instances; plus il nous fait rie grâces, quoiqu’ilne nous doive rien. Que si nous sommes lâches à lui demander,il diffère aussi à nous donner, non qu’il n’en ait le désir,mais parce qu’il veut être importuné, et qu’il prend plaisirqu’on lui fasse violence.

C’est pourquoi il nous donne dans l’Evangile pour modèle de laprière, tantôt l’exemple d’un homme qui va importuner sonami au milieu de la nuit, pour lui demander du pain; et tantôt l’exemplede ce juge qui ne craignait ni Dieu ni les hommes, qui se laissa néanmoinsfléchir par les instantes sollicitations de la veuve. Il ne s’estpas contenté même de ces paraboles. Il y a joint des exempleseffectifs, comme celui-de la Chananéenne qu’il renvoya aprèsl’avoir comblée d’un si grand don. Il fit voir en cet occurrence,qu’il donne même ce qui est au-dessus du mérite de ceux quile prient, lorsqu’ils prient avec ferveur: " Il n’est pas bon, " dit-ilà cette femme, " de prendre le pain des enfants, et de le donneraux chiens; " et cependant il le lui donna, parce qu’elle le demandaitavec ardeur. Il nous montre encore dans la personne des Juifs, qu’il refusede donner aux tièdes et aux négligents, ce qui leur appartenaitlégitimement.

Bien loin de. recevoir de lui des grâces nouvelles, ils ont perducelles qu’ils avaient déjà reçues. Ils n’ont pu conserverce qui était à eux, parce qu’ils ont prié avec tiédeur.La Chananéenne, au contraire, priant avec ardeur et avec une violencetoute sainte, est entrée dans l’héritage des autres; et aprèsavoir été appelée " chienne, " elle a étémise au rang des " enfants. " Tant la prière a de force lorsqu’elleest pressante et persévérante ! Si vous vous adressez àDieu de la sorte, quand vous ne seriez qu’un chien, vous précéderezles enfants paresseux et lâches. Ce que l’on ne peut espérerde l’amitié, l’assiduité opiniâtre le procure.

Ne dites donc point : Dieu est irrité contre moi, il -n’écouterapoint mes prières. Il vous écoutera bientôt si vousle priez avec importunité. S’il ne vous exauce pas parce qu’il vousaime, il vous exaucera parce que vous ne cessez point de le prier : l’inimitié,ni le contretemps, ni quoi que ce soit ne vous sera un obstacle. Ne ditespas non plus: Je ne suis pas digne de rien recevoir de Dieu, c’est pourquoije ne le prie pas. La Chananéenne était dans le mêmeétat que vous.

Ne dites pas davantage : J’ai beaucoup offensé Dieu, et je nepuis apaiser sa colère. Dieu ne considère point votre mérite,niais la disposition de votre coeur. Si une veuve a fléchi un jugequi ne craignait ni Dieu ni les hommes, combien plus une prièrecontinuelle apaisera-t-elle un Dieu si doux et si plein de miséricorde?Quand donc vous ne seriez pas ami de Dieu; quand vous lui demanderiez deschoses qui ne vous seraient point dues; quand vous auriez consumétout le bien de votre père, comme l’enfant prodigue; que vous auriezété longtemps banni de sa présence; que vous auriez(187) dégénéré d’un tel père; que vousseriez devenu le dernier de tous les hommes; que vous présentantdevant lui vous apercevriez sur son visage les marques de son indignationet de sa colère: commencez seulement à le prier et àvous rapprocher de lui, vous éteindrez la colère et la damnation,et vous recouvrerez votre première dignité.

Mais je prie, me dites-vous, et mes prières ne me servent derien. C’est parce que vous ne priez pas comme ceux que je vous cite; commela Chananéenne, comme cet ami qui va au milieu de la nuit demanderdes pains, comme cette veuve qui importunait son juge, et comme cet enfantqui retourne à son père après avoir dissipétout ce qu’il avait. Si vous aviez prié de la sorte, vous auriezété bientôt exaucé. Quoique vous ayez offenséDieu, il ne laisse pas d’être votre père. Quoique vous l’ayezfâché, il ne laisse pas d’aimer ses enfants. Il ne cherchepas votre perte, mais votre salut. Il ne désire pas de se vengerde l’injure que vous lui avez faite, mais de vous voir vous convertir,et lui demander miséricorde. O si nous avions autant d’ardeur pouraller à lui, que ses entrailles paternelles ont de tendresse pournous ! Sa charité est un feu brûlant. Il ne veut qu’une petiteétincelle pour trouver entrée dans votre coeur, et pour l’embraseret le combler de ses grâces.

6. Ce qui le fâche dans les outrages que vous lui faites, ce n’estpas que l’offense s’adresse à lui, mais c’est que vous en êtesl’auteur, et que vous agissez sous l’impulsion de l’ivresse et de la fureur.

Si, quelque méchante que nous soyons, nous ne laissons pas lorsquenos enfants nous insultent, d’en être plus affligés pour euxque pour nous; combien Dieu, que nos injures ne peuvent atteindre; en sera-t-ilplus touché pour notre intérêt, que pour le sien? Sinous agissons de la sorte envers nos enfants, quoique notre amour ne soitqu’un effet de la nature; que devons-nous attendre de l’amour de Dieu,qui est infiniment élevé au-dessus du nôtre ? " Quandune mère, " dit-il, " oublierait l’enfant qu’elle a portédans son sein, je ne vous oublierai pas. " (Is. XLIX, 15.)

Approchons-nous donc de lui, et lui disons: " Oui, Seigneur; les petitschiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres." (Matth. XV.) Approchons-nous de lui, soit à temps, soit àcontre-temps. Mais je me reprends. Nous ne pouvons approcher de lui àcontre-temps, ni lui être importuns. C’est l’importuner que de nele pas prier toujours. On ne peut s’adresser à contre-temps àcelui qui est en tout temps prêt à donner. Comme l’homme n’estpoint importuné de respirer sans cesse l’air qui le fait vivre;Dieu de même ne le sera point, lorsque nous lui demanderons toujoursl’esprit de sa grâce; et c’est lui déplaire au contraire,que de ne pas le lui demander toujours. Comme notre corps a besoin àtout moment de respirer l’air : notre âme de même a toujoursbesoin de ce secours et de cet Esprit que Dieu nous donne. Si nous le voulonsnous l’attirerons aisément en nous.

Le prophète montre combien Dieu est prêt à nousfaire toujours du bien, lorsqu’il dit:

" Nous le trouverons toujours prêt comme le " jour du matin. "(Osée, VI, 3.) Toutes les fois que nous nous approcherons de lui,nous sentirons qu’il n’attend que nos prières pour nous exaucer.Que si nous ne puisons rien dans cette source si abondante de-toutes lesvertus, c’est nous-mêmes que nous en devons accuser, et non la source.C’est ce qu’il reprochait aux Juifs, lorsqu’il leur disait : " Ma miséricordeest comme une nuée du matin, et comme une rosée qui tombeà la pointe du jour. "(Osée, VI, 4.) Comme s’il leur disait:Pour moi, j’ai fait de mon côté, tout ce que je devais faire;mais pour vous, vous avez été comme un soleil brûlantqui sèche cette rosée et qui dissipe les nuées, etvous avez arrêté par votre malice, la source et les influencesde ma bonté.

Cette conduite de Dieu, mes frères, est un effet de sa miséricordesur nous. Quand il voit que nous sommes indignes des grâces qu’ilnous faisait, il les retient, de peur qu’il ne nous rende paresseux etlâches, en nous don. nant ce que nous ne daignons pas seulement luidemander. Mais si nous sortons enfin de cet assoupissement, et si nousreconnaissons seulement que nous l’avons offensé, sa grâcecoulera aussitôt sur nous comme une source abondante, ou plutôtelle se répandra sur nous comme une mer. Plus vous recevrez de lui,plus vous le comblerez de joie, et plus il sera porté à vousdonner. Il regarde comme ses propres richesses le salut des âmes,et la grâce qu’il fait à ceux qui le prient. "Dieu est richeen miséricorde (Ephés. II, 4), " comme dit saint Paul, "et il répand ses richesses sur (188) tous ceux qui l’invoquent." (Rom. X, 12.) Il ne se fâche contre nous que lorsque nous ne nousadressons pas à lui en l’invoquant. Il ne se détourne denous, que lorsque nous ne nous approchons pas de lui. Car il ne s’est faitpauvre que pour nous rendre riches, et il n’a tant souffert pour nous quepour nous encourager davantage à le prier.

C’est pourquoi. ne tombons jamais dan sa défiance: mais puisqueDieu nous ouvre tant de voies de salut, et nous donne tant de raisons d’espéreren sa miséricorde, quand nous pécherions tous les jours,ne laissons pas de nous approcher de lui pour le prier, et conjurons-lecontinuellement de nous pardonner nos fautes. C’est ainsi que nous arrêteronsle cours de nos péchés; que nous chasserons le démonde nos coeurs; que nous attirerons sur nous la miséricorde de Dieuet que nous jouirons enfin des biens éternels que je vous souhaite,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXIII

" NE JUGEZ POINT AFIN QUE VOUS NE SOYEZ POINT JUGÉS.- PARCEQUE VOUS SEREZ JUGÉS SELON QUE VOUS AUREZ JUGÉ LES AUTRES,ET ON SE SERVIRA ENVERS VOUS DE LA MÊME MESURE DONT VOUS VOUS SEREZSERVIS ENVERS EUX, " ETC. (CHAP. VII, 1, 2, JUSQU’AU VERSET 21.)

1. Quoi donc! nous ne devons point reprendre nos frères lorsqu’ilspèchent? Saint Paul aussi nous le défend, ou plutôtJésus-Christ par saint Paul, en ces termes ; " Pourquoi jugez-vousvotre frère? Pourquoi méprisez-vous votre frère? (Rom.IV, 10.) Qui êtes-vous pour " oser condamner le serviteur d’autrui?" (Ibid.IV.) Et ailleurs : - " Ne jugez point avant le temps jusqu’àce que le Seigneur vienne. " (I Cor. IV, 5.) Comment donc le mêmeApôtre dit-il en un autre endroit : " Reprenez, corrigez, exhortezà temps et à contre-temps. " (II Tim. IV, 2.) Et ailleurs: " Reprenez les pécheurs devant tout le monde. " Et Jésus-Christdans l’Evangile: "Si votre frère a péché contre vous,allez lui faire réprimande en particulier, entre vous et lui. S’ilne vous écoute point, prenez encore avec vous une ou deux personnes.Que s’il ne les écoute point, dites-le à l’Eglise. " (Matt.XVIII, 15.)

S’il est vrai qu’on ne doive point juger, comment Jésus-Christétablit-il tant de personnes, non-seulement pour reprendre, maispour punir même ceux qui pèchent? Pourquoi ordonne-t-il àtous les fidèles de regarder comme " un publicain et comme un païen" celui qui (189) n’écoute point l’Eglise? Comment aussi donne-t-illes clefs à ses apôtres? Car s’ils n’ont pas droit de juger,ils n’ont pas droit non plus d’user de ces clefs, et ce serait en vainqu’ils auraient reçu la puissance de lier et de délier. Deplus, si cette liberté de pécher impunément prévalaitdans le monde, tout serait en confusion et dans l’Eglise, et dans l’Etat,et dans les familles. Car si le maître ne se rendait point juge deson serviteur, et la maîtresse de sa servante, le père deson fils, et l’ami de son ami, à. quel excès monteraientenfin les crimes et les désordres? Et non-seulement un ami doitjuger son ami, mais nous devons juger et reprendre nos ennemis même,puisqu’à moins de cela nous ne pourrions jamais terminer les différendsque nous avons avec eux et que tout serait livré à. un bouleversementuniversel.

Quel est donc le sens précis de la parole évangélique?Examinons-la avec soin, afin que personne ne soit tenté de voirdans ces lois, qui sont des remèdes de salut et de paix, des instrumentsde subversion et de trouble. Jésus-Christ fait assez voir par lasuite aux personnes intelligentes, quelle est la force de ce précepte,et comment on doit l’entendre, lorsqu’il reprend ceux qui voient " unepaille dans l’oeil de leur frère, et qui ne s’aperçoiventpas d’une poutre qui est dans le leur. " Peut-être que cette paroleparaîtra encore obscure à quelques esprits paresseux, maisj’espère, en remontant au principe, pouvoir l’éclaircir complètement.

Il me semble donc que Jésus-Christ ne défend pas absolumentde juger tous les péchés, et qu’il n’ôte pas ce droitgénéralement à tout le monde, mais seulement àceux qui, remplis eux-mêmes de vices, condamnent insolemment dansleurs frères les défauts les plus légers. Il me semblequ’il désigne particulièrement les Juifs, qui étaientde très sévères censeurs des moindres fautes des autres,et qui ne voyaient pas dans eux-mêmes les plus grands excès.Jésus-Christ leur fait ce reproche vers la fin de cet évangile: "Vous liez, " leur dit-il, " des fardeaux pesants et qu’on ne sauraitporter, et vous les mettez sur les épaules des autres; pour vous,vous ne voulez pas les remuer seulement du doigt. (Matth. XXIII, 14.) Vouspayez la dîme de la menthe, du " cumin et de l’aneth, pendant quevous négligez ce qu’il y a de plus important dans la loi, la justice,la miséricorde et la foi. "(Ibid. XXIII.) C’est aussi contre cesmêmes Juifs que paraît dirigée la parole qui nous occupe;c’est une réponse anticipée aux accusations qu’ils devaientélever contre les disciples. Les pharisiens leur imputaient àpéché des choses qui n’étaient pas réellementdes péchés : comme de ne pas garder le sabbat, de se mettreà table sans se laver les mains, et de manger avec les publicainset les pécheurs : ce que le Sauveur appelle ailleurs " passer ceque l’on boit, de peur d’avaler un moucheron, et avaler néanmoinsun chameau. " (Matth. XXIII, 24.)

Ce sont ces sortes de jugements contre lesquels Jésus-Christdonne ici une loi absolue. Saint Paul ne défend pas aux Corinthiens,simplement de juger, mais seulement de juger ceux qui étaient établispour les conduire; ni de juger des matières qui ont acquis une notoriétépublique, mais seulement des choses cachées et incertaines. Il neleur défend pas absolument de corriger ceux qui péchaient,et la défense qu’il fait ne s’adresse pas indistinctement àtous, mais seulement aux disciples, qui avaient la hardiesse de juger etde condamner leurs maîtres, et à ceux-qui, coupables de millecrimes , publiaient des médisances atroces contre les personnesles plus innocentes.

C’est aussi ce que le Christ donne ici à entendre; que dis-je,donne à entendre ! C’est ce qu’il défend expressémentsous la menace d’un supplice inévitable, lorsqu’il ajoute: " Vousserez jugés selon que vous aurez jugé les autres. Et on seservira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servienvers les autres (2). " Ce n’est pas votre frère, dit-il, que vouscondamnez, c’est vous-même ; vous dressez contre vous un redoutabletribunal, devant lequel vous rendrez un compte rigoureux. Dieu donc nousmesurera " à notre mesure ; " et comme il nous pardonnera nos péchés,selon que nous aurons pardonné aux autres, il nous jugera de mêmeselon que nous les aurons jugés. Il faut non pas injurier ni insulter,mais avertir; non pas accuser, mais conseiller. Il faut redresser votrefrère avec des témoignages d’affection et de tendresse, etnon s’élever contre lui avec insolence. Ce n’est pas votre frère,c’est vous- même que vous livrerez au dernier châtiment, sivous le traitez sans ménagement, lorsqu’il vous faudra prononcersur ses manquements. (190)

2. Admirez donc, mes frères, combien ces deux commandements deJésus-Christ sont doux et comme ils sont une source ou de bienspour ceux qui les pratiquent, ou de maux pour ceux qui les méprisent.Car celui qui pardonne à son frère, c’est lui-mêmeplus encore que son frère qu’il absout de tout grief et cela sanspeine aucune; et celui qui juge les fautes des autres avec ménagementet indulgence, s’amasse un trésor de miséricorde pour lejour auquel Dieu le jugera.

Vous me direz peut-être :Mais si un homme tombe dans la fornication,ne lui dirai-je point que la fornication est un grand crime et ne le reprendrai-jepas de son dérèglement? Oui, reprenez-le, non comme un ennemiqui cherche à se venger, mais comme un médecin qui veut guérirun malade. Jésus-Christ ne vous dit pas : Ne l’empêchez pointde pécher, mais " ne le jugez pas; " c’est-à-dire ne le condamnezpas avec aigreur. Car il ne parle point ici, comme je l’ai déjàdit, des grands péchés, de ces crimes scandaleux, mais deceux qui paraissent l’être et ne le sont pas. C’est pourquoi il ditensuite: " Pourquoi voyez-vous une paille dans l’oeil de votre frèrelorsque vous ne vous apercevez pas d’une poutre qui est dans le vôtre(2)? Ou comment dites-vous à votre frère : Laissez-moi ôterla paille qui s est dans votre oeil, vous qui avez une poutre dans le vôtre(4)? " C’est une faute où tombent aujourd’hui la plupart des gensdu monde. S’ils voient un religieux avoir un habit de trop, ils osent luireprocher aussitôt cette superfluité et ils lui objectentla règle que Jésus-Christ donne dans l’Evangile, lorsqu’ilsravissent eux-mêmes le bien d’autrui et qu’ils s’enrichissent parl’injustice et la violence. S’ils voient un solitaire prendre un peu plusde nourriture qu’il ne devrait, ils prennent aussitôt le rôled’accusateurs sévères, eux qui passent toute leur vie dansles excès de bouche et de vine Ils ne s’aperçoivent pas qu’outrece que méritent déjà leurs crimes, ils s’attirentencore de bien plus cruels supplices, et que, par cette libertéde juger, ils se rendent entièrement inexcusables. Car vous forcezDieu de vous traiter avec rigueur par la rigueur dont vous usez et vousl’obligez d’examiner sévèrement votre vie, lorsque vous jugezsi durement celle des autres. Ne vous plaignez donc pas un jour, si vousrecevez le traitement que vous vous serez attiré vous-mêmes.

" Hypocrite, ôtez premièrement la poutre qui est dans votreoeil, et après cela vous verrez comment vous pourrez tirer la paillede l’oeil de votre frère (5)." Jésus-Christ nous marque parces paroles combien il est animé contre ceux qui agissent de lasorte. Car toutes les fois qu’il veut témoigner qu’un péchéest grand, qu’il le regarde dans sa colère, et qu’il le punira trèssévèrement: il commence toujours à reprendre ceuxqui le commettent, par une parole de condamnation et de reproche. C’estainsi qu’il dit d’abord avec indignation à ce serviteur qui exigeaitsi cruellement cent deniers de son frère: " Méchant serviteur,je vous avais remis tout ce que vous me deviez. " (Matth. XVIII, 32.) Ilcommence ici de même par dire : "Hypocrite." Car ce jugement si sévèrecontre nos frères ne peut venir d’une charité compatissante,mais d’une inhumanité cruelle. Cet homme paraît ami àl’extérieur, mais il agit comme un ennemi plein de fiel, en attribuantde faux crimes à son frère, et prenant insolemment la placede juge, lorsqu’il ne mérite pas même celle de disciple. Voilàpourquoi Jésus-Christ l’appelle " hypocrite. " Comment, lui dit-il,pouvez-vous être un censeur si rigoureux quand il s’agit des moindresfautes de vos frères, et au contraire, quand il s’agit des vôtresêtre négligent, et distrait, au point de passer sans rienvoir, sur les plus grosses? " Otez premièrement la poutre qui estdans votre oeil : et après cela vous verrez comment vous pourreztirer la paille de l’oeil de votre frère. "

Jésus-Christ ne défend donc pas absolument de juger; maisil nous commande de commencer par ôter la poutre de notre oeil, etde corriger ensuite nos frères. Car il est certain que chacun connaîttoujours mieux son état que celui des autres, qu’il aperçoitplus aisément les grandes choses que les petites, et qu’il s’aimetoujours plus qu’il n’aime son frère. Si c’est donc la charitéqui vous porte à reprendre les autres, usez-en premièrementenvers vous-même en condamnant votre péché qui estplus grand et plus visible. Que si vous négligez votre propre salut,il est constant que vous ne traitez pas ainsi votre frère parceque vous l’aimez, mais parce que vous le haïssez, et que vous voulezle déshonorer. S’il est nécessaire que votre frèresoit jugé, ce n’est pas vous qui le devez faire, mais quelque autrequi soit exempt du mal qu’il reprend. (191)

Comme le Sauveur établissait ici les plus hauts points de lavertu chrétienne, il fallait que personne ne pût lui objecterque c’était toujours chose aisée d’être parfait enparoles: c’est donc pour montrer la ferme confiance qu’il a d’êtredemeuré pur de toute faute, d’avoir toujours marché dansla voie droite, qu’il se sert de cette comparaison que nous venons de voir.C’est pourquoi, s’il a depuis jugé et condamné les pharisiensen leur disant: " Malheur à vous! scribes et pharisiens hypocrites(Matth. XXIII, 19.), " il a pu le faire en toute justice, puisqu’il étaitirrépréhensible de ce qu’il reprenait dans les autres. Onne pouvait pas dire de lui qu’il avait une poutre dans son oeil, et quece n’était qu’une paille qu’il voulait enlever de l’oeil des autres,puisqu’il reprenait de grands péchés dont il étaitlui-même parfaitement pur. Car nul ne doit condamner son frère,lorsqu’il est lui-même coupable de ce qu’il reprend en lui. Et faut-ils’étonner que Jésus-Christ établisse cette loi, puisqu’unvoleur même l’a gardée, lorsqu’étant en croix, il dità celui qui était le compagnon de ses crimes et de son supplice:"N’avez-vous donc point de crainte de Dieu, vous qui vous trouvez condamnéau même supplice?" (Luc, XXIII, 40.) Parole par laquelle il exprimela même pensée que Jésus-Christ. Mais vous, vous êtessi loin de rejeter la paille qui est dans votre oeil, que vous ne la voyezpas même.

Et cependant vous voyez dans l’oeil de votre frère jusqu’àla moindre paille. Vous le jugez et vous entreprenez de le corriger. Vousressemblez à celui qui étant hydropique ou atteint de quelqu’autremal incurable, le négligerait, et qui blâmerait en mêmetemps son frère, de n’avoir pas soin de guérir une petiteenflure qui lui serait survenue. Si c’est un mal de ne pas voir ses défauts;c’en est un incomparablement plus grand de juger les autres, et de voirune paille dans leur oeil, lorsqu’on ne sent pas une poutre dans le sien.Car le péché est plus pesant dans une âme, qu’une poutrene le serait dans les yeux.

3. Jésus-Christ donc ordonne parce précepte, que celuiqui s’est noirci de vices, ne s’érige point en censeur de ses frères,surtout lorsque leurs fautes ne sont pas considérables. Il ne défendpas généralement de corriger nos frères; mais il neveut pas que nous dissimulions nos propres défauts, lorsque nousnous élevons avec insolence contre ceux des autres. Cette dépositionne peut servir qu’à faire croître notre malice, et ànous rendre doublement coupables. Car celui qui néglige ses propresfautes, quoiqu’elles soient grandes, et qui reprend avec aigreur cellesdes autres, qui sont beaucoup moindres, fait un double mal : premièrementen ce qu’il néglige de se corriger; secondement en ce qu’il attiresur lui par ses répréhensions, la haine et l’aversion detout le monde, et qu’endurcissant son coeur de plus en plus, il s’accoutumeà devenir cruel et impitoyable.

Après avoir remédié à tous ces maux parl’établissement de cette belle loi, Jésus-Christ passe àun autre commandement. " Ne donnez point les choses saintes aux chiens,et ne jetez point vos perles devant les pourceaux (6)." D’où vientdonc qu’il dit ensuite: " Dites dans la lumière ce que je vous disdans l’obscurité, et prêchez sur le haut des maisons ce quivous a été dit à l’oreille? " (Matth. X, 27.) Maisl’un de ces commandements ne combat point l’autre, parce que ce derniern’ordonne pas aux apôtres de prêcher la véritéindifféremment à tout le monde, mais seulement de la prêcheravec assurance à ceux qu’il faudrait en instruire. Il entend parce mot de " chiens, " ceux qui sont tellement endurcis dans le mal, qu’ilsparaissent entièrement incurables, et ne laissent pas espérerde conversion: et par celui de "pourceaux, " il marque ceux qui sont plongésdans les vices les plus infâmes. Il déclare que toutes cespersonnes sont indignes d’entendre la vérité. Saint Paulexprime la même pensée lorsqu’il dit: "L’homme animal ne perçoitpoint ce qui est de l’Esprit: c’est folie à ses yeux. " (I Cor.II, 14.) Et il témoigne en beaucoup d’autres endroits que la corruptiondes moeurs rend les hommes incapables d’entendre les instructions les plusrelevées.

