HOMÉLIE I
1. S'il se présente aux jeux publics un athlète fermeet courageux, qui ait déjà remporté le prix, les spectateursaccourent tous pour considérer sa contenance dans le combat, sonadresse et sa force. Vous verriez alors, mes frères, le théâtreplein d'une multitude d'hommes, dont l'esprit et les yeux sont entièrementappliqués à tout voir, afin que rien de ce qui s'y passe,ne puisse leur échapper.
S'il arrive un excellent musicien, ces mêmes curieux remplissentégalement le théâtre ; quelque affaire qu'ils aient,nécessaire, pressante, de quelque nature qu'elle puisse être,ils la quittent pour aller prendre place en foule sur les gradins du théâtre,écouter avec grande attention le chant et le son des instruments,et juger si l'un et l'autre sont bien d'accord.
Voilà pour le vulgaire. Ceux qui sont versés dans la rhétoriqueen font autant à l'égard des orateurs; car il y a de mêmepour ceux-ci des théâtres, des auditeurs, des applaudissements,des battements de mains et des éclats de voix, et des critiquescapables d'apprécier rigoureusement le talent des adversaires.
Si donc les orateurs, les joueurs d'instruments et les athlètestrouvent des auditeurs, des spectateurs si attentifs ; vous, mes frères,vous, avec quelle ardeur et quel zèle ne devez-vous pas venir ici?Ce n'est point un musicien ou un orateur qui vous appelle au spectacle,c'est un homme dont la voix du haut du ciel se fait entendre plus clairementque le tonnerre. En effet, par cette voix il a attiré, captivéet rempli tout l'univers, non par la grandeur et l'éclat du son,mais par une langue que le [101] mouvement de la grâce faisait parler.Et, ce qui est admirable, cette voix, qui se fait entendre si loin, n'arien de rude, rien de désagréable, mais elle est plus douce,plus aimable que la musique la plus harmonieuse.
Ajoutons à cela, que c'est un homme très-saint, très-respectable,plein de tant de trésors et de secrets, et qui apporte de si grandsbiens, que ceux qui le reçoivent avec empressement, et qui saventle retenir avec eux, ne sont plus des hommes, ni ne demeurent plus surla terre, mais s'élèvent au-dessus de toutes les choses terrestres;et, devenant semblables aux anges, ils sont sur la terre, comme étantdéjà habitants du ciel. Cet enfant du tonnerre (Marc, III,17) que Jésus aimait, qui est la colonne de toutes les églisesdu monde, qui a les clefs du ciel, qui a bu au calice de Jésus-Christ,et a été baptisé de son baptême, qui s'est reposéavec une grande confiance sur le sein du Seigneur, vient maintenant cheznous, non pour donner une pièce de théâtre, non couvertd'un masque pour jouer un rôle (ce n'est point de ces sortes de vanitésqu'il doit nous entretenir) : il ne va pas monter à la tribune,aux harangues, ni danser dans l'orchestre ; il n'est pas couvert d'un habitd'or, mais il se présente à nous avec un vêtement d'unebeauté extraordinaire, il est revêtu de Jésus-Christ; ses pieds sont beaux (Rom. X,15), ils sont chaussés (Ephés.VI, 15) et tout prêts à partir pour aller annoncer l'Évangilede la paix; il a une ceinture, non sur son sein, mais autour de ses reins;elle n'est pas dorée ni d'un cuir couleur de pourpre, mais elleest tissue et formée de la vérité même.
Tel est celui qui s'offre à nous : son visage n'est pas couvertd'un masque, car il n'y a dans lui ni déguisement, ni fiction, nimensonge; mais ayant la tête nue, il annonce la pure vérité.Il ne cherchera point à se montrer à ses auditeurs par songeste, son regard, sa voix, différent de ce qu'il est en réalité.Pour remplir sa mission, il n'aura besoin d'aucun accompagnement, ni deharpe, ni de lyre, ni d'aucun instrument pareil. C'est par sa voix qu'ilfait tout, et cette voix fait entendre une harmonie plus salutaire et plusdouce que le sonde la harpe ou de la musique la plus mélodieuse.
Tout le ciel est la scène, toute la terre est le théâtre,tous les anges sont ses spectateurs et ses auditeurs , et tous ceux d'entreles hommes qui sont ou qui désirent devenir des an gel.
Voilà ceux qui peuvent attentivement entendre cette harmonie,et s'en inspirer pour leur propre conduite; voilà les dignes auditeurs.Tous les autres, semblables aux enfants, écoutent à la véritémais ils ne comprennent rien à ce qu'ils ont écouté, parce qu'ils s'amusent à des bagatelles et à des puérilités(1). Adonnés aux ris et aux délices, livrés aux, richesseset à l'ambition, et ne songeant qu'à leur ventre, ils entendentvéritablement quelquefois la divine parole, mais attachésqu'ils sont à des ouvrages de fange et de boue (2), ils ne fontrien de grand , rien de noble, rien d'élevé.
Les puissances célestes accompagnent cet apôtre, ellesvoient avec admiration la beauté de son âme, sa prudence etcette brillante vertu, par laquelle il a attiré Jésus-Christmême dans son coeur, et reçu les grâces spirituellescartel en quelque sorte qu'une lyre que les pierres précieuses etles cordes d'or dont elle est ornée, font briller, il fait retentirdes sons spirituels qui ont quelque chose de grand et de sublime.
2. C'est pourquoi écoutons-le, mes frères, non comme lepécheur, ou comme le fils de Zébédée, maiscomme un homme plein de " l'esprit qui pénètre ce qu'il ya de plus caché et dans la profondeur de Dieu (I Cor. II) ", commeune lyre, dis-je, que lEsprit-Saint pince et fait résonner. Cen'est point la voix d'un homme que vous allez entendre, mais c'est la voixde Dieu. Tout ce qu'il vous dira est puisé dans les sources divines;dans ces secrets, dans ces mystères que les anges mêmes n'ontpoint connus, avant qu'ils aient eu leur accomplissement : car c'est avecnous, par la voix de Jean, c'est par nous qu'ils ont appris ce que nousavons connu nous-mêmes : un autre apôtre nous le déclarepar ces paroles : " Afin que maintenant les principautés et lespuissances connaissent par l'Église la sagesse de a Dieu si merveilleusedans les différents ordres de sa conduite ". (Ehés. III,10.) Si donc les Principautés, les Puissances, les Chérubinset les Séraphins ont appris ces choses de l'Église, il estévident que c'est avec une grande attention qu'ils les ont apprises: et certes, que les anges aient appris avec nous
1. Littéralement : à des gâteaux.
2. Vils. Lett. A des ouvrages de brique et de tuile.
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des choses qu'ils ignoraient, nous n'y avons pas peu de gloire: maisque ce soit aussi de nous qu'ils les ont apprises, je n'expliquerai pointencore comment cela. est arrivé.
Ecoutons saint Jean avec modestie, gardons un grand silence, non-seulementaujourd'hui, ou dans le jour seulement auquel nous l'écoutons, maisaussi pendant toute notre vie : il est avantageux d'être en touttemps attentifs à sa voix. Si nous sommes curieux d'apprendre cequi se passe à la cour, ce que fait l'empereur, ce qu'il a résolude faire pour ses sujets, quoique souvent il n'y ait rien en cela qui nousregarde, nous devons beaucoup plus désirer de savoir ce que Dieua dit, et surtout puisqu'ici tout nous importe, tout est pour nous., Jeannous donnera la connaissance de toutes ces choses, parce qu'il est l'amidu Roi, ou plutôt parce qu'il a en lui-même le Roi qui parlepar sa bouche, et qu'il sait de lui tout ce qu'il apprend de son Père.Jésus-Christ dit : " Je vous ai appelé mes amis, parce queje vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père ". (Jean,XV, 15.) Or, si nous voyions descendre tout à coup du ciel quelqu'unqui nous promît de nous dire ce qui s'y passe, nous accourrions tousauprès de lui : accourons donc présentement de même.
Cet homme nous parle du haut du ciel : il n'est pas de ce monde, c'estJésus-Christ lui-même qui le déclare : " Vous n'êtespoint ", dit-il, " de ce monde ". (Jean, XV,19.) L'Esprit-Saint dont ilest rempli lui parle, cet Esprit qui est présent partout, qui connaîtce qui est en Dieu, de même que l'esprit de l'homme, qui est en lui, connaît ce qui se passe en lui (I Cor. II, 11), c'est-à-direl'Esprit de sainteté, l'Esprit de vérité, qui conduitet mène au ciel, qui donne de nouveaux yeux, qui nous rend présentesles choses futures, et qui, quoique nous soyons encore dans notre chair,nous fait voir les choses célestes.
C'est pourquoi, mes frères, présentons-nous à luiavec un esprit. paisible et tranquille durant tout le cours de notre vie; qu'aucun indifférent, aucun homme sans ferveur, aucun débauché,une fois entré ici, ne demeure tel qu'il était. Mais élevons-nous,au ciel, c'est là que l'évangéliste parle àceux qui y vivent. Si nous sommes habitants de la terre, nous ne rapporteronsaucun fruit. La doctrine de saint Jean n'est pas pour ceux qui mènentune vie
sensuelle et toute animale, de même que les choses terrestresne le touchent et ne le regardent point. Certes, le tonnerre qui grondedans l'air nous épouvante et nous effraye par son bruit confus ;mais la voix de Jean ne trouble point les âmes fidèles, elleles délivre au contraire du trouble et de la terreur, et n'est terriblequ'aux démons et aux esclaves des démons. Pour voir et pourconnaître comment il les. effraye et les met en fuite, que notreesprit, que notre langue gardent un profond silence, mais surtout notreesprit : de quelle utilité serait-il que la langue fût dansle .silence, lorsque l'esprit serait dans l'agitation et dans le trouble?Je demande la paix de l'âme, parce que je veux que l'âme soitattentive et m'écoute. Que la cupidité, l'amour de la gloire,que la colère, ce cruel tyran, que toutes les autres passions cessentdonc de nous agiter : l'oreille qui n'est pas bien purifiée ne peutdignement entendre, ni pleinement concevoir la sublimité de cesparoles, la formidable grandeur de ces ineffables mystères,- enun mot, l'excellence de ces divins oracles. Si, faute de prêter uneexacte attention, il est impossible de bien apprécier un air jouésur la flûte ou la lyre, comment l'auditeur appelé àentendre une. voix mystique, le pourra-t-il si son âme sommeille?
3. Voilà pourquoi Jésus-Christ nous donne cet avertissement: " Gardez-vous de donner les choses saintes aux chiens, et: ne jetez pointvos perles devant les pourceaux. ". (Matth. VII, 6.) Il appelle ses parolesdes perles (quoiqu'elles soient infiniment plus précieuses que nele sont celles-ci), parce que les perles sont ce qu'il y a de plus précieuxsur la:terre. Il a coutume aussi de comparer leur douceur au miel, nonque le miel puisse l'égaler, mais parce que. nous n'avons rien deplus doux. Mais qu'elles surpassent en effet, et de beaucoup, et le prixdes pierres précieuses, et la douceur du miel; si vous en doutez,écoutez ce qu'en dit le Prophète : " Elles sont plus désirablesque l'abondance de l'or et des pierres précieuses, et plus doucesque n'est le miel, et qu'un rayon plein de miel" (Ps. XVIII, 11 et l2);mais pour ceux-là seulement qui se portent bien; aussi a-t-il ajouté: " Car votre serviteur les garde ". Et ailleurs encore, après avoirdit : douce, il joint: à moi : " Que vos paroles", dit-il, " mesont douces ! " Et pour marquer leur excellence, il ajoute : [103] " Ellesle sont plus que le miel et le rayon (1) de miel ne le sont à mabouche ". (Ps. CXVIII, 103.) Le prophète parle de la sorte, parceque son âme était pure et saine. N'entrons donc pas ici, sinous sommes malades, et ne mangeons de ce pain qu'après avoir purifiénos âmes. Voilà pourquoi tant de paroles et un si long discours: avant d'arriver à notre texte j'ai voulu vous prépareret vous porter à purifier vos âmes, afin que chacun de vousse guérît de toutes ses maladies, et n'abordât ce textesacré qu'avec une âme exempte de colère, de soucis,d'inquiétudes terrestres et de toute autre passion, comme s'il allaitentrer dans le ciel. Nous ne pourrions faire ici aucun profit considérable,si nous n'avions auparavant purifié nos âmes.
Qu'on ne me dise point : mais comment se préparer? le temps quinous reste jusqu'à la prochaine assemblée est très-court.A quoi je répondrai : Vous pouvez, mes frères, vous pouvezchanger de vie, non-seulement dans l'espace de cinq jours, mais vous lepouvez même en un instant.
Répondez-moi à votre tour, je vous le demande : Est-ilquelqu'un de plus scélérat qu'un larron et un assassin? N'est-cepas là le comble de l'iniquité? Toutefois un larron est parvenudu premier coup au faîte de la vertu, il est entré dans leparadis, et n'a pas eu besoin pour cela de plusieurs jours, ni de la moitiéd'un jour, mais seulement d'un petit moment: on peut donc changer de vieen un instant, et de boue que l'on était auparavant, on peut devenirun or pur; comme ce n'est point par nature que nous sommes ou vertueux,ou vicieux; le changement est facile, notre volonté étantlibre et nullement nécessitée. " Si vous voulez et si vousm'écoutez " dit l'Ecriture, " vous serez rassasiés des biensde la terre ". (Isai. I, 19.)
Ne le voyez-vous pas, mes frères, qu'il ne faut que la seulevolonté ? non point cette volonté banale qui ne fait défautà personne, mais une volonté ferme et vigilante. Je le saisfort bien : il n'y a personne qui ne veuille aller promptement au ciel;mais c'est par les oeuvres qu'il faut montrer sa volonté. Le marchandqui veut s'enrichir, ne se contente pas
1. Le rayon. N. Vulg. dit seulement le miel, mais le saint Auteur n'estpas le seul qui ajoute : et le rayon de miel. Saint Ambroise , saint Jérôme, salut Augustin , et les anciens psautiers lisent de même : Supermet et favum ori meo.
d'en avoir la pensée et la volonté, mais il fait construireun vaisseau, il engage des matelots, prend un bon pilote, équipeson vaisseau de toutes choses, il emprunte de l'argent, traverse les flots,il va dans les pays étrangers, il s'expose à beaucoup depérils, et souffre tous les maux que connaissent ceux qui ont coutumed'aller sur mer. C'est de cette manière que nous devons faire connaîtrenotre volonté. Nous avons aussi nous-mêmes à naviguer,non d'une terre à une autre, mais de la terre au ciel. Préparonsdonc nos âmes à cette navigation, afin qu'elle nous conduiseau ciel : pourvoyons-nous de matelots obéissants et d'un bon navire,si nous ne voulons être en butte aux périls, aux naufragesdu monde, ou être emportés par le vent de l'orgueil; si nousvoulons être alertes et dispos. Que si nous nous pourvoyons ainsid'un navire , d'un pilote et de nautoniers, notre navigation sera heureuse,nous obtiendrons le secours du Fils de Dieu, ce vrai pilote, qui ne permettrapas que notre esquif soit submergé, mais qui, au fort des plus terriblesorages, commandera aux vents et à la mer (Matth. VIII, 26), et ferasuccéder lin grand calme à la tempête.
4. Venez à l'assemblée prochaine, mes chers frères,avec ces dispositions, si vous désirez en profiter, et garder endépôt dans votre coeur ce qu'on vous dira. Que personne nesoit " chemin ", que personne ne soit " pierre ", que personne ne soit" rempli d'épines". (Luc, VIII, 5 et suiv.) Faites de vos âmesune terre bien cultivée, et nous sèmerons avec ardeur, quandnous verrons une terre franche. Alois si nous trouvons une terre pierreuseet en friche, excusez-nous de ne vouloir pas travailler en vain; car si,cessant de semer, nous commencions par arracher les épines... d'unautre côté, jeter la semence dans une terre inculte, seraitune conduite insensée.
Il n'est point permis à un homme qui assiste à ces entretiensde participer à la table des démons (I Cor. X, 21) ; carquelle société peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité(Ibid. VI, 24 )? vous êtes auditeurs de Jean, vous apprenez de luides choses qui sont de l'Esprit de Dieu : et vous iriez ensuite entendredes courtisanes qui disent des obscénités (1) et font des
1. Des femmes montaient sur le théâtre comme les bouffons,et jouaient tous les mêmes personnages; leurs paroles et leurs gestesétaient pleins d'ordures et d'obscénités, ce qui excitaitsouvent le zèle de notre saint Docteur.
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représentations encore plus obscènes; et vous iriez voirdes infâmes échanger des soufflets sur la scène 1 Commentpourrez-vous vous purifier, après vous être vautrédans un bourbier si immonde? Est-il nécessaire de faire ici le détailde toutes ces indécences? Dans ces lieux tout est ris dissolus,tout est infamie, tout est injure atroce, tout est traits satyriques, toutest débauche , tout est perdition. Je vous le dis, et je vous ledéclare à vous tous : qu'aucun de ceux qui participent àcette table, n'aille corrompre son âme à ces spectacles pernicieux.Tout ce qui s'y dit, tout ce qui s'y fait est pompe de Satan.
Vous tous qui avez été initiés à nos saintsmystères, vous savez à quelles conditions nous vous avonsreçus, et ce que vous nous avez promis, ou plutôt àJésus-Christ, puisque c'est lui-même qui vous initie : voussavez ce que vous lui avez dit, quelle parole vous lui avez donnéesur les pompes de Satan, comment vous avez renoncé et à Satanet à ses anges; et vous avez promis de n'y point retourner? Celuidonc qui viole ces promesses a infiniment à craindre de se rendreindigne de ces mystères. Ne voyez-vous pas qu'à la cour cene sont pas ceux qui ont commis des fautes dans leurs charges, mais ceuxqui s'en sont acquittés avec honneur, qu'on élèveaux premières dignités, qu'on fait entrer au conseil du roi,et que l'on met au rang de ses amis? Il nous est venu du ciel un ambassadeur,que Dieu nous envoie lui-même pour nous parler de choses très-importanteset très-nécessaires. Niais vous, sans vous mettre en peinede savoir ce qu'il vous veut, ou ce qu'il a à vous dire, vous courezaux spectacles écouter des bouffons. Une telle conduite ne mérite-t-ellepas les foudres et toute la colère du ciel? Car, comme il n'estpas permis de participer à la table des démons, il ne l'estpas non plus d'assister à ces démoniaques assemblées, ni de se présenter vêtu d'un habit sale à cette tablemagnifique, couverte de toutes sortes de mets exquis, que Dieu a dresséelui-même, et dont la vertu est si grande, qu'elle élèvetout d'un coup dans le ciel ceux qui y participent, si toutefois ils sontattentifs et vigilants. Oui, certes, celui qu'enchante constamment cettedivine parole , ne reste pas sur cette terre vile et abjecte: il prenddes ailes, il s'envole, il entre dans la sublime et céleste région,où il jouit de ses biens immenses, desquels puissions-nous tousentrer cri possession, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soitau Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et toujours, et dans tousles siècles des siècles! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE II
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE VERBE. (VERSET 1.)
1. Si c'était Jean qui dût nous parler lui-même etnous entretenir de ce qui le regarde personnellement, il serait de monsujet, mes frères, de vous rapporter l'histoire de sa famille, desa patrie et de son éducation ; mais comme ce n'est point lui, commec'est Dieu qui parle par sa bouche, il semble qu'il soit inutile et superflud'entrer dans ce détail mais non, ce n'est pas inutile; bien aucontraire, il est important et nécessaire de vous en faire le récit.Quand vous saurez d'où, et de quels parents il est sorti, quel ilétait, et que vous entendrez ensuite sa voix et toute sa doctrine,alors vous connaîtrez que ce qu'il vous dit, il ne vous le dit pasde lui-même ; mais qu'il parle sous l'impulsion de la puissance divine.
Quelle est donc sa patrie? il n'en eut point, à vrai dire : ilnaquit dans un pauvre bourg et dans un pays décrié qui neproduisait rien de bon. En effet, c'est par mépris pour la Galiléeque les Scribes disent : " Demandez et apprenez qu'il ne sort point deprophète de a la Galilée". (Jean, VII, 52.) Le vrai Israélitede même n'en fait point de cas, quand il dit : " Peut-il venir quelquechose de bon de Nazareth? " (Jean , I , 46.) Le lieu même de ce paysoù il était né, n'avait rien d'illustre, ni de recommandable;son nom n'y était point connu, son père était un pauvrepêcheur , et si pauvre, qu'il élevait ses enfants dans saprofession.
1. Nathanaël.
Or, vous le savez tous, mes frères, nul artisan n'aime àlaisser son métier pour héritage à son fils, s'iln'y est forcé par son extrême pauvreté , et surtoutsi l'art qu'il professe est vil et abject : vous savez aussi qu'il n'estrien de plus pauvre , de plus dédaigné, et même deplus ignorant que les pêcheurs. Là cependant, comme partout,il y a des degrés et des rangs. Mais l'apôtre étaitd'un rang inférieur : car il ne pêchait même pas dansla mer, mais dans un petit étang : et c'est là que Jésus-Christl'appela, comme il était avec son père (1), et Jacques, sonfrère, raccommodant ensemble leurs filets (Matth. IV, 21), ce quiest la marque d'une très-grande indigence. C'est dire assez qu'ilétait complètement étranger à toutes les sciencesprofanes : et d'ailleurs saint Luc nous assure que non-seulement il étaitdu commun du peuple, mais aussi un homme sans lettres. (Act. IV, 13.)
Et pouvait-il en être autrement? un homme qui ne fréquentaitni le barreau, ni ce qu'il y a d'honnêtes gens dans une ville, quis'occupait uniquement de pêche et n'avait de sociétéet de commerce qu'avec des marchands de poissons et des cuisiniers, commentaurait-il pu être au-dessus des animaux et des brutes? comment n'aurait-ilpas été aussi muet, que les poissons eux-mêmes ?
Voyons néanmoins; mes chers frères, voyons ce que ditet ce qu'avait appris ce pêcheur, qui passait sa vie autour des étangs,occupé
1. Zébédée.
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de filets et de poissons, cet homme de Bethsaïde de Galilée,ce fils d'un pêcheur pauvre, extrêmement pauvre, cet ignorantdont l'ignorance était si profonde et qui demeura illettréet avant et après qu'il se fût attaché à Jésus-Christ.Ne va-t il pas nous parler de champs, de rivières et de commercede poissons? On ne s'attend peut-être pas à d'autres discoursd'un pêcheur; mais ne craignez point. Nous n'entendrons rien de cegenre, il rie nous entretiendra que de choses célestes , que dechoses que personne ne savait avant lui : il va nous enseigner une doctrineaussi sublime, une morale aussi excellente, et une philosophie aussi belleque le peut et le doit celui qui a puisé dans les trésorsde l'Esprit-Saint, et qui vient tout présentement de descendre duciel : ou plutôt, il est à croire que les anges mêmesqui sont dans le ciel ne savaient pas encore, avant qu'il eût parlé,ce qu'il va nous apprendre.
Je vous le demande : Est-ce là le langage d'un pêcheur,ou même d'un rhéteur? d'un sophiste, d'un philosophe? de l'hommele plus profondément versé dans la science humaine? Non,certes. Car il n'est point d'intelligence humaine capable de philosopher,ou de raisonner comme lui sur la nature bienheureuse et immortelle ; surles puissances qui lui sont subordonnées; sur l'immortalitéet la vie éternelle, ni sur les corps mortels qui doivent dans lasuite devenir immortels; sur le supplice et le jugement futurs; sur lecompte que chacun rendra de ses paroles, de ses actions, de ses pensées;ni de savoir ce que c'est que l'homme, ce que c'est que le monde, ce qu'estvéritablement l'homme, à la différence de ce qui semblel'être, et ne l'est pourtant point; en quoi consiste le vice, enquoi consiste la vertu.
2. Platon et Pythagore ont agité quelques-unes de ces questions: pour les autres philosophes, ils ne méritent pas qu'on les nomme,tant ils se sont rendus ridicules : les plus célèbres chezles païens, ceux qui sont regardés par eux comme les princesde la science, je les ai nommés : c'est à eux qu'on doit,par exemple, certains traités sur la République et les lois: tout cela ne les a pas empêchés de se ridiculiser par desopinions dont rougiraient des enfants, la communauté des femmes,le bouleversement de la société l'avilissement du mariage.C'est à promulguer ces absurdités et d'autres encore , qu'ilsont dépensé leur vie tout entière. Mais rien de plushonteux que leurs doctrines sur la nature de l'âme : ils ont enseignéque les âmes des hommes devenaient des mouches, des moucherons, desarbrisseaux; que Dieu même était l'âme, et d'autresinfamies pareilles. Et ce n'est pas seulement pour cela qu'ils sont àreprendre, ils le sont encore pour leurs innombrables contradictions :agités comme l'Euripe (1), ce n'est que flux et reflux dans leurssentiments et dans leur doctrine; aussi n'avaient-ils rien de vrai, riende solide à dire.
Mais le pêcheur ne dit rien que de certain, rien que de vrai;fondé sur la pierre, il est inébranlable et ne peut chanceler.Admis dans le sanctuaire même du ciel, parlant par l'inspirationdu Seigneur, sa parole n'éprouve aucune des défaillancesde l'humanité.
Les philosophes, au contraire, qui n'ont jamais été reçusà cette cour céleste, pas même en songe, qui pêle-mêleavec le reste des hommes n'ont hanté que les places publiques, voulants'élever jusqu'aux êtres invisibles, par la seule force deleur esprit, sont tombés dans de grandes erreurs : ils ont osédiscourir de choses ineffables, et, comme des aveugles ou des ivrognes,ils se sont heurtés mutuellement dans leur course à l'aventure;que dis-je? ils se sont contredits eux-mêmes, perpétuellementinfidèles à leurs propres opinions.
Saint Jean est un homme sans lettres, grossier, de Bethsaïde, filsde Zébédée. Que les Grecs se moquent et rient de larudesse de ces noms ; je ne parlerai pas pour cela avec moins de confiance,j'en aurai même davantage: car plus cette nation leur paraîtbarbare et éloignée de leurs moeurs et de leurs coutumes,plus aussi ce que j'en dirai paraîtra grand et admirable. En effet,un barbare, un ignorant dit des choses qui ont été jusqu'àprésent inconnues au reste des hommes; et non-seulement il les dit,mais il les persuade : se fût-il borné à les dire,ce serait déjà une grande merveille : mais voici qui la surpasse: il ne
1. L'Euripe est un canal, ou détroit entre la Béotie etl'Eubée, continuellement agité par le flux et le reflux.D'où sont venus ces dictons proverbiales : Homme euripe, pour direhomme inégal : Esprit euripe, pour dire esprit flottant : Fortuneeuripe, pour fortune changeante. Euripixein, être dans une agitationcontinuelle. Cicéron compare les assemblées du peuple romainà l'Euripe. Quel détroit, dit-il, quel Euripe, avec ses agitationset ses bourrasques, apprécie, des bourrasques et des agitationsqui règnent dans nos assemblées ! Pro Planc.
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cesse de persuader tous ceux qui l'écoutent, et confirme parcette nouvelle preuve qu'il est inspiré de Dieu. Qui n'admireraitun pareil pouvoir? Ce talent, ce don de persuasion,, comme je l'ai faitvoir, prouve manifestement que la doctrine et les préceptes qu'ilenseigne ne sont pas de lui. Ce barbare a donc fait entendre sa voix jusqu'auxextrémités de la terre (Ps. XVIII, 4), et a répanduson Evangile dans tout le monde. Il l'a semé par lui-mêmeen personne dans la moitié de l'Asie, là où les sages,où les philosophes grecs tenaient leurs écoles de philosophie.c'est en quoi il est formidable aux démons, car il brille au milieudes ennemis, il dissipe leurs ténèbres et renverse leursforts : mais son âme s'est élevée au ciel, dans leséjour qui convient à Celui qui opère de si grandsprodiges. Et voici que tous les dogmes des philosophes sont tombéset anéantis, tandis que la doctrine de Jean acquiert tous les joursplus de force et une nouvelle splendeur. A peine a-t-il paru avec les autrespêcheurs que les doctrines de Platon et de Pythagore, naguèrepuissantes, tombent dans le silence et l'oubli, jusque-là que laplupart ignorent aujourd'hui le nom même de ces philosophes.
Cependant Platon passe pour avoir été appelé àla cour des tyrans; il eut, dit-on, beaucoup d'amis et fit le voyage deSicile. Pythagore domina sur la grande Grèce; et mit en oeuvre milleprestiges : ainsi s'explique ce qu'on raconte de lui, qu'il parlait avecles boeufs (1). En quoi il paraît visiblement qu'un philosophe quiparlait ainsi avec les bêtes n'était nullement utile aux hommes,ou plutôt qu'il ne pouvait que leur être très-nuisible.C'est à l'homme qu'il appartient spécialement par sa naturede s'élever à la philosophie; toutefois celui-ci parlait,à ce que l'on dit, ou feignait de parler avec les aigles et avecles boeufs. Non que d'une nature irraisonnable , il sût faire (cequi est interdit à l'homme) quelque chose de raisonnable (ce quel'homme ne peut point), il ne faisait que tromper les sots par des prestigeset des illusions. Au lieu d'enseigner aux hommes une doctrine utile, illeur disait que manger des fèves et avaler la tête
1. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon ditsur cet endroit, quil ne se souvient pas d'avoir lu nulle part, que Pythagoreait parlé avec les boeufs et avec les aigles; si ce n'est qu'ony veuille rapporter ce qu'écrit Diogène Laërce, dansla vie de ce philosophe, que l'âme de Pythagore avait passédans les arbres et dans les animaux qu'elle avait voulu choisir ". LE MÈRE. Le conte auquel saint Chrysostome fait allusion est rapporté dansles Vies de Pythagore par Porphyre (chap. XXIII), et par Iamblique (chap.XIII). Note du nouveau traducteur.
de leurs parents c'était une même chose. Il persuadaità ses disciples que l'âme de leur maître devenait tantôtun arbrisseau, tantôt une jeune fille, tantôt un poisson. N'est-ilpas naturel que de semblables rêveries aient fini par tomber dansun profond oubli ? Oui, certes, et la raison le voulait ainsi. Mais onn'en peut pas dire autant de ce qu'a enseigné l'homme grossier etsans lettres : les Syriens, les Indiens, les Perses, les Egyptiens, etune infinité d'autres nations, ayant traduit en leurs langues ladoctrine et les instructions qu'il leur a données, ont appris àphilosopher, quoique ce ne fussent que des barbares.
3. Je n'ai donc pas eu tort de dire que tout le monde entier lui a servide théâtre. Il n'a pas, comme Pythagore, quitté etrejeté ceux qui étaient de même nature que lui, pouraller vainement instruire les bêtes : travail infructueux et inutile,qui marque une très-grande folie en celui qui l'entreprend. Maisexempt de ce vice, aussi bien que de tout autre, il s'attachait uniquementà apprendre aux hommes ce qui leur est utile, et ce qui peut lesélever de la terre au ciel. C'est pourquoi il n'a point enveloppéses dogmes de nuages et de ténèbres, comme ceux qui couvraientd'obscurités, ou d'une espèce de voile la mauvaise doctrinequ'ils débitaient : mais la doctrine de saint Jean est plus lumineuseque les rayons du soleil; aussi généralement tous les hommesla voient à découvert. Car il ne prescrivait pas àses disciples cinq années de silence : de même que ce philosophe,il ne leur ordonnait pas de rester immobiles comme des pierres en l'écoutant(1); enfin il ne soutenait pas faussement qu'on pouvait tout définir,tout expliquer par les nombres : mais, rejetant toute cette vaine et fastueusedoctrine, écartant de nous ces pernicieux piéges de Satan,il a mêlé et répandu tant de lumière et de facilitédans ses paroles, qu'il n'a rien dit qui ne soit clairement entendu , non-seulementdes hommes et des sages, mais des plus simples femmes et des enfants. Caril croyait cette parole véritable et bonne pour tous ceux qui l'écouteraient: et c'est ce qui résulte de toute la suite des temps, car ellea attiré à soi tous les hommes qui
1. Comme s'il eût eu à instruire des pierres insensibles.Autrement: Comme s'il eût été assis au milieu d'unmonceau de pierres. insensibles, etc.
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l'ont écoutée, et les a délivrés de tousles maux et des tragiques événements dont leur vie étaitperpétuellement agitée. Voilà pourquoi, nous tousqui l'avons entendue, nous aimerions mieux perdre la vie que l'héritagede vérité qui nous a été léguépar ce saint apôtre.
Tout ce récit vous fait clairement voir, mes chers frères,que saint Jean ne nous a rien dit, ni rien enseigné d'humain, maisqu'au contraire tout ce qui part de cette âme sublime, tout ce quid'elle est venu jusqu'à nous renferme une doctrine toute célesteet toute divine. Sa voix n'éclatera point, elle ne fera point retentirnos oreilles. Nous entendrons un discours simple, sans enflure, sans fard,sans vains ornements, toutes choses très-éloignéesde l'amour de la vraie sagesse ; nous n'y trouverons qu'une force invincibleet divine, une abondance inépuisable de vérités, untrésor sans pareil. Le prédicateur doit dédaignerun vain faste qui ne sied qu'à des sophistes, ou plutôt àde jeunes sots : à ce point qu'un philosophe païen (1) nousmontre son maître rougissant de sa profession et disant àses juges qu'il leur répondra dans les premiers termes venus, etnon point par un discours apprêté ni orné de mots étudiéset choisis. " Car", disait-il, " il ne serait pas convenable et àmon âge, ô citoyens, de venir devant tous comme un enfant,avec un discours soigneusement composé (3) ". Mais considérez,je vous prie, le ridicule qui éclate en ceci : ce philosophe, quinous montre son maître fuyant l'éloquence et les ornements, comme une chose honteuse, indigne de la philosophie et bonne pour desjeunes gens, s'y est lui-même appliqué plus que personne,tant il est vrai que ces philosophes n'avaient en vue que leur vanité! et il n'y a pas autre chose à admirer chez Platon. De mêmedonc que si vous ouvriez des sépulcres blanchis au dehors, vousles trouveriez au dedans pleins de pourriture, d'infection et d'ossementshideux et corrompus ; ainsi, si vous dépouillez des ornements del'éloquence la doctrine de ce philosophe, vous y verrez bien dessentiments et des préceptes abominables, et surtout quand il raisonnesur l'âme qu'il exalte jusqu'au blasphème.
1. Platon.
2. Socrate.
3. Apologie de Socrate.
Car c'est un des piéges du diable de ne garder aucune mesure,de ne point tenir de milieu, mais de pousser à l'une et àl'autre extrémité ceux qu'il a infectés d'une mauvaisedoctrine. Tantôt Platon dit que l'âme est formée dela substance de Dieu ; tantôt, après l'avoir ainsi excessivementélevée, et d'une manière impie, il la déshonorepar une autre hyperbole, et la fait passer dans les pourceaux , dans lesânes et dans les plus vils animaux (1); mais en voilà assezsur la doctrine de ces philosophes, nous nous y sommes même un peutrop étendus. On aurait raison de s'y arrêter davantage, s'ilen pouvait revenir quelque profit : mais comme nous n'en avons dûparler qu'autant qu'il fallait, pour en découvrir la honte et l'infamie,ce que nous en avons rapporté est plus que suffisant. C'est pourquoilaissons là leurs fables et passons à notre doctrine quinous est envoyée du Ciel par le canal et l'entremise de ce pêcheur: venons, dis-je, à cette doctrine qui n'a rien d'humain.
Commençons donc, exposons ses paroles, et comme nous vous avonsexhorté au commencement à les écouter avec une grandeattention, nous vous y exhortons encore. Par où l'évangélistecommence-t-il donc? " Au commencement était le Verbe, et le Verbeétait avec Dieu ". Voyez, mes frères, avec quelle confianceet quelle énergie il s'exprime. Considérez qu'il ne doutepoint, qu'il ne forme point de conjectures , mais qu'il parle d'un tonterme et décisif. En effet, il est d'un docteur de ne point vacillerdans ce qu'il avance. Celui qui, voulant enseigner les autres, a besoind'un second pour appuyer et confirmer ce qu'il dit, ne mérite pasd'être mis au rang des docteurs, mais seulement parmi les disciples.Que si quelqu'un me demande la raison pour laquelle saint Jean, omettantla cause première, passe tout à coup à la seconde,je répondrai que nous ne connaissons point ici
1. Platon avait pris la métempsycose de Pythagore. S'il l'a véritablementcrue et enseignée , c'est sur quoi il me semble que les sentimentssont partagés. Il a exposé ses opinions d'une manièresi enveloppée , qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que lesuns les expliquent d'une façon , et les autres d'une autre : queles uns prennent sa métempsycose dans 'un sens physique et réel,les autres dans un sens moral : une âme passe dans un lion, disent-ils,et en prend la figure, lorsque la fureur de la colère l'agite etl'emporte; e:le passe dans un pourceau, lorsqu'elle se livre aux salesvoluptés, etc. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aprèsavoir fait un fort beau dialogue sur l'immortalité de l'âme,il est tombé dans de grandes erreurs sur cette matière, soitpaf rapport à la substance de l'âme, soit par rapport àson origine, soit encore par rapport à ses autres opinions. Platonmourut la première année de la 108e Olympiade, à l'âgede 81 ans , et le même jour qu'il était né.
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de premier ni de second: car la divinité est au-dessus du nombre,du temps et des siècles. C'est aussi pour cela que, passant là-dessus,nous confessons que le Père ne tire son origine de personne, etque le Fils est engendré du Père.
4. Nous l'entendons, direz-vous, mais pourquoi omettant le Pèreparle-t-il du Fils? Le voici : c'est parce que le Père étaittrès-connu de tous, sinon comme Père, du moins comme Dieu: et qu'au contraire le Fils unique n'était point connu. Il a doncraison de se hâter d'en donner d'abord au commencement la connaissanceà ceux qui ne le connaissaient point; mais cependant il ne laissepas de parler du Père dans ce discours. Considérez avec moil'esprit et la prudence de ce saint docteur. Il sait due les hommes, depuistrès-longtemps, et même avant toute autre connaissance, ontcelle de Dieu, et qu'ils l'adorent sur toutes choses. C'est pourquoi, surce fondement il établit son principe, et en tirant la conséquence,et avançant ensuite, il assure que le Fils est Dieu.
Il ne fait pas comme Platon, qui dit que l'un est esprit, l'autre âme: idées très-indignes de cette nature divine et immortelle.Car elle n'a rien de commun avec nous, mais elle est très-éloignéede rien avoir qui participe des créatures : je dis quant àla substance, et non quant à la forme extérieure (1); c'estpour cela qu'il l'a appelé Verbe. Car voulant nous apprendre quece Verbe était le fils unique de Dieu ; de peur que quelqu'un nepensât que c'était par une génération passible,il écarte toutes les fausses idées qui pourraient naîtredans l'esprit; faisant précéder le nom de Verbe, et déclarantque ce Verbe est né de lui, et qu'il est né de lui impassiblement(2).
Vous voyez, mes chers frères , ce que je viens de dire, que saintJean , en parlant du Fils, ne tait et n'omet pas le Père. Que sicela ne suffit pas encore pour vous mettre cette vérité danstoute son évidence, ne vous en étonnez pas : c'est de Dieuque nous vous parlons, dont la nature ne se peut représenter
1. " Quant à là forme extérieur ", ou " Quant àce qui a paru de lui au dehors " . Le grec dit skesis, en latin, habitus.J'explique ce mot sur ce que saint Paul nous apprend du Verbe, lorsqu'ildit : " Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme deserviteur, en se rendant semblable aux hommes , et étant reconnupour homme , par tout ce qui a paru de lui au dehors. Voilà la formeextérieure; voilà en quoi et comment le Verbe divin, quin'a rien de commun avec l'homme, quant à la substance, participedes créatures dans son incarnation, s'étant revêtude nette chair et rendu semblable aux hommes.
dignement ni en paroles, ni en pensées. Voilà pourquoisaint Jean ne se sert point ici du nom de substance , parce que personnene peut dire ce que Dieu est selon sa substance ; mais partout il nousle fait connaître par ses ouvrages. On voit que dans la suite ceVerbe est appelé lumière, et que la lumière est aussiappelée vie : ce n'est point pour cette seule raison qu'il l'a ainsiappelé ; mais c'est la première , et voici la seconde : leVerbe devait nous apprendre ce qui regarde le Père; car il dit :" Je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père ".(Jean, XV, 15.)
L'évangéliste appelle le Verbe et lumière et vie,parce qu'il nous a donné la lumière qui nous éclaireet fait connaître toutes choses, et que par la lumière ilnous a donné la vie. En un mot : un seul, ni deux, ni trois, niplusieurs noms ne suffisent pour nous faire connaître ce que Dieuest ; mais il faut se tenir pour content, si par plusieurs noms mêmenous pouvons; du moins obscurément, nous former une idéede ses attributs. Saint Jean ne l'a pas simplement appelé " Verbe", mais en ajoutant l'article " le ", il l'a désigné commeun être à part.
Faites ici attention, mon cher auditeur, que je n'ai pas vainement ditque cet évangéliste nous parle du haut du ciel; et pour celaremarquez jusqu'à quelle sublimité il a d'abord, dèsle commencement, élevé l'esprit et l'âme de ses auditeurs.Car après l'avoir élevée au-dessus de tout ce quipeut tomber sous les sens , au-dessus de la terre , de la mer et du ciel,il lui fait entendre qu'il faut qu'elle monte encore plus haut, et qu'elles'élève au-dessus même des Chérubins, des Séraphins,des Trônes, des Principautés, des Puissances, et enfin au-dessusde toutes les créatures. Quoi donc! Est-ce qu'après nousavoir élevé à de si hautes et de si sublimes idées,il a pu nous y arrêter? nullement ; mais il en est comme d'un hommequi , voyant quelqu'un arrêté sur le bord de la mer, pourconsidérer les villes, les côtes et les ports, aprèsl'avoir
1. " Impassiblement ", d'une manière impassible, c'est-à-dire," sans passion, ni altération, ni diminution, ni changement de lapart du Père qui engendre , ni du Fils qui est engendré.C'est là la vraie idée, ou explication du mot apathos; dansle langage des Pères grecs. Comme apathos appliqué àDieu , marque que la nature divine est . inaltérable, immuable,imperturbable, incapable de rien recevoir de nouveau en elle-même,ni d'être jamais autre chose que ce qu'elle a été unefois , et par conséquent, " indivisible ". Voyez le premier avertissementaux protestants, de M. Bossuet, évêque de Meaux.
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transporté au milieu de l'Océan, et lui avoir ôtéla vue des premiers objets qui loccupaient, le placerait en un lieu qui,n'étant point borné, offrirait à ses yeux un spectacleimmense. Ainsi l'évangéliste nous élève au-dessusde toutes les créatures, nous envoie au delà des sièclesqui ont précédé la création, et nous tientles yeux en l'air et en suspens, sans nous fixer titi terme, parce qu'iln'y en a point car la raison, qui veut pénétrer dans ce commencement,cherche quel est ce commencement; et trouvant qu'il est dit du Verbe :" Il était ", elle veut encore aller plus loin , et ne voit pointoù se fixer ; elle regarde sans relâche jusqu'à cequ'enfin la fatigue la force à redescendre : car ce mot " Au commencementétait ", ne désigne et ne montre que ce qui a toujours été,et ce qui est éternel.
Vous le voyez, mes fières, qu'il n'en est pas de la vraie philosophie,et des dogmes divins, comme de ceux des Grecs : les païens reconnaissentet assignent des temps , et disent qu'entre leurs dieux , il y en a devieux et de jeunes, d'anciens et de nouveaux : mais on ne trouve parminous rien de semblable. Car s'il y a un Dieu, comme il y en a sûrementun,. il n'y a rien avant lui : s'il est le Créateur de toutes choses, il est avant toutes choses : s'il est le Seigneur et le Souverain detous les êtres, rien ne vient qu'après lui, et les créatureset les siècles.
J'avais dessein d'entrer dans d'autres questions, mais peut-êtrevotre esprit est déjà fatigué; c'est pourquoi , aprèsavoir donné quelques avis utiles et nécessaires pour l'intelligencede ce que j'ai dit et de, ce qui me reste à vous dire , je finiraice discours. De quoi veux-je donc vous avertir? le voici : Je sais queles longs sermons fatiguent bien des gens ; mais cela n'arrive que lorsquel'esprit des auditeurs est préoccupé et accablé dusoin et de l'embarras des affaires séculières. Car commel'oeil, quand il est pur et net, voit les objets clairement et distinctement,et ne se fatigue point, lors même qu'il regarde les corps les pluspetits et les plus subtils, tandis qu'au contraire, quand il découledu cerveau quelque mauvaise humeur, ou qu'il s'élève desentrailles quelque nuage épais qui vient s'attacher sur la prunelle,il ne peut même pas clairement distinguer les corps les plus groset les plus matériels : ainsi, tant que l'âme reste pure etsaine , et n'est infectée d'aucune maladie, elle regarde sans défaillancetout ce qu'elle doit voir; mais quand elle est souillée de millepassions, et qu'elle a perdu son ancienne vigueur, elle ne peut pas, facilementatteindre aux choses célestes, mais elle se fatigue aussitôt,elle tombe dans l'accablement, se laisse gagner par le sommeil et par laparesse, et néglige et abandonne ainsi ce qui la conduirait àla vertu et à une vie honnête, ou elle ne s'y porte que mollementet faiblement.
5. Pour ne pas tomber dans ce malheur, mes chers frères (carje ne cesserai point de vous répéter ce que je viens de vousdire), ranimez votre courage; de cette manière vous ne nous obligerezpas de vous faire le reproche que saint Paul faisait aux Hébreuxnouvellement convertis à la foi : " Nous aurions ", leur disait-il," beaucoup de choses à dire qui sont difficiles à expliquer" : Non qu'elles le soient de leur nature, " mais à cause de notrelenteur et de notre peu d'application à les entendre ". (Héb.V, 11.) En effet, celui qui a l'esprit lourd et paresseux se fatigue égalementd'un court comme d'un long discours, et trouve difficile à entendrece qui est clair et aisé. Loin d'ici donc de tels auditeurs ! maisqu'après s'être déchargé de tout le soin deschoses terrestres, chacun vienne écouter la divine parole qu'onva vous expliquer.
Lorsque l'auditeur est prévenu de l'amour des richesses, il nepeut plus être possédé de celui de l'instruction, attenduqu'un même coeur ne peut suffire à plusieurs passions, qu'unepassion chasse l'autre, et qu'étant partagé il en devientplus faible (1) : la passion dominante attire tout à soi. C'estce qu'on a coutume de voir dans les pères à l'égardde leurs enfants. Si un père n'a qu'un seul enfant, il lui donnétoute son affection et sa tendresse, mais quand il en a plusieurs, sonamour se partage et s'affaiblit d'autant. Que s'il en est ainsi pour lesattachements les plus impérieux de la nature et du sang , et quandl'affection, tout en se dispersant, ne sort pas de la famille, que sera-cedes amours qui proviennent de la volonté, surtout lorsqu'ils sontinconciliables à ce point? car l'amour des richesses est contraireà l'amour d'une telle doctrine. Nous entrons
1. Nul ne peut servir deux maîtres, dit notre souverain Maître,car ou il haïra l'un , et aimera l'autre , ou il se soumettra àl'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses.(Matth. VI, 24.)
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dans le ciel quand nous entrons dans ce temple. Ce n'est pas du lieu,mais c'est du sentiment et de la disposition du coeur que je parlé.Celui qui est encore sur la terre peut être habitant du ciel , ilpeut se représenter les choses célestes, il peut les entendre.Que nul ne porte donc rien de terrestre dans le ciel ; que nul ne s'occupede ses affaires domestiques, lorsqu'il est en ce lieu. Il faudrait au contraireemporter dans sa maison et à la place publique les trésorsque l'on amasse ici, bien loin d'embarrasser et de charger l'Eglise dubagage des maisons et des places. Si nous montons dans cette chaire dedoctrine , c'est pour vous purifier de toute cette fange mondaine. Si cepeu d'attention et de tranquillité que nous demandons de vous, vousallez l'affaiblir et le perdre par des soins et des pensées vaineset étrangères, mieux eût valu ne pas venir.
Gardez-vous donc, mes très-chers frères, de penser dansl'Eglise à vos affaires domestiques, mais plutôt quand vousserez chez vous, entretenez-vous de ce qu'on vous apprend ici. Ces chosesdoivent vous être plus précieuses que toutes les autres :celles-ci regardent Pâme , celles-là le corps, ou plutôtce qu'on vous enseigne ici sert au corps et à l'âme. Voilàpourquoi vous devez vous attacher aux unes comme étant les plusimportantes et les plus nécessaires, et faire les autres par manièred'acquit : car celles-là sont utiles et pour la vie future et pourla vie présente, mais celles-ci ne servent ni à l'une nià l'autre, si l'on ne se conforme à ce que prescrit la loi.En effet , nous devons apprendre ici, non-seulement quelle sera notre viedans l'autre monde, mais encore comment nous devons nous conduire en celle-ci.
