LIVRE PREMIER.

1. L'amitié me ferait un devoir, ô mon cher Stagire, d'êtreaujourd'hui près de vous, de prendre part à vos peines, devous offrir mes services, de vous adresser une parole de consolation, etd'adoucir par mes soins et mes bons offices votre triste et péniblesituation; mais la maladie et une violente névralgie me retiennentà la maison, et me privent d'exercer à votre égardun si fructueux ministère; e toutefois je ne négligerai pointde faire dans cette circonstance, et, selon mes forces, tout ce qui pourravous être de quelque consolation, et servir ainsi à notremutuelle utilité. Si je réussis, votas serez plus courageuxpour supporter vos maux ; et si le succès trompe mes efforts, dumoins la conscience d'avoir accompli un devoir me consolera moi-même,et me disposera à mieux supporter l'avenir. Et, en effet, quandun ami n'a rien négligé pour adoucir la douleur de son ami,lors même qu'il n'y parviendrait pas, il écarte de son coeurtoute pensée et tout reproche d'infidélité, en sorteque délivré du poids accablant d'une telle accusation, iln'a plus qu'à gémir et à s'attrister avec lui. Sij'étais une de ces âmes qui jouissent auprès de Dieud'une grande familiarité et d'une grande puissance, je ne cesseraisde prier et d'intercéder pour le plus cher de mes amis; mais puisquela multitude de mes péchés m'ôte ce pouvoir et cetteconfiance, je veux du moins lui offrir une parole de consolation. Sansdoute il appartient au médecin de calmer les douleurs de son maladeet de guérir ses infirmités; mais une (388) parole de consolationn'est point interdite aux domestiques qui le servent, et même cesont eux qui savent le plus les multiplier, lorsqu'ils sont affectionnésà leur maître. Puisse donc cet écrit apaiser votreimmense douleur! C'est le plus ardent de mes voeux ; et si ma penséeet ma plume trompent mes efforts , du moins ma bonne volonté etmon désir seront approuvés de Celui qui nous ordonne, parl'organe de l'Apôtre, de pleurer avec ceux qui pleurent, et de nousaffliger avec ceux qui sont affligés. (Rom. XII, 15.)

Il paraît que l'unique cause de votre pénible étatest l'obsession de l'esprit mauvais ; et une sérieuse observationnous conduit à considérer cette obsession comme la causede votre profonde tristesse. Ce n'est point seulement ma conviction, maisencore celle de tous ceux qui ont pu entendre vos plaintes incessantes;et d'abord, vous vous plaignez de ce qu'exempt de ces troubles tandis quevous viviez dans le siècle, vous n'en avez connu l'amertume quedu jour où vous avez été crucifié au monde,et cet état est si pénible qu'il altère votre raison,et peut même vous porter au désespoir. Vous objectez en secondlieu que vous avez, à la vérité, connu plusieurs exemplesd'une obsession semblable. C'étaient des personnes qui s'accordaienttoutes les délicatesses de la chair; mais elles en furent assezpromptement délivrées , et elles recouvrèrent si parfaitementl'intégrité des sens et de la raison, qu'elles purent semarier, avoir de nombreux enfants et jouir de tous les agrémentsde la vie, car jamais l'esprit mauvais ne les fatigua de nouveau. Vousau contraire, vous ne trouvez la délivrance de vos noirs chagrinsni dans la prolongation des jeûnes et des veilles, ni dans toutesles austérités de votre profession. De plus, vous perdezcourage, parce que ce saint homme, qui a montré à l'égardde tant d'autres la puissance de sa vertu, n'a rien pu opérer envotre faveur, ni par lui-même, ni par l'intermédiaire de ceuxqui l'accompagnaient, et qui d'ordinaire commandaient victorieusement audémon : tous se sont retirés impuissants et confondus.

Vous avouez encore qu'une de vos plus grandes douleurs est que la violencedu chagrin trouble si étrangement votre raison, que la penséedu suicide vous poursuit, et que vous avez failli vous pendre, vous noyerou -ue précipiter du haut d'un rocher; en cinquième lieu,vous voyez que vos frères et vos égaux, qui ont embrasséle même genre de vie, jouissent d'une douce tranquillité,tandis que vous êtes exposé aux secousses d'une affreuse tempête,et, ce qui est plus malheureux encore, retenu dans une dure prison. Oui,ceux qui sont chargés de fers sont moins à plaindre, dites-vous,que l'infortuné qui est ainsi lié par le démon. Vousajoutez qu'une autre cause de pénible anxiété c'estla crainte que votre père, s'il vient à connaître votreétat, ne se porte aux dernières violences contre les pieuxcénobites qui vous ont reçu. Riche, puissant et outréd'indignation, que n'osera-t-il pas contre eux? et qui échapperaà sa vengeance, s'il les rencontre? Jusqu'aujourd'hui votre mèrea pu lui cacher votre situation , et éluder ses nombreuses questions;mais à la longue, elle trahira elle-même son secret , et n'aurafait qu'exciter contre soi, et contre les moines, une plus violente colère.Enfin, vous désespérez de l'avenir, et c'est là leplus grand de tous vos maux. Vous dites que vous ne savez plus si jamaisvous serez délivré de cette obsession, puisque vos espérancesont été si souvent trompées, et que toujours vousêtes retombé dans le même état.

Cette situation est sans doute bien capable de troubler une âme,et de la remplir d'inquiétude; mais une âme faible, inexpérimentéeet peu aguerrie. Et, en effet, avec quelque attention et quelques pieusesréflexions, j'espère réduire en poudre toutes cescauses de votre chagrin. Ne croyez pas cependant que je ne sois si promptà promettre, que parce que je suis à l'abri de ces douleurset de cette tempête. Non, et quand même il semblerait àquelques-uns que j'avance des choses incroyables, je ne laisserai pas deparler, car je n'ai pas à craindre de votre part une semblable incrédulité.

Lorsque le démon, dès les premiers jours de cette obsession,vous renversa par terre, tandis que vous vaquiez avec les frèresà l'exercice de la prière, je n'étais point présent,il est vrai, et j'en rends grâce à la bonté du Seigneur;et je sais cependant tout ce qui est arrivé , et les détailsm'en sont aussi connus que si j'en eusse été témoin.Théophile d'Ephèse , notre ami commun, m'a tout raconté,la torsion des mains et l'égarement des yeux, la bouche écumanteet les paroles effrayantes et confuses, le tremblement du corps, l'évanouissement(389) prolongé et l'horrible apparition de la nuit. Il vous semblait,m'a-t-il dit, qu'un sanglier féroce et souillé de sang s'élançaitincessamment contre vous, prêt à vous déchirer. Lefrère qui dormait à côté de vous, troublélui-même par cette vision, s'éveilla, et put constater àvotre égard l'action du démon.

2. Ce récit, je l'avoue, répandit sur mon âme unnuage de tristesse non moins épais que celui dont ce cruel démonenveloppe mon ami. Et lorsqu'après plusieurs jours, je revins dece profond étourdissement, je ne trouvais plus ni amertume, ni douceurdans la vie. Mais parce que j'avais autrefois méprisé etcondamné la vanité du monde, je sentis se réveilleren moi ces anciens sentiments; et en même temps une affection plusgrande m'attacher à mon cher Stagire. Et en effet, le malheur d'unami augmente pour lui notre amitié; et il n'est pas rare que mêmeil réconcilie des ennemis. Quel coeur serait assez dur et assezinsensible pour conserver de la haine contre un ennemi malheureux! Maissi nous nous attendrissons sur nos ennemis, et si nous nous réconcilionsavec eux, dès qu'une affliction grave et soudaine vient les frapper,jugez quelle a été ma douleur en apprenant que le plus cherde mes amis, celui que j'aime comme moi-même, est cruellement tourmenté,et qu'il se livre à un violent désespoir. Ne croyez doncpas que je ne cherche à calmer vos maux, que parce que je ne lespartage point. Sans doute je n'éprouve point, par la grâcede Dieu, ces troubles et ces attaques diaboliques, mais je n'en partagepas moins vos peines et votre douleur : et ils m'en croiront ceux qui saventaimer comme on doit aimer.

Secouons donc ensemble cette poussière; et le poids de vos chagrinsvous deviendra léger et supportable, dès que vous ne céderezplus à cette noire mélancolie qui vous porte au suicide.Tout au contraire soyez empressé à vous distraire et àchercher les véritables moyens de vous guérir. Souvent, eneffet, le défaut de réflexion nous fait paraître nosmaux beaucoup plus graves et plus intolérables; et il suffit souventde les envisager avec le calme d'une froide raison pour les trouver moinsdurs et moins rigoureux. C'est le résultat que j'espère obtenir.Je ne vous demande que de reprendre courage et de ne point adopter servilementla vaine et folle opinion du vulgaire. Ce serait dresser contre nous unennemi invincible. Si je parlais à un infidèle qui croiraità la puissance du hasard, ou qui attribuerait le gouvernement dumonde aux esprits mauvais et pervers, j'éprouverais ici plus dedifficultés. Il me faudrait d'abord réfuter ses erreurs etlui démontrer le dogme de la Providence. Alors seulement je pourraisinsinuer quelque consolation. Mais parce que dès votre enfance vousavez été, par la grâce de Jésus-Christ, instruitdans nos saintes lettres, et que vous avez reçu comme un précieuxhéritage de famille la connaissance de la véritable religion,vous croyez fermement que Dieu prend soin de tous les hommes, et principalementde ceux qui se confient en lui. C'est pourquoi, supposant ces principesétablis, j'aborde mon sujet par un autre point.

Au commencement, lorsque Dieu créa les anges, ou plutôt,pour remonter jusqu'au principe, avant qu'il créât les angeset toutes les célestes intelligences, Dieu existait par lui-même.Mais quoiqu'il n'eût besoin de rien, comme il convient à Dieu,il voulut néanmoins créer les anges, les archanges et toutesles substances spirituelles; et il ne les créa que pour manifestersa bonté. Car n'ayant point besoin de leurs services, il ne leseût point créés, s'il n'eût étésouverainement bon. A la création des anges et toujours par le mêmemotif, succéda la création du monde et puis celle de l'homme.C'est pour l'homme qu'il a multiplié les richesses de la nature; et c'est cet être faible et infirme qu'il a établi roi del'univers, lui donnant sur la terre l'autorité qu'il possèdelui-même dans le ciel. Et, en effet, cette parole : Faisons l'hommeà notre image et à notre ressemblance (Gen. I, 26), attesteévidemment que toute la nature est soumise à l'homme. Aprèsl'avoir établi dans ce degré d'honneur et l'avoir fait roi,il lui assigna pour palais le paradis terrestre, c'est-à-dire lelieu le plus beau de l'univers. Bien plus, pour montrer encore àl'homme combien il l'élevait au-dessus de toutes les autres créatures,Dieu amena devant lui tous les animaux, et voulut qu'il les nommâttous. Mais il ne lui en présenta aucun comme un aide pour le secourir,parce que, dit-il lui-même, il ne se trouvait pas d'aide semblableà l'homme. (Gen. II, 20.)

Le premier homme connut ainsi qu'il occupait un rang intermédiaireentre les (390) intelligences spirituelles et les créatures corporelles,et qu'il surpassait si excellemment ces dernières que nulle, dansune si grande multitude, ne pouvait lui être comparée. C'estalors seulement que le Seigneur créa la femme : et cette créationelle-même fut un hommage rendu à la dignité de l'homme.Car la femme fut créée pour l'homme, selon cette parole del'Apôtre : L'homme n'a pas été créé pourla femme, mais la femme l'a été pour l'homme. (I Cor. II,9.) A tant d'honneur Dieu ajouta le privilège unique de la parole,la connaissance de la divinité et le commerce d'une sainte familiaritéavec Dieu, autant que le permettait l'infirmité de la nature humaine.Il lui promit en outre l'immortalité, le remplit de science et desagesse, et lui communiqua le don d'une lumière surnaturelle, ensorte qu'il prédit l'avenir. Tels furent les biens dont le Seigneurcombla Adam avant même qu'il eût fait aucune bonne action.Mais comment celui-ci paya-t-il une si grande et si particulièrebonté? Il ajouta foi à la parole de son ennemi, plutôtqu'a celle de son bienfaiteur; et, méprisant le commandement deson Créateur, il se laissa séduire par les trompeuses promessesde l'esprit mauvais qui ne voulait que le perdre, et lui ravir tous sesbiens. Il lui préféra donc le démon, quoiqu'il n'eneût encore reçu aucun bienfait, et il le crut sur sa seuleparole.

Mais le Seigneur perdit-il l'homme, parce que dès le premierinstant de son existence, et comme dès l'entrée de la carrière,il se montrait ingrat? Il semblait juste et raisonnable qu'Adam, qui, aumépris de si précieuses faveurs, s'était hâtéd'inaugurer sa vie par le double péché de la désobéissanceet de l'ingratitude, fût châtié et puni de mort. Toutefois,le Seigneur ne cessa point de lui faire du bien, nous prouvant par làque malgré la multitude de nos fautes, il veille toujours sur notresalut, en sorte que si nous revenons à lui, nous sommes assurésd'être sauvés, et si au contraire nous persévéronsdans notre péché, du moins il est évident qu'il afait tout ce qu'il devait faire. C'est ainsi que le renvoi du paradis terrestre,la défense de toucher au fruit de l'arbre de vie, et la sentencede mort paraissent d'abord être une peine et un châtiment,tandis qu'en réalité ils ne sont que la continuation d'unepaternelle providence. On dirait que l'avance un paradoxe, et cependantce n’est que l’exacte vérité. Et, en effet, ces dispositionssi rigoureuses en apparence, convergeaient toutes au salut de l'homme,et s'accordaient en ce point. Je m'explique : Dieu chassa Adam du paradisterrestre, et le fit habiter les autres parties de l'univers ; il l'éloignade l'arbre de vie auquel il lui défendit de toucher, il le condamnaà mourir, et il différa l'exécution de la sentence.Mais j'affirme que toute cette conduite dans son principe comme dans sesrésultats n'eut d'autre but que le salut et la gloire de l'homme.Il serait inutile de prouver la première partie de cette thèse: tout le monde l'admet, et je m'appliquerai seulement à développerla seconde.

3. Comment donc saurons-nous que ce triple châtiment nous a étéutile? En considérant quel eût été, en dehorsde ce châtiment, l'état de nos premiers parents. Car si, aprèsavoir cru aux paroles du démon qui leur promettait de les rendreégaux à Dieu, ils eussent conservé le même rangd'honneur et de dignité, ils fussent tombés dans trois mauxeffroyables. Et d'abord l'homme eût considéré Dieucomme malveillant, séducteur et peu véridique. Ensuive ileût regardé comme son ami et son bienfaiteur cet esprit mauvaiset méchant qui est le père du mensonge et de l'envie. Enfinil n'eût cessé de pécher. Le Seigneur l'a préservéde tous ces maux eu le chassant du paradis terrestre. Ainsi presque toujoursl'abandon et la négligence du médecin rend un ulcèreplus dangereux; et si au contraire il l'ouvre avec le fer, il arrêteles progrès du mal, et prévient la gangrène. Mais,que dis-je? à ce premier châtiment, le Seigneur ajouta celuides sueurs et du travail, et depuis lors rien ne fut plus opposéà la nature de l'homme que le repos et l'inaction. Condamnésà un dur labeur, nous péchons encore : et jusqu'oùne se porterait pas l'audace du pécheur, si Dieu ne nous eûtdonné que le repos et les délices de la vie. Car l'oisiveté,dit l'Ecriture, enseigne une grande malice (Eccli. XXXIII, 29); l'expériencede chaque jour et les faits de l'histoire n'attestent que trop cette vérité.Ainsi, Israël s'assit pour manger et pour boire; et tous se levèrentpour danser. (Ex. XXII, 6.) Ainsi encore, nous lisons au livré duDeutéronome que le peuple bien-aimé s'étant engraisséet rassasié, se révolta. (Deut. XXXII, 15.) Le saint roiDavid tient le même langage : Quand le Seigneur les frappait, dit-il,ils le cherchaient, ils revenaient à lui, et l'imploraient avecardeur. (391) (Ps. LXXVII, 34.) Et Dieu lui-même, parlant àJérusalem par la bouche de Jérémie, lui dit : Instruisez-vousen toutes choses, de peur que je ne me retire de vous. (Jérém.VI, 8.) Le prophète David nous apprend encore que l'humiliationet le travail ne sont pas moins utiles aux justes qu'aux pécheurs: Il est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos justices.(Ps. CXVIII, 71.) Jérémie exprime la même penséeen d'autres termes : Il est bon à l'homme, dit-il, de porter dèssa jeunesse un joug dur et pesant. Il s'assiéra solitaire, et ilse taira. (Thren. III, 97.) Aussi adresse-t-il pour lui-même cetteprière au Seigneur : Ne vous éloignez point de moi, en m'épargnantau jour de l'affliction. (Jérém. XVII, 17.) Enfin le bienheureuxPaul, ce vase d'élection, où la grâce s'épanchaitsi merveilleusement, cet Apôtre si élevé au-dessusde l'infirmité humaine, Paul lui-même comprenait les effetssalutaires de l'humiliation. C'est pourquoi il disait : Un aiguillon aété mis dans ma chair, instrument de satan, pour me donnercomme des soufflets, de peur que je ne m'enorgueillisse. J'ai donc priétrois fois le Seigneur, et il m'a répondu ma grâce te suffit,car la, force se perfectionne dans la faiblesse. (II Cor. XII, 7, 8.) Certainementla prédication de l'Evangile eût pu s'accomplir en dehorsde tonte persécution et de toute tribulation et même en dehorsdes fatigues et des travaux de l'apostolat : mais Jésus-Christ nel'a point voulu, pour l'avantage même de ses apôtres. Aussileur disait-il qu'ils auraient de grandes tribulations dans le monde. (Jean,XVI, 33.) C'est ainsi encore qu'il commande à tous ceux qui veulententrer dans le ciel, de marcher par la voie étroite, comme si nulautre chemin ne pouvait y conduire. (Matth. VII, 13.)

Reconnaissons donc que les épreuves, les tribulations et en généraltout événement triste et fâcheux ne nous révèlentpas moins l'action de la Providence que le bonheur et la prospérité.Mais pourquoi ne parler que des tribulations de la terre, lorsque la menacede l'enfer proclame aussi hautement la bonté du Seigneur que lapromesse du royaume des cieux. Et, en effet, sans cette menace, combienpeu gagneraient le ciel ! Car la perspective du bonheur ne suffit pas toujourspour nous exciter à la vertu; il faut encore que la crainte du châtimentpresse notre lâcheté et réveille notre négligence.C'est pourquoi Dieu chassa tout d'abord l'homme du paradis terrestre, parcequ'il s'y fût dégradé plus profondément encore,si après son péché, il eût conservé intactsses premiers honneurs; et, sans parler d'Adam, que n'eût pas faitCaïn s'il eût joui des délices du paradis terrestre?puisque privé de tous ces avantages, et témoin du châtimentinfligé à son père, il ne laissa pas de persévérerdans les voies du crime. Il commit même une iniquité plusgrande, car le premier il conçut la pensée de devenir homicide,et il osa la réaliser par un forfait exécrable, par un fratricide.Mais observez qu'il n'en vint point à ce degré encore inconnude scélératesse, peu à peu et après de longueshésitations; non, il s'élança soudain et comme d'unseul bond jusqu'au faîte du crime, et il tua insidieusement celuiqui était né de la même mère, et qui ne l'avaitcontristé en rien, à qui il ne pouvait reprocher que sessacrifices et sa piété.

Ici encore je veux vous montrer la bonté du Seigneur. Il estgrièvement offensé, et il ne laisse pas d'adresser àCaïn un bon avis. Il le console même dans sa profonde affliction;et ce n'est que parce qu'il le trouve furieux et emporté contreson frère, qu'il devient lui-même sévère etmenaçant. Et certes la première faute de Caïn méritaitbien de longs et cruels remords. Car si, parmi les hommes, le serviteurqui se réserve les viandes les plus délicates, et qui nesert à son maître que des débris dégoûtants,se rend coupable d'outrage et d'indignité; que dire d'une semblableconduite à l'égard de Dieu? Mais à ce premier crime,Caïn en ajouta un autre non moins grave, celui d'être jalouxde l'honneur que recevait son frère. Et en effet si, aprèssa faute, il en eût fait pénitence, Dieu eût bénicet heureux changement; mais la suite prouva bien que sa confusion n'avaitpour principe que l'envie et la jalousie, et non un sincère repentir.Car il se fâcha en quelque sorte contre Dieu même de ce qu'iln'honorait point celui qui l'offensait, et de ce qu'il préféraitla douceur et la sobriété d'Abel à l'emportement età l'intempérance de Caïn. Et cependant, quoique ce doublepéché fût digne d'une sévère punition,le Seigneur traita Caïn avec une bonté qu'il ne méritaitpas, et il chercha à calmer le feu de sa colère. Son abattementprovenait de sa profonde jalousie; c'est pourquoi le Seigneur lui dit :Calmez-vous. (Gen. IV, 7.) Certes, en prononçant cette parole, iln'ignorait point jusqu'où Caïn (392) pousserait son crime;mais il voulait prévenir toute récrimination de la part despécheurs. Et en effet, si Caïn eût étépuni soudain, plusieurs diraient aujourd'hui : Dieu ne pouvait-il d'abordl'avertir et le reprendre; puis le menacer, et enfin le châtier s'ilpersévérait dans son péché; un châtimentsi prompt n'est que l'effet d'une implacable dureté.

Tel serait leur langage; et c'est pourquoi Dieu supporte patiemmentqu'on l'outrage. Il veut ainsi nous prouver qu'il n'a puni Adam lui-mêmeque par bonté; et ces exemples sont bien propres à ramenertous les pécheurs à la pénitence. Il ne châtiadonc Caïn qu'après que, par sa dureté et l'impénitencede son coeur, celui-ci eut amassé sur lui un trésor de colère.(Rom. II, 5.) Mais si ce fratricide fût demeuré impuni, lemeurtrier aurait commis des crimes plus énormes encore. Nous nesaurions dire, qu'il eût péché par ignorance, car ceque son frère plus jeune connaissait, lui, qui était l'aîné,pouvait-il l'ignorer? mais admettons un instant l'excuse d'ignorance ;du moins lorsque Dieu lui eut dit : Calmez-vous, et qu'il lui eut ainsioffert le pardon de son premier péché, cette ignorance n'existaitplus; et cependant c'est alors que Caïn ne recule point devant unfratricide, qu'il souille la terre du sang d'Abel, et qu'il viole toutesles lois de la nature. Comprenez-vous maintenant que même sa premièrefaute ne vient point d'ignorance, mais de malice, de perversité,et de l'audace du crime. Mais quel fut le châtiment du coupable?Tu seras, lui dit le Seigneur, errant et fugitif sur la terre. (Gen. IV,12.) Sans doute c'est là un bien rigoureux châtiment: maisil ne nous paraîtra plus tel si nous le considérons en lui-même,et dans le péché qui l'a mérité. Et en effet,Caïn offre des sacrifices qui sont rejetés, et il est violemmentabattu de ce que faisant lui-même injure au Seigneur, le Seigneurne l'honore pas. Puis, quand Dieu le reprend , il le repousse avec mépris, il devient ensuite le premier des meurtriers, et par un crime plus grandmême que le parricide, il plonge ses parents dans la plus amèredouleur, et enfin il ment à Dieu lui-même : Est-ce que jesuis le gardien de mon frère? et pour tant de forfaits il est seulementcondamné à errer fugitif et vagabond !

Cependant j'affirme que la bonté divine se manifeste àson égard non-seulement dans le d'une peine si douce pour un sigrand crime, mais encore en ce que cette peine amenait un précieuxet salutaire résultat. Et en effet, le châtiment de Caïnest pour tous les pécheurs une pressante invitation à quitterle péché, et à devenir meilleurs. Dieu ne le frappapoint de mort, parce qu'il n'eût pas été aussi utileaux hommes de savoir que Caïn, pour avoir tué son frère,avait été puni de mort, que de le voir lui-même subirla peine de son fratricide. Et en effet, un simple récit n'eûtpeut-être, à cause même de la grandeur du crime, trouvéque des auditeurs incrédules. Mais sa vue et sa présenceattestaient son châtiment aux générations présentes,et aux générations futures. C'est ainsi que le crime de Caïnet sa punition accomplis sous les yeux de ses contemporains, ont étécrus par eux tous, et qu'ils sont devenus pour tous les sièclesun fait certain.

Mais quel avantage spécial en retira ce malheureux ? D'abordDieu se proposait le salut de son âme, lorsqu'il cherchait par unedouce réprimande à calmer sa colère et son emportement.Et puis, si nous considérons le châtiment lui-même,nous avouerons qu'il ne pouvait que lui être très-utile. Eten effet, si Dieu eût frappé Caïn de mort sur-le-champ,il ne lui eût point donné le temps de se repentir, et de devenirmeilleur; mais condamné à mener une vie errante et fugitive,il était facile à Caïn d'en profiter pour mériterson pardon, à moins qu'il ne fût le plus insensé deshommes, et une bête plutôt qu'un homme. Ajoutez encore quece châtiment actuel allégeait pour lui la sévéritédes peines éternelles, car les épreuves que Dieu nous envoiependant la vie diminuent de beaucoup après la mort la rigueur desa justice. Il est facile de le prouver par le témoignage des saintesEcritures. Ainsi dans la parabole de Lazare, Jésus-Christ nous montrele mauvais riche priant Abraham d'envoyer Lazare afin qu'il trempe l'extrémitéde son doigt dans l'eau, et qu'il rafraîchisse sa langue. Et Abrahamlui répond : Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu lesbiens dans votre vie, et Lazare les maux: or, maintenant celui-ci est consolé,et vous tourmenté. (Luc, XVI, 25.) L'apôtre saint Paul, etquand je le cite, je ne fais que répéter les préceptesdu Seigneur; car bien certainement, je l'affirme, l'Esprit-Saint inspiraitses paroles; l'Apôtre, dis-je, écrivant aux Corinthiens, ordonneque l'incestueux qui se trouve parmi eux, soit livré à satan,pour (393) être puni dans son corps, afin que son âme soitsauvée au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (I Cor. V,5.) Et dans la même Epître il dit encore, à l'occasionde ceux qui participaient indignement aux saints mystères : Plusieursparmi vous sont malades et languissants, et plusieurs sont morts; maissi nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugésde Dieu : et lorsque nous sommes jugés, c'est le Seigneur qui nousreprend, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde. (ICor. XI, 30-32.) Admirez donc l'ineffable clémence du Seigneur etles immenses richesses de sa bonté ; et voyez comme il dispose etpréordonne toutes choses pour que le châtiment de notre péchésoit allégé, et même pour que nous obtenions un pardonentier.

4. Mais peut-être me demanderez-vous curieusement pourquoi Dieun'a pas anéanti le démon dès l'instant où ila péché? Je vous répondrai qu'il l'a fait par un effetde sa providence à notre égard. Et en effet si cet espritmauvais pouvait nous assujettir par la violence, votre demande serait raisonnable: mais puisqu'il ne saurait employer contre nous que les armes de l'attraitet de la persuasion, et que nous pouvons toujours repousser ses charmesséducteurs, pourquoi voulez-vous ôter la cause de nos mérites,et retrancher la matière de nos couronnes ? bien plus, dans l'hypothèsemême que Dieu, connaissant la force invincible du démon, etprévoyant son triomphe universel, lui eût néanmoinspermis de tenter l'homme, votre question serait encore une témérairecuriosité. Car si l'esprit mauvais eût alors obtenu une facilevictoire, et s'il eût vaincu sans effort ceux qui, loin de résister,auraient succombé d'eux-mêmes, nous n'eussions pu en accuserque notre propre faiblesse. Ajoutons encore que, quelle que soit la conduitede Dieu, elle ne parviendra jamais à satisfaire un esprit ingrat.Mais si plusieurs ont déjà renversé la puissance etles forces du démon, et si plusieurs doivent encore le vaincre,pourquoi priver ces généreux vainqueurs de la gloire, dela victoire et de l'honneur du triomphe ? Dieu permet donc au démonde tenter l'homme, afin que ceux qu'il a vaincus, le terrassent àleur tour; et cette défaite, qui est pour lui le plus cruel supplice,le couvre de honte et de confusion.

Mais tous, direz-vous, ne seront pas vainqueurs? Eh ! qu'importe ! nevaut-il pas mieux donner aux justes l'occasion de montrer leur bonne volonté,sauf à punir les méchants de leur négligence, quede préjudicier aux intérêts des premiers par égardpour les seconds? Car le méchant que le démon déchire,est bien moins vaincu par la force supérieure de son ennemi, quepar sa propre faiblesse : et c'est ce qui explique le grand nombre' deses victimes; mais alors les justes seraient, à cause des méchants,privés de leurs légitimes honneurs, puisque par la fautede ceux-ci, ils ne pourraient exercer leur courage. Ce serait comme sideux athlètes, dont l'un, prêt à lutter contre sonadversaire, et à déployer toute sa force, serait certaind'obtenir la couronne, et dont l'autre préférerait au travailet à l'épreuve le repos et les délices, se présentaientensemble devant un intendant des jeux publics, et que celui-ci par égardpour le moins courageux fit disparaître l'antagoniste et les renvoyâttous deux sans les mettre aux prises avec celui qu'ils devaient combattre.Le premier, fort et vigoureux , souffrirait évidemment de la lâchetédu second; et ce dernier ne serait point un lâche, parce que sonantagoniste serait courageux, mais parce que lui-même manqueraitde coeur.

Observons encore que dans cette question, dès qu'il s'agit dudémon, on en vient facilement à condamner la providence dansbeaucoup de choses, et à blâmer presque toute la création.Et en effet vous pourriez reprocher à Dieu de nous avoir donnéune bouche et des yeux, puisque plusieurs abusent du sens de la vue pourl'arrêter sur des objets défendus, et pour courir àl'adultère, et que d'autres profèrent des paroles de blasphèmes,et énoncent des dogmes pervers. Mais est-ce une raison pour quel’oeil et la langue eussent d û être refusés àl'homme? Eh ! ne faudrait-il pas aussi retrancher les pieds , et couperles mains, car celles-ci sont pleines de sang, et ceux-là se précipitentvers le mal. Quant aux oreilles elles-mêmes, comment échapperaient-ellesà vos anathèmes? Elles reçoivent des paroles vaineset oiseuses, et elles font pénétrer jusqu'à l'âmeune doctrine impie. Il faudra donc ôter à l'homme le sensde l'ouïe. Que dis-je! il faudra également retrancher les alimentset la boisson, le ciel, la terre, la mer, le soleil, la lumière,la lune, le choeur des étoiles, et tous les animaux. Car la natureentière devient inutile, du moment que l'homme pour qui (394) elleexiste, n'est plus lui-même qu'un être misérablementinutile. Comprenez donc quelles fausses et ridicules conséquencesdécoulent du principe de votre objection.