C’est pourquoi l’Evangile nous défend de découvrir àces hommes les secrets de Dieu, parce qu’ils deviennent plus insolentsaprès les avoir appris. Ceux dont l’esprit est sage et réglé,admirent ces vérités saintes, lorsqu’elles leurs ont révélées;mais les insensés les respectent davantage, lorsqu’ils les ignorent.Puis donc qu’ils n’ont pas assez de lumière naturelle pour les comprendre,qu’ils demeurent dans cette ignorance qui les entretient dans le respect,Un pourceau ne peut savoir quel est (192) le prix d’une perle: ni cet hommebrutal, quel est le prix de la vérité qu’on lui annonce.Puis donc qu’il ne peut la comprendre, qu’on ne la lui découvrejamais, de peur qu’il ne foule aux pieds une chose si précieusequ’il ne comprend pas. Ceux qui sont dans cet état deviendront encoreplus coupables si on les instruit. Car ils profaneront les choses les plussacrées dont ils ignorent la sainteté, et cette instructionne servira qu’à irriter et à armer contre nous leur orgueilet leur insolence. C’est ce que Jésus-Christ marque en ces termes:" De peur qu’ils ne les foulent aux pieds, " et que se tournant contrevous-mêmes ils ne " vous déchirent (6)." Vous me direz peut-être,que ces vérités devraient être si puissantes que l’espriten fût convaincu aussitôt qu’il les apercevrait, et qu’ellesne pussent donner à nos ennemis des armes pour nous combattre. Jeréponds à cela que si on abuse de ces véritéssaintes, on ne les doit point accuser de cet abus. Elles ne sont dignesque de respect, mais les pourceaux les méprisent parce qu’ils sontdes pourceaux. Ainsi lorsque ces mêmes animaux foulent une perleaux pieds, on ne l’en estime pas pour cela moins précieuse, et l’oncroit que cette sorte de profanation est aussi indigne d’elle, qu’elleest digne d’eux. Il ajoute: "Et que se tournant contre vous, ils ne vousdéchirent. Car ils contrefont les humbles pour apprendre nos mystères,et lorsqu’ils les savent, ils deviennent tout d’un coup d’autres hommes.Ils se raillent de nous, et ils nous insultent comme nous ayant surprispar leur artifice. C’est pourquoi saint Paul dit à Timothée:" Gardez-vous de celui-là, parce qu’il a fortement combattu la doctrineque j’enseigne. " (II Tim. IV, 15). Et ailleurs : " Evitez avec soin cespersonnes. " (Ibid.) Et à Tite: " Evitez celui qui est hérétique,après l’avoir averti une et deux fois. " (Tit. ni, 10.) Ce ne sontdonc point nos vérités qui leur mettent les armes en main;c’est leur orgueil et leur vanité qui les aveugle, et qui en prendoccasion de s’élever plus insolemment contre nous. C’est pourquoice n’est pas un petit avantage qu’ils les ignorent, puisque cette ignoranceles empêche de les mépriser; que si au contraire on veut lesinstruire, on leur fait un double mal, parce qu’après avoir connula vérité ils en deviennent pires au lieu d’en devenir meilleurs;et parce qu’ensuite ils nous causent mille peines.

Qu’ils écoutent ceci, ceux qui parlent indifféremmentà toute sorte de personnes, et qui rendent ainsi méprisablesles choses les plus sacrées. Quand nous fermons nos portes avantque de célébrer nos mystères, et que nous renvoyonsles personnes non initiées, ce n’est point que nous craignions qu’ony reconnaisse quelque chose qui les puisse faire mépriser, maisc’est que nous jugeons ces personnes indignes de participer à dessacrements si redoutables. Jésus-Christ lui-même, pour nousdonner un modèle de cette réserve, a dit beaucoup de chosesaux Juifs seulement en paraboles, parce qu’en "voyant ils ne voyaient pas(Matth. XIII, 7); " et saint Paul nous ordonne de savoir " comment il fautrépondre à chacun de ceux qui nous interrogent. "(Coloss.IV, 6.)

4. " Demandez et l’on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappezet l’on vous ouvrira (7). Car quiconque demande reçoit, et qui cherchetrouve, et on ouvrira à celui qui frappe à la porte (8)."Comme Jésus-Christ avait ordonné de si grandes choses àses disciples; qu’il leur avait commandé d’être exempts detoutes passions; qu’il les avait élevés jusques au ciel,et exhortés à se rendre semblables, autant qu’il, leur seraitpossible, non aux anges ou aux archanges, mais è Dieu même;comme, outre la pratique particulière de ces vertus, il leur commandaitencore d’instruire les autres, de les reprendre, et de discerner les méchantsd’avec les bons, et les chiens d’avec les enfants, il était àcraindre que les apôtres, dans la vue de tant de choses, et particulièrementde cet abîme si impénétrable du coeur de l’homme qu’onles obligeait de discerner, ne se décourageassent et ne dissentcomme saint Pierre le dit ensuite: " Qui pourra donc être sauvé?" (Matth. XIX, 25.) Et au même endroit: " S’il est ainsi du mariage,il n’est pas avantageux de se marier." (lbid. 9.) Jésus-Christ doncpour les empêcher d’avoir ces pensées, après leur avoirdéjà fait voir par ce qui précède, qu’il n’ya rien que d’aisé et de facile dans ses préceptes, le faitvoir encore plus sensiblement dans ces dernières paroles, par lesquellesil leur promet une consolation ineffable dans leurs travaux, c’est-à-dire,celle qu’ils attireraient par une prière continuelle à laquelleil les exhorte. Vous ne devez pas, leur dit-il, vous contenter de vos efforts,mais vous devez encore implorer le secours du ciel, qui (193) vous viendrasans doute, qui vous sera présent, qui vous assistera dans vos combats,et qui vous rendra tout facile.

C’est pourquoi il nous commande de prier, et il nous promet de nousexaucer. Il ne veut pas que ces prières soient froides et lâches,mais ferventes et continuelles. C’est ce qu’il marque par ce mot: " cherchez." Celui qui cherche une chose, bannit les autres de son esprit, il ne s’occupeque de ce qu’il cherche, et il ne pense à rien de tout le reste.Ils comprennent ce que je dis, ceux qui ont perdu leur or ou des esclaves,et qui les cherchent.

Cet autre mot " frappez, " montre l’ardeur avec laquelle nous devonsprier, et quelle doit être la ferveur de notre oraison. Ne vous découragezdonc pas, et ne témoignez pas moins de zèle pour la vertu,que vous n’en montrez pour rechercher de l’or. Cet or, vous n’êtespas assuré, en le cherchant, de le trouver, et néanmoinsdans cette incertitude vous ne laissez pas de renverser tout, et vous n’épargnezaucune peine. Ici, au contraire, vous êtes assuré de trouverce que vous cherchez, et vous ne montrez pas la moindre partie de cetteardeur que vous avez pour les richesses. Que si vous ne recevez pas d’abordce que vous voulez, ne vous découragez pas. C’est pour cela queJésus-Christ dit : " frappez, " afin de vous apprendre que s’ilne vous ouvre pas du premier coup la porte, vous ne devez pas en êtresurpris, mais attendre humblement qu’il vous ouvre. Si vous ne voulez pasm’en croire, croyez au moins Jésus-Christ, qui fait ce raisonnement: " Quel est parmi vous le père qui donne une pierre à sonfils, lorsqu’il lui demande du pain (9)? — Ou s’il lui demande un poisson,lui donnera-t-il un serpent (10)?" Lorsque vous pressez trop les hommesvous leur devenez importun; mais Dieu se fâche contre vous, si vousne le pressez avec instance. Que si vous l’importunez par vos prières,quoiqu’il diffère à vous accorder vos demandes, soyez sûrnéanmoins qu’il le fera. Il ne tient la porte fermée qu’afinde vous exciter davantage à frapper ; et s’il diffère àvous exaucer, c’est afin que vous le priiez avec plus d’instance. Soyezdonc ferme et persévérant dans la prière, et vousserez exaucé.

C’est pour que vous ne disiez pas : Mais si je prie et que je ne reçoiverien? que Jésus-Christ fait le raisonnement que nous venons de voir,afin que cette vue de la conduite ordinaire de tous les hommes vous établissedans une ferme confiance. II vous apprend en même temps non seulementque vous devez prier, mais encore ce que vous devez demander :

" Quel est parmi vous, " dit-il, " le père qui donne une pierreà son fils lorsqu’il lui demande du pain? " Si vous n’êtespas exaucé dans votre prière, c’est parce que vous demandez" une pierre, " au lieu de demander " du pain. " La qualité de "fils" ne vous suffit pas pour obtenir généralement tout ceque vous désirez. Ce qui vous empêche, au contraire, d’êtreexaucé, c’est qu’étant fils de Dieu, vous lui demandez deschoses indignes de ce que vous êtes. Ne demandez que les biens del’esprit, et non ceux de la chair et du monde, et vous les recevrez. Voyezcombien promptement Salomon reçut de Dieu ce qu’il lui avait demandé,parce que ses demandes étaient sages et raisonnables.

Il faut donc ces deux conditions dans notre prière : demanderavec ardeur, et ne demander que ce qu’il faut demander. Vous voyez vous-mêmes,dit Jésus-Christ, que, bien que vous soyez pères, et quevous aimiez vos enfants, vous attendez néanmoins qu’ils vous exposentce qu’ils désirent de vous. Lorsqu’ils vous demandent quelque chosequi peut leur nuire, vous ne les écoutez pas; mais lorsque leursdemandes sont raisonnables, vous y consentez aussitôt. Ayez toujourscet exemple présent à l’esprit et ne cessez point de demanderque vous n’ayez reçu ce que vous voulez. Ne cessez point de chercherque vous n’ayez trouvé ce que vous cherchez. Ne cessez point defrapper qu’on ne vous ait ouvert. Si vous venez à la prièredans cette disposition, et si vous dites : je ne sortirai point d’ici queje n’aie reçu ce que je demande, vous le recevrez sans doute, pourvuque vous ne demandiez rien qui soit indigne de Celui que vous priez, etqui vous soit dangereux à vous-même.

Que devez-vous donc observer dans vos demandes? C’est de ne demanderque des choses spirituelles; c’est de pardonner à vos frèresavant que de prier Dieu qu’il vous pardonne; c’est " d’élever desmains pures et saintes, sans " colère et sans dispute." (I Tim.II, 8.) Si nous prions de la sorte, nous serons toujours exaucés.Mais hélas ! nos prières aujourd’hui sont une dérision.Elles sont plus dignes de personnes ivres que de personnes ayant leur sang-froid.D’où vient, dites-vous, que je demande à (194) Dieu des chosesspirituelles, et que je ne les reçois pas? C’est parce que vousne les demandez pas avec assez de ferveur. C’est parce que vous vous êtesrendu indigne de les recevoir, ou que vous avez trop tôt cesséde les demander. Pourquoi, me direz-vous, Jésus-Christ n’a-t-ilpas marqué précisément ce qu’il fallait lui demander?Il l’a marqué clairement, et vous venez de le voir. Ne dites doncpoint : j’ai prié, mais je n’ai rien reçu. line tient jamaisà Dieu que vous ne soyez exaucé. L’amour qu’il a pour voussurpasse infiniment celui des pères, et est autant élevéau-dessus du leur, que la bonté l’est au-dessus de la malice: "Si donc, étant mauvais comme vous êtes, vous savez bien néanmoinsdonner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forteraison votre Père qui est dans le ciel donnera-t-il les vrais biensà ceux qui les lui demandent (11)"? Jésus-Christ ne nousappelle pas " mauvais " pour déshonorer notre nature, ni pour montrerqu’elle sont mauvaise par elle-même. Il veut marquer seulement qu’encomparaison de l’amour que Dieu a pour nous, toute la tendresse des pèrespour leurs enfants peut passer pour malice, tant est grande la bontéet l’affection qu’il a pour les hommes !

5. Avez-vous remarqué dans ces paroles une raison de confiance,capable de rassurer les coeurs les plus abattus, et de leur faire concevoirde meilleures espérances? Car Jésus-Christ nous y montrel’amour excessif que Dieu a pour nous en nous le représentant commenotre " père, " au lieu qu’auparavant il nous l’avait représentécomme le Créateur de notre âme et de notre corps. Néanmoins,quoi qu’il dise ici du grand amour de Dieu envers nous, il n’en découvrepas encore la plus grande preuve et le principal effet, qui est son incarnationet sa présence visible. Car, comment Celui qui a livré pournous son Fils à la mort, ne nous donnera-t-il pas tout le reste?Aussi Jésus-Christ n’avait pas encore été crucifié,et il ne pouvait pas nous en parler. Mais saint Paul le fait lorsqu’ildit: " Comment celui qui n’a pas épargné son Fils unique,mais qui l’a livré pour nous tous, ne " nous donnera-t-il pas aveclui toutes choses? " (Rom. VIII, 32.) Le Sauveur, cependant, ne parle pointencore d’un si grand bienfait, mais seulement de faveurs plus sensibleset plus proportionnées à l’esprit des hommes.

Il nous apprend ensuite ces deux choses très importantes, quenous ne devons pas nous confier uniquement dans nos prières, sansles accompagner de nos bonnes oeuvres et de nos efforts; et que nous nedevons pas non plus nous appuyer entièrement sur notre travail etsur nos efforts, mais y joindre la prière, et implorer sans cessele secours de Dieu. li nous commande continuellement d’allier ces deuxchoses ensemble. C’est pourquoi, après avoir donné beaucoupd’avis importants à ses disciples, il les exhorte à la prièredont il leur trace le modèle; et après leur avoir enseignéà prier, il leur donne encore de nouveaux avis pour leur conduite.Puis il retourne encore à la nécessité d’une prièrecontinuelle en disant:

" Demandez, cherchez et frappez, " et il revient encore une fois àla nécessite du zèle et des efforts vertueux. " Faites doncà autrui ce que vous voulez que l’on vous fasse; car c’est toutela loi et les Prophètes (12). " II dit ici comme en abrégétout ce qu’il a dit auparavant, et il montre que la vertu peut se réduireà peu de paroles très aisées et très intelligiblesà tout le monde. Il ne dit pas simplement: Faites à autrui,mais: " Faites donc à autrui." Ce n’est pas sans raison qu’il metce mot " donc; " c’est comme s’il disait : Si vous désirez d’êtreexaucé, outre les autres avis que je vous ai déjàdonnés, pratiquez encore celui-ci: " Faites à autrui ce quevous voulez que l’on vous fasse. " Jésus-Christ pouvait-il marquerplus clairement combien il est nécessaire que nous accompagnionsnos prières de nos bonnes oeuvres et de notre vigilance? Il ne ditpas : Tout ce que vous voulez que Dieu fasse pour vous, faites-le vous-mêmepour vos frères, afin que vous ne veniez pas dire: Comment celase peut-il faire? Il est Dieu; et moi je suis homme. Mais il dit : Agissezenvers vos frères comme vous voulez que vos frères, qui sonthommes comme vous, agissent envers vous. Qu’y a-t-il de plus doux et deplus juste que ce précepte? Aussi il en fait voir l’excellence avantmême que de parler de la récompense qui devait suivre. " C’estlà toute la loi et les Prophètes. " On voit clairement parces paroles que la vertu est conforme à la nature même: quenous avons au dedans de nous un maître qui nous apprend ce que nousdevons faire; et qu’ainsi nous ne pouvons nous excuser sur notre ignorance.

"Entrez par la porte étroite, parce que la porte de la perditionest large, et le chemin (195) qui y mène est spacieux, et il y ena beaucoup qui marchent par ce chemin (13). Que la porte de la vie estpetite, et que le chemin qui y mène est étroit, et qu’ily en a peu qui " le trouvent (14)! " Cependant Jésus-Christ ditdans la suite : " Mon joug est agréable, et mon fardeau est léger(Matth. II, 30), " et il a donné à entendre la mêmechose dans ce qui précède : Comment donc, dit-il ici, quecette porte est " petite, " et que ce chemin est " étroit?" Maissi vous pesez exactement ses paroles, vous reconnaîtrez, mes frères,qu’ici même il marque clairement que sa voie, quoiqu’étroite,ne laisse pas d’être douce et aisée. Vous demandez commentune voie si étroite, et une porte si petite peut être aisée.C’est parce que ce n’est qu’une " porte. " C’est parce que ce n’est qu’une" voie; " de même que l’autre, quoique large et spacieuse, n’estaussi qu’une voie et qu’une porte. Car rien n’est stable ni permanent dansl’une et dans l’autre. Tout y passe également, et les biens de l’unedisparaissent aussi vite que les maux de l’autre. Mais ce n’est pas celaseul qui nous rend le chemin de la vertu doux et agréable. C’estencore et surtout le terme auquel il aboutit. Ce qui excite et encouragedavantage ceux qui s’y exercent, ce n’est pas seulement que ces peineset ces travaux ne font que passer; mais qu’ils se terminent trèsheureusement à une vie qui n’a point de fin. Ainsi la courte duréedes travaux, l’éternité des couronnes, ceux-là conduisantà celles-ci, celles-ci succédant à ceux-là,voilà de quoi procurer la plus grande consolation.

C’est ainsi que saint Paul appelait l’affliction " légère," non en la regardant en elle-même, mais en la considérantdans la disposition de ceux qui la souffrent, et par rapport aux biens-à venir: " Car le moment si court, " dit-il, " des légèresafflictions de cette vie produit en nous le poids éternel d’unegloire incomparable, ne considérant point les choses visibles, maisles invisibles. " (II Cor. XIV.) Si tout paraît doux et légeraux hommes, les flots au pilote, la mort et les blessures aux soldats,la rigueur de l’hiver aux laboureurs, et les plus rudes coups aux athlètes,à cause de la récompense qu’ils espèrent, quoiquesi vaine et si périssable : combien plus le ciel qu’on nous promet,et ces biens ineffables qui y sont, nous doivent-ils rendre comme insensiblesaux maux de ce monde? Si après cela quelqu’un croit encore que cettevoie soit laborieuse, ce n’est pas qu’elle soit pénible en effet,mais c’est qu’on manque de courage.

6. Mais remarquez encore combien Jésus-Christ rend cette voiefacile, en nous com. mandant de ne point donner les choses saintes auxchiens et aux pourceaux, de nous garder des faux prophètes, et d’êtretoujours prêts à combattre. C’était même un excellentmoyen de rendre cette voie aisée, que de dire, " qu’elle est étroite," parce que c’était avertir ainsi ceux qui y marchent, de se tenirtoujours sur leurs gardes. Car comme lorsque saint Paul nous dit: " Nousn’avons pas à combattre " contre la chair et le sang (Ephés.VI, 2), " il ne prétend pas nous décourager, mais nous exciterau combat; de même Jésus-Christ, voulant réveillerde leur assoupissement ceux qui marchaient par cette voie, leur déclarequ’elle est âpre et laborieuse.

Mais il ne se sert pas seulement de cette considération pourles rendre vigilants. Il les avertit encore que cette voie est pleine d’ennemisqui ne pensent qu’à les surprendre, et qui sont d’autant plus àcraindre qu’ils se cachent davantage. Car c’est ainsi que toit tous lesfaux prophètes. Mais ne regardez point la difficulté de cettevoie. Voyez seulement où elle se termine: et ne considérezpoint aussi, si celle qui lui est opposée est large et aisée,mais où elle conduit ceux qui y marchent Jésus-Christ n’apoint d’autre but en tout cet que de nous encourager, comme encore lorsqu’ildit ailleurs : " Le royaume des cieux souffre violence, et les violentsl’emportent." (Matth. XI,12.) Car lorsque l’athlète remarque quecelui qui préside à ses combats, en admire la peine et lepéril, il en devient bien plus courageux.

Ne nous laissons donc point abattre lorsqu’il nous arrive des maux.Il est vrai que la voie est étroite, et que la porte est petite,mais la ville où elles conduisent ne l’est pas; et si nous ne devonspoint attendre ici de repos, nous ne devons non plus craindre làaucune misère. Mais en disant qu’il " y en a peu qui trouvent lavoie étroite, " il fait voir encore la lâcheté de plusieurs.Il instruit ceux qui l’écoutent à ne point s’arrêterau grand nombre de ces qui marchent dans la voie large avec un succèsheureux en apparence; mais à jeter les yeux sur ce petit nombrequi gémit et qui souffre dans la voie étroite. Car la plupartdit-il, non (197) seulement ne marchent point dans cette voie, mais nela veulent pas même trouver par un aveuglement qui est le comblede la folie. Mais il ne faut point se laisser influencer ni troubler parla multitude. Animons-nous plutôt de zèle pour imiter le petitnombre de ceux qui cheminent par la voie étroite, et pour nous entre-exhorterà les suivre et à marcher courageusement dans ce sentierlaborieux. Car outre que cette voie est " étroite, " il y en a encorebeaucoup qui tâchent de nous en fermer l’entrée. C’est pourquoiJésus-Christ ajoute: " Gardez- vous des faux prophètes quiviennent à vous vêtus comme des brebis, et qui au dedans sontdes loups dévorants (15). "

Après nous avoir avertis de nous garder " des chiens et des pourceaux," il marque ici une autre sorte d’ennemis bien plus à craindre.Car ces premiers sont visibles et tout le monde les connaît , maisces derniers sont cachés. C’est pourquoi Jésus-Christ ditdes uns qu’on s’en détourne et des autres qu’on les discerne, etqu’on les examine parce qu’il est impossible de les reconnaître d’abord.C’est ce qui lui fait dire : "Gardez-vous, " afin de nous rendre plus vigilantsdans ce discernement.

Il était à craindre qu’en entendant dire qu’il fallaitmarcher dans une voie étroite et resserrée, voie opposéeà celle du grand nombre, se garder des chiens et des pourceaux,ainsi que d’une autre espèce encore, celle des loups, les auditeursne perdissent courage au moment d’entrer dans cette voie, contraire àcelle que suit la foule et, de plus ; infestée de tant d’ennemiset semée de tant de ronces; c’est pourquoi il les fait souvenirdes choses arrivées du temps de leurs ancêtres, et cela parce seul mot de " faux prophètes" qu’il emploie. Ces épreuves,l’antiquité les a connues, ne vous troublez donc point; rien denouveau ni d’extraordinaire n’arrivera. C’est de tout temps que le démona fait ce qu’il a pu pour substituer le mensonge à la vérité.

Je crois que par ce mot de " faux prophètes, " il n’entend pasles hérétiques, mais ces personnes dont la vie est corrompue,et qui ont une apparence de vertu, qu’on appelle d’ordinaire hypocriteset imposteurs; c’est pourquoi il ajoute : " Vous les reconnaîtrezpar leurs fruits "(16). Car souvent les hérétiques sont réglésdans leur vie, mais ceux-ci ne le sont jamais. Et si vous me dites qu’ilsferont peut-être semblant de l’être, je vous répondsqu’ils feront connaître bientôt ce qu’ils sont. Car la voieque je vous enseigne est pénible et laborieuse, et les hypocritesfuient le travail qui accompagne la vertu, et n’en cherchent que l’apparence.C’est pourquoi il est aisé de les connaître. Et comme il venaitde dire : Que peu de personnes trouveraient la voie étroite, illeur apprend à séparer le petit nombre qui la trouve d’avecceux qui ne la trouvent pas et qui font croire néanmoins qu’ilsy marchent, en leur commandant de ne point considérer ceux qui n’ontque l’apparence de la vertu, niais seulement ceux qui la possèdentvéritablement.

Mais, me direz-vous, d’où vient que Jésus-Christ ne rendpas lui-même ces personnes visibles et manifestes, sans nous donnerla peine de les discerner? Il ne le fait pas pour nous faire tenir toujourssur nos gardes, et dans une vigilance continuelle contre nos ennemis, encraignant sans cesse, et ceux qui sont déclarés, et ceuxqui se cachent et qui sont couverts. C’est de ces derniers que saint Pauldit: " Que par leurs paroles douces ils séduisent le coeur des innocents." (Rom. XVI, 18.) Ne nous troublons donc point de voir en notre temps beaucoupde ces séries de personnes. Jésus-Christ nous eu avertitdès le commencement de l’Eglise. Et admirez sa douceur! Car il nedit pas : Punissez-les, mais seulement: " Gardez-vous d’eux, " de peurqu’en ne veillant pas sur vous-mêmes, vous ne tombiez dans leurspièges.

