HOMÉLIE LVII
" ET SES DISCIPLES LINTERROGÈRENT EN LUI DISANT : POURQUOIDONC LES DOCTEURS DE LA LOI DISENT-ILS QUIL FAUT QUÉLIE VIENNEAUPARAVANT" (CHAP. XVII, 10, JUSQUAU VERSET 22.)
1. Il est visible, mes frères, que les apôtres navaientpoint appris de lEcriture ce quils disent ici dElie; mais seulementdes docteurs de la loi, et que cétait un bruit commun parmi lepeuple. Cest ainsi quil sétait répandu des traditionstouchant Jésus-Christ. Ce qui fit dire à la Samaritaine:" Le Messie viendra, et lorsquil sera venu, il nous annoncera toutes ceschoses ". (Jean, IV, 25.) Cest pourquoi les Juifs firent cette demandeà saint Jean: " Etes-vous Elie ou le Prophète"? (Jean, I,21.) Car, comme je viens de le dire, ce bruit sétait fort répanduparmi les Juifs touchant Jésus-Christ et touchant Elie, mais ilsne lui donnaient pas un bon sens.
LEcriture nous marque deux avènements de Jésus-Christ.Lun est déjà passé, et lautre est encore àvenir. Saint Paul nous en parle, lorsquil dit: " La grâce salutairede Dieu sest manifestée à tous les hommes pour nous apprendreà renoncer à limpiété et aux désirsdu siècle, afin de vivre avec modestie, avec piétéet avec justice. " (Tit. II, 11.) Cet apôtre décrit ainsile premier de ces deux avènements, puis il passe ensuite au second,lorsquil ajoute: " Dans lattente dune bienheureuse espérance,et de lavènement du grand Dieu Notre-Sauveur Jésus-Christ." (Tit. II.) Les prophètes même ont parlé de lun etde lautre de ces deux avènements, et ils ont dit quElie seraitle précurseur du second, comme saint Jean létait du premier.Cest ce qui fait que Jésus-Christ lui donne le nom dElie; nonparce quil était en effet Elie, mais parce quil en accomplissaitle ministère, puisque saint Jean a été le précurseurdu premier avènement comme Elie le doit être du second. Maisles scribes confondaient ces deux choses, et pour mieux corrompre le peuple,ils ne lui parlaient que du second avènement. Si ce Jésus,disaient-ils, était le véritable Christ, Elie serait déjàvenu. Et cest dans cette pensée que les apôtres disent iciau Fils de Dieu, " quil fallait quElie vînt auparavant"; cétaitaussi la pensée des pharisiens, lorsquils envoyèrent demanderà Jean sil était Elie. Mais voyons ce que Jésus-Christrépond à cette difficulté.
" Jésus leur répondit: Il est vrai quElie doit venirauparavant, et quil rétablira toutes choses. " (Matth. XVII, 11)Il dit quElie viendrait en effet avant son second avènement; maisil ajoute quil était déjà venu, désignantpar là son précurseur Jean-Baptiste. Cest là cetElie qui est déjà venu; car pour le prophète Elie:" Il viendra et rétablira toutes choses " , cest-à-diretoutes les choses que le prophète Malachie a marquées. "LeSeigneur dit: je vous enverrai Elie le Thesbite, qui réunira lescoeurs des pères avec leurs enfants, afin que lorsque je viendraije ne frappe point la terre dune plaie (447) " qui soit incurable". (Mal.IV ,5.) Remarquez, mes frères, lexactitude des paroles de ce prophète.Comme la ressemblance du même ministère pouvait faire donnerà saint Jean le nom dElie, il a soin, pour éviter cetteconfusion, de marquer le pays de lun, et il lappelle " Thesbite ", pourle distinguer de saint Jean qui nétait pas de cette ville. Il lesdistingue encore lun de lautre par cette seconde marque, "afin", dit-il," que lorsque je viendrai, " je ne frappe point la terre dune plaie quisoit " incurable " : paroles qui nous font voir quelle sera la terreurdu second avènement. Car il nest pas venu la première fois.Pour " frapper la terre ". Il dit lui-même: " Je ne suis pas venupour juger le monde, mais pour le sauver ". (Jean, III, 16.) Le prophèteMalachie marque donc cette circonstance, pour faire voir quElie ne précéderaitque le dernier avènement de Jésus-Christ, lorsquil viendraitjuger le monde.
Il exprime en même temps le sujet pour lequel Elie lui serviraitde précurseur. Il dit que ce serait pour persuader aux Juifs decroire en Jésus-Christ, et de ne sexposer pas au danger de périrtous lorsquil viendrait. Cest ce que Jésus:Christ leur rappellelorsquil dit : "Quand Elie viendra, il rétablira toutes choses", cest-à-dire quil rétablira la foi des Juifs qui serontalors, et quil les amènera de leur incrédulité passéeà une foi humble et fervente. Et il faut encore remarquer lexactitudede ce prophète. Il ne dit pas: " Il réunira les coeurs desenfants avec leurs pères ", mais "le coeur des pères avecleurs enfants ". Comme les Juifs étaient les pères des apôtres,lEcriture marque quElie réunirait les coeurs des pères,cest-à-dire les sentiments des Juifs avec leurs enfants, cest-à-direavec les apôtres, et quil leur ferait embrasser leur doctrine sainte.
" Mais je vous déclare quElie est déjà venu, "et ils ne lont point connu, mais ils lont traité comme il leura plu; ils feront souffrir de même le Fils de lhomme (12). Alorsses disciples, reconnurent que cétait de Jean-Baptiste quil leuravait parlé (13) ". Les apôtres comprennent cela deux-mêmes.Les docteurs de la loi, ni lEcriture rie leur en disaient rien. Mais commeils devenaient plus éclairés, et plus attentifs àce que Jésus-Christ leur disait, ils le comprennent sans difficulté,surtout après ce que Jésus-Christ leur avait déjàdit dans une autre rencontre:, " Que Jean était Elie qui doit venir". (Matth. XI, 27.) Et il ne faut pas sétonner si, aprèsavoir dit " quElie est déjà venu ", il dit néanmoinsquil doit venir encore pour rétablir toutes choses. Lun et lautreétait véritable. Quand il dit " quElie viendrait pour rétablirtout ", il marque, comme jai dit, le véritable Elie et la conversiondes Juifs; et lorsquil dit " quil est déjà venu", il marquesaint Jean quil appelle Elie, parce quil remplissait la mission que remplissaitElie. Les prophètes usent de cette manière de parler, lorsquilsdonnent en beaucoup dendroits le nom de "David " aux rois qui ont imitéla piété et le zèle du véritable David; etlorsquils appellent les, Juifs " princes de Sodome et enfants dEthiopie(Isaïe 1, 13)", à cause de la corruption et du dérèglementde leurs moeurs. Ainsi, parce que saint Jean avait été leprécurseur du premier avènement comme Elie le devait êtredu second, Jésus-Christ lui donne le nom dElie.
2. Il le fait encore pour montrer quil ne combattait point les Ecritures,et quil saccordait parfaitement avec les prophètes. Cest pourquoiil ajoute " Je vous déclare quElie est déjà venu,et ils ne lont point connu, mais ils lont traité comme il leura plu ". Cest-à-dire, quils lont mis en prison, Quils lontoutragé; quils lont fait mourir, et quils ont mis sa têtedans un bassin pour être le prix de la danse dune fille. Cest ainsique le Fils de lhomme sera traité par eux. Vous voyez, mes frères,que Jésus-Christ fait naître loccasion de parler encore icide sa mort et de ses souffrances, et quil console la douleur que ses disciplesen ressentaient, par le souvenir de ce quavait souffert saint Jean, etpar les miracles quil fit aussitôt quil leur en eut parlé.
Car presque toutes les fois quil entretient ses apôtres de cesujet, il fait quelque miracle en leur présence pour les rassurer.Lorsque lEvangile dit : " Alors il commença à leur déclarerquil fallait quil allât à Jérusalem, et quil y souffritbeaucoup de choses"; il marquait par ce terme "alors ", le moment que lesapôtres venaient de connaître et de confesser, publiquementque Jésus-Christ était le " Fils de Dieu " : de même,lorsquil leur a fait voir cette vision admirable sur la montagne, et queles prophètes ont dit beaucoup de choses touchant sa gloire, illeur parle aussitôt de sa passion, et après avoir rapporté(448) la mort funeste de saint Jean il conclut: "Cest ainsi que le Filsde lhomme doit bientôt être traité par eux " . Ainsi,lorsquil eut chassé un démon que ses disciples navaientpu chasser, lEvangile dit : " Jésus-Christ étant en Galiléedit à ses apôtres: Le Fils de lhomme doit être livréentre les mains des pécheurs qui le feront mourir, et il ressusciterale troisième jour ". Il usait de cette conduite pour diminuer, parléclat de ses miracles, lexcès de la douleur que cetteprédiction causait à ses disciples. Cest ce quil tâchede faire en cet endroit de notre Evangile, lorsquil rappelle en leur mémoirele traitement quon avait fait souffrir à saint Jean.
Que si quelquun me demande ici pourquoi, puisquElie doit faire tantde biens lorsquil viendra, Dieu différait tant de lenvoyer? Jeréponds que les Juifs étaient si inconvertibles alors, queprenant Jésus-Christ pour Elie, ils nen étaient pas plusportés à croire en lui. Car nous voyons que les Juifs croyaientque Jésus-Christ était ce prophète : " Quelques-uns", disaient les apôtres, " croient que vous êtes Elie, et dautresque vous êtes Jérémie ". Dailleurs il ny avait pointdautre différence entre saint Jean et Elie que celle du temps.Si cela est, me direz-vous, comment croiront-ils alors? Car lEvangiledit formellement " quil rétablira toutes choses ". Je répondspremièrement quils croiront alors ce prophète, parce quilsle connaîtront mieux; mais principalement, parce que la gloire deJésus-Christ sera répandue alors dans toute la terre et quellesera plus brillante que le soleil. Mais lorsquà ces raisons Dieuajoutera encore la prédication de ce grand prophète qui publierahardiment que Jésus est le Fils de Dieu, il ne faut point douterque les Juifs ne le reçoivent et quils ne lécoutent avecbeaucoup de docilité.
Quand Jésus-Christ dit ici: " Et ils ne lont point connu ",il fait comme leur apologie, et il excuse en quelque sorte la grandeurde leur crime. Jésus-Christ donc, mes frères, console sesapôtres dans la douleur quils ressentaient de sa passion future, en leur témoignant que tous les cruels traitements quil souffrirades Juifs seront injustes, et en enfermant ce souvenir si triste entredeux miracles : lun qui sest déjà fait sur le haut du Thabor,et lautre quil va faire au pied de cette montagne.
Après que Jésus-Christ eut parlé de la sorte àses apôtres, ils ne lui demandent point quand Elie viendrait. Ilsétaient trop abattus par le souvenir de la passion, et ils étaienten même temps saisis dun trop profond respect et dune frayeur tropsainte à cause de cette gloire quils venaient de voir. On peutremarquer assez souvent dans lEvangile que, lorsquils sapercevaientque Jésus-Christ ne voulait pas sexpliquer clairement, ils ne lepressaient pas et demeuraient dans le silence. Lors donc quétantdans la Galilée il leur dit: " Le Fils de lhomme doit êtrelivré entre les mains des pécheurs qui le tueront " , lévangélisteajoute : " Cette parole les affligea extrêmement ", et saint Marcdit: " Quils ne savaient ce que voulait dire cette parole, et quils nosaientlui en demander léclaircissement".
(Marc, IX, 31) Saint Luc dit de même: " Que cette parole leurétait cachée, afin quils nen eussent aucune connaissance,et quils appréhendaient de linterroger. " (Luc, IX, 22.) "Aprèsquil fut venu vers le peuple, un homme sapprocha de lui, et sétantjeté à genoux à ses pieds, lui dit : Seigneur, ayezpitié de mon fils qui est lunatique, et est tourmenté misérablement.Car il tombe souvent dans le feu et souvent dans leau (14). Je lai présentéà vos disciples et ils ne lont pu guérir (15) ". LEvangilemarque ici beaucoup de circonstances qui nous font voir que la foi de cethomme était très-faible. Premièrement, Jésus-Christlui dit lui-même, " que tout est possible à celui qui croit", comme pour lui dire que jusque là il navait pas cru. Cet hommelui dit ensuite: " Seigneur, aidez mon peu de foi. " Il lui dit encore:" Si vous pouvez " (Marc, IX, 22, 23), comme doutant quil le pût.Si cétait donc lincrédulité de cet homme qui empêchaitla guérison de son fils, pourquoi Jésus-Christ en rejette-t-illa cause sur ses disciples, sinon pour montrer quils pouvaient faire cessortes de miracles sans y être aidés par la foi de ceux quiimploraient leur assistance? Car si souvent la foi de ceux qui demandentces grâces, est assez grande pour les mériter de Dieu sansla foi de ceux mêmes qui les font; quelquefois aussi la grande foide ceux à qui lon sadresse suffit seule pour les faire. On envoit des exemples dans lEcriture. (Act. 10.) Corneille, par la seule forcede sa foi, attira sur lui la grâce du Saint-Esprit; et Eliséeressuscita un mort, sans que personne (449) y contribuât, puisqueceux qui le jetèrent devant lui, ne le firent que par un transportde crainte, et non par le mouvement de leur foi. (IV Rois, 43.) Lappréhensionqueurent les voleurs leur fit seule jeter ce corps mort auprèsdu sépulcre du prophète qui lui rendit aussitôt lavie par le seul attouchement de ses os. Nous devons donc conclure que lesapôtres ne purent guérir ce possédé, parce quilshésitèrent dans la foi, non pas tous, puisque les plus fermescolonnes nétaient pas là.
3. Mais je vous prie, mes frères, de considérer quelleest la malignité de cet homme, qui vient devant tout un peuple accuserles apôtres de faiblesse et dimpuissance : " Je lai présenté", dit-il, " à vos disciples, et ils ne lont pu guérir "Mais Jésus-Christ, pour excuser ses apôtres, attribue àcet homme la plus grande part de la faute et dit : " O race incréduleet dépravée, jusques à quand serai-je avec-vous? jusquesà quand vous souffrirai-je "(16)"? Il nadresse pas seulement cesparoles à cet homme qui le priait, mais généralementà tous les Juifs. Car il est vraisemblable que plusieurs dentreeux furent scandalisés de limpuissance des apôtres, et quilsles méprisèrent en eux-mêmes. Lorsquil dit,: " Jusquàquand serai-je avec vous "? il fait voir le grand désir quil avaitde mourir, et avec quelle ardeur il souhaitait de retourner à sonPère. Il montre assez que ce qui lui était pénibleen ce monde, cétait, non de souffrir la croix, mais de demeureravec ces Juifs incrédules.
Il ne termine pas là son discours, il ajoute encore: " Amenez-le-moiici ". Il lui demande combien il y avait de temps que ce possédésouffrait de ce mal; afin dexcuser en quelque sorte ses disciples, etde faire aussi concevoir à ce père quelque espérancede la guérison de son fils, en lui persuadant quil lui étaitfacile de le délivrer de cet état. Il souffre néanmoinssur lheure que le démon le tourmente et quil le déchire.Ce quil permit, non par un vain désir de gloire, en faisant voirson autorité par le reproche quil fit au démon devant toutle peuple; mais pour consoler le père, afin, quen voyant le démontrembler .à sa seule parole, il fût plus disposé àcroire le miracle quil allait voir.
Cet homme, ayant donc répondu que son fils souffrait ce tourmentdepuis son enfance, et ayant ajouté aussitôt: " Mais si vouspouvez " quelque chose, aidez-nous et ayez pitié de " notre état" , Jésus-Christ lui répond sur lheure : " tout est possibleà ceux qui " croient ", faisant encore retomber sur son peu de foile délai de la guérison de son fils. Quand le lépreuxdit à Jésus-Christ : " Seigneur, si vous voulez, vous pouvezme guérir " (Matth. VIII, 3); et quil rendait par ces paroles témoignageà sa souveraine puissance, Jésus-Christ loua ce quil avaitdit, et le confirma même en disant : " Je le veux, soyez guéri". Mais parce que cet homme, en disant,: " Si vous pouvez, aidez-nous ",parlait dune manière indigne de la toute-puissance du Sauveur,il lui en fait un reproche: " Tout est possible ", dit-il, " à celuiqui croit", comme sil lui disait : Ma force est si infinie, quelle peutmême communiquer aux autres la puissance de faire des miracles. Sivous croyez donc comme il faut, vous pourrez guérir sans peine,non-seulement votre fils, mais même les autres; et aussitôtaprès cette parole, il chasse, le démon.
Mais il faut admirer la providence et la bonté de Dieu sur cepossédé, non-seulement en ce quil le délivra enfindu démon; mais encore plus, en ce quil le conserva durant une silongue possession. Car, sans une protection toute particulière,.il nest pas douteux quil serait mort longtemps auparavant. Le démon,qui le jetait tantôt dans le feu et tantôt dans leau, leûttué sans doute, si Dieu neût donné un frein àsa fureur, et sil neût mis des bornes â la violence de sarage. Cest ce qui fût aussi arrivé à ces démoniaques,qui couraient nus dans les, déserts, qui se frappaient eux-mêmes,et qui se déchiraient avec des pierres.
Que si lEvangile appelle ce possédé " lunatique ", ilne sen faut pas étonner, puisque cest le nom que son propre pèrelui donnait. Vous direz peut-être que 1Evangile use encore aussitôtde ce terme, puisquil est dit ensuite que Jésus-Christ guérit" plusieurs lunatiques "? Il ne parle en cela que selon lusage commun.Car le démon, par sa malice, voulant décrier cet astre, tourmentaitplus ou moins les possédés, selon le cours et le décoursde la lune; non pas, certes, que la lune exerçât aucune actionsur eux; mais, encore une fois, cétait un effet de la malice dudémon, qui voulait faire attribuer à la lune ce quil faisaitlui-même. Il a réussi à faire admettre cette opinionfausse par beaucoup desprits, et, de (450) là, est venu le motde " lunatique ", appliqué à certains démoniaques.
" Les disciples vinrent après trouver Jésus en particulier,et lui dirent: Pourquoi nous autres ne lavons-nous pu chasser (19) " ?Il me semble quils craignaient davoir déjà perdu la grâcedes miracles que Jésus-Christ leur avait donnée, et la puissancequils avaient reçue sur les esprits impurs. Cest pour cela quilsviennent interroger Jésus-Christ " en particulier ". Ce nétaitpoint par un mouvement de honte quils affectaient ce " secret". Silseussent cru navoir plus cette puissance, il leur eût étéinutile de craindre que le peuple le sût de la bouche du Sauveur,lorsque les faits leussent dit assez deux-mêmes, mais ils interrogentJésus-Christ " en particulier ", parce quils avaient à luiparler dune chose grande et secrète. Que leur répond doncle Fils de Dieu?
" Jésus leur répondit: Cest à cause de votre incrédulité.Car je vous dis en vérité : Si vous aviez de la foi commeun grain de sénevé, vous diriez à cette montagne:Transportez-vous dici là, et elle sy transporterait, et rien nevous-serait impossible (20) ". Si vous demandez ici quand on a vu les apôtresfaire ce que dit ici Jésus-Christ, et transporter les montagnesdun lieu en un autre, je vous répondrai quils ont fait bien davantageen ressuscitant une infinité de morts. Car cest leffet dune bienplus grande puissance de rappeler une âme dans un corps mort, quede transporter une montagne. On dit quon a vu dans la suite quelques saintsbien moins considérables que les apôtres faire ces sortesde miracles, et transporter les montagnes selon les besoins. Que sil nesest point trouvé doccasion semblable du temps des apôtres,il serait injuste de les en blâmer. Et il faut remarquer que Jésus-Christne leur dit pas en général : vous transporterez les montagnes,mais vous pourriez les transporter. Sils ne lont pas tait, ce nest pointpar impuissance et par faiblesse, puisquils ont fait dautres choses incomparablementplus grandes; cest seulement parce que loccasion ne sen est pas présentée,et quils nont pas jugé cela nécessaire. Peut-êtremême quils ont fait cette sorte de miracle, et que lon nen a rienmarqué. Car on na pas écrit toutes les merveilles que lesapôtres ont faites.
Mais nous pouvons dire encore quune des raisons pour lesquelles lesdisciples ne purent guérir ce possédé, cest quen-cemoment ils étaient dans un état dimperfection et de faiblesse.Car ils navaient pas toujours une foi égale et ils nétaientpas toujours dans la même disposition. Nous avons vu que saint Pierreest appelé par Jésus-Christ même, tantôt " heureux" et tantôt " satan ", et que le Sauveur les reprend tous en général,de ce quils ne comprenaient pas le mystère du " levain ". Il estdonc assez vraisemblable que les apôtres étaient alors danscette disposition de faiblesse, qui leur était assez ordinaire avantla croix du Sauveur.
La " foi " dont Jésus-Christ parle ici, est la foi des miracles,et il la compare à un grain de sénevé, pour montrersa vigueur et sa grande force. Car encore. que cette graine paraisse laplus petite. de toutes, elle surpasse néanmoins toutes les autrespar sa vertu et par sa puissance. Et Jésus-Christ, pour montrerquun peu dune véritable foi produisait des effets prodigieux,la compare à cette graine. Mais le Fils de Dieu ne sarrêtepas encore là, et après avoir fait voir que la foi pouvaitagir sur les montagnes même, il dit: " Enfin rien ne vous sera impossible".
4. Je vous prie, mes frères, dadmirer ici deux choses; la vertudes apôtres, et la force du Saint-Esprit. La vertu des apôtresparait en ce quils ne rougissent point davouer leur impuissance ; etla force du Saint-Esprit se fait voir en ce que trouvant des âmesqui selon Jésus-Christ navaient pas même un grain de foi,il les a néanmoins élevées peu à peu jusquàune telle perfection quil a répandu la foi en elles comme une sourcetrès-abondante.
" Cette sorte de démons ne se chasse que par " la prièreet par le jeûne (21) ". Jésus-Christ comprend dans ce mot" de démons " non-seulement tous les lunatiques, mais en généraltoutes sortes de possédés. Il commence peu à peu àformer ses disciples, et à les porter au jeûne. Car il nefaut point objecter ici ce qui arrive quelquefois, quoique rarement, quona vu des personnes chasser des démons sans le jeûne; Si celaest arrivé à un ou à deux, il nen faut pas faireune loi : mais on peut dire en général que si lon peut quelquefoissans le jeûne guérir ceux qui sont possédés,il est entièrement, impossible que celui qui est possédé,et qui vit dans le plaisir et dans les dé lices, soit jamais délivrédu démon qui le (451) possède. Car le jeûne est leremède le plus efficace et le plus nécessaire à cettesorte de maladie.
Vous me direz peut-être, mes frères: Sil faut avoir lafoi pour guérir ces sortes de démons, pourquoi ne suffit-ellepas elle seule? pourquoi y faut-il joindre le jeûne ? Je vous répondsque cest parce que. le jeûne joint à la foi redouble encorele mérite de celle-ci. Car le jeûne a une force toute particulière.Il fait que nous excellons dans toutes les autres vertus. Il change leshommes en anges et les rend capables de combattre dans une chair fragile,contre les esprits de malice et contre les princes des ténèbres.Mais il ne faut pas que nous nous contentions de jeûner, il fautencore que la prière accompagne notre jeûne, et quelle tiennemême le premier rang.
Les biens que produisent en nous ces deux vertus, lorsquelles sontjointes ensemble sont tout à fait admirables. Celui qui prie etqui jeûne comme nous disons, na plus besoin de tous les faux biensdola terre, et celui qui na plus besoin de ces biens en est dordinairefort détaché, et est toujours prêt à faire laumône.Celui qui jeûne a lesprit fervent, toujours élevéau ciel. Il prie avec application. Il éteint en lui les mauvaisdésirs. Il fléchit Dieu et apaise sa colère. Il humilieson âme et réprime son orgueil. Cest pourquoi les apôtresjeûnèrent presque toute leur vie. Celui qui joint la prièreau jeûne, se fait comme deux ailes pour aller à Dieu, quisont plus légères et plus vites que les vents. Il ne priepoint avec tiédeur; il ne baille point, il ne sétend point,il ne sommeille point en priant. Il est plus ardent que le feu; il sélèveau-dessus de toute la terre.
Ce sont ces âmes, mes frères, qui sont terribles au démon,et quil craint comme ses ennemis qui lui font la plus rude guerre. Caren effet, il ny a rien de si puissant que le juste qui prie bien. Si unefemme, au rapport de lEvangile, eut le pouvoir de fléchir un jugebrutal qui ne craignait ni Dieu ni les hommes combien plus fléchirons-nousDieu, lorsque nous le prierons sans cesse, et que nous accompagnerons cetteprière continuelle du jeûne et de labstinence de toutes lesvoluptés? Que si vous dites que vous êtes dun complexiontrop faible pour souffrir la sévérité du jeûne,serez-vous trop faible au moins pour prier et pour renoncer à tousles plaisirs?
Si vous ne pouvez jeûner, vous pouvez vous abstenir des plaisirs.Et cette seconde abstinence est une vertu que je ne distingue guèredu jeûne. Elle suffit pour réprimer la violence du démon,qui naime rien tant que lintempérance et la bonne chère,parce quelle est la source, et comme la mère des autres vices.Cest par elle quautrefois il jeta les Juifs dans lidolâtrie, etquil embrasa les Sodomites dune passion détestable: " Liniquitédes Sodomites, " dit lEcriture, " est venue de lintempérance;ils ont été ce quils étaient, parce quils se sonttrop remplis de viandes". (Ezéch. XVI, 47.) Cest par elle enfinquil a perdu une infinité dâmes et quil les a livréesaux flammes éternelles. Car quel mal ne fait point lintempérance,puisquelle change lhomme en pourceau, et le rend même plus impuraux yeux de Dieu? Le pourceau se contente de se plonger dans la fange,et de se nourrir dans les ordures les plus infâmes; mais lintempérantva plus loin. Il se fait à lui-même dautres plaisirs abominables;et il se remplit lesprit dobjets criminels dont il se repaît.
Jose dire même quil ny a point de différence entre unintempérant et un démoniaque. Ils sont tous deux égalementfurieux, tous deux emportés, sans retenue et sans pudeur, par unemême violence. La différence que jy trouve, cest quon plaintle démoniaque, au lieu quon na que de lhorreur du voluptueux.On le hait et on le déteste, parce quil se jette volontairementlui-même dans cet état misérable; parce quil se plaitdans son malheur, et quil trouve ses délices à faire desa bouche, de ses yeux, de ses narines, et de tous ses sens, des amas desaletés que lon ne saurait souffrir. Que si lon passe plus avantpour considérer létat de son âme, on la verra si défigurée,si languissante, et saisie dun froid si mortel, quelle nest presqueplus capable danimer le corps.
Je rougis de métendre davantage sur les maux que lintempérancecause dans les hommes et dans les femmes. Je laisse cela à la consciencede ceux qui le savent mieux que moi. Quoi de plus hideux quune femme quisenivre jusquà ne pouvoir marcher quen chancelant? Plus le vaisseauest frêle, plus terrible aussi est le naufrage. Je ne distingue pasici la femme libre de lesclave. La femme libre, la maîtresse demaison, se déshonore (452) elle-même devant ses propres domestiques,par ce vice si infâme, et lesclave qui y est sujette devient encoreplus méprisable devant ses autres compagnes. Elles sont cause parleurs excès que les gens peu sages blasphèment contre Dieu,et quils laccusent de ses dons.
Car jai souvent entendu des gens qui, voyant ces excès de vin,et leffet funeste quils avaient produit, disaient hautement : Plûtà Dieu quil ny eût jamais eu de vin dans le monde. Qui peutsouffrir cet aveuglement? Qui peut ne point condamner cette extravagance?Lhomme pèche, et vous rejetez sa faute sur les dons de Dieu. Est-cele vin qui a causé ces dérèglements, ou lintempérancede relui qui en abuse? Que ne dites-vous plutôt : Plût àDieu que jamais on neût abusé du vin ! Plût àDieu quon ne vît jamais dintempérants dans le monde? Sivous continuez de rejeter cette faute sur le vin, et de souhaiter quilny en ait jamais eu dans le monde, vous pourrez désirer de mêmequil ny ait jamais eu de fer sur la terre, parce quon en abuse pourtuer les hommes. Vous souhaiterez quil ny ait jamais de nuit, afin quilny ait plus de voleurs; vous désirerez quil ny ait jamais dejour, afin que les médisants ne puissent rien voir. Et vous pourrezdire comme du vin: Plût à Dieu quil ny eût point defemmes dans le monde; afin quil ny eût point dadultère! Nirait-on pas ainsi jusquà détruire toutes les créaturesde Dieu, parce quon en peut abuser et sen servir contre le dessein deDieu qui nous les a données?
5. Quittez donc ces pensées dont le diable seul est lauteur.Ne condamnez point le vin, mais labus que lon fait du vin. Quand cettepersonne qui vous fait horreur sera sortie de son ivresse, représentez-luiavec force létat infâme doù elle sort. Dites-luique le vin nous est donné de Dieu pour renouveler notre vigueuret non pour nous rendre lopprobre du monde et lhorreur de tous les hommes.Que Dieu nous a fait ce don pour guérir nos maladies, et non pournous les attirer, pour soutenir la faiblesse de nos corps, et non pouraffaiblir nos âmes. Dieu vous a honoré de ce don, pourquoivous déshonorez-vous par labus que vous en faites?
Ne savez-vous pas que saint Paul dit à Timothée: " Usezdun peu de vin, à cause de la faiblesse de votre estomac et devos fréquentes maladies ". (1 Timoth. V, 23.) Si un si saint hommeaccablé de maladies, et qui passait toute sa vie dans une suitedinfirmités continuelles, nuse point de vin avant que son maîtrele lui conseille, quelle excuse nous peut-il rester den prendre avec tantdexcès lorsque notre santé est excellente? Saint Paul disaità Timothée: " Usez dun peu de vin, à cause de lafaiblesse de votre estomac et de vos fréquentes maladies ", et ildirait à ces personnes intempérantes :Usez de peu de vinà cause de ces crimes honteux où vous tombez, et de ces adultèresque produisent vos débauches.
Que si cette considération nest pas assez puissante tour vousrendre tempérants, devenez sobres au moins par la considérationdes maux qui naissent de ces excès. Dieu na pas donné levin à lhomme pour laffliger, et pour lui causer du chagrin parle dérangement de la santé qui suit dordinaire les débauches.II le lui a donné au contraire pour le remplir de joie. " Le vin", dit le Prophète, " réjouit le coeur de lhomme ". (Psal.CIII, 29.) Cependant vous lui ôtez cet effet, et vous lui en donnezun autre tout opposé. Car quelle joie peut avoir celui qui est toujourshors de lui-même, qui ressent mille douleurs, qui vit dans une agitationcontinuelle, qui est dans un aveuglement profond, et qui sent toujourscomme les transports dune fièvre violente.
Je ne parle pas ici de tous, mais je parle à tous. Je sais quetous ne sont pas sujets aux excès du vin. Dieu nous garde de cemalheur, mais je vois avec douleur que ceux qui sont sobres, nont pasassez de soin de corriger les intempérants. Cest pourquoi je madresseplutôt à vous qui avez horreur de ces excès, et jimiteles médecins qui ne sarrêtent point à parler aux malades,et qui prescrivent leurs ordonnances seulement aux personnes qui les environnent.Cest donc à vous autres qui êtes sobres que je parle maintenant.Je vous conjure en premier lieu, de ne vous laisser jamais tomber dansune passion si brutale, et je vous exhorte ensuite à travaillerpour en retirer les autres, et pour les empêcher de se réduiredans un état pire que létat des bêtes. Car les bêtesse contentent de ce qui leur suffit pour vivre; elles ne désirentrien de plus. Mais les personnes intempérantes sont plus brutales,et passent au delà des bornes de la nature.
Je rougis de dire que les chiens et que les ânes sont préférablesaux personnes dont nous (453) parlons. Ces animaux se contentent de mangeret de boire autant quils en ont besoin. Ils ont des bornes quils ne passentpoint, quelque violence quon leur puisse faire. Nêtes-vous doncpas pire que ces animaux? Je vous en prends pour juge vous-même.Car toutes les personnes raisonnables nen doutent pas. Nest-il pas visibleque vous vous ravalez plus bas que ces bêtes, et que vous vous conduisezplus brutalement? Vous évitez de forcer ces animaux à passerles bornes de la nécessité dans la nourriture quils prennent,et vous craindriez que ce superflu ne leur fît tort: cependant vousnavez pas le même soin de vous-même. Tant il est vrai quevous vous regardez comme étant au-dessous de ces bêtes, etque vous devenez plus brutal quelles, en ne craignant point les maladiesoù votre intempérance vous jette. Car ce nest pas au momentque vous êtes dans ces débauches, que vous en ressentez lesfâcheuses suites. Elles ne se font sentir que longtemps après.Et comme lorsque, la fièvre est passée, il en reste des humeursmalignes qui perdent le corps si on ne les purge; de même lorsquevos excès sont passés, il en reste un feu dans le corps quile perd, et qui perd en même temps lâme. Le corps en devientlanguissant. Il est sans vigueur, et tout brisé comme un vaisseaubattu de la tempête. Lâme en est encore plus misérable.Elle sent en elle-même un feu qui la dévore, et quelle nepeut supporter. Lorsquelle paraît revenir à elle-même,et sortir de cet assoupissement brutal, cest alors quelle paraîtplus transportée et plus agitée de fureur; elle ne respireque le vin qui vient de la perdre, et elle ne souhaite que de se replongerdans ses excès, où sa raison vient dêtre ensevelie.
Lorsquune tempête cesse, les pertes quelle avait causéesne cessent pas avec elle. Ce quon a jeté dans la mer y demeureet ne se peut plus réparer. Il en est ainsi des intempérants.Il faut nécessairement que leurs excès leur fassent perdrepour jamais toutes leurs vertus. Sils avaient auparavant quelque modestie,quelque pudeur, quelque sagesse, quelque patience, ou quelquhumilité,ils sont obligés dabandonner toutes ces vertus si rares, commeon jette dans la mer durant la tempête ce que lon a de pins précieux.Mais le vaisseau qui sest ainsi déchargé, nen est que plusléger pour achever son voyage, au lieu que lâme qui perdtoutes ses vertus en devient beaucoup plus pesante. Elle na plus cet orprécieux, et ces diamants sans prix dont elle était si heureusementchargée. Elle est misérablement appesantie par un sable quilaccable, et par une eau bourbeuse et infecte, qui perd tout ensemblele vaisseau et le pilote qui le conduit.
Pour éviter ce malheur, mes frères, fuyons avec horreurlintempérance ,de la bouche. Souvenons-nous toujours que jamaisles ivrognes nentreront dans le royaume des cieux:
" Ne vous trompez pas", dit saint Paul, " les ivrognes et les médisantsne seront point les héritiers du royaume des cieux ". Que dis-jedu royaume des cieux? Ils ne jouissent plus même avec plaisir dece quils ont sur la terre. Leurs excès leur en ôtent le sentiment.Ils leur changent les jours en nuits, et la lumière en ténèbres.Ils ont les yeux ouverts, et ils ne voient pas. Ils souffrent des mauxsans nombre. Ils tombent dans des tristesses et dans des ennuis déraisonnables.Ils deviennent comme insensés, et ressentent des faiblesses ridiculesqui les rendent la fable du monde, sans quon puisse plaindre leur état,ou excuser des personnes qui se précipitent delles-mêmesdans de si grands maux. Fuyons donc, mes frères, ces excèsinfâmes, fuyons une maladie si dangereuse, afin que nous jouissions,et dans ce monde et dans lautre, des biens que je vous souhaite par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, avec le Père et le Saint-Esprit est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (454)
HOMÉLIE LVIII
" OR, COMME ILS ÉTAIENT EN GALILÉE, JÉSUS LEURDIT : LE FILS DE LHOMME DOIT ÊTRE LIVRÉ ENTRE LES MAINS DESHOMMES. ET ILS LE FERONT MOURIR, ET ILS RESSUSCITERA LE TROISIÈMEJOUR : CE QUI LES AFFLIGEA EXTRÊMEMENT ". (CHAP. XVII, 21, 22, JUSQUAUVERSET 7, DU CHAP. XVIII.)
1. Jésus-Christ, mes frères, entretient ses apôtresde sa croix et de sa passion pour les empêcher de sennuyer en Gauléeet de dire : Que faisons-nous si longtemps en ce pays ? Le Sauveur savaitque ce discours leur ôterait jusquà la pensée de revoirJérusalem. Mais admirez comment, après les reproches queJésus-Christ fit à saint Pierre, après les entretiensde Moïse et dE1ie, qui appelaient la passion de Jésus-Christson triomphe et " sa gloire", après la voix que le Père fitentendre sur le Thabor, après tant de différents miracles,enfin après lassurance de sa résurrection qui ne devaitêtre différée que de trois jours, les disciples néanmoinsne peuvent souffrir que Jésus-Christ leur parle de sa passion, et" quils saffligent aussitôt " quil leur en parle. Cest sans douteparce quils ne comprenaient pas toute la force des paroles de Jésus-Christ,comme le marquent saint Luc (chap. IX) et saint Marc (chap. IX), qui disentclairement " quils ignoraient cette parole, quelle leur étaitcachée, et quils craignaient de linterroger ". Mais ne peut-onpas demander, puisquils ignoraient cet paroles, comment ils pouvaient,sen affliger. Il est visible quils ne les pouvaient ignorer entièrementet quils comprenaient assez par de si fréquentes redites que leurMaître devait mourir. Mais ils ne comprenaient pas quil dûtressusciter, ensuite, ni quand ni comment il le ferait. Ils ne prévoyaientpoint les grands biens que sa mort devait apporter au monde, ni la gloireinfinie qui la devait suivre. Cétait cette ignorance qui causaitleur douleur, parce quils étaient fort attachés àleur Maître.
" Mais lorsquils furent venus à Capharnaüm, ceux qui recevaientle tribut des deux drachmes vinrent dire à Pierre: Votre Maîtrene paye-t-il pas le tribut (23) " ? Quel était, mes frères,ce tribut des deux drachmes? Voici en un mot ce qui, y avait donnélieu. Quand Dieu frappa lEgypte de la plaie épouvantable par laquelleil fit mourir, ses premiers-nés, il voulut, en souvenir de ce miracle,se réserver la tribu entière de Lévi, au lieu despremiers-nés de toutes les autres tribus. Mais comme dans la suitele nombre des premiers- nés de toutes les tribus surpassait celuides hommes de la tribu de Lévi, Dieu commanda que pour y suppléerle premier-né de chaque maison lui offrît deux drachmes. Cequi se fit dans la suite et se pratiqua très-exactement. Comme doncJésus-Christ était du nombre des premiers-nés et quePierre paraissait le premier de tous les apôtres, les juifs sadressentà celui-ci pour exiger ce tribut. Je soupçonne que chacunpayait cet impôt dans (455) sa ville ; cest pourquoi les Juifs saisissentloccasion de ce que Jésus-Christ était à Capharnaüm,qui passait pour sa patrie, pour le lui demander. Ils nosent pas sadresserà Jésus-Christ même. Ils sadressent seulement àsaint Pierre, et même sans violence, mais avec douceur, Car ils neparlent pas sur le ton de la récrimination; ils interrogent simplement:" Votre Maître ", dirent-ils, " ne paye-t-il pas " le tribut? " Quoiqueces gens neussent pas encore du Sauveur toute lestime quils en devaientavoir, et quils ne le regardassent que comme un simple homme, les miraclesnéanmoins quils lui voyaient faire ne laissaient pas de leur imprimerdu respect pour sa personne.
" Il leur répondit: Oui, il le paye (24) ". Lapôtre répondà ces gens que son Maître payait le tribut; cependant il nenparle pas à son Maître, peut-être parce quil rougissaitde le faire; mais Celui qui est la douceur même et qui voit toutle prévient ainsi lui-même " Et étant entrésdans la maison, Jésus le prévint et lui dit: Que vous ensemble, Simon? De qui les rois de la terre reçoivent-ils les tributset les impôts? Est-ce de leurs propres enfants ou des étrangers? Des étrangers, répondit Pierre. Jésus lui dit :Les enfants en sont donc exempts (25) "? Jésus-Christ parle dabordà saint Pierre afin quil ne crût pas quil eût ouïparler de ce tribut à ceux qui avaient charge de lexiger. Il semblevouloir donner à son disciple une ouverture pour lui parler librementdune chose dont celui-ci craignait de limportuner. Voici le sens de ceque dit le Sauveur: Je suis libre et je ne dois point payer le tribut.Car si les rois de la terre nexigent rien de leurs enfants, mais seulementdes étrangers, il est bien plus raisonnable que je sois exempt detout tribut, puisque je ne suis pas seulement le fils dun roi de la terre,mais le fils du roi et le roi même du ciel.
Remarquez, mes frères, comme il distingue ceux qui sont filsde ceux qui ne le sont pas. Sil neût pas été véritablementFils de Dieu, ceût été en vain quil eût rapportélexemple des enfants des rois de la terre. Que nul impie ne vienne dire:Je reconnais que Jésus est le Fils de Dieu, mais il nest pas sonvéritable fils. Car alors il est étranger, et sil est étranger,cet exemple na plus de force. Car Jésus-Christ ne parle pas simplementdes enfants, mais des enfants véritables, des enfants légitimesqui ont part à lhéritage et au royaume de leur père.Cest pourquoi il marque cette différence en appelant " étrangers" ceux qui ne sont pas nés de ces rois, et " enfants " ceux quisont sortis de leur sang. Et remarquez, mes frères, lue Jésus-Christconfirme encore la révélation que Dieu avait faite àsaint Pierre, en lui découvrant que Jésus-Christ étaitvéritablement son Fils. Cependant le Sauveur ne sarrête pasà cela. Et par une condescendance merveilleuse il consent àpayer, mais dune manière qui montre une fois de plus qui il était.Car il ajoute aussitôt : " Mais afin que nous ne les scandalisionspoint, allez-vous-en à la mer, et jetant votre ligue, prenez lepremier poisson qui se présentera, et dans sa bouche vous trouverezune pièce dargent de quatre drachmes, que vous prendrez, et laleur donnerez pour moi et pour vous (26) ". Admirez, mes frères,comment Jésus-Christ allie ensemble deux choses si différentes,et comment il trouve le moyen de ne point refuser le tribut, et de ne lepoint donner non plus en esclave et en tributaire. Il évite égalementde scandaliser dun côté ses disciples, et de lautre ceuxqui reçoivent ces tributs. Car il ne le donne pas comme étantsujet à cette loi, mais seulement pour épargner la faiblessede ces hommes. Nous avons vu ailleurs quil ne tient pas compte des scandales,comme lorsquil parlait du discernement des viandes, et nous voyons iciquil les évite, pour nous apprendre les temps et les rencontresoù nous devons négliger ou apaiser ceux qui se scandalisentde notre conduite.
2. Mais il fait encore mieux voir ce quil est par la manièredont il sacquitte de ce tribut. Car pourquoi affecte-t-il de le payernon de largent que ses disciples pouvaient avoir, mais de celui qui leurfait trouver dune manière si surprenante, sinon pour faire voirquil était Dieu et le souverain maître de toutes choses,et que toute létendue des mers était assujétie àsa puissance? Il avait déjà fait sentir son empire àcet élément, en lui commandant si souverainement de se calmer,en foulant aux pieds ses flots, et les faisant fouler à son disciple;mais il montre encore ici quil en est le maître dune manièrequi nous étonne davantage. Car quel prodige, mes frères,de prédire que le premier poisson que le disciple pêcheradans, ces vastes abîmes deaux, aurait dans sa bouche largent quil(456) fallait payer, et de témoigner ainsi que ses commandementssecrets, et ses ordres invisibles étaient comme un filet qui tireraitde la mer le poisson dont il avait besoin et qui lui apporterait cettepièce de quatre drachmes? Il ny avait quun Dieu qui pûtainsi commander à la mer de payer tribut, qui pût se faireobéir delle. jusquà la forcer, par sa seule parole, dese taire et de se calmer, et de saffermir sous les pieds dun homme quiétait comme elle la créature du même maître."Donnez-le n, dit Jésus-Christ, " pour moi et pour vous ". Vousvenez de voir la gloire de Jésus-Christ dans cette rencontre. Voyezmaintenant la grande vertu de Saint Pierre. Il semble que saint Marc sondisciple ait évité de parler de cette action, parce quelleétait trop glorieuse pour son maître. Il rapporte avec soinson renoncement, et il passe sous silence ce qui le pouvait relever. Peut-êtreque saint Pierre lui-même lavait prié de ne rien dire delui, qui lui fût trop avantageux. Jésus-Christ dit àsaint Pierre " Pour moi et pour vous ", parce que cet apôtre étaitaussi du nombre des premiers-nés. Admirez donc la puissance de Jésus-Christen cette rencontre, mais admirez en même temps la grande foi de cedisciple, qui obéit si promptement à un commandement si extraordinaire.Aussi, pour récompense de sa foi Jésus-Christ lui fait lhonneurde le joindre à lui dans le paiement du tribut.
" En ce même temps les disciples sapprochèrent de Jésus,et lui dirent : Quel est le plus grand dans le royaume des cieux (XVIII,1)"? Apparemment les disciples avaient ressenti contre saint Pierre quelqueatteinte de cette jalousie si naturelle aux hommes. Lévangélistesemble le marquer en disant : " En ce même temps ", cest-à-dire,lorsque Jésus-Christ préférait saint Pierre aux autresdisciples, et même à ces deux frères, saint Jacqueset saint Jean quil favorisait si fort. Car quoiquil y en eût undes deux qui fût premier-né, aussi bien que saint Pierre,Jésus-Christ néanmoins ne se met point en peine de lui. Cestce qui leur donne occasion de faire à Jésus-Christ cettequestion. Mais comme ils rougissaient de découvrir ce quils ressentaienten eux-mêmes, ils nosent lui dire clairement : Pourquoi honorez-vousplus Pierre que nous? Est-il le plus grand de nous tous.? Ils cachent leursecrète jalousie. Ils disent seulement en général: " Qui est le plus grand dans le royaume des cieux "? Quand ils ont vutrois dentre eux plus favorisés que les autres, ils nen ont pointtémoigné daigreur; mais quand ils voient quun seul reçoittoutes ces préférences, cest alors quils en conçoiventde lenvie. Mais outre cette raison particulière, ils en rassemblaientencore plusieurs autres qui étaient passées, dont leur enviesenvenimait davantage. Ils se souvenaient que Jésus-Christ luiavait dit, il y avait fort peu de temps:
" Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux. Vous êtes bienheureux,Simon, fils de Jean " et ils venaient de lui entendre dire en cette dernièrerencontre : " Donnez cet argent pour moi et pour vous ". Enfin ils voyaientquil parlait toujours à Jésus-Christ avec une libertéet une confiance particulière.
Que si saint Marc ne dit pas que les apôtres interrogèrentJésus-Christ, mais seulement "quils pensaient en eux-mêmes,quel était le plus grand dentre eux, " cela ne le met point encontradiction avec saint Matthieu. Et il est vraisemblable que dabordles disciples ressentirent en eux-mêmes ces mouvements de jalousie,et quenfin ils en parlèrent à Jésus-Christ. Maisil serait injuste de sarrêter à considérer cette légèrefaute des disciples, et de ne pas admirer la grande vertu quils font paraître.Dabord ils ne demandent rien de terrestre. Nous les voyons ensuite sedéfaire plus tard de ce sentiment de jalousie, et se cédervolontiers entre eux le premier rang. Pour nous autres, nous ne pouvonsmême arriver à létat de leur imperfection. Nous nedemandons point comme eux : " Quel est 1e plus grand dans le royaume descieux ? " Mais quel est le plus grand dans le royaume de la terre? quelest le plus riche? quel est le plus puissant? Voyons maintenant commentJésus-Christ répond à cette demande. Il découvrece quils avaient de plus caché dans le coeur, et il répondplutôt à leurs pensées quà leurs paroles.
" Et Jésus ayant appelé un petit enfant, le mit au milieudeux et leur dit (2) : Je vous dis en vérité que si vousne vous convertissez et si vous ne devenez semblables à des petitsenfants, vous nentrerez point dans le royaume des cieux (3). Cest pourquoiquiconque shumiliera soi-même et se rendra petit comme, cet enfant,sera le plus grand dans le royaume des cieux (4) ". Je vois, mes disciples,que vous êtes fort en peine de savoir (457) quel est le plus granddans le ciel et vous disputez pour savoir qui de vous sera le premier,et moi je vous dis au contraire que celui qui ne se rend pas le dernierde tous, nest pas digne dy entrer. Il met au milieu deux tous, un modèlede lhumilité quil exige, pour les instruire par les yeux, et pourleur donner un exemple sensible de la simplicité et de la douceurà laquelle il les exhortait. Car un enfant est exempt denvie etde vaine gloire il ne désire point lhonneur ni la préférence; mais il possède souverainement la simplicité qui est commela reine des vertus. Il faut donc que nous soyons non-seulement sages etcourageux comme des hommes parfaits, mais encore simples et humbles commedes enfants. Notre salut est en danger sans cette vertu, et tout nous manquequand nous manquons dhumilité. Quon offense et quon injurie unenfant, quon le frappe et quon le punisse, il nen ressent point daigreurni daversion. Il ne senorgueillit point non plus lorsquon le loue ouquon le caresse.
3. Ainsi Jésus-Christ nous instruit par la considérationdes ouvrages de la nature, et il nous montre que nous pouvons revenir parla vertu à létat des petits enfants. Jésus-Christconfondait par cette conduite limpiété détestabledes manichéens qui accusent la nature en elle-même. Car sila nature était mauvaise, comme ils osent le soutenir, comment Jésus-Christen tirerait-il des exemples pour nous porter à la vertu? On doitcroire que lenfant quil leur proposait était fort petit et incapablede passion. Car les plus petits enfants ne sentent aucun mouvement dorgueilni denvie, ni des autres passions semblables; et quoiquils possèdentles plus grandes des vertus, lhumilité ,la simplicité etlinnocence, ils ne peuvent en concevoir dorgueil. Cest le double. avantagede ces petits enfants de posséder de si grands biens et de nenpoint avoir de vanité. Cest pourquoi Jésus-Christ met cetenfant au milieu de ses disciples, et ne se contentant pas de ce quila dit, il ajoute:
" Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant tel que je viensde dire, me reçoit moi-même (5)". Comme sil leur disait :Vous devez attendre de moi une grande récompense, non-seulementsi vous devenez semblables à cet enfant, mais si à causede moi vous honorez ceux qui leur ressernb1ent ; et je récompenseraidun royaume lhonneur que vous leur rendrez. Il en va même plusloin, en disant:
" Il me reçoit moi-même ". Il ne pouvait mieux témoignercombien lhumilité lui plaît quen parlant ainsi. Car il marqueici par ces enfants, les personnes humbles, simples et mépriséesde tout le monde; mais pour imprimer davantage ces paroles dans lespritdes hommes, après quil les a portés à respecter cespetits enfants par la promesse de ses récompenses, il les y porteencore par la terreur de ses menaces.
" Que si quelquun est un sujet de chute et de scandale à unde ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui, que lonpendît à son cou une de ces meules quun âne tourneet quon le jetât au fond de la mer (6) ". Si ceux qui honorerontces petits à cause de moi posséderont le ciel e la gloireinfinie que je leur prépare; ceux au contraire qui les mépriseront,en seront cruellement punis. Car par ce mot de "scandaliser ", il entendceux qui les méprisent. Que si Jésus-Christ donne àce mépris le nom de " scandale ", il ne sen faut pas étonner,puisque plusieurs sont scandalisés en effet, lorsquils se voientméprisés à cause de leur simplicité. Il montredonc toute la grièveté de cette faute par la peine dont ilnous menace de la punir. Et pour exprimer la grandeur du supplice qui devaitla venger, il se sert dune comparaison qui nous est connue et que nousvoyons de nos yeux. Cest ainsi que lorsque Jésus-Christ veut exciterles personnes les plus incultes, il se sert toujours de comparaisons sensibles:ainsi, pour nous tracer ici limage de la peine dont il châtieraitceux qui mépriseraient ces petits, il se sert de lexemple de quelquunqui se noie une meule au cou.
La suite de son discours le porta naturellement à. dire: " Celuiqui ne reçoit point un de ces petits, ne me reçoit pointmoi-même ", ce qui était plus terrible que tout ce quil eûtpu dire; mais parce que les esprits grossiers nen auraient pas ététouchés, il aime mieux les menacer de cette " meule " et du périldêtre précipités au fond de la mer. Il ne dit pasformellement quon leur attacherait en effet celte meule au cou et quonles jetterait dans la mer; mais "quil vaudrait mieux pour eux " quonle fit, montrant assez par ces paroles quils devaient sattendre àsouffrir un terrible tourment. Que si ce seul supplice quil rapporte pourexemple, est déjà si (458) épouvantable, combien ledoit être davantage lautre dont celui-là nest que commelombre et la peinture? Il rend donc cette menace doublement terrible;premièrement par le supplice quil rapporte seulement pour exemple,et ensuite par la grandeur de lautre auquel il nous fait songer.
Cest donc ainsi, mes frères, que Jésus-Christ sefforcede déraciner en nous lorgueil et la vaine gloire, et quil tâchede guérir une plaie qui est si profonde dans nos coeurs. Cest ainsiquil nous exhorte à naimer jamais les premières places,et quil apprend aux personnes ambitieuses à se faire violence,et à ne chercher jamais que le dernier rang. Car il ny a rien desi pernicieux que lorgueil. Ce vice éteint de telle sorte toutesles lumières de la nature, quil semble que ceux quil domine aientperdu le sens et la raison. Nous regarderions comme un fou celui qui nétanthaut que de trois coudées, se croirait aussi grand quune montagne;qui en serait très-persuadé, et qui lèverait mêmesa tête en haut, simaginant que les plus hautes montagnes seraientau-dessous de lui. Après cette extravagante pensée, nousne demanderions point dautre preuve de sa folie. Ainsi, lorsque vous voyezun homme qui sestime plus que tous les autres, et qui se croit offensédêtre obligé de vivre avec le commun des hommes, ne cherchezpoint dautre marque de sa folie. Il est plus ridicule que ceux qui ontperdu lusage de la raison, dautant plus quil se réduit volontairementlui-même à cette folie et à cette. extravagance, etquétant infiniment misérable, il na aucun sentiment dela misère où il se plonge. Car quel est le superbe qui aitde ses péchés le regret quil eu doit avoir? Quel est celuiqui les puisse même connaître? Le démon ne le traite-t-ilpas comme un esclave quil tourne et quil manie comme il lui plaît,de qui il fait tout ce quil veut, et dont il dispose souverainement? Ille traite avec insultes et avec outrages. Il en jette quelquefois dansun tel aveuglement de folie quil leur persuade de sélever insolemmentau-dessus de leurs ancêtres, et de mépriser leurs propresfemmes et leurs enfants. Il en porte au contraire dautres à tirerde ces mêmes personnes des sujets de vanité. Et peut-il yavoir rien de moins raisonnable que de tirer un même sujet de gloirede deux choses si opposées: les uns davoir des aïeux inconnuset méprisables, les autres den avoir dillustres et de glorieux?
4. Par quel moyen, mes frères, réprimerons- nous la vanitéde ces deux sortes de gens? Il faut que nous disions à ceux quisélèvent de la grandeur de leurs aïeux, que souventsi, sans trop approfondir leur généalogie, ils passaientseulement au delà de leur grand-père, ils trouveraient peut-êtreque ceux qui lauraient précédé étaient despersonnes de basse condition, des cuisiniers, des meuniers, des cabaretiers.Il faut au contraire que nous disions aux autres qui sélèventau-dessus de leurs pères, que sils examinaient leur race qui paraîtdéchues et que sils remontaient jusquà la troisièmeou à la quatrième génération, ils y trouveraientdes personnes qui leur sont préférables en toutes manières.Il est aisé de prouver par lEcriture combien ce que je dis a étéordinaire dans les familles. Salomon était fils de David, un roitrès-illustre comme tout le monde le sait, mais qui étaitné dun père fort inconnu. Il avait aussi un grand-pèrematernel si peu considéré dans le monde, quil ne pouvaitpas donner sa fille en mariage à un des derniers soldats; mais silon remontait plus haut, on trouverait peut-être que ces aïeuxsi peu considérables, descendaient eux-mêmes dune très-noblefamille. On peut dire la même chose de Saül et de beaucoup dautres.
Ne nous élevons donc jamais, mes frères, pour des sujetsqui le méritent si peu.. Quest-ce donc en réalitéque la noblesse? rien, rien, quun mot vide de chose. Vous comprendrezcombien ce que nous vous disons est véritable, lorsque le dernierjour arrivera, où chaque chose paraîtra à nu, et selonce quelle est aux veux de Dieu. Je souhaiterais, mes frères, deprévenir par mes raisons, ce que ce jour nous découvriratrop tard, et je voudrais de tout mon coeur vous, persuader aujourdhuique ce que vous appeler noblesse nest quun vain fantôme. Car sansmarrêter aux autres raisons, représentez-vous seulement,lorsquil arrive une guerre, ou une famine, ou une peste, ou quelque autreaffliction publique, combien tous ces titres de noblesse disparaissent,combien le pauvre et lé riche, le noble, et le roturier, le souverainet le sujet, sont alors confondus ensemble. Enfin la maladie et la mortles égalent tous, et ces différentes classes souffrent alorsles mêmes maux. On peut dire même que les grands sont plustourmentés que les autres. Comme ils sont moins accoutumésà (459) ces événements fâcheux, et quils ypensent moins durant la vie, ils en sont beaucoup plus surpris àla mort.
Ne voit-on pas aussi que la crainte déchire davantage ceux quisont riches que les pauvres? Ne craignent-ils pas leurs souverains, etnappréhendent-ils pas encore le peuple, plus même quilsne font les rois ? Car on a vu souvent les maisons des riches renversées,tantôt par la fureur dune populace mutinée, et tantôtpar la colère dun souverain irrité: le pauvre est àcouvert également de ces deux fléaux. Ne me parlez donc plusde cette noblesse, et si vous me voulez prouver que vous êtes noble,faites-moi voir que vous êtes libre. Jentends cette libertéchrétienne et héroïque que le bien heureux Précurseuralliait avec une extrême pauvreté, et qui lui faisait direhardiment à Hérode : " Il ne vous est pas permis davoirla femme de votre frère Philippe ". (Matth. III.) Cette liberté,dis-je, que possédait le prophète Elie, à qui le saintdont nous parions était si semblable, et qui disait si généreusementau roi Achab : " Ce nest pas moi qui trouble Israël, mais vous etla maison de votre père". (III Rois, XVIII, 18.) Enfin, cette libertédont ont usé tous les prophètes, et ensuite tous les apôtres.
Les âmes timides des riches et des avares sont bien éloignéesde cette fermeté. Ceux-là tremblent toujours, et sont aussisaisis de peur que des enfants environnés de maîtres fâcheuxet sévères, ils nosent pas même élever leurpensée, ni leurs yeux pour entreprendre quelque action de vertu.Lamour des richesses, de la gloire et des autres passions, les tient dansune servitude honteuse, et les rend également lâches et flatteurs.Rien nôte tant à lâme sa liberté et sa générositénaturelle, que lembarras des choses du monde, et lamour de ce qui y paraîtde plus éclatant. Ceux qui sont possédés de ces passions,ne sont pas seulement assujétis à un ou deux maîtres,mais ils sont les esclaves dune infinité de tyrans.
Pour en juger, mes frères, il ne faut que voir un dentre lesfavoris du souverain, qui ait des richesses infinies, une puissance absolue,une noblesse éclatante, et qui sattire par tant de qualitésles yeux et ladmiration de tout le monde. Croyez-vous quil nous soitimpossible de vous montrer quun homme en cet état, soit le dernierdes esclaves? Pour le faire avec plus dordre, comparons-le, non simplementavec un serviteur, mais avec lesclave de quelque autre serviteur. Celaarrive tous les jours dans les maisons des grands, ils ont leurs officiers,et ces officiers ont dautres personnes sous eux. Ce sont ces derniersque je considère. Je regarde un homme dans cet état le plusrabaissé de tous. Il a au moins cet avantage, quil na quun maître,et il lui est fort indifférent, si ce maître est libre ousil ne lest pas. Il na que lui à contenter, et cest le seulà qui il doive tâcher de plaire. Et sil peut être assezheureux pour gagner son amitié, il est comme assuré de passertoute sa vie dans le plus grand repos du monde.
Ce favori, au contraire, dont vous admirez le bonheur, nest pas assujétiseulement à un ou deux maîtres. Il en a une infinité,et qui sont tous très-pénibles et très-fâcheux.Son prince est celui de tous qui linquiète le plus. Car, qui nesait quelle différence il y a entre servir un maître particulier,ou servir un souverain qui écoute toutes sortes de personnes, etqui se déclare lami, tantôt dun de ses sujets, et tantôtde lautre. Cest pourquoi, bien que ce favori ne se sente coupable derien, il ne laisse pas de craindre tout. Il a tout le monde pour suspect,ses égaux et ses inférieurs, ses amis et ses ennemis.
Vous me direz, peut-être, que lesclave de cet autre serviteurtremble aussi devant son maître. Cela peut être, mais je vousai déjà dit quil y a bien de la différence entrecraindre un seul homme, ou en craindre un si grand nombre. Au contraire,si lon examine les choses selon la vérité, on trouvera quece dernier ne craint personne, parce que personne ne lui porte envie. Personnene fait des intrigues et des cabales pour le chasser de sa place, et pour1occuper. Ce favori, dont nous parlons, est en butte à tout lemonde, et tous ne sappliquent quà le mettre mal auprèsdu prince. Ces appréhensions le forcent, malgré lui-même,à se rendre complaisant envers toutes sortes de gens. Il est contraintde ménager fous les esprits, de caresser et de flatter les grandset les petits, ses égaux et ses inférieurs. Je dis flatter,et non pas aimer. Car lambitieux naime personne, et le désir dela gloire, dont il est brûlé, ne peut subsister avec une amitiévéritable. Deux hommes possédés de cette passion,ressemblent à ces artisans qui gagnent leur vie du même art.Tout le monde sait quils ne peuvent être unis, ni (460) avoir entreeux un amour sincère. Il en est de même de ceux qui sont dansles mêmes honneurs et les mêmes ambitions. Comme ils désirenttous la même chose, il est impossible quils sentraiment, et quilny ait continuellement de la jalousie entre eux.
5. Mais, après avoir vu le grand nombre de maîtres importunsque ce favori est obligé de servir, voyons maintenant les autrespeines quil souffre. Tous ceux qui sont au-dessous de lui tâchentde prendre le dessus, et ceux qui lont déjà pris, craignantquil ne les devance, se déclarent ses ennemis. Mais nadmirez-vouspoint, mes frères, quaprès vous avoir promis de vous fairevoir de combien de maîtres ce favori était lesclave, je trouveenfin que jai fait plus que je navais promis? Nous trouvons que cet hommea des ennemis au lieu de maîtres, ou plutôt, quil est environnéde personnes qui sont en même temps ses maîtres et ses ennemis;puisquil est contraint de les honorer extérieurement comme sesmaîtres, et de les craindre comme ses ennemis, évitant, ouleur fureur ouverte, ou leurs piéges secrets, selon les différentsmouvements de la haine quils ont contre lui.
Y a-t-il rien, mes frères, de plus déplorable que davoirles mêmes personnes tout ensemble pour maîtres et pour ennemis?Lorsque les serviteurs ordinaires obéissent à leurs maîtres,ils sont aimés deux. Ceux-ci au contraire obéissent àcent maîtres divers, et ils sont haïs de tous. Aprèsquils les ont traités en esclaves, ils les traitent en ennemis,et ils payent la bassesse de leurs services dune inimitié mortelle;inimitié qui est dautant plus dangereuse quelle est pins cachée,et que, feignant dêtre leurs amis lorsquils les haïssent àmort, ils ne trouvent leur bonheur que dans leur malheur, et leur satisfactionque dans leur perte.
Ce nest pas ainsi, mes frères, que les chrétiens vivent.Si lun deux souffre, les autres compatissent et souffrent avec lui :si lun est dans la joie, tous les autres y prennent part. Saint Paul ledit clairement : " Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrentavec lui, et quand un membre "est dans la gloire, tous les autres membres" sen réjouissent " (I Cor. XII, 26.) Cest pourquoi lorsquilrecommande aux chrétiens dentrer dans cette disposition, il ditde lui-même:
" Quelle est mon espérance ou quelle est ma joie? nest-ce pasvous"? (I Thessal. II, 19.) Il dit aussi ailleurs : " Nous vivons si vousdemeurez fermes dans le Seigneur ". (II Cor. II, 4.) Et ailleurs: " Jevous ai écrit dans une grande douleur et affliction de coeur ".Et ailleurs : " Qui est faible sans que je sois aussi faible? Qui est scandalisésans que je sois brûlé moi-même " ? (II Cor. XI, 29.)
Pourquoi donc souffrons-nous volontairement tant dagitations dans lemonde ? Pourquoi ne courons-nous pas avec ardeur dans ce port heureux ettranquille, où nous pouvons vivre dans un parfait contentement?Que ne quittons-nous ces faux biens qui nen ont que le nom et lapparence,pour-embrasser les solides et les véritables? La gloire, la puissance,les richesses, la réputation, et les autres choses semblables, nesont dans les gens du monde que des noms vides et stériles, maisce sont des effets et des choses réelles parmi nous; comme au contraire,les maux, le mépris, la pauvreté et la mort ne sont que desnoms parmi nous, mais des choses réelles et véritables dansle monde.
Jugez de ce que je dis en exprimant quelle est la vanité de cettegloire quon estime dans le monde, et quon y désire avec tant depassion. Je ne marrête point à dire quelle ne dure quunmoment, et quelle passe aussitôt. Voyons lors même quelleest dans son plus grand éclat, ce que cest dans la vérité.Ne lui ôtons point le fard dont elle tâche de couvrir sa laideur,et cet ornement emprunté dont elle se pare. Faisons-la paraîtredans toute sa magnificence, et voyons ensuite combien elle est laide etdifforme. Parons-la donc dabord de toute sa beauté, je veux direde ce nombre dofficiers, de gardes, de flatteurs, de hérauts etde trompettes qui marchent devant elle, de ces honneurs, de ces soumissions,de ce silence, de cette admiration des hommes, de cette fierté aveclaquelle on traite ceux qui ne font pas place, et qui ne se pressent paspour laisser passer au large ces personnes sur qui tout le monde jetteles yeux. Cela sans doute vous paraît fort magnifique : mais voyons-enla vanité, et considérez si ce nest pas en effet la seuleimagination des hommes qui donne à cette bassesse le nom de grandeur.Car quel avantage retire de ces honneurs le corps ou lâme de celuiqui les reçoit? En sera-t-il de plus grande taille? en deviendra-t-ilplus robuste, plus sain ou plus (461) vigoureux ? En aura-t-il les sensplus pénétrants et plus vifs? Je ne crois pas quil y aitpersonne qui puisse avoir ces pensées.
Venons maintenant à lâme. Cette déférencedes hommes la rend-elle ou plus modeste, ou plus humble, ou plus sage quellenétait? Ne produit-elle pas au contraire en elle des effets toutopposés? Car il narrive pas ici à lâme seulementce qui arrive dans le corps. Le corps na point dautre mal que de ne tireraucun bien de cette gloire imaginaire; lâme au contraire non seulementnen retire aucun avantage, mais elle en reçoit de grands maux.Elle en devient plus insolente, plus insensée, plus colèreet plus esclave des passions.
Vous me répondez quon voit toujours ces grands du monde dansla joie et dans les plaisirs. Mais cest là le comble de leurs maux.Cest ce qui rend, leurs maladies incurables; puisque lorsquils sen réjouissent,ils ne cherchent pas à sen guérir, et que le plaisir quilsy trouvent, leur ferme laccès aux remèdes. Ainsi, ce quiachève leur ruine cest cette complaisance dont ils se flattentdans leurs maux. La joie nest pas toujours, bonne et louable, puisqueles voleurs se réjouissent tous les jours de leurs larcins; lesadultères de leurs crimes, les meurtriers de leurs violences, etles avares de leurs usures.
Il ne faut pas considérer si celui dont nous parlons se réjouit,mais si le sujet pour lequel il se réjouit est raisonnable, si sajoie nest pas aussi criminelle que celle des adultères, des homicideset des voleurs. Car je vous prie de me dire pour quel sujet il se réjouit.Est-ce parce quil est honoré de tout le monde? Y a-t-il rien deplus puéril que cette joie? Si cette passion nest pas un mal, pourquoitous les jours blâmons-nous ceux qui en sont frappés, pourquoiles couvrons-nous de confusion et dinfamie? Cessons donc à lavenirde détester les orgueilleux, et davoir en horreur ceux qui nontque du mépris pour les autres hommes. Que si vous ne pouvez résisterà une loi que la nature même a gravée en vous, navouerez-vouspas que ces hommes que vous estimez sont dignes de laversion commune detout le monde, de quelque grand nombre de gardes quils se fassent environner?Je ne parle ici que de ceux qui usent avec modération de leur dignitéet de leur puissance : car je sais que ceux qui en abusent, commettentsouvent plus dexcès que les plus détestables voleurs, queles adultères les plus infâmes, et que les plus grands meurtriers.Ils volent le bien dautrui plus effrontément. Ils tuent les hommesavec plus de cruauté. lis tombent dans des impuretés plussales. Ils ne volent pas une maison, mais plusieurs. Ils font servir leurpuis,sance à leur malice, et changent leur autorité en tyrannie.Jamais ils ne sont plus esclaves que lorsquétant asservis àleurs passions, ils ne respectent et ne craignent plus personne.
Reconnaissons donc que les personnes véritablement nobles etlibres, et qui méritent plus légitimement le titre de rois;sont celles qui sont libres de leurs passions. Cest cette liberté,mes frères, que je vous recommande dacquérir, et cest cetteservitude que je vous exhorte à fuir. Nestimons point les grandeursni la puissance. Fuyons les richesses comme un fardeau insupportable. Necroyons point quil y ait dautre bonheur que celui qui se trouve dansla vertu, afin que nous puissions passer paisiblement notre vie dans cemonde, et jouir ensuite dans lautre dune plus heureuse paix, que je voussouhaite par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et lempire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il. (462)
HOMÉLIE LIX
" MALHEUR AU MONDE A CAUSE DES SCANDALES! CAR IL EST NÉCESSAIREQUIL ARRIVE DES SCANDALES. MAIS MALHEUR A LHOMME PAR QUI LE SCANDALEARRIVE ! QUE SI VOTRE MAIN OU VOTRE PIED VOUS SCANDALISE COUPEZ-LE ET JETEZ-LELOIN DE VOUS ". (CHAP. XVIII, 7, 8, JUSQUAU VERSET 15.)
1. Sil est nécessaire quil arrive des scandales, dira peut-êtrequelque ennemi de Jésus-Christ, pourquoi le Sauveur se contente-t-ilde pleurer le malheur du monde, au lieu, de laider et de lui tendre lamain pour le secourir? Car cest ce que devait faire un sage prince etun excellent médecin: mais pleurer purement et simplement, le premiervenu en ferait autant. Il est facile de répondre à ces languesimpudentes. En effet, que pouvait faire davantage Jésus-Christ pourle bien du monde? Etant Dieu, il sest fait homme pour vous sauver. Ila pris la forme dun esclave. Il a souffert pour vous les derniers opprobres,et il na rien omis de tout ce quil pouvait faire pour votre salut. Maisvoyant que lindifférence des hommes ne tirait aucun avantage detous ces secours, et quaprès tant de remèdes ils demeuraienttoujours dans leur infirmité, il déplore leur malheur parces paroles que nous avons rapportées.
Il se conduit en cette rencontre comme un sage médecin qui, aprèsavoir donné tous ses soins à son malade, voyant quil refusede se soumettre à tout ce quil lui peut ordonner se-ion les règlesde son art, dirait de lui en pleurant: Malheur à cet homme danslétat où il est, parce quil augmente tous les jours laviolence de son mal par le déréglement de sa conduite. Maisil y a cette différence que la plainte de ce médecin ne servirade rien à son malade, au lieu quil nous est très-avantageuxque Jésus-Christ nous prédise ainsi nos maux, et quil déplorenotre misère. Car on en a souvent vu qui nécoutaient pasles avis quon leur donnaient, et qui sont enfin rentrés en eux-mêmes,lorsquils ont vu les autres pleurer leur malheur.
Cest dans ce but que Jésus-Christ dit ici:
" Malheur au monde " ! Il tâche ainsi dexciter les hommes etde les faire sortir de leur profond assoupissement. Il leur témoignesa tendresse extrême. Il est touché de ce quils sopposentà ses avis salutaires. Il voit cet endurcissement de leur coeur;et il tâche de le guérir, soit en déplorant leur étatprésent, soit en leur prédisant ce quils doivent craindre.Mais comment pouvez-vous allier ces deux choses, me direz-vous? Sil estnécessaire quil arrive des scandales, comment les peut-on éviter?Je vous réponds quil est nécessaire qui1 arrive des scandales,mais quil nest pas nécessaire que ces scandales soient pour uneoccasion de chute et de mort. Cest la même chose que si un médecindisait: Il est nécessaire que vous tombiez dans telle maladie, maisil nest pas nécessaire que vous en mouriez. Si vous prenez biengarde à vous, vous en guérirez. (463)
Jésus-Christ dit encore ces paroles pour réveiller sesapôtres et pour les rendre plus vigilants. Car, de peur quils nese relâchassent, comme sil les eût envoyés pour menerune vie paisible et tranquille, il leur prédit quils auront degrands combats au dedans et au dehors. Cest ce que saint Paul exprimeen ces termes: " Des guerres au dehors, des craintes au dedans, et desdangers dans les faux frères". (II Cor. VII, 5) Et parlant aux Milésiens,il leur dit: " Il sélèvera dentre vous des hommes qui publierontdes dogmes corrompus n. (Act. XX.) Et cest aussi ce qui faisait dire àJésus-Christ: " Les ennemis de lhomme sont ses propres domestiques".(Matth. X, 25.)