Cette maison est un laboratoire spirituel, où l'on prépareles médicaments, afin que nous y trouvions de quoi guérirles plaies que notas fait le monde : n'y venons donc pas nous en fairede nouvelles, pour en sortir ensuite en plus mauvais état que nousn'y étions entrés. Si nous ne sommes attentifs à lavoix de l'Esprit-Saint qui nous parle, non-seulement nous ne laverons pasnos premiers péchés, mais encore nous nous souillerons detaches nouvelles. Soyons donc soigneusement attentifs à la lectureet à l'explication du Livre saint. Nous n'aurons pas dans la suitebeaucoup de peine à l'entendre, si une fois nous en avons bien
compris les principes et les buses : et si nous nous sommes donnéun peu de peine au commencement, nous serons ensuite en état d'instruireles autres, comme saint Paul nous y exhorte. L'Evangile de l'apôtresaint Jean est très-élevé et très-sublime,et les dogmes surtout y abondent. Ne l'écoutons point négligemment,je vous en prie, mes chers frères : je vous l'expliquerai peu àpeu , afin qu'il vous soit plus facile de tout entendre et de ne rien oublier.
Nous devons craindre que la sentence que prononce Jésus-Christ,quand il dit : " Si je n'étais point venu, et que je ne leur eussepoint parlé , ils n'auraient point le péché qu'ilsont (Jean, XV, 22) ", ne soit prononcée contre nous-mêmes.Quel avantage aurons-nous sur ceux qui n'ont rien entendu, si nous sortonsdu sermon sans en rien rapporter avec nous, et si nous nous sommes contentésd'admirer la beauté des paroles? Faites donc en sorte que nous jetionsla semence dans une bonne terre ; faites-le si vous voulez nous encouragertoujours davantage : et si quelqu'un a des épines, qu'il les consumepar le feu du Saint-Esprit; s'il a un coeur dur et obstiné, quepar le même feu il l'amollisse, et le rende docile ; s'il est attaquédans le chemin d'une foule de pensées, qu'il se retire dans le secretde son coeur et qu'il n'écoute point ces ennemis, qui n'y voudraiententrer que pour voler de cette sorte nous aurons la consolation de vousvoir faire de riches et d'abondantes moissons. Si nous veillons ainsi surnous, et si nous écoutons la parole de Dieu avec soin, nous nousdébarrasserons de tous les intérêts séculiers,sinon sur-le-champ, du moins peu à peu. Faisons donc en sorte qu'onne dise pas de nous : " Leurs oreilles sont semblables à cellesde l'aspic qui est sourd ". (Ps. LVII, 4.)
Un auditeur sourd, dites-le-moi, en quoi diffère-t-il de la bête?Comment! celui qui n'écoute pas Dieu, lorsqu'il lui parle, n'est-ilpas plus irraisonnable que tout ce qu'il y a de plus irraisonnable? Siplaire à Dieu, c'est là le tout de l'homme, qu'on n'appellepoint autrement que bête celui qui ne veut pas apprendre ce qui luiprocurerait ce bonheur. (Eccl. XII, 13.) Considérons donc quel malnous commettons, lorsque Jésus-Christ voulant rendre les Hommessemblables aux anges, nous, d'hommes que nous sommes, nous nous changeonsen bêtes : car se rendre esclave de la sensualité, [112] avoirde la passion pour les richesses, être colère , mordre etregimber, ce n'est pas d'un homme, mais d'une bête : or, chaque bête,pour ainsi dire , a les passions de son espèce mais l'homme quia éteint en lui-même la lumière de la raison , et abandonnéla manière de vivre que Dieu lui a prescrite, tombe sous le jougde toutes les passions : ce n'est plus une bête , c'est un monstreinforme et bizarre qui n'a pas même l'excuse de la nature; car toutesa méchanceté vient de son libre arbitre et de sa volonté.
Mais à Dieu ne plaise que nous concevions jamais une telle idéede l'Eglise de Jésus
Christ ! nous avons une meilleure opinion de vous, et de votre salut(Héb. VI, 9), mes très chers frères, mais plus elleest grande et forte chez nous, cette bonne opinion , moins aussi cesserons-nousde vous mettre en garde par nos discours, afin qu'après que vousserez parvenus au comble des plus éminentes vertus, vous acquériezl'héritage qui nous est promis. Puissions-nous tous en êtregratifiés, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsisoit-il.
HOMÉLIE III
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE VERBE. (VERSET 1.)
1. Il serait à présent inutile de vous exhorter àêtre assidus et attentifs aux sermons, tant vous êtes empressésde mettre à profit ma dernière exhortation. Ce concours,cette persévérance à rester debout, cette ardeur,cet empressement à venir occuper les places les plus proches dela chaire , d'où vous pouvez plus facilement entendre ma voix ;cette constance à ne point sortir d'ici jusqu'à ce que toutsoit fini , quoique vous y soyiez bien à l'étroit, et fortgênés, ces acclamations, ces applaudissements , tout en unmot , montre visiblement et la ferveur de votre âme , et l'attentionde votre esprit : voilà pourquoi il serait superflu de vous parlerdavantage sur ce sujet : mais il est à propos de vous dire, et ilimporte même de vous avertir de persévérer dans lemême esprit, et non-seulement d'apporter ici ce zèle et cetteaffection , mais encore de vous entretenir dans vos maisons de ce que vousavez entendu au sermon : le mari avec sa femme, le père avec sonfils : que chacun dise ce qu'il a retenu et interroge les autres : quetous, à tour de rôle , apportent au trésor commun leurcontribution.
Et ne me dites point qu'il n'est pas temps encore d'occuper les enfantsde ces choses; car je vous répondrai que non-seulement il leur seraitnécessaire d'en faire leur, étude, mai, aussi leur uniqueoccupation. Toutefois, je ne
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vous l'ordonne point à cause de votre faiblesse; je ne veux pasdétourner les jeunes gens de l'étude des auteurs profanes,pas plus que vous des affaires civiles : des sept jours de la semaine,je vous prie seulement d'en consacrer un à Notre-Seigneur.
Ne serait-il pas ridicule à nous, qui obligeons nos domestiquesde nous servir, sans y manquer un seul jour, de ne pas donner àDieu au moins quelques petits moments de notre loisir, et surtout puisquenos services, qui ne sont nullement utiles à Dieu, car le Seigneurn'a besoin de rien, tournent entièrement à notre profit età notre avantage ?
Mais quand vous menez vos enfants au théâtre et aux spectacles,vous n'avez point d'études, ni d'autres occupations à prétexteril n'en est plus question ; et lorsqu'il s'agit de quelque profit spirituel,vous dites que c'est un dérangement ! Comment n'irriteriez-vouspas la colère de Dieu ? vous trouvez du temps de reste pour touteautre chose, mais pour 1e service de Dieu, vous jugez que le loisir manqueà vos enfants 1 Ne vous conduisez pas ainsi, mes chers frères,ne vous conduisez pas ainsi. C'est principalement cet âge qui a besoinde nos leçons: comme il est tendre, l'instruction que l'on donneentre facilement dans l'esprit, et s'y imprime comme le cachet sur la cire; sans compter que c'est le moment critique qui décide du penchantde la vie entière ou au vice, ou à la vertu. Si donc au commencement,et dès les premières années, on détourne lesenfants du vice, et qu'on les mette dans le droit chemin , on leur inculqueracertaines habitudes qui resteront en eux comme une seconde nature : ilsne se porteront pas d'eux-mêmes facilement au mal, la coutume lesretiendra et les entraînera au bien. Par là , nous les rendronsplus respectables et plus utiles à l'état que les vieillardseux-mêmes, et nous leur inspirerons, dès la jeunesse, lesvertus de la maturité.
Il est impossible, comme je l'ai dit ailleurs, que ceux qui assistentà ces sermons , et fréquentent un si grand apôtre,n'en retirent un très-grand fruit : homme ou femme, jeune ou vieux,nul ne prendra en vain sa part d'un tel banquet. Si, par la parole , nousapprivoisons les bêtes que nous avons prises, à combien plusforte raison ne porterons-nous pas les hommes à la vertu par laparole spirituelle , quand il y a tant de disproportion entre ces deuxobjets de nos soins comme entre ces deux espèces de remèdes?Il n'y a pas en nous autant de férocité que dans les bêtes, car dans les bêtes la férocité naît de leurnature ; mais dans les hommes elle vient de leur libre arbitre. Et aussi, il y a une grande différence dans les paroles : les unes rie sontqu'une production de l'homme; mais les autres viennent de la vertu et dela grâce du Saint-Esprit. Si quelqu'un désespère doncde soi , qu'il pense à ces bêtes qu'on a apprivoisées,et jamais il ne tombera dans le désespoir ; qu'il vienne souventen ce lieu de guérison ; qu'il écoute assidûment laparole de Dieu; et, de retour dans sa maison, qu'il repasse dans son espritce qu'il a entendu ; de cette sorte , il s'affermira dans la bonne espéranceet dans la confiance, averti de ses progrès par sa propre expérience.Quand le diable voit la loi de Dieu gravée dans une âme, etque le coeur est la table où elle est écrite, il n'ose allerplus avant. Lorsque les édits du roi , non gravés sur unecolonne de bronze, mais empreints dans une âme pieuse par le Saint-Esprit, font rejaillir au dehors leur beauté et leur lumière, ilne peut les regarder en face, il leur tourne le dos et s'enfuit promptement(1) : rien en effet n'est si formidable au démon, et n'écartemieux les pensées qu'il inspire, qu'une âme qui méditela loi de Dieu, et qui demeure toujours penchée sur cette fontaine.Aucun accident, quelque fâcheux qu'il soit, ne pourra la troubler: nulle prospérité ne pourra l'enfler, ni l'enorgueillir;mais, au milieu des orages et de la tempête, elle jouira d'un grandcalme.
2. Non, ce ne sont pas les choses en soi qui nous agitent et nous troublent,mais bien l'infirmité de notre coeur. Sinon , il faudrait nécessairementque tous les hommes fussent dans le trouble. Nous naviguons tous sur lamême mer, nous sommes donc tous exposés aux mêmes flotset aux mêmes tempêtes. Que s'il y a des gens qui s'élèventau-dessus de la tempête et des furieux orages de la mer, il est évidentque ce n'est pas la fortune qui produit ces orages, mais l'étatde notre coeur : si nous nous tenons donc prêts à toute sorted'événements, nous ne serons nullement exposés auxflots et à la tempête, mais nous jouirons toujours d'un calmeparfait.
1. On peut regarder cet endroit comme une allusion au verset 3 du chapitreIII de la deuxième Epître de saint Paul aux Corinthiens. Voyez-le
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Je ne m'étais point proposé d'entrer dans ce détail:je ne sais comment j'en suis venu à m'étendre aussi longuementlà-dessus. Pardonnez cet écart, je vous en prie, mes chersfrères, à la crainte, à la vive crainte que j'éprouvedevoir se refroidir votre zèle. Si j'avais été rassurésur ce point , certainement je ne vous aurais point parlé de toutesces choses, car votre zèle eût suffi pour vous rendre toutaisé et facile.
Il est temps de commencer, de peur que vous n'entriez au combat étantdéjà fatigués. Nous avons à combattre les ennemisde la vérité, ceux qui font tous leurs efforts pour renverserla gloire du Fils de Dieu, ou plutôt la leur propre : car la gloiredu Fils de Dieu ne peut recevoir de changement (1); elle est toujours lamême, les langues médisantes ne peuvent l'affaiblir; maiseux, lorsqu'ils s'étudient et s'efforcent d'abattre Celui qu'ilsadorent (à ce qu'ils disent), ils se couvrent d'infamie et condamnentleurs âmes aux supplices.
Que disent-ils donc, lorsque nous prononçons ces paroles : "Au commencement était le Verbe? " Ils répondent que ces mots: " Au commencement était le Verbe ", ne marquent pas ouvertementl'éternité ; car, disent-ils, on l'a de même dit duciel et de la terre. Oh ! quelle impudence, et quelle extrême impiété! je te parle de Dieu, et toi tu me parles de la terre et des hommes quien sont sortis? Quoi donc, parce que Jésus-Christ est dit Fils deDieu et Dieu, et que l'homme est dit aussi fils de Dieu et dieu; parcequ'il est écrit : " J'ai dit : Vous êtes des dieux, et vousêtes tous enfants du Très-Haut " (Ps. LXXXI, 6), tu disputerasde la filiation avec le Fils de Dieu, et tu diras qu'il n'a rien de plusque toi? Nullement, réponds-tu. Tu le fais, te dis-je, bien quetu ne l'avoues pas expressément. Comment? c'est en disant que tuas reçu l'adoption par grâce, et lui aussi : car, quand tudis qu'il n'est pas Fils par nature, tu ne dis autre chose, sinon qu'ilest Fils par grâce.
Mais voyons quelles preuves, quels témoignages nous apportentces hérétiques : " Au commencement Dieu a fait le ciel etla terre: et la terre était invisible, et toute en désordre". (Gen. I, 1.) Et, " il était un homme d'Armathaïm Sipha ".(I Rois, I.) Ces paroles leur paraissent fortes . et véritablementelles
1. Car Dieu, dit saint Jacques , ne peut recevoir ni de changement,ni d'ombre par aucune révolution.
le sont; mais c'est pour démontrer la vérité denotre doctrine. Car pour prouver leur blasphème, rien n'est plusfaible. En effet, je te le demande : qu'y a-t-il de commun entre cetteparole : " Il a fait " , et celle-ci : " Il était? " Qu'est-ce queDieu a de commun avec l'homme? Pourquoi joins-tu ce qu'on ne peut joindreensemble ? Pourquoi confonds-tu ce qui est séparé, et mets-tuen bas ce qui est en haut ? En cet endroit-ci le terme " Il était", ne montre pas l'éternité, si on le prend seul ; mais illa montre et la déclare, si on le joint à ceux-ci : " Aucommencement il était " , et " le Verbe était " : comme doncle mot " étant ", quand il est dit de l'homme, ne marque que letemps présent, et lorsqu'il est dit de Dieu, désigne l'éternité; de même aussi le mot " il était ", s'il est dit de notrenature, signifie un temps passé et même encore un passéborné: mais quand il est dit de Dieu, il marque l'éternité.C'est assez, pour celui qui a entendu ces paroles, d'avoir ouï nommer" la terre" et " l'homme ", pour n'en penser et n'en rien dire de plusque ce qui convient à la nature créée. Tout ce quia été fait, a été fait dans le temps ou dansle siècle : mais le Fils de Dieu n'est pas seulement avant le temps;il est aussi avant tous les siècles, puisqu'il en est le Créateur.Car l'Écriture dit de lui : " Par qui il a même crééles siècles ". (Héb. I, 2.) Or le Créateur est certainementantérieur aux créatures.
Mais comme il se trouve des gens assez insensés pour s'abuserencore après cela sur le rang qui leur appartient, l'Écriturearrête tout à coup à leur esprit, et renverse touteleur impudence par ce mot : " Il a fait" , et cet autre : " II étaitun homme ". Car tout ce qui a été fait, le ciel, la terre,a été fait dans le temps, a eu un commencement temporel,et aucune de toutes ces choses n'est sans un commencement, par cela seulqu'elle a été créée. Ainsi donc , quand vousentendez ces mots : " il a créé la terre " , et : " l'hommeétait " , toutes vos objections ne sont plus qu'un bavardage inutile.Je vais plus loin. Quand bien même i1 serait dit de la terre : Aucommencement était l'homme, il n'en faudrait penser rien de plusque ce que nous en connaissons maintenant, quoique l'Écriture sefût servie de ces expressions, parce qu'ayant fait précéderle nom de terre , et celui d'homme, quelque chose qu'elle en dise après,[115] l'esprit ne peut rien concevoir au delà de ce que nous ensavons : et, tout au contraire, le nom de Verbe, quelques basses expressionsqu'on emploie ensuite en parlant de lui, ne permet pas néanmoinsqu'on s'en forme une idée basse et indigne. Mais de plus l'Ecritureparle après de la terre en ces termes : " Or, la terre étaitinvisible et tout en désordre ". (Gen. I, 1.) Ayant dit que Dieuavait créé la terre, et qu'il lui avait prescrit ses bornes(Ps. CXIII, 9), elle rapporte ensuite ce qui suit en toute assurance, sachantbien qu'il n'y aura personne d'assez insensé pour penser que laterre n'a point eu de commencement, et qu'elle n'a point étécréée. En effet, le mot : " terre " , et cet autre : " ila créé " , sont plus que suffisants pour persuader àl'homme le plus déraisonnable, qu'elle n'est ni éternelle,ni incréée , mais qu'elle est du nombre des choses qui ontété faites dans le temps.
3. En outre, ce mot : " il était ", étant dit de la terreet de l'homme, ne signifie pas simplement l'existence de l'un et de l'autre; il sert à expliquer, pour ce qui regarde l'homme, son origine;pour ce qui concerne la terre, sa forme ; car l'Ecriture n'a pas simplementdit: la terre était; elle n'en est pas restée là,mais elle a fait connaître sa forme après sa création;elle a dit . " La terre était invisible et toute en désordre", elle était encore couverte d'eau, et mêlée dansles eaux. Et parlant d'Elcana, elle n'a pas seulement dit : " II étaitun homme " , mais elle a ajouté le lieu de sa naissance, " d'ArmathaïmSipha ".
Mais quand il s'agit du Verbe, ce n'est pas ainsi qu'elle en parle.Et en vérité, j'ai honte d'examiner ces choses ensemble.Si nous blâmons ceux qui font ces sortes d'examens et de comparaisonsà l'égard des hommes, lorsqu'il y a une grande différencedans la vertu de ceux que l'on compare ensemble , quoique néanmoinsils soient tous d'une seule et même nature ; quand au contraire ily a une distance infinie entre les personnes comparées pour la natureet à tout égard, n'est-il pas alors d'une extrême folied'oser agiter ces sortes de questions? mais, veuille Celui qu'outragentces blasphèmes nous excuser et nous pardonner ! la faute n'est pointà nous, mais à ces ennemis de leur propre salut, qui nousforcent d'entrer dans de semblables explications.
Que dis-je donc? je dis que ce mot : " il était ", étantdit du Verbe, ne marque autre
chose qu'une existence éternelle , car l'Evangéliste dit: " Au commencement était le Verbe "; et que le second, " il était" qui vient après, signifie que le Verbe était avec quelqu'un.Comme c'est le plus spécial attribut de Dieu, d'être éternelet sans principe, c'est aussi ce que l'Evangéliste a premièrementposé et établi. Ensuite, de peur qu'en entendant cette parole: " Au commencement il était ", quelqu'un ne dît que le Verbeétait aussi non engendré, " comme le Père ", il leprévient aussitôt et l'arrête, en disant : " Il étaitavec Dieu ", avant de dire ce qu'il était : et encore, de peur qu'onne pensât que le Fils était la parole externe ou interne,il en détruit le soupçon et la pensée par l'articlequ'il fait précéder, comme je l'ai dit plus haut, et parce qu'il joint après; car il n'a point dit : Le Verbe étaitdans Dieu, mais " il était avec Dieu " ; en quoi il marque l'éternitéde son hypostase, ce qu'il exprime ensuite plus clairement, en ajoutant: " Le Verbe était Dieu ".
Je le vois, vous m'allez dire : " Le Verbe était Dieu " ; maisc'est parce qu'il a été fait Dieu. Rien n'empêchaitdonc que saint Jean ne dît : Au commencement Dieu a fait le Verbe? Moïse parlant de la terre n'a point dit : Au commencement étaitla terre, mais il a dit Dieu a fait la terre (Gen. I, 1), et la terre aété faite. Qu'est-ce donc qui a empêché Jeande dire : Au commencement Dieu a fait le Verbe? le voici. Si Moïsea dit : la terre a été faite, parce qu'il craignait que quelqu'unne dît qu'elle n'avait point été faite, saint Jeanaurait eu bien plus de raison de craindre, si le Fils eût étécréé, qu'on n'eût dit de lui qu'il navait point étécréé , car la terre étant visible, annonce par elle-mêmele Créateur : " Les Cieux ", dit le Prophète, " racontentla gloire de Dieu " (Ps. XVIII, 1) : mais le Fils est invisible, et ilest infiniment au-dessus de toutes les créatures. Si donc, quoiqu'iln'y eût nul besoin ni de paroles, ni de doctrine, pour nous apprendreque le monde avait été fait, le Prophète, toutefois,le marque clairement, et avant toutes choses, saint Jean avait bien plusde raison de le dire du Fils, s'il eût été créé.
Vous m'objecterez encore: Mais saint Pierre le dit clairement et manifestement: Où et quand 1e dit-il? c'est lorsqu' adressant la parole aux Juifs,il leur dit : " Dieu l'a fait Seigneur et Christ ". (Act. II, 36.) Mais,dites-moi vous-mêmes pourquoi vous n'avez point [116] ajoutéce qui suit: " Ce Jésus que vous avez crucifié ". Ignorez-vousque de ces paroles, les unes se rapportent à la nature immortelle,et les autres à l'Incarnation. Si cela n'est point ainsi, et sivous appliquez tout à, la divinité, vous conclurez et vousnous prouverez que Dieu est passible ; mais s'il n'est point passible,il s'ensuit aussi qu'il n'a point été fait. Car si c'estde la nature divine et ineffable qu'a coulé le sang qui a étérépandu, et si c'est elle qui, au lieu de la chair, a étédéchirée et percée de clous sur la croix, le sophismeque vous me faites est appuyé sur la raison. Mais si le diable mêmen'a point blasphémé de la sorte , toi, pourquoi feins-tuune ignorance impardonnable, dont jamais les démons mêmesne se sont avisés ?
Mais de plus, ces noms: Seigneur et Christ, sont des noms de dignité,et ne désignent point la substance. L'un marque la puissance, l'autrel'onction. Que diras-tu donc du Fils de Dieu? S'il est créé,comme tu le dis, tout ce qui est écrit de lui tombe et n'a plusde lieu. En effet, il n'a pas été créé auparavant,afin qu'alors Dieu lui tendît la main pour marquer son choix et l'élever: il n'a pas non plus une origine , un commencement vil et abject; maisce qu'il est, il l'est par sa nature et par sa substance. Quand on luidemanda s'il était roi, il répondit : " C'est pour cela queje suis né ". (Jean, XVIII, 37.) Saint Pierre parle donc comme dequelqu'un qui a été choisi et destiné , parce quec'est de l'homme qu'il parle.
4. Pourquoi vous étonner de ces paroles de saint Pierre ? SaintPaul, prêchant aux Athéniens, qualifie le Fils seulement d'homme,disant : " Par un homme qu'il a destiné pour être le juge,et il en a donné des preuves à tout le monde lorsqu'il l'aressuscité". (Act. XVII, 31.) Il ne dit point qu'il a la forme deDieu, ni qu'il est égal à Dieu, ni qu'il est la splendeurde sa gloire, et c'est avec raison. Il n'était pas encore tempsde le dire, et c'était alors assez pour eux de croire qu'il étaithomme et qu'il était ressuscité. Jésus-Christ lui-mêmel'a ainsi pratiqué; saint Paul, qui avait appris de lui, dispensaitde même la parole de l'Evangile. Car Jésus-Christ ne nousa pas d'abord révélé sa divinité; mais auparavantle Prophète, et le Christ était simplement regardécomme un homme; et ensuite, par ses paroles et par ses oeuvres, il a faitconnaître ce qu'il était véritablement: voilàpourquoi saint Pierre en use de la sorte au commencement les paroles quevous m'avez alléguées sont du premier sermon qu'il a prêchéaux Juifs. Comme ils n'étaient point capables encore de rien apprendrede la divinité de Jésus-Christ, il leur parle de sa naturehumaine, afin que leurs oreilles y étant accoutumées, fussent
après plus propres et plus disposées à recevoirtoute la suite de la doctrine. Que si quelqu'un veut reprendre de plushaut cette prédication de l'Apôtre, il y trouvera la preuveévidente de ce que je dis, il verra que saint Pierre appelle Jésus-Christhomme, et qu'il parle fort au long de sa passion, de sa,résurrectionet de sa génération selon la chair. Quant à ce quedit saint Paul du Fils de Dieu, qu' " il lui est né selon la chair,du sang et de la race de David (Rom. I, 3) ", il ne nous apprend rien autrechose, sinon que par ce mot : " il est né ", il a en vue l'incarnation,et il ne fait en cela que confirmer notre sentiment.
Mais l'enfant du tonnerre nous parle maintenant de son ineffable existence,qui est avant tous les siècles. C'est pourquoi il ne dit point "il a été fait " ; mais " il était ". Et c'est ce qu'ilfallait expressément marquer ici, s'il eût étécréé. Saint Paul a pu craindre que quelque insenséne pensât que le Fils était plus grand que le Père,et que le Père était assujetti au Fils; car c'est cette craintequi lui fait dire aux Corinthiens : " Quand l'Ecriture dit que tout luiest assujetti, il est indubitable " qu'il en faut excepter celui qui luia assujetti toutes choses ". ( I Cor. XV, 26, 27.) Et qui pourrait penserque le Père fût assujetti au Fils avec toutes choses? Et néanmoinssaint Paul a craint qu'il n'y eût des hommes capables de concevoirdes pensées si absurdes, et a dit pour cela, même : " Exceptécelui qui lui a assujetti toutes choses ", saint Jean avait bien plus deraison de craindre, si le Fils eût été créé,que quelqu'un ne crût qu'il était incréé, etde nous l'apprendre préférablement à toute autre chose.Mais comme il est engendré, ni saint Jean, ni aucun autre, ou apôtreou prophète, ne disent comme de juste qu'il ait étécréé. Bien plus, le Fils unique lui-même n'aurait pasmanqué de le dire, si véritablement il eût étécréé. Celui qui dit de soi tant de choses basses par condescendance,aurait encore beaucoup moins-tu qu'il n'était qu'une créature: je crois même qu'il est plus vraisemblable [117] qu'il a plutôttu et caché une partie de sa grandeur et de son excellence, quecaché et tu ce qui lui manquait, et omis de déclarer qu'ilne l'avait pas. Voulant enseigner l'humilité aux hommes, il avaitun sujet raisonnable de garder le silence sur ses plus sublimes attributs: mais ici, " à l'égard de sa prétendue création", vous ne sauriez m'alléguer la moindre raison un peu spécieusede la taire. Car pourquoi Celui qui passait sous silence une infinitéde ses titres, s'il eût été créé, l'aurait-ilcaché? Celui qui, pour enseigner l'humilité, a souvent parlédans des termes qui ne lui étaient ni propres, ni convenables, n'auraitpas omis, à plus forte raison, qu'il était créé,s'il eût été créé.
Ne vois-tu pas qu'il n'est rien qu'il ne fasse et ne dise pour empêcherqu'on pense qu'il n'est point engendré ; qu'il dit même deschoses qui sont au-dessous de sa dignité et de sa nature, et qu'ils'abaisse jusqu'à l'humble qualité de prophète? carces paroles : "Je juge selon ce que j'entends " (Jean, V, 30), et ces autres: " C'est lui, c'est mon Père, qui m'a enseigné ce que jedois dire, et ce que je dois enseigner (1) ", sont des paroles qui n'appartiennentqu'à des prophètes. Si donc, pour prévenir ce soupçon,il n'a pas dédaigné de tenir un si humble langage, àplus forte raison s'il eût été créé seserait-il encore exprimé de la sorte de peur que quelqu'un ne pensâtqu'il était incréé : il eût dit, par exemple: Gardez-vous de croire que j'aie été engendré parle Père : j'ai été fait, et je ne suis point engendré,je ne suis pas non plus de la même substance que le Père.Mais maintenant il fait tout le contraire, il dit des choses qui nous forcent,même malgré nous, d'embrasser le sentiment opposé,comme par exemple : " Je suis dans mon Père, et mon Pèreest en moi ". (Jean, XIV, 10.) Et : "Il y a si longtemps que je suis avecvous, et vous ne me connaissez pas encore? Philippe, celui qui me voit,voit mon Père ". (Jean, XIV, 9.) Et : " Afin que tous honorent leFils, comme ils honorent le Père ". (Jean, v, 23.) " Comme le Pèreressuscite les morts, et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie àqui il lui plaît ". (Jean, V, 21.) " Mon Père ne cesse pointd'agir jus" qu'à présent, et j'agis aussi incessamment ".(Jean, V, 1.) " Comme mon Père me connaît
1. Le saint Docteur cite ici le sens; et non les paroles; mais ces paroles,quant au sens, se trouvent en plusieurs endroits de saint Jean.
je connais mon Père ". (Jean, X, 15.) " Mon Père et moinous sommes une même chose ". (Jean, X, 30.) Et partout il met :" comme " et " ainsi " : il dit que son Père et lui sont une mêmechose, et il déclare qu'il n'y a aucune différence entreeux.
Mais encore : il montre et manifeste sa puissance, et par ces paroleset par plusieurs autres. Comme lorsqu'il dit : " Tais-toi, calme-toi "(Marc, IV, 39), " je le veux, soyez guéri " (Match. VIII, 3), "je te le commande : Démon sourd et muet, sors de cet enfant ". (Marc,IX, 24.) Et ceci encore : " Vous avez appris qu'il a étédit aux anciens : vous ne tuerez point; mais moi je vous dis, que quiconquese mettra en colère sans sujet contre son frère, mériterad'être condamné ". (Matth. V, 21, 22.) Et tant d'autres préceptesou miracles qui suffisent pour prouver sa puissance; que dis-je? c'estbien des fois plus qu'il n'en faut pour gagner et convaincre tout hommequi n'aura pas perdu le sens et la raison.
5. Mais telle est la force de la vaine gloire, que, même dansles choses les plus claires et les plus -évidentes, elle peut aveuglerl'esprit de ceux qui en sont possédés, leur persuader decombattre ce qui est le mieux avéré; elle peut mêmepousser au mensonge et à la révolte ceux qui sont le mieuxconvaincus de la vérité. C'est là ce qu'ont fait lesJuifs : car ils ne niaient pas le Fils de Dieu par ignorance, mais pourse concilier la faveur du vulgaire : " Ils croyaient en lui ", dit l'Écriture," mais ils craignaient d'être chassés de la synagogue ". (Jean,XII, 42.) Et ils perdaient leur salut pour l'amour des autres. Celui quirecherche ainsi la gloire du monde ne peut acquérir celle qui vientde Dieu. Voilà pourquoi Jésus-Christ leur fait ce reproche:" Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes,et qui ne recherchez point celle qui vient de Dieu? " (Jean, V, 44.)
La vaine gloire, mes frères, est en quelque sorte une profondeivresse, Voilà pourquoi celui qui est attaqué de cette maladies'en délivre difficilement : elle est un cruel tyran qui, arrachantdu ciel l'âme. de ses esclaves, l'attache à la terre, ne luipermet pas de voir la vraie lumière, la pousse à se vautrertoujours dans la boue, et lui donne des maîtres si puissants, qu'ilsla font obéir sans lui faire aucun commandement : car celui quiest infecté de cette passion, fait volontairement, quoique [118]personne ne l'y engage et ne l'y force; fait, dis-je, tout ce qu'il imaginepouvoir plaire à ces maîtres. C'est pour l'amour d'eux, c'estafin de leur plaire qu'il se revêt de beaux vêtements, qu'ilorne son visage, non pour soi, mais pour les autres; qu'il se fait accompagnerà la place d'une foule de domestiques, afin de s'attirer les regardset l'admiration de tout le monde; enfin, tout ce qu'il fait, c'est pourles autres qu'il le fait. Est-il une pire et plus dangereuse maladie quecelle-là? souvent pour se faire regarder et admirer, il se précipitedans quelque abîme. Certes, ce qu'en a dit Jésus-Christ suffitpour en montrer toute la tyrannie. Mais je veux encore la faire connaîtrepar d'autres endroits. Demandez à ces citoyens qui répandentleurs richesses avec tant de profusion pourquoi ils donnent de si grossessommes d'argent, à quelle fin cette prodigieuse dépense ?ils n'auront que cette seule réponse à vous faire : c'estpour plaire au peuple. Mais interrogez-les encore, demandez-leur ce quec'est que le peuple? c'est quelque chose, diront-ils, qui est plein detumulte et d'agitation, où la déraison domine, qui va auhasard, comme les flots de la mer, un chaos d'idées et de sentimentscontradictoires: est-il donc rien de plus misérable que celui quise donne un tel maître ?
Mais que les personnes séculières s'attachent àla vaine gloire et la recherchent, c'est un mal sans doute, mais un malrelativement minime : au contraire, quand cette maladie s'acharne avecun redoublement de fureur sur ceux qui prétendent avoir renoncéau monde, c'est alors surtout que les effets en sont terribles. Car ceux-làne prodiguent et ne perdent que leur argent, mais ceux-ci perdent leurâme : pour l'amour de la vaine gloire , abandonner la saine doctrine! pour s'acquérir l'estime, déshonorer Dieu ! quelle lâcheté,quel engourdissement, quelle folie une telle conduite ne marque-t-ellepas? Les autres vices, s'ils causent de grands dommages, procurent au moinsquelque plaisir, quoique court et passager. Car l'avare, l'ivrogne, celuiqui aime les femmes, goûtent en se perdant un instant de plaisir;mais ceux qui sont captifs de cette passion mènent une vie dureet cruelle, sans jouir jamais d'aucun plaisir. En effet, jamais ils n'atteignentà ce qu'ils désirent le plus, je veux dire à la gloire,la considération publique . ils paraissent véritablementen jouir, et toutefois ils n'en jouissent point, parce que ce n'est pointlà une vraie gloire.
Voilà pourquoi cette passion n'est point appelée gloire,mais chose vide de gloire; et tel est le sens du nom que lui ont donnéjustement les anciens (1), parce qu'elle n'a rien de réel, riende beau, rien de glorieux au dedans. Un masque (2) paraît au dehorsbeau et aimable, mais il est vide au dedans , et ne peut, pour cela même,bien que supérieur en beauté à bon nombre de visages,s'attirer jamais l'amour de personne : ainsi en est-il de cette gloiredu peuple; elle est même quelque chose de plus misérable,car elle engendre la tyrannique et redoutable passion dont nous avons parlé: elle n'a qu'une beauté extérieure et superficielle, tandisque l'intérieur non-seulement est vide, mais encore flétripar l'infamie et désolé par la tyrannie la plus atroce.
D'où provient donc, me direz-vous, une si sotte et si extravagantepassion, qui n'est capable de donner aucun plaisir? D'où? Elle nepeut venir que d'une âme basse et rampante. Il est bien difficilequ'un homme infatué de cette gloire conçoive de grands etde nobles sentiments; nécessairement il sera sans honneur, bas,rampant, méprisable; il ne fait rien pour la vertu, il fait toutpour plaire à de viles créatures, et il suit à l'aveugleleurs erronées et fausses opinions: comment vaudrait-il quelquechose ?
Mais remarquez ceci, mes chers frères; si quelqu'un lui faitcette demande et lui dit Vous même, que pensez-vous de la multitude?Il répondra sans doute . C'est une troupe de fainéants. Ehquoi? Désireriez-vous de lui ressembler ? Si quelqu'un lui adressecette nouvelle question, je ne crois pas qu'il y réponde affirmativement.N'est-il donc pas bien ridicule de rechercher avec soin l'estime et lafaveur de gens à qui on ne voudrait jamais ressembler?
6. Irez-vous dire qu'ils forment un groupe nombreux? Raison de pluspour les mépriser. Si chacun d'eux est digne de mépris, leurréunion est méprisable à plus forte raison. Leur nombre,en se multipliant, ne fait que multiplier leur déraison. C'est pourquoisi vous les prenez en particulier, vous pourrez
1. Saint Jean Chrysostome donne Ici une étymologie qui peut paraîtrearbitraire. Nous avons rectifié en ce sens la traduction de Le Mèrequi semble n'avoir pas compris.
2. Dans l'antiquité , les masques avaient la forme de la têteet la couvraient tout entière.
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les corriger; s'ils sont une fois réunis, vous aurez bien dela peine, parce qu'alors leur folie redouble, et aussi parce qu'ils selaissent mener comme les bêtes, et qu'ils suivent aveuglémentles opinions les uns des autres.
La voilà cette popularité : de grâce, dites-moi,la rechercherez-vous encore? N'en faites rien, mes frères, je vousen prie et je vous en conjure, une pareille ambition est capable de toutrenverser : elle est une source d'avarice, d'envie, d'accusations, de piéges: elle arme, elle irrite ceux qui n'ont reçu aucune offense contreceux mêmes qui ne les ont nullement offensés: celui qui estinfecté de cette maladie ne connaît ni amis, ni parents, nerespecte absolument personne ; son âme dégradée , incapabledésormais de constance et d'affection, devient l'ennemie du genrehumain. La colère est à la vérité une passiontyrannique et insupportable, néanmoins elle n'est pas toujours enmouvement , mais seulement quand on la provoque : au contraire, la passionde la vaine gloire est incessante; il n'y a pour ainsi dire aucun tempsoù elle s'adoucisse, si la raison ne la réprime et ne l'éteint,niais elle est toujours là, non-seulement pour nous exciter àcommettre le mal, mais encore pour nous ôter tout le méritedes bonnes actions que nous avons pu faire, quand elle ne nous a pas empêchéstout d'abord. Que si saint Paul appelle l'avarice une idolâtrie (Ephés.V, 5), quel nom donnerons-nous à sa mère, à sa racineet à sa source, c'est-à-dire à la vaine gloire? Nousn'en trouverons sûrement point qui soit propre à exprimerune si grande malignité.
Rentrons donc dans notre bon sens, mes chers frères, et dépouillons-nousde ce funeste vêtement : déchirons-le, mettons-le en pièces,délivrons-nous enfin de cette servitude, jouissons de la vraie libertéet prenons conscience de cette noblesse que Dieu nous a donnée méprisonssouverainement la faveur de la multitude; il n'est rien en effet de plusridicule et de plus déshonnête, rien de plus honteux ni demoins glorieux que cette passion. Sien des raisons le montrent : rechercherla gloire, c'est ignominie : la mépriser et n'en faire aucun cas,pour conformer à la volonté de Dieu toutes ses actions ettoutes ses paroles, c'est en quoi consiste la vraie gloire.
Nous pourrons obtenir la récompense de Celui qui voit et considèreavec soin toutes nos oeuvres, lorsque nous nous contenterons de l'avoirseul pour spectateur et pour arbitre. En quoi avons-nous besoin d'autresyeux, puisque Celui qui doit nous donner la récompense et la gloirene cesse point d'avoir ses yeux attentifs sur nous et sur nos oeuvres?et certes, qu'un serviteur fasse tout pour plaire à son maître,qu'il ne désire d'être vu que de lui seul , qu'il ne recherchepas que d'autres voyent ce qu'il fait, quelque grands, quelque considérablesque puissent être ces spectateurs, mais qu'il n'ait point d'autrebut, d'autre intention que d'être vu de son maître : que nous,au contraire, qui avons un si grand Maître, nous cherchions d'autresspectateurs, qui ne nous peuvent aider en rien, mais qui peuvent nous nuireen nous regardant et rendre notre travail infructueux et inutile, n'est-cepoint là une absurdité et une extravagance?
Ah ! je vous en prie, mes chers frères, ne nous conduisons pasde la sorte; mais appelons et sollicitons les regards et les élogesde Celui-là seul dont nous devons recevoir la récompense.N'ayons nul désir, nulle envie d'attirer sur nous les yeux des hommes.Quand d'ailleurs cette gloire nous tenterait, le meilleur moyen de l'obtenirce serait encore de ne rechercher que la seule gloire qui vient de Dieu." Car je glorifierai ", dit l'Ecriture, " quiconque m'aura rendu gloire". (I Rois, II, 30.) Et comme, lorsque nous méprisons les richesses,c'est alors même que nous sommes le plus dans l'abondance de toutessortes de biens, puisque Jésus-Christ dit : " Cherchez le " royaume,de Dieu, et toutes ces choses vous " seront données comme par surcroît(Matth. VI, 33.) Il en est de même pour la gloire. Là oùil n'y a nul péril de donner les richesses ou la gloire, làDieu les répand avec profusion : or, nous recevons sans périlet les richesses et la gloire lorsqu'elles ne nous commandent point, nenous dominent point, et ne se servent pas de nous comme de leurs esclaves,mais qu'elles nous servent elles-mêmes comme des hommes libres quisont leurs maîtres.
C'est pour cette raison que Jésus-Christ ne veut pas que nousles aimions, de peur que nous, ne devenions leurs esclaves : si nous savonsen user en maîtres, il nous les donne avec une grande abondance.En effet, quoi de plus illustré que ce Paul qui a dit: " Nous ne[119] cherchons aucune gloire de la part des hommes, ni de vous, ni d'aucunautre ! " (I Thess. II, 6.) Qui est plus riche que celui qui, n'ayant rien,possède tout? car lorsque nous ne nous assujettirons pas aux richesses,comme je viens de le dire, alors nous les posséderons, alors ellesnous seront données avec profusion. Si nous voulons donc acquérirla gloire, fuyons-la : c'est de cette sorte qu'en gardant les commandementsde Dieu, nous pourrons obtenir les biens présents et lesbiens futurs,par la grâce de Jésus-Christ, avec qui gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE IV
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE VERBE, ET LE VERBE ÉTAIT DIEU.(VERSET 1.)
1. Les maîtres ne chargent pas tout d'abord d'une infinitéde connaissances les enfants qu'on leur donne à élever; cen'est pas tout à la fois qu'ils leur donnent leurs instructions,mais peu à peu : ils leur répètent souvent les mêmeschoses pour les inculquer plus facilement dans leur mémoire. ilsse gardent bien de les effrayer au commencement par de trop longues leçons,qu'ils ne pourraient point retenir : ils craindraient qu'ils ne vinssentà se décourager et à s'endormir en présencedu nombre et de la difficulté des matières qu'ils devraients'assimiler. Je suivrai cet exemple et cette méthode, j'adouciraivotre travail, mes frères , je rendrai votre peine légère: peu à peu, et par petites portions, je vous distribuerai ce qu'onnous sert sur cette sainte table, et de cette manière je le feraientrer dans votre esprit et dans votre coeur.
Voilà pourquoi je vais reprendre encore les paroles de mon texte,non pour vous redire
les mêmes choses, mais pour suppléer à ce que j'aiomis. Commençons donc, rappelons les paroles que j'ai dites au commencementde mes discours : " Au commencement était
le Verbe, et le Verbe était avec Dieu ". Pourquoi les autresévangélistes, ayant commencé leur Evangile par l'Incarnationde Jésus-Christ (car saint Matthieu commence ainsi : " Le Livrede la génération de Jésus-Christ, Fils de David "; saint Luc entre en matière par l'histoire de " Marie ", et saintMarc rapporte presque les mêmes choses, commençant par l'histoirede Jean-Baptiste) ; pourquoi, dis-je, saint Jean se contente-t-il d'unmot sur ce sujet : " Et le Verbe s'est fait chair ", et passant sous silencetout le reste, sa conception, son enfantement, sa croissance, son éducation,arrive-t-il aussitôt à sa génération éternelle?Vous m'en demandez la raison ? Je vais vous l'expliquer sur-le-champ.
Comme les autres évangélistes s'étaient [121] beaucoupétendus sur l'Incarnation. du Verbe, il. était à craindreque certains petits esprits, que ces âmes qui rampent à terre,ne s'arrêtassent à ces seuls dogmes, comme Paul de Samosate.Justement préoccupé d'arracher à ces basses penséesceux qui seraient tentés d'y tomber, et voulant élever leursregards vers le ciel, saint Jean a soin de commencer sa narration. parl'existence céleste et éternelle du Verbe. Saint Matthieuavait commencé son histoire parle roi Hérode ; saint Lucpar Tibère-César; saint Marc par Jean-Baptiste ; saint Jeanlaisse là toutes ces choses, s'élève incontinent etau-dessus du temps, et au-dessus de tous les siècles, y fixe enquelque sorte l'esprit de ses auditeurs, et dit : " Au commencement ilétait " : il ne marque point de lieu où, l'on puisse s'arrêteret ne fixe point d'époque , comme font les autres évangélistes,qui nomment Hérode, Tibère et Jean-Baptiste. De plus, cequi est infiniment admirable, après s'être élevéà la plus haute sublimité , il ne néglige pas de parlerde l'Incarnation : et de même les évangélistes, quien ont fait le récit, ne se sont point tus sur l'existence antérieureaux siècles, ce qui était juste, et ne pouvait êtreautrement, puisque c'est un seul et même Esprit qui les inspiraitet les faisait parler : voilà pourquoi on voit tant d'accord, etune si belle harmonie dans ce qu'ils ont écrit.
Pour vous, mes chers frères, lorsque vous entendez nommer le" Verbe " , ne souffrez pas ceux qui le disent une créature, niceux qui s'imaginent qu'il est simplement la parole
car il y a plusieurs paroles, plusieurs ordres de Dieu, à quoiles anges mêmes obéissent, mais aucune de ces paroles n'estDieu, elles sont toutes des prophéties et des commandements, etc'est ainsi que 1'Ecriture a coutume d'appeler les lois, les précepteset les ordonnances que Dieu fait. Voilà pourquoi elle dit désanges : " Vous êtes puissants et remplis de force, vous faites cequ'il vous dit " (Ps. CII, 20) mais ce Verbe est une substance dans unehypostase, " ou une personne ", qui émane du Père impassiblement.Voilà, je l'ai déjà dit; ce que saint Jean veut désignerpar le nom de VERBE.
Comme donc ce mot : " Au commencement était le Verbe ", montrel'éternité, de même celui-ci : " Le Verbe étaitau commencement avec Dieu ", marque la coéternité. De peurqu'en entendant ces paroles : " Au commencement était le Verbe ",tout en comprenant que le Fils est éternel, vous n'alliez vous imaginerque le Père soit plus vieux que lui, qu'il le précèdede quelque intervalle, et que, par suite, vous n'attribuiez un commencementau Fils unique, l'évangéliste ajoute : " Il étaitau commencement avec Dieu " : ainsi le Fils est éternel comme lePère, car le Père n'a jamais été sans son Verbe,mais le Verbe a toujours été Dieu avec lui, dans sa proprehypostase.
Comment donc, direz-vous, s'il était avec Dieu, Jean a-t-il ajouté: " Il était dans le monde ?" (I, 10.) C'est parce qu'étantDieu, il était avec Dieu, et dans le monde : soit le Père,soit le Fils, ni l'un ni l'autre n'est renfermé dans des bornes.En effet, " si sa grandeur n'a point de bornes " (Ps. CXLIV, 3) , et, "si sa sagesse n'en a point non plus " (Ps. CXLVI, 5), il est visible quesa substance n'a point un commencement temporel. Avez-vous entendu cesparoles : " Au commencent Dieu a fait le ciel et la terre? " Que concluez-vousde ce commencement? Certainement que l'un et l'autre ont étéfaits avant toutes les choses visibles :de même, lorsque vous entendezdire du Fils unique : " Au commencement il était ", il faut quevous entendiez qu'il est avant tous les êtres intelligibles, et avantles siècles.
Que si quelqu'un dit: Et comment peut-il se faire qu'étant leFils, il ne soit pas plus jeune que son Père, car celui qui estpar quelqu'un est nécessairement moins ancien que celui par quiil est? nous répondrons que ce sont là des idées humaines;que celui qui peut former de pareilles questions est capable d'en faireencore de plus absurdes, et qu'on ne doit point même prêterl'oreille à de semblables discours; c'est de Dieu que nous vousparlons, et non de la nature humaine, sujette à ces nécessité,et aux conséquences de ces sortes de raisonnements ; mais toutefois,pour confirmer les faibles, nous allons vous donner une réponse.
2. Dites-nous donc : le rayon du soleil sortir de la substance du soleil,ou de quelqu'autre corps ; si nous n'avons pas perdu le sens et la raison,nous avouerons nécessairement qu'il sort de sa substance ; et cependant,quoique le rayon émane du soleil, nous ne dirons jamais qu'il estmoins ancien que la substance du soleil , puisqu'on n'a jamais vu le soleilsans le rayon : que si, parmi les êtres visibles et sensibles, ils'en trouve qui, étant par un autre, [122] ne sont pas moins anciensque celui par qui ils sont, pourquoi ne le croyez-vous pas de mêmede la nature invisible et ineffable ? C'est la même chose ici, autantque la nature divine le comporte.
C'est aussi pour cette raison que saint Paul appelle ce même Filsd'un nom, par lequel il déclare tout à la fois, et qu'ilémane du Père, et qu'il lui est coéternel. (Héb.1, 3.) Quoi donc ! N'est-ce pas par lui que tous les siècles etle temps ont été faits? Il faut que tout homme, s'il n'estdevenu fou, le confesse. Il n'y a donc point d'espace de temps entre leFils et le Père. S'il n'y en a aucun, le Fils n'est donc pas moinsancien , il est coéternel : car " avant " et " après " sontdes termes qui marquent le temps, qui le supposent. Or, Dieu est au-dessusdes temps et des siècles.
Mais abrégeons : que si vous vous entêtez à soutenirque le Fils a un commencement, prenez garde que vous ne soyiez forcé,par la même raison, à donner aussi au Père un commencement: à la vérité plus ancien, mais qui pourtant seratoujours un commencement. En effet, répondez-moi : prescrire ainsiun terme et un commencement au Fils, et avancer, pousser au delàde ce commencement, n'est-ce pas dire que le Père existait auparavant?Certes, cela est visible. Dites-moi donc: de quel espace de temps le Pèrea-t-il la préexistence sur le Fils? Car, soit que vous le disiezcourt, soit que vous le disiez long, vous avez dès lors renferméle Père sous un commencement. En effet, après avoir mesurécet espace de temps, vous nous direz s'il est ou court ou long; mais unetelle détermination serait impossible , s'il n'y avait des deuxparts un commencement; il est donc vrai, qu'autant qu'il est en vous, vousavez donné un commencement au Père, et ainsi, selon vous,le Père même aura un commencement.
