Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu #4

Commentary on the Gospel of Saint Matthew (Part 4) / Толкование на Евангелие от Матфея (часть 4)
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HOMÉLIE LVII

" ET SES DISCIPLES L’INTERROGÈRENT EN LUI DISANT : POURQUOIDONC LES DOCTEURS DE LA LOI DISENT-ILS QU’IL FAUT QU’ÉLIE VIENNEAUPARAVANT" (CHAP. XVII, 10, JUSQU’AU VERSET 22.)

1. Il est visible, mes frères, que les apôtres n’avaientpoint appris de l’Ecriture ce qu’ils disent ici d’Elie; mais seulementdes docteurs de la loi, et que c’était un bruit commun parmi lepeuple. C’est ainsi qu’il s’était répandu des traditionstouchant Jésus-Christ. Ce qui fit dire à la Samaritaine:" Le Messie viendra, et lorsqu’il sera venu, il nous annoncera toutes ceschoses ". (Jean, IV, 25.) C’est pourquoi les Juifs firent cette demandeà saint Jean: " Etes-vous Elie ou le Prophète"? (Jean, I,21.) Car, comme je viens de le dire, ce bruit s’était fort répanduparmi les Juifs touchant Jésus-Christ et touchant Elie, mais ilsne lui donnaient pas un bon sens.

L’Ecriture nous marque deux avènements de Jésus-Christ.L’un est déjà passé, et l’autre est encore àvenir. Saint Paul nous en parle, lorsqu’il dit: " La grâce salutairede Dieu s’est manifestée à tous les hommes pour nous apprendreà renoncer à l’impiété et aux désirsdu siècle, afin de vivre avec modestie, avec piétéet avec justice. " (Tit. II, 11.) Cet apôtre décrit ainsile premier de ces deux avènements, puis il passe ensuite au second,lorsqu’il ajoute: " Dans l’attente d’une bienheureuse espérance,et de l’avènement du grand Dieu Notre-Sauveur Jésus-Christ." (Tit. II.) Les prophètes même ont parlé de l’un etde l’autre de ces deux avènements, et ils ont dit qu’Elie seraitle précurseur du second, comme saint Jean l’était du premier.C’est ce qui fait que Jésus-Christ lui donne le nom d’Elie; nonparce qu’il était en effet Elie, mais parce qu’il en accomplissaitle ministère, puisque saint Jean a été le précurseurdu premier avènement comme Elie le doit être du second. Maisles scribes confondaient ces deux choses, et pour mieux corrompre le peuple,ils ne lui parlaient que du second avènement. Si ce Jésus,disaient-ils, était le véritable Christ, Elie serait déjàvenu. Et c’est dans cette pensée que les apôtres disent iciau Fils de Dieu, " qu’il fallait qu’Elie vînt auparavant"; c’étaitaussi la pensée des pharisiens, lorsqu’ils envoyèrent demanderà Jean s’il était Elie. Mais voyons ce que Jésus-Christrépond à cette difficulté.

" Jésus leur répondit: Il est vrai qu’Elie doit venirauparavant, et qu’il rétablira toutes choses. " (Matth. XVII, 11)Il dit qu’Elie viendrait en effet avant son second avènement; maisil ajoute qu’il était déjà venu, désignantpar là son précurseur Jean-Baptiste. C’est là cetElie qui est déjà venu; car pour le prophète Elie:" Il viendra et rétablira toutes choses " , c’est-à-diretoutes les choses que le prophète Malachie a marquées. "LeSeigneur dit: je vous enverrai Elie le Thesbite, qui réunira lescoeurs des pères avec leurs enfants, afin que lorsque je viendraije ne frappe point la terre d’une plaie (447) " qui soit incurable". (Mal.IV ,5.) Remarquez, mes frères, l’exactitude des paroles de ce prophète.Comme la ressemblance du même ministère pouvait faire donnerà saint Jean le nom d’Elie, il a soin, pour éviter cetteconfusion, de marquer le pays de l’un, et il l’appelle " Thesbite ", pourle distinguer de saint Jean qui n’était pas de cette ville. Il lesdistingue encore l’un de l’autre par cette seconde marque, "afin", dit-il," que lorsque je viendrai, " je ne frappe point la terre d’une plaie quisoit " incurable " : paroles qui nous font voir quelle sera la terreurdu second avènement. Car il n’est pas venu la première fois.Pour " frapper la terre ". Il dit lui-même: " Je ne suis pas venupour juger le monde, mais pour le sauver ". (Jean, III, 16.) Le prophèteMalachie marque donc cette circonstance, pour faire voir qu’Elie ne précéderaitque le dernier avènement de Jésus-Christ, lorsqu’il viendraitjuger le monde.

Il exprime en même temps le sujet pour lequel Elie lui serviraitde précurseur. Il dit que ce serait pour persuader aux Juifs decroire en Jésus-Christ, et de ne s’exposer pas au danger de périrtous lorsqu’il viendrait. C’est ce que Jésus:Christ leur rappellelorsqu’il dit : "Quand Elie viendra, il rétablira toutes choses", c’est-à-dire qu’il rétablira la foi des Juifs qui serontalors, et qu’il les amènera de leur incrédulité passéeà une foi humble et fervente. Et il faut encore remarquer l’exactitudede ce prophète. Il ne dit pas: " Il réunira les coeurs desenfants avec leurs pères ", mais "le coeur des pères avecleurs enfants ". Comme les Juifs étaient les pères des apôtres,l’Ecriture marque qu’Elie réunirait les coeurs des pères,c’est-à-dire les sentiments des Juifs avec leurs enfants, c’est-à-direavec les apôtres, et qu’il leur ferait embrasser leur doctrine sainte.

" Mais je vous déclare qu’Elie est déjà venu, "et ils ne l’ont point connu, mais ils l’ont traité comme il leura plu; ils feront souffrir de même le Fils de l’homme (12). Alorsses disciples, reconnurent que c’était de Jean-Baptiste qu’il leuravait parlé (13) ". Les apôtres comprennent cela d’eux-mêmes.Les docteurs de la loi, ni l’Ecriture rie leur en disaient rien. Mais commeils devenaient plus éclairés, et plus attentifs àce que Jésus-Christ leur disait, ils le comprennent sans difficulté,surtout après ce que Jésus-Christ leur avait déjàdit dans une autre rencontre:, " Que Jean était Elie qui doit venir". (Matth. XI, 27.) Et il ne faut pas s’étonner si, aprèsavoir dit " qu’Elie est déjà venu ", il dit néanmoinsqu’il doit venir encore pour rétablir toutes choses. L’un et l’autreétait véritable. Quand il dit " qu’Elie viendrait pour rétablirtout ", il marque, comme j’ai dit, le véritable Elie et la conversiondes Juifs; et lorsqu’il dit " qu’il est déjà venu", il marquesaint Jean qu’il appelle Elie, parce qu’il remplissait la mission que remplissaitElie. Les prophètes usent de cette manière de parler, lorsqu’ilsdonnent en beaucoup d’endroits le nom de "David " aux rois qui ont imitéla piété et le zèle du véritable David; etlorsqu’ils appellent les, Juifs " princes de Sodome et enfants d’Ethiopie(Isaïe 1, 13)", à cause de la corruption et du dérèglementde leurs moeurs. Ainsi, parce que saint Jean avait été leprécurseur du premier avènement comme Elie le devait êtredu second, Jésus-Christ lui donne le nom d’Elie.

2. Il le fait encore pour montrer qu’il ne combattait point les Ecritures,et qu’il s’accordait parfaitement avec les prophètes. C’est pourquoiil ajoute " Je vous déclare qu’Elie est déjà venu,et ils ne l’ont point connu, mais ils l’ont traité comme il leura plu ". C’est-à-dire, qu’ils l’ont mis en prison, Qu’ils l’ontoutragé; qu’ils l’ont fait mourir, et qu’ils ont mis sa têtedans un bassin pour être le prix de la danse d’une fille. C’est ainsique le Fils de l’homme sera traité par eux. Vous voyez, mes frères,que Jésus-Christ fait naître l’occasion de parler encore icide sa mort et de ses souffrances, et qu’il console la douleur que ses disciplesen ressentaient, par le souvenir de ce qu’avait souffert saint Jean, etpar les miracles qu’il fit aussitôt qu’il leur en eut parlé.

Car presque toutes les fois qu’il entretient ses apôtres de cesujet, il fait quelque miracle en leur présence pour les rassurer.Lorsque l’Evangile dit : " Alors il commença à leur déclarerqu’il fallait qu’il allât à Jérusalem, et qu’il y souffritbeaucoup de choses"; il marquait par ce terme "alors ", le moment que lesapôtres venaient de connaître et de confesser, publiquementque Jésus-Christ était le " Fils de Dieu " : de même,lorsqu’il leur a fait voir cette vision admirable sur la montagne, et queles prophètes ont dit beaucoup de choses touchant sa gloire, illeur parle aussitôt de sa passion, et après avoir rapporté(448) la mort funeste de saint Jean il conclut: "C’est ainsi que le Filsde l’homme doit bientôt être traité par eux " . Ainsi,lorsqu’il eut chassé un démon que ses disciples n’avaientpu chasser, l’Evangile dit : " Jésus-Christ étant en Galiléedit à ses apôtres: Le Fils de l’homme doit être livréentre les mains des pécheurs qui le feront mourir, et il ressusciterale troisième jour ". Il usait de cette conduite pour diminuer, parl’éclat de ses miracles, l’excès de la douleur que cetteprédiction causait à ses disciples. C’est ce qu’il tâchede faire en cet endroit de notre Evangile, lorsqu’il rappelle en leur mémoirele traitement qu’on avait fait souffrir à saint Jean.

Que si quelqu’un me demande ici pourquoi, puisqu’Elie doit faire tantde biens lorsqu’il viendra, Dieu différait tant de l’envoyer? Jeréponds que les Juifs étaient si inconvertibles alors, queprenant Jésus-Christ pour Elie, ils n’en étaient pas plusportés à croire en lui. Car nous voyons que les Juifs croyaientque Jésus-Christ était ce prophète : " Quelques-uns", disaient les apôtres, " croient que vous êtes Elie, et d’autresque vous êtes Jérémie ". D’ailleurs il n’y avait pointd’autre différence entre saint Jean et Elie que celle du temps.Si cela est, me direz-vous, comment croiront-ils alors? Car l’Evangiledit formellement " qu’il rétablira toutes choses ". Je répondspremièrement qu’ils croiront alors ce prophète, parce qu’ilsle connaîtront mieux; mais principalement, parce que la gloire deJésus-Christ sera répandue alors dans toute la terre et qu’ellesera plus brillante que le soleil. Mais lorsqu’à ces raisons Dieuajoutera encore la prédication de ce grand prophète qui publierahardiment que Jésus est le Fils de Dieu, il ne faut point douterque les Juifs ne le reçoivent et qu’ils ne l’écoutent avecbeaucoup de docilité.

Quand Jésus-Christ dit ici: " Et ils ne l’ont point connu ",il fait comme leur apologie, et il excuse en quelque sorte la grandeurde leur crime. Jésus-Christ donc, mes frères, console sesapôtres dans la douleur qu’ils ressentaient de sa passion future, en leur témoignant que tous les cruels traitements qu’il souffrirades Juifs seront injustes, et en enfermant ce souvenir si triste entredeux miracles : l’un qui s’est déjà fait sur le haut du Thabor,et l’autre qu’il va faire au pied de cette montagne.

Après que Jésus-Christ eut parlé de la sorte àses apôtres, ils ne lui demandent point quand Elie viendrait. Ilsétaient trop abattus par le souvenir de la passion, et ils étaienten même temps saisis d’un trop profond respect et d’une frayeur tropsainte à cause de cette gloire qu’ils venaient de voir. On peutremarquer assez souvent dans l’Evangile que, lorsqu’ils s’apercevaientque Jésus-Christ ne voulait pas s’expliquer clairement, ils ne lepressaient pas et demeuraient dans le silence. Lors donc qu’étantdans la Galilée il leur dit: " Le Fils de l’homme doit êtrelivré entre les mains des pécheurs qui le tueront " , l’évangélisteajoute : " Cette parole les affligea extrêmement ", et saint Marcdit: " Qu’ils ne savaient ce que voulait dire cette parole, et qu’ils n’osaientlui en demander l’éclaircissement".

(Marc, IX, 31) Saint Luc dit de même: " Que cette parole leurétait cachée, afin qu’ils n’en eussent aucune connaissance,et qu’ils appréhendaient de l’interroger. " (Luc, IX, 22.) "Aprèsqu’il fut venu vers le peuple, un homme s’approcha de lui, et s’étantjeté à genoux à ses pieds, lui dit : Seigneur, ayezpitié de mon fils qui est lunatique, et est tourmenté misérablement.Car il tombe souvent dans le feu et souvent dans l’eau (14). Je l’ai présentéà vos disciples et ils ne l’ont pu guérir (15) ". L’Evangilemarque ici beaucoup de circonstances qui nous font voir que la foi de cethomme était très-faible. Premièrement, Jésus-Christlui dit lui-même, " que tout est possible à celui qui croit", comme pour lui dire que jusque là il n’avait pas cru. Cet hommelui dit ensuite: " Seigneur, aidez mon peu de foi. " Il lui dit encore:" Si vous pouvez " (Marc, IX, 22, 23), comme doutant qu’il le pût.Si c’était donc l’incrédulité de cet homme qui empêchaitla guérison de son fils, pourquoi Jésus-Christ en rejette-t-illa cause sur ses disciples, sinon pour montrer qu’ils pouvaient faire cessortes de miracles sans y être aidés par la foi de ceux quiimploraient leur assistance? Car si souvent la foi de ceux qui demandentces grâces, est assez grande pour les mériter de Dieu sansla foi de ceux mêmes qui les font; quelquefois aussi la grande foide ceux à qui l’on s’adresse suffit seule pour les faire. On envoit des exemples dans l’Ecriture. (Act. 10.) Corneille, par la seule forcede sa foi, attira sur lui la grâce du Saint-Esprit; et Eliséeressuscita un mort, sans que personne (449) y contribuât, puisqueceux qui le jetèrent devant lui, ne le firent que par un transportde crainte, et non par le mouvement de leur foi. (IV Rois, 43.) L’appréhensionqu’eurent les voleurs leur fit seule jeter ce corps mort auprèsdu sépulcre du prophète qui lui rendit aussitôt lavie par le seul attouchement de ses os. Nous devons donc conclure que lesapôtres ne purent guérir ce possédé, parce qu’ilshésitèrent dans la foi, non pas tous, puisque les plus fermescolonnes n’étaient pas là.

3. Mais je vous prie, mes frères, de considérer quelleest la malignité de cet homme, qui vient devant tout un peuple accuserles apôtres de faiblesse et d’impuissance : " Je l’ai présenté", dit-il, " à vos disciples, et ils ne l’ont pu guérir "Mais Jésus-Christ, pour excuser ses apôtres, attribue àcet homme la plus grande part de la faute et dit : " O race incréduleet dépravée, jusques à quand serai-je avec-vous? jusquesà quand vous souffrirai-je "(16)"? Il n’adresse pas seulement cesparoles à cet homme qui le priait, mais généralementà tous les Juifs. Car il est vraisemblable que plusieurs d’entreeux furent scandalisés de l’impuissance des apôtres, et qu’ilsles méprisèrent en eux-mêmes. Lorsqu’il dit,: " Jusqu’àquand serai-je avec vous "? il fait voir le grand désir qu’il avaitde mourir, et avec quelle ardeur il souhaitait de retourner à sonPère. Il montre assez que ce qui lui était pénibleen ce monde, c’était, non de souffrir la croix, mais de demeureravec ces Juifs incrédules.

Il ne termine pas là son discours, il ajoute encore: " Amenez-le-moiici ". Il lui demande combien il y avait de temps que ce possédésouffrait de ce mal; afin d’excuser en quelque sorte ses disciples, etde faire aussi concevoir à ce père quelque espérancede la guérison de son fils, en lui persuadant qu’il lui étaitfacile de le délivrer de cet état. Il souffre néanmoinssur l’heure que le démon le tourmente et qu’il le déchire.Ce qu’il permit, non par un vain désir de gloire, en faisant voirson autorité par le reproche qu’il fit au démon devant toutle peuple; mais pour consoler le père, afin, qu’en voyant le démontrembler .à sa seule parole, il fût plus disposé àcroire le miracle qu’il allait voir.

Cet homme, ayant donc répondu que son fils souffrait ce tourmentdepuis son enfance, et ayant ajouté aussitôt: " Mais si vouspouvez " quelque chose, aidez-nous et ayez pitié de " notre état" , Jésus-Christ lui répond sur l’heure : " tout est possibleà ceux qui " croient ", faisant encore retomber sur son peu de foile délai de la guérison de son fils. Quand le lépreuxdit à Jésus-Christ : " Seigneur, si vous voulez, vous pouvezme guérir " (Matth. VIII, 3); et qu’il rendait par ces paroles témoignageà sa souveraine puissance, Jésus-Christ loua ce qu’il avaitdit, et le confirma même en disant : " Je le veux, soyez guéri". Mais parce que cet homme, en disant,: " Si vous pouvez, aidez-nous ",parlait d’une manière indigne de la toute-puissance du Sauveur,il lui en fait un reproche: " Tout est possible ", dit-il, " à celuiqui croit", comme s’il lui disait : Ma force est si infinie, qu’elle peutmême communiquer aux autres la puissance de faire des miracles. Sivous croyez donc comme il faut, vous pourrez guérir sans peine,non-seulement votre fils, mais même les autres; et aussitôtaprès cette parole, il chasse, le démon.

Mais il faut admirer la providence et la bonté de Dieu sur cepossédé, non-seulement en ce qu’il le délivra enfindu démon; mais encore plus, en ce qu’il le conserva durant une silongue possession. Car, sans une protection toute particulière,.il n’est pas douteux qu’il serait mort longtemps auparavant. Le démon,qui le jetait tantôt dans le feu et tantôt dans l’eau, l’eûttué sans doute, si Dieu n’eût donné un frein àsa fureur, et s’il n’eût mis des bornes â la violence de sarage. C’est ce qui fût aussi arrivé à ces démoniaques,qui couraient nus dans les, déserts, qui se frappaient eux-mêmes,et qui se déchiraient avec des pierres.

Que si l’Evangile appelle ce possédé " lunatique ", ilne s’en faut pas étonner, puisque c’est le nom que son propre pèrelui donnait. Vous direz peut-être que 1’Evangile use encore aussitôtde ce terme, puisqu’il est dit ensuite que Jésus-Christ guérit" plusieurs lunatiques "? Il ne parle en cela que selon l’usage commun.Car le démon, par sa malice, voulant décrier cet astre, tourmentaitplus ou moins les possédés, selon le cours et le décoursde la lune; non pas, certes, que la lune exerçât aucune actionsur eux; mais, encore une fois, c’était un effet de la malice dudémon, qui voulait faire attribuer à la lune ce qu’il faisaitlui-même. Il a réussi à faire admettre cette opinionfausse par beaucoup d’esprits, et, de (450) là, est venu le motde " lunatique ", appliqué à certains démoniaques.

" Les disciples vinrent après trouver Jésus en particulier,et lui dirent: Pourquoi nous autres ne l’avons-nous pu chasser (19) " ?Il me semble qu’ils craignaient d’avoir déjà perdu la grâcedes miracles que Jésus-Christ leur avait donnée, et la puissancequ’ils avaient reçue sur les esprits impurs. C’est pour cela qu’ilsviennent interroger Jésus-Christ " en particulier ". Ce n’étaitpoint par un mouvement de honte qu’ils affectaient ce " secret". S’ilseussent cru n’avoir plus cette puissance, il leur eût étéinutile de craindre que le peuple le sût de la bouche du Sauveur,lorsque les faits l’eussent dit assez d’eux-mêmes, mais ils interrogentJésus-Christ " en particulier ", parce qu’ils avaient à luiparler d’une chose grande et secrète. Que leur répond doncle Fils de Dieu?

" Jésus leur répondit: C’est à cause de votre incrédulité.Car je vous dis en vérité : Si vous aviez de la foi commeun grain de sénevé, vous diriez à cette montagne:Transportez-vous d’ici là, et elle s’y transporterait, et rien nevous-serait impossible (20) ". Si vous demandez ici quand on a vu les apôtresfaire ce que dit ici Jésus-Christ, et transporter les montagnesd’un lieu en un autre, je vous répondrai qu’ils ont fait bien davantageen ressuscitant une infinité de morts. Car c’est l’effet d’une bienplus grande puissance de rappeler une âme dans un corps mort, quede transporter une montagne. On dit qu’on a vu dans la suite quelques saintsbien moins considérables que les apôtres faire ces sortesde miracles, et transporter les montagnes selon les besoins. Que s’il nes’est point trouvé d’occasion semblable du temps des apôtres,il serait injuste de les en blâmer. Et il faut remarquer que Jésus-Christne leur dit pas en général : vous transporterez les montagnes,mais vous pourriez les transporter. S’ils ne l’ont pas tait, ce n’est pointpar impuissance et par faiblesse, puisqu’ils ont fait d’autres choses incomparablementplus grandes; c’est seulement parce que l’occasion ne s’en est pas présentée,et qu’ils n’ont pas jugé cela nécessaire. Peut-êtremême qu’ils ont fait cette sorte de miracle, et que l’on n’en a rienmarqué. Car on n’a pas écrit toutes les merveilles que lesapôtres ont faites.

Mais nous pouvons dire encore qu’une des raisons pour lesquelles lesdisciples ne purent guérir ce possédé, c’est qu’en-cemoment ils étaient dans un état d’imperfection et de faiblesse.Car ils n’avaient pas toujours une foi égale et ils n’étaientpas toujours dans la même disposition. Nous avons vu que saint Pierreest appelé par Jésus-Christ même, tantôt " heureux" et tantôt " satan ", et que le Sauveur les reprend tous en général,de ce qu’ils ne comprenaient pas le mystère du " levain ". Il estdonc assez vraisemblable que les apôtres étaient alors danscette disposition de faiblesse, qui leur était assez ordinaire avantla croix du Sauveur.

La " foi " dont Jésus-Christ parle ici, est la foi des miracles,et il la compare à un grain de sénevé, pour montrersa vigueur et sa grande force. Car encore. que cette graine paraisse laplus petite. de toutes, elle surpasse néanmoins toutes les autrespar sa vertu et par sa puissance. Et Jésus-Christ, pour montrerqu’un peu d’une véritable foi produisait des effets prodigieux,la compare à cette graine. Mais le Fils de Dieu ne s’arrêtepas encore là, et après avoir fait voir que la foi pouvaitagir sur les montagnes même, il dit: " Enfin rien ne vous sera impossible".

4. Je vous prie, mes frères, d’admirer ici deux choses; la vertudes apôtres, et la force du Saint-Esprit. La vertu des apôtresparait en ce qu’ils ne rougissent point d’avouer leur impuissance ; etla force du Saint-Esprit se fait voir en ce que trouvant des âmesqui selon Jésus-Christ n’avaient pas même un grain de foi,il les a néanmoins élevées peu à peu jusqu’àune telle perfection qu’il a répandu la foi en elles comme une sourcetrès-abondante.

" Cette sorte de démons ne se chasse que par " la prièreet par le jeûne (21) ". Jésus-Christ comprend dans ce mot" de démons " non-seulement tous les lunatiques, mais en généraltoutes sortes de possédés. Il commence peu à peu àformer ses disciples, et à les porter au jeûne. Car il nefaut point objecter ici ce qui arrive quelquefois, quoique rarement, qu’ona vu des personnes chasser des démons sans le jeûne; Si celaest arrivé à un ou à deux, il n’en faut pas faireune loi : mais on peut dire en général que si l’on peut quelquefoissans le jeûne guérir ceux qui sont possédés,il est entièrement, impossible que celui qui est possédé,et qui vit dans le plaisir et dans les dé lices, soit jamais délivrédu démon qui le (451) possède. Car le jeûne est leremède le plus efficace et le plus nécessaire à cettesorte de maladie.

Vous me direz peut-être, mes frères: S’il faut avoir lafoi pour guérir ces sortes de démons, pourquoi ne suffit-ellepas elle seule? pourquoi y faut-il joindre le jeûne ? Je vous répondsque c’est parce que. le jeûne joint à la foi redouble encorele mérite de celle-ci. Car le jeûne a une force toute particulière.Il fait que nous excellons dans toutes les autres vertus. Il change leshommes en anges et les rend capables de combattre dans une chair fragile,contre les esprits de malice et contre les princes des ténèbres.Mais il ne faut pas que nous nous contentions de jeûner, il fautencore que la prière accompagne notre jeûne, et qu’elle tiennemême le premier rang.

Les biens que produisent en nous ces deux vertus, lorsqu’elles sontjointes ensemble sont tout à fait admirables. Celui qui prie etqui jeûne comme nous disons, n’a plus besoin de tous les faux biensdola terre, et celui qui n’a plus besoin de ces biens en est d’ordinairefort détaché, et est toujours prêt à faire l’aumône.Celui qui jeûne a l’esprit fervent, toujours élevéau ciel. Il prie avec application. Il éteint en lui les mauvaisdésirs. Il fléchit Dieu et apaise sa colère. Il humilieson âme et réprime son orgueil. C’est pourquoi les apôtresjeûnèrent presque toute leur vie. Celui qui joint la prièreau jeûne, se fait comme deux ailes pour aller à Dieu, quisont plus légères et plus vites que les vents. Il ne priepoint avec tiédeur; il ne baille point, il ne s’étend point,il ne sommeille point en priant. Il est plus ardent que le feu; il s’élèveau-dessus de toute la terre.

Ce sont ces âmes, mes frères, qui sont terribles au démon,et qu’il craint comme ses ennemis qui lui font la plus rude guerre. Caren effet, il n’y a rien de si puissant que le juste qui prie bien. Si unefemme, au rapport de l’Evangile, eut le pouvoir de fléchir un jugebrutal qui ne craignait ni Dieu ni les hommes combien plus fléchirons-nousDieu, lorsque nous le prierons sans cesse, et que nous accompagnerons cetteprière continuelle du jeûne et de l’abstinence de toutes lesvoluptés? Que si vous dites que vous êtes d’un complexiontrop faible pour souffrir la sévérité du jeûne,serez-vous trop faible au moins pour prier et pour renoncer à tousles plaisirs?

Si vous ne pouvez jeûner, vous pouvez vous abstenir des plaisirs.Et cette seconde abstinence est une vertu que je ne distingue guèredu jeûne. Elle suffit pour réprimer la violence du démon,qui n’aime rien tant que l’intempérance et la bonne chère,parce qu’elle est la source, et comme la mère des autres vices.C’est par elle qu’autrefois il jeta les Juifs dans l’idolâtrie, etqu’il embrasa les Sodomites d’une passion détestable: " L’iniquitédes Sodomites, " dit l’Ecriture, " est venue de l’intempérance;ils ont été ce qu’ils étaient, parce qu’ils se sonttrop remplis de viandes". (Ezéch. XVI, 47.) C’est par elle enfinqu’il a perdu une infinité d’âmes et qu’il les a livréesaux flammes éternelles. Car quel mal ne fait point l’intempérance,puisqu’elle change l’homme en pourceau, et le rend même plus impuraux yeux de Dieu? Le pourceau se contente de se plonger dans la fange,et de se nourrir dans les ordures les plus infâmes; mais l’intempérantva plus loin. Il se fait à lui-même d’autres plaisirs abominables;et il se remplit l’esprit d’objets criminels dont il se repaît.

J’ose dire même qu’il n’y a point de différence entre unintempérant et un démoniaque. Ils sont tous deux égalementfurieux, tous deux emportés, sans retenue et sans pudeur, par unemême violence. La différence que j’y trouve, c’est qu’on plaintle démoniaque, au lieu qu’on n’a que de l’horreur du voluptueux.On le hait et on le déteste, parce qu’il se jette volontairementlui-même dans cet état misérable; parce qu’il se plaitdans son malheur, et qu’il trouve ses délices à faire desa bouche, de ses yeux, de ses narines, et de tous ses sens, des amas desaletés que l’on ne saurait souffrir. Que si l’on passe plus avantpour considérer l’état de son âme, on la verra si défigurée,si languissante, et saisie d’un froid si mortel, qu’elle n’est presqueplus capable d’animer le corps.

Je rougis de m’étendre davantage sur les maux que l’intempérancecause dans les hommes et dans les femmes. Je laisse cela à la consciencede ceux qui le savent mieux que moi. Quoi de plus hideux qu’une femme quis’enivre jusqu’à ne pouvoir marcher qu’en chancelant? Plus le vaisseauest frêle, plus terrible aussi est le naufrage. Je ne distingue pasici la femme libre de l’esclave. La femme libre, la maîtresse demaison, se déshonore (452) elle-même devant ses propres domestiques,par ce vice si infâme, et l’esclave qui y est sujette devient encoreplus méprisable devant ses autres compagnes. Elles sont cause parleurs excès que les gens peu sages blasphèment contre Dieu,et qu’ils l’accusent de ses dons.

Car j’ai souvent entendu des gens qui, voyant ces excès de vin,et l’effet funeste qu’ils avaient produit, disaient hautement : Plûtà Dieu qu’il n’y eût jamais eu de vin dans le monde. Qui peutsouffrir cet aveuglement? Qui peut ne point condamner cette extravagance?L’homme pèche, et vous rejetez sa faute sur les dons de Dieu. Est-cele vin qui a causé ces dérèglements, ou l’intempérancede relui qui en abuse? Que ne dites-vous plutôt : Plût àDieu que jamais on n’eût abusé du vin ! Plût àDieu qu’on ne vît jamais d’intempérants dans le monde? Sivous continuez de rejeter cette faute sur le vin, et de souhaiter qu’iln’y en ait jamais eu dans le monde, vous pourrez désirer de mêmequ’il n’y ait jamais eu de fer sur la terre, parce qu’on en abuse pourtuer les hommes. Vous souhaiterez qu’il n’y ait jamais de nuit, afin qu’iln’y ait plus de voleurs; vous désirerez qu’il n’y ait jamais dejour, afin que les médisants ne puissent rien voir. Et vous pourrezdire comme du vin: Plût à Dieu qu’il n’y eût point defemmes dans le monde; afin qu’il n’y eût point d’adultère! N’irait-on pas ainsi jusqu’à détruire toutes les créaturesde Dieu, parce qu’on en peut abuser et s’en servir contre le dessein deDieu qui nous les a données?

5. Quittez donc ces pensées dont le diable seul est l’auteur.Ne condamnez point le vin, mais l’abus que l’on fait du vin. Quand cettepersonne qui vous fait horreur sera sortie de son ivresse, représentez-luiavec force l’état infâme d’où elle sort. Dites-luique le vin nous est donné de Dieu pour renouveler notre vigueuret non pour nous rendre l’opprobre du monde et l’horreur de tous les hommes.Que Dieu nous a fait ce don pour guérir nos maladies, et non pournous les attirer, pour soutenir la faiblesse de nos corps, et non pouraffaiblir nos âmes. Dieu vous a honoré de ce don, pourquoivous déshonorez-vous par l’abus que vous en faites?

Ne savez-vous pas que saint Paul dit à Timothée: " Usezd’un peu de vin, à cause de la faiblesse de votre estomac et devos fréquentes maladies ". (1 Timoth. V, 23.) Si un si saint hommeaccablé de maladies, et qui passait toute sa vie dans une suited’infirmités continuelles, n’use point de vin avant que son maîtrele lui conseille, quelle excuse nous peut-il rester d’en prendre avec tantd’excès lorsque notre santé est excellente? Saint Paul disaità Timothée: " Usez d’un peu de vin, à cause de lafaiblesse de votre estomac et de vos fréquentes maladies ", et ildirait à ces personnes intempérantes :Usez de peu de vinà cause de ces crimes honteux où vous tombez, et de ces adultèresque produisent vos débauches.

Que si cette considération n’est pas assez puissante tour vousrendre tempérants, devenez sobres au moins par la considérationdes maux qui naissent de ces excès. Dieu n’a pas donné levin à l’homme pour l’affliger, et pour lui causer du chagrin parle dérangement de la santé qui suit d’ordinaire les débauches.II le lui a donné au contraire pour le remplir de joie. " Le vin", dit le Prophète, " réjouit le coeur de l’homme ". (Psal.CIII, 29.) Cependant vous lui ôtez cet effet, et vous lui en donnezun autre tout opposé. Car quelle joie peut avoir celui qui est toujourshors de lui-même, qui ressent mille douleurs, qui vit dans une agitationcontinuelle, qui est dans un aveuglement profond, et qui sent toujourscomme les transports d’une fièvre violente.

Je ne parle pas ici de tous, mais je parle à tous. Je sais quetous ne sont pas sujets aux excès du vin. Dieu nous garde de cemalheur, mais je vois avec douleur que ceux qui sont sobres, n’ont pasassez de soin de corriger les intempérants. C’est pourquoi je m’adresseplutôt à vous qui avez horreur de ces excès, et j’imiteles médecins qui ne s’arrêtent point à parler aux malades,et qui prescrivent leurs ordonnances seulement aux personnes qui les environnent.C’est donc à vous autres qui êtes sobres que je parle maintenant.Je vous conjure en premier lieu, de ne vous laisser jamais tomber dansune passion si brutale, et je vous exhorte ensuite à travaillerpour en retirer les autres, et pour les empêcher de se réduiredans un état pire que l’état des bêtes. Car les bêtesse contentent de ce qui leur suffit pour vivre; elles ne désirentrien de plus. Mais les personnes intempérantes sont plus brutales,et passent au delà des bornes de la nature.

Je rougis de dire que les chiens et que les ânes sont préférablesaux personnes dont nous (453) parlons. Ces animaux se contentent de mangeret de boire autant qu’ils en ont besoin. Ils ont des bornes qu’ils ne passentpoint, quelque ‘violence qu’on leur puisse faire. N’êtes-vous doncpas pire que ces animaux? Je vous en prends pour juge vous-même.Car toutes les personnes raisonnables n’en doutent pas. N’est-il pas visibleque vous vous ravalez plus bas que ces bêtes, et que vous vous conduisezplus brutalement? Vous évitez de forcer ces animaux à passerles bornes de la nécessité dans la nourriture qu’ils prennent,et vous craindriez que ce superflu ne leur fît tort: cependant vousn’avez pas le même soin de vous-même. Tant il est vrai quevous vous regardez comme étant au-dessous de ces bêtes, etque vous devenez plus brutal qu’elles, en ne craignant point les maladiesoù votre intempérance vous jette. Car ce n’est pas au momentque vous êtes dans ces débauches, que vous en ressentez lesfâcheuses suites. Elles ne se font sentir que longtemps après.Et comme lorsque, la fièvre est passée, il en reste des humeursmalignes qui perdent le corps si on ne les purge; de même lorsquevos excès sont passés, il en reste un feu dans le corps quile perd, et qui perd en même temps l’âme. Le corps en devientlanguissant. Il est sans vigueur, et tout brisé comme un vaisseaubattu de la tempête. L’âme en est encore plus misérable.Elle sent en elle-même un feu qui la dévore, et qu’elle nepeut supporter. Lorsqu’elle paraît revenir à elle-même,et sortir de cet assoupissement’ brutal, c’est alors qu’elle paraîtplus transportée et plus agitée de fureur; elle ne respireque le vin qui vient de la perdre, et elle ne souhaite que de se replongerdans ses excès, où sa raison vient d’être ensevelie.

Lorsqu’une tempête cesse, les pertes qu’elle avait causéesne cessent pas avec elle. Ce qu’on a jeté dans la mer y demeureet ne se peut plus réparer. Il en est ainsi des intempérants.Il faut nécessairement que leurs excès leur fassent perdrepour jamais toutes leurs vertus. S’ils avaient auparavant quelque modestie,quelque pudeur, quelque sagesse, quelque patience, ou quelqu’humilité,ils sont obligés d’abandonner toutes ces vertus si rares, commeon jette dans la mer durant la tempête ce que l’on a de pins précieux.Mais le vaisseau qui s’est ainsi déchargé, n’en est que plusléger pour achever son voyage, au lieu que l’âme qui perdtoutes ses vertus en devient beaucoup plus pesante. Elle n’a plus cet orprécieux, et ces diamants sans prix dont elle était si heureusementchargée. Elle est misérablement appesantie par un sable quil’accable, et par une eau bourbeuse et infecte, qui perd tout ensemblele vaisseau et le pilote qui le conduit.

Pour éviter ce malheur, mes frères, fuyons avec horreurl’intempérance ,de la bouche. Souvenons-nous toujours que jamaisles ivrognes n’entreront dans le royaume des cieux:

" Ne vous trompez pas", dit saint Paul, " les ivrognes et les médisantsne seront point les héritiers du royaume des cieux ". Que dis-jedu royaume des cieux? Ils ne jouissent plus même avec plaisir dece qu’ils ont sur la terre. Leurs excès leur en ôtent le sentiment.Ils leur changent les jours en nuits, et la lumière en ténèbres.Ils ont les yeux ouverts, et ils ne voient pas. Ils souffrent des mauxsans nombre. Ils tombent dans des tristesses et dans des ennuis déraisonnables.Ils deviennent comme insensés, et ressentent des faiblesses ridiculesqui les rendent la fable du monde, sans qu’on puisse plaindre leur état,ou excuser des personnes qui se précipitent d’elles-mêmesdans de si grands maux. Fuyons donc, mes frères, ces excèsinfâmes, fuyons une maladie si dangereuse, afin que nous jouissions,et dans ce monde et dans l’autre, des biens que je vous souhaite par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (454)

HOMÉLIE LVIII

" OR, COMME ILS ÉTAIENT EN GALILÉE, JÉSUS LEURDIT : LE FILS DE L’HOMME DOIT ÊTRE LIVRÉ ENTRE LES MAINS DESHOMMES. ET ILS LE FERONT MOURIR, ET ILS RESSUSCITERA LE TROISIÈMEJOUR : CE QUI LES AFFLIGEA EXTRÊMEMENT ". (CHAP. XVII, 21, 22, JUSQU’AUVERSET 7, DU CHAP. XVIII.)

1. Jésus-Christ, mes frères, entretient ses apôtresde sa croix et de sa passion pour les empêcher de s’ennuyer en Gauléeet de dire : Que faisons-nous si longtemps en ce pays ? Le Sauveur savaitque ce discours leur ôterait jusqu’à la pensée de revoirJérusalem. Mais admirez comment, après les reproches queJésus-Christ fit à saint Pierre, après les entretiensde Moïse et d’E1ie, qui appelaient la passion de Jésus-Christson triomphe et " sa gloire", après la voix que le Père fitentendre sur le Thabor, après tant de différents miracles,enfin après l’assurance de sa résurrection qui ne devaitêtre différée que de trois jours, les disciples néanmoinsne peuvent souffrir que Jésus-Christ leur parle de sa passion, et" qu’ils s’affligent aussitôt " qu’il leur en parle. C’est sans douteparce qu’ils ne comprenaient pas toute la force des paroles de Jésus-Christ,comme le marquent saint Luc (chap. IX) et saint Marc (chap. IX), qui disentclairement " qu’ils ignoraient cette parole, qu’elle leur étaitcachée, et qu’ils craignaient de l’interroger ". Mais ne peut-onpas demander, puisqu’ils ignoraient cet paroles, comment ils pouvaient,s’en affliger. Il est visible qu’ils ne les pouvaient ignorer entièrementet qu’ils comprenaient assez par de si fréquentes redites que leurMaître devait mourir. Mais ils ne comprenaient pas qu’il dûtressusciter, ensuite, ni quand ni comment il le ferait. Ils ne prévoyaientpoint les grands biens que sa mort devait apporter au monde, ni la gloireinfinie qui la devait suivre. C’était cette ignorance qui causaitleur douleur, parce qu’ils étaient fort attachés àleur Maître.

" Mais lorsqu’ils furent venus à Capharnaüm, ceux qui recevaientle tribut des deux drachmes vinrent dire à Pierre: Votre Maîtrene paye-t-il pas le tribut (23) " ? Quel était, mes frères,ce tribut des deux drachmes? Voici en un mot ce qui, y avait donnélieu. Quand Dieu frappa l’Egypte de la plaie épouvantable par laquelleil fit mourir, ses premiers-nés, il voulut, en souvenir de ce miracle,se réserver la tribu entière de Lévi, au lieu despremiers-nés de toutes les autres tribus. Mais comme dans la suitele nombre des premiers- nés de toutes les tribus surpassait celuides hommes de la tribu de Lévi, Dieu commanda que pour y suppléerle premier-né de chaque maison lui offrît deux drachmes. Cequi se fit dans la suite et se pratiqua très-exactement. Comme doncJésus-Christ était du nombre des premiers-nés et quePierre paraissait le premier de tous les apôtres, les juifs s’adressentà celui-ci pour exiger ce tribut. Je soupçonne que chacunpayait cet impôt dans (455) sa ville ; c’est pourquoi les Juifs saisissentl’occasion de ce que Jésus-Christ était à Capharnaüm,qui passait pour sa patrie, pour le lui demander. Ils n’osent pas s’adresserà Jésus-Christ même. Ils s’adressent seulement àsaint Pierre, et même sans violence, mais avec douceur, Car ils neparlent pas sur le ton de la récrimination; ils interrogent simplement:" Votre Maître ", dirent-ils, " ne paye-t-il pas " le tribut? " Quoiqueces gens n’eussent pas encore du Sauveur toute l’estime qu’ils en devaientavoir, et qu’ils ne le regardassent que comme un simple homme, les miraclesnéanmoins qu’ils lui voyaient faire ne laissaient pas de leur imprimerdu respect pour sa personne.

" Il leur répondit: Oui, il le paye (24) ". L’apôtre répondà ces gens que son Maître payait le tribut; cependant il n’enparle pas à son Maître, peut-être parce qu’il rougissaitde le faire; mais Celui qui est la douceur même et qui voit toutle prévient ainsi lui-même " Et étant entrésdans la maison, Jésus le prévint et lui dit: Que vous ensemble, Simon? De qui les rois de la terre reçoivent-ils les tributset les impôts? Est-ce de leurs propres enfants ou des étrangers?— Des étrangers, répondit Pierre. Jésus lui dit :Les enfants en sont donc exempts (25) "? Jésus-Christ parle d’abordà saint Pierre afin qu’il ne crût pas qu’il eût ouïparler de ce tribut à ceux qui avaient charge de l’exiger. Il semblevouloir donner à son disciple une ouverture pour lui parler librementd’une chose dont celui-ci craignait de l’importuner. Voici le sens de ceque dit le Sauveur: Je suis libre et je ne dois point payer le tribut.Car si les rois de la terre n’exigent rien de leurs enfants, mais seulementdes étrangers, il est bien plus raisonnable que je sois exempt detout tribut, puisque je ne suis pas seulement le fils d’un roi de la terre,mais le fils du roi et le roi même du ciel.

Remarquez, mes frères, comme il distingue ceux qui sont filsde ceux qui ne le sont pas. S’il n’eût pas été véritablementFils de Dieu, c’eût été en vain qu’il eût rapportél’exemple des enfants des rois de la terre. Que nul impie ne vienne dire:Je reconnais que Jésus est le Fils de Dieu, mais il n’est pas sonvéritable fils. Car alors il est étranger, et s’il est étranger,cet exemple n’a plus de force. Car Jésus-Christ ne parle pas simplementdes enfants, mais des enfants véritables, des enfants légitimesqui ont part à l’héritage et au royaume de leur père.C’est pourquoi il marque cette différence en appelant " étrangers" ceux qui ne sont pas nés de ces rois, et " enfants " ceux quisont sortis de leur sang. Et remarquez, mes frères, lue Jésus-Christconfirme encore la révélation que Dieu avait faite àsaint Pierre, en lui découvrant que Jésus-Christ étaitvéritablement son Fils. Cependant le Sauveur ne s’arrête pasà cela. Et par une condescendance merveilleuse il consent àpayer, mais d’une manière qui montre une fois de plus qui il était.Car il ajoute aussitôt : " Mais afin que nous ne les scandalisionspoint, allez-vous-en à la mer, et jetant votre ligue, prenez lepremier poisson qui se présentera, et dans sa bouche vous trouverezune pièce d’argent de quatre drachmes, que vous prendrez, et laleur donnerez pour moi et pour vous (26) ". Admirez, mes frères,comment Jésus-Christ allie ensemble deux choses si différentes,et comment il trouve le moyen de ne point refuser le tribut, et de ne lepoint donner non plus en esclave et en tributaire. Il évite égalementde scandaliser d’un côté ses disciples, et de l’autre ceuxqui reçoivent ces tributs. Car il ne le donne pas comme étantsujet à cette loi, mais seulement pour épargner la faiblessede ces hommes. Nous avons vu ailleurs qu’il ne tient pas compte des scandales,comme lorsqu’il parlait du discernement des viandes, et nous voyons iciqu’il les évite, pour nous apprendre les temps et les rencontresoù nous devons négliger ou apaiser ceux qui se scandalisentde notre conduite.

2. Mais il fait encore mieux voir ce qu’il est par la manièredont il s’acquitte de ce tribut. Car pourquoi affecte-t-il de le payernon de l’argent que ses disciples pouvaient avoir, mais de celui qui leurfait trouver d’une manière si surprenante, sinon pour faire voirqu’il était Dieu et le souverain maître de toutes choses,et que toute l’étendue des mers était assujétie àsa puissance? Il avait déjà fait sentir son empire àcet élément, en lui commandant si souverainement de se calmer,en foulant aux pieds ses flots, et les faisant fouler à son disciple;mais il montre encore ici qu’il en est le maître d’une manièrequi nous étonne davantage. Car quel prodige, mes frères,de prédire que le premier poisson que le disciple pêcheradans, ces vastes abîmes d’eaux, aurait dans sa bouche l’argent qu’il(456) fallait payer, et de témoigner ainsi que ses commandementssecrets, et ses ordres invisibles étaient comme un filet qui tireraitde la mer le poisson dont il avait besoin et qui lui apporterait cettepièce de quatre drachmes? Il n’y avait qu’un Dieu qui pûtainsi commander à la mer de payer tribut, qui pût se faireobéir d’elle. jusqu’à la forcer, par sa seule parole, dese taire et de se calmer, et de s’affermir sous les pieds d’un homme quiétait comme elle la créature du même maître."Donnez-le n, dit Jésus-Christ, " pour moi et pour vous ". Vousvenez de voir la gloire de Jésus-Christ dans cette rencontre. Voyezmaintenant la grande vertu de Saint Pierre. Il semble que saint Marc sondisciple ait évité de parler de cette action, parce qu’elleétait trop glorieuse pour son maître. Il rapporte avec soinson renoncement, et il passe sous silence ce qui le pouvait relever. Peut-êtreque saint Pierre lui-même l’avait prié de ne rien dire delui, qui lui fût trop avantageux. Jésus-Christ dit àsaint Pierre " Pour moi et pour vous ", parce que cet apôtre étaitaussi du nombre des premiers-nés. Admirez donc la puissance de Jésus-Christen cette rencontre, mais admirez en même temps la grande foi de cedisciple, qui obéit si promptement à un commandement si extraordinaire.Aussi, pour récompense de sa foi Jésus-Christ lui fait l’honneurde le joindre à lui dans le paiement du tribut.

" En ce même temps les disciples s’approchèrent de Jésus,et lui dirent : Quel est le plus grand dans le royaume des cieux (XVIII,1)"? Apparemment les disciples avaient ressenti contre saint Pierre quelqueatteinte de cette jalousie si naturelle aux hommes. L’évangélistesemble le marquer en disant : " En ce même temps ", c’est-à-dire,lorsque Jésus-Christ préférait saint Pierre aux autresdisciples, et même à ces deux frères, saint Jacqueset saint Jean qu’il favorisait si fort. Car quoiqu’il y en eût undes deux qui fût premier-né, aussi bien que saint Pierre,Jésus-Christ néanmoins ne se met point en peine de lui. C’estce qui leur donne occasion de faire à Jésus-Christ cettequestion. Mais comme ils rougissaient de découvrir ce qu’ils ressentaienten eux-mêmes, ils n’osent lui dire clairement : Pourquoi honorez-vousplus Pierre que nous? Est-il le plus grand de nous tous.? Ils cachent leursecrète jalousie. Ils disent seulement en général: " Qui est le plus grand dans le royaume des cieux "? Quand ils ont vutrois d’entre eux plus favorisés que les autres, ils n’en ont pointtémoigné d’aigreur; mais quand ils voient qu’un seul reçoittoutes ces préférences, c’est alors qu’ils en conçoiventde l’envie. Mais outre cette raison particulière, ils en rassemblaientencore plusieurs autres qui étaient passées, dont leur envies’envenimait davantage. Ils se souvenaient que Jésus-Christ luiavait dit, il y avait fort peu de temps:

" Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux. Vous êtes bienheureux,Simon, fils de Jean " et ils venaient de lui entendre dire en cette dernièrerencontre : " Donnez cet argent pour moi et pour vous ". Enfin ils voyaientqu’il parlait toujours à Jésus-Christ avec une libertéet une confiance particulière.

Que si saint Marc ne dit pas que les apôtres interrogèrentJésus-Christ, mais seulement "qu’ils pensaient en eux-mêmes,quel était le plus grand d’entre eux, " cela ne le met point encontradiction avec saint Matthieu. Et il est vraisemblable que d’abordles disciples ressentirent en eux-mêmes ces mouvements de jalousie,et qu’enfin ils en parlèrent à Jésus-Christ. Maisil serait injuste de s’arrêter à considérer cette légèrefaute des disciples, et de ne pas admirer la grande vertu qu’ils font paraître.D’abord ils ne demandent rien de terrestre. Nous les voyons ensuite sedéfaire plus tard de ce sentiment de jalousie, et se cédervolontiers entre eux le premier rang. Pour nous autres, nous ne pouvonsmême arriver à l’état de leur imperfection. Nous nedemandons point comme eux : " Quel est 1e plus grand dans le royaume descieux ? " Mais quel est le plus grand dans le royaume de la terre? quelest le plus riche? quel est le plus puissant? Voyons maintenant commentJésus-Christ répond à cette demande. Il découvrece qu’ils avaient de plus caché dans le coeur, et il répondplutôt à leurs pensées qu’à leurs paroles.

" Et Jésus ayant appelé un petit enfant, le mit au milieud’eux et leur dit (2) : Je vous dis en vérité que si vousne vous convertissez et si vous ne devenez semblables à des petitsenfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux (3). C’est pourquoiquiconque s’humiliera soi-même et se rendra petit comme, cet enfant,sera le plus grand dans le royaume des cieux (4) ". Je vois, mes disciples,que vous êtes fort en peine de savoir (457) quel est le plus granddans le ciel et vous disputez pour savoir qui de vous sera le premier,et moi je vous dis au contraire que celui qui ne se rend pas le dernierde tous, n’est pas digne d’y entrer. Il met au milieu d’eux tous, un modèlede l’humilité qu’il exige, pour les instruire par les yeux, et pourleur donner un exemple sensible de la simplicité et de la douceurà laquelle il les exhortait. Car un enfant est exempt d’envie etde vaine gloire il ne désire point l’honneur ni la préférence; mais il possède souverainement la simplicité qui est commela reine des vertus. Il faut donc que nous soyons non-seulement sages etcourageux comme des hommes parfaits, mais encore simples et humbles commedes enfants. Notre salut est en danger sans cette vertu, et tout nous manquequand nous manquons d’humilité. Qu’on offense et qu’on injurie unenfant, qu’on le frappe et qu’on le punisse, il n’en ressent point d’aigreurni d’aversion. Il ne s’enorgueillit point non plus lorsqu’on le loue ouqu’on le caresse.

3. Ainsi Jésus-Christ nous instruit par la considérationdes ouvrages de la nature, et il nous montre que nous pouvons revenir parla vertu à l’état des petits enfants. Jésus-Christconfondait par cette conduite l’impiété détestabledes manichéens qui accusent la nature en elle-même. Car sila nature était mauvaise, comme ils osent le soutenir, comment Jésus-Christen tirerait-il des exemples pour nous porter à la vertu? On doitcroire que l’enfant qu’il leur proposait était fort petit et incapablede passion. Car les plus petits enfants ne sentent aucun mouvement d’orgueilni d’envie, ni des autres passions semblables; et quoiqu’ils possèdentles plus grandes des vertus, l’humilité ,la simplicité etl’innocence, ils ne peuvent en concevoir d’orgueil. C’est le double. avantagede ces petits enfants de posséder de si grands biens et de n’enpoint avoir de vanité. C’est pourquoi Jésus-Christ met cetenfant au milieu de ses disciples, et ne se contentant pas de ce qu’ila dit, il ajoute:

" Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant tel que je viensde dire, me reçoit moi-même (5)". Comme s’il leur disait :Vous devez attendre de moi une grande récompense, non-seulementsi vous devenez semblables à cet enfant, mais si à causede moi vous honorez ceux qui leur ressernb1ent ; et je récompenseraid’un royaume l’honneur que vous leur rendrez. Il en va même plusloin, en disant:

" Il me reçoit moi-même ". Il ne pouvait mieux témoignercombien l’humilité lui plaît qu’en parlant ainsi. Car il marqueici par ces enfants, les personnes humbles, simples et mépriséesde tout le monde; mais pour imprimer davantage ces paroles dans l’espritdes hommes, après qu’il les a portés à respecter cespetits enfants par la promesse de ses récompenses, il les y porteencore par la terreur de ses menaces.

" Que si quelqu’un est un sujet de chute et de scandale à unde ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui, que l’onpendît à son cou une de ces meules qu’un âne tourneet qu’on le jetât au fond de la mer (6) ". Si ceux qui honorerontces petits à cause de moi posséderont le ciel e la gloireinfinie que je leur prépare; ceux au contraire qui les mépriseront,en seront cruellement punis. Car par ce mot de "scandaliser ", il entendceux qui les méprisent. Que si Jésus-Christ donne àce mépris le nom de " scandale ", il ne s’en faut pas étonner,puisque plusieurs sont scandalisés en effet, lorsqu’ils se voientméprisés à cause de leur simplicité. Il montredonc toute la grièveté de cette faute par la peine dont ilnous menace de la punir. Et pour exprimer la grandeur du supplice qui devaitla venger, il se sert d’une comparaison qui nous est connue et que nousvoyons de nos yeux. C’est ainsi que lorsque Jésus-Christ veut exciterles personnes les plus incultes, il se sert toujours de comparaisons sensibles:ainsi, pour nous tracer ici l’image de la peine dont il châtieraitceux qui mépriseraient ces petits, il se sert de l’exemple de quelqu’unqui se noie une meule au cou.

La suite de son discours le porta naturellement à. dire: " Celuiqui ne reçoit point un de ces petits, ne me reçoit pointmoi-même ", ce qui était plus terrible que tout ce qu’il eûtpu dire; mais parce que les esprits grossiers n’en auraient pas ététouchés, il aime mieux les menacer de cette " meule " et du périld’être précipités au fond de la mer. Il ne dit pasformellement qu’on leur attacherait en effet celte meule au cou et qu’onles jetterait dans la mer; mais "qu’il vaudrait mieux pour eux " qu’onle fit, montrant assez par ces paroles qu’ils devaient s’attendre àsouffrir un terrible tourment. Que si ce seul supplice qu’il rapporte pourexemple, est déjà si (458) épouvantable, combien ledoit être davantage l’autre dont celui-là n’est que commel’ombre et la peinture? Il rend donc cette menace doublement terrible;premièrement par le supplice qu’il rapporte seulement pour exemple,et ensuite par la grandeur de l’autre auquel il nous fait songer.

C’est donc ainsi, mes frères, que Jésus-Christ s’efforcede déraciner en nous l’orgueil et la vaine gloire, et qu’il tâchede guérir une plaie qui est si profonde dans nos coeurs. C’est ainsiqu’il nous exhorte à n’aimer jamais les premières places,et qu’il apprend aux personnes ambitieuses à se faire violence,et à ne chercher jamais que le dernier rang. Car il n’y a rien desi pernicieux que l’orgueil. Ce vice éteint de telle sorte toutesles lumières de la nature, qu’il semble que ceux qu’il domine aientperdu le sens et la raison. Nous regarderions comme un fou celui qui n’étanthaut que de trois coudées, se croirait aussi grand qu’une montagne;qui en serait très-persuadé, et qui lèverait mêmesa tête en haut, s’imaginant que les plus hautes montagnes seraientau-dessous de lui. Après cette extravagante pensée, nousne demanderions point d’autre preuve de sa folie. Ainsi, lorsque vous voyezun homme qui s’estime plus que tous les autres, et qui se croit offenséd’être obligé de vivre avec le commun des hommes, ne cherchezpoint d’autre marque de sa folie. Il est plus ridicule que ceux qui ontperdu l’usage de la raison, d’autant plus qu’il se réduit volontairementlui-même à cette folie et à cette. extravagance, etqu’étant infiniment misérable, il n’a aucun sentiment dela misère où il se plonge. Car quel est le superbe qui aitde ses péchés le regret qu’il eu doit avoir? Quel est celuiqui les puisse même connaître? Le démon ne le traite-t-ilpas comme un esclave qu’il tourne et qu’il manie comme il lui plaît,de qui il fait tout ce qu’il veut, et dont il dispose souverainement? Ille traite avec insultes et avec outrages. Il en jette quelquefois dansun tel aveuglement de folie qu’il leur persuade de s’élever insolemmentau-dessus de leurs ancêtres, et de mépriser leurs propresfemmes et leurs enfants. Il en porte au contraire d’autres à tirerde ces mêmes personnes des sujets de vanité. Et peut-il yavoir rien de moins raisonnable que de tirer un même sujet de gloirede deux choses si opposées: les uns d’avoir des aïeux inconnuset méprisables, les autres d’en avoir d’illustres et de glorieux?

4. Par quel moyen, mes frères, réprimerons- nous la vanitéde ces deux sortes de gens? Il faut que nous disions à ceux quis’élèvent de la grandeur de leurs aïeux, que souventsi, sans trop approfondir leur généalogie, ils passaientseulement au delà de leur grand-père, ils trouveraient peut-êtreque ceux qui l’auraient précédé étaient despersonnes de basse condition, des cuisiniers, des meuniers, des cabaretiers.Il faut au contraire que nous disions aux autres qui s’élèventau-dessus de leurs pères, que s’ils examinaient leur race qui paraîtdéchues et que s’ils remontaient jusqu’à la troisièmeou à la quatrième génération, ils y trouveraientdes personnes qui leur sont préférables en toutes manières.Il est aisé de prouver par l’Ecriture combien ce que je dis a étéordinaire dans les familles. Salomon était fils de David, un roitrès-illustre comme tout le monde le sait, mais qui étaitné d’un père fort inconnu. Il avait aussi un grand-pèrematernel si peu considéré dans le monde, qu’il ne pouvaitpas donner sa fille en mariage à un des derniers soldats; mais sil’on remontait plus haut, on trouverait peut-être que ces aïeuxsi peu considérables, descendaient eux-mêmes d’une très-noblefamille. On peut dire la même chose de Saül et de beaucoup d’autres.

Ne nous élevons donc jamais, mes frères, pour des sujetsqui le méritent si peu.. Qu’est-ce donc en réalitéque la noblesse? rien, rien, qu’un mot vide de chose. Vous comprendrezcombien ce que nous vous disons est véritable, lorsque le dernierjour arrivera, où chaque chose paraîtra à nu, et selonce qu’elle est aux veux de Dieu. Je souhaiterais, mes frères, deprévenir par mes raisons, ce que ce jour nous découvriratrop tard, et je voudrais de tout mon coeur vous, persuader aujourd’huique ce que vous appeler noblesse n’est qu’un vain fantôme. Car sansm’arrêter aux autres raisons, représentez-vous seulement,lorsqu’il arrive une guerre, ou une famine, ou une peste, ou quelque autreaffliction publique, combien tous ces titres de noblesse disparaissent,combien le pauvre et lé riche, le noble, et le roturier, le souverainet le sujet, sont alors confondus ensemble. Enfin la maladie et la mortles égalent tous, et ces différentes classes souffrent alorsles mêmes maux. On peut dire même que les grands sont plustourmentés que les autres. Comme ils sont moins accoutumésà (459) ces événements fâcheux, et qu’ils ypensent moins durant la vie, ils en sont beaucoup plus surpris àla mort.

Ne voit-on pas aussi que la crainte déchire davantage ceux quisont riches que les pauvres? Ne craignent-ils pas leurs souverains, etn’appréhendent-ils pas encore le peuple, plus même qu’ilsne font les rois ? Car on a vu souvent les maisons des riches renversées,tantôt par la fureur d’une populace mutinée, et tantôtpar la colère d’un souverain irrité: le pauvre est àcouvert également de ces deux fléaux. Ne me parlez donc plusde cette noblesse, et si vous me voulez prouver que vous êtes noble,faites-moi voir que vous êtes libre. J’entends cette libertéchrétienne et héroïque que le bien heureux Précurseuralliait avec une extrême pauvreté, et qui lui faisait direhardiment à Hérode : " Il ne vous est pas permis d’avoirla femme de votre frère Philippe ". (Matth. III.) Cette liberté,dis-je, que possédait le prophète Elie, à qui le saintdont nous parions était si semblable, et qui disait si généreusementau roi Achab : " Ce n’est pas moi qui trouble Israël, mais vous etla maison de votre père". (III Rois, XVIII, 18.) Enfin, cette libertédont ont usé tous les prophètes, et ensuite tous les apôtres.

Les âmes timides des riches et des avares sont bien éloignéesde cette fermeté. Ceux-là tremblent toujours, et sont aussisaisis de peur que des enfants environnés de maîtres fâcheuxet sévères, ils n’osent pas même élever leurpensée, ni leurs yeux pour entreprendre quelque action de vertu.L’amour des richesses, de la gloire et des autres passions, les tient dansune servitude honteuse, et l’es rend également lâches et flatteurs.Rien n’ôte tant à l’âme sa liberté et sa générositénaturelle, que l’embarras des choses du monde, et l’amour de ce qui y paraîtde plus éclatant. Ceux qui sont possédés de ces passions,ne sont pas seulement assujétis à un ou deux maîtres,mais ils sont les esclaves d’une infinité de tyrans.

Pour en juger, mes frères, il ne faut que voir un d’entre lesfavoris du souverain, qui ait des richesses infinies, une puissance absolue,une noblesse éclatante, et qui s’attire par tant de qualitésles yeux et l’admiration de tout le monde. Croyez-vous qu’il nous soitimpossible de vous montrer qu’un homme en cet état, soit le dernierdes esclaves? Pour le faire avec plus d’ordre, comparons-le, non simplementavec un serviteur, mais avec l’esclave de quelque autre serviteur. Celaarrive tous les jours dans les maisons des grands, ils ont leurs officiers,et ces officiers ont d’autres personnes sous eux. Ce sont ces derniersque je considère. Je regarde un homme dans cet état le plusrabaissé de tous. Il a au moins cet avantage, qu’il n’a qu’un maître,et il lui est fort indifférent, si ce maître est libre ous’il ne l’est pas. Il n’a que lui à contenter, et c’est le seulà qui il doive tâcher de plaire. Et s’il peut être assezheureux pour gagner son amitié, il est comme assuré de passertoute sa vie dans le plus grand repos du monde.

Ce favori, au contraire, dont vous admirez le bonheur, n’est pas assujétiseulement à un ou deux maîtres. Il en a une infinité,et qui sont tous très-pénibles et très-fâcheux.Son prince est celui de tous qui l’inquiète le plus. Car, qui nesait quelle différence il y a entre servir un maître particulier,ou servir un souverain qui écoute toutes sortes de personnes, etqui se déclare l’ami, tantôt d’un de ses sujets, et tantôtde l’autre. C’est pourquoi, bien que ce favori ne se sente coupable derien, il ne laisse pas de craindre tout. Il a tout le monde pour suspect,ses égaux et ses inférieurs, ses amis et ses ennemis.

Vous me direz, peut-être, que l’esclave de cet autre serviteurtremble aussi devant son maître. Cela peut être, mais je vousai déjà dit qu’il y a bien de la différence entrecraindre un seul homme, ou en craindre un si grand nombre. Au contraire,si l’on examine les choses selon la vérité, on trouvera quece dernier ne craint personne, parce que personne ne lui porte envie. Personnene fait des intrigues et des cabales pour le chasser de sa place, et pour1’occuper. Ce favori, dont nous parlons, est en butte à tout lemonde, et tous ne s’appliquent qu’à le mettre mal auprèsdu prince. Ces appréhensions le forcent, malgré lui-même,à se rendre complaisant envers toutes sortes de gens. Il est contraintde ménager fous les esprits, de caresser et de flatter les grandset les petits, ses égaux et ses inférieurs. Je dis flatter,et non pas aimer. Car l’ambitieux n’aime personne, et le désir dela gloire, dont il est brûlé, ne peut subsister avec une amitiévéritable. Deux hommes possédés de cette passion,ressemblent à ces artisans qui gagnent leur vie du’ même art.Tout le monde sait qu’ils ne peuvent être unis, ni (460) avoir entreeux un amour sincère. Il en est de même de ceux qui sont dansles mêmes honneurs et les mêmes ambitions. Comme ils désirenttous la même chose, il est impossible qu’ils s’entr’aiment, et qu’iln’y ait continuellement de la jalousie entre eux.

5. Mais, après avoir vu le grand nombre de maîtres importunsque ce favori est obligé de servir, voyons maintenant les autrespeines qu’il souffre. Tous ceux qui sont au-dessous de lui tâchentde prendre le dessus, et ceux qui l’ont déjà pris, craignantqu’il ne les devance, se déclarent ses ennemis. Mais n’admirez-vouspoint, mes frères, qu’après vous avoir promis de vous fairevoir de combien de maîtres ce favori était l’esclave, je trouveenfin que j’ai fait plus que je n’avais promis? Nous trouvons que cet hommea des ennemis au lieu de maîtres, ou plutôt, qu’il est environnéde personnes qui sont en même temps ses maîtres et ses ennemis;puisqu’il est contraint de les honorer extérieurement comme sesmaîtres, et de les craindre comme ses ennemis, évitant, ouleur fureur ouverte, ou leurs piéges secrets, selon les différentsmouvements de la haine qu’ils ont contre lui.

Y a-t-il rien, mes frères, de plus déplorable que d’avoirles mêmes personnes tout ‘ensemble pour maîtres et pour ennemis?Lorsque les serviteurs ordinaires obéissent à leurs maîtres,ils sont aimés d’eux. Ceux-ci au contraire obéissent àcent maîtres divers, et ils sont haïs de tous. Aprèsqu’ils les ont traités en esclaves, ils les traitent en ennemis,et ils payent la bassesse de leurs services d’une inimitié mortelle;inimitié qui est d’autant plus dangereuse qu’elle est pins cachée,et que, feignant d’être leurs amis lorsqu’ils les haïssent àmort, ils ne trouvent leur bonheur que dans leur malheur, et leur satisfactionque dans leur perte.

Ce n’est pas ainsi, mes frères, que les chrétiens vivent.Si l’un d’eux souffre, les autres compatissent et souffrent avec lui :si l’un est dans la joie, tous les autres y prennent part. Saint Paul ledit clairement : " Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrentavec lui, et quand un membre "est dans la gloire, tous les autres membres" s’en réjouissent " (I Cor. XII, 26.) C’est pourquoi lorsqu’ilrecommande aux chrétiens d’entrer dans cette disposition, il ditde lui-même:

" Quelle est mon espérance ou quelle est ma joie? n’est-ce pasvous"? (I Thessal. II, 19.) Il dit aussi ailleurs : " Nous vivons si vousdemeurez fermes dans le Seigneur ". (II Cor. II, 4.) Et ailleurs: " Jevous ai écrit dans une grande douleur et affliction de coeur ".Et ailleurs : " Qui est faible sans que je sois aussi faible? Qui est scandalisésans que je sois brûlé moi-même " ? (II Cor. XI, 29.)

Pourquoi donc souffrons-nous volontairement tant d’agitations dans lemonde ? Pourquoi ne courons-nous pas avec ardeur dans ce port heureux ettranquille, où nous pouvons vivre dans un parfait contentement?Que ne quittons-nous ces faux biens qui n’en ont que le nom et l’apparence,pour-embrasser les solides et les véritables? La gloire, la puissance,les richesses, la réputation, et les autres choses semblables, nesont dans les gens du monde que des noms vides et stériles, maisce sont des effets et des choses réelles parmi nous; comme au contraire,les maux, le mépris, la pauvreté et la mort ne sont que desnoms parmi nous, mais des choses réelles et véritables dansle monde.

Jugez de ce que je dis en exprimant quelle est la vanité de cettegloire qu’on estime dans le monde, et qu’on y désire avec tant depassion. Je ne m’arrête point à dire qu’elle ne dure qu’unmoment, et qu’elle passe aussitôt. Voyons lors même qu’elleest dans son plus grand éclat, ce que c’est dans la vérité.Ne lui ôtons point le fard dont elle tâche de couvrir sa laideur,et cet ornement emprunté dont elle se pare. Faisons-la paraîtredans toute sa magnificence, et voyons ensuite combien elle est laide etdifforme. Parons-la donc d’abord de toute sa beauté, je veux direde ce nombre d’officiers, de gardes, de flatteurs, de hérauts etde trompettes qui marchent devant elle, de ces honneurs, de ces soumissions,de ce silence, de cette admiration des hommes, de cette fierté aveclaquelle on traite ceux qui ne font pas place, et qui ne se pressent paspour laisser passer au large ces personnes sur qui tout le monde jetteles yeux. Cela sans doute vous paraît fort magnifique : mais voyons-enla vanité, et considérez si ce n’est pas en effet la seuleimagination des hommes qui donne à cette bassesse le nom de grandeur.Car quel avantage retire de ces honneurs le corps ou l’âme de celuiqui les reçoit? En sera-t-il de plus grande taille? en deviendra-t-ilplus robuste, plus sain ou plus (461) vigoureux ? En aura-t-il les sensplus pénétrants et plus vifs? Je ne crois pas qu’il y aitpersonne qui puisse avoir ces pensées.

Venons maintenant à l’âme. Cette déférencedes hommes la rend-elle ou plus modeste, ou plus humble, ou plus sage qu’ellen’était? Ne produit-elle pas au contraire en elle des effets toutopposés? Car il n’arrive pas ici à l’âme seulementce qui arrive dans le corps. Le corps n’a point d’autre mal que de ne tireraucun bien de cette gloire imaginaire; l’âme au contraire non seulementn’en retire aucun avantage, mais elle en reçoit de grands maux.Elle en devient plus insolente, plus insensée, plus colèreet plus esclave des passions.

Vous me répondez qu’on voit toujours ces grands du monde dansla joie et dans les plaisirs. Mais c’est là le comble de leurs maux.C’est ce qui rend, leurs maladies incurables; puisque lorsqu’ils s’en réjouissent,ils ne cherchent pas à s’en guérir, et que le plaisir qu’ilsy trouvent, leur ferme l’accès aux remèdes. Ainsi, ce quiachève leur ruine c’est cette complaisance dont ils se flattentdans leurs maux. La joie n’est pas toujours, bonne et louable, puisqueles voleurs se réjouissent tous les jours de leurs larcins; lesadultères de leurs crimes, les meurtriers de leurs violences, etles avares de leurs usures.

Il ne faut pas considérer si celui dont nous parlons se réjouit,mais si le sujet pour lequel il se réjouit est raisonnable, si sajoie n’est pas aussi criminelle que celle des adultères, des homicideset des voleurs. Car je vous prie de me dire pour quel sujet il se réjouit.Est-ce parce qu’il est honoré de tout le monde? Y a-t-il rien deplus puéril que cette joie? Si cette passion n’est pas un mal, pourquoitous les jours blâmons-nous ceux qui en sont frappés, pourquoiles couvrons-nous de confusion et d’infamie? Cessons donc à l’avenirde détester les orgueilleux, et d’avoir en horreur ceux qui n’ontque du mépris pour les autres hommes. Que si vous ne pouvez résisterà une loi que la nature même a gravée en vous, n’avouerez-vouspas que ces hommes que vous estimez sont dignes de l’aversion commune detout le monde, de quelque grand nombre de gardes qu’ils se fassent environner?Je ne parle ici que de ceux qui usent avec modération de leur dignitéet de leur puissance : car je sais que ceux qui en abusent, commettentsouvent plus d’excès que les plus détestables voleurs, queles adultères les plus infâmes, et que les plus grands meurtriers.Ils volent le bien d’autrui plus effrontément. Ils tuent les hommesavec plus de cruauté. lis tombent dans des impuretés plussales. Ils ne volent pas une maison, mais plusieurs. Ils font servir leurpuis,sance à leur malice, et changent leur autorité en tyrannie.Jamais ils ne sont plus esclaves que lorsqu’étant asservis àleurs passions, ils ne respectent et ne craignent plus personne.

Reconnaissons donc que les personnes véritablement nobles etlibres, et qui méritent plus légitimement le titre de rois;sont celles qui sont libres de leurs passions. C’est cette liberté,mes frères, que je vous recommande d’acquérir, et c’est cetteservitude que je vous exhorte à fuir. N’estimons point les grandeursni la puissance. Fuyons les richesses comme un fardeau insupportable. Necroyons point qu’il y ait d’autre bonheur que celui qui se trouve dansla vertu, afin que nous puissions passer paisiblement notre vie dans cemonde, et jouir ensuite dans l’autre d’une plus heureuse paix, que je voussouhaite par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il. (462)

HOMÉLIE LIX

" MALHEUR AU MONDE A CAUSE DES SCANDALES! CAR IL EST NÉCESSAIREQU’IL ARRIVE DES SCANDALES. MAIS MALHEUR A L’HOMME PAR QUI LE SCANDALEARRIVE ! QUE SI VOTRE MAIN OU VOTRE PIED VOUS SCANDALISE COUPEZ-LE ET JETEZ-LELOIN DE VOUS ". (CHAP. XVIII, 7, 8, JUSQU’AU VERSET 15.)

1. S’il est nécessaire qu’il arrive des scandales, dira peut-êtrequelque ennemi de Jésus-Christ, pourquoi le Sauveur se contente-t-ilde pleurer le malheur du monde, au lieu, de l’aider et de lui tendre lamain pour le secourir? Car c’est ce que devait faire un sage prince etun excellent médecin: mais pleurer purement et simplement, le premiervenu en ferait autant. Il est facile de répondre à ces languesimpudentes. En effet, que pouvait faire davantage Jésus-Christ pourle bien du monde? Etant Dieu, il s’est fait homme pour vous sauver. Ila pris la forme d’un esclave. Il a souffert pour vous les derniers opprobres,et il n’a rien omis de tout ce qu’il pouvait faire pour votre salut. Maisvoyant que l’indifférence des hommes ne tirait aucun avantage detous ces secours, et qu’après tant de remèdes ils demeuraienttoujours dans leur infirmité, il déplore leur malheur parces paroles que nous avons rapportées.

Il se conduit en cette rencontre comme un sage médecin qui, aprèsavoir donné tous ses soins à son malade, voyant qu’il refusede se soumettre à tout ce qu’il lui peut ordonner se-ion les règlesde son art, dirait de lui en pleurant: Malheur à cet homme dansl’état où il est, parce qu’il augmente tous les jours laviolence de son mal par le déréglement de sa conduite. Maisil y a cette différence que la plainte de ce médecin ne servirade rien à son malade, au lieu qu’il nous est très-avantageuxque Jésus-Christ nous prédise ainsi nos maux, et qu’il déplorenotre misère. Car on en a souvent vu qui n’écoutaient pasles avis qu’on leur donnaient, et qui sont enfin rentrés en eux-mêmes,lorsqu’ils ont vu les autres pleurer leur malheur.

