HOMÉLIE XVI
C'EST POURQUOI NOUS SOMMES CONSOLÉS DE VOTRECONSOLATION; MAIS NOUS NOUS SOMMES RÉJOUIS PLUS SURABONDAMMENT ENCOREDE LA JOIE DE TITE, PARCE QUE SON ESPRIT S'EST REPOSÉ, GRACE A VOUSTOUS. (VII, 13, JUSQU'A VIII, 6.)101
1. Voyez encore une fois comme il exalte leurs louanges, et comme ilmontre leur charité. Après avoir dit qu'il a étéjoyeux que sa lettre ait produit un si grand résultat, et qu'ilsen aient tiré tant de profit : " Je me réjouis, non pas dece que vous avez été affligés, mais de ce que cetteaffliction vous a conduits à la pénitence (9) " ; aprèsavoir montré son affection pour eux : " Et si je vous ai écrit", dit-il, " ce n'est pas à cause de lauteur de linjure, ni àcause de celui qui l'a reçue, mais c'est afin de manifester àvos yeux notre zèle pour vous (12) " ; il ajoute un autre signede leurs bonnes dispositions qui leur fait beaucoup d'honneur, et qui montrecombien leur charité est sincère : " Dans votre consolation", dit-il, " nous nous sommes réjouis plus surabondamment encorede la joie de Tite (13) ". Pourtant, ce n'est pas le fait d'un homme quiles aime beaucoup, de se réjouir de ce qui arrive à Tite,plutôt que de ce qui leur arrive. Si fait, nous dit l'apôtre;car je ne m'en suis pas tant réjoui pour lui que pour vous. Et c'estpourquoi il en donne ensuite la causé en ces termes : " Parce queson coeur s'est reposé, grâce à vous tous ". Il n'apas dit : Lui, mais : " Son coeur ", c'est-à-dire, sa charitépour vous: Et comment s'est-il reposé? " Grâce à voustous ". Et en effet, c'est encore là un fort grand éloge." Car si je me suis glorifié de vous en quelque chose auprèsde à lui (14) ". Grand éloge pour les disciples que leurmaître se glorifie d'eux ! " Je n'ai pas ""'en ", dit-il, " àen rougir {14) ". Je me suis réjoui, veut-il dire, de ce que vousêtes devenus meilleurs, et cte ce que vous avez confirmé mesparoles par vos oeuvras. De sorte que c'est pour moi un double honneur,puisque vous avez fait des progrès, et que moi, on a vu que je nem'écartais pas de la vérité. " Mais de mêmeque nous vous avons toujours parlé avec vérité, ainsiquand nous nous sommes glorifié de vous auprès de Tite, celas'est trouvé conforme à la vérité (44) ". Ici,l'apôtre nous donne encore autre chose à entendre; de mêmeque tout ce que nous vous avons dit a été selon la vérité,car il est naturel qu'il leur ait fait aussi beaucoup d'éloges aleTite, ainsi les choses que nous avons dites à Tite sur votre compte,ont été trouvées vraies. " Et ses entrailles ressententpour vous une tendresse bien plus vive (15) ". Ces paroles sont d'un hommequi leur recommande Tite comme ayant pour eux une ardente charité,et leur. étant extrêmement attaché. Et il n'a pas dit: Sa charité, mais : " Ses entrailles ". Puis, (102)
pour qu'on ne pense pas qu'il le flatte, il ajoute partout les motifsde cette affection, afin, comme je viens de le dire, d'échapperau soupçon de flatterie, et afin de les exhorter encore mieux, enfaisant retomber l'éloge sur eux ; et en leur montrant que ce sonteux qui ont fait naître en lui le principe et le motif d'une tellecharité. Car, après avoir dit " Ses entrailles ressententpour, vous une tendresse bien plus vive ", il ajoute: " Car il se souvientde votre docilité à tous ".
Ce langage nous montre aussi Tite reconnaissant envers ses bienfaiteurs,puisqu'il est revenu les portant tous dans son coeur, qu'il se souvientcontinuellement d'eux, et qu'ils sont perpétuellement à sabouche et dans sa pensée. Il fait aussi aux Corinthiens un mériteencore plus grand de ce que, lorsqu'ils laissèrent Tite partir,ils se l'étaient ainsi gagné. Ensuite, il parle aussi deleur docilité pour accroître leur zèle; c'est pourcela qu'il ajoute : " De la crainte, et du tremblement avec lesquels vousl'avez reçu (15) ". Non pas avec charité seulement, maisaussi avec un extrême respect. Vous le voyez, il rend témoignagede deux mérites en eux : -de ce qu'ils l'aimaient comme un père,et de ce qu'ils le craignaient comme un supérieur, sans que cettecrainte affaiblît leur affection, sans que cette affection détruisîtleur crainte. C'est ce qu'il avait déjà dit plus haut : "Cette tristesse selon Dieu que vous avez eue, quelle vigilance n'a-t-ellepas produite en vous , et aussi quelle crainte et quels soupirs (11) ?Je me réjouis donc, parce que j'ai en tout confiance en vous (16)". Voyez-vous que c'est en eux qu'il se réjouit surtout? C'est,veut-il dire, parce que vous n'avez été en aucune circonstancela honte de votre maître; et que vous ne vous montrez pas indignesdu mon témoignage. Ainsi, il ne se réjouissait pas tant àpropos de Tite, de ce que celui-ci avait été l'objet d'unsi grand respect, qu'à propos des Corinthiens, de ce qu'ils avaientfait preuve d'une si grande reconnaissance. Car afin qu'on ne crûtpas qu'il se réjouissait plus à cause de lui qu'àcause d'eux , voyez comme il en donne encore ici le motif. De mêmequ'il a dit plus haut : " Car si je me suis glorifié de vous enquelque chose auprès de lui, je n'ai pas eu à en rougir "; de même. ici encore : " Parce que j'ai eu toute confiance en vous". Ai-je à vous réprimander? Je ne crains pas de votre partune rupture avec moi ; ai-je à me glorifier de vous ? Je n'ai pasà redouter d'être convaincu d'avoir tort; en un mot, que j'aieà louer en vous soit l'obéissance, soit la charité,soit le zèle, j'ai confiance en vous. Je vous ai dit de couper,et vous avez coupé; je vous ai dit d'accueillir, et vous avez accueilli;j'ai dit en présence de Tite que vous êtes magnanimes et admirables;que vous savez respecter vos maîtres ; et par votre conduite vousavez prouvé que cela est vrai. Bien plus, ce n'est pas tant de moique de vous-mêmes que Tite a pu l'apprendre. Aussi est-il revenurempli pour vous d'un amour enthousiaste, car vous avez offert àses yeux plus encore que mes paroles n'avaient annoncé. " Or, jevais vous faire connaître, mes frères, la grâce de Dieuqui a été donnée dans les églises de Macédoine". (VIII, 1.)
2. Quand il les a élevés par ses. éloges, il en,vient à l'exhortation. Et s'il a mêlé les louangesaux reproches, c'est de peur, en passant du reproche à l'exhortation,de rendre ses paroles difficiles à accepter; -il veut, en commençantpar flatter leurs oreilles, frayer la route à ses exhortations.Il se propose de parler sur l'aumône : aussi a-t-il la précautionde dire : " Je me réjouis de ce qu'en tout j'ai confiance en vous" ; faisant servir leurs mérites précédents àaugmenter leur bonne volonté pour la circonstance présente.Il ne dit pas immédiatement : Faites donc l'aumône; mais voyezsa prudence; voyez comme il prépare de loin son discours, commeil le prend de haut : " Je vais vous faire connaître ", dit-il, "la grâce de Dieu qui a été donnée dans les églisesde Macédoine ". De peur qu'ils ne s'enorgueillissent, il appellecela une grâce, et racontant les oeuvres des autres, il se sert deséloges qu'il donne à ceux-là pour rendre. plus grandle zèle de ses auditeurs. Et-il loue les Macédoniens pourdeux motifs, pour trois même parce qu'ils supportent courageusementles épreuves, parce qu'ils savent exercer la miséricorde,et parce que, tout pauvres qu'ils sont, ils ont montré de la libéralitédans leur aumône; ils étaient pauvres, car on leur avait enlevéleurs biens. C'est ce qu'il nous apprend lorsqu'il leur écrit dansune de ses lettres : " Car vous êtes devenus les imitateurs des églisesde Dieu qui sont en Judée, parce que vous avez aussi souffert lesmêmes traitements de:la part de vos compatriotes, que (103) les fidèlesde Judée de la part des Juifs ". (I Thess. II, 14.) Ecoutez ce qu'ildit plus tard en écrivant aux Hébreux : " Car vous avez aaccepté avec joie l'enlèvement de vos biens ". (Hébr.X, 34.) Il appelle donc cela une grâce, non-seulement afin de réprimerleur orgueil, mais afin de les stimuler, et d'enlever à ce qu'ilva dire tout ce qui pourrait causer leur jalousie. C'est encore pour celaqu'il ajoute l'appellation de frères, c'est afin de détruiretout sentiment jaloux : car il se prépare à donner aux Macédoniensd'insignes éloges. Ecoutez-les, ces éloges. Il vient de dire: " Je vais a vous faire connaître la grâce de Dieu ", il n'ajoutepas : qui a été donnée dans telle et telle ville,mais il loue la nation tout entière en ces termes : " Dans les églisesde Macédoine ".
Puis il expose quelle est cette grâce. " C'est que leur joie aété extrême dans de nombreuses épreuves de tribulation(2) ". Voyez-vous quelle prudence? Il ne commence pas par ce qui est lebut de son discours; il dit d'abord autre chose, pour ne pas avoir l'aird'aborder exprès son sujet, mais y paraître amené parla suite d'autres idées : " Dans de nombreuses épreuves detribulation ". Cest ce qu'il avait dit aux Macédoniens eux-mêmes,lorsqu'il leur écrivait ceci : " Vous êtes devenus les imitateursdu. Seigneur, ayant reçu la parole au milieu de nombreuses tribulations,avec la joie de l'Esprit-Saint " (I Thess. I, 6); et un peu plus loin :" La parole du Seigneur a rejailli de chez vous, non-seulement dans laMacédoine et dans l'Achaïe, mais votre foi en Dieu est mêmeparvenue en tout lieu ". (Ibid. 8) Or que signifie : " Leur joie a étéextrême dans de nombreuses épreuves de tribulation? " Ilsont eu, veut-il dire, les deux choses au plus haut degré : la tribulationet la joie. Aussi était-ce grande merveille devoir. une telle abondancede joie jaillir en eux de la tribulation même. Car non-seulementcette tribulation n'engendra point chez eux le chagrin, mais elle leurdevint un sujet de contentement : et elle était grande pourtant! Il parlait donc ainsi pour préparer les Corinthiens à semontrer courageux et inébranlables dans les épreuves. Carles Macédoniens n'avaient pas supporté la tribulation d'unemanière ordinaire, mais de telle sorte qu'ils s'étaient illustrésparleur patience : bien mieux, l'apôtre ne parle pas de leur patience,mais, ce qui est plus encore, de leur joie; et non pas simplement,de leurjoie, mais d'une joie extrême . oui, elle surgissait en eux, immense,ineffable. " Et que leur profonde pauvreté a été surabondantepour la richesse de leur simplicité ". Encore ici les deux chosesau plus haut degré. Car de même qu'une grande tribulationa produit une grande joie, une joie extrême; de même une grandepauvreté a produit une grande richesse d'aumône. Car c'estce qu'il a voulu exprimer par ces mots : " A été surabondantepour la richesse; de leur simplicité ". Car ce n'est pas àla quantité des choses données, mais à l'intentionde ceux qui donnent que se mesure la libéralité. Aussi neparle-t-il pas de la richesse des dons, mais il dit: " La richesse de leursimplicité ". Ce qui revient à ceci :.Non-seulement la pauvreténe fut pas pour eux un obstacle à la libéralité, maiselle leur devint un motif de donner largement, comme la tribulation devintle motif de leur joie. Car plus ils étaient pauvres, plus ils montraientde libéralité, et donnaient de bon coeur. Aussi les admire-t-ilbeaucoup, de ce qu'avec tant de pauvreté ils montrèrent unelibéralité si grande. Car " leur profonde pauvreté", c'est-à-dire leur extrême pauvreté, qui dépassaittoute expression, fit voir leur simplicité. II ne dit pas : Fitvoir, mais : " A été surabondante " ; il ne dit pas leursimplicité, mais : " La richesse de leur simplicité " , c'est-à-dire,une richesse en rapport avec la grandeur de leur pauvreté; que dis-je,l'extrême libéralité dont ils firent preuve alla beaucoupau-delà de cette mesure. Il explique ensuite la même choseencore plus clairement, en ces termes : " Car, je l'atteste ", (et certesle témoin est digne de foi) " ils ont agi selon leurs moyens, etmême au-delà de leurs moyens (3) " ; ce qui revient au mêmeque : " A été surabondante pour la richesse de leur simplicité". Que dis-je?. ceci n'est pas la seule explication : tout ce qui suitéclaircit encore cette même pensée : " De leur propremouvement " , dit-il. C'est là un second titre d'excellence. " Avecbeaucoup d'instances (4) " ; en voilà un troisième; puisun quatrième : " Nous demandant". Puis un cinquième : Quoiqu'étantdans la tribulation, et dans la pauvreté, ce qui en fait un sixième;enfin en voici un septième : c'est qu'ils ont donné considérablement.
3. Et comme son principal objet, c'est (103) d'obtenir des Corinthiensqu'ils donnent de bon coeur. il insiste principalement là-dessus,et il dit : " Avec beaucoup d'instances ", et: " Nous demandant ". Ce n'estpas nous qui leur avons fait une demande, ce sont eux qui nous en ont faitune. Et que nous ont-ils demandé? " La grâce et la communicationdes services "rendus aux saints (4) ". Voyez-vous comme il relèveencore leur action, en lui donnant des noms honorables ? Parce qu'ils avaientdu zèle pour les âmes, il appelle cela une grâce, afinque les Corinthiens y courent; puis il l'appelle une communication, pourque les Corinthiens sachent que ce n'est pas là seulement donner,mais en même temps recevoir. Ce dont ils nous priaient, dit l'apôtre,c'était donc de nous charger d'un tel service. " Et ce ne fut pascomme nous nous y attendions " (5) ". Il fait ici allusion, et àla quantité de ce qu'ils donnèrent, et à leurs tribulations.Il veut dire : Car nous ne nous sérions pas attendus qu'étantdans une si grande tribulation et dans une si grande pauvreté,ilsnous eussent pressés, et nous eussent si instamment priés.Il nous a fait aussi connaître la régularité du restede leur vie, en ajoutant : " Mais ils se sont donnés d'abord auSeigneur, et à nous par la volonté de Dieu (5) ". Car entoutes choses ils furent plus dociles que nous ne l'avions attendu; et,parce qu'ils exerçaient la miséricorde, ils ne négligeaientpas pour cela les autres vertus, ruais ils se donnèrent d'abordau Seigneur. Et que signifie: " Ils se sont donnés au Seigneur?" C'est-à-dire : Ils se consacrèrent à lui, ils s'illustrèrentpar leur foi, ils se montrèrent d'un grand courage dans les tentations,ils firent preuve de beaucoup de modération, de douceur, de charité,d'ardeur et de zèle dans la pratique de toutes les mitres vertus.Et ces mots. " Et à nous? " C'est-à-dire, ils ont étédociles à notre égard, ils ont pratiqué la charitéet lobéissance, en ce qu'ils ont accompli les lois de Dieu, etque par la charité ils nous sont demeurés unis. Considérezcomme il montre aussi leur zèle, en disant : " Ils se sont donnésau Seigneur ". Ils n'ont pas obéi à Dieu pour certaines choses,et au monde l four d'autres, ils ont obéi -à Dieu en tout,et se sont donnés tout entiers à lui. Ainsi parce qu'ilsfaisaient l'aumône, ils n'en ont point conçu nu fol orgueil,mais c'est tout en montrant beaucoup d'humilité , beaucoup d'obéissance,beaucoup de respect, beaucoup de grandeur d'âme, qu'ils ont exercéaussi la miséricorde. Et pourquoi ces mots : " Par la volontéde Dieu? " C'est qu'ayant dit : " Ils se sont donnés à nous", il veut faire entendre que ce n'est pas humainement parlant, mais qu'encela même ils ont agi suivant l'intention divine. " De sorte quenous avons prié Tite d'achever cette grâce en vous comme ill'a commencée (6) ".
Et comment ces paroles viennent-elles après les autres? Avecbeaucoup de suite ; et se rattachant étroitement à ce quiprécède. En. effet, voici le sens : Comme nous avons vu lesMacédoniens pleins d'énergie et d'ardeur en toutes choses,dans les tentations, dans l'aumône, dans leur charité enversnous, dans la pureté de leur. vie pour tout le reste; afin que vousles égaliez, nous avons envoyé Tite vers vous. Il ne le ditpas, mais il le fait comprendre. Voyez son extrême tendresse ! Lorsquenous vîmes, veut-il dire; les Macédoniens nous supplier ainsiet réclamer de nous ces services, nous avons eu souci de vos intérêts,dans la crainte que vous ne leur fussiez inférieurs. Aussi avons-nousenvoyé Tite, pour qu'il vous réveillât en vous rappelantleur exemple, et qu'alors vous devinssiez les rivaux des .Macédoniens.Car Tite se trouvait là quand cette lettre fut écrite. Etl'apôtre nous le représente comme ayant déjàcommencé loeuvre avant les exhortations que lui-même donnemaintenant : " Comme il l'a commencée ", dit-il. Ainsi, il lui accordede grands éloges, d'abord vers le commencement Ile l'épître,lorsqu'il dit: " N'ayant point rencontré Tite, mon frère,je n'ai pas trouvé de repos pour mon esprit " (II Cor. II, 13);et ensuite, dans tout ce qu'il vient de dire ici, et dans le passage mêmeoù nous en sommes; car ce n'est pas un faible titre aux éloges,même de n'avoir encore que commencé l'oeuvre : c'est le faitd'une âme fervente, d'un zèle ardent. Aussi, entre autresmotifs, l'apôtre a-t-il envoyé un tel homme aux Corinthiens,afin de fournir, dans la présence même de lite, le plus grandstimulant à leur libéralité. Il a encore autre choseen vue, en l'exaltant par ses louanges : il veut l'établir plussolidement dans l'amitié des Corinthiens. Car un des grands pointspour nous persuader, c'est que l'homme qui nous conseille soit notre ami.Ce nest pas avec moins de raison qu'ayant à parler de l'aumône,non pas une (105) fois, mais à deux et trois reprises différentes,il l'appelle une grâce. La première fois, il dit: " Je vaisvous faire connaître, mes frères, la grâce de Dieu quiâ été donnée dans les églises de Macédoine" ; un peu plus loin : " De leur propre mouvement, avec beaucoup d'instancesnous demandant la grâce et la communication " ; et enfin : " D'achevercette grâce en vous comme il l'a. commencée ".
4. En effet, l'aumône est un grand bien, un grand présentde Dieu , et quand nous la pratiquons, elle nous rend semblables àDieu autant que cela est possible : car c'est elle surtout qui fait l'homme.Aussi le Sage, dans une peinture qu'il a faite de l'homme, a mis ce trait: " C'est une grande chose que l'homme, et c'est une chose de prix qu'unhomme miséricordieux (1) ". (Prov. XX, 6.) L'aumône est unegrâce plus grande que de ressusciter des morts. En effet, quelquechose de bien plus excellent que da rappeler, au nom de Jésus, lesmorts à la vie, c'est de nourrir le Christ lorsqu'il a faim; carc'est vous qui faites alors du bien à Jésus-Christ-, et dansle premier cas, c'est lui qui vous en fait. Or la récompense segagne à faire le bien,, et non pas à le recevoir. Dans lepremier cas, je veux dire lorsque vous faites des miracles, c'est vousqui êtes redevable à Dieu; et quand vous faites l'aumône,c'est Dieu qui est votre débiteur. Or il y a aumône, lorsqu'elleest faite de bon coeur, avec libéralité ,' lorsqu'on ne croitpas donner, mais recevoir, lorsqu'en la faisant, on se regarde soi-mêmecomme favorisé d'un bienfait, comme. y gagnant et non pas commey perdant, car dans ce dernier cas, cela ne pourrait même s'appelerune grâce. Quand on exerce la miséricorde, on doit êtrejoyeux, et non mécontent. Quelle absurdité n'y aurait-ilpas, lorsque vous faites cesser la tristesse d'autrui, à tombervous-même dans la tristesse? Vous êtes cause. alors. que cen'est plus une aumône. Car si vous êtes triste pour avoir délivréun autre de sa tristesse, vous faites preuve de la dernière cruauté,de la plus grande inhumanité; il vaudrait mieux ne point, lui ôtersa peine, que la lui ôter ainsi. Mais au bout du compte, qu'est-cequi vous attriste? Est-ce de voir diminuer votre or? Alors, si telle estvotre disposition,
1. N'oublions pas que saint Chrysostome cite toujours les Septante.
ne donnez absolument rien; si -vous n'avez pas la confiance que vosrichesses se multiplient dans le ciel, ne faites point d'aumône.Mais peut-être, vous voudriez une récompense ici-bas. Et pourquoi?Laissez donc l'aumône être l'aumône, n'en faites pasun trafic.
Bien des gens sans doute ont reçu une récompense mêmeici-bas; mais ce n'est pas avec le privilège de l'emporter un joursur ceux qui n'auront rien reçu en ce monde quelques-uns d'entreeux au contraire ne l'ont reçue qu'en raison. de leur plus grandefaiblesse, parce qu'ils n'étaient guère attirés parles biens de l'autre vie. Ils ressemblent à ces gens gloutons? malappris et esclaves de leur ventre, qui, invités à un festinsplendide, n'attendent pas le moment convenable, mais, comme les petitsenfants, compromettent leurs jouissances mêmes en les anticipant,et en se gorgeant. d'aliments de qualité inférieure. Ainsiles gens qui, dès ce monde, cherchent et reçoivent leur récompense,diminuent pour eux celle de la vie à venir. Quand vous prêtezde l'argent, vous désirez ne rentrer dans le capital qu'au boutde longtemps, peut-être même ne pas y rentrer du tout, afind'accroître les intérêts par cet ajournement : et lorsqu'ils'agit d'aumône, vous réclamez votre dédommagementtout de suite, et cela, quand vous ne devez pas rester en ce monde, quevous devez être pour toujours dans l'autre ; quand ce n'est pointici-bas que vous serez jugé, quand c'est là-haut que vousdevez rendre vos comptes? Si l'on vous préparait une demeure oùvous ne dussiez pas rester, vous regarderiez cela comme une dépenseperdue : eh quoi ! vous voulez vous enrichir en ce monde, d'où ilvous faudra partir, peut-être avant ce soir? Ne savez-vous pas quenous sommes ici à l'étranger, comme des hôtes, commedes voyageurs ? ne savez-vous pas que le sort des étrangers, c'estd'être chassés au moment où ils ne s'y attendent etn'y songent point? Eh bien ! c'est là notre condition. En conséquence;tout ce que nous avons amassé ici, nous l'y laissons.
Le souverain Maître ne permet pas que nous emportions rien avecnous, soit que nous ayons construit des maisons, soit que nous ayons achetédes terres, ou des esclaves, ou des meubles, ou autres choses semblables,Et non-seulement il ne laisse rien emporter, mais il ne vous donne pourcela aucun (106) dédommagement: il vous a prévenus de nerien bâtir, de ne faire aucune dépense avec des ressourcesétrangères , mais d'y employer les vôtres. Pourquoidonc, laissant là ce qui vous appartient, mettez-vous en uvre etdépensez-vous des biens étrangers, de manière àperdre à la fois et votre peine et votre salaire , et à subirles derniers châtiments? Qu'il n'en. soit pas ainsi , je vous enconjure, mais puisque nous sommes par notre condition étrangersen ce monde, soyons-le aussi par nos dispositions, afin de ne pas êtrelà-haut chassés avec mépris comme étrangers.Car si nous avons voulu devenir citoyens de ce monde , nous ne serons citoyensni de ce monde, ni de l'autre ; si au contraire nous restons ici-bas commeétrangers, si notas nous y conduisons comme des étrangersdoivent le faire, nous obtiendrons les franchises du citoyen , et dansce monde et en l'autre vie. Car l'homme juste, ne possédât-ilrien, vivra ici même au milieu des biens de tous, comme si ces biensétaient à lui, et quand il sera parvenu au ciel, il y verrases propres tabernacles éternels; même en ce monde il n'aurarien eu à souffrir d'humiliant ; car nul n'aura pu considérercomme étranger celui qui aura eu pour cité la terre entière; et une fois en possession de sa véritable patrie, il y recevrales véritables richesses. Afin donc de gagner à la fois etles biens de ce monde et ceux de l'autre , usons comme il faut de ce quenous possédons. Car de cette manière nous serons citoyensdes cieux, et nous y jouirons d'un grand crédit auprès deDieu ; puissions-nous tous obtenir cette faveur, par la grâce etla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequelgloire, puissance, honneur au Père, ainsi qu'au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVII
MAIS AFIN QUE VOUS EXCELLIEZ EN TOUT, PAR VOTREFOI ET PAR VOTRE PAROLE, ET PAR VOTRE SCIENCE, ET PAR TOUTE ESPÈCEDE ZÈLE. (VIII, 7, JUSQU'A 15.)
1. Voyez encore comme avec des éloges il les excite àen mériter de plus grands. Il n'a pas dit : Afin que vous donniez;mais : " Afin que vous excelliez par votre foi dans les dons de la grâce,par votre parole" pleine de sagesse, " par votre science " des dogmes," par toute espèce de zèle " pour les autres vertus, " etpar votre charité ", cette charité dont j'ai déjàparlé, et dont j'ai donné la preuve. " Qu'ainsi vous excelliezégalement en cette dernière grâce (7) ". Vous le voyez,s'il commence par les louer sur les premiers (107) points, c'est afin deles entraîner, par la suite de son discours, à se montrertout aussi zélés sous ce dernier rapport. " Je ne vous dispas cela par manière de commandement (8) ". Voyez quelle complaisanceil a sans cessa pour eux, comme il s'abstient d'être importun, etd'employer là violence ou la contrainte ; que dis-je? ce doublecaractère est ici dans les paroles même: absence d'importunitéet absence de contrainte. En effet, comme il les a continuellement exhortés,qu'il a beaucoup loué les Macédoniens, de peur que cela neressemble à de la contrainte, voici comment il s'exprime : " Jene vous dis pas cela par manière de commandement , mais voulant,par le zèle des autres , éprouver aussi votre fonds sincèrede charité (8) ". Non pas qu'il en, doute : car tel n'est pas ici-lesens;. mais il veut mettre cette vertu en lumière, la prouver, eten même temps la fortifier. Si je vous parle ainsi , veut-il dire,c'est afin de vous exciter à la même ardeur; et en faisantmention de leur zèle, je donne de l'éclat ; du lustre, unstimulant, à vos propres dispositions. Puis, de ce motif , il envient à un plus puissant : car il ne néglige aucune manièrede présenter son conseil: il met tout en oeuvre, il emploie toutesles ressources du langage; il les a d'abord exhortés en louant lesautres: " Vous connaissez la grâce de Dieu qui a étéadonnée dans les églises de Macédoine (1) "; il lesexhorte ensuite en les louant eux-mêmes : " Mais afin que vous excelliezen a tout, par votre parole et par votre science (7) ". En effet, il peutêtre plus cuisant d'être surpassé par soi-mêmeque par autrui.
Il arrive ensuite à l'argument capital et définitif deson conseil : " Car vous connaissez i la grâce de Notre-Seigneur,par laquelle il " s'est appauvri pour nous, lui qui était riche,"afin que nous nous enrichissions par sa a pauvreté (9) ". Pensez, leur veut-il dire, à cette faveur divine, réfléchissez-y,méditez-la; ne la laissez point passer comme inaperçue, maisconsidérez-en la grandeur, l'importance et la dignité , etalors vous ne ménagerez rien de ce qui vous appartient. Notre-Seigneurs'est dépouillé de sa gloire, pour que vous vous enrichissiez,non par sa- richesse, mais par sa pauvreté. Si vous ne croyez pointque la pauvreté produise la richesse, pensez à vôtreMaître, et vous n'aurez plus de doute. Car s'il n'était pasdevenu pauvre, vous ne seriez pas devenu riche. Chose étonnantepourtant, que la pauvreté ait enrichi la richesse ! C'est qu'ici,par le mot richesse, l'Ecriture entend la science de la piété,la purification de nos péchés, la justice, la sanctification,et les biens innombrables que Dieu nous a procurés, et qu'il nousprocurera plus tard. Or, tout cela nous est venu de sa. pauvreté.Et en quoi consista cette pauvreté ? A se revêtir de notrechair, à se faire homme, à souffrir ce qu'il a souffert.Et cependant il ne vous devait pas ces sacrifices, au lieu que vous, vouslui êtes redevable. " Et je vous donne en cela un avis pour votreutilité (10) ". Voyez comme ici encore il se préoccupe den'être pas importun, et comme il adoucit son discours par ces deuxexpressions : " Je vous donne un avis ", et " Pour votre utilité". Il leur dit : Je ne vous contrains pas, je ne vous violente point, jefais un appel à votre bonne volonté :.et en vous. parlantainsi, j'ai moins en vue l'intérêt de ceux qui recevront quevotre propre avantage.
Puis, l'exemple même qu'il donne, il le tire d'eux-mêmes,et non pas de quelques autres. " A vous qui avez déjà commencé,non-seulement à faire celte bonne uvre, mais même àla vouloir dès l'année dernière (10) ". Voyez commeil fait voir qu'ils s'y sont portés d'eux-mêmes et sans impulsionétrangère. C'est qu'ayant précédemment renduce témoignage aux habitants de Thessalonique, qu'ils avaient pratiquél'aumône de leur propre mouvement, et avec beaucoup d'instance, ilveut montrer que ce mérite est aussi celui dés Corinthiens.Voilà pourquoi il dit : "Non-seulement à faire cette bonneoeuvre, mais même à la vouloir ", et pourquoi aussi, non contentde ces simples mots : Vous avez commencé , il emploie ceux-ci :" Vous avez déjà commencé dès l'annéedernière". Ainsi, ce à quoi je vous exhorte, c'est une chosedans laquelle vous m'avez déjà prévenu, en vous yexcitant vous-mêmes avec la plus grande ardeur. " Et maintenant vousen avez accompli l'exécution (11) ". Il ne dit pas : " Vous avezfait cette bonne oeuvre ", mais : " Vous y avez mis la dernièremain ". " De manière que comme votre désir est provenude votre vouloir, ainsi votre action est provenue de votre avoir (11) ".En effet, il ne faut pas que ce noble mérite se borne au désir,il faut qu'il reçoive la récompense qui suit les actions;(108) " car pourvu que le désir précède, on est bienaccueilli selon ce que l'on a, et non selon ce qu'on n'a pas (12) ".
Voyez quelle ineffable sagesse lapôtre leur avait montréau commencement des gens qui avaient fait l'aumône au-delàde leurs moyens, je veux parler des habitants de Thessalonique; il lesen avait loués, et avait dit : " Je leur rends ce témoignagequ'ils ont donné même au-delà de leurs moyens (3) "; maintenant qu'il engage les Corinthiens à faire l'aumônesuivant leurs moyens seulement, il laisse l'exemple qu'il a donnéproduire son effet de lui-même, sachant bien que c'est moins l'exhortationque le zèle qui pousse les hommes à imiter les bonnes actions;c'est pour cela qu'il dit : " Car pourvu que le désir précède,on est bien accueilli selon ce que l'on a, et non selon ce qu'on n'a pas.". Ne vous effrayez . pas, veut-il dire, des paroles que j'ai prononcéestout à l'heure, car ce que j'en ai. dit était pour fairel'éloge de leur libéralité ; mais Dieu nous demandeen raison de nos moyens, d'après ce que nous avons, et non d'aprèsce que nous n'avons pas. Car l'expression : " On est bien accueilli " aici la même valeur que s'il y avait : " Dieu demande de nous ". S'enremettant donc avec confiance à l'exemple qu'il a cité, illes ménage extrêmement, et les attire d'autant mieux qu'illes laisse libres; aussi ajoute-t-il encore : " Car il ne faut pas quele soulagement des autres soit votre surcharge (13) ".
2. Cependant Jésus-Christ avait loué au contraire la veuvepour s'être dépouillée de tous ses moyens d'existenceet avoir donné quelque chose dans sa misère même. Maissaint Paul parlait aux Corinthiens, à ce peuple au milieu duquelil préférait souffrir la faim : " Car ", disait-il, " ilest plus beau pour moi de mourir, que si quelqu'un me dépouillaitde mon sujet de gloire ". (I Cor. IX, 15.) C'est pour cela qu'il a recoursà une exhortation mesurée, louant à la véritéceux qui font l'aumône au-delà de leurs moyens, mais sanscontraindre les Corinthiens à en faire autant; non pas qu'il nele voulût, mais parce qu'ils étaient un peu faibles. En effet,pourquoi loue-t-il les autres de ce que, dans de nombreuses épreuvesde tribulation , ils avaient une surabondance de joie, de ce que leur profondepauvreté avait été surabondante pour la, richessede leur simplicité (Il Cor. VIII, 2), et de ce qu'ils avaient donnéau-delà de leurs moyens (3) ? N'est-il pas clair que c'est poury amener les Corinthiens? Ainsi, bien qu'il paraisse leur passer en celal'infériorité, ce n'est pour lui qu'un moyen de les fairemonter aussi haut que les autres. Observez en effet comme par les parolesqui suivent, et sans en avoir l'air, il les prépare encore àce résultat. Après ce qu'il vient de dire, il ajoute " Quevotre superflu supplée à ce qui leur manque (4) ". Pour rendreson commande ment léger, il n'en avait pas dit assez, il a vouluy ajouter les mots que vous venez d'entendre. Et même, non contentdes moyens précédents, il leur facilite encore l'accomplissementdu précepte, en leur montrant la récompense , et en des termesplus grandioses qu'ils ne le méritent : " Afin ", dit-il, "que l'égalitése fasse dans le temps présent, et que leur superflu suppléeà ce qui vous manque (ibid.) ". Qu'est-ce à dire? Le voici:vous regorgez, vous autres, de richesses : eux, ils regorgent de la véritablevie et de leur crédit. auprès de Dieu. Donnez-leur donc deces richesses que vous avez en surabondance, et dont ils sont privés,afin que vous receviez d'autres biens par l'entremise de ce créditdont ils sont riches, et dont vous êtes pauvres. Voyez comme il asu, sans qu'ils s'en doutassent, les préparer à donner au-delàde leurs moyens, et même dans l'indigence. Car si vous voulez, leurdit-il , recevoir de la surabondance des autres, donnez vous-mêmesde votre surabondance; mais si vous voulez vous faire donner tout, il fautleur offrir même de votre indigence, et au-delà de vos moyens.Il ne tient pas littéralement ce langage à ses auditeurs,mais il laissé leur raisonnement tirer cette conclusion : en attendant,il poursuit toujours son premier but, il opère son exhortation modérée,en leur parlant des effets visibles, en leur disant: " Afin que l'égalitése fasse dans le temps présent ".
Comment arrivera cette égalité ? En ce que vous et euxvous vous donnerez réciproquement de ce que vous avez en abondance.,et vous suppléerez mutuellement à ce qui vous manque. Etquelle est cette égalité, puisqu'en retour de choses matérielles,on vous en rendra de spirituelles ? La supériorité est grandede ce dernier côté : comment donc appelle-t-il cela de l'égalité?Il ne la considère qu'au point de vue du superflu et du trop peu,ou bien seulement par rapport à la vie présente. (109) C'estpour cela qu'après avoir dit : " L'égalité", il ajoute: " Dans le temps présent ". Et en parlant ainsi, il voulait rabaisserl'orgueil des riches, et faire voir qu'après notre départd'ici-bas, les hommes spirituels auront de beaucoup l'avantage. Car ence monde nous jouissons tous d'une grande égalité; mais alorsil y aura une grande différence, les uns auront sur les autres uneextrême supériorité, cartes justes seront plus resplendissantsque le soleil. Ensuite, quand il les a représentés non-seulementcomme donnant , mais encore comme recevant en retour dé plus grandsavantages, il veut donner à leur ardeur un autre mobile, en leurmontrant que même s'ils ne font part de rien à autrui, ilsne posséderont lien de plus, après avoir ainsi tout amasséchez eux. Et il leur cite alors un trait de l'antique histoire : " Selonce qui est écrit : " Celui qui en recueillait beaucoup, n'en avaitpas plus que les autres; et celui qui en recueillait peu, n'en avait pasmoins ". (Exode, XVI, 18.) C'est de la manne qu'il en fut ainsi. Car ceuxqui en avaient ramassé davantage et ceux qui en avaient ramassémoins, se trouvaient en avoir la même mesure, Dieu punissant ainsil'avidité. Or l'apôtre parlait ainsi, tant pour les effrayerpar, l'exemple dé ce qui s'était passé alors, quepour leur persuader de ne désirer rien de trop, et de ne point s'affligerlorsqu'ils n'avaient pis assez. Et l'on peut voir se renouveler de nosjours, au sujet des affaires de cette vie, ce qui eut lieu autrefois àpropos de la manne. Chacun de nous n'a qu'un seul estomac à satisfaire,la durée de la vie est la même pour tous, et chacun de nousn'est revêtu que d'un seul corps : en conséquence, le superfludu riche ne lui vaudra rien de plus, comme au pauvre son dénuement,rien de moins.
Dès lors, pourquoi craignez-vous la pauvreté? Ou pourquoicourez-vous après la richesse? Je crains, direz-vous, d'êtreforcé de frapper à la porte des autres, et de demander àmon prochain. J'entends aussi continuellement nombre de personnes qui fontau ciel cette prière : Ne permettez pas que j'en vienne jamais àavoir besoin des hommes. J'ai grande pitié d'entendre un tel langage. car la crainte est puérile. Tous les jours, et pour ainsi direen toutes choses, nous avons besoin les uns des autres. De sorte que cesparoles dénotent un esprit irréfléchi, plein de lui-même,et qui ne discerne pas clairement la nature des choses. Ne voyez-vous pasque tous nous avons besoin les uns des autres ? le soldat a besoin de l'artisan,celui-ci du négociant, le négociant à son tour a besoindu laboureur, l'esclave a besoin de l'homme libre, le maître a besoinde l'esclave, le pauvre du riche, le riche du pauvre, celui qui ne faitaucun travail de celui qui fait l'aumône, et celui qui donnéde celui qui reçoit,, car celui qui reçoit l'aumônetient une place extrêmement nécessaire, et plus importanteque toutes les autres. S'il n'y avait pas de pauvres, la plus grande partiede notre salut se trouverait renversée, les hommes n'ayant pas oùrépandre leurs richesses. Ainsi, le pauvre, qui semble le plus inutilede tous les hommes, en 'est au contraire le plus utile. Si donc il esthonteux d'avoir besoin d'autrui, il ne lui reste plus qu'à mourir,car il n'est pas possible de vivre si l'on craint cela comme une honte.Mais je ne puis, direz-vous, souffrir un regard d'arrogance. Et pourquoi,en condamnant la hauteur chez les autres, vous flétrissez-vous dumême coup par cette accusation? Car ne pouvoir supporter l'arrogance,c'est le fait d'une âme gonflée elle-même d'orgueil.Et si tout cela ne mérite d'être compté pour rien,pourquoi le craindre, pourquoi le redouter, pourquoi à cause decela trembler à l'idée de la pauvreté? Si vous étiezriche, les gens dont vous auriez besoin n'en seraient que plus nombreux,oui plus nombreux et en outre plus vils : car plus on s'enrichit, pluson sè met en butte à cette malédiction.
3. En demandant les richesses pour n'avoir besoin de personne, vousne savez pas, ce que vous souhaitez : c'est comme si un homme, en s'embarquantsur une mer où l'on a besoin de nautonniers, d'un vaisseau, et demille agrès divers, formait le voeu de n'avoir absolument besoinde personne. Si vous voulez n'avoir grand besoin de personne, demandezla pauvreté : car si, étant pauvre, vous êtes obligéd':avoir recours à quelqu'un, ce ne sera que pour du pain ou pourun vêtement; tandis qu'étant riche, vous serez forcéde recourir à autrui pour vos terres, pour vos maisons, pour lesimpôts, pour les salaires, pour votre. rang , pour votre sûreté, pour votre gloire, pour vos rapports avec les gens en place; et non pasavec eux seulement, mais avec leurs subordonnés, avec ceux de laville, ceux (110) de la campagne, avec les négociants, avec lesaubergistes. Voyez-vous que de telles paroles sont insensées audernier point? Car si, au bout du compte, ce besoin du secours d'autruivous paraît quelque chose de si terrible, premièrement ilest impossible de s'y soustraire absolument; en second lieu, si vous voulezdu moins fuir la foule, car ceci est possible, alors, vous réfugiantdans le port sans tourmente de la pauvreté, rompez avec le tumultesi compliqué des, affaires, mais gardez-vous de considérercomme honteux, d'avoir besoin des autres : car c'est ici l'ouvrage de lasagesse ineffable de Dieu. Voyez en effet : nous, avons besoin les unsdes autres,. et ce n'est pas encore assez de ces liens nécessairespour nous réunir par c'eux de l'amitié ; eh bien ! si chacunde nous pouvait se suffire à soi-même, ne serions-nous pasdes bêtes féroces que rien ne pourrait apprivoiser? Dieu nousa donc placés sous une dépendance mutuelle parla contrainteet la nécessité, et chaque jour nous nous froissons les unscontre les autres. Si Dieu nous eût retiré ce frein, qui denous eût recherché de longtemps l'amitié de son prochain? Gardons-nous donc de considérer ce besoin comme une honte, etne disons pas dans nos prières : Préserve-nous d'avoir besoinde personne; mais demandons-lui ceci : Ne permets pas que, lorsque nousserons dans le besoin, nous repoussions ceux qui peuvent nous secourir.Ce qui est méprisable, ce n'est pas d'avoir besoin des autres, maisc'est de ravir ce qui appartient à autrui. Eh bien ! pourtant nousne prions jamais à ce- dernier sujet, jamais nous ne disons: Préserve-moide désirer le bien des autres; et pour ce qui est d'avoir, besoind'eux, nous croyons, devoir en demander à Dieu l'affranchissement.Pourtant saint Paul se trouva souvent dans le besoin, et il n'en rougissaitpas; au contraire, il s'en vantait, et il faisait dans les termes suivantsl'éloge de ceux qui lui avaient rendu service: " Car une premièreet une seconde fois vous m'avez envoyé de quoi m'aider dans mesbesoins " (Philipp. IV, 16) ; et ailleurs: " J'ai dépouilléles autres Eglises, en recevant de quoi vivre pour vous servir ". (II Cor.XI, 8.) Rougir de cela, ce n'est donc pas de la dignité, mais dela faiblesse, c'est le fait d'une âme sottement fière , d'unesprit déraisonnable. En effet, Dieu juge à propos que nousayons besoin les uns des autres. Ne poussez donc pas votre sagesse au-delàdes bornes. Mais, dira-t-on, je ne puis souffrir un homme à quije fais des prières réitérées, et qui n'y.accède point. Et comment donc Dieu te souffrira-t-il, quand il t'exhorteet que tu ne te rends pas, et cela, lorsqu'il t'exhorte dans ton propreintérêt? " Car nous, sommes les déléguésdu Christ ", dit l'apôtre, " de sorte que c'est Dieu qui vous adressepar notre organe cette exhortation : Réconciliez-vous avec Dieu". (II Cor. V, 20.) Mais, direz-vous, je ne laisse pas d'être leserviteur de Dieu. Comment, cela ? Quand vous, le prétendu serviteur,vous vous enivrez, et que lui, le Maître, souffre de la faim, etn'a. pas même la nourriture nécessaire, en quoi pourra vousprotéger le titre de serviteur? Il ne fera au contraire que vouscharger davantage , lorsque vous aurez demeuré dans vos palais àtriple étage, tandis que votre maître n'avait pas mêmeun abri suffisant; quand vous aurez couché sur des lits moelleux,tandis qu'il n'avait pas même ou reposer sa tête. On me diraencore : Eh bien ! j'ai donné. Oui, mais il ne faut pas s'arrêterdans cette voie. Car cette raison ne sera bonne que lorsque vous n'aurezplus de quoi donner, que vous ne posséderez plus rien. Tant quevous aurez quelque chose, eussiez-vous donné à dix millepersonnes, s'il y a encore des gens qui ont faim, vous n'aurez pas de bonneraison à faire valoir.
Et si vous accaparez le blé, si vous le faites enchérir,si vous imaginez d'autres moyens insolites de, trafic, quel espoir de salutvous restera-t-il? Dieu vous a prescrit de donner gratuitement àcelui qui a faim, et vous ne le faites même pas quand vous recevezun prix en proportion; il s'est lui-même pour vous dépouilléde tant de gloire, et vous ne daignez pas même lui donner du pain: votre chien est rassasié, et Jésus-Christ meurt de faim;votre serviteur est gorgé de mets jusqu'à étouffer,et votre Maître et le sien manquent de la nourriture nécessaire.Est-ce là se conduire en ami? Réconciliez-vous donc avecDieu ; car votre manière d'agir a été celle d'un ennemi,d'un ennemi juré. Rougissons donc de tous les bienfaits que nousavons reçus, de tous ceux que nous recevrons encore; et quand unpauvre s'approche de nous en nous demandant l'aumône, accueillons-leavec une grande bienveillance, le consolant, l'encourageant par nos paroles,afin que nous (111) éprouvions à notre tour le mêmetraitement, et de la part de Dieu, et de la part des hommes.
En effet, " tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-leleur vous-mêmes ". (Matth. VII, 12.) Cette loi n'a rien de pénible, rien de rebutant. Faites-nous, dit-elle, ce que vous voulez que l'onvous fasse; la rémunération est égale à l'action.L'Ecriture ne dit pas : Ne faites pas ce que vous ne voulez pas que l'onvous fasse ; elle va. plus loin. Ce dernier précepte serait l'abstentiondu mal,, le premier est la pratique du bien, et l'autre y est renfermé.L'Ecriture ne dit pas non plus : Souhaitez-le aussi aux autres; mais :" Faites-le leur ". Et qu'y gagne-t-on? " C'est la loi et les prophètes". Vous voulez que Dieu ait pitié de vous? Ayez pitié desautres . Vous voulez obtenir votre pardon? Pardonnez donc vous-même.Vous prétendez que l'on ne dise pas de mal de vous? Ne dites doncde mal de personne. Vous désirez être loué ? Faitesl'éloge d'autrui. Vous souhaitez que l'on ne vous enlèvepas vos biens? Ne ravissez donc pas les biens étrangers. Voyez-vouscomme Notre-Seigneur nous montre que le bien est une chose naturelle, etque nous n'avons pas besoin de chercher des lois ni des maîtres horsde nous? Car suivant que nous voulons être traités par notreprochain de telle ou telle manière, nous nous faisons notre loien conséquence. Si donc vous ne voulez pas qu'il vous fasse quelquechose, et que vous le lui fassiez, ou bien si vous voulez qu'il vous fassequelque chose, et que vous ne lui fassiez pas, vous prononcez votre proprecondamnation, et il ne vous reste plus aucun moyen de vous justifier, enalléguant que vous ne saviez comment agir, que vous ignoriez cequ'il fallait faire. Aussi, je vous en conjure, gravons en nous cette loipour notre usage, et en lisant ces paroles si claires à la foiset si concises, devenons tels envers notre prochain, que nous voulons qu'ilsoit envers nous, afin que nous jouissions de la paix ici-bas, et que nousobtenions les biens futurs, par la grâce et là charitéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance ethonneur, au père ainsi qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. Edouard MALVOISIN.
HOMÉLIE XVIII
ET GRACES SOIENT RENDUES A DIEU QUI A MIS LE MÊMEZÈLE POUR VOUS DANS LE COEUR DE TITE. (VIII, 16, JUSQU'A LA FINDU CHAPITRE.)
