Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur la 1ère lettre aux Corinthiens #3

Commentary on the 1st Letter to the Corinthians (Part 3) / Толкование на 1-е Послание к Коринфянам (часть 3)
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HOMÉLIE XXXI

OR, L'OEIL NE PEUT PAS DIRE A LA MAIN : JE N'AIPAS BESOIN DE VOUS, NON PLUS, QUE LA TÊTE NE PEUT DIRE AUX PIEDS: JE N'AI PAS BESOIN DE VOUS. (CHAP. XII, 21, JUSQU'AU VERSET 26.)

1. Il vient de corriger l'envie des inférieurs; il vient de consolerle chagrin qu'inspirait naturellement la vue de ceux qui avaient reçudes dons plus glorieux. Maintenant il réprime l'orgueil de ceuxqui ont été jugés dignes de faveurs plus hautes. C'estd'ailleurs ce qu'il avait déjà fait quand il discutait aveceux; (en effet, leur dire qu'ils avaient reçu un don gratuit, qu'ilsne jouissaient pas du fruit de leurs bonnes oeuvres , c'était exprimerla même pensée); mais maintenant cette pensée, il lareprend d'une manière plus vive, en conservant la même image.C'est toujours le corps et l'unité du corps, et la comparaison,de ses membres, qui lui inspirent les réflexions les plus agréablespour les fidèles. Ce fait que tous ne formaient qu'un seul corps,ne les consolait pas autant que cette vérité, que la diversitédes fonctions ne constituait pas une grande infériorité,et il leur dit : " Or, l'oeil ne peut pas dire à la main : je n'aipas besoin de vous; non plus que la tête ne peut dire aux pieds :je n'ai pas besoin de vous ". Car, si 1e don est moindre , il est nécessaire; et, de môme que si le pied manquait dans le corps, il en résulteraitune grande incommodité, de même, sans les membres inférieursl'Eglise boîte, et n'a pas sa plénitude. Et l'apôtrene dit pas : Or, l'oeil ne dira pas, mais : " Ne peut dire ". Comprenezbien : Quand même ïl aurait voulu dire, quand même ildirait, ses paroles seraient sans valeur, non fondées en nature.Voilà pourquoi l'apôtre , prenant les deux extrêmes,leur prête la parole. D'abord il suppose la main et l'œil, ensuitela tête et le pied, pour développer son exemple. Quoi de (503)plus vil que le pied? Quoi de plus noble que la tête, et de plusnécessaire? Car, c'est là surtout ce qui constitue l'homme,la tête. Et cependant la tête ne suffit pas; elle ne pourraittout faire par elle-même; si elle pouvait tout faire, les pieds seraientsuperflus. Toutefois, il ne s'arrête pas là, mais il veutprouver surabondamment son dire, c'est son habitude ; la juste mesure nelui suffit pas, il va plus loin, et voilà pourquoi il ajoute : "Mais au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles,sont, bien plus nécessaires. Nous honorons même davantageles parties du corps qui paraissent moins honorables, et nous couvronsavec plus de soin et d'honnêteté, celles qui sont moins honnêtes(22, 23) ".

Il continue sa comparaison avec les membres du corps, et, par là,il console et il réprime. Je ne dis pas seulement, dit l'apôtre,que les parties les plus considérables aient besoin de celles quile sont moins,.mais encore qu'elles en ont un grand besoin. S'il y a eneffet, en nous, quelque chose d'infirme, de peu honnête, cela estnécessaire, et reçoit un plus grand honneur, et c'est avecraison qu'il dit: " Qui paraissent, et que nous considérons commemoins honnêtes ", montrant par là que ce n'est pas la naturequi parle, mais l'opinion. II n'y a rien en nous qui ne soit honorable,car tout est l'ouvrage de Dieu. Par exemple; qu'est-ce qui paraîtmoins mériter d'être honoré que les organes de la génératien?Nous les entourons cependant de plus d'honneur que les autres partiesdu corps, et ceux qui sont tout à fait pauvres, eussent-ils toutle reste du corps à nu ; ne. souffriront jamais de montrer ces partiesnues. Et cependant, ce.n'est pas ainsi que l'on se comporte avec les chosesqui sont en réalité moins honorables; il conviendrait deleur marquer plus de mépris qu'aux autres. En effet, dans l'intérieurd'une maison , l'esclave regardé aveu ignominie, non-seulement n'apas un traitement supérieur, mais il ne reçoit mêmepas un traitement égal. Ici, au contraire, ces membres jouissentd'un plus grand honneur, et c'est l'oeuvre de la sagesse de Dieu. Parminos membres, la nature a donné, aux uns les honneurs, de manièrequ'ils n'aient pas à les réclamer; la nature les a refusésaux autres, pour nous forcer à les leur rendre; niais ils ne sontpas pour cela sans honneur, puisque les animaux naturellement n'ont besoinde rien, ni de vêtements, ni de chaussures, ni d'abri, le plus grandnombre d'entre eux du moins. Noire cors néanmoins n'est pas moinshonorable que leur corps, pour avoir tous ces besoins. Il suffit de laréflexion pour voir que la nature même a fait ces partieset honorables et nécessaires. C'est ce que l'apôtre lui-mêmea insinué, ne se fondant ni sur le soin que nous en prenons, nisur le plus grand Bonheur dont nous les entourons; mais sur la nature même.Aussi,.après avoir parlé des membres faibles et moins honorables,il dit : " Qui paraissent ". Quand il en proclame la nécessité,il ne dit,plus : qui paraissent nécessaires, mais, sans hésitationaucune, il dit qu'ils sont nécessaires. Et c'est avec raison, car,et pour la procréation des enfants et pour la succession de notrerace, ces membres nous sont utiles. Aussi les lois romaines punissent-ellesceux qui les détruisent et qui font des eunuques. C'est un attentatcontre notre race; c'est un outrage fait à la nature même;périssent les impudiques qui calomnient les ouvrages de Dieu ! Demême que les malédictions contre le vin, résultentdu vice de ceux qui s'enivrent ; de même pour les malédictionscontre le sexe des femmes, il faut s'en prendre aux adultères. Sil'on a regardé ces membres comme honteux, c'est à cause dumauvais usage que quelques-uns en font. Ce n'est pas ainsi qu'il fallaitraisonner; ce n'est pas à la nature de la chose que le péchés'attache, c'est à la volonté criminelle qui lé produit.Maintenant quel(lues interprètes pensent que ces membres faibles,et ces membres peu honnêtes et nécessaires, et qui jouissentd'un plus grand honneur, dans-la pensée de Paul, sont les yeux,lesquels sont sans force , mais d'une utilité supérieureaux autres; que les parties lus moins honnêtes sont les pieds, careux aussi sont entourés d'un grand nombre de soins prévoyants.

2. Ensuite, pour ne rien ajouter à ce développement déjàsurabondant, l'apôtre dit " Car pour celles qui sont honnêtes,elles n'en " ont pas besoin (24) ". L'apôtre ne veut pas qu'on luidise : est-il juste de dédaigner les parties honorables, et d'entourerde ses soins les moins honorables? Ce n'est pas par dédain, ditl'apôtre , que nous agissons ainsi ; mais c'est que ces parties n'ontpas besoin de nos soins. .Et. voyez quel grand éloge il fait (504)de ces parties, avec autant de rapidité que d'à-propos etd'utilité; il ne se contente pas de ce qu'il vient de dire, il yjoint une explication : " Mais Dieu a mis un admirable tempéramentdans tout le corps., en honorant davantage ce qui était défectueux,afin qu'il " n'y ait point de schisme dans le corps (24, 25) ". Dieu atempéré, c'est-à-dire, qu'il n'a pas laisséapparaître ce qui était moins honorable. En effet, ce quel'on tempère et que l'on mêle devient un, et on ne voit pasce que pouvait être auparavant l'objet qui a été mêléà l'ensemble. Nous ne saurions même pas dire s'il y a. euun mélange. Et voyez combien de fois l'apôtre dit en passant: " Ce qui était défectueux " ; il ne dit pas : ce qui étaitdéshonnête ou honteux, mais : " Ce qui était défectueux". Ce qui était défectueux, comment cela? selon la nature." Lui accordant plus d'honneur " ; et pourquoi? afin qu'il n'y eûtpoint de schisme dans le corps. Les fidèles recevaient làune immense consolation ; cependant , comme ils s'affligeaient d'avoirété moins bien partagés, l'apôtre leur montrequ'ils ont reçu plus d'honneur. " Accordant plus d'honneur ", dit-il," à ce qui était défectueux "; et ensuite, il expliquecomment Dieu a parfaitement ordonné, et que tel membre fûtdéfectueux, et qu'il reçût plus d'honneur. Pourquoi?" Pour qu'il n'y ait pas ", dit-il, " de schisme dans le corps ". Il nedit pas : dans les membres, mais : " Dans le corps ". Et en effet, il yaurait eu une bien grande superfétation si quelques membres avaientété enrichis à la fois des dons de la nature et deceux de notre prévoyance; tandis que d'autres membres n'auraientrien eu, de ces deux côtés, en partage. Ils se seraient séparésdu tout, n'étant pas capables de supporter l'union. Et maintenant,cette séparation ne se serait pas opérée sans dommagepour les autres parties.

Voyez-vous comme l'apôtre montre la nécessité d'honorerdavantage ce qui est défectueux? Supprimer ce privilège d'honneur,t'eût été la perte pour tous. En effet, si nous n'avionspas pris un grand soin de ces membres inférieurs, ils auraient souffert,et du dédain de la nature, et du tort que nous leur aurions fait.Leur perte eût été pour le corps un déchirement,et le corps étant déchiré, les autres parties biensupérieures encore auraient péri. Voyez-vous comme le soinde quelques-uns, de ces membres est uni à la prévoyance quis'occupe des autres? En effet, ils trouvent moins dans leur nature propreleur raison d'être, qu'ils ne trouvent dans le corps leur raisond'être un tout. Aussi que le corps vienne à périr,il ne leur sert à rien d'être séparément pleinsde santé; que l'oeil demeure, ou le nez; que chaque membre conservece qui lui appartient, mais que le lien avec le corps soit rompu, il n'ya désormais, pour ces membres , aucune raison d'exister. Au contraire, supposez que le corps subsiste, et que ces membres soient endommagés,ils continuent à faire partie du corps; et bientôt ils retrouventla santé. Mais, dira-t-on peut-être, dans le corps cela s'explique;on comprend qu'un membre défectueux reçoive un plus grandhonneur. Mais dans la société des hommes , le, moyen qu'ilen soit ainsi? C'est surtout dans la société humaine quevous verrez cette vérité se réaliser. Et en effet,ceux qui sont venus vers la onzième heure, ont reçu les premiersleur salaire; la brebis errante a engagé le pasteur à laisserles quatre-vingt-dix-neuf autres pour courir à sa recherche, et,quand il l'a eu retrouvée, il l'a portée sur ses épaules,et il ne l'a pas chassée; l'enfant prodigue a reçu plus d'honneurque celui qui s'était bien conduit; le larron a reçu la couronne,avant les apôtres, et il les a devancés dans la gloire ; l'histoiredes talents vous montre le même fait : celui qui avait reçucinq talents, et celui qui en avait reçu deux, ont étéjugés dignes du même salaire.

Et c'est la marque d'une grande providence , que l'un ait reçudeux talents ; car si on lui eût confié cinq talents , quandil était incapable de les augmenter, il aurait perdu tout ce àquoi il pouvait prétendre; mais ayant reçu deux talents,ayant accompli tout ce qui dépendait de lui, il a obtenu la mêmerécompense que celui qui avait opéré avec cinq talents,et il a eu l'avantage sur lui d'avoir avec moins de labeurs gagnéles mêmes couronnes. En effet, c'était un homme comme celuiqui- avait reçu les cinq talents, et cependant le Seigneur n'exigepas de lui des comptes aussi sévères; il ne réclamepas de lui autant que de son compagnon d'esclavage ; il ne lui dit pas: pourquoi ne peux-tu pas faire cinq talents? ce qu'il était endroit de lui dire. Pénétrés de ces vérités,n'insultez pas, si vous êtes plus grands, ceux qui sont (505) pluspetits. Craignez die vous blesser, avant de les blesser eux-mêmes.Ceux-ci étant séparés de vous, c'en est fait de toutle corps; car qu'est-ce que le corps, sinon un ensemble de membres , commel'apôtre le dit lui-même : " Aussi, le corps n'est pas un seulmembre, mais un ensemble de membres ". Donc, si c'est là ce quiconstitue le corps, ayons grand soin que le plus grand nombre reste leplus grand nombre; car autrement, nous recevons une blessure mortelle.Aussi l'apôtre ne se contente-t-il pas, d'exiger que nous ne nousséparions pas les uns des autres; il veut de plus que nous demeurionsétroitement unis. En effet après avoir dit : " Afin qu'iln'y ait point de schisme dans le corps ", il ajoute : " Mais que tous lesmembres aient un égal souci les uns des autres ", et il donne ainsila seconde raison de la supériorité d'honneur accordéeaux membres inférieurs. Car Dieu n'a pas voulu seulement qu'il n'yeût pas de séparation, mais de plus qu'il y eût l'abondancede la charité, et la plénitude de la concorde. Eu effet,si c'est un besoin pour chaque membre de veiller au salut du prochain,ne parlez ni du plus ni du moins, car ii n'y a là ni plus ni moins.Tant que le corps subsiste, il peut y avoir une différence; au contraire,que le corps périsse, il n'en est plus de même. Or, le corpspérira si les parties moindres ne subsistent pas.

3. Si donc les membres supérieurs péris;, sent lorsqueles inférieurs en sont violemment séparés , ces membressupérieurs doivent avoir autant de souci des autres que d'eux-mêmes,puisque c'est de l'union avec les membres les plus modestes, que dépendle, salut des membres plus grands. Aussi vous aurez beau répéterà satiété, membre obscur, membre inférieur,si vous n'avez pas, pour cet inférieur, autant de souci que pourvous-même; si vous le négligez comme moins important que vous,c'est vous qui souffrirez de cette négligence. Voilà pourquoil'apôtre ne dit pas seulement : Que les membres aient souci les unsdes autres; il dit plus : " Que les membres aient un égal souciles uns des autres " ; c'est-à-dire, que l'attention, que,la prévoyancedoit s'étendre sur le plus petit autant que sur le plus grand. Nedites donc pas : un tel n'est que d'une condition vulgaire ; cet homme,que vous regardez comme le premier venu; considérez que c'est unmembre du corps, qui se compose de toutes ses parties; tout aussi bienque 1'œil, ce membre quel qu'il puisse être, contribue à.faire que le corps soit le corps. En ce qui concerne la constitution ducorps, nul ne possède plus que le prochain. Car ce qui constituele corps, ce n'est pas que l'un soit plus grand , l'autre plus petit, maisqu'il y ait pluralité et diversité. De la même manièreque vous, plus grand, vous aidez à former le corps; de mêmecet autre y contribue aussi, en étant plus petit que vous. De tellesorte que la petitesse de celui-ci, en ce qui concerne la constitutiondu corps, est aussi précieuse que votre grandeur, pour cet harmonieuxagencement; il a la même efficacité que vous; c'est ce queva rendre évident une supposition. Supprimons la différencedu plus petit et du plus grand, parmi les membres; qu'il n'y en ait plus,ni de plus honorables ni de moins honorables; que tout soit oeil, ou bienque tout soit tête, n'est-il pas vrai que le corps périra?C'est de la dernière évidence. Faisons le contraire; amoindrissonstous les membres; même résultat; de sorte que, par làencore, éclate l'égalité d'importance des inférieursavec les supérieurs. Faut-il dire encore quelque chose de plus fort?ce n'est que pour faire subsister le corps, que le moindre est le moindre;si donc tel membre est moindre, ce n'est qu'à cause de vous , cen'est qu'afin que vous soyez grand: Voilà pourquoi l'apôtreréclame de tous , une égalité d'attention mutuelle;après avoir dit : " Que les membres aient un égal souci lesuns des autres ", il explique encore cette pensée, en disant : "Et si l'un des membres souffre , tous les autres membres souffrent aveclui; ou si l'un des membres reçoit de l'honneur, tous les autress'en réjouissent avec lui (26) ".

Si Dieu a voulu, dit l'apôtre, que l'attention réciproquedes membres s'étendît sur tous, c'était pour assurer,au sein de la diversité même, l'unité, afin que toutce qui arriverait fût ressenti dans une communion parfaite. Car,si l'attention pour le prochain est le salut de tous, il est nécessaireet que tous les sujets de gloire et toutes les causes d'afflictions soientressenties en commun par tous. L'apôtre fait donc ici trois recommandations: pas de division, union parfaite; égale réciprocitéd'attention; regarder toute chose qui survient, comme arrivant pour tous.Sans doute, il dit (506) précédemment qu'un honneur plusgrand été fait à ce qui est défectueux, précisémentà cause de ce que le membre a de défectueux, il veut montrerque l'infériorité même donne un titre à uneplus grande part de considération ; mais ici, le point de vue estchangé, l'égalité entre les membres se fonde sur-l'égalité d'attention mutuelle. Ce qu'il a voulu, .dit-il,'en accordant une supériorité, d'honneur , c'est empêcherque le membre inférieur ne fût jugé moins digne d'attention.Mais, pour unir les membres d'une manière parfaite, il ne se bornepas là, il les unit encore par la sympathie dans les joies et dansles douleurs qui surviennent. Souvent, lorsqu'une épine est entréedans la plante du pied, tout le corps s'en ressent et s'en inquiète,le dos se courbe, et le ventre et les cuisses se contractent, et les mains,comme des satellites, comme des domestiques, s'avancent, retirent ce quis'est enfoncé, la tête se penche, et les yeux retardent avecune attention soucieuse. Il est évident par là que si lepied a l'infériorité parce qu'il ne peut s'élevercomme d'autres membres, il ressaisit l'égalité en forçantla tête à se baisser, il partage ses honneurs, et remarquonssurtout cette égalité d'honneurs quand les pieds conduisentla tête, non pour lui faire plaisir, mais par devoir. D'oùil suit que si la tête, au point de vue de la considération,a quelque avantage sur les pieds, il suffit pour rétablir l'égalitéparfaite que la tête, qui est si noblement partagée, doivehonneur et assistance à ce qui est au-dessous d'elle, et ressenteégalement toutes les souffrances du membre inférieur. Car,quoi de pins vil que la plante des pieds? Quoi de plus noble que la tête?Mais le pied marche pour la tête, et emporte tous les membres aveclui.

Voyez encore :s'il arrive quelque accident aux yeux, c'est pour tousles membres, et de la douleur et une inaction forcée; les piedsne marchent plus; les mains ne travaillent plus ; le ventre ne reçoitplus sa ration ; ce n'est pourtant qu'un mal d'yeux. D'où vientque votre ventre se dessèche, que vos pieds ne vont plus, que vosmains sont liées? C'est que tout le corps est un systèmeoù tout se tient, de là l'inexprimable communautéde toutes les affections. Sans cette communauté, il n'y aurait pasla réciprocité d'attention et d'inquiétudes. Voilàpourquoi l'apôtre, après avoir dit : " Que les membres aientun égal souci les uns des. autres ",

a vite ajouté : " Et si l'un des membres souffre, tous les autresmembres souffrent avec lui; ou si l'un des membres reçoit de l'honneur,tous les autres s'en réjouissent avec lui ". Et comment, dira-t-on,se réjouissent-ils par sympathie? C'est la tête que l'on couronne,et l'homme tout 'entier se glorifie ; ce n'est que la bouché quiparle, et les yeux rient et se réjouissent ; ce qui cause la joie,ce n'est pourtant pas la beauté des yeux, mais ce que dit la langue.Autre preuve : les yeux sont beaux, et toute la femme en est embellie;et maintenant, si le nez est droit, le cou élégant, les autresmembres gracieux, voici que les yeux, à leur tour, respirent lajoie et la fierté; et ces mêmes yeux pleurent à chaudeslarmes, dans les douleurs; dans les catastrophes qui arrivent aux autresmembres, fussent-ils personnellement sans aucune atteinte.

4. Donc méditons ces pensées, tous tant que nous sommes,imitons l'amour mutuel de ces membres bien unis, ne faisons pas le contrairede ce qu'ils font, n'insultons pas aux malheurs du prochain, ne portonspas envie à sa prospérité, une telle conduite n'appartientqu'à des hommes -en délire, qu'à des furieux. Se creverun oeil, c'est la preuve d'une insigne démence, se ronger le poing,c'est la marque d'une folie qui éclate au grand jour. Se conduireainsi envers ses membres, , tenir la même conduite envers ses frères,c'est également s'assurer le renom d'un insensé, c'est sefaire un tort qui mérite qu'on y pense. Tant que ce membre resplendit,c'est votre beauté en même temps qui brille, et tout votrecorps est embelli : car cette beauté particulière, le membrene l'accapare pas pour lui seul, mais il vous donne, à vous aussi,un sujet de vous glorifier : si vous l'éteignez, vous produisezdes ténèbres qui enveloppent tout le corps, vous créezun malheur commun à tous les membres; si au contraire, vous conservezsa splendeur, c'est la beauté du corps tout entier que vous conservez.En effet, vous n'entendez jamais dire : voila un bel oeil ; mais, que dit-on? Voilà une belle femme; et l'éloge de l'oeil ne vient qu'aprèsl'éloge de tout le corps. Il en est de même pour l'Église.En effet, s'il en est, dans son sein, qui jouissent d'une bonne renommée,tout le corps de l'Église recueille le fruit de cette estime. Carles ennemis de l'Église ne cherchent pas les distinctions des personnes(507) dans les éloges, ils adressent leurs éloges àtout le corps. Si tel a l'éloquence en partage, ce n'est pas luiseulement qu'on célèbre par des éloges, mais toutel'Église. En effet; on ne dit pas, un tel est admirable, mais quediton? C'est un docteur admirable que possèdent les chrétiens,et l'éloge est, pour tous, un bien commun. Ainsi ce que les gentilsunissent, vous, c'est vous qui 1e divisez, et vous faites la guerre àvotre propre corps, à vos propres membres ? Et vous ne voyez pasque vous bouleversez tout? " Tout royaume "; dit Jésus, " divisécontre lui-même sera ruiné ". (Matth. XII, 25.)

Or, maintenant rien ne produit autant la division, la séparation,que l'envie et la haine jalouse, maladie funeste, pour laquelle il n'ya pas de pardon, maladie plus funeste que la racine même de tousles maux. L'avare en effet a du plaisir au moins quand il reçoitquelque chose; l'envieux, au contraire, ne se réjouit pas quandil reçoit, mais quand uri autre ne reçoit pas : car ce qu'ilprend pour un bienfait personnel, c'est le malheur d'autrui, ce n'est pasle bonheur qui lui arrive à lui-même; c'est un ennemi communde toute la nature humaine, et qui se plaît à frapper lesmembres du Christ : quelle fureur plus détestable que celle-là?Le démon est jaloux de qui?-des hommes, mais il ne porte envie àaucun démon : tandis que vous, qui êtes un homme, c'est contredes hommes que vous ressentez de l'envie, vous vous élevez contrecelui qui est de la même famille , du même sang que vous, etc'est ce que le démon lui-même ne fait pas. Et quel pardonpouvez-vous espérer, quelle justification faire entendre, vous qui,à la vue du bonheur d'un frère, tremblez et pâlissezde rage,, au lieu de vous réjouir, de tressaillir d'allégresse.?Soyez l'émule de votre frère, je n'y mets pas d'obstacle: mais soyez son émule par les vertus qui le font estimer; son émule,non pas pour le dénigrer, mais pour vous élever au mêmefaîte que lui, pour montrer la même perfection. Voilàla bonne rivalité; on cherche à imiter, non à fairela guerre; on s'afflige, non du bonheur d'autrui; ruais du mal que l'onressent en soi :c'est précisément le contraire de la basseenvie, qui, négligeant ses maux propres, se dessèche àla vue du bonheur des autres. Le pauvre ne souffre pas tant de sa pauvretéque de l'abondance du prochain : quoi de plus déplorable qu'unetelle disposition? L'envieux, je l'ai déjà dit, est en celaplus odieux que l'avare : l'avare en effet se réjouit quand il areçu quelque chose; ce qui fait au contraire la joie de l'envieux, c'est qu'un autre ne reçoive pas. Donc, je vous en prie, abandonnezcette voie perverse, changez votre envie en une émulation généreuse(car cette émulation est plus puissante pour l'action et communiquéà l'âme unie ardeur plus dévorante que le feu) , etde cette émulation vous recueillerez de grands biens. C'est ainsique Paul amenait les Juifs à la foi : " Pour tâcher ", disait-il," d'exciter de l'émulation dans l'esprit des Juifs, qui me sontunis selon la chair, et d'en sauver quelques-uns ". (Rom. XI, 14.) Celuiqui ressent l'émulation que voulait l'apôtre, ne se dessèchepas à la vue d'un autre jouissant d'une bonne. renommée,mais il soutire de se voir lui-même en retard.

Il n'en est pas de même de l’envieux quand il voit la prospéritéd'autrui , il est comme ces frelons qui vont gâter le travail d'autrui; jamais il ne fait personnellement d'efforts pour s'élever, maisil pleure à la vue d'un autre qui s'élève, et tentetout pour le rabaisser. A quoi pourrait-on comparer cette maladie ? Ilme semble voir un âne lourd et,surchargé d'embonpoint atteléau même timon qu'un agile coursier; l'âne ne veut passe lever,et il cherché, cet animal massif, à tirer l'autre en bas.L'envieux ne pense pas à s'affranchir de son profond sommeil, c'estun soin qu'il ne prend jamais; mais ii n'est rien qu'il ne fasse pour fairetomber, pour abattre celui qui prend son essor vers le ciel; l'envieuxc'est le parfait imitateur du démon. Celui-ci, à la vue dél'homme dans le paradis, n'a pas senti le zèle qui porte àse convertir, mais uniquement l'envie de faire chasser l'homme du paradis:et en le voyant ensuite établi dans le ciel, et les fidèlesde la terre jaloux de parvenir là-haut, le démon poursuivanttoujours le même dessein , ne cherche qu'à les faire tomber,entassant ainsi plus de charbons ardents sur sa tête. C'est làen effet ce qui arrive toujours : si l'homme à qui l'on porte envie,se tient sur ses gardes, il acquiert une gloire plus brillante ; l'envieuxne fait que rendre son mal plus affreux. C'est ainsi que Joseph a brilléd'une gloire si pure; c'est l'histoire du prêtre Aaron ; les intrigueset le déchaînement de (508) l'envie ont provoqué unefois, deux fois la même sentence de Dieu , et fait fleurir la verge.C'est ainsi que Jacob a joui de l'abondance, et de tous les autres biens.C'est ainsi que les envieux se sont jetés dans mille douleurs inextricables.Pénétrés de toutes ces vérités, fuyonsla basse envie. Car pourquoi , répondez-moi, êtes-vous envieux?Parce que votre frère a reçu une grâce spirituelle?Et de qui l'a-t-il reçue ? Répondez-moi : N'est-ce pas deDieu ? C'est donc à Dieu que s'adresse votre haine, puisque Dieuest l'auteur du présent. Voyez-vous jusqu'où glisse la passionrampante, quel édifice gigantesque de péchés elleélève, quel gouffre de châtiments et de vengeanceselle creuse sous vos pieds? Fuyons donc cette odieuse passion, mes bien-aimés;loin de nous l'envie; prions pour les envieux, et faisons tout pour éteindrece feu qui les mine. Mais gardons-nous du délire de ces malheureuxqui, en cherchant à nuire au prochain, ne font qu'allumer contreeux-mêmes une flamme inextinguible. Ne les imitons pas, pleurons,gémissons sur eux. Ce sont eux qui sont blessés, au lieude faire des blessures aux autres , ils portent dans leur coeur éternellementle ver rongeur, et ils amassent une source de poisons plus amers que touteespèce de fiel. Prions donc le Dieu de bonté, et de guérirces malheureux , et de nous préserver à tout jamais de leurmal. Il n'y a pas de ciel pour celui que ronge cette lèpre , eten attendant le ciel , la vie présente n'est pas pour cet infortunéune vie. Il n'est pas de teigne, rongeant le bois ou la laine, qui se puissecomparer à ce feu dévorant de l'envie, qui consume les osdes envieux et détruit toute la vigueur de l'âme. Voulons-nousnous affranchir, et les autres avec nous, d'incalculables malheurs , repoussonsloin de nous cette fièvre détestable, cette corruption laplus funeste de toutes ; pénétrons-nous de la force de l'esprit,,nécessaire pour achever le combat présent, pour obtenir lescouronnes à venir; puissions-nous tous les recevoir, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , àqui appartient , comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. C. PORTELETTE.

HOMÉLIE XXXII

OR VOUS ÊTES LE CORPS DE JÉSUS-CHRIST,ET MEMBRES D'UNE PARTIE. (CHAP. XII, VERS. 27, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP.XIII.)

1. Afin qu'on ne pût pas dire : Pourquoi nous citer le corps pourexemple? Le corps est esclave de la nature, et nos bonnes actions dépendentde notre libre arbitre : il nous a donné cette comparaison commerègle de nos actes, et il s'en est servi pour montrer que l'unionétablie par la nature entre les membres d'un même corps doitêtre établie entre nous par la charité. Voilàpourquoi il dit : " Vous êtes le corps du Christ ". Si notre corpsne doit contenir aucun élément de discorde, il ne doit pas,à plus forte raison, y en avoir dans le corps du Christ, et celaest d'autant plus vrai que la grâce est plus puissante que la nature." Et vous êtes membres d'une partie ". Non-seulement nous sommestous ensemble le corps du Christ; mais nous sommes membres les uns desautres. Car c'est du corps et des membres du Christ qu'il a voulu parlerplus haut, représentant l'humanité comme un ensemble et commeun vaste corps, composé d'une foule de membres , d'une foule departies qui se rattachent toutes à ce grand corps et qui peuventse multiplier à l'infini. Mais que signifie ce mot : " D'une partie? " Il signifie, en ce qui vous concerne, que vous formez une partie dugrand édifice. Dans son langage, le mot " corps " veut dire le corpstout entier. Il ne désigne pas l'Église de Corinthe, maisl'Église universelle. Voilà pourquoi il dit: " Vous êtesmembres d'une partie ? " c'est-à-dire : Votre église estun des membres de l'Église universelle et de ce corps qui renfermetoutes les églises du monde. Vous devez donc être unis non-seulemententre vous, tuais avec l'Église universelle, si vous voulez êtrejustes, si vous êtes les membres d'un même corps. " Et Dieua établi dans son Église, premièrement des apôtres,secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuiteceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont la grâce de guérirles maladies, ceux qui ont le don d'assister leurs frères, ceuxqui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don des langues (28) ". Ilfait ici ce que j'ai dit plus haut. Comme ceux qui avaient le don des languesétaient fiers de leur science, il met toujours cette science endernière ligne. Chez lui, les rangs ne sont pas donnés auhasard ; chacun se trouve placé suivant sa valeur. Les apôtresviennent donc en première ligne , parce que toutes les grâceset tous les dons étaient leur privilège. Et il n'a pas dit(510) simplement: Dieu a établi dans son Eglise des prophètes,ou des apôtres; il a ajouté " premièrement, secondement,troisièmement " , pour mettre, comme je l'ai dit, chacun àsa place. " Secondement les prophètes ". Des prophètes, commeles filles de Philippe , comme Agabe, comme ces prophètes de Corinthe,auxquels il fait allusion en ces termes: " Que deux ou trois prophètesélèvent la voix ". (I Cor. XIV, 29.) Et, dans une épîtreà Timothée, il disait: " Ne néglige pas la grâce,le don de prophétie qui est en toi ". (I Tim. IV, 14.)

Il y avait bien plus de prophètes dans l'Eglise du Christ quesous l'ancienne loi. Ce n'était pas entre les mains de dix, de vingt,de cinquante, de cent privilégiés que le don de prophétiese trouvait concentré ; cette grâce se trouvait répanduesur une foule de têtes, et chaque Eglise comptait un grand nombrede prophètes. Quand le Christ dit : "La loi et les prophètesjusqu'à saint Jean " (Matth. II, 13), il parle des prophètesqui ont précédé sa venue. " Troisièmement lesdocteurs ". Le prophète est inspiré par l'Esprit-Saint. Ledocteur suit souvent ses propres inspirations. C'est ce qui faisait direà l'apôtre : " Les bons prêtres sont doublement honorables;surtout quand ils se servent, dans leurs travaux, de la parole et de lascience ". (I Tim. V, 17.) Mais l'homme qui parle sous l'inspiration duSaint-Esprit, ne travaille pas. Aussi saint Paul a-t-il mis le docteuraprès le prophète. La parole du prophète. est un présentdivin ; la parole du docteur est due au travail. de l'homme. La voix dudocteur s'accorde avec celle des saintes Ecritures ; mais c'est sa proprescience qui parle par sa bouche. Viennent ensuite " ceux qui opèrentdes, miracles, ceux qui ont le don de guérir ". Voyez-vous la distinctionqu'il établit ici; comme plus haut? C'est que le don des miraclesest plus grand encore que le don de guérison. Celui qui peut fairedes miracles châtie et guérit; celui qui a le don de guérirn'est qu'un médecin. Et voyez combien il a raison de mettre le donde prophétie avant le don des miracles et le don de guérison.Quand il disait plus haut : Les uns ont reçu du Saint-Esprit laparole de la sagesse; les autres la parole de la science ; il n'observaitpas de hiérarchie, il ne distinguait pas. Mais ici, il assigne desrangs. Pourquoi donne-t-il le premier au don de prophétie? C'estque l'Ancien Testament fait de même. Quand Isaïe s'adressaitaine Juifs pour leur démontrer la puissance de Dieu, et la bassessedes démons, en passant, il disait que la divinité se manifestaitsurtout par la prophétie. Le Christ, qui avait opérétant de miracles, ne dédaigne pas cette manifestation de sa divinité,et souvent il termine ainsi ses discours : " Je vous ai dit ces choses,afin que, lorsqu'elles s'accompliront, vous croyiez en moi ". (Jean, XIII,19.) C'est; donc à juste titre que te don e guérison ne vientqu'après le don de prophétie. Mais pourquoi cède-t-ilaussi le pas à la science des docteurs? C'est que ce n'est pas lamême chose d'annoncer la parole de Dieu, de semer la religion dansles âmes ou de faire des miracles; car les miracles mêmes s'opèrenten vue de la parole de Dieu.

2. Lors donc qu'on instruit par sa parole et , par son exemple, on estau-dessus de tous. Les docteurs, selon saint Paul, sont ceux dont la conduite,comme la parole, est un enseignement. Voilà aussi ce qui fait lesapôtres. Quelques-uns de ces dons ont, dans l'origine, étéle partage de quelques hommes indignes. Témoin ceux qui disaient:Seigneur, n'avons-nous pris prophétisé en votre nom? N'avons-nouspas fait des miracles? Mais il leur fut répondu: " Jamais je nevous ai connus; loin d'ici, vous qui faites des oeuvres d'iniquité". (Matth. VII, 22, 23.) Ce double enseignement de la parole et de l'exemplene saurait être l'apanage du vice. S'il donne un rang si distinguéaux prophètes, ne vous en étonnez pas. Il ne parle pas icide ceux qui se bornent à prophétiser, mais des hommes dontles prophéties sont des enseignements dictés par l'intérêtpublic. C'est ce qui devient encore plus clair, quand il dit: " Ceux quiont le don d'assister leurs frères, ceux qui ont le don de gouverner".Qu'est-ce que " l’assistance? " C'est la protection accordée àla faiblesse. Mais, dites-moi, c'est donc là une grâce divine?Oui, sans doute, c'est une grâce divine que le pouvoir de protéger,de dispenser les secours spirituels. D'ailleurs l'apôtre donne lenom de grâces à beaucoup de choses qui sont des actes de vertu.Il ne veut pas nous laisser tomber dans l'abattement; il veut nous montrerque toujours nous avons besoin de la main de Dieu. Par là il nousdispose à être reconnaissants envers lui, il enflamme notrecoeur et élève nos sentiments. " Ceux qui ont le don deslangues ". Voyez-vous la place qu'il accorde à ce don, et comme(511) il le met toujours en dernière ligne? Puis, comme cette hiérarchieaux échelons nombreux, blessait les susceptibilités de ceuxqui étaient placés au bas, il s'adresse à eux avecvéhémence, en leur prouvant par des arguments nombreux qu'ilsne sont pas fort au-dessous des autres. Quelques hommes s'étaientprobablement récriés et avaient dit: Pourquoi n'avons-nousas tous été mis au rang des apôtres? Saint Paul lesconsole plus haut. Il leur montre qu'il y a là une hiérarchienécessaire, en se servant du corps, comme objet de comparaison." Le corps, dit-il, n'est pas un seul " membre. — Si tous les membres étaientun seul membre, où serait le corps? " Tous les membres, ont leurutilité. " Les grâces manifestes du Saint-Esprit, dit-il,ont été données à chacun, pour l'utilitéde tonte l'Eglise ".

En outre, c'est l'Esprit-:Saint qui est le dispensateur commun des grâces,et sa grâce est un don et non une dette : " Les grâces sontdifférentes, dit-il; mais la source est la même c'est l'Esprit-Saint". C'est. toujours l'Esprit-Saint qui se manifeste; " chacun reçoitune manifestation du Saint-Esprit ". C'est la volonté de l'Esprit-Saintet de Dieu qui a présidé à la configuration des membres: " C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses,distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît. Dieua placé dans le corps plusieurs. membres, et il les y a placéschacun comme il lui a plu ". En outre les membres subalternes ont aussileur nécessité " Les membres qui paraissent les moins nobles,dit-il, sont nécessaires ". Ils sont même égalementnécessaires, parce que, comme les autres, ils contribuent àformer l'édifice du corps : " Le corps n'est pas un seul membre;mais l'assemblage de plusieurs ". Les membres les plus nobles ont besoindes moins nobles. " La tête ne peut dire aux pieds : Je n'ai pasbesoin de votre secours ". Les membres les moins nobles sont mêmeles plus honorés: " Nous honorons davantage ceux qui ne sont pasen honneur ". Ils concourent tous également au même but :" Tous les membres concourent à produire le même effet, dansun intérêt mutuel ". Ils prennent tous leur part de douleuret de gloire. "Qu'un membre soit soutirant, tous souffrent avec lui; qu'unmembre ait quelque avantage, avec lui tous s'en réjouissent ". Aprèsles consolations, viennent les paroles de véhémence et dereproche. Car, je l'ai dit, elles doivent se succéder. Aprèsavoir consolé ses auditeurs, il s'emporte contre eux avec véhémenceet leur dit : " Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes?Tous ont-ils le don de guérir? " il ne s'arrête pas là,il va jusqu'au bout. Tantôt il dit : Tout le monde ne peut tout avoir." Si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, où seraitle corps? " Tantôt il laisse tomber quelque autre parole consolante.Il démontrera, par exemple, que les moindres grâces sont dignesd'envie, comme les plus grandes, parce que ces grâces-là aussine sont pas accordées à tout le inonde. Pourquoi vous affligerde ce que vous n'avez pas le don de guérir? Songez que votre lot,tout humble qu'il est, est encore un privilége. " Tous ont-ils ledon des langues? Tous ont-ils le don de les interpréter? " Les donsles plus précieux n'ont pas été accordés àtous par la main de Dieu ; Dieu n'a fait que les répartir entreses différentes créatures, et pour les dons les moins précieux,il a agi de même. Il a eu pour but de faire régner entre nousla bonne harmonie et la charité: Il fallait que chacun eûtbesoin de son prochain, pour être forcé par là de s'unirà son frère. Les arts, les éléments, les plantes,nos membres , tous les êtres sont soumis au même système.

3. Il répand ensuite sur les coeurs abattus une consolation biencapable de les relever et de les apaiser. La voici : " Soyez jaloux ",dit-il, " d'acquérir les dons qui sont les meilleurs.

Et je vais vous montrer une voie plus excellente encore ". Il montre,en parlant ainsi , qu'il fait allusion à ceux qui sont moins bienpartagés que les autres; et qu'il dépend d'eux d'êtremieux partagés. En disant : " Soyez jaloux d'acquérir ",il demande à ses disciples du zèle et de l'ardeur pour lesbiens spirituels. Il ne parle pas des dons les plus grands. Il dit : "Les dons les meilleurs ", c'est-à-dire, les plus utiles. Il veutdire : Poursuivez sans cesse les dons spirituels, et je vous indiqueraila voie qui y conduit. Il n'a pas dit : " Tel ou tel don "; mais la voiequi conduit aux dons spirituels, afin de donner plus de valeur àses promesses. Il veut dire par là : je ne me bornerai pas àvous indiquer deux ou trois de ces dons, mais la voie qui mène àtous les dons du Seigneur, la voie qui , pour dire plus encore, est ouverteà tout le monde. Il ne s'agit point ici de telles ou telles grâcesaccordées (512) aux uns, refusées aux autres. Il s'agit d'unegrâce universelle. Il invite donc tout le monde à y prendrepart; car il dit: " Montrez-vous jaloux d'acquérir les dons quisont les meilleurs, et je vais vous montrer une voie plus excellente encore". C'est de la charité envers le prochain qu'il veut parler. Puis,avant d'aborder ce qui concerne cette vertu et d'en faire un pompeux éloge,il lui compare les autres dons spirituels et il en fait bon marché,en montrant que sans la charité ils ne sont rien , et c'est icique brille sa haute sagesse. Car s'il avait à l'instant mêmeentamé le chapitre de la charité, si, après ces mots:"Je vais vous montrer la voie ", il eût ajouté : Cette voiec'est la charité ; s'il n'eût pas, au moyen d'une comparaison, développé son idée , ses paroles auraient fait riredes disciples encore peu faits à ce langage et tout surpris de sanouveauté. Aussi ne dit-il pas tout de suite le mot de l'énigme.Mais après avoir, par son accent de conviction, éveilléses auditeurs, après avoir dit: Je vais vous montrer une voie plusexcellente encore, après avoir excité leur curiosité,il n'entre pas tout de suite en matière ; mais il enflamme encorela curiosité de ses disciples. Il commence par passer tous les donsspirituels en revue , -pour montrer qu'ils ne sont rien sans la charité.Il fait voir à ses auditeurs combien il leur est nécessairede s'aimer mutuellement , puisque c'est pour avoir négligéla charité qu'ils se sont attiré tous leurs maux. C'est lemoyen de mettre dans tout son jour l'importance de cette vertu.

Les autres dons spirituels, en effet, loin de les réconcilierentre eux et de les attacher les uns aux autres, n'ont fait que les désunir.Mais la charité a concilié et uni ceux que les dons spirituelsavaient divisés. Toutefois il ne proclame pas tout de suite cettevérité; mais il va au-devant des désirs de ses auditeurs,en posant pour principe que cette vertu est par elle- même un donspirituel qui mène à tous les autres. Si donc vous ne voulezpas aimer votre frère par devoir , devenez charitable pour recevoirun témoignage plus grand que tous les autres de la bontédivine, et l'un de ses dons les plus magnifiques. Et voyez par oùil commence. Il commence par le don qui excitait surtout l'admiration deson auditoire, par le don des langues, et, en parlant de ce don, il luidonne toute son étendue. Il ne dit pas : quand je parlerais deslangues inconnues, mais : " Quand je parlerais les langues des hommes ".Qu'entend-il par ce mot " des hommes? " Il veut dire : De tous les hommesqui sont dans l'univers. Et cette hyperbole ne lui suffit pas encore. Maisil en ajoute une autre plus énergique que la première , quandil dit: " Lors même que je parlerais le langage des anges, sans lacharité, je ne serais qu'un airain sonore, une cymbale retentissante". Voyez comme il exalte ce don, pour le rabaisser ensuite jusqu'àterre. Il ne s'est pas contenté de dire : Je ne serais rien; ila dit : " Je ne serais qu'un airain sonore ", c'est-à-dire, un métalinsensible et sans âme. Mais que signifie ce mot. " un airain sonore?"Cela veut dire qu'il ne proférerait que des paroles vaines, futileset sans effet. Et non-seulement, dit-il, ma parole serait mutile; maiselle ennuierait et rebuterait bien des gens. Voyez-vous comme il assimilel'homme sans charité aux objets inanimés et insensibles.Maintenant, s'il parle du langage des anges, ce n'est pas qu'il veuilleen faire des êtres matériels; niais il veut dire : Quand jeparlerais aussi bien que les anges, quand ils s'entretiennent; je ne seraisrien sans la charité. Que dis-je? je serais à charge àmes auditeurs.

Ainsi , quand il dit ailleurs : " Devant lui fléchiront le genoutous les habitants du ciel, de la terre et des enfers ", il n'a pas l'intentionde représenter les anges avec des genoux et une charpente osseuse.Il veut exprimer, par les signes usités chez les hommes, une adorationgrande et profonde. De même ici il appelle langue non pas un organede chair, mais l'entretien des anges qu'il désigne par un mot appartenantau vocabulaire des hommes. Puis , afin de mieux faire goûter sesparoles, il ne s'arrête pas au don des langues; il continue, en énumérantles autres dons spi. rituels et les rabaissant tous, quand ils ne sontpas accompagnés de la charité, il fait enfin le portraitde cette vertu et, se servant de l'amplification oratoire , il s'élèvedes dons les moins précieux aux dons les plus importants. Le donqu'il a placé au dernier degré de l'échelle des grâces,.le don des langues, est celui par- lequel il commence, en arrivant, commeje l'ai dit, par une progression ascendante, aux dons les plus précieux.Après avoir parlé du don des langues, il passe au don deprophétie et dit : " Quand même j'aurais le don de prophétie", en exaltant ce don.

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Tout à l'heure il ne s'est pas contenté de dire: Quandje parlerais des langues inconnues; il a dit : Quand je parlerais toutesles langues des hommes. Il a été plus loin; il a dit: Quandje parlerais toutes les langues des anges, et il a démontréqu'un pareil donne serait rien sans la charité. C'est ainsi quemaintenant il ne parle pas du don de prophétie simplement, maisde ce don dans toute son étendue. Après avoir dit : Quandj'aurais le don de prophétie, il ajoute: " Quand je con" naîtraistous, les mystères, et que j'aurais une " science parfaite de touteschoses " , en insistant sur ce don avec emphase.

4. Passant aux, autres dons spirituels, pour ne pas tomber dans unefastidieuse énumération, il place avant tout, en l'élevantbien haut, la mère et la source de tous les dons spirituels. Ildit : " Quand j'aurais la foi ". Cette expression ne lui suffit pas. Ilajoute ce mot employé par le Christ pour marquer les plus grandseffets de cette vertu. " Quand j'aurais une foi capable de transporterles montagnes, sans la charité, je ne serais rien ". Voyez commeil rabaisse encore le don des langues. Selon lui , la prophétiea le grand avantage de pénétrer les mystères et d'avoirla toute science; la foi opère avec force, puisqu'elle transporteles montagnes: mais, quand il parle du don des langues, il se borne àdire que c'est un don spirituel. Voyez aussi comme il a su résumertous les dons en deux mots, " la prophétie " et " la foi ", cartous les signes miraculeux consistent soit en paroles soit en actions.Mais le Christ avait dit que c'était un des moindres effets de lafoi de transporter les montagnes. Car c'est en ce sens qu'il a prononcéces mots : " Avec une parcelle de foi aussi minime qu'un grain de sénevé,vous direz à cette montagne : Passe de ce côté, etelle y passera ". Comment donc se fait-il que Paul fasse consister dansce miracle toute la puissance de la foi ? Que répondre àcela? Le voici. Saint Paul s'est servi de cet exemple, parce que c'estbeaucoup, de transporter une montagne. Il n'a pas voulu renfermer danscet acte toute la puissance de la foi ; mais il s'est servi de cette imagepour développer son idée, pour frapper des hommes simples.Il veut en venir à l'expression de cette vérité :j'aurais beau avoir une foi capable de transporter les montagnes, je neserais rien sans la charité. " Et quand j'aurais distribuétout mon bien pour nourrir les pauvres, quand j'aurais livré moncorps pour être brûlé, si je n'avais point la charité,tout cela ne me servirait de rien (3) ". Voyez quelle hyperbole ! Voyezcomme il développe ces pensées ! Il n'a pas dit : Quand jedonnerais aux pauvres la moitié, les deux tiers, les trois quartsde mon bien; il a dit : Quand je donnerais tout mon bien, et il ajoute:" pour nourrir les pauvres ". A la générosité vients'ajouter ici une tendre sollicitude. " Et quand je donnerais mon corpspour .être brûlé ". Il n'a pas dit simplement: Quandje mourrais, il emploie ici les figures les plus fortes. Il nous met devantles yeux la mort la plus terrible,, le supplice d'un homme brûlévif, et cette mort ne serait rien, selon lui, sans la charité. Mais,pour montrer jusqu'où va ici l'hyperbole, je dois produire les témoignagesdu Christ relatifs à l'aumône et à la mort. Le Christa dit : " Si vous voulez être parfait, vendez tons vos biens; donnez-enla valeur aux pauvres et suivez-moi ". (Matth. XIX, 21.) Puis il dit, àpropos de la charité : " La plus grande charité c'est dedonner sa vie pour ses amis ". (Jean, XV, 13.) C'est donc là, mêmeaux yeux de Dieu, le plus grand de tous les sacrifices. Et je prétendsmoi, s'écrie saint Paul, qu'en subissant la mort pour Dieu, qu'enlivrant son propre corps pour être brûlé, on ne retireraitpas grand fruit de ce sacrifice, si l'on n'aimait pas son prochain.

Quand on avance que les dons spirituels ne sont pas fort utiles sansla charité, on ne dit rien de bien étonnant; car, dans lavie, il y a des dons spirituels qui n'ont pas grande importance. Bien deshommes ont .prouvé qu'ils avaient reçu en partage certainsdons spirituels et pourtant ils ont été punis, comme desméchants qu'ils étaient. Témoin ceux qui au nom duChrist prophétisaient, chassaient les démons, et faisaientforce miracles, comme le traître Juda. Les fidèles, au contraire,qui ont mené une vie pure, ont par cela seul été sauvés.Que les dons spirituels, je le répète, ne puissent rien sansla charité, il n'y a donc rien là d'étonnant; maisqu'une vie vertueuse et pure ne puisse rien sans elle, voilà uneassertion qui va bien loin et qui crée une grande difficulté.Le Christ, en effet, ne semble-t-il pas décerner les plus hautesrécompenses à l'abandon des biens corporels et aux dangersdu martyre? Ne dit-il pas au riche, je (514) le répète :" Si vous voulez être parfait, vendez "tout ce que vous avez, donnez-enle prix " aux pauvres et suivez-moi? " Ne dit-il pas à ses disciples,à propos du martyre : " Celui " qui perdra la vie pour moi la retrouvera.

Celui qui ne m'aura pas désavoué devant " les hommes,je ne le désavouerai pas moi devant mon père, qui est dansles cieux ". (Matth. XVI, 25, et X, 32.) Car c'est chose pénibleet surnaturelle qu'un pareil dévouement : ils le savent bien, leshommes qui ont obtenu les palmes du martyre. La parole humaine n'est pointà la hauteur d'un pareil sacrifice, d'un acte si admirable qui supposeune âme si généreuse.

.5. Et pourtant, nous dit saint Paul, sans la charité, ce merveilleuxdévouement ne sert pas à grand'chose, quand même ony joindrait l'abandon de sa fortune. Pourquoi donc ce langage? J'essaieraide l'expliquer, après avoir cherché comment il se fait quel'homme qui distribue tout son bien pour nourrir les pauvres, puisse êtrecependant un homme sans charité. Car enfin, l'homme qui est prêtà livrer son corps au bûcher, malgré les dons spirituelsqu'il peut avoir; peut encore ne pas aimer son prochain. Mais celui qui,non routent de donner ses biens, les distribue pour nourrir les pauvres,comment peut-il se faire qu'il manque dé charité ? Que répondreà cela? Que cette absence de charité chez un pareil Hommeest une hypothèse gratuite. L'apôtre, en effet, emploie volontiersde semblables hypothèses, lorsqu'il a recours à l'hyperbole.Ainsi, il dira aux Galates : " Si nous-même, si quelque ange descendudu ciel vient vous annoncer autre chose que ce que je vous ai enseigné,qu'il soit anathème ". (Gal. I, 8.) C'est là une suppositionimpossible; mais, pour. montrer l'excellence de sa parole, il emploie unehypothèse qui ne pouvait jamais se réaliser. Dans son épîtreaux Romains, il dit encore : " Ni les anges, ni les dominations, ni lespuissances, ne pourraient arracher de nos coeurs l'amour de Dieu". (Rom.VIII, 39.) Jamais les anges n'auraient essayé de rien faire de semblable;c'est donc encore ici une hypothèse impossible, comme ce qui suit: " Jamais nulle autre créature ne pourrait nous ôter cetamour " . Nulle autre créature? Il parle ici de toutes les créaturesimaginables, créatures célestes et créatures terrestres.Mais ici encore, il suppose ce qui ne peut être, pour exprimer l'ardeurde son amour. C'est donc aussi ce qu'il fait, lorsqu'il dit: Quand on donneraittout son bien, ce sacrifice serait inutile, si l'on n'avait pas la charité.Oui, voilà comment on peut expliquer ce passage. Peut-êtreaussi saint Paul veut-il dire que nous devons nous identifier de coeuravec ceux à qui nous donnons, que nous ne devons pas nous contenterde leur donner froidement, que nous devons les plaindre, venir àeux le coeur brisé, et pleurer avec les indigents.

Voilà pourquoi Dieu a fait une loi de l'aumône. Dieu n'avaitpas besoin de nous pour nourrir les pauvres; mais il a voulu nous unirpar la charité, nous enflammer d'un mutuel amour; voilà pourquoiil nous a ordonné de nourrir les pauvres. De là encore cesmots de l'apôtre : " Mieux vaut une bonne parole qu'un don : voilàune parole plus précieuse qu'un don ". (Eccli. XVIII, 16, 17.) Etle Maître dit lui-même: " C'est la miséricorde que jeveux et non le sacrifice ". (Matth. IX, 13.) On aime d'ordinaire ceux àqui l'on fait du bien, et l'on s'attache à ses bienfaiteurs, etc'est pour resserrer les liens de l'affection que le Christ a établicette loi. Mais voici à quoi se réduit la difficulté: d'après le Christ, l'aumône et le courage des martyrs sontdeux vertus parfaites : d'après saint Paul, elles sont imparfaitessans la charité. Il n'est pas ici en contradiction avec le Christ,à Dieu ne plaise ! au contraire il est avec lui en parfaite harmonie.Le Christ, en s'adressant au riche, ne se contente pas de dire : Vendezvos biens et donnez-en le prix aux pauvres. Il ajoute : Venez ici et suivez-moi.Or pour suivre le Christ, pour se montrer son disciple, il n'y a rien detel que la charité. " Le meilleur moyen de montrer à toutle monde que vous êtes mes disciples, c'est de vous aimer les unsles autres ", (Jean, XIII, 35.) Et quand il dit : " Celui qui aura perdula vie pour moi, la retrouvera. Celui qui me confessera devant les hommes,je le confesserai devant mon Père dans les cieux ", le Christ estloin de nier que la charité ne joue ici un rôle essentiel,il ne fait que montrer la récompense réservée àces efforts de courage. D'ailleurs avec le martyre il exige la charité,et c'est ce qu'il a clairement fait entendre en ces termes : " Vous boirezmon calice et vous recevrez mon baptême " (Matth. XX, 23), c'est-à-dire,vous supporterez le martyre, vous serez tués pour moi. Pour ce (515)qui est "d'être assis à ma droite ou à ma gauche ",ce n'est pas qu'il y ait des places où l’on soit assis àsa droite ou à sa gauche, c'est une manière d'indiquer lapréséance, l'honneur suprême. " Ce n'est pas àmoi à vous le donner ", dit-il, " mais ce sera pour ceux àqui cela sera préparé ". Montrant ensuite à qui cethonneur est préparé, il appelle ses disciples : " Que celuiqui voudra être le premier parmi vous , soit votre serviteur àtous " (Ib. V, 26), leçon d'humilité et de charité.C'est une haute charité qu'il demande. Aussi ajoute-t-il : " LeFils de l'homme n'est pas venu pour se faire servir, mais pour servir lesautres et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs " ; il montrepar là qu'il faut aimer jusqu'à subir la mort pour ceux quel'on aime: car c'est la plus grande preuve d'amour qu'on puisse leur donner.Aussi dit-il à Pierre " Si vous m'aimez, paissez mes brebis ". (Jean,XIII, 19.) Voulez-vous comprendre la grandeur et la beauté de lacharité, peignons-la par. des paroles, puisque nous ne voyons passon image réelle. Représentons-nous tous les biens dont elleserait la source, si elle abondait en tous lieux. Alors plus de lois, plusde tribunaux, plus de supplices, plus riel de semblable. Si nous nous aimionstous les uns les autres, plus d'outrages; meurtres, luttes, guerres, dissensions,larcins, pillages, tous les fléaux disparaîtraient et le vicene serait même pas connu de nom. Or les dons miraculeux; loin deproduire un pareil effet, ne font qu'exalter la vanité et l'arrogance,si l'on n'y prend garde.

6. Il y a un côté admirable dans la charité. Toutesles autres qualités ne sont pas exemptes d'alliage : le détachementdes biens est souvent une cause d'orgueil ; l'éloquence est accompagnéeda désir de la gloire; l'humilité a quelquefois .d'elle-même.une conscience superbe. Mais la charité est exempte de toutes cesmaladies ; elle ne s'élève jamais aux dépens de celuiqu'elle aime. Ne me parlez pas de la charité s'attachant àun seul objet d'affection; regardez la. charité . qui s'étendà tous les hommes également, et c'est alors que vous en verrezla vertu. Ou plutôt, si vous voulez, supposez un seul êtreaimé et un seul être qui l’aime, qui l'aime, bien entendu.,comme on doit aimer. Il trouvera le ciel, sur la terre; il goûterapartout les douceurs de la tranquillité, il se tressera des couronnessans nombre. Un tel homme ne connaîtra ni l'envie, ni la colère,ni la jalousie, ni l'arrogance, ni la vaine gloire, ni la détestableconcupiscence, ni l'amour insensé et ses poisons; il conserverala pureté de son âme. De même que personne ne chercheà se faire tort à soi-même, de même il ne ferapas tort à son prochain. Un tel homme marchera sur la terre, encompagnie de Gabriel. Eh bien! cet homme-là, c'est celui qui possèdela charité. Quant à celui qui fait des miracles signaleset qui possède la science parfaite, sans la charité, il auraitbeau ressusciter les morts par milliers, il n'en tirera pas grand profit,s'il rompt avec l'humanité, s'il ne peut souffrir le contact deses compagnons de chaîne. Aussi le Christ a-t-il dit que la meilleurepreuve d'amour qu'on puisse lui donner, c'est d'aimer son prochain. " Sivous m'aimez plus que ces hommes, Pierre, paissez mes brebis ". Voyez-vouscomme il fait encore entendre par ces paroles que la charité estsupérieure au martyre ?

Supposez un père qui chérit son fils jusqu'à donnersa vie pour lui, et un ami attaché à ce. père, maisn'ayant pour le fils que de l'indifférence, le père irriténe fera aucune attention à cet attachement dont il est l'objet etne verra que le mépris auquel son fils est en butte. Ce qui a lieuici, quand il s'agit d'un père et d'un fils, a lieu à plusforte raison quand il s'agit de Dieu et des hommes; car Dieu est le meilleurde tous les pères. Ainsi, après avoir dit : " Voici le premieret le plus grand de tous les commandements : Vous aimerez le Seigneur,votre Dieu ", Jésus a dit : " Voici le second ", et il a expressémentajouté, "qui est semblable au premier : Vous " aimerez votre prochaincomme vous-même ". (Matth. XXII, 38, 39.) Et voyez avec quelle énergieil exige cet amour ! Il dit, en parlant de Dieu: Vous l'aimerez " de toutvotre coeur " ; il dit en parlant du prochain : Vous l'aimerez " commevous-même ". Ah ! si l'on observait bien ce commandement, il n'yaurait ni esclave ni- homme libre; ni prince ni sujet; ni riche ni pauvre; ni petit ni grand ; le démon n'aurait jamais étéconnu : je ne dis pas celui que nous connaissons, mais tout autre, maiscent autres, mais des légions innombrables de démons se seraienttrouvées sans puissance, en face de la charité. La paillerésisterait au feu plutôt que le démon à laflamme de la charité. Oui, la charité est plus forte qu'unrempart, plus solide que le métal le plus dur. Imaginez (516) quelquechose de plus solide encore que tous les métaux, la charitérestera toujours la plus forte. Ni les richesses ni la pauvretén'en triomphent, ou plutôt, avec la charité, il n'y auraitni pauvreté, ni richesse excessive, il n'y aurait que les avantagesdont la richesse et la pauvreté sont les sources. A la richessenous demanderions l'abondance, à la pauvreté une existencelibre de soucis, et les inquiétudes compagnes de la richesse etla crainte de la pauvreté ne feraient plus notre tourment.