Quand Jésus-Christ dit: " Il est nécessaire quil arrivedes scandales ", cette nécessité ne détruit pointle libre arbitre et ne force point la volonté. Ce nest point uneviolence qui se fasse à lesprit de lhomme, ce nest quune prédictionde ce qui devait arriver. Ainsi saint Luc exprime la même chose durneautre manière : " Il est impossible ", dit-il, " quil narrivedes scandales " : et si vous me demandez ce que signifie ce mot " de scandales", ce sont proprement les obstacles quon met devant les hommes pour lesempêcher dentrer et de marcher dans la voie droite. Ce nest doncpoint la prédiction de Jésus-Christ qui fait naîtreles scandales. Ils narrivent pas parce quil les a prédits, maisil les a prédits parce quils devaient arriver. Les scandales narriveraientpoint si ceux qui en sont la cause avaient voulu agir autrement. Et silsnavaient point dû arriver, ils nauraient point étéprédits. Mais parce que Jésus-Christ savait quil y auraitdes esprits corrompus, dont la malice serait incurable, il a prévenules scandales quils causeraient dans le monde, et il a prédit cequils devaient faire.
Vous me direz peut-être: si ceux-là se fussent convertis,il ne sen serait plus trouvé qui eussent scandalisé le monde,et ainsi cette parole de Jésus-Christ naurait plus étévéritable. Je vous réponds quil ne pouvait en êtreainsi, parce que sils avaient dû se convertir, Jésus-Christnaurait pas dit quil est nécessaire que les scandales arrivent.Mais parce quil prévoyait quils ne devaient point se convertir,il a prédit ce quil savait devoir certainement arriver.
Pourquoi donc dira quelquun, na-t-il pas prévenu et arrêtéces scandales quil avait prédits? Mais pourquoi les aurait-il prévenus?Est-ce pour le salut de ceux à qui ces scanda les sont une occasionde chute? Mais cest par leur propre faute et par leur seule négligencequils se perdent, puisque ces mêmes scandales, bien loin de nuire,servent plutôt à ceux qui craignent Dieu véritablement.
Le bienheureux Job, le patriarche Joseph, tous les justes de lancienneet de la nouvelle loi, sont des preuves de ce que je dis: Que sil y ena dautres qui se sont perdus par les scandales, cest parce quils étaienttièdes et lâches. Car si le scandale était par lui-mêmemortel aux âmes, tous devraient se scandaliser et se perdre. Puisdonc que plusieurs échappent à ce péril, ceux quiy périssent en sont eux-mêmes la première cause.
Car les scandales, comme je lai déjà dit, réveillentles hommes. Ils les rendent plus circonspects et plus vigilants. Non-seulementils empêchent de tomber celui qui veillait déjà surlui-même, mais ils servent même à celui qui étaitdéjà tombé pour se relever et pour marcher ensuiteplus sûrement, en se conduisent avec plus de circonspection et desagesse. Si donc nous. sommes du nombre de ceux qui sont attentifs àleur salut, nous tirerons un grand avantage des scandales, parce quilsnous obligeront de redoubler notre vigilance et notre ferveur. Que si lorsquelennemi nous assiége, et que les tentations nous attaquent de.toutes parts, nous demeurons néanmoins dans un si grand assoupissement,dans quelle langueur ne tomberions-nous pas si nous étions dansune parfaite paix?
Nous pouvons juger de ce que je dis par lexemple du premier homme.Si nayant vécu que très peu de temps, et peut-êtremoins dun jour entier, dans la paix et dans les délices du paradisterrestre, il est tombé dans un si étrange aveuglement, quilsest imaginé quil pouvait devenir semblable à Dieu, quila pris celui qui le trompait pour Son bienfaiteur, et quil na pu obéirà lunique commandement quil avait reçu de Dieu, que naurait-ilpoint fait sil eût été ensuite exempt des peines etdes misères de cette vie?
2. Mais lorsque nous parlons de la sorte, ils nous font cette objection:pourquoi, disent-ils, Dieu a-t-il fait lhomme si misérable? A quoije réponds, que Dieu na point fait lhomme dans létat malheureuxoù nous le voyons. Sil (464) lavait fait tel, il ne len puniraitpas. Car si nous nimputons point à nos serviteurs des choses quenous avons faites nous - mêmes, Dieu, qui est infiniment juste, garderabien plus exactement que nous cette règle de léquiténaturelle.
Comment donc, ajoutent-ils, lhomme est-il tombé dans cette misère? Cest par sa négligence et par sa propre faute. Mais comment,disent-ils, par sa propre faute ? Consultez-vous vous-même, etvous le comprendrez aisément. Car si les. méchants ne sontpas méchants par leur propre faute, pourquoi frappez-vous quelquefoisvotre serviteur ? Pourquoi faites-vous des reproches à votre femme?Pourquoi châtiez-vous votre fils ? Pourquoi accusez-vous votre ami? Pourquoi haïssez-vous celui qui vous fait une. injustice ? Si cespersonnes sont innocentes dans le mal quelles font, et si elles ne sontpas elles-mêmes cause du mal quelles commettent, vous devez plutôtles plaindre que les punir.
Cest que je ne suis pas conséquent, direz-vous, et que je saismal raisonner. Et cependant lorsque vous êtes bien convaincu quilny a point de la faute de vos domestiques, quel que soit le fait, voussavez très bien raisonner et pardonner. Quand votre serviteur parexemple ne fait pas ce que vous lui avez commandé, parce quil estmalade, vous ne vous plaignez pas de lui, mais vous le plaignez lui-même.Vous reconnaissez donc alors que, sil ne vous obéit pas; ce nestque par une cause étrangère qui est la faiblesse de son corps,et non un dérèglement volontaire quon puisse lui imputerlégitimement. Il en est de même du premier homme. Si vousétiez convaincu quil eût été créédans le péché, bien loin de le blâmer de sa chute,vous le plaindriez dans son malheur. Car il ne serait pas raisonnable dexcuservotre serviteur lorsquil ne vous obéit point parce quil est malade,et de nexcuser pas le premier homme davoir désobéi àDieu, sil avait été créé dans une impuissancenaturelle de lui obéir.
Mais nous pouvons encore, dune autre manière, fermer la boucheà nos contradicteurs. La vérité nest jamais au dépourvu.Car doù vient, par exemple, quils naccusent point leurs serviteursde ce quils nont pas la mine ou la taille assez avantageuse ou de cequils nont pas dailes; sinon parce quils savent que le défautde ces qualités vient de la nature et non de la volonté,et quainsi on ne peut justement accuser ceux qui ne les ont point? Ilny a personne qui ne demeure daccord de cette vérité. Lorsdonc que vous accusez un homme, il est visible dès lors que ce quevous reprenez en lui, vient du choix de la volonté et non de lanécessité de la nature. Car si nous ne pouvons, blâmercomme une faute ce qui est purement naturel , il est clair que ce que nouscroyons avoir droit de condamner, ne vient pas de la nature, mais du choixlibre de la volonté.
Ne mopposez donc plus ce raisonnement si faux, et ces subtilitéssophistiques, qui nont rien de plus solide que les toiles daraignée.Répondez-moi seulement à ce que je vous demande. Dieu na-t-ilpas créé tous les hommes? Je crois que, personne nen doute.Pourquoi donc ayant tous été également créésde Dieu, ne sont-ils pas tous également ou bons ou méchants?Doù vient que les uns sont vicieux et les autres vertueux ? Sices choses dépendent seulement de la nature et non de la volonté,pourquoi les uns sappliqueraient-ils au bien et les autres au mal? Si,les hommes étaient naturellement méchants, qui dentre euxpourrait être bon? et sils étaient, naturellement bons, quidentre eux pourrait être méchant? Car si la nature est unedans tous les hommes, toutes leurs inclinations auraient dû êtreles mêmes, et non pas innocentes dans, les uns et criminelles dansles autres. Que si lon dit que les uns sont naturellement bons et lesautres naturellement méchants, il est visible que cette penséeest contraire à la raison. Car il sen suivrait que les hommes seraientimmuables dans le bien et dans le mal, comme nous voyons que les chosesnaturelles sont immuables. Ainsi, parce que lhomme dans létatoù il est, est naturellement passible et mortel, il ne sen trouveaucun qui soit impassible et immortel.
Disputez et raisonnez tant que vous voudrez, vous ne changerez pointce qui est devenu naturel à lhomme. Nous voyons au contraire tousles jours que plusieurs passent du vice à la vertu, et de la vertuau vice, que les uns, de lâches quils étaient deviennentfervents, et que les autres de fervents deviennent lâches. Il estdonc visible que ces qualités ne sont point naturelles, puisquece qui est naturel ne peut ni sacquérir ni être changépar le soin des hommes. Comme lhomme na besoin daucun effort pour voiret pour entendre, (465) parce quil voit et quil entend naturellement:ainsi il embrasserait la vertu sans aucun effort, sil était naturellementvertueux, Mais pourquoi Dieu a-t-il fait les hommes mauvais, lorsquilpouvait les faire tous bons? Mais il ne les a pas fait mauvais. Quelleest donc, dites-vous, la cause du mal ?.Répondez-vous à vous-mêmesur ce que vous me demandez; pour moi, il me suffit de montrer quil nevient ni de Dieu ni de la nature.
Il est donc arrivé par hasard, me direz-vous? Nullement. Il nadonc point de principe? Dieu nous garde dune pensée si déraisonnableet si aveugle qui nous fait rendre au péché le plus grandhonneur que nous puissions rendre à Dieu. Si le mal était,comme est Dieu, sans principe et sans cause, il serait si puissant querien ne le pourrait détruire et il ne pourrait cesser dêtremal, puisque ce qui na point de principe nest sujet ni à la corruptionni au changement. Que si le mal était si puissant, comment y aurait-iltant de personnes vertueuses? Comment la fragilité humaine pourrait-ellesélever au-dessus dun être incréé et immortel?
3. Vous me direz peut-être que cest Dieu même qui affaiblitdans nous la force du mal. Mais comment, daprès votre supposition,le pourrait-il faire? comment pourrait-il détruire un êtreéternel comme lui et une puissance aussi grande et aussi forte quela sienne? O malice effroyable du démon ! Il a déshonoréDieu sous prétexte de lhonorer et il a couvert une impiétédétestable sous le voile de la piété. Dire que lepéché vient de Dieu, ce serait un blasphème. Pourdétourner donc les hommes de cet abîme, il les précipitedans un autre, en leur enseignant que le mal est un être sans principeet incréé comme Dieu.
Mais doù vient donc le péché, dites-vous? Il vientde ce quon veut ou de ce quon ne veut pas. Et si vous demandez encoredoù vient quon veut ou quon ne veut pas, je vous répondsque cela vient tout de nous. Vous faites la même chose par toutesvos questions, que si après mavoir demandé pourquoi nousvoyons ou nous ne voyons pas, et après que je vous aurais réponduque cest parce que nous ouvrons, ou que nous fermons les yeux; vous medemandiez encore doù vient que nous ouvrons ou que nous fermonsles yeux; et quaprès que je vous aurais dit que cela vient de ceque nous voulons ou nous ne voulons pas faire ces actions, vous men demandiezencore une autre cause. Il ny a point dautre mal au monde que de ne vouloirpas obéir à Dieu. Où les hommes, me direz-vous,ont-ils pu trouver ce mal? Croyez-vous quil ait été fortdifficile à trouver? Non, me direz-vous. Mais doù vientque lhomme na pas voulu obéir à Dieu? Parce quil a étélâche et négligent. Car, étant libre de vouloir oude ne vouloir pas obéir, il â mieux aimé nobéirpoint.
Que si cette réponse ne vous satisfait pas encore et vous laissequelque obscurité, je ne vous ferai plus quune demande. Elle nesera pas même fort embrouillée, comme toutes celles que vousme faites: elle sera simple et claire. Navez-vous jamais éprouvéen vous du changement en bien et en mal? Peut-être que vous avezvaincu dabord une passion, et quensuite vous y avez succombé.Peut-être au contraire que vous avez été dabord sujetau vin, et que depuis vous ny avez plus été sujet. Vousavez été colère, et vous avez cessé de lêtre.Vous avez méprisé le pauvre, et depuis vous ne lavez plusméprisé. Vous avez été sujet à des viceshonteux, et depuis vous êtes devenu chaste. Je vous demande commentces changements se sont faits en vous?
Si vous ne me répondez point, je le fais pour vous, et je vousdirai que vous êtes passé du vice à la vertu, parceque vous vous êtes fait à vous-même une sainte violence,et que vous êtes après retombé de la vertu dans levice, parce que vous vous êtes laissé abattre par la paresse.Je ne parle point ici à ces pécheurs désespérésqui se sont plongés tout entiers dans le vice, qui sont devenuscomme insensibles par un long endurcissement, et qui ne veulent pas mêmeentendre parler des moyens de se retirer dun état si malheureux.Je ne parle quà ceux qui, ayant autrefois vécu dans le crime,vivent maintenant dans la piété. Cest à ces personnesque je prendrai plaisir de parler ici. Vous avez donc autrefois ravi lebien de vos frères, mais vous vous êtes convertis ensuite,et vous avez donné même votre bien aux pauvres. Comment sestfait en vous ce grand changement? Nest-ce pas par vous-même et parvotre propre volonté? Achevez donc, je vous en conjure, ce que vousavez si bien commencé. Appliquez-vous fermement à faire lebien, et vous ne vous mettrez plus en peine de toutes ces questions inutiles.
Si. nous voulons, le mal ne sera quun nom (466) pour nous et naurapoint de réalité. Ne vous mettez donc point en peine de savoirdoù il vient, ni quel en est le principe. Reconnaissez seulementque vous ny tombez que par votre faute, et fuyez-le de toutes vos- forces.Si quelquun vous dit que le mal ne vient pas de nous, répondez-lui: Pourquoi donc vous vois-je si souvent en colère contre votre serviteur,contre votre femme, contre vos enfants, contre ceux qui vous font quelqueinjustice? Si le mal ne vient pas de ces personnes, pourquoi les en accusez-vous?Pressez-le encore, et dites-lui : Est-ce de vous-même et de votrepropre volonté que vous .vous mettez en colère? Car, si celane vient pas de vous, il nest pas raisonnable quon vous en blâme.Que, si votre colère vient de vous-même, il est donc clairque ce mal na point dautre principe que votre lâcheté etvotre paresse. Je vous demande encore si vous croyez quil y ait des gensde bien dans le monde. Car, sil ny en a point, comment en avez-vous inventéle nom? Pourquoi leur donnez-vous tant de louanges? Sil est très-certainquil y en a, il est indubitable aussi quils sélèverontcontre les méchants, et quils les condamneront pour leur négligence.Si personne nétait volontairement méchant, ces reprochesque les bons leur feraient, seraient injustes, et dès lors ils deviendraienteux-mêmes méchants. Car, nest-ce pas une grande méchancetéque de traiter comme coupable celui qui est innocent? Que, si les bonsreprennent les méchants sans cesser dêtre bons, et si cest,au contraire, une des plus grandes marques de leur vertu que de les reprendre,il suit de là clairement que nul nest méchant par une nécessitéforcée, mais seulement parce quil veut lêtre.
Si, après tout ce que je viens de dire, vous me demandez encoredoù viennent les maux, je vous réponds encore une foi quilsviennent de votre lâcheté, quils viennent de votre négligence,quils viennent de ce que vous vivez avec ceux qui sont plongésdans le vice, et de ce que vous méprisez la vertu. Cest làla source de tous les maux: cest là ce qui donne lieu àdemander si inutilement doù vient le mal. On ne voit point ceuxqui vivent chrétiennement, et qui sont dans une piétésolide, faire ces demandes vaines et curieuses. Il ny a que les lâcheset les vicieux qui, semblables à des araignées, tirent deleur coeur ces raisons frivoles pour chercher, dans des subtilitéssophistiques, de quoi justifier le déréglement de leur vie.Ainsi, ne raisonnons pas seulement avec eux, mais vivons mieux queux,et répondons-leur plutôt par nos actions que par nos paroles.Le mal ne vient point dune nécessité involontaire. Si celaétait, Jésus-Christ naurait point dit: " Malheur àlhomme par qui vient le scandale". Car il ne plaint que ceux qui se rendentméchants eux-mêmes. Et ne vous étonnez pas quil dise.
Malheur à lhomme " par qui vient le scandale ", car il nentendpoint par là que ce soit un autre qui agisse par lorgane du méchant;mais que le méchant seul est lauteur de tout le mal quil fait.LEcriture, en effet, a coutume demployer la locution " Di ou " dans lesens de " Uph ou " ; par exemple, elle dit (Gen. IV, 1): " Extesaren anthropondia tou theou ", " Jai acquis un homme par Dieu", exprimant ainsi, nonpas la cause seconde, mais la cause première. Elle dit encore (Genès.XL, 8): " Ouxi dia tou Theou e diasaphesis auton estin " " Nest-ce pointpar Dieu que leur manifestation a lieu "? Et encore (I Cor. I, 9.) : "Pistos oTheos, di ou exletete eis xoinovian tou Uiou autou " " Il est fidèleDieu par qui vous avez été appelés à partagerlhéritage de son Fils".
4. Mais pour voir encore plus clairement que ce nest pas de la nécessitéque vient le mal écoutez la suite. Après avoir dit malheurà ces hommes, le Sauveur ajoute: " Que si votre main ou votre piedvous est un sujet de scandale, coupez-le et jetez-le loin de vous. Il vautbien-mieux pour vous que vous entriez dans la vie nayant quun pied ouquune main, que davoir deux pieds et deux mains, et dêtre précipitédans le feu éternel (8). Et si votre oeil vous est un sujet de scandale,arrachez-le et jetez-le loin de vous. Il vaut bien mieux pour vous quevous entriez dans la vie nayant quun oeil, que davoir deux yeux et dêtreprécipité dans le feu de lenfer " 9) " Ce nest point desmembres du corps dont Jésus-Christ parle en ce lieu, mais des amiset des personnes qui nous sont unies de telle sorte, que nous les regardonscomme nous étant aussi nécessaires que les membres de notrecorps. Quoiquil ait déjà dit cela plus haut, il ne laissepas de le redire ici encore. Car il ny a rien de plus dangereux que lacompagnie des personnes corrompues. Lamitié quelquefois a plusde pouvoir sur nous pour nous inspirer le bien ou le mal, que la (467)nécessité même. Cest pourquoi Jésus-Christnous commande déloigner de nous nos plus intimes amis lorsquilsnous nuisent, marquant ainsi clairement que cétait ceux quil avaitdans lesprit, lorsquil parlait des auteurs de ces scandales.
Considérez donc, mes frères, avec quel soin le Sauveurécarte davance les maux que ces scandales pourraient causer, premièrementen les prédisant, en avertissant les lâches de sy tenir préparéset de veiller sur eux-mêmes, et en marquant que de tous les mauxil ny en avait point qui fût plus à craindre. Car il ne ditpas seulement: " Malheur au monde à cause des scandales " ; mais,pour montrer davantage la grandeur de ce mal, il prononce un double malheurcontre celui qui en aurait été lauteur, car en disant: "Mais malheur à cet homme ", et le reste, il nous fait assez jugerquelle sera la sévérité de la punition quil en doittirer.
Il ne se contente pas même de cela. Il augmente encore notre terreur.par des comparaisons étonnantes , par lesquelles il nous apprenden même temps le moyen, de fuir les scandales. Ce moyen, mes frères,est de retrancher de notre amitié tous les méchants, quelsque soient les liens qui les unissent à nous. Il en apporte uneraison convaincante. Car si vous continuez de les regarder comme vos amispendant quils sont en cet état, vous ne pourrez les gagner et vousvous perdrez vous-même; mais si vous les retranchez de votre amitié,et que vous les traitiez en ennemis, vous sauverez au moins votre âme.
Si vous reconnaissez donc que lamitié dune personne vous soitdangereuse, retranchez-la impitoyablement. Si nous coupons souvent nospropres membres, lorsquils sont pourris, de peur quils ne gâtentles autres, combien moins devons-nous épargner nos amis lorsquilsnous corrompent? Si le mal était naturel à lhomme, il luiserait inévitable quoi quil pût faire, et ainsi cet avisde Jésus-Christ serait inutile. Mais, comme il est impossible queles instructions dun Dieu soient inutiles et hors de propos, nous devonsconclure que le mal vient de notre volonté et non de la nécessitéde la nature.
" Prenez bien garde de ne mépriser aucun de ces petits; car jevous déclare que leurs anges voient sans cesse dans le ciel la facede mon Père qui est dans les cieux (10)". Il nentend point parce mot " de petits ", ceux qui sont tels en effet, mais seulement ceuxqui passent pour "petits " dans le monde, cest-à-dire les humbles,les pauvres et les inconnus qui sont dordinaire méprisésdes hommes. Car comment pourrait-on appeler " petit " celui qui a la gloiredêtre aimé de Dieu? Comment celui qui est plus grand quetout le monde, pourrait-il être appelé " petit" ? Ainsi illes appelle " petits", non parce quils le sont en eux-mêmes, maisparce quils le sont aux yeux des hommes. Il ne dit pas seulement quonne les méprise pas en général, mais quon nen méprisepas même " un seul ". Et en commandant ainsi de les honorer, il nousdéfend encore davantage contre les scandales. Car sil nous estutile de fuir les méchants, il nous lest aussi dhonorer les bons.Et nous tirons de là un double avantage: lun de nous éloignerde ceux dont la compagnie ne nous pourrait être quune occasion dechute et de scandale; lautre davoir de lestime et de lamour pour ceuxdont la vie doit être la règle et lexemple de la nôtre.
Jésus-Christ ajoute une autre raison, qui nous les doit rendreencore plus vénérables. " Car je vous déclare ", dit-il," que leurs anges voient sans cesse dans le ciel la face de mon Pèrequi est dans les cieux". On voit par ces paroles que les saints et quetous les chrétiens ont des anges. LApôtre dit aussi " quela femme se doit voiler la tête à cause des " anges". (I Cor.II, 6; Deut. XXXII, 7.) Et Moïse régla les limites des nationsselon le nombre des anges de Dieu. Mais ici Jésus-Christ ne parlepas seulement des anges, mais des anges les plus élevés.Car en disant " ils voient la face de mon Père", Jésus-Christmarque la liberté et la confiance avec laquelle ces anges sapprochentde la majesté de Dieu, et par conséquent la grande gloiredont ils jouissent. " Car le Fils de lhomme est venu sauver ce qui étaitperdu (11) ". Il ajoute encore ici une autre raison plus puissante quela première, et y joint une comparaison par laquelle il fait voirque son Père est dans la même volonté que le Fils." Dites-moi, je vous prie, si un homme a cent brebis, et quune seule vienneà ségarer, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neufautres pour aller sur les montagnes chercher celle qui était égarée(12)? Et sil arrive quil la trouve, je vous dis en véritéquil en reçoit plais de joie que des (468) quatre-vingt-dix-neufqui ne se sont point égarées (13). Ainsi " votre Pèrequi est dans le ciel ne veut pas a quaucun de ces petits périsse(14) ". Considérez par combien de raisons Jésus-Christ nousexhorte à avoir de lestime et du soin des moindres dentre nosfrères. Ne dites donc plus : ce pauvre homme est un serrurier; celui-ciun cordonnier, et celui-là un jardinier, et ainsi ce sont des gensde néant dont je ne fais pas grand compte. Voyez au contraire parcombien de considérations Jésus-Christ veut que vous bannissiezces pensées et que vous en preniez dautres plus équitableset plus conformes à la foi, et que vous ayez égard mêmeaux plus petits. Il prend un petit enfant, et le met au milieu de ses disciples.Il leur commande de devenir comme de petits enfants, et leur dit que quiconqueen recevrait de tels en son nom, le recevrait lui-même: et que quiconqueles scandaliserait, souffrirait dépouvantables supplices. Il nese contente pas de dire que ces auteurs de scandale seraient jetésdans la mer avec une meule attachée au cou. Il prononce encore undouble malheur contre eux; et il nous commande de les couper et de lesretrancher de nous, quand ils nous seraient ,aussi nécessaires quenos mains ou que nos yeux.
Il nous engage aussi à honorer ces petits par le respect quenous devons aux anges qui les gardent. Il nous y exhorte encore plus puissammentpar ses propres souffrances, par ce quil a enduré pour eux: caren disant: " Le Fils de lhomme est venu pour sauver ce qui étaitperdu", il nous marque clairement sa croix. Cest dans cette mêmepensée que saint Paul nous défend de scandaliser notre frère" pour lequel Jésus-Christ est mort " - (Rom. IV, 15). Enfin ilnous y exhorte par la raison que son Père céleste ne veutpas que ces petits périssent; et il se sert de sa comparaison familièredun pasteur qui quitte ses brebis qui sont en sûreté pouraller chercher celle qui sest égarée, et qui la trouvanten reçoit une extrême joie. Si Dieu donc se réjouitainsi lorsquil retrouve un de ces petits " qui sest égaré,comment osez-vous mépriser ceux que Dieu considère tant,vous qui devriez, à limitation de Jésus-Christ, donner,sil était besoin, votre propre vie pour sauver le moindre dentreeux?
5. Vous me direz peut-être que tout ce que je dis est véritable,mais que néanmoins il est difficile de considérer un hommequi na rien que de vil et de méprisable. Cest pour cela mêmeque vous devez faire de plus grands efforts pour tâcher de le sauver.Le divin Pasteur quitte quatre-vingt-dix-neuf brebis pour, en aller chercherune seule qui sest égarée, sans que le-soin de tant dautrespuisse lui faire négliger la perte de celle-ci. Saint Luc marquede plus quil rapporte cette brebis sur ses épaules, et quil ya une plus grande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui seconvertit et fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.Le bon Pasteur ne pouvait pas mieux marquer le soin prodigieux quil ade cette brebis égarée que par labandon quil fait des autres,et par la joie quil éprouve après lavoir retrouvée.
Ne négligeons donc jamais les petits et ceux qui nous paraissentméprisables, puisque cest là proprement ce que nous a vouluapprendre Jésus-Christ, par ces instructions saintes que nous avonsrapportées. Jésus-Christ réprime lorgueil des espritsaltiers en les menaçant de leur fermer lentrée du royaumedes cieux; sils ne deviennent comme de petits enfants, et en leur disantquil vaudrait mieux pour eux être jetés au fond de la mer,avec une meule de moulin attachée au cou. Et certes, cest justementquil traitera ainsi les superbes, puisquil ny a point de vice qui détruisetant la charité que lorgueil.
En disant encore " quil est nécessaire quil arrive des scandales", il nous rend attentifs sur nous-mêmes; et en disant: " Malheurà celui par qui viendra le scandale ", il nous avertit tous de prendregarde à ne point tomber dans ce malheur par notre faute et par ledéréglement de notre conduite. Et il nous apprend àsurmonter tous les obstacles de notre salut, en nous recommandant de retrancherde nous les personnes scandaleuses. Il nous défend aussi de mépriserles petits, non pas faiblement, mais avec une grande instance, en nousdisant: " Prenez bien garde de ne point mépriser un de ces petits,parce que leurs anges voient toujours la face de mon Père qui estdans les cieux ". Cest pour eux, dit-il, que je suis venu, et la volontéde mon Père est quils soient sauvés. Vous voyez par combiende considérations Jésus-Christ nous porte à avoirsoin des faibles. Combien il craint quils ne se perdent, de combien desupplices il menace ceux qui (469) les tromperont; combien de dons il prometà ceux qui auront soin deux; et combien il nous y engage par sonexemple et par celui de son Père.
Imitons ce grand modèle, mes frères, et ne refusons jamaisrien de ce qui regarde le service et le bien de ces petits. Que rien nenous paraisse ou trop. bas ou trop difficile, lorsquil sagit de les assister.Quand celui que nous servirions, serait vil et méprisable; quandce quil désirerait de nous serait pénible; quand il faudraitmonter sur les plus hautes montagnes; que tout nous paraisse léger,lorsquil sagit du salut de notre frère. Son âme a étési précieuse aux yeux de Dieu, que, pour la sauver, il na pas épargnéson Fils unique. Cest pourquoi je vous conjure quà lavenir, lorsquevous sortez de chez vous le matin, vous nayez que ce but et que ce désirdurant tout le jour, de trouver loccasion de tirer votre frèrede quelque péril. Je ne parle pas seulement des périls ducorps qui sont visibles à tous les yeu. Jai peine, même àles appeler périls; je parle dautres périls bien plus dangereux,où les tentations du démon engagent les âmes. Si lesmarchands traversent les terres et les mers pour senrichir de plus enplus, si les artisans se tuent pour ajouter quelque chose au peu de bienquils ont; comment pouvons-nous être si lâches que de nouscontenter de nous sauver seuls, puisque nous hasardons notre propre salut,si nous navons point soin de celui des autres? Ainsi, dans un combat celuiqui ne pense quà se sauver en fuyant, se perd lui-même avantde perdre les siens; mais celui qui combat hardiment pour tirer ses compagnonsdu péril, se sauve lui-même en les sauvant.
Puis donc que cette vie est une guerre continuelle, et que nous sommestoujours en présence des ennemis, combattons comme notre roi etnotre chef nous le commande. Ne craignons ni le travail, ni les blessures,ni la mort. Conspirons tous à nous défendre et à noussauver tous ensemble; et que notre magnanimité anime les plus hardis,et donne du coeur aux plus lâches. Car plusieurs dentre nos frèresont reçu des plaies mortelles dans ce combat; ils sont couvertsde leur propre sang, et il ny a personne qui se mette en peine de lesguérir. Ni les laïques, ni les prêtres, ni les prélats,ni les amis, ni les frères ne sont touchés de ces maux. Chacunne pense quà ce qui le touche, et il se nuit en cela mêmequil ne pense quà lui seul. Rien ne nous donne tant de confianceauprès de Dieu, rien ne nous rend plus agréables àses yeux, que de ne point chercher nos intérêts propres. Doùvient, pensez-vous, que nous sommes si faibles, et que nous succombonssi aisément sous les efforts des hommes ou des démons; sinonde ce que nous ne sommes attachés quà nous-mêmes,et que nous ne travaillons point à nous défendre et ànous secourir les uns les autres? Nous naimons jamais de cet amour quinaît de Dieu et qui tend à Dieu, mais nous cherchons des sujetsdaimer les hommes ou dans la liaison du sang, ou dans lamitiéhumaine, ou dans les rapports de voisinage, sans être conduits parcette charité divine, qui devrait être toute la source etle principe de notre amour. De là vient que cest dordinaire lehasard ou notre fantaisie et non pas la religion et la piétéqui sont la règle de nos amitiés, et que nous préféronssouvent dans ce choix les Juifs et les païens même àceux qui sont comme nous les enfants de lEglise.
6. On croit souvent justifier une affection si irrégulièreen disant quil y a des chrétiens fâcheux et insupportables,et des païens au contraire dune conversation agréable et dunehumeur douce. Mais comment osez-vous appeler votre frère fâcheuxet insupportable, lorsque Jésus-Christ même vous défendde lui dire une parole qui témoigne la moindre impatience? Vousne rougissez point davoir ces sentiments touchant votre frère,et den parler de la sorte à tout le monde, lui qui est àJésus-Christ ce que vous lui êtes; qui est membre de ce chefque vous adorez ; qui a été régénérécomme vous dans le sein de la même Eglise, et qui est nourri avecvous du même pain du ciel à la même table. Si la naturevous avait donné un frère, vous vous croiriez obligéde lassister, quand même il serait couvert de crimes, et si vousle voyiez dans linfamie, vous croiriez-avoir part à son déshonneur.Et quand Dieu vous en a donné, vous le décriez vous-même,bien loin de le défendre contre ceux qui le déshonorent.Cest un homme insupportable, dites-vous. Cest pour le guérir decette mauvaise humeur que Dieu veut que vous laimiez, afin que vous tâchiezde lui inspirer de la douceur. Quand je lui parlerais, me dites-vous, jesuis certain quil ne (470) mécouterait pas. Doù le savez-vous?Lavez-vous essayé souvent? Oui, dites-vous: je lai fait une oudeux fois. Quoi, vous appelez cela souvent ? Quand vous nauriez pointeu dautre application que celle-là durant toute votre vie, vouene devriez pas vous rebuter. Ne voyez-vous pas combien de fois Dieu nousavertit lui-même par ses prophètes, par ses apôtreset par ses évangélistes? Cependant, croyez-vous que nousayons bien reçu tous ces avis, et que nous les ayons suivis commenous devions? Dieu, a-t-il cessé pour cela de nous avertir? Est-ildemeuré dans le silence? Ne nous dit-il pas encore tous les jours:"Vous ne pouvez servir tout ensemble .Dieu et largent " ? (Matth. VI,24.) Cependant lavarice règne partout, et croît tous lesjours. Dieu ne nous crie-t-il pas tous les jours : " Remettez et on vousremettra (Luc, VII, 40) "? et nous devenons tous les jours plus inhumainsenvers nos frères. Dieu ne nous exhorte-t-il pas sans cesse àla chasteté et à la continence? et néanmoins, combienen voit-on qui se plongent comme des pourceaux dans les infamies les plusdétestables? Cependant, Dieu ne cesse point de nous instruire etde nous reprendre, quoique nous soyons si intraitables et indociles.
Que ne nous réglons-nous sur ce modèle, et que ne nousdisons-nous à nous-mêmes : Hélas! Dieu nous parle continuellement.Il ne se lasse point de nous exhorter. Il ne se rebute jamais, quoiquenous fassions un si mauvais usage de ses avis. Que ne limitons-nous doncen nous conduisant envers nos frères comme il se conduit enversnous? Cest cette dureté que nous témoignons pour eux, quia fait dire à Jésus-Christ: " Quil y en aura peu de sauvés". Car, sil ne nous suffit pas pour être sauvés davoir dela vertu, et sil faut encore que nous brûlions de zèle pourlavancement des autres, que devons-nous attendre un jour, nous qui nepensons ni à notre propre salut, ni à celui de nos frères?Quelle espérance nous peut-il rester?
Mais pourquoi me plaindre ici de lindifférence que vous témoignezpour le salut de tous les hommes, puisque vous êtes si insensiblesà celui des personnes mêmes avec qui vous vivez, àcelui de votre femmes de vos enfants et de, vos domestiques? Nous quittonsces soins de charité pour nous embarrasser en dautres pleins devanité et dinquiétude. Nous nous occupons de penséesextravagantes et chimériques; comme ceux dont le vin a étoufféla raison. Interrogez-vous vous-mêmes, et vous verrez que vous pensezou à multiplier le nombre de vos valets, ou à mieux réglerle service quils vous rendent, ou à acquérir plus de bienà vos enfants, ou à rechercher des habillements plus magnifiquespour votre femme. Ainsi, ce nest pas deux proprement que vous avez soin,mais de ce qui les environne. Vous ne vous mettez pas en peine que votrefemme ait de la piété, mais quelle ait de quoi se parer,ni que vos enfants soient bien élevés, mais quils soientbien riches.
Vous ressemblez à quelquun qui, voyant une maison parfaitementbien ornée, mais dont les murailles tomberaient en ruine, ne penseraitpoint à les relever, mais seulement à y faire des embellissementsau dehors: ou à un malade qui ayant le corps abattu de langueur,au lieu de penser à se guérir, ne serait occupé quedu soin de se faire faire des habits superbes : ou à une femme qui,se voyant près de la mort, ne penserait point à sen retirer,mais seulement à avoir des servantes bien parées et de beauxameublements. Cest ainsi que nous nous conduisons à légardde notre âme. Nous ne sommes point touchés de ses misèreset de ses langueurs. Nous la voyons sans douleur en proie à la colère,aux emportements, aux passions furieuses, à la .médisance,à la vaine gloire, aux révoltes intérieures, enfinà une infinité de bêtes cruelles qui la dévorent.Nous souffrons sans peine quelle soit tyrannisée par tant dennemis,pendant que nous ne pensons quà avoir de belles maisons, et ungrand nombre de gens qui nous servent.
Sil arrivait quun ours ou quun lion rompît ses chaîneset sortît du lieu où on le garde, nous fermerions aussitôttoutes nos maisons pour nêtre point exposés à la ragede ces bêtes. Et maintenant lorsque nos passions et nos penséescriminelles, comme autant de bêtes farouches, déchirent cruellementnotre âme, nous, nous laissons dévorer non-seulement sansnous plaindre, mais avec joie. Toutes ces bêtes qui peuvent tuerles hommes sont enfermées avec grand soin, ou dans les déserts,ou dans la ville, en des lieux très-sûrs, de peur quen séchappant,elles ne fassent du désordre jusque dans les tribunaux des jugeset dans les palais des rois: et nous souffrons que tant de bêtescruelles renversent tout dans notre âme, où Dieu mêmerend ses jugements et ses (471) oracles, et où il est assis commesur son trône. De là vient que tout est en désordreau dedans de nous, et que ce trouble du dedans passe au dehors. Nous sommessemblables à une ville surprise par des barbares; ou à depetits oiseaux qui, voyant un dragon entrer dans leur nid sont frappésdépouvante et font des efforts inutiles pour voler.
7. Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de penser àvous. Armons-nous contre ce dragon infernal. Prenons " lépéede lesprit " dont parle saint Paul, pour chasser ces pensées honteuses,qui, comme des bêtes cruelles se lancent dans notre âme pourla dévorer. Eloignons de nous le malheur dont Dieu menace la Judéepar son Prophète; " Les onocentaures ", dit-il, " les hérissonset les dragons sassembleront dans ces lieux et y sauteront ", (Isa., XIII,21.) Il y a des hommes qui sont bien plus méchants que ces onocentaures,qui ne pensent quà danser et à courir çà etlà dans le monde comme les bêtes sauvages dans les déserts,et cest ainsi que vivent la plupart des jeunes gens. Ils ne sont retenusni par la crainte ni par la raison; ils suivent aveuglément lardeuret limpétuosité de leurs passions, et nayant tien dhonnêtequi les occupe, ils appliquent, tout leur esprit à faire le mal.
Les pères sont les premières causes de ces désordres,parce quils négligent léducation de leurs enfants; Quandils ont de jeunes chevaux, ils ont grand soin quon emploie tout lartpossible pour les dresser. Ils appréhendent fort quils ne deviennentvicieux, et ils veulent quon les accoutume de bonne heure au frein età léperon, afin quétant prêts au moindre mouvement,ils répondent à tout ce que lon demande deux. Et cependantils nont pas pour leurs enfants le même soin quils ont pour cesbêtes. Ils souffrent que, sans frein, sans loi et sans retenue, ilscourent où la fougue de leurs passions les emporte, ou dans lesmaisons de jeu, ou aux spectacles, ou dans les lieux détestablesque la pudeur ne permet pas de nommer, Les pères amuraient pu empêcherces désordres en choisissant de bonne heure à leurs enfantsune femme modeste, et prudente, qui aurait su gagner leur esprit, et quiaurait arrêté la licence de leurs passions par le lien etpar lhonnêteté du mariage. Ce débordement de la jeunesse,qui est si grand aujourdhui, est la source des adultères et detoutes les débauches. Si un jeune homme épousait de bonneheure une jeune fille chaste et prudente, il soccuperait dans le gouvernementde sa famille, et il aurait soin de sa réputation et de son honneur.
Mais mon fils est tout jeune, me dites-vous, lengagerai-je sitôtdans le mariage? Je vois cette nécessité et je la déplore.Si Isaac autrefois demeura vierge jusquà quarante ans, et ne sestmarié quà cet âge (Gen. XXV, 20), il serait bien plusraisonnable dimiter une conduite si pure dans la loi de grâce. Maisvous nous mettez dans limpuissance de vous donner ce conseil. Vous abandonnezdabord vos enfants, et après quils se sont plongés dansle vice et dans toutes sortes dinfamies, vous les mariez, ne considérantpas que le principal point du mariage, cest dy entrer avec un corps chaste.Car à moins de cela, quel avantage en tirera-t-on? Mais vous faitestout le contraire, et vous ne mariez vos enfants quaprès quilsse sont corrompus de toutes manières, cest-à-dire lorsquele mariage leur est devenu inutile, Jattends, dites-vous, quil ait acquisdans le monde du mérite et de lhonneur, et après cela jele marierai. Ainsi, vous avez grand soin de ses avantages temporels, maisvous navez pour son âme que du mépris et quune cruelle indifférence.
Voilà la source de tous les désordres et de tous les maux,de ne faire aucune estime du salut de son âme, de la laisser danslabandon comme une chose de vil prix, de négliger le principalpour ne soccuper que de laccessoire. Ne savez-vous pas que le plus grandtrésor que vous puissiez laisser à votre fils, cest la puretéde son corps? Avons-nous rien de si précieux que notre âme?" Quel avantage ", dit Jésus-Christ, " retirera lhomme de gagnertout le monde sil perdait son âme "? (Matth. XVI, 26.) Mais lavariceaujourdhui renverse tout. Cest un tyran qui domine dans le coeur deshommes comme dans sa forteresse, et qui en bannit la crainte de Dieu. Delà vient que nous négligeons et notre salut et celui de nosenfants. Nous ne nous mettons en peine que damasser et de leur laisserbeaucoup de bien, afin quils le laissent aussi à leurs enfants,et ceux-là à dautres. Ainsi, nous travaillons plutôtafin que dautres possèdent notre bien, quà le possédernous-mêmes.
Nous traitons nos enfants encore plus mal que nos esclaves; car nouscorrigeons ceux-ci, et nous négligeons nos enfants, comme silsnous étaient plus indifférents que ceux qui ne (472) nousont coûté quun peu dargent. Mais cest trop peu dire, au-dessousde nos esclaves:
nous les rabaissons même au-dessous des bêtes, au-dessousdes ânes et des chevaux. Si vous choisissez un cocher, un valet décurie,vous prenez garde quil ne soit pas sujet au vin, quil ne soit pas voleur,et quil sache bien panser et bien conduire des chevaux. Et si vous voulezdonner à vos enfants un précepteur pour les for,mer et pourles conduire, vous ne vous mettez point en peine de ce choix. Le premierqui se présente vous convient. Et cependant il ny a point demploi,ni plus grand, ni plus difficile que celui-là; car quy a-t-il deplus important que de former lesprit et le coeur, et de réglerroute la conduite dun jeune homme? On estime un grand peintre et un grandsculpteur; mais quest-ce que leur art au prix de lexcellence de celuiqui travaille, non sur la toile ou sur le marbre, mais sur les esprits?Cependant, nous- négligeons toutes ces choses. Nous ne nous mettonspas en peine de rendre nos enfants chrétiens, mais éloquents.Et ce désir même est intéressé. Car la fin quenous nous proposons, nest pas simplement quils soient éloquents,mais quils senrichissent par leur éloquence. Que sils pouvaientdevenir riches sans être éloquents, nous mépriserionsaussi bien léloquence que tout le reste.
Considérez donc combien est grande la tyrannie de lavarice;comme elle corrompt tout, comme elle renverse, tout, et comme elle domineles hommes; quelle rabaisse, non-seulement au rang des esclaves, maisdes bêtes mêmes. Nous vous lavons dépeinte telle quelleest. Nous avons bien dit des choses contre elle; niais quel avantage entirerons-nous? Nous la combattons par des paroles, et elle nous combatpar des actions. Nous ne cesserons point néanmoins de la décrieret de vous en donner de lhorreur. Si nous sommes assez heureux pour gagnerquelque chose par nos exhortations, nous nous sauverons en vous sauvant.Que si nos remontrances vous sont inutiles, nous nous serons au moins acquittésde notre devoir. Je conjure la miséricorde infinie de Dieu de vousdélivrer dune maladie si dangereuse, et de nous donner sujet denous glorifier des règlements de votre vie, par la grâce deJésus-Christ, à qui est la gloire et lempire, dans tousles siècles dés siècles. Ainsi soit-il. (473)
HOMÉLIE LX
" QUE SI VOTRE FRÈRE A PÉCHÉ CONTRE VOUS, ALLEZLE REPRENDRE EN PARTICULIER ENTRE VOUS ET LUI SIL VOUS ÉCOUTE,VOUS AUREZ GAGNÉ VOTRE FRÈRE ". (CHAP. XVIII, 15, JUSQUAUVERSET 21.)
1. Comme Jésus-Christ avait parlé avec force contre ceuxqui scandalisent leurs frères, et quil avait lancé contreeux de terribles menaces, il empêche ici maintenant que ceux quelon scandalise et qui croiraient que toute la faute retomberait sur lesauteurs du scandale, ne tombent dans un autre mal, et quils ne glissentà lorgueil, en prétendant que cest (473) à leursfrères à réparer linjure quils leur ont faite. Considérezdonc comment Jésus-Christ les rabaisse en leur commandant de nereprendre leur frère quen particulier, de peur que, sil se voyaitaccusé en présence de plusieurs témoins, cet outragene lui parut insupportable, et qu en dépit quil en aurait ne lempêchâtde reconnaître sa faute. Cest pourquoi Jésus-Christ dit ;" Reprenez-le, mais seul à seul".
" Et sil vous écoute, vous avez, gagné votre frère". Que veut dire cette parole : " Et sil vous écoute "? cest-à-dire,sil se condamne lui-même, et sil reconnaît quil a eu tort," vous aurez gagné votre frère ". Il ne dit pas, vous aurezreçu une satisfaction entière; mais, " vous aurez gagnévotre frère " montrant par ce mot de "gagner ", que la perte quecausait cette inimitié était commune à lun et àlautre. Il ne dit pas : votre frère se gagnera lui seul; mais "vous gagnez votre frère " pour faire voir, comme je lai dit, quilsavaient fait tous deux auparavant une grande perte: lun, de son frère,et lautre, de son propre salut.
Jésus-Christ nous adonné le même avis dans son sermonsur la montagne. Il ny a que cette différence, que là cestcelui qui a fait loffense quil envoie à celui quil a offensé: " Si lorsque vous présentez votre don à lautel ", dit-il," vous vous souvenez que votre frère a quelque sujet de se plaindrede vous, laissez là votre don à lautel, et allez vous réconcilierauparavant à votre frère "(Matt. V, 23); et quici, au contraire,cest à celui qui a reçu le tort quil commande de pardonnerà celui qui la offensé. Car il nous a appris à dire: " Remettez nous nos dettes comme nous les " remettons à ceux quinous doivent ". Mais il se sert ici dun autre moyen. Il noblige plusseulement celui qui a offensé son frère de lal1er trouver;mais il veut que celui-là même qui a reçu linjureaille trouver celui qui la lui a faite. Car, comme celui qui a fait outrageà un autre nest pas dordinaire si disposé à lallertrouver, à cause de la honte et de la confusion quil a de sa faute,Jésus-Christ veut que ce soit lautre qui le prévienne, etqui lui parle le premier, non dune manière indifférente,mais dans le désir sincère de laider à réparercette faute. Il ne dit pas : faites-lui de grands reproches, punissez-le,vengez-vous vous-même; mais seulement " reprenez-le ".
Comme sa colère laveugle, et que la con fusion quil en a estcomme une ivresse qui le tient dans un assoupissement mortel, il faut quevous, qui êtes pain, alliez trouver le malade, et que, par cetteréprimande douce et secrète, vous lui facilitiez le moyende se guérir. Car, ce que Jésus-Christ entend ici par cemot: "reprenez-le ", ne peut dire autre chose, sinon:
représentez-lui sa faute, et faites-lui comprendre le mal quilvous a fait. Ainsi, en laccusant même, vous le défendrezen quelque sorte. Vous le servirez, et vous linviterez à se réconcilier,parfaitement avec vous.
Mais que ferai-je, me direz-vous, sil demeure inflexible et opiniâtre?Jésus-Christ vous répond à cela : "Sil ne vous écoutepoint, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que tout ceque vous ferez "soit autorisé par la présence de deux outrois témoins (46) ". Plus votre frère témoigne dopiniâtretéet dendurcissement dans le mal, plus vous devez travai1ler à leguérir, et non vous irriter contre lui et le regarder comme unepersonne insupportable. Lorsquun médecin voit un malade pressédun mal intérieur et très-violent, il ne se découragepas, il ne simpatiente pas; mais il sapplique seulement avec plus desoin à le guérir. Cest ainsi que Jésus-Christ nouscommande de nous, conduire. Si vous êtes trop faible étantseul, prenez du secours, appelez un ou deux autres témoins. Cardeux témoins suffisent pour convaincre votre frère de sonpéché.
Ainsi vous voyez partout, mes frères, que Jésus-Christconsidère autant le bien de celui qui ,a fait loffense, que decelui qui la reçue. Et en effet, celui qui a le plus perdu danscette rencontre, et qui est véritablement offensé, cestcelui qui a succombé à sa colère pour offenser lautre.Cest celui-là qui est véritablement malade, et qui est réduità une langueur et à une faiblesse extrême. Cest pourquoivous voyez que Jésus-Christ commande avec soin à celui quiest exempt de cette maladie, daller trouver le malade, tantôt luiseul, tantôt avec un ou deux témoins : et si le malade demeuretoujours inflexible, il veut que toute lEglise vienne à son secours.
" Que sil ne les écoute point, dites-le à "lEglise (17)". Si Jésus-Christ navait pensé quaux intérêtsde celui qui a reçu loffense, il ne nous aurait pas commandéde pardonner (474) jusquà soixante-dix fois sept fois àcelui qui témoignerait avoir regret de nous avoir offensé:et il ne commanderait pas ici quon employât tant de personnes pourtâcher de le faire rentrer en lui-même. Il ne nous ordonnerien de pareil à légard des païens et des infidèlesqui sont hors de 1Eglise. Il se contente de nous dire: " Si quelquunvous frappe sur une joue, tendez-lui lautre "; sans nous commander ensuitede les aller avertir de leur injustice, comme il fait ici. Saint Paul ditla même chose. Car parlant des infidèles, il dit: " Pourquoientreprendrai -je de juger ceux qui sont hors de lEglise "? (I Cor. V,12.) Mais il veut en même temps que nous agissions autrement àlégard de nos frères
Il veut que nous. leur représentions leur faute, afin quilsaient du regret de lavoir faite. Il veut que nous les retranchions davecnous sils demeurent incorrigibles, afin que ce retranchement leur donnalieu de reconnaître enfin le mal quils ont fait.
Cest ce que Jésus-Christ nous oblige ici de faire à légardde nos frères. Il établit comme trois maîtres et troisjuges, pour faire comprendre à celui qui a fait loutrage, dansquels excès il est tombé, lorsquil sest laissé emporteret comme enivrer par sa passion. Après que la colère laporté à dire et à faire beaucoup de choses impertinenteset déraisonnables, Jésus-Christ veut quon len fasse ressouvenir:comme on raconte à ceux qui se sont enivrés les extravaganceset les folies que les vapeurs du vin leur ont fait dire. La colèreet le péché sont une ivresse très-véritable.Elles renversent la raison plus que le vin, et elles jettent lâmedans des extravagances bien plus dangereuses.
Qui fut plus sage autrefois que le prophète David? (II Rois,XII, 1.) Cependant il pécha, et il ne sut pas quil péchait.Sa passion enivra en quelque sorte toute sa raison, et remplit son âmecomme dune épaisse fumée. Cest pourquoi il eut besoin quunprophète vint éclairer ses ténèbres, et quela lumière de sa parole lui fît voir quel était lecrime quil avait commis. Cest dans ce même dessein que Jésus-Christoblige loffensé daller trouver loffenseur, afin de lavertirdes excès où il sest laissé emporter.
2. Mais pourquoi veut-il que ce soit celui-là même quia reçu loffense, et non un autre qui saille plaindre àcelui qui la lui a faite?
Il le fait parce que celui qui est coupable est plus disposéà recevoir avis de celui même quil a maltraité, principalementlorsquil le reprend seul et sans témoin. Bien nest si capablede le toucher ni de le faire rentrer en lui-même, que de voir quecelui qui semblerait ne devoir penser quà se venger de son injustice,ne te met en peine au contraire que de son salut. Vous voyez donc, mesfrères, que tout ce que Jésus-Christ ordonne en cette occasionà celui qui a été offensé, ne tend quàsauver, et non à punir son frère. Cest pour ce sujet quilne veut pas que dabord il mène avec lui deux autres témoins,mais seulement après quil aura seul tenté inutilement dele guérir; il ne veut pas non plus quaprès quil a étérebuté lorsquil était seul, il mène tout dun coupavec lui un grand nombre de personnes, mais seulement une ou deux. Quesil rejette encore, leurs remontrances, il ordonne alors quon en avertisse1Eglise. Cest ainsi que Jésus-Christ nous apprend avec quellesagesse nous devons éviter dinsulter au péché denotre frère.
Mais que veulent dire ces paroles: " Afin que tout ce que vous ferezsoit autorisé par la présence de deux ou trois témoins", cest-à-dire afin que vous ayez un suffisant témoignageque vous avez fait de votre côté tout ce que vous deviez faire,et que vous navez rien omis de ce qui était de votre devoir. "Que sil ne les écoute point", dit Jésus-Christ, " dites-leà lEglise ", cest-à-dire à ceux qui la conduisent." Et sil nécoute pas lEglise même, quil soit àvotre égard comme un païen et un publicain (47) ". Car il seraévident que sa maladie est incurable. Considérez ici queJésus-Christ propose partout les publicains comme les derniers deshommes, Nous avons déjà vu quil a dit : " Les pécheurset les publicains ne sont-ils pas la même chose " (Matth. V, 45.)Et ailleurs: " Les publicains et les femmes prostituées vous devancerontau royaume de Dieu (Matth. XXI, 31) "; cest-à-dire, les personnesles plus criminelles et les plus désespérées. Ecoutezceci, vous qui cherchez sans cesse à trafiquer de vos injusticeset à ajouter tous les jours usure sur usure. Doù vient queJésus-Christ met ici celui qui a fait violence à son frèreau rang des publicains, cest-à-dire des pécheurs désespérés,sinon pour adoucir dun côté celui qui a souffert linjustice,et pour épouvanter au contraire celui qui (475) la faite? Et afinque vous ne croyiez pas quil ne soit puni que de cette sorte, il ajouteaussitôt:
" Je vous dis en vérité que tout ce que vous " lierezsur la terre sera lié dans le ciel, et que " tout ce que vous délierezsur la terre sera "délié dans le ciel (48)". Il ne dit pointà lévêque de cette Eglise : Liez cet homme, mais seulement: " Si vous le liez ". Il laisse cela à la volonté de celuiqui a reçu loffense. Mais ce qui sera lié le demeurera toujours.Cet homme sera condamné aux plus grands supplices, et ce ne serapoint celui qui la déféré à lEglise qui ensera cause, mais cette opiniâtreté qui la rendu inflexibledans le mal. Jésus-Christ le menace dune double punition, des jugementsde lEglise et des tourments de lenfer; et il le menace des premiers,afin quil évite les seconds. Il veut quon lui fasse craindre dêtreretranché de la compagnie des fidèles et dêtre liésur la terre et dans le ciel, afin que la frayeur ladoucisse et le fasserentrer en lui-même. Car sil na point été ébranléjusque-là, il est difficile néanmoins que cette multitudede jugements ne leffraie et quelle narrête enfin les emportementsde sa colère. Cest pourquoi Jésus-Christ établittrois différents jugements qui se succèdent lun àlautre. Il ne veut pas retrancher dabord ce criminel de son Eglise. Aprèsle premier jugement il veut voir si le second ne lébranlera pas,et après que le second lui a été inutile, il veutlépouvanter par le troisième. Sil sopiniâtre contretous ces remèdes, il lui représente enfin létat oùil sera lorsquil tombera entre les mains de Dieu même, et le supplicequil en doit attendre.
" Je vous dis encore que si deux dentre vous sunissent ensemble surla terre, quoi que ce soit quils demandent, ils lobtiendront de mon Pèrequi est dans le ciel (19). " Car là où deux ou trois sontréunis en mon " nom, je me trouve au milieu deux (20) ". Jésus-Christse sert maintenant dun autre moyen pour étouffer toutes les querelleset toutes 1es inimitiés entre les chrétiens. Il nuse plusde menaces pour les porter à la charité, mais il les exhortepar les grands biens qui doivent naître de lunion parfaite quilsauront entre eux. Après avoir montré dun côtéjusquoù doit aller sa sévérité dans la punitiondes esprits opiniâtres, il montre de lautre combien il sera magnifiqueà récompenser ceux qui vivront dans une grande union avecleurs frères, puisquils obtiendront ainsi de Dieu tout ce quilslui demanderont, et quils posséderont Jésus-Christ au milieudeux.
Vous me demandez sil se trouve quelquefois deux personnes qui saccordentensemble? Je vous réponds que je crois quil sen trouve assez souventet en beaucoup de lieux. Doù vient donc, dites-vous, que contrela promesse que nous fait Jésus-Christ, elles ne reçoiventpas de Dieu tout ce quelles lui demandent dans leurs prières? Cestparce quil y a dautres choses qui empêchent que Dieu ne leur accordece quelles lui demandent. Car ou elles demandent des choses qui ne leurseraient pas utiles, et il ne se faut pas étonner alors que Dieune les exauce pas, puisquil nécouta pas même saint Paul,lorsquil lui dit:
"Ma grâce vous suffit, parce que ma force se perfectionne danslinfirmité ". (II Cor. XII, 9.) Ou bien ces personnes sont indignesque Dieu les écoute, en ne contribuant en rien de leur côtéà faire en sorte quil les exauce. Car il ne fait ici cette promessequà ses apôtres et à ceux qui devaient les imiter:" Si deux dentre vous ", dit-il, cest-à-dire " dentre vous "quivivez dans ma crainte et qui pratiquez les règles de mon Evangile.Ou bien ces mêmes personnes désirent de Dieu quil les vengede leurs ennemis, ce quil défend par un commandement contraire: " Priez ", dit-il, "pour " vos ennemis ". Ou bien encore, sans avoirfait pénitence de leurs péchés, elles demandent miséricorde;ce quil leur est impossible dobtenir en cet état, non-seulementquand elles la demanderaient elles-mêmes, mais quand même quelqueautre, qui serait aimé particulièrement de Dieu, la demanderaitaussi pour elles. Cest ainsi que Dieu dit à Jérémiequi priait pour les Juifs : " Ne me priez point pour ce peuple parce queje ne vous exaucerai point ". Que si au contraire toutes ces circonstancesse trouvent dans votre prière: si vous ne demandez que des chosesutiles, si vous réglez votre vie autant que vous le pouvez, selonles règles que je vous donne, si vous vivez dans lunion et dansla charité avec vos frères, vous obtiendrez de Dieu toutce que vous lui demanderez. Car le Dieu que vous adorez est un Dieu pleinde bonté pour les hommes
3. Mais, après avoir dit ce quon recevrait de son Père,il montre aussitôt que ce serait aussi lui qui accorderait cettegrâce avec son Père, (476) lorsquil ajoute : " Làoù deux ou trois seront "réunis en mon nom, je me trouveraiau milieu deux ". Vous vous imaginez peut-être quil est aiséde trouver ainsi des âmes unies au nom de Jésus-Christ. Maisje vous dis au contraire que cela ne se rencontre que très-rarement.Jésus-Christ promet quil se trouvera au milieu de ceux qui sontunis ensemble, non dune union humaine et extérieure; mais intérieureet divine. Cest comme sil nous disait: Lorsque deux ou trois se lientensemble je serai au milieu deux, pourvu que dailleurs ils aient de lapiété et de la vertu, et que je sois le seul fondement deleur liaison. Mais nous voyons aujourdhui dans la plupart des hommes desamitiés bien différentes, et qui ont un autre principe. Lesuns aiment parce quon les aime; les autres parce quon les honore, lesautres parce quon leur est utile et pour dautres sujets semblables. Onne sentraîne que par des intérêts tout séculiers,et lon a peine à trouver des amitiés véritables fondéesen Jésus-Christ et formées pour Jésus-Christ.
Ce nest pas ainsi que lapôtre saint Paul aimait ses amis; sonamour brûlant ne respirait que Jésus-Christ. Et quoiquilne vît pas dans ceux quil aimait une correspondance de charité,il ne les en aimait pas moins, parce que son affection avait jetéde si profondes racines dans son coeur, que rien ne la pouvait ébranler.Mais, hélas! on ne saime plus de cette manière. Si lonconsidère bien aujourdhui les amitiés des chrétiens,on trouvera que lorigine en est entièrement différente decelle de ce grand apôtre. Je ne veux que vos coeurs pour témoinsde ce que je dis. Si je les pouvais sonder, je vous ferais voir que danscette grande multitude, presque toutes vos amitiés ne sont établiesque sur des intérêts bas, et ne sentretiennent que par lecommerce des nécessités de la vie.
Mais, sans entrer dans cette discussion, vous reconnaîtrez cecisans peine, si. vous voulez examiner les sujets différents qui causentdes divisions parmi vous, et qui vous rendent ennemis les uns des autres.Car lorsque lamitié nest fondée que sur des avantages humainset passagers, elle ne peut être ardente ni perpétuelle. Ellesévanouit au moindre mépris, au moindre intérêt,à la moindre jalousie, parce quelle nest point attachéeà lâme par cette racine céleste qui seule soutientnos amitiés et qui les rend fermes et inébranlables,. Riendhumain et de terrestre ne peut rompre un lien qui est tout spirituel.La charité quon se porte réciproquement en Jésus-Christest solide, elle est constante, elle est invincible. Elle ne saltèreni par les soupçons, ni par les calomnies, ni par les dangers, nipar la mort même. On verrait mille périls sans sen étonner.Celui qui naime que parce quon laime, cesse daimer aussitôt quilreçoit quelque mécontentement de son ami. Mais ici cela narrivejamais, parce que, selon saint Paul, " la charité ne péritpoint ". Car quel prétexte pourriez-vous alléguer pour avoirlaissé périr la vôtre? Direz-vous que votre ami nevous a rendu que des mépris pour des déférences, etdes injures pour de bons offices? Direz-vous quil a voulu vous ôterla vie? Si votre amitié a Jésus-Christ pour objet, cestcela même qui laffermira. Tout ce qui ruine les amitiés humaines,redouble et fortifie les amitiés chrétiennes. Vous me demandezcomment cela se peut faire? Cest parce que lingratitude de votre amivous devient le sujet dune récompense infinie : et que plus ila daversion pour vous, plus vous devez être touché de compassionpour le secourir dans un si grand besoin, et pour lui procurer des remèdesdans un si grand mal.
Il est donc clair que celui qui aime véritablement dans la seulevue de Jésus-Christ, ne cherche dans son ami, ni la noblesse, niles dignités, ni les richesses, non pas même amour pour amour,mais quil aime sans intérêt, sans interruption , sans refroidissement,quand même son ami lui manquerait de foi, quand il deviendrait sonennemi, quand il aurait résolu de le perdre. Jésus-Christseul quil aime dans son ami soutient tout, supplée à toutet suffit pour tout. Tant que celui qui aime regarde Jésus-Christ,son amitié demeure ferme, incorruptible et inébranlable.Cest lui qui nous a donné le modèle de cette amitiétoute divine. Cest lui qui a aimé des ennemis, des insolents, desblasphémateurs, des persécuteurs, des furieux qui le haïssaientà mort, qui ne pouvaient seulement souffrir de le voir, qui étaientprêts à tout moment à courir aux pierres pour le lapider,et qui les a aimés de cette charité la plus haute et la plussublime qui va jusquà donner sa vie pour ceux quon aime. Aprèsmême quils lont crucifié, il les aime encore. Leur ragesest épuisée contre (477) Lui, mais sa charité nesépuise point. Il les veut guérir; il redouble sa compassion,il intercède pour eux envers son Père : " Mon Père",. lui dit-il, " pardonnez-leur, car ils ne savent ce quils font " ;et aussitôt quil est ressuscité, il leur envoie ses apôtrespour les convertir et pour les sauver. Soyons sans cesse attentifs àce modèle. Imitons cette charité dun Dieu. Retraçonsen nous cette amitié si généreuse, afin quayant étéles imitateurs de lamour de Jésus-Christ, nous soyons aussi leshéritiers de sa gloire que je vous souhaite, par la grâceet la bonté de ce même Jésus-Christ, à qui estla gloire et lempire dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE LXI
" ALORS PIERRE, SAPPROCHANT DE JÉSUS-CHRIST LUI DIT : SEIGNEUR,COMBIEN DE FOIS PARDONNERAI-JE A MON FRÈRE, LORSQUIL AURA PÉCHÉCONTRE MOI ? SERA-CE JUSQUÀ SEPT FOIS ? JÉSUS LUI RÉPONDIT: JE NE VOUS DIS PAS JUSQUÀ SEPT FOIS. " (CHAP. XVIII, 21, 22,JUSQUAU CHAP. XIX.)
1. Saint Pierre croyait aller dire une grande chose au Sauveur, en luidemandant sil pardonnerait à son frère " jusquàsept fois ". Vous me commandez, lui dit-il, de pardonner à celuiqui moffense, mais vous ne me dites pas combien je le dois faire de fois.Car si mon frère moffense tous les jours, et quil en ait toujoursregret quand je len reprends, est-ce pour toujours, ou jusquàun certain terme que vous me commandez de le souffrir? Je vois que vousavez mis des bornes à la patience quon doit avoir pour celui quidemeure opiniâtre dans son péché, et qui ne se repentpas. Vous dites de lui, lorsquon a épuisé tous les moyenspour le corriger, que nous le devons regarder " comme un païen etun publicain "; mais vous ne marquez rien de semblable à légardde celui qui reconnaît sa faute, et vous ne dites point jusquoùje le dois souffrir. Dites-moi donc combien de fois je lui pardonnerai." Sera-ce jusquà, sept fois "?
Que répond à cela Jésus-Christ, dont la bonténa point de bornes? " Je ne vous dis pas jusquà sept fois; maisjusquà soixante-dix fois sept fois ". Il marque par ces parolesun nombre, indéfini, sans limite. Cest ce que signifie souventdans lEcriture le nombre de " mille ", comme le nombre de " sept " marqueplusieurs. " La femme stérile ", dit-elle, " a eu sept enfants ",cest-à-dire plusieurs enfants. Jésus-Christ ne veut doncpoint marquer, par ce mot de " soixante-dix fois sept fois", un nombrecertain et déterminé pour remettre les offenses de nos frères;mais il veut quon (478) leur pardonne toujours, sans mettre de bornesà sa douceur.
La parabole qui suit est une preuve manifeste de ce que je dis. Le Filsde Dieu ne voulant pas quon crût quil nous commandait une chosefort pénible, en nous ordonnant de pardonner " soixante-dix foissept fois ", nous propose un exemple, destiné à nous apprendreque ce quil venait de dire était vrai à la lettre, et nullementdifficile; et quen pratiquant ce commandement, nous devions nous humilierprofondément, bien loin den concevoir quelque complaisance. Ilnous rapporte donc un exemple de sa miséricorde et de sa douceurenvers nous, afin quelle soit le modèle de la nôtre; et ilveut nous faire comprendre, par la comparaison de sa bonté avecla nôtre, que quand nous aurions pardonné à notre frèresoixante-dix fois sept fois, et que nous aurions oublié de bon coeurtoutes les fautes quil aurait commises contre nous; néanmoins,si nous comparions cette bonté dont nous aurions usé enversnotre frère, avec celle dont nous avons besoin que Dieu use enversnous, lorsquil nous redemandera compte de toute notre vie, nous trouverionsque la miséricorde que nous aurions faite ne serait, à légardde celle quil nous doit faire, que comme une petite goutte deau comparéeà tout lOcéan. Cest ce quil tâche de nous faireentendre par cette parabole
" Le royaume des cieux est semblable à un "roi qui voulait fairerendre compte à ses serviteurs (23). Et ayant commencé àle faire, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents(24). Mais, comme il navait pas de quoi lui rendre, son maître commandaquon le vendît, lui, sa femme et ses enfants et tout ce quil avait(25) ". Ayant enfin trouvé grâce auprès de son maître,il ne fut pas plus tôt sorti que, rencontrant un de ses compagnonsqui lui devait cent deniers, il le prit à la gorge et létouffaitpresque en lui disant : Rends-moi ce que tu me dois. Et son maître,ému de colère, le livra entre les mains des bourreaux jusquàce quil payât tout ce quil devait. Remarquez, mes frères,dans ces paroles, quelle est la différence des péchésqui regardent Dieu davec ceux qui ne regardent que les hommes, et quily a encore beaucoup moins de proportion entre ces péchésquil ny en a entre dix mille talents et cent deniers. Cette inégalitési grande vient de la grande différence des personnes, cest-à-direde Dieu et des hommes; et de la grande multitude des fautes que nous commettonscontre Dieu presque à tout moment. Nous rougissons au moins de pécherdevant les hommes, lorsquils nous voient, mais nous ne rougissons pointde pécher devant Dieu, qui est toujours présent, et qui pénètrejusquau fond de notre coeur. Nous ne craignons point de dire et de fairedevant lui ce qui loffense et ce quil condamne. Il est aisé devoir par là quelle est la grandeur de nos péchés.Mais les dons et les grâces infinies dont Dieu nous a honorés,les augmentent beaucoup encore.
Que si vous voulez, mes frères, que je vous explique commentil se peut faire que nous soyons redevables " de dix mille talents ", etencore infiniment plus, je vous le ferai voir en peu de mots. Je crainsnéanmoins que dun côté, les pécheurs qui sontenchantés de lamour du vice, et qui ne savent que céderà leurs mauvaises passions, nen prennent occasion de pécheravec encore plus de hardiesse, et que de lautre je ne jette les humblesdans le désespoir, et quils ne disent comme les apôtres:" Qui donc pourra être sauvé "? Mais jespère néanmoinsvous parler de telle sorte, que jétablirai dans la paix ceux quimécoute,ront et qui feront tout ce que je dis. Il est impossibleque ceux qui ont des maladies incurables et qui ont perdu le sentimentde leurs maux, sortent de leur assoupissement, si on ne leur dit la vérité.Que sils en prennent sujet de pécher encore davantage, ce ne serapoint la vérité, mais ,leur frénésie qui ensera cause ; puisque les mêmes choses font un effet tout contrairesur lesprit des personnes plus sages, qui ayant compris le grand nombrede leurs péchés, entrent ensuite dans des sentiments de componctionet en deviennent plus humbles. Car si dun côté, la masseénorme de leurs péchés les trouble, de lautre, lapénitence les console, et ils lembrassent avec dautant plus dardeur,quils savent quelle a la vertu de guérir les plus grandes plaies.
Je men vais donc vous représenter Les péchés quenous commettons contre Dieu et contre les hommes. Je nentrerai point dansle détail; je le laisse à chacun de vous : je ne parleraiquen général. Mais il faut auparavant que je dise un motdes grâces que Dieu nous a faites. Dieu, mes frères, nousa dabord tirés du néant, pour nous donner lêtre quenous (479) navions pas. Il a fait pour nous toutes les créaturesvisibles, le ciel, la mer, la terre et lair; tout ce qui y est contenu,les animaux, les plantes et les semences. Vous voyez que nous ne faisonsque marquer les principaux dentre les dons de Dieu, parce quils sétendentjusquà linfini. Il a inspiré dans lhomme une âmevivante, et lhomme a été le seul sur la terre quil aithonoré dun si grand don. Il a fait pour lui le paradis terrestre.Il lui a donné une compagne pour laider, il lui a assujétitous les animaux; enfin il la couronné dhonneur et de gloire.Après tout cela lhomme est tombé dans le péché;et, quoiquil eût payé dune si extrême ingratitudeles bienfaits de son Créateur, il lui en a fait néanmoinsensuite de plus grands encore.
2. Car il ne faut pas considérer seulement la justice de Dieu,lorsquil a chassé lhomme du paradis; mais encore la bontéavec laquelle il la traité ensuite pour le rendre digne dy rentrer.Il la comblé de grâces et de bienfaits dans son bannissementmême, et après lui avoir procuré tant de divers secourspar la lumière de la loi et par linstruction des prophètes,il nous a enfin envoyé son Fils pour nous ouvrir le ciel, pour nousfaire rentrer dans le paradis, pour nous tirer de lesclavage du péché,et pour mettre au rang de ses enfants des ingrats et des ennemis déclarés.Cest ce qui nous oblige de nous écrier avec saint Paul:
" O profond abîme des trésors de la sagesse et " de laconnaissance de Dieu "! (Rom. II, 33.) Il a ensuite lavé nos péchésdans les eaux sacrées du baptême. Il nous a délivrésde la colère et de la vengeance de Dieu. Il nous a donnépart à lhéritage de son royaume, il nous a comblésde biens, il nous a tendu la main pour nous soutenir dans nos faiblesses,et il a répandu son Saint-Esprit dans nos coeurs.