1. Voici encore l'apôtre qui donné des éloges àTite. Après avoir parlé de l'aumône, il parle de ceuxqui doivent recevoir et emporter leurs offrandes. Cela était dansl'intérêt de la collecte, cela augmentait le zèle deceux qui y contribuaient. Quand nous avons confiance dans le dispensateur,quand nous ne soupçonnons pas les personnes qui recueillent nos.dons, nous y mettons plus de libéralité. Pour obtenir cerésultat, écoutez comme l'apôtre leur recommande lesgens qui sont allés les trouver dans ce but, et parmi lesquels Titeest le premier. Il dit : " Et grâces soient rendues à Dieuqui a mis le même zèle pour vous dans le coeur de Tite ".Que veut-il dire par: " Le même zèle? " Le même queTite avait pour les habitants de Thessalonique, ou bien encore Paul voulait-ildire aux Corinthiens
Un zèle semblable à celui que j'ai moi-même pourvous? Et remarquez sa sagesse : ayant montré que c'étaitl'oeuvre de Dieu, il le remercie d'être l'auteur de cette grâce,pour les exciter encore par ce moyen. Car si c'est Dieu qui a inspiréTite, et qui l'a envoyé vers vous, c'est donc Dieu qui vous demandepar l'organe de Tite. Ne pensez donc pas que ce qui est arrivé soitquelque chose d'humain. Et à quel signe reconnaît-on que c'estDieu qui a poussé Tite à agir de la sorte? Le voici : " Carnon-seulement il a bien accueilli mon exhortation, mais, plus zéléencore lui-même, il est parti de son propre mouvement (17) ". Voyezcomme il le représente accomplissant son couvre personnelle, sansavoir besoin d'autrui. Mais comme saint Paul avait dit que c'étaitune grâce de Dieu, il ne la laisse pas attribuer à Dieu toutentière, afin de leur inspirer encore plus d'affection pour Tite,en leur disant que ce. dernier s'y est porté de lui-même.Car " plus zélé encore lui-même, il est parti de sonpropre mouvement " ; il a saisi l'occasion, il s'est élancésur ce trésor, il a jugé que vous rendre service, c'étaitagir dans son propre intérêt; dans son amour extrêmepour vous, il n'a pas eu besoin de mes exhortations, et quoique je l'aieexhorté, ce n'est pas cela qui l'a déterminé; il ya été porté de lui-même et par la grâcede Dieu. " Nous (113) avons aussi envoyé avec lui notre frère,dont la réputation dans l'Évangile est répandue danstoutes les Eglises (18) "?
Quel est ce frère? Les uns veulent que ce soit saint Luc, quiserait désigné ainsi à cause de l'Évangilequ'il écrit. Selon d'autres, il s'agit de Barnabas, et ses prédications,quoique non écrites, seraient ce que saint Paul appelle ici Evangile.Et pourquoi ne donne-t-il pas les noms de ceux qu'il envoie avec Tite ?Il nomme Tite expressément, il le caractérise en outre, etpar sa coopération dans la prédication évangélique,[car il était si utile que Paul, en son absence, ne pouvait rienfaire de grand et d'énergique : " N'ayant point trouvé monfrère Tite, je n'ai point trouvé, de soulagement pour monesprit]" (II Cor. II, 13), et par sa charité pour les Corinthiens."[Ses entrailles ressentent pour vous une affection encore plus surabondante]" (II Cor. VII, 15), et par son zèle pour loeuvre dont il s'agit: " Il est parti, lisons-nous, de son propre. mouvement " ; et quant auxautres que saint Paul envoie en même temps, il. ne fait pas ainsileur portrait, et il ne les nomme pas. Comment expliquer cela? Peut-êtren'étaient-ils pas connus des Corinthiens; alors il n'insiste passur, leur éloge, parce que les Corinthiens n'ont pas encore étéà même de les apprécier; il n'en dit que ce qui suffisaitpour les recommander et les mettre .à l'abri de tout mauvais soupçon.Mais voyons en quoi il fait consister l'éloge de celui des coopérateursde Tite dont il parle en premier ? De quoi le loue-t-il? De sa prédicationd'abord, et il le loue non-seulement de prêcher, mais. de le fairecomme il faut, et. avec le zèle convenable. Car il ne dit pas :Il prêche et il évangélise, mais il parle de sa " réputationdans l'Évangile ". Et de peur que cela ne paraisse une flatterie,il prend à témoin non pas un seul homme, ni même deuxou trois hommes, mais les Eglises entières : " Notre frère,dont la réputation , dans l'Évangile est répanduedans toutes les Églises ". Ensuite il le rend respectable en raisondu choix que l'on a fait de lui; ce qui n'est pas non plus un faible honneur.Aussi, après avoir, dit : " Dont la réputation dans l'Evangileest répandue dans toutes les Eglises ", il ajoute: "Et non-seulementcela (19) ". C'est comme s'il disait: Non-seulement il est respectableparce qu'il est renommé pour sa prédication et que, toutle monde. fait son éloge, " mais encore il a été choisipar les Eglises avec nous (19) ". C'est ce qui me porte à croirequ'il est question de Barnabas. Et saint Paul représente la missionde ce frère comme considérable, car il indique pourquoi onl'a élu ; c'est,.dit-il, " afin de nous accompagner dans nos voyageset de coopérer avec nous dans cette grâce que nous dispensons(19) ". Voyez-vous quels éloges ! Il s'est illustré en annonçantl'Évangile; et toutes. les Eglises lui en ont donné un témoignagea été choisi pour la même oeuvre que saint Paul; associépartout à ce dernier, il a partagé ses épreuves etses périls ; car le mot de voyages donne à entendre toutcela. Et que signifie : " Afin de coopérer avec nous dans cettegrâce que nous dispensons? " C'est-à-dire, pour annoncer laparole et prêcher l'Évangile; ou bien, pour, distribuer lesaumônes; je crois même qu'in s'agit de l'un et de l'autre but.Saint Paul ajoute ensuite : " Pour la gloire du Seigneur lui-même, et dans l'intérêt de votre zèle (19) ". Saint Paulveut donc dire ceci : Nous avons demandé qu'il fût éluavec nous, et désigné pour cette oeuvre, afin qu'il devintle dispensateur et le distributeur de l'argent sacré, [ce qui n'étantpas un faible. honneur, car les apôtres avaient dit : " Choisissezsept hommes d'entre vous, qui aient une bonne réputation] " (Act.VI, 3) ; or il a été choisi par les Eglises, et le suffragedu peuple entier lui a été favorable. Que veut dire : " Pourla gloire du Seigneur lui-même, et dans l'intérêt devotre zèle ? " Cela signifie : Et pour que Dieu soit glorifié,et pour que vous deveniez plus zélés, en voyant que les hommesqui reçoivent ces aumônes sont connus, et que personne nepeut faire naître contre eux aucun soupçon injuste.
2. C'est pour cela que nous avons cherché de tels hommes, etque nous n'avons pas confié le tout à un seul, car nous voulionsqu'il échappât à un pareil soupçon ; . maisnous avons envoyé Tite, et avec lui un autre. Puis, pour expliquerces mots . " Pour la gloire du Seigneur, et dans lintérêtde votre zèle ", il ajoute: " Ayant ceci pour but, que personnene nous blâme dans cette abondance que nous dispensons (20) ". Quelest ce langage ? Il est digne de la vertu de Paul, et il montre sa grandesollicitude, et sa condescendance. Pour que personne, veut-il dire, nevous soupçonne, et ne dirige contre nous quelque blâme , (114)comme si nous- détournions une partie de l'argent qui nous est confié; pour ce motif nous avons. envoyé des hommes de ce caractère;pour ce motif nous en avons envoyé non pas seulement un, mais deux,mais trois. Voyez-vous comme il les met à l'abri de tout soupçon? Ce n'est pas, seulement en s'appuyant sur leur prédication' nimême simplement sur lè choix que l'on a fait d'eux, mais ils'autorise de ce qu'ils sont connus, et de ce qu'on les a choisis toutexprès peur qu'ils ne pussent être soupçonnés.Il n'a pas dit non plus : De peur que vous ne nous blâmiez; mais: " Que personne ne nous blâme " ;. c'est-à-dire, personneautre que vous. Ainsi, bien qu'il ait fait cela pour eux ce qu'il donnéà entendre par ces mots : " Pour la gloire du Seigneur lui-même,et dans lintérêt de votre zèle " ; néanmoinsil ne veut pas se blesser, et il prend un autre tour : " Ayant ceci pourbut ". Et . non content de cela, il les flatte encore dans ce qui vientensuite : " Dans cette abondance que nous dispensons " ; il accompagned'un, éloge ce qui serait dur à entendre. Afin de ne pasles contrister, afin qu'ils ne disent pas : Tu crois donc devoir nous soupçonner?Nous sommes donc assez malheureux pour t'être suspects à cetégard? Il leur dit par manière de correctif : Les sommesd'argent que vous envoyez sont considérables, et cette abondance,c'est-à-dire, cette quantité d'argent serait de nature àdonner des soupçons aux méchants, si nous ne faisions voirune garantie. " Car nous pour voyons au bien , non-seulement aux yeux deDieu, mais encore aux yeux des hommes (21) ".
Comment égaler saint Paul? Il ne dit pas : Malheur et douleurà qui viendrait soupçonner pareille chose; tant que ma consciencene me condamne pas, je tiens pour rien les soupçons d'autrui. Non,mais plus ils sont faibles, plus il s'abaisse à leur niveau.. Cestqu'en effet, lorsqu'un homme est malade, il ne s'agit pas de se fâchercontre lui, il faut tâcher de le guérir. Et cependant, dequel péché sommes-nous aussi éloignés, quece grand saint était loin de prêter à un tel soupçon?personne, eût-ce été un démon, n'eût élevé,aucun doute sur la manière dont le bienheureux apôtre administraitcette aumône. Eh bien ! quoique si fort à l'abri des interprétationsmalignes, il fait tout, il met tout en couvre, pour ne pas laisser. mêmele plus léger prétexte à qui s'aviserait de faire, d'une manière ou d'une autre, quelque supposition mauvaise. Ilprévient non-seulement les accusations, mais encore les reproches,le blâme le plus vulgaire et jusqu'au simple soupçon. " Nousavons aussi envoyé avec eux notre frère (22) ". En voilàdonc un troisième qu'il adjoint aux deux autres, égalementavec éloge, et avec son suffrage et celui de plusieurs autres témoins." Que nous avons ", dit-il, " éprouvé souvent en mainte circonstancecomme un homme zélé, et à présent comme bienplus zélé encore (Ibid.) ". Après avoir louéles mérites personnels de ce frère, il l'exalte en raisonde sa charité pour les Corinthiens, et ce qu'il disait de Tite,que " plus zélé encore lui-même, il était partide son propre mouvement (17) ", il le dit aussi de ce troisième: " Et à présent comme bien plus zélé encore". Par ces paroles, il fait voir déjà en germe dans leurscoeurs leur amour pour les Corinthiens. Enfin, après avoir montréleurs vertus, il exhorte les Corinthiens dans leur propre intérêt,en disant : " S'il s'agit de Tite, il est mon coopérateur, et iltravaille avec ravi pour vous (23) ". Que signifie : " S'il s'agit de Tite?" Voici le sens s'il faut parler de Tite en quelque chose, j'ai àdire qu'il est mon coopérateur, qu'il travaille avec moi. Ou bienencore il entend par là vous faites quelque chose pour Tite, vousn'aurez pas obligé le premier venu, car il est mon coopérateur.Et tout en ayant l'air de le louer, il vante les Corinthiens, en montrantque leurs dispositions envers lui sont telles qu'il suffit, pour leur donnerlieu d'honorer quelqu'un, de leur faire voir en cette personne le coopérateurde Paul. Toutefois, il ne s'en tient pas encore là, et il ajoutecet autre motif : " Il travaille avec moi pour vous ". Non-seulement iltravaille avec, moi, mais cest pour des affaires qui vous regardent, c'estpour votre progrès, pour votre avantage, cest par amitié,par zèle pour vous; il leur dit tout ce qui était le pluscapable de lui gagner leur affection. " S'il s'agit de nos frères(Ibid.) ". C'est-à-dire du bien si vous voulez que je vous parledes autres, ils ont aussi les plus grands droits à. vous êtrerecommandés. En effet, eux aussi sont " nos frères ", euxaussi " ils sont les apôtres des Eglises", c'est-à-dire, envoyéspar les Eglises. Puis, ce qui est au-dessus de tout, " La gloire du Christ".Car c'est à Jésus-Christ que se rapporte tout ce qui leurarrive. (115) Soit donc que volis vouliez les accueillir comme des frères,ou comme les envoyés des Eglises, soit que vous le fassiez pourla gloire du Christ, vous avez de nombreux motifs de bienveillance àleur égard.. Car j'ai à dire de Tite qu'il est mon coopérateuret votre ami dévoué, et j'ai à dire des autres qu'ilssont nos frères, qu'ils sont les apôtres des Eglises, qu'ilssont la gloire de Jésus-Christ.
3. Vous le voyez, ceci prouve qu'en ces derniers étaient inconnusaux Corinthiens. Autrement il leur eût fait honneur comme àTite, d'avoir de l'affection pour les Corinthiens. Mais sommé ceux-cine les connaissaient pas encore, recevez-les, dit-il, comme des frères,comme des envoyés des .Eglises, comme agissant pour la gloire duChrist; c'est pourquoi il ajoute : " Prouvez-leur donc à la facedes Eglises quille est votre charité et la gloire que nous mettonsen vous (24) ": C'est-à-dire: Faites voir maintenant, d'une partcombien vous nous aimez, et de l'autre, combien l'orgueil que: nous avonsconçu de vous est légitime et fondés or, vous prouvereztout cela, si vous montrez de la charité envers eux. Il donne àson langage quelque chose de plus redoutable en ajoutant : " A la facedes Eglises ". C'est, dit-il, pour la gloire et l'honneur des Eglises;carsi vous honorez nos frères, vous honorerez les Eglises. dont ilstiennent leur mission. En effet, l'honneur qu'on rend aux envoyésne s'arrête pas à eux, il va jusqu'à ceux qui les délèguent,qui les ont choisis, il va plus loin encore, il rend gloire à Dieumême. Honorer les ministres de Dieu, c'est faire monter,nos louangesjusqu'à lui. Devant la communauté des Eglises : et ce n'estpas là up point sans importance : il y a une grande puissance dansla. réunion, c'est nomme si je disais : dans les Eglises. Considérezcombien a été grande cette puissance de la réunion.La prière de l'Eglise délivra Pierre de ses liens (Act. XII,5-7), et ouvrit la bouche de Paul; à son tour, le suffrage de cesdeux apôtres revêt de faveurs insignes ceux qui arrivent auxdignités spirituelles. C'est pourquoi celui qui va faire électionde quelqu'un invoque leurs prières, et ceux qui sont initiésaux fonctions sacrées sont appelés à donner leur suffrage,et déclarent ce qu'ils savent, car il n'est pas permis de tout révélerdevant ceux qui ne sont pas initiés aux fonctions. sacrées.Dans d'autres cas, il n'y a point de différence entre le prêtreet ses administrés; comme lorsqu'il s'agit de prendre part aux redoutablesmystères; car nous y sommes admis tous indistinctement.
Ce n'est pas comme 'sous l'ancienne Loi, où les mets du prêtren'étaient pas ceux du simple fidèle; où il .n'étaitpas permis au peuple d'avoir part aux mêmes choses que le pontife.Il n'en est plus ainsi die nos jours : un seul corps, un seul calice estoffert à tous. Dans les prières, on peut voir aussi que lepeuple est pour beaucoup. Pour les énergumènes, pour lespersonnes soumises à une pénitence, les prières viennentà la fois du prêtre et des fidèles; ils disent tousla même, et c'est une prière .pleine de miséricorde.Quand nous avons exclu de l'enceinte sacrée ceux qui ne peuventparticiper à la. sainte table, c'est à une prièred'un autre genre qu'il faut avoir recours; mais alors encore tout le mondeindistinctement se prosterne à terre et se relève. Quandon donne et que l'on reçoit le baiser de paix, tout le inonde yest admis. 'Dans la célébration même des très-redoutablesmystères, le prêtre prié pour le peuple, mais le peupleprie aussi pour le prêtre , car ces mots : " Et avec votre esprit", n'ont pas d'autre sens. L'action de grâces leur est commune également, car ce n'est pas le prêtre seul qui rend grâces, mais lepeuple tout entier. En effet, c'est après avoir reçu l'assentimentdes fidèles, et après qu'ils sont convenus que cela est justeet légitime (Dignum et justum est), que le prêtre commencel'action de grâces. Et pourquoi s'étonnerait-on que le peupleparle .conjointement avec le prêtre , puisqu'alors aussi le peuples'associe aux Chérubins eux-mêmes et aux puissances célestespour faire monter en commun les hymnes sacrées vers Dieu? Or sije vous ai dit tout cela, c'est afin que même parmi les simples fidèles,chacun soit vigilant, afin que nous apprenions que nous gommes cous unseul corps, que nous ne, différons ensemble que comme certains membresdiffèrent des autres, c'est afin que vous ne rejetiez pas tous lessoins sur les prêtres , mais que pour votre part aussi , vous vousinquiétiez de l'Eglise tout entière, comme de votre corpscommun. Car cela nous procure une plus grande sécurité, etun accroissement de vertu plus considérable.
Ecoutez comme du temps des apôtres on admettait dans d'autrescirconstances encore, les simples fidèles à donner leur avis.Quand (115) on voulut choisir les sept diacres, on commença parconsulter le peuple ; et quand Pierre élut Matthias, il consultatous ceux qui étaient là, les femmes comme les hommes. C'estqu'il ne s'agit pas ici d'orgueil du côté des chefs, ni deservitude de la part des subordonnés; l'autorité y est toutespirituelle, et ce qui la distingue principalement, ce n'est pas de chercherde plus grands honneurs, c'est de prendre sur elle la plus grande partiedes peines et de la sollicitude dont vous êtes l'objet. En effet,comme l'Eglise doit être pour nous une seule et même demeure,nos dispositions à tous doivent être celles d'un seul et mêmecorps, de même qu'il n'y a qu'un baptême, qu'une table sainte,qu'une source de purification , qu'une seule création, qu'un. seulPère. Pourquoi donc sommes-nous divises, lorsque tant de chosesnous réunissent? Pourquoi ces déchirements entre nous? Carnous sommes obligés de déplorer encore une fois ce dont j'aibien souvent gémi ; le présent est lamentable : quelle profondedésunion nous sépare les uns des autres , quand nous devrionsimiter la connexion des membres d'un même corps. ,Ce serait le moyengrâce auquel le plus grand pourrait tirer parti même du pluspetit: Car si Moïse apprit de son beau père quelque chose d'utilequ'il ne savait lui-même, à plus forte raison cela arriverait-ildans l'Eglise. Et pourquoi l'homme spirituel ne savait-il pas alors ceque savait l'infidèle ? C'était pour que tous apprissentalors. que Moïse était un homme; que pour diviser les eauxde lamer, pour ouvrir les flancs du rocher, il avait besoin du secoursde Dieu; et que tout cela était l'oeuvre, non pas de la nature humaine,mais dé .la puissance divine; enfin que de nos jours, dans l'Eglise,si l'un ne donne pas un avis utile, un autre se lève et donne lesien.
Et fût-il d'une condition inférieure, si ce qu'il dit estbon, sanctionnez son avis, et quand cet homme serait de la classe la plus.humble, ne le méprisez pas. Car; nul dans ces derniers rangs n'està une aussi grande distance de son prochain, que l'étaitJéthro de son gendre Moïse; toutefois celui-ci , ne dédaignapas d'écouter son beau-père, il accueillit au contraire sonavis, il s'y rangea, et il l'a .consigné par écrit, il n'apas rougi de le transmettre à l'histoire (Exod. XVIII), renversanten cela l'orgueil du plus grand nombre des hommes. C'est pour cela qu'ila laissé ses divers événements de sa vie gravéscomme sur le marbre il savait que le récit en serait utile àbeaucoup de gens. Ainsi, ne dédaignons pas ceux qui nous donnentde bons conseils, fussent-ils de simples fidèles, même derang infime, et quand nous avons fait nous-même une proposition,ne prétendons pas à toute force la voir adopter; que toutce qui paraît avantageux reçoive la sanction de tous. Carsouvent, à forée d'ardeur et d'attention, ceux qui voienttrouble, distinguent certaines choses mieux que ceux dont la vue"est perçante.Ne dites pas : Pourquoi m'appelez-vous afin de donner mon avis, si vousn'écoutez pas ce que je dis; ce reproche est celui d'un despote,et non pas d'un conseiller. Le conseiller n'a d'autre droit que de faireconnaître sa façon de penser; s'il se produit quelque manièrede voir plus utile, et que ce même homme veuille néanmoinsimposer la sienne, alors, comme je viens de le dire, ce n'est plus un conseiller,c'est un tyran. Gardons-nous donc d'une pareille conduite; mais, dépouillantnotre âme de tout orgueil et de toute infatuation, ayons en vue nonpas de maintenir uniquement notre opinion, mais de donner, l'avis le plusutile, le moyen de prévaloir, quand même cet avis ne viendraitpas de nous. Car nous gagnerons beaucoup, si nous n'avons pas trouvéce qu'il faut à l'accueillir lorsque les. autres nous paraîtrontl'offrir ; nous recevrons de Dieu une grande récompense, et c'esten même temps le meilleur moyen. d'en retirer de la gloire. En effet;si l'homme qui ouvre des avis utiles fait preuve de sagesse; nous autres,en les accueillant, nous nous attirons la réputation d'esprits judicieuxet d'âmes droites. Voilà pour les familles et pour, les cités,et aussi pour l'Eglise, la ligne à suivre pour atteindre àun plus grand développement; voilà également pournous tous le plan de conduite, qui après avoir étéle meilleur pour la vie présente, nous vaudra les biens du. mondeà venir : puissions-nous tous obtenir cette faveur par làgrâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec lequel gloire; puissance et honneur du Père, ainsi qu'au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIX
CAR A L'ÉGARD DES SERVICES QUE L'ON RENDAUX SAINTS, IL EST SUPERFLU QUE JE VOUS ÉCRIVE. (IX, 1; JUSQU'À10.)
1. Après tout ce qu'il vient de dire au sujet de cette aumône,il ajoute ici: " Il est superflu que je vous écrive". Et sa prudencene consiste pas seulement en ce qu'après avoir parlé si au.long, il ajoute : " Il est superflu que je vous écrive ", mais elleconsiste aussi en ce qu'il reparle encore après, sur le mêmesujet. En effet, ce qu'il vient de dire en. dernier lieu, avait rapportà ceux qui devaient recevoir les offrandes, et avait pour but deleur attirer beaucoup d'estime; ce qu'il avait dit auparavant au sujetdes Macédoniens, que " leur profonde pauvreté avait étésurabondante"pour la richesse de leur simplicité ", et tout le reste,avait. rapport à la charité et à l'aumône. Ehbien ! malgré, cela, après tant de paroles, et lorsqu'ilva encore en ajouter d'autres, il dit : " Il est superflu pour moi de vousécrire ". Or il s'y prend de la sorte pour les attirer davantage.En effet, pour un homme dont la réputation est telle qu'il n'a mêmepas besoin de conseil, c'est une honte de paraître au-dessous del'opinion que l'on a conçue de lui, et d'être dépassé.L'apôtre en use fréquemment ainsi, lorsqu'ayant à fairedes reproches, il a recours aux prétéritions : c'est un moyenquia beaucoup de force. Un juge qui reconnaît chez un accusateurde la grandeur d'âme, n'a plus, aucun soupçon contre lui.Il se dit : Puisque cet homme ne dit pas tout ce qu'il pourrait dire, commentinventerait-il ce qui n'est pas? L'accusateur fait alors soupçonnerde l'accusé plus de choses qu'il n'en dit,.et il donné desa propre personne l'idée d'un caractère honorable.
C'est ainsi que procède l'apôtre et pour les conseils etpour les éloges. Après avoir dit " Il est superflu décrire" , voyez ce qu'il ajoute : " Car je connais votre bonne volonté,pour laquelle je me glorifie de vous auprès des Macédoniens(2) ". C'est déjà beaucoup que lui-même connaisse cettebonne volonté, mais c'est encore bien plus qu'il aille la redireaux autres; .elle n'en acquiert que plus de force, car les Corinthiensne voudraient pas encourir une telle honte que de ne pas justifier cetteréputation. Voyez la prudence de son plan : il les a exhortésd'abord par l'exemple des autres, c'est-à-dire des Macédoniens: " Je connais la grâce de Dieu qui a été donnéedans les Églises de Macédoine (VIII, 1) " ; ensuite par leurpropre exemple : " Vous qui avez déjà commencé auparavant,depuis l'année dernière, non-seulement à exécutercette oeuvre, mais encore à la vouloir". (VIII, 10.) Il les avaitaussi exhortés en leur citant Notre-Seigneur : " Car vous connaissez", dit-il, " la grâce de Notre-Seigneur, par laquelle il s'est appauvripour nous, lui qui était riche (VIII. 9.) ". Enfin il revient à(118) son argument principal, l'imitation des autres. C'est que l'humanitéest naturellement jalouse. L'exemple de Notre-Seigneur aurait dûles entraîner plus que tout le reste, et après cela, l'espoirde la récompense; mais, vu leur faiblesse, il préfèreles entraîner par le motif d'émulation.
Rien n'égale en effet le pouvoir de ce sentiment. Et encore,examinez de quelle manière neuve il le met en jeu. Il ne leur ditpas : Imitez-les; comment s'exprime-t-il? " L'émulation venue devous a excité le plus grand nombre (IX, 2) ". Eh quoi ! diront lesCorinthiens, vous disiez naguère que les Macédoniens avaientagi d'eux-mêmes et en vous priant avec beaucoup d'instance ; commentdonc nous dites-vous à présent : " L'émulation venuede vous? " Sans doute, répondra l'apôtre; car nous ne leuravons adressé ni conseil ni supplication; nous vous avons simplementloués, nous nous sommes glorifiés de vous, et cela a suffipour les exciter. Vous avez vu comme il les stimule les uns parles autres;les Macédoniens à l'aide des Corinthiens, et réciproquement,et comme à l'émulation il sait joindre les plus grands éloges?
Puis, pour ne pas les enorgueillir, il y met un certain correctif, endisant : " L'émulation venue de vous a excité le plus grandnombre ". Songez un peu ce que ce serait pour vous, après avoirfait naître cette noble ambition chez les autres, de vous laisserdépasser à l'occasion de cette offrande. C'est pourquoi ilne dit pas : Imitez les Macédoniens; car cela n'eût pas étéaussi propre à les piquer d'honneur ; et que dit-il donc? Ce sontles Macédoniens qui vous ont, imités; ne vous montrez- doncpas, vous les maîtres, au-dessous de vos disciples. Voyez en mêmetemps comme pour les réveiller, pour augmenter leur ardeur, il faitsemblant de prendre parti pour eux; on dirait une lutte, une rivalitédans laquelle il se range de leur côté. Car de mêmequ'il disait plus haut : " Ils sont venus nous trouver d'eux-mêmes,et avec beaucoup d'instances, de sorte que nous avons engagé Titeà achever cette grâce comme il l'avait commencée ".(VIII, 3, 4, 6.) De même il dit ici : " C'est pourquoi j'ai envoyénos frères, afin que nous ne nous soyons pas vainement glorifiésen vous ". (IX, 3.) Vous voyez, il est tourmenté, il tremble, craignantde paraître n'avoir parlé de la sorte que pour les exhorter;aussi leur dit-il : Dans un tel état de choses, j'ai, envoyénos frères : si je m'occupe de vous avec tant de zèle, c'estafin que nous ne nous soyons pas vainement glorifiés en vous. Etil semble prendre de tout point les intérêts des Corinthiens,quoique en réalité sa sollicitude soit la même pourtous. Voici le sens de ce qu'il dit : Je suis extrêmement fier devous, je m'en fais honneur devant tous, je m'en suis glorifié devantles Macédoniens., de . sorte que si vous vous laissez vaincre, lahonte sera tout ensemble pour vous et pour moi. Et ici encore, il mesureses expressions, car il ajoute : " Sous ce rapport "; et non pas en toutechose : " Afin que, comme je le disais, vous soyez préparés". (Ibid.) Car je n'ai pas dit que les Macédoniens se proposentd'agir, mais bien que tout est disposé, et qu'il né leurmanque plus rien pour. l'exécution. Je veux donc que vos oeuvressoient là pour témoigner que vous êtes prêts.Puis les inquiétudes de l'apôtre redoublent : " De peur ",ajoute-t-il, " que si les Macédoniens viennent avec moi, nous nesoyons (car je ne veux pas dire, vous ne soyez) couverts de confusion ,de ce que nous nous serons glorifiés de volis sous ce rapport (4)".
2. Cela nous .impose davantage, quand on nous donne dg nombreux, spectateurs, et deux-là même à qui l'on a parlé de nous.Et il ne dit pas,: Car j'amène avec moi les Macédoniens;les Macédoniens viennent avec moi; afin qu'on ne suppose pas qu'ille fait exprès; comment s'exprime-t-il? " De peur que si les " Macédoniensviennent avec moi ". C'est-à-dire , cela peut arriver; c'est unechose possible. De cette ;façon, il mettait ses paroles -àl'abri de tout soupçon; et s'il eût tenu un autre langage,il eût rendu les Corinthiens trop jaloux. Voyez comment il les attirenon-seulement par des raisons spirituelles, mais encore par des motifshumains. Si vous ne faites par, grand cas de moi, et que vous comptiezsur mon indulgence, songez du moins aux Macédoniens, " de peur ques'ils, viennent, ils ne vous trouvent ", non pas; dit-il, de mauvaise volonté,mais seulement " non préparés ", n'ayant pas encore toutaccompli. Et s'il serait honteux de n'avoir pas apporté votre offrandepromptement, imaginez combien vous auriez à rougir, si vous n'enapportiez aucune, ou si elle était trop faible. (119) Ensuite, illeur représente avec douceur en même temps que d'une manièrepropre à leur, faire impression, ce qui résulterait de cetteconduite; et voici en quels termes : " Nous ne soyons (car je ne veux pasdire, vous ne soyez) couverts de confusion ". Puis il met de nouveau uncertain tempérament à ses paroles : " De ce que nous nousserons glorifiés ; de vous sous ce rapport ". Non pas qu'il veuilleles rendre plus négligents, mais il veut montrer qu'ayant bonneréputation pour le reste, ils doivent encore jouir sur ce dernierpoint d'une renommée incontestable.
"J'ai donc cru nécessaire d'envoyer par avance nos frères,afin qu'ils préparent cette bénédiction de vos offrandes;de telle sorte qu'elles soient prêtes à titre de bénédiction,et non pas comme arrachées à votre avarice (5) ". C'est lamême pensée reprise d'une autre façon; et pour quel'on ne croie pas qu'il tient ce langage au hasard, il va jusqu'àdire que ce voyage n'a pas d'autre motif que de leur épargner laconfusion. Vous voyez bien que ces mots : " Il est superflu pour moi devous écrire ", étaient le commencement d'un conseil. Aussi,vous voyez pareillement combien il s'étend sur cette oeuvre de charité.En même temps, on peut dire encore une chose : il eût semblése contredire en continuant à les entretenir du même objet,après avoir dit que cela était " superflu"; afin donc dene pas donner prise à cette critique, il passe à d'autresconsidérations; il leur parle de promptitude, de générosité,de bonne volontés ce qui lui sert même à préparerle résultat qu'il cherche. En effet, ce sont les trois conditionsqu'il réclame, et ces points-là, il les a mis en avant toutd'abord : car lorsqu'il disait : " La surabondance de leur joie s'est manifestéedans de nombreuses épreuves de tribulation, et leur profonde pauvretéa été surabondante pour la richesse de leur simplicité(VIII, 2) ", cela ne signifiait pas autre chose que : Ils ont donnébeaucoup, ils l'ont fait avec joie et avec promptitude; et non-seulementils n'ont pas été fâchés de donner beaucoup,ils n'ont pas même été contristés -par les épreuves,chose plus pénible pourtant que de faire l'aumône. Et cesparoles-ci : " Ils se sont donnés à nous ", montrent de mêmeet leur bonne volonté, et la solidité de leur foi. Et maintenant,il revient encore sur le même sujet. Comme il y a antagonisme entrela libéralité et la bonne volonté, et que souventtel qui a donné beaucoup en est fâché, et que tel autredonne moins, pour ne pas avoir à souffrir, voyez comme il s'occupede ces deux sortes de gens et avec la prudence qui lui convient. Il nedit pas : Il vaut mieux donner peu, et de bon coeur, que beaucoup et parcontrainte : non, car il voulait que leurs offrandes fussent à lafois abondantes et faites de bonne grâce. Que dit-il donc? " Afinqu'ils préparent cette bénédiction de vos offrandesde telle sorte qu'elles soient prêtes à titre de bénédiction,et non pas comme arrachées à votre avarice ". Il commencepar la condition la plus douce, la moins pesante ce ne doit pas êtrepar contrainte. En effet; dit-il, c'est une bénédiction.Puis, voyez comme sous forme d'exhortation il leur montre bientôtle fruit qui en résulte, et la bénédiction venantcombler ceux qui ont donné. C'est par l'expression dont il s'estservi qu'il les a attirés; en effet nul ne donne avec chagrin cequi est une source de bénédiction. Et non content de cela,il a ajouté : " Et non pas comme arrachées à votreavarice ". N'allez pas croire, veut-il dire, que nous-mêmes, nousrecevions cette aumône en gens avides; non, mais c'est afin de vousattirer des bénédictions. Quand on est avide, on donne àcontre-coeur; de sorte que celui qui fait l'aumône à contre-coeur,fait un don d'avare.
Ensuite il passe à l'autre point : la largesse dans l'offrande." Or, je vous dis ceci (6) ". C'est-à-dire, à cette premièreconsidération j'en ajoute une seconde. Et laquelle? " Celui quisème mesquinement, moissonnera mesquinement, et celui qui sèmeau milieu de la bénédiction, moissonnera au milieu de labénédiction ". Il ne dit pas : Sordidement, il se sert d'uneexpression adoucie : celle qui caractérise l'homme parcimonieux.Et il compare l'aumône à des semailles, afin qu'aussitôtcela vous fasse envisager la rétribution, et qu'en songeant àune moisson, vous sachiez que vous recevrez en retour plus que vous n'avezdonné. Voilà pourquoi il ne dit pas: Celui qui donne; mais: " Celui qui sème " ; et il ne dit pas non plus : Si vous semez,mais il parle d'une manière générale. Au lieu de direAbondamment, il emploie cette expression " Au milieu des bénédictions" ; ce qui était bien plus. Puis il se rejette encore sur la premièrecondition, celle de faire l'aumône avec (120) joie : il dit: " Quechacun donne selon la détermination de son coeur (7) ". En effet,nous faisons plus quand on nous laisse libres, que lorsque nous sommescontraints. Aussi insiste-t-il sur ce point; car après ces mots: " Selon la détermination de son coeur ", il ajoute : " Non avecchagrin, ni par force ". Et non content même de cela, il y jointencore ce témoignage tiré de l'Ecriture : " Car Dieu aimecelui qui donne avec joie". Voyez-vous quelle suite l'apôtre metdans tout cela " Je ne vous dis pas cela par manière de commandement(VIII, 8); " puis : " Et je vous donne en cela un avis " (VIII, 10) ; ensuite: " A titre de bénédiction, et non pas comme arrachéesà votre avarice " (IX, 5); et enfin : " Non avec chagrin, ni parforce; car Dieu aime celui qui donne avec joie (IX, 7) ". Je crois qu'ici" avec joie " veut dire avec libéralité ; mais il s'est servide ce mot afin de les porter à donner de bon coeur. En effet, commel'exemple des Macédoniens, et tous les autres, étaient capablesde -les faire donner abondamment, il ne parle pas beaucoup de cette qualitéde leurs dons, mais il parle d'une autre: la spontanéité.Car si c'est une oeuvre de vertu, et que toute action provenant de la contrainteperde sa récompense, il est bien fondé à s'y prendreainsi. Et il. ne se borne pas à des conseils; mais, comme toujours,il fait des voeux pour eux: " Et Dieu ", dit-il, " a le pouvoir de vouscombler de toute grâce (8) ".
3. Par cette prière il fait tomber un argument où l'onse retranche contre cette générosité, et qui encoremaintenant arrêté plusieurs personnes. Bien des gens craignentde faire l'aumône, parce qu'ils se disent : J'ai peur de devenir,pauvre moi-même, et d'avoir besoin des autres à mon tour.Eh bien ! pour dissiper cette crainte, il ajoute cette prière :" Dieu a le pouvoir de faire abonder toute grâce en vous ". Non passimplement: De vous combler, mais : " De faire abonder en vous ". Et qu'est-ceque " faire abonder la grâce?" C'est-à-dire, vous enrichirde tant de faveurs que vous puissiez exercer abondamment cette générosité." Afin qu'en toutes choses et toujours ayant tout ce qui vous suffit, vousabondiez en toute bonne oeuvre ". Voyez encore dans ce souhait la grandesagesse de l'apôtre. Il ne leur désire pas la richesse nile superflu, mais " tout ce qui leur suffit ". Et ce n'est pas seulementpar là qu'il est admirable; car si d'une part il ne leur a pas souhaitéle superflu, il ne les surcharge pas non plus, il ne Les force pas àdonner de leur indigence même, parce qu'il condescend à leurfaiblesse; il demande pour eux des ressources suffisantes, et il fait voiren même temps qu'il ne faut pas abuser des dons de Dieu. " Afin ",dit-il, " que vous abondiez en toute bonne oeuvre ". C'est-à-dire,je vous souhaite ces biens afin que vous en fassiez part à d'autres.Et il ne dit pas seulement Afin que vous en donniez, mais : " Afin quevous abondiez ". Oui, s'il leur souhaite le nécessaire quant auxchoses matérielles, il demande que dans l'ordre spirituel ils aientmême du superflu, non pas seulement en fait., d'aumône; maissous tous les autres rapports; car c'est le sens de cette expression :" En toute bonne oeuvre ". Ensuite, à l'appui de cette pensée,et voulant un témoignage qui les détermine à la libéralité,il fait intervenir la parole du prophète; c'est pourquoi il, ajoute: " Selon qu'il est écrit : Il a dispersé son bien, il adonné aux pauvres; sa justice demeure dans la suite des siècles(9) ". Cela revient à ce qu'il disait : " Afin. qui vous abondiez". Car l'expression : " Il a dispersé " ne signifie pas autre choseque donner avec libéralité. Car si les richesses ne subsistentpas, leur. résultat subsiste. Chose admirable en effet, celles quel'on garde se perdent, et celles que l'on disperse demeurent, et demeurentpour toujours. Ce que le prophète appelle ici justice, c'est lacharité envers le prochain : en effet la charité nous justifie,parce que c'est un feu qui détruit nos péchés, quandnous répandons largement nos aumônes.
Ainsi, n'y regardons point, mais donnons à pleines mains. Voyezcombien d'argent certaines gens dépensent pour le donner àdes histrions ou à des prostituées ! Donnez seulement àJésus-Christ la moitié de ce que ces gens-là donnentà des danseurs; ce que, dans leur amour du faste, ils consacrentà des comédiens, réservez-le pour les pauvres. Ilscouvrent d'or sans mesure le corps des courtisanes : et vous, vous ne revêtezpas même d'un mince vêtement la chair de Jésus-Christ,et~ cela, quand vous voyez qu'il est nul Quel pardon méritez-vous,et de quel châtiment n'êtes-vous pas digne,. lorsque voyanttel homme fournir de pareilles sommes à la femme qui le perd etle déshonore, vous n'accordez pas la moindre (121) chose àcelui qui vous sauve et vous ennoblit? Ah ! vous savez bien dépenserde l'argent pour votre gourmandise, . votre ivrognerie, votre luxure; etjamais vous ne songez à là pauvreté : quand il vousfaut venir en aide à un pauvre, vous devenez tout à coupplus pauvre. que personne. au monde : s'agit-il de nourrir des parasiteset des flatteurs, vous vous en. donnez à coeur joie, comme si vouspuisiez la richesse à une source intarissable ; mais vous arrive-t-ilde voir un pauvre, alors la crainte , de la pauvreté s'empare devous. C'est pour, cela que nous serons condamnés un jour,. et parnous-mêmes et par les autres; tant justes que pécheurs. Caron vous dira : Pourquoi n'avez-vous pas montré la même libéralitédans les choses convenables? Voici un homme. qui, pour donner àune courtisane, n'a pas réfléchi à tout cela; et vous,pour offrir quelque secours à ce divin Maître qui vous a recommandéde n'avoir aucune inquiétude, vous voilà plein de troubleet de crainte. Quelle indulgence méritez-vous? Si un homme àqui vous faites du bien n'y reste pas indifférent, mais sait vousen tenir compte, à plus forte raison Jésus-Christ agira-t-ilainsi. Lui qui vous donne avant d'avoir rien reçu de vous, commentne vous donnerait-il pas, quand il aura reçu quelque chose de vous?
Eh quoi ? direz-vous, quand je vois des gens qui après avoirtout sacrifié, non-seulement ne reçoivent rien en retour,mais ont ensuite eux-mêmes besoin d'autrui? A cela je répondrai: Vous me parlez là de ceux qui ont donné tous leurs biens,tandis que vous; vous ne donnez pas même une obole. Engagez-vousà vous dépouiller de tout, et vous demanderez ensuite commentfont les autres ; mais tant que vous serez avare, et que vous ne donnerezqu'une très-faible portion de votre avoir, pourquoi toutes ces allégations,tous ces prétextes? Nous ne vous poussons pas jusqu'aux dernièreslimites de l'indigence, nous vous prions seulement de vous retrancher lesuperflu, et de vous contenter de ce qui suffit. Ce qui est suffisant,c'est ce dont on ne peut se passer pour vivre. Personne ne veut vous enlevercela, on ne veut pas vous interdire votre nourriture de chaque jour ; maisje dis nourriture et non pas délices (1) ; je dis vêtement,et
1. Il y a dans le grec un jeu de mots intraduisible sur trophen et truphen
non pas parure. Et même, en y regardant. bien, c'est làprécisément que sont les délices. Car voyez : lequeldes deux jugerons-nous être dans les plus grandes délices,de celui qui se nourrissant de légumes, jouit de la santé,et n'éprouve aucune souffrance, au de celui qui, avec une tabledigne des Sybarites, est accablé d'une foule de maladies? Evidemmentc'est le premier. Eh bien donc, ne cherchons pas plus loin, si nous voulonsà la fois vivre dans les délices et avoir la santé;que ce sait là pour nous la mesure de ce qui suffit. Tel se porte.bien en ne mangeant que des légumes secs , qu'il rie cherche pasautre chose ; tel autre, d'une santé plus faible , a besoin d'unrégime d'herbes et de racines: on ne s'y oppose point. Si enfinle tempérament d'un troisième, plus délicat encore,exige l'usage modéré de la viande, nous ne la refuseronspas non plus. Car nos conseils n'ont pas pour but la perte et la destructiondes hommes, mais le retranchement du superflu ; or le superflu, c'est cequi dépasse nos besoins. Or, lorsque nous pouvons nous passer d'unechose, sans nuire à notre santé ni aux convenances; c'estune addition tout à fait superflue.
4. Calculons de la. sorte à l'égard de notre habillement,de notre table, de notre demeure, et de tout le reste, et ne cherchonsen tout que le nécessaire. En effet, le superflu est mêmeinutile. Et quand vous aurez travaillé à vous contenter dece qui suffit, et. qu'alors vous voudrez imiter la veuve de l'Evangile,nous vous initierons à une plus grande perfection. Car vous n'êtes-pas arrivé à la haute sagesse de cette femme, tant que vousêtes préoccupé du nécessaire. Elle s'étaitélevée encore au dessus : elle avait sacrifié toutce qui devait la nourrir. Et vous contesteriez encore sur la question dunécessaire? vous n'auriez pas honte d'être vaincu par unefemme? Et loin de chercher à l'imiter, quelle supérioriténe lui laissez-vous pas sur vous? Elle ne disait pas comme vous autres: Eh quoi? si après avoir tout donné, j'étais forcéed'avoir recours aux autres? Non, elle s'est dépouillée aveclibéralité de ce qu'elle possédait. Et que diriez-vousde la veuve de l'Ancien Testament, du temps du prophète Elie? (IIIRois, XVII.) Celle-là ne courait pas seulement le risque d'êtrepauvre, mais elle était en danger de mourir, de perdre la vie, etnon pas elle toute seule, mais encore ses enfants. En effet, elle (122)n'espérait l'assistance de personne; elle ne s'attendait qu'àune mort prochaine. Mais, nous dit l'Ecriture, elle vit le prophète,et cela la rendit libérale. N'avez-vous pas les exemples d'une foulede saints ? Et pourquoi parler des saints? vous voyez le Maître desprophètes lui-même demander l'aumône, et vous redevenezpas encore charitables? vous avez des réserves qui débordentde toutes parts, et vous ne faites part à personne de votre superflu?Vous me direz : L'homme qui vint trouver cette veuve était un prophète,et cette circonstance la détermina à montrer tant de générosité.Mais cela même n'est-il pas fort surprenant, qu'elle fut ainsi persuadéequ'elle avait devant elle un grand homme, un personnage admirable? Comment.ne s'est-elle pas dit, ainsi que cela était naturel de la part d'uneétrangère, d'une femme d'un autre pays : Si cet homme étaitprophète, il n'aurait pas besoin de moi ; s'il était l'amide Dieu, Dieu ne l'aurait pas abandonné. Que les Juifs, pour leurspéchés, subissent ce châtiment, soit ! mais l'hommeque voici , qu'a-t-il fait? pourquoi est-il puni? Mais au lieu de fairetoutes ces réflexions, elle lui ouvrit sa maison, et avant cela,son coeur; elle lui apporta tout ce qu'elle possédait, et oubliantla nature, mettant de côté ses enfants, elle fit passer sonhôte avant tout.
Songez donc au châtiment qui nous attend, nous qui avons moinsde vertu, nous qui sommes plus faibles qu'une veuve, qu'une étrangère,qu'une inconnue, pauvre et mère de plusieurs enfants, à laquellerien n'était révélé des mystères dontnous autres nous avons connaissance. Car ce n'est pas la vigueur du corpsqui fait l'homme courageux. Celui-là seul possède cette vertu,fût-il sur un lit de douleur, chez qui la force procède del'intérieur : comme aussi celui à qui cette force manque,quand même il serait assez robuste pour arracher des montagnes, jele déclare aussi faible qu'une jeune enfant, ou qu'une malheureusevieille femme. Le premier lutte contre des maux immatériels quele second n'ose même pas envisager. Et pour vous convaincre que c'estbien en cela que consiste le courage, concluez de cet exemple même.Quoi de plus courageux que cette femme qui a bravé généreusement,et la tyrannie de la nature, et la violence de la faim, et les menacesde la mort, et qui a triomphé de tout cela ? Aussi, écoutezen quels termes le Christ fait son éloge : " Il y avait ", dit-il," beaucoup de veuves du temps d'Elie, et le prophète ne fut pasenvoyé vers d'autre que celle-là ". (Luc. IV, 25.) Dirai-jequelque chose, de bien fort, quelque chose qui semblera étrange?Cette femme a dépassé en fait d'hospitalité notrepère Abraham. Elle n'a point, comme lui, couru à son .troupeau,mais avec sa poignée de farine, elle a plus fait que tous ceux quiont été renommés pour leur hospitalité. Letriomphe d'Abraham fut de s'acquitter par lui-même de cet office; mais le triomphe de la veuve fut de n'épargner pas mêmeses enfants, pour l'amour de son hôte, et cela, sans attendre enretour les biens futurs.