C’est dans ce but que Jésus-Christ dit ici:

" Malheur au monde " ! Il tâche ainsi d’exciter les hommes etde les faire sortir de leur profond assoupissement. Il leur témoignesa tendresse extrême. Il est touché de ce qu’ils s’opposentà ses avis salutaires. Il voit cet endurcissement de leur coeur;et il tâche de le guérir, soit en déplorant leur étatprésent, soit en leur prédisant ce qu’ils doivent craindre.Mais comment pouvez-vous allier ces deux choses, me direz-vous? S’il estnécessaire qu’il arrive des scandales, comment les peut-on éviter?Je vous réponds qu’il est nécessaire qu’i1 arrive des scandales,mais qu’il n’est pas nécessaire que ces scandales soient pour uneoccasion de chute et de mort. C’est la même chose que si un médecindisait: Il est nécessaire que vous tombiez dans telle maladie, maisil n’est pas nécessaire que vous en mouriez. Si vous prenez biengarde à vous, vous en guérirez. (463)

Jésus-Christ dit encore ces paroles pour réveiller sesapôtres et pour les rendre plus vigilants. Car, de peur qu’ils nese relâchassent, comme s’il les eût envoyés pour menerune vie paisible et tranquille, il leur prédit qu’ils auront degrands combats au dedans et au dehors. C’est ce que saint Paul exprimeen ces termes: " Des guerres au dehors, des craintes au dedans, et desdangers dans les faux frères". (II Cor. VII, 5) Et parlant aux Milésiens,il leur dit: " Il s’élèvera d’entre vous des hommes qui publierontdes dogmes corrompus n. (Act. XX.) Et c’est aussi ce qui faisait dire àJésus-Christ: " Les ennemis de l’homme sont ses propres domestiques".(Matth. X, 25.)

Quand Jésus-Christ dit: " Il est nécessaire qu’il arrivedes scandales ", cette nécessité ne détruit pointle libre arbitre et ne force point la volonté. Ce n’est point uneviolence qui se fasse à l’esprit de l’homme, ce n’est qu’une prédictionde ce qui devait arriver. Ainsi saint Luc exprime la même chose d’urneautre manière : " Il est impossible ", dit-il, " qu’il n’arrivedes scandales " : et si vous me demandez ce que signifie ce mot " de scandales", ce sont proprement les obstacles qu’on met devant les hommes pour lesempêcher d’entrer et de marcher dans la voie droite. Ce n’est doncpoint la prédiction de Jésus-Christ qui fait naîtreles scandales. Ils n’arrivent pas parce qu’il les a prédits, maisil les a prédits parce qu’ils devaient arriver. Les scandales n’arriveraientpoint si ceux qui en sont la cause avaient voulu agir autrement. Et s’ilsn’avaient point dû arriver, ils n’auraient point étéprédits. Mais parce que Jésus-Christ savait qu’il y auraitdes esprits corrompus, dont la malice serait incurable, il a prévenules scandales qu’ils causeraient dans le monde, et il a prédit cequ’ils devaient faire.

Vous me direz peut-être: si ceux-là se fussent convertis,il ne s’en serait plus trouvé qui eussent scandalisé le monde,et ainsi cette parole de Jésus-Christ n’aurait plus étévéritable. Je vous réponds qu’il ne pouvait en êtreainsi, parce que s’ils avaient dû se convertir, Jésus-Christn’aurait pas dit qu’il est nécessaire que les scandales arrivent.Mais parce qu’il prévoyait qu’ils ne devaient point se convertir,il a prédit ce qu’il savait devoir certainement arriver.

Pourquoi donc dira quelqu’un, n’a-t-il pas prévenu et arrêtéces scandales qu’il avait prédits? Mais pourquoi les aurait-il prévenus?Est-ce pour le salut de ceux à qui ces scanda les sont une occasionde chute? Mais c’est par leur propre faute et par leur seule négligencequ’ils se perdent, puisque ces mêmes scandales, bien loin de nuire,servent plutôt à ceux qui craignent Dieu véritablement.

Le bienheureux Job, le patriarche Joseph, tous les justes de l’ancienneet de la nouvelle loi, sont des preuves de ce que je dis: Que s’il y ena d’autres qui se sont perdus par les scandales, c’est parce qu’ils étaienttièdes et lâches. Car si le scandale était par lui-mêmemortel aux âmes, tous devraient se scandaliser et se perdre. Puisdonc que plusieurs échappent à ce péril, ceux quiy périssent en sont eux-mêmes la première cause.

Car les scandales, comme je l’ai déjà dit, réveillentles hommes. Ils les rendent plus circonspects et plus vigilants. Non-seulementils empêchent de tomber celui qui veillait déjà surlui-même, mais ils servent même à celui qui étaitdéjà tombé pour se relever et pour marcher ensuiteplus sûrement, en se conduisent avec plus de circonspection et desagesse. Si donc nous. sommes du nombre de ceux qui sont attentifs àleur salut, nous tirerons un grand avantage des scandales, parce qu’ilsnous obligeront de redoubler notre vigilance et notre ferveur. Que si lorsquel’ennemi nous assiége, et que les tentations nous attaquent de.toutes parts, nous demeurons néanmoins dans un si grand assoupissement,dans quelle langueur ne tomberions-nous pas si nous étions dansune parfaite paix?

Nous pouvons juger de ce que je dis par l’exemple du premier homme.Si n’ayant vécu que très peu de temps, et peut-êtremoins d’un jour entier, dans la paix et dans les délices du paradisterrestre, il est tombé dans un si étrange aveuglement, qu’ils’est imaginé qu’il pouvait devenir semblable à Dieu, qu’ila pris celui qui le trompait pour Son bienfaiteur, et qu’il n’a pu obéirà l’unique commandement qu’il avait reçu de Dieu, que n’aurait-ilpoint fait s’il eût été ensuite exempt des peines etdes misères de cette vie?

2. Mais lorsque nous parlons de la sorte, ils nous font cette objection:pourquoi, disent-ils, Dieu a-t-il fait l’homme si misérable? A quoije réponds, que Dieu n’a point fait l’homme dans l’état malheureuxoù nous le voyons. S’il (464) l’avait fait tel, il ne l’en puniraitpas. Car si nous n’imputons point à nos serviteurs des choses quenous avons faites nous - mêmes, Dieu, qui est infiniment juste, garderabien plus exactement que nous cette règle de l’équiténaturelle.

Comment donc, ajoutent-ils, l’homme est-il tombé dans cette misère?— C’est par sa négligence et par sa propre faute. Mais comment,disent-ils, par sa propre faute ? — Consultez-vous vous-même, etvous le comprendrez aisément. Car si les. méchants ne sontpas méchants par leur propre faute, pourquoi frappez-vous quelquefoisvotre serviteur ? Pourquoi faites-vous des reproches à votre femme?Pourquoi châtiez-vous votre fils ? Pourquoi accusez-vous votre ami? Pourquoi haïssez-vous celui qui vous fait une. injustice ? Si cespersonnes sont innocentes dans le mal qu’elles font, et si elles ne sontpas elles-mêmes cause du mal qu’elles commettent, vous devez plutôtles plaindre que les punir.

C’est que je ne suis pas conséquent, direz-vous, et que je saismal raisonner. — Et cependant lorsque vous êtes bien convaincu qu’iln’y a point de la faute de vos domestiques, quel que soit le fait, voussavez très bien raisonner et pardonner. Quand votre serviteur parexemple ne fait pas ce que vous lui avez commandé, parce qu’il estmalade, vous ne vous plaignez pas de lui, mais vous le plaignez lui-même.Vous reconnaissez donc alors que, s’il ne vous obéit pas; ce n’estque par une cause étrangère qui est la faiblesse de son corps,et non un dérèglement volontaire qu’on puisse lui imputerlégitimement. Il en est de même du premier homme. Si vousétiez convaincu qu’il eût été créédans le péché, bien loin de le blâmer de sa chute,vous le plaindriez dans son malheur. Car il ne serait pas raisonnable d’excuservotre serviteur lorsqu’il ne vous obéit point parce qu’il est malade,et de n’excuser pas le premier homme d’avoir désobéi àDieu, s’il avait été créé dans une impuissancenaturelle de lui obéir.

Mais nous pouvons encore, d’une autre manière, fermer la boucheà nos contradicteurs. La vérité n’est jamais au dépourvu.Car d’où vient, par exemple, qu’ils n’accusent point leurs serviteursde ce qu’ils n’ont pas la mine ou la taille assez avantageuse ou de cequ’ils n’ont pas d’ailes; sinon parce qu’ils savent que le défautde ces qualités vient de la nature et non de la volonté,et qu’ainsi on ne peut justement accuser ceux qui ne les ont point? Iln’y a personne qui ne demeure d’accord de cette vérité. Lorsdonc que vous accusez un homme, il est visible dès lors que ce quevous reprenez en lui, vient du choix de la volonté et non de lanécessité de la nature. Car si nous ne pouvons, blâmercomme une faute ce qui est purement naturel , il est clair que ce que nouscroyons avoir droit de condamner, ne vient pas de la nature, mais du choixlibre de la volonté.

Ne m’opposez donc plus ce raisonnement si faux, et ces subtilitéssophistiques, qui n’ont rien de plus solide que les toiles d’araignée.Répondez-moi seulement à ce que je vous demande. Dieu n’a-t-ilpas créé tous les hommes? Je crois que, personne n’en doute.Pourquoi donc ayant tous été également créésde Dieu, ne sont-ils pas tous également ou bons ou méchants?D’où vient que les uns sont vicieux et les autres vertueux ? Sices choses dépendent seulement de la nature et non de la volonté,pourquoi les uns s’appliqueraient-ils au bien et les autres au mal? Si,les hommes étaient naturellement méchants, qui d’entre euxpourrait être bon? et s’ils étaient, naturellement bons, quid’entre eux pourrait être méchant? Car si la nature est unedans tous les hommes, toutes leurs inclinations auraient dû êtreles mêmes, et non pas innocentes dans, les uns et criminelles dansles autres. Que si l’on dit que les uns sont naturellement bons et lesautres naturellement méchants, il est visible que cette penséeest contraire à la raison. Car il s’en suivrait que les hommes seraientimmuables dans le bien et dans le mal, comme nous voyons que les chosesnaturelles sont immuables. Ainsi, parce que l’homme dans l’étatoù il est, est naturellement passible et mortel, il ne s’en trouveaucun qui soit impassible et immortel.

Disputez et raisonnez tant que vous voudrez, vous ne changerez pointce qui est devenu naturel à l’homme. Nous voyons au contraire tousles jours que plusieurs passent du vice à la vertu, et de la vertuau vice, que les uns, de lâches qu’ils étaient deviennentfervents, et que les autres de fervents deviennent lâches. Il estdonc visible que ces qualités ne sont point naturelles, puisquece qui est naturel ne peut ni s’acquérir ni être changépar le soin des hommes. Comme l’homme n’a besoin d’aucun effort pour voiret pour entendre, (465) parce qu’il voit et qu’il entend naturellement:ainsi il embrasserait la vertu sans aucun effort, s’il était naturellementvertueux, — Mais pourquoi Dieu a-t-il fait les hommes mauvais, lorsqu’ilpouvait les faire tous bons? — Mais il ne les a pas fait mauvais. Quelleest donc, dites-vous, la cause du mal ?.Répondez-vous à vous-mêmesur ce que vous me demandez; pour moi, il me suffit de montrer qu’il nevient ni de Dieu ni de la nature.

Il est donc arrivé par hasard, me direz-vous? Nullement. Il n’adonc point de principe? Dieu nous garde d’une pensée si déraisonnableet si aveugle qui nous fait rendre au péché le plus grandhonneur que nous puissions rendre à Dieu. Si le mal était,comme est Dieu, sans principe et sans cause, il serait si puissant querien ne le pourrait détruire et il ne pourrait cesser d’êtremal, puisque ce qui n’a point de principe n’est sujet ni à la corruptionni au changement. Que si le mal était si puissant, comment y aurait-iltant de personnes vertueuses? Comment la fragilité humaine pourrait-elles’élever au-dessus d’un être incréé et immortel?

3. Vous me direz peut-être que c’est Dieu même qui affaiblitdans nous la force du mal. Mais comment, d’après votre supposition,le pourrait-il faire? comment pourrait-il détruire un êtreéternel comme lui et une puissance aussi grande et aussi forte quela sienne? O malice effroyable du démon ! Il a déshonoréDieu sous prétexte de l’honorer et il a couvert une impiétédétestable sous le voile de la piété. Dire que lepéché vient de Dieu, ce serait un blasphème. Pourdétourner donc les hommes de cet abîme, il les précipitedans un autre, en leur enseignant que le mal est un être sans principeet incréé comme Dieu.

Mais d’où vient donc le péché, dites-vous? Il vientde ce qu’on veut ou de ce qu’on ne veut pas. Et si vous demandez encored’où vient qu’on veut ou qu’on ne veut pas, je vous répondsque cela vient tout de nous. Vous faites la même chose par toutesvos questions, que si après m’avoir demandé pourquoi nousvoyons ou nous ne voyons pas, et après que je vous aurais réponduque c’est parce que nous ouvrons, ou que nous fermons les yeux; vous medemandiez encore d’où vient que nous ouvrons ou que nous fermonsles yeux; et qu’après que je vous aurais dit que cela vient de ceque nous voulons ou nous ne voulons pas faire ces actions, vous m’en demandiezencore une autre cause. Il n’y a point d’autre mal au monde que de ne vouloirpas obéir à Dieu. — Où les hommes, me direz-vous,ont-ils pu trouver ce mal? Croyez-vous qu’il ait été fortdifficile à trouver? Non, me direz-vous. Mais d’où vientque l’homme n’a pas voulu obéir à Dieu? Parce qu’il a étélâche et négligent. Car, étant libre de vouloir oude ne vouloir pas obéir, il â mieux aimé n’obéirpoint.

Que si cette réponse ne vous satisfait pas encore et vous laissequelque obscurité, je ne vous ferai plus qu’une demande. Elle nesera pas même fort embrouillée, comme toutes celles que vousme faites: elle sera simple et claire. N’avez-vous jamais éprouvéen vous du changement en bien et en mal? Peut-être que vous avezvaincu d’abord une passion, et qu’ensuite vous y avez succombé.Peut-être au contraire que vous avez été d’abord sujetau vin, et que depuis vous n’y avez plus été sujet. Vousavez été colère, et vous avez cessé de l’être.Vous avez méprisé le pauvre, et depuis vous ne l’avez plusméprisé. Vous avez été sujet à des viceshonteux, et depuis vous êtes devenu chaste. Je vous demande commentces changements se sont faits en vous?

Si vous ne me répondez point, je le fais pour vous, et je vousdirai que vous êtes passé du vice à la vertu, parceque vous vous êtes fait à vous-même une sainte violence,et que vous êtes après retombé de la vertu dans levice, parce que vous vous êtes laissé abattre par la paresse.Je ne parle point ici à ces pécheurs désespérésqui se sont plongés tout entiers dans le vice, qui sont devenuscomme insensibles par un long endurcissement, et qui ne veulent pas mêmeentendre parler des moyens de se retirer d’un état si malheureux.Je ne parle qu’à ceux qui, ayant autrefois vécu dans le crime,vivent maintenant dans la piété. C’est à ces personnesque je prendrai plaisir de parler ici. Vous avez donc autrefois ravi lebien de vos frères, mais vous vous êtes convertis ensuite,et vous avez donné même votre bien aux pauvres. Comment s’estfait en vous ce grand changement? N’est-ce pas par vous-même et parvotre propre volonté? Achevez donc, je vous en conjure, ce que vousavez si bien commencé. Appliquez-vous fermement à faire lebien, et vous ne vous mettrez plus en peine de toutes ces questions inutiles.

Si. nous voulons, le mal ne sera qu’un nom (466) pour nous et n’aurapoint de réalité. Ne vous mettez donc point en peine de savoird’où il vient, ni quel en est le principe. Reconnaissez seulementque vous n’y tombez que par votre faute, et fuyez-le de toutes vos- forces.Si quelqu’un vous dit que le mal ne vient pas de nous, répondez-lui: Pourquoi donc vous vois-je si souvent en colère contre votre serviteur,contre votre femme, contre vos enfants, contre ceux qui vous font quelqueinjustice? Si le mal ne vient pas de ces personnes, pourquoi les en accusez-vous?Pressez-le encore, et dites-lui : Est-ce de vous-même et de votrepropre volonté que vous .vous mettez en colère? Car, si celane vient pas de vous, il n’est pas raisonnable qu’on vous en blâme.Que, si votre colère vient de vous-même, il est donc clairque ce mal n’a point d’autre principe que votre lâcheté etvotre paresse. Je vous demande encore si vous croyez qu’il y ait des gensde bien dans le monde. Car, s’il n’y en a point, comment en avez-vous inventéle nom? Pourquoi leur donnez-vous tant de louanges? S’il est très-certainqu’il y en a, il est indubitable aussi qu’ils s’élèverontcontre les méchants, et qu’ils les condamneront pour leur négligence.Si personne n’était volontairement méchant, ces reprochesque les bons leur feraient, seraient injustes, et dès lors ils deviendraienteux-mêmes méchants. Car, n’est-ce pas une grande méchancetéque de traiter comme coupable celui qui est innocent? Que, si les bonsreprennent les méchants sans cesser d’être bons, et si c’est,au contraire, une des plus grandes marques de leur vertu que de les reprendre,il suit de là clairement que nul n’est méchant par une nécessitéforcée, mais seulement parce qu’il veut l’être.

Si, après tout ce que je viens de dire, vous me demandez encored’où viennent les maux, je vous réponds encore une foi qu’ilsviennent de votre lâcheté, qu’ils viennent de votre négligence,qu’ils viennent de ce que vous vivez avec ceux qui sont plongésdans le vice, et de ce que vous méprisez la vertu. C’est làla source de tous les maux: c’est là ce qui donne lieu àdemander si inutilement d’où vient le mal. On ne voit point ceuxqui vivent chrétiennement, et qui sont dans une piétésolide, faire ces demandes vaines et curieuses. Il n’y a que les lâcheset les vicieux qui, semblables à des araignées, tirent deleur coeur ces raisons frivoles pour chercher, dans des subtilitéssophistiques, de quoi justifier le déréglement de leur vie.Ainsi, ne raisonnons pas seulement avec eux, mais vivons mieux qu’eux,et répondons-leur plutôt par nos actions que par nos paroles.Le mal ne vient point d’une nécessité involontaire. Si celaétait, Jésus-Christ n’aurait point dit: " Malheur àl’homme par qui vient le scandale". Car il ne plaint que ceux qui se rendentméchants eux-mêmes. Et ne vous étonnez pas qu’il dise.

Malheur à l’homme " par qui vient le scandale ", car il n’entendpoint par là que ce soit un autre qui agisse par l’organe du méchant;mais que le méchant seul est l’auteur de tout le mal qu’il fait.L’Ecriture, en effet, a coutume d’employer la locution " Di ou " dans lesens de " Uph’ ou " ; par exemple, elle dit (Gen. IV, 1): " Extesaren anthropondia tou theou ", " J’ai acquis un homme par Dieu", exprimant ainsi, nonpas la cause seconde, mais la cause première. Elle dit encore (Genès.XL, 8): " Ouxi dia tou Theou e diasaphesis auton estin " " N’est-ce pointpar Dieu que leur manifestation a lieu "? Et encore (I Cor. I, 9.) : "Pistos oTheos, di ou exletete eis xoinovian tou Uiou autou " " Il est fidèleDieu par qui vous avez été appelés à partagerl’héritage de son Fils".

4. Mais pour voir encore plus clairement que ce n’est pas de la nécessitéque vient le mal écoutez la suite. Après avoir dit malheurà ces hommes, le Sauveur ajoute: " Que si votre main ou votre piedvous est un sujet de scandale, coupez-le et jetez-le loin de vous. Il vautbien-mieux pour vous que vous entriez dans la vie n’ayant qu’un pied ouqu’une main, que d’avoir deux pieds et deux mains, et d’être précipitédans le feu éternel (8). Et si votre oeil vous est un sujet de scandale,arrachez-le et jetez-le loin de vous. Il vaut bien mieux pour vous quevous entriez dans la vie n’ayant qu’un oeil, que d’avoir deux yeux et d’êtreprécipité dans le feu de l’enfer " 9) " Ce n’est point desmembres du corps dont Jésus-Christ parle en ce lieu, mais des amiset des personnes qui nous sont unies de telle sorte, que nous les regardonscomme nous étant aussi nécessaires que les membres de notrecorps. Quoiqu’il ait déjà dit cela plus haut, il ne laissepas de le redire ici encore. Car il n’y a rien de plus dangereux que lacompagnie des personnes corrompues. L’amitié quelquefois a plusde pouvoir sur nous pour nous inspirer le bien ou le mal, que la (467)nécessité même. C’est pourquoi Jésus-Christnous commande d’éloigner de nous nos plus intimes amis lorsqu’ilsnous nuisent, marquant ainsi clairement que c’était ceux qu’il avaitdans l’esprit, lorsqu’il parlait des auteurs de ces scandales.

Considérez donc, mes frères, avec quel soin le Sauveurécarte d’avance les maux que ces scandales pourraient causer, premièrementen les prédisant, en avertissant les lâches de s’y tenir préparéset de veiller sur eux-mêmes, et en marquant que de tous les mauxil n’y en avait point qui fût plus à craindre. Car il ne ditpas seulement: " Malheur au monde à cause des scandales " ; mais,pour montrer davantage la grandeur de ce mal, il prononce un double malheurcontre celui qui en aurait été l’auteur, car en disant: "Mais malheur à cet homme ", et le reste, il nous fait assez jugerquelle sera la sévérité de la punition qu’il en doittirer.

Il ne se contente pas même de cela. Il augmente encore notre terreur.par des comparaisons étonnantes , par lesquelles il nous apprenden même temps le moyen, de fuir les scandales. Ce moyen, mes frères,est de retrancher de notre amitié tous les méchants, quelsque soient les liens qui les unissent à nous. Il en apporte uneraison convaincante. Car si vous continuez de les regarder comme vos amispendant qu’ils sont en cet état, vous ne pourrez les gagner et vousvous perdrez vous-même; mais si vous les retranchez de votre amitié,et que vous les traitiez en ennemis, vous sauverez au moins votre âme.

Si vous reconnaissez donc que l’amitié d’une personne vous soitdangereuse, retranchez-la impitoyablement. Si nous coupons souvent nospropres membres, lorsqu’ils sont pourris, de peur qu’ils ne gâtentles autres, combien moins devons-nous épargner nos amis lorsqu’ilsnous corrompent? Si le mal était naturel à l’homme, il luiserait inévitable quoi qu’il pût faire, et ainsi cet avisde Jésus-Christ serait inutile. Mais, comme il est impossible queles instructions d’un Dieu soient inutiles et hors de propos, nous devonsconclure que le mal vient de notre volonté et non de la nécessitéde la nature.

" Prenez bien garde de ne mépriser aucun de ces petits; car jevous déclare que leurs anges voient sans cesse dans le ciel la facede mon Père qui est dans les cieux (10)". Il n’entend point parce mot " de petits ", ceux qui sont tels en effet, mais seulement ceuxqui passent pour "petits " dans le monde, c’est-à-dire les humbles,les pauvres et les inconnus qui sont d’ordinaire méprisésdes hommes. Car comment pourrait-on appeler " petit " celui qui a la gloired’être aimé de Dieu? Comment celui qui est plus grand quetout le monde, pourrait-il être appelé " petit" ? Ainsi illes appelle " petits", non parce qu’ils le sont en eux-mêmes, maisparce qu’ils le sont aux yeux des hommes. Il ne dit pas seulement qu’onne les méprise pas en général, mais qu’on n’en méprisepas même " un seul ". Et en commandant ainsi de les honorer, il nousdéfend encore davantage contre les scandales. Car s’il nous estutile de fuir les méchants, il nous l’est aussi d’honorer les bons.Et nous tirons de là un double avantage: l’un de nous éloignerde ceux dont la compagnie ne nous pourrait être qu’une occasion dechute et de scandale; l’autre d’avoir de l’estime et de l’amour pour ceuxdont la vie doit être la règle et l’exemple de la nôtre.

Jésus-Christ ajoute une autre raison, qui nous les doit rendreencore plus vénérables. " Car je vous déclare ", dit-il," que leurs anges voient sans cesse dans le ciel la face de mon Pèrequi est dans les cieux". On voit par ces paroles que les saints et quetous les chrétiens ont des anges. L’Apôtre dit aussi " quela femme se doit voiler la tête à cause des " anges". (I Cor.II, 6; Deut. XXXII, 7.) Et Moïse régla les limites des nationsselon le nombre des anges de Dieu. Mais ici Jésus-Christ ne parlepas seulement des anges, mais des anges les plus élevés.Car en disant " ils voient la face de mon Père", Jésus-Christmarque la liberté et la confiance avec laquelle ces anges s’approchentde la majesté de Dieu, et par conséquent la grande gloiredont ils jouissent. " Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui étaitperdu (11) ". Il ajoute encore ici une autre raison plus puissante quela première, et y joint une comparaison par laquelle il fait voirque son Père est dans la même volonté que le Fils." Dites-moi, je vous prie, si un homme a cent brebis, et qu’une seule vienneà s’égarer, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neufautres pour aller sur les montagnes chercher celle qui était égarée(12)? Et s’il arrive qu’il la trouve, je vous dis en véritéqu’il en reçoit plais de joie que des (468) quatre-vingt-dix-neufqui ne se sont point égarées (13). Ainsi " votre Pèrequi est dans le ciel ne veut pas a qu’aucun de ces petits périsse(14) ". Considérez par combien de raisons Jésus-Christ nousexhorte à avoir de l’estime et du soin des moindres d’entre nosfrères. Ne dites donc plus : ce pauvre homme est un serrurier; celui-ciun cordonnier, et celui-là un jardinier, et ainsi ce sont des gensde néant dont je ne fais pas grand compte. Voyez au contraire parcombien de considérations Jésus-Christ veut que vous bannissiezces pensées et que vous en preniez d’autres plus équitableset plus conformes à la foi, et que vous ayez égard mêmeaux plus petits. Il prend un petit enfant, et le met au milieu de ses disciples.Il leur commande de devenir comme de petits enfants, et leur dit que quiconqueen recevrait de tels en son nom, le recevrait lui-même: et que quiconqueles scandaliserait, souffrirait d’épouvantables supplices. Il nese contente pas de dire que ces auteurs de scandale seraient jetésdans la mer avec une meule attachée au cou. Il prononce encore undouble malheur contre eux; et il nous commande de les couper et de lesretrancher de nous, quand ils nous seraient ,aussi nécessaires quenos mains ou que nos yeux.

Il nous engage aussi à honorer ces petits par le respect quenous devons aux anges qui les gardent. Il nous y exhorte encore plus puissammentpar ses propres souffrances, par ce qu’il a enduré pour eux: caren disant: " Le Fils de l’homme est venu pour sauver ce qui étaitperdu", il nous marque clairement sa croix. C’est dans cette mêmepensée que saint Paul nous défend de scandaliser notre frère" pour lequel Jésus-Christ est mort " - (Rom. IV, 15). Enfin ilnous y exhorte par la raison que son Père céleste ne veutpas que ces petits périssent; et il se sert de sa comparaison familièred’un pasteur qui quitte ses brebis qui sont en sûreté pouraller chercher celle qui s’est égarée, et qui la trouvanten reçoit une extrême joie. Si Dieu donc se réjouitainsi lorsqu’il retrouve un de ces petits " qui s’est égaré,comment osez-vous mépriser ceux que Dieu considère tant,vous qui devriez, à l’imitation de Jésus-Christ, donner,s’il était besoin, votre propre vie pour sauver le moindre d’entreeux?

5. Vous me direz peut-être que tout ce que je dis est véritable,mais que néanmoins il est difficile de considérer un hommequi n’a rien que de vil et de méprisable. C’est pour cela mêmeque vous devez faire de plus grands efforts pour tâcher de le sauver.Le divin Pasteur quitte quatre-vingt-dix-neuf brebis pour, en aller chercherune seule qui s’est égarée, sans que le-soin de tant d’autrespuisse lui faire négliger la perte de celle-ci. Saint Luc marquede plus qu’il rapporte cette brebis sur ses épaules, et qu’il ya une plus grande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui seconvertit et fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.Le bon Pasteur ne pouvait pas mieux marquer le soin prodigieux qu’il ade cette brebis égarée que par l’abandon qu’il fait des autres,et par la joie qu’il éprouve après l’avoir retrouvée.

Ne négligeons donc jamais les petits et ceux qui nous paraissentméprisables, puisque c’est là proprement ce que nous a vouluapprendre Jésus-Christ, par ces instructions saintes que nous avonsrapportées. Jésus-Christ réprime l’orgueil des espritsaltiers en les menaçant de leur fermer l’entrée du royaumedes cieux; s’ils ne deviennent comme de petits enfants, et en leur disantqu’il vaudrait mieux pour eux être jetés au fond de la mer,avec une meule de moulin attachée au cou. Et certes, c’est justementqu’il traitera ainsi les superbes, puisqu’il n’y a point de vice qui détruisetant la charité que l’orgueil.

En disant encore " qu’il est nécessaire qu’il arrive des scandales", il nous rend attentifs sur nous-mêmes; et en disant: " Malheurà celui par qui viendra le scandale ", il nous avertit tous de prendregarde à ne point tomber dans ce malheur par notre faute et par ledéréglement de notre conduite. Et il nous apprend àsurmonter tous les obstacles de notre salut, en nous recommandant de retrancherde nous les personnes scandaleuses. Il nous défend aussi de mépriserles petits, non pas faiblement, mais avec une grande instance, en nousdisant: " Prenez bien garde de ne point mépriser un de ces petits,parce que leurs anges voient toujours la face de mon Père qui estdans les cieux ". C’est pour eux, dit-il, que je suis venu, et la volontéde mon Père est qu’ils soient sauvés. Vous voyez par combiende considérations Jésus-Christ nous porte à avoirsoin des faibles. Combien il craint qu’ils ne se perdent, de combien desupplices il menace ceux qui (469) les tromperont; combien de dons il prometà ceux qui auront soin d’eux; et combien il nous y engage par sonexemple et par celui de son Père.

Imitons ce grand modèle, mes frères, et ne refusons jamaisrien de ce qui regarde le service et le bien de ces petits. Que rien nenous paraisse ou trop. bas ou trop difficile, lorsqu’il s’agit de les assister.Quand celui que nous servirions, serait vil et méprisable; quandce qu’il désirerait de nous serait pénible; quand il faudraitmonter sur les plus hautes montagnes; que tout nous paraisse léger,lorsqu’il s’agit du salut de notre frère. Son âme a étési précieuse aux yeux de Dieu, que, pour la sauver, il n’a pas épargnéson Fils unique. C’est pourquoi je vous conjure qu’à l’avenir, lorsquevous sortez de chez vous le matin, vous n’ayez que ce but et que ce désirdurant tout le jour, de trouver l’occasion de tirer votre frèrede quelque péril. Je ne parle pas seulement des périls ducorps qui sont visibles à tous les yeu. J’ai peine, même àles appeler périls; je parle d’autres périls bien plus dangereux,où les tentations du démon engagent les âmes. Si lesmarchands traversent les terres et les mers pour s’enrichir de plus enplus, si les artisans se tuent pour ajouter quelque chose au peu de bienqu’ils ont; comment pouvons-nous être si lâches que de nouscontenter de nous sauver seuls, puisque nous hasardons notre propre salut,si nous n’avons point soin de celui des autres? Ainsi, dans un combat celuiqui ne pense qu’à se sauver en fuyant, se perd lui-même avantde perdre les siens; mais celui qui combat hardiment pour tirer ses compagnonsdu péril, se sauve lui-même en les sauvant.

Puis donc que cette vie est une guerre continuelle, et que nous sommestoujours en présence des ennemis, combattons comme notre roi etnotre chef nous le commande. Ne craignons ni le travail, ni les blessures,ni la mort. Conspirons tous à nous défendre et à noussauver tous ensemble; et que notre magnanimité anime les plus hardis,et donne du coeur aux plus lâches. Car plusieurs d’entre nos frèresont reçu des plaies mortelles dans ce combat; ils sont couvertsde leur propre sang, et il n’y a personne qui se mette en peine de lesguérir. Ni les laïques, ni les prêtres, ni les prélats,ni les amis, ni les frères ne sont touchés de ces maux. Chacunne pense qu’à ce qui le touche, et il se nuit en cela mêmequ’il ne pense qu’à lui seul. Rien ne nous donne tant de confianceauprès de Dieu, rien ne nous rend plus agréables àses yeux, que de ne point chercher nos intérêts propres. D’oùvient, pensez-vous, que nous sommes si faibles, et que nous succombonssi aisément sous les efforts des hommes ou des démons; sinonde ce que nous ne sommes attachés qu’à nous-mêmes,et que nous ne travaillons point à nous défendre et ànous secourir les uns les autres? Nous n’aimons jamais de cet amour quinaît de Dieu et qui tend à Dieu, mais nous cherchons des sujetsd’aimer les hommes ou dans la liaison du sang, ou dans l’amitiéhumaine, ou dans les rapports de voisinage, sans être conduits parcette charité divine, qui devrait être toute la source etle principe de notre amour. De là vient que c’est d’ordinaire lehasard ou notre fantaisie et non pas la religion et la piétéqui sont la règle de nos amitiés, et que nous préféronssouvent dans ce choix les Juifs et les païens même àceux qui sont comme nous les enfants de l’Eglise.

6. On croit souvent justifier une affection si irrégulièreen disant qu’il y a des chrétiens fâcheux et insupportables,et des païens au contraire d’une conversation agréable et d’unehumeur douce. Mais comment osez-vous appeler votre frère fâcheuxet insupportable, lorsque Jésus-Christ même vous défendde lui dire une parole qui témoigne la moindre impatience? Vousne rougissez point d’avoir ces sentiments touchant votre frère,et d’en parler de la sorte à tout le monde, lui qui est àJésus-Christ ce que vous lui êtes; qui est membre de ce chefque vous adorez ; qui a été régénérécomme vous dans le sein de la même Eglise, et qui est nourri avecvous du même pain du ciel à la même table. Si la naturevous avait donné un frère, vous vous croiriez obligéde l’assister, quand même il serait couvert de crimes, et si vousle voyiez dans l’infamie, vous croiriez-avoir part à son déshonneur.Et quand Dieu vous en a donné, vous le décriez vous-même,bien loin de le défendre contre ceux qui le déshonorent.C’est un homme insupportable, dites-vous. C’est pour le guérir decette mauvaise humeur que Dieu veut que vous l’aimiez, afin que vous tâchiezde lui inspirer de la douceur. Quand je lui parlerais, me dites-vous, jesuis certain qu’il ne (470) m’écouterait pas. D’où le savez-vous?L’avez-vous essayé souvent? Oui, dites-vous: je l’ai fait une oudeux fois. Quoi, vous appelez cela souvent ? Quand vous n’auriez pointeu d’autre application que celle-là durant toute votre vie, vouene devriez pas vous rebuter. Ne voyez-vous pas combien de fois Dieu nousavertit lui-même par ses prophètes, par ses apôtreset par ses évangélistes? Cependant, croyez-vous que nousayons bien reçu tous ces avis, et que nous les ayons suivis commenous devions? Dieu, a-t-il cessé pour cela de nous avertir? Est-ildemeuré dans le silence? Ne nous dit-il pas encore tous les jours:"Vous ne pouvez servir tout ensemble .Dieu et l’argent " ? (Matth. VI,24.) Cependant l’avarice règne partout, et croît tous lesjours. Dieu ne nous crie-t-il pas tous les jours : " Remettez et on vousremettra (Luc, VII, 40) "? et nous devenons tous les jours plus inhumainsenvers nos frères. Dieu ne nous exhorte-t-il pas sans cesse àla chasteté et à la continence? et néanmoins, combienen voit-on qui se plongent comme des pourceaux dans les infamies les plusdétestables? Cependant, Dieu ne cesse point de nous instruire etde nous reprendre, quoique nous soyons si intraitables et indociles.

Que ne nous réglons-nous sur ce modèle, et que ne nousdisons-nous à nous-mêmes : Hélas! Dieu nous parle continuellement.Il ne se lasse point de nous exhorter. Il ne se rebute jamais, quoiquenous fassions un si mauvais usage de ses avis. Que ne l’imitons-nous doncen nous conduisant envers nos frères comme il se conduit enversnous? C’est cette dureté que nous témoignons pour eux, quia fait dire à Jésus-Christ: " Qu’il y en aura peu de sauvés". Car, s’il ne nous suffit pas pour être sauvés d’avoir dela vertu, et s’il faut encore que nous brûlions de zèle pourl’avancement des autres, que devons-nous attendre un jour, nous qui nepensons ni à notre propre salut, ni à celui de nos frères?Quelle espérance nous peut-il rester?

Mais pourquoi me plaindre ici de l’indifférence que vous témoignezpour le salut de tous les hommes, puisque vous êtes si insensiblesà celui des personnes mêmes avec qui vous vivez, àcelui de votre femmes de vos enfants et de, vos domestiques? Nous quittonsces soins de charité pour nous embarrasser en d’autres pleins devanité et d’inquiétude. Nous nous occupons de penséesextravagantes et chimériques; comme ceux dont le vin a étoufféla raison. Interrogez-vous vous-mêmes, et vous verrez que vous pensezou à multiplier le nombre de vos valets, ou à mieux réglerle service qu’ils vous rendent, ou à acquérir plus de bienà vos enfants, ou à rechercher des habillements plus magnifiquespour votre femme. Ainsi, ce n’est pas d’eux proprement que vous avez soin,mais de ce qui les environne. Vous ne vous mettez pas en peine que votrefemme ait de la piété, mais qu’elle ait de quoi se parer,ni que vos enfants soient bien élevés, mais qu’ils soientbien riches.

Vous ressemblez à quelqu’un qui, voyant une maison parfaitementbien ornée, mais dont les murailles tomberaient en ruine, ne penseraitpoint à les relever, mais seulement à y faire des embellissementsau dehors: ou à un malade qui ayant le corps abattu de langueur,au lieu de penser à se guérir, ne serait occupé quedu soin de se faire faire des habits superbes : ou à une femme qui,se voyant près de la mort, ne penserait point à s’en retirer,mais seulement à avoir des servantes bien parées et de beauxameublements. C’est ainsi que nous nous conduisons à l’égardde notre âme. Nous ne sommes point touchés de ses misèreset de ses langueurs. Nous la voyons sans douleur en proie à la colère,aux emportements, aux passions furieuses, à la .médisance,à la vaine gloire, aux révoltes intérieures, enfinà une infinité de bêtes cruelles qui la dévorent.Nous souffrons sans peine qu’elle soit tyrannisée par tant d’ennemis,pendant que nous ne pensons qu’à avoir de belles maisons, et ungrand nombre de gens qui nous servent.

S’il arrivait qu’un ours ou qu’un lion rompît ses chaîneset sortît du lieu où on le garde, nous fermerions aussitôttoutes nos maisons pour n’être point exposés à la ragede ces bêtes. Et maintenant lorsque nos passions et nos penséescriminelles, comme autant de bêtes farouches, déchirent cruellementnotre âme, nous, nous laissons dévorer non-seulement sansnous plaindre, mais avec joie. Toutes ces bêtes qui peuvent tuerles hommes sont enfermées avec grand soin, ou dans les déserts,ou dans la ville, en des lieux très-sûrs, de peur qu’en s’échappant,elles ne fassent du désordre jusque dans les tribunaux des jugeset dans les palais des rois: et nous souffrons que tant de bêtescruelles renversent tout dans notre âme, où Dieu mêmerend ses jugements et ses (471) oracles, et où il est assis commesur son trône. De là vient que tout est en désordreau dedans de nous, et que ce trouble du dedans passe au dehors. Nous sommessemblables à une ville surprise par des barbares; ou à depetits oiseaux qui, voyant un dragon entrer dans leur nid sont frappésd’épouvante et font des efforts inutiles pour voler.

7. C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de penser àvous. Armons-nous contre ce dragon infernal. Prenons " l’épéede l’esprit " dont parle saint Paul, pour chasser ces pensées honteuses,qui, comme des bêtes cruelles se lancent dans notre âme pourla dévorer. Eloignons de nous le malheur dont Dieu menace la Judéepar son Prophète; " Les onocentaures ", dit-il, " les hérissonset les dragons s’assembleront dans ces lieux et y sauteront ", (Isa., XIII,21.) Il y a des hommes qui sont bien plus méchants que ces onocentaures,qui ne pensent qu’à danser et à courir çà etlà dans le monde comme les bêtes sauvages dans les déserts,et c’est ainsi que vivent la plupart des jeunes gens. Ils ne sont retenusni par la crainte ni par la raison; ils suivent aveuglément l’ardeuret l’impétuosité de leurs passions, et n’ayant tien d’honnêtequi les occupe, ils appliquent, tout leur esprit à faire le mal.

Les pères sont les premières causes de ces désordres,parce qu’ils négligent l’éducation de leurs enfants; Quandils ont de jeunes chevaux, ils ont grand soin qu’on emploie tout l’artpossible pour les dresser. Ils appréhendent fort qu’ils ne deviennentvicieux, et ils veulent qu’on les accoutume de bonne heure au frein età l’éperon, afin qu’étant prêts au moindre mouvement,ils répondent à tout ce que l’on demande d’eux. Et cependantils n’ont pas pour leurs enfants le même soin qu’ils ont pour cesbêtes. Ils souffrent que, sans frein, sans loi et sans retenue, ilscourent où la fougue de leurs passions les emporte, ou dans lesmaisons de jeu, ou aux spectacles, ou dans les lieux détestablesque la pudeur ne permet pas de nommer, Les pères amuraient pu empêcherces désordres en choisissant de bonne heure à leurs enfantsune femme modeste, et prudente, qui aurait su gagner leur esprit, et quiaurait arrêté la licence de leurs passions par le lien etpar l’honnêteté du mariage. Ce débordement de la jeunesse,qui est si grand aujourd’hui, est la source des adultères et detoutes les débauches. Si un jeune homme épousait de bonneheure une jeune fille chaste et prudente, il s’occuperait dans le gouvernementde sa famille, et il aurait soin de sa réputation et de son honneur.

Mais mon fils est tout jeune, me dites-vous, l’engagerai-je sitôtdans le mariage? Je vois cette nécessité et je la déplore.Si Isaac autrefois demeura vierge jusqu’à quarante ans, et ne s’estmarié qu’à cet âge (Gen. XXV, 20), il serait bien plusraisonnable d’imiter une conduite si pure dans la loi de grâce. Maisvous nous mettez dans l’impuissance de vous donner ce conseil. Vous abandonnezd’abord vos enfants, et après qu’ils se sont plongés dansle vice et dans toutes sortes d’infamies, vous les mariez, ne considérantpas que le principal point du mariage, c’est d’y entrer avec un corps chaste.Car à moins de cela, quel avantage en tirera-t-on? Mais vous faitestout le contraire, et vous ne mariez vos enfants qu’après qu’ilsse sont corrompus de toutes manières, c’est-à-dire lorsquele mariage leur est devenu inutile, J’attends, dites-vous, qu’il ait acquisdans le monde du mérite et de l’honneur, et après cela jele marierai. Ainsi, vous avez grand soin de ses avantages temporels, maisvous n’avez pour son âme que du mépris et qu’une cruelle indifférence.

Voilà la source de tous les désordres et de tous les maux,de ne faire aucune estime du salut de son âme, de la laisser dansl’abandon comme une chose de vil prix, de négliger le principalpour ne s’occuper que de l’accessoire. Ne savez-vous pas que le plus grandtrésor que vous puissiez laisser à votre fils, c’est la puretéde son corps? Avons-nous rien de si précieux que notre âme?" Quel avantage ", dit Jésus-Christ, " retirera l’homme de gagnertout le monde s’il perdait son âme "? (Matth. XVI, 26.) Mais l’avariceaujourd’hui renverse tout. C’est un tyran qui domine dans le coeur deshommes comme dans sa forteresse, et qui en bannit la crainte de Dieu. Delà vient que nous négligeons et notre salut et celui de nosenfants. Nous ne nous mettons en peine que d’amasser et de leur laisserbeaucoup de bien, afin qu’ils le laissent aussi à leurs enfants,et ceux-là à d’autres. Ainsi, nous travaillons plutôtafin que d’autres possèdent notre bien, qu’à le possédernous-mêmes.

Nous traitons nos enfants encore plus mal que nos esclaves; car nouscorrigeons ceux-ci, et nous négligeons nos enfants, comme s’ilsnous étaient plus indifférents que ceux qui ne (472) nousont coûté qu’un peu d’argent. Mais c’est trop peu dire, au-dessousde nos esclaves:

nous les rabaissons même au-dessous des bêtes, au-dessousdes ânes et des chevaux. Si vous choisissez un cocher, un valet d’écurie,vous prenez garde qu’il ne soit pas sujet au vin, qu’il ne soit pas voleur,et qu’il sache bien panser et bien conduire des chevaux. Et si vous voulezdonner à vos enfants un précepteur pour les for,mer et pourles conduire, vous ne vous mettez point en peine de ce choix. Le premierqui se présente vous convient. Et cependant il n’y a point d’emploi,ni plus grand, ni plus difficile que celui-là; car qu’y a-t-il deplus important que de former l’esprit et le coeur, et de réglerroute la conduite d’un jeune homme? On estime un grand peintre et un grandsculpteur; mais qu’est-ce que leur art au prix de l’excellence de celuiqui travaille, non sur la toile ou sur le marbre, mais sur les esprits?Cependant, nous- négligeons toutes ces choses. Nous ne nous mettonspas en peine de rendre nos enfants chrétiens, mais éloquents.Et ce désir même est intéressé. Car la fin quenous nous proposons, n’est pas simplement qu’ils soient éloquents,mais qu’ils s’enrichissent par leur éloquence. Que s’ils pouvaientdevenir riches sans être éloquents, nous mépriserionsaussi bien l’éloquence que tout le reste.

Considérez donc combien est grande la tyrannie de l’avarice;comme elle corrompt tout, comme elle renverse, tout, et comme elle domineles hommes; qu’elle rabaisse, non-seulement au rang des esclaves, maisdes bêtes mêmes. Nous vous l’avons dépeinte telle qu’elleest. Nous avons bien dit des choses contre elle; niais quel avantage entirerons-nous? Nous la combattons par des paroles, et elle nous combatpar des actions. Nous ne cesserons point néanmoins de la décrieret de vous en donner de l’horreur. Si nous sommes assez heureux pour gagnerquelque chose par nos exhortations, nous nous sauverons en vous sauvant.Que si nos remontrances vous sont inutiles, nous nous serons au moins acquittésde notre devoir. Je conjure la miséricorde infinie de Dieu de vousdélivrer d’une maladie si dangereuse, et de nous donner sujet denous glorifier des règlements de votre vie, par la grâce deJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, dans tousles siècles dés siècles. Ainsi soit-il. (473)

HOMÉLIE LX

" QUE SI VOTRE FRÈRE A PÉCHÉ CONTRE VOUS, ALLEZLE REPRENDRE EN PARTICULIER ENTRE VOUS ET LUI S’IL VOUS ÉCOUTE,VOUS AUREZ GAGNÉ VOTRE FRÈRE ". (CHAP. XVIII, 15, JUSQU’AUVERSET 21.)

1. Comme Jésus-Christ avait parlé avec force contre ceuxqui scandalisent leurs frères, et qu’il avait lancé contreeux de terribles menaces, il empêche ici maintenant que ceux quel’on scandalise et qui croiraient que toute la faute retomberait sur lesauteurs du scandale, ne tombent dans un autre mal, et qu’ils ne glissentà l’orgueil, en prétendant que c’est (473) à leursfrères à réparer l’injure qu’ils leur ont faite. Considérezdonc comment Jésus-Christ les rabaisse en leur commandant de nereprendre leur frère qu’en particulier, de peur que, s’il se voyaitaccusé en présence de plusieurs témoins, cet outragene lui parut insupportable, et qu’ en dépit qu’il en aurait ne l’empêchâtde reconnaître sa faute. C’est pourquoi Jésus-Christ dit ;" Reprenez-le, mais seul à seul".

" Et s’il vous écoute, vous avez, gagné votre frère". Que veut dire cette parole : " Et s’il vous écoute "? c’est-à-dire,s’il se condamne lui-même, et s’il reconnaît qu’il a eu tort," vous aurez gagné votre frère ". Il ne dit pas, vous aurezreçu une satisfaction entière; mais, " vous aurez gagnévotre frère " montrant par ce mot de "gagner ", que la perte quecausait cette inimitié était commune à l’un et àl’autre. Il ne dit pas : votre frère se gagnera lui seul; mais "vous gagnez votre frère " pour faire voir, comme je l’ai dit, qu’ilsavaient fait tous deux auparavant une grande perte: l’un, de son frère,et l’autre, de son propre salut.

Jésus-Christ nous adonné le même avis dans son sermonsur la montagne. Il n’y a que cette différence, que là c’estcelui qui a fait l’offense qu’il envoie à celui qu’il a offensé: " Si lorsque vous présentez votre don à l’autel ", dit-il," vous vous souvenez que votre frère a quelque sujet de se plaindrede vous, laissez là votre don à l’autel, et allez vous réconcilierauparavant à votre frère "(Matt. V, 23); et qu’ici, au contraire,c’est à celui qui a reçu le tort qu’il commande de pardonnerà celui qui l’a offensé. Car il nous a appris à dire: " Remettez nous nos dettes comme nous les " remettons à ceux quinous doivent ". Mais il se sert ici d’un autre moyen. Il n’oblige plusseulement celui qui a offensé son frère de l’al1er trouver;mais il veut que celui-là même qui a reçu l’injureaille trouver celui qui la lui a faite. Car, comme celui qui a fait outrageà un autre n’est pas d’ordinaire si disposé à l’allertrouver, à cause de la honte et de la confusion qu’il a de sa faute,Jésus-Christ veut que ce soit l’autre qui le prévienne, etqui lui parle le premier, non d’une manière indifférente,mais dans le désir sincère de l’aider à réparercette faute. Il ne dit pas : faites-lui de grands reproches, punissez-le,vengez-vous vous-même; mais seulement " reprenez-le ".

Comme sa colère l’aveugle, et que la con fusion qu’il en a estcomme une ivresse qui le tient dans un assoupissement mortel, il faut quevous, qui êtes pain, alliez trouver le malade, et que, par cetteréprimande douce et secrète, vous lui facilitiez le moyende se guérir. Car, ce que Jésus-Christ entend ici par cemot: "reprenez-le ", ne peut dire autre chose, sinon:

représentez-lui sa faute, et faites-lui comprendre le mal qu’ilvous a fait. Ainsi, en l’accusant même, vous le défendrezen quelque sorte. Vous le servirez, et vous l’inviterez à se réconcilier,parfaitement avec vous.

Mais que ferai-je, me direz-vous, s’il demeure inflexible et opiniâtre?Jésus-Christ vous répond à cela : "S’il ne vous écoutepoint, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que tout ceque vous ferez "soit autorisé par la présence de deux outrois témoins (46) ". Plus votre frère témoigne d’opiniâtretéet d’endurcissement dans le mal, plus vous devez travai1ler à leguérir, et non vous irriter contre lui et le regarder comme unepersonne insupportable. Lorsqu’un médecin voit un malade presséd’un mal intérieur et très-violent, il ne se découragepas, il ne s’impatiente pas; mais il s’applique seulement avec plus desoin à le guérir. C’est ainsi que Jésus-Christ nouscommande de nous, conduire. Si vous êtes trop faible étantseul, prenez du secours, appelez un ou deux autres témoins. Cardeux témoins suffisent pour convaincre votre frère de sonpéché.

Ainsi vous voyez partout, mes frères, que Jésus-Christconsidère autant le bien de celui qui ,a fait l’offense, que decelui qui l’a reçue. Et en effet, celui qui a le plus perdu danscette rencontre, et qui est véritablement offensé, c’estcelui qui a succombé à sa colère pour offenser l’autre.C’est celui-là qui est véritablement malade, et qui est réduità une langueur et à une faiblesse extrême. C’est pourquoivous voyez que Jésus-Christ commande avec soin à celui quiest exempt de cette maladie, d’aller trouver le malade, tantôt luiseul, tantôt avec un ou deux témoins : et si le malade demeuretoujours inflexible, il veut que toute l’Eglise vienne à son secours.

" Que s’il ne les écoute point, dites-le à "l’Eglise (17)". Si Jésus-Christ n’avait pensé qu’aux intérêtsde celui qui a reçu l’offense, il ne nous aurait pas commandéde pardonner (474) jusqu’à soixante-dix fois sept fois àcelui qui témoignerait avoir regret de nous avoir offensé:et il ne commanderait pas ici qu’on employât tant de personnes pourtâcher de le faire rentrer en lui-même. Il ne nous ordonnerien de pareil à l’égard des païens et des infidèlesqui sont hors de 1’Eglise. Il se contente de nous dire: " Si quelqu’unvous frappe sur une joue, tendez-lui l’autre "; sans nous commander ensuitede les aller avertir de leur injustice, comme il fait ici. Saint Paul ditla même chose. Car parlant des infidèles, il dit: " Pourquoientreprendrai -je de juger ceux qui sont hors de l’Eglise "? (I Cor. V,12.) Mais il veut en même temps que nous agissions autrement àl’égard de nos frères

Il veut que nous. leur représentions leur faute, afin qu’ilsaient du regret de l’avoir faite. Il veut que nous les retranchions d’avecnous s’ils demeurent incorrigibles, afin que ce retranchement leur donnalieu de reconnaître enfin le mal qu’ils ont fait.

C’est ce que Jésus-Christ nous oblige ici de faire à l’égardde nos frères. Il établit comme trois maîtres et troisjuges, pour faire comprendre à celui qui a fait l’outrage, dansquels excès il est tombé, lorsqu’il s’est laissé emporteret comme enivrer par sa passion. Après que la colère l’aporté à dire et à faire beaucoup de choses impertinenteset déraisonnables, Jésus-Christ veut qu’on l’en fasse ressouvenir:comme on raconte à ceux qui se sont enivrés les extravaganceset les folies que les vapeurs du vin leur ont fait dire. La colèreet le péché sont une ivresse très-véritable.Elles renversent la raison plus que le vin, et elles jettent l’âmedans des extravagances bien plus dangereuses.

Qui fut plus sage autrefois que le prophète David? (II Rois,XII, 1.) Cependant il pécha, et il ne sut pas qu’il péchait.Sa passion enivra en quelque sorte toute sa raison, et remplit son âmecomme d’une épaisse fumée. C’est pourquoi il eut besoin qu’unprophète vint éclairer ses ténèbres, et quela lumière de sa parole lui fît voir quel était lecrime qu’il avait commis. C’est dans ce même dessein que Jésus-Christoblige l’offensé d’aller trouver l’offenseur, afin de l’avertirdes excès où il s’est laissé emporter.

2. Mais pourquoi veut-il que ce soit celui-là même quia reçu l’offense, et non un autre qui s’aille plaindre àcelui qui la lui a faite?

Il le fait parce que celui qui est coupable est plus disposéà recevoir avis de celui même qu’il a maltraité, principalementlorsqu’il le reprend seul et sans témoin. Bien n’est si capablede le toucher ni de le faire rentrer en lui-même, que de voir quecelui qui semblerait ne devoir penser qu’à se venger de son injustice,ne te met en peine au contraire que de son salut. Vous voyez donc, mesfrères, que tout ce que Jésus-Christ ordonne en cette occasionà celui qui a été offensé, ne tend qu’àsauver, et non à punir son frère. C’est pour ce sujet qu’ilne veut pas que d’abord il mène avec lui deux autres témoins,mais seulement après qu’il aura seul tenté inutilement dele guérir; il ne veut pas non plus qu’après qu’il a étérebuté lorsqu’il était seul, il mène tout d’un coupavec lui un grand nombre de personnes, mais seulement une ou deux. Ques’il rejette encore, leurs remontrances, il ordonne alors qu’on en avertisse1’Eglise. C’est ainsi que Jésus-Christ nous apprend avec quellesagesse nous devons éviter d’insulter au péché denotre frère.

Mais que veulent dire ces paroles: " Afin que tout ce que vous ferezsoit autorisé par la présence de deux ou trois témoins", c’est-à-dire afin que vous ayez un suffisant témoignageque vous avez fait de votre côté tout ce que vous deviez faire,et que vous n’avez rien omis de ce qui était de votre devoir. "Que s’il ne les écoute point", dit Jésus-Christ, " dites-leà l’Eglise ", c’est-à-dire à ceux qui la conduisent." Et s’il n’écoute pas l’Eglise même, qu’il soit àvotre égard comme un païen et un publicain (47) ". Car il seraévident que sa maladie est incurable. Considérez ici queJésus-Christ propose partout les publicains comme les derniers deshommes, Nous avons déjà vu qu’il a dit : " Les pécheurset les publicains ne sont-ils pas la même chose " (Matth. V, 45.)Et ailleurs: " Les publicains et les femmes prostituées vous devancerontau royaume de Dieu (Matth. XXI, 31) "; c’est-à-dire, les personnesles plus criminelles et les plus désespérées. Ecoutezceci, vous qui cherchez sans cesse à trafiquer de vos injusticeset à ajouter tous les jours usure sur usure. D’où vient queJésus-Christ met ici celui qui a fait violence à son frèreau rang des publicains, c’est-à-dire des pécheurs désespérés,sinon pour adoucir d’un côté celui qui a souffert l’injustice,et pour épouvanter au contraire celui qui (475) l’a faite? Et afinque vous ne croyiez pas qu’il ne soit puni que de cette sorte, il ajouteaussitôt:

" Je vous dis en vérité que tout ce que vous " lierezsur la terre sera lié dans le ciel, et que " tout ce que vous délierezsur la terre sera "délié dans le ciel (48)". Il ne dit pointà l’évêque de cette Eglise : Liez cet homme, mais seulement: " Si vous le liez ". Il laisse cela à la volonté de celuiqui a reçu l’offense. Mais ce qui sera lié le demeurera toujours.Cet homme sera condamné aux plus grands supplices, et ce ne serapoint celui qui l’a déféré à l’Eglise qui ensera cause, mais cette opiniâtreté qui l’a rendu inflexibledans le mal. Jésus-Christ le menace d’une double punition, des jugementsde l’Eglise et des tourments de l’enfer; et il le menace des premiers,afin qu’il évite les seconds. Il veut qu’on lui fasse craindre d’êtreretranché de la compagnie des fidèles et d’être liésur la terre et dans le ciel, afin que la frayeur l’adoucisse et le fasserentrer en lui-même. Car s’il n’a point été ébranléjusque-là, il est difficile néanmoins que cette multitudede jugements ne l’effraie et qu’elle n’arrête enfin les emportementsde sa colère. C’est pourquoi Jésus-Christ établittrois différents jugements qui se succèdent l’un àl’autre. Il ne veut pas retrancher d’abord ce criminel de son Eglise. Aprèsle premier jugement il veut voir si le second ne l’ébranlera pas,et après que le second lui a été inutile, il veutl’épouvanter par le troisième. S’il s’opiniâtre contretous ces remèdes, il lui représente enfin l’état oùil sera lorsqu’il tombera entre les mains de Dieu même, et le supplicequ’il en doit attendre.

" Je vous dis encore que si deux d’entre vous s’unissent ensemble surla terre, quoi que ce soit qu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Pèrequi est dans le ciel (19). " Car là où deux ou trois sontréunis en mon " nom, je me trouve au milieu d’eux (20) ". Jésus-Christse sert maintenant d’un autre moyen pour étouffer toutes les querelleset toutes 1es inimitiés entre les chrétiens. Il n’use plusde menaces pour les porter à la charité, mais il les exhortepar les grands biens qui doivent naître de l’union parfaite qu’ilsauront entre eux. Après avoir montré d’un côtéjusqu’où doit aller sa sévérité dans la punitiondes esprits opiniâtres, il montre de l’autre combien il sera magnifiqueà récompenser ceux qui vivront dans une grande union avecleurs frères, puisqu’ils obtiendront ainsi de Dieu tout ce qu’ilslui demanderont, et qu’ils posséderont Jésus-Christ au milieud’eux.

Vous me demandez s’il se trouve quelquefois deux personnes qui s’accordentensemble? Je vous réponds que je crois qu’il s’en trouve assez souventet en beaucoup de lieux. D’où vient donc, dites-vous, que contrela promesse que nous fait Jésus-Christ, elles ne reçoiventpas de Dieu tout ce qu’elles lui demandent dans leurs prières? C’estparce qu’il y a d’autres choses qui empêchent que Dieu ne leur accordece qu’elles lui demandent. Car ou elles demandent des choses qui ne leurseraient pas utiles, et il ne se faut pas étonner alors que Dieune les exauce pas, puisqu’il n’écouta pas même saint Paul,lorsqu’il lui dit:

"Ma grâce vous suffit, parce que ma force se perfectionne dansl’infirmité ". (II Cor. XII, 9.) Ou bien ces personnes sont indignesque Dieu les écoute, en ne contribuant en rien de leur côtéà faire en sorte qu’il les exauce. Car il ne fait ici cette promessequ’à ses apôtres et à ceux qui devaient les imiter:" Si deux d’entre vous ", dit-il, c’est-à-dire " d’entre vous "quivivez dans ma crainte et qui pratiquez les règles de mon Evangile.Ou bien ces mêmes personnes désirent de Dieu qu’il les vengede leurs ennemis, ce qu’il défend par un commandement contraire: " Priez ", dit-il, "pour " vos ennemis ". Ou bien encore, sans avoirfait pénitence de leurs péchés, elles demandent miséricorde;ce qu’il leur est impossible d’obtenir en cet état, non-seulementquand elles la demanderaient elles-mêmes, mais quand même quelqueautre, qui serait aimé particulièrement de Dieu, la demanderaitaussi pour elles. C’est ainsi que Dieu dit à Jérémiequi priait pour les Juifs : " Ne me priez point pour ce peuple parce queje ne vous exaucerai point ". Que si au contraire toutes ces circonstancesse trouvent dans votre prière: si vous ne demandez que des chosesutiles, si vous réglez votre vie autant que vous le pouvez, selonles règles que je vous donne, si vous vivez dans l’union et dansla charité avec vos frères, vous obtiendrez de Dieu toutce que vous lui demanderez. Car le Dieu que vous adorez est un Dieu pleinde bonté pour les hommes

3. Mais, après avoir dit ce qu’on recevrait de son Père,il montre aussitôt que ce serait aussi lui qui accorderait cettegrâce avec son Père, (476) lorsqu’il ajoute : " Làoù deux ou trois seront "réunis en mon nom, je me trouveraiau milieu d’eux ". Vous vous imaginez peut-être qu’il est aiséde trouver ainsi des âmes unies au nom de Jésus-Christ. Maisje vous dis au contraire que cela ne se rencontre que très-rarement.Jésus-Christ promet qu’il se trouvera au milieu de ceux qui sontunis ensemble, non d’une union humaine et extérieure; mais intérieureet divine. C’est comme s’il nous disait: Lorsque deux ou trois se lientensemble je serai au milieu d’eux, pourvu que d’ailleurs ils aient de lapiété et de la vertu, et que je sois le seul fondement deleur liaison. Mais nous voyons aujourd’hui dans la plupart des hommes desamitiés bien différentes, et qui ont un autre principe. Lesuns aiment parce qu’on les aime; les autres parce qu’on les honore, lesautres parce qu’on leur est utile et pour d’autres sujets semblables. Onne s’entraîne que par des intérêts tout séculiers,et l’on a peine à trouver des amitiés véritables fondéesen Jésus-Christ et formées pour Jésus-Christ.

Ce n’est pas ainsi que l’apôtre saint Paul aimait ses amis; sonamour brûlant ne respirait que Jésus-Christ. Et quoiqu’ilne vît pas dans ceux qu’il aimait une correspondance de charité,il ne les en aimait pas moins, parce que son affection avait jetéde si profondes racines dans son coeur, que rien ne la pouvait ébranler.Mais, hélas! on ne s’aime plus de cette manière. Si l’onconsidère bien aujourd’hui les amitiés des chrétiens,on trouvera que l’origine en est entièrement différente decelle de ce grand apôtre. Je ne veux que vos coeurs pour témoinsde ce que je dis. Si je les pouvais sonder, je vous ferais voir que danscette grande multitude, presque toutes vos amitiés ne sont établiesque sur des intérêts bas, et ne s’entretiennent que par lecommerce des nécessités de la vie.

Mais, sans entrer dans cette discussion, vous reconnaîtrez cecisans peine, si. vous voulez examiner les sujets différents qui causentdes divisions parmi vous, et qui vous rendent ennemis les uns des autres.Car lorsque l’amitié n’est fondée que sur des avantages humainset passagers, elle ne peut être ardente ni perpétuelle. Elles’évanouit au moindre mépris, au moindre intérêt,à la moindre jalousie, parce qu’elle n’est point attachéeà l’âme par cette racine céleste qui seule soutientnos amitiés et qui les rend fermes et inébranlables,. Riend’humain et de terrestre ne peut rompre un lien qui est tout spirituel.La charité qu’on se porte réciproquement en Jésus-Christest solide, elle est constante, elle est invincible. Elle ne s’altèreni par les soupçons, ni par les calomnies, ni par les dangers, nipar la mort même. On verrait mille périls sans s’en étonner.Celui qui n’aime que parce qu’on l’aime, cesse d’aimer aussitôt qu’ilreçoit quelque mécontentement de son ami. Mais ici cela n’arrivejamais, parce que, selon saint Paul, " la charité ne péritpoint ". Car quel prétexte pourriez-vous alléguer pour avoirlaissé périr la vôtre? Direz-vous que votre ami nevous a rendu que des mépris pour des déférences, etdes injures pour de bons offices? Direz-vous qu’il a voulu vous ôterla vie? Si votre amitié a Jésus-Christ pour objet, c’estcela même qui l’affermira. Tout ce qui ruine les amitiés humaines,redouble et fortifie les amitiés chrétiennes. Vous’ me demandezcomment cela se peut faire? C’est parce que l’ingratitude de votre amivous devient le sujet d’une récompense infinie : et que plus ila d’aversion pour vous, plus vous devez être touché de compassionpour le secourir dans un si grand besoin, et pour lui procurer des remèdesdans un si grand mal.

Il est donc clair que celui qui aime véritablement dans la seulevue de Jésus-Christ, ne cherche dans son ami, ni la noblesse, niles dignités, ni les richesses, non pas même amour pour amour,mais qu’il aime sans intérêt, sans interruption , sans refroidissement,quand même son ami lui manquerait de foi, quand il deviendrait sonennemi, quand il aurait résolu de le perdre. Jésus-Christseul qu’il aime dans son ami soutient tout, supplée à toutet suffit pour tout. Tant que celui qui aime regarde Jésus-Christ,son amitié demeure ferme, incorruptible et inébranlable.C’est lui qui nous a donné le modèle de cette amitiétoute divine. C’est lui qui a aimé des ennemis, des insolents, desblasphémateurs, des persécuteurs, des furieux qui le haïssaientà mort, qui ne pouvaient seulement souffrir de le voir, qui étaientprêts à tout moment à courir aux pierres pour le lapider,et qui les a aimés de cette charité la plus haute et la plussublime qui va jusqu’à donner sa vie pour ceux qu’on aime. Aprèsmême qu’ils l’ont crucifié, il les aime encore. Leur rages’est épuisée contre (477) Lui, mais sa charité nes’épuise point. Il les veut guérir; il redouble sa compassion,il intercède pour eux envers son Père : " Mon Père",. lui dit-il, " pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font " ;et aussitôt qu’il est ressuscité, il leur envoie ses apôtrespour les convertir et pour les sauver. Soyons sans cesse attentifs àce modèle. Imitons cette charité d’un Dieu. Retraçonsen nous cette amitié si généreuse, afin qu’ayant étéles imitateurs de l’amour de Jésus-Christ, nous soyons aussi leshéritiers de sa gloire que je vous souhaite, par la grâceet la bonté de ce même Jésus-Christ, à qui estla gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

HOMÉLIE LXI

" ALORS PIERRE, S’APPROCHANT DE JÉSUS-CHRIST LUI DIT : SEIGNEUR,COMBIEN DE FOIS PARDONNERAI-JE A MON FRÈRE, LORSQU’IL AURA PÉCHÉCONTRE MOI ? SERA-CE JUSQU’À SEPT FOIS ? JÉSUS LUI RÉPONDIT: JE NE VOUS DIS PAS JUSQU’À SEPT FOIS. " (CHAP. XVIII, 21, 22,JUSQU’AU CHAP. XIX.)

1. Saint Pierre croyait aller dire une grande chose au Sauveur, en luidemandant s’il pardonnerait à son frère " jusqu’àsept fois ". Vous me commandez, lui dit-il, de pardonner à celuiqui m’offense, mais vous ne me dites pas combien je le dois faire de fois.Car si mon frère m’offense tous les jours, et qu’il en ait toujoursregret quand je l’en reprends, est-ce pour toujours, ou jusqu’àun certain terme que vous me commandez de le souffrir? Je vois que vousavez mis des bornes à la patience qu’on doit avoir pour celui quidemeure opiniâtre dans son péché, et qui ne se repentpas. Vous dites de lui, lorsqu’on a épuisé tous les moyenspour le corriger, que nous le devons regarder " comme un païen etun publicain "; mais vous ne marquez rien de semblable à l’égardde celui qui reconnaît sa faute, et vous ne dites point jusqu’oùje le dois souffrir. Dites-moi donc combien de fois je lui pardonnerai." Sera-ce jusqu’à, sept fois "?

Que répond à cela Jésus-Christ, dont la bontén’a point de bornes? " Je ne vous dis pas jusqu’à sept fois; maisjusqu’à soixante-dix fois sept fois ". Il marque par ces parolesun nombre, indéfini, sans limite. C’est ce que signifie souventdans l’Ecriture le nombre de " mille ", comme le nombre de " sept " marqueplusieurs. " La femme stérile ", dit-elle, " a eu sept enfants ",c’est-à-dire plusieurs enfants. Jésus-Christ ne veut doncpoint marquer, par ce mot de " soixante-dix fois sept fois", un nombrecertain et déterminé pour remettre les offenses de nos frères;mais il veut qu’on (478) leur pardonne toujours, sans mettre de bornesà sa douceur.

La parabole qui suit est une preuve manifeste de ce que je dis. Le Filsde Dieu ne voulant pas qu’on crût qu’il nous commandait une chosefort pénible, en nous ordonnant de pardonner " soixante-dix foissept fois ", nous propose un exemple, destiné à nous apprendreque ce qu’il venait de dire était vrai à la lettre, et nullementdifficile; et qu’en pratiquant ce commandement, nous devions nous humilierprofondément, bien loin d’en concevoir quelque complaisance. Ilnous rapporte donc un exemple de sa miséricorde et de sa douceurenvers nous, afin qu’elle soit le modèle de la nôtre; et ilveut nous faire comprendre, par la comparaison de sa bonté avecla nôtre, que quand nous aurions pardonné à notre frèresoixante-dix fois sept fois, et que nous aurions oublié de bon coeurtoutes les fautes qu’il aurait commises contre nous; néanmoins,si nous comparions cette bonté dont nous aurions usé enversnotre frère, avec celle dont nous avons besoin que Dieu use enversnous, lorsqu’il nous redemandera compte de toute notre vie, nous trouverionsque la miséricorde que nous aurions faite ne serait, à l’égardde celle qu’il nous doit faire, que comme une petite goutte d’eau comparéeà tout l’Océan. C’est ce qu’il tâche de nous faireentendre par cette parabole

" Le royaume des cieux est semblable à un "roi qui voulait fairerendre compte à ses serviteurs (23). Et ayant commencé àle faire, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents(24). Mais, comme il n’avait pas de quoi lui rendre, son maître commandaqu’on le vendît, lui, sa femme et ses enfants et tout ce qu’il avait(25) ". Ayant enfin trouvé grâce auprès de son maître,il ne fut pas plus tôt sorti que, rencontrant un de ses compagnonsqui lui devait cent deniers, il le prit à la gorge et l’étouffaitpresque en lui disant : Rends-moi ce que tu me dois. Et son maître,ému de colère, le livra entre les mains des bourreaux jusqu’àce qu’il payât tout ce qu’il devait. Remarquez, mes frères,dans ces paroles, quelle est la différence des péchésqui regardent Dieu d’avec ceux qui ne regardent que les hommes, et qu’ily a encore beaucoup moins de proportion entre ces péchésqu’il n’y en a entre dix mille talents et cent deniers. Cette inégalitési grande vient de la grande différence des personnes, c’est-à-direde Dieu et des hommes; et de la grande multitude des fautes que nous commettonscontre Dieu presque à tout moment. Nous rougissons au moins de pécherdevant les hommes, lorsqu’ils nous voient, mais nous ne rougissons pointde pécher devant Dieu, qui est toujours présent, et qui pénètrejusqu’au fond de notre coeur. Nous ne craignons point de dire et de fairedevant lui ce qui l’offense et ce qu’il condamne. Il est aisé devoir par là quelle est la grandeur de nos péchés.Mais les dons et les grâces infinies dont Dieu nous a honorés,les augmentent beaucoup encore.

Que si vous voulez, mes frères, que je vous explique commentil se peut faire que nous soyons redevables " de dix mille talents ", etencore infiniment plus, je vous le ferai voir en peu de mots. Je crainsnéanmoins que d’un côté, les pécheurs qui sontenchantés de l’amour du vice, et qui ne savent que céderà leurs mauvaises passions, n’en prennent occasion de pécheravec encore plus de hardiesse, et que de l’autre je ne jette les humblesdans le désespoir, et qu’ils ne disent comme les apôtres:" Qui donc pourra être sauvé "? Mais j’espère néanmoinsvous parler de telle sorte, que j’établirai dans la paix ceux quim’écoute,ront et qui feront tout ce que je dis. Il est impossibleque ceux qui ont des maladies incurables et qui ont perdu le sentimentde leurs maux, sortent de leur assoupissement, si on ne leur dit la vérité.Que s’ils en prennent sujet de pécher encore davantage, ce ne serapoint la vérité, mais ,leur frénésie qui ensera cause ; puisque les mêmes choses font un effet tout contrairesur l’esprit des personnes plus sages, qui ayant compris le grand nombrede leurs péchés, entrent ensuite dans des sentiments de componctionet en deviennent plus humbles. Car si d’un côté, la masseénorme de leurs péchés les trouble, de l’autre, lapénitence les console, et ils l’embrassent avec d’autant plus d’ardeur,qu’ils savent qu’elle a la vertu de guérir les plus grandes plaies.

Je m’en vais donc vous représenter Les péchés quenous commettons contre Dieu et contre les hommes. Je n’entrerai point dansle détail; je le laisse à chacun de vous : je ne parleraiqu’en général. Mais il faut auparavant que je dise un motdes grâces que Dieu nous a faites. Dieu, mes frères, nousa d’abord tirés du néant, pour nous donner l’être quenous (479) n’avions pas. Il a fait pour nous toutes les créaturesvisibles, le ciel, la mer, la terre et l’air; tout ce qui y est contenu,les animaux, les plantes et les semences. Vous voyez que nous ne faisonsque marquer les principaux d’entre les dons de Dieu, parce qu’ils s’étendentjusqu’à l’infini. Il a inspiré dans l’homme une âmevivante, et l’homme a été le seul sur la terre qu’il aithonoré d’un si grand don. Il a fait pour lui le paradis terrestre.Il lui a donné une compagne pour l’aider, il lui a assujétitous les animaux; enfin il l’a couronné d’honneur et de gloire.Après tout cela l’homme est tombé dans le péché;et, quoiqu’il eût payé d’une si extrême ingratitudeles bienfaits de son Créateur, il lui en a fait néanmoinsensuite de plus grands encore.

2. Car il ne faut pas considérer seulement la justice de Dieu,lorsqu’il a chassé l’homme du paradis; mais encore la bontéavec laquelle il l’a traité ensuite pour le rendre digne d’y rentrer.Il l’a comblé de grâces et de bienfaits dans son bannissementmême, et après lui avoir procuré tant de divers secourspar la lumière de la loi et par l’instruction des prophètes,il nous a enfin envoyé son Fils pour nous ouvrir le ciel, pour nousfaire rentrer dans le paradis, pour nous tirer de l’esclavage du péché,et pour mettre au rang de ses enfants des ingrats et des ennemis déclarés.C’est ce qui nous oblige de nous écrier avec saint Paul:

" O profond abîme des trésors de la sagesse et " de laconnaissance de Dieu "! (Rom. II, 33.) Il a ensuite lavé nos péchésdans les eaux sacrées du baptême. Il nous a délivrésde la colère et de la vengeance de Dieu. Il nous a donnépart à l’héritage de son royaume, il nous a comblésde biens, il nous a tendu la main pour nous soutenir dans nos faiblesses,et il a répandu son Saint-Esprit dans nos coeurs.