Par là, mes chers frères, vous pouvez parfaitement connaîtrela vérité de cette parole du Sauveur, et que ce qu'il ditest en tout et partout un témoignage de sa vertu et de sa sagesse: mais que dit-il? " Celui qui n'honore " pas le Fils, n'honore pas lePère (1) ". Je sais qu'il y a bien des gens qui ne comprennent pasces choses. Voilà pourquoi nous évitons souvent d'agiterces questions de raisonnement,
1. Ce passage ne se trouve point dans les Evangiles quant aux paroles,mais seulement quant au sens. Les Pères citent quelquefois de mémoire,s'attachant plus au sens qu'aux paroles.
parce qu'elles ne sont pas à la portée du peuple, ou que,s'il y entend quelque chose, il n'y trouve rien d'assez solide ni d'assezinébranlable : car " les raisons des hommes sont sujettes àerreur, et leurs pensées sont trompeuses ". (Sag. IX, 14.)
Au reste, je voudrais bien demander à nos adversaires ce quesignifient ces paroles du prophète : " Il n'y a point eu d'autreDieu avant moi, et il n'y en aura point après moi ". (Isaïe,XLIII, 10, et XLV, 22.) Car si le Fils est moins ancien que le Père,comment le Père dit-il : " Il n'y en aura point après moi?" Nierez-vous donc la substance du Fils unique? Il faut, en effet, ou quevous en veniez jusqu'à cet excès d'impudence, ou que vousreconnaissiez et confessiez la divinité dans là propre hypostasedu Père et du Fils. Mais comment ces paroles: " Tout a étéfait par lui ", sont-elles vraies? Si le temps est plus ancien que lui,comment ce qui est avant lui a-t-il été fait par lui? Nevoyez-vous pas maintenant, mes frères, dans quel abîme detémérité et d'impudence le raisonnement a jetéces hérétiques pour s'être une fois écartésde la vérité?
Mais pourquoi l'Evangéliste n'à-t-il pas dit que le Filsa été fait de choses qui n'étaient point, comme saintPaul le déclare et l'assure de toutes choses, par ces paroles :" Qui a appelé ce qui n'est point comble ce qui est " (Rom. IV,17), et pourquoi dit-il : " Au commencement était le Verbe ", carces paroles de saint Jean sont contraires à celles de saint Paul?A quoi je réponds que c'est avec justice et avec raison que l'Evangélistes'explique ainsi, car Dieu n'est point fait, et il n'y a rien avant lui.Mais, disons-le, ces discours ne peuvent sortir que de la bouche des païens.
Répondez-moi sur ceci : Ne conviendrez-vous pas que le Créateurest incomparablement plus excellent que toutes lies créatures? Maissi ce qui est créé de rien lui était. semblable, oùse trouverait-elle alors cette excellence incomparable? Et de plus, commentexpliquerez-vous ces paroles : " C'est moi qui suis le premier et le dernier" (Isaïe, XL1, 4), et : " Il n'y a point eu d'autre Dieu avant moi?"(Isaïe, XLIII,10.) Car si le Fils n'est pas consubstantiel au Père,il y a un autre Dieu :
1. Au lieu d'autois, que je trouve dans le texte qui est sous mes yeux, je ne puis m'empêcher de lire auto. Avec auto , le sens est clair,concordant et parfait, et le raisonnement concluant. Avec autois, il n'ya plus même de sens possible. (J.- B. J.)
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s'il ne lui est coéternel, il est après lui; et s'il n'estpas émané de sa substance, il est visible qu'il a étéfait.
Que si les Ariens et les Anoméens nous répliquent quec'est par opposition aux idoles que le prophète a parlé dela sorte, " ou pour " distinguer d'elles le seul vrai Dieu", pourquoi n'accorderont-ilspas aussi que Dieu est dit seul vrai Dieu par opposition aux idoles? Quesi, encore une fois, ces paroles ne sont là que pour marquer ladifférence qu'il y a entre Dieu et les idoles, comment expliqueront-ilstout le passage en entier? Car Isaïe dit : " Après moi il n'ya point d'autre Dieu". Par où il ne prétend point exclurele Fils de la Divinité, mais il veut seulement déclarer etenseigner ceci: " Il n'y a point d'idole-Dieu après moi ", non quepour cela le Fils ne soit point Dieu. Soit, direz-vous. Mais quoi ! cesparoles : " Avant moi il n'y a point eu d'autre Dieu ", les expliquerez-vousaussi en disant qu'à la vérité il n'y a point eu auparavantd'idole-Dieu, mais que néanmoins le Fils est antérieur ?
Et quel démon parlerait de la sorte? Non, je ne crois pas quele diable même l'osât; mais, en un mot, si le Fils n'est pascoéternel au Père, comment direz-vous que sa vie n'a pointde fin? Car s'il a commencé, dût-il ne point finir, il nesera pourtant pas immense l'immense doit être immense, et quant aucommencement, et quant à la fin. Saint Paul l'a ainsi définipar ces paroles : " Il n'a ni commencement ni fin de sa vie ". (Héb.VII, 3.) En quoi l'Apôtre déclare que le Fils n'a point decommencement ni de fin. S'il est sans bornes de ce côté, ilest sans bornes aussi de l'autre : il ne finira point, il n'a pas commencé.
3. Mais comment, étant la vie, y aurait-il eu un temps auquelil n'aurait point été? Il n'y a personne qui ne dise et neconfesse que la vie est toujours, qu'elle n'a ni commencement ni fin, et,par suite , le Fils qui est la vie : mais s'il a été un jourauquel il n'était point, comment celui qui un jour n'étaitpoint serait-il la vie des autres? Pourquoi donc, disent les hérétiques,Jean lui a-t-il donné un commencement, en disant: " Au commencementil était?" Quoi ! vous vous arrêtez à ce mot : " Aucommencement " , et à celui-ci : " Il " était ", et vousne portez pas votre attention jusqu'à cet autre : " Le Verbe était?" Que répondrez-vous donc à ce que le prophète ditdu Père: " Vous êtes (1), depuis le siècle, et jusque" dans le siècle ". (Ps. LXXXIX, 2.) Est-ce que par ces parolesil lui donne des bornes ? Point du tout, mais il déclare et il montreson éternité. Pensez de même de cet endroit de saintJean : ce n'a point été pour le renfermer dans des bornesqu'il a usé de ces termes, car il n'a point dit : il a eu un commencement,mais : " Au commencement il était ", vous portant à penserpar ces paroles : " Il était", que le Fils est sans commencement.
Mais vous m'objecterez : le Père est appelé Dieu avecl'article, et le Fils sans article (2). N'est-il pas vrai que l'Apôtre,parlant du Fils de Dieu , dit : " Du grand Dieu , et notre Sauveur Jésus-Christ?" (Tit. II,13.) Il dit encore " Qui est Dieu ", élevé " au-dessusde tout " (Rom. IX, 5) : je l'accorde; saint Paul, en ce dernier passage, nomme le Fils, sans ajouter l'article devant le mot Dieu; mais observezaussi qu'il fait de même à l'égard du Père,car, dans l'Epître qu'il écrit aux Philippiens, il parle égalementde lui sans mettre l'article " Qui ayant ", dit-il, " la forme et la naturede Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'êtreégal à Dieu ". (Philip. II, 6.) Et encore dans celle auxRomains : " Que Dieu notre Père, et Jésus-Christ Notre-Seigneurvous donnent la grâce et la paix ". (Rom. I, 7.) Sans compter qu'ileût été superflu de faire ici précéderl'article, lequel est répété plus haut dans plusieursautres endroits. Quand l'Ecriture dit du Père : " Dieu est esprit"(Jean, IV, 24), quoique le mot " Esprit " ne soit pas précédéde l'article , nous ne contestons pourtant pas que Dieu soit incorporel: de même, dans l'endroit que vous alléguez, de ce qu'il n'ya point d'article avant le mot Dieu attribué au Fils, il ne s'ensuitpais que le Fils soit Dieu à un degré inférieur. Pourquoi?c'est que lorsqu'elle a dit : " Dieu ", et " Dieu ", elle ne nous a marquéaucune différence de Divinité, ou plutôt c'est parcequ'elle fait précisément tout le contraire. Car, ayant d'abord
1 " Vous êtes ", sans y joindre " Dieu ". Tous nos exemplaires,les Septante le portent simplement ainsi : " Tu es ", sans " Deus ". Cequi est suivi par saint Augustin , par le Syriaque, et par les ancienspsautiers latins, etc.
2. Cette objection des Ariens regarde ces premières paroles del'Evangile de saint Jean : kai o logos en pros ton Theon, kai Theos eno logos, où ton Theon avec l'article est dit du Père, kaiTheos en, sans article est dit du Fils. De là les Ariens et lesAnoméens concluaient et soutenaient que le Fils n'était pasDieu comme le Père, qu'il ne lui était pas égal, etqu'il n'était pas proprement Dieu. le saint Docteur réfutecette objection par des exemples contraires, comme il est facile de levoir dans ce qui suit, etc.
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dit: " Et le Verbe était Dieu ", de peur que quelqu'un ne pensâtque la divinité du Fils n'était pas égale àcelle du Père, elle produit et présente aussitôt destémoignages de sa vraie divinité, en déclarant sonéternité par ces paroles: " Il était au commencementavec Dieu "; et encore : en lui attribuant la puissance de créer,et disant de lui : " Toutes choses ont été faites par lui,et rien de ce qui a été fait, n'a été faitsans lui " : puissance que son Père donne partout par la bouchedes prophètes pour être le plus grand et le plus visible témoignagede sa nature divine. Les prophètes reviennent souvent sur cettesorte de démonstration, et cela, non sans motif, parce qu'ils onten vue l'abolition du culte des idoles. Car, " Périssent les dieux", dit Jérémie, " qui n'ont point fait le ciel et la terre" (Jérém. X,11) : et ailleurs : " C'est moi qui de ma mainai étendu le ciel ". (Is. XLIV, 24.) Le Père voulant doncmontrer que c'est là une preuve visible et manifeste de sa divinité,la met partout, et partout il l'emploie : mais l'évangéliste,non content encore de ce qu'il a dit du Fils, l'appelle aussi " vie " et" lumière ".
Si donc le Fils a toujours été avec le Père, sitout a été fait par lui, si c'est lui qui maintient et conservetoute chose, car c'est ce que marque saint Jean, en disant qu'il est lavie; s'il illumine tout, qui sera assez fou pour dire que l'évangélistea ainsi mis et placé ces mots (1) pour diminuer la divinitédu Fils, tandis qu'il se sert au contraire de la preuve la plus forte pourétablir son égalité et sa parfaite ressemblance avecle Père?
Je vous en conjure; mes chers frères, ne confondons point lacréature avec le Créateur, de peur que nous n'entendionsdire aussi de nous-mêmes : " Ils ont rendu à la créaturel'adoration et le culte souverain, au lieu de le rendre au Créateur". (Rom. I, 25.) En vain l'on dirait qu'il faut entendre ces paroles descieux, elles interdisent absolument le culte de la créature, quiest proprement l'idolâtrie.
4. Ne nous exposons donc pas à une si grande malédiction.Le Fils de Dieu est venu au monde pour nous délivrer de ce culte.Il a pris la forme de serviteur pour nous délivrer de cet esclavage: c'est encore pour cela qu'il a bien voulu être déshonorépar d'infâmes crachats et de honteux soufflets, et souffrir une
1. Ces mots, cest-à-dire : ton Theon , en parlant du Père,et Theon, en parlant du Fils.
mort très-ignominieuse. Ne nous rendons pas inutiles toutes cesgrâces et ces bienfaits, je vous en conjure, mes frères, etne retournons pas à notre ancienne impiété, ou plutôtà une impiété plus grande et plus énorme :car il est d'une injustice extrême de rendre à la créaturel'adoration et le culte souverain , et d'abaisser le Créateur jusqu'àla bassesse de la créature autant qu'il est en nous : car cela nel'empêche pas certes de subsister tel qu'il est ; " mais " pour vous",dit le Prophète, " vous êtes ton" jours le même , etvos années ne passeront " point". (Ps. CI, 28.) Glorifions-le donccomme nous l'avons appris de nos pères : glorifions-le par notrefoi et par nos oeuvres. Car la foi et la doctrine sont inutiles pour lesalut, si la vie est corrompue.
C'est pourquoi, réglons-la sur la volonté de Dieu : écartons,chassons loin de nous toute action déshonnête, toute injustice,toute avarice : soyons comme des étrangers hors de leur pays etde leur maison, soyons très-indifférents pour les chosesprésentes. Si quelqu'un a de grandes richesses et de grands biens(I Cor. VII, 30, 31), qu'il en use comme un voyageur qui doit partir danspeu , soit qu'il le veuille; ou qu'il ne le veuille pas : si quelqu'una reçu une injure, qu'il ne garde pas éternellement sa colère,ou plutôt qu'il ne l'écoute jamais : l'apôtre ne lasouffre que pour un seul jour : " Que le soleil ", dit-il , " ne se couchepoint " sur votre colère ". (Ephés. IV, 26.) Et cela estvéritablement juste : il est à craindre que la colère,quelque courte qu'elle soit, ne nous porte à de fâcheux etde funestes excès, et même il est difficile de l'empêcher;mais si la nuit nous y surprend, tout devient plus difficile et plus dangereux,parce qu'alors le souvenir de l'injure allume un grand feu dans le coeur,et qu'agités de cruelles pensées, nous sommes un long tempsà en garder l'amer souvenir. Saint Paul veut donc que nous prévenionset nous éteignions le mal avant que la nuit, que le temps du reposnous surprenne, et vienne attiser l'incendie.
La colère est une violente agitation plus vive et plus furieuseque la flamme même voilà pourquoi il n'y a nul temps àperdre, et l'on ne peut user de trop de diligence pour prévenirle feu et empêcher que la flamme ne s'élève. En effet,cette passion cause une infinité de maux : elle renverse les maisons,elle rompt les anciennes amitiés; en peu de temps, [125]
et dans un moment. elle porte à des excès déplorables,et nous fait commettre les actions les plus tragiques : " Parce que ",dit l'Écriture, " l'émotion de la colère qu'il a dansle coeur est sa ruine ". (Eccl. I, 28.)
Retenons donc cette bête avec le frein : retenons-la par la craintedu jugement futur; c'est le mors le plus fort et le plus puissant de tous.Lorsqu'un ami vous aura offensé , ou qu'un des vôtres vousaura irrité, pensez à la multitude des péchésque vous avez commis contre Dieu , et considérez que si vous savezvous retenir et vous modérer, vous serez traité avec moinsde rigueur au jour du jugement, car Jésus-Christ dit : " Remettez,il vous sera remis " (Luc, VI , 37), et aussitôt vous serez guéride votre maladie.
Mais je veux encore que vous examiniez si, lorsqu'il vous est arrivéde vous mettre en colère, vous ne vous êtes pas quelquefoisretenu et si quelquefois aussi vous ne vous êtes pas laisséemporter: la comparaison que vous ferez de ces deux états vous aiderabeaucoup à vous corriger. Dites-moi, je vous prie, quand est-ceque vous vous êtes applaudi vous-même? Est-ce lorsque la colèrevous a surmonté, ou lorsque vous l'avez surmontée ? N'est-ilpas vrai que lorsque nous y avons succombé , nous nous blâmonsfortement nous-mêmes, nous rougissons, quoique personne ne nous fasseaucun reproche , et par nos paroles et nos actions nous donnons de grandesmarques de repentir ; et que lorsqu'au contraire nous l'avons vaincue ,nous nous réjouissons , nous tressaillons d'allégresse ,comme venant de remporter une victoire ? Pour un homme en colère, la victoire ne consiste pas à rendre la pareille (ce qui est aucontraire la pire défaite) ; elle consiste à souffrir courageusementle mal qu'on nous a fait, ou qu'on a dit de nous. En effet, l'avantagene reste pas à celui qui a fait le mal, mais a celui qui l'a enduré.
Lors donc que vous vous mettez en colère, ne dites point : ilfaut que je rende la pareille, il faut que je me venge; et à ceuxqui vous exhortent à vous contenir, ne répondez pas non,je ne souffrirai point qu'après s'être moqué de moi, il demeure impuni. Sachez qu'il ne se moquera véritablement devous, que lorsqu'il vous verra user de vengeance; mais s'il rit, s'il semoque de vous, quand vous vous tenez tranquille et en repos, il fait l'actiond'un fou.
Pour vous, n'ambitionnez point pour votre victoire les élogesdes insensés.; contentez-vous de ceux que les sages vous donneront: mais à quoi pensé-je de vous proposer un public infime,un public composé d'hommes ?Tournez-vous plutôt vers Dieu, c'est lui qui vous approuvera. Fort d'un tel suffrage, gardez-vous derechercher la gloire que dispensent les hommes. Leurs éloges sontdictés souvent par la faveur ou par un esprit de rivalité,et encore leurs louanges ne sont-elles d'aucune utilité; mais lesuffrage de Dieu est impartial et souverainement utile à celui quien est honoré ; ce sont donc là les louanges et la gloireque nous devons chercher. .
5. Voulez-vous connaître quel mal c'est que la colère?Arrêtez-vous sur la place, quand vous y verrez des gens se quereller: vous ne pourriez pas facilement découvrir sur vous-mêmetoute la laideur de cette infirmité, votre raison étant alorsensevelie dans l'ivresse et dans les ténèbres; mais lorsquevous ne serez point ému de cette passion , et que votre jugementne sera point prévenu, alors regardez-vous et contemplez-vous vous-mêmedans les autres. Voyez cette foule de peuple qui s'amasse de tous côtés,ces hommes en colère qui étalent en public leur honteusefolie; dès que la colère vient à bouillonner, àexciter le coeur, à l'exaspérer, le feu sort et des yeuxet de là bouche; le visage s'enfle, les mains s'agitent de mouvementsdésordonnés , les pieds trépignent ridiculement, prêtsà frapper ceux qui cherchent à intervenir dans ces transportsinsensés; l'homme en colère ressemble absolument àun fou : il ne diffère même pas de ces ânes sauvagesqui ruent et qui mordent. L'homme irascible est incapable de se modérer.
Mais les acteurs de ces scènes ridicules, de retour ensuite dansleurs maisons, rentrant en eux-mêmes et réfléchissantsur ce qu'ils viennent de faire, sont tout à la fois saisis de douleuret de crainte : alors ils cherchent et repassent dans leurs esprits ceuxqui ont été présents à leur querelle : et cesmêmes hommes qui, pareils à des fous , ne faisaient nulleattention à ceux qui les regardaient, se demandent ensuite, leursang-froid une fois revenu, quels étaient les assistants. Étaient-cedes amis, des ennemis ? ils craignent également les uns et les autres: ceux-là pour leurs reproches, qui les feront rougir de honte etde [126] confusion; ceux-ci pour la joie qu'ils auront de leur déshonneuret de leur ignominie.
S'il y a eu des coups donnés, des plaies, des blessures, la crainteest alors bien plus grande : on redoute qu'il n'arrive quelque chose depis à ceux qu'on a frappés ou blessés ; on craintque la fièvre ne leur survienne et ne leur cause la mort, ou qu'uneplaie difficile à guérir ne les mette en, péril dela vie. A quoi bon, disent-ils, cette bataille, ce débat, ces injures? Peste soit de ceci et de cela ! et ils maudissent ainsi tout ce qui adonné lieu à la querelle : il en est qui poussent la démencejusqu'à s'en prendre à la malignité des démons,à l'heure, au temps.
Maris ce n'est pas la mauvaise heure qui est cause de ce qu'ils ontfait : il n'y a point d'heure mauvaise; les malins démons non plusne sont pas les auteurs de ce qui s'est passé; tout vient de laméchanceté de ceux qui ont cédé à lacolère. Ce sont eux qui attirent les démons, et qui se fontà eux-mêmes tout le mal. Mais, direz-vous, la bile s'émeut,le coeur s'enflamme, et se pique des outrages? Je le sais, je l'ai éprouvémoi-même comme vous, c'est pour cela que j'admire ceux qui réprimentcette méchante bête. Car, si nous voulons, nous pouvons chassercette maladie. En effet, pourquoi, si des grands, si des princes nous outragent,ne cherchons-nous pas à nous venger? N'est-ce pas parce que la crainte,qui n'est pas moins forte que la colère, intimide cette colère,et ne lui permet même pas d'éclater au dehors, mais qu'ellel'étouffe au dedans dès le commencement? Pourquoi enfin,nos serviteurs, quand nous les chargeons de mille injures, le souffrent-ilssans dire un seul mot? N'est-ce pas parce que cette même crainteles lie et les retient ? Mais vous, ne vous bornez point à songerà la crainte de Dieu : dites-vous que ce même Dieu qui vousprescrit le silence, est lui-même l'auteur de l'offense, et alorsvous ne songerez plus à vous plaindre.
Dites à celui qui vous insulte : Que puis-je vous faire? un autreretient ma langue et ma main : et cette parole deviendra pour vous et pourl'agresseur une raison de vous modérer.
Mais nous souffrons les choses même les plus insupportables parconsidération, et par respect pour les hommes; nous disons souventà ceux qui nous insultent : c'est un autre, ce n'est point vousqui m'avez fait de la peine: et nous n'aurons pas les mêmes égards,le même respect pour Dieu ? Quel pardon pouvons-nous attendre? Disons-nousà nous-mêmes : c'est Dieu qui nous frappe maintenant, c'estlui aussi qui lie nos mains, gardons-nous de regimber et de nous montrermoins obéissants à Dieu qu'aux hommes.
Vous tremblez à cette parole? Tremblez donc aussi au moment d'agir.Dieu nous a commandé, si l'on nous donne des soufflets, non-seulementde les souffrir, mais encore de nous offrir à un pire traitement.(Matth. V, 39.) Et nous, nous nous défendons avec tant de forceet de vigueur, que non-seulement nous ne voulons pas supporter le moindremal, mais que nous faisons même tous nos efforts pour nous venger,que dis-je? nous allons jusqu'à devenir nous-mêmes provocateurs,et nous nous jugeons vaincus, faute d'avoir rendu la pareille. Et ce qu'ily a de plus fâcheux et de plus funeste pour nous, c'est que nousnous imaginons avoir remporté la victoire, lorsque nous avons subila pire défaite et que nous sommes par terre ; c'est que nous croyonsavoir triomphé du diable, lorsqu'il nous a porté mille coupset couverts de blessures.
C'est pourquoi, apprenons, je vous prie, en quoi consiste ici la victoire,et tâchons de la remporter; souffrir, c'est être couronné.Si nous voulons donc que Dieu même nous proclame victorieux, gardons-nousde suivre les maximes en usage dans les luttes du monde; mais observonsla loi que Dieu a prescrite pour ces combats, qui consiste à souffrircourageusement et avec patience. Ainsi puissions-nous vaincre nos ennemis,et obtenir les biens de cette vie et de l'autre , par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui la gloire, l'empire, l'honneur appartiennent au Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et toujours, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE V
TOUTES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES PAR LUI, ET SANS LUI RIENNA ÉTÉ FAIT DE CE QUI A ÉTÉ FAIT. (VERSET3, JUSQU'AU VERSET 6.)
1. Moïse commence l'histoire de l'Ancien Testament par ce qui estsensible à nos yeux, et en fait une description fort étendue.Il dit: " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre" (Gen. I,1);il ajoute :Il a fait la lumière, le firmament, les étoiles,et des animaux de toutes sortes d'espèces: car il serait trop longde nommer tout en particulier.
Mais notre évangéliste renferme tout en un seul mot: etces choses, et toutes celles qui sont au-dessus d'elles. Et certes, c'estavec justice et avec raison : Premièrement, toutes ces choses sontconnues des auditeurs; et en second lieu , il se hâte d'entrer dansun sujet plus grand et plus élevé. Ainsi il commence sa narration,non par les ouvrages , ou par les créatures, mais par leur auteuret leur Créateur. C'est pourquoi Moïse , n'ayant entreprisde traiter que la moindre partie de la création, puisqu'il n'a pointparlé des puissances invisibles, s'arrête uniquement àce point : mais Jean, qui tout à coup veut s'élever jusqu'auCréateur, passe légèrement et en courant sur toutesces choses, et renferme tout ce qu'a dit Moïse et ce qu'il a omis,dans ce peu de paroles: " Tout a été fait par lui ". Et depeur que vous ne croyiez qu'il n'a en vue que ce dont le législateura déjà fait mention, il ajoute : " Rien de ce qui a étéfait, n'a été fait sans lui " , c'est-à-dire, riende ce qui peut tomber sous les sens, ou de ce qui est invisible et purementintellectuel, n'a été fait que par la vertu, et par la puissancedu Fils.
Nous ne mettrons pas un point après ces mots : " Rien n'a étéfait ", comme font les hérétiques, qui, voulant que le Saint-Espritait été créé, lisent ainsi : " Ce qui a étéfait était vie dans lui ". C'est rendre ces paroles inintelligibles.Car premièrement, il n'était pas à propos de parlerdu Saint-Esprit en cet endroit; et en second lieu, si l'évangélisteavait voulu l'indiquer, pourquoi se serait-il expliqué si obscurément?Où est la preuve que ce soit du Saint-Esprit qu'il ait dit ces paroles? mais encore, selon leur manière même de ponctuer, nous trouveronsque ce n'est pas le Saint-Esprit qui a été fait, mais quec'est le Fils qui s'est fait lui-même.
Soyez donc attentifs, afin de bien retenir le texte, et nous, lisonscependant le passage selon leur manière de le ponctuer; l'absurditéqui en résulte sera plus visible et plus manifeste: " Ce qui a étéfait était vie dans lui ". Sur quoi ils disent que le mot: " Vie" signifie le Saint-Esprit. Mais il se rencontre ici, que la vie est aussiappelée lumière : car l'évangéliste ajoute:" Et la vie était la lumière des hommes". Donc, selon eux,saint Jean dit ici que le Saint-Esprit est la lumière des hommes:mais que diront-ils sur ce qui suit? Saint Jean [127] ajoute encore: "Un homme a été envoyé de Dieu, pour rendre témoignageà la lumière ". Il faut bien qu'ils répondent quecela est dit aussi du Saint-Esprit; car celui-là même qu'ila nommé " Verbe " ci-dessus, il le qualifie " Dieu, vie et lumière"dans les paroles suivantes : " Ce Verbe, " dit-il, " était la vie", et cette même vie " était la lumière ". Si doncle Verbe était la vie, et si le Verbe qui est la vie, s'est faitchair, la vie s'est fait chair, c'est-à-dire le Verbe: " Et nousavons vu sa gloire , comme du Fils unique du Père ".
Si ces hérétiques soutiennent donc qu'en cet endroit leSaint-Esprit est appelé la vie, voyez combien il s'ensuit d'absurdités: il résulte delà que c'est le Saint-Esprit qui s'est incarné,et non pas le Fils; que le Saint-Esprit est le Fils unique. Et si celan'est point ainsi, ou s'ils veulent éviter ces conséquences,ils tomberont dans de plus grandes extravagances, en lisant comme ils font.S'ils avouent que c'est du Fils qu'il est parlé en ce lieu et s'ilsne ponctuent pas et ne lisent pas comme nous, il faut nécessairementqu'ils disent que le Fils a été fait par lui-même.En effet, si le Verbe était la vie, si ce qui a étéfait, était vie en lui : de cette façon de lire il s'ensuitque le Verbe a été fait en lui-même, et par lui-même.L'Evangile ajoute ensuite quelques lignes après: " Et nous avonsvu sa gloire, sa gloire, " dis-je " comme du Fils unique du Père(14) ". Voilà comment de leur façon de lire, et de leur manièrede s'expliquer, il résulte que le Saint-Esprit est le Fils unique; car "selon eux ", c'est de l'Esprit-Saint qu'il est uniquement parlé,c'est à lui seul que se rapporte tout ce discours.
Ici, mes frères, ne voyez-vous pas dans quels précipices,et dans quelles absurdités on tombe, lorsqu'une fois on s'égareet l'on s'écarte de la vérité? Quoi donc? L'Esprit-Saint,direz-vous, n'est-il pas la lumière? Oui, il est sûr qu'ilest la lumière; mais il n'est point fait mention de lui en cet endroit.Quoique Dieu soit Esprit, c'est-à-dire incorporel, il ne s'ensuitpourtant pas de là que toutes les fois qu'on dit esprit, ce soitde Dieu qu'on parle. Et pourquoi vous étonneriez-vous, si nous ledisions du Père? Du Paraclet, du Consolateur même, nous nedirons pas que partout où l'on trouve le nom d'esprit, ce soit del'Esprit Consolateur qu'on parle : quoique ce nom lui soit propre, et celuiqui lui convient le plus, toute
fois partout où on lit le nom d'esprit, il ne faut pas toujoursl'entendre du Paraclet; car Jésus-Christ aussi est appeléla vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Mais partout où. on nommela vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, ce n'est pas toujours dé luiqu'on parle. Il en est de même en ce' lieu: quoique le Saint-Espritillumine, ce n'est pas néanmoins de lui que parle maintenant l'évangéliste.Mais nous avons beau faire justice de ces absurdités : eux, dansleur extrême obstination à combattre la vérité,ne cessent point de dire : " Ce qui a été fait, étaitvie en lui ", c'est-à-dire, ce qui a été fait étaitvie.
Quoi donc ? le châtiment des Sodomites, le déluge, lestourments, et mille autres choses semblables , tout cela était vie?Mais, disent-ils, nous parlons de la création. Certes, ces chosesappartiennent à la création. Mais pour combattre plus fortementencore leurs sentiments, interroge"ns-les : dites-nous donc, le bois est-ilvie? Lés pierres, ces êtres inanimés et sans mouvement,sont-ils vie? l'homme lui-même, est-il absolument vie? Qui pourraitle prétendre? L'homme n'est point la vie, mais capable de vie.
2. Considérez encore ici leurs absurdités, car nous lessuivrons pas à pas, pour mettre leur folie dans un plus grand jour;tant nous sommes sûrs qu'ils n'allèguent rien qui puisse convenirau Saint-Esprit ! En effet, forcés dans leurs retranchements, etcontraints d'abandonner leurs premières opinions, ils appliquentaux hommes ce qu'ils croyaient auparavant pouvoir dignement attribuer àl'Esprit-Saint; mais examinons maintenant leur leçon dans ce nouveausens.
La créature est à présent appelée vie, elleest donc aussi la lumière: et Jean est venu pour lui rendre témoignage.Pourquoi donc n'est-il pas lui-même la lumière? L'Ecrituredit : " Il n'était pas la lumière " ; cependant il étaitdu nombre des créatures: comment n'est-il donc pas la lumière?Et comment expliquer : " Il était dans le monde, et le monde a étéfait par lui ?" La créature était dans la créature,et la créature a été faite par la créature: comment le monde ne l'a-t-il point connu ? Est-ce que la créaturen'a point connu la créature? " Mais il a donné à tousceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu". Mais en voilà assez pour faire rire tout le monde de leurs impertinences;ce sera maintenant à vous [129] à combattre leurs monstrueusesopinions. Je vous les abandonne, de peur qu'il ne semble que nous n'avonsrien dit jusqu'à présent que pour rire et nous moquer d'eux,et que nous perdons le temps.
En effet, si ces paroles ne sont point dites du Saint-Esprit, commenous l'avons déjà démontré, ni de la créature,et si néanmoins ils soutiennent et défendent leur mêmeleçon, il s'ensuivra, comme nous l'avons fait voir, la plus grandede toutes les absurdités, savoir que le Fils a étéfait par lui-même. Car si le Fils est la vraie lumière, etsi cette lumière était la vie, et si la vie a étéfaite en lui, il s'ensuit nécessairement de leur leçon, quele Fils a été fait par lui-même; c'est pourquoi laissonsleur manière de ponctuer, rejetons-la, et venons à cellequi est juste, et à la bonne interprétation. Quelle est-elle?elle consiste à terminer le sens de ces paroles : " Ce qui a étéa fait ". Et de commencer ensuite par celles-ci : " Dans lui étaitla vie", par où l'évangéliste veut nous faire entendreque " rien de ce qui a été fait, n'a été faitsans lui ". Si quelque chose a été faite, dit-il, elle n'apoint été faite sans lui.
Ne voyez-vous pas, mes frères, qu'au moyen de cette courte addition,saint Jean a dissipé tous les doutes et toutes les absurditésqui pouvaient naître? Car par ces mots : "Rien n'a étéfait sans lui ", et par cette courte addition : " De ce qui a étéfait ", il comprend et renferme ensemble tous les êtres intellectuels,et met. à part le Saint-Esprit. Comme il avait dit : " Toutes chosesont été faites par lui, et rien n'a été faitsans lui " ; cette addition était nécessaire, de peur quequelqu'un n'alléguât: mais si toutes choses ont étéfaites par lui, le Saint-Esprit a donc été fait par lui.C'est des choses qui ont été faites, dit-il, que je dis qu'ellesont été faites par lui: ces choses fussent elles invisibles, incorporelles , célestes. Voilà :pourquoi je n'ai pas ditsimplement toutes choses; mais j'ai dit : si quelque chose
a été faite, c'est-à-dire, ce qui a étéfait. Or lEprit n'a pas été fait.
Vous voyez combien cette doctrine est exacte. LÉvangélistea rappelé la création des choses sensibles, dont Moïsenous avait auparavant instruits; ensuite nous voyant suffisamment éclairéslà-dessus, il a élevé nos esprits à des chosesplus sublimes, c'est-à-dire, à ce qui est incorporel et invisible,et il a séparé le [129] Saint-Esprit de toutes les créatures; c'est ainsi, c'est en ce sens que saint Paul, inspiré de la mêmegrâce, disait : " Car tout a été créépar lui ". (Col. 1,16.) Je vous prie d'observer ici la même exactitude;car le même esprit mouvait aussi cette âme. De crainte quequelqu'un ne retranchât de la création aucune des choses quiont été faites, à cause qu'elles étaient invisibles,ou qu'il n'y joignît le Paraclet, le saint apôtre passe surles choses sensibles, qui étaient connues de tout le monde, et faitla description des choses célestes en ces termes : " Soit les Trônes,soit les Dominations, soit les Principautés, soit les Puissances". (Col. I, 16.) Par ce mot . " soit " chaque fois répété,il ne nous fait entendre que ceci : " Tout ce qui a été faitpar lui, et rien de ce qui a été fait, n'a étéfait sans lui ".
Que si, vous croyez que ce mot : " Par ", marque quelque chose de moins," comme un simple ministère ", écoutez ce que dit le Prophète: " Vous avez, Seigneur, dès le commencement fondé la terre,et les cieux sont les ouvrages de vos mains ". (Ps. CI, 26.) Ce qui estdit du Père, comme Créateur, l'évangélistele dit ici du Fils: il ne l'aurait point dit s'il ne le regardait pas commeCréateur , mais bien comme. simple ministre. Que s'il est dit :" Par lui " , ce n'est qu'afin qu'on ne croie pas que le Fils n'est pointengendré. Mais pour avoir un, témoignage bien sûr que,quant à la dignité de créateur le Fils n'a rien demoins que le Père, écoutez en quels termes il parle de lui-même: " Comme le Père " , dit-il , " ressuscite les morts et leur rendla vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean,V, 21.) Si c'est du Fils qu'il est dit dans l'Ancien Testament : " Vousavez, Seigneur, dès le commencement fondé la terre " , sadignité de Créateur est visible et manifeste ; mais si vousdites que le prophète a parlé du Père en cet endroit,et que saint Paul a attribué au Fils ce qui était dit duPère, il s'ensuit pourtant toujours la même chose. L'apôtrene se serait pas porté à attribuer aussi la créationau Fils, s'il n'avait été tout à fait certain quele Fils est égal au Père en dignité et en puissance.II y aurait eu en effet une extrême téméritéd'attribuer à celui qui est moindre et inférieur, un pouvoirpropre à l'incomparable nature du Tout-Puissant.
3. Mais le Fils n'est ni moindre (lue le Père, ni ,inférieurà lui cil essence, en [130] substance; c'est pourquoi saint Pauln'a pas seulement osé lui attribuer cette dignité, mais encored'autres semblables. Car ce mot :. " Duquel ", que vous n'attribuez qu'àla dignité du Père seul, il l'applique également auFils dans ces paroles : " Duquel ", dit-il, " tout le corps " de l'Eglise" recevant l'influence par les vaisseaux qui en joignent et lient toutesles parties, s'entretient et s'augmente par l'accroissement que Dieu luidonne ". (Col. II, 19.) Ce n'est pas tout, il vous ferme encore mieux labouche d'une autre façon, en disant du Père : " Par qui",expression qui, selon vous, implique infériorité : " Car", dit-il, " Dieu par qui vous avez été appelés àla société de son Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur,est fidèle et véritable ". (I Cor. 1, 9.) Et encore " Parsa volonté "; et ailleurs : " Tout est de lui, " tout est par lui,et tout est en lui ". (Rom. XI, 36.)
Enfin ce terme : " Duquel " est attribué non-seulement au Fils,mais aussi au Saint-Esprit, puisque l'ange disait à Joseph: " Necraignez point de prendre avec vous Marie votre à femme; car cequi est né dans elle, est du Saint-Esprit ". (Matth. I, 20.) Etde même ce mot : " En qui ", qui est propre au Saint-Esprit, le prophètene fait point de difficulté de l'attribuer à Dieu " le Père", lorqu'il dit . " En Dieu (1) nous ferons des actions de vertu ". Etsaint Paul dit : " Dans ses prières, si EN LA VOLONTÉ DEDIEU (2), je dois trouver enfin une voie favorable pour aller vers vous" (Rom. I, 10) ; il le dit aussi de Jésus-Christ : " En Jésus-Christ". Et certes, ces paroles et ces expressions: " En qui, duquel, par qui", etc., se trouvent souvent dans l'Ecriture indifféremment appliquéeset attribuées aux trois personnes de la sainte Trinité; cequi ne serait point, et n'arriverait pas, si leur substance n'étaitla même et égale en tout.
Mais de peur que vous ne croyiez que ces paroles: " Tout a étéfait par lui " , doivent à présent s'entendre des prodigeset des,miracles (car les autres évangélistes en ont faitmention), saint Jean ajoute ensuite : " Il était dans le monde,et le monde a été fait par lui " , mais non le Saint-Esprit,qui n'est pas au
1. " En Dieu " : Il serait mieux de dire : " Avec Dieu " ; mais l'applicationqu'en fait le saint Docteur demande que je traduise comme je fais.
2. " Si en la volonté de Dieu " : je suis forcé de traduirede même pour me conformer au sens; on dira mieux : " je demande continuellementà Dieu dans mes prières, que si c'est sa volonté,il m'ouvre enfin quelque voie favorable pour aller vers vous ".
nombre des créatures, et qui est au contraire au-dessus de toutesles choses créées.
Passons à l'explication du reste du chapitre. Saint Jean , aprèsavoir dit, parlant de la création : " Toutes choses ont étéfaites par lui, et à rien de ce qui a été fait n'aété fait sans lui ", fait aussi mention de la Providencepar ces paroles. " Dans lui était la vie ". Car, de peur que quelqueincrédule ne doutât que tant et de si grandes choses eussentété faites par lui, il a ajouté: "Dans lui étaitla vie". Or, de même qu'on ne peut diminuer une source qui jettedes abîmes d'eaux et les répand par torrents, quelque quantitéqu'on en puise; ainsi faut-il penser du Fils unique: la puissance qu'ila de créer est inépuisable : quelques productions que vouspuissiez lui attribuer, elle n'est en rien diminuée.
Mais plutôt servons-nous d'un exemple plus propre et plus convenable,comme de celui de la lumière, dont le saint évangélisteparle ensuite en disant: " Et la vie était la lumière ".Comme donc la lumière, quelques milliers d'hommes qu'elle éclaire,ne perd rien de sa splendeur: ainsi et de même, Dieu, et avant etaprès avoir créé ses ouvrages, et les avoir produitsau dehors, demeure également entier, et ne souffre ni diminution,ni altération, quel que soit le nombre de ses oeuvres. Fallût-ilmême créer encore mille mondes semblables à celui-ci: en fallût-il produire un nombre infini, il suffirait à toutesces choses, et non-seulement pour les créer, mais aussi pour lesfaire subsister après les avoir créées. Car ici lenom de vie ne marque pas seulement la puissance qu'il a de créer,mais encore cette providence par laquelle il conserve les choses qu'ila créées. Bien plus, par ce nom saint Jean jette dans nousles fondements de la doctrine de la résurrection, et le principede cette révélation ineffable. Car la vie venant ànous, l'empire de la mort est détruit; la lumière nous illuminant,les ténèbres sont dissipées; la vie demeure pour toujoursdans nous , et la mort ne peut avoir de domination sur elle.
Ainsi tout ce qui est dit d u Père serait également biendit du Fils: "C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être". (Act. XVII, 28.) Saint Paul le déclare aussi par ces paroles:" Tout a été créé par lui, et toutes chosessubsistent en lui ". (Col. I, 16, 17.) Voilà pourquoi il est appeléet la racine et le fondement. Donc quand vous. entendez dire du Fils: [131]" Dans lui était la vie " , ne pensez pas qu'il soit un êtrecomposé. Car le Fils dit ensuite du Père : " Comme le Pèrea la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir lavie en lui même " (Jean, V, 10); et comme vous ne direz pas pourcela que le Père soit un être composé, ne le ditespas non plus du Fils, puisque l'Ecriture dit aussi ailleurs: " Dieu estla lumière même " (1 Jean, I , 5); et encore " Dieu habiteune lumière inaccessible ". (I Tim. VI, 16.) Elle ne s'énoncepoint en ces termes pour nous faire penser qu'il y ait en Dieu de la composition,mais afin que nous nous élevions peu à peu au comble de ladoctrine.
Comme effectivement le petit peuple et les faibles auraient peine àcomprendre de quelle manière la vie subsiste en lui, c'est aussipour cette raison qu'elle dit premièrement ce qu'il y a de plussimple et de plus bas , et, de ce premier degré d'instruction, nousélève ensuite à ce qu'il y a de plus sublime. CarCelui qui a dit : " Il a donné au Fils d'avoir la vie ", est lemême que Celui qui dit: " Je suis la vie " , et encore: "Je suisla lumière ". Mais quelle est,
je vous prie , cette lumière ? Elle n'est point sensible , maiselle est spirituelle , et c'est elle qui illumine l'âme. Jésus-Christdevait dire : " Personne ne peut venir à moi si mon Pèrene l'attire ". (Jean, VI, 44.) Voilà pourquoi l'évangélistenous prévient, et dit: " C'est lui qui illumine " ; il le dit aussiafin que si vous entendez dire quelque chose de semblable du Père,vous sachiez et vous confessiez que cela n'est pas uniquement propre auPère, mais encore au Fils, car Jésus-Christ dit: " Tout cequi est à mon Père est à moi ". (Jean, XVI, 15.)
L'évangéliste nous a donc premièrement enseignéque toutes choses ont été créées: il nous afait connaître ensuite par un seul mot les biens spirituels que nousa apportés le Fils lorsqu'il est venu au monde, en disant : " Etla vie était la lumière des hommes ". Il n'a point dit .Il était la lumière des Juifs, mais de tous les hommes. Carce ne sont pas seulement les Juifs, mais encore les gentils, qui sont parvenusà la connaissance de cette lumière: cette lumièreétait commune à tous, exposée aux yeux de tous leshommes.
Mais pourquoi n'a-t-il pas ajouté les anges, et n'a-t-il nomméque les hommes ? C'est parce qu'il parle maintenant de la nature humaine,et que c'est aux hommes qu'il s'apprête à annoncer la bonnenouvelle.
" Et la lumière luit dans les ténèbres (5) ". SaintJean appelle " ténèbres ", la mort et l'erreur. Car la lumièresensible (1) ne luit pas dans les ténèbres, mais àl'écart et à part des ténèbres : au contraire,la lumière de la prédication a brillé au milieu mêmede l'erreur qui régnait sur le monde, et l'a dissipée : etJésus-Christ, attaquant lui-même la mort par sa mort, l'asi bien vaincue, qu'il a tiré et délivré de son empireceux qu'elle retenait déjà dans ses liens (2) : comme doncni la mort, ni,l'erreur, n'ont pu surmonter, ni vaincre cette lumière,et qu'au contraire elle illumine tout, et brille par sa propre vertu ;voilà pourquoi l'évangéliste dit : " Et les ténèbresne l'ont point comprise ". Car cette lumière est invincible, etelle n'habite pas volontiers dans les âmes qui ne veulent point êtreilluminées.
4. Né vous étonnez donc pas, mes frères, si cettelumière n'illumine pas tous les hommes: Dieu ne nous attire pointà lui par force ou par violence, mais librement et selon la dispositionde notre volonté. Ne fermez point la porte à cette lumière,et vous jouirez de toutes sortes de félicités. La foi l'attireà nous, cette lumière, et quand elle est venue, elle illumineinfiniment celui qui la reçoit : si votre vie est pure et sainte,elle demeurera toujours en vous. Car Jésus-Christ dit : " Si quelqu'unm'aime, " il gardera mes commandements, et nous viendrons à luimon Père et moi, et nous ferons en lui notre demeure ". (Jean, IV,23.) Comme on ne peut pas bien jouir de la lumière du soleil, sil'on n'ouvre les yeux, de même, on ne participe pas pleinement àcette resplendissante lumière, si l'on n'ouvre les yeux de l'âme,et si on ne les met en état de la recevoir de toutes parts : maiscomment le peut-on ? c'est en se purifiant de tous ses vices.
Le péché n'est que ténèbres , il est couvertde nuages épais, et cela parait visiblement, puisque c'est inconsidérémentet sans témoins qu'on le commet: car, " quiconque fait le mal haitla lumière , et ne s'approche pas de la lumière ". (Jean, III , 20.) Et: " La pudeur
1. La lumière sensible, c'est-à-dire le soleil.
2. Le saint Docteur ne ferait-il pas ici allusion à ces parolesde saint Pierre : " Jésus-Christ étant mort en sa chair,mais étant ressuscité par l'Esprit, par lequel aussi il allaprêcher sur esprits qui étaient retenus en prison ? " ( IPierre, III, 28, 29.)
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ne permet pas seulement de dire ce que ces personnes font en secret". (Ephés. V, 32.) De même que dans les ténèbresnous ne connaissons ni l'ami ni l'ennemi, et ne discernons pas les objets,ainsi dans le péché nous ne voyons rien: l'avare ne distinguepas l'ami de l'ennemi; l'envieux voit d'un oeil d'inimitié l'hommequi lui est le plus dévoué; celui qui tend des piégesdéclare la guerre à tout le monde. En un mot, quiconque estasservi au péché ne diffère point des gens, ivreset furieux et cesse de discerner les choses. Comme. dans la nuit, fautede lumière pour distinguer les objets: le bois, le plomb, le fer,l'argent, l'or, les pierres précieuses, tout paraît semblableà nos yeux; de même celui qui vit dans l'impureté neconnaît point l'excellence de la sagesse ni la beauté de laphilosophie. En effet, dans les ténèbres, comme je l'ai déjàdit, les pierres précieuses ne montrent pas leur propre beauté; et cela ne provient point de leur nature, mais de l'ignorance de ceuxqui les regardent.
Mais ce n'est point là le seul malheur qui accable celui quivit dans le péché: il est dans une crainte perpétuelle,et de même que ceux qui se trouvent en chemin dans une nuit obscure,où la lune ne brille point, tremblent toujours, quoiqu'il n'y aitlà personne pour causer leurs alarmes; ainsi les pécheurssont dans une méfiance continuelle, quand bien même personnene leur ferait de reproches. Mais les remords de leur conscience font quetout les effraie, tout leur est suspect, que tout est plein pour eux decrainte et de terreur, et qu'ils ne voient rien qui ne les inquiète.
Fuyons donc une vie si tourmentée, car après ces inquiétudesla mort viendra, et une mort éternelle, où les supplicesn'auront point de fin. Mais en ce monde même, ces pécheurs,qui s'imaginent des choses sans réalité, ne diffèrentpoint des fous; ils se croient riches, et ils ne le sont pas; il leur semblequ'ils vivent dans les plaisirs et dans les délices, et ils n'ontni délices ni plaisirs, et ils ne reconnaissent et ne sentent commeil faut combien leurs idées sont fausses et trompeuses qu'aprèss'être guéris de leur démence, avoir secouéleur léthargie. Voilà pourquoi saint Paul veut que nous soyionstous sobres et vigilants, et Jésus-Christ nous le commande aussi.Celui qui est sobre et qui veille, si le péché le surprend,aussitôt il le chasse; mais l'insensé ou celui qui dort nesait pas comment le péché s'empare de lui. Ne nous endormonsdonc point, car la nuit est passée, nous sommes dans le jour. "Marchons donc avec bienséance et avec honnêteté, comme" marchant durant le jour ", (Rom. XIII, 13.)
En effet, rien n'est plus laid, rien n'est plus honteux que le péché.Ce serait un moindre mal, , à le prendre du côté dela. honte et de la laideur, d'aller nu dans les rues, que couvert et chargéde péchés et de crimes. D'aller nu, ce ne serait pas un sigrand crime, puisque souvent l'indigence en est la cause; mais il n'estrien de si infâme ni de si méprisable que le pécheur.