Après tant de grâces et tant de bienfaits, quelle devraitêtre notre reconnaissance, mes frères ? Dans quelle dispositiondevrions -nions être à légard dun Dieu si doux? Quandnous mourrions tous les jours pour celui qui nous a tant aimés,que lui rendrions-nous qui pût être digne de lui? Nous acquitterions-nousenvers lui de la moindre partie de ce que nous lui devons? Et cette mort,même si avantageuse pour nous, ne serait-elle pas une nouvelle faveurqui nous. rendrait enCore plus redevables à sa bonté? Ilserait raisonnable que nous eussions ces sentiments, mais dans quelle dispositionsommes-nous? Nous déshonorons Dieu tous les jours de notre vie,et nous violons toutes ses lois. Cest pourquoi je vous prie encore une.fois, mes frères, de souffrir que je parle avec libertéet avec force contre ceux qui loffensent et qui le méprisent. Cenest pas vous seuls que jaccuserai, je maccuserai aussi moi-même.
Je ne sais dabord par qui commencer à me plaindre; sera-ce parles personnes libres ou par les esclaves; par les gens de guerre ou, parceux des villes; par ceux qui commandent ou par ceux qui .obéissent;par les hommes ou par les femmes; par les vieillards ou par les enfants?Je vois de grands désordres dans cette diversité dâges,de conditions et détats. Par où commencerai-je? Commençonssi vous voulez par les gens de guerre. Car peut-on nier quils ne commettentde grands excès contre Dieu, par tant doutrages et tant de violencesquils font tous les jours, senrichissant de vols et de brigandages, etcherchant leur bonheur dans la misère des autres? Ce sont des loupsplutôt que des hommes. Ils se repaissent de sang et de carnage, etleur âme est comme une mer qui est sans cesse agitée par lestempêtes des passions. Y a-t-il des désordres dont ils soientexempts? Y a-t-il un vice qui ne règne en eux? Ils sont altierset insolents; ils sont jaloux de leurs égaux, et insupportablesà ceux qui leur sont soumis; et ils traitent en esclaves et en ennemisceux qui ont recours à eux pour y trouver leur protection et leursûreté. Que voit-on parmi eux, que des rapines, des violences,des calomnies, des mensonges honteux et des flatteries lâches etserviles?
Que serait-ce si à chacun de leurs désordres nous opposionsla loi de Jésus-Christ? Si nous disons quil est écrit danslEvangile: " Qui dira à son frère : vous êtes un fou,sera coupable du feu denfer; qui regardera une femme avec un mauvais désir,a déjà commis ladultère dans son coeur; si on neshumilie comme un petit enfant on nentrera point dans le royaume du ciel"? Ces hommes traitent ceux qui sont au-dessous deux, avec un orgueilet un empire effroyable, afin quils tremblent toujours devant eux. Ilssont pires envers les hommes que les bêtes les plus farouches. Ilssont bien éloignés de rien faire pour lamour de Jésus-Christ.Ils ne font rien que pour (480) largent, pour la gloire et pour le plaisir.Qui pourrait donc rapporter tous leurs excès, leur vie oisive, leursentretiens extravagants, leurs railleries sanglantes, leurs paroles pleinesdinfamie? Je ne parle point de leur avarice. Qui peut dire quils ne saventce que cest non plus que ces solitaires qui vivent sur les mon tagues,mais dune manière bien différente. Car ceux-ci ne connaissentpoint lavarice, parce quils en sont très-éloignés;et ceux-là ne la connaissent point, parce quils en sont possédéset comme enivrés, et quils boivent liniquité comme de leau.Car cette passion sest tellement rendue la maîtresse de leur espritet de leur coeur, que ne sachant pas seulement ce que cest que la vertuqui lui est opposée, ils sont comme des frénétiquesqui prennent la maladie pour la santé.
Mais quittons ces hommes de sang et de désordres. Passons àdautres qui ne sont pas si violents. Examinons la vie des artisans, quisont ceux dentre tous les hommes qui semblent gagner plus justement leurvie par leur peine et par leur travail. Cependant, sils ne prennent biengarde à eux, ils tombent aisément en beaucoup de déréglements.Souvent ils ternissent toute la gloire de leurs plus justes travaux, enjurant et se parjurant sans scrupule, et en se servant de mensonge et detromperie pour satisfaire leur avarice. Ils ont lesprit tout possédédu désir du gain. Ils ne pensent quà la terre, et sont toutoccupés de leur commerce, dans lequel ils nont point dautre butque damasser de largent. Ils nont aucun soin des pauvres, et ils nepensent jamais à leur faire part de ce quils gagnent par leur travail,parce quils sont toujours dans lardeur daugmenter le bien quils ont.Ils ont des envies cruelles les uns contre les autres. Ils se déchirentpar des injures atroces, et ils ne craignent point de mêler àleur trafic, lusure, linjustice et la tromperie.
3. Passons à dautres qui paraissent un peu plus justes. Ce sontles riches qui possèdent de grandes terres, et qui en tirent degrands revenus. Quy a-t-il de plus injuste queux? Comment traitent-ilsleurs fermiers et les pauvres gens de la campagne ? Des barbares leur seraient,moins rudes quils ne leur sont. Ils imposent des travaux insupportables,et des charges excessives à des misérables qui meurent defaim, et qui passent toute leur vie dans un accablement qui ne cesse point.Ils les tourmentent tous les jours par de nouvelles exactions. Ils lesobligent à des ouvrages pénibles qui sont au delàde leurs forces. Ils les traitent comme des bêles, et plus cruellementque des bêtes. Ils abusent de leurs corps comme sils avaient uncorps de pierre et non pas de chair. Ils ne leur permettent pas de respirer.Ils ne sinforment point de la stérilité de lannée.Que la terre ait produit ou nait rien produit, tout leur est égal.Ils ne remettent rien de leurs vexations ordinaires, et ils ne font pasla moindre grâce.
Aussi voit-on rien de plus malheureux, et qui fasse plus de compassionque ces pauvres gens? Après avoir souffert également de larigueur de lhiver et de lété ; après avoir essuyétous les froids et toutes les pluies de lannée et sêtreépuisés par leurs veilles continuelles; non-seulement ilsse trouvent les mains vides, mais ils se voient encore accablésde dettes. Outre les maux quils souffrent, et cette faim extrêmequils endurent, ils craignent encore la violence des exacteurs, la tyranniedes collecteurs, les emprisonnements et mille autres maux dont on les accable,sans que personne leur fasse justice.
Combien la nécessité où ils sont leur fait-ellechercher dadresses et dinventions pour gagner, sans quils en tirentenfin aucun avantage? Ils se tuent pour remplir de vin les celliers desautres, et ils nen rapportent rien chez eux. Tout ce que la vigne quilsont cultivée peut produire, passe à dautres mains, et sion leur donne un peu dargent, on les croit bien récompensésde leur peine. Ils ont affaire à des avares et à des usuriersqui les traitent dune manière que les lois des païens nauraient:pas soufferte et pour laquelle on ne peut avoir trop dhorreur. Ils leurdonnent de largent à prêt, non pas selon lordinaire àun pour cent , mais ils exigent chaque année la moitié detoute la somme. Et ils traitent avec cette dureté des gens qui ontune femme et des enfants, et qui passent toute leur vie au service de ceuxmême qui les tyrAnnisent de cette sorte. Nest-ce pas ici quil fautdire avec le Prophète: " O ciel! tremblez, soyez saisi détonnement,et vous, terre, frémissez dhorreur (Isaïe, 1) ", parce queles hommes sont devenus pires que les bêtes les plus farouches.
Quand je parle ainsi, mes frères, je naccuse ni les arts, nilagriculture, ni la profession des armes, ni la possession des terres.Cest (481) nous-mêmes que je blâme et labus que nous faisonsde ces choses. Corneille était capitaine. Saint Paul faisait destentes et soccupait à ce métier même en prêchant.David était roi. Job était très-riche, et rien decela na empêché ces grands hommes de devenir saints. Imprimonsdonc, mes frères, ces vérités dans nos âmes.Pensons continuellement à ces dix mille talents dont nous sommesredevables à la justice de Dieu. Ne sentons plus de difficultéà remettre à nos frères le peu quils nous doivent.Car nous rendrons compte à Dieu de sa loi si sainte, dont il nousa faits les dépositaires. Il nous représentera ces règlesdéquité et de justice quil nous aura fait connaître,et que nous aurons néanmoins négligées de telle sortequil nous sera impossible de le satisfaire. Dieu ayant pitié denous, et prévoyant cette extrémité où nousnous trouverons alors, nous offre ici un moyen court et facile pour nousacquitter tout dun coup de nos dettes. Cest le pardon et loubli desinjures quon nous a faites.
Pour que vous compreniez mieux ce que je vous dis, je vous prie de suivrelordre de la parabole que nous expliquons; Cc roi donc, ayant voulu fairerendre compte à ses serviteurs, on lui en présenta un quilui devait dix mille talents ; mais comme il navait pas de quoi le payer,son maître commanda quon le vendît, lui et sa femme et sesenfants et tout ce quil avait, pour satisfaire à cette dette. Cenétait point par un mouvement de cruauté que ce roi traitaitainsi son serviteur; puisque le tort quil lui faisait en vendant sa femmeet ses enfants retombait aussi sur lui-même, parce quils étaientses esclaves. Ce nétait que par le mouvement dune grande charitéet dune grande tendresse. Le maître voulait que ce serviteur fûtfrappé par la terreur de cette menace, et quensuite il eûtrecours à la prière pour arrêter cette sentence rigoureuseet pour en empêcher lexécution. Si1 neût eu cettepensée en venant redemander compte, il ne se fût point renduaux prières de son serviteur, et il ne lui eût point remissi gratuitement une dette si considérable. Mais doù vientdonc, dites-vous, quil ne lui remet pas la dette avant même quedentrer en compte Cest parce quil voulait faire comprendre àce serviteur combien il lui était redevable, et quelle étaitla grâce quil lui faisait; afin que cette connaissance le rendîtensuite plus doux à légard de ses confrères. Car,si après même avoir connu la grandeur de sa dette et lexcèsde la miséricorde quon lui faisait, il ne laissa pas néanmoinsdêtre si inexorable, à quelle violence ne se serait-il pointemporté si on ne lavait instruit auparavant dune manièresi sage?
Mais voyons ce quil dit à ce roi dans le fort de sa douleur:" Le serviteur se jetant à ses pieds, le conjurait en lui disant:Seigneur, ayez un peu de patience et je vous rendrai tout (26). Alors lemaître de ce serviteur étant touché de compassion,le laissa aller et lui remit sa dette (27). ". Admirez cet excèsdamour et de tendresse. Le serviteur ne demande quun peu de délai,et son maître lui donne plus quil ne demande en lui remettant toutesa dette. Il avait résolu dabord de lui faire cette grâce,mais il voulait quil contribuât de sa part à lobtenir parses prières, afin quil ne demeurât pas sans récompense.Ce nest pas que cette miséricorde ne soit toute gratuite, et quellene soit due tout entière à la bonté du maître;car, bien que le serviteur se jette à ses pieds, et quil lui demandemiséricorde, on voit assez néanmoins par lEvangile même,quelle est la cause du pardon quil reçoit : " Le maître ",dit lEvangile, " étant touché de compassion, lui remit toute" sa dette ". Il voulait néanmoins que ce serviteur parûtavoir contribué pour quelque chose à la remise de sa dette,afin dépargner sa pudeur; et que sa propre expérience luiapprît à être charitable envers ses frères.
4. Jusque là, on ne voit rien paraître dans ce serviteurque de très-bon et de très-louable. Il reconnaît sadette; il promet de la payer; il se jette aux pieds de son maître;il le conjure; il condamne ses propres péchés et il reconnaîtla grandeur de ses offenses. Mais ce quil fait ensuite est bien indignedun si beau commencement. Car étant sorti aussitôt après,et ayant encore présente dans son esprit la mémoire dunesi grande grâce, il en abuse malheureusement pour faire une actiontrès-noire, et il emploie cette même liberté que sonmaître, venait de lui rendre, peur traiter cruellement un de sescompagnons. " Car ayant trouvé un de ses compagnons qui lui devaitcent deniers, il le prit à la gorge et létouffait presqueen lui disant: Rends-moi ce que tu me dois (28) ". Considérez, mesfrères, la bonté du maître et la cruauté duserviteur. Ecoutez ceci, vous tous (482) qui tombez dans des excèssemblables par votre avarice. Car, sil nest pas permis de traiter ainsinos frères lorsquils nous offensent, combien lest-il moins lorsquilsne nous sont redevables que de quelque argent? " Cet homme se jetant àses pieds, le conjurait en lui disant : Ayez un peu de patience et je vousrendrai tout (29) ". Il neut pas même de respect pour les parolesdont il venait de se servir pour obtenir miséricorde, et qui luiavaient mérité la remise de dix mille talents. Il ne reconnutplus ce port bienheureux où il sétait sauvé lui-mêmeet cette même prière dont il venait duser ne rappela pointà sa mémoire la grande bonté de son maître.Sa cruauté et son avarice effacèrent tout de son esprit,et il se jette comme une bête farouche sur cet homme qui étaitson compagnon. Barbare, que faites-vous? Né voyez-vous pas combienvous allez irriter contre vous votre maître, que vous allez vousattirer sa colère, et que vous le forcez de révoquer malgrélui larrêt de grâce quil vient de vous prononcer? Mais cetteâme dure et impitoyable na point ces pensées. Il ne se souvientplus dun état dont il ne fait que de sortir, et il ne remet rienà son frère de ce quil lui doit.
Cependant, mes frères, cest la même prière quefont ces deux hommes, mais pour deux choses bien différentes. Lunne prie que pour cent deniers, et lautre pour dix mille talents. Lunne prie quun autre-serviteur comme lui, et lautre prie son propre maître.Lun a reçu la remise de toutes ses dettes, lautre ne demande quunpeu de délai, et il ne lobtient pas. " Car il le jeta en prisonjusquà ce quil lui rendit ce quil lui devait (30)". Les autresserviteurs " ses compagnons voyant ce qui se passait, en furent extrêmementfâchés, et vinrent avertir de tout leur commun maître(31)".Siune action si noire offensa les hommes, et leur parut insupportable, jugezce quelle put paraître à Dieu; et si les serviteurs en témoignèrentune si grande compassion, jugez de ce quen put ressentir leur maître." Cest pourquoi layant fait venir, il lui dit: Méchant serviteur,je vous avais remis tout ce que vous me deviez parce que vous men aviezprié (32). Ne tallait-il donc pas que vous, eussiez aussi pitiéde votre compagnon, comme javais eu pitié de vous (33) "? Admirezencore, mes frères, la grande douceur de ce maître. Il agiten juge contre ce serviteur ingrat et il semble quil rende raison de sonjugement et de la rétractation quil fais de son don; si lon naimemieux dire que ce nest point lui qui cassa son arrêt de grâce,mais que ce fut ce serviteur qui le révoqua. "Méchant serviteur",lui dit-il, " je vous avais remis tout ce que vous me deviez, parce quevous men aviez prié: ne fallait-il donc pas que vous eussiez aussipitié de votre compagnon comme javais eu pitié de vous "?Si vous aviez quelque peine à remettre cette dette, ne deviez-vouspas considérer la grâce que je venais de vous faire, et ceque vous deviez encore attendre de moi dans la suite? Si ce commandementvous paraissait sévère, lespérance de ce que je vouspromets aurait dû vous ladoucir. Vous considérez que votrefrère vous a offensé, et vous ne considérez pas combienvous avez vous-même offensé Dieu, et que néanmoinsil vous accorde votre grâce, seulement parce que vous len avez prié.Si vous avez tant de peine à vous réconcilier avec un hommequi vous a fait tort, combien en auriez-vous plus de souffrir le feu delenfer? Comparez la première peine avec la seconde, et vous trouverezlune très-légère en voyant le poids insupportablede lautre. Vous devez dix mille talents à votre maître, etcependant., bien loin de vous traiter avec dureté; il na que dela compassion pour vous, et vous traitez aussitôt après avecune cruauté si barbare celui qui ne vous doit que cent deniers?Nest-ce donc pas avec raison quil vous appelle " méchant serviteur" ?
Ecoutez, hommes sans entrailles, hommes cruels; sachez que ce nestpas pour les autres, mais pour vous-mêmes, que vous êtes cruels;ces ressentiments haineux que vous gardez si longtemps, vous les gardezplus encore à votre détriment quau détriment de vosfrères; cest le faisceau de vos propres péchés etnon des péchés du prochain que vous formez et liez si laborieusement;lorsque vous tourmentez les autres, le mal que vous leur faites est passagercomme vous-mêmes, et il passera bientôt; mais dans lautrevie, Dieu vous punira par des supplices quille finiront jamais. " Son maître,ému de colère, le livra entre les mains des bourreaux jusquàce quil payât tout ce qui lui était dû (34) ". Celaveut dire; mes frères, quil le livra à des supplices sansfin, puisquil ne devait jamais acquitter sa dette. Après quunelibéralité si extrême na pu toucher cet ingrat, querestait-il autre chose que de faire succéder (483) la sévéritéà la douceur? Et quoique " les dons " et les grâces de Dieusoient ", comme dit saint Paul, " sans repentir ", et quil ne les rétractejamais, néanmoins la malice a tant de force, quelle contraint Dieude se faire violence à lui-même, et de violer cette loi desa bonté. Quy a-t-il, donc de plus dangereux que le souvenir desinjures et le désir de sen venger, puisquil est capable de détruireen nous ce que la grâce de Dieu nous avait donné? LEvangilemarque quil livra ce serviteur aux bourreaux, non pas indifféremment,mais " ému de colère ". Lorsquun peu auparavant il avaitcommandé quon le vendît, il navait témoignéaucune colère dans ses paroles, quil naccomplit pas non plus ensuite,parce quil ne les avait dites que pour donner une ouverture favorableà sa bonté; mais ce dernier arrêt quil donne nestplus accompagné de douceur comme le premier; et on ny voit quecolère, que rigueur, que vengeance. Jésus-Christ nous marqueensuite quel est le but de cette parabole, lorsquil dit : " Cest ainsique vous traitera mon Père qui est dans le ciel, si chacun devonsne remet à son frère du fond du coeur les fautes quil auracommises contre lui (35) ". Il ne dit pas : Cest ainsi que vous traitera" votre " Père, mais " mon " Père, parce que des âmessi dures et si peu charitables sont indignes dêtre appeléesles enfants de Dieu. On voit par cette parabole que Jésus-Christnous commande deux choses: lune, que nous nous accusions nous-mêmesde nos péchés, et lautre, que nous pardonnions sincèrementceux de nos frères. Que si nous sommes fidèles au premierde ces commandements, nous nous acquitterons aisément du second.Car celui qui rappelle dans sa mémoire les déréglementsde sa vie, pardonnera aisément à ses frères, non-seulementde bouche, mais " du fond du coeur".
5. Rendons-nous, mes frères, à ce commandement de Jésus-Christ.Ne nous haïssons pas nous-mêmes, et ne tournons point contrenous-mêmes le fer dont nous croyons percer les autres. Quel mal vouspeut faire votre ennemi, qui soit comparable à celui que vous vousfaites vous-même, puisque laigreur que vous avez contre lui attiresur vous la condamnation de votre juge? Si vous lui opposez une sagesseet. une modération vraiment chrétienne, vous demeurerez invulnérableà ses traits, et vous ferez retomber sur lui le quil vous fait.Mais si vous vous abandonnez à lindignation et à la colère,vous serez blessé non par linjure quil vous a faite, mais parleressentiment que vous en avez. Ne dites donc point : Il ma outragé,il ma déchiré par ses calomnies, il ma fait souffrir millemaux. Plus vous direz quil vous aura fait de mal, plus vous trouverezquil vous aura fait de bien; puisquil vous aura donné lieu devous purifier de vos péchés qui sont les plus grands de tousles maux. Ainsi, plus il vous offensera, plus il vous mettra en étatdobtenir de Dieu quil vous pardonne toutes vos offenses.
Car si nous voulons nous servir des avantages que la foi nous donne,nul homme ne nous pourra nuire. Nous tirerons les plus grands avantagespour notre salut, de la fureur même de nos plus grands ennemis. Etqui sétonnera que la haine des hommes nous soit si utile, puisquela rage même des démons nous est souvent avantageuse, commeon le voit dans lexemple du saint homme Job? Que si cet esprit de malicenous sert en nous haïssant, pourquoi craindrez-vous la haine dunhomme? Considérez combien vous retirez davantage dune injure souffertehumblement et avec douceur. Vous méritez par là: premièrement,que Dieu vous remette vos péchés; ce que je regarde commele plus grand de tous les biens. Vous vous exercez en second lieu dansla patience, et dans une vertu mâle et généreuse. Entroisième lieu, vous vous fortifiez dans la douceur et dans la charitéque vous devez avoir, pour vos frères, puisque celui qui est incapablede se fâcher contre ses ennemis, sera bien moins en état demanquer de charité envers ceux qui laiment. De plus, vous travaillezainsi à déraciner entièrement la colère devotre coeur: ce qui est le plus grand de tous les biens. Car celui quibannit la colère de son âme en bannira aussi la tristesse,et il se délivrera de tous ces chagrins et de ces vaines inquiétudes,qui sont les tourments ordinaires de la vie. Le coeur doux et incapablede haine, est toujours paisible, et il jouit dune joie et dun plaisirqui ne le quittent jamais. Ainsi , en haïssant nos ennemis nous nouspunissons nous-mêmes, et en les aimant nous nous aimons.
Dailleurs, la grâce que Dieu vous fera en vous inspirant cettedouceur, vous rendra vénérables à vos ennemis mêmes,quand ce (484) seraient les plus méchants de tous les hommes, quandce seraient des démons. Et jose dire même que si vous persévérezà traiter vos ennemis avec tant de modération, vous nenaurez plus. Mais le plus grand fruit que vous tirerez de votre douceur,cest quelle attirera sur vous celle de Dieu même. Si vous lavezoffensé, il vous pardonnera vos péchés; et si vousêtes demeuré dans linnocence, il purifiera votre vertu, etil vous fera approcher de lui avec plus de confiance. Travaillons donc,mes frères, à navoir, jamais de haine contre personne, afinque Dieu nous fasse la grâce de nous aimer, et de nous remettre toutesnos dettes, quand même nous lui serions redevables de dix mille talents.
Mais cet homme, me direz-vous, me hait et me persécute gratuitement.Ayez donc dautant plus de compassion de lui. Ne le haïssez pas, maisdéplorez son malheur, et que son péché soit le sujetnon de votre aversion, mais de vos larmes. Sa condition est bien àplaindre, puisquil irrite Dieu contre lui et la vôtre est bien heureuse,puisque, si vous souffrez avec douceur, Dieu couronnera votre patience.Souvenez-vous que Jésus-Christ allant mourir sur la croix, se réjouissaitde ses souffrances, et versait des larmes pour ceux qui devaient le crucifier.Plus donc nos ennemis nous persécutent, plus nous devons les pleurer;puisquen nous persécutant ils nous comblent de biens, et quilsse font mille maux.
Mais il ma outragé, dites-vous, il ma frappé devanttout le monde? Il sest donc déshonoré devant tout le monde.Il a donc rendu tous les hommes les témoins de sa brutalitéet les admirateurs de votre douceur. Il a ouvert leurs bouches pour condamnerses excès, et pour publier votre patience. Mais il a méditde moi en secret? Quel mal vous peuvent faire ces calomnies, puisque cestDieu qui sera votre juge, et non ceux quil peut avoir surpris par sesmédisances? Il est bien plus à plaindre que vous, puisquoutreses autres péchés, il rendra compte encore de ceux quilfait en vous décriant, et quil se nuit à lui-mêmesans comparaison davantage devant Dieu, quil ne vous peut nuire devantles hommes.
Que si ces co,nsidérations ne vous suffisent pas encore, souvenez-vousque Jésus-Christ étant le Fils de Dieu et la saintetémême, na pas laissé dêtre décrié devantce,ux quil aimait le plus, et par les hommes et par les démons;selon ce quil témoigne lui-même par ces paroles : " Silsont appelé le Père de famille Béelzébub, combienplus appelleront-ils ainsi ses serviteurs ". (Matth. X, 21.) Le démonne la pas calomnié seulement, mais il a été cru dansses calomnies, lorsquil laccusait non de crimes ordinaires, mais dêtre" un séducteur et un ennemi de Dieu".
Que si vous me dites: Cet homme qui moutrage cest quelquun àqui jai rendu mille services, et qui ma mille obligations. Je vous répondsque cest ce qui vous doit exciter davantage à le plaindre, puisquilest dautant plus malheureux quil est plus ingrat, et que vous devez dautantplus vous réjouir que vous êtes devenu semblable àDieu, " qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants".Si vous dites que Dieu est trop élevé pour que vous puissiezprétendre de limiter, quoiquil soit vrai que sa grâce nousen ait rendus capables, imitez au moins les hommes qui ont étéses serviteurs comme vous lêtes. Imitez Joseph qui paya les ingratitudesde ses frères dune infinité de biens. Imitez Moïsequi pria pour un peuple rebelle qui lui faisait toujours la guerre. Imitezsaint Paul qui, après avoir été persécutécruellement par les Juifs, souhaita dêtre anathème pour eux.Imitez le bienheureux martyr Etienne, qui, lors même quon le lapidait,priait Dieu pour ses bourreaux. Que ces grands exemples nous fassent éteindrela colère dans nos coeurs, afin de mériter que Dieu nouspardonne nos péchés, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire, lhonneur et lempire, maintenant ettoujours, et dans les siècles dès siècles. Ainsi soit-il.(485)
HOMÉLIE LXII
" JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, PARTIT DE GALILÉE,ET VINT DANS LES TERRES DE JUDÉE LE LONG DU JOURDAIN ". (CHAP. XIX,1, JUSQUAU VERSET 19)
1. Obligé fréquemment de séloigner de la Judéepar la jalousie de ses ennemis, Jésus-Christ y revient maintenant,parce que le temps de sa passion approche. Il ne va pas encore néanmoinsdans la ville de Jérusalem; mais " il vient dans la .terre de Judée,le long du Jourdain ". Il se contente de se tenir sur les frontièresde la Judée. " Et de grandes troupes le suivirent, et il les guérit(2) ". Il ne sarrêtait pas à prêcher toujours, ou àfaire toujours des guérisons miraculeuses. Il mêlait les instructionsavec les miracles, et il passait de lun à lautre, guérissantaprès avoir parlé, et parlant après avoir guériles malades. Ainsi il procurait, en diverses manières, le salutde ceux qui sattachaient à lui et qui le suivaient. Il autorisaitsa doctrine par léclat de ses miracles, il rendait ses miraclesplus utiles par la sainteté de ses instructions, et il se servaitde cette double grâce pour attirer les hommes à la connaissancede Dieu. Mais, remarquez avec moi, mes frères, que les évangélistesdisent en un mot, et comme en passant, que des peuples entiers venaientà Jésus-Christ pour être guéris, sans nommerpersonne en particulier, pour nous apprendre à fuir la vanitédans nos actions les plus éclatantes. Jésus-Christ guérissaitceux-ci, afin que leur guérison servît et à ceux quilguérissait et à plusieurs autres encore. Car cette puissancesouveraine, par laquelle il chassait les maladie faisait connaîtreà plusieurs, mais non pas aux pharisiens. Ils en devenaient au contraireplus furieux. Leur envie augmente à proportion quil fait de plusgrandes choses, et ils sapprochent de lui pour le tenter. Comme ils nepouvaient rien blâmer dans tout ce quils lui voyaient faire, ilstâchent de le surprendre en hit proposant des questions pleines demalice et dartifice.
" Alors les pharisiens vinrent à lui pour le tenter, et ils luidirent : Est-il permis à un homme de quitter sa femme pour quelquecause que ce soit (3) "? Qui ne serait surpris de linsolence de ces hommes,qui croient pouvoir fermer la bouche à Jésus-Christ par leursdemandes, après tant dexpériences quils avaient de sa vertuet de sa sagesse infinie? Tout ce quil leur avait répondu quandils laccusaient de violer le sabbat; quand ils lappelaient blasphémateur;quand ils disaient quil était possédé; quand ilsreprenaient ses disciples de presser des grains de froment entre leursmains en passant par des blés; ou de se mettre à table sanslaver leurs mains; tout ce quil leur avait dit en tant dautres rencontres,sétait effacé de leurs esprits, et ils ne se souvenaientplus quil les avait réduits au silence, et contraints de se retirercouverts de confusion et de honte. Ils ne peuvent encore cesser de le tenteret de lui tendre des piéges.
Cest là, mes frères, le génie de la malice et(486) de lenvie. Cest une passion impudente audacieuse. Elle ne se rebutejamais. Après avoir été cent fois repoussée,elle revient et elle nous attaque tout de nouveau. Mais remarquez, je vousprie, avec quel artifice ils font cette question à Jésus-Christ.Ils ne lui disent point: Vous nous avez déjà commandéde ne point répudier nos femmes, ce qu il avait fait dans le sermonsur la montagne. Ils ne le font point souvenir de cette défense,afin de le surprendre plus adroitement, et de lenvelopper dans une contradictionmanifeste. Ils ne lui disent point: Vous nous avez ordonné telleet telle chose, mais, dissimulant quil leur eût jamais parlésur ce sujet, ils demandent avec une grande apparence de simplicité,sil était permis de répudier sa femme, croyant quil auraitoublié ce quil leur avait dit autrefois. Ils se tenaient prêts,sil eût dit que cela était permis, à le réfuterpar lui-même et à lui objecter la défense quil enavait faite, ou, sil demeurait dans le même sentiment, de le décriercomme contraire a Moise.
Que fait donc Jésus-Christ? Il ne leur dit point : " Hypocrites,pourquoi me tentez-vous " ? quoiquil leur fit ce reproche ailleurs, maisil lévite ici, afin de leur faire voir une souveraine humilitédans une souveraine puissance. Il observait en ces occasions de ne pasdemeurer toujours dans le silence, de peur quils ne simaginassent quilne connaissait pas leurs mauvais desseins; et il ne le reprenait pas nonplus toujours, pour nous apprendre à souffrir avec douceur toutela malignité de nos adversaires. Que leur répond-il donc?
"Navez-vous point lu que celui qui fit lhomme au commencement, lesfit mâle et femelle (4); et quil dit : pour cette raison, lhommeabandonnera son père et sa mère, et il demeurera attachéà sa femme, et ils ne feront tous deux quune seule chair (5). Ainsiils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que lhomme donc ne séparepas ce que Dieu a joint (6) ". Considérez, mes frères, lasagesse du Sauveur. Lorsquon linterroge si le divorce était permis,il ne répond pas dabord que non, pour ne leur pas donner lieu dese récrier tout dun coup, et dexciter centre lui du bruit et dutumulte. Il prévient sa réponse par lautorité delEcriture et montre que sa loi était conforme à celle queDieu son Père avait établie dès le commencement dumonde; et que ce nétait pas pour contredire Moïse quil enseignaitces choses. Et remarquez quil nautorise pas seulement cette véritépar la création de lhomme et de la femme, mais encore par le commandementde Dieu- même. Car il ne dit pas seulement Dieu na fait quun seulhomme et quune seule femme ; mais encore il a commandé quun hommenépousât quune seule femme. Sil eût voulu quun hommeeût plusieurs femmes, après avoir fait lhomme, il ne se fûtpas contenté de ne lui faire quune femme, mais il en eûtcréé plusieurs. Ainsi Dieu autrefois a montré clairement,par la création de lhomme et par la loi quil lui donna dabord,quon ne doit avoir quune femme, et que lunion du mariage ne doit jamaisêtre rompue. "Celui qui fit lhomme au commencement, les fit mâleet femelle "; cest-à-dire, quils sortirent dun même principe,et quils se réunirent dans un même corps. " Car ils ne feronttous deux quune seule chair ".
Il frappe ensuite de terreur ceux qui oseraient blâmer ou contredirecette loi, et il laffermit davantage en ne disant pas simplement: ne rompezdonc pas le mariage; ne séparez donc pas cette union, mais, quelhomme " donc ne sépare pas ce que Dieu a joint ". Que si vousmobjectez lautorité de Moïse, je vous allègue celledu Maître de Moïse; et je métablis sur une autoritéplus puissante et plus ancienne que la vôtre. Car " Dieu créaau commencent un homme et une femme ". Quoiquil semble donc que je soismaintenant lauteur de cette loi, vous voyez combien elle est ancienne,et quelle a été très-religieusement établiedès le commencement du monde. Car Dieu, ne sest pas contentéde dire quun homme prendra une femme mais " quil abandonnera son pèreet sa mère ", non pour sunir simplement avec sa femme, mais poursy attacher dun lien si étroit "quils ne fassent plus tous deuxquune seule chair ".
2. Après quil a ainsi proposé la première et laplus ancienne loi, fondée dans la nature même, dans les paroleset dans la conduite du Créateur, il interprète avec autoritéla loi de Moïse, en établissant la sienne: " Ils ne sont plusdeux ", dit-il, " mais une seule chair". Comme donc cest un crime quede diviser en même corps : cen est un de même de diviser lemari davec la femme. Et sans sen tenir là, il autorise encorece quil a dit par le respect (487) et la crainte quon doit à lordrede Dieu: " Que lhomme ", dit-il, " ne sépare pas ce que Dieu ajoint " : montrant que le divorce était, également contrela loi de Dieu et contre celle de la nature; contre lordre de la nature,parce quil séparait une même chair; et contre lordre deDieu, parce quaprès que Dieu a commandé à lhommede ne point séparer ce quil avait joint, vous navez pas laisséde le séparer.
Après des paroles si sages, les Juifs ne devaient-ils pas garderle silence et admirer cette réponse? Ne devaient-ils pas êtrefrappés détonnement en voyant une si grande uniformitéde doctrine entre Jésus-Christ et son Père? Cependant ilssont bien éloignés dune modération si équitable.Ils entreprennent au contraire dattaquer le Sauveur dune autre manière.Ils lui disent: " Pourquoi donc Moïse a-t-il ordonné quunhomme pût renvoyer sa femme en lui donnant un écrit par lequelil déclare quil la répudiée (7) ".? Quoique Jésus-Christpût faire plus raisonnablement cette objection aux Juifs, que lesJuifs ne la lui faisaient à lui-même, il ne refuse pas néanmoinsde leur répondre; et sans leur dire que cela ne le regardait point,et quil nétait point responsable de ce quavait ordonnéMoïse, il veut bien satisfaire à leur demande. Sil avait étéennemi de lancien Testament, comme le disent quelques hérétiques,il ne se serait pas ainsi mis en peine de justifier Moïse il nauraitpas entrepris dautoriser tout ce qui sétait fait dans ces premierstemps ; et il naurait pas tant affecté de faire voir que tout cequil enseignait avait un rapport et une union parfaite avec la loi deMoïse. Mais pourquoi les pharisiens choisissent-ils ce qui concernele mariage pour opposer Moïse à Jésus-Christ, au lieude choisir les observances si nombreuses. instituées par Moïsetouchant les viandes et les sabbats? - Cest parce quils voulaient excitercontre Jésus-Christ tous les hommes. Car pour les Juifs le divorceétait une chose indifférente; ils en usaient sans scrupule.Aussi, de tous les commandements promulgués par Jésus-Christdans le sermon sur la montagne, cest celui-ci quils choisissent de préférencepour lui tendre un piége. Mais la sagesse infinie du Sauveur saitbien trouver le moyen dexcuser Moïse.
" Moïse vous a permis de quitter vos femmes, à cause dela dureté de votre coeur (8) ". Il ne veut laisser aucun sujet daccuserMoïse. Comme ce prophète avait établi cette loi parlordre de Dieu, Jésus-Christ le justifie, et il fait retomber surles Juifs mêmes la nécessité inévitable oùMoïse était de la publier. Cest une conduite dont il use presquepartout. Lorsque les pharisiens accusaient ses disciples darracher desépis de blé, il montre à ses accusateurs si sévèresque si ses disciples étaient coupables, ils létaient aussieux-mêmes. Quand ces mêmes ennemis les blâmaient de nepoint laver leurs mains en se mettant à table, et de violer ainsila loi, il leur fait voir que cétait au contraire eux-mêmesqui la violaient. Il fait la même chose dans laccusation du violemmentdu sabbat. Cest ce quil fait encore ici et presque dans toutes les rencontressemblables. Mais comme ce quil venait de dire pouvait paraître unpeu fort, et donner lieu à ces hommes daccuser le Sauveur de lestraiter avec trop de dureté, il reprend aussitôt son premierdiscours de lancienne loi de Dieu.
" Il nen a pas été ainsi dès le commencement (8)". Cest-à-dire, Dieu vous a donné une loi toute contrairepar létat même dans lequel il a créé lhomme.Il semble quil prévienne cette objection quils lui pouvaient faire.Doù savez-vous que " Moïse na fait cette loi quàcause de la dureté de notre coeur " ? Il veut encore une fois lesréduire au silence sur ce point. Car si cette loi de Moïseeût été la plus considérable et la plus naturelle,Dieu nen aurait . pas établi dès le commencement du mondeune autre qui lui est tout opposée. Il naurait pas créélhomme avec une seule femme, et il naurait pas dit, quils ne seraienttous deux quune seule chair ".
" Aussi je vous déclare que quiconque quitte sa femme, si cenest en cas dadultère, et en épouse une autre, commet ladultère;et que celui qui épouse celle quun autre a quittée, commetladultère (9) ". Après les avoir ainsi confondus, il leurparle ensuite avec plus dautorité. Il avait déjàgardé la même conduite, en parlant du discernement des viandeset de la violation du sabbat. Car, après avoir réfutétoutes leurs raisons sur le discernement des viandes, il appelle enfinses disciples, et leur dit : " Ce nest pas ce qui entre dans lhomme quile rend impur ". (Matth. XV.) Après avoir parlé sur le violementdu sabbat, il conclut ensuite : " Il est donc permis de faire du bien lejour du sabbat".
Ainsi il garde partout la même conduite . Mais (488) comme nousavons vu alors quaprès quil eut ainsi renvoyé les Juifstout confus, les apôtres tout troublés vinrent avec saintPierre dire à leur Maître : " Expliquez-nous cette parabole", ils viennent encore de même ici dans le même trouble luidire: " Si la condition dun homme est telle a légard de sa femme,il nest pas avantageux de se marier (10) ". Ils regardaient comme un jouginsupportable une loi qui les obligeait de retenir une femme quelque fâcheusequelle fût, et de garder dans leur maison un esprit inquiet et violent,comme un serpent qui nous ronge les entrailles.
3. Et jour faire voir que ce trouble les avait étrangement frappés,saint Marc dit clairement quils vinrent trouver Jésus-Christ "en particulier ", et lui dirent: " Si la condition dun homme est telleà légard de sa femme (Marc, X, 10.) "; cest-à-dire,sils sont liés de telle sorte quils deviennent une mêmechair, et que quand le mari aurait de très-justes sujets de répudiersa femme, il ne le pourrait faire sans péché, " il ne luiest pas avantageux de se marier ", il lui est plus aisé de combattrecontre lui-même et contre la concupiscence de la nature que de souffrirlimportunité dune femme de mauvaise humeur. Jésus-Christne leur dit point que cette conséquence était vraie, de peurquils ne crussent quil leur proposait 1e célibat comme une loiet un précepte, mais il dit seulement: " Tout le monde nest pascapable de cela, mais ceux-là seulement qui en ont reçu ledon (11) " ; relevant ainsi le célibat, et montrant que cétaitune grande chose; afin que les louanges quil lui donnait y attirassentà lavenir ses disciples. Mais considérez ici une contrariétéapparente qui se trouve entre les paroles de Jésus-Christ et cellesdes apôtres. Jésus-Christ dit que cest une grande chose quele célibat, et un don qui nest pas commun, et les apôtresau contraire le regardent comme une chose facile, en disant quil valaitmieux le garder que de sexposer à demeurer toute sa vie avec unefemme de mauvaise humeur. Cest sans doute par une grande sagesse de Dieuquon peut remarquer dans lEvangile cette diversité de sentiments: Jésus-Christ dit dune part que cest une grande chose de ne pointse marier, afin de rendre plus vigilants et plus courageux ceux qui voudraientaspirer à cet état; et les apôtres disent que le célibatest plus a souhaiter que le mariage, afin dinviter par cette facilitéà embrasser une profession si sainte.
Comme plusieurs nauraient pu souffrir quon les exhortât àdemeurer toujours vierges, le Fils de Dieu se contente de proposer la loiindispensable de ne point rompre les mariages, afin que cette nécessitéseule déterminât à une virginité perpétuelleceux sur qui lamour de cette vertu naurait pas eu assez vie force. Maispour montrer ensuite la facilité de cet état, Jésus-Christajoute: " Il y a des eunuques qui sont nés tels dès le ventrede leur mère; il y en a que les hommes ont rendus eunuques; et ily en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes pour gagner le royaumedes cieux (12) ". Tout ce discours tend secrètement à porterles hommes à choisir létat du célibat, par la facilitéquil leur y fait voir. Cest comme sil leur disait :
Représentez-vous, ou que la nature même vous a obligésde le garder, comme elle y oblige quelques-uns, et quelle vous a mis danslimpuissance de vous marier; ou que la violence des hommes vous a réduitsdans cette nécessité. Que feriez-vous alors en ces étatsoù vous seriez privés du mariage, sans en pouvoir espérerde récompense? Rendez donc grâces à Dieu de ce quevous pouvez être si glorieusement récompensés dunétat dont les autres ne doivent attendre aucun avantage, et quivous doit être même beaucoup plus aisé et plus douxquà eux: puisque, outre la récompense que vous attendez,vous avez la joie de faire en cela une action sainte, et que vous nêtespas si exposés. aux tentations que le sont les autres. Car ce nestpas tant la disposition du corps que celle de lesprit qui nous préservede ce mal; ou plutôt cest lesprit seul qui se rend maîtredu corps. Cest donc pour cette raison que Jésus-Christ proposeici ces " eunuques " par nécessité; il les compare avec ceux" qui se sont faits eunuques pour le ciel ", afin que létat deceux-ci paraisse beaucoup plus doux que celui des autres; et, sil navaiteu cette fin; il naurait point du tout parlé des premiers.
Quand il dit " quil y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes,il ne parle point du corps mais de lesprit, et du retranchement de toutesles pensées et de tous les désirs déréglés; car il est certain dailleurs que ce1ui " qui se ferait eunuque " parviolence, serait maudit de Dieu. Cest ce qui fait dire à saint(489) Paul: " Plût à Dieu que ceux qui vous troublent fussentretranchés ". Et cest avec raison que ce saint, apôtre parleainsi, puisque ceux qui se mutileraient feraient sur eux-mêmes uneaction de meurtriers et dhomicides; quils appuieraient linsolence deceux qui osent accuser louvrage et la sagesse de Dieu dans ses créatures; quils donneraient des armes à limpiété des manichéens;et quils suniraient de sentiment avec les païens qui se traitentde la sorte.
Car il est certain quil ny a que le démon qui puisse êtrelauteur de cette cruauté et de cette violence, lui qui dèsle commencement du monde sest élevé contre louvrage deDieu, et qui a voulu déshonorer la plus parfaite de ses créatures,afin que portant les hommes à attribuer toutes leurs vertus, nonà la grâce, mais à la nature et à la dispositiondu corps, ils sabandonnassent ensuite à toute sorte de déréglements,comme sils nen devaient rendre à Dieu aucun compte.Ainsi il ablessé lhomme tout ensemble et dans le corps et dans lesprit:dans le corps, en le traitant dune manière cruelle et honteuse;et dans lesprit, en lui persuadant faussement quil nétait paslibre pour faire le bien. Il sest servi encore de ces principes si fauxpour introduire dans le monde lerreur pernicieuse dune nécessitéfatale et inévitable, tâchant en .toutes manières dedétruire la liberté que Dieu a donnée à lhomme,de lui persuader que le mal était une chose naturelle et nécessaire,et de le faire tomber dune manière secrète et imperceptibleen beaucoup dautres opinions impies et très-dangereuses, qui naissentde ces premières comme de leur source. Car cest ainsi que la malicedu démon est ingénieuse pour couvrir le poison dont il tueles âmes.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de navoir aucunepart à ce désordre. Car, outre ce que jai déjàdit, on. peut ajouter encore que ce nest point là, un remèdecontre le dérèglement de la nature, mais quil lirrite aucontraire encore davantage. On napaise point ces tempêtes par unecruauté quon exerce sur le corps. Quelques-uns disent que loriginenaturelle de ce mal est dans le cerveau et dans limagination, dautres" dans les reins ", dont lEcriture parle souvent. Mais pour moi je croisque le déréglement de lesprit , et la négligencedune vie molle et relâchée, en est le principe et la sourcevéritable. Car lorsque lesprit est réglé et soumisà Dieu, il est comme dans un port qui le défend de tous cesflots et de toutes ces agitations de la nature.
Après donc que Jésus-Christ a parlé de ces eunuques,qui le seraient en vain naturellement sils né réglaienten même temps tous les mouvements de leurs âmes ; et de cesautres qui se réduisent à cet état pour gagner leroyaume des cieux, il ajoute : " Qui peut comprendre ceci le comprenne(12) ". Il dit ces paroles pour animer les hommes encore davantage àla recherche de cette vertu, en leur représentant combien elle estélevée, et en ne les y obligeant point comme à uneloi quil leur impose. Cest donc par une grande miséricorde quilnous parle de la sorte, et quil montre en même temps que ce quilpropose est possible, afin de nous donner encore plus denvie et plus dardeurpour cette vertu.
4. Vous me direz peut-être: Si le célibat, la virginitévient de notre choix et de notre volonté, comment Jésus-Christa-t-il dit auparavant: " Tout le monde nest pas capable de cela, maisceux-là seulement qui en ont reçu le don " ? Je vous répondsque Jésus-Christ parle de la sorte pour vous montrer que cette vertua besoin dun grand combat; mais non pour nous faire croire quelle sedonne comme par le sort et par une nécessité involontaire.Dieu fait ce don à lâme qui en a la volonté. Jésus-Christnous enseigne donc par ces paroles, que celui qui entreprend ce combat,a besoin dune grande grâce de Dieu, qui lui sera toujours donnéeden-haut, lorsquil en aura un désir et une volonté sincère.
Toutes les fois que Jésus-Christ parle de quelque grande vertu,il parle aussi du don de Dieu, comme lorsquil disait à ses apôtres:" Il vous a été donné de connaître les mystèresdu royaume des cieux ". Et il est facile de voir en cet endroit que " ledon " du ciel nexclut nullement notre volonté. Car si la virginitéétait un pur " don" de Dieu, auquel les hommes ne contribuassenten rien de leur part, ce serait en vain que Jésus-Christ leur promettraitle royaume du ciel pour leur récompense et quil les distingueraitainsi de ces autres " eunuques " qui ne le sont que par une nécessitéinvolontaire. Mais considérez, je vous prie, comment des mêmeschoses les uns tirent le bien, et les autres le mal. Les Juifs proposentun doute à Jésus-Christ. Il leur (490) répond dunemanière toute pleine dinstruction et de sagesse, et néanmoinsils nen profitent point, parce quils lui avaient fait cette demande sonpour sinstruire, mais pour le tenter. Les apôtres au contraire prennentsujet de la réponse quil fait aux Juifs pour sinstruire trèsutilement. " Alors on lui présenta de petits enfants afin quilleur imposât les mains et quil priât pour eux. Et comme sesdisciples les repoussaient avec des paroles rudes (13), Jésus leurdit : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les empêchezpoint, parce que le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent(14). Et leur ayant imposé les mains, il partit de là (15)".Pourquoi les disciples repoussaient-ils ainsi ces enfants, sinon pour rendreplus de respect à leur Maître? Mais Jésus prend cesenfants et leur impose les mains; apprenant ainsi à ses apôtresà fouler aux pieds la gloire du monde et à être humbleset petits comme des enfants, parce " que le royaume des cieux sera pourceux qui leur ressemblent " ; ce quil avait déjà dit enun autre endroit de lEvangile.
Cest pourquoi, mes frères, si nous désirons êtreles héritiers du royaume des cieux, tâchons de devenir commede petits enfants, et appliquons-nous de tout notre coeur à nousaffermir dans lhumilité, Etre sage et en même temps êtresimple et sans déguisement, cest le plus haut comble de la sagesse,cest une imitation de la vie des anges. Lâme dun petit enfantest pure et libre de toutes les passions.
Il ne se souvient point du mal quon lui a fait, il ne désirepoint de sen venger, il est prêt à caresser ceux qui viennentde lui faire outrage. Plus sa mère le châtie, plus il la rechercheet il la préfère à tout. Quand il verrait une reineparée de tout ce quelle aurait de plus magnifique et de plus superbe,il ne la préférerait pas à sa mère, quoiquellene fût couverte que de haillons. Car il ne discerne, point ceux desa famille davec les étrangers par la pauvreté ou par lesrichesses, mais seulement par lamitié quils ont pour lui et quila pour eux. Il ne prend de nourriture quautant quil lui est nécessaire; et lorsque la nature est contente il quitte la mamelle. Il ne saffligepoint comme nous pour des sujets frivoles, comme pour avoir perdu de largent.Il ne se réjouit point aussi pour toutes ces choses qui sont desobjets de notre ambition et de notre orgueil, et la beauté du corpsne peut faire sur lui la moindre impression qui blesse son innocence. Cestdonc avec grande raison que Jésus-Christ dit: Que le royaume du,ciel est pour ceux qui ressemblent aux enfants, pour nous exhorter àfaire par vertu ce quils font par le mouvement de la nature. Les pharisiensfaisaient paraître partout un esprit double et corrompu: Jésus-Christ,au contraire, porte toujours ses disciples à être simpleset, humbles; et par les instructions mêmes quil leur donne, il marqueobscurément combien il condamne la malice et linsolence des autres.Car rien nélève tant les hommes que de se voir dans le premierrang, et dans ces avantages que donnent les dignités. Comme doncles apôtres allaient être respectés par toute, la terre,Jésus-Christ par avance leur prépare le coeur et lesprit,afin quils ne se laissent point aller à cette faiblesse qui nousest si naturelle; quils ne désirent point que les peuples les honorent,et quils an fassent rien par ostentation et par vaine gloire.
Ces désirs dhonneur paraissent souvent un défaut léger,et ils sont néanmoins la source des plus grands maux. Ainsi lespharisiens, pour avoir aimé à être salués, àêtre honorés, à être toujours au premier rang,sont montés comme par degrés jusques au comble de la malice.Car, après avoir nourri longtemps leur vanité par ces déférencesrecherchées, ils ont conçu une passion si ardente ou plutôtsi furieuse pour la vaine gloire, quils nont point voulu reconnaîtrele Sauveur, et quils sont tombés de lorgueil dans limpiété.Cest pourquoi nous voyons que, sapprochant ici de Jésus-Christseulement pour le tenter, et par un esprit superbe et envieux, ils senretournent confus, et ils nattirent sur eux que sa malédictionet sa haine; et que ces petits enfants, au contraire, qui étaientincapables de ces passions, sont favorisés et bénis de Jésus-Christ.
Imitons ces âmes innocentes, mes chers frères. Devenonscomme des petits enfants, sans orgueil, sans déguisement et sansmalice. La simplicité est la porte du ciel. Il ny en a point dautrepar où nous y puissions entrer. La malignité, au contraire,et la fourberie nous précipitent dans lenfer, et dès cemonde dans une infinité de maux. " Si vous êtes méchant",dit lEcriture, " vous le serez pour vous-même; si vous êtesbon, vous le serez et pour vous et pour votre prochain ". (Prov. IX, 12.)
Les exemples des siècles passés nous (491) confirmentcette vérité. Y eut-il jamais une malignité pareilleà celle de Saül; ou une plus grande simplicité que cellede David ? Cependant qui des deux fut le plus puissant? David eut entreses mains la vie de Saül par deux différentes fois, et il lelaissa aller. Il le tenait comme dans une prison dans cette grotte, oùil sétait mis entre ses mains sans y penser. Ses gens le pressaientde tuer le prince, qui lavait traité de la manière du mondela plus injuste, et néanmoins il lui pardonna. Cependant Saülpersécutait David avec une armée, et David avec une petitetroupe de gens fuyait devant lui, errant par les déserts les plusreculés, et se cachant tantôt dans un lieu et tantôtdans un autre ; et néanmoins ce fugitif si abandonné lemportasur un roi si puissant, parce quil avait de son côté linnocenceet la justice, et que lautre nétait animé que de fureuret denvie.
Car ne fallait-il pas que Saül fût tout ensemble le plusinjuste et le plus insensé de tous les hommes, de persécuteravec cette barbarie un homme si rare qui commandait sous lui ses armées,qui battait toujours ses ennemis, et qui, après avoir gagnédes batailles, lui donnait tout lhonneur de la victoire; ne se réservantque les périls et la gloire de le servir ? Mais cest làproprement lesprit de lenvie. Celui qui en est possédédevient lennemi de lui-même: Il se tend des pièges, il seronge les entrailles, il senveloppe dans une infinité de malheurs.Tant que David demeura auprès de Saül; ce misérableprince ne se vit jamais réduit à faire cette plainte quila faite depuis: " Je suis percé de douleur ; je suis accablédennuis. Les étrangers sélèvent contre moi de touscôtés, et le Seigneur mabandonné ". (II Rois, XXVIII,15.) Tant que David demeura auprès de lui, il fut craint dans laguerre et il fut, heureux, parce que la valeur du généralde ses armées était la gloire de ses armes et de sa personne.
5. Car David neut jamais la moindre pensée dusurper sa couronne,et de se mettre en sa place. Au contraire, il sexposait pour lui danstoutes les occasions, comme un serviteur très affectionnéet très-fidèle. Et il est aisé de juger de la dispositionoù il était alors par ce que nous voyons quil fit depuis.Car tant quil demeura dans les troupes de Saül, on peut dire quilne lui était pas possible de rien faire contre lui. Mais aprèsque Saül leut chassé de ses Etats, qui leût empêché,sil avait eu de mauvais desseins, de soulever le peuple contre lui, etde lui faire la guerre? Doù vient quil ne pensa pas alors àse défaire dun ennemi qui lavait voulu perdre tant de fois, àqui il navait jamais donné le moindre sujet de se plaindre de lui,et quil avait toujours servi avec une fidélité inviolable? Il était très-persuadé que tant que Saül vivrait,il ne serait jamais en repos ni en sûreté ; quil serait toujoursobligé dêtre errant et vagabond et de craindre toujours poursauver sa vie. Cependant toutes ces considérations ne peuvent lefaire résoudre à tremper ses mains dans le sang de Saül.Lorsquil le voit seul, quil est maître de sa vie, quil le trouveassoupi avec tous ses gens dun profond sommei., que tous les siens lexhortentà se venger, et quils tâchent de lui persuader que Dieu luia présenté cette occasion pour se défaire de son ennemimortel, il les repousse; il les réprimande, il les menace, et ilsauve la vie à celui qui la lui voulait ôter. Il accuse mêmeles officiers du roi davoir eu si peu de soin de veiller auprèsde leur maître, comme sil fût venu pour le garder et non paspour le combattre.
Y eut-il jamais rien dégal à cette générositéet à cette douceur de David? Mais si elle parait grande lorsquonla considère en elle-même, elle le paraîtra encore davantagesi on la compare avec ce que nous voyons aujourdhui. Car la vertu dessaints paraît encore plus illustre et plus éclatante, lorsquenous la comparons avec lobscurité et le déréglementde notre vie. Je vous conjure donc, mes frères, dimiter un si grandsaint. Si vous êtes passionné pour la gloire, et que ce désirvous porte à chercher des moyens de vous venger de votre ennemi,ne voyez-vous pas quen vous mettant au-dessus de la vengeance, vous acquerrezbeaucoup plus de gloire? Car, comme la passion des richesses nous empêchesouvent de nous enrichir, ainsi le désir dêtre honoréest souvent un obstacle pour acquérir de lhonneur. Et je vous supplie,mes frères, de considérer avec moi en particulier, combience que je vous dis est véritable.
Car, comme toutes les considérations des biens du ciel et dessupplices de lenfer vous sont indifférentes et vous touchent peu,il faut que anus tâchions de vous exciter au moins par des considérationsplus humaines et plus sensibles. Si vous jugez équitablement des(492) choses, ne verrez-vous pas que les hommes quon méprise leplus aujourdhui sont ceux qui témoignent plus de passion pour lagloire, et quau contraire on honore davantage ceux qui la méprisent?Que si le désir de la gloire est un vice, et si le superbe la désireet la recherche, il est clair quil est dès lors vicieux et méprisable,et quainsi sa passion pour lhonneur est son déshonneur, Mais lesambitieux sexposent encore au mépris des hommes en beaucoup dautresmanières. Car cette passion pour la gloire les engage dans millebassesses et dans des servitudes honteuses; et ils perdent ainsi ce quilsvoulaient gagner, comme il arrive souvent aux avares.
Que si ceux qui sont possédés dune passion brutale, ense rendant esclaves et idolâtres des femmes, nattirent souvent queleurs insultes et leur mépris, il arrive aussi la même choseaux ambitieux. Plus ils veulent sélever, plus on les rabaisse,et la gloire les fuit dautant plus quils la recherchent avec plus dardeur.
Car les hommes sont superbes et jaloux naturellement: et lorsquilsvoient un esprit glorieux qui veut sélever au-dessus des autres,ils prennent plaisir à le combattre et à rabaisser sa présomptionet son insolence. De là vient que les orgueilleux, pour conserverà quelque prix que ce soit cette fausse apparence de gloire, sabandonnentà toute sorte de lâchetés, de complaisances et de flatteries,et quils se prostituent à tout le monde comme des esclaves quisont à vendre à quiconque les veut acheter.
Que ces vérités, mes frères, nous fassent renoncerà cette passion détestable, afin quelle ne nous attire pointune punition sévère dans ce monde et une éternelledans lautre. Devenons passionnés pour la vertu qui nous rendraheureux et dans cette vie et dans, lautre, par la grâce et par lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et lempire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LXIII
" ET VOILA QUUN JEUNE HOMME SAPPROCHANT DE JÉSUS LUI DIT:BON MAITRE, QUE FAUT-IL QUE JE FASSE POUR ACQUÉRIR LA VIE ÉTERNELLE" ? (CHAP. XIX, 16, JUSQUAU VERSET 27.)
1. Quelques-uns blâment ce jeune homme et disent quil vient trouverJésus-Christ avec un esprit double et seulement pour te tenter.Pour moi, je croirais assez quil était avare et quil étaitpossédé par la passion de largent, puisquen effet Jésus-Christnous la fait voir; mais je nose dire quil agisse ici avec duplicité,parce quil est toujours dangereux, principalement en matière decrimes, dassurer ce quon ne sait pas ni ce qui est douteux. Au restesaint Marc a détruit à lavance cette opinion en disant "quil accourut à Jésus-Christ, quil fléchit le genoudevant lui, et que Jésus-Christ le regardant, laima ". (Marc X,17.) Mais la (493) tyrannie que les richesses exercent sur les hommes estétrange, mes frères, et cet exemple en est une grande preuve:quelque vertu que nous possédions dailleurs, cette seule passionles ruine toutes, et cest avec grande raison que saint Paul lappelle" la racine de tous les vices". (I Tim. VI, 10.) Mais pourquoi Jésus-Christrépond-il ceci à ce jeune homme?
" Jésus lui répondit: Pourquoi mappelez-vous bon? Ilny a que Dieu seul qui soit bon (17) ". Comme ce jeune homme ne regardaitJésus-Christ que comme un pur homme et comme un des docteurs ordinairesdentre les Juifs, Jésus voulait aussi lui répondre commesil neût été en effet quun simple homme. Cest ainsique nous voyons souvent quil proportionne ses réponses àla disposition de ceux qui linterrogent, comme lorsquil dit : " Nousadorons ce que nous connaissons ". Et ailleurs : " Si je me rends témoignageà moi-même, mon témoignage nest pas vrai". (Jean,III.) Lors donc quil dit: "Il ny a que Dieu seul qui soit bon ", il nentendpas dire quil ne soit bon lui-même. Dieu nous garde de cette pensée.Il ne dit point: "Pourquoi mappelez-vous bon "? je ne le suis pas, mais" il ny a que Dieu seul qui soit bon " (Matth. VII, 11), cest-à-dire,il ny a personne entre les hommes qui soit bon. Ce quil ne dit pas néanmoinspour assurer quil ny a personne de bon entre les hommes, mais seulementpour faire voir que la bonté quils ont est bien différentede celle de Dieu. Il dit: " il ny a que Dieu seul qui soit bon ", et nonpas : Il ny a que mon Père seul qui soit bon, pour marquer quilne découvrait pas à ce jeune homme qui il était.
Cest ainsi que le Sauveur dit ailleurs: " Quoi que vous soyez mauvais,vous savez bien néanmoins donner de bonnes choses à vos enfants". Il les appelle " mauvais " aussi bien quici, sans avoir dessein decondamner généralement toute la nature des hommes en elle-même,puisquil dit : " Quoique vous soyez mauvais "; et non pas: quoique tousles hommes soient mauvais ; ne les appelant mauvais quen les comparantavec la bonté de Dieu; comme on le voit par ce quil ajoute " Acombien plus forte raison votre Père qui est dans le ciel donnera-t-ilde vrais biens à ceux qui lui en demandent" ? Vous me demanderezpeut-être pourquoi Jésus-Christ parle avec tant de force àce jeune homme, et quel avantage il voulait quil retirât de sa réponse?Il voulait premièrement lélever peu à peu jusquàla connaissance de Dieu. Il voulait lui apprendre à ne point mêlerde flatteries dans ses paroles, et le détacher insensiblement dela terre pour lattacher à Dieu seul. Il lui persuade de ne désirerque les biens à venir, et de connaître celui qui étantvéritables ment bon, est lunique source de tous les biens, afinquil lui rende la gloire qui lui est due. Cest ainsi que, lorsquil commandaità ses apôtres de nappeler personne " maître sur laterre (Matth. XXIII, 9) ", il voulait leur apprendre à faire quelquediscernement de lui davec tous les hommes, et à connaîtrequil était lorigine et le principe de toutes choses.
Il faut remarquer, mes frères, que ce jeune homme en venant àJésus-Christ témoignait une disposition assez extraordinaireen ce temps-là. Tous ceux qui sapprochaient alors du Sauveur yvenaient ou pour le tenter, ou pour obtenir de lui la guérison deleurs maladies, ou de quelques-uns de leurs proches. Ce jeune homme aucontraire y vient dans un dessein plus louable, et dans le désirseul en apparence dacquérir la vie éternelle. Il ressemblaità une excellente terre très-fertile en elle-même, maistoute couverte dépines et de ronces, qui étaient prêtesà étouffer cette semence précieuse que Jésus-Christy devait répandre. il témoigne son obéissance, endisant : " Quel bien faut-il que je fasse pour acquérir la vie éternelle" ? Tant il était préparé pour obéir àtout ce que le Fils de Dieu lui commanderait. Sil se fût adresséà Jésus-Christ avec duplicité de coeur et pour letenter, lévangéliste neût pas oublié de ledire, comme il le marque de ce docteur de la loi. Et si lévangélistenen eût rien dit, Jésus-Christ neût pas manquéde le faire, ou en le reprenant, ou en le marquant obscurément,afin quil ne simaginât pas avoir pu tromper celui à quiil pariait, ce qui eût causé sa perte.
De plus, sil ne se fût adressé au Sauveur que pour letenter, la réponse de Jésus-Christ ne lui eût pointcausé cette profonde tristesse avec laquelle il sen retourna. Nousne voyons point dans lEvangile que les pharisiens se retirent ainsi tristesdauprès de Jésus-Christ, mais seulement dans la rage etdans la fureur davoir été confondus. Celui-ci au contrairesen retourne tout abattu de tristesse. Ce qui montre assez quil nétaitpas venu lui parler (494) avec un esprit de déguisement et de feinte;mais seulement quil était faible; et que dun côtéil désirait sincèrement la vie éternelle mais quede lautre il était possédé dune passion très-dangereuse.Cest pourquoi lorsque Jésus-Christ lui eut dit : " Si vous voulezentrer en la vie, gardez les commandements (17)" , il lui répondsans artifice et sans le tenter: " Quels commandements " ? Il croyait peut-êtreque Jésus-Christ lui ferait quelques commandements nouveaux différentsdu décalogue, pour acquérir en les pratiquant cette vie heureusequil témoignait tant désirer : " Quels commandements? luidit-il. Jésus lui dit vous ne tuerez point : vous ne commettrezpoint dadultère : vous ne déroberez point: vous ne direzpoint de faux témoignage (18). Honorez votre père et votremère, et vous aimerez votre prochain comme vous-même " (19)". Lorsque Jésus-Christ lui eut marqué ces commandementsde la loi, ce jeune homme répondit aussitôt: "Jai gardétous ces commandements dès ma jeunesse (20) ". Et sans sarrêterlà, il ajoute aussitôt: " Que me reste-t-il encore àfaire " ? marquant par, toutes ces circonstances un désir ardentde posséder la vie éternelle; mais particulièrementen ce quil croyait quaprès avoir accompli les commandements dontJésus-Christ lui parlait, il lui manquait encore quelque chose pouracquérir ce quil souhaitait.
2. Que fait Jésus-Christ? Comme il ne pouvait refuser de luidire ce quil lui demandait si ardemment, et quil prévoyait dailleursque lavis quil lui allait donner lui paraîtrait dur et pénible,il commence par lui en proposer la récompense. " Si vous voulezêtre parfait"; lui dit-il, " allez, vendez ce que vous avez, et donnez-leaux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel : puis venez avecmoi et me suivez (21) ". Vous voyez, mes frères, comment Jésus-Christen proposant le travail noublie pas dy joindre le prix et la couronne.Ce quil naurait pas fait sans doute si ce jeune homme ne lui eûtparlé que pour le tenter. Après lui avoir fait cette proposition,il laisse le tout à sa liberté. Et pour empêcher quele conseil quil lui donne ne lui paraisse trop difficile; il montre larécompense avec le travail en disant: " Si vous voulez êtreparfait, vendez tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres, et vousaurez un trésor dans le ciel; puis venez avec moi et me suivez ".Cétait déjà une grande récompense que la gloirede suivre Jésus-Christ.
" Et vous aurez un trésor dans le ciel ". Ce jeune homme estimaitbeaucoup les richesses de la terre, et Jésus-Christ, en lui conseillantde les quitter, lui montre en même temps quil ne lui ôtaitrien, et il lassure quil recevrait plus quil ne donnerait aux pauvres,et que les richesses quil lui destinait seraient élevéesau-dessus de celles quil devait quitter, autant que le ciel est élevéau-dessus de la terre. Il se sert du mot de " trésor" pour expliquerpar ce terme , autant que les paroles humaines en sont capables, que, lesbiens quil lui promettait seraient immenses, stables et incorruptibles.Il ne suffit donc pas de mépriser les richesses. Il faut encoresecourir les pauvres. Mais il faut sur toutes choses suivre Jésus-Christ,cest-à-dire faire exactement tout ce quil nous commande, êtreprêt à tout souffrir, et à mourir même àtoute heure. Il dit lui-même : " Si quelquun veut venir après-moi,quil se renonce lui-même, quil porte sa croix et me suive (LucIX, 23) ", parce que cest beaucoup plus de donner son sang et sa vie quede donner ses biens aux pauvres; et que cest par ce renoncement aux biensde la terre quon peut se mettre en état doffrir à Dieuson sang et sa vie.
" Ce jeune homme ayant entendu ces paroles, sen alla tout triste (22);" et lEvangile marque aussitôt que ce nétait pas sans sujet," parce quil avait de grands biens ". Il y a bien de la différenceentre lavarice de ceux qui nont que peu de bien ou de ceux qui sont accabléssous le poids de leurs richesses. Ces grands biens rendent encore beaucoupplus avares ceux qui les possèdent. Je vous ai dit cent fois etje ne cesse point de vous le redire, que plus nos richesses saugmentent,plus nous les aimons; et que pour ainsi dire plus on est riche, plus on.devient pauvre, puisquon en désire le bien avec plus de violence,et quon simagine avoir encore besoin de plus de choses. Considérezdonc dans ce jeune homme quel est lempire et la tyrannie de cette passion.Il sapproche de Jésus-Christ avec grande ardeur. Mais aussitôtque le Fils de Dieu lui a parlé de renoncer à ses richesses,il est si surpris et si étonné de cette parole, quil nelui peut faire la moindre réponse. Il demeure dans un triste silence.Il sen retourne tout abattu et accablé (495) dun ennui mortel.Que dit à cela Jésus-Christ, mes frères?
" Je vous le dis en vérité : il est bien difficile quunriche entre dans le royaume des cieux (23) "; marquant par ce mot de "riche", non pas en général celui qui a du bien, mais celui quien est lesclave. Que sil est si difficile que les riches entrent dansle royaume des cieux, que deviendront les avares? Si cest assez pour seperdre que de ne pas donner son bien aux pauvres, quel supplice sattire-t-onlorsque lon vole le bien des autres? Mais doù vient que Jésus-Christ,qui navait que des disciples pauvres, et qui ne possédaient rien,ne laisse pas de leur dire " quil est difficile quun riche entre dansle royaume des cieux " ?Cétait pour les exhorter à ne pointrougir de leur pauvreté? Et voulant comme justifier la défensequil leur, avait faite de ne rien posséder, après avoirdit dabord quil était difficile quun riche entrât dansle ciel, il montre par une comparaison que cela est même impossible.
" Un câble passera plus facilement par le chas dune aiguille,quun riche nentrera dans le royaume des cieux (24) ". Ceci nous faitvoir quun riche qui use chrétiennement de ses richesses, doit.espérer de Dieu une grande récompense. Mais Jésus-Christmontre dans la suite que cela ne peut être que louvrage de Dieuseul, et quun riche a besoin dune grâce très-puissante pourse détacher ainsi de ses richesses. Les disciples furent troublésde cette parole. " Les disciples entendant cette parole en furent fortétonnés, et ils disaient : Qui pourra donc être sauvé(25) "? " Jésus les regardant leur dit : Cela est impossible auxhommes, mais tout est possible à Dieu (26) " - Pourquoi les apôtresétant aussi pauvres quils étaient, se troublent-ils de cesparoles? Pourquoi en sont-ils surpris? Cest sans doute par la compassionquils avaient de la perte de tant de monde, par le zèle quilsavaient déjà du salut des hommes, par la tendresse quilsressentaient en voyant le péril qui menaçait toute la terre,et par cet esprit de paix qui commençait déjà àles animer. Cet arrêt que Jésus-Christ venait de prononcercontre ceux qui aimaient les richesses, les faisait trembler pour le mondeentier, et cette crainte les saisissait de telle sorte quils eurent besoinque Jésus-Christ les consolât. Cest ce quil fait aussitôtlorsquil leur dit en les regardant : " Cela est impossible aux hommes,mais tout est possible à Dieu ". Ce regard que lévangélistemarque, fut un regard doux et favorable, par lequel Jésus-Christles consola dans leur tristesse et les rassura dans leur crainte, en dissipanttoute lagitation de leur coeur. Après " ce regard" tout puissantil les relève encore par ces paroles, en leur faisant considérerquelle était la force et la vertu de Dieu et en leur donnant dela confiance par cette vue.
3. Que si vous désirez, nies frères, savoir comment "ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu " , je veuxbien vous lexpliquer. Car Jésus-Christ na point dit cette paroleafin quelle vous abatte et que vous désespériez de pratiquercette vertu, comme vous étant impossible, mais afin que, considérantsa grandeur, vous vous y appliquiez avec courage; que vous invoquiez lagrâce de Dieu, afin quelle vous soutienne dans un combat si pénibleet quelle vous fasse acquérir enfin la vie éternelle. Commentdonc cela peut-il devenir possible? Si vous renoncez tous à lattachementaux biens, si vous méprisez les richesses et si vous foulez auxpieds une passion si basse. Nous voyons assez par la suite que Jésus-Christne parle pas de la sorte afin quen croyant que Dieu fait tout, vous demeuriezsans rien faire, mais plutôt pour vous exciter à travailler,dautant plus que ce quil vous propose est plus grand et plus difficile.Car saint Pierre lui ayant fait cette demande: " Seigneur, pour nous autresnous avons tout quitté et nous vous avons suivi: quelle récompensedonc en recevrons-nous (27) " ? Il lui répond: " Je vous dis envérité que pour vous qui mavez suivi, lorsquau temps dela renaissance générale le Fils de lhomme sera assis surle trône de sa gloire, vous serez aussi assis sur douze trônes,et vous jugerez les douze tribus dIsraël (28) ". Après leuravoir dit quelle récompense il leur préparait, il conclut:"Et quiconque abandonnera pour moi sa maison, ou ses frères, ouses soeurs, ou son père, ou " sa mère, ou sa femme, ou sesenfants, ou ses terres, en recevra cent fois autant, et aura pour héritagela vie éternelle: (29) ". Ainsi nous voyons que Dieu rend possiblece qui paraissait auparavant impossible.
Vous me direz peut-être : comment peut-on quitter ses richesses?Comment celui qui est .possédé de lamour de largent, pourra-t-ilse (496) délivrer dune passion si violente ? Il le pourra silcommence par retrancher ce quil a de superflu. Il se mettra ainsi en-étatdaller plus loin et de pratiquer plus fidèlement ce que Jésus-Christcommande ici. Nentreprenez pas de renoncer tout dun coup à toutvotre bien, si ce renoncement vous paraît trop difficile. Commencezpar ce que vous pourrez, et montant ainsi de degré en degré,vous vous ferez une échelle sainte qui vous élèverajusque dans le ciel. Lorsquon travaille au contraire à masser toujoursde largent, on ressemble à ces malades, qui croient pouvoir éteindreleur fièvre en buvant beaucoup, au lieu que cette eau la redoubleet lenflamme davantage. Cest ainsi que les avares, bien loin déteindreleur passion en augmentant leurs richesses, lirritent au contraire deplus en plus. Rien nest capable de guérir cette soif si violentede largent, sinon de retrancher dabord le désir den acquérirde nouveau, comme la fièvre séteint, non en buvant, maisplutôt en ne buvant pas.