Après tant de grâces et tant de bienfaits, quelle devraitêtre notre reconnaissance, mes frères ? Dans quelle dispositiondevrions -nions être à l’égard d’un Dieu si doux? Quandnous mourrions tous les jours pour celui qui nous a tant aimés,que lui rendrions-nous qui pût être digne de lui? Nous acquitterions-nousenvers lui de la moindre partie de ce que nous lui devons? Et cette mort,même si avantageuse pour nous, ne serait-elle pas une nouvelle faveurqui nous. rendrait enCore plus redevables à sa bonté? Ilserait raisonnable que nous eussions ces sentiments, mais dans quelle dispositionsommes-nous? Nous déshonorons Dieu tous les jours de notre vie,et nous violons toutes ses lois. C’est pourquoi je vous prie encore une.fois, mes frères, de souffrir que je parle avec libertéet avec force contre ceux qui l’offensent et qui le méprisent. Cen’est pas vous seuls que j’accuserai, je m’accuserai aussi moi-même.

Je ne sais d’abord par qui commencer à me plaindre; sera-ce parles personnes libres ou par les esclaves; par les gens de guerre ou, parceux des villes; par ceux qui commandent ou par ceux qui .obéissent;par les hommes ou par les femmes; par les vieillards ou par les enfants?Je vois de grands désordres dans cette diversité d’âges,de conditions et d’états. Par où commencerai-je? Commençonssi vous voulez par les gens de guerre. Car peut-on nier qu’ils ne commettentde grands excès contre Dieu, par tant d’outrages et tant de violencesqu’ils font tous les jours, s’enrichissant de vols et de brigandages, etcherchant leur bonheur dans la misère des autres? Ce sont des loupsplutôt que des hommes. Ils se repaissent de sang et de carnage, etleur âme est comme une mer qui est sans cesse agitée par lestempêtes des passions. Y a-t-il des désordres dont ils soientexempts? Y a-t-il un vice qui ne règne en eux? Ils sont altierset insolents; ils sont jaloux de leurs égaux, et insupportablesà ceux qui leur sont soumis; et ils traitent en esclaves et en ennemisceux qui ont recours à eux pour y trouver leur protection et leursûreté. Que voit-on parmi eux, que des rapines, des violences,des calomnies, des mensonges honteux et des flatteries lâches etserviles?

Que serait-ce si à chacun de leurs désordres nous opposionsla loi de Jésus-Christ? Si nous disons qu’il est écrit dansl’Evangile: " Qui dira à son frère : vous êtes un fou,sera coupable du feu d’enfer; qui regardera une femme avec un mauvais désir,a déjà commis l’adultère dans son coeur; si on nes’humilie comme un petit enfant on n’entrera point dans le royaume du ciel"? Ces hommes traitent ceux qui sont au-dessous d’eux, avec un orgueilet un empire effroyable, afin qu’ils tremblent toujours devant eux. Ilssont pires envers les hommes que les bêtes les plus farouches. Ilssont bien éloignés de rien faire pour l’amour de Jésus-Christ.Ils ne font rien que pour (480) l’argent, pour la gloire et pour le plaisir.Qui pourrait donc rapporter tous leurs excès, leur vie oisive, leursentretiens extravagants, leurs railleries sanglantes, leurs paroles pleinesd’infamie? Je ne parle point de leur avarice. Qui peut dire qu’ils ne saventce que c’est non plus que ces solitaires qui vivent sur les mon tagues,mais d’une manière bien différente. Car ceux-ci ne connaissentpoint l’avarice, parce qu’ils en sont très-éloignés;et ceux-là ne la connaissent point, parce qu’ils en sont possédéset comme enivrés, et qu’ils boivent l’iniquité comme de l’eau.Car cette passion s’est tellement rendue la maîtresse de leur espritet de leur coeur, que ne sachant pas seulement ce que c’est que la vertuqui lui est opposée, ils sont comme des frénétiquesqui prennent la maladie pour la santé.

Mais quittons ces hommes de sang et de désordres. Passons àd’autres qui ne sont pas si violents. Examinons la vie des artisans, quisont ceux d’entre tous les hommes qui semblent gagner plus justement leurvie par leur peine et par leur travail. Cependant, s’ils ne prennent biengarde à eux, ils tombent aisément en beaucoup de déréglements.Souvent ils ternissent toute la gloire de leurs plus justes travaux, enjurant et se parjurant sans scrupule, et en se servant de mensonge et detromperie pour satisfaire leur avarice. Ils ont l’esprit tout possédédu désir du gain. Ils ne pensent qu’à la terre, et sont toutoccupés de leur commerce, dans lequel ils n’ont point d’autre butque d’amasser de l’argent. Ils n’ont aucun soin des pauvres, et ils nepensent jamais à leur faire part de ce qu’ils gagnent par leur travail,parce qu’ils sont toujours dans l’ardeur d’augmenter le bien qu’ils ont.Ils ont des envies cruelles les uns contre les autres. Ils se déchirentpar des injures atroces, et ils ne craignent point de mêler àleur trafic, l’usure, l’injustice et la tromperie.

3. Passons à d’autres qui paraissent un peu plus justes. Ce sontles riches qui possèdent de grandes terres, et qui en tirent degrands revenus. Qu’y a-t-il de plus injuste qu’eux?’ Comment traitent-ilsleurs fermiers et les pauvres gens de la campagne ? Des barbares leur seraient,moins rudes qu’ils ne leur sont. Ils imposent des travaux insupportables,et des charges excessives à des misérables qui meurent defaim, et qui passent toute leur vie dans un accablement qui ne cesse point.Ils les tourmentent tous les jours par de nouvelles exactions. Ils lesobligent à des ouvrages pénibles qui sont au delàde leurs forces. Ils les traitent comme des bêles, et plus cruellementque des bêtes. Ils abusent de leurs corps comme s’ils avaient uncorps de pierre et non pas de chair. Ils ne leur permettent pas de respirer.Ils ne s’informent point de la stérilité de l’année.Que la terre ait produit ou n’ait rien produit, tout leur est égal.Ils ne remettent rien de leurs vexations ordinaires, et ils ne font pasla moindre grâce.

Aussi voit-on rien de plus malheureux, et qui fasse plus de compassionque ces pauvres gens? Après avoir souffert également de larigueur de l’hiver et de l’été ; après avoir essuyétous les froids et toutes les pluies de l’année et s’êtreépuisés par leurs veilles continuelles; non-seulement ilsse trouvent les mains vides, mais ils se voient encore accablésde dettes. Outre les maux qu’ils souffrent, et cette faim extrêmequ’ils endurent, ils craignent encore la violence des exacteurs, la tyranniedes collecteurs, les emprisonnements et mille autres maux dont on les accable,sans que personne leur fasse justice.

Combien la nécessité où ils sont leur fait-ellechercher d’adresses et d’inventions pour gagner, sans qu’ils en tirentenfin aucun avantage? Ils se tuent pour remplir de vin les celliers desautres, et ils n’en rapportent rien chez eux. Tout ce que la vigne qu’ilsont cultivée peut produire, passe à d’autres mains, et sion leur donne un peu d’argent, on les croit bien récompensésde leur peine. Ils ont affaire à des avares et à des usuriersqui les traitent d’une manière que les lois des païens n’auraient:pas soufferte et pour laquelle on ne peut avoir trop d’horreur. Ils leurdonnent de l’argent à prêt, non pas selon l’ordinaire àun pour cent , mais ils exigent chaque année la moitié detoute la somme. Et ils traitent avec cette dureté des gens qui ontune femme et des enfants, et qui passent toute leur vie au service de ceuxmême qui les tyrAnnisent de cette sorte. N’est-ce pas ici qu’il fautdire avec le Prophète: " O ciel! tremblez, soyez saisi d’étonnement,et vous, terre, frémissez d’horreur (Isaïe, 1) ", parce queles hommes sont devenus pires que les bêtes les plus farouches.

Quand je parle ainsi, mes frères, je n’accuse ni les arts, nil’agriculture, ni la profession des armes, ni la possession des terres.C’est (481) nous-mêmes que je blâme et l’abus que nous faisonsde ces choses. Corneille était capitaine. Saint Paul faisait destentes et s’occupait à ce métier même en prêchant.David était roi. Job était très-riche, et rien decela n’a empêché ces grands hommes de devenir saints. Imprimonsdonc, mes frères, ces vérités dans nos âmes.Pensons continuellement à ces dix mille talents dont nous sommesredevables à la justice de Dieu. Ne sentons plus de difficultéà remettre à nos frères le peu qu’ils nous doivent.Car nous rendrons compte à Dieu de sa loi si sainte, dont il nousa faits les dépositaires. Il nous représentera ces règlesd’équité et de justice qu’il nous aura fait connaître,et que nous aurons néanmoins négligées de telle sortequ’il nous sera impossible de le satisfaire. Dieu ayant pitié denous, et prévoyant cette extrémité où nousnous trouverons alors, nous offre ici un moyen court et facile pour nousacquitter tout d’un coup de nos dettes. C’est le pardon et l’oubli desinjures qu’on nous a faites.

Pour que vous compreniez mieux ce que je vous dis, je vous prie de suivrel’ordre de la parabole que nous expliquons; Cc roi donc, ayant voulu fairerendre compte à ses serviteurs, on lui en présenta un quilui devait dix mille talents ; mais comme il n’avait pas de quoi le payer,son maître commanda qu’on le vendît, lui et sa femme et sesenfants et tout ce qu’il avait, pour satisfaire à cette dette. Cen’était point par un mouvement de cruauté que ce roi traitaitainsi son serviteur; puisque le tort qu’il lui faisait en vendant sa femmeet ses enfants retombait aussi sur lui-même, parce qu’ils étaientses esclaves. Ce n’était que par le mouvement d’une grande charitéet d’une grande tendresse. Le maître voulait que ce serviteur fûtfrappé par la terreur de cette menace, et qu’ensuite il eûtrecours à la prière pour arrêter cette sentence rigoureuseet pour en empêcher l’exécution. Si1 n’eût eu cettepensée en venant redemander compte, il ne se fût point renduaux prières de son serviteur, et il ne lui eût point remissi gratuitement une dette si considérable. Mais d’où vientdonc, dites-vous, qu’il ne lui remet pas la dette avant même qued’entrer en compte C’est parce qu’il voulait faire comprendre àce serviteur combien il lui était redevable, et quelle étaitla grâce qu’il lui faisait; afin que cette connaissance le rendîtensuite plus doux à l’égard de ses confrères. Car,si après même avoir connu la grandeur de sa dette et l’excèsde la miséricorde qu’on lui faisait, il ne laissa pas néanmoinsd’être si inexorable, à quelle violence ne se serait-il pointemporté si on ne l’avait instruit auparavant d’une manièresi sage?

Mais voyons ce qu’il dit à ce roi dans le fort de sa douleur:" Le serviteur se jetant à ses pieds, le conjurait en lui disant:Seigneur, ayez un peu de patience et je vous rendrai tout (26). Alors lemaître de ce serviteur étant touché de compassion,le laissa aller et lui remit sa dette (27). ". Admirez cet excèsd’amour et de tendresse. Le serviteur ne demande qu’un peu de délai,et son maître lui donne plus qu’il ne demande en lui remettant toutesa dette. Il avait résolu d’abord de lui faire cette grâce,mais il voulait qu’il contribuât de sa part à l’obtenir parses prières, afin qu’il ne demeurât pas sans récompense.Ce n’est pas que cette miséricorde ne soit toute gratuite, et qu’ellene soit due tout entière à la bonté du maître;car, bien que le serviteur se jette à ses pieds, et qu’il lui demandemiséricorde, on voit assez néanmoins par l’Evangile même,quelle est la cause du pardon qu’il reçoit : " Le maître ",dit l’Evangile, " étant touché de compassion, lui remit toute" sa dette ". Il voulait néanmoins que ce serviteur parûtavoir contribué pour quelque chose à la remise de sa dette,afin d’épargner sa pudeur; et que sa propre expérience luiapprît à être charitable envers ses frères.

4. Jusque là, on ne voit rien paraître dans ce serviteurque de très-bon et de très-louable. Il reconnaît sadette; il promet de la payer; il se jette aux pieds de son maître;il le conjure; il condamne ses propres péchés et il reconnaîtla grandeur de ses offenses. Mais ce qu’il fait ensuite est bien indigned’un si beau commencement. Car étant sorti aussitôt après,et ayant encore présente dans son esprit la mémoire d’unesi grande grâce, il en abuse malheureusement pour faire une actiontrès-noire, et il emploie cette même liberté que sonmaître, venait de lui rendre, peur traiter cruellement un de sescompagnons. " Car ayant trouvé un de ses compagnons qui lui devaitcent deniers, il le prit à la gorge et l’étouffait presqueen lui disant: Rends-moi ce que tu me dois (28) ". Considérez, mesfrères, la bonté du maître et la cruauté duserviteur. Ecoutez ceci, vous tous (482) qui tombez dans des excèssemblables par votre avarice. Car, s’il n’est pas permis de traiter ainsinos frères lorsqu’ils nous offensent, combien l’est-il moins lorsqu’ilsne nous sont redevables que de quelque argent? " Cet homme se jetant àses pieds, le conjurait en lui disant : Ayez un peu de patience et je vousrendrai tout (29) ". Il n’eut pas même de respect pour les parolesdont il venait de se servir pour obtenir miséricorde, et qui luiavaient mérité la remise de dix mille talents. Il ne reconnutplus ce port bienheureux où il s’était sauvé lui-mêmeet cette même prière dont il venait d’user ne rappela pointà sa mémoire la grande bonté de son maître.Sa cruauté et son avarice effacèrent tout de son esprit,et il se jette comme une bête farouche sur cet homme qui étaitson compagnon. Barbare, que faites-vous? Né voyez-vous pas combienvous allez irriter contre vous votre maître, que vous allez vousattirer sa colère, et que vous le forcez de révoquer malgrélui l’arrêt de grâce qu’il vient de vous prononcer? Mais cetteâme dure et impitoyable n’a point ces pensées. Il ne se souvientplus d’un état dont il ne fait que de sortir, et il ne remet rienà son frère de ce qu’il lui doit.

Cependant, mes frères, c’est la même prière quefont ces deux hommes, mais pour deux choses bien différentes. L’unne prie que pour cent deniers, et l’autre pour dix mille talents. L’unne prie qu’un autre-serviteur comme lui, et l’autre prie son propre maître.L’un a reçu la remise de toutes ses dettes, l’autre ne demande qu’unpeu de délai, et il ne l’obtient pas. " Car il le jeta en prisonjusqu’à ce qu’il lui rendit ce qu’il lui devait (30)". Les autresserviteurs " ses compagnons voyant ce qui se passait, en furent extrêmementfâchés, et vinrent avertir de tout leur commun maître(31)".Siune action si noire offensa les hommes, et leur parut insupportable, jugezce qu’elle put paraître à Dieu; et si les serviteurs en témoignèrentune si grande compassion, jugez de ce qu’en put ressentir leur maître." C’est pourquoi l’ayant fait venir, il lui dit: Méchant serviteur,je vous avais remis tout ce que vous me deviez parce que vous m’en aviezprié (32). Ne tallait-il donc pas que vous, eussiez aussi pitiéde votre compagnon, comme j’avais eu pitié de vous (33) "? Admirezencore, mes frères, la grande douceur de ce maître. Il agiten juge contre ce serviteur ingrat et il semble qu’il rende raison de sonjugement et de la rétractation qu’il fais de son don; si l’on n’aimemieux dire que ce n’est point lui qui cassa son arrêt de grâce,mais que ce fut ce serviteur qui le révoqua. "Méchant serviteur",lui dit-il, " je vous avais remis tout ce que vous me deviez, parce quevous m’en aviez prié: ne fallait-il donc pas que vous eussiez aussipitié de votre compagnon comme j’avais eu pitié de vous "?Si vous aviez quelque peine à remettre cette dette, ne deviez-vouspas considérer la grâce que je venais de vous faire, et ceque vous deviez encore attendre de moi dans la suite? Si ce commandementvous paraissait sévère, l’espérance de ce que je vouspromets aurait dû vous l’adoucir. Vous considérez que votrefrère vous a offensé, et vous ne considérez pas combienvous avez vous-même offensé Dieu, et que néanmoinsil vous accorde votre grâce, seulement parce que vous l’en avez prié.Si vous avez tant de peine à vous réconcilier avec un hommequi vous a fait tort, combien en auriez-vous plus de souffrir le feu del’enfer? Comparez la première peine avec la seconde, et vous trouverezl’une très-légère en voyant le poids insupportablede l’autre. Vous devez dix mille talents à votre maître, etcependant., bien loin de vous traiter avec dureté; il n’a que dela compassion pour vous, et vous traitez aussitôt après avecune cruauté si barbare celui qui ne vous doit que cent deniers?N’est-ce donc pas avec raison qu’il vous appelle " méchant serviteur" ?

Ecoutez, hommes sans entrailles, hommes cruels; sachez que ce n’estpas pour les autres, mais pour vous-mêmes, que vous êtes cruels;ces ressentiments haineux que vous gardez si longtemps, vous les gardezplus encore à votre détriment qu’au détriment de vosfrères; c’est le faisceau de vos propres péchés etnon des péchés du prochain que vous formez et liez si laborieusement;lorsque vous tourmentez les autres, le mal que vous leur faites est passagercomme vous-mêmes, et il passera bientôt; mais dans l’autrevie, Dieu vous punira par des supplices quille finiront jamais. " Son maître,ému de colère, le livra entre les mains des bourreaux jusqu’àce qu’il payât tout ce qui lui était dû (34) ". Celaveut dire; mes frères, qu’il le livra à des supplices sansfin, puisqu’il ne devait jamais acquitter sa dette. Après qu’unelibéralité si extrême n’a pu toucher cet ingrat, querestait-il autre chose que de faire succéder (483) la sévéritéà la douceur? Et quoique " les dons " et les grâces de Dieusoient ", comme dit saint Paul, " sans repentir ", et qu’il ne les rétractejamais, néanmoins la malice a tant de force, qu’elle contraint Dieude se faire violence à lui-même, et de violer cette loi desa bonté. Qu’y a-t-il, donc de plus dangereux que le souvenir desinjures et le désir de s’en venger, puisqu’il est capable de détruireen nous ce que la grâce de Dieu nous avait donné? L’Evangilemarque qu’il livra ce serviteur aux bourreaux, non pas indifféremment,mais " ému de colère ". Lorsqu’un peu auparavant il avaitcommandé qu’on le vendît, il n’avait témoignéaucune colère dans ses paroles, qu’il n’accomplit pas non plus ensuite,parce qu’il ne les avait dites que pour donner une ouverture favorableà sa bonté; mais ce dernier arrêt qu’il donne n’estplus accompagné de douceur comme le premier; et on n’y voit quecolère, que rigueur, que vengeance. Jésus-Christ nous marqueensuite quel est le but de cette parabole, lorsqu’il dit : " C’est ainsique vous traitera mon Père qui est dans le ciel, si chacun devonsne remet à son frère du fond du coeur les fautes qu’il auracommises contre lui (35) ". Il ne dit pas : C’est ainsi que vous traitera" votre " Père, mais " mon " Père, parce que des âmessi dures et si peu charitables sont indignes d’être appeléesles enfants de Dieu. On voit par cette parabole que Jésus-Christnous commande deux choses: l’une, que nous nous accusions nous-mêmesde nos péchés, et l’autre, que nous pardonnions sincèrementceux de nos frères. Que si nous sommes fidèles au premierde ces commandements, nous nous acquitterons aisément du second.Car celui qui rappelle dans sa mémoire les déréglementsde sa vie, pardonnera aisément à ses frères, non-seulementde bouche, mais " du fond du coeur".

5. Rendons-nous, mes frères, à ce commandement de Jésus-Christ.Ne nous haïssons pas nous-mêmes, et ne tournons point contrenous-mêmes le fer dont nous croyons percer les autres. Quel mal vouspeut faire votre ennemi, qui soit comparable à celui que vous vousfaites vous-même, puisque l’aigreur que vous avez contre lui attiresur vous la condamnation de votre juge? Si vous lui opposez une sagesseet. une modération vraiment chrétienne, vous demeurerez invulnérableà ses traits, et vous ferez retomber sur lui le qu’il vous fait.Mais si vous vous abandonnez à l’indignation et à la colère,vous serez blessé non par l’injure qu’il vous a faite, mais parleressentiment que vous en avez. Ne dites donc point : Il m’a outragé,il m’a déchiré par ses calomnies, il m’a fait souffrir millemaux. Plus vous direz qu’il vous aura fait de mal, plus vous trouverezqu’il vous aura fait de bien; puisqu’il vous aura donné lieu devous purifier de vos péchés qui sont les plus grands de tousles maux. Ainsi, plus il vous offensera, plus il vous mettra en étatd’obtenir de Dieu qu’il vous pardonne toutes vos offenses.

Car si nous voulons nous servir des avantages que la foi nous donne,nul homme ne nous pourra nuire. Nous tirerons les plus grands avantagespour notre salut, de la fureur même de nos plus grands ennemis. Etqui s’étonnera que la haine des hommes nous soit si utile, puisquela rage même des démons nous est souvent avantageuse, commeon le voit dans l’exemple du saint homme Job? Que si cet esprit de malicenous sert en nous haïssant, pourquoi craindrez-vous la haine d’unhomme? Considérez combien vous retirez d’avantage d’une injure souffertehumblement et avec douceur. Vous méritez par là: premièrement,que Dieu vous remette vos péchés; ce que je regarde commele plus grand de tous les biens. Vous vous exercez en second lieu dansla patience, et dans une vertu mâle et généreuse. Entroisième lieu, vous vous fortifiez dans la douceur et dans la charitéque vous devez avoir, pour vos frères, puisque celui qui est incapablede se fâcher contre ses ennemis, sera bien moins en état demanquer de charité envers ceux qui l’aiment. De plus, vous travaillezainsi à déraciner entièrement la colère devotre coeur: ce qui est le plus grand de tous les biens. Car celui quibannit la colère de son âme en bannira aussi la tristesse,et il se délivrera de tous ces chagrins et de ces vaines inquiétudes,qui sont les tourments ordinaires de la vie. Le coeur doux et incapablede haine, est toujours paisible, et il jouit d’une joie et d’un plaisirqui ne le quittent jamais. Ainsi , en haïssant nos ennemis nous nouspunissons nous-mêmes, et en les aimant nous nous aimons.

D’ailleurs, la grâce que Dieu vous fera en vous inspirant cettedouceur, vous rendra vénérables à vos ennemis mêmes,quand ce (484) seraient les plus méchants de tous les hommes, quandce seraient des démons. Et j’ose dire même que si vous persévérezà traiter vos ennemis avec tant de modération, vous n’enaurez plus. Mais le plus grand fruit que vous tirerez de votre douceur,c’est qu’elle attirera sur vous celle de Dieu même. Si vous l’avezoffensé, il vous pardonnera vos péchés; et si vousêtes demeuré dans l’innocence, il purifiera votre vertu, etil vous fera approcher de lui avec plus de confiance. Travaillons donc,mes frères, à n’avoir, jamais de haine contre personne, afinque Dieu nous fasse la grâce de nous aimer, et de nous remettre toutesnos dettes, quand même nous lui serions redevables de dix mille talents.

Mais cet homme, me direz-vous, me hait et me persécute gratuitement.Ayez donc d’autant plus de compassion de lui. Ne le haïssez pas, maisdéplorez son malheur, et que son péché soit le sujetnon de votre aversion, mais de vos larmes. Sa condition est bien àplaindre, puisqu’il irrite Dieu contre lui et la vôtre est bien heureuse,puisque, si vous souffrez avec douceur, Dieu couronnera votre patience.Souvenez-vous que Jésus-Christ allant mourir sur la croix, se réjouissaitde ses souffrances, et versait des larmes pour ceux qui devaient le crucifier.Plus donc nos ennemis nous persécutent, plus nous devons les pleurer;puisqu’en nous persécutant ils nous comblent de biens, et qu’ilsse font mille maux.

Mais il m’a outragé, dites-vous, il m’a frappé devanttout le monde? Il s’est donc déshonoré devant tout le monde.Il a donc rendu tous les hommes les témoins de sa brutalitéet les admirateurs de votre douceur. Il a ouvert leurs bouches pour condamnerses excès, et pour publier votre patience. Mais il a méditde moi en secret? Quel mal vous peuvent faire ces calomnies, puisque c’estDieu qui sera votre juge, et non ceux qu’il peut avoir surpris par sesmédisances? Il est bien plus à plaindre que vous, puisqu’outreses autres péchés, il rendra compte encore de ceux qu’ilfait en vous décriant, et qu’il se nuit à lui-mêmesans comparaison davantage devant Dieu, qu’il ne vous peut nuire devantles hommes.

Que si ces co,nsidérations ne vous suffisent pas encore, souvenez-vousque Jésus-Christ étant le Fils de Dieu et la saintetémême, n’a pas laissé d’être décrié devantce,ux qu’il aimait le plus, et par les hommes et par les démons;selon ce qu’il témoigne lui-même par ces paroles : " S’ilsont appelé le Père de famille Béelzébub, combienplus appelleront-ils ainsi ses serviteurs ". (Matth. X, 21.) Le démonne l’a pas calomnié seulement, mais il a été cru dansses calomnies, lorsqu’il l’accusait non de crimes ordinaires, mais d’être" un séducteur et un ennemi de Dieu".

Que si vous me dites: Cet homme qui m’outrage c’est quelqu’un àqui j’ai rendu mille services, et qui m’a mille obligations. Je vous répondsque c’est ce qui vous doit exciter davantage à le plaindre, puisqu’ilest d’autant plus malheureux qu’il est plus ingrat, et que vous devez d’autantplus vous réjouir que vous êtes devenu semblable àDieu, " qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants".Si vous dites que Dieu est trop élevé pour que vous puissiezprétendre de l’imiter, quoiqu’il soit vrai que sa grâce nousen ait rendus capables, imitez au moins les hommes qui ont étéses serviteurs comme vous l’êtes. Imitez Joseph qui paya les ingratitudesde ses frères d’une infinité de biens. Imitez Moïsequi pria pour un peuple rebelle qui lui faisait toujours la guerre. Imitezsaint Paul qui, après avoir été persécutécruellement par les Juifs, souhaita d’être anathème pour eux.Imitez le bienheureux martyr Etienne, qui, lors même qu’on le lapidait,priait Dieu pour ses bourreaux. Que ces grands exemples nous fassent éteindrela colère dans nos coeurs, afin de mériter que Dieu nouspardonne nos péchés, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant ettoujours, et dans les siècles dès siècles. Ainsi soit-il.(485)

HOMÉLIE LXII

" JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, PARTIT DE GALILÉE,ET VINT DANS LES TERRES DE JUDÉE LE LONG DU JOURDAIN ". (CHAP. XIX,1, JUSQU’AU VERSET 19)

1. Obligé fréquemment de s’éloigner de la Judéepar la jalousie de ses ennemis, Jésus-Christ y revient maintenant,parce que le temps de sa passion approche. Il ne va pas encore néanmoinsdans la ville de Jérusalem; mais " il vient dans la .terre de Judée,le long du Jourdain ". Il se contente de se tenir sur les frontièresde la Judée. " Et de grandes troupes le suivirent, et il les guérit(2) ". Il ne s’arrêtait pas à prêcher toujours, ou àfaire toujours des guérisons miraculeuses. Il mêlait les instructionsavec les miracles, et il passait de l’un à l’autre, guérissantaprès avoir parlé, et parlant après avoir guériles malades. Ainsi il procurait, en diverses manières, le salutde ceux qui s’attachaient à lui et qui le suivaient. Il autorisaitsa doctrine par l’éclat de ses miracles, il rendait ses miraclesplus utiles par la sainteté de ses instructions, et il se servaitde cette double grâce pour attirer les hommes à la connaissancede Dieu. Mais, remarquez avec moi, mes frères, que les évangélistesdisent en un mot, et comme en passant, que des peuples entiers venaientà Jésus-Christ pour être guéris, sans nommerpersonne en particulier, pour nous apprendre à fuir la vanitédans nos actions les plus éclatantes. Jésus-Christ guérissaitceux-ci, afin que leur guérison servît et à ceux qu’ilguérissait et à plusieurs autres encore. Car cette puissancesouveraine, par laquelle il chassait les maladie faisait connaîtreà plusieurs, mais non pas aux pharisiens. Ils en devenaient au contraireplus furieux. Leur envie augmente à proportion qu’il fait de plusgrandes choses, et ils s’approchent de lui pour le tenter. Comme ils nepouvaient rien blâmer dans tout ce qu’ils lui voyaient faire, ilstâchent de le surprendre en hit proposant des questions pleines demalice et d’artifice.

" Alors les pharisiens vinrent à lui pour le tenter, et ils luidirent : Est-il permis à un homme de quitter sa femme pour quelquecause que ce soit (3) "? Qui ne serait surpris de l’insolence de ces hommes,qui croient pouvoir fermer la bouche à Jésus-Christ par leursdemandes, après tant d’expériences qu’ils avaient de sa vertuet de sa sagesse infinie? Tout ce qu’il leur avait répondu quandils l’accusaient de violer le sabbat; quand ils l’appelaient blasphémateur;quand ils disaient qu’il était possédé; quand ilsreprenaient ses disciples de presser des grains de froment entre leursmains en passant par des blés; ou de se mettre à table sanslaver leurs mains; tout ce qu’il leur avait dit en tant d’autres rencontres,s’était effacé de leurs esprits, et ils ne se souvenaientplus qu’il les avait réduits au silence, et contraints de se retirercouverts de confusion et de honte. Ils ne peuvent encore cesser de le tenteret de lui tendre des piéges.

C’est là, mes frères, le génie de la malice et(486) de l’envie. C’est une passion impudente audacieuse. Elle ne se rebutejamais. Après avoir été cent fois repoussée,elle revient et elle nous attaque tout de nouveau. Mais remarquez, je vousprie, avec quel artifice ils font cette question à Jésus-Christ.Ils ne lui disent point: Vous nous avez déjà commandéde ne point répudier nos femmes, ce qu il avait fait dans le sermonsur la montagne. Ils ne le font point souvenir de cette défense,afin de le surprendre plus adroitement, et de l’envelopper dans une contradictionmanifeste. Ils ne lui disent point: Vous nous avez ordonné telleet telle chose, mais, dissimulant qu’il leur eût jamais parlésur ce sujet, ils demandent avec une grande apparence de simplicité,s’il était permis de répudier sa femme, croyant qu’il auraitoublié ce qu’il leur avait dit autrefois. Ils se tenaient prêts,s’il eût dit que cela était permis, à le réfuterpar lui-même et à lui objecter la défense qu’il enavait faite, ou, s’il demeurait dans le même sentiment, de le décriercomme contraire a Moise.

Que fait donc Jésus-Christ? Il ne leur dit point : " Hypocrites,pourquoi me tentez-vous " ? quoiqu’il leur fit ce reproche ailleurs, maisil l’évite ici, afin de leur faire voir une souveraine humilitédans une souveraine puissance. Il observait en ces occasions de ne pasdemeurer toujours dans le silence, de peur qu’ils ne s’imaginassent qu’ilne connaissait pas leurs mauvais desseins; et il ne le reprenait pas nonplus toujours, pour nous apprendre à souffrir avec douceur toutela malignité de nos adversaires. Que leur répond-il donc?

"N’avez-vous point lu que celui qui fit l’homme au commencement, lesfit mâle et femelle (4); et qu’il dit : pour cette raison, l’hommeabandonnera son père et sa mère, et il demeurera attachéà sa femme, et ils ne feront tous deux qu’une seule chair (5). Ainsiils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme donc ne séparepas ce que Dieu a joint (6) ". Considérez, mes frères, lasagesse du Sauveur. Lorsqu’on l’interroge si le divorce était permis,il ne répond pas d’abord que non, pour ne leur pas donner lieu dese récrier tout d’un coup, et d’exciter centre lui du bruit et dutumulte. Il prévient sa réponse par l’autorité del’Ecriture et montre que sa loi était conforme à celle queDieu son Père avait établie dès le commencement dumonde; et que ce n’était pas pour contredire Moïse qu’il enseignaitces choses. Et remarquez qu’il n’autorise pas seulement cette véritépar la création de l’homme et de la femme, mais encore par le commandementde Dieu- même. Car il ne dit pas seulement Dieu n’a fait qu’un seulhomme et qu’une seule femme ; mais encore il a commandé qu’un hommen’épousât qu’une seule femme. S’il eût voulu qu’un hommeeût plusieurs femmes, après avoir fait l’homme, il ne se fûtpas contenté de ne lui faire qu’une femme, mais il en eûtcréé plusieurs. Ainsi Dieu autrefois a montré clairement,par la création de l’homme et par la loi qu’il lui donna d’abord,qu’on ne doit avoir qu’une femme, et que l’union du mariage ne doit jamaisêtre rompue. "Celui qui fit l’homme au commencement, les fit mâleet femelle "; c’est-à-dire, qu’ils sortirent d’un même principe,et qu’ils se réunirent dans un même corps. " Car ils ne feronttous deux qu’une seule chair ".

Il frappe ensuite de terreur ceux qui oseraient blâmer ou contredirecette loi, et il l’affermit davantage en ne disant pas simplement: ne rompezdonc pas le mariage; ne séparez donc pas cette union, mais, quel’homme " donc ne sépare pas ce que Dieu a joint ". Que si vousm’objectez l’autorité de Moïse, je vous allègue celledu Maître de Moïse; et je m’établis sur une autoritéplus puissante et plus ancienne que la vôtre. Car " Dieu créaau commencent un homme et une femme ". Quoiqu’il semble donc que je soismaintenant l’auteur de cette loi, vous voyez combien elle est ancienne,et qu’elle a été très-religieusement établiedès le commencement du monde. Car Dieu, ne s’est pas contentéde dire qu’un homme prendra une femme mais " qu’il abandonnera son pèreet sa mère ", non pour s’unir simplement avec sa femme, mais pours’y attacher d’un lien si étroit "qu’ils ne fassent plus tous deuxqu’une seule chair ".

2. Après qu’il a ainsi proposé la première et laplus ancienne loi, fondée dans la nature même, dans les paroleset dans la conduite du Créateur, il interprète avec autoritéla loi de Moïse, en établissant la sienne: " Ils ne sont plusdeux ", dit-il, " mais une seule chair". Comme donc c’est un crime quede diviser en même corps : c’en est un de même de diviser lemari d’avec la femme. Et sans s’en tenir là, il autorise encorece qu’il a dit par le respect (487) et la crainte qu’on doit à l’ordrede Dieu: " Que l’homme ", dit-il, " ne sépare pas ce que Dieu ajoint " : montrant que le divorce était, également contrela loi de Dieu et contre celle de la nature; contre l’ordre de la nature,parce qu’il séparait une même chair; et contre l’ordre deDieu, parce qu’après que Dieu a commandé à l’hommede ne point séparer ce qu’il avait joint, vous n’avez pas laisséde le séparer.

Après des paroles si sages, les Juifs ne devaient-ils pas garderle silence et admirer cette réponse? Ne devaient-ils pas êtrefrappés d’étonnement en voyant une si grande uniformitéde doctrine entre Jésus-Christ et son Père? Cependant ilssont bien éloignés d’une modération si équitable.Ils entreprennent au contraire d’attaquer le Sauveur d’une autre manière.Ils lui disent: " Pourquoi donc Moïse a-t-il ordonné qu’unhomme pût renvoyer sa femme en lui donnant un écrit par lequelil déclare qu’il l’a répudiée (7) ".? Quoique Jésus-Christpût faire plus raisonnablement cette objection aux Juifs, que lesJuifs ne la lui faisaient à lui-même, il ne refuse pas néanmoinsde leur répondre; et sans leur dire que cela ne le regardait point,et qu’il n’était point responsable de ce qu’avait ordonnéMoïse, il veut bien satisfaire à leur demande. S’il avait étéennemi de l’ancien Testament, comme le disent quelques hérétiques,il ne se serait pas ainsi mis en peine de justifier Moïse il n’auraitpas entrepris d’autoriser tout ce qui s’était fait dans ces premierstemps ; et il n’aurait pas tant affecté de faire voir que tout cequ’il enseignait avait un rapport et une union parfaite avec la loi deMoïse. Mais pourquoi les pharisiens choisissent-ils ce qui concernele mariage pour opposer Moïse à Jésus-Christ, au lieude choisir les observances si nombreuses. instituées par Moïsetouchant les viandes et les sabbats? - C’est parce qu’ils voulaient excitercontre Jésus-Christ tous les hommes. Car pour les Juifs le divorceétait une chose indifférente; ils en usaient sans scrupule.Aussi, de tous les commandements promulgués par Jésus-Christdans le sermon sur la montagne, c’est celui-ci qu’ils choisissent de préférencepour lui tendre un piége. Mais la sagesse infinie du Sauveur saitbien trouver le moyen d’excuser Moïse.

" Moïse vous a permis de quitter vos femmes, à cause dela dureté de votre coeur (8) ". Il ne veut laisser aucun sujet d’accuserMoïse. Comme ce prophète avait établi cette loi parl’ordre de Dieu, Jésus-Christ le justifie, et il fait retomber surles Juifs mêmes la nécessité inévitable oùMoïse était de la publier. C’est une conduite dont il use presquepartout. Lorsque les pharisiens accusaient ses disciples d’arracher desépis de blé, il montre à ses accusateurs si sévèresque si ses disciples étaient coupables, ils l’étaient aussieux-mêmes. Quand ces mêmes ennemis les blâmaient de nepoint laver leurs mains en se mettant à table, et de violer ainsila loi, il leur fait voir que c’était au contraire eux-mêmesqui la violaient. Il fait la même chose dans l’accusation du violemmentdu sabbat. C’est ce qu’il fait encore ici et presque dans toutes les rencontressemblables. Mais comme ce qu’il venait de dire pouvait paraître unpeu fort, et donner lieu à ces hommes d’accuser le Sauveur de lestraiter avec trop de dureté, il reprend aussitôt son premierdiscours de l’ancienne loi de Dieu.

" Il n’en a pas été ainsi dès le commencement (8)". C’est-à-dire, Dieu vous a donné une loi toute contrairepar l’état même dans lequel il a créé l’homme.Il semble qu’il prévienne cette objection qu’ils lui pouvaient faire.D’où savez-vous que " Moïse n’a fait cette loi qu’àcause de la dureté de notre coeur " ? Il veut encore une fois lesréduire au silence sur ce point. Car si cette loi de Moïseeût été la plus considérable et la plus naturelle,Dieu n’en aurait . pas établi dès le commencement du mondeune autre qui lui est tout opposée. Il n’aurait pas créél’homme avec une seule femme, et il n’aurait pas dit, qu’ils ne seraienttous deux qu’une seule chair ".

" Aussi je vous déclare que quiconque quitte sa femme, si cen’est en cas d’adultère, et en épouse une autre, commet l’adultère;et que celui qui épouse celle qu’un autre a quittée, commetl’adultère (9) ". Après les avoir ainsi confondus, il leurparle ensuite avec plus d’autorité. Il avait déjàgardé la même conduite, en parlant du discernement des viandeset de la violation du sabbat. Car, après avoir réfutétoutes leurs raisons sur le discernement des viandes, il appelle enfinses disciples, et leur dit : " Ce n’est pas ce qui entre dans l’homme quile rend impur ". (Matth. XV.) Après avoir parlé sur le violementdu sabbat, il conclut ensuite : " Il est donc permis de faire du bien lejour du sabbat".

Ainsi il garde partout la même conduite . Mais (488) comme nousavons vu alors qu’après qu’il eut ainsi renvoyé les Juifstout confus, les apôtres tout troublés vinrent avec saintPierre dire à leur Maître : " Expliquez-nous cette parabole", ils viennent encore de même ici dans le même trouble luidire: " Si la condition d’un homme est telle a l’égard de sa femme,il n’est pas avantageux de se marier (10) ". Ils regardaient comme un jouginsupportable une loi qui les obligeait de retenir une femme quelque fâcheusequ’elle fût, et de garder dans leur maison un esprit inquiet et violent,comme un serpent qui nous ronge les entrailles.

3. Et jour faire voir que ce trouble les avait étrangement frappés,saint Marc dit clairement qu’ils vinrent trouver Jésus-Christ "en particulier ", et lui dirent: " Si la condition d’un homme est telleà l’égard de sa femme (Marc, X, 10.) "; c’est-à-dire,s’ils sont liés de telle sorte qu’ils deviennent une mêmechair, et que quand le mari aurait de très-justes sujets de répudiersa femme, il ne le pourrait faire sans péché, " il ne luiest pas avantageux de se marier ", il lui est plus aisé de combattrecontre lui-même et contre la concupiscence de la nature que de souffrirl’importunité d’une femme de mauvaise humeur. Jésus-Christne leur dit point que cette conséquence était vraie, de peurqu’ils ne crussent qu’il leur proposait 1e célibat comme une loiet un précepte, mais il dit seulement: " Tout le monde n’est pascapable de cela, mais ceux-là seulement qui en ont reçu ledon (11) " ; relevant ainsi le célibat, et montrant que c’étaitune grande chose; afin que les louanges qu’il lui donnait y attirassentà l’avenir ses disciples. Mais considérez ici une contrariétéapparente qui se trouve entre les paroles de Jésus-Christ et cellesdes apôtres. Jésus-Christ dit que c’est une grande chose quele célibat, et un don qui n’est pas commun, et les apôtresau contraire le regardent comme une chose facile, en disant qu’il valaitmieux le garder que de s’exposer à demeurer toute sa vie avec unefemme de mauvaise humeur. C’est sans doute par une grande sagesse de Dieuqu’on peut remarquer dans l’Evangile cette diversité de sentiments: Jésus-Christ dit d’une part que c’est une grande chose de ne pointse marier, afin de rendre plus vigilants et plus courageux ceux qui voudraientaspirer à cet état; et les apôtres disent que le célibatest plus a souhaiter que le mariage, afin d’inviter par cette facilitéà embrasser une profession si sainte.

Comme plusieurs n’auraient pu souffrir qu’on les exhortât àdemeurer toujours vierges, le Fils de Dieu se contente de proposer la loiindispensable de ne point rompre les mariages, afin que cette nécessitéseule déterminât à une virginité perpétuelleceux sur qui l’amour de cette vertu n’aurait pas eu assez vie force. Maispour montrer ensuite la facilité de cet état, Jésus-Christajoute: " Il y a des eunuques qui sont nés tels dès le ventrede leur mère; il y en a que les hommes ont rendus eunuques; et ily en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes pour gagner le royaumedes cieux (12) ". Tout ce discours tend secrètement à porterles hommes à choisir l’état du célibat, par la facilitéqu’il leur y fait voir. C’est comme s’il leur disait :

Représentez-vous, ou que la nature même vous a obligésde le garder, comme elle y oblige quelques-uns, et qu’elle vous a mis dansl’impuissance de vous marier; ou que la violence des hommes vous a réduitsdans cette nécessité. Que feriez-vous alors en ces étatsoù vous seriez privés du mariage, sans en pouvoir espérerde récompense? Rendez donc grâces à Dieu de ce quevous pouvez être si glorieusement récompensés d’unétat dont les autres ne doivent attendre aucun avantage, et quivous doit être même beaucoup plus aisé et plus douxqu’à eux: puisque, outre la récompense que vous attendez,vous avez la joie de faire en cela une action sainte, et que vous n’êtespas si exposés. aux tentations que le sont les autres. Car ce n’estpas tant la disposition du corps que celle de l’esprit qui nous préservede ce mal; ou plutôt c’est l’esprit seul qui se rend maîtredu corps. C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ proposeici ces " eunuques " par nécessité; il les compare avec ceux" qui se sont faits eunuques pour le ciel ", afin que l’état deceux-ci paraisse beaucoup plus doux que celui des autres; et, s‘il n’avaiteu cette fin; il n’aurait point du tout parlé des premiers.

Quand il dit " qu’il y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes,il ne parle point du corps mais de l’esprit, et du retranchement de toutesles pensées et de tous les désirs déréglés; car il est certain d’ailleurs que ce1ui " qui se ferait eunuque " parviolence, serait maudit de Dieu. C’est ce qui fait dire à saint(489) Paul: " Plût à Dieu que ceux qui vous troublent fussentretranchés ". Et c’est avec raison que ce saint, apôtre parleainsi, puisque ceux qui se mutileraient feraient sur eux-mêmes uneaction de meurtriers et d’homicides; qu’ils appuieraient l’insolence deceux qui osent accuser l’ouvrage et la sagesse de Dieu dans ses créatures; qu’ils donneraient des armes à l’impiété des manichéens;et qu’ils s’uniraient de sentiment avec les païens qui se traitentde la sorte.

Car il est certain qu’il n’y a que le démon qui puisse êtrel’auteur de cette cruauté et de cette violence, lui qui dèsle commencement du monde s’est élevé contre l’ouvrage deDieu, et qui a voulu déshonorer la plus parfaite de ses créatures,afin que portant les hommes à attribuer toutes leurs vertus, nonà la grâce, mais à la nature et à la dispositiondu corps, ils s’abandonnassent ensuite à toute sorte de déréglements,comme s’ils n’en devaient rendre à Dieu aucun compte.Ainsi il ablessé l’homme tout ensemble et dans le corps et dans l’esprit:dans le corps, en le traitant d’une manière cruelle et honteuse;et dans l’esprit, en lui persuadant faussement qu’il n’était paslibre pour faire le bien. Il s’est servi encore de ces principes si fauxpour introduire dans le monde l’erreur pernicieuse d’une nécessitéfatale et inévitable, tâchant en .toutes manières dedétruire la liberté que Dieu a donnée à l’homme,de lui persuader que le mal était une chose naturelle et nécessaire,et de le faire tomber d’une manière secrète et imperceptibleen beaucoup d’autres opinions impies et très-dangereuses, qui naissentde ces premières comme de leur source. Car c’est ainsi que la malicedu démon est ingénieuse pour couvrir le poison dont il tueles âmes.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de n’avoir aucunepart à ce désordre. Car, outre ce que j’ai déjàdit, on. peut ajouter encore que ce n’est point là, un remèdecontre le dérèglement de la nature, mais qu’il l’irrite aucontraire encore davantage. On n’apaise point ces tempêtes par unecruauté qu’on exerce sur le corps. Quelques-uns disent que l’originenaturelle de ce mal est dans le cerveau et dans l’imagination, d’autres" dans les reins ", dont l’Ecriture parle souvent. Mais pour moi je croisque le déréglement de l’esprit , et la négligenced’une vie molle et relâchée, en est le principe et la sourcevéritable. Car lorsque l’esprit est réglé et soumisà Dieu, il est comme dans un port qui le défend de tous cesflots et de toutes ces agitations de la nature.

Après donc que Jésus-Christ a parlé de ces eunuques,qui le seraient en vain naturellement s’ils né réglaienten même temps tous les mouvements de leurs âmes ; et de cesautres qui se réduisent à cet état pour gagner leroyaume des cieux, il ajoute : " Qui peut comprendre ceci le comprenne(12) ". Il dit ces paroles pour animer les hommes encore davantage àla recherche de cette vertu, en leur représentant combien elle estélevée, et en ne les y obligeant point comme à uneloi qu’il leur impose. C’est donc par une grande miséricorde qu’ilnous parle de la sorte, et qu’il montre en même temps que ce qu’ilpropose est possible, afin de nous donner encore plus d’envie et plus d’ardeurpour cette vertu.

4. Vous me direz peut-être: Si le célibat, la virginitévient de notre choix et de notre volonté, comment Jésus-Christa-t-il dit auparavant: " Tout le monde n’est pas capable de cela, maisceux-là seulement qui en ont reçu le don " ? Je vous répondsque Jésus-Christ parle de la sorte pour vous montrer que cette vertua besoin d’un grand combat; mais non pour nous faire croire qu’elle sedonne comme par le sort et par une nécessité involontaire.Dieu fait ce don à l’âme qui en a la volonté. Jésus-Christnous enseigne donc par ces paroles, que celui qui entreprend ce combat,a besoin d’une grande grâce de Dieu, qui lui sera toujours donnéed’en-haut, lorsqu’il en aura un désir et une volonté sincère.

Toutes les fois que Jésus-Christ parle de quelque grande vertu,il parle aussi du don de Dieu, comme lorsqu’il disait à ses apôtres:" Il vous a été donné de connaître les mystèresdu royaume des cieux ". Et il est facile de voir en cet endroit que " ledon " du ciel n’exclut nullement notre volonté. Car si la virginitéétait un pur " don" de Dieu, auquel les hommes ne contribuassenten rien de leur part, ce serait en vain que Jésus-Christ leur promettraitle royaume du ciel pour leur récompense et qu’il les distingueraitainsi de ces autres " eunuques " qui ne le sont que par une nécessitéinvolontaire. Mais considérez, je vous prie, comment des mêmeschoses les uns tirent le bien, et les autres le mal. Les Juifs proposentun doute à Jésus-Christ. Il leur (490) répond d’unemanière toute pleine d’instruction et de sagesse, et néanmoinsils n’en profitent point, parce qu’ils lui avaient fait cette demande sonpour s’instruire, mais pour le tenter. Les apôtres au contraire prennentsujet de la réponse qu’il fait aux Juifs pour s’instruire trèsutilement. " Alors on lui présenta de petits enfants afin qu’illeur imposât les mains et qu’il priât pour eux. Et comme sesdisciples les repoussaient avec des paroles rudes (13), Jésus leurdit : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les empêchezpoint, parce que le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent(14). Et leur ayant imposé les mains, il partit de là (15)".Pourquoi les disciples repoussaient-ils ainsi ces enfants, sinon pour rendreplus de respect à leur Maître? Mais Jésus prend cesenfants et leur impose les mains; apprenant ainsi à ses apôtresà fouler aux pieds la gloire du monde et à être humbleset petits comme des enfants, parce " que le royaume des cieux sera pourceux qui leur ressemblent " ; ce qu’il avait déjà dit enun autre endroit de l’Evangile.

C’est pourquoi, mes frères, si nous désirons êtreles héritiers du royaume des cieux, tâchons de devenir commede petits enfants, et appliquons-nous de tout notre coeur à nousaffermir dans l’humilité, Etre sage et en même temps êtresimple et sans déguisement, c’est le plus haut comble de la sagesse,c’est une imitation de la vie des anges. L’âme d’un petit enfantest pure et libre de toutes les passions.

Il ne se souvient point du mal qu’on lui a fait, il ne désirepoint de s’en venger, il est prêt à caresser ceux qui viennentde lui faire outrage. Plus sa mère le châtie, plus il la rechercheet il la préfère à tout. Quand il verrait une reineparée de tout ce qu’elle aurait de plus magnifique et de plus superbe,il ne la préférerait pas à sa mère, quoiqu’ellene fût couverte que de haillons. Car il ne discerne, point ceux desa famille d’avec les étrangers par la pauvreté ou par lesrichesses, mais seulement par l’amitié qu’ils ont pour lui et qu’ila pour eux. Il ne prend de nourriture qu’autant qu’il lui est nécessaire; et lorsque la nature est contente il quitte la mamelle. Il ne s’affligepoint comme nous pour des sujets frivoles, comme pour avoir perdu de l’argent.Il ne se réjouit point aussi pour toutes ces choses qui sont desobjets de notre ambition et de notre orgueil, et la beauté du corpsne peut faire sur lui la moindre impression qui blesse son innocence. C’estdonc avec grande raison que Jésus-Christ dit: Que le royaume du,ciel est pour ceux qui ressemblent aux enfants, pour nous exhorter àfaire par vertu ce qu’ils font par le mouvement de la nature. Les pharisiensfaisaient paraître partout un esprit double et corrompu: Jésus-Christ,au contraire, porte toujours ses disciples à être simpleset, humbles; et par les instructions mêmes qu’il leur donne, il marqueobscurément combien il condamne la malice et l’insolence des autres.Car rien n’élève tant les hommes que de se voir dans le premierrang, et dans ces avantages que donnent les dignités. Comme doncles apôtres allaient être respectés par toute, la terre,Jésus-Christ par avance leur prépare le coeur et l’esprit,afin qu’ils ne se laissent point aller à cette faiblesse qui nousest si naturelle; qu’ils ne désirent point que les peuples les honorent,et qu’ils an fassent rien par ostentation et par vaine gloire.

Ces désirs d’honneur paraissent souvent un défaut léger,et ils sont néanmoins la source des plus grands maux. Ainsi lespharisiens, pour avoir aimé à être salués, àêtre honorés, à être toujours au premier rang,sont montés comme par degrés jusques au comble de la malice.Car, après avoir nourri longtemps leur vanité par ces déférencesrecherchées, ils ont conçu une passion si ardente ou plutôtsi furieuse pour la vaine gloire, qu’ils n’ont point voulu reconnaîtrele Sauveur, et qu’ils sont tombés de l’orgueil dans l’impiété.C’est pourquoi nous voyons que, s’approchant ici de Jésus-Christseulement pour le tenter, et par un esprit superbe et envieux, ils s’enretournent confus, et ils n’attirent sur eux que sa malédictionet sa haine; et que ces petits enfants, au contraire, qui étaientincapables de ces passions, sont favorisés et bénis de Jésus-Christ.

Imitons ces âmes innocentes, mes chers frères. Devenonscomme des petits enfants, sans orgueil, sans déguisement et sansmalice. La simplicité est la porte du ciel. Il n’y en a point d’autrepar où nous y puissions entrer. La malignité, au contraire,et la fourberie nous précipitent dans l’enfer, et dès cemonde dans une infinité de maux. " Si vous êtes méchant",dit l’Ecriture, " vous le serez pour vous-même; si vous êtesbon, vous le serez et pour vous et pour votre prochain ". (Prov. IX, 12.)

Les exemples des siècles passés nous (491) confirmentcette vérité. Y eut-il jamais une malignité pareilleà celle de Saül; ou une plus grande simplicité que cellede David ? Cependant qui des deux fut le plus puissant? David eut entreses mains la vie de Saül par deux différentes fois, et il lelaissa aller. Il le tenait comme dans une prison dans cette grotte, oùil s’était mis entre ses mains sans y penser. Ses gens le pressaientde tuer le prince, qui l’avait traité de la manière du mondela plus injuste, et néanmoins il lui pardonna. Cependant Saülpersécutait David avec une armée, et David avec une petitetroupe de gens fuyait devant lui, errant par les déserts les plusreculés, et se cachant tantôt dans un lieu et tantôtdans un autre ; et néanmoins ce fugitif si abandonné l’emportasur un roi si puissant, parce qu’il avait de son côté l’innocenceet la justice, et que l’autre n’était animé que de fureuret d’envie.

Car ne fallait-il pas que Saül fût tout ensemble le plusinjuste et le plus insensé de tous les hommes, de persécuteravec cette barbarie un homme si rare qui commandait sous lui ses armées,qui battait toujours ses ennemis, et qui, après avoir gagnédes batailles, lui donnait tout l’honneur de la victoire; ne se réservantque les périls et la gloire de le servir ? Mais c’est làproprement l’esprit de l’envie. Celui qui en est possédédevient l’ennemi de lui-même: Il se tend des pièges, il seronge les entrailles, il s’enveloppe dans une infinité de malheurs.Tant que David demeura auprès de Saül; ce misérableprince ne se vit jamais réduit à faire cette plainte qu’ila faite depuis: " Je suis percé de douleur ; je suis accabléd’ennuis. Les étrangers s’élèvent contre moi de touscôtés, et le Seigneur m’abandonné ". (II Rois, XXVIII,15.) Tant que David demeura auprès de lui, il fut craint dans laguerre et il fut, heureux, parce que la valeur du généralde ses armées était la gloire de ses armes et de sa personne.

5. Car David n’eut jamais la moindre pensée d’usurper sa couronne,et de se mettre en sa place. Au contraire, il s’exposait pour lui danstoutes les occasions, comme un serviteur très affectionnéet très-fidèle. Et il est aisé de juger de la dispositionoù il était alors par ce que nous voyons qu’il fit depuis.Car tant qu’il demeura dans les troupes de Saül, on peut dire qu’ilne lui était pas possible de rien faire contre lui. Mais aprèsque Saül l’eut chassé de ses Etats, qui l’eût empêché,s’il avait eu de mauvais desseins, de soulever le peuple contre lui, etde lui faire la guerre? D’où vient qu’il ne pensa pas alors àse défaire d’un ennemi qui l’avait voulu perdre tant de fois, àqui il n’avait jamais donné le moindre sujet de se plaindre de lui,et qu’il avait toujours servi avec une fidélité inviolable? Il était très-persuadé que tant que Saül vivrait,il ne serait jamais en repos ni en sûreté ; qu’il serait toujoursobligé d’être errant et vagabond et de craindre toujours poursauver sa vie. Cependant toutes ces considérations ne peuvent lefaire résoudre à tremper ses mains dans le sang de Saül.Lorsqu’il le voit seul, qu’il est maître de sa vie, qu’il le trouveassoupi avec tous ses gens d’un profond sommei., que tous les siens l’exhortentà se venger, et qu’ils tâchent de lui persuader que Dieu luia présenté cette occasion pour se défaire de son ennemimortel, il les repousse; il les réprimande, il les menace, et ilsauve la vie à celui qui la lui voulait ôter. Il accuse mêmeles officiers du roi d’avoir eu si peu de soin de veiller auprèsde leur maître, comme s’il fût venu pour le garder et non paspour le combattre.

Y eut-il jamais rien d’égal à cette générositéet à cette douceur de David? Mais si elle parait grande lorsqu’onla considère en elle-même, elle le paraîtra encore davantagesi on la compare avec ce que nous voyons aujourd’hui. Car la vertu dessaints paraît encore plus illustre et plus éclatante, lorsquenous la comparons avec l’obscurité et le déréglementde notre vie. Je vous conjure donc, mes frères, d’imiter un si grandsaint. Si vous êtes passionné pour la gloire, et que ce désirvous porte à chercher des moyens de vous venger de votre ennemi,ne voyez-vous pas qu’en vous mettant au-dessus de la vengeance, vous acquerrezbeaucoup plus de gloire? Car, comme la passion des richesses nous empêchesouvent de nous enrichir, ainsi le désir d’être honoréest souvent un obstacle pour acquérir de l’honneur. Et je vous supplie,mes frères, de considérer avec moi en particulier, combience que je vous dis est véritable.

Car, comme toutes les considérations des biens du ciel et dessupplices de l’enfer vous sont indifférentes et vous touchent peu,il faut que anus tâchions de vous exciter au moins par des considérationsplus humaines et plus sensibles. Si vous jugez équitablement des(492) choses, ne verrez-vous pas que les hommes qu’on méprise leplus aujourd’hui sont ceux qui témoignent plus de passion pour lagloire, et qu’au contraire on honore davantage ceux qui la méprisent?Que si le désir de la gloire est un vice, et si le superbe la désireet la recherche, il est clair qu’il est dès lors vicieux et méprisable,et qu’ainsi sa passion pour l’honneur est son déshonneur, Mais lesambitieux s’exposent encore au mépris des hommes en beaucoup d’autresmanières. Car cette passion pour la gloire les engage dans millebassesses et dans des servitudes honteuses; et ils perdent ainsi ce qu’ilsvoulaient gagner, comme il arrive souvent aux avares.

Que si ceux qui sont possédés d’une passion brutale, ense rendant esclaves et idolâtres des femmes, n’attirent souvent queleurs insultes et leur mépris, il arrive aussi la même choseaux ambitieux. Plus ils veulent s’élever, plus on les rabaisse,et la gloire les fuit d’autant plus qu’ils la recherchent avec plus d’ardeur.

Car les hommes sont superbes et jaloux naturellement: et lorsqu’ilsvoient un esprit glorieux qui veut s’élever au-dessus des autres,ils prennent plaisir à le combattre et à rabaisser sa présomptionet son insolence. De là vient que les orgueilleux, pour conserverà quelque prix que ce soit cette fausse apparence de gloire, s’abandonnentà toute sorte de lâchetés, de complaisances et de flatteries,et qu’ils se prostituent à tout le monde comme des esclaves quisont à vendre à quiconque les veut acheter.

Que ces vérités, mes frères, nous fassent renoncerà cette passion détestable, afin qu’elle ne nous attire pointune punition sévère dans ce monde et une éternelledans l’autre. Devenons passionnés pour la vertu qui nous rendraheureux et dans cette vie et dans, l’autre, par la grâce et par lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LXIII

" ET VOILA QU’UN JEUNE HOMME S’APPROCHANT DE JÉSUS LUI DIT:BON MAITRE, QUE FAUT-IL QUE JE FASSE POUR ACQUÉRIR LA VIE ÉTERNELLE" ? (CHAP. XIX, 16, JUSQU’AU VERSET 27.)

1. Quelques-uns blâment ce jeune homme et disent qu’il vient trouverJésus-Christ avec un esprit double et seulement pour te tenter.Pour moi, je croirais assez qu’il était avare et qu’il étaitpossédé par la passion de l’argent, puisqu’en effet Jésus-Christnous l’a fait voir; mais je n’ose dire qu’il agisse ici avec duplicité,parce qu’il est toujours dangereux, principalement en matière decrimes, d’assurer ce qu’on ne sait pas ni ce qui est douteux. Au restesaint Marc a détruit à l’avance cette opinion en disant "qu’il accourut à Jésus-Christ, qu’il fléchit le genoudevant lui, et que Jésus-Christ le regardant, l’aima ". (Marc X,17.) Mais la (493) tyrannie que les richesses exercent sur les hommes estétrange, mes frères, et cet exemple en est une grande preuve:quelque vertu que nous possédions d’ailleurs, cette seule passionles ruine toutes, et c’est avec grande raison que saint Paul l’appelle" la racine de tous les vices". (I Tim. VI, 10.) Mais pourquoi Jésus-Christrépond-il ceci à ce jeune homme?

" Jésus lui répondit: Pourquoi m’appelez-vous bon? Iln’y a que Dieu seul qui soit bon (17) ". Comme ce jeune homme ne regardaitJésus-Christ que comme un pur homme et comme un des docteurs ordinairesd’entre les Juifs, Jésus voulait aussi lui répondre commes’il n’eût été en effet qu’un simple homme. C’est ainsique nous voyons souvent qu’il proportionne ses réponses àla disposition de ceux qui l’interrogent, comme lorsqu’il dit : " Nousadorons ce que nous connaissons ". Et ailleurs : " Si je me rends témoignageà moi-même, mon témoignage n’est pas vrai". (Jean,III.) Lors donc qu’il dit: "Il n’y a que Dieu seul qui soit bon ", il n’entendpas dire qu’il ne soit bon lui-même. Dieu nous garde de cette pensée.Il ne dit point: "Pourquoi m’appelez-vous bon "? je ne le suis pas, mais" il n’y a que Dieu seul qui soit bon " (Matth. VII, 11), c’est-à-dire,il n’y a personne entre les hommes qui soit bon. Ce qu’il ne dit pas néanmoinspour assurer qu’il n’y a personne de bon entre les hommes, mais seulementpour faire voir que la bonté qu’ils ont est bien différentede celle de Dieu. Il dit: " il n’y a que Dieu seul qui soit bon ", et nonpas : Il n’y a que mon Père seul qui soit bon, pour marquer qu’ilne découvrait pas à ce jeune homme qui il était.

C’est ainsi que le Sauveur dit ailleurs: " Quoi que vous soyez mauvais,vous savez bien néanmoins donner de bonnes choses à vos enfants". Il les appelle " mauvais " aussi bien qu’ici, sans avoir dessein decondamner généralement toute la nature des hommes en elle-même,puisqu’il dit : " Quoique vous soyez mauvais "; et non pas: quoique tousles hommes soient mauvais ; ne les appelant mauvais qu’en les comparantavec la bonté de Dieu; comme on le voit par ce qu’il ajoute " Acombien plus forte raison votre Père qui est dans le ciel donnera-t-ilde vrais biens à ceux qui lui en demandent" ? Vous me demanderezpeut-être pourquoi Jésus-Christ parle avec tant de force àce jeune homme, et quel avantage il voulait qu’il retirât de sa réponse?Il voulait premièrement l’élever peu à peu jusqu’àla connaissance de Dieu. Il voulait lui apprendre à ne point mêlerde flatteries dans ses paroles, et le détacher insensiblement dela terre pour l’attacher à Dieu seul. Il lui persuade de ne désirerque les biens à venir, et de connaître celui qui étantvéritables ment bon, est l’unique source de tous les biens, afinqu’il lui rende la gloire qui lui est due. C’est ainsi que, lorsqu’il commandaità ses apôtres de n’appeler personne " maître sur laterre (Matth. XXIII, 9) ", il voulait leur apprendre à faire quelquediscernement de lui d’avec tous les hommes, et à connaîtrequ’il était l’origine et le principe de toutes choses.

Il faut remarquer, mes frères, que ce jeune homme en venant àJésus-Christ témoignait une disposition assez extraordinaireen ce temps-là. Tous ceux qui s’approchaient alors du Sauveur yvenaient ou pour le tenter, ou pour obtenir de lui la guérison deleurs maladies, ou de quelques-uns de leurs proches. Ce jeune homme aucontraire y vient dans un dessein plus louable, et dans le désirseul en apparence d’acquérir la vie éternelle. Il ressemblaità une excellente terre très-fertile en elle-même, maistoute couverte d’épines et de ronces, qui étaient prêtesà étouffer cette semence précieuse que Jésus-Christy devait répandre. il témoigne son obéissance, endisant : " Quel bien faut-il que je fasse pour acquérir la vie éternelle" ? Tant il était préparé pour obéir àtout ce que le Fils de Dieu lui commanderait. S’il se fût adresséà Jésus-Christ avec duplicité de coeur et pour letenter, l’évangéliste n’eût pas oublié de ledire, comme il le marque de ce docteur de la loi. Et si l’évangélisten’en eût rien dit, Jésus-Christ n’eût pas manquéde le faire, ou en le reprenant, ou en le marquant obscurément,afin qu’il ne s’imaginât pas avoir pu tromper celui à quiil pariait, ce qui eût causé sa perte.

De plus, s’il ne se fût adressé au Sauveur que pour letenter, la réponse de Jésus-Christ ne lui eût pointcausé cette profonde tristesse avec laquelle il s’en retourna. Nousne voyons point dans l’Evangile que les pharisiens se retirent ainsi tristesd’auprès de Jésus-Christ, mais seulement dans la rage etdans la fureur d’avoir été confondus. Celui-ci au contraires’en retourne tout abattu de tristesse. Ce qui montre assez qu’il n’étaitpas venu lui parler (494) avec un esprit de déguisement et de feinte;mais seulement qu’il était faible; et que d’un côtéil désirait sincèrement la vie éternelle mais quede l’autre il était possédé d’une passion très-dangereuse.C’est pourquoi lorsque Jésus-Christ lui eut dit : " Si vous voulezentrer en la vie, gardez les commandements (17)" , il lui répondsans artifice et sans le tenter: " Quels commandements " ? Il croyait peut-êtreque Jésus-Christ lui ferait quelques commandements nouveaux différentsdu décalogue, pour acquérir en les pratiquant cette vie heureusequ’il témoignait tant désirer : " Quels commandements? luidit-il. Jésus lui dit vous ne tuerez point : vous ne commettrezpoint d’adultère : vous ne déroberez point: vous ne direzpoint de faux témoignage (18). Honorez votre père et votremère, et vous aimerez votre prochain comme vous-même " (19)". Lorsque Jésus-Christ lui eut marqué ces commandementsde la loi, ce jeune homme répondit aussitôt: "J’ai gardétous ces commandements dès ma jeunesse (20) ". Et sans s’arrêterlà, il ajoute aussitôt: " Que me reste-t-il encore àfaire " ? marquant par, toutes ces circonstances un désir ardentde posséder la vie éternelle; mais particulièrementen ce qu’il croyait qu’après avoir accompli les commandements dontJésus-Christ lui parlait, il lui manquait encore quelque chose pouracquérir ce qu’il souhaitait.

2. Que fait Jésus-Christ? Comme il ne pouvait refuser de luidire ce qu’il lui demandait si ardemment, et qu’il prévoyait d’ailleursque l’avis qu’il lui allait donner lui paraîtrait dur et pénible,il commence par lui en proposer la récompense. " Si vous voulezêtre parfait"; lui dit-il, " allez, vendez ce que vous avez, et donnez-leaux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel : puis venez avecmoi et me suivez (21) ". Vous voyez, mes frères, comment Jésus-Christen proposant le travail n’oublie pas d’y joindre le prix et la couronne.Ce qu’il n’aurait pas fait sans doute si ce jeune homme ne lui eûtparlé que pour le tenter. Après lui avoir fait cette proposition,il laisse le tout à sa liberté. Et pour empêcher quele conseil qu’il lui donne ne lui paraisse trop difficile; il montre larécompense avec le travail en disant: " Si vous voulez êtreparfait, vendez tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres, et vousaurez un trésor dans le ciel; puis venez avec moi et me suivez ".C’était déjà une grande récompense que la gloirede suivre Jésus-Christ.

" Et vous aurez un trésor dans le ciel ". Ce jeune homme estimaitbeaucoup les richesses de la terre, et Jésus-Christ, en lui conseillantde les quitter, lui montre en même temps qu’il ne lui ôtaitrien, et il l’assure qu’il recevrait plus qu’il ne donnerait aux pauvres,et que les richesses qu’il lui destinait seraient élevéesau-dessus de celles qu’il devait quitter, autant que le ciel est élevéau-dessus de la terre. Il se sert du mot de " trésor" pour expliquerpar ce terme , autant que les paroles humaines en sont capables, que, lesbiens qu’il lui promettait seraient immenses, stables et incorruptibles.Il ne suffit donc pas de mépriser les richesses. Il faut encoresecourir les pauvres. Mais il faut sur toutes choses suivre Jésus-Christ,c’est-à-dire faire exactement tout ce qu’il nous commande, êtreprêt à tout souffrir, et à mourir même àtoute heure. Il dit lui-même : " Si quelqu’un veut venir après-moi,qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix et me suive (LucIX, 23) ", parce que c’est beaucoup plus de donner son sang et sa vie quede donner ses biens aux pauvres; et que c’est par ce renoncement aux biensde la terre qu’on peut se mettre en état d’offrir à Dieuson sang et sa vie.

" Ce jeune homme ayant entendu ces paroles, s’en alla tout triste (22);" et l’Evangile marque aussitôt que ce n’était pas sans sujet," parce qu’il avait de grands biens ". Il y a bien de la différenceentre l’avarice de ceux qui n’ont que peu de bien ou de ceux qui sont accabléssous le poids de leurs richesses. Ces grands biens rendent encore beaucoupplus avares ceux qui les possèdent. Je vous ai dit cent fois etje ne cesse point de vous le redire, que plus nos richesses s’augmentent,plus nous les aimons; et que pour ainsi dire plus on est riche, plus on.devient pauvre, puisqu’on en désire le bien avec plus de violence,et qu’on s’imagine avoir encore besoin de plus de choses. Considérezdonc dans ce jeune homme quel est l’empire et la tyrannie de cette passion.Il s’approche de Jésus-Christ avec grande ardeur. Mais aussitôtque le Fils de Dieu lui a parlé de renoncer à ses richesses,il est si surpris et si étonné de cette parole, qu’il nelui peut faire la moindre réponse. Il demeure dans un triste silence.Il s’en retourne tout abattu et accablé (495) d’un ennui mortel.Que dit à cela Jésus-Christ, mes frères?

" Je vous le dis en vérité : il est bien difficile qu’unriche entre dans le royaume des cieux (23) "; marquant par ce mot de "riche", non pas en général celui qui a du bien, mais celui quien est l’esclave. Que s’il est si difficile que les riches entrent dansle royaume des cieux, que deviendront les avares? Si c’est assez pour seperdre que de ne pas donner son bien aux pauvres, quel supplice s’attire-t-onlorsque l’on vole le bien des autres? Mais d’où vient que Jésus-Christ,qui n’avait que des disciples pauvres, et qui ne possédaient rien,ne laisse pas de leur dire " qu’il est difficile qu’un riche entre dansle royaume des cieux " ?C’était pour les exhorter à ne pointrougir de leur pauvreté? Et voulant comme justifier la défensequ’il leur, avait faite de ne rien posséder, après avoirdit d’abord qu’il était difficile qu’un riche entrât dansle ciel, il montre par une comparaison que cela est même impossible.

" Un câble passera plus facilement par le chas d’une aiguille,qu’un riche n’entrera dans le royaume des cieux (24) ". Ceci nous faitvoir qu’un riche qui use chrétiennement de ses richesses, doit.espérer de Dieu une grande récompense. Mais Jésus-Christmontre dans la suite que cela ne peut être que l’ouvrage de Dieuseul, et qu’un riche a besoin d’une grâce très-puissante pourse détacher ainsi de ses richesses. Les disciples furent troublésde cette parole. " Les disciples entendant cette parole en furent fortétonnés, et ils disaient : Qui pourra donc être sauvé(25) "? " Jésus les regardant leur dit : Cela est impossible auxhommes, mais tout est possible à Dieu (26) " - Pourquoi les apôtresétant aussi pauvres qu’ils étaient, se troublent-ils de cesparoles? Pourquoi en sont-ils surpris? C’est sans doute par la compassionqu’ils avaient de la perte de tant de monde, par le zèle qu’ilsavaient déjà du salut des hommes, par la tendresse qu’ilsressentaient en voyant le péril qui menaçait toute la terre,et par cet esprit de paix qui commençait déjà àles animer. Cet arrêt que Jésus-Christ venait de prononcercontre ceux qui aimaient les richesses, les faisait trembler pour le mondeentier, et cette crainte les saisissait de telle sorte qu’ils eurent besoinque Jésus-Christ les consolât. C’est ce qu’il fait aussitôtlorsqu’il leur dit en les regardant : " Cela est impossible aux hommes,mais tout est possible à Dieu ". Ce regard que l’évangélistemarque, fut un regard doux et favorable, par lequel Jésus-Christles consola dans leur tristesse et les rassura dans leur crainte, en dissipanttoute l’agitation de leur coeur. Après " ce regard" tout puissantil les relève encore par ces paroles, en leur faisant considérerquelle était la force et la vertu de Dieu et en leur donnant dela confiance par cette vue.

3. Que si vous désirez, nies frères, savoir comment "ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu " , je veuxbien vous l’expliquer. Car Jésus-Christ n’a point dit cette paroleafin qu’elle vous abatte et que vous désespériez de pratiquercette vertu, comme vous étant impossible, mais afin que, considérantsa grandeur, vous vous y appliquiez avec courage; que vous invoquiez lagrâce de Dieu, afin qu’elle vous soutienne dans un combat si pénibleet qu’elle vous fasse acquérir enfin la vie éternelle. Commentdonc cela peut-il devenir possible? Si vous renoncez tous à l’attachementaux biens, si vous méprisez les richesses et si vous foulez auxpieds une passion si basse. Nous voyons assez par la suite que Jésus-Christne parle pas de la sorte afin qu’en croyant que Dieu fait tout, vous demeuriezsans rien faire, mais plutôt pour vous exciter à travailler,d’autant plus que ce qu’il vous propose est plus grand et plus difficile.Car saint Pierre lui ayant fait cette demande: " Seigneur, pour nous autresnous avons tout quitté et nous vous avons suivi: quelle récompensedonc en recevrons-nous (27) " ? Il lui répond: " Je vous dis envérité que pour vous qui m’avez suivi, lorsqu’au temps dela renaissance générale le Fils de l’homme sera assis surle trône de sa gloire, vous serez aussi assis sur douze trônes,et vous jugerez les douze tribus d’Israël (28) ". Après leuravoir dit quelle récompense il leur préparait, il conclut:"Et quiconque abandonnera pour moi sa maison, ou ses frères, ouses soeurs, ou son père, ou " sa mère, ou sa femme, ou sesenfants, ou ses terres, en recevra cent fois autant, et aura pour héritagela vie éternelle: (29) ". Ainsi nous voyons que Dieu rend possiblece qui paraissait auparavant impossible.