Que dire des avantages de la charité? Quelle vertu ! Quelle joieelle procure ! De quelles douceurs elle nous inonde ! Les autres vertusentraînent toujours quelque mal avec elle ; le jeûne, la tempérance,les veilles entraînent l'envie, la concupiscence, te mépris.La charité au contraire aux avantages qu'elle procure joint desplaisirs délicieux et sans mélange. Comme une abeille laborieuse,elle va de toutes parts recueillir son miel , pour le déposer dansl'âme de celui qui aime. Pour l'esclave, elle rend la servitude plusdouce que la liberté. Celui qui aime, aimé mieux obéirque de commander, quoique le commandement ait ses douceurs. Mais la charitéchange la nature. Elle vient à nous, les mains pleines. Quelle mèreest plus caressante ? Quelle reine est plus riche ? Tous les travaux sontpar elle légers et faciles. Elle sème de fleurs le cheminde la vertu et d'épines celui du vice. Et remarquez bien ceci. Noustrouvons qu'il est dur de se priver de son bien. Avec elle, nous trouvonsque cela est doux. Accepter le bien d'autrui nous semble agréable,avec elle ce n'est plus là un bonheur pour nous, c'est un écueilà fuir. La médisance si douce pour tout le monde devientpar elle quelque chose d'amer, tandis que nous trouvons de la douceur àdire du bien des autres; quoi de plus doux,que de louer celui qu'on aime?La colère a sa volupté que la charité lui fait perdre,en extirpant ce vice dans sa racine. L'objet aimé a beau faire,celui qui aime ne se montre jamais irrité. Loin de témoignerla moindre aigreur, il n'a pour celui qu'il aime que des larmes , dèsexhortations , des prières. Le voit-il en faute, Il pleure, il esttriste, mais cette tristesse a ses charmes; car les larmes et la tristessede la charité ont plus de suavité que le rire et la joie.

Ceux qui rient ne sont pas aussi heureux que ceux qui pleurent sur leursamis. Si vous ne me croyez pas, arrêtez leurs larmes et c sera leurcauser la plus terrible souffrance. Mais l'amour, dites-vous , ne donneque des plaisirs insensés. Ah ! ne tenez pas un pareil langage;car il n'y a rien d'aussi pur que la véritable charité.

7. Ne me parlez pas de cet amour vulgaire et trivial qui est plutôtune maladie que de la charité et de l'amour. Parlez-moi de cet amourque demande l'apôtre, d'un amour qui cherche les intérêtsde l'objet aimé, et vous verrez qu'un pareil amour surpasse celuid'un père. Les avares fuient la dépense, préfèrentla détresse à la douleur de voir diminuer leur trésor.Ainsi l'homme qui aime bien, préférera mille souffrancesà la douleur de voir souffrir celui qu'il aime. Comment donc, direz-vous,cette Egyptienne, qui aimait Joseph, a-t-elle voulu l'outrager? C'est qu'ellel'aimait d'un amour satanique. L'amour de Joseph ne ressemblait pas àcelui-là ; c'était celui que demandait saint Paul. Considérezles paroles que dictait à Joseph la charité et le langagede cette femme : Outrage-moi , disait-elle, et fais de moi une adultère;rends-toi coupable envers mon mari , bouleverse toute la maison, perdsla grâce de Dieu. Et ces paroles prouvaient qu'elle n'aimait pasJoseph, qu'elle ne s'aimait pas elle-même. Mais lui, qui aimait sincèrement,rejeta toutes ces propositions. Et ce qui prouve l'intérêtqu'il lui portait, ce sont les conseils qu'il lui donne. Non content dela repousser, il emploie une exhortation capable d'éteindre sa flammecriminelle: " Mon maître, dit-il, se repose sur moi ; il ne saitpas même ce qu'il a dans sa maison ". (Gen. XXXIX, 8.) II lui rappelleaussitôt son mari, pour lui faire honte. Il ne dit pas : votre mari,mais " mon maître ", pour mieux la retenir, pour la faire réfléchir.Elle est la maîtresse et c'est son esclave qu'elle aime ! Car s'ilest mon maître lui, vous êtes ma maîtresse. Rougissezde parler ainsi à votre esclave, songez à celui dont vousêtes la femme, à celui auquel vous voulez vous unir, àcelui que vous payez d'ingratitude. Voyez; j'ai pour lui plus d'affectionque vous. A cette femme sans délicatesse et sans pudeur, àcette femme incapable d'un sentiment élevé , il parle lelangage des souvenances humaines, pour la faire rougir: " Mon maîtrese repose entièrement sur moi " c'est-à-dire, il me comblede bienfaits; je ne puis donc blesser mon maître dans ce qu'il a(517) de plus cher. Il m'a mis à la tête de sa maison et jeviens après lui. " Il ne s'est réservé que vous ".Par ces paroles, il fait remonter cette femme au rang dont elle veut descendre,pour la rappeler à la pudeur et lui montrer la place honorable qu'elleremplit. Il ne s'arrête pas là : Vous êtes sa femme,lui dit-il, comment donc pourrais-je faire une aussi mauvaise action ?Vous me dites : Mon mari n'est pas là, il ignorera l'outrage; maiscet outrage aura Dieu pour témoin. Loin de profiter de ces conseils,elle cherchait à l'attirer. C'était une démence furieuse,ce n'était pas son amour pour Joseph qui la faisait agir, et lasuite l'a bien prouvé. Elle prend son mari pour juge , elle dresseson accusation , elle a recours au faux témoignage ; elle fait deson mari une bête féroce auquel elle livre un innocent. Ellefait jeter Joseph en prison. Que dis-je ? Elle fait tout ce qu'elle peutpour causer sa mort , tant elle exalte la fureur de son juge !

Eh bien, Joseph use-t-il de représailles? Non il ne se défendpas, il n'accuse pas cette femme. Mais, direz-vous, on n'aurait pas voulule croire. Pourtant, il était fort aimé de son, maître,cela est évident, et il en fut toujours aimé. Car, si cemari furieux ne l'avait pas beaucoup aimé, il l'aurait tué,quand il gardait le silence, quand il ne se défendait pas. C'étaitun prince égyptien blessé dans son honneur, il le croyaitdu moins, et cela par un de ses serviteurs, oui, par un de ses serviteursqu'il avait comblé de bienfaits. Mais toutes ces considérationscédèrent à l'amour et à la sympathie que Dieumit dans le cœur du maître. Outre cette sympathie et cet amour, Josephavait pour lui des preuves sérieuses , s'il avait voulu se défendre; et ces preuves, c'étaient ses vêtements restés entreles mains de cette femme. Si elle avait été en butte àquelque violence , au lieu de montrer les vêtements de Joseph , elleaurait dû montrer sa tunique lacérée, son visage déchiré." Mais ", dit-elle, " c'est parce qu'il m'a entendue crier, qu'il s'estenfui, en laissant ses vêtements entre mes mains ". (Gen. XXXIX,15.) Pourquoi donc le dépouiller de ses vêtements ? Que pouviez-vousdemander, vous qui étiez exposée à sa violence? D'êtredélivrée de l'auteur d'un pareil attentat. Mais ce n'estpas seulement sa conduite en cette occasion, c'est le reste de sa vie quia mis à nu son coeur bienveillant et charitable. Réduit àexposer les motifs de sa longue incarcération , au lieu d'exposerles faits dans toute leur réalité, il se contente de dire: " Je n'ai rien fait; mon malheur est d'avoir été arrachéà la terre des Hébreux ". (Gen. LX, 15.) Il se tait sur lafemme adultère. Il ne se glorifie pas de son innocence , comme toutautre aurait pu le faire à sa place , dans une circonstance oùle récit de ce qui s'était passé n'était pasune affaire de vanité, mais un moyen de repousser les suppositionsque pouvait faire naître cet emprisonnement. Si les pécheurseux-mêmes, en pareille matière, ne s'abstiennent pas d'accuser,quelque déshonorante que soit l'accusation, comment ne pas trouveradmirable cet homme qui est resté pur et qui , malgré cela,ne parle point de l'amour de cette femme, ne révèle pointsa faute, cet homme qui, monté sur le trône d'Egypte, ne sesouvient plus de l'outrage et ne punit point la coupable?

8. Voyez comme il la ménageait, et pourtant cette femme n'aimaitpas, mais elle était en démence. Elle n'avait pas de l'amourpoux Joseph ; elle voulait satisfaire son caprice. Qu'on pèse bienses paroles , elles respirent toutes la fureur et le meurtre. Que dit-elleà son mari ? " Vous avez amené ici un esclave hébreu,pour qu'il nous insultât ". (Gen. XXX, 17.) Elle reproche àson mari le bien qu'il a fait : elle lui montre les vêtements deJoseph, cette femme plus cruelle qu'une bête féroce. Ah !Joseph n'agit pas ainsi. Que dire de sa douceur, lorsqu'à l'égardde ses frères qui avaient failli le tuer, il se montre tel qu'ilavait été toujours, ne laissant échapper sur leurcompte, ni en particulier, ni en public, aucune parole amère oufâcheuse. Voilà pourquoi saint Paul appelle la charitéla mère de toutes les vertus; voilà pourquoi il la met au-dessusde tous les signes et de tous les dons spirituels. L'or répandusur les vêtements et sur les chaussures n'est pas, à lui seul,une marque suffisante de la royauté; mais quand nous apercevonsla pourpre et le diadème , nous n'en demandons pas davantage, pourla reconnaître. Il en est de même ici. Le diadème dela charité montre suffisamment le disciple du Christ non-seulementà. nous chrétiens, mais encore aux infidèles. " Vousvous ferez reconnaître à tous pour mes disciples , si vousvous aimez les uns les autres ". (Jean, XIII, 35.) Ce signe-là estdonc au-dessus de tous les autres, puisque c'est le signalement du disciplede Jésus-Christ. Que d'autres (518) produisent des miracles en foule,s'ils sont divisés entre eux, ils seront 1a risée des infidèles.Qu'ils n'aient aucun miracle à montrer et qu'ils aient les uns,pour les autres une ardente charité, ils seront pour tout le mondeun objet de respect, ils seront toujours invincibles.

Si nous admirons saint Paul, ce n'est point à cause des mortsqu'il a ressuscités, ce n'est point à cause des lépreuxqu'il. a guéris; c'est parce qu'il a dit : " Quel est l'infirmedont je ne partage pas les infirmités ? Quel est l'homme qui estscandalisé, sans que je ne brûle?." (II Cor. XI, 29.) Un millierde signes miraculeux ne valent pas ces simples paroles. Ne disait-il paslui-même qu'une grande récompense lui avait étéréservée ; non pour avoir fait des miracles, mais pour s'êtrefait infirme avec les infirmes.? Et quelle est cette récompense,poursuit-il? " C'est de prêcher gratuitement l'Evangile ". (I .Cor.IX, 18.) Et quand il se préfère aux apôtres, il nedit pas : J'ai fait plus de miracles qu'eux, mais " J’ai plus travailléqu'eux ". (I Cor. XV, 10.) Il allait jusqu'à vouloir mourir de faim,pour sauver ses disciples: " Mieux vaut pour moi mourir ", dit-il, " quede souffrir qu'on me fasse perdre cette gloire ". (I Cor. IX, 15.) Ce n'étaitpas pour se glorifier qu'il parlait ainsi, c'était pour ne pas avoirl'air de leur faire des reproches. Jamais, en effet; il ne se glorifiede ses bonnes oeuvres, si la circonstance ne l'y porte ; mais alors mêmequ'il est contraint à le faire, il se donne le nom d'insensé.

Si parfois il se glorifie, c'est des infirmités, des outragesqu'il a dû subir, c'est de sa commisération pour ceux quisouffrent. Témoin ces paroles : " Qui donc est malade, sans queje sois malade avec lui ? " Ces paroles-là en disent plus que lespérils affrontés; aussi c'est par elles qu'il finit, pourdonner plus de force à son discours. Comment donc ne pas reconnaîtrenotre indignité , si nous nous comparons à lui, nous quine savons ni mépriser les richesses, quand il s'agit de notre intérêtvéritable, ni donner notre superflu? Ah! saint Paul n'agissait pasainsi; il se donnait corps et âme, pour que ceux qui le lapidaient,qui le souffletaient, pussent obtenir le royaume des cieux. C'est le Christ,disait-il, qui m'a appris à aimer ainsi, en léguant aux hommes,dans ses commandements, un nouveau système de charité et,en joignant l'exemple au précepte. Le roi de l'univers, jouissantede la béatitude suprême, ne s'est pas détournéde ces hommes tirés par lui du néant, combles par lui debienfaits, qui l’abreuvaient d'outrages et qui le conspuaient. C'est poureux qu'il s'est fait homme, qu'il a conversé avec des courtisaneset des publicains, qu'il a guéri des, démoniaques et qu'illeur a promis le ciel. Pour prix de tous ces bienfaits, les hommes l'ontsaisi; l'ont souffleté, l'ont garrotté, l'ont flagellé,l'ont bafoué et ont fini par le crucifier. N'importe : il ne s'enest pas détourné encore, mais, jusque sur la croix , il adit " Mon Père, pardonnez-leur ". (Luc, XXIII, 34.) Le larron quivenait de l'accuser, il lui a ouvert les portes du paradis. Paul, son persécuteur,i! en a fait un apôtre; ses propres disciples, ses disciples fidèles,il les a livrés à la mort, en les sacrifiant aux Juifs quil'avaient crucifié. Recueillons en notre âme ces exemplesdonnés par un Dieu, ces exemples donnés par les hommes ettâchons d'imiter ces. illustres modèles. Tâchons d'acquérir,cette charité supérieure à tous les dons spirituels,pour être heureux en cette vie et dans l'autre. Puisse ce bonheurdevenir notre partage, par la grâce et le bienfait de Notre-SeigneurJésus-Christ auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit,appartiennent la gloire, la puissance, l'honneur, aujourd'hui et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIII

LA CHARITÉ EST PATIENTE; ELLE EST BIENFAISANTE; ELLE N'EST POINT ENVIEUSE; ELLE N'AGIT POINT A LA LÉGÈRE; ELLE NE S'ENFLE POINT D'ORGUEIL. (CHAP. XIII, JUSQU'Au VERS. 8.)

1. Après avoir déclaré que la foi, la science,le don de prophétie, le don des langues, le don d'assistance, ledon de guérison ne servent pas à grand'chose sans la charité,il nous la dépeint dans toute sa beauté et dans toute sapureté. 11 répand sur ce portrait les charmes, c'est-à-dire,les couleurs et les traits de la vertu ; il a soin d'établir entretoutes les parties de cette image une parfaite harmonie. Gardez-vous den'accorder aux paroles de l'apôtre que peu d'attention, pesez-lesau contraire avec soin , l'une. après l'autre ; c'est le moyen d'apprécierce trésor et l'habileté du peintre. Voyez par où ilcommence et quelle est la qualité qu'il regarde comme la sourcede tout bien. Cette qualité , c'est la patience. Voilà labase de toute philosophie ! C'est pourquoi un sage disait : " L'homme patientfait preuve d'une haute sagesse; l'homme impatient n'est qu'un grand fou". (Prov. XIV, 29.) Et comparant la patience à une place forte,il déclare que la comparaison est tout à l'avantage de cettequalité. Cette qualité est une armure impénétrable,une tour à l'épreuve de tous les assauts. Comme l'étincellequi tombe sur l'abîme et qui, sans endommager l'abîme, s'éteintd'elle-même , chaque trait imprévu qui tombe sur une âmepatiente, s'émousse aussitôt , sans troubler le repos de cetteâme. Quoi de plus fort que la patience ! Les armées, les richesses,la cavalerie, les remparts, les armures, tout est faible auprèsde la patience. Avec tout cet appareil guerrier, un conquérant ,vaincu souvent par sa fureur, se voit renversé comme un faible enfant,en semant -sur ses pas le trouble et la tempête. Mais l'homme patientest comme dans un port, où il goûte un calme profond. Le dommageque vous lui causerez ne pourra émouvoir ce roc; vos outragésne pourront ébranler cette tour; vos coups s'amortiront sur ce,métal indomptable. La patience s'appelle aussi longanimité,parce que l'homme patient a une âtre d'une vaste étendue,c'est-à-dire une grande âme; car " longueur et grandeur "sont des ternies synonymes. Mais cette qualité vient de la charitéet rapporte de grands avantages à ceux qui la possèdent etqui en jouissent.

Ne me parlez pas ici de certaines âmes dont on peut désespérer,de ces hommes qui faisant le mal impunément, se plongent encoreplus avant dans le mal. Cette corruption n'est pas l'effet de la patiencedu sage, mais de la perversité des méchants qui en abusent.Parlez-moi, non de ces hommes pervers, mais de ces âmes plus douces,à qui la patience du sage rapporte un grand profit: quand ces hommesfont le mal et qu'on ne le leur rend pas, ils admirent la douceur de l'hommepatient, ils y puisent un grand enseignement philosophique. Mais l'apôtrene s'arrête pas là, et détaillant les autres perfectionsde 1a charité, il ajoute : " La charité est bienfaisante". Il y a des hommes en effet pour lesquels la patience n'est pas, la (520)voie de la sagesse, mais un acheminement laborieux vers la vengeance. Lacharité , dit l'apôtre, ne tombe pas dans ce vice. Voilàpourquoi il ajoute : " La charité est bienfaisante ". Ce n'est pointpour attiser la flamme de la colère dans les âmes irritées,qu'elle se montre douce et généreuse, c'est pour apaiseret éteindre cette flamme. Ce n'est pas seulement par une généreusepatience, c'est par ses soins et ses exhortations qu'elle soulage et qu'ellesoigne la plaie des coeurs ulcérés par la colère." Elle n'est pas envieuse ". On pourrait être patient et envieux,et l'envie gâte tout.. Mais la charité évite encorecet écueil. Elle n'agit point légèrement... Cela veutdire : elle n'agit point avec précipitation. L'homme qui la possèdeest sage et grave ; il marche paisiblement dans la vie. La précipitationest le propre des penchants honteux ; mais la charité n'est pointasservie à de pareils tyrans. La paix du coeur est incompatibleavec la précipitation et les excès. La charité quiveille sur notre âme comme un bon agriculteur sur un champ, ne donnepas à de pareilles épines le temps de germer. " La charitén'est point gonflée d'orgueil ". Que de gens se glorifient, sousnos yeux, de n'être ni jaloux, ni méchants, ni pusillanimes,ni agressifs ! De pareils défauts en effet ne sont pas l'apanageexclusif de la richesse et de la pauvreté ; ils se rencontrent aussidans les âmes bien nées ; mais la charité a soin deles extirper tous. Et ici faites bien attention : la patience n'est pastout à fait la bienfaisance et la générosité.Oc la patience, sans la générosité, est un défaut;elle peut amener la rancune. Mais, grâce à la générositéqui sert d'antidote à ce poison, la charité se conserve pure.La générosité dégénère parfoisen faiblesse ; mais la charité est là pour l'en empêcher." La charité , dit l'apôtre , n'est ni inconsidéréeni orgueilleuse ". La générosité et la patience n'excluentpas non plus l'arrogance; mais la charité nous corrige aussi decette imperfection.

2. Et voyez : l'apôtre fait servir à l'ornement de cettevertu non-seulement les qualités qu'elle a, mais encore les défautsqu'elle n'a pas. Elle nous mène au bien, dit-il, et elle extirpele mal. Que dis-je? elle ne laisse pas aux mauvais germes la facultéde naître. L'apôtre n'a pas dit, en effet : La charitéest jalouse, mais elle étouffe la jalousie. Elle est arrogante,mais c'est un défaut dont elle se corrige. Il a dit : " La charitén'est ni jalouse, ni inconsidérée, ni gonflée d'orgueil". Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'elle fait le bien sans effort;c'est qu'elle dresse des trophées, sans faire la guerre, sans verserde sang. Ce n'est point au prix de mille sueurs qu'elle donne la couronneà ses adeptes; elle leur donne le prix du combat, sans les condamneraux fatigues. En effet, là où la raison ne rencontre pasla passion pour adversaire, elle n'a pas la peine de lutter : " Elle necroit pas qu'on puisse la flétrir ". Pourquoi dire, ajoute l'apôtre,que la charité n'est point gonflée d'orgueil ? Elle est siéloignée d'un pareil défaut, qu'elle ne regarde pascomme un déshonneur tout ce qu'elle a souffert pour l'objet aimé.L'apôtre n'a pas dit : La charité qui s'honore elle-mêmepar sa patience, supporte généreusement le déshonneur;il a dit qu'elle ne se sent pas même blessée. Car si les hommescupides, pour étancher la soif du gain qui les dévore, braventtous 1es affronts, non-seulement sans honte, ruais avec orgueil, àplus forte raison l'homme qui possède la charité, cette vertusi louable; ne reculera devant aucun affront et ne rougira pas de sa patience.Mais, pour puiser nos exemples â des sources pures, examinons lacharité dans le Christ, et nous pourrons apprécier les parolesde l'apôtre. Notre-Seigneur Jésus-Christ était conspuéet souffleté par de misérables esclaves; et non-seulementil ne voyait pas là de déshonneur, mais ces affronts étaientpoux lui autant de triomphes dont il se glorifiait. Quand il introduisaitavec lui dans le paradis un voleur et un assassin, quand il adressait laparole à une courtisane au milieu d'un cercle d'accusateurs, ilne voyait pas là un déshonneur. Il permettait, au contraire,à la courtisane de lui baiser les pieds, d'arroser son corps deses larmes et de lui faire un voile de ses cheveux; et c'était aumilieu de ses ennemis, sur le théâtre de leur haine qu'ildonnait un pareil exemple. La charité, en effet, se croit àl'abri de l'humiliation.

Voyez ce père qui tient le premier rang parmi les philosopheset les orateurs. Il ne rougit pas de bégayer avec ses enfants, etceux qui sont témoins de cet acte de condescendance, loin de blâmerle père, rendent hommage à sa conduite et la citent pourmodèle. Les enfants retombent-ils dans les mêmes fautes, lepère est toujours là pour (524) les corriger, pour avoirsoin d'eux, pour réprimer leurs écarts, et il ne rougit pasde sa minutieuse sollicitude. La charité, en effet, est au-dessusde l'humiliation ; elle a comme des ailes d'or, pour cacher tous les défautsde l'objet aimé. C'est ainsi que Jonathas aimait David. Quand sonpère lui disait : " Fruit des " amours de quelque fille complaisante,jeune " efféminé " (I Rois, XX, 30), il ne rougissait pas,et c'étaient 'là pourtant des paroles bien insultantes. C'étaitlui dire : Fils de quelque femme folle de son corps qui provoque les passants,être sans force et sans courage qui n'a rien de viril, c'est pourta honte et pour celle de ta mère que tu vis. Eh bien ! Jonathass'est-il irrité de ces insultes? A-t-il été cachersa honte? S'est-il éloigné de son ami? Et pourtant c'étaitun fils de roi que Jonathas, et David n'était qu'un vagabond. Malgrécela, il n'a pas rougi de son ami; car la charité n'a jamais lieude rougir. Ce qu'il y a d'admirable en elle, c'est qu'elle ôte àl'affront tout ce qu'il a de poignant, pour faire trouver, dans ses morsures,une sorte de douceur : aussi Jonathas outragé s'éloigna-t-ilde David en l'embrassant, comme s'il venait de recevoir la couronne. C'estque la charité ne connaît pas d'affront. Que dis-je? Elletrouve de la douceur dans les outrages qui font rougir les autres. Ce qu'ily a de honteux, en effet, c'est de ne pas savoir aimer, c'est de ne passavoir tout braver et tout souffrir pour l'objet aimé. Quand jedis tout, je ne veux pas dire qu'il faille prêter à un amiun coupable ministère. Il ne faut pas s'employer pour lui auprèsd'une femme qu'il aime, il ne faut pas lui accorder quelque honteuse demande.Ce ne serait pas là de l'amitié, et c'est ce que je vousai démontré plus haut, à propos de la femme égyptienne.Celui-là seul sait aimer qui comprend les véritables intérêtsde son ami. Celui qui n'a pas un but honorable aura beau protester de sonattachement pour vous; il sera toujours votre plus grand ennemi. AinsiRébecca qui était fort attachée à son fils,commit une fraude, sans rougir ni sans craindre d'être surprise,en s'exposant à un péril assez grand. Et , comme une contestations'était élevée entre le fils qui résistaitet la mère, elle lui dit : " Que ta malédiction soit surmoi, mon fils ". (Gen. XXVII, 13.)

3. Et voyez-vous l'âme apostolique de cette femme? De mêmeque saint Paul (pour comparer les petites choses aux grandes) consentaità être anathème pour les Juifs, ainsi cette femme,pour que son fils fût bien, consentait à être maudite.Elle lui cédait tout le fruit de cette bénédiction;car elle ne devait pas le partager avec lui. Elle était préparéeà tous les malheurs. Et pourtant elle se réjouissait, ellepressait son fils et, malgré l'imminence et la grandeur du péril,elle était impatiente de tout retard. Elle craignait que la soudainearrivée d'Èsaü ne fît échouer sa ruse.Aussi comme sa parole est concise ! Comme elle presse le jeune homme !Elle se laisse d'abord contredire, puis elle lui donne une raison qui doitsuffire pour le décider. Elle ne lui dit pas Tes objections sontvaines et tes craintes sans motif, puisque ton père est vieux etaveugle. Elle lui dit : Que ta malédiction soit sur moi, mon fils! Profite seulement du moyen que je t'offre et ne laisse pas échapperle trésor que te livre l'absence de ton frère. Et Jacob lui-mêmene fut-il point, durant sept années, un mercenaire aux gages déson parent ? Cette condition servile et la substitution qu'il fut obligéd'admettre n'en faisaient-elles pas un objet de risée?

Eh bien ! se montra-t-il sensible au ridicule? Se crut-il déshonoré,pour avoir, lui homme libre né de parents libres, lui qui avaitreçu une éducation libérale, souffert de la part deses parents les traitements qu'on inflige aux esclaves, traitements d'autantplus durs que les outrages de nos proches sont les plus poignants de tous?Non ; Jacob ne se crut point déshonoré. Il était soutenupar sa tendresse pour sa race. La charité abrégeait pourlui le temps de ces longues épreuves. " Il lui semblait qu'il n'avaitque quelques jours à souffrir " (Gen. XXIX, 30), tant il s'en fallaitque son esclavage fût pour lui un tourment et une honte ! Saint Paulavait donc raison de dire : " La charité n'a point à rougirde ses actes; elle ne cherche pas son avantage, elle ne s'irrite pas ".Après avoir dit qu'elle n'a point à rougir de ses actes,l'apôtre nous dit pourquoi : " C'est qu'elle ne cherche point sonavantage ". L'objet aimé est tout pour elle, et c'est lorsqu'ellene peut l'arracher aux suites d'une action honteuse qu'elle croit avoirà rougir. Son déshonneur, s'il pouvait servir à l'objetaimé, ne serait point un déshonneur pour elle; car votreami c'est vous. Quand l'amitié existe-t-elle en effet ? C'est lorsque(522) celui qui aime et celui qui est aimé ne forment plus deuxêtres distincts et font une seule et même personne.

Or, cette assimilation est un effet de la charité. Ne cherchezdonc pas votre intérêt, si vous voulez trouver votre intérêt.Car celui qui cherche son intérêt ne le trouve pas. Voilàpourquoi saint Paul a dit: "Qu'on ne cherche pas son intérêt,mais celui du prochain ". (I Cor. X, 24.) Votre intérêt, eneffet, s'identifie avec celui du prochain, et celui du prochain avec lenôtre. Si votre or est enfoui dans la maison du voisin et que vousrefusiez d'aller l'y chercher et l'y déterrer, vous ne le trouverezjamais. Il en est de même de votre intérêt. Si vousne le cherchez pas dans l'intérêt de votre prochain, renoncezà cette couronne promise à la charité. Dieu, en effet,a tout arrangé de manière à ce que nous soyons liésles uns aux autres. Vous voulez éveiller un enfant dormeur et l'engagerà suivre son frère ; s'il ne veut pas le suivre de bonnevolonté, vous mettez entre les mains du frère quelque objetdésirable pour l'enfant, pour que l'envie d'avoir cet objet l'engageà suivre celui qui en est possesseur, et votre moyen réussit.Ainsi Dieu a mis l'intérêt de chacun entre les mains de sonprochain, afin que nous accourions les uns vers les autres et que nousne soyons pas divisés.

Voyez plutôt ce qui se passe pour nous autres qui conversons ensemble.Mon intérêt est entre vos mains et votre avantage entre lesmiennes. Votre intérêt exige que vous connaissiez ce qui estagréable à Dieu. Or c'est à moi qu'a étéconfié le soin de vous donner l'enseignement qui vous en instruira;vous êtes donc forcés de venir à moi. Quant àmoi, c'est mon avantage de vous rendre meilleurs , car pour cela je serailargement payé. Or ce résultat dépend de vous. Mevoilà donc forcé de courir après vous pour vous rendremeilleurs et pour obtenir de vous ce résultat avantageux pour moi.Voilà pourquoi saint Paul disait : " Où est mon espoir ?n'est-il pas en vous ? " Et dans un autre passage : " Vous êtes monespérance,.ma joie, ma couronne de gloire ". Les disciples de saintPaul faisaient donc sa joie. Aussi pleurait-il quand il les voyait périr.D'un autre côté leurs intérêts reposaient entreles mains de saint Paul. Aussi l'apôtre disait-il : " C'est pourl'espoir d'Israël que ces chaînes m'entourent " (Act. XXVIII,20); et ailleurs : " Je souffre pour mes élus, afin qu'ils obtiennentla vie éternelle ". (II Tim. II, 10.) De pareils dévouementsse voient dans la vie: " Car, " dit l'apôtre, " l'épouse,pas plus que l'époux, ne peut disposer de sa personne. Ils appartiennentl'un à l’autre ". (I Cor. VII, 4.) Nous agissons ainsi envers ceuxque nous voulons lier. Nous ne laissons à nul d'entre eux la dispositionde lui-même, mais nous étendons la chaîne de l'un àl'autre. Voyez ce qui se passe dans l'ordre judiciaire : le juge ne rendpas la justice dans son intérêt; il consulte les intérêtsde son prochain. Ses inférieurs cherchent, par leurs hommages, parleurs services de toute manière, à servir les intérêtsde leur chef. Les soldats prennent les armes dans notre intérêt,c'est pour nous qu'ils affrontent les dangers. Et nous, c'est pour euxque nous bravons les fatigues ; car c'est nous qui les nourrissons.

4. Ne m'objectez pas que ces hommes, en agissant ainsi , cherchent leurintérêt. Je vous répondrai que, s'ils le cherchent,ils le trouvent dans celui du prochain. Le soldat ne trouverait personnepour le nourrir, s'il ne faisait pas la guerre pour ceux qui le nourrissent;ceux-ci rie trouveraient personne pour les défendre , s'ils ne nourrissaientpas leurs défenseurs. Voyez-vous jusqu'où s'étendla charité et comme elle préside à tout? Mais ne vouslassez point de compter tous les anneaux de cette chaîne d'or. Aprèsavoir dit : La charité ne cherche pas son intérêt,l'apôtre énumère les avantages qui résultentde cette manière d'être. Quels sont-ils? " C'est qu'elle nes'irrite pas; c'est qu'elle ne pense pas à faire le mal ". Vousvoyez que la charité, loin de supporter la tyrannie du vice, nelui laisse pas seulement mettre le pied chez elle. Il ne dit pas: Elles'irrite, mais elle surmonte sa colère; il dit: Elle ne s'irritepas. Il ne dit pas: La charité ne fait pas le mal; il dit: La chariténe pense pas à faire le mal. Loin de se préparer àfaire du mal à celui qu'on aime, on n'y songe même pas. Commentdonc ferait-elle le mal, comment s'irriterait-elle , cette vertu qui bannitjusqu'à l'idée du mal, et c'est là surtout que setrouve la source de la charité. ".Elle n'applaudit pas àl'iniquité ". C'est-à-dire : elle ne se complaît pasdans la souffrance du prochain. Bien loin de là, " elle aime lajustice ". (Rom. XII , 15.) Elle applaudit au bonheur des autres (523)et, comme dit saint Paul: " Elle se réjouit avec ceux qui sont dansla joie; elle pleure avec ceux qui pleurent ". Chez elle par conséquentpoint de jalousie, point d'orgueil elle fait son bonheur de celui des autres.Voyez-vous comme peu à peu la charité élèveses adeptes au niveau des anges? Exempt de colère, pur de toutejalousie, libre du joug des vices, soustrait aux faiblesses de la naturehumaine, 'homme parvient, par la charité, à revêtirlà nature impassible des anges. Mais saint Paul ne s'arrêtepas là. Que lui reste-t-il donc à dire de plus? Car ses dernièresparoles sont toujours les plus fortes. Il nous dit : " La charitésupporte tout ". Sa patience, sa douceur l'endurcit contre les outrages, contre les coups, contre la mort, contre tous les mauvais traitements.Voyez le bienheureux David. Y a-t-il une douleur plus grande que celled'un père qui voit son fils se révolter contre lui, attenterà sa couronne et être altéré du. sang paternel?Eh bien ! voilà ce que le bienheureux David a souffert. Il n'a paseu le courage délaisser échapper une seule parole amèrecontre ce fils parricide ; à tous les capitaines qu'il avait chargésde la conduite de cette guerre il recommandait d'épargner son fils,tant sa charité reposait sur des bases solides ! Aussi il supportetout et montre par là sa constance. Quant à sa bonté,elle éclate dans les paroles, qui suivent. "Il espère tout", dit-il, " il croit tout, il supporte tout ". Que veulent dire ces mots: il espère tout? Il ne désespère pas, dit-il, ducoeur de son fils; quelque vicieux que soit ce fils, il persiste àvouloir le corriger, il l'entoure de sa sollicitude et de ses soins. "Il croit tout ". Il ne se contente pas d'espérer, dit-il, il a confiancedans celui qu'il aime tant : bien que sa conduite ne réponde pasà son espoir, bien qu'il lui cause toujours de nouveaux chagrins,il les supporte encore. Car " il supporte tout ", dit-il. " La chariténe finira jamais". Il met ici la dernière main à son ouvrage.Il nous montre ce que le don de la charité a de plus rare. Que signifiece mot? " Elle ne finira jamais ". Elle ne meurt pas, elle ne s'use pointpar la patience : elle est toujours aimante. Celui qui aime en effet nepeut jamais haïr, quelle que soit la conduite que l'on tienne enverslui et c'est là le plus grand fruit de la charité.

Tel se montre saint Paul. " Je voudrais ", dit-il , " exciter une saintejalousie dans l'âme de ces hommes qui me sont unis selon la chair"(Rom. II, 14) , et il a persisté dans cet espoir. Et il exhortaitTimothée en ces termes : Un serviteur de Dieu ne doit pas lutter;il doit être doux envers tout le monde, il doit instruire , en conservantle ton de la modération, ceux qui résistent à la vérité,pour voir si Dieu leur en donnera connaissance. (II Tim. II, 24, 25.) Ehquoi , direz-vous, si ce sont nos ennemis , si ce sont des gentils, nefaut-il pas les haïr? Ce qu'il faut haïr, ce ne sont pas lesgentils, c'est leur erreur; ce n'est pas l'homme,: c'est le mal qu'il fait,c'est sa corruption. L'homme en effet est l'oeuvre de Dieu; l'erreur estcelle du démon. Ne confondez pas ce qui est à Dieu, et cequi est au démon. Les Juifs n'étaient-ils pas des blasphémateurs,des persécuteurs insolents qui se répandaient en injurescontre le Christ? Saint Paul; qui aimait tant le Christ, les détestait-ilpour cela? Non assurément; il les aimait au contraire et faisaittout pour eux. Tantôt il dit : " Je sens dans mon coeur une grandeaffection pour le salut d'Israël et je le demande à Dieu dansmes " prières " (Rom. XI, 1); tantôt il s'écrie " J'auraisvoulu devenir moi-même anathème à l'égard duChrist pour les sauver ". (Rom. IX, 3.) C'est ainsi que parlait Ezéchieltémoin du massacre des Juifs : " Hélas, Seigneur, veux-tudétruire les débris d'Israël?" (Ezéch. IX, 8.)C'est ainsi que parlait Moïse . " Si tu leur pardonnes, épargne-les". (Exod. XXXII, 31.) Et David que dit-il? " Ceux qui te haïssent,Seigneur, je les haïssais, et la haine qui m'enflammait contre tesennemis me consumait: c'était du fond du coeur que je les détestais". (Ps. CXXXVIII, 21, 22.) Mais David, dans ses Psaumes, ne parle pas toujourspour lui. Ne dit-il pas aussi : " J'ai planté ma tente parmi lestentes de Cédar, et auprès des fleuves de Babylone nous noussommes assis et nous avons pleuré ? " (Ps. CXIX, 5, et CXXXVI,1).Pourtant David n'a jamais vu ni Babylone , ni Cédar. Aujourd'huidu reste Dieu réclame de nous une sagesse encore plus haute quesous l'ancienne loi. Aussi, quand les disciples du Christ lui demandaientde faire descendre le feu du ciel , comme du temps d'Elie, il leur répondait: " Vous ignorez l'esprit de la loi nouvelle à laquelle vous appartenez" . (Luc, IX, 55.)

5. Autrefois en effet ce n'était pas l'impiététoute seule , c'était les impies eux-mêmes que Dieu nous disaitde haïr, pour que (524) l'amitié des impies ne fût paspour nous une occasion de commettre aussi l'iniquité. Aussi Dieudéfendait-il de s'unir à eux par le sang, de se mêlerà eux, et de tous côtés il élevait des rempartsentre eux et son peuple. Aujourd'hui qu'il a guidé nos pas versune philosophie plus élevée, aujourd'hui qu'il nous a placéstrop haut pour que la contagion de l'impiété puisse nousatteindre, il nous fait une loi d'accueillir les infidèles et deles consoler. Il n'y a là rien à perdre pour nous; il y atout à gagner pour eux.

Que nous dit-il donc? D'avoir pitié des infidèles, aulieu de les haïr. Si vous les haïssez, comment ramènerez-vousaisément ces âmes égarées? Comment vous déciderez-vousà prier pour un infidèle? Sur la nécessitéde la prière, écoutez saint Paul : " Je vous en conjure ,adressez surtout à Dieu des supplications, des prières, desdemandes, des actions de grâces, pour le salut de tous les hommes".(I Tim. II, 1, 2.) Or à cette époque, " tous les hommes "n'étaient pas au nombre des fidèles : c'est évident.Et il dit encore : " Priez pour les rois, pour les hommes constituésen dignité ". Or ces rois, ces personnages étaient des impieset des hommes injustes c'est encore une vérité manifeste.Et pourquoi faut-il prier pour eux? Il nous l'explique, lorsqu'il ajoute:" Ces prières sont une bonne oeuvre, une oeuvre bien vue de notreSauveur qui veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils parviennenttous à la connaissance de la vérité ". (Ib. 3, 4.)C'est pourquoi s'il trouve une femme païenne unie à un marifidèle, il ne rompt pas ce mariage. Où trouver, pour unefemme, un lien plus étroit que celui qui l'unit à son époux?" Ils ne feront tous deux qu'une seule chair ". (Gen. II, 24.) Il y a làpour unit les âmes et pour y allumer un fervent amour quelque chosede bien puissant. Ah ! si les impies et les hommes injustes deviennentl'objet de notre haine, nous irons plus loin nous haïrons aussi lespécheurs, et notre haine gagnant toujours de proche en proche, nousfera rompre avec un grand nombre de nos frères, que dis-je? avectous nos frères; car personne, non, personne n'est exempt de péché.S'il faut haïr les ennemis de Dieu, il nous faudra haïr non-seulementles impies, mais encore les pécheurs et alors nous serons piresque des bêtes féroces; nous aurons de l'aversion pour toutle monde et nous serons gonfles d'orgueil comme le pharisien. Ce n'estpas là ce que veut saint Paul.

Comment dit-il? " Reprenez ceux qui sont déréglés, consolez ceux qui ont l'esprit abattu, soutenez les faibles ; soyez patientsenvers tous ". (I Thess. V, 14.) Mais, me direz-vous, qu'entend-il doncpar ces paroles " Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nousordonnons par notre lettre " , notez-le et " n'ayez joint de commerce aveclui ". (II Thess. III, 14.) Oui, il parle ici de nos frères. Maisces paroles n'ont rien d'absolu, rien de rigoureux. Il ne faut pas retrancherles mots qui suivent; il faut au contraire les ajouter ici : Aprèsavoir dit : " N'ayez point de commerce avec lui ", ne joint-il pas àcette recommandation cet adoucissement? " Ne le considérez pas néanmoinscomme votre ennemi; mais avertissez-le comme votre frère ". (Ibid.V, 15.)

Voyez-vous comme il nous recommande de haïr le mal et non l'homme? Car c'est l'oeuvre du démon de nous détacher les uns desautres; il met tous ses soins à faire disparaître la charitédu milieu des hommes afin de nous couper toute voie d'amendement, afind'entretenir l'un dans son erreur, l'autre dans sa haine et de lui fermerainsi le chemin du salut.

En effet, quand le médecin hait le malade et le fuit, et quele malade déteste le médecin, comment guérira-t-il,s'il n'appelle point le médecin, et si le médecin ne vientpoint le voir? Pourquoi donc, je le demande, le détester et le fuir?Est-ce parce qu'il est impie? mais c'est pour cela même qu'il fautaller le trouver et le soigner, afin de rappeler le malade à lasanté. Que s'il souffre d'un mal incurable, vous devez encore fairece qui est en votre pouvoir, car Judas aussi souffrait d'un mal incurable,et cependant Dieu n'a point cessé de le soigner. C'est pourquoine vous découragez point; car, lors même que malgrétout votre zèle, vous ne l'arracheriez point à l'impiété, vous recevriez la récompense, comme si vous l'aviez fait, et vousferiez que lui-même admirerait votre douceur : et ainsi la gloireen reviendrait tout entière à Dieu vous auriez beau fairedes miracles, ressusciter des morts, ou faire n'importe quoi, jamais lesgentils ne vous admireront autant que quand ils vous verront doux, bienveillant,(525) et d'un caractère clément. Ce n'est point làun petit effort de vertu, c'est par là que beaucoup seront enfinarrachés au mal. Car rien ne saurait attirer comme la charité: les prodiges et les miracles vous feront envier, mais la charitévous fera admirer et aimer; or, si l'on vous aime, on fera un pas de pluset l'on embrassera la vérité. S'il s'en trouve qui ne deviennentpoint fidèles d'un coup, ne vous en étonnez pas, ne les pressezpoint, ne cherchez pas tout à la fois ; laissez-les d'abord vouslouer, vous aimer, et c'est ainsi qu'avançant toujours ils finirontparvenir à vous. ,Et, pour que vous sachiez clairement combien celaest important, écoutez comment Paul, se présentant devantun juge païen, se justifie; car il dit : " Je m'estime heureux deme justifier à ton tribunal ". (Act. XXVI, 2.) II disait ainsi,non pour le flatter, loin de là, mais pour le gagner par la douceur.Et il le gagna en partie, et il s'empara du juge, celui que jusqu'alorson croyait être sous le poids d'une accusation, et celui-làmême qui fut captivé proclamait à haute voix la victoirede l'apôtre devant tous les assistants : " Peu s'en faut que tu neme persuades de me faire chrétien ". (Actes, XXVI, 28.)

6. Que répond Paul ? Il étend ses filets, et il dit. "Je souhaiterais que non-seulement toi, mais que tous les assistants fussentce que je suis, en exceptant ces liens ". (Ib. 29.) Que dis-tu, Paul? "En exceptant ces liens? " Et quelle confiance peut-on avoir en toi pourtout le reste, si tu rougis de ces liens, si tu les rejettes, et cela devantune si grande foule? Est-ce que dans tes épîtres tu ne t'englorifies point partout? Est-ce que tu ne t'appelles pas l'enchaîné? Est-ce que tu ne te présentes pas entouré de ces lienscomme d'un diadème? Pourquoi donc souhaiter maintenant qu'ils tesoient ôtés? Je ne le souhaite point, dit-il, et je n'en rougispoint, mais je condescends à la faiblesse de ces hommes, car ilsne peuvent pas encore atteindre à ma gloire. J'ai appris de monSeigneur qu'il ne faut point insérer une pièce d'étoffeneuve dans une vieille étoffe (Matth. IX, 16) ; c'est pourquoi j'aiparlé ainsi. Notre croyance n'est pas en bonne odeur auprèsd'eux, et la croix leur est odieuse. Si donc j'y ajoutais encore ces liens,leur haine n'en serait que plus grande. C'est pourquoi je les ai supprimés,afin que la croyance fût acceptée. En effet, il leur paraîthonteux d'être chargés de liens, parce qu'ils n'ont pas encoregoûté la gloire qui est chez nous. Il faut donc des tempéraments.

Quand ils auront appris la vraie sagesse, ils connaîtront aussila beauté des fers, et la splendeur qui naît des liens. Et,en effet, discourant avec d'autres, il appelle ces liens une grâce,disant qu'ils " nous ont été donnés par Dieu, non-seulementpour que nous croyions en lui, mais encore pour que nous souffrions pourlui " (Philipp, I, 29); mais alors il fallait seulement souhaiter qu'entendantparler de la croix, ils n'éprouvassent point de honte. C'est ainsique saint Paul gagne du terrain. Si l'on introduisait quelqu'un dans unpalais, on ne le forcerait point, avant de lui avoir montré le vestibule,d'admirer ce qui est à l'intérieur, et même rien nelui paraîtrait admirable, s'il n'était instruit de tout, avantd'avoir pénétré dans l'intérieur. De mêmefaut-il discourir à l'égard des gentils avec des tempéraments,avec charité : c'est là la grande maîtresse , cellequi nous peut soustraire à l'erreur, adoucir nos moeurs, aplanirla voie de la sagesse, et avec des pierres faire des hommes.

Et si vous voulez connaître toute vertu, amenez-moi un homme timidequi craigne le moindre bruit et qui ait peur d'une ombre ; qu'il soit colère,intraitable, plutôt bête qu'homme, lubrique et débauché,atteint de tous les vices; livrez-le aux mains de la charité, etintroduisez-le en ce gymnase, et vous verrez aussitôt cet homme timideet craintif devenir fort, magnanime, et capable de tout oser. Ce qu'ily a de merveilleux, c'est que ces changements ne sont point naturels, maisdans cette âme timide, c'est la charité qui déploiesa puissance; c'est comme si une épée de plomb, sans devenirde fer, et tout en conservant sa nature de plomb, pouvait produire lesmêmes effets que le fer. Faites-y bien attention : Jacob étaitun homme simple, sédentaire, exempt de travaux et de dangers, menantune vie tranquille et libre, comme une vierge qui ne sort pas de la chambre;ainsi, demeurant chez lui, il était forcé le plus souventde garder la maison, loin du tumulte et du tracas de la place publique,au sein d'un tranquille repos. Et cependant, quand il fut embrasédes feux de l'amour, voyez, comme cet homme simple et sédentaireest devenu fort et laborieux, et ce n'est point moi, c'est (526) le patriarchelui-même qui vous l'apprend. Car, accusant son beau-père,il dit : " J'ai passé vingt ans avec toi ". (Gen. XXXI, 38, 40.)Et comment avez-vous. passé ces vingt ans? C'est ce qu'il nous apprendencore lui-même :. " Brûlé par la chaleur du jour etle froid de la nuit, et le sommeil s'éloignait de mes paupières". Voilà ce que, disait cet homme simple, sédentaire, etqui menait une vie si paisible. Qu'il fût timide, c'est ce qui n'estpoint démenti par ceci, que, quand il s'attendait à voirEsaü, il mourait de crainte. Mais voyez comme l'amour a rendu cet.homme timide plus hardi qu'un lion. Comme un guerrier placé au premierrang, il était prêt à soutenir le choc de cet ennemiqu'il croyait si farouche et avide de carnage, et à faire de soncorps un rempart pour ses femmes, et le premier il désirait voir,sur le champ de bataille, celui qu'il craignait et qu'il redoutait. L'amourde ses femmes l'emportait en lui sur la crainte. Voyez-vous comment, quoiquetimide, il devient tout à coup hardi, non par un changement de caractère,mais par la force que donne l'amour? Car, qu'il fût timide mêmedans la suite, c'est ce qui est démontré, par ceci, qu'ilchangeait sans cesse de demeure.

Il ne faut point croire que ces paroles soient une accusation contrele juste. Ce n'est pas, en effet, un crime d'être timide, cela estnaturel; c'en est un seulement, quand la crainte nous fait transgressernos devoirs. Un homme naturellement timide peut devenir par piétéfort et magnanime. Voyez Moïse : ne s'est-il pas sauvé parla crainte d'un , seul Egyptien, pour s'en aller dans l'exil? Cependantce fugitif, qui n'avait point supporté les menaces d'un seul homme,après avoir goûté le miel de la charité, parun beau mouvement et sans que personne l'y forçât, étaitprêt à mourir avec ceux qu'il aimait. ". Si tu leur remets", dit-il, " leurs péchés, remets-les ; sinon, efface-moiaussi du livre que tu as écrit" . (Exod. XXXII, 31.) Que l'amourdonne la douceur à l’homme farouche, et la chasteté au débauché,c'est ce qu'il n'est point besoin de prouver par des exemples : cela estclair pour tous : fût-on plus cruel que toute bête fauve, l'amourvous rend plus doux qu'un agneau. Car qu'y avait-il de plus cruel et deplus furieux que Saül? mais quand sa fille délivra son ennemi,il ne prononça pas même une parole amère contre elle,et celui qui avait tué tous les prêtres à cause deDavid, quand il vit que sa fille l'avait fait évader de sa maison,ne trouva pas même contre elle une parole d'indignation, quoiqu'ellese fût rendue coupable de fraude envers lui ; il était retenupar le frein plus puissant de l'amour. De même que la douceur, lacharité donne la continence : si quelqu'un aime sa femme comme ilfaut l'aimer, quoiqu'il soit naturellement débauché, il n'enverra point d'autre, contenu qu'il est par l'amour de sa femme; car ildit : " L'amour est puissant comme la mort ". (Cant. VIII, 6.) Ainsi, onn'est débauché que parce qu'on n'aime point. Puis donc quela charité est ouvrière de toute vertu; il faut la faireentrer dans nos âmes avec le plus grand soin, afin qu'elle nous apportede nombreux biens, et pour cueillir à jamais ses fruits abondants,toujours certains, et qui ne se corrompent point. C'est ainsi que nousobtiendrons les biens éternels : puissions-nous les acquérirpar la grâce et la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel,conjointement avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent lagloire, la puissance et l'honneur, aujourd'hui et toujours, et dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il

HOMÉLIE XXXIV

OU LES PROPHÉTIES SERONT RENDUES INUTILES,OU LES LANGUES CESSERONT, OU LA SCIENCE SERA ABOLIE. (CHAP. XIII, VERS.8.)

1. Après avoir montré l'excellence- de la charité,en ce que les grâces et les succès du monde ont besoin d'elle,après avoir énuméré toutes ses vertus, et montréqu'elle est le fondement de la philosophie parfaite, il montre dans unnouveau et troisième point quelle' est sa valeur. Et il le faitpour persuader à ceux qui sont humbles qu'ils ont le principal desbiens, et que s'ils ont la charité, ils ne possèdent pasmoins et possèdent même plus que ceux qui sont combles defaveurs; et aussi pour rabaisser ceux qui, combles de ces faveurs, en seraientenorgueillis, et pour leur montrer qu'ils n'ont rien s'ils n'ont la charité.Les hommes s'aimeront entre eux quand l'envie et l'orgueil seront supprimésparmi eux, et d'un autre côté, s'ils s'aiment les uns lesautres, ils écarteront loin d'eux ces vices. Car " la charitén'est sujette ni à l'envie ni à l'orgueil ". Ainsi il a entouréles hommes comme d'un mur solide, et de cette concorde généralequi supprime tous les maux, et n'en devient que plus ferme, il leur a présentétoutes les raisons qui peuvent relever leur courage. C'est un mêmeesprit qui donne, dit-il, et il donne en vue de l'utilité ; il distribueses dons comme il lui plaît, et il les distribue à titre defaveurs et non de dettes. Quelqu'un eût-il reçu de moindresdons, il compte cependant parmi les élus, et jouira de grands honneurs;celui qui en a reçu de plus grands, a besoin de celui qui en a moins,et c'est la charité qui est le premier des dons et la voie la meilleure.

C'est ainsi que parlait l'apôtre, unissant les hommes entre euxpar un double lien ; par la croyance qu'ils ne sont pas moins bien partagés,quand ils ont la charité, et que, s'ils s'empressent vers elle etla possèdent, ils ne souffriront plus aucun des maux de l'humanité,soit parce qu'ils ont la source de tous les biens, soit parce que touten n'ayant rien, ils ne sont plus sujets à aucune lutte : car celuiqui a été captivé par la charité, est toutaussitôt exempt de luttes. Aussi montrant tous les biens que l'onrecueille de la charité, il a décrit ses fruits, dont le.seul éloge est capable de guérir les maux des hommes. Eneffet, chacune de ces paroles est un remède suffisant pour guérirleurs blessures. C'est pourquoi il disait : "Elle est patiente ", contreceux qui s'emportent aux disputés; "elle est exempte d'envie ",contre les hommes qui portent envie à ceux qui sont au-dessus d'eux;" elle n'est pas arrogante ", contre ceux qui ne veulent condescendre àrien ; " elle ne cherche point son intérêt ", contre ceuxqui méprisent l'intérêt des autres; " elle ne s'excitepoint, elle ne médite point le mal ", contre ceux qui se portentaux outrages ; " elle ne se plaît point (528) à l'injustice,et elle se plaît à la vérité ", encore contreles envieux; " elle défend tous les hommes ", contre ceux qui dressentdes embûches; " elle espère tout ", contre ceux qui se désespèrent;" elle supporte tout et ne perd jamais patience ", contre ceux qui se livrentfacilement à la discorde.

Après avoir ainsi montré la grandeur de la charitéet sa supériorité, il en fait voir l'excellence sous un autrepoint de vue; il compare la charité à d'autres objets pourexalter sa valeur, et il dit: " Ou les prophéties seront renduesinutiles,ou les langues cesseront".En effet, si elles n'ont étéaccordées aux hommes qu'à cause de la foi, dès quecelle-ci sera répandue par toute la terre, elles seront inutiles.Mais cette affection mutuelle ne cessera point, elle s'accroîtraau contraire, et sera plus forte encore dans l'avenir que dans le présent.Car aujourd'hui. il y a bien des causes qui affaiblissent et diminuentla charité, les richesses, les affaires, les maladies du corps etles souffrances de l'âme. Mais que les prophéties et les languescessent, cela n'est pas étonnant; que la science elle-mêmesoit abolie, voilà qui soulève des questions, car il ajouté: " Ou la science sera abolie ". Quoi donc? Nous vivrons alors dans l'ignorance? A Dieu ne plaise ! Car la science alors devra être augmentée,et c'est pourquoi l'apôtre disait : " Alors je connaîtrai commeje suis connu ". (I Cor. XIII, 12.) C'est pourquoi, afin de ne pas laissercroire que la science cessera, de même que les prophétieset les langues, après avoir dit: " Ou la science sera abolie ",il ne s'en contente point, mais il ajoute la manière dont elle seradétruite, disant.: " Nos connaissances sont partielles, et nos prophétiessont partielles. Mais quand sera venu ce qui est parfait, alors sera inutilece qui est partiel ". La science donc ne sera point abolie, mais seulementla science partielle : non-seulement nous aurons autant et d'aussi grandesconnaissances, nous en aurons de plus grandes encore. C'est ce qu'un exemplemontrera bien, nous savons aujourd'hui que Dieu est partout, mais comment?Nous l'ignorons : Nous savons qu'il a tout tiré du néant,mais la manière, nous l'ignorons ; qu'il est né d'une Vierge,mais comment, nous l'ignorons également. Il montre ensuite combiengrande est la différence entre ces deux sciences, et que ce quinous manque n'est pas peu, disant : " Quand j'étais enfant, je parlaiscomme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant;quand je suis devenu homme, j'ai rejeté ce qui était de l'enfant". Il nous le montre encore par un autre exemple, disant : " Nous voyonsmaintenant à travers un miroir (12) ".

2. Après avoir montré ce miroir, il ajoute " Dans uneénigme ", prouvant plus clairement encore que notre science présentene consiste qu'en de faibles parties. " Mais alors face à face ",non pas que Dieu ait une face; c'est pour exprimer sa pensée d'unemanière plus claire et plus intelligible. Voyez-vous comme notreconnaissance s'accroît par degrés? " Maintenant je connaisen partie, mais alors je connaîtrai comme je suis connu". Voyez-vouscomme il rabaisse doublement leur orgueil , et en ce due leur science n'estque partielle, et en ce qu'ils ne l'ont point tirée d'eux-mêmes?Ce n'est pas moi en effet, dit saint Paul, qui connais Dieu, c'est Dieu'qui s'est fait connaître à moi. De même donc qu'aujourd'huiil me connaît d'abord, et vient vers moi, ainsi alors j'irai verslui avec un empressement bien plus vif qu'aujourd'hui. En effet, celuiqui demeure dans les ténèbres ne peut pas, avant d'avoirvu le soleil, s'empresser vers la beauté de ses rayons, c'est lesoleil qui de lui-même et par son éclat se, montre àlui, mais quand il a perçu cette splendeur, il poursuit la lumière.Voilà ce que veut dire cette expression : " Comme je suis connu" ; non pas que nous connaîtrons Dieu comme il nous connaît,mais de même qu'aujourd'hui il vient vers nous, ainsi alors nousirons vers lui, et nous connaîtrons bien des mystères aujourd'huicachés, et nous jouirons de cette science et de ce commerce bienheureux.Si, en effet, Paul qui savait tant de choses n'était qu'un enfant,réfléchissez à ce que sera cette science nouvelle,si l'ancienne n'était qu'un miroir et une énigme, pensezà ce que sera Dieu vu face à face. Pour vous faire sentircette différence, et faire entrer dans votre âme un rayonobscur de cette connaissance, rappelez-vous les prescriptions de . l'ancienneloi , maintenant que la grâce a brillé. Avant la grâce,elles paraissaient grandes et merveilleuses ; écoutez pourtant ceque Paul en dit après la grâce : " Ce qui a brilléen cette partie n'a pas été glorifié à caused'une gloire supérieure ". ( II Cor. III, 10.)

529

Pour rendre ma pensée plus claire, appliquons notre discoursà une de ces prescriptions qu'on accomplissait alors sous la formemystique, et vous verrez quelle est la différence. Prenons la Pâque,si vous- voulez, et l'ancienne et la nouvelle, et vous reconnaîtrezl'excellence de celle-ci. Les Juifs célébraient l'ancienne,mais ils la célébraient comme. s'ils la voyaient àtravers un miroir et une énigme. Ces mystères cachésne se présentaient pas même à leur pensée, etils ne savaient point quelles étaient ces choses qu'ils annonçaient,mais ils ne voyaient qu'un agneau immolé, et le sang d'une bête,et les portes qui en étaient arrosées. Mais que le Fils deDieu incarné dût être immolé et délivrerla terre, et donner son sang à goûter aux Grecs et aux barbares,ouvrir le ciel à tous, et offrir au genre humain les biens d'enhaut, qu'il dût porter cette chair sanglante au-delà des cieuxet des armées des anges, des archanges et des autres puissances,et la placer sur un trône divin à la droite du Père,brillant d'une gloire ineffable: voilà ce que ne savaient pointles Juifs, ni aucun autre parmi les hommes, et ce qu’ils ne pouvaient pointsoupçonner. Mais que disent les impies, qui osent tout? que cetteparole : " Maintenant je connais en partie ", s'applique à la Providence,car saint Paul avait la cou naissance parfaite de Dieu. Et comment se fait-ilqu'il se donne le nom d'enfant? Comment voit-il à. travers un miroir,comment à travers le voile d'une énigme, s'il possèdela science parfaite? Pourquoi est-ce qu'il attribue cette science au Saint-Esprit,à l'exclusion de toute autre puissance créée, disant: " Qui est-ce qui connaît les pensées de l'homme, sinon l'espritqui est en lui ? Ainsi personne ne connaît ce qui se rapporte àDieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu ". (I Cor. II, 11). Et d'un autre côté,le Christ déclare que cette science est à lui tout seul,car il parle ainsi " Personne n'a vu le Père ", si ce n'est celuiqui " vient du Père ; celui-là a vu le Père " (Jean,VI, 46) : nous apprenant que cette vue seule est la connaissance claireet parfaite. Comment celui qui connaît la substance d'un êtrepeut-il en ignorer l'économie? La connaissance de la substance estplus difficile que l'autre. —Ainsi, suivant l'apôtre, nous ignoronsDieu? — Loin de là ; nous savons qu'il est, mais quelle est sa substance, nous l'ignorons. Et ce qui prouve que cette parole : " Maintenant jeconnais en partie ", ne s'applique point à la Providence, c'estla suite, car saint Paul ajoute : " Alors je connaîtrai comme jesuis connu ". Or ce n'est point la Providence, c'est Dieu qui connaît.Cette opinion n'est donc pas simplement inique, elle l'est deux, et troiset mille fois. C'est par conséquent une vanité absurde, non-seulementde se glorifier de savoir ce que savent seuls le Saint-Esprit et le Filsunique de Dieu, mais encore de prétendre arriver par le raisonnementà cette connaissance parfaite , quand saint Paul n'a pu en saisirqu'une partie, et encore par une révélation d'en haut; carje défie que l'on me montre un seul passage de l'Ecriture qui raisonnede ces choses. Mais laissons de côté la folie des impies,et voyons ce que l'apôtre dit encore de la charité. Il nes'en est pas tenu là, il ajoute : " Maintenant restent la foi ,l'espérance, la charité, mais , la charité l'emportesur les deux autres vertus ".