Représentons-nous ces voleurs qu'on traîne devant les jugespour leurs rapines et leurs spoliations : voyons combien leurs insolences,leurs friponneries et leurs violences les rendent hideux, ridicules etméprisables. Oh que nous sommes misérables et malheureux! Nous qui ne voulons pas souffrir sur nous un manteau mal arrangéou à l'envers, et qui , si nous le voyons ainsi sur un autre, yportons aussitôt la main pour l'ajuster: si notre prochain et nous,nous marchons de travers dans la voie des commandements de Dieu, nous nenous en apercevons point du tout. Qu'est-il, je vous prie , de plus vilainet de plus infâme qu'un homme qui entre chez une prostituée?Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus risible qu'un homme violent, qu'unmédisant, qu'un envieux? Comment peut-il se faire qu'on ne regardepas ces choses comme aussi honteuses que d'aller nu dans les rues? C'estseulement parce qu'on s'est accoutumé à ces Sortes de vices;car on n'a jamais vu personne marcher nu dans les rues -volontairement:mais la coutume fait que l'on pèche hardiment.
Certes, si quelqu'un entrait dans la société des anges,où il ne s'est jamais rien passé de semblable, il connaîtraitbientôt combien ces sortes d'actions sont honteuses et ridicules.Mais pourquoi nommé je la société des anges? Aujourd'huimême, et parmi nous, si quelqu'un .ose introduire une femme de mauvaisevie dans le palais de l'empereur, ou s'y enivrer, ou y commettre quelqu'autreaction honteuse, il en est puni du dernier supplice. Que s'il n'est paspermis de rien faire de semblable dans le palais du prince, à plusforte raison, commettre de pareilles actions quelque part que ce soit,quand le Roi de l'univers est [133] présent partout et voit tout,c'est encourir les derniers supplices.
C'est pourquoi, je vous en conjure, mes chers frères, vivonsen ce monde dans une grande paix, et travaillons à nous rendre purset irréprochables : nous avons un Roi qui a continuellement lesveux attentifs sur tout ce que nous faisons. Afin donc que cette lumière
nous illumine toujours, attirons ses rayons sur nous. De cette sortenous jouirons et des biens présents et des biens futurs, par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit , danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VI
UN HOMME A ÉTÉ ENVOYÉ DE DIEU, QUI S'APPELAITJEAN. (JUSQU'AU VERSET 9.)
l. L'évangéliste, après avoir dit dans son exordece qu'il y a de plus important et de plus nécessaire à connaîtredu Verbe-Dieu, suivant l'ordre et la suite de son sujet, nous va maintenantparler du précurseur qui devait annoncer le Verbe, et qui s'appelaitJean comme lui. Pour vous, lorsque vous entendez que Jean est un hommequi a été envoyé de Dieu, cessez de croire qu'il yait eu rien d'humain dans ses paroles; ce n'est point sa doctrine, qu'ilnous a enseignée, mais celle de Celui qui l'envoya. Voilàpourquoi il est appelé ange : or, le devoir d'un ange ou d'un ambassadeurest de se Borner à répéter ce qu'on lui a dit. Cemot : " il a été " ne signifie pas ici le passage du non-êtreà l'être, ou à l'existence, mais la mission même.Cette parole : " il a été envoyé de Dieu " ne signifieautre chose sinon qu'il était ambassadeur de Dieu.
Comment donc les hérétiques peuvent-ils soutenir que lepassage qui dit : " Qui ayant a la forme et la nature de Dieu " (Philip.II, 6), ne prouve pas que le Fils est égal au Père, pourcela seul que le mot Theous, " de Dieu ", n'est, pas précédéde l'article tou? Car voici encore un endroit (1) sans article. Diront-ilsque ce n'est pas du Père qu'il y est parlé ? mais que répondront-ilsencore sur ces paroles du prophète : " J'envoie devant vous monange qui vous préparera la voie ? " (Mal. III, 1; Matth. XI, 10.)Ces paroles : " moi " et " vous " signifient deux personnes.
" Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignageà la lumière (7) ". Quoi ! dira peut-être quelqu'un, le serviteur rend témoignage à son Maître? mais lorsquevous verrez le Maître, non-seulement recevoir le témoignagede son serviteur, mais encore venir à lui, et se faire baptiserpar lui avec les Juifs, ne serez-vous donc pas dans un plus grand étonnementet dans un plus grand doute? Mais il ne faut pas vous étonner, ouvous troubler; vous devez plutôt admirer l'ineffable bontéde ce Maître. Que si quelqu'un demeure saisi de vertige et de trouble,Jésus-Christ lui dira ce qu'il répondit à Jean : "Laissez-moifaire pour cette
1. On voit bien que le saint Docteur parle du verset qu'il explique: " Un homme a été envoyé de Dieu ", où dansle texte le mot Theou n'est point précédé de l'articletou, quoiqu'il soit visible que c'est de Dieu le Père que parlel'évangéliste.
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heure, car c'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice". (Matth. III, 15.) Et si son étonnement redouble, il lui répéterace qu'il a dit aux Juifs : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçoisle témoignage ". (Jean, V, 34.)
S'il n'a donc pas besoin de ce témoignage, pourquoi Jean est-ilenvoyé de Dieu? ce n'est pas pour le besoin qu'avait le Verbe dece témoignage, ce serait une extrême impiétéde le dire : mais enfin, pourquoi? Jean nous l'apprend lui-même,lorsqu'il dit: " Afin que tous crussent par lui " ; mais comme Jésus-Christaprès avoir dit, parlant de Jean : " Il y en a un autre qui rendtémoignage de moi : Et je sais que le témoignage qu'il enrend est véritable ", dit maintenant : " Pour moi, ce n'est pasd'un homme que je reçois le témoignage ", il pouvait sembleraux fous et aux insensés, qu'il se contredisait lui-même parces dernières paroles; aussi l'explication arrive-t-elle tout desuite : " Mais ", dit-il, " je dis ceci afin que vous soyez sauvés". (Jean, V, 34.) C'est comme s'il disait : Je suis Dieu, et le vrai Filsde Dieu, émané de cette immortelle et bienheureuse substance: je n'ai besoin du témoignage de personne. Car, quand personnene voudrait me rendre témoignage, je ne serais pas pour cela diminuédans ma nature. Jaloux du salut du monde, je me suis abaissé ethumilié jusqu'à vouloir bien charger un homme de me rendretémoignage. En effet, les Juifs, sur une conduite si proportionnéeà leur faiblesse et à leur grossièreté, devaientplus facilement se porter à croire en lui.
Comme le Verbe s'est donc revêtu de notre chair, de peur que;venant à nous dans sa majesté et dans tout léclatde sa divinité, il ne nous perdit tous; il a de même envoyédevant lui un homme pour lui servir de précurseur, afin que leshommes d'alors, entendant une voix de même nature que la leur, s'enapprochassent plus facilement. Mais, qu'il n'avait pas besoin de ce témoignage,la preuve en est visible : il n'avait qu'à se montrer dans sa substancetoute pure, pour frapper tous les hommes de crainte et de terreur : ilne l'a point fait, comme je viens de dire, parce qu'ils auraient tous péri,nul ne pouvant soutenir la force et la splendeur de cette lumièreinaccessible. C'est aussi pour cette raison qu'il s'est revêtu dela chair, et il a donné la charge à un de nos compagnonsde rendre témoignage de lui, parce qu'il a tout fait pour le salutdes hommes, et qu'il n'a pas seulement eu égard à sa dignité,mais encore à la faiblesse des hommes et à leur intérêt.
Jésus-Christ nous le déclare lui-même par ces paroles: " Je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". (Jean, V, 34.) L'évangéliste, qui parie conformément à ce que dit le Seigneur, nous enavertit aussi. Car, après avoir dit : " Il vint pour rendre témoignageà la lumière ", il a ajouté : " Afin que tous crussentpar lui ". C'est à peu près comme s'il disait: Ne croyezpas que Jean-Baptiste soit venu rendre témoignage pour donner plusde force et d'autorité à la parole du Seigneur, et la rendreplus croyable : ce n'est point pour cela qu'il est venu , mais afin queses concitoyens crussent par lui.
Ce qui suit démontre évidemment que c'est pour prévenirce soupçon qu'il a dit ces choses, car il ajoute : " Il n'étaitpas la lumière " paroles qui deviendraient inutiles , et seraientplutôt une simple répétition qu'une explication desa doctrine, si l'évangéliste, en les ajoutant, n'eûtpas voulu nous prémunir contre ce soupçon. Ayant dit : "Il vint pour rendre témoignage à la lumière ", pourquoidit-il encore : " Il n'était pas la lumière " ? Ce n'estpas en vain ni sans raison, mais c'est parce que souvent parmi nous, celuiqui rend témoignage , est plus grand et plus considéréque celui à qui il rend ce témoignage; et que souvent ilparaît aussi plus digne de foi. Voilà pourquoi, de peur qu'oneût lieu d'avoir ce sentiment de Jean, l'évangélistedétruit dès le commencement tout ce mauvais soupçon,et après l'avoir complètement extirpé, il fait connaîtrequel est celui qui rend témoignage, et quel est celui de qui letémoignage est rendu, et l'extrême différence qu'ily a entre l'un et l'autre. Après l'avoir fait, et avoir montrél'incomparable excellence de celui à qui Jean rend témoignage,il poursuit son discours avec sécurité; une fois qu'il afait exacte justice de toutes les absurdes pensées qui pouvaientvenir dans l'esprit des gens sans intelligence, il sème et répandensuite facilement et sans obstacle la doctrine du salut.
C'est pourquoi, mes chers frères, prions maintenant le Seigneurqui nous a révélé de si grandes choses, et qui nousa donné une si pure doctrine, de nous faire la grâce de [135]mener, en outre, une vie pure et toute sainte. Car la saine doctrine n'apporteaucune utilité sans les bonnes couvres. Quand nous posséderionsla foi la plus pure, et une parfaite intelligence des saintes Ecritures,si la sainteté de nos moeurs et de notre vie ne nous soutient etnous protège, rien n'empêchera que nous ne soyions jetésau feu de l'enfer, et éternellement brûlés dans cetteflamme qui ne s'éteindra point. De même que ceux qui. aurontfait de bonnes oeuvres ressusciteront pour la vie éternelle, ainsiceux qui n'auront pas craint d'en faire de mauvaises , ressusciteront pourêtre condamnés à un supplice éternel, et quine finira jamais.
Appliquons donc tous nos soins à ne pas perdre par nos mauvaisescouvres le profit de la vraie foi, et à nous signaler en outre parnos actions (Tit. II, 12", afin que nous puissions nous présenterà Jésus-Christ avec confiance. Rien ne peut égalerun si grand bonheur. Veuille le Ciel qu'ayant bien profité de cetteinstruction, nous n'ayons tous en vue que la gloire de Dieu, à quisoit-elle rendue, et au Fils unique, et au Saint-Esprit, dans tous lessiècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VII
CELUI-LA ÉTAIT LA VRAIE LUMIÈRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMMEVENANT EN CE MONDE. (VERSET 9.)
1. Si c'est par petites portions, mes très-chers enfants, quenous vous nourrissons du pain des saintes Ecritures, si nous ne vous ledonnons pas tout à la fois, c'est afin que vous gardiez facilementchacun des morceaux que nous vous servons. Celui qui, construisant un édifice,met et entasse les pierres les unes sur les autres, avant que les premièresqu'il a posées, soient jointes et liées ensemble, ne bâtitpas solidement; et les murs qu'il élève tomberont bientôten ruines : celui au contraire qui attend que la chaux ait lié etconsolidé les pierres, pour en joindre d'autres peu à peu,bâtit une maison stable, solide et qui dure longtemps. Nous imitonsces excellents architectes, et bâtissons de la même manièrel'édifice du salut de vos âmes : autrement, nous craindrionsque les dernières instructions n'effaçassent entièrementles premières de votre mémoire , puisque l'esprit ne peuttout à la fois tout comprendre et tout retenir. Que vient-on doncde vous lire aujourd'hui ? ces paroles : " Celui-là étaitla lumière qui illumine tout homme venant en ce monde ": l'évangélistequi, parlant ci-dessus de Jean, disait qu'il était venu " pour rendretémoignage de la lumière ", et qu'il était maintenantenvoyé pour remplir ce ministère, élève toutà coup nos esprits, et nous fait monter jusqu'à cette existence, qui ne connaît point de commencement, et qui n'aura point de fin,de peur que ce qu'il avait dit de Jean, et que le subit et nouvel avènementd'un précurseur, qui venait pour rendre témoignage, ne donnâtlieu à de mauvais soupçons touchant Celui
à qui il devait rendre témoignage.
Et comment, direz-vous, cette existence peut-elle n'avoir ni commencementni fin
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puisque c'est du Fils qu'il est ici parlé? mais c'est d'un Dieuque nous parlons, et vous di. tes: comment cela se peut-il? Et vous necraignez pas , ou plutôt vous n'avez pas horreur de faire une pareilledemande? mais si quelqu'un vous demande comment les âmes et les corpsjouiront un jour d'une vie immortelle, vous vous mettez à rire,parce que, direz-vous, il n'est pas de l'esprit humain de raisonner ences matières, mais seulement. de croire : ni d'examiner curieusementla parole, mais de tenir pour une démonstration suffisante la toute-puissancede celui qui parle : et si: nous vous disons que Celui qui a crééles âmes et les corps, et qui est sans comparaison au-dessus de toutesles créatures , n'a point de commencement, vous oserez nous demandercomment cela se peut? Est-ce le fait d'une âme rassise, d'un espritdroit?
Vous avez entendu cette parole : " Celui-là était la vraielumière ". Pourquoi tant de vains et d'inutiles efforts pour comprendrepar la seule raison une vie qui n'a point de fin? Pourquoi chercher àconnaître ce qui ne peut être connu? Pourquoi sonder ce quiest incompréhensible? Pourquoi soumettre à un examen ce quiéchappe à tout examen ? Cherchez à remonter àl'origine des rayons du soleil, vous ne la trouverez point, et toutefois,vous ne serez ni fâché, ni chagrin de votre incapacité.Pourquoi donc seriez-vous téméraires et inconsidérésdans de plus grandes choses ?
Jean, cet enfant du tonnerre, ce héraut spirituel, au momentoù l'Esprit-Saint lui a fait entendre cette parole : " Il était", s'est tu et na point cherché à approfondir davantage: et vous,qui n'avez pas reçu de si grandes grâces, vous quine parlez que suivant les faibles lumières de votre raison , vousvoulez en savoir plus que lui? Voilà pourquoi vous n'atteindrezjamais degré même de connaissance où il est parvenu.
C'est ainsi que`procède le diable : " il fait passer àceux qui l'écoutent et lui obéissent les limites que Dieunous, a prescrites, comme si nous pouvions aller beaucoup plus loin : maisaprès nous avoir fait pendre la grâce du Seigneur par lesappâts de cette belle espérance, non-seulement il ne faitrien de plus pour nous, car comment le ferait-il, puisqu'il est le diable?mais il ne nous permet même pas de revenir à ce premier état,où nous étions en paix et en sûreté; il nous:fait au contraire errer de côté et d'autre, sans que nouspuissions jamais nous fixer.
C'est. ainsi qu'il a chassé notre premier père du paradis.Il enfla son coeur de l'espérance d'une plus grande science et deplus grands honneurs, et lui fit perdre ainsi ceux dont il jouissait paisiblement: non-seulement Adam ne devint pas semblable à Dieu, comme il le,,lui faisait espérer, mais il le soumit au tyrannique empire de lamort : non-seulement Adam n'apprit rien pour avoir mangé du fruitde l'arbre défendu , mais encore il ne perdit pas peu de cette sciencequ'il avait, pour en avoir espéré une plus grande : car dansce moment il commença à rougir de sa nudité, honteà laquelle il avait été supérieur jusqu'àsa faute. Donc la connaissance de sa nudité, le besoin oùil fut désormais de se vêtir, ces malheurs et plusieurs autresfurent une conséquence de sa curiosité.
Mais de peur qu'il ne nous en arrive autant, mes frères, soyonsobéissants à Dieu , et gardons ses commandements : ne cherchonspas curieusement à approfondir davantage, pour ne pas perdre commeeux les grâces que nous avons reçues. Les hérétiquesvoulant chercher un commencement dans cette vie qui n'a point de commencement;ont perdu avec cette connaissance qu'ils n'auront jamais , celles qu'ilsauraient pu acquérir. En effet, ils n'ont point trouvé cequ'ils cherchaient, car ils ne le pouvaient pas, et ils ont perdu la vraiefoi au Fils unique.
Pour nous ne sortons point des anciennes bornes que nos pèresont posées , et soyons soumis en tout aux lois que l'Esprit-Saintnous a tracées. Lorsque nous entendons : " Il était a lavraie lumière ", ne cherchons rien de plus, nous ne pouvons en savoirdavantage, ni atteindre plus haut. Si Dieu avait engendré son Filscomme les hommes engendrent, il y aurait nécessairement quelqueespace de temps entre celui qui engendre et celui qui est engendré:mais puisqu'il l'a engendré d'une manière ineffable, propreet convenable à un Dieu, cessons de nous servir de ces expressions: " Avant " et " Après ", car ce sont là des noms qui appartiennentau temps : mais le Fils est le créateur même de tous les siècles.
2. Il n'est donc pas son Père, direz-vous, mais son frère.Où est-elle, je vous prie, cette nécessité? Si nousdisions que le Père et le Fils [137] sont sortis de différenteracine, ou ne sont pas de même substance, vous pourriez avoir raisonde parler de la sorte : mais si nous sommes bien éloignésde cette impiété, si nous disons que le Père est sanscommencement, et n'a point été engendré, et que leFils est véritablement sans commencement, mais qu'il est engendrédu Père, en quoi cette idée conduit-elle nécessairementau langage impie que vous tenez? Car le Fils est la splendeur! or, la splendeurest comprise et renfermée dans la même nature dont elle estla splendeur. C'est pour cette raison que saint Paul, afin que vous n'alliezpas vous figurer qu'il y a un milieu entre le Père et le Fils, l'aainsi appelé. C'est là, en effet, ce qu'exprime le nom desplendeur.
L'apôtre, après cet exemple, redresse les penséesabsurdes qui pouvaient naître de là dans l'esprit des insensés.Que ce nom de splendeur, dit-il, que vous venez d'entendre , ne vous- donnepas lieu de croire que le Fils n'ait pas sa propre hypostase, c'est làun sentiment impie, une folie qu'il faut laisser aux sabelliens et auxmarcelliens : mais nous , nous sommes bien éloignés de cettedoctrine nous enseignons que le Fils existe dans sa propre hypostase :voilà pourquoi saint Paul, au nom de splendeur, joint celui de "caractère de sa substance " (Héb. I, 3) ; par où ilmarque qu'il a sa propre hypostase, et montre que sa substance est la mêmeque celle dont il est le caractère. Un nom seul, comme je l'ai déjàdit, n'est pas suffisant pour apprendre aux hommes ce qu'ils doivent croireau sujet de Dieu. Il faut se tenir pour content si, après en avoirjoint plusieurs ensemble , on sait tirer ensuite de chacun ce qui convientvéritablement à la Divinité. C'est de tette manièreque nous pourrons dignement glorifier Dieu ; je dis dignement, c'est-à-dire,autant qu'il est en nous et que nous en sommes capables.
Que s'il est quelqu'un qui ose croire qu'il peut dignement parler deDieu , et assurer qu'il le connaît comme on se connaît soi-même, personne assurément ne le connaît moins.
Instruits de ces vérités, soyons soigneux de bien retenirce que nous ont appris du Verbe ceux qui, dès le commencement, l'ontvu de leurs propres yeux, et en ont été les ministres; etn'ayons pas la curiosité de chercher à en savoir davantage.Cette maladie cause deux grands maux dans celui qui en est infecte l'un,qu'il se tourmente vainement à chercher ce qu'il ne peut trouver;l'autre, qu'il irrite la colère de Dieu, en s'efforçant derenverser les bornes qu'il a mises lui-même. Mais jusqu'àquel point cela excite sa colère, c'est ce qu'il n'est pas nécessairede vous dire, puisque vous le savez tous.
C'est pourquoi, rejetons et fuyons la téméritéet l'arrogance des hérétiques. Ecoutons la parole de Dieuavec crainte et avec tremblement, afin qu'il nous protège incessamment;car il dit : " Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur celui qui est douxet humble et paisible, et qui écoute mes paroles avec tremblement?" (Ps. LXVI , 2.) Rejetant donc cette vaine curiosité, brisons noscoeurs, pleurons nos péchés, ainsi que Jésus-Christnous le commande : soyons touchés de componction au souvenir denos crimes , et repassons exactement dans notre esprit toutes les fautesque nous avons commises jusqu'à présent : appliquons tousnos soins et toutes nos forces à nous en laver entièrement.Car Dieu nous a donné pour cela bien des voies et des moyens. "Déclarez le premier ", nous dit-il, " vos iniquités, afinque vous soyez justifié ". (Is. XLIII, 26, Sept.) Et encore : "J'ai dit : Je confesserai au Seigneur contre moi-même mon injustice,et vous m'avez " aussitôt " remis l'impiété de moncoeur ". (Ps. XXXI, 6, Sept.) Repasser souvent ses péchésdans sa mémoire, et s'en accuser, c'est ce qui ne sert pas peu àen diminuer le poids et l'énormité.
Mais voici un second moyen de laver ses péchés encoreplus efficace : Ne vous mettez point en colère contre celui quivous a offensé; pardonnez à tous ceux qui ont commis desfautes contre vous. En voulez-vous apprendre un troisième ? Danielva vous le donner, écoutez-le : " C'est pourquoi rachetez vos péchéspar les aumônes, et vos iniquités par les oeuvres de miséricordeenvers les pauvres". (Dan. IV, 24.) Il y en a encore un autre : c'est l'oraisonfréquente, et la persévérance dans les prièresqu'on fait à Dieu. Le jeûne également, s'il est jointà la douceur et à la charité envers le prochain, n'estpas d'une légère consolation, il contribue à la rémissiondes péchés, il éteint le feu de la colère deDieu : " Car leau éteint le feu, lorsqu'il est le plus ardent,et l'aumône lave les péchés ". (Eccl. III, 33.) Marchonsdonc dans toutes ces voies : si [138] nous ne cessons pas d'y marcher,si nous employons tout notre temps et tous nos soins à ces pratiques,non-seulement nous laverons nos péchés passés, maisnous amasserons aussi de grands trésors pour l'autre monde. Carnous ne donnerons point de prise au diable, nous ne nous laisserons allerni à la paresse, ni à une pernicieuse curiosité. Carle démon met à profit ces occasions, entre autres, pour susciterles folles recherches et les controverses dangereuses, une fois qu'il nousa surpris dans l'oisiveté et dans la mollesse, et qu'il nous voitnégliger la vertu. Mais nous, soyons attentifs à lui fermercette entrée, veillons et soyons sobres, afin qu'après nousêtre donné quelques petites peines dans cette vie qui estsi courte, nous jouissions des biens immortels pendant toute l'éternité, par la grâce et pat la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit ,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMELIE VIII
CELUI-LA ÉTAIT LA VRAIE LUMIÈRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMMEVENANT EN CE MONDE. (JUSQU'AU VERSET 9.)
1. Je reprends le texte de mon dernier sermon : car rien n'empêche,mes frères, d'examiner les mêmes paroles, puisque l'expositiondes dogmes, auxquels nous nous arrêtâmes, ne nous permit pasde vous expliquer tout ce dont on vous avait fait la lecture.
Où sont donc ceux qui disent que le Fils n'est pas vrai Dieu? C'est pourtant lui qui est
appelé la vraie lumière , et ailleurs la véritémême, la vie même. Mais nous approfondirons. davantage cesparoles, et nous les expliquerons plus clairement, lorsque nous y seronsarrivés.
Maintenant, et avant de passer outre, il est nécessaire d'examinerles paroles de mon texte, et de les expliquer à votre charité.Je dis donc: si le Fils illumine tout homme venant en ce inonde, commenty a-t-il tant d'hommes qui ne sont point illuminés ? car tous necroient
pas en Jésus-Christ, tous ne lui rendent pas le culte qui luiest dû. Comment donc illumine-t-il tout homme ? il l'illumine autantqu'il est en lui. Mais si quelques-uns ferment de plein gré lesyeux de leur âme, pour ne point recevoir les rayons de cette lumière,et demeurent dans les ténèbres, il ne faut pas s'en prendreà la nature de la lumière, mais à la malignitéde ceux qui se privent volontairement de ce don; car la grâce estrépandue dans tous: elle ne rejette ni le Juif ni le gentil, nile barbare, ni le scythe, ni le libre, ni l'esclave (Col. III, II), nil'homme, ni la femme, ni le vieux, ni le jeune, mais elle les reçoittous également, et les appelle tous sans distinction. C'est pourquoiceux qui ne veulent pas profiter d'un si grand bienfait, ne doivent imputerleur aveuglement qu'à eux-mêmes; la porte est ouverte àtout le monde, personne [139] n'en ferme l'accès: si donc quelques-unss'obstinent à demeurer dehors, c'est par leur propre faute qu'ilspérissent: " Il était dans le monde " ; mais ce n'est pasà dire qu'il fût du même âge que le monde loinde nous une pareille pensée. Voilà pourquoi l'évangélisteajoute : " Et le monde a été fait par lui ", par oùil vous ramène à l'existence du Fils unique avant les siècles:car celui qui est une fois instruit que tout ce vaste univers est l'ouvragede ses mains (manquât-il tout à fait de raison, fût-ilennemi déclaré de la gloire de Dieu ) est forcé deconfesser malgré lui que le Créateur est avant les créatures.
Voilà pourquoi la folie de Paul de Samosate m'étonne toujoursdavantage : j'admire qu'il ait pu combattre une vérité silumineuse et si éclatante, et se jeter de gaieté de coeurdans le précipice : car il n'est pas tombé dans l'erreurpar ignorance, il l'a embrassée avec pleine connaissance de la véritécomme les Juifs. En effet, comme ceux-ci l'ont trahie par complaisancepour les hommes (ils savaient que Jésus-Christ était le Filsunique de Dieu, ruais ils ne l'ont pas confessé par crainte de leursprinces, et pour n'être pas chassés de la synagogue), on rapportede même que l'autre a trahi sa conscience et perdu son salut parcomplaisance pour une certaine femme (1). Et certes la vaine gloire estun cruel et très-dangereux tyran ; elle peut aveugler les yeux dessages mêmes, s'ils ne sont vigilants et attentifs. Si les présentsont ce pouvoir, cette passion, bien plus forte, le peut encore davantage.Voilà pourquoi Jésus-Christ disait aux Juifs : " Commentpouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes, et qui nerecherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? " (Jean, V, 44.)
" Et le monde ne l'a point connu (10) ". L'évangélisteappelle ici le monde cette multitude de gens corrompus qui n'a de goûtet d'empressement que pour les choses de la terre, la foule, la populace,le peuple insensé ; car les amis de Dieu, les grands hommes, l'avaienttous connu, avant même son incarnation. Jésus-Christ le ditnommément du grand patriarche: " Abraham votre père ", dit-il," a désiré avec ardeur de voir mon jour: il l'a a vu, etil en a été rempli de joie ". (Jean,
1. Zénobie, reine de Palmyre.
VIII, 56.) Et de même de David, en disputant contre les Juifs:" Comment donc ", leur dit-il, " David l'appelle-t-il en esprit son Seigneurpar ces paroles: le Seigneur a dit à mon Seigneur , asseyez-vousà ma droite? " (Matth. XXII , 43.) Souvent aussi en les combattantil nomme Moïse ; l'apôtre saint Pierre le déclare desautres prophètes , car il assure que tous les prophètes,depuis Samuel, ont connu Jésus-Christ, et ont prédit sonavènement longtemps auparavant: " Tous les prophètes " ,dit-il , " qui sont venus de temps en temps depuis Samuel , ont préditce qui est arrivé en ces jours ". (Act. III, 24.) Il s'est faitvoir, et il a parlé à Jacques et à son père,et même à son grand-père (I Cor. XV, 5, 6, 7 et 8); il leur a fait beaucoup et de très-grandes promesses , et il lesa effectivement accomplies.
Pourquoi, répliquerez-vous, dit-il donc lui-même : " Beaucoupde prophètes ont souhaité de voir ce que vous voyez et nel'ont point vu, et d'entendre ce que vous entendez et ne l'ont point entendu?" (Luc, X, 24.) Est-ce qu'ils n'en ont point eu la connaissance? Ils l'onteue sûrement, et je tâcherai de le démontrer par lemême endroit par lequel quelques-uns croient prouver le contraire.Jésus-Christ dit: " Beaucoup ont souhaité de voir ce quevous voyez ". Ils ont donc connu qu'il devait venir parmi les hommes, etaccomplir ce qu'il a véritablement accompli : car s'ils n'avaientpoint eu cette connaissance, ils n'auraient pas formé ce souhait.Personne , en effet, ne peut désirer de voir ce dont il n'a nulleconnaissance, nulle idée. C'est pourquoi ils ont connu le Fils deDieu, et ils ont su qu'il devait venir parmi les hommes.
Quelles sont donc ces choses qu'ils n'ont point connues, qu'ils n'ontpoint entendues? Ce sont celles-là même que vous voyez etque vous entendez maintenant. Les prophètes ont entendu sa voixet l'ont vu ; mais ils ne l'ont pas vu incarné, conversant avecles hommes , leur parlant familièrement: voilà ce que Jésus-Christdéclare lui-même ; car il n'a pas dit simplement: Ils ontdésiré de me voir. Mais qu'a-t-il dit? " Ils ont désiréde voir ce que vous voyez ". Il n'a pas dit: ils ont désiréde m'entendre; mais: " Ils ont désiré d'entendre ce que vousentendez ". C'est pourquoi, s'ils n'ont pas vu son avènement dansla chair, du moins ils ont connu que Celui qu'ils désiraient devoir viendrait un jour dans le monde, et [140] ils ont cru en lui, quoiqu'ilsne layent point vu incarné.
Mais les gentils pourront nous attaquer et nous adresser cette question:Que faisait Jésus-Christ dans ces premiers temps auxquels il n'avaitpoint encore soin du genre humain? Et pourquoi aussi est-il venu àla fin des temps prendre soin de notre salut, après t'avoir négligépendant tant de siècles? A quoi nous répondrons qu'il étaitvenu dans le monde avant cet avènement même; qu'il y avaitpréparé la voie aux oeuvres qu'il devait opérer, etqu'il s'était fait connaître à tous ceux qui en étaientdignes. Que si , pour n'avoir pas été connu de tous, maisseulement des gens de bien et des personnes de vertu , vous dites qu'ila été inconnu et ignoré des hommes, vous pourrez égalementdire qu'encore maintenant il n'est pas adoré de tous , àcause qu'aujourd'hui même tous ne le connaissent pas; mais commedans le temps présent, pour être inconnu et ignoréde beaucoup, personne, toutefois, n'osera avancer qu'il ne soit pas connude plusieurs; de même on ne doit pas douter que, dans ces premierstemps, il n'ait été connu de plusieurs, ou plutôt detout ce qu'il y avait alors de grand et d'admirable parmi les hommes.
2. Que si quelqu'un me fait cette demande Et pourquoi, dans ce temps-là,tous ne se sont-ils pas attachés à lui et ne lui ont-ilspas tous rendu le culte qui lui est dû , mais seulement les justes?moi, à mon tour, je leur ferai celle-ci : Pourquoi, à présentmême, tous ne le connaissent-ils pas? Mais plutôt, pourquoim'arrêté-je à parler de Jésus-Christ ? car jepuis demander du Père pourquoi et alors et maintenant tous ne l'ont-ilspas connu! Il en est qui prétendent que tout marche au grédu hasard ; d'autres attribuent le gouvernement du monde aux démons;il s'en trouve aussi qui imaginent et se forgent un second Dieu. Quelquesblasphémateurs vont jusqu'à voir en lui-même la puissancecontraire et enseigner que ses lois sont l'ouvrage du mauvais démon.Quoi donc ! dirons-nous qu'il n'y a point de Dieu, parce que quelques-unsdisent qu'il n'y en a point? dirons-nous que Dieu est mauvais, parce quequelques-uns ont l'impiété de le croire? Mais c'en est assez,laissons-là ces folies et ces horribles extravagances. Si nous fondionsnos principes et nos dogmes sur le jugement et les raisonnements de cesfurieux, rien ne nous empêcherait de tomber bientôt nous-mêmesdans la pire démence.
Et certes, quoiqu'il y ait des yeux faibles et délicats qui nepeuvent supporter la lumière, personne ne dira que lé soleilsoit de sa nature pernicieux aux yeux; maison en juge d'après lesbonnes vues, et on le dit lumineux ; quoique le miel semble amer àquelques malades, personne ne dira pour cela que le miel soit amer. Eton trouvera des gens qui, sur l'opinion de quelques esprits malades, necraindront pas de décider, ou qu'il n'y a point de Dieu, ou qu'ily en a un mauvais, ou que l'action de la Providence n'est pas continue.Mais qui dira que ces sortes de gens aient l'esprit sain et le sens commun? Qui ne les traitera pas au contraire de furieux et d'extravagants?
" Le monde ne l'a point connu " ; mais " Ceux dont le monde n'étaitpas digne" (Héb. XI, 38) l'ont connu. En disant quels sont ceuxqui ne l'ont point connu, l'évangéliste indique d'un motla cause de leur ignorance ; car il n'a pas simplement dit : Personne nel'a connu, mais il a dit : " Le monde ne l'a point connu ", c'est-à-dire,ces hommes qui sont uniquement attachés au monde, et qui n'ont d'affectionque pour lui. Et c'est ainsi que Jésus-Christ a coutume de les appeler,comme quand il dit " Père saint, le monde ne vous a point connu".(Jean, XVII, 25.) Par où il est visible, comme nous vous l'avonsfait remarquer, que ce n'est pas seulement le Fils que le monde n'a pointconnu, mais encore le Père. Rien en effet ne trouble et n'obscurcitautant l'esprit que de désirer avec ardeur les choses présentes.
Instruits de cette vérité, mes frères, séparez-vousdu monde, et éloignez-vous des choses charnelles, autant que celase peut; en effet, ce n'est pas à perdre des choses viles et denul prix que vous expose l'attachement au monde; mais à perdre lebien suprême; l'homme qui est fortement épris des choses présentesn'est point capable de s'attacher à celles du ciel (I Cor. II, 14);il faut que celui qui recherche les unies perde les autres. " Vous ne pouvezservir tout ensemble ", dit Jésus-Christ, " Dieu et l'argent " (Luc,XVI, 13) ; nécessairement il faut aimer l'un et haïr l'autre.Voilà ce que l'expérience toute seule nous crie assez hautceux qui n'ont nul désir des richesses, qui s'en moquent et lesméprisent, voilà ceux qui aiment Dieu, comme on doit l'aimer;et de même ceux qui convoitent l'opulence, sont [141] précisémentceux qui aiment le moins Dieu; car une âme éprise de l'amourdes richesses ne s'abstiendra pas facilement des actions ni des parolesqui excitent la colère de Dieu, puisqu'elle sert un autre maîtrequi lui commande de faire tout ce que défend la loi du Seigneur.
C'est pourquoi, revenez à vous, sortez de votre sommeil; et pensantà Celui dont nous sommes les serviteurs, n'aimons que son royaume; pleurons et gémissons sur le temps passé, durant lequelnous avons été les esclaves de l'argent; secouons une bonnefois ce joug pesant, ce joug insupportable; et portons avec persévérancecelui de Jésus-Christ qui est doux et léger; il ne nous commanderarien de ce que l'argent commande; car celui-ci nous ordonne de haïrtous les hommes, mais Jésus-Christ nous commande au contraire deles chérir et de les aimer tous; l'un nous attachant à laboue, à l'argile, je veux dire à l'or, ne nous laisse pasmême respirer durant la nuit; l'autre nous délivre de cessoins superflus et insensés, et nous commande de nous amasser destrésors dans le ciel, non d'injustices faites au prochain, maisd'oeuvres de justice; l'un, après bien des sueurs et des misèresqu'il nous fait essuyer, ne pourra pas nous secourir, lorsque nous seronscondamnés au dernier supplice, et que, pour avoir obéi àses lois, nous souffrirons des tourments infinis; que dis-je? il ne feraqu'attiser la flamme ; l'autre, s'il nous a commandé de donner àboire un verre d'eau froide ( Matth. x, 42), ne permettra même pasqu'un si léger bienfait soit privé de rémunération,mais il le récompensera largement.
Ne serait-il donc pas d'une extrême folie de négliger leservice d'un Maître si doux, et qui récompense magnifiquementses serviteurs, pour servir un tyran ingrat, quine peut aider ses esclaves,ses courtisans, ni en ce monde ni en l'autre? Qu'il ne retire pas du suppliceceux qui y sont condamnés, ce n'est point en quoi consiste toutle mal et le dommage; mais c'est, comme j'ai dit, en ce qu'il accable sesserviteurs d'une infinité de peines et de misères. Car enl'autre monde on verra que la plupart des damnés n'ont étélivrés aux supplices que pour avoir servi l'argent, aimél'or et n'avoir pas fait l'aumône aux pauvres.
Pour nous , de peur d'être condamnés à ces tourments,répandons nos biens avec libéralité sur les pauvres; garantissons notre âme et des soins importuns et nuisibles de cettevie, et du supplice réservé aux coupables dans l'autre; formons-nousdans le ciel un dépôt de bonnes oeuvres; au lieu d'amasserles richesses terrestres , faisons-nous des trésors qui ne puissentni périr, ni nous être ravis; des trésors qui puissententrer avec nous dans le ciel, qui puissent nous protéger àl'heure critique et nous rendre notre Juge propice. Plaise à Dieuque ce Juge, nous étant propice et favorable, et à présentet au jour de son jugement, nous jouissions avec liberté des biensqu'il a préparés dans le ciel pour ceux qui l'aiment commeil doit être aimé ! Je vous le souhaite, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigueur Jésus-Christ, avecqui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et tonjoues, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IX
IL EST VENU CHEZ. SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REÇU. (JUSQU'AUVERSET142
1. Si vous gardez fidèlement dans votre mémoire nos précédentesinstructions, ce sera pour nous un encouragement à continuer notretâche avec un redoublement d'ardeur, dans la certitude que nos effortsne sont point perdus. Si vous vous souvenez de ce que nous avons dit, vousaurez plus de facilité à comprendre la suite, et nous, nousaurons moins de peine, car nous serons secondés par votre zèlequi vous fera voir plus nettement ce qu'il nous reste à vous exposer.Celui qui oublie continuellement ce qu'on vient de lui enseigner, auratoujours besoin d'un maître, et ne saura jamais rien; mais celuiqui retient ce qu'on lui a enseigné, et qui y ajoute ce qu'on luienseigne de nouveau, de disciple qu'il était, deviendra bientôtmaître lui-même, et se rendra utile et à soi et auxautres. Voilà le fruit que j'attends de mes discours, si je n'augurepas trop de votre zèle à venir m'écouter. Commençonsdonc, déposons l'argent du Seigneur dans vos âmes, comme dansun trésor très-fidèle et très-sûr, ettâchons de vous expliquer, autant que la grâce du Saint-Espritnous donnera de force et de lumière, le sujet que nous nous sommesproposés de traiter aujourd'hui.
L'évangéliste, parlant des premiers temps, avait dit :" Le monde ne l'a point connu ". Maintenant il descend au temps de la prédicationet il dit : " Il est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu". Il appelle en cet endroit les siens, les Juifs, comme étant particulièrementson peuple, ou même tous les hommes, comme ayant étécréés par lui. Et comme, s'étonnant de la folie deplusieurs et rougissant pour notre commune nature, il disait làque le monde, qui a été fait par lui, n'avait point connuson Créateur; de même ici sa douleur et son affliction del'ingratitude des Juifs et de plusieurs autres, le poussant à prononcerune plus forte et plus griève accusation, il dit : " Les siens nel'ont point reçu ", quoiqu'il soit venu chez eux. Et non-seulementlui, mais encore les prophètes ont dit avec étonnement lamême chose; saint Paul en a aussi marqué sa surprise.
Ecoutez d'abord la voix des prophètes parlant au nom de Jésus-Christ:" Un peuple que je n'avais point connu m'a été assujetti:il a m'a obéi aussitôt qu'il a entendu ma voix. Des enfantsétrangers m'ont manqué de fidélité; des enfantsétrangers sont tombés dans la vieillesse ; ils ont boitéet n'ont plus marché et dans leurs voies ". (Ps. XVII, 48.) Et encore:" Ceux à qui il n'a point été parlé de luile verront , et ceux qui n'ont point ouï entendront ". Et: " J'aiété trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas; jeme suis fait a voir à ceux qui ne demandaient point à meconnaître (1) ". (Isaïe, LXV, 1.) Saint Paul écrit auxRomains en ces termes: " Après cela, que dirons-nous, sinon qu'Israël,qui recherchait la justice, ne l'a point trouvée; mais que
1. Ce passage est conçu un peu différemment et dans lesSeptante et dans la Vulgate : le saint Docteur l'a apparemment citéde mémoire, ou sur quelque manuscrit particulier.
143
a ceux qui ont été choisis de Dieu l'ont trouvée?" (Rom. XI, 7.) Et ailleurs: " Que dirons-nous donc, sinon que les nationsqui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice; etque les Israélites, au contraire, qui recherchaient la loi de lajustice , ne sont point venus à la loi de la justice? " (Rom. IX,30.)
C'est effectivement une chose surprenante devoir que ceux qui sont nourrisdans la doctrine des prophètes, à qui on lit tous les joursMoïse, qui parle en mille endroits de l'avènement de Jésus-Christ,et les prophètes de l'époque postérieure; que ceuxqui ont vu Jésus-Christ même opérant continuellementdes miracles, ne demeurant et ne conversant qu'avec eux, et ne permettantpoint encore alors à ses disciples d'aller vers les gentils, nid'entrer dans les villes des Samaritains (Matth. X, 5), ce qu'il ne faisaitpas lui-même ; mais qui leur disait souvent qu'il n'avait étéenvoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël (Matth.XV, 24) : il y a, dis-je, de quoi s'étonner, qu'après tantde miracles opérés en leur faveur, les Juifs, à quion lisait tous les jours les prophètes , et qui ont entendu lescontinuelles prédications de Jésus-Christ même, sesoient rendus si aveugles et si sourds, qu'aucune de ces preuves n'aitpu les amener à croire en Jésus-Christ.
Les gentils, au contraire, privés de tous ces avantages, n'avaientaucunement ouï parler des divins oracles: il ne s'en étaitpas même présenté à eux la moindre idéeen songe, mais des fables insensées (car c'est ainsi que j'appellela philosophie des païens) , occupaient tout leur temps et faisaienttoute leur science; uniquement appliqués et livrés aux rêveriesdes poètes, ils s'étaient attachés au culte des idolesde bois et de pierre ; et, soit sur le dogme, soit sur la morale, ils n'avaientnulle idée bonne ou saine : leur vie était encore plus impureet plus criminelle que leur doctrine. Et, en effet, pouvait-on attendreautre chose de gens qui voyaient leurs dieux se plaire aux crimes les plusinfâmes; des dieux dont le culte ne consistait qu'en des parolesobscènes et des actions encore plus obscènes et plus impudiques,et qui se trouvaient par là fêtés et honorés;des dieux auxquels on rendait hommage par des meurtres abominables et desmassacres d'enfants, en quoi leurs adorateurs ne faisaient que suivre leurexemple.
Ces hommes, toutefois, qui étaient ainsi tombés dans l'abîmemême de la corruption et de la méchanceté, en ont ététout à coup retirés comme par une espèce de ressortet de machine , et se sont montrés à nous du haut des cieuxdans tout l'éclat de la gloire.
Mais comment et par quelle voie ce prodige est-il arrivé ? SaintPaul nous l'apprend, écoutez-le, car ce bienheureux apôtren'a pas cessé de chercher soigneusement la cause de cet événementextraordinaire jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée pour nous ladécouvrir ensuite. Quelle est-elle , et d'où venait aux Juifsun si grand aveuglement? Apprenez-le de celui à qui avait étéconfié le ministère de la prédication.
Que dit donc saint Paul pour dissiper le doute où plusieurs étaient?Les Juifs, dit-il, " ne connaissant point la justice qui vient de Dieu,et s'efforçant d'établir leur propre justice, ne se sontpoint soumis à Dieu pour recevoir cette justice qui vient de lui". (Rom. X, 3.) Voilà l'origine de leur malheur. L'Apôtrel'explique encore ailleurs en d'autres termes : " Que dirons-nous donc,sinon que les nations qui ne cherchaient point la justice ont embrasséla justice , et la justice qui vient de la foi; et que les Israélites,au contraire, qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point parvenusà la loi de la justice?" Dites-nous , grand apôtre, quelleen est la raison ? " C'est parce qu'ils ne l'ont point recherchéepar la foi, car ils se sont heurtés contre la pierre d'achoppement" (Rom. IX, 30, 31, 32); c'est-à-dire leur incrédulitéa été la cause de leurs maux, et c'est de leur orgueil qu'estnée leur incrédulité.
Les Juifs, qui avaient auparavant de grands avantages sur les gentils,comme d'avoir reçu la loi, de connaître Dieu, et bien d'autresque Saint Paul rapporte (1), voyant qu'après l'avènementde Jésus-Christ les gentils qui avaient été appelésà la foi jouissaient également avec eux des mêmes honneurset des mêmes prérogatives; qu'après avoir embrasséla foi il n'y avait nulle différence, nulle distinction entre lecirconcis et l'incirconcis, passèrent de l'orgueil à la jalousie,et ne purent souffrir cette immense et ineffable miséricorde duSeigneur: ce qui ne venait que de leur orgueilleuse insolence, de leurméchanceté et de leur égoïsme.
1. Voyez les chap. II, III, IX, X, XI, de saint Paul aux Romains.
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2. Mais, ô les plus insensés de tous les hommes ! queltort Dieu vous a-t-il fait en étendant sa divine providence surles autres nations? la. participation des autres à la mêmegrâce et aux mêmes bienfaits a-t-elle diminué vos biens?mais la malignité est aveugle, et elle se rend difficilement comptede ce qu'il convient de faire. Les Juifs donc, aigris. et irrites de voirque d'autres allaient participer à leur liberté, ont eu larage de se plonger eux-mêmes le poignard dans le sein, et par làils se sont exclus, comme de juste, de la miséricorde de Dieu. Jésus-Christleur dit: " Mon ami , je ne vous fais point de tort; pour moi je veux donnerà ceux-ci autant qu'à vous ". (Matth. XX, 13, 14.) Mais disons.plutôt qu'ils ne méritent pas même qu'on leur tiennece langage. Celui à qui il s'adresse , s'il souffrait avec peine,s'il se plaignait que son maître donnât une pareille récompenseà ses compagnons, pouvait du moins représenter ses peines,ses sueurs; qu'il avait travaillé tout le long du jour, et qu'ilavait porté 1e poids de la chaleur; mais ceux-ci , qu'ont-ils àdire? que peuvent-ils alléguer? certainement, rien de semblable.Ils n'ont en eux que lâcheté, qu'intempérance et milleautres vices dont les prophètes, les accusaient et leur faisaientdes reproches continuels, et, par ces vices, ils n'offensaient pas moinsDieu que les gentils. Saint Paul le déclare quand il dit: " Caril n'y a nulle différence entre le juif et le gentil, parce quetous ont péché et ont besoin, de la gloire de Dieu , étantjustifiés gratuitement par sa grâce ". (Rois. III, 22, 23,24.)
L'apôtre traite pleinement ce sujet dans cet épître,et le fait d'une manière très-utile et très-prudente.Au commencement il montre qu'ils ont mérité même d'êtreplus sévèrement punis que les. gentils. " Car ", dit-il," tous ceux qui ont péché étant sous la Loi, serontjugés par la Loi (Rom. II, 12), c'est-à-dire, avec plus derigueur, parce qu'outre -la nature, ils auront aussi la Loi pour accusatrice: et non-seulement pour cela, mais encore pour avoir étécause que les nations ont blasphémé Dieu : " Car ", dit l'Ecriture," vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphéméparmi les nations ". (Is. LII, 5; Rom. II, 24.)
La vocation des gentils était donc ce qui irritait le plus lesJuifs. Car les fidèles circoncis en étaient eux-mêmesfrappés d'étonnement c'est pourquoi, lorsque saint Pierrefut de retour de Césarée à Jérusalem, ils luifirent des reproches et des plaintes d'avoir été chez deshommes incirconcis, et d'avoir mangé avec eux. (Act.. XI , 3 etsuiv.) Et après qu'il leur eût appris qu'il n'avait rien faitque par l'ordre de Dieu,,ils s'étonnaient encore de voir (lue lagrâce du Saint-Esprit se répandait aussi sur les gentils (Act.X, 45) : en quoi ils montraient visiblement qu'ils ne s'y étaientjamais attendus. Saint Paul sachant donc bien que c'était làce: qui les piquait et les chagrinait le plus, ne perd aucune occasionde réprimer leur orgueil et de rabaisser leur hauteur et leur insolence.
Voyez, mes frères, comment il s'y prend après avoir disputécontre les gentils, avoir montré qu'ils étaient tout àfait inexcusables, qu'ils n'avaient nulle espérance de salut, etleur avoir vivement reproché leurs erreurs et leurs dissolutions,il adresse la parole aux Juifs il raconte d'abord ce que le prophèteavait dit d'eux, qu'ils étaient méchants, fourbes, trompeurs,qu'ils étaient tous devenus inutiles, que nul d'eux ne cherchaitDieu, -mais que tous s'étaient détournés de la droitevoie (Ps. XIII, 3, 4, 5, et LII, 3, 4), et bien d'antres choses semblables,à quoi il ajoute : " Or, nous, savons que toutes les paroles dela Loi s'adressent à ceux qui sont sous la Loi, afin que toute bouchesoit,fermée, et que tout le monde se reconnaisse condamnable devantDieu....... Parce que tous ont péché , et ont besoin de lagloire de Dieu ". (Rom. III,19, 23.) De. quoi donc, ô Juifs ! pouvez-vousvous glorifier? d'où vous vient tant d'orgueil? On vous a aussifermé la bouche, votre confiance vous est ôtée, vousêtes condamnables avec tout le monde, et vous avez besoin, commeles autres, d'être justifiés gratuitement.