7. Et ensuite pour vous empêcher de dire qu'il est impossiblede reconnaître ces personnes, il se sert d'un exemple fort populaire:" Peut-on cueillir des raisins sur des épines ou des figues surdes ronces (16) ? Ainsi tout arbre : " qui est bon produit de bons fruits;et tout , arbre qui est mauvais, porte de mauvais fruits (17). Le bon arbrene peut produire de mauvais fruits, ni le mauvais arbre en produire debons (18). " C'est de même que s'il disait: Ils n'ont rien de douxque cette peau de brebis: C'est pourquoi il est aisé de les discerner.Et pour ne vous plus laisser le moindre doute, il compare ce qu'il dità une chose fondée dans la nature même et qui ne peutarriver d'une autre manière. C'est ainsi que saint Paul disait:" La Sagesse de la chair est une mort, parce qu'elle n'est pas assujétieà la loi de Dieu et qu'elle ne peut l'être. " (Rom. VIII,7.) (197) Ce second membre de notre Evangile n’est pas une redite. Carafin que personne ne pût dire : Il est vrai qu’un méchantarbre porte de mauvais fruits, mais il en peut aussi porter de bons, etainsi le discernement de ces deux sortes de fruits est difficile àfaire, il prévient cette objection, et dit généralement: " Le mauvais arbre ne peut porter que de mauvais fruits, comme le bonn’en porte que de " bons. " Ce qu’on doit dire aussi du contraire. Quoidonc! me direz-vous, n’a-t-on jamais vu un homme de bien devenir méchant,ni un méchant se convertir et devenir bon? Oui, on en a vu, et lavie est pleine de ces exemples. Jésus-Christ aussi ne dit pas qu’unpécheur ne puisse se convertir, ou qu’un juste ne puisse tomber:mais seulement que pendant que le pécheur demeure dans le péché,il ne peut porter de bon fruit. Car il est hors de doute qu’un méchanthomme peut devenir bon mais il est aussi très constant que tantqu’il demeure dans le mal, il ne portera point de bon fruit.

Comment donc, me direz-vous, David qui était bon a-t-il portéde mauvais fruits? Je vous réponds qu’il n’a pas porté cesmauvais fruits en demeurant bon, mais en devenant méchant. S’ilfût demeuré bon comme il était, il n’aurait point portéce mauvais fruit. Car, en se conservant dans la vertu, il n’eût jamaisosé commettre un tel crime.

" Tout arbre qui ne produit point de bon fruit sera coupé etjeté au feu (19). Vous les reconnaîtrez donc par les fruitsqu’ils produiront (20). " Jésus-Christ disait ceci pour arrêterl’insolence des calomniateurs et pour fermer la bouche à la médisance.Car comme la plupart des hommes confondent les bons avec les méchants,Jésus-Christ par ces paroles veut leur ôter toute excuse.Vous ne pourrez pas me dire un jour: j’ai été trompé,j’ai été surpris; car je vous ai donné une règlecertaine qui est de juger des hommes par leurs actions, et de passer auxoeuvres pour ne vous point tromper dans vos jugements. Et parce qu’il ordonnaitnon de punir ces personnes, mais seulement " d’y prendre garde, " pourconsoler tout ensemble ceux qui sont trompés par eux, et pour étonnerces imposteurs et les convertir, il leur met sous les yeux cette terriblevengeance qu’ils doivent attendre de lui.

" Tout arbre qui ne produit point de bon u fruit sera coupé etjeté au feu (19). Il tempère ensuite cette parole lorsqu’ilajoute: "Vous les connaîtrez donc par les fruits qu’ils produiront." Et pour témoigner qu’il ne faisait point cette menace avec larésolution arrêtée de l’exécuter, il tâchede les exciter encore et de les rappeler à la vertu par ses conseils.Il me semble aussi qu’il veut parler ici des Juifs qui portaient de cesmauvais fruits. C’est pour. quoi il se sert à dessein des mêmesexpressions dont saint Jean se sert, et il leur représente commelui les supplices de l’autre vie sous les mêmes images, ou d’un arbrequi est coupé, ou d’un feu qui ne sera jamais éteint "

8. Il semble, mes frères, que ce supplice dont Jésus-Christnous menace se termine tout à ce seul mal d’être brûlééternellement. Mais si on le considère avec plus de soin,on en trouvera un autre qui surpasse encore celui-là, puisque celuiqui est dans l’enfer est privé du royaume de Dieu, et que cetteprivation est un plus grand mal que le supplice des flammes. Je sais quela plupart ne craignent que l’enfer et sont insensibles à la pertedu paradis; mais pour moi je crois que cette perte est un mal encore plushorrible que n’est le feu éternel. Je confesse que cela ne peuts’exprimer par les paroles. Nous ne pouvons comprendre combien grand estle bonheur de jouir de Dieu, pour concevoir ensuite quel est le malheurde ceux qui en sont privés. Saint Paul qui, dans son ravissement,avait goûté ces biens ineffables, savait aussi que le pluseffroyable de tous les malheurs était de les perdre. Pour nous autres,nous ne le connaîtrons que lorsque nous l’éprouverons. Mais,ô mon Sauveur Jésus-Christ, Fils unique de votre Père,ne nous laissez point tomber dans ce malheur ni dans la funeste expérienced’un supplice si redoutable.

Il est donc impossible d’exprimer clairement quelle peine c’est quede perdre ce bonheur souverain. Je tâcherai néanmoins de vousle faire comprendre par quelques comparaisons qui vous en donneront quelqueidée. Mais que pourrai-je dire qui en-approche? Représentez-vousun jeune homme parfaitement accompli qui possède l’empire de toutela terre, qui soit si saint et si juste, et dont la vertu ait tant de charme,qu’il se fasse aimer de tous les hommes autant que les enfants le sontde leurs pères. Que ne souffrirait point le père d’un telfils plutôt que d’être privé de sa compagnie? Quel maln’embrasserait-il pas de bon coeur pour avoir le bien de le voir et dejouir de sa présence? C’est là une faible idée dece que nous vous pouvons tracer de la gloire; car il n’y a point de fils,quel qu’il soit, qui puisse donner autant de satisfaction à sonpère que la jouissance de ces biens, et que la vue de Jésus-Christnous en donnera dans le ciel.

L’enfer est sans doute une chose terrible; cependant dix mille enfersensemble ne seraient encore rien en comparaison de ces autres maux d’êtrehonteusement chassé de la gloire, d’être haï de Jésus-Christ,d’entendre de sa bouche sacrée ces paroles foudroyantes: " Je nevous connais point (Matth. 25) ; " et ces reproches sanglants: " Vous m’avezvu souffrir la faim, et vous ne m’avez pas donné à manger." Nous aimerions mieux être percés de mille foudres que devoir un Dieu si doux détourner de nous son visage, et cet oeil siserein et si tranquille ne pouvoir nous regarder qu’avec colère.Si lorsque j’étais son ennemi déclaré, que je le haïssais,que je le fuyais, il m’a néanmoins recherché et aiméau point de ne pas s’épargner lui-même et de se livrer àla mort, de quels yeux le regarderai-je, moi qui, en retour de tant debienfaits n’aurai pas daigné lui donner un morceau de pain pourapaiser sa faim?

Mais considérez ici même quelle est sa douceur: il ne vousreproche point les grâces qu’il vous a faites, ni l’ingratitude dontvous les avez payées. Il ne dit point: vous avez osé me mépriser,moi qui vous ai tiré du néant; qui, d’un souffle de ma bouche,vous ai donné votre âme, qui vous ai rendu maître detout ce qui est sur la terre; qui ai créé pour vous le cielet la terre, l’air et la mer et tout ce qui existe; moi qui, insultépar vous jusqu’à voir préférer le démon àmoi, bien loin de vous abandonner pour cet outrage, me suis ingéniéà trouver de nouvelles grâces pour vous en combler; moi quiai bien voulu me rendre esclave pour vous; qui ai souffert pour vous lessoufflets, les crachats, la mort, et la mort la plus honteuse; moi quiai intercédé pour vous dans le ciel; qui vous ai donnéle Saint-Esprit; qui vous ai invité à mon royaume, qui vousai promis une si glorieuse destinée; qui ai voulu me rendre votrechef, votre époux, votre vêtement, votre maison, votre racine,votre nourriture, votre breuvage, votre pasteur, votre roi et votre frère;enfin moi qui vous ai choisi pour être l’enfant du même Père,l’héritier et le cohéritier du même royaume, et qui,pour vous rendre capable de ces grands dons, vous ai amené des ténèbresà la jouissance de ma lumière. Quoique Jésus-Christpuisse nous reprocher beaucoup d’autres choses semblables, il ne le faitpas néanmoins, et il se contente de nous représenter notrefaute.

Il montre encore, par les dernières paroles qu’il dit aux réprouvés,quel est son amour envers nous, et le désir qu’il a de notre salut.Car il ne dit pas: allez au feu qui vous a été préparé;mais, " Allez au feu qui a été préparé pourle démon et pour ses anges. " (Matth. XXV, 33.) Avant de prononcercet arrêt contre les réprouvés, il leur fait voir lespéchés dont ils se sont rendus coupables, sans cependantles rappeler tous, mais seulement en partie; et avant que de les puniril appelle les justes à son royaume, pour montrer l’équitédes jugements qu’il allait exercer contre les autres. Quels supplices doncsont comparables à ces paroles de Jésus-Christ? Un hommen’a pas assez de dureté pour négliger celui qui l’a obligé,lorsqu’il le voit souffrir la faim et la soif, et il rougirait de hontesi cette personne lui reprochait son ingratitude. Il aimerait mieux tombertout vif dans quelque abîme s’ouvrant sous ses pieds, que de voirdeux ou trois de ses amis témoins d’une plainte semblable. Que deviendrons-nousdonc, nous autres, lorsque Jésus-Christ nous fera ces reprocheseu présence de toute la terre? Sa douceur est si grande qu’il voudraitmême nous épargner cette confusion, s’il n’était obligéde rendre tout le monde témoin de l’équité de sesjugements. Que ce ne soit pas dans une intention d’insulte, mais bien d’apologiepersonnelle, qu’il rappelle les péchés; qu’il ne veut encela que montrer combien est fondée en raison et en justice la sentence:

"Retirez-vous de moi, " c’est ce qui est évident par la grandeurmême des grâces qu’il nous a faites. S’il voulait insulter,il rappellerait toutes ces grecs, au lieu qu’il se contente de reprocheraux réprouvés ce que leur ingratitude lui a fait souffrir.

9. Craignons, mes frères, d’entendre un jour ces paroles si terribles.Cette vie n’est point un jeu, ou plutôt cette vie d’une part ne semblequ’un jeu, si on la compare à la vie future; et de l’autre, rienn’est plus sérieux ni plus important, puisqu’elle ne se terminepas à des ris, mais à des larmes et à des peines effroyables,qui accableront de maux ceux qui (199) n’auront pas voulu réglerleur conduite sur les lois de Dieu. Cependant nous faisons un jeu de notrevie. Car lorsque nous bâtissons ces maisons superbes, en quoi sommes- nous différents des petits enfants qui jouent et qui bâtissentdes maisons de boue? Quelle différence y a-t-il entre ces tablesoù ils se divertissent, et celles où nous nous livrons àtous les excès? aucune, sinon que leurs amusements sont fort innocents,tandis que nos voluptés, étant très coupables, serontpunies très sévèrement.

Si nous ne voyons pas maintenant la vanité de ces choses, nousne devons pas nous en étonner. Nous ne sommes pas encore devenushommes. Lorsque nous le serons, nous reconnaîtrons la bassesse etla puérilité de ce que nous appelons maintenant des affairesimportantes. Nous nous rions des enfants lorsque nous sommes avancésen âge, mais lorsque nous étions enfants, nous faisions nosgrandes affaires de ces petits jeux. Nous amassions avec soin de la terreet de la boue pour en faire une petite maison, et nous n’étionspas moins glorieux après l’avoir faite, que ne sont ceux qui bâtissentles plus superbes palais. Cependant ces maisons de boue tombaient aussitôt,et quand elles seraient demeurées fermes, elles n’auraient pu servirà rien. Il en est de même de ces édifices superbes.Ils sont indignes d’un chrétien, qui se souvient qu’il est le citoyendu ciel; et la vue de cette divine patrie fait qu’il aurait honte d’y demeurer.Il détruirait de bon coeur ces grands édifices. Comme nousabattons souvent du pied ces maisons de boue que font les enfants, ainsice sage de Dieu renverse déjà dans sa pensée tousces palais superbes qu’élèvent les hommes. Et comme nousrions en voyant les enfants pleurer le renversement de leurs petits châteaux,il rirait de même de voir des hommes pleurer la ruine de leurs maisons;ou plutôt il n’en rirait pas, mais il en verserait des larmes. Carces vrais chrétiens ont des entrailles de charité pour pleurernotre misère, et des yeux pour reconnaître le mal que nousnous faisons en nous amusant à ces bagatelles. Devenons donc enfindes hommes, et des hommes raisonnables. Jusqu’à quand nous traînerons-nouspar terre? jusqu’à quand mettrons-nous notre gloire dans des pierreset dans du bois? jusqu’à quand serons-nous enfants? Et plûtà Dieu que nous ne fussions qu’enfants! Mais il ne s’agit pas icid’un jeu. Il s’agit de la perte de notre salut, que nous sacrifions àces vains désirs. Nous voyons tous les jours que les enfants sontchâtiés très sévèrement, lorsqu’ils négligentleurs études pour s’occuper à ces petits jeux; et nous necraignons point d’être condamnés au dernier supplice, lorsqueDieu nous redemandant un compte très exact de notre vie, il se trouveraque nous l’aurons consumée en des jeux d’enfants, au lieu de l’employerà des oeuvres saintes. Nous n’aurons alors personne qui puisse noustirer de ses mains. Il n’y aura ni père, ni frère, ni quelqueautre que ce soit qui puisse nous secourir. Nos occupations passéess’évanouiront comme un songe, mais les peines qu’elles nous aurontattirées, seront éternelles. Ainsi Dieu nous traitera commeon traite ces enfants, lorsque leurs pères, irrités de leurparesse, abattent, et renversent ces petites maisons qui les amusaient,et les laissent pleurer sans être touchés de leurs larmes.

Et pour mieux vous faire voir que ce que je dis est très véritable,examinons ce que les hommes convoitent le plus ardemment, la richesse;faisons donc comparaître ici la richesse, et opposons-lui une vertu,celle que vous voudrez, et vous-verrez alors le peu que vaut la richesse.Je ne parle encore que d’une richesse acquise, non par avarice, mais pardes voies justes et légitimes. Supposons donc deux hommes, dontl’un ne pense qu’à augmenter son bien, qui traverse les mers, quicultive les terres, qui trafique, et qui trouve ainsi divers moyens d’acquérirdu bien : je doute même si agissant de la sorte, il s’enrichira légitimement;mais je le veux croire, et je suppose que tout le gain qu’il fera serafort juste. Qu’il travaille donc à devenir riche. Qu’il achètedes terres, des esclaves, et mille autres choses, sans commettre aucuneinjustice. Qu’un autre au contraire ayant possédé toutesces richesses vende ses terres, ses maisons, et ses vases d’or et d’argent;qu’il en donne le prix aux pauvres; qu’il en assiste les malades et lesindigents; qu’il soit le protecteur des misérables; qu’il tire lesuns des prisons, les autres des mines, les autres de la servitude, et lesautres de la mort où la pauvreté allait les réduire.Je vous demande maintenant lequel de ces deux hommes vous choisiriez d’être? Je ne parle point encore de l’avenir; je ne regarde que l’étatde cette vie. A qui des deux aimeriez-vous (200) mieux ressembler? A celuiqui ne pense qu’à amasser des richesses, ou à celui qui lesemploie au soulagement des autres? A celui qui acquiert de grandes terres,ou à celui qui se rend comme le port et l’asile des affligés?A celui qui roule sur l’or, ou à celui qui est comblé debénédictions? N’est-il pas vrai que l’un ne paraîtpas un homme, mais un ange descendu du ciel pour sauver les hommes: etque l’autre ne paraît pas un homme, mais un enfant, puisque toutle soin qu’il met à’amasser de l’argent, n’est pas moins inutileque les jeux des enfants ? Que si c’est une folie à un tel hommede travailler ainsi à s’enrichir, quoique si légitimement,que sera-ce s’il joint encore l’injustice à cette folie? Et si vousajoutez de plus que tout le fruit de ce vain travail sera l’acquisitionde l’enfer et la perte du paradis, qui pourra assez le plaindre et déplorerson malheur, soit durant sa vie soit après sa mort?

10. Mais envisageons, si vous voulez, une autre espèce de vertu.Supposons un homme exerçant la souveraine puissance, imposant seslois à tous, entouré de tout l’appareil de la majestéimpériale : un héraut marche pompeusement devant lui, ila ceint le baudrier, insigne du pouvoir, des licteurs le précèdent,une cour nombreuse l’environne. N’est-ce pas là ce qu’on appelleêtre grand et heureux dans le monde? mettons d’un autre côtéun homme qui éclate en vertu, plein de douceur, d’humilitéet de patience. Supposons qu’on le batte et qu’on l’outrage, qu’il l’enduresans peine, et qu’il bénit même ceux qui. le maltraitent:lequel des deux vous paraît le plus estimable, ou celui qui est sisuperbe, ou celui qui est si humble? N’est-il pas vrai que ce dernier paraîtun ange plutôt qu’un homme, et que sa patience imite l’impassibilitéde ces célestes esprits, et que l’autre enflé de gloire estsemblable à un hydropique? Que l’un paraît un sage véritable,et ressemble à un médecin spirituel, et l’autre àun enfant qui se rend ridicule, enflant ses joues, et se grossissant levisage?

Car de quoi êtes-vous fier, ô homme? Est-ce parce que vousêtes monté sur un char magnifique, et traînépar des mulets ou par des chevaux? Mais souvent on traîne aussi avecdes chevaux le bois et les pierres. Est-ce parce que vous êtes superbementvêtu? Mais comparez ce vain éclat avec celui de cet hommequi est orné de vertus, et vous verrez que vos ornements sont semblablesà l’herbe séchée, et que cet homme au contraire estcomme un arbre très agréable à la vue, et chargéd’excellents fruits. Ces habits dont vous vous, glorifiez, ne peuvent sedéfendre contre les vers; et s’ils s’y engendrent une fois, touteleur beauté disparaîtra en un moment. Car les habillementssuperbes deviennent enfin la pâture des vers. L’or et l’argent viennentde la terre, et ils retourneront en terre. Celui au contraire qui est ornédes vertus, a un vêtement que ni les vers ni la mort même nepeuvent corrompre. Car les vertus ne naissent point de la terre. Ellessont l’ouvrage du Saint-Esprit, et ainsi elles ne craignent point les vers.Ces vêtements se font dans le ciel, où les vers ni aucuneespèce de corruption ne se trouvent point.

Mais je vous demande ce que vous croyez qu’on doive désirer davantage,d’être riche ou d’être pauvre; d’être élevéen puissance, ou bien d’être sans honneur; d’être dans lesdélices, ou dans la faim? N’est-ce pas d’être dans l’honneur,dans les richesses et dans les délices? Si vous voulez donc jouirsolidement de ces biens, et ne vous pas contenter du nom et de l’apparence,renoncez à la terre et à tout ce qui y est, et élevez-vousvers le ciel. Car toutes les choses présentes ne sont qu’une ombre,mais les futures sont stables, solides et immuables. Chérissonsces biens, mes frères, et attachons-nous-y avec soin, afin que noussoyons délivrés des maux de la terre, et que, nous avançantvers le ciel, comme vers un port tranquille, nous y abordions chargésde richesses et du trésor de nos aumônes. C’est l’étatoù je souhaite que vous soyez, lorsque vous paraîtrez devantce tribunal terrible, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous lessiècles des siècles, Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXIV

" TOUS CEUX QUI ME DISENT : SEIGNEUR, SEIGNEUR, N’ENTRERONT PAS DANSLE ROYAUME DES CIEUX, MAIS CELUI-LA SEUL Y ENTRERA QUI FAIT LA VOLONTÉDE MON PÈRE QUI EST DANS LE CIEL. " (CHAP. VII, 21, JUSQU’AU VERSET28)

1. Pourquoi Jésus-Christ n’a-t-il pas dit : Celui qui fait maVolonté ? Parce qu’il fallait d’abord se contenter de faire admettrela volonté du Père. C’était déjà mêmebeaucoup, vu la faiblesse des hommes. Au reste, qui dit la volontédu Père dit la volonté du Fils, puisque la volontédu Fils n’est jamais différente de celle du Père. Il me sembleque Jésus-Christ attaque ici particulièrement les Juifs,qui mettaient toute leur religion dans la spéculation et dans ladoctrine, sans se mettre en peine de purifier leurs moeurs. C’est pourquoisaint Paul leur fait ce reproche: " Vous portez le nom de juif, vous vousreposez sur la loi; vous vous glorifiez des faveurs que Dieu vous a faites,vous connaissez sa volonté. "(Rom. II, 17.) Mais cette connaissancede la volonté de Dieu ne vous sert de rien, si vous n’y joignezla pratique des bonnes oeuvres, et le règlement de votre vie. Jésus-Christne s’arrête pas là, et il dit quelque chose de plus fort.

" Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nouspas prophétisé en votre nom? n’avons-nous pas chasséles démons en votre nom? et n’avons-nous pas fait plusieurs miraclesen votre nom (22) ? Non-seulement, dit-il, celui qui ayant la foi négligeles moeurs, sera chassé du royaume : mais quand même un homme,avec une telle foi, ferait de grands miracles, si en même temps savie n’est pure, il sera exclu du ciel. " Car plusieurs me diront en cejour-là: Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas e prophétiséen votre nom ? " Remarquez qu’il commence, quoique d’une manièrecouverte, à parler en Dieu, et qu’après avoir achevéce long discours, il déclare enfin qu’il est juge. Il avait déjàmontré que les pécheurs seraient infailliblement punis; maisil fait voir ici quel serait Celui qui les punirait. Il ne dit pas néanmoinsabsolument: C’est moi, mais " plusieurs en ce jour-là me diront:Seigneur, Seigneur, " ce qui est en effet la même chose. Car s’iln’était pas le juge, comment leur dirait-il : " Et alors je leurdirai hautement je ne vous ai jamais connus : retirez-vous de moi? " "Je ne vous ai jamais connus, " non seulement à ce moment que jevous juge, mais lors même que vous faisiez des miracles, C’est pourquoiil disait à ses disciples: " Ne vous réjouissez pas de ceque les démons "vous sont assujétis; mais de ce que vos nomssont écrits dans le ciel. " (Luc, X, 20.) Et il ne les exhorte partoutqu’à régler leurs moeurs. Car lorsqu’un homme vit bien etdans l’éloignement du vice, il est impossible qu’il soit rejetéde Dieu. Quand même il serait dans quelque erreur, Dieu lui ferabientôt connaître sa vérité.

Quelques-uns croient que ceux qui diront alors à Jésus-Christ: " Qu’ils auront fait plusieurs miracles en son nom, " le diront faussement,et qu’ils mentiront, et que c’est (202) pour ce mensonge même quele Sauveur les condamnera. Mais ce sens n’est point vrai, il est entièrementcontraire à ce que Jésus-Christ veut prouver en cet endroit.Car son dessein est de faire voir que la foi n’est rien sans les oeuvres.Enchérissant donc sur ce qu’il vient de dire, il ajoute les miraclesà la foi, et il déclare que la foi avec tout l’éclatde ces miracles, serait encore inutile, si elle n’était soutenuepar la piété et par la vertu. Si donc ces personnes n’avaientfait de véritables miracles, comment le raisonnement de Jésus-Christsubsisterait-il? Est-il croyable d’ailleurs qu’ils eussent assez de hardiessepour mentir devant un Juge si redoutable?

De plus la manière dont il parle à Jésus-Christ,et dont il leur répond , fait voir qu’ils avaient fait véritablementces miracles. Car, surpris de trouver dans l’autre vie toute autre choseque ce qu’ils avaient attendu, et, au lieu qu’ils étaient ici admirésde tout le monde, se voyant condamnés par le juste Juge, ils s’écrientavec étonnement : " Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétiséen votre nom? " Comment donc nous rejetez-vous maintenant? comment l’arrêtque vous prononcez contre nous est-il si contraire à nos espéranceset à nos pensées? Mais si ces personnes s’étonnentde se voir punies après avoir fait des miracles, pour vous, mesfrères, ne vous en étonnez pas .Toutes les grâces viennentde Dieu et de la bonté de Celui qui les donne. Ceux-ci en avaientété favorisés, sans y avoir en rien contribuéde leur part. Il est donc bien juste qu’ils en soient punis alors, puisqu’ilsauront été si ingrats envers Celui qui les avait honorésde tant de grâces, lorsqu’ils en étaient si indignes.