3. Car la foi et l'espérance cessent, quand sont arrivésles biens dans lesquels on a cru et qu'on a espérés. C'estce que veut dire saint Paul par ces paroles: " L'espérance qu'onvoit n'est point l'espérance ; pourquoi en effet espérerce que déjà l'on voit". (Rom. VIII, 24.) Et en un autre endroit: " La foi est la substance des choses que l'on espère et la preuvedes choses qui n'apparaissent point ". (Hébr. XI, 1.) C'est pourquoila foi et l'espérance cesseront, quand ces biens nous seront apparus;mais la charité s'en accroîtras et deviendra plus forte. Autreéloge de la charité : elle ne se contente point des biensqu'elle a ; elle s'efforce toujours d'en trouver de nouveaux.

Faites-y attention : il a dit que la charité est le plus granddes dons, et la voie la meilleure pour les obtenir; il a dit que sans elle,ces dons ne nous servent pas beaucoup; il l'a décrite par des traitsnombreux, il veut de nouveau l'exalter d'autre façon et montrerqu'elle est grande en ce qu'elle est stable. C'est pourquoi il a dit :" Ce qui nous resté, c'est la foi, l'espérance, la charité,ces trois vertus, mais la charité l'emporte sur les autres ". Commentdonc l'emporte-t-elle?, en ce que les autres passent. Si donc telle estla force de la charité, il ajoute à bon droit : " Poursuivezla charité ". En effet il faut la poursuivre et s'empresser vivementvers elle, car elle est prompte à s'envoler, et grands sont les(530) obstacles qui nous arrêtent dans notre course vers elle. Ilfaut donc déployer une grande énergie pour la saisir; c'estce que le bienheureux Paul voulait montrer, car il n'a pas dit: Suivezla charité, mais " poursuivez la charité ", nous excitantainsi et nous enflammant du désir de l'atteindre. Dieu , dèsle commencement du monde, a employé des moyens innombrables pourla faire pénétrer dans nos âmes : car il a donnéà tous les hommes un seul père, Adam. Pourquoi ne naissons-nouspas tous de la terre? Pourquoi ne naissons-nous pas déjàformés et développés, comme Adam? C'est afin que donnantle jour à nos enfants et les élevant, et que nés nous-mêmesd'autres, nous nous aimions les uns les autres. C'est pourquoi il n'a pasformé la femme de la terre. Comme il ne suffisait pas pour nousinculquer le respect qui mène à la concorde, d'êtrede la même substance, et qu'il- fallait encore avoir un auteur uniquede notre race, il a voulu qu'il en fût ainsi. Séparésaujourd'hui par l'espace seul, nous nous considérons comme étrangersles uns aux autres; cela serait arrivé bien plus encore, si notrenaissance avait eu deux principes. C'est pourquoi il n'a fait en quelquesorte du genre humain qu'un seul corps, qui n'a qu'une tête. Et,comme au commencement il paraissait y en avoir deux , voyez, comme il lesa rassemblées et unies en une seule par le mariage. " A cause decela " dit-il, " l'homme abandonnera son père et sa mère,et il s'attachera a sa femme et ils seront deux en une même chair". (Gen. II, 24.)

Il n'a point dit: la femme, mais" l'homme", parce que c'est en lui quela concupiscence est la plus grande. Et Dieu l'a voulu ainsi afin de fléchirla supériorité de l'homme. par la tyrannie de cet amour,et de le soumettre à la faiblesse de la femme. Comme il fallaitétablir le mariage, il a donné à l'homme une femmesortie de lui ; car Dieu a tout fait en vue de la charité. Si eneffet, les choses étant ainsi, le démon a pu les égareret semer entre eux l'envie et la discorde, que n'aurait-il pu, s'ils n'avaientpas été sortis d'une même souche? Il a voulu ensuiteque la soumission fût d'un côté, et le commandementde l'autre, car l'égalité des honneurs a coutume d'engendrerles disputes; il n'a donc pas établi un gouvernement populaire,mais la royauté, et dans chaque maison vous pouvez observer le mêmeordre que dans une armée. Le mari a le rang d'un roi, et la femmed'un gouverneur ou d'un général d'armée; les filsont le troisième rang, le quatrième est aux domestiques;ils commandent à ceux qui sont au-dessous d'eux, et un seul estsouvent mis à la tête de tous les autres, et envers eux ale rang d'un maître, mais, en tout le reste; il est domestique. Aprèscela il y a encore des différences dans le commandement , suivantqu'il s'exerce sur les femmes ou sur les enfants, et envers les enfants,d'autres différences suivant l'âge et le sexe ; car la femmen'a point le même empire sur tous ses enfants. Et partout Dieu acréé de nombreux commandements, afin que la concorde et lebon ordre subsistassent toujours. C'est pourquoi, avant que le genre humainse fut multiplié, quand ils n'étaient encore que deux, ila donné à l'un le commandement, et imposé àl'autre l'obéissance. Pour que l'homme ne méprisâtpoint la femme plus faible que fui, et que celle-ci ne s'éloignâtpas de lui, voyez comment il l'a Honorée et unie à lui, mêmeavant sa création; car il dit " Faisons-lui une compagne " (Gen.II, 18), montrant ainsi qu'elle a été crééepour être utile à l'homme, et lui conciliant l'affection del'homme, par cette raison qu'elle lui est utile; car nous aimons d'uneaffection plus vive ce qui a été fait à cause de nous.D'un autre côté, pour que la femme ne s'enorgueillîtd'être pour lui une compagne nécessaire, et ne brisâtce lien , il l'a tirée d'une côte de l'homme, montrant qu'ellen'est qu'une partie de tout le corps. Pour que l'homme aussi ne S'enorgueillîtpoint, Dieu n'a point permis qu'elle fût à lui tout seul,comme elle fut d'abord; il a fait le contraire, en lui faisant procréerdes enfants; ainsi s'il a donné la supériorité àl'homme, il ne lui a point donné tous les avantages.

4. Avez-vous vu que de liens d'amour Dieu a faits pour nous? Mais tousces gages de concorde reposent sur la nature, et sur ce que nous sommesdé la même substance; (en effet, tout être animéaime ce qui est semblable à lui;) et sur ce que la femme est néede l'homme, et les enfants de tous les deux. De là naissent milleaffections diverses: il y a l'affection pour un .père, pour un aïeul,pour une mère, pour une nourrice; il y a l'affection pour un fils,un petit-fils, un arrière petit-fils, pour une fille et pour unenièce; nous aimons celui-ci comme notre frère, celui-làcomme (531) notre oncle ; celle-ci comme une soeur, celle-là commeune cousine. Et qu'est-il besoin d'énumérer tous les degrésde parenté? Dieu a encore imaginé une autre source d'affection:en défendant les mariages entre proches, il nous conduit vers lesétrangers, et attire ceux-ci vers nous. Comme ils ne peuvent nousêtre unis par les liens de la nature, il les unit à nous parle mariage, alliant des. maisons entières par une seule fiancée,et mêlant les familles aux familles : " N'épouse point ",dit-il, " ta soeur, ni la soeur de ton père, ni une autre jeunefille qui ait avec toi une pareille parente " (Lévit. XVIII, 8-10); et il énumère tous les degrés de parentéqui empêchent le mariage. Il suffit, pour être attirévers quelqu'un, d'être né du même sang, et d'êtreuni par les différents liens de parenté. Pourquoi resserreren des bornes étroites les vastes désirs de la charité? Pourquoi trouver dans la parenté seule une cause d'amitié,quand on peut faire naître une occasion nouvelle d'amitiéen épousant une femme étrangère, et en gagnant parelle une série de parents, une -mère, un père, desfrères et leurs parents ? Voyez-vous de combien de manièresDieu nous a unis les uns aux autres ? Cependant il ne s'en est pas tenulà ; il a voulu encore que' nous eussions besoin les uns des autres,pour nous unir de cette façon, car la nécessité créedes affections. Aussi n'a-t-il pas voulu qu'il y eût en tous lespays toutes les productions, pour nous forcer ainsi à nous mêlerles uns aux autres.

Après avoir voulu que nous eussions besoin les uns des autres,il a rendu les communications faciles; en effet, s'il n'en étaitpas ainsi, de, nouvelles difficultés et de nouveaux obstacles naîtraientde là. Si, quand on 'a besoin d'un médecin, d'un forgeronou d'un autre artisan, il fallait le chercher au loin, on périraità coup sûr. C'est pourquoi Dieu a fait les villes, et lesa unies les unes aux autres. Pour nous permettre de visiter facilementceux. qui sont loin de nous, il a étendu la mer entre les peuples,et leur a donné la vitesse des vents, et a rendu ainsi les voyagesfaciles. Au commencement même, il a réuni tous les hommesen un seul lieu, et ne les a dispersés que quand ceux qui furentcombles (le cette faveur s'entendirent pour le mal; mais de tous côtésil nous a unis, et par la nature, et par la parenté, et par la langue,et par la communauté de séjour. Et de même qu'il nevoulait point nous chasser du paradis, (car, s'il l'avait voulu, il n'yaurait point du tout placé l'homme après sa création,mais ce fut l'homme qui, par sa désobéissance, fut causede cet exil) ; de même ne voulait-il pas qu'il y eût diversitéde langues; il n'y en avait point au commencement, et aujourd'hui, partoute la terre, toutes les lèvres prononceraient les mêmesparoles. C'est pourquoi aussi, quand il fallut détruire la terre,il ne nous fit point d'une matière nouvelle, et il ne rejeta pointle juste, et. il envoya au milieu des flots le bienheureux Noé,pour être comme l'étincelle qui devait ranimer le genre humain.Au commencement, il n'avait établi qu'une seule domination, celledu mari sur la femme; mais quand le genre humain fut tombé en touteespèce de désordres, il établit encore d'autres dominations,celle des rois et des magistrats, et cela par charité.

Comme la malice dissout et détruit notre race; il a établi,comme des médecins au milieu des villes, polar prononcer des jugementset pour bannir cette malice qui est le fléau de la charité,et pour ne former de la cité entière qu'un seul corps. Pourétablir cette concorde, non-seulement dans les villes, mais danschaque maison, après avoir revêtu le mari du commandementet lui avoir donné le premier rang, après avoir arméla femme de la concupiscence, et placé entre eux la procréationdes enfants comme un don, il imagine encore d'autres moyens de consoliderentre eux l'affection. Il ne donna point tout à l'homme, ni toutà la femme ; il partagea les dons entre eux , assignant àla femme la maison, et à l'homme la place publique; il imposa àl'homme la charge de nourrir la maison, car c'est lui qui cultive la terre,et à la femme la charge de la vêtir, car tisser et tenir laquenouille appartient à la femme. C'est Dieu même qui a donnéà la femme le talent de filer. Malheur à la cupiditéqui veut supprimer cette distinction ! Car la mollesse de beaucoup d'hommesles a conduits à filer, et leur a mis clans les mains la navette,la chaîne et la trame. Mais là même apparaît lasagesse avec laquelle Dieu a dispensé ses dons ; car nous avonsbesoin de la femme pour des ouvrages tout à fait nécessaires,et nous avons besoin de plus petits que nous pour les choses mêmesd'où dépend la vie; et l'on aurait beau posséder toutesles (532) richesses, on ne pourrait se soustraire à cette nécessitéqui nous fait dépendre de ceux qui sont au-dessous de nous. En effet,ce ne sont pas seulement les pauvres qui ont besoin des riches, ce sontencore les riches qui ont besoin des pauvres , et plus même que ceux-cin'ont besoin d'eux.

5. Pour rendre cette vérité plus claire, imaginons, sivous voulez, deux villes, l'une de riches, et l'autre de pauvres, et dansla ville des riches il n'y aurait point de pauvres, et dans la ville despauvres il n'y aurait point de riches, car nous y faisons un triage parfait;voyons maintenant quelle est celle qui pourra se suffire. Si nous trouvonsque c'est la ville des pauvres, il sera prouvé que les riches ontplutôt besoin d'eux. Dans la ville des riches, il n'y aura pointd'artisans, ni architecte, ni forgeron, ni cordonnier, ni boulanger, nilaboureur, ni chaudronnier, ni cordier, ni quelqu'artisan que ce soit.Qui donc des riches voudra travailler à ces métiers, puisqueles artisans mêmes, devenus riches, ne veulent plus supporter cesdurs travaux? Comment donc cette ville pourra-t-elle subsister? On me diraque les riches achèteront tout des pauvres à prix d'argent.Ainsi déjà ils ne pourront se suffire à eux-mêmes,s'ils ont besoin des pauvres. Et qui donc construira les maisons ? Lesachètera-t-on aussi ? Mais cela ne se peut. Il faudra donc appelerdes artisans, et enfreindre la loi que nous avons établie au commencement,alors que nous avons fourni la ville d'habitants : vous vous souvenez,en effet, que nous avons dit qu'elle ne renfermerait point de pauvres.Et voici que la nécessité même, contre notre gré,y appellera et y introduira les pauvres. D'où il appert qu'une villesans pauvres ne peut subsister; et que si une cité demeure en effetsans en recevoir, ce ne sera bientôt plus une cité, car ellepérira. Ainsi aucune ville ne pourra se suffire, si elle n'a appelédans son sein des pauvres pour la conserver.

Voyons d'un autre côté la ville des pauvres, et si pareillementelle se consumera dans le besoin par l'absence des- riches. Et d'abordétablissons et définissons clairement les richesses. Quellessont les richesses? l'or, l'argent, les pierres précieuses, lesvêtements de soie, de pourpre et d'or. Maintenant que nous savonsquelles sont les richesses, bannissons-les de la ville des pauvres, sinous voulons établir une vraie cité des pauvres; que l'orni les vêtements que j'ai nommés n'apparaissent aux habitants,même en songe; ajoutez, si vous voulez, l'argent et les ustensilesd'argent. Eh bien ! dites-moi si à cause de cela la ville sera dansle besoin. Nullement: s'il faut bâtir, on n'a besoin ni d'or, nid'argent, ni de perles, mais du travail des mains, et non pas de mainsquelconques, mais de mains calleuses et de doigts endurcis, de bras forts,de poutres, de pierres ; s'il faut tisser des vêtements, on n'a pointbesoin d'or ni d'argent, mais de mains, de l'industrie et du travail desfemmes. S'il faut cultiver et piocher la terre, a-t-on besoin de richesou de pauvres? Evidemment de pauvres. Et s'il faut travailler le fer ouquelqu'autre métal, c'est alors surtout que nous aurons besoin dupeuple. Quand donc aurons-nous besoin des riches, sinon quand il faudradétruire cette ville? Car, lorsque les riches une fois entrés,le désir de l'or et des perles se sera emparé de ces sages(car j'appelle sages ceux qui ne cherchent point le superflu), quand ilsse seront adonnés à l'oisiveté et à la volupté,tout sera perdu. Mais si les richesses, direz-vous, ne sont- pas utiles,pourquoi Dieu nous les a-t-il données? Et où prenez-vousque c'est Dieu qui nous a donné les richesses? L'Ecriture dit :" L'argent est à moi, et l'or est à moi " (Aggée,II, 9), et je les donnerai à qui je voudrai.

Si je voulais me rendre coupable d'inconvenance, je rirais ici àgorge déployée, pour me moquer de ceux qui parlent ainsi,car ils sont semblables à de petits enfants qui, admis àla table d'un roi, avaleraient, en même temps que les mets royaux,tout ce qui leur tomberait sous la main. C'est ainsi qu'ils mêlentleur pensée à celles des saintes Ecritures. Ces paroles :"L'argent est à moi et l'or est à moi ", ont étédites, je le sais, par le prophète, mais celles-ci : Je le donneraià qui je voudrai, ne se trouvent point chez lui, elles y ont étéintroduites par ces gens misérables. Voici pourquoi le prophèteAggée parle ainsi. Comme il avait promis souvent aux Juifs, aprèsle retour de Babylone, de leur montrer un temple aussi beau que l'ancien,quelques-uns n'ajoutaient pas foi à ses paroles, et ils pensaientque c'était une chose presque impossible que le temple, aprèsavoir été réduit en cendres et en poudre, apparûtdans son ancienne splendeur, et lui, pour dissiper leur incrédulité,parle au (533) nom de Dieu, et c'est comme s'il disait : Que craignez-vous?Pourquoi n'avez-vous pas foi? " L'argent est à moi et l'or est àmoi ", et je n'ai point besoin, pour construire mon temple, de l'argentemprunté avec usure. Et il ajoute : " La gloire de cette maisonsera au-dessus de la gloire de la première ". (Aggée, II,10.)N'allez donc pas mêler des toiles d'araignées à unvêtement royal. Car si l'on surprenait quelqu'un occupé àmêler à la pourpre un tissu grossier, on le punirait du dernierchâtiment ; et, à plus forte raison, quand il s'agit du spirituel,car ce n'est point là une faute légère. Et que diredes additions et des soustractions? Le changement d'un point et une leçondifférente, donnent souvent lieu à des sens absurdes.

6. D'où viennent donc les riches? Direz-vous. C'est qu'il estdit en effet: " Les richesses et la pauvreté viennent du Seigneur". (Eccl. II, 14.) Nous demanderons à ceux qui nous adressent cetteobjection : est-ce que , toute richesse et toute pauvreté viennentdu Seigneur? Qui pourrait le prétendre? Nous voyons que c'est parles rapines, les tombeaux ouverts, et les duperies et les autres méfaitsde ce genre qu'on se procure souvent les richesses, et que ceux qui lespossèdent ne méritent pas même de vivre. Répondez-moi;direz-vous que ces richesses viennent de Dieu ? Loin de là; maisd'où viennent-elles? Du péché. Car la courtisane quilivre au déshonneur sa personne, s'enrichit; et le bel adolescentqui vend sa beauté , possède de l'or au prix de la honte; et celui qui ouvre les tombeaux et les pille , amasse des richesses iniques,et de même le voleur qui perce les murs. Est-ce donc du Seigneurque viennent toutes les richesses? Mais, direz-vous, que répondrons-nousà cette parole de l'Ecriture?Apprenez d'abord que la pauvretémême ne vient pas de Dieu, et ensuite nous y viendrons. En effet,quand le jeune homme prodigue dépense sa fortune avec les courtisanes,les magiciens, ou se ruine par d'autres passions, et qu'il devient pauvre,n'est-il pas clair que ce n'est pas Dieu qui l'a rendu ainsi, mais sa propreprodigalité ? D'un autre côté, si l'on tombe dans lapauvreté par paresse ou par folie , ou parce qu'on s'est laisséaller à des entreprises dangereuses et iniques, n'est-il pas manifesteque, dans aucun de ces cas, ce n'est point Dieu qui vous a jetédans la pauvreté. L'Ecriture ment donc? Loin de là, maisc'est folie de ne pas examiner ses paroles avec tout le soin qu'elles méritent.Car si nous confessons que l'Ecriture ne peut mentir, et si nous avonsprouvé que toutes les richesses ne viennent pas de Dieu, la difficultévient de la faiblesse d'esprit de ceux qui lisent sans réflexion.Et il faudrait les renvoyer , après avoir ainsi justifiél'Ecriture de leurs accusations, et les punir de la négligence aveclaquelle ils lisent les Ecritures. Mais je leur pardonne, et pour ne pasles laisser plus longtemps dans le trouble, je veux leur indiquer la solution,en rappelant d'abord quel est l'auteur de ces paroles, en quel temps età qui il les a dites.

Dieu , en effet, ne parle pas semblablement à tous; de mêmeque nous ne parlons point de la même façon aux enfants etaux hommes. Quand donc ces paroles ont été prononcées,et par qui, et à qui? Par Salomon, dans l'Ancien Testament, et ellesfurent adressées aux Juifs qui ne connaissaient que les choses sensibles,et qui estimaient par là la puissance de Dieu. Ce sont ceux quidisaient : " Pourra-t-il nous donner du pain ? " (Psal. LXXVII, 20) et: " Quel prodige nous montres-tu? (Matth. XII, 38. ) Nos " pèresont mangé la manne dans te désert. " (Jean, VI, 31.) Ceuxdont le ventre est le Dieu". (Philip. XIII, 19.) Comme c'est ainsi qu'ilsconcevaient Dieu , il leur dit : Dieu peut aussi faire des riches et despauvres; non pas qu'il le fasse toujours, mais il le peut, quand il luiplaît; ainsi a-t-il dit " Celui qui menace la mer, et la dessèche,et change en déserts tous les fleuves " (Nahum, I, 4), quoiqu'ilne l'ait jamais fait. Comment donc le prophète entend-il cette parole?Il ne veut pas dire que Dieu le fasse toujours, mais qu'il peut le faire.Quelles sont donc la pauvreté et les richesses qu'il donne? Souvenez-vousdu patriarche, et vous saunez les richesses que Dieu donne. C'est Dieului-même qui a donné ses richesses à Abraham, et plustard à Job , qui dit : " Si nous avons reçu les biens duSeigneur, pourquoi ne supporterions-nous pas les maux qu'il nous envoie?" (Job, II, 10.) C'est là aussi la source des richesses de Jacob.La pauvreté qui vient de Dieu est aussi louable; c'est celle qu'ilenseigne aux riches, disant : Si tu veux être parfait , vends ceque tu possèdes, donne tout aux pauvres, et viens, (534) suis-moi(Matth. XIX, 21), et la recommandant en un autre endroit à ses disciples,et disant " Refusez-vous à posséder de l'or, de l'argentou deux tuniques ". (Luc, IX, 3.) Ne dites donc pas que c'est Dieu quidonne toutes les richesses, car nous avons montré que c'est parle meurtre, les rapines et mille autres méfaits qu'on les amasse.

Mais ramenons le discours à notre première question :si les richesses ne sont utiles à rien, pourquoi sont-elles créées?Que répondrons-nous? Que les richesses ainsi amassées nesont pas utiles, et que celles qui viennent de Dieu sont très-utiles.C'est ce que vous pouvez apprendre par les actions mêmes des riches.Car Abraham. possédait ses richesses pour les étrangers ettous les nécessiteux. Quand arrivèrent chez lui trois hommes, ainsi qu'il croyait, il tua un veau et pétrit trois mesures defarine; toujours assis à sa porte à l'heure de midi; voyezsa libéralité toujours empressée à dépenserses biens pour tous; voyez-le payant de sa personne, ainsi que de ses richesses,et encore dans une vieillesse avancée. Il était le port desétrangers et de ceux qui étaient dans la nécessité,ne possédant rien qui lui fût propre, pas même son fils,car il le sacrifiait sur l'ordre de Dieu, et avec son fils il se donnaitlui-même, et toute sa maison, quand il fut si prompt à délivrerson neveu. Et il ne le faisait point par amour du gain, mais par humanité.Quand ceux qu'il avait délivrés le mirent en possession desdépouilles, il refusa tout, jusqu'au fil d'une robe, et jusqu'aucordon d'une sandale.

7. Tel était aussi le bienheureux Job, car il disait : " Ma porteétait ouverte à tout venant. J'étais l'oeil des aveugleset le pied des boiteux ; j'étais le père des infirmes, aucunétranger ne demeurait à ma porte " (Job. XXXI, 33, et XXIX,15, 16) ; les infirmes, quand ils s'adressaient à moi dans le besoin, n'étaient point trompés dans leur espoir, et je n'ai pointpermis qu'un pauvre sortit de ma maison l'estomac vide. Je ne puis touténumérer, mais il faisait plus encore, distribuant son argentà tous les nécessiteux. Voulez-vous voir maintenant les richesque Dieu n'a point faits, et savoir comment ils ont usé de leursrichesses? Voyez celui de Lazare, qui ne lui donnait pas même lesmiettes de sa table; voyez Achab qui a enlevé au pauvre sa vigne; voyez Giézi et tous ceux qui furent comme lui. Ceux qui possèdentles richesses' à juste titre, parce qu'ils les ont reçuesde, Dieu, les dépensent conformément à ses préceptes;ceux qui ont offensé Dieu en les acquérant, l'offensent encoreen les dépensant; en les prodiguant à des courtisanes età des parasites, en les cachant et en les enfouissant, et en n'endonnant rien aux pauvres. Et pourquoi, direz-vous, Dieu permet-il que détels' hommes soient riches? Parce qu'il est patient, parce qu'il veut nousamener à la pénitence, parce qu'il a préparéla géhenne, et fixé le jour où il jugera lémonde. S'il frappait tout de suite les riches , Zachée n'auraitpas eu le temps de se repentir, de rendre. le quadruple de ce qu'il avaitravi, d'ajouter même la moitié de ses biens. Matthieu n'auraitpas eu le temps de se convertir et de devenir apôtre,, s'il avaitété enlevé avant l'heure favorable, et ainsi de beaucoupd'autres. C'est pourquoi Dieu attend, les appelant tous à la pénitence,s'ils s'y refusent, s'ils persistent dans leurs péchés, ilsentendront Paul leur dire : " Qu'à cause de leur dureté etde leur coeur impénitent, ils amassent contré eux de la colère,au jour de là colère, de la révélation et dujugement équitable de Dieu ". (Rom. II, 5). Evitons cette, colère,enrichissons-nous des richesses célestes, et poursuivons la pauvretélouable. C'est ainsi que nous atteindrons les biens célestes; puissions-nousles obtenir tous, par la faveur et la bienveillance de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, conjointement avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennentla gloire, la puissance , l'honneur, aujourd'hui et toujours, et jusqu'àla fin des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXV

RECHERCHEZ AVEC ARDEUR LA CHARITÉ; MAISDÉSIREZ LES DONS SPIRITUELS, ET SURTOUT CELUI DE PROPHÉTISER(CH. XIV, VERS. 1.)

1. Après avoir passé en revue tous les caractèresde la charité, il exhorte les fidèles à la cultiveravec ardeur.: " Recherchez avec ardeur la charité. " Quand on rechercheun objet, en effet, on ne voit que lui, on se dirige vers lui, on ne cessede le poursuivre que lorsqu'on l'a atteint. Quand on poursuit quelqu'un,et qu'on ne peut l’atteindre soi-même, on se sert, pour le saisir,des personnes qui sont devant vous. On exhorte vivement ceux qui sont prèsdu fugitif à le prendre, à le retenir, jusqu'à cequ'on vienne s'en emparer soi-même. C'est ainsi que nous devons agir,si nous ne parvenons pas nous-mêmes à atteindre la charité,chargeons ceux qui sont tout près d'elle de la prendre et de lagarder en attendant que nous arrivions. Et quand nous l'aurons saisie,ne la lâchons pas, de peur qu'elle ne s'enfuie encore bien loin denous. Elle ne cesse de nous échapper, en effet, parce que,nous nesavons pas nous en servir,-parce qu'il n'est rien que nous ne lui préférions.Si nous suivons ces préceptes, nous n'aurons pas besoin de nousdonner beaucoup de peine. Que dis-je? nous n'aurons, pour ainsi dire, rienà faire. Nous mènerons une existence de délices etde fêtes , tout en marchant dans l'étroit sentier de la vertu.Voilà pourquoi l'apôtre a dit : " Poursuivez la charité". Puis, afin que l'on ne croie pas qu'il n'a parlé de la charitéque poux déprécier entièrement les grâces spirituelles,il ajoute : " Désirez les dons spirituels et surtout le don de prophétie{12)?Car celui qui parle une langue inconnue ne parle pas aux hommes, mais àDieu, puisque personne ne l'entend ; c'est sous l'inspiration du Saint-Espritqu'il parle des mystères (3) : mais celui qui prophétise" parle aux hommes pour les édifier, pour les exhorter, pour lesconsoler ". Il compare ici entre eux les divers dons spirituels et il rabaissele don des langues, en montrant que, s'il n'est pas tout à faitinutile, il n'est pas très-utile par lui-même. Il y avait,en effet, des gens qui étaient tout fiers de ce don, parce qu'ony attachait un grand prix. Ce qui le faisait regarder comme important,c'est que les apôtres l'avaient reçu d'abord, et l'on saitavec quel apparât et quel retentissement, mais il ne l'emportaitpas sur les autres pour cela. Pourquoi donc les apôtres l'avaient-ilsreçu d'abord ? c'est qu'ils devaient parcourir tout l'univers.

Lors de la construction de la tour. de Babel, il n'y avait qu'une languequi se partageait en une foule de langues (Gen. XI) ; à l'époquedes apôtres, une foule de langues venaient se réunir sur leslèvres d'un seul homme. Le même homme parlait la langue desPerses, celle des Romains, celle dès Indiens, ou plutôt c'étaitle Saint-Esprit qui parlait par sa bouche, et cette grâce s'appelaitle don des langues, parce que (536) le même homme avait le talentd'en parler plusieurs. Voyez comme l'apôtre le rabaisse et l'exaltetour à tour, quand il dit : " Celui qui parle des langues inconnuesne parle point aux hommes, mais à Dieu, puisque personne ne l'entend" ; il exalte un don qui ne paraît pas avoir une grande utilité.Mais lorsqu'il ajoute : "C'est sous l'inspiration du Saint-Esprit qu'ilparle des choses cachées", il exalte ce don pour ne pas laissercroire qu'il est vain , inutile , et donné sans raison àl'homme. " Mais celui qui prophétise parle aux hommes pour les édifier,pour les exhorter, pour les consoler ". Voyez comme saint Paul proclamel'excellence de ce don avantageux à tous les hommes ! Voyez commeil préfère en toute circonstance à tous les autresdons ceux qui sont utiles au plus grand nombre ! Est-ce que ceux qui ontle don des langues ne parlent pas aussi -pour les hommes? Ce qui les metau-dessous des prophètes, c'est que leur parole n'est pas aussiédifiante, aussi encourageante, aussi consolante.

Ces dons supposent tous les deux l'inspiration du Saint-Esprit. Maisle prophète a cet avantage qu'il est utile à des gens quil'entendent. Ceux qui parlaient des langues inconnues, au contraire, n'étaientpas entendus de ceux qui n'avaient pas le don des langues. Mais quoi? Ceuxqui parlaient ces langues inconnues n'édifiaient-ils personne? Ilss'édifiaient eux-mêmes, et voilà pourquoi saint Paulajoute: "Celui qui parle une langue inconnue s'édifie lui-même(4) ". Et comment cela se fait-il, s'il ne sait pas ce qu'il dit ? Maisfaites donc attention que saint Paul parle ici des hommes qui savent cequ'ils disent; qui comprennent bien le sens de leurs paroles, mais quine savent pas les expliquer aux autres. Mais .1e prophète édifiel'Église: voilà la différence qu'il y a entre cesdeux hommes. Voyez comme l'apôtre est sage . Il n'annihile pas ledon des langues, mais il montre qu'il n'a que de faibles avantages et qu'ilne profite qu'à celui qui lé possède. Puis, pour nepas laisser croire à ceux auxquels il s'adresse et qui possédaientpour la plupart plusieurs langues, qu'il est guidé par un sentimentde jalousie, il leur dit, afin de les guérir de leurs soupçons: " Je souhaite que vous ayez tous le don des langues, mais encore pluscelui de prophétie. Car celui qui prophétise est au-dessusde celui qui parle des langues inconnues, à moins que ce derniern'interprète ce qu'il dit, afin que l'Église en soit édifiée(5) ). Or le plus ou le moins n'annonce pas l'opposition, mais la supérioritéou l'infériorité.

2. Évidemment donc l'apôtre ne blâme pas le don deslangues, mais il veut faire monter. plus haut ses disciples; il leur témoignesa sollicitude, tout en leur montrant qu'il n'é. prouve aucun sentimentd'envie. Il veut qu'ils aient " tous " le don des langues, mais il veutaussi et surtout le don de prophétie; car ce don est plus précieuxque l'autre. Et, après s'être bien expliqué sur ledon de prophétie, il s'explique sur le don des langues. Son arrêt,loin d'être absolu, renferme ce correctif, " à moins qu'iln'interprète ce qu'il dit ". Par conséquent, si celui quipossède le don des langues a aussi le don d'interprétation,il est l'égal du prophète, parce que sa science profite àbeaucoup de gens, point très-important, avantage que l'apôtrerecherche avant tout. "Ainsi, quand je viendrais vous parler des languesinconnues, en quoi vous serais-je utile, si je ne vous parlais en vousintruisant par la révélation, par la science ou par la doctrine(6) ? " Et pourquoi, continue-t-il, parlerais-je des autres ? Supposonsque ce soit Paul qui vous parle des langues inconnues. Quel fruit en reviendra-t-ilà ses auditeurs? Par là, il leur démontre qu'il necherche que leur intérêt, sans être animé d'aucunsentiment de malveillance contre ceux qui possèdent le don des langues,puisqu'il se cite lui-même pour exemple de l'inutilité dece don réduit à lui-même. Presque toujours, quand iltouche quelque point important et délicat, il se met en scène.Ainsi, au commencement de cette épître, il dit: " Qu'est-ceque c'est que Paul? " Qu'est-ce que c'est qu'Apollon? Qu'est-ce que c'estque Céphas ? " Et il fait de même ici, en disant : " De quoivous servira ma parole, si je ne vous instruis par la révélation,par la science ou par la doctrine ". Cela signifie Si je ne vous parleun langage intelligible et clair, si je nie borne à vous montrerque je possède le don des langues, vous ne retirerez aucun fruitde mes paroles.

Quel profit peut-on tirer en effet d'une parole que l'on ne comprendpas? " Quand des instruments sans âme mais sonores comme la flûteet la lyre, ne rendent que des sons indistincts, comment saisir le morceauque l'on joue sur la flûte ou sur la lyre (7) ? " Pourquoi (537)donc, poursuit-il, avancer ici que les dons renfermés en nous-mêmessont inutiles et qu'il n'y a d'utile que ce qui est clair et ce que lesauditeurs saisissent facilement? N'en est-il pas de même de ces corpssans âme qu'on appelle des instruments de musique? Qu'il s'agissede 1a lyre ou de la flûte, si le musicien, sans tenir compte du rythmeet de l'harmonie , ne fait entendre que des sons confus en jouant sansréflexion et en demandant des inspirations au hasard , il n'amuserapas ; il ne charmera pas son auditoire. Jusque dans les instruments quine possèdent pas les sons articulés de la voix humaine, ilfaut de la clarté, de l'harmonie, des sons distincts. Ces instrumentsqui naturellement sont dénués d'expression, nous cherchonsavec ardeur à leur donner de l'expression, à les faire parler.Eh bien ! quand il s'agit des êtres animés et douésde raison , quand il s'agit des hommes et des dons spirituels, ne devons-nouspas chercher à nous faire bien entendre?

" Si la trompette ne parle pas à haute et intelligible voix,qui se préparera à la guerre (8)?" C'est des objets les plusfutiles qu'il tire ses inductions, pour s'élever aux choses nécessaireset utiles; il prend pour exemples la lyre et la trompette. Ces instrumentsen effet ont leurs rythmes; parfois ils donnent le signal de la guerre, parfois tout autre signal. Tantôt ils sonnent la charge, tantôtils sonnent la retraite, et tout soldat qui n'a pas la clef de cette langue,court le plus grand péril. Voilà ce qu'il veut dire, voilàl'erreur à laquelle il fait allusion en ces termes : "Qui se prépareraau combat? " Si donc l'instrument guerrier n'a pas le don de se faire comprendre,tout est perdu. Quel intérêt, direz-vous , ont pour nous tousces détails? Ils en ont un très-grand, et voilà pourquoisaint Paul ajoute : " Il en est ainsi de vous. Si votre langage ne manifestepas vos pensées, comment savoir ce que vous voulez dire? Vous jetterezvos paroles au . vent (9) "; c'est comme si vous ne disiez rien, c'estcomme si personne ne parlait. Et à chaque instant saint Paul s'appliqueà montrer l'inutilité d'un pareil langage. Si le don deslangues est inutile, direz-vous, pourquoi a-t-il été donnéà l'homme? pour qu'il- soit utile à celui qui l'a reçu; mais, pour être utile aux autres, il faut y joindre le d'on d'interprétation.Ce qu'il en dit est un moyen de tout concilier. S'il ne possèdepas le don d'interprétation , il s'adjoindra quelque homme favoriséde ce don, et de cette manière il pourra utiliser ses talents. Voilàpourquoi il ne cesse de montrer que le don des langues est insuffisantpar lui-même. Il veut par ce moyen engager ses auditeurs àunir leurs forces. L'homme,: en effet, qui regarde le don des langues commesuffisant, le rabaisse plutôt qu'il ne l'élève, parcequ'il ne veut pas, en recourant au don d'interprétation, lui donnertout son lustre : c'est en effet un don précieux et nécessaire; mais il a besoin d'un interprète pour le mettre dans tout sonjour. Les doigts aussi sont nécessaires; mais séparésde la main, ils deviennent inutiles. La trompette aussi est nécessaire;mais quand elle ne fait entendre que des sons émis au hasard, elleest ennuyeuse et désagréable à entendre. L'art disparaît,quand l'instrument n'existe pas, mais la matière, pour se fairevaloir, a besoin de la façon. La voix, c'est la matière;les sons clairs et distincts sont la façon; sans eux, la matièreest inutile. Il y a dans le monde une foule de langues qu'on peut savoir,et chaque peuple a son langage (10) : ce qui veut dire qu'il y a autantde langues qu'il y a de peuples. Les Scythes, les Thraces, les Romains,les Perses, les Maures, les Indiens, les Egyptiens et autres peuples innombrables, ont chacun un langage particulier. Si donc j'ignore le son du langageque je parle, je serai pour mes auditeurs un barbare (11).

3. N'allez pas penser qu'il en est ainsi parmi vous seulement ; c'estce qui arrive partout. Je n'ai point ici pour but de blâmer le dondes langues; je veux dire seulement qu'il m'est inutile si le langage queje parle n'est pas clair et intelligible pour les autres. Puis pour queses auditeurs ne se révoltent pas contre lui, il se met àleur niveau, en disant : " Celui qui me parle sera un barbare pour moi,et je serai un barbare pour lui " : ce n'est point la faute des langues,c'est celle de notre ignorance. Voyez-vous comme il amène peu àpeu ses auditeurs aux propositions qui ont un rapport intime et particulieravec son sujet; fidèle en ceci à son habitude de tirer sesexemples de loin pour arriver à ce qui rattache à son sujet,d'une manière intime et spéciale. Il. parle d'abord de laflûte et de la lyre, instruments souvent imparfaits, souvent inutiles,et il parle ensuite de la trompette, instrument plus utile, pour arriverà la voir humaine.

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Ainsi plus haut, quand il voulait montrer qu'il n'était défenduaux apôtres de recevoir le prix de leurs travaux, après avoirparlé des agriculteurs, des bergers et des soldats, il a abordéplus franchement son sujet , en parlant des prêtres sous l'ancienneloi. Voyez quel soin il prend toujours de disculper le don des languespour rejeter toujours la faute sur ceux qui l'ont reçu. Il ne ditpas : je serai un barbare; il dit : Je serai un barbare pour celui quiparle. Il ne dit pas non plus : Celui qui parle est un barbare, mais: Celuiqui parle est pour moi un barbare. Que devons-nous donc faire, dit-il?Loin de jeter aucun blâme sur le don des langues , nous devons exhorterles autres à l'acquérir, et c'est ce qu'il fait lui-même.

Après ses accusations et ses réprimandes, aprèsavoir montré l'inutilité de ce don, il donne à ses.disciples ce conseil : puisque vous avez tant d'ardeur pour les dons spirituels,désirez d'en être enrichis pour l'édification de 1'Eglise(12). Voyez-vous comme il n'a toujours et partout qu'un seul et mêmebut? Il posé ici une sorte de règle pour l'utilitéde bien des gens et pour celle de l'Église. II n'a pas dit : Désirezde posséder les dons, mais désirez d'en être " enrichis" , c'est-à-dire, souhaitez d'en posséder " beaucoup ". Loinde vous les interdire, je veux que vous en ayez en abondance, àcondition que vous en userez pour l'intérêt commun. " Quecelui donc qui parle une langue demande à Dieu de l'interpréter(13). Car si je prie en une langue que je n'entends pas, c'est mon cœurqui prie, mais mon esprit n'en retire aucun fruit (14). Que dois-je doncfaire ? Je prierai de coeur; mais je prierai aussi avec intelligence;jechanterai de tueur des cantiques, mais je. les chanterai aussi avec intelligence(15) ". Il montre ici à ses frères qu'il est en leur pouvoirde recevoir de Dieu le don d'interprétation. Demandez-le àDieu, dit-il, c'est-à-dire, adressez-lui ce qui fait votre richesse,votre prière. Car ce que vous demanderez à Dieu avec empressementet avec ardeur, vous le recevrez. Demandez-lui donc non-seulement le dondes langues, mais celui d'interprétation, pour être utileà tout le monde et ne pas garder votre don spirituel pour vous seul." Car si je prie en une langue que je n'entends pas, c'est mon cœur quiprie, mais mon esprit n'en retire aucun fruit. "

Voyez-vous comme, s'élevant peu à peu , il montre qu'encet état on est inutile aux autres et à soi-même, puisquela prière ne produit aucun fruit pour l'intelligence. Qu'un homme,en effet, parle persan ou quelque autre langue , sans savoir ce qu'il dit,il sera un barbare , non-seulement pour les autres , mais pour lui-même, puisqu'il ne comprendra pas les mots qu'il prononce. Il y, avait anciennementbien des hommes qui avaient le don de prier dans une langue étrangère.Ils priaient et parlaient dans cette langue , soit dans la langue des Perses,soit dans la langue des Romains, sans savoir ce qu'ils disaient. Voilàpourquoi saint Paul disait : Si je prie dans une langue inconnue, il n'ya que mon cœur qui prie. C'est-à-dire que le don spirituel qui m'aété donné me fait remuer la langue, sans que mon intelligenceen retire aucun fruit. Qu'y a-t-il donc ici de meilleur et de vraimentutile? Comment faire? Que faut-il demander à Dieu? De se servirdu don des langues, pour prier avec le cœur et avec l'intelligence.. Voilàpourquoi l'apôtre disait : " Je prierai avec le coeur, je prieraiavec l'intelligence; je chanterai des cantiques avec le coeur, je chanteraides cantiques avec l'intelligence ". Que veut-il dire par là? Ilveut dire que l'esprit doit comprendre ce que dit la langue , autrementil y aura encore un autre malentendu. Si vous ne louez Dieu que du coeur,comment celui qui tient la place du peuple répondra-t-il amen àla fin de votre action de grâces, s'il n'entend pas ce que vous dites?Ce n'est pas que votre action de grâces ne soit bonne; mais les autresne sont pas édifiés (16, 17.) Voyez comme ici encore toutest tiré au cordeau , comme il cherche toujours l'édificationde l'Église. Le peuple, ici ce sont les laïques, et c'est pourlui, il nous le montre clairement, un véritable malheur que de nepouvoir. répondre amen à la fin d'une action de grâces.Cela veut dire : si vous louez Dieu dans la langue des barbares, sans savoirce que vous dites, sans pouvoir l'interpréter, le laïque nepeut répondre amen. Il n'entend pas les mots qui terminent votreprière; et quand vous avez dit : in saecula saeculorum, il ne peutrépondre amen. Puis encore, par forme de consolation , et pour nepas avoir l'air de trop rabaisser le don des langues, puisque, comme ill'a dit plus haut, celui qui possède ce don parle à Dieula langue des mystères, s'édifie lui-même et prie avec(539) le coeur, il revient sur ces avantages d'où il tire une grandesource de consolation, et il dit Votre action de grâces est bonne,car c'est le coeur qui vous inspire; mais l'auditeur né vous comprendpas ; il ne sait pas ce que vous dites, et par conséquent il neretire pas grand fruit de vos paroles.

4. Ensuite, après avoir attaqué ceux qui ont le don deslangues et déclaré que ce n'est pas là un don bienprécieux, pour ne. pas avoir l'air de parler ainsi par envie, ildit : " Je remercie Dieu de ce que je parle mieux que vous encore toutesles langues que vous parlez (18) ". Il en dit autant dans un autre endroit.Pour rabaisser les avantages qui faisaient l'orgueil dès Juifs,pour montrer que ces avantages ne sont rien , il commence par montrer qu'illes possède à un plus haut degré que les Juifs, etalors il montre que ces avantages ont un inconvénient. " Si quelqu'unsemble mettre sa confiance dans la chair, j'en ai encore plus le droitque lui, moi qui ai été circoncis huit jours aprèsma naissance, moi qui suis de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin,Hébreux et enfant d'Hébreux, pharisien par la loi que jesuis, persécuteur de l'Eglise par la force de mon zèle, irréprochableaux yeux de la justice qui prend sa source dans la loi ". (Philip. III,4-6.) Et après avoir montré qu'il est richement dotéde ces avantages, il ajoute : " Mais ces qualités qui étaientpour moi dès avantages, étaient, je l'ai bien vu, des tortsaux yeux du Christ". (Ibid. VII.) Maintenant il procède encore demême : " Je parle les langues mieux encore que vous tous. Ne vousélevez donc, pas et ne vous complaisez pas en vous-mêmes,comme si ce don était votre privilége; car moi aussi je lepossède, à un plus haut degré que vous. Mais j'aimeraismieux ne dire dans l'Eglise que cinq paroles dont j'aurais l'intelligencepour instruire les autres, que de dire dix mille paroles dans une langueinconnue ". Que signifient ces mots : " Cinq paroles dont j'aurais l'intelligencepour en instruire les autres " (19)? " M'entend par là des parolesintelligentes qu'on peut expliquer. aux autres, qu'on prononce soi-mêmeet que les auditeurs peuvent répéter avec intelligence. "Que dix mille paroles en une langue inconnue ". Car ce ne serait làqu'une affaire de vanité, un verbiage qui ne serait pas aussi utileque quelques paroles bien comprises. Ce qu'il cherche partout, en effet,c'est l'intérêt de tous. Or le don des langues étaitun don nouveau et une importation étrangère, tandis que ledon de prophétie était un don ancien, ordinaire et déjàcommun. Le don des langues au contraire était tout récent,et saint Paul ne s'appliquait guère à le cultiver. Aussin'en a-t-il pas fait usage. Ce n'était pas qu'il en fût privé;mais il recherchait des dons plus utiles; car il était libre detoute vaine gloire, et son but unique était de rendre ses disciplesmeilleurs. Cette âme, libre de toute vaine gloire, pouvait voir clairdans ses intérêts et dans ceux des autres; et c'est ce quene peut faire l'âme qui est esclave de la vanité. TémoinSimon qui, ébloui parla vaine gloire, ne sut pas distinguer sesvéritables intérêts; témoin les Juifs qui, parvaine gloire, sacrifièrent leur salut au démon.

C'est la vaine gloire qui a enfanté les idoles; c'est elle, c'estla passion insensée de la vaine gloire qui a fait tomber les philosophesdans l'erreur. Voyez la maligne influence de ce vice. Par lui , quelques-unsde ces philosophes se sont faits pauvres et d'autres se sont :passionnéspour l'opulence. Sa tyrannie est telle qu'elle se manifeste par les effetsles plus contraires. L'un tire vanité de sa continence, un autrede ses adultères ; celui-ci de, sa, justice, celui-là deses injustices. On se vante de sa vie sensuelle et de ses austérités,de sa .douceur et de son audace, de ses richesses; et de sa pauvreté.Quelques-uns de ces philosophes étrangers pouvaient acquérirles dons spirituels; par vanité, ils n'en voulaient pas. Les apôtres,au contraire, purs de toute vaine gloire, ont rapporté au Saint-Esprittout ce qu'ils ont fait. Quand on les appelait des dieux, quand on étaitprêt à leur, immoler des taureaux couronnés pour lesacrifice, non-seulement ils refusaient de pareils honneurs, mais ils déchiraientleurs vêtements. Quand ils guérissaient les boiteux et quetout un peuple, la bouche béante, restait stupéfait de cemiracle, ils disaient : Pourquoi nous regarder. ainsi, comme si c'étaitnous qui avions opéré ce prodige? Ces sages de l'antiquitéfaisaient profession d'être pauvres parmi des hommes qui admiraientla pauvreté; les apôtres veulent être pauvres au milieud'un peuple qui méprise la pauvreté et qui vante la richesse.Avaient-ils reçu quelque don, ils en faisaient part aux indigents,tant il est vrai (540) qu'ils étaient toujours guidés parla charité et non par la vaine gloire; ces sages, au contraire,agissaient comme des ennemis et- des fléaux de l'humanité.L'un jetait inutilement et follement tous ses biens dans la mer, àl'exemple des fous et des insensés ; un autre laissait ravager seschamps par les brebis. Chez eux tout tendait à la vaine gloire.Il n'en était. pas ainsi : les dons qu'on leur faisait, ils lesdistribuaient aux indigents avec tant de libéralité, qu'ilsétaient toujours eux-mêmes tourmentés par la faim.S'ils avaient été vaniteux, ils n'auraient pas agi ainsi.Ils n'auraient rien reçu , ils n'auraient rien donné, depeur d'exciter les soupçons. Lorsqu'en effet on se dépouillede ses biens par vanité,, on se gardé bien de recevoir l'argentdes autres, pour ne pas avoir l'air d'être dans l'indigence et depeur d'exciter les soupçons. Mais voyez les apôtres. lis servent,ils mendient pour les indigents : tant ils ressentent pour eux une tendresseplus que paternelle. Voyez la ligne de conduite qu'ils se sont tracée.De quelle modération exempte de toute vaine gloire n'est-elle pasempreinte ! " Si nous avons de quoi nous vêtir et nous nourrir, celanous suffira": (I Tim. VI, 8). Quelle différence avec ce sage deSinope qui vivait sous les haillons et dans un tonneau, sans avoir besoinde rien, au grand étonnement de bien des gens, mais sans profitpour personne. Saint Paul ne faisait rien de tout cela; car l'ambitionet la vanité ne le guidaient pas. Il était vêtu décemment,il se tenait chez lui et se conduisait comme un parfait honnête homme.Le cynique méprisait' un pareil genre de vie, bravait en publictoutes les bienséances et le décorum, et c'était lavanité qui l'entraînait. Pourquoi ce tonneau dont il faisaitson habitation? C'était uniquement une affaire de vanité.

5. Saint Paul loua la maison qu'il habitait à Rome. Cela n'arien d'étonnant de la part d'un tel homme. Il ne consultait jamaisla vanité, ce monstre cruel, cet affreux démon, ce fléaude l'univers, cette vipère gonflée de poisons. Semblableà la vipère qui déchire le ventre de sa mère,la vaine gloire blesse l'auteur de ses jours. Quel remède employercontre cette maladie si compliquée? Il n'y a qu'à se proposerpour modèles ceux qui ont foulé aux pieds le monstre, àse pénétrer de leur exemple et à se réglersur eux. Voyez le patriarche Abraham ! Et ici qu'on ne me reproche pasde reproduire le même exemple et de rappeler toujours ce saint homme..Car c'est là surtout ce qui le rend admirable et ce qui ôtetoute excuse à ceux qui ne l'imitent pas. Si l'on pouvait montreren effet qu'il n'a eu qu'une qualité et que sur tel ou tel autrepoint il faut citer un autre modèle, que lui, on pourrait dire quela vertu est chose difficile; puisque chacun des saints n'a que telle outelle qualité. Mais quand nous voyons Abraham réunir en luiseul toutes les qualités ensemble, comment excuser les hommes qui,après la grâce et depuis la loi nouvelle, ne peuvent atteindreà ce, degré de vertu où sont parvenus ceux qui ontvécu avant la loi nouvelle et avant la grâce. Eh bien ! commentce patriarche s'y est-il pris pour vaincre le monstre , pour dompter lavanité, dans la contestation qui s'éleva entre lui et lefils de' son frère? Il avait été le plus mal partagé,il n'avait pas eu la première part et pourtant il ne s'en affligeapas. Or vous savez que dans ces sortes d'affaires, il y a une sorte d'humiliationencore pire que la perte, pour les petits esprits, surtout lorsque, commeAbraham, on s'est vu maître souverain et que l'on ne se voit pashonoré à son tour par celui que l'on avait commencéà honorer soi-même. Eh bien ! rien de tout cela ne le morditau coeur. Il se contenta de la seconde part qui lui était échue.Outragé par un jeune homme, malgré son grand âge, outragépar le fils de son frère, sans s'irriter, sans s'aigrir, il continuaà l'aimer, à veiller sur lui. Une autre fois, sorti vainqueurd'une grande et terrible guerre, après avoir, repoussé etbattu les barbares, il ne triomphe pas, il n'élève pas detrophée. Il voulait se défendre et non se vanter. Il donnel'hospitalité à des étrangers, et cela sans vanité,allant à leur rencontre, les honorant comme s'il était nonpas le bienfaiteur, mais l'obligé. Il leur donne le nom de maîtres,sans savoir quels sont ces étrangers, et il veut que sa femme lesserve. Après avoir fait l'admiration de l'Egypte, quand, sa femmelui eut été rendue, il ne se vante pas, malgré leshonneurs dont il s'est vu comblé. Pourtant les habitants de ce payslui donnaient le nom de roi. Quand il chargea son serviteur d'amener àson fils la femme qu'il devait épouser, il ne lui enjoignit pasde parler de son maître avec orgueil et avec ostentation, il se bornaà lui dire d'amener la fiancée. Voulez-vous (541) maintenantexaminer les hommes, depuis l'an de grâce, à l'époqueoù ils s'abreuvaient aux sources d'une grande et glorieuse doctrine?Voulez-vous voir comment ce vice était aussi à cette époquerepoussé et banni ?

Considérez l'auteur da cette épître. Voyez commeil rapporte tout à Dieu, comme il rappelle toujours ses péchés,sans être aussi assidu à rappeler ses bonnes actions. Si parfois,pour corriger ses disciples , il se voit forcé d'en faire mention, il traite ce sujet fort légèrement et cède le pasà Pierre. Il ne rougit pas de travailler de ses mains chez Aquilaset Priscille. (Act. XVIII.) Partout il s'efforce de s'humilier et de s'abaisser.On ne le voit pas traverser fièrement la place publique et s'entourerd'une foule de disciples. Partout il cherche à se perdre dans lesrangs obscurs de la multitude. Voilà pourquoi il disait: lorsquePaul est présent, il paraît bas en sa personne (II Cor. X,10), c'est-à-dire qu'il a l'air d'un homme qui ne mériteaucune attention, d'un homme sans faste. Et il dit encore : " Ce que nousdemandons à Dieu, c'est que vous ne commettiez aucun mal, et nonpas que nous paraissions ce que nous sommes ". (II Cor. XIII, 7.) Qu'ya-t-il d'étonnant, s'il méprise la fausse gloire? Ne méprise-t-ilpas une gloire plus grande encore? Ne méprise-t-il pas la couronnecéleste et la géhenne, pour plaire au Christ? Ne souhaite-t-i1pas d'être anathème devant le Christ (Rom. IX, 3) " pour lagloire du Christ? " Tout en disant que c'est pour les Juifs qu'il veutsouffrir, il déclare que c'est pour la gloire du Christ, afin quequelque insensé n'aille pas prendre pour lui les promesses qui leursont faites. Si donc saint Paul était disposé à nepas tenir compte de choses aussi importantes., comment pourrait-on s'étonnerde son mépris pour les choses humaines ? Mais aujourd'hui, on nerésiste pas plus au mépris et à la crainte du déshonneurqu'à l'amour de la gloire. La louange nous gonfle, le blâmenous abat. Les coeurs pusillanimes et bas ressemblent aux organisationsfaibles; un rien suffit pour les ébranler. De telles âmesne sont pas plus à l'épreuve de la richesse que de la pauvreté,et la joie a prise sur elles encore plus que la douleur. Car la pauvreténous condamne du moins à la tempérance; la richesse au contraireamène souvent quelque grand naufrage. Voyez cet homme qui a la fièvre,tout le blesse, voyez cette âme corrompue dt dépravée,tout l'ébranle.

6. Instruits de ces vérités, sans fuir la pauvreté, sans admirer la richesse, tenons-nous prêts à tout. Lorsqu'onbâtit une maison , ce n'est pas à la préserver de lamoindre goutte de pluie , à l'abriter contre les rayons du soleilque l'on fait attention ; car ce serait chercher l'impossible. On s'arrangede manière à ce qu'elle puisse braver les intempériesdes saisons. Si l'on bâtit un navire, on ne demande pas que les flotss'éloignent de lui, que la tempête ne s'élèvepas contre' lui ; car c'est chose impossible. Ce qu'on veut, c'est quela charpente du navire résiste aux assauts de la mer. En hygiène,nous ne demandons pas non plus à l'atmosphère d'êtretoujours calme et tempérée, nous songeons seulement àrendre notre constitution capable de braver les variations atmosphériques.Faisons de même pour l'âme. Ne nous étudions pas àfuir la pauvreté, à poursuivre là richesse; étudions-nousà pouvoir accepter l'une et l'autre, sans en recevoir aucune atteinte: car en mettant à part ces accidents de l'humanité qui sontpresque inévitables, l'homme qui ne court pas après les richesses,mais qui est à l'épreuve des événements, l'emporteraencore sur celui que la richesse accompagne. Pourquoi cela? D'abord untel homme a ses ressources en lui-même, tandis que l'autre les ahors de lui. L'homme qui met sa confiance en sa propre force et dans sonadresse est meilleur soldat que celui qui met toute sa confiance dans sesarmes. Ainsi l'homme qui a sa vertu pour rempart est plus fort que celuiqui met sa confiance dans son argent. En second lieu, le riche peut êtrepréservé de la pauvreté, mais il n'est pas assurécontre les troubles de l'âme ; car la richesse est en butte àbien des troubles et à bien des orages. La vertu seule goûteun plaisir tranquille ; c'est un rempart assuré, elle met l'hommeà l'abri des piéges qui menacent le riche et qui peuventcauser sa ruine. De tous les animaux, les cerfs et les lièvres sontles plus timides, et sont par conséquent la proie la plus facileà saisir; mais le sanglier, le taureau et le lion donnent du malaux chasseurs. Eh bien ! il en est de même du riche et de celui quifait voeu de pauvreté. Ce dernier, c'est le lion, c'est le taureau; celui-là, c'est le cerf ou le lièvre. De combien de terreursle riche n'est-il pas assiégé? N'a-t-il pas à (542)craindre les voleurs, les tyrans, les envieux,. les calomniateurs? Quedis-je? Ne soupçonne-t-il pas ses serviteurs mêmes ? Et pourquoiparler de sa vie misérable? Même après sa mort, iln'est pas à l'abri dès piéges du voleur. Non, la mortmême n'est pas pour lui un asile assuré. Tout mort qu'il est,les malfaiteurs le pillent, tant c'est une chose incertaine, toujours prêteà glisser entre nos mains que la richesse. Ce n'est pas seulementla maison du riche dont on enfonce les portés ; c'est son sépulcreque l'on force. Quoi de plus misérable que cet homme ? Il ne serepose même pas,au sein de la mort. Sa triste dépouille, cettedépouille inanimée n'est pas à l'abri des maux quiassiègent la vie humaine. Car les malfaiteurs ne respectent pasmême la poussière et la cendre du riche; ils font au riche,quand il est mort, une guerre encore plus rude que de son vivant. De sonvivant, ils pénétraient à la véritédans le sanctuaire de sa richesse, ils fouillaient ses coffres; mais ilsne touchaient point à sa personne ; ils avaient assez de ses trésors,sans s'attaquer à ses vêtements, sans le mettre à nu.Mais après sa mort, les mains sacrilèges qui fouillent lessépulcres ne respectent pas même le cadavre du riche; ilsle remuent, ils le tournent et le retournent, il n'est pas d'outrages etd'opprobres dont ils n'accablent ce cadavre, dans l'excès de leurcruauté.