Vous me direz peut-être : comment peut-on quitter ses richesses?Comment celui qui est .possédé de l’amour de l’argent, pourra-t-ilse (496) délivrer d’une passion si violente ? Il le pourra s’ilcommence par retrancher ce qu’il a de superflu. Il se mettra ainsi en-étatd’aller plus loin et de pratiquer plus fidèlement ce que Jésus-Christcommande ici. N’entreprenez pas de renoncer tout d’un coup à toutvotre bien, si ce renoncement vous paraît trop difficile. Commencezpar ce que vous pourrez, et montant ainsi de degré en degré,vous vous’ ferez une échelle sainte qui vous élèverajusque dans le ciel. Lorsqu’on travaille au contraire à masser toujoursde l’argent, on ressemble à ces malades, qui croient pouvoir éteindreleur fièvre en buvant beaucoup, au lieu que cette eau la redoubleet l’enflamme davantage. C’est ainsi que les avares, bien loin d’éteindreleur passion en augmentant leurs richesses, l’irritent au contraire deplus en plus. Rien n’est capable de guérir cette soif si violentede l’argent, sinon de retrancher d’abord le désir d’en acquérirde nouveau, comme la fièvre s’éteint, non en buvant, maisplutôt en ne buvant pas.

Mais c’est cela même que vous ne pouvez pas faire, et vous m’endemandez le moyen. Le moyen le plus court est d’être bien persuadéque plus vous satisferez cette soif de l’argent, plus elle s’irritera,que votre avarice croîtra à proportion de votre bien, et qu’aussitôtque vous cesserez de vouloir vous enrichir, vous arrêterez la causedu mal. Ne continuez donc point à désirer d’être riche,de peur que, désirant toujours ce que vous n’aurez jamais, vousne rendiez votre maladie incurable, et qu’étant possédéde cette passion ou plutôt de cette rage pour l’argent, vous ne deveniezle plus malheureux de tous les hommes. Car, dites-moi, je vous prie, lequeldes deux vous paraîtrait plus misérable, ou celui qui désireraitavec ardeur de manger et de boire, sans avoir jamais ce qu’il désire,ou celui qui n’aurait jamais ni faim ni soif? N’est-il pas visible quece dernier serait heureux et le premier misérable? C’est un malsi horrible d’avoir une faim et une soif extrêmes sans les pouvoirapaiser, que Jésus-Christ nous voulant tracer une peinture de l’enfer,nous en donne cette image dans le mauvais riche qui, brûlant de soif,ne pouvait trouver une goutte d’eau.

Celui donc qui commence à mépriser le bien, arrêtele cours d’un si grand mal ; mais celui qui veut toujours amasser, l’augmentede plus en plus. Quand il aurait dix mille talents dans ses coffres, ilen voudrait encore autant; et s’il les avait, il en désirerait deuxfois davantage. Et son avarice croissant toujours, il souhaiterait de pouvoirchanger en or les montagnes, la terre et la mer. Tant il est vrai que cettepassion, ou plutôt cette manie, n’a point de bornes, et qu’elle allumedans l’âme une soif qui ne peut jamais s’éteindre. Mais, afinde vous faire mieux comprendre que le désir de la fortune se doitguérir, non en le satisfaisant, mais en l’arrêtant, je vousprie de me dire, s’il vous était venu une passion de voler en l’aircomme les oiseaux, comment feriez-vous pour l’étouffer. Si ce seraiten vous faisant des ailes pour voler, ou bien en bannissant de vous cettepensée comme ridicule et extravagante? Vous en useriez sans doutede cette sorte; puisque c’est l’âme et la raison qu’il faut toujoursguérir la première dans ces occasions. Que si vous me ditesqu’il est entièrement impossible qu’un homme vole: je vous répondsqu’il est encore bien plus impossible de fixer des bornes à l’avarice.Il serait plus aisé à un homme de voler dans l’air, que deguérir son avarice en augmentant ses richesses. Lorsque nos désirsne se portent qu’à des choses qui sont faisables, il n’est pas impossiblealors de les apaiser en les contentant : mais lorsqu’ils s’attachent àce qu’il nous est impossible d’obtenir, nous n’aurons jamais de paix, qu’encoupant ce mal par la racine et en le retranchant.

Ainsi, mes frères, ne nous embarrassons point en tant de soinsinutiles. Renonçons entièrement à cette passion inquiètede l’argent qui ne nous laisserait jamais en repos. Pensons à unautre monde, où nous trouverons des biens sans inquiétude,qui rendent vraiment heureux, et ne désirons que les trésorsqui sont dans le ciel. L’acquisition n’en est point pénible, etla possession est le comble de tous les biens. Ce commerce n’est exposéni aux pertes ni aux périls. Nous n’avons seulement qu’àveiller sur n6us-mêmes et à mépriser tout ce que nousvoyons ici-bas. Car celui qui s’attache aux richesses de la terre et s’enrend esclave, perdra nécessairement celles du ciel.

4. Pensez à ces vérités; mes’ frères, etbannissez de vous cette passion de l’avarice. Car je fie crois pas quevous osiez dire que si l’amour de l’argent ne donne point la félicitédu ciel, il donne au moins celle de la terre. Quand cela serait vrai, cesbiens apparents ne seraient-ils pas de très-grands maux? Mais ilsn’ont pas même cette apparence de bien. Ils (497) conduisent parde longs tourments dans ceux de l’enfer, et ils rendent mal-heureux eten ce monde et en l’autre. Car l’avarice est la source de tous les maux.Elle ruine les familles; elle remplit le monde de divisions et de guerres;et elle porte les hommes jusqu’à se tuer eux-mêmes. Mais avantque de les jeter dans ces dernières extrémités, elleperd insensiblement les âmes et les jette dans un honteux abaissement.Elle étouffe toute la générosité qui leur estnaturelle, et elle rend ceux qu’elle possède timides, lâches,fourbes, menteurs, voleurs, médisants et esclaves de tous les vices.

Mais peut-être que vous voyant extrêmement riche, vous vouslaissez éblouir par cet éclat de l’or, par cette magnificencede bâtiments, par ce grand nombre d’officiers et de domestiques,par cette déférence que tout le monde vous rend, et par cetempressement que tous les hommes ont de vous voir. Quel est donc le remèdeque nous pouvons apporter à une plaie si profonde? C’est, mes frères,de vous représenter à quelle langueur l’avarice réduitvotre âme, quel aveuglement elle y répand, de quelles ténèbreselle la couvre, dans quelle solitude elle la. laisse, dans quelle confusionelle la jette. C’est de vous souvenir par combien de maux on acquiert cepeu de bien, par combien de travaux on la garde; avec combien de périlson en jouit; si l’on peut dire néanmoins qu’on en jouisse et qu’onle conserve; puisque quand on éviterait tous les accidents de lavie, la mort enfin nous arrache toutes ces richesses pour les faire passersouvent dans les mains de nos plus grands ennemis. Elle nous ôtetout ce que nous avions, et nous jette dans des lieux où nous neserons plus suivis de cette foule de domestiques; où nous ne verronsplus rien de toutes ces magnificences qui nous environnent ici-bas ; etil ne restera rien à notre âme de tous ces faux biens, queles plaies profondes qu’elle se sera faites pour acquérir ce quila devait perdre.

Lors donc que vous voyez un homme, riche habillé magnifiquement,et accompagné d’un grand, nombre d’officiers et de gardes; passezde cette apparence jusque dans son coeur, et dans le fond de sa conscience,et vous la trouverez toute corrompue aux yeux de Dieu, et toute rempliede boue et d’ordure. Souvenez-vous de saint Paul et de saint Pierre; souvenez-vousde saint Jean-Baptiste et du prophète Elie; ou plutôt du Filsde Dieu même, qui n’avait pas où reposer sa tête. Imitezce divin modèle, imitez ceux qui ont été ses plusfidèles imitateurs. Admirez en vous-mêmes ces trésorsineffables, renfermés dans ces saints hommes.

Si vous êtes frappé d’abord de cet éclat apparentdes hommes du monde, et si votre foi en est un peu troublée, écoutezcette parole effrayante de Jésus-Christ, " qu’il est impossiblequ’un riche entre dans le royaume des cieux ". Comparez si vous voulezavec la perte du ciel, des montagnes d’or et d’argent, une terre d’or,une mer et tout un monde d’or. Tout cela ne vous rend point ce que vousperdez.

Contentez tant que vous voudrez votre avarice. Ajoutez terre àterre, maisons à maisons. Si ce n’est assez de vingt, ayez en cent.Ayez mille valets et deux mille si vous voulez, ayez des lits, des chambreset des maisons toutes revêtues d’or et d’argent: si cela ne voussatisfait pas encore, ajoutez-y tout le monde même: ayez si vousvoulez autant de serviteurs qu’il y a d’hommes sur la terre; rendez-vousmaître de la terre et de la mer, que tous les peuples vous soientsoumis; que toutes les villes soient sous votre obéissance, quetous les fleuves et que, toutes les rivières coulent pour vous;après tout, cela, je vous dirai que vous êtes le plus pauvreet le plus misérable de tous les hommes, si vous ayez amassétous ces biens pour perdre le ciel. Car si les amateurs des richesses passagèressont si tourmentés lorsqu’ils ne peuvent acquérir ce qu’ilsdésirent; combien le seraient-ils davantage, s’ils pavaient ce qu’ilsperdent en perdait les biens éternels?

Ne dites donc plus que ces grands du monde sont heureux parce qu’ilssont dans l’abondance de toutes choses. Mais dites plutôt qu’ilssont bien misérables de changer le ciel contre un peu de terre etde boue: et qu’ils sont semblables à un roi qui, ayant changéson royaume contre un fumier, ferait gloire de cet échange , commesi ce fumier valait mieux que sa couronne. Et il y a certes peu de différenceentre un amas d’or et d’argent, et un amas de boue qui est sur un fumier; ou plutôt ce dernier est en quelque sorte préférableà l’autre. Car le fumier au moins est utile. Etant mis sur la terre,il la rend fertile: mais à quoi sert l’or caché sous la terre?Il est entièrement inutile, et, plût à Dieu qu’il nefût qu’inutile. (498)

Car ne servant pas pour ce à quoi il doit servir, il sert àperdre et à condamner au feu ceux qui le possèdent.

De là naissent une infinité de maux; et c’est ce qui afait dire aux païens, que l’avarice est comme le fort et le retranchementde tous les vices. Le bienheureux Paul l’appelle d’un autre nom qui a beaucoupplus de force, lorsqu’il dit que " l’avarice est la racine de tous lesmaux". (I Tim. 6.)

Pensons à ceci, mes frères, et ne désirons plusà l’avenir ces maisons magnifiques et ces grandes terres, commeétant indignes d’avoir place dans notre coeur. Mais portons unesainte envie à ces hommes de Dieu qui ont auprès de lui uneconfiance et une liberté si sainte, qui ne possèdent queles biens du ciel, qui, se rendant pauvres pour l’amour de Jésus-Christ,trouvent dans leur pauvreté un trésor qui les rend véritablementriches. Ainsi les ayant imités sur la terre, nous posséderonsavec eux les biens éternels, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire, l’honneur et l’empire maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (499)

HOMÉLIE LXIV

" APRÈS CELÀ PIERRE LUI DIT : POUR NOUS AUTRES, VOUSVOYEZ, SEIGNEUR, QUE NOUS AVONS TOUT QUITTÉ, ET QUE NOUS VOUS AVONSSUIVI, QUELLE RÉCOMPENSE DONC EN RECEVRONS-NOUS " ? (CHAP. XIX,27, JUSQU’AU VERSET 17 DU CHAP. XX.)

1. Pardonnez-moi, bienheureux apôtre, si j’ose vous demander quellessont ces choses que vous dites avoir quittées? Est-ce une barque,est-ce un filet, est-ce le reste de ce qui est nécessaire àl’art de pêcher, est-ce le métier même de pêcheur?Oui, répond ce saint apôtre. C’est ce que je dis que j’aiquitté, non pour en tirer quelque gloire, mais pour introduire etpour amener à Jésus-Christ cette troupe de pauvres, qui voudrontbien tout quitter pour le. suivre. Comme Jésus-Christ venait detitre à un homme riche: " Si vous voulez être parfait, allezvendre ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésordans le ciel", afin que tes pauvres. ne puissent dire: Que, ferai-je donc?moi qui n’ai rien, ne pourrai-je être parfait? Saint Pierre faitcette demande au Sauveur, afin que vous, qui êtes pauvre, appreniezde la réponse du Fils de Dieu même que votre pauvreténe vous empêchera point d’être parfait.

Saint Pierre fait cette demande à Jésus-Christ, afin quesi cet apôtre n’eût pas eu assez d’autorité pour levertous vos doutes par lui-même, comme étant encore imparfait,et n’ayant pas reçu le Saint-Esprit, le Maître (499) mêmede Pierre, vous les lève et vous rassure par sa réponse.Ce saint apôtre fait ici ce que nous faisons souvent, lorsque nousnous mettons en peine des autres, et que nous parlons pour leurs intérêts.Il porte à Jésus-Christ comme les humbles remontrances detoute la terre. Car il est assez visible, par ce que nous avons déjàvu, qu’il ne pouvait pas être en peine pour lui personnellement;et que celui qui avait reçu les clés du ciel, devait se promettreensuite de jouir de tous les biens que l’on y possède.

Et remarquez, mes frères, que cet apôtre marque précisémentici les deux choses que Jésus-Christ venait de demander àce jeune homme riche; l’une de donner tout aux pauvres, et l’autre de suivreJésus-Christ : " Nous avons ", dit-il, " quitté tout, etnous vous avons suivi ". Ils ont tout quitté afin de le suivre.Car il est bien plus aisé de suivre Dieu, après qu’on a toutquitté pour lui; et ce renoncement a tout rempli l’âme deconfiance et de joie. Que répond donc le Fils de Dieu à saintPierre? " Je vous dis en vérité, que pour vous qui m’avezsuivi, lorsqu’au temps de la renaissance générale, le Filsde l’homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussiassis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d’lsraël(28)".Quoi, mes frères, Judas sera-t-il assis sur l’un de ces douze trônes?Qui pourrait avoir cette pensée? Comment donc s’accomplira cetteparole du Fils de Dieu? Jérémie nous représente unarrêt de Dieu qu’il donne lui-même aux Juifs, qui peut éclaircirœ doute " Je parlerai " , dit Dieu par ce prophète, " sur une nationet sur un royaume, afin de le perdre et de le ruiner. Si cette nation seconvertit et se retire du mal, je me repentirai aussi des maux que j’avaisrésolu de lui faire. Je parlerai de même sur une nation etsur un royaume pour le rétablir et le réédifier; ets’ils font le mal en ma présence., et qu’ils n’écoutent pointma voix, je me repentirai du bien que j’avais promis de leur faire ". (Jérém.XVIII, 9.) Comme s’il disait: Je change également mes ordres, soitpour le bien, soit pour le mal. Quand j’aurais promis à un peuplede le rétablir, s’il se rendait indigne de ma promesse, je ne l’accompliraispas.

Cette conduite de Dieu a paru encore dans le premier homme. Dieu luidit : " Votre crainte et votre terreur sera sur toutes les bêtesde la terre". (Gen. III, 2.) Et cela néanmoins ne s’est point exécutéparce qu’il se rendit 1ui-même indigne de cette souverainetéque Dieu lui avait donnée suries animaux. Et c’est ce qui est arrivéà Judas. Considérez en ceci mes frères, la sagessede Dieu. Il veut empêcher d’un côté que la sévéritéde ses menaces ne désespère les hommes s’ils croyaient qu’illeur serait impossible de les éviter. Il veut empêcher del’autre que la grandeur de ses promesses ne les jette dans le relâchement,en leur persuadant qu’ils n’ont plus rien à craindre aprèsque Dieu s’est ainsi déclaré en leur faveur. Il les désabusepar son prophète de cette double erreur. Si je vous menace, leurdit-il, n’entrez point dans le désespoir; puisque vous pouvez commeles Ninivites me faire révoquer mon arrêt par votre conversionet votre pénitence. Que si, au contraire, je vous fais de grandespromesses, ne vous en rendez pas indignes par votre lâchetéet votre négligence; puisque si vos déréglements m’obligentde les rétracter, non-seulement elles vous deviendront inutiles,mais elles vous rendront même plus punissables. Je rie fais mes promessesqu’à ceux qui en sont dignes, et qui persévèrent dansle service qu’ils me rendent.

C’est pourquoi, lorsqu’il parle à ses apôtres, il ne leurdit pas seulement : Vous serez assis sur des trônes : mais il ajoute: " vous qui m’avez suivi ", afin de rejeter Judas de leur nombre, et deleur associer au contraire tous ceux qui dans la suite de l’Eglise quitteraienttout pour le suivre. Car Jésus-Christ ne dit pas ceci seulementpour ses apôtres, ou pour Judas qui s’est rendu indigne de ce bonheur.Il avait en vue toute son Eglise. Il promet à ses apôtresles biens à venir, quand il leur dit qu’ils seraient assis sur douzetrônes. Parce qu’ils étaient déjà élevésau-dessus de toute la terre, et qu’ils ne cherchaient plus rien de tousles biens d’ici-bas. Mais il promet aux autres les biens même d’ici-bas,lorsqu’il ajoute:

" Et quiconque abandonnera pour moi sa maison ou ses frères,ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou sesenfants, ou ses terres, en recevra cent fois autant et aura pour héritagela vie éternelle (39) ". Il semble que Jésus-Christ appréhendeque ce qu’il vient de dire à ses apôtres: " vous serez assis"et le reste, ne donne lieu aux hommes de croire qu’il réservaitcette récompense seulement pour ses disciples, et que les autresn’y auraient (500) aucune part. C’est pourquoi il adresse ici son discoursgénéralement à tous les hommes; et il veut les assurerde l’avenir par l’expérience du présent. Quand ses disciplesétaient encore faibles, il ne leur promettait que des choses basses.Quand il les retire de .la pêche, et qu’il les fait renoncer àleurs filets, il ne leur promet ni le ciel, ni un trône comme ici;mais il leur dit seulement " qu’ils deviendraient pêcheurs d’hommes(Matth. IV, 19.)"; mais lorsqu’ils sont plus avancés, il leur proposeles récompenses du ciel.

2. Cette parole: " Vous serez assis; et vous jugerez les douze tribusd’Israël ", ne veut dire autre chose sinon qu’ils les condamneraient.Car nous ne devons pas croire que les apôtres seront assis alorseffectivement dans des trônes pour être les juges des Juifs.Jésus-Christ leur dit qu’ils condamneraient les Juifs, comme ildit ailleurs, que la reine de Saba et que les Ninivites le condamneraient.C’est de cette manière que le Fils de Dieu dit ici que ses apôtrescondamneraient non tous les hommes de la terre, mais n les tribus d’Israël". Comme les Juifs et les apôtres avaient été égalementélevés dans les mêmes lois, dans les mêmes coutumeset dans les mêmes cérémonies, lorsque les Juifs prétendronts’excuser par la loi de ce qu’ils n’auraient pas cru en Jésus-Christ;comme si Moïse leur eût défendu de l’écouter,le Fils de Dieu les condamnera aussitôt en leur opposant ses apôtres,qui, étant Juifs comme eux, ont bien su allier la loi avec la foide l’Evangile, et respecter l’une sans offenser l’autre. C’est pourquoiil dit d’eux en un autre endroit, "qu’ils seraient les juges des Juifs".

Vous, me demanderez peut-être en quoi donc consiste l’avantagedes apôtres; s’il ne leur promet que ce qu’il a dit des Niniviteset de la reine de Saba? Je vous réponds que Jésus-Christleur a promis et leur promettra encore dans la suite beaucoup d’autreschoses, et qu’ils ont encore d’autres avantages que celui-ci. Mais l’onpeut dire même que le terme dont il se sert en parlant de ses apôtres,marque quelque chose qui leur est particulier. Il dit simplement en parlantdu peuple de Ninive : " Les Ninivites s’élèveront et condamnerontce peuple", et il dit la même chose de la reine de Saba. Mais ildit plus lorsqu’il parle de ses apôtres : " Quand le Fils de l’homme",leur dit-il, " sera assis sur le trône de sa gloire, alors vous serezaussi assis sur douze trônes ". Ce mot de " trône " marquequ’ils régneront avec lui, et qu’ils participeront à sa gloire;ce qui a rapport à ce que dit saint Paul: " Si nous souffrons aveclui, nous régnerons aussi avec lui (II Tim. II, 12) ". Car le termede trône ici employé pour désigner la récompensedes apôtres, aie veut pas dire qu’ils siégeront comme juges.Lui seul sera assis comme seul juge; et ces trônes qu’il promet àses disciples, marquent seulement la grande gloire dont ils seront comblésalors.

C’est donc là la récompense qu’il promet à sesdisciples. Pour les autres, il leur promet " la vie éternelle ~tansl’autre monde, et le " centuple dans celui-ci ". Et s’il fait cette promesseau commun de ses, disciples, il la fait encore plus à ses apôtres: et il l’a même vérifiée en leur personne. Car n’ayantquitté que des filets, ils sont devenus maîtres de tous lesbiens des fidèles. On a mis à leurs pieds le prix des maisonset des terres qu’on avait vendues; et les serviteurs de Jésus-Christont été prêts à• donner pour eux leur proprevie, selon ‘que saint Paul le dit des Galates : " Si " vous eussiez pu", leur dit-il, " vous m’au" riez donné vos propres yeux ". (Gal.IV, 15.)

Quand Jésus-Christ dit ici : " Quiconque quittera sa femme ",il ne nous commande pas de rompre les mariages. Il faut entendre ces parolesdans. le même sens que ces autres:

" Celui qui perdra son âme pour moi, la trouvera ". Ce qu’il nedit pas pour nous porter à nous tuer nous-mêmes, et àarracher avec violence notre âme de notre corps: mais pour nous avertirde préférer toujours la piété à toutle reste. C’est l’avis qu’il donne ici aux hommes à l’égardde leurs femmes, et de leurs frères, et de tous leurs proches. Ilme semble, que par ces paroles, il marque obscurément les persécutionsqui devaient bientôt arriver dans son Eglise. Car, comme il devaity avoir beaucoup de pères qui précipiteraient leurs propresenfants dans le crime, et beaucoup de femmes qui y pousseraient leurs maris,Jésus-Christ veut que les fidèles cessent de regarder commeleurs femmes ou leurs pères, les personnes qui les pousseraientà l’impiété. C’est ce que saint Paul dit en d’autrestermes: " Si l’infidèle se sépare, qu’il se sépare".(I Cor. VIII, 45.) Après avoir donc ainsi relevé le couragede (502) ses apôtres, et leur avoir inspiré une sainte confiance,et pour eu-mêmes et pour le reste des hommes, il ajoute aussitôt:"Plusieurs de ceux qui auront été les premiers, seront lesderniers; et plusieurs de ceux qui auront été " les derniers,,seront les premiers (30) ". Cette sentence, quoique généraleet dite pour tout le monde, se peut particulièrement entendre despharisiens qui persistèrent jusqu’à la fin dans leur incrédulité.Et ceci a rapport à ce qui est dit ailleurs: "Que plusieurs viendraientde l’Orient et de l’Occident pour être dans le bienheureux sein .d’Abraham,d’Isaac et de Jacob, mais que les enfants du royaume seraient jetésdehors ". (Matth., VIII, 11.) Jésus-Christ ajoute ensuite une parabolequi est d’une extrême consolation pour ceux qui ne se sont convertisque tard. " Le royaume des cieux est semblable à un pèrede famille qui sortit dès la pointe du jour afin de louer des ouvrierspour travailler à sa vigne. (Chap.XX, 1.) Et étant demeuréd’accord avec les ouvriers qu’ils auraient un denier pour leur journée,il les envoya à sa vigne (2). Etant sorti sur la troisièmeheure du .jour et en ayant vu d’autres qui se tenaient dans la place sansrien faire.(3), il leur dit : Allez-vous-en aussi vous autres dans ma vigne,et je vous donnerai ce qui sera raisonnable (4). Et ils s’y en allèrent.Il sortit encore sur la sixième et sur la neuvième heuredu jour et fit la même chose (5). Et étant sorti sur la onzièmeheure, il en trouva d’autres qui se tenaient là sans rien faire,auxquels il dit : Pourquoi demeurez-vous là tout le long du joursans travailler (6)? Parce que, lui dirent-ils, personne ne nous a loués;et il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne, et je vous donneraice qui sera raisonnable (7). Le soir étant venu, le maîtrede la vigne dit à celui qui avait la charge de ses affaires : Appelezles ouvriers, et payez-leur leur journée en commençant depuisles premiers jusqu’aux derniers (8). Ceux donc qui n’avaient travailléque depuis la onzième heure s’étant approchés, reçurentchacun un denier (9). Or, ceux qui avaient été louésles premiers venant à leur tour, croyaient qu’on leur donneraitdavantage; mais ils ne reçurent néanmoins que chacun un denier(10). Et après l’avoir reçu, ils murmuraient contre le pèrede famille (11), en disant: Ces derniers n’ont travaillé qu’uneheure, et vous leur avez donné autant qu’à nous qui avonsporté le poids du jour. et de la chaleur (12). Mais il répondità l’un d’eux : Mon ami, je ne vous fais point de tort. N’êtes-vouspas convenu avec moi d’un denier (13)? Emportez ce qui est à vouset allez-vous-en. Il me plaît de donner à ce dernier autantqu’à vous (14). Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux dece qui est à moi? ou faut-il que votre oeil soit envieux et mauvaisparce que je suis bon (15)? Ainsi les derniers seront les premiers, etles premiers seront les derniers; parce qu’il y en a beaucoup d’appelésmais peu d’élus (16) ".

3. Quel est, mes frères, le but de cette parabole? Car il sembleque la conclusion que Jésus-Christ en tire soit contraire àce qu’il a dit d’abord. Son commencement montre que tous ces ouvriers reçoiventla même récompense, et non pas pie les uns soient chasséset que les autres occupent leur place. Et cependant Jésus-Christdit le contraire et avant et après cette parabole : Les premiers", dit-il, " seront les derniers, et les derniers seront les premiers ",c’est-à-dire qu’ils seront devant ceux qui auparavant étaientles premiers, parce que ceux-ci n’auront pas gardé leur rang etqu’ils seront devenus les derniers de tous. Ce qu’il confirme encore parcette parole: "Parce qu’il y en a beaucoup d’appelés, mais peu cid’élus ". Et c’est ce qui donne un double sujet à ces premiersde s’affliger de leur malheur, et un double sujet aux autres de se réjouirde leur état. Cependant le corps. de la parabole ne témoignepoint cela, puisqu’elle ne dit autre chose sinon que les derniers serontégalés à ceux qui avaient beaucoup travaillé:" Vous leur avez ", disent-ils eux-mêmes, " donné autant qu’ànous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur ".

Il faut donc tâcher d’abord de comprendre quel est le but de cetteparabole, et lorsque nous l’aurons bien compris, nous éclaircironsaisément tous les autres doutes. Jésus-Christ entend parcette " vigne " les commandements de Dieu : Le " temps " d’y travaillerest toute la vie présente. Ces " ouvriers " qui sont appelésà ces différentes heures, marquent ceux qui sont appelésdans les différents âges de leur vie. Tout cela est clair;mais la difficulté est de savoir comment ces premiers, qui avaientfait beaucoup, s’étaient rendus agréables à Dieu etavaient souffert, avec courage tout le travail (502) du jour, deviennentenfin jaloux, et s’abandonnent à la passion criminelle de l’envie.Ils ne peuvent souffrir que ceux qui n’avaient travaillé qu’uneheure avec eux reçoivent la même récompense. Ils s’enplaignent et disent en murmurant: "Vous leur avez donné autant qu’ànous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur " Ils ont,tout ce qu’on leur a promis : ils ne perdent rien de leur récompense;mais ils sont jaloux et ils s’affligent du bonheur des autres. Le pèrede famille ne peut souffrir cette envie, et voulant comme se justifiercontre l’injustice de leurs plaintes, il fait voir en même tempsl’excès de sa bonté et celui de leur malice : " Mon ami",dit-il, "je ne vous, fais point de tort. N’êtes-vous pas convenuavec moi d’un denier par jour? Emportez ce qui est à vous, et allezvous-en. Il me plaît de donner à ce dernier autant qu’àvous. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je yeux, ou faut-il que votreoeil soit envieux parce que je suis bon "

Que nous apprend Jésus-Christ par cette image qu’il nous représente?Car on voit encore la même chose dans quelques autres paraboles,comme dans ce frère aîné de l’enfant prodigue, quifut fâché de voir avec quels témoignages d’amitiéson père avait reçu ce fils ingrat, pour qui il faisait cequ’il n’avait jamais fait pour lui qui était demeuré fidèle.Comme dans la parabole des ouvriers de la vigne, les derniers sont préférésaux premiers, en ce qu’ils reçoivent avant eux leur récompense;de même en celle-ci, le prodigue est préféréà son frère, en ce qu’il reçoit de son pèreplus que son aîné n’en avait reçu, comme, celui-cile témoigne lui-même.

Que dirons-nous donc ici, mes frères? Croirons-nous que dansle royaume des cieux il y ait de ces envies et de ces murmures? Dieu nousgarde de cette pensée. L’envie n’entre point dans un lieu si pur.Si les saints qui sont encore sur la terre, bien loin d’avoir de la jalousiecontre les pécheurs qui se convertissent, seraient prêts mêmeà donner leur propre vie pour sauver leur âme, que devons-nous croire des saints du ciel? Avec quelle joie verront-ils le bonheurdes pécheurs, et ne considéreront-ils pas leur gloire commela leur propre?

D’où vient donc que Jésus-Christ se sert de ces expressionssi figurées? Nous devons considérer que ce qu’il nous proposeest une parabole, et que dans ces figures paraboliques nous pouvons nenous mettre pas tant en peine d’expliquer chaque mot. Mais quand nous avonsune fois bien compris la fin et le but de toute la parabole, nous devonsnous en servir pour notre édification, sans faire tant d’effortspour éclaircir tout le reste.

Quel est donc le but de cette parabole? Le dessein principal de Jésus-Christest de s’en servir pour encourager les personnes qui se donnent tard àDieu, et pour les empêcher de croire que la vieillesse la plus avancéepuisse rien diminuer de leur récompense. S’il en fait voir en mêmetemps d’autres qui murmurent d’un traitement si favorable à l’égardde ces personnes, ce n’est pas qu’en effet il y ait dans le royaume descieux des envies et des murmures, Dieu nous garde de cette pensée.Il veut seulement-que nous concevions que la gloire dont ces derniers jouissentest si grande que si les autres n’étaient tout à fait incapablesd’envie , elle pourrait leur en donner. Nous nous servons nous-mêmestous les jours de ces sortes d’expressions. Nous disons à nos amis:Un tel m’a querellé de ce que je vous ai fait tant d’honneur; nonpas qu’on nous ait fait un reproche sérieux ou que nous en voulionsfaire nous-mêmes, mais nous parlons ainsi pour faire mieux comprendreà quelqu’un la manière favorable dont on l’a traité.

Vous me demandez petit-être pourquoi on ne fait pas venir tous-ces ouvriers en même temps dans, cette vigne? Je répondsque le dessein de Dieu a été de les appeler tous en mêmetemps. S’ils ne veulent pas venir lorsqu’on les appelle, cette différencevient de la volonté de ceux qui sont appelés. C’est pourquoiDieu appelle les uns "de grand matin ", les autres "à la troisièmeheure ", les autres "à la sixième", les autres, "àla neuvième", et 1es autres enfin " à la onzième ", lorsqu’il savait qu’ils se rendraient et qu’ils obéiraient àsa voix.

C’est ce que marque clairement l’apôtre saint Paul: " Mais quandil a plu à Dieu, il m’a séparé dès le ventrede ma mère". (Gal. 1, 15.) Quand est-ce que cela a plu àDieu, sinon quand il a vu que l’apôtre lui obéirait? Dieueût voulu l’appeler à lui dès le commencement de savie, mais parce que Paul ne se fût pas rendu à sa voix, Dieua pris le parti de ne l’appeler que lorsqu’il a vu qu’il lui obéirait.C’est ainsi que Dieu n’a appelé le bon larron qu’à la (503)dernière heure; quoiqu’il l’eût pu faire plus tôt s’ileût prévu que cet homme se fût rendu à sa voix.Car si saint Paul même n’eût pas obéi à Dieus’il l’eût appelé plus tôt, combien ce larron l’aurait-ilmoins fait?

4. Que si ces ouvriers disent: " C’est parce que personne ne nous aloués, il faut se souvenir de ce que je viens de dire; c’est-à-dire,qu’il ne faut pas examiner trop scrupuleusement toutes les circonstancesd’une parabole. Outre que ce n’est pas le père de famille qui ditcette parole, mais seulement les ouvriers: et si le père de famillene les en reprend pas, c’est pour ne pas les troubler dans le dessein qu’ilavait de les encourager à travailler dans sa vigne. Car il montreassez qu’il a fait tout ce qu’il a pu de son côté, afin quetous ses ouvriers vinssent dès la première heure du jourtravailler pour lui en disant : " Qu’il était sorti ci dèsle matin pour les louer". Ainsi, cette parabole nous fait voir dans toutela suite que les hommes se donnent à Dieu en des âges très-différents;les uns fort jeunes, les autres plus avancés en âge, et lesderniers enfin dans la plus grande vieillesse. Et Dieu voulant arrêterl’orgueil de ceux qui auraient commencé à travailler de bonneheure, et les empêcher de mépriser ceux qui ne l’auraientfait que tard, promet la même récompense à des travauxsi courts, que celle dont il récompensera les plus longs.

Comme il venait d’exhorter les chrétiens aux choses les pluspénibles et les plus parfaites, à renoncer à toutleur bien, à le donner tout aux pauvres, et à fouler auxpieds toute la terre; ce qui ne se peut faire que par une grande applicationde cœur,et d’esprit et par une grande violence; pour les exciter davantage,et pour allumer en eux le feu de la charité, il leur montre quebien qu’un homme vienne le dernier de tous au service de Dieu, et seulementà la dernière heure, il peut néanmoins recevoir delui la même récompense que ceux qui auront travaillédurant tout le jour. li ne leur dit pas néanmoins ceci clairement,de peur que quelqu’un n’en abusât et n’en devînt plus lâcheet plus négligeant. Il montre que sa pure miséricorde feracet ouvrage; que ce sera elle seule qui les soutiendra, et qui fera queleur récompense ne sera pas moins grande, quoique leurs travauxaient été si courts.

C’est là le principal but de cette parabole. Que si Jésus-Christdit ensuite : " Que les derniers seront les premiers, et que ceux qui étaientles premiers seront les derniers : que plusieurs seront appelés,mais qu’il y en " aura peu d’élus ", il ne faut pas s’étonnerde cela. Ce n’est point une conclusion qu’il tire du corps de cette parabole.Mais c’est comme s’il disait : Vous voyez ici une chose qui vous surprenddans l’égalité des derniers avec les autres; vous en verrezune autre qui vous frappera bien davantage. Vous ne voyez point dans cetteparabole que les premiers deviennent les derniers, puisque tous ces ouvriersreçoivent la même récompense; mais vous verrez avecbien plus d’étonnement que les premiers deviendront les derniersde tous, et que les derniers au contraire seront les premiers.

Il me semble que Jésus-Christ par ces dernières paroles,marque les Juifs et ceux d’entre les chrétiens qui, aprèsavoir commencé avec ferveur, se sont relâchés dansla suite, et ont tourné la tête en arrière; ou ceuxqui, après s’être laissés aller d’abord à toutessortes de déréglements, se sont réveillés ensuited’un profond sommeil, et sont entrés dans la voie de Dieu avec tantde ferveur, qu’ils ont devancé ceux qui y marchaient avec plus dezèle. Car nous avons vu souvent de ces changements heureux, soitde la part de ceux qui sont passés de l’erreur à la foi,soit de la part de ceux qui se sont convertis d’une vie mauvaise àune vie sainte.

C’est ce qui m’oblige, mes frères, à vous conjurer dedemeurer fermes dans la pureté de la foi, et dans l’intégritédes moeurs. Si notre vie ne répond à la sainteté denotre croyance, nous tomberons dans d’épouvantables supplices. SaintPaul nous a marqué que cette vérité terrible avaitété figurée dès le commencement de la loi,lorsqu’il dit: " Que tous les Israélites ont bu un même breuvagespirituel, Qu’ils ont tous mangé d’une même nourriture spirituelle,et que néanmoins ils n’ont pas tous été sauvés,mais que plusieurs d’entre eux ont été tués dans ledésert ". (I. Cor. X,3.) Jésus-Christ nous dit aussi la mêmechose, lorsqu’il nous assure que quelques-uns de ceux " qui auront chasséles démons, et qui auront prophétisé (Matth. VII,22,) ", ne laisseront pas d’être damnés. Toutes ces autresparaboles " des vierges folles et des vierges sages; de ce filet qui estjeté dans la mer, d’où l’on rejette les mauvais poissons;de ces épines qui (504) étouffent la semence et de cet arbrequi ne ci produisait point de bon fruit ", nous font voir qu’il faut avoirde la vertu et la témoigner au dehors par ses bonnes oeuvres.

Le Fils de Dieu ne nous exhorte que rarement à la puretédes dogmes et de la foi. C’était une chose qui ne nous devait pascoûter beaucoup de peine. Mais il nous excite souvent à lapureté de la vie, et au règlement de nos moeurs, parce quecela demande un combat continuel et de grands travaux. Et il est très-remarquablequ’on ne se perd pas seulement pour n’avoir eu aucune vertu, mais mêmepour avoir manqué d’en avoir quelqu’une. Par exemple l’aumônen’est qu’une vertu particulière, elle est comme un membre du corpsdes vertus; et néanmoins si nous négligeons de la pratiquer,cette négligence seule nous mène en enfer. Les vierges foliésn’ont été éternellement séparées dela couche nuptiale de l’époux, que pour avoir manqué àce devoir. Le mauvais riche n’a été précipitédans ces flammes éternelles que pour n’avoir pas fait l’aumône.Et nous apprenons de la bouche du Fils de Dieu, que tous ceux qui ne luiauront pas donné à manger en la personne du pauvre, serontcondamnés avec les démons.

Ce n’est encore qu’une partie de la vertu de s’abstenir des médisanceset des injures : et néanmoins si l’on n’est exact à les éviter,on ne doit point espérer de place dans le paradis : " Celui ", ditJésus-Christ, " qui dit à son frère vous êtesun fou, sera condamné à la géhenne du feu". (Matth.V, 22.) La chasteté n’est aussi qu’une vertu particulière,et cependant sans cette vertu on ne verra jamais Dieu. Saint Paul le ditlui-même: " Recherchez la paix et la chasteté, parce que sanselle on ne " verra jamais Dieu " (Hébr. XII, 14.) L’humilitén’est aussi qu’une vertu particulière; et néanmoins si nousne l’avons, quand nous ferions d’ailleurs les actions les plus éclatantes,elles seraient toutes impures et souillées aux yeux de Dieu. C’estce que nous voyons dans le pharisien de l’Evangile, qui faisait tant debonnes œuvres et qui perdit tout, parce qu’il était orgueilleux.Mais je vais encore plus loin et je vous dis qu’il n’est pas mêmenécessaire, pour être puni éternellement, d’omettrequelqu’une des vertus que Jésus-Christ nous commande. C’est assezde ne la pratiquer que faiblement et négligemment et d’une manièreindigne de Dieu : " Si votre justice",dit Jésus-Christ, " n’estplus abondante que celle des pharisiens, vous n’entrerez point dans leroyaume des cieux ". (Matth. V, 20.) C’est pourquoi quand vous donnerezl’aumône, si vous ne la donnez plus qu’eux, vous n’entrerez pointdans ce royaume éternel. Vous me demandez combien ils donnaient.C’est ce que je voulais dire, afin que ceux qui ne donnent rien, soientexcités à le faire à l’avenir, et que ceux qui donnaientdéjà, n’en tirent point vanité, mais qu’ils pensentplutôt à donner encore davantage.

Les pharisiens, mes frères, donnaient d’abord la dixièmepartie de tous leurs biens; ils en donnaient encore la dixième deuxautres fois ; et ainsi ce qu’ils offraient à Dieu montait presquejusqu’au tiers de tout leur bien. Ils donnaient de plus les prémiceset les premiers-nés, et beaucoup d’autres choses que la loi marquaiten partie pour le péché, et en partie pour les purificationsordinaires. Ils donnaient beaucoup d’autres choses, comme dans les joursde fête, dans les jubilés, dans la remise de ce qu’on leurdevait; dans l’affranchissement de leurs esclaves ; dans les prêtsqu’ils faisaient sans en rien prendre. Si donc ces hommes qui donnaientle tiers et même la moitié de tout leur bien, puisque cesadditions allaient bien à peu près jusque-là, si dis-jeces hommes en donnant tant de choses ne faisaient encore rien selon queJésus-Christ nous en assure, que deviendrez-vous, vous autres, quine pensez pas même à donner aux pauvres le dixièmede ce que vous avez? N’est-ce pas avec raison qu’il est dit dans l’Evangile,"qu’il y en aura peu de sauvés "

5. Veillons donc sur nous, mes frères, et appliquons-nous sérieusementà la vertu. Si l’omission d’une seule vertu particulièrenous est si dangereuse, et nous jette dans un tel malheur, quels supplicesnous attirerons-nous si nous méprisons toutes les vertus, et sinous n’en avons aucune? Qui peut espérer de se sauver, me direz-vous,s’il suffit pour se perdre d’omettre une seule des règles de l’Evangile?Quel moyen d’éviter l’enfer? C’est ce que je vous demande àvous-mêmes, et à quoi je vous prie de me répondre.Cependant, mes frères, si nous pensons bien à nous, il n’ya rien encore de désespéré; il n’y a rien d’impossible,Nous pouvons nous sauver si nous avons recours à l’aumônecomme à un remède salutaire pour .guérir toutes nosblessures. L’huile ne (505) donne pas tant de force au corps que l’aumôneet la charité en donnent à l’âme. Elles la rendentinvulnérable à tous les traits de nos ennemis, et invincibleau démon même. Lorsqu’il la surprend et qu’il l’attaque, ellelui échappe Cette huile sainte fait qu’elle se glisse et se délivred’entre ses mains cruelles comme un corps frotté d’huile s’écouled’entre les mains de ceux qui le tiennent. Fortifions donc notre âmede cette huile sainte qui la guérit lorsqu’elle est blessée,et qui l’éclaire dans ses ténèbres.

Pourquoi donc, me direz-vous, cet homme qui est si riche et qui a tantd’argent dans ses coffres, ne donne-t-il rien aux pauvres? Que vous importecela? Si étant pauvre vous donniez plus que le riche, vous en serezd’autant plus louable. N’est-ce pas ce que saint Paul admira dans les Macédoniens(II Cor. IX, 2), non pas qu’ils fissent l’aumône, mais qu’ils lafissent étant pauvres comme ils étaient? N’arrêtezdonc pas vos yeux sur ces riches qui sont avares; jetez-les plutôtsur Jésus notre commun maître qui n’avait pas où reposersa tête en ce monde.

Pourquoi, me direz-vous encore, un tel n’imite-t-il pas cet exemple?Et moi je vous dis: Qui vous a établi son juge? Ne jugez point lesautres et tâchez de vous rendre irrépréhensible vous-même.Ne savez-vous pas que vous vous attirez un plus grand supplice, si vousaccusez les autres de ne point faire ce que vous ne faites pas vous-même,et si vous commettez la même faute que, vous condamnez en eux? SiJésus-Christ défend aux plus innocents de juger les autres,combien plus le défend-il aux pécheurs? Ne jugeons donc plusnos frères, et ne jetons point les yeux sur ceux qui vivent négligemment.Regardons uniquement Jésus-Christ Notre-Seigneur, et que son exemplesoit le modèle de nos actions. N’est-ce pas moi, nous dit-il, quivous ai comblés de biens? N’est-ce pas moi qui ai payé votrerançon, afin que vous eussiez toujours l’oeil sur moi? Est-ce unautre qui vous a fait toutes ces grâces? Pourquoi donc détournez-vousvos yeux de votre maître, afin de les jeter sur un autre qui n’estque serviteur comme vous?

N’a-t-il pas dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur"? (Ib. XX,26.) Et ailleurs: " Que celui qui veut être le premierde tous, soit le serviteur des autres " ?

Que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pourservir lui-même les autres "? (Ib. 27.) N’est-ce pas lui aussi qui,pour empêcher que le mauvais exemple et le relâchement desautres ne vous pût nuire, vous a dit: " Je vous ai donné l’exempleafin que vous fassiez comme vous avez-vu que j’ai fait moi-même "? (Jean, XIII, 15.)

Vous me direz peut-être que vous n’avez personne sur la terrequi vous puisse servir de modèle et vous donner bon exemple. C’esten cela même que vous serez plus digne de louange, si vous embrassezla vertu sans avoir personne qui vous y porte. Ce que je vous dis se peutfaire et même aisément si nous voulons. Car quel exemple avaienteu Noé, Abraham, Melchisédech, Job, et tant d’autres quileur ont été semblables? S’il faut regarder les hommes, jetezles yeux sur ceux-ci que je vous nomme, et non sur ceux dont vous ditestous les jours, quand vous vous entretenez avec vos amis: Cet homme a tantde revenu en fonds de terre. Il a telle et telle maison: Cet autre bâtittous les jours, il fait des palais magnifiques. Pourquoi jetez-vous ainsiles yeux sur les mondains? Si vous voulez vous arrêter aux hommes,considérez ceux qui ont de la vertu, qui craignent Dieu, et quivivent selon ses préceptes et non ceux qui l’offensent et le déshonorent.

Si vous jetez les yeux sur ces amateurs du monde, vous n’apprendrezd’eux que le mal. Vous en deviendrez plus négligent, plus superbe,plus disposé à juger et à condamner les, autres. Quesi vous vous proposez pour modèle ceux qui vivent saintement, vousapprenez d’eux à vous avancer toujours dans l’humilité, dansla vigilance, dans la componction et dans toutes les autres vertus. Souvenez-vousdu malheur où le pharisien tomba autrefois. Au lieu de se proposerpour modèle ceux qui vivaient mieux que lui, il ne regarda que lepublicain, et en s’élevant au-dessus de lui, il perdit le fruitde tous ses travaux. Souvenez-vous de cet exemple, et que cette penséevous fasse trembler. Considérez au contraire que David est devenusi saint en s’excitant à la vertu par les grands exemples de sespères:

" Je suis étranger", dit-il, "sur la terre comme tous mes pèresl’ont été ". (Ps. XXXVIII, 16.) Ce saint prophèteet tous ceux qui lui ont été semblables, ne se sont jamaisarrêtés à considérer les pécheurs. Ilsont détourné d’eux (506) leurs yeux pour les jeter sur ceuxqui excellaient dans la vertu.

Imitez, mes frères, ces hommes de Dieu. Vous n’êtes pasétabli juge pour condamner ou pour punir les péchésdes autres. Dieu ne vous a point commandé de faire une exacte recherchede toute leur vie. Il vous a ordonné de vous juger vous-mêmeet non pas vos frères. " Si nous nous jugions nous-mêmes ",dit saint Paul, "nous ne serions pas jugés : mais lorsque le Seigneurnous juge, il nous châtie ". (I Cor. XI.) Vous confondez cet ordreet vous faites tout le contraire. Tous vos péchés grandsou petits vous paraissent comme rien, et vous vous rendez un censeur sévèredes moindres fautes des autres.

Faisons cesser, mes frères, un si grand, désordre. Etablissonsun tribunal dans notre coeur. Soyons nos accusateurs, nos témoinset nos juges, et punissons-nous nous-mêmes de nos propres fautes.Que si vous voulez jeter les yeux sur les actions des autres, n’envisagezque le bien et non pas le mal. Ainsi, la considération de leur vertu,le souvenir de nos péchés, et le jugement sévèreque nous porterons de nous-mêmes nous tiendront lieu d’un aiguilloncontinuel, qui nous fera marcher plus vite dans la voie de Dieu, afin que,croissant toujours en ferveur et en humilité, nous puissions jouirde ce bonheur éternel que je vous souhaite par la grâce etpar la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsisoit-il. (507)

HOMÉLIE LXV

" ET JÉSUS ALLANT A JÉRUSALEM PRIT A PART SES DISCIPLESPENDANT LE CHEMIN, ET LEUR DIT : NOUS NOUS EN ALIONS A JÉRUSALEM,ET LE FILS DE L’HOMME SERA LIVRÉ AUX PRINCES DES PRÊTRES ETAUX DOCTEURS DE LA LOI, ET ILS LE CONDAMNERONT A LA MORT, ET ILS LE LIVRERONTAUX GENTILS, AFIN QU’ILS LE TRAITENT AVEC MOQUERIE ET AVEC OUTRAGE, QU’ILSLE FOUETTENT ET QU’ILS LE CRUCIFIENT : ET IL RESSUSCITERA LE TROISIÈMEJOUR ". (CHAP. XX, 17, 18, 19, JUSQU’AU VERSET 29.)

1. Jésus-Christ ne va pas à Jérusalem aussitôtqu’il sort de la Gaulée. Il fait auparavant beaucoup de miracles.Il ferme la bouche aux pharisiens qui le voulaient surprendre. Il exhorteses disciples à la pauvreté par ces paroles : " Si vous voulezêtre parfaits, allez ci vendre ce que vous avez ". Il les exciteà la chasteté en disant: "Que celui qui pourra le comprendre,le comprenne ". Il les porte à l’humilité, lorsque leur montrantun petit enfant il leur dit: "Si vous ne vous convertissez et ne devenezcomme des petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux". Il leur promet aussi des récompenses en cette vie, lorsqu’illeur dit : " Quiconque quittera en mon nom sa maison, (507) ses frèreset ses soeurs, en recevra le centuple en ce monde " ; récompensesauxquelles néanmoins il joint celles du ciel; lorsqu’il ajoute:" Et la vie éternelle en l’autre "s.

Après toutes ces instructions, il va enfin à Jérusalem;et avant que d’y aller il parle à ses disciples de sa passion. Commeils devaient avoir aisément oublié ce qu’ils désiraientne jamais voir arriver, il semble que Jésus-Christ ait un soin particulierde les en faire ressouvenir; afin que, par ces avertissements réitérés,il prévienne leur tristesse et les anime à la patience. Ilest marqué ici qu’il leur parle " en particulier ", parce que cesprédictions des maux à venir ne se devaient pas faire devantle peuple. Car si les apôtres même en étaient troublés,combien le peuple l’aurait-il été davantage? Vous me demanderezpeut-être si Jésus -Christ n’a jamais prédit sa passiondevant le peuple. Je vous réponds qu’à la véritéil en a parlé quelquefois, mais d’une manière assez obscure,comme lorsqu’il dit : " Détruisez ce temple et je le rebâtiraien " trois jours ". (Jean, II, 16.) Et ailleurs : " Ce peuple demande unsigne, mais on ne lui en donnera point d’autre que celui du prophèteJonas ". (Matth. XII, 39.) Et ailleurs:

" Je n’ai plus que peu de temps à être avec vous. Vousme chercherez, et vous ne me trouverez pas ". (Jean, VIII.) Mais il neparle point obscurément à ses disciples; et il se découvreà eux avec plus de clarté sur ce point aussi bien que surtout le reste.

Vous me demanderez peut-être encore de quoi il servait au peuplede lui parler de ces choses en des termes si obscurs. S’il n’étaitpas à propos qu’il comprît ce mystère, pourquoi luien pariait-on? ou pourquoi lui disait-on des vérités d’unetelle manière qu’il n’y pût rien comprendre? Jésus-Christle faisait afin qu’après sa résurrection ce peuple pûtse souvenir que le Sauveur avait prédit sa passion, qu’il s’y étaitvolontairement offert, et qu’il n’y avait point été forcécomme à un mal imprévu et inévitable. Mais il agitautrement à l’égard de ses disciples. Il leur préditsouvent et en termes clairs, sa croix et sa mort; afin que s’étantfortifiés dans l’attente de ce mal, il leur devînt plus supportableet qu’il ne les troublât pas, comme s’ils en eussent étésurpris sans l’avoir prévu auparavant. Il s’était d’abordcontenté de leur dire qu’il mourrait; mais après les avoirun peu accoutumés à cette parole, il leur découvreles autres circonstances de sa mort; " qu’il serait livré aux gentils,afin qu’ils le traitassent avec moquerie et avec outrage ". Il leur ditces choses afin que, lorsqu’ils verraient arriver ces maux annoncésd’avance; ils ne doutassent point de sa résurrection toujours préditeen même temps. En ne dissimulant point ses souffrances, mêmecelles qui paraissaient ignominieuses, il méritait d’autant plusd’être cru lorsqu’il leur prédisait la gloire qui les devaitsuivre.

Mais considérez, je vous prie, mes frères, avec quellesagesse Jésus-Christ ménage les esprits de ses disciples,et prend les moments. favorables pour leur dire ce secret. Il ne veut pasle leur découvrir d’abord, de peur que leur faiblesse n’en fûttrop scandalisée. Il ne diffère pas non plus à leuren parier au moment qu’il devait mourir, parce qu’ils en auraient étéexcessivement troublés. Mais, après leur avoir fait voirsa toute-puissance par un nombre infini de miracles et les avoir fortifiéspar la promesse d’une vie éternelle, il leur découvre ensuitece mystère; et .plus d’une fois, ayant soin d’en parler souventet d’entremêler ce discours dans ses prédications et dansses miracles.

Un autre évangéliste dit que Jésus-Christ appuyace qu’il leur dit par le témoignage des prophètes. Et unautre marque encore que " cette parole leur était cachée", et qu’ils en murmuraient entre eux en suivant leur maître. Sidonc ils ne comprenaient rien dans cette prédiction, c’étaiten vain, me direz-vous, que Jésus-Christ la leur faisait. Il étaitimpossible, puisqu’elle leur était cachée, qu’elle pûtles fortifier et les préparer à l’attente d’un mal dont ilsn’avaient pas la connaissance. Je dis de plus, afin d’augmenter encorecette difficulté : S’ils ne comprenaient rien dans ces paroles,comment pouvaient-ils s’en affliger? Car un autre évangélistedit clairement qu’ils en furent tristes. Comment s’afflige-t-on d’un malqu’on ne connaît pas? Ou comment saint Pierre pouvait-il dire àJésus-Christ: " A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arriverapas"?

Que répondrons-nous à cela, sinon que les apôtrescomprenaient bien par ce qu’il leur disait qu’il devait mourir, mais qu’ilsne voyaient pas encore ni le mystère de cette mort, ni de la résurrectionqui la devait (508) suivre; ni les grands biens que Jésus-Christdevait ainsi apporter au monde. C’est là proprement ce que l’évangélistemarque leur avoir été caché et avoir étéle sujet de leur tristesse. Ils pouvaient déjà savoir queles morts pouvaient être ressuscités par d’autres; mais qu’unmort se ressuscitât lui-même, et se ressuscitât pourne plus mourir, c’était un mystère qui leur étaitinconnu. Quoiqu’on leur en parlât souvent, ils ne pouvaient le comprendre.Ils ne savaient pas même bien distinctement quel devait êtrele genre de sa mort ni comment on le ferait mourir. C’est ce qui les troublaitdans le chemin lorsqu’ils le suivaient.

2. Toutes les assurances qu’il leur donnait de sa résurrectionne les pouvaient rassurer. Outre ce mot de " mort " en généralqui les surprenait étrangement, ces circonstances particulièresde " moqueries, d’outrages et de fouets ", dont elle devait êtreaccompagnée, augmentaient beaucoup leur étonnement. Le souvenirde tant de miracles qu’ils avaient vus, de tant de possédésguéris; de tant de morts ressuscités et de tant d’autresprodiges semblables, leur paraissait inconciliable avec ces souffrancesdont Jésus-Christ leur parlait. Ils ne pouvaient comprendre commentcelui qui faisait tant de merveilles pourrait souffrir tant d’indignités.C’est pourquoi ils se trouvaient dans une peine d’esprit et dans une irrésolutiontrès-grande. Tantôt ils croyaient, tantôt ils ne croyaientpas, et ils ne pouvaient bien comprendre ce qu’on leur disait. C’est pourquoinous voyons que dans ce même moment les deux fils de Zébédées’approchent de lui pour lui demander la préséance au-dessusdes autres apôtres.

" Alors la mère des enfants de Zébédée levint trouver avec ses deux fils, l’adorant et lui témoignant qu’elleavait une demande à lui faire (20). Et il lui dit: Que voulez-vous?Ordonnez, lui dit-elle, que mes deux fils que voici soient assis dans votreroyaume, l’un à votre droite et l’autre à votre gauche (21)".

Saint Matthieu que nous expliquons, marque que ce fut la mèrequi vint faire cette demande à Jésus-Christ, et saint Marcdit que les enfants la firent eux-mêmes. (Marc X, 35.) Il est assezprobable que cela se fit de l’une et de l’autre manière; e que lesenfants employèrent leur mère, afin que ses prièreseussent plus de poids auprès du Sauveur, et pour emporter ainsice qu’ils désiraient de leur maître. Ce qui me confirme dansce sentiment et me prouve que c’était en effet les deux frèresqui faisaient cette prière par la bouche de leur mère pours’épargner la honte de la faire eux-mêmes, c’est que Jésus-Christdans sa réponse s’adresse à eux et non à leur mère.Mais voyons ce qu’ils demandent leur Maître; dans quel esprit ilsle lui demandent, et ce qui leur donna lieu de faire cette prièreà Jésus-Christ. Comme ils remarquaient que partout Jésus-Christles préférait aux autres apôtres, ils crurent qu’illeur accorderait sans peine cette demande. Un autre évangélistenous fait voir ce qu’ils demandaient à Jésus-Christ par cesparoles. Comme ils approchaient de Jérusalem et qu’ils croyaientque le royaume de Dieu, qu’ils regardaient ,comme un royaume terrestre,allait bientôt arriver, ils préviennent les autres apôtreset lui font cette prière, espérant que cet honneur qu’ilsdemandaient les mettrait à couvert de tous les périls. C’estpourquoi Jésus-Christ en leur répondant éloigne d’abordde leur esprit cette pensée, et leur apprend qu’il faut êtreprêt à souffrir tout, et la mort même et une mort sanglanteet cruelle.

" Jésus répondit: vous ne savez ce que vous demandez;pouvez-vous boire le calice que je dois boire, et être baptisésdu baptême dont je serai baptisé?Nous le pouvons, lui dirent-ils(22) ". Que personne ne s’étonne de voir ici tant d’imperfectiondans les apôtres. Le mystère de la Croix n’avait pas encoreété consommé, et la grâce du Saint-Esprit nes’était pas encore répandue sur eux. Si vous désirezsavoir quelle a été leur vertu, considérez ce qu’ilsont fait ensuite, et vous les verrez toujours élevés au-dessusde tous les maux de la vie. Dieu a voulu que tout le monde connûtcombien ils étaient imparfaits d’abord, afin qu’on admirâtdavantage le changement prodigieux que la grâce de Dieu a fait dansleur coeur. Il est donc visible qu’ils ne demandaient rien de spirituelet qu’ils ne pensaient nullement à un royaume céleste.

Mais considérons maintenant ce qu’ils disent en faisant cettedemande : " Nous voulons ", disent-ils, " que vous fassiez tout ce quenous vous demanderons ". A quoi Jésus-Christ répond : " Quevoulez-vous "? Non pas qu’il ignorât en effet ce qu’ils désiraient;mais il voulait les forcer de parler et de découvrir cette plaiesecrète qu’il voulait guérir. Alors ayant honte eux-mêmesde ce désir, comme (509) trop bas et trop humain, ils s’approchentde Jésus-Christ en secret : " Ils marchèrent un peu devant", dit l’Evangile, afin de n’être point entendus, et de lui pouvoirdire avec liberté tout ce qu’ils lui voulaient dire. Et voici. ceme semble ce qu’ils désiraient de lui. Comme le Fils de Dieu leuravait promis à tous de les faire seoir sur douze trônes, ilssouhaitaient d’avoir les deux premiers d’entre ces douze. Ils savaientdéjà que Jésus-Christ les préféraitaux autres apôtres; mais ils appréhendaient encore saint Pierre.C’est pourquoi, sans le-nominer, ils disent seulement : " Ordonnez quenous soyons tous deux assis dans votre " royaume; l’un à votre droiteet l’autre à votre gauche ". Ils le pressent par ce terme: " Ordonnez".

Mais Jésus-Christ voulant leur faire voir qu’ils ne demandaientrien que de terrestre et de bas, et qu’ils ne savaient pas même cequ’ils demandaient, puisque s’ils le connaissaient, ils ne le demanderaientpas : " Vous ne savez ce que vous demandez ", leur dit-il, vous n’en connaissezni le prix, ni la grandeur. Vous ne savez pas combien cette dignitéest élevée au-dessus de toutes les puissances des cieux," Pouvez-vous ", ajoute-t-il, " boire le calice que je dois boire, et êtrebaptisés du baptême dont je serai baptisé" ? Il leséloigne tout d’un coup de leur vaine prétention, en leurproposant des choses qui y étaient tout opposées. Vous nepensez, leur dit-il, qu’à des honneurs et à des royaumes;vous ne me parlez que détrônes et de dignités, et jene vous propose que des combats et des souffrances. Ce n’est point icile temps de recevoir la couronne, et ma gloire ne paraîtra pointmaintenant. Mais le temps de cette vie est un temps de mort, de guerreet de péril.

Et voyez comment, même par sa manière de les interroger,il les exhorte et les entraîne. Car il ne dit pas: Pouvez-vous répandrevotre sang? Mais " Pouvez-vous boire le calice que je dois-boire "? pourles exciter ainsi à souffrir, par la gloire qu’ils auraient de participerà ses souffrances. Il donne ensuite à sa passion le nom de" baptême : Et être baptisés du baptême dont jeserai baptisé "? pour marquer que son sang devait expier tous lescrimes de la terre. Ces deux disciples, emportés par le désirqu’ils avaient d’obtenir leur demande, répondent hardiment: " Nousle pouvons ", ne sachant pas même ce que c’était qu’ils promettaient,et ne pensant qu’à obtenir ce qu’ils désiraient. " Jésusleur dit: vous boirez bien le calice que je boirai, et vous serez baptisésdu baptême dont je serai baptisé. (23)". Je vous promets deplus grands biens que vous n’en désirez de moi. Je vous prédisque vous serez honorés du martyre, et que vous souffrirez commemoi; que vous mourrez d’une mort violente, et que vous aurez part àmon calice. " Mais pour ce qui est d’être assis à ma droiteou à ma gauche, ce n’est point à moi à vous le donner,mais ce sera pour ceux à qui mon Père l’a préparé(23)". Après leur avoir relevé le coeur, et les avoir fortifiéscontre la tristesse qu’ils devaient ressentir à sa passion, il leurfait voir avec une grande douceur que leur demande n’était pas assezréglée.

3. On fait d’ordinaire de,ux questions sur ces paroles de Jésus-Christ.La première : Si Dieu en effet a préparé àquelques-uns la gloire d’être assis à sa droite. Et la seconde:Si Jésus-Christ qui est tout-puissant et le maître souverainde toutes choses, ne peut faire à qui il lui plaît cet honneurqu’ils lui demandent. Il est certain pour le premier point que personnene peut proprement être assis à la droite ou à la gauchede Dieu. Sa gloire est trop relevée, et sa majesté est tropau-dessus non-seulement des hommes, mais des anges même, et de toutesles vertus célestes, pour que nulle créature puisse prétendreà un honneur réservé au Fils unique du Père.C’est ce que remarque saint Paul quand il dit: " Auquel des anges Dieua-t-il jamais dit : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ceque j’aie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied.Aussi l’Ecriture dit touchant les anges : Dieu se sert des esprits pouren faire ses ambassadeurs et ses anges; mais, il dit au Fils : Votre trône,ô Dieu, demeurera dans tous les siècles des sièc1es" (Hébr. I,5.)

Quant à la seconde question, comment Jésus-Christ, peut-ildire: " Ce n’est point à moi à donner à personne lagrâce d’être assis à ma droite ou à ma gauche"?Est-ce parce que cette place sera remplie par d’autres personnes àqui il ne l’aura pas donnée? Dieu nous garde d’une imagination sifausse. Voici donc, ce me semble, comment nous devons entendre ces parolesde Jésus-Christ Il répond à ses disciples selon leurpensée. Il se rabaisse et se proportionne à leur faiblesse,il évite de (510) leur parler de ce trône de gloire qu’ila à la droite de son père, puisque ceux-ci n’avaient gardede le pouvoir comprendre, étant encore incapables de concevoir d’autreschoses beaucoup moins relevées dont il leur parlait très-souvent.Tout le but de ces deux disciples, comme je l’ai déjà dit,était d’avoir la préséance sur tous les apôtres;et après avoir ouï parler de ces douze trônes qu’on venaitde leur promettre, ils tâchent d’obtenir pour eux les deux premiers,ne sachant ce que Jésus-Christ leur promettait par ces trônes.

Que leur répond donc le Sauveur? Il est vrai, leur dit-il, quevous mourrez pour moi et pour la prédication de ma véritéil est vrai que vous aurez part à ma passion et à mes souffrances:mais cela ne suffit pas pour vous faire jouir de cette primautéque vous désirez. Car s’il se trouvait quelqu’un qui, outre le martyrequ’il aurait de commun avec vous, possédât encore toutes lesautres vertus en un degré plus éminent que vous ne les auriezpossédées, ne croyez pas que parce que je vous aime maintenant,et que je vous préfère aux autres, je voulusse vous mettreencore au-dessus de celui qui aurait été plus saint que vous.

Cependant, il ne leur dit cette vérité qu’obscurément,afin de ne pas trop les affliger:

" Vous boirez ", leur dit-il, " mon calice et vous serez baptisésdu baptême dont je serai baptisé; mais, pour être assisà ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi àvous le donner, mats à ceux à qui mon Père l’a préparé".Et à qui le Père l’a-t-il préparé, sinon àceux. qui se signaleraient par la sainteté de leur vie?

Pour éclaircir ceci par un exemple familier, supposons qu’entretous les athlètes il y en a deux aimés particulièrementpar celui qui préside aux combats, qui le viennent prier de lespréférer à tous les autres, et de leur donner le prixdestiné à celui qui remportera la victoire. Ne leur pourrait-ilpas répondre qu’il ne dépend pas de lui de leur donner cetterécompense, mais qu’elle est réservée à ceuxqui l’auront méritée par leur adresse et par leur courage?Pourrait-on dire que cette réponse serait une marque de sa faiblesseet de son impuissance? et ne dirait-on pas plutôt qu’elle seraitune preuve de sa justice, puisque, dans cette distribution de récompenses,il n’a aucun égard aux personnes, mais seulement au mérite?Comme donc cet homme ne passerait point alors pour impuissant, mais pourjuste, disons de même que ce n’est point par faiblesse , mais parjustice que Jésus-Christ ne peut donner à quelques-uns d’êtreassis à sa droite ou à sa gauche.

C’est pour cette raison qu’il exhorte si souvent ses disciples, de fondertoute l’espérance de leur salut, premièrement dans la grâceet dans la miséricorde de Dieu, et ensuite dans leurs travaux etdans leur courage. C’est ce qu’il marque lorsqu’il dit ici : " Mais àceux à qui mon Père l’a préparé ". Car si d’autresvous surpassent en vertu, s’ils font des actions plus saintes que vous,comment les pourrais-je mettre au-dessous dé vous? Croyez-vous que,parce que vous êtes mes disciples, vous serez aussi les premiersde tous, si la sainteté de votre vie ne répond au choix quej’ai fait de vous? C’est donc en ce sens qu’il faut entendre les parolesde Jésus-Christ : " Ce n’est pas à moi à vous donner,etc. " Car on sait assez d’ailleurs qu’il est le maître de tout "et que tout le jugement lui a été donné" , comme ildit lui-même. Il le témoigne assez par ce qu’il a dit àsaint Pierre: " Je vous donnerai les clés du royaume des cieux".Saint Paul confirme encore, cette vérité, lorsqu’il dit:" On me réserve une couronne de justice que le Seigneur, ce justeJuge, me rendra en ce jour-là; non-seulement à moi, maisencore à tous ceux qui aiment son avènement ". (II Tim. IV.)C’est-à-dire le premier avènement de Jésus-Christ,lorsqu’il a été vu parmi les hommes Puisque saint Paul ditque Jésus-Christ lui réserve la couronne de -justice, ilfait bien voir qu’il est le souverain Juge, et que c’est lui qui donneles premiers rangs, puisqu’il est certain que nul des hommes ne sera assisavant saint Paul.

Que si Jésus-Christ parle obscurément en ce lieu, il nes’en faut pas étonner. Il ménage ses apôtres et épargneleur faiblesse, les voyant encore si humains dans leurs désirs,et il leur répond ainsi en peu de mots pour ne les point attrister,et pour arrêter d’abord cette vaine contestation de préséance.

" Alors les dix autres apôtres conçurent de l’indignationcontre les deux frères (24) ". Ce mot d’ " alors" se rapporte visiblementau moment que Jésus-Christ reprit ses deux disciples. Tant qu’ilsdoutèrent des sentiments de Jésus-Christ sur ce point, ilsne (511) témoignèrent point d’indignation : et ils ne seplaignirent point de ce que Jésus-Christ leur préféraitces deux frères. Le respect qu’ils avaient pour leur maîtreles tenait dans le silence; et quoiqu’ils ressentissent en eux-mêmesquelque dépit, ils n’osaient néanmoins le faire paraître.Ils avaient déjà été affectés trop humainementde ce que saint Pierre seul avait payé le tribut avec Jésus-Christ;cependant ils n’en témoignèrent point leur peine, mais ilsse contentèrent de demander seulement au Sauveur quel étaitle plus grand d’entre eux. Mais lorsqu’ils voient ces deux disciples affecterd’eux-mêmes, et demander la primauté, ils commencent " alors" à murmurer; non pas au moment même qu’ils font cette prièreà Jésus-Christ, mais lorsqu’ils voient que Jésus-Christles en reprend, et qu’il ne veut leur accorder cet honneur qu’autant qu’ilsauront travaillé à s’en rendre dignes.

4. Il est aisé de voir dans cette conjoncture que tous les apôtresétaient encore bien imparfaits; puisque deux d’entre eux désirentd’être les premiers de tous., et que tous les autres s’en fâchentet en conçoivent de la jalousie. Mais, comme j’ai déjàdit, ce n’est pas dans cet état que nous devons regarder les apôtres,mais dans celui où le Saint-Esprit les a mis depuis, lorsque, lesremplissant de sa grâce, il les a guéris de toutes leurs passions.Aussi le même saint Jean, qui demande ici d’être assis àcôté de Jésus-Christ dans son royaume, fait tout lecontraire après la Pentecôte, et donne en toutes rencontresla préséance à saint Pierre : et nous voyons dansles Actes des apôtres comment il lui défère dans laprédication et dans les miracles. De même lorsqu’il composeson Evangile, il relève saint Pierre en tout ce qu’il peut. Il rapportelui seul le témoignage que saint Pierre rendit à Jésus-Christressuscité, lorsque les autres apôtres demeuraient dans l’incertitudeet dans le silence. Il marque cette entrée mystérieuse dansle sépulcre; et il a soin de le préférer àlui-même en toutes choses. Et parce qu’ils se trouvèrent,tous deux à la passion dans la maison du grand prêtre, saintJean marque expressément qu’il était connu du pontife, commes’il craignait qu’en ce point on ne lui donnât quelqu’avantage sursaint Pierre.

Quant à saint Jacques, frère de saint Jean, il ne vécutpas longtemps. Car peu après la descente du Saint-Esprit, il futembrasé d’une foi si vive que, foulant aux pieds toutes les chosesdu monde, il parvint à une si haute vertu, qu’il fut tuéaussitôt, et mérita d’être le premier, martyr entreles apôtres. C’est ainsi que tous les apôtres sont devenusgrands ensuite, et bien différents de ce qu’ils étaient alorsdans cet état de faiblesse. Mais que leur dit ici Jésus-Christpour les apaiser?

" Et Jésus les appelant à lui leur dit : Vous savez queles princes des nations les dominent, et que les grands les traitent avecempire (25) ". Comme ils étaient troublés et aigris de lademande des deux frères, il tâche, avant même que deleur parler, de les adoucir en les appelant et en les faisant approcherde lui. Comme les deux frères s’étaient séparésde toute la troupe; pour s’approcher de Jésus-Christ, et pour luiparler en particulier, Jésus-Christ, pour consoler les autres, lesfait tous venir auprès de lui pour leur dire ce qui se passait dansle secret de leur coeur, et pour les guérir tous de leur passion.Mais il use ici pour les humilier d’un moyen bien contraire à celuidont il s’était servi il n’y avait pas longtemps. Il n’appelle plusd’enfant pour le mettre au milieu d’eux, et le leur proposer comme un modèleil les étonne au contraire par un exemple bien différent.Les princes des nations, dit-il, " les dominent, et les grands les traitentavec empire ".

" Il n’en doit pas être de même parmi vous: mais que celuiqui voudra être grand parmi vous, soit votre serviteur (26). Et quecelui qui voudra être le premier parmi vous, soit votre esclave (27)". C’est ainsi que Jésus-Christ a montré que c’est un désirde païens et d’infidèles de souhaiter d’être en charge,et d’avoir le premier rang. Car cette passion est étrangement dangereuse,et elle fait sentir sa violence et sa tyrannie aux plus grandes âmes.

C’est pourquoi , comme elle a besoin d’un remède plus puissant,et comme d’une incision plus profonde, Jésus-Christ s’élèvecontre elle avec force, et réprime ce désir empoisonnédans ses disciples par la comparaison qu’il fait d’eux avec les païenset les idolâtrés. Ainsi il guérit en même tempsl’envie des dix apôtres, et l’ambition des deux frères ; commes’il leur disait : N’entrez point dans ces sentiments d’aigreur, et nevous croyez point offensés. Ceux qui recherchent ainsi les premièresplaces se font eux-mêmes plus de mal qu’ils n’en peuvent (512) faireaux autres. Ils se déshonorent par ce désir d’honneur, etleur superbe ambition est le comble de la bassesse.

Car ma conduite est bien différente de celle des hommes, Ceuxqui commandent parmi les païens, sont les princes et les rois; maisdans la religion que j’établis, celui qui est le premier par sacharge, se doit considérer comme le dernier de tous. Et pour vousfaire voir la vérité de ce que je dis, considérezqui je suis et ce que je fais. Quoique je sois le roi des anges, j’ai voulunéanmoins me faire homme: j’ai embrassé volontairement lesmépris, les outrages, et non seulement les outrages, mais la mortmême. "Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, amispour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs (28)".Ainsi, je ne me suis pas contenté de souffrir la honte et l’ignominie,mais j’ai donné " ma vie même pour la rédemption deplusieurs ". Car qui sont ceux pour qui je suis mort, sinon les païenset les idolâtres? Quand vous vous humiliez vous autres, c’est pourvous-mêmes. Mais quand je me suis humilié, ce n’étaitpoint pour moi, mais pour vous.

Ne craignez donc point, mes frères, que votre humilitévous déshonore. Vous ne sauriez jamais, quoi que vous fassiez, voushumilier autant que votre Maître. Et néanmoins son humiliationest devenue son plus grand honneur et le comble de sa gloire. Avant qu’ilse fût fait homme, il n’était connu que des anges. Mais depuisqu’il s’est revêtu de notre corps, et qu’il est mort sur une croix,non-seulement il n’a pas perdu cette première gloire, mais il ya encore ajouté celle de se faire connaître et adorer de toutela terre.

Après cela, n’appréhendez point de vous abaisser en voushumiliant. C’est ainsi au contraire que vous vous relèverez davantage,parce que l’humilité est une source d’honneur et la porte du royaume.Craignons plutôt qu’en prenant une voie tout opposée pournous élever, nous ne nous combattions nous-mêmes dans cetteinjuste prétention. Car on ne devient pas grand cri désirantde l’être. Mais celui qui veut être le plus grand de tous,deviendra au contraire le dernier de tous.

C’est une conduite que Jésus-Christ garde toujours dans l’Evangile,d’apprendre aux hommes que le moyen d’obtenir ce qu’ils désirent,est d’y tendre par des voies toutes contraires à leurs pensées.Nous avons déjà fait voir cela plusieurs fois, comme àl’égard des ambitieux et des avares. Le Fils de Dieu dit àl’ambitieux: Pourquoi donnez-vous l’aumône aux pauvres, sinon pouracquérir de l’honneur devant les hommes? Détruisez donc cemauvais désir, et je vous comblerai d’honneur et de gloire. Il dità l’avare : Pourquoi amassez-vous tant de biens, sinon pour devenirriche? Cessez donc d’aimer ces richesses passagères, et je vousenrichirai véritablement. Il agit encore ici de la même manière.Pourquoi, dit-il, désirez-vous la première place, sinon pourêtre le premier de tous ? Choisissez donc d’être le dernier,et vous serez le premier. Si vous voulez être grand, ne désirezpoint de l’être, et vous le serez. Car ce désir d’êtregrand est de la dernière bassesse. Vous voyez comment il les guéritde leur passion, en leur montrant que s’ils veulent la satisfaire, ilsn’obtiendront point ce qu’ils désirent, et qu’ils l’obtiendronten la combattant.