" Et alors je leur dirai hautement : Je ne vous ai jamais connus; retirez-vousde moi vous tous qui vivez dans l’iniquité (23) ." Vous me direzpeut-être : Comment des hommes qui vivaient si mat pouvaient-ilsfaire des miracles? Quelques-uns répondent qu’ils ne vivaient pasmal lorsqu’ils faisaient des miracles, et qu’ils se sont corrompus ensuite,et sont tombés dans l’iniquité. Mais si cela étaitvrai, le raisonnement de Jésus-Christ ne subsisterait pas encore.Car son but est de montrer que ni la foi, ni les miracles ne sont riensans la bonne vie, comme saint Paul disait: "Quand j’aurais une foi àtransporter les montagnes: quand je pénétrerais tous lesmystères, et que j’aurais une pleine connaissance des choses divines;si je n’ai point la charité, je ne suis rien. " (I Cor. XIII, 2.)Vous me demandez quelles sont donc ces personnes. Il y en a plusieurs.(Marc, VI, 43.) Plusieurs de ceux qui croyaient en Jésus-Christavaient reçu ce don de faire des miracles, comme celui dont il estparlé dans l’Evangile, qui chassait les démons, et qui, néanmoins,ne suivait pas Jésus-Christ; ou comme Judas, qui ne laissa pas,quelque corrompu qu’il fût dans l’âme, de recevoir, comme lesautres apôtres, la puissance de faire des miracles,

2. On voit aussi dans l’Ancien Testament que des personnes indignesont souvent reçu ces grâces pour le bien des autres. Et laraison de cette conduite de Dieu, mes frères, c’est que tous alorsn’étaient pas parfaits en tout. Les uns excellaient par la puretéde leur vie, mais ils n’avaient pas une foi si vive; les autres au contraire,étaient fermes dans la foi, mais ils étaient faibles dansla vertu. Jésus-Christ donc voulait exhorter les uns par les autres.Il voulait que ceux qui avaient plus de vertu et moins de foi, en voyantfaire aux autres de si grands miracles, et que ceux qui les faisaient etavaient beaucoup de foi, fussent excités par ce don ineffable, àrendre leur vie plus pure et plus sainte. C’est pour cette raison qu’illeur communiquait si libéralement un si grand don : " Nous avons," disent-ils eux-mêmes, " fait beaucoup de miracles: mais je leurdirai hautement: Je ne vous ai jamais connus. " Ils croient maintenantêtre mes amis; mais ils reconnaîtront alors que ces grâcesque je leur donnais n’étaient pas un effet de mon amour.

Et vous vous étonnez, mes frères, que Jésus-Christait communiqué ces dons à des personnes qui croyaient enlui, mais dont la vie ne répondait pas à leur foi, lorsqu’ilse trouve qu’il les a faits même à ceux qui n’avaient ni l’unni l’autre? Car Balaam n’avait ni la foi ni la pureté de la vie,et, néanmoins, il reçut ce don pour l’édificationdes autres. Pharaon, du temps de Joseph, n’avait aussi ni l’un ni l’autre,et néanmoins Dieu par des songes lui découvrit l’avenir.Nabuchodonosor était très-méchant , et Dieu lui fitsavoir aussi ce qui devait arriver longtemps après. Dieu fit encorela même faveur au fils de ce roi, quoiqu’il fût plus méchantque son père, et lui découvrit plusieurs choses, pour exécuterles grands desseins de sa providence et de sa justice. (203)

Lorsque la prédication de l’Evangile ne faisait alors que commencer,comme il fallait beaucoup de miracles pour l’appuyer, Dieu faisait cesgrâces à des hommes qui en étaient très indignes.Mais elles ne leur ont servi qu’à les rendre plus criminels, età les faire encore punir davantage. C’est pourquoi il leur dit cetteparole redoutable : " Je ne vous ai jamais connus. " Car il y a bien despersonnes qu’il hait même dès cette vie, et qu’il a en horreuravant même qu’il les juge. Tremblons donc, mes chers frères!et veillons avec soin sur notre vie, et ne nous croyons pas moins heureux,parce que nous ne faisons point de miracles. Comme ils ne nous servirontde rien alors si nous avons mal vécu; si nous vivons bien au contraire,nous ne serons pas moins récompensés de Dieu pour n’en avoirpas fait. Nous ne sommes point redevables à Dieu pour n’avoir pointfait d’actions extraordinaires et miraculeuses: mais Dieu lui-mêmesera notre débiteur pour les bonnes actions que nous aurons faites.

Après donc que Jésus-Christ a complété sonenseignement sur la morale, qu’il a parlé de la vertu en descendantaux plus petits détails, et qu’il a fait voir que les hypocritescontrefont la vertu en diverses manières, les uns en priant et jeûnantpar vanité; les autres en n’ayant que l’apparence- et la peau debrebis; les autres, qu’il appelle " chiens " et " pourceaux, " en ruinantautant qu’ils peuvent la vérité; pour montrer ensuite quelavantage nous retirons dès ce monde de la bonne vie, et quel désavantagenous recevons de la mauvaise, il ajoute: " Ainsi quiconque entend ces parolesque je vous dis, et les pratique, est semblable à un homme sage,qui a bâti sa maison sur la pierre. " Ceux qui ne pratiquent pasmes instructions né laisseront pas, quand ils feraient des miracles,de tomber dans le malheur que vous venez d’entendre; mais ceux qui lespratiqueront jouiront des biens que je leur ai promis, non seulement enl’autre monde, mais encore en celui-ci: "Quiconque, " dit-il, " entendces paroles que je vous dis, et les pratique, est semblable à unhomme sage. " Considérez cette admirable sagesse avec laquelle iltempère et diversifie son discours. Tantôt il se découvreen disant: " Tous ceux qui me diront: Seigneur, Seigneur, " etc. Tantôtil se cache en disant "Celui qui fera la volonté de mon Père," Puis il fait voir qu’il est le souverain Juge en disant : " Je leur diraihautement alors: Je ne " vous connais pas. " Et il déclare encorepar ces dernières paroles qu’il a une souveraine puissance sur touteschoses : " Celui qui entend ces paroles que je dis. " Comme il ne leuravait encore promis que des biens futurs, leur faisant espérer unroyaume éternel, une récompense infinie, et des consolationsineffables, il veut leur montrer encore ce qu’ils doivent attendre dèscette vie, et quel avantage ils y peuvent retirer de leur vertu. Quel estdonc l’avantage de la vertu? C’est de vivre dans la sécuritéet sans rien craindre; de ne pouvoir être abattu par tous les mauxde cette vie, et de s’élever au-dessus de tous les événementsfâcheux qui s’y peuvent rencontrer. Que peut-on trouver qui égalece bonheur? Les rois même, avec tout l’éclat de leur couronne,ne peuvent se le procurer. Il est uniquement réservé au juste.Lui seul lé possède surabondamment, et seul il jouit, dansce flux et reflux perpétuel des affaires du monde présent,d’un calme, inaltérable. Car c’est ce qu’on ne peut assez admirer,qu’au milieu des tempêtes il conserve le calme dans son coeur, etqu’il jouisse d’une paix profonde parmi les troubles et les agitationsde cette vie.

" La pluie est tombée, les fleuves se sont débordés,les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison, etelle n’est point tombée parce qu’elle était fondéesur la pierre (25). " Jésus-Christ, par ces mots de " vents, " de" fleuves " et de " pluie, " marque ici les maux et les afflictions dece monde, comme les calomnies et les médisances, les piégesqu’on tend aux bons, la douleur, la perte de nos proches, les insultesdes étrangers, et les autres maux semblables, et il assure que l’âmedu juste ne cède à aucune de ces épreuves, parce qu’elleest fondée sur la " pierre, " entendant par cette " pierre " lafermeté et l’immobilité de sa parole. Car ses préceptessont plus inébranlables qu’un rocher. Ils élèventceux qui les gardent au-dessus de tous les flots de ce monde. Celui quileur obéit avec une fidélité inviolable demeurerainaccessible, non seulement à toutes les attaques des hommes, maisencore à tous les piéges des démons.

3. Et pour vous faire voir qu’il y a dans ces paroles tout autre chosequ’une déclaration pompeuse et vaine, je n’ai qu’à vous citer(204) l’exemple du bienheureux Job, qui reçut dans sa chair tousles coups dont le démon le voulut frapper, sans que son âmeen reçût aucune atteinte. Considérez aussi les apôtresqui, assaillis par les flots déchaînés de toutes lescolères de ce monde, par les tyrans et les nations barbares, parles Juifs et les Gentils, par leurs proches et par les étrangers,enfin par le démon même, qui épuisa contre eux toutce que sa rage et son adresse peut inventer, furent toujours fermes parmices tempêtes comme les rochers au milieu de la mer, et non seulementne cédèrent point à tous ces assauts, mais en demeurèrentvictorieux.

Qu’y a-t-il de plus heureux que cet état? Ni les richesses, nila puissance, ni la gloire, ni la force du corps, ni les autres avantagesde cette nature, ne peuvent établir l’homme dans cette fermetéintérieure. La vertu seule peut le faire. C’est elle seule qui peutmettre l’homme dans cet état heureux, qui le rend libre et exemptde tous les maux. Je vous prends à témoin de la véritéde mes paroles, vous qui savez combien la cour des princes est pleine depiéges et de périls, vous qui savez combien les maisons desgrands et des riches sont remplies de tumultes, d’intrigues et de brouilleries.Les apôtres n’ont rien éprouvé de semblable.

Mais les apôtres, me direz-vous, n’ont-ils point étéagités durant leur vie? N’ont-ils pas souffert de grands travaux?Voilà précisément ce qu’on ne peut assez admirer,qu’ayant passé leur vie dans une si grande agitation, ils aientpu conserver une paix profonde au milieu de ces tempêtes; que cesflots soient venus se briser contre eux sans altérer la joie deleur coeur; qu’ils ne se soient jamais laissé abattre, et qu’entrantnus dans la carrière, ils aient surmonté tous leurs ennemis.Si vous voulez suivre leur exemple, vous vous rirez de même de tousles maux de cette vie; si vous savez vous revêtir de ces conseilscomme d’une puissante armure, vous pouvez braver tous les traits de ladouleur.

Car quel mal pourra vous faire celui qui vous dresse des piégespour vous perdre? Vous ravira-t-il votre bien? Mais vous êtes obligé,même avant qu’il vous le ravisse, de le mépriser de tellesorte, qu’il ne vous est pas même permis d’en demander à Dieudans vos prières. Vous mettra-t-il en prison? Mais Jésus-Christvous commande, avant même la prison, de vivre comme si vous étiezcrucifié au monde. Vous noircira-t-il par ses médisances?Mais Jésus-Christ vous délivre encore de toute appréhensionà ce sujet, lui qui vous promet qu’après avoir enduréces calomnies sans beaucoup de peine, vous en recevrez une grande récompense;lui qui veut que, harcelés par les langues menteuses, vous restieznéanmoins exempts de colère et d’indignation jusqu’àprier pour vos ennemis. Que fera-t-il donc? vous persécutera-t-ilcruellement? vous fera-t-il souffrir mille maux? Mais ces persécutionsne feront qu’augmenter l’éclat de votre couronne. Vous tourmentera-t-ildans votre corps? ira-t-il jusqu’à vous tuer, vous égorger?C’est le plus grand bien qu’il puisse vous faire, puisqu’il vous procurerala couronne des martyrs. Son crime hâtera votre bonheur, et sa fureursera comme un vent favorable qui vous fera plus tôt arriver au port,et ne servira qu’à vous donner confiance en ce jour où tousles hommes rendront compte de leurs actions devant Celui qui doit les juger.Ainsi ceux qui attaquent les justes, bien loin de leur nuire, ne serventqu’à les rendre plus illustres. Tant il est vrai que rien n’estégal à la vie vertueuse, qui peut seule établir leshommes dans un état si heureux !

Comme Jésus-Christ avait dit que " sa voie " était " étroite," il veut consoler ceux qui y marchent, en montrant que si elle est étroite,elle est sûre et même agréable; comme au contraire cellequi lui est opposée est, quoique large et spacieuse, remplie depiéges et de travaux. Comme il a montré les avantages quel’on reçoit de la vertu même en ce monde, il fait voir aussiles maux qui accompagnent l’iniquité. Partout, je répèteici ce que j’ai déjà dit souvent, Jésus-Christ porteles hommes au soin de leur salut, par l’amour qu’il leur inspire pour lavertu et par l’aversion qu’il leur donne pour le vice. Et parce qu’il prévoyaitqu’il y aurait des hommes qui admireraient ses paroles sans les pratiquer,il veut les effrayer ici par avance en leur disant que quelque saints quesoient ses discours, il ne suffit pas de les entendre, mais qu’il fautencore les mettre en pratique par les bonnes oeuvres, puisque c’est encela que consiste toute la vertu. C’est par là qu’il termine sondiscours, laissant dans les coeurs une salutaire et vite impression decrainte. De même qu’il venait d’exciter à la vertu, non-seulementpar la (205) promesse des récompenses à venir et de ces consolationsineffables dont nous jouirons dans le ciel, mais encore par des avantagesprésents, comme par cette fermeté solide et cette constanceinébranlable dont il a parlé; de même encore il détournedu vice non seulement par les supplices futurs, en disant " que le mauvaisarbre sera coupé et jeté au feu; " et par ces paroles redoutables:" Je ne vous connais pas ; " mais encore par les malheurs présentsqu’il exprime par cette ruine et ce renversement d’une maison. Ces comparaisonsdont il se sert donnent à sa parole une grande puissance d’expression.Son discours n’aurait jamais eu tant de force s’il avait dit simplementque le juste sera ferme et inébranlable et que l’injuste sera ruiné,que lorsqu’il exprime ces mêmes vérités par les termesfigurés de "pierre, de sable, de maisons, de fleuves, de vents etde pluie. Mais quiconque entend ces paroles que je vous dis et ne les pratiquepoint, est semblable à un insensé qui a bâti sa maisonsur le sable (26). " " La pluie est tombée, les fleuves se sontdébordés, les vents ont soufflé et sont venus fondresur cette maison, et elle est tombée, et la ruine en a étégrande (27). "

C’est avec grande raison, mes frères, que Jésus-Christappelle " insensé, " cet homme qui bâtit sur le sable. Carquelle plus grande folie que d’avoir toute la peine d’un bâtiment,pour ne retirer ensuite aucun fruit de ses travaux, loin de là,pour n’y trouver que son supplice I On sait assez ce que souffrent ceuxqui s’abandonnent au péché. Combien un calomniateur, combienun adultère et combien un voleur souffre-t-il pour réussirdans ses détestables entreprises? Cependant tous ces travaux, aulieu de leur être utiles, ne leur causent que des maux. C’est ceque saint Paul donne à entendre lorsqu’il dit : "Celui qui sèmedans sa chair, recueillera de sa chair la corruption et la mort (Gal. VI,8). " A celui-là ressemblent bien ceux qui bâtissent sur lesable; c’est-à-dire sur la fornication, sur la luxure et la débauche,sur la colère et sur les autres crimes semblables.

4. Achab était de ce nombre, mais Elie au contraire n’en étaitpas. J’oppose à dessein ces deux personnages l’un à l’autre,parce que nous verrons bien mieux la différence du vice, en le comparantavec la vertu. Car l’on peul dire avec vérité qu’Elie bâtitsur la pierre ferme et Achab sur le sablé. C’est pourquoi tout roiqu’il était, il tremblait devant ce prophète, qui n’étaitvêtu que d’une peau de brebis. Les Juifs aussi ont bâti surle sable, et les apôtres sur la pierre ferme. C’est pourquoi ceux-ci,bien qu’en si petit nombre et chargés de fers, se montrèrentaussi immobiles que des rochers; et les Juifs au contraire qui étaientsi nombreux et qui avaient avec eux des gens armés, étaientplus faibles que le sable. Ils se voyaient forcés de céderà la fermeté des apôtres. C’est ce qui leur faisaitdire en tremblant: " Que ferons-nous à -ces hommes-là? "(Act, IV, 46.)

Admirez, mes frères, ce prodige. Voyez dans le trouble et l’agitation,non pas ceux que l’on a pris et que l’on a mis en prison, mais ceux quiles ont fait prendre, et qui les ont chargés de fers. Les Juifsont enchaîné les apôtres; et ils paraissent eux-mêmesaccablés de chaînes. Mais ils souffraient la juste peine deleur folie, puisque n’ayant bâti que- sur le sable, ils devaientêtre les plus faibles de tous les hommes: " Que faites-vous, " disaient-ils,"pourquoi voulez-vous attirer sur nous le sang de cet homme? " (Act. V,28.) Quoi! vous maltraitez les autres et vous craignez? Vous persécutez,et vous avez peur ? Vous jugez, et vous tremblez? Tant il y a de faiblessedans la malice! Mais les apôtres sont dans une disposition bien différente.Ils disent hautement : " Nous ne pouvons pas, nous autres , ne point direce que nous avons vu, et ce que nous avons entendu. " (Ibid. IV, 20.) Quin’admirera cette grandeur de courage? Qui n’admirera ces fermes rochersqui se moquent des flots et de la tempête, et cet édificesi solide qui résiste à toute la violence des vents?

Ce qui m’étonne davantage, c’est que non seulement ils ne sontpoint ébranlés des maul dont on les menace, mais qu’ils entirent au contraire une hardiesse et une vigueur toute nouvelle, et qu’ilsjettent l’épouvante dans l’âme de leurs persécuteurs.Celui qui frappe sur un diamant se blesse au lieu de le rompre. Celui quiregimbe contre l’éperon se perce lui-même et reçoitdes blessures dangereuses, et celui qui attaque les gens de bien, au lieude leur nuire, se perd lui-même. Plus la malice attaque la vertu,plus elle découvre et augmente sa propre faiblesse. Et comme celuiqui lie des charbons ardents dans ses habits brûle ses habits sanséteindre les charbons, de même (206) ceux qui persécutentles saints, qui les emprisonnent et qui les chargent de chaînes,les rendent plus illustres et se perdent pour jamais. Plus vous souffrirezétant innocent et juste, plus vous deviendrez fort et courageux;car plus nous nous appliquerons à la vertu, moins nous aurons besoinde tout le reste, et cette indépendance de toutes choses nous rendrainvincibles, et nous élèvera au-dessus de tout.

Tel a été saint Jean-Baptiste. Rien n’était capablede l’étonner et il faisait trembler Hérode même. Iln’a rien, il est nu, et il s’élève contre un prince, et ceprince au contraire, orné de la pourpre et du diadème, estsaisi de crainte devant un homme nu. Cette tête même qu’ila coupée, il ne peut la regarder sans épouvante. Le seulsouvenir de Jean, comme on le voit dans l’Evangile, troublait son espritet le remplissait de crainte. " C’est là Jean que j’ai tué(Matth. XIV, 2)," dit-il. Ce n’est pas par vanité qu’il dit : "J’aitué," mais pour se consoler et se rassurer en quelque sorte, envoyant revivre celui qu’il était effrayé d’avoir fait mourir,tant est grande la force de la vertu, qui rend les morts même redoutablesaux vivants.

Lorsque le même saint Jean était encore en vie, on voyaitdes riches courir à lui de toutes parts, qui lui disaient : " Maître,que ferons-nous? " Quoi ! vous avez tant de biens, et vous venez apprendre,de moi qui n’ai rien, le moyen de vous rendre heureux? Vous voulez qu’étantpauvre, j’enseigne aux riches où est le véritable bonheur;qu’un homme qui n’a pas où reposer sa tête instruise ceuxqui commandent les armées ?

Telle était aussi la générosité du prophèteElie dont saint Jean fit revivre l’esprit et le zèle. Il témoignala même fermeté dans les reproches qu’il faisait àtout le peuple. Saint Jean les appelait : " Race de vipère," etElie leur disait: " Jusqu’à quand clocherez-vous ainsi des deuxcôtés? " (III Rois, 19.) Elie disait hautement à Achab:" Vous avez tué et " vous avez possédé (III Rois,18), " comme saint Jean disait à Hérode : " Il ne vous estpas permis d’avoir la femme de Philippe, votre " frère. " Considérezdonc dans les uns la solidité de la pierre et dans les autres l’instabilitédu sable. Admirez comme la malice est faible, comme elle cède auxmoindres maux et comme elle tombe d’elle-même, quoiqu’elle soit soutenuede toute la puissance royale et d’une multitude d’hommes armés.Elle rend stupides et insensées les âmes qu’elle domine, etelle ne les précipite pas seulement, mais elle les brise dans leurchute, selon la parole du Fils de Dieu: " Et la ruine en a étégrande. " Il ne s’agit pas ici, mes frères, d’un péril médiocre,il s’agit du salut de l’âme, du royaume de Dieu et de la perte debiens ineffables et éternels, ou plutôt il s’agit de commencerdès cette vie ces tourments qui ne finiront jamais, puisque la viedes méchants est une anticipation de l’enfer, par les passions,par les frayeurs, par les ennuis et par les inquiétudes qui leurdéchirent sans cesse l’esprit et le coeur. Le Sage a exprimécette vérité lorsqu’il a dit: " L’impie s’enfuit sans quepersonne le poursuive (Prov. XXVIII, 4); " car ces hommes tremblent toujours.Ils ont pour suspects amis et ennemis, domestiques et étrangers;ceux qui les connaissent et qui ne les connaissent pas. Ils appréhendentleur ombre même, et ils anticipent suries tourments qui leur sontréservés, par les peines dont ils s’accablent dèscette vie. C’est ce que Jésus-Christ veut dire par cette parole:" La ruine en a été grande. "

Il ne pouvait mieux finir tant d’instructions si saintes que par cesparoles, par lesquelles il fait trembler ceux qui ne craignent pas assezl’avenir, et les détourne du vice par l’appréhension desmaux mêmes de cette vie. Car si la considération des mauxéternels est beau-coup plus grande en elle-même, la craintenéanmoins des maux présents agit plus puissamment sur lesâmes basses et charnelles, pour les retirer de l’enchantement duvice. C’est pourquoi il finit son discours en frappant leur âme dela salutaire impression de cette crainte.

Puis donc, mes très chers frères, que nous n’ignoronsrien des maux dont nous sommes menacés et en ce monde et en l’autre,fuyons le vice et embrassons la vertu, afin que nos travaux ne nous soientpas inutiles, et qu’après avoir rendu notre édifice fermeet solide, nous jouissions d’une profonde paix en cette vie, et de la gloiredans l’autre, où je prie Dieu de nous conduire, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (207)

HOMÉLIE XXV

" JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, LES PEUPLES ÉTAIENTRAVIS EN ADMIRATION DE SA DOCTRINE. — CAR IL LES ENSEIGNAIT COMME AYANTAUTORITÉ ET NON PAS COMME LES DOCTEURS DE LA LOI. " (CHAP. VII,28, 29, JUSQU’AU VERSET 5 DU CHAP. VIII.)

1. Ne semblait-il pas que ce peuple dût au contraire souffriravec peine qu’on lui imposât tant de lois nouvelles et s’abattreà la vue d’une doctrine si pure et si élevée? D’oùvient donc qu’au contraire il est ravi de joie? C’est la puissance de Celuiqui enseignait qui opéra ce prodige, c’était elle qui s’emparaitdes coeurs, qui jetait les esprits dans le ravissement, qui persuadaitpar le charme de cette parole; c’était elle qui, même aprèsque le divin Maître eut fini de parler, retenait les auditeurs autourde lui. En effet le texte sacré nous apprend que lorsque Jésusdescendit de la montagne, toute cette multitude l’accompagna, ne pouvantse résoudre à le quitter, tant sa parole avait de force etde charmes ! On admirait particulièrement l’autorité aveclaquelle il prêchait. Car il ne parlait point comme de la part d’unautre, ainsi que Moïse et les prophètes; mais il témoignaitpartout que c’était lui qui avait le pouvoir de commander, et qu’illui appartenait d’établir des lois, Aussi lorsqu’il publiait ceslois , il disait presque toujours : " Et moi je vous " dis, " etc. Et quandil parlait de ce jour terrible du jugement, il déclarait assez qu’ilétait le Juge qui devait punir les méchants et récompenserles bons.

Aussi sa parole produisait-elle un étonnement bien naturel. Carsi les scribes, lors même qu’il leur témoignait sa puissancepar ses actions et par ses miracles, ne laissaient pas de le décrier,et voulaient même le lapider; combien plus les auditeurs du sermonsur la montagne devaient-ils être scandalisés, lorsqu’il nese faisait encore connaître que par des paroles, particulièrementdans ces commencements, où il n’avait point fait encore de miraclesqui rendissent témoignage à sa puissance? Cependant tel n’étaitpas l’effet produit sur eux par la parole de Jésus. C’est qu’uncoeur simple, et une bonne âme se rend sans peine à la lumièrede la vérité. Ainsi les pharisiens sont scandalisésde la puissance de Jésus-Christ lorsqu’il la prouve par ses miracles;et ceux-ci, sans avoir vu de prodiges, sont édifiés de l’autoritéavec laquelle il leur parle, ils sont persuadés de ce qu’il leurdit, et ils le suivent. C’est ce que l’évangéliste témoignelorsqu’il dit :

" Jésus étant descendu de la montagne, une " grande foulede peuple le suivit. (VIII, 1.) Ce ne sont pas les scribes ni les princesqui le suivent, c’est un peuple simple, exempt de corruption et de malice.Voilà ceux qu’on voit dans tout l’Evangile s’attacher toujours àlui. Lorsqu’il parlait en public, ils l’écoutaient avec un profondsilence, sans faire de bruit, sans l’interrompre, sans lui faire d’objection,sans le tenter, et sans rien trouver à redire à ce qu’ildisait, comme les pharisiens ont fait si souvent. C’est pourquoi nous voyonsici qu’après même un si long discours, ils ne laissent pasde le suivre, et d’être dans l’admiration de sa doctrine.