Ce corps confié à la terre, ils le dépouillentde ses vêtements et le laissent nu. 0ù donc l'homme pourrait-iltrouver un plus terrible ennemi que cette opulence qui perd son âmependant sa vie et qui, après sa mort, expose son corps aux outrages,aux opprobres, sans permettre à la terre de le recouvrer, commesi c'était un condamné reconnu coupable des crimes les plushonteux. Mais aux condamnés du moins , quand ils ont subi la peinecapitale, la loi ne demande rien de plus. La richesse au contraire condamne,même après sa mort, celui qui la possède aux plus terriblessupplices, à demeurer exposé nu et sans sépulture,,exposition terrible, spectacle digne de pitié ! Ce sont làdes peines bien graves, plus graves que les châtiments infligéspar l'arrêt et par la colère d'un juge. Après êtrerestée un ou deux jours sans sépulture, la dépouillede l'homme condamné par la loi est confiée à la terre;mais l'homme condamné par la richesse n'est confié àlà terre que pour être exposé nu aux insultes et auxoutrages. Si les voleurs n'enlèvent pas le mausolée du riche,ce n'est pas la richesse qu'il faut en remercier, c'est la pauvreté.Oui , c'est la pauvreté qui le soustrait à leurs mains avides.Laissez ce mausolée sous la garde de la richesse, qu'il soit d'orau lieu d'être de pierre, il sera enlevé comme le reste: tantil est vrai qu'on ne doit pas' compter sur la richesse ! Elle appartientà ceux qui la ravissent bien plus qu'à ceux qui la possèdent.II serait donc superflu d'employer de longs discours pour démontrerque la richesse résiste aux assauts, puisqu'au, jour mêmede la mort ceux qui la possèdent ne sont pas en sûreté.Quel est l'homme qui ne se réconcilie pas avec un mort, fût-ilun monstre, fût-il un démon, fût-il plus méchantqu'un démon? Il suffit du spectacle de la mort pour attendrir uncoeur de fer, une âme insensible,

Aussi, en présence d'un mort, ses ennemis tes plus acharnésmêlent leurs larmes à celles de ses amis. La colères'éteint avec la vie, elle fait place à la pitié.Au moment des obsèques, quand a lieu le convoi funèbre, vousne distinguez pas l'ami de l'ennemi, tant ceux qui assistent à ceconvoi respectent les lois suprêmes de là nature. Mais làrichesse ne suit pas même cette loi commune ; elle déchaînecontre ceux qui la possèdent, des colères implacables. Mêmeaprès notre mort, elle nous fait des ennemis qui n'ont reçude nous aucune injure; car dépouiller un cadavre est le propre d'uneinimitié ardente et toujours armée. A l'heure de la mort,la nature réconcilie , avec nous des ennemis ordinaires ; mais larichesse arme contre le riche ceux-là même qui n'ont rienà lui reprocher, et leur cruauté s'acharne sur ce cadavreabandonné.

Pourtant il y a là bien des choses qui devraient attendrir ceshommes. Il y a la mort même, il y a l'immobilité cadavérique,il y a l'image d'un corps qui va tomber en poussière, il y a l'abandon.Mais rien n'attendrit ces âmes sacrilèges et tyranniséespar la soif inexorable de l'or. C'est l'amour de l'or, ce tyran impitoyablequi est là pour donner ses ordres inhumains, pour transformer deshommes en bêtes féroces , pour les jeter sur des sépulcrescomme sur une proie. A l'oeuvre donc les bêtes féroces ! Ellesse précipitent sur ce cadavre; elles- dévoreraient ces chairsinanimées, si ces membres pouvaient leur (543) profiter. Voilàdonc les fruits de la richesse ! Même après notre mort, ellenous expose aux outrages et aux opprobres, elle nous prive de cette sépulturequi n'est pas refusée à dés misérables toutchargés de forfaits. Eh bien ! ces richesses qui sont nos mortellesennemies, les aimerons-nous encore ? Non , mes frères, non ! fuyons-lesplutôt, je vous en prie , et ne nous retournons pas pour les regarder.Si elles tombent entre nos mains, ne les gardons pas dans notre maison,mais servons-nous, pour les enchaîner, des mains de la charité.La charité seule peut les fixer et leur couper la retraite. C'estalors que la richesse inconstante devient fidèle ; paisible et douce;car l'aumône l'a transformée. Oui , si la richesse vient ànous, livrons-la aux pauvres. Si elle ne vient pas nous trouver, ne couronspas après elle, ne nous désespérons pas et ne regardonspas comme heureux ceux qui la possèdent. Heureux ! comment doncle seraient-ils? Donnerez-vous le nom d'heureux à ces bestiairesqui combattent des animaux féroces achetés à grandprix et gardés par les entrepreneurs de ces spectacles barbares, qui n'osent ni approcher de ces monstres, ni les toucher, qui les redoutentet qui tremblent devant eux? C'est l'histoire des riches. Ils ont enfermédans leur coffre-fort cette bête féroce, ce monstre qu'onappelle la richesse , et tous les jours elle leur fait des blessures sansnombre. C'est tout le contraire de ce que font les bêtes férocesréservées aux spectacles. Ces monstres, quand on les tirede leurs cages, n'égorgent que ceux qui viennent à leur rencontre.Mais la richesse, quand elle est enfermée et gardée , nefait périr que ceux qui la possèdent et qui la gardent. Apprivoisonscette bête féroce. Pour cela, il n'y a qu'un moyen . ne l'enfermonspas, donnons-la à garder aux pauvres. En agissant ainsi, nous enretirerons les plus grands avantages. En cette vie nous serons en sûreté, exempts de soucis et pleins d'espoir; quant à la vie future ,nous l'attendrons avec confiance. Cette confiance , puissions-nous tousl'acquérir, par la grâce et les mérites de Notre-SeigneurJésusChrist, en qui appartiennent au Père, en union avecle Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVI

MES FRÈRES, NE SOYEZ PAS ENFANTS PAR L'ESPRIT,MAIS SOYEZ DES PETITS ENFANTS POUR LE MAL, ET SOYEZ PARFAITS POUR L'ESPRIT.(CHAP. XIV, VERS. 20.)

1. C'est avec raison qu'après des preuves et des démonstrationsnombreuses: il se sert d'un style un peu plus véhément, gourmandeses auditeurs, et emploie un exemple qui s'applique à la circonstanceprésente. Les enfants, en effet, à la vue des petites choses,ouvrent la bouche, l'admiration les plonge dans la stupeur, mais les grandesne les frappent point d'admiration. Puis donc que ceux qui ont le don deslangues croient tout avoir, quand ce don n'est que le dernier pour lesautres, il dit : " Ne soyez; pas enfants "; c'est-à-dire, ne soyezpas insensés là où il faut être sage, mais soyezenfants et simples là où sont l'injustice, la vaine gloire,l'orgueil. En effet, celui qui est enfant pour le vice, doit pourtant êtreprudent. De même que la prudence finie à l'improbitén'a jamais été la prudence, ainsi la simplicité unieà l'imbécillité ne sera jamais la simplicité.Dans la simplicité il faut éviter l'imbécillité,et dans la prudence, le vice et la scélératesse. Comme lesremèdes amers ou doux ne sont plus efficaces, s'ils le sont plusqu'il ne faut, ainsi sont la simplicité et la prudence exagérées.C'est pourquoi le Christ ordonnait de-les tempérer toutes les deux,disant : " Soyez prudents comme les serpents, et simples comme les colombes". (Matth. X, 16.) Qu'est-ce d'être de petits enfants pour le malet le vice? c'est d'ignorer même ce que c'est que le vice; c'estainsi que l'apôtre veut qu'ils soient. Et c'est pourquoi il disait:"Parmi vous on entend parler de la fornication ". (I Cor. V, 1.) Il n'apoint dit : on s'en rend coupable, mais, ou en entend parler, vous connaissezbien la chose, car vous en avez ouï parler. Il voulait qu'ils fussenthommes et enfants, enfants pour le vice, hommes par la prudence. L'hommeest un homme , s'il est encore un petit enfant, mais s'il n'est pas unenfant pour le vice, il n'est pas un homme. Car le scélératn'est point parfait, c'est un insensé.

Car il est dit dans la loi : Je parlerai à ce peuple en des languesétrangères et inconnues, et, " après cela même", dit le Seigneur, ils ne m'entendront pas. Cela n'est écrit nullepart dans la loi; mais, je l'ai dit plus haut, il comprend sous le nomde "loi " tout l'Ancien Testament, le livre des prophètes et l'histoire;sainte. Il appelle en témoignage le prophète Isaïe,rabaissant encore le mérite du don des langues, dans l'intérêtde ses disciples. Ces mots : " après cela même ", voulaientdire qu'un pareil miracle aurait dû suffire pour frapper leurs coeurs,et que si après cela ils ne croyaient pas, ils ne pouvaient s'enprendre qu'à eux. Et pourquoi Dieu a-t-il fait cela pour eux, s'ilsne devaient pas croire en lui ? Pour montrer qu'il fait sans cesse ce qu'ildoit faire. Donc saint Paul, après avoir démontré, en le comparant au don de prophétie, que le don des langues estun signe (545) qui n'a pas une grande utilité, a ajouté cesmots: " Et ainsi le don des langues est un signe, non pour les fidèles,mais pour les infidèles; le don de prophétie, au contraire,n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles (22).Si donc toute une église étant assemblée en un lieu,tous parlent diverses langues, et que des ignorants ou des infidèlesentrent dans cette assemblée, ne diront-ils pas que vous êtesdes insensés (23) ? Mais si tous prophétisent et qu'un infidèleou un ignorant entre dans votre assemblée, tous le convainquent,tous le jugent (24). Et ainsi le secret de son coeur est découvert,et se prosternant le visage contré terre, il adorera Dieu, rendanttémoignage que Dieu est véritablement parmi vous (25) ".Ces paroles soulèvent bien des doutes. Si en effet le don des languesest un signe, comment se fait-il que saint Paul dise : Si les infidèlesvous entendent parler des langues inconnues, ils diront que vous êtesdes insensés? Et si le don de prophétie n'est pas pour lesinfidèles, mais pour les fidèles, quel fruit les infidèlesen recueilleront-ils? " Qu'un infidèle, dit-il, entre dans votreassemblée quand vous prophétisez, tous le convainquent, tousle jugent ".

Voilà donc une autre difficulté qui s'élève! Voilà le don des langues qui semble l'emporter sur le don de prophétie! Car si le don des langues est un signe pour les infidèles, tandisque le don de prophétie est un signe pour les fidèles, ledon qui attire et unit à l'Eglise ceux qui sont hors de son sein,doit l'emporter sur, le don qui ne fait que réunir et organiserceux qui sont déjà de la famille et de la maison. Que ditdonc saint Paul? Rien dé difficile ni d'obscur, rien qui soit encontradiction avec ce qu'il a dit d'abord. Au contraire tout se tient,pour peu que nous y réfléchissions. Le don de prophéties'adresse à tout le monde, tandis qu'il n'en est pas de mêmedu don des langues. Aussi, après avoir dit que le don des languesest un signe, il ajoute : non pour les fidèles, mais pour les infidèlesque Dieu veut attirer par ce signe, pour les infidèles que ce signedoit étonner, mais non instruire. Quand il s'agit du don de prophétie,il distingue encore et il dit : Le don de prophétie, au contraire,n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles. C'estque lé fidèle n'a pas besoin de voir un signe; un enseignementet un précepte, voilà tout ce qu'il lui faut. Mais alors,comment peut-on dire que la prophétie est utile à tout lemonde, puisque saint Paul. dit lui-même qu'elle n'est pas pour lesinfidèles, mais pour les fidèles ? Pesez ces paroles avecsoin et dans une balance exacte, vous saurez ce qu'il veut dire. Il nedit pas que la prophétie n'est pas utile aux infidèles, maisqu'elle n'est pas. comme les langues, un simple signe, c'est-à-dire,un don de luxe. Le don des langues, en effet, n'est pas précisémentutile aux infidèles. Il n'a pour but et pour objet que d'étonneret de frapper leurs esprits. Car le signe n'est qu'un moyen. C'est ce qu'exprimele prophète en ces mots : " Sers-toi de moi pour faire un prodige", et il ajoute : " pour le bien " ; et il dit encore : " Dieu s'est servide moi pour opérer, un miracle dans l'intérêt de plusieurs", c'est-à-dire, pour faire éclater un signe. (Ps. LXXXV,17, et LXX, 7.)

2. Pour apprendre à ses disciples qu'il n'a pas voulu parlerde ce signe, comme d'un don utile en tout point, il nous montre l'effetqu'il produit. Quel est cet effet? " Les infidèles, poursuit-il,diront que vous êtes des insensés. " Ce n'est point qu'ils'en prenne au signe en lui-même ; c'est à la démencedes infidèles qu'il s'en prend. Et sous ce nom d'infidèles,n'allez pas croire qu'il désigne toujours les mêmes hommes.Tantôt il parle de ces malheureux qui sont incurables et incorrigibles;tantôt il parle de certaines âmes que l'on pourrait tournerau bien. Tels étaient, à l'époque des apôtres,ces infidèles qui admiraient pourtant les grandeurs de Dieu; telétait Cornélius. Voilà donc pourquoi il dit: Le donde prophétie est pour les infidèles et pour les fidèles;quant aux langues, les infidèles et les insensés qui lesentendent parler, n'en retirent aucun profit et vont même jusqu'àse moquer de ceux qui les parlent, en les traitant d'insensés :car le don des langues n'est pour eux qu'un signe destiné àles frapper d'étonnement. Si ces infidèles avaient étésages, ils auraient pourtant profité du signe qui leur étaitmanifesté. Car à cette époque, à côtédes infidèles qui accusaient d'être en état d'ivresseceux qui avaient le don des langues, il se trouvait aussi des gens quiadmiraient ces orateurs comme des hommes qui leur parlaient des grandeursde Dieu. Ceux qui tournaient de pareils hommes en ridicule étaientdonc des insensés. Aussi saint Paul n'a-t-il pas dit simplement: " Vous êtes traités d'insensés ", il ajoute : " parles ignorants et par les infidèles ". Mais le don (546) de prophétien'est pas simplement un signe, mais un don utile aux fidèles etaux infidèles, un don qui se manifeste pour affermir leur foi. Cesens de saint Paul devient clair, non pas sur-le-champ, mais par les parolesqui suivent Tous le convainquent, dit-il. Si tous prophétisent,et qu'un infidèle ou un ignorant entre dans votre assemblée,tous le convainquent, tous le jugent. Et ainsi le secret de son coeur estdécouvert, et se prosternant le visage contre terre, il adoreraDieu, rendant témoignage que Dieu est véritablement parmivous. Par conséquent, le don de prophétie a sur le don deslangues le double avantage d'agir sur toutes les âmes, et d'attirerà Dieu les infidèles les plus endurcis.

Quand il a convaincu Saphire en vertu du don de prophétie, etquand saint Pierre parlait des langues inconnues; il y avait làdeux miracles différents. Le premier faisait passer la convictiondans les cœurs; le second faisait dire: Voilà un insensé! Donc après avoir dit : " Le don des langues est inutile ", aprèsl'avoir rabaissé de nouveau en rejetant la faute sur les Juifs,il montre que ce don est même nuisible. Pourquoi donc a-t-il étédonné? pour agir conjointement avec le don d'interprétation.Sans ce dernier don, il produit sur les insensés un effet contraireà celui qu'il devrait opérer. Si tous parlent diverses Lingues,dit saint Paul, et que des ignorants ou des infidèles entrent dansl'assemblée, ils diront que vous êtes des insensés.C'est ainsi que les apôtres ont passé pour des gens ivres:on disait d'eux: " Ces gens là sont pris de vin ". (Act. II, 13.)Mais ce n'est pas la faute du signe, c'est la faute de l'esprit grossieret injuste des auditeurs. Aussi saint Paul a-t-il ajouté que c'étaientles " ignorants " et les " infidèles " qui disaient : Voilàdes insensés ! Les ignorants et les infidèles sont donc jugéspar l'apôtre. Car, je l'ai dit plus haut, il insiste sur les donsqui n'ont pas une grande utilité, pour réprimer l'orgueilde ceux qui ont le don des langues et pour les mettre dans la nécessitéde recourir à un interprète.

Car, comme ce n'était point là qu'ils tendaient, et quebeaucoup de gens ne se servaient de ce don que pour en faire parade, etparce qu'ils désiraient des honneurs, il les en détourneprincipalement, en leur montrant qu'au lieu de gloire et d'estime, ilsn'en retireraient qu'un grand dommage, comme les gens qu'on soupçonnede folie. Et c'est là perpétuellement la

manière de Paul : quand il veut nous détourner d'une chose,il nous montre que cela même que nous désirons nous fera dutort. Faites de même: voulez-vous détourner quelqu'un du plaisir,montrez-lui qu'il n'y a là qu'amertume; voulez-vous l'arracher àla vaine gloire, montrez-lui qu'elle ne renferme que honte et déshonneur.Ainsi faisait Paul. Voulant arracher les riches à l'amour des richesses,il ne dit pas seulement que les richesses sont nuisibles, mais encore qu'ellesexposent aux tentations; car il dit : " Ceux qui veulent être richestombent dans la tentation ". (I Tim. VI, 9.) Comme il semble qu'elles délivrentdes tentations, il leur attribue le défaut contraire à laqualité que les riches lui attribuaient. D'autres s'appliquaientà la sagesse profane, comme s'ils pouvaient par ce moyen affermirle dogme; il montre que non-seulement elle n'apporte point de secours àla croix, mais encore tend à l'abolir. Ils insistaient pour êtrejugés à un tribunal étranger, pensant qu'ils étaientindignes d'être jugés par les leurs, comme si les étrangersétaient plus sages; il montre qu'il est honteux d'être jugéau dehors. Ils s'approchaient des autels des idoles, comme s'ils montraientpar là une sagesse parfaite, et il prouve qu'il est d'une sagesseimparfaite de ne pas savoir gouverner les affaires de ses plus prochesvoisins. De même ici, comme ceux qui aiment la vaine gloire, admiraientprofondément le don des langues, il montre que c'est cela mêmequi les couvre de honte, que non-seulement ce don ne leur procure pointde gloire, mais leur attire encore le soupçon de folie. Mais ilne le dit pas tout de suite; après de longs développementsqui ont pour objet de faire admettre et de faire agréer son discours,il ajoute ce qui est étonnant et contraire à l'opinion commune.Cette manière d'amener sa pensée lui est familière.Celui qui veut ébranler une opinion bien assise, et changer uneconviction ferme et solide, ne doit pas tout de suite lui opposer l'opinioncontraire; car il serait ridicule auprès de ceux qui sont prévenuspar la pensée contraire. Ce qui est étonnant et contraireà l'opinion commune ne peut être admis tout de suite; il fautminer une croyance pour y substituer la croyance contraire.

3. C'est ainsi qu'il a fait, quand il a disserté du mariage :comme bien des gens y voyaient le repos et le plaisir, il voulait leurmontrer que le repos et le plaisir ne sont pas unis au (547) mariage; s'ill'avait dit tout de suite, il ne se serait pas fait écouter; commeil ne l'a avancé qu'après un long préambule, et qu'ill'a amené à propos, il a facilement ébranléses auditeurs. C'est ce qu'il a fait aussi pour la virginité. Cen'est qu'après de longs discours qu'il dit : "Je vous ménage", et : "Je veux que vous soyez sans inquiétude ". (I Cor. VII,28, 32.) Il le fait aussi pour les langues, montrant que non-seulementelles ne nous donnent point la gloire, mais encore que ceux qui ont cedon n'en retirent que de la honte et du déshonneur auprèsdes infidèles. La prophétie au contraire n'encourt pointla honte et le déshonneur auprès des infidèles, etla gloire et l'utilité en sont également grandes: Personnene dira de ceux qui ont le don de prophétie qu'ils sont insensés,personne ne se moquera d'eux; ils exciteront au contraire une admirationprofonde.

En effet, " ils sont convaincus par tous ", c'est-à-dire, cequ'ils ont dans le coeur se montre à tous et se produit au grandjour. Ce n'est point même chose de voir entrer quelqu'un et de l'entendreparler en persan ou en syriaque, ou de l'entendre révélerles mystères de sa pensée, soit qu'il le fasse dans un mauvaisesprit et pour tenter les autres ,soit qu'il le fasse sincèrementet en toute honnêteté. Ce que l'un fait involontairement,l'autre le fait par réflexion, et cela est plus étonnantet plus utile, C'est pourquoi il dit pour les langues que vous êtesinsensés, et il ne le dit pas en son nom, mais au nom des assistants: " Disant que vous êtes insensés ". Pour la prophétie,il fait parler les faits, et ceux à qui elle rend service. " Ilest convaincu par tous ", dit-il, " il est jugé par tous, et c'estainsi que les secrets de son coeur deviennent manifestes, et l'infidèletombera sur sa face, adorera Dieu proclamant que Dieu est vraiment en vous". Voyez comme ici rien n'est douteux : pour les langues il y a doute,et certains des infidèles attribuent cela à la folie; maispour la prophétie il n'y a rien de semblable, on sera étonné,on adorera, on confessera Dieu d'abord en fait, ensuite en paroles. C'estainsi que, Nabuchodonosor a adoré Dieu; disant : " En véritévotre Dieu est le Dieu qui révèle les mystères, puisqu'ila pu révéler ce mystère". (Dan. II, 47.) Voyez-vousla force de la prophétie, puisqu'elle a pu convertir et amener àla foi ce coeur farouche.

" Quoi donc, mes frères? quand vous êtes réunis,chacun de vous a le chant, a la doctrine, a la langue, a la révélation,a l'interprétation : que tout se fasse pour l'édification(26) ". Voyez-vous la règle fondamentale du Christianisme? Commec'est le devoir d'un artisan d'édifier, ainsi c'est le devoir duchrétien d'être utile en tout à ceux qui sont prèsde lui. L'apôtre s'élève violemment contre un don,irais il ne veut pas faire croire qu'il est inutile, il veut seulementréprimer l'orgueil de ceux qui le possèdent; aussi le compte-t-ilde nouveau parmi les autres dons, disant : " Il a le chant, il a la doctrine,il a la langue ". Autrefois on avait le chant par l'effet d'une grâceou d'un don, et on l'enseignait aux autres; mais tout cela, ajoute Paul,ne doit avoir qu'un but, l'amendement du prochain : que rien ne se fasseau hasard et sans objet. Si vous ne vous approchez point de votre frèrepour l'édifier, pourquoi vous approchez-vous de lui? Je ne faispas grand cas de la différence des grâces; je n'ai qu'un souci,je n'applique mes soins qu'à un seul objet, à savoir quetout se fasse pour l'édification. Ainsi celui qui n'aura qu'un petitdon, surpassera celui qui en a un grand, si l'édification y estjointe. Aussi les dons n'existent que pour que chacun soit édifié.Si cela n'arrive point, le don ne sert à celui qui l'a reçuque pour sa condamnation. A quoi cela sert-il, dites-moi, de prophétiser?et à quoi de ressusciter les morts, si personne n'en retire du profit?Or, si tel est l'objet des dons, et si l'on peut arriver à la mêmefin par d'autres moyens et sans les dons, il ne faut point s'enorgueillirdes miracles, ni se croire malheureux, quand on est privé des grâces.S'il y en a qui parlent des langues, qu'ils soient deux ou trois tout auplus, qu'ils parlent à tour de rôle, et qu'il yen ait un quiinterprète (27); " que s'il n'y a " point d'interprètes,qu'il se taise dans l'église, et qu'il parle à lui-mêmeet à Dieu (28)". Que dites-vous? Après avoir si longuementdémontré que les langues sont un don inutile et superflu,s'il n'y a point d'interprètes, vous ordonnez de nouveau de parlerles langues? Je ne l'ordonne point, répond-il, mais je ne le défendspas non plus ; c'est comme quand il dit . " Si quelqu'un des infidèlesvous appelle, et si vous voulez aller " ( I Cor. X, 27), il n'ordonne pointpar là d'aller, mais il ne retient pas; il en est de mêmeici : " Qu'il se parle à (548) lui-même et à Dieu ".S'il ne peut, dit-il, se taire, et s'il a un tel désir des honneurset de la vaine gloire, qu'il se parle à lui-même. Ainsi parcela même qu'il a permis, il a défendu, en inspirant la honted'un pareil acte.

4. C'est ce qu'il a fait ailleurs aussi en parlant du commerce de l'hommeavec sa femme, et en disant : " Je le dis à cause de votre incontinence". ( I Cor. VII.) Mais quand il parlait de la prophétie, il ne disaitpas ainsi: et comment disait-il? il ordonne, il impose une loi . " Que" deux ou trois prophètes parlent ". Et ici il ne demande pointd'interprète, et il ne ferme point la bouche à celui quiprophétise, comme en cet autre endroit où il dit : " S'iln'y a point d'interprète, qu'il se taise ". Car parler les languesne suffit point. C'est pourquoi si quelqu'un a l'un et l'autre don, qu'ilparle; s'il ne les a point et veut parler, qu'il le fasse avec un interprète.Le prophète est l'interprète, mais l'interprète deDieu, et vous, celui de l'homme. " S'il n'y a point d'interprète,qu'il se taise ". Il faut que rien ne se fasse inutilement, rien pour l'ambitionet l'amour des honneurs.

" Qu'il se parle a lui-même et à Dieu ", c'est-à-dire,dans son esprit et sans bruit, s'il le veut absolument. Ce n'est pointlà un ordre formel, c'est le fait d'un homme qui tâche d'inspirerla fonte par ce qu'il permet, comme quand il dit " Si quelqu'un a faim,qu'il mange chez lui ". (I Cor. II, 34.) Tout en lui permettant quelquechose, il ne l'en reprend que plus vivement. Vous n'êtes pas réunis,dit-il, pour montrer que vous avez des dons, mais pour édifier ceuxqui vous écoutent ; c'est ce qu'il a dit au commencement : " Quetout se fasse pour l'édification. Que deux ou trois prophètesparlent et que les autres décident (29) ". Il n'en demande pas ungrand nombre comme pour les langues. Et pourquoi cela, direz-vous; il montreque la prophétie ne suffit point, puisqu'il confie la décisionà d'autres. Au contraire, elle est tout à fait suffisante,et en effet il ne ferme pas la bouche à celui qui prophétisecomme à celui qui parle les langues; il ne lui impose pas silence,s'il ne se trouvé point là d'interprète; et s'il,a dit de l'autre : " S'il n'y a point d'interprète, qu'il se taise", il ne dit point de celui-ci : S'il n'est personne qui comprenne, qu'ilne prophétise point ; il a seulement prémuni l'auditeur.Il les a avertis de se mettre sur leurs gardes, et de ne pas permettreque les devins et les charlatans se présentent au milieu d'eux.

Dès le commencement il les a mis en garde contre cela, quandil a donné la différence de la divination et de la prophétie.Et maintenant il les engage à user de discernement, et àprendre garde que quelque chose de diabolique ne s'introduise parmi eux." Si un des assistants a une révélation, que le premier setaise. Vous pouvez tous prophétiser les uns après les autres, afin que tous apprennent et que tous soient exhortés (30, 31)". Que signifient ces paroles? Si pendant que vous parlez, dit saint Paul,et que vous prophétisez, un autre est touché de l’Esprit-Saint,cessez de parler. Ce qu'il a exigé pour les langues, il l'exigeici, que cela se fasse isolément, mais d'une façon plus divine: il n'a pas dit : isolément, mais " si un autre a une révélation", qu'est-il besoin, quand l'autre est saisi d'un mouvement prophétique,' que le premier continue à parler?

Car, tandis qu'il parlait, l'Esprit-Saint a touché l'autre, afinqu'il dit aussi quelque chose à dire. Puis, pour consoler celuià qui il ferme la bouche, il dit : " Vous pouvez tous prophétiserles uns après les autres, afin que tous apprennent et soient consolés".Voyez comment il met encore en avant le motif qui le guide en tout ? S'ildéfend absolument à celui qui parle les langues de parler,quand il n'y a point d'interprète, c'est à cause qu'il estinutile; ainsi fait-il à l'égard de la prophétie,quand elle est inutile, et ne pourrait apporter que la confusion, le troubleet un tumulte inopportun ; alors il la fait taire. " Et les esprits desprophètes sont soumis aux prophètes (32) ". Voyez avec quelleforce il prend ses auditeurs par la honte ? pour que l'homme ne lui résistepoint et ne soulève point de sédition, il montre que le donlui-même est inférieur, car ce qu'il appelle ici l'Espritest l'inspiration. Or, si l'inspiration a ses degrés, il ne seraitpas juste que celui qui en est possédé luttât contreune inspiration supérieure. Puis il montre qu'un pareil arrangementest agréable à Dieu par ces mots qu'il ajoute " C'est quenotre Dieu n'est pas un Dieu de discorde, mais un Dieu de paix, comme jel'enseigne dans toutes nos saintes assemblées (33) ". Voyez-vousde combien de manières il s'y prend pour imposer silence àla vanité et pour consoler celui qui cède la parole àl'autre ? Voici son premier et son principal motif de consolation; vouspouvez tous prophétiser l'un après l'autre. Son second (549)motif est tiré des degrés de l'inspiration. L'inspirationd'un prophète est soumise à celle d'un autre prophète.Autre motif de consolation encore : Notre Dieu est un Dieu de paix et nonde discorde. Enfin, quatrième motif, c'est une loi générale,c'est un précepte universel : voilà, dit-il, ce que j'enseignedans toutes nos saintes assemblées. Quoi de plus imposant que cesparoles!

C'est qu'à cette époque l'Église, c'étaitle ciel; c'était l'Esprit-Saint qui dirigeait tout, qui faisaitmouvoir les chefs de l'Église et qui leur donnait l'inspirationdivine. Aujourd'hui nous n'avons conservé que les symboles et lessignes extérieurs de ces dons précieux, aujourd'hui encorenous sommes deux ou trois qui parlons, et nous prenons la parole tour àtour; et quand l'un se tait, l'autre commence, mais ce ne sont làque des signes qui rappellent de si grands dons; voilà pourquoi,quand nous prenons la parole, le peuple répond : Que le Seigneursoit avec votre esprit. Cela prouve que l'on parlait ainsi autrefois, maisalors c'était non pas la sagesse humaine, mais l'Esprit qui étaitdans toutes les bouches; il n'en est pas ainsi de nos jours; et ici jeparle aussi pour moi.

5. Mais l'Église ressemble aujourd'hui à une femme déchuede son ancienne splendeur, et n'a plus que des images de sa prospéritéd'autrefois, elle montre les cassettes et les coffrets où étaientrenfermées des richesses, mais elle a perdu les richesses elles-mêmes.C'est à cette femme que l'Église ressemble. Ce n'est pointà cause des grâces que je parle ainsi , il n'y aurait rien.d'étonnant si elle n'avait perdu que cela, mais elle a perdu encorela bonne conduite et la vertu. Autrefois la foule des veuves et la troupedes vierges servaient d'ornement à l'Église; maintenant elleest déserte et vide, et elle n'a plus que des fantômes. Ily a encore aujourd'hui des veuves et des vierges, mais elles n'ont plusces qualités qui doivent orner les femmes qui, se préparentà de tels combats. Le caractère auquel on reconnaîtle mieux une vierge, c'est qu'elle ne s'occupe. que de Dieu et n'est occupéequ'à le prier continuellement ; et l'on reconnaît une veuve,non pas à ce qu'elle ne désire point un mariage heureux,mais à d'autres signes, comme la charité, l'hospitalité,l'assiduité à la prière et à toutes les autresvertus que demande Paul dans sa lettre à Timothée.

Même parmi les femmes qui se sont soumises au mariage, on en peuttrouver qui font preuve d'une grande vertu : cependant ce n'est pas celaseulement qu'on leur demande, mais le soin diligent et l'amour des pauvres;en quoi brillaient d'un vif éclat les femmes d'autrefois, il n'enest pas ainsi de beaucoup de femmes de notre temps. Alors au lieu d'or,c'étaient les aumônes qui leur servaient d'ornements; aujourd'huielles s'en sont dépouillées, et elles sont couvertes de chaînesd'or forgées avec leurs péchés.

Dirai-je qu'un autre endroit encore n'a plus l'éclat d'autrefois?Jadis tout le monde se réunissait, et l'on chantait en commun. Nousle faisons encore aujourd'hui , mais alors tous n'avaient qu'un seul espritet qu'une seule âtre; aujourd'hui vous ne trouveriez pas mêmeen une seule âme cette concorde et cet accord, mais partout la guerresévit. Celui qui préside à l'assemblée , demandeencore à tous le silence, comme à ceux qui entrent dans lamaison de leur père, mais ce n'est là qu'un vain mot; celan'est jamais une réalité. Autrefois les maisons mêmesétaient des églises, aujourd'hui l'église mêmeest une maison , elle est même pire que n'importe quelle maison.Car dans chaque maison vous remarquez un ordre bien établi : lamaîtresse de la maison est assise sur un siège, entouréede chasteté, de modestie et d'honneur: autour d'elle les servantesfilent en silence, et chaque serviteur s'occupe de la tâche qui luiest imposée.

Mais dans l'église il y a un grand tumulte, une grande confusion,et elle ne diffère en rien d'une auberge, tant sont forts les rires,tant est grand le désordre, ainsi que dans des bancs et dans unmarché où tous crient et font du bruit. Et cela n'arrivequ'ici : car ailleurs il n'est pas permis , dans l'église , d'adresserla parole même à son voisin, même à un ami qu'onrevoit après une longue absence; tout cela doit se faire au dehors,et avec raison. L'église, en effet, n'est pas une boutique de barbierou de parfumeur, ou une de ces échoppes d'artisans qui sont au marche,c'est le séjour des anges , le séjour des archanges, le royaumede Dieu, le ciel lui-même. Si quelqu'un vous introduisait au ciel,lors même que vous verriez votre père ou votre frère,vous n'oseriez lui parler : ainsi dans l'église ne faut-il direque des choses spirituelles, car c'est aussi le ciel. Si vous ne me (550)croyez pas, regardez cette table, souvenez-vous pourquoi ce prêtres'y tient, rappelez-vous quel est celui qui y descend, et demeurez muetsmême avant l'élévation. Si vous voyiez seulement letrône d'un roi, vous seriez excités par l'attente de son arrivée.De même il faut vénérer Dieu, même avant l'élévation;il faut être muet, et, avant de voir le voile déployéet le choeur des anges qui s'avance, il faut s'élancer vers le ciel.Mais celui qui n'est pas initié aux mystères ignore cela,il lui faut donc d'autres exhortations. Et nous ne manquerons point deparoles qui lui apprennent à se lever, et qui lui persuadent des'élever sur les ailes de la pensée. Vous donc, qui ignorezles mystères, quand vous entendrez le prêtre dire : Voilàce que dit le Seigneur : Retire-toi de la terre, vous aussi, montez auciel, réfléchissez à ce qu'est celui qui, par la voixdu prêtre, parle avec vous. Quand un historien cherche à exciterle rire, quand une femme joue le rôle d'une courtisane éhontée, l'assemblée est assise et écoute avec un profond silencece qui se dit; cependant personne n'ordonne le silence, et il n'y a nitumulte, ni clameurs, ni aucun bruit : mais quand Dieu parle du haut duciel de choses bien autrement étonnantes et vénérables,nous poussons l'impudence au-delà du cynisme, et nous n'accordonspas même à Dieu le même respect qu'aux courtisanes.

6. Avez-vous frémi de ces paroles? frémissez encore bienplus, si vous vous rendez coupable des mêmes actes. Ce que Paul ditde ceux qui méprisent les pauvres et qui mangent seuls : " N'avezvous pas des maisons pour manger et pour boire? Méprisez-vous l'églisede Dieu, et voulez-vous faire rougir ceux qui ne possèdent rien" (I Cor. XI, 22), permettez-moi de l'appliquer à ceux qui fontdu bruit et qui parlent à l'église. N'avez-vous pas des maisonspour bavarder? Méprisez-vous l'église de Dieu? Et voulez-vouscorrompre ceux qui sont modestes et tranquilles? Mais il vous est douxet agréable de parler à ceux qui vous sont connus. Je nevous le défends pas, mais faites-le chez vous, sur la place publique,dans les bains; l'église n'est pas un lieu de conversation, maisd'enseignement. Mais aujourd'hui elle ne diffère en rien d'un marché,et si le mot n'était point trop fort, d'un théâtre,car les femmes qui s'y réunissent sont parées de vêtementsplus lascifs et plus impudiques que les courtisanes de la scène.C'est cela même qui y attire beaucoup d'hommes impudiques; si l'onveut séduire ou corrompre une femme, aucun lieu n'y paraîtplus propre, je pense, que l'église ; si l'on veut vendre ou acheterquelque chose, on trouve l'église plus commode que le marché.Car il y a là plus de conversations à ce sujet que dans lesboutiques mêmes.

Si l'on veut même blasphémer et entendre des blasphèmes,c'est là qu'on les entendra, plutôt que sur la place publique;si vous voulez apprendre les affaires de la ville, ce qui se passe dansles maisons et dans les camps, n'allez pas au tribunal, ne demeurez pasdans la boutique des médecins; c'est ici qu'on les annonce le plusexactement, ce lieu est tout plutôt qu'une église. Je vousai peut-être réprimandés fortement; pour moi, je nele pense pas. Si vous persévérez dans votre égarement,comment pourrai-je savoir que mes paroles vous ont touchés. Il estdonc nécessaire de répéter mes réprimandes.Cela est-il tolérable? Cela est-il supportable? Tous les jours nousnous fatiguons et nous nous épuisons pour vous renvoyer avec quelqueinstruction utile, et cependant personne de vous ne se retire avec quelqueprofit, mais avec un dommage plus grand encore; car vous vous rendez coupables,quand vous n'avez aucune occasion de pécher, et par vos importunesbagatelles vous chassez ceux qui valent mieux que vous et qui se tiennenttranquilles ; mais que disent la plupart: je n'entends point, disent-ils,ce qu'on lit; je ne sais point ce qu'on dit; c'est parce que vous faitesdu bruit et du tapage, et que vous n'arrivez point avec un esprit douédu sens de piété. Que dites-vous? Vous ne savez ce que signifientces paroles; c'est -pour cela même qu'il fallait faire attention.Et si ce qui est obscur n'excite point votre esprit, vous feriez moinsattention encore à ce qui serait clair et manifeste. C'est pourcela que tout n'est pas clair, afin que votre attention ne soit pas paresseuse,et que tout n'est pas obscur, afin que volis ne désespériezpas de le comprendre. Un eunuque, un barbare ne parlent point ainsi, mais,lors même qu'ils sont accablés d'une multitude d'affaires,et qu'ils sont au milieu de la rue, ils ont un livre à la main etils lisent; et vous, qui avez cette foule de docteurs et des gens qui lisentpour vous, vous (551) m'apportez des excuses et de vains prétextes.Vous ne savez ce qui se dit? Priez donc Dieu de vous l'apprendre. Maisil ne peut se faire que vous ignoriez tout; beaucoup de parties sont claireset lucides, et, lors même que vous ne comprendriez rien , il faudraitencore vous tenir tranquille, afin de ne point chasser ceux qui sont attentifs,et alors comme votre silence et votre réserve seraient agréablesà Dieu, il rendrait clair ce qui est obscur pour vous. Mais vousne pouvez vous taire? Sortez donc, afin de ne;point apporter de dommageaux autres. Car il faut que dans l'église il n'y ait qu'une seulevoix, comme s'il n'y avait qu'une seule personne. C'est pour cela que celuiqui lit parle seul, que celui qui préside l'assemblée demeureassis en silence, que celui qui chante chante seul, et quand les autreslui répondent, c'est comme une seule voix qui sort d'une seule bouche;et celui qui parle au peuple parle seul. Mais lorsqu'un grand nombre dedocteurs discutent sur des choses diverses, pourquoi nous nous imposerions-nousun jeu inutile? En effet, si vous n'aviez point la légèretéde croire que nous vous imposons une gène inutile, quand nous parlonsde choses si importantes, vous ne parleriez point de ce qui n'y a aucunrapport. Ainsi, ce n'est pas seulement dans votre conduite, c'est encoredans votre appréciation des choses qu'il y a de la perversité;vous convoitez ce qui est superflu, et, négligeant- la vérité,vous poursuivez des ombres et des rêves.

Tous les biens présents , ne sont-ce pas de l'ombre et des rêves,et quelque chose de plus vain que l'ombre? Avant qu'ils apparaissent, ilsse dissipent, et, avant de s'envoler, ils nous laissent un trouble bienplus grand que le plaisir qu'ils ont pu nous procurer. Celui qui a enfouides richesses incalculables, est pauvre quand la nuit est passée,et avec raion. Ceux qui sont riches en rêve, une fois qu'ils sontsortis du lit, n'ont rien de ce qu'ils ont cru voir pendant leur sommeil: il en est de même des avares et de ceux qui sont tourmentésdu désir de toujours posséder davantage , que dis-je ? leurétat est pire encore. Celui qui est riche en rêve, n'a pointles richesses qu'il a cru voir en songe, et se lève sans avoir reçude son rêve aucun mal; mais l'avare est à la fois privédes richesses, et rempli de tous les péchés qui naissentdes richesses ; les plaisirs qui viennent des richesses, il n'en jouitque dans une espèce de fantôme , mais les maux qui en viennentne sont pas un fantôme, mais la vérité même ;le plaisir n'a existé qu'en rêve, le supplice qui suit leplaisir n'existe pas seulement en rêve, il est réel; et, mêmeavant ce supplice, l'avare est puni des plus forts châtiments; enamassant les richesses, il est en proie aux soucis innombrables, aux inquiétudes,aux accusations, aux calomnies, aux tumultes et aux désordres. Pourêtre donc délivrés des rêves et des maux quine sont pas des rêves, au lieu de l'avarice et du désir d'amasseradoptons les aumônes, et au lieu des rapines, la bienveillance. C'estainsi que nous obtiendrons les biens présents et futurs par la grâceet la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, conjointementavec le Père et le Saint-Esprit., appartiennent la gloire, la puissance,l'honneur, aujourd'hui et toujours, et jusque dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVII

QUE VOS FEMMES SE TAISENT DANS LES ÉGLISES;IL NE LEUR EST POINT PERMIS DE PARLER, MAIS ELLES DOIVENT ÊTRE SOUMISES,AINSI QUE LE DIT LA LOI. (CHAP. XIV, VERS. 34.)

1. Après avoir réprimandé le tumulte qui naîtdes langues, et celui qui naît des prophéties, et portéla loi que ceux qui parlent le fassent tour à tour, et que ceuxqui prophétisent se taisent quand un autre prend, la parole, ilarrive enfin au trouble que causent les femmes, et gourmande leur bavardageimportun : et il le fait à juste titre. Car si ceux qui ont lesgrâces ne doivent point parler au hasard, ni quand il leur plaît,quoiqu'ils soient inspirés du Saint-Esprit, que dire du bavardagevain et inconsidéré des. femmes. C'est pourquoi il leur fermela bouche -avec une grande autorité, et il les fait taire, en s'armantde la loi. En effet, il ne donne pas seulement des conseils ou des exhortations,mais il commande avec force, citant à ce sujet. l'ancienne loi.Après avoir dit : " Que vos femmes se taisent dans les églises;il ne leur est point permis a de parler, mais elles doivent êtresoumises ", il ajoute : " Comme la loi le dit ". Et où la loi dit-ellecela? " Tu te tourneras vers ton mari et il te commandera ". (Gen. III,16.) Voyez-vous la sagesse de Paul, et le grand témoignage dontil se sert, ne leur ordonnant pas seulement de se taire, mais de se taireavec crainte, et une crainte aussi grande que celle d'une esclave. C'estpourquoi après avoir dit : " Il ne leur est point permis de parler", il n'ajoute point : Elles doivent se taire ; au lieu de " se taire ",il a mis ce qui est plus fort: Etre soumises. Si elles doivent se tenirainsi devant leurs maris, elles le doivent bien plus devant les docteurset les Pères, et dans l'assemblée des fidèles. Maissi elles ne parlent point, direz-vous, et si elles n'interrogent point,pourquoi seront-elles présentes? Pour entendre ce qu'il faut, quantaux choses dont elles doutent, elles doivent l'apprendre chez . eux deleurs maris. C'est pourquoi il a ajouté: " Si elles veulent apprendrequelque chose, qu'elles interrogent chez eux leurs maris " (35) ". Or,si elles ne doivent pas interroger, il leur est bien plus défenduencore de parler. Et pourquoi les a-t-il soumises à une si grandesujétion ? parce que la femme est faible, inconstante et légère.C'est pourquoi il leur a donné leurs maris pour docteurs, rendantainsi service aux uns et aux autres. Il a rendu les femmes réservéeset les hommes attentifs et soucieux de pouvoir répéter exactementdevant leurs, femmes ce qu'ils ont entendu. Comme elles se faisaient unegloire de parler en public, il leur dit tout le contraire : " Il est honteuxpour une femme de parler dans l'Eglise ". Il l'a prouvé d'abordpar la loi de Dieu, ensuite par le. sens commun et l'usage, comme il leurdisait aussi, quant à leurs cheveux: " N’est-ce pas la nature mêmequi vous l'enseigne? " (I Cor. 11, 14.) Et partout chez lui vous trouverezcette habitude de leur inspirer la pudeur, en s'appuyant, non sur les (553)saintes Ecritures, mais sur l'usage. Ce sont les opinions communes et l'habitudedont il se sert, pour leur inculquer la modestie, lorsqu'il dit: " La parolede Dieu est-elle partie de vous, ou est-elle venue chez vous seuls (36)", et il cite en effet les autres. Eglises qui observent cette loi, etc'est en montrant qu'il est inusité qu'il,réprimande le tumulte,et c'est en s'appuyant sur les suffrages de la foule qu'il fait accepterson discours. C'est pourquoi il disait en un autre endroit : " Celui quivous a rappelé à la mémoire mes voies dans le Christ,comme moi-même je les enseigne dans toutes les églises " ;(I Cor. IV, 17) et encore : " Ce n'est point un Dieu de dissension, maisde paix, comme aussi dans toutes les assemblées de saints " ; (Ibid,XIV, 33) et ces paroles: " La parole de Dieu est-elle partie de vous, ouest-ellevenue chez vous seuls. " C'est-à-dire, vous n'êtes pas lespremiers, vous n'êtes pas les seuls fidèles, mais c'est toutela terre. C'est ce qu'il disait aussi, en écrivant aux habitantsde Colosse : " Comme elle fructifie et croît dans le monde entier",(Coloss. I, 6) en parlant de l'Evangile.

Quelquefois, pour exhorter ses auditeurs, il fait tout le contraire,comme quand il dit qu'ils ont agi les premiers, et que leurs actions brillentaux yeux de tous. Ainsi il écrivait aux habitants de Thessalonique: " C'est chez vous que la parole de Dieu a commencé à retentir", et en tout lieu votre foi est allée à Dieu. (I Thess.1, 8.) Il écrit encore aux Romains : " Votre foi est annoncéeau monde entier ". (Rom. I, 8.) Pour exciter et exhorter les hommes, c'estun moyen également efficace de les faire louer par d'autres, oude leur montrer que d'autres pensent comme eux. Et c'est pour cela qu'ildit aussi : " La parole de Dieu est-elle partie de vous; ou est-elle venuechez vous seuls? " Vous ne pourrez point dire : Nous avons étéles docteurs des autres, et il n'est point juste que nous allions àl'école des autres, ni : C'est ici seulement que la foi a demeuré,et nous n'avons pas à prendre exemple sur d'autres. Voyez-vous parcombien de moyens l'apôtre leur inspire la pudeur, il cite la loi,il montre que l'action est honteuse, et il apporte pour exemple les autresEglises.

2. Enfin il dit en dernier lieu, et c'est ce qu'il y a de plus fort: c'est Dieu qui l'ordonne par moi : " Si quelqu'un paraît êtreprophète ou animé de l'Esprit divin, qu'il connaisse ce queje vous écris, que ce sont les ordres de Dieu (37); s'il l'ignore,qu'il l'ignore (38) ". Et pourquoi a-t-il ajouté cela? Pour montrerqu'il n'apporte ni violence, ni disputes, ce qui est le propre de ceuxqui ne veulent pas imposer leurs volontés, mais qui considèrentce qui est utile aux autres. C'est pourquoi il dit aussi en un autre endroit: " Si quelqu'un aime la dispute, nous n'avons point cette habitude ".(I Cor. XI, 16.) Cependant il n'agit pas ainsi partout, mais làseulement où ne se commettent pas de grands péchés,et c'est encore là qu'il cherche à inspirer la honte. Quandil parle des autres péchés, ce n'est pas ainsi qu'il dit,mais comment? " N'errez pas; ni les débauchés, ni les efféminésne posséderont le royaume de Dieu ". (Ibid. VI, 9.) Et encore :"C'est moi Paul qui vous le dis, que si vous êtes circoncis, le Christne vous sera pas utile ". (Gal. V, 2.) Mais tomme ici il ne s'agit quedu silence, ses réprimandes ne sont point si véhémentes,et par cela même il attire vers lui ses auditeurs. Il fait ensuitece qu'il a coutume de faire: il revient à la première preuvedont il était parti pour dire tout cela : " C'est pourquoi, mesfrères, recherchez la prophétie, et ne défendez pasde parler les langues (39) ". C'est son habitude de traiter non-seulementce qu'il s'est proposé, mais de corriger tous les défautsqui lui paraissent tenir d'une certaine façon au sujet, puis d'yrevenir, afin de ne point paraître s'écarter de ce qu'il voulaitprouver. Ainsi, quand il parlait de la concorde dans les repas, aprèsavoir fait une digression sur la communion dans les mystères, ilrevient à son premier sujet, disant : " C'est pourquoi quand " vousvous réunissez pour manger, attendez" vous les uns les autres ".(I Cor. XI, 33.) Ici de même, après avoir discuté surl'ordre qu'il faut observer dans les dons, et montré qu'il ne fautpoint s'affliger des moindres, ni s'enorgueillir de ceux qui sont plusimportants, il fait une digression sur la modestie qui convient aux femmes,il y apporte les preuves nécessaires, puis il revient à sonsujet, disant: " C'est pourquoi, mes frères, recherchez la prophétie,et ne défendez point de parler les langues ". Voyez comme jusqu'àla fin il observe la différence entre ces deux dons, et commentil montre que l'un est tout à fait nécessaire, et que l'autrene l'est point. C'est pourquoi il dit de l'un : " Recherchez ", et de (554)l'autre : " Ne défendez pas ". Puis, se résumant en quelquesorte, il corrige tout, ajoutant: " Que tout se fasse honnêtementet suivant l'ordre (40) ", ce qui s'applique encore à ceux qui parlégèreté veulent agir avec indécence, acquérirla réputation de fous, et ne conservent pas l'ordre qui leur convient.

Rien n'est édifiant comme le bon ordre, la paix, la charité,de même que les vices contraires sont une cause de ruine. Cela n'estpas vrai seulement des choses spirituelles, c'est encore vrai en tout lereste. Dans un choeur, dans un navire, dans un char, dans un camp, si vousdétruisez l'ordre, et. si ôtant de leur place les choses lesplus importantes vous y mettez les moins importantes, vous gâteztout, vous mettez tout sens dessus dessous. Ce n'est point nous qui renverserionsl'ordre, et qui mettrions la tête en bas, et les pieds en haut. Ilarrive que, quand on renverse ainsi l'ordre naturel, on préfèreà la raison la concupiscence, la colère, l'emportement etle plaisir : de là naissent de grandes fluctuations, un soulèvementprofond et une horrible tempête, quand les ténèbresont tout envahi. Et, si vous le voulez, dissipons d'abord la honte quien résulte, et ensuite le dommage qui en sort. Comment ce mal sera-t-ilconnu et manifeste? Amenons sur la place publique un homme ainsi atteint,possédé de l'amour d'une courtisane , et consumé d'undésir infâme, et nous verrons alors combien il est ridicule.Que peut-il y avoir de plus honteux que de se tenir à la porte d'unecourtisane et d'être repoussé par elle, de pleurer et de selamenter, et de ruiner ainsi sa considération? Si vous voulez voirle dommage, repassez en votre esprit les prodigalités, les dangersmortels, la guerre contre les rivaux, les coups et les blessures que l'onreçoit en ces combats. Ainsi sont également ceux que possèdel'amour de l'argent. Ce vice même est plus honteux et plus indécent.Car les débauchés sont occupés d'un seul corps, etlui prodiguent leurs soins et leur amour, mais les avares sont inquietset tourmentés par les richesses de tous, des pauvres et des riches,et ils aiment ce qui n'existe point, ce qui est le propre d'une passionexcessive. Ils ne disent pas : je voudrais avoir les richesses d'un telou d'un tel, mais ils veulent des maisons d'or, les maisons et tout cequ'ils voient; ils se transportent dans un monde imaginaire ; et c'estce qu'ils souffrent toujours, et jamais leurs désirs n'ont de fin.Qui pourrait exprimer par les mots cette agitation de leurs pensées,cette tempête , ces ténèbres ? Où sont des flotsaussi orageux que ceux du plaisir? Il n'y en a point, c'est un tumulte,c'est un désordre , ce sont de sombres nuages, qui, au lieu d'eau,apportent le chagrin à l'âme, ce qui a coutume aussi d'arriverà ceux qui aiment la beauté d'autrui. C'est pourquoi ceuxqui n'aiment d'aucune façon sont dans un état plus doux queles débauchés de cette sorte. C'est là une penséeque personne ne contredirait; pour moi, je vais jusqu'à dire quecelui qui aime et réprime sa passion, éprouve plus de plaisirque celui qui jouit continuellement d'une courtisane. Quoiqu'il soit unpeu difficile de le prouver, cependant j'aurai l’audace de l'entreprendre.Cela est difficile, non pas à cause de la nature des choses, maisparce que les auditeurs ne sont point dignes de cette philosophie.

3. Répondez-moi, je vous prie: qu'est-ce qui est plus agréableà un amant, d'être méprisé de sa maîtresse,ou d'être honoré d'elle et de la mépriser? Il est clairque ce dernier cas est le plus agréable. Qui donc , je vous prie,la courtisane honorera-t-elle plus, ou l'homme qui s'asservit àelle et devient son esclave, ou celui qui s'est joué de ses filetset vole au-dessus des pièges qu'elle lui a tendus? Il est clairque c'est ce dernier. Sur qui portera-t-elle plus tôt son amour,sur celui qui a succombé, ou sur celui qui n'a pas encore succombé?sur celui, certes, qui n'a pas encore succombé. Quel est celui quiest le plus désirable, celui qui est déjà atteintde l'amour ou celui qui n'a pas encore été captivé? C'est celui qui n'a pas encore été captivé. Si vousne voulez point m'en croire, voyez ce qui vous arrive à vous-même.Quelle est la femme qu'on aimera plus, celle qui succombe facilement etse donne elle-même, ou celle qui refuse et combat longtemps? Il esthors de doute que c'est celle-ci , car c'est ainsi qu'elle allume un désirplus vif. La même chose arrive à la femme : elle honoreraet admirera plus celui qui la méprise. S'il en est ainsi, que celui-làéprouve plus de plaisir qui est plus honoré et plus aimé.Le général d'armée qui a pris une fois une ville,l'abandonne, mais il met toute son ardeur à assiéger cellequi résiste et lutte ; le chasseur laisse cachée la bêtequ'il (555) a prise, comme la courtisane fait de son amant, mais il poursuitcelle qui se sauve devant lui. Mais l'amant, direz-vous, jouit de ses désirs,et l'autre n'en jouit point. Mais échapper à la honte etau déshonneur, ne pas être asservi à la tyrannie d'unemaîtresse, ne pas être conduit et mené par elle commeun esclave, roué de coups, conspué, frappé àla tête, croyez-vous, dites-moi, que ce soit là un petit plaisir? Si l'on voulait bien examiner tous ces tourments et rassembler toutesles hontes, les outrages , les incriminations, les colères, lesinimitiés, et tous ces maux qui ne sont connus que de ceux qui lesont soufferts, il trouverait que toute guerre a plus de trêves quela vie misérable de ces hommes.

Quel est donc le plaisir dont vous me parlez, je vous le demande, est-cecelui qui résulte de l'union des sexes, et qui est bref et passager?mais la guerre lui succède tout à coup, et les agitations,et la rage, et la folie. Je vous parle comme je parlerais à desjeunes gens incontinents et impudiques, et qui n'entendraient pas volontiersce qu'on leur dirait du paradis et de l'enfer. Mais, quand nous auronsproduit tout cela au grand jour, nous ne pourrons dire combien grand estle plaisir des gens modérés et tempérants alors chacunpensera aux couronnes , aux récompenses, au commerce avec les anges,à la bonne réputation par la terre entière, à,la confiance et à la franchise des paroles, à ces espérancesde bonheur immortelles. Mais l'union des sexes nous procure du plaisir;voilà ce qu'ils nous opposent toujours, et encore, que l'homme tempérantne peut pas toujours résister à. la tyrannie de l'amour.C'est le contraire que vous trouverez ; le trouble et le désordrese trouvent plutôt chez celui qui se livre à la débauche,son corps est sans cesse agité ; son trouble est plus grand quecelui de la mer houleuse ; jamais son désir ne s'arrête, ilsupporte continuellement ses assauts, semblable à ceux qui sontpossédés par le démon et agités par les mauvaisesprits. L'homme tempérant, au contraire, semblable à unvigoureux athlète, tient toujours la passion abattue, et trouvelà un plaisir plus vif que tous les plaisirs des sens; cette victoireet sa bonne conscience lui servent de trophées éclatantset durables. Si le débauché se repose un peu aprèsla lutte, il ne lui sert de rien; car de nouvelles agitations et de nouvellestempêtes l'envahissent. Mais le sage ne permet pas dès lecommencement que ce trouble pénètre en lui, que la mer sesoulève, et que cette bête pousse des cris. S'il éprouvequelque peine à réprimer de si violents mouvements, il fautdire aussi que le débauché, toujours battu, percédé coups et ne pouvant supporter l'aiguillon du désir, estsemblable à celui qui emploie en vain tout son art à 'retenirun cheval indocile au frein; s'il cesse un instant ses efforts, s'il reculedevant la fatigue, il est emporté par lui. Si j'ai expliquétout cela plus clairement qu'il ne faut, qu'on ne me reprenne point; jene recherche point la majesté dans mon discours, je cherche àrendre mes auditeurs graves et honnêtes.

4. Les prophètes aussi ne reculent devant aucune parole, quandils veulent détruire l'intempérance et la corruption desJuifs, mais ils les réprimandent avec des paroles encore plus significativesque celles dont nous nous sommes servis. Le médecin qui veut guérirun abcès ne regarde pas à conserver ses mains propres, ilne songe qu'à guérir le malade de son abcès; celuiqui veut relever l'humble se fait humble d'abord, et celui qui s'appliqueà tuer l'homme, qui dresse des embûches, se couvre de sangen même temps que son ennemi, et c'est cela même qui lui donneplus de gloire., Si vous voyez un soldat revenir de la guerre, souilléde sang et de cervelle, vous n'irez point le détester pour celani le, repousser, mais vous ne l'en admirerez que plus. Ainsi devons-nousfaire quand nous voyons quelqu'un revenir tout ensanglanté , aprèsavoir immolé la passion; nous devons l'en admirer davantage, nousassocier et participer à ses combats et à ses victoires,et dire à ceux qui aiment : montrez-nous le plaisir que vous avezrecueilli de vos passions.

L'homme tempérant et chaste trouve la volupté dans lavictoire qu'il remporte sur lui-même : mais vous, quel est le plaisirque vous goûtez ? Vous me parlerez peut-être de celui que vouspuisez dans un commerce charnel. Ah ! la volupté de la tempéranceest plus franche et plus durable. Vos jouissances à vous sont courteset vos plaisirs d'un moment ne laissent point de traces. Mais la chastetépuise dans sa conscience des joies plus vives et plus suaves qui ont dela durée. Le commerce des (556) sexes est incapable de calmer etd'élever notre âme comme la philosophie. L'homme chaste, jel'ai dit, montre une volupté franche. Vous, au contraire, qui êtesvaincu par vos passions, vous nous découvrez l'inquiétudede votre âme. Où sont vos plaisirs? je voudrais les voir;mais je ne les découvre pas. Quand' goûtez-vous un momentde plaisir en effet? Est-ce avant de satisfaire vos sens? mais, en ce moment-là,le plaisir n'existe pas pour vous. C'est dé la folie, de la démence,du trouble que vous éprouvez ; grincer des dents, être horsde soi, est-ce là du plaisir? si c'était là de lavolupté, nous ne serions pas condamnés à donner, enun pareil état, tous les signes de la plus vive douleur. Les athlètesqui frappent ou qui sont frappés, grincent des dents. Les femmesdéchirées par les douleurs de l'enfantement font de même.Ce n'est donc pas là un plaisir, c'est un trouble et un désordreexcessif de l'âme. Et ensuite? Ah ! n'en parlez pas. La femme quivient d'accoucher n'éprouve pas ce qu'on a le droit d'appeler unplaisir; elle est seulement délivrée de ses douleurs. Etfranchement il n'y a pas là du plaisir; il y a un état defaiblesse et de prostration. Or, entre la volupté et la prostration,la différence est grande. Quel est donc le moment où vousgoûtez quelque plaisir, dites-moi? Je n'en vois pas, ou si ce momentexiste, c'est un éclair qu'on n'a pas le temps d'apercevoir. Cemoment, nous avons essayé mille fois de le saisir et de le retenir,nous ne l'avons pas pu; mais pour l'homme tempérant et modéré,il n'en est pas ainsi. Ses plaisirs sont apparents et durables; ou plutôtsa vie entière est une volupté : sa conscience lui tressedes couronnes; son âme est comme une onde tranquille qui ne connaîtpas les orages et qui est assurée contre eux de toute part. A l'aspectde cette volupté pure, à la vue des inquiétudes etdes troubles qui accompagnent la débauche , hâtons-nous defuir ce vice, fuyons l'intempérance , pour faire voeu de tempéranceet de chasteté, pour obtenir en outre dans l'autre vie le bonheuréternel, par la grâce et la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. BAISSEY.