Mais cest cela même que vous ne pouvez pas faire, et vous mendemandez le moyen. Le moyen le plus court est dêtre bien persuadéque plus vous satisferez cette soif de largent, plus elle sirritera,que votre avarice croîtra à proportion de votre bien, et quaussitôtque vous cesserez de vouloir vous enrichir, vous arrêterez la causedu mal. Ne continuez donc point à désirer dêtre riche,de peur que, désirant toujours ce que vous naurez jamais, vousne rendiez votre maladie incurable, et quétant possédéde cette passion ou plutôt de cette rage pour largent, vous ne deveniezle plus malheureux de tous les hommes. Car, dites-moi, je vous prie, lequeldes deux vous paraîtrait plus misérable, ou celui qui désireraitavec ardeur de manger et de boire, sans avoir jamais ce quil désire,ou celui qui naurait jamais ni faim ni soif? Nest-il pas visible quece dernier serait heureux et le premier misérable? Cest un malsi horrible davoir une faim et une soif extrêmes sans les pouvoirapaiser, que Jésus-Christ nous voulant tracer une peinture de lenfer,nous en donne cette image dans le mauvais riche qui, brûlant de soif,ne pouvait trouver une goutte deau.
Celui donc qui commence à mépriser le bien, arrêtele cours dun si grand mal ; mais celui qui veut toujours amasser, laugmentede plus en plus. Quand il aurait dix mille talents dans ses coffres, ilen voudrait encore autant; et sil les avait, il en désirerait deuxfois davantage. Et son avarice croissant toujours, il souhaiterait de pouvoirchanger en or les montagnes, la terre et la mer. Tant il est vrai que cettepassion, ou plutôt cette manie, na point de bornes, et quelle allumedans lâme une soif qui ne peut jamais séteindre. Mais, afinde vous faire mieux comprendre que le désir de la fortune se doitguérir, non en le satisfaisant, mais en larrêtant, je vousprie de me dire, sil vous était venu une passion de voler en laircomme les oiseaux, comment feriez-vous pour létouffer. Si ce seraiten vous faisant des ailes pour voler, ou bien en bannissant de vous cettepensée comme ridicule et extravagante? Vous en useriez sans doutede cette sorte; puisque cest lâme et la raison quil faut toujoursguérir la première dans ces occasions. Que si vous me ditesquil est entièrement impossible quun homme vole: je vous répondsquil est encore bien plus impossible de fixer des bornes à lavarice.Il serait plus aisé à un homme de voler dans lair, que deguérir son avarice en augmentant ses richesses. Lorsque nos désirsne se portent quà des choses qui sont faisables, il nest pas impossiblealors de les apaiser en les contentant : mais lorsquils sattachent àce quil nous est impossible dobtenir, nous naurons jamais de paix, quencoupant ce mal par la racine et en le retranchant.
Ainsi, mes frères, ne nous embarrassons point en tant de soinsinutiles. Renonçons entièrement à cette passion inquiètede largent qui ne nous laisserait jamais en repos. Pensons à unautre monde, où nous trouverons des biens sans inquiétude,qui rendent vraiment heureux, et ne désirons que les trésorsqui sont dans le ciel. Lacquisition nen est point pénible, etla possession est le comble de tous les biens. Ce commerce nest exposéni aux pertes ni aux périls. Nous navons seulement quàveiller sur n6us-mêmes et à mépriser tout ce que nousvoyons ici-bas. Car celui qui sattache aux richesses de la terre et senrend esclave, perdra nécessairement celles du ciel.
4. Pensez à ces vérités; mes frères, etbannissez de vous cette passion de lavarice. Car je fie crois pas quevous osiez dire que si lamour de largent ne donne point la félicitédu ciel, il donne au moins celle de la terre. Quand cela serait vrai, cesbiens apparents ne seraient-ils pas de très-grands maux? Mais ilsnont pas même cette apparence de bien. Ils (497) conduisent parde longs tourments dans ceux de lenfer, et ils rendent mal-heureux eten ce monde et en lautre. Car lavarice est la source de tous les maux.Elle ruine les familles; elle remplit le monde de divisions et de guerres;et elle porte les hommes jusquà se tuer eux-mêmes. Mais avantque de les jeter dans ces dernières extrémités, elleperd insensiblement les âmes et les jette dans un honteux abaissement.Elle étouffe toute la générosité qui leur estnaturelle, et elle rend ceux quelle possède timides, lâches,fourbes, menteurs, voleurs, médisants et esclaves de tous les vices.
Mais peut-être que vous voyant extrêmement riche, vous vouslaissez éblouir par cet éclat de lor, par cette magnificencede bâtiments, par ce grand nombre dofficiers et de domestiques,par cette déférence que tout le monde vous rend, et par cetempressement que tous les hommes ont de vous voir. Quel est donc le remèdeque nous pouvons apporter à une plaie si profonde? Cest, mes frères,de vous représenter à quelle langueur lavarice réduitvotre âme, quel aveuglement elle y répand, de quelles ténèbreselle la couvre, dans quelle solitude elle la. laisse, dans quelle confusionelle la jette. Cest de vous souvenir par combien de maux on acquiert cepeu de bien, par combien de travaux on la garde; avec combien de périlson en jouit; si lon peut dire néanmoins quon en jouisse et quonle conserve; puisque quand on éviterait tous les accidents de lavie, la mort enfin nous arrache toutes ces richesses pour les faire passersouvent dans les mains de nos plus grands ennemis. Elle nous ôtetout ce que nous avions, et nous jette dans des lieux où nous neserons plus suivis de cette foule de domestiques; où nous ne verronsplus rien de toutes ces magnificences qui nous environnent ici-bas ; etil ne restera rien à notre âme de tous ces faux biens, queles plaies profondes quelle se sera faites pour acquérir ce quila devait perdre.
Lors donc que vous voyez un homme, riche habillé magnifiquement,et accompagné dun grand, nombre dofficiers et de gardes; passezde cette apparence jusque dans son coeur, et dans le fond de sa conscience,et vous la trouverez toute corrompue aux yeux de Dieu, et toute rempliede boue et dordure. Souvenez-vous de saint Paul et de saint Pierre; souvenez-vousde saint Jean-Baptiste et du prophète Elie; ou plutôt du Filsde Dieu même, qui navait pas où reposer sa tête. Imitezce divin modèle, imitez ceux qui ont été ses plusfidèles imitateurs. Admirez en vous-mêmes ces trésorsineffables, renfermés dans ces saints hommes.
Si vous êtes frappé dabord de cet éclat apparentdes hommes du monde, et si votre foi en est un peu troublée, écoutezcette parole effrayante de Jésus-Christ, " quil est impossiblequun riche entre dans le royaume des cieux ". Comparez si vous voulezavec la perte du ciel, des montagnes dor et dargent, une terre dor,une mer et tout un monde dor. Tout cela ne vous rend point ce que vousperdez.
Contentez tant que vous voudrez votre avarice. Ajoutez terre àterre, maisons à maisons. Si ce nest assez de vingt, ayez en cent.Ayez mille valets et deux mille si vous voulez, ayez des lits, des chambreset des maisons toutes revêtues dor et dargent: si cela ne voussatisfait pas encore, ajoutez-y tout le monde même: ayez si vousvoulez autant de serviteurs quil y a dhommes sur la terre; rendez-vousmaître de la terre et de la mer, que tous les peuples vous soientsoumis; que toutes les villes soient sous votre obéissance, quetous les fleuves et que, toutes les rivières coulent pour vous;après tout, cela, je vous dirai que vous êtes le plus pauvreet le plus misérable de tous les hommes, si vous ayez amassétous ces biens pour perdre le ciel. Car si les amateurs des richesses passagèressont si tourmentés lorsquils ne peuvent acquérir ce quilsdésirent; combien le seraient-ils davantage, sils pavaient ce quilsperdent en perdait les biens éternels?
Ne dites donc plus que ces grands du monde sont heureux parce quilssont dans labondance de toutes choses. Mais dites plutôt quilssont bien misérables de changer le ciel contre un peu de terre etde boue: et quils sont semblables à un roi qui, ayant changéson royaume contre un fumier, ferait gloire de cet échange , commesi ce fumier valait mieux que sa couronne. Et il y a certes peu de différenceentre un amas dor et dargent, et un amas de boue qui est sur un fumier; ou plutôt ce dernier est en quelque sorte préférableà lautre. Car le fumier au moins est utile. Etant mis sur la terre,il la rend fertile: mais à quoi sert lor caché sous la terre?Il est entièrement inutile, et, plût à Dieu quil nefût quinutile. (498)
Car ne servant pas pour ce à quoi il doit servir, il sert àperdre et à condamner au feu ceux qui le possèdent.
De là naissent une infinité de maux; et cest ce qui afait dire aux païens, que lavarice est comme le fort et le retranchementde tous les vices. Le bienheureux Paul lappelle dun autre nom qui a beaucoupplus de force, lorsquil dit que " lavarice est la racine de tous lesmaux". (I Tim. 6.)
Pensons à ceci, mes frères, et ne désirons plusà lavenir ces maisons magnifiques et ces grandes terres, commeétant indignes davoir place dans notre coeur. Mais portons unesainte envie à ces hommes de Dieu qui ont auprès de lui uneconfiance et une liberté si sainte, qui ne possèdent queles biens du ciel, qui, se rendant pauvres pour lamour de Jésus-Christ,trouvent dans leur pauvreté un trésor qui les rend véritablementriches. Ainsi les ayant imités sur la terre, nous posséderonsavec eux les biens éternels, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Pèreet le Saint-Esprit est la gloire, lhonneur et lempire maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (499)
HOMÉLIE LXIV
" APRÈS CELÀ PIERRE LUI DIT : POUR NOUS AUTRES, VOUSVOYEZ, SEIGNEUR, QUE NOUS AVONS TOUT QUITTÉ, ET QUE NOUS VOUS AVONSSUIVI, QUELLE RÉCOMPENSE DONC EN RECEVRONS-NOUS " ? (CHAP. XIX,27, JUSQUAU VERSET 17 DU CHAP. XX.)
1. Pardonnez-moi, bienheureux apôtre, si jose vous demander quellessont ces choses que vous dites avoir quittées? Est-ce une barque,est-ce un filet, est-ce le reste de ce qui est nécessaire àlart de pêcher, est-ce le métier même de pêcheur?Oui, répond ce saint apôtre. Cest ce que je dis que jaiquitté, non pour en tirer quelque gloire, mais pour introduire etpour amener à Jésus-Christ cette troupe de pauvres, qui voudrontbien tout quitter pour le. suivre. Comme Jésus-Christ venait detitre à un homme riche: " Si vous voulez être parfait, allezvendre ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésordans le ciel", afin que tes pauvres. ne puissent dire: Que, ferai-je donc?moi qui nai rien, ne pourrai-je être parfait? Saint Pierre faitcette demande au Sauveur, afin que vous, qui êtes pauvre, appreniezde la réponse du Fils de Dieu même que votre pauvreténe vous empêchera point dêtre parfait.
Saint Pierre fait cette demande à Jésus-Christ, afin quesi cet apôtre neût pas eu assez dautorité pour levertous vos doutes par lui-même, comme étant encore imparfait,et nayant pas reçu le Saint-Esprit, le Maître (499) mêmede Pierre, vous les lève et vous rassure par sa réponse.Ce saint apôtre fait ici ce que nous faisons souvent, lorsque nousnous mettons en peine des autres, et que nous parlons pour leurs intérêts.Il porte à Jésus-Christ comme les humbles remontrances detoute la terre. Car il est assez visible, par ce que nous avons déjàvu, quil ne pouvait pas être en peine pour lui personnellement;et que celui qui avait reçu les clés du ciel, devait se promettreensuite de jouir de tous les biens que lon y possède.
Et remarquez, mes frères, que cet apôtre marque précisémentici les deux choses que Jésus-Christ venait de demander àce jeune homme riche; lune de donner tout aux pauvres, et lautre de suivreJésus-Christ : " Nous avons ", dit-il, " quitté tout, etnous vous avons suivi ". Ils ont tout quitté afin de le suivre.Car il est bien plus aisé de suivre Dieu, après quon a toutquitté pour lui; et ce renoncement a tout rempli lâme deconfiance et de joie. Que répond donc le Fils de Dieu à saintPierre? " Je vous dis en vérité, que pour vous qui mavezsuivi, lorsquau temps de la renaissance générale, le Filsde lhomme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussiassis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus dlsraël(28)".Quoi, mes frères, Judas sera-t-il assis sur lun de ces douze trônes?Qui pourrait avoir cette pensée? Comment donc saccomplira cetteparole du Fils de Dieu? Jérémie nous représente unarrêt de Dieu quil donne lui-même aux Juifs, qui peut éclaircir doute " Je parlerai " , dit Dieu par ce prophète, " sur une nationet sur un royaume, afin de le perdre et de le ruiner. Si cette nation seconvertit et se retire du mal, je me repentirai aussi des maux que javaisrésolu de lui faire. Je parlerai de même sur une nation etsur un royaume pour le rétablir et le réédifier; etsils font le mal en ma présence., et quils nécoutent pointma voix, je me repentirai du bien que javais promis de leur faire ". (Jérém.XVIII, 9.) Comme sil disait: Je change également mes ordres, soitpour le bien, soit pour le mal. Quand jaurais promis à un peuplede le rétablir, sil se rendait indigne de ma promesse, je ne laccompliraispas.
Cette conduite de Dieu a paru encore dans le premier homme. Dieu luidit : " Votre crainte et votre terreur sera sur toutes les bêtesde la terre". (Gen. III, 2.) Et cela néanmoins ne sest point exécutéparce quil se rendit 1ui-même indigne de cette souverainetéque Dieu lui avait donnée suries animaux. Et cest ce qui est arrivéà Judas. Considérez en ceci mes frères, la sagessede Dieu. Il veut empêcher dun côté que la sévéritéde ses menaces ne désespère les hommes sils croyaient quilleur serait impossible de les éviter. Il veut empêcher delautre que la grandeur de ses promesses ne les jette dans le relâchement,en leur persuadant quils nont plus rien à craindre aprèsque Dieu sest ainsi déclaré en leur faveur. Il les désabusepar son prophète de cette double erreur. Si je vous menace, leurdit-il, nentrez point dans le désespoir; puisque vous pouvez commeles Ninivites me faire révoquer mon arrêt par votre conversionet votre pénitence. Que si, au contraire, je vous fais de grandespromesses, ne vous en rendez pas indignes par votre lâchetéet votre négligence; puisque si vos déréglements mobligentde les rétracter, non-seulement elles vous deviendront inutiles,mais elles vous rendront même plus punissables. Je rie fais mes promessesquà ceux qui en sont dignes, et qui persévèrent dansle service quils me rendent.
Cest pourquoi, lorsquil parle à ses apôtres, il ne leurdit pas seulement : Vous serez assis sur des trônes : mais il ajoute: " vous qui mavez suivi ", afin de rejeter Judas de leur nombre, et deleur associer au contraire tous ceux qui dans la suite de lEglise quitteraienttout pour le suivre. Car Jésus-Christ ne dit pas ceci seulementpour ses apôtres, ou pour Judas qui sest rendu indigne de ce bonheur.Il avait en vue toute son Eglise. Il promet à ses apôtresles biens à venir, quand il leur dit quils seraient assis sur douzetrônes. Parce quils étaient déjà élevésau-dessus de toute la terre, et quils ne cherchaient plus rien de tousles biens dici-bas. Mais il promet aux autres les biens même dici-bas,lorsquil ajoute:
" Et quiconque abandonnera pour moi sa maison ou ses frères,ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou sesenfants, ou ses terres, en recevra cent fois autant et aura pour héritagela vie éternelle (39) ". Il semble que Jésus-Christ appréhendeque ce quil vient de dire à ses apôtres: " vous serez assis"et le reste, ne donne lieu aux hommes de croire quil réservaitcette récompense seulement pour ses disciples, et que les autresny auraient (500) aucune part. Cest pourquoi il adresse ici son discoursgénéralement à tous les hommes; et il veut les assurerde lavenir par lexpérience du présent. Quand ses disciplesétaient encore faibles, il ne leur promettait que des choses basses.Quand il les retire de .la pêche, et quil les fait renoncer àleurs filets, il ne leur promet ni le ciel, ni un trône comme ici;mais il leur dit seulement " quils deviendraient pêcheurs dhommes(Matth. IV, 19.)"; mais lorsquils sont plus avancés, il leur proposeles récompenses du ciel.
2. Cette parole: " Vous serez assis; et vous jugerez les douze tribusdIsraël ", ne veut dire autre chose sinon quils les condamneraient.Car nous ne devons pas croire que les apôtres seront assis alorseffectivement dans des trônes pour être les juges des Juifs.Jésus-Christ leur dit quils condamneraient les Juifs, comme ildit ailleurs, que la reine de Saba et que les Ninivites le condamneraient.Cest de cette manière que le Fils de Dieu dit ici que ses apôtrescondamneraient non tous les hommes de la terre, mais n les tribus dIsraël". Comme les Juifs et les apôtres avaient été égalementélevés dans les mêmes lois, dans les mêmes coutumeset dans les mêmes cérémonies, lorsque les Juifs prétendrontsexcuser par la loi de ce quils nauraient pas cru en Jésus-Christ;comme si Moïse leur eût défendu de lécouter,le Fils de Dieu les condamnera aussitôt en leur opposant ses apôtres,qui, étant Juifs comme eux, ont bien su allier la loi avec la foide lEvangile, et respecter lune sans offenser lautre. Cest pourquoiil dit deux en un autre endroit, "quils seraient les juges des Juifs".
Vous, me demanderez peut-être en quoi donc consiste lavantagedes apôtres; sil ne leur promet que ce quil a dit des Niniviteset de la reine de Saba? Je vous réponds que Jésus-Christleur a promis et leur promettra encore dans la suite beaucoup dautreschoses, et quils ont encore dautres avantages que celui-ci. Mais lonpeut dire même que le terme dont il se sert en parlant de ses apôtres,marque quelque chose qui leur est particulier. Il dit simplement en parlantdu peuple de Ninive : " Les Ninivites sélèveront et condamnerontce peuple", et il dit la même chose de la reine de Saba. Mais ildit plus lorsquil parle de ses apôtres : " Quand le Fils de lhomme",leur dit-il, " sera assis sur le trône de sa gloire, alors vous serezaussi assis sur douze trônes ". Ce mot de " trône " marquequils régneront avec lui, et quils participeront à sa gloire;ce qui a rapport à ce que dit saint Paul: " Si nous souffrons aveclui, nous régnerons aussi avec lui (II Tim. II, 12) ". Car le termede trône ici employé pour désigner la récompensedes apôtres, aie veut pas dire quils siégeront comme juges.Lui seul sera assis comme seul juge; et ces trônes quil promet àses disciples, marquent seulement la grande gloire dont ils seront comblésalors.
Cest donc là la récompense quil promet à sesdisciples. Pour les autres, il leur promet " la vie éternelle ~tanslautre monde, et le " centuple dans celui-ci ". Et sil fait cette promesseau commun de ses, disciples, il la fait encore plus à ses apôtres: et il la même vérifiée en leur personne. Car nayantquitté que des filets, ils sont devenus maîtres de tous lesbiens des fidèles. On a mis à leurs pieds le prix des maisonset des terres quon avait vendues; et les serviteurs de Jésus-Christont été prêts à donner pour eux leur proprevie, selon que saint Paul le dit des Galates : " Si " vous eussiez pu", leur dit-il, " vous mau" riez donné vos propres yeux ". (Gal.IV, 15.)
Quand Jésus-Christ dit ici : " Quiconque quittera sa femme ",il ne nous commande pas de rompre les mariages. Il faut entendre ces parolesdans. le même sens que ces autres:
" Celui qui perdra son âme pour moi, la trouvera ". Ce quil nedit pas pour nous porter à nous tuer nous-mêmes, et àarracher avec violence notre âme de notre corps: mais pour nous avertirde préférer toujours la piété à toutle reste. Cest lavis quil donne ici aux hommes à légardde leurs femmes, et de leurs frères, et de tous leurs proches. Ilme semble, que par ces paroles, il marque obscurément les persécutionsqui devaient bientôt arriver dans son Eglise. Car, comme il devaity avoir beaucoup de pères qui précipiteraient leurs propresenfants dans le crime, et beaucoup de femmes qui y pousseraient leurs maris,Jésus-Christ veut que les fidèles cessent de regarder commeleurs femmes ou leurs pères, les personnes qui les pousseraientà limpiété. Cest ce que saint Paul dit en dautrestermes: " Si linfidèle se sépare, quil se sépare".(I Cor. VIII, 45.) Après avoir donc ainsi relevé le couragede (502) ses apôtres, et leur avoir inspiré une sainte confiance,et pour eu-mêmes et pour le reste des hommes, il ajoute aussitôt:"Plusieurs de ceux qui auront été les premiers, seront lesderniers; et plusieurs de ceux qui auront été " les derniers,,seront les premiers (30) ". Cette sentence, quoique généraleet dite pour tout le monde, se peut particulièrement entendre despharisiens qui persistèrent jusquà la fin dans leur incrédulité.Et ceci a rapport à ce qui est dit ailleurs: "Que plusieurs viendraientde lOrient et de lOccident pour être dans le bienheureux sein .dAbraham,dIsaac et de Jacob, mais que les enfants du royaume seraient jetésdehors ". (Matth., VIII, 11.) Jésus-Christ ajoute ensuite une parabolequi est dune extrême consolation pour ceux qui ne se sont convertisque tard. " Le royaume des cieux est semblable à un pèrede famille qui sortit dès la pointe du jour afin de louer des ouvrierspour travailler à sa vigne. (Chap.XX, 1.) Et étant demeurédaccord avec les ouvriers quils auraient un denier pour leur journée,il les envoya à sa vigne (2). Etant sorti sur la troisièmeheure du .jour et en ayant vu dautres qui se tenaient dans la place sansrien faire.(3), il leur dit : Allez-vous-en aussi vous autres dans ma vigne,et je vous donnerai ce qui sera raisonnable (4). Et ils sy en allèrent.Il sortit encore sur la sixième et sur la neuvième heuredu jour et fit la même chose (5). Et étant sorti sur la onzièmeheure, il en trouva dautres qui se tenaient là sans rien faire,auxquels il dit : Pourquoi demeurez-vous là tout le long du joursans travailler (6)? Parce que, lui dirent-ils, personne ne nous a loués;et il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne, et je vous donneraice qui sera raisonnable (7). Le soir étant venu, le maîtrede la vigne dit à celui qui avait la charge de ses affaires : Appelezles ouvriers, et payez-leur leur journée en commençant depuisles premiers jusquaux derniers (8). Ceux donc qui navaient travailléque depuis la onzième heure sétant approchés, reçurentchacun un denier (9). Or, ceux qui avaient été louésles premiers venant à leur tour, croyaient quon leur donneraitdavantage; mais ils ne reçurent néanmoins que chacun un denier(10). Et après lavoir reçu, ils murmuraient contre le pèrede famille (11), en disant: Ces derniers nont travaillé quuneheure, et vous leur avez donné autant quà nous qui avonsporté le poids du jour. et de la chaleur (12). Mais il répondità lun deux : Mon ami, je ne vous fais point de tort. Nêtes-vouspas convenu avec moi dun denier (13)? Emportez ce qui est à vouset allez-vous-en. Il me plaît de donner à ce dernier autantquà vous (14). Ne mest-il pas permis de faire ce que je veux dece qui est à moi? ou faut-il que votre oeil soit envieux et mauvaisparce que je suis bon (15)? Ainsi les derniers seront les premiers, etles premiers seront les derniers; parce quil y en a beaucoup dappelésmais peu délus (16) ".
3. Quel est, mes frères, le but de cette parabole? Car il sembleque la conclusion que Jésus-Christ en tire soit contraire àce quil a dit dabord. Son commencement montre que tous ces ouvriers reçoiventla même récompense, et non pas pie les uns soient chasséset que les autres occupent leur place. Et cependant Jésus-Christdit le contraire et avant et après cette parabole : Les premiers", dit-il, " seront les derniers, et les derniers seront les premiers ",cest-à-dire quils seront devant ceux qui auparavant étaientles premiers, parce que ceux-ci nauront pas gardé leur rang etquils seront devenus les derniers de tous. Ce quil confirme encore parcette parole: "Parce quil y en a beaucoup dappelés, mais peu cidélus ". Et cest ce qui donne un double sujet à ces premiersde saffliger de leur malheur, et un double sujet aux autres de se réjouirde leur état. Cependant le corps. de la parabole ne témoignepoint cela, puisquelle ne dit autre chose sinon que les derniers serontégalés à ceux qui avaient beaucoup travaillé:" Vous leur avez ", disent-ils eux-mêmes, " donné autant quànous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur ".
Il faut donc tâcher dabord de comprendre quel est le but de cetteparabole, et lorsque nous laurons bien compris, nous éclaircironsaisément tous les autres doutes. Jésus-Christ entend parcette " vigne " les commandements de Dieu : Le " temps " dy travaillerest toute la vie présente. Ces " ouvriers " qui sont appelésà ces différentes heures, marquent ceux qui sont appelésdans les différents âges de leur vie. Tout cela est clair;mais la difficulté est de savoir comment ces premiers, qui avaientfait beaucoup, sétaient rendus agréables à Dieu etavaient souffert, avec courage tout le travail (502) du jour, deviennentenfin jaloux, et sabandonnent à la passion criminelle de lenvie.Ils ne peuvent souffrir que ceux qui navaient travaillé quuneheure avec eux reçoivent la même récompense. Ils senplaignent et disent en murmurant: "Vous leur avez donné autant quànous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur " Ils ont,tout ce quon leur a promis : ils ne perdent rien de leur récompense;mais ils sont jaloux et ils saffligent du bonheur des autres. Le pèrede famille ne peut souffrir cette envie, et voulant comme se justifiercontre linjustice de leurs plaintes, il fait voir en même tempslexcès de sa bonté et celui de leur malice : " Mon ami",dit-il, "je ne vous, fais point de tort. Nêtes-vous pas convenuavec moi dun denier par jour? Emportez ce qui est à vous, et allezvous-en. Il me plaît de donner à ce dernier autant quàvous. Ne mest-il pas permis de faire ce que je yeux, ou faut-il que votreoeil soit envieux parce que je suis bon "
Que nous apprend Jésus-Christ par cette image quil nous représente?Car on voit encore la même chose dans quelques autres paraboles,comme dans ce frère aîné de lenfant prodigue, quifut fâché de voir avec quels témoignages damitiéson père avait reçu ce fils ingrat, pour qui il faisait cequil navait jamais fait pour lui qui était demeuré fidèle.Comme dans la parabole des ouvriers de la vigne, les derniers sont préférésaux premiers, en ce quils reçoivent avant eux leur récompense;de même en celle-ci, le prodigue est préféréà son frère, en ce quil reçoit de son pèreplus que son aîné nen avait reçu, comme, celui-cile témoigne lui-même.
Que dirons-nous donc ici, mes frères? Croirons-nous que dansle royaume des cieux il y ait de ces envies et de ces murmures? Dieu nousgarde de cette pensée. Lenvie nentre point dans un lieu si pur.Si les saints qui sont encore sur la terre, bien loin davoir de la jalousiecontre les pécheurs qui se convertissent, seraient prêts mêmeà donner leur propre vie pour sauver leur âme, que devons-nous croire des saints du ciel? Avec quelle joie verront-ils le bonheurdes pécheurs, et ne considéreront-ils pas leur gloire commela leur propre?
Doù vient donc que Jésus-Christ se sert de ces expressionssi figurées? Nous devons considérer que ce quil nous proposeest une parabole, et que dans ces figures paraboliques nous pouvons nenous mettre pas tant en peine dexpliquer chaque mot. Mais quand nous avonsune fois bien compris la fin et le but de toute la parabole, nous devonsnous en servir pour notre édification, sans faire tant deffortspour éclaircir tout le reste.
Quel est donc le but de cette parabole? Le dessein principal de Jésus-Christest de sen servir pour encourager les personnes qui se donnent tard àDieu, et pour les empêcher de croire que la vieillesse la plus avancéepuisse rien diminuer de leur récompense. Sil en fait voir en mêmetemps dautres qui murmurent dun traitement si favorable à légardde ces personnes, ce nest pas quen effet il y ait dans le royaume descieux des envies et des murmures, Dieu nous garde de cette pensée.Il veut seulement-que nous concevions que la gloire dont ces derniers jouissentest si grande que si les autres nétaient tout à fait incapablesdenvie , elle pourrait leur en donner. Nous nous servons nous-mêmestous les jours de ces sortes dexpressions. Nous disons à nos amis:Un tel ma querellé de ce que je vous ai fait tant dhonneur; nonpas quon nous ait fait un reproche sérieux ou que nous en voulionsfaire nous-mêmes, mais nous parlons ainsi pour faire mieux comprendreà quelquun la manière favorable dont on la traité.
Vous me demandez petit-être pourquoi on ne fait pas venir tous-ces ouvriers en même temps dans, cette vigne? Je répondsque le dessein de Dieu a été de les appeler tous en mêmetemps. Sils ne veulent pas venir lorsquon les appelle, cette différencevient de la volonté de ceux qui sont appelés. Cest pourquoiDieu appelle les uns "de grand matin ", les autres "à la troisièmeheure ", les autres "à la sixième", les autres, "àla neuvième", et 1es autres enfin " à la onzième ", lorsquil savait quils se rendraient et quils obéiraient àsa voix.
Cest ce que marque clairement lapôtre saint Paul: " Mais quandil a plu à Dieu, il ma séparé dès le ventrede ma mère". (Gal. 1, 15.) Quand est-ce que cela a plu àDieu, sinon quand il a vu que lapôtre lui obéirait? Dieueût voulu lappeler à lui dès le commencement de savie, mais parce que Paul ne se fût pas rendu à sa voix, Dieua pris le parti de ne lappeler que lorsquil a vu quil lui obéirait.Cest ainsi que Dieu na appelé le bon larron quà la (503)dernière heure; quoiquil leût pu faire plus tôt sileût prévu que cet homme se fût rendu à sa voix.Car si saint Paul même neût pas obéi à Dieusil leût appelé plus tôt, combien ce larron laurait-ilmoins fait?
4. Que si ces ouvriers disent: " Cest parce que personne ne nous aloués, il faut se souvenir de ce que je viens de dire; cest-à-dire,quil ne faut pas examiner trop scrupuleusement toutes les circonstancesdune parabole. Outre que ce nest pas le père de famille qui ditcette parole, mais seulement les ouvriers: et si le père de famillene les en reprend pas, cest pour ne pas les troubler dans le dessein quilavait de les encourager à travailler dans sa vigne. Car il montreassez quil a fait tout ce quil a pu de son côté, afin quetous ses ouvriers vinssent dès la première heure du jourtravailler pour lui en disant : " Quil était sorti ci dèsle matin pour les louer". Ainsi, cette parabole nous fait voir dans toutela suite que les hommes se donnent à Dieu en des âges très-différents;les uns fort jeunes, les autres plus avancés en âge, et lesderniers enfin dans la plus grande vieillesse. Et Dieu voulant arrêterlorgueil de ceux qui auraient commencé à travailler de bonneheure, et les empêcher de mépriser ceux qui ne lauraientfait que tard, promet la même récompense à des travauxsi courts, que celle dont il récompensera les plus longs.
Comme il venait dexhorter les chrétiens aux choses les pluspénibles et les plus parfaites, à renoncer à toutleur bien, à le donner tout aux pauvres, et à fouler auxpieds toute la terre; ce qui ne se peut faire que par une grande applicationde cur,et desprit et par une grande violence; pour les exciter davantage,et pour allumer en eux le feu de la charité, il leur montre quebien quun homme vienne le dernier de tous au service de Dieu, et seulementà la dernière heure, il peut néanmoins recevoir delui la même récompense que ceux qui auront travaillédurant tout le jour. li ne leur dit pas néanmoins ceci clairement,de peur que quelquun nen abusât et nen devînt plus lâcheet plus négligeant. Il montre que sa pure miséricorde feracet ouvrage; que ce sera elle seule qui les soutiendra, et qui fera queleur récompense ne sera pas moins grande, quoique leurs travauxaient été si courts.
Cest là le principal but de cette parabole. Que si Jésus-Christdit ensuite : " Que les derniers seront les premiers, et que ceux qui étaientles premiers seront les derniers : que plusieurs seront appelés,mais quil y en " aura peu délus ", il ne faut pas sétonnerde cela. Ce nest point une conclusion quil tire du corps de cette parabole.Mais cest comme sil disait : Vous voyez ici une chose qui vous surprenddans légalité des derniers avec les autres; vous en verrezune autre qui vous frappera bien davantage. Vous ne voyez point dans cetteparabole que les premiers deviennent les derniers, puisque tous ces ouvriersreçoivent la même récompense; mais vous verrez avecbien plus détonnement que les premiers deviendront les derniersde tous, et que les derniers au contraire seront les premiers.
Il me semble que Jésus-Christ par ces dernières paroles,marque les Juifs et ceux dentre les chrétiens qui, aprèsavoir commencé avec ferveur, se sont relâchés dansla suite, et ont tourné la tête en arrière; ou ceuxqui, après sêtre laissés aller dabord à toutessortes de déréglements, se sont réveillés ensuitedun profond sommeil, et sont entrés dans la voie de Dieu avec tantde ferveur, quils ont devancé ceux qui y marchaient avec plus dezèle. Car nous avons vu souvent de ces changements heureux, soitde la part de ceux qui sont passés de lerreur à la foi,soit de la part de ceux qui se sont convertis dune vie mauvaise àune vie sainte.
Cest ce qui moblige, mes frères, à vous conjurer dedemeurer fermes dans la pureté de la foi, et dans lintégritédes moeurs. Si notre vie ne répond à la sainteté denotre croyance, nous tomberons dans dépouvantables supplices. SaintPaul nous a marqué que cette vérité terrible avaitété figurée dès le commencement de la loi,lorsquil dit: " Que tous les Israélites ont bu un même breuvagespirituel, Quils ont tous mangé dune même nourriture spirituelle,et que néanmoins ils nont pas tous été sauvés,mais que plusieurs dentre eux ont été tués dans ledésert ". (I. Cor. X,3.) Jésus-Christ nous dit aussi la mêmechose, lorsquil nous assure que quelques-uns de ceux " qui auront chasséles démons, et qui auront prophétisé (Matth. VII,22,) ", ne laisseront pas dêtre damnés. Toutes ces autresparaboles " des vierges folles et des vierges sages; de ce filet qui estjeté dans la mer, doù lon rejette les mauvais poissons;de ces épines qui (504) étouffent la semence et de cet arbrequi ne ci produisait point de bon fruit ", nous font voir quil faut avoirde la vertu et la témoigner au dehors par ses bonnes oeuvres.
Le Fils de Dieu ne nous exhorte que rarement à la puretédes dogmes et de la foi. Cétait une chose qui ne nous devait pascoûter beaucoup de peine. Mais il nous excite souvent à lapureté de la vie, et au règlement de nos moeurs, parce quecela demande un combat continuel et de grands travaux. Et il est très-remarquablequon ne se perd pas seulement pour navoir eu aucune vertu, mais mêmepour avoir manqué den avoir quelquune. Par exemple laumônenest quune vertu particulière, elle est comme un membre du corpsdes vertus; et néanmoins si nous négligeons de la pratiquer,cette négligence seule nous mène en enfer. Les vierges foliésnont été éternellement séparées dela couche nuptiale de lépoux, que pour avoir manqué àce devoir. Le mauvais riche na été précipitédans ces flammes éternelles que pour navoir pas fait laumône.Et nous apprenons de la bouche du Fils de Dieu, que tous ceux qui ne luiauront pas donné à manger en la personne du pauvre, serontcondamnés avec les démons.
Ce nest encore quune partie de la vertu de sabstenir des médisanceset des injures : et néanmoins si lon nest exact à les éviter,on ne doit point espérer de place dans le paradis : " Celui ", ditJésus-Christ, " qui dit à son frère vous êtesun fou, sera condamné à la géhenne du feu". (Matth.V, 22.) La chasteté nest aussi quune vertu particulière,et cependant sans cette vertu on ne verra jamais Dieu. Saint Paul le ditlui-même: " Recherchez la paix et la chasteté, parce que sanselle on ne " verra jamais Dieu " (Hébr. XII, 14.) Lhumiliténest aussi quune vertu particulière; et néanmoins si nousne lavons, quand nous ferions dailleurs les actions les plus éclatantes,elles seraient toutes impures et souillées aux yeux de Dieu. Cestce que nous voyons dans le pharisien de lEvangile, qui faisait tant debonnes uvres et qui perdit tout, parce quil était orgueilleux.Mais je vais encore plus loin et je vous dis quil nest pas mêmenécessaire, pour être puni éternellement, domettrequelquune des vertus que Jésus-Christ nous commande. Cest assezde ne la pratiquer que faiblement et négligemment et dune manièreindigne de Dieu : " Si votre justice",dit Jésus-Christ, " nestplus abondante que celle des pharisiens, vous nentrerez point dans leroyaume des cieux ". (Matth. V, 20.) Cest pourquoi quand vous donnerezlaumône, si vous ne la donnez plus queux, vous nentrerez pointdans ce royaume éternel. Vous me demandez combien ils donnaient.Cest ce que je voulais dire, afin que ceux qui ne donnent rien, soientexcités à le faire à lavenir, et que ceux qui donnaientdéjà, nen tirent point vanité, mais quils pensentplutôt à donner encore davantage.
Les pharisiens, mes frères, donnaient dabord la dixièmepartie de tous leurs biens; ils en donnaient encore la dixième deuxautres fois ; et ainsi ce quils offraient à Dieu montait presquejusquau tiers de tout leur bien. Ils donnaient de plus les prémiceset les premiers-nés, et beaucoup dautres choses que la loi marquaiten partie pour le péché, et en partie pour les purificationsordinaires. Ils donnaient beaucoup dautres choses, comme dans les joursde fête, dans les jubilés, dans la remise de ce quon leurdevait; dans laffranchissement de leurs esclaves ; dans les prêtsquils faisaient sans en rien prendre. Si donc ces hommes qui donnaientle tiers et même la moitié de tout leur bien, puisque cesadditions allaient bien à peu près jusque-là, si dis-jeces hommes en donnant tant de choses ne faisaient encore rien selon queJésus-Christ nous en assure, que deviendrez-vous, vous autres, quine pensez pas même à donner aux pauvres le dixièmede ce que vous avez? Nest-ce pas avec raison quil est dit dans lEvangile,"quil y en aura peu de sauvés "
5. Veillons donc sur nous, mes frères, et appliquons-nous sérieusementà la vertu. Si lomission dune seule vertu particulièrenous est si dangereuse, et nous jette dans un tel malheur, quels supplicesnous attirerons-nous si nous méprisons toutes les vertus, et sinous nen avons aucune? Qui peut espérer de se sauver, me direz-vous,sil suffit pour se perdre domettre une seule des règles de lEvangile?Quel moyen déviter lenfer? Cest ce que je vous demande àvous-mêmes, et à quoi je vous prie de me répondre.Cependant, mes frères, si nous pensons bien à nous, il nya rien encore de désespéré; il ny a rien dimpossible,Nous pouvons nous sauver si nous avons recours à laumônecomme à un remède salutaire pour .guérir toutes nosblessures. Lhuile ne (505) donne pas tant de force au corps que laumôneet la charité en donnent à lâme. Elles la rendentinvulnérable à tous les traits de nos ennemis, et invincibleau démon même. Lorsquil la surprend et quil lattaque, ellelui échappe Cette huile sainte fait quelle se glisse et se délivredentre ses mains cruelles comme un corps frotté dhuile sécouledentre les mains de ceux qui le tiennent. Fortifions donc notre âmede cette huile sainte qui la guérit lorsquelle est blessée,et qui léclaire dans ses ténèbres.
Pourquoi donc, me direz-vous, cet homme qui est si riche et qui a tantdargent dans ses coffres, ne donne-t-il rien aux pauvres? Que vous importecela? Si étant pauvre vous donniez plus que le riche, vous en serezdautant plus louable. Nest-ce pas ce que saint Paul admira dans les Macédoniens(II Cor. IX, 2), non pas quils fissent laumône, mais quils lafissent étant pauvres comme ils étaient? Narrêtezdonc pas vos yeux sur ces riches qui sont avares; jetez-les plutôtsur Jésus notre commun maître qui navait pas où reposersa tête en ce monde.
Pourquoi, me direz-vous encore, un tel nimite-t-il pas cet exemple?Et moi je vous dis: Qui vous a établi son juge? Ne jugez point lesautres et tâchez de vous rendre irrépréhensible vous-même.Ne savez-vous pas que vous vous attirez un plus grand supplice, si vousaccusez les autres de ne point faire ce que vous ne faites pas vous-même,et si vous commettez la même faute que, vous condamnez en eux? SiJésus-Christ défend aux plus innocents de juger les autres,combien plus le défend-il aux pécheurs? Ne jugeons donc plusnos frères, et ne jetons point les yeux sur ceux qui vivent négligemment.Regardons uniquement Jésus-Christ Notre-Seigneur, et que son exemplesoit le modèle de nos actions. Nest-ce pas moi, nous dit-il, quivous ai comblés de biens? Nest-ce pas moi qui ai payé votrerançon, afin que vous eussiez toujours loeil sur moi? Est-ce unautre qui vous a fait toutes ces grâces? Pourquoi donc détournez-vousvos yeux de votre maître, afin de les jeter sur un autre qui nestque serviteur comme vous?
Na-t-il pas dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur"? (Ib. XX,26.) Et ailleurs: " Que celui qui veut être le premierde tous, soit le serviteur des autres " ?
Que le Fils de lhomme nest pas venu pour être servi, mais pourservir lui-même les autres "? (Ib. 27.) Nest-ce pas lui aussi qui,pour empêcher que le mauvais exemple et le relâchement desautres ne vous pût nuire, vous a dit: " Je vous ai donné lexempleafin que vous fassiez comme vous avez-vu que jai fait moi-même "? (Jean, XIII, 15.)
Vous me direz peut-être que vous navez personne sur la terrequi vous puisse servir de modèle et vous donner bon exemple. Cesten cela même que vous serez plus digne de louange, si vous embrassezla vertu sans avoir personne qui vous y porte. Ce que je vous dis se peutfaire et même aisément si nous voulons. Car quel exemple avaienteu Noé, Abraham, Melchisédech, Job, et tant dautres quileur ont été semblables? Sil faut regarder les hommes, jetezles yeux sur ceux-ci que je vous nomme, et non sur ceux dont vous ditestous les jours, quand vous vous entretenez avec vos amis: Cet homme a tantde revenu en fonds de terre. Il a telle et telle maison: Cet autre bâtittous les jours, il fait des palais magnifiques. Pourquoi jetez-vous ainsiles yeux sur les mondains? Si vous voulez vous arrêter aux hommes,considérez ceux qui ont de la vertu, qui craignent Dieu, et quivivent selon ses préceptes et non ceux qui loffensent et le déshonorent.
Si vous jetez les yeux sur ces amateurs du monde, vous napprendrezdeux que le mal. Vous en deviendrez plus négligent, plus superbe,plus disposé à juger et à condamner les, autres. Quesi vous vous proposez pour modèle ceux qui vivent saintement, vousapprenez deux à vous avancer toujours dans lhumilité, dansla vigilance, dans la componction et dans toutes les autres vertus. Souvenez-vousdu malheur où le pharisien tomba autrefois. Au lieu de se proposerpour modèle ceux qui vivaient mieux que lui, il ne regarda que lepublicain, et en sélevant au-dessus de lui, il perdit le fruitde tous ses travaux. Souvenez-vous de cet exemple, et que cette penséevous fasse trembler. Considérez au contraire que David est devenusi saint en sexcitant à la vertu par les grands exemples de sespères:
" Je suis étranger", dit-il, "sur la terre comme tous mes pèreslont été ". (Ps. XXXVIII, 16.) Ce saint prophèteet tous ceux qui lui ont été semblables, ne se sont jamaisarrêtés à considérer les pécheurs. Ilsont détourné deux (506) leurs yeux pour les jeter sur ceuxqui excellaient dans la vertu.
Imitez, mes frères, ces hommes de Dieu. Vous nêtes pasétabli juge pour condamner ou pour punir les péchésdes autres. Dieu ne vous a point commandé de faire une exacte recherchede toute leur vie. Il vous a ordonné de vous juger vous-mêmeet non pas vos frères. " Si nous nous jugions nous-mêmes ",dit saint Paul, "nous ne serions pas jugés : mais lorsque le Seigneurnous juge, il nous châtie ". (I Cor. XI.) Vous confondez cet ordreet vous faites tout le contraire. Tous vos péchés grandsou petits vous paraissent comme rien, et vous vous rendez un censeur sévèredes moindres fautes des autres.
Faisons cesser, mes frères, un si grand, désordre. Etablissonsun tribunal dans notre coeur. Soyons nos accusateurs, nos témoinset nos juges, et punissons-nous nous-mêmes de nos propres fautes.Que si vous voulez jeter les yeux sur les actions des autres, nenvisagezque le bien et non pas le mal. Ainsi, la considération de leur vertu,le souvenir de nos péchés, et le jugement sévèreque nous porterons de nous-mêmes nous tiendront lieu dun aiguilloncontinuel, qui nous fera marcher plus vite dans la voie de Dieu, afin que,croissant toujours en ferveur et en humilité, nous puissions jouirde ce bonheur éternel que je vous souhaite par la grâce etpar la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsisoit-il. (507)
HOMÉLIE LXV
" ET JÉSUS ALLANT A JÉRUSALEM PRIT A PART SES DISCIPLESPENDANT LE CHEMIN, ET LEUR DIT : NOUS NOUS EN ALIONS A JÉRUSALEM,ET LE FILS DE LHOMME SERA LIVRÉ AUX PRINCES DES PRÊTRES ETAUX DOCTEURS DE LA LOI, ET ILS LE CONDAMNERONT A LA MORT, ET ILS LE LIVRERONTAUX GENTILS, AFIN QUILS LE TRAITENT AVEC MOQUERIE ET AVEC OUTRAGE, QUILSLE FOUETTENT ET QUILS LE CRUCIFIENT : ET IL RESSUSCITERA LE TROISIÈMEJOUR ". (CHAP. XX, 17, 18, 19, JUSQUAU VERSET 29.)
1. Jésus-Christ ne va pas à Jérusalem aussitôtquil sort de la Gaulée. Il fait auparavant beaucoup de miracles.Il ferme la bouche aux pharisiens qui le voulaient surprendre. Il exhorteses disciples à la pauvreté par ces paroles : " Si vous voulezêtre parfaits, allez ci vendre ce que vous avez ". Il les exciteà la chasteté en disant: "Que celui qui pourra le comprendre,le comprenne ". Il les porte à lhumilité, lorsque leur montrantun petit enfant il leur dit: "Si vous ne vous convertissez et ne devenezcomme des petits enfants, vous nentrerez point dans le royaume des cieux". Il leur promet aussi des récompenses en cette vie, lorsquilleur dit : " Quiconque quittera en mon nom sa maison, (507) ses frèreset ses soeurs, en recevra le centuple en ce monde " ; récompensesauxquelles néanmoins il joint celles du ciel; lorsquil ajoute:" Et la vie éternelle en lautre "s.
Après toutes ces instructions, il va enfin à Jérusalem;et avant que dy aller il parle à ses disciples de sa passion. Commeils devaient avoir aisément oublié ce quils désiraientne jamais voir arriver, il semble que Jésus-Christ ait un soin particulierde les en faire ressouvenir; afin que, par ces avertissements réitérés,il prévienne leur tristesse et les anime à la patience. Ilest marqué ici quil leur parle " en particulier ", parce que cesprédictions des maux à venir ne se devaient pas faire devantle peuple. Car si les apôtres même en étaient troublés,combien le peuple laurait-il été davantage? Vous me demanderezpeut-être si Jésus -Christ na jamais prédit sa passiondevant le peuple. Je vous réponds quà la véritéil en a parlé quelquefois, mais dune manière assez obscure,comme lorsquil dit : " Détruisez ce temple et je le rebâtiraien " trois jours ". (Jean, II, 16.) Et ailleurs : " Ce peuple demande unsigne, mais on ne lui en donnera point dautre que celui du prophèteJonas ". (Matth. XII, 39.) Et ailleurs:
" Je nai plus que peu de temps à être avec vous. Vousme chercherez, et vous ne me trouverez pas ". (Jean, VIII.) Mais il neparle point obscurément à ses disciples; et il se découvreà eux avec plus de clarté sur ce point aussi bien que surtout le reste.
Vous me demanderez peut-être encore de quoi il servait au peuplede lui parler de ces choses en des termes si obscurs. Sil nétaitpas à propos quil comprît ce mystère, pourquoi luien pariait-on? ou pourquoi lui disait-on des vérités dunetelle manière quil ny pût rien comprendre? Jésus-Christle faisait afin quaprès sa résurrection ce peuple pûtse souvenir que le Sauveur avait prédit sa passion, quil sy étaitvolontairement offert, et quil ny avait point été forcécomme à un mal imprévu et inévitable. Mais il agitautrement à légard de ses disciples. Il leur préditsouvent et en termes clairs, sa croix et sa mort; afin que sétantfortifiés dans lattente de ce mal, il leur devînt plus supportableet quil ne les troublât pas, comme sils en eussent étésurpris sans lavoir prévu auparavant. Il sétait dabordcontenté de leur dire quil mourrait; mais après les avoirun peu accoutumés à cette parole, il leur découvreles autres circonstances de sa mort; " quil serait livré aux gentils,afin quils le traitassent avec moquerie et avec outrage ". Il leur ditces choses afin que, lorsquils verraient arriver ces maux annoncésdavance; ils ne doutassent point de sa résurrection toujours préditeen même temps. En ne dissimulant point ses souffrances, mêmecelles qui paraissaient ignominieuses, il méritait dautant plusdêtre cru lorsquil leur prédisait la gloire qui les devaitsuivre.
Mais considérez, je vous prie, mes frères, avec quellesagesse Jésus-Christ ménage les esprits de ses disciples,et prend les moments. favorables pour leur dire ce secret. Il ne veut pasle leur découvrir dabord, de peur que leur faiblesse nen fûttrop scandalisée. Il ne diffère pas non plus à leuren parier au moment quil devait mourir, parce quils en auraient étéexcessivement troublés. Mais, après leur avoir fait voirsa toute-puissance par un nombre infini de miracles et les avoir fortifiéspar la promesse dune vie éternelle, il leur découvre ensuitece mystère; et .plus dune fois, ayant soin den parler souventet dentremêler ce discours dans ses prédications et dansses miracles.
Un autre évangéliste dit que Jésus-Christ appuyace quil leur dit par le témoignage des prophètes. Et unautre marque encore que " cette parole leur était cachée", et quils en murmuraient entre eux en suivant leur maître. Sidonc ils ne comprenaient rien dans cette prédiction, cétaiten vain, me direz-vous, que Jésus-Christ la leur faisait. Il étaitimpossible, puisquelle leur était cachée, quelle pûtles fortifier et les préparer à lattente dun mal dont ilsnavaient pas la connaissance. Je dis de plus, afin daugmenter encorecette difficulté : Sils ne comprenaient rien dans ces paroles,comment pouvaient-ils sen affliger? Car un autre évangélistedit clairement quils en furent tristes. Comment safflige-t-on dun malquon ne connaît pas? Ou comment saint Pierre pouvait-il dire àJésus-Christ: " A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arriverapas"?
Que répondrons-nous à cela, sinon que les apôtrescomprenaient bien par ce quil leur disait quil devait mourir, mais quilsne voyaient pas encore ni le mystère de cette mort, ni de la résurrectionqui la devait (508) suivre; ni les grands biens que Jésus-Christdevait ainsi apporter au monde. Cest là proprement ce que lévangélistemarque leur avoir été caché et avoir étéle sujet de leur tristesse. Ils pouvaient déjà savoir queles morts pouvaient être ressuscités par dautres; mais quunmort se ressuscitât lui-même, et se ressuscitât pourne plus mourir, cétait un mystère qui leur étaitinconnu. Quoiquon leur en parlât souvent, ils ne pouvaient le comprendre.Ils ne savaient pas même bien distinctement quel devait êtrele genre de sa mort ni comment on le ferait mourir. Cest ce qui les troublaitdans le chemin lorsquils le suivaient.
2. Toutes les assurances quil leur donnait de sa résurrectionne les pouvaient rassurer. Outre ce mot de " mort " en généralqui les surprenait étrangement, ces circonstances particulièresde " moqueries, doutrages et de fouets ", dont elle devait êtreaccompagnée, augmentaient beaucoup leur étonnement. Le souvenirde tant de miracles quils avaient vus, de tant de possédésguéris; de tant de morts ressuscités et de tant dautresprodiges semblables, leur paraissait inconciliable avec ces souffrancesdont Jésus-Christ leur parlait. Ils ne pouvaient comprendre commentcelui qui faisait tant de merveilles pourrait souffrir tant dindignités.Cest pourquoi ils se trouvaient dans une peine desprit et dans une irrésolutiontrès-grande. Tantôt ils croyaient, tantôt ils ne croyaientpas, et ils ne pouvaient bien comprendre ce quon leur disait. Cest pourquoinous voyons que dans ce même moment les deux fils de Zébédéesapprochent de lui pour lui demander la préséance au-dessusdes autres apôtres.
" Alors la mère des enfants de Zébédée levint trouver avec ses deux fils, ladorant et lui témoignant quelleavait une demande à lui faire (20). Et il lui dit: Que voulez-vous?Ordonnez, lui dit-elle, que mes deux fils que voici soient assis dans votreroyaume, lun à votre droite et lautre à votre gauche (21)".
Saint Matthieu que nous expliquons, marque que ce fut la mèrequi vint faire cette demande à Jésus-Christ, et saint Marcdit que les enfants la firent eux-mêmes. (Marc X, 35.) Il est assezprobable que cela se fit de lune et de lautre manière; e que lesenfants employèrent leur mère, afin que ses prièreseussent plus de poids auprès du Sauveur, et pour emporter ainsice quils désiraient de leur maître. Ce qui me confirme dansce sentiment et me prouve que cétait en effet les deux frèresqui faisaient cette prière par la bouche de leur mère poursépargner la honte de la faire eux-mêmes, cest que Jésus-Christdans sa réponse sadresse à eux et non à leur mère.Mais voyons ce quils demandent leur Maître; dans quel esprit ilsle lui demandent, et ce qui leur donna lieu de faire cette prièreà Jésus-Christ. Comme ils remarquaient que partout Jésus-Christles préférait aux autres apôtres, ils crurent quilleur accorderait sans peine cette demande. Un autre évangélistenous fait voir ce quils demandaient à Jésus-Christ par cesparoles. Comme ils approchaient de Jérusalem et quils croyaientque le royaume de Dieu, quils regardaient ,comme un royaume terrestre,allait bientôt arriver, ils préviennent les autres apôtreset lui font cette prière, espérant que cet honneur quilsdemandaient les mettrait à couvert de tous les périls. Cestpourquoi Jésus-Christ en leur répondant éloigne dabordde leur esprit cette pensée, et leur apprend quil faut êtreprêt à souffrir tout, et la mort même et une mort sanglanteet cruelle.
" Jésus répondit: vous ne savez ce que vous demandez;pouvez-vous boire le calice que je dois boire, et être baptisésdu baptême dont je serai baptisé?Nous le pouvons, lui dirent-ils(22) ". Que personne ne sétonne de voir ici tant dimperfectiondans les apôtres. Le mystère de la Croix navait pas encoreété consommé, et la grâce du Saint-Esprit nesétait pas encore répandue sur eux. Si vous désirezsavoir quelle a été leur vertu, considérez ce quilsont fait ensuite, et vous les verrez toujours élevés au-dessusde tous les maux de la vie. Dieu a voulu que tout le monde connûtcombien ils étaient imparfaits dabord, afin quon admirâtdavantage le changement prodigieux que la grâce de Dieu a fait dansleur coeur. Il est donc visible quils ne demandaient rien de spirituelet quils ne pensaient nullement à un royaume céleste.
Mais considérons maintenant ce quils disent en faisant cettedemande : " Nous voulons ", disent-ils, " que vous fassiez tout ce quenous vous demanderons ". A quoi Jésus-Christ répond : " Quevoulez-vous "? Non pas quil ignorât en effet ce quils désiraient;mais il voulait les forcer de parler et de découvrir cette plaiesecrète quil voulait guérir. Alors ayant honte eux-mêmesde ce désir, comme (509) trop bas et trop humain, ils sapprochentde Jésus-Christ en secret : " Ils marchèrent un peu devant", dit lEvangile, afin de nêtre point entendus, et de lui pouvoirdire avec liberté tout ce quils lui voulaient dire. Et voici. ceme semble ce quils désiraient de lui. Comme le Fils de Dieu leuravait promis à tous de les faire seoir sur douze trônes, ilssouhaitaient davoir les deux premiers dentre ces douze. Ils savaientdéjà que Jésus-Christ les préféraitaux autres apôtres; mais ils appréhendaient encore saint Pierre.Cest pourquoi, sans le-nominer, ils disent seulement : " Ordonnez quenous soyons tous deux assis dans votre " royaume; lun à votre droiteet lautre à votre gauche ". Ils le pressent par ce terme: " Ordonnez".
Mais Jésus-Christ voulant leur faire voir quils ne demandaientrien que de terrestre et de bas, et quils ne savaient pas même cequils demandaient, puisque sils le connaissaient, ils ne le demanderaientpas : " Vous ne savez ce que vous demandez ", leur dit-il, vous nen connaissezni le prix, ni la grandeur. Vous ne savez pas combien cette dignitéest élevée au-dessus de toutes les puissances des cieux," Pouvez-vous ", ajoute-t-il, " boire le calice que je dois boire, et êtrebaptisés du baptême dont je serai baptisé" ? Il leséloigne tout dun coup de leur vaine prétention, en leurproposant des choses qui y étaient tout opposées. Vous nepensez, leur dit-il, quà des honneurs et à des royaumes;vous ne me parlez que détrônes et de dignités, et jene vous propose que des combats et des souffrances. Ce nest point icile temps de recevoir la couronne, et ma gloire ne paraîtra pointmaintenant. Mais le temps de cette vie est un temps de mort, de guerreet de péril.
Et voyez comment, même par sa manière de les interroger,il les exhorte et les entraîne. Car il ne dit pas: Pouvez-vous répandrevotre sang? Mais " Pouvez-vous boire le calice que je dois-boire "? pourles exciter ainsi à souffrir, par la gloire quils auraient de participerà ses souffrances. Il donne ensuite à sa passion le nom de" baptême : Et être baptisés du baptême dont jeserai baptisé "? pour marquer que son sang devait expier tous lescrimes de la terre. Ces deux disciples, emportés par le désirquils avaient dobtenir leur demande, répondent hardiment: " Nousle pouvons ", ne sachant pas même ce que cétait quils promettaient,et ne pensant quà obtenir ce quils désiraient. " Jésusleur dit: vous boirez bien le calice que je boirai, et vous serez baptisésdu baptême dont je serai baptisé. (23)". Je vous promets deplus grands biens que vous nen désirez de moi. Je vous prédisque vous serez honorés du martyre, et que vous souffrirez commemoi; que vous mourrez dune mort violente, et que vous aurez part àmon calice. " Mais pour ce qui est dêtre assis à ma droiteou à ma gauche, ce nest point à moi à vous le donner,mais ce sera pour ceux à qui mon Père la préparé(23)". Après leur avoir relevé le coeur, et les avoir fortifiéscontre la tristesse quils devaient ressentir à sa passion, il leurfait voir avec une grande douceur que leur demande nétait pas assezréglée.
3. On fait dordinaire de,ux questions sur ces paroles de Jésus-Christ.La première : Si Dieu en effet a préparé àquelques-uns la gloire dêtre assis à sa droite. Et la seconde:Si Jésus-Christ qui est tout-puissant et le maître souverainde toutes choses, ne peut faire à qui il lui plaît cet honneurquils lui demandent. Il est certain pour le premier point que personnene peut proprement être assis à la droite ou à la gauchede Dieu. Sa gloire est trop relevée, et sa majesté est tropau-dessus non-seulement des hommes, mais des anges même, et de toutesles vertus célestes, pour que nulle créature puisse prétendreà un honneur réservé au Fils unique du Père.Cest ce que remarque saint Paul quand il dit: " Auquel des anges Dieua-t-il jamais dit : Asseyez-vous à ma droite, jusquà ceque jaie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied.Aussi lEcriture dit touchant les anges : Dieu se sert des esprits pouren faire ses ambassadeurs et ses anges; mais, il dit au Fils : Votre trône,ô Dieu, demeurera dans tous les siècles des sièc1es" (Hébr. I,5.)
Quant à la seconde question, comment Jésus-Christ, peut-ildire: " Ce nest point à moi à donner à personne lagrâce dêtre assis à ma droite ou à ma gauche"?Est-ce parce que cette place sera remplie par dautres personnes àqui il ne laura pas donnée? Dieu nous garde dune imagination sifausse. Voici donc, ce me semble, comment nous devons entendre ces parolesde Jésus-Christ Il répond à ses disciples selon leurpensée. Il se rabaisse et se proportionne à leur faiblesse,il évite de (510) leur parler de ce trône de gloire quila à la droite de son père, puisque ceux-ci navaient gardede le pouvoir comprendre, étant encore incapables de concevoir dautreschoses beaucoup moins relevées dont il leur parlait très-souvent.Tout le but de ces deux disciples, comme je lai déjà dit,était davoir la préséance sur tous les apôtres;et après avoir ouï parler de ces douze trônes quon venaitde leur promettre, ils tâchent dobtenir pour eux les deux premiers,ne sachant ce que Jésus-Christ leur promettait par ces trônes.
Que leur répond donc le Sauveur? Il est vrai, leur dit-il, quevous mourrez pour moi et pour la prédication de ma véritéil est vrai que vous aurez part à ma passion et à mes souffrances:mais cela ne suffit pas pour vous faire jouir de cette primautéque vous désirez. Car sil se trouvait quelquun qui, outre le martyrequil aurait de commun avec vous, possédât encore toutes lesautres vertus en un degré plus éminent que vous ne les auriezpossédées, ne croyez pas que parce que je vous aime maintenant,et que je vous préfère aux autres, je voulusse vous mettreencore au-dessus de celui qui aurait été plus saint que vous.
Cependant, il ne leur dit cette vérité quobscurément,afin de ne pas trop les affliger:
" Vous boirez ", leur dit-il, " mon calice et vous serez baptisésdu baptême dont je serai baptisé; mais, pour être assisà ma droite ou à ma gauche, ce nest pas à moi àvous le donner, mats à ceux à qui mon Père la préparé".Et à qui le Père la-t-il préparé, sinon àceux. qui se signaleraient par la sainteté de leur vie?
Pour éclaircir ceci par un exemple familier, supposons quentretous les athlètes il y en a deux aimés particulièrementpar celui qui préside aux combats, qui le viennent prier de lespréférer à tous les autres, et de leur donner le prixdestiné à celui qui remportera la victoire. Ne leur pourrait-ilpas répondre quil ne dépend pas de lui de leur donner cetterécompense, mais quelle est réservée à ceuxqui lauront méritée par leur adresse et par leur courage?Pourrait-on dire que cette réponse serait une marque de sa faiblesseet de son impuissance? et ne dirait-on pas plutôt quelle seraitune preuve de sa justice, puisque, dans cette distribution de récompenses,il na aucun égard aux personnes, mais seulement au mérite?Comme donc cet homme ne passerait point alors pour impuissant, mais pourjuste, disons de même que ce nest point par faiblesse , mais parjustice que Jésus-Christ ne peut donner à quelques-uns dêtreassis à sa droite ou à sa gauche.
Cest pour cette raison quil exhorte si souvent ses disciples, de fondertoute lespérance de leur salut, premièrement dans la grâceet dans la miséricorde de Dieu, et ensuite dans leurs travaux etdans leur courage. Cest ce quil marque lorsquil dit ici : " Mais àceux à qui mon Père la préparé ". Car si dautresvous surpassent en vertu, sils font des actions plus saintes que vous,comment les pourrais-je mettre au-dessous dé vous? Croyez-vous que,parce que vous êtes mes disciples, vous serez aussi les premiersde tous, si la sainteté de votre vie ne répond au choix quejai fait de vous? Cest donc en ce sens quil faut entendre les parolesde Jésus-Christ : " Ce nest pas à moi à vous donner,etc. " Car on sait assez dailleurs quil est le maître de tout "et que tout le jugement lui a été donné" , comme ildit lui-même. Il le témoigne assez par ce quil a dit àsaint Pierre: " Je vous donnerai les clés du royaume des cieux".Saint Paul confirme encore, cette vérité, lorsquil dit:" On me réserve une couronne de justice que le Seigneur, ce justeJuge, me rendra en ce jour-là; non-seulement à moi, maisencore à tous ceux qui aiment son avènement ". (II Tim. IV.)Cest-à-dire le premier avènement de Jésus-Christ,lorsquil a été vu parmi les hommes Puisque saint Paul ditque Jésus-Christ lui réserve la couronne de -justice, ilfait bien voir quil est le souverain Juge, et que cest lui qui donneles premiers rangs, puisquil est certain que nul des hommes ne sera assisavant saint Paul.
Que si Jésus-Christ parle obscurément en ce lieu, il nesen faut pas étonner. Il ménage ses apôtres et épargneleur faiblesse, les voyant encore si humains dans leurs désirs,et il leur répond ainsi en peu de mots pour ne les point attrister,et pour arrêter dabord cette vaine contestation de préséance.
" Alors les dix autres apôtres conçurent de lindignationcontre les deux frères (24) ". Ce mot d " alors" se rapporte visiblementau moment que Jésus-Christ reprit ses deux disciples. Tant quilsdoutèrent des sentiments de Jésus-Christ sur ce point, ilsne (511) témoignèrent point dindignation : et ils ne seplaignirent point de ce que Jésus-Christ leur préféraitces deux frères. Le respect quils avaient pour leur maîtreles tenait dans le silence; et quoiquils ressentissent en eux-mêmesquelque dépit, ils nosaient néanmoins le faire paraître.Ils avaient déjà été affectés trop humainementde ce que saint Pierre seul avait payé le tribut avec Jésus-Christ;cependant ils nen témoignèrent point leur peine, mais ilsse contentèrent de demander seulement au Sauveur quel étaitle plus grand dentre eux. Mais lorsquils voient ces deux disciples affecterdeux-mêmes, et demander la primauté, ils commencent " alors" à murmurer; non pas au moment même quils font cette prièreà Jésus-Christ, mais lorsquils voient que Jésus-Christles en reprend, et quil ne veut leur accorder cet honneur quautant quilsauront travaillé à sen rendre dignes.
4. Il est aisé de voir dans cette conjoncture que tous les apôtresétaient encore bien imparfaits; puisque deux dentre eux désirentdêtre les premiers de tous., et que tous les autres sen fâchentet en conçoivent de la jalousie. Mais, comme jai déjàdit, ce nest pas dans cet état que nous devons regarder les apôtres,mais dans celui où le Saint-Esprit les a mis depuis, lorsque, lesremplissant de sa grâce, il les a guéris de toutes leurs passions.Aussi le même saint Jean, qui demande ici dêtre assis àcôté de Jésus-Christ dans son royaume, fait tout lecontraire après la Pentecôte, et donne en toutes rencontresla préséance à saint Pierre : et nous voyons dansles Actes des apôtres comment il lui défère dans laprédication et dans les miracles. De même lorsquil composeson Evangile, il relève saint Pierre en tout ce quil peut. Il rapportelui seul le témoignage que saint Pierre rendit à Jésus-Christressuscité, lorsque les autres apôtres demeuraient dans lincertitudeet dans le silence. Il marque cette entrée mystérieuse dansle sépulcre; et il a soin de le préférer àlui-même en toutes choses. Et parce quils se trouvèrent,tous deux à la passion dans la maison du grand prêtre, saintJean marque expressément quil était connu du pontife, commesil craignait quen ce point on ne lui donnât quelquavantage sursaint Pierre.
Quant à saint Jacques, frère de saint Jean, il ne vécutpas longtemps. Car peu après la descente du Saint-Esprit, il futembrasé dune foi si vive que, foulant aux pieds toutes les chosesdu monde, il parvint à une si haute vertu, quil fut tuéaussitôt, et mérita dêtre le premier, martyr entreles apôtres. Cest ainsi que tous les apôtres sont devenusgrands ensuite, et bien différents de ce quils étaient alorsdans cet état de faiblesse. Mais que leur dit ici Jésus-Christpour les apaiser?
" Et Jésus les appelant à lui leur dit : Vous savez queles princes des nations les dominent, et que les grands les traitent avecempire (25) ". Comme ils étaient troublés et aigris de lademande des deux frères, il tâche, avant même que deleur parler, de les adoucir en les appelant et en les faisant approcherde lui. Comme les deux frères sétaient séparésde toute la troupe; pour sapprocher de Jésus-Christ, et pour luiparler en particulier, Jésus-Christ, pour consoler les autres, lesfait tous venir auprès de lui pour leur dire ce qui se passait dansle secret de leur coeur, et pour les guérir tous de leur passion.Mais il use ici pour les humilier dun moyen bien contraire à celuidont il sétait servi il ny avait pas longtemps. Il nappelle plusdenfant pour le mettre au milieu deux, et le leur proposer comme un modèleil les étonne au contraire par un exemple bien différent.Les princes des nations, dit-il, " les dominent, et les grands les traitentavec empire ".
" Il nen doit pas être de même parmi vous: mais que celuiqui voudra être grand parmi vous, soit votre serviteur (26). Et quecelui qui voudra être le premier parmi vous, soit votre esclave (27)". Cest ainsi que Jésus-Christ a montré que cest un désirde païens et dinfidèles de souhaiter dêtre en charge,et davoir le premier rang. Car cette passion est étrangement dangereuse,et elle fait sentir sa violence et sa tyrannie aux plus grandes âmes.
Cest pourquoi , comme elle a besoin dun remède plus puissant,et comme dune incision plus profonde, Jésus-Christ sélèvecontre elle avec force, et réprime ce désir empoisonnédans ses disciples par la comparaison quil fait deux avec les païenset les idolâtrés. Ainsi il guérit en même tempslenvie des dix apôtres, et lambition des deux frères ; commesil leur disait : Nentrez point dans ces sentiments daigreur, et nevous croyez point offensés. Ceux qui recherchent ainsi les premièresplaces se font eux-mêmes plus de mal quils nen peuvent (512) faireaux autres. Ils se déshonorent par ce désir dhonneur, etleur superbe ambition est le comble de la bassesse.
Car ma conduite est bien différente de celle des hommes, Ceuxqui commandent parmi les païens, sont les princes et les rois; maisdans la religion que jétablis, celui qui est le premier par sacharge, se doit considérer comme le dernier de tous. Et pour vousfaire voir la vérité de ce que je dis, considérezqui je suis et ce que je fais. Quoique je sois le roi des anges, jai voulunéanmoins me faire homme: jai embrassé volontairement lesmépris, les outrages, et non seulement les outrages, mais la mortmême. "Le Fils de lhomme nest pas venu pour être servi, amispour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs (28)".Ainsi, je ne me suis pas contenté de souffrir la honte et lignominie,mais jai donné " ma vie même pour la rédemption deplusieurs ". Car qui sont ceux pour qui je suis mort, sinon les païenset les idolâtres? Quand vous vous humiliez vous autres, cest pourvous-mêmes. Mais quand je me suis humilié, ce nétaitpoint pour moi, mais pour vous.
Ne craignez donc point, mes frères, que votre humilitévous déshonore. Vous ne sauriez jamais, quoi que vous fassiez, voushumilier autant que votre Maître. Et néanmoins son humiliationest devenue son plus grand honneur et le comble de sa gloire. Avant quilse fût fait homme, il nétait connu que des anges. Mais depuisquil sest revêtu de notre corps, et quil est mort sur une croix,non-seulement il na pas perdu cette première gloire, mais il ya encore ajouté celle de se faire connaître et adorer de toutela terre.
Après cela, nappréhendez point de vous abaisser en voushumiliant. Cest ainsi au contraire que vous vous relèverez davantage,parce que lhumilité est une source dhonneur et la porte du royaume.Craignons plutôt quen prenant une voie tout opposée pournous élever, nous ne nous combattions nous-mêmes dans cetteinjuste prétention. Car on ne devient pas grand cri désirantde lêtre. Mais celui qui veut être le plus grand de tous,deviendra au contraire le dernier de tous.
Cest une conduite que Jésus-Christ garde toujours dans lEvangile,dapprendre aux hommes que le moyen dobtenir ce quils désirent,est dy tendre par des voies toutes contraires à leurs pensées.Nous avons déjà fait voir cela plusieurs fois, comme àlégard des ambitieux et des avares. Le Fils de Dieu dit àlambitieux: Pourquoi donnez-vous laumône aux pauvres, sinon pouracquérir de lhonneur devant les hommes? Détruisez donc cemauvais désir, et je vous comblerai dhonneur et de gloire. Il dità lavare : Pourquoi amassez-vous tant de biens, sinon pour devenirriche? Cessez donc daimer ces richesses passagères, et je vousenrichirai véritablement. Il agit encore ici de la même manière.Pourquoi, dit-il, désirez-vous la première place, sinon pourêtre le premier de tous ? Choisissez donc dêtre le dernier,et vous serez le premier. Si vous voulez être grand, ne désirezpoint de lêtre, et vous le serez. Car ce désir dêtregrand est de la dernière bassesse. Vous voyez comment il les guéritde leur passion, en leur montrant que sils veulent la satisfaire, ilsnobtiendront point ce quils désirent, et quils lobtiendronten la combattant.