5. Il leur représente l’esprit de domination qui règnechez les païens, afin qu’ils en aient plus d’horreur, et qu’ils leconsidèrent comme une chose abominable, qui n’est propre qu’auxinfidèles et aux idolâtres. L’orgueil, mes frères,n’est qu’une bassesse, et l’humilité est une grandeur solide. Les.grandeurs du monde n’en ont que le nom et l’apparence, mais celle de l’humbleest réelle et véritable. Les hommes sont grands par une déférenceétrangère que la nécessité et la crainte leurfait rendre; l’humble est grand par une grandeur intérieure, quitient de celle de Dieu même. Celui qui est grand de cette manière,demeure toujours-ce qu’il est, quand il ne serait connu de personne; maisle superbe n’est digne que de mépris, lors même qu’il estadoré de tous les hommes. L’honneur que l’on rend aux grands dumonde est forcé, c’est pourquoi il périt bientôt, maiscelui que l’on rend à l’humble est tout volontaire, et ainsi ilne change point.

Nous voyons une preuve illustre de ce que je dis dans tous ces saints,qui ont été d’autant plus humbles à leurs propresyeux , qu’ils étaient plus élevés aux yeux de Dieu.Leur grandeur est la même après leur mort qu’elle a étédurant leur vie, et elle se conserve pour jamais dans la mémoireet dans la vénération des hommes.

Que si nous voulons consulter la raison, elle nous aidera encore àcomprendre cette même (513) vérité. On est élevésoit parce qu’on est naturellement de haute taille, soit parce qu’on esthaut placé. Voyons donc quel est celui qui se trouve dans ces conditions,ou l’homme vain, ou l’homme humble, et nous trouverons qu’il n’y a rienqui nous abaisse davantage que l’orgueil, ni qui nous élèveplus que l’humilité. Le superbe veut être le premier de tous.Il regarde tout le monde comme étant au-dessous de lui. Plus onlui rend d’honneur, plus il en désire, et ne comptant point celuiqu’il a déjà reçu, il en redemande toujours davantage.Il méprise tous les hommes avec une insolence insupportable, etil veut néanmoins avoir leur estime. Peut-on trouver rien de plusextravagant et qui se contredise davantage? Il aime les louanges de ceuxqu’il méprise, et lorsqu’il les foule aux pieds, il veut qu’ilsl’honorent. N’est-il pas visible que cet homme si altier rampe par terre,et que son effort pour s’élever n’aboutit qu’à le faire ramper.Vous voulez vous mettre au-dessus de tous les hommes, car c’est làl’esprit de l’orgueil. Vous croyez que, tous les autres ne sont rien auprix de vous. Pourquoi donc voulez-vous être honoré de ceuxqui ne sont rien? Pourquoi voulez-voua être .toujours environnéd’une troupe de flatteurs?

Vous voyez, mes frères, que rien n’est plus bas ni plus méprisableque cette grandeur imaginaire. Considérons maintenant la grandeurvéritable qui est inséparable de l’humilité. L’humblesait ce que c’est que l’homme. Il est persuadé que les hommes sontquelque chose de grand; mais il se croit eu même temps le dernierdes hommes; et ainsi il se croit indigne de l’honneur qu’on lui- rend,parce qu’il estime beaucoup ceux qui le lui rendent. Il est toujours élevé.Il est toujours égal à lui-même, et toutes ses penséess’accordent parfaitement. L’estime qu’il a des hommes lui en donne aussipour l’honneur qu’il en reçoit, et les moindres déférenceslui paraissent grandes. Le superbe, au contraire, estime l’honneur, etméprise en même temps ceux qui l’honorent.

De plus, l’humble n’est point esclave de ses passions. Il n’est ni troublépar la colère, ni possédé par l’orgueil, ni déchirépar la jalousie. Et qu’y a-t-il dans le monde de plus grand qu’une âmeaffranchie de cet esclavage? Le superbe, au contraire, est comme exposéen proie à ces différentes passions. La colère, l’envie,la vaine gloire déchirent son coeur; et il est semblable àces insectes qui se plaisent dans l’ordure et qui s’en nourrissent. Lequeldes deux vous paraît donc le plus grand? Celui qui est libre de sespassions, ou celui qui en est encore l’esclave? Celui qui les maîtrise,et qui ne s’y laisse jamais surprendre, ou celui qui tremble et qui leurobéit, lorsqu’elles lui commandent quelque chose? De deux oiseauxqu’on vous ferait voir, lequel. diriez-vous qui volerait le plus haut,ou celui qui s’élève au-dessus de tous les piégeset de tous les filets des chasseurs, ou celui qui n’a pas même besoinde filets pour être pris, parce que sa pesanteur l’empêchede s’élever de terre, et que, se servant moins de ses ailes quede ses pieds, il est aisé de le prendre même avec la main?Voilà proprement l’état d’un orgueilleux. Comme il rampetoujours par terre, il est exposé à tous les piégesqu’on lui tend.

6. La chute de l’ange est une preuve claire de ce que je dis. Tant qu’ila été humble, il a été élevéau plus haut du ciel, et son orgueil l’a précipité jusquesau fond des enfers. L’homme, au contraire, lorsqu’il s’humilie devientsi grand et si élevé, qu’il foule aux pieds cet auge superbeselon cette parole de Jésus-Christ : " Foulez aux pieds les serpentset les scorpions (Luc X, 19)", et, après cette vie, il devient égalaux anges. Que si vous voulez voir parmi les hommes une preuve sensiblede ce que je dis, souvenez-vous de ce barbare qui commandait une arméesi redoutable, qui, ne comprenant pas ce que le sens commun apprend àtous les hommes, ne savait pas qu’une pierre fût une pierre, uneidole une idole et ainsi se rabaissait au-dessous des pierres par le cultesacrilège qu’il leur rendait.

L’humble, au contraire, qui honore Dieu et lui est fidèle, s’élèverajusques au ciel. Ou plu. tôt il pénétrera jusqu’auplus haut des cieux, et passant même au-delà des anges, ilse présentera devant le trône de Dieu. Mais je vous prie deme dire lequel des deux est le plut méprisable et le plus abject,ou celui que Dieu protége, ou celui à qui Dieu déclarela guerre? N’est-il pas visible que c’est ce dernier? Et cependant, voicice que dit l’Ecriture de ces deux sortes de personnes : " Dieu résisteaux " superbes, et il donne sa grâce aux humbles". (Jacques, IV,6.) Je vous demande encore lequel des deux vous paraît plus grand,celui qui offre sans cesse à Dieu une hostie très-agréable,ou (514) celui qui n’a aucun accès ni aucune confiance auprèsde lui ? Vous me demandez quelles sont ces hosties et ces sacrifices quel’humble peut offrir à Dieu. L’Ecriture le dit: " L’esprit affligéest un sacrifice à Dieu, Dieu ne méprisera pas un coeur contritet humilié"(Psal. L, 17.) Vous voyez donc quelle est la puretéde l’esprit humble, et par, conséquent quelle doit être l’impuretéde l’esprit superbe. Car toute âme qui est infectée d’orgueil,est impure devant Dieu.

Nous voyons aussi dans l’Ecriture que Dieu proteste qu’il trouve sonrepos dans l’humble. "Sur qui jetterai-je les yeux ", dit-il, " et surqui me reposerai-je, sinon sur celui qui est doux et humble, qui trembleà la moindre de mes paroles "? (Is. LXVI, 2.) Ainsi l’humble demeureavec Dieu, et le superbe habitera avec le démon. C’est ce qui afait dire à saint Paul: " Que celui qui s’enfle d’orgueil, tomberadans le jugement et dans la condamnation du diable ". (I Tim. III, 6.)Mais ce qui est encore plus étrange, c’est qu’il arrive àcelui qui est possédé de cette passion tout le contrairede ce qu’il désire. Il a de hauts sentiments de lui-même.Il veut être honoré de tous, il est au contraire mépriséde tous. Sa vanité le rend ridicule, il a tous les hommes pour ennemis,il n’a personne qui le soutienne, il est l’esclave de la. colère,il a une source d’impureté dans le coeur. Qu’y a-t-il de plus misérablequ’une telle vie?

,Mais y a-t-il au contraire rien de plus heureux que celui qui est humble?Il est aimé de Dieu: il est honoré des hommes sans qu’ille désire. Tous le respectent comme leur père, tous le considèrentcomme leur frère; et tous le chérissent comme la prunellede leur oeil. Devenons donc humbles et petits pour devenir grands. Fuyonsl’abîme où l’orgueil nous précipite. C’est cette passionqui a perdu Pharaon. Eu se vantant de ne point connaître Dieu, ildevint plus méprisable que les rats, que les grenouilles et queles mouches qui le tourmentèrent avec son peuple : et il fut enfinabîmé dans la mer avec toute son armée.

Abraham; au contraire, en reconnaissant de tout son coeur " qu’il n’étaitque terre et que cendre (Gen. 14)", défit une grande arméede barbares. Etant tombé entre les mains des Egyptiens, Dieu fitun grand miracle pour sauver sa vie et l’honneur de sa femme. II s’attachatoujours à cette vertu, et il crût en grandeur à proportionqu’il croissait en humilité. C’est cette vertu qui l’a couronné,et qui l’a rendu et le rendra célèbre dans la successionde tous les siècles. Pharaon au contraire n’est maintenant qu’unobjet d’exécration et d’horreur, et on le foule aux pieds commede la terre et de la boue. Car Dieu ne hait rien tant que la présomptionet l’orgueil. Il a fait toutes choses dès le commencement du monde,pour déraciner de notre coeur cette passion. C’est pour ce sujetque l’homme est devenu mortel, que sa vie est accompagnée de tantde douleurs et de misères, et que Dieu l’a condamné àtravailler sans cesse, et à gagner sa vie à la sueur de sonvisage. N’est-ce pas cette même passion qui perdit le premier homme?Elle lui fit espérer d’être égal à Dieu, eten lui promettant ce qu’il n’avait pas, elle lui fit perdre ce qu’il avait.Car c’est là l’effet ordinaire de l’orgueil. Il ne nous donne pointce qu’il nous promet faussement, et il nous ravit ce que nous avions. L’humilitéfait tout le contraire ; elle conserve tous les biens de l’âme, etelle lui en donne encore de nouveaux. Aimons donc cette vertu, mes frères.Travaillons avec ardeur pour l’acquérir et la conserver, afin qu’ellenous rende heureux et dans cette vie et dans l’autre, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui, avec le Père et le Saint-Esprit, est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (515)

HOMÉLIE LXVI

" ET COMME ILS SORTAIENT DE JÉRICHO, IL FUT SUIVI D’UNE GRANDETROUPE DE PEUPLE. ET DEUX AVEUGLES QUI ÉTAIENT ASSIS LE LONG DUCHEMIN, AYANT ENTENDU DIRE QUE JÉSUS PASSAIT, COMMENCÈRENTA CRIER: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS. ET COMME LEPEUPLE LES REPRENAIT ET LES VOULAIT FAIRE TAIRE, ILS SE MIRENT A CRIERENCORE PLUS HAUT: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS ".(CHAP. XX, 29, 30, 34, JUSQU’AU VERSET 12, DU CHAP. XXI.)

1. Dans le voyage que Jésus-Christ fait à Jérusalem,on peut considérer, mes frères, d’où il part, et encoreplus par où il passe ; et pourquoi il ne va pas dans la Gaulée,mais passe par la Samarie. Nous laissons néanmoins cette dernièrequestion à résoudre à ceux qui s’appliquent avec soinà l’intelligence de l’Ecriture. Car si on examine bien ce que ditsaint Jean, on trouvera qu’il en marque la raison, quoique d’une manièreassez obscure.

Poursuivons donc notre dessein, et écoutons ces aveugles quiétaient plus éclairés que beaucoup de ceux qui voientbien clair. Quoi qu’ils n’aient point de guide, et qu’ils ne puissent voirJésus-Christ qui venait à eux, ils ont néanmoins undésir ardent de l’aller trouver. Ils crient vers lui, et plus onles veut faire taire, plus ils élèvent la voix. C’est làla marque d’une âme ferme et constante. Plus on s’oppose àelle, plus elle fait d’efforts pour vaincre tout les obstacles. Jésus-Christpermettait qu’on les pressât si fort de se taire, pour nous fairemieux reconnaître l’ardeur de leur foi, qui les rendait si dignesd’être guéris. C’est pourquoi il ne leur demande point commeil faisait à tant d’autres, s’ils croyaient qu’il les pûtguérir. Leurs cris redoublés et les efforts qu’ils faisaientpour s’approcher du Sauveur, en rendaient un assez grand témoignage.Et ceci nous fait voir, mes frères, que quelque petits et méprisablesque nous soyons, si nous approchons de Dieu avec ardeur et avec foi, nouspourrons obtenir par nous-mêmes tout ce que nous désirons.Nous ne voyons point qu’aucun des apôtres ait parlé au Filsde Dieu pour ces aveugles. Plusieurs au contraire tâchaient de leurfermer la bouche et de leur imposer silence, et néanmoins, malgrétous ces obstacles, ils ont trouvé enfin moyen de se présenterà Jésus-Christ. L’Evangile même ne témoignepas que leur vertu ait pu leur donner cette confiance. La seule ferveurqu’ils font paraître en ce moment, leur tient lieu de tout.

Imitons-les, mes frères. Et quand Dieu différerait denous donner ce que nous lui demandons, quand plusieurs s’opposeraient ànos demandes, ne cessons point de prier, puisque rien n’est plus capabled’attirer sur nous la miséricorde de Dieu que cette persévérancepleine de foi. C’est la grande instruction que nous donnent ces aveugles.Ni la pauvreté, ni la cécité; ni l’inutilitéde leurs cris, qui d’abord ne sont point exaucés, ni la violencede ce peuple qui veut les forcer à se taire, ne peut ralentir l’ardeurde leur zèle. Tant il est vrai qu’une âme .qui a une grandefoi dans la (516) douleur qui la presse, se met enfin au~dessus de tout.Que, fait Jésus-Christ en cette rencontre? " Alors Jésuss’arrêta, et les appelant à lui, il leur dit: Que voulez-vousque je vous fasse (32) ? Seigneur, lui dirent-ils, ouvrez-nous les yeux(33) ". Pourquoi leur demande-t-il ce qu’ils désiraient de lui ?C’est pour empêcher qu’on ne crût qu’il leur donnait autrechose que ce qu’ils lui demandaient. Car Jésus-Christ dans 1’Evangilerend toujours témoignage devant tout le monde à la vertu,et à la foi de ceux qui s’approchaient de lui pour lui demanderquelque grâce et il les guérit ensuite, soit pour exciterles autres par leur exemple, soit pour montrer aussi qu’ils étaientdignes de cette grâce. C’est ainsi qu’il traita la chananéenne,le centenier, et l’hémorroïsse; cette dernière avaitfait ce qu’elle avait pu pour rester cachée, mais elle n’y réussitpoint, et fut découverte devant tout le monde, après qu’elleeut été guérie. Ainsi l’on voit partout que Jésus-Christaffectait de révéler devant tout le monde la foi de ceuxqui s’approchaient de lui. C’est ce qu’il pratique encore en cette rencontre,après que ces aveugles lut eurent témoigné ce qu’ilsdésiraient de lui. " Et Jésus ému de compassion leurtoucha les yeux, et ils virent au même moment et le suivirent (34)". Cette compassion. de Jésus-Christ est la seule cause de leurguérison; comme c’est la seule qui l’a fait venir dans le monde.Néanmoins, quoique ce soit sa grâce et sa bonté quifasse tout, il cherche des personnes qui s’en rendent dignes; or, ces aveuglesl’étaient comme on le voit assez par les grands cris qu’ils fontentendre et par leur persévérance à ne point se rebuter;et enfi,n par cette reconnaissance si humble qu’ils témoignèrentaprès avoir reçu ce qu’ils souhaitaient. Ainsi leur courageparaît avant leur guérison, et leur reconnaissance aprèsqu’ils l’ont reçue. C’est pourquoi l’Evangile ajoute " qu’ils lesuivirent ".

" Et comme ils approchaient de Jérusalem étant déjàarrivés à Bethphagé, près de la montagne desOliviers, Jésus envoya deux de ses disciples, leur disant (Ch. XXI,1): Allez-vous-en dans ce village qui est devant vous, et vous y trouverezaussitôt une ânesse liée et son ânon auprèsd’elle, déliez-la et me l’amenez (2). Et si quelqu’un vous dit quelquechose, dites-lui que le Seigneur en a besoin; et aussitôt il leslaissera aller (3). Or tout ceci s’est fait afin que cette parole du Prophètefût accomplie (4): Dites à la fille de Sion: Voici votre roiqui vient à vous plein de douceur monté sur une ânesseet sur l’ânon de celle qui est sous le joug (5) ". Jésus-Christavait souvent été à Jérusalem; mais il n’yavait jamais paru avec cet éclat. D’où vient donc qu’il yvoulut alors entrer de la sorte? C’est parce qu’au commencement de sa prédicationn’étant pas encore fort connu, ni si près de sa passion,il se mettait indifféremment avec les autres comme un homme du commun,et cherchait plutôt à se cacher qu’à se découvrir.Car s’il eût voulu paraître plus tôt ce qu’il était,il ne se fût pas acquis tant de respect par sa modération,et on lui aurait porté plus d’envie. Mais enfin, après avoirdonné tant de marques de sa puissance, et étant àla veille de sa passion, il fait paraître sa grandeur avec plus d’éclat,quoique ses adversaires ne la voient que d’un oeil jaloux. Il aurait pufaire dès le commencement de sa prédication ce qu’il faità la fin: mais cette humilité avec laquelle il s’est cachési longtemps nous est plus utile.

Considérez ici, mes frères, combien Jésus-Christfait de miracles en un seul jour, et combien il accomplit de prophéties.Il prédit à ses disciples qu’ils trouveraient un âne,et ils le trouvent. Il les assure que personne ne les empêcheraitde l’amener, et personne ne les en empêche. Et certes cette facilitéétait la confusion des Juifs et le sujet d’un grand reproche poureux; puisque ceux qui n’avaient peut-être jamais vu le Sauveur, luiaccordent à la moindre parole tout ce qu’il désire; pendantque les Juifs qui lui voyaient tous les jours faire tant de miracles etpar lui-même et par ses disciples, ne peuvent se résoudreà le recevoir.

2. Ne regardez pas cette action comme une chose peu considérable.Car, qui a pu persuader à ces personnes apparemment pauvres et quipeut-être gagnaient leur vie par leur travail, de laisser ainsi emmenerces animaux sans s’y opposer, et non-seulement sans s’y opposer, mais sansdemander même pourquoi on les emmenait, ou comment après l’avoirdemandé les laissaient-ils aller sans aucune résistance?Car l’un et l’autre me paraît également admirable, ou de nepoint s’opposer lorsqu’on emmenait leurs bêtes, ou de se contenterqu’on leur dît pour toute raison: (517) " que le maître enavait besoin ", sans savoir même quel était ce maître,puisqu’ils ne le voyaient pas, mais seulement ses disciples.

Après cela, qui ne croira que lorsque les Juifs ont entreprisde se saisir de sa personne, il aurait pu s’il eût voulu les arrêtertous d’un clin d’oeil? Et n’apprenait-il pas par cet exemple à tousses disciples qu’ils devaient lui donner de bon coeur tout ce qu’il leurdemanderait, quand ce serait leur propre vie? Car si des inconnus obéissentau moindre mot que Jésus-Christ leur fait dire, que doivent faireles disciples de ce divin Maître? Nous pouvons dire encore que Jésus-Christ,par cette action, accomplit une double prophétie, l’une d’actionet l’autre de paroles: la première en s’asseyant sur un âne,et la seconde parce que le prophète Zacharie avait préditqu’il s’assiérait ainsi comme étant roi. Mais en accomplissantune ancienne prophétie, il donnait lieu à une nouvelle dontil traçait la figure, marquant la vocation des gentils, qui, aprèsavoir vécu jusqu’alors comme des animaux impurs, devaient l’adorerpeu après et s’assujétir à lui, afin qu’il reposâtsur eux. Ainsi, l’accomplissement d’une prophétie était lecommencement d’une autre.

Pour moi, je ne crois pas que ce soit pour cette seule raison que Jésus-Christvoulut faire cette entrée dans Jérusalem, monté commeil était sur une ânesse. Il a voulu par cette action si humblenous donner encore l’exemple de l’humilité et de la modérationchrétienne. Car Jésus-Christ a voulu non-seulement accomplirles prophéties par toutes ses actions, et établir les dogmeset les vérités que nous devons croire ; mais il a voulu encorese rendre le modèle de notre vie, et nous apprendre par toute saconduite à nous borner toujours à la seule nécessitéet à garder une grande modération en toutes choses. C’estpour ce sujet que, devant naître au monde, il ne chercha point demaisons magnifiques, et ne choisit point une mère riche et illustre,mais urne femme pauvre, mariée à un charpentier. Il naîtdans une grotte, et on le met dans une crèche. Il choisit pour disciples,non des orateurs, non des philosophes ou des personnes riches et de naissance,mais de pauvres gens qui étaient entièrement inconnus aumonde.

Sa table était souvent couverte de pain d’orge, ou du pain queses disciples achetaient au moment qu’ils en avaient besoin. Il se mettaitsur la terre pour manger, et pour y faire manger les autres. Il s’habillaitfort pauvrement, et n’avait rien dans ses vêtements qui fûtdifférent de ceux du commun du peuple. Il n’avait point de maisonqui fût à lui. Quand il allait d’un lieu à un autre,il faisait tous ses voyages à pied, jusque-là mêmeque souvent il en était fatigué. Quand il voulait se reposer,il ne se servait ni de chaise, ni d’oreiller. Il se mettait sur la terre,tantôt sur une montagne, tantôt auprès d’une fontaine,comme lorsqu’il parla à la femme de Samarie. Voulant nous donnerencore un exemple de modération jusque dans nos douleurs et dansnos tristesses, lorsqu’il pleura la mort du Lazare qu’il aimait particulièrement,il ne versa que peu de larmes, pour nous donner ainsi en toutes chosesdes règles de la modération chrétienne, et nous enmarquer les bornes que nous ne devions jamais passer.

C’est pourquoi, prévoyant qu’il se trouverait assez de personnesfaibles qui ne-pourraient aller à pied, il leur apprend ici, parson exemple, quelle modération il convient en cela de garder : ilchoisit la monture la plus simple, quelle leçon pour ces richesqui excèdent toute mesure dans la magnificence de leurs équipages!

Mais voyons maintenant quelle est cette prophétie d’actions etde paroles dont je parlais:

" Fille de Sion ", dit le Prophète, " voici votre Roi qui vientà vous plein de douceur, monté sur une ânesse et surl’ânon de celle qui est sous le joug ". Il ne fera point cette entréemonté sur un char magnifique comme les rois, il n’imposera pointde tributs, il, n’exigera point d’impôts, il ne sera point fier etsuperbe. Il ne se fera point craindre par le grand nombre de gardes quil’accompagnent; mais il témoignera en toute chose une douceur etune humilité toute divine. Qu’on demande aux juifs quel autre roique Jésus est jamais entré dans Jérusalem montésur un âne? Mais Jésus-Christ voulait figurer ainsi l’avenir;et ce petit ânon marquait l’Eglise des gentils, qui, jusque-làayant été toujours vicieuse et indomptée, allait devenirtoute pure, aussitôt que Jésus-Christ se serait reposésur elle.

Et il est bon de considérer toutes les circonstances de cettehistoire , et les rapports admirables qui se trouvent entre la figure etla vérité. Les apôtres " délient" ces animaux;ce sont en effet les apôtres qui nous ont (518) appelés àla connaissance de Jésus-Christ, et à cette foi qui a donnéensuite de l’émulation aux juifs. C’est pourquoi on voit ici quecette ânesse suit l’ânon, parce que, lorsque Jésus-Christs’est reposé parmi les gentils, les juifs, excités par leurexemple, ont voulu aussi embrasser la foi. Saint Paul marque cette vérité,lorsqu’il dit : " Qu’une partie des juifs est " tombée dans l’endurcissement,afin que la " multitude des nations entrât cependant dans " l’Egliseet qu’ainsi tout Israël fût sauvé ". (Rom. xI, 25.)

Pour faire voir encore que tout ce qui se passait ici était uneprophétie, il ne faut que considérer toutes les paroles decette histoire.

Car sans cela qui croirait que le Prophète se fût arrêtéà parler si particulièrement " d’un petit ânon " ?Ce qui confirme encore ceci, c’est que les apôtres ne trouvent aucunerésistance, lorsqu’ils veulent " délier " ces animaux : cequi marquait que dans l’établissement de. l’Eglise, rien ne lesempêcherait de rompre les liens des gentils, et de les affranchir

de l’idolâtrie : " Les disciples donc s’en étant allés,firent ce que Jésus leur avait commandé (6); et amenèrentl’ânesse et l’ânon, et les ayant couverts de leurs vêtements,le firent monter dessus (7): Or, une grande multitude de peuple couvritle chemin de ses vêtements. Les autres coupaient des branches d’arbreset les jetaient par où il passait (8). Et tout le peuple, tant ceuxqui allaient au-devant de lui que ceux qui le suivaient, criaient: Hosanna,salut et gloire au Fils de David. Béni soit Celui qui vient au nomdu Seigneur: Hosanna, salut et gloire lui soit au plus haut des cieux (9)".

Jésus-Christ ne s’assied sur l’ânon qu’après queles apôtres l’ont couvert de leurs vêtements. Car ils se dépouillèrenteux-mêmes de bon coeur pour le revêtir. C’est ce que marquesaint Paul, lorsqu’il dit: " Pour ce qui est de moi, je donnerai très-volontierstout ce que j’ai, et je me. donnerai encore moi-même pour le salutde vos âmes ". (II Cor. XII, 45.) Mais considérons encorecomment cet ânon, qui n’avait point été dompté,ni assujéti au frein, ne regimbe point cependant, mais se soumetpaisiblement à tout ce que lui demande Celui qui le monte. Dieunous marquait par cette figure quelle devait être l’obéissancedes gentils, et comment ils devaient passer en un moment d’une vie toutedéréglée à une vie sainte. C’est cette paroletoute-puissante qui fait tout : " Déliez-le et amenez-le-moi ".C’est elle qui a mis l’ordre dans le déréglement du monde,et qui a purifié les âmes impures.

3. Mais qui pourrait ne pas s’étonner de la bassesse d’espritque les juifs témoignent. Après une multitude infinie detoutes sortes de miracles, rien ne les surprend tant que cette action.Ils admirent que tout le peuple coure après lui : " Et comme ilentrait à Jérusalem, toute la ville s’émut en disant: Qui est celui-ci (10)? Mais le peuple disait : C’est Jésus leprophète qui est de Nazareth, en Galilée (11) ". Lorsqu’ilscroient élever le Sauveur, et dire quelque chose de fort considérableà sa louange, c’est alors qu’ils ne témoignent que de labassesse. Jésus-Christ se fait rendre cet honneur par ce peuple,non parce qu’il aimait la pompe et le faste, mais pour accomplir les prophéties,et pour nous donner un modèle de vertu. Il voulait encore consolerainsi ses apôtres, afin qu’ils crussent à sa mort- qu’il neserait outragé qu’autant qu’il voudrait, puisqu’il s’étaitfait rendre tous les honneurs qu’il lui avait plu pendant sa vie. Remarquezencore avec quelle exactitude le Prophète décrit toute cettehistoire, et combien David et le prophète Zacharie en avaient marquétoutes les circonstances.

Imitons, mes frères, ce peuple qui reçoit aujourd’huile Fils de Dieu en triomphe. Chantons comme lui ses louanges, et offrons-luice que nous avons pour l’honorer. Ce peuple donne ses vêtements,ou pour couvrir l’âne sur lequel Jésus-Christ est monté,ou pour les étendre sous ses pieds, et nous autres, nous le voyonsnu lui-même en la personne de ce pauvre, sans que nous pensions àle revêtir, quoiqu’il ne soit pas besoin pour cela de nous dépouiller,mais seulement de lui donner un peu de ce que nous avons de trop. Ce peuples’empresse pour (aire honneur à Jésus-Christ, les uns enmarchant devant lui, et les autres en le suivant, et nous autres, au contraire,nous le rebutons avec mépris et avec injure lorsqu’il s’approchede nous. De quels tourments devrait être puni un outrage si horrible?

Votre Seigneur et votre Maître se trouve réduit dans unextrême besoin, il approche de vous pour recevoir quelque assistance,et vous ne voulez pas même écouter sa prière. vousle querellez, vous lui insultez, vous (519) rendez à ses demandessi humbles, des réponses aigres et outrageuses. Si vous témoigneztant de répugnance pour lui donner seulement un peu de pain ou unpeu d’argent, que feriez-vous s’il vous redemandait tout ce qu’il vousa donné?

Vous voyez tous les jours des hommes qui veulent passer pour magnifiques,donner avec profusion des sommes immenses aux théâtres, àdes femmes impudiques, et vous ne pouvez vous résoudre d’en donnerà Jésus-Christ, non pas la moitié, mais la centièmepartie? Le démon vous commande d’un côté de donnerpar vanité à ces personnes infâmes, et vous le faites,quoique vous soyez assurés de n’avoir point d’autre récompensede ces profusions que l’enfer; Jésus-Christ vous commande de l’autrede donner aux pauvres, et vous promet le ciel même pour récompense,et non-seulement vous ne le faites pas, mais vous les outragez de paroles.Vous aimez mieux obéir au démon en vous perdant, que d’obéirà Jésus-Christ en vous sauvant. Y a-t-il rien de plus déplorableque cette folie? Le démon vous offre l’enfer, et Jésus-Christle ciel, et vous quittez le ciel pour prendre l’enfer. Vous rebutez Jésus-Christqui vient à vous, et vous appelez de loin le démon, afinde vous donner à lui. Ne faites-vous pas à Jésus-Christle même outrage que vous feriez à un roi si vous le repoussiez,lorsqu’il vous offre la pourpre et la couronne, pour écouter unvoleur qui vous présente une épée pour vous tuer?

Comprenons donc notre aveuglement, mes frères. Ouvrons les yeux,quoique tard, et réveillons-nous enfin de notre sommeil. Je rougisde vous avoir parlé-si souvent de l’aumône et de n’en avoirpas retiré tout le fruit que j’en attendais. Je sais que quelques-unsont fait quelque .effort, mais on n’a pas fait encore ce que j’avais espéré.J’en vois quelques-uns semer, à la vérité, mais d’unemain si resserrée, que je tremble quand je prévois quellesera la moisson. Pour vous faire voir combien vous êtes resserrésdans vos aumônes, vous n’avez qu’à considérer danscette ville quel est le plus grand nombre ou des riches ou des pauvres,et combien il y en a de ceux qui ne sont, ni extrêmement pauvres,ni aussi extrêmement riches, mais qui tiennent comme le milieu entreces extrémités. Je crois que les personnes fort riches fontla dixième partie de la ville, et que les gens fort pauvres fontune autre dixième partie, et que le reste est entre ces deux états,c’est-à-dire, ni pauvre ni riche. Partageons donc ce nombre de personnesextrêmement pauvres dans toute la ville, et vous verrez dans ce partagequel sujet de confusion vous aurez de vos duretés. Le nombre despersonnes fort riches est assez petit, mais celui des gens médiocrementriches est-très-grand, et celui des pauvres, tout à faitpauvres, est assez restreint relativement aux deux autres classes; il s’ensuitque le nombre des gens pouvant faire l’aumône est très-considérable,et bien suffisant pour nourrir tous l-es pauvres; et cependant, il y atous les jours dans cette ville beaucoup de nos frères qui s’endormentle soir avant d’avoir pu apaiser leur faim; non, je le répète,parce que nous sommes dans l’impuissance de les secourir, mais parce quenotre dureté nous en ôte le désir. Car si les richeset ceux qui ont du bien médiocrement, avaient soin de partager entreeux tous les pauvres, à peine cent cinquante personnes en auraient-ellesun à nourrir.Et cependant on voit les pauvres se plaindre tous lesjours de leur misère au milieu de tout le monde qui les en pourraitdélivrer.

Pour vous faire voir plus clairement jusqu’où va cette duretédes riches, considérez à combien de pauvres, de veuves etde vierges cette église distribue tous les jours les revenus qu’ellea reçu d’un seul riche, qui ne l’était pas même extraordinairement.Le nombre qui en est écrit sur le catalogue va jusqu’à troismille, sans parler des assistances qu’on rend à ceux qui sont dansles prisons, de ceux qui sont malades dans les hôpitaux, des étrangers,des lépreux, de toue ceux qui servent à l’autel, de tantde personnes qui surviennent tous les jours, auxquelles elle donne la nourritureet le vêtement, sans que néanmoins ses richesses diminuent.Si seulement dix personnes riches voulaient assister ainsi les pauvresde leurs biens, on ne verrait plus un seul pauvre dans toute la ville d’Antioche.

4. Vous me direz peut-être Si nous dépensons ainsi notrebien, que laisserons-nous à nos enfants? Vous leur laisserez aumoins le fonds, et puis lé revenu si bien, dispensé, se multiplieraitsans doute; vos aumônes sont comme en dépôt dans leciel où vous vous amassez un trésor. Que si cela vous paraîttrop rude, ne donnez aux pauvres que la moitié de (520) votre revenu,ou la troisième partie, ou si vous voulez la quatrième, outout au moins la dixième. Je crois que, par la miséricordede Dieu, la ville d’Antioche est dans un tel état, qu’elle seulepourrait nourrir chaque jour tous les pauvres de dix autres villes.

Nous en ferions aisément la supputation, si la chose n’étaitsi claire qu’elle parle d’elle-même. Car je vous prie de. considérercombien chaque maison fournit d’argent tous les ans pour des taxes et pourdes dépenses publiques, sans vous appauvrir pour cela, et sans presquemême que vous vous en aperceviez. Si donc chaque riche voulait ainsise taxer lui-même pour nourrir les pauvres, il ne lui faudrait quetrès-peu de temps pour ravir le ciel. Après cela, quelleexcuse nous restera-t-il, mes frères, lorsque nous verrons en rougissantque nous aurons été infiniment plus resserrés àdonner. aux pauvres que les gens du monde ne l’auront étéà donner à des comédiens, quoique nous fussions assurésque cette libéralité sainte nous aurait étési avantageuse?

Quand nous devrions vivre toujours sur la terre, nous serions néanmoinsobligés d’être libéraux envers les pauvres; mais devanten sortir si tôt, et en sortir nus et dépouillés detout, comment nous excuserons-nous de ne leur donner rien de tant de biensdont nous jouissons? Je ne vous ordonne point de diminuer votre fonds.J’avoue néanmoins que je le souhaiterais, mais je vous y vois peudisposés. Tout ce que je vous conjure donc de faire, c’est de donnerau moins de votre revenu, et de n’en rien épargner pour le serrerdans vos coffres. N’est-ce pas assez que ces revenus coulent chaque jourdans vos maisons comme une source abondante qui ne tarit point? Faites-endonc découler aussi quelque partie sur les pauvres, et soyez desages économes des biens que Dieu vous a donnés.

Mais je paie, me direz-vous, tant de taxe et tant d’impôts. Négligerez-vousdonc à cause de cela de donner l’aumône aux pauvres, parceque personne ne vous y contraint? Quand vos terres n’auraient rien produit,vous ne laisseriez pas de payer ces impôts sans oser même vousplaindre : et lorsque Jésus-Christ vous traite avec tant de bonté,qu’il ne vous demande de vos biens que lorsque l’année a étéabondante, vous refusez non-seulement dé lui en donner, mais mêmede lui répondre avec douceur. Après une telle duretéqui pourra jamais vous délivrer de l’enfer? Si les peines établiespar la justice séculière, vous rendent si exact àpayer tous ces impôts que l’on exige; que ne vous souvenez-vous qu’ily a d’autres peines que celles qu’on souffre en ce monde, et qui sont infinimentplus à craindre, et qu’alors on ne vous renferme point dans un cachot,mais dans un abîme d’un feu éternel? Que ce soit donc làles premiers tributs que nous ayons soin de payer à l’avenir, puisqu’encette occasion notre fidélité ou notre négligencedoit être suivie d’une éternité de biens ou de maux.Que si vous me dites que vous avez à nourrir beaucoup de soldats,qui vous défendent contre les barbares, considérez qu’ily a une autre armée de pauvres qui vous doit défendre contreles démons. Quand vous avez soin de les assister, ils attirent survous par leurs prières la grâce de Dieu, ils écartentde vous ces anges de ténèbres; ils dissipent les piègesqu’ils vous tendent, ils arrêtent leurs efforts, et ils délivrentvotre âme de leur tyrannie.

5. Puis donc que ce sont là les soldats qui combattent chaquejour pour vous contre le démon, exigez de vous-mêmes un tributpour eux, et contribuez à leur subsistance. Nous avons un Roi quiest bien plus doux que ceux du monde. Il n’exige rien par violence. Ilreçoit ce qu’en lui donne, quelque peu que ce puisse être,et s’il arrive que par quelque nécessité vous demeuriez longtempssans lui rien payer, il ne vous force point de donner ce que vous n’avezpas. Ainsi n’abusons point de sa patience. Amassons-nous un trésornon de colère, mais de grâce et de salut; non de mort, maisde vie; non de confusion et de tourments, mais de joie et de gloire. Ilne sera point besoin de convertir en argent ce que vous avez, ni d’en payerle transport. Il suffira que vous le donniez aux pauvres, votre Seigneurfera tout le reste. Il le transportera dans le ciel, il vous en tiendraun compte exact; et ce sera lui-même qui aura soin pour vous de toutce trafic qui vous doit enrichir pour jamais.

Ce que vous lui donnez n’est pas comme ce que vous donnez aux rois dela terre. Votre argent périt pour vous, lorsqu’il, est employépour faire subsister les soldats; mais il vous demeurera tout entier etavec usure. Ce que vous donnez pour les impôts ne vous revient plus;mais ce que vous donnez aux pauvres est toujours à vous, et vousle retrouverez avec un gain, non-seulement temporel, mais même (521)spirituel. En payant les tributs vous vous acquittez d’une dette, maisen donnant aux pauvres, vous mettez votre argent à rente. Dieu vousen passe le contrat lui-même, et il vous dit: " Celui qui a pitiédu pauvre, prête à Dieu son argent ". (Prov. XIX, 16.)

Quoiqu’il soit Dieu et le Seigneur de tout le monde, il n’a pas dédaignétoutefois de nous donner des gages, des témoins et des promesses.Ces gages sont le bien qu’il nous fait en cette vie, et tant de grâcestemporelles et spirituelles, qui sont comme les arrhes et les prémicesdes biens à venir.

Comment donc pouvez-vous différer un si heureux commerce, vousqui avez déjà tant reçu’ de Celui à qui vousconfiez votre argent, et qui espérez, d’en recevoir encore plusà l’avenir? Avez-vous bien pensé à ce qu’il vous adéjà donné? 11 a formé votre corps, il a créévotre âme; il vous a-honoré du don de la raison et de l’intelligence.Il vous u donné l’usage de tout ce qui se voit sur la terre. Ilvous a fait la grâce de le connaître. Il vous a donnéson propre Fils, et l’a livré à la mort pour vous. Il vousa ouvert dans le baptême la source de tous les biens. Il vous a préparéune table sainte, il vous a promis un royaume et. des richesses incompréhensibles.Après tant de biens qu’il vous a faits, et tant d’autres qu’il veutvous faire, vous craignez de lui donner un peu d’argent? Méritez-vousaprès cela qu’il vous regarde?

Quelle excuse alléguerez-vous? Direz-vous que lorsque vous considérezvos enfants, vous ne pouvez vous empêcher d’être retenu dansvos aumônes? Que n’accoutumez-vous, au contraire, vos enfants àcette, usure sainte et spirituelle dont je vous parle? N’est-il pas vraique si vous aviez une rente sur une personne bien riche, et qui auraitde l’affection pour vous, vous aimeriez infiniment mieux la laisser àvos enfants qu’un argent comptant, parce qu’ils seraient assurésd’être bien payés, sans avoir besoin de retirer leur fonds,et de le placer ailleurs? Laissez-donc à vos enfants Dieu mêmepour débiteur, et qu’il leur soit redevable d’une grande somme.Vous avez soin de ne point vendre vos terres afin de les laisser àvos enfants, et que le revenu leur en demeure, et vous craignez de leurlaisser une rente, dont les arrérages passent le revenu de toutesles terres, et dont le fonds est aussi assuré que Dieu même?Ne faut-il pas avoir perdu la raison pour agir de la sorte, lorsque surtout,laissant à vos enfants le contrat de cette rente, vous l’emportezen même temps avec vous? Car c’est le propre des choses spirituellesde se multiplier ainsi, et de suffire en même temps à plusieurs.

Enfin, mes frères, ne demeurons point pauvres et misérablespar notre faute. Ne soyons point cruels et inhumains envers nous-mêmes.Entreprenons de grand coeur ce trafic si louable et si utile, afin quenous en recueillions le fruit après notre mort, qu’il passe encoreà nos enfants, et qu’il nous fasse jouir de ces biens ineffables,que je vous souhaite par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Père etle Saint-Esprit est la gloire, l’honneur et l’empire dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (522)

HOMÉLIE LXVII

ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS LE TEMPLE DE DIEU, CHASSATOUS CEUX QUI VENDAIENT ET ACHETAIENT DANS LE TEMPLE, ET IL RENVERSA LESTABLES DES CHANGEURS, ET LES CHAISES DE CEUX QUI Y VENDAIENT DES COLOMBES,LEUR DISANT: IL EST ÉCRIT : MA MAISON SERA APPELÉE LA MAISONDE LA PRIÈRE, ET VOUS EN AVEZ FAIT UNE MAISON DE VOLEURS . " (CHAP.XXI, 12, 13, JUSQU’AU VERSET 33.)

1. Saint Jean rapporte la même histoire, mais au commencementde son Evangile; au lieu que saint Matthieu ne la rapporte qu’àla fin. Ce qui nous autorise à croire que ce fait a eu lieu pardeux différentes fois. Cela paraît prouvé premièrementparla différence du temps; puisqu’un évangéliste marqueque ceci se fit à la fête de Pâques, et l’autre beaucoupplus tôt. Cela paraît encore démontré par ladifférente manière dont se conduisent les juifs en ces deuxrencontres. Saint Jean marque qu’ils dirent au Fils de Dieu: " Par quelmiracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses(Jean, II, 18)"? au lieu qu’ici, quoique Jésus-Christ leur eûtparlé avec tant de force, ils demeurent néanmoins dans lesilence, à cause. de la grande réputation que ses miracleslui avaient acquise.

Et c’est ce qui fait voir davantage l’opiniâtreté des juifs,puisqu’après que le Fils de Dieu leur a fait par deux différentesfois le même reproche, ils persistent dans ce trafic sacrilège,et veulent même faire passer Jésus-Christ pour un violateur.de la loi et un ennemi de Dieu, lorsque ce qu’il avait fait dans le templeles devait convaincre de sa souveraine puissance et du grand zèledont il brûlait pour la gloire de Dieu son Père. Car ils luiavaient déjà vu faire un prodigieux nombre de miracles; etils voyaient partout que ses actions s’accordaient parfaitement avec sesparoles. Cependant, au lieu d’être persuadés par tant de preuves,ils entrent en colère, sans se vouloir rendre ni aux oracles desprophètes, ni à ces cris de louange que Dieu tire de la bouchedes petits enfants. C’est pourquoi, pour leur faire un reproche plus pressant,Jésus-Christ leur cite lsaïe qui dit: " Ma maison sera appeléeune maison d’oraison ". Il ne se contente pas néanmoins de cetteseule preuve pour leur faire voir quelle est sa puissance. Il la fait paraîtreencore plus sensiblement dans la guérison d’un grand nombre de malades.

" Alors des aveugles et des boiteux étant venus à luidans le temple, il les guérit (14)". Tous ces miracles rendent untémoignage indubitable à la toute-puissance du Fils de Dieu;et cependant les juifs y demeurent sourds. " Mais les premiers des prêtreset des docteurs de la loi voyant les merveilles qu’il avait faites et lesenfants qui criaient dans le temple: hosanna, en conçurent de l’indignation(15), et lui dirent : Entendez-vous bien ce qu’ils disent (16) " ? N’était-cepas plutôt Jésus-Christ qui leur pouvait parler de la sorte,et qui leur devait dire: " Entendez-vous bien ce que ces enfants disent" ? puisqu’ils lui chantaient des cantiques comme à Dieu. Jésus-Christ,voyant donc que rien ne les pouvait convaincre, et qu’ils combattaient(523) l’évidence même, s’élève contre eux avecforce et avec zèle, et leur dit: " N’avez-vous jamais lu cette parole: Vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petitsenfants et de ceux qui sont à la mamelle (16)" ? C’est avec granderaison que le Prophète dit que c’est " de la bouche " que Dieu tirecette louange; puisqu’il est visible qu’elle ne pouvait sortir du coeurde ces petits enfants, dont Dieu déliait la langue par sa vertuinvisible, afin de leur faire publier des cantiques dont ils ne comprenaientpas le sens.

Cet événement figurait ce qui devait arriver un jour auxgentils, qui, après avoir été longtemps muets pourles louanges de Dieu, devaient ensuite élever leur voix dans letransport de leur foi et de leur amour. Ceci devait encore instruire etconsoler beaucoup les apôtres. Car ils pouvaient demander eux-mêmes,comment étant si grossiers et si ignorants, ils pourraient un jourannoncer des mystères si élevés, leur divin Maîtreles lire de cette peine, par ce qu’il leur fait voir aujourd’hui, et leurfait conclure que celui qui déliait la langue de ces enfants pourchanter ses louanges, délierait aussi la leur pour prêcherson Evangile dans le Inonde entier. Ce miracle leur faisait connaîtreencore que Jésus-Christ était le créateur et le maîtresouverain de la nature. Ainsi, tandis qu’on voit des petits enfants sisages avant leur âge, qui publient les louanges du Sauveur, et dontles cantiques s’accordent avec ceux des anges, on entend au contraire deshommes faits qui ont perdu la raison, et qui parlent comme des furieuxet des insensés. Car c’est ainsi que la passion et la malice renversentl’esprit. Mais Jésus-Christ les épargne, et les voyant sitroublés et si animés, soit par les honneurs que le peuplelui avait rendus, soit par la manière dont il avait chasséles vendeurs du temple, soit par le grand nombre de miracles qu’il avaitfaits, soit par les louanges qu’il avait reçues de la bouche desenfants, il les laisse et sort de la ville. " Et les laissant là,il sortit de la ville et s’en alla en Béthanie, où il passala nuit (17)". II se retire pour apaiser par sa retraite leur indignationet leur haine ; parce que l’envie qui fermentait dans leurs coeurs leuraurait fait repousser avec animosité toutes ses paroles. " Le matin,comme il revenait à la ville, il eut faim (18) ". Comment a-t-ilfaim ainsi " dès le matin " ou quand le Sauveur avait-il faim, sinonquand il permettait à sa chair de souffrir cette faiblesse? " Etvoyant un figuier sur le chemin, il s’en approcha, mais n’y trouvant quedes feuilles, il lui dit: Qu’à l’avenir il ne naisse jamais de toiaucun fruit, et au même moment ce figuier sécha (49) ". Unautre évangéliste marque que ce n’était " pas encorela saison des figues ". Comment donc, mes frères, puisque ce n’étaitpas encore la saison du fruit, notre évangéliste dit-il queJésus-Christ vient en chercher à ce figuier? N’est-il pasvisible qu’il ne parle ainsi que pour nous marquer ce que les disciplescroyaient de leur maître, et que comme ils étaient fort grossiers,ils crurent qu’effectivement Jésus-Christ venait chercher du fruità cet arbre? Car l’Evangile nous fait voir que les apôtresavaient ainsi assez souvent des pensées fort basses touchant leFils de Dieu. Comme ils avaient donc eu cette pensée du Sauveur,ils crurent de même ensuite que cet arbre ne fut maudit que parcequ’il n’avait point de fruit.

Vous me direz peut-être : Si ce n’est point pour, ce sujet quecet arbre fut maudit, pour quelle raison l’a-t-il donc pu être ?C’était, mes frères, pour donner de la confiance aux apôtres.Car comme jusque-là Jésus-Christ n’avait fait que du bienaux hommes et qu’il n’en avait puni aucun, il fallait aussi qu’il donnâtdes preuves de sa toute-puissance, par la rigueur qu’il exercerait surquelques- uns, et par la sévérité de ses jugements,afin que les apôtres et les juifs fussent très-persuadésqu’il pouvait réduire en poudre tous ses ennemis; et que c’étaitvolontairement qu’il s’offrait de lui-même au supplice de la croix.Mais il était trop bon pour donner sur les hommes des marques dece que pouvait sa rigueur, et pour faire sur eux l’essai de sa justicetoute-puissante. Il ne choisit pour cela qu’un arbre, dans la mort duquelil fait voir jusqu’où pourra aller sa colère et sa vengeance.Il ne faut donc pas rechercher si curieusement pourquoi des arbres et desplantes innocentes sont traitées avec tant de rigueur. Il ne fautpoint demander pourquoi ce figuier est maudit, puisque ce n’étaitpas la saison d’avoir du fruit. C’est blesser la raison que de raisonnerde la sorte. Considérez. seulement l’effet de la puissance de Jésus-Christ,et rendez gloire à celui qui fait de si grands miracles.

Quelques-uns se sont ainsi arrêtés à demander pourquoiJésus-Christ précipita tant de (524) pourceaux dans la mer,et à vouloir justifier la conduite du Sauveur dans cette rencontre.Mais il ne faut point les écouter. Ces animaux étaient sansraison comme cet arbre sans sentiment. D’où vient donc que Jésus-Christaffecte de faire voir cette figure, et qu’il prend ce prétexte pourmaudire cet arbre, sinon , comme j’ai dit, que l’évangélistesuit la pensée que les apôtres avaient alors, quoiqu’ellefût sans fondement.

Que si ce n’était pas encore le temps pour cet arbre de porterdu fruit, c’est en vain que quelques-uns disent que ce figuier marquaitla loi, puisque le fruit de la loi était la foi, et que ce tempsétait venu, et qu’en effet elle l’a porté : " Les campagnes",dit Jésus-Christ, " sont déjà blanches et prêtesà moissonner. Je vous ai envoyés recueillir ce qui n’estpas venu par votre travail ". (Jean, IV, 35.) Ce n’est donc point le tempsde la loi que Jésus-Christ veut exprimer en cet endroit; son uniquebut, comme j’ai dit, est de faire voir qu’il est tout-puissant non-seulementpour faire du bien, mais encore pour punir.

2. Cela est assez clairement indiqué par cette circonstance quel’évangéliste relève: " que ce n’était pointencore la saison du fruit ". Cette parole nous fait voir que Jésus-Christn’allait pas en effet à cet arbre pour voir s’il y avait du fruit,mais seulement pour le bien de ses apôtres, que l’Evangile dit avoirété étrangement surpris de ce miracle. Quelques miraclesqu’ils eussent déjà vu faire à leur Maître entant de différentes manières, celui-ci leur paraîttout nouveau, en ce que Jésus-Christ y témoignait pour lapremière fois la souveraine puissance qu’il avait pour punir lescrimes. Il choisit pour ce sujet celui de tous les arbres où cemiracle devait être plus surprenant, c’est-à-dire l’arbrele plus rempli de sève, et il le dessèche tout à coup.Mais, pour montrer clairement que ce miracle ne se faisait que pour lesapôtres et pour leur donner de la confiance aux approches de la Passion,nous n’avons qu’à considérer la suite : " Ce que les disciplesayant vu, ils furent saisis d’étonnement, et se dirent l’un àl’autre : Voyez comme ce figuier est devenu sec en un instant (20). Jésusleur répondit: Je vous dis en vérité, si vous avezde la foi et si vous n’hésitez point, non seulement vous ferez ceque vous venez de voir en ce figuier; mais quand même vous diriezà cette montagne: " Otez-vous de là, et jetez-vous dans lamer, cela se fera (21). Et quoi que ce soit que vous me demandiez dansla prière, vous l’obtiendrez si vous le. demandez avec foi (22)". Comprenez-vous enfin par ces paroles, mes frères, que Jésus-Christn’a fait ce miracle que pour remplir ses apôtres de courage, et pourles empêcher de craindre les maux dont leurs ennemis les menaceraient?C’est pourquoi il réitère ici par deux fois la mêmepromesse pour les rendre plus ardents à l’oraison; et pour réveillerleur foi davantage : " Non-seulement", leur dit-il, "vous ferez ce quevous venez de voir en ce figuier", mais votre foi et votre oraison vousdonneront tant de force et tant de confiance, que vous transporterez lesmontagnes d’un lieu à un autre.

" Etant arrivé dans le temple, les princes des prêtreset les sénateurs qui étaient les chefs du peuple, le vinrenttrouver comme il enseignait, et lui dirent : Par quelle autoritéfaites-vous ceci, et qui vous a donné cette autorité (23)"? Les Juifs toujours insolents et toujours aveugles viennent interromprele Sauveur lorsqu’il instruisait le peuple. Ne pouvant décrier sesmiracles, ils l’attaquent sur cette manière si forte, avec laquelleil s’était élevé contre ceux qui exerçaientdans le temple un trafic honteux. On voit dans saint Jean qu’ils font lamême demande au Sauveur, non pas dans les mêmes termes, maisdans le même esprit. Car cet évangéliste marque qu’ilslui dirent : " Par quel miracle nous montrez-vous que vous ayez droit defaire de telles " choses "? (Jean, XVIII.) Mais on voit que dans saintJean, Jésus-Christ leur fait cette réponse: " Détruisezce temple et je le rétablirai en trois jours ". Mais saint Matthieudit ici qu’il leur fit une autre question qui les jeta dans un étrangeembarras. Ce qui nous fait voir comme je l’ai dit, que cette mêmeaction arriva deux fois.: l’une au commencement des miracles et de la prédicationde Jésus-Christ, et l’autre à la fin.

Cette demande donc " Par quelle autorité faites-vous ces choses"? revient à ceci : Avez -vous été établi dansla chaire de doctrine? Avez-vous reçu l’ordre de la sacrificature,pour vous attribuer une si grande puissance? Cependant l’action de Jésus-Christne pouvait être blâmée comme une entreprise audacieuse,puisqu’elle ne tendait qu’à conserver l’honneur et le respect quiest dû au temple. Ils (525) prennent de là néanmoinsun sujet de l’envier, parce que leur envie n’en trouvait point d’autre.Ils n’osent pas même lui faire cette demande au moment qu’il chassaitles vendeurs du temple, parce qu’ils étaient arrêtéspar l’éclat de ses miracles. Mais le trouvant occupé àenseigner le peuple, ils l’interrompent pour le quereller. Que fait doncJésus-Christ en cette rencontre? Il ne répond point précisémentà leurs demandes : Il n’était point nécessaire deleur dire d’où lui venait une puissance qu’ils pouvaient, s’ilseussent voulu, reconnaître par eux-mêmes. Il leur fait au contraireune autre question.

" Jésus leur répondit : J’ai une autre question àvous faire, et lorsque vous m’y aurez répondu, je vous dirai parquelle autorité je fais ceci (24). D’où était le baptêmede Jean? Du ciel, ou des hommes (25) "? Quelle liaison, me direz-vous,y avait-il de cette question avec celle qu’ils lui faisaient? une trèsgrande: car s’ils eussent répondu que ce baptême étaitdu ciel, Jésus-Christ leur eût répliqué : Pourquoine l’avez-vous pas cru, puisque si vous l’eussiez fait, vous ne seriezpas en peine maintenant de me demander d’où me vient cette puissance?Vous savez qu’il a dit " Je ne suis pas digne de dénouer le cordonde ses souliers (Luc, III, 16) " ; et " Voilà " l’agneau de Dieu,voilà celui qui porte le " péché du monde (Jean, I,29) " ; et " C’est là le Fils de Dieu (Jean, III, 31)"; et " Celuiqui est venu d’en-haut est au-dessus de tous " ; et " Il a le van en mainet il purgera son aire." (Matth. III, 12.) C’est pourquoi, s’ils eussentcru saint Jean, il leur eût été aisé de connaîtrepar quelle autorité Jésus-Christ aurait agi de la sorte.

" Mais eux raisonnaient ainsi en eux-mêmes: Si nous répondonsqu’il était du ciel, il nous dira : Pourquoi donc ne l’avez-vouspas cru (25)? Et si nous répondons qu’il était des hommes,nous avons à craindre le peuple, car Jean passe pour un prophètedans l’estime de tout le monde (26). Ils répondirent donc àJésus: Nous ne savons. Et Jésus aussi leur réponditJe ne vous dirai point non plus par quelle autorité je fais ceci(27)." Les Juifs lui disent par malice: " Nous ne savons"; mais il ne leurrépond pas: Je ne le sais pas non plus; mais " Je ne vous le diraipas non plus." S’ils eussent été simplement dans l’ignorance,il n’eût pas refusé de les instruire; mais comme ils agissaientpar un esprit double et artificieux, il a raison de les laisser sans leurrien répondre.

Ce qui les empêcha de dire que le baptême de Jean étaitdes hommes, était, comme dit l’Evangile, " la crainte qu’ils avalentdu peuple "; Ainsi l’on voit en toutes rencontres, combien ils étaientcorrompus dans le coeur, puisque, méprisant Dieu, ils n’avaientégard qu’aux hommes. Car ils témoignent ici quelque respectpour saint Jean, non à cause de sa vertu, mais seulement " àcause du peuple ", et ils ne voulaient pas de même croire en Jésus-Christ,parce qu’ils faisaient tout par des respects humains et charnels. Ce souciqu’ils avaient des hommes était l’unique cause de tous leurs maux.

" Que vous semble, ajoute Jésus-Christ, de ce que je m’en vaisvous dire? Il y avait un homme qui avait deux fils, et s’adressant au premier,il lui dit: Mon fils, allez-vous-en aujourd’hui travailler à mavigne (28). A quoi il répondit: Je ne veux pas: mais après,étant touché de repentance, il s’y en alla (29). Puis s’adressantà l’autre , il lui fit le même commandement, celui-ci luirépondit: J’y vais, seigneur, et-il n’y alla point (30). Lequeldes deux a fait la volonté de son père? Le premier, dirent-ils(31) ". Il commence encore à leur parler par paraboles, pour rendred’un côté leur désobéissance et leur opiniâtretéinflexible, et pour louer de l’autre l’obéissance si prompte etsi ardente des gentils; en effet, ce qui se passe ici à l’égardde ces deux enfants est la figure de ce qui devait arriver à cesdeux peuples. Car les gentils, qui n’avaient point promis à Dieul’obéissance puisqu’ils n’avaient pas même reçu deloi, n’ont pas laissé de lui obéir effectivement, et avecbeaucoup de zèle; et les juifs au contraire, après avoirpromis par un voeu solennel " de faire tout ce que le Seigneur leur dirait(Exod. XIX, 8; et XXIV, 3) ", n’ont point fait ce qu’il leur a commandé.Afin donc qu’ils ne s’imaginent pas que cette loi leur doive servir derien, Jésus-Christ leur montre au contraire que ce sera par elle.qu’ils seront condamnés un jour. C’est ce que saint Paul a dit ensuite:" Ceux qui écoutent la loi, ne seront pas pour cela justes devantDieu; mais ceux-là seront justes devant lui, qui observent la loiet qui la pratiquent". (Rom. II, 13.) C’est pourquoi le Seigneur proposeaux juifs une question, il veut qu’ils se (526) prononcent afin qu’ilsse condamnent eux-mêmes par leur propre bouche.

3. C’est le dessein qu’il a dans celte parabole de la vigne, par laquelleil leur fait voir une image de leur crime dans la personne d’un autre.Comme ces pharisiens, voyant clairement que leur réponse retourneraitcontre eux-mêmes, refusaient de répondre, le Sauveur enveloppela même pensée sous l’obscurité d’une parabole. Etaprès qu’ils se sont condamnés de leur propre bouche, illeur découvre ce qu’il leur avait caché sous ce voile. "Jésus ajouta: Je vous dis en vérité que les publicainset les femmes prostituées vous devanceront au royaume de Dieu (13).Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice et vous ne l’avezpoint cru. Les publicains au contraire et les femmes prostituéesl’ont cru; et vous, sur cet exemple vous ne vous êtes point repentis,et vous ne l’avez pas cru (32) ". S’il leur eût dit d’abord que "les femmes prostituées les devanceraient dans le royaume des cieux" , cette parole leur eût paru trop dure : mais comme il ne tirecette conclusion que des principes dont ils sont eux-mêmes demeurésd’accord, ils sont forcés malgré eux d’en reconnaîtrela vérité. C’est pour ce sujet qu’il ajoute cette raison:"Jean", dit-il, " est venu " à vous et non pas aux autres; il yest venu, non simplement comme un autre homme, mais " dans la voie de lajustice ". Car vous ne lui pouvez rien reprocher, vous ne pouvez l’accuserd’aucune action mauvaise. Sa vie a été irrépréhensible.Il a fait paraître en tout une sagesse extraordinaire, " et cependantvous ne l’avez point cru ". Et ce qui augmente votre crime, c’est que lespublicains mêmes et les femmes perdues ont cru en lui; et de plus,c’est " que vous qui avez vu leur exemple, n’avez point ététouchés ensuite de repentance pour croire au " moins aprèseux ", vous qui deviez croire avant eux. Ainsi vous êtes entièrementinexcusables, comme ils sont dignes de toute louange.

Et considérez, je vous prie, combien de circonstances relèventici l’infidélité des uns et la foi des autres. Il est venuà vous et non à eux. Vous n’avez point cru en lui, et ilsn’en ont point été scandalisés, Ils ont cru en lui,et vous n’en avez point été touchés. Ce que Jésus-Christdit : " Ils vous devanceront dans le royaume de Dieu ", ne marque pas absolumentque les autres les y suivront; mais seulement que s’ils veulent penserà eux, ils peuvent encore espérer de se sauver. Car il n’ya rien qui réveille et qui excite tant les esprits grossiers quel’émulation et la jalousie. C’est pourquoi Jésus-Christ ditsi souvent: " Que ceux qui étaient les derniers seront les premiers,et que ceux qui étaient les premiers seront les derniers ". Et c’estpour ce sujet encore qu’il compare ici avec les pharisiens, les publicains,et les femmes débauchées, les deux états les plusdésespérés et les plus odieux dans l’un et dans l’autresexe; les deux crimes qui nous frappent davantage et qui viennent tousdeux d’un excès d’amour: l’un pour les corps et l’autre pour l’or.

Jésus-Christ montre ici en passant que c’était écouterla loi de Dieu que de croire à Jean. Il ne faut pas croire aussique ce soit seulement la grâce de Dieu qui fasse elle seule que lesfemmes prostituées entrent dans le royaume de Dieu. La justice lefait aussi, puisqu’elles n’entrent point dans ce royaume en restant cequ’elles étaient, mais en écoutant la véritéet en la croyant , en se convertissant et en se purifiant des taches deleur vie passée. Ainsi, Jésus-Christ donne de la force àson discours sans le rendre néanmoins trop odieux par cette parabole,et par la comparaison des femmes prostituées. Il ne reprend pointtout d’abord les Juifs de n’avoir point cru à saint Jean: il loueauparavant les publicains de ce qu’ils l’ont fait : et il blâme lesJuifs ensuite d’avoir refusé de le faire, leur reprochant leur opiniâtreté,et les accusant de tout faire par une vaine crainte des hommes et par unvain désir d’être estimés d’eux. C’était cettecrainte orgueilleuse qui les empêchait de reconnaître Jésus-Christet de croire en lui; ils avaient peur d’être chassés de lasynagogue. Et c’était aussi la même crainte et non point aucunsentiment de respect qui les empêchait de rien dire qui fûtdésavantageux à saint Jean. Jésus-Christ reprend donctous ces péchés dans les juifs; mais il les perce jusquesau coeur, en disant : " Que l’exemple même des publicains ne lesavait point touchés de repentance pour croire en Lui ". C’est unmal que de ne pas choisir le bien d’abord; mais c’est encore un plus grandmal, de ne vouloir pas au moins rentrer dans le bien par la pénitence.C’est cette impénitence qui endurcit les pécheurs et quifait qu’ils (527) se plongent dans toutes sortes de crimes.

Je suis obligé de gémir ici, mes frères, en voyantaujourd’hui tant de monde dans le désordre par cette insensibilitémalheureuse. Mais je conjure tous ceux qui m’écoutent de ne se pointlaisser aller à cet endurcissement. Ne croyez point que vous nepuissiez vous convertir; et en quelque état funeste que le crimevous ait réduits, ne désespérez jamais de vous-mêmes.Il est aisé à Dieu de vous retirer du fond de l’abîmede tous les vices. N’avez-vous point entendu parler de la courtisane fameusequi, après s’être convertie, a brillé par sa piétéautant qu’elle s’était signalée auparavant par sa vie abominable?Je ne vous parle point de cette bienheureuse pécheresse de l’Evangile,mais d’une célèbre courtisane de Phénicie, qui s’estconvertie de notre temps. Je me souviens que lorsque j’étais encorejeune, elle paraissait sur le théâtre avec grand éclat,et qu’on ne parlait que d’elle, non-seulement en ce pays, mais dans toutela Cilicie et la Cappadoce. On sait combien de familles elle a ruinées,et combien de jeunes hommes elle a surpris. On dit même qu’elle usaitde la magie, et que comme si sa beauté naturelle n’eût passuffi pour corrompre assez de personnes, elle y ajoutait ces détestablesartifices pour enchanter les hommes de son amour. Le frère de l’impératricemême s’y laissa surprendre tant il était difficile de se défendrede ce piége du démon.

Cependant je ne sais comment tout à cou p, ou pour parler plusvéritablement, je sais que par une conversion sincère deson coeur et par le changement de sa vo1onté, elle attira sur elletant de bénédictions et tant de grâces, que n’ayantplus que de l’horreur pour toute sa vie passée, et foulant aux piedstous ces enchantements du démon, elle oublia la terre pour s’éleverdans le ciel. Quoique d’abord il n’y eût rien de plus infâmeque sa vie, et qu’elle se fût toute dévouée au théâtre,elle s’est néanmoins purifiée de telle sorte par tous lesexercices de la pénitence, par le cilice qu’elle ne quittait jamais,et elle a brûlé d’un amour si ardent pour la chasteté,qu’elle a surpassé plusieurs de celles mêmes qui étaienttoujours demeurées vierges. On s’efforça même de lareprendre: et celui qui avait la principale autorité dans la ville,envoya des gens armés pour se saisir de sa personne, mais ils nepurent jamais la retirer du milieu d’une troupe de pieuses vierges quil’avaient reçue. Après avoir été baptisée,et avoir été jugée digne de la participation des mystèresineffables, elle répondit à cette grâce par une vietoute sainte, et, se purifiant par un accroissement continuel de vertu,elle persévéra dans cet état jusqu’à sa mortbienheureuse. Elle n’a jamais voulu être vue, depuis sa conversion,d’aucun de ceux qui avaient été passionnés pour ellependant ses désordres. Mais une fois qu’elle se fut renferméedans cette maison sainte, elle y vécut plusieurs années commedans une prison.

4. C’est ainsi, mes frères, " que .les premiers seront les derniers,et que les derniers seront les premiers ". C’est ainsi que si minus avonsune âme fervente et embrasée de l’amour de Dieu, nous ne trouveronsrien qui nous empêche de- nous convertir, et de rendre mêmenotre vertu un sujet d’admiration et d’étonnement. C’est pourquoique nul de ceux qui vivent mal, ne se désespère et ne s’abatte,et que nul aussi de ceux qui vivent bien ne se relâche, de peur queles femmes prostituées ne le devancent dans le royaume de Dieu.Que les pécheurs ne perdent point courage, puisqu’ils peuvent devenirles premiers et surpasser les plus justes. Ecoutez ce que Dieu dit àJérusalem: "Je lui ai dit après tant de crimes, convertissez-vousà moi, et elle ne s’est point convertie ". (Jérém.III,1.) Quand nous nous convertissons à Dieu, et que nous l’aimonsavec ardeur, il ne se souvient plus de toute notre vie passée. Il.n’agit pas comme les hommes; il ne nous reproche point nos premiers désordres.Il ne nous dit point: Pourquoi avez-vous été si longtempsdans ces déréglements infâmes? Il nous reçoitavec amour lorsque nous en faisons pénitence; il vient au-devantde nous, lorsque nous retournons à lui. Il veut seulement que ceretour soit sincère.

Allons donc, nies frères, convertissons-nous à Lui. Attachons-nousfortement à Lui, et clouons nos coeurs par sa crainte. Nous avonsde ces exemples, non-seulement dans le Nouveau Testament, mais encore dansl’Ancien. Car qui fut jamais plus méchant que Manassé? Cependantil apaisa Dieu, et il fléchit sa colère par ses larmes. Quifut jamais plus vertueux que Salomon? Cependant, pour s’être relâchédans son bonheur, il tomba dans un abîme de désordres. Maisje puis vous donner un (528) exemple de l’un et de l’autre changement dansune seule personne, c’est-à-dire dans David, son père, quid’abord excella dans la vertu, et qui ensuite tomba dans le crime. Quifut d’abord plus heureux que Judas? Cependant il est devenu le traîtrede son Maître. Qui fut d’abord plus criminel que saint Paul, et néanmoinsil est devenu ensuite un vaisseau choisi de Dieu ? Qui fut plus odieuxque saint Matthieu, tant qu’il a été publicain, et néanmoinsil a eu depuis sa place parmi les apôtres? Qui commença mieuxque Simon le Magicien? Cependant il est devenu depuis l’exécrationde tout le monde. Combien a-t-on vu d’autres changements semblables? Combienen voit-on encore aujourd’hui?

C’est pourquoi je ne puis m’empêcher de vous redire souvent queles plus grands pécheurs, et ceux mêmes qui se seraient vouésau théâtre, ne doivent point se désespérer lorsqu’ilspensent à se convertir; et que le juste au contraire, qui vit sansreproche dans l’Eglise, ne doit point trop s’assurer de son salut. Dieudit à l’un par son Apôtre: "Que celui qui croit êtredebout, prenne garde de ne point tomber ". (I Cor. X, 12.) Et il dit àl’autre par son Prophète: " Celui qui est tombé, ne " pourra-t-ilse relever ? Et par un autre: " Redressez les mains lâches et languissantes,et raffermisse les genoux qui sont tremblants ". ( Jérém.III, 4. ) Il dit aux bons " Veillez " ; et aux méchants : " Levez-vous,vous qui dormez; et levez-vous d’entre les morts ". (Ephés. V, 14.)Les uns doivent travailler pour se conserver ce qu’ils sont; les autrespour devenir ce qu’ils ne sont pas : les uns pour demeurer sains, les autrespour cesser d’être malades. On à vu souvent des malades devenirsains. On a vu souvent des personnes saines tomber malades par leur négligence.Jésus-Christ dit aux uns: " Vous voilà guéris maintenant,ne péchez plus, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pis".(Jean, V, 10.) Il dit aux autres : " Voulez-vous être guéris?Levez-vous, portez votre lit, et allez en votre maison ". Le péché,mes frères, est une grande paralysie, et un mal plus dangereux quetoutes les paralysies du corps. Le pécheur non-seulement ne faitpas le bien, mais il fait encore le mal. Cependant, en quelque déplorableétat qu’il puisse être, s’il veut s’en relever sincèrement,tous ses péchés se dissiperont.

Quand nous aurions langui durant trente-huit ans dans le vice, commele malade de l’Evangile, si nous voulons être guéris, rienne nous en empêchera. Jésus-Christ vous crie encore aujourd’hui: " Levez-vous, portez votre lit " : pourvu que vous vouliez vous lever,ne désespérez point du reste: " Vous n’avez point d’homme", mais vous avez Dieu. Vous n’avez personne qui vous jette " dans la piscine", mais vous avez celui qui peut faire que vous n’aurez point besoin depiscine. Vous n’avez personne qui prévienne les autres pour vousy jeter le premier, mais vous avez celui qui vous commande de porter votrelit. Vous ne pouvez pas dire ici: Lorsque je veux me jeter dans la piscine,un autre nie prévient. Si vous voulez vous plonger dans celte fontainede grâces, personne ne vous en peut empêcher. Cette sourcene s’épuise point, cette fontaine coule toujours. Nous recevonstous de sa plénitude, et ses eaux guérissent nos corps etnos âmes. Approchions-nous avec ferveur de cette source du salut.Raab était une courtisane et néanmoins elle s’est sauvée.Le bon larron était un voleur et un homicide, et il est devenu citoyendu ciel. Et ce qui est étonnant et redoutable, Judas, disciple deJésus-Christ, s’est perdu, lorsqu’un voleur sur la croix est devenule disciple de Jésus-Christ. Ce sont là, mes frères,les miracles de la puissance de Dieu. C’est ainsi que les mages ont trouvégrâce auprès de Dieu, qu’un publicain est devenu évangéliste,et qu’un blasphémateur a été changé en apôtre.

5. Considérez donc toutes ces choses, et ne désespérezjamais. Entrez dans une sainte confiance, et excitez-vous vous-mêmes.Commencez seulement à marcher dans la voie étroite, et vousvous y avancerez en peu de temps. Prenez bien garde de ne vous pas fermerla porte de la miséricorde, et que votre défiance ne soitcomme des épines qui vous en bouchent l’entrée. La vie présenteest courte, et le travail est léger. Quand il serait grand, on devraitle souffrir. Si vous ne voulez pas endurer les travaux si louables et siheureux de la pénitence, vous tomberez dans les maux et dans lesafflictions malheureuses que l’on souffre dans le monde. Que si d’une façonou d’autre il faut toujours souffrir, pourquoi ne préférons-nouspas à des travaux qui nous damnent, ces peines qui sont si heureusementet si glorieusement récompensées? (529) Mais, dans cettevie même les travaux des chrétiens sont bien différentsde ceux que souffrent les gens du monde. Car, dans les engagements du siècle,les périls sont continuels; les pertes et les afflictions ordinaires; l’espérance incertaine; la servitude accablante et insupportable.On y consume son bien, son coeur et son âme même. Lors mêmeque les travaux des gens du monde sont récompensés, ils.le sont beaucoup moins qu’ils ne l’espéraient. Car souvent le succèstrompe leur attente, et ayant semé ils ne recueillent rien.

Que si quelquefois ils sont plus heureux, et s’ils se voient arrivésenfin au comble de leurs prétentions et de leurs souhaits, ils nepeuvent retenir leur bonheur, et en un moment il leur échappe desmains. Car ils se trouvent tout d’un coup surpris par la vieillesse, etleurs sens affaiblis par l’âge ne sont plus capables de goûterles délices et les plaisirs. Ainsi, ils usent, pour acquérirdu bien, la vigueur de leur âge et de leur corps; elle les abandonnelorsqu’ils en ont, et ils se trouvent dans l’impuissance d’en jouir. Etquand même ils le pourraient faire, ils en voient la fin qui lesmenace, et la crainte de la mort, qui est si proche, les traverse danstous leurs plaisirs. Mais il arrive tout le contraire dans la vertu. Letravail ne dure pas plus de temps que cette chair fragile et mortelle;mais nous en recevrons une récompense éternelle dans un corpsqui ne vieillira jamais, qui ne sera plus sujet à la mort ni auxautres faiblesses de cette vie.

Le travail qui précède est court, mais la récompensequi le suit n’aura point de fin, et le corps jouira d’une pleine paix,sans pouvoir plus rien souffrir dans tout le cours de l’éternité.Car il n’y aura plus là de changement ni d’affliction à craindre.