HOMÉLIE XXXVIII

JE VAIS MAINTENANT, MES FRÈRES, VOUSREMETTRE DEVANT LES YEUX L'ÉVANGILE QUE JE VOUS AI PRÊCHÉ,QUE VOUS AVEZ REÇU, DANS LEQUEL VOUS DEMEUREZ FERMES, ET PAR LEQUELVOUS SEREZ SAUVÉS, SI VOUS L'AVEZ RETENU, COMME, JE VOUS L'AI ANNONCÉ.(CHAP. XV, VERS. 1.)

1. Il vient d'en finir avec les dons spirituels, il passe maintenantà la vérité qui est, de toutes les vérités,la plus nécessaire, à la résurrection ; sur ce point,les fidèles étaient atteints d'une maladie grave. Et de mêmeque pour le corps, si la fièvre en saisit lés parties solides, les nerfs , les veines , les premiers éléments qui le constituent,il faut désespérer de la guérison, si l'on ne s'yapplique avec lé plus grand soin; de même, pour leur salut,les fidèles couraient le plus grand danger. C'était aux élémentsmêmes de la piété que le mal s'attaquait. Aussi Paulapportait-il un grand zèle à: les guérir. Il ne s'agissaitplus de la conduite, des moeurs, du libertinage de l'un, de l'avarice del'autre, de tel qui se montrait la tête couverte, mais de ce quiest le résumé de tous les biens; c'était sur la résurrectionmême qu'on était en dissentiment. Comme toute notre espéranceest là, c'est le point que le démon attaquait avec le plusd'acharnement, et tantôt il la supprimait tout à fait, tantôtil disait qu'elle avait eu déjà lieu. Aussi Paul , écrivantà Timothée, appelle cette funeste doctrine , une gangrène,et flétrit ceux qui la propagent: " De ce nombre sont Hyménéeet Philète qui se sont écartés de la vériteen disant que la résurrection est déjà arrivée,et qui ont ainsi renversé la foi de quelques-uns ". (II Tim. II, 17, 18.) Quelquefois donc ils disaient cela, d'autres fois ils prétendaientqu'il n'y a pas de résurrection pour le corps, que la résurrectionn'est que la purification de l'âme. Ce qui les portait à tenirde pareils discours, c'était la perversité du démon, jaloux , non-seulement de renverser la résurrection, mais de montrerque tout ce qui a été accompli pour nous n'est que fables.Si l'on avait pu persuader aux esprits qu'il n'y a pas de résurrectiondes corps, le démon aurait fini par persuader peu à peu quele Christ lui-même n'est pas ressuscité; de là, procédantméthodiquement, il aurait introduit la doctrine que le Christ n'apas paru parmi nous, n'a pas fait ce qu'on lui attribue.

Telle est la malignité du démon , que Paul appelle unsystème " d'artifices " (Ephés. VI, 11), parce que le démonne fait as paraître tout de suite ce qu'il veut qu'on approuve ,il craint trop d'être convaincu de perfidie; il prend un masque,il a recours à des manoeuvres, comme un ennemi rusé qui veutentrer dans une ville , forcer les murailles, il a des conduits souterrains, cachés à tous les yeux, dont on ne peut se défier,afin de tromper la vigilance et d'assurer le succès de ses affreux(558) desseins. Aussi, trouvant toujours ses piéges ténébreux,toujours à la poursuite de ses criminelles embûches, cet admirableapôtre, ce grand homme disait : " Nous n'ignorons pas " ses desseins". (II Cor. II, 11). Ici, en effet, Paul découvre toute la rusedu démon , il montre toutes ses machinations ; tout ce que le perversmédite et prépare, l'apôtre l'étale, il faitvoir le tout dans tous les détails avec le plus grand soin. Voilàpourquoi ce qu'il place en dernier lieu , c'est cette, véritécapitale , la plus nécessaire de toutes, et qui renferme tous. nosintérêts. Or voyez là prudence du Maître : cen'est qu'après avoir fortifié ses disciples , qu'aprèsavoir mis les siens en sûreté, qu'il va plus loin, qu'il attaqueles étrangers, qu'il leur ferme la bouche avec toute espèced'autorité. S'il fortifie les siens, s'il les met en sûreté, ce n'est pas par des raisonnements, mais il s'appuie sur des faits déjàaccomplis, qu’eux-mêmes ont acceptés, auxquels ils ont ajoutéfoi c'était un puissant moyen de les faire rentrer en eux-mêmes,et de lés contenir. S'ils voulaient dorénavant refuser leurfoi , ce n'était plus a Paul mais à eux-mêmes qu'ilsla refusaient; ils devaient s'en prendre à ceux qui avaient, lespremiers , admis la foi nouvelle , et qui s'étaient transformés.Aussi commence-t-il par dire qu'il n'a pas besoin d'autres témoinsde la vérité de sa parole que ceux mêmes qui ont ététrompés.

Mais voici qui rendra mon discours plus clair, écoutez les parolesmêmes. Quelles sont ces paroles? " Je vais maintenant, mes frères,vous remettre devant les yeux l'Evangile que je vous ai prêché". Voyez-vous, dès le début, la parfaite convenance? Voyez-vous,dès le début, comme il leur montre qu'il ne leur apporteaucune étrangeté, aucune nouveauté Remettre devantles yeux ce qui a déjà été mis devant les yeuxet qui ensuite a été oublié, ce n'est que rafraîchirla mémoire. Il les appelle frères; et ce simple mot constitue,une démonstration anticipée , une démonstration. éloquentede la vérité qu'il soutient; car nous ne sommes frèresque par l'incarnation de Jésus-Christ. S'il les appelle de ce nom,c'est pour les adoucir, pour les flatter, pour leur rappeler en mêmetemps, d'innombrables bienfaits. Et ce qui suit confirme sa pensée.Qu'est-ce qui vient après? L'Evangile. Le point de départde l'Evangile , l'Evangile tout entier c'est Dieu fait homme, crucifié, ressuscité. C'est ce que Gabriel annonça à la Vierge,c'est ce que les prophètes annoncèrent à toute laterre, c'est ce qu'ont annoncé, à leur tour, tous les apôtres." Que je vous ai, prêché, que vous avez reçu, danslequel vous demeurez fermes, et par lequel vous serez sauvés, sivous l'avez retenu, comme je vous l'ai annoncé, et si ce n'est pasen vain que vous avez embrassé la foi (2) ".Voyez-vous comme illes prend pour témoins de ses paroles? Et il ne dit pas: Que vousavez entendu, mais, " que vous avez reçu "; il leur redemande.,pour ainsi dire, un dépôt, et il leur montre que ce n'estpas seulement un discours entendu ; que des actions, des signes, des prodigesles ont décidés à le recevoir, de manière àle conserver fermement.

2. Ensuite, après le rappel du passé, vient l'assertionrelative au présent : " Dans lequel vous demeurez fermes"; l'apôtrese saisit des fidèles; il prévient,leur résistance,ils auraient, beau vouloir, impossible à eux d'opposer une négation:Voilà pourquoi il ne, dit pas en commençant : Je viens vous.apprendre, mais: " Je vais vous remettre devant les yeux " ce que vousconnaissez déjà. Mais comment peut-il dire, de ceux qui bronchent,qu'ils demeurent fermes? Il fait semblant de ne pas voir, et c'est de l'habileté: c'est une conduite analogue qu'il tient avec les Galates, seulement ily a une différence. Avec les Galates il ne peut pas feindre d'ignorer,il a recours à un autre: langage : " J'ai confiance dans le Seigneur,que vous n'aurez point d'autres sentiments " (Gal. V, 10); il ne dit pas: Que vous n'avez point eu d'autres sentiments; leur faute étaitavouée ; manifeste, mais il garantit l'avenir; sans doute l'avenirest incertain, mais ce qu'il en dit, c'est pour entraîner les fidèles.Ici, avec les Corinthiens, il fait semblant de ne pas savoir: " Dans lequelvous demeurez fermes". Suit la considération de l'utilité;" et par lequel vous serez sauvés, si vous l'avez retenu comme jevous l'ai annoncé ". C'est pourquoi l'enseignement d'aujourd'huin'est qu'exposition et interprétation. En effet, c'est une doctrineque vous n'avez pas besoin d'apprendre, mais seulement de vous rappeler,afin de vous redresser. Ces paroles, c'est pour les rappeler à leurdevoir. Mais que signifie : " comme je vous l'ai annoncé ? " Dela manière, dit-il, dont je vous ai annoncé la résurrection.Je ne prétends pas que vous doutiez (559) de la résurrection,mais peut-être voulez-vous savoir plus clairement ce qui a étédit. C'est une explication que je veux encore vous donner : car je saisque vous avez conservé le dogme. Ensuite , comme il leur avait dit: " Dans lequel vous demeurez fermes", pour prévenir la négligenceoù cet éloge les porterait, il leur inspire un sentimentde crainte, en leur disant : " Si vous l'avez retenu , et si ce n'est pasen vain que vous avez embrassé la foi " ; il leur montre par làque le coup serait mortel, qu'il ne s'agit pas de dogmes quelconques ,mais de l'essence même de la foi.

En ce moment , il parle à mots couverts, mais à mesurequ'il avance , qu'il s'échauffe, il se découvre, il met ànu sa pensée, il parle à haute et intelligible voix, il crie:" Si Jésus-Christ n'est point ressuscité, notre prédicationest vaine, et vaine aussi est votre foi (14) ", vous êtes; encoredans vos péchés. Mais, au début, il ne s'exprime pasde cette manière; il était bon de commencer doucement etde ne s'avancer que pas à pas. " Car je vous ai transmis d'abordce que j'ai reçu (3) ". Ici même, il ne dit pas, je, vousai dit, ni je vous ai enseigné, mais il se sert encore de l'expression: " je vous ai transmis ce que j'ai reçu ". Et il ne dit pas qu'ila été instruit, mais, " ce que j'ai reçu " : cettemanière de parler s'explique par une double intention; d'abord onne doit rien introduire de son fonds particulier dans l'enseignement ;ensuite, la démonstration de la vérité se faisantpar, les oeuvres, c'est là ce qui a dû opérer en euxla. certitude, et ils ne la doivent pas seulement . des paroles; puis,peu à peu, rendant son discours de plus en plus digne de foi, ilrapporte le tout au Christ, et il montre qu'il n'y arien, dans ces dogmes,qui appartienne à l'homme. Mais que signifie , " car je vous aitransmis d'abord ? " C'est-à-dire, dès le commencement, cen'est pas seulement d'aujourd'hui. Il prend le temps à témoin,et ce serait le comble de la honte, après avoir cru si longtemps,de renoncer maintenant à la foi ; cette raison n'est pas la seulede plus, le dogme est nécessaire; voilà pourquoi il a ététransmis. dès le début, et tout de suite, et d'abord. — Etqu'avez-vous transmis? Répondez-moi. — L'apôtre ne le ditpas tout de. suite, mais d'abord, " ce que j'ai reçu ". Et qu'avez-vousreçu? " Que Jésus-Christ est mort pour nos péchés".Il ne dit pas tout de suite qu'il y a une résurrection de nos corps,mais c'est l'affirmation même qu'il prépare de loin , et parun moyen détourné, " que Jésus-Christ est mort" ;il commence par jeter le grand et ferme et solide fondement de son discourssur la résurrection. Car il. ne se contente pas de dire que Jésus-Christest mort, quoique ces simples,paroles eussent été suffisantespour rendre manifeste la résurrection, mais il ajoute: "que Jésus-Christest mort pour nos péchés ".

Avant tout, il est bon d'entendre sur ce sujet ces manichéensmalades, ennemis de la vérité, ces adversaires arméscontre leur propre salut. Donc que disent-ils? Par mort, à les encroire, Paul n'entend pas autre chose que l'état de péché,et la résurrection n'est que l'affranchissement du péché.Voyez-vous la faiblesse de l'erreur? comme elle fournit elle-mêmedes armes contre elle? comme il est peu besoin de forces étrangères,comme elle se transperce elle-même? Voyez donc, considérezcomme ils se transpercent eux-mêmes par les discours qu'ils tiennent.Si c'est là ce qu'il faut entendre par mort, si le Christ n'a pasrevêtu dé corps, comme vous le prétendez, s'il estmort, le Christ a été en état de péché,à vous entendre. Voici, moi, .ce que je soutiens, à savoir,qu'il a pris un corps, et je dis que la mort est le fait de la chair :or vous le niez, il vous faut donc nécessairement dire qu'il étaitdans le péché. Or s'il était dans le péché,comment a-t-il pu dire : " Qui de vous me convaincra de péché?"(Jean VIII, 46) et encore : " Le prince de ce monde va venir, quoiqu'iln'ait rien en moi qui lui appartienne ". (Id. XIV, 30); et encore : " C'estainsi que nous devons accomplir toute " justice". (Matth. III, 15.) Orcomment est-il mort pour les pécheurs, si lui-même étaitun pécheur? Celui qui meurt pour les pécheurs, ne doit êtresoumis à aucun péché : car s'il est lui-mêmeun pécheur, comment pourra-t-il mourir pour les péchésdes autres? Au contraire, s'il est mort pour les péchés desautres, il est mort, n'étant lui-même soumis à aucunpéché; mais s'il est mort, étant sans péché,il n'est pas mort par le péché, (comment cela. se pourrait-il,puisqu'il n'avait aucun péché?) mais il est mort par soncorps. Aussi Paul ne dit pas seulement : " Est mort ", mais il ajoute :" pour nos péchés ". Et après les avoir contrainte,quelque dépit qu'ils en aient, de (560) reconnaître la mortcorporelle, en montrant qu'avant la mort il était sans péché,(car mourir pour les péchés des autres entraîne nécessairementcette conséquence que l'on est sans péché,) l'apôtren'est pas encore content, il ajoute : " Selon les Ecritures " ; nouvellepreuve à l'appui de son discours, et qui marque de quelle mort ilentend parler. Car les Ecritures parlent partout de la mort du corps :" Ils ont percé mes mains et mes pieds " (Ps. XXI, 17) ; et: " Ilsverront celui qu'ils ont percé". (Jean, XIX, 37.)

3. On peut voir un grand nombre d'autres passages, pour ne pas les énumérertous un à un, exprimant soit par des paroles, soit par des figures,et que c'est la chair quia été meurtrie, et que le Christest mort pour nos péchés. " C'est pour les péchésde mon peuple", dit le prophète, "qu'il est mort ", et " le Seigneurl'a livré pour nos péchés ", et " il a étépercé de plaies pour nos péchés ". (Is. LIII, 8, 6,5.) Si vous ne voulez pas de l'Ancien Testament, entendez la voix de Jeanqui vous crie, qui vous montre les deux choses à la fois, et lecorps meurtri, et la cause de la mort. " Voici ", dit-il, " l'agneau deDieu qui enlève les péchés du monde " (Jean I, 29); et Paul disant "Celui qui ne connaissait pas le péché,il l'a rendu pour nous le péché, afin que nous devenionsla justice de Dieu en lui " ( II,Cor. V, 21) ; et encore : " Jésus-Christnous a rachetés de la malédiction de la loi, s'étantrendu pour nous malédiction " (Gala III , 13) ; et encore : " Etavant désarmé les principautés et les puissances,il les a menées en triomphe " (Coloss. II, 15) et combien d'autres,passages, qui montrent et que c'est le corps qui à étémeurtri, et qu'il l'a été pour nos péchés:C'est le Seigneur lui-même qui dit : " Je me sanctifie moi-mêmepour vous " (Jean, XVII, 19); et: " Le prince de ce monde est déjàcondamné " (Id. XVI, 11), pour montrer que le Christ a étémis à, mort, quoique sans- péché. "Qu'il a étéenseveli. (4) ". Nouvelle preuve à l'appui de ce qui précède;car ce qu'on ensevelit, est nécessairement un corps. Ici, l'apôtren'ajoute plus: Selon les Ecritures; il pouvait le faire assurément,mais il ne le fait pas. Pourquoi? ou bien par la raison que lé sépulcrede Jésus-Christ était alors, comme aujourd'hui, un monumentpublic, manifeste, ou bien parce que l'observation : " Selon les Ecritures" s'applique à tout.

Pourquoi donc ajoute-t-il en cet endroit " Selon les Ecritures ? etqu'il est ressuscité, le troisième jour, selon les Ecritures?" pourquoi ne se contente-t-il pas de l'observation une fois pour toutes?C'est parce que la résurrection , au troisième jour;. étaitun fait incertain pour le grand nombre. Voilà pourquoi, ici encore,l'apôtre cite les Ecritures, et en cela il. est inspiré dela sagesse divine. Pourquoi en ce qui concerne la mort, ne les mentionne-t-ilpas? C'est que le crucifiement état, pour tous; un fait avéré;la croix, tous l'avaient vue, tous ne voyaient pas de même làcause de la mise en croix. Que le Christ fût mort, tous le savaient,mais qu'il eût souffert pour les péchés de tous, c'estce que la multitude ne savait pas également bien. Voilà pourquoil'apôtre cite le témoignage des Ecritures: Mais c'est ce quenous avons déjà suffisamment démontré. Or;dans quels passages les Ecritures ont-elles annoncé la sépultureet la résurrection au troisième jour? par la figure de Jonasque le Christ lui-même rappelle en disant. " Comme Jonas fut troisjours et. trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'hommesera trois jours et trois nuits dans le coeur de la terre ". (Matth. XII,40.) Par le buisson ardent du désert (Exode III) : de mêmeque ce buisson brûlait sans se consumer, de même le corps duSauveur subit la mort, mais ne fut pas retenu par la mort. Autre imageencore: le dragon de Daniel (Daniel XIV) : de même que ce dragon,après avoir pris la nourriture que lui donna le prophète,éclata: par le milieu du corps; ainsi l'enfer, après avoirdévoré le corps, divin, fut déchiré; ce corpslui brisa le ventre, et ressuscita.

Si maintenant. vous tenez à entendre des paroles expresses après.des figures, écoutez Isaïe : " Sa vie est arrachée àla terre, et le Seigneur veut le purifier de la plaie, pour lui montrerla lumière ", (Isaïe, LIII, 8, 10). Et David, avant Isaïe: " Vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer, et ne souffrirezpoint , que votre saint éprouve la corruption ". (Ps. XV, 10). Etsi Paul, à son tour, vous renvoie aux Ecritures, c'est pour vousfaire savoir, que ces choses n'ont pas été faites au hasard; et sans dessein. Pourrait-on le penser, après tant d'images desprophètes qui proclament que l'Ecriture n'entend nulle part la mortdu péché, quand elle parle de la mort du Seigneur, mais qu'elleannonce la mort du corps, (561) la sépulture, la résurrection,telle qu'on vous l'a enseignée? " Qu'il s'est fait voir àCéphas (5) ". L'apôtre nomme tout de suite celui qui est detous le plus digne de foi. " Puis aux douze apôtres. Qu'aprèsil a été vu en une seule fois de plus de cinq cents frères,dont il y en a plusieurs qui vivent encore aujourd'hui, et quelques-unssont endormis ; qu'ensuite il s'est fait voir à Jacques, puis àtous les apôtres; et qu'enfin, après tous les autres, il s'estfait voir à moi-même, qui ne suis qu'un avorton (6, 7, 8)". Après la démonstration qui se fait par le moyen des Ecritures,il ajoute la démonstration par les faits, il cite comme témoinsde la résurrection, après les prophètes, les apôtreset les autres fidèles. S'il eût pensé que cette résurrectionne fut que l'affranchissement du péché, il eût étéinutile de dire que Jésus-Christ fût vu de celui-ci, de celui-là.Les yeux n'ont pu voir que le corps ressuscité, et non l'affranchissementdu péché.

4. Voilà pourquoi l'apôtre ne s'est pas contentéde dire une fois seulement : " Il a été vu ", quoiqu'il eûtpu se borner à le dire une fois pour toutes; mais ici Il répètedeux et trois fois cette expression, autant de fois presque qu'il y a eud'apparitions différentes. " Qu'il s'est fait voir ", dit-il, "à Céphas ; il a été vu en une seule fais deplus de cinq cents frères ; il s'est fait voir à moi-même". Cependant l'Evangile dit , au contraire , qu'il s'est fait voir d'abordà Marie. C'est qu'il n'est question ici que des hommes , et Jésus-Christs'est montré d'abord à celui qui désirait le plusde le voir. Mais quels sont ces douze apôtres dont il parle ? Carce ne fut qu'après l'ascension que Matthias fut mis au rang desapôtres, ce ne fut pas aussitôt après la résurrection.Mais il est vraisemblable que le Seigneur se fit voir même aprèsl'ascension. Donc Matthias fut nommé apôtre après l'ascension,et vit Jésus, ressuscité. Voilà pourquoi Paul ne distinguepas les temps, et se borne à énumérer indistinctementles apparitions il est vraisemblable qu'il y en eut un grand nombre Voilàpourquoi Jean disait: Ce fut la troisième fois qu'il se manifesta.Qu'après il a été vu (1). Epano pentakoisis adelphois.Quelques interprètes expliquent cet epano, comme il suit : Jésus-Christs'est fait voir, aux cinq cents frères, du

1. La phrase grecque présente, à cause de cet ‘Epano ,un double sens que la traduction ne peut rendre.

haut des cieux, non plus marchant sur la terre, mais d'en haut, surleurs têtes, c'est ainsi qu'on l'a vu. En effet, le Christ ne voulaitpas faire croire à sa résurrection seulement mais aussi àson ascension. D'autres interprètes expliquent le même motpar " à plus " de cinq cents frères. " Dont il y en a plusieursqui vivent encore aujourd'hui ". Quoique je vous raconte, dit-il, des faitsanciens, j'ai pourtant des. témoins encore vivants. " Et quelques-unssont endormis ". Il ne dit pas : Sont morts, mais : " Sont endormis " ;expression choisie pour confirmer la résurrection. "Qu'en" suiteil s'est fait voir à Jacques ", c'est-à-dire, je crois, àson propre cousin germain : c'est Jésus-Christ lui-même qu'onrapporte lui avoir imposé les mains, l'avoir ordonné, avoirfait de lui- le premier évêque de Jérusalem. "Ensuiteà tous les apôtres ". Car; outre les douze, il y en avaitd'autres; les apôtres étaient environ au nombre de soixante-dix." Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir àmoi-même, qui ne suis qu'un avorton ". Parole pleine de modestie.Ce n'est pas parce que Paul était le moindre de tous, que le Sauveurne se fit voir à lui qu'en dernier lieu. Bien qu'il ait étéappelé le dernier, on l'a vu bien plus éclatant de gloireque le grand nombre de ceux qui l'ont précédé, cen'est pas assez dire, plus illustre qu'eux tous. Les cinq cents frèresn'étaient pas meilleurs que Jacques, bien qu'ils aient vu le Christavant lui.

Et pourquoi ne s'est-il pas fait voir à tous en même temps?Il voulait jeter d'avance les semences de la foi. Celui qui vit Jésusle premier, et qui fut bien certain de l'avoir vu, en porta la nouvelleaux autres : à ce récit, les auditeurs étaient dansune grande attente du miracle, et la foi se préparait avant la réalitéde l'apparition. Voilà pourquoi le Sauveur ne se montra pas àtous en même temps, ni d'abord au grand nombre, mais pour commencer,à un seul, à celui qui était le chef de tous, et leplus. fidèle. Car il fallait que ce fût l'âme la plusfidèle qui reçût la première cette vision, c'étaittout à fait nécessaire. Ceux qui l'apercevaient aprèsd'autres, et à qui d'autres l'avaient annoncée, ceux-là,préparés par le témoignage des autres, y trouvaientun grand secours pour leur foi., leur âme était prévenue,disposée : quant au premier jugé digne de recevoir cettevision, il avait grand besoin, je (562) l'ai déjà dit, d'unefoi inébranlable pour n'être pas bouleversé d'une apparitionsi incroyable. Voilà pourquoi c'est à Pierre que le Sauveurapparaît en premier lieu. C'était lui qui le premier avaitconfessé le Christ, il était juste qu'il fût le premiertémoin de sa résurrection. Mais ce n'est pas pour cette raisonqu'il n'apparaît qu'à lui seul, en se montrant à luile premier. Pierre l'avait renié ; pour lui ménager une consolationabondante , pour lui prouver qu'il n'est pas rejeté , le Sauveurl'honore avant tous les autres en se faisant voir à lui, et il estle premier à qui il remet ses brebis. Voilà aussi pourquoiles femmes furent les premières à qui il se montra. Ce sexeavait été abaissé, voilà pourquoi, dans lanaissance et dans la résurrection du Sauveur, c'est la femme quiéprouve la première les effets de la grâce. Ensuiteil se montre à Pierre, et séparément à chacun,et tantôt à un petit nombre, tantôt à de plusnombreux ; il veut qu'ils se servent réciproquement de témoinset de maîtres sur ce point, et il confirme la foi que méritentles paroles des apôtres.

" Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir àmoi-même, qui ne suis qu'un avorton ". Que signifient ces parolespleines d'humilité, quel en est l'à-propos ? Car s'il veutse rendre digne de foi, se mettre au nombre des témoins de la résurrection,il fait le contraire de ce qu'il prétend; il devrait s'élever,montrer sa grandeur, ce qu'il fait souvent quand les circonstances l'exigent.S'il parlé ici avec modestie, c'est précisément parcequ'il va s'exalter; mais il ne se célébrera pas tout de suite,il y met la prudence convenable. Ce n'est qu'après des paroles modesteset beaucoup d'accusations entassées sur lui-même , qu'il prendun fier langage. Pourquoi? C'est qu'il faut, quand il aura dit de lui quelquechose de grand et de magnifique, comme: "J'ai travaillé plus quetous les autres ", qu'on accepte ses paroles comme une conséquencenécessaire de son discours ; il ne faut pas qu'on voie un partipris d'avance. C'est ainsi qu'en écrivant à Timothée,avant de parler de lui-même avec fierté, il s'accuse. (I Timothée,I, 12 seq.) Quand on n'a qu'à louer les autres, on peut parler sanscrainte en toute sécurité , quand il faut, au contraire,qu'on se loue soi-même, et surtout en appuyant ses élogessur son propre témoignage, c'est alors qu'on doit avoir honte etrougir. Aussi le bienheureux Paul commence par exprimer sa misèreavant de célébrer sa grandeur. Il a d'ailleurs une autreraison; l'éloge qu'on fait de soi, est odieux ; sa modestie corrigece que l'éloge a d'insupportable, et rend tout son discours plusdigne de foi. Car en rapportant avec véracité sa propre honte,en ne cachant rien, comme les persécutions qu'il a exercéescontre l'Eglise, ses efforts pour renverser la foi, il met à l'abride tout soupçon ce qu'il y a d'honorable pour lui dans les oeuvresqu'il rappelle.

5. Et voyez l'excès d'humilité : après avoir dit: " Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir àmoi-même ", il ne s'est pas contenté de ces paroles ; " carbeaucoup ", dit l'évangéliste, " qui avaient étéles premiers seront les derniers, et beaucoup qui avaient étéles derniers seront les premiers ". (Matth. XIX, 30.) Voilà pourquoiil ajoute : " Qui ne suis qu'un avorton ". Et il ne s'arrête paslà, mais il joint à ces réflexions le jugement personnelqu'il porte sur lui-même , et qu'il motive : " Car je suis le moindredes apôtres, et je ne suis pas digne d'être appelé apôtre,a parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu (9) ". Il nedit pas le moindre des douze apôtres, mais même de tous lesautres apôtres. Or, dans toutes ces paroles, il obéit àun sentiment de modestie, et, comme je l'ai déjà dit, àla nécessité de disposer son discours de manière àfaire recevoir ce qu'il vent faire entendre. S'il avait dit d'emblée: " Vous devez m'en croire, le Christ est ressuscité ; je l'ai vu,et je suis de tous le plus digne de foi, parce que. c'est moi qui ai leplus travaillé, il aurait offensé ses auditeurs ; il parleau contraire avec humilité de son abjection, des actes pour lesquelsil mérite d'être accusé ; il retranché ainside son discours ce qui peut choquer, et il prépare la confianceà son témoignage. Voilà pourquoi, comme je l'ai déjàdit, il ne déclare pas seulement qu'il est le dernier, qu'il estindigne du titre d'apôtre, mais il dit pourquoi : " Parce que j'aipersécuté l'Eglise ". Assurément tous ces péchéslui avaient été remis, toutefois il ne les a jamais oubliés;en les rappelant, il tient à montrer l'abondance de la grâcede Dieu. Aussi ajoute-t-il : "Mais c'est par la grâce de Dieu queje suis ce que je suis (10) ". Voyez-vous encore cette preuve insigne d'humilité?Les fautes, il se les attribue; les bonnes oeuvres, il ne les regarde enrien comme siennes, c'est à Dieu qu'il rapporte (563) tout. Maisil ne faut pas que ses dernières paroles jettent l'auditeur dansle relâchement; aussi dit-il : " Et sa grâce n'a point étéstérile en moi ". Il y a encore ici l'humilité; il ne ditpoint : J'ai montré un zèle ardent qui. méritait lagrâce, mais : " Elle n'a point été stérile,mais j'ai travaillé plus que tous les autres ".

Il ne dit pas : J'ai été honoré, mais : " J'aitravaillé " ; il pouvait dire les dangers et les morts qu'il avaitsu affronter; le mot de travail atténue son éloge. Ensuite,par l'humilité qui lui est habituelle, glissant vite sur ce point,il rapporte le tout à Dieu; il dit : " Non pas moi toutefois, maisla grâce de Dieu qui est avec moi ", Où rencontrer une âmequi mérite plus d’admiration ? Entre tant de paroles pour se rabaisser,s'il en prononcé une seule qui l'élève, alors mêmeil ne s'attribue pas le mérite, et tant par ce qui précèdeque par ce qui suit, il corrige l'orgueil de ce qu'il n'a dit pourtantqu'à cause que la nécessité le contraignait. Voyezl'abondance, les flots de paroles qui expriment l'humilité. En effet," et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir àmoi-même "; voilà pourquoi il ne nomme pas un autre apôtreavec lui; et, " qui " ne suis qu'un avorton " , il se regarde comme lemoindre des apôtres, comme indigne de ce titre. Ce n'est. pas tout: il ne veut pas afficher l'humilité en paroles , il donne des raisons,il démontre qu'il n'est qu'un avorton, puisqu'il a étéle dernier à voir Jésus, qu'il est indigne du titre d'apôtre,puisqu'il a persécuté l’Eglise. Telle n'est pas la conduitede celui dont l'humilité n'est qu'une apparence ; mais celui quiexplique ses motifs d'humilité, prouve la contrition de son coeur.Aussi voit-on ailleurs dans Paul l'expression des mêmes sentiments: " Je rends grâces à celui qui. m'a fortifié, àJésus-Christ, de ce qu'il m'a jugé fidèle, en m'établissantdans son ministère, moi qui étais auparavant un blasphémateur,un persécuteur, un ennemi outrageux ". (I Tim. I, 12, 13.) Maispourquoi cette fière parole : " J'ai travaillé plus que tousles autres? " La circonstance le contraignait. S'il ne l'eût pasdite, s'il n'eût fait que se rabaisser, comment. aurait-il pu trouverassez d'assurance pour produire son propre témoignage, pour se compteravec les autres apôtres, de manière à dire : " Ainsi,soit moi, soit ceux-là, quel que soit celui de nous qui parle ,voilà ce que nous prêchons (11) ? " Un témoin doitêtre digne de foi et avoir de la valeur. Maintenant, en ce qui concernece fait qu'il a travaillé plus que les autres, il l'a prouvéplus haut, en disant : " N'avons-nous pas le droit de manger et de boirecomme les: autres apôtres? " Et encore : " J'ai vécu avecceux qui n'avaient pas de loi, comme si je n'eusse point eu de loi". (ICor. IX, 4, 21.) Fallait-il montrer la régularité, la perfection,il surpassait tous les autres; fallait-il savoir user de condescendance, il montrait, en ce sens, la même supériorité. Quelquesauteurs entendent par ce plus grand nombre de fatigues, ses missions auprèsdes nations, ses voyages dans la plus grande partie de la terre. D'oùil est manifeste qu'il avait reçu plus de grâces. Car s'ila plus travaillé, c'est que la grâce en lui était plusabondante; et s'il a reçu plus de grâces, c'est qu'il a montréun zèle plus ardent. Voyez-vous comme ses efforts pour se mettreà l'ombre, pour dissimuler sa valeur, ne vont qu'à montrerqu'il est le premier de tous?

6. Apprenons par cet exemple, nous aussi, à confesser nos fautes,à passer nos bonnes oeuvres sous silence; si les circonstances nousmettent dans la nécessité de rappeler nos vertus, parlons-enavec modestie, et sachons tout rapporter à la grâce. C'estce que fait Paul : sa vie passée, il la flétrit, il en confessetoutes les hontes ; les actions qu'il a faites depuis, il les attribueà la grâce, il montre par tous les moyens, la bonté,la clémence de Dieu qui, le voyant dans son premier état,l'a sauvé , et après l'avoir sauvé , a fait de luice qu'il est devenu. Donc il ne faut jamais, ni que le pécheur désespère,ni que l'homme vertueux s'abandonne à la confiance; celui-ci doitêtre timide, celui-là plein de bonne volonté. L'indolencene suffit pas pour que l'on persévère dans la vertu, et labonne volonté ne saurait être sans force pour fuir le mal.De ces deux vérités, le bienheureux David est pour nous unexemple; le voilà, pour s'être un peu endormi, tombéd'une chute grave; la componction le saisit, et vite il remonte àsa première hauteur. C'est que désespoir et indolence sontdeux malheurs également déplorables : l'indolence vous faitbien vite tomber de la voûte du ciel, le désespoir ne laissepas se relever celui qui est abattu et gisant. Voilà pourquoi Pauldisait ces paroles à l'indolent (564) : " Que celui donc qui croitêtre ferme, prenne bien garde à ne pas tomber " (I Cor. X,12) ; quant au désespéré, le psalmiste lui dit " Sivous entendez aujourd'hui sa voix, gardez-vous bien d'endurcir vos coeurs( Ps. XCIV, 8) " ; et Paul encore : " Relevez donc vos mains languissantes, et fortifiez vos genoux affaiblis ". (Hébr. XII, 12.) .

Aussi, lorsque le fornicateur est touché de repentir, l'apôtres'empresse de l'encourager, pour l'arracher à l'excès desa morne tristesse: — D'où vous viennent donc vos angoisses pourles autres sujets, ô hommes ! La tristesse n'est utile qu'au pécheur; si, même alors, l'excès en est funeste, à bien plusforte raison dans les autres sujets. D'où viennent vos chagrins?De ce que vous avez perdu de . l'argent?, Mais considérez donc ceuxqui n'ont pas même assez de pain pour se rassasier,et vous recevrezla plus prompte des consolations de vos maux. Au lieu de déplorerchacun des accidents qui font votre peine, rendez des actions de grâcespour tous ceux qui ne vous arrivent pas. Vous avez eu de l'argent, et volisl'avez perdu? Ne versez pas de larmes sur votre perte, mais rendez grâcesà Dieu pour le temps pendant lequel vous avez possédé.Dites avec Job : " Si nous avons reçu les biens de la main du Soigneur,pourquoi n'en recevrons-nous pas aussi les maux ? " (Job. II, 10.) Faitesencore la réflexion suivante : Vous avez perdu de l'argent, maisen attendant vous avez la santé; vous n'avez pas, pour vous lamenter, à joindre à votre pauvreté les infirmitésde votre corps. Mais ce n'est pas tout : votre corps aussi a souffert?Mais ce n'est pas là le bas fond des douleurs humaines, vous flottezencore au milieu du tonneau. Il en est en grand nombre qui luttent contrela pauvreté, contre les mutilations, contre le démon, etqui sont errants dans des déserts; d'autres encore souffrent desdouleurs plus cruelles. Loin de nous tous les malheurs que nous pouvonssupporter ! Méditez ces pensées, considérez ceux quisouffrent plus que vous, et ne vous affligez pas de ce qui vous arrive;mais quand vous avez péché, gémissez alors seulement;oui, gémissez et pleurez, je ne vous en empêche pas, au contraire,je vous y exhorte; et alors, soyez encore modérés, pensezque le retour est possible, que la réconciliation est possible.Vous voyez les autres dans les délices, et vous êtes dansla pauvreté ; vous voyez les autres revêtus d'habits resplendissants,à eux la gloire? Ne bornez pas là vos contemplations; voyezaussi les inconvénients attachés à cet éclat.Dans la pauvreté, ne considérez pas seulement la main quimendie, mais, avec la pauvreté, le plaisir qui en découle.

La richesse a un visage rayonnant; mais à l'intérieurtout est plein de ténèbres; pour la pauvreté, c'estle contraire, et si vous vous donnez la peine de déplier toutesles consciences, vous verrez dans l'âme du pauvre la sécuritéet la liberté; dans l'âme du riche, les troubles, les tumultes,les flots. Ce riche, dont la vue vous attriste, ce même riche s'affligeplus que vous, à l'aspect d'un autre plus, riche que lui; et commevous tremblez devant tel riche, ce riche tremble, à son tour, devantun autre riche, et en cela il n'a aucun avantage sur vous. La vue d'unmagistrat vous attriste, parce que vous êtes un simple particulier,de ceux à qui l'on commande. Mais réfléchissez doncau jour où un autre succèdera à cet homme puissant,et en attendant qu'il vienne, ce jour, voyez les agitations, les. périls,les travaux, les flatteries, les veilles, toutes les calamités.Nos paroles s'adressent à ceux qui ne veulent pas comprendre lasagesse. Car si vous la comprenez, nous pouvons vous apporter des consolationsd'un ordre supérieur ; jusqu'à présent nos raisonssont grossières, nous avons été forcé de vousles présenter. Eh bien donc, à la vue d'un riche, pensezà un plus riche, et vous verrez que lui, que vous, vous éprouvezles mêmes sentiments. Et après ce riche, représentez-vousl'homme qui est plus que vous dans la pauvreté : combien y en a-t-ilqui se sont endormis ayant faim, qui ont perdu leur patrimoine, qui habitentdans une prison, qui chaque jour appellent la mort ! Et la pauvretén'engendre pas la tristesse, et la richesse n'engendre pas le plaisir,tristesse et plaisir viennent également de nos pensées. Considérezmaintenant, en commençant par ce qu'il y a de plus bas, l'acheteurde fumiers, triste, affligé de n'être pas affranchi de cettemisérable et, selon lui, honteuse condition; mais affranchissez-le,qu'il soit libre, dans la sécurité, dans l'abondance dèschoses nécessaires, il se reprendra à gémir encorede ne pas posséder au-delà de ce dont il a besoin; donnez-luidavantage, il voudra le double, et il ne se (565) plaindra pas moins qu'auparavant;doublez et triplez ses revenus, nouveaux chagrins pour lui, de ce qu'iln'a point de part aux affaires publiques; donnez-lui sa part, il se plaindrade n'avoir pas la première; accordez-lui cet honneur, il se plaindrade n'avoir pas le pouvoir. Arrivé au pouvoir, il souffrira de n'avoirpas de pouvoir sur le peuple entier; maître du peuple entier, dece qu'il ne commande pas à des peuples nombreux; maître depeuples nombreux, de ce qu'il ne commande pas à tous les peuplesdu monde. Gouverneur ou préfet, il voudra être roi ; roi,il voudra être seul monarque; seul monarque, il voudra l'êtreet des nations barbares et de la terre tout entière ; souveraindu monde entier , pourquoi ne le serait-il pas d'un autre monde encore?La pensée de cet homme, s'avançant toujours dans l'infini,ne lui permet pas de jamais rencontrer la douce joie.

7. Voyez-vous comment alors même que, d'un être vil, d'unmendiant, vous feriez un roi, vous ne supprimerez pas le chagrin, làmorne tristesse, si vous ne purgez pas la pensée que travaillentl'avarice et la cupidité? Eh bien, je veux vous montrer un spectacletout contraire, je sage descendu du faîte suprême au degréle plus bas, et toujours exempt de tristesse et de chagrins. Descendons,si vous voulez, les mêmes échelons, c'est le préfetque nous renversons de son siège élevé; dépouillez-leen paroles de sa dignité. S'il veut faire les réflexionsque nous avons dites, il n'en concevra lui-même aucun chagrin. Aulieu de considérer ce qu'on lui a enlevé, il réfléchirasur ce. qu'il possède actuellement, la gloire qu'il tient de lamagistrature qu'il a exercée. Enlevez-lui encore cette gloire ,il pensera aux simples particuliers, à ceux qui ne se sont jamaisélevés jusqu'à cette magistrature, il se consolerapar ses richesses; dépouillez-le encore de ses richesses, il considèreraceux dont la fortune est médiocre; enlevez-lui même cettemédiocrité,. ne lui laissez plus que les aliments nécessaires,il pourra considérer ceux qui ne possèdent même pasce nécessaire , qui soutiennent contre la faim un combat continuel,qui habitent dans une prison. Jetez-le même dans ce triste séjour,il pensera aux malades travaillés de maux incurables; d'insupportablesdouleurs et verra que son sort est bien plus digne d'envie. Et de mêmeque cet acheteur de fumiers, devenu roi , ne trouve pas même alorsla tranquillité de l'âme, de même cet homme puissant,jusque dans les fers, ignore l'affliction chagrine et la tristesse. Donc,ce ne sont ni les richesses qui procurent le plaisir, ni la pauvretéqui cause la tristesse; tout vient de nos pensées, de l'impuretéde notre âme dont les regards ne sauraient s'arrêter, se fixernulle part, et se plongent pour se perdre dans l'infini. De mêmeque les corps pleins de santé, n'eussent-ils à manger quedu pain, y trouvent en abondance et la vie et la force; tandis que lescorps malades, quelle que soit la délicatesse, la variétéde la table, ne font que s'affaiblir de plus en plus, de même pourvotre âme. Les âmes mesquines et basses ne trouvent ni avecun diadème, ni avec des honneurs d'un éclat inexprimable,le bonheur et la joie ; le sage, même dans les fers, prisonnier,au sein de la pauvreté, jouit du plaisir pur.

Pénétrés de ces pensées, sachons donc regardertoujours au-dessous de nous. Sans doute il y a encore une autre consolation,mais elle est d'une haute sagesse et dépasse la raison épaissedu grand nombre. Quelle est-elle cette consolation? C'est que la richessen'est rien; la pauvreté, rien ; l'infamie, rien; là gloire,rien, affaires de quelques instants bien courts, pures distinctions dansles mots. A cette pensée vous en pouvez joindre une autre plus relevéeencore, la pensée des biens et des maux à venir, des vraismaux et des vrais biens , et en tirer votre consolation. Mais je l'ai déjàdit : un grand nombre de personnes sont bien loin de comprendre un enseignementde ce genre, et voilà pourquoi nous nous sommes arrêtésnécessairement sur les réflexions que nous avons faites,dans la pensée que nous pourrons conduire ceux qui les auront accueilliesvers cette autre doctrine plus relevée. Méditons donc toutesces pensées, employons tous nos efforts à bien mettre enordre nos sentiments, et il ne nous arrivera jamais de nous attrister desaccidents imprévus. Vous verriez des images d'hommes riches, vousne diriez pas qu'il faut célébrer leur bonheur, en êtrejaloux; vous verriez des images de mendiants, vous ne diriez pas qu'ilssont malheureux et qu'il les faut plaindre. Or assurément ces peinturesont plus de solidité, de stabilité que les riches que nousvoyons près de nous : un riche en peinture a (566) plus de duréeque dans la réalité même des choses humaines. Cetteimage d'un homme riche durera, cela se voit souvent, une centaine d'années;notre riche, au contraire, on le voit même en moins d'un an, toutà coup dépouillé de tous ses biens. Méditonsdonc toutes ces pensées , faisons tous nos efforts pour assurerà notre âme le repos et la tranquillité qui nous préserverad'une tristesse irréfléchie, afin de passer la vie présenteavec joie, et d'obtenir les biens à venir, par la grâce etpar la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à quiappartient comme au Père, comme au Saint-Esprit, la. gloire , lapuissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIX

AINSI, SOIT QUE CE SOIT MOI, SOIT QUE CE SOIENTEUX QUI VOUS PRÊCHENT, VOILÀ CE QUE NOUS PRÊCHONS, ETVOILÀ CE QUE VOUS AVEZ CRU. (CH. XV, VERS. 11.)

1. Il a exalté les apôtres , il s'est abaissé ensuite;par un mouvement contraire, il s'est exalté au-dessus d'eux afind'établir l'égalité , (car il a remis l'égalitéen se montrant d'une condition tout ensemble au dessus et au dessous) ,et par là il s'est rendu digne de foi ; eh bien! ce n'est pas tout, il ne congédie pas encore les fidèles, il leur montre encorele lien étroit qui l'unit aux apôtres,. indiquant la concordeselon le Christ. J1 ne le fait pas toutefois de manière àperdre sa dignité , il se met au même rang que les apôtres: ce n'est qu'ainsi qu'il devait parler dans l’intérêt dela prédication. Il a donc pris un soin égal d'éviterdeux dangers, celui de paraître mépriser les apôtres,celui de trop s'abaisser, en s'inclinant devant les apôtres, auxyeux des fidèles qui lui étaient soumis. Voilà pourquoi,ici encore, il parle d'eux comme étant leur égal; il dit:" Soit que ce soit moi, soit que ce soient eux qui " vous prêchent,voilà ce que nous prêchons ". Instruisez-vous auprèsde, qui vous voudrez; il n'y a entre nous aucune différence. Ilne dit pas : Si vous ne voulez pas me croire, croyez-les ; non, il se poselui-même comme digne de foi, comme étant par lui-mêmeune autorité suffisante, de même que les autres apôtressont par eux-mêmes des autorités suffisantes. En effet, ladifférence de personnes ne signifiait rien, l'autorité étantégale. Or, ce que fait Paul ici, il le fait également dansl'épître aux Galates ; il cite les apôtres, non pasparce qu'il a besoin d'eux, il se déclare au contraire suffisantde lui-même : " Ceux qui me paraissaient les plus considérablesne m'ont rien appris de nouveau ". (Gal. II, 6.) (567) Toutefois, je tiensà la concorde avec eux " Ils m'ont donné la main ", dit-il.(Ibid. IX.) Car s'il eût été nécessaire quel'autorité de Paul dépendît des autres, s'appuyâtsur le témoignage des autres, Il en, serait résultépour ses disciples une infinité de conséquences fâcheuses.Donc Paul. ne parle pas pour se louer, mais pour assurer la prédicationde l'Evangile. Voilà pourquoi il dit ici, en s'égalant auxapôtres : " Soit que ce soit moi, soit que ce soient eux qui vousprêchent, voilà ce que nous prêchons ".

II a raison de dire: ;Nous prêchons ", montrant ainsi la grandeconfiance et là liberté de la parole. Nous ne chuchotonspas , nous ne nous cachons pas, nous faisons entendre une voix plus éclatanteque la trompette. Et il ne dit pas : Nous avons prêché, maisaujourd'hui même, " voilà ce que nous prêchons. Et voilà" ce que vous avez cru ":Ici, il ne dit pas : Ce que vous croyez, mais" ce que vous avez cru ". C'est parce que les fidèles chancelaientqu'il remonte aux temps passes, et maintenant c'est eux-mêmes qu'ilprend à témoin. " Donc, puisqu'on vous a prêchéque Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, commentse trouve-t-il parmi vous des personnes qui osent dire que les morts neressuscitent point (12) ? " Voyez-vous l'excellence du raisonnement, ladémonstration de la résurrection par le réveil duChrist, après que tant de preuves ont établi que le Christest ressuscité? Car, dit l'apôtre, les,prophètes nousont annoncé d'avance cette résurrection du Christ, le Christl'a prouvée lui-même en se faisant voir, et c'est ce que nousprêchons, et c'est ce que vous avez cru; quadruple témoignagedont il fait un faisceau, témoignage des prophètes, témoignagedes événements, témoignage des apôtres , témoignagedes disciples ; disons mieux , témoignage quintuple. Car la causemême . de la mort démontre la résurrection, puisqu'ilest mort pour les péchés des .autres. Si cette résurrectiona .été démontrée, il est évident quela conséquence l'est aussi, à savoir que les autres mortsdoivent aussi se réveiller. Voilà pourquoi l'apôtreen parle comme d'une vérité reconnue, et il prend la formeinterrogative : " Puisqu'on vous a prêché que Jésus-Christest ressuscité d'entre les morts, comment se trouve-t-il parmi vousdes personnes qui osent dire que les morts ne ressuscitent point? "

Cette forme de raisonnement ai de plus, l'avantage d'adoucir les contradicteurs.En effet, il ne dit pas : Comment osez-vous dire, mais : " Comment se.trouve-t-il parmi vous des personnes qui osent dire " ; et il ne les accusepas tous, et les personnes mêmes qu'il accuse, il ne les nomme pas,de peur de les jeter dans l'effronterie; d'un autre côté,il ne tient pas la faute absolument cachée, parce qu'il veut corrigerles fidèles. Voilà pourquoi il sépare lés coupablesde la foule des fidèles avant de s'apprêter à la discussionavec eux ; par ce moyen il, les affaiblit, il les déconcerte, ilretient auprès de lui les autres dont il fait dés championsde sa cause, qu'il rend plus fermes, plus inébranlables dans lavérité; il ne leur laisse pas les moyens de passer commetransfuges. dans les rangs de ceux qui. ont voulu les corrompre. Contreceux-là il est prêt à s'élancer de toute lavéhémence de sa parole. Ensuite, pour leur ôter laressource d'objecter due la résurrection du Christ est évidente,manifeste, que nul n'y contredit, mais que la résurrection des hommesn'en est pas une conséquence nécessaire, attendu que, siles prophéties, l'événement, le témoignagerésultant de ce que le Christ s'est fait voir, démontrentla résurrection du Christ, en ce qui concerne notre résurrection,nous n'avons encore que des espérances, voyez ce que fait l'apôtre;c'est par le, fait incontestable qu'il prouve la vérité contestée,et cette manière d'argumenter avait une grande puissance. Que soutiennent,dit-il, quelques personnes ? Qu'il n'y a pas de résurrection desmorts? Eh bien ! la conséquence de leur dire, c'est que le Christnon plus n'est pas ressuscité. Voilà pourquoi l'apôtreajoute : " Si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ n'estdonc point ressuscité (13) ". Voyez-vous la, force irrésistible,ce que la discussion de Paul a d'invincible, ce n'est pas seulement lefait évident qui lui sert à prouver, ce que l'on conteste,mais le fait même contesté par les contradicteurs lui sertà confirmer le fait évident. Ce n'est pas que l'événementaccompli eût besoin d'être démontré, mais ilfallait montrer que les deux sont également dignes de notre foi..

2. Mais, dira-t-on, où est la nécessité de la conséquence?En effet, si. le Christ n'est pas ressuscité, il s'ensuit que lesautres morts ne ressuscitent pas, cette conséquence est (568) rigoureuse: mais que, si ces autres morts ne ressuscitent pas, le Christ non plusne- soit pas ressuscité, où est la raison? Cette raison neparaissant pas assez manifeste , voyez la manière dont l'Apôtres'y prend pour la rendre manifeste ; il commencé par jeter la semenced'en-haut, il la prend dans la cause même de la prédication;ainsi il dit que celui qui est mort pour nos péchés, estressuscité, et qu'il est les prémices de ceux qui se sontendormis. Ces prémices, de qui sont-elles les prémices, sinonde ceux qui ressuscitent? Or,-comment peuvent-elles être des prémicessans la résurrection de ceux pour qui elles sont des prémices?comment donc peut-il se faire qu'ils ne ressuscitent pas? et maintenant,s'ils ne . ressuscitent pas, pourquoi le Christ est-il ressuscité?pourquoi est-il venu ? pourquoi a-t-il revêtu la chair, s'il ne devaitpas ressusciter la chair? car ce n'est pas pour lui qu'il avait besoinde ressusciter, ce n'est que pour nous. Toutefois il ne présenteces réflexions que successivement, à mesure que le raisonnementse développe; en attendant, il dit: " Si les morts ne ressuscitentpoint , Jésus-Christ. n'est donc point ressuscité ", caril y a là connexité ; si Jésus-Christ n'avait pasdû ressusciter, il n'aurait pas fait ce qu'il a fait. Voyez-vouscomme le dogme de l'incarnation arrive peu à peu à. êtredétruit par ces paroles téméraires qui refusent decroire à la résurrection? Toutefois, quant à présent,l'apôtre rie dit rien de l'incarnation ; il ne parle que de la résurrection.Ce n'est pas en effet l'incarnation du Christ, ruais sa mort qui détruitla mort car, tant que le Christ fut revêtu de sa chair, la mort possédason pouvoir tyrannique. " Et si Jésus-Christ n'est point ressuscité,notre prédication est vaine, et votre foi est vaine aussi (14) ".Il était conséquent de dire: Si le Christ n'est pas ressuscité,vous combattez l'évidence, tant de prophéties, la réalitédes événements; il leur dit ce qui est beaucoup plus terrible: " Notre prédication est vaine, et votre foi est vaine aussi ".C'est qu'il veut donner à leurs esprits une forte secousse. Nousperdons tout, s'écrie-t-il, c'en est fait de tout, si le Christn'est pas ressuscité. Comprenez-vous toute la grandeur du mystère: Si Jésus-Christ mort n'a pu ressusciter, le péchén'a pas été aboli, la mort n'a pas été détruite,la malédiction n'a pas été enlevée, et non-seulementnous n'avons prêché que des vanités, mais votre foi,à vous aussi, n'est que vanité. Et non-seulement il montrepar là l'absurdité de ces doctrines coupables, mais il ajouteà la puissance de ses armes, en disant: " Nous sommes mêmeconvaincus d'être de faux témoins à l'égardde Dieu , comme ayant rendu ce témoignage contre Dieu même,qu'il a ressuscité Jésus-Christ, tandis que néanmoinsil ne l'a pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent pas (15)".

Et maintenant si cela est absurde, (car c’est accuser Dieu et le calomnier), si Dieu n'a pas ressuscité le Christ, comme vous le dites, ils'ensuit encore d'autres absurdités. Ces absurdités, il lesprouve, il les montre, il dit : " Car si les morts ne ressuscitent point, Jésus-Christ, non plus , n'est pas ressuscité (16) ". Cars'il n'avait pas du les ressusciter, il ne serait pas venu. Mais il neparle pas de l'avènement du Christ, il lie parle que du but finalde cet avènement, de la résurrection, et, par cette résurrection,il entraîne tout. " Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité,votre foi est donc, vaine. " (17)". C'est à ce qui est manifeste,incontesté, qu'il rattache , qu'il joint la résurrectiondu Christ, c'est par ce qui est plus fort : qu'il fortifie ce qui semblefaible, qu'il donne l'évidence à ce qui est contesté." Vous êtes encore dans vos péchés ".. En effet, s'iln'est point ressuscité, il n'est pas mort; s'il n'est pas "mort,-il n'a pas détruit le péché; car sa mort, c'est ladestruction du péché. Car, dit l'Evangéliste : " Voicil'agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés dumonde ". (Jean, I , 29.) Or; comment les ôte-t-il? par sa mort. Etde- plus, s'il l'appelle un agneau, c'est qu'il devait être tué.Or s'il n'est pas ressuscité , il n'à pas ététué ; s'il n'a pas été tué, le péchén'a pas été aboli ; si le péché n'a pas étéaboli, vous y êtes encore; si vous y êtes encore, c'est envain que nous avons prêché; si c'est en vain que nous avonsprêché, c'est en vain que vous avez cru. D'ailleurs, la mortsubsiste immortelle, s'il n'est pas ressuscité. Car si lui-mêmea été retenu par la mort, s'il n'a pas rompu les liens quile retenaient dans ses flancs, comment a-t-il pu délivrer tous lesautres, ne se délivrant pas lui-même? Voilà pourquoil'apôtre, ajoute : " Ceux qui se sont endormis dans le Christ, ontdonc péri? " (18) ".

Et à quoi bon, dit-il, parler de vous seulement, si tous ceux-làont péri, qui ont achevé (569) leur course, et qui ne sontplus soumis à l'incertitude de l'avenir? Quant à ces mots," dans le Christ ", ils s'appliquent soit à ceux qui se sont endormisdans 1a foi, ou qui sont morts pour le Christ, qui ont affrontétant de dangers , qui ont supporté tant d'épreuves pénibles,qui ont marché dans 1a voie étroite. Où sont-ils maintenantces manichéens à la bouche criminelle, qui prétendentque l'apôtre entend la, résurrection qui s'accomplit sur laterre, à savoir, l'affranchissement du péché? Sesraisonnements accumulés et continuels à conséquencesréciproques ne prouvent rien de ce que ces hérétiquesprétendent, mais uniquement ce que nous soutenons. Résurrectionveut dire que ce qui est tombé se relève. Voilà pourquoil'apôtre ne se lasse pas de répéter, non-seulementque le Christ est ressuscité, mais, " ressuscité d'entreles morts ". Et d'ailleurs les Corinthiens ne contestaient pas la rémissiondes péchés, mais la résurrection des corps. Mais dece que les hommes ne sont pas impeccables, la logique nous oblige-t-elleà conclure que le Christ lui-même- ne fut pas impeccable nonplus? S'il ne devait pas ressusciter lés morts, il étaitconséquent dé- dire: Pourquoi est-il venu, pourquoi s'est-ilincarné, pourquoi 'est-il ressuscité? Cette dernièreconclusion est légitime, mais non la précédente. Eneffet, soit que l'homme pèche, soit qu'il ne pèche pas; Dieupossède toujours en propre 1'impeccabilité, et il n'y a pasentre notre condition de pécheurs et l'impeccabilité divinela même connexité, la même réciprocitéque pour la résurrection des corps. " Si nous n'avions d'espéranceen Jésus-Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérablesde tous les hommes (19) ".

3. Que dites-vous; ô Paul? Comment est-il vrai que nous n'ayonsplus d'espérance que pour cette vie, sans-la résurrectiondes corps, puisque l'âme demeure immortelle? C'est que, quelle quesoit la persistance de l'âme immortelle, eût-elle mille foisl’immortalité, comme elle la possède en fait, sans la chairelle: ne recevra- pas ces biens ineffables, de même qu'elle ne subirapas les châtiments. " Car toutes choses seront manifestéesdevant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui estdû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendantqu'il aura été revêtu de son corps. " ( II Cor. V,10). Voilà pourquoi l'apôtre dit : " Si nous n'avions d'espéranceen Jésus-Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérablesde tous les hommes ". En effet, si le corps ne ressuscite pas, l'âmedemeure sans couronne, en dehors de la félicité des cieux; s'il en est ainsi, alors nous n'obtiendrons absolument rien ; si rionsne devons rien obtenir alors, C'est dans la vie présente qu'ontlieu les rémunérations. Qu'y aurait-il donc, dit-il, de plusinfortuné que nous? Or, par de tels discours, l'apôtre voulaità la foi;; raffermir la doctrine de la résurrection des corpset persuader l'immortalité de l'âme, afin qu'on n'allâtpal. s'imaginer que tout est détruit, que tout cesse dans le momentprésent. Après avoir, par ce qui précède, suffisammentraffermi ce qu'il voulait consolider, après avoir dit : " Si lesmorts ne ressuscitent point, Jésus-Christ, non plus, n'est pas ressuscité; or, si Jésus-Christ n'est pas ressuscité ", nous sommesperdus, et encore, nous sommes encore dans les péchés, ilintroduit de plus la pensée qui suit, afin de secouer fortementles âmes. Car lorsque l'apôtre se prépare à énoncerun des dogmes qui sont nécessaires, c'est par la terreur qu'il commenceà attaquer les coeurs durs,: c'est la pratique qu'il suit, en cemoment, après avoir jeté la confusion, inspiré desinquiétudes, montré que tout serait perdu, il reprend lemême sujet sur un autre ton, et, pour produire, la consternation," nous serions", dit-il, " les plus misérables de tous les hommes", si, après tant de guerres et de morts, et de maux innombrables,nous devions être privés de tant de biens, si tout se réduisait.pour nous à la vie présente : car tout dépend de larésurrection. Aussi est-ce là une nouvelle preuve qu'il neparlait pas de péchés, niais de la résurrection descorps, et de la vie présente, et de la vie à venir.