Mais je vous prie, mes frères, de considérer (208) icicombien est grande la sagesse de Jésus-Christ, et comme il variesa conduite en la proportionnant au besoin de ses auditeurs, en passanttantôt des miracles aux instructions, at tantôt des instructionsaux miracles. Avant que de monter sur la montagne, il guérit plusieursmalades, pour disposer les esprits à le croire; et aprèsce long sermon, il recommence à faire encore de nouveaux miracles,pour appuyer ce qu’il avait dit. Puisqu’il enseignait " comme ayant puissance,il fallait empêcher qu’on ne s’imaginât que cette manièred’enseigner n’était que le fait d’une vanité présomptueuse,c’est pourquoi il fait éclater la même autorité dansses oeuvres, et il guérit les maladies comme ayant puissance; "le ton de souveraineté qui paraissait dans sa parole ne devait plussembler étrange dès qu’on apercevait dans ses miracles lemême caractère. " Lors donc qu’il fut descendu de la montagne,une grande foule de peuple le suivit. Et un lépreux venant àlui l’adorait en lui disant: Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez meguérir (2). Et Jésus "étendant la main le toucha enlui disant: Je le veux, soyez guéri. Et aussitôt sa lèprefut guérie (3). " Cet homme fait preuve de beaucoup de sagesse etde foi en approchant de Jésus-Christ. Il ne va point inconsidérémentinterrompre son discours. Il ne fend point la foule pour venir avec précipitationjusqu’au Sauveur. Il attend paisiblement une occasion favorable, et lorsqu’ille voit descendre, il s’approche de lui, non d’une manière indifférente,mais avec une humilité profonde. Il se prosterne à ses pieds,comme le marque un autre évangéliste, avec un respect quimontrait quelle foi sincère il avait, et quelle grande idéeil se faisait de Jésus-Christ. Il ne lui dit point: Si vous priezDieu pour moi; mais: " Si vous le voulez, vous pouvez me guérir." Il ne dit pas non plus: " Seigneur, guérissez-moi : " mais illui laisse tout entre les mains; il le rend maître absolu de sa guérison,et il rend témoignage à sa toute-puissance. Mais, dira-t-on,si l’opinion du lépreux était une opinion erronée?... —Alors il eût fallu détruire l’opinion, et reprendreet redresser celui qui l’avait. Or est-ce que Jésus-Christ l’a fait?Point du tout; au contraire il confirme et corrobore ce qu’a dit cet homme,C’est pourquoi il ne dit pas simplement: soyez guéri, mais: " Jele veux, soyez guéri, de sorte que le dogme de la toute-puissanceet de la divinité de Jésus-Christ ne repose plus seulementsur l’opinion d’un homme quelconque, mais sur l’affirmation mêmede Jésus-Christ. Les apôtres ne parlaient pas de la sorte,et ne s’attribuaient pas ainsi cette puissance dans les miracles qu’ilsfaisaient. Car voyant les hommes surpris et étonnés des prodigesqu’ils faisaient en leur présence, ils leur disaient : " Pourquoinous regardez-vous avec admiration, comme si c’était nous qui parnotre " propre puissance eussions fait marcher cet homme?" (Act. III, 12.)Mais le Seigneur, lui, que dit-il, lui qui parlait d’ordinaire si humblementde lui-même, et dont le langage était infiniment au-dessousde sa gloire; que dit-il, pour établir le dogme de sa divinité,devant toute cette multitude qui le regarde avec stupéfaction? "Je le veux, soyez guéri. "

2. Quoique le Sauveur ait opéré une infinité d’autres-miracles très-éclatants, on ne voit pas qu’il fasse usagede ce mot ailleurs qu’ici; il en use ici à dessein pour appuyerla pensée que ce lépreux et tout le peuple avait de sa puissance.Il dit sans hésiter : " Je le veux; " et il le dit efficacement,et ce qu’il veut, s’exécute au moment qu’il le commande. Que sicette parole eût été une parole de blasphème,elle n’aurait pas été autorisée par un miracle. Maisvoici que la nature obéit à l’ordre que Jésus luidonne, elle se hâte d’obéir, elle obéit plus vite encoreque l’évangéliste ne le marque. Car ce mot, " aussitôt," est encore trop lent pour marquer la promptitude de l’opération.

Jésus-Christ ne se contente pas de dire " Je le veux: soyez guéri;" mais " il étend sa main et le touche. " Cette circonstance mérited’être examinée. Car pourquoi, guérissant le lépreuxpar sa volonté et par la force de sa parole, veut-il encore le toucherde la main? Il me semble qu’il le fait, pour montrer qu’il n’étaitpoint sujet à la loi qui défendait de toucher un lépreux;mais qu’il était au-dessus d’elle, et qu’il n’y a rien d’impur pourun homme qui est pur. Le prophète Elisée n’osa pas agir aveccette autorité dans une occasion semblable. Il ne voulut point voirNaaman qui le vint trouver pour être guéri de sa lèpre: et quoiqu’il sût que cet eunuque se scandalisait de ce qu’il nele voyait pas pour le toucher, il voulut néanmoins observer la loià la rigueur, et sans sortir de chez lui : il se contenta de l’envoyerau Jourdain pour s’y (209) laver. Jésus-Christ fait donc voir entouchant ce lépreux, qu’il n’agit pas en serviteur, mais en maître.Cette lèpre ne rendit point impure la main de Celui qui la touchait;et le lépreux au contraire fut purifié par cet attouchementdivin. Car Jésus-Christ n’est pas venu seulement pour guérirles corps, mais pour instruire les âmes de ses véritéssaintes, et pour les porter à la vertu. Comme il ne défenditpoint de se mettre à table sans laver ses mains, lorsqu’il établitcette loi si excellente de manger indifféremment de toute sortede viandes; il fait voir ici de même que c’est le coeur qu’il fautpurifier et non le corps ; et que, sans se mettre en peine de ces purificationsextérieures et judaïques, il ne fallait plus penser qu’àguérir la lèpre intérieure et spirituelle. Car lalèpre du corps n’empêche point la vertu de l’âme. Jésus-Christdonc est le premier qui ose toucher un lépreux, et personne de toutce peuple ne lui en fait un crime; c’est qu’il n’avait pas affaire àdes juges corrompus, ni à des témoins rongés par l’envie.Ainsi bien loin de tirer de ce miracle un sujet de médire, ils leconsidèrent avec admiration et avec respect. ils reconnaissent etils adorent dans les paroles et dans les actions de Jésus-Christune puissance souveraine à qui rien ne peut résister.

Après qu’il eut guéri ce lépreux, il lui dit: "Gardez-vous bien de parler de ceci à personne : mais allez vousmontrer au prêtre, et offrez le don prescrit par Moïse , afinque ce leur soit un témoignage (4). " Quelques-uns croient que Jésus-Christdéfendit au lépreux de parler de ce miracle, de peur de donnerlieu à la malignité des prêtres de s’exercer dans l’examenqu’ils en feraient. Cette interprétation est sans apparence de raison,puisque le lépreux avait été si bien guériqu’il n’y avait pas lieu à révoquer en doute la guérison.Il voulait donc faire voir par cette conduite combien il était éloignéde rechercher la gloire et l’applaudissement des hommes. Quoiqu’il sûtque cet homme ne s’empêcherait jamais de dire un si grand miracle;et qu’il l’allait publier de toutes parts, le Seigneur ne laisse pas defaire tout ce qu’il doit de son côté pour éviter l’ostentationet la vaine gloire. Pourquoi donc, me direz-vous, Jésus-Christ commande-t-ilà un autre homme qu’il avait guéri, de publier sa guérison?Iln’y a pas là de contradiction, mais seulement une différencede conduite qui s’explique par la différence des motifs; dans lecas que l’on objecte il voulait enseigner la reconnaissance; en effet,il ne commandait pas qu’on le célébrât lui-même,mais que l’on rendît gloire à Dieu. Il nous apprend donc parcelui-ci à être humbles; et par cet autre qu’il délivrad’une légion de démons, il nous apprend avec quelle reconnaissancenous devons recevoir les grâces de Dieu. Comme les hommes se souviennentd’ordinaire de Dieu lorsqu’ils sont malades, et qu’ils l’oublient lorsqu’ilssont guéris, Jésus-Christ avertit cet homme qui avait étépossédé, de rendre gloire à Dieu de sa guérison(Marc, y, 19), pour nous porter à nous souvenir égalementde Dieu, et dans la maladie et dans la santé.

Mais pourquoi Jésus-Christ ordonne-t-il à ce lépreuxde se montrer au prêtre et d’offrir son présent? Il voulaitaccomplir la loi. Car s’il ne l’observait pas toujours, il ne la détruisaitnon plus toujours. Il faisait usage tantôt de l’un, tantôtde l’autre de ces moyens: de l’un pour préparer les hommes àl’établissement de son Evangile, de l’autre pour fermer la boucheaux juifs téméraires, et pour condescendre à leurfaiblesse. Et doit-on s’étonner que Jésus-Christ ait uséde ce tempérament dans les commencements de sa prédication,lorsqu’on voit les apôtres, qui cependant avaient reçu l’ordreformel d’aller prêcher aux gentils, de rompre toutes les digues pourlaisser les flots de la doctrine se répandre sur le monde, d’exclurel’ancienne loi, de renouveler les commandements, d’abroger les antiquesobservances, lorsqu’on les voit tantôt observer la loi et tantôts’en dispenser?

Mais, me dira-t-on, quel rapport y a-t-il entre l’observation de laloi et cette parole: Montrez-vous au prêtre? Un rapport évident.Il y avait une vieille loi qui réglait que, lorsqu’un lépreuxétait guéri, il ne devait pas être lui-même jugede sa guérison, mais se montrer au prêtre, lui fournir lapreuve de sa guérison, pour être autorisé par lui àrentrer dans les rangs des purs. Si le prêtre ne prononçaitlui-même le jugement sur la guérison, le malade étaittoujours obligé de demeurer hors du camp séparé desautres. C’est pourquoi Jésus-Christ dit à ce lépreux:"Allez vous montrer au prêtre, et offrez le don prescrit par Moïse." Il ne dit pas, le don que j’ai prescrit, mais il le renvoie encore àla (210) loi, pour ôter tout prétexte à la médisancede ses envieux. Et afin qu’on ne pût pas dire de lui qu’il ravissaitaux prêtres l’honneur qui leur était dû, aprèsavoir guéri ce lépreux, il le leur renvoie, pour leur laisserle discernement de cette guérison, et les rendre juges de ses miracles.II semble qu’il dise : Je suis si éloigné de m’opposer ouà Moïse, ou aux prêtres de la loi, que je porte mêmeceux que je guéris à leur obéir en toute chose.

3. Mais examinons ce que veut dire cette parole : " afin que ce leursoit un témoignage;" c’est-à-dire, afin que cette guérisonsoit la conviction de leur malice, et qu’elle soit leur condamnation s’ilsveulent toujours être ingrats et rebelles à la vérité.Comme ils me veulent faire passer pour- un séducteur, et qu’ilsme persécutent comme un ennemi de Dieu et le violateur de la loi,vous me servirez un jour de témoin contre eux, que je ne l’ai pointviolée, puisqu’après vous avoir guéri, je vous renvoieaussitôt au prêtre : ce qui est le fait d’un homme qui honorela loi, qui a de la déférence pour Moïse, bien loinqu’il soit hostile aux anciennes croyances. Que si d’ailleurs Jésus-Christprévoyait que cette exacte observance de la loi ne lui serviraitde rien à l’égard des Juifs, nous pouvons juger par làmême quelle estime il en faisait, puisque la prévision qu’ilavait de l’inutilité de ses soins, ne l’empêchait pas de fairetout ce qui dépendait de lui. Il savait bien que ce soin seraitsans effet. C’est pourquoi il dit que ce miracle leur sera non une instruction,ou un avis qui les redressera; mais " un témoignage " qui les condamneraet les confondra : un témoignage, dit-il, qui leur prouvera quec’est de moi que vous avez tout reçu. Je prévois que ce ménagementsera inutile, mais je ne veux pas laisser d’être exact à nerien omettre de ce que je dois faire, quoique je sois certain qu’ils demeurerontdans leur opiniâtreté et dans leur endurcissement. Il ditla même chose ailleurs: " Cet Evangile sera prêché danstout le monde pour servir de témoignage à toutes les nations;et alors viendra la consommation de toutes choses. " (Matth. XXVI, 43.)A quelles nations servira-t-il de témoignage? à celles quin’obéiront pas, et qui ne consentiront pas à l’Evangile.Car afin que personne ne pût dire: pourquoi prêchez-vous àtout le monde, puisque tout le monde ne doit pas croire votre parole? Jele fais, dit-il, afin qu’on reconnaisse que j’ai fait ce que je devais,et que personne ne puisse se plaindre de n’avoir point entendu prêchermon Evangile. Cette prédication répandue dans toute la terresera un témoignage qui convaincra les infidèles, et personnene pourra dire : nous n’avons point entendu ces vérités npuisque " le bruit s’en est répandu " jusqu’aux extrémitésde la terre. " (Ps. XVIII, 3.)

Travaillons donc, mes frères, à accomplir exactement,à l’imitation de Jésus-Christ, ce que nous devons ànotre prochain, et à rendre -à Dieu de continuelles actionsde grâces. Car ce serait une étrange ingratitude de recevoirtous les jours tant d’effets de sa bonté, et de ne pas lui en témoignernotre reconnaissance, sinon par nos actions, au moins par nos paroles etpar nos cantiques, et cela lorsque ces actions de grâces ont pournous de si grands avantages. Dieu n’a nul besoin de nous; mais nous avonsinfiniment besoin de lui. L’action de grâces que nous lui rendonsn’ajoute rien à ce qu’il est, mais nous sert à l’aimer davantage,et à avoir plus de confiance auprès de lui. Car si le souvenirdes biens que nous avons reçus des hommes, nous porte à lesaimer avec plus d’ardeur, il est hors de doute que si nous repassons souventdans notre esprit les grâces dont Dieu nous a comblés, nousnous sentirons plus prompts et plus ardents à lui obéir.

Aussi saint Paul nous donne cet avis si important : " Soyez reconnaissants." (Colos. III, 15.) En se souvenant des bienfaits de Dieu on se les assure,et la continuelle action de grâces est la garde fidèle detoutes les grâces. C’est pourquoi nos mystères si terribleset si salutaires tout ensemble, qui se célèbrent dans toutesles assemblées de l’Eglise, s’appellent " Eucharistie " : c’est-à-dire,action de grâces, parce qu’ils sont le monument d’une infinitéde dons que Dieu nous a faits, et du plus grand de tous ces dons, et quenous y trouvons toujours de nouveaux sujets de renouveler nos sentimentsde gratitude et de reconnaissance. Si c’est un miracle prodigieux qu’unDieu soit né d’une vierge, et si l’évangéliste mêmen’en parle qu’avec admiration, lorsqu’il dit par ces paroles courtes, maispleines de sens : " Tout cela s’est fait, etc. (Matth. 1,22), "que devons-nousdire de sa mort même? Si l’Evangile dit seulement de sa naissanceque c’était " tout; " que dirons-nous de ce qu’il a bien voulu êtrecrucifié, qu’il a répandu son (211) sang pour nous, et qu’ils’est donné à nous pour être notre aliment et notrefestin spirituel?

Rendons-lui donc de continuelles actions de grâces, et que cesentiment prévienne toujours toutes nos paroles et toutes nos actions.Rendons grâces à Dieu, non-seulement des biens que nous enavons reçus nous-mêmes, mais encore de ceux qu’il a faitsaux autres. Ce sera ainsi que nous étoufferons en nous toute envie,et que nous enracinerons dans notre coeur une charité pure et sincère,puisque nous ne pouvons pas envier aux autres les biens qu’ils ont reçusde Dieu, après l’avoir remercié avec joie de ce qu’il luia plu de les leur donner. C’est pour cette raison que le prêtre,à l’autel, nous commande de rendre grâces à Dieu enprésence de cette divine hostie, et de prier généralementpour toute la terre, pour ceux qui nous ont précédés,pour ceux qui vivent maintenant, et pour ceux qui nous suivront. Car cettedisposition nous dégage de la terre, nous élève dansle ciel, et fait que d’hommes nous devenons des anges.

4. Nous savons qu’autrefois les anges s’assemblèrent en troupespour rendre grâces à Dieu des biens ineffables dont il nousavait comblés en nous donnant son Fils, et qu’ils firent retentirdans l’air ces paroles de reconnaissance: " Gloire à Dieu dans lescieux, et paix sur la terre, et bonne volonté dans les hommes !"(Luc, II, 14.) Vous me direz peut-être que cet exemple ne nous concernepas, puisqu’il est tiré des anges et non pas des hommes. Et moije vous dis qu’il nous intéresse au plus haut point, puisqu’il nousapprend que nous devons aimer nos frères, au point de nous réjouirdu bien qui leur arrive comme s’il nous arrivait à nous-mêmes.Aussi saint Paul rend grâces à Dieu, presque dans toutes sesépîtres, pour tout le bien qui se fait dans tout le monde.Imitons ce saint apôtre, et témoignons à Dieu une continuellereconnaissance pour toutes les grâces grandes ou petites qu’il faitou à nous-mêmes ou à tous les autres. Les dons de Dieules plus petits deviennent grands lorsque l’on considère la grandeurde Celui qui donne, ou plutôt ceux même qui paraissent petits,sont encore grands, non-seulement parce qu’ils viennent de lui, mais parleur propre nature.

Pour ne rien dire maintenant de tant de biens dont Dieu comble les hommes,qui surpassent en nombre le sable de la mer, qu’y a-t-il de comparableau mystère de notre rédemption? Il a donné ce qu’ilavait de plus cher et de plus précieux. Il a livré son Filsunique pour nous qui étions ses ennemis. Non-seulement il l’a donnépour être notre prix et notre rançon, mais encore pour êtrenotre nourriture. Il fait lui seul tout en nous, et nous donnant tout,il nous inspire encore la reconnaissance de ses dons. Et comme l’hommeest, d’ordinaire, porté à l’ingratitude, use met lui-mêmeen notre place, et fait pour nous ce que nous devrions faire nous-mêmes.Que s’il a porté autrefois les Juifs à la reconnaissanceen établissant parmi eux des fêtes , en certains temps eten certains lieux, pour les faire souvenir de ses bienfaits, il le faitmaintenait parmi nous d’une manière beaucoup plus admirable parle sacrifice qu’il a institué dans la loi nouvelle, où nouslui offrons par son propre Fils de continuelles actions de grâces.

Jamais personne ne s’est tant appliqué à éleverun autre homme, à l’agrandir et à lui inspirer la reconnaissancede tous ses soins, que Dieu ne le fait à l’égard de nous.Il nous fait même souvent du bien malgré nous, et il nousassiste de mille manières que nous ne connaissons pas. Si ce queje vous dis vous surprend, je vous le ferai voir sensiblement dans un exemple,tiré non pas dol premier venu, mais de saint Paul même. Cebienheureux apôtre, affligé et pressé d’une tentationfâcheuse qui le mettait en danger, pria Dieu souvent de les délivrer.Mais Dieu considéra plus son avantage que sa demande, comme il lelui déclina lui déclara lui-même par ces paroles :" Ma grâce vous suffit, car ma force se perfectionne dans l’infirmité." (II. Cor. XII, 9.) Ainsi avant même que de lui découvrirce qui le portait à lui refuser ce qu’il demandait, il lui faisaitun bis malgré lui et sans qu’il le sût.

Après cela Dieu nous demande-t-il quelque chose de grand et depénible, lorsque pour tant de soins et tant de tendresses qu’ila pour nous, tout ce qu’il désire de nous c’est que nous n’en soyonspas ingrats? Obéissons donc, et rendons-lui cette reconnaissancequ’il nous demande. Rien n’a tant perdu les Juifs que l’ingratitude. C’estsurtout ce crime qui leur a attiré cette suite et cet enchaînement; maux dont Dieu les a punis dans sa colère . C’est ce crime quiavant même ces plaies sensibles dont Dieu les frappait, perdait leursâmes invisiblement : " Car l’espérance d’un ingrat, " ditl’Ecriture, " est comme un brouillard d’hiver. " ( Sap. XVI, 27.) L’ingratitudetue plus les âmes que les brouillards les plus malsains ne tuentles corps. Et cette plaie si effroyable, mes frères, vient principalementde l’orgueil et d’une persuasion secrète qu’on est digne de cesdons. Mais au contraire un coeur contrit et humilié rend égalementgrâces à Dieu de toutes choses, non-seulement pour les biens,mais encore pour les maux de cette vie; et quoi qu’il souffre, il ne croitjamais souffrir que ce qu’il mérite.

Travaillons donc, mes frères, à humilier notre coeur àproportion que nous avancerons dans la vertu, puisque cette humilitéintérieure est l’effet et la marque de la plus haute vertu. Commeà mesure que notre vue devient plus claire et plus forte, nous voyonsplus distinctement combien nous sommes éloignés du ciel;de même, à proportion que nous avançons dans la piété,nous reconnaissons mieux la différence qui est entre Dieu et nous.C’est une grande partie de la sagesse chrétienne que de bien connaîtrece que nous sommes. Nul ne se connaît plus parfaitement que celuiqui croit qu’il n’est rien du tout. David et Abraham n’ont jamais étési humbles que lorsqu’ils ont été au comble de la vertu.C’est alors que l’un s’est appelé " de la poudre et de la cendre(Gen. XVIII, 27), " et l’autre, " un ver de terre. "(Ps. XXI, 9)

Tous les saints ont eu de semblables sentiments et se sont anéantiscomme ceux-ci. Le superbe, au contraire, et le présomptueux, estconnu des autres, et inconnu à lui-même. C’est pourquoi nousavons coutume de dire de ces orgueilleux: Cet homme s’oublie, il ne saitce qu’il est. Que pourra donc connaître celui qui ne se connaîtpas lui-même? Comme en se connaissant bien on connaît tout;en ne se connaissant pas on ignore tout. Tel est celui qui disait: " J’établiraimon trône au-dessus des astres. " (Is. XIV, 44.) En méconnaissantce qu’il était, il est tombé dans une ignorance de toutechose. Saint Paul était bien éloigné de cette pensée.Il se regarde comme un " avorton (I. Cor. XV, 8), " et comme le " dernierde tous les saints; " c’est-à-dire de tous les fidèles. Etaprès tant de travaux, après tant d’actions si éclatantes,il n’ose pas même se donner le nom d’apôtre.

Imitons, mes frères, cet homme si humble, et pour nous rendrecapables de le suivre, dégageons-nous de la terre et de tous sessoins. Car il n’y a rien qui nous fasse tant oublier ce que nous sommes,que l’attachement aux choses du monde; comme rien n’attache tant au mondeque l’ignorance de ce qu’on est. Ces deux maux sont inséparables,et ils naissent mutuellement l’un de l’autre. Comme celui qui recherchela gloire du monde, et qui estime les biens présents, ne se pourrajamais bien connaître quelque effort qu’il fasse; celui au contrairequi se méprise, se connaîtra sans peine, et cette connaissancelui ouvrira l’entrée de toutes les autres vertus. Pour acquérirdonc une connaissance si utile, dégageons-nous de toutes ces chosesvaines qui allument et entretiennent en nous le feu de nos passions: apprenonsquelle est notre bassesse et notre néant. Descendons dans l’humilitéla plus profonde, pour nous élever dans la plus haute sagesse, afinde jouir en cette vie et en l’autre, des biens que Dieu nous a préparés,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, appartient toutela gloire et l’empire, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXVI

" ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ A CAPHARNAÜM, UN CENTENIERVINT A LUI LE SUPPLIANT, ET LUI DISANT : SEIGNEUR, MON SERVITEUR EST MALADEDE PARALYSIE DANS MA MAISON, ET IL EST EXTRÊMEMENT TOURMENTÉ." (CHAP. VIII, 5, JUSQU’AU VERSET 14)

1. Le lépreux approcha de Jésus-Christ lorsqu’il descendaitde la montagne, et ce centenier vient à lui lorsqu’il entrait àCapharnaüm. Pourquoi ni l’un ni l’autre ne l’allait-il point trouverlorsqu’il parlait sur cette montagne? Ce n’était point sans doutepar négligence ou par paresse, puisque l’un et l’autre avaient unefoi si vive, mais seulement de peur d’interrompre son discours. " Seigneur,mon serviteur est malade de paralysie dans ma maison, et il est extrêmementtourmenté (6)." Quelques-uns disent que le centenier disait cecipour s’excuser de ce qu’il n’avait pas amené son serviteur; et ilétait en effet très difficile de transporter une personneen cet état, puisque, selon que saint Luc le remarque, il étaittout près de mourir. Mais pour moi je crois que ces paroles sontune preuve de sa grande foi, que je préfère de beaucoup àla foi de ceux qui découvrirent le toit pour descendre un paralytique,et le présenter à Jésus-Christ. Ce centenier ne doutapoint qu’une seule parole de la bouche de Jésus-Christ ne pûtguérir son serviteur; et il crut qu’il était superflu dele lui présenter en personne. Mais que fit ici le Sauveur? " Jésuslui dit : J’irai et le guérirai (7). " Jésus-Christ faitici ce qu’on ne voit point qu’il ait fait ailleurs. Il se contentait toujoursde suivre le désir de ceux qui s’adressaient à lui: maisici il va même au delà. Il ne promet pas seulement au centenierde guérir son serviteur, mais encore d’aller chez lui, Il agissaitde la sorte, mes frères, pour nous faire voir quelle étaitla foi de ce centenier. Car s’il ne se fût ainsi offert d’aller chezlui, et qu’il lui eût dit tout d’abord:

Allez, votre serviteur est guéri , la vive foi de cet homme nouseût été inconnue. Il traita de même la chananéenne,quoique d’une manière qui paraît contraire, puisqu’il s’offreici d’aller chez le centenier qui ne l’en prie pas, pour nous donner lieude connaître l’humilité et la foi de cet homme; et qu’il refusepour le même sujet à la chananéenne ce qu’elle luide. mande, et demeure inflexible à ses instantes prières.Jésus-Christ est un médecin infiniment sage, qui sait l’artde produire le même effet, par des moyens qui semblent contraires.Ce médecin fait voir ici la grande foi d’un centenier en s’offrantde l’aller voir; et il montre ailleurs celle de la Chananéenne,en différant longtemps de lui accorder ce qu’elle désireC’est encore la conduite qu’il tint à l’égard d’Abraham lorsqu’illui déclara le dessein qu’il avait sur l’abominable Sodome: " Jene célerai point, " dit-il, " à mon serviteur Abraham, "etc. (Gen. XVIII, 47.) Il voulait nous faire comprendre son extrêmecharité pour tous les hommes et sa bienveillante providence mêmepour une Sodome. (Gen. XIX, 3.) Les anges au contraire qui avaient étéenvoyés à Loth, refusèrent d’entrer chez lui, afinque, par la violence qu’il fit pour les retenir, on connût le zèlede ce saint homme pour exercer l’hospitalité envers tout le monde.