Sans doute le démon est un esprit mauvais, mais pour lui-mêmebien plus que pour nous. Nous pouvons en effet le contraindre ànous faire beaucoup de bien malgré sa mauvaise volonté. C'estlà un vrai miracle qui prouve toute l'étendue de la miséricordedivine. Car le démon se mord lui-même et se déchirede rage, quand il voit que nous devenons meilleurs; mais quelle n'est passa fureur, quand il voit que cette amélioration est le résultatde ses attaques ! Or, il sert à notre avancement spirituel , lorsquepleins d'une active sollicitude nous redoutons sa cruauté, ses embûcheset ses diverses tentations; et lorsque secouant un sommeil trop prolongé,nous sommes sur nos gardes, et conservons un souvenir habituel de Dieu.Ces pensées sont moins les miennes que celles de saint Paul : écoutezcomme il emploie lui-même presque les mêmes termes, pour réveillerla nonchalance des premiers fidèles : Nous n'avons pas, écrit-ilaux Ephésiens, à combattre contre la chair et le sang, maiscontre les principautés, contre les puissances, contre les princesde ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandusdans l'air. (Eph. VI, 42.) Certes, en parlant ainsi il se proposait derelever le courage de ses lecteurs, et non de l'abattre. Saint Pierre nousdit aussi : Soyez sobres, et veillez: car le démon votre ennemitourne autour de vous comme un lion rugissant cherchant quelqu'un àdévorer, résistez-lui, demeurant fermes dans la foi (I Pierre,V, 8) ; mais il ne nous tient ce langage que pour ranimer nos forces, etnous porter à une union plus intime avec Dieu. Et en effet l'approcheet la vue de notre ennemi ne saurait que hâter notre recours auprèsde celui qui peut nous défendre. Ainsi l'enfant qu'un spectre effraye,se réfugie aussitôt entre les bras de sa mère, s'attacheà sa robe et se cache sous ses plis, en sorte que tous les effortsne peuvent l'en arracher. Mais ce même enfant, lorsque rien ne luifait peur, n'écoute ni la voix, ni l'appel de sa mère. Envain celle-ci cherche-t-elle à l'attirer, il s'éloigne; etplus elle multiplie les industries de sa tendresse , plus il multiplielui-même ses refus , et dédaigne même les friandisesqu'on lui présente. C'est pourquoi souvent une mère fatiguéede prier inutilement , menace son enfant de quelque monstre imaginaireet horrible pour le forcer à revenir, et lui persuader de se réfugierprès d'elle. Mais nous sommes tous en cela de vrais enfants, cardès que l'esprit malin nous effraye et nous trouble, nous devenonsmeilleurs, nous rentrons en nous-mêmes, et nous recourons àDieu en toute hâte.

Observons encore que si dès le commencement Dieu eût anéantile démon, plusieurs eussent nié les premiers attentats, laséduction d'Adam , et la privation des biens qui en fut la suite.Ils eussent donc affirmé que Dieu en avait agi ainsi par envie etpar jalousie, et en effet quelques-uns osent émettre ces blasphèmes,aujourd'hui même que les traces de cette séduction sont sivisibles; mais ôtez-leur l'expérience de la malice et lesruses du tentateur, que ne diront-ils pas, et qui arrêtera l'intempérancede leurs paroles? En outre, un examen attentif de notre conduite nous prouveraque nous ne devons point accuser le démon comme étant l'instigateurde toutes nos fautes. Sans doute il nous porte à commettre beaucoupde péchés; mais nous en commettons beaucoup aussi par notrelâcheté et notre négligence. C'est ainsi, pour citerun exemple ancien , que l'Ecriture ne nous dit point que l'esprit tentateurse soit approché de Caïn, et lui ait suggéréle meurtre de son frère. Il se montra il est vrai aux regards d'Eve,et lui tint un discours plein de ruse et d'artifice. Mais nous ne voyonsrien de semblable à l'égard de Caïn, et nous pouvonsdire seulement qu'il lui inspira quelques pensées mauvaises. Etici encore toute la faute retombe sur Caïn qui permit au démond'entrer dans son cœur en écoutant ses suggestions , et s'y rendantdocile. Toutefois le Seigneur ne l'abandonna pas entièrement, etmême en le châtiant, il ne cessa de l'avertir et de le reprendre.

Mais ce n'est plus le châtiment d'un seul homme, c'est celui dudéluge où périrent tant de milliers d'hommes, quiva nous révéler la providence du Seigneur, et d'abord Dieun'envoya point le déluge soudainement et sans avertissements préalables;mais il le fit prédire longtemps à l'avance, et pendant centvingt ans. Puis, parce que ce long délai de ses vengeances pouvaitporter les hommes à les oublier ou à les négliger,il voulut que Noé bâtit l'arche sous les yeux de tous. C'était(395) comme une voix éclatante qui annonçait aux hommes lesmenaces du Seigneur. Car ils ne se souvenaient plus de Caïn, maisl'arche, qu'ils voyaient construire, les avertissait sans cesse des mauxqui les menaçaient. Et néanmoins loin de se corriger, ilspersévérèrent dans leurs crimes, ayant ainsi la consciencedes supplices qu'ils se préparaient. Dieu ne voulait point de lui-mêmeexécuter ses menaces par rapport au déluge, pas plus qu'iln'a voulu creuser les abîmes de l'enfer. C'est nous-mêmes quile contraignons toujours à lancer le châtiment. Aussi le Sagea-t-il dit que : Dieu n'a point fait la mort, et qu'il ne se réjouitpas de la perte des vivaints. (Sag.1,13.) Et le Seigneur lui-mêmeaffirme par la bouche d'un prophète: Qu'il ne veut point la mortdu pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch.XVIII, 23.) Si nous refusons donc de nous convertir, nous nous attironsvolontairement la mort et la damnation, et nous ne pouvons en accuser leSeigneur, qui ne veut point notre perte, et qui nous montre les moyensde l'éviter.

Mais sont-ce là toutes les réflexions que peut nous suggérerce grand châtiment du déluge, et dirons-nous qu'il a étéune vengeance inutile ? Non, certes, car il fut utile aux coupables qu'ilfit périr, et aujourd'hui enture il l'est à nous tous. Et,en effet, il empêcha les premiers de s'enfoncer plus profondémentdans le vice et dans le crime ; et quant aux générationsqui repeuplèrent le monde, elles y trouvèrent un enseignementplus salutaire encore, puisque la mort de tous les méchants fitdisparaître du sein de l'humanité le principe , et comme leferment du mal. Car si même en dehors du mauvais exemple, l'hommeincline facilement au mal, que ne fera-t-il pas lorsque la conduite criminelled'un grand nombre l'invitera au péché? C'est pourquoi leSeigneur perdit alors par un seul déluge tous ces maîtresd'iniquité, afin de soustraire les races futures à ce pernicieuxentraînement.

5. Enfin est-il sage, ou plutôt n'est-il pas déraisonnablede ne vouloir jamais faire le bien, et de tout mettre en oeuvre, paroleset actions, pour accuser Dieu d'être l'auteur du péché?Si Dieu ne l'eût permis, dit-on, le démon n'eût point,dès l'origine, tenté nos premiers parents, et il ne le eûtpoint séduits. Mais alors jamais Adam n’aurait appréciéles biens dont il avait été comblé, et il eûtpersisté dans son orgueil. Car celui qui de lui-même s'étaitélevé à tin tel degré d'amour-propre et devaine gloire, qu'il aspirait à devenir un Dieu, jusqu'oùn'eût-il point porté son audace, si sa chute ne l'eûtramené à d'humbles sentiments. Ecartons un instant la séductionde l'esprit mauvais, et supposons qu'il n'eût point parléà Eve du fruit défendu, croyez-vous que même dans cesconditions nos premiers parents fussent demeurés sans péché! Hélas ! non. Adam, que la femme séduisit si facilement,se serait porté au péché de lui-même et en dehorsde toute tentation. Seulement il eût mérité un châtimentplus sévère. Eve elle-même succomba moins par suitedes ruses du démon que par un effet de sa propre faiblesse. C'estce que l'Ecriture nous indique, quand elle dit : Que la femme vit que lefruit était bon, à manger, et beau à voir, et d'unaspect désirable; elle en prit, et en mangea. (Gen. III, 6.)

Sans doute je ne parle pas ainsi pour absoudre le démon de sacriminelle tentative; et je veux seulement prouver qu'il n'eût pujamais faire pécher Adam et Eve, si ceux-ci n'eussent volontairementcédé à la tentation. Et, en effet, celui qui se laissétromper avec tant de facilité, montre bien que déjàil s'abandonnait à une lâche négligence. Le démonn'aurait point eu autant d'empire sur un esprit actif et vigilant. Maisici encore plusieurs, battus de ce côté, ne mettent plus ledémon en jeu, et s'en prennent au commandement lui-même. Ilsjustifient donc l'homme qui a péché, et accusent Dieu deson péché. Pourquoi Dieu, disent-ils, leur donnait-il ceprécepte, puisqu'il savait qu'ils le violeraient? Mais cette paroleest un langage diabolique et tan mensonge plein d'impiété: et pour prouver que la providence et la bonté de Dieu se manifestentpar ce commandement, bien mieux qu'elles n'auraient fait par l'absencede toute prescription, je fais ce raisonnement. J'admets qu'Adam avec unevolonté aussi faible, et un esprit aussi négligent que sachute nous l'a montré, n'eût reçu aucun commandement,et fût demeuré dans le paradis terrestre , je vous demandesi dans de telles conditions sa faiblesse et sa négligence l'eussentincliné à la vertu ou au vice? Certes, ôtez-lui toutevigilance sur lui-même et il se précipitera bientôtdans l'abîme du crime; car si, peu assuré encore de son immortalité,et certainement (396) aspire à devenir un Dieu, et qu'il en croit,sans preuve et sans garanties, la simple parole de l'esprit tentateur,jusqu'où ne se serait pas élevée son arrogance avecune entière certitude de l'immortalité? Quels péchésn'eût-il point commis? et jamais eût-il obéi àDieu?

Mais vous qui censurez la conduite du Seigneur, vous imitez l'insenséequi blâmerait un discours contre l'impudicité, sous prétexteque quelques auditeurs pourraient s'y porter. Votre langage est donc celuid'une véritable folie. Car si le démon se fût approchéd'Adam, et lui eût conseillé de s'éloigner de Dieu,Adam, lors même qu'il n'aurait reçu aucun commandement, seserait facilement laissé persuader. Et la preuve, c'est qu'Adamméprisa un commandement qu'il connaissait parfaitement. Or, si Dieune lui en eût donné aucun, il eût bientôt oubliéqu'il était le serviteur de Dieu. C'est pourquoi Dieu agit sagementen lui intimant un commandement pour lui rappeler qu'il avait un maître.Et qu'arriva-t-il ensuite , direz-vous encore? quand même aucun bienn'en serait résulté, il ne serait pas permis d'en accuserl'autorité de Dieu, et il faudrait en faire retomber la faute surl'homme qui n'aurait pas su en tirer une bonne et salutaire instruction.Mais le commandement divin n'a pas été inutile, mêmeaprès la chute de nos premiers parents. Car ces ténèbres,cet aveu de leur faute, et cette accusation que l'homme fait peser surla femme, et la femme sur le serpent, nous révèlent en euxle sentiment de la crainte et de la frayeur, et nous prouvent qu'ils reconnaissaientl'autorité du Seigneur.

Or, qui ne sait combien ce sentiment de crainte leur fut utile, dèsqu'ils comprirent que l'esprit mauvais les avait trompés? Et, eneffet, ce même homme qui naguère songeait à devenirl'égal de Dieu, se confondait dans sa propre humiliation, redoutaitle châtiment de son crime, et avouait son péché. Maisne point pécher sans remords, et reconnaître aussitôtsa faute, est un précieux avantage, car c'est une voie et un premierpas vers de meilleures dispositions. Sans doute il nous est impossiblede comprendre toute l'étendue des bontés du Seigneur, etde les exprimer toutes, et cependant je vais tenter d'en présentercomme un abrégé. Après une telle désobéissanceet un si grand crime, l'univers entier fut assujetti à la dure tyranniedu péché, et il pressentait les plus rigoureux châtiments.Le genre humain méritait la mort, et tout devait périr jusqu'aunom même de l'homme; et cependant le Seigneur se montre alors plusmiséricordieux que jamais : il nous révèle qu'un jouril livrera son Fils unique à la mort, pour sauver ces mêmeshommes qui s'éloignent de lui, et qui le haïssent, qui sontses adversaires, et se déclarent ses ennemis. C'est ainsi qu'ilveut opérer notre réconciliation, et nous promettre, avecle royaume des cieux et la vie éternelle, ces biens innombrablesque l'œil n'a point vus, dont l'oreille n'a pas entendu parler, et quele coeur n'a point compris. Que peut-on comparer à cette providence,à cette miséricorde et à cette bonté ! AussiDieu lui-même nous dit-il : Autant les cieux sont élevésau-dessus de la terre, autant mes voies sont au-dessus de vos voies, etmes pensées au-dessus de vos pensées. (Is. LV, 9.) Et David,le plus doux des hommes, parlant de la clémence du Seigneur, s'écriaitAutant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autantsa miséricorde s'élève et s'affermit sur ceux- quile craignent : Autant le couchant est éloigné de l'aurore,autant il a éloigné de nous nos iniquités. Comme unpère s'attendrit sur ses enfants, ainsi le Seigneur a pitiéde ceux qui le craignent. (Ps. CII, 11, 12, 13.) Tendre comme un pèrene dit pas encore assez, mais le Psalmiste se sert de cette comparaison,à défaut d'une plus expressive.

Et cependant le prophète Isaïe nous 'parle d'une tendresseplus grande encore, de la tendresse d'une mère pour ses enfants.On sait que sous ce rapport la mère est ordinairement supérieureau père. Une mère, dit-il, peut-elle oublier son jeune enfant? peut-elle n'être pas émue pour le fruit de ses entrailles?mais quand elle l'oublierait, moi, je ne l'oublierai jamais, dit le Seigneur.(Is. XLIX, 15.) C'est ainsi que ce prophète nous déclareque la miséricorde divine surpasse excellemment toutes les affectionsde la nature; mais Jésus-Christ lui-même ajoutant encore àce langage, disait aux Juifs : Si donc, vous qui êtes mauvais, voussavez donner ce qui est bon à vos enfants, combien plus votre Père,qui est dans les cieux, donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui lelui demandent. (Matth. VII, 11.) Son but était évidemmentde nous apprendre qu'il existe entre la tendresse du Seigneur et celled'un père la (397) même différence qu'entre un hommebon et un homme mauvais. Mais ne nous arrêtons point à cespremières réflexions, et passons à des considérationsplus élevées. Jusqu'ici je me suis proportionné àvotre manière de voir et de comprendre les choses; car le Dieu quiest infini dans son intelligence, ne l'est pas moins dans sa miséricordeet sa bonté, et une preuve que ces deux attributs sont infinis,c'est que nous ne pouvons les comprendre même par leurs effets. Oui,chaque jour Dieu produit pour notre salut des couvres grandes et nombreuses,dont il se réserve la connaissance; il fait du bien aux hommes parcequ'il est bon, et parce qu'il n'a besoin ni de nos louanges, ni d'aucunerécompense, il nous cache la plus grande partie de ce bien, et s'ilnous en laisse connaître quelque chose, c'est encore pour notre avantage,afin que par une vive reconnaissance, nous méritions des grâcesplus abondantes. Ainsi nous devons le remercier et des bienfaits que nousconnaissons, et de ceux que nous ignorons, car il les répand etsur ceux qui les lui demandent, et sur ceux mêmes qui les repoussent.Saint Paul ne l'ignorait pas; aussi veut-il que toujours et en toutes chosesnous lui rendions grâce.

Mais ce n'est point seulement de l'humanité considéréedans son ensemble que la providence prend soin, elle s'occupe de chaquehomme en particulier, et Jésus-Christ lui-même nous dit quela volonté de son Père, qui est dans les cieux, est que pasun de ces petits qui croient en lui ne périsse (Matth. XVIII, 14);bien plus, ce Dieu Sauveur désire que ceux mêmes qui ne croientpas se convertissent, afin qu'en croyant ils soient sauvés. Aussil'Apôtre nous assure-t-il qu'il veut que tous les hommes soient sauvés,et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité.(I Tim. II, 4.) Enfin Jésus-Christ lui-même disait aux Juifs: Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs àla pénitence; et le Prophète avait dit en son nom : Je veuxla miséricorde, et non le sacrifice. (Matth. XI,10 ; Osée,VI, 6.) Mais si les pécheurs rendent inutiles tant de soins et deprévenances, et s'obstinent à ne point se convertir, et àméconnaître la vérité, le Seigneur les abandonnera-t-il?nullement; et parce qu'ils se privent eux-mêmes, et par leur faute,de toute participation à la vie éternelle, il leur accordeplus largement les biens de la vie présente. C'est ainsi qu'il faitlever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir surles justes et les injustes; et c'est ainsi encore qu'il leur accorde lesautres avantages de la vie. Eh ! comment le Dieu qui se montre si généreuxenvers ses ennemis, négligerait-il ses amis et ceux qui le serventavec un entier dévouement? non, non; il en prend un soin tout spécial,et Jésus-Christ lui-même nous assure que tous les cheveuxde leur tête sont comptés. (Luc, XII, 7.)

6. Toutes les fois donc qu'il vous viendra en pensée qu'aprèsavoir quitté pour Jésus-Christ votre famille et votre patrie,votre maison et vos amis, vos proches, vos richesses et vos dignités,vous n'avez rencontré que ces honteuses tentations , ne vous laissezpoint abattre. Car les mêmes réflexions qui engendrent ledécouragement, peuvent aussi le dissiper. Et comment? le voici :Dieu ne peut mentir (Hébr. VI, 18), or, il a promis la vie éternelleà ceux qui pour lui quitteraient tout. Vous ayez tout quitté,et vous vous découragez ! Quelle chose peut donc affaiblir votreconfiance en ses promesses? la tentation que vous éprouvez aujourd'hui?Et qu'ont de commun cette tentation et les promesses divines ! Dieu nes'est pas engagé à nous donner sur la terre les délicesde l'éternité. Mais supposons que ses promesses dussent s'accomplirici-bas, vous devriez encore supporter courageusement l'adversité.Car le chrétien vraiment fidèle et religieux se tient siassuré des promesses de Dieu qu'en dépit de tous les événementscontraires, il ne se trouble point, et ne désespère jamaisde l'avenir. Considérez, en effet, quelle promesse reçutle juste Abraham, et quel ordre lui donna le Seigneur. Il lui avait promisque la race d'Isaac peuplerait le monde; et voilà qu'il exige impérieusementla mort de ce même Isaac dont les descendants devaient remplir l'univers.Eh bien ! un tel commandement troubla-t-il cet homme juste? nullement.La contradiction si manifeste de la promesse et du commandement ne produisiten ce patriarche ni trouble, ni hésitation. Aussi ne dit-il point: Dieu me promet une chose, et il m'ordonne de faire tout le contraire.Il m'avait promis que cet enfant serait le père d'une race innombrable,et voilà qu'il m'ordonne de l'immoler. La racine étant coupée,l'arbre peut-il multiplier ses branches? Le Seigneur m'a donc trompé,et il s'est comme joué de moi.

Mais loin de tenir un tel langage, Abraham (398) n'en a pas mêmela pensée, et certes avec raison. Car, lorsque Dieu nous a faitune promesse, quelque contraires que paraissent être les événements,l'homme ne doit ni se décourager, ni douter de la Providence; jamaisla puissance de Dieu n'éclate plus admirablement qu'en produisantdes effets inattendus. C'est ce que pensait en lui-même notre saintpatriarche : aussi l'Apôtre, admirant sa foi, nous disait que parla foi, Abraham, lorsque Dieu le tenta, offrit Isaac (Hébr. II,17), et immola le fils unique en qui reposaient les promesses du Seigneur.C'est ce passage de l'Apôtre qui m'a suggéré et commeinspiré les réflexions que je vous ai développées.

A l'exemple d'Abraham, Joseph son petit-fils crut imperturbablementà la parole du Seigneur, quoique pendant bien des annéesil ne vît se succéder que des événements contraires.Mais il n'envisageait que la promesse divine; et certes s'il se fûtconfié à des pensées tout humaines, il eût désespéréde l'avenir. Un double songe l'assurait qu'un jour ses frères etson père l'adoreraient, et tout ce qui lui arrivait, loin d'amenerce résultat, ne semblait que l'éloigner. Ainsi ces mêmesfrères qui devaient un jour l'adorer, le jettent dans une citerne,et puis le vendent à des marchands étrangers, qui l'emmènentdans un pays lointain. Cet ensemble de choses paraissait si opposéaux révélations divines que les fils de Jacob se disaientpar moquerie : Voilà que le songeur vient : venez, tuons-le, etjetons-le dans une vieille citerne; et nous dirons : une bête sauvagel'a dévoré; et alors nous verrons à quoi lui servirontses songes. (Gen. XXXVII, 19, 20.) Ajoutons encore que ceux qui avaientacheté le juste Joseph, le revendirent non à un homme libre,mais à un esclave du roi. Mais là ne s'arrêtèrentpas ses malheurs : calomnié par sa maîtresse, il fut condamnéà une dure prison, et vit sa captivité se prolonger plusieursannées. Ses compagnons d'infortune furent délivrés,et seul il demeura dans les fers. Et néanmoins au milieu de tantd'adversités, il resta ferme et inébranlable.

Telle est à notre égard la conduite de la Providence :et même l'on peut dire qu'elle est plus rigoureuse encore. Et, eneffet, l'objet des promesses divines, le royaume des cieux, la vie éternelleet l'immortalité sont des biens infinis; et tout ce qui nous arrivene saurait leur être plus opposé, ni plus contraire. Noussubissons la mort et la corruption, la peine, le châtiment et desépreuves aussi variées que fréquentes. Pourquoi doncDieu en agit-il ainsi, et pourquoi permet-il cette contradiction entreles événements et ses promesses? c'est pour en tirer deuxgrands biens. Et d'abord il nous manifeste sa puissance en accomplissantses -promesses, lorsque tout semble le plus désespéré,et puis il nous instruit à croire fermement en sa parole, lors mêmeque toutes choses paraissent la démentir. Car telle est la forcede l'espérance chrétienne, que celui qui s'y repose sincèrementne peut être confondu. C'est ce qui nous arrive chaque jour pourles biens et les avantages de la terre; et c'est ce qui doit plus nécessairementencore nous arriver par rapport aux biens du ciel que nous attendons nondans la vie présente, mais dans l'éternité. Or, quenous a promis le Seigneur? dans cette vie, des peines et des tribulations.Pourquoi donc vous troubler, et douter des promesses divines? Car direque le Dieu pour lequel vous avez quitté le monde vous néglige,c'est montrer que vous ne croyez pas en lui, que vous suspectez sa paroleet que vous estimez ses promesses fausses et trompeuses. Eh ! n'est-cepoint là être véritablement possédé dudémon, et s'attirer les feux de l'enfer !

Mais on voit des hommes tout plongés dans les affaires du sièclevivre heureux et tranquilles. Oui, et Jésus-Christ l'a prédit:En vérité, en vérité, nous dit-il, vous p curerez,et vous gémirez, et le monde sera dans la joie. (Jean, XVI, 20.)C'estainsi que dans les temps anciens, les Babyloniens qui ignoraient le vraiDieu regorgeaient de richesses, de puissance et de gloire, tandis que lesJuifs gémissaient dans la captivité, la servitude, et laplus extrême affliction; et Lazare, qui mérita le royaumedes cieux, gisait plein d'ulcères que les chiens venaient lécher,et souffrait chaque jour le tourment de la faim. Le mauvais riche au contrairevivait dans les délices et le repos, les honneurs et un cercle nombreuxd'amis, mais tous ces avantages lui furent inutiles dans l'enfer ; quantà Lazare, ni la faim, ni ses plaies ne l'empêchèrentd'être juste, et parce qu'il lutta comme un généreuxathlète contre le chaud et le froid, il vainquit et fut couronné,c'est pourquoi le Sage nous dit : Mon fils, quand tu t'approches du servicede Dieu, prépare ton âme à la tentation, dirige toncour, attends avec patience, et ne te hâte point au (399) jour del'obscurcissement; car le feu épure l’or, ajoute-t-il, et les hommesque Dieu veut recevoir s'éprouvent dans la fournaise de l'humiliation.(Eccli. II, I, 2, 5.) L'auteur des Proverbes nous dit aussi : Mon fils,ne rejette point la correction du Seigneur, et ne (abat point lorsqu'ilte châtie (Prov. III, 11), car celui qui jette l'or dans la fournaise,sait combien de temps il doit l'y laisser, et quand il sera utile de l'enretirer. C'est pourquoi l'auteur du livre de l'Ecclésiastique nousdit : Ne vous hâtez point au jour de l'obscurcissement; et Salomonnous avertit également, de ne point nous laisser abattre, lorsqueDieu nous châtie, et en effet la tribulation est un moyen bien énergiquepour éprouver les forces de l'homme, et expérimenter sa patience.

Mais que dire si l'épreuve est si forte qu'elle renverse et terrassel'homme ? Je réponds que Dieu est fidèle, et qu'il ne permettrapas que vous soyez tenté au delà de vos forces ; mais qu'ilvous fera profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer.(I Cor. X, 13.) Car puisque Dieu châtie ceux qu'il aime, et abandonneceux qu'il hait, il ne saurait tout à la fois aimer et haïrle même homme, le châtier et l'abandonner. Comment donc s'expliquela chute de tant de pécheurs ? ils sont tombés, parce qu'ilsse sont eux-mêmes séparés de Dieu, et non parce queDieu les à abandonnés, car le Psalmiste nous dit : Voicique tous ceux qui s'éloignent de vous, Seigneur, périront.(Ps. LXXII, 27.) Or, le pécheur s'éloigne de Dieu quand ilrepousse ses châtiments, et quand il s'en indigne, et s'en irrite.L'enfant d'un naturel mauvais que son père a placé sous laconduite d'un maître sévère, se montre impatient dutravail, et rebelle à la correction, c'est pourquoi il fuit le regardet le toit paternel, mais qu'y gagne-t-il ? Il se précipite dansl'abîme de tous les maux, il souffre dans une région étrangèrela faim, la misère et la malade, et bientôt il en est réduità la honte de se rendre comme esclave : c'est ainsi que le chrétienqui ne sait point supporter avec résignation les châtimentsdu Seigneur, et qui ne les reçoit qu'en frémissant de colèreet d'indignation, se les rend inutiles, et s'attire les derniers malheurs.C'est pourquoi l'Ecriture nous avertit de souffrir la main qui nous frappe,et de diriger notre coeur vers le Seigneur.

Mais de tous les maux, direz-vous, je souffre les plus violents. Dansles gymnases tous les athlètes ne sont point soumis aux mêmesexercices, et l'on forme à la lutte les faibles contre les faibles,et les forts contre les forts, car l'athlète dont l'antagonisteest évidemment inférieur, ne s'instruit point véritablementdans son art, lors même qu'il s'exercerait tout le jour. Mais pourquoi,direz-vous encore, Dieu n'envoie-t-il pas les mêmes épreuvesà tous ceux qui ont choisi le même genre de vie? Parce queDieu a plusieurs manières d'éprouver ses serviteurs, et quetous n'ont pas le même besoin d'être également éprouvés,quoique tous aient embrassé la même carrière. Ne voyons-nouspas que dans les mêmes maladies l'on ne donne point à tousles mêmes remèdes, et qu'on les diversifie selon l'étatparticulier de chaque malade? c'est ainsi que le Seigneur varie les tribulationsdont il nous afflige. L'un est éprouvé par une longue maladie,l'autre par une extrême pauvreté, et celui-là par l'injureet la calomnie; un père a la douleur de voir mourir ses enfants,et les membres de sa famille; un homme vertueux est méconnu de tous,et ne recueille aucune estime, et un honnête citoyen est accuséde faits, dont il n'est point coupable, et qui font peser sur lui le poidsd'une mauvaise réputation. Enfin, nous avons tous nos peines spéciales,car il est impossible d'en faire le détail exact.

Comparée à la vôtre, l'épreuve des autresvous paraît légère et presque nulle. Mais si vous l'essuyiez,peut-être apprendriez-vous que vos propres souffrances, sont réellementplus supportables. Au reste, lors même que nos frères seraientmoins éprouvés que nous, nous ne devrions point nous en troubler,car la grandeur de la récompense se proportionne à cellede la tribulation ; et nous y trouvons comme une pleine assurance contretoute chute volontaire, ou involontaire. Et en effet la tribulation réprimenotre orgueil, éloigne la négligence et nous rend plus vigilantset plus religieux. Aussi, en tenant compte de tout, on trouve certainement,malgré les apparences contraires, que les épreuves sont fécondesen heureux résultats, et qu'aucun de ceux qui ont étéagréables à Dieu, n'a vécu sans douleurs et sans tribulations.

7. Et en effet, si le bienheureux Paul a été si éprouvé,et qui est plus grand que Paul? ou même qui est son égal?comment croire que tous n'ont pas besoin du secours de la (400) tentation? sans doute l'affliction ne corrige pas tous les pécheurs ; maisc'est leur propre insouciance qu'il faut en accuser, et non celui qui leurenvoie l'affliction. Si Dieu n'appliquait aucun appareil sur leurs plaies,il semble que par sa négligence, il serait coupable de leur mort;eh ! n'est-il pas bien important qu'aujourd'hui nul ne puisse blâmerle médecin, et soit contraint de faire tomber la faute sur les maladeseux-mêmes et sur leur propre incurie. Quelques-uns, il est vrai,qui s'avançaient d'un pas ferme dans la vie, avant la tentation,succombent sous ses coups, et d'autres qui sont plongés dans levice et le péché, n'éprouvent aucune tribulation.Il en est même, dont l'existence depuis le berceau jusqu'àla tombe, n'est qu'une suite de peines et de malheurs. Mais rien de toutcela ne doit nous troubler et nous abattre. Car si nous devions, et sinous pouvions connaître dans tous ses détails l'économiede la Providence, nous aurions raison de nous affliger et de nous troublerde ce qu'elle nous tairait le secret de cette conduite. Mais quand l'Apôtre,ravi jusqu'au troisième ciel, et auquel tant de mystèresfurent révélés, s'arrête au bord de cet abîme,et que, considérant en Dieu la profondeur des trésors dela sagesse et de la science, il s'étonne et recule, pourquoi nousfatiguer inutilement à scruter ces abîmes insondables et àpénétrer curieusement ces mystères impénétrables?

Certes , lorsqu'un médecin emploie des moyens de guérisonqui paraissent contraires à notre maladie, par exemple lorsqu'ilordonne de baigner dans l'eau froide un membre gelé, ou qu'il prescritquelque traitement extraordinaire, nous nous y soumettons sans aucune réclamation.Il nous suffit de croire qu'il agit par suite de ses connaissances médicales,pour que tout aussitôt nous acquiescions volontiers à sesprescriptions. Et cependant un médecin se trompe souvent. Et quandil s'agit de Dieu qui, en toutes choses, est si élevé au-dessusde nous, qui est la sagesse même, et qui ne peut se tromper, nousscrutons avec une téméraire curiosité l'ordre et lesdesseins de sa providence ! Nous croyons tout simplement la parole d'unhomme, lorsque nous pourrions avec raison lui demander des preuves; etnous obligeons le Seigneur, en qui seul nous devons croire fermement, ànous dévoiler les motifs et les raisons de sa conduite : nous nousindignons même quand il nous les cache.

Mais sont-ce là les dispositions d'une âme pieuse et chrétienne?Oh ! je vous le demande, et je vous en supplie, ne soyons pas si insensés,et dans tous nos doutes, redisons avec le Psalmiste : Seigneur, vos jugementssont un abîme. (Ps. XXXV, 7.) Car, c'est encore par un effet de lasagesse divine que toutes choses ne nous sont point clairement manifestées.