Quels sont donc, mes frères, les biens que les hommes désirenttant dans ce monde.? des biens qu’on n’acquiert que par une infinitéde maux, qu’on ne possède que dans une crainte continuelle de lesperdre; qui ne durent qu’un moment, et qui n’ont pas plutôt paruqu’ils s’évanouissent. Comment peut-on les comparer avec ces autresbiens qui sont stables et éternels, qu’on possède sans aucuntravail, et qui nous couronnent dans le combat même? Car celui quiméprise les richesses, trouve dans ce mépris même unegrande récompense, n’étant exposé ni à l’envie,ni à. la haine, ni aux calomnies, ni aux embûches des hommes.Celui qui est sage et bien réglé dans toute sa vie;est couronnédès ici-bas. La paix règne dans son coeur, l’innocence dansses actions, l’honnêteté dans ses paroles. Il ne craint niles accusations, ni les périls, et il est à couvert d’uneinfinité de maux. Ainsi, chaque vertu a son prix et sa récompensedès cette vie. C’est pourquoi, mes frères, fuyons le viceet vivons saintement, pour jouir des biens et de ce monde et de l’autre,que je vous souhaite à tous, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur, à qui est la gloire et l’empire dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (530)

HOMÉLIE LXVIII

" ÉCOUTEZ UNE AUTRE PARABOLE: UN PÉRE DE FAMILLE AYANTPLANTÉ UNE VIGNE, L’ENTOURA D’UNE HAIE, ET CREUSANT DANS LA TERRE, Y FIT UN PRESSOIR ET Y BÂTIT UNE TOUR, PUIS AYANT LOUÉ SAVIGNE À DES VIGNERONS, IL S’EN ALLA EN UN PAYS ÉLOIGNÉ.ET LE TEMPS DES VENDANGES ÉTANT PROCHE, IL ENVOYA SES SERVITEURSPOUR EN RECUEILLIR LE FRUIT. MAIS LES VIGNERONS SE SAISISSANT DES SERVITEURS,BATTIRENT L’UN, TUÈRENT L’AUTRE, ET LAPIDÈRENT L’AUTRE. ILLEUR ENVOYA ENCORE D’AUTRES SERVITEURS EN PLUS GRAND NOMBRE QUE LES PREMIERS,ET ILS LES TRAITÈRENT DE MÊME. ENFIN, IL LEUR ENVOYA SO NFILS, DISANT EN LUI-MÊME : ILS AURONT AU MOINS QUELQUE RESPECT POURMON FILS. MAIS LES VIGNERONS VOYANT LE FILS, DIRENT ENTRE EUX : VOICI L’HÉRITIER,ALLONS, TUONS-LE, ET RENDONS-NOUS MAITRES DE SON HÉRITAGE. AINSIS’ÉTANT SAISIS DE LUI, ILS LE JETÈRENT HORS DE LA VIGNE ETLE TUÈRENT. LORS DONC QUE LE SEIGNEURDE LA VIGNE SERA VENU, COMMENTTRAITERA-T-IL SES VIGNERONS? ILS LUI RÉPONDIRENT : IL PERDRA CESMÉCHANTS COMME ILS LE MÉRITENT, ET LOUERA SA VIGNE A D’AUTRESVIGNERONS, QUI LUI EN RENDRONT LES FRUITS EN LEUR SAISON ". (CHAP. XXI,33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 4O, 41, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE.)

1. Jésus-Christ découvre beaucoup de choses par cetteparabole. Il fait voir aux Juifs avec quel soin la providence de Dieu atoujours veillé sur eux; qu’elle n’a rien omis de tout ce qui pouvaitcontribuer à leur salut; qu’ils ont toujours été portésà répandre le sang ; qu’après qu’ils ont tuési cruellement les prophètes, Dieu, au lieu de les rejeter avechorreur, leur avait envoyé son propre fils. Il leur marque encorepar cette figure qu’un même Dieu était l’auteur de l’Ancienet du Nouveau Testament : que sa mort produirait des effets admirablesdans le monde; qu’ils devaient attendre une terrible punition de l’attentatpar lequel ils allaient le faire mourir sur une croix. Que les gentilsseraient appelés à la connaissance du vrai Dieu, et que lesJuifs cesseraient d’être son peuple. C’est pourquoi il ne leur marquetoutes ces choses qu’après qu’il leur a dit cette parabole, pourleur faire mieux comprendre que leur crime était si énormequ’il était indigne de tout pardon, puisque, malgré toutce que Dieu avait fait pour leur salut, les publicains et les femmes demauvaise vie s’élevaient beaucoup au-dessus d’eux dans le royaumede Dieu.

Mais considérez, mes frères, d’un côté lavigilance du maître de la vigne, et de l’autre la paresse et la lâchetédes serviteurs. Il fait lui-même la plus grande partie de ce queces serviteurs devaient faire eux-mêmes. Il plante sa vigne, il l’environned’une haie, et fait tout

le reste. Il ne leur laisse à faire que fort peu de choses, c’est-à-direà entretenir cette vigne et à conserver en bon étatce qui leur avait été confié. Car nous voyons parle rapport de I’Evangile que ce Maître si sage n’avait rien omis.Tout était préparé avec un soin admirable; et cependanttant de soins et tant de préparations ont été entièrementinutiles. Lorsque les Juifs furent délivrés si divinementde l’Egypte, Dieu leur donna une loi, il leur (531) bâtit une ville,il leur dressa un temple, il leur établit un autel, et il s’en alla" dans un pays éloigné ", c’est-à-dire qu’il usa enverseux d’une longue patience, parce que Dieu ne punit pas les pécheursaussitôt qu’ils sont tombés dans le crime. Ainsi ce long éloignementmarque sa douceur et sa longue patience: " Il leur envoya ses serviteurs", c’est-à-dire ses prophètes, " pour exiger d’eux le fruit", c’est-à-dire des témoignages de leur fidélitéet de leur obéissance par leurs oeuvres. Mais ils agissent commeles plus ingrats et les plus méchants de tous les hommes.

Après tant de grâces et tant de faveurs, non-seulementils ne rendent point de fruit, ce- qui néanmoins était unenégligence et une paresse insupportable, mais ils traitent mêmeoutrageusement ceux qui leur viennent demander. N’ayant rien à donnerà leur Maître qui exigeait d’eux si justement le fruit deleur vigne, ils ne devaient pas au moins se fâcher contre lui, nis’emporter d’une si étrange colère contre tous ses serviteurs.Ils devaient plutôt avoir recours aux prières et aux larmespour fléchir leur Maître. Cependant, non-seulement ils semettent en colère, parce qu’on leur demande ce qu’ils devaient,mais ils trempent même leurs mains cruelles dans le sang des innocents.Ils font souffrir aux autres les peines qu’on leur devait faire souffrirà eux-mêmes: " Tous ces serviteurs, qu’on leur envoie en diverstemps " par deux ou trois diverses fois, ne font qu’irriter leur malice;et ce qui montrait un excès de douceur dans le Maître, fitvoir un excès de dureté " dans ses ouvriers". Vous me direzpeut-être pourquoi n’envoya-t-il pas d’abord son Fils propre? C’étaitafin que ce qu’ils avaient déjà osé faire leur ouvrîtles yeux, qu’ils reconnussent leur crime, et que ce désaveu desindignités commises contre les serviteurs, les disposât àrecevoir le Fils avec le respect qui lui était dû.

On pourrait encore donner d’autres raisons; mais je ne m’y arrêtepas pour me hâter d’expliquer la suite. Que veut dire cette parole" Ils auront du respect au moins pour mon Fils " ? Il ne parle pas de lasorte comme ignorant la manière dont ils devaient le recevoir, maispour faire mieux voir l’excès d’un crime qui était indignede tout pardon. Car il savait trop assurément que s’il l’envoyaitparmi eux, ces méchants le tueraient. Il dit donc: " Ils aurontdu respect au moins pour mon Fils " pour marquer ce qu’ils devaient faire;parce qu’il est visible qu’il leur convenait d’avoir ce sentiment de respect.C’est ainsi qu’il parle au prophète Ezéchiel : " Parlez-leurpour voir s’ils vous écouteront (Ezech. II.) " ; non qu’il ignorâtqu’ils ne l’écouteraient jamais, mais pour empêcher quelquesimpies de dire que c’était cette prédiction inévitablede Dieu qui forçait ce peuple à demeurer dans son opiniâtreté.C’est la raison pour laquelle Dieu parle ici de la même manière,et comme s’il doutait : " Ils auront peut-être du respect pour monFils ". Car s’ils s’étaient conduits si criminellement envers lesserviteurs, leur respect pour le Fils aurait au moins dû les retenir.

Que font-ils donc lorsqu’ils l’aperçoivent? Au lieu de courirà lui, de se prosterner devant lui .pour lui demander pardon deleurs excès, ils en commettent encore de plus horribles. C’est ceque Jésus-Christ leur disait par ces paroles : " Emplissez la mesurede vos pères ". (Matth. XXIII, 32.) Et les prophètes leurfaisaient aussi ce reproche " Vos mains sont pleines de sang. Ils mettentle sang avec le sang ". (Isaïe, I, XV.) Et ailleurs : " Ils baptisentSion en versant le sang ". (Osée. IV, 2.) Ce commandement si formelde Dieu, " vous ne tuerez point (Mich. III, 1) ", ne les retient pas. Tantd’autres observances que la loi leur commandait pour les empêcherde tomber dans l’homicide ne les touchent point. Et ils se confirment dansleur cruauté par une accoutumance détestable. Que disent-ilsdonc, " lorsqu’ils aperçoivent ce Fils? Allons, tuons-le " , disent-ils.Pourquoi! Qu’ont-ils à lui reprocher ! Quel mal leur a-t-il faiten la moindre chose? Est-ce parce qu’il les a si particulièrementhonorés, et qu’étant Dieu il s’est fait homme pour eux? Est-ceparce qu’il a fait une infinité de merveilles, qu’il leur a pardonnéleurs péchés, et qu’il les invite à son royaume?

2. Mais voyez de quelle folie ils accompagnent leur impiété,et combien la raison qu’ils alléguent pour le tuer est déraisonnable: " Tuons-le ", disent-ils, " afin que l’héritage soit ànous ". Et où le veulent-ils tuer? Hors de la vigne. Ainsi vousvoyez que Jésus-Christ marque jusqu’au lieu même oùon le devait faire mourir : "Ils le jetèrent hors de la vigne etle tuèrent". (Luc. XX, 14.) Saint Luc marque que c’est Jésus-Christqui déclara lui-même le supplice qu’on tirerait de (532) cesvignerons, et qu’ils lui répondirent: " Non, que cela n’arrive pas".Et que Jésus-Christ autorisa ce qu’il leur disait par l’oracle d’unprophète : car, les ayant regardés, il leur dit : " Pourquoiest-il donc écrit: la pierre qui a été rejetéepar ceux qui bâtissaient, est devenue la principale pierre de l’angle?Celui qui se laissera tomber sur cette pierre, se brisera, et elle écraseracelui sur lequel elle tombera ". ( Psal CXXVII, 21.)

Saint Matthieu marque que ce furent les Juifs eux-mêmes qui prononcèrentleur arrêt. -Et l’on ne doit pas dire qu’il y ait ici aucune contradiction,il est probable que l’une et l’autre version sont vraies. Lorsque les Juifsse furent aperçus, après avoir rendu eux-mêmes cettesentence, que cette parabole les regardait, ils voulurent se rétracter,et Jésus-Christ leur fit voir par le Prophète que cela seraitde la sorte. Mais comme la vocation des gentils pouvait leur donner unprétexte de le calomnier, il ne la leur énonce pas clairement.Il use à dessein de termes couverts et obscurs, en disant " qu’ilu donnerait cette vigne à d’autres e. Il avait affecté dese servir d’une parabole, afin qu’ils se condamnassent eux-mêmes.C’est ainsi que Dieu traita autrefois David, lorsqu’il lui fit prononcerson arrêt par lui-même dans la parabole de Nathan. Il ne fautpoint d’autre preuve de la justice de ce châtiment, que de voir lescoupables s’y condamner les premiers.

Et pour montrer en même temps que ce ne serait pas seulement lajustice qui attirerait sur les gentils une faveur qu’ils méritaientsi peu, et que le Saint-Esprit avait prédit cette grâce longtempsauparavant, Jésus-Christ rapporte cette prophétie : " N’avez-vousjamais lu cette parole dans les Ecritures: la pierre qui a étérejetée par ceux qui bâtissaient, est devenue la principalepierre de l’angle; c’est le Seigneur qui l’a fait, et nos yeux le voientavec admiration (42) " ? Jésus-Christ montre de plusieurs manièresqu’il rejetterait les Juifs à cause de leur incrédulité,et qu’il appellerait les gentils à la foi de l’Evangile. C’est cequ’il avait déjà fait voir par la femme chananénne;par cet ânon sur lequel personne n’avait encore monté, parle centenier, et par beaucoup d’autres paraboles qui prouvent la mêmechose que celle-ci. Il ajoute pour ce sujet : " C’est le Seigneur qui l’afait, et nos yeux le voient avec admiration "; marquant ainsi que les gentilsqui croiraient, et que ceux d’entre les Juifs qui seraient fidèles,ne seraient qu’une même chose, quoiqu’auparavant il y eût entreeux une si prodigieuse différence. Et, pour leur apprendre qu’iln’y aurait rien dans ce changement si étrange qui fût opposéà Dieu, qui ne lui fût au contraire très-agréable,qui ne fût miraculeux et digne d’étonnement, il ajoute : "C’est le Seigneur qui l’a fait ". Il se donne à lui-même lenom " de pierre "; et il appelle les Juifs architectes.

C’est ce qu’Ezéchiel exprime lorsqu’il dit: " Ils bâtissentune muraille et la crépissent sans art". Ezéch. XIII, 1.)Comment ont-ils " rejeté " Jésus-Christ, sinon en disant: " Cet homme n’est pas de Dieu, cet homme séduit le peuple " -?Et ailleurs : " Vous êtes un samaritain et vous êtes-possédédu démon "? (Jean, VII, 8, 9.)

Il leur fait voir ensuite que la punition que Dieu leur infligerait,ne se terminerait pas seulement à être rejetés de lui;il marque les autres peines qu’ils doivent attendre. " C’est pourquoi jevous déclare que le royaume de Dieu vous sera ôté,et qu’il sera donné à un peuple qui en produira les fruits(43). Celui qui se laissera tomber sur cette pierre s’y brisera, et elleécrasera celui sur qui elle tombera (44) ". Il marque ici une doubleruine des Juifs. La première, qui aurait lieu en ce qu’ils seraientscandalisés de Jésus-Christ, ce qui est marqué parce mot: " Celui qui se laissera tomber sur cette pierre " l’autre en cequ’ils seraient captifs; celle-ci est exprimée par ce mot : " Elleécrasera celui sur qui elle tombera " , ce qui marque la captivitéet la misère horrible dans laquelle ils devaient vivre jusqu’àla fin du monde. On peut aussi remarquer en passant que ces paroles : "Elle écrasera celui sur qui elle tombera ", marquent sa résurrection.Nous voyons dans le prophète Isaïe que Dieu fait un reprocheà sa vigne, au lieu que Jésus adresse ici ces reproches auprince du peuple. Il dit là: " Que devais-je faire à ma vigneque je n’aie point fait " ? (Isaïe, V, 2) Et il lui dit par un autreprophète : " Que vous ai-je fait, et que vos pères ont-ilstrouvé de mal en moi " ? (Jérém. II, 5.) Et ailleurs:" Mon peuple, que vous ai-je fait, et en quoi vous ai-je offensé" ? (Mich. VI, 3.) Marquant par tous ces endroits leur ingratitude étrangequi leur avait toujours fait rendre le muai pour le bien et les plus (533)grands outrages pour les faveurs dont Dieu les comblait.

Mais Jésus-Christ parlé ici avec beaucoup plus de force.Car ce n’est plus lui qui dit " Que devais-je faire que, je n’aie pointfait "? Mais il les contraint de prononcer cette sentence contre eux-mêmes,et d’annoncer que ce Maître n’avait rien omis de tout ce qu’il devaitfaire à ces ouvriers ingrats. Car lorsqu’ils disent : " Il perdraces méchants comme ils le méritent, et louera sa vigne àd’autres vignerons ", ils se condamnent de leur propre bouche. C’est lereproche que leur fit le bienheureux martyr Etienne, et qui les frappasi vivement, lorsqu’il les accusait d’avoir toujours étéingrats envers Dieu, et de n’avoir payé que de contradictions etde murmures toutes les grâces qu’il leur avait faites. Tous ces témoignages,prouvaient clairement que c’étaient ceux mêmes qui étaientpunis qui s’attiraient ces supplices, et qu’il n’en fallait point rejeterla cause sur Dieu qui les punissait. C’est ce que Jésus-Christ prometpar cette parabole et par une double prophétie; l’une de David etl’autre de lui-même. Que devaient donc faire les Juifs, eu écoutanttoutes ces choses? Ne devaient-ils pas. se jeter aux pieds de Jésus-Christpour l’adorer? Ne devaient-ils pas admirer les soins qu’il avait toujourstémoigné, et qu’il témoignait encore pour eux? Etsi cela n’était pas assez fort pour les toucher, la crainte de tantde punitions ne devait-elle pas les retenir? Cependant rien ne leur sert.

" Les princes des prêtres ayant entendu ces " paraboles, connurentbien que c’était d’eux qu’il parlait (45). Et voulant se saisirde lui, ils appréhendèrent le peuple, parce qu’il en étaitconsidéré comme un prophète (46) "

Ils comprirent enfin que tout ce discours les regardait. Quelquefois,lorsqu’ils se saisissaient de Jésus-Christ, il passait au milieud’eux sans en être vu; et quelquefois, sans se cacher, il se contentaitde réprimer en-eux-mêmes le désir qu’ils avaient dele perdre. Ce qui faisait dire par admiration : " N’est-ce pas làce Jésus qu’ils cherchent pour le faire mourir? Il parle hardimenten public, et ils ne lui disent mot ". (Jean. VII, 26.) Mais ici, commela crainte du peuple les. retenait assez d’elle-même, il ne voulutpoint faire d’autre miracle ni se rendre invisible comme autrefois. Caril voulait toujours, le plus qu’il lui était possible, agir en homme,afin de mieux établir la foi de son incarnation. Cependant, ni lerespect de tout ce peuple pour le Sauveur, ni toutes les paroles de Jésus-Christ,ni tous les oracles des prophètes, ni le jugement que les autresportaient d’eux, ni celui qu’eux-mêmes avaient prononcé contreeux, n’ont pu les empêcher de devenir les ennemis et les meurtriersde Jésus-Christ; tant l’avarice, l’ambition, et l’attache aux chosesde la terre étaient enracinées dans leur coeur.

3. Apprenez de là, mes frères, que rien ne fait tomberles hommes d’une chute plus déplorable que l’amour des choses présentes,et que rien au contraire ne nous fait jouir plus paisiblement des biensde cette vie et de ceux de l’autre, que le mépris que nous témoignonsde tout ce qui est ici-bas : " Cherchez ", dit Jésus-Christ, " leroyaume de Dieu, et le reste " vous sera donné comme par surcroît". (Matth. VI, 33.) Quand il ne nous aurait pas fait cette promesse, nousn’aurions pas dû néanmoins nous mettre en peine des biensde la terre. Mais que devons-nous craindre maintenant, puisqu’en cherchantceux du ciel, nous devons encore obtenir ceux d’ici--bas? Cependant nousvoyons tous les jours des personnes incrédules qui, aussi insensiblesque les pierres, quittent les vrais plaisirs pour s’attacher à ceuxqui n’en ont que l’ombre. Car quel plaisir solide y a-t-il dans cette vie?J’ai résolu aujourd’hui de vous parler avec liberté. Je vousprie de le souffrir, et je vous ferai voir clairement, si je ne me trompe,que ces bienheureux solitaires qui sont crucifiés au monde et dontla vie inspire tant d’horreur, ont incomparablement plus de plaisir queceux qui vivent dans la vie la plus molle et la plus sensuelle.

Je n’en prendrai point d’autres témoins que vous-mêmes,puisque souvent, lorsque vous êtes environnés de périls,vous souhaiteriez d’être morts, et que dans cet abattement oùvous vous trouvez, vous appelez mille fois heureux ceux qui vivent surles montagnes et dans le fond des déserts, sans être engagésdans le mariage, ni dans les affaires du monde. Je sais que les artisansmême, que les gens d’épée, que ceux qui vivent de leursrevenus sans aucun embarras d’affaires, et qu’enfin ceux qui passent lejour et la nuit au théâtre, ont souvent étéde ce sentiment. Quoique ces personnes semblent parfaitement heureuses,quoiqu’elles paraissent vivre dans toutes sortes de délices, etque leurs divertissements se succèdent les (534) uns aux autres,il est certain néanmoins qu’elles trouvent bien du fiel et de l’amertumeau milieu de tous ces plaisirs. Si un homme par exemple se trouve malheureusementengagé dans l’amour d’une comédienne, il souffrira plus qu’onne souffre ni dans la guerre, ni dans les voyages, ni dans une ville quiest assiégée.

Mais pour ne point entrer dans ces oeuvres de ténèbres,laissons le souvenir de ces maux à ceux qui ont étéassez malheureux pour les éprouver, et considérons ce quise passe dans la vie des hommes de quelque condition qu’ils puissent être.Vous verrez que leur état est aussi, différent de celui dessolitaires, qu’un port tranquille et assuré l’est de la pleine nierau milieu de la tempête. Car je vous prie de considérer quelest leur bonheur, premièrement par le lieu qu’ils ont choisi pourleur demeure. Ils ont renoncé pour jamais au bruit des villes etde toutes les places publiques. Ils ont préféré àces lieux pleins de tumulte le silence affreux des montagnes les plus reculées.Ils n’ont plus aucun commerce avec le monde. Rien de tout ce qui est surla terre ne les inquiète plus. Ils ne sont plus exposés niaux soins et aux peines de la vie, ni aux pertes qui accompagnent les richesses,ni aux ressentiments de la jalousie, ni à la violence d’un amourimpur, ni enfin à toutes les autres passions qui rendent misérablesceux qu’elles possèdent. Ils ne vivent plus que pour Je ciel oùils sont déjà en esprit, et ils se préparent dèsici par avance à ce royaume éternel. Ils s’entretiennentdans une solitude et une paix profonde avec les montagnes et les vallées,les fontaines et les ruisseaux et par-dessus tout avec Dieu, auquel ilsparlent sans cesse dans leurs prières. Leur cellule est une demeurede silence-et de paix. Leur âme, dégagée du. poidsdes vices et des maladies des passions, est toujours libre et. légère,et elle s’élève en haut comme l’air le plus pur et 1e plusserein.

Toute leur occupation est semblable à celte d’Adam avant sonpéché, lorsqu’étant revêtu de gloire, il parlait-familièrement à Dieu et demeurait dans ce paradis remplide délices. Car quelle différence y a-t-il entre ces solitaireset Adam, lorsque, avant sa désobéissance, Il étaitdans ce jardin délicieux pour y travailler? Il n’avait alors aucunsoin de la vie comme ces bienheureux solitaires n’en ont point, il s’entretenaitavec Dieu dans la joie d’une conscience pure, et ceux-ci le font avec d’autantplus de liberté et de confiance, que la grâce de Jésus-Christ,dont le Saint-Esprit les remplit, est plus grande que celle d’Adam. Vousdevriez avoir vu vous-mêmes ce que nous disons, et en êtreplutôt les témoins que les auditeurs. Mais puisque vous négligezde le faire, et que cette occupation continuelle et ce tumulte de la villene vous le permet jamais, nous nous trouvons réduit à suppléeren quelque sorte à cela par- nos paroles, et nous sommes mêmecontraint de- nous borner dans ce dessein, et de vous représenterseulement une partie de ce que font ces saints hommes, parce qu’il seraitimpossible de décrire ici toute leur vie.

On voit donc ces lumières du monde se lever au point du jour,ou plutôt avant le jour, tenir leurs esprits et leurs penséesélevées en Dieu avec un coeur ardent et une âme libreet dégagée, une vigilance modeste, et une attention respectueuse.L’ennui, les soins, les maux de tète, la pesanteur du corps, ladistraction des affaires ne les importunent jamais. Ils sont sur la terrecomme les anges sont dans le ciel. Ils vont tous ensemble composer un choeursacré, pour chanter avec une sainte allégresse et d’un communaccord des hymnes et des cantique~ à Dieu, faisant voir sur leurvisage la joie qu’ils ressentent dans leur coeur. Ils louent le Seigneurcommun de tous, et lui rendent avec ferveur de très-humbles actionsde grâce pour toutes les faveurs générales et particulièresdont sa bonté comble les hommes. Nous venons de comparer cette vieavec celle d’Adam dans le paradis. Mais nous ne craignons pas maintenantde la comparer avec celle des anges nièmes, puisqu’ils que fontclans le ciel que ce que ces saints hommes font sur la terre. Car ils chantenttoujours comme ces esprits bienheureux: "Gloire soit à Dieu au plushaut des " cieux, et que la paix soit sur la terre et la " bonne volontéaux hommes ".

On ne leur voit point de ces habits qui traînent par. terre, quela mollesse ou la vanité des hommes a inventés, Ils imitentdans le vêtement ces grands hommes d’autrefois, ces anges visiblessur la terre, ces bienheureux pères des solitaires, Elie, Elisée,et saint Jean Baptiste. Les uns ont des habits de poil de chèvres,les autres de poil de chameaux, les autres se contentent de peaux et decuirs assez usés.

Après avoir fini leurs saints cantiques, ils (535) mettent lesgenoux en terre, ils prient Dieu à qui ils viennent d’offrir leurshymnes, et lui demandent des grâces qui ne viennent pas mêmedans la pensée des gens du monde. Car ils ne lui demandent jamaisrien de tout ce qui périt ici-bas; ils en ont trop de méprispour en faire le sujet de leurs prières. Ils prient Dieu dans leursoraisons ferventes, de leur faire la grâce de paraître un jouravec une sainte confiance devant son tribunal terrible, lorsqu’il jugerales vivants et les morts ;et ils le conjurent que personne d’entre euxn’entende cette parole foudroyante : " Je ne vous connais point ". Ilslui demandent la grâce de passer cette vie pénible avec uneconscience pure et dans la pratique des bonnes oeuvres, et d’êtreassistés de son esprit parmi les tempêtes auxquelles elleest exposée. Leur père et l’abbé qui les gouverneprésident à cette oraison; et, se levant ensuite aprèsces saintes prières, ils vont, lorsque le soleil commence àparaître, chacun à son ouvrage particulier, d’où ilsretirent de grandes sommes d’argent pour la nourriture des pauvres.

4. Que diront ici ceux qui passent leur vie à entendre des versinfâmes et à voir des spectacles diaboliques? Je rougis devous parler de ces choses, mais votre faiblesse me réduit àcette fâcheuse nécessité. C’est ainsi que saint Pauldisait aux fidèles: " Comme vous avez fait servir les membres devotre corps à l’impureté et à l’injustice, faites-lesmaintenant servir à la piété et à la justicepour mener une vie sainte". (Rom. VI, 19.) Comparons donc ensemble deuxchoses entièrement dissemblables. Une troupe de femmes prostituéeset de jeunes hommes corrompus qui paraissent sur un théâtreavec cette assemblée si sainte de ces bienheureux solitaires. Etpuisque les hommes du monde ne cherchent au théâtre q te plaisir,voyons s’ils y en trouvent davantage que ces solitaires dans leurs déserts.Pour moi, je vous avoue que, jetant les yeux sur ces deux troupes, il mesemble que j’entends d’un côté un concert d’anges qui fontde la terre un paradis, et que je vois de l’autre une multitude de pourceauxqui crient confusément et qui se roulent dans la boue.

Jésus-Christ parle par la bouche des uns, et le démonpar celle des autres. Ceux-ci soutiennent leurs voix impures par le bruitdes hautbois et des instruments de musique: niais les autres sont soutenuspar la grâce du Saint-Esprit, qui se sert de leur langue pour faireune harmonie plus douce que celle des hampes et des luths. Le plaisir dontils jouissent dans ces concerts sacrés est st pur et si divin, qu’iln’est pas possible de le faire concevoir à des personnes toutesplongées dans la fange. Je souhaiterais de tout mon coeur de fairevoir à quelqu’un de ces jeunes gens si corrompus la troupe de cessaints solitaires. Je n’aurais pas besoin de lui parler davantage. Néanmoins,quoique je parle à des personnes noyées dans le vice, ilfaut faire quelque effort pour les tirer de cet abîme et les éleverau-dessus d’eux-mêmes. Voyons donc ce qui se passe dans ce théâtre,et nous trouverons qu’il semble que ces gens aient été ingénieuxpour inventer tout ce qui pouvait les perdre sans ressource. Comme si cesfemmes impudiques n’étaient pas assez capables de les corromprepar leur seule venue, ils ont voulu qu’elles y mêlassent encore leurvoix. Ainsi, le chant de ces malheureuses allume les passions les pluscriminelles, et celui de ces saints solitaires a une vertu admirable pourles éteindre.

Après la vue et la voix, il y a encore un troisième piége,qui est la magnificence des habits. Et comme elle plaît d’une partaux yeux impudiques, elle blesse de l’autre les yeux des pauvres qui voientcette pompe avec indignation. Et s’il se trouve parmi les spectateurs unhomme pauvre, qui vive dans l’obscurité et dans le mépris,il dit en lui-même : Des femmes perdues et des hommes infâmes,des fils de palefreniers et peut-être même des fils d’esclaves,paraissent ici avec un air et une magnificence de princes, et nous, quisommes nés libres, de parents libres, et qui subsistons par un honnêtetravail, nous ne paraissons rien au prix de ces malheureux. Ainsi ils s’envont tout tristes et tout confus.

La vue de ces saints solitaires ne fait point cette impression sur leshommes, et elle en fait plutôt une toute contraire. Car lorsqu’ony voit les enfants des personnes les plus riches et les plus illustres,porter des habits que le dernier des pauvres dédaignerait de regarder,et trouver sa joie et sa satisfaction dans cette pauvreté extrême,les pauvres y apprennent à se consoler dans tous leurs besoins,et les riches à être plus retenus et plus modérésdans leurs richesses.

Quand ces femmes impudiques paraissent sur le théâtre avectant d’éclat, ces pauvres (536) soupirent en se souvenant de cequ’ils voient chez eux, et les riches en reçoivent mie plaie mortelle.L’habit, la voix, le regard, la démarche, et tout l’extérieurefféminé de ces courtisanes pénètre jusqu’aufond de leur coeur. Et comme ils retournent chez eux, l’esprit plein dece qu’ils ont vu au théâtre, ils n’ont souvent que des rebutset des dégoûts pour leurs femmes. C’est ce qui produit lesdisputes, les querelles et les inimitiés, qui quelquefois ont causémême la mort. La vie leur devient insupportable, et ils ne voientplus que dés défauts dans leurs femmes et dans leurs enfants.Enfin le désordre se met tellement dans une maison, qu’il est capablede la renverser.

On n’éprouve point ce malheur, lorsque l’on considèreles troupes de nos saints solitaires. La femme est surprise de voir dansson mari, lorsqu’il retourne de leurs déserts, un renouvellementde douceur et de modestie, un éloignement de tous les plaisirs déshonnêtes,et une humeur plus facile et plus douce qu’à l’ordinaire. Ce sontlà les effets contraires de ces d’eux assemblées si différentes.L’une est la source de tous les maux, et l’autre de tous les biens. L’unechange les agneaux en loups et l’autre les loups en agneaux. Vous me direzpeut-être que la vie de ces solitaires est bien triste, et que toutela joie en est bannie. Mais je vous demande s’il y a rien au monde de plusagréable que de n’être jamais troublé d’aucune passion,de n’être point agité d’ennui, d’inquiétude et de tristesse?Comparons, si vous voulez, le divertissement du théâtre avecl’avantage qu’on reçoit de voir ces âmes saintes qui mettentleur joie à louer Dieu. L’un ne dure que jusqu’au soir, et laisseensuite un aiguillon et un remords de conscience qui pique l’âmejusques au vif. L’autre demeure dans le fond du coeur, et y produit d’admirablesfruits. Ceux qui ont vu ces saints solitaires, en reviennent l’esprit toutrein pli de la gravité et de la modestie de leur visage, de la beautéchampêtre de leur désert, de la douceur de leur conversation,de la pureté de leur vie, et de cette harmonie divine de leurs langueset de leurs coeurs, lorsqu’ils chantent les louanges de Dieu. C’est pourquoiceux qui aiment cette vie sainte, et qui la considèrent comme unport tranquille, fuient tous les tumultes du siècle, comme des écueilset des tempêtes.

Mais ceux qui voient ces saints ne sont pas seulement touchéset édifiés de leurs chants et de leurs prières, ilsle sont encore de l’ardeur avec laquelle ils lisent les livres saints.Aussitôt qu’ils sont sortis de leurs saintes assemblées, l’uns’entretient avec Isaïe, l’autre avec les apôtres, un autrevoit les écrits de quelque autre auteur, un autre s’occupe l’espritde la grandeur et de la sainteté de Dieu, de la beauté deses créatures visibles et invisibles, de la bassesse de cette vie,et de l’éternelle félicité que Dieu nous promet.

5. Ainsi ils se nourrissent toujours d’une excellente nourriture, nonde la chair des animaux de la terre, mais de la parole de Dieu qui estplus douce que ce miel dont Jean-Baptiste se nourrissait dans le désert.Ce ne sont point des abeilles sauvages qui ont recueilli ce miel sur lesfleurs, et qui en ont ensuite rempli leurs ruches. C’est la grâcedu Saint-Esprit même qui répand ce miel dans leurs coeurs,comme dans des vases préparés, et qui leur permet toutesles fois qu’ils le veulent d’en goûter la douceur ineffable et des’en nourrir. Ils sont eux-mêmes des abeilles saintes. Ils volentçà et là avec un plaisir chaste et spirituel danstous ces livres sacrés, et ils en retirent un miel excellent. Sivous voulez comprendre plus clairement quelle est la douceur de cette nourrituredivine, approchez-vous d’eux, et vous verrez qu’ils ne respireront au dehorsque l’odeur de cette nourriture céleste dont ils sont remplis audedans.

Leur bouche n’est jamais ouverte ni aux discours déshonnêtes,ni aux paroles aigres, ni aux disputes. Il n’en sort rien qui ne soit dignedu ciel. La bouche des gens du monde toujours agités de la furiede leurs passions, qui n’ont que le vice et le désordre dans lecoeur, est semblable à ces égoûts et à ces amasde fange et de boue. Mais celle de ces saints solitaires est comme unesource très-vive et très-pure qui coule le lait et le miel.Si vous trouvez étrange que je compare la bouche des personnes dumonde à des choses si honteuses et si sales., sachez au contraireque je les épargne beaucoup, et que l’Ecriture va bien plus loin,lorsqu’elle dit : " qu’ils ont sur leurs lèvres un venin d’aspics,et que leur gosier est comme un sépulcre toujours ouvert ". (Ps.XIII, 7.) Les lèvres de nos saints solitaires sont bien différentesde celles-là, puisqu’elles ne respirent qu’une odeur trèsagréable. (537) Vous voulez que jusqu’ici je n’ai représentédans ces solitaires que le bonheur, dont ils jouissent en cette vie. Carqui peut exprimer ces délices éternelles que Dieu leur prépareen l’autre? Qui peut seulement comprendre ce repos si désirable, ce bonheur si incompréhensible, et ces biens si inestimables dontils jouiront alors? Je ne doute pas que quelques-uns d’entre vous ne soienttouchés de ce que je dis, et que vous ne conceviez quelque amourpour cette vie, lorsque nous tâchons de vous la dépeindretelle qu’elle est. Mais quel avantage retirerez-vous si ce feu que j’allumene brûle dans votre coeur qu’autant de temps que vous êtesdans l’église, et s’il s’éteint aussitôt que vous ensortez? Pour prévenir donc ce mal, et pour empêcher que cedésir ardent ne se refroidisse, allez vous-mêmes voir cesanges de la terre, afin qu’il s’échauffe encore davantage par cettevue. Car un si saint spectacle fera sans doute plus d’impression sur vosesprits que but ce que je vous en pourrais dire.

Ne me dites point : avant que de partir, il faut que j’en parle àma femme, et que je mette ordre à quelques affaires, par ce retardest une marque de l’indifférence que vous avez pour ces choses.Souvenez-vous que dans l’Evangile un homme n’a désiré qu’unpeu de temps pour pouvoir donner ordre à sa famille, et que Jésus-Christne le lui a pas permis. Que dis-je, pour donner ordre à sa famille?(Luc. IX, 60.) Un autre disciple ne voulant qu’ensevelir son père,Jésus-Christ ne le lui accorda pas; et cependant il n’y a pointde devoir de la piété chrétienne qui paraisse si nécessaireque d’ensevelir un père mort. D’où vient donc que Jésus-Christn’accorde pas ce temps si court, sinon parce qu’il sait que le démonveille toujours pour nous tenter et pour chercher une entrée dansnotre coeur, et que s’il peut nous Faire différer le moins du mondenos bonnes résolutions, il saura bien les détruire ensuite?C’est pourquoi le sage nous donne cet avis si important: " Ne différezpoint de jour eu jour ". (Eccl. V, 8, 18, 2l.) Car c’est ainsi que vousréglerez mieux toutes choses, et que vous apporterez un meilleurordre aux affaires de votre famille: " Cherchez premièrement", ditJésus-Christ, " le royaume de Dieu et sa justice, et toutes cesautres choses vous seront données comme par surcroît ". (Matth.VI, 33.) Si nous prenons garde avec tant de soin que ceux qui négligentleurs propres affaires pour se charger des nôtres, ne manquent derien; combien plus Dieu pourvoiera-t-il à toutes choses, lorsquenous serons à ,lui; puisque lors même que nous n’y sommespoint, il ne laisse pas de veiller sur nous avec une bonté si particulière?Ne vous inquiétez donc plus de tout ce qui vous regarde, mais déchargezsur la bonté de Dieu tous ces soins. Votre vigilance ne peut êtreque la vigilance d’un homme, mais Dieu veille sur vous en Dieu. Ne vousappliquez donc pas tout entier aux choses de la terre, en négligeantcelles du ciel, de peur que Dieu n’abandonne aussi toutes vos affaires.Si vous voulez qu’il en prenne soin, abandonnez-vous à lui entièrement.Car si vous ne pensez qu’à vos affaires temporelles en négligeantles spirituelles, Dieu en aura d’autant moins de soin,, que celui que vousen avez est contre son ordre. Si vous voulez donc que ce que vous aimezvous réussisse, si vous voulez être en même temps délivréde soin, attachez-vous aux choses spirituelles, et méprisez lestemporelles. Ainsi vous posséderez la terre et le ciel; et vousserez heureux dans le temps et dans l’éternité, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et l’empire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (538)

HOMÉLIE LXIX

" JÉSUS PARLANT ENCORE EN PARABOLES, LEUR DIT : LE ROYAUME DESCIEUX EST SEMBLABLE A UN ROI, QUI, VOULANT FAIRE LES NOCES DE SON FILS,ENVOYA SES SERVITEURS POUR APPELER AUX NOCES LES CONVIÉS, MAIS ILSREFUSÈRENT D’Y VENIR. IL ENVOYA ENCORE D’AUTRES SERVITEURS AVECORDRE DE DIRE DE SA PART AUX CONVIÉS: J’AI PRÉPARÉMON DINER; J’AI FAIT TUER MES BOEUFS, MES VOLAILLES ET TOUT CE QUE J’AVAISFAIT ENGRAISSER: TOUT EST PRÊT, VENEZ-VOUS-EN AUX NOCES". (CHAP.XXII, 1, 2, 3, 4, JUSQU’AU VERSET 15.)

1. Considérez, mes frères, et par cette parabole et parla précédente, quelle différence il y a entre le filset les serviteurs. Considérez combien d’un côté ily a de rapports entre ces deux paraboles, et combien de l’autre il y ade différence. Elles marquent toutes deux la longue patience deDieu, sa douceur infatigable, sa providence et sa bonté, et l’extrêmeingratitude des Juifs ; elles prédisent aussi toutes deux la chutedes Juifs et la vocation des gentils. Mais cette dernière a cecide particulier, qu’elle marque avec combien de circonspection et de craintenous devons servir Dieu et avec quelle sévérité notrenégligence sera punie. C’est pourquoi celle-ci vient parfaitementbien après la première. Jésus-Christ, qui avait terminéla première par ces paroles qui en faisaient la conclusion : " Ondonnera cette vigne à un peuple qui en produira les fruits ", marquedans celle-ci quel est ce peuple.

Mais on voit encore ici une tendresse de Dieu toute particulièrepour le salut des Juifs, les persécuteurs et les homicides de sonFils. La parabole précédente n’avait témoignécette bonté de Dieu sur eux qu’avant la mort de Jésus-Christ;mais celle-ci fait voir qu’il est à leur égard dans la mêmedisposition après même qu’ils l’ont fait mourir. Il ne cessepoint encore alors de les appeler à lui; et lorsqu’il devrait tirervengeance de leur crime, il ne pense qu’à les inviter aux noceset à leur rendre le plus grand honneur qu’il leur pouvait faire.

On voit encore dans ces deux paraboles que ce ne sont point les gentilsqui sont appelés les premiers, mais les Juifs; et que, comme Dieune donne sa vigne à d’autres qu’après que les vignerons non-seulementn’en ont pas reçu le maître, mais qu’ils l’ont mêmefait mourir cruellement, il n’appelle aussi ces derniers aux noces qu’aprèsque les autres ont refusé d’y venir. Y a-t-il rien de plus insenséque les Juifs? ils sont invités aux noces, et à des nocesqu’un roi si puissant fait à son Fils unique, et ils ne daignentpoint y venir.

Quel homme sur la terre ne se tiendrait très-heureux, si un roilui offrait un pareil honneur.

Mais d’où vient, me direz-vous, que Jésus-Christ compareà des noces la grâce qu’il est venu apporter au monde? Ille fait pour nous (539) faire mieux comprendre le soin qu’il a de nouset le désir qu’il a de notre salut. Il le fait pour empêcherque vous ne vous figuriez rien de triste dans cette vocation, et que vousreconnaissiez que tout y est rempli d’une joie céleste et de délicesineffables. C’est pourquoi saint Jean appelait Jésus-Christ " 1’Epoux(Jean, III, 29) ", comme l’a fait saint Paul ensuite, lorsqu’il dit: "Je vous ai fiancé à un homme". (II Cor. II, 2.) Et ailleurs: " C’est là un grand mystère; mais je dis en Jésus-Christet en l’Eglise ". (Ephés. V, 32.) -

Vous me direz peut-être: pourquoi l’Evangile ne dit-il pas que" ces noces " sont les noces du Père, et pourquoi les appelle-t-illes noces du Fils? C’est parce que cette divine épouse étaitpréparée pour le Fils. Quoiqu’on puisse dire en mêmetemps qu’elle a été aussi préparée pour lePère, parce que, comme ils n’ont tous deux qu’une même substance,I’Ecriture leur attribue assez indifféremment plusieurs choses.Mais cette dernière parabole marque clairement la résurrectiondu Fils; ce que ne fait pas la précédente, qui ne représenteau contraire que la mort du Fils unique, au lieu que celle-ci montre lesnoces du Fils après sa mort et par sa mort même, puisque c’estpar elle qu’il devient Epoux.

Cependant toutes ces instructions n’adoucissent point les Juifs; ettant de vérités étonnantes ne les font point rentreren eux-mêmes. Ils portent leur malice jusqu’au dernier excès,et commettent trois crimes horribles qui leur attireront éternellementla haine et la condamnation du monde entier. Le premier, le meurtre detant de prophètes; le second, la mort du Fils unique; et le troisième,la dureté épouvantable qu’ils témoignent contre luiaprès sa mort. Quoiqu’ils aient fait mourir son Fils si cruellement,Dieu ne laisse pas d’inviter encore ces meurtriers " à ses noces", mais ils refusent d’y venir, et ils prennent des excuses ridicules pourcolorer ce refus. L’un dit qu’il a " acheté des bœufs ", l’autre" qu’il a acquis une terre ", et l’autre enfin " qu’il s’est marié".Cesprétextes, qui sont spécieux, nous apprennent qu’il n’y arien sur la terre, quelque nécessaire qu’il paraisse, qui ne doivecéder à ce qui regarde le salut.

Dieu invite ces hommes, non en les surprenant tout d’un coup, mais enles appelant plu. sieurs siècles auparavant: " Dites aux invités",dit-il; et après ; " Allez appeler les invités ", ce quiredouble encore leur crime. Vous me demanderez, mes frères, quelssont les serviteurs " qui les ont appelés ". Ce sont les prophètes,c’est saint Jean qui envoyait tout le monde à Jésus-Christ,et qui déclarait hautement que Jésus croîtrait et quelui au contraire diminuerait. Enfin, c’était le Fils de Dieu mêmequi les avait appelés, et qui leur disait: " Venez, vous tous quiêtes travaillés, et qui êtes chargés, et je voussoulagerai ". (Matth. XI, 27.) Et ailleurs : " Si quelqu’un a soif, qu’ilvienne à moi et qu’il boive ". (Jean, VII, 37.)

Mais il ne se contente pas de les appeler de paroles. Il les appelleencore par des effets pleins de merveilles. Et après son ascensionil les invite par saint Pierre, et par ses autres apôtres àretourner enfin à lui : " Celui ", dit saint Paul, " qui a établiPierre par sa force toute-puissante pour être l’apôtre desJuifs, m’a établi de même pour être l’apôtre desgentils ". (Galat. II, 7.) Dieu, quoiqu’ils eussent tué son Fils,les appelle encore une fois par ses serviteurs. Mais à quoi lesappelle-t-il? Est-ce à des supplices? est-ce à des afflictions?est-ce à des souffrances? Ou n’est- ce pas plutôt " àdes noces ", à des plaisirs et à des délices? " J’aifait tuer ", dit-il, " mes boeufs et mes volailles ". Quelle magnificence! Quelle somptuosité ! Et cependant rien ne peut toucher les Juifs,et plus la patience de Dieu redouble à leur égard, plus croitaussi leur dureté et leur résistance.

"Mais eux, sans s’en mettre en peine, s’en allèrent l’un àsa maison des champs, et l’autre à son trafic ordinaire (5) ". Ilsrefusent de venir à ces noces où Dieu les fait appeler avectant de soin, et ils refusent d’y venir, non tant par des empêchementsréels que par une pure négligence. Cette excuse des boeufsqu’ils ont achetés, ou d’une terre qu’ils ont acquise, ne sont quedes prétextes de leur paresse. Dieu ne reçoit point ces excuseslorsqu’il nous appelle au salut. Il n’y a point de nécessiténi d’affaire qui doive nous en détourner. Mais leur plus grand maln’est pas de ne point venir à ces noces; c’est de traiter si malceux qui les y viennent inviter, de leur faire tant d’outrages et de lestuer.

" Les autres se saisirent de ses serviteurs, " leur firent plusieursoutrages et les tuèrent (6) ". Ils paraissent bien plus cruels etbien plus brutaux ici que dans la parabole précédente. Ilstuaient là des serviteurs qui leur (540) venaient demander les revenusd’une vigne; mais ici ils tuent ceux qui ne viennent à eux que pourles inviter aux noces de celui dont ils avaient été les meurtriers;ce qui est le comble de la brutalité et de la fureur. C’est le reprocheque saint Paul leur fait, lorsqu’il dit: " Ils ont tué vos serviteurset vos prophètes; et ils nous ont persécutés ". (Rom.XI, 3.) Il prévient même l’excuse qu’ils pouvaient prendreen disant qu’ils ne le tuaient que parce qu’il était contraire àDieu; lorsqu’il dit que c’est le Père qui les invite, et qui faitces noces auxquelles il les appelait. Quel sera donc le supplice de cesbarbares, qui, après avoir refusé si orgueilleusement devenir à ses noces, répandent le sang de ceux qui les y avaientinvités?

" Le roi, l’ayant appris, entra en colère; il e envoya ses armées,perdit ces meurtriers, et brûla leur ville (7.) ". Il brûleleur ville et envoie de troupes pour les passer tous au fil de l’épée.Il prédit par ces paroles ce qui devait arriver sous Vespasien etsous Tite, et montre par là quel outrage les Juifs faisaient auPère en traitant ainsi son Fils; puisque c’est le Père quiles en punit. Cependant il ne les punit pas aussitôt aprèsla mort de Jésus-Christ, mais seulement quarante ans après,afin de leur montrer jusqu’où allait sa douceur et son invinciblepatience. Car ils ne furent ruinés qu’après qu’ils eurentlapidé le saint martyr Etienne, qu’ils eurent coupé la têteà saint Jacques, et qu’ils eurent témoigné tant demépris pour tous les apôtres. Mais nous devons admirer lacertitude de cette prophétie, et la promptitude avec laquelle ellefut accomplie, puisqu’elle fut exécutée du vivant mêmede l’apôtre saint Jean, et de plusieurs autres qui l’avaient ouïede la bouche du Sauveur.

Repassez donc encore une fois dans votre esprit, mes frères,quel soin Dieu a témoigné pour ce peuple. Il a plantéune vigne, il l’a enfermée de murailles; il a fait tout ce qu’ilfallait. Il envoie ensuite des serviteurs pour en demander les fruits :les vignerons les tuent. Il en envoie d’autres; ils les tuent encore. Ilenvoie son propre Fils : ils le tuent et le crucifient. Après cetoutrage, et après une mort si injuste, Dieu les appelle encore auxnoces, et ils refusent d’y venir. Il leur envoie d’autres serviteurs pourles presser davantage; et ils les font mourir. Enfin, après qu’ilsont témoigné par tant de preuves que leur maladie étaitincurable et leur opiniâtreté inflexible, Dieu prononce l’arrêtde leur condamnation. Et il est aisé de voir que leur malice étaitentièrement incurable, puisqu’ils ne se sont pas convertis, lorsmême que les femmes perdues et les publicains ont cru en Jésus-Christ,et qu’ainsi la foi de ces pécheurs qu’ils n’ont pas voulu imiter,est une seconde condamnation de leur perfidie.

Que si l’on dit que Jésus-Christ n’a pas attendu à prêcherl’Evangile aux gentils que les Juifs eussent maltraité les apôtres,parce qu’il leur dit aussitôt après sa résurrection:" Allez, enseignez tous les gentils " , nous répondons que Jésus-Christ,et avant et après sa mort, a envoyé ses apôtres auxJuifs. Car il leur commanda formellement avant sa passion d’aller aux brebisde la maison d’Israël qui étaient égarées; etaprès sa résurrection, non-seulement il ne leur défenditpoint de prêcher aux Juifs; mais il leur ordonna expressémentd’aller commencer par eux, Quoiqu’il leur eût dit qu’ils iraientporter son Evangile par toute la terre, il voulut qu’ils l’annonçassentd’abord à cette ville rebelle: " Vous recevrez ", leur dit-il, "la force du Saint-Esprit qui viendra sur vous, et vous me servirez de témoinsdans Jérusalem, dans toute la Judée, et jusqu’aux extrémitésde la terre". Saint Paul dit de même: " Celui qui a agi dans Pierrepour le rendre l’apôtre des Juifs, a agi en moi pour me rendre l’apôtredes gentils. " (Act. I, 7.) Ainsi, les apôtres d’abord prêchèrentaux Juifs, et après avoir longtemps été maltraitéspar eux et enfin bannis de leurs terres, ils s’en aillèrent ensuiteprêcher aux gentils.

2. Mais considérez ici, mes frères, la magnificence deDieu. " Alors il dit à ses serviteurs: Le festin des noces est toutprêt, mais ceux que nous y avions appelés n’en étaientpas dignes (8). Allez-vous-en donc dans les carrefours et appelez aux nocestous ceux que vous trouverez (9). Ils se contentaient auparavant de demeurerdans la Judée, et de prêcher indifféremment àtous ceux qui s’y trouvaient, Juifs ou gentils: mais, reconnaissant queles Juifs leur dressaient toujours des piéges, saint Paul expliqueenfin cette parabole: " Il fallait ", dit-il " , qu’on vous prêchâtd’abord la parole de Dieu; mais puisque vous vous en êtes jugésindignes, nous nous tournons vers les gentils " . (Act. XVII,6) c’est pourquoiJésus-Christ dit dans cette parabole: (541) " Le festin des nocesest tout prêt, mais ceux que nous y avions appelés n’en étaientpas dignes ". Il savait d’abord qu’ils en seraient indignes, mais il nelaisse pas néanmoins de venir lui-même les prier les premiers,et d’y envoyer ses serviteurs, afin de leur ôter un jour tout sujetd’excuse, et de nous apprendre à nous autres, qui sommes ses ministresdans l’Eglise, à faire tout ce qui est de notre devoir, quand mêmenous ne devrions retirer aucun fruit de nos travaux: " Puis donc ", dit-il," que ceux que nous y avions appelés, n’en étaient pas dignes,allez-vous-en dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que voustrouverez. Et ses serviteurs étant allés dans les rues, assemblèrenttous ceux qu’ils trouvèrent, bons et méchants (10 ". Commeil avait dit auparavant que les publicains et les femmes de mauvaise vieentreraient au ciel; que les premiers seraient les derniers, et que lesderniers seraient les premiers, et que cette .menace était très-sensibleaux Juifs qui étaient plus touchés de voir les gentils prendreleur place, que de voir toute leur ville ruinée, il montre ensuitecombien ce traitement était juste. Mais, pour apprendre àces derniers que la foi seule ne leur suffit pas, il leur parle aussitôtde son jugement et de la sévérité avec laquelle ilcondamnerait tous les coupables; soit ceux qui n’auraient pas cru, parcequ’ils n’auraient pas voulu recevoir la foi; soit ceux qui auraient cru,parce que la pureté de leur vie n’aurait pas répondu àla sainteté de leur foi.

" Ensuite le roi entra pour voir ceux qui étaient à table,et, ayant aperçu homme qui n’était pas vêtu de la robenuptiale (11), il lui dit : Mon ami, comment êtes-tous entréen ce lieu sans avoir la robe nuptiale? et cet homme ne sut que répondre(12). Alors le roi dit à ses gens : Liez-lui les pieds et les mains,et jetez-le dans les ténèbres extérieures. C’est làqu’il y aura des pleurs et des grincements de dents (13). Car il y a beaucoupd’appelés, mais peu d’élus (14) ". Cette robe nuptiale dontl’Evangile parle ici, représente notre vie et la pureté denos actions. Dieu nous appelle par sa seule grâce, et la vocationvient de sa pure-bonté, et non point de nos mérites. Mais,afin que celui qui est appelé conserve ses vêtements blancs,il faut qu’il agisse et qu’il travaille. Puis donc qu’il nous avait prévenuspar une si grande grâce, c’était à nous à lareconnaître et à ne témoigner pas tant d’ingratitudeet tant de malice après un si grand honneur.

Vous me direz peut-être que vous n’avez pas reçu de Dieutant de grâces que les Juifs. Et moi je vous réponds que vousen avez beaucoup plus reçu. Car il vous a donné en un momentce qu’il leur avait promis durant beaucoup de siècles; et il vousl’a donné lorsque vous en étiez tout à fait indignes.Aussi saint Paul dit: " Que les nations glorifient Dieu de la miséricordequ’il leur a faite (Rom, XV, 9) " ; parce qu’elles ont reçu ce quiavait été promis aux Juifs. C’est pourquoi Dieu tirera uneeffroyable vengeance de ceux qui ne lui témoigneront que de l’indifférenceet du mépris après tant de grâces. Les Juifs ont traitéDieu injurieusement en refusant de venir au festin de ses noces; et vousle traitez avec encore plus d’outrage, lorsque, après y avoir étéappelé par une bonté si rare, vous osez vous y présenteravec une vie tout impure et toute corrompue. Car ces habits sales et souillésmarquent l’impureté de la vie.

L’Evangile ajoute aussi que cet homme " ne sut que répondre ".On voit par là que, bien que le crime de cet homme fût sivisible, Dieu néanmoins différa de le châtier jusqu’àce que le coupable se fût condamné lui-même. Car c’étaitse condamner que de demeurer dans le silence. Il est jeté aussitôtdans des supplices épouvantables. Car lorsque vous entendez nommerce mot de " ténèbres extérieures " , ne vous imaginezpas qu’on ait seulement jeté cet homme dans quelque lieu obscuret ténébreux, puisque Jésus-Christ assure aussitôtqu’il y a là des pleurs et des " grincements de dents ". Il a voulu,par cette expression, nous faire concevoir des tourments épouvantables.

Ecoutez ceci, vous tous qui, invités à nos saints mystèreset au festin des noces de l’Agneau, y venez avec des âmes impureset corrompues. Souvenez-vous du lieu où l’on vous a trouvés,quand vous avez été appelés à ces noces. L’Evangilevous rappelle, par les termes " de carrefours et de places publiques ",ce que vous étiez lorsqu’on vous a appelés, c’est-à-dire" pauvres, aveugles et boiteux "au dedans de l’âme; sorte de plaiesbien plus dangereuses que la cécité et les autres maux ducorps. Ayez du respect pour celui qui vous appelle si charitablement àses noces. Cessez (542) de porter ces vêtements honteux et horriblesà voir. Que chacun travaille à parer son âme d’unerobe blanche et sans tache. Ecoutez ceci, hommes et femmes. Nous ne demandonspoint de vous que vous apportiez ici des draps d’or et une magnificencequi n’est qu’au dehors. Nous vous demandons des habillements intérieurset spirituels. Tant que vous serez attachés à cet ornementde votre vanité, il sera bien difficile que vous ayez ceux que jevous demande. On ne peut parer en même temps l’âme et le corps.On ne peut en même temps-être esclave de l’argent et obéirà Jésus-Christ comme il le désire. Renonçonsdonc pour jamais à cette passion si cruelle de l’avarice.

Si quelqu’un voulait orner votre maison de tapisseries rehausséesd’or et d’argent, et qu’il vous laissât cependant tout nu, ou couvertd’habits sales et déchirés, souffririez-vous cette injure?Cependant c’est vous-mêmes qui vous faites cet outrage. Vous ornezmagnifiquement votre corps, qui est comme la maison de votre âme,pendant que la maîtresse qui y doit habiter est toute déchiréeet toute nue. Ignorez-vous qu’on doit plus parer le roi que la ville dontil est le souverain, et qu’on se contente de donner à la ville unornement médiocre, lorsque le roi est couvert d’or et de pourpre?Traitez votre âme avec la même justice. Donnez à votrecorps un habit modeste, mais revêtez votre âme de pourpre.Donnez-lui une couronne d’or, et faites-la asseoir sur le trône.Mais vous faites le contraire. Vous ornez toutes les rues et tout le dehorsde la ville, et vous souffrez que l’âme, qui en est reine, soit honteusementtraînée captive par une infinité de passions vous souviendrez-vousjamais que vous êtes invité aux noces, aux noces de Dieu même?Ne pensez-vous point combien doivent être précieux les vêtementsavec lesquels votre âme doit entrer dans cette chambre nuptiale;et qu’elle doit être , comme dit le Prophète, " vêtued’une robe en broderie d’or, semée à l’aiguille de diversesfleurs "? (Ps. 44.)

3. Voulez-vous que je vous montre quels sont ceux qui ont ces vêtementsdivins, et qui sont revêtus de la robe nuptiale? Souvenez-vous deces saints solitaires dont je vous parlais la dernière fois ; deces hommes austères qui sont couverts d’un cilice et qui passenttoute leur vie dans le fond d’un désert. Voilà ceux qui sontparés comme Jésus-Christ veut que le soient ceux qui viennentà ses noces. Si vous présentiez à ces hommes un habillementde pourpre , ils le rejetteraient avec autant d’horreur qu’un roi rejetteraitles haillons des pauvres dont on le voudrait revêtir. Ce qui leurdonne un si grand mépris pour celle vaine magnificence du corps,c’est la connaissance et le désir qu’ils ont de la beautédes vêtements de leurs âme3. C’est là ce qui leur faitfouler aux pieds la pourpre et l’écarlate comme des toiles d’araignée.Le sac et le cilice dont ils sont toujours revêtus les soutiennentmême dans cette pensée, puisque, dans cet état si vilet si méprisable en apparence, ils ne laissent pas d’êtreinfiniment plus grands et plus illustres que les rois. Si vous pouviezpénétrer le dedans de ce sanctuaire, envisager de prèsleurs âmes, et en considérer les ornements, ce grand éclatvous éblouirait et vous ferait tomber par terre. Vous ne pourriezsoutenir cette lumière si vive, et l’éclat de leur consciencetoute pure et sans aucune tache vous éblouirait les yeux.

J’avoue que nous avons dans nos livres des exemples aussi admirableset des hommes aussi rares que ceux d’aujourd’hui ; mais néanmoins,comme ce qui se voit des yeux touche davantage les personnes moins spirituelles,je ne me lasse point de vous prier d’aller voir ces saints solitaires dansleurs retraites et dans leurs cellules. Vous n’y verrez rien de triste, rien qui les afflige ou qui les puisse chagriner.. On croirait qu’ilsont placé leurs tentes dans le ciel même, où ils demeurentpaisiblement éloignés de tous ces accidents fâcheuxqui traversent la vie des hommes combattant généreusementcontre le démon, et entreprenant avec autant de joie de le combattreet de le vaincre, que s’ils allaient à des noces. C’est pour cesujet qu’ils vont chercher dans les déserts un lieu reculépour s’y dresser une tente, et qu’ils fuient les villes et les places publiques,parce qu’un soldat ne peut être en même temps à la guerreet dans une maison. Il cherche une tente qu’il dresse à la hâte,et où il demeure comme en devant sortir bientôt.

Ces solitaires vivent donc d’une manière qui est étrangementopposée à la nôtre. Car pour nous, bien loin de vivrecomme si nous étions dans un camp, nous vivons comme au milieu d’uneville et comme dans une profonde paix. Qui s’est jamais mis en peine àl‘armée de creuser des fondements pour bâtir une maison (543)où il habite, puisqu’on n’y fait que passer d’un lieu en un autre?N’est-il pas vrai, au contraire, que si quelqu’un voulait faire ainsi laguerre, on le regarderait comme un lâche, et qu’on le tuerait commeun traître ? Quel est le soldat qui, étant dans le camp, penseà acquérir de grandes terres, mi à faire quelque traficpour amasser de l’argent? Car il n’y est pas pour s’enrichir, mais pourcombattre. Faisons de même, mes frères. Nous sommes soldats,et la terre est notre camp. Ne pensons point à trafiquer en un lieuque nous quitterons dans un moment. Quand nous serons arrivés ennotre patrie céleste, nous nous enrichirons assez. Je vous dis doncà vous tous qui aimez à acquérir du bien: Attendezalors à devenir riches Mais je me trompe : lorsque vous y serezarrivés, vous n’aurez pas besoin de travailler pour cela. Votreroi y prépare lui-même une abondance infinie de biens, dontil comblera tous vos désirs.

Vivons donc, mes frères, comme dans un lieu et un temps de guerre.Nous n’avons besoin que de tentes ou de huttes, nous n’avons point besoinde maisons. N’avez-vous point entendu dire quelquefois que les Scythesvivent dans des chariots sans avoir aucune demeure arrêtée?C’est ainsi, mes frères, que doivent vivre les chrétiens.Ils doivent parcourir toute la. terre en combattant contre le démon,en retirant de sa tyrannie les captifs qu’il entraîne, et en méprisantgénéreusement ce qui ne regarde que la vie présente.Pourquoi donc, ô chrétien, vous bâtissez-vous avec tantde soin des maisons et des palais pour y demeurer? Est-ce afin de vouslier à la terre par des chaînes plus pesantes? Pourquoi cachez-vousvotre argent dans la terre? Est-ce afin d’inviter votre ennemi àvenir prendre son avantage pour vous combattre? Pourquoi élevez-vousdes murailles si solides? Est-ce pour vous bâtir une prison?

Si vous croyez qu’il vous soit pénible de vous passer de toutesces choses, allez au désert de ces solitaires ; voyez leurs cabanes,et reconnaissez enfin combien il est facile de ne rien rechercher de toutce que vous vous croyez si nécessaire. Ils ne demeurent que sousde petites tentes qu’ils quittent avec autant de facilité lorsqu’ille faut, qu’un soldai quitte sa hutte pour aller goûter la paix dansles villes. Je trouve infiniment plus de plaisir à voir un vastedésert rempli de petites cellules où demeurent ces saintssolitaires, que de voir une armée campée dans un champ, lestentes dressées, les pointes des piques élevées enhaut, les drapeaux suspendus aux lances et agités de l’air; l’éclatdes boucliers qui, frappés du soleil, jettent des flammes et, desrayons de toutes parts; cette multitude effroyable de têtes d’airainet d’hommes de fer, la tente du général, comme un palaisfait en un moment, toute environnée de gardes et d’officiers; etcette confusion d’hommes mêlés ensemble, dont les uns sontsous les armes, les autres courent ou repassent çà et, làau bruit des trompettes et. des tambours.

Ce spectacle frappe les yeux et étonne agréablement, etnéanmoins il n’a rien de comparable à celui que je vous propose.Car si nous allons dans ces déserts, et si nous y considéronsles tentes de ces soldats de Jésus-Christs nous n’y trouverons nilances, ni épées, ni aucune arme; ni ces draps d’or. donton pare les tentes des empereurs et des généraux d’armées.;mais nous serons surpris, comme si, passant dans un pays sans comparaisonplus beau et plus heureux que celui-ci, nous voyions paraître toutd’un coup un ciel nouveau sur une nouvelle terre. Car les cellules de cessaints qui y sont ne cèdent pas au ciel même, puisque lesanges y viennent, et le Roi des anges. Car si ces bienheureux esprits sesont tant plu autrefois avec le saint patriarche Abraham, quoiqu’il fûtengagé dans le mariage, ayant sa femme et ses enfants, parce qu’ilaimait à recevoir les étrangers; combien se plairont-ilsdavantage, et aimeront-ils plus ardemment à ne faire qu’un mêmecoeur avec des hommes qui sont dans une vertu et une condition beaucoupplus pure, qui sont dégagés entièrement de leurs corps,et qui, dans la chair même, se sont élevés au-dessusde la chair?

Leur table a banni pour jamais toutes sortes de voluptés et deluxe. Elle est toujours pure et sobre, et toujours digne d’un chrétien.On ne voit point là, comme dans nos villes, des ruisseaux de sangdes bêtes égorgées, et des animaux coupés encent parties. On n’y voit point ni ce feu, ni ces fumées, ni cesodeurs insupportables, ni ce bruit et ce tumulte, ni tous ces raffinementspour satisfaire le goût, suites de l’art et de l’empressement descuisiniers. On voit pour tous mets sur leur table du pain et de l’eau.Ils ont l’une d’une fontaine voisine, et gagnent l’autre par leurs justes(544) et saints travaux. S’ils veulent quelquefois faire quelque grandfestin, cet extraordinaire se borne à quelque fruit que les arbresde leurs déserts leur produisent, et ils trouvent en cet infinimentplus de délices que d’autres n’en trouveraient dans la table desrois. Ils ne sont pas exposés en ce lieu aux craintes et aux frayeurs.Les puissances ne les inquiètent point. Ils n’ont point de femmesni d’enfants qui les fâchent. Ils ne s’abandonnent jamais àdes ris démesurés, et ils ne sont point assiégésde ces hommes lâches, qui leur puissent inspirer de la complaisancepar leurs louanges et leurs flatteries.

4. Leur table est comme une table d’anges, éloignée detout bruit et toujours dans la paix. L’herbe verte leur sert de siège,et ils retracent là tous les jours ce festin miraculeux que Jésus-Christfit à tout un peuple dans un lieu semblable à celui oùils demeurent. Plusieurs d’entre eux n’ont pas même de cellules.Ils n’ont point d’autre toit que le ciel, ni d’autre lampe durant la nuitque la lune qui les éclaire sans avoir besoin d’y mettre de l’huile.C’est proprement pour eux que la lune luit, puisqu’ils ne se servent pointd’autre lumière que de la sienne. Les anges, voyant du ciel la tempéranceet la pauvreté de leur table, trouvent en eux leurs plaisirs etleurs délices. Car s’ils se réjouissent d’un pécheurqui fait pénitence, que ne doivent-ils point faire en voyant tantde justes qui les imitent, et qui vivent sur la terre de la vie du ciel?

Il n’y a point entre eux de serviteur ou de maître. Tous sontserviteurs, et tous sont libres. Ce n’est point une énigme que ceque je dis; car ils sont véritablement serviteurs les uns des autres,et maîtres les uns des autres. Lorsque la nuit est venue, on ne lesvoit point plongés dans une profonde tristesse, comme on voit sisouvent les gens du monde, qui repassent avec chagrin les malheurs et lespertes qui leur sont arrivées durant le jour. Après le souper,ils ne sont point en peine de se défendre contre les voleurs, defermer leurs portes avec soin, et de prendre toutes ces autres précautionsqu’on prend dans le monde. Ils ne, craignent point, en éteignantleurs lampes, qu’une étincelle mette le feu au logis.

Leurs conférences et leurs entretiens sont pleins aussi d’unepaix modeste et tranquille. Ils ne perdent point de temps comme nous àparler de choses vaines et superflues qui ne les regardent point. Ils nese racontent point de nouvelles, si un particulier est devenu roi, si unprince est mort, si un autre lui a succédé. Tous ces entretiens,qui occupent Les gens du monde, leur sont inconnus. Ils ne parlent et ilsne s’occupent que de l’avenir et des choses éternelles. Il semblequ’ils habitent une autre terre que la nôtre, et qu’ils soient déjàdans le ciel. Dans toutes les questions qu’ils s’adressent entr’eux, ilsont pour but de s’instruire, par, exemple, de ce que c’est que le seind’Abraham ; quelles sont les couronnes que Dieu promet aux saints, et quellesera cette union admirable que nous aurons un jour avec Jésus-Christ.Voilà ce qui occupe toutes leurs pensées, et ce qui formetous leurs entretiens. Car, pour ce qui regarde les choses de ce monde,ce sont des matières qui ne sont point pour eux. Et comme nous rougirionsde nous mettre en peine de savoir ce que les fourmis font dans leur fourmilière,ils dédaignent de même de s’informer de ce qui se passe parmiles hommes.

Leur esprit n’est attentif qu’à ce Roi céleste; qu’àcette guerre que nous avons avec le démon; qu’à chercherles moyens d’éviter ses piéges et ses artifices, et qu’àconsidérer les grands exemples de vertu que nous ont donnésles saints. En effet, mes frères, quelle différence trouverez-vousentre nous et des fourmis, si nous nous comparons avec ces saints solitaires?Car, ne peut-on pas dire que, comme les fourmis ne sont attentives qu’àce qui regarde le corps, nous ne sommes de même occupés qu’àces sortes de pensées, et à de plus basses encore et plusindignes de nous? Car nous ne pensons pas seulement comme les fourmis auxchoses nécessaires, mais aux superflues. Ces petits animaux passentinnocemment leur vie sans faire aucun mal, mais nous passons la nôtredans mille violences, et nous imitons non les fourmis, mais les loups etles lions. Nous sommes même pires que ces animaux si farouches. Carc’est la nature qui leur a appris à vivre de ce qu’ils ravissent;mais nous, après avoir reçu de Dieu le don si précieuxde la raison, nous ne rougissons point d’être plus cruels que lesbêtes les plus cruelles.

Jetons donc les yeux sur la vie de ces saints hommes, qui, s’étantrendus égaux aux anges, vivent ici-bas comme des étrangers,et qui nous’ sont entièrement opposés dans l’usage qu’ils(545) font généralement de toutes choses, de la nourriture,des habits, du logement, de la conversation et de la parole. Si quelqu’unécoutait leurs entretiens et les nôtres, et tés comparaitensemble, il verrait clairement qu’ils sont dignes d’être dans leciel, et que nous sommes indignes d’être sur la terre.

Lorsque quelque grand ou quelque prince les va voir, c’est alors qu’onreconnaît le néant de tout ce qui paraît de plus magnifiquedans le monde. On voit un solitaire accoutumé à remuer laterre, et qui ne sait rien de toutes les affaires du siècle, s’asseoirindifféremment sur un gazon auprès d’un générald’armée qui s’élève dans son coeur de l’autoritéqu’il a sur tant d’hommes. Car il ne trouve là personne qui le flatte,et qui le porte à tenir son rang. Il lui arrive alors la mêmechose qu’à un homme qui s’approcherait d’un ouvrier en or, ou d’unlieu rempli de roses, et qui tirerait quelque éclat de cet or, etquelque odeur de ces fleurs. Ceux mêmes qui voient de prèsces saintes âmes, tirent quelque avantage de l’éclat et dela bonne odeur de leur vertu, et rabaissent quelque chose de ce vain orgueil-oùils étaient avant de les voir. Comme nous voyons qu’un homme fortpetit ne laisserait pas de se faire voir de bien loin s’il montait surun lieu très-élevé ; de même ces grands du monde,en s’approchant de ces saints solitaires, paraissent quelque chose autantde temps qu’ils demeurent avec eux , mais lorsqu’ils sortent de leur compagnie,ils rentrent aussitôt dans leur première bassesse.

Les rois, ni les princes ne sont rien dans l’esprit de ces saints. Ilsse rient de leur éclat et de leur vaine magnificence, comme nousnous rions des jeux des petits enfants. Et en effet, si on leur offraitle plus grand et le plus paisible royaume de la terre, ils n’en voudraientpoint , parce qu’ils n’ont dans l’esprit que cette principauté souveraineet éternelle, qui leur fait mépriser toute la grandeur passagèrede celle du monde.

Qui nous empêche donc, mes frères, de sortir de notre bassessepour aller voir ces âmes si heureuses et si élevées?N’irons-nous jamais voir ces anges couverts du corps d’un homme? " Ne nousrevêtirons-nous " jamais comme eux " de ces vêtements si purset si blancs " , afin de nous présenter " à ces noces " spirituelles,avec une bienséance digne de Dieu? Demeurerons-nous toujours dansnotre première " pauvreté " , mendiant misérablementnotre vie " dans les carrefours ", et ne différant en rien des pauvresqui nous demandent l’aumône , sinon peut-être en ce que noussommes encore plus misérables qu’eux? Un riche qui est méchantest bien plus malheureux qu’un pauvre qui est bon, et il vaut sans comparaisonmieux demander l’aumône que de prendre le bien d’autrui. On excusel’un, mais on punit l’autre. L’un n’offense point Dieu, mais l’autre offenseégalement Dieu et les hommes ; et, après avoir bien travaillépour amasser du bien par ses rapines , il en laisse souvent le fruit auxautres.

Comprenons ces vérités, mes frères: renonçonsà l’avarice et au désir des biens de la terre. N’amassonsque les biens du ciel, et ravissons, avec une sainte et généreuseviolence, ce royaume que Dieu nous promet, pour y jouir du bonheur éternelque je vous souhaite par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi-soit-il. (546)

HOMÉLIE LXX

" ALORS LES PHARISIENS S’ÉTANT RETIRÉS, FIRENT DESSEINENTRE EUX DE LE SURPRENDRE DANS SES PAROLES ". (CHAP. XXI, 15, JUSQU’AUVERSET 34.)

1.Qu’est-ce à dire " alors" ? c’est-à-dire lorsqu’ilsdevaient plutôt penser à entrer dans des sentiments de componction,lorsqu’ils devaient admirer la douceur de Jésus-Christ, lorsqu’ilsdevaient trembler de ce qui leur devait arriver, et que le passéles avait fait juger de l’avenir. Car, outre les oracles de Jésus-Christ,les faits élevaient aussi la voix pour annoncer la ruine prochainedes Juifs, puisque l’on voyait les publicains et les femmes prostituéescroire au Fils de Dieu, et que les prophètes et les justes avaientété mis à mort. C’était par là qu’ilsdevaient luger de leur état, et regarder leur perte comme assuréeet entièrement inévitable. Ils devaient au moins alors rentreren eux-mêmes et se convertir, et croire en celui qu’ils persécutaientsi cruellement. Cependant rien ne peut encore arrêter leur malignité,ni faire cesser leur envie. Elle s’augmente plus que jamais; et comme lacrainte du peuple les empêchait de se saisir de Jésus-Christ,ils usent d’un autre artifice pour le surprendre et pour le faire passercomme un criminel de lèse-majesté dans l’esprit du peuple.