Et nous, avec l'espérance du royaume des cieux, la menace del'enfer, et au-dessus de tous les motifs, lorsque Dieu a tant fait pournous, lorsque cette vertu lui plaît et le réjouit, nous languissonsde la sorte ! Non, je vous en conjure : répandons nos largesses,donnons aux pauvres comme il faut donner. Car Dieu n'évalue pasla grande ou la petite quantité à la mesure de ce que l'ondonne, mais aux ressources de celui qui donne. Souvent donc, vous qui avezapporté cent statères d'or, vous avez moins sacrifiéque cet autre qui. n'a remis qu'une obole; car vous avez pris sur votresuperflu. Mais n'importe : même dans ces conditions , donnez toujours; vous en viendrez bientôt à plus de munificence. Répandezvos richesses, pour faire provision de justice. La justice ne saurait setrouver en compagnie des richesses : elle nous arrive par les richesses,mais non point avec elles. Il n'est pas possible que l'amour des richesseset la justice habitent ensemble; leur domaine est distinct. Ne vous acharnezdonc pas à réunir des choses incompatibles, mais expulsezl'avarice, qui est une usurpatrice, si vous voulez accueillir la justice,qui est la souveraine légitime. Oui, c'est elle la véritablereine, qui d'esclaves nous rend libres; l'avarice fait tout le contraire.Employons donc tout notre zèle à fuir l'une et à nousattacher à l'autre, afin de jouir de la liberté ici-bas,et de posséder ensuite le royaume des cieux; puissions-nous, tousobtenir cette faveur, par la grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec lequel gloire, puissance et honneur au Pèreainsi qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. E. MALVOISIN.
HOMÉLIE XX
DIEU QUI DONNE LA SEMENCE A CELUI QUI SÈME,VOUS DONNERA DU PAIN DONT VOUS AVEZ BESOIN POUR VIVRE, ET MULTIPLIERA CEQUE VOUS AUREZ SEMÉ, ET FERA CROÎTRE, DE PLUS EN PLUS, LESFRUITS DE VOTRE JUSTICE. ( IX, 10, JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Là sagesse de Paul mérite surtout, ici, d'êtreadmirée, par la raison qu'après avoir fondé ses exhortationssur les choses de l'esprit et sur les choses de la chair, il fonde pareillementce qu'il enseigne de la rémunération, sur ces deux ordresde récompense. Ces paroles: " Il a distribué, il a donnéson bien aux pauvres, sa justice demeure éternellement ", se rapportentà la récompense spirituelle; quant à celles-ci : "Etmultipliera ce que vous aurez semé ", elles out trait à larémunération de la chair. Toutefois l'apôtre ne s'arrêtepas là, il reprend de nouveau les biens spirituels , sans cesseil les met en opposition avec les autres, car ces paroles : " Et fera croîtrede plus en plus les fruits de votre justice ", appartiennent à l'ordrespirituel. Ce qu'il en fait, c'est pour varier son discours, et pour déracinerde l'esprit des fidèles les pensées lâches et molles;c'est pour dissiper, par tous les moyens, la crainte de la pauvreté,ce à quoi tend le présent exemple. En effet, si Dieu accordeà ceux qui ensemencent la terre, à ceux qui nourrissent lecorps, l'abondance de tous les biens, à plus forte raison est-ilmagnifique pour ceux qui ensemencent le ciel, pour ceux qui prennent soinde l'âme; car c'est de l'âme qu'il veut surtout que l'on soitoccupé. Mais il n'exprime pas cette vérité sous formede raisonnement , comme je viens de le faire, il l'énonce dans uneprière, et, par ce moyen, il propose du même coup aux fidèlesun raisonnement d'une parfaite clarté, et de plus grands motifsd'espérance, qui se fondent non-seulement sur les faits réels,mais sur cette prière même Que Dieu donne, qu'il " multiplie", dit-il, " ce que vous aurez semé, et fasse croître de plusen plus les fruits de votre justice ". Ces paroles font voir ici àdécouvert la magnificence de Dieu : c'est bien là ce qu'indiquentces mots : " Donnez " et " multipliez ". En même temps l'apôtreinsinue qu'il ne faut s'inquiéter que de ce qui est nécessairepour vivre, lorsqu'il dit : " Le pain dont vous avez besoin pour vivre". Car voilà ce qu'il faut surtout admirer dans Paul, ce qu'il adéjà fait voir auparavant, c'est qu'il ne nous permet pas;en ce qui concerne les nécessités de la vie, de rien chercherau-delà de-ce dont nous avons strictement besoin , tandis qu'ence qui concerne les biens spirituels, il nous exhorte à amasserd'immenses richesses.
Plus haut, il disait : " Afin qu'ayant ce qui suffit pour votre subsistance,vous possédiez abondamment de quoi exercer toutes sortes de bonnesoeuvres "; et ici : " Celui qui vous donne le pain dont vous avez besoinpour vivre, multipliera ce que vous aurez semé ", c'est-à-dire,votre semence spirituelle. En effet l'apôtre ne demande pas seulementque l'on fasse l'aumône, il la veut largement. Voilà pourquoiil ne se lasse pas de l'appeler du nom de semence. De même que legrain de (124) froment jeté sur la terre vous rend de riches moissons,de même l'aumône multiplie les épis de la justice, etfait surgir l'abondance des plus magnifiques produits. Après avoirdemandé au ciel, pour eux, cette fécondité, l'apôtremontre l'usage qu'il en faut faire, il dit : " Afin que vous soyez richesen tout, pour exercer, avec un coeur simple, tout ce qui nous donne sujetde rendre à Dieu de grandes actions de grâces .(11) ". Ilne faut pas faire de votre opulence un mauvais usage, il faut l'employerà des oeuvres d'où naissent les plus grands sujets de rendreà Dieu des actions de grâces. Car Dieu nous a rendus maîtresdes affaires les plus importantes; il s'est réservé les moindrespour nous laisser celles du plus grand intérêt. Il a vouluêtre le maître de nous mesurer la nourriture du corps : quantà celle de l'esprit, il l'a laissée à notre librearbitre; il dépend de notre libre arbitre de rendre notre moissonpleine et abondante. Il ne faut pour cette récolte ni le secoursdes pluies, ni l'harmonie des saisons, il suffit de la volonté pours'élever d'un bond jusqu'au ciel. Maintenant, par simplicité,l'apôtre entend l'abondance d'un coeur généreux, c'estlà ce qui fait que nous donnons des sujets de rendre à Dieudes actions de grâces. En effet, cette munificence ne produit passeulement l'aumône , mais elle est encore le sujet de nombreusesactions de grâces; disons mieux, non-seulement d'actions de grâces,mais encore de beaucoup d'autres avantages, que l'apôtre fait voirdans le développement de son discours ,. afin que cette expositionexcite l'ardeur des fidèles. Quels sont donc ces avantages? Ecoutez: " Car cette oblation, dont nous sommes les ministres, ne suppléepas seulement aux besoins des saints, mais elle est riche et abondantepar le grand nombre d'actions de grâces qu'elle fait rendre àDieu parce que ces saints, recevant ces preuves, de votre libéralitépar notre ministère, se portent à glorifier Dieu, de la soumissionque vous témoignez à l'Evangile de Jésus-Christ, etde la bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soit àeux, soit à tous les autres ; et de plus, elle est riche et abondantepar les prières qu'ils font pour vous, dans l'affection qu'ils vousportent, à cause de l'excellente. grâce que vous avez reçuede Dieu (12, 13, 14) ". Or voici le sens de ces paroles: D'abord vous neremplissez pas seulement les mains vides des saints, mais vous les comblez,vous dépassez la mesure du nécessaire pour eux; ensuite,par leur moyen, vous glorifiez Dieu; c'est en effet la gloire de Dieu qu'ilsproclament par suite de votre soumission dans la foi. L'apôtre nevoulant pas que leurs actions de grâces s'expliquent uniquement parles bienfaits qu'ils ont reçus, en donne une cause bien plus élevée.Ce qu'il dit de lui-même ailleurs aux Philippiens : " Ce n'est pointque je désire vos dons " (Philipp. IV, 17), il le dit aussi desfidèles de Jérusalem. Sans doute, dit-il, les saints se réjouissentque vous remplissiez leurs mains vides, que vous soulagiez leur indigence,mais ils se réjouissent bien plus de vous voir ainsi soumis àl'Evangile, c'est là ce que témoigne votre générosité.
Car c'est l'accomplissement du précepte de l'Evangile. " Et dela bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soit àeux, soit à tous les autres ". Ils glorifient Dieu, dit-il, de ceque votre libéralité ne s'adresse pas à eux seulement,mais s'étend aussi sur tous. Il y a encore, dans ces paroles, unéloge des saints qui bénissent Dieu des bienfaits répandussur les autres. Ils ne louent pas seulement ce qui les concerne personnellement,dit-il, mais ils louent aussi le bien accordé aux autres, quoiqu'ilssoient eux-mêmes dans la dernière indigence; et c'est làune marque de grande vertu. Car il n'y a personne de porté àla jalousie comme les pauvres. Mais les saints de Jérusalem sontexempts de ce défaut; ils sont si loin de s'affliger du bien desautres qu'ils s'en réjouissent tout autant que du bien qui leurest fait à, eux-mêmes. " Par les prières qu'ils fontpour vous ". Assurément ils bénissent Dieu des biens qu'ilsont reçus, dit l'apôtre, mais, de plus, touchés devotre charité, de votre assistance, ils prient Dieu de leur fairela grâce de jouir de votre présence. Et en cela, ce n'estpas votre opulence qu'ils recherchent, mais la, joie d'être les spectateursdes grâces à vous accordées.
2. Voyez-vous la prudence de Paul? en exaltant leur vertu, il en rapportetoute la gloire à Dieu, il lappelle une grâce. Aprèsavoir parlé d'eux en termes relevés, après les avoirappelés ministres, les avoir exaltés parce qu'ils s'épuisaientpour secourir les pauvres par des aumônes dont il n'étaitlui-même que le porteur, il fait voir que l'auteur de toutes choses,(125) c'est Dieu, et se confondant avec eux, il rend à Dieu desactions de grâces par ces paroles " Dieu soit loué de sonineffable don (15) ". Or, par le mot don, il entend ici tant de biens siprécieux, ces fruits de l'aumône recueillis, et par ceux quila reçoivent et par, ceux qui la font; ou encore ces biens mystérieuxque sa présence en tous lieux communique à toute la terre,avec- une si grande libéralité; cette conjecture est mêmela plus vraisemblable. Il a pour but; en leur rappelant ces grâces,de les rendre plus humbles, d'en faire de plus généreux dispensateursdes dons qu'ils ont reçus de Dieu. C'est là, en effet, lestimulant le plus énergique pour toute vertu; aussi est-ce par cettepensée qu'il termine son discours sur ce point. Que si le don deDieu est inénarrable, qui pourrait égaler le délirede ceux dont la curiosité s'épuise à rechercher sonessence? Et ce n'est pas seulement le don de Dieu qui surpasse toute parole,mais ce que l'intelligence même ne saurait atteindre, c'est la merveillede cette paix qui a réconcilié le ciel et la terre.
Soyons donc jaloux, puisque nous jouissons d'une grâce si grande,d'y répondre par nos vertus, par notre empressement à fairel'aumône, et c'est ce que nous ferons, si nous fuyons l'intempérance,l'ivresse; la gloutonnerie. La nourriture et la boisson nous ont étédonnées par Dieu, non pas pour que nous dépassions joutemesure, mais pour que nous puissions nous alimenter. Ce n'est pas le vinqui produit livresse; s'il en était ainsi, tous les hommes l'éprouveraient.Mais le vin, direz-vous, ne devrait pas la produire, même quand onle prend en grande quantité. Ce sont là des paroles de gensivres. Si malgré l'inconvénient qui résultéde ce qu'on en prend trop, vous ne renoncez pas aux excès de laboisson, si la honte et le danger ne suffisent pas pour, vous corrigerd'une sensualité coupable, supposez qu'il fût possible deboire des flots devin, sans en éprouver aucun malaise, qui viendraitmettre un terme à cette avidité? Ne désireriez-vouspas voir les fleuves rouler des flots de . vin? Ne vous verrait-on pastout exterminer, tout détruire? Il y a une mesure déterminéepour les aliments; quand nous la dépassons, nous sommes malades;rien n'y fait, vous êtes incapable de supporter un tel frein, vousle brisez, vous mettez toutes les fortunes au pillage, pour vous asservirà la détestable tyrannie de votre ventre; que feriez-vousdonc si cette mesure fixée par la nature était supprimée?Ne dépenseriez-vous pas tout votre temps à réjouircette passion? Fallait-il donc fortifier cette gourmandise insensée,ne pas mettre d'entraves aux suites funestes de ce dérèglement?Et combien d'autres conséquences funestes n'en seraient pas sorties?O les insensés, ces hommes qui se roulent, comme dans un bourbier,dans l'ivresse, dans les autres hontes du même genre; et qui, lorsqu'ilscommencent à revenir à eux-mêmes, n'ont d'autre soucique de dire : Pourquoi faut-il tant dépenser pour. cela, quand ilsne devraient rien faire que de déplorer leurs péchés.Au lieu de ce que vous dites : Pourquoi Dieu a-t-il fixé des limites?pourquoi toutes choses ne sont-elles pas abandonnées au hasard?demandez-vous donc plutôt : Pourquoi ne cessons-nous pas de nousenivrer? pourquoi sommes-nous insatiables? pourquoi sommes-nous plus insensésque les êtres dépourvus de, raison? Voilà les questionsque vous devriez vous adresser les uns aux autres, et vous devriez écouterla voix apostolique, et vous devriez savoir tous les biens dont l'aumôneest la source, et vous devriez vous jeter sur ce trésor. Car lemépris des richesses, c'est le Maître lui-même qui l'adit, fait les hommes vertueux, fait glorifier le Seigneur, rend la charitéardente, les âmes grandes, constitue des prêtres vraiment prêtres;assurés d'une récompense glorieuse. Celui qui fait l'aumônene se montre pas, il est vrai, avec une robe traînante, ni des sonnettesà l'entour comme Aaron; il ne se promène pas la couronneen tête; il porte la robe de la bienfaisance, plus sainte encoreque les vêtements sacerdotaux; il est frotté d'huilé,non d'une huile sensible, mais de celle que produit. le Saint-Esprit, etla couronne dont il se pare, est celle de la miséricorde; car l'Ecrituredit : " Qui vous couronne de sa miséricorde; et des effets de sacompassion " (Ps. CII, 4); au lieu de porter une lame d'or avec l'inscriptiondu nom de Dieu, elle est elle-même égale à Dieu. Commentcela? " Vous serez ", dit l'évangéliste, "semblables àvotre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 45.)
3. Voulez-vous quelque chose de plus encore? voulez-vous contemplerson autel? Ce n'est pas Beseleel qui l'a construit, ni aucun autre ouvrier,mais Dieu lui-même; ce n'est pas un autel de pierre; les matériauxdont il (126) est composé, sont plus éclatants, plus resplendissantsque le ciel même, ce sont des âmes douées de raison.Mais vous allez dire: Le prêtre entre dans le Saint des Saints. Permisà vous-même d'entrer dans des sanctuaires d'une plus saintehorreur, en offrant ce sacrifice, où nul n'assiste, exceptévotre Père qui vous regarde dans le lieu caché oùaucun autre ne vous voit. (Matth. VI, 6.) Et comment se fait-il, dira-t-on,qu'on ne soit pas vu, l'autel étant exposé aux regards dupublic? Voilà, en effet, ce qui est merveilleux; autrefois, dansle temple, les portes toutes fermées, les tentures et les voilesfaisaient la solitude autour du prêtre; tandis qu'aujourd'hui lesacrifice est public, et pourtant on peut le faire, comme dans le Saintdes Saints, avec une plus sainte horreur encore. Car, lorsque vous ne faitesrien pour être vu des hommes, quand même la terre entièrevous verrait, nul ne vous a vu, puisque vous n'avez pas cherchéà être vu. Car le Christ ne s'est pas contenté de dire: " Prenez garde de ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes ",mais il a ajouté, " pour en être regardés ". (Matth.VI, 1.) Cet autel est composé des membres mêmes du Christ,et le corps du Seigneur est pour vous la pierre du sacrifice. Sachez doncl'entourer de votre respect; c'est dans la chair du Seigneur que vous immolezla victime que vous lui offrez. Cet autel est plus redoutable mêmeque l'autel sensible que voient nos yeux aujourd'hui, à plus forteraison que l'autel d'autrefois. Mais ne vous -troublez pas : l'autel visiblea d'admirable la victime que l'on y offre en sacrifice; l'autel de l'aumônea cela d'admirable, en outre, qu'il se compose de la victime mêmequi offre le sacrifice. Autre merveille encore, l'autel visible est unepierre, et cette pierre est sanctifiée parce qu'elle supporte lecorps du Christ; l'autel de l'aumône, parce qu'il est le corps mêmedu Christ. De sorte que cet autel où vous vous tenez quoique laïque,est plus redoutable que l'autre.
Que vous semble maintenant d'Aaron? et de la couronne? et des clochettes.?et du Saint des Saints? A quoi bon poursuivre la comparaison avec l'ancienautel, lorsque, comparé même avec l'autel d'aujourd'hui, celuide la miséricorde apparaît avec tant de splendeur? Eh bien! vous, vous honorez cet autel, parée qu'il supporte le corps duChrist, et pour l'autel qui est le corps du Christ,. vous l'outragez, etquand il tombe en ruines, vous passez sans regarder. Cet autel, vous pourrezle voir partout, et dans les ruelles, et dans les places, et il n'est pasde jour où vous ne puissiez y offrir un sacrifice à touteheure, car sur cet autel le sacrifice s'offre aussi. Et de même quele prêtre, debout à l'autel, fait venir le Saint-Esprit, demême, vous aussi,- vous le faites venir ce Saint-Esprit, non pardes paroles, mais par des actions. Car il n'est rien qui alimente, quiembrase le feu du Saint-Esprit, comme cette huile de l'aumône largementrépandue. Tenez-vous à savoir encore ce que deviennent leslargesses épanchées par vous, approchez, je vous montreraitout. Quelle est la fumée? Quelle est la bonne odeur que cet autelexhale? C'est la gloire, avec les bénédictions. Et jusqu'oùmonte-t-elle cette fumée? Jusqu'au ciel? Non, elle ne s'y arrêtenullement; elle s'élève bien au-dessus du ciel, elle va plushaut encore; jusqu'au trône même du Roi des Rois. " Car ",dit l'Écriture , " vos prières et vos aumônes sontmontées jusqu'à la présence de Dieu ". (Act. X, 4.)La bonne odeur qui flatte les sens, ne traverse pas une grande partie del'air; le parfum de l'aumône pénètre à traversles plus hautes voûtes des cieux. Vous gardez le silence, mais votreoeuvre fait entendre un grand cri ; c'est un sacrifice de louange; il n'ya pas de génisse égorgée, de peau dévoréepar la flamme, c'est une âme spirituelle qui apporte tous ses dons: sacrifice incomparable, surpassant tout ce que peut faire l'amour pourles hommes. Donc à la vue d'un pauvre fidèle, dites-vousque c'est un autel que vos yeux contemplent; à la vue d'un mendiant,qu'il ne vous suffise pas de ne pas l'outrager, soyez encore saisi de respect.Que si vous voyez qu'on l'outrage, empêchez, repoussez cette injure.C'est ainsi que vous pourrez vous rendre Dieu propice, et obtenir les biensqui nous sont annoncés; puissions-nous tous entrer dans ce partage,par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,etc.
HOMÉLIE XXI
MAIS MOI, PAUL, MOI-MÊME QUI VOUS PARLE, JEVOUS CONJURE, PAR LA DOUCEUR ET LA MODESTIE DE JÉSUS-CHRIST, MOIQUI, ÉTANT PRÉSENT, PARAIS BAS PARMI VOUS ; AU LIEU QU'ÉTANTABSENT, J'AGIS . ENVERS TOUS AVEC HARDIESSE; JE VOUS PRIE QUE, QUAND JESERAI PRÉSENT, JE NE SOIS POINT OBLIGÉ D'USER AVEC CONFIANCEDE CETTE HARDIESSE QU'ON M'ATTRIBUE, ENVERS QUELQUES-UNS QUI S'IMAGINENTQUE NOUS NOUS CONDUISONS SELON LA CHAIR. (X, 1, JUSQU'A 6.)
1. Après avoir achevé, comme il convenait, son développementsur l'aumône, après avoir montré qu'il aime les fidèlesplus qu'il n'est aimé d'eux, après avoir parlé desa patience et de ses épreuves, il saisit l'occasion de leur adresserde justes reproches; il fait entendre qu'il y a de faux apôtres,il arrive à la conclusion de son discours par les vérités-lesmoins agréables à entendre, et il relève son autoritépersonnelle. C'est ce qu'il faut dans tout le cours de l'épître.Il ne le fait pas sans s'en apercevoir, et de là vient qu'il a souventrecours à des correctifs, ainsi : " Commencerons-nous de nouveauà nous relever nous-mêmes ". (II Cor. III , 1) ; et plus loin: " Nous ne prétendons point nous relever encore ici nous-mêmes,mais vous donner occasion de vous glorifier " (II Cor. V, 12) ; et encore:" J'ai été imprudent en me glorifiant; c'est vous qui m'yavez contraint ". " (II Cor. XII, 11.) Il emploie un très-grandnombre de correctifs pareils, On ne se tromperait pas, en disant que cettelettre est l'éloge de Paul, tant elle abonde en paroles relativesà la grâce qu'il a reçue, et à la patience qu'ila montrée. Comme il y avait certains hommes, infatués d'eux-mêmesqui se préféraient à l'apôtre, qui l'attaquaientcomme un fanfaron, comme un homme sans valeur, comme un maître dontla doctrine n'avait rien de bon (ce qui était la meilleure preuvequ'ils pussent donner de leur propre corruption); voyez comment Paul débutedans la réprimande qu'il leur adresse. " Mais moi, Paul, moi-même". Comprenez-vous tout ce qu'il y a là de gravité, d'autorité?C'est comme s'il disait : Je vous en prie, ne me forcez pas à exercer,ne me laissez pas l'occasion d'exercer ma puissance contre ceux qui nousdénigrent, qui nous regardent comme des hommes adonnés àla chair. Ces paroles sont plus sévères que les menaces qu'illeur adressait dans la première lettre, en ces termes : " Est-cela verge en main que j'irai vous voir, ou avec charité, et dansun esprit de douceur?" (I Cor. IV, 21.) Il disait alors : " Il y en a quis'enflent de présomption, comme si je ne devais plus vous allervoir. Je vous irai voir néanmoins; et je reconnaîtrai, nonles paroles de ceux qui sont enflés de présomption , maisce " qu'ils peuvent ". (Ibid. 18, 19.) Ici, il montre à la foisdeux choses, d'une part, sa force, d'autre part, sa douceur et sa patience,par la prière qu'il leur adresse, par sa manière de les conjurerde ne pas le contraindre à déployer sa propre puissance pourpunir, pour (128) frapper, pour châtier, pour infliger les peinesles plus sévères. C'est ce qu'il fait entendre en disant: " Je vous prie que, quand je serai présent, je ne sois point obligéd'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue, envers quelques-unsqui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair ".
N'allons pas plus loin, et reprenons le commencement. " Mais moi, Paul,moi-même ". Il y a, là une grande force, une grande autorité.Il dit ailleurs de même : " C'est moi, Paul, qui vous dis " (Gal.v, 2) ; et encore : " Comme moi, Paul, déjà vieux" (Philém.19);etencore : " Car elle en a assisté elle-même plusieurs, et moi,en particulier ". (Rom. XVI, 2.) C'est de la même manièrequ'il dit ici encore : " Mais moi, Paul, moi-même". C'est déjàune considération puissante que lui-même conjure les fidèles,mais ce qu'il ajoute a plus de force encore : " Par la douceur et la modestiede Jésus-Christ ". Comme, il veut agir fortement sur les esprits,il se fait une arme . de la douceur et de la modestie, afin de rendre,par là, ses supplications plus pressantes : c'est comme s'il disait:Ayez égard à la. modestie même de Jésus-Christ,c'est à ce titre que, je vous recommande ma prière. Il disaitces paroles pour leur montrer en même temps , que, quelle que fûtla contrainte qu'ils feraient peser sur lui, sort caractère l'inclinaitpourtant vers la douceur; ce n'est pas par impuissance qu'il parle ainsi,c'est pour imiter le Christ.
"Moi qui étant présent parais bas parmi vous, au lieuqu'étant absent, j'agis envers vous avec hardiesse" . Qu'est-ceque cela veut dire? Ou c'est une ironie qui reproduit leurs discours. Carces hommes disaient que, quand il se montrait, il n'avait aucune valeur,qu'il était vit et méprisable; mais qu'à distance,il s'enflait, grossissait son langage, s'élevait contre eux, sepermettait de les menacer. C'est ce que font entendre des paroles de lalettre qui viennent plus loin : "Les lettres de Paul, selon eux, sont graveset fortes, mais, lorsqu'il est présent, il paraît bas en sapersonne, et méprisable en son discours". Donc, ou bien ses parolessont une ironie sévère, comme s'il disait . Moi qui suissi bas, moi qui suis si misérable, lorsque je suis présent,comme disent ces hommes, et qui, à distance, devient très-haut;ou bien l'apôtre veut dire que quelle que soit la fierté deses lettres, ce n'est pas l'orgueil qui l'égare, mais sa: confianceen eux qui le porte à s'y abandonner.
" Je vous prie que, quand je serai présent, je ne sois pointobligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue,envers quelques-uns qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair".Comprend-vous tout ce qu'il y a d'indignation dans ces paroles, tout cequ'elles renferment de reproches évidents? Je vous en prie, leurdit-il, ne me forcez pas à montrer que, même quand je suisprésent, ce n'est ni la force qui me manque, ni la puissance. Ilsdisent que c'est quand je suis au loin que je deviens hardi et insolentavec vous en paroles, je vous en prie, ne souffrez pas qu'ils me contraignentà me servir de la force que je me sens. C'est là ce que peutdire, " d'user, avec confiance ". Et il ne dit pas, de cette hardiesseque je suis prêt à exercer mais, " qu'on m'attribue ". Eneffet je ne suis pas encore décidé, ils me fournissent uneoccasion, mais je ne veux pas en profiter. Ce n'était pourtant pasle soin de sa propre vengeance qui l'inspirait, mais le soin de la défensede l'Evangile, Que si, quand il s'agit de soutenir la prédicationde la foi, il refuse de se montrer trop acerbe, s'il recule, s'il chercheà se soustraire à une pénible nécessité,à bien plus forte raison, quand il ne s'agissait que de lui, montrait-ilune parfaite indulgence.
2. Accordez-moi, dit-il, cette grâce, ne me forcez pas àmontrer que, même quand je suis présent, je peux faire ressentirma hardiesse au besoin, c'est-à-dire, châtier et punir, Voyez-vouscette modestie qui ne fait rien pour paraître en spectacle, qui,même quand la nécessité est évidente, parleici de hardiesse? " Je vous prie ", dit-il, " que, quand je serai présent,je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiessequ'on m'attribue, envers quelques-uns ". Un maître doit surtout segarder de la précipitation dans les châtiments, il doit redresser,il doit toujours différer, temporiser avant de punir. Maintenantquels sont ceux à qui l'apôtre sadresse? Des hommes " quis'imaginent que nous nous conduisons selon la chair ". On l'accusait doncd'hypocrisie, de méchanceté, d'orgueil : " Car encore quenous virions dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair (3) ".Ici commencent des figures propres à intimider l'esprit des contradicteurs: nous sommes (129) revêtus de chair, dit-il,. je n'en disconvienspas, mais nous ne vivons pas pour la chair. Je me trompe, il ne s'exprimepas ainsi, il tempère une parole qui ferait l'éloge de savie ; il parle de la prédication, il, montre que ce n'est pas uneoeuvre de l'homme, appuyée sur les secours qui viennent d'en bas.Aussi ne dit-il pas, nous ne vivons pas se1on la chair, mais " nous necombattons pas selon la chair " ; ce qui veut dire, nous avons entreprisune guerre, des combats, mais que nous ne soutenons pas avec des armescharnelles, en nous appuyant sur quelque secours humain. " Car nos armesne sont pas charnelles (4) ".
Quelles sont les armes charnelles? Les richesses, la gloire, la puissance,l'éloquence, l'habileté , l'intrigue , la flatterie, la feinte,toutes les autres ressources du même genre. Nos armes à nousne ressemblent pas à celles-là; mais quelles sont-elles?" Mais puissantes en Dieu ". L'apôtre ne dit pas, nous ne sommespas charnels, mais, " nos armes ". Je l'ai déjà dit, il neparle que de la prédication, et c'est à Dieu qu'il rapportetoute puissance. Et il ne dit pas, nos armes sont spirituelles; le reprochede vivre selon la chair semblait amener cette opposition d'armes spirituelles;mais il dit, " puissantes ", et par là il fait entendre que cellesde ses ennemis sont sans force et sans puissance. Et remarquez la mesureet la modération des termes. Il ne dit pas, nous sommes puissants,mais : " Nos armes sont " puissantes en Dieu ". Ce, n'est pas nous quiles avons rendues telles, c'est Dieu lui-même. En effet, on les frappaitde verges, on les chassait en tous lieux, ils souffraient mille douleurs,des maux innombrables, autant de preuves de leur faiblesse; voilàpourquoi l'apôtre dit, pour montrer que la puissance est àDieu : " Mais puissantes en Dieu ". Car ce qui fait le mieux voir combiensa force est grande, c'est qu'avec de telles armes il triomphe. Oui, quoiquece soit nous qui les portions ces armes, c'est Dieu lui-même quis'en sert pour combattre et pour produire ses oeuvres. Suit maintenantun long éloge de ces armes : " Pour renverser les remparts". N'allezpas, à ce mot de remparts, vous représenter quelque chosede sensible ; voilà pourquoi l'apôtre dit : " En détruisantles raisonnements humains " ; l'image est pour exalter la puissance divine;ce qui la suit prouve qu'il s'agit d'une guerre spirituelle. Ces rempartsne sont pas élevés contre dés corps, mais des âmes.Aussi sont-ils plus solides, aussi faut-il, pour les renverser, des armesplus puissantes. Ces remparts signifient, pour l'apôtre, l'orgueilde la sagesse des Grecs, leurs sophismes, leurs raisonnements. Dieu a faitbon marché de toutes ces armes dressées contre les fidèles: " En détruisant les raisonnements humains, et tout ce qui s'élèveavec hauteur contre la science de Dieu (5) ".
Il continue la métaphore, pour donner plus de force àson discours. Remparts, dit-il, tours, fortifications quelconques, il fautque tout cède à ces armes. " Et réduisant en captivitétout esprit, pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ". L'expression de réduire en captivité quelque chose d'affligeant,elle marque la perte de la liberté. Pourquoi donc l'apôtrel'emploie-t-il? Il l'emploie en un autre sens. Servitude signifie deuxchoses, et que l'on est déchu de la liberté, et que l'onest au pouvoir de la force, sans espérance de se relever. C'estdans ce dernier sens que l'apôtre a entendu la captivité.Comme quand il dit: " J'ai dépouillé les autres Eglises "(II Cor. XI, 8), il fait savoir par là qu'il ne s'y est pas introduitcomme un voleur qui se cache, mais seulement qu'il a tout pris, tout emportéce qu'on lui a donné; de même ici : " Réduisant encaptivité " , ne marque pas un combat à forces égales,mais une victoire facilement remportée. Et il ne dit pas un ou deuxesprits seulement, mais, " tout esprit " ; il ne dit pas Nous sommes vainqueurs,nous avons l'avantage; il dit plus : " Nous réduisons en captivité" ; de même que plus haut, il ne dit pas : Nous faisons avancer lesmachines contre les remparts, mais : Nous les détruisons, car lasupériorité de nos armes n'admet pas de comparaison. Et eneffet, nous ne combattons pas avec des paroles, mais avec des actions contredes paroles, non avec une habileté qui tient à la chair,mais revêtus de l'esprit de douceur et de force. Comment donc, dit-il,pouvais-je me glorifier , étaler l'orgueil des paroles, écriredes menaces épistolaires, encourir les accusations de ceux qui disent: " Les lettres de Paul sont graves et fortes " (II Cor. X, 40), puisquec'est en cela que notre pouvoir consiste le moins ?
3. Lorsque l'apôtre dit : "Réduisant en captivitétout esprit, pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ", aussitôt qu'il a (130) fait entendre ce mot de captivité,il sent que ce terme est trop dur, et, vite, il le corrige, il ajoute :" Pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ" ; après la captivité, la liberté; après lamort, la vie; après la perdition, le salut. Car nous ne venons passeulement pour terrasser, nous venons surtout pour transformer, pour conquérirnos adversaires à la vérité. " Ayant en notre mainle pouvoir de punir toute désobéissance , lorsque vous aurezsatisfait à tout ce que l'obéissance demande de vous (6)". Ici ce n'est pas les coupables seulement qu'il remplit de crainte, maisil intimide les autres avec eux. C'est vous, dit-il, que nous attendons;quand nos avertissements, nos menaces vous auront redressés, purifiés,séparés de tout commerce avec les coupables, quand les maladesincurables seront dans leur isolement, alors nous sévirons, attendantpour cela que vous vous soyez franchement séparés. Vous obéissezsans doute maintenant, mais votre obéissance n'est point parfaite.Mais, dira-t-on, si vous agissiez tout de suite, il y aurait une plus grandeutilité. Nullement : car si j'agissais tout de suite, je vous envelopperaisdans la punition. Mais vous deviez châtier les autres et nous épargner.Mais si je vous épargnais, on pourrait m'accuser de partialité: je ne veux rien faire, quant à présent, je veux d'abordvous redresser, et ensuite c'est aux autres que j'irai parler.
Est-il possible de mieux prouver la tendresse qu'on porte dans ses entrailles?Il voit ses fidèles compromis par un indigne commerce, il veut frapperles coupables, mais il s'arrête, il contient son indignation; ildonne aux siens le temps de se retirer, pour n'avoir à frapper queceux qu'il faut punir; disons mieux, pour n'avoir même pas àles frapper eux-mêmes. Car s'il les menace, s'il dit ne vouloir recouvrerque les vrais fidèles, c'est pour que les autres, corrigéspar la crainte, reviennent à résipiscence, c'est pour n'avoirà faire tomber sur personne le feu de sa colère. C'étaitun médecin excellent, un bon père étendant ses soinssur tous, un protecteur, un curateur plein de zèle, attentif àtous les intérêts, écartant tous les obstacles, réprimantles hommes dangereux, se montrant partout à la fois pour veillerau salut de tous. Et ce n'était pas en livrant des combats qu'ilachevait ainsi les affaires, il courait toujours comme à une promptevictoire, à un triomphe tout préparé, n'ayant qu'àdresser des trophées, renversant d'un coup de main les forteressesdu démon, les machines des mauvais anges, et transportant son butintout d'un trait dans le camp du Christ; il ne se donnait pas le temps dereprendre haleine ; de tels peuples soumis, il s'élançaitd'un bond vers d'autres peuples; de ces derniers, vers d'autres peuplesencore, comme un général victorieux qui ne passe pas un jour,ce n'est pas assez dire, qui ne passe pas une heure sans érigerde nouveaux trophées. Entré dans la mêlée sansavoir rien sur lui qu'une méchante tunique, il prenait les villesdes ennemis avec tous leurs habitants, et pour arcs, pour lances, pourflèches, pour toute arme, Paul n'avait que sa langue. Il lui suffisaitde parler, et ses discours tombaient sur les ennemis avec plus de forcedévorante que le feu, et il chassait les démons, et il ramenaità lui les hommes que les démons retenaient prisonniers. Quandl'apôtre mettait en fuite cet exécrable Satan , on vit cinquantemilliers de magiciens se réunir, brûler les livres de sorcellerie,et revenir à la vérité. Comme il arrive, au sein d'uneguerre, lorsqu'une tour s'écroule, lorsqu'un tyran est renversé,que tous ses partisans jettent leurs armes, se rendent au généralde l'armée victorieuse, le même fait se produisit alors. Ledémon était terrassé, on vit alors tous ceux qu'iltenait assiégés, jeter loin d'eux leurs livres, ou plutôtles détruire, et accourir vers Paul pour tomber à ses pieds;et lui, tenant tête à l'univers, comme si toute la terre n'eûtété pour lui qu'une armée ennemie, ne s'arrêtantjamais, on eût dit qu'il avait des ailes, et toujours, et partout,il faisait seul toutes choses , tantôt redressant un boiteux, tantôtressuscitant un mort, tantôt frappant de cécité unmagicien ; même en prison son activité ne se reposait pas,il attirait à lui son geôlier, le prisonnier faisait alorscette glorieuse prise.
Sachons donc l'imiter, nous aussi, dans la mesure de nos forces. Maisque dis-je, dans la mesure de nos forces? Il nous est permis de nous approcherde lui, nous n'avons qu'à le vouloir, nous pouvons contempler savertu dans les combats, imiter son courage. Aujourd'hui encore, l'apôtrecontinue son oeuvre, détruisant les raisonnements humains, et toutce qui s'élève avec hauteur contre la science de Dieu. Ungrand nombre d'hérétiques ont entrepris de le déchirer,et Paul, même en (131) lambeaux, montre encore son énergieinvincible. Et Marcion et les Manichéens ont prétendu seservir de Paul, mais en le mutilant; qu'est-il arrivé? qu'ils sontconvaincus, réfutés par ces lambeaux mêmes. Il suffitde la main du fort étendue sur eux, pour les mettre en pleine déroute;de son pied, même séparé de son corps, pour les poursuivreet les disperser de toutes parts; ce membre mutilé, défiguré,conserve assez de force encore pour confondre tous les opposants. Ehbien, dira-t-on , c'est une preuve de perversité que la mêmeparole puisse. servir à tous ceux qui se livrent de mutuels combats.De perversité, oui, mais ce n'est pas à Paul qu'il la fautimputer, cette perversité, gardons-nous-en bien, ruais àceux qui prétendent faire, de sa parole, un pareil usage. Il n'yavait pas en lui de versatilité ; il est simple, il est parfaitementclair; mais ces hérétiques ont corrompu le sens de ses parolespour les rendre conformes à leurs propres pensées. Et comment,dira-t-on, ses expressions ont-elles pu donner prise à ceux quiont voulu s'en servir ? Ce ne sont pas ses expressions qui donnent priseà l'erreur, c'est la démence des hérétiquesqui abuse des expressions. Ce monde que nous voyous, ce monde entier sigrand et si digne d'admiration prouve assez la divine sagesse : " Les cieuxracontent la gloire de Dieu; le jour l'annonce au jour, et la nuit en donnela connaissance à la nuit " (Ps. XVIII, 1, 2); et cependant ce mondeest, pour le grand nombre, un scandale, et les hommes disputent entre eux.En effet, les uns l'admirant outre mesure, en ont fait un Dieu; les autres,au contraire, en ont méconnu la beauté jusqu'à leregarder comme indigne d'être la création d'un Dieu, jusqu'àen attribuer la plus grande partie à une matière mauvaise.
Et cependant Dieu avait prévenu cette double erreur : il l'avaitfait beau et grand , pour qu'on ne le jugeât pas au-dessous de sasagesse, et, en même temps, il l'avait fait défectueux, incapablede se suffire à soi-même, pour qu'on ne le soupçonnâtpas d'être un Dieu. En dépit de cette conduite de Dieu , leshommes, aveuglés par leurs raisonnements, sont tombés dansla contradiction des opinions, se réfutant les uns les autres, s'accusantles uns les autres, et justifiant la sagesse divine par l'erreur des raisonnementsoù ils se sont eux-mêmes égarés. Mais que parlé-jedu soleil et du ciel ? Les Juifs avaient vu de leurs veux une infinitéde miracles, et ils se mirent aussitôt à adorer un veau d'or.Ce n'est pas tout; ils virent encore le Christ chassant les démons,et ils l'accusèrent d'être possédé du démon.Etait-ce la faute de celui qui chassait les démons ou celle de cesaveugles, de ces insensés? N'allez donc pas accuser Paul , ni lerendre responsable des folles pensées de ceux qui ont abuséde ses paroles, appliquez-vous plutôt à bien vous rendre comptedu trésor de Paul, à contempler ses richesses, à tenirtête fièrement à tous les hommes en vous revêtantde ses puissantes armes ; c'est ainsi que vous fermerez la bouche aux Grecset aux Juifs. Mais comment est-ce possible, dira-t-on, s'ils n'ont pasfoi en lui ? Par les événements qui se sont accomplis parlui , par le spectacle de la terre entière qui s'est redresséeà sa voix. Ce n'est pas une puissance humaine qui a accompli unetelle oeuvre ; la vertu du crucifié , soufflant sur lui, l'a seulerendu plus fort que tous, les orateurs, philosophes, rois, empereurs, pluspuissant que toutes les puissances, et Paul n'a pas eu pour lui seul lepouvoir de revêtir de telles armes , et de terrasser ses adversaires,il lui a été donné de rendre d'autres, avec lui, aussipuissants que lui. Donc voulons-nous être utiles, nous aussi, età nous-mêmes, et aux autres, ne nous lassons pas de tenirPaul entre nos mains , au lieu de demander nos, plaisirs aux prairies,aux vergers , faisons , de ses écrits , nos plus chères délices.C'est ainsi que ;nous pourrons nous affranchir de la corruption , conquérirla vertu , obtenir les biens qui nous sont annoncés, par la grâceet par la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ , àqui appartient , comme au Père , comme au Saint-Esprit, la gloire,la puissante, l'honneur, maintenant et toujours , et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXII
EST-CE QUE VOUS NE CONSIDÉREZ QUE LE DEHORS?SI QUELQU'UN SE PERSUADE EN LUI-MÊME QU'IL EST A JÉSUS-CHRIST,IL DOIT AUSSI CONSIDÉRER EN LUI-MÊME QUE, COMME IL EST A JÉSUS-CHRIST,NOUS SOMMES AUSSI A JÉSUS-CHRIST. (JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Ce qui mérite le plus l'admiration dans Paul, outre ses autrestitres, c'est que, lorsqu'il est dans la nécessité de seglorifier, il arrive à ces deux résultats, et qu'il se glorifie,et qu'il le fait sans se rendre odieux à personne; ce que prouveparfaitement sa lettre aux Galates. En effet, là aussi, il subitune nécessité de ce genre, et il réussit àproduire ce double effet; ce qui suppose une très-grande difficultésurmontée, et demande beaucoup de prudence; l'apôtre sait,à la fois, garder la mesure et parler de lui-même d'une manièrerelevée. Voyez comment,dans le passage qui nous occupe., il parlede lui-même avec fierté. " Ne considérez-vous que "le dehors ?" Voyez ici , quelle prudence ! Après s'être élevécontre ceux qui ont trompé les fidèles, il ne s'arrêtepas à ces coupables seulement, mais il s'élance, de ceuxqui font des dupes, à ceux qui se laissent duper; c'est l'habitudeconstante de Paul. Il ne lui suffit pas d'attaquer les trompeurs, il s'enprend à ceux qui leur donnent les moyens de les tromper. Car s'ilne les eût pas réprimandés eux aussi, ils n'auraientpas facilement trouvé, dans les paroles adressées aux autres,leur propre correction , ils se seraient même enorgueillis commen'ayant pas donné lieu à des réprimandes. Voilàpourquoi l'apôtre s'en prend aussi à eux.
Et ce n'est pas là seulement ce qu'il a d'admirable, mais c'estque, des deux côtés, la réprimande est parfaitementjuste. Ecoutez ce qu'il dit : " Ne considérez-vous que le dehors?" L'accusation n'est pas indifférente, elle est très-sévère.Pourquoi? C'est que, dit-il, l'espèce humaine est facilement dupe.Voici sa pensée : Vous jugez des hommes par ce qui paraîtau dehors, par les choses de la chair, par les choses corporelles. Quest-ceà dire par le dehors? Si un homme est riche , s'il étalebeaucoup de faste, s'il est escorté de flatteurs qui l'entourenten foule , s'il se vante, s'il se laisse emporter par la vaine gloire,s'il joue la vertu, quand il ne possède pas la vertu : car voilàce que signifient ces paroles : " Vous ne considérez que le dehors.Si quelqu'un se persuade à lui-même qu'il est à Jésus-Christ,il doit aussi considérer, en lui-même, que, comme il est àJésus-Christ, nous sommes aussi à Jésus-Christ ".L'apôtre ne veut pas éclater tout d'abord; ce n'est que peuà peu qu'il devient plus explicite et plus impétueux. Remarquezici, l'aspérité, et tout ce que les expressions laissentdeviner. Ces mots : considérer " en lui-même " , veulent dire, ce n'est pas de nous , c'est-à-dire , ce n'est pas de notre réprimande, c'est des réflexions que chacun peut faire, en son particulier,que chacun doit tenir la certitude que, comme il est à Jésus-Christ,nous aussi, nous sommes à Jésus-Christ : l'apôtre nedit pas qu'il appartient à Jésus-Christ, autant que celui-là,(133) mais, " comme il est à Jésus-Christ, je suis aussià Jésus-Christ ". C'est un motif d'union; car il n'est pas,lui, de son côté, à Jésus-Christ, moi , de moncôté , à tout autre. Après avoir ainsi établil'égalité , l'apôtre va plus loin, il ajoute ce quilui donne l'avantage sur l'autre. " Car quand je me glorifierais un peudavantage de la puissance que le Seigneur m'a donnée , pour votreédification, et non pour votre destruction , je n'aurais pas sujetd'en rougir ". Il s'apprête à dire de lui quelque chose degrand, voyez comme il s'y prend d'avance pour ne pas blesser.
C'est que rien ne choque tant la foule que d'entendre quelqu'un faireson propre éloge. Aussi, pour prévenir le mauvais effet deses paroles, l'apôtre dit-il. " Quand je me glorifie" rais un peudavantage u. Et il ne dit pas: Si quelqu'un a la confiance qu'il appartientà Jésus-Christ, que celui-là réfléchisseà la distance qui le sépare de nous, car moi , je tiens delui un grand pouvoir, et ceux, qu'il me plaît, je les punis, je leschâtie ; non, mais que dit-il ? " Quand je me glorifierais un peudavantage ". Il lui est impossible de dire la grandeur de son pouvoir,toutefois il en parle modestement, il ne dit pas : je me glorifie, mais: " Quand je me glorifierais ", supposez que j'en eusse la volonté;cette expression, toute mesurée qu'elle est, montre toute l'étenduede son pouvoir. " Quand donc je me glorifierais ", dit-il, " de la puissanceque le Seigneur m'a donnée ". Ici encore, il rapporte tout àJésus-Christ, et il montre que le don n'est pas pour lui seul. "Pour votre édification, et non pour votre destruction ". Vous voyezde quelle manière il s'y prend pour prévenir le mauvais effetde la louange qu'il se décerne à lui-même, et, pourse concilier l'auditeur, il lui parle de l'emploi à faire du donqu'il a reçu. Pourquoi donc dit-il: "Détruisant les raisonnementshumains?" C'est que l'édification consiste surtout à détruirede la sorte, à faire disparaître les obstacles, à confondrela corruption, à donner de la solidité à la vérité." Pour votre édification ". Voilà donc pourquoi nous avonsreçu nos pouvoirs, c'est pour édifier. Si on s'acharne contrenous, si l'on persiste à nous combattre, si l'on se montre incurable,nous aurons recours à une autre arme puissante, nous détruironsle coupable en le terrassant. De là encore ce qu'ajoute l'apôtre: " Je n'aurais pas sujet d'en rougir ", c'est-à-dire, on verrabien que je ne suis ni un menteur, ni un fanfaron. " Mais afin qu'il nesemble pas que nous " voulions vous intimider par des lettres, " parceque les lettres de Paul, disent-ils, sont graves et fortes ; mais lorsqu'ilest présent, il paraît bas en sa personne, et méprisableen son discours; que celui qui est dans ce sentiment, considère,que ce que nous sommes, par les paroles de nos lettres, à distance,nous le sommes également, de " près, par nos actions (9-11)". Ce qui revient à dire : Je pourrais sans doute me glorifier,mais on pourrait m'objecter encore que je me vante dans mes lettres, tandisque, de près, je suis méprisable; donc je ne dirai rien degrand à mon sujet. Sans doute, dans la suite il célèbresa vie, mais il ne dit rien de la puissance par laquelle il intimidaitses adversaires, il ne parle que des révélations qui luiont été faites, et plus encore de ses épreuves. Donc,afin qu'il ne semble pas que nous voulions vous intimider : " Que celuiqui est dans ce sentiment, considère que ce que nous sommes parles paroles de nos lettres, à distance, nous le sommes également,de près, par nos actions ". Comme on disait que, dans ses lettres,il parlait de sa personne avec fierté ; mais que, vu de près,il paraissait misérable; par cette raison, il s'arrête àcette manière de présenter sa pensée avec modestieet réserve. Et il ne dit pas : Si nos lettres ont de la grandeur,il y a de la grandeur aussi dans les actions que nous faisons quand onnous voit de près ; non, ses paroles sont plutôt modestes.Il disait plus haut : " Je vous prie que, quand je serai présent,je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiesse,qu'on m'attribue envers quelques-uns " ; il y avait de la vivacité;mais ici, ce n'est plus que de la modestie. " Nous sommes également,de près, ce que nous sommes à distance"; c'est-à-dire,humbles, modestes, ne nous vantant jamais. C'est ce qui résultede la suite : " Car nous n'osons pas nous mettre au rang de quelques-uns-qui se relèvent eux" mêmes, ni nous comparer à eux(12) ".