Et en effet, si notre obéissance aux commandements du Seigneurreposait sur la connaissance et les raisons de tous les événements,notre récompense serait médiocre, et notre conduite démontreraitune foi bien faible. Mais lorsqu'au milieu des ténèbres quinous entourent, nous accomplissons ses préceptes en toute affectionde coeur, notre légitime obéissance, et notre foi ferme etentière enrichissent notre âme de grands et précieuxmérites. Il nous importe donc seulement d'être persuadésque rien ne nous arrive que par la permission de Dieu et pour notre utilité.Quant aux raisons de sa conduite, ne les recherchons plus, et supportonscette ignorance sans peine et sans chagrin. Car il ne nous est ni possible,ni utile de les connaître; d'abord parce que, nous ne sommes quede simples mortels, et ensuite parce que nous deviendrions facilement fierset arrogants. Souvent nous faisons, à l'égard de nos enfants,des choses qui leur paraissent être nuisibles, quoiqu'en réalitéelles soient très-utiles. Mais ils se gardent bien de scruter nosmotifs, et nous-mêmes, nous nous abstenons de les leur expliquer,et de leur en faire comprendre la sagesse. Nous nous bornons à lesavertir d'obéir en toutes choses leurs parents, et puis de se tenirtranquilles. Mais si nous nous conduisons ainsi avec un père etune mère qui sont hommes comme nous, et si nous réprimonsenvers eux toute impatience et tout murmure, serions-nous fondésà nous indigner contre Dieu de ce qu'il ne nous fait point de confidencede ses desseins? Eh ! n'est-il pas aussi élevé au-dessusde nous par l'excellence de ses perfections que la nature divine l'emportesur la nature humaine? une telle prétention serait le comble del'impiété.

Ce sont les hommes coupables de cette témérité,auxquels l'Apôtre adressait ces paroles d'indignation : Mais quiêtes-vous, homme, pour contester avec Dieu? un vase d'argile dit-ilà celui qui l'a formé : pourquoi m'avez-vous fait ainsi ?(Rom. IX, 20.) (401) J'avais allégué l'exemple d'un filsenvers son père; et saint Paul nous en propose un autre bien plusfrappant, celui du potier et du vase qu'il a formé. Et en effet,comme l'argile obéit docilement à la main qui la façonne,ainsi l'homme doit se soumettre aux ordres du Seigneur, recevoir avec reconnaissanceles biens ou les maux qu'il envoie, et ne se permettre aucune impatience,ni aucune recherche curieuse. Au reste, les saints qui ont vécusous la loi ancienne, ces hommes si admirables, ont également connuces doutes et ces perplexités. Job demande pourquoi vivent les impies,et, pourquoi ils sont affermis dans les richesses? David avoue que sespieds se sont presque égarés, et qu'il s'est indignécontre les impies, en voyant la paix des pécheurs. Car il n'arriverien d'extraordinaire à leur mort, et les plaies dont ils sont frappésne durent pas. Ils ne sont point dans les travaux comme les autres hommes,et ils ne sont point éprouvés comme eux. Et Jérémielui-même dit : Seigneur, vous êtes juste; cependant je vousferai de justes plaintes : pourquoi les impies n’opèrent-ils dansleurs voies? (Job, XXI, 7; Ps. LXXII, 2-5 ; Jérém. XII, 1.)

Sans doute ces illustres personnages formulaient un doute, et adressaientà Dieu une question, mais c'était avec des sentiments toutautres que les impies. Car ils ne condamnaient pas le Seigneur, et sa conduitene les portait pas à l'accuser d'injustice. Mais l'un d'eux disait: Seigneur, votre justice est élevée comme les montagnes,et vos jugements sont profonds comme l'abîme; et il est écritde Job qu'au milieu de toutes ses souffrances il ne proféra riend'insensé contre Dieu. (Ps. XXXV, 7; Job, I, 22.) Nous lisons aussidans le même livre que ce saint patriarche, après avoir renduhommage à l'infinie sagesse du Seigneur, et à sa providence,ajoute en parlant de la création : Voilà une faible partiede ses oeuvres, et ce que nous en avons entendu est comme une goutte légère.(Job, XXVI,14.) Enfin le prophète Jérémie, craignantqu'on ne se méprît sur ses véritables sentiments, fit-ilprécéder sa demande de cette affirmation : Seigneur, vousêtes juste. C'est-à-dire, je sais que la justice règletoutes vos œuvres, quoique j'ignore de quelle manière cette justices'accomplit.

Mais enfin , ce prophète et tous les autres connurent-ils lessecrets divins? nullement; et leurs demandes n'obtinrent aucune réponse.David l'avoue lui-même, quand il dit : J'ai méditépour pénétrer ce mystère, et mes yeux n'ont vu qu'ungrand travail. (LXXII, 16.) Ils n'ont donc pu résoudre leurs doutes,et c'est pour nous une leçon de ne pas même en proposer desemblables. Ils ne demandaient cependant à Dieu que de leur révélerpourquoi les impies vivent, clans la prospérité et l'abondancedes biens de la terre ; et ils n'ont rien appris. Mais aujourd'hui noussommes bien plus téméraires, et nous exigeons du Seigneurla solution de problèmes bien plus difficiles. C'est pourquoi leplus sûr est d'abandonner la raison et la conduite de toutes chosesà Celui qui connaît tous les événements, mêmeavant qu'ils arrivent.

8. Cependant s'il faut tirer des prémisses qui nous sont connuesquelque conclusion propre à satisfaire, et à consoler ceuxqui se permettent ces curieuses questions, je leur dirai qu'il est indigned'un chrétien de rechercher pourquoi les bons sont dans les tribulations,et les méchants dans le repos, depuis que le royaume des cieux nousa été révélé , et que les récompensesdu siècle futur nous sont proposées. En effet, puisque c'estdans la vie éternelle que chacun doit recevoir selon ses oeuvres,à quoi bon se troubler de ce qui arrive ici-bas aux justes et auximpies? Car Dieu exerce les uns qui lui sont fidèlement attachés,et les traite comme de vigoureux athlètes; et parce que les autressont faibles , lâches et incapables d'un dur travail, il les exhorted'abord à la pratique des bonnes oeuvres. Tout le contraire néanmoinsarrive quelquefois, et nous voyons que même pendant la vie , le justetrouve souvent l'honneur et le repos, tandis que l'impie ne rencontre quela honte et l'affliction. Mais alors votre objection tirée du malheurdes bons et du bonheur des méchants, tombe et se détruit.

Et cependant pour justifier ici encore la Providence, je dirai que Dieun'a pas qu'une seule manière d'agir à notre égard,et que dans la plénitude de sa puissance il nous ouvre plusieursvoies de salut. Ainsi, parce que plusieurs s'opiniâtrent àrejeter le dogme de la vie future et de la résurrection, il nousmontre comme l'esquisse et l'image du jugement dernier dans la punitiondes méchants et la récompense des bons. Ce qui arrivera alors,se découvre déjà en partie, afin que ceux qui pécheraientsous le vain prétexte que ce jugement est éloigné,trouvent dans les divers (402) événements de la vie un salutaireavertissement et en deviennent meilleurs. Et en effet si jamais le méchantn'était puni sur la terre, et si le juste n'y était jamaishonoré, plusieurs parmi ceux qui ne croient pas à la résurrection,s'en autoriseraient pour fuir la vertu comme une source de malheurs, etpour rechercher le vice comme une cause de bonheur. Mais admettez d'autrepart que chacun reçoive ici-bas, selon ses mérites, dèslors l'impie traiterait le dogme du jugement de fable et de mensonge. C'estpourquoi, afin d'affermir notre foi en ce jugement, et afin de prévenirun mépris qui entraînerait le plus grand nombre dans l'excèsdu mal, Dieu châtie souvent le pécheur en cette vie, et quelquefoisaussi il récompense le juste. Mais parce qu'il ne le fait pas toujours,il corrobore la vérité d'un jugement à venir, et parcequ'il anticipe ce même jugement par le châtiment de quelquespécheurs, il réveille tous ceux qui dorment comme du profondsommeil de l'iniquité. Car plusieurs, en voyant que les méchantssont punis, craignent les mêmes sévérités, etse corrigent; et puis en observant que chacun ne reçoit point toujourspendant la vie le prix de ses oeuvres, ils sont forcés de reconnaîtrequ'un autre temps est réservé pour cette juste rétribution.

Certainement le Seigneur, qui est le Dieu de toute justice, ne permettraitjamais que tant de pécheurs meurent impunis, ni que tant de justessoient péniblement affligés pendant la vie, si dans le sièclefutur il n'avait préparé aux uns et aux autres un autre état.C'est pourquoi il ne punit et ne récompense point indistinctementtous les méchants, et tous les bons, mais quelques-uns seulement.C'est ainsi qu'il châtia le roi d'Assyrie, et qu'il délivrale roi Ezéchias, quoique parmi les Assyriens et les Juifs plusieursfussent impies comme Sennachérib, et justes comme Ezéchias.Mais il ne tient pas cette conduite à l'égard de tous, parceque, je le répète, le jour du jugement n'est point encorearrivé. Au reste, cette doctrine n'est point la mienne, et vousallez l'entendre sortir de la bouche même de Celui qui doit nousjuger. Un jour on vint lui annoncer la mort de ceux que la chute de latour de Siloé avait écrasés, et lui parler des Galiléensdont Pilate avait, dans une froide cruauté, mêlé lesang avec leurs sacrifices, et il dit : Pensez-vous que ces Galiléensfussent plus pécheurs que tous les autres Galiléens, parcequ'ils ont été traités de la sorte? Non, je vous assure.Mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de lamême manière. Croyez-vous aussi que les dix-huit personnesque la tour de Siloé écrasa dans sa chute, fussent plus coupablesque tous les habitants de Jérusalem? Non, je vous assure; mais sivous ne faites pénitence, vous périrez tous de la mêmemanière. (Luc, XIII, 2-5.) Ainsi Dieu suspend l'action de sa justice,et il ne punit pas tous ceux qui mériteraient les mêmes peines,afin que le châtiment des uns soit pour les autres une utile leçonet qu'ils se corrigent.

Il me semble avoir suffisamment éclairci cette premièredifficulté; et peut-être demandez-vous que j'aborde maintenantune autre question beaucoup plus épineuse. Mais déjàles vérités que je me suis efforcé de prouver, sontautant de principes de solution. Quel est donc le sujet de votre anxiété?Le sort de ceux qui depuis le berceau jusqu'à la tombe ne connaissentque le malheur et l'infortune? J'en ai dit la raison précédemment,lorsque j'ai affirmé qu'ils sont punis ou pour leurs propres péchés,ou pour que les autres pécheurs s'instruisent par leur exemple.Si cela ne se vérifie pas en tous, c'est que le jour du jugementn'est point encore arrivé. Mais que dire, objecterez-vous, de ceuxqui avant l'âge où l'on discerne le bien d'avec le mal, sonttraités comme de grands coupables? Je réponds qu'on doitici reconnaître non une seule cause, mais des causes nombreuses etvariées. Car ces effets que vous signalez, peuvent résulterde l'inconduite des parents, de la négligence des nourrices, del'influence du chaud ou du froid, et de mille autres accidents. En outreparce que Dieu sait que plusieurs deviendront criminels, il enchaînedéjà leur malice dans les liens de ces châtiments.Eh ! ne voyez-vous pas que souvent les pauvres et les mendiants, mêmeparmi les angoisses de l'indigence, commettent des crimes dont il fautaccuser non leur pauvreté, mais leurs penchants mauvais?

C'est ainsi qu'on raconte que quelques-uns de ces misérablesoutragèrent une femme chaste et honnête qu'ils avaient rencontréeseule et à l'écart. Certes, était-ce le besoin oul'indigence qui les portaient à ce crime? Et quels forfaits ne sepermettraient-ils pas, si la pauvreté ne captivait en eux ces instinctspervers? qui peut encore supporter facilement la rage et la fureur de certainsprisonniers? Eh (403) bien ! ceux qui sont possédés du démonleur ressemblent. Et je ne parle pas de ce qu'ils font sous l'empire dela possession, mais de ce qu'ils exécutent en dehors de sa contrainte.Car ils se livrent à la gourmandise, au vol, à l'ivrognerie,et à des vices plus honteux encore. Nous voyons encore que souventla justice humaine prolonge la captivité de certains malfaiteurs,en sorte qu'ils meurent en prison. Quelquefois aussi pour donner àtous un sévère avertissement, le juge en choisit un ou deuxqu'il condamne à mort et qu'il fait exécuter sur un échafaudélevé, et qu'entourent tous les autres prisonniers. C'estainsi que sans punir tous les malfaiteurs, il sait les contenir tous parune crainte salutaire. Et de même Dieu, qui veut nous ramener aubien, ne croit pas nécessaire de punir tous les méchants,et se contente d'en châtier quelques-uns qu'il sait ne devoir pointse corriger. Cette conduite fait éclater sa puissance non moinsque sa juste colère, et produit à notre égard lesplus heureux résultats. Car il exhorte les méchants àse corriger, rend les bons plus vigilants, épanche les richessesde sa bonté et, comme je l'ai dit, affermit en tous les espritsle dogme de la résurrection.

Eh ! qu'importe cette doctrine, direz-vous, à ceux qui, malheureuxdès le berceau, meurent avant que l'âge leur permette de discernerle bien d'avec le mal? Et moi, je vous demande quel est le malheur d'unenfant qui n'a pas le sentiment de la douleur, et qui ne peut comprendrela souffrance ou la joie? J'ajoute encore comme éclaircissementnouveau à votre question, que j'ai vu ce malheur des enfants ramenerdans la bonne voie les père et mère, les frères etles autres membres de la famille. Or, n'est-ce pas un grand bien qu'unmême acte de la Providence ne nuise à personne et soit utileà plusieurs? J'avoue aussi qu'il existe une autre cause de cetteconduite de Dieu, mais elle nous est cachée, et Celui qui nous acréés s'en est réservé le secret.

9. Il reste enfin une dernière objection. Comment expliquer lachute de ceux qui marchaient bien avant la tentation, et qui tombent ensuite.Mais d'abord, je vous le demande, qui peut assurer que ces personnes marchaientbien, si ce n'est Celui qui a formé le coeur de chaque homme, etqui connaît toutes nos oeuvres? (Ps. XXXII, 15.) Car souvent ceuxqui paraissent être les meilleurs, sont réellement très-mauvais.C'est ce qui se manifeste même dès cette vie, mais pour quelques-unsseulement, et comme par hasard, ou par la force des circonstances. Maislorsque le Juge suprême sera assis sur son tribunal, ce ne serontplus quelques hypocrites, mais tous qui seront démasqués.Et, en effet, ce Juge sonde les reins et les cœurs, et sa parole vivanteet efficace est plus pénétrante qu'un glaive à deuxtranchants; elle atteint jusqu'à la division de l'âme et del'esprit, jusque dans les jointures et la moelle; et elle démêleles pensées et les mouvements du coeur. (Hébr. IV, 12.) Aussila peau de brebis ne pourra-t-elle alors cacher le loup, ni l'apparenteblancheur du sépulcre sa pourriture intérieure. Oui, nullecréature n'échappera aux regards du souverain Juge, maistout sera à nu et à découvert devant ses yeux. C'estce que nous indique saint Paul, quand il écrit aux Corinthiens:Ne jugez donc point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne,qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres,et découvrira les plus secrètes pensées des coeurs.(I Cor. IV, 5.)

Mais laissons de côté les hypocrites, et venons-en àceux qui réellement marchent bien. Pouvez-vous m'assurer qu'en pratiquantles vertus chrétiennes, ils n'ont point négligé l'humilitéqui les couronne toutes. C'est pourquoi Dieu permet leur chute afin deleur apprendre qu'ils se tenaient debout non par leurs propres forces,mais par sa grâce. Si vous me disiez qu'il eût mieux valu poureux de persévérer dans la vertu et dans l'orgueil que detomber et d'être humiliés, ce serait étrangement méconnaîtreles funestes effets de l'orgueil et les avantages de l'humilité.Car l'expérience démontre qu'un arrogant vertueux, si toutefoisil existe, est bien près d'une terrible chute. Au contraire, celuique Dieu laisse tomber, et que sa chute rend humble, se relève,et avec un peu de bonne volonté répare promptement ses pertes.L'arrogant vertueux, qui n'éprouve aucune tentation, ne comprendrajamais sa pauvreté spirituelle, mais son état empirera chaquejour, en sorte que même à son insu il mourra vide de bonnesoeuvres. C'est ainsi que le pharisien qui monta au temple tout glorieuxdes vertus qu'il croyait posséder, en descendit plus indigent quele publicain.

Il est aussi un autre fléau bien puissant pour dissiper les biensspirituels que nous avons péniblement amassés, et ce fléauest le vent de (404) la vaine gloire. Car dès que ce vices'insinue dans notre âme, comme un ouragan furieux, il disperse toutesnos richesses. Voilà donc une seconde occasion de chute pour ceuxqui marchent bien. Et, en effet, plusieurs parmi ceux qui nous paraissentsoutenir pour la vertu une lutte pénible, et qui la soutiennentréellement, se proposent souvent moins la gloire de Dieu que l'estimedes hommes. Mais alors Dieu permet qu'ils succombent à la tentation,afin qu'ils perdent aux yeux du public cette gloire qu'ils ambitionnaienttant. Ils comprennent donc que son éclat est celui de la fleur deschamps, et désormais tout occupés de Dieu, ils n'agissentque pour lui. Enfin il est encore d'autres causes et d'autres motifs plusélevés; mais, comme je l'ai dit,, ils nous sont inconnus,et ils sont le secret du Seigneur. Ainsi, loin de murmurer contre les épreuvesqu'il nous envoie, recevons-les avec reconnaissance; car cette vertu estle caractère d'un bon et fidèle serviteur.

Vous vous étonnez aussi que le démon n'ait point exercésur vous ses violences lorsque vous viviez délicatement au milieude toutes les pompes du siècle, et qu'il ait attendu le jour oùvous avez tout foulé aux pieds pour vous consacrer entièrementà Dieu. Mais c'est comme si vous étiez surpris qu'un athlètene provoque point les spectateurs, et se réserve pour l'adversairequi descend dans l'arène, inscrit au nombre des combattants et exercéà la lutte. C'est celui-là seul qu'il attaque, qu'il frappeà la tête et qu'il meurtrit de coups. Il ne faut donc ni s'étonner,ni s'affliger de ce que le démon, comme un puissant antagoniste,nous presse et nous suffoque, puisque telle est la loi du combat. Il n'yaurait sujet de s'alarmer que s'il nous renversait, s'il nous abattait,et s'il nous enlevait le prix de nos premiers travaux. Mais tant qu'ilne prévaut point contre nous, loin de nous nuire, il sert nos intérêts,en augmentant notre gloire. Le plus vaillant soldat d'une arméeest celui qui peut, et montrer de nombreuses blessures, et défierau champ-clos les plus braves du camp ennemi. Nous admirons surtout lesathlètes qui luttent généreusement contre un adversaireinexpugnable, car c'est ainsi qu ils désignent un robuste antagoniste.Et le chasseur le plus vaillant est celui qui prend les bêtes lesplus féroces. Sans doute, le démon qui vous attaque est impudentet terrible : mais c'est pour cela même que je ne cesse de vous admirer,et d'être comme frappé d'étonnement, en voyant que,mis aux prises avec un tel adversaire, loin de succomber et de vous livrervous-même, vous restez ferme et invulnérable à sestraits.

10. Je ne parle point ainsi par flatterie, mais parce que cette épreuvea été pour vous la source de grands avantages. Souffrez,je vous le demande, que je m'exprime en toute franchise, autrement il meserait difficile de bien me faire comprendre. Vous n'ignorez point, etmême vous n'avez point oublié quelles étaient, avantcette tentation votre vie et vos occupations. Veuillez y réfléchirsérieusement, et si vous comparez le temps présent au tempspassé, vous trouverez combien vous avez gagné à cettelutte. Aujourd'hui, en effet, vous vous livrez sans relâche aux jeûneset aux veilles, à la lecture et à la prière, et vousvous exercez à toutes les pratiques de la gravité religieuseet de l'humilité chrétienne. Mais auparavant vous négligiezles livres, et tous vos soins, comme tout votre travail, se bornaient àla culture d'un verger. Plusieurs, je le sais, blâmaient ces occupations,et vous traitaient d'arrogant et de superbe. Ils vous accusaient de montrerainsi que vous n'aviez oublié ni la noblesse de votre famille, niles hautes dignités de votre père, ni l'opulence de votremaison. Et combien avez-vous été négligent dans lesveilles saintes ! vous le savez mieux que personne. Car, lorsque les frèresse levaient au milieu de la nuit, vous prolongiez un profond sommeil, etvous vous fâchiez contre ceux qui venaient vous éveiller.Mais depuis que vous avez été soumis à cette guerreet à cette lutte, toute cette lâcheté a disparu, ettout s'est heureusement amélioré.

Et si vous demandez maintenant pourquoi Dieu ne vous a pas mis aux prisesavec l'esprit mauvais, lorsque vous viviez dans les délices, etque vous ne songiez qu'aux pompes et aux vanités du monde, je vousrépondrai qu'il en a agi ainsi par une sage providence. Car il savaitque vous étiez alors trop faible pour ne pas succomber bientôtsous les coups d'un puissant adversaire. Bien plus, il ne vous a pointengagé dans cette lutte dès les premiers jours de votre professionmonastique, mais il vous a laissé le temps d'exercer vos forces;et ce n'est qu'après avoir reconnu votre talent qu'il vous a lancédans cette périlleuse (405) carrière. Cependant vous voussouvenez encore de ceux qui vivent dans le siècle, et vous nouscitez l'exemple de votre serviteur. Car je pense que c'est lui que vousvoulez désigner quand vous dites que plusieurs ont étédans le monde soumis à la même épreuve, et qu'ils enont été promptement et entièrement délivrés.Mais dans cette guerre que votre serviteur, ô mon bien cher ami,et que tous ceux qui ont ressenti les mêmes tentations, ont soutenuecontre le démon, la Providence avait des motifs tout autres queceux qui la dirigent à votre égard. Car Dieu ne déchaînaitcontre eux tous cette bête féroce, que pour leur inspirerun juste effroi, et par cette crainte les rendre meilleurs. vous au contraire,il vous expose à sa rage afin que vous combattiez courageusement,que vous triomphiez vaillamment, et que vous remportiez ainsi le prix devotre héroïque patience.

Or, la victoire ne consiste point à éviter sous les yeuxde nombreux spectateurs, les coups et l'attaque de son adversaire : ilfaut pour l'obtenir se présenter à son antagoniste, et leprovoquer au combat. Mais, c'est ce que ne fera jamais celui qui s'abandonneà la tristesse et à mille pensées absurdes. Telleest votre situation présente, et en voici la preuve : tous reconnaissentque votre vie, quelques dénégations qu'y oppose votre humilité,est bien différente de celle de votre serviteur, et qu'elle estbeaucoup plus parfaite. Il est donc juste que Dieu ait de vous plus desoin que de lui. Ce premier principe est certain, et il ne l'est pas moinsque si cette épreuve était de la part de Dieu un effet dehaine et de répulsion; jamais il ne la prolongerait pour un amiaussi cher, tandis qu'il a promptement délivré du démonun homme qu'il aimait beaucoup moins. Mais cette preuve ne me suffit pas,et je veux encore vous amener à reconnaître que l'abandonmême où le Seigneur vous laisse, est à votre égardun souverain témoignage de son amour. Et en effet, si vous n'aviezemployé contre cette tentation tous les moyens les plus efficaces,pèlerinages lointains, et recommandations aux saints les plus éminentset les plus puissants pour briser ces liens, les desseins de Dieu sur vousn'eussent pas éclaté aussi évidemment, et plusieurspeut-être eussent demandé pourquoi il prolongeait ainsi votreépreuve. Mais vous avez souvent visité les lieux consacrésaux martyrs, et où plusieurs démoniaques, furieux jusqu'àdévorer la chair humaine, ont recouvré la paix; vous avezvécu plusieurs mois dans la société de ces pieux personnages,dont la sainteté et la puissance n'avaient jamais échouédans de semblables guérisons; vous n'avez en un mot rien omis detout ce qui pouvait vous procurer une heureuse délivrance, et vousêtes revenu portant toujours en vous-même votre ennemi. Or,n'est-ce point là aux yeux même des plus insensés,une preuve évidente et certaine d'une Providence toute spéciale?Car jamais le Seigneur ne vous eût refusé cette si grandegrâce, et il n'eût point confondu l'espérance de sesserviteurs, s'il n'eût connu que cette épreuve étaitutile à votre vertu. Ainsi cette conduite de Dieu qui vous paraîtêtre un signe d'abandon, est au contraire un témoignage toutparticulier de sa tendresse et de son affection.

LIVRE DEUXIÈME.

1. La première partie de cet écrit a eu pour but de justifierla Providence, et de vous montrer que la tentation qui vous obsède,est de sa part une preuve d'amour, et non une marque de répulsionet de haine. Mais puisque vous vous plaignez vivement de ce que le démonvous porte à vous détruire. soit en vous jetant dans lesflots, soit en vous précipitant du haut d'un rocher, ou par toutautre genre de suicide, permettez que j'aborde maintenant ces funestespensées. Et d'abord elles ne viennent point du démon seul,et votre mélancolie y entre pour beaucoup. Oui, cette sombre tristesseles provoque bien plus que l'esprit mauvais, et peut-être en est-ellel'unique cause. Il est en effet certain que plusieurs, en dehors de touteobsession diabolique, éprouvent cette manie de suicide àla suite de violentes douleurs. Commencez donc par éloigner et chasserde votre âme cette noire mélancolie, et vous ôterezau démon toute occasion de vous porter au suicide, et mêmede vous en suggérer la pensée. Le voleur choisit la nuitet les ténèbres pour percer avec plus de facilitéle mur d'une maison, en enlever les richesses, et même en égorgerles maîtres. C'est ainsi que le démon enveloppe votre espritde ces noirs chagrins, comme d'une profonde obscurité, et s'efforcede vous ravir toutes les pensées qui pourraient vous rassurer contrevous-même. Mais trouvant alors votre âme seule, et sans appui,il l'accable de coups et de plaies. Celui au contraire qui repose en Dieutoutes ses espérances, dissipe ces ténèbres par l'irradiationdu soleil de justice dont il reçoit en son âme les bienfaisantsrayons, et il retourne contre le ravisseur' le tumulte même de sespensées. Car il en est du (408) démon, comme d'un voleurde nuit; s'il. est surpris sur le fait, et s'il aperçoit de la lumière,il tremble, hésite et se trouble.

Et comment, direz-vous, dissiper ces noires vapeurs, si on ne chassed'abord le démon qui les entretient ! Le démon n'est pointen vous l'auteur de ce sombre chagrin; mais ce chagrin lui-même vienten aide au démon, et il vous suggère toutes ces mauvaisespensées. C'est ce dont saint. Paul rend lui-même témoignage.Car, craignant bien plus l'excès de la douleur que l'attaque dudémon, il écrit aux Corinthiens de traiter le pécheuravec indulgence, de peur qu'il ne soit accablé par une trop grandetristesse. (II Cor. 11, 7.) Je vous accorde au reste que le démonredouble ses violences, en quoi pourra-t-il vous nuire, si votre espritn'est plus plongé dans cette noire mélancolie? Quand il estseul, peut-il nous faire quelque mal, grand ou petit? Mais une profondetristesse, même sans le concours du démon, enfante les plusgrands maux. Eh! ne voyons-nous pas que c'est sous la pression d'un sombreabattement que des malheureux tressent un fatal lacet, se percent d'unpoignard, se précipitent dans l'eau, ou ont recours à quelqueautre genre de mort violente. Ceux mêmes en qui se révèlel'action de l'esprit mauvais, doivent moins l'accuser de leur perte, quela tyrannie et l'excès de leurs chagrins.

Et comment, direz-vous, ne pas succomber sous cette noire tristesse? un moyen sûr et facile est de rejeter bien loin la vaine opiniondu vulgaire, et de diriger vos pensées vers les choses d'en-haut.Et, en effet, votre état ne vous paraît si grave et si affreuxque parce qu'autour de vous on en juge ainsi. Mais si vous voulez mépriserces préjugés et ces faux jugements , et considérerla chose en elle-même, vous n'y trouverez, comme je l'ai précédemmentmontré, aucun motif raisonnable de vous attrister ; une autre causede votre abattement et de votre mélancolie, est de voir vos frèresvivre joyeux et pleins d'une douce confiance. Eh bien ! à cet égardmême je réponds que si vous consumiez vos journéesdans les plaisirs de la chair, les amusements du cirque, les jeux de hasardet les festins, tandis qu'eux-mêmes vivraient dans la chasteté,la tempérance et toutes les autres vertus chrétiennes, vousauriez raison de vous affliger ; mais puisque vous suivez avec eux le mêmechemin, pourquoi vous troubler! Sans doute si cet écrit. s'adressaità un esprit léger et présomptueux, je devrais tairece que je vais dire ; mais parce que, comme je l'espère, quelqueslouanges qu'on vous donne, vous serez toujours modeste , et vous vous tiendreztoujours au dernier rang, je parlerai en toute confiance et en toute franchise.

J'apprends donc que vous avez fait de tels progrès dans la piété,que vous rivalisez de vertu non plus avec les jeunes religieux, mais avecles plus parfaits des anciens, et les plus éminents en sainteté.Oui, l'on dit que vous ne leur êtes inférieur en rien, nipour la rigueur du jeûne, puisque tous les deux jours vous ne prenezqu'un peu de pain et d'eau; ni pour la longueur des veilles, puisqu'avecplusieurs d'entre eux vous passez les nuits entières sans sommeil;ni pour le travail du jour, puisque, selon le bruit public, vous surpassezen activité la plupart des frères. Les voyageurs qui vousont visité racontent que vous persévérez les journéesentières dans les larmes et la prière, et qu'à l'exemplede ces anachorètes qui observent un inviolable silence, et se sontrenfermés dans une étroite cellule, vous vivez seul et silencieuxdans un monastère si nombreux. Que dirai-je de votre componction,de votre extérieur négligé, et des signes de votredouleur? Ceux qui en parlent, ne le font qu'avec un sentiment d'effroi,et souvent leur récit a touché des pécheurs. Stagire,disent-ils, ne lève jamais les yeux sur ceux qui entrent , et jamaisil ne se distrait de ses travaux accoutumés. Souvent on a pu craindreque ses pleurs continuels ne lui fissent perdre la vue, et que ses veillesimmodérées, et une trop forte application à la lecturen'affaiblissent ses facultés.

2. Ainsi vous vous attristez et vous vous troublez de ce que vous surpassezvos frères en ferveur et en régularité , et de ceque mis aux prises avec un terrible et impudent adversaire, vous laissezloin de vous tous ceux qui courent avec vous dans la même carrière.N'avais je donc pas raison de dire que votre sombre tristesse n'avait d'autrefondement que les préjugés du vulgaire, et qu'en l'examinantde près, on y découvrirait des motifs de joie et de paix?Et, en effet, je vous le demande, à quoi me sert-il de n'êtrepoint attaqué par le démon, si je néglige les devoirsde ma profession? et quel mal peuvent me faire des violences, si ma conduiteest vertueuse et irréprochable ? mais (409) peut-être êtes-voushonteux et trouble lorsqu'il vous renverse sous les yeux de quelques-unsdes frères? mais ici encore vous raisonnez bien plus selon l'opiniondu vulgaire, que selon une droite raison, car on ne peut appeler ces accidentsune chute réelle, puisque le péché seul méritece nom. Oui, c'est. lorsqu'on tombe dans le péché , qu'ilconvient de rougir et de s'attrister. Nous, au contraire, nous rougissonsde ce qui ne peut inspirer le moindre sentiment de honte, et nous croyonsne faire aucun mal, quand nous nous permettons des actions vraiment honteuses,des actions clignes d'anathème et des derniers supplices. Chaquejour des âmes tombent dans le péché; et qui déploreleur chute! mais si le corps souffre, aussitôt on s'écrieque la douleur est affreuse et intolérable. Eh ! n'est-ce pointlà être le jouet du démon qui trouble si malheureusementnotre esprit , et fait errer notre jugement sur la véritable appréciationdes choses ?