Et certes , quand même vous auriez toujours bien vécu,quand même vous auriez sujet d'avoir une grande confiance en Dieu,vous n'auriez jamais dû porter envie à ceux à qui leSeigneur, par sa bonté, a bien voulu faire miséricorde etaccorder la grâce du salut. Car c'est le fait d'une extrêmeméchanceté de ne pouvoir souffrir qu'on fasse du bien auxautres, et principalement quand il ne vous en revient aucun mal. Encore, si le salut d'autrui vous faisait tort, vos plaintes seraient excusables,bien que peu dignes d'hommes instruits dans la sagesse ; mais si le malheurd'autrui n'augmente pas votre récompense, et si son bonheur [145]ne diminue point le vôtre, pourquoi volis affliger qu'un autre aitrecule salut gratuitement? Il fallait donc, comme je l'ai dit, quand mêmevotre vie aurait été irréprochable, ne vous pas chagrinerque Dieu ait étendu la grâce du salut sur les gentils. Maisvous-mêmes étant coupables des mêmes péchéset ayant également offensé le Seigneur, que vous ne puissiezsupporter qu'il fasse du bien aux autres , que vous vous vantiez d'avoirseuls droit i. la grâce, ce n'est point là seulement une marqued'orgueil et d'envie, c'est encore une si grande et si extrême folie,qu'elle vous vend dignes des supplices les plus rigoureux. Car vous avezplanté l'orgueil dans votre coeur, et l'orgueil est la racine detous les maux.
Voilà pourquoi un Sage disait : " Le principe de tout péché,est l'orgueil " (Eccli. X, 15), c'est-à-dire , l'orgueil est laracine, la source et le père dé tout péché.C'est l'orgueil qui a fait déchoir le premier homme de sa félicitéprimitive. Le diable par qui il fut trompé, c'est l'orgueil encorequi l'avait fait tomber lui-même de la sublime dignité oùil était élevé : il le savait bien, ce malin esprit,que ce péché avait la force de chasser du ciel mêmeceux qui en sont atteints : aussi prit-il cette voie pour dépouillerAdam de tous ses honneurs. C'est en enflant son coeur dé l'orgueilleuseespérance de devenir égal à Dieu, qu'il 1'a abattu, et l'a précipité au fond de la terre. Rien n'est en effetplus capable d'éloigner de nous la miséricorde de Dieu, etde nous livrer au feu de l'enfer que la tyrannie de l'orgueil. Quand ellepossède notre coeur, toute notre vie devient impure : fussions-nouschastes et vierges : fussions-nous adonnés au jeûne, àla prière, à l'aumône et aux plus saintes pratiques: " Tout homme ", dit l'Ecriture, " qui a le coeur superbe, est souillédevant le Seigneur". (Prov. XVI, 5, Sept.)
Réprimons donc, mes chers frères, réprimons cetteélévation, cette enflure du coeur, si nous voulons êtrepurs et échapper au supplice qui a été préparépour le diable. Ecoutez ce que dit saint Paul, et vous apprendrez que l'orgueilleuxsera condamné au même supplice que le diable : " Que ce nesoit point un néophyte ", dit-il, " de peur que, s'élevantd'orgueil, il ne tombe dans le jugement et dans le piège du diable". (I Tim. III, 6, 7.) Que veut dire le saint apôtre parle mot de" jugement? " il veut dire : la même condamnation, le mêmesupplice.
Mais comment éviterez-vous ce malheur? vous l'éviterez,si vous réfléchissez en vous-même sur votre nature,sur la multitude de vos péchés, sur la grandeur des tourmentssi vous considérez combien est fragile et périssable ce quiparaît brillant en ce monde, et que tout cela se flétrit plusvite que l'herbe et les fleurs du printemps. Non, le diable, quelque effortqu'il fasse, ne pourra pas facilement enfler nos coeurs d'orgueil, ni nousprendre en trahison, si nous nous occupons souvent de ces pensées,et si nous nous rappelons continuellement le souvenir des hommes les plusdistingués par leurs vertus. Que le Dieu des humbles, le bon Dieu,le Dieu clément, nous donne et à vous et à moi uncoeur contrit et humilié 1 Par là tout le reste nous deviendrafacile pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui ,etavec qui gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE X
IL EST VENU CHEZ SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REÇU. (JUSQU'AUVERSET, 14.)
1. Dieu, qui est clément, libéral et magnifique dans sesdons, Dieu, mes chers. frères, n'oublie et n'omet rien de ce qu'ilfaut pour que nous brillions par l'éclat de nos vertus, parce qu'ilveut que nous nous rendions dignes de son approbation; et ce n'est pointpar force ou par contrainte qu'il veut que nous allions à lui; maisil invite, il attire par les bienfaits tous ceux qui veulent se laisserpersuader. Voilà pourquoi, à sa venue, les uns l'ont reçu,les autres, repoussé: c'est qu'il ne veut point de serviteur quile serve malgré soi, ou forcément; mais il veut que tousviennent à lui librement et volontairement, et qu'ils lui rendentdes actions de grâces de cette sorte de servitude.
Les hommes ont besoin de l'aide des serviteurs, voilà pourquoiils les soumettent malgré eux à la loi de l'obéissance;mais Dieu n'ayant besoin de personne (Act. XVII, 25), n'étant nullementsujet aux nécessités qui pèsent sur nous, et ne faisantrien que pour notre salut, laisse tout. à notre libre arbitre età notre volonté; c'est pourquoi il ne force et ne contraintpersonne, et dans tout ce qu'il fait il n'a en vue que notre utilité.En effet, servir Dieu forcément et malgré soi, ce seraitla même chose que de rte le point servir du tout.
Pourquoi donc, direz-vous, punit-il ceux qui ne veulent point lui obéir?Et pourquoi a-t-il menacé de l'enfer ceux qui ne gardent pas sescommandements? c'est parce qu'étant
bon, il prend un grand soin de nous, quoique nous ne lui soyons pasobéissants, et qu'il ne s'éloigne et ne se retire pas denous, lors même que nous nous dérobons et que nous fuyons.Or, comme nous n'avons pas voulu entrer par cette première voiedes dons et des grâces, ni nous rendre à la persuasion etaux bienfaits, il en a pris une autre, et c'est celle des supplices etdes tourments, qui véritablement est très-rigoureuse, maistoutefois nécessaire. Car la première ayant étéméprisée, la seconde est devenue absolument indispensable.
En effet, les législateurs établissent contre les coupablesdes peines nombreuses et sévères, et cependant nous ne leshaïssons pas; nous ne faisons que les en honorer davantage, car sansrien exiger de nous, et souvent même sans connaître ceux queprotégeraient leurs lois, ils ont veillé et pourvu ànotre sûreté et au bon ordre de la république, soiten comblant d'honneurs les gens de bien et les élevant aux dignités,soit en réprimant et punissant les malfaiteurs qui troublent lerepos public. Que si, dis-je, nous les admirons et nous les aimons, nedevons-nous pas beaucoup plus admirer et aimer Dieu, qui a un si grandsoin des hommes? car il y a une différence extrême et infinieentre leurs soins et la providence que Dieu a pour nous : certes, les richessesde sa bonté sont ineffables, et surpassent tout ce qu'on en pourraitdire.
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Ici, mes frères, renouvelez votre attention " Il est venu chezsoi " , non par nécessité Dieu, comme je l'ai dit, n'a besoinde rien ; mais il est venu pour répandre ses grâces et sesbienfaits sur les siens. Et quoiqu'il soit venu pour leur utilité,pour leur faire du bien, ceux qui étaient les siens ne l'ont pointreçu, ils l'ont au contraire rejeté. Et encore ne s'en sont-ilspas contentés; mais après l'avoir jeté hors de lavigne, ils l'ont tué. (Matth. XXI, 39.) Néanmoins, il neles a point exclus de la pénitence; mais il leur a promis que si,après une action si noire et si détestable, ils voulaientlaver leurs crimes en croyant en lui, Il les rendrait égaux àceux qui n'ont rien fait de semblable , et même à ses amisles plus dévoués.
Au reste, je ne parle point en l'air ni pour vous faire illusion : toutce qui est arrivé à saint Paul en rend un assez éclatanttémoignage. Paul avait persécuté Jésus-Christaprès sa mort; il avait lapidé par les mains de plusieurs(1) Etienne son martyr; mais quand il eut fait pénitence, qu'ileut condamné ses premières erreurs et se fut ralliéà celui qu'il avait persécuté, le divin Sauveur lemit aussitôt parmi ses amis, et au premier rang, en chargeant del'annoncer et de répandre sa doctrine dans tout le monde , ce blasphémateur,ce persécuteur, cet impie (I Tim. I, 13) ainsi que dans la joiedont son âme est pénétrée en songeant àla miséricorde divine; il ne rougit pas de le déclarer lui-même;que dis-je? il ne craint pas même de rendre publics à la facede tout l'univers, dans ses épîtres, et de graver, pour ainsidire, sur une colonne, les crimes qui avaient précédésa conversion; persuadé qu'il était mieux d'exposer àla censure publique sa vie passée, afin que la grandeur du bienfaitqu'il avait reçu de Dieu parût et éclatât manifestement,que de laisser dans l'ombré cette infinie et ineffable bontédans la crainte de dévoiler aux yeux de tous ses propres égarements.Voilà pourquoi il parle très-souvent des persécutionsqu'il a dirigées contre l'Eglise, des piéges qu'il lui atendus et des guerres qu'il lui a faites. Tantôt il dit : " Je nesuis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'aipersécuté l'Eglise de Dieu ". ( I Cor. XV, 9.) Tantôt,Jésus-Christ " est venu a dans le monde sauver les pécheurs,entre
1. Saint Paul a lapidé saint Etienne par les mains de plusieurs,en gardant leurs vêtements.
lesquels je suis le premier ". (I Tim. 1, 15.) Et encore: " Vous savezde quelle manière j'ai vécu autrefois dans le judaïsme,avec quel excès de fureur je persécutais l'Eglise de Dieu,et la ravageais ". (Gal. I, 13.)
2. C'est en effet comme pour reconnaître publiquement la patiencedont Jésus-Christ avait usé à son égard , enmontrant quel homme, quel ennemi lui avait dû son salut, que le saintapôtre raconte ainsi librement la guerre qu'il lui faisait au commencementavec tant de fureur, donnant aussi par là une bonne espéranceà ceux qui auraient pu se désespérer: car il dit queJésus-Christ l'a reçu à pénitence, et lui afait miséricorde, afin qu'il fût le premier en qui le divinSauveur fit éclater son extrême patience et les immenses richessesde sa bonté, et qu'il devînt comme un modèle et unexemple à ceux qui croiront au Seigneur pour acquérir lavie éternelle. (I Tim. I, 16.) Les hommes avaient commis des crimestrop énormes et trop grands pour en pouvoir jamais attendre le pardon,et c'était pour le faire connaître que l'évangélistedisait: " Il est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu".
D'où est-il venu celui qui remplit tout, qui est présentpartout.? Quel lieu a-t-il quitté celui qui tient et renferme toutdans sa main? Véritablement il n'a quitté aucun lieu, etcomment le pourrait-il? ruais il semble en quitter un en descendant cheznous. Comme étant dans le monde, il ne paraissait pas y être,parce qu'il n'y était pas encore connu; il s'est ensuite fait connaîtrelui-même, lorsqu'il a bien voulu se revêtir de notre chair.Et c'est cette descente et cette manifestation que l'Ecriture appelle savenue.
Il y a de quoi s'étonner ici, mes chers frères, que ledisciple ne rougisse pas de l'outrage qui a été fait àson maître (1), qu'il ne craigne pas de le consigner par écrit: mais cela même montre parfaitement son ardent amour pour la vérité.A bien considérer les choses, c'est pour les offenseurs qu'il faudraitrougir, et non pour l'offensé, qui n'a fait que croître engloire, pour s'être montré si charitable envers ceux qui l'avaientoutragé : mais eux au contraire
1. " L'outrage qui a été fait à son maître". Saint Jean n'en rougit pas puisqu'il dit clairement gîte le maître" est venu chez soi, et que les siens ne l'ont point reçu ", etque non-seulement ils ne l'ont point reçu, mais encore qu'ils l'ontrejeté, chassé de la vigne, et tué.
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ont été regardés de tout le monde comme des ingratset des scélérats, pour avoir chassé comme un adversaireet un ennemi, celui qui était venu leur apporter tant de biens.Et ce n'est point encore là tout le tort qu'ils se sont fait, ailsont en outre été exclus des dons et des grâces qu'ontobtenus ceux qui l'ont reçu. " Mais, " dit saint Jean, " il a donnéà tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faitsenfants de Dieu (12) ".
Pourquoi, ô bienheureux évangéliste, ne nous racontez-vouspas le supplice auquel ont été livrés ceux qui nel'ont point reçu? vous vous contentez de nous apprendre qu'ils étaientles siens, et que lé maître étant venu chez soi, lessiens ne l'avaient point reçu mais vous n'avez point ajouté,ni à quelle peine ils sont destinés, ni quel sera leur supplice.Cependant, si vous le leur aviez découvert, vous les auriez rendusplus timides et plus retenus, et par la menace que vous leur auriez faite,vous auriez pu amollir la dureté de leur coeur orgueilleux et superbe.Pourquoi donc êtes-vous demeuré dans le silence? Mais est-ilun plus grand supplice, répondra-t-il, que de n'avoir pas voulusoi-même être fait enfant de Dieu, en ayant reçu lepouvoir; et de s'être volontairement privé d'une si éminentedignité et d'un si grand honneur? et toutefois, de n'avoir pas reçuce don et cette grâce, ce n'est point en cela seul que consiste lesupplice qu'ils subiront, ils seront aussi jetés dans un feu quine s'éteindra point. L'évangéliste l'a dans la suiteplus ouvertement déclaré.
En attendant, il raconte les biens ineffables que recevront ceux quil'ont reçu, et il les explique dans ce peu de paroles : " Il a donnéà tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faitsenfants de Dieu " : soit serviteurs, soit libres, soit Grecs, soit Barbares,soit Scythes, soit ignorants, soit savants, soit hommes, soit femmes, soitenfants, soit vieillards, soit ceux qui sont honorés, soit ceuxqui sont méprisés, soit riches, soit pauvres, soit princes,soit particuliers : tous, dit-il, tous reçoivent le même honneur.La foi et la grâce du Saint-Esprit ôtant l'inégalitédes conditions humaines, les réduit toutes en un même état,n'en fait qu'une seule, marquée du même sceau royal. Est-ilrien d'égal à cette bonté?
Un roi, formé de la même boue que nous, ne daigne pas enrôlerdans son armée royale, s'ils ont été dans la servitude,ses pareils, ses semblables , dont beaucoup peuvent valoir mieux que lui: mais le fils unique de Dieu ne dédaigne pas d'écrire aulivre de ses enfants les publicains, les magiciens, les esclaves et les.plus vils de tous les hommes, avec une foule d'estropiés et d'infirmes.Tant est efficace la foi en Jésus-Christ ! tant sa grâce estgrande et puissante l et de même que le feu n'a qu'à toucherun minerai pour en faire aussitôt de l'or: ainsi, et encore mieux,le baptême change la boue en or chez ceux qu'il purifie; l'Esprit-Saint,comme un feu, tombant alors dans nos âmes et consumant l'image deboue, la refond, pour ainsi dire, et en forme une image nouvelle, célesteet brillante.
Et pourquoi l'évangéliste n'a-t-il pas dit : il les afaits enfants de Dieu, mais : " Il leur a donné le pouvoir d'êtrefaits enfants de Dieu? " C'est pour montrer que nous avons besoin de beaucoupd'attention et de soin pour conserver pure et sans tache l'image de l'adoption,qui a été imprimée en nous dans le baptême,et pour faire connaître en même temps que personne ne peutnous ôter ce pouvoir, si nous ne nous en dépouillons pas nous-mêmesles premiers. Si ceux qui ont reçu mandat des hommes pour traiterquelque affaire , ont presque autant de pouvoir que ceux qui leur ont donnécommission, à combien plus forte raison nous, qui avons reçude Dieu cette dignité, si nous ne faisons rien qui nous en rendeindignes, serons-nous puissants et les plus puissants de tous les hommes,puisque celui qui nous y a élevés est lui-même toutce qu'il y a de plus grand et de plus excellent. Saint Jean veut encorenous apprendre que la grâce même ne se répand pas indifféremmentsur toutes sortes de personnes, mais seulement sur les hommes de bonnevolonté : c'est à eux qu'est donné le pouvoir d'êtrefaits enfants de Dieu : car s'ils ne le veulent point, ce don n'arrivepas, et l'effet est nul.
3. Partout le saint évangéliste rejette la nécessitépour y substituer le libre arbitre et la volonté c'est ce qu'ilfait ici même. Car, dans ces mystérieuses opérations,une chose est de Dieu, c'est-à-dire, de donner la grâce; l'autreest de l'homme, à savoir, de donner sa foi; mais on a besoin ensuited'une grande attention et de beaucoup de soin. Pour conserver la puretéde l'âme, il ne suffit pas seulement d'être baptiséet de croire, mais il faut, [149] si nous voulons jouir toujours de cetaimable don, il faut mener une vie qui en soit digne et Dieu a voulu quecela fût en notre pouvoir. Le baptême nous fait renaîtrepar une génération mystique et spirituelle, et lave les péchésque nous avons commis auparavant: mais il est en notre pouvoir, et il dépendde notre attention et de nos soins, de demeurer purs dans la suite et dene plus contracter de souillures. Voilà pourquoi saint Jean racontela manière dont se fait la génération spirituelle;et par la comparaison qu'il en fait avec la naissance charnelle, il endémontre l'excellence en ces termes : " Qui ne sont point nésa du sang, ni de la volonté de la chair, ni de a la volontéde l'homme , mais de Dieu a même (13) ". Et il l'a ainsi racontée,afin que, connaissant la bassesse de la première qui vient du sanget de la volonté de la chair, et qu'ayant compris la dignitéet la sublimité de la seconde que la grâce produit, nous concevionsde celle-ci une grande et une juste idée, répondant àla majesté de celui qui l'opère, et que nous apportions ensuitebeaucoup de soin à la conserver dans toute sa pureté.
Nous avons, en effet, extrêmement à craindre que, ayantsouillé cette belle robe par notre paresse et par nos crimes, nousne soyons chassés de la chambre nuptiale, comme les cinq viergesfolles (Matt. XXV, 2), et aussi comme celui qui n'avait point de robe nuptiale(Matt. XXII, 11). Cet homme était du nombre des conviés,il avait été invité aux noces, mais étant appelé,ayant reçu un si grand honneur, il fit un affront, une injure àcelui qui l'avait invité. Ecoutez la suite, vous apprendrez combienfut déplorable et digne de larmes la peine qu'il subit. Venu pours'asseoir à cette magnifique et somptueuse table, non-seulementil en fut chassé et exclu du festin, mais encore, pieds et poingsliés, il fut jeté dans les ténèbres extérieures,où il y a des pleurs et des grincements de dents sans fin (Matt.XXII, 13).
Ne croyons donc pas, mes chers frères, que la foi nous suffiseseule pour le salut; si nous ne rendons notre vie pure et sainte, et sinous approchons du roi vêtus d'une robe indigne de notre heureusevocation, rien n'empêchera que nous ne soyons traités commece misérable. Il est absurde que celui qui est Dieu et Roi toutensemble, ne rougissant pas d'appeler
des hommes vils et méprisables, et de les faire chercher dansles carrefours pour les inviter à sa table, nous soyons encore silâches et si insensés, qu'après un si grand honneurmême, nous ne devenions pas meilleurs, et que, quoiqu'ainsi appelés,nous persévérions dans notre méchanceté, nousméprisions, nous foulions aux pieds l'ineffable bonté decelui qui a bien voulu nous inviter. Le Seigneur ne nous a point appeléset invités à la participation spirituelle et terrible dessaints mystères, pour que nous nous y présentions chargésde nos anciens vices; il veut que, changeant de vie, et nous purifiantde nos iniquités, nous nous revêtions de la robe que doiventporter les convives d'un roi.
Que si nous ne voulons pas nous rendre dignes d'une si grande vocation,c'est à nous que nous devons nous en imputer toute la faute, etnon pas à celui qui nous a fait l'honneur de nous inviter. Ce n'estpas lui qui nous chasse, mais c'est nous qui nous excluons nous-mêmesde cette admirable compagnie de conviés. Le roi a fait de son côtétout ce qu'il pouvait : il a- fait les noces, il a préparéle festin, il a envoyé ses serviteurs appeler et inviter, il a reçuceux qui sont venus, et les a comblés de toutes sortes d'honneurs: mais nous, nous étant présentés avec des robes sales,c'est-à-dire souillés par nos mauvaises couvres, nous avonsfait un outrage à sa personne et aux conviés, et nous avonsdéshonoré les noces. Voilà pourquoi nous en sommesenfin justement exclus. Le roi, chassant de la sorte les téméraireset les insolents, a honoré et les noces et les conviés :il eût paru lui-même leur faire outrage , s'il avait laisséparmi eux ceux qui étaient revêtus de robes sales.
Fasse le ciel que personne ni de nous, ni des autres ne soit du nombrede ces indignes conviés, et n'éprouve leur triste sort !En effet, ces choses ont été écrites avant qu'ellesarrivent , afin que les menaces que nous en font les saintes Ecritures, nous portant et nous engageant à changer de vie, et à devenirgens de bien, nous ne tombions pas dans une si grande honte, ni dans unsi terrible supplice, mais que nous ne les connaissions que par ouïdire, et que nous nous présentions revêtus d'une belle robeau lieu où nous sommes appelés. C'est ce que je vous souhaite,mes frères, par la grâce et la miséricorde de [150]Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire, l'honneuret l'empire soient au Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XI
ET LE VERBE SEST FAIT CHAIR, ET A DEMEURÉ PARMI NOUS. (VERSET14.)
1. Je vous demanderai une seule grâce, avant d'expliquer les parolesde mon texte; mais je vous prie de ne me la point refuser. La alose queje veux vous demander n'a rien de difficile, rien de pénible : ellene me sera pas seulement utile à moi, mais aussi et surtout peut-êtreà vous-mêmes. En quoi donc consiste la grâce que jevous prie de me faire? c'est qu'un jour de la semaine (1) ou le dimanche(2), chacun rte vous prenne en ses mains cette partie de l'Évangile,dont on vous doit faire la lecture au sermon, pour la lire et relire àl'avance; quand vous serez tranquillement assis dans vos maisons, pourla digérer, en examiner attentivement le sens : et remarquer aussice que vous y trouvez de clair ou d'obscur, et ce qui semble se contrediredans les paroles, quoiqu'il n'y ait nulle contradiction : et qu'aprèsavoir ainsi longtemps tout bien considéré et bien médité,vous veniez ensuite au sermon. Vous et moi, nous ne retirerons pas peude fruit de cette étude : moi, je n'aurai pas autant de peine àvous donner l'intelligence des paroles, quand votre esprit sera préalablement
1. Un jour de la semaine, ou bien le premier jour de la semaine.
2. Le jour même du dimanche. Litt. Le jour même du sabbat.
familiarisé avec le texte; et vous, vous rendrez votre espritplus subtil et plus, pénétrant, et vous acquerrez plus defacilité, non-seulement pour mieux écouter et mieux apprendre,mais encore pour enseigner aux autres ce que vous aurez appris. De la manièredont vous vous comportez aujourd'hui, plusieurs de ceux qui sont ici présentsétant obligés de retenir tout à la fois les parolesde l'Écriture, et l'explication que nous leur donnons, ne ferontpas un grand profit, quand même nous serions une année entièreà les leur expliquer. Et comment le pourraient-ils, puisqu'ils nefont attention aux paroles qu'en passant et seulement ici ?
Que si quelques-uns allèguent pour excuse les soins, les inquiétudesde la vie, et qu'ils sont obligés d'occuper beaucoup de temps auxaffaires publiques et domestiques : premièrement, nous leur répondronsque ce n'est pas une petite faute de se laisser accabler d'une si grandemultiplicité d'affaires, et de s'attacher toujours si fort aux chosesséculières, qu'ils ne puissent pas donner un peu de temps,ni la moindre application à celles qui sont le plus nécessaires;en second lieu, que ce sont là de [151] vains prétextes,de fausses et de frivoles excuses, ce que prouvent visiblement leurs longsentretiens avec leurs amis, le temps qu'ils perdent dans les théâtreset aux spectacles des courses de chevaux, à quoi souvent ils passentdes jours entiers, sans toutefois prétexter alors en aucune façonla foule et l'embarras des affaires. Quand donc il s'agit de ces misérablesamusements, vous n'avez garde de vous excuser et vous ne manquez pas detemps à perdre mais faut-il vous appliquer aux choses divines, ellesvous paraissent si superflues et si méprisables, que vous estimezqu'elles ne valent pas un de vos instants; mais des gens qui ont de pareilssentiments sont-ils dignes de respirer encore ou de voir le soleil?
Ces lâches, ces paresseux produisent encore un très-vainet très-frivole prétexte : ils disent qu'ils n'ont pas leslivres. En ce qui concerne les riches, il serait ridicule à nousde nous arrêter à faire justice de cette excuse. Quant auxpauvres, comme je m'imagine qu'ils y ont souvent recours, je voudrais leurdemander si chacun- d'eux n'a pas au complet tous les outils propres etconvenables à sa profession, fût-il même dans une extrêmeindigence ? N'est-il donc pas bien absurde de ne point prétexterici sa pauvreté, de ne rien omettre pour surmonter toutes les difficultéset repousser tous les obstacles, et de s'excuser, de se lamenter sur sesoccupations et son indigence, quand il y a tant à gagner?
Mais quand même quelques-uns seraient assez pauvres pour ne pouvoirpas se donner ces livres, ils pourraient encore, par la lecture assiduequ'on fait ici des saintes Ecritures, ils pourraient, dis-je, ne rien ignorerde ce que contiennent ces livres divins. Que si cela vous paraîtimpossible, je le conçois. Car plusieurs n'apportent pas ici ungrand zèle pour écouter : après avoir écoutépar manière d'acquit, ils s'en vont aussitôt chez eux. Quesi quelques-uns restent plus de temps, ils n'en sont pas plus avancésque ceux qui se sont promptement retirés, puisqu'ils n'ont étéprésents que de corps. Mais pour ne pas vous fatiguer davantagepar des reproches, ni consumer tout le temps en réprimandes, reprenonsles paroles de notre Evangile : il est temps d'arriver au sujet que nousnous sommes proposé ; soyez attentifs, afin qu'aucune parole nevous échappe.
" Et le Verbe s'est fait chair, et a demeuré parmi nous ". Lesaint évangéliste, après avoir dit que ceux qui l'ontreçu sont nés de Dieu et sont ses enfants, rapporte la causeineffable d'un si grand honneur, à savoir celle-ci : le Verbe s'estfait chair, et le Seigneur a pris la forme de serviteur. Etant vrai Filsde Dieu, il s'est fait fils de l'homme, pour faire les hommes enfants deDieu. Le sublime, en se rapprochant de ce qui est humble et bas, le relève,sans nuire en rien à sa propre gloire . et voilà ce qui s'estfait en la personne de Jésus-Christ. En effet, il n'a point diminuésa nature par un si profond abaissement, et il nous a élevésà une gloire ineffable, nous qui étions toujours demeurésdans l'infamie et dans les ténèbres : ainsi, qu'un roi quiparle avec amour et avec bonté à un pauvre et à unmendiant, ne se déshonore point, ne fait rien de honteux, et rendce pauvre illustre, le couvre de gloire devant tout le monde. Que si, lorsqu'ils'agit de ces dignités humaines qui sont purement empruntées,celui qui en est revêtu peut, sans se faire tort, fréquenterson inférieur : à plus forte raison, la même choseest-elle vraie de cette immortelle et bienheureuse substance qui n'a riend'emprunté, d'accidentel ou de passager, mais dont tous les attributssont immuables et éternels.
C'est pourquoi, quand vous entendrez ces paroles : " Le Verbe s'estfait chair ", ne vous troublez point, ne vous scandalisez point. La substance" divine " n'a point été changée en chair ; il seraitimpie d'avoir une pareille idée : mais Dieu demeurant ce qu'il étaita pris. la forme de serviteur.
2. Mais pourquoi saint Jean s'est-il servi de cette parole : " Il s'estfait? " C'est pour fermer la bouche aux hérétiques (1); caril y en a qui prétendent que le Verbe ne s'est point fait réellementhomme,. et que tout ce qui regarde le mystère de l'Incarnation n'estqu'apparence, allégorie, illusion. Le saint évangélistea donc usé de ce mot : " Il s'est fait ", pour prévenir ceblasphème : il ne veut point par là marquer un changementde substance (Dieu nous garde de cette pensée), mais montrer qu'ila réellement et véritablement pris une chair. Lors
1. Le saint Docteur combat ici les hérétiques nommésDocetes ou Apparens, parce quils prétendaient que Jésus-Christn'était né, mort et ressuscité qu'en apparence. Ilsavaient pour père Simon le Magicien, comma les Gnostiques, c'est-à-dire,les savants et éclairés. Voyez S. Ign. M. Epist. ad Trall.et ad Smyrn. Dans saint Irénée le mot dokesei est traduiten latin par celui de putative, en opinion, en apparence, liv. I et suiv.Voy. Till. Hist. Eccl. T. II, p. 43 et 54, et la note ;de D. Bern. De Montf.,hic.
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donc que saint Paul dit: " Jésus-Christ nous a rachetésde la malédiction de la loi, s'étant " rendu lui-mêmemalédiction pour nous " (Gal. III, 13) : il ne veut pas dire quesa substance ait été séparée et privéede la gloire, et qu'elle soit tombée dans la malédiction.Car ni les démons mêmes, ni les plus fous et les plus extravagantsde tous les hommes, ne sont point capables d'un sentiment si extravaganten même temps que si impie ! Ce n'est donc point là ce qu'entendle saint apôtre; mais que Jésus-Christ ayant pris sur lui-mêmela malédiction que nous avions encourue, ne permet pas que nousy soyons soumis davantage et nous en libère. De même en cetendroit saint Jean dit que " le Verbe s'est fait chair ", non en changeantsa substance en chair, mais en demeurant ce qu'il était auparavant,après avoir pris la chair.
Que si ces hérétiques disent, que comme Dieu peut tout,il a pu se changer en chair, nous leur répondrons qu'il peut tout,tant qu'il demeure Dieu ; mais s'il pouvait recevoir un changement, etun changement en mal, comment serait-il Dieu? Toute mutabilité,tout changement est infiniment éloigné de cette nature incorruptible.C'est pourquoi le prophète disait : " Ils vieilliront tous commeun vêtement. Vous les changerez comme un habit dont on se couvre,et ils seront en effet changés : mais pour vous, vous êtestoujours le même, et vos années ne passeront point". (Ps.CI, 27, 28.) Car cette substance est au-dessus de tout changement : iln'y a rien de meilleur ni de plus excellent que Dieu ; rien à quoiil puisse successivement atteindre et parvenir. Que dis-je, de meilleur?Rien ne lui est égal, rien n'en approche tant soit peu. Il s'ensuitdonc que s'il a souffert quelque changement, il s'est changé enquelque chose de moindre : or, cela ne peut point être Dieu; maisque l'exécration de ce blasphème tombe sur la têtede ceux qui n'ont pas horreur de le proférer.
Ce mot : " Il s'est fait ", n'est dit ici que pour vous empêcherde soupçonner que l'Incarnation du Verbe n'a été qu'uneillusion; les seules paroles qui suivent le prouvent visiblement, et étouffenttout mauvais soupçon. Car l'évangéliste ajoute: "Et a demeuré parmi nous ". C'est comme s'il disait que cette parole: " Il s'est fait ", ne nous jette pas dans des pensées et des soupçonsabsurdes. Je n'ai point dit qu'il y ait eu du changement dans la natureimmuable, mais j'ai dit qu'elle a demeuré parmi nous. Or ce quihabite n'est pas l'endroit habité : une chose habite et l'autreest habitée : sans cela il n'y aurait pas habitation. Mais en indiquantcette différence, je parle d'une différence selon l'essence: car, par la jonction et la réunion, le Verbe de Dieu et la chairsont tine même personne; non qu'il y ait confusion ni anéantissementde substance; mais en vertu d'une ineffable et inexplicable union.
Comment cela s'est fait , ne le demandez point: comment cela s'est fait,Dieu le sait. Quelle est donc, dites-vous, la maison qu'il a habitée?le Prophète nous l'apprend: " Je relèverai ", vous dit-il," la maison de David, qui est ruinée " (Amos, IX, 11) : véritablementelle est ruinée. Notre nature, ruinée par une chute irrémédiable,avait besoin de la main du Tout-Puissant; qui seul pouvait la relever.Elle ne pouvait aucunement se relever si Celui qui l'avait forméene lui avait tendu la main du haut du ciel, et ne l'avait renouveléeet reformée par la régénération de l'eau etdu Saint-Esprit.
Considérez ce mystère, mes chers frères, ce mystèreterrible et impénétrable. Le Verbe demeure toujours danscette maison : il s'est, en effet, revêtu de notre chair, non pourla quitter dans la suite , mais pour habiter toujours en elle. S'il n'avaitpas voulu la garder toujours, il ne lui aurait pas fait l'honneur de laplacer sur le trône royal, et, la portant avec lui, il ne l'auraitpas fait adorer par toute l'armée céleste : par les anges,par les archanges, par les trônes, par les dominations, par les principautés, par les puissances. Quel esprit, quelle langue pourrait représenterl'honneur immense que Dieu a fait à notre nature, cet honneur quiest tout surnaturel et terrible en même temps? Quel ange? quel archange?Non certes, personne, ou dans le ciel , ou sur la terre, ne le pourra jamais.Les oeuvres de Dieu sont de telle nature , et ses bienfaits sont si grandset si sublimes que, non-seulement aucune langue, mais encore nulle vertucéleste et angélique ne peut les raconter exactement.
Voilà pourquoi nous finissons ici notre sermon , pour nous tenirdans le silence , après vous avoir seulement exhortés àrendre grâces à un Dieu si bienfaisant : de quoi encore vousaurez tout le profit dans la suite. Or, rendre [153] grâces au Seigneur,c'est prendre un grand soin de son âme. Car, par un nouvel effetde sa bonté; Lui, qui n'a nullement besoin d'aucun de nous, il ditque nous lui rendons le retour, que nous le récompensons en quelquesorte, lorsque nous ne négligeons pas le soin de notre âme.Nous ferions donc preuve d'une extrême folie et nous mériterionsune infinité de supplices si, ayant reçu un si grand honneur,nous ne faisions pas tout ce qui dépend de nous pour lui rendrede justes actions de grâces, et principalement puisque tout l'avantagedoit nous en revenir, puisque des biens sans nombre nous sont promis àcette condition.
Glorifions donc, pour tant de bienfaits, la bonté divine, non-seulementpar nos paroles, mais beaucoup plus encore par nos oeuvres, afin que nousacquérions les biens futurs, que je vous souhaite, et à vouset à moi , par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ; par quiet avec qui la gloire soit au Père etau Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE XII
ET NOUS AVONS VU SA GLOIRE; SA GLOIRE, DIS-JE, COMME DU FILS UNIQUEDU PERE, ÉTANT PLEIN DE GRACE ET DE VÉRITÉ. (VERSET14.)
1. Peut-être dans notre dernier discours, mes chers frères,vous aurons-nous attristés et offensés ; peut-êtrevous aura-t-il paru que nous avons usé de paroles trop rudes, etque nous nous sommes trop étendus sur la paresse et la lâchetéde plusieurs. Si, en nous étendant ainsi et parlant en ces termes,nous avions seulement voulu vous faire de la peine, vous auriez tous raisonde vous fâcher et de vous plaindre : mais c'est uniquement pour votrebien que nous nous sommes exposés à vous déplaire.Vous devez nous savoir gré de notre sollicitude, ou, tout au moins,nous pardonner en faveur de notre profonde affection. Car nous craignonsfort que si vous ne répondez à notre zèle que parl'indifférence, vous n'ayez à rendre un plus rigoureux compteau Seigneur. Voilà précisément, mes frères,ce qui nous engage et nous oblige souvent à vous réveiller,à ranimer votre attention; de peur que vous ne perdiez un seul motde ce que nous vous enseignons : car c'est pour vous le moyen de vivreen assurance en ce monde, et de vous présenter en l'autre avec confianceau tribunal de Jésus-Christ. Mais nous vous avons fait d'assez longueset d'assez fortes réprimandes la dernière fois : commençonsdonc aujourd'hui par vous expliquer tout de suite les paroles de notreÉvangile
" Et nous avons vu sa gloire; sa gloire ", dis-je, " comme du Fils uniquedu Père". Saint Jean, après avoir dit que nous avons étéfaits enfants de Dieu, et montré que cela n'est arrivé queparce que le Verbe s'est fait chair, déclare qu'il nous en est encorerevenu un autre avantage. Quel est-il? C'est que " nous [154] avons vusa gloire; sa gloire, " dis-je, " comme du Fils unique du Père ".Et certes, nous ne l'aurions point vue cette gloire, si le Fils uniquene se fût montré à nous, revêtu du corps qu'ils'est uni. Si " les enfants d'Israël " ne purent regarder le visagede Moïse, qui n'était pas d'autre nature que nous, parce qu'ilétait resplendissant de lumière (Exo. XXXIV, 29; II Cor.III, 7) ; si un voile fut nécessaire pour couvrir et cacher la grandegloire qui environnait ce Juste, pour adoucir et tempérer l'éclatdu visage du prophète, comment nous, qui ne sommes que boue et queterre, aurions-nous pu approcher de la Divinité toute pure, de cettelumière qui est inaccessible même aux vertus célestes?Le Fils unique du Père a donc habité parmi nous, afin quenous pussions librement approcher de lui, lui parler et demeurer avec lui.
Mais que signifient ces paroles : " La gloire, comme du Fils uniquedu Père " ? Plusieurs prophètes ont paru tout éclatantsde gloire, comme Moïse lui-même, Elie, Elisée : l'unest monté au ciel dans un char de feu (IV lib. Rois, II,11) ; l'autrey a été enlevé (1). Après eux Daniel, les troisenfants, beaucoup d'autres, et tous ceux qui ont opéré desmiracles, ont été glorifiés; de même, les angesqui se sont fait voir aux hommes dans la lumière et la splendeurde leur nature, et non-seulement les anges, mais aussi les Chérubinset les Séraphins qui ont apparu au prophète, couverts d'unegrande gloire : mais l'évangéliste écartant de noustoutes ces choses, élevant nos esprits au-dessus de la splendeuret de la gloire des créatures, et des autres serviteurs nos compagnons,nous installe au comble même des biens et au centre de la gloire.Ce n'est pas la gloire d'un prophète, ni d'un ange, ni d'un archange,ni des vertus célestes, ni d'aucune autre créature, s'ilen est, que nous avons vue mais nous avons vu la gloire du Seigneur même,du roi même, du vrai Fils unique même, de celui qui est leSeigneur de tous les hommes.
Ce mot : " comme ", n'est point ici pour marquer une comparaison, unexemple, une similitude; mais pour établir et pour fixer
1. " Enlevé ". Le mot grec signifie proprement : Communi mortetranslatus. i. e. Elisée y a été enlevé parla mort commune à tous les hommes. Cet endroit ne me parait pasnet, je crois qu'il y manque quelque chose.
indubitablement la chose : de même que si l'évangélistedisait :.Nous avons vu la gloire qui convient, qui est propre au vrai età l'unique Fils de Dieu, roi de tout l'univers. C'est làune façon de parler usuelle, et je ne ferai pas difficultéd'invoquer cet usage à l'appui de mes paroles. Car il ne s'agitpas ici de beau langage ni de périodes harmonieuses, mais seulementde votre intérêt : c'est pourquoi rien ne nous empêchede tirer nos preuves de l'usage vulgaire.
Quel est donc cet usage? Vous allez l'apprendre: des personnes ont vuun monarque dans toute sa pompe et sa magnificence, il brille de toutesparts, il est tout couvert de pierres précieuses. S'il leur arrivede vouloir décrire à d'autres cette magnificence , cettepompe, ces ornements, cette gloire, ils peignent à leur manière,et comme ils peuvent, l'éclat de la pourpre, la grosseur des diamants,la blancheur des mules, l'or des harnais, le lustre des housses. Enfin, après avoir fait le récit de ces choses et de plusieursautres, voyant qu'ils n'en peuvent pas bien représenter toute larichesse et la somptuosité, ils ajoutent aussitôt, mais pourquoitant de paroles? En un. mot, il était comme un empereur, et parce mot : " comme ", ils ne veulent pas dire un homme semblable àl'empereur, mais l'empereur lui-même. C'est donc en ce mêmesens que l'évangéliste s'est servi de ce mot: a comme ",pour montrer l'excellence d'une gloire incomparable. Tous les autres, lesanges, les archanges, les prophètes exécutaient en tout lesordres qu'ils avaient reçus : mais le Fils unique agissait en toutavec l'autorité et la puissance qui n'appartient qu'au roi et ausouverain Seigneur. Et voilà ce qui faisait l'admiration du peuple(Matth. VII, 28) ; c'est qu'il les instruisait comme ayant autorité.
2. Les anges, comme je l'ai dit, ont donc apparu sur la terre , avecbeaucoup de gloire, à Daniel, à David, à Moïse;mais ils faisaient tout comme des serviteurs qui obéissent leursmaîtres: le Fils unique, au contraire, agissait en tout comme Seigneuret Roi de tout l'univers. Quoiqu'il soit venu et se soi montré sousune forme vile et basse, toutefois, dans cet abaissement même etsous cette formé de serviteur, la créature a connu son Seigneur.Comment? L'étoile , du haut du ciel, a appelé les mages pourvenir l'adorer ; une grande troupe d'anges, répandue de tous côtés,le servait comme son Maître et chantait des hymnes à sa louange; d'autres hérauts ont paru tout à coup , et s'étanttous rencontrés et joints ensemble, ils ont annoncé le grandet le profond mystère " de l'Incarnation n ; les anges l'ont annoncéaux pasteurs; les pasteurs aux habitants dé la ville; Gabriel àMarie et à Elisabeth; Anne et Siméon à ceux qui étaientdans le temple. Et non-seulement les hommes et les femmes en ont eu unegrande joie , mais encore l'enfant qui n'était pas encore sortidu ventre de sa mère ; je parle de cet habitant du désertqui , portant le même nom que notre évangéliste, tressaillitdans le sein maternel (Luc, I , 41) : tous soupiraient dans l'espérancede l'enfantement qui devait arriver. Voilà ce qui s'est passédans le temps de l'avènement. Mais lorsque le Fils unique se futdavantage manifesté, d'autres miracles plus grands que les premierséclatèrent. Ce n'est plus une étoile , ni le ciel,ni les anges et les archanges, ni Gabriel et Michel, c'est Dieu le Pèrelui-même qui l'annonce du haut des cieux, et, avec le Père,le Saint-Esprit qui descend et demeure sur lui (Matth. III, 15; Marc, I,10; II Pierre, II , 27), etc.; c'est donc avec vérité queJean a dit : " Nous avons vu sa a gloire; sa gloire " , dis-je , " commedu Fils a unique du Père ".
Et en s'exprimant ainsi, il ne pense pas seulement à ces choses, mais encore à celles qui les ont suivies., Car les pasteurs, lesveuves et les vieillards ne sont plus les seuls à nous l'annoncer:la voix. des événements , comme une trompette sonore, retentità son tour, et si haut, que le son en parvient aussitôt jusqu'ici." Sa réputation ", dit l'Ecriture, " s'est répandue par toutela Syrie (Matth. IV, 24) ; elle l'a fait connaître à toutle monde. Tout publiait à haute voix que le Roi du ciel étaitarrivé. En effet, on voyait les démons fuir de toutes partset céder la place ; le diable se retirer couvert de honte; la mortmême , la mort d'abord repoussée, ensuite vaincue et entièrementdétruite: toutes sortes d'infirmités étaient guéries,les sépulcres renvoyaient les morts (Matth. XXVII, 52) , les démonslaissaient tranquilles les possédés, les maladies quittaientles malades. C'est alors qu'on vit tous ces prodiges et ces miracles queles prophètes avaient désiré devoir, comme de juste,et qu'ils n'avaient point vus : c'est alors qu'on a vu des yeux se formeret recevoir la lumière ; et Jésus-Christ faisant voir àtous , en un moment et dans la plus excellente partie du corps, ce quiest si curieux, ce que tous les hommes ont dû souhaiter de voir,comment Dieu a formé Adam de la terre (1). De plus, on a vu desmembres que la paralysie avait desséchés et comme détachésdu corps, tout à coup rétablis et réunis aux autres;des mains mortes reprendre le mouvement, des pieds perclus sauter àl'instant, des oreilles bouchées s'ouvrir, et une langue, auparavantmuette, parler soudain avec grand bruit. Car tel qu'un habile architectequi rétablit une vieille maison délabrée, Jésus-Christa réparé la nature humaine : les pièces qui étaientbrisées, il les a remplacées; celles qui étaient désunies, il les a rejointes : il a relevé celles qui étaient absolumenttombées.
Et que dirons-nous du rétablissement de l'âme, opérationencore bien plus admirable que la guérison des corps ? Certes, lasanté du corps est quelque chose de grand et de considérable;mais celle de l'âme lui est supérieure et de toute la distancequi sépare l'âme du corps.; comme aussi, pour cette autreraison , qu'il est de la nature du corps de se mouvoir, selon qu'il plaîtau Créateur, et d'aller sans résistance partout oùil veut qu'il aille, tandis que l'âme qui est libre, et qui a lepouvoir et la liberté d'agir, . n'obéit pas en tout àDieu, si elle ne le veut pas. Car Dieu ne veut pas la rendre belle et vertueusemalgré elle , par force et par contrainte, parce que ce ne seraitpoint là une vertu ; mais il veut la persuader librement et volontairementde devenir vertueuse et belle, ce qui est beaucoup plus difficile que l'autreguérison. Voilà pourtant ce qu'a fait Jésus-Christ.Toutes sortes de méchancetés et de maux ont étédétruits. De même que, par les soins qu'il a donnésaux corps , il les a non-seulement guéris , mais encore rétablisdans une parfaite santé : ainsi, non-seulement il a tiréles âmes de l'abîme de la méchanceté et de lacorruption , mais il les a élevées au comble même dela vertu. D'un publicain il a fait un apôtre: d'un persécuteur,d'un blasphémateur impie, l'instituteur de l'univers: les magesont été les docteurs des
1. Comme dans la guérison de l'aveugle-né, où Jésus-Christayant craché à terre et fait de la boue avec sa salive, iloignit de cette boue les yeux de l'aveugle et lui rendit la vue. (Jean,IX, 6.) Dans la résurrection du Lazare, et dans tous les autresmiracles qu'il a opérés, etc. (Jean, XI.)
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Juifs, le larron est devenu citoyen du ciel une prostituée abrillé par sa grande foi: de deux femmes, la chananéenneet la samaritaine, celle-ci femme débauchée comme la précédente;l'une entreprend de convertir ses concitoyens et amène àJésus-Christ tous les habitants de sa ville, comme pris dans unfilet; l'autre, par sa foi et sa persévérance, chasse lemalin esprit de l'âme de sa fille; d'autres, encore pires que ceux-là,passent tout à coup au nombre des disciples. En un instant toutse réformait, les infirmités des corps, les maladies desâmes: tous recouvraient la santé et arrivaient à laplus haute vertu. Ce n'était pas seulement deux, ou trois, ou cinq,ou dix, ou vingt , ou cent personnes qui changeaient de vie et se convertissaientfacilement, mais des villes et des provinces entières. Et qui pourraitparler dignement de la sagesse des préceptes, de la force et dela vertu des lois célestes, de l'excellence d'une morale tout angélique?Car, tel est le genre de vie que Jésus-Christ a introduit ici-bas, telles sont les lois qu'il a établies, et la morale qu'il a fondée, que ceux qui les suivent et s'y conforment deviennent aussitôtdes anges, et semblables à Dieu , autant que cela est possible àl'homme, quand bien même ils auraient été les plusméchants de tous les hommes.
3. Voilà pourquoi l'évangéliste, rassemblant etse représentant tout à la fois tous les miracles que Jésus-Christa opérés, soit dans les corps, soit dans les âmes,soit sur les éléments; et aussi les préceptes, cesdons mystérieux (lui sont plus grands et plus sublimes que les cieuxmêmes, les lois, la morale, la foi, l'espérance, les promessesdes biens futurs, la Passion; voilà, dis-je, pourquoi l'évangélistea fait tonner sa voix, et prononcé ces admirables paroles qui renfermentune sublime doctrine : " Nous avons vu sa gloire; sa gloire ", dis-je," comme du Fils unique du Père, étant plein de grâceet de vérité ". Ce n'est pas seulement pour les miraclesque nous l'admirons, mais nous l'admirons aussi dans sa Passion et dansses souffrances : nous l'admirons attaché à une croix, flagellé,souffleté, couvert de crachats, et dans les coups que lui ont donnésur les joues ceux qu'il avait comblés de bienfaits. Il est justeen effet d'appliquer aussi les paroles de saint Jean à ces chosesqui paraissent ignominieuses, puisque Jésus-Christ lui-mêmea appelé tout cela gloire. En effet, ces choses ne sont pas seulementdes marques et des témoignages de sa providence et de son amour,mais encore de sa toute-puissance puisque c'est alors que la mort fut détruite,que la malédiction fut effacée (Gal. III, 13), que les démonsfurent confondus, qu'on triompha d'eux, et que la cédule de nospéchés fut attachée à la croix (Coll. II, 14).