" Mais maintenant Jésus-Christ est ressuscité d'entreles morts, et il est devenu les prémices de ceux qui dorment (20)". Après avoir montré tous les. maux qui résultentde ce que l'on ne croit pas à la résurrection, il reprendde nouveau ce qui a été dit, et il fait entendre ces paroles: " Mais maintenant Jésus-Christ est ressuscité d'entre lesmorts " ; il ajoute tout de suite, "d'entre les morts ", pour fermer labouche aux hérétiques. " Les prémices de ceux quidonnent ". S'il est les prémices, nécessairement ceux-làaussi doivent ressusciter. S'il entendait par résurrection (570)l'affranchissement du péché, comme personne n'est sans péché[car Paul dit " car encore que ma conscience ne me reproche rien, je nesuis pas justifié pour cela " (I. Cor. IV, ,4)]; comment donc pourrait-ily avoir une résurrection selon vous? Voyez-vous que c'est des corpsqu'il prétend parler? Et pour confirmer ce point, tout de suiteil montre le Christ ressuscité dans sa chair. Ensuite il donne lacause. Car, je l'ai déjà dit, l'affirmation d'un fait, quandla cause ne s'y joint pas, n'obtient pas autant l'adhésion du grandnombre. Quelle est donc la cause? " Ainsi parce que la mort est venue parun homme, la résurrection des morts doit venir aussi par un homme(21) ". Il est clair que si c'est paf un homme, c'est par un homme quia un corps. Ce n'est pas tout voyez encore l'habileté d'un raisonnementqui établit encore autrement la nécessité de la déduction.Celui qui a été vaincu, doit nécessairement réparersa défaite lui-même, relever la nature terrassée, vaincrelui-même, c'est ainsi . qu'il lavera sa honte. Voyons de quelle morfilparle. " Car de même que tous meurent en Adam, tous vivront aussien Jésus-Christ. (22) ". Quoi donc? est-ce bien tous, répondez-moi,je vous en prie, qui sont morts dans Adam de la mort du péché?comment donc Noé était-il juste dans sa génération?et Abraham? à Job? et tous les autres? Et maintenant, dites-moi,je vous. en prie, est-ce que, tous seront vivifiés en Jésus-Christ?Et où sont ceux qui sont emportés dans la géhenne? Car si c'est du corps que l'on parle, le discours subsiste, mais s'ilest question de la justice et du péché, il n'en est plusde même. L'apôtre donc ne voulant pas que cette vivificationde tous soit regardée comme le salut des pécheurs, ajoute," et chacun en son rang (23) ", vous avez entendu parler de résurrection,mais n'allez pas croire que tous obtiennent les .mêmes biens, etjouissent des mêmes récompenses. Car s'il est vrai que, dansle supplice, tous ne supporteront pas la même peine, s'il est vraique la différence sera grande, à bien plus forte raison,entre les pécheurs et les justes il y aura une plus grande distancé." Jésus-Christ, le premier, comme les prémices de tous ;puis ceux qui sont à Jésus-Christ "; c'est-à-dire,les fidèles et ceux qui sont justement estimés. " Ensuite..la consommation (24). " Car quand ceux-là seront ressuscités,toutes choses recevront leur accomplissement : ce n'est pas comme maintenant,après la résurrection du Christ, que toutes choses sont encore.en suspens. Et pour cette. raison, l'apôtre ajoute, " à, sonavènement ", afin que vous compreniez que c'est de ce temps-làqu'il parle. " Lorsqu'il aura remis son royaume à Dieu son Père,et qu'il aura détruit tout empire, toute domination et toute puissance.(24) " .

4. ici, soyez attentifs, et voyez à ne rien perdre des parolesqui vous sont adressées, car nous livrons un assaut à nosennemis. Voilà pourquoi il faut d'abord pratiquer la démonstrationpar l'absurde. C'est ce que Paul fait souvent : voilà le moyen leplus, commode de bien saisir ce qu'ils disent. Commençons par leurdemander ce que signifie " Lorsqu'il aura remis son royaume à Dieuson Père ". Si nous prenons ces paroles sans y réfléchir,sans y voir ce qui convient à Dieu, ce royaume, Jésus-Christne le possédera plus à partir de ce moment, car celui quia remis une chose à un autre, cesse dès lors de la posséder.Et ce ne sera pas là la seule absurdité; mais il y aura encorecette absurdité que celui qui aura reçu se trouvera ne posséderqu'après avoir reçu. De sorte qu'à les entendre, lePère n'était pas roi auparavant, ce n'est pas lui qui nousadministrait, et le Fils cessera d'être roi. Comment donc se fait-ilque lui-même dit du Père : " Mon Père ne cesse pointd'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi (Jean, V, 17) ? "et que Daniel dit encore sur lui ; " Son royaume, royaume éternel,qui ne passera pas? " (Dan. II, 44.) Voyez-vous toutes les absurditésqui se montrent, tous les démentis donnés aux Ecritures,si l'on prend ces paroles dans un sens humain? Or; quel est d'empire dontl'apôtre dit qu'il sera détruit? L'empire des anges? Loinde nous cette pensée. L'empire des fidèles, peut-être? Ce n'est pas cela encore. Qui empire donc? Celui des démons, dontil dit ailleurs : " Car nous avons à combattre, non contre des hommesde chair et de sang, mais contre les principautés et les. puissances,contre les princes du monde de ce siècle ténébreux".(Ephés. VI, 12.) En effet, leur empire maintenant n'est pas entièrementdétruit, il ne cesse pas encore; en beaucoup d'endroits ils l'exercentencore, mais alors ils cesseront leur domination. " Car Jésus-Christdoit régner, jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sousses pieds (25) ". Ici encore une (571) autre absurdité toute prêteà éclore; si nous n'entendons pas ces paroles dans un sensqui convienne à Dieu. Car ce mot jusqu'à ce que " indiquéune fin déterminée; or, en Dieu, il n'y a pas de fin. " Orla mort sera le dernier ennemi qui sera détruit (26) ". Comment,cela, le dernier? Après tous, après le démon, aprèstoute autre chose. Et en effet, même au commencement, c'est ellequi est entrée la dernière; d'abord le conseil du démon,puis la désobéissance, et alors la mort. Donc, c'est sonpouvoir qui dès maintenant est aboli; mais alors elle le sera elle-mêmeen réalité.

" Car il lui a tout mis sous les pieds. Quand l'Ecriture dit que toutlui est assujetti, il est évident qu'il faut en excepter celui quilui a assujetti toutes choses. Lors donc que toutes choses auront étéassujetties au Fils, alors le Fils sera lui-même assujetti àcelui qui lui aura assujetti toutes choses (27, 28) ". Or il ne disaitpas auparavant que c'était le Père qui lui assujettissaittoutes choses, mais que c'était lui-même,qui détruisait: " Lorsqu'il aura ", dit l'apôtre, " détruit tout empire,toute domination ". Or, voici maintenant : " Car Jésus-Christ doitrégner jusqu'à ce que son Père lui ait mis tous sesennemis sous les pieds (1) " Comment donc dit-il ici que c'est le Père? Et ce n'est pas là seulement ce qui ne se comprend pas, mais c'estque la crainte de Paul est tout à fait étrange; il se sertd'un correctif, il dit : " Il faut en excepter celui qui lui a assujettitoutes choses " , comme s'il y avait des personnes pour s'imaginer quele Père peut être assujetti au Fils. Quoi de plus déraisonnablequ'une pareille imagination? Cependant l'apôtre en a eu peur. Doncqu'est-ce que cela signifie? Voyez-vous, ici, les questions se pressenten foule, accordez-moi votre attention soutenue., Il nous est nécessaireavant tout de dire le but; la pensée de Paul, qui brille partout,et qui va nous donner 1a solution de notre embarras. La pensée dePaul ne sera pas inutile aussi pour la solution. Quelle est donc cettepensée; et quelle est son habitude? Il a une manière de parler,quand il ne parle que de la divinité seule; il en a une autre, quand,il tombe sur le mystère de l'incarnation. En effet, quand il s'attacheà la chair, sans s'inquiéter de tout autre ordre d'idées,il n'a que des expressions basses et .misérables, parce qu'il s'assureque la chair comporte les paroles qu'il emploie. Voyons donc ici, s'ilne parle que de la divinité seule, ou s'il se joint à cequ'il dit de Dieu un rapport avec l'incarnation : ou plutôt montronsd'abord les exemples où il a pratiqué la méthode dontje viens de parler.

Il écrit aux Philippiens : " Qui ayant la forme et la naturede pieu n'a point regardé comme un rapt d'être égalà Dieu, mais s'est anéanti lui-même, en prenant laforme et la nature de serviteur, en se rendant semblable aux hommes, etétant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors.Il s'est rabaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu'àla mort, et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'aélevé ", (Phil. II, 6-9.) Voyez-vous comment, quand il neparle que de la divinité, l'apôtre emploie ces grandes expressions: Il a la forme de Dieu ; l'apôtre attribue également toutet au Père, et au Fils; quand, au contraire, il veut nous montrerJésus-Christ incarné, il abaisse son discours? Sans cettedistinction, il n'y a entre, les paroles qu'une contradiction choquante.S'il était égal à Dieu, comment Dieu a-t-il pu élevercelui qui était son égal? S'il avait la forme de Dieu, commentDieu a-t-il pu lui donner son nom? On ne donne qu'à celui qui n'apas ce qu'on lui donne; on ne peut élever que ce qui étaitau-dessous de la hauteur où on l'élève. Il faudrabien que le Fils ait été dans l'abaissement et dans l'indigencede, quelque chose avant d'avoir été élevé,avant d'avoir reçu le nom; et mille autres corollaires s'ensuivent,qui sont absurdes. Mais si vous pensez à l'incarnation, vous n'aurezpas tort de tenir ce langage. Appliquez ces observations ici et recevezdans cette pensée les paroles que vous avez entendues.

5. Nous ajouterons encore quelques autres raisons du langage de Paul.En attendant, nous sommes encore forcé de dire que Paul, parlantde la résurrection , traitait d'une chose qui paraissait impossible,et ne rencontrait que l'incrédulité; Paul écrivaità des Corinthiens, chez qui se trouvaient en grand nombre des philosophestoujours occupés à se moquer de

1. La pensée de saint Jean Chrysostome est, d'une manièregénérale, parfaitement claire ; mais il y a, dans les détails,une certaine confusion par la manière dont le saint Evêquecite, en les modifiant, les paroles analogues du verset 25 et 26.

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semblables mystères. Ces hommes qui disputaient entre eux pourles autres sujets, étaient du même sentiment, accordaientà l'unanimité, pour rejeter ce dogme, pour déciderqu'il n'y a pas de résurrection. Donc l'apôtre combattantpour une vérité à qui l'on refusait d'ajouter foi,et que l'on tournait et ridicule, tant parce que c'était un partipris que parce que le fait était difficile à croire, l'apôtre;voulant établir la possibilité du fait; commence par se fondersur la résurrection du Christ; il la démontre, et par lesprophètes, et par ceux qui l'ont vue, et par ceux qui l'ont crue,et maître ensuite de sa démonstration par l'absurde, il nepense plus qu'à établir la résurrection des hommes: " Car si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ non plusn'est pas ressuscité ". Ensuite , fort des preuves qu'il a entasséessans interruption jusque-là, il argumente d'une autre manière,il appelle Jésus-Christ, prémices, il montre qu'il détruittout empire , toute domination, toute puissance , et en dernier lieu ,la mort. Comment donc la mort sera-t-elle détruite, si elle ne rendpas auparavant les corps qu'elle possédait?

Donc, après. de grandes paroles sur le Fils unique qui remetson royaume, c'est-à-dire, qui accomplit lui-même toutes ceschoses, qui termine lui-même la guerre par une victoire, et qui soumettout sous ses pieds, l'apôtre ajoute, pour corriger l'incrédulitédu grand nombre : " Car Jésus-Christ doit régner jusqu'àce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds ". Ce n'est pas pour exprimerla fin de la royauté qu'il met ce " jusqu'à ce que ", maispour rendre son discours digne de foi, et préparer la confiance.N'allez pas, dit-il, parce que l'on vous a dit qu'il détruira toutempire, toute domination et toute puissance, craindre le démon etles innombrables phalanges des esprits de l’enfer, et les multitudes desinfidèles, et la tyrannie de la mort, et tous les maux; comme s'ilétait désormais sans pouvoir; car, jusqu'à ce qu'ilait fait toutes es choses, il doit régner; ce qui ne veut pas direqu'après son règne doit cesser; mais l'apôtre veutfaire entendre que; bien que cela n'arrive pas présentement, ilfaut absolument que cela s'accomplisse. En effet la royauté de Jésus-Christne se scinde, pas; elle a sa puissance, sa force, elle persiste jusqu'àce qu'il ait accompli toutes choses d'une manière parfaite. Cetteméthode de l'apôtre, on peut la trouver même dans l'AncienTestament; par exemple : " La parole du Seigneur demeure jusqu'àl’éternité " ; et encore : " Vous êtes toujours lemême, et vos années ne finiront point ". (Ps. CXVIII, 89,et CI, 28.) Or ce que dit là le prophète, et les parolesdu même genre, quand il annonce des événements quin'auront lieu que longtemps après, et qui sont tout à faitdans l'avenir, c'est pour bannir la crainte des fidèles dont l'intelligenceest plus lourde. Voulez-vous la preuve que " jusque ",appliqué àDieu, et " jusqu'à la fin ", ne marquent pas une fin ? Ecoutez ceque dit l'Ecriture : " Depuis le commencement des siècles, et jusquedans les siècles, vous êtes" (Ps. LXXXIX, 2); et encore :" Je suis " (Exod. III, 14) ; et : " Jusqu'à ce que vous soyez devenusvieux, je suis ". (Is. XLVI, 4.)

Et maintenant, si c'est en dernier lieu qu'il parle de là mort,c'est pour que les autres victoires prédisposent l'incréduleà accorder sa foi à ce dernier triomphe. Quand on peut détruirele démon, qui a introduit la mort dans le inonde, à bienplus forte raison pourra-t-on détruire son ouvrage. Comme donc illui a attribué tout -pouvoir, celui de. détruire les empireset les dominations, d'exercer une royauté parfaite, je veux dire,de procurer le salut des fidèles, la paix de la terre, l'abolitiondes péchés (Ce c'est là ce qui fait que la royautéest exercée d'une manière parfaite, et que la mort est détruite)comme de plus, l'apôtre n'a pas dit que c'est le Père quidétruira par son entremise, mais que c'est lui-même qui détruira,que c'est lui-même qui mettra sous ses pieds, comme il n'a tait aucunemention du Père, pour toutes ces raisons Paul a un scrupule : desinsensés pourront se figurer, ou que 1e Fils est plus grand quele Père; ou que c'est quelque autre principe non-engendré;par ce motif, avec une circonspection qui met doucement les choses en sûreté,. Paul tempère la grandeur des paroles qu'il a fait entendre : "Car Dieu a mis tout sous ses pieds " ; mais maintenant, en attribuant auPère tout ce qui s'accomplit, Paul ne veut pas affaiblir le Fils(comment pourrait-il ravaler sa puissance, après en avoir donnétant de preuves, après lui avoir tout attribué?) toutes lesparoles de l'apôtre vont, comme je l'ai dit, à montrer l'actioncommune du Père et du Fils dans tout ce qui s'accomplit pour nous(573). Ecoutez ce que dit Paul pour prouver que le Fils se suffit àlui-même pour se soumettre toutes choses : " Qui transformera notrecorps dans notre abjection, afin de le rendre conforme à son corpsglorieux, par cette vertu efficace par laquelle il peut s'assujettir touteschoses ". (Philippe III, 21.) Et ensuite il se sert d'un correctif : "Quand l'Ecriture dit que tout lui est assujetti, il est évidentqu'il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes choses " ; maisde là encore, on peut tirer une preuve puissante de la gloire duFils unique. S'il eût été moindre que son Père,de beaucoup inférieur à lui,-Paul n'aurait jamais eu la craintequ'il montre ici. Les précautions qu'il a prisés, ne sontpas encore suffisantes pour lui; il y ajoute, il insiste. On pouvait direMais si le Père n'est pas assujetti au Fils, cela n'empêchepas que le Fils ne soit plus puissant. Cette pensée inspire àPaul des appréhensions, il repousse cette impiété,et ne croyant pas sa. démonstration encore complète, il ajoutesurabondamment : " Lors donc que toutes choses auront étéassujetties au Fils, alors le Fils sera lui-même assujetti " ; montrantpar là la parfaite concorde avec le Père, et que le principede tous lés biens et la première cause, c'est celui qui.a engendré celui qui est si puissant pour accomplir toutes chosesparfaites.

6. Si l'apôtre en a dit plus que son sujet ne le demandait, nesoyez pas surpris : il imite son maître en cela. En effet, Jésus-Christlui-même voulant montrer la concorde qui l'unit à celui quil'a engendré, prouver que son avènement n'est qu'un effetde la volonté de son Père, descend dans dès explicationsmesurées non sur la nécessité de démontrerla concorde, mais sur la faiblesse de. ceux auxquels il s'adresse. Il prieson Père uniquement dans cette intention, et il motive sa prièreen disant : " Afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé". (Jean, XI, 42.). Donc Paul suit cet exemple, et il emploie ici l'abondancedes paroles, non de manière à faire imaginer qu'il puissey avoir un assujettissement par contrainte, loin de nous cette pensée,mais de manière à exterminer victorieusement ces croyancesabsurdes. Car lorsqu'il veut extirper une erreur, sa parole est toujourssurabondante. C'est ainsi qu'en parlant de la femme fidèle et dumari infidèle unis par le mariage, pour prévenir la penséeque la femme est souillée par son commerce et ses rapports avecl'infidèle, il ne se borne pas à dire que la femme n'estpas impure, n'est eu rien atteinte par son union avec l'infidèle,il dit, ce qui est beaucoup plus expressif, qu'elle sanctifie. l'infidèle(I Cor. VII, 14) ; ce n'est pas qu'il veuille montrer que le païen,grâce à elle, devient un saint, mais il exagère l'expressionpour dissiper la crainte de là femme. De même ici, c'est pouren finir avec une croyance impie qu'il force l'expression. Soupçonnerle fils d'impuissance, c'est le comble du dérèglement d'esprit: c'est pour prévenir ce délira, que l'apôtre dit :" Il mettra tous ses ennemis sous ses pieds; " oui, mais maintenant ily. aurait encore plus d'impiété à croire que le Pèreest moindre que le Fils. Aussi l'apôtre ruine-t-il cette erreur sacrilègesous une argumentation surabondante. Voyez ce qu'il fait : il ne se contentepas de dire : " Il faut en excepter celui qui lui a assujetti ", mais ila bien soin de dire, d'abord : " Il est évident qu'il faut ", c'estune manière de confirmer, de corroborer une vérité,quoiqu'elle ne soit nullement contestée.

Et pour que vous compreniez bien que c'est là la raison de toutecette argumentation, je vous demanderai s'il y a alors accroissement desujétion pour le Fils. Absurdité, état indigne dela divinité ! la plus grande sujétion, l'obéissancela plus abaissée qu'il ait fait paraître, c'est tout Dieuqu'il est, de prendre la forme d'un esclave. Quel moyen donc de croirequ'alors il sera assujetti ? Voyez-vous que Paul n'a pas voulu autre chose,en ajoutant cette observation, que dissiper une imagination absurde, etqu'il s'y est pris comme il convenait? Il est question ici de l'obéissancequi convient au caractère de Fils, au caractère de Dieu ,rien d'humain là dedans, pleine liberté, pleine puissance.Autrement expliquez comment il partage le trône de Dieu; comment,ainsi que le Père, il ressuscite ceux qu'il lui plaît (Jean,V, 21) ; comment tout ce qui est à son Père est àlui, et tout ce qui est à lui est à son Père (Jean,XVII, 10). Voilà qui montre la parfaite égalité dela pleine puissance entre le. Fils et celui qui l'a engendré. Maisque signifie : " Lorsqu’il aura remis son royaume? " L'Ecriture parle dedeux royaumes de Dieu : l'un fondé sur l'union intimé etfamilière avec lui ; l'autre, sur la création. Dieu est leroi de tous les peuples, et des Grecs, et des Juifs, et des démons,et de tous les révoltés, cette royauté (574) ressortde la création; il est le roi des fidèles, de ceux qui sesoumettent volontairement à lui, cette royauté ressort del'union intime et familière. Cette royauté aussi a son empireque reconnaît l'Ecriture , car c'est d'elle qu'il est dit dans lesecond des psaumes

" Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage" (Ps. II, 8) ; c'est d'elle encore que parle Jésus, disant àses disciples : " Toute puissance m'a été donnée parmon Père ". (Matth. XXVIII, 18.) S'il attribue tout à celuiqui l'a engendré, ce n'est pas qu'il soit de lui-même insuffisant,mais il veut montrer qu’il est le Fils, qu'il n'est pas non engendré.Donc cette expression qu'il remet son royaume, signifie qu'il accomplitce qu'il faut.

Mais pourquoi l'apôtre ne dit-il rien du Saint-Esprit? C'est parceque le sujet présent ne comportait pas une mention du Saint-Esprit,et que l'apôtre n'a pas l'habitude de confondre les questions: Ainsiquand il dit : " Il n'y à qu'un seul Dieu le Père, et qu'unseul Seigneur Jésus " (I Cor. VIII, 6), s'il garde le silence surle Saint-Esprit, ce n'est pas du tout qu'il le croie d'un rang inférieur,mais c'est qu'il n'avait pas sujet d'en parler. Il lui arrive de ne fairemention que du Père, et nous n'irons pas pour Gela rejeter le Fils; il lui arrive de ne nommer que le Fils et le Saint-Esprit, et nous n'ironspas pour cela dépouiller le Père de sa divinité: Maismaintenant; que signifie: " Afin que Dieu soit tout en tous?" Afin quetout dépende de lui. Il ne faut pas s'imaginer qu'il y a deux principessans principe, qu'il y a division dans la royauté; car lorsque lesennemis du Fils seront abattus sous ses pieds, comme il ne peut y avoiraucun soulèvement du Fils contre celui qui l'a engendré,comme la perfection de la concorde règne entre eux, alors Dieu seratout en tous. Maintenant quelques personnes veulent que . Paul ait entendupar là que le vice sera aboli, vu que tous désormais céderontà la volonté de Dieu, sans qu'aucun lui résiste, etcommette de mauvaises actions. Et en effet; il n'y aura plus de péché,d'où il suit évidemment que Dieu sera tout en tous. Maiss'il n'y a pas de résurrection des corps, comment comprendre cettevérité? Voici que l'ennemi le plus acharné de toutce qui a vie, la mort, subsisté, ayant mené son oeuvre àla fin qu'elle a voulu. — Non pas, réplique-t-on, car il n'y auraplus de pécheurs. — Et qu'importe? Il n'est pas ici question dela mort de l'âme, mais de celle du corps. Comment donc la mort corporelleest-elle détruite? Ce qui constitue la victoire, c'est le recouvrementde ce qu'on avait perdu, de ce qu'on s'est vu retenir. Si les corps sontretenus dans la terre, la tyrannie de la mort persiste, puisqu'elle retientces corps, et que nous n'avons pas d'autres corps. où nous puissionsla vaincre. Mais s'il arrive ce que dit Paul, et ce, qui certes doit arriver,la victoire sera éclatante pour le Dieu capable de ressusciter ceque la mort retenait, à savoir nos corps. Vaincre l’ennemi, celaveut dire qu'on le dépouille, et non pas qu'on lui laisse tout cequ'il a pris; si au contraire personne n'ose dépouiller l'ennemi,comment dire que l'en nemi est vaincu?

7. C'est une victoire de ce genre que le Christ dit lui-même dansl'Evangile qu'il a remportée : " Quand il aura lié le fort,il pillera sa maison ". (Matth. XII, 29.) Autrement, rien ne montre lavictoire. Car, de même que pour l'amour de l'âme, l'affranchissementdu péché , par le fait de la mort, ne constitue pas une victoire,car la victoire ne consiste pas à ne rien ajouter à ses maux,mais à briser les fers où les passions retiennent l'âmecaptive, de même, ici, arrêter la mort faisant des corps sapâture, ce n'est pas remporter une éclatante victoire; lavictoire, c'est de lui arracher les corps dont elle s'est déjàsaisie. Si l'on s'obstine à disputer, à soutenir que lesparoles de l'apôtre désignent la mort de l'âme, commentsera-t-il vrai de dire qu'elle est la dernière détruite,puisque, dans chaque baptisé, elle est déjà entièrementdétruite? Si au contraire , vous appliquez ces paroles au corps, elles ont un sens, alors on comprend que la mort est la dernièredétruite. Maintenant, si l'on demande pourquoi, traitant de la résurrection,il n'a pas parlé des morts ressuscités au, temps du Seigneur,nous disons que ce n'eût pas été à propos. dansun discours sur la résurrection. Montrer des ressuscitésqui meurent une secondé fois, ce n'était pas démontrerque la mort finit elle-même par être détruite. S'ildit qu'elle est elle-même détruite la dernière, c'estpour qu'on n'aille pas s'imaginer qu'elle aussi ressuscite. En effet, levice étant supprimé, à bien plus forte raison la mortcessera. Il ne serait pas raisonnable de croire que la source (575) sedessèche, et que l'eau qui en sort, continue à couler, quela racine meurt et que le fruit se développe.

Puis donc qu'au dernier jour, les ennemis de Dieu sont détruitsavec la mort, le démon, les mauvais anges, ne nous attristons pasde voir la prospérité des ennemis de Dieu. Car les ennemisdu Seigneur, à peine glorifiés, exaltés, tombent endéfaillance, et comme la fumée ils se sont évanouis.Dune, quand vous voyez un ennemi de Dieu, riche, entouré de satellites,escorté de flatteurs en foule, ne vous laissez pas abattre, maisgémissez, pleurez, priez Dieu de le rappeler dans, les rangs deses amis; plus il fait ses affaires comme ennemi de Dieu , plus il fautverser de larmes sur son malheur. Car il faut toujours pleurer sur lespécheurs , et on ne peut trop pleurer quand ils sont dans l'abondancedes richesses, au faîte de la prospérité , comme desmalades qui se livrent aux plaisirs de leur ventre et quai s'enivrent.Il y a pourtant des personnes qui, en entendant nos paroles, sont animéesde dispositions assez malheureuses, pour gémir amèrement,pour dire : c'est sur moi qu'il faut pleurer ; je ne possède rien.Vous avez bien raison de dire que vous ne possédez rien , non pasparce que vous ne possédez pas ce que ce pécheur possède, mais parce que vous prenez une telle possession pour un bonheur , voilà.pourquoi on ne peut trop pleurer sur vous. Si un homme bien portant enviele bonheur d'un malade couché dans un bon lit, il faut dire quecet homme, qui a la santé, est bien plus à plaindre, bien,plus malheureux que l'autre, attendu qu'il n'a aucun sentiment des avantagesqui sont en lui. C'est ce qui arrive à propos des pécheursdont on envie la prospérité; de là, dans notre vie, toute la confusion , tous les désordres. Des plaintes de ce genreperdent des malheureux en foule, et les livrent au démon , et lesrendent plus misérables que ceux que la faim dessèche. Quela cupidité soit plus à plaindre que la mendicitémême , parce que c'est un mal rongeur qui travaille l'âme plusdouloureusement; c'est ce que nous allons vous montrer.

Une sécheresse autrefois saisit notre ville, à tel pointque tous. tremblaient, redoutant les derniers malheurs, et suppliaientDieu de les délivrer de. leurs angoisses; en ces jours , on pouvaitvoir la parole de Moïse accomplie en réalité, le cieldevenu d'airain (Deut. XXVIII, 23) , et chaque jour, on attendait la plusaffreuse des morts. Mais ensuite, grâce à. la bontéde Dieu, contre toute espérance, il tomba du ciel une pluie d'uneinépuisable abondance : et tous déjà se mettaienten fête comme s'ils venaient de sortir des portes mêmes dela mort. Cependant, au milieu d'une si grande faveur et de la joie quiles transportait tous, un des hommes les plus opulents rôdait tristeet morne, frappé au coeur d'un mortel abattement, et pressédes questions qu'on lui adressait pour savoir d'où venait que, dansla joie universelle, il était seul affligé, il ne put pasmême contenir dans l'intérieur de son âme son affectionmalsaine; surexcité par la tyrannie d'un mal affreux , il ne craignitpas d'exposer la cause de sa tristesse : J'ai, dit-il , par milliers, desmesures de froment, je ne sais plus qu'en faire. Eh bien , vanterons-nous, répondez-moi , le bonheur de celui qui prononçait de tellesparoles qui auraient dû le faire lapider; le bonheur de ce monstre,plus cruel que toutes les bêles féroces, le bonheur de cetennemi de tous? Quo dis-tu, ô homme? tu t'affliges de ce que tousne meurent pas, parce que tu y gagnerais de l'argent ! N'as-tu pas entenduce que dit Salomon. : " Celui qui cache le blé est exécrableau peuple? " (Prov. XI, 26), et tu rodes, ennemi déclaréde tout ce qui fait du bien sur la terre, ennemi de la bonté deDieu qui répand ses largesses sur le monde entier, ami du gain sordide,ou plutôt son esclave? Cette langue-là ne méritait-ellepas d'être coupée? n'aurait-on pas dû étoufferce coeur d'où sortirent de telles paroles ?

8. Voyez-vous comme l'amour de l'or ne permet pas aux hommes de resterdes hommes, comme cet amour en fait des monstres, des démons? Quoide plus pitoyable que ce riche priant chaque jour pour que la famine arrive,afin qu'il lui arrive, à lui, de l'or? Les sentiments naturels sechangent en leurs contraires, dans l'avare : au lieu de le réjouir,l'abondance des fruits qu'il possède est précisémentce, qui l'afflige; il gémit de l'infinité même de sespossessions. Pourtant l'abondance dans la possession est nécessairementune cause de joie; non, voilà précisément pour lui,ce qui fait ses angoisses. Voyez-vous combien j'ai eu raison de dire queles riches ne ressentent pas autant de plaisir des biens (576) présentsqu'ils ne s'affligent en pensant à ceux qu'ils n'ont pas. encore?Ce riche qui possédait d'innombrables mesures de froment, étaitplus chagrin,, plus gémissant que celui qui avait faim : celui quiavait le nécessaire, se couronnait de fleurs, sautait de joie, etrendait grâces à Dieu; au contraire, celui. qui possédaittant, se plaignait, se regardait comme. perdu. Ce n'est donc pas l'abondancequi procure le plaisir, c'est la sagesse ; et sans la. sagesse, quand vousauriez tout en votre possession, vous serez comme privé de tout,et vous vous lamenterez. Cet avare, dont il s'agit maintenant, quand mêmeil aurait tout vendu, et vendu le prix qu'il voulait, tout ce qu'il avaitentre ses mains, il se serait encore plaint de n'avoir pu vendre àun prix plus élevé; et s'il avait pu vendre à un prixplus élevé, il aurait encore voulu vendre, à un prixsupérieur; eût-il vendu de telle sorte qu'une seule mesurelui eût rapporté un monceau d'or, il se serait encore frappéla poitrine avec une morne tristesse parce qu'une demi-mesure ne lui auraitpas rapporté tout autant. Si dès le commencement de sa venteil ne fixe pas un prix si haut, n'en soyez pas surpris. Ceux qui s'enivrentne sont pas tout de suite embrasés de tous les feux du vin, il fautqu'ils se remplissent d'abord de flots de vin, et é'est alors quele feu devient plus . ardent. Voilà pourquoi les avares aussi ontd'autant plus de besoins qu'ils ont plus amassé; et ce sont ceuxqui gagnent le plus, qui se plaignent les plus de manquer. Quant àmes paroles, elles ne sont pas seulement pour ce riche, mais pour chacunde tous ceux que la même maladie travaille, qui font hausser le prixdes denrées, et appauvrissent ainsi leur prochain. Il n'y a chezeux aucun. sentiment d'amour pour les hommes; l'amour de l'argent possèdeleur cœur ; c'est leur avarice qui règle le temps des ventes, lefroment et le vin sont vendus, plus tôt par celui-ci, plus tard parcelui-là, mais ni les uns, ni les autres ne se soucient de la chosepublique; les uns veulent gagner plus, les autres craignent de perdre,si la marchandise s'avarie.

C'est que si un grand nombre d'hommes ne tiennent pas compte de la loide Dieu , et renferment, et cachent toutes les provisions, Dieu, par sesmoyens à lui, veut les amener à la bonté pour leshommes, les forcer à faire par nécessité quelque chosede bien, et il leur inspire la crainte d'un dommage considérable: Dieu ne permet pas que les fruits de la terre se conservent longtemps,afin que les détenteurs, redoutant la corruption de ces fruits,par cette considération au moins, les livrent, bon gré malgré, aux indigents; puisqu'ils ne sauraient les garder chez eux.Eh bien , malgré cet avertissement de Dieu, il y a de ces cupiditésque cela même ne saurait corriger. Que de gens a-t-on vus qui ontjeté des tonneaux tout entiers, sans- donner seulement une coupede vin au pauvre; eux qui n'auraient pas donné une obole aux indigents,ils ont dû répandre sur la terre tout leur vin devenu du vinaigre,et ils ont gâté à la fois leurs tonneaux et leur vin.D'autres n'auraient pas même donné un morceau de pâteà un affamé et ils ont jeté dans le fleuve des chargesentières de froment; et pour n'avoir pas écouté lavoix de Dieu qui commande de donner à ceux qui ont besoin; sur l'ordrede la teigne, ils ont dû, bon gré mal gré, consentirà la destruction, à la perte de tout ce qu'ils avaient chezeux, au milieu des éclats de rire, au milieu des malédictionsretombant sur leur tète avec tout ce préjudice.

Voilà ce qui se passe ici-bas; mais ce qui se passe ailleurs,dans l'autre monde, quel discours le dira? Ici-bas , la teigne ronge lefroment et le rend inutile, et ils le jettent dans l'eau des fleuves; demême ceux qui font ces choses , ceux qui, par cette conduite, serendent inutiles. Dieu les jette dans le fleuve de feu. La teigne et lesvers rongent le froment; une cruauté qui ne connaît rien desaffections. de l'homme, ronge pareillement leurs âmes. Et pourquoi! Parce que tous leurs sentiments sont rivés aux choses présentes,parce qu'ils n'attachent un prix insensé qu'à cette vie,d'où viennent les innombrables chagrins dont ils sont. pénétrés.De quelque plaisir qu'on leur parle, tout s'évanouit pour eux devantla terreur de la fin dernière; ils. sont morts sans avoir cesséde vivre. Que ce soit là la condition des infidèles, ne nousen étonnons pas; mais après la participation à tantde mystères, après tant de sages méditations sur leschoses à venir, l'attachement aux choses présentes pourrait-ils'excuser chez les, chrétiens? D'où vient-il cet attachementaux choses présentes? De l'attachement à ce qui rend la viedélicate, à ce qui engraisse la chair, à ce qui romptl'énergie de l’âme, à ce qui l'afflige (577) d'un pluslourd fardeau, à ce qui épaissit ses ténèbressous une enveloppe plus grossière. Dans l'âme éprised'une vie molle et délicate, ce qui est le meilleur est asservi;la partie inférieure fait la loi ; ce qui doit commander est unaveugle, un manchot, un mutilé; tout se fait et s'exécutepar ce qui ne devrait être qu'un subordonné que l'on tienten sa place. Car le grand ouvrier a enchaîné l'âme aucorps par des liens nombreux pour prévenir la haine qu'elle pourraitconcevoir contre cet étranger.

9. Car si Dieu a commandé d'aimer ses ennemis, le démonest parvenu à persuader à quelques personnes de haïrmême leur propre corps. Dire que le corps est l'oeuvre du démon,ce n'est pas autre chose que prouver qu'il le. faut haïr, ce qui estle comble de la démence. Si c'est l'oeuvre du démon, d'oùvient cette harmonie parfaite qui le rend de tout point capable de ménagerà l'âme la pratique de la sagesse? Mais, dira-t-on, si lecorps est un instrument propre à l'âme, comment se fait-ilqu'il aveugle l'âme? Ce n'est passe corps qui aveugle l'âme,loin de vous, ô hommes, cette pensée ; c'est l'amour de lamollesse. Mais cette mollesse d'où vient que fous la recherchons?Ce n'est pas parce que nous avons un tores, nullement ; mais c'est parceque nous avons une volonté pervertie. Ce qu'il faut au corps, c'estla nourriture , non la pourriture de la mollesse; ce qu'il faut au corps,c 'est l'aliment, non le dissolvant. Ce n'est pas l'âme seule, c'est,avec l'âme, ce corps qu'un prétend nourrir, qui trouve dansla mollesse une ennemie. Il s'affaiblit au lieu de se fortifier, il s'amollitau lieu de rester ferme; à. la santé succède la maladie;â la légèreté, la lourdeur; à la consistance,la consomption; à la beauté;. la laideur; à l'odeuragréable, la puanteur; à la pureté, la souillure;au bien-être, la douleur; à l'utile activité, l'inutiletorpeur; à la fraîcheur, la vétusté; àl’énergie, le marasme; à l'agilité, la gaucherie pesante;il était fort et droit, il boite.. Et maintenant, si le corps étaitl'ouvre du démon, il ne conviendrait pas davantage qu'il souffrîtde ses attaques, je veux dire des atteintes du vice. Mais ni le corps,ni les aliments ne sont les couvres du démon, la seule mollesseen vient. C'est par elle que le démon pervers produit des maux sansnombre; c'est par là qu'il a perdu tout un peuple. " Ce peuple s'estengraissé ", dit l'Ecriture, " s'est rempli d'embonpoint, et a regimbéaprès avoir été tant aimé ". (Dent. XXXII,15.) C'est encore par là qu'ont commencé les foudres contreceux de Sodome. C'est ce que marquait Ezéchiel, en disant : " Voiciquelle a été l'iniquité de Sodome : en se voyant rassasiéede. pain, dans l'abondance, elle s'est plongée dans les plaisirsdéréglés ". (Ezéch. XVI, 48.)

Voilà encore pourquoi Paul disait : " La veuve qui se plongedans les plaisirs déréglés, toute vivante qu'elleest, est morte ". (I Tim. V, 6.) Pourquoi? c'est qu'elle promènecomme un sépulcre son corps couvert de maux sans nombre. Or si lecorps est ainsi perdu, quel sera l'état de l'âme, quel trouble,quels flots, quelle tempête, quel bouleversement ! La voilàdonc, n'en doutons pas, inutile pour toutes choses, incapable de dire,incapable d'entendre; de prendre un parti, de rien faire de ce qui convient;comme un pilote dont la science est vaincue par la tempête, s'engloutitdans les flots avec le navire, avec tous les passagers, ainsi l'âme,.avecle corps, plonge et s'engloutit dans l'affreux abîme où seperdent tous les sentiments. Car Dieu nous a donné notre ventrecomme une meule dont la puissance est mesurée, qui doit moudre chaquejour une quantité dont la mesuré est déterminée.Si donc on y jette au-delà de la mesure prescrite, ce qui n'a passubi le travail de la meule, produit la destruction du corps entier. Delà les maladies, les défaillances, les altérationsfunestes; car l'excès des plaisirs n'engendre pas seulement lesmaladies, mais substitue la laideur à la beauté. Voyez l'hommedont la respiration ramène à chaque instant des exhalaisonsinsupportables, dégage les miasmes infects du vin, dont la figureprésente une rougeur exagérée;. voyez l'homme abusantde la toilette qui convient aux femmes, n'ayant plus aucune décencedans la parure; voyez cette chair flasque; ces paupières injectées,gonflées de sang, cette obésité, cette surcharge inutiled'un embonpoint énorme, réfléchissez à toutce qu'il en résulte d'incommodité. J'ai entendu nombre. demédecins prétendant que l'abus des voluptés souvenuempêche le développement de la taille. Car le souffle étantembarrassé par la multitude des aliments précipitésdans l'intérieur, et n'étant plus employé qu'àaider le travail de la digestion, ce qui devait servir à l'accroissementdu corps, se perd dans (578) l’élaboration que rend nécessairetout ce superflu qu'on entasse. Que dire de ces gouttes, de ces rhumatismesqui se promènent dans toutes les parties du corps, des autres maladiesqui en naissent, de toutes les douleurs honteuses?

Non,. rien n'est aussi désagréable à voir qu'unefemme qui se charge de nourriture. Voilà pourquoi la beautése rencontre plus souvent chez celles qui souffrent de la pauvreté;pour elles, ce superflu qui nuit au corps se rejette sans peine; il n'ya pas là une boue qui s'attache inutilement à leur substance,comme cette fange dont on reçoit, dont on emporte l'éclaboussureLes exercices de chaque jour, les fatigues, les peines, la frugalité,le régime de la pauvreté leur font une bonne constitution,et de là résulte pour elles l'éclat de là beauté.Si vous prétendez objecter que la délicatesse a ses plaisirs,vous trouverez qu'ils ne vont pas plus loin que l'entrée de la gorge;une fois la langue dépassée, les plaisirs, s'envolent, iln'en reste plus qu'un grand nombre d'inconvénients désagréables.Il ne suffit pas de voir les délicats an moment de la table, voyez-lesquand ils se lèvent, suivez-les alors, ce sont des bêtes,ce sont des brutes, ce ne sont plus des hommes. Voyez ces têtes pesantes,ces bâillements, ces bras, ces jambes qui s'allongent, ce corps embarrassé,garrotté de mille liens, à qui il faut le lit, des couvertures,du repos surtout, ce tourbillonnement comme s'il y avait une tempêteau milieu des flats; voilez ces naufragés qui ont besoin de sauvetage,qui ne soupirent plus qu'après l'état où ils se trouvaientavant de se crever le ventre. On dirait des femmes en mal d'enfant àles voir comme ils se portent avec leurs ventres appesantis, sans pouvoirmarcher, sans pouvoir regarder, sans pouvoir parler, sans pouvoir rienfaire. S'il leur arrive de sommeiller, voilà qu'ils ont des songesextravagants, qu'ils voient des chimères, de folles apparitionspartout. Comment parler encore d'un autre délire de ces voluptueux,de là luxure qui les brûle ? Encore une démence quidécoule des mêmes sources : comme des étalons que leurchaleur transporte, stimulés par l'aiguillon de l'ivresse, ces libertinsse ruent sur tout ce qu'ils rencontrent, et c'est une dégradation,une fureur que les animaux mêmes n'égalent pas; et ce sontdes infamies que la parole ne saurait vouloir raconter. Ils n'ont conscienceni de ce qu'ils supportent, ni de ce qu'ils font.

Mais l'homme étranger aux plaisirs, n'est pas sur ce modèle: du port où. il est assis, il voit les naufrages, il jouit d'unplaisir pur et qui lui suffit, il mène la vie qui convient àun être libre. Pénétrés de ces vérités,fuyons donc les banquets criminels des hommes livrés à ladélicatesse, aux plaisirs déréglés, attachons-nousà la table où règne la frugalité, afin que,dans les bonnes dispositions de l'âme et du corps, nous pratiquionstoutes les vertus, et que nous puissions obtenir les biens de la vie future,par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père , comme au Saint-Esprit,la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XL

AUTREMENT, QUE FERONT CEUX QUI SONT BAPTISÉSPOUR LES MORTS, S'IL EST VRAI QUE LES MORTS NE RESSUSCITENT POINT? POURQUOISONT-ILS BAPTISÉS POUR LES MORTS? (CHAP. XV, VERS. 29, JUSQU'AUVERS. 34.)

1. Voici maintenant l'apôtre attaquant un autre sujet : tantôtc'est par la conduite de Dieu, tantôt c'est par les actions mêmesdes hommes auxquels il s'adresse, qu'il prouve la véritéde ses paroles. Ce n'est pas une faible preuve à l'appui de la véritéqu'on soutient, que de pouvoir produire le témoignage mêmedes contradicteurs. Voyons donc ce que dit l'apôtre? Ou bien préférez-vousque je vous rapporte d'abord les erreurs débitées par cesmalades qui parlent comme Marcion ? Je sais bien que je vagis provoquerun éclat ale rire, c'est précisément ce qui me décideà parler; je veux que vous voyiez mieux les raisons de vous préserverde cette maladie. Un catéchumène chez eux vient de mourir;que font-ils ? Sous le lit du mort, ils cachent un. vivant; cela fait ,ils demandent au mort s'il veut recevoir le baptême. Le mort ne répondpas ; alors celui qui est caché en bas sons le lit, répondpour lui qu'il veut recevoir le baptême; ils arrivent ainsi àbaptiser le vivant pour celui qui est mont : c'est une comédie ;tel est, sur les âmes lâches, le pouvoir du démon. Sion les prend à partie ; ils vous répondent que l'apôtrea dit : " Ceux qui sont baptisés pour les morts ". Est-ce assezridicule ? Est-ce la peine de discuter ? En vérité, je nele pense pas, à moins qu'il ne faille disserter avec des fous surles paroles qu'ils font entendre dans leur délire. Il ne faut pastoutefois qu'aucun de ceux dont l'esprit est un peu simple se laisse prendreà ces extravagances, et voilà pourquoi nous allons discuter.

Si Paul avait la pensée qu'on lui prête, pourquoi Dieua-t-il fait des menaces à celui qui ne reçoit pas le baptême? Il n'est plus possible de manquer le baptême, grâce àcette découverte. D'ailleurs ce n'est plus la faute des morts, maisla faute des vivants. Mais maintenant, à qui le Seigneur a-t-iladressé ces paroles: " Si vous ne mangez ma chair, et si vous nebuvez mon sang, vous n'avez point la vie en vous? " (Jean, VI, 54.) Auxvivants ou aux Morts? répondez-moi. Et encore : " Si un homme nerenaît de l'eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaumede Dieu". (Jean, III, V.) Si de telles pratiques sont permises, on n'aplus que faire de ta volonté de celui qui reçoit le baptême;ni du consentement du vivant ; qui empêche de transformer les païenset les Juifs en autant de fidèles; vu que les vivants, quand lesautres seront défunts; s'entremettront dans l'intérêtde ces défunts? Mais c'est trop nous arrêter à enleverces. toiles d'araignée; voyons, expliquons ce que veut dire cetteexpression de Paul. Qu'entend-il par là? Je veux d'abord vous rappeler, à vous qui êtes initiés aux (580) mystères,les paroles que l'on vous fait prononcer le soir de votre initiation ,je vous dirai ensuite la pensée de Paul ; par ce moyen, cette penséemême sera, pour vous, plus claire. Car c'est après toutesles autres paroles que nous ajoutons ce que dit Paul en ce moment. Je voudraisêtre parfaitement clair, et cependant je n'ose pas tout exposer augrand jour, à cause de ceux qui ne sont pas initiés; ce sonteux qui rendent nos expositions difficiles, en nous forçant, soitde parler à mots couverts, soit de lever énoncer ce qui doitêtre mystères pour eux. Toutefois je parlerai, m'appliquant,autant que possible, à laisser les mystères dans l'ombre.

Après avoir prononcé ces paroles pleines de redoutablesmystères, les règles des dogmes qu'il faut respecter aveccrainte, les lois envoyées du ciel, nous finissons par ajouter,au moment du baptême, ces paroles que nous ordonnons de prononcer: Je crois à la résurrection des morts; et c'est dans cettefoi-là que nous sommes baptisés. Ce n'est qu'aprèscette profession ajoutée aux autres, que nous sommes plongésdans la source de ces eaux sacrées. Voilà ce que Paul rappelaitaux fidèles, quand il disait : " S'il n'y a pas de résurrection,pourquoi êtes-vous baptisés pour les morts? " ce qui veutdire, pour les corps. Car si vous êtes baptisé, c'est quevous croyez à la résurrection du corps mort, vous croyezqu'il ne reste pas mort. Quant à vous, c'est par des paroles quevous exprimez là, résurrection des morts ; mais, pour leprêtre, il a comme une image à lui, et ce que vous avez cru,ce que vous avez confessé par des paroles, cette image vous en montrela réalité. Vous croyez sans avoir de signe, et le prêtrevous donne un signe ; vous commencez par faire ce qui dépend devous, et alors Dieu vous donne une certitude. Comment cela ? par quel moyen?Au moyen de l'eau: Le baptême, l'immersion suivie du mouvement contrairepar lequel on remonte, on sort, c'est le symbole et de la descente auxenfers, et du retour. Voilà pourquoi Paul appelle encore le baptêmeune sépulture : " Car nous avons été ensevelis aveclui par le baptême pour la mort ". (Rom. VI, 4.) L'apôtre ytrouve une preuve de la condition à venir; j'entends par là,la résurrection des corps. Le pouvoir de ressusciter le corps n'approchepas de celui qui détruit les péchés. Jésus-Christ,à ce propos, disait : " Car lequel est le plus aisé, ou dedire: Vos péchés vous sont remis; ou de dire : Emportez votrelit, et marchez? " (Matth. IX, 5, 6.) C'est le premier qui est le plusdifficile; mais comme vous ne croyez pas à ce qui n'est pas évidentpour vous, comme le plus facile peut vous servir, à défautdu plus difficile, à vous montrer ma puissance, je ne veux pas vousrefuser même cette moindre marque. " Alors Jésus dit au paralytique: Levez-vous, emportez votre lit, et rentrez dans votre maison ".

2. Et quelle difficulté trouvez-vous là, dira-t-on, puisqueles rois et les princes peuvent en faire autant? Ils remettent les fautesdes adultères et des meurtriers. Vous plaisantez, ô homme;à Dieu seul appartient le pouvoir de remettre les péchés;pour les rois et les princes . qui renvoient, qui acquittent des adultèreset des meurtriers, ils leur font grâce du supplice . présent,mais ils ne les purifient pas; ils auraient beau les élever auxhonneurs après les avoir absous, les revêtir de la pourpre,leur mettre au front le diadème, ils pourront en faire des rois,mais non les affranchir de leur péché. A Dieu seul ce pouvoir.C'est l'oeuvre que Dieu opère dans le baptême de la régénération;il pénètre l'âme de sa grâce, et en extirpe jusqu'àla racine du péché. Voilà pourquoi tel que le princea gracié, montre une âme couverte de souillure; mais il n'enest pas de même de celui qui a été baptisé :il est plus pur que les rayons du soleil, il est comme au jour qui l'avu naître, ou plutôt son âme est bien plus éclatanteencore de pureté. Car elle jouit pleinement de tous les. feux duSaint-Esprit qui l'embrase et qui augmente sa sainteté. Fondez l'oret l'argent, vous en faites un nouveau et pur métal: ainsi faitl'Esprit-Saint dans le baptême , il fond l'âme comme dans unefournaise, il en consume les péchés, il la rend plus éclatanteque l'or le plus pur. Et c'est une nouvelle preuve qui vous assure encorede la résurrection des corps. Car puisque c'est le péchéquia introduit la mort dans le monde, une fois que la racine est desséchée,n'en doutons plus, ne contestons plus, le fruit du péchéest mort.

Voilà pourquoi vous avez commencé par confesser la rémissiondes péchés, ce n'est qu'ensuite que, faisant un pas de plus,vous confessez. la résurrection des corps ; c'est la premièrede ces vérités qui vous conduit à la (581) seconde.Ensuite comme il ne suffit pas de dire simplement résurrection,comme il faut la comprendre dans ce qu'elle a d'absolu (en effet beaucoupsont ressuscités, qui sont retombés dans la mort, comme tousles ressuscités de l'Ancien Testament, comme Lazare, au temps dela croix), on vous dit d'ajouter, et pour la vie éternelle, afinqu'on ne s'imagine pas qu'il y ait une mort après cette résurrection.Telles sont donc les paroles que Paul rappelle quand il dit : " Que ferontceux qui sont baptisés pour les morts ? " Car, s'il n'y a pas, dit-il,de résurrection, ces paroles ne sont qu'une comédie. S'iln'y a pas de résurrection, comment pouvons-nous leur persuader decroire à ce que nous ne donnons pas? Supposez un homme qui exiged'une personne un billet déclarant qu'elle a reçu ceci, cela,qui ne donne rien à cette personne de ce qui est écrit, etqui finisse par lui réclamer, son billet à la main, toutce que le billet comporte. Que pourra faire le signataire du billet, quis'est ainsi exposé, qui n'a rien reçu de ce qu'il a reconnu? Tel est le sens de ce que dit Paul au sujet des baptisés. Queferont-ils, ces baptisés, dit l'apôtre, qui ont souscrit àla résurrection des corps morts, qui ne la reçoivent pas,qui sont trompés? A quoi servait cette confession, cette reconnaissance,si la réalité ne devait pas en être la conséquence?

" Et pourquoi nous-mêmes, nous exposons-nous, à toute heure,à tant de périls ? Il n'y a point de jour que je ne meure,oui, par la gloire que je reçois de vous , en Jésus-Christ(30, 31) ". Voyez encore où il cherche une preuve à l'appuidu dogme; il la trouve dans son propre suffrage ; parlons mieux, ce n'estpas seulement dans son propre suffrage, mais aussi dans celui des autresapôtres. Il y a de la force dans le raisonnement qui montre les docteurssi profondément convaincus, et prouvant leurs convictions non-seulementpar leurs discours, mais par leurs actions mêmes. Aussi Paul ne secontente pas de dire : Nous aussi, nous sommes persuadés, car cesparoles n'auraient pas suffi pour opérer la persuasion, mais ilfait la démonstration par les actions mêmes; c'est comme s'ildisait : La confession par des paroles ne ,vous paraît peut-êtrepas bien étonnante ; mais si nous vous faisions entendre la grandevoix qui sort des couvres, qu'auriez-vous à y objecter? Ecoutezdonc ce que vous disent les périls par lesquels nous confessonschaque jour ces vérités. Et il ne dit pas : Pourquoi moi-même;il dit : " Et pourquoi nous-mêmes " ; il montre auprès delui tous les apôtres à la fois, unissant ainsi à lamodestie tout ce qui peut donner de l'autorité à ses- paroles.Que pourriez-vous nous répondre ? Que c'est pour vous tromper quenous publions cette doctrine, et qu'une vaine glaire seule a fait de nousdes docteurs? Mais nos périls vous empêchent de porter cejugement. Car qui voudrait s'exposer inutilement à des périlssans fin? Voilà pourquoi il dit ".Pourquoi nous-mêmes, nousexposons-nous à toute heure? " Supposez, en effet, un homme pousséd'un vain désir de gloire, il s'exposera une fois, deux fois, maisnon pendant tout le cours de sa vie, ce que nous faisons; car c'est àde tels périls que nous avons voué notre vie tout entière." Il n'y a point de jour que je ne meure, oui, par la gloire que je reçoisde vous en Jésus-Christ ". Cette gloire dont il parle ici, ce sontles progrès des fidèles.

Comme il vient de rappeler ces innombrables périls, l'apôtrene veut pas avoir l'air d'en gémir; non-seulement, dit-il, je nem'en afflige pas,-mais je m'en glorifie, parce que je les affronte pourvous. Il a, dit-il, deux raisons de se glorifier, et parce que c'est poureux qu'il affronte les périls, et parce qu'ils lui donnent sa récompense.Ensuite, selon son habitude, après de fières paroles, l'apôtrerapporte au Christ l'une et l'autre de ces deux raisons de se glorifier.Mais que signifie, qu'il n'y a pas de jour qu'il ne meure? Il meurt parle désir, et parce qu'il se prépare sans cesse à lamort. Et pourquoi le dit-il?. Encore une preuve à l'appui de cequ'il soutient sur la résurrection. Car, dit-il, quel homme voudraitsubir mille fois la mort, s'il n'y avait ni résurrection, ni devie après tant de souffrances ? Si les fidèles qui croientà la résurrection, ont tant de peine à s'exposer àde pareils dangers, s'il faut pour cela une âme tout à faitgénéreuse, à bien plus forte raison celui qui n'apas la foi ne voudra pas supporter tant de morts, et de morts si terribles:Vous voyez comme ses expressions deviennent peu à peu de plus enplus énergiques. " Nous nous exposons ", dit-il; ensuite il ajoute: " A toute heure " ; ensuite : " Il n'est pas de jour ". Il finit parne plus dire seulement : Je m'expose; il dit plus (582) : Je meurs. Etensuite il montre combien de morts il subit, écoutez : " Si pourparler selon l'homme, j'ai combattu à Ephèse contre les bêtesfarouches, à quoi cela me sert-il (32) ? "

3. Que signifie : " Si, pour parler à la manière des hommes?" Autant qu'il a dépendu des hommes, j'ai combattu contre les bêtes.Car que dois-je dire, si c'est Dieu qui m'a arraché aux dangers?Aussi, c'est moi surtout qui dois m'inquiéter de ces choses, moiqui soutiens tant de périls sans avoir encore reçu de récompense.Car si le moment de la rémunération ne doit pas venir, sitous nos intérêts sont renfermés dans les limites dutemps présent, c'est . nous qui souffrons le plus. grand tort. Vousen effet, votre foi ne vous' expose à aucun péril; nous,au contraire, il n'est pas de jour que nous ne soyons. égorgés.Toutes ces paroles n'avaient pas pour objet de faire entendre qu'il n'yavait, pour lui, aucune utilité à retirer de, ses souffrances,mais il se préoccupait de la faiblesse de la multitude, et il voulaitles rendre solides sur le sujet de la résurrection; ce n'étaitpas qu'il courût après la récompense; c'était,pour lui, une rémunération suffisante de faire ce qui étaitagréable à Dieu. Aussi ces paroles mêmes, " si nousn'avions d'espérance en Jésus-Christ que pour cette vie,nous serions les plus misérables de tous les hommes ", c'est pourla multitude qu'elles sont dites, c'est pour que la crainte d'un étatsi misérable bannisse de leur coeur l'incrédulitéau sujet de la résurrection, c'est pour s'accommoder à leurfaiblesse qu'il parle ainsi. Car c'est une grande récompense quede plaire, en toute circonstance, à Jésus-Christ, et, indépendammentde toute rémunération, le plus précieux des salaires,c'est de braver pour lui les périls. " Si les morts ne ressuscitentpoint, mangeons et buvons, car nous mourrons demain ". Dans ces dernièresparoles, c'est l'ironie qui éclate. Aussi n'est-ce pas de lui-mêmequ'il énonce cette pensée; mais il fait entendre le plussublime des prophètes, Isaïe, qui disait au sujet des malheureuxdevenus insensibles à la douleur et désespérés: " Qui égorgent des veaux et tuent des moutons, pour manger dela chair et boire du vin; qui disent : Mangeons et buvons, car demain nousmourrons. C'est pourquoi le Seigneur le Dieu des armées, m'a faitentendre cette révélation, cette iniquité ne voussera pas remis, jusqu'à ce que vous mouriez ". (Is. XXII,13,14.)S'il n'y avait pas de pardon alors pour ceux qui disaient ces paroles,à bien plus forte raison les mêmes coupables seront-ils punissans la grâce. Maintenant pour ne pas rendre son discours trop amer,l'apôtre cesse d'insister. sur les absurdités, il reprendle ton de l'exhortation, il dit : " Ne vous laissez pas séduire;les mauvais entretiens gâtent les bonnes moeurs (33) ". Ces parolesavaient pour but de leur reprocher leur manque de sens, et, en mêmetemps, il s'y mêle un compliment , car ce sont les bonnes âmesqui sont faciles à tromper, et du même coup, autant qu'illui est possible, il les décharge, il les montre excusables dansce qui précède, il repousse loin d'eux les accusations, illes transporte à d'autres coupables, et par ce moyen-là ilentraîne ses auditeurs au repentir. C'est ce qu'il fait dans l'épîtreaux Galates " Celui qui vous trouble en portera la peine, quel qu'il soit". (Gal. V, 10.) " Tenez-vous dans la vigilance, justement, et ne péchezpas (34) ", comme s'il s'adressait à des gens ivres et saisis d'accèsde folie furieuse. Rejeter à la fois, rejeter tout à coupce qu'on tient dans les mains, c'était vouloir ressembler àces gens ivres, à ces furieux qui ne voient plus, ce qu'ils ontvu , qui ne croient plus ce qu'ils ont confessé. Que signifie "justement? " pour ce qui est avantageux et utile. Car il y a une vigilance,en vue de l'injustice, quand on n'a l'esprit éveillé quepour faire du tort à son âme. Et c'est avec raison que l'apôtrea ajouté, " ne péchez pas ", pour montrer que c'est du péchéque sortent les germes de l'incrédulité. En beaucoup d'endroits,il fait entendre que c'est la corruption des moeurs qui produit les mauvaisesdoctrines, comme quand il dit " Car l'amour des richesses est la racinede tous les maux ; et quelques-uns en étant possédés,se sont égarés hors de la foi ". (I Tim. VI, 10.) Il en estun grand nombre que leur conscience tourmente, qui craignent le châtiment, et qui par suite au grand préjudice de leur âme, perdentla foi en la résurrection; de même que ceux qui pratiquentde grandes .Vertus, ne soupirent à chaque instant qu'aprèsce grand jour : " Car il y en a quelques-uns qui ne connaissent point Dieu;je vous le dis, pour vous faire honte ". Voyez comme il fait encore retomberles accusations sur d'autres coupables. Il ne dit pas: Vous ne connaissezpoint, mais : " Il y en a quelques-uns (583) qui ne connaissent point ".Ne pas ajouter foi à la résurrection, c'est ignorer absolumentla puissance invincible de Dieu qui suffit à tout.. S'il a faittoutes choses du néant, à bien plus forte raison pourra-t-ilressusciter ce qui est dissous. Après les reproches violents, aprèsles sarcasmes lancés contre la gourmandise, l'ignorance , l'engourdissementd'esprit , il s'adoucit, il console, il dit : " Je vous le dis, pour vousfaire honte ", c'est-à-dire, pour vous corriger, pour vous ramener,pour qu'a près avoir rougi vous deveniez meilleurs. L'apôtrea peur de trop couper dans le vif, de telle sorte qu'ils regimberaient.