2. Ces paroles font voir que l'orgueil travaille ces hommes, qu'ilsaiment à se louer; l'apôtre les représente comme remplisde jactance. Quant à nous, dit-il, ce n'est pas notre habitude.Dans le cas même où nous faisons quelques grandes oeuvres,c'est à Dieu que nous (134) rapportons toute chose, et nous ne nouscomparons qu'à nous-mêmes. Voilà pourquoi l'apôtreajoute: " Mais nous nous mesurons sur ce que nous sommes, en nous, et nousne nous comparons qu'avec nous-mêmes ", ce qui veut dire: ce n'estpas à ces sages que nous nous comparons, mais à nous-mêmes,entre nous. En effet, il dit plus loin : " Je n'ai été enrien inférieur aux plus éminents d'entre les apôtres" (II Cor. XII, 11) ; et dans la première épître, ildisait : " J'ai travaillé plus qu'eux tous " (I Cor. XV, 10) ; etencore : " Les marques de mon apostolat ont paru parmi vous, dans toutessortes de patience". " (II Cor. XII, 12.) Ainsi c'est entre nous que nousnous comparons, nous-mêmes avec nous-mêmes, et non avec ceuxqui n'ont rien pour eux; car leur orgueil tient du délire. C'estdonc, ou de lui-même qu'il parle, ou de ces orgueilleux; comme s'ildisait Nous n'osons pas nous comparer avec ces gens qui ne savent que disputer,se vanter, et qui ne comprennent pas, c'est-à-dire, qui ne sententpas le ridicule de la jactance, et qui prônent leurs propres louanges." Quant à nous, nous ne nous glorifions point au-delà detoute mesure (13) ", comme ils font. Il est probable que ces orgueilleuxavaient poussé la vanité jusqu'à dire que la conversionde la terre était leur ouvrage, qu'ils s'étaient avancésjusqu'aux extrémités du monde , et un grand nombre d'autresforfanteries. Pour nous, dit l'apôtre, nous ne nous exprimons pasde la même manière. " Mais dans les bornes du partage queDieu nous a donné, nous nous glorifions d'être parvenus jusqu'àvous". Il donne ici une double preuve de sa modestie, il dit n'avoir rienfait de plus qu'un autre, et cela même qu'il a fait, il l'attribueà Dieu. "Mais dans les bornes ", dit-il, " du partage que Dieu nousa donné, nous nous glorifierons d'être parvenus jusqu'àvous ". Comme on distribue une vigne entre différents ouvriers dela campagne, ainsi Dieu nous a fait nos parts distinctement. Autant doncque nous avons eu la permission d'avancer, voilà dans quelle mesurenous nous glorifierons.
" Car nous ne nous étendons pas au-delà de ce que nousdevons, comme si nous n'étions pas parvenus jusqu'à vous,puisque nous sommes arrivés jusqu'à vous; en prêchantl'Evangile de Jésus-Christ (14) ". Ce n'est pas assez dire, quenous nous sommes approchés de vous, nous vous avons apportéla nouvelle, nous vous avons fait la prédication, nous vous avonspersuadés, nous avons réussi. Il est vraisemblable que cesorgueilleux, pour s'être réunis aux disciples des apôtres,s'exagéraient leur importance personnelle, au point de se rapportertout le succès de la prédication. Il n'en est pas de mêmede nous, dit l'apôtre personne ne saurait prétendre que nousn'avons. pas pu arriver jusqu'à vous, et que toute notre gloirene consiste que dans nos paroles. Car nous vous avons prêchéla parole, à vous aussi. " Nous ne nous relevons donc point au-delàde toute mesure, en nous attribuant les travaux des autres ; mais nousespérons que votre foi, croissant toujours de plus en plus, nousétendrons notre partage beaucoup plus loin, et que nous prêcheronsl'Evangile aux nations mêmes qui sont au-delà de vous, sansentreprendre sur le partage d'un autre, en nous glorifiant d'avoir bâtisur ce qui aura été préparé (15, 16) ". Illeur inflige une grande réprimande par ces paroles, et parce qu'ilsse glorifiaient trop; et parce qu'ils se glorifiaient de ce qui ne leurappartenait pas; les apôtres seuls avaient répandu leur sueur,et ces orgueilleux faisaient gloire du travail des apôtres. Pournous, dit-il, nos paroles se fondent sur ce que nous avons fait. Aussine voulons-nous pas imiter ceux qui se vantent : ce que nos couvres témoignent,voilà ce que nos paroles exprimeront. Mais pourquoi, dit-il, est-ceque je vous entretiens de vous? Certes, j'ai bon espoir, parce que votrefoi s'accroît : il ne manifeste pas ici toute sa pensée, ilsuit son habitude familière : j'espère, dit-il,-grâceaux progrès que vous faites dans la foi, que notre partage s'étendra,que nous prêcherons plus loin l'Evangile. Nous ferons des pas enavant, nous irons plus loin, dit-il, pour prêcher, pour affronterdes fatigues, non pour nous glorifier en paroles des fatigues d'autrui.C'est avec raison qu'il prononce le mot de partage, montrant par làque le but de son voyage c'est la conquête de la terre, c'est leplus beau des héritages, et que tout est l'oeuvre de pieu. Donc,ayant accompli' de telles oeuvres, et en attendant de plus grandes encore,dit-il, nous ne nous vantons pas comme ceux qui n'ont rien produit, etce n'est pas à nous-mêmes que nous rapportons quelque chose;mais c'est à Dieu que nous attribuons le tout.
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Aussi ajoute-t-il: " Que celui donc qui se glorifie, ne se glorifieque dans le Seigneur (17) ". Et ce que nous montrons, dit-il, c'est deDieu que nous le tenons. " Car ce n'est pas celui qui se rend témoignageà soi-même qui est vraiment estimable; mais c'est celui àqui Dieu rend témoignage (18) ". Il ne dit pas, c'est nous, mais: " C'est celui à qui Dieu rend témoignage ". Voyez-vousce qu'il y a de réservé dans ces paroles? La fiertédu langage qu'il tient plus loin ne doit pas surprendre; c'est encore l'habitudede Paul. S'il n'eût jamais fait entendre que d'humbles paroles, iln'aurait pas frappé de coup assez fort, il n'aurait pas ramenéses disciples de leurs égarements. Il arrive, en effet, parfoisqu'une modestie hors de propos est nuisible, et qu'au contraire, un élogequ'on fait de soi à propos, peut avoir son utilité. C'estce que l'apôtre a pratiqué. C'eût étéun grave danger que de laisser les disciples concevoir quelque basse opinionde Paul. Paul d'ailleurs ne recherchait pas la gloire qui vient des hommes;s'il l'eût recherchée, il n'eût pas si longtemps ensevelidans le silence les oeuvres admirables qui s'opérèrent enlui quatorze ans auparavant, il n'aurait pas attendu que la nécessitépesât sur lui, pour montrer encore tant d'hésitation et derépugnance à en parler. Il est manifeste que même alors,il n'a élevé la voix que parce qu'il s'est vu tout àfait contraint.
Ce n'est donc pas par amour de la gloire humaine qu'il a dit ces choses,mais c'est par intérêt pour ses disciples. On l'accusait deforfanterie; de jactance dans ses paroles, d'impuissance à rienproduire dans ses actions; voilà ce qui le force à en venirà ces révélations. Sans doute il pouvait les convaincrepar des couvres réelles, quand il prononçait ces paroles,toutefois il emploie encore la menace des discours : c'est qu'avant toutson âme était pure de toutes les souillures de la vaine gloire;c'est ce que prouve sa vie tout entière, aussi bien avant qu'aprèscette époque. Voilà pourquoi sa conversion fut si prompte,comment, après sa conversion , il confondit les Juifs, et répudiatout l'honneur dont il jouissait auprès d'eux, quoiqu'il fûtleur chef et le guide du peuple. Mais aucune de ces considérationsne l'arrêta; une fois qu'il eut trouvé la vérité,il échangea tout contre les insultes et les outrages; il ne perdaitpas de vue le salut du grand nombre; c'était tout pour lui. Et commentcelui qui ne considérait ni la géhenne, ni la royauté,ni cane foule innombrable de mondes comme capables de conserver la moindreimportance en comparaison de l'amour de Jésus-Christ, aurait-ilpoursuivi une gloire vulgaire? Il était bien loin d'un pareil désir: au contraire, il était tout à fait humble, quand il luiétait possible de l'être; il flétrit la premièrepartie de sa vie, il s'appelle lui-même un blasphémateur,un persécuteur, un insulteur. Et Luc, son disciple, raconte de luiun grand nombre de faits qu'évidemment il ne tenait que de lui,lorsque l'apôtre lui racontait aussi bien la première partiede sa vie que celle qui est venue après.
3. Ce que je dis, ce n'est pas seulement pour que nous entendions desparoles, mais pour que nous nous instruisions. Car si l'apôtre gardaitdans sa mémoire les fautes par lui commises avant le baptême,quelle excuse pourrions-nous avoir, nous qui oublions même les fautesque nous avons faites depuis? O homme, que dites-vous? vous avez offenséDieu, et vous ne vous souvenez plus de votre péché? C'estune seconde offense contre Dieu, un nouveau sujet de colère pourlui. De quels péchés demandez-vous donc la rémission?de ceux que vous ne connaissez pas vous-même? Voilà évidemmentvotre prétention. Vous ne vous inquiétez pas,' vous ne prenezaucun souci des comptes que vous aurez à rendre, vous qui ne tenezmême pas à vous rappeler vos actions, qui vous faites un jeude ce qui ne ressemble pas le moins du monde à un jeu. Mais viendrale temps où ce jeu ne nous suffira plus. Il faut absolument mourir(le grand nombre est frappé d'engourdissement d'esprit àtel point que nous sommes forcés de faire des discours sur ce quisaute aux yeux), il faut absolument ressusciter, absolument êtrejugés, être châtiés; ou plutôt ici, cen'est pas absolument qu'il faut dire, mais le fait dépend de notrevolonté. Il y a des choses dont nous ne sommes pas les maîtres,notre fin, notre résurrection, notre jugement; de ces choses, lemaître c'est le Seigneur; quant à ce qui est d'êtrepuni ou non, c'est nous qui en sommes les maîtres; car c'est ce àquoi nous pouvons pourvoir. Si nous le voulons, nous rendrons notre punitionimpossible, ainsi qu'ont fait Paul et Pierre et tous les saints; car leschâtier c'est chose impossible. Donc, si nous le voulons, nous feronsaussi que ce soit chose (136) impossible que nous ayons un malheur àsouffrir. Quand nous aurions commis faute sur faute, il nous est possiblede reconquérir notre salut tant que nous sommes ici-bas.
Songeons donc à notre salut : que le vieillard considèreque bientôt il lui faudra mourir; qu'il a vécu assez longtempsdans les plaisirs (s'il faut appeler vie de plaisirs une existence consacréeà la corruption; mais j'accommode un instant mes paroles àses pensées) ; qu'il remarque ensuite combien est court le tempsoù la faculté lui est laissée de se laver de toutesses fautes. Que le jeune homme considère à son tour combienest incertaine l'heure qui termine la vie, et le grand nombre des vieillardsqui souvent continuent à vivre lorsqu'on voit les jeunes gens quela mort enlève avant eux. C'est pour prévenir, de notre mort,toute spéculation fondée sur notre fin dernière quel'épreuve en est incertaine. De là cet avertissement quenous donne le Sage par ces paroles : " Ne tardez pas à vous convertirau Seigneur, et ne différez pas de jour " en jour (Eccli. V, 8);car vous ne savez pas " ce que produira le jour de demain ". (Prov. XXVII,1.) Ce sont les délais qui -produisent les dangers et les motifsde crainte; il n'y a qu'à éviter tout retard pour s'assurerévidemment du salut : attachez-vous donc à la vertu: car,par ce moyen, soit que vous quittiez ce monde jeune encore, vous le quitterezsans avoir rien à craindre; soit que vous parveniez à lavieillesse; vous sortirez de cette vie comblé de biens, et vousaurez passé votre vie tout entière dans cette double fêtequi consiste à s'abstenir de la corruption, à embrasser laVertu. Gardez-vous de dire : Il sera temps un joug de me convertir; cesparoles ne font qu'irriter contre nous la colère de Dieu. Car enfin,il vous promet l'immensité des siècles, et vous, vous neconsentez pas aux labeurs de la vie présente, si courte, si fugitive,et vous êtes assez mous, assez lâches pour rechercher encoreune vie plus misérable que cette vie de rien? Est-ce que ce ne sontpas les mêmes festins tous les jours? est-ce que ce ne sont pas lesmêmes tables, les mêmes prostituées, les mêmesthéâtres, les mêmes richesses? Jusques à quandserez-vous amoureux de ce qui n'a pas de réalité? Jusquesà quand ressentirez-vous cet insatiable désir de corruption?Considérez qu'autant de fois que vous avez pratiqué la fornication,autant de fois vous vous êtes condamné vous-même; cartelle est la nature du péché; aussitôt qu'il est commis,aussitôt le juge porte sa sentence. Vous vous êtes enivré,vous vous êtes chargé le ventre, vous avez pratiquéla rapine? Arrêtez-vous maintenant, rebroussez chemin; rendez grâcesà Dieu de ne vous avoir pas enlevé au milieu de vos péchés;ne demandez pas qu'il vous accorde encore du temps pour vivre dans le péché; c'est au moment où un grand nombre s'abandonnaient à l'avaricequ'ils ont cté enlevés, et ils sont partis pour subir unchâtiment manifeste. Craignez, vous aussi, qu'il ne vous arrive malheur,parce que vous ne pouvez pas réparer vos fautes.
Mais, dira-t-on, Dieu a permis à un grand nombre d'hommes detrouver, dans l'extrême vieillesse, assez de temps pour se confesser.Eh bien ! vous donnera-t-il du temps à vous aussi? Peut-être,répond-on. Que dites-vous, et que signifie " peut-être, quelquefois", et " souvent? " Considérez donc que c'est de votre âmeque vous discutez l'intérêt; supposez donc tout le contraire,et réfléchissez, et dites-vous que sera-ce si Dieu ne m'accordepas le temps? Mais, répond-on, si Dieu me l'accorde? Sans doute,il est arrivé que Dieu a accordé du temps; mais le tempsprésent est plus sûr, plus avantageux que ce temps àvenir. Si, à partir de ce moment, vous commencez à bien vivre,c'est tout profit pour vous, soit que vous receviez, soit que vous ne receviezpas de délai; mais si vous différez toujours, cet ajournementsera précisément pour lui une raison de vous refuser un délai.En effet, quand vous partez pour la guerre, vous ne dites pas : àquoi bon faire mon testament, peut-être reviendrai-je; au momentde conclure un mariage, vous ne dites pas : je prendrai une femme pauvre;beaucoup de gens en effet, contre toute attente, même dans ces conditions,sont arrivés à la fortune; quand vous construisez une maison,vous ne dites pas : je jetterai des fondations ruineuses; même dansces conditions, beaucoup d'édifices ont pu se soutenir; et quandvous délibérez du salut de votre âme, c'est sur cequ'il y a de plus ruineux, sur un " peut-être ", sur un " souvent",sur un " quelquefois ", sur ce qu'il y a de plus incertain que vous étayezvotre confiance ! Ce n'est pas, me répond-on, sur l'incertain, maissur la bonté de Dieu pour les hommes; car Dieu est plein de bontépour les hommes. Je (137) suis le premier à le reconnaître,mais ce Dieu plein de bonté pour les hommes, n'en a pas moins faitmourir ces coupables dont j'ai parlé; et qu'arrivera-t-il si, aprèsavoir reçu du temps, vous demeurez semblables à vous-mêmes?Le lâche restera lâche jusque dans sa vieillesse. Non, me réplique-t-on: mais je connais bien cette manière de compter; après quatre-vingtsans, on en demande quatre-vingt-dix; après quatre-vingt-dix, cent;et après cent années on se montre plus lâche encore,et, de cette manière, c'est en vain que cette vie tout entièrese dépense. Il vous arrivera à vous aussi, ce qui a étédit au sujet des Juifs : " Leurs jours les ont abandonnés dans lavanité " (Ps. LXXVII, 33), et plût au Ciel que ce fûtseulement dans 1a vanité, et non de manière à vousconduire à votre perdition; car si nous devons partir, d'ici chargésdu lourd fardeau de nos péchés (voilà ce qui produitla perdition), nous apporterons un aliment au feu éternel, une richepâture aux vers. C'est pourquoi je vous en prie, je vous en conjure,sachons donc nous arrêter avec une généreuse fierté,rompre avec la corruption, afin d'obtenir les biens (lui nous sont annoncés;puissions-nous tous entrer dans ce partagé, par la grâce etpar la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiappartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, lapuissance, l'honneur, maintenant et toujours, dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIII
PLUT A DIEU QUE VOUS VOULUSSIEZ UN PEU SUPPORTERMON IMPRUDENCE ! ET SUPPORTEZ-LA, JE VOUS PRIE. (XI, 1, JUSQU'A 12.)
1. Au moment de se mettre à faire son propre éloge, ilprend une foule de précautions. Ce n'est pas une fois ou deux seulementqu'il montre cette réserve; cependant la nécessitédu sujet devait être pour lui une excuse suffisante, outre tant depreuves d'humilité déjà données par lui. Celuiqui gardait le souvenir des péchés que Dieu avait oubliés,celui qui, en rappelant sa vie première, se déclarait indignedu titre d'apôtre, celui-là, même aux yeux des hommesles plus dépourvus de sens, ne peut pas paraître un glorieux,débitant, pour se vanter, les paroles qu'il va maintenant faireentendre. En effet, pour dire quelque chose d'étrange, sa gloiremême était fort compromise en ce qu'il parlait de ses actions,car se louer, c'est se rendre à charge au grand nombre. Toutefoisil ne s'arrête à aucune des considérations de ce genre,il ne voulut voir qu'une chose, le salut de ses auditeurs. Donc, pour ne(138) blesser en rien les insensés par l'éloge qu'il allaitfaire de lui-même, il s'entoure d'une foule de précautions,il dit : " Plût à Dieu que "vous voulussiez un peu supportermon imprudence ! et supportez-la, je vous prie ". Quelle prudence dansces paroles ! Leur dire : " Plût à Dieu que vous voulussiez", c'est leur dire que tout dépend d'eux ; or cette affirmationmontre toute la hardiesse que lui inspire leur affection, qu'il les aime,qu'il en est aimé; disons mieux: ce n'est pas en vue d'une affectionmesquine, c'est sous l'influence d'un amour ardent, violent, qu'ils doivent,selon lui, supporter son imprudence. Ce qui fait qu'il ajoute: " Car j'aipour vous un amour de jalousie, et d'une jalousie de Dieu (2) ".
Il ne dit pas : je vous aime, il se sert d'une expression beaucoup plusvive. La jalousie est le propre des âmes qu'embrase un amour violent,la jalousie n'a d'autre source qu'une ardente et violente affection. Ensuite,pour prévenir cette pensée, que s'il recherche leur amourc'est par un désir d'honneur, ou d'argent, ou de quelque autre chose,il ajoute : " D'une jalousie de Dieu ". Si l'on dit la jalousie de Dieu,ce n'est pas que cette passion puisse être soupçonnéeen lui; Dieu est au-dessus des passions humaines; l'apôtre veut fairecomprendre à tous qu'il n'est jaloux que du bonheur de ceux pourqui il fait toutes choses; ce n'est pas afin d'y trouver quelque profitpour lui-même, c'est afin de les sauver. Chez les hommes, le jalouxne cherche que son repos à lui; il ne songe pas aux outrages faitsà l'objet aimé, mais à ceux qui lui sont faits, àlui qui aime, et qui n'est pas considéré, aimé commeil aime, par l'objet de son affection. Or, la jalousie de Paul n'a nullementce caractère. Je ne m'inquiète pas, dit-il, de ne pas trouveren vous, pour moi, les sentiments que j'ai pour vous ; ce qui m'occupe,c'est, que vous ne vous corrompiez pas. Telle est la jalousie de Dieu,telle est la mienne, à la fois vive et pure. Ajoutez à cela,que la cause de cette affection la rend nécessaire: " Parce queec je vous ai fiancés à cet unique époux, pour " vousprésenter à lui comme une vierge toute " pure ".
Ce n'est donc pas pour moi que je suis jaloux, mais pour celui àqui je vous ai fiancés. Le temps présent est le temps desfiançailles; le temps des noces ne viendra qu'après, quandon dira: voici l'époux ! O merveille ! Dans le monde on reste viergejusqu'au mariage; après le mariage il n'en est plus de même.Ici, c'est le contraire; quand on ne serait pas vierge avant le mariage,on le devient après; c'est ainsi que l'Eglise tout entièreest. vierge. Car ce que dit l'apôtre s'adresse à tous leshommes, à toutes les femmes qu'unit le mariage. Mais maintenantvoyons ce qu'il apporte en nous fiançant, quelle est la dot : nior ni argent; le royaume des cieux. Voilà pourquoi il a dit : "Nous faisons donc, pour le Christ, les fonctions d'ambassadeurs " (II Cor.V, 20) ; et il a recours aux prières pour prendre sa fiancée.On vit une figure de ceci au temps d'Abraham. Ce patriarche envoya sonfidèle serviteur pour fiancer son fils à une jeune filleétrangère; notre Dieu aussi a envoyé ses serviteurspour fiancer l'Eglise à son fils, il a envoyé les prophètesqui faisaient autrefois entendre ces paroles : " Ecoutez, ma fille, etvoyez et oubliez votre peuple et la maison de votre père, et leroi désirera de voir votre beauté ". (Ps. XLIV, 10, 11.)Voyez-vous le prophète faisant lui-même des fiançailles?Voyez-vous, l'apôtre de son côté, prononçantavec une entière confiance des paroles du même genre, quandil dit : " Je vous ai fiancés à cet unique époux,pour vous présenter comme une vierge toute pure à Jésus-Christ?" Voyez-vous encore tout ce qu'il montre de sagesse? En disant, plûtà Dieu que vous voulussiez me supporter, il ne dit pas, car je suisvotre docteur, ni, car c'est moi qui vous parle, il leur dit ce qui devaitavoir pour eux la plus grande valeur, il se représente, lui, commel'agent du mariage, il les représente, eux, comme l'épousée.
Et ensuite il ajoute : " Mais j'appréhende qu'ainsi que le serpentséduisit Eve par ses artifices, vos esprits aussi ne se corrompentet ne dégénèrent de la simplicité en Jésus-Christ(3) ". Car quoique la perdition fût pour vous seuls, la douleur m'enserait néanmoins commune avec vous. Et considérez la sagessede l'apôtre : il ne parle pas ouvertement de leur corruption, bienqu'elle ne fût que trop vraie, comme le prouvent ces paroles : "Lorsque vous aurez satisfait à tout ce que l'obéissance demandede vous, et que je ne sois " obligé d'en pleurer plusieurs qui ontpéché" (II Cor. X, 6, et XII, 21), toutefois, il les forceà rougir ; voilà pourquoi il dit : " J'appréhendeque " ; il ne condamne pas, il ne garde pas non plus le silence; ni l'unni l'autre de ces (139) deux partis n'était sûr, il ne fallaitni parler ouvertement, ni garder le tout caché jusqu'au bout. Voilàpourquoi il prend une expression intermédiaire, " j'appréhendeque ", qui ne marque ni une condamnation, ni une grande confiance, quiest à égale distance des deux jugements contraires. Voilàcomment il les avertit; l'histoire qu'il leur rappelle était faitepour les frapper de terreur , pour leur montrer qu'ils étaient inexcusables.En effet, quoique le serpent fût rusé, la femme insensée,aucune de ces considérations n'a sauvé la femme.
2. Prenez donc garde, dit-il, de ne pas courir le même sort, etde ne trouver aucun secours dans votre malheur. C'est par ses magnifiquespromesses que le démon séduisit la femme, c'est de la mêmemanière, par leur langage superbe, que ces orgueilleux égaraientles fidèles. Et c'est ce qui résulte, non-seulement des parolesprécédentes, mais de celles que l'apôtre ajoute ensuite: " Car si celui qui vient vous prêcher vous annonçait unautre Christ que celui que nous vous avons annoncé, ou s'il vousfaisait recevoir un autre esprit que celui que vous avez reçu, ous'il vous prêchait un autre Evangile que celui que vous avez embrassé,vous auriez raison de le souffrir". Et il ne dit pas : J'appréhendeque, comme Adam a été trompé, il montre que ce sontdes femmes qui se laissent tromper; car le propre des femmes, c'est d'êtredes dupes. Et il ne dit pas : J'appréhende que, de la mêmemanière, vous ne soyez trompés; il continue la comparaison,il dit : " Que vos esprits aussi ne se corrompent et ne dégénèrentde la simplicité en Jésus-Christ " ; je dis simplicitéet non pas malice ; ce ne serait ni de la malice, ni du manque de foi queviendrait votre mal , mais de votre simplicité. Toutefois, on n'estpas excusable parce que l'on se laisse tromper même par trop de simplicité; c'est ce que l'exemple d'Eve sert à montrer. Si la simplicitén'excuse pas en pareil cas, que sera-ce de la vanité ?
" Car si celui qui vient vous prêcher vous annonçait unautre Christ que celui que nous vous avons annoncé ". Ces parolesmontrent que si les Corinthiens se corrompent, ce n'est pas d'eux-mêmes,mais qu'il leur vient du dehors des gens qui les trompent ; de làcette expression : " Celui qui vient. Ou s'il vous faisait recevoir unautre esprit que celui que vous avez reçu, ou s'il vous prêchaitun autre Evangile que celui que vous avez embrassé, vous auriezraison de le souffrir (4) ". Que dites-vous? C'est vous-même quidisiez aux Galates : " Si quelqu'un vous annonce un Evangile différentde celui que vous avez reçu; qu'il soit anathème (Gal. I,9), et c'est vous qui dites maintenant, vous auriez raison " de le souffrir?"Comment ! Bien loin de le souffrir, il faudrait se reculer avec horreur;si l'on prêche le même Evangile, voilà la seule prédicationqui se doive souffrir. Comment donc prétendez-vous que si l'on neprêche que le même Evangile, on ne doit pas le souffrir? Sil'on en prêchait un autre, dites-vous, on devrait le souffrir? Appliquonsici notre attention; le danger est grand, nous sommes auprès d'unaffreux précipice, n'allons pas devant nous sans attention, ce passagemal interprété ouvrirait la voie à toutes les hérésies.Quel est donc le sens de ces paroles?
Ces orgueilleux se vantaient de ce que l'enseignement des apôtresétant défectueux, ils étaient eux-mêmes en mesurede le compléter. On peut croire que ces gens gonflés de vanitéintroduisaient dans les dogmes des extravagances de leur propre fonds.Voilà pourquoi l'apôtre rappelle, et le serpent, et la malheureuseEve, trompée par un excès de prétention. C'est cequ'il disait à mots couverts dans la première épître: " Vous êtes déjà riches, vous régnez sansnous " ; et encore: " Nous sommes fous pour l'amour de Jésus-Christ,mais vous autres , vous êtes sages en Jésus-Christ ". (I Cor.IV, 8, 10.) Il est probable que si l'apôtre leur adresse ces paroles,c'est qu'enflés de leur sagesse profane, ils débitaient beaucoupde frivolités; voilà pourquoi il leur dit : Si ces hommesdisaient du nouveau, s'ils prêchaient un autre Christ qu'il ne fallaitpas prêcher, que nous aurions oublié, nous, vous auriez raisonde le souffrir; c'est ce qui fait qu'il ajoute : " Que celui que nous vousavons annonce ". Mais maintenant , si les articles principaux de la foisont les mêmes, quel avantage ont-ils sur nous? Quoi qu'ils puissentdire, ils ne diront rien de plus que ce que nous avons dit. Admirez laprécision du langage ; il ne dit pas: si celui qui vient, vous ditquelque chose de plus; car ces gens-là disaient quelque chose deplus, leurs harangues avaient plus d'abondance et aussi plus de beautédans les expressions. Voilà pourquoi l'apôtre ne s'exprimepas comme je viens de le supposer, (140) mais que dit-il : " Si celui quivient, vous annonçait un autre Christ ", ce en quoi l'art des parolesest parfaitement inutile; " ou s'il vous faisait recevoir un autre esprit" ; ici encore, les phrases n'ont rien à faire, c'est-à-dire,s'il vous rendait plus riches, quant à la grâce; " ou s'ilvous prêchait un autre Evangile que celui que vous avez reçu" ; ici encore les phrases ne servent à rien : " vous auriez raisonde le souffrir". Considérez donc, je vous en prie, comment toutesles expressions de l'apôtre montrent distinctement que ces hommesn'ont rien dit de plus, qu'ils n'ont rien ajouté. En s'exprimantainsi : " Si celui qui vient, vous annonçait un autre Christ ",il a soin d'ajouter que " celui que nous vous avons annoncé " ;après, " s'il vous faisait recevoir un autre esprit ", il met toutde suite, " que celui que vous avez reçu "; et après, " ous'il vous prêchait un autre Evangile ", il ajoute aussitôt," que celui que vous avez embrassé " ; et toutes les paroles del'apôtre démontrent qu'il ne faut pas accueillir simplementce qu'ils peuvent dire de plus, mais ce qu'ils disent de plus, quant auxvérités qu'il fallait dire, et que nous aurions oubliées.Si nous n'avons négligé de dire que ce qu'il ne fallait pasdire, pourquoi leur accordez-vous votre admiration?
3. Mais, dira-t-on, si leur langage est le même, pourquoi lesempêcher de parler ? C'est parce que, d'une manière hypocrite,ils introduisent des dogmes étrangers. Toutefois l'apôtrene le dit pas encore, il ne donnera cette raison que plus tard; en s'exprimantainsi, ils se déguisent en apôtres du Christ; en attendant,il prend les moyens les plus doux pour soustraire les disciples àleur autorité, non qu'il fut jaloux de leur puissance, mais parintérêt pour les fidèles. En effet, pourquoi n'empêche-t-ilpas Apollon, personnage éloquent, versé dans la connaissancedes Ecritures, d'enseigner la doctrine, pourquoi va-t-il jusqu'àpromettre de l'envoyer? C'est qu'Apollon faisait servir sa science àdéfendre l'intégrité de la doctrine; les autres faisaientle contraire. Voilà pourquoi l'apôtre leur fait la guerre,et blâme les disciples épris d'admiration pour eux, pourquoiil leur dit: si nous avons oublié quelqu'une des véritésqui devaient être dites, si ces gens-là ont complétéce que nous avions laissé défectueux, nous ne vous empêchonspas de vous appliquer à leur enseignement; mais si tout l'édificea été construit par nous, si nous n'avons rien omis, d'oùvient que ceux-là se sont emparés de vos esprits? De là,ce qu'il ajoute : " Mais je ne pense pas avoir été inférieuren rien aux plus grands d'entre les apôtres (5) ".
Ici ce n'est plus avec les faux apôtres qu'il se compare, maisavec Pierre, avec les autres apôtres. Si ces gens-là saventquelque chose de plus que moi, ils savent aussi quelque chose de plus queces grands apôtres. Et voyez encore ici avec quelle mesure Paul s'exprime.Il ne dit pas : les apôtres n'ont rien dit de plus que moi ; comments'énonce-t-il : " Je ne pense " pas ", c'est mon sentiment que jene suis en rien dépassé par les plus grands apôtres.Il pouvait paraître au-dessous des autres apôtres, parce queceux-ci, l'ayant précédé dans la prédication,avaient un plus grand nom, s'étaient acquis plus de gloire ; lesadversaires de Paul voulaient s'introduire dans leurs rangs; de làce que dit l'apôtre en se comparant aux anciens avec une parfaiteconvenance. C'est pourquoi il les cite avec les éloges qui leursont dus, et il ne se contente pas de dire : je ne suis pas inférieuraux apôtres; mais " aux plus grands d'entre les apôtres ",montrant par là Pierre et Jacques, et Jean.
" Si je suis peu instruit pour la parole, il n'en est pas de mêmepour la science (6) ". La supériorité de ceux qui corrompaientles Corinthiens consistait en leur science de la parole, et l'apôtretient à montrer que, loin de rougir de son peu d'instruction surce point, il s'en glorifie au contraire. Il ne dit pas : si je suis peuinstruit pour la parole, il en est de même aussi de ces grands apôtres; on eût pu voir dans cette manière de parler, un outrageaux apôtres, un éloge pour les beaux diseurs; Paul rabaisseleur mérite, leur sagesse extérieure. Dans sa premièrelettre, il s'attache fortement à montrer que cette science de parole,non-seulement ne sert en rien à la prédication, mais obscurcitla gloire de la croix. " En effet ", dit-il, " je suis venu vers vous sansles discours élevés de l'éloquence et de la sagessehumaine, pour ne pas rendre vaine la croix de Jésus-Christ" (I Cor.XI, 1, et I, 17); et bien d'autres protestations du même genre prouventla plus grande grossièreté en fait de connaissances humaines; ce qui est pour les hommes le comble de la grossièreté.
Donc quand il. fallait se comparer avec quelqu'un relativement aux grandeschoses, il se (141) comparait aux apôtres; quand il ne fallait ques'expliquer sur une prétendue infériorité, il ne procédaitplus de même; on le voit alors s'attacher à ce qu'on attaque,et prouver que ce que l'on prend pour un désavantage est au contraireun avantage réel. Quand aucune nécessité ne le presse,il se nomme le dernier des apôtres, il se déclare indignede porter ce titre; mais aussi, dans d'autres circonstances, il affirmequ'il n'a été inférieur en rien aux plus grands desapôtres. C'est qu'il savait bien que ces paroles seraient de la plusgrande utilité pour les disciples. Aussi ajoute-t-il : " Mais nousnous sommes montrés à découvert parmi vous, en touteschoses ". Il faut voir ici une nouvelle accusation contre les faux apôtresqui usaient de dissimulation. Il avait déjà déclaréen parlant de lui-même qu'il ne prenait pas de masque, qu'il n'yavait ni esprit de fraude, ni amour du gain dans sa prédication.Au contraire, les personnages dont il parle, étaient autres en réalitéqu'en apparence; mais l'apôtre ne leur ressemblait pas. Aussi levoit-on partout se féliciter de ne rien faire pour une gloire humaine,de ne rien cacher de ses actions. Il disait aussi auparavant : " C'estpar la manifestation de la vérité que nous nous recommandonsà toute conscience d'homme " (II Cor. IV, 2) ; et maintenant c'estla même pensée qu'il exprime : " Nous " nous sommes montrésà découvert parmi " vous, en toutes choses ". Or qu'est-ceque cela veut dire? Nous avons peu d'instruction, dit-il, et nous ne nousen cachons pas; nous recevons de quelques-uns, et nous ne gardons pas lesilence. Donc, nous recevons de vous, et nous n'affectons pas de ne rienrecevoir, comme font ceux-ci qui reçoivent; nous rendons tout manifesteà vos yeux. Langage d'un homme rempli de confiance pour ceux àqui il s'adresse, et qui ne dit rien que de vrai. Ce qui fait qu'il lesprend eux-mêmes à témoin, et maintenant en leur disant," parmi vous ", et auparavant quand il leur écrivait : " Je ne vousécris que des choses dont vous reconnaissez la vérité,ou après les avoir lues ". (II Cor. I, 13.)
Ensuite, après s'être justifié, il ajoute sévèrement: " Est-ce que j'ai fait une faute, en m'abaissant moi-même, afinde vous élever (7) ? " Pensée qu'il explique ainsi . " J'aidépouillé les autres églises, en recevant d'ellesl'assistance, pour vous servir (8) ". C'est-à-dire, je me suis trouvédans la gêne; car c'est là le sens de " m'abaissant moi" même". Est-ce donc là ce que vous avez à me reprocher? et vousvous élevez contre moi, parce que je me suis abaissé moi-même,parce que j'ai mendié, j'ai été pauvre, j'ai souffertde la faim pour vous élever ? Mais comment ceux-ci étaient-ilsélevés, pendant que Paul était dans la pauvreté?Ils n'en étaient que plus édifiés, ils n'y trouvaientaucun sujet de scandale. C'était par où ils méritaientle plus d'être accusés, c'était la marque la plus honteusede leur faiblesse, que l'impossibilité où se trouvait l'apôtrede les relever, s'il ne commençait pas par se rabaisser lui-même.Est-ce donc là ce que vous me reprochez, que je me suis soumis àl'abaissement? Mais c'est de cette manière que vous avez étéélevés. Il a dit d'abord que ses adversaires lui reprochaientde paraître méprisable vu de près, de n'avoir de fiertéqu'à distance ; il se justifie donc, et en même temps il fustigeses détracteurs: c'est pour vous, leur dit-il, que "j'ai dépouilléles autres églises ". Dès ce moment, il prend le ton du reproche,mais ce qui précède rend ce reproche plus facile àsupporter. Il a dit en effet : supportez un peu mon imprudence, et, avanttoutes ses autres bonnes oeuvres, c'est de son désintéressementqu'il se glorifie. C'est en effet ce que le monde aime surtout, et c'estaussi de quoi se vantaient ses adversaires. Aussi l'apôtre ne parle-t-ilpas d'abord des périls qu'il a bravés, des signes miraculeuxqu'il a fait paraître; il parle d'abord de son mépris pourl'argent, puisqu'ils s'enorgueillissaient au même titre : en mêmetemps l'apôtre fait entendre qu'ils sont riches.
4. Ce que Paul a d'admirable, ici, c'est qu'au lieu de dire, comme ilpouvait le faire, que ses mains le nourrissaient, il ne le dit pas; iltourne sa phrase de manière à les faire rougir sans chanterses louanges : j'ai reçu des autres, voilà ce qu'il exprime.Et il ne dit pas j'ai reçu, mais : " J'ai dépouillé", c'est-à-dire, j'ai mis à nu, je les appauvris. Et, cequi est plus fort, ce n'est pas pour se procurer l'abondance, mais pours'assurer du nécessaire; l'assistance dont il parle, marque la nourriturenécessaire. Et, ce qui est plus grave : " Pour vous servir ". C'està vous que nous prêchons, c'est de vous que je devais recevoirma nourriture, c'est des autres que je l'ai reçue. Double faute,triple faute plutôt : il était (142) auprès d'eux,c'était pour eux qu'il travaillait, il manquait de la nourriturequi lui était nécessaire, et ce sont les autres qui la luiont fournie. Assurément ceux qui le nourrissaient étaientde beaucoup supérieurs à ceux qui le laissaient sans aliments.Lâche indolence d'un côté ; zèle de l'autre;tandis qu'on envoyait de bien loin de quoi suffire aux besoins de l'apôtre,ceux qui l'avaient auprès d'eux ne le nourrissaient pas.
Ensuite, après les avoir vivement réprimandés,il adoucit ce que le reproche a de trop vif, il dit : " Et lorsque je demeuraisparmi vous, et que j'étais dans la nécessité, je n'aiété à charge à personne (9) ". Il ne dit pasen effet : Vous ne m'avez rien donné, mais, je n'ai rien reçu.Il les ménage encore; toutefois, même dans la réservede son langage, il les frappe à la dérobée. Car cesparoles : " Lorsque je demeurais parmi vous " sont fort expressives, demême que : " et que j'étais dans la nécessité" ; et pour qu'on ne lui réponde pas, eh bien ! après, sivous aviez de quoi vous suffire? il dit : " Et que j'étais dansla nécessité, je n'ai été à charge àpersonne ". Maintenant il y a encore ici un petit coup donné àceux qui se refusaient à une contribution de ce genre, qui la regardaientcomme une charge. Vient ensuite ce qui explique comment il n'a pas étéà leur charge, et l'explication est un grave reproche et bien faitpour exciter leur amour-propre jaloux. Aussi ne fait-il pas, de cette explication,son objet principal ; c'est un accessoire pour montrer comment et par quiil a été nourri, et il pourra ainsi , sans qu'on s'en doute,provoquer l'ardeur pour l'aumône. " Mes besoins ", dit-il, " ontété "satisfaits par nos frères venus de Macédoine". Voyez-vous cette manière de les piquer au vif, en parlant deceux qui l'ont assisté? Il a commencé par leur inspirer ledésir de savoir quelles personnes l'avaient secouru, quand il adit : " J'ai dépouillé les autres églises ", et maintenantil dit leurs noms; ce qui était fait pour exciter à l'aumôneceux qui l'écoutaient. Ils s'étaient laissé vaincreen ne pensant pas à nourrir l'apôtre, et il leur fait sentirqu'on ne doit pas se laisser vaincre quand il s'agit de secourir les pauvres.Il écrit à ces mêmes Macédoniens: " Vous m'avezenvoyé deux fois de quoi satisfaire à mes besoins, quandj'ai commencé la prédication de l'Evangile " ; (Philipp.IV, 16 et 15) c'était une gloire insigne pour eux d'avoir ainsifait, dès les premiers jours, briller leur vertu. Maintenant remarquezbien, partout il n'est question que des nécessités, nullepart de richesses superflues. Donc en disant : " Lorsque, je demeuraisparmi vous, et que j'étais dans la nécessité ", ilmontre assez que les Corinthiens auraient dû le nourrir; en disant: " Mes besoins ont été satisfaits ", il montre qu'il n'arien demandé. Il évite ici de donner la vraie raison. Quelleraison donne-t-il ? à savoir que d'autres l'avaient assisté." Mes besoins ", dit-il, " ont été satisfaits par nos frèresvenus ". Voilà pourquoi, dit-il, " je n'ai été àcharge à personne " parmi vous; ce n'est pas que je n'eusse pointde confiance en vous. Par cette manière de parler, il n'en dit pasmoins ce qu'il veut dire; la suite rend sa pensée manifeste; ilne l'exprime pas à découvert, il la recouvre d'une ombre,l'abandonnant à la conscience de ceux qui l'écoutent. Ilparle encore à mots couverts dans ce qu'il ajoute aussitôtaprès : " Et j'ai pris garde à ne vous être àcharge en quoi que ce soit, comme je ferai encore à l'avenir ".N'allez pas vous imaginer, leur dit-il, que ce que j'en dis , c'est pourrecevoir quelque chose. Le " comme je ferai encore à l'avenir "est mordant, s'il entend par là qu'il n'a pas encore de confianceen eux, qu'il a désespéré une fois pour toutes derien recevoir d'eux. Il leur montre qu'ils le considéraient commeune charge; voilà pourquoi il leur dit : " J'ai pris garde àne vous être à charge en quoi que ce soit, comme je feraiencore à l'avenir". Il exprimait la même pensée dansla première épître : " Je ne vous écris pointceci, afin qu'on en use ainsi envers moi, car j'aimerais mieux mourir quede voir quelqu'un me faire perdre cette gloire ". (I Cor. IX, 15.) Et icide même : " J'ai pris garde à ne vous être àcharge en quoi que ce soit, comme je ferai encore à l'avenir".
Ensuite il ne veut pas que ces paroles puissent être considéréescomme un moyen pour lui, de se concilier leur faveur ; il leur dit " J'aila vérité de Jésus-Christ en moi". Cardez-vous decroire que ce que je vous dis, c'est pour recevoir quelque chose, pourvous attirer à moi davantage. " J'ai la vérité deJésus-Christ en moi, et je vous assure qu'on n'arrêtera pointle cours de ma gloire dans les terres de l'Achaïe (10) ". Il ne ventpas non plus qu'on s'imagine que c'est pour (143) lui un sujet de chagrin,que c'est la colère qui le fait parler; et ce qui lui arrive, ille montre comme un titre de gloire. Dans la première épître,même affirmation. Là, pour ne pas les blesser, il dit : "Quel est donc mon salaire? de prêcher gratuitement l'Evangile deJésus-Christ". (I Cor. IX, 18.) Ce qu'il appelle salaire dans cetteépître, il l'appelle maintenant ici un titre de gloire, afinque ceux qui l'écoutent n'aient pas trop à rougir de ne rienaccorder à ses demandes. Car si vous me donniez, que s'ensuivrait-il? Je ne veux rien recevoir. Quant à l'expression : " On n'arrêterapoint le cours de ma gloire ", c'est une image prise des cours d'eau ;sa gloire se répandait partout, parce qu'il ne recevait rien. Vousne mettrez pas par vos dons une digue à ma liberté. Maisil ne dit pas : Vous n'arrêterez pas..., l'expression eût étéchoquante ; il dit : " On n'arrêtera point " le cours de ma gloiredans tes terres de " l'Achaïe ". Mais c'était encore leur porterun coup bien sensible, que de parler de la sorte; c'était les remplirde confusion et de chagrin ; ils étaient donc les seuls auxquelsil répondît par des refus. Si c'était pour lui un titrede gloire, ce devait être partout un titre de gloire; si je ne meglorifie de mes refus qu'en ce qui vous concerne vous seuls, c'est probablementà cause de votre faiblesse.
Ces considérations auraient pu les attrister, l'apôtreprévient cette tristesse : voyez comment il adoucit son langage." Et pourquoi ? Est-ce que je ne vous aime pas? Dieu le sait (11) ". Ilse hâte d'arriver à la solution, dé les délivrerde toute peine. Toutefois , même de cette manière, il ne lesmet pas hors de cause. Il ne leur dit pas, c'est que vous êtes faibles,ni, c'est que vous êtes forts; mais, c'est que je vous aime, et c'étaitlà ce qui chargeait le plus l'accusation. Il donnait une grandemarque de son amour pour eux, en ne recevant rien d'eux, après lesavoir vivement réprimandés.