" Et le centenier lui répondit: Seigneur, je (214) ne suis pasdigne que vous entriez dans ma maison (8). " Ecoutons ces paroles, nousautres qui devons recevoir Jésus-Christ. Car il ne nous est pasimpossible encore aujourd’hui de le recevoir chez nous. Ecoutons ce centenier,mes frères, imitons sa foi, et estimons autant que lui la gloirede recevoir Jésus-Christ. Car lorsque vous retirez chez vous unpauvre qui meurt de froid et de faim, vous y retirez, et vous nourrissezJésus-Christ même. "Mais dites seulement une parole, et monserviteur sera guéri (8)." Ces paroles nous font voir que ce centenier,aussi bien que le lépreux, avait une haute idée de la toute-puissancedu Fils de Dieu. Car il ne dit pas : Priez ou demandez, mais " commandez." Et craignant ensuite que l’humilité de Jésus-Christ nel’empêchât de consentir à sa demande, il ajoute : "Car moi qui ne suis qu’un homme soumis à la puissance d’un autre,et qui ai des soldats sous la mienne, je dis à l’un : Va, et ilva; viens, et il vient; et à mon serviteur, fais cela, et il lefait (9)." Mais vous direz peut-être que nous ne devons pas tirerune preuve de la divinité de Jésus-Christ des paroles decet homme, mais considérer seulement si Jésus-Christ lesa approuvées. Je reconnais que ce que vous dites est très-raisonnable,et c’est aussi ce que je vous prie d’examiner. Car si nous examinons avecsoin ce qui se passe, nous remarquerons aisément, au sujet du centenier,ce que nous avons vu à propos du lépreux. Nous voyons quece lépreux dit à Jésus-Christ: " Seigneur, si vousle voulez, vous pouvez me guérir. " Et cependant ce n’est pas tantla parole de cet homme qui nous assure de la toute-puissance de Jésus-Christ,que la réponse même du Sauveur, qui bien loin de reprendrela pensée que le lépreux avait de lui, la confirma au contraireen disant: " Oui, je le veux, soyez guéri. " Car ce " Oui, je leveux, " eût été superflu, si Jésus-Christ n’eûtvoulu appuyer la vérité de cette parole: " Si vous le voulez,vous pouvez. " Nous pourrons voir ici la même chose dans le centenier.Il s’est servi d’une expression par laquelle il attribuait à Jésus-Christplutôt la puissance d’un Dieu que celle d’un homme, et néanmoinsnon-seulement Jésus-Christ ne l’en reprit pas, mais il l’approuva,et il releva sa foi avec de grandes louanges. Car l’évangélistene se contente pas de dire simplement que Jésus-Christ loua le centenier;mais ce qui est sans comparaison davantage, il dit qu’il " l’admira." "Jésus entendant ces paroles fut dans l’admiration (10). " Et ilne fut pas seulement dans l’admiration de la foi de cet homme, mais illa proposa comme un modèle à tout le peuple qui l’environnait.Voyez-vous, mes frères, combien Jésus-Christ loue partoutceux qui reconnaissaient sa toute-puissance. Le peuple admirait sa manièrede parler, u parce qu’il " enseignait comme ayant autorité, " etJésus-Christ ne rejeta point cette pensée qu’ils avaientde lui, mais descendant avec eux de la montagne, il voulut la confirmerpar la guérison du lépreux. Ce lépreux dit àson tour:

" Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me " guérir. " EtJésus-Christ ne réfuta point ses sentiments, mais les confirmaen le guérissant, et en se servant même de ses propres termes: " Je le veux, soyez guéri. " De même le centenier ayantdit: " Dites seulement une " parole, et mon serviteur sera guéri," Jésus-Christ admira sa foi: " Et dit à ceux qui le suivaient:Je vous dis en vérité que je n’ai pas trouvé une sigrande foi dans Israël même (10). "

2. Il est aisé de montrer la vérité de cette parolede Jésus-Christ en comparant le centenier avec ceux d’entre lesJuifs qui ont eu plus de foi en lui. Marthe croyait au Sauveur; et cependantelle ne dit rien qui approche de la foi de ces deux hommes. Au contraireelle lui parle d’une manière bien différente: " Je sais queDieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. " (Jean, XI, 22.)Aussi Jésus-Christ non-seulement ne la loua pas de cette parole,mais quoiqu’elle fût aimée particulièrement de lui,et qu’elle eût une grande affection et un grand zèle pourlui, il ne laissa pas de la reprendre, comme ayant exprimé des sentimentstrop bas et trop indignes de lui. Car il lui répondit aussitôt:" Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez vous- verrez la gloire de Dieu?" (Ibid.) " l’accusant visiblement de n’avoir pas encore une véritablefoi. Et pour mieux réfuter cette pensée qu’elle témoignaitavoir de lui, en disant: "Je sais que Dieu vous accordera ce que " vouslui demanderez (Ibid.), " il lui apprend qu’il n’avait pas besoin de rienrecevoir d’un autre, et qu’il était lui-même la source detous les biens: " Je suis, " dit-il, " la résurrection et la vie," c’est-à-dire, je n’attends point cette puissance d’un autre; maisje puis tout par moi-même. (214)

C’est donc pour récompenser cette vive foi du centenier qu’ill’admire, qu’il le loue, qu’il le préfère à tout Israël,qu’il lui donne rang dans le royaume des cieux, et qu’il porte tout lemonde à l’imiter. Et pour vous mieux faire voir que Jésus-Christne parlait de la sorte que pour exhorter les autres à la mêmefoi, voyez avec quel soin un autre évangéliste le marque: " Jésus se tournant vers ceux qui le " suivaient, leur dit: Jen’ai pas trouvé une si grande foi dans Israël même. "(Luc, vu, 9.) Ainsi la foi consiste principalement à avoir une hauteidée de la grandeur de Jésus-Christ. C’est ce qui nous ouvrele royaume des cieux, et qui nous devient une source de biens infinis.

Mais Jésus-Christ ne se contenta pas de louer seulement en parolesle centenier. Il voulut encore récompenser sa foi en guérissantson serviteur malade. Il lui promit un rang honorable dans son royaume,une couronne glorieuse, et les délices éternelles du paradis.Aussi je vous déclare que plusieurs viendront " d’Orient, et d’Occident,et auront leur place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob(11). Mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbresextérieures. C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincementsde dents (12)." Après l’ascendant qu’il a pris sur l’esprit de cepeuple par ses grands miracles, il commence à lui parler avec unefermeté plus libre. Et pour faire voir-en même temps qu’iln’avait point usé de flatterie à l’égard du centenier,et qu’il représentait fidèlement la véritable dispositionde son coeur, voyez ce qui suit " Et Jésus dit au centenier: Allez,et qu’il vous soit fait selon que vous avez cru (43). " Et aussitôtle miracle rendit témoignage à sa foi, et à ce qu’ilavait dans le coeur. " Et son serviteur fut guéri à la mêmeheure. " Il dit la même chose à la Syro-phénicienne:" O femme, votre foi est grande! qu’il vous soit fait selon que vous avezcru, et sa fille fut guérie aussitôt. "(Matth. XV, 28.) Maisparce que saint Luc, en rapportant ce miracle, y mêle quelques circonstancesparticulières, qui semblent contraires à ce que dit saintMatthieu, il sera bon de les expliquer.

Saint Luc dit que le centenier envoya les prêtres des Juifs àJésus-Christ, pour le prier de venir chez lui, et saint Matthieudit qu’il vint lui-même, et dit: " Je ne suis pas digne " que vousentriez chez moi. " Quelques-uns croient qu’il s’agit de deux hommes différents,mais qui ont beaucoup de rapport entre eux. Car les Juifs disent de l’un:" Qu’il leur avait bâti une synagogue, et qu’il aimait leur nation." (Luc, VII, 40.) Et Jésus-Christ dit de l’autre : " Qu’il n’avaitpas trouvé une aussi grande foi dans Israël même. " Jésus-Christne dit pas non plus au sujet du premier: " Que plusieurs viendraient del’Orient et de l’Occident, " d’où l’on peut croire qu’il étaitjuif. Que dirons-nous à cela, mes frères, sinon que ce seraitlà sans doute la solution la plus commode, mais que la questionest de savoir si elle est vraie. Car pour moi , je crois qu’en ces deuxendroits, il n’est en effet parlé que d’un même homme.

Mais comment donc saint Matthieu lui fait-il dire: " Je ne suis pasdigne que vous entriez chez moi (Luc, VII, 10), " lorsque saint Luc dit," qu’il l’envoya prier d’y venir? " Il me semble que saint Luc nous veutapprendre deux choses; la première, jusqu’où allait la flatteriedes Juifs; et l’autre, que les hommes qui se trouvent dans une grande afflictionn’ont aucun conseil qui soit stable, mais qu’ils prennent tantôtl’un et tantôt l’autre. Car il est assez vraisemblable que le centenierayant voulu venir lui-même trouver Jésus-Christ en personne,en fut empêché par les Juifs, qui s’offrirent de le faire,et de l’amener chez lui. Ecoutez en effet le langage qu’ils tiennent àJésus-Christ, langage plein de flatterie pour le centenier: " Ilaime beaucoup notre nation, " lui disent-ils, " et il nous a bâtiune synagogue. " Ils ne savaient pas même la manière de lebien louer. Ils devaient dire de lui à Jésus-Christ: Il voulaitvous venir trouver lui-même, mais nous l’en avons empêchéà cause de l’affliction où il est, et du malade qui est commeun cadavre dans sa maison. Ils devaient représenter quelle étaitla grandeur de sa foi, et la haute idée qu’il avait de Jésus.Christ; mais l’envie qu’ils avaient contre le Sauveur, leur fait dissimulerla foi de cet homme. Plutôt que de révéler la grandeurde Celui qu’ils viennent supplier, en publiant la foi de celui pour quise fait leur démarche, ils aiment mieux envelopper d’ombres cettevive foi, au risque de compromettre le succès de leur mission. Carl’envie aune étrange force pour aveugler ceux qu’elle possède.Mais Dieu qui connaît le secret des coeurs, voulut leur (216) fairevoir malgré eux-mêmes quelle était la foi de cet homme.

3. Et pour vous mieux faire voir la vérité de cette interprétation,écoutez saint Luc qui vous la donne lui-même: Il rapporte,en effet, que. comme Jésus approchait, le centenier lui envoya dire:" Seigneur, ne vous donnez pas cette peine, car je ne suie pas digne quevous entriez chez moi. " (Luc, VII, 44.) Aussitôt qu’il se vit dégagéde l’importunité des Juifs, il envoya des personnes à Jésus-Christpour lui dire que ce n’était point par indifférence qu’iln’était pas venu le trouver lui-même, mais parce qu’il secroyait très-indigne de le recevoir chez lui. Il est vrai que, selonsaint Matthieu, ce fut le centenier lui-même qui dit ces parolesà Jésus-Christ, et non à ses amis, mais cela ne faitrien. Car il ne s’agit ici que de savoir si l’un et l’autre évangélistenous témoignent que le centenier avait une foi vive, et une convenableidée de- la- puissance du Sauveur. Il est même vraisemblableque le centenier vint ensuite lui-même dire ce qu’il avait d’abordfait dire par ses amis. Saint Luc, me direz-vous, ne rapporte pas que lecentenier soit venu en personne. Mais saint Matthieu non plus ne dit pasqu’il ait envoyé ses amis; quoi qu’il en soit, ce n’est pas làse contredire, mais simplement se suppléer mutuellement.

Saint Luc relève encore la foi du centenier, lorsqu’il dit queson serviteur était tout près de mourir. Car il ne fut pointébranlé dans un état si désespéré.Il ne conçut point de défiance, et espéra contre touteapparence que Jésus-Christ pourrait lui rendre son serviteur.

Ce que Jésus-Christ dit selon saint Matthieu, "qu’il n’avaitpas trouvé une aussi grande foi dans Israël même, " faitbien voir que cet homme n’était point juif. Et ce que saint Lucrapporte " qu’il avait bâti une synagogue, " n’y est point contraire,puisque le centenier, sans être juif lui-même, pouvait néanmoinsaimer ce peuple et lui bâtir des synagogues.

Mais je vous prie d’examiner avec soin les paroles de cet homme, etde ne pas oublier qu’il était centenier, c’est-à-dire qu’ilcommandait cent hommes de guerre, pour juger delà quelle étaitsa foi. Car l’orgueil est grand dans les charges publiques, et il ne cèdepas même à l’affliction. Aussi l’officier dont il est questiondans saint Jean (Jean, IV, 35), entraîne plutôt Jésus-Christchez lui, qu’il ne l’invite à y descendre: " Seigneur, " dit-il," descendez avant que mon fils ne meure. " Ce n’est pas là l’humbleprière de notre centenier, et sa foi est même beaucoup plusgrande que celle de ceux qui découvraient le toit d’une maison pourdescendre le paralytique, et le présenter devant le Sauveur. Caril ne croit point que la présence extérieure de Jésus-Christfût nécessaire, et il ne se met point en peine de lui présenterle malade. Il rejette toutes ces pensées comme trop disproportionnéesà ce Médecin céleste. Mais se formant une idéedu Fils de Dieu digne véritablement de sa grandeur, il ne lui demandeautre chose, sinon qu’il dise une seule parole, et qu’il commande àla maladie de s’en aller.

Il ne commence pas même par là; mais il représented’abord son affliction. Car son extrême humilité l’empêchaitde croire que Jésus-Christ se rendît si tôt àsa prière, et qu’il s’offrît même de venir chez lui.C’est pourquoi, surpris de cette parole: " J’irai et je le guérirai," il s’écrie aussitôt: " Je n’en suis pas digne, Seigneur; dites seulement " une parole. " L’affliction où il étaitne lui ôte point la liberté de son jugement, et il montreune haute sagesse dans sa douleur. Il n’était point tellement préoccupéde sauver son serviteur malade, qu’il n’appréhendât en mêmetemps de rien faire d’irrespectueux pour le Sauveur. Et quoique Jésus-Christs’offrît de lui-même à aller chez lui sans qu’il l’yeût engagé, il ne laissait pas de craindre cette visite commeune grâce dont il était trop indigne, et comme un honneurqui l’accablait.

Qui n’admirera donc d’une part la sagesse de cet homme, et de l’autrela folie des Juifs, qui disaient hautement à Jésus~Christe qu’il était " digne de cette grâce? " Car, au lieu 1’avoirrecours à l’extrême bonté de Jésus-Christ, ilsmettent en avant le mérite de cet homme, sans même savoiren quoi consiste surtout ce mérite. Mais le centenier au contraireproteste qu’il est indigne, non-seulement de la grâce qu’il demande,mais encore de recevoir Jésus-Christ chez lui. Après luiavoir dit: " Mon serviteur est malade, " il n’ajoute pas aussitôt:

" Dites seulement une parole, " parce qu’il craignait d’être tropindigne de cette faveur mais il se contente d’avoir exposé simplementce qui l’affligeait. Et lorsque Jésus-Christ le prévientet lui promet plus qu’il ne demande, il n’ose pas même encore accepterses offres, mais sans s’enfler de cet honneur il se conserve (217) toujoursdans un sentiment humble et modeste.

Que si vous me demandez pourquoi Jésus-Christ n’alla point chezlui, et ne l’honora pas de sa visite, je vous réponds qu’il l’honorad’une manière bien plus excellente. Premièrement en faisantvoir sa foi et son humilité, qui parurent surtout en ce qu’il nesouhaita point que Jésus-Christ vînt en sa maison. Secondementen protestant devant tout le monde qu’il aurait place dans le royaume deDieu, et en le préférant généralement àtous les Juifs. Car c’est pour ne s’être pas cru digne de recevoirJésus-Christ chez lui, qu’il mérita d’être appeléau royaume du ciel, et d’avoir part aux biens ineffables dont Dieu a récompenséla foi d’Abraham.

4. Vous me demanderez encore pourquoi Jésus-Christ ne loue pasainsi le lépreux qui semble avoir eu plus de foi que le centeniermême, puisqu’il ne dit pas au Sauveur : " Si vous dites seulementune parole ; " mais ce qui est encore plus : " Si vous le voulez, vouspouvez me guérir; " parole qui revient exactement à ce quele Prophète a dit du Père : " Il a fait tout ce qu’il a voulu." (Ps. CXIII, 2.) Je vous réponds que Jésus-Christ a assezloué ce lépreux lorsqu’il lui a dit : " Allez, offrez ledon que Moïse a prescrit, afin que ce leur soit un témoignage." Car il lui marque par ces paroles qu’il accuserait ces prêtres,et que sa foi condamnerait leur incrédulité. Toutefois croireen Jésus-Christ était beaucoup plus méritoire chezun gentil que chez un juif. Or, que le centenier n’était pas juif,c’est ce qui se conclut aisément et de son office même etde cette parole : " Même en Israël je n’ai point trouvéune foi si grande. " C’était en effet une chose bien rare, qu’unhomme qui n’était pas juif eût ces sentiments. Car je m’imaginequ’il se représentait cette milice toute sainte, et ces troupesd’anges qui sont dans le ciel, que Jésus-Christ en étaitle chef; et qu’il dominait aussi souverainement sur les maladies, sur lamort et généralement sur toutes choses, que lui-mêmesur ses soldats. C’est pourquoi il dit:

" Car moi qui ne suis qu’un homme soumis à d’autres. " C’est-à-dire,je ne suis qu’un homme et vous êtes Dieu. Je suis soumis àd’autres, et vous ne dépendez de personne. Si donc étanthomme et soumis à d’autres, j’ai néanmoins tant d’autorité;que ne devez-vous point faire vous qui êtes Dieu et indépendantde tout? En parlant ainsi il veut raisonner non d’égal àégal, mais du moins au plus. Si moi qui ne suis que ce que sontceux qui m’obéissent, et qui suis même soumis à d’autresplus puissants que moi , j’obtiens néanmoins dans ma charge, quoiquebien petite, une telle obéissance; si mes subordonnés exécutent,sans hésiter, chacun les différents ordres que je leur donne;en effet, je dis à celui-ci: va et il va; à celui-là:viens, et il vient; " combien plus pourrez-vous vous faire obéiren tout ce qu’il vous plaira de commander? Quelques-uns lisent ainsi cepassage: "Si moi qui ne suis qu’un homme, ayant sous moi des soldats. "Mais considérez surtout comment il montre que Jésus-Christpeut maîtriser la mort comme il ferait son esclave , et lui commanderen maître absolu.

Car en disant: " Je dis à mon serviteur: viens, et il vient;va, et il va; " il semble dire à Jésus-Christ: Si vous défendezà la mort de venir où est mon serviteur, elle n’y viendrapoint; si vous lui commandez de s’en aller, elle s’en ira. Admirez donc,mes frères, jusqu’où allait la foi de cet homme ! Il prévientl’avenir, et il montre par avance ce que tout le monde devait reconnaîtreensuite. Il déclare hautement que Jésus-Christ avait un empiresouverain sur la vie et sur la mort, qu’il pouvait conduire jusqu’aux portesde l’enfer, et en rappeler. Il ne compare pas cette puissance de Jésus-Christsur la mort seulement à l’autorité qu’il a sur ses soldats;mais ce qui est encore plus, au pouvoir qu’il a sur ses serviteurs. Cependantquoiqu’il ait une foi si vive, il ne se croit pas digne que Jésus-Christentre chez lui. Mais Jésus-Christ, pour faire voir qu’il étaittrès digne de cette grâce, lui en fait encore de bien plusgrandes. Car il relève sa foi avec admiration. Il la propose pourmodèle à tout le monde, et il lui donne infiniment plus qu’ilne lui avait demandé. Il ne lui demandait que la guérisonde son serviteur, et il obtient une place dans le royaume du ciel.

Voyez-vous ici l’accomplissement manifeste de cette parole du Sauveur," Demandez premièrement le royaume du ciel, et toutes choses vousseront données comme par surcroît? " (Matth. VI, 33.) A causede la foi et de l’humilité admirables qu’il a montrées, Jésus-Christlui donne le ciel, et il ajoute à ce don, comme par surcroît,la santé de son serviteur. Mais pour témoigner encore davantage(218) l’estime qu’il avait pour lui, il montre qui sont ceux qu’il exclutde ce royaume dont il le rend héritier. Il déclare nettementà tout le monde qu’à l’avenir ce ne serait plus la justicede la loi, mais la foi qui sauverait : que ce don serait offert non-seulementaux Juifs, mais encore aux gentils; et aux gentils même plus qu’auxJuifs : car ne croyez pas, leur dit-il que ce que je dis ici s’accomplisseseulement dans le centenier ; cela s’accomplira généralementdans toute la terre.

Ainsi il prédit la vocation des gentils, dont plusieurs l’avaientsuivi de la Galilée, et il relève leurs esprits par les grandesespérances qu’il leur donne. Il relève d’un côtéle courage de ces peuples, et il humilie de l’autre l’orgueil des Juifs.Néanmoins, pour ne les pas offenser par ses paroles, et pour neleur point donner occasion de l’accuser et de médire de lui, ilne parle pas ouvertement des gentils dans son discours; mais il prend occasiondu centenier d’en parler comme en passant. Il ne prononce pas mêmele nom de gentils. Il ne dit pas : " plusieurs des gentils; " mais " plusieursde l’Orient et de l’Occident, " ce qui marquait sans doute les Gentils,mais d’une manière obscure qui ne pouvait pas blesser ceux qui l’écoutaient.Il tempère encore ce langage si nouveau par un autre adoucissement,en s’exprimant plutôt par le mot de sein d’Abraham, que par celuidu royaume: car ce dernier était peu connu des Juifs ; mais le seulnom d’Abraham était capable de faire une grande impression dansleurs esprits. Aussi saint Jean voulant étonner les Juifs, ne leurparle point d’abord de l’enfer, mais de ce qui les touchait davantage :" Ne dites point, " leur dit-il, " nous avons Abraham pour père." (Matth. III, 9.)

Jésus-Christ voulait empêcher aussi qu’on scIe prîtpour un ennemi de la loi, puisqu’on ne pouvait raisonnablement avoir cesoupçon d’un homme qui témoignait tant d’estime des patriarches,qu’il faisait consister la souveraine félicité à sereposer dans leur sein. Remarquez donc , je vous prie, mes frères,le double sujet que les Juifs ont ici de s’affliger, et le double sujetqu’ont les gentils de se réjouir: les uns parce qu’ils sont non-seulementexclus d’un royaume, mais d’un royaume qui leur avait étépromis; et les autres, parce qu’ils sont appelés non-seulement àdes biens inestimables, mais encore à un bonheur qui ne leur avaitpoint été promis, et qu’ils n’avaient jamais osé espérer.C’était encore un grand sujet de douleur aux Juifs de voir les gentilsleur ravir l’héritage de leur père. Jésus-Christ lesappelle " enfants du royaume, " parce que le royaume, en effet, leur avaitété préparé. Et c’est ce qui devait les touchersensiblement, d’avoir reçu la promesse de reposer un jour dans lesein et dans l’héritage d’Abraham, et de s’en voir néanmoinsexclus pour jamais. Et comme cette parole était une prophétie,pour en faire voir la vérité, il la confirme aussitôtpar une guérison miraculeuse de ce serviteur malade.