5. Il leur représente lesprit de domination qui règnechez les païens, afin quils en aient plus dhorreur, et quils leconsidèrent comme une chose abominable, qui nest propre quauxinfidèles et aux idolâtres. Lorgueil, mes frères,nest quune bassesse, et lhumilité est une grandeur solide. Les.grandeurs du monde nen ont que le nom et lapparence, mais celle de lhumbleest réelle et véritable. Les hommes sont grands par une déférenceétrangère que la nécessité et la crainte leurfait rendre; lhumble est grand par une grandeur intérieure, quitient de celle de Dieu même. Celui qui est grand de cette manière,demeure toujours-ce quil est, quand il ne serait connu de personne; maisle superbe nest digne que de mépris, lors même quil estadoré de tous les hommes. Lhonneur que lon rend aux grands dumonde est forcé, cest pourquoi il périt bientôt, maiscelui que lon rend à lhumble est tout volontaire, et ainsi ilne change point.
Nous voyons une preuve illustre de ce que je dis dans tous ces saints,qui ont été dautant plus humbles à leurs propresyeux , quils étaient plus élevés aux yeux de Dieu.Leur grandeur est la même après leur mort quelle a étédurant leur vie, et elle se conserve pour jamais dans la mémoireet dans la vénération des hommes.
Que si nous voulons consulter la raison, elle nous aidera encore àcomprendre cette même (513) vérité. On est élevésoit parce quon est naturellement de haute taille, soit parce quon esthaut placé. Voyons donc quel est celui qui se trouve dans ces conditions,ou lhomme vain, ou lhomme humble, et nous trouverons quil ny a rienqui nous abaisse davantage que lorgueil, ni qui nous élèveplus que lhumilité. Le superbe veut être le premier de tous.Il regarde tout le monde comme étant au-dessous de lui. Plus onlui rend dhonneur, plus il en désire, et ne comptant point celuiquil a déjà reçu, il en redemande toujours davantage.Il méprise tous les hommes avec une insolence insupportable, etil veut néanmoins avoir leur estime. Peut-on trouver rien de plusextravagant et qui se contredise davantage? Il aime les louanges de ceuxquil méprise, et lorsquil les foule aux pieds, il veut quilslhonorent. Nest-il pas visible que cet homme si altier rampe par terre,et que son effort pour sélever naboutit quà le faire ramper.Vous voulez vous mettre au-dessus de tous les hommes, car cest làlesprit de lorgueil. Vous croyez que, tous les autres ne sont rien auprix de vous. Pourquoi donc voulez-vous être honoré de ceuxqui ne sont rien? Pourquoi voulez-voua être .toujours environnédune troupe de flatteurs?
Vous voyez, mes frères, que rien nest plus bas ni plus méprisableque cette grandeur imaginaire. Considérons maintenant la grandeurvéritable qui est inséparable de lhumilité. Lhumblesait ce que cest que lhomme. Il est persuadé que les hommes sontquelque chose de grand; mais il se croit eu même temps le dernierdes hommes; et ainsi il se croit indigne de lhonneur quon lui- rend,parce quil estime beaucoup ceux qui le lui rendent. Il est toujours élevé.Il est toujours égal à lui-même, et toutes ses penséessaccordent parfaitement. Lestime quil a des hommes lui en donne aussipour lhonneur quil en reçoit, et les moindres déférenceslui paraissent grandes. Le superbe, au contraire, estime lhonneur, etméprise en même temps ceux qui lhonorent.
De plus, lhumble nest point esclave de ses passions. Il nest ni troublépar la colère, ni possédé par lorgueil, ni déchirépar la jalousie. Et quy a-t-il dans le monde de plus grand quune âmeaffranchie de cet esclavage? Le superbe, au contraire, est comme exposéen proie à ces différentes passions. La colère, lenvie,la vaine gloire déchirent son coeur; et il est semblable àces insectes qui se plaisent dans lordure et qui sen nourrissent. Lequeldes deux vous paraît donc le plus grand? Celui qui est libre de sespassions, ou celui qui en est encore lesclave? Celui qui les maîtrise,et qui ne sy laisse jamais surprendre, ou celui qui tremble et qui leurobéit, lorsquelles lui commandent quelque chose? De deux oiseauxquon vous ferait voir, lequel. diriez-vous qui volerait le plus haut,ou celui qui sélève au-dessus de tous les piégeset de tous les filets des chasseurs, ou celui qui na pas même besoinde filets pour être pris, parce que sa pesanteur lempêchede sélever de terre, et que, se servant moins de ses ailes quede ses pieds, il est aisé de le prendre même avec la main?Voilà proprement létat dun orgueilleux. Comme il rampetoujours par terre, il est exposé à tous les piégesquon lui tend.
6. La chute de lange est une preuve claire de ce que je dis. Tant quila été humble, il a été élevéau plus haut du ciel, et son orgueil la précipité jusquesau fond des enfers. Lhomme, au contraire, lorsquil shumilie devientsi grand et si élevé, quil foule aux pieds cet auge superbeselon cette parole de Jésus-Christ : " Foulez aux pieds les serpentset les scorpions (Luc X, 19)", et, après cette vie, il devient égalaux anges. Que si vous voulez voir parmi les hommes une preuve sensiblede ce que je dis, souvenez-vous de ce barbare qui commandait une arméesi redoutable, qui, ne comprenant pas ce que le sens commun apprend àtous les hommes, ne savait pas quune pierre fût une pierre, uneidole une idole et ainsi se rabaissait au-dessous des pierres par le cultesacrilège quil leur rendait.
Lhumble, au contraire, qui honore Dieu et lui est fidèle, sélèverajusques au ciel. Ou plu. tôt il pénétrera jusquauplus haut des cieux, et passant même au-delà des anges, ilse présentera devant le trône de Dieu. Mais je vous prie deme dire lequel des deux est le plut méprisable et le plus abject,ou celui que Dieu protége, ou celui à qui Dieu déclarela guerre? Nest-il pas visible que cest ce dernier? Et cependant, voicice que dit lEcriture de ces deux sortes de personnes : " Dieu résisteaux " superbes, et il donne sa grâce aux humbles". (Jacques, IV,6.) Je vous demande encore lequel des deux vous paraît plus grand,celui qui offre sans cesse à Dieu une hostie très-agréable,ou (514) celui qui na aucun accès ni aucune confiance auprèsde lui ? Vous me demandez quelles sont ces hosties et ces sacrifices quelhumble peut offrir à Dieu. LEcriture le dit: " Lesprit affligéest un sacrifice à Dieu, Dieu ne méprisera pas un coeur contritet humilié"(Psal. L, 17.) Vous voyez donc quelle est la puretéde lesprit humble, et par, conséquent quelle doit être limpuretéde lesprit superbe. Car toute âme qui est infectée dorgueil,est impure devant Dieu.
Nous voyons aussi dans lEcriture que Dieu proteste quil trouve sonrepos dans lhumble. "Sur qui jetterai-je les yeux ", dit-il, " et surqui me reposerai-je, sinon sur celui qui est doux et humble, qui trembleà la moindre de mes paroles "? (Is. LXVI, 2.) Ainsi lhumble demeureavec Dieu, et le superbe habitera avec le démon. Cest ce qui afait dire à saint Paul: " Que celui qui senfle dorgueil, tomberadans le jugement et dans la condamnation du diable ". (I Tim. III, 6.)Mais ce qui est encore plus étrange, cest quil arrive àcelui qui est possédé de cette passion tout le contrairede ce quil désire. Il a de hauts sentiments de lui-même.Il veut être honoré de tous, il est au contraire mépriséde tous. Sa vanité le rend ridicule, il a tous les hommes pour ennemis,il na personne qui le soutienne, il est lesclave de la. colère,il a une source dimpureté dans le coeur. Quy a-t-il de plus misérablequune telle vie?
,Mais y a-t-il au contraire rien de plus heureux que celui qui est humble?Il est aimé de Dieu: il est honoré des hommes sans quille désire. Tous le respectent comme leur père, tous le considèrentcomme leur frère; et tous le chérissent comme la prunellede leur oeil. Devenons donc humbles et petits pour devenir grands. Fuyonslabîme où lorgueil nous précipite. Cest cette passionqui a perdu Pharaon. Eu se vantant de ne point connaître Dieu, ildevint plus méprisable que les rats, que les grenouilles et queles mouches qui le tourmentèrent avec son peuple : et il fut enfinabîmé dans la mer avec toute son armée.
Abraham; au contraire, en reconnaissant de tout son coeur " quil nétaitque terre et que cendre (Gen. 14)", défit une grande arméede barbares. Etant tombé entre les mains des Egyptiens, Dieu fitun grand miracle pour sauver sa vie et lhonneur de sa femme. II sattachatoujours à cette vertu, et il crût en grandeur à proportionquil croissait en humilité. Cest cette vertu qui la couronné,et qui la rendu et le rendra célèbre dans la successionde tous les siècles. Pharaon au contraire nest maintenant quunobjet dexécration et dhorreur, et on le foule aux pieds commede la terre et de la boue. Car Dieu ne hait rien tant que la présomptionet lorgueil. Il a fait toutes choses dès le commencement du monde,pour déraciner de notre coeur cette passion. Cest pour ce sujetque lhomme est devenu mortel, que sa vie est accompagnée de tantde douleurs et de misères, et que Dieu la condamné àtravailler sans cesse, et à gagner sa vie à la sueur de sonvisage. Nest-ce pas cette même passion qui perdit le premier homme?Elle lui fit espérer dêtre égal à Dieu, eten lui promettant ce quil navait pas, elle lui fit perdre ce quil avait.Car cest là leffet ordinaire de lorgueil. Il ne nous donne pointce quil nous promet faussement, et il nous ravit ce que nous avions. Lhumilitéfait tout le contraire ; elle conserve tous les biens de lâme, etelle lui en donne encore de nouveaux. Aimons donc cette vertu, mes frères.Travaillons avec ardeur pour lacquérir et la conserver, afin quellenous rende heureux et dans cette vie et dans lautre, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui, avec le Père et le Saint-Esprit, est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (515)
HOMÉLIE LXVI
" ET COMME ILS SORTAIENT DE JÉRICHO, IL FUT SUIVI DUNE GRANDETROUPE DE PEUPLE. ET DEUX AVEUGLES QUI ÉTAIENT ASSIS LE LONG DUCHEMIN, AYANT ENTENDU DIRE QUE JÉSUS PASSAIT, COMMENCÈRENTA CRIER: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS. ET COMME LEPEUPLE LES REPRENAIT ET LES VOULAIT FAIRE TAIRE, ILS SE MIRENT A CRIERENCORE PLUS HAUT: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS ".(CHAP. XX, 29, 30, 34, JUSQUAU VERSET 12, DU CHAP. XXI.)
1. Dans le voyage que Jésus-Christ fait à Jérusalem,on peut considérer, mes frères, doù il part, et encoreplus par où il passe ; et pourquoi il ne va pas dans la Gaulée,mais passe par la Samarie. Nous laissons néanmoins cette dernièrequestion à résoudre à ceux qui sappliquent avec soinà lintelligence de lEcriture. Car si on examine bien ce que ditsaint Jean, on trouvera quil en marque la raison, quoique dune manièreassez obscure.
Poursuivons donc notre dessein, et écoutons ces aveugles quiétaient plus éclairés que beaucoup de ceux qui voientbien clair. Quoi quils naient point de guide, et quils ne puissent voirJésus-Christ qui venait à eux, ils ont néanmoins undésir ardent de laller trouver. Ils crient vers lui, et plus onles veut faire taire, plus ils élèvent la voix. Cest làla marque dune âme ferme et constante. Plus on soppose àelle, plus elle fait defforts pour vaincre tout les obstacles. Jésus-Christpermettait quon les pressât si fort de se taire, pour nous fairemieux reconnaître lardeur de leur foi, qui les rendait si dignesdêtre guéris. Cest pourquoi il ne leur demande point commeil faisait à tant dautres, sils croyaient quil les pûtguérir. Leurs cris redoublés et les efforts quils faisaientpour sapprocher du Sauveur, en rendaient un assez grand témoignage.Et ceci nous fait voir, mes frères, que quelque petits et méprisablesque nous soyons, si nous approchons de Dieu avec ardeur et avec foi, nouspourrons obtenir par nous-mêmes tout ce que nous désirons.Nous ne voyons point quaucun des apôtres ait parlé au Filsde Dieu pour ces aveugles. Plusieurs au contraire tâchaient de leurfermer la bouche et de leur imposer silence, et néanmoins, malgrétous ces obstacles, ils ont trouvé enfin moyen de se présenterà Jésus-Christ. LEvangile même ne témoignepas que leur vertu ait pu leur donner cette confiance. La seule ferveurquils font paraître en ce moment, leur tient lieu de tout.
Imitons-les, mes frères. Et quand Dieu différerait denous donner ce que nous lui demandons, quand plusieurs sopposeraient ànos demandes, ne cessons point de prier, puisque rien nest plus capabledattirer sur nous la miséricorde de Dieu que cette persévérancepleine de foi. Cest la grande instruction que nous donnent ces aveugles.Ni la pauvreté, ni la cécité; ni linutilitéde leurs cris, qui dabord ne sont point exaucés, ni la violencede ce peuple qui veut les forcer à se taire, ne peut ralentir lardeurde leur zèle. Tant il est vrai quune âme .qui a une grandefoi dans la (516) douleur qui la presse, se met enfin au~dessus de tout.Que, fait Jésus-Christ en cette rencontre? " Alors Jésussarrêta, et les appelant à lui, il leur dit: Que voulez-vousque je vous fasse (32) ? Seigneur, lui dirent-ils, ouvrez-nous les yeux(33) ". Pourquoi leur demande-t-il ce quils désiraient de lui ?Cest pour empêcher quon ne crût quil leur donnait autrechose que ce quils lui demandaient. Car Jésus-Christ dans 1Evangilerend toujours témoignage devant tout le monde à la vertu,et à la foi de ceux qui sapprochaient de lui pour lui demanderquelque grâce et il les guérit ensuite, soit pour exciterles autres par leur exemple, soit pour montrer aussi quils étaientdignes de cette grâce. Cest ainsi quil traita la chananéenne,le centenier, et lhémorroïsse; cette dernière avaitfait ce quelle avait pu pour rester cachée, mais elle ny réussitpoint, et fut découverte devant tout le monde, après quelleeut été guérie. Ainsi lon voit partout que Jésus-Christaffectait de révéler devant tout le monde la foi de ceuxqui sapprochaient de lui. Cest ce quil pratique encore en cette rencontre,après que ces aveugles lut eurent témoigné ce quilsdésiraient de lui. " Et Jésus ému de compassion leurtoucha les yeux, et ils virent au même moment et le suivirent (34)". Cette compassion. de Jésus-Christ est la seule cause de leurguérison; comme cest la seule qui la fait venir dans le monde.Néanmoins, quoique ce soit sa grâce et sa bonté quifasse tout, il cherche des personnes qui sen rendent dignes; or, ces aveugleslétaient comme on le voit assez par les grands cris quils fontentendre et par leur persévérance à ne point se rebuter;et enfi,n par cette reconnaissance si humble quils témoignèrentaprès avoir reçu ce quils souhaitaient. Ainsi leur courageparaît avant leur guérison, et leur reconnaissance aprèsquils lont reçue. Cest pourquoi lEvangile ajoute " quils lesuivirent ".
" Et comme ils approchaient de Jérusalem étant déjàarrivés à Bethphagé, près de la montagne desOliviers, Jésus envoya deux de ses disciples, leur disant (Ch. XXI,1): Allez-vous-en dans ce village qui est devant vous, et vous y trouverezaussitôt une ânesse liée et son ânon auprèsdelle, déliez-la et me lamenez (2). Et si quelquun vous dit quelquechose, dites-lui que le Seigneur en a besoin; et aussitôt il leslaissera aller (3). Or tout ceci sest fait afin que cette parole du Prophètefût accomplie (4): Dites à la fille de Sion: Voici votre roiqui vient à vous plein de douceur monté sur une ânesseet sur lânon de celle qui est sous le joug (5) ". Jésus-Christavait souvent été à Jérusalem; mais il nyavait jamais paru avec cet éclat. Doù vient donc quil yvoulut alors entrer de la sorte? Cest parce quau commencement de sa prédicationnétant pas encore fort connu, ni si près de sa passion,il se mettait indifféremment avec les autres comme un homme du commun,et cherchait plutôt à se cacher quà se découvrir.Car sil eût voulu paraître plus tôt ce quil était,il ne se fût pas acquis tant de respect par sa modération,et on lui aurait porté plus denvie. Mais enfin, après avoirdonné tant de marques de sa puissance, et étant àla veille de sa passion, il fait paraître sa grandeur avec plus déclat,quoique ses adversaires ne la voient que dun oeil jaloux. Il aurait pufaire dès le commencement de sa prédication ce quil faità la fin: mais cette humilité avec laquelle il sest cachési longtemps nous est plus utile.
Considérez ici, mes frères, combien Jésus-Christfait de miracles en un seul jour, et combien il accomplit de prophéties.Il prédit à ses disciples quils trouveraient un âne,et ils le trouvent. Il les assure que personne ne les empêcheraitde lamener, et personne ne les en empêche. Et certes cette facilitéétait la confusion des Juifs et le sujet dun grand reproche poureux; puisque ceux qui navaient peut-être jamais vu le Sauveur, luiaccordent à la moindre parole tout ce quil désire; pendantque les Juifs qui lui voyaient tous les jours faire tant de miracles etpar lui-même et par ses disciples, ne peuvent se résoudreà le recevoir.
2. Ne regardez pas cette action comme une chose peu considérable.Car, qui a pu persuader à ces personnes apparemment pauvres et quipeut-être gagnaient leur vie par leur travail, de laisser ainsi emmenerces animaux sans sy opposer, et non-seulement sans sy opposer, mais sansdemander même pourquoi on les emmenait, ou comment après lavoirdemandé les laissaient-ils aller sans aucune résistance?Car lun et lautre me paraît également admirable, ou de nepoint sopposer lorsquon emmenait leurs bêtes, ou de se contenterquon leur dît pour toute raison: (517) " que le maître enavait besoin ", sans savoir même quel était ce maître,puisquils ne le voyaient pas, mais seulement ses disciples.
Après cela, qui ne croira que lorsque les Juifs ont entreprisde se saisir de sa personne, il aurait pu sil eût voulu les arrêtertous dun clin doeil? Et napprenait-il pas par cet exemple à tousses disciples quils devaient lui donner de bon coeur tout ce quil leurdemanderait, quand ce serait leur propre vie? Car si des inconnus obéissentau moindre mot que Jésus-Christ leur fait dire, que doivent faireles disciples de ce divin Maître? Nous pouvons dire encore que Jésus-Christ,par cette action, accomplit une double prophétie, lune dactionet lautre de paroles: la première en sasseyant sur un âne,et la seconde parce que le prophète Zacharie avait préditquil sassiérait ainsi comme étant roi. Mais en accomplissantune ancienne prophétie, il donnait lieu à une nouvelle dontil traçait la figure, marquant la vocation des gentils, qui, aprèsavoir vécu jusqualors comme des animaux impurs, devaient ladorerpeu après et sassujétir à lui, afin quil reposâtsur eux. Ainsi, laccomplissement dune prophétie était lecommencement dune autre.
Pour moi, je ne crois pas que ce soit pour cette seule raison que Jésus-Christvoulut faire cette entrée dans Jérusalem, monté commeil était sur une ânesse. Il a voulu par cette action si humblenous donner encore lexemple de lhumilité et de la modérationchrétienne. Car Jésus-Christ a voulu non-seulement accomplirles prophéties par toutes ses actions, et établir les dogmeset les vérités que nous devons croire ; mais il a voulu encorese rendre le modèle de notre vie, et nous apprendre par toute saconduite à nous borner toujours à la seule nécessitéet à garder une grande modération en toutes choses. Cestpour ce sujet que, devant naître au monde, il ne chercha point demaisons magnifiques, et ne choisit point une mère riche et illustre,mais urne femme pauvre, mariée à un charpentier. Il naîtdans une grotte, et on le met dans une crèche. Il choisit pour disciples,non des orateurs, non des philosophes ou des personnes riches et de naissance,mais de pauvres gens qui étaient entièrement inconnus aumonde.
Sa table était souvent couverte de pain dorge, ou du pain queses disciples achetaient au moment quils en avaient besoin. Il se mettaitsur la terre pour manger, et pour y faire manger les autres. Il shabillaitfort pauvrement, et navait rien dans ses vêtements qui fûtdifférent de ceux du commun du peuple. Il navait point de maisonqui fût à lui. Quand il allait dun lieu à un autre,il faisait tous ses voyages à pied, jusque-là mêmeque souvent il en était fatigué. Quand il voulait se reposer,il ne se servait ni de chaise, ni doreiller. Il se mettait sur la terre,tantôt sur une montagne, tantôt auprès dune fontaine,comme lorsquil parla à la femme de Samarie. Voulant nous donnerencore un exemple de modération jusque dans nos douleurs et dansnos tristesses, lorsquil pleura la mort du Lazare quil aimait particulièrement,il ne versa que peu de larmes, pour nous donner ainsi en toutes chosesdes règles de la modération chrétienne, et nous enmarquer les bornes que nous ne devions jamais passer.
Cest pourquoi, prévoyant quil se trouverait assez de personnesfaibles qui ne-pourraient aller à pied, il leur apprend ici, parson exemple, quelle modération il convient en cela de garder : ilchoisit la monture la plus simple, quelle leçon pour ces richesqui excèdent toute mesure dans la magnificence de leurs équipages!
Mais voyons maintenant quelle est cette prophétie dactions etde paroles dont je parlais:
" Fille de Sion ", dit le Prophète, " voici votre Roi qui vientà vous plein de douceur, monté sur une ânesse et surlânon de celle qui est sous le joug ". Il ne fera point cette entréemonté sur un char magnifique comme les rois, il nimposera pointde tributs, il, nexigera point dimpôts, il ne sera point fier etsuperbe. Il ne se fera point craindre par le grand nombre de gardes quilaccompagnent; mais il témoignera en toute chose une douceur etune humilité toute divine. Quon demande aux juifs quel autre roique Jésus est jamais entré dans Jérusalem montésur un âne? Mais Jésus-Christ voulait figurer ainsi lavenir;et ce petit ânon marquait lEglise des gentils, qui, jusque-làayant été toujours vicieuse et indomptée, allait devenirtoute pure, aussitôt que Jésus-Christ se serait reposésur elle.
Et il est bon de considérer toutes les circonstances de cettehistoire , et les rapports admirables qui se trouvent entre la figure etla vérité. Les apôtres " délient" ces animaux;ce sont en effet les apôtres qui nous ont (518) appelés àla connaissance de Jésus-Christ, et à cette foi qui a donnéensuite de lémulation aux juifs. Cest pourquoi on voit ici quecette ânesse suit lânon, parce que, lorsque Jésus-Christsest reposé parmi les gentils, les juifs, excités par leurexemple, ont voulu aussi embrasser la foi. Saint Paul marque cette vérité,lorsquil dit : " Quune partie des juifs est " tombée dans lendurcissement,afin que la " multitude des nations entrât cependant dans " lEgliseet quainsi tout Israël fût sauvé ". (Rom. xI, 25.)
Pour faire voir encore que tout ce qui se passait ici était uneprophétie, il ne faut que considérer toutes les paroles decette histoire.
Car sans cela qui croirait que le Prophète se fût arrêtéà parler si particulièrement " dun petit ânon " ?Ce qui confirme encore ceci, cest que les apôtres ne trouvent aucunerésistance, lorsquils veulent " délier " ces animaux : cequi marquait que dans létablissement de. lEglise, rien ne lesempêcherait de rompre les liens des gentils, et de les affranchir
de lidolâtrie : " Les disciples donc sen étant allés,firent ce que Jésus leur avait commandé (6); et amenèrentlânesse et lânon, et les ayant couverts de leurs vêtements,le firent monter dessus (7): Or, une grande multitude de peuple couvritle chemin de ses vêtements. Les autres coupaient des branches darbreset les jetaient par où il passait (8). Et tout le peuple, tant ceuxqui allaient au-devant de lui que ceux qui le suivaient, criaient: Hosanna,salut et gloire au Fils de David. Béni soit Celui qui vient au nomdu Seigneur: Hosanna, salut et gloire lui soit au plus haut des cieux (9)".
Jésus-Christ ne sassied sur lânon quaprès queles apôtres lont couvert de leurs vêtements. Car ils se dépouillèrenteux-mêmes de bon coeur pour le revêtir. Cest ce que marquesaint Paul, lorsquil dit: " Pour ce qui est de moi, je donnerai très-volontierstout ce que jai, et je me. donnerai encore moi-même pour le salutde vos âmes ". (II Cor. XII, 45.) Mais considérons encorecomment cet ânon, qui navait point été dompté,ni assujéti au frein, ne regimbe point cependant, mais se soumetpaisiblement à tout ce que lui demande Celui qui le monte. Dieunous marquait par cette figure quelle devait être lobéissancedes gentils, et comment ils devaient passer en un moment dune vie toutedéréglée à une vie sainte. Cest cette paroletoute-puissante qui fait tout : " Déliez-le et amenez-le-moi ".Cest elle qui a mis lordre dans le déréglement du monde,et qui a purifié les âmes impures.
3. Mais qui pourrait ne pas sétonner de la bassesse despritque les juifs témoignent. Après une multitude infinie detoutes sortes de miracles, rien ne les surprend tant que cette action.Ils admirent que tout le peuple coure après lui : " Et comme ilentrait à Jérusalem, toute la ville sémut en disant: Qui est celui-ci (10)? Mais le peuple disait : Cest Jésus leprophète qui est de Nazareth, en Galilée (11) ". Lorsquilscroient élever le Sauveur, et dire quelque chose de fort considérableà sa louange, cest alors quils ne témoignent que de labassesse. Jésus-Christ se fait rendre cet honneur par ce peuple,non parce quil aimait la pompe et le faste, mais pour accomplir les prophéties,et pour nous donner un modèle de vertu. Il voulait encore consolerainsi ses apôtres, afin quils crussent à sa mort- quil neserait outragé quautant quil voudrait, puisquil sétaitfait rendre tous les honneurs quil lui avait plu pendant sa vie. Remarquezencore avec quelle exactitude le Prophète décrit toute cettehistoire, et combien David et le prophète Zacharie en avaient marquétoutes les circonstances.
Imitons, mes frères, ce peuple qui reçoit aujourdhuile Fils de Dieu en triomphe. Chantons comme lui ses louanges, et offrons-luice que nous avons pour lhonorer. Ce peuple donne ses vêtements,ou pour couvrir lâne sur lequel Jésus-Christ est monté,ou pour les étendre sous ses pieds, et nous autres, nous le voyonsnu lui-même en la personne de ce pauvre, sans que nous pensions àle revêtir, quoiquil ne soit pas besoin pour cela de nous dépouiller,mais seulement de lui donner un peu de ce que nous avons de trop. Ce peuplesempresse pour (aire honneur à Jésus-Christ, les uns enmarchant devant lui, et les autres en le suivant, et nous autres, au contraire,nous le rebutons avec mépris et avec injure lorsquil sapprochede nous. De quels tourments devrait être puni un outrage si horrible?
Votre Seigneur et votre Maître se trouve réduit dans unextrême besoin, il approche de vous pour recevoir quelque assistance,et vous ne voulez pas même écouter sa prière. vousle querellez, vous lui insultez, vous (519) rendez à ses demandessi humbles, des réponses aigres et outrageuses. Si vous témoigneztant de répugnance pour lui donner seulement un peu de pain ou unpeu dargent, que feriez-vous sil vous redemandait tout ce quil vousa donné?
Vous voyez tous les jours des hommes qui veulent passer pour magnifiques,donner avec profusion des sommes immenses aux théâtres, àdes femmes impudiques, et vous ne pouvez vous résoudre den donnerà Jésus-Christ, non pas la moitié, mais la centièmepartie? Le démon vous commande dun côté de donnerpar vanité à ces personnes infâmes, et vous le faites,quoique vous soyez assurés de navoir point dautre récompensede ces profusions que lenfer; Jésus-Christ vous commande de lautrede donner aux pauvres, et vous promet le ciel même pour récompense,et non-seulement vous ne le faites pas, mais vous les outragez de paroles.Vous aimez mieux obéir au démon en vous perdant, que dobéirà Jésus-Christ en vous sauvant. Y a-t-il rien de plus déplorableque cette folie? Le démon vous offre lenfer, et Jésus-Christle ciel, et vous quittez le ciel pour prendre lenfer. Vous rebutez Jésus-Christqui vient à vous, et vous appelez de loin le démon, afinde vous donner à lui. Ne faites-vous pas à Jésus-Christle même outrage que vous feriez à un roi si vous le repoussiez,lorsquil vous offre la pourpre et la couronne, pour écouter unvoleur qui vous présente une épée pour vous tuer?
Comprenons donc notre aveuglement, mes frères. Ouvrons les yeux,quoique tard, et réveillons-nous enfin de notre sommeil. Je rougisde vous avoir parlé-si souvent de laumône et de nen avoirpas retiré tout le fruit que jen attendais. Je sais que quelques-unsont fait quelque .effort, mais on na pas fait encore ce que javais espéré.Jen vois quelques-uns semer, à la vérité, mais dunemain si resserrée, que je tremble quand je prévois quellesera la moisson. Pour vous faire voir combien vous êtes resserrésdans vos aumônes, vous navez quà considérer danscette ville quel est le plus grand nombre ou des riches ou des pauvres,et combien il y en a de ceux qui ne sont, ni extrêmement pauvres,ni aussi extrêmement riches, mais qui tiennent comme le milieu entreces extrémités. Je crois que les personnes fort riches fontla dixième partie de la ville, et que les gens fort pauvres fontune autre dixième partie, et que le reste est entre ces deux états,cest-à-dire, ni pauvre ni riche. Partageons donc ce nombre de personnesextrêmement pauvres dans toute la ville, et vous verrez dans ce partagequel sujet de confusion vous aurez de vos duretés. Le nombre despersonnes fort riches est assez petit, mais celui des gens médiocrementriches est-très-grand, et celui des pauvres, tout à faitpauvres, est assez restreint relativement aux deux autres classes; il sensuitque le nombre des gens pouvant faire laumône est très-considérable,et bien suffisant pour nourrir tous l-es pauvres; et cependant, il y atous les jours dans cette ville beaucoup de nos frères qui sendormentle soir avant davoir pu apaiser leur faim; non, je le répète,parce que nous sommes dans limpuissance de les secourir, mais parce quenotre dureté nous en ôte le désir. Car si les richeset ceux qui ont du bien médiocrement, avaient soin de partager entreeux tous les pauvres, à peine cent cinquante personnes en auraient-ellesun à nourrir.Et cependant on voit les pauvres se plaindre tous lesjours de leur misère au milieu de tout le monde qui les en pourraitdélivrer.
Pour vous faire voir plus clairement jusquoù va cette duretédes riches, considérez à combien de pauvres, de veuves etde vierges cette église distribue tous les jours les revenus quellea reçu dun seul riche, qui ne létait pas même extraordinairement.Le nombre qui en est écrit sur le catalogue va jusquà troismille, sans parler des assistances quon rend à ceux qui sont dansles prisons, de ceux qui sont malades dans les hôpitaux, des étrangers,des lépreux, de toue ceux qui servent à lautel, de tantde personnes qui surviennent tous les jours, auxquelles elle donne la nourritureet le vêtement, sans que néanmoins ses richesses diminuent.Si seulement dix personnes riches voulaient assister ainsi les pauvresde leurs biens, on ne verrait plus un seul pauvre dans toute la ville dAntioche.
4. Vous me direz peut-être Si nous dépensons ainsi notrebien, que laisserons-nous à nos enfants? Vous leur laisserez aumoins le fonds, et puis lé revenu si bien, dispensé, se multiplieraitsans doute; vos aumônes sont comme en dépôt dans leciel où vous vous amassez un trésor. Que si cela vous paraîttrop rude, ne donnez aux pauvres que la moitié de (520) votre revenu,ou la troisième partie, ou si vous voulez la quatrième, outout au moins la dixième. Je crois que, par la miséricordede Dieu, la ville dAntioche est dans un tel état, quelle seulepourrait nourrir chaque jour tous les pauvres de dix autres villes.
Nous en ferions aisément la supputation, si la chose nétaitsi claire quelle parle delle-même. Car je vous prie de. considérercombien chaque maison fournit dargent tous les ans pour des taxes et pourdes dépenses publiques, sans vous appauvrir pour cela, et sans presquemême que vous vous en aperceviez. Si donc chaque riche voulait ainsise taxer lui-même pour nourrir les pauvres, il ne lui faudrait quetrès-peu de temps pour ravir le ciel. Après cela, quelleexcuse nous restera-t-il, mes frères, lorsque nous verrons en rougissantque nous aurons été infiniment plus resserrés àdonner. aux pauvres que les gens du monde ne lauront étéà donner à des comédiens, quoique nous fussions assurésque cette libéralité sainte nous aurait étési avantageuse?
Quand nous devrions vivre toujours sur la terre, nous serions néanmoinsobligés dêtre libéraux envers les pauvres; mais devanten sortir si tôt, et en sortir nus et dépouillés detout, comment nous excuserons-nous de ne leur donner rien de tant de biensdont nous jouissons? Je ne vous ordonne point de diminuer votre fonds.Javoue néanmoins que je le souhaiterais, mais je vous y vois peudisposés. Tout ce que je vous conjure donc de faire, cest de donnerau moins de votre revenu, et de nen rien épargner pour le serrerdans vos coffres. Nest-ce pas assez que ces revenus coulent chaque jourdans vos maisons comme une source abondante qui ne tarit point? Faites-endonc découler aussi quelque partie sur les pauvres, et soyez desages économes des biens que Dieu vous a donnés.
Mais je paie, me direz-vous, tant de taxe et tant dimpôts. Négligerez-vousdonc à cause de cela de donner laumône aux pauvres, parceque personne ne vous y contraint? Quand vos terres nauraient rien produit,vous ne laisseriez pas de payer ces impôts sans oser même vousplaindre : et lorsque Jésus-Christ vous traite avec tant de bonté,quil ne vous demande de vos biens que lorsque lannée a étéabondante, vous refusez non-seulement dé lui en donner, mais mêmede lui répondre avec douceur. Après une telle duretéqui pourra jamais vous délivrer de lenfer? Si les peines établiespar la justice séculière, vous rendent si exact àpayer tous ces impôts que lon exige; que ne vous souvenez-vous quily a dautres peines que celles quon souffre en ce monde, et qui sont infinimentplus à craindre, et qualors on ne vous renferme point dans un cachot,mais dans un abîme dun feu éternel? Que ce soit donc làles premiers tributs que nous ayons soin de payer à lavenir, puisquencette occasion notre fidélité ou notre négligencedoit être suivie dune éternité de biens ou de maux.Que si vous me dites que vous avez à nourrir beaucoup de soldats,qui vous défendent contre les barbares, considérez quily a une autre armée de pauvres qui vous doit défendre contreles démons. Quand vous avez soin de les assister, ils attirent survous par leurs prières la grâce de Dieu, ils écartentde vous ces anges de ténèbres; ils dissipent les piègesquils vous tendent, ils arrêtent leurs efforts, et ils délivrentvotre âme de leur tyrannie.
5. Puis donc que ce sont là les soldats qui combattent chaquejour pour vous contre le démon, exigez de vous-mêmes un tributpour eux, et contribuez à leur subsistance. Nous avons un Roi quiest bien plus doux que ceux du monde. Il nexige rien par violence. Ilreçoit ce quen lui donne, quelque peu que ce puisse être,et sil arrive que par quelque nécessité vous demeuriez longtempssans lui rien payer, il ne vous force point de donner ce que vous navezpas. Ainsi nabusons point de sa patience. Amassons-nous un trésornon de colère, mais de grâce et de salut; non de mort, maisde vie; non de confusion et de tourments, mais de joie et de gloire. Ilne sera point besoin de convertir en argent ce que vous avez, ni den payerle transport. Il suffira que vous le donniez aux pauvres, votre Seigneurfera tout le reste. Il le transportera dans le ciel, il vous en tiendraun compte exact; et ce sera lui-même qui aura soin pour vous de toutce trafic qui vous doit enrichir pour jamais.
Ce que vous lui donnez nest pas comme ce que vous donnez aux rois dela terre. Votre argent périt pour vous, lorsquil, est employépour faire subsister les soldats; mais il vous demeurera tout entier etavec usure. Ce que vous donnez pour les impôts ne vous revient plus;mais ce que vous donnez aux pauvres est toujours à vous, et vousle retrouverez avec un gain, non-seulement temporel, mais même (521)spirituel. En payant les tributs vous vous acquittez dune dette, maisen donnant aux pauvres, vous mettez votre argent à rente. Dieu vousen passe le contrat lui-même, et il vous dit: " Celui qui a pitiédu pauvre, prête à Dieu son argent ". (Prov. XIX, 16.)
Quoiquil soit Dieu et le Seigneur de tout le monde, il na pas dédaignétoutefois de nous donner des gages, des témoins et des promesses.Ces gages sont le bien quil nous fait en cette vie, et tant de grâcestemporelles et spirituelles, qui sont comme les arrhes et les prémicesdes biens à venir.
Comment donc pouvez-vous différer un si heureux commerce, vousqui avez déjà tant reçu de Celui à qui vousconfiez votre argent, et qui espérez, den recevoir encore plusà lavenir? Avez-vous bien pensé à ce quil vous adéjà donné? 11 a formé votre corps, il a créévotre âme; il vous a-honoré du don de la raison et de lintelligence.Il vous u donné lusage de tout ce qui se voit sur la terre. Ilvous a fait la grâce de le connaître. Il vous a donnéson propre Fils, et la livré à la mort pour vous. Il vousa ouvert dans le baptême la source de tous les biens. Il vous a préparéune table sainte, il vous a promis un royaume et. des richesses incompréhensibles.Après tant de biens quil vous a faits, et tant dautres quil veutvous faire, vous craignez de lui donner un peu dargent? Méritez-vousaprès cela quil vous regarde?
Quelle excuse alléguerez-vous? Direz-vous que lorsque vous considérezvos enfants, vous ne pouvez vous empêcher dêtre retenu dansvos aumônes? Que naccoutumez-vous, au contraire, vos enfants àcette, usure sainte et spirituelle dont je vous parle? Nest-il pas vraique si vous aviez une rente sur une personne bien riche, et qui auraitde laffection pour vous, vous aimeriez infiniment mieux la laisser àvos enfants quun argent comptant, parce quils seraient assurésdêtre bien payés, sans avoir besoin de retirer leur fonds,et de le placer ailleurs? Laissez-donc à vos enfants Dieu mêmepour débiteur, et quil leur soit redevable dune grande somme.Vous avez soin de ne point vendre vos terres afin de les laisser àvos enfants, et que le revenu leur en demeure, et vous craignez de leurlaisser une rente, dont les arrérages passent le revenu de toutesles terres, et dont le fonds est aussi assuré que Dieu même?Ne faut-il pas avoir perdu la raison pour agir de la sorte, lorsque surtout,laissant à vos enfants le contrat de cette rente, vous lemportezen même temps avec vous? Car cest le propre des choses spirituellesde se multiplier ainsi, et de suffire en même temps à plusieurs.
Enfin, mes frères, ne demeurons point pauvres et misérablespar notre faute. Ne soyons point cruels et inhumains envers nous-mêmes.Entreprenons de grand coeur ce trafic si louable et si utile, afin quenous en recueillions le fruit après notre mort, quil passe encoreà nos enfants, et quil nous fasse jouir de ces biens ineffables,que je vous souhaite par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Père etle Saint-Esprit est la gloire, lhonneur et lempire dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (522)
HOMÉLIE LXVII
ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS LE TEMPLE DE DIEU, CHASSATOUS CEUX QUI VENDAIENT ET ACHETAIENT DANS LE TEMPLE, ET IL RENVERSA LESTABLES DES CHANGEURS, ET LES CHAISES DE CEUX QUI Y VENDAIENT DES COLOMBES,LEUR DISANT: IL EST ÉCRIT : MA MAISON SERA APPELÉE LA MAISONDE LA PRIÈRE, ET VOUS EN AVEZ FAIT UNE MAISON DE VOLEURS . " (CHAP.XXI, 12, 13, JUSQUAU VERSET 33.)
1. Saint Jean rapporte la même histoire, mais au commencementde son Evangile; au lieu que saint Matthieu ne la rapporte quàla fin. Ce qui nous autorise à croire que ce fait a eu lieu pardeux différentes fois. Cela paraît prouvé premièrementparla différence du temps; puisquun évangéliste marqueque ceci se fit à la fête de Pâques, et lautre beaucoupplus tôt. Cela paraît encore démontré par ladifférente manière dont se conduisent les juifs en ces deuxrencontres. Saint Jean marque quils dirent au Fils de Dieu: " Par quelmiracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses(Jean, II, 18)"? au lieu quici, quoique Jésus-Christ leur eûtparlé avec tant de force, ils demeurent néanmoins dans lesilence, à cause. de la grande réputation que ses miracleslui avaient acquise.
Et cest ce qui fait voir davantage lopiniâtreté des juifs,puisquaprès que le Fils de Dieu leur a fait par deux différentesfois le même reproche, ils persistent dans ce trafic sacrilège,et veulent même faire passer Jésus-Christ pour un violateur.de la loi et un ennemi de Dieu, lorsque ce quil avait fait dans le templeles devait convaincre de sa souveraine puissance et du grand zèledont il brûlait pour la gloire de Dieu son Père. Car ils luiavaient déjà vu faire un prodigieux nombre de miracles; etils voyaient partout que ses actions saccordaient parfaitement avec sesparoles. Cependant, au lieu dêtre persuadés par tant de preuves,ils entrent en colère, sans se vouloir rendre ni aux oracles desprophètes, ni à ces cris de louange que Dieu tire de la bouchedes petits enfants. Cest pourquoi, pour leur faire un reproche plus pressant,Jésus-Christ leur cite lsaïe qui dit: " Ma maison sera appeléeune maison doraison ". Il ne se contente pas néanmoins de cetteseule preuve pour leur faire voir quelle est sa puissance. Il la fait paraîtreencore plus sensiblement dans la guérison dun grand nombre de malades.
" Alors des aveugles et des boiteux étant venus à luidans le temple, il les guérit (14)". Tous ces miracles rendent untémoignage indubitable à la toute-puissance du Fils de Dieu;et cependant les juifs y demeurent sourds. " Mais les premiers des prêtreset des docteurs de la loi voyant les merveilles quil avait faites et lesenfants qui criaient dans le temple: hosanna, en conçurent de lindignation(15), et lui dirent : Entendez-vous bien ce quils disent (16) " ? Nétait-cepas plutôt Jésus-Christ qui leur pouvait parler de la sorte,et qui leur devait dire: " Entendez-vous bien ce que ces enfants disent" ? puisquils lui chantaient des cantiques comme à Dieu. Jésus-Christ,voyant donc que rien ne les pouvait convaincre, et quils combattaient(523) lévidence même, sélève contre eux avecforce et avec zèle, et leur dit: " Navez-vous jamais lu cette parole: Vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petitsenfants et de ceux qui sont à la mamelle (16)" ? Cest avec granderaison que le Prophète dit que cest " de la bouche " que Dieu tirecette louange; puisquil est visible quelle ne pouvait sortir du coeurde ces petits enfants, dont Dieu déliait la langue par sa vertuinvisible, afin de leur faire publier des cantiques dont ils ne comprenaientpas le sens.
Cet événement figurait ce qui devait arriver un jour auxgentils, qui, après avoir été longtemps muets pourles louanges de Dieu, devaient ensuite élever leur voix dans letransport de leur foi et de leur amour. Ceci devait encore instruire etconsoler beaucoup les apôtres. Car ils pouvaient demander eux-mêmes,comment étant si grossiers et si ignorants, ils pourraient un jourannoncer des mystères si élevés, leur divin Maîtreles lire de cette peine, par ce quil leur fait voir aujourdhui, et leurfait conclure que celui qui déliait la langue de ces enfants pourchanter ses louanges, délierait aussi la leur pour prêcherson Evangile dans le Inonde entier. Ce miracle leur faisait connaîtreencore que Jésus-Christ était le créateur et le maîtresouverain de la nature. Ainsi, tandis quon voit des petits enfants sisages avant leur âge, qui publient les louanges du Sauveur, et dontles cantiques saccordent avec ceux des anges, on entend au contraire deshommes faits qui ont perdu la raison, et qui parlent comme des furieuxet des insensés. Car cest ainsi que la passion et la malice renversentlesprit. Mais Jésus-Christ les épargne, et les voyant sitroublés et si animés, soit par les honneurs que le peuplelui avait rendus, soit par la manière dont il avait chasséles vendeurs du temple, soit par le grand nombre de miracles quil avaitfaits, soit par les louanges quil avait reçues de la bouche desenfants, il les laisse et sort de la ville. " Et les laissant là,il sortit de la ville et sen alla en Béthanie, où il passala nuit (17)". II se retire pour apaiser par sa retraite leur indignationet leur haine ; parce que lenvie qui fermentait dans leurs coeurs leuraurait fait repousser avec animosité toutes ses paroles. " Le matin,comme il revenait à la ville, il eut faim (18) ". Comment a-t-ilfaim ainsi " dès le matin " ou quand le Sauveur avait-il faim, sinonquand il permettait à sa chair de souffrir cette faiblesse? " Etvoyant un figuier sur le chemin, il sen approcha, mais ny trouvant quedes feuilles, il lui dit: Quà lavenir il ne naisse jamais de toiaucun fruit, et au même moment ce figuier sécha (49) ". Unautre évangéliste marque que ce nétait " pas encorela saison des figues ". Comment donc, mes frères, puisque ce nétaitpas encore la saison du fruit, notre évangéliste dit-il queJésus-Christ vient en chercher à ce figuier? Nest-il pasvisible quil ne parle ainsi que pour nous marquer ce que les disciplescroyaient de leur maître, et que comme ils étaient fort grossiers,ils crurent queffectivement Jésus-Christ venait chercher du fruità cet arbre? Car lEvangile nous fait voir que les apôtresavaient ainsi assez souvent des pensées fort basses touchant leFils de Dieu. Comme ils avaient donc eu cette pensée du Sauveur,ils crurent de même ensuite que cet arbre ne fut maudit que parcequil navait point de fruit.
Vous me direz peut-être : Si ce nest point pour, ce sujet quecet arbre fut maudit, pour quelle raison la-t-il donc pu être ?Cétait, mes frères, pour donner de la confiance aux apôtres.Car comme jusque-là Jésus-Christ navait fait que du bienaux hommes et quil nen avait puni aucun, il fallait aussi quil donnâtdes preuves de sa toute-puissance, par la rigueur quil exercerait surquelques- uns, et par la sévérité de ses jugements,afin que les apôtres et les juifs fussent très-persuadésquil pouvait réduire en poudre tous ses ennemis; et que cétaitvolontairement quil soffrait de lui-même au supplice de la croix.Mais il était trop bon pour donner sur les hommes des marques dece que pouvait sa rigueur, et pour faire sur eux lessai de sa justicetoute-puissante. Il ne choisit pour cela quun arbre, dans la mort duquelil fait voir jusquoù pourra aller sa colère et sa vengeance.Il ne faut donc pas rechercher si curieusement pourquoi des arbres et desplantes innocentes sont traitées avec tant de rigueur. Il ne fautpoint demander pourquoi ce figuier est maudit, puisque ce nétaitpas la saison davoir du fruit. Cest blesser la raison que de raisonnerde la sorte. Considérez. seulement leffet de la puissance de Jésus-Christ,et rendez gloire à celui qui fait de si grands miracles.
Quelques-uns se sont ainsi arrêtés à demander pourquoiJésus-Christ précipita tant de (524) pourceaux dans la mer,et à vouloir justifier la conduite du Sauveur dans cette rencontre.Mais il ne faut point les écouter. Ces animaux étaient sansraison comme cet arbre sans sentiment. Doù vient donc que Jésus-Christaffecte de faire voir cette figure, et quil prend ce prétexte pourmaudire cet arbre, sinon , comme jai dit, que lévangélistesuit la pensée que les apôtres avaient alors, quoiquellefût sans fondement.
Que si ce nétait pas encore le temps pour cet arbre de porterdu fruit, cest en vain que quelques-uns disent que ce figuier marquaitla loi, puisque le fruit de la loi était la foi, et que ce tempsétait venu, et quen effet elle la porté : " Les campagnes",dit Jésus-Christ, " sont déjà blanches et prêtesà moissonner. Je vous ai envoyés recueillir ce qui nestpas venu par votre travail ". (Jean, IV, 35.) Ce nest donc point le tempsde la loi que Jésus-Christ veut exprimer en cet endroit; son uniquebut, comme jai dit, est de faire voir quil est tout-puissant non-seulementpour faire du bien, mais encore pour punir.
2. Cela est assez clairement indiqué par cette circonstance quelévangéliste relève: " que ce nétait pointencore la saison du fruit ". Cette parole nous fait voir que Jésus-Christnallait pas en effet à cet arbre pour voir sil y avait du fruit,mais seulement pour le bien de ses apôtres, que lEvangile dit avoirété étrangement surpris de ce miracle. Quelques miraclesquils eussent déjà vu faire à leur Maître entant de différentes manières, celui-ci leur paraîttout nouveau, en ce que Jésus-Christ y témoignait pour lapremière fois la souveraine puissance quil avait pour punir lescrimes. Il choisit pour ce sujet celui de tous les arbres où cemiracle devait être plus surprenant, cest-à-dire larbrele plus rempli de sève, et il le dessèche tout à coup.Mais, pour montrer clairement que ce miracle ne se faisait que pour lesapôtres et pour leur donner de la confiance aux approches de la Passion,nous navons quà considérer la suite : " Ce que les disciplesayant vu, ils furent saisis détonnement, et se dirent lun àlautre : Voyez comme ce figuier est devenu sec en un instant (20). Jésusleur répondit: Je vous dis en vérité, si vous avezde la foi et si vous nhésitez point, non seulement vous ferez ceque vous venez de voir en ce figuier; mais quand même vous diriezà cette montagne: " Otez-vous de là, et jetez-vous dans lamer, cela se fera (21). Et quoi que ce soit que vous me demandiez dansla prière, vous lobtiendrez si vous le. demandez avec foi (22)". Comprenez-vous enfin par ces paroles, mes frères, que Jésus-Christna fait ce miracle que pour remplir ses apôtres de courage, et pourles empêcher de craindre les maux dont leurs ennemis les menaceraient?Cest pourquoi il réitère ici par deux fois la mêmepromesse pour les rendre plus ardents à loraison; et pour réveillerleur foi davantage : " Non-seulement", leur dit-il, "vous ferez ce quevous venez de voir en ce figuier", mais votre foi et votre oraison vousdonneront tant de force et tant de confiance, que vous transporterez lesmontagnes dun lieu à un autre.
" Etant arrivé dans le temple, les princes des prêtreset les sénateurs qui étaient les chefs du peuple, le vinrenttrouver comme il enseignait, et lui dirent : Par quelle autoritéfaites-vous ceci, et qui vous a donné cette autorité (23)"? Les Juifs toujours insolents et toujours aveugles viennent interromprele Sauveur lorsquil instruisait le peuple. Ne pouvant décrier sesmiracles, ils lattaquent sur cette manière si forte, avec laquelleil sétait élevé contre ceux qui exerçaientdans le temple un trafic honteux. On voit dans saint Jean quils font lamême demande au Sauveur, non pas dans les mêmes termes, maisdans le même esprit. Car cet évangéliste marque quilslui dirent : " Par quel miracle nous montrez-vous que vous ayez droit defaire de telles " choses "? (Jean, XVIII.) Mais on voit que dans saintJean, Jésus-Christ leur fait cette réponse: " Détruisezce temple et je le rétablirai en trois jours ". Mais saint Matthieudit ici quil leur fit une autre question qui les jeta dans un étrangeembarras. Ce qui nous fait voir comme je lai dit, que cette mêmeaction arriva deux fois.: lune au commencement des miracles et de la prédicationde Jésus-Christ, et lautre à la fin.
Cette demande donc " Par quelle autorité faites-vous ces choses"? revient à ceci : Avez -vous été établi dansla chaire de doctrine? Avez-vous reçu lordre de la sacrificature,pour vous attribuer une si grande puissance? Cependant laction de Jésus-Christne pouvait être blâmée comme une entreprise audacieuse,puisquelle ne tendait quà conserver lhonneur et le respect quiest dû au temple. Ils (525) prennent de là néanmoinsun sujet de lenvier, parce que leur envie nen trouvait point dautre.Ils nosent pas même lui faire cette demande au moment quil chassaitles vendeurs du temple, parce quils étaient arrêtéspar léclat de ses miracles. Mais le trouvant occupé àenseigner le peuple, ils linterrompent pour le quereller. Que fait doncJésus-Christ en cette rencontre? Il ne répond point précisémentà leurs demandes : Il nétait point nécessaire deleur dire doù lui venait une puissance quils pouvaient, silseussent voulu, reconnaître par eux-mêmes. Il leur fait au contraireune autre question.
" Jésus leur répondit : Jai une autre question àvous faire, et lorsque vous my aurez répondu, je vous dirai parquelle autorité je fais ceci (24). Doù était le baptêmede Jean? Du ciel, ou des hommes (25) "? Quelle liaison, me direz-vous,y avait-il de cette question avec celle quils lui faisaient? une trèsgrande: car sils eussent répondu que ce baptême étaitdu ciel, Jésus-Christ leur eût répliqué : Pourquoine lavez-vous pas cru, puisque si vous leussiez fait, vous ne seriezpas en peine maintenant de me demander doù me vient cette puissance?Vous savez quil a dit " Je ne suis pas digne de dénouer le cordonde ses souliers (Luc, III, 16) " ; et " Voilà " lagneau de Dieu,voilà celui qui porte le " péché du monde (Jean, I,29) " ; et " Cest là le Fils de Dieu (Jean, III, 31)"; et " Celuiqui est venu den-haut est au-dessus de tous " ; et " Il a le van en mainet il purgera son aire." (Matth. III, 12.) Cest pourquoi, sils eussentcru saint Jean, il leur eût été aisé de connaîtrepar quelle autorité Jésus-Christ aurait agi de la sorte.
" Mais eux raisonnaient ainsi en eux-mêmes: Si nous répondonsquil était du ciel, il nous dira : Pourquoi donc ne lavez-vouspas cru (25)? Et si nous répondons quil était des hommes,nous avons à craindre le peuple, car Jean passe pour un prophètedans lestime de tout le monde (26). Ils répondirent donc àJésus: Nous ne savons. Et Jésus aussi leur réponditJe ne vous dirai point non plus par quelle autorité je fais ceci(27)." Les Juifs lui disent par malice: " Nous ne savons"; mais il ne leurrépond pas: Je ne le sais pas non plus; mais " Je ne vous le diraipas non plus." Sils eussent été simplement dans lignorance,il neût pas refusé de les instruire; mais comme ils agissaientpar un esprit double et artificieux, il a raison de les laisser sans leurrien répondre.
Ce qui les empêcha de dire que le baptême de Jean étaitdes hommes, était, comme dit lEvangile, " la crainte quils avalentdu peuple "; Ainsi lon voit en toutes rencontres, combien ils étaientcorrompus dans le coeur, puisque, méprisant Dieu, ils navaientégard quaux hommes. Car ils témoignent ici quelque respectpour saint Jean, non à cause de sa vertu, mais seulement " àcause du peuple ", et ils ne voulaient pas de même croire en Jésus-Christ,parce quils faisaient tout par des respects humains et charnels. Ce souciquils avaient des hommes était lunique cause de tous leurs maux.
" Que vous semble, ajoute Jésus-Christ, de ce que je men vaisvous dire? Il y avait un homme qui avait deux fils, et sadressant au premier,il lui dit: Mon fils, allez-vous-en aujourdhui travailler à mavigne (28). A quoi il répondit: Je ne veux pas: mais après,étant touché de repentance, il sy en alla (29). Puis sadressantà lautre , il lui fit le même commandement, celui-ci luirépondit: Jy vais, seigneur, et-il ny alla point (30). Lequeldes deux a fait la volonté de son père? Le premier, dirent-ils(31) ". Il commence encore à leur parler par paraboles, pour rendredun côté leur désobéissance et leur opiniâtretéinflexible, et pour louer de lautre lobéissance si prompte etsi ardente des gentils; en effet, ce qui se passe ici à légardde ces deux enfants est la figure de ce qui devait arriver à cesdeux peuples. Car les gentils, qui navaient point promis à Dieulobéissance puisquils navaient pas même reçu deloi, nont pas laissé de lui obéir effectivement, et avecbeaucoup de zèle; et les juifs au contraire, après avoirpromis par un voeu solennel " de faire tout ce que le Seigneur leur dirait(Exod. XIX, 8; et XXIV, 3) ", nont point fait ce quil leur a commandé.Afin donc quils ne simaginent pas que cette loi leur doive servir derien, Jésus-Christ leur montre au contraire que ce sera par elle.quils seront condamnés un jour. Cest ce que saint Paul a dit ensuite:" Ceux qui écoutent la loi, ne seront pas pour cela justes devantDieu; mais ceux-là seront justes devant lui, qui observent la loiet qui la pratiquent". (Rom. II, 13.) Cest pourquoi le Seigneur proposeaux juifs une question, il veut quils se (526) prononcent afin quilsse condamnent eux-mêmes par leur propre bouche.
3. Cest le dessein quil a dans celte parabole de la vigne, par laquelleil leur fait voir une image de leur crime dans la personne dun autre.Comme ces pharisiens, voyant clairement que leur réponse retourneraitcontre eux-mêmes, refusaient de répondre, le Sauveur enveloppela même pensée sous lobscurité dune parabole. Etaprès quils se sont condamnés de leur propre bouche, illeur découvre ce quil leur avait caché sous ce voile. "Jésus ajouta: Je vous dis en vérité que les publicainset les femmes prostituées vous devanceront au royaume de Dieu (13).Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice et vous ne lavezpoint cru. Les publicains au contraire et les femmes prostituéeslont cru; et vous, sur cet exemple vous ne vous êtes point repentis,et vous ne lavez pas cru (32) ". Sil leur eût dit dabord que "les femmes prostituées les devanceraient dans le royaume des cieux" , cette parole leur eût paru trop dure : mais comme il ne tirecette conclusion que des principes dont ils sont eux-mêmes demeurésdaccord, ils sont forcés malgré eux den reconnaîtrela vérité. Cest pour ce sujet quil ajoute cette raison:"Jean", dit-il, " est venu " à vous et non pas aux autres; il yest venu, non simplement comme un autre homme, mais " dans la voie de lajustice ". Car vous ne lui pouvez rien reprocher, vous ne pouvez laccuserdaucune action mauvaise. Sa vie a été irrépréhensible.Il a fait paraître en tout une sagesse extraordinaire, " et cependantvous ne lavez point cru ". Et ce qui augmente votre crime, cest que lespublicains mêmes et les femmes perdues ont cru en lui; et de plus,cest " que vous qui avez vu leur exemple, navez point ététouchés ensuite de repentance pour croire au " moins aprèseux ", vous qui deviez croire avant eux. Ainsi vous êtes entièrementinexcusables, comme ils sont dignes de toute louange.
Et considérez, je vous prie, combien de circonstances relèventici linfidélité des uns et la foi des autres. Il est venuà vous et non à eux. Vous navez point cru en lui, et ilsnen ont point été scandalisés, Ils ont cru en lui,et vous nen avez point été touchés. Ce que Jésus-Christdit : " Ils vous devanceront dans le royaume de Dieu ", ne marque pas absolumentque les autres les y suivront; mais seulement que sils veulent penserà eux, ils peuvent encore espérer de se sauver. Car il nya rien qui réveille et qui excite tant les esprits grossiers quelémulation et la jalousie. Cest pourquoi Jésus-Christ ditsi souvent: " Que ceux qui étaient les derniers seront les premiers,et que ceux qui étaient les premiers seront les derniers ". Et cestpour ce sujet encore quil compare ici avec les pharisiens, les publicains,et les femmes débauchées, les deux états les plusdésespérés et les plus odieux dans lun et dans lautresexe; les deux crimes qui nous frappent davantage et qui viennent tousdeux dun excès damour: lun pour les corps et lautre pour lor.
Jésus-Christ montre ici en passant que cétait écouterla loi de Dieu que de croire à Jean. Il ne faut pas croire aussique ce soit seulement la grâce de Dieu qui fasse elle seule que lesfemmes prostituées entrent dans le royaume de Dieu. La justice lefait aussi, puisquelles nentrent point dans ce royaume en restant cequelles étaient, mais en écoutant la véritéet en la croyant , en se convertissant et en se purifiant des taches deleur vie passée. Ainsi, Jésus-Christ donne de la force àson discours sans le rendre néanmoins trop odieux par cette parabole,et par la comparaison des femmes prostituées. Il ne reprend pointtout dabord les Juifs de navoir point cru à saint Jean: il loueauparavant les publicains de ce quils lont fait : et il blâme lesJuifs ensuite davoir refusé de le faire, leur reprochant leur opiniâtreté,et les accusant de tout faire par une vaine crainte des hommes et par unvain désir dêtre estimés deux. Cétait cettecrainte orgueilleuse qui les empêchait de reconnaître Jésus-Christet de croire en lui; ils avaient peur dêtre chassés de lasynagogue. Et cétait aussi la même crainte et non point aucunsentiment de respect qui les empêchait de rien dire qui fûtdésavantageux à saint Jean. Jésus-Christ reprend donctous ces péchés dans les juifs; mais il les perce jusquesau coeur, en disant : " Que lexemple même des publicains ne lesavait point touchés de repentance pour croire en Lui ". Cest unmal que de ne pas choisir le bien dabord; mais cest encore un plus grandmal, de ne vouloir pas au moins rentrer dans le bien par la pénitence.Cest cette impénitence qui endurcit les pécheurs et quifait quils (527) se plongent dans toutes sortes de crimes.
Je suis obligé de gémir ici, mes frères, en voyantaujourdhui tant de monde dans le désordre par cette insensibilitémalheureuse. Mais je conjure tous ceux qui mécoutent de ne se pointlaisser aller à cet endurcissement. Ne croyez point que vous nepuissiez vous convertir; et en quelque état funeste que le crimevous ait réduits, ne désespérez jamais de vous-mêmes.Il est aisé à Dieu de vous retirer du fond de labîmede tous les vices. Navez-vous point entendu parler de la courtisane fameusequi, après sêtre convertie, a brillé par sa piétéautant quelle sétait signalée auparavant par sa vie abominable?Je ne vous parle point de cette bienheureuse pécheresse de lEvangile,mais dune célèbre courtisane de Phénicie, qui sestconvertie de notre temps. Je me souviens que lorsque jétais encorejeune, elle paraissait sur le théâtre avec grand éclat,et quon ne parlait que delle, non-seulement en ce pays, mais dans toutela Cilicie et la Cappadoce. On sait combien de familles elle a ruinées,et combien de jeunes hommes elle a surpris. On dit même quelle usaitde la magie, et que comme si sa beauté naturelle neût passuffi pour corrompre assez de personnes, elle y ajoutait ces détestablesartifices pour enchanter les hommes de son amour. Le frère de limpératricemême sy laissa surprendre tant il était difficile de se défendrede ce piége du démon.
Cependant je ne sais comment tout à cou p, ou pour parler plusvéritablement, je sais que par une conversion sincère deson coeur et par le changement de sa vo1onté, elle attira sur elletant de bénédictions et tant de grâces, que nayantplus que de lhorreur pour toute sa vie passée, et foulant aux piedstous ces enchantements du démon, elle oublia la terre pour séleverdans le ciel. Quoique dabord il ny eût rien de plus infâmeque sa vie, et quelle se fût toute dévouée au théâtre,elle sest néanmoins purifiée de telle sorte par tous lesexercices de la pénitence, par le cilice quelle ne quittait jamais,et elle a brûlé dun amour si ardent pour la chasteté,quelle a surpassé plusieurs de celles mêmes qui étaienttoujours demeurées vierges. On sefforça même de lareprendre: et celui qui avait la principale autorité dans la ville,envoya des gens armés pour se saisir de sa personne, mais ils nepurent jamais la retirer du milieu dune troupe de pieuses vierges quilavaient reçue. Après avoir été baptisée,et avoir été jugée digne de la participation des mystèresineffables, elle répondit à cette grâce par une vietoute sainte, et, se purifiant par un accroissement continuel de vertu,elle persévéra dans cet état jusquà sa mortbienheureuse. Elle na jamais voulu être vue, depuis sa conversion,daucun de ceux qui avaient été passionnés pour ellependant ses désordres. Mais une fois quelle se fut renferméedans cette maison sainte, elle y vécut plusieurs années commedans une prison.
4. Cest ainsi, mes frères, " que .les premiers seront les derniers,et que les derniers seront les premiers ". Cest ainsi que si minus avonsune âme fervente et embrasée de lamour de Dieu, nous ne trouveronsrien qui nous empêche de- nous convertir, et de rendre mêmenotre vertu un sujet dadmiration et détonnement. Cest pourquoique nul de ceux qui vivent mal, ne se désespère et ne sabatte,et que nul aussi de ceux qui vivent bien ne se relâche, de peur queles femmes prostituées ne le devancent dans le royaume de Dieu.Que les pécheurs ne perdent point courage, puisquils peuvent devenirles premiers et surpasser les plus justes. Ecoutez ce que Dieu dit àJérusalem: "Je lui ai dit après tant de crimes, convertissez-vousà moi, et elle ne sest point convertie ". (Jérém.III,1.) Quand nous nous convertissons à Dieu, et que nous laimonsavec ardeur, il ne se souvient plus de toute notre vie passée. Il.nagit pas comme les hommes; il ne nous reproche point nos premiers désordres.Il ne nous dit point: Pourquoi avez-vous été si longtempsdans ces déréglements infâmes? Il nous reçoitavec amour lorsque nous en faisons pénitence; il vient au-devantde nous, lorsque nous retournons à lui. Il veut seulement que ceretour soit sincère.
Allons donc, nies frères, convertissons-nous à Lui. Attachons-nousfortement à Lui, et clouons nos coeurs par sa crainte. Nous avonsde ces exemples, non-seulement dans le Nouveau Testament, mais encore danslAncien. Car qui fut jamais plus méchant que Manassé? Cependantil apaisa Dieu, et il fléchit sa colère par ses larmes. Quifut jamais plus vertueux que Salomon? Cependant, pour sêtre relâchédans son bonheur, il tomba dans un abîme de désordres. Maisje puis vous donner un (528) exemple de lun et de lautre changement dansune seule personne, cest-à-dire dans David, son père, quidabord excella dans la vertu, et qui ensuite tomba dans le crime. Quifut dabord plus heureux que Judas? Cependant il est devenu le traîtrede son Maître. Qui fut dabord plus criminel que saint Paul, et néanmoinsil est devenu ensuite un vaisseau choisi de Dieu ? Qui fut plus odieuxque saint Matthieu, tant quil a été publicain, et néanmoinsil a eu depuis sa place parmi les apôtres? Qui commença mieuxque Simon le Magicien? Cependant il est devenu depuis lexécrationde tout le monde. Combien a-t-on vu dautres changements semblables? Combienen voit-on encore aujourdhui?
Cest pourquoi je ne puis mempêcher de vous redire souvent queles plus grands pécheurs, et ceux mêmes qui se seraient vouésau théâtre, ne doivent point se désespérer lorsquilspensent à se convertir; et que le juste au contraire, qui vit sansreproche dans lEglise, ne doit point trop sassurer de son salut. Dieudit à lun par son Apôtre: "Que celui qui croit êtredebout, prenne garde de ne point tomber ". (I Cor. X, 12.) Et il dit àlautre par son Prophète: " Celui qui est tombé, ne " pourra-t-ilse relever ? Et par un autre: " Redressez les mains lâches et languissantes,et raffermisse les genoux qui sont tremblants ". ( Jérém.III, 4. ) Il dit aux bons " Veillez " ; et aux méchants : " Levez-vous,vous qui dormez; et levez-vous dentre les morts ". (Ephés. V, 14.)Les uns doivent travailler pour se conserver ce quils sont; les autrespour devenir ce quils ne sont pas : les uns pour demeurer sains, les autrespour cesser dêtre malades. On à vu souvent des malades devenirsains. On a vu souvent des personnes saines tomber malades par leur négligence.Jésus-Christ dit aux uns: " Vous voilà guéris maintenant,ne péchez plus, de peur quil ne vous arrive quelque chose de pis".(Jean, V, 10.) Il dit aux autres : " Voulez-vous être guéris?Levez-vous, portez votre lit, et allez en votre maison ". Le péché,mes frères, est une grande paralysie, et un mal plus dangereux quetoutes les paralysies du corps. Le pécheur non-seulement ne faitpas le bien, mais il fait encore le mal. Cependant, en quelque déplorableétat quil puisse être, sil veut sen relever sincèrement,tous ses péchés se dissiperont.
Quand nous aurions langui durant trente-huit ans dans le vice, commele malade de lEvangile, si nous voulons être guéris, rienne nous en empêchera. Jésus-Christ vous crie encore aujourdhui: " Levez-vous, portez votre lit " : pourvu que vous vouliez vous lever,ne désespérez point du reste: " Vous navez point dhomme", mais vous avez Dieu. Vous navez personne qui vous jette " dans la piscine", mais vous avez celui qui peut faire que vous naurez point besoin depiscine. Vous navez personne qui prévienne les autres pour vousy jeter le premier, mais vous avez celui qui vous commande de porter votrelit. Vous ne pouvez pas dire ici: Lorsque je veux me jeter dans la piscine,un autre nie prévient. Si vous voulez vous plonger dans celte fontainede grâces, personne ne vous en peut empêcher. Cette sourcene sépuise point, cette fontaine coule toujours. Nous recevonstous de sa plénitude, et ses eaux guérissent nos corps etnos âmes. Approchions-nous avec ferveur de cette source du salut.Raab était une courtisane et néanmoins elle sest sauvée.Le bon larron était un voleur et un homicide, et il est devenu citoyendu ciel. Et ce qui est étonnant et redoutable, Judas, disciple deJésus-Christ, sest perdu, lorsquun voleur sur la croix est devenule disciple de Jésus-Christ. Ce sont là, mes frères,les miracles de la puissance de Dieu. Cest ainsi que les mages ont trouvégrâce auprès de Dieu, quun publicain est devenu évangéliste,et quun blasphémateur a été changé en apôtre.
5. Considérez donc toutes ces choses, et ne désespérezjamais. Entrez dans une sainte confiance, et excitez-vous vous-mêmes.Commencez seulement à marcher dans la voie étroite, et vousvous y avancerez en peu de temps. Prenez bien garde de ne vous pas fermerla porte de la miséricorde, et que votre défiance ne soitcomme des épines qui vous en bouchent lentrée. La vie présenteest courte, et le travail est léger. Quand il serait grand, on devraitle souffrir. Si vous ne voulez pas endurer les travaux si louables et siheureux de la pénitence, vous tomberez dans les maux et dans lesafflictions malheureuses que lon souffre dans le monde. Que si dune façonou dautre il faut toujours souffrir, pourquoi ne préférons-nouspas à des travaux qui nous damnent, ces peines qui sont si heureusementet si glorieusement récompensées? (529) Mais, dans cettevie même les travaux des chrétiens sont bien différentsde ceux que souffrent les gens du monde. Car, dans les engagements du siècle,les périls sont continuels; les pertes et les afflictions ordinaires; lespérance incertaine; la servitude accablante et insupportable.On y consume son bien, son coeur et son âme même. Lors mêmeque les travaux des gens du monde sont récompensés, ils.le sont beaucoup moins quils ne lespéraient. Car souvent le succèstrompe leur attente, et ayant semé ils ne recueillent rien.
Que si quelquefois ils sont plus heureux, et sils se voient arrivésenfin au comble de leurs prétentions et de leurs souhaits, ils nepeuvent retenir leur bonheur, et en un moment il leur échappe desmains. Car ils se trouvent tout dun coup surpris par la vieillesse, etleurs sens affaiblis par lâge ne sont plus capables de goûterles délices et les plaisirs. Ainsi, ils usent, pour acquérirdu bien, la vigueur de leur âge et de leur corps; elle les abandonnelorsquils en ont, et ils se trouvent dans limpuissance den jouir. Etquand même ils le pourraient faire, ils en voient la fin qui lesmenace, et la crainte de la mort, qui est si proche, les traverse danstous leurs plaisirs. Mais il arrive tout le contraire dans la vertu. Letravail ne dure pas plus de temps que cette chair fragile et mortelle;mais nous en recevrons une récompense éternelle dans un corpsqui ne vieillira jamais, qui ne sera plus sujet à la mort ni auxautres faiblesses de cette vie.
Le travail qui précède est court, mais la récompensequi le suit naura point de fin, et le corps jouira dune pleine paix,sans pouvoir plus rien souffrir dans tout le cours de léternité.Car il ny aura plus là de changement ni daffliction à craindre.