Supposons que ces accidents fussent en vous le résultat de l'ivresse,vous auriez raison d'en être honteux et confus, parce qu'ils seraientvolontaires et coupables; mais puisqu'ils vous arrivent par suite d'uneviolence extérieure, la honte ne saurait atteindre la victime decette violence et doit rejaillir tout entière sur celui qui en estl'auteur. C'est ainsi que si, dans les querelles de la place publique,l'un des deux rivaux renverse l'autre, nous accusons celui qui a donnéle coup, et non celui qui l'a reçu. Sans doute il est utile de rougir,mais seulement lorsqu'on a commis une de ces fautes que le Juge suprêmedoit punir sévèrement; et tant que notre conscience ne nousreprochera aucune faute de ce genre, qui pourrait nous faire rougir ! Sil'on vous frappait sans raison et sans provocation aucune, et si l'on vousrenversait par terre, et que supportant ces coups et cette injure en toutedouceur, vous vous retiriez en silence, cette conduite, loin de vous déshonorer,relèverait le mérite de votre vertu. Eh quoi ! quand leshommes attaquent, c'est un honneur de souffrir leurs injures ; et lorsquela provocation vient du plus méchant de tous les êtres, etqu'on lui résiste généreusement, on en rougirait commed'une mauvaise action ! Mais quoi de moins raisonnable qu'une telle conduite?et, en effet, si par suite de cette obsession vous péchiez soitpar action, soit en paroles, certes je ne vous empêcherais ni d'enrougir, ni de vous en attrister ; mais puisque vous supportez ces violencesen esprit de paix et de patience, et qu'aussitôt vous avez recoursà la prière , quel sujet de honte pourriez-vous avoir?

Mais peut-être trouvez-vous durs et pénibles les reprochesque quelques-uns vous adressent? Eh ! peut-on assez mépriser desgens qui ne savent pas même discerner ce qui est digne de blâme! ils sont réellement insensés et obsédés dudémon, puisqu'ils n'ont jamais appris à connaître lavéritable nature des choses, en sorte qu'ils blâment ce quiest digne d'éloge, et louent ce qui est digne de blâme. Lefrénétique poursuit de ses invectives ceux qu'il rencontre,et ceux-ci ne s'en croient nullement offensés. C'est ainsi que lelangage de ces insensés ne doit vous inspirer ni honte, ni confusion;autrement vous deviendriez vous-même coupable, et irriteriez le Seigneurcontre vous , car vous tiendriez à déshonneur l'épreuvequ'il vous envoie pour votre bien et votre utilité. Mais quel péchéne serait-ce pas !

3. Voulez-vous connaître ceux qui méritent véritablementd'être couverts de honte et de confusion? je vais vous en signalerquelques-uns. Considérez ce voluptueux qui est tout éprisde la beauté d'une femme, cet avare que passionne la folie des richesses,et cet ambitieux qui est disposé à tout faire et àtout souffrir pour s'acquérir un peu d'honneur et de gloire. Considérezencore ces esprits jaloux que l'envie dessèche, ces coeurs mauvaisqui tendent des piéges à ceux qui ne les ont point offensés,ces caractères qui sont en proie à une noire mélancolie,et enfin tous ceux qui recherchent avec fureur les vanités de lavie présente. Toutes tes oeuvres, et toutes celles qui s'en rapprochent,sont véritablement des oeuvres insensées, et dignes de châtiment.Oui, elles ne méritent que la honte et l'ignominie. Mais loin d'adresserle moindre reproche à celui qui, attaqué par le démon,ne se dément en rien de sa vertu et de sa sagesse, nous devons tousl'admirer et le couronner, parce que, malgré les liens nombreuxet pesants qui l'enchaînent, il fournit une course aussi laborieuse,et gravit le sentier rude et escarpé de la perfection. Vous avezencore sur vos frères un avantage que j'oubliais presque de signaler;et cet avantage est que cette violente épreuve peut facilement vousobtenir le pardon et la rémission de tous (410) vos péchés.Mais déjà j'ai traité ce sujet en parlant de Lazareet de l'incestueux de Corinthe.

Je redoute pour mon père, dites-vous, les conséquencesde cette tentation : car si je puis la supporter avec patience et humilité,comment endurer son affliction et ses emportements, s'il vient àapprendre mon triste état? Mais d'abord il n'en a rien su ; et c'estfaire preuve d'une grande pusillanimité que de se laisser abattrepar la douleur et le chagrin en prévision de maux qui ne sont pasarrivés, et qui peut-être n'arriveront jamais. Et en effet,d'où savez-vous qu'il connaîtra votre situation ? Admettons,cependant, je vous l'accorde, qu'il vienne à la connaître,et qu'il se porte aux derniers excès, je vous louerai de déplorerle mal qu'il commettra, mais je ne veux point que ces regrets se tournentcontre vous-même, car il convient que ceux qui ont le goûtdes choses célestes, et non des choses terrestres, s'abstiennentd'un noir chagrin, non moins que de la colère, de l'envie et desautres passions; et parce qu'une sombre tristesse nous est même plusdangereuse que toutes ces diverses émotions de l'âme, nousdevons lui résister avec force, si nous ne voulons absolument périr.Oui, si vous étiez l'auteur des excès auxquels votre pèrepeut se porter, vous devriez craindre et redouter d'être àson égard la cause d'aussi grands maux. Mais s'il veut se plongerlui-même dans cet abîme, que pouvez-vous v faire? il ne vousreste qu'à déplorer filialement son malheur.

Au reste nous ne savons point quel effet cette nouvelle produira surlui; et souvent l'événement est tout l'opposé de nosprévisions, car votre état ne se voit que rarement; mes conjecturesau contraire sont plus que probables, et se réalisent très-souvent;je m'explique. Votre père a des enfants nés en dehors dumariage, et qu'il aime beaucoup. Or, cette tendresse sera un grand adoucissementà la douleur qu'il pourrait éprouver à votre sujet.Ne vous troublez donc point par des inquiétudes aussi mal fondées: et si vous devez vous attrister sur lui, gémissez de ses follesdépenses, de ses festins somptueux, de son caractère violentet emporté, et surtout de sa vie scandaleuse. Serait-ce àvos yeux une conduite peu criminelle; que du vivant de votre mère,sa légitime épouse, il entretienne avec une fille des relationscoupables, et en ait eu plusieurs enfants? Voilà ce qui méritevos larmes et votre douleur, car le crime est public et porté jusqu'àl'excès. Mais pour ce qui vous concerne, sans doute le mal peutêtre grand, tout comme il peut l'être beaucoup moins que vousne pensez; et vous seriez bien peu sage, dans une telle incertitude, devous livrer à une douleur trop certaine.

Mais je vous accorde qu'un premier moment sa colère éclatedans toute sa violence, elle s'apaisera promptement, et ce feu s'éteindraavant même qu'il soit parfaitement allumé, car cet homme plongédans les délices, et les embarras de graves affaires, cet hommequi nourrit un essaim de parasites et de flatteurs, et qui brûlepour une jeune fille d'un amour adultère, cet homme qui par ellevous a donné des demi-frères, peut bien apprendre vos malheurs,mais ne saurait en concevoir qu'une douleur légère et peuredoutable. Je le conjecture, et d'après ce que j'ai déjàdit, et surtout d'après votre propre expérience, car voussavez, oui, vous savez combien vous lui étiez cher, et combien vousétiez pour lui un précieux trésor; mais dèsque vous eûtes embrassé la vie monastique, toute cette tendresses'évanouit, il disait que votre détermination étaithonteuse, et déshonorante pour votre famille; il s'efforçaitde vous ravir la gloire de votre vocation, et sans un dernier respect pourles lois de la nature, il vous eût peut-être méconnuet déshérité; c'est pourquoi je m'imagine, dûtmon langage vous paraître un véritable non-sens, qu'en apprenantvos épreuves, il se réjouira, les considérant commeune juste punition de ce que vous avez si souvent rejeté ses avis,lorsqu'il vous suppliait de ne pas embrasser ce genre de vie.

4. Ces considérations suffisent, je l'espère, pour calmervos inquiétudes, à l'égard de votre père, etdissiper les vives appréhensions qui vous troublent. Mais vous ditesencore que l'excès de vos maux vient de ce que vous doutez d'enêtre jamais délivré, et de ce que vous n'avez nulleconfiance dans l'avenir. Car le Seigneur, qui vous envoie cette épreuve,voudra peut-être la prolonger jusqu'à votre dernier jour.Ici je ne puis vous répondre rien de certain et d'assuré,car je ne saurais vous dévoiler l'avenir ; et toutefois je saisévidemment, et je voudrais vous persuader que quand même celaarriverait ainsi, ce serait pour votre avantage. Si vous pouvez en êtreconvaincu, vous aurez bientôt écarté ce (411) que vousconsidérez comme l'excès de vos maux.

Mais d'abord il ne faut pas oublier que le siècle futur est letemps des récompenses et des couronnes, et la vie présentecelui de la lutte et du travail. C'est ce que nous insinue clairement lebienheureux Paul, quand il dit : Pour moi, je ne cours pas au hasard; jecombats, non comme frappant l'air; mais je châtie rudement mon corps,et le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêchéaux autres, je ne sois réprouvé moi-même. (I Cor. IX,26, 27.) Mais lorsqu'il est arrivé à la fin de ce combat,il laisse échapper cette belle parole : J'ai combattu le bon combat,j'ai achevé une course, j'ai gardé la foi, et il ne me restequ'à attendre la couronne de justice. (II Tim. IV, 7.) C'est ainsiqu'il nous rappelle que toute notre vie doit se consumer dans làlutte et le travail, si nous voulons jouir du repos et des biens ineffablesde l'éternité. Celui-là donc s'abuserait et se tromperaitlui-même, qui espérerait follement goûter les plaisirsde la vie présente, et ensuite être admis à ces joieset ces récompenses du ciel, que le Seigneur destine à ceuxqui auront généreusement travaillé. L'athlètequi au moment des jeux publics cherche le repos, s'attire une note ineffaçablede honte et d'ignominie ; celui au contraire qui supporte vaillamment toutesles épreuves du stade, recueille durant le combat, et aprèsles jeux, la couronne, la gloire et les applaudissements des spectateurs.Il en est de même de nous. Le chrétien qui consume dans l'oisivetéle temps destiné au travail gémira et grincera des dentsquand il devrait trouver dans un éternel repos la fin de ses fatigues,et il sera puni des plus rigoureux supplices. Celui au contraire qui supporteici-bas l'épreuve et la tribulation avec un mâle courage,sera illustré dans le temps et dans l'éternité, etil sera heureux d'une gloire véritable et immortelle.

Nous voyons que dans les affaires temporelles celui qui négligel'occasion favorable d'agir, ne réussit en rien, et s'expose mêmeà de grands malheurs; mais dans les choses spirituelles, il en estainsi à plus forte raison pour le chrétien qui confond l'ordredes temps. Jésus-Christ a dit : Vous aurez de grandes tribulationsdans le monde. (Jean, XVI, 33.) Saint Paul ajoute que tous ceux qui veulentvivre avec piété en Jésus-Christ, seront persécutés,soit par les hommes, soit par les démons. (II Tim. III, 12.) EtJob nous assure que la vie de l'homme sur la terre est un combat. (Job,VII, 1.) Pourquoi donc vous troubler parce que vous êtes éprouvéaux jours de l'affliction? Ah !. nous aurions raison de nous attristersi nous consumions dans les délices et le repos le temps que Jésus-Christa destiné à la tribulation ; si, quand il faut travailleret combattre, nous étions oisifs ; si enfin nous suivions la voielarge, lorsque le Sauveur nous a dit de marcher par la voie étroite.Vous m'objectez que plusieurs suivent sur la terre la voie large, et quenéanmoins ils jouiront dans le ciel de l'éternel repos. Maisoù sont-ils ? car pour moi, je m'en tiens à cette parolede Jésus-Christ : La route qui conduit à la vie est étroiteet resserrée. (Matth. VII, 14.) Or il est évident qu'uneroute étroite ne peut donner passage à beaucoup de monde.Dans les jeux du cirque l'athlète n'est pas couronné sanscombats et sans fatigues. Et toutefois ses adversaires ne sont que deshommes comme lui : mais nous, qui luttons contre les puissances du mal,comment vaincre leur noire malice sans de pénibles travaux et derigoureuses épreuves?

5. Mais pourquoi appuyer cette vérité sur nos faiblesraisonnements, lorsqu'il suffit de produire l'exemple des saints et magnanimespatriarches qui vécurent dans les premiers âges du monde ?Examinez avec soin la vie des plus illustres, et vous trouverez que tous,au milieu des plus cruelles épreuves, se confièrent en Dieu.Et d'abord voulez-vous que je vous cite le fils d'Adam, Abel, l'agneausymbolique du Christ? Il n'avait lésé aucuns droits, et ilsouffrit néanmoins la peine que méritent seuls les plus grandsscélérats. Nous autres, nous sommes pécheurs, et latentation est un châtiment de notre péché; mais Abelétait juste, et il ne fut mis à mort que parce qu'il étaitjuste. Caïn l'avoua pour son frère, tant qu'il ne montra pointl'excellence de sa vertu; mais du moment où le Seigneur acceptason sacrifice, et fit briller ses mérites, Caïn, aveuglépar la jalousie, ne connut plus les lois du sang et de la nature. D'oùsavez-vous si la même cause n'a pas excité le démoncontre vous, et si l'éclat de votre vie ne l'a pas animéà ce combat? Ce langage vous fait sourire; mais je le maintienstout en rendant hommage à votre humilité.

Et en effet, si Abel, qui n'offrit que quelques agneaux, devint cheret agréable au Seigneur, comment celui qui , au lieu d'une victime(412) étrangère, s'est dévoué lui-mêmeà Dieu, ne provoquerait-il pas contre lui la colère du démon?Mais Dieu lui a permis de vous attaquer, comme il ne jugea pas àpropos d'empêcher le meurtre d'Abel. Il souffrit donc que le justetombât sous la main d'un meurtrier; et il n'en délivra pascelui qui était immolé à cause de lui et de son culte.Car il ne voulut rien retrancher de sa gloire; aussi lui permit-il de courirjusqu'au terme de la carrière. Eh quoi! direz-vous, la mort est-elleun supplice si affreux? Ah ! plût au ciel que je pusse la subir!Vous parlez ainsi, ô mon bien cher ami ! mais dans les temps anciensla peine de mort était regardée comme très-grave,et comme le plus terrible de tous les châtiments. Nous voyons, eneffet, que la loi de Moïse punit de mort les grands coupables quine méritaient aucun pardon. Et aujourd'hui encore les législationsde tous les peuples ne décernent pas une autre peine contre lesplus infâmes scélérats. Ainsi le juste Abel subit lechâtiment qui est réservé aux hommes les plus pervers:et même il est châtié bien plus rigoureusement, puisqu'ilmeurt de la main de son frère.

Que dirai-je de Noé? car lui aussi fut juste et parfait au milieude la corruption générale; et tandis que tous offensaientle Seigneur, seul il fut agréable à ses yeux. Mais quellesépreuves nombreuses et sévères n'eut-il pas àsoutenir ! Car sa mort ne fut ni soudaine, ni rapide comme celle d'Abel,ce qui ne serait, à votre sens , qu'une peine légère; mais il vécut plusieurs siècles , et durant ce long espaced'années, la vie lui fut un fardeau non moins pénible qu'àces infortunés qui gémissent sous le poids d'intolérablesdouleurs. Je vais le prouver sur-le-champ, et je compte pour premièreépreuve d'être resté une année entièrerenfermé dans l'arche , comme dans une étrange et horribleprison. Mais sans parler de ce contact forcé avec les animaux etles reptiles, contact qui se prolongea si longtemps au milieu des plusrudes privations, quelles terreurs n'imprimaient pas dans son âmeles éclats du tonnerre et le fracas des eaux ! Et en effet, l'abîmeinférieur s'entr'ouvrait de toutes parts, tandis que l'abîmesupérieur se déversait impétueusement, et Noéétait seul avec sa famille dans l'intérieur de l'arche. Sansdoute il avait pleine confiance dans l'issue de ces tri4utions, et néanmoinsla violence du déluge le tenait comme à demi-mort. Nous,dont les maisons reposent sur des fondements profonds, et qui habitonsdes cités populeuses, nous tombons dans la tristesse et la craintedès que nous voyons la pluie se prolonger un peu violemment: quedevait donc éprouver Noé, qui, seul dans l'arche, et témoinde cette effrayante tempête, pouvait compter par milliers les victimesqu'elle engloutissait! Souvent un coeur intrépide s'attendrit surles ruines d'une ville, ou même d'une maison que les eaux ont renversée.Mais quand l'univers entier périt sous les flots du déluge,quels sentiments pénibles affectaient ce patriarche qui voguaitau-dessus des vagues ! Ainsi cette année fut pour lui une annéede terreur et d'épouvante.

Et lorsque le déluge eut enfin cessé, il vit diminuerun peu ses craintes, mais une vive consternation saisit son âme ,et une épreuve non moins cruelle que la première l'accueillità sa sortie de l'arche. C'était l'immensité d'uneaffreuse solitude, les traces d'une violente destruction et la vue de cesdébris informes d'hommes, d'animaux et de reptiles entassésdans le limon et la boue comme dans un ignoble tombeau. Ils étaientsans doute bien coupables ceux qui avaient mérité un telchâtiment, mais Noé était homme, et il ne pouvait pasne point s'attendrir sur ses frères. C'est ainsi qu'Ezéchiel,qui était juste, et qui connaissait toute la malice des Israélites,les voyant tomber et périr, se sentit ému et versa des larmes.Cependant le Seigneur lui avait révélé toutes leursimpiétés, et les avait comme déployées sousses yeux, afin qu'au jour de la vengeance il fût courageux et intrépide.Et néanmoins malgré ces précautions pour atténuersa tristesse, les malheurs de son peuple le touchèrent vivement,et, la face contre terre, il s'écria : Hélas ! hélas! Seigneur, perdrez-vous ainsi tout ce qui reste d'Israël! (Ezéch.IX, 8.) Nous le voyons encore faire éclater la même douleurà l'occasion de la mort de Jéchonias; et de même Noé,quoique n'ignorant pas les crimes du genre humain, n'était pas plusinsensible qu'Ezéchiel et Moïse. Car ce dernier, comme le Prophète,s'attendrissait sur les Hébreux ; en les voyant pécher, ilétait ému de compassion, parce que le Seigneur allait leschâtier. En sorte qu'il était plus affligé que lescoupables eux-mêmes.

Mais, au temps de Noé, les châtiments furent si affreuxque Dieu n'a pas voulu renouveler ce mode de destruction. Le saint patriarche(413) était donc comme environné d'un déluge de maux,solitude immense, désastre de sa famille , nombre incalculable deceux qui avaient péri, genre horrible de mort, et désolationentière de l'univers. Ainsi de tous côtés s'accroissaitpour lui une douloureuse et poignante désolation, lorsque soudainles railleries de son fils vinrent y mettre le comble, et lui causer uneprofonde confusion et une vive douleur. Et , en effet, autant les injuresd'un ami nous sont plus sensibles que celles d'un ennemi, autant sont graveset cuisantes les railleries d'un fils. Aussi en voyant que ce fils qu'ilavait engendré, élevé et instruit, et pour lequelil avait tant souffert et travaillé, le traitait si outrageusement,Noé ne put retenir son indignation. Toute injure est pour un hommelibre un affront intolérable; et si elle vient d'un fils, elle estsi sanglante qu'elle nous frappe de stupéfaction. Et ici n'envisagezpas seulement le crime en lui-même, mais considérez dans quellescirconstances s'accomplit pour la première fois ce méprisd'un père. Chain avait encore présente la terreur du déluge:il était à peine sorti de l’arche, et il avait sous les yeuxles désastres de l'univers. Et néanmoins il se montre sipervers qu'il outrage celui qu'il devait le plus respecter, et que ni lasubmersion du genre humain, ni la désolation de la terre, ni lesvengeances divines, ni aucune de ces effrayantes catastrophes ne purentle rendre bon et vertueux. Oui, je ne crains pas d'affirmer que le justeNoé souffrit de la part de son fils et des autres hommes une amertumeplus grande que celle des flots du déluge. Et, en effet, dans ledéluge, il ne fut entouré et pressé que par l'immensitédes eaux; mais avant le déluge il était comme englouti dansl'abîme des vices, et les embûches d'hommes méchantset pervers le ballottaient plus violemment que les vagues et la tempête.Car, resté seul juste au milieu de générations siperverses et si criminelles, il ne pouvait que devenir chaque jour le butet l'objet de leurs outrages et de leurs railleries. Peut-être celan'arriva-t-il pas dès le commencement, mais ce ne fut que trop vraidu moment où il bâtit l'arche et avertit les hommes des châtimentsqui les menaçaient.

Le prophète Jérémie, sanctifié dans le seinde sa mère, nous fait comprendre combien une telle situation troublel'âme, puisque lui-même, pour une cause semblable, voulaitabandonner le ministère prophétique : Et j'ai dit, s'écrie-t-il,je ne prophétiserai plus. (Jér. XX, 9.) Ajoutez encore queNoé ne trouvait aucun ami qui partageât ses sentiments etdont les moeurs fussent conformes aux siennes, ce qui lui étaitun accroissement de tristesse et d'angoisse. Car si le juste s'attristede la mort du méchant, il s'afflige aussi de le voir pécheret même cette seconde douleur est plus vive que la première,comme nous pouvons l'observer dans les prophètes. L'un d'eux faitentendre ce cri d'amertume et ce gémissement : Malheur àmoi, parce que le juste a disparu de la terre, et que parmi les hommesnul ne pratique la vertu ! (Michée, VII, 2.) Un autre parle ainsià Dieu lui-même : Pourquoi me découvrez-vous le travailet l'affliction ? Et versant des larmes abondantes sur ceux qu'opprimaientl'injure et la violence, il s'écriait encore : Seigneur, traitez-vousles hommes comme les poissons de la mer qui n'ont point de chef? (Habac.I, 3, 14.) Mais si tel était le triomphe du mal dans un sièclequi avait ses lois et ses princes, ses prêtres et ses prophètes,ses magistrats et ses supplices ; imaginez avec quel débordementd'impudence les crimes se multipliaient au temps de Noé, puisqu'aucunede ces digues n'arrêtait les hommes.

Observons encore que sous les prophètes la vie de l'homme seprolongeait peu, et ne dépassait guère soixante-dix ou quatre-vingtsans. Mais les patriarches vivaient six siècles et même audelà. Aussi, sans parler des autres tribulations, que de difficultésdevait surmonter celui qui fournissait une si longue carrière, etqui au milieu de mille occasions de chutes s'efforçait durant unevie si étendue de ne jamais dévier du droit chemin. Maisque dis-je, mille occasions? La route de la vie, de son entrée àson terme, était alors toute remplie d'écueils, de buissonset de bêtes féroces; d'horreurs, de fléaux, de douleurset de maux. Et certes, je regarde comme plus facile de suivre un étroitsentier pendant une nuit profonde, qu'il rie le fut dans ces siècles,de ne pas s'écarter des voies de la vertu, tant étaient nombreuxles hommes qui travaillaient à en détourner le juste ! Eten effet, lorsqu'une foule, libre de ses actions se précipite quelquepart comme un torrent, est-ce une chose aisée pour un homme isolé,d'aller dans la direction contraire malgré les flots qui lui font(414) obstacle et le rejettent en arrière? Les solitaires qui peuplentaujourd'hui les déserts , nous prouvent assez combien une vertuexacte et parfaite est difficile dans une nombreuse communauté,et cependant il n'est pas rare d'y rencontrer par la grâce de Dieu,une sévère régularité, un véritableesprit de concorde et un grand amour les uns des autres. Mais au sièclede Noé, rien de semblable n'existait, et tous ses contemporainsétaient pour lui plus cruels que des animaux féroces.

6. Quelle carrière fut donc jamais plus douloureuse et plus pénible?Je vous avais promis de vous prouver que ce patriarche n'eut pas un sortplus heureux que ces malheureux qui portent de lourds fardeaux et ne sereposent jamais; et il me semble que ma parole a été bienau delà, en sorte qu'elle vous a montré ce juste plus infortunéréellement que ces misérables esclaves. Plusieurs croientaussi que la vie d'Abraham fut toujours heureuse et tranquille, et ilslui comparent tous ceux dont l'existence leur semble la plus fortunéeet la plus florissante. Il ne sera donc pas sans intérêt d'enrappeler les principaux événements. Pour moi, je le considèrecomme plus malheureux qu'Abel et Noé ; et sans m'expliquer davantage,je laisse aux faits à prouver eux-mêmes cette assertion. Quellesépreuves eut-il à supporter dans la Perse, et jusqu'àl'âge de soixante-dix ans? nul ne saurait le dire. Car Moïse,son historien, n'en parle point, et passant sous silence cette premièrepériode de sa vie, il ne commence son récit qu'à partirde la soixante-dixième année. Mais qu'il ait éprouvéles mêmes tribulations que Noé, vivant comme lui au milieude populations impies et barbares, et observant seul la justice, c'estce qui n'est ni douteux, ni obscur, quoique les détails nous manquent.Les esprits les moins intelligents peuvent le comprendre. Toutefois jeveux bien ne pas tenir compte de toutes ces choses, et ne dater ses épreuvesque du premier jour où il quitta sa patrie. Mais la premièrequestion est de rechercher quelle distance sépare la Chaldéede la Palestine, et la seconde est de savoir dans quelles conditions lepatriarche accomplit son voyage, comment il fut accueilli par des peuplesétrangers, et quelle fut au milieu d'eux sa manière de vivre.Car, parce que ce juste obéit facilement à Dieu, il ne fautpas croire que le commandement fut facile; et parce que Moïse racontele fait en quelques lignes, il ne faut pas estimer qu'il ne fallûtpas plus de temps pour agir que pour écrire. Il est aiséd'être court dans un récit et une narration, mais une entreprisesemblable est pleine de difficultés et de fatigues. Quelle est doncla longueur de la route, et la distance des deux pays? on ne pourrait lesavoir que par le rapport des indigènes qui seraient venus ici;mais ce voyage a-t-il été jamais effectué? du moinsjusqu'aujourd'hui je n'ai rencontré personne qui ait parcouru cetrajet. Cependant un voyageur venu des frontières les plus reculéesde l'empire, m'a dit qu'il avait marché trente-cinq jours, et qu'aupoint de départ, il était à une pareille distancede Babylone, selon le récit de ceux qui avaient fait ce voyage,car pour lui il ne connaissait pas cette ville. Or, les distances . sontaujourd'hui les mêmes qu'au temps d'Abraham, mais les conditionsde voyage sont bien différentes. Aujourd'hui les routes sont seméesde relais, et agréablement bordées de villes et de bourgs.De plus elles sont fréquentées par de nombreux voyageursdont la rencontre ajoute encore à la sécurité quedonnent les relais, les villes et les bourgs. En outre, dans chaque provinceles magistrats municipaux choisissent des hommes forts et robustes, quin'excellent pas moins à se servir de la fronde et du javelot queles archers et les oplites de nos armées. Ils les mettent flousla direction de chefs éprouvés, et leur confient le soinunique de veiller à la sûreté des routes. Enfin, ilsont à cet égard étendu bien plus loin encore leursollicitude. Car ils ont disséminé à une distancede mille pas, des habitations où demeurent des gardes qui doiventveiller toute la nuit et prêter main-forte aux voyageurs contre lestentatives des voleurs. Mais au temps d'Abraham, rien de semblable, etl'on ne rencontrait sur les routes ni bourgs, ni villes, ni relais, nihôtelleries, ni compagnons de voyage, ni aucunes précautionsde sûreté.

Passons encore sous silence la difficulté des chemins et lesvariations de l'atmosphère ; et cependant ces épreuves, àdéfaut de toutes autres sont bien pénibles pour les voyageurs.C'est ce que m'attestent les personnes qui voyagent à cheval, ouen chariot, et qui n'osent se mettre en marche qu'après s'êtreassurées que les routes sont bien pavées, et que les dégâtsoccasionnés par les pluies ont été soigneusement réparés.Mais au temps d'Abraham, la terre n'était encore que peu habitée,ce qui rendait (415) plus déserte une route déjà fatigantepar l'aspérité des montagnes, et dangereuse par les précipiceset les fondrières. Enfin, et de tous les inconvénients, c'estle plus grave, dans quelles conditions se faisaient alors les transactionscommerciales? Leurs nombreuses difficultés s'ajoutaient àtoutes celles des routes, et provenaient de ce que chaque peuple, ou pourparler plus exactement , chaque ville était indépendante.Et en effet les nations n'étaient pas comme aujourd'hui, dans presquetout l'univers, soumises à un seul chef et à un seul gouvernement,ni régies par les mêmes lois. Mais c'était comme uncorps dont les membres sont disjoints et séparés , tant legenre humain était fractionné en petits états. Aussile saint patriarche était-il contraint d'errer d'ennemis en ennemis,et avant même d'avoir pu échapper aux uns, il en rencontraitd'autres, car là régnait la pluralité des chefs, etici toute absence de subordination.

Mais qui dépeindra les tribulations d'un tel genre de vie ! Ajoutezqu'à ses craintes personnelles se joignaient celles que lui inspiraient.son père, son épouse et son neveu. Quant à ses nombreuxserviteurs qui exigeaient déjà une active sollicitude dansla demeure paternelle, ils devenaient un réel embarras alors qu'illui fallait les faire voyager à travers des pays ennemis. Encoresi Abraham eût connu clairement le terme d'une route si longue, ileût vu diminuer l'amertume de ses inquiétudes. Mais le Seigneurne lui fit entendre que cette simple parole, et cet ordre indéterminé: Va dans la terre que je te montrerai (Gen. XII, 1) , sans lui en désigneraucune. C'est pourquoi il parcourait en pensée l'univers entier,et son âme s'ouvrait à un trouble violent. Car ses réflexionsne se fixaient nulle part, et il était contraint de faire millesuppositions, et de se créer mille sujets d'alarme. Nous pouvonsmême conjecturer qu'il s'attendait à aller jusqu'aux extrémitésdu monde et aux rivages de l'océan, en sorte que s'il ne traversapoint l'univers entier, du moins il eut tous les soucis de ce long pèlerinage.Car telle était sa parfaite obéissance, il était prêtà suivre les ordres du Seigneur, fallût-il non-seulement serendre en Palestine, mais encore parcourir la terre entière, etmême aborder aux îles qui en sont le plus séparées.Sans doute il pouvait aussi espérer tout le contraire, puisque lecommandement était indéterminé. Mais cette incertitudelui devenait elle-même une dure épreuve. Et en effet, unegrave tribulation nous paraît plus légère lorsque nousla connaissons dans tous ses détails, et que nous savons àquels malheurs nous devons nous attendre. Rien au contraire n'est plusamer que d'être comme le jouet de mille pensées contradictoires, que d'espérer tantôt des événements heureux,et tantôt de craindre d'affreux revers, et enfin que de ne pouvoirs'assurer ni des uns, ni des autres, parce que tous sont égalementincertains.