5. L'amour donc lui faisait tenir deux conduites opposées : ilrecevait et il ne recevait pas; or, cette opposition provenait des dispositionscontraires de ceux qui donnaient. Et il ne leur dit pas : Ce qui tait queje ne reçois rien de vous, c'est que j'ai une vive affection pourvous; comme il vient d'accuser leur faiblesse, et de les confondre, ildonne de sa conduite une autre explication. Quelle est elle? " C'est afinde retrancher une occasion à ceux qui veulent une occasion de seglorifier, en faisant comme nous (12) " . Ils cherchaient un prétextequi devait leur être enlevé. C'était là, eneffet, pour eux, le seul motif de se glorifier. Il fallait donc leur enlevercet avantage, les corriger sur ce point, car, pour le reste, leur inférioritéétait notoire. Rien, comme je l'ai déjà dit, n'édifietant les mondains que la position d'un homme qui ne reçoit rien.Aussi le démon n'écoutant que sa perversité, leuravait surtout jeté cette amorce, afin de leur nuire par d'autresmoyens. Je ne vois là que de l'hypocrisie. Aussi l'apôtrene dit pas: une occasion de pratiquer la perfection de la vertu, mais quedit-il? " De se glorifier ". Par ces paroles, l'apôtre se raillaitde leur arrogance; car ils se glorifiaient même des vertus qu'ilsn'avaient pas. L'homme bien doué non-seulement ne se glorifie pasde ce qu'il ne possède pas, mais il ne se reconnaît mêmepas celles qu'il possède. Telle était la conduite de notrebienheureux Paul, telle était celle du patriarche Abraham, disant: " Je ne suis que terre et que cendre.". (Gen. XVIII, 27.) Ce saint hommene trouvant en lui aucun péché, brillant de toutes les vertus,avait beau s'examiner, impossible à lui de découvrir un titrepour s'accuser lui-même, et il était obligé de se rabattresur sa nature; et trouvant le mot de terre encore trop respectable, ily joignait le mot cendre. D'où vient qu'un autre disait aussi :" Qui donne de l'orgueil à la terre et à la cendre ? " (Eccli.9, X.)
Ne me vantez plus l'éclat de ce teint vermeil, ni cette têtesi fièrement levée, ni la distinction des vêtements,ni les coursiers, ni les cortéges : quelle est la fin oùtendent tous ces avantages, au bout de toute chose mettez cette fin. Sivous me parlez des choses visibles, je vous objecterai les peintures quiles surpassent de beaucoup en éclat; et comme nous n'admirons pasles peintures, parce que nous voyons que toute leur essence n'est que dela boue, de même n'admirons pas les splendeurs de la vie, car iln'y a là encore que de la boue. Avant même la décomposition,la réduction en poussière, montrez-la moi, cette noble tête,montrez-moi ce fiévreux qui râle; et alors causons ensemble,et je vous demande ce qu'est devenu toute cette pompe. Où est-ellepassée toute cette année de flatteurs, de (144) serviteurs,d'esclaves, et cette abondance, et cette opulence, et tant de possessions?Quel coup de vent a tout emporté? Mais, dira-t-on , même surle lit où il est étendu, ce riche porte les marques de sonluxe, de magnifiques étoffes le recouvrent, pauvres et riches escortentses funérailles, où se mêlent les bénédictionsdes peuples. Voilà surtout en quoi consiste la dérision;quoi qu'il en soit, tout cela c'est la fleur qui passe. Une fois que nousaurons de nouveau franchi le seuil des portes de la ville, aprèsavoir livré le corps aux vers, et que nous serons de retour, jeveux vous demander encore où s'en est allée cette grandemultitude , ce qu'est devenu ce concert de clameurs, ce tumulte; et cestorches, qu'en a-t-on fait? Où sont ces choeurs de femmes? Est-ceque tout cela n'est qu'un songe? Et ces cris, où sont-ils? Et quefont-elles maintenant toutes ces bouches vociférant avec un grandbruit, et conseillant la confiance, parce que la mort n'est rien? Certes,ce n'est pas lorsqu'un homme ne les entend plus, qu'il faut lui dire ceschoses; mais quand il se livrait aux rapines, à la passion d'amasser,c'était alors qu'il fallait , en modifiant un peu les paroles, luidire : pas de confiance, parce que rien n'échappe à la mort;réprime ta fureur insensée, éteins ta cupidité.Ce mot, confiance, il faut le dire à celui qui souffre l'injustice.
De telles paroles, en ce moment, pour ce mort, c'est un ménagementplein d'ironie; il n'a plus de sujet maintenant d'éprouver de laconfiance, il n'a plus qu'à craindre, qu'à trembler. Maiss'il est désormais inutile de dire ces choses à ce malheureuxsorti du stade de la vie, que ceux qui sont malades comme il l'était,que les riches qui l'accompagnent à sa sépulture, entendentla vérité. Si, jusqu'à ce moment, l'enivrement desrichesses les a empêchés de concevoir des pensées sérieuses,qu'à cette heure au moins, quand la vue de ce mort confirme nosparoles, ils reviennent à la sagesse, qu'ils s'instruisent, qu'ilsconsidèrent qu'on viendra bientôt les chercher, eux aussi,pour les conduire au tribunal où se rendent les comptes redoutables,où il leur faudra expier leurs rapines , leur cupidité querien ne rassasiait. Et à quoi bon ces réflexions pour lespauvres? me répondra-t-on. C'est un très-grand plaisir pourla foule de voir le châtiaient de celui qui commet l'injustice; ruais,pour nous, ce n'est pas un plaisir : notre plaisir à nous, c'estd'être hors des atteintes du mal. Je vous loue vivement, et je vousfélicite de ces dispositions, vous faites bien de ne pas vous réjouirdes malheurs d'autrui,.de ne regarder comme un bonheur que votre propresécurité. Eh bien ! cette sécurité, je vousla promets. Quand les hommes nous font du mal, nous nous libéronsd'une partie considérable de notre dette, en supportant courageusementce qui nous arrive. Nous n'éprouvons, à coup sûr, aucundommage : Dieu nous tient compte de la vexation qui nous est faite, c'estautant de payé sur ce que nous lui devons, et ce n'est pas sa justicequi fait le calcul, mais son amour pour nous. Voilà pourquoi iln'est pas descendu au secours de celui à qui l'on fait du mal. Oùest votre preuve ? me dit-on. Les Babyloniens ont fait du mal aux Juifs,Dieu ne s'y est point opposé, et l'on a emmené en servitudeles enfants et les femmes. Eh bien ! après cette captivité,qui leur a été comptée comme une expiation de leursfautes, ce peuple a été consolé. De là cesparoles inspirées par Dieu à Isaïe : " Consolez, consolezmon peuple, ô prêtres; parlez au coeur de Jérusalem, elle a reçu de la main du Seigneur des peines doubles de ses péchés" (Isaïe, XL, 1, 2); et encore : " Donnez-nous la paix, car vous nousavez tout rendu ". (Ibid. XXVI, 12.) Et David dit : " Voyez mes ennemisqui se sont multipliés, et remettez-moi tous mes péchés". (Ps. XXIV, 19, 18.) Et quand Seméï l'outrageait , Davidrésigné disait : " Laissez-le faire, afin que le Seigneurvoie mon humiliation , et me donne la rémunération en échangede ce jour ". (II Rois, XVI, 11, 12.) Car lorsque Dieu ne venge pas lesinjures qu'on nous fait, c'est alors que nous faisons le plus de profits;il nous compte pour vertu notre résignation qui le bénit.
6. Donc, lorsque vous voyez un riche ravissant le bien d'un pauvre,ne vous occupez pas de celui à qui l'on fait du tort, pleurez surle ravisseur. Le pauvre se purifie de ses souillures, le riche se souille.C'est ce qui arriva au serviteur d'Elisée avec Naaman. (IV Rois,V.) Car si ce serviteur ne ravit point, il consentit à recevoirfrauduleusement; en cela consistait sa faute. Qu'y a-t-il gagné? une faute de plus, et avec cette faute, la lèpre ; celui àqui on faisait du tort, y trouvait son profit; et celui qui faisait dutort, éprouvait les plus grands maux. C'est aujourd'hui l'histoirede (145) l'âme; et cela s'étend si loin que souvent le maléprouvé suffit seul pour rendre Dieu propice: celui àqui l'on fait du mal a beau être indigne d'assistance, l'excèsde. son malheur suffit pour lui attirer le pardon de Dieu, pour déciderDieu à se porter son vengeur. De là, ces paroles adresséesautrefois par Dieu à des barbares à qui il avait confiésa vengeance : " Je ne les avais envoyés que pour un légerchâtiment, et ils ont ajouté beaucoup de maux de leur, chef.".(Zach. I, 15.) Et voilà pourquoi ils souffriront des maux sans remèdes.Non, non, il, n'est rien qui excite autant la colère de Dieu quela rapine, la violence, linsatiable cupidité. Pourquoi ? parceque rien n'est plus facile que de s'abstenir de ce péché.Il n'y a pas là un désir naturel; ce désordre n'estque le fruit de notre indolence. Pourquoi donc l'apôtre l'appelle-t-illa racine de tous les maux? Je dis comme lui, mais ne l'imputons qu'ànous mêmes, cette racine; et non à la nature. Si vous le voulez,établissons la comparaison : voyons quelle est la plus tyrannique,de la cupidité ou de la concupiscence ; la passion qui sera convaincued'avoir abattu les grands hommes, c'est la plus funeste. Voyons donc quelgrand homme a été la proie de la cupidité ! Il n'enest aucun; nous ne trouvons que des êtres misérables, abjects,un Giézi, un Achab de Juda, les prêtres des Juifs. Mais laconcupiscence, elle a triomphé du grand prophète David. Cesparoles q ne je prononce ne tendent. pas a excuse ceux qui se laissentprendre par cette passion, mais bien plutôt à les rendre vigilants.Quand je montre la. grandeur de ce mal, je montre combien l'indolence nemérite aucune excuse. En effet, si vous ignoriez ce que cest quecette bête féroce , vous pourriez chercher auprès d'ellevotre refuge ; mais si, quand vous la connaissez, vous allez tomber sousses coups, vous ne sauriez rien dire pour vous, justifier: AprèsDavid,.son. fils y succomba. plus encore. Certes, pourtant nul ne le surpassajamais en sagesse; il fut, orné en outre de toutes les vertus; cependantil fut tellement la proie de cette passion, qu'elle lui fit de mortellesblessure. Le père se releva de la chute, renouvela ses combats,reconquit sa couronne ; le fils ne nous montre pas le même spectacle.Aussi Paul disait : " Mieux vaut se marier, que de brûler " ( I Cor.VII, 9) ; et le Christ : " Qui peut comprendre ceci, le comprenne. " (Matth.XIX, 12.) Pour les richesses , il n'en est pas de même ; mais : "Quiconque aura quitté ses biens, recevra le centuple ". (Ibid. 29.)
Mais comment donc, objecterez-vous, a-t-il pu dire. des riches, qu'ilsobtiendront difficilement le royaume des cieux? (lbid. 23.) Ces parolessont faites pour laisser soupçonner ce qu'il y a en eux de mollesse;les richesses n'exercent pas un empire tyrannique, mais les riches s'obstinentà y demeurer asservis. C'est ce que démontre le conseil dePaul. Pour détourner de la cupidité, il dit : "Ceux qui veulentdevenir riches tombent dans la tentation ". (I Tim. VI, 9.) A propos dela concupiscence,.il ne tient pas le même langage; après unecourte séparation du consentement mutuel du mari et de la femme,il les avertit de se rapprocher. Il. redoutait les flots d'une passiondébordée, il redoutait un naufrage sinistre: Cette passiona plus de violence que la colère même : la colère estimpossible en l'absence de tout objet qui l'excite ; mais la concupiscences'éveille même en l'absence de la beauté qui provoquéles désirs. Voilà pourquoi l'apôtre ne condamne pasd'une manière absolue cette passion ; il ajoute qu'il ne faut pasy céder " sans cause " ; ce n'est pas le désir mêmequ'il supprimé, mais le désir quand il est coupable. " Acause de la concupiscence", dit-il, " que chaque homme possède safemme à lui ". (I Cor, VII, 2.)
Mais, pour ce qui est de thésauriser, l'apôtre n'admetpas la distinction de cause et de sans cause. Les passions utiles ont étémisés en nous par la nature; les désirs des sens répondentà la procréation des enfants; la colère est un secourspour ceux qui souffrent de l'injustice; le désir des richesses nerépond à aucune nécessité. Ce n'est donc pasune passion naturelle. C'est pourquoi s'il vous arrive d'être vaincuspar ce mal, votre défaite sera d'autant plus honteuse. Voilàpourquoi Paul, qui permet jusqu'à un second mariage, est si rigoureux.en ce qui concerne les richesses "Pourquoi ", dit-il , " ne souffrez-vouspas plutôt, qu'on vous fasse tort? pourquoi ne consentez-vous pasplutôt à perdre? " (I Cor. VI, 7.) Sur la virginitéil dit : " Je n'ai point, reçu de commandement du Seigneur ; etje vous dis ceci pour votre utilité, non pour vous tendre un piège" ( I Cor. VII, 25, 35) ; mais c'est un autre langage, s'i1 vient àparler d'argent : " Ayant de quoi nous couvrir, et de (146) la nourriture,contentons-nous-en". (I Tim. VI, 8.) Comment donc se fait-il, dira-t-on,que le grand nombre succombe à cette passion ? C'est qu'on n'estpas préparé à la combattre , comme on l'est àrepousser l'impudicité, la fornication; si la cupidité paraissaitun mal aussi funeste , on ne s'y laisserait pas prendre si vite. Ces viergesmalheureuses de l'Ecriture ont été bannies de la chambrede l'époux parce qu'après avoir terrassé leur plusredoutable ennemi , elles s'étaient laissé vaincre par leplus faible, par un ennemi sans force. On peut aussi ajouter à cesréflexions qu'un homme qui triomphe de la concupiscence, et donttriomphe la cupidité, cet homme bien souvent n'a pas mêmeà triompher de la concupiscence; il doit à la nature de nepas être troublé de ce côté-là, car nousn'y sommes pas tous également portés.
C'est pourquoi, instruits de ces vérités, ayant toujoursdevant les yeux l'exemple des vierges, fuyons l'avarice, cette redoutablebête féroce. Si leur virginité ne leur a servi de rien,si, après tant de fatigues, tant de sueurs, elles se sont perduespar leur amour pour l'argent, qui nous sauvera, nous, dans le cas oùnous succomberions à cette passion? Aussi je vous conjure de toutfaire afin que vous vous débattiez si vous vous êtes laisséprendre. Sachons rompre ces affreux liens. C'est ainsi que nous pourronsparvenir au ciel, et obtenir les biens infinis : puissions-nous tous entrerdans ce partage , par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, comme au, Père, commeau Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIV
CAR CE SONT DE FAUX APÔTRES, DES OUVRIERSTROMPEURS, QUI SE TRANSFORMENT EN APÔTRES DE JÉSUS-CHRIST.(XI, 13, JUSQU'À 20.)
1. Que dites-vous? ceux qui prêchent Jésus-Christ, quine veulent pas recevoir d'argent, qui n'enseignent pas un Evangile différent,ce sont de faux apôtres? Oui, dit-il, et surtout parce que tout cequ'ils font n'est qu'une comédie, afin de tromper. " Des ouvrierstrompeurs ". Ils travaillent à la vérité, mais c'estpour arracher ce qui avait été planté. Ils saventce à quoi ils sont forcés pour se faire accepter, ils prennentle masque de la vérité, et par ce moyen, ils jouent leurcomédie au profit de l'erreur. Il est vrai, dit-il, qu'ils n'acceptentpas d'argent; mais c'est pour recevoir davantage, c'est pour perdre lesâmes. Ou plutôt, leur prétention même est un mensonge;ils savaient fort bien percevoir sans qu'on pût (147) s'en apercevoir;c'est ce que l'apôtre montre clans ce qui suit. Il a déjàinsinué ce fait, en disant : " A ceux qui se glorifient de fairecomme nous " ; nous le verrous ailleurs exprimer sa pensée sur lemême objet avec plus de clarté en ces, termes : " Qu'on vousmange, qu'on vous prenne, qu'on vous traite avec hauteur, vous souffrezcela (20) ". Quant à présent, il attaque les faux apôtresd'une autre manière, il dit d'eux : " Qui se transforment". Ilsn'ont qu'un masque, ce n'est lue la peau de la brebis qui les recouvre." Et l'on ne doit pas s'en étonner, puisque Satan même setransforme en ange de lumière. Il n'est donc pas étrangeque ses ministres aussi se transforment en ministres de la justice (14,15)". S'il faut s'étonner de quelque chose, c'est du pouvoir de Satan,;mais ce que font ceux-ci n'a pas de quoi surprendre. Leur maîtreose tout; il n'y a rien !d'étonnant à ce que ses disciplessuivent son exemple. Maintenant que signifie " ange de lumière?" C'est un ange qui a la liberté de parler à Dieu, et quise tient auprès de Dieu. Il faut savoir qu'il y a aussi des angesde ténèbres, des anges du démon, anges de la nuit,anges féroces. Le démon a trompé un grand nombre d'hommes,en se transformant, sans devenir pour cela un ange de lumière. Demême ces gens-là se promènent sous un masque d'apôtres,sans en avoir la vertu qui n'est pas en leur puissance.
Rien n'appartient autant à la nature du démon que d'agirpar ostentation. Mais que signifie : " Ministres de la justice? " C'estce que nous sommes , nous qui vous prêchons l'Evangile oùest contenue la justice. Ou c'est là ce que dit l'apôtre,ou il signifie que les ministres de l'Evangile se sont acquis la réputationd'hommes justes. Comment donc les reconnaîtrons-nous? Par leurs oeuvresselon la parole du Christ. Aussi est-il forcé d'établir leparallèle entre ses bonnes oeuvres et leur perversité, afinque la comparaison mette en évidence les intrus. Au moment d'entreprendreencore son éloge, il commence parles accuser, afin de montrer qu'ilest contraint par son sujet, afin qu'on ne l'accuse pas de parler de lui-même,et il dit : " Je vous le dis encore une fois (16) ". Il a déjàeu recours à une foule de précautions. C'est égal,il ne me suffit pas de ce que je vous ai déjà dit, mais jevous le dis encore une fois, afin que l'on ne me regarde pas comme un insensé.Ces gens-là n'avaient qu'une occupation, c'était de se glorifiersans aucun motif. Considérez comment l'apôtre, chaque foisqu'il entreprend son propre éloge, prélude avec circonspection.C'est une action insensée, dit-il, que de se glorifier; mais moije ne le fais pas à la manière des insensés, j'y suisforcé. Si vous ne me croyez pas, si même en reconnaissantla nécessité qui me presse vous me condamnez, eh bien ! jen'en persisterai pas moins. Voyez-vous comme il montre l'impérieusenécessité qui le contraint de parler? S'il ne reculait pasdevant le soupçon d'être un insensé qui se vante, considérezquelle violente nécessité de parler lui était imposée,quel effort il faisait, quelle contrainte . il subissait. Cependant ils'exprime encore avec mesure. Il ne dit pas : Afin que je me glorifie.Au moment de se glorifier un peu, il a encore recours à une précautionpréliminaire; il dit : " Ce que je dis, je ne le dis pas selon Dieu;mais je fais paraître de l'imprudence, dans ce que je prends pourun sujet de me glorifier (17) ".
Voyez de combien il s'en faut que se glorifier soit conforme àla loi du Seigneur. " Lorsque vous aurez tout accompli ", dit le Seigneur,"dites-vous : nous sommes des serviteurs inutiles ". (Luc, XVII, 10.) Mais,si l'action en elle-même n'est pas conforme à la loi du Seigneur,elle le devient par l'intention qui la produit. Aussi l'apôtre s'exprime-t-ilainsi : " Ce que je dis... " ce n'est pas l'intention qu'il reprend, maisseulement les paroles. Son but est assez élevé pour rehausserles paroles mêmes. De même que l'homicide est le plus granddes crimes, mais souvent l'intention l'a rendu méritoire; de mêmeque la circoncision n'est pas conforme à la loi du Seigneur, maislintention l'a rendue telle; de même pour ce qui est de se glorifier.Mais pourquoi l'apôtre ne présente-t-il pas avec toute cetteprécision les considérations qui l'excusent? C'est qu'ilest pressé, qu'il a un tout autre but, ce n'est qu'en passant qu'illaisse échapper quelques mots accordés comme par grâceà ceux qui veulent le censurer; il, pense surtout à direce qui doit être utile. Les observations déjà faitespar lui, étaient suffisantes pour éloigner de lui tout soupçon." Mais je fais paraître de l'imprudente ". Il a commencé pardire : " Plût à Dieu que vous voulussiez un peu supportermon imprudence "; et maintenant il dit . " Je fais paraître de l'imprudence". Plus il (148) avance, plus il donne de netteté à ses expressions.Ensuite comme il ne veut pas qu'on le prenne absolument pour un insensé,il dit " Dans ce que je prends pour un sujet de me glorifier ". En celaseulement, dit-il; c'est avec une restriction du même genre qu'ildit ailleurs " Afin que nous ne soyons pas confondus " ; il dit de mêmeici. " Dans ce que je prends pour un sujet de me glorifier ". Ailleursil dit encore . " Est-ce selon la chair que je fais les desseins que jefais, de telle sorte que lon trouve également en moi oui, oui;non, non?" et après avoir montré qu'il ne peut pas remplirtoujours toutes les promesses qu'il faisait d'aller visiter les Eglisesparce qu'il ne prend pas de résolutions selon la chair, pour empêcherqu'on ne soupçonnât aussi son enseignement d'inconstance etde variabilité, il dit : " Mais Dieu qui est véritable, m'esttémoin qu'il n'y a point eu de oui et de non dans la parole queje vous ai annoncée ". (II Cor. I, 17,18.)
2. Voyez après combien de préliminaires il apporte encored'autres motifs d'excuse; entendez-le ajoutant, disant : " Puisque plusieursse glorifient selon la chair, je puis bien aussi me glorifier comme eux(18) ". Qu'est-ce que cela veut dire: " Selon la chair? " C'est-à-dire,de choses extérieures, de leur noblesse, de leurs ressources, deleur science, de ce qu'ils sont circoncis, de ce qu'ils ont pour ancêtresdes Hébreux, de la gloire dont ils jouissent auprès de lamultitude. Voyez l'adresse de Paul : il étale d'abord ces biensqui ne sont rien, pour amener le mot de folie qu'il met ensuite. S'il.y a de l'imprudence à se glorifier à propos des biens réels,à plus forte raison y en a-t-il à propos de ceux qui ne sontrien. Et c'est ce qu'il dit, " n'être pas conforme à la loidu Seigneur ". En effet, il ne sert à rien d'être Hébreu,ni de jouir d'autres avantages du même genre. N'allez donc pas vousimaginer que je considère ces titres comme des vertus; mais puisqueces gens-là s'en glorifient, je suis bien forcé d'établirlà-dessus ma comparaison avec eux ; c'est ce que fait l'apôtredans d'autres circonstances encore : " Si quelqu'un croit pouvoir prendreavantage de ce qui n'est que charnel, je le puis encore plus que lui ".(Philipp. III, 4.) L'apôtre parle ainsi à cause de ceux quiprenaient ainsi leurs avantages. Supposez un homme d'une brillante naissance,ayant embrassé la pratique de la sagesse, et qui enverrait d'autresenorgueillis de leur noble origine; pour rabaisser leur vanité,il serait forcé dé parler de lillustration de sa race àlui, ce qu'il ferait non par désir de se vanter, mais afin de rappelerles autres à l'humilité. C'est ce que fait Paul. Ensuite,laissant de côté ces vaniteux, il ne s'attaque plus qu'auxCorinthiens.
" Vous souffrez sans peine les imprudents (19) ". C'est donc vous quiêtes cause de ces désordres, encore plus que ces faux apôtres.Si vous ne les supportiez pas, si le mal qu'ils vous font ne venait qued'eux, je n'aurais rien à dire; mais c'est votre salut qui m'inquiète,et je condescends à votre faiblesse : Voyez comme il mêleà la réprimande un éloge après avoir dit :" Vous souffrez sans peine les imprudents ", il ajoute: " étantvous-mêmes sages ". C'est de l'imprudence que de se glorifier pourde pareils sujets. Sans doute il pouvait les réprimander ouvertement,leur dire Ne supportez pas les imprudents; mais la réprimande, tellequ'il la formule, a plus d'éloquence. En s'y prenant autrement ileût paru ne les réprimander que parce qu'il était privédes mêmes avantages; au lieu qu'en se montrant, même au pointde vue de ces avantages, supérieur à ses adversaires, eten disant qu'il dédaigne de pareils titres, ses paroles ont plusde force pour corriger. D'ailleurs, avant de commencer son élogeet d'entreprendre la comparaison qui lui donne la supériorité,il reproche aux Corinthiens la bassesse qui les courbe devant ces hommes.
Voyez comme il les raille : " Vous souffrez ", dit-il, " qu'on vousmange (20) ". Mais alors, ô Paul, comment avez-vous pu dire : " A.ceux qui se glorifient de faire comme nous? " Voyez-vous comme il les montrene se faisant pas faute de recevoir, et non-seulement de recevoir, maisau-delà de toute mesure ? car c'est ce que signifie manger. " Qu'onvous asservisse ". Vos fortunes, dit-il, et vos personnes, et votre liberté,vous avez tout livré. Certes voilà qui est plus fort quede recevoir, ce n'est pas seulement de vos fortunes, mais de vos personnesmêmes qu'ils sont les maîtres. C'est ce qu'il fait voir auparavantpar ces paroles : " Si d'autres usent de ce pouvoir à votre égard,pourquoi ne pourrions-nous pas, en user plutôt qu'eux? " (I Cor.IX, 12.) Vient ensuite ce qui est plus grave : " Qu'on vous traite avechauteur ". Votre servitude est extrême, vos (149) maîtres n'ontpas la douceur en partage, ils sont insupportables, odieux. " Qu'on vousfrappe au visage ". Voyez-vous ici encore l'excès de la tyrannie?Ce n'est pas qu'ils fussent frappés au visage, mais ils étaientcouverts de mépris et d'outrages; de là ce que l'apôtreajoute : " C'est à ma confusion que je le dis (21) ". On ne voustraite pas moins mat que ceux que l'on frappe au visage. Que peut-il yavoir de plus violent, de plus amer que cette domination qui vous prendvos fortunes, votre liberté, votre honneur, sans s'adoucir mêmeen vous traitant de cette manière, qui ne vous laisse mêmepas la condition d'esclaves, mais abuse de vous en vous outrageant plusque l'on ne fait du misérable acheté à prix d'argent." Comme si nous avions été faibles ". Il y a de l'obscuritédans l'expression. C'est que la vérité était désagréableà dire; il en dissimule l'odieux par l'obscurité des termes.Voici ce qu'il veut faire entendre. Ne pouvons-nous pas faire de même?Mais nous ne le faisons pas. Pourquoi donc les supportez-vous comme s'ilnous était impossible d'en faire autant? Certes il faut vous reprendrede ce que vous, supportez des insensés; mais qu'en outre vous vouslaissiez ainsi mépriser, piller, traiter avec hauteur, frapper decoups , c'est ce qui ne comporte aucune excuse, c'est ce que jamais laraison ne saurait admettre. Car voilà une étrange manièrede tromper les hommes. Ordinairement les trompeurs font des largesses,adressent des flatteries; ceux-là au contraire, ils vous trompent,ils vous prennent ce que vous avez, ils vous outragent. D'où ilsuit que vous ne pourriez trouver une ombre d'excuse : à ceux quis'abaissent eux-mêmes à cause de vous, afin que vous soyezélevés, vous répondez par vos mépris; et ceuxqui s'élèvent eux-mêmes afin que vous soyez abaissés,vous les entourez de votre admiration. Ne pouvons-nous pas faire de même?Nous nous en gardons bien, nous ne nous proposons que votre intérêt.Ces hommes-là vous pillent, parce qu'ils ne se proposent que leurintérêt à eux. Voyez-vous comment la parfaite libertéde son langage conspire en même temps à leur donner des craintes?Si vous ne les honorez, dit-il, que parce qu'ils vous frappent, que parcequ'ils vous outragent, nous aussi nous. pouvons bien faire de même,vous asservir; vous frapper, vous traiter avec hauteur.
3. Comprenez-vous comment l'apôtre rend les fidèles uniquementresponsables et de l'arrogance des faux apôtres et de ce qui paraissaitde sa part, de l'imprudence? Ce n'est pas pour exalter ma gloire, c'estpour vous affranchir de votre arrière servitude que je me vois forcéde me glorifier un peu. Il ne faut pas se borner à examiner seulementles paroles, il faut aussi considérer l'intention. Samuel faisaitde lui-même un grand éloge en sacrant Saül, quand ildisait : " Quel est celui de vous à qui j'ai pris son âne,ou son veau, ou sa chaussure? Qui ai-je opprimé? " (I Rois, XII,3.) Personne cependant ne l'accusait. Ce n'était pas pour se vanterqu'il parlait ainsi, mais au moment d'instituer un roi, il voulait, enayant l'air de se justifier, enseigner à ce roi la douceur, la mansuétude.Et considérez la sagesse du prophète, ou plutôt labonté de Dieu.
... Il voulait d'abord les détourner de prendre un roi. Que fait-ilalors ? Il rassemble toutes les charges dont pourra les accabler le roià venir, comme par exemple, qu'il forcera leurs femmes àtourner la meule, qu'il emploiera les hommes pour conduire ses troupeaux,pour avoir soin de ses mulets (le prophète se plaît àentrer dans le détail de tous les services dont s'entoure le fastede la royauté). Mais quand il voit que ses observations sont inutilesauprès du peuple, que la nation est atteinte d'un mal incurable,alors il compatit à sa faiblesse, et il modère le roi, etil s'efforce de le porter à la douceur. Voilà pourquoi ildonne l'exemple de sa propre conduite en témoignage, car personneassurément ne réclamait alors contre lui, ni ne l'accusait;il. n'avait pas besoin de se justifier; ce n'est que pour porter le roià bien faire, que Samuel parle de lui-même. Aussi, afin. deréprimer l'orgueil de la royauté, il ajoute: " Si vous écoutezle Seigneur, vous et votre roi ", tous les biens seront votre partage ;si, au contraire, vous ne l'écoutez pas, tout se tournera contrevous. Amos disait aussi : " Je n'étais ni prophète, ni filsde prophète, je n'étais que bouvier, me nourrissant de mûres.Et Dieu ma pris". (Amos, VII, 14, 15.) Ce n'était pas pour se louerqu'il parlait ainsi, mais pour fermer la bouche à ceux qui ne voyaientpas en lui un prophète, pour leur montrer qu'il ne les trompaitpas, que ses discours étaient inspirés. Un autre encore disaitdans le même esprit : " Pour moi, j'ai été rempli dela force du: Seigneur, dans son esprit et dans sa vertu ". (Michée,III, 8.) (150) David aussi, quand il parlait de son ours ou de son lion(I Rois, XVII, 34), ne le faisait pas pour s'exalter, il se préparaità une couvre d'une admirable énergie. Comme on ne voulaitpas croire qu'il triompherait du barbare, lui, nu, incapable de porterde lourdes armes, il était bien forcé de fournir des preuvesde son courage viril. Et lorsqu'il coupa le bord du manteau de Saül(I Rois, XXIV, 5), ce n'était pas pour se glorifier qu'il dit lesparoles qu'il fit entendre, mais pour détourner les affreux soupçonsrépandus contre lui, qu'il voulait tuer le roi. Donc il faut toujoursconsidérer l'intention des paroles. Celui qui ne se propose quel'intérêt de ceux qui l'écoutent, même quandil se loue, ne doit pas être accusé; au contraire, il mériteune couronne; ce serait, s'il gardait le silence, qu'il mériteraitd'être accusé. Si David eût gardé le silenceen face de Goliath, on ne lui aurait pas permis de se mesurer avec lui,et il n'aurait pas remporté ce glorieux trophée. David, onn'en peut douter, ne parle que parce qu'il y est forcé, et ce n'estpas à ses frères, mais au roi; ses frères ne l'auraientpas voulu croire ; la jalousie leur fermait les oreilles. Voilàpourquoi, sans songer à ses frères, il ne s'adresse qu'auroi, que l'envie ne travaillait pas encore.
4. Affreux mal que l'envie, mal affreux, et qui va jusqu'à nouspersuader de mépriser notre propre salut. C'est ainsi que Caïns'est perdu lui-même, et avant lui, celui qui avait perdu son père,le démon. C'est ainsi que Saül appela sur lui-même lemalin esprit pour la perte de son âme, et après l'avoir appelé,il répondit par de l'envie aux soins de celui qui voulait le guérir.(I Rois, XVIII.) Telle est, en effet, la nature de l'envie ; Saülvoyait bien que David le sauvait, et il aimait mieux périr que devoir la gloire de son sauveur. Quoi de plus affreux que cette passion?On peut dire; sans craindre de se tromper, que c'est un enfant du démon,qu'on y trouve le fruit de la vaine gloire, ou plutôt la racine ;car ces deux fléaux s'engendrent l'un l'autre. C'est ainsi que Saülne se possédait plus, dans son âme envieuse, quand le peupledisait : " David en a tué dix mille ". (I Rois, XVIII, 7.) Quoide plus insensé? Car enfin, répondez-moi, d'où vousvient votre envie? De ce que quelqu'un reçoit des louanges? Vousdevriez vous réjouir. Mais peut-être ne savez-vous pas sila louange est méritée? Votre tristesse vient-elle de cequ'on loue un homme qui n'a rien d'éclatant? Mais alors vous devriezplutôt avoir compassion de cet homme. En effet, si c'est un hommede bien, personne ne doit ressentir de l'envie, au bruit des louanges qu'onlui donne; il faut joindre sa voix au concert des bénédictions;si au contraire ce n'est pas un homme de bien, pourquoi le chagrin quivous ronge? pourquoi vous frapper vous-même du glaive? Parce quecet homme est admiré? Oui, admiré des hommes d'aujourd'hui,qui demain n'existeront plus. Parce qu'il jouit de la gloire? De quellegloire , dites-moi ? de celle dont le Prophète dit que c'est lafleur des champs? (Isaïe, XL, 6.) Voilà ce qui excite votreenvie, vous voudriez porter ce fardeau , ces fleurs misérables;vous voudriez en charger vos épaules ? Si cet homme excite tantvotre envie, que ne portez-vous envie également aux hommes de peine,que vous voyez tous les jours, sous leur charge de foin, entrer dans laville? La charge de cet homme n'a rien de supérieur; au contraire,elle a moins de prix encore. L'une ne pèse que sur le corps, l'autre,souvent est un poids funeste pour l'âme et elle lui cause plus d'anxiétéque de plaisir.
Quelqu'un est éloquent, il en retirera moins d'admiration qued'envie ; et puis la louange se lasse vite, mais l'envie ne pardonne pas.Mais cet homme est auprès des princes, en grand-honneur? Eh bien! de là l'envie qu'il excite, et ses dangers. Ce que vous ressentezcontre lui, d'autres l'éprouvent également et ils sont engrand nombre. Mais on ne cesse pas de le célébrer? De là,pour cet homme, une servitude pleine d'amertume. Voilà en effetqu'il n'ose plus agir librement, de peur d'offenser ceux qui le glorifient: c'est une lourde chaîne pour lui, que son illustration. Plus cethomme a de gens qui célèbrent son nom, plus il a de maîtres,plus sa servitude s'étend, il voit ses maîtres et seigneursapparaître partout à ses yeux. Le serviteur, une fois affranchide la présence de celui qui lui commande, respire en pleine liberté;cet homme, au contraire, rencontre partout ceux qui lui commandent, caril est l'esclave de tous ceux que ses yeux rencontrent sur la place publique.Qu'une affaire urgente le force à sortir, il n'ose pas se risquersur la place, sans une escorte de serviteurs, sans chevaux, sans pompe,sans étalage, de peur que ceux aux ordres de qui il est ne le désapprouvent.S'il lui arrive (151) d'apercevoir quelqu'un de ses amis, de ses plus familiers,il n'a pas assez de confiance pour lui parler sur le ton de l'amitié;c'est qu'il a peur que ses maîtres ne le fassent un peu déchoirde la hauteur de sa gloire. D'où il suit que, plus il est illustre,plus il est asservi. S'il lui arrive un malheur, l'outrage de la fortuneest pour lui d'autant plus amer, que plus de témoins voient l'insulte,et qu'il semble que sa dignité en est atteinte ; et il n'y a paslà seulement un outrage, mais un désastre. Une foule de genss'en réjouissent; au contraire, dans le cas d'un bonheur nouveau,une foule de gens n'éprouvent que l'envie qui les irrite contrecet homme heureux, et le désir ardent de le renverser. Est-ce làdu bonheur, dites-moi? Est-ce là de la gloire? Mille fois non. C'estde la honte, c'est de la servitude, c'est une chaîne, c'est toutce qui peut sappeler un fardeau. Si vous trouvez si désirable lagloire que donnent les hommes, s'il suffit pour bouleverser votre âmede voir cet homme que la foule applaudit, eh bien ! au milieu des applaudissementsdont vous le verrez jouir, élancez-vous parla pensée versla vie à venir, vers la gloire réservée à lafin des siècles; et, comme on prend la fuite pour échapperà une bête féroce, comme on se précipite danssa maison, dont on ferme les portes; prenez alors de même la fuite,cherchez votre refuge dans la vie qui nous attend, dans la gloire ineffableque rien n'égale. C'est ainsi que vous foulerez aux pieds la gloireprésente, que vous conquerrez sans peine la gloire divine, que vousjouirez de la vraie liberté, des biens éternels: puissions-noustous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme auPère, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXV
MAIS, PUISQU'IL Y EN A QUI SONT SI HARDIS A PARLERD'EUX-MÊMES, JE VEUX BIEN FAIRE UNE IMPRUDENCE, EN ÉTANT AUSSIHARDI QU'EUX. (XI, 21, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Voyez-le, ici encore, montrer sa répugnance, ses hésitations,voyez de quelle précaution il use. Et certes il ne s'est pas faitfaute de dire, exprimant toujours la même pensée : " Plûtà Dieu que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence ! " etencore : " Que personne ne me juge imprudent, ou au moins, souffrez-moicomme imprudent " ; et : " Ce que je dis, je ne le dis pas selon Dieu,mais je fais paraître de l'imprudence " ; et : " Puisque plusieursse glorifient selon la chair, moi aussi, je me glorifierai ". (152) Et,ici encore : " Mais, puisqu'il y en a qui sont si hardis à parlerd'eux-mêmes, je veux bien faire une imprudence en étant aussihardi qu'eux ". C'est de la hardiesse, c'est de l'imprudence, selon lui,que de parler de soi avec fierté, même quand on y est contraint,et il s'attache à nous montrer qu'il faut fuir cette prétention.Si, après avoir tout fait, nous devons nous considérer commeinutiles, quelle pourrait être l'excuse de celui qui, sans raisonaucune, s'exalte et se vante? C'est ce qui a attiré au Pharisienle traitement qu'il a subi; voilà comment il a fait naufrage dansle port; voilà l'écueil contre lequel il s'est brisé.C'est ce qui fait que Paul, quelle que soit l'impérieuse nécessitéqui 1e presse, répugne tant à se louer, et ne cesse pas derappeler que c'est de l'imprudence. Enfin il se risque, et aprèsavoir fait valoir la nécessité qui l'excuse, il dit : " Sont-ilsHébreux ? Moi aussi. Sont-ils Israélites? Moi aussi (22)". En effet, tous les Hébreux n'étaient pas Israélites,puisque et les Ammonites et les Moabites étaient Hébreux.Aussi ajoute-t-il, pour montrer la pureté de son sang : " Sont-ilsde la race d'Abraham ? Moi aussi. Sont-ils ministres de Jésus-Christ?Quand je devrais passer pour imprudent, je le suis plus qu'eux (23) ".Il ne se contente pas d'avoir déjà employé cette précaution,il répète ici encore ce correctif : " Quand je devrais passerpour imprudent, je le suis plus qu'eux ". Je vaux mieux, je les surpasse.
Les preuves manifestes de sa supériorité ne lui manquaientcertes pas ; il n'en qualifie pas moins son langage, d'imprudent. Mais,dira-t-on , si c'étaient de faux apôtres, il n'étaitpas besoin d'une comparaison pour établir sa supérioritésur eux, il fallait montrer que ces hommes-là n'étaient pasdes ministres. Aussi Paul. a-t-il dit que c'était " de faux apôtres,des ouvriers trompeurs, qui se transfigurent en apôtres de Jésus-Christ". Mais maintenant , il ne procède plus de même ; il veutexaminer à fond la question; on ne doit pas, lorsqu'une enquêteest possible, se borner à une simple affirmation de jugement; l'apôtrefait d'abord la comparaison de leur vie et de la sienne , et c'est en 's'appuyantsur la réalité qu'il les ruine avec une bien plus grandeautorité. C'est d'ailleurs l'opinion que ces gens-là ontd'eux-mêmes, et non son jugement à lui, que l'apôtreexprime, en disant : " Ils sont ministres de Jésus-Christ ". Quandil ajoute : " Je le suis plus qu'eux ", c'est une comparaison; une affirmationpure et simple ne lui suffit pas, il va donner la démonstrationpar les faits, et par là on verra bien que c'est à lui qu'appartientle caractère propre dé l'apostolat. Laissant de côtétous ses miracles, il. parle de ses épreuves tout d'abord, il dit: " J'ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups ", ta secondeépreuve , être battu , recevoir des coups de fouet , est pluscruelle que la première. " Plus enduré de prison ". Ici encore,gradation. " Je me suis souvent vu tout près de la mort. Il n'ya pas de jour ", dit-il, " que je ne meure ". (I Cor. XV, 31.) Ici, c'estla réalité même qu'il décrit, souvent il a étéexposé à des dangers de mort. " J'ai reçu des Juifs,cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet (24) ". Pourquoi" trente-neuf! " C'est qu'une ancienne loi portait que celui qui recevaitplus de quarante coups était infâme. Donc pour empêcherque l'emportement de celui qui donnait les coups, n'excédâtle nombre et ne rendît infâme celui qui les recevait, on avaitfixé ce nombre à quarante moins un, à trente-neuf;de cette manière, quelle que fût la vivacité de celuiqui frappait, il n'était pas exposé à dépasserles quarante , il restait en deçà du nombre déterminé,et ne rendait pas infâme le patient.
" Trois fois j'ai été battu de verges; une fois lapidé; trois fois j'ai fait naufrage (25) ". Et que fait cela à l'Evangile?Beaucoup, puisque pour le prêcher, il faisait de longs voyages ,et traversait les mers. " Un jour et une nuit, j'ai été dansl'abîme ". Au milieu de la mer, selon les uns; selon les autres,il nageait;-ce qui est plus vraisemblable. Ce fait, il rie le donne pascomme un miracle, comme plus considérable que ses naufrages. " Dansles périls sur les fleuves (26) ". En effet, il était forcéde traverser les fleuves: " Dans les périls des voleurs, dans lespérils au milieu de la cité, dans les périls de lasolitude ". Partout des luttes devant moi , dans les pays, dans les contrées,dans les cités, dans les solitudes. " Dans les périls entreles nations, dans les périls entre les faux frères ". Vousvoyez, ici, une autre espèce de guerre. Il ne rencontre pas seulementdes ennemis déclarés, il se voit attaqué par ceuxqui jouaient l'affection fraternelle, et il avait grand besoin, et de (153)fermeté et de prudence. "J'ai souffert les travaux et les fatigues". Les dangers succédaient aux labeurs, les labeurs aux dangers,sans relâche, sans trêve, et ne le laissaient pas mêmerespirer un moment. " Souvent dans les voyages, souffrant la faim, la soif,la nudité, outre les maux extérieurs (27, 28) ".
2. II en passe plus qu'il n'en énumère ; ou plutôt,même les épreuves qu'il énumère, il n'en peutexprimer la rigueur ; il ne les montre pas , Il se contente d'en donnerun chiffre court, facile à retenir; par trois fois , dit-il, partrois fois , une fois; quant à celles dont il ne peut donner lechiffré , parce que ce chiffre serait trop considérable,il n'en parle pas. Et il ne dit pas les heureux fruits qui en sont sortis,tant et tant de conversions; il ne dit que ce qu'il a souffert en prêchantl'Évangile, et il fait en même temps deux choses : il montresa modestie , et il montre, qu'alors même que ses travaux n'auraientrien produit, ils n'auraient pas été pour lui sans résultat,car c'est ainsi qu'il a mis le comble à la rémunérationqu'il attend. " Mes assauts de tous les jours ". Les troubles, les violentesinquiétudes , les peuples qui l'attaquaient, les villes- qui sejetaient sur lui. C'étaient surtout les Juifs qui lui faisaientla guerre, parce que c'étaient eux surtout que l'apôtre couvraitde confusion , et le plus grand reproche que lui adressait leur fureur,c'était son changement si brusque de parti. La guerre était,contré lui, universelle, acharnée, guerre de la part de sesproches, guerre de la part des étrangers, guerre de la part deshypocrites ; partout autour de lui , des flots , des précipices, dans les contrées habitées , dans les pays sans habitants,sur la terre, sur la, mer, au dehors, au dedans. Et il n'avait pas la nourriturenécessaire, il n'avait pas un mince vêtement, l'athlètede la terre livrait nu ses batailles , et c'est en ayant faim , qu'il soutenaitses luttes; tant il était loin de chercher des richesses. Et ilne se plaignait pas, il rendait grâces à Dieu qui présidaità tous ces combats. " Le soin que j'ai de toutes les Églises". La plus terrible de toutes ces épreuves , c'est qu'il étaitdéchiré dans l'âme, que ses pensées le tourmentaienten sens divers. S'il n'essuyait aucune attaque du dehors, il avait la guerreà l'intérieur, les flots montaient sur les flots, les inquiétudess'amassaient en tourbillons, toutes ses pensées se heurtaient dansune ardente mêlée. Souvent un homme qui n'a qu'une maisonà gouverner, et, sous ses ordres, des serviteurs, des intendants,des économes, n'a pas le temps de respirer dans les soucis qui l'agitent,puisque personne ne lui cause d'embarras; Paul n'avait pas une maison seulementà gouverner, mais des villes, des peuples, des nations, la terreentière. Et que d'affaires, et que d'ennemis qui le harcelaient! Et il était seul, endurant tant de souffrances, et il éprouvaitdes angoisses telles que nul père n'en ressentit jamais pour sesenfants : essayez de concevoir ce qu'il eut à subir.
Ne dites pas que ses inquiétudes n'avaient peut-être riende bien cuisant, mais écoutez ce qu'ajoute l'apôtre. " Quiest faible, sans que je m'affaiblisse avec lui (29) ? " Il ne dit pas:Je prends ma part de la tristesse, mais, je souffre autant que celui quisouffre , aussi malade que le malade , aussi troublé, aussi agité." Qui est scandalisé sans que je brûle ? " Voyez ici encorel'extrême douleur qu'exprime cette image d'un feu dévorant.Je suis dans la flamme, le feu me consume, dit-il : supplice affreux. Lesautres épreuves dont il parle , étaient cruelles , mais passaientvite; il s'y mêlait une joie inaltérable; mais ce qui l'étouffait, ce qui lui broyait le coeur, lui déchirait l'âme , c'étaitd'avoir tant à souffrir pour la faiblesse de chaque infirme, quelqu'il pût être. Son caractère n'était pas des'affliger avec les plus considérés , sans prendre soucide ceux qui l'étaient moins; l'être le plus abject, il leregardait comme un de ses proches. De là, ses paroles : " Qui estfaible ? " On eût dit qu'il était, à lui seul, l'Églisetout entière , tant il était tourmenté dans chacunde ses membres.
" S'il faut se glorifier de quelque chose, je me glorifierai de ma faiblesse(30) ". Vous voyez qu'il ne parle nullement de miracles; voyez-vous qu'ilne se glorifie que de ses persécutions et de ses épreuves?C'est que ce sont là, dit-il, des marques de faiblesse. Et il montrecombien les combats étaient de nature différente. Les Juifslui faisaient la guerre, les païens se soulevaient contre lui, lesfaux frères le combattaient, et lui s'affligeait à voir lafaiblesse de ses frères, et leurs scandales; de toutes parts luivenaient les troubles, les bouleversements, et du côté deses proches, et du côté des étrangers. Voilàle caractère du (154) véritable apostolat: voilà commentl'Evangile fait sa trame.