Quels sont donc, mes frères, les biens que les hommes désirenttant dans ce monde.? des biens quon nacquiert que par une infinitéde maux, quon ne possède que dans une crainte continuelle de lesperdre; qui ne durent quun moment, et qui nont pas plutôt paruquils sévanouissent. Comment peut-on les comparer avec ces autresbiens qui sont stables et éternels, quon possède sans aucuntravail, et qui nous couronnent dans le combat même? Car celui quiméprise les richesses, trouve dans ce mépris même unegrande récompense, nétant exposé ni à lenvie,ni à. la haine, ni aux calomnies, ni aux embûches des hommes.Celui qui est sage et bien réglé dans toute sa vie;est couronnédès ici-bas. La paix règne dans son coeur, linnocence dansses actions, lhonnêteté dans ses paroles. Il ne craint niles accusations, ni les périls, et il est à couvert duneinfinité de maux. Ainsi, chaque vertu a son prix et sa récompensedès cette vie. Cest pourquoi, mes frères, fuyons le viceet vivons saintement, pour jouir des biens et de ce monde et de lautre,que je vous souhaite à tous, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur, à qui est la gloire et lempire dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il. (530)
HOMÉLIE LXVIII
" ÉCOUTEZ UNE AUTRE PARABOLE: UN PÉRE DE FAMILLE AYANTPLANTÉ UNE VIGNE, LENTOURA DUNE HAIE, ET CREUSANT DANS LA TERRE, Y FIT UN PRESSOIR ET Y BÂTIT UNE TOUR, PUIS AYANT LOUÉ SAVIGNE À DES VIGNERONS, IL SEN ALLA EN UN PAYS ÉLOIGNÉ.ET LE TEMPS DES VENDANGES ÉTANT PROCHE, IL ENVOYA SES SERVITEURSPOUR EN RECUEILLIR LE FRUIT. MAIS LES VIGNERONS SE SAISISSANT DES SERVITEURS,BATTIRENT LUN, TUÈRENT LAUTRE, ET LAPIDÈRENT LAUTRE. ILLEUR ENVOYA ENCORE DAUTRES SERVITEURS EN PLUS GRAND NOMBRE QUE LES PREMIERS,ET ILS LES TRAITÈRENT DE MÊME. ENFIN, IL LEUR ENVOYA SO NFILS, DISANT EN LUI-MÊME : ILS AURONT AU MOINS QUELQUE RESPECT POURMON FILS. MAIS LES VIGNERONS VOYANT LE FILS, DIRENT ENTRE EUX : VOICI LHÉRITIER,ALLONS, TUONS-LE, ET RENDONS-NOUS MAITRES DE SON HÉRITAGE. AINSISÉTANT SAISIS DE LUI, ILS LE JETÈRENT HORS DE LA VIGNE ETLE TUÈRENT. LORS DONC QUE LE SEIGNEURDE LA VIGNE SERA VENU, COMMENTTRAITERA-T-IL SES VIGNERONS? ILS LUI RÉPONDIRENT : IL PERDRA CESMÉCHANTS COMME ILS LE MÉRITENT, ET LOUERA SA VIGNE A DAUTRESVIGNERONS, QUI LUI EN RENDRONT LES FRUITS EN LEUR SAISON ". (CHAP. XXI,33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 4O, 41, JUSQUA LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Jésus-Christ découvre beaucoup de choses par cetteparabole. Il fait voir aux Juifs avec quel soin la providence de Dieu atoujours veillé sur eux; quelle na rien omis de tout ce qui pouvaitcontribuer à leur salut; quils ont toujours été portésà répandre le sang ; quaprès quils ont tuési cruellement les prophètes, Dieu, au lieu de les rejeter avechorreur, leur avait envoyé son propre fils. Il leur marque encorepar cette figure quun même Dieu était lauteur de lAncienet du Nouveau Testament : que sa mort produirait des effets admirablesdans le monde; quils devaient attendre une terrible punition de lattentatpar lequel ils allaient le faire mourir sur une croix. Que les gentilsseraient appelés à la connaissance du vrai Dieu, et que lesJuifs cesseraient dêtre son peuple. Cest pourquoi il ne leur marquetoutes ces choses quaprès quil leur a dit cette parabole, pourleur faire mieux comprendre que leur crime était si énormequil était indigne de tout pardon, puisque, malgré toutce que Dieu avait fait pour leur salut, les publicains et les femmes demauvaise vie sélevaient beaucoup au-dessus deux dans le royaumede Dieu.
Mais considérez, mes frères, dun côté lavigilance du maître de la vigne, et de lautre la paresse et la lâchetédes serviteurs. Il fait lui-même la plus grande partie de ce queces serviteurs devaient faire eux-mêmes. Il plante sa vigne, il lenvironnedune haie, et fait tout
le reste. Il ne leur laisse à faire que fort peu de choses, cest-à-direà entretenir cette vigne et à conserver en bon étatce qui leur avait été confié. Car nous voyons parle rapport de IEvangile que ce Maître si sage navait rien omis.Tout était préparé avec un soin admirable; et cependanttant de soins et tant de préparations ont été entièrementinutiles. Lorsque les Juifs furent délivrés si divinementde lEgypte, Dieu leur donna une loi, il leur (531) bâtit une ville,il leur dressa un temple, il leur établit un autel, et il sen alla" dans un pays éloigné ", cest-à-dire quil usa enverseux dune longue patience, parce que Dieu ne punit pas les pécheursaussitôt quils sont tombés dans le crime. Ainsi ce long éloignementmarque sa douceur et sa longue patience: " Il leur envoya ses serviteurs", cest-à-dire ses prophètes, " pour exiger deux le fruit", cest-à-dire des témoignages de leur fidélitéet de leur obéissance par leurs oeuvres. Mais ils agissent commeles plus ingrats et les plus méchants de tous les hommes.
Après tant de grâces et tant de faveurs, non-seulementils ne rendent point de fruit, ce- qui néanmoins était unenégligence et une paresse insupportable, mais ils traitent mêmeoutrageusement ceux qui leur viennent demander. Nayant rien à donnerà leur Maître qui exigeait deux si justement le fruit deleur vigne, ils ne devaient pas au moins se fâcher contre lui, nisemporter dune si étrange colère contre tous ses serviteurs.Ils devaient plutôt avoir recours aux prières et aux larmespour fléchir leur Maître. Cependant, non-seulement ils semettent en colère, parce quon leur demande ce quils devaient,mais ils trempent même leurs mains cruelles dans le sang des innocents.Ils font souffrir aux autres les peines quon leur devait faire souffrirà eux-mêmes: " Tous ces serviteurs, quon leur envoie en diverstemps " par deux ou trois diverses fois, ne font quirriter leur malice;et ce qui montrait un excès de douceur dans le Maître, fitvoir un excès de dureté " dans ses ouvriers". Vous me direzpeut-être pourquoi nenvoya-t-il pas dabord son Fils propre? Cétaitafin que ce quils avaient déjà osé faire leur ouvrîtles yeux, quils reconnussent leur crime, et que ce désaveu desindignités commises contre les serviteurs, les disposât àrecevoir le Fils avec le respect qui lui était dû.
On pourrait encore donner dautres raisons; mais je ne my arrêtepas pour me hâter dexpliquer la suite. Que veut dire cette parole" Ils auront du respect au moins pour mon Fils " ? Il ne parle pas de lasorte comme ignorant la manière dont ils devaient le recevoir, maispour faire mieux voir lexcès dun crime qui était indignede tout pardon. Car il savait trop assurément que sil lenvoyaitparmi eux, ces méchants le tueraient. Il dit donc: " Ils aurontdu respect au moins pour mon Fils " pour marquer ce quils devaient faire;parce quil est visible quil leur convenait davoir ce sentiment de respect.Cest ainsi quil parle au prophète Ezéchiel : " Parlez-leurpour voir sils vous écouteront (Ezech. II.) " ; non quil ignorâtquils ne lécouteraient jamais, mais pour empêcher quelquesimpies de dire que cétait cette prédiction inévitablede Dieu qui forçait ce peuple à demeurer dans son opiniâtreté.Cest la raison pour laquelle Dieu parle ici de la même manière,et comme sil doutait : " Ils auront peut-être du respect pour monFils ". Car sils sétaient conduits si criminellement envers lesserviteurs, leur respect pour le Fils aurait au moins dû les retenir.
Que font-ils donc lorsquils laperçoivent? Au lieu de courirà lui, de se prosterner devant lui .pour lui demander pardon deleurs excès, ils en commettent encore de plus horribles. Cest ceque Jésus-Christ leur disait par ces paroles : " Emplissez la mesurede vos pères ". (Matth. XXIII, 32.) Et les prophètes leurfaisaient aussi ce reproche " Vos mains sont pleines de sang. Ils mettentle sang avec le sang ". (Isaïe, I, XV.) Et ailleurs : " Ils baptisentSion en versant le sang ". (Osée. IV, 2.) Ce commandement si formelde Dieu, " vous ne tuerez point (Mich. III, 1) ", ne les retient pas. Tantdautres observances que la loi leur commandait pour les empêcherde tomber dans lhomicide ne les touchent point. Et ils se confirment dansleur cruauté par une accoutumance détestable. Que disent-ilsdonc, " lorsquils aperçoivent ce Fils? Allons, tuons-le " , disent-ils.Pourquoi! Quont-ils à lui reprocher ! Quel mal leur a-t-il faiten la moindre chose? Est-ce parce quil les a si particulièrementhonorés, et quétant Dieu il sest fait homme pour eux? Est-ceparce quil a fait une infinité de merveilles, quil leur a pardonnéleurs péchés, et quil les invite à son royaume?
2. Mais voyez de quelle folie ils accompagnent leur impiété,et combien la raison quils alléguent pour le tuer est déraisonnable: " Tuons-le ", disent-ils, " afin que lhéritage soit ànous ". Et où le veulent-ils tuer? Hors de la vigne. Ainsi vousvoyez que Jésus-Christ marque jusquau lieu même oùon le devait faire mourir : "Ils le jetèrent hors de la vigne etle tuèrent". (Luc. XX, 14.) Saint Luc marque que cest Jésus-Christqui déclara lui-même le supplice quon tirerait de (532) cesvignerons, et quils lui répondirent: " Non, que cela narrive pas".Et que Jésus-Christ autorisa ce quil leur disait par loracle dunprophète : car, les ayant regardés, il leur dit : " Pourquoiest-il donc écrit: la pierre qui a été rejetéepar ceux qui bâtissaient, est devenue la principale pierre de langle?Celui qui se laissera tomber sur cette pierre, se brisera, et elle écraseracelui sur lequel elle tombera ". ( Psal CXXVII, 21.)
Saint Matthieu marque que ce furent les Juifs eux-mêmes qui prononcèrentleur arrêt. -Et lon ne doit pas dire quil y ait ici aucune contradiction,il est probable que lune et lautre version sont vraies. Lorsque les Juifsse furent aperçus, après avoir rendu eux-mêmes cettesentence, que cette parabole les regardait, ils voulurent se rétracter,et Jésus-Christ leur fit voir par le Prophète que cela seraitde la sorte. Mais comme la vocation des gentils pouvait leur donner unprétexte de le calomnier, il ne la leur énonce pas clairement.Il use à dessein de termes couverts et obscurs, en disant " quilu donnerait cette vigne à dautres e. Il avait affecté dese servir dune parabole, afin quils se condamnassent eux-mêmes.Cest ainsi que Dieu traita autrefois David, lorsquil lui fit prononcerson arrêt par lui-même dans la parabole de Nathan. Il ne fautpoint dautre preuve de la justice de ce châtiment, que de voir lescoupables sy condamner les premiers.
Et pour montrer en même temps que ce ne serait pas seulement lajustice qui attirerait sur les gentils une faveur quils méritaientsi peu, et que le Saint-Esprit avait prédit cette grâce longtempsauparavant, Jésus-Christ rapporte cette prophétie : " Navez-vousjamais lu cette parole dans les Ecritures: la pierre qui a étérejetée par ceux qui bâtissaient, est devenue la principalepierre de langle; cest le Seigneur qui la fait, et nos yeux le voientavec admiration (42) " ? Jésus-Christ montre de plusieurs manièresquil rejetterait les Juifs à cause de leur incrédulité,et quil appellerait les gentils à la foi de lEvangile. Cest cequil avait déjà fait voir par la femme chananénne;par cet ânon sur lequel personne navait encore monté, parle centenier, et par beaucoup dautres paraboles qui prouvent la mêmechose que celle-ci. Il ajoute pour ce sujet : " Cest le Seigneur qui lafait, et nos yeux le voient avec admiration "; marquant ainsi que les gentilsqui croiraient, et que ceux dentre les Juifs qui seraient fidèles,ne seraient quune même chose, quoiquauparavant il y eût entreeux une si prodigieuse différence. Et, pour leur apprendre quilny aurait rien dans ce changement si étrange qui fût opposéà Dieu, qui ne lui fût au contraire très-agréable,qui ne fût miraculeux et digne détonnement, il ajoute : "Cest le Seigneur qui la fait ". Il se donne à lui-même lenom " de pierre "; et il appelle les Juifs architectes.
Cest ce quEzéchiel exprime lorsquil dit: " Ils bâtissentune muraille et la crépissent sans art". Ezéch. XIII, 1.)Comment ont-ils " rejeté " Jésus-Christ, sinon en disant: " Cet homme nest pas de Dieu, cet homme séduit le peuple " -?Et ailleurs : " Vous êtes un samaritain et vous êtes-possédédu démon "? (Jean, VII, 8, 9.)
Il leur fait voir ensuite que la punition que Dieu leur infligerait,ne se terminerait pas seulement à être rejetés de lui;il marque les autres peines quils doivent attendre. " Cest pourquoi jevous déclare que le royaume de Dieu vous sera ôté,et quil sera donné à un peuple qui en produira les fruits(43). Celui qui se laissera tomber sur cette pierre sy brisera, et elleécrasera celui sur qui elle tombera (44) ". Il marque ici une doubleruine des Juifs. La première, qui aurait lieu en ce quils seraientscandalisés de Jésus-Christ, ce qui est marqué parce mot: " Celui qui se laissera tomber sur cette pierre " lautre en cequils seraient captifs; celle-ci est exprimée par ce mot : " Elleécrasera celui sur qui elle tombera " , ce qui marque la captivitéet la misère horrible dans laquelle ils devaient vivre jusquàla fin du monde. On peut aussi remarquer en passant que ces paroles : "Elle écrasera celui sur qui elle tombera ", marquent sa résurrection.Nous voyons dans le prophète Isaïe que Dieu fait un reprocheà sa vigne, au lieu que Jésus adresse ici ces reproches auprince du peuple. Il dit là: " Que devais-je faire à ma vigneque je naie point fait " ? (Isaïe, V, 2) Et il lui dit par un autreprophète : " Que vous ai-je fait, et que vos pères ont-ilstrouvé de mal en moi " ? (Jérém. II, 5.) Et ailleurs:" Mon peuple, que vous ai-je fait, et en quoi vous ai-je offensé" ? (Mich. VI, 3.) Marquant par tous ces endroits leur ingratitude étrangequi leur avait toujours fait rendre le muai pour le bien et les plus (533)grands outrages pour les faveurs dont Dieu les comblait.
Mais Jésus-Christ parlé ici avec beaucoup plus de force.Car ce nest plus lui qui dit " Que devais-je faire que, je naie pointfait "? Mais il les contraint de prononcer cette sentence contre eux-mêmes,et dannoncer que ce Maître navait rien omis de tout ce quil devaitfaire à ces ouvriers ingrats. Car lorsquils disent : " Il perdraces méchants comme ils le méritent, et louera sa vigne àdautres vignerons ", ils se condamnent de leur propre bouche. Cest lereproche que leur fit le bienheureux martyr Etienne, et qui les frappasi vivement, lorsquil les accusait davoir toujours étéingrats envers Dieu, et de navoir payé que de contradictions etde murmures toutes les grâces quil leur avait faites. Tous ces témoignages,prouvaient clairement que cétaient ceux mêmes qui étaientpunis qui sattiraient ces supplices, et quil nen fallait point rejeterla cause sur Dieu qui les punissait. Cest ce que Jésus-Christ prometpar cette parabole et par une double prophétie; lune de David etlautre de lui-même. Que devaient donc faire les Juifs, eu écoutanttoutes ces choses? Ne devaient-ils pas. se jeter aux pieds de Jésus-Christpour ladorer? Ne devaient-ils pas admirer les soins quil avait toujourstémoigné, et quil témoignait encore pour eux? Etsi cela nétait pas assez fort pour les toucher, la crainte de tantde punitions ne devait-elle pas les retenir? Cependant rien ne leur sert.
" Les princes des prêtres ayant entendu ces " paraboles, connurentbien que cétait deux quil parlait (45). Et voulant se saisirde lui, ils appréhendèrent le peuple, parce quil en étaitconsidéré comme un prophète (46) "
Ils comprirent enfin que tout ce discours les regardait. Quelquefois,lorsquils se saisissaient de Jésus-Christ, il passait au milieudeux sans en être vu; et quelquefois, sans se cacher, il se contentaitde réprimer en-eux-mêmes le désir quils avaient dele perdre. Ce qui faisait dire par admiration : " Nest-ce pas làce Jésus quils cherchent pour le faire mourir? Il parle hardimenten public, et ils ne lui disent mot ". (Jean. VII, 26.) Mais ici, commela crainte du peuple les. retenait assez delle-même, il ne voulutpoint faire dautre miracle ni se rendre invisible comme autrefois. Caril voulait toujours, le plus quil lui était possible, agir en homme,afin de mieux établir la foi de son incarnation. Cependant, ni lerespect de tout ce peuple pour le Sauveur, ni toutes les paroles de Jésus-Christ,ni tous les oracles des prophètes, ni le jugement que les autresportaient deux, ni celui queux-mêmes avaient prononcé contreeux, nont pu les empêcher de devenir les ennemis et les meurtriersde Jésus-Christ; tant lavarice, lambition, et lattache aux chosesde la terre étaient enracinées dans leur coeur.
3. Apprenez de là, mes frères, que rien ne fait tomberles hommes dune chute plus déplorable que lamour des choses présentes,et que rien au contraire ne nous fait jouir plus paisiblement des biensde cette vie et de ceux de lautre, que le mépris que nous témoignonsde tout ce qui est ici-bas : " Cherchez ", dit Jésus-Christ, " leroyaume de Dieu, et le reste " vous sera donné comme par surcroît". (Matth. VI, 33.) Quand il ne nous aurait pas fait cette promesse, nousnaurions pas dû néanmoins nous mettre en peine des biensde la terre. Mais que devons-nous craindre maintenant, puisquen cherchantceux du ciel, nous devons encore obtenir ceux dici--bas? Cependant nousvoyons tous les jours des personnes incrédules qui, aussi insensiblesque les pierres, quittent les vrais plaisirs pour sattacher à ceuxqui nen ont que lombre. Car quel plaisir solide y a-t-il dans cette vie?Jai résolu aujourdhui de vous parler avec liberté. Je vousprie de le souffrir, et je vous ferai voir clairement, si je ne me trompe,que ces bienheureux solitaires qui sont crucifiés au monde et dontla vie inspire tant dhorreur, ont incomparablement plus de plaisir queceux qui vivent dans la vie la plus molle et la plus sensuelle.
Je nen prendrai point dautres témoins que vous-mêmes,puisque souvent, lorsque vous êtes environnés de périls,vous souhaiteriez dêtre morts, et que dans cet abattement oùvous vous trouvez, vous appelez mille fois heureux ceux qui vivent surles montagnes et dans le fond des déserts, sans être engagésdans le mariage, ni dans les affaires du monde. Je sais que les artisansmême, que les gens dépée, que ceux qui vivent de leursrevenus sans aucun embarras daffaires, et quenfin ceux qui passent lejour et la nuit au théâtre, ont souvent étéde ce sentiment. Quoique ces personnes semblent parfaitement heureuses,quoiquelles paraissent vivre dans toutes sortes de délices, etque leurs divertissements se succèdent les (534) uns aux autres,il est certain néanmoins quelles trouvent bien du fiel et de lamertumeau milieu de tous ces plaisirs. Si un homme par exemple se trouve malheureusementengagé dans lamour dune comédienne, il souffrira plus quonne souffre ni dans la guerre, ni dans les voyages, ni dans une ville quiest assiégée.
Mais pour ne point entrer dans ces oeuvres de ténèbres,laissons le souvenir de ces maux à ceux qui ont étéassez malheureux pour les éprouver, et considérons ce quise passe dans la vie des hommes de quelque condition quils puissent être.Vous verrez que leur état est aussi, différent de celui dessolitaires, quun port tranquille et assuré lest de la pleine nierau milieu de la tempête. Car je vous prie de considérer quelest leur bonheur, premièrement par le lieu quils ont choisi pourleur demeure. Ils ont renoncé pour jamais au bruit des villes etde toutes les places publiques. Ils ont préféré àces lieux pleins de tumulte le silence affreux des montagnes les plus reculées.Ils nont plus aucun commerce avec le monde. Rien de tout ce qui est surla terre ne les inquiète plus. Ils ne sont plus exposés niaux soins et aux peines de la vie, ni aux pertes qui accompagnent les richesses,ni aux ressentiments de la jalousie, ni à la violence dun amourimpur, ni enfin à toutes les autres passions qui rendent misérablesceux quelles possèdent. Ils ne vivent plus que pour Je ciel oùils sont déjà en esprit, et ils se préparent dèsici par avance à ce royaume éternel. Ils sentretiennentdans une solitude et une paix profonde avec les montagnes et les vallées,les fontaines et les ruisseaux et par-dessus tout avec Dieu, auquel ilsparlent sans cesse dans leurs prières. Leur cellule est une demeurede silence-et de paix. Leur âme, dégagée du. poidsdes vices et des maladies des passions, est toujours libre et. légère,et elle sélève en haut comme lair le plus pur et 1e plusserein.
Toute leur occupation est semblable à celte dAdam avant sonpéché, lorsquétant revêtu de gloire, il parlait-familièrement à Dieu et demeurait dans ce paradis remplide délices. Car quelle différence y a-t-il entre ces solitaireset Adam, lorsque, avant sa désobéissance, Il étaitdans ce jardin délicieux pour y travailler? Il navait alors aucunsoin de la vie comme ces bienheureux solitaires nen ont point, il sentretenaitavec Dieu dans la joie dune conscience pure, et ceux-ci le font avec dautantplus de liberté et de confiance, que la grâce de Jésus-Christ,dont le Saint-Esprit les remplit, est plus grande que celle dAdam. Vousdevriez avoir vu vous-mêmes ce que nous disons, et en êtreplutôt les témoins que les auditeurs. Mais puisque vous négligezde le faire, et que cette occupation continuelle et ce tumulte de la villene vous le permet jamais, nous nous trouvons réduit à suppléeren quelque sorte à cela par- nos paroles, et nous sommes mêmecontraint de- nous borner dans ce dessein, et de vous représenterseulement une partie de ce que font ces saints hommes, parce quil seraitimpossible de décrire ici toute leur vie.
On voit donc ces lumières du monde se lever au point du jour,ou plutôt avant le jour, tenir leurs esprits et leurs penséesélevées en Dieu avec un coeur ardent et une âme libreet dégagée, une vigilance modeste, et une attention respectueuse.Lennui, les soins, les maux de tète, la pesanteur du corps, ladistraction des affaires ne les importunent jamais. Ils sont sur la terrecomme les anges sont dans le ciel. Ils vont tous ensemble composer un choeursacré, pour chanter avec une sainte allégresse et dun communaccord des hymnes et des cantique~ à Dieu, faisant voir sur leurvisage la joie quils ressentent dans leur coeur. Ils louent le Seigneurcommun de tous, et lui rendent avec ferveur de très-humbles actionsde grâce pour toutes les faveurs générales et particulièresdont sa bonté comble les hommes. Nous venons de comparer cette vieavec celle dAdam dans le paradis. Mais nous ne craignons pas maintenantde la comparer avec celle des anges nièmes, puisquils que fontclans le ciel que ce que ces saints hommes font sur la terre. Car ils chantenttoujours comme ces esprits bienheureux: "Gloire soit à Dieu au plushaut des " cieux, et que la paix soit sur la terre et la " bonne volontéaux hommes ".
On ne leur voit point de ces habits qui traînent par. terre, quela mollesse ou la vanité des hommes a inventés, Ils imitentdans le vêtement ces grands hommes dautrefois, ces anges visiblessur la terre, ces bienheureux pères des solitaires, Elie, Elisée,et saint Jean Baptiste. Les uns ont des habits de poil de chèvres,les autres de poil de chameaux, les autres se contentent de peaux et decuirs assez usés.
Après avoir fini leurs saints cantiques, ils (535) mettent lesgenoux en terre, ils prient Dieu à qui ils viennent doffrir leurshymnes, et lui demandent des grâces qui ne viennent pas mêmedans la pensée des gens du monde. Car ils ne lui demandent jamaisrien de tout ce qui périt ici-bas; ils en ont trop de méprispour en faire le sujet de leurs prières. Ils prient Dieu dans leursoraisons ferventes, de leur faire la grâce de paraître un jouravec une sainte confiance devant son tribunal terrible, lorsquil jugerales vivants et les morts ;et ils le conjurent que personne dentre euxnentende cette parole foudroyante : " Je ne vous connais point ". Ilslui demandent la grâce de passer cette vie pénible avec uneconscience pure et dans la pratique des bonnes oeuvres, et dêtreassistés de son esprit parmi les tempêtes auxquelles elleest exposée. Leur père et labbé qui les gouverneprésident à cette oraison; et, se levant ensuite aprèsces saintes prières, ils vont, lorsque le soleil commence àparaître, chacun à son ouvrage particulier, doù ilsretirent de grandes sommes dargent pour la nourriture des pauvres.
4. Que diront ici ceux qui passent leur vie à entendre des versinfâmes et à voir des spectacles diaboliques? Je rougis devous parler de ces choses, mais votre faiblesse me réduit àcette fâcheuse nécessité. Cest ainsi que saint Pauldisait aux fidèles: " Comme vous avez fait servir les membres devotre corps à limpureté et à linjustice, faites-lesmaintenant servir à la piété et à la justicepour mener une vie sainte". (Rom. VI, 19.) Comparons donc ensemble deuxchoses entièrement dissemblables. Une troupe de femmes prostituéeset de jeunes hommes corrompus qui paraissent sur un théâtreavec cette assemblée si sainte de ces bienheureux solitaires. Etpuisque les hommes du monde ne cherchent au théâtre q te plaisir,voyons sils y en trouvent davantage que ces solitaires dans leurs déserts.Pour moi, je vous avoue que, jetant les yeux sur ces deux troupes, il mesemble que jentends dun côté un concert danges qui fontde la terre un paradis, et que je vois de lautre une multitude de pourceauxqui crient confusément et qui se roulent dans la boue.
Jésus-Christ parle par la bouche des uns, et le démonpar celle des autres. Ceux-ci soutiennent leurs voix impures par le bruitdes hautbois et des instruments de musique: niais les autres sont soutenuspar la grâce du Saint-Esprit, qui se sert de leur langue pour faireune harmonie plus douce que celle des hampes et des luths. Le plaisir dontils jouissent dans ces concerts sacrés est st pur et si divin, quilnest pas possible de le faire concevoir à des personnes toutesplongées dans la fange. Je souhaiterais de tout mon coeur de fairevoir à quelquun de ces jeunes gens si corrompus la troupe de cessaints solitaires. Je naurais pas besoin de lui parler davantage. Néanmoins,quoique je parle à des personnes noyées dans le vice, ilfaut faire quelque effort pour les tirer de cet abîme et les éleverau-dessus deux-mêmes. Voyons donc ce qui se passe dans ce théâtre,et nous trouverons quil semble que ces gens aient été ingénieuxpour inventer tout ce qui pouvait les perdre sans ressource. Comme si cesfemmes impudiques nétaient pas assez capables de les corromprepar leur seule venue, ils ont voulu quelles y mêlassent encore leurvoix. Ainsi, le chant de ces malheureuses allume les passions les pluscriminelles, et celui de ces saints solitaires a une vertu admirable pourles éteindre.
Après la vue et la voix, il y a encore un troisième piége,qui est la magnificence des habits. Et comme elle plaît dune partaux yeux impudiques, elle blesse de lautre les yeux des pauvres qui voientcette pompe avec indignation. Et sil se trouve parmi les spectateurs unhomme pauvre, qui vive dans lobscurité et dans le mépris,il dit en lui-même : Des femmes perdues et des hommes infâmes,des fils de palefreniers et peut-être même des fils desclaves,paraissent ici avec un air et une magnificence de princes, et nous, quisommes nés libres, de parents libres, et qui subsistons par un honnêtetravail, nous ne paraissons rien au prix de ces malheureux. Ainsi ils senvont tout tristes et tout confus.
La vue de ces saints solitaires ne fait point cette impression sur leshommes, et elle en fait plutôt une toute contraire. Car lorsquony voit les enfants des personnes les plus riches et les plus illustres,porter des habits que le dernier des pauvres dédaignerait de regarder,et trouver sa joie et sa satisfaction dans cette pauvreté extrême,les pauvres y apprennent à se consoler dans tous leurs besoins,et les riches à être plus retenus et plus modérésdans leurs richesses.
Quand ces femmes impudiques paraissent sur le théâtre avectant déclat, ces pauvres (536) soupirent en se souvenant de cequils voient chez eux, et les riches en reçoivent mie plaie mortelle.Lhabit, la voix, le regard, la démarche, et tout lextérieurefféminé de ces courtisanes pénètre jusquaufond de leur coeur. Et comme ils retournent chez eux, lesprit plein dece quils ont vu au théâtre, ils nont souvent que des rebutset des dégoûts pour leurs femmes. Cest ce qui produit lesdisputes, les querelles et les inimitiés, qui quelquefois ont causémême la mort. La vie leur devient insupportable, et ils ne voientplus que dés défauts dans leurs femmes et dans leurs enfants.Enfin le désordre se met tellement dans une maison, quil est capablede la renverser.
On néprouve point ce malheur, lorsque lon considèreles troupes de nos saints solitaires. La femme est surprise de voir dansson mari, lorsquil retourne de leurs déserts, un renouvellementde douceur et de modestie, un éloignement de tous les plaisirs déshonnêtes,et une humeur plus facile et plus douce quà lordinaire. Ce sontlà les effets contraires de ces deux assemblées si différentes.Lune est la source de tous les maux, et lautre de tous les biens. Lunechange les agneaux en loups et lautre les loups en agneaux. Vous me direzpeut-être que la vie de ces solitaires est bien triste, et que toutela joie en est bannie. Mais je vous demande sil y a rien au monde de plusagréable que de nêtre jamais troublé daucune passion,de nêtre point agité dennui, dinquiétude et de tristesse?Comparons, si vous voulez, le divertissement du théâtre aveclavantage quon reçoit de voir ces âmes saintes qui mettentleur joie à louer Dieu. Lun ne dure que jusquau soir, et laisseensuite un aiguillon et un remords de conscience qui pique lâmejusques au vif. Lautre demeure dans le fond du coeur, et y produit dadmirablesfruits. Ceux qui ont vu ces saints solitaires, en reviennent lesprit toutrein pli de la gravité et de la modestie de leur visage, de la beautéchampêtre de leur désert, de la douceur de leur conversation,de la pureté de leur vie, et de cette harmonie divine de leurs langueset de leurs coeurs, lorsquils chantent les louanges de Dieu. Cest pourquoiceux qui aiment cette vie sainte, et qui la considèrent comme unport tranquille, fuient tous les tumultes du siècle, comme des écueilset des tempêtes.
Mais ceux qui voient ces saints ne sont pas seulement touchéset édifiés de leurs chants et de leurs prières, ilsle sont encore de lardeur avec laquelle ils lisent les livres saints.Aussitôt quils sont sortis de leurs saintes assemblées, lunsentretient avec Isaïe, lautre avec les apôtres, un autrevoit les écrits de quelque autre auteur, un autre soccupe lespritde la grandeur et de la sainteté de Dieu, de la beauté deses créatures visibles et invisibles, de la bassesse de cette vie,et de léternelle félicité que Dieu nous promet.
5. Ainsi ils se nourrissent toujours dune excellente nourriture, nonde la chair des animaux de la terre, mais de la parole de Dieu qui estplus douce que ce miel dont Jean-Baptiste se nourrissait dans le désert.Ce ne sont point des abeilles sauvages qui ont recueilli ce miel sur lesfleurs, et qui en ont ensuite rempli leurs ruches. Cest la grâcedu Saint-Esprit même qui répand ce miel dans leurs coeurs,comme dans des vases préparés, et qui leur permet toutesles fois quils le veulent den goûter la douceur ineffable et desen nourrir. Ils sont eux-mêmes des abeilles saintes. Ils volentçà et là avec un plaisir chaste et spirituel danstous ces livres sacrés, et ils en retirent un miel excellent. Sivous voulez comprendre plus clairement quelle est la douceur de cette nourrituredivine, approchez-vous deux, et vous verrez quils ne respireront au dehorsque lodeur de cette nourriture céleste dont ils sont remplis audedans.
Leur bouche nest jamais ouverte ni aux discours déshonnêtes,ni aux paroles aigres, ni aux disputes. Il nen sort rien qui ne soit dignedu ciel. La bouche des gens du monde toujours agités de la furiede leurs passions, qui nont que le vice et le désordre dans lecoeur, est semblable à ces égoûts et à ces amasde fange et de boue. Mais celle de ces saints solitaires est comme unesource très-vive et très-pure qui coule le lait et le miel.Si vous trouvez étrange que je compare la bouche des personnes dumonde à des choses si honteuses et si sales., sachez au contraireque je les épargne beaucoup, et que lEcriture va bien plus loin,lorsquelle dit : " quils ont sur leurs lèvres un venin daspics,et que leur gosier est comme un sépulcre toujours ouvert ". (Ps.XIII, 7.) Les lèvres de nos saints solitaires sont bien différentesde celles-là, puisquelles ne respirent quune odeur trèsagréable. (537) Vous voulez que jusquici je nai représentédans ces solitaires que le bonheur, dont ils jouissent en cette vie. Carqui peut exprimer ces délices éternelles que Dieu leur prépareen lautre? Qui peut seulement comprendre ce repos si désirable, ce bonheur si incompréhensible, et ces biens si inestimables dontils jouiront alors? Je ne doute pas que quelques-uns dentre vous ne soienttouchés de ce que je dis, et que vous ne conceviez quelque amourpour cette vie, lorsque nous tâchons de vous la dépeindretelle quelle est. Mais quel avantage retirerez-vous si ce feu que jallumene brûle dans votre coeur quautant de temps que vous êtesdans léglise, et sil séteint aussitôt que vous ensortez? Pour prévenir donc ce mal, et pour empêcher que cedésir ardent ne se refroidisse, allez vous-mêmes voir cesanges de la terre, afin quil séchauffe encore davantage par cettevue. Car un si saint spectacle fera sans doute plus dimpression sur vosesprits que but ce que je vous en pourrais dire.
Ne me dites point : avant que de partir, il faut que jen parle àma femme, et que je mette ordre à quelques affaires, par ce retardest une marque de lindifférence que vous avez pour ces choses.Souvenez-vous que dans lEvangile un homme na désiré quunpeu de temps pour pouvoir donner ordre à sa famille, et que Jésus-Christne le lui a pas permis. Que dis-je, pour donner ordre à sa famille?(Luc. IX, 60.) Un autre disciple ne voulant quensevelir son père,Jésus-Christ ne le lui accorda pas; et cependant il ny a pointde devoir de la piété chrétienne qui paraisse si nécessaireque densevelir un père mort. Doù vient donc que Jésus-Christnaccorde pas ce temps si court, sinon parce quil sait que le démonveille toujours pour nous tenter et pour chercher une entrée dansnotre coeur, et que sil peut nous Faire différer le moins du mondenos bonnes résolutions, il saura bien les détruire ensuite?Cest pourquoi le sage nous donne cet avis si important: " Ne différezpoint de jour eu jour ". (Eccl. V, 8, 18, 2l.) Car cest ainsi que vousréglerez mieux toutes choses, et que vous apporterez un meilleurordre aux affaires de votre famille: " Cherchez premièrement", ditJésus-Christ, " le royaume de Dieu et sa justice, et toutes cesautres choses vous seront données comme par surcroît ". (Matth.VI, 33.) Si nous prenons garde avec tant de soin que ceux qui négligentleurs propres affaires pour se charger des nôtres, ne manquent derien; combien plus Dieu pourvoiera-t-il à toutes choses, lorsquenous serons à ,lui; puisque lors même que nous ny sommespoint, il ne laisse pas de veiller sur nous avec une bonté si particulière?Ne vous inquiétez donc plus de tout ce qui vous regarde, mais déchargezsur la bonté de Dieu tous ces soins. Votre vigilance ne peut êtreque la vigilance dun homme, mais Dieu veille sur vous en Dieu. Ne vousappliquez donc pas tout entier aux choses de la terre, en négligeantcelles du ciel, de peur que Dieu nabandonne aussi toutes vos affaires.Si vous voulez quil en prenne soin, abandonnez-vous à lui entièrement.Car si vous ne pensez quà vos affaires temporelles en négligeantles spirituelles, Dieu en aura dautant moins de soin,, que celui que vousen avez est contre son ordre. Si vous voulez donc que ce que vous aimezvous réussisse, si vous voulez être en même temps délivréde soin, attachez-vous aux choses spirituelles, et méprisez lestemporelles. Ainsi vous posséderez la terre et le ciel; et vousserez heureux dans le temps et dans léternité, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui est la gloire et lempire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il. (538)
HOMÉLIE LXIX
" JÉSUS PARLANT ENCORE EN PARABOLES, LEUR DIT : LE ROYAUME DESCIEUX EST SEMBLABLE A UN ROI, QUI, VOULANT FAIRE LES NOCES DE SON FILS,ENVOYA SES SERVITEURS POUR APPELER AUX NOCES LES CONVIÉS, MAIS ILSREFUSÈRENT DY VENIR. IL ENVOYA ENCORE DAUTRES SERVITEURS AVECORDRE DE DIRE DE SA PART AUX CONVIÉS: JAI PRÉPARÉMON DINER; JAI FAIT TUER MES BOEUFS, MES VOLAILLES ET TOUT CE QUE JAVAISFAIT ENGRAISSER: TOUT EST PRÊT, VENEZ-VOUS-EN AUX NOCES". (CHAP.XXII, 1, 2, 3, 4, JUSQUAU VERSET 15.)
1. Considérez, mes frères, et par cette parabole et parla précédente, quelle différence il y a entre le filset les serviteurs. Considérez combien dun côté ily a de rapports entre ces deux paraboles, et combien de lautre il y ade différence. Elles marquent toutes deux la longue patience deDieu, sa douceur infatigable, sa providence et sa bonté, et lextrêmeingratitude des Juifs ; elles prédisent aussi toutes deux la chutedes Juifs et la vocation des gentils. Mais cette dernière a cecide particulier, quelle marque avec combien de circonspection et de craintenous devons servir Dieu et avec quelle sévérité notrenégligence sera punie. Cest pourquoi celle-ci vient parfaitementbien après la première. Jésus-Christ, qui avait terminéla première par ces paroles qui en faisaient la conclusion : " Ondonnera cette vigne à un peuple qui en produira les fruits ", marquedans celle-ci quel est ce peuple.
Mais on voit encore ici une tendresse de Dieu toute particulièrepour le salut des Juifs, les persécuteurs et les homicides de sonFils. La parabole précédente navait témoignécette bonté de Dieu sur eux quavant la mort de Jésus-Christ;mais celle-ci fait voir quil est à leur égard dans la mêmedisposition après même quils lont fait mourir. Il ne cessepoint encore alors de les appeler à lui; et lorsquil devrait tirervengeance de leur crime, il ne pense quà les inviter aux noceset à leur rendre le plus grand honneur quil leur pouvait faire.
On voit encore dans ces deux paraboles que ce ne sont point les gentilsqui sont appelés les premiers, mais les Juifs; et que, comme Dieune donne sa vigne à dautres quaprès que les vignerons non-seulementnen ont pas reçu le maître, mais quils lont mêmefait mourir cruellement, il nappelle aussi ces derniers aux noces quaprèsque les autres ont refusé dy venir. Y a-t-il rien de plus insenséque les Juifs? ils sont invités aux noces, et à des nocesquun roi si puissant fait à son Fils unique, et ils ne daignentpoint y venir.
Quel homme sur la terre ne se tiendrait très-heureux, si un roilui offrait un pareil honneur.
Mais doù vient, me direz-vous, que Jésus-Christ compareà des noces la grâce quil est venu apporter au monde? Ille fait pour nous (539) faire mieux comprendre le soin quil a de nouset le désir quil a de notre salut. Il le fait pour empêcherque vous ne vous figuriez rien de triste dans cette vocation, et que vousreconnaissiez que tout y est rempli dune joie céleste et de délicesineffables. Cest pourquoi saint Jean appelait Jésus-Christ " 1Epoux(Jean, III, 29) ", comme la fait saint Paul ensuite, lorsquil dit: "Je vous ai fiancé à un homme". (II Cor. II, 2.) Et ailleurs: " Cest là un grand mystère; mais je dis en Jésus-Christet en lEglise ". (Ephés. V, 32.) -
Vous me direz peut-être: pourquoi lEvangile ne dit-il pas que" ces noces " sont les noces du Père, et pourquoi les appelle-t-illes noces du Fils? Cest parce que cette divine épouse étaitpréparée pour le Fils. Quoiquon puisse dire en mêmetemps quelle a été aussi préparée pour lePère, parce que, comme ils nont tous deux quune même substance,IEcriture leur attribue assez indifféremment plusieurs choses.Mais cette dernière parabole marque clairement la résurrectiondu Fils; ce que ne fait pas la précédente, qui ne représenteau contraire que la mort du Fils unique, au lieu que celle-ci montre lesnoces du Fils après sa mort et par sa mort même, puisque cestpar elle quil devient Epoux.
Cependant toutes ces instructions nadoucissent point les Juifs; ettant de vérités étonnantes ne les font point rentreren eux-mêmes. Ils portent leur malice jusquau dernier excès,et commettent trois crimes horribles qui leur attireront éternellementla haine et la condamnation du monde entier. Le premier, le meurtre detant de prophètes; le second, la mort du Fils unique; et le troisième,la dureté épouvantable quils témoignent contre luiaprès sa mort. Quoiquils aient fait mourir son Fils si cruellement,Dieu ne laisse pas dinviter encore ces meurtriers " à ses noces", mais ils refusent dy venir, et ils prennent des excuses ridicules pourcolorer ce refus. Lun dit quil a " acheté des bufs ", lautre" quil a acquis une terre ", et lautre enfin " quil sest marié".Cesprétextes, qui sont spécieux, nous apprennent quil ny arien sur la terre, quelque nécessaire quil paraisse, qui ne doivecéder à ce qui regarde le salut.
Dieu invite ces hommes, non en les surprenant tout dun coup, mais enles appelant plu. sieurs siècles auparavant: " Dites aux invités",dit-il; et après ; " Allez appeler les invités ", ce quiredouble encore leur crime. Vous me demanderez, mes frères, quelssont les serviteurs " qui les ont appelés ". Ce sont les prophètes,cest saint Jean qui envoyait tout le monde à Jésus-Christ,et qui déclarait hautement que Jésus croîtrait et quelui au contraire diminuerait. Enfin, cétait le Fils de Dieu mêmequi les avait appelés, et qui leur disait: " Venez, vous tous quiêtes travaillés, et qui êtes chargés, et je voussoulagerai ". (Matth. XI, 27.) Et ailleurs : " Si quelquun a soif, quilvienne à moi et quil boive ". (Jean, VII, 37.)
Mais il ne se contente pas de les appeler de paroles. Il les appelleencore par des effets pleins de merveilles. Et après son ascensionil les invite par saint Pierre, et par ses autres apôtres àretourner enfin à lui : " Celui ", dit saint Paul, " qui a établiPierre par sa force toute-puissante pour être lapôtre desJuifs, ma établi de même pour être lapôtre desgentils ". (Galat. II, 7.) Dieu, quoiquils eussent tué son Fils,les appelle encore une fois par ses serviteurs. Mais à quoi lesappelle-t-il? Est-ce à des supplices? est-ce à des afflictions?est-ce à des souffrances? Ou nest- ce pas plutôt " àdes noces ", à des plaisirs et à des délices? " Jaifait tuer ", dit-il, " mes boeufs et mes volailles ". Quelle magnificence! Quelle somptuosité ! Et cependant rien ne peut toucher les Juifs,et plus la patience de Dieu redouble à leur égard, plus croitaussi leur dureté et leur résistance.
"Mais eux, sans sen mettre en peine, sen allèrent lun àsa maison des champs, et lautre à son trafic ordinaire (5) ". Ilsrefusent de venir à ces noces où Dieu les fait appeler avectant de soin, et ils refusent dy venir, non tant par des empêchementsréels que par une pure négligence. Cette excuse des boeufsquils ont achetés, ou dune terre quils ont acquise, ne sont quedes prétextes de leur paresse. Dieu ne reçoit point ces excuseslorsquil nous appelle au salut. Il ny a point de nécessiténi daffaire qui doive nous en détourner. Mais leur plus grand malnest pas de ne point venir à ces noces; cest de traiter si malceux qui les y viennent inviter, de leur faire tant doutrages et de lestuer.
" Les autres se saisirent de ses serviteurs, " leur firent plusieursoutrages et les tuèrent (6) ". Ils paraissent bien plus cruels etbien plus brutaux ici que dans la parabole précédente. Ilstuaient là des serviteurs qui leur (540) venaient demander les revenusdune vigne; mais ici ils tuent ceux qui ne viennent à eux que pourles inviter aux noces de celui dont ils avaient été les meurtriers;ce qui est le comble de la brutalité et de la fureur. Cest le reprocheque saint Paul leur fait, lorsquil dit: " Ils ont tué vos serviteurset vos prophètes; et ils nous ont persécutés ". (Rom.XI, 3.) Il prévient même lexcuse quils pouvaient prendreen disant quils ne le tuaient que parce quil était contraire àDieu; lorsquil dit que cest le Père qui les invite, et qui faitces noces auxquelles il les appelait. Quel sera donc le supplice de cesbarbares, qui, après avoir refusé si orgueilleusement devenir à ses noces, répandent le sang de ceux qui les y avaientinvités?
" Le roi, layant appris, entra en colère; il e envoya ses armées,perdit ces meurtriers, et brûla leur ville (7.) ". Il brûleleur ville et envoie de troupes pour les passer tous au fil de lépée.Il prédit par ces paroles ce qui devait arriver sous Vespasien etsous Tite, et montre par là quel outrage les Juifs faisaient auPère en traitant ainsi son Fils; puisque cest le Père quiles en punit. Cependant il ne les punit pas aussitôt aprèsla mort de Jésus-Christ, mais seulement quarante ans après,afin de leur montrer jusquoù allait sa douceur et son invinciblepatience. Car ils ne furent ruinés quaprès quils eurentlapidé le saint martyr Etienne, quils eurent coupé la têteà saint Jacques, et quils eurent témoigné tant demépris pour tous les apôtres. Mais nous devons admirer lacertitude de cette prophétie, et la promptitude avec laquelle ellefut accomplie, puisquelle fut exécutée du vivant mêmede lapôtre saint Jean, et de plusieurs autres qui lavaient ouïede la bouche du Sauveur.
Repassez donc encore une fois dans votre esprit, mes frères,quel soin Dieu a témoigné pour ce peuple. Il a plantéune vigne, il la enfermée de murailles; il a fait tout ce quilfallait. Il envoie ensuite des serviteurs pour en demander les fruits :les vignerons les tuent. Il en envoie dautres; ils les tuent encore. Ilenvoie son propre Fils : ils le tuent et le crucifient. Après cetoutrage, et après une mort si injuste, Dieu les appelle encore auxnoces, et ils refusent dy venir. Il leur envoie dautres serviteurs pourles presser davantage; et ils les font mourir. Enfin, après quilsont témoigné par tant de preuves que leur maladie étaitincurable et leur opiniâtreté inflexible, Dieu prononce larrêtde leur condamnation. Et il est aisé de voir que leur malice étaitentièrement incurable, puisquils ne se sont pas convertis, lorsmême que les femmes perdues et les publicains ont cru en Jésus-Christ,et quainsi la foi de ces pécheurs quils nont pas voulu imiter,est une seconde condamnation de leur perfidie.
Que si lon dit que Jésus-Christ na pas attendu à prêcherlEvangile aux gentils que les Juifs eussent maltraité les apôtres,parce quil leur dit aussitôt après sa résurrection:" Allez, enseignez tous les gentils " , nous répondons que Jésus-Christ,et avant et après sa mort, a envoyé ses apôtres auxJuifs. Car il leur commanda formellement avant sa passion daller aux brebisde la maison dIsraël qui étaient égarées; etaprès sa résurrection, non-seulement il ne leur défenditpoint de prêcher aux Juifs; mais il leur ordonna expressémentdaller commencer par eux, Quoiquil leur eût dit quils iraientporter son Evangile par toute la terre, il voulut quils lannonçassentdabord à cette ville rebelle: " Vous recevrez ", leur dit-il, "la force du Saint-Esprit qui viendra sur vous, et vous me servirez de témoinsdans Jérusalem, dans toute la Judée, et jusquaux extrémitésde la terre". Saint Paul dit de même: " Celui qui a agi dans Pierrepour le rendre lapôtre des Juifs, a agi en moi pour me rendre lapôtredes gentils. " (Act. I, 7.) Ainsi, les apôtres dabord prêchèrentaux Juifs, et après avoir longtemps été maltraitéspar eux et enfin bannis de leurs terres, ils sen aillèrent ensuiteprêcher aux gentils.
2. Mais considérez ici, mes frères, la magnificence deDieu. " Alors il dit à ses serviteurs: Le festin des noces est toutprêt, mais ceux que nous y avions appelés nen étaientpas dignes (8). Allez-vous-en donc dans les carrefours et appelez aux nocestous ceux que vous trouverez (9). Ils se contentaient auparavant de demeurerdans la Judée, et de prêcher indifféremment àtous ceux qui sy trouvaient, Juifs ou gentils: mais, reconnaissant queles Juifs leur dressaient toujours des piéges, saint Paul expliqueenfin cette parabole: " Il fallait ", dit-il " , quon vous prêchâtdabord la parole de Dieu; mais puisque vous vous en êtes jugésindignes, nous nous tournons vers les gentils " . (Act. XVII,6) cest pourquoiJésus-Christ dit dans cette parabole: (541) " Le festin des nocesest tout prêt, mais ceux que nous y avions appelés nen étaientpas dignes ". Il savait dabord quils en seraient indignes, mais il nelaisse pas néanmoins de venir lui-même les prier les premiers,et dy envoyer ses serviteurs, afin de leur ôter un jour tout sujetdexcuse, et de nous apprendre à nous autres, qui sommes ses ministresdans lEglise, à faire tout ce qui est de notre devoir, quand mêmenous ne devrions retirer aucun fruit de nos travaux: " Puis donc ", dit-il," que ceux que nous y avions appelés, nen étaient pas dignes,allez-vous-en dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que voustrouverez. Et ses serviteurs étant allés dans les rues, assemblèrenttous ceux quils trouvèrent, bons et méchants (10 ". Commeil avait dit auparavant que les publicains et les femmes de mauvaise vieentreraient au ciel; que les premiers seraient les derniers, et que lesderniers seraient les premiers, et que cette .menace était très-sensibleaux Juifs qui étaient plus touchés de voir les gentils prendreleur place, que de voir toute leur ville ruinée, il montre ensuitecombien ce traitement était juste. Mais, pour apprendre àces derniers que la foi seule ne leur suffit pas, il leur parle aussitôtde son jugement et de la sévérité avec laquelle ilcondamnerait tous les coupables; soit ceux qui nauraient pas cru, parcequils nauraient pas voulu recevoir la foi; soit ceux qui auraient cru,parce que la pureté de leur vie naurait pas répondu àla sainteté de leur foi.
" Ensuite le roi entra pour voir ceux qui étaient à table,et, ayant aperçu homme qui nétait pas vêtu de la robenuptiale (11), il lui dit : Mon ami, comment êtes-tous entréen ce lieu sans avoir la robe nuptiale? et cet homme ne sut que répondre(12). Alors le roi dit à ses gens : Liez-lui les pieds et les mains,et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Cest làquil y aura des pleurs et des grincements de dents (13). Car il y a beaucoupdappelés, mais peu délus (14) ". Cette robe nuptiale dontlEvangile parle ici, représente notre vie et la pureté denos actions. Dieu nous appelle par sa seule grâce, et la vocationvient de sa pure-bonté, et non point de nos mérites. Mais,afin que celui qui est appelé conserve ses vêtements blancs,il faut quil agisse et quil travaille. Puis donc quil nous avait prévenuspar une si grande grâce, cétait à nous à lareconnaître et à ne témoigner pas tant dingratitudeet tant de malice après un si grand honneur.
Vous me direz peut-être que vous navez pas reçu de Dieutant de grâces que les Juifs. Et moi je vous réponds que vousen avez beaucoup plus reçu. Car il vous a donné en un momentce quil leur avait promis durant beaucoup de siècles; et il vousla donné lorsque vous en étiez tout à fait indignes.Aussi saint Paul dit: " Que les nations glorifient Dieu de la miséricordequil leur a faite (Rom, XV, 9) " ; parce quelles ont reçu ce quiavait été promis aux Juifs. Cest pourquoi Dieu tirera uneeffroyable vengeance de ceux qui ne lui témoigneront que de lindifférenceet du mépris après tant de grâces. Les Juifs ont traitéDieu injurieusement en refusant de venir au festin de ses noces; et vousle traitez avec encore plus doutrage, lorsque, après y avoir étéappelé par une bonté si rare, vous osez vous y présenteravec une vie tout impure et toute corrompue. Car ces habits sales et souillésmarquent limpureté de la vie.
LEvangile ajoute aussi que cet homme " ne sut que répondre ".On voit par là que, bien que le crime de cet homme fût sivisible, Dieu néanmoins différa de le châtier jusquàce que le coupable se fût condamné lui-même. Car cétaitse condamner que de demeurer dans le silence. Il est jeté aussitôtdans des supplices épouvantables. Car lorsque vous entendez nommerce mot de " ténèbres extérieures " , ne vous imaginezpas quon ait seulement jeté cet homme dans quelque lieu obscuret ténébreux, puisque Jésus-Christ assure aussitôtquil y a là des pleurs et des " grincements de dents ". Il a voulu,par cette expression, nous faire concevoir des tourments épouvantables.
Ecoutez ceci, vous tous qui, invités à nos saints mystèreset au festin des noces de lAgneau, y venez avec des âmes impureset corrompues. Souvenez-vous du lieu où lon vous a trouvés,quand vous avez été appelés à ces noces. LEvangilevous rappelle, par les termes " de carrefours et de places publiques ",ce que vous étiez lorsquon vous a appelés, cest-à-dire" pauvres, aveugles et boiteux "au dedans de lâme; sorte de plaiesbien plus dangereuses que la cécité et les autres maux ducorps. Ayez du respect pour celui qui vous appelle si charitablement àses noces. Cessez (542) de porter ces vêtements honteux et horriblesà voir. Que chacun travaille à parer son âme dunerobe blanche et sans tache. Ecoutez ceci, hommes et femmes. Nous ne demandonspoint de vous que vous apportiez ici des draps dor et une magnificencequi nest quau dehors. Nous vous demandons des habillements intérieurset spirituels. Tant que vous serez attachés à cet ornementde votre vanité, il sera bien difficile que vous ayez ceux que jevous demande. On ne peut parer en même temps lâme et le corps.On ne peut en même temps-être esclave de largent et obéirà Jésus-Christ comme il le désire. Renonçonsdonc pour jamais à cette passion si cruelle de lavarice.
Si quelquun voulait orner votre maison de tapisseries rehausséesdor et dargent, et quil vous laissât cependant tout nu, ou couvertdhabits sales et déchirés, souffririez-vous cette injure?Cependant cest vous-mêmes qui vous faites cet outrage. Vous ornezmagnifiquement votre corps, qui est comme la maison de votre âme,pendant que la maîtresse qui y doit habiter est toute déchiréeet toute nue. Ignorez-vous quon doit plus parer le roi que la ville dontil est le souverain, et quon se contente de donner à la ville unornement médiocre, lorsque le roi est couvert dor et de pourpre?Traitez votre âme avec la même justice. Donnez à votrecorps un habit modeste, mais revêtez votre âme de pourpre.Donnez-lui une couronne dor, et faites-la asseoir sur le trône.Mais vous faites le contraire. Vous ornez toutes les rues et tout le dehorsde la ville, et vous souffrez que lâme, qui en est reine, soit honteusementtraînée captive par une infinité de passions vous souviendrez-vousjamais que vous êtes invité aux noces, aux noces de Dieu même?Ne pensez-vous point combien doivent être précieux les vêtementsavec lesquels votre âme doit entrer dans cette chambre nuptiale;et quelle doit être , comme dit le Prophète, " vêtuedune robe en broderie dor, semée à laiguille de diversesfleurs "? (Ps. 44.)
3. Voulez-vous que je vous montre quels sont ceux qui ont ces vêtementsdivins, et qui sont revêtus de la robe nuptiale? Souvenez-vous deces saints solitaires dont je vous parlais la dernière fois ; deces hommes austères qui sont couverts dun cilice et qui passenttoute leur vie dans le fond dun désert. Voilà ceux qui sontparés comme Jésus-Christ veut que le soient ceux qui viennentà ses noces. Si vous présentiez à ces hommes un habillementde pourpre , ils le rejetteraient avec autant dhorreur quun roi rejetteraitles haillons des pauvres dont on le voudrait revêtir. Ce qui leurdonne un si grand mépris pour celle vaine magnificence du corps,cest la connaissance et le désir quils ont de la beautédes vêtements de leurs âme3. Cest là ce qui leur faitfouler aux pieds la pourpre et lécarlate comme des toiles daraignée.Le sac et le cilice dont ils sont toujours revêtus les soutiennentmême dans cette pensée, puisque, dans cet état si vilet si méprisable en apparence, ils ne laissent pas dêtreinfiniment plus grands et plus illustres que les rois. Si vous pouviezpénétrer le dedans de ce sanctuaire, envisager de prèsleurs âmes, et en considérer les ornements, ce grand éclatvous éblouirait et vous ferait tomber par terre. Vous ne pourriezsoutenir cette lumière si vive, et léclat de leur consciencetoute pure et sans aucune tache vous éblouirait les yeux.
Javoue que nous avons dans nos livres des exemples aussi admirableset des hommes aussi rares que ceux daujourdhui ; mais néanmoins,comme ce qui se voit des yeux touche davantage les personnes moins spirituelles,je ne me lasse point de vous prier daller voir ces saints solitaires dansleurs retraites et dans leurs cellules. Vous ny verrez rien de triste, rien qui les afflige ou qui les puisse chagriner.. On croirait quilsont placé leurs tentes dans le ciel même, où ils demeurentpaisiblement éloignés de tous ces accidents fâcheuxqui traversent la vie des hommes combattant généreusementcontre le démon, et entreprenant avec autant de joie de le combattreet de le vaincre, que sils allaient à des noces. Cest pour cesujet quils vont chercher dans les déserts un lieu reculépour sy dresser une tente, et quils fuient les villes et les places publiques,parce quun soldat ne peut être en même temps à la guerreet dans une maison. Il cherche une tente quil dresse à la hâte,et où il demeure comme en devant sortir bientôt.
Ces solitaires vivent donc dune manière qui est étrangementopposée à la nôtre. Car pour nous, bien loin de vivrecomme si nous étions dans un camp, nous vivons comme au milieu duneville et comme dans une profonde paix. Qui sest jamais mis en peine àlarmée de creuser des fondements pour bâtir une maison (543)où il habite, puisquon ny fait que passer dun lieu en un autre?Nest-il pas vrai, au contraire, que si quelquun voulait faire ainsi laguerre, on le regarderait comme un lâche, et quon le tuerait commeun traître ? Quel est le soldat qui, étant dans le camp, penseà acquérir de grandes terres, mi à faire quelque traficpour amasser de largent? Car il ny est pas pour senrichir, mais pourcombattre. Faisons de même, mes frères. Nous sommes soldats,et la terre est notre camp. Ne pensons point à trafiquer en un lieuque nous quitterons dans un moment. Quand nous serons arrivés ennotre patrie céleste, nous nous enrichirons assez. Je vous dis doncà vous tous qui aimez à acquérir du bien: Attendezalors à devenir riches Mais je me trompe : lorsque vous y serezarrivés, vous naurez pas besoin de travailler pour cela. Votreroi y prépare lui-même une abondance infinie de biens, dontil comblera tous vos désirs.
Vivons donc, mes frères, comme dans un lieu et un temps de guerre.Nous navons besoin que de tentes ou de huttes, nous navons point besoinde maisons. Navez-vous point entendu dire quelquefois que les Scythesvivent dans des chariots sans avoir aucune demeure arrêtée?Cest ainsi, mes frères, que doivent vivre les chrétiens.Ils doivent parcourir toute la. terre en combattant contre le démon,en retirant de sa tyrannie les captifs quil entraîne, et en méprisantgénéreusement ce qui ne regarde que la vie présente.Pourquoi donc, ô chrétien, vous bâtissez-vous avec tantde soin des maisons et des palais pour y demeurer? Est-ce afin de vouslier à la terre par des chaînes plus pesantes? Pourquoi cachez-vousvotre argent dans la terre? Est-ce afin dinviter votre ennemi àvenir prendre son avantage pour vous combattre? Pourquoi élevez-vousdes murailles si solides? Est-ce pour vous bâtir une prison?
Si vous croyez quil vous soit pénible de vous passer de toutesces choses, allez au désert de ces solitaires ; voyez leurs cabanes,et reconnaissez enfin combien il est facile de ne rien rechercher de toutce que vous vous croyez si nécessaire. Ils ne demeurent que sousde petites tentes quils quittent avec autant de facilité lorsquille faut, quun soldai quitte sa hutte pour aller goûter la paix dansles villes. Je trouve infiniment plus de plaisir à voir un vastedésert rempli de petites cellules où demeurent ces saintssolitaires, que de voir une armée campée dans un champ, lestentes dressées, les pointes des piques élevées enhaut, les drapeaux suspendus aux lances et agités de lair; léclatdes boucliers qui, frappés du soleil, jettent des flammes et, desrayons de toutes parts; cette multitude effroyable de têtes dairainet dhommes de fer, la tente du général, comme un palaisfait en un moment, toute environnée de gardes et dofficiers; etcette confusion dhommes mêlés ensemble, dont les uns sontsous les armes, les autres courent ou repassent çà et, làau bruit des trompettes et. des tambours.
Ce spectacle frappe les yeux et étonne agréablement, etnéanmoins il na rien de comparable à celui que je vous propose.Car si nous allons dans ces déserts, et si nous y considéronsles tentes de ces soldats de Jésus-Christs nous ny trouverons nilances, ni épées, ni aucune arme; ni ces draps dor. donton pare les tentes des empereurs et des généraux darmées.;mais nous serons surpris, comme si, passant dans un pays sans comparaisonplus beau et plus heureux que celui-ci, nous voyions paraître toutdun coup un ciel nouveau sur une nouvelle terre. Car les cellules de cessaints qui y sont ne cèdent pas au ciel même, puisque lesanges y viennent, et le Roi des anges. Car si ces bienheureux esprits sesont tant plu autrefois avec le saint patriarche Abraham, quoiquil fûtengagé dans le mariage, ayant sa femme et ses enfants, parce quilaimait à recevoir les étrangers; combien se plairont-ilsdavantage, et aimeront-ils plus ardemment à ne faire quun mêmecoeur avec des hommes qui sont dans une vertu et une condition beaucoupplus pure, qui sont dégagés entièrement de leurs corps,et qui, dans la chair même, se sont élevés au-dessusde la chair?
Leur table a banni pour jamais toutes sortes de voluptés et deluxe. Elle est toujours pure et sobre, et toujours digne dun chrétien.On ne voit point là, comme dans nos villes, des ruisseaux de sangdes bêtes égorgées, et des animaux coupés encent parties. On ny voit point ni ce feu, ni ces fumées, ni cesodeurs insupportables, ni ce bruit et ce tumulte, ni tous ces raffinementspour satisfaire le goût, suites de lart et de lempressement descuisiniers. On voit pour tous mets sur leur table du pain et de leau.Ils ont lune dune fontaine voisine, et gagnent lautre par leurs justes(544) et saints travaux. Sils veulent quelquefois faire quelque grandfestin, cet extraordinaire se borne à quelque fruit que les arbresde leurs déserts leur produisent, et ils trouvent en cet infinimentplus de délices que dautres nen trouveraient dans la table desrois. Ils ne sont pas exposés en ce lieu aux craintes et aux frayeurs.Les puissances ne les inquiètent point. Ils nont point de femmesni denfants qui les fâchent. Ils ne sabandonnent jamais àdes ris démesurés, et ils ne sont point assiégésde ces hommes lâches, qui leur puissent inspirer de la complaisancepar leurs louanges et leurs flatteries.
4. Leur table est comme une table danges, éloignée detout bruit et toujours dans la paix. Lherbe verte leur sert de siège,et ils retracent là tous les jours ce festin miraculeux que Jésus-Christfit à tout un peuple dans un lieu semblable à celui oùils demeurent. Plusieurs dentre eux nont pas même de cellules.Ils nont point dautre toit que le ciel, ni dautre lampe durant la nuitque la lune qui les éclaire sans avoir besoin dy mettre de lhuile.Cest proprement pour eux que la lune luit, puisquils ne se servent pointdautre lumière que de la sienne. Les anges, voyant du ciel la tempéranceet la pauvreté de leur table, trouvent en eux leurs plaisirs etleurs délices. Car sils se réjouissent dun pécheurqui fait pénitence, que ne doivent-ils point faire en voyant tantde justes qui les imitent, et qui vivent sur la terre de la vie du ciel?
Il ny a point entre eux de serviteur ou de maître. Tous sontserviteurs, et tous sont libres. Ce nest point une énigme que ceque je dis; car ils sont véritablement serviteurs les uns des autres,et maîtres les uns des autres. Lorsque la nuit est venue, on ne lesvoit point plongés dans une profonde tristesse, comme on voit sisouvent les gens du monde, qui repassent avec chagrin les malheurs et lespertes qui leur sont arrivées durant le jour. Après le souper,ils ne sont point en peine de se défendre contre les voleurs, defermer leurs portes avec soin, et de prendre toutes ces autres précautionsquon prend dans le monde. Ils ne, craignent point, en éteignantleurs lampes, quune étincelle mette le feu au logis.
Leurs conférences et leurs entretiens sont pleins aussi dunepaix modeste et tranquille. Ils ne perdent point de temps comme nous àparler de choses vaines et superflues qui ne les regardent point. Ils nese racontent point de nouvelles, si un particulier est devenu roi, si unprince est mort, si un autre lui a succédé. Tous ces entretiens,qui occupent Les gens du monde, leur sont inconnus. Ils ne parlent et ilsne soccupent que de lavenir et des choses éternelles. Il semblequils habitent une autre terre que la nôtre, et quils soient déjàdans le ciel. Dans toutes les questions quils sadressent entreux, ilsont pour but de sinstruire, par, exemple, de ce que cest que le seindAbraham ; quelles sont les couronnes que Dieu promet aux saints, et quellesera cette union admirable que nous aurons un jour avec Jésus-Christ.Voilà ce qui occupe toutes leurs pensées, et ce qui formetous leurs entretiens. Car, pour ce qui regarde les choses de ce monde,ce sont des matières qui ne sont point pour eux. Et comme nous rougirionsde nous mettre en peine de savoir ce que les fourmis font dans leur fourmilière,ils dédaignent de même de sinformer de ce qui se passe parmiles hommes.
Leur esprit nest attentif quà ce Roi céleste; quàcette guerre que nous avons avec le démon; quà chercherles moyens déviter ses piéges et ses artifices, et quàconsidérer les grands exemples de vertu que nous ont donnésles saints. En effet, mes frères, quelle différence trouverez-vousentre nous et des fourmis, si nous nous comparons avec ces saints solitaires?Car, ne peut-on pas dire que, comme les fourmis ne sont attentives quàce qui regarde le corps, nous ne sommes de même occupés quàces sortes de pensées, et à de plus basses encore et plusindignes de nous? Car nous ne pensons pas seulement comme les fourmis auxchoses nécessaires, mais aux superflues. Ces petits animaux passentinnocemment leur vie sans faire aucun mal, mais nous passons la nôtredans mille violences, et nous imitons non les fourmis, mais les loups etles lions. Nous sommes même pires que ces animaux si farouches. Carcest la nature qui leur a appris à vivre de ce quils ravissent;mais nous, après avoir reçu de Dieu le don si précieuxde la raison, nous ne rougissons point dêtre plus cruels que lesbêtes les plus cruelles.
Jetons donc les yeux sur la vie de ces saints hommes, qui, sétantrendus égaux aux anges, vivent ici-bas comme des étrangers,et qui nous sont entièrement opposés dans lusage quils(545) font généralement de toutes choses, de la nourriture,des habits, du logement, de la conversation et de la parole. Si quelquunécoutait leurs entretiens et les nôtres, et tés comparaitensemble, il verrait clairement quils sont dignes dêtre dans leciel, et que nous sommes indignes dêtre sur la terre.
Lorsque quelque grand ou quelque prince les va voir, cest alors quonreconnaît le néant de tout ce qui paraît de plus magnifiquedans le monde. On voit un solitaire accoutumé à remuer laterre, et qui ne sait rien de toutes les affaires du siècle, sasseoirindifféremment sur un gazon auprès dun généraldarmée qui sélève dans son coeur de lautoritéquil a sur tant dhommes. Car il ne trouve là personne qui le flatte,et qui le porte à tenir son rang. Il lui arrive alors la mêmechose quà un homme qui sapprocherait dun ouvrier en or, ou dunlieu rempli de roses, et qui tirerait quelque éclat de cet or, etquelque odeur de ces fleurs. Ceux mêmes qui voient de prèsces saintes âmes, tirent quelque avantage de léclat et dela bonne odeur de leur vertu, et rabaissent quelque chose de ce vain orgueil-oùils étaient avant de les voir. Comme nous voyons quun homme fortpetit ne laisserait pas de se faire voir de bien loin sil montait surun lieu très-élevé ; de même ces grands du monde,en sapprochant de ces saints solitaires, paraissent quelque chose autantde temps quils demeurent avec eux , mais lorsquils sortent de leur compagnie,ils rentrent aussitôt dans leur première bassesse.
Les rois, ni les princes ne sont rien dans lesprit de ces saints. Ilsse rient de leur éclat et de leur vaine magnificence, comme nousnous rions des jeux des petits enfants. Et en effet, si on leur offraitle plus grand et le plus paisible royaume de la terre, ils nen voudraientpoint , parce quils nont dans lesprit que cette principauté souveraineet éternelle, qui leur fait mépriser toute la grandeur passagèrede celle du monde.
Qui nous empêche donc, mes frères, de sortir de notre bassessepour aller voir ces âmes si heureuses et si élevées?Nirons-nous jamais voir ces anges couverts du corps dun homme? " Ne nousrevêtirons-nous " jamais comme eux " de ces vêtements si purset si blancs " , afin de nous présenter " à ces noces " spirituelles,avec une bienséance digne de Dieu? Demeurerons-nous toujours dansnotre première " pauvreté " , mendiant misérablementnotre vie " dans les carrefours ", et ne différant en rien des pauvresqui nous demandent laumône , sinon peut-être en ce que noussommes encore plus misérables queux? Un riche qui est méchantest bien plus malheureux quun pauvre qui est bon, et il vaut sans comparaisonmieux demander laumône que de prendre le bien dautrui. On excuselun, mais on punit lautre. Lun noffense point Dieu, mais lautre offenseégalement Dieu et les hommes ; et, après avoir bien travaillépour amasser du bien par ses rapines , il en laisse souvent le fruit auxautres.
Comprenons ces vérités, mes frères: renonçonsà lavarice et au désir des biens de la terre. Namassonsque les biens du ciel, et ravissons, avec une sainte et généreuseviolence, ce royaume que Dieu nous promet, pour y jouir du bonheur éternelque je vous souhaite par la grâce et par la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi-soit-il. (546)
HOMÉLIE LXX
" ALORS LES PHARISIENS SÉTANT RETIRÉS, FIRENT DESSEINENTRE EUX DE LE SURPRENDRE DANS SES PAROLES ". (CHAP. XXI, 15, JUSQUAUVERSET 34.)
1.Quest-ce à dire " alors" ? cest-à-dire lorsquilsdevaient plutôt penser à entrer dans des sentiments de componction,lorsquils devaient admirer la douceur de Jésus-Christ, lorsquilsdevaient trembler de ce qui leur devait arriver, et que le passéles avait fait juger de lavenir. Car, outre les oracles de Jésus-Christ,les faits élevaient aussi la voix pour annoncer la ruine prochainedes Juifs, puisque lon voyait les publicains et les femmes prostituéescroire au Fils de Dieu, et que les prophètes et les justes avaientété mis à mort. Cétait par là quilsdevaient luger de leur état, et regarder leur perte comme assuréeet entièrement inévitable. Ils devaient au moins alors rentreren eux-mêmes et se convertir, et croire en celui quils persécutaientsi cruellement. Cependant rien ne peut encore arrêter leur malignité,ni faire cesser leur envie. Elle saugmente plus que jamais; et comme lacrainte du peuple les empêchait de se saisir de Jésus-Christ,ils usent dun autre artifice pour le surprendre et pour le faire passercomme un criminel de lèse-majesté dans lesprit du peuple.