" Et ils lui envoyèrent leurs disciples avec les hérodiensqui lui dirent: Maître, nous savons que vous êtes sincèreet véritable et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité,sans avoir égard à qui que ce soit; parce que vous ne considérezpoint la qualité des personnes (16). Dites-nous donc votre avissur ceci : Est-il permis de payer le tribut à César, ou non(17) " ? Ils payaient déjà le tribut, puisque leur étatétait déjà passé sous la puissance des Romains.Mais comme ils avaient vu que Theudas et Judas avaient pour ce sujet étépunis comme des séditieux, ils tâchaient d’engager insensiblementle Sauveur dans le même crime. Ils lui envoient donc leurs disciplesavec les hérodiens pour lui faire cette demande artificieuse, afinque de tous côtés il fût comme environné de précipices,et que quelque réponse qu’il pût faire, il ne pût éviterle piége qui lui avait été tendu. C’était pource sujet qu’ils s’étaient adroitement liés avec les hérodiens,afin que s’il répondait en faveur des hérodiens, les Juifseussent sujet de l’accuser; ou que s’il favorisait les Juifs, les hérodiensle dénonçassent comme coupable de sédition.

Cependant Jésus-Christ avait déjà lui-mêmepayé le tribut; mais ils ne le savaient pas. Ils croyaient doncqu’il lui était impossible de s’échapper de leurs mains,et que de, côté ou d’autre il ne pouvait éviter saraine. Ils aimaient mieux toutefois qu’il offensât plutôt leshérodiens que les Juifs. C’est pourquoi ils lai envoyèrentleurs disciples et ils voulurent que les scribes accompagnassent les hérodiens,afin que Jésus-Christ, intimidé de la présence desces princes de la loi et craignant davantage (547) de les blesser, il seportât plutôt à offenser les hérodiens et àleur donner sujet par sa réponse de le faire passer pour un factieux.Saint Luc fait entendre ceci, lorsqu’il dit que les Juifs lui firent cettequestion " en présence de tout le peuple, " afin qu’il eûtplus de témoins de sa réponse. Mais tous leurs artificesretombèrent enfin sur eux; et ils ne tirèrent d’autre avantagede ce détestable conseil, que d’exposer leur malice et leur envieaux yeux d’une grande assemblée.

Et remarquez de quelle flatterie ils usent d’abord pour le surprendre: " Nous savons ", disent-ils, " que vous êtes sincère etvéritable ". Comment donc disiez-vous auparavant que c’était" un séducteur "? qu’il séduisait le peuple, qu’il étaitpossédé du démon et qu’il n’était pas de Dieu?Enfin pourquoi le voulaient-ils tuer? N’est-il pas visible qu’ils ne luidisent ceci que potine surprendre? Ils se souvenaient que lorsqu’ils luiavaient un peu auparavant demandé trop insolemment et avec tropd’arrogance " par quelle autorité il faisait ce qu’il faisait ",Jésus ne leur avait rien répondu. C’est pourquoi ils tâchentici de le surprendre par une douceur feinte, ils espèrent par laflatterie pouvoir le porter à s’ouvrir enfin sur ce sujet et àdire plus librement quelque chose contre les lois et le gouvernement del’Etat. Ils reconnaissent donc, quoique malgré eux, "qu’il enseignaitla loi de Dieu dans la vérité, sans avoir égard àqui que ce soit", disaient-ils, "parce que vous ne considérez pointla qualité des personnes ". On voit clairement qu’ils tâchentpar tout ce discours de porter Jésus-Christ à se déclarercontre Hérode et à se rendre suspect à ce tyran commes’il voulait renverser ses lois et son empire. C’est ce qu’ils attendaientavec impatience de Jésus-Christ, afin de le faire passer ensuitepour un séditieux et pour un rebelle. Car par ces mots " Vous n’avezégard à qui que ce soit, et vous ne considérez pointla qualité des personnes ", ils marquent visiblement Hérodeet César.

" Dites-nous donc votre avis sur ceci: Est-il permis de payer le tributà César, ou non (17) "? Hypocrites, vous demandez ici quelest l’avis du Sauveur, et vous témoignez le vouloir écoutercomme votre oracle! Que n’avez-vous donc pour lui la même déférencelorsqu’il vous instruit? et pourquoi le méprisez-vous si souventlorsqu’il vous parle de votre salut? Mais remarquez bien leur artifice.Ils ne lui disent pas: Dites-nous ce qui est bon, ce qui est à propos,ce qui est juste et légitime; mais dites-nous ce qu’il vous en semble.Leur unique but n’était que d’avoir quelque prétexte, afinde le faire passer potin un homme séditieux et ennemi des souverainespuissances. Ce que saint Marc exprime clairement, lorsque, marquant mieuxce dessein furieux qu’ils avaient de faire mourir Jésus-Christ,il rapporte qu’ils lui dirent: " Donnerons-nous le tribut à César,ou ne le lui donnerons-nous pas " ? Tant ils respiraient la fureur au dedansd’eux-mêmes, et tâchaient de la déguiser au dehors sousdes paroles respectueuses: Jésus-Christ leur répondit avecforce.

" Mais Jésus connaissant leur malice, leur dit: Hypocrites ,pourquoi me tentez-vous (18) " ? Comme leur malice était àson comble et à découvert, il leur fait une sévèreréprimande, pour les couvrir de confusion, et pour leur fermer labouche. il voulait aussi découvrir au dehors la corruption de leurspensées et la malignité de ces questions. Ce qu’il faisaitpour abattre leur orgueil et pour les empêcher à l’avenirde le tenter de la sorte. En effet, quoique leurs paroles fussent en apparencetoutes pleines de respect et d’estime; quoiqu’ils l’appelassent " maître", qu’ils reconnussent qu’il " était véritable ", quoiqu’ilslui rendissent témoignage qu’il "n’avait égard à quique ce soit ", et qu’il ne considérait point la qualité "des personnes " ; toutefois, étant Dieu comme il était, ilne pouvait être pris à ces piéges et à ces vainsartifices. Ces méchants devaient donc conclure de la manièredont Jésus-Christ leur répondait, que ce n’était pointà tort ou seulement par conjecture qu’il leur faisait ce reproche,mais par une connaissance certaine de ce qu’ils cachaient dans leur coeur.Jésus ne se contente pas néanmoins de leur avoir reprochéleur "hypocrisie " ; et quoique ce fût assez d’avoir découvertce qu’ils avaient de plus secret dans le coeur, il ajoute néanmoinsencore quelque chose pour leur fermer la bouche par une réponseplus surprenante.

2. "Montrez-moi ", leur dit-il, " la pièce d’argent qu’on donnepour le tribut (19) ". Et aussitôt qu’ils la lui eurent montrée,il fit ce qu’il avait coutume de faire , c’est-à-dire qu’il se servitde leur propre réponse pour les confondre, et pour leur laisserconclure à eux-mêmes que ce tribut était permis. "Ils lui présentèrent un denier, et Jésus leur dit: De (548) qui est cette image et cette inscription (20)"? Il ne leur demandaitpas ce qui était écrit sur cette pièce de monnaiecomme l’ignorant, mais il voulait se servir de leurs propres paroles pourles confondre. " De César, lui dirent-ils. Jésus leur répondit: Rendez donc à César ce qui est à César, età Dieu ce qui est à Dieu (21) ". Il ne dit pas: " donnez,mais rendez". Car en effet ce n’était que rendre à Césarce qui était déjà à lui, comme le montraitla pièce d’argent et l’inscription qu’elle portait. Mais, pour lesempêcher de lui reprocher qu’il les voulait retirer de l’assujétissementà Dieu pour les rendre esclaves des hommes, il ajoute aussitôt: " Et à Dieu ce qui est à Dieu". Ce ne sont pas deux chosesqu’on ne puisse allier ensemble, de rendre aux hommes ce qu’on leur doit,et à Dieu ce qui lui est dû. C’est pourquoi saint Paul a dit: " Rendez à chacun ce qui lui est dû; le tribut àqui vous devez le tribut; les impôts à qui vous devez lesimpôts; la crainte à qui vous devez de la crainte; et l’honneurà qui vous devez de l’honneur ".(Rom. XIII, 7.) Mais lorsque leFils de Dieu dit ici : " Rendez à César ce qui est àCésar ", vous ne devez entendre ces paroles que dans les chosesqui ne blessent point la piété ni ce que nous devons àDieu, autrement ce serait payer le tribut non à César, maisau diable. " Ayant entendu cette réponse, ils l’admirèrent;et le laissant ils s’en allèrent (22) "; parce qu’il leur avaitdonné assez de preuves de sa divinité, en découvrantce qu’ils avaient de caché dans le fond de l’âme, et en leurfermant la bouche par une réponse si douce et si sage. Eh bien!Crurent-ils du moins en lui? Nullement: mais lorsque ceux-ci l’eurent quitté,les saducéens vinrent à leur tour lui proposer d’autres questions." Ce jour-là les saducéens qui nient la résurrection,vinrent à lui, et lui proposèrent cette question (23) ".Qui peut assez admirer une folie si aveugle? Ils voient que Jésus-Christa fermé la bouche aux pharisiens, et ils osent le tenter, lorsquela confusion les en devait empêcher. Mais c’est ainsi que la hardiesseest toujours jointe à l’impudence, et qu’elle entreprend insolemmentdes choses impossibles. Aussi l’évangéliste, admirant unaveuglement si étrange, commence ce récit par ces mots: "Ce jour-là " , c’est-à-dire le jour même que Jésus-Christvenait de confondre les pharisiens et les hérodiens, en découvrantla malice qu’ils cachaient dans le fond de leurs coeurs. Mais qui étaientces sadducéens? C’était une secte séparée decelle des pharisiens, qui n’était pas en si grand honneur, et quiavait des sentiments différents touchant la résurrectiondes morts. Car les saducéens la niaient entièrement, et ilsassuraient qu’il n’y avait ni esprit ni ange. Comme ils étaientplus grossiers que les autres, ils se bornaient aux choses corporelleset n’allaient pas plus loin. Il y avait ainsi plusieurs sectes différentesparmi les Juifs. C’est pourquoi saint Paul disait " qu’il étaitde la secte des pharisiens ", secte qui était la plus célèbre.Ces saducéens donc viennent tenter Jésus-Christ pour découvrirsa pensée touchant la résurrection des morts. Ils feignentune histoire qui ne fut jamais. Ils s’imaginent ainsi embarrasser Jésus-Christ,et avoir droit ensuite de se rire de sa facilité à les croire.lis imitent les pharisiens en s’approchant comme eux avec une douceur apparente." Maître, Moïse a ordonné que si quelqu’un mourait sansenfants, son frère épousât sa femme, et qu’il suscitâtdes enfants à son frère mort (24) . Or il s’est rencontrésept frères parmi nous, dont le premier, ayant épouséune femme, est mort, et n’en ayant point eu d’enfants, il l’a laisséeà son frère (25). Le second est mort de même, et letroisième après lui, et tous ensuite jusqu’au septième(26). " Enfin cette femme est morte aussi après eux tous (27). Quanddonc la résurrection arrivera, duquel de ces sept sera-t-elle femme,puisqu’elle l’a été de tous (28)? Jésus leur répondit:Vous êtes dans l’erreur, parce que vous ne comprenez ni les Ecritures,ni la puissance de Dieu (29) ". Remarquez ici, mes frères, que Jésus-Christrépond à ces hommes, non pour leur faire des reproches commeaux pharisiens, mais pour les instruire. Car, bien qu’il y eût quelquemalice dans leur question, il est certain qu’il y avait encore plus d’ignorance.C’est pourquoi il ne les appelle point " hypocrites ", et ne leur dit pointd’injures. Ils lui avaient parlé d’abord " de la loi de Moïse", pour empêcher qu’il ne trouvât mauvais qu’une mêmefemme eût épousé sept frères. Mais tout cela,comme j’ai dit, n’était à mon avis qu’une feinte, puisqu’ilest vraisemblable que les deux premiers frères étant morts,le troisième, épouvanté de cet accident, n’eûtjamais voulu prendre cette personne pour femme, et encore moins le quatrièmeet les autres, qui n’en eussent eu que de (549) l’horreur, la regardantcomme la meurtrière de ses maris. Car c’était là l’humeurdes Juifs; et si nous voyons qu’aujourd’hui même plusieurs chrétiensauraient horreur d’épouser une telle femme, combien plus en devaientavoir les Juifs? C’est pourquoi ils ne voulaient point se marier àces belles-soeurs, lorsque leurs frères étaient morts, quoiquela loi les y contraignît, comme on peut le voir à propos deRuth la Moabite et de Thamar. Mais d’où vient que ces saducéensfeignent, non pas que deux ou trois seulement, mais que sept frèresont tous eu une même femme? C’était pour avoir, comme ilsle croyaient, plus de preuves contre la résurrection, et pour embarrasserdavantage Jésus-Christ. Jésus-Christ éclaircit enmême temps l’une et l’autre de ces deux difficultés, en nerépondant pas tant à leurs paroles qu’à leurs pensées.Il découvre toujours ce que ses ennemis cachaient dans leurs coeurslorsqu’ils le tentaient : mais il le fait quelquefois ouvertement, et ilse contente quelquefois de ne le faire qu’en secret, et de ne le témoignerqu’à ceux qui l’interrogeaient.

Admirez donc, mes frères, comment il montre que les morts ressusciteront;et fait voir en même temps que ce n’était point de la manièreque les saducéens le croyaient:

" Vous êtes dans l’erreur ", leur dit-il, " parce que vous necomprenez ni l’Ecriture, ni la puissance de Dieu ". Ils avaient citéMoïse et la loi comme étant fort intelligents dans l’Ecriture.Et Jésus-Christ leur montre au contraire que leur demande supposaitune ignorance grossière et profonde, et qu’ils ne lui faisaientcette question que parce qu’ils avaient peu de connaissance de la puissancede Dieu et de I’Ecriture. Faut-il s’étonner, leur dit-il, que vousentrepreniez de me tenter, moi que vous ne connaissez pas encore, lorsquevous ne comprenez pas même quelle est la puissance de Dieu aprèstant de preuves que vous en avez reçues, et que ni le sens commun,ni l’intelligence de l’Ecriture ,n’ont pu encore vous la faire connaître.Car le sens commun ne fait-il pas voir à tous les hommes que toutest possible à Dieu? Il répond d’abord à leur question;et comme ce qui leur faisait croire qu’il n’y aurait point de résurrectionun jour, c’était qu’ils se la figuraient d’une manière toutecharnelle, et qu’ils s’imaginaient que les hommes seraient alors tels quenous sommes en cette vie, le Sauveur commence par réfuter cetteerreur, en leur faisant concevoir une idée bien différentede ce mystère.

3. " Après la résurrection, les hommes n’auront pointde femmes, ni les femmes de maris ; mais ils seront comme les anges deDieu dans le ciel (30)". Saint Luc dit: "comme les enfants de Dieu ". Sidonc il n’y a point de noces après la résurrection, leurquestion était superflue. Remarquez ici, mes frères, quece n’est pas parce qu’ils ne se marieront point, qu’ils seront des anges,mais que c’est parce qu’ils seront comme des anges, qu’ils ne se marierontpoint. Jésus-Christ par cela seul détruit une infinitéd’erreurs, et saint Paul comprend toutes ces vérités dansce seul mot: " La figure de ce monde passe ". (I Cor, VII, 31). Tel estdonc l’état où Jésus-Christ marque que nous devonsêtre après la résurrection. Mais quoiqu’il montre parces paroles la vérité de la résurrection, il ne laissepas de la prouver encore par l’autorité de l’Ecriture; car il nese contente pas de répondre à leur question, mais il éclaircitmême les difficultés qui tenaient leur esprit embarrassé.Lorsque ce n’était point une malice tout à fait noire quiles portait à lui faire ces demandes, et qu’il y avait en effetde l’ignorance chez eux, Jésus. Christ ne refusait pas de les instruirede la vérité à fond et avec beaucoup d’étendue: mais lorsqu’il ne paraissait que de la malignité dans leur conduite,il ne leur répondait plus. Il veut donc encore les confondre icipar l’autorité de Moïse même dont ils s’étaientappuyés.

" Quant à la résurrection des morts, n’avez-vous pointlu ces paroles que Dieu vous a dites (31) : Je suis le Dieu d’Abraham,le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob? Or, Dieu n’est point le Dieu desmorts, mais des vivants (32) ". Dieu ne peut être le Dieu de ceuxqui ne sont plus, et qui, étant tout à fait dans le néant,ne ressusciteront jamais. Car il ne dit pas : J’étais le Dieu, mais" Je suis le Dieu d’Abraham, etc. " c’est-à-dire de ceux qui sontencore et qui vivent. Car, si Adam, quoique vivant dans le corps, étaitnéanmoins véritablement mort aux yeux de Dieu dèsqu’il eut mangé du fruit défendu, et que Dieu lui eut prononcésa sentence : ces saints patriarches, au contraire, quoique morts, étaientnéanmoins vivants aux yeux de Dieu par la promesse qu’il leur avaitfaite de la résurrection. Ce que saint Paul dit ailleurs, qu’il" doit (550) dominer également sur les vivants et sur les " morts(Rom, XIV, 2) " , n’est point contraire à ce que nous disons ici.Car on appelle " morts" en cet endroit, ceux qui doivent revivre un jour.Mais l’Ecriture sait qu’il y a une autre sorte de morts dont elle dit "Laissez les morts ensevelir leurs morts ". (Luc, IX, 60.) " Et le peupleentendant ceci était ravi en admiration de sa doctrine (33) ". Cene sont point encore ici les saducéens qui tirent avantage de cetteréponse, non plus que les pharisiens dans la précédente,puisqu’ils s’en retournent couverts de confusion. Toute l’utilitéde cet éclaircissement retourne encore au peuple.

Puis donc, mes frères, que la résurrection des morts doitindubitablement arriver un jour, que ne nous efforçons-nous de vivresur la terre de telle sorte que Dieu nous juge dignes alors d’êtreassis dans le ciel aux premières places? Que si vous voulez prévenirce temps de la résurrection dernière, et voir dèsce monde des hommes qui sont dans la chair, comme s’ils n’avaient pointde chair, et qui vivent déjà comme les anges , je vous enapprendrai encore le moyen en vous exhortant comme j’ai déjàfait tant de fois d’aller voir ces bienheureux solitaires dans leurs déserts.Car je ne puis, mes frères, me lasser de vous porter à unechose que je sais vous être infiniment avantageuse.

Appliquons-nous donc encore aujourd’hui à examiner la vie deces troupes angéliques, et le plaisir céleste dont ces saintshommes jouissent sans qu’il soit jamais interrompu d’aucun trouble et d’aucunmouvement de tristesse. Nous avons déjà tracé dansnotre dernier discours un léger crayon du camp de cette arméetoute divine. On n’y voit point de piques et de lances, de casques ou deboucliers. Et cependant, ainsi désarmés, ils font de plusgrandes et de plus héroïques actions que les autres n’en peuventfaire avec le fer et le feu. Si vous avez quelque sainte envie d’allerà ce camp bienheureux, je veux bien vous y conduire. Allons ensemblevoir cette troupe admirable et ces saints combats.

Nous verrons tous les jours ces bienheureux solitaires occupésà une guerre invisible, puisqu’ils remportent chaque jour une illustrevictoire sur leurs ennemis, je veux dire sur leurs passions, qui leur tendenttoujours de nouveaux pièges. Ils vérifient dans leurs personnescette grande parole de l’Apôtre " Que ceux qui sont à Jésus-Christont crucifié leur chair avec les désirs déréglés". (Gal. V.) Considérez donc combien, en mortifiant tous les désirsde la chair, ils terrassent tous les jours d’ennemis par cette épéespirituelle que Dieu leur donne. C’est pourquoi on ne voit point dans leursrepas ces excès et ces superfluités qui nous font rougirdans les nôtres. Tout y est modeste, tout y est sobre, ils ne boiventjamais de vin, et l’usage continuel de l’eau réprime en eux tousles mouvements de l’intempérance. C’est ainsi qu’ils étouffentet qu’ils noient en quelque sorte ce monstre effroyable.

Car l’hydre des poètes n’a pas tant de têtes que n’en acette bête cruelle de l’intempérance. Elle est toujours accompagnéede la fornication, de la colère, et de tous les déréglementsinfâmes et abominables. Ces passions sont comme autant d’ennemisfurieux que ces soldats de Jésus-Christ domptent sans peine, quoiqueles plus vieux soldats des princes du monde, et qui ont témoignéle plus de coeur dans les occasions de la guerre, en soient souvent terrassés.Il n’y a. point d’épée ni de flèche qui ait de laforce contre les têtes empoisonnées de ce monstre. Les hommesles plus braves, et les gens les plus forts, après avoir remplitoute la terre de la réputation de leur valeur, sont souvent commeenchaînés par le vin dont ils deviennent les captifs. Ilssont percés sans aucune plaie, et ils sont réduits dans unétat plus déplorable que ceux qui ont le corps tout briséde coups. Ces derniers au moins reconnaissent le malheur dans lequel ilssont, au lieu que les autres sont misérables, et ne le connaissentpas.

Vous voyez donc, mes frères, quelle est cette guerre invisiblede ces saints solitaires, et combien ces athlètes de Jésus-Christsont préférables à tous les soldats de l’empire, puisqu’ilsterrassent, par leur seule volonté, des ennemis si terribles dontces braves du monde sont les esclaves. Ils affaiblissent tellement en euxl’intempérance qui est comme la mère féconde de tousles vices, qu’elle n’ose plus exciter dans leur âme le moindre trouble.Et la tête de cette hydre étant coupée, le reste ducorps tombe par terre, et ne peut plus se relever. C’est ainsi que chacund’eux combat ce monstre et en demeure victorieux. Car il n’arrive pointdans cette guerre ce qui arrive dans (551) toutes les autres guerres dece monde. Lorsqu’un soldat a tué l’un de ses ennemis dans le combat,il est mort pour les autres comme pour lui, et il ne fera jamais de malà personne. Mais dans cette guerre spirituelle, si l’intempéranceest morte pour celui qui l’a bien combattue, elle est vivante pour lesautres, et celui qui ne la combattra pas sans cesse lui-même en seravaincu.

4. Qui n’admirera cette manière si extraordinaire de combattre,où chaque soldat remporte lui seul une victoire que toutes les arméesdu monde jointes ensemble ne pourraient gagner, et où l’on voitrenversés par terre et percés de mille coups tons ces monstresque produit l’intempérance, c’est-à-dire l’emportement desparoles, le gonflement de l’orgueil, et tant d’autres maladies cachéesqui nous réduisent dans un état déplorable. Car tousces généreux soldats imitent admirablement Jésus-Christ,leur chef, dont il est dit " Il boira de l’eau du torrent dans la voie,et à cause de cela il élèvera sa tête dans lagloire ". (Ps. CIX, 8.)

Voulez-vous voir combien ces soldats de Jésus-Christ terrassentd’ennemis? Examinons toutes les passions que le luxe, les délicatessesdes tables et des viandes préparées avec tant de soin produisentd’ordinaire dans le monde. Je rougis de parler de ces sortes de chosesen ce lieu; mais j’y suis contraint. Car, qui ignore jusqu’à quelpoint on porte la somptuosité des tables; et combien l’art des cuisiniersest ingénieux pour trouver tous les raffinements qui peuvent exciterle goût et l’intempérance des hommes? C’est une grande étudeen ce temps que d’apprendre à bien ordonner un festin. Il semblequ’il s’agisse du gouvernement de toute une république ou de rangerune armée en bataille, tant on a de soin de régler quel servicedoit être le premier ou le second, ou le troisième. C’estune grande affaire que de savoir quand on doit servir chaque chose. Ona disputé fort sur ce sujet. Les uns soutiennent qu’on doit servir,dès l’entrée, des oiseaux rôtis sur les charbons, etfarcis de poissons; d’autres, autre chose. On fait des leçons importantesde la qualité, de l’ordre et du nombre des plats de chaque service;et ce qui est encore plus insupportable, on se pique de bien savoir ceschoses, et nous faisons notre gloire de ce qui nous devrait faire rougir.

Que dirai-je de la longueur de nos repas? Les uns se vantent d’avoirfait durer le dîner une grande partie du jour, les autres d’y avoirconsumé une soirée, et les autres d’y avoir passétoute la nuit. Hélas! ne considère-t-on jamais combien ilfaut peu de chose pour satisfaire la nécessité, et ne rougit-onpoint de ces excès?

On ne voit rien de pareil parmi ces anges de la terre. Toutes ces sortesde plaisirs leur sont en horreur et en oubli. Ils se mettent à table,non pour satisfaire la sensualité, ni pour se remplir de viandes,mais pour soutenir le corps et la vie. On ne voit point parmi eux de gensqui aillent à la chasse ou à la pêche. Le pain et l’eaufont tous leurs repas. Tous ces autres soins et toutes ces vaines inquiétudessont pour jamais bannis de chez eux. Leurs cabanes pauvres, et leurs corpsnégligés et mortifiés, les entretiennent dans unepaix profonde : tandis qu’au contraire, les gens du monde sont dans unetempête continuelle. Si nos yeux étaient assez pénétrants,ou que nous le pussions sans horreur, que ne verrions-nous point dans lesentrailles de ces personnes voluptueuses? Combien d’humeurs et de causesde maladies, quel amas de pourriture! quel sépulcre blanchi! Jerougis de dire les suites honteuses de ces débauches, les indigestions, et toutes les incommodités d’un corps accablé de viandes.

Mais si vous allez parmi ces solitaires, vous verrez ce monstre de l’intempéranceet de l’impureté renversé par terre. Ils ont étoufféen eux cette passion infâme, qui est encore plus criminelle que l’autre.Ils l’ont vaincue et désarmée; car ses armes sont les parolesdéshonnêtes. Les solitaires n’ouvrent la bouche que pour louerDieu. Comme leur langue est pure, leur corps est pur. Ils n’ont pas seulementvaincu cette double intempérance, mais encore l’envie, le désirde l’honneur, l’amour de l’argent, et toutes les autres passions de l’âme.Comparez maintenant votre table avec celle de ces solitaires. Je suis assuréque les plus abandonnés à leurs passions ne sauraient êtreassez aveugles pour oser le faire.

La table des uns conduit au ciel : celle des autres mène dansl’enfer. Jésus-Christ préside à l’une , et l’espritimpur est maître de l’autre. Le luxe et la volupté empoisonnentl’une; la vertu et la tempérance règnent dans l’autre. Enfin,Dieu est présent à l’une, et le (552) démon est présentà l’autre. Car partout où se trouve l’excès du vinet des viandes, et les paroles déshonnêtes, là le démonse trouve aussi, et il y prend ses délices.

5. Telle était autrefois la table du mauvais riche qui, brûlantde soif dans l’enfer, ne put trouver une goutte d’eau. Ces saints sontbien éloignés de cette intempérance et de ce malheurdes riches, ils vivent déjà sur la terre comme des anges.Ils ne se marient point. Ils ne s’abandonnent point au sommeil ni aux délices;et si on excepte fort peu de choses, ils sont comme s’ils n’avaient pointde corps. Qui peut donc mettre plus aisément les démons enfuite que celui qui en remporte autant de victoires qu’il fait de repas?C’est pourquoi le Prophète disait : " Vous avez préparédevant moi une table contre tous les ennemis qui me persécutent". (Ps. XXII, 6.) Cette parole s’accomplit à la table des solitaires.Car y a-t-il un plus redoutable ennemi que le démon de l’intempérance,et de tous les autres vices qui naissent de celui-là? comme l’éprouventassez ceux qui ont quelqu’expérience dans cette guerre spirituelle?

Que si vous voulez maintenant considérer d’où l’on tirel’argent pour l’une et l’autre de ces tables, vous en verrez encore mieuxla prodigieuse différence. Car qui fait subsister le plus souventla table superbe de ces riches, sinon les dépouilles des pauvres,les larmes des veuves, et le sang des orphelins? Et qui entretient au contrairela table de ces serviteurs de Dieu, sinon leurs propres mains et leursjustes travaux? C’est pourquoi on la pourrait comparer à une honnêtefemme qui serait parfaitement belle, mais d’une beauté naturelle,sans aucun ornement étranger; comme on pourrait au contraire comparerla table de ces voluptueux à une femme prostituée, laideet horrible, qui, voulant cacher sa difformité en se peignant levisage, et en se parant magnifiquement, la ferait au contraire remarquerde plus en plus à mesure qu’on s’approcherait d’elle.

Ne considérez point ceux qui sont à cette table , lorsqu’ilsy entrent, mais lorsqu’ils en sortent; et vous en comprendrez mieux ledérèglement et le désordre. Celle des solitaires,Ioule pleine d’honnêteté, ne permet pas à ceux quisont assis de rien dire qui ne soit honnête; l’autre, au contraire,comme une courtisane et une prostituée, n’inspire aux conviésque le libertinage et le déréglement. L’une a pour but lesoutien de la vie, et l’autre la perte de l’âme. L’une prend biengarde que Dieu ne soit offensé, l’autre ne peut souffrir qu’il nele soit pas.

Allons donc, mes frères, voir ces hommes admirables, pour reconnaîtrede combien de chaînes nous sommes liés. C’est là quenous apprendrons à nous préparer une table où noustrouverons notre satisfaction et nos délices, sans dépense,sans soin, inaccessible à toutes les maladies, pleine d’une espérancesainte et toujours ornée de nos victoires sur l’intempérance.L’âme n’y sera jamais ni agitée de troubles, ni séchéed’envie, ni enflammée de colère. Tout y sera calme, touty sera agréable.

Et ne m’alléguez point ici le silence exact de ceux qui serventà ces tables du monde; mais considérez ce tumulte, ce bruitet ces cris de ceux qui y sont assis; je ne dis pas ces cris qu’ils échangententre eux, quoique cela seul soit insupportable; mais je dis ce tumulteintérieur qui remplit l’âme, qui l’entraîne comme captive,qui met le désordre et la confusion dans ses pensées, quiexcite des ténèbres dans son esprit, et qui y fait voir quelquechose de semblable à un combat qui se livre sur la mer dans unenuit profonde au milieu d’une tempête. La paix, au contraire, règnetoujours dans la maison de ces solitaires. Tout y est tranquille commedans un port. La table des gens du monde est suivie d’un assoupissementsemblable à la mort, mais celle de ces saints religieux est suiviede la chasteté, de la vigilance et de la présence de l’Esprit-Saint.Enfin, les supplices de l’enfer sont la fin de l’une, comme la gloire duciel est le prix de l’autre.

Attachons-nous donc à celle-ci, désirons-la, recherchons-laavec ardeur, afin que nous puissions mériter les biens qui en naissent,et pour ce monde et pour l’autre. C’est ce que je vous souhaite àtous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il. (553)

HOMÉLIE LXXI

" LES PHARISIENS, AYANT APPRIS QUE JÉSUS CHRIST AVAIT FERMÉLA BOUCHE AUX SADDUCÉENS, TINRENT CONSEIL ENSEMBLE ET L’UN D’EUX,QUI ETAIT DOCTEUR DE LÀ LOI, VINT LE TENTER, EN LUI FAISANT CETTEQUESTION : MAÎTRE, QUEL EST LE GRAND COMMANDEMENT DE LA LOI? " (CHAP.XXII, 34, 35, 36, JUSQU’À LA FIN DU CHAPITRE.)

1. L’évangéliste nous marque encore ici une raison quieût dû imposer silence aux pharisiens, et il nous fait voiren même temps quelle était leur audace. Les saducéensavaient été réfutés de telle sorte par le Sauveurqu’ils n’avaient pu lui rien répliquer, et ces pharisiens osentencore néanmoins s’attaquer â lui, lorsqu’ils devaient partant de raisons réprimer enfin leur insolence. Ils lui envoientun docteur de la loi , non dans le dessein d’apprendre quelque chose delui, mais seulement pour le tenter. Ils lui demandent: " Quel est le plusgrand et le plus important commandement de la loi "? Comme ils savaientque c’était celui-ci : " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu ",ils croient qu’il leur donnera peut-être lieu par sa réponsede l’accuser d’avoir combattu ce commandement, et de témoigner ainsiqu’il agissait partout en Dieu. C’était là leur dessein danscette question artificieuse. Mais Jésus-Christ leur voulant fairevoir qu’il connaissait leur pensée, et que bien loin de l’aimer,ils nourrissaient contre lui une envie secrète qui les envenimaitcontre sa personne, il leur dit: " Vous aimerez le Seigneur votre Dieude tout votre coeur, de toute votre âme, et de tout votre esprit(37). C’est là le premier et le grand commandement (38). Et voicile second qui est semblable à celui-ci : Vous aimerez votre prochaincomme vous-même (39) ". PourquoiJésus-Christ dit-il que cesecond commandement " est semblable " au premier ? C’est parce qu’il enest comme l’effet et la suite naturelle, et que celui qui aime Dieu, doitnécessairement aimer son prochain : " Celui ", dit l’Ecriture, "qui fait le mal, hait la lumière, et il ne vient point àla lumière ". (Jean, III, 10.) Et ailleurs : " L’insenséa dit dans son coeur : Il n’y a point de Dieu ". (Ps. LII, 1.) C’est pourquoiDavid ajoute aussitôt: " Ils sont corrompus , et sont devenus abominablesdans leurs affections ". (Ps. XIII, 4.) Et ailleurs : " La racine de tousles maux est l’avarice, qui a fait errer dans la foi quelques-uns de ceuxqui l’ont désirée ". (I Tim. VI, 10.) Et ailleurs : " Celuiqui m’aime gardera mes commandements ", qui se rapportent tous àce principal : " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, et le prochain commevous-même ". (Jean, XIV, 15, 21, 23.)

Si donc aimer Dieu c’est aimer le prochain, puisque Jésus-Christdit à saint Pierre : " Si vous m’aimez, paissez mes brebis (Jean,XXI, 16)", et si en aimant le prochain on garde les commandements de Dieu,n’ai-je donc pas bien raison de dire : " Toute la Loi et les prophètessont renfermés dans ces deux grands commandements (40) ". Jésus-Christfait encore ici ce qu’il vient de faire auparavant. Lorsqu’on lui a adresséune question touchant la résurrection, lia fait plus qu’on ne luiavait (554) demandé; de même ici lorsqu’on ne désireque savoir de lui quel est le premier commandement de la Loi, il y jointaussi le second qui n’était guère moins considérableque le premier, et que Jésus-Christ dit " lui être semblable". Il leur fait remarquer en passant que toutes ces questions qu’ils luifaisaient, ne venaient que de l’envie et de l’aversion qu’ils avaient conçuecontre lui : " Car la charité n’est point envieuse ". (I Cor. XIII,14.)

Mais pourquoi saint Matthieu dit-il clairement que ce docteur de laLoi vient à Jésus-Christ pour le tenter; et que saint Marcdit au contraire que Jésus-Christ voyant ensuite qu’il avait sisagement répondu, lui dit : " Vous " n’êtes pas loin du royaumede Dieu ". (Marc, XII.) Il n’y a point, mes frères, de contradictiondans ces paroles, puisqu’apparemment cet homme commença d’abordà parler à Jésus-Christ dans le dessein de le tenter,mais ayant depuis assez bien parlé, il mérita par la sagessede sa réponse d’être loué de la bouche du Sauveur.Car Jésus-Christ ne le loua pas d’abord. li ne le fit qu’aprèsque ce docteur eut dit : " qu’il était vrai qu’en aimant son prochainon faisait plus que si l’on offrait à Dieu tous les sacrifices ettous les holocaustes du monde ". Ce fut alors que Jésus-Christ luidit : " Qu’il n’était pas loin du royaume de Dieu "; parce que cedocteur, ayant horreur lui-même de cette basse envie qui l’avaitporté à le tenter, quitta cette disposition criminelle pourrentrer dans des sentiments d’admiration et de respect. Et c’est cettesorte de conversion qui est l’unique fin à laquelle se rapportenttous les préceptes de la loi, l’observation du sabbat, et les autrescérémonies.

Jésus-Christ loue ce docteur néanmoins avec assez de modération,et il ne le regarde pas encore comme parfait, puisqu’il lui déclarequ’il lui manquait quelque chose. Car en lui disant: " qu’il n’étaitpas loin du royaume de Dieu ", il lui témoignait assez qu’il n’yétait pas encore, et qu’il devait travailler à acquérirce qui lui manquait. Que si Jésus-Christ loue ce docteur seulementparce qu’il reconnaît qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, nous ne devonspas nous en étonner. Il faut au contraire juger par là quele Sauveur parlait souvent selon la Pensée et selon la dispositionde ses interlocuteurs. Les Juifs, il est vrai, débitaient millepropos injurieux pour le Christ, mais ils n’ont jamais osé direnéanmoins qu’il n’y avait point de Dieu.

D’où vient donc que Jésus-Christ loue ce docteur de cequ’il a dit qu’il n’y " avait qu’un seul Dieu "? Voulait-il en le louantde cette parole, nier qu’il fût Dieu lui-même aussi bien queson Père? Dieu nous garde de cette pensée: mais comme letemps de découvrir sa divinité n’était pas encorevenu, il laisse ce docteur dans son premier sentiment. Il le loue de laconnaissance qu’il avait de l’ancienne loi, pour le disposer aussi et lerendre plus propre à recevoir la nouvelle que lui, Jésus-Christ,était venu prêcher dans le monde. D’ailleurs, lorsqu’on dit: " Qu’il n’y a qu’un Dieu, et qu’il n’y en a point d’autre que lui ",cela ne doit point s’entendre, ni dans l’Ancien ni dans le Nouveau Testament,dans ce sens que l’on exclue la divinité du Fils; mais seulementcomme une marque qu’on rejette toutes les idoles : et je crois que c’estdans cette pensée que Jésus-Christ loua ce docteur, parcequ’il avait dit : " qu’il n’y avait qu’un seul Dieu ". Après doncque le Sauveur a satisfait à la question de cet homme, Jésus-Christlui en fait une autre à son tour.

" Les pharisiens étant assemblés, Jésus leur fitcette demande : Que vous semble du Christ? De qui doit-il être fils?Ils lui répondirent : De David (41)". Considérez, mes frères,combien de miracles et de prodiges, combien de questions et de réponsesJésus-Christ a faites avant celle-ci, combien il a donnéde preuves par ses actions et par ses paroles de son égalitéet de son union avec son Père, qu’il a loué même cedocteur de la loi d’avoir dit: " qu’il n’y avait qu’un seul Dieu " ; etque c’est après toutes ces précautions qu’il leur fait enfincette question. Il semble qu’il veuille leur ôter tout sujet de direde lui que, malgré tous les miracles qu’il avait opérés,il n’en était pas moins visiblement opposé à Dieuet à sa loi. Il les interroge donc enfin ici pour éleverinsensiblement leurs esprits, jusqu’à avouer eux-mêmes qu’ilétait Dieu. Nous avons vu ailleurs qu’en parlant à ses disciplespour savoir leurs sentiments touchant sa personne, il leur demande premièrementce que les autres croyaient de lui, et qu’il leur dit ensuite : " Et vousqui dites-vous que je suis " ? Mais il n’use pas de cette conduite àl’égard des pharisiens, puisque, s’il leur avait demandéde la sorte ce qu’ils croyaient de lui ils lui eussent (555) infailliblementrépondu qu’il était un séducteur et un ennemi de Dieu.C’est pourquoi il leur demande en général ce qu’ils croyaient"du Christ " sans se désigner lui-même. Et comme il étaitprès d’aller bientôt souffrir et mourir sur une croix, illeur cite une prophétie qui faisait voir clairement qu’il étaitDieu.

" Et comment donc, leur dit-il, David l’appelle-t-il en esprit son Seigneur,par ces paroles (42): Le Seigneur a dit à mon Seigneur: " Asseyez-vousà ma droite, jusqu’à ce que j’aie réduit vos ennemisà vous servir de marche-pied (43) " ? Il ne leur marque cette prophétieque comme en passant. Il ne témoigne point que ce fût sonprincipal but, mais qu’il n’en parlait que par occasion. Comme il les avaitinterrogés, et qu’ils ne lui répondaient pas selon la vérité,puisqu’ils assuraient qu’il n’était qu’un pur homme, il leur rapportecette prophétie de David pour confondre leur erreur, en leur opposantce prophète qui reconnaissait sa divinité.

C’est parce qu’ils ne le considéraient que comme un homme, qu’ilslui avaient répondu que le Christ devait simplement être "le fils de David " : Et Jésus prouve au contraire par David mêmequ’il était véritablement le Dieu et le Seigneur de tous;qu’il était véritablement le Fils unique de son Père,et qu’il lui était égal en toutes choses. Mais il ne s’entient pas là, et, pour les effrayer, il ajoute " Jusqu’àce que j’aie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied", se servant de toutes sortes de moyens pour les attirer à la foi.Et afin qu’ils ne pussent dire que le Prophète n’avait parléde la sorte que par complaisance et par flatterie, considérez ceque Jésus-Christ ajoute : " Comment donc David, " parlant par l’Espritde Dieu ", l’appelle-t-il son Seigneur? Mais admirez avec quelle circonspectionil rapporte ce témoignage qui lui était si avantageux. Illeur demande auparavant : " Que vous semble du Christ? de qui est-il fils" ? afin de leur donner lieu de répondre qu’il était : "fils de David ". Il leur demande aussitôt en gardant une suite naturelle: " Comment donc David parlant par l’Esprit de Dieu l’appelle-t-il sonSeigneur "? il en use ainsi pour ne point les troubler, et ne leur donnerpoint sujet de s’offenser en leur parlant comme de lui-même? C’estpour cette raison qu’il ne dit pas : " Que vous semble-t-il " de moi? maisque vous semble-t-il " du Christ " ? C’est pourquoi les apôtres,après la Pentecôte, disent encore avec tant de modestie :" Qu’il nous soit permis de dire librement du patriarche David qu’il estmort et qu’il a été enseveli ". Et Jésus-Christ, de

même par cette interrogation et par la réponse qu’il yfait ensuite, établit sa divinité : "Comment donc David l’appelle-t-ilen esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneur a dit à monSeigneur : Asseyez-vous à ma droite , jusqu’à ce que j’aieréduit vos ennemis à vous servir de marche-pied "

" Si donc David l’appelle son Seigneur, comment est-il son fils (44)"?Ce qu’il ne dit pas pour nier que le Christ fût le fils de David,mais pour représenter aux Juifs leur erreur, lorsqu’ils croyaientqu’il n’était que le fils de David. Car lorsqu’il leur dit : " Commentest-il son fils "? il faut sous-entendre de la manière que vousvous le figurez. Les pharisiens disaient que le Christ n’était quele fils de David, et non " le Seigneur de David ". Après leur avoirrapporté ce témoignage du Prophète, Jésus leurdit avec douceur : " Si donc David l’appelle son Seigneur, comment est-ilson fils"? Ils ne répondent rien à ces paroles; parce qu’ilsne voulaient pas s’instruire, mais seulement tenter le Sauveur. C’est pourquoiJésus-Christ dit lui-même qu’il était " le Seigneurde David " , ou plutôt il ne le dit que par le Prophète, parcequ’ils n’avaient aucune foi en lui, et qu’ils tiraient de toutes ses parolesdes sujets de le décrier.

Et nous devons beaucoup, mes frères, considérer cettedisposition des Juifs, afin de ne nous point scandaliser, lorsque nousvoyons que Jésus-Christ leur parle de lui-même d’une manièresi humble , et qui lui est si disproportionnée. Entre plusieursraisons qu’il avait de se conduire de la sorte, celle-ci sans doute étaitune des principales, qu’il devait agir avec une grande condescendance àleur égard, et qu’il était obligé d’épargnerbeaucoup leur faiblesse. Et l’on voit même ici que ce n’est que sousforme d’interrogation qu’il établit sa divinité, et qu’ilne la leur découvre qu’obscurément. Car il y avait encorebien de la différence entre être " le Seigneur de David "ouêtre le Seigneur de tous les Juifs. Et l’occasion que Jésus-Christprend de leur dire ceci, est admirable. Car, après avoir dit qu’iln’y a qu’un Dieu et qu’un Seigneur, il dit aussitôt (556) que c’estlui qui est ce Seigneur, et il le prouve non-seulement par ses actions,mais encore par les prophètes; montrant que son Père prendraitsa cause, et qu’il le vengerait contre eux-mêmes. " Jusqu’àce que je réduise vos ennemis", dit-il, "à vous servir demarche-pied ". Ce qui fait voir clairement quel zèle le Pèreavait pour la gloire de son Fils, et quelle union ils avaient ensemble.

C’est ainsi qu’il termina enfin tontes ces questions que les Juifs luifaisaient pour le surprendre ; et l’on peut dire que celte fin en fut glorieuseet surprenante , et qu’elle était capable de fermer éternellementla bouche à ses ennemis. En effet, depuis ce temps ils se tinrentdans le silence; silence qui, à la vérité, n’étaitpas volontaire, mais forcé; parce qu’ils n’avaient plus rien àlui dire. Ses réponses précédentes, comme autant deflèches mortelles, les avaient tellement abattus, qu’ils ne luipouvaient plus résister. " A quoi personne ne lui put rien répondre:et depuis ce jour nul n’osa plus lui faire de questions (45) ". Le peupleretirait un grand avantage de ce silence des pharisiens, puisque ceux-cin’osaient plus interrompre les prédications du Sauveur. Aussi l’onvoit que Jésus-Christ ne parle plus qu’au peuple dans la suite.Tous les pharisiens et les docteurs de la loi le fuient , et il semblequ’il ait mis tous ces ennemis en fuite comme une troupe de loups qui necherchaient qu’à le dévorer. Ces envieux ne retirèrentaucun fruit de leurs demandes envenimées; et l’amour de la vainegloire dont ils étaient possédés, les empêchade profiter de tant d’instructions si divines.

3. Car l’ambition, mes frères, est une passion étrange.Elle se diversifie en cent manières différentes. Les uns,pour être honorés, désirent d’être souverains,les autres d’être riches, les autres d’être forts et robustes.Cette passion tyrannique passant encore plus avant, fait (lue les uns cherchentla gloire par leurs aumônes, les autres par leurs jeûnes ,les autres par leurs prières , les autres par leur science, tantce monstre a de têtes et de faces différentes. On ne doitpas beaucoup s’étonner que les hommes cherchent de la gloire dansles grandeurs et dans les magnificences du monde; mais, ce qui est surprenant,et ce qu’on ne peut assez blâmer, c’est qu’on veut même tirervanité de ses jeûnes et de ses prières. Nous tâcheronsaujourd’hui de ne pas seulement nous élever contre ce vice, maisde vous en proposer aussi les remèdes. Quels seront donc les premiersque nous entreprendrons de guérir? Commencerons-nous par ceux quitirent gloire de leurs richesses, ou de leurs habits magnifiques, par ceuxqui s’enflent de leur dignité ou de leur science, qui se glorifientde quelque art, où ils excellent; ou de la force de leurs corps,on de la beauté et de l’agrément de leur visage? Parlerons-nousaujourd’hui contre ceux qui tirent gloire de leur puissance et de leursrapines cruelles, ou contre ceux qui ont de la vanité de leurs aumônes?En un mot, tâcherons-nous de guérir ceux qui prennent avantagedes choses mauvaises, ou ceux qui se glorifient de leurs bonnes oeuvres?Nous adresserons-nous à ceux qui ne sont superbes que jusqu’àla mort, ou à ceux dont l’orgueil s’étend même au delàde la vie? Car cette passion se diversifie étrangement dans seseffets, et elle est profondément enracinée dans le coeurdes hommes. De là viennent ces testaments qui font dire tous lesjours : Un tel est mort, et il a voulu se signaler après sa mort;il a enrichi l’un, et il a appauvri l’autre. Car la même vanitése nourrit également de ces deux effets si contraires, et elle aimeà abaisser comme à élever.

Quels seront donc ceux que nous entreprendrons de guérir lespremiers, puisqu’on ne peut parler tout ensemble à tant de si différentespersonnes? Il vaut mieux que nous nous attachions aujourd’hui àceux qui recherchent de la gloire dans leurs aumônes, Car je vousavoue que si j’aime extrêmement que l’on fasse l’aumône, jesuis percé aussi jusqu’au coeur, lorsque je vois qu’on la corromptpar le poison de cette vanité secrète. Je suis frappéde ce malheur, et je déplore alors cette vertu, comme je verraisavec douleur la fille d’un grand roi entre les mains d’une femme impudique,qui ne prendrait le soin de l’élever que pour l’abandonner ensuiteaux déréglements et aux désordres, qui lui commanderaitd’abord de mépriser son père, et qui la parerait d’une manièrequi lui déplairait infiniment, et plus digne d’une courtisane qued’une princesse, pour la rendre agréable à ceux qui n’auraientdessein que de la perdre et de la déshonorer.

Tâchons donc aujourd’hui de désaveugler ces personnes :et supposons d’abord qu’un homme fait de grandes aumônes pour sefaire estimer des hommes. C’est ce premier abus qui fait sortir notre princessede la chambre du roi, son père; son père, en effet, lui commandeque sa main gauche ne sache pas ce que fait la droite, et elle se produit,au contraire, pour se faire voir des personnes les plus inconnues, et mêmepar les derniers des esclaves. Vous jugez assez, par là, quelleest cette prostituée dont je vous parlais, qui corrompt celte viergesi pure, afin qu’elle devienne passionnée pour des impudiques, etqu’elle se pare pour paraître belle à leurs yeux.

Je pourrais même vous montrer que ce désir de la gloirene corrompt pas seulement l’âme, mais qu’elle la met hors d’elle-même,et qu’elle la rend comme furieuse. Car n’est-ce pas une véritablefureur et une espèce de manie, à cette fille, non d’un roide la terre, mais du Roi du ciel, de courir après des esclaves etdes fugitifs, de chercher à plaire à des hommes vils et méprisables,d’embrasser ceux qui la rejettent, d’aimer ceux qui la haïssent, etde les poursuivre partout, lorsqu’ils ne la veulent pas seulement regarder,et qui rougissent même de cette passion qui lui fait perdre la honteaussi bien que l’honneur? Car les hommes ne trouvent personne de plus importunque ces ambitieux qui sont passionnés pour la vaine gloire. Ilsse rient de leur vanité, et plus ils voient qu’ils’ s’élèvent,plus ils s’efforcent de les rabaisser. Il leur arrive le même malheurqui arriverait à la fille d’un roi qu’on aurait fait descendre dutrône de son père pour l’abandonner au dernier esclave deson royaume, qui lui insulterait ensuite, et qui lui ferait mille outrages.Car, plus nous courons après le monde pour en tirer de la gloire,plus il s’éloigne et se rit de nous. Mais lorsque nous ne recherchonsque la gloire de Dieu, Dieu nous reçoit, il nous embrasse, et ilnous comble d’honneur et de gloire.

Pour comprendre encore un autre malheur qui vous est inévitable,lorsque vous donnez l’aumône par un mouvement de vaine gloire, vousn’avez, mes frères, qu’à vous souvenir dans quelle tristessevous entrez alors, et dans quel abattement vous jette ce reproche continuelque Jésus-Christ vous fait dans le fond du coeur, en vous disant:" Je vous assure que vous avez reçu votre récompense ". Lavaine gloire est toujours un mal; mais elle n’est jamais plus mauvaiseque lorsque nous la cherchons dans nos aumônes. Elle combat alorsl’humanité même, et, publiant l’assistance qu’elle a rendueau pauvre, elle insulte en quelque sorte à la misère d’autrui,pour donner une cruelle satisfaction à sa propre vanité.Si c’est insulter à un homme que de lui reprocher les grâces.que nous lui avons faites, que sera-ce d’en rendre témoin tout lemonde? Pour éviter donc un mal si horrible aux yeux de Dieu, nousdevons travailler d’un côté à obtenir de lui un véritablesentiment de compassion pour les misérables, et à bien reconnaîtrede l’autre quels sont ceux dont nous recherchons l’estime. Car, quel estl’auteur de la charité et de la miséricorde, sinon Dieu même, qui nous l’a apprise par sou propre exemple, qui la connaît etqui la pratique infiniment mieux que les hommes, et qui n’a point mis debornes à la compassion qu’il a eue de notre misère.

Pour ce qui regarde maintenant ceux dont vous recherchez l’estime, jevous demande, si vous étiez athlète, sur qui vous jetteriezles yeux, et à qui vous désireriez de plaire, ou àquelque homme pauvre et inconnu, ou à celui qui préside àces combats? Certes, entre la multitude qui remplit le théâtreet le magistrat qui y préside, vous n’hésiteriez pas, etsi celui-ci vous admirait, lorsque tous les autres vous mépriseraient,vous seriez satisfait d’être estimé de lui seul, et vous mépriseriezle mépris des autres. Ainsi un docteur n’a point d’égardaux jugements du peuple, et se contente de plaire aux docteurs, et généralementtous ceux qui exercent quelque art que ce soit, n’ont pour but de plairequ’à ceux qui le savent.

N’est-ce donc pas un aveuglement étrange de ne considérerdans chaque profession que celui qui y préside ou qui y excelle;et de faire le contraire dans l’aumône, surtout lorsque ce que l’onperd en y cherchant autre chose, est sans comparaison plus considérableque tout ce que l’on peut perdre dans le monde? Car si, dans la carrièredes courses publiques, vous négligez le jugement de celui qui ypréside pour vous arrêter à celui du peuple, vous neperdrez que le prix de la course. Mais, en recherchant dans votre aumônel’estime des hommes, vous perdez, non une récompense périssable,mais la gloire de l’éternité. Considérez que vousêtes devenus semblables à Jésus-Christ par la compassionque vous avez des misérables. Achevez donc (558) de vous rendresemblables à lui , en rendant secrètes vos aumônes,comme nous voyons dans l’Evangile, qu’après avoir guéri lesmalades, il leur défendait de parler de lui.

Mais vous désirez, me direz-vous, de passer pour charitable parmiles hommes. Et moi je vous, demande quel avantage vous en retirerez. Vousn’avez point de bien que vous en puissiez attendre et vous en devez craindreun très-grand mal. Ces personnes mêmes que vous voulez rendreles témoins du bien que vous faites, deviennent les larrons quidérobent ce trésor que vous deviez vous assurer dans le ciel.Ou plutôt ce ne sont pas eux qui le volent;. c’est vous-mêmequi vous volez, et qui vous ravissez ce dépôt que vous aviezmis entre les mains de Dieu dans la personne des pauvres. O malheur étrange!ô nouvelle espèce de larcin! Ce que ni la rouille ne peutcorrompre, ni les voleurs ne peuvent voler, est corrompu et ravi en unmoment par la vaine gloire. Elle est le ver qui gâte des choses incorruptibles.Elle est le voleur qui étend sa violence jusque dans le ciel, quivous prend votre trésor, qui vous ravit un royaume, et qui vousdépouille de ces richesses éternelles et ineffables. Commele démon sait que ce trésor que nous nous amassons dans leciel, est à couvert de sa violence, et que ni la rouille, ni lesvoleurs, ni tous ses artifices n’y peuvent atteindre, il se sert pour leravir, de la vaine gloire, et il fait par elle ce qu’il n’aurait pu fairepar lui-même.

4. Vous me direz peut-être que vous désirez de recevoirde la gloire. Mais ne vous suffit-il pas que le pauvre à qui vousfaites votre aumône en secret, et que Dieu pour qui vous la faites,vous estiment et vous louent de cette bonne oeuvre? Est-ce que vous voudriezque les hommes vous en louassent? Prenez garde que le contraire ne vousarrive, et qu’on ne dise de vous que ce n’est point par un mouvement decompassion, mais par un désir de gloire que vous faites votre aumône.Craignez de passer pour cruel, lorsque vous insultez de la sorte àl’affliction des misérables, et que vous tirez votre gloire de leurmalheur.

L’aumône est un mystère. Fermez donc les portes afin quepersonne ne voie un secret qu’il ne lui est pas permis de voir. Les plusaugustes mystères de nos églises sont comme l’aumôneet la miséricorde que Dieu fait aux hommes. Car c’est par une bontépure et ineffable qu’il a eu compassion de nous, lorsque nous étionsses ennemis. La première oraison qui se dit à la célébrationde nos mystères témoigne notre compassion, puisque nous yprions pour les possédés. Dans la seconde qui est pour lespénitents, nous demandons la miséricorde de Dieu pour eux.Dans la troisième, qui est pour nous-mêmes, nous présentonsles enfants à Dieu, afin que leur innocence soit plus propre pourattirer sur nous sa miséricorde. Car, après avoir reconnunos péchés, nous implorons la bonté de Dieu pour ceuxqui en ont déjà commis beaucoup ou qui en peuvent commettreencore, mais nous faisons prier pour nous les enfants, sachant que Jésus-Christa promis le ciel à ceux qui deviendraient comme des enfants. Cequi nous apprend que ceux qui imitent leur simplicité et leur innocencesont plus capables d’implorer la bonté de Dieu pour ceux qui l’ontoffensé. Que si nous considérons le mystère mêmede l’Eucharistie, ceux qui ont reçu le saint baptême, lesinitiés, savent qu’il est tout rempli des marques de la miséricordeet de la grâce de Dieu sur les hommes.

Lors donc que vous voulez faire l’aumône, imitez-nous et fermezles portes; qu’il n’y ait que celui qui la reçoit qui en soit témoin,et si cela se pouvait, qu’il ne sache pas même d’où lui vientla charité qu’il reçoit. Que si vous ouvrez les portes, etsi vous découvrez votre mystère, souvenez-vous que celuimême dont vous recherchez l’estime, vous méprisera comme unsuperbe, et qu’il condamnera lui-même votre vanité. S’il estvotre ami, il la blâmera dans son coeur, et s’il est votre ennemi,il la décriera devant tout le monde. Ainsi il vous arrivera le contrairede ce que vous souhaitez. Vous désirez qu’on vous admire, et qu’ils’écrie en vous voyant : Que cet homme est charitable! qu’il estcompatissant! et l’on dira au contraire en vous détestant: Que cethomme est vain! qu’il est aisé de voir qu’il pense plus àplaire aux hommes qu’à Dieu ! Si au contraire vous cachez les charitésque vous faites, c’est alors qu’il les louera devant tout le monde. Dieune souffrira pas qu’une action si sainte soit longtemps cachée.Si vous avez soin de l’étouffer, il la publiera lui-même etil la rendra publique, plus que vous ne l’auriez pu faire. C’est pourquoi,laissez faire Dieu, abandonnez-vous à lui, et vous en serez plusheureux en l’autre vie, et plus estimé en ce monde même. (559)

Vous voyez donc, mes très-chers frères, qu’il n’y a riende plus opposé à la gloire que nous recherchons, que de fairenos aumônes à la vue des hommes. C’est le moyen de faire toutle contraire de ce que nous prétendons, puisqu’au lieu de signalernotre vertu, nous serons cause que notre vanité sera connue deshommes et punie de Dieu. Gravons ces vérités dans notre coeur.Qu’elles nous servent à mué-priser la gloire humaine, età ne chercher que celle de Dieu, et nous serons estimés encette vie et heureux en l’autre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (560)

HOMÉLIE LXXII

" ALORS JÉSUS PARLA AU PEUPLE ET A SES DISCIPLES, ET LEUR DIT: LES DOCTEURS DE LA LOI ET LES PHARISIENS SONT ASSIS SUR LA CHAIRE DEMOÏSE. OBSERVEZ DONC ET FAITES TOUT CE QU’ILS VOUS ORDONNERONT DEFAIRE, MAIS NE FAITES PAS CE QU’ILS FONT. CAR ILS DISENT CE QU’IL FAUTFAIRE, ET NE LE FONT PAS ". (CHAP. XXXIII, 1, 2, 3, JUSQ U’AU VERSET 43.)

1. Qu’est-ce à dire " alors " ? c’est-à-dire lorsqu’ileut dit ce qui précède; lorsqu’il eut fermé la boucheà tous ses contradicteurs; lorsqu’il les eut confondus et réduitsà ne plus oser le tenter par leurs questions insidieuses lorsqu’ila fait voir que leur malice était sans remède. Aprèsavoir tiré cette parole du psaume : " Le Seigneur a dit àmon Seigneur", il en appelle encore à la Loi; et il n’y a pas lieude s’en étonner, en effet, bien que la loi ancienne n’eûtpoint marqué aux Juifs qu’il y eût deux personnes en Dieu,et qu’elle les assure souvent qu’il n’y a qu’un seul Dieu, il suffisaitnéanmoins que David le leur eût appris, puisque l’Ecrituremême comprend quelquefois par ce nom de " Loi", toute l’étenduede l’Ancien Testament. Enfin, il leur témoigne ici quel estime ilfait de la loi de Moïse, en obligeant le peuple de la respecter dansla bouche de ses plus grands ennemis. Jésus-Christ voulait montrerpar toutes ces paroles qu’il est dans une union parfaite avec son Père;puisque s’il pouvait lui être opposé en quelque chose, ill’eût fait paraître en parlant contre la loi. Cependant iltémoigne ici, avoir pour elle une, si grande déférence,que quelle que soit la corruption de ceux qui l’enseignent, il veut néanmoinsque ceux à qui elle est annoncée, la pratiquent et qu’ilslui obéissent très-fidèlement. Il s’étend ensuiteà parler des pharisiens et de leur conduite, parce que la principalecause qui les empêchait de croire en lui , c’était le déréglementde leurs moeurs et leur passion pour la vaine gloire. (560)

Voulant donc ici former les peuples qui l’écoutaient, il commencepar un avis très-considérable et très-important pourleur salut, en leur défendant de mépriser leurs maîtres,et de s’élever contre les ministres de Dieu qui leur annonçaientsa Loi. Il ne se contente pas de leur recommander si particulièrementce point. Il le pratique lui-même, puisqu’il ne prive pas du pouvoird’enseigner ces pharisiens qui en étaient si peu dignes. Il attireainsi sur eux une condamnation encore plus sévère, et ilôte à leurs disciples tout prétexte de désobéissance.Il ne veut pas qu’ils puissent dire : Le maître qui m’instruit esttout corrompu lui-même, et je ne puis me résoudre àl’écouter, ni à pratiquer ce qu’il me dit. Il commande àses disciples de leur obéir quels qu’ils soient. Il établittellement ces personnes dans la dignité qu’ils possédaient,que, quelque méchants qu’ils fussent, il ne laisse pas, aprèsces reproches qu’il leur fait, de dire à ses disciples : " Faitestout ce qu’ils vous diront ", parce qu’ils ne disent rien d’eux-mêmes,mais seulement ce que Dieu a commandé par Moïse. Mais considérezici quelle déférence Jésus-Christ a pour Moïse,et combien il témoigne partout l’union de l’Evangile avec la Loi.Il dit qu’on doit honorer ces prêtres, à cause de la Loi deDieu qu’ils annoncent : " Ils sont", dit-il, " assis sur la chaire de Moïse". Ne pouvant les honorer ni les rendre vénérables par eux-mêmes,et par la sainteté de leur vie, il veut néanmoins qu’on lesrespecte à cause de ce siége d’honneur dans lequel ils sontassis, et de cette doctrine sainte qu’ils enseignent.

Ce mot, " faites tout ", n’enferme pas généralement "tout " ce qui est dans la Loi, comme ce qui regarde les viandes, les sacrificeset les autres cérémonies. Car comment aurait-il établiici ce qu’il a détruit ailleurs? Mais il entend seulement par cemot, tout ce qui regarde le règlement de notre vie, et tout ce quipeut s’accorder avec la loi nouvelle, sans nous accabler des fardeaux insupportablesde l’ancienne. Vous me direz peut-être : Pourquoi le Fils de Dieune donne-t-il pas cette autorité plutôt aux ministres de laloi de grâce, qu’aux ministres de la loi de Moïse? C’est parcequ’il n’était pas encore temps de révéler ces mystèresavant sa mort. Outre qu’il avait encore une autre raison particulièred’agir de la sorte. Comme il allait les accuser de beaucoup de crimes,il veut d’abord ôter aux personnes les plus simples, tout sujet decroire qu’il se portait à ces reproches par un secret désirde leur ministère, ou par quelque mouvement de haine et d’envie.Il prévient d’abord ce soupçon afin d’avoir ensuite plusde liberté de les reprendre.

Mais pourquoi les condamne-t-il avec tant de force? C’était pouravertir le peuple de ne point tomber avec eux dans le précipice,en imitant leur mauvaise vie. Car il y a bien de la différence entremontrer simplement le mal qu’on doit éviter, ou en montrer les dangereusessuites, par le malheur de ceux qui y sont déjà tombés,comme il y a bien de la différence entre donner d’excellents avisaux hommes pour les porter à quelque vertu, ou leur en montrer l’avantagedans l’exemple de ceux qui s’y sont rendus habiles. Jésus-Christdit d’abord à ses disciples : " Ne faites pas ce que vous leur voyezfaire ", afin qu’ils ne pussent conclure que, puisqu’ils les devaient écouter,ils devaient aussi les imiter. Ainsi, l’honneur qu’il les oblige de rendreà ces maîtres corrompus tourne à leur confusion, puisqu’ilcondamne les déréglements de leur vie, et qu’il assure qu’onne peut les imiter sans se perdre. C’est donc là la principale causepour laquelle il les accuse ici de leurs désordres avec tant devéhémence, li voulait faire voir combien ils étaientopiniâtres et rebelles à la lumière, et montrer paravance que la croix sur laquelle ils devaient l’attacher ensuite, bienloin d’imprimer quelque tache à son innocence, serait la preuveet l’effet de leur incrédulité et de leur audace.

Considérez, mes frères, quelle est la premièrechose que le Sauveur blâme en eux, et qui est comme le surcroîtde toutes leurs autres fautes : " Ils disent ce qu’il faut faire, et nele font pas ". Quiconque viole la Loi est coupable, mais personne ne l’estdavantage que celui qui doit instruire les autres. Car il commet une doubleet une triple faute dans un seul crime. Premièrement, il viole laLoi; secondement, ayant été établi en autoritépour régler les autres, il se dérègle lui-même.Ce qui le rend beaucoup plus coupable. Troisièmement, comme sa dignitéle rend vénérable, son exemple fait beaucoup plus d’impressionsur les esprits, et le mal qu’il fait se communique bien plus aisémentaux autres.

Jésus-Christ reprend ensuite en eux la dureté qu’ils témoignentenvers ceux qui leur (561) sont soumis. " Ils lient des fardeaux. pesantset qu’on ne saurait porter, ils les mettent sur les épaules deshommes, et ils ne voudraient pas les avoir remués du bout du doigt(4) ". Ces paroles enferment un double reproche, et font voir une doublemalignité dans les personnes que le Sauveur accuse. La premièreest cette sévérité avec laquelle ils exigeaient unesi grande perfection de ceux qu’ils conduisaient; et la seconde est leurmollesse propre, et la liberté qu’ils prenaient de vivre comme illeur plaisait. Ce sont deux conditions entièrement opposéesà celles que doit avoir un véritable pasteur, qui doit êtrecomme un juge sévère et inflexible à l’égardde lui-même, et qui doit être en même temps plein dedouceur et de charité pour ceux qu’il gouverne. Les pharisiens,au contraire, se conduisaient tous d’une manière tout opposée.Ils réduisaient tout leur devoir à faire de beaux discourset à parler beaucoup aux hommes. Ils n’avaient de vertu qu’en paroles.Ainsi , ils étaient durs et impitoyables envers tout le monde, parcequ’ils n’avaient pas l’expérience de cette doctrine toute sainte,qui s’apprend par l’action et par la pratique.

2. Ce déréglement, déjà si considérablepar lui-même, ajoutait encore une nouvelle gravité au crimeque le Sauveur vient de reprendre en eux: " Ils disent ce qu’il faut faire,et ne le font pas" : et la manière dont Jésus-Christ l’exprimeest bien remarquable. Car il ne dit pas: ils ne peuvent, mais " ils neveulent pas " , non porter ou traîner ces fardeaux, mais " les remuerdu bout du doigt ", c’est-à-dire n’en pas même approcher pourles toucher. Ils ne sont forts et courageux que pour faire ce qui leurest défendu, " car ils font toutes leurs actions afin d’êtrevus des hommes (5) ". Jésus-Christ leur reproche par ces parolesleur ambition et leur orgueil qui les a perdus. Il avait repris en euxjusqu’à cette heure, des actions ou de cruauté, ou de paresse:mais maintenant ce qu’il y condamne principalement, c’est cette passionfurieuse pour la vaine gloire dont ils étaient possédés.C’est elle qui les a éloignés de Dieu, et qui leur a faitdésirer de plaire aux hommes plutôt qu’à lui. Car chacuncherche à plaire aux juges qu’il a choisis. Si un athlètecombat devant des hommes de coeur, il tâche de combattre vaillamment,afin de leur plaire. Que s’il combat devant des lâches, il devientlâche lui-même. Un comédien, qui joue devant des personnesqui aiment à rire, fait tout ce qu’il peut pour les faire rire.Que si ces spectateurs sont graves et modérés, il affectelui-même de la gravité afin de leur plaire. Mais remarquezencore combien Jésus-Christ accuse avec force dans les pharisiensla passion qu’ils avaient d’être loués. Car il ne dit pasqu’ils font dans ce dessein quelques-unes de leurs actions; mais en général: " Qu’ils font tout ce qu’ils font " dans cette vue. Après qu’illeur a reproché ce désir si passionné pour la vainegloire, il leur montre aussitôt leur folie, puisqu’ils ne faisaientrien de grand qui méritât quelque louange, et qu’ils s’enflaientdes choses les plus viles et les plus méprisables, étantnon-seulement ambitieux, mais l’étant encore d’une ambition basseet honteuse.

" Ils ont des bandes de parchemin, plus larges que les autres, et lesfranges de leurs vêtements plus longues (5) ". Examinons ici, mesfrères, ce que voulaient dire ces " bandes" et ces "franges ". Dieuvoyant que les Juifs oubliaient à tous moments les grâcesqu’il leur avait faites, leur avait commandé d’écrire sesmiracles sur de petites bandes de parchemin pour les pendre à leursbras. C’est pourquoi il est dit dans le Deutéronome : " Ces merveillesque j’ai faites en votre faveur, ne seront jamais hors de votre vue ".(Deut. VI, 7.) Ils donnaient à ces petites bandes un nom qui marquaitqu’ils les portaient pour garder la loi. C’est ce que font encore aujourd’huiplusieurs femmes chrétiennes qui pendent l’Evangile à leurcou. Mais Dieu, voulant leur donner un autre moyen extérieur deconserver le souvenir de ses grâces, fit à l’égarddes Juifs ce que font aujourd’hui plusieurs personnes qui, craignant d’oublierles choses s’attachent un filet au doigt pour s’en faire comme une mémoireartificielle. Dieu, traitant les Juifs comme de petits enfants, leur commandad’attacher au bas de leur robe un ruban, ou une frange de couleur de pourpre,afin que partout où ils marcheraient, ils se souvinssent toujoursdes commandements de Dieu. Ils étaient extrêmement exactsdans ces observances extérieures, et ils mettaient leur vanitéà porter des bandes plus larges, et des franges plus longues queles autres hommes.

Mais pourquoi, ô pharisiens, étendez-vous ainsi ces bandes?Pourquoi affectez-vous de (562) porter des franges si longues? Mettez-vousla vertu dans un ruban? Dieu ne demande point de vous que vous agrandissiezces bandes et ces rubans; mais que vous vous souveniez de ses grâces,et que vous en témoigniez de la reconnaissance par la droiture devotre vie. Que si Dieu nous défend de chercher de la gloire dansnos jeûnes, dans nos aumônes, et dans nos autres actions depiété, qui sont pénibles et laborieuses, comment vous,ô pharisiens, pouvez-vomis en rechercher dans des choses extérieures,qui vous reprochent au contraire votre peu de vertu et votre insensibilitéaux faveurs de Dieu? Mais la vanité de ces hypocrites ne se terminaitpas là; elle s’étendait encore à d’autres bassessesbien plus grandes.

" Ils aiment les premières places dans les festins, et les premièreschaires dans les synagogues (6). Ils aiment à être saluésdans " les places publiques, et à être appelés maîtrespar les hommes (7) ". Quoique ces choses paraissent petites, elles sontnéanmoins la cause des plus grands maux. Et elles ont souvent attirédes malheurs effroyables sur des provinces entières et sur le royaumemême de Jésus-Christ. Je ne puis retenir mes larmes, lorsquej’entends parler de cet amour des préséances; de ce désird’être salué de tout le monde. Je repasse en moi-mêmecombien de ruisseaux funestes, sortis de cette source, ont inondéensuite l’Eglise. Mais ce n’est pas maintenant le temps de s’arrêterà déplorer ces malheurs; et les personnes un peu âgées,qui ont vu ce qui s’est passé du temps de nos pères, n’ontpas besoin que je les en instruise.

Remarquez ici, mes frères, que les pharisiens faisaient paraîtredavantage leur orgueil et leur vanité au lieu même oùils devaient être plus humbles et plus modérés, puisqu’ilsétaient obligés de témoigner plus de douceur et demodestie dans les synagogues., où ils n’entraient que pour formerleurs disciples à la vertu. Car, pour ce qui regarde " les premièresplaces dans les festins ", cela pouvait être plus excusable, quoiqu’ilsoit vrai que celui qui est établi pour régler et pour enseignerles autres, doit signaler sa vertu, non seulement dans l’Eglise, mais généralementdans tous les autres lieux où il se trouve. Comme l’homme en quelqueendroit qu’il soit est toujours homme, et sans comparaison supérieuraux bêtes, il faut de même que celui qui est le maîtreet le conducteur des âmes, se fasse reconnaître partout pource qu’il est, soit qu’il parle ou qu’il se taise, soit qu’il soit àtable ou ailleurs, et que sa démarche, son regard, son geste, toutesa contenance et sa modestie extérieure le distinguent de tous lesautres. Les pharisiens, au contraire, se rendaient ridicules partout, ets’exposaient à se faire moquer d’eux par tous les hommes, affectantce qu’ils devaient éviter, et recherchant ce qu’ils devaient fuir: " Ils aiment ", dit Jésus-Christ, " les premières placeset les " premières chaires, ils aiment à être saluéset à être appelés maîtres ".

3. Si c’est un crime d’aimer ces choses, quel crime n’est-ce pas deles rechercher avec tant d’empressement? Jésus-Christ avait jusqu’icipassé assez légèrement sur les autres abus des pharisiensqui ne pouvaient nuire à leurs disciples; et il s’était contentéde les condamner et de les blâmer; mais quand il s’agit du désirdes préséances et des dignités, ou de rechercher parambition la chaire de vérité, pour instruire les hommes,le Fils de Dieu s’y arrête davantage. Il ne se contente plus de blâmeret de condamner les excès de ce genre mais il donne à sesdisciples des avis et des instructions toutes contraires à cetteconduite.

" Mais, pour vous, ne désirez point d’être appelésmaîtres, parce que vous n’avez tous qu’un Maître, et que vousêtes tous frères (8)", sans que l’un d’entre vous ait aucunavantage sur l’autre, puisqu’il n’est rien de lui-même. C’est cequi fait dire à saint Paul : " Qui est Paul? Qui est Apollon? Quiest Céphas? Que sont- ils autre chose que des ministres"? (I Cor.III, 5.) Il ne dit pas : Que sont-ils autre chose que des docteurs ou desmaîtres?

" Et n’appelez personne sur la terre votre père, parce que vousn’avez qu’un Père, qui est dans le ciel (9) ". Jésus-Christne leur fait point ce commandement, afin qu’ils l’observent à lalettre, et qu’ils ne donnent effectivement à personne le nom depère, mais afin qu’ils sachent quel est celui qu’ils doivent parexcellence appeler leur "Père ". Car, comme il n’y a point d’hommequi soit proprement maître, il n’y en a point non plus qui soit proprementpère. Dieu seul est essentiellement le Maître et le Pèrede tous les hommes, et c’est lui qui forme tous ceux qui sont les maîtreset les pères de son Eglise.