De plus, comme ces miracles se faisaient invisiblement, il s'en fitquelques-uns visiblement, qui prouvaient que Jésus-Christ étaitle Fils unique de Dieu, et le Seigneur de toute la nature; son bienheureuxcorps étant encore attaché à la croix, le soleil retirasa lumière et s'obscurcit, la terre trembla et fut couverte de ténèbres,les sépulcres s'ouvrirent, les fondements de la terre furent ébranlés,une multitude innombrable de morts sortit du tombeau, ressuscita et vintdans la ville (Matth. XXVII, 51, Luc. XXIII, 44). Ensuite cet autre mort,qui avait été cloué et crucifié, ressuscita,sans déranger les pierres de son sépulcre, sans en briserles sceaux; et ayant rempli les onze disciples d'un grand courage et d'uneforce invincible, il les envoya dans tout le monde pour être lesmédecins universels de la nature, pour réformer la vie deshommes, pour répandre partout la semence de la céleste doctrine,détruire la tyrannie des démons, et faire connaîtreaux hommes les vrais, les ineffables biens ; pour nous prêcher l'immortalitéde l'âme, la vie éternelle. du corps, des récompensesqui surpassent notre intelligence, et qui n'auront point de fin.
Le bienheureux évangéliste repassant donc dans son esprittoutes ces choses et plusieurs autres, que sûrement il connaissaitbien, mais qu'il n'a pas voulu écrire parce que le monde n'auraitpu les contenir; car " si ", dit-il, " on " rapportait tout en détail,je ne crois pas que le monde entier pût contenir les livres qu'ona en écrirait" (Jean, XXI, 25); considérant, dis-je, toutesces choses, il s'est écrié : " Nous avons vu sa gloire; sagloire ", dis-je, " comme du Fils unique du Père, étant pleinde grâce et de vérité". II faut donc que ceux qui ontle bonheur de voir tant de merveilles, d'entendre une si belle doctrine,de recevoir de si grands dons, mènent une vie qui soit digne desdogmes, pour mériter de, jouir des biens futurs. En effet, Notre-SeigneurJésus-Christ est venu pour nous faire voir non-seulement sa gloireterrestre, mais encore sa gloire céleste. Voilà pourquoiil [157] a dit: " Je désire que là où je suis, ceuxque a vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplentma gloire ". (Jean, XVII, 24.) Que si la gloire qu'il a eue sur la terrea été si brillante et si lumineuse, que penserons-nous ,que dirons-nous de celle qu'il a dans le ciel? car on ne la verra pas dansune terre sujette à la corruption; elle ne se montrera point ànous tandis que nous sommes dans des corps fragiles et périssables;mais lorsque nous serons devenus des créatures immortelles et impérissables; et elle se fera voir dans une si grande splendeur, qu'aucune parole nepeut l'exprimer. Heureux donc, et mille fois heureux ceux qui auront lebonheur d'être spectateurs de cette gloire, c'est d'elle que parlele prophète, quand il dit : " Que l'impie soit enlevé, pourne pas voir la gloire du Seigneur ". (Isaïe, XXVI, 10, LXX.) Maisà Dieu ne plaise qu'aucun de vous soit enlevé de ce mondeet privé de ce spectacle 1 Si, en effet, nous ne devions jamaisen jouir, nous pourrions bien dire, nous aussi : il vaudrait mieux pournous que nous ne fussions jamais venus au monde (Matth. XXVI, 24). Carpourquoi vivons-nous , pourquoi respirons-nous? Que sommes-nous, si noussommes privés de la présence du Seigneur, si nous ne devonspas le voir? Si ceux qui ne voyent pas la lumière du soleil mènentune vie plus malheureuse que la mort, que croyez-vous que souffrent ceuxqui sont privés d'une si grande lumière? Ici tout le malheurne consiste que dans cette unique privation, mais là il n'en estpas de même : et pourtant, quand il n'y aurait que ce mal seul, lesecond supplice ne serait pas égal à l'autre; il le surpasseraitd'autant que le soleil de l'autre monde surpasse le nôtre. Mais ily a aussi un autre supplice à attendre; c'est que celui qui ne voitpas ce soleil ne sera pas seulement jeté dans les ténèbres,mais encore il sera brûlé éternellement, éternellementil gémira, grincera des dents, et souffrira une infinitéd'autres tortures.
Ne méprisons donc point tellement notre salut, ne nous exposonspoint par la négligence et le relâchement d'un instant a êtrejetés dans le supplice éternel : veillons au contraire, soyonssobres, travaillons, faisons tous nos efforts pour acquérir cesbiens et échapper à ce fleuve de feu, qui coule àgrand bruit devant le terrible et redoutable tribunal. Celui qui y seraune fois tombé, y demeurera éternellement : personne ne pourrale retirer du supplice, ni son père, ni sa mère, ni son frère.Les prophètes nous le crient hautement; l'un dit : " Le frèrene rachète point son frère, l'homme étranger le rachètera-t-il(1)? " (Ps. XLVIII, 7.) Ezéchiel ajoute quelque chose de plus fort: " Si Noé ", dit-il, " et Job et Daniel sont en ce pays-là,ils n'en délivreront ni leurs fils, ni leurs filles ". (Ezéch.XIV, 16.) Là une seule chose peut nous aider et nous protéger,ce sont nos bonnes oeuvres; celui qui en sera dénué ne pourrase délivrer par aucune autre voie. C'est pourquoi pensons continuellementà ces vérités, méditons-les, purifions notrevie et rendons-la brillante, afin que nous nous présentions au Seigneuravec confiance, et que nous obtenions les biens qui nous sont annoncés,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
1. Sur quoi saint Augustin dit : " Si Jésus-Christ, qui est votrefiguré, ne vous rachète point, l'homme pourra-t-il vous racheter? "
HOMÉLIE XIII
JEAN REND TÉMOIGNAGE DE LUI, ET IL CRIE, EN DISANT : VOICI CELUIDONT JE VOUS DISAIS, CELUI QUI DOIT VENIR APRÈS MOI, EST AVANT MOI,PARCE QU'IL EST PLUS ANCIEN QUE MOI. (VERSET 15.)
1. Courons-nous en -vain? est-ce inutilement fille nous travaillons?Jetons-nous la semence sur des pierres? Tombe-t-elle le, long du cheminou demeure-t-elle cachée dans des épines 1? J'ai peur, jetremble que mon labourage ne soit inutile, quoique d'ailleurs je ne puisserien perdre de la récompense qui est attachée à cetravail. La condition du laboureur est autre que celle du prédicateurde la parole souvent le laboureur,. après avoir travaillétoute une année, après avoir souffert tant de peines et desueurs , ne récolte rien qui réponde à ses soins;et alors rien ne peut plus le dédommager de ses peines; triste etconfus il revient de l'aire dans sa maison , auprès de sa femmeet de ses enfants, et n'a personne à qui il puisse demander la récompensede ses longs travaux. Nous n'avons rien de pareil à craindre : quandbien même la terre que nous avons cultivée ne donne aucunfruit; si nous avons employé tous nos soins et toutes nos peines,le Seigneur de la terre et du laboureur ne permettra pas que nous soyionsfrustrés de nôs espérances, mais il nous donnera unerémunération. " Chacun " , dit l'Ecriture, " recevra sa récompenseparticulière selon son travail " (I. Cor. III, 8) ; et non pas selonl'événement. Pour preuve que cela est ainsi, écoutezce que dit le Seigneur: " Vous donc, fils de l'homme, exhortez ce peuple,pour voir s'ils écouteront enfin et s'ils
1. Allusion à la parabole des semences. Saint Matthieu, XIII; saint Marc, IV, l ; saint Luc, VIII, 4.
comprendront ". Et voici l'explication d'Ezéchiel : " Si la sentinelle" , dit-il, " avertit de ce qu'il faut fuir et de ce qu'il faut suivre,elle a lié livré son âme, quoique personne ne l'écoute(1) ". (Ezéch. II, 5, 6.)
Toutefois; encore que nous ayions cette ferme consolation, encore quenous soyions sûrs de la récompensé , lorsque nous nevous voyons pas profiter de nos instructions, nous ne sommes ni plus consolésni en meilleure disposition que les laboureurs, qui gémissent etpleurent, qui sont honteux et confus; Telle est la charité d'unprédicateur, telle est la sollicitude pastorale. Moïse pouvaitse délivrer de l'ingrate nation des Juifs et obtenir un plus glorieuxgouvernement , celui d'un peuple beaucoup plus nombreux. Dieu lui dit:" Laisse-moi faire, et je les exterminerai, et je t'établirai chefd'un plus grand peuple". (Exod. XXXII, 10.) Mais comme il étaitsaint et serviteur de Dieu; comme il était vrai ami et homme debien, il ne put même pas entendre cette parole; au contraire, ilaima mieux périr avec le peuple qui lui avait étéconfié , qu'être sauvé sans lui et élevéà une. plus haute dignité.
Tel doit être celui à qui est confié le soin désâmes; car si un père qui a de méchants enfants veutcontinuer néanmoins à être appelé leur pèreet ne consentirait point à en changer, il serait absurde que continuellement
1. On ne lit point ces deux passages, ni dans les Septante, ni dansla Vulgate. L'auteur en prend seulement. le sens.
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un maître changeât de disciples, qu'il les abandonnâtpour prendre tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là et ensuited'autres, sans s'attacher jamais à aucun.
Mais, Dieu nous garde de rien craindre de semblable à votre sujet! Nous avons au contraire cette confiance de croire que votre foi croîttoujours de plus en plus en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et quela charité mutuelle que vous avez les uns pour les autres et pourtous les hommes s'augmente chaque jour. Ce que nous venons de dire, nousl'avons dit pour ajouter encore à votre zèle et vous fairecroître en vertu. Si les yeux de votre âme ne sont point chassieux,si la corruption de la malice ne les obscurcit pas et n'en trouble pasla clairvoyance, vos pensées pourront atteindre à la profondeurdes matières que nous avons à traiter.
Qu'est-ce qu'on nous propose aujourd'hui ? " Jean rend témoignagede lui, et il crie en disant : Voici Celui dont je vous disais: Celui quidoit venir après moi est avant moi, parce qu'il est plus ancienque moi ". Notre évangéliste fait souvent paraîtreJean , le produit à tout instant et en toute occasion, et fait valoirsouvent son témoignage. Et ce n'est pas sans raison : il fait preuveen cela d'une extrême prudence. Comme les Juifs admiraient extraordinairementcet homme, (Josèphe, qui s'étend beaucoup sur son éloge,attribue à la mort qu'Hérode lui fit souffrir et la guerre(1), et la ruine de Jérusalem (2)) ; comme, dis-je, les Juifs l'admiraientextraordinairement, l'évangéliste, pour les couvrir de confusion,leur répète souvent son témoignage. Et véritablementles autres évangélistes renvoient leurs auditeurs, sur chaqueaction qu'ils rapportent, aux anciens prophètes qu'ils leur citent.Quand ils racontent la naissance du Fils de Dieu, ils disent: " Or ; toutcela se fit pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le Prophète,en ces termes (Matth. 1, 22) : Une Vierge concevra, et elle enfantera unfils ". (Isaïe, VII, 14.) Quand ils décrivent les piègesqu'on lui tendait; les exactes recherches, les poursuites
1. La guerre qu'Arétas, roi de Pétra, déclara àHérode le Tétrarque.
2. Ce que le saint Docteur rapporte ici de Josèphe ne nous paraîtpas tout à fait conforme à ce que nous lisons dans son histoire.Voici le passage : Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite del'armée d'Hérode était une punition de Dieu àcause de Jean , surnommé Baptiste. C'était un homme de grandepiété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu,à exercer la justice , et à recevoir le Baptême, aprèssêtre rendu agréable à Dieu en ne se contentant pasde ne point commettre quelque péché, mais en joignant lapureté du corps à celle de l'âme. Aussi, comme unegrande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine,Hérode, craignant que le pouvoir qu'il aurait sur eux, n'excitâtquelque sédition, Parce qu'ils seraient toujours prêts àentreprendre tout ce qu'il leur ordonnerait, crut devoir prévenirce mal pour n'avoir pas sujet de se repentir d'avoir attendu trop tardà y remédier. Pour cette raison il l'envoya prisonnier dansla forteresse de Machera, dont nous venons de parler. Et les Juifs attribuèrentla défaite de son armée à un juste châtimentde Dieu d'une action si injuste ". Arn. d'And. hist. de Josep. in-fol.Tom. I, p. 689. N. 781.
qu'on faisait pour le perdre, et le massacre qu'Hérode fit desinnocents, ils produisent ce que Jérémie avait autrefoisprophétisé " On a entendu un grand bruit dans Rama, on ya ouï des cris mêlés de plaintes et de soupirs : Rachelpleurant ses enfants " . (Jérém. XXXI, 15.) Et quand ilsrapportent son retour de l'Égypte, ils citent cette prédictiond'Osée: " J'ai rappelé mon Fils d'Égypte ". (Osée,XI , 1.) Partout ils en usent de même; mais saint Jean , qui parleavec plus d'élévation que les autres évangélistes,apportant un témoignage plus clair et plus récent, ne produitpas seulement des morts, mais un homme vivant qui avait montré Jésus-Christprésent et qui l'avait baptisé: non toutefois pour prouverqu'il fallait croire en Jésus-Christ sur le témoignage duserviteur, mais pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs.Car comme on n'aurait pas reçu le Seigneur s'il n'avait pris laforme de serviteur, de même la plus grande partie des Juifs n'auraitpas cru à sa parole, s'il n'y eût accoutumé leurs oreillespar une voix semblable à la leur.
2. Ajoutons que l'évangéliste, en en usant ainsi, avaiten vue un autre résultat, grand et merveilleux : comme celui quiavance quelque chose de grand sur son propre compte, se rend suspect ;et déplaît souvent à ceux qui l'entendent, voici venirun nouveau témoin pour appuyer son autorité de la sienne: et aussi comme la multitude a coutume d'accourir à la voix quilui est naturelle et familière, parce qu'elle a moins de peine àla reconnaître , c'est pour cela que la voix du ciel ne s'est faitentendre qu'une ou deux fois, et que la voix de Jean-Baptiste se fait ouïrtrès-souvent. En effet, ceux qui s'élevaient au-dessus dela faiblesse et de la grossièreté du peuple, qui s'étaientdépouillés des choses sensibles et terrestres , étaientcapables d'entendre la voix du ciel, et n'avaient pas tant de besoin decelle de l'homme , puisqu'ils obéissaient à la premièreet se laissaient guider par elle ; mais il fallait une voix plus humbleà ceux qui [159] étaient encore attachés àla terre, et plongés dans les ténèbres. Voilàdonc pourquoi Jean-Baptiste, s'étant entièrement dépouillédes choses terrestres, n'a pas eu besoin d'avoir des hommes pour maîtres,mais il a reçu sa doctrine du ciel. Car il dit : " Celui qui m'aenvoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendrele Saint-Esprit, est le Fils de Dieu ". (Jean, I, 33, 34.) Les Juifs aucontraire qui n'étaient encore que des enfants, et qui ne pouvaientatteindre à cette élévation, avaient pour maîtreun homme qui leur annonçait non sa propre doctrine, mais celle duciel.
Que dit donc celui-ci? " Il rend témoignage de lui, et il crie,en disant " . Que veut dire ce mot : " Il crie? " il prêche avecconfiance, avec liberté, exempt de toute crainte. Et quelle estcette prédication, ce témoignage, ce cri? " Voici celui dontje vous disais : Celui qui est venu après moi, est avant moi , parcequ'il est plus ancien que moi ". Ce témoignage est obscur et bienterrestre encore ; en effet, Jean n'a point dit : Celui-ci est le Filsunique de Dieu; il a dit : " Voici celui dont je vous disais : Celui quiest venu après moi, est avant moi, parce qu'il est plus ancien quemoi ". De même que les mères des petits oiseaux ne montrentpas tout d'un coup, ni dans un seul jour à leurs petits la manièrede voler, mais qu'au commencement elles ne font que les faire sortir deleur nid, les laissent ensuite reposer, puis les remettent au vol ; etle. lendemain leur font faire de plus grands efforts, les excitant de lasorte peu à peu et insensiblement à s'élever àune hauteur convenable :ainsi le bienheureux Jean-Baptiste n'amènepas sur-le-champ les Juifs à ce qu'il y a de plus sublime, maisil commence par les élever un peu de terre, en leur disant que Jésus-Christlui est supérieur. Ce n'était pas peu en effet que ses auditeurspussent croire que celui quine s'était point encore fait voir, etqui n'avait point opéré de miracles, était supérieurà Jean, cet homme si illustre et si admirable, vers qui tout lepeuple accourait, et qu'on regardait comme un ange.
Ainsi il tâchait d'abord, et s'efforçait de persuader àses auditeurs que celui dont il rendait témoignage , étaitplus grand que le témoin; que celui qui devait venir étaitau-dessus de celui qui était venu; et que l'inconnu surpassait l'hommecélèbre. Voyez avec quelle prudence Jean-Baptiste rend témoignage! Non-seulement il montre Jésus, lorsqu'il est présent ;mais il le prédit avant qu'il paraisse. Car telle est l'allusionrenfermée dans ces paroles : " Voici celui dont je vous disais ".C'est ainsi que, selon saint Matthieu, il disait à tous ceux quivenaient à lui : " Pour moi, je vous a baptise dans l'eau ; maisil en doit venir un autre qu' est plus puissant que moi, et je ne suispas digne de dénouer les cordons de ses souliers ". (Matth. III, 11 ; Marc, I, 7; Luc, III, 17.) Pourquoi donc a-t-il ainsi parlé,avant que Jésus vînt?.C'est afin que quand il paraîtrait,son témoignage trouvât créance, les esprits y étantdisposés par les discours tenus auparavant à son sujet, etque le vil vêtement qu'il portait ne nuisît pas à soncrédit. Si les Juifs n'eussent rien ouï dire de Jésus-Christ,avant de le voir, s'ils n'eussent reçu qu'en le voyant ce grandet admirable témoignage, la simplicité et la pauvretéde ses habits aurait sans doute fait tort à la majesté desa parole. En effet, Jésus-Christ marchait dans les rues si simplementet si pauvrement vêtu, que les femmes de Samarie , les femmes demauvaise vie, les publicains, tous osaient librement et hardiment l'approcheret lui parler.
3. Si les Juifs donc; comme je l'ai dit, avaient entendu ces paroles,et vu sa personne en même temps, ils auraient ri du témoignagede Jean-Baptiste; mais ayant souvent entendu ce témoignage avantla venue de Jésus-Christ, et ce qu'ils en avaient ouï direleur ayant inspiré le désir de le voir, tout le contraireest arrivé : ils ont pu voir ce Sauveur annoncé, sans rejetersa doctrine , et la foi qu'ils ont eue en lui sur ce qu'ils en avaientouï dire le leur a fait regarder comme plus grand encore.
Ces paroles : " Celui qui doit venir après moi ", signifient: celui qui doit prêcher, et non pas naître, après moi.Saint Matthieu le déclare, en disant: " Il vient un homme aprèsmoi " ; où il ne parle point de la naissance du Fils de Marie; maisde sa venue pour prêcher. En effet, si l'évangélisteeût voulu parler de sa naissance, il ne se serait pas servi d'untemps présent, mais d'un temps passé ; il n'aurait pas dit: " Il vient ", mais : " Il est venu". Car Jésus-Christ étaitdéjà né, lorsque Jean-Baptiste disait ces choses.
Mais que veut dire ce mot : " Il est avant moi "? Entendez : il estplus illustre et plus célèbre que moi. De plus, quoique jesois venu [161] prêcher le premier, ne croyez pas pour cela que jesois plus grand que lui : je suis de beaucoup inférieur àlui, et si inférieur, que je ne suis pas digne d'être mêmeregardé comme son serviteur. Et c'est là ce que signifientces paroles : " Il est avant moi " : idée que saint Matthieu exprimeautrement, en disant : " Et je ne suis pas digne de délier les cordonsde ses souliers (1) ". (Matth. III, 11.) Or que ces paroles : " Il estavant; moi ", ne s'entendent point de la naissance de Jésus-Christ,celles qui suivent le montrent visiblement : si Jean-Baptiste avait vouluqu'elles s'entendissent de la naissance, il lui eût étéinutile d'ajouter : " Parce qu'il est plus ancien que moi ". Qui en effeteût été assez stupide et assez fou pour ignorer quecelui qui était né avant lui était plus ancien quelui ? Que si lon entend ces paroles, de cette existence qui est avantles siècles, elles ne signifient autre chose que ceci : " Celuiqui vient après moi, est avant moi " ; autrement il aurait parléinconsidérément, et ce serait en vain qu'il aurait produitla raison de cette ancienneté. Encore une fois, s'il avait vouluparler de la naissance, il devait construire sa phrase d'une autre façon,et dire : " Celui qui vient après moi, est plus ancien que moi,parce qu'il est né avant moi " : car que quelqu'un soit avant, onen peut justement donner cette raison, qu'il est né le premier;mais on n'établit point qu'une personne est née avant uneautre en disant qu'elle est la première.
Ce que nous disons là est juste et bien fondé, volis lesavez tous : c'est des choses obscures, qu'il faut donner la raison etl'explication , et non de celles qui sont claires et évidentes.Si ce discours tombait sur la naissance, il n'y aurait ni doute, ni difficultéà admettre que le premier est le premier né mais comme Jeanparle de la dignité et de la prééminence, il a raisond'ôter la difficulté qui y paraissait. Effectivement, il estvraisemblable que plusieurs auraient eu des doutes, et n'auraient pu concevoircomment et pour quelle raison celui qui est venu après, est avant,c'est-à-dire, est plus honorable. Voilà pourquoi Jean-Baptisteen donne aussitôt la raison : c'est parce que, dit-il, " il est plusancien que
1. Saint Matthieu, que cite le saint Docteur, dit : " Et je ne suispu digne de porter ses souliers ". Mais saint Marc et saint Luc disent: " de dénouer le cordon de ses souliers ". (Marc, 1, 7; Luc, III,16.) Tout revient au même. La différence ne doit point arrêter.
moi " : Ce n'est pas, dit-il, que, me trouvant d'abord devant lui, ilait réussi à prendre le pas sur moi : mais il est plus ancienque moi, quoiqu'il vienne après moi.
Mais comment, direz-vous, si Jean a en vue l'éclatant avènementdu Christ et la gloire qui doit l'accompagner, parle-t-il d'une chose quin'était point encore, comme si déjà elle étaitarrivée ? car il ne dit pas : il sera, mais il est c'est parce quedepuis la plus haute antiquité les prophètes étaientdans l'usage d'annoncer les choses futures, comme si elles étaientdéjà accomplies. Isaïe,. parlant de la mort de Jésus-Christ,n'a point dit : " Il sera mené à la mort comme une brebisqu'on va égorger " : ce qui devait arriver; mais : " Il a étémené à la mort comme une brebis qu'on va égorger (1)". (Is. LIII, 7, 70.) Et toutefois il ne s'était point encore incarné;mais le prophète raconte ce qui devait arriver, comme étantdéjà accompli. Et David, prédisant le crucifiement,n'a point dit : ils perceront mes mains et mes pieds ; mais: " Ils ontpercé mes mains et mes pieds ". Et : " ils ont partagé entr'euxmes habits, et ils ont jeté le sort sur ma robe ". (Ps. XXI, 18et 19.) Et parlant du traître Judas, qui n'était point néencore, il dit . " Celui qui mangeait avec moi, a fait éclater satrahison contre moi ". (Ps. XL, 10.) De même, rapportant ce qui s'estpassé, lorsqu'il était attaché sur la croix, il dit: " Ils m'ont donné du fiel pour ma nourriture, et dans ma soifils m'ont présenté du vinaigre à boire ". (Ps. LXVIII,26.)
4. Voulez-vous que nous vous apportions encore d'autres autorités,ou celles-là vous suffisent-elles? pour moi, je le crois. Si nousn'avons pas donné toute son étendue au sujet que nous venonsd'examiner, du moins nous l'avons suffisamment approfondi. Et certes iln'y a pas un moindre travail à ceci qu'à cela, et nous craindrionsde vous ennuyer, si nous vous arrêtions plus longtemps sur cettequestion. Finissons donc: cela est juste. Mais par où finirons-nousle mieux? C'est en rendant à Dieu la gloire qui lui est due, etcela, non-seulement par nos paroles, mais encore plus par nos oeuvres.
Que votre lumière luise, dit Jésus-Christ, " afin qu'ilsvoient vos bonnes couvres, et " qu'ils glorifient votre Père quiest dans les
1. Il faut observer que c'est ici la leçon des Septante. NotreVulgate dit : " Il sera mené à la mort ".
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cieux ". (Matth. V, 16.) Rien en effet n'est plus brillant, mes chersfrères, qu'une vie bien réglée. Le sage le déclare:" La voie des justes ", dit-il, " brillera comme la lumière". (Prov.IV, 18.) Certes, elle éclairera non-seulement ceux qui allumentleurs lampes parleurs bonnes oeuvres, et qui marchent dans la voie droite,mais encore tous leurs voisins : mettons donc de l'huile dans ces lampes,afin que le feu en soit plus vif et la lumière plus abondante. Cen'est pas seulement aujourd'hui que cette huile a une grande force, ellea fait aussi merveilleusement éclater la vertu de ceux qui ont vécuau temps des sacrifices. C'est pourquoi Dieu dit : " C'est l'huile queje veux, et non le sacrifice ". (Osée, VI, 6; Matth. IX, 13.) Eten vérité, rien de plus juste. L'autel des sacrifices étaitinanimé, mais notre autel est animé; le feu consumait tout,tout se réduisait en cendres et se dissipait, la fumée s'évanouissaitdans l'air : mais ici, il n'arrive rien de semblable; il se produit d'autresfruits. C'est ce que déclare saint Paul, lorsque, décrivantles trésors de charité des Corinthiens, il dit : " Cetteobligation, dont nous sommes les ministres, ne supplée pas seulementaux besoins des saints; mais elle est riche et abondante envers Dieu, parle grand nombre d'actions de grâces qu'elle lui fait rendre ". Etencore : " Parce que ces saints se portent à glorifier Dieu de lasoumission que vous témoignez à l'Evangile de Jésus-Christ,et de la bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soità eux, soit à tous les autres, et à témoignerpar les prières qu'ils font pour vous, l'amour qu'ils vous portent". (II Cor. IX, 12, 13, 14.) Ne voyez-vous pas qu'ici l'offrande aboutità des actions de grâces, à un tribut d'hommages, àdes prières continuelles de la part des pauvres secourus, àun redoublement de charité?
Sacrifions donc, mes chers enfants, sacrifions tous lès jourssur ces autels. Ce sacrifice est plus excellent que les prières,que le jeûne et mainte autre pratique, pourvu qu'on le
1. Saint Chrysostome lit ici elaion (huile) et non eleon (miséricorde): ces deux mots se prononçant de même, la confusion s'expliqueaisément. Au reste, le sens est le même puisque l'huile estprise dans l'Ecriture pour le symbole de la miséricorde. Voyez,dans le commentaire sur saint Matthieu, l'explication de la parabole desdix vierges. (Chap. XXV.)
fasse d'un bien acquis légitimement par un honnête travail,et qui ne soit point souillé d'avarice, de rapine ou de violence.Telles sont les oblations que Dieu reçoit; il hait, il rejette lesautres. Il ne veut pas qu'on l'honore au détriment d'autrui ; unpareil sacrifice est impur et profane; il irritera plutôt Dieu qu'ilne l'apaisera. C'est pourquoi nous devons apporter tous nos soins et toutenotre vigilance à ne pas outrager, sous prétexte d'hommage,celui que nous voulons honorer. Si Caïn, pour avoir offert àDieu la moindre et la plus vile partie de ses biens (Gen. IV), sans toutefoisavoir fait tort à personne, fut puni, ne recevront-ils pas un plusrigoureux châtiment, ceux qui lui présenteront les fruitsde leurs rapines et de leur avarice ? Si Dieu nous a donné ce précepte,c'est pour que nous fassions l'aumône au prochain, et non pour quenous l'opprimions. Celui qui ravit le bien d'autrui et le donne àun autre, celui-là n'est point miséricordieux, mais injusteet souverainement criminel. Comme donc on ne tire pas de l'huile d'unepierre, la cruauté de même ne produit pas l'humanité.On ne peut pas appeler aumône ce qui sort de cette source impure.
Je vous conjure donc, mes frères, de n'être point seulementzélés et attentifs à donner l'aumône, mais encorede ne pas la faire au préjudice du prochain. Car " si l'un prieet que l'autre maudisse, de qui Dieu exaucera-t-il la voix ? " (Eccl. XXXIV,29.) Si nous sommes ainsi vigilants sur nous-mêmes, nous pourrons,par la grâce de Dieu, obtenir ses bontés, sa clémence,sa miséricorde, la rémission de tous les péchésque nous avons commis pendant notre vie, et éviter le fleuve defeu. Fasse le ciel que nous nous en garantissions tous, et que tous nousentrions dans lé royaume des cieux, par la grâce et par lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les sièclesdes siècles! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIV
ET NOUS AVONS TOUS REÇU DE SA PLÉNITUDE , ET GRACE POURGRACE. (VERSET 16.)
l. Nous disions dernièrement, mes frères, que Jean-Baptiste;pour lever les doutes de ceux qui se demanderaient comment Jésus-Christ,venu après lui pour prêcher, pouvait être plus ancienet plus illustre que lui, avait ajouté ces mots : " Parce qu'ilest plus ancien a que moi ". C'est là une des raisons; mais il enajoute une autre que nous avons maintenant à vous expliquer. Lavoici : " Nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâcepour grâce ". Et après celle-là il en ajoute encoreune autre : " Car la loi a été donnée par Moïse,mais la grâce et la vérité a été apportéepar Jésus-Christ (17) ".
Que signifient ces paroles , direz-vous : " Nous avons tous reçude sa plénitude?" C'est à quoi je dois d'abord m'attacher.Donner, pour lui, veut-il dire, ce n'est point partager, il est lui-mêmele principe et la source de tous les biens; il est la vie même, lalumière même, la vérité même ; il ne retientpas en lui-même ses trésors, mais il les répand surtous les autres; et après qu'il les a répandus, il demeureplein ; après qu'il a donné, aux autres, il n'à riende moins; mais il prodigue ses biens, toujours il les répand, eten les répandant avec profusion sur les autres, il demeure dansla même perfection, dans la même plénitude. Ce que j'enai moi-même n'est qu'une petite portion que j'ai reçue d'unautre, et la moindre partie du tout, et comme une goutte d'eau si on lacompare à cette ineffable source, à cette mer immense.
Mais cette comparaison même n'explique point assez ce que noustâchons de vous faire entendre. Car si vous puisez dans la mer unegoutte d'eau, dès lors vous l'avez diminuée, quoique cettediminution soit imperceptible aux yeux. Or, on ne peut pas dire la mêmechose de cette source; quelque quantité d'eau que vous y puisiez,elle demeure néanmoins entière et ne souffre aucune diminution.C'est pourquoi il faut prendre un autre exemple; Irais il est encore faibleet ne suffit pas pour représenter ce que nous voudrions décrire;toutefois il nous achemine mieux que l'autre à l'idée dontil s'agit. Supposons un foyer où l'on allume mille, deux mille,trois mille flambeaux, et beaucoup plus encore; ce feu, après avoircommuniqué sa lumière et sa vertu à tous ces milliersde flambeaux, ne demeure-t-il pas plein et entier? Personne ne l'ignore.Que si parmi les corps, choses divisibles, que le partage diminue, on entrouve qui peuvent donner. du leur aux autres, sans souffrir de diminution,à combien plus forte raison en sera-t-il de même pour l'Etreincorporel et impérissable? Car s'il n'y a pas nécessairementpartage quand la chose communiquée est une substance corporelle,lorsqu'on parle d'une vertu, et d'une vertu provenant d'une substance incorporelle,n'est-il pas plus évident [164] encore qu'elle ne doit subir aucunedivision? Voilà pourquoi saint Jean dit : " Nous avons " tous reçude sa plénitude ", et joint son témoignage à celuide Jean-Baptiste. Car ce n'est pas le précurseur, mais l'Apôtrequi dit ces paroles: " Nous avons tous reçu de sa plénitude". Et voici ce qu'il veut dire par là. Ne croyez pas que nous, quiavons demeuré longtemps avec Jésus-Christ, et mangéà sa table, nous rendions témoignage de lui par faveur etpar complaisance. Jean-Baptiste, qui ne l'avait point vu ni rencontréavant de le baptiser, le voyant alors avec les autres, s'est écrié: " Il est plus ancien que moi ". Mais nous, tous les douze, les troiscents personnes, cinq cents, trois mille, cinq mille, plusieurs milliersde Juifs , toute la multitude des fidèles, qui a été.alors, qui est maintenant, et qui sera, nous avons tous reçu desa plénitude.
Mais qu'avons-nous reçu ? " Grâce pour grâce ". Quellegrâce, pour quelle grâce ? Nous avons reçu la, nouvellegrâce pour l'antienne. Comme il y avait une justice et une justice: "Pour ce qui est ", dit saint Paul, " de la justice de la loi, ayantmené une vie irréprochable " (Phil. III, 6), il y a aussiune foi et une foi : " De la foi dans la foi" (Rom. I, 17) , une adoptionet une adoption : " A qui appartient l'adoption " (Rom. IX, 4), dit lemême apôtre. Il y a aussi, selon lui, deux gloires : " Si leministère qui devait finir a été glorieux, celui quidurera " toujours " le doit être beaucoup davantage " (II Cor. III,11) ; et deux lois, car il dit encore : " La loi de l'esprit de vie m'adélivré ". (Rom. VIII, 2) ; et deux cultes : " Dont la servitude" , c'est-à-dire le culte ; et ailleurs : " Servant Dieu en esprit". Il y a aussi deux testaments : " Je ferai avec vous " , dit le Seigneur," une nouvelle alliance, non une alliance pareille à celle que jefis avec vos pères ". (Jérém. XXXI, 31, 32.) Il ya aussi une sanctification et une sanctification, un baptême et unbaptême, un sacrifice et un sacrifice, un temple et un temple, unecirconcision et une circoncision, et de même il y a une grâceet une grâce. Mais les premières de ces choses sont en quelquesorte la figure , celles-ci sont la vérité : ces mots sonthomonymes, mais ils ne sont pas synonymes; c'est ainsi que, dans les images,une figure dessinée avec du noir sur du blanc s'appelle homme, toutaussi bien que l'homme peint au naturel avec les couleurs convenables.De même les statues, qu'elles soient d'or ou de terre cuite, on lesappelle également statues; mais d'une part il n'y a qu'une figure,de l'autre se trouve la vérité.
2. De la seule conformité des noms, ne concluez donc pas, queles choses soient les mêmes , ni davantage qu'elles soient différentes.Les figures anciennes, en tant que figures, avaient quelque chose de lavérité, mais l'ombre dont elles restaient couvertes les rendaientinférieures à la vérité proprement dite. Quelledifférence donc y a-t-il entre ces deux ordres de choses ? Voulez-vousque nous l'examinions dans une ou deux dé celles que j'ai rapportéesci-dessus? par là vous connaîtrez parfaitement toutes lesautres. Nous verrons que celles-là contenaient des lois et des préceptespour des enfants; que celles-ci sont faites pour des hommes mûrset forts; que celles-là étaient données comme pourformer des hommes; que celles-ci sont établies comme pour fairedes anges. Par où commencerons-nous donc? Souhaitez-vous que cesoit par l'adoption? Quelle différence y a-t-il entre l'ancienneet la nouvelle? La première n'était qu'une prérogativenominale, la seconde est réelle et véritable. De celle-làil est écrit: "J'ai dit: vous ôtes des Dieux, et vous êtestous " enfants du Très-Haut ". (Ps. LXXXI, 6.) Mais de celle-ci: " Ils sont nés de Dieu même ". (Jean, I,13.) Comment, dequelle façon? " C'est par l'eau de la renaissance, et par le renouvellementdu Saint-Esprit ". (Tit. III, 5.) Et certes , les Juifs , quoiqu'appelésenfants de Dieu, avaient encore l'esprit de servitude; ils demeuraientesclaves, tout en étant honoris du nom d'enfants : mais nous, devenuslibres, nous avons reçu l'honneur d'être faits enfants deDieu ; non de nom, mais réellement et de fait: et c'est làce que nous déclare saint Paul, en disant : " Vous, n'avez pointreçu l'esprit de servitude pour vous conduire encore par la crainte: mais vous avez reçu l'esprit de l'adoption des enfants , par lequelnous " crions : Mon père, mon père ". (Rom. VIII, 15.) Eneffet., c'est régénérés par la vertu d'en.haut, et comme entièrement renouvelés, que nous avons étéappelés enfants de Dieu.
Mais si l'on apprend quelle était la mesure de leur sainteté,en quoi ils la faisaient consister: si l'on considère ce qu'estle Juif, ce [165] qu'est le chrétien, on y trouvera encore biende la différence. Les Juifs, quand ils n'adoraient pas les idoles,quand ils ne commettaient ni fornications, ni adultères, étaientappelés saints; mais nous, nous devenons saints, non pour nous êtreseulement abstenus de ces vices, mais par la possession des plus éminentesvertus. Ce don, nous l'acquérons premièrement par la descentedu Saint-Esprit en nous, et ensuite par une vie beaucoup plus excellenteque celle du Juif. Mais, afin que vous ne croyiez pas que je vous parleainsi par ostentation, écoutez ce que leur dit l'Ecriture : " Gardez-vousde laver et de purifier vos enfants, parce que vous êtes un peuplesaint (1) ". (Deut. XVIII, 10.) S'abstenir du culte des idoles, c'étaitdonc là en quoi, consistait leur sainteté, mais il n'en estpas ainsi de nous : " Il faut être saint de corps et d'esprit " (I.Cor. VII, 34) : il faut "tâcher d'avoir la paix et de vivre dansla sainteté, sans laquelle nul ne verra Dieu ". (Héb. XII,14.) Et : " Achever l'oeuvre de notre sanctification dans la crainte deDieu ". (II Cor. VII, 1.) Le nom de " saint " n'a pas la même significationappliqué à tous. Bien est appelé saint, mais non commenous. Faites attention à ce que dit le prophète quand ilentendit les séraphins prononcer ce nom
" Malheur à moi, que je suis malheureux, parce qu'étanthomme, j'ai des lèvres impures et que j'habite au milieu d'un peuplequi a aussi des lèvres souillées ". (Isaïe, VI, 5, LXX.)Voilà comme Isaïe parle de lui-même, quoiqu'il fûtpur et saint : mais pour nous, si nous comparons notre saintetéà cette sainteté qui habite dans les cieux, nous sommes impurs.Les anges sont saints, les archanges, les chérubins et les séraphinssont saints : mais il y a encore une autre sainteté supérieureà celle de ces puissances célestes non moins qu'àla nôtre. Je pourrais parcourir ainsi les différences de toutesles autres saintetés, mais je m'aperçois que mon discoursest déjà trop long; c'est pourquoi, sans nous arrêterdavantage à cette recherche, nous la laisserons à votre examen.Vous pouvez, quand vous serez dans vos maisons, vous rappelant ce que nousvenons de vous faire observer, envisager cette différence et l'étendreà tout le reste : " Donnez une occasion au sage ", dit l'Ecriture,
1. Saint Chrysostome cite ici de mémoire, ou il ne prend quela substance de ce passage; car il est autrement dans, les Septante etdans la Vulgate, où on peut le voir au lieu cité.
et il deviendra encore plus sage ". (Prov. IX, 9.) Nous avons commencé,ce sera maintenant à vous de finir.
Poursuivons notre discours. L'évangéliste ayant dit :" Nous avons tous reçu de sa plénitude ", ajoute : " Et grâcepour grâce ". Par où il nous fait connaître que lesJuifs ont aussi été sauvés par la grâce. Car,dit le Seigneur, ce n'est pas parce que vous vous êtes multipliésque je vous ai choisis, mais c'est à cause de vos pères.Si ce n'est donc pas pour leurs propres mérites que Dieu les a choisis,il est évident que c'est par la grâce qu'ils ont reçucet honneur. Et nous aussi nous avons été sauvés parla grâce, mais non de la même manière. Nous ne l'avonspas été par les mêmes voies, mais par des moyens beaucoupplus grands -et plus sublimes. C'est pourquoi la grâce que nous avonsreçue n'est pas la même que la leur. Nous n'avons pas seulementreçu la rémission de nos péchés; en quoi iln'y a nulle différence entre eux et nous, également pécheurs: mais Dieu nous donne aussi la justice, la sainteté, l'adoption,la grâce du Saint-Esprit avec plus de magnificence et d'abondance.C'est cette grâce qui nous rend chers et agréables àDieu, non plus comme de simples serviteurs, mais comme étant sesenfants et ses amis. Voilà pourquoi saint Jean dit : " Grâcepour grâce ".
Les lois et les cérémonies légales étaientaussi des grâces : comme c'en est une encore d'avoir ététiré du néant. Car ce n'est point là une grâcede nos mérites précédents : comment cela se pourrait-il,puisque nous n'étions pas? mais Dieu nous prévient toujoursde ses bienfaits. Et non-seulement notre création est une grâce,mais c'en est encore une que Dieu ait donné aux hommes qu'il a créésla connaissance de ce qu'ils doivent faire et ne point faire; et que cetteloi, nous la trouvions dans la nature : que dans nous il ait placél'incorruptible tribunal de la conscience; c'est une très-grandegrâce et un effet de son ineffable bonté. C'est encore unegrâce d'avoir rétabli par la loi écrite la loi naturelleque nous avions violée; car la conséquence naturelle eûtété le supplice et la vengeance de ceux qui avaient défiguréla loi une fois donnée. Cependant Dieu ne l'a point fait; mais illeur a fourni les moyens de se corriger, il leur a accordé le pardon,qu'il ne leur devait point, par un pur effet de sa grâce et de samiséricorde [166]. Que ce fut là un pur don de sa miséricordeet de sa grâce, David nous l'apprend; écoutez ce qu'il dit: " Le Seigneur fait ressentir les effets de sa miséricorde, etil fait justice à tous ceux qui souffrent l'injustice et la violence; il a fait connaître ses voies à Moïse et " ses volontésaux enfants d'Israël ". (Ps. CII, 6, 7.) Et derechef : " Le Seigneurest plein de douceur et de droiture, c'est pour cela qu'il donnera àceux qui pèchent la loi qu'ils doivent suivre dans leur conduite". (Ps. XXIV, 9.)
3. La loi que le Seigneur nous a donnée est donc l'ouvrage desa miséricorde, de sa compassion, de sa grâce. C'est pourquoisaint Jean ayant dit : " Grâce pour grâce ", insiste avec plusde force sur la grandeur de ses dons, et il ajoute : " La loi a étédonnée par Moïse; mais la grâce et la véritéa été apportée par Jésus-Christ ". Considérezavec quelle douceur et quel ménagement Jean-Baptiste et le discipleélèvent peu à peu, et par une seule parole, leursauditeurs à la plus haute connaissance; après les y avoirpréparés par ce qu'il y a de plus simple et de plus bas.Jean-Baptiste commence par comparer avec lui-même celui qui, sanscomparaison, surpasse tous les autres; mais ensuite il fait connaîtreson excellence, en disant : " Celui-ci est avant moi ", et ajoutant après: " Il est plus ancien que moi ". Le disciple a fait quelque chose de plus;mais il est pourtant demeuré au-dessous de ce que demandait la dignitéde Fils unique. Car il ne le compare pas à Jean-Baptiste, mais àcelui que les Juifs admiraient plus Jean-Baptiste, c'est-à-direà Moïse. " La loi ", dit-il, " a été donnéepar Moïse : mais la grâce et la vérité a étéapportée par Jésus-Christ ". Voyez, mes frères, voyezsa prudence, il ne fait ni comparaison, ni examen des personnes, mais deschoses. Comme les choses que Jésus-Christ avait opéréesse montraient visiblement beaucoup plus grandes, nécessairementaussi les plus aveugles devaient-ils consentir au témoignage quilui était rendu : alors, en effet, que les oeuvres mêmes,qu'on ne peut soupçonner ni de flatterie, ni d'envie, ou de haine,parlent et rendent témoignage; quelque prévenus que soientceux qui les voient, ils ne peuvent les nier, tant ce témoignageest sûr et certain : car elles demeurent à tous les yeux tellesqu'elles ont été faites : c'est pourquoi elles sont au-dessusde tout soupçon et de toute réplique.
Mais observez, mes frères, combien l'évangélistea soin de ménager les esprits de ses auditeurs, de manièreà ne pas choquer même les plus faibles. Il n'entasse pointles paroles pour faire ressortir la supériorité que l'una sur l'autre; mais en opposant la grâce et la véritéà la loi, et ce mot : " A été apportée ", àcelui-ci : " A été donnée ", il montre la différencedes choses par leur simple dénomination. Cette différenceest grande, car ces mots: " A été donnée ", marquentun ministre qui donne ce qu'il a reçu à ceux à quiil lui a été ordonné de le transmettre : mais ceux-ci: " La grâce et la vérité a été apportée", désignent un roi qui remet les péchés par sa puissanceet par son autorité, et qui dispose lui-même de ses dons.Voilà pourquoi il disait " Vos péchés vous serontremis ". Et encore: "Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme ale pouvoir sur la terre de remettre les péchés, il dit auparalytique : Levez-vous, je vous le commande, emportez votre lit, et allez-vous-enen votre maison ". (Marc, II, 9, 10, 11.)
Ne voyez-vous pas de quelle manière la grâce est apportéepar Jésus-Christ? voyez aussi comment il a apporté la vérité.Ses paroles, ce qu'il a fait à l'égard du larron, le dondu- baptême, la grâce du Saint-Esprit qui nous est donnéepar lui, et plusieurs autres choses, montrent visiblement la grâce.
Maintenant, si nous étudions le sens des figures, nous découvrironsplus manifestement la vérité que Jésus-Christ a apportée.Car ce qui devait avoir son accomplissement dans le Nouveau Testament,des figures l'avaient marqué à l'avance autant qu'il appartientà des figures, et Jésus-Christ venant au monde les a accomplies.Examinons donc ces figures dans un petit nombre d'exemples : car le tempsne nous permet pas d'épuiser ce sujet. Le petit nombre de cellesque je vais expliquer vous donnera l'intelligence des autres. Voulez-vousque nous commencions par celles qui regardent la Passion de Notre-Seigneur?Que dit la figure ? " Prenez un agneau pour chaque maison, immolez-le etfaites comme le Seigneur vous l'a prescrit, et vous le commande ". (Exod.XII, 3.) Jésus-Christ ne parle pas de même, il ne commandepas de faire cela, mais il s'offre et s'immole lui-même àson Père comme une hostie.
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4. Voyez, mes frères, comment la figure a été donnéepar Moïse, et la vérité a été apportéepar Jésus-Christ. Et encore : sur le mont Sina, lorsque les Amalécitesvinrent attaquer les Hébreux, les bras de Moïse étaientsoutenus des deux côtés par Hor et Aaron (Exod. XVII), maisJésus-Christ a tenu lui-même ses mains étendues surla croix. En quoi vous voyez comment la figure a été donnéeet la vérité a été apportée. La loidisait : " Maudit qui" conque ne demeure pas ferme dans ce qui " est écritdans ce livre (1) ". (Deut. XXVII, 26, LXX.) Mais que dit la, grâce?" Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êteschargés, et je vous soulagerai ". (Matth. XI, 23.) Et saint Paul: " Jésus-Christ nous a rachetés de la malédictionde la loi, s'étant rendu lui-même malédiction pournous ". (Gal. III, 13.) Puisque nous jouissons donc d'une si grande grâce,et de la vérité, je vous en conjure, mes chers frères,prenons garde que la grandeur de ce don ne nous rende plus lâcheset plus paresseux. Plus est grand l'honneur que nous avons reçu,plus aussi doit être grande notre vertu. Celui qui, ayant peu reçu,rapporte peu, n'est pas beaucoup à blâmer mais on jugera dignedu plus grand supplice celui qui, élevé au plus haut degréd'honneur, ne fait ensuite rien que de bas et de méprisable.
Mais, à Dieu ne plaise que nous ayons jamais à craindrepour vous rien de semblable : au contraire, nous avons dans le Seigneurcette ferme confiance que vos âmes, comme portées par desailes, se sont absolument détachées de la terre et élevéesjusque dans le ciel, et que, quoique vous demeuriez encore dans ce monde,vous ne vous occupez nullement de ce qui s'y passe. Toutefois, avec cettebonne confiance, nous ne cessons pas de vous réitérer souventles mêmes avis. Ainsi, dans les combats publics, les spectateursne s'attachent qu'à encourager ces braves athlètes qui luttentet courent. vaillamment, et ils ne disent mot à ceux qui se sontlaissé renverser et jeter par terre; ils savent que leurs exhortationsn'auraient pas le pouvoir de relever ceux qui se
1. Autrement : Maudit celui quine demeure pas ferme dans les ordonnancesde cette Loi. Vulg.
sont une fois exclus de la victoire, et ne perdent point leur peineà les réprimander : ici, dans ces combats spirituels, ily a toujours à espérer, non-seulement de vous qui veillezet vous tenez sur vos gardes, mais encore de ceux qui sont tombés,s'ils veulent se relever et changer de vie. Voilà donc pourquoinous mettons tout en oeuvre : nous usons de prières, d'exhortations,de reproches, de réprimandes, de louanges, pour opérer votresalut.