" Dieu, qui est le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ,sait que je ne mens point. Le gouverneur de la province de Damas, pourle roi Arétas, faisait faire garde dans la ville pour m'arrêter(31, 32) ". Pourquoi, ici, cette protestation qu'il dit vrai, cette manièred'affirmer dont il ne s'est jamais servi jusque-là? C'est probablementque le fait était vieux et peu connu; tandis que le reste étaitparfaitement connu, par exemple sa sollicitude pour les Eglises, et toutce dont il a parlé. Comprenez maintenant la violence de la guerreexcitée contre lui, s'il était cause que l'on faisait garderla ville. Quand je parle de la violence de la guerre, je parle du zèleardent de Paul; si son ardeur eût été moins vive, iln'aurait pas excité à ce point la rage du gouverneur. Voilàce que fait une âme vraiment apostolique; sous tant de coups quila frappent, elle n'est pas ébranlée, elle supporte toutavec une noble fierté, elle ne se précipite pas d'ailleursau-devant des périls, elle ne les cherche pas pour s'y jeter parplaisir. Voyez à quel moyen il eut recours pour échapperau gouverneur : " Mais on me descendit par une fenêtre dans une corbeille(33) ".. Sans doute il désirait quitter cette terre, mais il n'endésirait pas moins le salut des hommes. Voilà pourquoi ila souvent recours à de pareils moyens; il veut se conserver pourla prédication; il ne refusait pas d'employer des moyens humains,quand les circonstances l'exigeaient; telle était sa prudence etson activité. Lorsque les malheurs étaient inévitables,il n'avait recours qu'à la grâce ; quand l'épreuven'excédait pas certaines limites, il trouvait dans son propre fondsun grand nombre de ressources; et, ici encore, c'est à Dieu qu'ilrapportait tout. Supposez une étincelle d'un feu inextinguible,tombant dans la mer, ensevelie sous les flots qui s'amoncellent, et reparaissantbrillante au-dessus des ondes; tel était le bienheureux Paul, tantôtenglouti sous les dangers, tantôt affranchi, libre, plus brillant,triomphant par son courage de tous les malheurs.
3. Voilà l'éclatante victoire, voilà le trophéede l'Eglise , voilà ce qui met en fuite le démon,-nos souffrances.Pendant que nous subissons les souffrances, le démon est captif,c'est lui qui souffre du mal qu'il veut nous faire. C'est ce qui est arrivéà Paul; plus le démon suscitait de dangers contre lui, plusce maudit se voyait vaincu. Un seul genre d'épreuves ne lui suffisaitpas, il variait, il diversifiait les périls. Tantôt la fatigue,:tantôt le découragement, tantôt la crainte, tantôtla douleur, tantôt les angoisses, tantôt la honte, tantôttous ces moyens ensemble; il avait beau tenter, en toutes choses l'apôtreremportait la victoire. Supposez un soldat tout seul, tenant têteà la terre soulevée contre lui pour le combattre, soulevéetout entière, et au milieu des bataillons ennemis, ce soldat n'éprouveaucun mal; c'est l'image de Paul, seul au milieu des barbares, au milieudes Grecs, présent sur toute ruer, présent sur toute terre,et toujours invincible. Supposez une étincelle tombant sur la pailleou le foin, convertissant en sa nature tout ce qu'elle embrase : c'estl'image de Paul dans sa course, ramenant tous les hommes à la vérité;c'est un torrent qui inonde tout, qui renverse tous les obstacles. Supposezun seul et même athlète à la lutte, à la course,au pugilat; un soldat assiégeant des murailles, combattant àpied, combattant sur mer. C'est l'image de Paul livrant toute espècede combats, répandant le feu de son zèle et nul n'ose l'approcher;à lui seul, il embrassait toute la terre, sa seule langue convertissaittoutes les âmes.
Toutes ces trompettes qui tombèrent sur les murailles de Jéricho(Jos. VI, 20), et les brisèrent, n'égalent pas cette voixretentissante qui jette par terre les citadelles du démon, et tireà soi ses ennemis transformés. Il faisait des prisonniersen foule ; ces captifs, il les armait ensuite, il en faisait ses soldatsà lui, son armée à lui, et, par eux, il remportaitd'admirables victoires. David renverse Goliath d'un seul coup de pierre(I Rois, XVII, 49); pesez les exploits de Paul, et l'oeuvre de David n'estqu'une action d'enfant ; vous trouvez entre eux toute la différencedu berger et du général. Paul ne renversait pas Goliath d'uncoup de pierre; mais de sa voix il mettait en fuite toute la phalange dudémon; comme un lion rugissant, dont la langue lancerait du feu,il ne trouvait personne pour lui résister, et c'étaient partoutdes bonds continuels, fondant sur les uns, tombant sur les autres, s'élançantsur d'autres encore, les premiers le revoyaient accourant plus vite quele vent, et comme on gouverne une seule maison, un (155) seul navire, aussifacilement régissait-il la terre et tous ses habitants, retirantdes abîmes ceux qui tombaient, soutenant ceux qui avaient le vertige,exhortant les matelots assis à la poupe, surveillant la proue, tendantles cordages, maniant la rame, assurant la voile, les yeux au ciel, remplissantà lui seul, toutes les fonctions, de matelot, de pilote, de nocher,de voile, de navire, souffrant tout, pour épargner aux autres tousles maux.
Voyez: il a souffert le naufrage, pour sauver l'univers du naufrage;un jour et une nuit, il est resté dans l'abîme pour retirerles hommes de l'abîme de l'erreur; il s'est fatigué pour apporterdu repos à ceux qui sont fatigués; il a souffert des coupspour guérir ceux que le démon frappe; il a séjournédans des prisons, pour ramener à la lumière les hommes assisdans les prisons des ténèbres; il a souvent bravémille morts, pour nous affranchir des morts les plus affreuses; il a reçu,à cinq reprises différentes, trente-neuf coups de fouet,afin de délivrer ceux-mêmes qui les lui donnaient, du fouetdu démon ; il a été frappé de verges, afinde soumettre les hommes à la verge et à la houlette du Christ;il a été lapidé, afin de les mettre à l'abride ces pierres qui n'atteignent pas les sens; il a été dansla solitude, afin de les tirer hors de la solitude; il a étédans les voyages, afin de mettre un terme aux courses vagabondes, et d'ouvrirla voie qui conduit au ciel; il a couru des dangers dans les cités,afin de nous montrer la cité d'en-haut; il a souffert de la faimet de la soif, pour nous affranchir de la faim la plus cruelle; il a enduréla nudité, afin de revêtir ceux qui étaient dans lahonte de la robe de Jésus-Christ ;.il a été assaillipar les multitudes, afin de nous soustraire à l'attaque des démons;il a été brûlé, afin d'éteindre les traitsenflammés de l'enfer; il a été descendu du haut d'unemuraille par une fenêtre, pour faire remonter ceux qui étaientrenversés sur la terre.
Continuerons-nous encore à discourir, quand nous n'avons pasmême une idée des souffrances que Paul a endurées ?Montrerons-nous encore de l'attachement pour l'argent, de l'attachementpour une épouse, pour une ville, pour la liberté, quand nousle voyons prouver mille et mille fois son mépris de la vie? Le martyrne meurt qu'une fois; ce bienheureux, dans son corps, dans son âme,a souffert tant et tant de dangers que c'était plus qu'il n'en fallaitpour bouleverser une âme de diamant; et ce que tous les saints ensembleont enduré, dans tant de corps différents, l'apôtrel'a supporté dans un seul et même corps; on eût ditque son stade, c'était la terre entière, qu'il défiaitau combat tous les hommes, telle était la fierté de son inébranlablevaleur. C'est. qu'il savait bien quels étaient ces démonsqui luttaient contre lui. Aussi sa gloire a-t-elle brillé dèsle début; dès le premier pas hors de la barrière,jusqu'au dernier terme du stade, il est resté toujours semblable;ou plutôt il s'élançait avec d'autant plus d'ardeurqu'il approchait plus de l'heure des récompenses. Et ce qui estvraiment admirable, c'est que l'homme qui souffrait et faisait de si grandeschoses était la modestie même. Contraint à parler deses vertus , il parcourait tout cela rapidement et sans s'arrêter;il aurait pourtant rempli des milliers et des milliers de volumes, àexpliquer une à une toutes ses paroles; à dire de quellesEglises il prenait un si grand soin ; à énumérer sesprisons et les oeuvres qu'il y accomplit; à raconter une àune ses autres tribulations, les assauts qu'il essuya. Mais il ne l'a pasvoulu.
Instruits de cette conduite, sachons donc, nous aussi , pratiquer lamodestie; ne nous glorifions plus ni de notre fortune, ni des autres biensde ce monde, ne' nous glorifions que des outrages endurés pour Jésus-Christ,et n'en parlons encore que quand nous y sommes forcés; s'il n'ya aucune nécessité pressante, n'en faisons pas mention, nedisons rien pour nous exalter, ne rappelons que les péchésque nous avons commis. C'est ainsi qu'il nous sera facile d'en êtredélivrés, c'est ainsi que nous nous rendrons Dieu propice,et que nous obtiendrons la vie à venir. Fuissions-nous tous entrerdans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, commeau Saint-Esprit , la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXVI
IL NE M'EST PAS AVANTAGEUX DE ME GLORIFIER, CEPENDANTJE VIENDRAI MAINTENANT AUX VISIONS ET AUX RÉVÉLATIONS DUSEIGNEUR. (XII , 1, JUSQU'À 10.)
1. Qu'est-ce que cela veut dire? Après tout ce qu'il vient dedire, pourquoi une réflexion de ce genre: " Il ne m'est pas avantageuxde me glorifier", comme s'il n'avait rien dit? Ce n'est pas qu'il trouvequ'il n'a rien dit, mais c'est qu'il va passer à une autre espècede glorification ; ce n'est pas que ce dont il veut parler lui donne desdroits à une glorieuse récompense, mais c'est que les faitsqu'il va dire rendraient, aux yeux du grand nombre, sa gloire encore pluséclatante, quoique les sages ne soient pas de cet avis; voilàpourquoi l'apôtre dit : " Il ne m'est pas avantageux de me glorifier". En effet les grands titres de gloire étaient ceux qu'il a énumérés,ceux qui étaient fondés sur ses épreuves; mais maintenantil va en produire d'autres; ce sont des révélations, d'ineffablesmystères. Pourquoi dit-il : " Il ne m'est pas avantageux, " sinonparce qu'il craint que ce souvenir ne lui donne de l'orgueil?Que dites-vous?quandvous ne parleriez pas de ces insignes faveurs, n'en avez-vous pas conscience?Mais c'est que nous ne sommes pas aussi portés à nous enorgueillirde ce dont nous avons conscience, que de la communication que nous en faisonsaux autres. Ce n'est pas la vertu des bonnes oeuvres qui provoque l'orgueil,mais le grand nombre des témoins qui connaissent nos mérites.Voilà donc pourquoi il dit : " Il ne m'est pas avantageux ", c'est-à-dire,je ne veux pas donner une trop haute idée de moi, à ceuxqui m'écoutent. En effet, -les faux apôtres parlaient mêmedes vertus qu'ils n'avaient pas; Paul, au contraire, cache même les.vertus qu'il a, et cela; quand une nécessité si impérieusedevrait le faire parler, et il dit : " Il ne m'est pas avantageux ", cequi démontre éloquemment combien tous doivent flair l'ostentation.Il n'y a aucun profit à y céder, elle est funeste ; il fautpour parler de soi, une nécessité de nature à déterminerla volonté.
L'apôtre donc, après avoir rappelé ses dangers,ses épreuves, les piéges qui lui ont été tendus,ses chagrins, ses naufrages, passe à un tout autre ordre de faitsà sa gloire, il dit : " Je connais un homme, il y a quatorze ans,(fut-ce avec son corps? je ne le sais ; fut-ce sans son corps ? je ne lesais; Dieu le sait) qui fut ravi jusqu'au troisième ciel. Et jesais qu'il fut ravi dans le paradis; (fut-ce avec son corps? je ne le sais;fut-ce sans son corps? je ne le sais); et il y entendit des paroles ineffables,qu'il n'est pas permis à un homme de rapporter. Je pourrais me glorifieren " parlant d'un tel homme, mais je ne me glorifierai pas de moi-même(2, 3, 4, 5) ". Ce fut là une grande révélation ,mais ce ne fut pas la seule qu'il eut, il en reçut beaucoup d'autresencore; mais il n'en dit qu'une dans (157) le grand nombre. Ce qui prouvecombien il en reçut, c'est ce qu'il dit : "De peur que la grandeurde mes révélations ne me donne de l'orgueil " . Mais, dira-t-on,s'il tenait à les cacher, il ne devait pas en parler à motscouverts, il n'avait qu'à ne rien dire de pareil; s'il tenait àen parler, il devait en parler clairement. Pourquoi donc n'a-t-il ni parléclairement, ni gardé le silence? C'est pour montrer que, mêmeen parlant, il ne le fait qu'à contre-coeur. Voilà pourquoiil a fait la réflexion qu'il y avait, de ce fait, quatorze ans.Il -ne l'a pas mentionné sans montrer qu'après avoir gardéle silence si longtemps, il n'en parle présentement, que parce qu'uneimpérieuse nécessité l'y oblige, qu'il continueraitencore à n'en rien dire, s'il ne voyait ses frères qui seperdent. Or. si Paul, dès le début de sa carrière,méritait d'être honoré d'une telle révélation,lui qui n'avait pas encore fait paraître de si éminentes vertus,considérez ce qu'il dut devenir quatorze ans après. Et voyezsa modestie à raconter certaines choses, à reconnaîtrequ'il en ignore d'autres. Qu'il a été ravi, c'est ce qu'ildit; fut-ce en corps? fut-ce sans son corps? c'est ce qu'il' reconnaîtignorer. Il pouvait se contenter de parler de ce ravissement, et de nerien dire ensuite ; mais il n'écoute que sa modestie et il ajouteson observation.
Quoi donc? est-ce son esprit qui a été ravi avec son âme,et son corps serait resté mort? ou est-ce le contraire? Son corpsa-t-il été ravi ? Impossible de le dire. Si Paul n'en saitrien, lui qui a été ravi, lui qui s'est vu révélerde si grands mystères, à bien plus forte raison devons-nousl'ignorer. Il était dans le paradis, voilà ce qu'il- sait;il était dans le troisième ciel, voilà ce qu'il n'ignoraitpas; mais la manière, voilà ce qu'il ne distinguait pas clairement.Considérez une autre marque de sa modestie. Quand il parle de laville des Damascéniens, il pense à garantir la véracitéde son discours ; ici, au contraire, il ne s'en inquiète plus; c'estqu'en effet, il n'attachait pas une extrême importance à êtrecru, il parle seulement à mots couverts. Ainsi ajoute-t-il : " Jepourrais me glorifier, en parlant d'un tel Homme " ; il n'entend pas direpar là que ce soit un autre que lui qui ait été ravi,mais, autant qu'il lui est perchis et possible, il évite de parlerde lui ouvertement; de là, la tournure de ses paroles. D'ailleursà quoi bon, puisqu'il parlait de lui, recourir à un intermédiaire?Pourquoi donc cette composition, cet arrangement? C'est que ce n'étaitpas la même chose de dire : J'ai été ravi, et je connaisun homme qui a été ravi; ni : Je me glorifie en parlant demoi-même, et : Je pourrais me glorifier en parlant d'un tel homme.Que si l'on objecte : Mais comment pouvait-il être ravi sans soncorps? Je demanderai à l'auteur de l'objection : Mais comment pouvait-ilêtre ravi avec son corps? car le second fait est encore plus incompréhensibleque le premier, si l'on ramène tout au raisonnement, si l'on rieveut pas s'incliner devant la foi. Maintenant pourquoi a-t-il étéravi ? C'est, je pense, afin qu'il ne parût pas inférieuraux autres apôtres. Ils avaient vécu avec le Christ , Paulne l'avait pas approché, voilà pourquoi il fut élevé,dans un ravissement, à la gloire, au paradis. Le paradis ! le nomen était fameux, partout célébré.
2. Voilà pourquoi le Christ disait: " Aujourd'hui, vous serezavec moi dans le paradis ". (Luc; XXIII, 43.) " Je pourrais me glorifieren parlant d'un tel homme ". Qu'est-ce à dire? Si c'est un autrequi a été ravi, de quoi pouvez-vous vous glorifier? Il estdonc évident que c'est de lui qu'il parlait. S'il a ajouté: " Mais je ne me glorifierai pas pour moi-même ", ces paroles seréduisent à ceci : en l'absence de toute nécessité, je ne veux rien dire de pareil à la légère, ou certainementil voulait autant que possible, rejeter dans l'ombre ce qu'il avait dit.La suite démontre parfaitement que dans toutes ces paroles, il n'estquestion que de lui; car il ajoute : " Si je voulais me glorifier, je neserais pas un imprudent, car je dirais la vérité (6) ". Commentdonc avez-vous pu dire d'abord : " Plût à Dieu que vous voulussiezun peu supporter mon imprudence ", et, " ce que je dis, je ne le dis passelon, Dieu, mais je fais paraître de l'imprudence " (II Cor. XI,1-17) ; tandis que vous dites maintenant : " Si je voulais me glorifier,je ne serais pas un imprudent? " C'est qu'en ce moment il ne se préoccupepas du fait de se glorifier, mais du fait de mentir; si se glorifier estde l'imprudence, à combien plus forte raison y a-t-il de l'imprudenceà mentir? C'est donc dans cette pensée qu'il dit : " Je neserais pas un imprudent". Voilà pourquoi il ajoute: " Car je diraisla vérité; mais je me retire de peur qu'on ne m'estime au-dessusde ce qu'on (158) voit en moi, ou de ce qu'on entend dire de moi ".
Cette raison est véritable, on prenait les apôtres pourdes dieux, à cause des miracles qu'ils faisaient. (Act. IV, 10.)De même qu'en créant les éléments, Dieu a faitdeux choses, il les a créés à la fois faibles et éclatants;éclatants, afin qu'ils publiassent sa puissance; faibles, afin deprévenir l'égarement des hommes; de même, les apôtresétaient à la fois admirables et faibles, de manièreà instruire, par leurs oeuvres mêmes, les infidèles.Si on ne les eût jamais vus qu'admirables, ne montrant aucun signede faiblesse, c'est en vain qu'ils auraient voulu empêcher le peuplede soupçonner en eux une nature supérieure à la naturehumaine; non-seulement ils n'y seraient pas parvenus, mais ils auraientproduit un effet tout opposé. Les refus qu'ils auraient opposéaux louanges, auraient été regardés comme des preuvesde leur modestie, et n'auraient fait qu'ajouter à l'admiration poureux. C'est ce qui explique pourquoi leur conduite, leurs actions révélaientleur faiblesse. Témoin, les personnages de l'Ancien Testament. Elie,cet homme admirable, donna parfois des marques de timidité; de mêmece grand Moïse, qui, lui aussi, par la même faiblesse, pritla fuite. Ce qui leur arrivait parce que Dieu se retirait d'eux, afin quela nature humaine .fût confondue en leur personne. Car si l'on entendles Israélites demander, après leur sortie d'Egypte, oùdonc est Moïse, supposez qu'il les eût encore introduits dansla Palestine, que n'eussent-ils pas dit ? Voilà donc pourquoi Pauldit : " Je me retiens de peur " qu'on ne m'estime... " Il ne dit pas, depeur qu'on ne dise, mais, de peur qu'on ne s'imagine que ma valeur estplus considérable. De sorte que, par là encore, il est évidentque c'est de lui-même qu'il parle dans tout ce passage. Voilàpourquoi il disait en commençant " Il ne m'est pas avantageux deme glorifier ". Ce qu'il n'aurait pas dit s'il se fût proposéde parler d'un autre, car quel inconvénient y a-t-il à seglorifier au sujet d'un autre? C'était bien lui qui avait étéhonoré de ces révélations. De là, les parolesqu'il ajoute : " Aussi, de peur que la grandeur de mes révélationsne m'inspirât de la hauteur, j'ai ressenti dans ma chair un aiguillon,qui est un ange de Satan, pour me souffleter (7) ".
Que dites-vous? Celui qui regardait la royauté comme un pur néant,qui ne tenait aucun compte de la géhenne pour l'amour de Jésus-Christ,il attachait à la gloire que donne la foule assez de prix pour s'enorgueillir,pour avoir besoin d'un frein continuel? Il ne dit pas, un ange qui me soufflettera,mais, " qui est un ange de Satan, pour me souffleter ". Actuellement, qu'est-ceque cela veut dire? Que signifie donc. cette parole? Il nous faut d'aborddécouvrir ce que peut être cet aiguillon, et ce que peut êtrecet ange de Satan, et alors nous comprendrons. Quelques interprètesont été d'avis qu'il fallait entendre par là une certainedouleur de la tête, .que le démon lui communiquait; mais n'encroyons rien. Le corps de Paul n'aurait pas pu être livréaux mains du démon, puisque le démon lui-même cédaità un simple commandement de Paul; puisque l'apôtre lui dictaitdes lois, lui fixait des limites, lui livrait le fornicateur pour mortifiersa chair (I Cor. V, 5), et que Satan n'aurait pas osé s'attaquerà d'autres. Que signifie donc cette parole de Paul? Satan, dansla langue des Hébreux, veut dire adversaire, et c'est le nom quel'Ecriture donne, dans le troisième livre des Rois, à ceuxqui se portent comme adversaires , et, à propos de Salomon, elledit : " Il n'y avait pas de satan dans les jours de ce roi " (III Rois,V, 4), c'est-à-dire, d'adversaires faisant la guerre, ou suscitantdes troubles. Ce que dit l'apôtre signifie donc : Dieu n'a pas permisque la prédication se répandît sans obstacles; pourrabaisser notre orgueil , il a laissé nos adversaires nous attaquer.Car c'est là ce qui pouvait abattre l'orgueil, beaucoup plus quece qui n'eût rien fait, à savoir une douleur de tête.Par ange de Satan, l'apôtre entend donc Alexandre, l'ouvrier en bronze,Hyménée, Philète, et enfin tous les adversaires dela parole, qui disputaient contre lui, qui lui faisaient la guerre, quile jetaient en prison, qui le meurtrissaient, qui l'emportaient pour luifaire subir leurs violences, qui accomplissaient contre lui les oeuvresde Satan. Donc, de même qu'il appelle fils du démon, les Juifsardents à produire les oeuvres du démon, de même, ilappelle ange de Satan, tout homme qui faisait obstacle à la prédication.Voilà donc pourquoi il dit : " J'ai ressenti un aiguillon... pourme " souffleter " ; ce n'est pas Dieu qui donnait des armes à detels ennemis, loin de nous cette pensée, mais Dieu ne les châtiaitpas, ne (159) les punissait pas, il les laissait faire, il les laissaitlibres pour un temps: " C'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur(8)". Ce qui veut dire, bien souvent.
3. Il y a une grande humilité à ne pas dissimuler sonabattement devant les persécutions, ses fatigues, le besoin de prierpour se voir affranchi dé ses épreuves. Exemple que Paulnous donne : " Et il m'a répondu : Ma grâce vous suffit, carma puissance éclate dans la faiblesse (9) ". Ce qui veut dire :Il vous suffit de ressusciter les morts, de guérir les aveugles,de purifier les lépreux, des autres miracles que vous opérez;ne cherchez pas à fuir les dangers, les craintes, les embarras desaffaires en publiant l'Evangile. Mais vous souffrez , vous éprouvezde l'abattement ? N'allez pas regarder comme une preuve de mon impuissancele grand nombre de ceux qui veulent vous nuire, qui vous meurtrissent,qui vous persécutent, qui vous frappent de verges : cela mêmeest une marque de ma puissance : " Car ma puissance ", dit Dieu, " éclate,dans la faiblesse " ; on vous verra vous, les persécutés,triomphant de vos persécuteurs ; vous chassés , victorieuxde ceux qui vous chassent, vous enchaînés , convertissantceux qui vous enchaînent. Ne demandez donc pas le superflu. Voyez-vouscomme l'explication que donne l'apôtre diffère de celle quiest donnée par Dieu? L'apôtre dit : " De peur que la grandeurde mes révélations ne m'inspirât de la hauteur, j'airessenti, dans ma chair, un aiguillon" ; quant à Dieu, il lui faitdire, que c'est pour manifester sa puissance, qu'il permet tout. Donc,ce n'est pas seulement le superflu que vous demandez, mais ce qui jetteraitune ombre sur la gloire de ma puissance. Car le, " Il vous suffit ", apour but de montrer que l'apôtre n'a besoin de rien davantage, quetout' s'accomplit sans que rien ne manque. D'où ressort encore lapreuve que Paul ne parle pas d'une douleur de tête. Assurémentils n'étaient pas malades, ceux qui prêchaient l'Evangile(comment auraient-ils pu prêcher s'ils n'avaient eu la force du corps)ce qui est vrai; c'est que ce furent des bannis, des persécutés,qui triomphèrent de tous leurs ennemis.
Donc, dit-il, après avoir entendu de telles paroles, " je prendraiplaisir à me glorifier de mes faiblesses ". Il veut prévenirle découragement des fidèles; ces faux apôtres fondaientleur gloire sur des titres tout opposés ; les vrais apôtresétaient en proie aux persécutions; Paul tient à montrerque ces persécutions mêmes rehaussent sa gloire, ne serventqu'à rendre plus éclatante la puissance de Dieu, et qu'ilfait bien de se glorifier de ce qui arrive. Voilà pourquoi il dit: " Je prendrai donc plaisir à me glorifier ". Ce n'est pas avecchagrin que j'ai fait l'énumération que vous avez entendue,ni que je vous ai dit : " J'ai ressenti un aiguillon ", mais avec fierté,mais avec un sentiment de ma force qui grandit. Aussi ajoute-t-il : " Afinque la puissance de Jésus-Christ habite en moi ". Il y a ici unepensée nouvelle, qui n'est qu'indiquée à mots couverts,c'est que, plus les épreuves devenaient rigoureuses, plus la grâceacquérait d'intensité et de persistance : " Et ainsi je mecomplais dans toutes mes faiblesses (10) ". Quelles faiblesses, dites-moi?" Dans les outrages, dans les persécutions, dans les nécessités,dans les angoisses ". Voyez-vous comme ici l'explication est des plus claires?Dans ces diverses espèces de faiblesses, il ne parle ni de fièvres,ni d'autre mal périodique de ce genre, ni de toute autre maladiedu corps, mais d'outrages, de persécutions, d'angoisses. Comprenez-vousce qu'il montre de sagesse ? Il désirait d'être affranchide ses tribulations; mais du moment que Dieu lui a dit que cette délivrancene doit pas avoir lieu, non-seulement il ne se décourage pas enn'obtenant pas l'effet de sa prière , mais il se réjouit.De là, cette parole : " Je me complais ", c'est-à-dire, jeme réjouis d'être, je désire d'être outragé,persécuté, dans les angoisses, pour Jésus-Christ.Et ex tenant ce langage, il rabaissait les orgueilleux, et il relevaitles courages, il empêchait les fidèles de rougir àla pensée de ses souffrances. Ces choses suffisent pour nous rendreles plus illustres de tous les hommes. Il ajoute ensuite une autre explicationencore de sa joie : " Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suispuissant ". Qu'avez-vous à vous étonner que la puissancede Dieu se révèle alors ? C'est alors que je suis puissant,moi aussi ; c'est alors surtout que la grâce vient en moi.
A mesure que ses souffrances abondent, pour nous abonde la consolation.Où est l'affliction, là se rencontre la consolation ; oùest la consolation, là est la grâce. C'est quand il étaiten prison, qu'il faisait ces oeuvres (160) admirables ; c'est quand ilessuyait des naufrages, quand il était transporté sur uneterre barbare, c'est alors surtout que sa gloire éclatait. Quandil entrait, chargé de fers, au tribunal, c'est alors qu'il triomphaitdu jugé même. L'Ancien Testament nous montre des faits dumême genre; les épreuves montraient dans sa fleur la vertudes justes; ainsi les trois jeunes hommes, ainsi Daniel, et Moïse,et Joseph, ainsi tous ont vu briller leur gloire, ont méritéd'insignes couronnes. Ce qui purifie Pâme, c'est l'affliction quilui vient de Dieu ; c'est alors qu'elle en reçoit plus d'assistance; comme elle a besoin de plus de secours, elle obtient plus de grâces.Même avant de jouir de la récompense que Dieu lui tient enréserve, elle recueille déjà de grands biens pourfruit de sa sagesse. Car l'affliction déracine l'orgueil, fait disparaîtrela lâcheté de l'indolence, elle répand sur vous l'huilede la patience; elle met à découvert la bassesse, des choseshumaines, c'est une grande leçon de sagesse, Toutes les passionslui cèdent, la jalousie, l'envie, les désirs déréglés,le faste de la puissance, la cupidité, la luxure, la vanité,l'orgueil, la colère, toute la cohorte des maladies dé cegenre. Voulez-vous considérer,, dans la réalité dela vie, les hommes en particulier, les peuples dans leur ensemble , jepourrai vous les montrer. dans l'affliction, vous les montrer au sein durepos, et vous faire comprendre tout le profit de l'une, toute la lâchetéqui provient de l'autre.
4. Quand les Hébreux étaient dans le malheur, quand onles poursuivait, ils gémissaient alors, ils invoquaient Dieu, ilsobtenaient d'en-haut un puissant, secours; au contraire, quand ils s'engraissaientde leur prospérité, ils regimbaient. Les Ninivites, de leurcôté, ne profitèrent de leur félicitéque, pour irriter Dieu, qui dut menacer de détruire leur ville jusquedans ses fondements; une fois humiliés par la prédicationde clonas, ils montrèrent une parfaite sagesse. Voulez-vous considérerun homme en particulier, voyez Salomon. Quand il était dans lesinquiétudes et dans le trouble que lui inspirait le gouvernementde son peuple, il mérita d'avoir une sublime vision; ruais, dèsqu'il se fut livré aux délices, il plongea jusqu'au fonddans l'abîme de la corruption. Et son père? Quand mérita-t-ill'admiration et la gloire? N'est-ce pas quand il fut dans l'adversité?Absalon, maintenant, ne pratiqua-t-il pas la sagesse, tant qu'il mena lavie d'un fugitif; mais, à son retour, ne se montra-t-il pas un tyranet un parricide? Et Job? Sa vertu brilla au sein de la tranquillité,mais elle partit plus brillante encore après son affliction.
Mais à quoi bon ces vieilles histoires des temps anciens? Ilsuffit de considérer ce qui se passe aujourd'hui chez nous, pourcomprendre tout le profit de l'affliction. Aujourd'hui, nous jouissonsde la paix, et nous sommes tombés, nous languissons, nous avonsrempli l'Église de mille maux; quand nous étions tourmentés, nous avions plus de sagesse, plus de dignité, plus de zèle,plus d'ardeur, pour rechercher les pieuses réunions, pour entendrela parole. Ce que le feu est pour l'or, l'affliction l'est pour l'âme;elle en fait disparaître les souillures, elle lui rend sa pureté,elle rehausse l'éclat de sa gloire. L'affliction mène auroyaume du ciel; la prospérité tranquille, à la géhenne.C'est ce qui fait que l'une est la voie étroite ; l'autre, la voielarge. De là, ce que disait le Christ lui-même : " Dans lemonde, vous aurez l'affliction " (Jean, XVI, 33), nous annonçantpar là un grand bien. C'est pourquoi, si vous êtes un disciple,cheminez par la voie étroite de l'affliction; ne vous attristezpas, ne vous laissez point abattre. Si vous ne consentez pas à cetteaffliction, il vous en faudra subir une autre dont vous ne retirerez. aucunprofit. L'envie, l'amour des richesses, le feu de la fornication, la vainegloire, toutes les autres passions perverses, tourmentent et affligentl'âme; non moins que la douleur et les larmes. Si vous ne voyez niles larmes ni les chagrins du méchant, c'est la honte qui le retient,ou l'engourdissement de son mal ; pénétrez dans son âme,vous y verrez régner la tempête. Donc, puisque quelle quesoit la voie que l'on suive, l'affliction est inévitable, pourquoine pas, embrasser. de préférence le genre de vie oùl'affliction mérite d'innombrables couronnes ? Aussi, c'est parla voie étroite des afflictions que Dieu a conduit ses saints. Ilprocurait ainsi leur bien, et en même temps celui des autres, depeur qu'ils ne conçussent d'eux une idée trop haute.
Ce qui. a fait dans les premiers temps prévaloir l'idolâtrie,c'est qu'on a exagéré l'admiration que méritaientles hommes; c'est ainsi qu'Alexandre a été considérécomme un treizième Dieu par le sénat romain. Car ce sénatavait le pouvoir de créer des dieux par ses (161) décrets.A la nouvelle de tout ce que le Christ avait fait, le gouverneur de laJudée envoya demander à Rome s'il plaisait aux sénateursde décréter que le Christ aussi était un Dieu. Ilsn'en voulurent pas entendre parler dans leur colère et dans leurindignation de ce que, devançant leur suffrage et leur décret,la vertu du Crucifié avait, par son propre éclat, conquistoute la terre. Cette conduite du sénat de Rome était, contrel'intention même des sénateurs, un effet dé la suprêmesagesse qui ne voulait pas faire proclamer la divinité du Christcomme fondée sûr dés suffrages humains; qui ne voulaitpas que l'on pût le confondre avec un de ces dieux sortis de leursvotes. Ces hommes-là mirent jusqu'à des athlètes aurang des dieux, ainsi que les infâmes qui servaient à Adrien;on sait d'où vient le nom de la ville d'Antinoüs. Comme lamort accuse notre nature mortelle, le démon a trouvé, dansl'immortalité de l'âme, combinée avec tous les excèsde la flatterie, un moyen de précipiter les peuples dans l'impiété.Voyez sa scélératesse : quand nous faisons de cette considérationun usage convenable, le démon détruit l'édifice qu'élèventnos paroles; veut-il au contraire faire servir à notre perte l'immortalité,il affermit l'édifice avec le plus grand soin. Si l'on dit: Et d'oùvient ce dieu Alexandre? n'est-il pas mort, et misérablement? Maisson âme est immortelle, répond-on. Vous affirmez l'immortalitémaintenant, et vous faites profession de sagesse pour nous séparerdu Dieu maître de toutes choses ; mais quand c'est nous qui l'appelonsle plus grand don de Dieu, nous sommes des esprits bas et terre àterre, en rien supérieurs aux êtres sans raison, victimesde l'erreur, et vous nous détrompez. Si nous nous avisons de direque le Crucifié vit encore, on nous répond par le rire, malgréle cri de l'univers qui l'attesta jadis, qui l'atteste aujourd'hui; jadis,par les miracles; aujourd'hui, par ceux qui se sont convertis; un mortcertes ne fait pas de si belles choses. Qu'on vous dise qu'Alexandre estvivant, vous le croyez, sans pouvoir cependant fournir aucun signe. Comment! répondra-t-on ; mais que d'admirables choses n'a-t-il pas faitesde son vivant ! que de nations, que de villes par lui soumises, quellesguerres n'a-t-il pas faites, quelles victoires, quels trophées !
5. Eh bien, que direz-vous si je vous montre en Jésus-Christce à quoi n'a jamais pensé ni ce fameux Alexandre, de sonvivant, ni aucun autre, quel qu'il soit, des hommes qui ont jamais existé?quelle autre preuve de la résurrection vous faudra-t-il encore?Qu'on livre de son vivant d'heureux combats, que l'on remporte des victoires,quand on est roi, que l'on a des armées sous sa main, il n'y a làrien de merveilleux, rien d'étonnant, rien de bien nouveau ; maisqu'après avoir été crucifié, enseveli, on opèrede si grandes oeuvres partout, sur la terre et sur la mer, voilàce qui est fait surtout pour frapper de stupeur, pour proclamer une divineet ineffable puissance. Alexandre, après sa mort, n'a pas recomposéson empire déchiré, détruit : comment aurait-il euce pouvoir, ce mort? Le Christ, au contraire, c'est après sa mortqu'il a surtout affermi son empire. Et à quoi bon parler du Christquand ses disciples mêmes ont reçu de lui le don de voir,après leur trépas, leur gloire plus brillante? Oùest-il, répondez-moi, le tombeau d'Alexandre? montrez-le-moi, etdites-moi quel jour il a cessé de vivre? Mais, pour les serviteursmêmes du Christ, leurs tombeaux sont glorieux, ils ont pris possessionde la capitale du monde. Les jours de leur mort sont illustres, ce sontdes jours de fête pour l'univers. Le tombeau d'Alexandre, les siensmêmes ne sauraient où le trouver; le tombeau du Christ, lesbarbares mêmes le connaissent.
Les sépultures des serviteurs du Crucifié sont plus splendidesque les palais des souverains, et ce n'est pas seulement par la grandeuret la beauté des constructions, supérieures, on le sait,à tous les bâtiments impériaux; mais, ce qui est bienplus glorieux, par l'empressement des peuples qui s'y réunissent.Celui qui porte la pourpre se rend à ces tombeaux pour les baiser;il dépose son faste, il supplie les saints de lui servir d'appuiauprès de Dieu; c'est pour se faire d'un fabricant de tentes, d'unpêcheur, et encore sont-ils morts, des protecteurs, qu'il est làen prières, ce souverain portant diadème. Oserez-vous donc,répondez-moi, regarder comme mort le Maître de ces hommes,celui dont les serviteurs, même quand ils ont cessé de vivre,sont les protecteurs des rois de la terre? Ces spectacles, on ne les voitpas seulement dans Rome, on les voit aussi à Constantinople. Carle fils de Constantin-le-Grand n'a pas cru pouvoir faire un plus grandhonneur à son père que de le déposer sous les portiquesdu (162) pêcheur ; ce que sont les portiers des souverains dans leurspalais, les souverains le sont, pour les pêcheurs, dans leurs sépultures.Les pêcheurs, comme maîtres de la résidence, occupentl'intérieur; les empereurs se trouvent trop honorés d'avoirleur place près de la porte et de servir ainsi à montrer,même à des infidèles, que des pêcheurs au jourde la résurrection obtiendront sur eux la supériorité.S'il en est ainsi maintenant dans les sépultures, à bienplus forte raison en sera-t-il de même, dans la résurrection; bouleversement complet ; les empereurs sont devenus des domestiques ,des serviteurs; les sujets sont élevés à la dignitéde souverains ou plutôt à une dignité bien plus hauteencore. La vérité elle-même fait foi que ce n'est pointpar flatterie que les choses se passent ainsi car le voisinage des saintsprofite à la gloire des empereurs. Car bien plus augustes que toutesles sépultures impériales sont ces tombeaux des saints :d'une part, complète solitude, d'autre part, la foule qui se presse.
Voulez-vous faire la comparaison entre les cours des empereurs et cestombeaux? Nouvelle preuve de la même victoire. D'un côté,beaucoup de gens pour écarter le peuple; d'un autre côté,beaucoup d'amis qui invitent, qui attirent à eux les riches, lespauvres, les hommes, les femmes, les esclaves, les hommes libres ; d'uncôté , un appareil terrible; d'un autre côté,une joie ineffable. Mais pourtant c'est un plaisir que de voir l'empereur,dans son manteau d'or, la couronne en tête, et, à ses côtés,généraux, magistrats, préfets, tribuns, centurions,prêteurs? Oui, mais nos spectacles à nous sont tellement plusaugustes, tellement plus redoutables, que les autres,. en comparaison,n'ont plus l'air que d'un jeu de théâtre et d'une puérilité.Il vous suffit de franchir nos seuils pour que le seul aspect du lieu transportevotre pensée vers le ciel, vers le Roi d'en-haut, vers l'arméedes anges, vers le trône sublime, vers la gloire inaccessible. Ilne s'agit plus d'un préfet quia pouvoir de mettre l'un en liberté,de charger l'autre de fers; les ossements de nos saints n'ont pas cettepauvre et misérable puissance ; ils en ont une autre, et celle-làest bien plus considérable. Ils arrêtent les démons,ils les torturent; ils affranchissent des plus tristes liens ceux qui étaientenchaînés. Quoi de plus redoutable, que ce tribunal? On nevoit personne; personne n'est là déchirant visiblement lesflancs du démon, et cependant ce sont des voix, des cris déchirants,des coups de fouet, des gémissements arrachés par les tortures,des langues de feu, le démon ne pouvant pas résister àcette merveilleuse puissance. Ceux qui ont été revêtus,decorps triomphent de puissances incorporelles; de la poussière, desos, de la cendre causent les déchirements de ces natures invisibles.Voilà pourquoi on ne fait pas de voyages pour voir des palais d'empereurs;mais une foule d'empereurs ont fait des voyages pour assister àun pareil spectacle. C'est que les signes, les symboles du jugement àvenir apparaissent dans les temples de nos saints; les ossements des martyrsnous annoncent les démons frappés de verges, les hommes purifiés,affranchis. Voyez-vous la puissance des saints même aprèsleur mort? Voyez-vous la faiblesse dés pécheurs mêmeencore vivants? Donc fuyez le vice afin de triompher des méchants,et attachez-vous, de toutes vos forces, à la vertu. Car si, mêmeici-bas, telle est sa puissance, considérez ce que fera paraîtrela vie à venir. Possédé sans cesse de cet amour, attachez-vousà l'éternelle vie; puissions-nous tous en jouir, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , àqui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXVII
J'AI ÉTÉ IMPRUDENT EN ME GLORIFIANT;C'EST VOUS QUI M'Y AVEZ CONTRAINT, CAR C'ÉTAIT A VOUS DE PARLERAVANTAGEUSEMENT DE MOI. (XII, 11, JUSQU'A 16.)
1. Après avoir terminé son éloge personnel, ilne s'en tient pas là, il s'excuse encore, il demande qu'on lui pardonnele langage qu'il a tenu, qu'il attribue à la nécessité, non à sa libre détermination. Quelle qu'ait étécependant la nécessité, il se traite d'imprudent. Il a commencépar dire: " Souffrez-moi comme imprudent ", et: " Je fais paraîtrede l'imprudence"; maintenant il supprime le "Comme ", le " Je fais paraître", il se traite purement et simplement d'imprudent. Après avoirproduit, par ses paroles , le fruit qu'il se proposait, il ne se gêneplus, il ne garde plus de ménagement pour flétrir les fautesde ce genre; il tient à bien démontrer à tous qu'onne doit. jamais, sans nécessité, se louer soi-même, puisque lui, Paul , nonobstant une nécessité réelle, se traite d'imprudent. Il fait ensuite retomber la responsabilitéde ce qu'il a dit, non sur les faux apôtres , mais uniquement surles disciples. " C'est vous ", dit-il, " qui m'y avez contraint ". Carsi ces faux apôtres ne faisaient que se glorifier, mais sans vousjeter dans l'erreur, sans vous perdre , je ne me serais pas risquéjusqu'au point de m'abaisser à de pareils discours ; mais ils corrompaienttoute l'Eglise, et moi , ne considérant que votre intérêt,j'ai été contraint d'être un imprudent.
Et il ne dit pas : j'ai craint qu'après avoir usurpé laprimauté auprès de vous, ils n'en vinssent à répandreleurs doctrines ; quant à cette pensée, il l'a expriméeplus haut par ces paroles : " J'appréhende qu'ainsi que le serpenta séduit Eve, vos esprits aussi ne se corrompent "; dans le passagequi nous occupe en ce moment, l'apôtre parle d'une autre manière,avec plus d'autorité et de puissance; ce qu'il vient de dire luidonne plus de liberté : " Car c'était à vous de parleravantageusement de moi ". Il en dit ensuite la raison et il ne reparleplus de ses révélations; il ne raconte pas seulement lesmiracles qu'il a opérés , il parle aussi de ses épreuves."Puisque je n'ai été en rien inférieur aux plus éminentsd'entre les apôtres ". Voyez encore ici , comme il parle avec plusd'autorité. Auparavant, il disait : " Je ne pense pas avoir étéinférieur en rien "; ici, affirmation absolue, avec la confiance,comme je l'ai déjà dit, que lui donnent les preuves qu'ilvient d'énumérer; toutefois, même dans cette circonstance, il ne se départ pas de la modestie qui le caractérise.En effet, on l'entend, comme s'il avait parlé avec orgueil , commes'il avait exagéré le jugement en sa faveur pour s'êtremis au nombre des apôtres, reprendre de nouveau un ton d'humilité: " Encore que je (164) ne sois rien, les marques de mon apostolat ontparu parmi vous (12) ".
Ne regardez pas, dit-il, si je suis misérable et petit, maisseulement si vous n'avez pas trouvé en moi tout ce que vous deviezattendre d'un apôtre. Et il ne dit pas: encore que je sois misérable,mais, ce qui exprime plus d'abaissement encore : " quoique je ne sois rien". En effet, qu'importé que vous soyez grand, si vous n'êtesutile à personne ? Il ne sert absolument de rien qu'un médecin,par exemple, ait de l'habileté, s'il ne guérit jamais sesmalades. Ne recherchez donc pas, dit-il, s'il est vrai que je ne suis rien;mais considérez donc, en ce . qui concerne le bien à vousfaire, que je n'ai été inférieur en rien àpersonne, mais que je vous ai donné la preuve de mon apostolat.Je n'aurais donc pas dû être obligé de parler de moi.Ce n'est pas qu'il sentît le besoin d'être recommandéauprès des hommes; comment aurait-il pu tenir à de pareilstitres, lui qui ne comptait pour rien le ciel même pour l'amour deJésus-Christ ? Mais c'est qu'il était possédédu désir de les sauver. Ensuite, comme on aurait pu lui dire : Etque nous fait à nous que vous n'ayez en rien été inférieuraux plus éminents d'entre les apôtres, il ajoute: " Les marquesde mon apostolat ont paru parmi vous, dans toute sorte de patience, etdans les miracles et dans les prodiges ". Ah ! quelle mer d'oeuvres magnifiquesfranchie d'un bond par lui en ces courtes paroles? Or, voyez ce qu'il meten premier lieu: la patience. Voilà, en effet, la marque de l'apôtre:tout souffrir avec un noble courage. Voilà ce qu'indique une expressionsi courte; quant aux miracles; qui n'étaient pas des fruits de savertu propre, il en parle en plus de mots. Considérez combien deprisons, combien de coups, combien de dangers, combien de piégesperfides, combien d'épreuves il fait entendre ici, combien de guerresintestines, combien de guerres avec les étrangers, combien de douleurs, combien d'assauts renferme ce simple mot de patience ! Et maintenant,par ce mot de miracle, comprenez combien de morts ressuscités, combiend'aveugles guéris, combien de lépreux purifiés , combiende démons chassés! En entendant ces paroles, apprenons, nousaussi, quand la nécessité nous contraint à parlerde nous à notre avantage , à couper court le chapitre denos perfections, à imiter l'apôtre.