5. " Et Jésus dit au centenier: Allez, et qu’il vous soit faitselon que vous avez cru : et son " serviteur fut guéri àla même heure (13). "Ainsi celui qui ne croirait pas que ce serviteurparalytique eût été guéri par une seule parole,en doit être persuadé aujourd’hui par l’accomplissement decette prophétie, que le Sauveur joignit alors à ce miracle.Et avant même que cette prophétie s’accomplît, le miracledont elle fut suivie en devait prouver la vérité àtout le monde. C’est pourquoi aussitôt qu’il l’a faite, il guéritce serviteur malade, pour établir ainsi les choses futures par lesprésentes , et un moindre miracle par un plus grand : car il estaisé de comprendre que les bons seront un jour récompensés,et que les méchants seront punis. li n’y a rien en cela que de conformeaux lois, et aux sens des hommes; mais de raffermir un corps paralytique,et de rendre la vie et le mouvement à des membres morts, c’est unouvrage qui est au-dessus de la nature.

Jésus-Christ nous témoigne aussi que le centenier ne contribuapas peu à ce grand miracle par la fermeté de sa foi : " Allez," dit-il, " qu’il vous soit fait selon que vous avez cru." La guérisondonc de ce serviteur fut en même temps une preuve, et de la toute-puissancede Jésus-Christ et de la grande foi du centenier, et de la véritéindubitable de la prophétie que le Sauveur venait de faire : ouplutôt ces trois choses ensemble publièrent hautement la souverainepuissance de Jésus-Christ, qui ne rendit pas seulement la santédu corps à ce malade, mais qui attira le centenier à la foipar la grandeur de ses miracles. Et remarquez, mes frères, non-seulementla foi de ce centenier, et la guérison du serviteur, mais la manièreprompte dont elle se fit. L’évangéliste (219) le remarqueen disant: " Et le serviteur fut guéri à l’heure même; " ce qu’il avait aussi marqué à propos du lépreux:" Et il fut guéri aussitôt. " Il ne faisait pas seulementéclater sa puissance par ces guérisons miraculeuses ; maisencore par l’extrême promptitude avec laquelle il les faisait. Etsa bonté ne pouvant se contenter de ces grâces extérieuresqu’il faisait aux hommes, il entremêlait encore à ses miraclesses divines instructions, par lesquelles il attirait tous les hommes àson royaume.

Lors même qu’il menaçait les Juifs de les en exclure, cen’était pas pour les en exclure, en effet, mais bien plutôtpour les y attirer par la crainte de voir un jour s’exécuter cettemenace. Que si leur dureté leur a rendu ce remède inutile,ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes, ainsi que tousceux qui imitent encore aujourd’hui l’insensibilité de ce peuple.Car ce malheur dont Jésus-Christ parle n’est pas seulement arrivéaux Juifs; les chrétiens y tombent encore tous les jours. Judasétait "enfant du royaume, " Jésus-Christ lui avait dit commeaux autres apôtres : " Vous serez assis sur douze siéges (Matth.XIX) ; " et il ne laissa pas néanmoins de devenir "d’enfant du royaumeenfant de la géhenne et de l’enfer. " Au contraire l’eunuque d’Ethiopie,dont il est parlé dans les Actes, quoique d’un pays barbare, etdu nombre de ceux qui devaient venir de l’Orient et de l’Occident (Act.VIII), " jouira éternellement des biens du ciel avec Abraham, Isaacet Jacob.

La même chose arrive encore tous les jours parmi les fidèles." Plusieurs de ceux qui sont e les premiers, " dit l’Evangile, " serontles derniers; et ceux qui sont les derniers seront les premiers. " (Matth.XX, 16.) Jésus-Christ parlait de la sorte, afin que les uns ne sedécourageassent point par le désespoir d’avoir part àce royaume; et que les autres ne se relâchassent point, pour êtretrop assurés de le posséder. C’est pourquoi saint Jean avaitdéjà dit avant lui: " Dieu peut de ces pierres susciter desenfants à Abraham. " Comme cette révolution terrible devaitarriver certainement, Dieu voulut la faire prédire d’abord, afinque le monde n’en fût point surpris. Mais saint Jean étanthomme, ne parle de cela que comme d’une chose qui pourrait bien arriver:" Dieu peut, " dit-il. Jésus-Christ au contraire, étant Dieu,prédit clairement que cela arriverait, et le prouve ensuite parses miracles. Donc, mes frères, ne soyons pas trop confiants, lorsmême que nous sommes debout, mais disons-nous à nous-mêmes:" Que celui qui se croit debout prenne garde qu’il ne tombe. " (I Cor.X.) Et si nous sommes tombés, ne désespérons pas denous relever; mais disons-nous: " Celui qui est tombé ne se relèvera-t-ilpas? " (Ps. LX, 9.) Nous savons que plusieurs, après s’êtreélevés jusqu’au ciel, après s’être enrichisde toutes sortes de vertus, après avoir passé la plus grandepartie de leur vie dans les déserts, après avoir évitéla vue des, femmes, sans que dans les songes même il s’en présentâtà eux aucune image, n’ont pas laissé néanmoins dese perdre par leur négligence et de tomber, par leur trop grandeassurance, dans l’abîme de tous les vices. D’autres, au contraire,d’une vie infâme et malheureuse, sont montés jusqu’au comblede la vertu. Ils ont passé du théâtre et de la comédieà une vie angélique; et ils sont devenus si purs et si saints,qu’ils ont chassé les démons, et qu’ils ont fait de trèsgrands miracles.

Toute l’Ecriture est pleine de ces exemples, et nous ne voyons riende plus ordinaire tous les jours devant nos yeux. Les adultèreset les personnes débauchées peuvent aujourd’hui fermer labouche aux manichéens, qui disent qu’on ne peut jamais guérirles plaies du péché; qui lient les mains de ceux qui veulentse faire violence pour se corriger de leurs vices; et qui se rendent lesministres du démon pour introduire un désordre et une confusiongénérale dans la vie des hommes. Ceux qui enseignent ceserreurs, non-seulement nous ravissent les biens du ciel, mais ils troublentmême autant qu’ils le peuvent tout l’ordre du monde. Car commentcelui qui est dans le vice pourra-t-il penser à embrasser la vertu,s’il ne lui reste aucun moyen de quitter le mal pour faire le bien, ets’il croit qu’il lui est impossible de se convertir? Si, maintenant qu’ily a tant de lois qui menacent les hommes du supplice ou qui leur promettentdes récompenses; que la foi nous fait craindre l’enfer et espérerle paradis ; que les méchants tombent dans l’opprobre et dans l’infamie,et que les bons au contraire sont loués et honorés, quelques-unsnéanmoins ont tant de peine à entrer dans le sentier péniblede la vertu, et à mépriser le plaisir du vice; si l’on (220)ôte encore ces considérations si puissantes, qui pourra retenirles hommes, et les empêcher de courir à leur perte en s’abandonnantà toute sorte de déréglements?

6. Reconnaissons donc, mes frères, l’artifice du démonqui nous parle par ces hérétiques. Souvenons-nous qu’ilscombattent également les ordonnances des législateurs, lesoracles de Dieu, les principes de la raison, et cette lumière quela nature même a imprimée dans tous les hommes, qui ne peutêtre effacée ni dans les Scythes, ni dans les Thraces, nidans les esprits les plus barbares. Fuyons encore tous ceux qui enseignentqu’il y a un destin, et une nécessité inévitable quigouverne toutes choses, et, pleins d’horreur pour tous ces mensonges, tenons-noussur nos gardes, et marchons dans la voie étroite avec crainte etavec confiance; avec crainte, parce que nous-sommes environnés deprécipices de toutes parts; et avec confiance, parce que Jésusest avec nous et est notre guide. Soyons circonspects et vigilants. Nenous laissons point endormir, parce que si nous nous assoupissons tantsoit peu, nous tomberons aussitôt dans le précipice.

Nous ne sommes pas plus parfaits que David, qui pour s’être laisséaller à une légère négligence, fut entraînédans l’abîme du .péché, d’où néanmoinsil se releva bientôt. Ne considérez pas tant son péchéque la manière dont il l’effaça. Dieu a voulu faire écrirecette histoire dans ses livres saints, non afin que vous voyiez, seulementcomment tombe ce sage, mais afin que vous admiriez comment il se relève;et que vous appreniez, lorsque vous serez tombé comme lui, àvous relever aussi comme lui. De même que les médecins traitentdans leurs livres des maladies les plus violentes et de la manièrede les guérir, afin que l’expérience des cas les plus gravesapprenne à traiter facilement les plus légers; Dieu de mêmea fait marquer dans ses Ecritures les plus grands péchésde ses saints, afin que ceux qui en commettent de moindres, apprennent,dams la manière dont les autres se sont guéris, comment ilsdoivent se guérir eux-mêmes. Car si des crimes si énormesont bien pu trouver des remèdes, il y en aura sans doute encorebien plutôt pour des fautes beaucoup plus légères.Voyons donc quelle fut la maladie de ce saint homme, et comment il en futguéri.

David tomba dans l’adultère, et à l’adultère iljoignit l’homicide. Je ne crains point, mes frères, de publier hautementle crime de ce saint prophète. Si le Saint-Esprit n’a pas cru ternirsa mémoire en le faisant écrire dans l’histoire sainte, nousne devons pas nous mettre en peine de le cacher. C’est pourquoi non-seulementje vous rapporte ici sa chute, mais j’y ajouterai même les circonstancesqui font le plus paraître l’énormité de son crime.Car il me semble que ceux qui tâchent de couvrir sa faute, obscurcissentsa plus grande gloire; ils lui font le même tort que si dans le dénombrementde ses victoires, ils passaient sous silence son combat avec Goliath. Ceque je dis vous semble un paradoxe; mais attendez un peu, et vous en reconnaîtrezla vérité. Je vous représenterai son crime dans toutesa grandeur, pour vous faire encore mieux connaître la grande vertudu remède qui l’a guéri.

Quelle circonstance ajouté-je donc pour mieux faire juger deson péché ? La vertu de cet homme, c’est là une circonstanceaggravante. Car les fautes sont différentes selon la différencedes personnes. " Les puissants, " dit l’Ecriture, " seront tourmentéspuissamment. "(Sap. VI.) Et ailleurs : " Celui qui connaît la volontéde son maître, et ne la fait pas, sera sévèrement châtié." (Luc, XII.) Ainsi celui qui a plus de connaissance et de lumière,sera plus puni que celui qui en a moins. C’est pourquoi lorsque l’évêqueou le prêtre commet les mêmes péchés que le peuple,ils sont plus coupables que les autres; et quoique le péchésoit égal, la peine néanmoins ne le sera pas.

Peut-être qu’en voyant grandir le crime sous ma parole vous craignez,vous tremblez, et vous vous demandez avec effroi comment j’éviteraile précipice où il vous semble que je marche à grandspas. Mais moi, j’ai tant de confiance au mérite de ce juste, quej’irai encore plus loin; plus, en effet, j’exagérerai le crime deDavid, plus je multiplierai la matière de son éloge. Vousme demandez s’il y a quelque chose de plus que l’adultère et l’homicide?Et voici ce que je vous réponds: Comme le meurtre que commit Caïnfut un crime plus grand que beaucoup de meurtres, parce qu’il ne tua passimplement un homme, mais son propre frère; qu’il ne tua pas celuidont il avait été offensé, mais celui qu’il avaitoffensé lui-même; et qu’il ne suivit pas en cela (221) l’exempled’un autre, mais qu’il fut le premier auteur de l’homicide, et le chefde tous les meurtriers futurs; de même le péché deDavid n’est pas simplement un meurtre, c’est un meurtre commis par un grandprophète, non pour venger une injure, mais venant s’ajouter àl’injure la plus sanglante que l’on puisse faire à un homme, puisqueDavid avait auparavant déshonoré la femme de celui qu’iltua.

Vous voyez que je n’épargne point David, et que je ne diminuepoint son péché. Cependant j’entreprends si hardiment sadéfense, après même avoir exagéré soncrime de cette manière, que je souhaiterais que tous les manichéensqui rejettent ces histoires de l’Ancien Testament, et tous les marcionitesfussent ici présents, pour leur fermer la bouche et pour les confondre.Mais David, disent-ils, a commis un homicide et un adultère. Etmoi je réponds qu’il n’a pas seulement commis un homicide, maisun double homicide, si l’on considère que celui qui tue est un prophète,et que celui qui est tué est un innocent qui est puni pour l’injuremême qu’il a soufferte. Car il y a bien de la différence entreun homme, qui après avoir reçu le Saint-Esprit, aprèsavoir été comblé de grâces, après avoirété uni avec Dieu par une amitié et une familiaritétoute sainte jusqu’à un âge déjà avancé,tombe dans un grand crime, et celui qui pèche sans avoir joui d’aucunde ces avantages. Mais c’est là précisément ce quidoit augmenter notre admiration pour le courage de cet homme, qu’aprèsêtre tombé de si haut et si bas, il ne s’est pas abattu, iln’a point désespéré, il n’est point resté parterre comme blessé à mort par le démon; mais qu’ils’est relevé bientôt et même aussitôt, et qu’ila porté à son ennemi, d’une main vigoureuse, un coup plusmortel que celui qu’il en avait reçu.

7. Pour voir une image de ce que je vous dis, transportez-vous sur unchamp de bataille, et supposez qu’un de nos plus braves guerriers reçoivede la main d’un barbare un premier coup de lance ou de javelot qui luiperce le coeur ou le foie, puis une seconde blessure encore plus mortellequi le fasse tomber baigné dans son sang; supposez qu’ainsi blessé,il se relève néanmoins aussitôt, et que d’un coup desa lance il fasse mordre la poussière à son ennemi. C’estla même chose ici; plus vous exagérez la blessure et la chutede David, plus vous donnez lieu d’admirer le courage qu’il fallut àce fier combattant pour se relever, s’élancer au front de la phalangeet terrasser celui qui l’avait blessé. Ceux qui sont tombésdans de grands crimes comprendront aisément combien il est difficilede se relever de la sorte.

Il n’est pas besoin, ce me semble, d’un si grand courage pour continuernotre course lorsque nous marchons avec succès dans la bonne voie,puisqu’alors la confiance en Dieu nous accompagne, nous anime, nous soutient,et nous donne toujours de nouvelles forces. Mais de voir un homme qui aprèsavoir vaincu autant de fois qu’il a combattu, est renversé toutà coup par son ennemi, et se relève néanmoins aussitôtet recommence sa course avec plus de vigueur qu’auparavant, c’est ce qu’onne peut assez admirer.

Pour vous expliquer ceci plus clairement je me servirai d’une comparaisonencore plus sensible. Représentez-vous un pilote qui a traversétoutes les mers sans y faire naufrage; et qui après s’êtretiré par son adresse de tous les périls, des flots, des tempêteset des écueils, fait enfin naufrage au port, d’où il a peineà se sauver tout nu; dans quelle disposition croyez-vous que cethomme puisse être à l’avenir à l’égard de lanavigation? Croyez-vous qu’à moins d’avoir un courage tout extraordinaire,il voulût seulement voir un vaisseau, ou regarder le bord de la mer?Je ne doute point qu’après cela il ne penserait plus qu’àmener une vie cachée, qu’il perdrait toutes les espérancesqu’il aurait conçues, et qu’il aimerait mieux mendier pour vivreque de s’exposer encore aux mêmes périls. Ce qui relèvedonc le courage de David, c’est qu’il a fait avec tant de générositéce que ce pilote ne pourrait faire. Après ce naufrage horrible quilui fit perdre en un moment ce qu’il avait acquis durant tant d’années,après tant de travaux employés inutilement, il ne tombe pointdans le désespoir, et ne se condamne point à d’éternellesténèbres. Il ramasse les débris de son naufrage; ilradoube son vaisseau; il en réunit les ais séparés;il en rejoint les voiles déchirées, il reprend le gouvernailen main;et se remettant en mer, il amasse plus de richesses qu’il n’enavait acquis auparavant.

Si l’on admire celui qui peut se tenir ternie sans tomber, quelle louangemérite celui qui tombe, mais qui loin de s’abattre, se relèvesi promptement? Cependant combien de considérations (222) devaientjeter David dans le désespoir! Premièrement la grandeur deson crime. En second lieu l’âge où il était, puisqu’iln’était plus dans la jeunesse dont la vigueur nourrit aisémentnotre espérance, mais dans la vieillesse. Aussi le marchand quifait naufrage presque en s’embarquant ne s’en afflige pas tant que celuiqui revenant d’une longue et heureuse navigation perd tout le fruit desa peine en se brisant contre un écueil. En troisième lieu,l’immensité des richesses perdues dans le désastre; en effet,quelle fortune spirituelle n’avait-il pas amassée depuis son enfance,depuis le temps qu’il était berger, par son combat contre Goliath;par son extrême douceur envers Saül, témoignant àson égard une générosité tout évangélique,lui pardonnant toutes les fois qu’il tombait entre ses mains, et aimantmieux perdre son pays, sa liberté et sa vie même, que de tuerun ennemi si injuste, qui cherchait sans cesse des moyens de le perdre;enfin par les actions de vertu qu’il fit encore après qu’il eutceint le diadème royal!

8. Mais dans quelle peine et quelle agitation croyez-vous qu’il aitété, en considérant les pensées que les hommesauraient de lui, et qu’il avait perdu en un moment toute cette haute estimequ’il s’était acquise dans leur esprit? Car l’éclat de sapourpre le parait moins qu’il n’était déshonoré parla laideur de son crime. Vous n’ignorez pas de quelle force d’esprit nousavons besoin pour n’être point troublé, lorsque nous voyonsnos crimes partout divulgués, et tout le monde instruit de nos plushonteux désordres. Il faut avoir une âme héroïquepour ne se point décourager en ces occurrences. David bannit toutesces pensées de son esprit. Il arracha de sa plaie le fer qui l’avaitblessé - Il la lava de tant de larmes, et devint si pur aux yeuxde Dieu, qu’il a pu même après sa mort secourir ceux qui étaientdescendus de lui, dans les péchés qu’ils avaient commis.

C’est ce que Dieu dans l’Ecriture a dit d’Abraham. Mais il l’a dit ausside David, et quelquefois même avec encore plus d’avantage. Il diten parlant d’Abraham, qu’il s’est souvenu de l’alliance qu’il avait faiteavec lui; mais eu parlant de David, il ne marque point d’alliance. II dit:" Je protégerai cette ville à cause de David mon serviteur." (IV Rois. XIX, 34.) Et Salomon son fils ayant commis des crimes détestables,Dieu, en considération de David son père, ne voulut pointle priver de son royaume. Sa réputation a toujours étési grande parmi les Juifs que saint Pierre, longtemps après sa mort,dit au peuple: "Permettez-moi, mes frères, de vous dire librementque le patriarche David est mort et qu’il a été enseveli."(Act. II, 26.) Jésus-Christ même parlant aux Juifs témoigneque ce saint roi reçut une si grande effusion du Saint-Esprit, mêmeaprès son péché, qu’il mérita de nouveau deprophétiser touchant la divinité du Christ. Car se servantde ses psaumes pour fermer la bouche aux Juifs, il leur dit: " Commentdonc David l’appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneura dit à mon Seigneur: " Asseyez-vous à ma droite ? " (Matth.XXII, 42; Ps. CIX, 1.)

Dieu même témoigna autant de zèle pour les intérêtsde ce saint prophète, qu’autrefois pour ceux de Moïse. Commeil vengea Moïse quoique malgré lui de l’injure que Marie sasoeur lui avait faite, parce qu’il aimait tendrement Moïse; il vengeade même David quoique malgré lui, de la révolte sicruelle et si dénaturée de son propre fils. Il n’y a rienqui prouve davantage la vertu d’un homme que ce zèle que Dieu témoignepour le protéger. Car lorsque Dieu parle, et qu’il prononce lui-mêmesur les choses dont nous doutons, il faut que l’homme et la raison humainese taisent.

Que si vous voulez connaître plus particulièrement la vertude ce saint roi, voyez dans son histoire comment il se conduisait enversDieu après son péché, avec quelle liberté illui parlait, de quel amour il brûlait pour lui, quel progrèsil faisait de jour en jour dans la vertu, enfin dans quelle circonspectionet quelle vigilance il vécut jusqu’au dernier moment de sa vie.

Encouragés par ces grands exemples que Dieu nous propose, tâchons,mes frères, de ne nous point laisser tomber; ou si ce malheur nousarrive, de ne pas demeurer longtemps dans notre chute. Ce n’est point pourvous rendre plus négligents et plus lâches que je vous parleainsi de David, mais pour vous imprimer plus de crainte. Car si cet hommesi saint, si juste, si parfait s’est vu par un petit défaut de vigilance,frappé tout d’un coup d’une plaie mortelle, et dans un si granddanger de se perdre, que deviendrons-nous (223) nous autres, dont la vieest si molle et si relâchée?

Ne considérez pas seulement que ce saint prophète esttombé, de peur que cette considération ne vous rende encoreplus lâches et plus tièdes; mais examinez avec soin ce qu’ilfait pour se relever de sa chute, combien de soupirs il exhale, combiende larmes il verse, comme il s’entretient dans des sentiments de pénitence,non seulement le jour, mais même la nuit, baignant son lit de seslarmes, et cela sans jamais quitter son cilice. Si David a eu besoin detous ces remèdes pour se purifier de son péché; commentpourrons-nous nous sauver, nous qui commettons tant de crimes, et qui n’enavons aucun repentir? De plus David avant son péché, avaitvécu si saintement, que ses vertus passées pouvaient en quelquesorte couvrir son crime, mais nous qui n’avons rien fait, nous sommes pourainsi dire tout nus et sans défense, et tous les coups que nousrecevons nous blessent à mort.

Pour éviter ce malheur, mes frères, couvrons-nous de nosbonnes oeuvres, comme d’un bouclier impénétrable, et si nousremarquons en nous quelque tache du péché, effaçons-lapar nos larmes, afin qu’en recherchant la seule gloire de Dieu, nous méritionsd’être heureux en cette vie et en l’autre, par ta grâce etpar la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXVII

" OR JÉSUS ÉTANT DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT SA BELLE-MÈREQUI ÉTAIT AU LIT ET AVAIT LA FIÈVRE. — IL LUI TOUCHA LA MAINET LA FIÈVRE LA QUITTA, ET, S’ÉTANT LEVÉE, ELLE LESSERVAIT. " (CHAP. VIII, 14, 15.)

1. Saint Marc voulant marquer la promptitude de cette guérison,ajoute ce mot, " aussitôt; " ce que saint Matthieu ne rapporte pas,se contentant d’avoir marqué le miracle. Saint Luc dit aussi quecette femme malade pria Jésus-Christ de la guérir; ce quesaint Matthieu a omis encore. Tout cela néanmoins ne prouve pasque les évangélistes se combattent; mais seulement que lesuns ont voulu être plus courts, et les autres, rapporter les chosesplus exactement.

Mais pourquoi Jésus-Christ allait-il dans la maison de saintPierre? Je crois que c’était pour y manger; et l’évangélistele fait assez voir, lorsqu’il dit que cette femme, après qu’ellefut guérie, " se leva et les servit. " Car Jésus-Christ allaitainsi manger chez ses disciples, comme on le voit encore par saint Matthieu,chez qui il alla, lorsqu’il l’appela pour être apôtre : cequ’il faisait afin d’honorer ainsi ses disciples, et de les rendre plusardents le servir. (224)

Remarquez ici le profond respect de saint Pierre pour son Maître.Quoiqu’il eût chez lui sa belle-mère malade d’une fièvredangereuse, il ne le pria point de la venir voir. Il attendit qu’il eûtachevé ce long discours de la montagne, et qu’il eût guéritous les autres malades qui se présentaient à lui de toutesparts. C’est seulement lorsque le Seigneur entre dans le logis de l’Apôtreque celui-ci le prie enfin de guérir sa belle-mère. Tantil était instruit dès lors à préférerle bien des autres à ses propres intérêts

Ce n’est pas saint Pierre qui prie le Sauveur de tenir chez lui. C’estle Sauveur qui y vient de lui-même; et un moment après quele centenier eut dit: " Je ne suis pas digne, Seigneur, que vous entriezchez moi, afin de témoigner jusqu’à quel point il voulaitfavoriser son disciple. Et quoiqu’il soit, aisé de juger quellespouvaient être les maisons de ces pauvres gens qui n’étaientque des pêcheurs, Jésus-Christ néanmoins ne laissepas d’aller clans ces cabanes, pour nous apprendre toujours à fouleraux pieds le faste et la vanité.

Il est remarquable que Jésus-Christ guérit quelquefoisles malades par sa seule parole, quelquefois il étend sa main, quelquefoisil joint les deux ensemble, pour rendre la guérison plus sensibleIl ne voulait pas agir toujours si souverainement; et si divinement dansses miracles. Il avait besoin de se cacher pour un temps, principalementà l’égard de ses apôtres, de peur que l’excèsde leur joie ne leur fît dire à tout le monde ce qu’il était.C’est pourquoi nous voyons qu’après s’être transfigurédevant eux sur la montagne du Thabor, il leur défendit de dire àqui que ce fût ce qu’ils avaient vu.