Ne trouvez donc pas mauvais qu'on vous exhorte souvent à menerune vie simple et honnête. Nos exhortations ne sont point des imputationsde négligence; elles attestent seulement les bonnes espérancesque nous avons pour vous. Au reste, ce que nous disons et ce que nous avonsencore à dire ne vous regarde pas seuls, mais nous aussi. Nous aussi,nous avons besoin des mêmes leçons : quoiqu'elles soient dansnotre bouche, ce n'est pas à dire qu'elles ne nous regardent point.La prédication corrige le pécheur, et elle éloignede plus en plus du péché l'homme de bien qui en est exempt.Et certes, nous-mêmes, nous ne sommes pas sans péché.La médecine nous est commune, les remèdes nous sont égalementofferts à tous, mais la guérison dépend de notre volonté.Celui qui use du remède comme il faut, recouvre la santé; celui qui n'applique point de remède à sa plaie, augmentele mal et marche à sa ruine. Gardons-nous donc de murmurer du traitement: au contraire, il faut nous en réjouir, quand la prédicationnous causerait d'amères douleurs . le fruit n'en sera que plus délicieux.N'oublions , n'omettons rien, pour arriver à la vie éternelle,exempts des plaies et des blessures que les dents du péchéfont à l'âme; afin que nous étant rendus dignes deparaître devant Jésus-Christ, nous ne soyons pas en ce terriblejour livrés aux puissances cruelles et vengeresses, mais àcelles qui nous introduiront dans l'héritage des cieux, qui estpréparé pour ceux qui aiment Dieu. Je le prie de nous enfaire part à nous tous, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ; à qui soit, la gloire etl'empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XV
NUL N'A JAMAIS VU DIEU : LE FILS UNIQUE, QUI EST DANS LE SEIN DU PÈRE,EST, CELUI QUI EN A DONNÉ LA CONNAISSANCE. (VERSET 18.)
1. Ce n'est pas la volonté de Dieu que nous écoutionsseulement les mots et les paroles de la sainte Ecriture : nous devons encoreen méditer profondément le sens. C'est pour cette raisonque le bienheureux. David a mis à plusieurs de ses psaumes cetteinscription : " Pour l'intelligence ", et qu'il disait : " Otez le voilequi est sur mes yeux, et je considérerai les merveilles qui sontenfermées dans votre loi ". (Ps. CXVIII, 18.) Après lui,son fils Salomon nous apprend qu'il faut désirer la sagesse avecle même empressement qu'on recherche l'argent, ou plutôt qu'ilfaut l'estimer plus que l'or. Le Seigneur exhorte les Juifs à examineravec soin les Ecritures (Jean, V, 39), et nous invite à en fairenotre plus grande étude il n'aurait pas parlé de la sortesi, pour les entendre, il n'y avait qu'à les lire. Personne, eneffet, ne s'avisera d'examiner attentivement ce qui se fait connaîtreau moment qu'il se présente aux yeux, mais seulement ce qui estobscur, et ce qui a besoin d'un long examen il appelle les Ecritures untrésor caché, pour nous exciter à le chercher.
Je dis ceci, mes frères, afin que nous n'abordions pas légèrementet négligemment les saintes Ecritures : je le dis, afin que vousles écoutiez avec beaucoup d'attention. Si on les écoutesans préparation, sans attention, et si l'on n'en prend que la lettre,on se formera de Dieu bien d'absurdes idées : on le croira homme,on croira qu'il est d'airain, colère,
furieux, et l'on adoptera bien d'autres dogmes encore pires. Mais sil'on en pénètre l'esprit, si l'on entre dans leur profondeur,on sera bien éloigné de ces ridicules opinions.
Par exemple, dans les paroles qu'on a lues, et que nous nous proposonsd'expliquer, il est dit que Dieu a un hein, ce qui n'appartient qu'auxcorps. Mais il n'y a personne d'assez insensé pour penser que l'Etreincorporel soit un corps. Afin donc que nous. prenions tout dans un sensspirituel, examinons cet endroit en remontant plus haut. " Nul ", dit l'évangéliste," n'a jamais vu Dieu " : par quel enchaînement d'idées est-ilconduit à cette proposition? Après avoir montré lamagnificence des dons que nous devons à Jésus-Christ et commentils surpassent infiniment tout ce qu'a fait Moïse, il veut enfin nousdécouvrir la vraie cause de la différence qui est entréeux et entre leurs dons. Moïse, en effet, étant un serviteur,a été un ministre chargé de la dispensation des moindresprésents; mais celui-ci qui est seigneur, qui est roi, fils du roi,qui est toujours avec son Père, et le voit sans cesse, nous a apporté.des dons infiniment supérieurs à ceux de Moïse. Voilàpourquoi saint Jean poursuit en ces termes : " Nul n'a jamais vu Dieu ".
Que répondrons-nous donc à Isaïe qui fait si hautementretentir sa voix, en disant: " J'ai vu le Seigneur assis sur un trônesublime et élevé? " (Isaïe, VI,1.) A Jean, qui lui rend[169] ce témoignage qu' " il a dit ces choses, lors" qu'il a vusa gloire?" (Jean, XII, 41.) A Ezéchiel? car il a vu aussi le Seigneurassis sur les chérubins (Ezéch. I). A Daniel, qui dit que" l'ancien des jours s'assit? " (Dan. VII, 9.) Et à Moïse lui-même,qui parle ainsi à Dieu
" Montrez-vous à moi vous-même, afin que je vous voie manifestement?" (Ex. XXXIII, 13, LXX.) Jacob, pour avoir vu Dieu, a étéappelé Israël (Gen. XXXII, 28, et XXXV, 10) : car Israëlsignifie un homme qui voit Dieu (1); d'autres aussi l'ont vu.
Pourquoi saint Jean dit-il donc : " Nul n'a jamais vu Dieu? " C'estpour nous faire connaître que dans ces apparitions Dieu tempéraitl'éclat de sa majesté, s'accommodant à la faiblessehumaine, et qu'il ne s'est jamais fait voir dans sa pure substance. Sices hommes l'avaient vu dans sa nature même, ils ne l'auraient pointvu de différentes manières, puisqu'il est simple, sans figure,sans composition, sans bornes, qu'il n'est ni assis, ni debout, et qu'ilne marche point. Ce sont là, en effet, des choses propres aux corps.Mais ce qu'il est, lui seul le connaît. Et ce que je viens de dire,Dieu le Père le déclare par la bouche d'un de ses prophètes:" C'est moi ", dit-il, " qui ai instruit les prophètes par un grandnombre de visions, et ils m'ont représenté à voussous des images différentes " (Osée, XII, 10) c'est-à-dire,je me suis proportionné à leur faiblesse, je ne leur ai pointapparu tel que je suis.
Comme il devait venir à nous dans notre véritable chair,depuis longtemps il préparait les hommes à voir la substancede Dieu, autant qu'ils la pouvaient voir. En effet, ce que Dieu est, non-seulementles prophètes, mais les anges et les archanges mêmes ne levoient pas. Interrogez-les, ils ne vous répondront rien sur la substance,mais seulement ils chanteront "Gloire soit à Dieu dans le plus hautdes cieux ! que la paix règne sur la terre, et que les hommes soientchéris de Dieu ". (Luc, II, 14.) Si vous voulez apprendre quelquechose des chérubins et des séraphins, ils vous répondrontpar ce chant mystique de
1. C'est le sentiment non-seulement de notre saint Docteur ici et homélieLVII, sur la Genèse, mais encore de Philon, lib. de Temul. et lib.de proem. et poem. ; d'Origène, tome V, in Joan. et hom. XI in Num.; de saint Basile, in caput. I Isaiae, de saint Grégoire de Nazianze,orat. XI de Theol., de saint Augustin, lib. XVI, de Civitat. Dei, chap.XXXIX. Cependant, selon le texte hébreu, Israël signifie unprince de Dieu, ou fort contre Dieu.
sanctification : " Les cieux et la terre sont remplis de sa gloire ".(Isaïe, VI, 3.) Si vous vous adressez aux puissances célestes,vous n'en apprendrez autre chose, sinon que tout leur office est de louerDieu : " Louez le Seigneur ", dit l'Ecriture, " vous tous qui êtesses puissances ". (Ps. CXLVIII, 2.) Il est donc certain que le Fils seulle voit, et de même le Saint-Esprit. Car comment la nature crééepourrait-elle voir l'Etre Incréé? Que si nous ne pouvonsclairement voir aucune puissance incorporelle, quoiqu'elle soit créée(ce qui s'est vérifié souvent pour les anges) nous pourronsbien moins voir la nature incorporelle et incréée c'est pourquoisaint Paul dit aussi : " Nul des hommes ne l'a vu, et ne peut le voir ".(I Tim. VI, 16.)
Mais est-ce là un avantage, une propriété particulièreau Père seul, et que le Fils n'ait point? Loin de nous une tellepensée : le Fils a le même avantage, la même propriété.Et si vous en doutez, écoutez saint Paul qui le déclare :" Il est ", dit-il, " l'image du Dieu invisible.". (Col. I, 15.) Or, celuiqui est l'image du Dieu invisible, est lui-même invisible, autrementil ne serait point l'image. Que s'il dit ailleurs: " Dieu s'est manifestédans la chair" (I Tim. III, 16), ne vous en étonnez pas : la manifestationpar la chair n'est pas une manifestation selon la substance. Aussi cetapôtre montre-t-il qu'il est invisible, non-seulement aux hommes,mais encore aux puissances célestes; car après avoir dit: " Il s'est manifesté dans la chair", il ajoute : " Il a paru "aux anges ".
2. C'est pourquoi il a paru aux anges lorsqu'il s'est revêtu dechair: auparavant ils ne le voyaient pas de même , sa substance étantinvisible pour eux-mêmes; mais , direz-vous , comment Jésus-Christdit-il: " Ne méprisez aucun de ces petits. Je vous déclareque leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dansles cieux? " (Matth. XVIII, 10.) Eh quoi ! Dieu a-t-il une face, et est-ilenfermé dans les cieux ? Que personne ne soit assez fou pour ledire. Qu'est-ce donc qu'entend Jésus-Christ par ces paroles ? cequ'il entend quand il dit: "Bienheureux ceux qui ont le coeur pur parcequ'ils verront Dieu ". (Matth. V, 8.) Il parle de cette vision spirituellequi nous est possible, de la pensée de Dieu; de même, nousdevons dire des anges, qu'étant des créatures pures et vigilantes,ils ont toujours Dieu [170] présent et ne pensent jamais qu'àlui. C'est aussi pour cette raison qu'il dit lui-même. " Nul neconnaît le Père que le Fils ". ( Matth. xi, .27.) Quoi donc!sommes-nous tous dans l'ignorance ? A Dieu ne plaise 1 Mais nul ne le counaîtde même que le Fils. Comme donc plusieurs l'ont vu, autant que l'espritde l'homme peut atteindre à cette vision, et que personne n'a vusa substance , maintenant de même nous connaissons tous Dieu, maisnul ne counaît sa nature ni sa substance, sinon Celui qui est néde lui. Car, par le mot de connaissance, saint Jean entend ici une visionet une intelligence certaine, " pleine et entière " , et telle duele Père l'a du Fils. " Comme mon Père " me connaît," , dit Jésus-Christ, " je connais a mon Père ". (Jean, x,15.)
C'est pourquoi voyez et considérez, mes frères, avec quellefermeté et quelle confiance l'évangéliste s'énonce;ayant dit: " Nul n'a "jamais vu Dieu ", il n'a point ajouté: leFils qui l'a vu en a donné la connaissance; mais il a dit quelquechose de plus que voir, par ces paroles: "Celui qui est dans le sein duPère". En effet, être dans le sein du Père, c'est bienplus que voir. Celui qui seulement voit n'a pas une connaissance tout àfait pleine et parfaite de l'objet qu'il voit: mais celui qui habite dansle sein n'ignore rien. Lors donc que vous entendez ces paroles: " Nul neconnaît le Père que le Fils " , ne dites point: Si le Filsconnaît le Père plus que les autres, toutefois il ne le connaîtpas dans sa plénitude; car c'est pour prévenir cette objectionque l'évangéliste nous fait remarquer que le Fils deItwuredans le sein du Père, et que JésusChrist dit qu'il connaîtautant le Père que le l'ère connaît le Fils.
Demandez donc aux contradicteurs: Le Père connaît-il leFils? S'il n'est fou, il répondra: oui. Allons plus avant, faisons-luiensuite cette demande: Le Fils voit-il et connaît-il le Pèrepar une vision exacte et une connaissance parfaite, et connaît-ilpleinement ce qu'il est? II Nous l'avouera encore. Concluez (le làque la connaissance que le Fils a du Père est exacte, pleure etentière. Car il a dit lui-même : " Comme mon Père meconnaît ; je cannais " mon l'ère ". Et ailleurs: " Personnen'a vu " Dieu , sinon Celui qui est de Dieu ". Voilà pourquoi, commeje l'ai dit, l'évangéliste fait mention du sein , nous faisantconnaître à la fois, par cette seule parole , qu'il y a entrele Père et le Fils liaison étroite, unité de substance, parfaite égalité de connaissance et de puissance. Le Pèren'aurait pas dans son sein quelqu'un qui serait d'une autre substance etle Fils n'oserait pas demeurer dans le sein du Père , s'il n'étaitqu'un serviteur et le premier venu. C'est là ce qui n'appartientqu'au Fils, qui vit familièrement avec le Père, et n'a riende moins que lui.
Voulez-vous connaître son éternité ? écoutezce que dit Moïse du Père : Si les Egyptiens veulent savoir,demandait-il, qui. est Celui qui m'a envoyé, que leur répondrai-je?II eut ordre de répondre : CELUI QUI EST " m'a envoyé ".Ce mot: CELUI QUI EST, signifie que Dieu est toujours, qu'il est sans commencement,qu'il est véritablement et proprement. Il signifie encore ceci:" Il était au commencement ", et montre qu'il est toujours, " qu'il" est éternel ". Ici saint Jean s'est donc servi d'une expressionqui fait connaître que le Fils est sans commencement et de touteéternité dans le sein de son Père, Mais afin que laconformité de nom ne nous induise pas à croire que le Filsest du nombre de ceux qui sont fils par grâce, il met l'article quile distingue de ceux-ci.
Que si cela ne vous suffit pas, et si vous êtes encore courbésvers la terre , écoutez ce nom qui lui est plus propre encore :c'est le nom d'UNIQUE. Si pourtant vos yeux restent encore attachésà la terre,, je ne ferai pas difficulté d'employer une parolehumaine en parlant de Dieu ; c'est-à-dire de me servir du mot de" sein " , pourvu seulement que vous n'y attachiez pas une significationbasse. Voyez-vous quelle est la providence et la bonté du Seigneur?Dieu s'attribue des noms indignes de lui, afin qu'au moins de cette manièrevous le connaissiez, et que vous ayez de lui de grands et de hauts sentiments.Et vous, vous rampez à terre! Dites-moi, pourquoi est-il ici parléde sein, nom charnel et grossier? Est-ce afin que nous pensions que Dieuest un être corporel? Dieu nous en garde ! direz-vous. Pourquoi donc? Si par cette parole on-, ne prouve pas que le Fils est véritablementfils, et l'on n'établit pas que Dieu est un être incorporel,vainement se sert-on de ce nom " de sein " qui n'est d'aucun usage; pourquoidonc s'en sert-on? car je ne cesserai point de faire cette question. N'est-ilpas évident qu'il est mis là pour que nous n'y attachionspas d'autre idée , sinon [171] que Jésus-Christ est véritablementle Fils unique, et qu'il est coéternel à son Père?" Il en a " , dit l'évangéliste, " donné la connaissance". Quelle connaissance a-t-il donnée? " Nul n'a jamais vu Dieu ".Il n'y a qu'un seul Dieu; mais les autres prophètes et Moise crientsouvent: " Le Seigneur votre Dieu est le seul et unique Seigneur ". (Deut.VI, 4.) Et Isaïe : " Il n'y a point eu de Dieu formé avantmoi, et il n'y en aura point après moi ". (Isaïe, XLIII, 10.)
3. Qu'est-ce que le Fils nous a donc appris de plus, lui qui est dansle sein du Père? Qu'est-ce que le Fils unique nous a enseigné? Premièrement, que ces choses proviennent de son opération: en second lieu, que nous avons reçu une connaissance beaucoupplus claire, et que nous connaissons que " Dieu est esprit, et qu'il fautque ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité". (Jean, IV, 24.) Et encore, ceci même : qu'il est impossible devoir Dieu, et que nul ne le connaît, sinon lé Fils : et queDieu est le Père d'un vrai Fils unique, et universellement toutce qui est dit de lui.
Or ce mot : " Il a donné la connaissance ", marque cette plusclaire et plus évidente connaissance, qu'il a donnée, non-seulementaux Juifs, mais encore à tout le monde. Tous les Juifs n'avaientpas cru aux prophètes, mais tout l'univers s'est soumis au Filsunique de Dieu, et a cru en lui. Le mot de connaissance signifie donc icil'évidence de la doctrine Voilà pourquoi il est appeléVERBE et Ange du grand conseil.
Puis donc que nous avons eu le bonheur de recevoir une plus belle etplus parfaite doctrine, et des connaissances plus hautes, Dieu ne nousparlant plus par les prophètes, mais par son propre Fils dans cesderniers jours (Héb. I,1), ayons une conduite beaucoup plus régléeet plus sainte, et vivons d'une manière digne d'un si grand honneur.Il serait ridicule que Jésus-Christ eût -condescendu au pointde ne vouloir plus nous parler par ses serviteurs, mais par lui-même,et que nous, nous ne fissions rien de plus que ceux qui sont venus avantnous. Ils ont eu Moïse pour docteur; et nous, nous avons pour docteurle maître même de Moïse. Professons donc une philosophiedigne d'un si grand honneur, et n'ayons rien de commun avec la terre. CarJésus ne nous a apporté une doctrine du ciel, que pour yélever nos pensées, et afin que nous imitions notre docteurselon nos forces et notre capacité.
Mais, direz-vous, comment pourrions-nous être les imitateurs deJésus-Christ? Nous le ferons si nous rapportons tout à l'utilitépublique, et si nous ne recherchons pas nos propres intérêts.Jésus-Christ, dit saint Paul, " n'a pas cherché àse satisfaire lui-même, mais comme il est écrit : les ouvragesde ceux qui vous insultaient, sont tombés sur moi. (Rom. XV, 3;Ps. LXVIII, 12.) Que personne donc ne cherche ses propres intérêts".(I Cor. X, 24.) Ainsi on cherche ses propres intérêts, sil'on a en vue le bien de son prochain : car le bien de notre prochain estnotre propre bien. " Nous ne sommes tous qu'un seul corps, et nous sommestous réciproquement membres les uns des autres " (Rom, XII, 5) etdes portions. Ne nous regardons donc pas comme des étrangers séparésles uns des autres. Que personne ne dise: celui-là n'est point monami, mon parent, mon voisin, je n'ai rien de commun avec lui : sous quelprétexte irai-je chez lui? que lui dirai-je? Il ne vous est pasparent, il n'est point votre ami mais il est homme de même natureque vous, il a le même. maître, il est votre compagnon et illoge sous la même tente; car il habite le même monde.
Que s'il a la même foi, voilà qu'il est votre membre. Quelleamitié peut former une plus grande union, que la parentéqui vient de l'unité de foi? Nous ne devons point montrer seulementà l'égard les uns des autres l'attachement qui unit l'amiavec son ami; mai: celui qui lie un membre avec un membre. El certes, vousne trouverez pas de plus solide lien d'amitié et de parenté,ni de noeud si fort que celui-ci. Comme un membre ne saurait dire d'unautre membre du même corps : d'où me vient l'étroiteliaison et la parenté que j'ai avec lui; car en cela il y auraitdu ridicule; de même vous ne sauriez le dire de votre frère." Car nous avons tous été baptisés dans le mêmeesprit, pour n'être tous ensemble qu'un même corps ". (I Cor.XII, 12.) Pourquoi, peur n'être tous qu'un même corps? afinque nous ne nous désunissions pas, et que, par cette parentéet cette mutuelle amitié, nous fassions tous ensemble les fonctionsd'un seul corps. Ne méprisons donc pas notre prochain, si nous nevoulons nous mépriser nous-mêmes. [172] " Car nul ", dit l'Ecriture," ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l'entretient ". (Ephés.V, 29.)
C'est pour cette raison que Dieu nous a donné ce monde pour seulemaison, qu'il nous a partagé toutes choses avec égalité;qu'il a créé un seul soleil pour éclairer tout leinonde; qu'il a étendu le ciel comme une seule tente (Ps. CIII,3), préparé une seule table, qui est la. terre; il a aussipréparé une autre table, beaucoup plus excellente que celle-là;mais celle-ci encore est unique, comme le savent ceux qui participent ànos saints mystères; il nous a octroyé à tous la mêmerégénération spirituelle. Nous n'avons tous qu'unemême patrie qui est dans le ciel : nous buvons tous un mêmebreuvage. Point d'avantage pour le riche, point de désavantage nid'infériorité pour le pauvre : le Seigneur a égalementappelé tous les hommes, et il leur a également distribuéles biens charnels et les biens spirituels. D'où vient donc unesi grande inégalité dans la vie? c'est de l'avarice et del'insolence des riches.
Mais je vous en conjure, mes frères, ne vous conduisez plus demême à l'avenir; unis et liés tous ensemble par lacommunauté que Dieu a établie, et par le don qu'il nous afait de tout ce qui nous est le plus nécessaire ;.que les biensterrestres et périssables ne divisent pas nos cours : que les richesseset la pauvreté, la parenté charnelle, la haine, l'amitiéne puissent rompre notre union. Toutes ces choses ne sont qu'une ombre, et moins qu'une ombre pour ceux que la charité de Dieu a unis.Conservons ce lien dans sa force et sols intégrité, et nousfermerons par là tout accès aux esprits malins qui pourraientébranler cette solide union, que je vous souhaite à tous,mes frères, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui soit, la gloire au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVI
OR, VOICI LE TÉMOIGNAGE QUE RENDIT JEAN, LORSQUE LES JUIFS ENVOYÉRENTDE JÉRUSALEM DES PRÊTRES ET DES LÉVITES POUR LUI DEMANDER: QUI ÊTES-VOUS ? (CHAP. I, VERS. 19, JUSQU'AU VERS. 28.)
1. L'envie, mes chers frères, est une chose terrible et funeste; oui, mais aux envieux et non à ceux à qui on porte envie.Elle nuit aux premiers, elle les infecte, insinuant en quelque sorte unpoison mortel dans leur âme; que si elle fait du tort à ceuxqu'elle attaque, ce tort est léger et nullement considérable, et le profit qui en revient surpasse le dommage. Et non-seulement ilen est ainsi de l'envie, mais encore de tous les autres vices; et le dommagequ'ils causent retombe , non sur celui qui souffre, mais sur celui quifait le mal. S'il n'en était pas ainsi, saint Paul n'aurait pas.ordonné à ses disciples de plutôt souffrir [173] l'injureque de la faire; il ne leur eût pas dit "Pourquoi ne souffrez-vouspas plutôt les " injustices ? Pourquoi ne souffrez-vous pas " plutôt,qu'on vous trompe?" (I Cor. VI, 7.) En quoi le saint apôtre faitbien voir qu'il savait parfaitement que le mal retombe sur celui qui lefait et non pas sur celui qui le reçoit.
C'est la jalousie des Juifs, mes frères, qui m'a inspirécette digression. Ceux qui, sortant des- villes, accouraient à Jean,confessaient leurs péchés, étaient baptiséspar lui, sont les mêmes qui, par une espèce de repentir dece qu'ils venaient de faire, envoyent lui demander : " Qui êtes-vous? " Vraie race de vipères, vrais serpents et quelque chose de pire,s'il est possible; race méchante, adultère, pervertie; quoi1 après avoir reçu le baptême, tu t'inquiètesde savoir qui t'a baptisée? Est-il une plus grande folie que latienne? Comment es-tu venue à lui? Comment as-tu confessétes péchés? Comment es-tu accourue à celui qui baptise?Comment lui as-tu demandé ce que tu devais faire ? Alors, tu n'aspa su ce que tu faisais, tu as agi inconsidérément, sanst'enquérir de la première chose qu'il t'importait de savoir.Mais saint Jean ne leur en a pas dit un seul mot, ni fait le moindre reproche; au contraire, il leur a répondu avec la plus grande douceur.
Mais pourquoi? Cherchons maintenant à le découvrir; ilfaut en pénétrer la raison. La méchanceté desJuifs en éclatera davantage aux yeux de tout le monde. Souvent saintJean-Baptiste leur a rendu témoignage de Jésus-Christ; souventil leur en parlait en les baptisant, et leur disait : " Pour moi, je vousbaptise dans l'eau, mais celui qui doit venir après moi est pluspuissant que moi. C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit etdans le feu ". (Matth. III, 11.) Ils ont donc été dupes,en ce qui concerne Jean, d'une illusion toute humaine. Ayant en vue lagloire du monde, et ne s'attachant qu'à ce qui se présentaità leurs yeux, ils croyaient qu'il était indigne de lui d'êtreinférieur à Jésus-Christ. En effet , plusieurs chosesrelevaient saint Jean : premièrement, son illustre naissance : ilétait fils d'un prince des prêtres ; en second lieu, sa viedure et austère, son mépris pour toutes les choses de cemonde ; par exemple, son vêtement, sa table, sa maison, le peu desoin qu'il avait de sa nourriture , le désert qu'il habitait auparavant.Jésus-Christ , au contraire, était de basse naissance, ceque souvent ils lui reprochaient en ces termes " N'est-ce pas le fils dece charpentier? Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie, et ses frèresJacques et Joseph? " (Matth. XIII, 55.) Et encore : la ville, qu'on regardaitcomme sa patrie, était dans un si grand mépris, que Nathanaëlmême disait : " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? "(Jean, I, 46.)
Ajoutons qu'il vivait comme tout -le monde et que ses vêtementsn'avaient rien de particulier. Il ne portait pas une ceinture de cuir autourdes reins, son vêtement n'était pas de poils de chameau, ilne se nourrissait pas de sauterelles et de miel sauvage. Son genre de viene le distinguait en rien des autres hommes; il s'asseyait quelquefoisà la table d'hommes pervers, de publicains, afin de les gagner.Mais les Juifs ne pénétrant point la sagesse de cette conduite,la lui reprochaient, comme il le dit lui-même : " Le Fils de l'hommeest venu mangeant et buvant, et ils disent : voilà un homme quiaime à faire bonne chère et à boire du vin, il estami des publicains et des gens de mauvaise vie ". (Matth. IX, 19.)
Or, comme Jean-Baptiste ne cessait de renvoyer les Juifs à Jésus-Christ,qui leur paraissait inférieur à lui, quoiqu'ils en eussentde la honte et du chagrin , aimant mieux l'avoir lui-même pour docteur, ils n'osèrent pas néanmoins le déclarer ouvertement;mais ils députèrent des gens vers lui dans l'espérancede l'engager par cette flatterie à confesser qu'il étaitle Christ ; et ils ne lui envoyèrent pas des hommes de basse condition,comme à Jésus-Christ, lorsque, voulant le surprendre dansses paroles, ils dépêchèrent auprès de lui desserviteurs , des hérodiens (Matth. XXII , 15, 16) et d'autres hommesde cette espèce; mais des prêtres et des lévites; etencore, non toute sorte de prêtres, mais des prêtres de Jérusalem,c'est-à-dire les plus considérables et les plus honorables;car ce n'est pas sans raison que l'évangéliste l'a remarqué.Ils les envoient donc pour lui demander : " Qui êtes " vous?" Eneffet, la naissance de Jean-Baptiste était si illustre et si célèbreque tous disaient: " Quel pensez-vous que sera un jour " cet enfant ? "(Luc, I, 66.) Et que " le bruit de ces merveilles se répandit danstout le pays des montagnes de Judée ". (Luc, I, 65.) Et encore,lorsqu'il vint au Jourdain, toutes les villes accoururent en foule, etde Jérusalem et de toute la Judée on venait à luipour être baptisé. Les prêtres et les lévitesinterrogent donc Jean; ce n'est pas qu'ils ne sachent qui il est, (il étaittrop bien connu) ; mais c'était pour le porter à se direle Christ, comme je l'ai dit ci-dessus.
2. Ecoutez donc, mes frères,.comment ce saint homme répondà la pensée de ceux qui l'interrogent et non à lademande qu'ils lui font. Lorsqu'ils lui disent : " Qui êtes vous?" il ne répond pas d'abord ce qu'il semblait naturel de répondre: " Je suis la voix de celui qui crie dans le désert " ; mais ilimpose silence à leurs conjectures. Car sur la de mande : " Quiêtes-vous? " l'Ecriture dit: " Il confessa, et il ne le nia point;il confessa qu'il n'était point le Christ (20) ". Faites ici attentionà la sagesse de l'évangéliste :. il répètetrois fois cette réponse, pour faire connaître la vertu deJean-Baptiste et la méchanceté et la folie de ces ambassadeurs.Et saint Luc dit que le peuple, que tous pensant en eux-mêmes qu'ilétait le Christ (Luc, III, 15), il avait lui-même éloignéet étouffé cette pensée. C'est le devoir d'un bonet fidèle serviteur, non-seulement de ne point s'arroger la gloirequi n'est due qu'à son maître, mais encore de rejeter celleque la multitude veut ôter à celui-ci pour la lui donner àlui-même.
Le peuple à la vérité avait conçu ce sentimentpar simplicité et par ignorance ; mais les prêtres et leslévites, comme j'ai dit, faisaient cette question dans une intentionmaligne; ils espéraient par leur adulation obtenir ce qu'ils désiraient;s'ils ne sen fussent pas flattés, ils n'auraient pas aussitôtpassé à une autre demande, mais ils se seraient plaints dece que Jean-Baptiste n'avait pas répondu à leur question,et ils auraient dit : Est-ce que nous avons eu cette pensée? Est-celà ce que nous sommes venus te demander? Etant donc comme pris etdécouverts, ils passent vite à une autre question , et ilslui demandent : " Quoi donc? Etes-vous Elie? Et il leur répondit: Je ne le suis point (21) ". En effet, ils attendaient Elie, comme Jésus-Christle dit. Car " ses disciples l'ayant interrogé, et lui ayant dit: Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Elie vienne auparavant?Il leur répondit : Il est vrai qu'Elie doit venir et qu'il rétabliratoutes choses ". Ils poursuivent ensuite , et ils lui demandent " Etes-vousLE prophète (1) ? Et il leur répondit "Non ". (Matth. XVII,10, 11.) Et cependant il était prophète; pourquoi donc répond-ilnégativement ? C'est qu'il répond encore à l'espritet à la pensée de ceux qui l'interrogent : ils attendaientun grand prophète , parce que Moïse avait dit : " Le Seigneurvotre Dieu vous suscitera un prophète comme moi d'entre vos frères;écoutez-le ". (Deut. XVIII, 15.) Et Jésus-Christ étaitce prophète. Voilà pourquoi ils ne disent pas : Etes-vousprophète, du nombre des prophètes? mais ils disent avec l'article: Etes-vous LE prophète qui a été prédit parMoïse? C'est pour cela qu'il a nié, non qu'il étaitprophète, mais ce prophète. " Ils lui dirent donc: " mais" qui êtes-vous, afin que, nous rendions réponse àceux qui nous ont envoyés ? Que dites-vous de vous-même? (22)" Ne voyez-vous pas qu'ils pressent, qu'ils poursuivent leurs interrogations,qu'ils ne cessent point de le questionner, et que lui, au contraire, ayantauparavant repoussé avec douceur leur fausse opinion, établitle vrai sentiment qu'ils doivent avoir de lui; car il leur dit : " Je suisla voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voiedu Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe (23) ". Comme Jean-Baptisteavait parlé de Jésus-Christ d'une manière grande etsublime; eu égard à l'opinion qu'ils en avaient, il a promptementrecours au prophète, et il s'appuie de son témoignage pourgagner la confiance de ses auditeurs.
" Or, ceux qu'on lui avait envoyés ", dit l'évangéliste," étaient des pharisiens (24); ils " lui firent " encore " une nouvelle" demande, " et lui dirent :Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n'êtesni le Christ, ni Elie, ni prophète ? (25) " Ceci vous fait voir,mes frères, que je n'ai pas témérairement dit qu'ilsavaient voulu l'amener là, " ou l'engager à se déclarerle Christ ". Et certes, au commencement ils ne s'expliquaient pas si nettement,de crainte que tout le monde ne découvrît
1. " Le Prophète ". J'exprime avec les plus savants commentateursgrecs " l'article " qui est dans le grec, qui marque un prophèteparticulier que les Juifs attendaient , comme le prophète préditpar Moïse, ainsi que l'observe le saint Docteur. Cet article est mêmesi absolument nécessaire en cet endroit, que sans lui l'explicationet la réflexion de saint Chrysostome n'ont point de sens, et nepeuvent être entendues. Ainsi, demander à Jean-Baptiste :" Etes-vous le prophète? " c'était dire : Etes-vous celuique nous attendons, ce grand prophète; ce prophète par excellence,promis par Moise. Voilà pour quoi il répond : " Je ne lesuis pas, c'est-à-dire , je ne suis pas le Messie ".
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leur intention. Ensuite, après qu'il a dit: " Je ne suis pointle Christ ", voulant cacher ce qu'ils machinaient dans leur coeur, ilsreviennent encore à Elie et à la qualité de prophète.Mais dès qu'il leur a répondu qu'il n'est ni l'un ni l'autre,ils sont déconcertés, forcés de quitter leur masque,et de montrer à nu leur artificieux projet, en disant : " Pourquoidonc baptisez-vous, si vous n'êtes point le Christ? " Puis revenantà leur hypocrite dessein, ils prononcent ces nouveaux noms, celuid'Elie, celui du prophète. Comme ils n'avaient pu le surprendrepar leur flatterie, ils espéraient, mais à tort, le forcerpar leur accusation à dire ce qui n'était point. O folie! ô arrogance ! ô malséante curiosité ! Vousavez été envoyés, pour apprendre de Jean-Baptistequi il est et d'où il est; n'allez-vous pas maintenant lui fairela loi? Car vous agissez encore en personnes qui veulent le contraindrede se déclarer le Christ. Cependant il ne se fâche point mêmealois; il ne leur dit rien de ce qu'on aurait attendu : Prétendez-vousme commander et me faire la loi? Mais il montre encore une grande modestieen ce qu'il dit : " Pour moi, je baptise dans l'eau, mais il y en a unau milieu de vous que vous ne connaissez pas; c'est lui qui va venir aprèsmoi (1), qui est au-dessus de moi, et je ne suis pas digne de délierla courroie de ses souliers (26, 27) ".
3. Que peuvent opposer les Juifs à ce que nous venons de dire?les voilà confondus; ils ne peuvent éviter leur jugement,ni attendre aucun pardon : ils ont eux-mêmes prononcé leurarrêt. Comment? de quelle façon? Ils croyaient Jean-Baptisteun homme digne de foi, et si véridique, qu'ils le croyaient non-seulementquand il rendait témoignage aux autres, mais encore quand il parlaitde lui-même. Et en effet, s'ils n'eussent pas été dansces dispositions, ils n'auraient pas envoyé lui demander àlui-même qui il était. Vous le savez, nous ne croyons àceux qui rendent témoignage d'eux-mêmes , qu'autant que nousles regardons comme les plus véridiques de tous les hommes. Et cen'est point là seulement ce qui leur ferme la bouche; mais c'estaussi l'intention dans laquelle ils étaient venus l'interroger.D'abord ils sont vifs et pressants, ensuite ils changent et se modèrent.Jésus-Christ le
1. " Qui va venir après moi ", c'est-à-dire, " Qui vaprêcher après moi selon saint Chrysostome.
montre par ces paroles : " Jean était une lampe ardente, et vousavez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur desa " lumière ". (Jean, V, 35.) Mais d'ailleurs sa réponsele rendait plus croyable. Car " celui " qui ne cherche pas sa propre gloire", dit encore Jésus-Christ, " est véritable, et il n'y a" point en lui d'injustice ". (Jean, VII, 18.) Or, Jean-Baptiste ne l'apoint cherchée, mais il les a envoyés à un autre.Et, de plus, ceux qui avaient été envoyés étaientles plus dignes de foi d'entr'eux, des premiers et des plus considérables; d'où il s'ensuit qu'il ne leur reste point d'excuse pour n'avoirpas cru en Jésus-Christ.
Car, je vous le demande, ô Juifs, pourquoi ne vous êtes-vouspas rendus à ce que Jean vous disait de Jésus-Christ ? Vousavez envoyé les premiers et les plus considérables d'entrevous, par leur bouche vous l'avez interrogé; vous avez ouïce qu'il a répondu. Vos envoyés ont employé tout leurzèle, tous leurs soins et toute leur adresse; ils se sont informésde tout, ils ont tout examiné et nommé tous ceux sur quivous aviez jeté vos soupçons: et toutefois il a confesséavec une grande liberté qu'il n'était ni le Christ, ni Elie,ni le prophète attendu. Non content de cela, il vous a appris quiil était, et vous a entretenu de la nature de son baptême;il vous a déclaré que c'était peu de chose , qu'iln'avait rien de grand, rien de plus que de l'eau, vous montrant en mêmetemps la supériorité et l'excellence du baptême conférépar Jésus-Christ. Il vous a aussi cité le prophèteIsaïe, qui, longtemps auparavant, avait témoigné queJésus-Christ était le maître et le Seigneur, et Jean-Baptistele ministre et le serviteur. Enfin que restait-il? y avait-il autre chosequ'à croire à celui de qui on rendait témoignage,qu'à l'adorer et le confesser Dieu? mais que ce témoignagefut, un témoignage non de complaisance, mais de vérité: les moeurs et la sagesse de celui qui le rendait, le faisaient bien voir.Et en voici une preuve évidente : personne ne préfèreson prochain à soi, ni ne cède à un autre l'honneurqu'il peut s'attirer à lui-même , surtout quand cet honneurest si grand. C'est pourquoi si Jésus-Christ n'eût pas étéDieu, jamais Jean-Baptiste ne lui aurait rendu ce témoignage. Et,puisqu'il a éloigné de soi cet honneur, comme étantinfiniment au-dessus de sa nature et de sa condition, il [176] est certainqu'il ne l'a point attribué à une autre personne inférieure.
" Mais il y en a un au milieu de vous que " vous ne connaissez pas (26)". L'évangéliste a dit cela, parce que Jésus-Christ,ainsi qu'il était naturel, se mêlait et se confondait au milieude la foule du peuple, comme s'il eût été lui-mêmeun homme du commun, voulant en tout nous montrer le mépris que nousdevons faire de la pompe et du faste. Mais par le mot de " connaissance", il entend la parfaite connaissance, c'est-à-dire qui il étaitet d'où il était venu. Souvent il a répétéces paroles : " Il doit venir après moi ", et c'est comme s'il disait: Ne pensez pas que tout s'accomplisse dans mon baptême: si mon baptêmeétait parfait, un autre ne viendrait pas après moi voltsapporter un autre baptême : le mien n'est qu'une certaine préparationà celui-ci : ce que nous faisons n'est qu'une ombre et une figure;il faut qu'il en vienne un autre, pour vous apporter la vérité.C'est pourquoi ce mot: " Celui qui va venir après moi ", marqueprincipalement sa dignité. Car si le premier baptême étaitparfait, il ne serait nullement nécessaire de recourir àun autre. " Il est avant moi ", c'est-à-dire il est plus honorableet plus illustre que moi. Après quoi, de peur qu'ils ne crussentque c'était par comparaison à lui, que Jésus-Christétait plus grand et plus excellent; pour faire voir qu'il n'y anulle comparaison à faire, il ajoute : " Je ne suis pas digne dedénouer les cordons de ses souliers (27) ", c'est-à-dire: Non-seulement il est avant moi, mais il est tel que je ne méritepas d'avoir même une place parmi ses derniers serviteurs; car déchausser,c'est le ministère le plus bas. Que si Jean-Baptiste n'est pas dignede dénouer les cordons. de ses souliers, ce. Jean-Baptiste, dontil est dit, qu' " entre tous ceux qui sont nés des femmes, il n'enest point né de plus grand que lui " (Luc, VII, 18), en quel rangnous-mêmes nous mettrons-nous, si celui qui était égalà tout le monde, ou plutôt qui était plus grand etau-dessus, qui était du nombre de ceux dont saint Paul dit que "le monde n'en était pas digne " (Héb. VI, 38), se dit indigned'être compté parmi les derniers serviteurs, que dirons-nous,nous qui sommes autant au-dessous de la vertu de Jean-Baptiste que la terreest éloignée du ciel?
4. Jean-Baptiste se dit donc indigne de dénouer les cordons dessouliers, mais les ennemis de la vérité tombent dans un sigrand excès de folie, qu'ils osent se prétendre dignes deconnaître Dieu , comme il se connaît lui-même : peut-onvoir rien de pire qu'une telle démence ? rien de plus insenséqu'une telle présomption? Un sage l'a fort bien dit : " Le commencementde l'orgueil est de ne point connaître Dieu (1) ". (Eccli. X, 14.)Celui qui devint le diable ne le serait point devenu, n'aurait pas étéchassé du paradis, s'il n'eût été possédéde cette maladie: C'est là ce qui a causé sa disgrâce,c'est là ce qui l'a précipité dans l'enfer, ce qui.a été la source de tous ses maux. En effet, ce vice suffitpour gâter tout ce qu'il y a de bon dans une âme : aumône,oraison,. jeûne, que sais-je encore? " Ce qui est grand aux yeuxdes hommes est impur devant Dieu ". (Luc, XVI, 16.) Ce n'est donc pas seulementla fornication, ni l'adultère qui souille l'homme, c'est encoreet surtout l'orgueil. Pourquoi? parce qu'à l'égard de lafornication, quoiqu'elle soit indigne de pardon, l'homme néanmoinspeut s'excuser sur sa concupiscence : mais l'orgueil n'a ni cause, ni excuseà prétexter, qui puisse lui fournir une ombre de justification: il n'est autre chose qu'un renversement d'esprit, une très-grandeet très-cruelle maladie qui vient uniquement de la démence: car il n'est rien de plus insensé que l'homme. orgueilleux, fût-iltrès-riche, eût-il toute la sagesse du monde, fût-iltrès-puissant, possédât-il, en un mot, tout ce queles hommes, regardent comme digne d'envie.
Si celui que les vrais biens enorgueillissent est malheureux et misérable;s'il perd toute la récompense qu'il en pouvait espérer :celui qui s'élève pour des choses qui n'ont rien de réel,qui enfle son tueur pour une ombre, pour la fleur de l'herbe , car la gloiremondaine n'est pas autre chose (4), n'est-il pas le plus ridicule de tousles hommes? Pareil à un pauvre
1. Ou bien comme on lit dans, les Septante : " Le commencement de l'orgueilde l'homme est de se révolter contre Dieu, et d'éloignerson coeur de celui qui nous a faits ". Ou encore comme notre Vulgate :" Le commencement de l'orgueil de l'homme est de commettre une apostasieà l'égard de Dieu ". Ce qui peut fort bien s'appliquer età la chute de Lucifer; et à la chute d'Adam. On peut encorel'entendre du mépris de Dieu, qui accompagne tontes sortes de péchés.L'orgueil, le mépris de Dieu, source de tous péchés.Nullum peccatum fieri potest, potuit, aut poterit sine superbia : siquidemnihil aliud est omne peccatum , nisi contemptus Dei. S. Prosp. de vitacontemplat. lib. III, chap. 3 et 4.
2. Saint Chrysostome dit : aXatarton, impurum, le texte grec du N. Test.lit. bdelutma , abominatio. La différence des mois ne change pointle sens : ce qui est impur devant Dieu, est en abomination devant lui.
3. Toute la gloire de l'homme, dit saint Pierre, est comme la fleurde l'herbe. (I Pierre, I, 24.)
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qui, mendiant son pain, souffrant la faim continuellement, se glorifieraitd'avoir eu une fois pendant la nuit un songe agréable. Malheureuxet misérable que vous êtes, quoi ! votre âme est infectéed'une très-dangereuse maladie, vous êtes dans la plus extrêmepauvreté, et vous Nous enorgueillissez de posséder tant ettant de talents d'or, d'avoir une foule de serviteurs à vos ordres?Mais ces choses ne sont point à vous; si vous ne m'en croyez pas,consultez l'expérience de ceux qui ont été richesavant vous. Mais si vous êtes si ivre, que l'exemple d'autrui nésoit pas capable de vous instruire, attendez un peu, et votre propre expériencevous apprendra que vous ne retirerez de ces prétendus biens aucunavantage, lorsqu'au lit de mort, ne disposant plus d'une heure ni d'unseul moment, vous serez obligé de les laisser malgré vousà ceux qui seront là, et souvent à des personnes àqui vous ne voudriez pas les donner. Plusieurs, en effet, n'ont pas eule pouvoir d'en disposer à leur gré; ils sont morts subitement,et lorsqu'ils désiraient le plus d'en jouir, ils ne l'ont pu : enlevés,arrachés de force, ils ont été contraints de les laisserà d'autres, à qui certainement ils n'auraient pas voulu lesdonner.
De peur donc qu'un pareil malheur ne vous arrive, dès maintenant,dès aujourd'hui que
nous sommes en santé, envoyons ces biens en notre patrie ; c'estseulement de cette manière que nous pourrons en jouir. Par là,nous les mettrons en dépôt dans un asile sûr et inviolable.Là haut, en effet, on ne trouve aucune des choses qui peuvent yporter atteinte; là (1), ni mort, ni testaments, ni héritiers,ni calomnies, ni piéges : mais celui qui sort de ce monde, chargéde bien:, en jouira toujours. Quel est l'homme si misérable quine veuille pas vivre éternellement dans les délices avecses richesses? Transportons-les donc, nos richesses, déposons-lesdans le ciel. Il ne nous faut pour ce transport ni ânes, ni chameaux,ni chariots, ni navires. Dieu nous a délivrés de toute difficulté,de tout embarras; nous n'avons besoin que des pauvres, des boiteux, desaveugles, des malades. C'est à ceux-là que revient la charged'opérer ce transport ; ce sont eux qui font passer nos richessesdans le ciel; ce sont eux qui ouvrent l'héritage des biens éternelsaux possesseurs de pareilles richesses. Fasse le ciel que nous en jouissionstous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisait-il.
1. Voyez saint Matthieu, chap. VI, 19 et 20.
HOMÉLIE XVII
CECI SE PASSA A BÉTHANIE, AU DELA DU JOURDAIN, OU JEAN BAPTISAIT. LE LENDEMAIN JEAN VIT JÉSUS QUI VENAIT A LUI, ET IL DIT : VOICIL'AGNEAU DE DIEU, VOICI CELUI QUI ÔTE LE PÉCHÉ DU MONDE.VERS. 28, 28, JUSQU'AU VERS. 35
1. C'est un grand bien de parler hardiment et avec une entièreliberté ; de mépriser tout, quand il s'agit de confesserJésus-Christ : ce bien est si grand et si admirable, que le Filsunique de Dieu fera lui-même l'éloge de celui qui l'aura ainsiconfessé devant les hommes. Et certes, il n'y a point de proportiondans la récompense. Vous le confessez et le reconnaissez sur laterre, et lui vous reconnaîtra dans le ciel (Matth. X, 32) : vousle reconnaissez devant les hommes, et lui vous reconnaîtra devantson Père et devant tous les anges. Tel était Jean-Baptiste:il ne regardait ni à la multitude, ni à la gloire, ni àquoi que ce soit; mais toutes ces choses, il les foulait aux pieds, et,avec cette liberté qui convenait à son ministère,il prêchait Jésus-Christ devant tout le mondé. Car,si l'évangéliste marque le lieu où Jean prêchait,c'est pour montrer la liberté avec laquelle ce héraut faisaittonner et retentir sa voix. Ce n'est point dans sa maison, ni dans un coinreculé, ni dans le fond d'un désert, mais c'est sur les bordsdu Jourdain, au milieu d'une multitude d'hommes, et en présencede tous ceux qu'il baptisait; car les Juifs y étaient : c'est là,dis-je, qu'il fit cette admirable confession, pleine d'une très-grande,très-profonde et très-sublime doctrine, par où ildéclara qu'il n'était Pas digne lui-même de dénouerles cordons des souliers de Jésus-Christ !
Mais comment l'évangéliste marque-t-il le lieu? par cesparoles : " Ceci se passa à Béthanie ". Sur quoi il est àobserver que les meilleurs textes portent à Béthabara. CarBéthanie n'est pas au delà du Jourdain, ni dans le désert,mais proche. de Jérusalem.
Saint Jean marque aussi le lieu pour d'autres raisons. Comme il avaità raconter des choses qui n'étaient point anciennes, maisqui s'étaient tout récemment passées, il en prendà témoin ceux qui s'y étaient trouvés présentset qui les avaient vues. Etant bien sûr qu'il n'ajoutait rien àla vérité, et qu'il rapportait véritablement et simplementles choses comme elles s'étaient passées, il tire sa preuvedu lieu qui ne pouvait point être, comme j'ai dit, une faible démonstrationde la vérité.