7. Telles furent ses épreuves avant d'arriver dans la terre quilui avait été promise, et lorsqu'il toucha enfin le sol dela Palestine, et qu'il put se promettre quelque repos, la tempêtel'accueillit dans le port. Or, ce nous est une immense cause de douleuret d'angoisses que de nous voir rejeté dans de nouveaux malheursau moment même où nous nous croyons au terme, et libre d'inquiétudeset d'alarmes. Car celui qui s'attend à de nouvelles épreuves,en supporte le choc plus courageusement; mais si elles le surprennent dansle calme et le repos de l'esprit, il est troublé de deux côtésà la fois, et succombe facilement, parce que cette adversitéest soudaine et imprévue, et que lui-même est attaquésans défense et comme à l'improviste. Quelle fut donc cettetempête? La famine sévissait si cruellement dans la Palestine, qu'elle le força d'en sortir à la hâte, et de seréfugier en Egypte ; et lorsqu'il y fut arrivé, au lieu d'ytrouver le terme de ses malheurs, il eut à lutter contre un malplus terrible que la famine, et à craindre pour sa propre vie. Ledanger devint même si pressant qu'il le réduisit àla plus dure de toutes les extrémités, et le contraignitd'exposer volontairement l'honneur de son épouse. Nous savons eneffet que forcé par l'impérieuse nécessitédes circonstances, il usa alors de dissimulation. Mais est-il une situationplus triste? et nous pouvons deviner quelles furent ses penséesquand il donnait à son épouse le conseil suivant: Je saisque vous êtes belle, et que les Egyptiens lorsqu'ils vous verront,diront : c'est sa femme; et ils me tueront, et ils vous garderont. Ditesdonc que vous êtes ma soeur, afin qu'il ne m'arrive aucun mal àcause de vous, et que grâce à vous, mon âme vive. (Gen.XII, 11-13.) Ainsi parla ce saint patriarche, qui pour Dieu avait abandonnésa patrie et sa demeure, ses amis, ses parents et tous les autres avantagesde la famille; et qui dans une route aussi longue avait éprouvétant de (416) fatigues et de tribulations. Il se garda bien de faire entendreces paroles de murmure : Le Seigneur m'a délaissé, il s'estéloigné de moi, et m'a exclu des soins de sa providence.Mais il soutint ces diverses épreuves avec une courageuse fidélité;et lui qui eût dû, à juste titre, s'irriter de la violenceet des outrages faits à sa femme, ne cherchait que les moyens deles cacher.

Or, la parole est impuissante à exprimer ce genre d'amertumeet de douleur, et ceux-là seuls le comprennent qui ont ressentiles atteintes de la jalousie conjugale. D'ailleurs Salomon nous donne unejuste idée de cette passion, quand il dit : La jalousie de l'épouxest pleine de fureur, et il sera implacable au jour de sa vengeance : ilne se réconciliera à aucun prix, et les plus riches présentsne le satisferont point. L'amour, ajoute-t-il, est fort comme la mort,et la jalousie est inflexible comme le tombeau. (Prov. VI, 34, 35; Cant.VIII, 6.) Mais si telle est ordinairement l'explosion de la jalousie dansun époux, quelle ne devait pas être la peine d'Abraham qui,pressé de tous côtés par le malheur, se voyait encorecontraint de flatter ceux qui le couvraient d'outrages, et, en leur abandonnantson épouse, de favoriser la passion de ceux qu'il aurait dûpunir sévèrement?

Ajoutons encore que le dénoûment d'une si triste positionamena de nouvelles tribulations, et que la guerre succéda àla famine. J'omets aussi de rappeler les rixes et les disputes des bergersd'Abraham et de Loth, ainsi que sa séparation d'avec le fils deson frère. Et toutefois ces chagrins réunis à tantd'autres ne pouvaient que lui être péniblement sensibles.Car Loth, qu'il avait élevé et enrichi, Loth, qui auraitdû lui céder en toute occasion et réprimer l'insolencede ses bergers, accepta sa proposition , choisit pour son partage la régionla plus fertile, et lui abandonner une terre inculte et déserte.Or, je vous le demande, qui supporterait patiemment une telle injustice,je dirai même un tel outrage, puisqu'on ne répondait àses bienfaits que par des procédés désobligeants etun partage injurieux. Certes, l'honneur blessé est un coup affreux.Mais je passe sous silence toutes ces amertumes, car je ne parle que denotre saint patriarche, et non de ceux qui ont eu quelques rapports aveclui.

8. A la famine succéda donc pour Abraham la guerre contre lesprinces de la Perse, et il fut contraint d'attaquer un ennemi tout enorgueillide son triomphe. Et en effet, ce ne fut point au commencement des hostilitésqu'il prit les armes, et alors que la chance était égalede part et d'autre. Mais déjà les ennemis avaient remportéla victoire, et ses alliés, ne pouvant leur résister, avaientété tués ou mis eu fuite. Quelques-uns se tenaientcachés dans le creux des rochers, et le plus grand nombre étaientprisonniers. Cependant une situation aussi désespéréene le porta point à demeurer sous sa tente ; mais sensible àcet affreux désastre, il partit soudain pour partager le sort deses amis, et n'hésita point à affronter une mort presquecertaine, car vouloir avec trois cents et quelques serviteurs attaquerun ennemi beaucoup plus nombreux, c'était assurément s'exposerà la captivité, et même aux rigueurs des suppliceset de la mort. Cependant il partit, tout disposé à braverla cruauté des barbares, mais la bonté divine veilla surlui : il défit les ennemis, délivra ses alliés etrevint chargé dé butin. Vous l'estimez heureux, et c'estalors qu'il pleure sur ses chagrins domestiques, car il n'a point d'enfantauquel il puisse laisser ses grands biens, et en effet ne croyez pas qu'ilressentît pour la première fois cette profonde tristesse,lorsqu'il s'en plaignit à Dieu, et lui dit : Que me donnerez-vous? je mourrai sans enfants. (Gen. XV, 2.) Non, ces soucis et cette inquiétudeétaient entrés avec Sara dans la demeure de ce juste, ouplutôt ils l'y avaient précédée, car l'hommequi songe au mariage, songe par là-même à toutes sestribulations, et dès ce moment la crainte, de la stérilitéqui en est la plus grave, obsède toutes ses pensées; maissi après deux ou trois ans d'union conjugale, son épousene l'a point rendu père, sa douleur s'augmente, et ses joies diminuentavec ses espérances, enfin au bout d'un certain temps, tout espoirde paternité s'évanouit, et un sombre abattement s'emparede l'âme , abattement qui obscurcit toutes les jouissances de lavie, et émousse toute sensation de plaisir.

C'est ainsi qu'en supposant même qu'Abraham n'eût pas éprouvéd'autres malheurs, et que tout lui eût réussi selonses voeux, cette seule privation d'héritier, rapprochée detoute cette prospérité, aurait suffi pour en voiler les joies,et les changer en amertumes. Car la promesse du Seigneur ne lui fut faiteque dans (417) son extrême vieillesse, et quand il pouvait le moinsl'espérer. Aussi n'avait-il jusqu'alors cessé de pleureret de s'attrister : et plus il voyait ses richesses s'accroître,plus il répandait de larmes, parce qu'il n'avait point d'héritier.Mais quelles angoisses déchirèrent son coeur, lorsque Dieului dit : Ta postérité habitera dans une terre étrangère,et sera soumise à ses habitants, ils l'affligeront et ils l'humilierontdurant l'espace de quatre cents ans. (Gen. XV, 13.) Et Sara son épouse,qui lui donne son esclave, et l'accable d'exigences et de plaintes, quiinvoque contre lui le témoignage de Dieu lui-même, et réclameimpérieusement le renvoi de celle qu'il avait rendue mèreet qui était sur ses jours, dans quel violent chagrin ne l'a-t-ellepoint précipité ! Si quelqu'un ne voyait là qu'uneépreuve assez légère, je le prie de se souvenir quede semblables causes ont souvent brouillé des familles entières,et ruiné des maisons, et alors il admirera notre saint patriarche.Sans doute il craignait le Seigneur, et ce motif lui aidait à supporterl'adversité avec plus de courage ; mais parce qu'il étaithomme, il en ressentait la douleur et l'amertume, et lorsqu'Agar, rentréesous le toit de la famille, lui eut donné un fils, Abraham devenupère après tant d'années, ne goûta quelque joieque pour éprouver bientôt une tristesse plus grande, car cetenfant illégitime lui rappelait qu'il n'avait point de fils légitime,et il en augmentait le juste regret. Abraham savait en effet que le Seigneuravait dit d'Ismaël : Il ne sera pas ton héritier, mais celuiqui viendra de toi. (Gen. XV, 4.) Or, il n'avait encore reçu aucunepromesse touchant Sara.

Mais lorsque cette promesse lui eut été faite en termesprécis, et que l'époque de la naissance d'Isaac lui eut étémarquée, le désastre de Sodome vint prévenir en luila joie de cet heureux espoir, et répandre sur son âme unsombre nuage de tristesse. Et en effet ses prières et son intercessionen faveur des Sodomites, nous prouvent évidemment combien ce saintpatriarche était touché de leur sort. Et certes il fut commehors de lui-même quand il vit cette pluie effroyable qui tombaitdu ciel, et qui changea toute une région en un sol couvert de cendreet de poussière. La vue de quelques maisons que consume l'incendienous frappe d'une douloureuse consternation; qu'éprouva donc Abrahamen voyant des villes et des contrées entières anéantiesavec tous leurs habitants non par un feu ordinaire, mais par un élémentaussi terrible que nouveau. Ne vous semble-t-il pas que pour ce juste lesépreuves se succédèrent comme les vagues d'une mercourroucée. Car, avant qu'un premier flot se calme et s'apaise,un second surgit et s'élève en montagne écumante :et de même toute la vie d'Abraham fut une succession non interrompuede douleurs et d'afflictions. C'est ainsi qu'en présence du désastretout récent de Sodome, le roi de Gérare se permit comme autrefoisPharaon, d'attenter à la verdi de Sara qui une seconde fois avaitété obligée à une triste dissimulation; etsi Dieu ne l'en eût empêché, il aurait consomméla violence et l'outrage.

La naissance d'Isaac fut pour Sara et toute la famille le sujet d'unegrande joie; et seul au milieu de cette allégresse généraleAbraham se montrait triste et chagrin, car il était contraint dechasser Agar et Ismaël. Sans doute ce dernier était illégitime,puisqu'il était né d'une mère esclave; mais l'indignitéde la naissance ne détruit point les sentiments de la nature; aussila condition servile de la mère n'affaiblissait point dans Abrahamla douleur du père. La suite de l'histoire nous en est une preuve.Car cet homme fort et généreux qui plus tard ne recula pointdevant l'immolation de son fils unique, supporta impatiemment les exigencesde son épouse, et quoiqu'elle pût alors parler avec plus d'autorité,jamais il n'eût cédé, ni consenti à ses désirs,si la crainte de Dieu ne l'y eût fortement poussé. C'est pourquoilorsqu'on vous dit que par l'ordre de Dieu Abraham chassa Agar et Ismaël,ne croyez pas qu'il ait obéi sans ressentir une violente douleur,c'eût été impossible. Mais admirez bien plutôtsa parfaite obéissance. Quoique retenu par le double lien de l'amouret de la pitié, il accomplit l'ordre divin, et chasse l'enfant etla mère sans même savoir où ils porteraient leurs pas.C'est ainsi qu'il surmonta cette épreuve, en se roidissant contreses propres douleurs, car il était homme.

9. Et maintenant que ne souffrit-il pas à l'occasion de son filslégitime ! Et ne disons point qu'il ne se fit aucune violence, etque ses entrailles paternelles ne furent point émues. Ce serait,en voulant trop exalter en lui un froid stoïcisme, le priver de saplus belle gloire. Nous ne pouvons voir sans pitié et sans compassion,et souvent même sans verser des (418) larmes, conduire au suppliced'ignobles malfaiteurs qui ont vieilli dans le crime, qui nous sont inconnus,et que nous n'avions jamais rencontrés : et nous penserions qu'Abrahama pu de sang-froid immoler de sa main et brûler en holocauste cejeune homme, qui lui était si cher et comme fils unique, et commelui étant né contre toute espérance dans son extrêmevieillesse. Car ces deux circonstances lui rendaient ce sacrifice plusdouloureux encore. Une telle supposition est vraiment ridicule. Oui, lorsmême que son coeur eût été plus dur que le marbre,le fer et le diamant, ce coeur se serait amolli en voyant le beau visaged'Isaac, qui était dans tout l'éclat de la jeunesse, et enadmirant la prudente sagesse de ses paroles : Mon père, dit-il,voici le bois et le feu; oit est donc la victime? Abraham lui répondit: Dieu se choisira la victime de l'holocauste, mon fils. (Gen. XXII, 7.)Et Isaac cessa de l'interroger. Quand son père se mit en devoirde le lier, il n'opposa aucune résistance, et quand il fut placésur le bûcher, il s'y étendit paisiblement et ne trembla pointà la vue du glaive. Où trouver une piété plussincère? Qui oserait donc soutenir encore qu'Abraham fut insensibleparmi toutes ces épreuves ! Lors même qu'il eût dûimmoler un ennemi personnel, ou public, et que lui-même fûtun tigre, eût-il porté le coup fatal sans une douloureuseémotion? Non, non, n'accusez donc point ce juste d'une froide cruauté,car son coeur était troublé, et ses entrailles déchirées.

Le Seigneur, dit-il, se choisira la victime de l'holocauste, mon fils.Combien cette parole respire un vif attendrissement ! Cependant il se maîtrisaitet retenait la violence de sa douleur; et il faisait tous les apprêtsdu sacrifice avec le calme et le sang-froid d'un homme qui y eûtété complètement étranger. Il immola donc véritablementIsaac par la disposition de son coeur, et néanmoins il le renditsain et sauf à sa mère. Mais celle-ci mourut avant que d'avoirpu jouir pleinement de ce fils; et cette mort fut pour Abraham le sujetd'une profonde douleur. Sans doute ils avaient longtemps vécu ensemble,mais cette longue union, loin d'adoucir les regrets de la séparation,la rendait encore plus amère. Car telle est la nature de l'homme,nous regrettons plus vivement ceux avec qui nous avons longtemps vécu,et dont nous avons éprouvé l'amitié et la vertu. Notresaint patriarche trous témoigne assez qu'il en est ainsi par leslarmes et les gémissements qu'il donna à Sara. Mais qui pourraitraconter tous les soins, les inquiétudes et les travaux que luioccasionnèrent son fils, son épouse et ses frères! Celui qui voudra les examiner en détail, se convaincra que lavie de ce juste a été bien plus laborieuse et remplie desoucis que je ne l'ai montrée. Et, en effet, l’Ecriture n'en relateque les principaux événements, et elle nous laisse àprésumer les tribulations inséparables d'une maison oùse trouvent une foule de serviteurs, un mari, une femme, des enfants etles soucis d'affaires graves et nombreuses.

J'avoue tout cela, me direz-vous; mais ce lui était une grandeconsolation parmi tant d'adversités, que de les supporter pour Dieu.Eh ! qui vous empêche de vous donner cette même consolation,puisque Dieu seul permet que vous soyez tenté ! Car si les plusméchants des esprits mauvais n'osèrent, sans la permissionde Jésus-Christ, entrer dans les corps des pourceaux (Matth. VIII,30), à plus forte raison ne pourraient-ils d'eux-mêmes obsédervotre âme qui lui est si précieuse. Abraham reçut doncune magnifique récompense parce qu'il soutint ses diverses épreuvesavec courage et reconnaissance; et vous aussi, vous participerez àcette même récompense, si vous réprimez toute penséede rancune et de désespoir, et si au milieu de vos tribulations,vous rendez grâces à la bonté divine. C'est ainsi encoreque le Seigneur permit tous les maux qui accablèrent le saint hommeJob. Mais sa patience fut couronnée de gloire, bien moins parcequ'il avait beaucoup souffert, que parce qu'il s'était montréferme et intrépide contre la souffrance. Aussi devons-nous tousnous étonner non de ce que le démon lui ait enlevétous ses biens, mais de ce que parmi ces cruelles épreuves, il n'aitpéché en rien, pas même en parole.

10. J'ai cité Job, et je voudrais vous redire ses longues plaintes,et vous retracer ses violentes douleurs : mais pour ne pas être tropprolixe, j'en reviens à Isaac. D'ailleurs si vous désirezconnaître dans tous ses détails l'histoire de Job, prenezle livre qui porte son nom, et sondez le profond abîme de ses malheurs: vous y trouverez d'abondantes consolations. Et , en effet, autant ill'emporta en sainteté sur nous, autant il eut de plus vives tentationsà soutenir, et fut plus violemment attaqué par l'esprit mauvais.Au reste, notre (419) mérite n'est point attaché au genre,ni au nombre de nos épreuves; et il dépend de la générositéde notre patience. C'est pourquoi, si votre combat est inférieurà celui de Job, vous n'en serez pas moins admis à partagersa gloire. Et, en effet, le serviteur qui offrit deux talents reçutla même récompense que celui qui en présenta cinq.Et pourquoi? parce que s'il y avait inégalité dans le produit,il y avait égalité dans la bonne volonté. Aussi tousdeux reçurent la même récompense, et méritèrentd'entendre cette même parole : Entrez dans la joie de votre Maître.(Matth. XXV, 21.)

Mais revenons à Isaac. II ne se vit point contraint, comme sonpère, d'entreprendre un long voyage et de quitter sa patrie; etil n'en fut pas moins réduit à redouter le plus affreux desmalheurs, celui de mourir sans postérité. Lorsqu'ensuiteses prières l'eurent délivré de cette crainte, ilfut en proie à une appréhension plus grave encore. Car iln'y a point de parité entre s'attrister de la stérilitéd'une épouse, et trembler pour la vie de cette même épouse.Or, les douleurs de l'enfantement étaient telles que Rébeccatrouvait l'existence plus cruelle que la mort; et nous l'entendons elle-mêmes'écrier : S'il devait en être ainsi, pourquoi vivre? (Gen.XXV, 22.) Isaac ressentit aussi les maux de la famine, et sans descendreen Egypte, comme Abraham, il faillit éprouver le même malheur,celui de perdre son épouse. Observez encore qu'Abraham étaitrespecté de tous ses voisins, tandis qu'Isaac en était traitéen véritable ennemi. Ils ne lui permettaient donc point de jouirpaisiblement de ses travaux: mais ils cherchaient à le gêneret à le resserrer de toutes part, et ils s'appropriaient en toutelicence les fruits de ses labeurs.

Enfin lorsqu'il se fut fait des amis et qu'il eut vu ses deux fils devenusgrands, il put espérer la plus douce consolation, celle de trouveren eux les soutiens de sa vieillesse, et voici que soudain il tombe dansune extrême affliction. Car d'abord, ce fut contre son gréque son fils aîné épousa des filles de race étrangère;et puis ces mariages introduisirent sous le toit domestique la discordeet la guerre. Aussi ne put-il qu'en être vivement et péniblementaffecté. Et en effet, ces femmes faisaient beaucoup souffrir leurbeau-père et leur belle-mère, ce que l'Ecriture nous apprend,sans entrer dans aucuns détails et par ce seul mot : Toutes deuxse querellaient avec Rébecca. (Gen. XXVI, 35.) Mais ce seul moten dit assez aux pères et mères qui ont des fils mariés.Car ils savent par expérience quels maux et quels inconvénientsamènent ces disputes de belle-mère et de belle-fille, surtoutsi elles habitent ensemble. Or, c'est ce qui se voyait chaque jour dansla maison d'Isaac. Il éprouva ensuite un autre malheur non moinsgrave, celui de la cécité : malheur dont il faut avoir étéfrappé, pour le bien apprécier. Enfin, lorsqu'il bénitses enfants, il donna au second la bénédiction de l'aîné.Mais il en eut tant de douleur, que ses regrets éclatèrentplus hautement que les cris de celui qui était frustré deses droits. Il se confondit en excuses, attestant qu'il n'avait agi quepar ignorance et par surprise.

On peut bien dire que cette scène rappelle le drame des jeunesprinces thébains. Car, là aussi l'aîné méprisantla vieillesse d'un père aveugle, chasse son plus jeune frère.Mais si Esaü ne tua point Jacob, comme dans la tragédie, cene fut que par l'adresse de Rébecca, car il en fit la menace etil dit qu'il n'attendait que la mort de leur père pour l'exécuter.Rébecca ayant donc eu connaissance de ses desseins, les communiquaà Isaac, et arracha Jacob aux mains d'Esaü. Ainsi ils furentcontraints d'éloigner celui de leurs enfants qui se montrait enverseux plein d'une respectueuse bienveillance, et de garder celui dont lecaractère méchant leur rendait, comme Rébecca s'enplaint elle-même, l'existence dure et pénible. Mais aprèsle départ de Jacob qui avait grandi sous le toit paternel, et quidoux et simple aimait à demeurer sous la tente et près desa mère, quelle ne fut pas la douleur de Rébecca ! elle nepouvait oublier son cher Jacob, et elle voyait que l'âge et les infirmitésavaient presque fait d'Isaac un cadavre vivant. Et ce vieillard lui-mêmene déplorait-il pas amèrement ses propres souffrances etcelles de son épouse? Mais quelles plaintes et quelles paroles Rébeccane fit-elle pas entendre sur son lit de mort ! elle eût attendriles rochers eux-mêmes, parce qu'elle ne voyait point couler les pleursde son fils et qu'elle ne pouvait espérer qu'il lui fermâtles yeux et la bouche, et qu'il lui rendît les derniers devoirs.Or, pour un père et une mère cet isolement est pire que lamort. Quant à Isaac il nous est facile d'apprécier sa douleuravant et après la mort de Rébecca.

11. Tels furent les malheurs de ce (420) patriarche dont nous proclamionsla paix et le bonheur. Et quant à Jacob, il nous révèlelui-même les épreuves de sa vie dans cette réponseau roi Pharaon : Mes jours sont courts et mauvais, et ils ne sont pas parvenusjusqu'aux jours de mes pères. (Gen. XLVII, 9.) N'est-ce pas dire: j'ai parcouru une carrière courte et laborieuse. Au reste, àdéfaut même de cette parole, les malheurs de Jacob sont sicélèbres que presque tous les connaissent. Abraham, son aïeul,entreprit sans doute un long pèlerinage; mais c'était parl'ordre de Dieu, et cette pensée adoucissait ses fatigues. MaisJacob affronta un voyage long et pénible pour éviter lespièges d'un frère qui menaçait de le tuer. Abrahamne souffrit jamais la privation des choses nécessaires àla vie, et Jacob se serait estimé heureux d'avoir toujours le painet le vêtement. Sauvé de tout péril, et préservédes accidents d'une longue route, il arriva enfin chez des parents; etlui qui avait été nourri au sein de l'opulence, fut contraintde servir. Or, vous n'ignorez point combien la servitude, toujours fâcheusepar elle-même, le devient plus encore, lorsqu'on est au service deses proches et de ses parents, et qu'on n'en a aucune habitude, parce qu'ona passé sa première jeunesse dans la liberté et lebien-être. Mais cet état si pénible, Jacob le supportaavec force et courage; et cependant il nous apprend lui-même quellesfurent les tribulations de sa vie de berger: Je payais, nous dit-il, toutce qui m'était dérobé le jour ou la nuit : pendantle jour j'étais brûlé par la chaleur et transi de froidpendant la nuit; et le sommeil fuyait de mes yeux. Durant vingt ans j'aiainsi servi. (Gen. XXXI, 39-41.)

Jacob connut donc l'infortune, lui qui avait auparavant menéune vie douce et qui n'avait jamais quitté la maison paternelle.Et après tant de fatigues, de privations et d'années de service,il fut cruellement trompé dans le choix de son épouse. Eten effet, s'il n'eût servi encore sept années, et s'il n'eûtpar amour pour Rachel supporté toutes les tribulations dont il seplaignit à son beau-père, l'erreur qui lui fit épouserla moins belle des filles de Laban, au lieu de la plus gracieuse qui luiavait été promise, serait devenue pour notre saint patriarcheune cause immense de chagrins, d'indignation et de douleur. Certes toutautre n'aurait point enduré patiemment cette tromperie ni cetteinjure, mais eût peut-être versé le sang de ces parentsperfides, renversé leur demeure, et se fût tué lui-mêmesur leurs cadavres : ou du moins il se fût vengé de quelqueautre manière. Patient et débonnaire, Jacob, loin de se porterà de tels excès, n'en conçut pas même la pensée;et dès que Laban lui prescrivit sept autres années de service,il obéit promptement, tant il était doux et complaisant.Si vous m'objectez que son amour pour Rachel secondait son heureux caractère,vous me prouvez la grandeur de ses épreuves. Considérez eneffet quelle devait être sa douleur puisqu'il était privédes embrassements de celle qu'il aimait passionnément et qu'il désiraitépouser, et qu'il se voyait obligé de souffrir sept ans encorele froid, le chaud, les veilles et toutes les incommodités d'unpénible service.

Et lorsqu'enfin il eut épousé Rachel, il n'en continuapas moins chez son beau-père une vie laborieuse et pénible,et celui-ci, jaloux de son gendre, chercha, pour la seconde fois, àle tromper dans le salaire de ses travaux; en sorte que Jacob lui adressace reproche : Vous m'avez fait tort de dix agneaux (Gen. XXXI, 41); deplus, ses beaux-frères s'unissaient à leur père, etéclataient contre lui. Mais son affliction la plus profonde étaitque cette épouse chérie, pour laquelle il avait servi quatorzeans, succombait sous le poids d'un violent chagrin ; car elle voyait quesa soeur devenait mère, et qu'elle-même n'avait aucun espoirde le devenir. Aussi, poussant à l'extrême la sombre tristessede son âme, ne cessait-elle d'accabler son époux de ses reprocheset de ses plaintes, et le menaçait même de se donner la mort,s'il ne la rendait mère. Donnez-moi des enfants, lui disait-elle,ou je mourrai. (Gen. XXX, 1.) Jacob pouvait-il donc goûter quelquejoie lorsque son épouse chérie était en proie àune telle mélancolie, et que ses frères lui tendaient eux-mêmesdes piéges, et cherchaient mille moyens de le réduire àune extrême pauvreté. Et, en effet, si un époux neperd qu'avec un vif regret la dot donnée à son épouse,et qu'il possède sans l'avoir acquise par son travail; notre saintpatriarche pouvait-il être indifférent au danger de se voirenlever le fruit de ses pénibles fatigues? C'est pourquoi, s'apercevantqu'il était soupçonné de tous et épiépar tous, il s'enfuit secrètement; et cette fuite ne fut pas lamoindre de ses épreuves; car, en quittant la maison de (424) sonbeau-père, il retrouvait les craintes, les dangers et toutes lestribulations qu'il avait éprouvées quand il s'étaitéloigné du foyer paternel. C'était pour fuir un frèrequ'il s'était réfugié chez son beau-père, etforcé alors de revenir vers ce même frère, il ressentaitces angoisses de l'âme que décrit le prophète Amos,en parlant du grand jour du Seigneur : Il est comme l'homme qui éviteun lion pour rencontrer un ours, et comme celui qui, entrant dans sa maison,appuie sa main sur la muraille, et est mordu par un serpent. (Amos, V,19.)

Mais , qui dira l'effroi de Jacob lorsqu'il fut rejoint par Laban, etles difficultés d'un voyage qu'il entreprenait avec sa famille etses nombreux troupeaux? Et puis, quand il lui fallut affronter les regardsde son frère, n'éprouva-t-il pas ce saisissement que produisait,selon les poètes, la vue de la tête de Méduse ! Certeson eût dit qu'il marchait à la mort, tant il étaitpâle et abattu; aussi écoutons sa prière, et nous connaîtronscombien sa crainte était vive : Seigneur, délivrez-moi demon frère Esaü, car. je redoute qu'en s'avançant ilne frappe la mère avec les enfants. Or vous m'avez dit que voiesme béniriez. (Gen. XXXII, 11.) Quels sentiments de joie n'eussentempoisonnés ces angoisses de l'âme, lors même que jusqu'alorsil eût mené une existence douce et tranquille? Mais toutesa vie, depuis le jour où, à demi-mort de frayeur, il avaitravi la bénédiction paternelle, n'avait étéqu'une suite non interrompue d'épreuves et de tribulations. Enfin,sa crainte fut si grande que même après avoir reçude son frère, et contre toute espérance, un bienveillantet amical accueil, il ne put ni se confier en lui, ni dissiper sa profondeinquiétude; c'est pourquoi comme Esaü lui demandait qu'ilsmarchassent ensemble, il le pria instamment de le précéder;et l'on eût dit qu'il cherchait à l'éloigner commeun animal dangereux. Mon seigneur, vous savez, lui dit-il, que j'ai desenfants faibles encore, des brebis et des vaches pleines; si je les fatigueen les faisant marcher plus vite, tout mon troupeau mourra en un jour.Que mon seigneur passe devant son serviteur, et je le suivrai peu àpeu; selon que je verrai que mes enfants le pourront, jusqu'à ceque je parvienne vers mon seigneur en Séir. (Gen. XXXIII, 13, 14.)

Echappé à ce péril, Jacob respirait un peu, lorsquesoudain il eut à craindre un danger bien plus grand. Et, en effet,il ne put d'abord que s'affliger profondément de l'outrage faità Dina, sa fille; mais sa douleur s'apaisa quand il sut qu'elledevait épouser le fils du roi, et il approuva même cette alliance.Cependant Lévi et son frère, violant les clauses du traité,passèrent au fil de l'épée tous les habitants de Sichem,en sorte que Jacob, saisi de frayeur, se hâta de fuir, parce qu'ilprévoyait que de toutes parts on viendrait l'attaquer. C'est pourquoiil dit à Siméon et à Lévi : Vous m'avez renduodieux et ennemi à tous les habitants de cette terre, aux Chananéenset aux Phéréséens. Nous sommes en petit nombre; ilss'assembleront contre moi et me frapperont, et je serai perdu moi et mamaison. (Gen. XXXIV, 30.) Les peuples voisins auraient en effet massacréJacob et toute sa famille, si le Seigneur n'avait contenu leur indignation,et arraché lui-même son serviteur à cet extrêmepéril. Dieu, dit l'Ecriture, répandit une grande terreursur les villes d'alentour, et nul ne poursuivit les fils d'Israël.(Gen. XXXV, 5.)

Mais enfin, délivré de cette crainte, put-il respirerlibrement? Hélas ! il éprouva le plus affreux de tous lesmalheurs en perdant son épouse bien-aimée, que lui enlevaune mort violente et inopinée. Rachel, dit l'Ecriture, sentit lesdouleurs de l'enfantement; et comme le travail de l'enfantement la mettaiten danger, la sage-femme lui dit: Ne craignez point, vous aurez encoreun fils. Et Rachel, rendant le dernier soupir, car elle se mourait, l'appelale fils de la douleur. (Gen. XXXV, 18.) La blessure que cette mort fitau coeur de Jacob était encore toute récente, lorsque Rubensouilla le lit paternel; cet outrage fut si sensible à Jacob quemême à ses derniers instants il maudit son fils. Et cependant,c'est alors qu'un père est plus tendre et plus affectueux enversses enfants, et Ruben était l'aîné de tous, circonstancequi entre pour beaucoup dans l'amour paternel. Néanmoins sa violentedouleur vainquit toutes ces considérations, et l'ayant appelé,il lui dit : Ruben, tu es mon premier-né, ma force et l'aînéde mes enfants; tu es dur à supporter et audacieux à entreprendre;tu as outragé ton père, et tu t'écouleras comme l'eau,parce que tu es monté sur le lit de ton père, et que tu assouillé sa couche. (Gen. XLIX, 3, 4.)