Il touche donc ici la main de cette femme malade, et non seulement iléteint l’ardeur de sa fièvre, mais il la rétablitmême tout d’un coup dans une santé parfaite. Comme la maladieétait tout ordinaire, il voulut au moins signaler sa puissance enla guérissant comme l’art des médecins n’aurait pu le faire.Vous savez en effet que, même après l’a cessation de la fièvre,il faut encore beaucoup de temps pour que les malades recouvrent toutesleurs forces. Mais ce double effet, Jésus-Christ l’opéradans le même moment; il fit quelque chose de semblable lorsqu’ilapaisa la mer. Non seulement il arrêta les vents et la tempête,mais il calma soudain jusqu’au mouvement des flots, phénomèneopposé aux lois de la nature, puisque, même après quela tempête a cessé, le mouvement qu’elle a impriméaux ondes coMmue encore fort longtemps. La parole de Jésus-Christfit donc en un instant ce que la nature ne fait que peu à peu. C’estencore ce qui arriva au sujet de cette femme, comme l’atteste l’Evangile" Elle se leva, "dit-il, " et les servit; ce qui nous montre d’un côtéla. souveraine puissance de Jésus-Christ dans ses miracles, et del’autre, la disposition de cette femme, et le grand zèle qu’elleavait pour Jésus-Christ.

Nous apprenons encore en ce miracle que Jésus-Christ accordequelquefois la guérison de quelques personnes à la foi desautres. Car nous voyons ici que saint Pierre prie pour sa belle-mère,comme le centenier avait prié pour son serviteur. Ce n’est pas queJésus-Christ dispensât ceux qu’il guérissait de croireen lui; mais parce que ou l’âge encore trop tendre les empêchaitde venir à lui, ou que l’ignorance où ils étaientne leur permettait pas d’avoir de lui des sentiments assez relevés,il suppléait à ce qui manquait au malade parla foi de ceuxqui priaient pour lui.

" Le soir étant venu, ils lui présentèrent plusieurspossédés et il chassa d’eux les malins esprits par sa parole,et guérit tous ceux qui étaient malades (16). Afin que cetteparole du prophète Isaïe fût accomplie : Il a pris surlui nos langueurs, et il s’est chargé de nos maladies (17)." Remarquezcomme la foi de ce peuple s’est déjà accrue. La nuit mêmene peut les porter à se retirer, et ils ne craignent point, d’importunerJésus-Christ en lui amenant si tard leurs malades. Et je vous priede considérer quelle foule de miracles les évangélistesnous rapportent en un mot. Car ils ne s’arrêtent plus à rapporterchaque guérison en particulier; mais ils en marquent comme en passantun nombre prodigieux. Et de peur que ce prodige ne parût incroyableà cause de sa grandeur même, puisqu’une multitude innombrablefut guérie en un moment de tant de différentes maladies,l’évangéliste rapporte la parole du prophète lsaïe,qui avait rendu témoignage si longtemps auparavant de ces merveillesqu’on voyait alors. Par là il nous apprend comme il fait partoutailleurs, qu’une preuve tirée des paroles de l’Ecriture, n’a pasmoins d’autorité qu’en ont les miracles. C’est dans cette vue qu’ilrapporte cet endroit (225) d’Isaïe : " Il a pris sur lui nos langueurs,et il s’est chargé de nos maladies. " (lsaïe, LIII, 4.) Ilne dit pas qu’il les a dissipées, ou qu’il les a guéries;mais qu’il " les a prises sur lui, et qu’il s’en est chargé lui-même." Ce que le Prophète a, selon moi, particulièrement entendude nos péchés, et dans le même sens que saint Jeandit: " Voilà l’Agneau de Dieu, voilà Celui qui porte le péchédu monde. " (Jean, I, 28.)

2. Pourquoi donc, me direz-vous, l’évangéliste applique-t-ilcette même parole aux maladies du corps? C’est ou parce qu’il a prisce passage simplement à la lettre, ou plutôt parce qu’il avoulu nous marquer que la plupart des maladies corporelles, tirent leursource de celles des âmes. Car si la mort, qui est le dernier etle plus grand de tous les maux, ne vient que de cette racine, faut-il s’étonnersi les autres en sortent aussi comme de leur tige?

" Mais Jésus voyant autour de lui une grande foule de peuple,ordonna à ses disciples, de passer à l’autre bord (18). "Vous voyez partout combien Jésus-Christ est éloignéde tirer vanité de ses miracles. Car les autres évangélistesremarquent ici qu’il défendait au démon de dire qui il était,et saint Matthieu écrit qu’il renvoya le peuple; ce qu’il faisaitd’un côté pour nous donner un exemple d’humilité, nousavertissant de ne rien faire pour la vaine gloire ; et pour adoucir del’autre l’envie que les Juifs avaient contre lui. Car il n’avait pas seulementsoin de guérir les corps, et il en avait bien plus de sauver lesâmes, et de les porter à la vertu. Il se révélaitde deux manières, et en guérissant miraculeusement les maladies,et en ne faisant rien par le désir de la gloire. Il renvoie doncce peuple qui s’attachait à sa personne par le lien de l’amour etde l’admiration, et qui ne souhaitait rien tant que de toujours jouir desa vue et de sa présence. En effet, qui aurait pu quitter un hommequi faisait tant de miracles? Qui n’aurait désiré de voirseulement ce visage, et de contempler cette bouche d’où sortaientdes paroles si divines? Car il n’était pas seulement admirable parles prodiges qu’il faisait, mais sa seule vue et sa seule présencerépandait la joie et la grâce dans ceux qui le regardaient.C’est pourquoi le Prophète dit de lui: " Votre beauté surpassela beauté " de tous les hommes. " (Ps. XLIV, 3.) Et ce que dit lsaïe: " Qu’il n’avait ni forme ni beauté (Is. LIII, 6), " ne se doitentendre qu’en comparant son humanité à la gloire ineffablede sa divinité; ou en le considérant dans le moment de sapassion, où il fut déshonoré et défiguréd’une manière si horrible; ou pour marquer l’état simpleet pauvre dans lequel il a passé toute sa vie.

Jésus-Christ ne commande à ses disciples de passer àl’autre bord, qu’après qu’il a guéri tous ceux qui étaientlà. Ils eussent eu trop de regret de le quitter, s’il n’eûtsatisfait à toutes leurs prières. C’est tout ce qu’ils peuventfaire après même qu’il a guéri leurs malades. Sur lamontagne, ces gens n’étaient pas seulement, restés immobilesautour de lui pendant qu’il parlait, mais encore ils l’avaient suivi lorsqu’ileut cessé de parler; de même ici ils demeurent encore auprèsdu Sauveur, alors qu’ils n’ont plus de miracles à voir ni àattendre, uniquement retenus par le bonheur de contempler sa face divine.Car si le visage de Moïse était tout brillant de gloire, etsi celui de saint Etienne paraissait comme le visage d’un ange, quel adû être le visage de Ce. lui qui a été le Seigneurde l’un et de l’autre?

Peut-être que quelques-uns de vous souhaiteraient de voir le Sauveurtel qu’il était alors. Mais si nous le voulons, mes frères,nous verrons cette divine face dans un éclat sans comparaison plusgrand. Si nous vivons ici-bas comme nous devons, nous verrons ce mêmeSauveur au milieu des airs, nous irons au-devant de lui pour le recevoirsur les nuées revêtus d’un corps immortel et incorruptible.

Mais considérez, je vous prie, qu’il ne renvoie pas simplementce peuple, ce qui aurait pu lui faire de la peine. Il ne dit pas: retirez-vous, allez-vous-en, mais il donne seulement à ses disciples l’ordrede passer sur l’autre bord, laissant espérer à la foule qu’ellele retrouverait là.

Mais pendant que ces multitudes témoignaient tant d’affection,et un si grand zèle pour Jésus-Christ, un homme possédéde l’amour de l’argent et du désir de la gloire s’approcha de lui,et lui dit : " Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez(19)." Remarquez l’orgueil de cet homme. Il dédaigne d’êtredu commun du peuple, et il s’approche de Jésus-Christ à part,comme un personnage d’importance et qui ne vent pas être confonduavec la foule. On reconnaît bien là le caractère juif,plein de liberté et de hardiesse (226). Et nous en verrons bientôtun autre élever la voix du milieu d’une assemblée silencieuse,pour faire à contre-temps cette question à Jésus-Christ: " Maître, quel est le premier commandement de la loi? " (Matth.XXII, 36.) Cependant Jésus-Christ ne le reprit point, de cette libertéindiscrète, pour nous apprendre à souffrir nous-mêmesl’importunité de ces personnes.

Nous voyons aussi qu’il ne reprend pas ouvertement ceux qui s’approchentde lui avec une mauvaise volonté. Il se contente de répondreà leurs pensées, d’une manière qui leur fait assezconnaître qu’il voit et qu’il condamne le fond de leur coeur. Ainsiil leur procure un double avantage : premièrement il leur fait connaîtrequ’il pénètre le secret de leurs pensées; ensuiteil épargne leur pudeur, en ne découvrant point aux autresleur vanité qu’ils tiennent cachée, et leur donnant lieunéanmoins, s’ils le veulent, de s’en corriger eux-mêmes.

On peut voir ici un bel exemple de cette sage conduite. Car cet hommevoyant les grands miracles que faisait le Fils de Dieu, et que tout lemonde venait à lui, crut que c’était là un excellentmoyen pour s’enrichir. C’est ce qui lui inspira le désir de le suivre.La réponse du Sauveur est une preuve de ce que je dis. Car il répondmoins aux paroles de cet homme, qu’à la pensée de, son coeur.Vous vous imaginez, dit-il, que vous amasserez beaucoup d’argent en mesuivant; et vous ne voyez pas que je n’ai pas seulement comme les oiseauxun petit abri pour me retirer. " Les renards ont des tanières, etles oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’homme n’a pas oùreposer sa tête (20). " Il ne rejetait pas ce disciple en lui parlantde la sorte. Il reprenait seulement son désir secret, et lui laissaitla liberté de le suivre, s’il voulait vivre aussi pauvrement quelui. Voyez la mauvaise disposition de cet homme, jugez-en par sa conduite;lorsqu’il a entendu ces paroles, et qu’il s’est senti pénétréet ,condamné, il se garde bien de dire: je suis tout prêtà vous suivre.

3. Jésus-Christ a souvent usé de cette même conduite.Il ne reprochait point ouvertement leurs crimes à ceux qui lui parlaient;mais il leur faisait connaître par ses réponses quel étaitle fond de leur coeur. C’est ainsi qu’il agit envers cet homme qui l’appelait" bon Maître, " et qui espérait par cette flatterie de sele rendre favorable. Il lui répondit selon la pensée qu’illui voyait dans le coeur: " Pourquoi, " dit-il, " m’appelez-vous bon, puisqu’iln’y a personne de bon que Dieu seul? " (Matth. XII.)

C’est ainsi qu’il se conduisit encore lorsque le peuple lui dit : "Voilà votre mère et vos frères qui vous cherchent." (Marc, III.) Comme alors ses parente agissaient humainement, et qu’ilsdemandaient à approcher de lui, moins pour apprendre quelque chosed’utile, que pour montrer qu’ils étaient ses proches, et tirer gloirede cet avantage, voici ce qu’il leur répondit: "Qui est ma mère,ou qui sont mes frères? " et le reste. Il traite encore ses parentsde même, lorsque, pour satisfaire leur vanité, ils le portaientà s’acquérir de la réputation en lui disant : "Faites-vousconnaître au monde. Votre temps, leur dit-il, est toujours prêt,mais le mien ne l’est pas encore." (Jean, VII, 6.)

Il répond aussi à la pensée du coeur, mais pourl’approuver et non pour la reprendre, lorsqu’il dit de Nathanaël :" Voilà un véritable israélite, en qui il n’y a pointde tromperie." (Jean, I, 46.) Lorsqu’il dit aux disciples de saint Jean: " Allez et dites à Jean ce que vous avez entendu et ce que vousavez vu (Luc, VII, 9)," il ne répondait pas tant à ceux quil’interrogeaient, qu’à la pensée de celui qui lui envoyaitfaire cette demande.

Jésus-Christ de plus a répondu à la penséedu peuple, lorsqu’il dit aux Juifs : "Qu’êtes-vous allés voirdans le désert?" Comme il voyait que dans leur pensée Jeann’était qu’un homme versatile et inconstant, c’est ce sentimentqu’il réfute et corrige en disant : " Qu’êtes-vous allésvoir dans le désert? Un roseau agité du vent? ou un hommevêtu d’étoffes délicates? " montrant par làque l’âme de ce saint avait toujours été ferme et qu’aucunevolupté n’avait pu l’amollir.

C’est donc de cette même manière que Jésus-Christrépond en cet endroit, non aux paroles, mais à la penséede cet homme qui le voulait suivre. Et considérez , avec quellemodestie il lui répond ! Il ne lui dit point : J’ai ; mais : Jeméprise; il dit simplement : Je n’ai pas, parole aussi exacte quepleine de condescendance. Et de même, lorsqu’il mangeait et buvaitavec les Juifs et qu’il menait une vie qui semblait toute contraire àcelle de saint Jean, (227) il n’avait pour but que leur salut, ou plutôtque celui de tous les hommes. Il a voulu fermer ainsi la bouche aux hérétiquesqui devaient nier un jour qu’il eût été véritablementhomme et gagner par surcroît l’affection de ceux avec qui il vivait,en rendant sa vie semblable à la leur.

" Un autre de ses disciples lui dit: Seigneur, permettez-moi, avantque je vous suive, d’aller ensevelir mon père (21). " Admirez quelledifférence il y a entre ces deux hommes. L’un dit hardiment: " Jevous suivrai partout où vous irez. " Et l’autre qui cependant demandaitquelque chose de louable en soi, dit modestement : " Permettez-moi. " MaisJésus-Christ ne permit pas, et voici sa réponse : " Jésuslui dit : Suivez-moi, et laissez aux morts le soin d’ensevelir leurs morts(22)." On voit partout que Jésus-Christ pénétraitle fond des coeurs. Mais, direz-vous, pourquoi refuser cette permission?Parce qu’il y avait d’autres personnes pour ensevelir son père,et qu’il n’était pas raisonnable que cette occupation détournâtce disciple d’une autre beaucoup meilleure. Quand il dit : "Laissez auxmorts le soin d’ensevelir leurs morts, " il montre que celui-ci n’étaitpas de ce nombre; quant à son père, c’était apparemmentun infidèle.

Que si vous vous étonnez que ce jeune homme demande permissionpour s’acquitter d’un devoir si nécessaire, et qu’il ne prend passur lui de s’en aller sans même consulter, je vous répondsque ce qu’il faut surtout admirer, c’est que, la défense faite,il se rend et obéit docilement.

Mais n’est-ce pas une étrange ingratitude, direz-vous, de n’assisterpas à la sépulture de son propre père? J’avoue ques’il l’eût fait par indifférence, c’eût étéde l’ingratitude, mais s’il ne le faisait que pour ne pas interrompre uneaffaire plus importante, ç’aurait été au contraireune extrême folie de s’en aller malgré tout pour faire lesfunérailles mêmes de son père. Jésus-Christne fait pas cette défense pour nous apprendre à méprisernos parents, mais pour nous faire voir que nous n’avons rien de plus importantque l’affaire de notre salut; que c’est à cela que nous devons nousattacher de tout notre coeur, sans différer d’un moment ànous y appliquer, quelque pressants que soient les motifs qui s’y opposent;car quoi de plus nécessaire parmi les affaires de ce monde que d’assisteraux funérailles de son père? Et tout ensemble quoi de plusfacile, et qui exige moins de temps?

Si donc, mes frères, il nous est défendu de perdre aussipeu de temps qu’il en faut peur ensevelir notre père, et s’il n’estpas sûr d’interrompre pour un moment ses exercices spirituels, jugezde quels supplices nous nous rendons dignes en nous éloignant continuellementde ce qui nous pourrait approcher de Jésus-Christ, en nous amusantvolontairement à des choses où nous n’avons pas le moindreprétexte de nous appliquer, et en préférant des bagatelleset des folies à notre salut.

Mais ne devons-nous pas admirer ici la conduite et la sagesse de Jésus-Christ,qui d’abord attache ce jeune homme à sa parole, et qui le délivreainsi d’une Infinité, de maux, comme des pleurs, des cris et detout ce que des funérailles entraînent après soi depénible et de douloureux? Car après l’enterrement de sonpère, il aurait fallu ouvrir le testament, partager la succession,et faire bien d’autres choses qui suivent nécessairement la mortd’un père. Ainsi dans ce flux et reflux d’affaires, ce jeune hommese serait trouvé comme emporté dans la haute mer et bienéloigné du port de son salut. Jésus-Christ donc luifait une grande grâce en le tirant de tous ces embarras, et le tenantattaché auprès de lui.

Que si vous continuez à croire qu’il y avait de la duretéà ne pas permettre à un fils d’assister aux funéraillesde son père, je vous, prie, de considérer que tous les jours,lorsqu’on prévoit que quelqu’un serait trop douloureusement affectéde la mort d’un père ou d’un fils, ou de quelqu’autre de ses proches,on lui cèle sa mort, on laisse passer le temps de l’enterrement,et l’on attend un moment favorable pour lui dire et lui adoucir en mêmetemps cette nouvelle. Cependant on ne croit point qu’il y ait de la duretédans cette conduite, on croirait au contraire être cruel, de diretout d’un coup à ces personnes ce qui devrait les accabler de douleur.Que si c’est un mal, de pleurer à l’excès la mort d’un père,et de tomber pour cette cause dans une prostration qui anéantitl’âme, combien sera-ce encore un plus grand mal, si, pour la mêmecause, nous nous privions de la partie spirituelle qui donne la vie? C’estpourquoi Jésus-Christ dit ailleurs:

" Celui qui met la main à la charrue et qui tourne la têteen arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. " (Luc, IX, 62.)N’est-il pas (228) plus avantageux d’annoncer le royaume de " Dieu, " etde retirer les autres de la mort, que de rendre à un mort un servicequi ne peut-lui servir de rien, surtout lorsqu’il y en a d’autres qui peuventlui rendre ce dernier devoir?

4. Ce que nous devons donc apprendre de cette conduite du Sauveur, c’estqu’il ne faut jamais perdre le moindre temps en ce qui regarde notre salut;qu’il faut préférer à toutes les affaires de ce monde,quelque nécessaires qu’elles puissent être, les occupationschrétiennes et spirituelles; et qu’il faut bien comprendre ce quec’est dans la vérité que la vie et ce que c’est que la mort.Car plusieurs paraissent vivre qui sont morts en effet, parce qu’ils viventmal, ou plutôt dont l’état est bien pire que celui des. morts." Celui qui est mort," dit saint Paul, " est délivré du péché." (Rom. VI, 7) Et l’autre au contraire, celui qui est mort spirituellement,est encore l’esclave du péché.

Ne me dites donc point: Mais on ne lui a pas fermé les yeux;il n’est pas étendu dans le sépulcre; il n’est pas enveloppédans un, linceul; il n’est point mangé des vers. Je vous dis qu’ilest mort et pire que les morts. Les vers ne mangent point son corps, maisson âme est déchirée par ses passions comme par autantde bêtes cruelles. Il a les yeux encore ouverts; mais il vaudraitmille fois mieux que la mort les lui eût fermés. Les yeuxd’un homme-mort ne voient plus rien ; mais celui-ci voit tous les joursmille choses criminelles, et ses regards sont autant de flèchesqui lui percent le cœur. Un mort est couché dans son sépulcre,sans vie et sans mouvement; mais celui-ci est enseveli dans ses vices,et il est lui-même son tombeau vivant.

Quelqu’un me dira peut-être : Mais nous ne voyons pas néanmoinsque le corps de cet homme soit corrompu comme celui d’un mort. Il est vrai;mais c’est en cela qu’il est plus malheureux. Car son corps est sain etson âme est déjà pourrie et d’une pourriture pire quecelle des corps. Ceux-ci sentent mauvais durant quelques jours, mais l’âmeet la bouche de cet homme exhalent durant toute sa vie, par des paroleslicencieuses, une odeur plus insupportable que celle de la fange et dela boue. Il y a encore une grande différence entre ces deux morts: l’un, celui qui ne meurt que par le corps, n’éprouve que la corruptionque lui impose la loi de la nature; l’autre, qui n’est pas exempt de cettecorruption-là y ajoute encore la pourriture volontaire de ses iniquitéset de ses désordres, inventant chaque jour de nouveaux élémentsde décomposition. Mais, dites-vous, ce mort dont vous parlez, jele vois sur un cheval magnifique ! Et qu’est-ce que cela fait? Cet autren’est-il pas aussi sur un lit superbe? Mais voici qui est plus fâcheux:celui-ci, du moins, s’il se décompose et sent mauvais, personnene le voit, un voile recouvre même la bière où il estenfermé; tandis que celui-là, fétide, déjà,quoique encore en vie, promène de tous côtés sa puanteur,et, comme un sépulcre toujours ouvert, porte son âme mortedans un corps vivant. Que si vous aviez des yeux pour voir l’étatd’une âme plongée dans les délices et dans le péché,vous comprendriez sang peine qu’il vaut mieux sans comparaison êtrelié dans un drap mortuaire, que d’être garrotté avecles chaînes de ses passions, et avoir une grande pierre qui nouscouvre, que d’être accablé du poids de ses crimes.

Il est donc bien juste que ceux qui sont liés de parentéavec ces sortes de morts, pleurent sur eux, puisqu’ils ne pleurent passur eux-mêmes. Il convient d’implorer pour eux le Sauveur comme Magdeleinele pria pour, Lazare. (Jean, XI.) Quand ce mort exhalerait déjàune extrême puanteur, quand il serait en terre depuis quatre jours,ne perdez point courage; allez, et levez d’abord cette pierre qui le couvre.Vous le verrez alors étendu dans le sépulcre, vous le verrezenveloppé d’un. linceul et de bandelettes.

Mais, pour rendre plus clair ce que nous disons, prenons pour exemplequelques-uns des grands de ce monde. Ne craignez point, je ne nommeraipersonne, et quand je nominerais quelqu’un, il n’y aurait rien àcraindre. Car- qui pourrait craindre un homme mort? Quoi qu’il fasse, ilest toujours mort; et ainsi il ne peut faire aucun mal à ceux quivivent. Je dis donc qu’il m’est aisé de vous faire voir, en vousdépeignant tel qu’il est, l’un de ces grands du monde, qui est véritablementmort. Premièrement sa tête est couverte d’un suaire. Puisqu’ilest toujours dans l’ivresse, n’est-il pas vrai que les vapeurs du vin sontcomme des enveloppes et des bandelettes qui tiennent sa tête et saraison liée, et lui interdisent l’usage de, l’esprit et mêmedes sens? (229) Considérez ensuite comme il a les mains. Vous lesverrez attachées à son ventre, non avec des bandes commecelles des morts; mais ce qui est encore plus horrible, avec les chaînesde l’avarice, qui les empêchent de s’étendre pour faire l’aumône,et qui les rendent plus immobiles et plus mortes pour les bonnes œuvresque celles des morts. Voulez-vous voir

aussi comme ses pieds sont liés? Vous n’avez qu’à considérercette foule d’affaires, dont il est accablé sans cesse, qui ne luipermettent pas d’aller à l’église pour adorer Dieu. Je vousai fait voir le mort; voyez maintenant l’ensevelisseur. Quel est-il l’ensevelisseurde ces morts.? Il n’est pas autre que le diable; c’est lui qui les enveloppeet les bande avec tant de soin, qu’un homme ne paraît plus un homme,mais seulement un morceau de bois sec. Là, en effet, où l’onne voit plus d’yeux, plus de mains, plus de pieds, aucun membre, pourrait-onvoir l’homme et l’apparence même de l’homme? Eh bien! telle est l’âmede ces hommes: elle est tellement enveloppée et si bien bandéequ’on ne voit plus qu’une idole au lieu d’une âme.

Puis donc, mes frères, que ces hommes sont aussi insensiblesque des morts, allons nous adresser à Jésus-Christ pour leprier de les ressusciter. Otons cette pierre qui les couvre, et romponsces bandes et ce drap mortuaire qui les lie. Car si vous pouvez leur ôtercette pierre qu’ils ont sur le coeur, c’est-à-dire cette insensibilitédans laquelle ils vivent, vous les ferez sortir aisément de leurstombeaux.; et lors. qu’ils en seront sortis, vous les délierez sanspeine. Jésus-Christ commencera alors à connaître cemort, lorsqu’il sera sorti du sépulcre, et qu’il sera délié,et il l’invitera à sa table.

Vous donc qui êtes les amis de Jésus-Christ; vous tousqui êtes ses disciples; vous tous qui aimez-ce mort, courez àJésus, et priez-le pour celui qui est sans vie et sans mouvement.Car encore que ces morts répandent une puanteur détestable,nous ne devons pas néanmoins nous éloigner d’eux. Nous devonsau contraire nous en approcher davantage, et imiter ces saintes soeursde Lazare, qui ne cessèrent point de prier pour leur frère,jusqu’à ce qu’elles le virent ressuscité. Si nous témoignonsà Dieu ,ce soin pour notre salut et pour celui de nos frères,il nous comblera enfin du bonheur de l’autre vie, dont je le prie de nousfaire jouir, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (230)

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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