" Et ils lui envoyèrent leurs disciples avec les hérodiensqui lui dirent: Maître, nous savons que vous êtes sincèreet véritable et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité,sans avoir égard à qui que ce soit; parce que vous ne considérezpoint la qualité des personnes (16). Dites-nous donc votre avissur ceci : Est-il permis de payer le tribut à César, ou non(17) " ? Ils payaient déjà le tribut, puisque leur étatétait déjà passé sous la puissance des Romains.Mais comme ils avaient vu que Theudas et Judas avaient pour ce sujet étépunis comme des séditieux, ils tâchaient dengager insensiblementle Sauveur dans le même crime. Ils lui envoient donc leurs disciplesavec les hérodiens pour lui faire cette demande artificieuse, afinque de tous côtés il fût comme environné de précipices,et que quelque réponse quil pût faire, il ne pût éviterle piége qui lui avait été tendu. Cétait pource sujet quils sétaient adroitement liés avec les hérodiens,afin que sil répondait en faveur des hérodiens, les Juifseussent sujet de laccuser; ou que sil favorisait les Juifs, les hérodiensle dénonçassent comme coupable de sédition.
Cependant Jésus-Christ avait déjà lui-mêmepayé le tribut; mais ils ne le savaient pas. Ils croyaient doncquil lui était impossible de séchapper de leurs mains,et que de, côté ou dautre il ne pouvait éviter saraine. Ils aimaient mieux toutefois quil offensât plutôt leshérodiens que les Juifs. Cest pourquoi ils lai envoyèrentleurs disciples et ils voulurent que les scribes accompagnassent les hérodiens,afin que Jésus-Christ, intimidé de la présence desces princes de la loi et craignant davantage (547) de les blesser, il seportât plutôt à offenser les hérodiens et àleur donner sujet par sa réponse de le faire passer pour un factieux.Saint Luc fait entendre ceci, lorsquil dit que les Juifs lui firent cettequestion " en présence de tout le peuple, " afin quil eûtplus de témoins de sa réponse. Mais tous leurs artificesretombèrent enfin sur eux; et ils ne tirèrent dautre avantagede ce détestable conseil, que dexposer leur malice et leur envieaux yeux dune grande assemblée.
Et remarquez de quelle flatterie ils usent dabord pour le surprendre: " Nous savons ", disent-ils, " que vous êtes sincère etvéritable ". Comment donc disiez-vous auparavant que cétait" un séducteur "? quil séduisait le peuple, quil étaitpossédé du démon et quil nétait pas de Dieu?Enfin pourquoi le voulaient-ils tuer? Nest-il pas visible quils ne luidisent ceci que potine surprendre? Ils se souvenaient que lorsquils luiavaient un peu auparavant demandé trop insolemment et avec tropdarrogance " par quelle autorité il faisait ce quil faisait ",Jésus ne leur avait rien répondu. Cest pourquoi ils tâchentici de le surprendre par une douceur feinte, ils espèrent par laflatterie pouvoir le porter à souvrir enfin sur ce sujet et àdire plus librement quelque chose contre les lois et le gouvernement delEtat. Ils reconnaissent donc, quoique malgré eux, "quil enseignaitla loi de Dieu dans la vérité, sans avoir égard àqui que ce soit", disaient-ils, "parce que vous ne considérez pointla qualité des personnes ". On voit clairement quils tâchentpar tout ce discours de porter Jésus-Christ à se déclarercontre Hérode et à se rendre suspect à ce tyran commesil voulait renverser ses lois et son empire. Cest ce quils attendaientavec impatience de Jésus-Christ, afin de le faire passer ensuitepour un séditieux et pour un rebelle. Car par ces mots " Vous navezégard à qui que ce soit, et vous ne considérez pointla qualité des personnes ", ils marquent visiblement Hérodeet César.
" Dites-nous donc votre avis sur ceci: Est-il permis de payer le tributà César, ou non (17) "? Hypocrites, vous demandez ici quelest lavis du Sauveur, et vous témoignez le vouloir écoutercomme votre oracle! Que navez-vous donc pour lui la même déférencelorsquil vous instruit? et pourquoi le méprisez-vous si souventlorsquil vous parle de votre salut? Mais remarquez bien leur artifice.Ils ne lui disent pas: Dites-nous ce qui est bon, ce qui est à propos,ce qui est juste et légitime; mais dites-nous ce quil vous en semble.Leur unique but nétait que davoir quelque prétexte, afinde le faire passer potin un homme séditieux et ennemi des souverainespuissances. Ce que saint Marc exprime clairement, lorsque, marquant mieuxce dessein furieux quils avaient de faire mourir Jésus-Christ,il rapporte quils lui dirent: " Donnerons-nous le tribut à César,ou ne le lui donnerons-nous pas " ? Tant ils respiraient la fureur au dedansdeux-mêmes, et tâchaient de la déguiser au dehors sousdes paroles respectueuses: Jésus-Christ leur répondit avecforce.
" Mais Jésus connaissant leur malice, leur dit: Hypocrites ,pourquoi me tentez-vous (18) " ? Comme leur malice était àson comble et à découvert, il leur fait une sévèreréprimande, pour les couvrir de confusion, et pour leur fermer labouche. il voulait aussi découvrir au dehors la corruption de leurspensées et la malignité de ces questions. Ce quil faisaitpour abattre leur orgueil et pour les empêcher à lavenirde le tenter de la sorte. En effet, quoique leurs paroles fussent en apparencetoutes pleines de respect et destime; quoiquils lappelassent " maître", quils reconnussent quil " était véritable ", quoiquilslui rendissent témoignage quil "navait égard à quique ce soit ", et quil ne considérait point la qualité "des personnes " ; toutefois, étant Dieu comme il était, ilne pouvait être pris à ces piéges et à ces vainsartifices. Ces méchants devaient donc conclure de la manièredont Jésus-Christ leur répondait, que ce nétait pointà tort ou seulement par conjecture quil leur faisait ce reproche,mais par une connaissance certaine de ce quils cachaient dans leur coeur.Jésus ne se contente pas néanmoins de leur avoir reprochéleur "hypocrisie " ; et quoique ce fût assez davoir découvertce quils avaient de plus secret dans le coeur, il ajoute néanmoinsencore quelque chose pour leur fermer la bouche par une réponseplus surprenante.
2. "Montrez-moi ", leur dit-il, " la pièce dargent quon donnepour le tribut (19) ". Et aussitôt quils la lui eurent montrée,il fit ce quil avait coutume de faire , cest-à-dire quil se servitde leur propre réponse pour les confondre, et pour leur laisserconclure à eux-mêmes que ce tribut était permis. "Ils lui présentèrent un denier, et Jésus leur dit: De (548) qui est cette image et cette inscription (20)"? Il ne leur demandaitpas ce qui était écrit sur cette pièce de monnaiecomme lignorant, mais il voulait se servir de leurs propres paroles pourles confondre. " De César, lui dirent-ils. Jésus leur répondit: Rendez donc à César ce qui est à César, età Dieu ce qui est à Dieu (21) ". Il ne dit pas: " donnez,mais rendez". Car en effet ce nétait que rendre à Césarce qui était déjà à lui, comme le montraitla pièce dargent et linscription quelle portait. Mais, pour lesempêcher de lui reprocher quil les voulait retirer de lassujétissementà Dieu pour les rendre esclaves des hommes, il ajoute aussitôt: " Et à Dieu ce qui est à Dieu". Ce ne sont pas deux chosesquon ne puisse allier ensemble, de rendre aux hommes ce quon leur doit,et à Dieu ce qui lui est dû. Cest pourquoi saint Paul a dit: " Rendez à chacun ce qui lui est dû; le tribut àqui vous devez le tribut; les impôts à qui vous devez lesimpôts; la crainte à qui vous devez de la crainte; et lhonneurà qui vous devez de lhonneur ".(Rom. XIII, 7.) Mais lorsque leFils de Dieu dit ici : " Rendez à César ce qui est àCésar ", vous ne devez entendre ces paroles que dans les chosesqui ne blessent point la piété ni ce que nous devons àDieu, autrement ce serait payer le tribut non à César, maisau diable. " Ayant entendu cette réponse, ils ladmirèrent;et le laissant ils sen allèrent (22) "; parce quil leur avaitdonné assez de preuves de sa divinité, en découvrantce quils avaient de caché dans le fond de lâme, et en leurfermant la bouche par une réponse si douce et si sage. Eh bien!Crurent-ils du moins en lui? Nullement: mais lorsque ceux-ci leurent quitté,les saducéens vinrent à leur tour lui proposer dautres questions." Ce jour-là les saducéens qui nient la résurrection,vinrent à lui, et lui proposèrent cette question (23) ".Qui peut assez admirer une folie si aveugle? Ils voient que Jésus-Christa fermé la bouche aux pharisiens, et ils osent le tenter, lorsquela confusion les en devait empêcher. Mais cest ainsi que la hardiesseest toujours jointe à limpudence, et quelle entreprend insolemmentdes choses impossibles. Aussi lévangéliste, admirant unaveuglement si étrange, commence ce récit par ces mots: "Ce jour-là " , cest-à-dire le jour même que Jésus-Christvenait de confondre les pharisiens et les hérodiens, en découvrantla malice quils cachaient dans le fond de leurs coeurs. Mais qui étaientces sadducéens? Cétait une secte séparée decelle des pharisiens, qui nétait pas en si grand honneur, et quiavait des sentiments différents touchant la résurrectiondes morts. Car les saducéens la niaient entièrement, et ilsassuraient quil ny avait ni esprit ni ange. Comme ils étaientplus grossiers que les autres, ils se bornaient aux choses corporelleset nallaient pas plus loin. Il y avait ainsi plusieurs sectes différentesparmi les Juifs. Cest pourquoi saint Paul disait " quil étaitde la secte des pharisiens ", secte qui était la plus célèbre.Ces saducéens donc viennent tenter Jésus-Christ pour découvrirsa pensée touchant la résurrection des morts. Ils feignentune histoire qui ne fut jamais. Ils simaginent ainsi embarrasser Jésus-Christ,et avoir droit ensuite de se rire de sa facilité à les croire.lis imitent les pharisiens en sapprochant comme eux avec une douceur apparente." Maître, Moïse a ordonné que si quelquun mourait sansenfants, son frère épousât sa femme, et quil suscitâtdes enfants à son frère mort (24) . Or il sest rencontrésept frères parmi nous, dont le premier, ayant épouséune femme, est mort, et nen ayant point eu denfants, il la laisséeà son frère (25). Le second est mort de même, et letroisième après lui, et tous ensuite jusquau septième(26). " Enfin cette femme est morte aussi après eux tous (27). Quanddonc la résurrection arrivera, duquel de ces sept sera-t-elle femme,puisquelle la été de tous (28)? Jésus leur répondit:Vous êtes dans lerreur, parce que vous ne comprenez ni les Ecritures,ni la puissance de Dieu (29) ". Remarquez ici, mes frères, que Jésus-Christrépond à ces hommes, non pour leur faire des reproches commeaux pharisiens, mais pour les instruire. Car, bien quil y eût quelquemalice dans leur question, il est certain quil y avait encore plus dignorance.Cest pourquoi il ne les appelle point " hypocrites ", et ne leur dit pointdinjures. Ils lui avaient parlé dabord " de la loi de Moïse", pour empêcher quil ne trouvât mauvais quune mêmefemme eût épousé sept frères. Mais tout cela,comme jai dit, nétait à mon avis quune feinte, puisquilest vraisemblable que les deux premiers frères étant morts,le troisième, épouvanté de cet accident, neûtjamais voulu prendre cette personne pour femme, et encore moins le quatrièmeet les autres, qui nen eussent eu que de (549) lhorreur, la regardantcomme la meurtrière de ses maris. Car cétait là lhumeurdes Juifs; et si nous voyons quaujourdhui même plusieurs chrétiensauraient horreur dépouser une telle femme, combien plus en devaientavoir les Juifs? Cest pourquoi ils ne voulaient point se marier àces belles-soeurs, lorsque leurs frères étaient morts, quoiquela loi les y contraignît, comme on peut le voir à propos deRuth la Moabite et de Thamar. Mais doù vient que ces saducéensfeignent, non pas que deux ou trois seulement, mais que sept frèresont tous eu une même femme? Cétait pour avoir, comme ilsle croyaient, plus de preuves contre la résurrection, et pour embarrasserdavantage Jésus-Christ. Jésus-Christ éclaircit enmême temps lune et lautre de ces deux difficultés, en nerépondant pas tant à leurs paroles quà leurs pensées.Il découvre toujours ce que ses ennemis cachaient dans leurs coeurslorsquils le tentaient : mais il le fait quelquefois ouvertement, et ilse contente quelquefois de ne le faire quen secret, et de ne le témoignerquà ceux qui linterrogeaient.
Admirez donc, mes frères, comment il montre que les morts ressusciteront;et fait voir en même temps que ce nétait point de la manièreque les saducéens le croyaient:
" Vous êtes dans lerreur ", leur dit-il, " parce que vous necomprenez ni lEcriture, ni la puissance de Dieu ". Ils avaient citéMoïse et la loi comme étant fort intelligents dans lEcriture.Et Jésus-Christ leur montre au contraire que leur demande supposaitune ignorance grossière et profonde, et quils ne lui faisaientcette question que parce quils avaient peu de connaissance de la puissancede Dieu et de IEcriture. Faut-il sétonner, leur dit-il, que vousentrepreniez de me tenter, moi que vous ne connaissez pas encore, lorsquevous ne comprenez pas même quelle est la puissance de Dieu aprèstant de preuves que vous en avez reçues, et que ni le sens commun,ni lintelligence de lEcriture ,nont pu encore vous la faire connaître.Car le sens commun ne fait-il pas voir à tous les hommes que toutest possible à Dieu? Il répond dabord à leur question;et comme ce qui leur faisait croire quil ny aurait point de résurrectionun jour, cétait quils se la figuraient dune manière toutecharnelle, et quils simaginaient que les hommes seraient alors tels quenous sommes en cette vie, le Sauveur commence par réfuter cetteerreur, en leur faisant concevoir une idée bien différentede ce mystère.
3. " Après la résurrection, les hommes nauront pointde femmes, ni les femmes de maris ; mais ils seront comme les anges deDieu dans le ciel (30)". Saint Luc dit: "comme les enfants de Dieu ". Sidonc il ny a point de noces après la résurrection, leurquestion était superflue. Remarquez ici, mes frères, quece nest pas parce quils ne se marieront point, quils seront des anges,mais que cest parce quils seront comme des anges, quils ne se marierontpoint. Jésus-Christ par cela seul détruit une infinitéderreurs, et saint Paul comprend toutes ces vérités dansce seul mot: " La figure de ce monde passe ". (I Cor, VII, 31). Tel estdonc létat où Jésus-Christ marque que nous devonsêtre après la résurrection. Mais quoiquil montre parces paroles la vérité de la résurrection, il ne laissepas de la prouver encore par lautorité de lEcriture; car il nese contente pas de répondre à leur question, mais il éclaircitmême les difficultés qui tenaient leur esprit embarrassé.Lorsque ce nétait point une malice tout à fait noire quiles portait à lui faire ces demandes, et quil y avait en effetde lignorance chez eux, Jésus. Christ ne refusait pas de les instruirede la vérité à fond et avec beaucoup détendue: mais lorsquil ne paraissait que de la malignité dans leur conduite,il ne leur répondait plus. Il veut donc encore les confondre icipar lautorité de Moïse même dont ils sétaientappuyés.
" Quant à la résurrection des morts, navez-vous pointlu ces paroles que Dieu vous a dites (31) : Je suis le Dieu dAbraham,le Dieu dIsaac, et le Dieu de Jacob? Or, Dieu nest point le Dieu desmorts, mais des vivants (32) ". Dieu ne peut être le Dieu de ceuxqui ne sont plus, et qui, étant tout à fait dans le néant,ne ressusciteront jamais. Car il ne dit pas : Jétais le Dieu, mais" Je suis le Dieu dAbraham, etc. " cest-à-dire de ceux qui sontencore et qui vivent. Car, si Adam, quoique vivant dans le corps, étaitnéanmoins véritablement mort aux yeux de Dieu dèsquil eut mangé du fruit défendu, et que Dieu lui eut prononcésa sentence : ces saints patriarches, au contraire, quoique morts, étaientnéanmoins vivants aux yeux de Dieu par la promesse quil leur avaitfaite de la résurrection. Ce que saint Paul dit ailleurs, quil" doit (550) dominer également sur les vivants et sur les " morts(Rom, XIV, 2) " , nest point contraire à ce que nous disons ici.Car on appelle " morts" en cet endroit, ceux qui doivent revivre un jour.Mais lEcriture sait quil y a une autre sorte de morts dont elle dit "Laissez les morts ensevelir leurs morts ". (Luc, IX, 60.) " Et le peupleentendant ceci était ravi en admiration de sa doctrine (33) ". Cene sont point encore ici les saducéens qui tirent avantage de cetteréponse, non plus que les pharisiens dans la précédente,puisquils sen retournent couverts de confusion. Toute lutilitéde cet éclaircissement retourne encore au peuple.
Puis donc, mes frères, que la résurrection des morts doitindubitablement arriver un jour, que ne nous efforçons-nous de vivresur la terre de telle sorte que Dieu nous juge dignes alors dêtreassis dans le ciel aux premières places? Que si vous voulez prévenirce temps de la résurrection dernière, et voir dèsce monde des hommes qui sont dans la chair, comme sils navaient pointde chair, et qui vivent déjà comme les anges , je vous enapprendrai encore le moyen en vous exhortant comme jai déjàfait tant de fois daller voir ces bienheureux solitaires dans leurs déserts.Car je ne puis, mes frères, me lasser de vous porter à unechose que je sais vous être infiniment avantageuse.
Appliquons-nous donc encore aujourdhui à examiner la vie deces troupes angéliques, et le plaisir céleste dont ces saintshommes jouissent sans quil soit jamais interrompu daucun trouble et daucunmouvement de tristesse. Nous avons déjà tracé dansnotre dernier discours un léger crayon du camp de cette arméetoute divine. On ny voit point de piques et de lances, de casques ou deboucliers. Et cependant, ainsi désarmés, ils font de plusgrandes et de plus héroïques actions que les autres nen peuventfaire avec le fer et le feu. Si vous avez quelque sainte envie dallerà ce camp bienheureux, je veux bien vous y conduire. Allons ensemblevoir cette troupe admirable et ces saints combats.
Nous verrons tous les jours ces bienheureux solitaires occupésà une guerre invisible, puisquils remportent chaque jour une illustrevictoire sur leurs ennemis, je veux dire sur leurs passions, qui leur tendenttoujours de nouveaux pièges. Ils vérifient dans leurs personnescette grande parole de lApôtre " Que ceux qui sont à Jésus-Christont crucifié leur chair avec les désirs déréglés". (Gal. V.) Considérez donc combien, en mortifiant tous les désirsde la chair, ils terrassent tous les jours dennemis par cette épéespirituelle que Dieu leur donne. Cest pourquoi on ne voit point dans leursrepas ces excès et ces superfluités qui nous font rougirdans les nôtres. Tout y est modeste, tout y est sobre, ils ne boiventjamais de vin, et lusage continuel de leau réprime en eux tousles mouvements de lintempérance. Cest ainsi quils étouffentet quils noient en quelque sorte ce monstre effroyable.
Car lhydre des poètes na pas tant de têtes que nen acette bête cruelle de lintempérance. Elle est toujours accompagnéede la fornication, de la colère, et de tous les déréglementsinfâmes et abominables. Ces passions sont comme autant dennemisfurieux que ces soldats de Jésus-Christ domptent sans peine, quoiqueles plus vieux soldats des princes du monde, et qui ont témoignéle plus de coeur dans les occasions de la guerre, en soient souvent terrassés.Il ny a. point dépée ni de flèche qui ait de laforce contre les têtes empoisonnées de ce monstre. Les hommesles plus braves, et les gens les plus forts, après avoir remplitoute la terre de la réputation de leur valeur, sont souvent commeenchaînés par le vin dont ils deviennent les captifs. Ilssont percés sans aucune plaie, et ils sont réduits dans unétat plus déplorable que ceux qui ont le corps tout briséde coups. Ces derniers au moins reconnaissent le malheur dans lequel ilssont, au lieu que les autres sont misérables, et ne le connaissentpas.
Vous voyez donc, mes frères, quelle est cette guerre invisiblede ces saints solitaires, et combien ces athlètes de Jésus-Christsont préférables à tous les soldats de lempire, puisquilsterrassent, par leur seule volonté, des ennemis si terribles dontces braves du monde sont les esclaves. Ils affaiblissent tellement en euxlintempérance qui est comme la mère féconde de tousles vices, quelle nose plus exciter dans leur âme le moindre trouble.Et la tête de cette hydre étant coupée, le reste ducorps tombe par terre, et ne peut plus se relever. Cest ainsi que chacundeux combat ce monstre et en demeure victorieux. Car il narrive pointdans cette guerre ce qui arrive dans (551) toutes les autres guerres dece monde. Lorsquun soldat a tué lun de ses ennemis dans le combat,il est mort pour les autres comme pour lui, et il ne fera jamais de malà personne. Mais dans cette guerre spirituelle, si lintempéranceest morte pour celui qui la bien combattue, elle est vivante pour lesautres, et celui qui ne la combattra pas sans cesse lui-même en seravaincu.
4. Qui nadmirera cette manière si extraordinaire de combattre,où chaque soldat remporte lui seul une victoire que toutes les arméesdu monde jointes ensemble ne pourraient gagner, et où lon voitrenversés par terre et percés de mille coups tons ces monstresque produit lintempérance, cest-à-dire lemportement desparoles, le gonflement de lorgueil, et tant dautres maladies cachéesqui nous réduisent dans un état déplorable. Car tousces généreux soldats imitent admirablement Jésus-Christ,leur chef, dont il est dit " Il boira de leau du torrent dans la voie,et à cause de cela il élèvera sa tête dans lagloire ". (Ps. CIX, 8.)
Voulez-vous voir combien ces soldats de Jésus-Christ terrassentdennemis? Examinons toutes les passions que le luxe, les délicatessesdes tables et des viandes préparées avec tant de soin produisentdordinaire dans le monde. Je rougis de parler de ces sortes de chosesen ce lieu; mais jy suis contraint. Car, qui ignore jusquà quelpoint on porte la somptuosité des tables; et combien lart des cuisiniersest ingénieux pour trouver tous les raffinements qui peuvent exciterle goût et lintempérance des hommes? Cest une grande étudeen ce temps que dapprendre à bien ordonner un festin. Il semblequil sagisse du gouvernement de toute une république ou de rangerune armée en bataille, tant on a de soin de régler quel servicedoit être le premier ou le second, ou le troisième. Cestune grande affaire que de savoir quand on doit servir chaque chose. Ona disputé fort sur ce sujet. Les uns soutiennent quon doit servir,dès lentrée, des oiseaux rôtis sur les charbons, etfarcis de poissons; dautres, autre chose. On fait des leçons importantesde la qualité, de lordre et du nombre des plats de chaque service;et ce qui est encore plus insupportable, on se pique de bien savoir ceschoses, et nous faisons notre gloire de ce qui nous devrait faire rougir.
Que dirai-je de la longueur de nos repas? Les uns se vantent davoirfait durer le dîner une grande partie du jour, les autres dy avoirconsumé une soirée, et les autres dy avoir passétoute la nuit. Hélas! ne considère-t-on jamais combien ilfaut peu de chose pour satisfaire la nécessité, et ne rougit-onpoint de ces excès?
On ne voit rien de pareil parmi ces anges de la terre. Toutes ces sortesde plaisirs leur sont en horreur et en oubli. Ils se mettent à table,non pour satisfaire la sensualité, ni pour se remplir de viandes,mais pour soutenir le corps et la vie. On ne voit point parmi eux de gensqui aillent à la chasse ou à la pêche. Le pain et leaufont tous leurs repas. Tous ces autres soins et toutes ces vaines inquiétudessont pour jamais bannis de chez eux. Leurs cabanes pauvres, et leurs corpsnégligés et mortifiés, les entretiennent dans unepaix profonde : tandis quau contraire, les gens du monde sont dans unetempête continuelle. Si nos yeux étaient assez pénétrants,ou que nous le pussions sans horreur, que ne verrions-nous point dans lesentrailles de ces personnes voluptueuses? Combien dhumeurs et de causesde maladies, quel amas de pourriture! quel sépulcre blanchi! Jerougis de dire les suites honteuses de ces débauches, les indigestions, et toutes les incommodités dun corps accablé de viandes.
Mais si vous allez parmi ces solitaires, vous verrez ce monstre de lintempéranceet de limpureté renversé par terre. Ils ont étoufféen eux cette passion infâme, qui est encore plus criminelle que lautre.Ils lont vaincue et désarmée; car ses armes sont les parolesdéshonnêtes. Les solitaires nouvrent la bouche que pour louerDieu. Comme leur langue est pure, leur corps est pur. Ils nont pas seulementvaincu cette double intempérance, mais encore lenvie, le désirde lhonneur, lamour de largent, et toutes les autres passions de lâme.Comparez maintenant votre table avec celle de ces solitaires. Je suis assuréque les plus abandonnés à leurs passions ne sauraient êtreassez aveugles pour oser le faire.
La table des uns conduit au ciel : celle des autres mène danslenfer. Jésus-Christ préside à lune , et lespritimpur est maître de lautre. Le luxe et la volupté empoisonnentlune; la vertu et la tempérance règnent dans lautre. Enfin,Dieu est présent à lune, et le (552) démon est présentà lautre. Car partout où se trouve lexcès du vinet des viandes, et les paroles déshonnêtes, là le démonse trouve aussi, et il y prend ses délices.
5. Telle était autrefois la table du mauvais riche qui, brûlantde soif dans lenfer, ne put trouver une goutte deau. Ces saints sontbien éloignés de cette intempérance et de ce malheurdes riches, ils vivent déjà sur la terre comme des anges.Ils ne se marient point. Ils ne sabandonnent point au sommeil ni aux délices;et si on excepte fort peu de choses, ils sont comme sils navaient pointde corps. Qui peut donc mettre plus aisément les démons enfuite que celui qui en remporte autant de victoires quil fait de repas?Cest pourquoi le Prophète disait : " Vous avez préparédevant moi une table contre tous les ennemis qui me persécutent". (Ps. XXII, 6.) Cette parole saccomplit à la table des solitaires.Car y a-t-il un plus redoutable ennemi que le démon de lintempérance,et de tous les autres vices qui naissent de celui-là? comme léprouventassez ceux qui ont quelquexpérience dans cette guerre spirituelle?
Que si vous voulez maintenant considérer doù lon tirelargent pour lune et lautre de ces tables, vous en verrez encore mieuxla prodigieuse différence. Car qui fait subsister le plus souventla table superbe de ces riches, sinon les dépouilles des pauvres,les larmes des veuves, et le sang des orphelins? Et qui entretient au contrairela table de ces serviteurs de Dieu, sinon leurs propres mains et leursjustes travaux? Cest pourquoi on la pourrait comparer à une honnêtefemme qui serait parfaitement belle, mais dune beauté naturelle,sans aucun ornement étranger; comme on pourrait au contraire comparerla table de ces voluptueux à une femme prostituée, laideet horrible, qui, voulant cacher sa difformité en se peignant levisage, et en se parant magnifiquement, la ferait au contraire remarquerde plus en plus à mesure quon sapprocherait delle.
Ne considérez point ceux qui sont à cette table , lorsquilsy entrent, mais lorsquils en sortent; et vous en comprendrez mieux ledérèglement et le désordre. Celle des solitaires,Ioule pleine dhonnêteté, ne permet pas à ceux quisont assis de rien dire qui ne soit honnête; lautre, au contraire,comme une courtisane et une prostituée, ninspire aux conviésque le libertinage et le déréglement. Lune a pour but lesoutien de la vie, et lautre la perte de lâme. Lune prend biengarde que Dieu ne soit offensé, lautre ne peut souffrir quil nele soit pas.
Allons donc, mes frères, voir ces hommes admirables, pour reconnaîtrede combien de chaînes nous sommes liés. Cest là quenous apprendrons à nous préparer une table où noustrouverons notre satisfaction et nos délices, sans dépense,sans soin, inaccessible à toutes les maladies, pleine dune espérancesainte et toujours ornée de nos victoires sur lintempérance.Lâme ny sera jamais ni agitée de troubles, ni séchéedenvie, ni enflammée de colère. Tout y sera calme, touty sera agréable.
Et ne malléguez point ici le silence exact de ceux qui serventà ces tables du monde; mais considérez ce tumulte, ce bruitet ces cris de ceux qui y sont assis; je ne dis pas ces cris quils échangententre eux, quoique cela seul soit insupportable; mais je dis ce tumulteintérieur qui remplit lâme, qui lentraîne comme captive,qui met le désordre et la confusion dans ses pensées, quiexcite des ténèbres dans son esprit, et qui y fait voir quelquechose de semblable à un combat qui se livre sur la mer dans unenuit profonde au milieu dune tempête. La paix, au contraire, règnetoujours dans la maison de ces solitaires. Tout y est tranquille commedans un port. La table des gens du monde est suivie dun assoupissementsemblable à la mort, mais celle de ces saints religieux est suiviede la chasteté, de la vigilance et de la présence de lEsprit-Saint.Enfin, les supplices de lenfer sont la fin de lune, comme la gloire duciel est le prix de lautre.
Attachons-nous donc à celle-ci, désirons-la, recherchons-laavec ardeur, afin que nous puissions mériter les biens qui en naissent,et pour ce monde et pour lautre. Cest ce que je vous souhaite àtous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et lempire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il. (553)
HOMÉLIE LXXI
" LES PHARISIENS, AYANT APPRIS QUE JÉSUS CHRIST AVAIT FERMÉLA BOUCHE AUX SADDUCÉENS, TINRENT CONSEIL ENSEMBLE ET LUN DEUX,QUI ETAIT DOCTEUR DE LÀ LOI, VINT LE TENTER, EN LUI FAISANT CETTEQUESTION : MAÎTRE, QUEL EST LE GRAND COMMANDEMENT DE LA LOI? " (CHAP.XXII, 34, 35, 36, JUSQUÀ LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Lévangéliste nous marque encore ici une raison quieût dû imposer silence aux pharisiens, et il nous fait voiren même temps quelle était leur audace. Les saducéensavaient été réfutés de telle sorte par le Sauveurquils navaient pu lui rien répliquer, et ces pharisiens osentencore néanmoins sattaquer â lui, lorsquils devaient partant de raisons réprimer enfin leur insolence. Ils lui envoientun docteur de la loi , non dans le dessein dapprendre quelque chose delui, mais seulement pour le tenter. Ils lui demandent: " Quel est le plusgrand et le plus important commandement de la loi "? Comme ils savaientque cétait celui-ci : " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu ",ils croient quil leur donnera peut-être lieu par sa réponsede laccuser davoir combattu ce commandement, et de témoigner ainsiquil agissait partout en Dieu. Cétait là leur dessein danscette question artificieuse. Mais Jésus-Christ leur voulant fairevoir quil connaissait leur pensée, et que bien loin de laimer,ils nourrissaient contre lui une envie secrète qui les envenimaitcontre sa personne, il leur dit: " Vous aimerez le Seigneur votre Dieude tout votre coeur, de toute votre âme, et de tout votre esprit(37). Cest là le premier et le grand commandement (38). Et voicile second qui est semblable à celui-ci : Vous aimerez votre prochaincomme vous-même (39) ". PourquoiJésus-Christ dit-il que cesecond commandement " est semblable " au premier ? Cest parce quil enest comme leffet et la suite naturelle, et que celui qui aime Dieu, doitnécessairement aimer son prochain : " Celui ", dit lEcriture, "qui fait le mal, hait la lumière, et il ne vient point àla lumière ". (Jean, III, 10.) Et ailleurs : " Linsenséa dit dans son coeur : Il ny a point de Dieu ". (Ps. LII, 1.) Cest pourquoiDavid ajoute aussitôt: " Ils sont corrompus , et sont devenus abominablesdans leurs affections ". (Ps. XIII, 4.) Et ailleurs : " La racine de tousles maux est lavarice, qui a fait errer dans la foi quelques-uns de ceuxqui lont désirée ". (I Tim. VI, 10.) Et ailleurs : " Celuiqui maime gardera mes commandements ", qui se rapportent tous àce principal : " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, et le prochain commevous-même ". (Jean, XIV, 15, 21, 23.)
Si donc aimer Dieu cest aimer le prochain, puisque Jésus-Christdit à saint Pierre : " Si vous maimez, paissez mes brebis (Jean,XXI, 16)", et si en aimant le prochain on garde les commandements de Dieu,nai-je donc pas bien raison de dire : " Toute la Loi et les prophètessont renfermés dans ces deux grands commandements (40) ". Jésus-Christfait encore ici ce quil vient de faire auparavant. Lorsquon lui a adresséune question touchant la résurrection, lia fait plus quon ne luiavait (554) demandé; de même ici lorsquon ne désireque savoir de lui quel est le premier commandement de la Loi, il y jointaussi le second qui nétait guère moins considérableque le premier, et que Jésus-Christ dit " lui être semblable". Il leur fait remarquer en passant que toutes ces questions quils luifaisaient, ne venaient que de lenvie et de laversion quils avaient conçuecontre lui : " Car la charité nest point envieuse ". (I Cor. XIII,14.)
Mais pourquoi saint Matthieu dit-il clairement que ce docteur de laLoi vient à Jésus-Christ pour le tenter; et que saint Marcdit au contraire que Jésus-Christ voyant ensuite quil avait sisagement répondu, lui dit : " Vous " nêtes pas loin du royaumede Dieu ". (Marc, XII.) Il ny a point, mes frères, de contradictiondans ces paroles, puisquapparemment cet homme commença dabordà parler à Jésus-Christ dans le dessein de le tenter,mais ayant depuis assez bien parlé, il mérita par la sagessede sa réponse dêtre loué de la bouche du Sauveur.Car Jésus-Christ ne le loua pas dabord. li ne le fit quaprèsque ce docteur eut dit : " quil était vrai quen aimant son prochainon faisait plus que si lon offrait à Dieu tous les sacrifices ettous les holocaustes du monde ". Ce fut alors que Jésus-Christ luidit : " Quil nétait pas loin du royaume de Dieu "; parce que cedocteur, ayant horreur lui-même de cette basse envie qui lavaitporté à le tenter, quitta cette disposition criminelle pourrentrer dans des sentiments dadmiration et de respect. Et cest cettesorte de conversion qui est lunique fin à laquelle se rapportenttous les préceptes de la loi, lobservation du sabbat, et les autrescérémonies.
Jésus-Christ loue ce docteur néanmoins avec assez de modération,et il ne le regarde pas encore comme parfait, puisquil lui déclarequil lui manquait quelque chose. Car en lui disant: " quil nétaitpas loin du royaume de Dieu ", il lui témoignait assez quil nyétait pas encore, et quil devait travailler à acquérirce qui lui manquait. Que si Jésus-Christ loue ce docteur seulementparce quil reconnaît quil ny avait quun seul Dieu, nous ne devonspas nous en étonner. Il faut au contraire juger par là quele Sauveur parlait souvent selon la Pensée et selon la dispositionde ses interlocuteurs. Les Juifs, il est vrai, débitaient millepropos injurieux pour le Christ, mais ils nont jamais osé direnéanmoins quil ny avait point de Dieu.
Doù vient donc que Jésus-Christ loue ce docteur de cequil a dit quil ny " avait quun seul Dieu "? Voulait-il en le louantde cette parole, nier quil fût Dieu lui-même aussi bien queson Père? Dieu nous garde de cette pensée: mais comme letemps de découvrir sa divinité nétait pas encorevenu, il laisse ce docteur dans son premier sentiment. Il le loue de laconnaissance quil avait de lancienne loi, pour le disposer aussi et lerendre plus propre à recevoir la nouvelle que lui, Jésus-Christ,était venu prêcher dans le monde. Dailleurs, lorsquon dit: " Quil ny a quun Dieu, et quil ny en a point dautre que lui ",cela ne doit point sentendre, ni dans lAncien ni dans le Nouveau Testament,dans ce sens que lon exclue la divinité du Fils; mais seulementcomme une marque quon rejette toutes les idoles : et je crois que cestdans cette pensée que Jésus-Christ loua ce docteur, parcequil avait dit : " quil ny avait quun seul Dieu ". Après doncque le Sauveur a satisfait à la question de cet homme, Jésus-Christlui en fait une autre à son tour.
" Les pharisiens étant assemblés, Jésus leur fitcette demande : Que vous semble du Christ? De qui doit-il être fils?Ils lui répondirent : De David (41)". Considérez, mes frères,combien de miracles et de prodiges, combien de questions et de réponsesJésus-Christ a faites avant celle-ci, combien il a donnéde preuves par ses actions et par ses paroles de son égalitéet de son union avec son Père, quil a loué même cedocteur de la loi davoir dit: " quil ny avait quun seul Dieu " ; etque cest après toutes ces précautions quil leur fait enfincette question. Il semble quil veuille leur ôter tout sujet de direde lui que, malgré tous les miracles quil avait opérés,il nen était pas moins visiblement opposé à Dieuet à sa loi. Il les interroge donc enfin ici pour éleverinsensiblement leurs esprits, jusquà avouer eux-mêmes quilétait Dieu. Nous avons vu ailleurs quen parlant à ses disciplespour savoir leurs sentiments touchant sa personne, il leur demande premièrementce que les autres croyaient de lui, et quil leur dit ensuite : " Et vousqui dites-vous que je suis " ? Mais il nuse pas de cette conduite àlégard des pharisiens, puisque, sil leur avait demandéde la sorte ce quils croyaient de lui ils lui eussent (555) infailliblementrépondu quil était un séducteur et un ennemi de Dieu.Cest pourquoi il leur demande en général ce quils croyaient"du Christ " sans se désigner lui-même. Et comme il étaitprès daller bientôt souffrir et mourir sur une croix, illeur cite une prophétie qui faisait voir clairement quil étaitDieu.
" Et comment donc, leur dit-il, David lappelle-t-il en esprit son Seigneur,par ces paroles (42): Le Seigneur a dit à mon Seigneur: " Asseyez-vousà ma droite, jusquà ce que jaie réduit vos ennemisà vous servir de marche-pied (43) " ? Il ne leur marque cette prophétieque comme en passant. Il ne témoigne point que ce fût sonprincipal but, mais quil nen parlait que par occasion. Comme il les avaitinterrogés, et quils ne lui répondaient pas selon la vérité,puisquils assuraient quil nétait quun pur homme, il leur rapportecette prophétie de David pour confondre leur erreur, en leur opposantce prophète qui reconnaissait sa divinité.
Cest parce quils ne le considéraient que comme un homme, quilslui avaient répondu que le Christ devait simplement être "le fils de David " : Et Jésus prouve au contraire par David mêmequil était véritablement le Dieu et le Seigneur de tous;quil était véritablement le Fils unique de son Père,et quil lui était égal en toutes choses. Mais il ne sentient pas là, et, pour les effrayer, il ajoute " Jusquàce que jaie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied", se servant de toutes sortes de moyens pour les attirer à la foi.Et afin quils ne pussent dire que le Prophète navait parléde la sorte que par complaisance et par flatterie, considérez ceque Jésus-Christ ajoute : " Comment donc David, " parlant par lEspritde Dieu ", lappelle-t-il son Seigneur? Mais admirez avec quelle circonspectionil rapporte ce témoignage qui lui était si avantageux. Illeur demande auparavant : " Que vous semble du Christ? de qui est-il fils" ? afin de leur donner lieu de répondre quil était : "fils de David ". Il leur demande aussitôt en gardant une suite naturelle: " Comment donc David parlant par lEsprit de Dieu lappelle-t-il sonSeigneur "? il en use ainsi pour ne point les troubler, et ne leur donnerpoint sujet de soffenser en leur parlant comme de lui-même? Cestpour cette raison quil ne dit pas : " Que vous semble-t-il " de moi? maisque vous semble-t-il " du Christ " ? Cest pourquoi les apôtres,après la Pentecôte, disent encore avec tant de modestie :" Quil nous soit permis de dire librement du patriarche David quil estmort et quil a été enseveli ". Et Jésus-Christ, de
même par cette interrogation et par la réponse quil yfait ensuite, établit sa divinité : "Comment donc David lappelle-t-ilen esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneur a dit à monSeigneur : Asseyez-vous à ma droite , jusquà ce que jaieréduit vos ennemis à vous servir de marche-pied "
" Si donc David lappelle son Seigneur, comment est-il son fils (44)"?Ce quil ne dit pas pour nier que le Christ fût le fils de David,mais pour représenter aux Juifs leur erreur, lorsquils croyaientquil nétait que le fils de David. Car lorsquil leur dit : " Commentest-il son fils "? il faut sous-entendre de la manière que vousvous le figurez. Les pharisiens disaient que le Christ nétait quele fils de David, et non " le Seigneur de David ". Après leur avoirrapporté ce témoignage du Prophète, Jésus leurdit avec douceur : " Si donc David lappelle son Seigneur, comment est-ilson fils"? Ils ne répondent rien à ces paroles; parce quilsne voulaient pas sinstruire, mais seulement tenter le Sauveur. Cest pourquoiJésus-Christ dit lui-même quil était " le Seigneurde David " , ou plutôt il ne le dit que par le Prophète, parcequils navaient aucune foi en lui, et quils tiraient de toutes ses parolesdes sujets de le décrier.
Et nous devons beaucoup, mes frères, considérer cettedisposition des Juifs, afin de ne nous point scandaliser, lorsque nousvoyons que Jésus-Christ leur parle de lui-même dune manièresi humble , et qui lui est si disproportionnée. Entre plusieursraisons quil avait de se conduire de la sorte, celle-ci sans doute étaitune des principales, quil devait agir avec une grande condescendance àleur égard, et quil était obligé dépargnerbeaucoup leur faiblesse. Et lon voit même ici que ce nest que sousforme dinterrogation quil établit sa divinité, et quilne la leur découvre quobscurément. Car il y avait encorebien de la différence entre être " le Seigneur de David "ouêtre le Seigneur de tous les Juifs. Et loccasion que Jésus-Christprend de leur dire ceci, est admirable. Car, après avoir dit quilny a quun Dieu et quun Seigneur, il dit aussitôt (556) que cestlui qui est ce Seigneur, et il le prouve non-seulement par ses actions,mais encore par les prophètes; montrant que son Père prendraitsa cause, et quil le vengerait contre eux-mêmes. " Jusquàce que je réduise vos ennemis", dit-il, "à vous servir demarche-pied ". Ce qui fait voir clairement quel zèle le Pèreavait pour la gloire de son Fils, et quelle union ils avaient ensemble.
Cest ainsi quil termina enfin tontes ces questions que les Juifs luifaisaient pour le surprendre ; et lon peut dire que celte fin en fut glorieuseet surprenante , et quelle était capable de fermer éternellementla bouche à ses ennemis. En effet, depuis ce temps ils se tinrentdans le silence; silence qui, à la vérité, nétaitpas volontaire, mais forcé; parce quils navaient plus rien àlui dire. Ses réponses précédentes, comme autant deflèches mortelles, les avaient tellement abattus, quils ne luipouvaient plus résister. " A quoi personne ne lui put rien répondre:et depuis ce jour nul nosa plus lui faire de questions (45) ". Le peupleretirait un grand avantage de ce silence des pharisiens, puisque ceux-cinosaient plus interrompre les prédications du Sauveur. Aussi lonvoit que Jésus-Christ ne parle plus quau peuple dans la suite.Tous les pharisiens et les docteurs de la loi le fuient , et il semblequil ait mis tous ces ennemis en fuite comme une troupe de loups qui necherchaient quà le dévorer. Ces envieux ne retirèrentaucun fruit de leurs demandes envenimées; et lamour de la vainegloire dont ils étaient possédés, les empêchade profiter de tant dinstructions si divines.
3. Car lambition, mes frères, est une passion étrange.Elle se diversifie en cent manières différentes. Les uns,pour être honorés, désirent dêtre souverains,les autres dêtre riches, les autres dêtre forts et robustes.Cette passion tyrannique passant encore plus avant, fait (lue les uns cherchentla gloire par leurs aumônes, les autres par leurs jeûnes ,les autres par leurs prières , les autres par leur science, tantce monstre a de têtes et de faces différentes. On ne doitpas beaucoup sétonner que les hommes cherchent de la gloire dansles grandeurs et dans les magnificences du monde; mais, ce qui est surprenant,et ce quon ne peut assez blâmer, cest quon veut même tirervanité de ses jeûnes et de ses prières. Nous tâcheronsaujourdhui de ne pas seulement nous élever contre ce vice, maisde vous en proposer aussi les remèdes. Quels seront donc les premiersque nous entreprendrons de guérir? Commencerons-nous par ceux quitirent gloire de leurs richesses, ou de leurs habits magnifiques, par ceuxqui senflent de leur dignité ou de leur science, qui se glorifientde quelque art, où ils excellent; ou de la force de leurs corps,on de la beauté et de lagrément de leur visage? Parlerons-nousaujourdhui contre ceux qui tirent gloire de leur puissance et de leursrapines cruelles, ou contre ceux qui ont de la vanité de leurs aumônes?En un mot, tâcherons-nous de guérir ceux qui prennent avantagedes choses mauvaises, ou ceux qui se glorifient de leurs bonnes oeuvres?Nous adresserons-nous à ceux qui ne sont superbes que jusquàla mort, ou à ceux dont lorgueil sétend même au delàde la vie? Car cette passion se diversifie étrangement dans seseffets, et elle est profondément enracinée dans le coeurdes hommes. De là viennent ces testaments qui font dire tous lesjours : Un tel est mort, et il a voulu se signaler après sa mort;il a enrichi lun, et il a appauvri lautre. Car la même vanitése nourrit également de ces deux effets si contraires, et elle aimeà abaisser comme à élever.
Quels seront donc ceux que nous entreprendrons de guérir lespremiers, puisquon ne peut parler tout ensemble à tant de si différentespersonnes? Il vaut mieux que nous nous attachions aujourdhui àceux qui recherchent de la gloire dans leurs aumônes, Car je vousavoue que si jaime extrêmement que lon fasse laumône, jesuis percé aussi jusquau coeur, lorsque je vois quon la corromptpar le poison de cette vanité secrète. Je suis frappéde ce malheur, et je déplore alors cette vertu, comme je verraisavec douleur la fille dun grand roi entre les mains dune femme impudique,qui ne prendrait le soin de lélever que pour labandonner ensuiteaux déréglements et aux désordres, qui lui commanderaitdabord de mépriser son père, et qui la parerait dune manièrequi lui déplairait infiniment, et plus digne dune courtisane quedune princesse, pour la rendre agréable à ceux qui nauraientdessein que de la perdre et de la déshonorer.
Tâchons donc aujourdhui de désaveugler ces personnes :et supposons dabord quun homme fait de grandes aumônes pour sefaire estimer des hommes. Cest ce premier abus qui fait sortir notre princessede la chambre du roi, son père; son père, en effet, lui commandeque sa main gauche ne sache pas ce que fait la droite, et elle se produit,au contraire, pour se faire voir des personnes les plus inconnues, et mêmepar les derniers des esclaves. Vous jugez assez, par là, quelleest cette prostituée dont je vous parlais, qui corrompt celte viergesi pure, afin quelle devienne passionnée pour des impudiques, etquelle se pare pour paraître belle à leurs yeux.
Je pourrais même vous montrer que ce désir de la gloirene corrompt pas seulement lâme, mais quelle la met hors delle-même,et quelle la rend comme furieuse. Car nest-ce pas une véritablefureur et une espèce de manie, à cette fille, non dun roide la terre, mais du Roi du ciel, de courir après des esclaves etdes fugitifs, de chercher à plaire à des hommes vils et méprisables,dembrasser ceux qui la rejettent, daimer ceux qui la haïssent, etde les poursuivre partout, lorsquils ne la veulent pas seulement regarder,et qui rougissent même de cette passion qui lui fait perdre la honteaussi bien que lhonneur? Car les hommes ne trouvent personne de plus importunque ces ambitieux qui sont passionnés pour la vaine gloire. Ilsse rient de leur vanité, et plus ils voient quils sélèvent,plus ils sefforcent de les rabaisser. Il leur arrive le même malheurqui arriverait à la fille dun roi quon aurait fait descendre dutrône de son père pour labandonner au dernier esclave deson royaume, qui lui insulterait ensuite, et qui lui ferait mille outrages.Car, plus nous courons après le monde pour en tirer de la gloire,plus il séloigne et se rit de nous. Mais lorsque nous ne recherchonsque la gloire de Dieu, Dieu nous reçoit, il nous embrasse, et ilnous comble dhonneur et de gloire.
Pour comprendre encore un autre malheur qui vous est inévitable,lorsque vous donnez laumône par un mouvement de vaine gloire, vousnavez, mes frères, quà vous souvenir dans quelle tristessevous entrez alors, et dans quel abattement vous jette ce reproche continuelque Jésus-Christ vous fait dans le fond du coeur, en vous disant:" Je vous assure que vous avez reçu votre récompense ". Lavaine gloire est toujours un mal; mais elle nest jamais plus mauvaiseque lorsque nous la cherchons dans nos aumônes. Elle combat alorslhumanité même, et, publiant lassistance quelle a rendueau pauvre, elle insulte en quelque sorte à la misère dautrui,pour donner une cruelle satisfaction à sa propre vanité.Si cest insulter à un homme que de lui reprocher les grâces.que nous lui avons faites, que sera-ce den rendre témoin tout lemonde? Pour éviter donc un mal si horrible aux yeux de Dieu, nousdevons travailler dun côté à obtenir de lui un véritablesentiment de compassion pour les misérables, et à bien reconnaîtrede lautre quels sont ceux dont nous recherchons lestime. Car, quel estlauteur de la charité et de la miséricorde, sinon Dieu même, qui nous la apprise par sou propre exemple, qui la connaît etqui la pratique infiniment mieux que les hommes, et qui na point mis debornes à la compassion quil a eue de notre misère.
Pour ce qui regarde maintenant ceux dont vous recherchez lestime, jevous demande, si vous étiez athlète, sur qui vous jetteriezles yeux, et à qui vous désireriez de plaire, ou àquelque homme pauvre et inconnu, ou à celui qui préside àces combats? Certes, entre la multitude qui remplit le théâtreet le magistrat qui y préside, vous nhésiteriez pas, etsi celui-ci vous admirait, lorsque tous les autres vous mépriseraient,vous seriez satisfait dêtre estimé de lui seul, et vous mépriseriezle mépris des autres. Ainsi un docteur na point dégardaux jugements du peuple, et se contente de plaire aux docteurs, et généralementtous ceux qui exercent quelque art que ce soit, nont pour but de plairequà ceux qui le savent.
Nest-ce donc pas un aveuglement étrange de ne considérerdans chaque profession que celui qui y préside ou qui y excelle;et de faire le contraire dans laumône, surtout lorsque ce que lonperd en y cherchant autre chose, est sans comparaison plus considérableque tout ce que lon peut perdre dans le monde? Car si, dans la carrièredes courses publiques, vous négligez le jugement de celui qui ypréside pour vous arrêter à celui du peuple, vous neperdrez que le prix de la course. Mais, en recherchant dans votre aumônelestime des hommes, vous perdez, non une récompense périssable,mais la gloire de léternité. Considérez que vousêtes devenus semblables à Jésus-Christ par la compassionque vous avez des misérables. Achevez donc (558) de vous rendresemblables à lui , en rendant secrètes vos aumônes,comme nous voyons dans lEvangile, quaprès avoir guéri lesmalades, il leur défendait de parler de lui.
Mais vous désirez, me direz-vous, de passer pour charitable parmiles hommes. Et moi je vous, demande quel avantage vous en retirerez. Vousnavez point de bien que vous en puissiez attendre et vous en devez craindreun très-grand mal. Ces personnes mêmes que vous voulez rendreles témoins du bien que vous faites, deviennent les larrons quidérobent ce trésor que vous deviez vous assurer dans le ciel.Ou plutôt ce ne sont pas eux qui le volent;. cest vous-mêmequi vous volez, et qui vous ravissez ce dépôt que vous aviezmis entre les mains de Dieu dans la personne des pauvres. O malheur étrange!ô nouvelle espèce de larcin! Ce que ni la rouille ne peutcorrompre, ni les voleurs ne peuvent voler, est corrompu et ravi en unmoment par la vaine gloire. Elle est le ver qui gâte des choses incorruptibles.Elle est le voleur qui étend sa violence jusque dans le ciel, quivous prend votre trésor, qui vous ravit un royaume, et qui vousdépouille de ces richesses éternelles et ineffables. Commele démon sait que ce trésor que nous nous amassons dans leciel, est à couvert de sa violence, et que ni la rouille, ni lesvoleurs, ni tous ses artifices ny peuvent atteindre, il se sert pour leravir, de la vaine gloire, et il fait par elle ce quil naurait pu fairepar lui-même.
4. Vous me direz peut-être que vous désirez de recevoirde la gloire. Mais ne vous suffit-il pas que le pauvre à qui vousfaites votre aumône en secret, et que Dieu pour qui vous la faites,vous estiment et vous louent de cette bonne oeuvre? Est-ce que vous voudriezque les hommes vous en louassent? Prenez garde que le contraire ne vousarrive, et quon ne dise de vous que ce nest point par un mouvement decompassion, mais par un désir de gloire que vous faites votre aumône.Craignez de passer pour cruel, lorsque vous insultez de la sorte àlaffliction des misérables, et que vous tirez votre gloire de leurmalheur.
Laumône est un mystère. Fermez donc les portes afin quepersonne ne voie un secret quil ne lui est pas permis de voir. Les plusaugustes mystères de nos églises sont comme laumôneet la miséricorde que Dieu fait aux hommes. Car cest par une bontépure et ineffable quil a eu compassion de nous, lorsque nous étionsses ennemis. La première oraison qui se dit à la célébrationde nos mystères témoigne notre compassion, puisque nous yprions pour les possédés. Dans la seconde qui est pour lespénitents, nous demandons la miséricorde de Dieu pour eux.Dans la troisième, qui est pour nous-mêmes, nous présentonsles enfants à Dieu, afin que leur innocence soit plus propre pourattirer sur nous sa miséricorde. Car, après avoir reconnunos péchés, nous implorons la bonté de Dieu pour ceuxqui en ont déjà commis beaucoup ou qui en peuvent commettreencore, mais nous faisons prier pour nous les enfants, sachant que Jésus-Christa promis le ciel à ceux qui deviendraient comme des enfants. Cequi nous apprend que ceux qui imitent leur simplicité et leur innocencesont plus capables dimplorer la bonté de Dieu pour ceux qui lontoffensé. Que si nous considérons le mystère mêmede lEucharistie, ceux qui ont reçu le saint baptême, lesinitiés, savent quil est tout rempli des marques de la miséricordeet de la grâce de Dieu sur les hommes.
Lors donc que vous voulez faire laumône, imitez-nous et fermezles portes; quil ny ait que celui qui la reçoit qui en soit témoin,et si cela se pouvait, quil ne sache pas même doù lui vientla charité quil reçoit. Que si vous ouvrez les portes, etsi vous découvrez votre mystère, souvenez-vous que celuimême dont vous recherchez lestime, vous méprisera comme unsuperbe, et quil condamnera lui-même votre vanité. Sil estvotre ami, il la blâmera dans son coeur, et sil est votre ennemi,il la décriera devant tout le monde. Ainsi il vous arrivera le contrairede ce que vous souhaitez. Vous désirez quon vous admire, et quilsécrie en vous voyant : Que cet homme est charitable! quil estcompatissant! et lon dira au contraire en vous détestant: Que cethomme est vain! quil est aisé de voir quil pense plus àplaire aux hommes quà Dieu ! Si au contraire vous cachez les charitésque vous faites, cest alors quil les louera devant tout le monde. Dieune souffrira pas quune action si sainte soit longtemps cachée.Si vous avez soin de létouffer, il la publiera lui-même etil la rendra publique, plus que vous ne lauriez pu faire. Cest pourquoi,laissez faire Dieu, abandonnez-vous à lui, et vous en serez plusheureux en lautre vie, et plus estimé en ce monde même. (559)
Vous voyez donc, mes très-chers frères, quil ny a riende plus opposé à la gloire que nous recherchons, que de fairenos aumônes à la vue des hommes. Cest le moyen de faire toutle contraire de ce que nous prétendons, puisquau lieu de signalernotre vertu, nous serons cause que notre vanité sera connue deshommes et punie de Dieu. Gravons ces vérités dans notre coeur.Quelles nous servent à mué-priser la gloire humaine, età ne chercher que celle de Dieu, et nous serons estimés encette vie et heureux en lautre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (560)
HOMÉLIE LXXII
" ALORS JÉSUS PARLA AU PEUPLE ET A SES DISCIPLES, ET LEUR DIT: LES DOCTEURS DE LA LOI ET LES PHARISIENS SONT ASSIS SUR LA CHAIRE DEMOÏSE. OBSERVEZ DONC ET FAITES TOUT CE QUILS VOUS ORDONNERONT DEFAIRE, MAIS NE FAITES PAS CE QUILS FONT. CAR ILS DISENT CE QUIL FAUTFAIRE, ET NE LE FONT PAS ". (CHAP. XXXIII, 1, 2, 3, JUSQ UAU VERSET 43.)
1. Quest-ce à dire " alors " ? cest-à-dire lorsquileut dit ce qui précède; lorsquil eut fermé la boucheà tous ses contradicteurs; lorsquil les eut confondus et réduitsà ne plus oser le tenter par leurs questions insidieuses lorsquila fait voir que leur malice était sans remède. Aprèsavoir tiré cette parole du psaume : " Le Seigneur a dit àmon Seigneur", il en appelle encore à la Loi; et il ny a pas lieude sen étonner, en effet, bien que la loi ancienne neûtpoint marqué aux Juifs quil y eût deux personnes en Dieu,et quelle les assure souvent quil ny a quun seul Dieu, il suffisaitnéanmoins que David le leur eût appris, puisque lEcrituremême comprend quelquefois par ce nom de " Loi", toute létenduede lAncien Testament. Enfin, il leur témoigne ici quel estime ilfait de la loi de Moïse, en obligeant le peuple de la respecter dansla bouche de ses plus grands ennemis. Jésus-Christ voulait montrerpar toutes ces paroles quil est dans une union parfaite avec son Père;puisque sil pouvait lui être opposé en quelque chose, illeût fait paraître en parlant contre la loi. Cependant iltémoigne ici, avoir pour elle une, si grande déférence,que quelle que soit la corruption de ceux qui lenseignent, il veut néanmoinsque ceux à qui elle est annoncée, la pratiquent et quilslui obéissent très-fidèlement. Il sétend ensuiteà parler des pharisiens et de leur conduite, parce que la principalecause qui les empêchait de croire en lui , cétait le déréglementde leurs moeurs et leur passion pour la vaine gloire. (560)
Voulant donc ici former les peuples qui lécoutaient, il commencepar un avis très-considérable et très-important pourleur salut, en leur défendant de mépriser leurs maîtres,et de sélever contre les ministres de Dieu qui leur annonçaientsa Loi. Il ne se contente pas de leur recommander si particulièrementce point. Il le pratique lui-même, puisquil ne prive pas du pouvoirdenseigner ces pharisiens qui en étaient si peu dignes. Il attireainsi sur eux une condamnation encore plus sévère, et ilôte à leurs disciples tout prétexte de désobéissance.Il ne veut pas quils puissent dire : Le maître qui minstruit esttout corrompu lui-même, et je ne puis me résoudre àlécouter, ni à pratiquer ce quil me dit. Il commande àses disciples de leur obéir quels quils soient. Il établittellement ces personnes dans la dignité quils possédaient,que, quelque méchants quils fussent, il ne laisse pas, aprèsces reproches quil leur fait, de dire à ses disciples : " Faitestout ce quils vous diront ", parce quils ne disent rien deux-mêmes,mais seulement ce que Dieu a commandé par Moïse. Mais considérezici quelle déférence Jésus-Christ a pour Moïse,et combien il témoigne partout lunion de lEvangile avec la Loi.Il dit quon doit honorer ces prêtres, à cause de la Loi deDieu quils annoncent : " Ils sont", dit-il, " assis sur la chaire de Moïse". Ne pouvant les honorer ni les rendre vénérables par eux-mêmes,et par la sainteté de leur vie, il veut néanmoins quon lesrespecte à cause de ce siége dhonneur dans lequel ils sontassis, et de cette doctrine sainte quils enseignent.
Ce mot, " faites tout ", nenferme pas généralement "tout " ce qui est dans la Loi, comme ce qui regarde les viandes, les sacrificeset les autres cérémonies. Car comment aurait-il établiici ce quil a détruit ailleurs? Mais il entend seulement par cemot, tout ce qui regarde le règlement de notre vie, et tout ce quipeut saccorder avec la loi nouvelle, sans nous accabler des fardeaux insupportablesde lancienne. Vous me direz peut-être : Pourquoi le Fils de Dieune donne-t-il pas cette autorité plutôt aux ministres de laloi de grâce, quaux ministres de la loi de Moïse? Cest parcequil nétait pas encore temps de révéler ces mystèresavant sa mort. Outre quil avait encore une autre raison particulièredagir de la sorte. Comme il allait les accuser de beaucoup de crimes,il veut dabord ôter aux personnes les plus simples, tout sujet decroire quil se portait à ces reproches par un secret désirde leur ministère, ou par quelque mouvement de haine et denvie.Il prévient dabord ce soupçon afin davoir ensuite plusde liberté de les reprendre.
Mais pourquoi les condamne-t-il avec tant de force? Cétait pouravertir le peuple de ne point tomber avec eux dans le précipice,en imitant leur mauvaise vie. Car il y a bien de la différence entremontrer simplement le mal quon doit éviter, ou en montrer les dangereusessuites, par le malheur de ceux qui y sont déjà tombés,comme il y a bien de la différence entre donner dexcellents avisaux hommes pour les porter à quelque vertu, ou leur en montrer lavantagedans lexemple de ceux qui sy sont rendus habiles. Jésus-Christdit dabord à ses disciples : " Ne faites pas ce que vous leur voyezfaire ", afin quils ne pussent conclure que, puisquils les devaient écouter,ils devaient aussi les imiter. Ainsi, lhonneur quil les oblige de rendreà ces maîtres corrompus tourne à leur confusion, puisquilcondamne les déréglements de leur vie, et quil assure quonne peut les imiter sans se perdre. Cest donc là la principale causepour laquelle il les accuse ici de leurs désordres avec tant devéhémence, li voulait faire voir combien ils étaientopiniâtres et rebelles à la lumière, et montrer paravance que la croix sur laquelle ils devaient lattacher ensuite, bienloin dimprimer quelque tache à son innocence, serait la preuveet leffet de leur incrédulité et de leur audace.
Considérez, mes frères, quelle est la premièrechose que le Sauveur blâme en eux, et qui est comme le surcroîtde toutes leurs autres fautes : " Ils disent ce quil faut faire, et nele font pas ". Quiconque viole la Loi est coupable, mais personne ne lestdavantage que celui qui doit instruire les autres. Car il commet une doubleet une triple faute dans un seul crime. Premièrement, il viole laLoi; secondement, ayant été établi en autoritépour régler les autres, il se dérègle lui-même.Ce qui le rend beaucoup plus coupable. Troisièmement, comme sa dignitéle rend vénérable, son exemple fait beaucoup plus dimpressionsur les esprits, et le mal quil fait se communique bien plus aisémentaux autres.
Jésus-Christ reprend ensuite en eux la dureté quils témoignentenvers ceux qui leur (561) sont soumis. " Ils lient des fardeaux. pesantset quon ne saurait porter, ils les mettent sur les épaules deshommes, et ils ne voudraient pas les avoir remués du bout du doigt(4) ". Ces paroles enferment un double reproche, et font voir une doublemalignité dans les personnes que le Sauveur accuse. La premièreest cette sévérité avec laquelle ils exigeaient unesi grande perfection de ceux quils conduisaient; et la seconde est leurmollesse propre, et la liberté quils prenaient de vivre comme illeur plaisait. Ce sont deux conditions entièrement opposéesà celles que doit avoir un véritable pasteur, qui doit êtrecomme un juge sévère et inflexible à légardde lui-même, et qui doit être en même temps plein dedouceur et de charité pour ceux quil gouverne. Les pharisiens,au contraire, se conduisaient tous dune manière tout opposée.Ils réduisaient tout leur devoir à faire de beaux discourset à parler beaucoup aux hommes. Ils navaient de vertu quen paroles.Ainsi , ils étaient durs et impitoyables envers tout le monde, parcequils navaient pas lexpérience de cette doctrine toute sainte,qui sapprend par laction et par la pratique.
2. Ce déréglement, déjà si considérablepar lui-même, ajoutait encore une nouvelle gravité au crimeque le Sauveur vient de reprendre en eux: " Ils disent ce quil faut faire,et ne le font pas" : et la manière dont Jésus-Christ lexprimeest bien remarquable. Car il ne dit pas: ils ne peuvent, mais " ils neveulent pas " , non porter ou traîner ces fardeaux, mais " les remuerdu bout du doigt ", cest-à-dire nen pas même approcher pourles toucher. Ils ne sont forts et courageux que pour faire ce qui leurest défendu, " car ils font toutes leurs actions afin dêtrevus des hommes (5) ". Jésus-Christ leur reproche par ces parolesleur ambition et leur orgueil qui les a perdus. Il avait repris en euxjusquà cette heure, des actions ou de cruauté, ou de paresse:mais maintenant ce quil y condamne principalement, cest cette passionfurieuse pour la vaine gloire dont ils étaient possédés.Cest elle qui les a éloignés de Dieu, et qui leur a faitdésirer de plaire aux hommes plutôt quà lui. Car chacuncherche à plaire aux juges quil a choisis. Si un athlètecombat devant des hommes de coeur, il tâche de combattre vaillamment,afin de leur plaire. Que sil combat devant des lâches, il devientlâche lui-même. Un comédien, qui joue devant des personnesqui aiment à rire, fait tout ce quil peut pour les faire rire.Que si ces spectateurs sont graves et modérés, il affectelui-même de la gravité afin de leur plaire. Mais remarquezencore combien Jésus-Christ accuse avec force dans les pharisiensla passion quils avaient dêtre loués. Car il ne dit pasquils font dans ce dessein quelques-unes de leurs actions; mais en général: " Quils font tout ce quils font " dans cette vue. Après quilleur a reproché ce désir si passionné pour la vainegloire, il leur montre aussitôt leur folie, puisquils ne faisaientrien de grand qui méritât quelque louange, et quils senflaientdes choses les plus viles et les plus méprisables, étantnon-seulement ambitieux, mais létant encore dune ambition basseet honteuse.
" Ils ont des bandes de parchemin, plus larges que les autres, et lesfranges de leurs vêtements plus longues (5) ". Examinons ici, mesfrères, ce que voulaient dire ces " bandes" et ces "franges ". Dieuvoyant que les Juifs oubliaient à tous moments les grâcesquil leur avait faites, leur avait commandé décrire sesmiracles sur de petites bandes de parchemin pour les pendre à leursbras. Cest pourquoi il est dit dans le Deutéronome : " Ces merveillesque jai faites en votre faveur, ne seront jamais hors de votre vue ".(Deut. VI, 7.) Ils donnaient à ces petites bandes un nom qui marquaitquils les portaient pour garder la loi. Cest ce que font encore aujourdhuiplusieurs femmes chrétiennes qui pendent lEvangile à leurcou. Mais Dieu, voulant leur donner un autre moyen extérieur deconserver le souvenir de ses grâces, fit à légarddes Juifs ce que font aujourdhui plusieurs personnes qui, craignant doublierles choses sattachent un filet au doigt pour sen faire comme une mémoireartificielle. Dieu, traitant les Juifs comme de petits enfants, leur commandadattacher au bas de leur robe un ruban, ou une frange de couleur de pourpre,afin que partout où ils marcheraient, ils se souvinssent toujoursdes commandements de Dieu. Ils étaient extrêmement exactsdans ces observances extérieures, et ils mettaient leur vanitéà porter des bandes plus larges, et des franges plus longues queles autres hommes.
Mais pourquoi, ô pharisiens, étendez-vous ainsi ces bandes?Pourquoi affectez-vous de (562) porter des franges si longues? Mettez-vousla vertu dans un ruban? Dieu ne demande point de vous que vous agrandissiezces bandes et ces rubans; mais que vous vous souveniez de ses grâces,et que vous en témoigniez de la reconnaissance par la droiture devotre vie. Que si Dieu nous défend de chercher de la gloire dansnos jeûnes, dans nos aumônes, et dans nos autres actions depiété, qui sont pénibles et laborieuses, comment vous,ô pharisiens, pouvez-vomis en rechercher dans des choses extérieures,qui vous reprochent au contraire votre peu de vertu et votre insensibilitéaux faveurs de Dieu? Mais la vanité de ces hypocrites ne se terminaitpas là; elle sétendait encore à dautres bassessesbien plus grandes.
" Ils aiment les premières places dans les festins, et les premièreschaires dans les synagogues (6). Ils aiment à être saluésdans " les places publiques, et à être appelés maîtrespar les hommes (7) ". Quoique ces choses paraissent petites, elles sontnéanmoins la cause des plus grands maux. Et elles ont souvent attirédes malheurs effroyables sur des provinces entières et sur le royaumemême de Jésus-Christ. Je ne puis retenir mes larmes, lorsquejentends parler de cet amour des préséances; de ce désirdêtre salué de tout le monde. Je repasse en moi-mêmecombien de ruisseaux funestes, sortis de cette source, ont inondéensuite lEglise. Mais ce nest pas maintenant le temps de sarrêterà déplorer ces malheurs; et les personnes un peu âgées,qui ont vu ce qui sest passé du temps de nos pères, nontpas besoin que je les en instruise.
Remarquez ici, mes frères, que les pharisiens faisaient paraîtredavantage leur orgueil et leur vanité au lieu même oùils devaient être plus humbles et plus modérés, puisquilsétaient obligés de témoigner plus de douceur et demodestie dans les synagogues., où ils nentraient que pour formerleurs disciples à la vertu. Car, pour ce qui regarde " les premièresplaces dans les festins ", cela pouvait être plus excusable, quoiquilsoit vrai que celui qui est établi pour régler et pour enseignerles autres, doit signaler sa vertu, non seulement dans lEglise, mais généralementdans tous les autres lieux où il se trouve. Comme lhomme en quelqueendroit quil soit est toujours homme, et sans comparaison supérieuraux bêtes, il faut de même que celui qui est le maîtreet le conducteur des âmes, se fasse reconnaître partout pource quil est, soit quil parle ou quil se taise, soit quil soit àtable ou ailleurs, et que sa démarche, son regard, son geste, toutesa contenance et sa modestie extérieure le distinguent de tous lesautres. Les pharisiens, au contraire, se rendaient ridicules partout, etsexposaient à se faire moquer deux par tous les hommes, affectantce quils devaient éviter, et recherchant ce quils devaient fuir: " Ils aiment ", dit Jésus-Christ, " les premières placeset les " premières chaires, ils aiment à être saluéset à être appelés maîtres ".
3. Si cest un crime daimer ces choses, quel crime nest-ce pas deles rechercher avec tant dempressement? Jésus-Christ avait jusquicipassé assez légèrement sur les autres abus des pharisiensqui ne pouvaient nuire à leurs disciples; et il sétait contentéde les condamner et de les blâmer; mais quand il sagit du désirdes préséances et des dignités, ou de rechercher parambition la chaire de vérité, pour instruire les hommes,le Fils de Dieu sy arrête davantage. Il ne se contente plus de blâmeret de condamner les excès de ce genre mais il donne à sesdisciples des avis et des instructions toutes contraires à cetteconduite.
" Mais, pour vous, ne désirez point dêtre appelésmaîtres, parce que vous navez tous quun Maître, et que vousêtes tous frères (8)", sans que lun dentre vous ait aucunavantage sur lautre, puisquil nest rien de lui-même. Cest cequi fait dire à saint Paul : " Qui est Paul? Qui est Apollon? Quiest Céphas? Que sont- ils autre chose que des ministres"? (I Cor.III, 5.) Il ne dit pas : Que sont-ils autre chose que des docteurs ou desmaîtres?
" Et nappelez personne sur la terre votre père, parce que vousnavez quun Père, qui est dans le ciel (9) ". Jésus-Christne leur fait point ce commandement, afin quils lobservent à lalettre, et quils ne donnent effectivement à personne le nom depère, mais afin quils sachent quel est celui quils doivent parexcellence appeler leur "Père ". Car, comme il ny a point dhommequi soit proprement maître, il ny en a point non plus qui soit proprementpère. Dieu seul est essentiellement le Maître et le Pèrede tous les hommes, et cest lui qui forme tous ceux qui sont les maîtreset les pères de son Eglise.