Cependant Joseph, le fils de l'épouse bien-aimée avaitcrû en âge, et Jacob pouvait espérer qu'il le consoleraitde la perte de Rachel: mais (422) il ne fut pour lui qu'un sujet de peineset de douleurs. Car ses frères en faisant porter à leur pèreune tunique qu'ils disaient teinte de son sang, lui causèrent uneprofonde affliction. Et le genre même de cette mort la lui rendaitplus amère. Et en effet quel concours de circonstances navrantespour son coeur ! Joseph était fils de la bien-aimée Rachel;il était le plus vertueux, comme aussi le plus chéri de tousses frères : et il périssait à la fleur de l'âge,en exécutant les ordres de son père. Ce n'était nisous le toit domestique , ni dans son lit, ni en présence de sonpère , ni en lui adressant un dernier adieu, et entendant ses dernièresparoles qu'il expirait; mais par un funeste accident, il était devenula proie vivante des bêtes féroces, en sorte qu'on ne pouvaitni retrouver ses restes mortels , ni les enterrer honorablement. Enfince malheur venait le frapper, non dans sa jeunesse, et lorsqu'il eûtété plus fort contre la douleur, mais dans son extrêmevieillesse. Aussi quel lamentable spectacle que celui de ce vieillard quicouvrait de poussière ses cheveux blancs, qui déchirait sesvêtements, se frappait la poitrine, s'exhalait en gémissementset repoussait toute consolation. Jacob, dit l'Ecriture, déchirases vêtements, se revêtit d'un cilice et pleura son fils pendantlongtemps. Or tous ses enfants, ses fils et ses filles, s'étantrassemblés, vinrent pour le consoler. Mais il ne voulut point recevoirde consolation , et il dit : Je descendrai vers mon fils, en pleurant jusqu'autombeau. (Gen. XXXVII, 34, 35.)

Et comme il ne devait jamais être sans affliction, à peinecette blessure commençait-elle à se cicatriser, qu'une horriblefamine s'étendant sur toute la contrée, le remplit de troubleet d'inquiétude. Sans doute ses fils rapportèrent de l'Egyptedes vivres abondants, qui soulagèrent les besoins pressants de toutela famille. Mais cette consolation fut pour Jacob mêlée dedouleur, et l'absence de Siméon diminua sa joie d'être délivréde la famine. Ajoutez encore que bientôt on lui demanda de se séparerde Benjamin qui seul adoucissait l'amertume de ses regrets depuis qu'ilavait perdu Rachel, et que Joseph avait été dévoré,comme il le croyait, par une bête féroce. A ce premier motifde le retenir, se joignait aussi son âge et sa complexion délicate.Cet enfant, leur disait-il, ne descendra point avec vous, car son frèreest mort, et lui seul est resté. Si quelque mal lui arrivait dansla terre où vous allez, vous feriez descendre ma vieillesse avecdouleur dans le tombeau. (Gen. XLII, 38.) Il formulait donc un refus absolu, et déclarait que jamais il ne le laisserait partir. Mais commela famine augmentait, et que chaque jour les besoins devenaient plus pressants,il fit entendre ces plaintes amères : Pourquoi m'avez-vous affligéen apprenant à cet homme que vous aviez encore un frère?et il ajoute cette triste parole : Joseph n'est plus; Siméon estcaptif, et vous m'ôtez Benjamin : tous ces maux sont retombéssur moi. (Gen. XLII, 36.) C'est ainsi que, navré de douleur en voyantqu'après la mort de Joseph et la captivité de Siméonils voulaient lui arracher Benjamin, ce vieillard se montrait résoluà tout souffrir plutôt que de consentir à son départ;et cependant vaincu par leurs instances, il le leur remit entre les mains,disant Prenez donc votre frère , et allez vers cet homme. Mais quemon Dieu vous fasse trouver grâce devant lui, afin qu'il renvoieavec vous votre frère Benjamin. Pour moi, je serai comme privéd'enfants, oui, comme privé d'enfants. (Gen. XLIII, 13, 14.)

Telles étaient les cruelles angoisses qu'éprouvait Jacob;ses entrailles étaient déchirées, et cette perte successivede ses enfants lui faisait craindre des maux plus affreux encore. Aussison affliction surpassait même celle que lui avait causéela mort de Joseph. Car le malheur qui nous enlève toute penséeet toute espérance d'un meilleur avenir, nous pénètresans doute d'une bien vive douleur; mais cette douleur s'apaise par lacertitude même que nos maux sont irréparables. L'attente aucontraire du coup dont nous sommes menacés, ne nous permet aucunrepos de l'esprit; et cette incertitude de l'avenir augmente et renouvellel'anxiété de l'âme. Nous en avons une preuve dans laconduite de David : tant que l'enfant vécut, il implorait sa guérisonavec larmes, et dès qu'il fut mort, il cessa ses gémissements.Et comme ses serviteurs s'en étonnaient, et lui en demandaient laraison, il leur donna celle que je viens d'alléguer. Ce n'étaitdonc point sans motifs que Jacob tremblait fortement pour Siméonet Benjamin.

Mais enfin la vue si désirée et la présence deJoseph lui apportèrent un agréable repos. Eh ! quelle joieput-il goûter? Car, ainsi qu'on applique inutilement mille réfrigérantssur un membre profondément brûlé , Jacob étaittrop affligé, et comme trop consumé par les (423) flammesde la douleur pour ressentir quelque consolation. Observez encore que lavieillesse est d'elle-même presque insensible au plaisir. C'est lemotif que Berzelli alléguait à David pour s'excuser de l'accompagner.En quel nombre, disait-il, sont les jours de ma vie, pour monter avec leroi à Jérusalem ! J'ai aujourd'hui quatre-vingts ans : messens peuvent-ils discerner le doux et l'amer! Puis-je trouver quelque plaisirdans les festins? Puis-je écouter la voix des musiciens et des musiciennes? Pourquoi votre serviteur serait-il à charge au roi, mon seigneur?(II Rois, XIX, 34.) Mais estil besoin d'un témoignage étranger,quand nous avons l'aveu même de notre saint patriarche? il étaitréuni à son cher Joseph, lorsqu'interrogé sur sonâge par le roi Pharaon, il répondit : Mes jours sont courtset mauvais, et ils ne sont point parvenus jusqu'aux jours de mes pères(Gen. XLIX, 9), tant il conservait vif et profond le souvenir de ses malheurs!

12. Et ce Joseph lui-même si célèbre et si glorieux,de qui n'a-t-il pas surpassé les tribulations? Son père n'avaitrencontré dans Esaü qu'un seul ennemi, et il en trouva danstous ses frères. La jeunesse de l'un s'était écouléedans le repos et l'abondance, et l'autre, enfant encore, fut amenédans un pays étranger, et endura les fatigues d'un long voyage.Jacob avait une mère qui déjouait les piéges qu'onlui tendait, et Joseph n'avait plus de mère, alors que sa protectionlui eût été plus nécessaire. Esaü se contenta,d'effrayer Jacob par ses menaces; mais les frères de Joseph réalisèrentleurs complots, et depuis longtemps leur jalousie ne cessait de lui nuire.Or, quelle position plus cruelle que d'avoir pour ennemis ceux-mêmesavec lesquels on habite ! Ils l'accusèrent, dit l'Ecriture, d'uncrime détestable ; (Septante) et voyant que leur père l'aimaitplus que tous ses autres enfants, ils le haïssaient, et ne pouvaientlui parler avec douceur. (Gen. XXXVII, 2-4.) Aussi éprouva-t-ilmoins de désagréments de la part des marchands Ismaélites,et de l'eunuque du roi, car ils furent à son égard bien meilleursque ses frères.

Cependant le malheur et l'orage ne se calmèrent point, et unetempête plus affreuse encore faillit le submerger. Peut-êtrecroyez-vous que je fasse allusion aux piéges que lui tendit sa maîtresse.Non, il essuya auparavant un choc plus violent. Sans doute il est dur,oui, il est bien dur d'être accusé et condamné aussicalomnieusement, et de demeurer plusieurs années en prison, lorsque,né libre et noble, on n'a pu prévoir de telles épreuves.Mais il avait été plus difficile à Joseph de comprimerl'effervescence de l'âge. Car s'il n'eût ressenti lui-mêmeles feux de la concupiscence, je le louerais moins d'avoir repoussél'amour de cette femme, et je l'admirerais moins, car je n'ai pas oubliécette parole de Jésus-Christ: Ce ne sont point les eunuques sortistels du sein de leur mère, mais ceux qui se sont faits eunuqueseux-mêmes qui seront dignes du royaume des cieux. (Matth. XIX, 12.)Et en effet, dans le cas contraire, quelle victoire eût remportéeJoseph ! dans quel combat eût-il mérité la couronne!et quel ennemi eût-il terrassé pour s'entendre proclamer vainqueur! Nul adversaire ne se serait présenté qui eût luttécontre lui, et cherché à le vaincre.

Nous ne décorons pas du nom de chastes ceux qui s'abstiennentdu crime de bestialité, parce que la nature ne nous y porte point.Et de même si les feux des passions n'eussent brûlédans le cœur du jeune Joseph, pourrions-nous admirer sa chasteté?Mais si à l'âge où la passion est le plus ardente (Josephavait vingt ans), et lorsque par elle-même, et sans aucun aiguillonextérieur, sa violence est le plus intolérable, une femmeimpudique tend des piéges à un chaste jeune homme, et ajouteaux feux de la concupiscence la séduction de ses charmes et de saparure, qui pourrait dépeindre le trouble, l'agitation et l'anxiétéde ce coeur de vingt ans? Au dedans l'âge et la nature le bouleversent,et au dehors les artifices de l'Egyptienne le pressent et l'attirent nonun jour ou deux, mais pendant plusieurs mois. Certes je crois que Josephcraignit moins alors pour lui-même, qu'il ne s'affligea de voir cettemalheureuse courir vers l'abîme. Le langage plein de modestie qu'illui tint nous en est une preuve. Il pouvait, en effet, s'il l'eûtvoulu, employer envers elle des termes durs et hardis, car l'excèsde la passion lui eût tout fait supporter. Mais ses penséeset ses paroles furent tout autres; il ne lui répondit que par desages représentations qui pouvaient la faire rentrer en elle-même,et il s'abstint de toute récrimination. Vous voyez, lui dit-il,que mon maître m'a tout confié, et qu'il ignore ce qu'il adans sa maison. Il n'y a rien qu'il n'ait remis entre mes mains, et quine soit (424) en ma puissance. Il n'y a rien qu'il ne m'ait donné,excepté vous qui êtes son épouse: comment donc puis-jecommettre ce crime et pécher devant mon Dieu ? (Gen. XXXIX, 8, 9.)

Néanmoins tant de retenue et tant de chasteté ne purentdésarmer la calomnie, et Dieu permit qu'il fût faussementaccusé. C'est qu'il voulait lui préparer de riches récompenseset de glorieuses couronnes : aussi vit-il sa captivité se prolongermême après la mise en liberté des serviteurs du roi.Et ne m'objectez point les bons procédés du chef de la prison,mais pesez bien plutôt les paroles de Joseph à l'échanson,et vous connaîtrez toute l'amertume de son âme. Il venait delui expliquer son songe, et il ajouta: Souvenez-vous de moi lorsque vousserez plus heureux, et faites-moi miséricorde, en suggérantà Pharaon de me tirer de cette prison. Car j'ai étéenlevé furtivement de la terre des Hébreux, et quoique innocent,on m'a jeté dans cette obscure prison. (Gen. XL, 14, 15.) Sans douteil supportait assez facilement les rigueurs de la captivité, maisil lui était dur et pénible d'habiter avec les criminelsdont la prison était remplie, avec des sacrilèges qui avaientviolé les tombeaux, avec des voleurs, des parricides, des adultèreset des homicides. Il s'affligeait en outre de voir que la peine et le châtimentne produisaient aucun amendement sur le plus grand nombre. Enfin, et c'étaitle sujet de vos plaintes, l'esclave devenait libre, et l'homme libre étaitretenu dans les fers. Parlerez-vous maintenant de sa puissance dans leroyaume; mais c'est rappeler le souvenir des soucis, des veilles et desmille difficultés qui accompagnent une grande autorité, etqui certes sont peu agréables à ceux que charme une vie calmeet paisible.

Au reste, tous ces saints patriarches pouvaient-ils réellementjouir de quelque bonheur, puisque l'entrée du royaume des cieuxétait fermée, et que la promesse des biens futurs étaitencore obscure. Mais aujourd'hui que ces délices ineffables noussont proposées, et que la certitude en est manifeste, qui oseraitse plaindre, je vous le demande, de ce que le bonheur lui est refusédans cette vie; ou plutôt que peut-on appeler bonheur sur la terreen comparaison des félicités célestes? Oui, il estindigne d'une âme qui espère aller bientôt au ciel,de rechercher ici-bas un repos et une prospérité qui s'évanouissentcomme l'ombre : Vanité des vanités, a dit le Sage, et toutest vanité. (Eccl. I, 2.) Tel est l'anathème qu'a prononcécontre les plaisirs et les joies du siècle l'homme qui en avaitle plus joui; et ces sentiments nous conviennent bien plus encore, puisquenous n'avons rien de commun avec le monde, et que nos noms sont inscritsdans cette cité céleste où nous devons déjàhabiter par la pensée et l'espérance.

LIVRE TROISIÈME.

1. Les exemples et les réflexions que je viens de vous proposer,suffiraient sans doute pour éteindre en votre âme les feuxde la tristesse, et vous ramener à une situation d'esprit calmeet tranquille. Je veux néanmoins écrire ce troisièmelivre, afin de vous offrir de nouveaux motifs de consolation : et toutd'abord je vous pose cette question. Si vous étiez appeléà régner, et qu'avant d'entrer dans votre capitale, et deceindre la couronne, il vous fallût vous arrêter dans une établesale et enfumée, y souffrir la presse et le bruit des voyageurs,y craindre l'attaque des voleurs, y endurer enfin mille désagréments,et mille incommodités, est-ce que vous vous abandonneriez àun sombre abattement? ou plutôt ne mépriseriez-vous pas toutcela comme un pur néant? Or, est-il raisonnable que la perspectived'un trône terrestre nous élève au-dessus d'accidentsfâcheux et pénibles, et que la promesse du royaume des cieuxne puisse nous rendre forts et courageux, contre les épreuves quinous surviennent dans l'hôtellerie de cette vie ? Et en effet lavie est-elle autre chose qu'une étable et une hôtellerie?c'est l'idée que nous en donnent les saints patriarches qui se considéraientsur la terre comme des étrangers et des voyageurs. Ils nous apprennentpar ces paroles qu'ils ne faisaient aucun cas des joies ni des tristessesdu siècle présent, et que détachés entièrementde la terre, ils dirigeaient toutes leurs pensées vers le ciel.

Continuons donc à étudier la vie de ces illustres personnages,et de Joseph passons à Moïse. Cet homme, le plus doux des hommes,vint au monde lorsque sa nation était cruellement oppriméepar un peuple idolâtre. Délaissé par ses parents etne les connaissant (426) même pas, il passa sa première jeunesseet fut élevé parmi des étrangers. Mais combien cetteposition était dure à ce jeune hébreu qui étaitdoué d'une rare sagesse, et qui s'inquiétait peu de passerpour le fils du roi ! A ces amertumes privées se joignaient encorele spectacle de l'oppression tyrannique de sa nation. Et en effet Moïse,qui voulait mourir, et qui demandait à Dieu qu'il le rayâtdu livre de vie, s'il ne faisait grâce à son peuple, Moïsepouvait-il goûter les faveurs de la cour, en voyant l'horrible tempêtequi sévissait contre ses frères. Car nous-mêmes venusau monde après le laps de tant de siècles, et qui n'avonsaucun motif particulier de sympathies pour les Juifs, nous ne pouvons liresans attendrissement l'édit barbare qui ordonnait la mort de tousles enfants mâles : mais la douleur de ce saint patriarche devaitêtre d'autant plus grande qu'il était plus affectionnéà son peuple, et que, témoin de tous ces maux, il étaitcontraint d'en appeler les auteurs du nom de père et de mère,et certes, j'affirme qu'il pleura la mort de ces enfants, plus amèrementque leurs propres parents : c'est ce que prouva plus tard sa conduite,car, comme il ne put ni par ses larmes, ni par ses vives instances obtenirdu roi, son père adoptif, qu'il révoquât son éditféroce et barbare, il voulut lui-même partager le malheurde ses frères. Quant à moi, j'admire sa détermination,mais ce qui m'étonne bien davantage, c'est que depuis longtempsil nourrissait en son âme le feu d'une vive affliction; comme nousle prouve le meurtre de l'Egyptien. Et en effet l'indignation qui éclatesoudain par un homicide montre assez combien était extrêmela douleur de l'âme. Or, Moïse eût-il jamais pris la défensede ses frères avec cette violence, s'il n'eût ressenti leursmaux plus vivement que leurs frères eux-mêmes !

Mais cet acte d'une juste vengeance calma-t-il un peu l'amertume desa douleur, et put-il jouir, longtemps de quelque consolation? hélasdès le lendemain il eut à supporter un chagrin plus profondencore ; et il craignit même pour sa vie, en sorte qu'il se hâtade quitter l'Egypte. Sans doute il est toujours dur et pénible d'êtreinjurié par un homme, mais que dire quand celui que nous avons obligéne reconnaît nos bienfaits que par des injures ? Or, l'Israëlitedit à Moïse : Est-ce que tu veux me tuer, comme hier tu tuasl'Egyptien. (Exode, C'est bien alors que l'outrage devient intolérable,et que même il peut causer la mort, parce qu'à une violenteaffliction il joint une violente colère. Une troisième impression,non moins forte, agitait encore l'esprit de Moïse, la crainte du roi;et cette crainte le troublait au point qu'il résolut de s'expatrier.Ainsi le fils du roi prend le chemin de l'exil; et si naguère vousl'estimiez heureux d'avoir été élevé àla cour de Pharaon, comprenez maintenant que toutes ces faveurs devenaientpour ce juste une source abondante de douleurs et de tribulations. Caril n'y a point de parité entre l'homme qui, nourri dans une famillede condition privée, et exercé dès l'enfance au travail,aux voyages et à la fatigue, est contraint de subir encore les peineset les épreuves de l'exil, et celui qui, élevé danstoutes les délices d'une cour, n'a jamais connu le malheur, et sevoit soudain assailli par le même genre d'infortune. Certes, si cedernier est forcé de quitter sa patrie, il s'éloigne avecplus d'amertume que le premier. C'est ce que Moïse éprouva.

Et en effet, sorti de l'Egypte, il fut recueilli par un étrangeret un -idolâtre; et ce ne lui fut pas une légère afflictionque de demeurer pendant de longues années au service d'un prêtredes idoles , et d'être attaché durant quarante ans àla conduite de ses troupeaux. Or, si quelqu'un ne comprenait point toutce qu'une telle condition avait de cruel et de pénible, je le prieraide considérer non ceux qui s'exilent et se cachent par crainte etpar frayeur, mais ceux qui s'éloignent librement de leur demeure.Pour eux le départ n'est-il pas toujours pénible et ennuyeux,et au contraire la pensée du retour douce et agréable. Peut-êtreaussi cette existence de, Moïse, quelque troublée par la crainte,et quelque malheureuse qu'elle fût, vous paraît-elle peu dignede pitié, parce qu'elle lui prépara un heureux retour ! Ehbien! pesons ensemble, le poids de ses infortunes; ne vous arrêtezpar à cette première parole de l'Ecriture : Moïse faisaitpaître les troupeaux; mais rappelez-vous les plaintes de Jacob àson beau-père : Moi-même je vous rendais tout ce qui m'avaitété dérobé de jour ou de nuit. Le jour j'étaitbrûlé par la chaleur, et la nuit j'étais transi parle froid, et le sommeil fuyait de mes yeux. (Gen. XXXI, 39, 40.) Car, ilest bien à présumer que Moïse éprouva toutesces diverses tribulations, et pendant plus d'années que Jacob, et(427) au milieu de plus grandes difficultés, puisque la terre deMadian, était moins peuplée et plus inculte que la Mésopotamie.

Sans doute Moïse ne se plaignit jamais; et Jacob ne l'eûtpoint fait, s'il n'y eût été forcé, et si l'ingratitudede son beau-père ne lui eût comme arraché ses vifsreproches. Au reste, le séjour de l'exil et la nécessitéde sauver sa tête suffiraient bien pour humilier notre saint patriarche.L'oiseau qui quitte son nid, se laisse prendre facilement (Prov. XXVII,8), et l'homme qui s'éloigne beaucoup de sa patrie, est contraintde servir. Mais alors même Moïse n'était point dans unepleine et parfaite sécurité, et il tremblait pour ses jours,non moins que l'esclave qui a fui la maison d'un maître cruel, craintet appréhende d'être repris. C'est ce que nous prouve sonhésitation à obéir au Seigneur, lorsqu'aprèsun si long exil, il lui ordonnait de revenir en Egypte, et l'assurait quecelui qui cherchait sa vie, était mort. (Ex. IV, 19.)

2. Moïse obéit donc, et il revint, laissant sa femme etses enfants. Mais quels reproches, quels outrages et quelles menaces n'essuya-t-ilpas de la part du roi, qui régnait alors en Egypte, et quelles parolesdures et amères de la part de ceux mêmes dont il prenait lesintérêts ! Car le roi disait : Pourquoi, Moïse et Aaron,détournez-vous le peuple de ses occupations? Allez à vostravaux.. Et les Israélites disaient : Que le Seigneur voie et jugece que vous faites; car vous nous avez rendus odieux devant Pharaon etdevant ses serviteurs, et vous avez mis un glaive dans leurs mains pournous égorger. (Ex. V, 4, 21.) Ces reproches lui étaient sansdoute durs et pénibles, mais il lui était plus offensantencore de s'entendre traiter d'imposteur, quand, revenu parmi ses frères,il leur promettait les plus grands biens, la liberté et la délivrancede leurs maux. Car Pharaon loin d'adoucir pour eux le joug de la servitudeen augmenta la rigueur, en sorte que celui qui espérait délivrerson peuple, et qui lui en avait fait la promesse, devenait la cause descoups et des mauvais traitements qu'on lui infligeait, et étaitregardé comme un traître et un perfide. Eh ! comment n'eût-ilpoint été plongé dans la plus amère douleuren voyant que ses promesses de délivrance n'étaient suiviesque d'une aggravation de peines ! il s'affligeait donc en voyant ces maux,et entendant ces plaintes; mais il ne se laissait point abattre par ledécouragement, et il restait ferme dans sa confiance au Seigneur,alors même que les événements, loin de favoriser sesdesseins, les combattaient ouvertement.

C'est pourquoi il retourna vers Dieu, et lui dit avec larmes et gémissements: Seigneur, pourquoi avez-vous affligé ce peuple? et pourquoi m'avez-vousenvoyé? car depuis que j'ai paru devant Pharaon pour parler en votrenom, il a affligé votre peuple, et vous ne l'avez point délivré.(Ex. V, 22, 23.) Telles furent ses plaintes, et comme le Seigneur lui fitde nouveau entendre sa voix, de nouveau aussi il annonça aux Israélitesleur délivrance. Mais ils refusèrent de l'écouterparce qu'ils étaient accablés de travaux, et abattus parla tristesse. Les Israélites, dit l'Ecriture, n'écoutèrentpoint Moïse, à cause de l'angoisse de leur esprit et de leurspénibles travaux. (Ex. VI, 9.) Certes, ce refus dut lui êtrebien sensible : et lorsqu'ensuite il frappa l'Egypte de diverses plaies,il se vit souvent joué par Pharaon. Mais rien ne put ébranlerla fermeté de son âme. Délivré enfin des Egyptiens,et déjà se croyant;avec tout son peuple hors de leurs atteintes,il respirait à peine que soudain il retomba dans une crainte plusgrave encore. Car, à la fin du troisième jour les Hébreuxaperçurent tout à coup l'armée des Barbares qui s'avançaitcontre eux; et leur frayeur fut celle de ces esclaves fugitifs qui, surune terre étrangère, se voient à l'improviste en facede leurs maîtres. Du moins il leur semblait que leur joie et leurdélivrance n'étaient qu'un songe, puisqu'à leur réveilils se retrouvaient en Egypte, et dans les maux de la servitude. Ou plutôtje ne sais pas si ces trois jours de liberté purent même leurparaître un songe en présence de cette épouvantableet horrible situation : car un sombre désespoir s'était répanducomme un voile épais sur les yeux de tous. Mais plus qu'aucun autre,Moïse était en proie à une vive terreur, puisque seulil avait à craindre autant les Israélites que les Egyptiens.Et en effet les uns et les autres le regardaient déjà commeun imposteur et un traître, et ils s'apprêtaient à l'attaquer,ceux-ci les armes à la main, et l'injure sur les lèvres;et ceux-là exaspérés par le désespoir et l'abattement.Mais est-il besoin de présumer par conjecture quelles furent sestribulations et ses angoisses, lorsqu'un seul mot nous en révèletoute l'amertume. Il se taisait, et n'ouvrait pas la bouche; et Dieu lui(428) dit: Pourquoi cries-tu vers moi? (Ex. XIV, 15.) Combien cetteparole nous peint l'agitation de son cœur !

3. Mais à peine fut-il délivré de ce périlet de cette crainte, qu'il se vit en butte à de plus cruelles épreuves.Car les Israélites, pendant ces longues années qu'ils errèrentdans le désert, se montrèrent à son égard plusdurs et plus inhumains que ne l'eussent été pharaon et lesEgyptiens. Et cependant il était leur chef, et par lui ils jouissaientde tous les biens. Nous les voyons , en effet, le presser sans relâche, et le fatiguer par leur regret de n'avoir plus les viandes de l'Egypte.Ainsi ce peuple ingrat méprisait les bienfaits présents duSeigneur, et ne se souvenait plus de son ancien esclavage. Mais une telleconduite navrait profondément Moïse : eh ! que pouvait-il luiarriver de plus malheureux que de conduire un peuple fou et insensé?Il sut toutefois conserver sa fermeté d'âme; et s'il eûtmoins aimé ses frères, sa douleur eût étémoins vive, parce qu'il ne se serait affligé que de ses propresmaux. Mais comme il les chérissait d'une affection toute paternelle,il éprouvait un nouveau chagrin, celui de les voir offenser Dieuet commettre le péché. C'est pourquoi il s'affectait peudes injures faites à sa personne, et beaucoup de la malice qui lesprovoquait. Avant même que la manne leur fût miraculeusementenvoyée , l'ingratitude des Hébreux avait déjàété pénible à Moïse; mais, au milieu deces étonnants prodiges, ils ne cessèrent de montrer leurperversité , et, tout en recueillant la manne, ils faisaient éclaterleurs désirs mauvais et insatiables. En vain, les fit-il changerde campement, ils murmurèrent de nouveau, et de nouveau méprisèrentles bienfaits du Seigneur. Ils péchaient ainsi chaque jour, et leursaint conducteur s'affligeait de leurs péchés bien plus qu'eux-mêmes.

Et lorsqu'ils eurent érigé le veau d'or, ils se livrèrentaux jeux et aux danses, tandis que Moïse pleurait et gémissait.Il s'offrait même à l'anathème divin, et rien ne pouvaitl'empêcher d'aimer ce peuple prévaricateur. Mais parce qu'ilvoyait ces enfants si tendrement chéris devenir toujours plus criminels,combien sa douleur était grande et ses larmes abondantes ! Un pèrequi s'aperçoit que son fils unique mène une mauvaise conduite,s'en afflige profondément, quoiqu'il ne soit pas lui-mêmeun modèle de vertu. Que n'éprouvait donc point Moïsequi regardait tous les individus de cette nation comme ses enfants, etqui les aimait d'un amour plus que paternel. Car quel père consent,comme Moïse, à périr, quoique innocent, avec un filscoupable? Moïse donc qui avait un si grand nombre d'enfants, Moïsequi avait tant d'horreur pour le mal , et tant de zèle pour le bien,quelles angoisses de coeur ne ressentait-il pas, en les voyant tous courircomme de concert vers l'abîme du vice ! Et certes si la douleur n'eûtcouvert ses yeux comme d'un voile épais, et si le sentiment d'unevive affliction n'eût troublé son esprit. Jamais il n'eûtjeté à terre ni brisé les tables de la Loi. Mais cettesédition, direz-vous, fut bientôt apaisée. Eh ! parquelle répression ! Aussi quoique ce violent remède eûtcicatrisé la blessure de son peuple, Moïse rie discontinuapas ses larmes. Et, en effet, son coeur eût été plusfroid que le marbre, s'il fût demeuré insensible en voyantégorger ses frères et ses parents, et le massacre s'éleverjusqu'au nombre de vingt-trois mille hommes. C'est ainsi que nous-mêmesnous n'hésitons pas à châtier sévèrementnos enfants, lorsque nous les surprenons en faute. Mais cette rigueur nousest bien pénible, et nous sommes plus affligés que les coupables.

4. Le deuil et le sang remplissaient encore le coeur de Moïse etle camp des Hébreux, lorsque surgirent de nouvelles anxiétés,car le Seigneur menaça de ne plus prendre la conduite de ce peuple,de se retirer lui-même, et d'en abandonner la direction àun ange. Or cette menace effraya tellement Moïse, que nous l'entendonsdire à Dieu : Si vous ne marchez vous-même avec nous, ne nousfaites point sortir de ce lieu. (Ex. XXXIII, 15.) Eh bien ! ne voyez-vouspas comme pour lui la crainte succède à la crainte, et l'afflictionà l'affliction? mais ses épreuves ne s'arrêtèrentpoint là; et quand il eut désarmé le Seigneur, etobtenu de sa bonté la grâce de ce peuple rebelle, il se viten proie à de nouvelles douleurs. Car les Hébreux irritèrentencore le Dieu qui venait de leur pardonner, et s'exposèrent auxplus rigoureux châtiments. Ils péchèrent donc devantle Seigneur, même après cet effroyable massacre, et ils allumèrentcontre eux ces feux vengeurs qui les eussent tous consumés, si unefois encore la justice divine ne se fût laissé fléchir.Or Moïse était toujours sous le (429) poids d'une double affliction,parce qu'il déplorait la mort des uns, et que les autres ne voulaientpoint se corriger : en sorte que le châtiment des coupables devenaitpour leurs frères comme une leçon inutile.

Et en effet, la vengeance du Seigneur était à peine calmée,que ceux qu'elle avait épargnés, se souvenant des oignonsde l'Egypte, dédaignèrent toute autre nourriture, et dirent: Qui nous donnera de la chair à manger ? il nous souvient des poissonsque nous mangions en Egypte, des concombres, des melons, des poireaux,des oignons et de l'ail, mais ici notre âme languit, et nos yeuxne voient plus que la manne. (Nomb. II, 5.) Ce fut alors que Moïseoutré d'une telle ingratitude, et vaincu par sa profonde douleur,se résolut d'abandonner la conduite de ce peuple, et désiramourir plutôt que de vivre dans cette amère affliction; écoutonsses propres paroles : Et Moïse dit à Dieu : pourquoi avez-vousaffligé votre serviteur? pourquoi ne trouvai-je pas grâcedevant vous? et pourquoi avez-vous mis sur moi le fardeau de tout ce peuple?est-ce moi qui ai conçu toute cette multitude, ou qui l'ai engendrée,pour que vous me disiez : Porte-les en ton sein comme la nourrice portel'enfant à la mamelle, et conduis-les dans la terre que j'ai promiseà leurs pères? Où prendrai-je des viandes pour endonner à tout ce peuple qui pleure contre moi, et me dit: Donnez-nousde la chair à manger. Je ne puis plus soutenir seul tout ce peuple,parce que le fardeau est trop pesant pour moi. Si votre volontés'oppose à mon désir, je vous conjure de me faire mourir,et que je trouve grâce devant vos yeux. (Nomb. II, 11-15.)