4. Sachons comprendre que l'apôtre, ici, ne s'adresse pas seulementà quelques hommes, à tous ceux qui souffrent de la mêmemais maladie, dont la vie est corrompue. Ce ne sont pas seulement ceuxdont les doctrines sont mauvaises, mais ceux dont les péchéssont graves qu'il faut regarder comme des gens ivres, comme des insensés.Aussi peut-on leur appliquer cette parole : " Tenez-vous dans la vigilance" ; appliquons-la surtout à ceux qui succombent sous le faix deleur cupidité, à ces ravisseurs qui n'entendent pas le rapt.Car il y a un rapt glorieux, qui ravit le ciel, et ce rapt ne fait de malà personne. Sur cette terre nul ne s'enrichit qu'à la conditionqu'un autre s'appauvrit tout d'abord mais les richesses spirituelles nesont pas à ce prix, c'est le contraire du tout au tout, nul ne s'enrichitsans communiquer à un autre l'abondance. Car si vous n'êtesutile à personne, impossible à. vous de trouver la richesse.En . ce qui .concerne nos corps, tout ce qui s'épanche au dehorsproduit l'amoindrissement; pour les dans de l'esprit, au contraire, l'épanchementprocure l'abondance; c'est le refus de partager qui engendre la pauvreté,l'indigence, qui attire le plus cruel supplice. Témoin cet homme,qui enfouit son talent. Celui qui possède les discours de la sagesseet les communique à un autre, augmente sa richesse, parce qu'ilrend sages des hommes en. grand nombre; celui qui tient caché cetrésor, se dépouille lui-même de son luxe, parce qu'ilne s'est pas fait une richesse des services rendus à un grand nombred'hommes. Celui qui, possède encore, d'autres dons, s'il les faitservir à la guérison d'un grand nombre, accroît larichesse qu'il a reçue; il ne vide pas son trésor en le partageant,et, par lui, une foule d'autres se. remplissent des dons spirituels. Pourtous les dons de l'Esprit, c'est la règle invariable. De même,pour la royauté ; celui qui associe le grand nombre à saroyauté, s'assure les moyens de la voir s'agrandir ; au contraire,celui qui ne veut de partage avec personne, se verra déchu lui-mêmede tant de biens si précieux. Si la sagesse humaine ne se dépensepas, entre tant de milliers de ravisseurs qui la pillent, si cet artisan,qui communique son savoir à tant d'autres, ne perd pas son savoirdans son art, à bien plus forte raison le ravisseur d'une telleroyauté ne l'amoindrit pas, nous verrons nos trésors grossisquand, nous appellerons les foules au pillage. Ravissons donc les biensqui ne se dépensent pas, qui augmentent par, cela même qu'onvient les ravir, ravissons ce qui se peut ravir, sans craindre ni la calomnieni l'envie. Voyez donc s'il y avait quelque part une source d'or, éternellementjaillissante, d'autant plus abondante qu'on y puiserait davantage; s'ily avait, d'autre part, un trésor, enfoui, où. courriez-vouspour vous. enrichir? N'est-ce pas à la source? Oui en. peut douter?Mais ne nous contentons pas de paroles, de fictions, voyez la réalitéde la parole qui frappe vos oreilles, voyez l'air, voyez le soleil ; tousles mettent au pillage, et l'air et le soleil remplissent tous les êtres,et cependant, qu'on en jouisse ou qu'on n'en jouisse pas, ils subsistenttoujours semblables, jamais amoindris. Mais ce dont je parle est bien supérieur.Car la sagesse spirituelle ne subsiste pas toujours semblable àelle-même, soit qu'elle se communique, soit qu'elle ne se communiquepas, elle s'accroît, elle grandit, quand elle se communique. S'ilen est qui résistent encore à nos paroles, s'il est un hommeque préoccupe encore exclusivement la crainte de manquer ces chosesnécessaires à la vie, un homme porté à ravirles biens qui diminuent, que celui-là rappelle la manne en sa mémoire,et redoute une correction qui doit lui servir de leçon. La peineinfligée alors à l'accapareur fragile encore aujourd'huiles riches que rien n'arrête. Qu'arrivait-il alors ? les vers fourmillaient,sortant du superflu.

C'est ce qui se voit aujourd'hui encore chez ceux dont je parle. Lamesure de la nourriture nécessaire est la même pour tous,quels qu'ils soient; c'est le même ventre que nous remplissons; mais,chez vous qui vous rassasiez de vos délices, il y a plus de fumier.Et, (584) de même que ceux qui faisaient, dans le désert,une provision plus considérable qu'il n'était permis , neramassaient pas de la manne, mais une plus grande quantité de verset de pourriture, de même, dans cette vie de délices et defaim cupide, ce n'est pas une plus grande quantité d'aliments, maisde corruption, que rainassent les gens adonnés à leur ventre,les gens qui s:enivrent. Il y a toutefois cette différence que ceuxd'aujourd'hui sont plus coupables que les hommes d'autrefois ; il suffitaux anciens hommes d'une seule correction, pour revenir à la sagesse;au contraire , ces hommes d'aujourd'hui introduisent chaque jour dans leurintérieur un ver bien plus funeste que celui du désert, etils ne le sentent pas, et ils ne sont pas rassasiés. Voyez encorece qui prouve la ressemblance entre les hommes de nos jours et ceux d'autrefois,quant à la vanité du travail qu'ils se donnent. {car en cequi concerne le châtiment, il est aujourd'hui beaucoup plus terrible).En quoi le riche est-il différent du pauvre? N'est-ce pas, des deuxcôtés, même corps à revêtir? mêmeventre à. nourrir? En quoi donc est le plus? L'avantage des inquiétudes,l'avantage des dépenses, l'avantage de désobéir àDieu, l'avantage de corrompre sa chair, l'avantage de perdre son âme,voilà les avantages du riche, ce qu'il a de plus que le pauvre.S'il avait plus de ventres à remplir, il aurait peut-êtrequelque excuse fondée sur ses besoins plus considérables,sur la nécessité de faire plus de dépenses. Mais maintenantaussi, objectera-t-on, les riches peuvent alléguer qu'ils ont plusde ventres à remplir, à savoir ceux de leurs Serviteurs et.de leurs servantes. Mais ce n'est ni par nécessité, ni parbonté, ni par humanité qu'ils se conduisent, ils n'écoutentque le faste et l'orgueil, on ne veut pas de leur excuse.

Car à quoi bon tant de serviteurs?De même que, pour lesvêtements, c'est l'utilité seule qu'il faut considérer,ainsi que pour la table, de même pour ce qui touche, les serviteurs., Quelle en est donc l'utilité? Utilité nulle : un seul domestiquedevrait suffire à un maître, ou plutôt deux et troismaîtres devraient se contenter d'un seul. Si cette manièrede vivre vous semble pénible, considérez ceux qui n'en ontpas même un, et chez qui le service est plus expéditif; carDieu a fait des serviteurs qui se suffisent à eux-mêmes pourse servir, et, qui plus est, servir le prochain. Si vous refusez de m'encroire, écoutez Paul : " Ces mains que vous voyez ont suffi àmes besoins et aux besoins de ceux qui étaient avec moi ". (Act.XX, 34.) Ainsi le docteur du monde entier, digne de résider au ciel,n'a pas rougi de se faire le serviteur d'une foule de, milliers d'hommes;et vous, si vous ne promenez pas des troupeaux d'esclaves, vous avez honte,et vous ne comprenez pas que ce sont précisément ces esclavesinnombrables qui doivent vous rendre honteux? Si Dieu nous a donnédes mains et des pieds, c'est pour que nous n'ayons pas besoin de serviteurs.Ce n'est pas la nécessité qui a introduit dans le monde laclasse des serviteurs; s'ils eussent été nécessaires,leu même temps qu'Adam, un serviteur eût étécréé : c'est la peine du péché et le châtimentdé la désobéissance. L'avènement. du Christa réparé aussi cette inégalité de condition: " Car en Jésus-Christ, il n'y a plus ni esclave ni homme libre". (Gal. III, 28.) Voilà ce qui prouve qu'il n'est pas nécessaired'avoir des esclaves ; que si c'est nécessaire, un serviteur suffit,ou deux, au plus: Que signifient ces essaims de domestiques? Comme desmarchands de moulons, comme des trafiquants d'esclaves, on les voit auxbains, ' on les voit sur la place publique s'étaler, ces riches,avec leurs troupeaux. Eh bien, je ne veux pas traiter l'affaire en rigueur,ayez jusqu'à deux serviteurs; mais quand vous en rassemblez desbandes, ce n'est pas par. amour pour les hommes, c'est pour satisfairevotre mollesse; prouvez votre sollicitude en n'assujettissant jamais unhomme à 'votre service personnel. Achetez des esclaves, instruisez-les,mettez-les en état de se suffire à eux-mêmes, affranchissez-les.Quand vous les meurtrissez de vos verges, . quand vous les chargez de fers,vous ne faites pas assurément un acte d'humanité. Je saisbien que je suis à charge à ceux qui m'écoutent, maisqu'y faire? Je suis ici pour cela, et je ne cesserai pas de répéterces choses, avec ou sans profit.

Que signifie cet orgueil qui écarte les passants au forum ? Vouscroyez-vous au milieu de bêtes sauvages, pour ,repousser ainsi lesgens sur votre chemin ? Rassurez-vous, on ne veut pas vous mordre, on passeauprès de vous, voilà tout. Mais c'est pour vous une (585)insulte que tout le monde passe auprès de vous? Quel est ce délire,quelle est cette monstruosité? Uri cheval ne se croit pas injuriépar un autre cheval qui vient derrière lui ; et un homme, si lesautres hommes ne sont pas refoulés à plusieurs stades, secroira insulté ? Et qui signifient ces serviteurs faisant officede licteurs, ces hommes libres servant comme des esclaves, ou plutôtque prétendez-vous avec ces moeurs plus viles, plus misérablesque le plus vil esclave? car il n'est pas d'esclave aussi méprisableque l'homme qui étale un tel faste. Aussi ne verront-ils pas lavraie liberté ceux qui ont asservi leur âme à cettedétestable passion. Il vous faut quelque chose à repousser,à écarter loin de vous, n'écartez pas les passants,mais l'orgueil ; n'employez pas un serviteur pour cet office, remplissez-levous-même, et pas m'est besoin d'autre fouet, que d'un fouet spirituel.Aujourd'hui c'est votre serviteur qui chasse les hommes sur votre chemin,mais votre orgueil vous chasse, vous précipite du haut du ciel d'unemanière plus honteuse que votre serviteur ne fait du prochain. Descendez.de votre cheval, chassez l’orgueil par l'humilité, et vous siégerezsur un trône plus élevé, et vous vous établirezvous-même plus haut en dignité, sans avoir besoin pour celad'un serviteur. Quand, devenu modeste, vous ferez plus près de laterre votre chemin, vous serez assis sur le char de l'humilité quivous élèvera jusqu'au ciel, avec ses chevaux munis d'ailesrapides; si, au contraire, tombé de la voûte céleste,vous montez sur. le char de l'orgueil, votre condition n'aura rien de supérieurà celle de ces serpents qui traînent leur ventre sur la terre,vous serez -même bien plus infortuné, bien plus digne d'êtreplaint. C'est l'infirmité naturelle de leur corps qui les forceà se traîner ainsi, mais vous, ce qui vous aura dégradé,c'est l'orgueil, c'est ce funeste mal. Car " tout ce qui s'élèvesera abaissé ", dit l'Evangile. (Matth. XXIII, 12.) Préservons-nousdonc de cet abaissement, et pour être élevés, sachonsreconnaître la vraie élévation. C'est ainsi que noustrouverons le. repos de nos âmes, selon l'oracle divin, et que-nous-obtiendrons l'honneur qui est le seul vrai et le plus élevé;puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par labonté de. Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel, gloire,puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLI

MAIS, DIRA-T-ON : EN QUELLE MANIÈRE LES MORTSRESSUSCITERONT-ILS, ET QUEL SERA LE CORPS DANS LEQUEL ILS REVIENDRONT?— INSENSÉ QUE VOUS ÊTES, NE VOYEZ-VOUS PAS QUE CE QUE VOUSSEMEZ NE REPREND POINT VIE, S'IL NE MEURT AUPARAVANT? (CHAP. XV, VERS.35, 36.)

1. Malgré la douceur, l'humilité que montre partout l'apôtre,ici, ses paroles ont une aspérité que justifie l’absurditéde ses contradicteurs. Il ne se contente pas toutefois de les rudoyer,il emploie des raisonnements, des comparaisons capables de réduiretes disputeurs les plus acharnés. Il dit plus haut: "Ainsi parceque la mort est venu par un homme, c'est aussi par un homme que doit venirla résurrection ". Ici, il résout l'objection des païens.Voyez encore comme il adoucit la dureté de la réprimande.Il ne dit pas, mais vous direz peut-être, il s'adresse à uncontradicteur qu'il ne définit pas, de manière que la libertéde son discours ne puisse pas blesser les auditeurs. Maintenant il énonceles deux motifs de doute, le doute relatif au mode de la résurrection,le doute relatif à la qualité des corps. C'étaientlà, en effet, les deux points qui troublaient les esprits : commentressuscite ce qui a été décomposé ? et, " quelsera le corps dans lequel reviendront " les morts? Que signifie, quel serale corps? Sera-ce le corps qui se sera corrompu , qui aura péri,ou un autre corps quelconque? Ensuite l'apôtre, pour leur montrerque leurs doutes s'attaquent à des vérités incontestables,reconnues de tous, les refoule d'un ton véhément : " Insenséque vous êtes, ne voyez-vous pas que ce que vous semez ne reprendpoint vie , s'il ne meurt auparavant? " C'est la méthode que l'onsuit avec ceux qui contredisent des vérités reconnues. Pourquoin'invoque-t-il pas tout de suite la puissance de Dieu? C'est qu'il s'adresseà des infidèles. En effet, lorsque c'est aux fidèlesqu'il parle, il fait bon marché des raisonnements. Voilàpourquoi il dit ailleurs: " Il transfigurera votre corps, tout vil qu'ilest, afin de le rendre conforme à son corps glorieux " (Philip.III, 21), il montre quelque chose de plus que la résurrection, iln'apporte aucun exemple; polir toute démonstration , le pouvoirde Dieu lui suffit, et il le rappelle-en disant : " Par, cette vertu efficace,par laquelle il peut s'assujettir toutes choses", Mais ici, il produitdes raisonnements. Car après avoir confirmé la véritépar les textes de l'Ecriture, il ajoute, de l'abondance de son coeur, contreceux qui ne sont pas encore persuadés par I'Ecriture : " Insenséque vous êtes, ne voyez-vous pas que ce que vous semez ". C'est-à-dire;vous avez sous vos yeux la démonstration de cette vérité, vous la trouvez dans ce que vous faites chaque jour et vous, doutez encore?Si je vous appelle insensé, c'est parce que vous ne voyez pas ceque vous faites vous-même chaque jour, c'est parce que vous êtesvous-même un artisan de résurrection et que vous doutez dela résurrection opérée par Dieu. Voilà pourquoil'apôtre dit (587) avec éloquence :" Ne voyez-vous pas quece que vous serrez ", vous qui êtes mortel et périssable.Et remarquez l'appropriation de ses expressions au sujet qu'il traite." Ne reprend point vie ", dit-il, " s'il ne meurt auparavant ". L'apôtreabandonne les expressions qui ont trait aux semences, germe, pousse, segâte, se décompose, il emploie des termes en rapport avecnotre chair, ainsi ; " reprend vie ", ainsi " meurt "; manièresde parler qui ne s'appliquent pas proprement aux semences, mais aux corps.Et il ne dit pas, meurt et vit ensuite, mais, ce qui est plus expressif,ne vit qu'à la condition de mourir. Vous voyez si j'ai raison devous répéter qu'il prend toujours l'inverse du raisonnementde ses contradicteurs. Ce qu'ils regardaient comme une réfutationde la résurrection, il le prend pour démonstration de cettemême résurrection ; ils disaient en effet que le corps nepouvait pas ressusciter; puisqu'il était mort. Que leur oppose-t-ildonc? C’est que précisément s'il ne mourait pas, il ne ressusciteraitpas; ce qui fait qu'il ressuscite, c'est qu'il est mort. De mêmeque le Christ, pour démontrer cette vérité, prononceces paroles : " Si le grain de froment ne meurt après qu'on l'ajeté en terre, il demeure seul; mais, quand il est mort, il portebeaucoup de fruit " (Jean, XII, 24), de même Paul emprunte son exempleaux semences, et il ne. dit pas ; Ne vit pas, mais " ne reprend vie, "; cette expression prouve encore le pouvoir de Dieu, elle montre que cen'est pas la force propre de la terre, que c'est, Dieu seul qui fait tout.Et pourquoi ne montre-t-il pas ce qui tenait plus étroitement ausujet , je veux dire la semence humaine? En effet notre générationcommence par la corruption , comme celle du froment. C'est quelles deuxsemences n'ont pas pour le raisonnement, une force égale , celledu froment est bien plus éloquente. Ce que veut l'apôtre,c'est quelque chose qui soit entièrement détruit, il n'ya dans la génération humaine de corruption qu'en partie.Voilà pourquoi c'est la semence du froment qui sert d'exemple. D'ailleursl'autre , sortie d'un vivant, tombe dans un ventre vivant; mais ici cen'est pas dans de la chair, mais dans de la terre que la semence tombe, et elle s'y décompose comme le corps, comme le cadavre. Voilàce qui fait que l'image prise du grain de froment convenait mieux au sujet." Et quand vous semez, vous ne semez pas le corps qui doit naître(37) ". Tout ce qui précède , concerne le mode de la résurrection; cette dernière observation répond au doute sur les corpsdans lesquels les morts doivent revenir. Or que signifie : " vous ne semezpas le corps qui doit naître? " L'épi entier, le froment nouveau.Ici en effet , le discours ne se rapporte plus à la résurrectionmême , mais au mode de la résurrection, à la naturedu corps qui ressuscitera, à savoir.: s'il ressemblera au corpsprécédent, ou s'il sera meilleur et plus beau ; et le mômeexemple sert à deux fins, l'exemple prouve que le corps ressuscitésera de beaucoup supérieur.

Mais ici les hérétiques,ne comprenant rien à ceschoses, font un assaut et disent: C'est un corps qui tombe, c'en est unautre qui ressuscite. Que devient alors la résurrection? Car larésurrection ne peut être que la résurrection de cequi est tombé. Que devient la merveilleuse, l'étonnante victoireremportée sur la mort, si le corps qui tombe n'est pas le mêmequi ressuscite ? Dans ce cas, on ne pourra certes pas dire que la morta rendu soir prisonnier. Et, maintenant , comment l'exemple donnéserait-il approprié à là vérité? Carl'essence que l'on sème n'est pas autre que celle qui reparaît,c'est la même essence devenue meilleure. Autre conséquence: le Christ n'aura pas repris le même corps, lui , les prémicesde ceux qui ressuscitent ; à vous entendre, il a rejeté soncorps, quoiqu'il fût exempt de. tout péché, et c'estun autre corps qu'il a pris. Et d'où l'a-t-il tiré, ce secondcorps? Le premier, il l'a pris d'une vierge, mais le second, d'oùle tenait-il? Voyez-vous à quelles absurdités est arrivéela démonstration ? Car enfin, pourquoi le Christ montre-t-il lestraces et les empreintes des clous, sinon pour faire voir que c'est lemême corps qui a été attaché à la croix,et qui .est ressuscité? Que signifie la figure de Jouas? Que leJonas qui a été englouti est le même qui a étérejeté sur la terre. Et. pourquoi le Christ disait-il encore : "Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois " jours?" (Jean, II, 19,.21.) C'est que le corps détruit est le corps qu'ila ressuscité. Aussi l'évangéliste ajoute-t-il : "Mais il parlait du temple de son corps ". Que signifie donc : " Vous nesemez pas le corps qui doit naître ? " C'est-à-dire, vousne semez pas l'épi; en effet, c'est le même et ce n'est pasle même ; c'est le (588) même parce que c'est la mêmeessence, et ce n'est pas le même parce que l'épi qui viendraest meilleur; la même essence persiste, mais il y a développement,il y. a supériorité de beauté, fraîcheur denouveauté; c'est la condition indispensable pour qu'il y ait résurrection,il faut que ce qui ressuscitera soit meilleur. Pourquoi détruirela maison, si, l'on ne doit pas la relever plus brillante et plus belle?Voilà ce que dit l'apôtre à ceux qui regardent la résurrectioncomme une dissolution. Ensuite, pour prévenir la pensée qu'ilsuit de là qu'on entend parler d'un corps différent, il éclaircitcette énigme, il explique lui-même le sens de ses paroles,il ne souffre pas que l'auditeur flotte dans des conclusions qui l'égareraient.Qu'avons-nous -besoin de mêler nos paroles aux siennes? Ecoutez-lelui-même, entendez-le s'expliquer : " Vous ne semez pas le corpsqui doit naître " ; car aussitôt il ajoute : " mais la graineseulement, comme du blé, ou de quelque autre. chose ". Ce qui veutdire : Ce n'est pas le corps qui viendra, car il aura un autre vêtement,une tige, des épis ; " mais la graine seulement, comme du blé,ou de quelque autre chose. Et Dieu lui donne un corps tel qu'il lui plaît(38) ". Sans doute, objecte-t-on, mais c'est ici l'oeuvre de la nature.De quelle nature, répondez-moi?Je vous dis qu'ici encore c'est Dieuseul qui fait tout, et non la nature, ni la terre, ni la pluie. Aussi l'apôtre,exprimant cette vérité, laisse-t-il de côtéet la terre, et l'air, et la pluie, et la main-d'oeuvre des agriculteurs: " Et Dieu ", dit-il aussitôt, " lui donne un corps tel qu'il luiplaît ". Cessez donc de prendre un soin superflu et de vous enquérircurieusement du comment et de lu manière dont les choses se passent,lorsqu'on vous a signifié la puissance de Dieu et sa volonté." Et il donne à chaque semence le corps propre à chaque plante".Que devient l'idée d'un corps étranger? Il lui donne le corpspropre. Aussi lorsque l'apôtre dit : " Vous ne semez pas le corpsqui doit naître ", il n'entend pas que ce sera une autre essencequi paraîtra, mais que la même essence ressuscitera, meilleureet plus brillante. " Car il donne à chaque semence le corps propreà chaque plante ". Et par là, il indique déjàla différence que présentera la résurrection àvenir. En effet, n'allez pas conclure de cette semence dont tous les germesse relèvent, qu'il y aura dans la résurrection égalitéd'honneur. Gardez-vous surtout de le croire quand vous. voyez que les semencesdes champs ne présentent pas dans leurs productions cette égalité,mais que telles plantes grandissent et se développent avec éclat,tandis que telles autres paraissent chétives. Voilà pourquoil'apôtre ajoute : " le corps propre à chaque plante ".. Toutefoiscette différence ne lui suffit pas,. il en cherche encore que autreplus considérable et plus manifeste. Car pour prévenir cetteerreur que j'ai mentionné, qui conclurait, de ce que tous ressuscitent,que tous doivent jouir des mêmes biens, l'apôtre s'est empresséde jeter dans ses premières paroles les semences de la. penséequi est la seule vraie, il a dit tout d'abord : Tous vivront en Jésus-Christ," et chacun en son rang ". C'est la pensée qu'il reprend ici, qu'ilexplique : " Toute chair n'est pas la même chair (39) ". A quoi bon,dit-il, insister sur les semences? Nous n'avons qu'à considérernos corps mêmes, puisque. c'est des corps que nous nous occuponsmaintenant. Voilà pourquoi il ajoute,: " Mais autre est la chairdes hommes, autre la chair des bêtes, autre celle des oiseaux, autrecelle des poissons. Il y a aussi des corps célestes et des corpsterrestres, mais les corps célestes ont un autre éclat queles corps terrestres. Le soleil a son éclat, qui diffèrede l'éclat de la lune, comme l'éclat de la lune diffèrede l'éclat des étoiles, et comme, entre les étoiles,a l'une est plus éclatante que l'autre (40, 41) ".

Et que signifient ces paroles? Pourquoi cette digression qui va, quitombe de la. résurrection, sur les astres et sur le soleil ? Ilne tombe. pas, il n'y a pas de digression, gardons-nous de le croire, ilne rompt pas avec son sujet; au contraire, il s'y tient. Après avoirprouvé ce qui a été dit de la résurrection,il montre la grande différence que fera paraître la gloirefuture, quoique la résurrection soit unique et commune; en attendant,il fait deux parts de l'univers, les choses du ciel, les choses de la terre.La résurrection des corps, il l'a montrée par l'exemple dufroment; quant à l'inégalité dans la gloire, il ladémontre par ses dernières paroles. Car, de même quel'incrédulité, au sujet de la résurrection, produitl'indolence,. de même on tombé dans la langueur et le relâchementd'esprit lorsqu'on s'imagine que tous obtiennent le même partage.Aussi l'apôtre corrige-t-il ces deux erreurs; il a (589) commencépar dissiper la première; il s'occupe maintenant d'en finir avecla seconde : après avoir établi deux classes, celle des justeset celle des pécheurs, il les subdivise encore, et il montre queni les justes d'un côté, ni les pécheurs d'un autre,ne recevrait le même traitement, qu'il n'y aura ni égalitépour tous les justes, ni égalité pour tous les pécheurs.Voilà donc la première séparation qu'il établit,celle des justes et celle des pécheurs, en disant: " Des corps célesteset des corps terrestres ", car les corps terrestres sont comme l'imagedes pécheurs, et les corps célestes, celle des justes. Ensuiteil fait entendre la différence de pécheurs à pécheurs: " Toute chair n'est pas la même chair; mais autre est la chairdes poissons, autre, la chair des oiseaux et des animaux différents". Il n'y a là que des corps, mais, les uns plus, les autres moinsméprisables. Il en est de même de. la vie, même différencedans la même constitution; après ces paroles, il reprend denouveau son essor au ciel : " Le soleil a son éclat, qui diffèrede l'éclat de la lune. " Comme il y a différence entre lescorps terrestres ; de même, entre les corps célestes, il ya aussi différence, et ce n'est pas une différence accidentelle,mais il y a diversité de degrés poussée à l'extrême.Car il n'y a pas seulement la différence du soleil et de la lune,ni de la lune et des étoiles, mais, d'étoiles à étoiles,il y a encore différence. Si tous ces astres sont dans le ciel,ils n'y sont pas tous également glorieux, mais, les uns plus; lesautres, moins. Que nous apprennent donc ces images? Que si tous sont admisau royaume des cieux, tous n'y jouiront pas des mêmes biens ; quesi tous les pécheurs sont dans la géhenne, tous n'y subirontpas le même traitement. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute: " Il en arrivera de même dans la résurrection des morts(42).". De " même ", comment cela? parce qu'il y aura une grandedifférence. Ensuite, laissant ce point, comme prouvé, ilreprend encore la démonstration relative au mode de la résurrection,il dit : " Le corps est ensemencé dans la corruption, et il renaîtincorruptible ".Voyez la sagesse du docteur; quand il parlait des semences,il prenait des expressions appropriées aux corps : " Ne reprendpoint vie ", disait-il, " s'il ne meurt auparavant " ; voici qu'en. parlantdes corps, il prend les termes appropriés aux semences, il dit :" Le corps est ensemencé dans la corruption, et il renaîtincorruptible ".

Il ne dit pas, le corps pousse, parce qu'il ne veut pas qu'on y voiele travail de la terre, mais " il renaît ". Quant à la semence,l'apôtre n'entend pas ici notre génération dans lamatrice, mais l'enterrement des morts, la décomposition, la cendredes tombeaux. Aussi, après avoir dit : " Le corps est ensemencédans la corruption, et il renaît incorruptible ", l'apôtreajoute : " Il est ensemencé, dans la honte (43) ". Car quoi de plushideux qu'un cadavre en décomposition? " Il renaît dans lagloire. " Il est ensemencé dans la faiblesse ". Car il ne faut pastrente jours, pour qu'il n'en reste plus rien ; la chair ne peut pas seconserver, elle ne peut pas seulement durer un jour. " Il renaîtdans la force ". Car alors il ne lui restera plus rien de corruptible.L'apôtre avait besoin de ces exemples pour que les auditeurs n'allassentpas s'imaginer que tous renaissant dans l'incorruptibilité, dansla gloire, dans la force, il n'y avait aucune différence entre lesressuscités. Car si tous ressuscitent, et dans la force, et dansl'incorruptibilité, et dans cette gloire de l'incorruptibilité,tous pourtant ne possèdent pas le même honneur, la mêmeinébranlable félicité. " Il est ensemencé commeun corps animal, il renaît corps spirituel. Comme il y a un corpsanimal, il y a aussi un corps spirituel (44) ". Que dites-vous? le corpsque nous avons présentement, n'est-il pas un corps spirituel? Spirituel,sans doute, mais l'autre le sera beaucoup plus. Car maintenant; trop souvent,,l'abondance des grâces du Saint-Esprit se perd par de graves péchés;quoique le souffle de l'âme persiste encore, la voie de la chairn'y est plus; une fois la grâce éteinte, le corps n'est plusrien ; mais alors il .n'en sera plus de même; sans s'éteindrejamais, elle subsiste dans la chair des justes, et sa puissance resteraunie au souffle de l'âme. Ou c’est là ce que l'apôtrea voulu faire entendre en disant " spirituel ", ou il a voulu dire quele corps sera plus léger, plus subtil, capable d'être portépar l'air, ou plutôt il a prétendu indiquer le tout àla fois. Si vous n'en croyez rien, voyez les corps célestes si brillants,si persistants, qui ne vieillissent pas, et croyez donc que Dieu a bienaussi le pouvoir de faire, de nos corps soumis à la corruption,des corps incorruptibles, de beaucoup supérieurs à ceux quenous voyons, " Selon qu'il est écrit: le premier homme, Adam, aété créé avec une âme vivante, et lesecond (590) Adam a été rempli d'un esprit vivifiant (45)". Le commencement de cette citation se trouve bien dans l'Ecriture (Gen.II, 7), mais la suite n'y est pas; comment donc l'apôtre a-t-il pudire, " selon qu'il est écrit ? " Il se fonde sur ce. qui est arrivé;c'est son habitude. C'est le style ordinaire des prophètes. Ainsiun prophète a dit que Jérusalem, sera appelée la villede la justice, et elle n'a pas été appelée de ce nom.(Zach. VIII, 3.) Eh quoi? le prophète a. donc parlé àfaux ? nullement : il a voulu dire que les événements, luimériteraient ce nom. Un autre a dit encore que le Christ seraitappelé Emmanuel (Is. VII, 14), et le Christ n'a pas eu ce nom, maisles événements accomplis le lui donnent assez. De même,pour ces paroles, " et le second Adam a été rempli d'un espritvivifiant ".

Ces paroles sont pour vous faire comprendre que vous avez déjàreçu les symboles et les gages de la vie présente et de lavie à venir; de la vie présente, par Adam ; de la vie àvenir, par le Christ. Comice les biens les plus précieux ne peuventêtre proposés que comme des espérances, l'apôtretient à montrer que le commencement est déjà réalisé,il fait voir. la racine et la source. Que si la racine et la source sontvisibles pour tous, il n'est pas permis de révoquer les fruits enfoute. De là ces paroles : " Et le second Adam a étérempli d'un esprit vivifiant". Ailleurs encore il dit : " Vivifiera voscorps mortels par son esprit qui habite en vous ". (Rom. VIII, 11 .) C'estdonc l'esprit qui vivifie. Maintenant on aurait pu dire , pourquoi dèsles premiers jours a-t-on réalisé ce qui est le moins précieux,pourquoi ce qui concerne l'âme vivante a-t-il reçu un accomplissementplein et entier qui ne s'est pas arrêté . aux prémices,pourquoi, en ce qui concerne l'esprit vivifiant, n'a-t-on reçu queles prémices ; l'apôtre montre que des deux côtés,les principes sont établis. " Mais ce n'est pas le corps spirituelqui a été formé le premier, c'est le corps animal,et ensuite le spirituel (46) ". L'apôtre ne dit pas pourquoi ; ilse contente de l'ordre établi par Dieu ; le suffrage des événementslui garantit l'excellence de l'administration des choses par Dieu ; ilmontre que tout ce qui nous concerne s'avance toujours vers un étatmeilleur, et il assure par là l'autorité de ses paroles.Si le moindre est arrivé, à bien plus forte raison faut-ilattendre ce qui est supérieur.

Donc, puisque nous devons jouir de ces biens si précieux, prenonsnotre place dans ce bel, ordre, et ne versons pas de pleurs sur ceux quis'en vont, pleurons ceux qui finissent mal. L'agriculteur ne pousse Rasde gémissements à la vue du grain qui se corrompt, c'estquand il le voit conserver dans la terre sa solidité, qu'il a peuret qu'il tremble; mais, du moment que les semences se décomposent,l'agriculteur, se réjouit. Car c'est le commencement de la semenceà venir, cette décomposition. Faisons de même, sachonsnous réjouir quand tombe la maison ainsi décomposée,quand un homme est ensemencé. Ne vous étonnez pas. qu'ildonne le nom d'ensemencement à la sépulture; car la sépulturevaut mieux encore que l'ensemencement. Après les semences des champs,viennent les morts, les labeurs pénibles, les dangers, les soucis;après la sépulture, si nous avons bien vécu, les couronneset les prix glorieux; après les semences de la terre, la corruptionet la mort; après la sépulture, l'incorruptibilité,l'immortalité, et des biens en foule; dans un de ces ensemencements,ce qui se rencontré, ce sont les embrassements, les plaisirs, lesommeil; dans le dernier de tous, les ensemencements, rien, plus rien qu'unevoix descendant des hauteurs du ciel, et soudain toutes choses ont leuraccomplissement. Celui qui ressuscite, n'est plus ramené aux fatiguesd'une vie d'épreuves, il entre dans cette vie qui ne connaîtni la douleur, ni le deuil, ni,les gémissements. Si, dans l'hommeque vous pleurez, ce qui provoque vos regrets, c'est l'appui, c'est leguide, le protecteur perdu, cherchez votre refuge dans le protecteur, dansle sauveur commun, dans le bienfaiteur de tous les hommes, en Dieu, cetinvincible compagnon d'armes, cet auxiliaire toujours prêt, toujoursprésent, qui nous entoure, qui nous défend de toutes parts.Mais les longues liaisons forment des noeuds si aimables et méritenttant. nos regrets ! Je le sais bien ; mais si vous soumettez à laraison les mouvements de votre âme, si votre raison se représente,ô femmes, celui qui vous a repris un époux, si vous faitestous à Dieu, dans vos afflictions, un généreux sacrificede vos pensées, voilà qui apaisera les orages de vos coeurs,et vous né laisserez pas à faire au temps l’oeuvre de lasagesse; mais si vous vous laissez amollir, le temps adoucira vos douleurs,mais vous ne remporterez aucune récompense.

591

Outre ces réflexions, rassemblez les exemples que vous donnela vie présente, les exemples des divines Ecritures ; méditezAbraham égorgeant son fils, et cela sans verser de. larmes, sansfaire entendre d'amères paroles. Mais, dira-t-on, c'étaitAbraham. (Gen. XXII). Mais vous, vous êtes appelé àdes vertus plus hautes. Quand à Job, il ressentit de la douleur,mais .dans la mesure qui convenait à un bon père, plein detendresse pour ceux qui n'étaient plus là. Pour nous, laconduite que nous tenons, convient à des ennemis privés,à des ennemis publics. Si, à la nouvelle qu'un homme estélevé à la royauté, couronné, vous alliezvous frapper la poitrine et gémir; je ne dirais pas de vous quevous êtes l'ami de celui qui a reçu la couronne ; je diraisque vous n'avez que haine pour lui, que vous êtes son ennemi déclaré.Mais ce n'est pas sur lui que je pleure, répond l'affligé,c'est sur moi-même. Mais ce n'est pas une preuve d'affection quede vouloir que celui qui vous est cher, soit encore, à cause devous, exposé aux périls du combat, et dans l'incertitudede l'avenir, quand il va recevoir la couronne et toucher le port; de vouloirle voir encore à la merci des flots, quand il peut , échappéà la- mer, se trouver pour toujours à l'abri. Mais' je nesais pas, dira-t-on, où il s'en est allé. Pourquoi ne lesavez-vous pas? Répondez-moi. Car, soit qu'il ait bien vécu,soit dans le cas contraire, on sait parfaitement où il doit se rendre.C'est justement ce qui me fait gémir, réplique-t-on : ilest mort en état de péché. Vain prétexte etmauvaise raison. Si c'est là ce qui vous fait gémir sur celuiqui n'est plus, il fallait, pendant sa vie, le réformer, le corriger.En tout cas, vous ne voyez jamais que ce, qui vous intéresse, vous,et non pas ce qui le regarde, lui. S'il est parti en état de péché,pour cette raison même, vous devez vous réjouir; ses péchéssont interrompus ; il n'a pas pu ajouter depuis à la somme de sesagitions mauvaises; . soyez-lui en aide, autant que possible; au lieu depleurer sur lui,. répandez les prières, les supplications,les aumônes, les offrandes. Ce ne sont par là de chimériquesinventions; ce n'est pas inutilement que nous faisons, dans les divinsmystères, mention de ceux qui sont partis; que nous nous approchonsdu sanctuaire , à leur intention; que nous prions l'Agneau qui aenlevé le péché du monde, mais nous espéronsqu'il leur en reviendra quelque adoucissement.; ce n'est pas en vain quel'assistant à l'autel, pendant que les redoutables mystèress'accomplissent, s'écrie : Pour tous ceux qui se sont endormis dansle Christ, et pour ceux qui célèbrent leur commémoration.On ne prononcerait pas ces paroles, si l'on ne faisait pas la commémorationde ceux qui ne sont plus. Nos cérémonies ne sont pas desjeux de théâtre; loin de nous ces pensées; n'os cérémoniesc'est l'Esprit-Saint. qui les a ordonnées.

Sachons donc leur porter secours, et célébrons leur commémoration.Si les fils de Job ont été purifiés par le sacrificede leur père, pouvez-vous douter que nos offrandes pour ceux quine sont plus, leur apportent quelque consolation ? C'est la coutume deDieu de faire fructifier pour les autres les grâces que d'autresont méritées. Et c'est ce que Paul faisait voir par ces paroles: " Afin que beaucoup de personnes; manifestant en elles la grâceque nous avons reçue, donnent à beaucoup de personnes l'occasionde bénir Dieu pour vous ". (2 Cor. II, 11.) Empressons-nous de porternotre secours à ceux qui ne sont plus, et. d'offrir pour eux desprières : car le but commun de la terre entière c'est l'expiation.Prions donc avec confiance pour la terre entière, et avec les martyrsnous appelons tous les membres de l'Eglise, avec les confesseurs, avecles ministres sacrés. Car nous ne sommes qu'un seul et mêmecorps tous tant que nous sommes, quoiqu'il y ait des membres plus glorieuxque d'autres membres, et il n'y a rien d'impossible à ce qu'en nousadressant à toutes les âmes nous assurions à ceux quine sont plus leur pardon, par les prières, par les dons qui sontofferts pour eux, par l'assistance même de ceux que l'on invoqueavec eux. D'où viennent donc vos gémissements, vos plaintes,quand il est possible de rassembler de si grandes forces pour obtenir lepardon de celui qui n'est plus? Mais vous pleurez, ô femme, parceque vous êtes abandonnée, vous avez perdu votre protecteur?Non, jamais, ne prononcez jamais ces paroles; vous n'avez pas perdu Dieu:Tant que vous l'avez, voilà qui vous vaut mieux qu'un mari, et père,et fils, et beau-père; quand ces êtres chéris étaientvivants, Dieu n'en était pas moins celui qui faisait toutes choses.Méditez donc ces pensées, et dites avec David : " Le Seigneurest ma lumière et mon salut, qui craindrai-je? " (592) (Ps. XXVI,1.) Dites : vous êtes le père des orphelins, et le juge desveuves, et attirez sur vous son secours, et vous verrez qu'il prendra encoreplus de soin de vous qu'auparavant, un soin d'autant plus vigilant quevous serez dans une plus grande détresse. Mais vous avez perdu unfils? Vous ne l'avez pas perdu, ne prononcez pas ces paroles : ce que vousvoyez, c'est un sommeil, non une mort; c'est un voyage, non une destruction;c'est un passage d'un état inférieur, à une meilleurecondition. N'irritez pas Dieu, mais rendez-le propice. Si vous supportezle coup avec une force généreuse, il en résultera,pour celui qui n'est plus, et pour vous, une douce consolation si vousfaites le contraire, vous irritez ta colère de Dieu. Car si àla vue d'un esclave battu de verges par. son maître ; vous montrezvotre mécontentement, vous ne faites qu'exciter contre vous le mécontentementdu maître. N'agissez pas ainsi, mais rendez grâces àDieu, afin que cette conduite dissipe le nuage de votre affliction: ditescomme ce bienheureux : " Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'aenlevé ".; considérez combien de personnes plus que vousagréables à Dieu, n'ont jamais eu de fils, combien d'hommesn'ont jamais porté le nom de pères. Ni moi non plus, répondra-t-on,je ne voudrais pas avoir eu de fils; il attrait bien mieux valu pour moine pas faire cette expérience, que de goûter un pareil plaisir,et de le perdre après. Non, je vous en prie, ne prononcez pas detelles paroles, ne provoquez pas ainsi la colère du Seigneur; faitesmieux, rendez grâces à Dieu des biens que vous avez reçus;pour ceux que vous ne gardez pas toujours, glorifiez le Seigneur. Job nedit pas : il eût mieux valu pour moi n'avoir rien reçu; ceque dit votre . ingratitude, mais Job même pour les biens enlevésrendait grâces au Seigneur; il disait: " Le Seigneur m'a donné", pour les biens perdus, il le bénissait en disant " Le Seigneurm'a enlevé : que le nom du Seigneur soit béni dans tous lessiècles ". Il fermait la bouche à sa femme, par des raisonnementsd'une sagesse merveilleuse, et il faisait entendre ces paroles admirables:" Si nous avons reçu des biens du Seigneur, n'en supporterons-nouspas aussi des maux? " Or l'épreuve qu'il eut à subir ensuitefut encore plus terrible; elle ne le brisa pas, .il tint bon, il supportatout avec courage, il se mit à glorifier Dieu. Faites de même,réfléchissez vous aussi en vous-même: ce n'est pasun homme qui vous a pris celui que vous pleurez; c'est Dieu qui a toutfait, Dieu qui a de vous plus de souci que personne, Dieu qui comprendle mieux l'intérêt de tous, Ce n'est pas un ennemi, un méchantqui vous a frappé. Voyez combien d'enfants n'ont vécu quepour rendre la die impossible à leurs parents. Mais vous ne voulezpas voir, me dira-t-on, les enfants d'un noble coeur. Je les vois, euxaussi, mais je dis qu'ils sont moins en sûreté que votre fils,Quelque bonne estime qu'on en fasse, leur fin n'en est pas moins incertaine; pour votre enfant, au contraire, vous n'avez plus à trembler,nous n'avez plus rien à craindre, à redouter pour lui quelquechangement que ce soit. Appliquez ces pensées à une épousequi avait la beauté eu partage, qui était une bonne gardiennede votre maison, et pour toutes choses bénissez Dieu ; vous avezperdu votre épouse, bénissez le Seigneur. Peut-êtreDieu veut-il vous amener à la continence, à des. oeuvresplus hautes, rompre vos liens. Si nous nous livrons .à ces penséesde la sagesse, nous conquerrons, pour la vie présente, la tranquillitéde l'âme, et, pour la vie à venir, les couronnes, etc.

Traduit par M. PORTELETTE

HOMÉLIE XLII

LE PREMIER HOMME, NÉ DE LA TERRE, FUT TERRESTRE;LE SECOND HOMME FUT LE SEIGNEUR DESCENDU DU CIEL. (CHAP. IV, VERSET 47.)

1. Après qu'il a parlé de l'homme matériel et ensuitede l'homme spirituel, il établit une nouvelle différence: celle de l'homme , terrestre et de l'homme céleste. La premièredifférence est celle de la vie présente et de la vie future; la seconde est celle de l'homme avant la grâce, et de l'homme aprèsla grâce. Cette distinction doit nous enseigner quel est le cheminvéritable de la vie. De peur que même en croyant àla résurrection, comme je l'ai dit plus haut, ils ne renonçassentà une vie vertueuse et parfaite, il les prépare. d'un autrecôté à la lutte, leur disant : " Le premier homme néde la terre fut terrestre, le second homme fut le Seigneur descendu duciel". Et dans ce verset il s'adresse à tous les hommes; il qualifiel'un par ce qu'il a de meilleur et de plus élevé,. et l'autre,par ce qu'il a de plus bas: " Tel fut l'homme terrestre, tels sont leshommes terrestres (48) ". Ils. périront, ils mourront comme lui.." Tel fut l'homme céleste, tels seront les hommes célestes". Ils demeureront immortels, et ils brilleront comme lui. Mais quoi! Est-ceque Ce dernier n'est pas mort aussi? Il est mort, il est vrai, mais lamort ne lui a point causé de dommage. Il a plutôt aboli lamort. Voyez-vous comment, même par la mort, il établit ledogme de la résurrection. Comme vous avez, ainsi que je l'ai ditplus haut, le principe et le couronnement, vous ne pouvez douter de l'ensemble.Il établit d'un côté quelle est la vie la meilleureet la plus parfaite, il nous donne les exemples d'une vie élevéeet philosophique, et d'une autre qui ne l'est point, et nous montre lasource de toutes les deux. Pour celle-là le Christ, pour celle-ciAdam. C'est pourquoi il n'a point dit absolument : De la terre, mais: Terrestre;c'est-à-dire grossier, attaché aux biens présents.;et d'un astre côté, il a dit le contraire du Christ : " LeSeigneur descendu du ciel ". S'il en est qui prouvent que le Seigneur n'apoint de corps, parce qu'il est dit : " Du ciel", ce que nous, avons développédéjà suffit pour leur fermer la bouche. Mais rien ne nousempêche de nous servir de ces paroles-ci pour leur fermer. la bouche.Qu'est-ce en effet " le Seigneur descendu du ciel? " Veut-il indiquer parlà la nature ou bien la conduite d’une vie parfaite? Il est clairque c'est la conduite d'une vie parfaite; et c'est pour cela qu'il ajoute:" Comme nous avons reproduit l'image de l'homme terrestre (49) ", c'est-à-dire: Comme nous avons fait le mal, reproduisons l'image de l'homme céleste,c'est-à-dire, faisons le bien. En outre je yeux vous adresser cettequestion : Ces paroles s'appliquent-elles à la. nature ? " Celuiqui était né de la terre fut terrestre "; et ces autres :" Le Seigneur descendu du ciel".Oui, dit saint Paul. Mais quoi? Est-cequ'Adam (594) était seulement terrestre, ou bien avait-il une autrenature, parente des natures supérieures et incorporelles, que l'Ecritureappelle âmes et esprits? Il est clair qu'il avait aussi cette nature.Et ainsi le Seigneur lui-même n'était pas seulement une naturecéleste. Quoiqu'il soit dit " du ciel ", il s'était encoreincarné. Ce qu'il veut donc dire est ceci : " Comme nous avons reproduitl'image de l'homme terrestre ", les actions mauvaises, " reproduisons l'imagede l'homme céleste ", c'est-à-dire, la vie parfaite qui estau ciel. S'il parlait de la nature, ces exhortations et ces conseils seraientinutiles. C'est pourquoi il est démontré que ces paroless'appliquent à là conduite de la vie. Et c'est à desseinqu'il s'est servi des cette expression, et ce mot d'image montre encored'une autre manière, qu'il parle des actions, et non de la nature.En effet, nous avons été faits terrestres, quand nous avonsfait le mal. Ce n'est pas dès le commencement que nous avons étéfaits terrestres, mais quand nous avons péché. En effet,le premier péché a existé avant la mort; c'est aprèsle premier péché que Dieu dit : " Tu es né de la terreet tu retourneras à la terre ". (Gen. III, 19.) C'est alors aussique les passions et les désordres sont entrés en foule dansl'âme. De ce que l'on est né de la terre, il né s'ensuitpas absolument que l'on soit terrestre, car le, Seigneur aussi étaitformé de la même matière, mais c'est de faire des chosesterrestres ; de même .qu'être céleste , c'est accomplirdes actions dignes du ciel. Mais pourquoi nous donner une peine inutilepour le prouver ? Lui-même, dans la suite de ses paroles, Mous endécouvre le sens, disant : " Je vous le dis ", mes frères," la chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu (50)".

Voyez-vous comment il s'explique lui-même et nous évitela peine de le faire. C'est ainsi qu'il agit en beaucoup d'endroits. Cequ'il appelle chair, ce sont les actions mauvaises, ainsi qu'il fait enun autre endroit : " Vous n'êtes pas en chair "; et ailleurs encore: " Ceux qui sont, en chair ne peuvent plaire à Dieu ". (Rom. VIII,9, 8.) C'est pourquoi par ces paroles : " Je le dis ", il veut nous faireentendre que sous ces discours ont pour objet de nous apprendre que lesactions mauvaises ne nous introduiront point dans le royaume du ciel. Aprèsla résurrection, il parle aussitôt du royaume du ciel, etc'est pour cela qu'il ajoute : " La corruption ne possédera pointcet héritage incorruptible ", c'est-à-dire, le vice ne possèdepas cette gloire, cette perception et cette jouissance des choses incorruptibles:En beaucoup d'autres endroits il se sert encore de la même expression,disant: " Celui qui sème dans la chair récoltera la corruptionde la chair ". (Gal. VI, 8.) S'il parlait du corps, et non pas es actionsmauvaises, il ne dirait pas la corruption; car, en aucun endroit il n'appellele corps sine corruption. En effet, ce n'est pas une corruption, mais unesubstance corruptible. Aussi, dans la suite de son discours, quand il parledu corps, il ne l'appelle pas une corruption, mais une substance corruptible,disant : Il faut que cette substance corruptible soit revêtue del'incorruptibilité.

Après qu'il a fini ces exhortations relatives à la conduitede la vie, il fait ce qu'il a coutume de faire , il mêle continuellementun sujet à un autre sujet, il revient à son discours surla résurrection, disant : " Voici que je dis un mystère (51)".

2. Il va donc révéler un mystère vénérable,et que tous ne connaissent pas ; il montre qu'il leur fait là ungrand honneur en leur révélant les choses cachées.Et qu'est-ce? " Nous ne mourrons pas tous, mais nous serons tous changés". Voici ce qu'il veut dire: nous ne mourrons pas tous, mais nous seronstous transformés, même ceux qui ne meurent point; car ceux-làaussi sont mortels. Parce que vous. mourrez, dit-il, ne craignez pas deressusciter; il en est, en effet, il en est quelques-uns qui éviterontla mort, et cependant cela ne leur suffit pas pour la résurrection,mais il faut que ces corps mêmes qui ne meurent point soient transforméset passent à un état incorruptible. " En un moment, en unclin " d'oeil, au son de la trompette du jugement dernier. (52) ". Commeil a longuement parlé de la résurrection, il montre àpropos ce qu'il y a d'étonnant en elle, et de contraire àl'opinion commune. En effet, dit saint Paul, il n'est pas seulement étonnantque les corps se putréfient d'abord et ressuscitent ensuite, etque les corps ressuscités l'emportent sur ceux que nous voyons aujourd'hui;ni qu'ils passent à une condition bien meilleure, ni que chacunreçoive ce qui lui appartient, et que personne ne reçoivece qui appartient à d'autres; mais, ce qui est étonnant,c'est que tant (595) de miracles et de si grands, et qui dépassenttoute raison et toute imagination, s'accomplissent en ce moment. Et pourexprimer cela plus clairement, il dit : "En un clin d'oeil ", c’est-à-dire,dans le temps qu'il faut pour fermer les yeux. Ensuite comme il parle d'unechose grande et qui doit nous frapper de stupeur, de tant. de merveillesaccomplies tout d'un coup; il ajouté pour le prouver et: pour rendrecroyable ce qu'il dit : " En. effet, la " trompette sonnera et les mortsressusciteront incorrompus, et nous serons transformés ". Cetteparole " nous " ne s'applique pas à lui-même, mais àceux qui alors seront trouvés vivants. " Il faut que cette substancecorruptible soit. revêtue d'incorruptibilité (53) ". Quandvous entendrez dire que la chair et le sang ne posséderont pas leroyaume de Dieu, pour que vous n'alliez pas croire que les corps ne ressuscitentpas, il ajoute : " Car il faut que ce corps corruptible sait revêtude l'incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtude l'immortalité ". Le corps est corruptible et mortel, et c'estpour cela que le corps subsiste; car le corps, c'est la substance. La mortalitéet la corruption, au contraire, sont détruites et disparaissent,tandis que l'immortalité et l’incorruptibilité deviennentle partage du corps. Ne doutez donc plus que le corps ne doive vivre éternellement,en apprenant qu'il devient incorruptible et qu'il est affranchi des loisde la mort.

Quand ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité,et que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité; alors seraaccomplie cette parole de l'Ecriture : " La mort a été absorbéepar la victoire (54) ". Après avoir révéléde grands mystères, il rend tout ce qu'il avance croyable et dignede foi , en s'appuyant sur la prophétie. La mort a étéabsorbée par la victoire; c'est-à-dire, que le rôlede la mort est terminé. Il n'en geste plus rien; elle ne reviendraplus. L'incorruptibilité a détruit la corruption et la mort." O mort, où est ta victoire? Enfer, où est ton aiguillon(55) ? " Quelle force et quelle noblesse d'inspiration ! C'est comme unsacrifice offert à la victoire. C'est un mortel inspiré deDieu qui, l'oeil fixé sur l'avenir comme sur un fait déjàaccompli, insulte à la mort terrassée ! et, le pied sur latête de l'ennemi vaincu, entonne un chant de victoire, en s'écriant" O mort, où est ton aiguillon? Enfer, où est ta victoire?" C'en est fait de tes armes; tu as travaillé en vain. Voilàen effet la mort dépouillée de ses armes ! La voilàvaincue ! Que dis-je ? Elle disparaît, elle rentre dans le néant." Or le péché est l'aiguillon de la mort : et sa loi estla force du péché (56) ". Voyez-vous comme il parle de lamort corporelle? C'est donc aussi de la résurrection du corps qu'ilveut parler. Car s'il n'y a pas "de résurrection pour le corps,comment la mort est-elle absorbée?. Ce n'est point ici la seuledifficulté; comment en outre la loi est-elle la force du péché?C'est qu'en l'absence de la loi, le péché n'avait pas uncaractère aussi,prononcé; il avait bien lieu, mais on nepouvait. le frapper d'une condamnation aussi énergique. La loi n'apas peu contribué à le mettre en relief, en lui infligeantde plus rudes châtiments. Que si, en voulant guérir le mal,elle l'a aggravé, le coupable, dans ce cas, n'est pas le médecin;c'est le malade qui n'à pas sa profiter du remède. La venuedu Christ aussi a été funeste aux Juifs; elle n'a fait qu'aggraveret grossir le fardeau de leurs iniquités. Mais ce n'est pas làune raison pour blâmer le Christ; le Christ n'en est que plus admirable,et les Juifs n'en sont que plus odieux pour avoir tourné contreeux-mêmes l'instrument de leur salut. Ce qui prouve que, par elle-même,la toi ne peut servir d'auxiliaire du péché, c'est que leChrist l'a strictement observée, et que le Christ était exemptde péchés. Mais réfléchissez, et vous verrezque les vérités exprimées par Paul au sujet du péchéet de la loi viennent à leur tour confirmer 1e dogme de la résurrection.Si en effet le péché était par lui-même unecause de mort, si le Christ est venu détruire le péchéet nous en délivrer par le baptême, si d’un autre côtéil a détruit et anéanti l'ancienne loi, dont la violationet la transgression donnait au péché plus de consistance,pourquoi douter encore de la résurrection? Comment la mort s'y -prendra-t-elledésormais pour conserver son empire? Se servira-t-elle de la loi?elle est dissoute et abrogée. Se servira-t-elle du péché?mais le péché est extirpé jusque dans sa racine. "Rendons grâce à Dieu qui nous a donné la victoire parNotre-Seigneur Jésus-Christ (57) ".

3. Car Jésus a élevé un trophée et nousa décerné des couronnes qui ne nous étaient pas dues,mais qui sont un présent de sa bonté. " Ainsi, mes frères,demeurez fermes et inébranlables (58) ". Cette exhortation a (596)pour elle la justice et l'à-propos. Point de faiblesse; point d'hésitation; ne vous laissez pas abattre , ne vous découragez pas sans motifs." Travaillez sans. cesse à l'oeuvre de Dieu " ; c'est-à-dire,à rendre votre vie pure. Il ne dit pas : Faites le bien, mais :" Travaillez sans cesses, pour que le zèle déborde de voscœurs quand vous vous mettez à l'oeuvre, pour que vous fassiez votredevoir et au delà. " Sachant que votre travail ne sera pas sansrécompense en Notre-Seigneur": Que dis-tu, Paul? Encore des travaux?Oui, encore des travaux ; mais des, travaux qui rapportent des couronnes,et qui ont le ciel en perspective. Car autrefois, en laissant derrièrelui, le paradis, l'homme a dû souffrir des travaux qui étaientle châtiment de ses fautes ; les travaux dont il s'agit, au contraire,,lui promettent les palmes de la vie future. Lorsqu'on se place àun pareil point de vue, lorsqu'on lève les, yeux et qu'on aperçoitles secours qui nous viennent d'en haut, ce ne sont plus là destravaux. Aussi Paul a-t-il dit : Votre travail ne sera pas sans récompenseen Notre-Seigneur. Nos premiers travaux étaient un châtiment;ceux-ci ne sont qu'un acheminement au bonheur qui nous est réservédans l'autre vie. Il ne faut donc pas nous endormir, mes chers frères.Ce n'est point en nous laissant aller au courant de la paresse et de l'inertieque nous arriverons au royaume des cieux ; ce n'est point en nous abandonnantaux délices d'une vie molle et efféminée. Estimons-nousheureux de pouvoir conquérir un si grand bonheur à foréede pénitences, de mortifications, de souffrances sans nombre , dedifficultés et de travaux. N'apercevez-vous pas l'intervalle immensequi sépare la terre des cieux, les guerres qui nous menacent, lapente qui entraîne l'homme vers le vice, les précipices dontle péché nous entoure, et les piéges qu'il sèmeau milieu de notre route ? Pourquoi donc nous créer tant de soucisqui ne nous sont pas imposés par la nature? Pourquoi nous suscitercette foule. d'embarras ? Pourquoi nous charger de tant de fardeaux ? LeChrist n'a-t-il pas voulu nous détourner de tous ces soins en nousdisant : " Ne vous inquiétez ni de votre nourriture ni de votrehabillement? " (Matth. VI, 25.) Or, si nous ne devons nous inquiéterni de la nourriture qui nous est nécessaire, ni de nos vêtements,à quoi bon cet attirail et ce luxe ? Ceux qui se plongent dans legouffre de tant de besoins factices; pourront-ils jamais en sortir ? Est-ceque saint Paul ne vous a pas dit : " Celui qui est enrôléau service de Dieu, ne s'embarrasse point des affaires de cette vie?" (IITim. II, 4.) Malgré cela, nous nous plongeons dans les d'élites,nous sommes esclaves de notre ventre, nous nous enivrons, nous nous tourmentonspour des choses qui nous sont étrangères, et nous n'apportonsaux choses célestes que l'attention d'une âme molle et efféminée.Ne savez-vous pas que la récompense qui vous est promise est unerécompense plus qu'humaine? Quand on rampe sur la terre, on ne peutmonter au ciel ; et nous, loin de nous étudier à. mener unevie conforme à la nature de l'homme, nous nous ravalons au-dessous.de la brute. Ne savez-vous donc pas à quel tribunal vous comparaîtrez?Ne songez-vous donc pas qu'on vous demandera compte de vos paroles et devos pensées; à vous qui ne veillez même pas sur vosactions? " Un regard lascif jeté sur une femme est déjàl'adultère ". (Matth. V, 28.) Et ces hommes qui auront àrendre compte d'un simple regard de curiosité, ne craignent pasde pourrir dans le péché ! " Celui qui traite son frèrede sot, sera plongé dans la géhenne ". (Matth. V, 22.) Etnous ne cessons d'accabler notre prochain d'outrages, nous ne cessons delui dresser des embûches de toute espèce! Il est tout simpled'aimer celui qui nous aime ; c'est là le mérite d'un païen.Et nous autres , nous haïssons ceux-là même qui nousaiment ! Quel pardon pouvons-nous espérer? Nous devrions, on nousl'a ordonné, ne pas nous contenter d'observer les prescriptionsde l'ancienne loi, et, dans la mesure même de cette ancienne loi,notre vertu est insuffisante ! Quelle bouche éloquente nous arracheraau châtiment qui nous. menacé ? Quel défenseur viendranous assister et nous secourir, nous, misérables pécheursmarqués pour le, supplice? Aucun; mais nous hurlerons comme desréprouvés, nous pleurerons, nous grincerons des dents, nousgérons en proie aux tourments; car nous serons condamnésà de profondes ténèbres, à des douleurs inévitables,à des peines insupportables. C'est pourquoi, je vous en prie, jevous en conjure, je vous en supplie à genoux : tandis que; pourmarcher dans cette vie, nous avons encore quelque appui, ouvrons nos âmesaux paroles de (597) l'apôtre; qu'elles excitent en nous des sentimentsde componction; convertissons-nous ; devenons meilleurs. Ne nous exposonspas, comme le mauvais riche, à pousser des lamentations inutiles,quand nous serons jetés dans les ténèbres extérieures.Ne nous exposons pas à répandre des larmes qui ne sauraientremédier à nos maux. En vain un père, un fils, unami, qui aurait auprès de Dieu quelque influence, élèveraitpour vous la voix, si vos actions. étaient là pour vous condamner.Tel est ce tribunal : il juge d'après les actes; nos actes seulspeuvent nous sauvez. En. vous tenant un pareil langage, je ne veux pasvous affliger, je ne veux pas vous jeter dans le désespoir; je veuxque, renonçant à nous repaître de vaines et frivolesespérances, nous cultivions la vertu , sans mettre notre confiance,dans tel ou tel secours étranger. Si nous sommes lâches et;négligents,il n'y aura ni Juste, ni prophète, ni apôtre, .il n'y aurapersonne qui soit en état de venir à notre aide. Mais soyonszélés, soyons diligents, et nous trouverons dans nos actesde puissants défenseurs, et nous jouirons en. toute liberté,en toute sûreté, du bonheur que Dieu réserve àceux qui l’aiment. Ce Bonheur, puissions-nous tous l'obtenir, etc.