2. Ensuite, comme on aurait pu lui dire: si vous êtes grand ,si vous avez beaucoup fait, toutefois vous n'avez pas tant fait que lesapôtres des autres Eglises, il ajoute : " Car en quoi avez-vous étéinférieurs aux autres Eglises (13)? " Vous n'avez pas eu, en faitde grâces , une moindre part que les autres. Mais, dira-t-on peut-être,pourquoi se tourne-t-il maintenant vers les apôtres; aprèsavoir engagé le combat contre les faux apôtres, pourquoi lecesse-t-il ? C'est pour relever tout à fait les courages, c'estpour montrer, non-seulement qu'il vaut mieux que ces faux docteurs , maisqu'il ne le cède en rien aux grands apôtres. Voilàpourquoi, quand il parle des prétendus ministres de Jésus-Christ,il dit : " Je le suis plus qu'eux "; mais quand c'est aux apôtresqu'il se compare, il se contente de ne leur être pas inférieur,quoiqu'il ait travaillé plus qu'eux. Et par là il montreaux fidèles qu'ils outragent les apôtres, en le mettant, luileur égal, au-dessous des faux docteurs. " Si ce n'est en ce queje n'ai point voulu vous être à charge". Ici le reproche estsévère; il y a plus de sévérité encoredans ce qui suit : " Pardonnez-moi ce tort que je vous ai fait ". Toutefoiscette sévérité n'exclut ni l'affection ni l'éloge,puisque Paul suppose que les Corinthiens tenaient pour une injure son refusde rien accepter d'eux, ainsi que le manque de confiance qu'il leur témoignaiten ne voulant pas qu'ils le nourrissent. Si vous m'accusez, (il ne ditpas: vous faites mal de m'accuser; son expression est pleine de douceur),je demande mon pardon, accordez-moi ma grâce. Voyez sa sagesse :aussitôt qu'il leur a adressé ce reproche, aussitôtil les en veut consoler. Plus haut, après leur avoir dit : " Lavérité de Jésus-Christ est en moi, on n'arrêterapoint le cours de ma gloire ", il ajoutait : " Est-ce que je ne vous aimepas? Dieu le sait; mais je veux retrancher une occasion de se glorifier,à ceux qui veulent trouver cette occasion en paraissant semblablesà nous ". (Il Cor. XI, 10-12.) Et, dans la première épître: " En quoi trouverai-je donc ma récompense? En prêchant gratuitementl'Evangile que je prêche ". (I Cor. IX , 18.) Ici , même précaution: " Pardonnez-moi ce tort que je vous ai fait". Car il tient toujours àdissimuler que c'est leur faiblesse qui est cause qu'il ne veut rien recevoird'eux; voilà pourquoi, ici (165) encore, il tient ce langage : Sij'ai fait une faute, selon vous, pardonnez-la-moi. Ce qu'il disait, c'étaità la fois pour les exciter et les adoucir. Et qu'on n'objecte pas.Si vous voulez réprimander, pourquoi vous défendre ? Si vousvoulez adoucir, pourquoi réprimander? Voilà précisémentla marque de l'habileté faire une incision et refermer la plaie.Ensuite, je l'ai déjà dit, aussi souvent qu'il leur faitce reproche, il l'adoucit, afin qu'on ne s'imagine pas qu'il espèrerecevoir d'eux quelque chose. Dans la première épître,il leur disait : " Je ne vous écris point ceci, afin qu'on me traitede même; car mieux vaudrait pour moi mourir, que de souffrir qu'onme fît perdre cette gloire ". (I Cor. IX, 15.) Ici, ses paroles sontplus douces et plus caressantes. Comment s'y prend-il ? " Voici la troisièmefois que je me prépare pour vous aller voir, et je ne vous seraipas à charge ; car ce ne sont pas vos biens que je cherche, maisvous; car ce n'est pas aux enfants à thésauriser pour leurspères, mais aux pères pour leurs enfants (14) ".
Voici ce qu'il veut dire : Ce n'est pas parce que je ne reçoisrien de vous que je ne vais pas vous trouver; j'ai été vousvoir deux fois, et je me prépare à vous aller voir une troisième,et je ne vous -serai pas à charge. Son explication sur ce pointest grave. Il ne dit pas : parce que vous êtes mesquins, parce quevous vous blessez vite, parce que vous êtes faibles; mais que dit-il?" Car ce ne sont pas vos biens que je cherche, mais vous ". Je chercheplus que de l'argent, je cherche des âmes et non des fortunes, votresalut et non votre bourse. Ensuite, comme on pouvait encore le soupçonnerde parler ainsi par dépit, il ajoute encore une réflexion.Il pouvait croire qu'on lui dirait : Ne sommes-nous pas libres de conserverce qui est à nous? Par ce motif il a l'air de prendre leur défense,et il dit avec beaucoup de suavité: " Car ce n'est pas aux enfantsà thésauriser pour leurs pères, mais aux pèrespour leurs enfants " ; au lieu de maîtres et de disciples, il metparents et enfants; il présente comme étant simplement l'accomplissementd'un devoir une conduite d'une perfection plus haute, car Jésus-Christn'a point commandé à ses apôtres de ne rien accepterde leurs disciples; c'est par ménagement pour eux que l'apôtres'exprime ainsi, et voilà pourquoi il ne recule pas devant une certaineexagération. En effet, il ne se contente pas de dire : Ce n'estpas aux enfants à thésauriser pour leurs pères; maisil ajoute que c'est pour les pères un devoir d'agir ainsi. Eh bien! donc, puisque c'est un devoir : " Je donnerai très-volontierstout ce que j'ai , et je me donnerai encore moi-même, pour le salutde vos âmes (15) ". C'est la loi de la nature qui ordonne aux pèresde thésauriser pour leurs enfants, mais moi je fais plus, je m'ajoutemoi-même à ce que je donne; l'excès de sa générositése manifeste non-seulement en ce qu'il ne reçoit rien, mais en cequ'il fait plus, il donne; et il ne donne pas simplement, mais il donneavec une générosité sans borne, il donne ce qui luimanque à lui-même; car c'est là ce qu'indique cetteparole : " Je me donnerai encore moi-même ". S'il vous fallait machair même, je ne la ménagerais pas pour votre salut. Il ya, dans ce qui suit, un reproche et en même temps une, parole d'affection
" Quoique moi qui vous aime tant, je me voie si peu aimé de vous". Ce que je fais, dit-il, pour ceux que j'aime, et qui ne m'aiment pasautant. Considérez maintenant la gradation dans tous ces méritesde l'apôtre. Il était autorisé à recevoir,-maisil ne recevait rien premier mérite. Cependant il avait besoin secondmérite ; cependant il leur prêchait l'Evangile : troisièmemérite; et il fait plus, il donne: quatrième mérite;et non-seulement il donne, mais son présent est considérablecinquième mérite; et il ne donne pas seulement de l'argent,il se donne lui-même sixième mérite; et à desgens qui n'ont pas pour lui un vif amour: septième mérite;et pour qui il éprouve, lui, un vif amour: huitième mérite.
3. Sachons donc, nous aussi, suivre cet exemple. C'est une faute graveque de ne pas aimer son prochain; c'en est une plus grave de ne pas répondreà l'amour qu'on nous porte. Si, en aimant celui qui nous aime, nousne faisons rien de plus que les publicains, ne l'aimer pas, c'est êtreinférieur aux bêtes sauvages. Que dis-tu, ô homme? Tun'aimes pas celui qui t'aime ? alors pourquoi vis-tu ? à quoi pourras-tujamais être utile? dans quelles affaires? dans celles qui intéressentl'Etat? dans celles qui intéressent les particuliers ? Nullement,en aucune manière : rien de plus inutile qu'un homme qui ne saitpas (166) aimer. La loi d'amour souvent a touché même desbrigands, des assassins, des violateurs de sépulture; pour avoirseulement mangé le sel ensemble, ils ont changé de moeurs,la table les a convertis; et vous qui n'avez pas seulement même table,mais mêmes conversations, mêmes occupations, mêmes entrées,mêmes sorties avec d'autres hommes, vous ne les aimez pas? Ceux quise livrent à de coupables amours, dépensent leurs fortunesentières pour des femmes perdues, et vous qui avez au coeur un amourhonnête, vous êtes froid, vous êtes lâche, vousêtes dépourvu de coeur au point de ne pouvoir aimer mêmequand il ne vous en coûte rien? Mais qui donc, dira-t-on, peut êtreassez malheureux, assez semblable aux bêtes sauvages pour se détournerde celui qui l'aime, et pour le haïr? Vous avez raison de regardercomme incroyable une. telle dépravation ; mais si je vous montreune foule de dépravés de ce genre, comment pourrons-noussupporter cette honte? Tenir des discours méchants sur celui qu'onaime, entendre les discours méchants d'un autre sur lui, et ne pasle défendre, le voir honoré et lui porter une haine jalouse,que faut-il penser d'un tel amour? Certes ce serait pourtant une bien faiblepreuve d'amitié que de ne pas être jaloux, de ne pas haïr,de ne pas susciter de combats contre celui qu'on aime; il faudrait encoreapplaudir à sa prospérité, travailler à l'accroître;mais quand toutes vos actions, toutes vos paroles tendent à sa ruine,quelle âme pourrait être plus misérable que la vôtre?
Hier, avant-hier, vous étiez son ami, vous partagiez ses entretienset sa table; puis, tout à coup, à la vue de la prospéritéde celui qui est votre membre, jetant le masque de l'amitié, vousne respirez plus que la haine, ou plutôt une fureur insensée.Cette fureur insensée se manifeste par le chagrin que vous causela prospérité du prochain; cette démente est le propredes furieux, des chiens possédés de la rage. Semblables àces animaux, les envieux qu'irrite l'aiguillon sinistre, se jettent aussisur. tous. Mieux vaut un serpent replié dans les entrailles quel'envie qui rampe dans l'âme. Le reptile, souvent il suffit d'unremède pour le vomir; la nourriture en adoucit l'effet; ce n'estpas dans les entrailles que l'envie se replie, elle se roule au sein del'âme, il est difficile de l'en faire sortir. Le reptile, dans l'intérieurdu corps, n'en attaque pas les organes, si on lui donne sa nourriture;mais l'envie, quelque abondante que pussent être les aliments quevous lui serviriez, s'en prend à l'âme même, qu'ellemord de toutes parts, qu'elle ronge, qu'elle déchire; et rien nesaurait l'adoucir, rien ne saurait mettre un terme à sa fureur,rien qu'une chose, une seule: le malheur fondant sur celui qui prospérait;voilà le seul remède qui la puisse guérir, ou plutôtce remède ne fait rien. Car si tel subit l'adversité, elleen voit un autre qui est heureux, et les mêmes tortures la reprennent,et partout elle reçoit des blessures, et partout elle se sent frappéede nouveaux coups. Car il est impossible de se retourner sur la terre sansy voir des heureux. Et tel est l'excès de ce mal, que, mêmerenfermé dans sa maison, l'envieux éprouve de la haine pourles hommes d'autrefois qui ont cessé de vivre. Or, que ceux quivivent dans la société, au milieu de la foule, souffrentde cette maladie, c'est triste, mais ce n'est pas ce qu'il y a de plusaffligeant;-mais que ceux mêmes qui sont affranchis de tous les troublesde la vie publique, soient possédés du même mal, voilàce qui est affreux, au-delà de tout ce qui se pourrait penser. Jevoudrais garder le silence sur ce que j'ai à dire; mais il faudraitque mon silence suffît pour effacer la honte de la réalité;il y aurait alors de l'utilité dans le silence; mais quand je pourraisme taire, les choses crieraient plus haut que ma langue, et mes parolesne sauraient produire autant de mpl que la notoriété de nosmalheurs qui s'étalent à tous les yeux, et mon discours,sans danger, ne sera peut-être pas sans profit et sans utilité.Ce mal s'est attaqué à l'Eglise, et voilà ce qui atout bouleversé, ce qui a détruit l'harmonie des membres;voilà pourquoi nous nous élevons les uns contre les autres;l'envie nous donne nos armes. De là l'excès de la dépravation.Lorsque tous conspirent à édifier, il faudrait encore s'estimerheureux que tous les fidèles demeurassent; si, au contraire, nousconspirons tous à détruire, à quel terme aboutirons-nous?
4. Que fais-tu, ô homme? Tu penses qu'il t'est avantageux de ruinerton prochain, et tu commences parte ruiner toi-même. Tu ne vois pasles jardiniers, les agriculteurs conspirant tous à un seul et mêmebut? L'un creuse, l'autre sème, un autre recouvre la racine, unautre arrose ce qui a été planté, un autre élève(167) une baie, un mur, un autre encore écarte les bêtes nuisibles;tous n'ont qu'un seul et même but: le salut de la plante. Ici, iln'en est pas de même; moi, de mon côté, je plante, maisun autre remue et bouleverse tout. Laisse donc au moins à la plantele temps de pousser des racines, de se fortifier contre toute atteinte.Ce n'est pas mon ouvrage que tu détruis, c'est le tien que tu réduisà néant; moi, j'ai planté; toi, tu devais arroser.Donc si tu viens tout remuer, tu arraches la racine, et tu ne pourras plusprouver que tu as bien arrosé. Mais c'est la gloire de celui quiplante que vous ne pouvez souffrir? Rassurez-vous, je ne suis rien, nivous non plus. " Ni celui qui plante, ni celui qui arrose, n'est rien "(I Cor. III. 7) ; c'est Dieu seul qui fait tout. De sorte que c'est luique vous combattez, que, c'est a lui que vous faites la guerre en arrachantles plantations. Revenons donc enfin à la sagesse et à lavigilance. Je ne crains pas tant la guerre du dehors que le combat du dedans;car une fois la racine bien enfoncée dans la terre, elle peut défierles vents ; mais si on l'ébranle, si, à l'intérieur,un ver la ronge, sans même qu'on attaque extérieurement laplante, tout s'en va. Jusques à quand rongerons-nous la racine del'Église comme des vers ? C'est de la terre que s'engendrent depareilles passions; ou plutôt elles ne naissent pas de la terre,mais- du fumier; leur mère, c'est la corruption. Soyons donc enfindes hommes fiers et forts, soyons donc des athlètes de la sagesse,chassons loin de nous toute cette hideuse portée de maux. Je voistout le corps de l'Église étendu par terre en ce moment commeun corps mort. Comme dans un corps qui vient d'être privéde vie, je vois des yeux, des mains, des pieds, un cou, une tête,ruais ce que je ne vois pas, c'est un membre remplissant ses fonctions;de même ici, tous ceux qui sont présents, ont la foi en partage,mais ce n'est pas la foi agissante; nous avons éteint la chaleurvitale, nous avons fait, du corps de Jésus-Christ, un corps mort.Si cette parole est effrayante , bien plus effrayante encore est la réalitéqui se montre par les couvres. Nous nous donnons les noms de frères,mais nos actions révèlent des ennemis; nous sommes tous,par le nom, membres les uns des autres; nous sommes de fait diviséscomme des bêtes féroces. Je ne tiens pas à étalernos fautes, mais ce que j'en dis, c'est pour vous faire honte, c'est pourvous ramener. Un tel est entré dans une maison; il a étéreçu avec honneur : il fallait bénir Dieu en voyant traiteravec honneur celui qui est votre membre; car cette conduite glorifie Dieu;eh bien, c'est le contraire que vous faites; vous dites du mal de votrefrère auprès de celui qui l'a honoré, de manièreà nuire à tous les deux, et en outre, à vous déshonorervous-même. Pourquoi, ô malheureux, ô infortunéVous entendez faire l'éloge de votre frère, par des hommesou par des femmes, et c'est pour vous un sujet d'affliction? Mais ajoutezdonc plutôt à cet éloge, et c'est ainsi que vous ferezvotre éloge à vous-même. Si, au contraire, vous ruinezl'éloge, d'abord vous dites du mal de vous-même, vous donnezde vous-même une mauvaise opinion, et vous ne faites que grandircelui que vous vouliez rabaisser. Quand vous entendez des louanges, associez-vousà ces louanges ; si ce n'est par la sainteté de votre vie,et par vos vertus, que ce soit au moins par la joie que, vous ressentezdes belles actions. Une personne a fait entendre un éloge; admirez,de votre côté; c'est ainsi que cette personne vous louera,vous aussi, pour votre vertu, pour votre bonté. Ne craignez pasde rabaisser vos actions par l'éloge d'autrui ; car ce malheur n'arrivequ'à celui qui accuse. Car la, nature de l'homme c'est de tenirà ses opinions, et celui qui vous entend dire du mal d'une personnequ'il vient de louer s'obstine à rendre son éloge plus éclatant,afin de vous mortifier, afin de faire justice des détracteurs, etil les flétrit en lui-même, et il les accuse auprèsdes autres. Comprenez-vous quelle honte nous nous attirons par cette conduite,et comme nous dissipons, comme nous perdons le troupeau? Ne soyons doncenfin que les membres les uns des autres , ne formons donc enfin qu'unseul corps. Que celui qui s'entend louer, repousse loin de lui les éloges,et les fasse retomber sur son frère; que col ni qui entend louerson frère, se réjouisse de pareils discours. Si nous savonsnous unir ainsi les uns aux autres, nous sentirons le bonheur de tenirà celui qui est la tête du corps entier; si, au contraire,nous nous divisons contre nous-mêmes, nous écarterons loinde nous, pour surcroît de malheur, le secours de Dieu; or, privésde cette assistance, nous verrons périr notre corps, que ne conserveraplus la vertu d'en-haut. Prévenons ce danger, chassons loin de nousla haine jalouse, méprisons (168) la gloire qui vient des hommes,attachons-nous à l'amour et à la concorde. C'est ainsi quenous obtiendrons les biens présents et les biens à venir;puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par lahonte de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, commeau Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXVIII
SOIT, JE NE VOUS AI POINT ÉTÉ ACHARGE MOI-MÊME, MAIS ÉTANT ARTIFICIEUX, J'AI USÉ D'ADRESSEPOUR VOUS SURPRENDRE. MAIS ME SUIS-JE SERVI DE CEUX QUE JE VOUS AI ENVOYÉSPOUR BÉNÉFICIER SUR VOUS? J'AI PRIÉ TITE DE VOUS ALLERTROUVER, ET J'AI ENVOYÉ AVEC LUI UN DE NOS FRÈRES. TITE S'EST-ILENRICHI A VOS DÉPENS ? N'AVONS-NOUS PAS SUIVI LIT MÈNE ESPRIT?N'AVONS-NOUS PAS MARCHÉ SUR LES MÊMES TRACES? (XII, 16, 17,18, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Il y a certes une grande obscurité dans ces paroles, maisce n'est pas sans dessein ni raison que l'apôtre s'exprime ainsi.II s'agissait d'argent, de justification dans des questions de ce genre,et Paul enveloppe d'une certaine ombre ce qu'il veut dire à ce sujet.Qu'entend-il par ces paroles? Il vient de dire : Je n'ai rien voulu recevoir,et je suis prêt en outre à donner, à faire des dépenses;il y a beaucoup de protestations de cette nature, et dans sa premièrelettre, et dans celle-ci. Maintenant, il dit quelque chose de plus; ila l'air de prévenir une objection "et de la résoudre. Cequ'il dit revient à ceci. Je n'ai fait aucun bénéficesur vous. Mais peut-être me dira-t-on que si je n'ai rien reçupar moi-même, comme je suis artificieux, je me suis arrangéde manière que ceux que j'ai envoyés, vous ont de mandéen leur propre nom quelque chose, que j'ai fort bien reçu par leurentremise, que j'ai sauvé les apparences, que je n'ai rien reçupar moi-même , mais que j'ai reçu par le moyen des autres.Eh bien! non; personne ne saurait tenir ce langage ; et vous êtesmes témoins.Voilà pourquoi il présente sa penséesous forme d'interrogation : " J'ai prié Tite de vous aller trouver,et j'ai envoyé avec lui un de nos frères. Tite s'est-il enrichià vos dépens? " N'a-t-il pas marché comme moi? C'est-à-dire,Tite, lui aussi, n'a rien reçu. Vous voyez jusqu'où s'étendentles preuves de sa rigidité; non-seulement il s'est conservépersonnellement sans reproche, il n'a rien reçu; mais il a disciplinéses envoyés de manière à ne pas donner, par eux, lamoindre prise à ceux qui voulaient le trouver en défaut.Il y a (169) bien plus de grandeur encore dans cette conduite que danscelle du patriarche. De retour après sa victoire, le roi lui offrantdes dépouilles, Abraham refusa de rien recevoir, (Gen. XIV, 23,24); excepté ce que ses gens auraient pris pour leur nourriture;mais Paul n'accepta pas même la nourriture qui lui était nécessaire,et, de plus, il ne permit pas à ses compagnons de l'accepter, etil ferma victorieusement la bouche à ses détracteurs effrontés.Aussi ne se borne-t-il pas à une simple affirmation, il ne dit pasque ses envoyés n'ont rien reçu; mais, ce qui est bien plussignificatif, il invoque le témoignage des Corinthiens eux-mêmes,comme quoi ils,n'ont rien reçu; ce n'est pas lui qui décidela question de sa propre autorité, ce sont les Corinthiens eux-mêmesqui prononcent; c'est la conduite que nous tenons d'ordinaire dans lesfaits qui sont incontestés, et qui nous laissent toute notre confiance.Répondez donc, leur dit-il, y en a-t-il un seul de ceux que nousvous avons envoyés qui ait fait un bénéfice sur vous?Il ne dit pas qui ait reçu de vous quelque chose; il se sert del'expression " Faire d'injustes profits ", s'enrichir aux dépensde quelqu'un; l'expression est vive, mordante, c'est pour montrer que recevoirde celui qui ne veut pas donner, c'est chercher, avant tout, à faireun injuste profit. Et il ne dit pas, dans sa première interrogation: Tite a-t-il, mais : " Me suis-je servi de ceux que je vous ai envoyés?"Vous ne pouvez pas dire qu'un tel n'a pas reçu,mais que tel autrea reçu. Personne n'a rien reçu.
" J'ai prié Tite ". L'expression est éloquente. Il nedit pas : J'ai envoyé Tite, mais : " Je l'ai prié ", montrantpar là que, même s'il avait reçu quelque chose, ilaurait usé de son droit; toutefois il a montré une granderigidité. Voilà pourquoi, dans sa seconde interrogation,il dit : " Tite a-t-il fait quelque bénéfice sur vous? N'avons-nouspas suivi le même esprit? " Qu'est-ce à dire, " Le mêmeesprit? " Il attribue le tout à la grâce, il montre que toutce qu'il y a de glorieux dans cette conduite ne vient pas de son énergie,de son courage, que c'est un pur don de l'Esprit , un bienfait de la grâce.En effet, c'était une grâce insigne que de supporter l'indigence,la faim, et de ne rien recevoir afin d'édifier les disciples. "N'avons-nous pas marché sur les mêmes traces?" Ce qui veutdire : ils n'ont pas bronché, ils ont toujours montré lamême rigidité.
" Pensez-vous que ce soit encore ici notre dessein de nous justifierdevant vous (19) ? " Voyez-vous cette peur qui ne le quitte pas de passerpour un flatteur ? Voyez-vous avec quelle sagesse apostolique il reprendsans cesse la même pensée? Il a commencé par dire :" Nous ne prétendons point nous relever encore ici nous-même,mais vous donner une occasion de vous glorifier " (II Cor. V, 12) ; et,au commencement de l'épître : " Avons-nous besoin de lettresde recommandation? " (II Cor. III, 1.) " Tout ce que nous vous disons ici,est pour votre édification ". Il y a un changement de ton dans cesdernières paroles de notre texte; elles sont caressantes. L'apôtrene dit pas ouvertement aux fidèles : c'est pour ménager votrefaiblesse que nous ne voulons rien recevoir de vous; mais nous voulonsvous édifier; il parle d'une manière plus explicite qu'auparavant,il découvre la pensée dont il est pressé de se délivrer,il le fait toutefois sans les heurter. Il ne dit pas : c'est à causede votre faiblesse, mais : c'est afin que vous soyez édifiés.
" Car j'appréhende qu'arrivant vers vous, je ne vous trouve pastels que je voudrais, et que vous ne me trouviez pas non plus tel que vousvoudriez (20) ". Au moment de faire entendre une parole sévère,pénible, il s'excuse; il vient de dire : " Tout ce que nous vousdisons ici, est pour votre édification " ; il ajoute : " Car j'appréhende", afin d'adoucir l'amertume de ce qu'il prépare. Il n'y a làni orgueil insolent, ni. cette confiance que donne à un maîtreson autorité; Paul montre ici la sollicitude d'un père, iléprouve plus de crainte que tes pécheurs mêmes, iltremble au moment de les corriger. Ce n'est pas tout, il rie tombe passur eux sans hésitation, il ne s'exprime pas de manière àtout dire, il est incertain : " J'appréhende qu'arrivant vers vous,je ne vous trouve pas tels que je voudrais " ; il ne dit pas : attachésà toutes les vertus, mais : " Tels que je voudrais " ; toutes sesexpressions respirent l'amitié. Ces mots : " Que je ne vous trouvepas ", marquent une attente trompée, il en est de même de: " Et que vous ne me trouviez pas non plus ". Car ce ne peut êtreun effet assuré de aria volonté, mais le résultatd'une nécessité dont la cause est en vous; de là cetteexpression . " Que vous ne me (170) trouviez pas non plus tel que vousvoudriez ". Il ne dit pas, tel que je voudrais, mais, d'une manièreplus efficace pour les piquer: " Tel que vous voudriez ". En effet, ilentendait suivre, dès ce moment, sa volonté à lui;non pas sans doute une volonté absolue , mais peu importe, une volontédécidée enfin à la sévérité.L'apôtre pouvait dire : " Tel que je ne veux pas être", etmanifester ainsi son affection; mais il ne veut pas flatter le relâchementde ceux qui l'écoutent: Ou plutôt, en parlant ainsi, son discourseût été plus difficile à supporter; au contraire,sa manière présente est plus forte pour frapper et montreen même temps un esprit plus doux. C'est le caractère proprede la sagesse de Paul d'être d'autant plus caressant qu'il fait desblessures plus profondes. Ensuite, comme il y avait de l'obscuritédans son langage, il s'explique: " Je crains de rencontrer parmi vous desdissensions, des jalousies, des animosités, des médisances,des faux rapports, des esprits enflés ". Ce qu'il aurait dûdire en premier lieu, il le met à la fin; en effet, c'étaitl'orgueil qui les soulevait contre lui. Mais l'apôtre ne veut pasavoir l'air de combattre d'abord ce qui gêne son action sur eux;voilà pourquoi il parle d'abord de ce qu'il y a de généraldans leurs égarements.
2. C'était l'envie qui les produisait, ces calomnies , ces accusations, ces dissensions. Comme une racine funeste, l'envie produisait la colère,l'esprit de dénigrement, la démence de l'orgueil et tousles autres fléaux qui, à leur tour, envenimaient cette hainejalouse. " Et qu'ainsi Dieu ne m'humilie encore, lorsque je serai retournéchez vous (29) ". Cet " Encore " est à lui seul un reproche. C'estbien assez, dit-il, de vos premiers égarements. Aussi disait-ilau commencement : " C'est pour vous épargner que je ne suis pasallé à Corinthe ". (II Cor. I, 23.) Voyez-vous comme il s'entendà montrer à la fois ce qui indigne son cur, et l'affectionqu'il ressent? Mais maintenant que veut dire " Ne m'humilie? " Il est pourtantglorieux d'avoir le droit d'accuser, de punir, de demander des comptes,de siéger comme juge, et c'est ce qu'il appelle une humiliation.Il était si loin de rougir de l'Humilité, de ce qu'on trouvaitde bas dans sa personne , de méprisable en son discours (II Cor.X, 10), qu'il souhaitait de rester toujours en cet état, que sesprières tendaient à n'en pas sortir. Il explique bientôtsa pensée, et ce qu'il appelle humiliation c'est, avant tout; lanécessité de châtier et de punir. Mais pourquoi, aulieu de dire : qu'en retournant chez vous je ne sois humilié, dit-il. " Que Dieu ne m'humilie lorsque je serai retourné chez vous? "C'est que si ce n'était pour Dieu, je n'aurais aucun souci, toutme serait fort indifférent. Ce n'est pas par une usurpation orgueilleusede pouvoir que je recherche; lorsque je châtié, je ne veuxqu'exécuter les ordres de Dieu. Il dit plus haut : " Que vous neme trouviez pas tel que vous voudriez " : ici avec plus de ménagement,d'une manière plus douce, :plus affectueuse, il. dit : " Et queje n'aie à en pleurer plusieurs qui ont péché ". Ilne se contente pas de dire : " Qui ont péché "; il ajoute:"Et qui n'ont pas fait pénitence". Il ne dit pas tous, mais " Plusieurs" ; et les pécheurs mêmes, il ne les désigne pas, illeur laisse un moyen facile de retourner à la pénitence;il montre clairement que la pénitence peut effacer les fautes, etqu'enfin il ne pleurera que ceux qui sont incapables de faire pénitence,que les incurables, qui conservent leur plaie. Méditez donc surla vertu apostolique de l'homme à qui sa conscience ne fait aucunreproche, qui gémit des fautes d'autrui, qui s'humilie parce queles autres ont péché. C'est là en effet ce qui doitsurtout distinguer le maître, la compassion pour les malheurs deses disciples, les chagrins, la douleur pour les blessures de ceux qu'ilconduit.
Il montre ensuite la nature du péché : " De leurs dérèglementset de leur impureté ". Ce qu'il désigne par là, àmots couverts, c'est la fornication; mais si l'on tient à se rendreun compte .exact des péchés de toute nature, ce nom leurconvient à tous. Car quoique le fornificateur , l'adultèresoient surtout ceux qu'on traite d'impurs, les autres péchésaussi mettent l',impureté dans l'âme. Voilà pourquoi,n'en doutez pas, le Christ traite d'impurs les Juifs; ce ne sont pas seulementleurs fornications qu'il accuse, mais leur dépravation àd'autres égards. Aussi fait-il. observer qu'ils n'ont pris soinde purifier que le dehors (Matth: XXIII, 25) ; aussi dit-il ailleurs: "Ce n'est pas ce qui entre: qui souille l'homme, mais ce qui sort ". (Matth.XV, 11.) L'Ecriture dit ailleurs encore : " Tout homme au coeur insolentest impur devant le Seigneur ". (Prov. XVI, 5.) Et c'est avec raison. Riende plus pur (171) que la vertu, rien de plus impur que le péché;car la vertu est plus éclatante que le soleil ; le péchéest plus infect que la fange. C'est ce que peuvent prouver, par leur propretémoignage, ceux qui se roulent dans le bourbier, qui passent leurvie dans les ténèbres; il suffit qu'on leur fasse ouvrirun moment les yeux. Tant qu'ils restent abandonnés à eux-mêmes,enivrés de leurs passions, ils continuent, comme dans l'obscurité,à croupir dans l'opprobre, dans l'ignominie ; ils ne sentent pasleur état, ils ne s'en rendent pas un compte exact; mais s'ils sevoient convaincus d'infamie par un homme vertueux, ne feraient-ils quel'apercevoir, c'est alors qu'ils reconnaissent combien leur étatest misérable ; c'est comme un rayon qui tombe sur eux; ils veulentalors cacher leur honte; ils rougissent devant,ceux qui connaissent leurconduite, quand le témoin serait un esclave, et le coupable un hommelibre; quand le premier serait un sujet, et l'autre un souverain.
C'est ainsi que l'aspect seul d'Elie couvrait Achab de confusion, avantmême que le prophète eût parlé, rien que sa vuesaisissait le roi; l'accusateur gardait le silence, et le roi prononçaitlui-même la sentence de sa propre condamnation; ses paroles étaientcelles du coupable convaincu : " Vous m'avez trouvé; vous, mon ennemi". (III Rois, XXI, 20.) Voilà comment Elie parlait à ce tyranavec une pleine liberté. Voilà comment Hérode, incapablede supporter la honte et les remords, (tel était l'éclatque donnait à son crime le cri retentissant de la: voix du prophète),fit jeter Jean en prison; ce roi ressemblait à un homme qui se trouveen état de nudité, qui veut éteindre un flambeau,pour rentrer dans les ténèbres. Ou plutôt il n'osapas l'éteindre lui-même, mais il le plaça comme sousun boisseau, dans l'intérieur de sa maison; cette malheureuse etmisérable femme le força enfin à l'éteindre.Eh bien, ils ne purent pas même par ce moyen faire disparaîtreleur crime; ils le rendirent encore plus éclatant. Ceux qui demandaientpourquoi Jean était en prison, en apprenaient la causé, ellefut connue ensuite de tous ceux qui habitaient la terre et la mer, de toussans exception, des hommes d'alors, des hommes d'aujourd'hui ; et ceuxqui doivent naître apprendront à leur tour ce drame de forfaits,d'impuretés, d'infamie, joué par ces deux grands pécheurs,et il n'est pas de siècle qui puisse jamais en abolir la mémoire.
3. Le pouvoir de la vertu est si grand, si impérissable est lesouvenir que la vertu laisse après elle, qu'elle n'a qu'àparler pour confondre ses contradicteurs. Pourquoi ce tyran jette-t-ilen prison le prophète ? Pourquoi ne se contente-t-il pas de le mépriser?Est-ce que Jean allait le traîner devant un tribunal ? Est-ce qu'ilparlait de le punir de son adultère? Est-ce que l'action de Jeanne se réduisait pas à des paroles? Que craint-il donc etqu'a-t-il à trembler ? Quoi de plus, ici, que des paroles, que desdiscours? C'est que ces paroles frappaient plus durement qu'un châtimentréel. Il ne le conduisait pas devant un tribunal, il le traînaitdevant sa conscience, il lui donnait pour juges toutes les conscienceslibres. Voilà pourquoi tremblait ce tyran, incapable de supporterla lumière de la vertu. Comprenez-vous la grandeur de la sagesseet de la vertu? C'est elle qui fait qu'un prisonnier resplendit de plusde gloire qu'un tyran, et que ce tyran a peur et qu'il tremble. Celui-citoutefois se contenta de le charger, de fers , mais cette femme criminelleprovoqua le tyran à un meurtre. Cependant c'était lui plusqu'elle , qui était accusé. En effet, le prophèten'avait pas été trouver cette femme pour lui dire : Que faites-vous?vous cohabitez avec le tyran ? Ce n'est pas qu'elle ne pût êtreaccusée; qui en doute? mais c'est par lui que le prophètevoulait que le scandale cessât: Voilà pourquoi c'est lui qu'ilréprimande, et sa parole ne gronde pas d'une manière terrible.Il ne lui dit pas :
O scélérat, ô le plus scélérat detous les hommes, violateur des lois, impie, tu as foulé sous tespieds la loi de Dieu, tu as tourné ses commandements en dérision,tu n'as reconnu pour loi que ta brutalité. Il ne lui dit rien depareil; dans ses reproches respire une modération, une douceur parfaite: " Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippe, votre frère". (Marc, VI, 18.) C'était plutôt le ton de l'enseignementque de l'accusation, c'était plutôt une leçon qu'unchâtiment, une réprimande qu'une poursuite , un avertissementqu'une attaque. Mais, je l'ai déjà dit, le voleur détestela lumière, et les pécheurs détestent l'homme juste,rien que son aspect : " Il nous importune ", dit l'Ecriture, "rien quequand il paraît ". (Sag. II, 14.)
En effet, ils n'en peuvent supporter les (172) rayons; les yeux maladesne soutiennent pas les rayons du soleil. Pour la foule des méchantsce n'est pas seulement la présence de l'homme juste, qui est insupportable,mais rien que le son de sa voix. Voilà pourquoi cette femme criminelle,cette femme la plus criminelle de toutes, cette infâme qui prostituaitsa fille, ou plutôt qui en était le bourreau, cette misérable,qui pourtant n'avait ni vu le prophète, ni entendu sa voix, s'élançapour obtenir son meurtre, et elle s'associa, pour cette oeuvré desang, l'impudique qu'elle avait formée, qu'elle avait nourrie, tantelle redoutait le terrible prophète. Et que dit-elle ? " Donnez-moiici, sur un plat, la tête de Jean ". Et pourtant, s'il est en prison,c'est pour toi, c'est à cause de toi qu'il est dans les fers, etcependant tu peux flatter ton amour insensé en te disant : J'aitriomphé du roi, il a repoussé une accusation publique, iln'a pas rejeté son amour, il n'a pas rompu nos liens adultères;il s'en faut bien; celui par qui il a été repris, il l'achargé de chaînes. Quel est ton délire, quelle estta rage, ô femme; même après la réprimande tujouis de ton amour? Qu'as-tu à demander une table de furies, àpréparer un banquet pour les démons tes bourreaux ? Voyez-vousle néant, la misère, la terreur, la lâchetédu vice; voyez-vous que, plus il triomphe, plus il est frappé defaiblesse? Cette femme avait moins le vertige avant que le prophèteeût été jeté en prison; c'est maintenant qu'ellese trouble surtout, maintenant qu'il est dans les fers ; c'est maintenantqu'elle dit : " Donnez-moi ici, sur un plat, la tête de Jean ".
Et pourquoi " ici? " Je crains, dit-elle, que le meurtre ne reste dansl'ombre, qu'il n'y ait des gens pour le soustraire au danger. Et pourquoine veux-tu pas tout son corps privé de vie, mais seulement sa tête?C'est cette langue, dit-elle, qui m'a affligée, que je désirevoir silencieuse. Eh bien, c'est tout le contraire qui aura lieu, ômalheureuse, ô misérable , cette langue fera entendre unevoix encore plus éclatante dans cette tête tranchée,après ton crime. Jusqu'à ce jour, on n'entendait ses crisque dans la Judée, mais maintenant ils vont retentir jusqu'aux extrémitésde la terre, et quelle que soit l'Eglise où vous entriez, chez lesMaures, chez les Perses, dans les îles mêmes des Bretons, vousentendrez la voix éclatante de Jean : " Il ne vous est pas permisd'avoir la femme de Philippe, votre frère ". Mais cette femme, quine comprend rien, qui ne voit rien, pousse au meurtre, elle obsède,elle y précipite ce tyran insensé; elle n'a qu'une peur,c'est qu'il ne change de volonté. Eh bien, remarquez encore cettenouvelle preuve de la puissance de la vertu. Le prophète est enprison, il est enchaîné, il est dans le silence, et cependantce roi ne soutient pas l'aspect de l'homme juste. Comprenez-vous toutela faiblesse, toute l'impureté du vice? Au lieu de mets, c'est unetête humaine qu'il fait apporter sur un plat. Quoi de plus exécrable,de plus abominable, de plus infâme que cette jeune fille ? Quellevoix a-t-elle fait entendre sur le théâtre de Satan, au banquetdes démons? Vous voyez une langue et une langue; l'une portant desremèdes salutaires, l'autre, la perdition ; l'autre , dressant pourles festins de l'enfer, la table empoisonnée. Mais pourquoi l'ordren'a-t-il pas été donné d'exécuter le meurtredans la salle du banquet? elle y aurait trouvé un plaisir plus exquis.Mais elle a eu peur, qu'à sa présence, qu'à sa vue,rien qu'en l'apercevant, rien qu'en entendant sa libre parole, toutes lesdispositions ne fussent changées. Voilà pourquoi elle demandasa tête, jalouse de dresser, de son infamie, ce trophée éclatant,qu'elle donna à sa mère.
4. Avez-vous bien compris ce salaire de la danse? Avez-vous bien comprisces dépouilles conquises par l'artifice du démon ? Ce n'estpas de la tête de Jean que je parle, mais de l'adultère. Ilsuffit de se rendre un compte exact de ce qui se passe, pour voir que cetrophée est dressé contre lé roi ; et maintenant cellequi a triomphé -a été vaincue, le décapitéa obtenu la couronne, et son nom a été proclamé; aprèssa mort, il n'en u que plus vivement secoué la conscience des criminels.Nos paroles ne sont pas un vain bruit. Interrogez Hérode lui-même;à peine eût-il appris les miracles de Jésus-Christ: " C'est Jean, c'est lui-même qui est ressuscité ", dit-il," d'entre les morts; et c'est pour cela qu'il se fait, par lui, des miracles". (Matth. XIV, 2.) Ce qui prouve combien la terreur était viveet persistante en lui , et combien il ressentait d'angoisses ; et, nuln'était assez fort pour l'affranchir des terreurs de sa conscience; le juge incorruptible continuait à le suffoquer, à luidemander chaque jour l'expiation du meurtre. Donc, instruits de ces vérités,craignons, non (173) pas de souffrir du mal, mais de commettre le mal:d'une part, c'est la victoire ; de l'autre, la défaite. Voilàpourquoi Paul aussi disait " Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôtqu'on vous fasse du tort? Mais vous faites du tort aux autres, vous lesfrustrez, et vous faites cela à vos frères ". (I Cor. VI,7, 8.) C'est la patience dans les maux qui mérite les couronnes,les récompenses, la gloire. C'est une vérité que manifestela vie de tous les saints. Donc, puisque c'est ainsi que tous ont conquisleur couronne, ont conquis leur gloire, marchons, nous aussi, dans le mêmechemin ; demandons, par nos prières, à ne pas entrer en tentation; si la tentation nous arrive, luttons avec énergie, avec courage,déployons l'ardeur qui convient à la vertu, afin d'obtenirles biens à venir, par la grâce et par la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père,comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant ettoujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIX
VOICI LA TROISIÈME FOIS QUE JE ME DISPOSEA VOUS ALLER VOIR. TOUT SE JUGERA SUR LE TÉMOIGNAGE DE DEUX OU TROISTÉMOINS. ( XIII, 1, JUSQU'À XIII, 9.)
1. Les passages abondent où Paul montre, et sa sagesse , et l'ardeurde sa charité ; c'est surtout ici que son coeur se révèle,que se fait voir sa chaleur dans les avertissements , son hésitation,sa répugnance à punir. Ce n'est pas du premier coup qu'ilchâtie les coupables, il les a avertis une fois, deux fois; et maintenantil ne se décide pas encore à, punir les désobéissances,il les avertit une fois de plus par ces paroles, il leur dit : " Voicila troisième fois que je me dispose à vous aller voir ";avant de me rendre auprès de vous, je vous écris encore.Ensuite ne voulant pas que cette hésitation de sa part produisele relâchement, il trouve encore, voyez, le moyen d'ajouter àla correction ; il continue ses menaces , il frappe de nouveaux coups,il dit " Si je viens encore une fois, je ne pardonnerai pas; et j'appréhendeque je ne sois obligé d'en pleurer plusieurs ". Cette conduite,ce langage, c'est pour imiter Notre-Seigneur, le Maître de toutesles créatures ; car Dieu ne se lasse pas de menacer, souvent ilavertit; mais on le voit bien moins souvent châtier et punir. C'estce que fait Paul : voilà pourquoi il disait auparavant: " C'estpour vous épargner que je n'ai point voulu retourner à Corinthe". (II Cor. I, 23.) Qu'est-ce que cela veut (174) dire: " C'est pour vousépargner? " C'est-à-dire: J'avais peur de trouver en vousde pécheurs incorrigibles , j'avais peur d'être obligéde châtier, de punir. Ici, il exprime 1a même penséede cette manière : "Voici la troisième fois que je me disposeà vous aller voir. Tout se jugera sur le témoignage de deuxou trois témoins ". L'apôtre rapproche une parole qui estdans l'Ecriture d'une autre (lui n'y est pas ; c'est ainsi qu'il dit ailleurs:" Celui qui s'unit à une prostituée, est un même corpsavec elle; car ceux qui étaient deux, dit l'Ecriture, ne serontplus qu'une chair ". (I Cor. VI, 16.) II est certain pourtant qu'il n'estquestion dans l'Ecriture, que du mariage légitime ; mais l'apôtre,tout en détournant ces paroles de leur véritable, objet,les emploie d'une manière utile, afin d'inspirer à l'adultèreplus de terreur. Il fait de même ici; ces témoins dont ilparle ne sont autre chose que les visites et les menaces qu'il a faitesaux Corinthiens. Voici ce qu'il veut dire: Ce que je vous ai dit une fois,deux fois,, quand j'étais auprès de vous, je vous le répèteen ce moment par lettres. Si vous m'écoutez, je n'ai plus rien àdésirer; si vous ne m'écoutez pas, je serai forcéde tenir ma parole, et d'en venir aux châtiments. Aussi dit-il :" Je vous ai prévenus, et je vous préviens encore, au momentde vous aller voir; j'ai beau être loin de vous, je vous écris,à ceux qui ont péché auparavant, et à tousles autres, que, si je retourne auprès de vous, je ne pardonneraipas (2) ". Car si tout doit dépendre de. deux ou trois témoins,si je vous ai visités à deux reprises, si je vous ai parlé,ce que je vous ai dit, je vous le répète encore .maintenantdans ma lettre; je serai donc désormais forcé de prouverla vérité de mes paroles. N'allez pas croire que mes lettresne vaillent pas ma présente ; ce que je vous disais , moi présent, je vous l'écris en ce moment, avec tout autant d'autorité,loin de vous. Comprenez-vous cette sollicitude paternelle,? Comprenez-vousla sagesse , la prévoyance de, l'apôtre? Il ne garde pas lesilence, il n'inflige pas non plus de punition, il accumule les avertissements,il se borne à menacer d'une manière constante, et il diffèrele châtiment : ce n'est que, s'ils demeurent incorrigibles qu'illes menace d'en venir à la punition réelle. Mais quel avertissementavez-vous donné de vive voix, et qu'écrivez-vous de loin?" Si je retourne, je ne pardonnerai pas ". il a commencé par montrer,qu'à moins d'être forcé, il ne peut se résoudreà cette rigueur ; il a parlé des pleurs qu'il serait obligéde verser ; il a parlé de son humiliation : " Et qu'ainsi Dieu nem'humilie, lorsque je serai revenu chez vous, et que je ne sois obligéd'en pleurer plusieurs, qui ont déjà péché,et qui n'ont pas fait pénitence "; pour se justifier devant eux,il leur rappelle qu'il les a avertis une, fois, deux fois, trois fois,qu'il fait tout, qu'il emploie tous les moyens, pour repousser la nécessitédés châtiments, pour les rendre meilleurs en les effrayantpar ses paroles; ce n'est qu'à la fin qu'il se sert de ces dureset menaçantes expressions : " Si je retourne , je ne pardonneraipas ". Il ne dit point: Je châtierai, je punirai , j'exigerai uneréparation; il exprime encore d'une manière paternelle mêmela punition, il montre que ses entrailles se troublent, que son âmes'afflige avec leur âme, que c'est pour cette bonté dont ilssont l'objet qu'il a toujours différé de les punir. Maisil ne veut plus laisser croire quil se bornera encore à attendre,à menacer en paroles ; voilà pourquoi il a dit d'abord: "Tout se jugera sur le témoignage de deux ou trois témoins", et pourquoi il a ajouté: " Si je retourne, je ne pardonneraipas ". Ce qui revient à dire : Je n'hésiterai pas plus longtemps,si je vous trouve incorrigibles; (puisse ce malheur ne pas arriver !) jepunirai, n'en doutez pas, et je tiendrai ma parole. Ensuite, il s'emporte,il s'irrite, il s'indigne contre ceux qui le représentent commeun homme faible, qui tournaient en dérision l'effet produit parsa personne, et qui disaient : " Lorsqu'il est présent, il paraîtbas en sa personne, et méprisable en son discours " (II Cor. X,10); c'est à eux qu'il adresse cette apostrophe : " Est-ce que vousvoulez éprouver le Christ qui parle en moi (3) ?" C'est un coupdonné à ses détracteurs, et en même temps, pour,les fidèles, un avertissement. Ce qui revient à dire: .Puisquevous tenez à éprouver si le Christ habite en moi, et quevous me demandez dés comptes, et que vous me tournez en ridiculecomme un homme vil et méprisable, entièrement dépourvude la force d'en-haut, vous saurez que nous n'en sommes pas dépourvu,à la première occasion que vous nous donnerez de vous lafaire sentir, (puisse ce malheur (175) ne pas arriver!) Eh quoi? Répondez-moiTenez-vous à les châtier, parce qu'ils veulent faire une expérience,?Nullement, répond l'apôtre; car si j'y eusse tenu, je lesaurais châtiés à la première faute , je n'auraispas attendu. Evidemment, ce n'est, pas là ce qu'il cherche, et cequ'il dit plus loin le montré avec une suffisante clarté: " Je prie Dieu , que vous ne commettiez aucun mal, non afin que nousne soyons pas mis à l'épreuve, mais afin que vous soyez vous-mêmeséprouvés, vous, et que nous n'ayons pas nous-même l'occasionde nous montrer à l'épreuve ".