" Et ne vous faites point appeler docteurs, (563) parce que vous navezquun docteur qui est le Christ (10) ". Il ne dit pas " qui est moi", imitantencore cette conduite quil vient de garder, en disant : " Que vous sembledu Christ? de qui doit-il être fils " ? Je demanderais volontiersici à ceux qui, pour déshonorer le Fils de Dieu, disent sisouvent du Père quil ny a quun Dieu; quil ny a quun Seigneur,si le Père nest pas aussi le Maître et le docteur des hommes?Y aurait-il un seul dentre eux qui osât nier cette vérité?Et cependant le Fils de Dieu dit " quil ny a quun docteur qui est leChrist ". Comme donc cette parole : " Il ny a quun Maître qui estle Christ", nexclut pas le Père, et ne veut pas dire quil ne soitpas aussi le Maître des hommes; de même cette parole : " Ilny a quun Seigneur, il ny a quun Dieu ", qui est proprement dite duPère, nexclut pas non plus le Fils, et ne veut pas dire quil nesoit pas Dieu et Seigneur comme son Père. Car ces mots : " Il nya quun Dieu, il ny a quun Seigneur ", ne sont que pour distinguer Dieu,et le séparer des hommes et du reste des créatures. Aprèsque Jésus-Christ a fait voir à ses apôtres la grandeurde cette maladie qui est si contagieuse, il leur apprend maintenant quecest par lhumilité quil faut la prévenir et y porter remède.Cest pourquoi il ajoute aussitôt : " Celui qui est le plus grandparmi vous sera votre serviteur " (14). Car, quiconque sélèverasera abaissé, " et quiconque sabaissera sera élevé(12) " . Comme il ny a rien qui soit comparable à la vertu de lhumilité,Jésus-Christ a soin den parler souvent à ses disciples.Il le fait en cet endroit. Il le fit encore dans cette autre rencontreoù il mit un enfant au milieu deux. Il le fit lorquen son sermonsur la montagne, il commença par cette béatitude " Bienheureuxles pauvres desprit ". Mais il arrache ici comme la racine de ce vice,lorsquil dit " Quiconque sabaissera sera élevé". Je vousprie de remarquer encore ici ce que je vous ai souvent fait voir, que Jésus-Christexhorte ses disciples à acquérir ce quils souhaitent, parune voie qui semble toute contraire. Il ne leur commande pas seulementde ne point désirer les premières places, mais il les portemême à rechercher la plus basse, et il les assure que cestle moyen- de posséder les premières quils souhaitaient.Parce quil faut nécessairement que celui qui veut être lepremier, devienne le dernier de tous. " Celui qui sabaissera sera élevé". Mais où trouverons-nous cette humilité? Il mest aiséde répondre à votre demande.
Voulez-.vous, mes frères, que nous montions encore aujourdhuià cette ville bienheureuse, à cette demeure de saints, àces montagnes et à ces vallées où habitent les vertus?Cest là que nous verrons lhumilité dans sa grandeur etdans son éclat. Car il y a dans ces troupes saintes des solitaires,qui, après avoir été autrefois dans les dignitésdu monde, dans les richesses et dans la magnificence, shumilient maintenantet se rabaissent en toutes choses, dans leur vêtement, dans leurcellule et dans-leurs emplois; et qui regardent lhumilité commela lin générale où ils rapportent tout le reste. Toutce qui allume le feu de lorgueil, les beaux habits, les splendides habitations,les nombreux domestiques, toutes ces choses qui nous engagent malgrénous dans la vanité, sont retranchées parmi eux, Ils vonteux-mêmes couper le bois dont ils ont besoin. Ils allument eux-mêmesleur feu. Ils font cuire eux-mêmes ce quils doivent manger, et ilsservent eux-mêmes ceux qui les viennent voir.
Nul en ce lieu, ni ne blesse un autre ni nen est blessé. Nulne commande, et nul na besoin quon lui commande. Ils sont tous serviteursles uns des autres. Ils sempressent de laver les pieds des hôtesqui les viennent voir. Chacun tâche de prévenir son frèredans ce devoir et ils ne disputent jamais quà qui sera le plushumble. On rend cet office de charité à un hôte quelquil soit, sans sinformer sil est pauvre ou sil est riche , sil estlibre ou sil est esclave. On traite tout le monde indistinctement. Ilny a parmi eux ni grand ni petit. Tout y est égal. Il y a donclà, me direz-vous, une grande confusion. Nullement, mes frères,mais on y voit au contraire régner souverainement lordre et lapaix. Personne ne considère ce quest son -frère, sil étaitnoble, sil ne létait pas. Chacun se croit le dernier de tous,et devient grand en cela même quil aime à se mettre au-dessousdes autres.
4. Il ny a quune seule table pour ceux qui servent et pour les autresque lon sert. Ce sont les mêmes viandes pour tous; les mêmeshabits; les mêmes cellules; le même genre de vie. Celui dentreeux qui se porte aux petites choses avec plus dardeur, est celui qui (564)est le plus grand de tous. On nentend point dire là Ceci est àmoi, cela est à vous. Ces paroles qui sont la source des divisionset des guerres, sont éternellement bannies de ces lieux. Et on nedoit pas sétonner quils naient tous quun même habit, quunemême table et quune même nourriture, puisquils nont tousensemble quune même âme, non parce quelle est dune mêmesubstance, ce qui est commun à tous les hommes , mais à causede leur charité qui, les unissant tous, ne fait deux tous quuncoeur et quune âme. Et comment une seule âme pourrait-ellesélever contre elle-même?
On ne voit donc point là, comme parmi nous, ces différencesde pauvres et de riches; ni ce discernement de personnes quon honore,et dautres que lon méprise. Cette parfaite égaliténe laisse parmi eux aucune entrée à la vaine gloire. Si luny est grand et lautre petit, ce nest quen vertu, et lon na mêmeaucun égard à ces différences. Celui qui est inférieuraux autres, ne se plaint point dêtre méprisé, parcequil ny a personne qui le méprise , et sil sen trouvait quelquunil en aurait de la joie, parce quils aiment à souffrir les mépriset les injures. Cest à quoi ils sappliquent sans cesse àsanéantir et à shumilier, non-seulement dans leurs paroles,mais encore plus dans leurs actions.
Ils aiment à manger avec les pauvres et les personnes les plusméprisables. Leur table est tous les jours environnée deces sortes dhôtes, et cest ce qui les rend dignes du ciel. Luny panse les plaies des blessés, lautre sert de guide à unaveugle, lautre porte celui qui a la jambe rompue. Il ny a point làde flatteurs.
On ny sait pas même ce que cest que de flatter; et comme toutest égal entre eux, il ne sy peut mêler aucune envie. Ainsi,ceux qui entrent parmi ces saints, y apprennent aisément la vertu,et à devenir humbles à leur exemple sans quon les contraigneà shumilier devant les autres. Car comme on arrête plus aisémentlaudace dun homme superbe en lui cédant quen lui résistant,et que la modération dun autre est une grande instruction pourlui, ainsi rien nest plus propre pour guérir dans une âmela plaie de la vaine gloire, que de voir des personnes qui nont pour elleque de laversion et du mépris. Cest ce qui se pratique admirablementdans ces lieux. On voit autant dardeur pour fuir ou pour quitter les premièresplaces et ces rangs dhonneur, que nous en voyons ailleurs pour y arriver.On y aime, non à se faire honorer, mais à honorer les autres.
Les ouvrages mêmes des solitaires et les occupations oùils semploient, les portent encore à lhumilité et étouffenten eux tous les mouvements de la vaine gloire. Car, qui peut devenir superbeen bêchant la terre, en arrosant des herbes, en faisant des paniersdosier, et dautres choses semblables? Comment pourraient-ils séleverdans leur coeur, en souffrant comme ils font la pauvreté, la faim,la soif, et toutes les autres nécessités de la vie? Ainsi,lhumilité , comme je viens de le dire , est parmi eux une vertubien aisée. Il est très-difficile de ne devenir pas superbeparmi les louanges et les applaudissements des hommes; il est facile aucontraire de devenir humble parmi des choses si basses, et dans le fonddun désert. Cest là quon traite avec Dieu seul àseul. On na pour compagnie que soi-même. On ny voit quun oiseauqui vole; quun arbre qui est agité des vents; quun ruisseau quicoule le long dune vallée. Par où donc lorgueil attaquerait-ilun homme dans une si profonde solitude?
Ce nest pas néanmoins que nous soyons excusables au milieu desvilles de nous laisser aller à cette passion. Abraham vivait aumilieu des chananéens et ne laissait pas de dire à Dieu :"Je ne suis que terre et que cendre". (Gen. XVII, 29.) David étaitdans la cour et dans les armées, et cependant il disait: " Pourmoi, je suis un vermisseau et non un homme ". (Ps. XXI, 6.) Saint Paulvivait au milieu des hommes, et cependant il était assez humblepour dire : " Je ne suis pas digne dêtre " appelé apôtre". (I Cor. XV, 9.) Après tant dexemples, mes frères, commentserions-nous excusables dêtre encore si superbes et si vains? Nest-ilpas vrai que si ces hommes admirables doivent être comblésde gloire parce quils ont donné les premiers lexemple dune sihaute vertu, et que nous serons, nous, exposés aux plus grands supplicespour ne lavoir pas suivi, pour lire leurs actions sans les imiter, pouradmirer leur humilité, sans devenir humbles?
Que nous restera-t-il pour excuser une si grande dureté? Direz-vousque vous ne pouvez lire lEcriture pour y apprendre quelle a étéla vertu de ces saints hommes? Cest déjà (565) une grandefaute de navoir pas soin de vous en instruire dans lEglise, oùvous devriez venir puiser sans cesse ces eaux si saintes et si salutaires.Mais si vous ne pouvez apprendre les vertus de ces anciens serviteurs deDieu, ne pouvez-vous pas avoir au moins celles des saints qui vivent encore?
Je nai personne qui my mène, dites-vous. Venez me trouver,je vous y mènerai moi-même. Venez avec moi pour apprendredes choses qui vous toucheront et qui vous édifieront. Ces solitairessont comme des lampes qui éclairent toute la terre. Ce sont commedes remparts qui vous serviront de défense. Ils ont recherchéles déserts pour vous apprendre à mépriser le monde.Il faut être fort pour trouver le calme au milieu de la tempête.Mais pour vous qui êtes faibles, vous avez besoin de repos aprèscette agitation continuelle où vous expose lengagement que vousavez dans le monde. Allez donc, mes frères, voir souvent ces saints,afin que leurs prières et leurs exhortations servent à vouspurifier des taches du siècle, et quen purifiant votre vie de plusen plus, vous vous mettiez en état de jouir des biens de ce mondeet de lautre, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui avec le Père et le Saint-Espritest la gloire et lempire, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LXXIII
" MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARISIENS HYPOCRITES, QUIDÉVOREZ LES MAISONS DES VEUVES SOUS PRÉTEXTE QUE VOUS FAITESDE LONGUES PRIÈRES, CEST POUR CELA QUE VOUS RECEVREZ UNE CONDAMNATIONPLUS RIGOUREUSE ". (CHAP. XXIII, 14, JUSQUAU VERSET 29.)
1. Jésus-Christ sen prend maintenant à lintempérancedes pharisiens. Le premier crime quil leur reproche sur ce point, et quien effet était insupportable, cest quils ne tiraient pas de quoisatisfaire ces excès de bouche du superflu des riches, mais du nécessairedes veuves; surchargeant ainsi des personnes pauvres quils devaient plutôtsoulager. Car Jésus- Christ ne dit pas simplement quils mangeaient,mais quils " dévoraient " les maisons des veuves. La manièredont ils commettaient ce crime les rendait encore plus détestables" Sous prétexte, dit-il, que vous faites de longues prières". Tout homme qui fait une action criminelle mérite den êtrepuni; mais celui qui se voile alors dun prétexte de piété,et qui colore sa malice dune apparence de vertu, mérite den êtreencore beaucoup plus puni. Vous me demanderez peut-être pourquoi,puisque ces pharisiens étaient si corrompus, Jésus-Christne leur ôtait pas un ministère quils usurpaient si injustement?Il ne le fait (566) pas, mes frères, parce que le temps ne le permettaitpas encore. Il les laisse cependant dans leur charge, et se contente davertirle peuple afin quil ne se laisse pas surprendre, et que. la dignitéde ces hommes ne le porte pas à les imiter. Après quil adonné en. général cette règle : " Faites toutce quils vous disent ", il montre ici comment elle se doit entendre, etcomment il faut borner ce mot de " tout " à ce qui est exempt depéché, afin que les moins sages ne prissent pas de làsujet de croire quils pouvaient leur obéir indifféremmenten toutes choses.
" Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermezaux hommes le royaume des cieux, ny entrant point vous-mêmes, eten empêchant lentrée à ceux qui y entrent (13) ".Si cest déjà un crime que de nêtre utile àpersonne, que doit-on attendre lorsquon nuit même aux autres, etquon leur empêche lentrée du ciel? Ce mot, " ceux qui yentrent ", ne veut marquer autre chose que ceux qui étaient prèsdy entrer. Lorsque les pharisiens avaient à diriger les autres,ils leur faisaient des commandements insupportables. Et lorsquil sagissaitpour eux-mêmes de remplir leurs devoirs, au lieu de porter les hommesà la vertu par le bon exemple, ils ne servaient quà lesinduire dans le mal et quà les corrompre. Ces sortes de gens sontvéritablement les fléaux des moeurs et la perte du monde.Ils ninstruisent les âmes que pour leur apprendre à se perdre,et ils sont opposés aux vrais pasteurs comme les ténèbresle sont à la lumière. Car, comme cest le propre dun pasteuret dun docteur de lEglise de sauver celui qui allait se perdre, cestle propre aussi dun corrupteur et dun empoisonneur des âmes deperdre celui quil devait sauver. Voici une autre accusation que Jésus-Christexprime avec beaucoup de force:
" Vous courez la mer et la terre pour rendre un seul prosélyte,et quand il lest devenu, vous le rendez digne de lenfer deux fois plusque vous (15) ". Cela veut dire: Ces grandes peines et ces longs travauxque vous endurez pour gagner une âme ne peuvent vous porter àlépargner et à la ménager ensuite, quoique nous voyionstous les jours que nous conservons avec plus de soin ce que nous avonsacquis avec plus de peine. Cependant cette considération ne faitpoint d"impression sur vous, et ne vous rend point plus compatissants enversceux que vous gagnez. Jésus-Christ reprend donc ici les pharisiensde deux grands désordres : le premier, de ce quils se sont rendusinutiles pour le salut des hommes, et de ce quils ont bien de la peineà en pouvoir convertir un seul; et le second, de ce quils sontsi indifférents et si lâches ensuite pour conserver ceux quilsont gagnés, ou plutôt de ce quils les perdent au lieu deles convertir, en leur apprenant à se corrompre par leur exemple,et en étant cause que leurs disciples deviennent encore plus méchantsqueux. Car si le maître est méchant, le disciple le devientencore davantage, et il dépasse le mauvais exemple qui lui a étédonné. Lorsque nous avons dexcellents maîtres, cest toutce que nous pouvons faire que de les imiter et dégaler leur vertu;mais lorsque nous en avons de méchants, nous passons aisémentau delà de leur méchanceté, parce que la nature aune facilité et une pente effroyable qui la porte au mal : " Vousle rendez ", dit Jésus-Christ, " digne de lenfer deux fois plusque vous ". Il veut par cette parole effrayer le peuple qui écoutaitles pharisiens, et en même temps châtier sévèrementles pharisiens eux. mêmes, ces docteurs diniquité, qui nese bornaient pas à faire leurs disciples aussi méchants queux-mêmes,mais qui les poussaient encore à un plus bas degré de perversité: ce qui est lextrême limite du mal.
" Malheur à vous, conducteurs aveugles qui dites : Si un hommejure par le temple, cela nest rien; mais sil jure par lor du temple,il est obligé à son serment (16). Insensés et aveuglesque vous êtes! Lequel est le plus à estimer, ou lor, ou letemple qui sanctifie lor (17)? Et si un homme, dites-vous, jure par lautel,cela nest rien; mais sil jure par le don qui est sur lautel, il estobligé à son serment (18). Aveugles que vous êtes,lequel est le plus grand, ou le don, ou lautel qui sanctifie le don (19)?Celui donc qui jure par lautel, jure par lautel et par tout ce qui estdessus (20). Et celui qui jure par le temple, jure par le temple et parcelui qui y habite (21). Et celui qui jure par le ciel, jure par le trônede Dieu et par celui qui y est assis (22) ". Jésus-Christ attaqueici laveuglement et la folie des pharisiens qui portaient les hommes àmépriser les plus importants commandements de la Loi. Il semblenéanmoins que le Fils de Dieu se contredise, car il (567) a ditle contraire un peu plus haut, lorsquil leur " reprochait de mettre desfardeaux insupportables sur les épaules des hommes ". Mais ce quondoit dire ici, mes frères, cest que les pharisiens tombaient eneffet dans lun et lautre de ces deux excès contraires. Il semblequils affectaient dans leur conduite tout ce qui pouvait perdre ceux quileur étaient soumis. Ils leur faisaient mépriser les plusgrands commandements, et ils les traitaient en même temps avec unerigueur et une dureté insupportable dans les plus petits.
" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui payez la dîme de la menthe, de laneth et du cumin, pendant quevous négligez ce quil y a de plus important dans la Loi, la justice,la miséricorde et la foi. Cest là ce quil fallait pratiquer,sans omettre néanmoins ces autres choses (23) ". Cest avec granderaison que Jésus-Christ ajoute ces paroles, " sans omettre néanmoinsces autres choses ", cest-à-dire la dîme de la menthe etdu reste dont il parle, parce que la dîme est une espèce demiséricorde et daumône, et entre en quelque sorte dans lerang de ces choses importantes dont il parle. Il faut la payer, dit-il;car, à qui a-t-il jamais nui de faire laumône? Mais il nefaut pas croire quen payant ces dîmes on garde par là toutela loi.
Jésus-Christ témoigne le contraire en disant: " Il fautfaire cela, sans omettre néanmoins ces autres choses ".
Il najoute pas cette dernière parole lorsquil leur parle deleurs purifications extérieures. Il fait une séparation exactede ce qui était pur davec ce qui ne létait pas, et il montreque la pureté du dehors nest que leffet et la suite de la puretédu dedans, et que la pureté du corps nallait point jusquàse communiquer à lâme. Comme il ne sagissait dans cetteexactitude à payer les dîmes que dune chose qui étaitbonne en elle-même et qui était une espèce daumône,Jésus-Christ passe cela sans le condamner, parce quil nétaitpas encore temps de rien faire contre la Loi. Mais il détruit plusclairement ce qui ne regardait que la purification extérieure descorps. Cest pourquoi, en parlant ici des dîmes, il ajoute aussitôt: " Il fallait pratiquer cela sans omettre néanmoins ces autreschoses "; mais lorsquil parle de ces vaines purifications, il leur dit:" Vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, pendant que le dedansdemeure plein de rapine et dimpureté. Pharisien aveugle, nettoyezpremièrement le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehorsen soit net aussi". Il se sert ici de cette comparaison familièreet commune dun " plat " et dune " coupe ". Mais, pour montrer ensuitequon ne perd rien en négligeant la purification extérieuredes corps, et quon perdrait tout au contraire en négligeant lapureté intérieure des âmes, dans laquelle consistetoute la vertu, il compare lune à un " moucheron " à causede sa petitesse, et lautre à un " chameau " à cause de sagrandeur et de son extrême importance.
2. " Conducteurs aveugles que vous êtes, qui passez ce que vousbuvez de peur davaler un moucheron, et qui avalez un chameau (24) ". Dieu,leur dit-il, na ordonné ces petites choses quen les rapportantaux grandes, cest-à-dire à la " miséricorde " etau " jugement ". Lors donc que ces petites observances sont séparéesdes grandes, pour lesquelles elles ont été établies,elles ne servent plus à ceux qui les pratiquent, parce qualorsse trouve rompu ce rapport et cette liaison nécessaire quellesont avec ces règles importantes et essentielles de la loi. Ces règlementscapitaux pouvaient subsister sans ces préceptes moins considérables;mais ces petits préceptes ne pouvaient servir de rien sans ces autresbeaucoup plus importants. Jésus-Christ montre par là quavantmême le temps de la grâce et de lEvangile, ces observancesnétaient pas ce quil désirait le plus, mais quil demandaitdes hommes dautres observances bien plus considérables et un culteplus spirituel. Cest pourquoi, après que la nouvelle loi de Jésus-Christnous a donné dautres lois plus saintes et des commandements plusdivins, ces autres sont devenus superflus, et il est inutile de les observer.
Mais quoique la malice soit toujours en horreur aux yeux de Dieu, ellene lest jamais davantage que lorsque ceux qui en sont possédés,bien loin de croire quils aient besoin de changer de vie, simaginentau contraire être capables déclairer et de conduire les autres.Lest ce que Jésus-Christ veut nous marquer, lorsquil appelle lespharisiens " des conducteurs aveugles ". Si le plus grand malheur pourun aveugle cest de croire quil na point besoin de guide, que dirons-nousde celui qui, étant aveugle lui-même, veut être néanmoinsle guide des autres? Jésus-Christ (568) leur reproche dune manièrecouverte par ces paroles la passion furieuse quils avaient pour lambitionet pour la vaine gloire, source de tous leurs maux, parce quils faisaienttoutes leurs actions dans le désir dêtre vus des hommes.Cest cet orgueil inflexible qui les a empêchés dembrasserla foi, et qui les a portés à détruire toute véritablevertu, et à renfermer toute leur religion dans quelques purificationsextérieures qui ne regardaient que le corps, sans se mettre en peinede la pureté de lâme.
" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui nettoyez le dehors de u la coupe et du plat, pendant que le dedansdemeure plein de rapine et dimpureté (25). Pharisien aveugle, nettoyezpremièrement le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehorsen soit net aussi (26) ". Jésus-Christ voulant rappeler les pharisiensà la véritable piété quils méprisaient,et les faire passer de ce soin de lextérieur au soin du dedansde lâme, leur parle de la " miséricorde", de la "justice" et de la " foi ". Car ce sont là les choses qui renferment toutela vie et toute la sanctification de nos âmes. La " miséricorde"nous rend doux et compatissants envers nos frères. Elle nous porteà leur pardonner aisément leurs fautes, et à ne pastémoigner trop de dureté envers les pécheurs. Noustrouvons en elle ce double avantage, quelle attire la miséricordede Dieu sur nous, et quen nous attendrissant le coeur, elle nous rendplus prompts à assister ceux que lon outrage et à compatirà tout ce quils souffrent. La "justice " et la " foi " nous empêchentdêtre hypocrites et trompeurs, et nous rendent purs et sincères.
Mais quand Jésus-Christ dit : " Il fallait faire ces choses etne pas omettre les autres ", il ne prétend pas nous engager àtoutes les observances de lancienne loi; comme lorsquil dit " quil fautpurifier le dedans du vase afin que le dehors soit aussi pur", il ne veutpas nous ramener à toutes ces purifications légales. Il nousmontre au contraire quelles sont vaines et inutiles. Car il ne dit pas: " Et purifiez ensuite le dehors ", mais, " purifiez le dedans, et ledehors sera pur et net ". Par cette "coupe" et par ce " plat ", il marquelhomme. Le "dedans" de la coupe en marque lâme, et le " dehors" en marque le corps. Si cest donc un désordre de ne se mettrepas en peine quun plat soit net au dedans pour en tenir le dehors propre,combien serait-il plus dangereux de négliger la pureté dudedans de lâme? Mais vous, ô pharisiens, vous faites toutle contraire. Vous gardez avec soin les petites choses qui ne sont quextérieures,pendant que vous négligez les importantes qui regardent le coeur.Cest de cette source que vient ce mal si dangereux, et comme cette plaiemortelle qui vous fait croire que vous avez accompli toute la loi, et quilne vous reste plus rien à faire, et quainsi vous ne devez pointpenser à corriger et à purifier votre vie.
" Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui audehors paraissent beaux, mais qui au dedans sont pleins dossements demorts et de toute sorte de pourriture (27). Ainsi au dehors vous paraissezjustes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes pleins dhypocrisieet diniquité (28) ". Jésus-Christ leur reproche encore icileur passion pour la vaine gloire en les appelant des " sépulcresblanchis ". Il condamne par là leur hypocrisie, qui étaitla source de tous leurs crimes et la cause de leur perte. Il ne se contentepas de dire quils sont seulement semblables à des " sépulcresblanchis ", mais il ajoute : " qui sont au dedans pleins dossements demorts et de toute sorte de pourriture ", cest-à-dire, comme illexplique aussitôt, " quils sont pleins au dedans deux-mêmesdhypocrisie et diniquité ", marquant par là que leur hypocrisieétait leur plus grand obstacle à la foi. Les crimes que Jésus-Christreproche ici aux Juifs ne leur ont pas été représentésseulement par le Fils de Dieu. Tous les prophètes les en ont souventaccusés, et leur ont fait voir quils étaient avares et voleurs,et que leurs princes ne rendaient point la justice. On voit partout quilsnégligeaient le plus solide et le plus essentiel de la loi, et quilssarrêtaient à des choses mutiles. Cest pourquoi il ny avaitrien ni dans ces avis, ni dans ces reproches, ni dans cette comparaisondu sépulcre, qui leur dût paraître nouveau, puisqueDavid compare leur " bouche" non-seulement à un " sépulcre", mais à " un sépulcre toujours ouvert ". (Ps. LI, 10.)
3. Il a encore aujourdhui, mes frères, plusieurs de ces " pharisiensqui ont grand soin de paraître purs au dehors", mais "qui ne sontpleins au dedans que de corruption (569) et diniquité ". Nous voyonsde nos jours quon travaille beaucoup à régler lextérieur,et quon le réforme avec beaucoup de soin, pendant quon négligeentièrement de régler le dedans de lâme, et de létablirdans la solide piété. Si lon ouvrait maintenant les consciencesde chacun de nous, on les verrait pleines de vers, de puanteur et de pourriture: je veux dire quon les verrait pleines de passions et de désirsdéréglés, qui déchirent plus les âmes,que les vers ne rongent les corps.
Cétait sans doute un grand malheur devoir les pharisiens danscet état déplorable. Mais cen est un bien plus grand, quétantcomme nous sommes les membres du Fils de Dieu, nous devenions " des sépulcrespleins de toute sorte de pourriture ". Ce mal, mes frères, est au-dessusde tout ce quon en peut dire. Car, quy a-t-il de plus effroyable quede voir une âme qui était le temple de Jésus-Christ,et lorgane de son Esprit-Saint, où tant de mystères sétaientaccomplis, et saccomplissaient tous les jours, devenir tout dun coupdun ciel vivant et animé, un sépulcre infâme? Quellesource de larmes pourrait suffire pour pleurer dignement un si grand malheur?
Souvenez-vous de votre divine renaissance. Rappelez en votre mémoirele titre auguste dont vous avez été honoré en votrebaptême; quelle robe vous y avez reçue, comment vous y êtesdevenu un palais céleste, fondé sur limmobilité dela pierre, enrichi, non de marbre et de jaspe, ni dor et de diamants,mais des dons de lEsprit de Dieu, et de toute la magnificence de sa grâce.
Considérez quon ne souffre point les sépulcres dans lesvilles, et quainsi étant vous-même "un sépulcre ", vous ne devez point prétendre avoir part à cette citééternellement heureuse. On vous en rejettera avec encore plus dhorreurquon ne rejette les tombeaux du milieu des villes. Et comment vous y pourrait-onsouffrir, puisque vous êtes devenu sur la terre même lopprobrede tous les hommes, qui vous voient avec horreur porter une âme mortedans un corps vivant? Si lon voyait dans cette ville un homme porter derue en rue un corps mort plein de puanteur, qui ne le fuirait avec dégoût?Vous êtes vous-même cet homme, et cest ainsi que vous portezpartout une âme morte, rongée de vers, et " pleine de pourriture". Qui pourra avoir quelque compassion de vous, puisque vous êtessi cruel envers vous-même, et que vous vous traitez avec tant dedureté? Que feriez-vous si on allait enterrer un corps mort au lieuoù vous mangez, et où vous dormez? Cependant vous ensevelissezvotre âme morte, non pas au lieu où vous mangez et oùvous dormez, mais entre les membres mêmes de Jésus- Christ,et vous ne craignez point quil ne lance sur vous tous ses foudres?
Comment osez-vous, étant rempli de tant dordures et de corruption,entrer dans lEglise de Dieu, et vous présenter dans son saint temple?On punirait du dernier supplice celui qui ferait à la majestéimpériale linjure daller enterrer un mort dans son palais. Quene devez-vous donc point attendre, vous qui pouvez sans rougir aller infecterce temple sacré de Jésus-Christ, par vos puanteurs insupportables?
Que nimitez-vous cette sainte pécheresse qui parfuma les piedsdu Sauveur dune "huile précieuse, dont lodeur excellente remplittoute la maison"?Vous faites tout le contraire en vous présentantà Jésus-Christ, étant plein de puanteur. Il est vraique vous ne la sentez pas. Mais cest en cela même que votre maIest plus incurable, et presque désespéré. Car, lorsquele corps dun homme se corrompt, il le sent lui-même, ainsi que ceuxqui lapprochent. Ainsi, il est plus aisé de le guérir, ettout le monde le plaint, parce que cette corruption est involontaire. Maisla vôtre est dautant plus incurable quelle ne tombe pas sous lessens, et dautant plus digne de haine, que vous vous y plaisez, et quevous lentretenez volontairement.
Puis donc que votre maladie est si dangereuse, et que vous navez pasle moindre sentiment de cette odeur de mort que vous répandez partout,faites au moins un effort sur vous-même, et appliquez-vous àce que je vais vous dire pour vous représenter létat oùvous êtes, et pour vous faire voir quelle est cette peste effroyablequi tue votre âme invisiblement. Mais souvenez-vous auparavant dece que vous dites dans vos prières: " Que ma prière sélèveà vous, mon Dieu, comme lencens sélève en votreprésence". (Ps. CXL, 2.) Si, au lieu de cet encens, vous faitesmonter vers Dieu une fumée noire et puante, qui ne voit que vousferez descendre, non la (570) miséricorde, mais la colèrede Dieu sur vous? Et qui sont ceux, me direz-vous, qui font monter cettefumée vers Dieu dans lEglise? Ce sont ceux qui ne craignent pasdy venir, pour y satisfaire leurs regards impudiques, qui ont le démondans le coeur, et ladultère dans les yeux. Et lon ne sétonnepoint après cela que tous les foudres du ciel ne tombent sur laterre pour la réduire en cendre, puisque ces crimes devraient attirerégalement les feux du ciel et ceux de lenfer. Cependant, commeDieu est bon et plein de miséricorde, il suspend sa colère,et il vous invite à la pénitence.
Quoi, vous osez donc venir à léglise pour voir une femme,et vous ne tremblez pas de déshonorer la sainteté du templede Dieu ? Regardez-vous léglise comme un lieu de divertissement,et la traitez-vous avec moins de respect que les rues et les places publiques?Vous rougiriez peut-être dans ces lieux publics quon vous vîtaller après une femme; et vous ne rougissez point dans léglise,doccuper vos yeux de ce qui empoisonne votre coeur, et de vous entretenirde pensées infâmes, au même temps que Dieu par la voixde ses ministres vous menace de vous perdre, si vous navez en horreurcette passion? Cest là le fruit de ces spectacles dont vous êtessi passionnés. Cest là ce que vous enseigne le théâtre.Voilà ce que produit cette peste si contagieuse; ces objets quicorrompent et qui enchantent les yeux qui les voient, et cette source publiquedimpureté dont les eaux empoisonnées et délicieusestout ensemble, enivrent ceux qui en boivent dun plaisir funeste, et lesperdent agréablement. Cest ce que le prophète Jérémieaccusait par ces paroles : " Votre oeil", dit-il, " est mauvais aussi bienque votre coeur". (Jérém. XXXIV.) Combien vaudrait-il mieuxêtre aveugle ou être malade dune fièvre ardente quedabuser ainsi de ses yeux?
Il serait à souhaiter aujourdhui, à voir létatdes choses, quil y eût au dedans de cette église un mur quivous séparât davec tes femmes; mais puisque vous ne le voulezpas souffrir, nos pères ont cru quil fallait au moins faire uneséparation avec cette clôture de bois. Jai su, néanmoins,des personnes les plus avancées en âge, que cette séparationnavait pas été toujours en usage, " parce quen Jésus-Christ", comme. dit lapôtre, " il ny a ni mâle ni femelle". (Gal.III, 25.) Les hommes et les femmes, du temps des apôtres, priaientindifféremment ensemble, parce que les chrétiens alors, soithommes ou femmes, étaient véritablement ce quon croyaitquils étaient, Mais aujourdhui les femmes chrétiennes paraissentdes courtisanes , et les hommes vivent plutôt en bêtes quenhommes.
Ne voyons-nous pas dans les actes, que les hommes et les femmes étaientdans une même chambre, lorsque saint Paul leur parlait? et cetteassemblée néanmoins était tout angélique etdigne du ciel; parce que les femmes avaient un coeur mâle et unevertu dhommes, et que les hommes avaient une modestie et une puretédigne des plus chastes dentre les femmes. Voyez ce quune femme et unevendeuse de pourpre, dit aux apôtres : " Si vous me jugez digne duSeigneur, je vous prie de venir chez moi, et dy demeurer". (Act. XVI,15) Considérez encore ces premiers disciples qui accompagnaientles apôtres, et qui parcouraient avec eux toute la terre. Voyez cesfemmes généreuses : Priscille, Perside et tant dautres,dont les femmes daujourdhui sont aussi éloignées que leshommes, de notre temps, le sont des hommes des premiers siècles.
4, Quoique ces femmes passassent leur vie à aller de ville enville en suivant les disciples, jamais néanmoins on ne conçutdelles les moindres soupçons; au lieu quaujourdhui celles quidemeurent toujours chez elles, et qui ne sortent jamais de leur chambre,nen sont pas exemptes, à cause de ce soin excessif quelles prennentpour se parer, et pour vivre dans les divertissements et dans les délices.Les femmes alors navaient point dautre soin ni dautre désir quede voir lEvangile sétendre par toute la terre; et les femmes daujourdhuinont point dautres désirs que de sembellir le visage, et de paraître.agréables aux yeux des hommes. Elles mettent en cela toute leurgloire et tout leur bonheur. Pour ce qui regarde cet amour de lEgliseet ce zèle pour Dieu et pour le prochain, il ne leur en vient passeulement la moindre pensée.
Quelle femme aujourdhui sefforce de retirer son mari de ses excès,et de le rendre un véritable chrétien ? Quel est lhommequi cherche à rendre sa femme aussi réglée et aussivertueuse quelle le doit être? Ces soins et ces empressements decharité sont aujourdhui inconnus au inonde, Les femmes (571) soccupentde leurs ameublements, de leurs habits, et de tout ce qui contribue auxdélices et au luxe, et elles souhaitent pour cela dêtre plusriches. Les hommes soccupent aussi de ces mêmes bagatelles et demille choses semblables, qui ne regardent toutes que laccroissement deleur bien et les commodités de la vie. Quel est maintenant le jeunehomme qui, devant se marier, se met en peine de savoir quelle est la femmequil va prendre; comment elle a été élevée,si ses moeurs sont réglées, si sa vie est sans reproches?Tous ses soins se terminent à savoir ce quelle a de biens; combienelle a en fonds de terre ou en meubles, II semble quil achète unefemme, et on donne même au mariage le nom " de contrat". Jen voisplusieurs aujourdhui qui disent: Un tel a contracté avec une telle,pour dire quil la épousée. On déshonore ainsi lenom de Dieu, et on traite un sacrement si saint, comme un trafic oùlon se vend et où lon sachète. Il faut même, dansces contrats, être extrêmement sur ses gardes, parce que lontâche encore plus dy tromper que dans les autres.
Mais voici, mes frères, comment on se mariait autrefois parmiles chrétiens. Se vous le dis, non-seulement afin que vous le sachiez,mais aussi afin que vous limitiez. On navait point dégard aubien, ni aux avantages temporels. On cherchait une fille qui eûtété bien élevée, qui eût de la sagesseet de la vertu, dont la vie fût réglée et honnête.Quand on lavait trouvée, le mariage était conclu : on navaitbesoin, ni de contrat, ni darticles, ni de notaires. On ne dépendaitni de lencre, ni des écritures. On ne voulait point dautre sûretéque la vertu et la piété de lun et de lautre.
Cest pourquoi je vous conjure, mes frères, de ne point vousarrêter à ces vues si basses, lorsque vous vous marierez;mais de ne vous mettre en peine que de trouver des filles sages, réglées,honnêtes, et vertueuses, et elles vous seront plus précieusesque tous les trésors du monde. Si vous ne cherchez que Dieu dansle mariage, il aura soin de vous y taire trouver avantageusement tout lereste. Mais si vous ny cherchez que des qualités du monde, sansvous mettre en peine de celles qui doivent être les plus chèresà un chrétien, vous ny trouverez enfin ni les unes ni lesautres.
Vous me direz peut-être : Jen vois plusieurs qui se sont enrichisdu bien de leurs femmes. Ne rougissez-vous point davoir ces pensées?Jai entendu dire moi-même à plusieurs hommes du monde, quilsaimeraient mieux mille fois être pauvres, que de devenir riches parleurs femmes. Car, hélas! quy a-t-il de plus malheureux que dêtreriche de cette manière? Quy a-t-il de plus cher que ce quon achèteà si haut prix? Quy a-t-il de plus honteux pour un homme que desexposer à entendre dire de lui, quil nest rien par lui-même,et quil na de bien que ce quil a de sa femme. Je ne parle point du renversementqui a lieu dans un ménage de cette sorte, où lon voit unefemme hautaine et impérieuse, un mari esclave et timide, des serviteurshardis et insolents, qui diront quelquefois de leur maître Quétaitcet homme-ci, avant quil se soit marié? Un homme sans naissance,sans bien, sans honneur : et qua-t-il maintenant, sinon ce quil a reçude notre maîtresse?
Vous me direz peut-être que vous ne vous souciez guèrede ces discours. Il est vrai, parce que vous avez un coeur desclave. Tousces flatteurs et tous ces hommes lâches, qui cherchent un dîneraux bonnes tables, entendent tous les jours ces insultes sans en rougir.Ils se glorifient même de ce qui devrait être leur confusion;et lorsque nous leur parlons de la sorte, ils disent en eux-mêmesce proverbe: " Quon me donne un bon morceau, quand il me devrait étrangler".O parole du démon, qui na été répandue dansle monde quafin de le perdre
Que dites-vous, mes frères, quand vous osez parler de la sorte?Vous déclarez que jamais vous naurez nul égard àla justice; que vous renoncez à la raison; que vous ne cherchezque le plaisir; que vous laimerez toujours quand il vous devrait coûterla vie, quand tout le monde vous devrait déshonorer, quand on vouscracherait au visage, quand on vous couvrirait de boue, et quon vous traiteraitcomme un chien. Que diraient autre chose les chiens et les pourceaux silspouvaient parler? Ou plutôt, cette parole serait indigne mêmedun chien et dune bête, et elle nest digne que dun homme quia le démon sur la langue et dans le coeur.
Reconnaissez donc, mes frères, limpiété de cetteparole, et bannissez-la éternellement de votre bouche. Opposez àces proverbes diaboliques les sentiments et les oracles de lEcriture,et gravez-les dans votre mémoire. Ecoutez (572) cette parole: "Ne suivez point les mauvais désirs de votre coeur, et ne soyez pointlesclave de votre concupiscence". (Eccl., XVIII, 30.) Voyez ce quellevous dit aussi des courtisanes et des femmes débauchées,et combien elle est en cela contraire au proverbe qui règne aujourdhuidans le monde: " Narrêtez point", dit-elle., " vos yeux sur unefemme corrompue. Car le miel sort de ses lèvres, et il plaîtpour un temps à votre bouche; mais vous le trouverez ensuite plusamer que le fiel, et il pénétrera plus avant quune épéeà deux tranchants". (Prov., V, 3, 4.) Etouffez par ces paroles saintesces paroles exécrables dont le démon est lauteur, qui inspirentaux hommes un coeur de bêtes et des pensées desclaves, etqui leur persuadent de considérer un plaisir honteux et méprisablecomme le bien suprême, quils doivent préférer àtoutes choses. Car que vous apportera ce plaisir brutal? Que gagnerez-vousquand vous vous en serez enivré selon votre désir? Vous,ny gagnerez que de linfamie en ce monde et lenfer en lautre.
Cessons donc dacheter, par un plaisir qui dure si peu, des tourmentsqui ne finiront jamais. Méprisons le monde qui passe, et pensonsà cette gloire qui doit arriver un jour. Parons notre âmede chasteté et de piété, afin quétant pureen ce monde elle devienne glorieuse en lautre, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.(573)
HOMÉLIE LXXIV
" MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARI SIENS HYPOCRITES, QUIBÂTISSEZ DES TOMBEAUX AUX PROPHÈTES ET ORNEZ LES MONUMENTSDES JUSTES, ET QUI DITES : SI NOUS EUSSIONS ÉTÉ DU TEMPSDE NOS PÈRES, NOUS NE NOUS FUSSIONS PAS JOINTS AVEC EUX POUR RÉPANDRELE SANG DES PROPHÈTES ". (CHAP. XXIII, 29, 30, JUSQUAU CHAP. XXIV.)
1. Ce nest point, mes frères, parce que les pharisiens bâtissaientdes tombeaux aux prophètes, ou parce quils accusaient la cruautéet linjustice de leurs pères qui les avaient tués, que Jésus-Christprononce ces malédictions contre eux; mais parce quen feignantde condamner limpiété de leurs pères, ils commettaienteux-mêmes de plus grands excès. Car saint Luc marque assezque cette condamnation quils portaient contre leurs pères nétaitque feinte, lorsquil dit " quils étaient de même sentimentavec eux. Malheur à vous, docteurs de la loi et pharisiens hypocrites,qui bâtissez des tombeaux aux prophètes que vos pèresont tués. Ne témoignez-vous pas que vous consentez aux actionsde vos pères, puisquils ont tué les prophètes, etque vous, vous leur bâtissez des tombeaux "? (Luc, XI, 47.) (573)Il condamne par ces paroles le dessein quils avaient en bâtissantces tombeaux, et il fait voir que ce nétait point pour honorerla mémoire des prophètes qui avaient été tuéssi injustement, mais pour leur insulter encore davantage, et pour empêcherque le temps, en détruisant leurs sépulcres, ne fîten même temps perdre toutes les traces de la violence de leurs pères.Ainsi ils renouvelaient ces tombeaux afin quils fussent comme un trophéetoujours nouveau de laudace et de linsolence de leurs ancêtres.Les excès, leur dit Jésus-Christ, auxquels vous vous portezencore aujourdhui avec tant de hardiesse, découvrent assez quece nest que dans cette pensée que vous rebâtissez ces tombeaux.Quoique vous témoigniez par vos paroles être dans un autresentiment, et condamner en apparence vos pères en disant:
" Que si vous aviez été de leur temps, vous ne e vousfussiez pas joints avec eux pour répandre le sang des prophètes"; on ne peut pas ignorer néanmoins ce qui vous fait parler de lasorte; et pour le marquer obscurément il dit ensuite : " Ainsi vousvous rendez témoignage à vous-mêmes, que vous êtesles enfants de ceux qui ont tué les prophètes (31). Achevezdonc aussi de combler la mesure de vos pères (32) ". Car quel crimeserait-ce à un homme dêtre le fils dun homicide et dunmeurtrier, lorsquil condamne la violence de son père? Nest-ilpas visible quun fils ne devient point coupable des excès de sonpère? Ainsi Jésus-Christ ne leur fait ce reproche que pourles accuser de leur propre malice, comme les paroles suivantes le montrent
" Serpents, race de vipères, comment pourrez-vous éviterdêtre condamnés au feu de lenfer (33)"? Comme les vipèresont le même venin que les autres vipères dont elles sont sorties,vous ressemblez de même à vos pères dans cette humeuraudacieuse et cruelle, qui se plaît à répandre le sangdes justes. Après avoir ainsi découvert ce quils cachaientdans leur coeur, et qui était encore inconnu aux hommes, il confirmece quil dit par les grands excès quils allaient bientôtcommettre à la vue de tout le monde. Car comme il leur avait déjàdit: " Vous rendez témoignage que vous êtes " les enfantsde ceux qui ont tué les prophètes ", pour montrer quilsétaient encore plus leurs enfants par la ressemblance de, leursmoeurs que par la nature, et que ce nétait que jar un déguisementquils disaient " que sils avaient été de leur temps, ilsnauraient pris aucune part à leurs violences ", il ajoute aussitôt: " Achevez donc aussi de combler la mesure. de vos pères", nonpour leur commander de le faire, mais pour leur prédire quils leferaient; entendant par ce " comble de la mesure ", la mort quils luiallaient faire souffrir. Ainsi, après avoir réfutéces paroles quils disaient, " savoir que sils avaient étédu temps de leurs pères, ils ne se seraient pas joints avec euxpour répandre le sang des prophètes ", et après avoirmontré combien ce prétexte était vain, puisque ceuxqui ont la hardiesse de tuer le maître nauraient pas sans douteépargné ses serviteurs; il leur parle ensuite avec forceet avec des paroles mordantes : " Serpents, race de vipères, commentpourrez-vous éviter dêtre condamnés au feu de lenfer", puisquayant assez de hardiesse pour commettre de si grands crimes,vous avez assez de malice pour les vouloir déguiser, et pour couvrirvos sacrilèges sous des prétextes de piété?Il ajoute aussitôt pour les condamner encore davantage:
" Cest pourquoi je men vais vous envoyer des prophètes, dessages, et des docteurs; et vous tuerez les uns, vous crucifierez les autres,vous fouetterez les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterezde ville en ville ". Il semble que cest pour les prévenir et pourles empêcher de dire un jour: Il est vrai que nous avons crucifiéle Maître, mais nous naurions jamais tué les prophètes,si nous avions été de leur temps, quil leur dit ici cesparoles : " Je men rais vous envoyer des prophètes, des sages,et des docteurs, et vous les tuerez ". Il veut marquer par ces parolesquon ne devra pas sétonner, si ceux à qui il parle deviennentses homicides, puisquils sont les enfants barbares de ces pèressi cruels, et quils surpassent même en cruauté ceux qui leuren ont donné un si audacieux exemple.
Il montre encore combien leur vanité est insupportable. Car endisant: "Si nous avions été du temps de nos pères,nous ne nous fussions pas joints avec eux pour répandre le sangdes prophètes ", ces hypocrites ne parlaient de la sorte que parun excès dorgueil, et cette modération quils affectaientdans leurs paroles, était détruite par leurs actions. " Serpents", leur dit-il, " race de vipères " cest-à-dire, cruels enfantsde pères cruels, vous avez encore enchéri sur la duretéet sur (574) la barbarie de vos pères. Vous vous êtes rendusencore plus coupables queux, soit parce que vous aviez dû êtreplus sages étant venus après eux; ou parce que lattentatque vous devez commettre, sera sans comparaison plus grand que ceux quilsont commis, ou parce que vous ajoutez lorgueil à la cruauté,en disant que si vous aviez été du temps de vos pères,vous nauriez jamais répandu comme eux le sang des prophètes.Et, en effet, mes frères, les pharisiens nont-ils pas combléles excès de leurs pères? Leurs pères nont tuéque les serviteurs qui venaient leur demander le fruit de la vigne, maisils ont tué le Fils même, puis les serviteurs qui les invitaientaux noces. Jésus-Christ les appelle "serpents et race de vipères", pour leur faire voir quils nétaient point de la race dAbraham,et pour leur montrer quils ne devaient rien espérer de cette liaisoncharnelle quils avaient avec ce saint patriarche, puisquils étaientsi éloignés dimiter ses actions.
Cest pourquoi il ajoute: " Comment pourrez-vous éviter dêtrecondamnés au feu de lenfer", puisque vous suivez les traces deceux qui ont commis tant de violences? Il les fait encore souvenir parces paroles de ces reproches que saint Jean leur avait faits; puisquilleur donne ici le même nom de " vipères", que saint Jean leuravait donné, et quil les menace comme lui des supplices àvenir. Mais Jésus-Christ, voyant que ni la crainte de son jugementni les menaces du feu de lenfer ne faisaient aucune impression sur leursesprits, cherche à. les effrayer au moins par lappréhensiondes malheurs de cette vie. " Je men vais vous envoyer",leur dit-il, "desprophètes, des sages et des docteurs, et vous tuerez les uns, vouscrucifierez les autres, vous fouetterez les autres dans vos synagogues,et vous les persécuterez de ville en ville; afin que. tout le sanginnocent qui a été répandu sur la terre retombe survous, depuis le sang dAbel le juste jusquau sang de Zacharie, fils deBarachie, que vous avez tué entre le temple et lautel (35). Jevous dis en vérité que tout cela viendra fondre sur cettegénération (36) ".
2. Par combien de considérations différentes Jésus-Christtâche-t-il de rappeler ces hommes à lui? Il leur a dit dabord:"Vous condamnez vos pères en disant que vous nauriez pas avec euxrépandu le sans des prophètes, etc. " Cette parole étaitdéjà bien propre à les faire réfléchir;puis il ajoute : " Mais tout en condamnant vos pères, vous faitesencore pis "; et ce reproche était bien de nature à les couvrirde confusion. Il les assure de plus que tant de maux ne demeureraient pasimpunis, et il les effraie par les menaces de lenfer. Mais comme ces mauxnétaient que pour lavenir, il sefforce enfin de les effrayerpar les malheurs quils souffriraient dès cette vie. " Tout cela", dit-il, " viendra fondre sur cette génération ". Il montrepar la manière dont il leur parle quils deviendront le plus malheureuxpeuple qui fut jamais, et que tant de maux néanmoins ne les rendrontpas meilleurs.
Que si vous me demandez, mes frères, pourquoi Dieu les punitavec plus de rigueur quil na jamais puni aucun peuple, je vous répondsque cest parce quils lont plus offensé quaucun autre peuplede la terre, et que rien na pu retenir leur malice ni dompter la duretéde leur coeur. Ne savez-vous pas ce qua dit Lamech? " On sest vengésept fois de Caïn, mais on se vengera septante fois sept fois de Lamech". (Gen., IV, 23.) Cest-à-dire je mérite bien plus de supplicesque Caïn. Cependant il navait pas tué son frère commeCaïn avait fait. Mais parce que lexemple et la punition de Caïnne lavait pas rendu sage, il fut puni avec cette juste -sévérité.Cest ce que Dieu dit ailleurs : " Je venge les péchés despères sur " les enfants jusquà la quatrième génération". (Exod. XX, 5.) Ce qui ne veut pas dire que Dieu punisse personne pourles péchés des autres, mais que celui qui a vu dans les sièclesqui lont précédé, tant dhommes punis avec rigueurpour les mêmes péchés quil commet, sans que cetteconsidération lait pu retenir, souffrira lui seul les peines detous les autres.
Jésus-Christ parle ici avec grande raison " du juste Abel ",pour montrer que ce nétait aussi que lenvie qui animait les Juifscontre sa personne. Que pouvez-vous donc dire, ô pharisiens, pourvous excuser? Ignorez-vous quelle vengeance Dieu a tirée de Caïn?Direz-vous que Dieu ne punit point ce parricide et quil ne témoignapoint combien il lavait eu en horreur? Ignorez-vous de quelle manièreont été traités vos pères pour avoir tuéles prophètes? Ne les a-t-on pas vus souffrir les dernièresextrémités, et finir enfin une misérable vie par uneplus (575) misérable mort? Comment donc nêtes-vous pointdevenus plus sages par ces exemples? Mais pourquoi marrêtai-jeà vous représenter moi-même ce quont fait et ce quontenduré vos pères? Pourquoi vous, qui les condamnez, les surpassez-vousen malice? Navez-vous pas prononcé la sentence contre vous-mêmesen disant de quelle manière Dieu devait traiter ceux qui nétaientque votre figure : " Il fera périr malheureusement les méchants" ? (Matth. XXI, 41.) Et quelle espérance donc vous peut-il resterencore, puisque vous navez fait que redoubler vos crimes, aprèscet arrêt que vous avez prononcé vous-mêmes contre vous-mêmes?
Mais quel est ce " Zacharie " dont Jésus-Christ parle? Les unscroient que cétait le père de saint Jean-Baptiste; les autresque cétait quelque autre prophète, les autres que cétaitun prêtre qui avait deux noms, et que lEcriture appelle encore ailleursJudas : " Que vous avez tué ", dit-il, " entre le temple et lautel". Remarquez, mes frères, deux sacrilèges dans une actiondes Juifs, puisque non-seulement ils tuaient une personne sainte, maisquils le faisaient même dans un lieu saint. Ces paroles devaientdune part frapper étrangement les Juifs, et de lautre consolerbeaucoup les apôtres, en montrant à ces derniers quavanteux des hommes très-justes avaient été les victimesde la fureur de ce peuple: et en faisant voir aux autres que, puisque Dieunavait pas épargné leurs pères, ils devaient sattendreeux-mêmes à éprouver la rigueur de ses jugements.
Il dit " quil leur enverra des prophètes, des sages et des scribes" , pour leur ôter toute excuse. Il ne veut pas quils puissent direquon ne leur avait envoyé que des gentils, et que cétaitpour ce sujet quils ne les avaient pas reçus. Ainsi, cétaitle seul plaisir quils trouvaient dans ces cruautés et la seulesoit du sang innocent dont ils étaient altérés, quiles portaient à ces violences. Cest ce que les prophètesleur ont souvent reproché en leur disant " quils mêlaientle sang au sang, et quils étaient des hommes de sang ". Que siDieu a bien voulu ordonner dans la loi quon lui offrît du sang ensacrifice pour nous témoigner que le sang des bêtes ne luiétait pas désagréable, il nous a fait assez jugercombien celui des bommes lui devait être plus précieux. Cestce quil marque clairement, lorsque parlant à Noé il luidit: " Je vengerai tout le sang qui aura été répandu", Il y a beaucoup dautres endroits semblables par lesquels Dieu défendaux Juifs de verser le sang; il va jusquà leur défendrede manger de la chair des bêtes qui auraient été étouffées.
" Je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes ". Oadmirable bonté de Dieu, qui, prévoyant que tous ces prophèteset que tous ces sages seraient inutiles à ce peuple, ne laisse pasnéanmoins de les leur envoyer, et de faire de son côtétout ce quil peut pour les faire rentrer en eux-mêmes! " Je vousenvoie", leur dit-il, " des prophètes ", quoique je sois assuréque vous devez les tuer. Il ne fallait que cela pour convaincre la faussetéde ce quils disaient, " quils ne se fussent jamais joints avec leurspères pour répandre le sang des prophètes ". Car ilsen ont aussi tué eux-mêmes dans les synagogues sans avoiraucun respect ni pour leurs personnes sacrées, ni pour la saintetédu lieu. Car ce nétait point des hommes ordinaires quils sacrifiaientà leur fureur. Ils sattaquaient aux prophètes mêmesde Dieu, et ils les tuaient cruellement pour rendre muettes ces bouchessaintes, dont ils ne pouvaient plus souffrir les reproches.
Il marque par ces " prophètes " et ces "sages ", ses apôtreset ceux qui les accompagneraient ou qui viendraient après eux, parmilesquels il y en avait beaucoup qui étaient prophètes. Etpour augmenter encore la crainte de ces menaces, il ajoute : " Je vousdis en vérité que tout cela viendra fondre sur cette "génération". Je ferai fondre sur vous, leur dit-il, tous les maux dont jai puniceux que vous imitez, et je tirerai de vous une vengeance proportionnéeà votre opiniâtreté et à la dureté devotre coeur. Car celui qui, voyant les crimes et la punition de ceux quiont été avant lui, non-seulement nen devient pas plus sage,mais se rend encore plus coupable queux, mérite sans doute dêtrepuni avec plus de rigueur que tous les autres. Il aurait pu beaucoup profiterde lexemple des autres pour se rendre meilleur; mais, puisque rien nepeut le corriger, il devient dautant plus criminel, que limage du supplicedes autres na pu lempêcher de commettre les mêmes chosesdont ils ont été punis.
3. Enfin Jésus-Christ adresse son discours à la villecapitale des Juifs, pour tâcher au moins de les fléchir parce moyen : " Jérusalem, (576) Jérusalem, qui tues les prophèteset qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi (37)". Cette répétition," Jérusalem, Jérusalem ", marque dans le Sauveur une grandecompassion et une grande tendresse pour cette ville, Il semble quil seveuille justifier de tout ce quelle allait souffrir, Il lui représentequil- la toujours aimée, et-quil sest efforcé de la convertiret de la rappeler à son devoir, mais quelle avait toujours résistéà sa voix et sétait elle-même précipitéedans les crimes qui devaient attirer bientôt sur elle une juste vengeance.Cest ce quil lui dit souvent par la bouche de ses prophètes :" Je vous ai dit : Convertissez-vous à moi, et vous ne vous êtespas convertie ".
Mais, après lavoir appelée deux fois par son nom, ilcommence à lui reprocher ses crimes.
" Qui tues ", dit-il, " les prophètes, et qui lapides ceux quisont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler lesenfants "et tu ne las pas voulu "? Il continue de se justifier : Quoiquevous ayez toujours résisté à ma parole, lui dit-il,vous navez pu néanmoins ralentir cette affection ardente que jaitoujours eue pour vous. Je nai pas laissé, après des traitementssi injurieux que vous mavez faits, de vous appeler encore non une ou deux,mais plusieurs fois. Car " combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfantscomme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et vous ne lavezpas voulu "? Il leur marque par ces paroles que. cétait eux-mêmesqui se perdaient en se retirant par leurs égarements de dessousses ailes saintes. Il use de cette comparaison tour leur témoignerlexcès de son amour, parce que rien négale laffectionque la, poule a pour ses petits. Les prophètes se servent de cettemême comparaison, et- représentent laffection tendre queDieu a pour nous, par celle que quelques oiseaux ont pour leurs petits.Il en est parlé dans le cantique de Moïse et dans les psaumesde David.
" Le temps sapproche que vos maisons demeureront désertes (38)"; cest-à-dire, lorsque je les abandonnerai et que je cesseraide vous secourir. Il vent dire par là que comme cétait lui-mêmequi dans les siècles passés les avait toujours soutenus etprotégés par sa puissance, ce serait lui aussi qui les puniraitselon que leurs crimes le méritaient. Il les menace ici de la peinequils appréhendaient le plus, en leur prédisant la ruinede leur ville. "Car je vous dis en vérité que vous ne meverrez plus désormais jusquà ce que vous disiez : Bénisoit celui qui vient au nom du Seigneur (39) " . Il témoigne encoreici quil a une extrême affection pour les Juifs, et quil fait lesderniers efforts pour les porter à la vertu, en rappelant dans leuresprit et le mal quils oui fait autrefois, et celui quils doivent souffrir.Car il marque dans ces dernières paroles le jour de son second avènement.
Vous me demanderez peut-être si les Juifs ne virent plus Jésus-Christdepuis quil leur eut dit ces paroles? Ils le virent jusquà sapassion; et ce mot "désormais comprend tout le temps jusque-là.Parce quils le regardaient toujours comme un ennemi de Dieu et comme unhomme opposé à sa Loi sainte, il voulait faire voir au contrairequil était uni en tout avec Dieu, pour les attirer davantage àson amour. Il use pour ce sujet des paroles mêmes des prophètes,pour leur faire mieux reconnaître que cétait lui que lesprophètes avaient annoncé. Il marque obscurément sarésurrection dans ces paroles, mais il y découvre tout àfait son second avènement, et il déclare qualors les coeursles plus endurcis et que les esprits les plus opiniâtres dans leurincrédulité seront forcés de ladorer.
Il leur découvre ces mystères, en leur prédisantbeaucoup de choses , en leur disant quil leur enverrait ses prophètes,quils les tueraient, et même dans leurs synagogues; quils seraientpunis de ces violences par des malheurs horribles, que leurs maisons demeureraientdésertes, et quils tomberaient dans des maux auxquels il ny arien eu de semblable. Toutes ces prédictions marquaient aux plusaveugles le second avènement du Fils de Dieu et les hommages profondsque tout le monde sera forcé de lui rendre. En effet, interrogeonsles Juifs, et demandons-leur si Jésus-Christ ne leur a pas envoyédes prophètes et des sages? Sils ne les ont pas tués dansleurs synagogues? Si leurs maisons et leurs villes nont pas étéentièrement ruinées; et si tous les maux que le Sauveur leura prédits ne leur sont pas arrivés? Nul dentre eux ne leniera. Comme donc jusquici toutes ces prédictions ont étévérifiées. peut-on douter que le reste narrive de même,que les juifs ne reconnaissent un jour que Jésus-Christ est le vraiDieu, et quils ne soient forcés de se soumettre à sa souverainepuissance? Mais ces respects forcés, et ces hommages contraints(577) ne leur serviront. de rien, pas plus que leurs regrets et leurs larmesautrefois ne purent empêcher que leur ville ne fût détruite.
Cest pourquoi, mes frères, pendant que nous en avons le temps,appliquons-nous à faire le bien. Comme il fut inutile aux Juifsautrefois dans la ruine de leur ville de se repentir trop tard de leursexcès passés, il nous sera inutile de même de nousrepentir de nos fautes, lorsque Dieu viendra nous juger. Le pilote ne petitplus sauver un vaisseau lorsque, par sa négligence, leau y entrede toutes paris et le coule à fond ; ni le médecin guérirun malade lorsquil est près de mourir. Il faut quil se hâtede secourir son malade avant quil meure, et lautre son vaisseau avantquil périsse. A moins de cela tous leurs travaux seront inutiles.Puis donc quil ny a plus de remède à attendre après,et que tant que nous vivons nous sommes continuellement malades, adressons-nousau Médecin de notre âme, et népargnons ni bien, nitravail pour la tirer de la maladie mortelle, afin que nous nous trouvionsparfaitement guéris à la mort.
Ayons au moins autant de soin pour les maux de nos âmes que nousen avons pour nos serviteurs, lorsquils sont malades. Quoique notre âmenous doive être sans comparaison plus chère que nos domestiques,puisquelle est beaucoup plus excellente que le corps; je mestimeraisheureux, néanmoins si vous aviez le même soin pour lune quevous en témoignez pour les autres. Mais si nous sommes assez injustespour refuser à nos âmes une partie de nos soins quelle mériteraitdavoir seule tout entiers, quelle excuse pourrons-nous trouver, lorsqueDieu viendra nous juger à notre mort?
4. Vous me direz peut-être : Mais qui est assez misérableou assez lâche pour navoir pas au moins autant damour pour sonâme quil en a pour son serviteur? Cest vous, mes frères,qui êtes en cet état; et, ce qui mafflige, cest que nousayons une telle indifférence pour notre propre salut, que nous traitonsnotre âme avec plus de mépris que nos serviteurs mêmes.Quand ils sont malades nous faisons venir les médecins; nous lesmettons dans une chambre commode et séparée du bruit, nousles exhortons à bien obéir au médecin qui les voit,et à suivre ponctuellement ses ordonnances; nous leur témoignonsdu mécontentement et de la douleur lorsquils ne les ont pas gardées;nous leur donnons des gardes pour les veiller et pour les empêcherde suivre leurs désirs déréglés. Si les médecinsordonnent des remèdes de grands prix, nous les achetons aussitôt.Nous sommes fidèles à suivre toutes leurs ordonnances, etnous avons soin de les bien récompenser de leur peine. Mais lorsquenous-mêmes nous sommes malades, ou plutôt quoique nous ne soyonsjamais un moment sans être malades, nous nappelons point les médecins,nous ne voulons pas faire la moindre dépense ; et nous avons plusdindifférence pour notre âme, lorsquelle est si dangeureusementmalade, que nous nen aurions pour le plus grand de nos ennemis sil étaitdans le même état où nous nous trouvons.
Je vous dis ceci, mes frères, non pour blâmer le soin quevous avez de vos domestiques, mais pour vous exhorter den témoignerau moins autant pour vos âmes. Vous me demanderez peut-êtrece que vous devez donc faire pour remédier à un si grandmal. Je vous le dis en un mot. Votre âme est malade, appelez un médecinpour la guérir. Ce médecin, cest lévangélistesaint Matthieu. Ce médecin, cest saint Jean, le disciple bien-aimé.Présentez-vous à ces admirables médecins, et consultez-lespour savoir quel remède il faut appliquer aux maladies de votreâme. Ils vous le diront, Ils ne vous cacheront rien, et vous pouvezsuivre toutes leurs ordonnances sans rien craindre, car ces grands hommesvous peuvent secourir, même après leur mort. Tout morts quilssont, ils sont encore vivants, et ils nous parlent tous les jours.
Vous me répondrez peut-être que votre âme est toutoccupée de son mal, et quelle na pas la liberté découterleurs sages avis. Faites-lui donc violence afin quelle les écoute.Excitez ce quil y a en elle de plus raisonnable et de plus spirituel,et réveillez-la de son assoupissement; faites paraître lesprophètes devant elle, afin quils lassistent de leurs conseils.Ces médecins ne demandent point dargent ni pour leur peine, nipour les remèdes; mais ils vous ordonnent seulement devons fairemiséricorde à vous-même en la faisant aux pauvres.Pour tout le reste, vous verrez quils vous donnent, au lieu de penserà rien recevoir de vous. Car en vous ordonnant dêtre sobres,combien vous épargnent-ils de folles et dinutiles dépenses.Ne vous enrichissent-ils pas, lorsquils vous (578) exhortent àne plus boire de vin, et à retrancher toutes les voluptés?
Après cela, qui nadmirera lart et la sagesse de ces médecinsspirituels, qui vous donnent en même temps la santé et lesrichesses? Allez donc vous présenter à eux. Apprenez deuxla qualité et la nature de votre mal. Si vous êtes possédéde lavarice, si vous désirez largent avec autant dardeur quunhomme qui a la fièvre désire un verre deau froide, écoutezce quils vous diront pour guérir ce mal. Comme les médecinsdes corps vous prédisent ce qui vous arrivera si vous suivez vosdésirs déréglés, saint Paul vous dit de même: " Que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dansle piège, et en diverses passions insensées et pernicieuses,qui précipitent les hommes dans labîme de la perdition etde la damnation ". (I Tim. VI, 9.) Si vous êtes sujet à limpatience,écoutez encore ce quil vous dira sur ce sujet: " Dans fort peude temps", dit-il, " celui qui doit venir viendra et ne tardera point.Le Seigneur est proche, ne soyez en peine de rien". (Héb. X, 37,Philip. IV.) Et ailleurs: " La figure de ce monde passe". (I Cor. VII,31.)
Car ce grand Apôtre ne se contente pas de nous donner seulementdes avis si sages et des conseils si salutaires. Il nous console encorecomme un bon père, et il adoucit toutes nos peines : et comme lesmédecins des corps ont des remèdes pour désaltérerleurs malades et pour suppléer à leau fraîche quilsleur défendent; celui-ci de même substitue à nos désirset à nos affections déréglées dautres désirset dautres affections plus justes et plus innocentes. Désirez-vous,nous dit-il, de vous enrichir? Je ne vous défends point dêtreriches en toutes sortes de bonnes oeuvres. Voulez-vous amasser de grandstrésors? Mettez-les en dépôt dans le ciel. Et commeles médecins disent encore que les choses froides nuisent aux os,aux nerfs et aux dents, saint Paul de même dit en un mot avec unebrièveté toute divine, que " lavarice est la source de tousles maux". (I Tim. VI, 10.)
Que devons-nous donc faire, me direz-vous? Ce même apôtrevous la marqué : Il dit quil faut au lieu de lavarice aimer lamodération. "Cest une grande richesse ", dit-il, " que la piétéet la modération dun esprit qui se contente de ce qui suffit ".(I Tim. VI, ) Si vous ne suivez pas cet avis, et si le désir damasserdu bien vous empêche de donner votre superflu, vous trouverez encoredes avis pour cette maladie : " Que ceux ", dit-il, qui " se réjouissentsoient comme ne se réjouissant point; ceux qui achètent commene possédant point, et ceux qui usent de ce monde comme nen usantpoint. " ( I Cor. VII, 30.) Vous voyez donc quels sont ces avis si saintsque ce saint médecin du ciel nous donne pour nous guérir.
Voulez-vous maintenant que nous en consultions un autre? On ne doitpoint craindre à propos de ces médecins ce qui arrive pourles médecins du corps, qui sont assez souvent cause, par leur ambitionet par leur jalousie, de la mort de leurs malades. Ceux-ci nont pointdautre but que la santé de ceux qui les appellent et qui les consultent,et ils ne se proposent jamais pour fin leur réputation et leur propregloire. Ne craignez donc point leur grand nombre. Ils sont plusieurs, etils ne sont quun, puisque Jésus-Christ seul parle par eux tous.Ecoutons encore un autre médecin, saint Matthieu, qui parle terriblementde cette même maladie de lavarice : ou plutôt écoutonsJésus-Christ, dont il rapporte ces paroles redoutables : " Vousne pouvez servir en même temps Dieu et largent". (Matth. VI, 24.)
5. Mais comment cela se pourra-t-il faire, me direz-vous, et commentpourrons-nous étouffer tous ces désirs? Voyez ce quil vousdit au même endroit : " Ne vous faites point de trésors dansla terre, où les vers et la rouille les mangent, et où lesvoleurs les déterrent et les dérobent ". (Ibid. VI, 9.) Vousvoyez, mes frères, combien Jésus-Christ sefforce de nouséloigner du désir des biens dici-bas, parla considérationdu lieu ou nous les mettons en dépôt; de la terre et des accidentsqui nous les font perdre, tels que les vers, la rouille et les voleurs,afin que cette vue nous porte à prendre pour le dépositairede tous nos trésors, Dieu même qui nous les gardera avec unesûreté entière. Car si vous vouiez mettre vos richessesdans un lieu où ni la rouille ni les voleurs ne leur puissent nuire,vous vous guérirez sans peine de votre avarice, et votre âmesenrichira des biens véritables et spirituels.
Jésus-Christ ajoute à cela un exemple étonnantet capable de vous toucher. Il imite les médecins qui, craignantpour leurs malades, leur disent : Un tel est mort pour avoir bu de leaufroide dans ses accès. (Matth. XIX.) Cest (579) ainsi que le Filsde Dieu fait paraître un riche qui, frappé de cette maladiedont nous parions, et désirant néanmoins la santéavec ardeur, ne put la recouvrer à cause de cette étrangeattache quil avait à ses richesses. Un autre évangélisterapporte encore lexemple dun autre riche qui ne peut au milieu des flammestrouver une goutte deau pour désaltérer sa soif. (Luc, XVI,24.)
Jésus-Christ, pour montrer ensuite que les ordonnances quilnous donne sont aisées à pratiquer, ajoute ces mots: " Considérezles " oiseaux du ciel ". (Matth. VI, 26.) Mais cet adorable Médecindes âmes a tant de condescendance pour votre faiblesse, que, bienque vous soyez riche, et par conséquent dans un état dangereuxpour votre salut, il vous défend néanmoins den désespérer,et vous assure lui-même que " ce qui est impossible " aux hommes,est possible à Dieu ". (Matth. XIX, 26.) Ainsi, quoique vous soyezriche, vous pouvez encore vous sauver, puisque Dieu ne vous a pas tantdéfendu dêtre riche, que de vous attacher à vos richesseset den devenir lesclave et lidolâtre.
Que doit donc faire un riche afin quil se puisse sauver? Il faut quetout ce quil possède lui soit commun avec les pauvres, comme lebienheureux Job vous dit lui-même quil faisait. Il faut quil arrachede son coeur tout lamour de ce qui est superflu, quil mette des bornesà ses désirs, et quil ne passe point au delà desrègles de la nécessité. Jésus-Christ vous montreencore lexemple dun publicain qui, après avoir étélongtemps possédé de cette passion si basse, en fut guéritout dun coup. Il passa en un moment dune avarice insatiable dans unmépris prodigieux de largent, parce quil obéit fidèlementaux avis et aux ordonnances de son Médecin. Tous les disciples queJésus-Christ a eus ont été dabord attaquésdes mêmes maladies que nous, et ils en ont été guérissans beaucoup de peine. Le Sauveur nous les propose tous pour modèles,afin que nous ne désespérions point de nous-mêmes.Jetez donc les yeux sur ce publicain qui est devenu Evangéliste.Voyez aussi cet autre chef des publicains, nommé Zachée,qui se résolut tout à coup à rendre au quadruple toutce quil avait volé, et à donner la moitié de sonbien aux pauvres pour se rendre digne de recevoir Jésus-Christ.
Mais vous avez peut-être une ardeur furieuse pour le bien : Suivez-moidonc, vous dit le Sauveur, et vous serez riches. Regardez tout le biendes autres hommes comme étant à vous. Je vous donne plusque vous ne pouvez demander. Je vous ouvre les maisons de tous les richesqui sont dans toute la terre. Car "celui qui abandonnera pour moi son père,sa mère, ses terres ou sa maison, en recevra le centuple ", (Matth.XXIX.) Ainsi, non-seulement vous retrouverez plus que vous navez quitté,mais vous éteindrez même cette soif si extrême qui vousbrûle; vous supporterez plus doucement tous les accidents de la vie,et vous mépriserez non-seulement le superflu, mais souvent mêmele nécessaire. Ainsi, saint Paul souffrait quelquefois la faim,et il sen réjouissait plus que des festins et de la bonne chère,parce quun athlète qui combat pour remporter la victoire, ne peutpréférer un lâche repos à un combat qui se terminepar une fin si glorieuse : et un marchand, qui a éprouvéune fois combien on gagne en trafiquant sur la mer, ne peut plus se résoudreà vivre chez lui dans loisiveté et dans la mollesse. Ainsi,quand nous aurons commencé à avoir quelque goût desbiens du ciel, nous nen aurons plus pour les biens de la terre, lorsquenous goûterons et nous nous trouverons saintement enivrésdun plaisir céleste. Goûtons donc ces délices sacrées,mes chers frères, pour jouir dune véritable paix, et danscette vie et dans lautre, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempiremaintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (580)