Ainsi pria Moïse qui dans une circonstance avait dit à Dieu: Si vous voulez pardonner ce péché, pardonnez-le ou bieneffacez-moi du livre que vous avez écrit. (Ex. XXXII, 32) Mais alorssa vive douleur le troublait entièrement et c'est ce qui arrivequelquefois aux pères et mères lorsqu'ils sont indignésde la conduite de leurs enfants. Cependant Moïse ne cessa point, commela suite nous le prouve, d'avoir compassion de ce peuple; et lorsqu'onvoulut le tuer et le lapider au retour des espions, il ne s'échappades mains de ces homicides que pour intercéder en leur faveur, etapaiser le Seigneur à l'égard de ceux qui attentaient àsa vie, tant il est vrai qu'il aimait ce peuple d'un amour excessif ; luiau contraire, après la mort des espions, et sous l'impression encorerécente de cette grande douleur, donnait à ce saint patriarchede nouveaux sujets d'affliction, et d'abord il voulut combattre contresa défense, et fut défait par les Amalécites. Maisavant même cette guerre, plusieurs périrent par suite de leuravidité et de leur intempérance, car les viandes, dit lePsalmiste, étaient encore dans leur bouche, quand le Seigneur enfit périr un grand nombre. (Ps. LXXVII, 34.) Cependant la vue detant d'hommes frappés de mort n'apporta aucun terme aux douleursde Moïse, et telle fut l'extrémité où le réduisitsa profonde affliction, qu'il désira voir périr par un genrede mort nouveau et extraordinaire ceux mêmes qu'il aimait si tendrement.Et en effet, des feux qui s'allumèrent soudain consumèrentles uns, et la terre qui s'entrouvrit engloutit les autres. Mais ne croyezpas que les victimes aient été en petit nombre, car ellesdépassèrent quinze mille.

Et maintenant conjecturons quels furent envers Moïse les sentimentsde leurs parents et de leurs amis. Que devait-il éprouver lui-mêmeen voyant ces femmes et ces enfants que la vengeance du Seigneur avaitrendus veuves et orphelins. Il avait encore à pleurer la mort deson frère, celle de sa soeur, et des enfants d'Aaron qui s'étaientrendus coupables de sacrilège, et avaient été consuméspar les flammes. Tous ces divers malheurs suffisaient bien à navrerson coeur d'une amère affliction, quand même jusqu'alors ileût toujours été heureux, et n'eût pas connude si rigoureuses épreuves. Mais après la défaitedes Chananéens, les Hébreux, obligés de faire un longcircuit, se laissèrent aller au murmure; et le Seigneur les châtianon par la peste, les feux et la terre qui s'entrouvrait, mais par desserpents qui eussent fait périr tout le'peuple, si Moïse nese fût de nouveau présenté devant lui, et si ses prièresn'eussent fléchi sa colère. Délivrés de cefléau, et échappés aux malédictions du Prophète,ces mêmes Hébreux se précipitèrent d'eux-mêmesdans un nouvel abîme d'iniquité. Balaam, ou plutôt Dieuqui lui dictait ses paroles, même contre sa volonté, Balaamvenait de les bénir, et ils péchèrent avec des fillesétrangères, et se firent initier aux mystères de Béelphégor.Alors Moïse ne put supporter ni ce crime, ni cette honte, et il ordonnaaux Israélites fidèles de frapper et de tuer leurs frères.Que chacun, dit-il, tue ceux (430) de ses proches qui ont étéinitiés au culte de Béelphégor. (Nomb. XXV, 5.) Saconduite dans cette circonstance fut celle du médecin qui a déjàemployé inutilement le fer et le feu, et qui se décide enfinà couper et brûler le membre entier.

Au reste ne croyez pas que j'énumère ici toutes les tribulationsde Moïse. Il en éprouva bien d'autres, et même parmicelles dont il nous a laissé le récit, j'en omets un grandnombre. Ainsi je passe sous silence les attaques et les embûchesdes peuples ennemis, la longueur de la route, l'outrage qu'il reçutde sa soeur, et la punition qui lui fut infligée; mais ces diversesépreuves ne pouvaient que vivement le contrister, lui qui étaitle plus doux des hommes. Et néanmoins, quand on les réuniraittoutes, on devrait avouer qu'il n'a pas écrit la millièmepartie de ses douleurs. Car si un maître qui a sous sa surveillanceun petit nombre de serviteurs, rencontre chaque jour mille sujets d'irritationet de chagrin; que dût souffrir Moïse qui pendant quarante ansconduisit un peuple nombreux dans un désert où l'air et l'eaumanquaient ! Que d'affaires l'accablaient chaque jour, et que de souciset de chagrins lui occasionnaient les vivants et les morts ! Il vit eneffet mourir, à l'exception de deux seulement, tous ceux qu'il avaitamenés de l'Egypte, et lui-même ne mérita pas d'enintroduire les enfants dans la terre promise. Il lui fut seulement donnéde la contempler des hauteurs du mont Nébor, et d'en considérerl'admirable fécondité. Quant à en jouir avec les autresIsraélites, il ne l'obtint pas, et il mourut en dehors de cettecontrée. C'est ce dont il se plaignait lui-même aux enfantsd'Israël. Le Seigneur Dieu, leur disait-il, s'est irrité contremoi, à cause de vos paroles, et il a juré que je ne passeraipoint au delà du Jourdain, et que je n'entrerai point dans la terrequ'il doit vous donner. Voici donc que je mourrai en cette terre, et queje ne passerai point le Jourdain. Mais vous, vous le passerez, et vousposséderez cette belle contrée. (Deut. IV, 21, 22.) Enfinsa douleur la plus grande, et celle qui l'accompagne jusqu'au tombeau,fut le pressentiment des malheurs de son peuple, le culte des idoles, lacaptivité et les maux innombrables par lesquels le Seigneur le châtierait.Ainsi son coeur s'affligea des souffrances présentes et des calamitésque contenait l'avenir; et c'est ainsi que Moïse après avoirconnu le malheur dès sa première enfance, l'éprouvadurant toute sa vie, et termina ses jours dans l'affliction.

5. Quant à Josué, son successeur, on peut bien dire qu'ilsuccéda à toutes ses tribulations; sans doute sa jeunessele préserva de quelques-unes, mais la mort de Moïse lui amenales plus. dures épreuves. Déjà du vivant de Moïse,il avait déchiré ses vêtements, et répandu lacendre sur sa tête; et après sa mort, combien fut plus gravela cause qui le força à réitérer ces marquesde douleur, et à les prolonger non quelques heures, mais tout unjour, prosterné sur la poussière. Ecoutons ses plaintes etses gémissements. Or Josué, dit l'Ecriture, déchirases vêtements, et demeura la face contre terre devant l'arche duSeigneur, jusqu'au soir, lui et les anciens d'Israël; et ils couvrirentleur tête de poussière; et Josué dit : Je vous le demande,Seigneur, pourquoi votre serviteur a-t-il fait passer le Jourdain àce peuple, pour le livrer aux mains de l'Amorrhéen, et pour nousperdre? Que ne sommes-nous demeurés en deçà du Jourdain,et que ne nous y sommes-nous établis! et que dirai-je aprèsavoir vu Israël fuir devant l'ennemi! Les Chananéens l'apprendront,et tous les habitants de la terre, et ils nous environneront, et ils effacerontnotre nom de dessus la terre. (Jos. VII, 6-9.)

Ainsi pria Josué, et le Seigneur exauçant sa prière,lui fit connaître quel péché avait causé ladéfaite d'Israël. Alors Josué enveloppa dans le supplicedu prévaricateur les parents de celui-ci, ses proches, toute safamille, et même ses nombreux troupeaux. Et comment cet acte sévèrede justice n'eût-il pas profondément troublé son âme?Car si nous ne pouvons sans une vive émotion voir exécuterdes malfaiteurs qui nous sont étrangers, que dût éprouverJosué en frappant de mort ses frères et ses compagnons d'armes.Si nous ajoutons encore la fraude des Gabaonites, les soupçons destribus d'en deçà du Jourdain, la continuité des guerreset des combats, quel courage pouvait soutenir tant d'épreuves? Sansdoute il était toujours vainqueur, mais le soucis d'une nouvelleguerre troublait pour lui la joie du triomphe, et la distribution du paysentre les diverses tribus, lui occasionnait beaucoup de peine et de difficulté.Ils le comprennent, ceux qui ont été chargés de partagerentre des frères même une modique fortune, ou de diviser un(431) héritage entre plusieurs copartageants. Quant aux diversesafflictions qu'éprouvèrent les Hébreux, je n'en parlepoint, car je ne me propose point de raconter les malheurs de chaque individu,irais seulement ceux des plus grands serviteurs de Dieu.

6. C'est pourquoi, si vous le permettez, passons sous silence le grandprêtre Héli qui irrita le Seigneur par les péchésde ses enfants, ou plutôt par sa propre négligence. Et, eneffet, il fut puni bien moins parce que ceux-ci étaient prévaricateurs,que parce qu'il les avait repris trop mollement, et qu'il n'avait pointvengé usez sévèrement sur eux la violation des loisde Dieu. C'est au reste ce qu'il reconnut lui-même, lorsqu'entendantles terribles menaces du Seigneur, il dit: Il est le Maître, qu'ilfasse et qui est bon à ses yeux. (I Rois, III, 18.) Je passe doncimmédiatement à Samuël. Elevé dans le templedès son enfance, il fut toujours Weber et agréable àDieu, et jeune encore il acquit une vertu si parfaite, qu'il prit rangparmi les plus illustres prophètes avant même que d'êtrearrivé à l'âge viril. Et cette faveur étaitd'autant plus grande qu'alors elle paraissait ne plus être accordée.Car en ces jours-là, dit l'Ecriture, il n'y avait point de visionmanifeste, et la parole du Seigneur était rare. (I Rois, III, 1.)Or Samuël, dont les larmes abondantes de sa mère avaient obtenula naissance, eut la douleur de voir la triste fin du grand prêtrequi l'avait élevé, et il en fut troublé et contristécomme le devait être un disciple reconnaissant et affectionné.Bientôt après il lui fallut pleurer les maux de sa nation;et ses propres enfants, devenus méchants et pervers, se portèrentà de tels excès d'iniquité, qu'ils l'affligèrentdoublement et par leurs vices, et par la honte d'une conduite qui les rendaitindignes de le remplacer.

A cette douleur succéda une douleur nouvelle, ou plutôtvint s'y ajouter, car la première n'était pas encore calmée.La cause en fut l'injuste demande des Israélites : demande qui plongeale Prophète dans un tel abattement, qu'il fallut que Dieu le consolâtlui-même. Aussi le Seigneur lui dit-il : Ce n'est pas toi qu'ilsméprisent, mais c'est moi. (I Rois, VIII, 8.) Cependant il ne discontinuapoint de prendre leurs intérêts, et il leur disait : Pourmoi, Dieu me garde de ce péché, de cesser jamais de prierpour vous. (1 Rois, XII, 23.) Mais en voyant ceux qu'il aimait ainsi, oppriméspar leurs ennemis, vaincus dans les combats et irritant la colèredu Seigneur, quelle joie pouvait-il goûter? comment vivre sans larmeset sans douleur? Et lorsqu'il eut établi Saül roi d'Israël,ce ne fut pour lui qu'une suite non interrompue de regrets et de gémissements.Et, en effet, Saül contre la volonté de Dieu offrit le sacrifice,et contre son ordre exprès épargna, après sa défaite,le roi des Amalécites. Mais cette double prévarication consternatellement Samuël, que de ce moment il ne vit plus ce prince, et qu'ilne cessa jusqu'à sa mort de s'attendrir sur lui et de le pleurer,en sorte que Dieu lui reprocha l'excès de sa douleur. Jusques àquand pleureras-tu Saül, que j'ai rejeté? (I Rois, XVI, 1.)Mais si le Prophète pleurait ainsi les malheurs de ce roi, que dût-iléprouver lorsque celui-ci fit égorger injustement tant deprêtres, et qu'il se mit pour la seconde fois à la recherchede David, voulant immoler l'homme dont il avait reçu plusieurs serviceset nulles injures? Combien dût-il encore s'affliger quand il le vitse mêler à une troupe de faux prophètes, et restercouché sur la terre; et, quand il entendit David se répandrecontre lui en plaintes amères !

7. Mais puisque j'ai prononcé le nom de David, j'hésitesi je dois vous rappeler les larmes et les continuels gémissementsdont il a rempli ses psaumes, ou, vous les laissant méditer àloisir, me borner à vous raconter ses malheurs personnels. Il n'étaitencore qu'employé à la garde des troupeaux, que déjàil avait beaucoup à souffrir de la rigueur des saisons et de l'attaquedes bêtes féroces. Nous pouvons nous en faire une idéed'après ce que j'ai rapporté de Jacob, et d'aprèsce qu'il raconta lui-même à Saül au sujet d'un lion etd'un ours qu'il avait terrassés. Lorsque soudain il quitta la viepastorale pour se jeter dans la carrière des armes, il se vit exposéà la jalousie de ses frères, dont il fut péniblementaffecté, mais je passe cette douleur sous silence, et je signaleseulement qu'après son admirable victoire sur le géant philistinet le grand service rendu à Saül il trouva dans celui-ci unennemi plus implacable que Goliath. Car, sans le combattre ouvertement,le roi se conduisait à son égard en véritable ennemi,affectant au dehors d'aimer sa personne, et de s'intéresser àson honneur et à sa gloire. Or, voulons-nous comprendre combienil est dur de semer des bienfaits et de (432) recueillir l'ingratitude,écoutons les plaintes d'un saint prophète qui s'écriedans la pénible anxiété de son âme : Pourquoile mal m'est-il rendu pour le bien? (Jérém. XVIII, 20.)

Mais en l'absence même de toute autre tribulation, il ne pouvaitque lui être très-pénible de commander l'arméede Saül, et d'être suspect à ce prince qui ne fixaitjamais sur lui qu'un regard hostile. Cette circonstance que David étaiten butte aux soupçons et aux embûches de son roi n'est pasindifférente ici, puisqu'une semblable conduite dans nos esclavessuffit pour faire le malheur de notre vie; et si nous supposons que leurhaine aille jusqu'à attenter à nos jours, quelle existencepleine d'anxiété ! Cependant David supportait ces injuresavec patience ; il accompagnait le prince qui voulait le faire périr,et dirigeait ses expéditions guerrières. Mais lorsqu'il sefut retiré de la cour, et qu'il eut quitté le service descamps, il n'obtint d'autre résultat que de rendre l'inimitiéde Saül publique et manifeste. En sorte qu'il n'eut ni plus de repos,ni plus de sécurité. Ses craintes augmentèrent même,puisqu'il lui fallut se défendre avec quatre cents hommes contredes forces bien supérieures. Comprenez en effet dans quelle fâcheuseposition se trouvait David qui sans villes, sans asile, sans alliéset sans revenus, était contraint de lutter contre un prince abondammentpourvu de toutes ces ressources, et ne pouvait se réfugier que dansles déserts et les cavernes. Il prit, il est vrai, la ville de Cailie; mais il l'abandonna aussitôt sur l'avis du prêtre, qui l'assuraque s'il y demeurait, Dieu ne le délivrerait point des mains deSaül. (I Rois, XXIII, 23.)

Or, ce prêtre était celui qui, échappé auxmains de Saül, avait annoncé l'affreux massacre des prêtrestués à Nobé ; ce fut alors que David lui dit cettedouloureuse parole : Je suis coupable de la ruine de toute la maison devotre père. (1 Rois, XXII, 22.) Ainsi la présence d'Abiatarlui remettait sous les yeux cette sanglante exécution, et en levoyant, il se rappelait la mort des prêtres du Seigneur; mais cesouvenir, et cette mort dont il s'accusait lui-même lui rendaientla vie aussi amère qu'elle l'est à un criminel qui est condamnéà la peine capitale. Et en effet, en dehors même de tout autresujet de trouble et d'anxiété, cette pensée seulequ'il était la cause du massacre de tant de prêtres, suffisaitbien pour percer et torturer son âme. Mais blessé par cettepensée qui nuit et jour le déchirait comme un ver rongeur,il voyait en outre se succéder perpétuellement de nouvellesplaies. C'est ainsi que Nabal l'outragea en la personne de ses serviteurs,et qu'il ne put sans une vive douleur s'entendre appeler un vagabond, unfugitif et un esclave ingrat, et lorsqu'il se réfugia auprèsd'Anchus, et que feignant d'être insensé il se laissait tomberà terre, détournait les yeux, et répandait l'écumeà pleine bouche, il souffrait plus cruellement que ceux qui sontréellement tourmentés par le démon, car il voyaità quelle dure extrémité le réduisait un princequ'il avait beaucoup obligé. Il trouva ensuite quelque repos dansla cour d'un roi ennemi; mais au moment où il allait êtremis à la tête de son armée, des satrapes jaloux lecalomnièrent auprès de ce roi et lui firent ôter lecommandement, comme à un capitaine sans valeur, et qui pourraitun jour les trahir et les perdre, Or, les satrapes des Philistins, ditl'Ecriture, s'irritèrent contre David, et ils dirent au roi : Renvoyezcet homme; qu'il retourne dans le lieu où vous l'avez établi,et qu'il ne descende pas avec nous au combat, de peur qu'il m nous trahissedans le camp; car comment se réconciliera-t-il avec son maîtresi ce n'est ex lui livrant nos têtes? (I Rois, XXIX 4.)

Terrifié par ces paroles, et indigné de cet outrage, Davidse retira donc triste et consterné. Mais à son retour ilfut en butte à de tels malheurs qu'il faillit succomber soue ladouleur. Les traits qui jusqu'ici l'avaient blessé étaientsans doute si acérés que, quoique prévus, ils ne pouvaientqu'envelopper son esprit d'un sombre désespoir; mais ceux qui alorsle frappèrent à l'improviste, et contre toute attente, durentlui paraître doublement cruels, et réellement intolérables.Il se retira dans ses foyers pour y jouir de quelque repos, et y trouverau milieu de ses femmes et de ses enfants, l'oubli de ses anciens malheurs,quand il apprit soudain que les ennemis avaient emmené toute safamille en esclavage, et vit la cité entière remplie de feuet de fumée, dé sang et de cadavres; et avant mêmequ'il put pleurer leur sort, et verser des larmes sur leur captivité,les habitants s'attroupèrent autour de lui, plus cruels que desbêtes féroces, et cherchant chacun dans sa mort la vengeancede leurs maux. Lorsque des vents contraires tourbillonnent sur l'océan,leur conflit soulève (433)une furieuse tempête; de même l'affliction et la crainte agitaientconvulsivement l'esprit de ce juste, et le choc de ce double sentimentexcitait en lui un violent orage et un affreux tumulte.

Echappé à ce péril, il put recouvrer ses femmes,ses enfants et la multitude des captifs; mais avant qu'il goutâtpleinement la joie de cette victoire, la mort de Jonathas le replongeadans la plus amère douleur. Nous pouvons juger de sa profonde afflictionpar les plaintes qu'il fit entendre, et par cette parole : Je t'aimaiscomme une mère aime son fils. (II Rois, I, 26.) Au reste,il est inutile de transcrire en son entier ce chant de deuil; et puisqueDavid pleura la mort de Saül qui s'était fait son ennemi, quilui avait tendu des embûches et qui mille fois avait cherchéà le faire mourir, que ne dut-il pas éprouver, lorsqu'ilapprit la mort de Jonathas ? il pleura donc en lui le compagnon de sespérils, l'ami dévoué qui souvent l'avait arrachéaux mains de son père, le confident de ses secrets et l'homme aveclequel il avait fait alliance, et auquel il avait assuré qu'un jouril reconnaîtrait ses bienfaits.

8. Cette affliction durait encore, quand le chef de ses troupes luioccasionna un nouveau chagrin. Abner lui avait promis de le faire reconnaîtrepar toute l'armée d'Israël, et il lui était aiséet facile de tenir sa promesse. Mais avant qu'il l'exécutât,Joab le surprit traîtreusement et le tua. Or David fut si indignéde ce meurtre, qu'au moment même il maudit Joab, et qu'en mourantil recommanda à son fils de ne point laisser impuni un si grandcrime. Nous pouvons aussi apprécier sa douleur par la vivacitéde ses plaintes. Car élevant la voix, dit l'Ecriture, David pleurasur le tombeau d'Abner, et il s'écria: Abner, tu n'es point mortcomme Nabal; tes mains n'ont point été liées, et tespieds n'ont point été chargés de fers; tu n'as paseu le sort de Nabal, et tu es tombé devant les fils de l'iniquité.(II Rois, III, 32-34.) Peu de temps après, Isboseth fut tuépar trahison, et David en conçut un tel chagrin qu'il pleura ceprince, et fit périr ses assassins. La troupe des aveugles et desboiteux qui occupaient la forteresse de Sion lui donna bien quelque souci,mais enfin il les chassa et vainquit également ses autres ennemis(I Rois, V, 6-8.) Alors il résolut de transporter l'arche avec ungrand appareil de joie; et voilà que dans le trajet et au milieude l'allégresse publique un grave accident vint assombrir la fête,et remplir le coeur du roi de tristesse et de frayeur car le léviteOza ayant voulu soutenir l'arche qui chancelait, fut soudain frappéde mort par la main du Seigneur, châtiment qui effraya tellementce prince qu'il ne consentit à ramener l'arche qu'après avoirsu de quelles bénédictions elle avait comblé Obededomqui l'avait reçue.

Lorsqu'ensuite il eut appris la mort du roi des Ammonites, il agit enversson fils en homme bon et sensible, et lui envoya des ambassadeurs pourle consoler, et l'exhorter à ne point se laisser abattre par ladouleur, mais ce prince ne répondit à ces prévenancesd'honneur qu'en déshonorant ces ambassadeurs, qu'il renvoya ignominieusement.Cet outrage ne dut-il pas contrister fortement et agiter l'âme deDavid? Certes nous en avons une preuve dans la guerre dont il fut l'uniquecause, guerre acharnée et qui occasionna mille embarras àDavid. Toutes ces vicissitudes suffiraient bien, lors même qu'onles supposerait entremêlées de bonheur, pour faire classerl'existence de ce prince au rang des plus tristes et des plus infortunées;mais les tribulations qui vont suivre sont telles qu'on peut dire que jusqu'alorsil n'avait pas connu le malheur. Et en effet les souffrances de ce princesurpassent en réalité toutes celles que la scène nousretrace, et son palais vit se dérouler une suite d'attentats etde crimes qui ne se guérissaient que par de nouveaux excès.

Suivez-moi, je vous prie. Amnon est épris d'une criminelle passionpour Thamar, sa sceur. II lui fait violence, et puis la haine succédantà l'amour, il s'en ouvré à un serviteur qui chassadu palais cette princesse outragée, et la jeta sur la place publiquemalgré ses cris et ses larmes. Mais, à la nouvelle de cecrime; Absalon invite à un festin tous ses frères, et Amnonlui-même; et au milieu du repas, le fait assassiner par ses domestiques.Cependant un des convives que le tumulte avait empêché debien connaître l'exactitude des faits, annonce au roi que tous sesfils ont été égorgés; et alors il s'assit surla poussière, pleurant un massacre qu'il croyait réel. Maisquand la vérité eut été rétablie, ilfit entendre contre Absalon une menace de mort que celui-ci n'évitaqu'en se réfugiant dans un pays étranger où il demeuratrois ans. Pendant ces trois années, David conserva son ressentiment,et jamais il n'eût (434) rappelé ce prince, si le chef deson armée n'eût adroitement fléchi sa colère.Toutefois le rappel d'Absalon n'éteignit point dans le coeur deson père le feu de la douleur, et deux ans encore, il lui fut interditde paraître devant le roi. Enfin, après ce long intervalle,David ne put refuser à Joab d'admettre Absalon en sa présence.Mais ce prince, plein d'un amer ressentiment, et ambitieux de régner,se révolta contre son père, et le contraignit de s'éloigneret de fuir, comme déjà il y avait été forcépar Saül. Cette seconde fuite lui fut même bien plus douloureuseque la première.

Il n'était que général d'armée lorsqu'ilfuyait devant Saül; mais alors, il était roi depuis plusieursannées, il avait vaincu presque tous ses ennemis, et il lui fallaitquitter sa capitale, et s'éloigner à -la hâte. Ajoutezque celui qui le contraignait ainsi à fuir n'était pointun étranger, ni un ennemi public, mais le fils qu'il avait engendréde son sein, comme il s'en plaignait lui-même en pleurant. Aux joursde ses premières douleurs, il était dans la vigueur de l'âge,et pouvait les supporter courageusement; mais alors il avait déjàfourni une longue carrière, et quand sa vieillesse réclamaitun appui et une consolation, il ne rencontrait en ce fils coupable qu'unennemi et un rebelle. Or, David sortait de Jérusalem accompagnéde quelques serviteurs, et s'avançait nu-pieds, couvert de honteet fondant en larmes. Cette guerre était pour lui un opprobre nonmoins qu'un malheur. Absalon ne recula point devant des outrages dont Saüls'était abstenu. Il viola publiquement dans le palais les concubinesde son père ; sa haine contre lui était si furieuse qu'ilosa braver les lois de la nature et de la décence. C'est ainsi quece prince ivre de fureur commettait aux regards de tous ce criminel attentat,comme si la guerre eût été terminée et que vainqueuril eût amené ses ennemis en captivité.

19. David s'éloignait donc triste et craintif, lorsque Siba,serviteur de Miphiboseth , qui le rencontra, augmenta encore son troubleen calomniant son propre maître, et l'accusant d'aspirer au trône.Puis vint Séméi, homme scélérat et ingrat quil’accabla de reproches, et lui jeta des pierres. Sors, homme de sang, disait-il,et homme méchant. Le Seigneur a fait retomber sur toi tout le sangde la maison de Saül, parce que tu as usurpé le royaume etpris sa place; le Seigneur a livré le royaume aux mains d'Absalon,et il fait rejaillir sur toi ta propre malice, parce que tu es un hommede sang. (II Rois, XVI , 7, 8.) Quoique David supportât patiemmentces propos injurieux, il n'en ressentait pas moins ce qu'ils avaient d'outrageant,comme ses plaintes nous le prouvent. Néanmoins, il ne voulut pointpunir cet insolent, et lui permit de se retirer sain et sauf, se bornantà dire : Laissez-le me maudire, selon le commandement du Seigneur.Peut-être que le Seigneur regardera mon affliction, et me rendraquelque bien pour cette malédiction d'aujourd'hui. (II Rois, XVI,10, 12.) On lui annonçait également l'arrivée de Chusi,et il attendait avec une inquiète sollicitude l'issue des événements.Mais dès qu'il en fut informé, il vit bien qu'il lui fallaitse préparer à une guerre la plus étrange que l'onpuisse concevoir, et qui a l'air d'être un conte et une fable. Eten effet, Absalon, qui était la cause de tous ces maux, qui avaitsoulevé cette guerre et dont la mort devait finir toutes les hostilités,Absalon, dis-je, est de la part de David l'objet des plus vives et pluspressantes recommandations. Epargnez, disait-il sans cesse aux chefs deson armée, épargnez mon fils Absalon. (II Rois, XVIII, 15.)

Mais combien était pénible une semblable anxiété! et combien affligeante cette difficile position ! Ce prince étaitcontraint de soutenir une guerre où la victoire et la défaitelui devaient être également pénibles. Il ne pouvaitdésirer la déroute des forces nombreuses qu'il mettait encampagne, et il ne souhaitait point leur triomphe puisqu'il ordonnait qu'onépargnât l'auteur de la guerre. Et quand celle. ci eut ététerminée, selon les décrets divins, par la mort du parricide,tous se livraient à la joie et à l'allégresse, etseul, David se répandait en larmes et en gémissements. Renfermédans le secret de son palais, il appelait ce fils qui n'était plus,et s'affligeait de n'être point mort à sa place. Qui me donnera,s'écriait-il, de mourir pour toi, Absalon, ô mon fils ? L'histoirenous offre-t-elle un autre exemple d'une plus triste perplexité?Lorsqu'Absalon assassina son frère, David voulait le punir de mort;et quand il se révolte contre lui plein d'une noire fureur, il commandequ'on l'épargne. Et certes, il eût longtemps pleuréce fils rebelle, si Joab, se présentant devant lui, ne lui eûtfait . sentir combien sa douleur était peu raisonnable, et par lavivacité de ses paroles ne l'eût contraint (435) àparaître, et à faire à son armée un accueilconvenable. Mais alors même, ses malheurs ne cessèrent point,la division se mit dans son armée qui se sépara en deux camps;et lorsqu'il eût pu, non sans peine, et par mille caresses apaisercette révolte, Siba se fit un parti considérable, et il fallutcommencer une seconde guerre, quand la première n'était pasencore entièrement terminée. Troublé par cette nouvellerévolte, David rassembla donc ses troupes, et les envoya contreles rebelles sous la conduite de ses généraux. Ils furentvainqueurs, mais Joab attrista pour son coeur les joies de la victoire.Poussé par une noire jalousie, il assassina Amasa, qui, comme lui,était général de l'armée, qui avait ramenétout Israël sous l'autorité de David, et qui personnellementne lui avait fait aucune injure. Or, cet attentat parut si criminel auxyeux de David, et fut si douloureux à son coeur qu'en mourant ilrecommanda à son fils de venger le sang d'Amasa.

Ce qui mettait le comble à toutes les infortunes de ce prince,c'est qu'il n'osait en déclarer le principe , ni l'origine. Aprèsles maux de la guerre survint une famine générale , et quandil en eut connu la cause, il fut contraint de faire périr les filsde Saül. Car l'oracle du Seigneur déclara que c'étaità cause de Saül et de ses injustices, parce qu'il avait tuéles Gabaonites. (II Rois, XXI,1.) Mais rappelons-nous ici combien Davidpleura Saül, et nous comprendrons combien il dut lui en coûterpour livrer ses fils à la vengeance des Gabaonites. Cependant ilendurait toutes ces afflictions; et chaque jour lui amenait de nouveauxmalheurs. Ainsi la peste succéda à la famine, et soixante-dixmille hommes avaient déjà succombé dans moins d'unjour, lorsque, voyant l'ange qui tenait à la main une épéenue, il s'écria en gémissant : C'est moi, pasteur de ce peuple,qui ai péché et qui ai agi injustement : ceux-ci qui ne sontque les brebis, qu'ont-ils fait? que votre main se tourne contre moi etcontre la maison de mon père! (II Rois,.XXIV, 17.)

Au reste, il serait impossible d'énumérer exactement toutesles tribulations que ce prince endura, car toutes n'ont pas étéécrites; mais nous pouvons bien apprécier par ses plainteset ses gémissements la grandeur de celles qui ont étéomises. Ce juste en effet ne cesse de se plaindre et de gémir. Lesjours de nos années, dit-il, sont soixante-dix ans, et quatre-vingtspour les forts : au delà travail et douleur. (Ps. LXXXIX, 10.) Direz-vousque le Psalmiste déplore ici plutôt les maux de tous les hommesque ses propres malheurs? vous m'accordez plus que je ne demande, et vouscoupez court à toute discussion, puisque vous avouez vous-mêmeque la vie de ce prince, comme celle de tout homme, renferme plus de tristessesque de joies. Oui, j'en conviens avec vous, David considérait etses douleurs personnelles, et celles de tous les hommes, quand il redisaitsi énergiquement la parole du patriarche Jacob. Seulement celui-cine parlait qu'en son nom, et celui-là au nom de tout le genre humain.L'un disait : Mes jours sont en petit nombre et mauvais (Gen. XLVII, 9);et l'autre : les jours de nos années, c'est-à-dire de tousles hommes, sont soixante-dix ans: et au delà travail et douleur.