Traduit par M. BAISSEY

HOMÉLIE XLIII

QUANT A LA COLLECTE POUR LES SAINTS, FAITES LAMEME CHOSE QUE J'AI ORDONNÉE AUX ÉGLISES DE GALATIE. (CHAP.XVI, VERS. 1, JUSQU’A 10.)

1. Ayant achevé ce qu'il avait à dire sur les dogmes,.il va maintenant traiter plus spécialement des moeurs, et sans s'occuperdu reste, il va droit à la vertu qui comprend toutes les autres,la charité et l'aumône. Il ne parle que de cette seule vertuet fiait sa lettre. Cette épître est la seule où ilen soit ainsi ; dans les autres il ne parle pas seulement de l'aumône,mais encore de la tempérance, de la mansuétude, de la douceur,de la patience, et de toutes les autres en général, en finissant.Pourquoi ne traite-t-il ici que cette seule partie de la morale.? Parceque la plus grande partie de ce qui précède roule déjàsur des matières morales; par exemple, ce qu'il a dit pour corrigerle fornicateur, pour redresser ceux qui portaient leurs différendsdevant les tribunaux du dehors, pour effrayer ceux qui s'adonnaient auvin et à la bonne chère, pour condamner ceux qui. se livraientaux schismes aux disputes , et qui affectaient la domination, pour représenterà ceux qui s'approchaient indignement des mystères , l'épouvantablechâtiment auquel ils s'exposaient, enfin, pour définir lacharité. Il ne touche plus ici que le point dont il a besoin pourmieux assister les saints. Remarquez encore ici l'habileté de l'apôtre: aussitôt qu'il (598) les a persuadés de la résurrection,et qu'il les a remplis par ce discours de ferveur et de zèle, illes met sur le chapitre de l'aumône. Ce n'est pas qu'il n'en eûtdéjà touché quelques, mots lorsqu'il disait : " Sinous avons semé chez vous les biens spirituels, sera-ce beaucoupsi nous moissonnons de vos biens temporels ? " Et encore : " Qui planteune vigne et ne mange pas de son fruit? " (I Cor. IX, 7, 11.) Cependant,la connaissance qu'il avait de l'excellence de cette vertu le détermineà en parler encore à la fin de cette épître.

Le mot de " collecte " qu'il met tout en commençant fait déjàenvisager la chose comme légère et facile; puisque tous contribuentà l’oeuvre, la charge qui en résultera pour chacun ne pourraqu'être légère. Après avoir parlé dela collecte, il ne dit pas tout aussitôt : Que chacun de vous mettede côté chez soi, comme il était naturel de dire, non,il a soin de dire auparavant : Faites comme j'ai ordonné aux Eglisesde Galatie. Mentionner les bonne œuvres des autres était un bonmoyen d'exciter leur zèle par l'émulation. Et remarquez commeil introduit cette mention sous forme de récit; c'est un procédéqu'il met encore en couvre dans son épître aux Romains. Ilsemble ne vouloir que leur parler du motif de son départ pour Jérusalem,et il prend de là occasion de se jeter sur le sujet de l'aumône: " Maintenant ", dit-il, " je m'en vais à Jérusalem pourle service des saints. Car il a dit à la Macédoine et àl'Achaïë de faire quelques aumônes en commun aux. pauvresd'entre les saints". (Rom. XV, 25, 26.) Il excitait les Romains par l'exempledes Macédoniens et des Corinthiens , et ceux-ci par l'exemple desGalates. — " Faites ", dit-il, " comme j'ai ordonné aux Eglisesde Galatie ". Les Corinthiens n'auraient-ils pas rougi de rester inférieursaux Galates? Et il ne dit pas : J'ai persuadé, j'ai conseillé,mais : "J'ai ordonné ", ce qui marque plus l'autorité. Etil ne cite pas seulement une ville, ni deux, ni trois, mais toute une nation.C'est un moyen. qu'il emploie également quand il traite des questionsdogmatiques : " Comme je l'enseigne ", dit-il, " dans toutes les églisesdes saints " . Que si l'exemple est efficace pour établir la foides dogmes, il le sera bien davantage encore pour exciter l'émulationdes bonnes oeuvres.

Mais qu'avez-vous ordonné, dites-moi, bienheureux apôtre?"Que le premier jour de la semaine ", c'est-à-dire le dimanche," chacun de vous mette quelque chose à part chez soi, amassant selonsa bonne volonté (2) ". Remarquez comme il sait les exciter mêmepar la circonstance du temps; car ce jour qu'il indique était propreà porter à l'aumône. Souvenez-vous, semble-t-il dire,quels bienfaits vous avez reçus ce jour-là. Les biens ineffables,et la racine et le principe de notre vie, c'est once jour qu'ils nous ontété donnés. C'est encore par une autre raison quece jour augmente le zèle charitable; il est le jour du repos etde la suspension de tous les travaux. Une âme affranchie de toutembarras d'affaires, en devient plus prompte et plus apte à pratiquerl'aumône. De plus, la participation aux mystères redoutableset immortels met dans l'âme beaucoup de zèle. En ce jour donc," que chacun de vous "; non un tel et un tel, mais "chacun de vous ", quelqu'il soit, pauvre ou riche; la femme ou l'homme; l'esclave ou l'hommelibre mette à part chez soi. Il ne dit pas: Que chacun porte àl'Eglise, de peur que l'on n'eût honte de donner peu; mais aprèsque ces petites sommes mises à part peu à peu en auront faitune un peu plus considérable, alors, quand je serai venu, qu'onme l'apporte. En attendant, mettez à part chez vous quelque chose,et faites de votre maison une église, le coffret qui recevra vosaumônes sera le tronc. Devenez le gardien d'un argent sacré,faites-vous spontanément économe des pauvres. C'est votrechanté qui vous confère ce sacerdoce. Les troncs qui sontdans nos églises sont encore une marque de cette ancienne coutume.Mais hélas ! le signe seul reste, la chose ne. se voit plus nullepart. Je sais que la plupart de ceux qui sont ici me blâmeront encorede parler sur ce sujet; je les entends déjà me dire : Epargnez-nousces désagréables , ces fâcheux discours. Laissez celaà la volonté de chacun, et que chacun suive le mouvementde son coeur; ce que vous dites maintenant ne sert qu'à nous couvrirde honte et de confusion. — Mais je ne tiens aucun compte de ces remontrances.Saint Paul ne craignait pas de se rendre importun sur ce sujet, ni de tenirle langage de ceux qui mendient. Si je vous disais : Donnez-moi, àmoi, et déposez vos aumônes dans ma maison, il y aurait peut-êtresujet de rougir ; ou plutôt il n'y aurait pas même alors sujet," car ", dit (599) l'apôtre, " ceux qui servent à l'autelvivent de l'autel ". (I Cor. IX, 13.)

2. Toutefois on pourrait me reprocher de prêcher pour moi. Aulieu que maintenant c'est pour les indigents que je demande, ou pour mieuxdire, ce n'est pas pour les indigents ; c'est, pour vous qui donnez : c'estpourquoi je parle avec une entière liberté. Quelle hontey a-t-il à dire :Donnez au Seigneur qui a faim; revêtez-lelorsque vous le rencontrerez nu ; recevez-le chez vous quand il est sansasile? Votre Seigneur ne rougit pas de dire à la face de la terre: " J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger " (Matth.XXV, 42) ; lui qui ne manque de rien et qui n'a rien à désirer.Et moi je rougirais et je n'oserais parler ! A Dieu ne plaise ! Ce seraitune suggestion diabolique qu'une telle honte. Je ne rougirai donc pas,mais je parlerai en toute liberté et je dirai : Donnez àceux qui ont besoin, élevant la voix plus haut que les indigents.Si je pouvais être convaincu par quelqu'un de chercher mon intérêten parlant de la sorte , et de faire mes propres affaires sous le prétextede faire celles des pauvres, ce ne serait pas, assez de la. honte pourme punir , il faudrait toutes les foudres du ciel, car il ne mériteraitpas de vivre, celui qui commettrait une telle indignité.

Mais si, par la grâce de Dieu, ce n'est point pour nous-mêmesque nous vous importunons; si nous vous annonçons gratuitement l'Evangile,non à la vérité en travaillant de nos mains commePaul, mais en vivant de nos biens propres, je dirai en toute liberté: Donnez à ceux qui ont besoin , et je ne cesserai de le redire,et ceux qui ne donneront pas, je serai leur accusateur infatigable. Sij'étais général et que j'eusse sous moi des soldats,je n'aurais pas boute de demander des vivres pour mes soldats. D'ailleursje désire extrêmement votre salut. Mais afin que mon discourssoit plus efficace; je vais m'adjoindre saint Paul et vous dire avec lui: " Que chacun de vous mette à part chez soi, et qu'il amasse selonqu'il aura " prospéré ". Voyez comme il évite d'êtreindiscret et à charge ! Il ne dit pas: Donnez telle ou telle somme,mais : " Ce qui vous plaira ", que ce soit beaucoup, que ce soit peu. Ilne dit pas : Que chacun donne ce qu'il aura gagné, mais " Selonqu'il aura prospéré ", pour montrer que c'est de Dieu quenous tenons ce que nous donnons. Autre moyen de faciliter l'aumônequ'il conseille: il n'ordonne pas qu'on la donne tout entière, d'uncoup, mais qu'on l'amasse petit à petit, de manière que ladépense s'effectue sans peine et passe pour ainsi dire inaperçue.Voilà pourquoi il ne demande pas qu'on dépose l'aumônesur-le-champ; mais il indique un long délai. La raison qu'il donnede cette mesure est celle-ci : " Afin qu'on n'ait pas à faire lacollecte lorsque j'arriverai " c'est-à-dire, afin que vous ne soyezpas obligés de recueillir les aumônes dans le temps mêmeoù il faudra les apporter. Nouveau motif qui ne devait pas médiocrementles exciter; l'attente de Paul était bien propre à augmenterleur zèle.

" Lorsque je serai arrivé, j'enverrai des hommes choisis pairvous, et à qui je donnerai des lettres, porter votre charitéà Jérusalem (3) ". Il ne dit pas: J'enverrai un tel et untel, mais : Des hommes que vous aurez choisis vous-mêmes afin quel'on n'ait pas le moindre soupçon. Voilà pour quelle raisonil leur remet le choix de ceux qui porteront l'argent. Il se garde biende leur dire : à vous de donner votre argent, à d'autresle droit de choisir ceux qui le porteront. Ensuite pour montrer qu'il nelaisse pas de s'occuper de cette bonne oeuvre, il parle des lettres qu'ildonnera aux porteurs, il dit: " J'enverrai avec des lettres ceux que vousaurez choisis ", comme s'il disait : Je serai moi-même avec eux,je participerai à la mission par le moyen de mes lettres. Il nedit pas : Je les enverrai porter votre aumône, mais " votre charité", pour relever par ce terme la grandeur de leur action et du gain quileur en revient. Ailleurs il donne à l'aumône les noms debénédiction et de communication, l'un pour corriger la négligence,l'autre pour abaisser l'orgueil nulle part il ne se sert du mot d'aumône.

" Que si la chose mérite que j'y aille moi-même, ils viendrontavec moi (4) ". Ici encore l'apôtre engage les Corinthiens àdonner largement. Si vos charités sont assez considérables,veut-il dire, pour que ma présence soit nécessaire, je nerefuserai pas d'y aller. Il n'a pas promis cela tout d'abord, il n'a pasdit quand je serai arrivé, je porterai l'argent. S'il eûtpromis cela dès le commencement, l'effet n'eût pas étéle même. Mise où elle se trouve, cette promesse est parfaitementà sa place. Ainsi dès le commencement ce n'est pas une promesseformelle, mais ce n'est pas non plus (600) un silence absolu, car l'apôtrese met déjà en avant en disant: " j'enverrai ". Et encoreen dernier lieu il ne parle que conditionnellement, tout dépendrad'eux-mêmes : " Si la chose le mérite ", dit-il. Il dépendaitd'eux assurément de donner une somme assez grosse pour que l'apôtrecrût qu'elle vaudrait la peine qu'il s'en chargeât.

" Or, j'irai vous voir quand j'aurai passé par la Macédoine(5)". Ceci, l'apôtre l'a déjà dit plus haut, mais aveccolère; car il ajoutait : " Et je connaîtrai non les discoursdes orgueilleux, mais leur vertu ". (I Cor. IV, 19.).Ici il parle avecplus de douceur, afin qu'ils désirent sa présence. Et pourqu'ils ne disent pas : Pourquoi donc nous préférez-vous lesMacédoniens, il ne met pas : Quand j'aurai été enMacédoine, mais : " Quand j'aurai passé par la Macédoine,car je passerai par la Macédoine. Peut-être que je séjourneraichez eux, et que j'y passerai l'hiver (6) ". Mon dessein n'est pas de vousvoir seulement en passant, je veux m'arrêter chez vous et y séjourner.Il était à Ephèse lorsqu'il écrivait cetteépître, et c'était pendant l'hiver. C'est pourquoiil dit : " Je demeurerai à Ephèse jusqu'à la Pentecôte(8) ". Ensuite , j'irai en Macédoine, et après l'avoir traversée, j'irai vous voir l'été ; et peut-être passerai-jel'hiver chez vous.

3. Mais pourquoi saint Paul dit-il "peut-être ", sans rien assurerde positif? Parce qu'il ne prévoyait pas tout, et cela utilement.C'est pourquoi il n'affirme pas absolument, de sorte que s'il en arrivaitautrement, il aurait recours pour se défendre à sa promesseconditionnelle, et à l'autorité du Saint-Esprit: gui àson, gré conduisait l'apôtre, et ne le laissait pas toujoursaller où il aurait voulu. Il le témoigne, dans sa secondeépître, lorsque pour justifier son retard , il dit : " Ouquand je prends une résolution, cette résolution n'est-ellequ'humaine, et trouve-t-on ainsi en moi le oui et le non ". (II Cor. XI,17.) — " Afin que vous me conduisiez au lieu où je pourrai aller". Ceci témoigne encore de la charité de l'apôtre etde son grand-amour pour ses disciples. — " Car je ne veux pas cette foisvous voir seulement en passant , et j'espère demeurer assez longtempschez vous, si le Seigneur le permet (7) ". Ces paroles qui sont l'expressionde sa charité, tendent aussi à faire trembler les pécheurs,non pas ouvertement, mais seulement sous prétexte d'amitié.— " Je demeurerai à Ephèse jusqu'à la Pentecôte". Il leur fait part exactement de tous ses desseins et familièrementcomme à des amis. Car c'est encore une marque d'amitié qu'illeur donne, de leur dire la raison pourquoi il n'a pas encore étéles voir, pourquoi il diffère, et en quel lieu il demeure. — " Carune grande porte s'y ouvre, visiblement devant moi, et il s'y élèvecontre moi beaucoup, d'ennemis " (9), Une grande " porte " et " beaucoupd'ennemis ", comment ces choses vont-elles ensemble? Les ennemis s'élèventprécisément -parce que. la foi est grande, . parce qu'elletrouve une grande et large entrée. Qu'est-ce à dire une grandeporte?. c'est-à-dire que beaucoup sont tout prêts àembrasser la. foi, beaucoup sont sur le point, de s'approcher de Dieu etde se convertir. Une large entrée se présente, parce quel'âme de ceux qui s'approchent est mûre pour la soumissionà la foi. Le démon voyant que tant d'hommes allaient l'abandonner,soufflait partout sa fureur. Cette double raison engageait donc saint Paulà demeurer là : beaucoup de fruit d'un côté,et de grands combats de l'autre. Il encourageait aussi beaucoup les Corinthiens,en leur disant que la parole de Dieu croissait et fructifiait de toutepart avec facilité. Si beaucoup d'ennemis se soulevaient contreelle, c'était une preuve de plus du progrès de l'Evangile.Car le démon n'est jamais plus en colère que lorsqu'on luienlève beaucoup de dépouilles.

Faisons- de même , et lorsqu'il s'agira de . quelque grande et.généreuse entreprise à exécuter, ne regardonspas à la peine qu'elle , causera ; mais aux fruits qu'elle produira.Voyez Paul en effet, il ne s'effraye et ne se rebute de rien, quelque nombreuxque soient les ennemis; mais parce qu'une large porte s'ouvre àla foi, il persévère ; il demeure à sa tâche.Comme je l'ai dit, la multiplicité des ennemis n'était qu'unsigne que le démon se sentait dépouillé. Ce n'estpas par de petites ou de mauvaises actions que l'on excite la fureur dece monstre. Lors donc que vous voyez un homme juste et qui fait de grandeschoses, souffrir toute espèce de traverses, n'en soyez pas étonnés.Il faudrait plutôt s'étonner si, recevant tant de coups douloureux,il restait néanmoins tranquille et souffrait doucement ses blessures.Vous étonnez-vous lorsqu'un serpent que l'on excite en le piquant,s'exaspère et se jette sur celui qui le pique? Il n'y a pas de serpentsi (601) âpre que le démon, il se jette sur tous, et tel qu'unscorpion irrité il se dresse en agitant un dard empoisonné.Que cela ne vous trouble point. Un soldat victorieux ne revient pas d'unesanglante mêlée sans être couvert de sang, . sans rapporterdes blessures. Lors .donc que vous voyez quelqu'un qui fait l'aumône,qui pratique toute espèce, de bonnes oeuvres et porte ainsi àla puissance du démon des. coups mortels, ne vous étonnezpoint s'il tombe dans les tentations et les dangers. Si la tentation estvenue l'assaillir, c'est précisément parce qu'il a portéde rudes coups au démon. Et pourquoi, dira-t-on, Dieu permet-ilque le juste soit tenté? Afin que sa couronne en soit embellie,afin que le démon voie aggraver sa défaite.. L'homme quiayant Suivi le chemin de la vertu est arrivé à l'épreuveet qui remercie Dieu de tout, celui-là inflige au démon descoups terribles. C'est déjà beaucoup, pendant que le souffle.de la bonne fortune gonfle nos voiles de rester toujours fidèleà l'aumône et à toute espèce de vertu ; maisc'est beaucoup plus de persévérer dans cette. belle conduiteen dépit de tous les maux. C'est celui-là surtout qui travailleen vue de Dieu.

Ainsi donc, mes frères,, dans les dangers et dans les peinesrestons plus que jamais attachés à la vertu. La vie présenten'est pas le temps de la récompense.. Ne réclamons donc pasla couronne dès ici-bas, pour ne pas amoindrir notre récompenseau jour des couronnes. De même que pour les ouvriers, ceux qui se.nourrissent en travaillant reçoivent un salaire plus élevé,tandis que le salaire de ceux qui sont nourris par les personnes qui lesemploient se trouve notablement amoindri; de même parmi les saints,celui qui aura subi mille épreuves en pratiquant la vertu reçoitla récompense entière, et une rémunérationplus considérable, non seulement pour les bonnes oeuvres qu'il afaites, mais encore pour les maux qu’il a soufferts. Au contraire, celuiqui passe ses jours dans le relâchement,et la mollesse ne reçoitpas à beaucoup près d'aussi brillantes couronnes là-haut.Ne cherchons donc pas ici-bas notre récompense, mais soyons au comblede la joie lors"il nous arrive de souffrir en faisant le bien.

4. Et pour rendre ce que je dis plus sensible, supposons deux riches,tous deux compatissants et généreux envers les pauvres. Quel'un demeure en possession de ses richesses, qu'il jouisse de toutes lesprospérités; que l'autre tombe dans la pauvreté etdans les maladies, et dans les malheurs, et que cependant il rende grâcesà Dieu. .Lorsqu'ils s'en iront là-haut, lequel des deux recevrala récompense la plus grande? N'est-il pas clair que c'est celuiqui aura été exercé par la maladie et l'infortune,puisqu'il n'aura montré aucune faiblesse dans une vie toujours vertueuseet cependant durement éprouvée? Celui-ci est la statue dediamant, celui ci est le serviteur de bonne volonté. Si ce n'estpas même dans l'espoir du royaume qu'il faut opérer. le bien,mais dans l'intention de plaire a Dieu, que mérite celui qui, parcequ'il ne reçoit pas dès ici-bas le prix de sa bonne conduite,se relâche dans la pratique. de la vertu ? Ne nous troublons doncpas, lorsque -nous voyons qu'un tel qui invitait les veuves, qui recevaitles voyageurs, a perdu sa maison consumée par l'incendie, ou éprouvéquelqu'autre malheur, et en effet il recevra pour cela une récompense.Job lui-même est devenu moins célèbre par ses aumônesque par les épreuves qui survinrent. On méprise au contraireses amis, on les regarde comme des gens de rien, parce qu'ils cherchaientici les récompenses temporelles et que d'après ce principeils condamnaient injustement le juste.

Ne cherchons donc pas ici-bas notre récompense, devenons pauvreset indigents. Il est d+e la dernière folie , quand on nous proposele ciel et ce qui est au dessus pour prix de nôtre vie, d'abaisser.ses regards aux choses de. la terre. Ne faisons pas ainsi, et de quelquemalheur que nous puissions être surpris, suivons Dieu. sang nouslasser, et suivons le conseil de saint Paul, ayons un tronc des pauvresdans notre maison, qu'il soit placé près de l'endroit oùvous vous tenez pour prier ; et chaque fois que vous entrez pour fairevotre prière, déposez d'abord votre aumône, et ensuitefaites monter votre oraison; et de même que vous ne voudriez pasvous mettre en prière sans vous être auparavant lavéles mains, de même ne priez pas sans avoir fait l'aumône. Cen'est pas une chose moins utile d'avoir ainsi une aumône cachéeque d'avoir l'Evangile suspendu auprès de son lit.

Si vous suspendez l'Evangile et que vous ne le pratiquiez pas, il nevous en reviendra pas grand'chose. Avec ce petit coffre vous avez une armecontre le démon, la prière que vous (602) faites auprèsa des ailes, vous sanctifiez votre maison, en y tenant en réserveles aliments du' Roi éternel. Mettez votre lit à côtéde ce coffret, et nul fantôme ne troublera vos nuits, pourvu quevous n'y mettiez rien qui vienne de l'injustice. Car cet argent est destinéà l'aumône, et l'aumône ne peut avoir la cruautépour son principe. Voulez-vous que je vous montre où il faut prendrede quoi donner cette aumône pour la rendre facile dans la pratique?Vous êtes artisan, serrurier, cordonnier, ouvrier en cuir ou en quoique ce soit, vous vendez quelque produit de votre art, levez les prémicesdu prix en l'honneur de Dieu, jetez-en une parcelle en l’honneur de Dieu,partagez avec Dieu en lui donnant la moindre partie. Je ne vous demandepas beaucoup, pas plus qu'on ne demandait aux juifs qui étaientencore peu avancés dans la sagesse et même remplis de défauts.Nous qui attendons le ciel, ne devrions-nous pas rougir de ne pas. faireautant qu'eux ! Ne prenez pas ce que je vais dire pour une loi, ni commeune défense que je vous ferais de donner plus, mais je ne croispas que vous deviez donner moins, de la dixième partie de ce quevous avez. Faites cela non-seulement lorsque vous vendez, mais lors, même, que vous achetez. Que ceux qui reçoivent des rentes et des revenusgardent aussi cette loi ; enfin qu'elle soit générale pourtous ceux qui reçoivent de l'argent: par des voies justes. Quantaux usuriers, je ne m'adresse pas à eux, ni aux soldats qui s'enrichissentpar des concussions, et qui trafiquent de la misère des autres.D'une semblable source, Dieu ne veut rien recevoir; je dis ces choses àceux qui s'enrichissent noblement. Une fois que nous avons pris cette habitude,nous sommes toujours aiguillonnés par notre conscience, lorsque,nous abandonnons cette loi ; nous reconsidérons plus la pratiquecomme difficile, petit à petit nous irons plus loin, et aprèsnous être appliqués au mépris des richesses, et avoirarraché de nos coeurs cette racine de tous les maux, nous passeronscette vie dans une paix tranquille, et nous jouirons ensuite d'une autrequi ne finira pas, et que je prie Dieu de nous accorder à tous,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneuret l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLIV

QUE SI TIMOTHÉE VOUS VA TROUVER, AYEZ SOINQU'IL SOIT EN SÛRETÉ PARMI VOUS. (CHAP. XVI, VERS. 10, JUSQU'ÀLA FIN.)

1. On trouvera peut-être cette recommandation peu digne du couragede Timothée. Mais c'est moins dans l'intérêt de Timothéequ'elle a été faite que dans celui des Corinthiens; parceque les piégés qu'ils lui eussent peut-être tendusauraient causé leur propre ruine. Quant à Timothée,il était toujours porté à se jeter au milieu des périls." Il m'a ( 603) servi ", dit ailleurs l'apôtre, " dans la prédicationde l'Evangile , comme un fils servirait son père ". (Phil. II, 22)insolents à l'égard du disciple, ils le fussent devenus àl'égard du maître lui-même , c'est là ce quePaul veut prévenir par ces paroles : " Ayez soin qu'il soit en sûretéparmi vous ". C'est-à-dire, qu'aucun de ces pécheurs désespérésne s'élève contre lui. Timothée devait probablementajouter; de vive voix, des réprimandes à celles qui étaientcontenues: dans la lettre apostolique et sur les mêmes sujets. C'étaitdu reste la raison pour laquelle l'apôtre annonçait, qu'ill'envoyait. " Je vous envoie Timothée", dit-il, " qui vous ferasouvenir de mes voies en Jésus-Christ, et de ce que j'enseigne partoutdans toute l'église". (I Cor. IV, 17.) Paul craint donc que cesCorinthiens, fiers de leur noblesse et de leurs richesses, confiants dansl'appui de la multitude et dans leur sagesse selon le monde, n'en viennentà s'insurger contre son disciple; qu'ils ne le méprisent,qu'ils ne lui tendent des embûches, et, qu'exaspéréspar les réprimandes du maître et du disciple, ils n'en demandentraison à celui-ci et né s'en vengent sur lui. Voilàpourquoi il leur écrit cette parole : " Ayez soin qu'il soit ensûreté parmi vous ". Ne venez pas m'alléguer les païenset les infidèles. C'est pour vous que j'écris toute cetteépître , ainsi j'attends cela de vous: C'étaient euxaussi qu'il avait. effrayés dès le commence ment. Tel estle sens de ce mot : " parmi vous".

Il l’accrédite ensuite en le louant de la manière dontil s'acquitte de son ministère " Parce que ", dit-il, " il travailleà l'oeuvre du Seigneur ". Ne considérez pas qu'il n'est pasriche, ni savant, ni âgé, mais considérez sa missionet ses oeuvres. " Parce qu'il travaille à l'oeuvre du Seigneur".Cela seuil lui tient lieu de noblesse, de richesse, d'âge et de science.Saint Paul ne s'en tient pas là, mais il ajoute : " Aussi bien quemoi ". Il a déjà dit plus haut : " Il est mon Fils bien-aiméet fidèle dans le Seigneur ; il vous fera souvenir de mes voiesen Jésus-Christ ". Or, il était jeune et chargé seulde la correction d'un grand peuple , deux circonstances propres àlui attirer le mépris des Corinthiens , saint Paul le prévientet dit : " Que. personne ne le méprise (11)". Il demande quelquechose de plus , il veut qu'on l'honore : "Mais reconduisez-le en paix ",c'est-à-dire en toute tranquillité, saris susciter de disputesni de querelles, en lui témoignant, non des inimitiés etdes haines, mais de la soumission et de l'honneur, en l'écoutantcomme un maître. " Afin qu'il vienne me trouver, parce que je l'attendsavec nos frères ". Ceci est encore dit pour effrayer les Corinthiens.C'est afin qu'ils sachent que Timothée ne manquera pas de lui rapportercomment il aura été traité par eux, et que cette penséeles rende plus honnêtes à son égard, que l'apôtreajoute : " Car je l'attends ". Il leur montre aussi par là mêmela considération dont Timothée est digne, puisque, devantfaire un voyage, il l'attendait. pour l’emmener avec lui? de plus, c'étaitleur témoigner de la charité que de leur envoyer un hommequi lui était si utile. — " Pour ce qui est de mon frèreApollon, je l'ai fort prié devons aller voir avec quelques-uns denos frères (32) ". Il paraît qu'Apollon était fortinstruit et bien plus âgé que Timothée. Les Corinthiensauraient pu dire : Pourquoi donc nous a-t-il envoyé un jeune hommefait? Saint Paul va au-devant de cette plainte en donnant à Apollonle nom de frère, et en leur disant qu'il l'a fort prié deles aller voir. Afin que l'on ne croie pas qu'il a préféréTimothée et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas envoyéApollon, ce qui aurait excité la jalousie, il ajoute : " Je l'aifort prié d'y aller ". Quoi donc? Apollon n'aurait pas cédé,n'aurait pas consenti? Il aurait contesté, il aurait résisté? Saint Paul ne dit pas cela ; il veut se disculper sans accuser Apollon,et il dit : " Mais enfin, il n'a pas cru devoir se rendre près devous présentement ". Ensuite, afin qu'on ne dise pas: Ce n'est làqu'un subterfuge et un. prétexte , il ajoute : " Il ira vous voir,lorsqu'il en trouvera l'occasion favorable ".

C'est là un mot d'excuse en faveur d'Apollon, qui a aussi poureffet d'adoucir le regret qu'avaient les Corinthiens de ne pas le voirvenir, en leur faisant espérer qu'il viendrait bientôt. Puisil leur montre qu'ils doivent mettre l'espoir de leur salut non pas seulementdans leurs maîtres , mais surtout en eux-mêmes, et il dit :" Soyez vigilants, demeurez fermes dans la foi (13) ". Dans la foi, nondans la sagesse humaine; ce né serait plus là se tenir fermes,mais se précipiter. Garder ta foi, c'est rester debout. — " Agissezen hommes de coeur ; armez-vous de force et de vigueur. Faites avec charitétout ce que vous faites (14) ". (604) En parlant ainsi il semble les exhorter,mais dans le fond il leur reproche leur négligence. Leur dire commeil fait, de " veiller, de se retenir fermes, de montrer du courage et dela vigueur ", d'agir en tout avec charité, c'est supposer qu'ilssommeillent, qu'ils sont chancelants, qu'ils sont amollis, qu'ils sontdivisés. — " Veillez, et tenez-vous termes " est dit pour les mettreen garde contre les trompeurs, " soyez des hommes de coeur ", contre ceuxqui tendaient des piéges ; " faites avec charité tout ceque vous faites ", contre ceux qui tentaient de les diviser, en factions,car la charité est le lien de toute perfection, ainsi que la racineet la source de tous les biens. Mais que veut dire cette. parole : " Faitestout avec charité? " C'est-à-dire : soit que vous repreniez,soit que vous commandiez, soit que vous obéissiez, soit que vousappreniez, soit que vous enseigniez, faites avec charité tout ceque vous faites. Cartons les désordres que l'apôtre combat,ne venaient que de ce qu'on avait négligé la charité.Si les Corinthiens l'eussent pratiquée avec plus de soin , ils n'auraientpas connu l'enflure du coeur et ils n'auraient pas dit : Moi je suis àPaul, moi je suis à Apollon. Avec la charité ils n'auraientpoint plaidé devant les tribunaux païens , ou plutôtils n'auraient point plaidé du tout. Avec la charité , l'incestueuxn'eût point touché la femme de son père; les frèresn'auraient point méprisé leurs frères qui étaientfaibles, ils n'auraient point eu d'hérésies parmi eux, ilsn'auraient pas tiré vanité des dons spirituels. Telle estla raison de cette parole : " Faites avec charité tout ce que vousfaites ".

2. " Or vous connaissez ", mes frères, " la maison de Stéphanas, vous savez qu'elle a été les prémices de l'Achaïe,et qu'elle s'est vouée au service des saints (15) ". Saint Paulavait parlé de Stéphanas dès le commencement de cetteépître : " J'ai baptisé ", dit-il, " la maison de Stéphanas". (I Cor. I, 16.) Il dit ici qu'elle est les prémices, non-seulementde Corinthe , mais de toute la Grèce. Et ce n'est pas pour eux unepetite gloire qu'ils aient été les premiers â embrasserla foi de Jésus-Christ. Dans l'épître aux Romains,Paul donne à quelques-uns un semblable éloge : " Ils ontété engendrés même avant moi en Jésus-Christ".Il ne dit point ici qu'ils ont cru les premiers , mais qu'ils ont étéles prémices, ce qui témoigne qu'après avoir reçula foi , ils avaient mené une vie très-vertueuse, montrantpar leurs actions comme par des fruits excellents qu'ils étaientdignes de louange. Pour être appelés prémices, il leurfallait être meilleurs que les autres dont ils étaient lesprémices, tel est donc le témoignage que saint Paul leurrend par cette parole. Car je le répète, ils n'avaient passeulement cru sincèrement, mais ils avaient montré une très-grandepiété, une éminente vertu et beaucoup de zèledans- la pratique de l'aumône. Il fait encore juger de leur piétéd'une autre manière , en donnant à entendre que toute leurmaison était remplie de sainteté ; que leur vie fûtchargée d'une ample moisson de bonnes oeuvres, la suite l'indiqueassez: " Ils se sont voués,", dit l'apôtre; " au service dessaints ". Vous entendez les louanges données à leur hospitalité.L'apôtre ne dit pas. qu'ils servent mais, " qu'ils se sont vouésau service"; ils y ont consacré toute leur vie, ce service est devenuleur occupation, leur profession. " C'est pourquoi je vous supplie d'avoirpour eux la déférence due à des personnes de cettesorte (16) "; c'est-à-dire de les secourir; de les aider, de partageravec; eux la dépense et les soins matériels nécessaires.Car leur peine sera Moins grande lorsqu'ils auront des aides , et l'avantages'en répandra sur plus de personnes. Il ne dit pas simplement :" Travaillez avec eux ", mais " Obéissez-leur en ce qu'ils vouscommandent "; et il entend parler d'une soumission profonde. Et pour quececi ne ressemble pas à une faveur, il ajoute : " Ayez cette mêmedéférence pour tous ceux qui :coopèrent à l'oeuvrede Dieu ",. Que ce soit là , veut-il. dire , Une loi commune , cen'est pas un privilège que j'établis en leur faveur, maisque toute personne qui leur ressemblera jouisse des mêmes avantages.C'est pourquoi avant de les louer, il prend à témoin lesCorinthiens eux-mêmes de ce qu'il va dire : " J'en appelle àvous ; vous connaissez la maison de Stéphanas ". C'est-à-dire: vous savez vous-mêmes comment ils travaillent, et vous n'avez pasbesoin de l'apprendre de nous.

" Je me réjouis de l'arrivée de Stéphanas, de Fortunatet d'Achaïque, parce qu'ils ont suppléé ce que vousn'étiez pas à portée de faire par vous-mêmes.Car ils ont consolé mon esprit et le vôtre (17, 18) ". Commeil était naturel de supposer que les Corinthiens étaientirrités contre ceux-là, parce que chargés de (605)consulter saint Paul touchant les vierges et lés personnes mariées,ils lui avaient en même temps donné avis des disputes et desschismes qui les divisaient, l'apôtre fait tout ce qu'il peut pourles adoucir, en leur disant au commencement de cette épître: " J'ai appris par ceux qui sont de la maison de Chloë ". Il cacheles autres et ne parle que de ceux-ci apparemment les autres l'avaientrenseigné par le moyen de ceux-ci. Lorsqu'il dit : " Ils ont supplééce que vous n'étiez pas à portée de faire par vous-mêmes;ils ont consolé mon esprit et le vôtre ", il fait comprendrequ'ils étaient venus au lieu de tous, et que c'était dansl'intérêt de toute l'Église qu'ils avaient entreprisun si long voyage. Comment donc rendrez-vous commun à tous ce quileur est propre? Ce sera si vous compensez ce qui vous a manquépar l'affection que vous aurez pour eux, par l'honneur que vous leur rendrez.,et par vos bons offices en les recevant charitablement, et en leur faisantpart de vos biens. C'est pourquoi il dit : " Ayez de la considérationpour de telles personnes ". En louant ceux qui sont venus, il n'oubliepas ceux qui les ont envoyés, il lés comprend les uns etles autres dans le même éloge, en disant : "Ils ont consolémon esprit et le vôtre ". Ayez donc une grande considérationpour de telles personnes qui ont laissé pour votre service leurpatrie et, leur maison. Admirez la prudence de l'apôtre; il a soinde montrer que ces personnes ne l'avaient pas obligé lui seul, maisencore tous les Corinthiens, puisqu'ils s'étaient chargésdes intérêts de toute la ville c'était un bon moyenpour les recommander, et pour empêcher les Corinthiens de s'éloignerd'eux, puisqu'en leurs personnes ils avaient tous paru devant saint Paul." Toutes les Eglises de l'Asie vous saluent (19) ". Saint Paul réunittoujours tous les membres de l'Église les uns avec les autres parle moyen de ces salutations. " Aquilas et Priscille vous saluent avec beaucoupd'affection en Notre-Seigneur ". Il demeurait chez eux étant faiseurde tentes comme eux. " Avec l'église qui est dans leur maison ".Grande gloire pour eux d'avoir fait de leur maison une église. "Tous nos frères vous saluent; saluez-vous les uns les autres parun saint baiser (20) ". Ce n'est qu'en cet endroit que l'apôtre,au mot de salutation, ajoute celui de saint baiser. Pourquoi le fait-il?Parce qu'il y avait chez les Corinthiens de profondes divisions et qu'ilsdisaient : " Je suis à Paul, je suis à Apollon, je suis àCéphas, je suis à Jésus-Christ " ; parce que l'unmourait de faim pendant que l'autre était ivre, parce qu'ils selivraient. Aux disputes, aux jalousies, aux procès. Ils se jalousaientaussi les uns les autres au sujet des dons spirituels, et ils en tiraientvanité. Ainsi après avoir travaillé à concilierleurs esprits par ses exhortations, il les prie naturellement de s'unirpar un saint baiser. Le baiser unit étroitement, et de deux corpsn'en fait plus qu'un. Ce mot de " saint " fait voir que le baiser doitêtre exempt de fraude et d'hypocrisie. " La salutation est de mamain à "moi Paul (21)".Ceci témoigne du soin avec lequella lettre a été écrite. C'est encore ce qu'indiquececi: " Si quelqu'un n'aime pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'ilsoit anathème (22)".

3. Par cette seule parole, il effraye tous ceux qui rendaient leursmembres les membres d'une prostituée, ceux qui scandalisaient leursfrères en mangeant des viandes offertes aux idoles, ceux qui sedisaient adeptes de tel ou tel homme, ceux qui ne croyaient pas àla résurrection. Non-seulement il les épouvante, mais illeur montre la voie de la vertu et la source du mal. Car, comme une charitéforte et active éteint toutes les espèces de péchéset les détruit, de même une charité faible et languissanteles fait tous naître. " Maran Atha ". Pourquoi ce mot? pourquoi seservir d'un mot hébreu? Parce que l'orgueil était le principede tous les maux qu'il combattait. La sagesse humaine dont ce peuple sepiquait était la cause de cet orgueil, d'où venait tout lemal et en particulier les schismes qui déchiraient l'Églisede Corinthe. Pour mieux réprimer ce faste, l'apôtre ne veutpas même se servir d'un mot grée, mais il se sert d'un mothébreu, montrant que loin de rougir de la simplicité et dela rudesse du langage, il s'en faisait gloire et l'affectait. Mais quesignifie " Maran Atha? " il signifie, Notre-Seigneur est venu. Et pourquoidit-il cela? Pour confirmer la foi de l'incarnation, d'où il tiraitles preuves de la résurrection. De plus il voulait encore les fairerougir, comme s'il leur disait. Le Seigneur de tous s'est abaisséjusqu'à s'incarner, et vous, vous restez toujours dans le mêmeétat, vous persistez toujours dans le péché. Et vousne tremblez pas à la pensée de la charité excessivede Dieu, principe de tous nos biens ! Songez-y seulement, et cela suffirapour vous (606) faire avancer dans la vertu, et pour supprimer entièrementle péché.

" Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avecvous (23) ". Il est d'un pasteur d'aider les âmes, non-seulementde ses exhortations, mais de ses prières. " Ma charité estavec vous tous en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen. (24) ". Pourn'avoir pas l'air de les flatter en finissant par ce témoignaged'affections, il dit " en Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Son amourn'a rien d'humain, ni de charnel; il est tout spirituel, et par conséquenttrès-sincère. Le terme dont il se sert témoigne unvif amour. Séparé d'eux par la distance des lieux, il étendles bras de sa charité pour les embrasser de loin. Ma charité,dit-il, " est avec vous tous", c'est comme s'il disait : Je suis avec voustous. Il ne pouvait mieux leur témoigner qu'il ne leur avait rienécrit par aigreur et par colère, mais uniquement par le zèlequ'il avait de leur salut, puisqu'après une si longue réprimandequ'il leur avait adressée, il ne ressentait contre eux aucune aversion,mais au contraire il les aimait et les embrassait malgré la distancepar le moyen de ses lettres qui portaient au milieu d'eux son âmeet son coeur. C'est ainsi que doit agir celui qui corrige les autres. Quandon corrige par un mouvement de colère, on satisfait simplement sa,passion. Mais quand après avoir corrigé celui qui pèche,on lui témoigne de la charité, on lui prouve par làque tout ce qu'on a dit pour réprimander, venait d'un sentimentd'affection.

Ayons soin, mes frères, de garder cet esprit de douceur en nousreprenant les uns les autres. Que l'on fasse des remontrances sans se fâcher,Autrement ce ne serait plus de la correction, mais de la passion. Que d'unautre côté celui qui est repris, ne se fâche pis; onveut le guérir et non le blesser. Les médecins quelquefoisappliquent le fer et le feu, et personne ne les condamne, quoiqu'ils n'arriventpas toujours au point qu'ils s'étaient proposé; et malgréla douleur que leur fait éprouver ce traitement, les malades reconnaissentpour leurs bienfaiteurs ceux qui les y soumettent; combien celui qui reçoitune réprimande doit-il plus entrer dans ce sentiment, et regardercomme un médecin et non comme un ennemi la personne qui le corrige?Et nous qui reprenons les autres, faisons-le avec beaucoup de douceur,avec beaucoup de tact. Si nous voyons faillir notre frère, suivonsle conseil du Sauveur, ne rendons pas publique la réprimande quenous lui adressons, faisons-la seul à seul, sans paroles amères,sans insulter le pauvre malheureux, qui est par terre, mais avec douleuret en nous apitoyant sur son sort. Montrons-nous tout prêts àbien accueillir nous-même la réprimande toutes les fois quenous la mériterons par nos fautes.

Pour rendre plus clair ce que je dis, faisons une supposition. Car Dieunous garde que ce que nous allons dire pour exemple devienne jamais quelquechose de réel ! Supposons qu'un de nos frères habite avecune vierge, il aura beau être honnête et chaste il n'éviterapas les mauvais bruits. Si donc vous entendez parler. de cette cohabitationdans le monde, ne méprisez pas ce. que l'on en dit. Ne dites pointEst-ce que cet homme n'est pas sage, et, ne sait-il pas ce qui. lui estexpédient? Fais-toi aimer sans raison , mais sans raison ne te faispas haïr, dit-on. Qu'ai-je affaire de m'attirer d'es inimitiéslorsque ce n'est point nécessaire? Ce langage plein de délireconviendrait aux bêtes ou plutôt aux démons. Ce n'estpas s'exposer à l'inimitié sans raison que de s'y exposerpour faire une juste correction, puisqu'on y gagne les plus grands bienset d'ineffables récompenses. Si vous me dites : Mais quoi, cet hommen'a-t-il pas la raison pour se conduire? Je vous répondrai qu'ilne l'a plus, et que l'enivrement de sa passion la lui a ôtée.Si devant les tribunaux civils ceux qui ont souffert une injustice sontincapables de parler pour eux-mêmes à cause de la colèrequi les trouble, lorsque cependant ce n'est pas un trimé que deressentir une injure, combien plus encore sera troublée la raisonde ceux qui sont en proie à quelque habitude mauvaise ? Je soutiensdonc que, quand même cet homme aurait de la raison autant et plusque vous ne dites, sa raison est au moins endormie maintenant. Quoi deplus sage que David, qui disait à Dieu : " Vous m'avez révéléles secrets de votre sagesse". (Ps. L, 8.) Cependant lorsqu'il eut regardéavec des yeux injustes la femme d'Urie, alors, selon .ce qu'il dit lui-même,il lui arriva ce qui arrive d'ordinaire aux navigateurs lorsque la merdevient furieuse : " Toute sa sagesse fut engloutie". (Ps. CVI, 27.) Etil fallut qu'une main étrangère viril; le, sauver de ce naufrage,car pour lui, il ne s'apercevait pas même qu'il était tombéau fond de l'abîme. C'est pourquoi, en déplorant (607) sespéchés, il disait: "Mes iniquités, comme un lourdfardeau , se sont appesanties sur moi : La pourriture et la corruptionsont entrées dans mes plaies à cause de mon ignorance ".(Ps. XXXVII, 5, 6.)

4. Ainsi donc celui, qui pèche n'a point sa raison; il est plongédans l'ivresse, et dans les ténèbres. Ne dites donc pas qu'ilest assez sage pour se conduire; ne dites pas non plus : " Ce n'est pointlà mon affaire, chacun portera son fardeau ". (Gal. VI, 5.) C'estun grand , péché pour vous, lorsque voyant quelqu'un quis'égare, vous ne le remettez pas dans la bonne voie. Si d'aprèsla loi des Juifs il n'était pas permis de laisser périr,sans lui porter secours, la bête de somme de son. ennemi , quel pardonpourra espérer celui qui voit périr sans s'en mettre en peine;non la bête de somme ni même l'âme de son ennemi , maisl'âme de son ami? Il ne suffit pas pour nous excuser que cet hommeait sa raison ; puisque nous qui avons l'habitude d'exhorter les autres,.nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes, de sorte que nousavons besoin de recourir aux lumières, des autres. Lors donc quequelqu'un pèche, considérez qu'il est plus naturel qu'ilreçoive de vous que de lui-même le bon conseil dont il a besoin,et ne dites pas : Qu'ai-je besoin de me mêler de cela? Craignez dedire cette parole en vous souvenant de celui qui le premier a osédire-: " Suis-je le gardien de mon frère ? " Ce dernier mot équivautà celui-là. Tous nos maux viennent précisémentde ce que nous traitons comme étrangers les membres de notre corps.Que dites-vous? Vous n'avez pas à vous occuper de votre frère?Mais qui donc s'en occupera? Sera-ce l'infidèle, lui qui se réjouitde sa chute et y insulte avec outrage? Sera-ce le démon, lui quile pousse et le fait tomber?

Mais, dites-vous, je donne les conseils qu'il faut, et ce que je disne sert à rien. — Et comment savez-vous que cela ne sert àrien ? N'est-il pas de la dernière folie, lorsque l'événementest incertain, de s'exposer à un péché certain deparesse et de négligence ? Dieu lui-même qui connaîtl'avenir, n'a-t-il pas souvent donné des avertissements qui ontété inutiles ? Cependant les a-t-il moins donnés,quoiqu'il sût qu'on ne les écouterait pas? Si donc Dieu nelaisse pas que de donner des avertissements qu'il prévoit devoirrester inutiles, quelle sera votre excuse, vous qui ignores absolumentl'avenir et qui néanmoins vous laissez aller à la défaillanceet à la torpeur? Beaucoup pour avoir essayé ont réussi;souvent même c'est lorsqu'on a le plus lieu de désespérerque l'on obtient le succès le plus complet. Et quand mêmevous travailleriez en vain, vous .feriez au moins ce que vous devez. Nesoyez donc point inhumain , sans entrailles, négligent. Car cesexcuses que vous donnez sont des marques de votre cruauté et devotre négligence, lugez-en vous-même. Pourquoi, en effet,lorsqu'un membre de votre corps souffre, ne dites-vous pas : Qu'ai-je affairede m'en occuper? Et qu'est-ce qui me prouve que si je m'en occupais, ilguérirait? Même en supposant que vous n'atteindrez pas lebut, ne faites vous pas tout au monde pour n'avoir pas à vous reprocherd'avoir rien négligé de ce qui devait être fait? Est-iljuste, quand on prend tant de soin des membres de son corps, de négligerles membres de Jésus-Christ? Est-ce même pardonnable? Carsi je ne puis vous fléchir en vous disant : Ayez soin de votre propremembre; je rappelle en votre mémoire le corps de Jésus-Christ,afin que la crainte au moins vous fasse rentrer dans votre devoir. Comment! voir sa propre chair tomber en pourriture et n'en être nullementému ! N'est-ce pas une nonchalance à faire frémir?Vous auriez un de vos esclaves, vous n'auriez même qu'une bêtede somme en cet état, que vous n'auriez pas le coeur d'y. resterindifférent. Et lorsque le corps de Jésus-Christ mêmeest rempli de pourriture, vous. le négligez? Ne vous rendez-vous.pas digne de toutes les foudres du ciel? C'est par là que tout estmis sens dessus dessous dans le monde, je veux dire par cette inhumanité,cette insouciance cruelle.

Je vous conjure donc, rues frères, de renoncer à cettedureté. Allez trouver cet homme qui habite avec une vierge; faites-luicompliment pour ses bonnes qualités ; adoucissez son mal au moyende la louange, comme vous feriez une tumeur avec de l'eau tiède.Gémissez sur vous-même, faites le procès à tousles fils d'Adam, montrez que nous sommes tous pécheurs ; demandez-luipardon, dites-lui que vous vous chargez d'une affaire qui est au-dessusde vous, mais que la charité fait tout oser. Ensuite, pour donnervotre avis, prenez un ton qui n'ait rien d'impérieux, mais qui soittout fraternel. Lorsque vous aurez de la sorte (608) adouci la tumeur enflamméequi est dans son âme et calmé d'avance la douleur que doitcauser l'incision de la remontrance que vous avez à lui faire; lorsquevous vous serez plus d'une fois excusé, et que vous l'aurez suppliéde ne pas se fâcher, lorsque vous l'aurez comme lié par toutesces précautions, alors portez le coup, en ayant soin de n'enfoncerni trop ni trop peu le fer, de peur que d'un côté; si la plaieest peu sensible, il ne la méprise, ou que de l'autre, si elle esttrop profonde, il ne se révolte. D'une manière comme de l'autre,ce serait manquer le but.

C'est pourquoi après avoir donné le coup, mêlezencore les louanges avec les réprimandes que vous faites. Et parceque. son action ne peut être louée pour elle-même, puisqu'onne peut approuver qu'un homme vive ainsi avec une jeune fille, louez-leau moins de l'intention qu'il dit avoir eu en cela. Je sais bien, lui direz-vous,que c'est en vue de Dieu que vous agissez, que l'état d'abandonet le manque de protection où vous avez. vu cette pauvre créaturevous ont déterminé à lui tendre une main secourable.Bien que vous soyez convaincu que son intention est tout autre, parlez-luinéanmoins de la sorte; après cela recommencez encore àvous excuser , dites : Ce n'est point pour vous rien commander que je parleainsi, c'est pour vous représenter simplement les choses. C'esten vue de Dieu que vous agissez, je n'en doute pas; mais prenons gardequ'il n'en résulte un autre mal. S'il n'en peut résulteraucun, rien de mieux, retenez-la chez vous, continuez une charitési louable, personne ne s'y opposera. Mais s'il en devait sortir plus demal que de bien, pardons-nous, je vous prie, en voulant soulager une âme,d'en scandaliser mille. Ne lui mettez pas néanmoins brusquementdevant lés yeux les châtiments réservés àceux par qui le scandale arrive; mais prenez-le à témoinlui-même, et dites-lui par exemple : Vous n'avez pas besoin que jevous apprenne ces choses, vous savez vous-même quelle terrible menacea été lancée contre celui qui aura scandaliséun de ces petits. Après tous ces ménagements de paroles,ces précautions pour prévenir la colère, appliquezla remontrance et la correction. S'il alléguait encore l'abandonoù se trouve la jeune fille, ne lui prouvez pas encore que ce n'estlà qu'un prétexte, mais dites-lui : Ne craignez rien, vousaurez une justification suffisante dans le scandale que cela cause. Carce n'est point parce que votre charité s'est refroidie, c'est parégard pour les autres que vous vous serez séparé decette jeune fille.

5. Du reste, sur le chapitre des conseils, soyez bref ; il n'a pas besoind'une longue instruction, mais ne craignez pas d'accumuler les excuses.Rejetez-vous souvent sur la charité, adoucissez ce que la remontrancea de naturellement dur, faites-le juge lui-même de la question, dites: Quant à moi, voilà le conseil que je vous donnerais, maisc'est à vous de décider, vous êtes le maître.Je ne veux pas gêner votre liberté, mais je m'en rapporte.à votre sentiment. — Si nous savions user de ces ménagementsdans nos réprimandes, nous pourrions aisément corriger ceuxqui pèchent, mais notre manière d'agir en ces circonstancesest plus digne des brutes que des hommes. Quand quelques-uns ont remarquéun péché de ce genre, ils se gardent bien d'en souffler motà celui qui s'en rend coupable, mais ils en chuchotent entre euxcomme des vieilles femmes ivres. Alors le proverbe Faites-vous aimer sansraison, mais sans raison ne vous faites point haïr, n'est plus demise. On veut contenter sa passion de médire, et alors on ne semet plus en peine de se faire haïr sans raison, on va plus loin, onbrave le châtiment qu'encourt la médisance. Est-il questionde corriger, alors on n'a plus à la bouche que le proverbe ci-dessus,et mille autres prétextes aussi vains: C'était lorsque vousmédisiez, lorsque vous. calomniiez qu'il fallait dire et " ne vousfaites pas haïr sans raison ", et " cela ne sert à rien ",et " que m'importe ". Mais au contraire, c'est alors que vous êtescurieux à l'excès, et que vous vous mêlez de millechoses. qui ne vous regardent point; alors vous ne craignez plus ni lahaine ni tous les maux possibles. Quand il faut s'occuper du salut de sonfrère, on se pique de n'être ni indiscret, ni importun. Cependantla médisance produit la haine de Dieu et des hommes, mais on nes'en inquiète guère; tandis que les conseils donnésen particulier, et que les remontrances présentées charitablementvous procureraient l'amitié et des hommes et de Dieu. Que si celuique vous avertissez vous prend en, haine, Dieu vous en aimera davantage.Et même celui que vous aurez repris ne vous haïra pas autantque si (609) vous le déchiriez en secret; au contraire, s'il s'aperçoitque vous le décriez en cachette, il vous détestera commeson ennemi mortel , mais après vos remontrances, il vous respecteracomme un père. Il pourra même arriver qu'il s'irrite ouvertement,et que dans le fond de son âme il vous sache gré de ce quevous lui aurez dit.

6. Pensons à ces vérités , mes frères ,ayons soin de nos propres membres. N'aiguisons point nos langues les unscontre les autres. Ne disons point de paroles de perdition. Ne minons passourdement la réputation du prochain, ne faisons pas du monde un-champ de bataille où sans cesse les uns blessent et les. autressont blessés. A quoi servent les jeûnes et les veilles , sila langue est toujours ivre , si elle mange à une table plus immondeque si l'on y servait de la chair de chien , si elle ne se rassasie quede sang, si elle verse la corruption, si elle fait de la bouche comme leconduit d'un cloaque, et même quelque chose de plus abominable? Lapuanteur matérielle nuirait seulement au corps, mais celle qui s'exhalede la médisance, est capable de suffoquer l'âme. Je ne dispas ceci dans l'intérêt de ceux qui , souffrant la calomnieavec courage, méritent-la couronne céleste, je le dis dansl'intérêt des médisants et des calomniateurs. Les saintesEcritures déclarent bienheureux le juste qui est en butte a la calomnie;mais elles excluent des saints mystères et même dél'enceinte de l'église celui qui dit du mal des autres. " Celuiqui médisait en secret de son prochain ", est-il dit, " je le persécutais". (Ps. C, 5.) Elles le déclarent indigne de lire les livres sacrés: " Pourquoi racontes-tu mes justices, pourquoi ta bouche ose-t-elle. rediremon alliance? " (Ps. XLIX, 16.) Ecoutez le motif de cette exclusion : "Tu t'asseyais à l'écart pour parler cou" tre top frère". (Id. 20.) Les saintes Ecritures ne distinguent pas si le mal que l'ondit est vrai ou faux; ailleurs, elles défendent expressémentde dire du mal, quand même on dirait vrai. " Ne jugez point ", ditJésus-Christ, afin " que vous ne soyez point jugés ". (Matth.VII, 1.) Il condamna aussi le pharisien qui médisait du publicain,bien qu'il ne dît que la vérité.

Quoi donc, dira-t-on, si quelqu'un se montre aussi audacieux que pervers,il nous sera interdit de le redresser, de l'accuser? Accusez-le, corrigez-le, mais que ce soit comme j'ai dit plus haut. Si vous le faites avec desreproches ou des injures, prenez garde, en imitant le pharisien , d'avoirle même sort que lui. Ce genre de réprimande n'est utile àpersonne , ni à vous qui la faites , ni à celui qui en estl'objet. Celui-ci en devient au contraire plus effronté. Tant queces désordres restent secrets, il sait au moins rougir, mais dèsqu'il se voit démasqué, il secoue ce dernier frein. Celuidevant qui vous décriez votre frère , en éprouveralui aussi. un grave préjudice. S'il a conscience d'avoir fait debonnes actions, il s'enfle, il s'élève aux dépensde l'autre. S'il est pécheur, il se jette dorénavant plusrésolûment dans le vice. A son tour, le médisant donneune mauvaise opinion de lui-même à celui qu'il prend pourconfident, et il attire sur sa tête la colère de Dieu.

C'est pourquoi, je vous en conjure , abstenons-nous de toute parolemal sonnante. Ne prononçons que des paroles bonnes pour l'édification.— Mais, dites-vous, il faut que je rue venge de cet homme? — Vengez-vousplutôt de vous-même. Vous voulez vous venger de ceux qui vousfont de la peine, vengez-vous selon- la manière que conseille saintPaul : " Si ton ennemi a faim , donne-lui à manger, s'il a soif,donne-lui à boire ". (Rom. XII, 20.) Si vous ne faites pas ainsi,si vous ne voulez que tendre des embûches , c'est contre vous-mêmeque vous tournez l’épée. Si l'on médit de vous, donnezdes éloges en retour de cette manière vous vous vengerez,et vous vous mettrez à l'abri de tout mauvais soupçon. Celuique la médisance afflige, donne lieu de croire que son afflictionvient de sa mauvaise conscience. Celui qui se rit de tout ce qu'on peutdire, donne la plus grande preuve de l'intégrité de sa conscience.Puis donc gaie par vos médisances vous n'êtes utile ni àcelui qui les écoute, ni à vous-même, ni à celuiqui en est l'objet, puisque vous tirez l'épée contre vous-même, songez-y du moins et soyez plus réservé. La considérationdu royaume céleste et de la volonté de Dieu devrait suffirepour volis déterminer, mais puisque vous êtes si grossierdans vos sentiments, puisque vous mordez comme une bête féroce,que ceci au moins vous instruise et vous corrige, afin que, amendépar ces motifs, le seul désir de plaire à Dieu vous retienneensuite dans le devoir. Et. quand vous serez ainsi au-dessus de toutesles passions, vous (610) obtiendrez le royaume des cieux, que je prie Dieude nous accorder à tous, par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père etle Saint-Esprit, soit la gloire, la puissance, et l'honneur, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

Traduit par M. JEANNIN.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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