" Et ne vous faites point appeler docteurs, (563) parce que vous n’avezqu’un docteur qui est le Christ (10) ". Il ne dit pas " qui est moi", imitantencore cette conduite qu’il vient de garder, en disant : " Que vous sembledu Christ? de qui doit-il être fils " ? Je demanderais volontiersici à ceux qui, pour déshonorer le Fils de Dieu, disent sisouvent du Père qu’il n’y a qu’un Dieu; qu’il n’y a qu’un Seigneur,si le Père n’est pas aussi le Maître et le docteur des hommes?Y aurait-il un seul d’entre eux qui osât nier cette vérité?Et cependant le Fils de Dieu dit " qu’il n’y a qu’un docteur qui est leChrist ". Comme donc cette parole : " Il n’y a qu’un Maître qui estle Christ", n’exclut pas le Père, et ne veut pas dire qu’il ne soitpas aussi le Maître des hommes; de même cette parole : " Iln’y a qu’un Seigneur, il n’y a qu’un Dieu ", qui est proprement dite duPère, n’exclut pas non plus le Fils, et ne veut pas dire qu’il nesoit pas Dieu et Seigneur comme son Père. Car ces mots : " Il n’ya qu’un Dieu, il n’y a qu’un Seigneur ", ne sont que pour distinguer Dieu,et le séparer des hommes et du reste des créatures. Aprèsque Jésus-Christ a fait voir à ses apôtres la grandeurde cette maladie qui est si contagieuse, il leur apprend maintenant quec’est par l’humilité qu’il faut la prévenir et y porter remède.C’est pourquoi il ajoute aussitôt : " Celui qui est le plus grandparmi vous sera votre serviteur " (14). Car, quiconque s’élèverasera abaissé, " et quiconque s’abaissera sera élevé(12) " . Comme il n’y a rien qui soit comparable à la vertu de l’humilité,Jésus-Christ a soin d’en parler souvent à ses disciples.Il le fait en cet endroit. Il le fit encore dans cette autre rencontreoù il mit un enfant au milieu d’eux. Il le fit lorqu’en son sermonsur la montagne, il commença par cette béatitude " Bienheureuxles pauvres d’esprit ". Mais il arrache ici comme la racine de ce vice,lorsqu’il dit " Quiconque s’abaissera sera élevé". Je vousprie de remarquer encore ici ce que je vous ai souvent fait voir, que Jésus-Christexhorte ses disciples à acquérir ce qu’ils souhaitent, parune voie qui semble toute contraire. Il ne leur commande pas seulementde ne point désirer les premières places, mais il les portemême à rechercher la plus basse, et il les assure que c’estle moyen- de posséder les premières qu’ils souhaitaient.Parce qu’il faut nécessairement que celui qui veut être lepremier, devienne le dernier de tous. " Celui qui s’abaissera sera élevé". Mais où trouverons-nous cette humilité? Il m’est aiséde répondre à votre demande.

Voulez-.vous, mes frères, que nous montions encore aujourd’huià cette ville bienheureuse, à cette demeure de saints, àces montagnes et à ces vallées où habitent les vertus?C’est là que nous verrons l’humilité dans sa grandeur etdans son éclat. Car il y a dans ces troupes saintes des solitaires,qui, après avoir été autrefois dans les dignitésdu monde, dans les richesses et dans la magnificence, s’humilient maintenantet se rabaissent en toutes choses, dans leur vêtement, dans leurcellule et dans-leurs emplois; et qui regardent l’humilité commela lin générale où ils rapportent tout le reste. Toutce qui allume le feu de l’orgueil, les beaux habits, les splendides habitations,les nombreux domestiques, toutes ces choses qui nous engagent malgrénous dans la vanité, sont retranchées parmi eux, Ils vonteux-mêmes couper le bois dont ils ont besoin. Ils allument eux-mêmesleur feu. Ils font cuire eux-mêmes ce qu’ils doivent manger, et ilsservent eux-mêmes ceux qui les viennent voir.

Nul en ce lieu, ni ne blesse un autre ni n’en est blessé. Nulne commande, et nul n’a besoin qu’on lui commande. Ils sont tous serviteursles uns des autres. Ils s’empressent de laver les pieds des hôtesqui les viennent voir. Chacun tâche de prévenir son frèredans ce devoir et ils ne disputent jamais qu’à qui sera le plushumble. On rend cet office de charité à un hôte quelqu’il soit, sans s’informer s’il est pauvre ou s’il est riche , s’il estlibre ou s’il est esclave. On traite tout le monde indistinctement. Iln’y a parmi eux ni grand ni petit. Tout y est égal. Il y a donclà, me direz-vous, une grande confusion. Nullement, mes frères,mais on y voit au contraire régner souverainement l’ordre et lapaix. Personne ne considère ce qu’est son -frère, s’il étaitnoble, s’il ne l’était pas. Chacun se croit le dernier de tous,et devient grand en cela même qu’il aime à se mettre au-dessousdes autres.

4. Il n’y a qu’une seule table pour ceux qui servent et pour les autresque l’on sert. Ce sont les mêmes viandes pour tous; les mêmeshabits; les mêmes cellules; le même genre de vie. Celui d’entreeux qui se porte aux petites choses avec plus d’ardeur, est celui qui (564)est le plus grand de tous. On n’entend point dire là Ceci est àmoi, cela est à vous. Ces paroles qui sont la source des divisionset des guerres, sont éternellement bannies de ces lieux. Et on nedoit pas s’étonner qu’ils n’aient tous qu’un même habit, qu’unemême table et qu’une même nourriture, puisqu’ils n’ont tousensemble qu’une même âme, non parce qu’elle est d’une mêmesubstance, ce qui est commun à tous les hommes , mais à causede leur charité qui, les unissant tous, ne fait d’eux tous qu’uncoeur et qu’une âme. Et comment une seule âme pourrait-elles’élever contre elle-même?

On ne voit donc point là, comme parmi nous, ces différencesde pauvres et de riches; ni ce discernement de personnes qu’on honore,et d’autres que l’on méprise. Cette parfaite égaliténe laisse parmi eux aucune entrée à la vaine gloire. Si l’uny est grand et l’autre petit, ce n’est qu’en vertu, et l’on n’a mêmeaucun égard à ces différences. Celui qui est inférieuraux autres, ne se plaint point d’être méprisé, parcequ’il n’y a personne qui le méprise , et s’il s’en trouvait quelqu’unil en aurait de la joie, parce qu’ils aiment à souffrir les mépriset les injures. C’est à quoi ils s’appliquent sans cesse às’anéantir et à s’humilier, non-seulement dans leurs paroles,mais encore plus dans leurs actions.

Ils aiment à manger avec les pauvres et les personnes les plusméprisables. Leur table est tous les jours environnée deces sortes d’hôtes, et c’est ce qui les rend dignes du ciel. L’uny panse les plaies des blessés, l’autre sert de guide à unaveugle, l’autre porte celui qui a la jambe rompue. Il n’y a point làde flatteurs.

On n’y sait pas même ce que c’est que de flatter; et comme toutest égal entre eux, il ne s’y peut mêler aucune envie. Ainsi,ceux qui entrent parmi ces saints, y apprennent aisément la vertu,et à devenir humbles à leur exemple sans qu’on les contraigneà s’humilier devant les autres. Car comme on arrête plus aisémentl’audace d’un homme superbe en lui cédant qu’en lui résistant,et que la modération d’un autre est une grande instruction pourlui, ainsi rien n’est plus propre pour guérir dans une âmela plaie de la vaine gloire, que de voir des personnes qui n’ont pour elleque de l’aversion et du mépris. C’est ce qui se pratique admirablementdans ces lieux. On voit autant d’ardeur pour fuir ou pour quitter les premièresplaces et ces rangs d’honneur, que nous en voyons ailleurs pour y arriver.On y aime, non à se faire honorer, mais à honorer les autres.

Les ouvrages mêmes des solitaires et les occupations oùils s’emploient, les portent encore à l’humilité et étouffenten eux tous les mouvements de la vaine gloire. Car, qui peut devenir superbeen bêchant la terre, en arrosant des herbes, en faisant des paniersd’osier, et d’autres choses semblables? Comment pourraient-ils s’éleverdans leur coeur, en souffrant comme ils font la pauvreté, la faim,la soif, et toutes les autres nécessités de la vie? Ainsi,l’humilité , comme je viens de le dire , est parmi eux une vertubien aisée. Il est très-difficile de ne devenir pas superbeparmi les louanges et les applaudissements des hommes; il est facile aucontraire de devenir humble parmi des choses si basses, et dans le fondd’un désert. C’est là qu’on traite avec Dieu seul àseul. On n’a pour compagnie que soi-même. On n’y voit qu’un oiseauqui vole; qu’un arbre qui est agité des vents; qu’un ruisseau quicoule le long d’une vallée. Par où donc l’orgueil attaquerait-ilun homme dans une si profonde solitude?

Ce n’est pas néanmoins que nous soyons excusables au milieu desvilles de nous laisser aller à cette passion. Abraham vivait aumilieu des chananéens et ne laissait pas de dire à Dieu :"Je ne suis que terre et que cendre". (Gen. XVII, 29.) David étaitdans la cour et dans les armées, et cependant il disait: " Pourmoi, je suis un vermisseau et non un homme ". (Ps. XXI, 6.) Saint Paulvivait au milieu des hommes, et cependant il était assez humblepour dire : " Je ne suis pas digne d’être " appelé apôtre". (I Cor. XV, 9.) Après tant d’exemples, mes frères, commentserions-nous excusables d’être encore si superbes et si vains? N’est-ilpas vrai que si ces hommes admirables doivent être comblésde gloire parce qu’ils ont donné les premiers l’exemple d’une sihaute vertu, et que nous serons, nous, exposés aux plus grands supplicespour ne l’avoir pas suivi, pour lire leurs actions sans les imiter, pouradmirer leur humilité, sans devenir humbles?

Que nous restera-t-il pour excuser une si grande dureté? Direz-vousque vous ne pouvez lire l’Ecriture pour y apprendre quelle a étéla vertu de ces saints hommes? C’est déjà (565) une grandefaute de n’avoir pas soin de vous en instruire dans l’Eglise, oùvous devriez venir puiser sans cesse ces eaux si saintes et si salutaires.Mais si vous ne pouvez apprendre les vertus de ces anciens serviteurs deDieu, ne pouvez-vous pas avoir au moins celles des saints qui vivent encore?

Je n’ai personne qui m’y mène, dites-vous. Venez me trouver,je vous y mènerai moi-même. Venez avec moi pour apprendredes choses qui vous toucheront et qui vous édifieront. Ces solitairessont comme des lampes qui éclairent toute la terre. Ce sont commedes remparts qui vous serviront de défense. Ils ont recherchéles déserts pour vous apprendre à mépriser le monde.Il faut être fort pour trouver le calme au milieu de la tempête.Mais pour vous qui êtes faibles, vous avez besoin de repos aprèscette agitation continuelle où vous expose l’engagement que vousavez dans le monde. Allez donc, mes frères, voir souvent ces saints,afin que leurs prières et leurs exhortations servent à vouspurifier des taches du siècle, et qu’en purifiant votre vie de plusen plus, vous vous mettiez en état de jouir des biens de ce mondeet de l’autre, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui avec le Père et le Saint-Espritest la gloire et l’empire, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE LXXIII

" MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARISIENS HYPOCRITES, QUIDÉVOREZ LES MAISONS DES VEUVES SOUS PRÉTEXTE QUE VOUS FAITESDE LONGUES PRIÈRES, C’EST POUR CELA QUE VOUS RECEVREZ UNE CONDAMNATIONPLUS RIGOUREUSE ". (CHAP. XXIII, 14, JUSQU’AU VERSET 29.)

1. Jésus-Christ s’en prend maintenant à l’intempérancedes pharisiens. Le premier crime qu’il leur reproche sur ce point, et quien effet était insupportable, c’est qu’ils ne tiraient pas de quoisatisfaire ces excès de bouche du superflu des riches, mais du nécessairedes veuves; surchargeant ainsi des personnes pauvres qu’ils devaient plutôtsoulager. Car Jésus- Christ ne dit pas simplement qu’ils mangeaient,mais qu’ils " dévoraient " les maisons des veuves. La manièredont ils commettaient ce crime les rendait encore plus détestables" Sous prétexte, dit-il, que vous faites de longues prières". Tout homme qui fait une action criminelle mérite d’en êtrepuni; mais celui qui se voile alors d’un prétexte de piété,et qui colore sa malice d’une apparence de vertu, mérite d’en êtreencore beaucoup plus puni. Vous me demanderez peut-être pourquoi,puisque ces pharisiens étaient si corrompus, Jésus-Christne leur ôtait pas un ministère qu’ils usurpaient si injustement?Il ne le fait (566) pas, mes frères, parce que le temps ne le permettaitpas encore. Il les laisse cependant dans leur charge, et se contente d’avertirle peuple afin qu’il ne se laisse pas surprendre, et que. la dignitéde ces hommes ne le porte pas à les imiter. Après qu’il adonné en. général cette règle : " Faites toutce qu’ils vous disent ", il montre ici comment elle se doit entendre, etcomment il faut borner ce mot de " tout " à ce qui est exempt depéché, afin que les moins sages ne prissent pas de làsujet de croire qu’ils pouvaient leur obéir indifféremmenten toutes choses.

" Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermezaux hommes le royaume des cieux, n’y entrant point vous-mêmes, eten empêchant l’entrée à ceux qui y entrent (13) ".Si c’est déjà un crime que de n’être utile àpersonne, que doit-on attendre lorsqu’on nuit même aux autres, etqu’on leur empêche l’entrée du ciel? Ce mot, " ceux qui yentrent ", ne veut marquer autre chose que ceux qui étaient prèsd’y entrer. Lorsque les pharisiens avaient à diriger les autres,ils leur faisaient des commandements insupportables. Et lorsqu’il s’agissaitpour eux-mêmes de remplir leurs devoirs, au lieu de porter les hommesà la vertu par le bon exemple, ils ne servaient qu’à lesinduire dans le mal et qu’à les corrompre. Ces sortes de gens sontvéritablement les fléaux des moeurs et la perte du monde.Ils n’instruisent les âmes que pour leur apprendre à se perdre,et ils sont opposés aux vrais pasteurs comme les ténèbresle sont à la lumière. Car, comme c’est le propre d’un pasteuret d’un docteur de l’Eglise de sauver celui qui allait se perdre, c’estle propre aussi d’un corrupteur et d’un empoisonneur des âmes deperdre celui qu’il devait sauver. Voici une autre accusation que Jésus-Christexprime avec beaucoup de force:

" Vous courez la mer et la terre pour rendre un seul prosélyte,et quand il l’est devenu, vous le rendez digne de l’enfer deux fois plusque vous (15) ". Cela veut dire: Ces grandes peines et ces longs travauxque vous endurez pour gagner une âme ne peuvent vous porter àl’épargner et à la ménager ensuite, quoique nous voyionstous les jours que nous conservons avec plus de soin ce que nous avonsacquis avec plus de peine. Cependant cette considération ne faitpoint d"impression sur vous, et ne vous rend point plus compatissants enversceux que vous gagnez. Jésus-Christ reprend donc ici les pharisiensde deux grands désordres : le premier, de ce qu’ils se sont rendusinutiles pour le salut des hommes, et de ce qu’ils ont bien de la peineà en pouvoir convertir un seul; et le second, de ce qu’ils sontsi indifférents et si lâches ensuite pour conserver ceux qu’ilsont gagnés, ou plutôt de ce qu’ils les perdent au lieu deles convertir, en leur apprenant à se corrompre par leur exemple,et en étant cause que leurs disciples deviennent encore plus méchantsqu’eux. Car si le maître est méchant, le disciple le devientencore davantage, et il dépasse le mauvais exemple qui lui a étédonné. Lorsque nous avons d’excellents maîtres, c’est toutce que nous pouvons faire que de les imiter et d’égaler leur vertu;mais lorsque nous en avons de méchants, nous passons aisémentau delà de leur méchanceté, parce que la nature aune facilité et une pente effroyable qui la porte au mal : " Vousle rendez ", dit Jésus-Christ, " digne de l’enfer deux fois plusque vous ". Il veut par cette parole effrayer le peuple qui écoutaitles pharisiens, et en même temps châtier sévèrementles pharisiens eux. mêmes, ces docteurs d’iniquité, qui nese bornaient pas à faire leurs disciples aussi méchants qu’eux-mêmes,mais qui les poussaient encore à un plus bas degré de perversité: ce qui est l’extrême limite du mal.

" Malheur à vous, conducteurs aveugles qui dites : Si un hommejure par le temple, cela n’est rien; mais s’il jure par l’or du temple,il est obligé à son serment (16). Insensés et aveuglesque vous êtes! Lequel est le plus à estimer, ou l’or, ou letemple qui sanctifie l’or (17)? Et si un homme, dites-vous, jure par l’autel,cela n’est rien; mais s’il jure par le don qui est sur l’autel, il estobligé à son serment (18). Aveugles que vous êtes,lequel est le plus grand, ou le don, ou l’autel qui sanctifie le don (19)?Celui donc qui jure par l’autel, jure par l’autel et par tout ce qui estdessus (20). Et celui qui jure par le temple, jure par le temple et parcelui qui y habite (21). Et celui qui jure par le ciel, jure par le trônede Dieu et par celui qui y est assis (22) ". Jésus-Christ attaqueici l’aveuglement et la folie des pharisiens qui portaient les hommes àmépriser les plus importants commandements de la Loi. Il semblenéanmoins que le Fils de Dieu se contredise, car il (567) a ditle contraire un peu plus haut, lorsqu’il leur " reprochait de mettre desfardeaux insupportables sur les épaules des hommes ". Mais ce qu’ondoit dire ici, mes frères, c’est que les pharisiens tombaient eneffet dans l’un et l’autre de ces deux excès contraires. Il semblequ’ils affectaient dans leur conduite tout ce qui pouvait perdre ceux quileur étaient soumis. Ils leur faisaient mépriser les plusgrands commandements, et ils les traitaient en même temps avec unerigueur et une dureté insupportable dans les plus petits.

" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, pendant quevous négligez ce qu’il y a de plus important dans la Loi, la justice,la miséricorde et la foi. C’est là ce qu’il fallait pratiquer,sans omettre néanmoins ces autres choses (23) ". C’est avec granderaison que Jésus-Christ ajoute ces paroles, " sans omettre néanmoinsces autres choses ", c’est-à-dire la dîme de la menthe etdu reste dont il parle, parce que la dîme est une espèce demiséricorde et d’aumône, et entre en quelque sorte dans lerang de ces choses importantes dont il parle. Il faut la payer, dit-il;car, à qui a-t-il jamais nui de faire l’aumône? Mais il nefaut pas croire qu’en payant ces dîmes on garde par là toutela loi.

Jésus-Christ témoigne le contraire en disant: " Il fautfaire cela, sans omettre néanmoins ces autres choses ".

Il n’ajoute pas cette dernière parole lorsqu’il leur parle deleurs purifications extérieures. Il fait une séparation exactede ce qui était pur d’avec ce qui ne l’était pas, et il montreque la pureté du dehors n’est que l’effet et la suite de la puretédu dedans, et que la pureté du corps n’allait point jusqu’àse communiquer à l’âme. Comme il ne s’agissait dans cetteexactitude à payer les dîmes que d’une chose qui étaitbonne en elle-même et qui était une espèce d’aumône,Jésus-Christ passe cela sans le condamner, parce qu’il n’étaitpas encore temps de rien faire contre la Loi. Mais il détruit plusclairement ce qui ne regardait que la purification extérieure descorps. C’est pourquoi, en parlant ici des dîmes, il ajoute aussitôt: " Il fallait pratiquer cela sans omettre néanmoins ces autreschoses "; mais lorsqu’il parle de ces vaines purifications, il leur dit:" Vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, pendant que le dedansdemeure plein de rapine et d’impureté. Pharisien aveugle, nettoyezpremièrement le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehorsen soit net aussi". Il se sert ici de cette comparaison familièreet commune d’un " plat " et d’une " coupe ". Mais, pour montrer ensuitequ’on ne perd rien en négligeant la purification extérieuredes corps, et qu’on perdrait tout au contraire en négligeant lapureté intérieure des âmes, dans laquelle consistetoute la vertu, il compare l’une à un " moucheron " à causede sa petitesse, et l’autre à un " chameau " à cause de sagrandeur et de son extrême importance.

2. " Conducteurs aveugles que vous êtes, qui passez ce que vousbuvez de peur d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau (24) ". Dieu,leur dit-il, n’a ordonné ces petites choses qu’en les rapportantaux grandes, c’est-à-dire à la " miséricorde " etau " jugement ". Lors donc que ces petites observances sont séparéesdes grandes, pour lesquelles elles ont été établies,elles ne servent plus à ceux qui les pratiquent, parce qu’alorsse trouve rompu ce rapport et cette liaison nécessaire qu’ellesont avec ces règles importantes et essentielles de la loi. Ces règlementscapitaux pouvaient subsister sans ces préceptes moins considérables;mais ces petits préceptes ne pouvaient servir de rien sans ces autresbeaucoup plus importants. Jésus-Christ montre par là qu’avantmême le temps de la grâce et de l’Evangile, ces observancesn’étaient pas ce qu’il désirait le plus, mais qu’il demandaitdes hommes d’autres observances bien plus considérables et un culteplus spirituel. C’est pourquoi, après que la nouvelle loi de Jésus-Christnous a donné d’autres lois plus saintes et des commandements plusdivins, ces autres sont devenus superflus, et il est inutile de les observer.

Mais quoique la malice soit toujours en horreur aux yeux de Dieu, ellene l’est jamais davantage que lorsque ceux qui en sont possédés,bien loin de croire qu’ils aient besoin de changer de vie, s’imaginentau contraire être capables d’éclairer et de conduire les autres.L’est ce que Jésus-Christ veut nous marquer, lorsqu’il appelle lespharisiens " des conducteurs aveugles ". Si le plus grand malheur pourun aveugle c’est de croire qu’il n’a point besoin de guide, que dirons-nousde celui qui, étant aveugle lui-même, veut être néanmoinsle guide des autres? Jésus-Christ (568) leur reproche d’une manièrecouverte par ces paroles la passion furieuse qu’ils avaient pour l’ambitionet pour la vaine gloire, source de tous leurs maux, parce qu’ils faisaienttoutes leurs actions dans le désir d’être vus des hommes.C’est cet orgueil inflexible qui les a empêchés d’embrasserla foi, et qui les a portés à détruire toute véritablevertu, et à renfermer toute leur religion dans quelques purificationsextérieures qui ne regardaient que le corps, sans se mettre en peinede la pureté de l’âme.

" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui nettoyez le dehors de u la coupe et du plat, pendant que le dedansdemeure plein de rapine et d’impureté (25). Pharisien aveugle, nettoyezpremièrement le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehorsen soit net aussi (26) ". Jésus-Christ voulant rappeler les pharisiensà la véritable piété qu’ils méprisaient,et les faire passer de ce soin de l’extérieur au soin du dedansde l’âme, leur parle de la " miséricorde", de la "justice" et de la " foi ". Car ce sont là les choses qui renferment toutela vie et toute la sanctification de nos âmes. La " miséricorde"nous rend doux et compatissants envers nos frères. Elle nous porteà leur pardonner aisément leurs fautes, et à ne pastémoigner trop de dureté envers les pécheurs. Noustrouvons en elle ce double avantage, qu’elle attire la miséricordede Dieu sur nous, et qu’en nous attendrissant le coeur, elle nous rendplus prompts à assister ceux que l’on outrage et à compatirà tout ce qu’ils souffrent. La "justice " et la " foi " nous empêchentd’être hypocrites et trompeurs, et nous rendent purs et sincères.

Mais quand Jésus-Christ dit : " Il fallait faire ces choses etne pas omettre les autres ", il ne prétend pas nous engager àtoutes les observances de l’ancienne loi; comme lorsqu’il dit " qu’il fautpurifier le dedans du vase afin que le dehors soit aussi pur", il ne veutpas nous ramener à toutes ces purifications légales. Il nousmontre au contraire qu’elles sont vaines et inutiles. Car il ne dit pas: " Et purifiez ensuite le dehors ", mais, " purifiez le dedans, et ledehors sera pur et net ". Par cette "coupe" et par ce " plat ", il marquel’homme. Le "dedans" de la coupe en marque l’âme, et le " dehors" en marque le corps. Si c’est donc un désordre de ne se mettrepas en peine qu’un plat soit net au dedans pour en tenir le dehors propre,combien serait-il plus dangereux de négliger la pureté dudedans de l’âme? Mais vous, ô pharisiens, vous faites toutle contraire. Vous gardez avec soin les petites choses qui ne sont qu’extérieures,pendant que vous négligez les importantes qui regardent le coeur.C’est de cette source que vient ce mal si dangereux, et comme cette plaiemortelle qui vous fait croire que vous avez accompli toute la loi, et qu’ilne vous reste plus rien à faire, et qu’ainsi vous ne devez pointpenser à corriger et à purifier votre vie.

" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui audehors paraissent beaux, mais qui au dedans sont pleins d’ossements demorts et de toute sorte de pourriture (27). Ainsi au dehors vous paraissezjustes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes pleins d’hypocrisieet d’iniquité (28) ". Jésus-Christ leur reproche encore icileur passion pour la vaine gloire en les appelant des " sépulcresblanchis ". Il condamne par là leur hypocrisie, qui étaitla source de tous leurs crimes et la cause de leur perte. Il ne se contentepas de dire qu’ils sont seulement semblables à des " sépulcresblanchis ", mais il ajoute : " qui sont au dedans pleins d’ossements demorts et de toute sorte de pourriture ", c’est-à-dire, comme ill’explique aussitôt, " qu’ils sont pleins au dedans d’eux-mêmesd’hypocrisie et d’iniquité ", marquant par là que leur hypocrisieétait leur plus grand obstacle à la foi. Les crimes que Jésus-Christreproche ici aux Juifs ne leur ont pas été représentésseulement par le Fils de Dieu. Tous les prophètes les en ont souventaccusés, et leur ont fait voir qu’ils étaient avares et voleurs,et que leurs princes ne rendaient point la justice. On voit partout qu’ilsnégligeaient le plus solide et le plus essentiel de la loi, et qu’ilss’arrêtaient à des choses mutiles. C’est pourquoi il n’y avaitrien ni dans ces avis, ni dans ces reproches, ni dans cette comparaisondu sépulcre, qui leur dût paraître nouveau, puisqueDavid compare leur " bouche" non-seulement à un " sépulcre", mais à " un sépulcre toujours ouvert ". (Ps. LI, 10.)

3. Il a encore aujourd’hui, mes frères, plusieurs de ces " pharisiensqui ont grand soin de paraître purs au dehors", mais "qui ne sontpleins au dedans que de corruption (569) et d’iniquité ". Nous voyonsde nos jours qu’on travaille beaucoup à régler l’extérieur,et qu’on le réforme avec beaucoup de soin, pendant qu’on négligeentièrement de régler le dedans de l’âme, et de l’établirdans la solide piété. Si l’on ouvrait maintenant les consciencesde chacun de nous, on les verrait pleines de vers, de puanteur et de pourriture: je veux dire qu’on les verrait pleines de passions et de désirsdéréglés, qui déchirent plus les âmes,que les vers ne rongent les corps.

C’était sans doute un grand malheur devoir les pharisiens danscet état déplorable. Mais c’en est un bien plus grand, qu’étantcomme nous sommes les membres du Fils de Dieu, nous devenions " des sépulcrespleins de toute sorte de pourriture ". Ce mal, mes frères, est au-dessusde tout ce qu’on en peut dire. Car, qu’y a-t-il de plus effroyable quede voir une âme qui était le temple de Jésus-Christ,et l’organe de son Esprit-Saint, où tant de mystères s’étaientaccomplis, et s’accomplissaient tous les jours, devenir tout d’un coupd’un ciel vivant et animé, un sépulcre infâme? Quellesource de larmes pourrait suffire pour pleurer dignement un si grand malheur?

Souvenez-vous de votre divine renaissance. Rappelez en votre mémoirele titre auguste dont vous avez été honoré en votrebaptême; quelle robe vous y avez reçue, comment vous y êtesdevenu un palais céleste, fondé sur l’immobilité dela pierre, enrichi, non de marbre et de jaspe, ni d’or et de diamants,mais des dons de l’Esprit de Dieu, et de toute la magnificence de sa grâce.

Considérez qu’on ne souffre point les sépulcres dans lesvilles, et qu’ainsi étant vous-même "un sépulcre ", vous ne devez point prétendre avoir part à cette citééternellement heureuse. On vous en rejettera avec encore plus d’horreurqu’on ne rejette les tombeaux du milieu des villes. Et comment vous y pourrait-onsouffrir, puisque vous êtes devenu sur la terre même l’opprobrede tous les hommes, qui vous voient avec horreur porter une âme mortedans un corps vivant? Si l’on voyait dans cette ville un homme porter derue en rue un corps mort plein de puanteur, qui ne le fuirait avec dégoût?Vous êtes vous-même cet homme, et c’est ainsi que vous portezpartout une âme morte, rongée de vers, et " pleine de pourriture". Qui pourra avoir quelque compassion de vous, puisque vous êtessi cruel envers vous-même, et que vous vous traitez avec tant dedureté? Que feriez-vous si on allait enterrer un corps mort au lieuoù vous mangez, et où vous dormez? Cependant vous ensevelissezvotre âme morte, non pas au lieu où vous mangez et oùvous dormez, mais entre les membres mêmes de Jésus- Christ,et vous ne craignez point qu’il ne lance sur vous tous ses foudres?

Comment osez-vous, étant rempli de tant d’ordures et de corruption,entrer dans l’Eglise de Dieu, et vous présenter dans son saint temple?On punirait du dernier supplice celui qui ferait à la majestéimpériale l’injure d’aller enterrer un mort dans son palais. Quene devez-vous donc point attendre, vous qui pouvez sans rougir aller infecterce temple sacré de Jésus-Christ, par vos puanteurs insupportables?

Que n’imitez-vous cette sainte pécheresse qui parfuma les piedsdu Sauveur d’une "huile précieuse, dont l’odeur excellente remplittoute la maison"?Vous faites tout le contraire en vous présentantà Jésus-Christ, étant plein de puanteur. Il est vraique vous ne la sentez pas. Mais c’est en cela même que votre maIest plus incurable, et presque désespéré. Car, lorsquele corps d’un homme se corrompt, il le sent lui-même, ainsi que ceuxqui l’approchent. Ainsi, il est plus aisé de le guérir, ettout le monde le plaint, parce que cette corruption est involontaire. Maisla vôtre est d’autant plus incurable qu’elle ne tombe pas sous lessens, et d’autant plus digne de haine, que vous vous y plaisez, et quevous l’entretenez volontairement.

Puis donc que votre maladie est si dangereuse, et que vous n’avez pasle moindre sentiment de cette odeur de mort que vous répandez partout,faites au moins un effort sur vous-même, et appliquez-vous àce que je vais vous dire pour vous représenter l’état oùvous êtes, et pour vous faire voir quelle est cette peste effroyablequi tue votre âme invisiblement. Mais souvenez-vous auparavant dece que vous dites dans vos prières: " Que ma prière s’élèveà vous, mon Dieu, comme l’encens s’élève en votreprésence". (Ps. CXL, 2.) Si, au lieu de cet encens, vous faitesmonter vers Dieu une fumée noire et puante, qui ne voit que vousferez descendre, non la (570) miséricorde, mais la colèrede Dieu sur vous? Et qui sont ceux, me direz-vous, qui font monter cettefumée vers Dieu dans l’Eglise? Ce sont ceux qui ne craignent pasd’y venir, pour y satisfaire leurs regards impudiques, qui ont le démondans le coeur, et l’adultère dans les yeux. Et l’on ne s’étonnepoint après cela que tous les foudres du ciel ne tombent sur laterre pour la réduire en cendre, puisque ces crimes devraient attirerégalement les feux du ciel et ceux de l’enfer. Cependant, commeDieu est bon et plein de miséricorde, il suspend sa colère,et il vous invite à la pénitence.

Quoi, vous osez donc venir à l’église pour voir une femme,et vous ne tremblez pas de déshonorer la sainteté du templede Dieu ? Regardez-vous l’église comme un lieu de divertissement,et la traitez-vous avec moins de respect que les rues et les places publiques?Vous rougiriez peut-être dans ces lieux publics qu’on vous vîtaller après une femme; et vous ne rougissez point dans l’église,d’occuper vos yeux de ce qui empoisonne votre coeur, et de vous entretenirde pensées infâmes, au même temps que Dieu par la voixde ses ministres vous menace de vous perdre, si vous n’avez en horreurcette passion? C’est là le fruit de ces spectacles dont vous êtessi passionnés. C’est là ce que vous enseigne le théâtre.Voilà ce que produit cette peste si contagieuse; ces objets quicorrompent et qui enchantent les yeux qui les voient, et cette source publiqued’impureté dont les eaux empoisonnées et délicieusestout ensemble, enivrent ceux qui en boivent d’un plaisir funeste, et lesperdent agréablement. C’est ce que le prophète Jérémieaccusait par ces paroles : " Votre oeil", dit-il, " est mauvais aussi bienque votre coeur". (Jérém. XXXIV.) Combien vaudrait-il mieuxêtre aveugle ou être malade d’une fièvre ardente qued’abuser ainsi de ses yeux?

Il serait à souhaiter aujourd’hui, à voir l’étatdes choses, qu’il y eût au dedans de cette église un mur quivous séparât d’avec tes femmes; mais puisque vous ne le voulezpas souffrir, nos pères ont cru qu’il fallait au moins faire uneséparation avec cette clôture de bois. J’ai su, néanmoins,des personnes les plus avancées en âge, que cette séparationn’avait pas été toujours en usage, " parce qu’en Jésus-Christ", comme. dit l’apôtre, " il n’y a ni mâle ni femelle". (Gal.III, 25.) Les hommes et les femmes, du temps des apôtres, priaientindifféremment ensemble, parce que les chrétiens alors, soithommes ou femmes, étaient véritablement ce qu’on croyaitqu’ils étaient, Mais aujourd’hui les femmes chrétiennes paraissentdes courtisanes , et les hommes vivent plutôt en bêtes qu’enhommes.

Ne voyons-nous pas dans les actes, que les hommes et les femmes étaientdans une même chambre, lorsque saint Paul leur parlait? et cetteassemblée néanmoins était tout angélique etdigne du ciel; parce que les femmes avaient un coeur mâle et unevertu d’hommes, et que les hommes avaient une modestie et une puretédigne des plus chastes d’entre les femmes. Voyez ce qu’une femme et unevendeuse de pourpre, dit aux apôtres : " Si vous me jugez digne duSeigneur, je vous prie de venir chez moi, et d’y demeurer". (Act. XVI,15) Considérez encore ces premiers disciples qui accompagnaientles apôtres, et qui parcouraient avec eux toute la terre. Voyez cesfemmes généreuses : Priscille, Perside et tant d’autres,dont les femmes d’aujourd’hui sont aussi éloignées que leshommes, de notre temps, le sont des hommes des premiers siècles.

4, Quoique ces femmes passassent leur vie à aller de ville enville en suivant les disciples, jamais néanmoins on ne conçutd’elles les moindres soupçons; au lieu qu’aujourd’hui celles quidemeurent toujours chez elles, et qui ne sortent jamais de leur chambre,n’en sont pas exemptes, à cause de ce soin excessif qu’elles prennentpour se parer, et pour vivre dans les divertissements et dans les délices.Les femmes alors n’avaient point d’autre soin ni d’autre désir quede voir l’Evangile s’étendre par toute la terre; et les femmes d’aujourd’huin’ont point d’autres désirs que de s’embellir le visage, et de paraître.agréables aux yeux des hommes. Elles mettent en cela toute leurgloire et tout leur bonheur. Pour ce qui regarde cet amour de l’Egliseet ce zèle pour Dieu et pour le prochain, il ne leur en vient passeulement la moindre pensée.

Quelle femme aujourd’hui s’efforce de retirer son mari de ses excès,et de le rendre un véritable chrétien ? Quel est l’hommequi cherche à rendre sa femme aussi réglée et aussivertueuse qu’elle le doit être? Ces soins et ces empressements decharité sont aujourd’hui inconnus au inonde, Les femmes (571) s’occupentde leurs ameublements, de leurs habits, et de tout ce qui contribue auxdélices et au luxe, et elles souhaitent pour cela d’être plusriches. Les hommes s’occupent aussi de ces mêmes bagatelles et demille choses semblables, qui ne regardent toutes que l’accroissement deleur bien et les commodités de la vie. Quel est maintenant le jeunehomme qui, devant se marier, se met en peine de savoir quelle est la femmequ’il va prendre; comment elle a été élevée,si ses moeurs sont réglées, si sa vie est sans reproches?Tous ses soins se terminent à savoir ce qu’elle a de biens; combienelle a en fonds de terre ou en meubles, II semble qu’il achète unefemme, et on donne même au mariage le nom " de contrat". J’en voisplusieurs aujourd’hui qui disent: Un tel a contracté avec une telle,pour dire qu’il l’a épousée. On déshonore ainsi lenom de Dieu, et on traite un sacrement si saint, comme un trafic oùl’on se vend et où l’on s’achète. Il faut même, dansces contrats, être extrêmement sur ses gardes, parce que l’ontâche encore plus d’y tromper que dans les autres.

Mais voici, mes frères, comment on se mariait autrefois parmiles chrétiens. Se vous le dis, non-seulement afin que vous le sachiez,mais aussi afin que vous l’imitiez. On n’avait point d’égard aubien, ni aux avantages temporels. On cherchait une fille qui eûtété bien élevée, qui eût de la sagesseet de la vertu, dont la vie fût réglée et honnête.Quand on l’avait trouvée, le mariage était conclu : on n’avaitbesoin, ni de contrat, ni d’articles, ni de notaires. On ne dépendaitni de l’encre, ni des écritures. On ne voulait point d’autre sûretéque la vertu et la piété de l’un et de l’autre.

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de ne point vousarrêter à ces vues si basses, lorsque vous vous marierez;mais de ne vous mettre en peine que de trouver des filles sages, réglées,honnêtes, et vertueuses, et elles vous seront plus précieusesque tous les trésors du monde. Si vous ne cherchez que Dieu dansle mariage, il aura soin de vous y taire trouver avantageusement tout lereste. Mais si vous n’y cherchez que des qualités du monde, sansvous mettre en peine de celles qui doivent être les plus chèresà un chrétien, vous n’y trouverez enfin ni les unes ni lesautres.

Vous me direz peut-être : J’en vois plusieurs qui se sont enrichisdu bien de leurs femmes. Ne rougissez-vous point d’avoir ces pensées?J’ai entendu dire moi-même à plusieurs hommes du monde, qu’ilsaimeraient mieux mille fois être pauvres, que de devenir riches parleurs femmes. Car, hélas! qu’y a-t-il de plus malheureux que d’êtreriche de cette manière? Qu’y a-t-il de plus cher que ce qu’on achèteà si haut prix? Qu’y a-t-il de plus honteux pour un homme que des’exposer à entendre dire de lui, qu’il n’est rien par lui-même,et qu’il n’a de bien que ce qu’il a de sa femme. Je ne parle point du renversementqui a lieu dans un ménage de cette sorte, où l’on voit unefemme hautaine et impérieuse, un mari esclave et timide, des serviteurshardis et insolents, qui diront quelquefois de leur maître Qu’étaitcet homme-ci, avant qu’il se soit marié? Un homme sans naissance,sans bien, sans honneur : et qu’a-t-il maintenant, sinon ce qu’il a reçude notre maîtresse?

Vous me direz peut-être que vous ne vous souciez guèrede ces discours. Il est vrai, parce que vous avez un coeur d’esclave. Tousces flatteurs et tous ces hommes lâches, qui cherchent un dîneraux bonnes tables, entendent tous les jours ces insultes sans en rougir.Ils se glorifient même de ce qui devrait être leur confusion;et lorsque nous leur parlons de la sorte, ils disent en eux-mêmesce proverbe: " Qu’on me donne un bon morceau, quand il me devrait étrangler".O parole du démon, qui n’a été répandue dansle monde qu’afin de le perdre

Que dites-vous, mes frères, quand vous osez parler de la sorte?Vous déclarez que jamais vous n’aurez nul égard àla justice; que vous renoncez à la raison; que vous ne cherchezque le plaisir; que vous l’aimerez toujours quand il vous devrait coûterla vie, quand tout le monde vous devrait déshonorer, quand on vouscracherait au visage, quand on vous couvrirait de boue, et qu’on vous traiteraitcomme un chien. Que diraient autre chose les chiens et les pourceaux s’ilspouvaient parler? Ou plutôt, cette parole serait indigne mêmed’un chien et d’une bête, et elle n’est digne que d’un homme quia le démon sur la langue et dans le coeur.

Reconnaissez donc, mes frères, l’impiété de cetteparole, et bannissez-la éternellement de votre bouche. Opposez àces proverbes diaboliques les sentiments et les oracles de l’Ecriture,et gravez-les dans votre mémoire. Ecoutez (572) cette parole: "Ne suivez point les mauvais désirs de votre coeur, et ne soyez pointl’esclave de votre concupiscence". (Eccl., XVIII, 30.) Voyez ce qu’ellevous dit aussi des courtisanes et des femmes débauchées,et combien elle est en cela contraire au proverbe qui règne aujourd’huidans le monde: " N’arrêtez point", dit-elle., " vos yeux sur unefemme corrompue. Car le miel sort de ses lèvres, et il plaîtpour un temps à votre bouche; mais vous le trouverez ensuite plusamer que le fiel, et il pénétrera plus avant qu’une épéeà deux tranchants". (Prov., V, 3, 4.) Etouffez par ces paroles saintesces paroles exécrables dont le démon est l’auteur, qui inspirentaux hommes un coeur de bêtes et des pensées d’esclaves, etqui leur persuadent de considérer un plaisir honteux et méprisablecomme le bien suprême, qu’ils doivent préférer àtoutes choses. Car que vous apportera ce plaisir brutal? Que gagnerez-vousquand vous vous en serez enivré selon votre désir? Vous,n’y gagnerez que de l’infamie en ce monde et l’enfer en l’autre.

Cessons donc d’acheter, par un plaisir qui dure si peu, des tourmentsqui ne finiront jamais. Méprisons le monde qui passe, et pensonsà cette gloire qui doit arriver un jour. Parons notre âmede chasteté et de piété, afin qu’étant pureen ce monde elle devienne glorieuse en l’autre, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.(573)

HOMÉLIE LXXIV

" MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARI SIENS HYPOCRITES, QUIBÂTISSEZ DES TOMBEAUX AUX PROPHÈTES ET ORNEZ LES MONUMENTSDES JUSTES, ET QUI DITES : SI NOUS EUSSIONS ÉTÉ DU TEMPSDE NOS PÈRES, NOUS NE NOUS FUSSIONS PAS JOINTS AVEC EUX POUR RÉPANDRELE SANG DES PROPHÈTES ". (CHAP. XXIII, 29, 30, JUSQU’AU CHAP. XXIV.)

1. Ce n’est point, mes frères, parce que les pharisiens bâtissaientdes tombeaux aux prophètes, ou parce qu’ils accusaient la cruautéet l’injustice de leurs pères qui les avaient tués, que Jésus-Christprononce ces malédictions contre eux; mais parce qu’en feignantde condamner l’impiété de leurs pères, ils commettaienteux-mêmes de plus grands excès. Car saint Luc marque assezque cette condamnation qu’ils portaient contre leurs pères n’étaitque feinte, lorsqu’il dit " qu’ils étaient de même sentimentavec eux. Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui bâtissez des tombeaux aux prophètes que vos pèresont tués. Ne témoignez-vous pas que vous consentez aux actionsde vos pères, puisqu’ils ont tué les prophètes, etque vous, vous leur bâtissez des tombeaux "? (Luc, XI, 47.) (573)Il condamne par ces paroles le dessein qu’ils avaient en bâtissantces tombeaux, et il fait voir que ce n’était point pour honorerla mémoire des prophètes qui avaient été tuéssi injustement, mais pour leur insulter encore davantage, et pour empêcherque le temps, en détruisant leurs sépulcres, ne fîten même temps perdre toutes les traces de la violence de leurs pères.Ainsi ils renouvelaient ces tombeaux afin qu’ils fussent comme un trophéetoujours nouveau de l’audace et de l’insolence de leurs ancêtres.Les excès, leur dit Jésus-Christ, auxquels vous vous portezencore aujourd’hui avec tant de hardiesse, découvrent assez quece n’est que dans cette pensée que vous rebâtissez ces tombeaux.Quoique vous témoigniez par vos paroles être dans un autresentiment, et condamner en apparence vos pères en disant:

" Que si vous aviez été de leur temps, vous ne e vousfussiez pas joints avec eux pour répandre le sang des prophètes"; on ne peut pas ignorer néanmoins ce qui vous fait parler de lasorte; et pour le marquer obscurément il dit ensuite : " Ainsi vousvous rendez témoignage à vous-mêmes, que vous êtesles enfants de ceux qui ont tué les prophètes (31). Achevezdonc aussi de combler la mesure de vos pères (32) ". Car quel crimeserait-ce à un homme d’être le fils d’un homicide et d’unmeurtrier, lorsqu’il condamne la violence de son père? N’est-ilpas visible qu’un fils ne devient point coupable des excès de sonpère? Ainsi Jésus-Christ ne leur fait ce reproche que pourles accuser de leur propre malice, comme les paroles suivantes le montrent

" Serpents, race de vipères, comment pourrez-vous éviterd’être condamnés au feu de l’enfer (33)"? Comme les vipèresont le même venin que les autres vipères dont elles sont sorties,vous ressemblez de même à vos pères dans cette humeuraudacieuse et cruelle, qui se plaît à répandre le sangdes justes. Après avoir ainsi découvert ce qu’ils cachaientdans leur coeur, et qui était encore inconnu aux hommes, il confirmece qu’il dit par les grands excès qu’ils allaient bientôtcommettre à la vue de tout le monde. Car comme il leur avait déjàdit: " Vous rendez témoignage que vous êtes " les enfantsde ceux qui ont tué les prophètes ", pour montrer qu’ilsétaient encore plus leurs enfants par la ressemblance de, leursmoeurs que par la nature, et que ce n’était que jar un déguisementqu’ils disaient " que s’ils avaient été de leur temps, ilsn’auraient pris aucune part à leurs violences ", il ajoute aussitôt: " Achevez donc aussi de combler la mesure. de vos pères", nonpour leur commander de le faire, mais pour leur prédire qu’ils leferaient; entendant par ce " comble de la mesure ", la mort qu’ils luiallaient faire souffrir. Ainsi, après avoir réfutéces paroles qu’ils disaient, " savoir que s’ils avaient étédu temps de leurs pères, ils ne se seraient pas joints avec euxpour répandre le sang des prophètes ", et après avoirmontré combien ce prétexte était vain, puisque ceuxqui ont la hardiesse de tuer le maître n’auraient pas sans douteépargné ses serviteurs; il leur parle ensuite avec forceet avec des paroles mordantes : " Serpents, race de vipères, commentpourrez-vous éviter d’être condamnés au feu de l’enfer", puisqu’ayant assez de hardiesse pour commettre de si grands crimes,vous avez assez de malice pour les vouloir déguiser, et pour couvrirvos sacrilèges sous des prétextes de piété?Il ajoute aussitôt pour les condamner encore davantage:

" C’est pourquoi je m’en vais vous envoyer des prophètes, dessages, et des docteurs; et vous tuerez les uns, vous crucifierez les autres,vous fouetterez les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterezde ville en ville ". Il semble que c’est pour les prévenir et pourles empêcher de dire un jour: Il est vrai que nous avons crucifiéle Maître, mais nous n’aurions jamais tué les prophètes,si nous avions été de leur temps, qu’il leur dit ici cesparoles : " Je m’en rais vous envoyer des prophètes, des sages,et des docteurs, et vous les tuerez ". Il veut marquer par ces parolesqu’on ne devra pas s’étonner, si ceux à qui il parle deviennentses homicides, puisqu’ils sont les enfants barbares de ces pèressi cruels, et qu’ils surpassent même en cruauté ceux qui leuren ont donné un si audacieux exemple.

Il montre encore combien leur vanité est insupportable. Car endisant: "Si nous avions été du temps de nos pères,nous ne nous fussions pas joints avec eux pour répandre le sangdes prophètes ", ces hypocrites ne parlaient de la sorte que parun excès d’orgueil, et cette modération qu’ils affectaientdans leurs paroles, était détruite par leurs actions. " Serpents", leur dit-il, " race de vipères " c’est-à-dire, cruels enfantsde pères cruels, vous avez encore enchéri sur la duretéet sur (574) la barbarie de vos pères. Vous vous êtes rendusencore plus coupables qu’eux, soit parce que vous aviez dû êtreplus sages étant venus après eux; ou parce que l’attentatque vous devez commettre, sera sans comparaison plus grand que ceux qu’ilsont commis, ou parce que vous ajoutez l’orgueil à la cruauté,en disant que si vous aviez été du temps de vos pères,vous n’auriez jamais répandu comme eux le sang des prophètes.Et, en effet, mes frères, les pharisiens n’ont-ils pas combléles excès de leurs pères? Leurs pères n’ont tuéque les serviteurs qui venaient leur demander le fruit de la vigne, maisils ont tué le Fils même, puis les serviteurs qui les invitaientaux noces. Jésus-Christ les appelle "serpents et race de vipères", pour leur faire voir qu’ils n’étaient point de la race d’Abraham,et pour leur montrer qu’ils ne devaient rien espérer de cette liaisoncharnelle qu’ils avaient avec ce saint patriarche, puisqu’ils étaientsi éloignés d’imiter ses actions.

C’est pourquoi il ajoute: " Comment pourrez-vous éviter d’êtrecondamnés au feu de l’enfer", puisque vous suivez les traces deceux qui ont commis tant de violences? Il les fait encore souvenir parces paroles de ces reproches que saint Jean leur avait faits; puisqu’illeur donne ici le même nom de " vipères", que saint Jean leuravait donné, et qu’il les menace comme lui des supplices àvenir. Mais Jésus-Christ, voyant que ni la crainte de son jugementni les menaces du feu de l’enfer ne faisaient aucune impression sur leursesprits, cherche à. les effrayer au moins par l’appréhensiondes malheurs de cette vie. " Je m’en vais vous envoyer",leur dit-il, "desprophètes, des sages et des docteurs, et vous tuerez les uns, vouscrucifierez les autres, vous fouetterez les autres dans vos synagogues,et vous les persécuterez de ville en ville; afin que. tout le sanginnocent qui a été répandu sur la terre retombe survous, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils deBarachie, que vous avez tué entre le temple et l’autel (35). Jevous dis en vérité que tout cela viendra fondre sur cettegénération (36) ".

2. Par combien de considérations différentes Jésus-Christtâche-t-il de rappeler ces hommes à lui? Il leur a dit d’abord:"Vous condamnez vos pères en disant que vous n’auriez pas avec euxrépandu le sans des prophètes, etc. " Cette parole étaitdéjà bien propre à les faire réfléchir;puis il ajoute : " Mais tout en condamnant vos pères, vous faitesencore pis "; et ce reproche était bien de nature à les couvrirde confusion. Il les assure de plus que tant de maux ne demeureraient pasimpunis, et il les effraie par les menaces de l’enfer. Mais comme ces mauxn’étaient que pour l’avenir, il s’efforce enfin de les effrayerpar les malheurs qu’ils souffriraient dès cette vie. " Tout cela", dit-il, " viendra fondre sur cette génération ". Il montrepar la manière dont il leur parle qu’ils deviendront le plus malheureuxpeuple qui fut jamais, et que tant de maux néanmoins ne les rendrontpas meilleurs.

Que si vous me demandez, mes frères, pourquoi Dieu les punitavec plus de rigueur qu’il n’a jamais puni aucun peuple, je vous répondsque c’est parce qu’ils l’ont plus offensé qu’aucun autre peuplede la terre, et que rien n’a pu retenir leur malice ni dompter la duretéde leur coeur. Ne savez-vous pas ce qu’a dit Lamech? " On s’est vengésept fois de Caïn, mais on se vengera septante fois sept fois de Lamech". (Gen., IV, 23.) C’est-à-dire je mérite bien plus de supplicesque Caïn. Cependant il n’avait pas tué son frère commeCaïn avait fait. Mais parce que l’exemple et la punition de Caïnne l’avait pas rendu sage, il fut puni avec cette juste -sévérité.C’est ce que Dieu dit ailleurs : " Je venge les péchés despères sur " les enfants jusqu’à la quatrième génération". (Exod. XX, 5.) Ce qui ne veut pas dire que Dieu punisse personne pourles péchés des autres, mais que celui qui a vu dans les sièclesqui l’ont précédé, tant d’hommes punis avec rigueurpour les mêmes péchés qu’il commet, sans que cetteconsidération l’ait pu retenir, souffrira lui seul les peines detous les autres.

Jésus-Christ parle ici avec grande raison " du juste Abel ",pour montrer que ce n’était aussi que l’envie qui animait les Juifscontre sa personne. Que pouvez-vous donc dire, ô pharisiens, pourvous excuser? Ignorez-vous quelle vengeance Dieu a tirée de Caïn?Direz-vous que Dieu ne punit point ce parricide et qu’il ne témoignapoint combien il l’avait eu en horreur? Ignorez-vous de quelle manièreont été traités vos pères pour avoir tuéles prophètes? Ne les a-t-on pas vus souffrir les dernièresextrémités, et finir enfin une misérable vie par uneplus (575) misérable mort? Comment donc n’êtes-vous pointdevenus plus sages par ces exemples? Mais ‘pourquoi m’arrêtai-jeà vous représenter moi-même ce qu’ont fait et ce qu’ontenduré vos pères? Pourquoi vous, qui les condamnez, les surpassez-vousen malice? N’avez-vous pas prononcé la sentence contre vous-mêmesen disant de quelle manière Dieu devait traiter ceux qui n’étaientque votre figure : " Il fera périr malheureusement les méchants" ? (Matth. XXI, 41.) Et quelle espérance donc vous peut-il resterencore, puisque vous n’avez fait que redoubler vos crimes, aprèscet arrêt que vous avez prononcé vous-mêmes contre vous-mêmes?

Mais quel est ce " Zacharie " dont Jésus-Christ parle? Les unscroient que c’était le père de saint Jean-Baptiste; les autresque c’était quelque autre prophète, les autres que c’étaitun prêtre qui avait deux noms, et que l’Ecriture appelle encore ailleursJudas : " Que vous avez tué ", dit-il, " entre le temple et l’autel". Remarquez, mes frères, deux sacrilèges dans une actiondes Juifs, puisque non-seulement ils tuaient une personne sainte, maisqu’ils le faisaient même dans un lieu saint. Ces paroles devaientd’une part frapper étrangement les Juifs, et de l’autre consolerbeaucoup les apôtres, en montrant à ces derniers qu’avanteux des hommes très-justes avaient été les victimesde la fureur de ce peuple: et en faisant voir aux autres que, puisque Dieun’avait pas épargné leurs pères, ils devaient s’attendreeux-mêmes à éprouver la rigueur de ses jugements.

Il dit " qu’il leur enverra des prophètes, des sages et des scribes" , pour leur ôter toute excuse. Il ne veut pas qu’ils puissent direqu’on ne leur avait envoyé que des gentils, et que c’étaitpour ce sujet qu’ils ne les avaient pas reçus. Ainsi, c’étaitle seul plaisir qu’ils trouvaient dans ces cruautés et la seulesoit du sang innocent dont ils étaient altérés, quiles portaient à ces violences. C’est ce que les prophètesleur ont souvent reproché en leur disant " qu’ils mêlaientle sang au sang, et qu’ils étaient des hommes de sang ". Que siDieu a bien voulu ordonner dans la loi qu’on lui offrît du sang ensacrifice pour nous témoigner que le sang des bêtes ne luiétait pas désagréable, il nous a fait assez jugercombien celui des bommes lui devait être plus précieux. C’estce qu’il marque clairement, lorsque parlant à Noé il luidit: " Je vengerai tout le sang qui aura été répandu", Il y a beaucoup d’autres endroits semblables par lesquels Dieu défendaux Juifs de verser le sang; il va jusqu’à leur défendrede manger de la chair des bêtes qui auraient été étouffées.

" Je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes ". Oadmirable bonté de Dieu, qui, prévoyant que tous ces prophèteset que tous ces sages seraient inutiles à ce peuple, ne laisse pasnéanmoins de les leur envoyer, et de faire de son côtétout ce qu’il peut pour les faire rentrer en eux-mêmes! " Je vousenvoie", leur dit-il, " des prophètes ", quoique je sois assuréque vous devez les tuer. Il ne fallait que cela pour convaincre la faussetéde ce qu’ils disaient, " qu’ils ne se fussent jamais joints avec leurspères pour répandre le sang des prophètes ". Car ilsen ont aussi tué eux-mêmes dans les synagogues sans avoiraucun respect ni pour leurs personnes sacrées, ni pour la saintetédu lieu. Car ce n’était point des hommes ordinaires qu’ils sacrifiaientà leur fureur. Ils s’attaquaient aux prophètes mêmesde Dieu, et ils les tuaient cruellement pour rendre muettes ces bouchessaintes, dont ils ne pouvaient plus souffrir les reproches.

Il marque par ces " prophètes " et ces "sages ", ses apôtreset ceux qui les accompagneraient ou qui viendraient après eux, parmilesquels il y en avait beaucoup qui étaient prophètes. Etpour augmenter encore la crainte de ces menaces, il ajoute : " Je vousdis en vérité que tout cela viendra fondre sur cette "génération". Je ferai fondre sur vous, leur dit-il, tous les maux dont j’ai puniceux que vous imitez, et je tirerai de vous une vengeance proportionnéeà votre opiniâtreté et à la dureté devotre coeur. Car celui qui, voyant les crimes et la punition de ceux quiont été avant lui, non-seulement n’en devient pas plus sage,mais se rend encore plus coupable qu’eux, mérite sans doute d’êtrepuni avec plus de rigueur que tous les autres. Il aurait pu beaucoup profiterde l’exemple des autres pour se rendre meilleur; mais, puisque rien nepeut le corriger, il devient d’autant plus criminel, que l’image du supplicedes autres n’a pu l’empêcher de commettre les mêmes chosesdont ils ont été punis.

3. Enfin Jésus-Christ adresse son discours à la villecapitale des Juifs, pour tâcher au moins de les fléchir parce moyen : " Jérusalem, (576) Jérusalem, qui tues les prophèteset qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi (37)". Cette répétition," Jérusalem, Jérusalem ", marque dans le Sauveur une grandecompassion et une grande tendresse pour cette ville, Il semble qu’il seveuille justifier de tout ce qu’elle allait souffrir, Il lui représentequ’il- l’a toujours aimée, et-qu’il s’est efforcé de la convertiret de la rappeler à son devoir, mais qu’elle avait toujours résistéà sa voix et s’était elle-même précipitéedans les crimes qui devaient attirer bientôt sur elle une juste vengeance.C’est ce qu’il lui dit souvent par la bouche de ses prophètes :" Je vous ai dit : Convertissez-vous à moi, et vous ne vous êtespas convertie ".

Mais, après l’avoir appelée deux fois par son nom, ilcommence à lui reprocher ses crimes.

" Qui tues ", dit-il, " les prophètes, et qui lapides ceux quisont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler lesenfants "et tu ne l’as pas voulu "? Il continue de se justifier : Quoiquevous ayez toujours résisté à ma parole, lui dit-il,vous n’avez pu néanmoins ralentir cette affection ardente que j’aitoujours eue pour vous. Je n’ai pas laissé, après des traitementssi injurieux que vous m’avez faits, de vous appeler encore non une ou deux,mais plusieurs fois. Car " combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfantscomme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et vous ne l’avezpas voulu "? Il leur marque par ces paroles que. c’était eux-mêmesqui se perdaient en se retirant par leurs égarements de dessousses ailes saintes. Il use de cette comparaison tour leur témoignerl’excès de son amour, parce que rien n’égale l’affectionque la, poule a pour ses petits. Les prophètes se servent de cettemême comparaison, et- représentent l’affection tendre queDieu a pour nous, par celle que quelques oiseaux ont pour leurs petits.Il en est parlé dans le cantique de Moïse et dans les psaumesde David.

" Le temps s’approche que vos maisons demeureront désertes (38)"; c’est-à-dire, lorsque je les abandonnerai et que je cesseraide vous secourir. Il vent dire par là que comme c’était lui-mêmequi dans les siècles passés les avait toujours soutenus etprotégés par sa puissance, ce serait lui aussi qui les puniraitselon que leurs crimes le méritaient. Il les menace ici de la peinequ’ils appréhendaient le plus, en leur prédisant la ruinede leur ville. "Car je vous dis en vérité que vous ne meverrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez : Bénisoit celui qui vient au nom du Seigneur (39) " . Il témoigne encoreici qu’il a une extrême affection pour les Juifs, et qu’il fait lesderniers efforts pour les porter à la vertu, en rappelant dans leuresprit et le mal qu’ils oui fait autrefois, et celui qu’ils doivent souffrir.Car il marque dans ces dernières paroles le jour de son second avènement.

Vous me demanderez peut-être si les Juifs ne virent plus Jésus-Christdepuis qu’il leur eut dit ces paroles? Ils le virent jusqu’à sapassion; et ce mot "désormais comprend tout le temps jusque-là.Parce qu’ils le regardaient toujours comme un ennemi de Dieu et comme unhomme opposé à sa Loi sainte, il voulait faire voir au contrairequ’il était uni en tout avec Dieu, pour les attirer davantage àson amour. Il use pour ce sujet des paroles mêmes des prophètes,pour leur faire mieux reconnaître que c’était lui que lesprophètes avaient annoncé. Il marque obscurément sarésurrection dans ces paroles, mais il y découvre tout àfait son second avènement, et il déclare qu’alors les coeursles plus endurcis et que les esprits les plus opiniâtres dans leurincrédulité seront forcés de l’adorer.

Il leur découvre ces mystères, en leur prédisantbeaucoup de choses , en leur disant qu’il leur enverrait ses prophètes,qu’ils les tueraient, et même dans leurs synagogues; qu’ils seraientpunis de ces violences par des malheurs horribles, que leurs maisons demeureraientdésertes, et qu’ils tomberaient dans des maux auxquels il n’y arien eu de semblable. Toutes ces prédictions marquaient aux plusaveugles le second avènement du Fils de Dieu et les hommages profondsque tout le monde sera forcé de lui rendre. En effet, interrogeonsles Juifs, et demandons-leur si Jésus-Christ ne leur a pas envoyédes prophètes et des sages? S’ils ne les ont pas tués dansleurs synagogues? Si leurs maisons et leurs villes n’ont pas étéentièrement ruinées; et si tous les maux que le Sauveur leura prédits ne leur sont pas arrivés? Nul d’entre eux ne leniera. Comme donc jusqu’ici toutes ces prédictions ont étévérifiées. peut-on douter que le reste n’arrive de même,que les juifs ne reconnaissent un jour que Jésus-Christ est le vraiDieu, et qu’ils ne soient forcés de se soumettre à sa souverainepuissance? Mais ces respects forcés, et ces hommages contraints(577) ne leur serviront. de rien, pas plus que leurs regrets et leurs larmesautrefois ne purent empêcher que leur ville ne fût détruite.

C’est pourquoi, mes frères, pendant que nous en avons le temps,appliquons-nous à faire le bien. Comme il fut inutile aux Juifsautrefois dans la ruine de leur ville de se repentir trop tard de leursexcès passés, il nous sera inutile de même de nousrepentir de nos fautes, lorsque Dieu viendra nous juger. Le pilote ne petitplus sauver un vaisseau lorsque, par sa négligence, l’eau y entrede toutes paris et le coule à fond ; ni le médecin guérirun malade lorsqu’il est près de mourir. Il faut qu’il se hâtede secourir son malade avant qu’il meure, et l’autre son vaisseau avantqu’il périsse. A moins de cela tous leurs travaux seront inutiles.Puis donc qu’il n’y a plus de remède à attendre après,et que tant que nous vivons nous sommes continuellement malades, adressons-nousau Médecin de notre âme, et n’épargnons ni bien, nitravail pour la tirer de la maladie mortelle, afin que nous nous trouvionsparfaitement guéris à la mort.

Ayons au moins autant de soin pour les maux de nos âmes que nousen avons pour nos serviteurs, lorsqu’ils sont malades. Quoique notre âmenous doive être sans comparaison plus chère que nos domestiques,puisqu’elle est beaucoup plus excellente que le corps; je m’estimeraisheureux, néanmoins si vous aviez le même soin pour l’une quevous en témoignez pour les autres. Mais si nous sommes assez injustespour refuser à nos âmes une partie de nos soins qu’elle mériteraitd’avoir seule tout entiers, quelle excuse pourrons-nous trouver, lorsqueDieu viendra nous juger à notre mort?

4. Vous me direz peut-être : Mais qui est assez misérableou assez lâche pour n’avoir pas au moins autant d’amour pour sonâme qu’il en a pour son serviteur? C’est vous, mes frères,qui êtes en cet état; et, ce qui m’afflige, c’est que nousayons une telle indifférence pour notre propre salut, que nous traitonsnotre âme avec plus de mépris que nos serviteurs mêmes.Quand ils sont malades nous faisons venir les médecins; nous lesmettons dans une chambre commode et séparée du bruit, nousles exhortons à bien obéir au médecin qui les voit,et à suivre ponctuellement ses ordonnances; nous leur témoignonsdu mécontentement et de la douleur lorsqu’ils ne les ont pas gardées;nous leur donnons des gardes pour les veiller et pour les empêcherde suivre leurs désirs déréglés. Si les médecinsordonnent des remèdes de grands prix, nous les achetons aussitôt.Nous sommes fidèles à suivre toutes leurs ordonnances, etnous avons soin de les bien récompenser de leur peine. Mais lorsquenous-mêmes nous sommes malades, ou plutôt quoique nous ne soyonsjamais un moment sans être malades, nous n’appelons point les médecins,nous ne voulons pas faire la moindre dépense ; et nous avons plusd’indifférence pour notre âme, lorsqu’elle est si dangeureusementmalade, que nous n’en aurions pour le plus grand de nos ennemis s’il étaitdans le même état où nous nous trouvons.

Je vous dis ceci, mes frères, non pour blâmer le soin quevous avez de vos domestiques, mais pour vous exhorter d’en témoignerau moins autant pour vos âmes. Vous me demanderez peut-êtrece que vous devez donc faire pour remédier à un si grandmal. Je vous le dis en un mot. Votre âme est malade, appelez un médecinpour la guérir. Ce médecin, c’est l’évangélistesaint Matthieu. Ce médecin, c’est saint Jean, le disciple bien-aimé.Présentez-vous à ces admirables médecins, et consultez-lespour savoir quel remède il faut appliquer aux maladies de votreâme. Ils vous le diront, Ils ne vous cacheront rien, et vous pouvezsuivre toutes leurs ordonnances sans rien craindre, car ces grands hommesvous peuvent secourir, même après leur mort. Tout morts qu’ilssont, ils sont encore vivants, et ils nous parlent tous les jours.

Vous me répondrez peut-être que votre âme est toutoccupée de son mal, et qu’elle n’a pas la liberté d’écouterleurs sages avis. Faites-lui donc violence afin qu’elle les écoute.Excitez ce qu’il y a en elle de plus raisonnable et de plus spirituel,et réveillez-la de son assoupissement; faites paraître lesprophètes devant elle, afin qu’ils l’assistent de leurs conseils.Ces médecins ne demandent point d’argent ni pour leur peine, nipour les remèdes; mais ils vous ordonnent seulement devons fairemiséricorde à vous-même en la faisant aux pauvres.Pour tout le reste, vous verrez qu’ils vous donnent, au lieu de penserà rien recevoir de vous. Car en vous ordonnant d’être sobres,combien vous épargnent-ils de folles et d’inutiles dépenses.Ne vous enrichissent-ils pas, lorsqu’ils vous (578) exhortent àne plus boire de vin, et à retrancher toutes les voluptés?

Après cela, qui n’admirera l’art et la sagesse de ces médecinsspirituels, qui vous donnent en même temps la santé et lesrichesses? Allez donc vous présenter à eux. Apprenez d’euxla qualité et la nature de votre mal. Si vous êtes possédéde l’avarice, si vous désirez l’argent avec autant d’ardeur qu’unhomme qui a la fièvre désire un verre d’eau froide, écoutezce qu’ils vous diront pour guérir ce mal. Comme les médecinsdes corps vous prédisent ce qui vous arrivera si vous suivez vosdésirs déréglés, saint Paul vous dit de même: " Que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dansle piège, et en diverses passions insensées et pernicieuses,qui précipitent les hommes dans l’abîme de la perdition etde la damnation ". (I Tim. VI, 9.) Si vous êtes sujet à l’impatience,écoutez encore ce qu’il vous dira sur ce sujet: " Dans fort peude temps", dit-il, " celui qui doit venir viendra et ne tardera point.Le Seigneur est proche, ne soyez en peine de rien". (Héb. X, 37,Philip. IV.) Et ailleurs: " La figure de ce monde passe". (I Cor. VII,31.)

Car ce grand Apôtre ne se contente pas de nous donner seulementdes avis si sages et des conseils si salutaires. Il nous console encorecomme un bon père, et il adoucit toutes nos peines : et comme lesmédecins des corps ont des remèdes pour désaltérerleurs malades et pour suppléer à l’eau fraîche qu’ilsleur défendent; celui-ci de même substitue à nos désirset à nos affections déréglées d’autres désirset d’autres affections plus justes et plus innocentes. Désirez-vous,nous dit-il, de vous enrichir? Je ne vous défends point d’êtreriches en toutes sortes de bonnes oeuvres. Voulez-vous amasser de grandstrésors? Mettez-les en dépôt dans le ciel. Et commeles médecins disent encore que les choses froides nuisent aux os,aux nerfs et aux dents, saint Paul de même dit en un mot avec unebrièveté toute divine, que " l’avarice est la source de tousles maux". (I Tim. VI, 10.)

Que devons-nous donc faire, me direz-vous? Ce même apôtrevous l’a marqué : Il dit qu’il faut au lieu de l’avarice aimer lamodération. "C’est une grande richesse ", dit-il, " que la piétéet la modération d’un esprit qui se contente de ce qui suffit ".(I Tim. VI, ) Si vous ne suivez pas cet avis, et si le désir d’amasserdu bien vous empêche de donner votre superflu, vous trouverez encoredes avis pour cette maladie : " Que ceux ", dit-il, qui " se réjouissentsoient comme ne se réjouissant point; ceux qui achètent commene possédant point, et ceux qui usent de ce monde comme n’en usantpoint. " ( I Cor. VII, 30.) Vous voyez donc quels sont ces avis si saintsque ce saint médecin du ciel nous donne pour nous guérir.

Voulez-vous maintenant que nous en consultions un autre? On ne doitpoint craindre à propos de ces médecins ce qui arrive pourles médecins du corps, qui sont assez souvent cause, par leur ambitionet par leur jalousie, de la mort de leurs malades. Ceux-ci n’ont pointd’autre but que la santé de ceux qui les appellent et qui les consultent,et ils ne se proposent jamais pour fin leur réputation et leur propregloire. Ne craignez donc point leur grand nombre. Ils sont plusieurs, etils ne sont qu’un, puisque Jésus-Christ seul parle par eux tous.Ecoutons encore un autre médecin, saint Matthieu, qui parle terriblementde cette même maladie de l’avarice : ou plutôt écoutonsJésus-Christ, dont il rapporte ces paroles redoutables : " Vousne pouvez servir en même temps Dieu et l’argent". (Matth. VI, 24.)

5. Mais comment cela se pourra-t-il faire, me direz-vous, et commentpourrons-nous étouffer tous ces désirs? Voyez ce qu’il vousdit au même endroit : " Ne vous faites point de trésors dansla terre, où les vers et la rouille les mangent, et où lesvoleurs les déterrent et les dérobent ". (Ibid. VI, 9.) Vousvoyez, mes frères, combien Jésus-Christ s’efforce de nouséloigner du désir des biens d’ici-bas, parla considérationdu lieu ou nous les mettons en dépôt; de la terre et des accidentsqui nous les font perdre, tels que les vers, la rouille et les voleurs,afin que cette vue nous porte à prendre pour le dépositairede tous nos trésors, Dieu même qui nous les gardera avec unesûreté entière. Car si vous vouiez mettre vos richessesdans un lieu où ni la rouille ni les voleurs ne leur puissent nuire,vous vous guérirez sans peine de votre avarice, et votre âmes’enrichira des biens véritables et spirituels.

Jésus-Christ ajoute à cela un exemple étonnantet capable de vous toucher. Il imite les médecins qui, craignantpour leurs malades, leur disent : Un tel est mort pour avoir bu de l’eaufroide dans ses accès. (Matth. XIX.) C’est (579) ainsi que le Filsde Dieu fait paraître un riche qui, frappé de cette maladiedont nous parions, et désirant néanmoins la santéavec ardeur, ne put la recouvrer à cause de cette étrangeattache qu’il avait à ses richesses. Un autre évangélisterapporte encore l’exemple d’un autre riche qui ne peut au milieu des flammestrouver une goutte d’eau pour désaltérer sa soif. (Luc, XVI,24.)

Jésus-Christ, pour montrer ensuite que les ordonnances qu’ilnous donne sont aisées à pratiquer, ajoute ces mots: " Considérezles " oiseaux du ciel ". (Matth. VI, 26.) Mais cet adorable Médecindes âmes a tant de condescendance pour votre faiblesse, que, bienque vous soyez riche, et par conséquent dans un état dangereuxpour votre salut, il vous défend néanmoins d’en désespérer,et vous assure lui-même que " ce qui est impossible " aux hommes,est possible à Dieu ". (Matth. XIX, 26.) Ainsi, quoique vous soyezriche, vous pouvez encore vous sauver, puisque Dieu ne vous a pas tantdéfendu d’être riche, que de vous attacher à vos richesseset d’en devenir l’esclave et l’idolâtre.

Que doit donc faire un riche afin qu’il se puisse sauver? Il faut quetout ce qu’il possède lui soit commun avec les pauvres, comme lebienheureux Job vous dit lui-même qu’il faisait. Il faut qu’il arrachede son coeur tout l’amour de ce qui est superflu, qu’il mette des bornesà ses désirs, et qu’il ne passe point au delà desrègles de la nécessité. Jésus-Christ vous montreencore l’exemple d’un publicain qui, après avoir étélongtemps possédé de cette passion si basse, en fut guéritout d’un coup. Il passa en un moment d’une avarice insatiable dans unmépris prodigieux de l’argent, parce qu’il obéit fidèlementaux avis et aux ordonnances de son Médecin. Tous les disciples queJésus-Christ a eus ont été d’abord attaquésdes mêmes maladies que nous, et ils en ont été guérissans beaucoup de peine. Le Sauveur nous les propose tous pour modèles,afin que nous ne désespérions point de nous-mêmes.Jetez donc les yeux sur ce publicain qui est devenu Evangéliste.Voyez aussi cet autre chef des publicains, nommé Zachée,qui se résolut tout à coup à rendre au quadruple toutce qu’il avait volé, et à donner la moitié de sonbien aux pauvres pour se rendre digne de recevoir Jésus-Christ.

Mais vous avez peut-être une ardeur furieuse pour le bien : Suivez-moidonc, vous dit le Sauveur, et vous serez riches. Regardez tout le biendes autres hommes comme étant à vous. Je vous donne plusque vous ne pouvez demander. Je vous ouvre les maisons de tous les richesqui sont dans toute la terre. Car "celui qui abandonnera pour moi son père,sa mère, ses terres ou sa maison, en recevra le centuple ", (Matth.XXIX.) Ainsi, non-seulement vous retrouverez plus que vous n’avez quitté,mais vous éteindrez même cette soif si extrême qui vousbrûle; vous supporterez plus doucement tous les accidents de la vie,et vous mépriserez non-seulement le superflu, mais souvent mêmele nécessaire. Ainsi, saint Paul souffrait quelquefois la faim,et il s’en réjouissait plus que des festins et de la bonne chère,parce qu’un athlète qui combat pour remporter la victoire, ne peutpréférer un lâche repos à un combat qui se terminepar une fin si glorieuse : et un marchand, qui a éprouvéune fois combien on gagne en trafiquant sur la mer, ne peut plus se résoudreà vivre chez lui dans l’oisiveté et dans la mollesse. Ainsi,quand nous aurons commencé à avoir quelque goût desbiens du ciel, nous n’en aurons plus pour les biens de la terre, lorsquenous goûterons et nous nous trouverons saintement enivrésd’un plaisir céleste. Goûtons donc ces délices sacrées,mes chers frères, pour jouir d’une véritable paix, et danscette vie et dans l’autre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empiremaintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (580)

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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