2. Donc ce qu'il dit ne signifie pas qu'il tienne à en veniraux effets ; c'est un cri de colère contre ceux qui le méprisaient.Quant à moi, dit-il, je ne désire pas vous faire faire: cetteexpérience; mais si vous êtes cause que l'expériencese fait, si vous me provoquez, la réalité des faits vousinstruira. Voyez encore ce qu'il y a de gravité dans, sa parole.Il ne dit pas : puisque vous voulez m'éprouver, mais, éprouver" Le Christ qui parle en moi ": il montre ainsi que c'est envers le Christqu'ils ont péché. Il ne dit pas : le Christ qui habite enmoi, mais, " Qui parle en, moi ", montrant par là que ses parolessont inspirées par lEsprit. S'il n'en montre pas a force, s'ilne châtie pas encore, c'est qu'en cessant de parler de lui-mêmepour montrer le Christ, il rend ses menaces plus terribles; il ne faitpas preuve de faiblesse , il a -la force pour lui, mais il prouve sa longanimité.Qu'on se garde bien d'imputer sa patience à, faiblesse.,Qu'y a-t-ild'étonnant à ce qu'il ne fonde pas sur les pécheurs,à ce qu'il ne les réduise pas sur-le-champ à lui faireréparation, à ce qu'il montre sa patience, sa longanimité-,lorsque le Christ a supporté qu'on le mît en croix, et crucifié,n'a pas envoyé le châtiment? Voilà pourquoi l'apôtreajoute : " Qui n'est point faible devant vous, mais puissant parmi vous.Car encore qu'il ait été crucifié selon la faiblesse, il vit néanmoins par là vertu de Dieu (4) ". Ces parolessont fort-obscures, et peuvent troubler les faibles. C'est pourquoi ilest nécessaire de les expliquer, de préciser le sens es expressionsqui présentent le plus d'obscurité, pour prévenirles scandales des esprits trop peu avancés.
Que signifie donc le mot " Faiblesse ", et quel sens l'apôtrey a-t-il attaché? Voilà ce qu'il faut nécessairementcomprendre. Un seul mot, eu effet, peut avoir bien des sens. On entend,par le mot grec dont le premier sens est faiblesse, astheneia, les maladiesdu corps : de là, dans l'Evangile : " Voyez, celui que vous aimez,asthenei , est faible , est malade, à propos de Lazare " (Jean,XI , 3, 4) ; et Notre-Seigneur disait : " Cette maladie, astheneia, n'estpas mortelle " ; et Paul, au sujet d'Epaphrodite : " Car il a étéen effet malade , esthenese jusqu'à la mort, mais Dieu a eu pitiéde lui " (Philipp. II, 27) ; et à propos de Timothée : "Usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentesindispositions,astheneias, faiblesses , maladies ". (I Tim. V, 23.) Toutesces expressions marquent des maladies du corps. Maintenant le mêmemot indique le manque de solidité dans la foi, l'imperfection, ceque la foi a d'incomplet. C'est ce que Paul marquait par ces paroles :" Recevez avec charité celui qui est faible dans la foi, sans contesteravec lui " et encore : " L'un croit qu'il lui est permis de manger de touteschoses, celui qui est faible ne mange que des légumes " (Rom, XIV,1, 2); faible, ici, veut dire faible dans la foi. Voilà donc déjàdeux sens du mot grec signifiant faiblesse, du mot astheneia a encore untroisième sens. Quel est-il? Les persécutions, les menéesinsidieuses, les attaques, les tentations, les dangers mortels. C'est ceque l'apôtre montré en disant : " C'est pourquoi j'ai priétrois fois le Seigneur, et il m'a répondu : Ma grâce voussuffit, car ma puissance éclate dans la faiblesse ". (II Cor. XII,8, 9.) Qu'est-ce que cela veut dire : " Dans la faiblesse? " Dans les persécutions,dans les dangers, dans les tentations, dans les trames perfides, dans lespérils où la mort menace. C'est encore en ce sens que l'apôtredisait : " Ainsi je me complais dans la faiblesse ". (Ibid. 10.) Et ensuite, expliquant de quelle faiblesse il parlait, il ne dit pas qu'il voulûtfaire entendre par là, soit quelque fièvre, soit quelqueincertitude en ce qui concerne la foi; mais que dit-il? " Dans les outrages,dans les persécutions, dans les nécessités, dans lesangoisses, dans les coups, dans les prisons, afin que la puissance de Jésus-Christhabite en moi. Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort", C'est-à-dire, c'est quand on me persécute , quand on mechasse, quand on veut me faire du mal, c'est alors que je suis fort, c'estalors (176) que je triomphe le plus, que j'ai la victoire sur ceux quiveulent me nuire, et je la dois à l'abondance de la grâcequi réside en moi.
C'est dans le troisième sens que Paul emploie ici le mot faiblesse,et ce qu'il dit revient à ceci : Il veut, comme je l'ai déjàdit, ruiner ce qu'on affirmait de sa personne qui paraissait vile et méprisableà ces gens-là. Ce n'est pas assurément qu'il voulûtse faire valoir, ni paraître ce qu'il était réellement,ni étaler la puissance qu'il avait de châtier et de punir;ce qui est si vrai, que c'était précisément pour cetteraison qu'il passait pour méprisable. Donc comme ces penséesoù l'on était, produisaient un grand relâchement, l'engourdissementdes esprits, empêchaient les repentirs, l'apôtre saisit uneoccasion favorable, s'exprime vigoureusement à ce sujet, et montreque ce n'est pas par faiblesse qu'il s'abstient, mais par longanimité.Ensuite, jé l'ai déjà dit, cessant de parler de lui,il fait intervenir le Christ pour augmenter la terreur et grandir l'effetde la menace. Ce qu'il dit revient à ceci : Eh bien, supposez quej'agisse que je soumette les pécheurs à des punitions, àdes châtiments, est-ce que c'est moi qui inflige la punition, lechâtiment? C'est celui qui habite en moi, le Christ lui-même.Si vous n'avez pas la foi sur ce point, si vous tenez à faire l'expérience,les oeuvres réelles de celui qui habite en moi, vous apprendrontvite la vérité : car il n'est point faible devant vous, mais-ilest puissant. Pourquoi l'apôtre a-t-il ajouté " Devant vous", car le Christ est puissant partout? Il n'a qu'à vouloir pourchâtier les infidèles, les démons, tout ce qu'il luiplait. Pourquoi donc cette addition? C'est une parole très-incisivepour rappeler aux gens une expérience qu'ils ont déjàfaite; ou peut-être Paul entend-il leur dire que la puissance deJésus-Christ s'est, assez montrée à eux pour qu'ilsdoivent se corriger. C'est ce qu'il exprimait ailleurs : " Qu'ai-je àfaire de juger ceux qui sont dehors? " (I Cor. V, 12.)
3. Pour ceux qui sent dehors, dit l'apôtre, c'est au jour du jugementqu'ils s'entendront demander la réparation de leurs péchés;mais pour vous , c'est maintenant que vous la subirez, afin d'êtreaffranchis de l'autre. Eh bien, cette pensée pleine d'une sollicitudequ'inspire l'affection paternelle, voyez comme il l'exprime d'une manièreterrible et avec quelle passion : " Qui n'est peint faible devant vous,mais puissant parmi vous. Car encore qu'il ait, été crucifié,selon la faiblesse, il vit néanmoins par la vertu de Dieu ". Qu'est-ceà dire : " Encore qu'il ait été crucifié selonla faiblesse? " Quoiqu'il ait consenti, dit l'apôtre, à subirun supplice qui semble autoriser des soupçons de faiblesse, il n'ya rien en cela qui diminue sa puissance; elle subsiste inexpugnable, etce qui semble une preuve réelle de faiblesse, ne lui a portéaucune atteinte; au contraire, c'est la preuve la plus éclatantede la force qui est en lui, qu'il ait pu supporter un pareil traitementsans que sa puissance en ait été amoindrie. Donc il ne fautpas que le mot de faiblesse vous trouble en effet, ailleurs encore, ildit : La folie de " Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse deDieu est plus forte que l'homme " (I Cor. I, 25); évidemment. iln'y a en Dieu ni folie ni faiblesse, mais c'est une allusion qu'il faità la croix pour exprimer les idées des incrédulesà ce sujet. Ecoutez donc l'apôtre s'expliquant lui-même: " La parole, de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, maispour ceux qui se sauvent, pour nous, c'est la puissance de Dieu et encore: " Nous prêchons, nous, un Dieu crucifié, scandale pour lesJuifs, folie pour les Grecs, le Christ qui est, pour ceux qui sont appelésou Juifs ou Grecs, la puissance et la sagesse de Dieu " (I Cor. I, 18,23, 24) ; et encore " L'homme animal ne reçoit pas les choses del'esprit ; car, pour lui, c'est folie ". (I Cor. II, 14.) Voyez-le partoutexprimant les idées, des infidèles qui regardent comme unefolie, comme une faiblesse, l'acte de ta croix. C'est de cette manièrequ'ici encore il ne parle pas d'une faiblesse réelle, mais de Cequi était regardé comme une faiblesse par les infidèles.Il ne dit donc pas que celui qui fut mis en croix était un êtrefaible ; loin de nous cette pensée. Qu'il lui fut possible d'échapperà là croix, c'est ce qu'il a montré par tous les moyens,tantôt renversant ceux qui veulent le saisir, tantôt détournantles rayons du soleil, desséchant le figuier, aveuglant ceux quil'approchent, opérant d'autres actes innombrables de sa1puissance;que signifie donc ce que dit l'apôtre, " Selon la faiblesse? " C'estque si le Christ a été crucifié, s'il a supportéd'être victime des dangers et des haines (nous avons montréqu'aux dangers, aux attaques de la haine l'apôtre donne le nom d'astheneia,(177) de "faiblesse "), sa force pourtant n'en a reçu nulle atteinte.Mais l'apôtre parlait ainsi pour s'approprier ce qui ressort de cetexemple. Comme on voyait que les apôtres persécutés;chassés, méprisés, ne songeaient ni à se défendre,ni à attaquer, Paul enseigne que ce n'est ni par faiblesse qu'ilssupportent de pareils traitements , ni par impuissance de les écarter,et il s'élève jusqu'au souverain Maître du monde pouren déduire sa démonstration; lui-même, dit-il, a étémis en croix, chargé de fers, a souffert d'innombrables douleurs,et il ne repoussait pas ses ennemis, il endurait tout, il supportait tousles traitements qui semblent des preuves de faiblesse, et par làil manifestait la force qui est en lui, puisque, tout en s'abstenant derepousser les attaques et de se venger, il n'a reçu absolument aucuneatteinte. La croix n'a donc pas supprimé la vie, n'a pas mis obstacleà la résurrection, le Christ est ressuscité et ilvit. Lorsqu'on vous parle de croix et de vie, entendez cela de l'humanitéde Jésus-Christ, car c'est le sujet de tout ce discours. Si l'apôtredit : " Par la vertu de Dieu " (ce n'est pas que Jésus-Christ nefut pas assez puissant pour revenir de lui-même à la vie quantà la chair; il n'aurait. pas refusé de dire par la vertudu Père et élu Fils. En disant : " Par la vertu de Dieu "),c'est de la vertu de Jésus-Christ qu'il parle. Ce qui preuve quec'est le Christ lui-même qui a ressuscité, (lui a le pouvoirde ressusciter sa chair, écoutez : " Détruisez ce a temple,et je le rétablirai en trois jours ". (Jean, II, 19.) S'il dit quetout ce qui lui appartient, appartient à son Père, ne voustroublez pas : " Car tout ce qui appartient à mon a Pèreest à moi ", dit-il (Jean, XVI, 15) ; et encore : " Tout ce quiest à moi est à vous, et a tout ce qui est à vousest à moi ". (Ibid. XVII, 10.) Donc, dit l'apôtre, de mêmeque ce Dieu crucifié n'a reçu aucune atteinte, de mêmene souffrons-nous aucun mal, nous que l'on persécute, nous àqui l'on fait la guerre. Voilà pourquoi Paul ajoute : " Nous sommesfaibles aussi avec lui, mais nous vivrons avec lui par la vertu de Dieu". Que veut dire : "Nous sommes faibles avec lui? " Nous sommes persécutés,chassés, nous souffrons les maux les plus rigoureux. Mais que signifie" Avec lui ? " Par la prédication; dit-il , et par la foi en lui.Que si nous endurons des choses sinistres, des afflictions à causede lui, (177) il est évident que nous devons aussi être heureuxavec lui ; voilà pourquoi Paul a ajouté " Mais nous sommessauvés avec lui par la vertu de Dieu. Examinez-vous vous-mêmes.pour voir si vous êtes dans la foi ; éprouvez-vous vous-mêmes.Ne reconnaissez-vous pas vous-mêmes que Jésus-Christ est envous, si ce n'est que vous soyez déchus? Mais j'espère quevous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus (5,6) ". En effet, après leur avoir dit que, s'il ne les traite passévèrement, ce n'est pas qu'il ne porte pas le Christ enlui, mais c'est qu'il veut imiter la longanimité du Christ crucifié,du Dieu qui ne se défend point; il s'y prend encore d'une autremanière pour arriver au même but; il trouve dans les disciplesune preuve encore plus forte à l'appui de son discours. Mais est-ilnécessaire de vous parler de moi, d'un maître chargé,dit-il, de tant de soins, à qui la terre entière a étéconfiée, et qui a donné tant de signes de sa mission? Vousn'avez, sous, simples disciples, qu'à vous examiner vous-mêmes,vous verrez que même en vous réside le Christ; s'il résideen vous, à bien plus forte raison réside-t-il dans le maître.Oui, si vous avez la foi, le Christ est aussi en vous. Car ceux qui avaientla foi faisaient des miracles alors. Voilà pourquoi Paul ajoute. " Examinez-vous vous-mêmes, éprouvez-vous vous-mêmes,pour voir si vous êtes dans la foi. Ne reconnaissez-vous pas vous-mêmesque Jésus-Christ est en vous, si ce n'est que vous soyez déchus?" Or, s'il est en vous, à bien plus forte raison est-il dans leMaître. Quant à moi, il me semble parler ici de la foi quifait des miracles. Car, dit-il, si vous avez cette foi , le Christ esten vous, " si ce n'est que vous soyez déchus ".
4. Voyez-vous comme il prend de nouveau un accent terrible, comme illeur montre victorieusement que le Christ est en lui ? L'apôtre mesemble ici faire allusion à leur conduite. En effet, la foi ne suffisantpas pour attirer la vertu active de l'Esprit, et lui leur disant, si vousêtes dans la foi, vous avez le Christ en vous, comme il arrivaitque plusieurs n'avaient pas cette vertu active, quoiqu'ils eussent la foi, il leur dit résolument : " Si ce n'est que vous soyez déchus",si ce n'est que vos moeurs soient corrompues. " Mais j'espère quevous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus ". Lasuite naturelle des (178) idées était, si vous êtesdéchus, nous ne le sommes pas, nous; ce n'est pas ainsi que Pauls'exprime ; il ne veut pas les frapper durement; il s'enveloppe d'obscurité;il ne veut- ni découvrir au grand jour sa pensée, en disant,vous êtes déchus; ni procéder par interrogation, endisant: seriez-vous déchus? il glisse tout en indiquant sa penséed'une manière obscure : " Mais j'espère que vous reconnaîtrezque nous, nous ne sommes pas déchus ". Il y a encore ici une menacesévère, un accent terrible. Puisque vous tenez maintenant,dit-il, à ce que le châtiment exercé contre vous, vousserve de preuve, nous ne serons pas embarrassés pour vous fairela démonstration. Mais l'apôtre s'exprime avec plus d'autoritéet d'une manière plus menaçante: " Mais j'espère quevous reconnaîtrez que nous, nous ne sommes pas déchus ". Vousne devriez pas, dit-il, avoir besoin de cette expérience pour savoirce que nous sommes, pour savoir que nous portons le Christ parlant et agissanten nous; mais puisque vous tenez à faire une expérience parlw réalité des faits, vous apprendrez que nous ne sommespas déchus. Ensuite, quand il a bien proféré la menace,montré que le châtiment est à leurs portes, quand illes a réduits à trembler, à attendre la punition,voyez-le, suivant un autre sentiment, adoucir son discours, tempérerla crainte; montrer combien il est éloigné d'ambition, pleinde sollicitude pour ses disciples, sage, élevé d'esprit etde coeur, étranger à la vaine gloire. Ce sont là toutesles qualités qu'il fait paraître , dans les paroles qu'ilajoute: " Je prie Dieu, que vous ne commettiez aucun mal, et non pas quenous soyons considéré ; que vous fassiez ce qui est de votredevoir, quand même nous devrions paraître déchu de ceque nous sommes. Car nous ne pouvons rien contre la vérité,mais seulement pour la vérité. Et nous nous réjouissons,lorsqu'il arrive que nous sommes faibles, et que vous êtes forts.Car nous prions afin que vous soyez parfaits (7, 8, 9) ".
Où trouver une âme qui égale cette âme? Onle méprisait, on l'abreuvait d'outrages, on lui prodiguait les moqueries,les railleries, on le traitait de personnage vil, misérable, defanfaron, d'homme superbe dans ses paroles, mais incapable de rien produire,dans la réalité, qui fût de nature à montrertant soit peu sa force à lui; eh bien, non-seulement il diffèrede punir, non-seulement il éprouve de la répugnance àfrapper, mais il prie pour n'être pas réduit à cettenécessité. " Je prie Dieu ", dit-il, " que vous ne commettiezaucun mal, et non pas que nous soyons considéré ; que vousfassiez votre devoir, quand même nous devrions paraître déchude ce que nous sommes ". Que veut-il dire? Je conjure Dieu, dit-il, jele supplie pour que je ne trouve personne d'incorrigible, personne quisoit incapable de repentir; ou plutôt, je ne lui demande pas celaseulement, mais qu'il n'y ait pas même en vous un commencement depéché : " Afin que vous ne commettiez ", dit-il, " aucunmal " ; afin que, si vous tombez dans le péché, vous vousbâtiez de vous repentir, de vous corriger, de désarmer lacolère. Et ce que je désire de toute mon âme, ce n'estpas que nous soyons considéré, c'est tout le contraire, c'estque notre gloire, à nous, ne se montre pas. Car si vous vous obstinez,si votre repentir ne suit pas vos péchés, nous sommes dansla nécessité de vous châtier, de vous punir, de frappervos corps : ce qui s'est fait pour Sapphira et pour le magicien, nous avonsprouvé alors notre force et notre puissance. Mais ce n'est pas làque vont nos prières, bien. au contraire, nous ne voulons pas quenotre gloire se montre; c'est-à-dire, nous ne voulons pas prouverla puissance qui est en nous, par votre châtiment, par la punitionde pécheurs atteints de maladie incurable, mais que voulons-nous?" Que vous fassiez ce qui est bien " ; voilà ce que demandent nosprières, que vous soyez toujours vertueux , toujours sans reproche,et que nous soyons comme sans gloire, n'ayant pas à montrer notrepuissance pour punir. Et il ne dit pas, sans gloire : car il ne devaitpas être sans gloire, en supposant même qu'il n'eût paschâtié; il était, par cela même, cou. vert degloire; s'il en est qui soupçonnent, dit-il, qu'en ne montrant pasnotre force nous nous rendons méprisables, abjects, peu nous importecette opinion. Mieux vaut pour nous de passer pour tels auprès deces personnes que d'être forcés, en frappant des coups sévères,en punissant des incorrigibles, de manifester la puissance que Dieu nousa donnée. " Car nous ne pouvons rien contre la vérité,mais seulement pour la vérité". Il prouve, par ces paroles,que ce n'est pas uniquement (179) pour leur être agréablequ'il tient ce discours (car sa pensée n'a rien qui respire la vainegloire), qu'il ne fait que ce qu'exigent les circonstances, voilàpourquoi il ajoute : " Car a nous ne pouvons rien contre la vérité".Si nous vous trouvons, dit-il, exhalant les parfums de la vertu, effaçantvos péchés par le repentir, fondés à vous adresserà Dieu avec une entière confiance, nous ne pourrons pas,quand même ce serait notre volonté, vous infliger de punition;si nous entreprenions de le faire, Dieu ne serait pas- avec nous. Car s'ilnous a donné sa puissance , c'est pour là vérité,c'est pour la justice,-ce n'est pas pour agir contre la vérité.Voyez-vous comme il a recours à tous les moyens pour adoucir sonlangage, pour corriger ce que ses menaces auraient de trop rude ? Toutefoisce désir de son coeur est aussi une raison pour lui de montrer qu'illeur- est, du fond de l'âme, étroitement uni : voilàpourquoi il ajoute : "Et nous nous réjouissons, lorsqu'il arriveque nous sommes faibles et que vous êtes forts. Car nous prions afinque vous soyez parfaits ". Voilà certes, dit-il, .où il estsurtout vrai de dire que nous ne pouvons rien contre la vérité,ce qui revient à ceci, que nous ne pouvons pas vous punir quandvous êtes agréables à Dieu ; car, outre que ce n'estpas en notre pouvoir, nous ne le voulons pas, précisémentparce que vous êtes agréables à Dieu; c'est tout lecontraire que nous désirons. En vérité, ce qui nousréjouit surtout, c'est de ne pas trouver en vous loccasion pournous, de vous montrer la puissance que nous avons pour le châtiment.Si notre sévérité nous permet de montrer notre gloire,de faire briller notre autorité, notre force , ce que nous voulons,c'est, au contraire, vous trouver dans votre devoir, vous, et irréprochables,sans rencontrer jamais, en ce qui nous concerne, l'occasion de nous glorifierpar votre faute. Voilà pourquoi il dit : " Nous nous réjouissonslorsque nous sommes faibles ". Qu'est-ce à dire, "lorsque nous sommesfaibles? " Lorsque nous paraissons faibles; non pas lorsque nous sommesréellement faibles, mais lorsqu'il arrive qu'on nous regarde commefaibles ; c'était l'effet produit par les apôtres sur leursennemis, quand ils n'avaient pas encore prouvé leur pouvoir de punir.Eh bien, peu importe, nous nous réjouissons lorsque vous vous conduisezde manière à ne pas nous donner la moindre prise pour vouspunir. Oui, c'est un plaisir pour nous d'être regardés commefaibles, uniquement afin que vous soyez irréprochables; c'est pourcela qu'il ajoute : " Et que vous êtes forts ", c'est-à-dire,en possession de la gloire que donne la vertu. Et ce n'est pas làseulement ce que nous voulons , mais nous prions pour obtenir ce bonheur,que vous soyez irréprochables, accomplis, exempts de tout péchéqui nous donne prise sur vous.
5. Voilà bien le caractère de l'affection paternelle,préférer à sa gloire personnelle le salut de ses disciples; voilà le propre d'une âme au-dessus de la vaine gloire;voilà ce qui rompt surtout les attaches du corps, et vous élèvede la terre au ciel, n'être pas souillé des atteintes de lavaine gloire ; tandis que, au contraire , cette vanité accumuleles péchés dans, l'âme. Il n'est pas possible àl'homme entaché de cette vanité superbe, d'avoir des penséesélevées, grandes et généreuses; il faut nécessairementqu'il se traîne contre la terre, qu'il répande la destructiontout autour de lui, asservi qu'il est à la passion impure dont latyrannie défie tout ce qu'il y a de plus barbare. Pouvez-vous concevoirune passion plus monstrueuse que celle qui s'exaspère en raisonmême du culte qu'on lui rend? Les bêtes féroces elles-mêmessont moins emportées par la rage, on les apprivoise à forcede soins. Pour la vaine gloire, c'est tout le contraire : méprisezcette passion, elle s'apaise; honorez-la; elle s'aigrit, elle s'arme contrecelui qui l'honore. C'est pour l'avoir honorée que les Juifs ontsubi de rigoureux châtiments; c'est pour l'avoir mépriséeque les disciples ont mérité leurs couronnes. Mais àquoi bon parler, de châtiments et de couronnes? Ce qui donne làgloire, c'est surtout le mépris qu'on fait d'un frivole éclat.Vous verrez que, même ici-bas, ceux qui honorent la vaine gloire,se perdent; que ceux qui la méprisent, s'élèvent.Ceux qui l'ont méprisée, les disciples, (rien n'empêchede reprendre cet exemple), ceux qui ont honoré Dieu avant tout,brillent d'un éclat plus resplendissant que le soleil, l'immortelsouvenir qu'ils ont attaché à leur nom les accompagne alorsmême qu'ils ont cessé de vivre; ceux qui, au contraire,. sesont inclinés devant cette vanité, les Juifs, privésde leurs cités, de leurs foyers , déshonorés, fugitifs,sont terrassés, abjects, méprisés.
180
Eh bien donc, vous aussi, si vous voulez conquérir la gloire,répudiez la gloire; si vous poursuivez la gloire, vous serez précipitésde la gloire. Tenez, si vous voulez bien, appliquons nos réflexionsaux choses du siècle. Quels hommes poursuivons-nous de nos parolesmalignes? Ne sont-ce pas ceux qui recherchent la gloire? Donc ce sont euxqui en sont les plus privés : ils ont des milliers de détracteurs,ils sont méprisés de tous. Quels hommes admirons-nous ? répondez-moi.Ne sont ce pas ceux qui la dédaignent? Donc c'est à eux quela gloire appartient. De même que le riche n'est pas celui qui abeaucoup de besoins, mais celui à qui rien ne manque; de même,l'homme couvert de gloire, ce n'est pas celui qui l'aime , mais celui quila méprise; car cette gloire n'est qu'une ombre de gloire. Jamaisun homme, devant une image qui représente un pain, quelle que soitla faim qui le tourmente, ne portera la main à cette figure d'unpain. N'allez donc pas, vous non plus, poursuivre des ombres ; ce n'estqu'une ombre de gloire que vous voyez là, ce n'est pas la gloire.Et pour vous convaincre qu'il en est ainsi, voyez l'unanimité desaccusations, des discours qui s'accordent à dire qu'il faut fuirce mal, que ceux qui la désirent doivent être les premiersà s'en écarter; voyez la confusion de l'homme convaincu des'y être laissé prendre, ou de la rechercher. D'oùvient donc, dira-t-on, ce désir funeste? comment existe-t-il ennous? C'est un effet de la faiblesse de l'âme, (car il ne suffitpas d'accuser les passions, il faut, de plus, les corriger), c'est un effetde l'imperfection de l'intelligence; c'est un effet de la puérilité.Cessons donc enfin d'être des enfants, soyons des hommes; ne recherchonsplus partout que la vérité, au lieu de poursuivre les ombres,les ombres de la richesse, les ombres du plaisir, les ombres du bonheurvraiment exquis, de la gloire, de la puissance ; et nous verrons cesser,en même temps que ce mat funeste, une foule d'autres maux. Poursuivredes ombres, c'est être possédé. De là ce quedisait Paul: " Tenez-vous dans la vigilance; de la justice, et ne péchezpas ". (I Cor. XV, 34.) Il y a, en effet, une espèce de possessionplus funeste que celle qu'opère le malin esprit, que le transportdémoniaque. Cette possession par le démon n'enlèvepas toute excuse, l'autre ne peut pas se justifier; c'est dans l'âmemême que réside la corruption ; l'âme a perdu la rectitudedu jugement; son sens est mort; l'organe de la possession démoniaque,c'est le corps; l'autre a pour siège et pour canne l'esprit. Etde même que les fièvres les plus pernicieuses, les fièvresincurables sont celles qui s'attaquent aux corps les plus robustes, quise retirent au plus profond des nerfs, qui se cachent dans les veines;de même cette démence, quand elle s'est retirée auplus profond de la pensée, la bouleverse et s'applique àla détruire. Eh ! n'est-ce pas, en fait de démence, ce qu'ily a de pies manifeste, de plus éclatant; D'est-ce pas le plus funestede tous les délires que, de mépriser ce qui subsiste d'uneéternelle durée, pour s'attacher à ce qui est méprisable,pour s'y consacrer avec tant d'amour? Répondez-moi : vous verriezun homme poursuivre, essayer de saisir le vent, ne diriez-vous pas quec'est un insensé? Vous verriez un homme s'attacher à desombres, négliger lit réalité, prendre en haine cellequi est réellement sa femme pour embrasser l'ombre de cette femme;vous verriez un homme repousser son fils pour faire des caresses àl'ombre de ce fils, iriez-vous chercher une autre preuve qui montrâtmieux ce que c'est que la démence? Tels sont les insensésdont je parle, ceux qui ne sont épris que des choses présentes.Toutes ces choses ne sont rien que des ombres, et la gloire, et la puissance,et l'estime des hommes, et la richesse, et les plaisirs les plus raffinés, et tout ce que vous pourrez m'énumérer des biens de cemonde. Voilà pourquoi le prophète disait : " Oui, l'hommepasse comme une image, et néanmoins il se trouble, quoique inutilement";et encore : " Nos jours ont décliné comme l'ombre ". Et ailleursil appelle fumée, fleurs des champs, les choses humaines. (Ps. XXXVIII,7 ; ibid. CI, 11 ; CII, 15.) Et ce ne sont pas nos joies seulement quine sont que des ombres; il en est de même et des afflictions, etde la mort, et de la pauvreté, et de la maladie, et de quoi quece soit. Quelles sont, au contraire, les choses qui durent, et les biens,et les douleurs? La royauté éternelle et la géhennesans fin. Car le ver ne finira pas, car le feu ne s'éteindra pas;les uns ressusciteront pour la vie éternelle, les autres pour lechâtiment éternel. Donc si nous voulons échapper auchâtiment, jouir de la vie, abandonnons ce qui n'est qu'une ombre,attachons-nous à la (181) vérité de tout notre coeur;c'est ainsi que nous obtiendrons la royauté des cieux; puissions-noustous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme auPère, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXX
JE VOUS ÉCRIS CECI, ÉTANT ABSENT,AFIN DE N'AVOIR PAS LIEU, LORSQUE JE SERAI PRÉSENT, D'USER AVECRIGUEUR DE LA PUISSANCE QUE LE SEIGNEUR M'A DONNÉE POUR ÉDIFIERET NON POUR DÉTRUIRE. (XIII, 10.)
1. Il s'est aperçu qu'il a parlé rudement, surtout àla fin dl sa lettre. En effet, il avait commencé par dire : " Moi,Paul, moi-même, je vous conjure par la douceur, et par la modestiede Jésus-Christ, moi qui étant présent parais basparmi vous, au lieu qu'étant absent, j'agis envers vous avec hardiesse.Je vous prie, afin que, lorsque je serai présent, je ne sois pointobligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribueenvers quelques-uns qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair.Ayant en notre main le pouvoir de punir toute désobéissancelorsque vous aurez satisfait à tout ce que l'obéissance demandede vous ". Et encore : " J'appréhende qu'en arrivant auprèsde vous, je ne vous trouve pas tels que je voudrais, et que vous ne metrouviez pas tel que vous voudriez" ; et encore : " Qu'ainsi Dieu ne m'humilielorsque je serai arrivé auprès de vous, et que je ne soisobligé d'en pleurer a plusieurs qui, ayant déjà péché,n'ont pas fait pénitence de leur fornication et de leur impureté". (II Cor. X, 1, 2, 6; XII, 20, 21.) Ensuite il avait ajouté :" Je vous ai prévenus et je vous préviens encore, au momentde vous aller voir, j'ai beau être loin de vous, je vous écrismaintenant que, si je .reviens, je ne pardonnerai pas. Est-ce que vousvoulez éprouver le Christ qui parle en moi ? " (II Cor. XIII, 2,3.) Après ces paroles et beaucoup d'autres, sévères,incisives, amères, où il les harcèle, il sent le besoinde justifier tout ce qu'il a dit : " Je vous écris ceci, étantabsent, afin de n'avoir pas lieu, lorsque je serai présent, d'useravec rigueur... " Je veux que ma rigueur soit tout entière dansmes lettres, je ne tiens pas à la mettre dans mes actions ; je veuxque mes épîtres soient violentes, afin que les menaces y restent,sans aboutir à l'effet. Toutefois il donne, en se justifiant, uneexplication faite pour inspirer la terreur ; il montre que ce n'est paslui qui doit punir, que c'est Dieu lui-même, car il ajoute : " Dela puissance que le Seigneur m'a donnée "; et maintenant il montreque son désir n'est (182) pas du tout de faire servir sa puissanceà leur châtiment, car il ajoute : "Pour édifier etnon a pour détruire". Cette pensée, il ne l'indique qu'àmots couverts, comme je l'ai remarqué; mais voici une autre pensée,qu'il a livrée à leurs réflexions: c'est que, s'ilsdemeurent incorrigibles, c'est faire une oeuvre d'édification quede châtier de pareilles dispositions. C'est la vérité,l'apôtre ne l'ignore pas, et il a donné des preuves réellesde cette vérité. " Enfin, mes frères, soyez dans lajoie, travaillez à être parfaits, consolez-vous, soyez unisd'esprit, vivez en paix ; et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous(44) ". Qu'est-ce à dire : " Enfin, mes frères, réjouissez-vous? " Vous nous avez affligés, remplis de craintes, d'angoisses, vousnous avez dit d'avoir peur, de trembler, comment pouvez-vous nous inviterà nous réjouir? C'est précisément pour cetteraison que je vous invite à vous réjouir. Si, en effet, votreconduite répond à mes avertissements, rien ne viendra troublerla joie. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi j'ai montréde la patience, j'ai attendu, je n'ai rien brusqué, j'ai exhorté,conseillé, inspiré la crainte, menacé, employétous les moyens pour vous porter à cueillir le fruit du repentir.Ce qu'il faut maintenant, c'est que vous fassiez ce qui dépend devous, et, de cette manière, votre joie ne se flétrira pas," Travaillez à être parfaits ". Qu'est-ce. que cela veut dire: " Travaillez à être parfaits? " Devenez des hommes complets,remplissez-vous de ce qui vous manque. Consolez-vous. Comme les épreuvesétaient grandes, comme les dangers étaient considérables," Consolez-vous ", leur dit-il, les uns les autres, et auprès denous, et en vous corrigeant, en vous améliorant. Si la joie vientde la conscience, si vous êtes parfaits, rien ne manque àvotre tranquillité, à votre consolation. Rien, en effet,ne console tant' qu'une conscience pure, quand les épreuves tomberaientsur nous par milliers. " Soyez unis d'esprit, vivez en paix " ; ce qu'ildemandait dans la première épître, dès les premiersmots. Il peut se faire qu'il y ait accord dans les esprits, et qu'on nevive pas en paix, comme dans le cas où l'on est d'accord sur l'enseignementde la foi, mais divisé par les affaires. Paul tient à l'uniondes esprits et à la paix tout ensemble. " Et le Dieu d'amour etde paix sera avec vous". L'apôtre ne se contente pas d'exhortations, d'avertissements, il y joint encore ses voeux. Ou il exprime les voeuxqu'il forme, ou il prédit ce qui arrivera ; croyons plutôtqu'il fait, à la fois, les deux choses. Si vous tenez cette conduite,dit-il, ce qui signifie, si vous êtes unis d'esprit, si vous vivezen paix, Dieu sera avec vous ; car c'est le Dieu d'amour et de paix, cesont là les biens qui le réjouissent et qui lui plaisent.Par là aussi vous aurez la- paix qui vient de son amour; par là,vous serez délivrés de tous les maux. C'est l'amour, de Dieuqui a sauvé la terre, quia terminé la guerre commencéedepuis si longtemps, qui a mêlé la terre et le ciel,. quia fait que les hommes sont devenus des anges. Donc aimons-le, cet amour,nous aussi; car d'innombrables biens sont les fruits de cet amour. C'estpar lui que nous avons été sauvés, c'est par lui quenous viennent tous les présents d'un ineffable prix. Ensuite , pourprovoquer cet amour au milieu des fidèles " Saluez-vous les unsles autres par un saint baiser (43) ". Qu'est-ce à dire " Saint?" Non pas un baiser trompeur, perfide, comme celui de Judas à Jésus-Christ.Si le baiser nous a été donné, c'est pour êtrele foyer où s'embrase l'amour, pour enflammer l'affection, pourque nous nous aimions les uns les autres, comme les frères aimentleurs frères; comme les enfants aiment leurs- pères; commeles pères aiment leurs enfants; ou plutôt d'un amour bienplus vif ; ces sentiments-là viennent de la nature; les autres dela grâce. Voilà comment les âmes se lient entre elles,et voilà pourquoi, au retour d'un voyage, nous nous donnons le baisermutuel, les âmes s'empressent de se réunir. La bouche estde tous nos organes, celui qui se plait le plus naturellement àdéclarer l'amour.
2. On peut encore , à propos de ce saint baiser, faire une autreréflexion. Quelle est-elle? Nous sommes le temple de Jésus-Christ,(II Cor. VI, 16); ce sont donc les vestibules, le portique du temple quenous baisons, quand nous nous donnons les uns aux autres le baiser mutuel.Ne voyez-vous pas combien de per. sonnes baisent les vestibules mêmesde cette église, les uns abaissant leur tête, les autres yappuyant leur main, et approchant leur main de leur bouche ? C'est parces issues, par ces portes qu'est entre le Christ, qu'il entre pour venirà nous dans la communion. Vous qui participez aux mystères,vous savez ce que (183) je dis. Ce n'est pas un honneur vulgaire qui estfait à notre bouche, lorsqu'elle reçoit le corps du souverainMaître. Voilà surtout pourquoi nous donnons le baiser. Ecouteznos paroles, vous qui faites entendre des choses honteuses, vous qui proférezdes outrages, et frémissez d'horreur en pensant quelle est cettebouche que vous déshonorez; écoutez vous qui donnez de honteuxbaisers; écoutez les oracles que Dieu a prononcés par unebouche comme la vôtre, et sachez donc conserver votre bouche purede toute souillure. Il a parlé de la vie à venir, de la résurrection,de l'immortalité, de la mort qui n'est pas une mort, de mille autresvérités ineffables. C'est comme un sanctuaire d'oùpartent des oracles, que la bouche du prêtre, pour celui qui doitêtre initié.
Ecoutons tout ce qui est rempli de redoutables mystères. Cethomme, depuis les temps de ses premiers parents, a perdu ce qui fait lavie, il s'approche pour redemander sa vie, il interroge pour savoir quelssont les moyens de la retrouver, de la reconquérir. Alors Dieu luifait entendre, par ses oracles, comment on trouve la vie, et la bouchedu prêtre est plus saintement redoutable que le propitiatoire même.Car ce propitiatoire antique ne faisait jamais entendre une voix pareille;il ne s'agissait pour lui que d'intérêts bien moindres, desguerres et de la paix d'ici-bas; mais chez nous, on ne parle que du ciel,et de la vie future, et de choses nouvelles, et qui dépassent lesesprits. Après avoir dit : " Saluez-vous les uns les autres, parun saint baiser ", l'apôtre ajoute : " Tous les saints vous saluent", voulant encore, par ces paroles, leur donner de bonnes espérances.C'est pour leur tenir lieu du saint baiser; il se sert de la formule dela salutation, pour les réunir tous ensemble; c'est la mêmebouche qui donne le baiser et qui fait entendre ces paroles. Voyez-vouscomment l'apôtre les réunit tous, aussi bien ceux que séparentde longues distances, que ceux qui vivent les uns auprès des autres,et cela, soit par le baiser, soit par ses lettres? " Que la grâcede Notre-Seigneur Jésus-Christ, et l'amour de Dieu le Père,et la communication du Saint-Esprit soit avec vous tous. Amen (13) ". Aprèsles salutations, les baisers, dont le but est d'opérer l'union desfidèles , vient , pour terminer, une prière pour cimenterl'union des fidèles avec Dieu.
Où sont maintenant ceux qui disent que le Saint-Esprit n'ayantpas été nommé au commencement des épîtresn'est pas de la même substance? Le voilà nommé maintenantavec le Père et le Fils. Indépendamment de cette réflexion,on peut en faire une autre, c'est que l'apôtre dit, dans son épîtreaux Colossiens : " Que la grâce et la paix vous soient donnéespar Dieu notre Père " (Coloss. I, 3) ; et il passe le Fils soussilence, et il n'ajoute pas, comme dans toutes les épîtres,et par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sera-ce donc une raison pourque le Fils ne soit pas non plus de la même substance ? Mais c'estle comble de la démence. Car ce qui prouve le plus que le Fils estde la même substance, c'est la diversité même des phrasesde Paul. Nous n'exprimons pas ici une simple conjecture; voyez dans quellescirconstances il nomme le Fils et l'Esprit, en passant le Père soussilence. Il écrit aux Corinthiens et leur dit : " Mais vous avezété lavés, mais vous avez été sanctifiés,mais vous avez été justifiés au nom de Notre-SeigneurJésus-Christ, et dans l'Esprit de notre Dieu ". (I Cor. VI, 11.)Eh quoi donc, répondez-moi, n'avaient. ils pas étébaptisés au nom du Père? Donc ils n'avaient éténi lavés ni sanctifiés. Mais ils avaient étébaptisés, baptisés, par conséquent, comme le sontceux qu'on baptise. Comment donc se fait-il que l'apôtre n'ait pasajouté : vous avez été lavés au nom du Père? C'est qu'il lui est indifférent de mentionner tantôt tellepersonne, tantôt telle autre, et vous trouverez la preuve du peud'importance que l'apôtre y attache dans un grand nombre de passagesdes épîtres. En effet, il écrit aux Romains : " Jevous conjure donc, par la miséricorde de Dieu " (Rom. XII, 1); assurémentla miséricorde appartient également au Fils; et : " Je vousconjure; par la charité du Saint-Esprit " (Rom. XV, 30); assurémentla charité appartient également au Père. Pourquoidonc ne parle-t-il pas de la miséricorde du Fils, ni de la charitédu Père? Parce que ce sont des vérités évidentes,reconnues de tous. De là son silence. On trouvera aussi, àpropos des dons divins, la même indifférence dans les paroles.Car en disant: "Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ,et l'amour de Dieu le Père, et la communication du Saint-Esprit" , il n'en dit pas moins ailleurs la communication du Fils et l'amourde l'Esprit. Car "Je vous conjure ", dit-il, par (184) l'amour de l'Esprit.Et dans l'épître aux Corinthiens : " Il est fidèle,ce Dieu par qui vous avez été appelés à lacommunication de son Fils ". ( I Cor. I, 9.) Ainsi, la Trinité estindivisible, et où se trouve la communication de l'Esprit, se trouveaussi celle du Fils; et où se trouve la grâce du Fils, setrouve aussi celle du Père et du Saint-Esprit : " Car la grâce", dit-il, " vous vient de Dieu le Père ". Et, dans un autre passage,après avoir énuméré les nombreuses espècesde grâces, il ajoute: " Or, ce qui opère toutes ces choses,c'est un seul et même Esprit, distribuant ces dons en particulierà chacun, selon qu'il lui plaît ". (I Cor. XII, 11.) Ce queje dis, ce n'est pas pour confondre les personnes, loin de moi cette erreur,mais pour reconnaître, tout à la fois, la propriétéqui les distingue, et l'unité de leur essence.
3. Demeurons donc attachés à ces dogmes, maintenons-enla pureté, et emparons-nous de l'amour de Dieu. D'abord, nous n'avionspour lui que de la haine, et il a commencé par nous aimer; nousétions ses ennemis, et il nous a communiqué ses faveurs;maintenant nous l'aimons et il veut nous aimer. Demeurons donc attachésà son amour, de manière à être aimésde lui. Si, quand nous sommes aimés des hommes puissants, nous devenonsredoutables pour tous, à plus forte raison, quand c'est Dieu quinous aime. Nos biens, nos corps, notre vie même, quoi qu'il failledonner; livrons tout pour son amour, ne ménageons rien. Il ne suffitpas des paroles qui disent que nous ressentons cet amour, il faut des actionsqui le prouvent; ce n'est pas seulement par des paroles, c'est aussi pardes actions qu'il a prouvé son amour pour nous. Montrez donc, vousaussi, montrez, par vos actions, que vous laimez, que vous cherchez sonplaisir; car vous profiterez ainsi doublement. Il n'a aucun besoin de nous;et que c'est bien là la plus belle preuve de la pureté deson amour, que de n'avoir aucun besoin, et de ne pas cesser de tout fairepour être aimé de nous ! Aussi Moïse disait-il : " Quedemande de vous le Seigneur votre Dieu, sinon que vous l'aimiez, que voussoyez prêts à marcher dans ses voies?" (Deut. X, 12.) De sorteque c'est surtout en vous invitant à l'aimer, qu'il montre son amourpour vous. Rien n'assure aussi solidement notre salut que de l'aimer. Voyezdonc comme tous ses commandements tendent à notre repos, ànotre salut et à notre gloire. Quand il dit : " Bienheureux lesmiséricordieux; bienheureux ceux qui ont le coeur pur; bienheureuxceux qui sont doux; bienheureux les pauvres d'esprit; bienheureux les pacifiques" (Matth. V, 7, 8, 4, 3, 9), lui-même n'en retire aucun fruit, c'estpour nous embellir de la sagesse des vertus qu'il nous donne ces commandements;quand il dit : " J'ai eu faim ", ce n'est pas qu'il ait besoin de nous,c'est pour répandre sur vous l'onction de la bonté. Car ilpouvait, même en se passant de vous, nourrir le pauvre, mais il avoulu réserver en votre faveur le plus précieux de tous lestrésors; de là ces commandements. Si le soleil, qui n'estqu'une créature, n'a ancien besoin de nos yeux, (car il subsiste,gardant l'éclat qui lui est propre, alors même que nul nele contemple), si c'est nous qui recevons de lui des bienfaits, en jouissantde ses rayons, à combien plus forte raison faut-il appliquer detelles paroles à Dieu. Mais encore une autre preuve, écoutez: Quelle idée vous faites-vous de la distance entre Dieu et nous?est-ce comme entre les moucherons et nous? faut-il concevoir un intervallebeaucoup plus grand encore? Evidemment, la distance est bien plus considérable,distance infinie. Si donc nous, gale la vaine gloire gonfle, nous n'avonsbesoin ni du secours des moucherons, ni de la gloire qu'ils donnent, àbien plus forte raison faut-il appliquer cette réflexion àDieu, si fort au-dessus de toutes les passions de l'homme et de tous lesbesoins. Il ne jouit de nous qu'en raison des bienfaits que nous recevonsdé lui, du plaisir qu'il prend à notre salut. Voilàpourquoi, si souvent, il s'oublie pour vous. " Si un fidèle ", ditl'apôtre, a une femme infidèle, " et si elle consent àdemeurer avec lui, qu'il ne la renvoie pas. Celui qui renvoie sa femme,si ce n'est en cas d'adultère, la rend adultère ". ( I Cor.VII, 12; Matth. V, 32.) Comprenez-vous l'ineffable bonté ? Si lafemme est adultère, dit-il, je ne vous force pas à la cohabitation;et si elle est infidèle, je ne linterdis pas. Voyez encore; dansle cas d'une offense, voici ce que j'ordonne: C'est qu'avant de m'apporterson offrande, celui qui a quelque chose. contre quelqu'un, coure àqui l'a offensé : " Si, lorsque, vous présenterez votre offrande,vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous,laissez là votre don; au pied de l'autel, et allez vous (185) réconcilierauparavant avec votre frère, et puis vous reviendrez offrir votredon". (Ibid. V, 23,24.) Et la parabole de l'enfant prodigue? n'est-ce pasencore la preuve de la même bonté? Quand il eut mangétant d'argent, son père eut pitié de lui, et lui pardonna;quand l'homme sans entrailles réclame cent deniers à soncompagnon d'esclavage, le maître appelle le méchant et lelivre au châtiment; c'est ainsi que les preuves abondent de cettebonté qui veut votre soulagement et votre repos. Le roi barbareallait pécher contre là femme de l'homme juste, et Dieu luidit: "Je vous ai préservé d'un péché contremoi ". (Gen. XX, 6.) Paul persécutait les apôtres, et Dieului dit: " Pourquoi me persécutez-vous? " (Act. IX, 4.) D'autresont faim, et il dit lui-même qu'il a faim, qu'il est nu, errant,étranger, voulant par là fléchir votre coeur et vousporter à la miséricorde. Donc, considérant l'étenduede l'amour qu'il a toujours montré et qu'il continue de montrer,lui qui veut bien se faire connaître à nous, ce qui est lasource la plus abondante de tous les biens, la lumière de l'intelligence,l'enseignement de la vertu; lui, qui nous fait une loi de la vie la plusaimable, qui a tout fait à cause de nous, qui nous a donnéson Fils, qui nous a promis sa royauté, qui nous a préparéles biens inénarrables et la vie la plus heureuse, faisons de notrecôté, par nos actions,,par nos discours, faisons tout pournous rendre dignes de son amour et pour mériter les biens àvenir; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce etpar la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiappartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit pur M. C. PORTELETTE.
FIN DES HOMÉLIES SUR LA SECONDE ÉPÎTRE AUX CORINTHIENS.