10. Mais je vous laisse, comme je l'ai dit, méditer ces chosesavec soin et à loisir; et j'aborde l'histoire des autres prophètes.Ils ne nous ont, il est vrai, transmis aucun récit personnel, etnéanmoins telle a été l'extrémité desmaux qui les ont accablés, qu'un seul mot suffit pour démontrerque toute leur existence n'a été qu'une longue suite de douleurs.Et d'abord signalons ce qui a été commun à tous, etdisons qu'ils furent cruellement tourmentés, battus de verges, sciés,lapidés, emprisonnés, passés au fil de l'épée,errants couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, manquantde tout, opprimés et. persécutés pendant toute leurvie. (Hébr., XI, 37.) Mais à ces profondes afflictions sejoignait une douleur plus amère encore, celle de voir que la malicede leurs persécuteurs augmentait chaque jour; cette vue leur étaitplus pénible que le sentiment de leurs maux personnels. Aussi l'und'eux disait-il : Le blasphème, le mensonge, le vol, l'adultèreet l'homicide ont inondé la terre; et le sang s'est mêléau sang. (Osée, IV, 2.) Pouvait-il mieux nous dépeindre lamalice des hommes, la licence de leurs pensées et le nombre effrayantde leurs vices? Un autre prophète s'écriait : Malheur àmoi, parce que je suis comme un homme qui cherche des épis aprèsla moisson, et des raisins après la vendange, lorsqu'il n'y a plusune seule grappe! (Mich. VII, 1.) C'est ainsi qu'il déplore la raretédes hommes vertueux. En un mot, tous font entendre les mêmes plaintes,et Amos, un (436) berger devenu prophète, ne se contentait pas depleurer les crimes de ses frères: il s'attristait encore de leursmalheurs plus vivement que de ses propres afflictions. C'est pourquoi ilintercédait en leur faveur, et disait : Seigneur, ayez pitiéde ce peuple ! qui rétablira Jacob devenu si infirme ? Seigneur,repentez-vous de votre colère à son égard. Et toutefoisil n'obtint point l'objet de sa prière, car il ajoute : Il n'ensera pas ainsi, me dit le Seigneur. (Amos, VII, 2.)

Quant à Isaïe, parce qu'il lui fut révéléque toute la terre serait dans la désolation, il ne voulut recevoiraucune consolation, et il ne cessait de pleurer disant: Laissez-moi, jepleurerai amèrement ; et ne cherchez point à me consoler.(Isa. XXII, 4.) Qui pourrait lire sans verser des larmes les diverses lamentationsde Jérémie, celles qu'il a écrites séparément,et celles qu'il a répandues dans ses prophéties, et qui serapportent à Jérusalem, ou à sa propre personne? Tantôtil s'écriait : Qui donnera de l'eau à ma tête, et àmes yeux une source de larmes. et je pleurerai nuit et jour les malheursde ce peuple ? Et tantôt il ajoutait: Qui me donnera dans le désertune cabane de voyageur ? et j'abandonnerai ce peuple, et je me retirerailoin de lui; car tous sont adultères. (Jérém. IX,1, 2.) D'autres fois il exhalait ainsi l'amertume de sa douleur : Malheurà moi, ô ma mère ! pourquoi m'avez-vous enfanté,moi homme de querelle, homme de discorde pour toute la terre ! Il se surprenaitaussi à maudire le jour de sa naissance, disant : Maudit soit lejour où je suis né ! (Jérém. XV, 10 ; XX, 14.)Ajoutez encore la fosse pleine de vase, et les étreintes des chaînes;les coups, les embûches et les railleries continuelles, et vous conviendrezqu'il lui était comme impossible de rester ferme parmi tant de cruellesdouleurs. Bien plus, lorsqu'après la prise de Jérusalem,il se vit honoré et distingué par le vainqueur, il ressentitce traitement comme une nouvelle affliction; et ce fut alors qu'il écrivitses plus touchantes lamentations, pleurant les morts et les exilés.D'ailleurs les malheurs qui suivirent, ne furent en rien inférieursà ceux qui avaient précédé, puisque les restesdu peuple échappés à la guerre irritèrent denouveau le Seigneur. lis lui avaient promis que désormais ils laiobéiraient en toutes choses, et que jamais ils n'agiraient contreses ordres; et cependant, malgré sa défense expresse, ilsse retirèrent en Egypte, et y emmenèrent avec eux le prophètequ'ils contraignirent ainsi à leur tenir un langage plus sévèreet plus menaçant que dans ses précédentes prophéties.

Et maintenant parlerai-je d'Ezéchiel et de Daniel ? Toute leurvie ne s'est-elle pas écoulée dans les douleurs de la captivité? Le premier, qui endurait pour les péchés des autres lesupplice de la faim et de la soif, n'avait point la permission de pleurerla mort de son épouse; et quoi de plus dur que de ne pouvoir déplorerses propres malheurs ! J'omets que le Seigneur lui ordonna de manger unpain cuit sous la fiente d'animaux, et de rester couché sur le mêmecôté pendant cent quatre-vingt-dix jours (Ezéch. IV,12.) Combien d'autres épreuves pourrais-je encore rappeler ! Eten supposant même qu'il n'eût eu à subir aucun des mauxque j'ai signalés, ou que j'ai passés sous silence, il suffisaità cet homme juste et saint d'habiter au milieu d'un peuple barbareet corrompu, pour que l'existence lui devînt un cruel supplice.

Daniel, il est vrai, obtint de brillants honneurs, et parut libre ausein même de la captivité. La cour fut son séjour habituel,et il devint très-puissant dans le royaume de Babylone. Cependantsi nous écoutons ses prières, et si nous considéronsses jeûnes; si nous observons l'altération de ses traits etla continuité de son oraison , et si nous remarquons en faveur dequi il intercédait ainsi, nous reconnaîtrons que sa vie s'écoulaégalement parmi les angoisses et les douleurs. A l'affliction desmaux présents se joignait pour lui la terrible attente des malheursfuturs. Ces maux n'étaient pas encore arrivés, mais il avaitmérité que l'esprit prophétique les dévoilâtà ses regards. Il voyait donc les Juifs captifs encore àBabylone , et il était forcé d'entrevoir pour eux une secondecaptivité. Jérusalem n'était pas encore rebâtie,et on lui en montrait la destruction, ainsi que la désolation dutemple que devaient souiller des sacrifices impurs, et où cesseraitle culte divin. C'est pourquoi il pleurait et se lamentait disant : A nousla honte du visage, et à nos rois, et à nos princes, et ànos pères, parce que nous avons péché contre vous,Seigneur. (Dan. IX, 8.)

11. Mais je ne sais comment j'ai omis, en parlant des prophètes,de signaler cet homme tout céleste, qui semblait ne plus appartenirà la terre, et vivre déjà dans les cieux, car il (437)n'avait de terrestre que la peau de chèvre qui le couvrait. Eh bien! quelles afflictions n'éprouva pas le prophète Elie, cethomme si élevé et si admirable, si toutefois nous pouvonsl'appeler un homme. Vous savez avec quelle hardiesse il parla au roi Achab,et vous n'ignorez pas qu'il fit descendre le feu du ciel, et mettre àmort les prêtres de Baal ; qu'il ferma, et qu'il ouvrit le ciel àson gré. Après tant de prodiges et de témoignagesd'une entière confiance en Dieu, il fut agité d'une si vivecrainte, et d'une tristesse si profonde qu'il s'écria : Seigneur,prenez mon âme, car je ne suis pas meilleur que mes pères.(III Rois, XIX, 4.) Ainsi se plaignait ce prophète qui n'a pas encoresubi l'épreuve de la mort. Ajoutons qu'en traversant le désert,il s'endormit de découragement et de fatigue. Quant à sondisciple, s'il recueillit le double esprit de son maître, il futencore plus persécuté. C'est en parlant de ces deux prophètes,dont il avait énuméré les afflictions, que l'Apôtredisait : Le monde n'était pas digne d'eux. (Hébr. XI, 38.)

C'est aussi bien à propos que ma plume a écrit le nomde saint Paul. Car son souvenir suffit seul pour nous consoler; et quandce souvenir est évoqué après celui de ces illustresmodèles, quelle douleur et quelle tristesse ne peut-il dissiper?Toutefois, je juge inutile de rappeler tout ce qu'il a souffert pour laprédication de l'Evangile, la faim, la soif, la nudité, lesnaufrages, la solitude, les craintes, les périls, les embûches,la prison, les coups, les veilles et mille genres de mort : car si toutse réunissait pour le faire souffrir, du moins ses souffrances n'étaientpas sans quelque consolation. Mais lorsque tous les chrétiens del'Asie se séparèrent de lui, que les Galates, jusqu'alorsirréprochables dans leur foi, et si attachés à sapersonne, se laissèrent séduire, et que les Corinthiens divisésentre eux, enhardirent par une molle complaisance un infâme incestueux,quelle dût être sa profonde affliction ! et de quelles ténèbresla tristesse enveloppa son âme! Au reste ce ne sont point ici desimples conjectures ; il a parlé lui-même; et il suffit del'entendre : Il est vrai, dit-il aux Corinthiens, que je vous ai écritdans une grande anxiété de coeur et avec beaucoup de larmes;et encore : Je crains qu'à mon arrivée Dieu ne m'humilie,et que je n'en pleure plusieurs qui, après avoir péché,n'ont point fait pénitence. (II Cor. II, 4; XII, 21.) Mes petitsenfants, écrit-il aux Galates, vous que j'enfante de nouveau jusqu'àce que Jésus-Christ soit formé en vous. (Galat. IV, 19.)

Quant aux chrétiens de l'Asie, il s'en plaint amèrementà son disciple; et comme si ce n'était pas assez de tantd'afflictions, un aiguillon fut mis dans sa chair, qui le tourmentait etl'affligeait au point que trois fois, c’est-à-dire souvent, il priale Seigneur de l'en délivrer. (II Cor. XIII, 8.) Au reste pouvait-ilrespirer un seul instant, lui qu'attristait si vivement l'absence d'unfrère? Je geai point eu l'esprit en repos, écrit-il aux Corinthiens,parce que je n'ai point trouvé mon frère Tite. (II Cor. II,13.) A l'occasion de la maladie d'un autre frère, nommé Epaphras,il écrit aux Philippiens : Dieu a eu pitié de lui, et non-seulementde lui, mais aussi de moi, afin que je n'eusse pas affliction sur affliction.(Philip. II, 27.) Enfin, dans sa seconde Epître à Timothée,il se montre tout affligé des séducteurs qui lui résistent,et il dit : Alexandre, l'ouvrier en cuivre , m'a fait beaucoup de mal:le Seigneur lui rendra selon ses oeuvres. (II Tim. IV, 14.) Cet apôtrepouvait-il donc trouver même quelques courts instants de calme àsa douleur et à son affliction? Car en dehors de ces diverses tribulationsqui assiégeaient son âme, mille autres causes y entretenaientune continuelle tristesse. Du reste il s'en explique lui-même ences termes : Outre les épreuves extérieures, ma sollicitudepour toutes les Eglises est mon occupation de tous les jours. Qui est faible,sans que je sois faible avec lui? qui est scandalisé, sans que jebrûle? ( II Cor. II, 28, 29.)

Or, si l'Apôtre se sentait brûlé en la personne detous ceux qui étaient scandalisés, on peut bien dire quece feu ne s'éteignait jamais dans son âme, car le scandaleétait incessant et alimentait toujours l'incendie. Lorsque des villeset des nations entières tombent parfois dans l'erreur, il étaitimpossible, vu le grand nombres des Eglises, qu'il n'y eût pas constammentun ou deux fidèles dont la chute ne fût pour saint Paul uncontinuel sujet de douleur. Mais je vous accorde , si vous le voulez ,que jamais aucun chrétien n'a été scandalisé, ni séparé de lui , je veux que sous ce rapport il n'aitpas éprouvé la moindre tristesse. Nous ne pourrons néanmoinsen conclure qu'il ait été à l'abri de toute tribulation.Au reste lui-même est ici le (438) témoin le plus compétent: et son aveu est des plus explicites : Je souhaiterais, dit-il, que Jésus-Christme rendît moi-même anathème pour mes frères,les Israélites, qui sont de même race que moi, selon la chair.(Rom. IX, 3.) C'est-à-dire qu'il me serait moins affreux de tomberen enfer qu'il ne m'est douloureux de voir les Israélites persévérerdans leur incrédulité. Car tel est le sens de cette parole: Je souhaiterais d'être anathème. Or, celui qui acceptaitles supplices de l'enfer pourvu qu'il pût amener tous les Juifs àla connaissance de la vérité, montrait bien que n'obtenantpas l'objet de ses désirs il ne souffrait pas moins que les damnés,puisqu'il redoutait moins l'enfer pour lui-même que pour ses frères.

12. Et maintenant je voudrais que vous pussiez rapprocher de vos mauxles causes diverses, et surtout la grandeur de ceux qui frappèrentces illustres saints. Ce rapprochement vous convaincrait que leurs douleursont surpassé les vôtres. Oui, vous demandez s'ils ont étéplus affligés que vous. Or, l’étendue de l'affliction semesure non-seulement par la cause qui la produit, mais encore par les paroleset les effets. Car pour plusieurs une simple perte d'argent a étéplus douloureuse que ne peut l'être votre état, mon cher Stagire.C'est ainsi que par désespoir, quelques-uns se sont noyés,et que d'autres se sont pendus. Il en est même qui ont perdu la vueà force de pleurer. Certes il semble au premier abord qu'il doivenous être plus facile et plus aisé de perdre nos richessesque d'être tourmenté par le démon. Et cependant plusieursqui ont triomphé de cet esprit mauvais, ont succombé sousla perte de leur argent. Au reste n'appréciez point leur douleurd'après vos propres dispositions; et parce que vous méprisezles richesses, ne croyez pas que tous partagent vos sentiments. Car laruine de leur fortune en a conduit plusieurs à la folie et aux derniersexcès.

Mais si rien de semblable ne peut abattre une âme forte et généreuse;une perte d'argent sera plus sensible à un esprit faible, àun homme tout mondain. Et pourquoi? parce qu'il n'y a point de comparaisonentre toujours craindre la faim et endurer vos souffrances pendant quelquesjours. Car leur intensité s'épuise bientôt, comme cellede la fièvre, du froid et de tout péril imminent; et il estvrai qu'elles durent moins longtemps que ces divers maux. Mais, direz-vous,elles les surpassent en violence. Je pourrais vous répondre par(exemple de plusieurs malades que l'ardeur de la fièvre secoue plusviolemment que le démon n'agite le corps des possédés.Quant à la crainte de manquer du nécessaire, elle est unver rongeur qui déchire sans cesse l'âme du pauvre. Et pourquoine citer que l'indigence? Si je voulais énumérer toutes lescalamités qui pèsent sur l'humanité, vous vous joindriezà moi pour rire peut-être de vos douleurs et de vos plaintes.Au reste il me serait impossible de les énumérer exactementet même d'en indiquer une faible partie, car je ne les connais pointtoutes, et lors même que je les connaîtrais, le temps me feraitdéfaut. D'ailleurs les quelques exemples que je vous citerai, suffirontpour vous faire comprendre ceux que j'omettrai.

Reportez donc votre souvenir sur Démophile, ce vieillard, notreintime ami, cet homme issu d'une noble et illustre famille. Depuis quinzeans il ne peut se donner aucun mouvement. On dirait un cadavre; et la viene se manifeste en lui que par un tremblement convulsif, la parole et lesentiment de ses maux. Du reste, il vit dans une extrême pauvreté,et il n'a pour le servir qu'un jeune homme, bon sans doute, et dévouéà son maître, mais qui ne saurait beaucoup adoucir ses douleurs.Car il ne peut enrichir son indigence ni arrêter l'agitation de sesmembres; et tous ses soins se bornent à le faire manger et boire,et à le moucher, puisque ses mains lui refusent ces divers services.Telles sont depuis quinze ans les souffrances de Démophile, et ilme rappelle le paralytique de trente-huit ans.

Je vous citerai encore Aristoxènes de Bithynie. Il n'est pointcomme notre ami, perclus de tous ses membres, mais il est en proie àune langueur beaucoup plus fâcheuse qu'une paralysie. Car il ressentdans le bas ventre des tranchées et des douleurs pires que toutesles tortures. Tantôt ce sont des élancements aigus qui lepercent comme d'un fer acéré, et tantôt c'est une inflammationgénérale qui le brûle comme un feu dévorant.Nuit et jour il est si violemment agité, que ceux qui ne connaissentpas le genre de sa maladie le prennent pour un fou. Et en effet, sous l'étreintede la douleur ses yeux se détournent, ses mains se crispent, sespieds se roidissent et sa langue se contracte. D'autres (439) fois quandl'usage de la voix lui est revenu, il jette les hauts cris et il gémitplus qu'une femme en mal d'enfant. Aussi arrive-t-il souvent que ceux quiont des malades, même éloignés de sa maison, et dontses cris redoublent l'insomnie, envoient se plaindre de ce qu'il fait empirerleur état. Or, ces reproches sont comme continuels et se renouvellentfréquemment le jour et la nuit. Ajoutez que six années entièresse sont déjà écoulées depuis qu'il est affligéde cette complication de maux, et qu'il n'a ni serviteur qui lui donnequelque soin, parce qu'il est pauvre; ni médecin qui puisse le consoler,parce que cette maladie est au-dessus de la science et de l'art. Et eneffet, lorsqu'il était riche, plusieurs l'ont traité, maistous inutilement.

Enfin ce qui lui est le plus sensible, c'est qu'aucun ami ne veut levoir. Tous l'ont abandonné, même ceux qu'il avait le plusobligés et si par hasard quelqu'un pénètre dans sonhumble demeure, aussitôt il se retire, tant est grande l'infectiond'un logis dont personne ne prend soin. Il n'a en effet auprès delui qu'une servante qui le sert autant que peut le faire une femme, seuleet obligée elle-même de gagner sa vie. Le démon peut-ildonc vous éprouver aussi cruellement? Mais en supposant qu'il supportecourageusement son état, que ne doit-il pas ressentir lorsqu'ilse voit retenu au lit depuis tant d'années, et qu'il calcule cesdépenses inutiles qui l'ont réduit à une extrêmepauvreté ! Ajoutez encore le mépris de ses anciens amis,le manque de soins et de serviteurs, et, ce qui vous est le plus pénible,la perspective de ne pouvoir guérir et même la certitude queses maux ne finiront qu'avec sa vie et son dernier soupir. Au reste c'estce que lui promettent et la violence de la maladie et ses progrèsincessants.

13. Mais comme je pourrais vous fatiguer en prolongeant cette énumérationde douleurs et de misères, demandez à l'administrateur del'hospice la permission d'en visiter les salles. Vous y verrez le principeet la cause de toutes les maladies, de nouveaux genres d'infirmités,et la source comme le sujet de toutes nos tristesses. Transportez-vousensuite à la prison, et après avoir examiné touteschoses avec soin, rendez-vous aux bains publics. Là, sous les portiques,vous trouverez couchés sur le fumier et la paille, qui leur serventd'abri et de vêtements, une multitude de pauvres, nus, gelés,malades et affamés. Leur vue seule, le tremblement de leurs membres,et le bruit de leurs dents qui s'entre choquent, excitent la pitiédes baigneurs. Souvent ils ne peuvent ni élever la voix pour demanderaumône, ni tendre la main pour la recevoir, tant la violence du malles a brisés. Mais poursuivez votre route, et arrivez jusqu'àl'hôpital des incurables , qui est aux portes de la cité :certes vous conviendrez qu'en comparaison des misères qui s'y réunissent,votre état est un port tranquille. Faut-il vous montrer ces hommescouverts d'une lèpre hideuse, et ces femmes dévoréespar un cancer. Ces deux maladies sont à la fois longues et incurables;et dès que quelqu'un en est atteint, ses concitoyens l'éloignent,et lui défendent de fréquenter les bains, le forum, et toutlieu public dans l'intérieur de la cité. Cette séquestrationdevient même d'autant plus affreuse, que ce malheureux ne peut s'assurerque le pain ne lui manquera pas. Dois-je encore citer ceux qui trop souventsont injustement condamnés aux travaux des mines? car eux aussisont plus infortunés que l'homme possédé du démon.

Vous ne le croyez pas, et je ne m'en étonne point, car nous nepesons pas les maux des autres dans la même balance que les nôtres.Nous jugeons des premiers par l'oeil et la parole, et des seconds par l'expérience,le sentiment et une sympathie toute personnelle. C'est pourquoi nous lestrouvons beaucoup plus graves et intolérables, quoiqu'en réalitéils soient plus légers et supportables. Celui-là seul quien serait entièrement exempt, qui les analyserait avec soin, etqui les étudierait dans leurs nombreuses victimes, pourrait en porterun jugement sain et équitable. Mais toutes ces maladies, direz-vouspeut-être, n'attaquent que le corps, tandis que mon état affectel'âme qui est notre plus précieux trésor. Eh bien !c'est sous ce rapport même que je trouve votre condition meilleure.Car l'esprit mauvais respecte votre corps, et se contente d'agiter votreâme pendant quelques instants. Au contraire, les divers maux quej'ai énumérés, prennent, il est vrai, naissance dansle corps, mais ne s'y fixent point entièrement, et font pénétrerleur venin jusqu'à l'âme qu'ils tourmentent nuit et jour parle double aiguillon de la douleur et de la tristesse. Aussi l'auteur desProverbes nous dit-il : Que le vinaigre ne (440) convient point àune plaie vive, et que la maladie qui attaque le corps bouleverse le coeur.(Prov. XXV, 20.)

Ne m'objectez donc plus que ces maux extérieurs naissent de lachair, mais prouvez qu'ils n'étendent point jusqu'à l'âmeleur influence délétère. C'est ainsi que la pestetue le corps, quoiqu'elle s'engendre en dehors de lui, et que le venindu serpent qui se forme en son corps, nous devient également mortel.Il en est de même de ces diverses maladies : elles naissent de lachair, et inoculent à l'âme leurs émanations pestilentielles.D'ailleurs une profonde tristesse nous est bien plus nuisible que toutesles attaques de l'esprit mauvais; et comme c'est par cette tristesse qu'ilnous surmonte, dissipez-la, et il sera impuissant à vous blesser.Mais comment chasser cette noire mélancolie, me direz-vous? et moi,je vous demanderai quels sont donc les obstacles qui s'y opposent. Si vousaviez commis quelqu'un de ces crimes qui nous excluent du royaume des cieux,l'adultère, ou l'homicide, vous auriez sujet de vous attrister etde pleurer; et nul ne vous en blâmerait. Mais puisque par la grâcede Dieu, vous êtes bien éloigné d'avoir ainsi péché,pourquoi vous affliger inutilement?

Le Seigneur a voulu que la tristesse fût une des passions de l'homme,non pour qu'il s'y abandonnât inconsidérément, et àla moindre contrariété, mais pour qu'il en retirâtde précieux avantages. Eh ! comment les obtenir ? en ne nous attristantque pour des raisons légitimes. Or, ce n'est point l'adversité,mais le péché seul qui doit provoquer cette tristesse; maisl'homme pervertit cet ordre et confond les temps : il multiplie donc sespéchés et n'en conçoit aucune douleur; et dèsqu'il reçoit, n'importe de qui, le moindre désagrément,il se décourage, il n'a plus d'énergie, et il ne désireque d'en être délivré, même au prix de sa vie.

14. La tristesse est donc une passion non moins grave et fâcheuseque la colère et la volupté; et elle amène les mêmesrésultats, lorsque nous n'en usons point selon les règlesde la raison et de la prudence. C'est ainsi que le médicament qu'ordonnele médecin, s'il est administré à contre-temps, etpour une maladie tout autre, loin de guérir le malade, ne fait qu'aggraverson état. Tel est aussi l'effet que produit infailliblement unetristesse inconsidérée; car elle est un remède violentet corrosif qui tend à purifier notre âme de ses souillures: remède très-utile, quand le pécheur est d'un caractèreparesseux et délicat, et qu'il, est comme accablé par lepoids de ses péchés. Mais donnez-moi un courage viril, ardentà la lutte, exercé aux combats, oppressé par la douleuret éprouvé par mille afflictions, cette, même tristessene peut que lui nuire beaucoup, loin de lui être salutaire; car elleaffaiblira ses forces, et le disposera à être facilement vaincu.C'est pourquoi l'Apôtre s'adressant à des chrétiensfermes et valeureux, leur écrivait : Réjouissez-vous dansle Seigneur :je vous le dis de nouveau, réjouissez-vous. (Philip.IV, 4.) Mais lorsqu'il écrit à des chrétiens lâcheset remplis de vanité, il leur dit : Et vous êtes encore enflésd'orgueil ! et vous n'avez pas été plutôt dans lespleurs! (I Cor. V, 2.)

Ainsi le pécheur, qui est comme tout bouffi par le nombre etla malice de ses fautes, doit recourir à la tristesse pour dégagerson âme et la ramener à un meilleur état. Mais pourquoicelui qui est dans de bonnes conditions de grâce et de vertu, etqui se maintient dans cet heureux état, chercherait-il àle compromettre par une tristesse inconsidérée ? Car la tristesseest par elle-même une affection si âcre et si mordante, que,même employée dans un cas de nécessité, elledevient extrêmement nuisible, dès qu'on en prolonge la durée.C'est ce que l'Apôtre craignit pour l'incestueux de Corinthe. Aussi,dès qu'il eut appris qu'il en avait éprouvé un salutaireeffet, il s'empressa de la dissiper, et il en donne cette raison : De peur,dit-il, qu'il ne soit accablé par une trop grande tristesse. (IICor. II, 7.) Or, si l'excès de la tristesse peut perdre ceux mêmesauxquels elle a d'abord été nécessaire, que ne fera-t-ellepas à l'égard de ceux qui sans aucun motif s'y livrent volontairement?Je le sais bien par ma propre expérience, me direz-vous : mais commentdissiper la sombre mélancolie de mon âme? Eh ! croyez-vousdonc la chose si difficile, mon cher ami ? Si votre tristesse étaitune passion forte et violente, comme l'amour de la créature, latyrannie de la vaine gloire, ou toute autre affection impétueuse,il vous serait moins aisé de la surmonter, et vous auriez raisonde douter du succès. Cependant, il n'est pas impossible, quand ona été pris à de tels piéges, de s'en échapper,mais il faut avouer que la chose est bien difficile. Et pourquoi? (441)parce que le plaisir vient fortifier ces piéges et les rendre plusdangereux. Il nous enlace en de nouveaux liens : en sorte que la premièredifficulté est de persuader à un esprit ainsi garrotté,qu'il doit vouloir et souhaiter sa délivrance. Nous devenons alorssemblables au malade qui, au lieu de se guérir du prurit de gale,se complairait dans son mal, et l'entretiendrait volontairement.

Au reste, il est très-utile pour dissiper la tristesse de s'enaffliger fortement. Car dès qu'un fardeau nous pèse, nouscherchons à nous en débarrasser. Mais que faire si, malgrétous ses efforts, on ne peut y parvenir? ne point se décourageret l'on y réussira bientôt. Il n'est, en effet, pour le chrétienque deux causes légitimes de tristesse : ses propres péchéset ceux de ses frères. Mais puisque ce double motif est étrangerà votre noire mélancolie, pourquoi vous rendre vous-mêmeinutilement malheureux? Eh ! d'où savez-vous que mon étatn'est point une punition de mes péchés? L'assertion me paraîtévidente, et toutefois, pour le moment, je ne m'y arrête pas.Au contraire, j'admets pour le moment avec vous, et je me tiens pour convaincuque cet état est un châtiment de vos fautes, et je dis quemême à ce point de -vue, il ne peut vous causer ni tristesse,ni douleur. Vous devez, au contraire, vous réjouir d'expier ici-basvos péchés, afin de n'être point condamné avecle monde. Oui, celui qui s'attriste non parce qu'il souffre , mais parcequ'il a offensé Dieu, s'attriste avec raison. Car le péchénous éloigne de Dieu, et nous rend ses ennemis, tandis que la souffrancenous réconcilie avec lui, et le dispose à nous pardonneret à se rapprocher de nous.

Et maintenant j'affirme que votre état n'est point une punitionde péchés antérieurs, mais une épreuve quidoit augmenter vos mérites et embellir votre couronne. Sans douteon ne pourrait s'arrêter à cette pensée, si vous eussiezpassé d'une vie criminelle et licencieuse à l'austéritéde la vie monastique. Si Dieu ne châtiait que pour porter àune sincère conversion les pécheurs qui persévèrentdans leurs égarements, votre état serait de sa part un châtimentinutile. Le Seigneur est si éloigné de nous punir, lors mêmeque nous le méritons le plus, et que nous avons le plus grand besoinde nous convertir, qu'il se contente de paroles sévères etde menaces. C'est ce qu'il est facile d'observer à l'égarddes Israélites et des Ninivites. Dès qu'ils firent pénitence, Dieu se hâta de suspendre le châtiment, et même deretirer ses menaces. Car il veut nous épargner la souffrance bienplus que nous ne le voulons nous-mêmes; et nul n'est aussi indulgentpour lui-même que le Seigneur envers nous tous. Ainsi le Dieu quimenace seulement de parole les pécheurs invétérés,et ne les punit pas, et qui prend soin de les rassurer dès qu'ilsse repentent, tiendrait à votre égard une conduite toutedifférente. Vous qui avez donné tant de preuve de religion,de vertu et de probité, il se plairait à vous laisser sousle poids de ces effrayantes menaces, et même il les réaliseraitpar de cruelles souffrances ! Qui pourra jamais le croire ? Sans doute,si votre conduite dans le monde eût été mauvaise etvicieuse, on pourrait le supposer ; mais, sans être aussi édifiantequ'aujourd'hui, elle brillait par la vertu et la pureté. C'est pourquoiil est évident pour moi que votre état ne vous est qu'unematière de mérites et un accroissement de gloire.

Telles sont donc, je le répète, les pensées quidoivent vous occuper, et pour dissiper entièrement votre tristesse,joignez aux raisonnements une prière assidue. C'est par le fréquentemploi de ce double remède que David, cet homme grand et admirable,apaisait ses douleurs et consolait ses chagrins. Tantôt il priait,disant : Les afflictions se sont multipliées au fond de mon coeur;délivrez-moi des maux qui m'accablent; et tantôt il s'adressaità lui-même ce pieux et religieux raisonnement : Pourquoi es-tutriste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espèredans le Seigneur, car je le louerai encore. (Ps. XXIV, 17; XLII, 5.) Ilrevenait ensuite à la prière, et s'écriait : Seigneur,laissez-moi, afin que je respire avant que je m'en aille, et que je nesois plus; et puis il s'encourageait encore par ces paroles : Qu'y a-t-ilpour moi dans le ciel? Et hors de vous, Seigneur, qu'ai -je voulu sur laterre? (Ps. XXXVIII, 14; LXXII, 25.) Nous lisons aussi que Job ne répondaitaux insinuations diaboliques de sa femme que par ce raisonnement : Pourquoiparlez-vous comme une femme insensée? si nous avons reçules biens de la main de Dieu, ne supporterons-nous pas les maux qu'il nousenvoie? (Job, II, 10.) II avait également recours à la prière;et le bienheureux Paul offrait aux chrétiens affligés etpersécutés ce double secours comme une armure forte et puissante.Si vous n'êtes point châtiés, leur disait-il, vous (442) êtes donc des enfants adultères, et non de vrais enfants.Car quel enfant n'est pas châtié par son père? Au resteDieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez tentésau-dessus de vos forces. Et il est juste devant Dieu qu'il rende l'afflictionà ceux qui vous affligent, et qu'il vous donne le repos àvous qui êtes dans la tribulation. (Hébr. XII, 8, 7; ! Cor.X, 13; II Thes. I, 6, 7.)

Si vous savez donc, vous aussi, recourir à ces puissants moyensde salut, et vous en revêtir comme d'une armure invulnérable,vous repousserez par le raisonnement les traits de la tristesse, et, parvos prières et celles de vos amis, vous vous entourerez comme d'unpuissant rempart, en sorte que vous recueillerez promptement les heureuxfruits de cette méthode. Bien plus, vous y gagnerez, et de supporteravec courage votre état présent, et de puiser dans vos épreuvesmêmes la force de ne plus succomber désormais sous le poidsd'aucune adversité.

(Traduit par l'abbé J. DUCHASSAING.)

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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