" Le lendemain Jean vit Jésus qui venait à lui, et ildit : Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde". Les évangélistes se sont partagés les temps. SaintMatthieu passant légèrement sur le temps qui a précédél'emprisonnement de Jean-Baptiste, se hâte de venir à ce quis'est fait après : Saint Jean l'évangéliste, non-seulementne passe pas en peu de mots sur ces faits, mais il y insiste [179] particulièrement.Saint Matthieu, après. que Jésus est sorti du désert,laissant ce qui s'est passé dans l'intervalle, par exemple : lesinterrogations des envoyés des Juifs, les réponses de Jean-Baptiste,et toutes les autres choses, vient tout à coup à sa prison: "Jésus",dit-il, " ayant ouï dire que Jean avait étémis en prison, se retira de là ! ": Mais saint Jean ne fait pasde même, il ne parle point du départ de Jésus pourle désert, comme ayant été rapporté par saintMatthieu; mais il raconte ce qui s'est passé après que Jésusfut descendu de la montagne, et, omettant bien des circonstances, il ajoute: " Car alors Jean- n'avait pas encore été mis en prison". (Jean, III, 24.)
Et pourquoi, direz-vous, Jésus vint-il alors auprès deJean, non une fois, mais deux? Saint Matthieu le fait venir, parce qu'ille fallait, pour recevoir le baptême, et Jésus le déclare,en disant : " C'est ainsi que nous devons accomplir toute justice ". (Matth.III, 15.) Mais Jean dit qu'il vint une seconde fois, après qu'ileut reçu le baptême; ce qu'il fait visiblement connaîtrepar ces paroles : "J'ai vu le Saint-Esprit descendre du ciel comme unecolombe, et demeurer sur lui". (Jean, I, 32.) Pourquoi vient-il donc àJean? non-seulement il vint à lui, mais il fit une marchépour venir le trouver : " Jean vit Jésus", dit-il, " qui venaità lui ". Pourquoi donc est-il venu ? C'est parce que Jean l'ayantbaptisé avec plusieurs autres, on aurait pu croire qu'il étaitvenu à lui pour le même sujet qu'eux, c'est-à-direpour confesser ses péchés, et en faire pénitence enles lavant dans le fleuve : il fut le voir une seconde fois, pour lui donnerlieu par là d'effacer un pareil soupçon. Car lorsque Jeandit : et Voici l'agneau de Dieu qui ôte le " péchédu monde " , il éloigne et dissipe entièrement cette fausseopinion. Il est évident, en effet, que celui qui est si pur, qu'ilpeut laver les péchés des autres, ne, vient point pour confesserses péchés; mais pour donner occasion à cet admirableprédicateur d'imprimer plus profondément dans l'esprit deses auditeurs ce qu'il avait dit auparavant, en le leur répétantune seconde fois, et d'y ajouter encore quelqu'autre chose.
2. Jean dit : "le voici ", parce que plusieurs le cherchaient depuislongtemps à cause de ce qu'ils avaient entendu dire. Il le montreprésent, et il dit : " le voici ", pour leur faire
1. " De là " i. e. dans la Galilée. (Matth. IV, 12.)
connaître que c'était là celui même qu'oncherchait depuis si longtemps. " Celui-ci est l'agneau " , il l'appelleagneau, rappelant ainsi à l'esprit des Juifs la prophétied'Isaïe (Is. XVI, 1, LIII, 7), et encore l'agneau figuratif qu'onimmolait du temps de Moïse , pour les mieux conduire à làvérité par la figure. Et certes, cet agneau n'a pris, nieffacé le péché de personne, mais celui-ci a priset effacé les péchés de tout le monde : ce monde quiétait prêt à périr, il l'a tout à coupdélivré de la colère de Dieu. (1 Thess. I, 10.) "C'est celui-là même de qui j'ai dit : Il vient aprèsmoi un homme, qui est avant moi (1) (30) ". Ne voyez-vous pas ici, mesfrères, l'explication que donne saint Jean à ce qu'il a ditci-dessus? Après avoir appelé Jésus agneau, et ditde lui qu'il ôte le péché du monde, il dit maintenant: " Il est avant moi ", par où il fait entendre que le mot : " avant", doit s'expliquer par là: que c'est lui qui ôte le péchédu monde, que c'est lui qui baptise dans le Saint-Esprit. Mon avènementn'a rien opéré de plus, que de vous annoncer le commun bienfaiteurde tout l'univers, et de vous administrer le baptême de l'eau ; maislavènement de celui-ci purifie tous les hommes, et donne l'efficacevertu du Saint-Esprit. Celui-ci est avant moi, c'est-à-dire il estplus grand, plus illustré que moi, " parce qu'il est plus ancienque moi ". Que ceux qui ont adopté les folles erreurs de Paul deSamosate (2) rougissent de combattre une vérité si claireet si évidente !
" Pour moi je ne le connaissais pas (31) ". Voyez comment il ôtetout soupçon par ce témoignage, montrant qu'il ne parlépoint ainsi de lui par faveur et par amitié; mais que c'est parla révélation que Dieu lui en a faite. " Je ne le connaissaispas " , dit-il, comment êtes-vous donc un témoin digne defoi? Comment le ferez-vous connaître aux autres , si vous-même,vous ne le connaissez pas? Jean-Baptiste n'a point dit : je ne le connaispas; mais : " Je ne le connaissais pas ", en sorte que par cela mêmeil se montre très-digne de foi. Comment, en effet, aurait-il eude la complaisance pour celui qu'il ne connaissait pas? " Mais je suisvenu baptiser dans l'eau, afin qu'il soit connu dans Israël ". Jésus-Christ
1. " Avant " . i. e. Plus grand, plus considérable, comme lesaint Docteur l'explique quelques lignes après.
2. Paul de Samosate enseignait que le Fils n'avait point d'hypostase,ou qu'il n'était point une personne, avant qu'il naquit de Marie.
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n'avait donc pas besoin du baptême de Jean Et ce bain n'a étéinstitué que pour acheminer tous les autres hommes à la foien Jésus-Christ. Car Jean-Baptiste n'a point dit : je suis venubaptiser pour rendre purs ceux que j'aurai baptisés, ni pour lesdélivrer de leurs péchés; mais, " afin qu'il soitconnu dans Israël".
Mais quoi ! est-ce que sans le baptême de Jean, on ne pouvaitni prêcher, ni attirer le peuple? Je réponds que cela n'eûtpas été si facile. Si le baptême n'eût pas accompagnéla prédication, tous n'auraient pas accouru de même, et ilsn'auraient point connu la prééminence d'un baptêmesur l'autre, sans en faire la comparaison. Si le peuple sortait des villes,ce n'était point pour aller entendre la prédication de Jean-Baptiste.Pourquoi donc? Afin que, confessant leurs péchés, ils fassentbaptises. Mais, une fois arrivés, ils apprenaient à connaîtreJésus-Christ, et aussi la différence des baptêmes :le baptême de Jean était plus excellent que celui des Juifs,et voilà pourquoi tous y accouraient, mais cependant ce baptêmeétait lui-même imparfait.
Comment donc l'avez-vous connu ? c'est, dit-il, par la descente du Saint-Esprit.Mais de peur que quelqu'un ne fût par là induit à croirequ'il avait eu besoin du Saint-Esprit, comme nous-mêmes nous en avonsbesoin, écoutez comment il ôte encore ce soupçon ,faisant voir que le Saint-Esprit était seulement descendu pour luirévéler qu'il devait prêcher Jésus-Christ. Carayant dit : " Pour moi, je ne le connaissais pas ", il a ajouté: " mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit : Celuisur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, est celui quibaptise dans le Saint-Esprit (33) ". Ces paroles ne vous font-elles pasvoir, mes frères, que le Saint-Esprit est uniquement descendu pourfaire connaître Jésus-Christ? Le témoignage de Jean-Baptisteétait sans doute par lui-même exempt de tout soupçon;mais le saint précurseur, pour donner encore plus de poids et decréance à son témoignage, le rapporte à Dieuet au Saint-Esprit. Comme la vérité qu'il avait annoncée,que Jésus-Christ seul ôtait tous les péchésdu monde, et qu'il était si grand et si puissant qu'il suffisaitseul pour opérer une si grande rédemption , étaitsi excellente et si admirable, qu'elle pouvait jeter tous les auditeursdans l'étonnement, il la fortifie et la confirme; il la confirmeen faisant voir que
Jésus-Christ est le Fils de Dieu, qu'il n'avait nullement besoindu baptême, et que le Saint-Esprit n'est descendu que pour le faireconnaître. Car il n'était pas au pouvoir de Jean de donnerle Saint-Esprit, ce que déclarent ceux qui avaient reçu delui le baptême ; puisqu'ils disent: " Nous n'avons pas seulementouï dire qu'il y ait un Saint-Esprit ". (Act. XIX, 2.) Jésus-Christn'avait donc besoin, ni du baptême de Jean, ni d'aucun autre; maisplutôt le baptême avait besoin de la puissance de Jésus-Christcar ce qui lui manquait encore était le bien suprême, je veuxparler du don de l'Esprit fait au baptisé. C'est Jésus-Christqui, par son avènement, a apporté au monde le don du Saint-Esprit.
" Et Jean rendit alors ce témoignage, en disant : J'ai vu leSaint-Esprit descendre du ciel comme une colombe, et demeurer sur lui.Pour moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiserdans l'eau m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer leSaint-Esprit, est celui qui baptise dans le Saint-Esprit; je l'ai vu, etj'ai rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu n (32, 33, 34) ".Jean répète souvent : " Je ne le connaissais pas ", et cen'est pas sans raison; c'es. parce qu'il lui était parent selonla chair. " Sachez ", dit l'Ecriture, "quElisabeth, votre cousine, a conçuaussi elle même un fils ". (Luc, I, 36.) De peur donc qu'il ne parûtrendre ainsi de lui des témoignages si avantageux à causede sa parenté, il dit souvent : " Je na le connaissais pas ". Etvéritablement il ne le connaissait pas, puisqu'éloignéde la maison de son père, il passait sa vie dans le désert.
Mais pourquoi , s'il ne le connaissait pas avant la descente du Saint-Esprit,et si ce n'est qu'alors qu'il l'a connu pour la première fois, "se défendait-il " avant le baptême, en disant : " C'est moiqui dois être baptisé par vous? " (Matth. III, 14.) C'étaitlà effectivement un signe qu'il lui était parfaitement connu.Mais ce n'était que depuis peu, et même il n'en aurait puêtre autrement car ces miracles qui s'étaient faits dans l'enfancede Jésus, comme à l'égard des Mages, et d'autres semblables,étaient arrivés longtemps auparavant. Jean lui-mêmeétant encore enfant : et pendant tout le temps qui avait suivi,Jésus était demeuré inconnu à tout le monde.En effet, s'il eût été connu, Jean n'aurait pas dit: [181] " Je suis venu baptiser, afin qu'il soit connu dans Israël".
3. Il est donc évident que les miracles qu'on attribue àJésus-Christ dans son enfance sont faux, et qu'ils ont étéinventés et imaginés. Si Jésus avait fait des miraclesdès son enfance, Jean l'aurait connu, et tout le reste du peuplen'aurait pas eu besoin d'un docteur pour le lui faire connaître.Or, voici que Jean dit lui-même que s'il est venu, c'étaitafin que Jésus fût connu dans Israël, et c'est pour celaaussi qu'il disait : " C'est moi qui dois être baptisé parvous ". Ensuite, comme le connaissant mieux, il l'annonce au peuple, endisant : " C'est celui-là même de qui j'ai dit : Il vienta après moi un homme qui est avant moi, et qui m'a envoyébaptiser dans l'eau ". Il a envoyé Jean pour se faire connaîtredans Israël, et lui-même s'est révélé àJean avant la descente du Saint-Esprit. Voilà pourquoi celui-cidisait avant que Jésus fût venu à lui : " Celui quiest avant moi vient après moi ". Jean ne le connaissait donc pasavant qu'il vînt auprès du Jourdain, et qu'il baptisâttout le peuple mais il le connaissait quand il vint pour se faire baptiser.Le Père lui-même le révéla au prophète,et le Saint-Esprit le fit connaître aux Juifs pendant qu'on le baptisait.Car c'est pour eux que le Saint-Esprit descendit. En effet, de peur qu'onne méprisât le témoignage de Jean, qui disait : " Ilest avant moi ", et: " Il baptise dans le Saint-Esprit ", et : " Il jugerale monde " ; le Père annonçant son Fils fit entendre sa voix;le Saint-Esprit vint, qui fit tomber cette voix sur la tête de Jésus-Christ.Comme Jean baptisait, comme Jésus était baptisé, quelqu'unde ceux qui étaient présents aurait pu croire que c'étaità Jean que s'appliquaient ces paroles; le Saint-Esprit vint ôterce soupçon. Lors donc que Jean dit : " Je ne le connaissais pas", il faut entendre cela du temps passé, et non de celui qui avaitprécédé immédiatement le baptême; autrement,comment se serait-il défendu en disant : " C'est moi qui dois êtrebaptisé par vous? " Comment aurait-il dit de lui de si grandes choses?
Pourquoi donc, direz-vous, les Juifs n'ont-ils point cru en Jésus-Christ?Jean n'était pas le seul qui eût vu le Saint-Esprit sous lafigure d'une colombe. Qu'ils l'aient vu, je veux bien l'admettre. Toutefoisces prodiges , pour être bien vus, n'ont pas tant besoin des yeuxdu corps que des yeux de l'âme : autrement on les regarde comme devaines illusions et de pures imaginations. Si les Juifs, quand ils ontvu Jésus-Christ faire des miracles, quand ils l'ont vu toucher deses mains les corps des malades et des morts, et les rappeler àla vie, à la santé, par le seul attouchement, ont ététellement possédés de l'ivresse de l'envie , qu'ils n'ontpas craint de publier le contraire de ce qu'ils venaient de voir, commentse seraient-ils guéris de leur incrédulité pour unesimple apparition du Saint-Esprit? Mais quelques-uns répondent quetous n'ont pas vu ces choses, mais seulement Jean et ceux qui étaientdans de bonnes dispositions. Quoiqu'en effet tous ceux qui avaient desyeux pussent voir le Saint-Esprit descendre en forme de colombe, il nes'ensuit pas pourtant de là que tous l'aient manifestement vu. Zacharie,Daniel et Ezéchiel, ont vu bien des choses sous des figures sensibles,et toutefois ils n'ont point eu de compagnons ni de témoins de leursvisions. Moïse aussi a vu bien des choses, et de telles choses quenul autre que lui ne les a vues. Tous les disciples n'ont pas étéjugés dignes de voir la transfiguration de Notre-Seigneur sur lamontagne : bien plus, tous n'ont pas vu sa résurrection. Saint Lucle déclare en disant : " Il s'est montré aux témoinsque Dieu avait choisis avant tous les temps ". (Luc, X, 41.)
" Je l'ai vu ", dit saint Jean, " et j'ai rendu témoignage qu'ilest le Fils de Dieu (34) ". Mais où l'a-t-il rendu ce témoignagequ'il est le Fils de Dieu? Il l'a appelé Agneau et il a dit qu'ildevait baptiser dans le Saint-Esprit, mais jamais il n'a dit qu'il étaitle Fils de Dieu. D'ailleurs les autres évangélistes écriventqu'il a cessé de prêcher après le baptême, etpassant sur ce qui s'est fait dans cet intervalle de temps, ils rapportentles miracles que Jésus a opérés après que Jean-Baptistefut pris et mis en prison. D'où nous pouvons conjecturer qu'ilsont passé sous silence ces choses et bien d'autres encore. (Jean,XXI, 25.) Saint Jean lui-même nous en avertit à la fin deson Evangile ; les évangélistes ont été siéloignés de rien inventer à la gloire de Jésus-Christ,qu'au contraire, ce qui paraissait le rabaisser, ils l'ont tous rapportécomme de concert, et l'on ne trouvera pas qu'aucun d'eux en ait rien omis; mais, à l'égard des miracles, quelques-uns n'ont pointparlé de ceux dont les [182] autres avaient déjà faitmention, et il y en a aussi qu'ils ont omis tous ensemble.
Je ne dis pas ceci sans sujet, je le dis pour réprimer l'impudencedes gentils. Car ce que je viens d'exposer sur le caractère desévangélistes suffit pour montrer leur zèle et leuramour pour la vérité, et pour prouver qu'ils n'ont rien écritpar faveur ou par complaisance. Vous pourrez vous servir de cette raison,entre autres, pour les réfuter. Mais donnez-y tous vos soins ettoute votre attention. il serait absurde et honteux, quand on voit lesmédecins, les corroyeurs, les tisserands, en un mot les hommes detoute profession apporter tous leurs soins à plaider la cause deleur industrie, que celui qui se vante d'être chrétien nepût pas même dire un seul mot pour la défense de safoi. Cependant, si un artisan néglige de faire valoir son talent,il ne risque que de perdre de l'argent; mais, en négligeant de défendresa foi, c'est son âme que l'on tue. Et cependant nous sommes dansde si misérables dispositions, que nous donnons à la premièrede ces choses toute notre application; et qu'à l'égard deces soins nécessaires, qui sont le fondement de notre salut, nousles négligeons, nous les méprisons comme s'ils n'avaientaucune importance.
4. Voilà, mes frères, voilà ce qui fait que lesgentils persistent à prendre au sérieux leurs erreurs; careux, qui ne se fondent et ne s'appuient que sur le mensonge , n'omettentrien pour colorer et couvrir la turpitude de leurs dogmes; et nous, aucontraire, qui faisons profession d'aimer et de suivre la vérité,nous ne savons même pas ouvrir la bouche pour la défendre; comment de là ne prendraient-ils pas occasion d'accuser notredoctrine de faiblesse ? Comment ne regarderaient-ils pas notre religioncomme fausse et insensée? Comment ne blasphémeraient-ilspas Jésus-Christ comme un fourbe et un séducteur, qui a suprofiter de la folie de plusieurs pour nous tromper tous ? Oui, mes chersfrères, oui, c'est nous qui sommes la cause de ces blasphèmes,pour n'avoir pas voulu consacrer nos veilles à étudier lespreuves qui servent à défendre notre religion, pour avoirnégligé cette occupation comme une chose superflue et inutile,et ne nous être attachés qu'aux biens de la terre. Et certes,celui qui aime un danseur, ou un cocher (1), ou
1. Ces cochers, dont parle ici saint Chrysostome, étaient ceuxqui dans les jeux publics du cirque disputaient avec leurs concurrents,à qui remporterait le prix de la course des chariots.
un athlète qui se prépare à combattre contre lesbêtes, met tout en ceuvre et n'oublie rien pour qu'ils soient victorieuxdans leurs combats ; il les loue extrêmement, il est tout prêtà les défendre contre ceux qui osent les blâmer, etcharge de mille injures leurs ennemis. Mais quand il s'agit de la défensedu christianisme, tous baissent la tête, se grattent, bâillentet s'en vont bafoués.
De quelle indignation, de quelle horreur n'êtes-vous pas dignes,vous qui faites état d'un danseur plus que de Jésus-Christ?Quoi 1 vous êtes tout prêt à défendre par milleraisons ces sortes de gens , encore qu'ils soient les plus infâmesde tous les hommes,: et quand il s'agit de prendre la défense desmiracles de Jésus-Christ qui ont converti l'univers, on ne voitmême pas que vous y pensiez un instant, ni que vous vous en mettiezen peine. Nous croyons en Dieu le Père, en Dieu le Fils, en Dieule Saint-Esprit, en la résurrection de la chair, en la vie éternelle.Si donc quelque gentil vous interroge et dit : Qui est ce Père?Qui est ce Fils? Qui est ce Saint-Esprit? Et comment, vous qui dites qu'ily a trois Dieux, nous reprochez-vous d'admettre la pluralité desdieux? Que direz-vous? que répondrez-vous? Comment repousserez-vouscette objection ? Et encore : Que répondrez-vous, si votre silenceleur donne lieu de vous faire cette autre question : Quelle est cette résurrection?Est-ce dans ce corps que nous ressusciterons? Est-ce dans un autre? Sic'est dans celui-ci, quel besoin a-t-il de se dissoudre? A ces questions,que répondrez-vous? Mais que répliquerez-vous s'il vous objectececi : Pourquoi Jésus-Christ n'est-il pas venu plus tôt? N'est-cequ'à présent qu'il s'avise de prendre soin du genre humain,et l'a-t-il négligé dans tout le temps passé? Et s'ilvient à examiner plusieurs autres articles de notre foi, que luirepartirez-vous? Je n'en dis pas davantage : il ne convient pas de multiplierles questions sans en donner la solution, de peur qu'elles ne soient unsujet de scandale et de chute pour les simples. En effet, en voilàassez pour vous tirer de votre profond assoupissement.
Eh bien ! si l'on vous fait donc ces questions et que vous ne soyezpas même en état d'en comprendre les termes, pensez-vous,je vous prie, que vous serez légèrement punis, vous [183]qui aurez tant contribué à égarer ceux qui sont dansles ténèbres? Je voudrais, si vous en aviez le loisir, vousapporter et vous lire ici un écrit qu'a composé contre nousun exécrable philosophe païen, et aussi celui d'un autre beaucoupplus ancien, afin de vous réveiller par cette lecture, et de chasservotre extrême paresse. Quand ces philosophes ont passé tantde nuits sans dormir pour nous attaquer, quel pardon pouvons-nous espérersi nous ne savons pas même repousser les traits qu'ils ont lancéscontre nous? Pourquoi Dieu nous a-t-il créés et mis au monde?N'entendez-vous pas l'apôtre qui vous dit : " Soyez toujours prêtsà répondre pour votre défense à tous ceux quivous demanderont raison de l'espérance que vous avez ". (I Pierre,III, 15.) Saint Paul aussi vous donne le même avertissement : " Quela parole de Jésus-Christ " , dit-il , " demeure en vous avec plénitude". (Col. III, 16.) A cela que répondent ces étourdis, cesinsensés? Soit bénie toute âme simple , et " celuiqui marche simplement marche en assurance ". (Prov. X, 9.) Ils appliquentmal les passages de l'Ecriture : et voilà la cause de tous les maux,que bien des gens ne sachent point les employer à propos. Par exemple,à l'endroit cité, l'Ecriture ne parle point d'un homme insensé,ni de l'ignorant, mais de celui qui n'est ni méchant ni artificieux: du sage. S'il fallait entendre ce passage selon l'application qu'ilsen font, ce serait en vain qu'il est dit : " Soyez prudents comme des serpentset simples comme des colombes ". (Matth. X, 16.) Mais pourquoi nous arrêterdavantage à des choses dont vous ne ferez aucun profit? Aux reprochesque nous vous avons déjà faits, nous en pourrions ajouterbien d'autres encore sur vos moeurs et sur la conduite de votre vie. Carde quelque côté qu'on nous envisage, on ne voit en nous quemisères et sujets de risée ; toujours prêts àreprendre les autres, nous sommes des lâches et des paresseux quandil s'agit de nous corriger des imperfections qu'on relève en nous.C'est pourquoi, je vous en conjure , rentrons en nous-mêmes et nenous bornons pas à censurer; cela ne nous suffirait pas pour apaiserla colère de Dieu et nous le rendre propice; mais attachons-nousà nous perfectionner en toutes choses, afin qu'après avoirvécu en vue de la gloire de Dieu, nous jouissions de la gloire future; puissions-nous tous l'obtenir, par 1a grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l'empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVIII
LE LENDEMAIN JEAN ÉTAIT ENCORE LA AVEC DEUX DE SES DISCIPLES. ET JETANT LA VUE SUR JÉSUS QUI MARCHAIT, IL DIT : VOILA L'AGNEAUDE DIEU. CES DEUX DISCIPLES L'AYANT ENTENDU PARLER AINSI, SUIVIRENT JÉSUS.(VERS. 35, 36, 37.)
1. L'homme est indolent et enclin à se perdre, non par la conditionmême de la nature, mais par une indolence volontaire. Voilàpourquoi elle a besoin de remontrances multipliées; et c'est pourcela que saint Paul, écrivant aux Philippiens, disait : " Il nem'est pas pénible, et il vous est avantageux que je vous écriveles mêmes choses ". (Philip. III, 1.) Quand une fois la terre a reçula semence, elle porte aussitôt du fruit et n'a pas besoin de nouvellessemailles ; mais il n'en est pas ainsi de notre âme : aprèsy avoir souvent jeté la semence et l'avoir cultivée avecgrand soin, on est trop heureux encore, si elle a reçu une seulefois la graine. En effet , ce qu'on dit ne s'imprime pas tout d'abord dansl'esprit, parce que le sol est très-dur, encombré d'épines,et que l'âme est entourée d'une multitude d'ennemis qui necherchent qu'à lui tendre des piéges et à arracherla semence. En second lieu, après que la semence est entréeet a jeté des racines, il faut les mêmes soins pour que latige se fortifie, qu'elle croisse et porte son fruit et que rien ne l'enempêche. A l'égard des semences, on peut dire que l'épiune fois formé et parvenu à toute sa vigueur, n'a plus depeine à braver la nielle, la sécheresse, ni les autres dangers;mais à l'égard de la doctrine, il n'en est pas de même:même après que l'oeuvre est achevée, un orage qui survient,des difficultés, des troubles qui naissent, les embûches desméchants, une foule de tentations peuvent renverser tout l'édifice.
Ce n'est pas sans raison que nous disons tout ceci; mais, comme Jean-Baptisterépète les mêmes choses, c'est afin que vous ne lepreniez pas pour un conteur importun. Il aurait bien voulu qu'il lui eûtsuffi de parler une fois pour se faire entendre; mais, s'apercevant quel'assoupissement où étaient plongés la plupart deses auditeurs, les empêchait de comprendre sur-le-champ ce qu'illeur enseignait, il les réveille par ces répétitions;mais vous-mêmes, soyez attentifs, Jean-Baptiste a dit : " Celui quivient après moi est avant moi ". Et: " Je ne suis point digne moi-mêmede dénouer les cordons de ses souliers ", et: " C'est lui qui vousbaptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu " ; et qu'il " a vu le Saint-Espritdescendre comme une colombe et demeurer sur lui, et il a rendu témoignagequ'il est le Fils de Dieu ". (Matth. III, 11). Et personne n'y a fait attention,nul ne l'a interrogé ou lui a dit : Pourquoi dites-vous ceci, àquel sujet, pour quelle raison ?
Il a dit encore : " Voilà l'agneau de Dieu,
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qui ôte le péché du monde": et ils n'en sont niplus touchés, ni moins nonchalants. Voilà pourquoi il estdans l'obligation de répéter les mêmes choses, d'enuser comme un laboureur qui voudrait amollir une terre dure et en fricheà force de la remuer, de soulever par la parole comme avec la charrueleur esprit lourd et pesant, afin que la semence qu'il y jettera ensuitepuisse pénétrer plus avant voilà pourquoi il ne faitpas de longs discours, n'ayant en vue que de les amener à Jésus-Christ.Il savait bien que s'ils avaient une fois accueilli avec soumission saparole, ils n'auraient plus besoin, à l'avenir, de son témoignage: comme effectivement il arriva. Car si les samaritains, aussitôtqu'ils l'ont entendu parler, disent à la femme qui le leur avaitannoncé: " Ce n'est plus sur ce que vous nous a avez dit que nouscroyons en lui ; car nous a l'avons ouï nous-mêmes, et noussavons qu'il est le Christ, le Sauveur du monde " (Jean, IV, 42) ; desdisciples devaient être encore plus promptement gagnés, commevéritablement ils le furent; puisque l'ayant suivi et entendu seulementun soir, ils ne retournèrent plus à Jean, mais s'attachèrentsi fort à Jésus qu'ils en reçurent le ministèrede leur premier Maître, et prêchèrent le nouveau. "André a trouva ", dit l'évangéliste, " son frèreSimon a et lui dit : Nous avons trouvé le Messie, c'est-à-direle Christ ". (Jean, I, 41.)
Ici, mes frères, je vous prie de considérer une choseavec moi; c'est que quand Jean-Baptiste disait : " Celui qui vient aprèsmoi est avant moi ". Et : " Je ne suis pas digne de dénouer lescordons de ses souliers ", il n'a gagné personne; mais que, lorsqu'ila parlé de l'incarnation et tenu un langage moins sublime, cestprécisément alors que les disciples l'ont suivi. Et ce n'estpoint là seulement à quoi vous devez vous arrêter;mais vous avez à observer encore quon n'attire point tant de genslorsqu'on dit de Dieu des choses grandes et relevées , que lorsqu'onparle de sa clémence, de sa miséricorde, et de ce qui regardele salut des auditeurs. En effet, ils ont ouï que Jésus ôtaitle péché, et aussitôt ils sont accourus. S'il est possiblede laver nos péchés et nos crimes, disaient-ils, pourquoitemporisons-nous? il y a quelqu'un ici qui sans peine et sans travail nousen délivrera ne serait-il pas d'une extrême' folie de remettreà un autre temps pour recevoir un si grand bienfait? Que les catéchumènesécoutent ceci, eux qui remettent leur salut, qui diffèrentde recevoir le baptême, jusqu'au dernier souffle de vie.
" Jean était encore là ", dit l'Ecriture, " et il dit: Voilà l'agneau de Dieu". Jésus-Christ ne parle point, cest Jean qui dit. tout: l'Epoux a coutume de faire de même, il nedit rien à l'épouse; mais il se présente et se tientdans le silence. D'autres l'annoncent et lui présentent l'épouse.Elle paraît et l'époux ne la prend pas lui-même, maisil la reçoit des mains d'un autre. Après qu'il l'a ainsireçue d'autrui, il se l'attache si fortement qu'elle ne se souvientplus de ceux qu'elle a quittés pour le suivre. La même choses'est passée à l'égard de Jésus-Christ. Ilest venu pour épouser l'Eglise, il n'a rien dit lui-même,il n'a fait que se présenter. Jean, l'ami de l'époux, a misdans sa main la main de l'épouse, en d'autres termes, les âmesdes hommes persuadés par sa prédication Jésus-Christles ayant reçus, les a comblés de tant de biens, qu'ils nesont plus retournés à celui qui les lui avait amenés.
2. C'est n'est point là seulement, mes frères, sur quoivous devez porter votre attention comme dans les noces, ce n'est pas l'épousequi va trouver l'époux ; mais l'époux qui court avec empressementvers l'épouse, fût-il lui-même fils de roi, et l'épousefût-elle au contraire de basse condition, voire même une servante;ici de même la nature de l'homme n'est point montée au ciel,mais l'époux s'est lui-même abaissé jusqu'àcette vile et méprisable nature. Et après la célébrationdes noces, l'époux n'a pas permis qu'elle demeurât davantageici-bas, mais l'ayant prise avec soi, il l'a menée dans la maisonpaternelle.
Mais pourquoi Jean-Baptiste ne tire-t-il pas ses disciples àl'écart, pour les instruire de ces grandes vérités,et les donner ensuite à Jésus-Christ? Pourquoi leur dit-ilen public et en présence de tout le monde : " Voilà l'agneaude Dieu ? " C'est de peur que la chose ne parût concertée.Si ses disciples eussent été trouver Jésus-Christà la suite d'exhortations
particulières et comme pour lui faire plaisir, peut-êtreauraient-ils eu hâte de s'en aller mais s'étant au contraireportés à suivre Jésus-Christ sur ce qu'ils avaientpubliquement ouï-dire de lui, ils ont persévéréavec fermeté, et sont devenus de fidèles disciples ; commel'ayant suivi, non par complaisance pour leur [185] maître, maispour leur propre utilité et leur avantage.
Les prophètes et tous les apôtres ont prêchéJésus-Christ absent, ceux-là avant son avènement,ceux-ci après son ascension : mais Jean-Baptiste seul l'a annoncéprésent : c'est pourquoi il est appelé l'ami de l'époux,étant le seul qui ait été présent aux noces.En effet, c'est lui qui a tout fait et tout achevé : c'est lui quia commencé l'ouvrage; c'est lui qui, " jetant la vue sur Jésusqui marchait, dit : " Voilà l'agneau de Dieu ", montrant que cen'était pas seulement par la voix, mais encore des yeux qu'il luirendait témoignage. Il admirait Jésus-Christ, et en le contemplantson coeur tressaillait de joie. D'abord il ne le prêche pas, maisil se contente de l'admirer présent; il fait connaître ledon que Jésus est venu nous apporter, et il enseigne aussi de quellemanière on doit se purifier et se préparer à le recevoir,car le nom d'agneau marque ]'une et l'autre chose. Il n'a point dit : c'estlui qui doit ôter; ou qui a ôté; mais c'est lui quiôte le péché du inonde, parce qu'il l'ôte toujours.Il n'a pas ôté les péchés seulement dans sapassion, quand il a souffert la mort pour nous; mais depuis ce temps jusqu'àcelui-ci il les ôte, quoiqu'il ne soit pas tous les jours crucifié,toujours attaché à la croix : il n'a offert qu'un seul sacrificepour les péchés, mais par ce sacrifice seul il purifie toujours.
De même que le nom de Verbe montre son excellence, et celui deFils sa prééminence et sa supériorité sur lesautres, ainsi les noms d'agneau et de Christ et de prophète, devraie lumière, de bon pasteur, et universellement tout autre nomqu'on lui donne, en y ajoutant l'article, marquent une grande distinction.Car il y a eu plusieurs agneaux, plusieurs prophètes, plusieurschrists, plusieurs fils; mais l'article met celui-ci infiniment au-dessusde tous les autres. L'Ecriture établit et confirme cette vérité,non-seulement par l'article, ruais encore par l'addition du mot " unique". Effectivement, ce Fils n'a rien de commun avec la créature.
Que s'il semble à quelqu'un que la dixième heure ne soitpas un temps propre à d'aussi sérieux entretiens; car, ditl'Ecriture : " Il était alors la dixième heure " du jourpour moi, j'en juge autrement, et je dis que penser ainsi c'est se tromperbeaucoup. Je conviens qu'à l'égard de plusieurs et de tousceux qui vivent selon la chair, et lui sont asservis après le dîner,le temps n'est point' propre à discourir de choses sérieuses,parce que le poids des viandes appesantit l'esprit: ruais songeons quecelui qui parlait n'usait même pas des aliments communs, et étaitaussi léger le soir que nous le sommes le matin, ou plutôtbeaucoup plus : il pouvait donc parfaitement, même à une heureavancée du soir, former ces sortes d'entretiens. Pour nous, souventles restes et les fumées des viandes reviennent à pareilleheure troubler notre imagination: mais ce lest n'appesantissait point lecorps du saint prédicateur. De plus, il demeurait dans le désertet auprès du Jourdain, où tous accouraient au baptêmeavec beaucoup de crainte et de respect, fort indifférents àtous les soins charnels : à ce point qu'ils demeurèrent troisjours continus avec Jésus-Christ saris rien manger (Matth. XV, 32).Il est d'un prédicateur. courageux et zélé et d'unlaboureur vigilant, de ne point quitter son champ qu'il n'ait vu sa semenceprendre racine.
Mais pourquoi Jean-Baptiste , air lieu de parcourir toute la Judée,pour prêcher Jésus-Christ, s'est-il arrêté aulong du fleuve a l'attendre, pour le montrer quand il viendrait ? C'estparce qu'il voulait que cela se fit par les couvres, et cependant il s'appliquaità le leur faire connaître, et à persuader àquelques-uns d'écouter celui qui a les paroles de la vie éternelle;mais il a laissé à Jésus-Christ la tâche dese rendre à lui-même le plus grand témoignage, celuides oeuvres, selon ce que dit Jésus-Christ lui-même : " Pourmoi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage,car les couvres que mon Père m'a donné " pouvoir de faire,ces oeuvres ", dis-je, " rendent témoignage de moi " . (Jean, V,34, 36.) Voyez combien ce témoignage est plus grand et plus efficace.Jean avait jeté une petite étincelle de feu ; Jésus-Christa paru, et aussitôt la flamme s'allume et s'élève.En effet, ceux qui auparavant ne faisaient pas même attention àla parole de Jean, disent enfin : " Tout ce que Jean a dit de celui-ci,s'est trouvé vrai ". (Jean, X, 42.) Or, si Jean fût allépartout tenant ce langage au sujet de Jésus-Christ, son témoignageaurait paru naître d'une affection toute humaine, et on n'auraitpoint eu de foi à sa prédication.
3. " Deux de ses disciples l'ayant entendu parler ainsi, suivirent Jésus(37) ". Jean [187] avait pourtant encore d'autres disciples; mais ceux-ci,non-seulement ne suivirent point Jésus, mais encore ils lui portaientenvie, car ils disaient : " Maître, celui qui était avec vousau delà du Jourdain, auquel vous avez rendu témoignage, baptisemaintenant, et tous vont à lui ". (Jean, III, 26.) Et de plus, cesmêmes disciples, faisant des reproches à Jésus, disaient: " Pourquoi jeûnons-nous, et vos disciples ne jeûnent point?" (Matth. IX, 14.) Mais ceux qui étaient meilleurs que les autresn'étaient pas dans les mêmes sentiments, ni dans les mêmesdispositions; aussi, dès qu'ils eurent entendu parler de Jésus,ils le suivirent. Et ils le suivirent, non par mépris pour leurpremier maître, mais parce qu'ils lui étaient très-obéissants,et montrèrent par là que la droite raison, qu'un esprit desagesse dictait leur docilité. Ce ne sont pas des exhortations quiles ont portés à suivre Jésus-Christ; cela auraitété suspect ; ils l'ont suivi sur la seule annonce qu'ilbaptiserait dans le Saint-Esprit. Ils n'ont donc pas quitté leurmaître, mais ils ont voulu savoir ce que Jésus apportait deplus que lui. Faites attention à leur prudente conduite et àleur retenue. Arrivés auprès de Jésus, ils ne l'interrogentpas tout aussitôt sur les choses importantes et nécessairesau salut, ni sur les grandes vérités qu'on leur avait annoncées; ils ne l'interrogent pas publiquement en présence de tout le monde,ni comme en passant; mais ils cherchent à conférer avec luien particulier. Ils savaient bien que ce que leur maître leur avaitdit de Jésus était véritable, et non pas seulementinspiré par l'humilité.
" André, frère de Simon Pierre, était l'un a desdeux qui avaient entendu dire ceci à a Jean, et qui avaient suiviJésus (40) ". Pourquoi donc l'évangéliste ne nomme-t-ilpas l'autre? Quelques-uns disent que c'est celui-là même quia écrit cet Evangile; d'autres, au contraire, que ce disciple n'étantpas des plus remarquables, il importait peu de rapporter son nom, et quesaint Jean avait cru ne devoir rien dire que de nécessaire. Quelleutilité en reviendrait-il de l'avoir nommé, puisqu'on nerapporte pas les noms des soixante-douze disciple? Observez aussi que saintPaul en a usé de même : " Nous avons ", dit-il, " envoyéa aussi avec lui notre frère, qui est devenu célèbrepar l'Évangile ". (II Cor. VIII, 18.) Au reste, l'évangélistenomme André pour une autre raison. Quelle est cette raison? Afinqu'entendant que Simon , aussitôt qu'il avait ouï dire àJésus : "Suivez-moi , et je vous ferai a devenir pêcheursd'hommes " (Matth. IV, 19), n'avait point douté d'une promesse sigrande et si peu attendue, vous soyez avertis que son frère avaitjeté depuis longtemps dans lui les fondements de la foi.
" Jésus se retourna, et voyant qu'ils le suivaient, il leur dit: Que cherchez-vous? " Ceci nous apprend que Pieu ne prévient pasnotre volonté de ses dors, mais que lorsque nous avons commencéet contribué de notre volonté, il nous donne alors un très-grandnombre de moyens de salut (1).
" Que cherchez-vous? " Que veut dire cela ? Quoi ! " Celui qui connaîtles coeurs de tous les hommes (Act. I, 24); celui devant qui toutes nospensées sont à nu et à découvert " (Héb.IV, 13), interroge et demande ? mais ce n'est pas pour apprendre, Et commentpourrait-on le dire ? il les interroge, pour se les attacher davantage,pour leur inspirer une plus. grande confiance et pour faire voir qu'ilssont dignes de son entretien. Car il est vraisemblable qu'étantinconnus, ils étaient honteux et craintifs avec un maîtredont ils avaient ouï dire de si grandes choses. Jésus doncles interroge; par là il chasse leur crainte et leur honte, et ilne permet pas qu'ils aillent en silence jusqu'à sa demeure. Maisquand même il ne leur aurait pas demandé ce qu'ils cherchaient,ils ne l'auraient pas moins suivi et ne seraient pas moins allésavec lui jusqu'à sa maison. Pourquoi donc les, interroge-t-il ?C'était pour ce que j'ai dit, c'est-à-dire pour les encourager,pour chasser leur honte et leur timidité, et leur inspirer de laconfiance. Mais ce n'est pas seulement en suivant Jésus que cesdisciples marquèrent leur désir et leur envie de s'attacherà lui, mais encore par la
1. Haec cum quadam exceptione intelligenda sunt, dit fort bien le R.P. Bern. de Montf. Et nous disons de même qu'il ne faut pas prendreà la lettre ce que dit ici saint Chrysostome ; mais expliquer sapensée par plusieurs autres endroits, où visiblement et conformémentà la doctrine et à la foi de l'Église, il reconnaîtet établit la nécessité de la grâce et du secoursdivin, comme on en pourra juger par ces témoignages que nous enapportons, auxquels il nous serait facule d'en joindre assez d'autres,pour composer un traité de la grâce très-orthodoxe,et former un gros volume ; mais nous devons nous bornera ce court éclaircissement,qui excède même les bornes d'une note.
Nécessité de la grâce : " Nous devons nous dégagerde tout, dit le saint Docteur, pour pouvoir courir dans la voie de Dieu.ET NOUS NE LE POURRONS FAIRE A MOINS QUE DÊTRE SOULEVÉS SURLES AILES DU SAINT ESPRIT. S'il faut donc que notre âme soit non-seulementdéchargée des soins du siècle, mais quELLE SOIT ENCORESOUTENUE DE LA GRACE DE DIEU POUR NOUS ÉLEVER EN HAUT. Comment lepourrons-nous faire, puisque bien loin de cette disposition nous nous engageonstous les jours dans une autre toute contraire ? etc. In Matth. Hom. II,VII, p. 24. a ".
Et encore : " Que si les uns sont punis si rigoureusement, c'est parune grande justice, et ce sont leurs péchés qui les condamnent;et si les autres sont si glorieusement récompensés, c'estpar une GRANDE MISÉRICORDE, ET C'EST LA GRACE QUI LES COURONNE,QUI LES A PRÉVENUS DE SA BONTÉ. Car quand ils auraient faitmille actions de vertu, ce ne peut être que, L'OUVRAGE DE LA GRACEde rendre de et grands biens pour DES CHOSES SI PETITES, et de récompenserdes actions si légères et d'un moment, d'un poids éternelde gloire et de tout le bonheur du Paradis. In Matth. Hom. LXXIX, Tom.VII, p. 761, a ".
Et derechef parlant de la chute de saint Pierre, il dit : " Ce fut cettechute dont nous parlons ici, qui fut comme le principe et la source deson humilité dans toute la suite de sa vie. Jusque là c'étaità ses propres forces qu'il attribuait tout ce qu'il était,comme lorsqu'il disait : " Quand vous seriez pour tous les autres un sujetde chute et de scandale, vous ne le serez jamais pour moi. Quand il mefaudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point.. (Matth. XXVI,33, 35.) AU LIEU QU'IL DEVAIT PRIER LE SAUVEUR DE L'ASSISTER DE SA GRACE,ET RECONNAÎTRE QUE SANS SON SECOURS IL NE POUVAIT RIEN... Nous apprenonsd'ici cette grande vérité, que LA BONNE VOLONTÉ DEL'HOMME NE LUI SUFFIT PAS POUR LE BIEN, SI ELLLE N'EST SOUTENUE ET ANIMÉEPAR LE SECOURS DE LA GRACE. Et que de même ce secours du ciel nenous peut servir de rien, lorsque notre volonté lui résiste.Judas et saint Pierre sont deux preuves de l'une et de l'autre de ces vérités.In Matth. LXXXII. Tom. VII, p. 787, a. Edit. Nov. B. "
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réponse qu'ils firent à sa demande. Avant d'avoir rienappris de lui, de lui avoir rien ouï dire, ils ne laissent pas del'appeler leur maître, s'introduisant comme de force au nombre deses disciples, et faisant connaître que s'ils le suivent, c'est pourapprendre de lui des choses utiles.
Considérez, je vous prie, leur prudence. Ils ne disent pas :Instruisez-nous, ou apprenez-nous quelque chose d'utile et de nécessaire;mais que disent-ils? " Où demeurez-vous? " Ils désiraient,comme j'ai dit, lui parler, l'entendre, se faire instruire tout àleur aise. Voilà pourquoi ils ne diffèrent point et ne disentpas : Nous viendrons demain, et nous vous entendrons, lorsque vous parlerezen public ; mais ils montrent leur grand désir de l'entendre, encela même qu'ils ne s'en retournent pas chez eux, quoique l'heureles presse, le soleil étant près de se coucher. L'Écriturele fait remarquer : " Il était alors ", dit-elle, " environ la dixièmeheure du jour ". Aussi Jésus-Christ ne leur indique point le lieude sa demeure, ni les moyens de la reconnaître, mais il les engageencore plus à le suivre; en quoi il fait voir qu'il les a déjàreçus au nombre de ses disciples. Voilà pourquoi il ne leurdit rien de semblable : il est bien tard, il n'est pas temps de venir àprésent dans ma maison, vous apprendrez demain ce que vous voudrez,maintenant allez-vous-en chez vous : mais il leur parle comme àdes amis familiers attachés depuis longtemps à sa personne.
Pourquoi donc Jésus dit-il ailleurs : " Le Fils de l'homme n'apas où reposer sa tête " (Luc, IX, 58) ; et ici : " Venezet voyez où je demeure (39) "? Mais ces paroles: " Il n'a pas oùreposer sa tête ", marquent qu'il n'avait pas de maison àlui, et nullement qu'il ne logeât point dans quelque maison. C'estainsi qu'il faut entendre la parabole. Au reste l'évangélistedit, qu' " ils demeurèrent chez lui ce jour-là ", mais iln'en a pas dit la raison, parce qu'elle est évidente. Ils n'onten effet suivi Jésus, ou Jésus ne les a lui-même attiréset engagés à venir chez lui, que pour apprendre sa doctrine,qu'ils ont reçue en une nuit si abondamment et avec tant d'ardeuret de zèle, que chacun d'eux peu après a couru de son côtéen appeler d'autres.
4. Apprenons de là, mes frères, à préférerla divine doctrine à toute autre chose, et à regarder toutesorte de temps comme propre et convenable pour notre instruction. Ne négligeonsjamais de faire un si heureux commerce; fallût-il entrer dans unemaison étrangère; fallût-il nous présenter devantde grands personnages sans être connus d'eux; fallût-il lefaire à une heure indue et au moment le moins opportun. Que le manger,les bains, les repas, et les autres choses qui regardent la vie aient doncleur temps marqué, mais que l'étude de la célestephilosophie n'ait point d'heure fixe, que toute heure lui soit bonne etpropre: " A temps, à contre-temps ", dit l'Écriture, " reprenez,suppliez, menacez ". (II Tim. IV, 2.) Le Prophète dit aussi : "Il méditera jour et nuit la loi du Seigneur ". (Ps. 1, 2.) Moïseordonnait de même aux Juifs de la méditer toujours. Ce quiregarde la vie, comme les bains et les aliments, quelle qu'en soit la nécessité,peut, si l'on en use trop fréquemment, affaiblir le corps et lefaire dépérir: mais, à l'égard de la doctrine,plus ou l'inculque dans l'âme, plus on rend celle-ci forte et vigoureuse.
Et, toutefois, nous consacrons tout notre temps à des bagatelles,à des inutilités; au lever de l'aurore, le matin, àmidi, le soir, nous allons vainement le perdre dans un lieu assigné,et si nous entendons la parole de Dieu une ou deux fois la semaine, nousnous assoupissons , nous nous dégoûtons : pourquoi? Parceque notre esprit est gâté ; nous l'usons, nous dissipons toutson feu et toute son [189] activité à ces bagatelles: voilàpourquoi il ne nous reste plus d'appétit pour les aliments spirituels.Entre autres signes de maladie, c'en est un bien grand de ne sentir nifaim ni soif, et de rebuter les aliments. Que si , à l'égarddu corps, ce dégoût est le signe et la cause de dangereusesmaladies , il en est de même, à plus forte raison, pour l'âme.Maintenant donc qu'elle est infirme et accablée du poids de soninfirmité, comment pourrons-nous la relever et la rétablir?Que ferons-nous? que dirons-nous? Il faut écouter attentivementla divine parole, lire avec application les livres des prophètes,des apôtres, des évangiles et tous les autres. Nous connaîtronsalors qu'il est mieux et beaucoup plus avantageux d'user de pareils alimentsque de mets impurs; car tel est le nom qu'on peut donner justement auxniaiseries et aux réunions frivoles dont j'ai parlé.
Dites-moi , je vous prie , lequel vaut le mieux, ou de parler de marché,de procès, de guerre, ou de s'entretenir des choses célesteset de ce qui doit arriver après cette vie? lequel est le plus profitable, de parler de son voisin, de ses affaires, et de s'informer curieusementde ce que font les autres , ou de discourir sur les anges et sur ce quinous importe? Ce qui est à votre voisin n'est point à vous;mais ce qui concerne le ciel vous concerne aussi. Mais, direz-vous, ilsuffit de dire un mot de ces sortes d'affaires, pour être quittede son devoir. Pourquoi donc ne pensez-vous pas ainsi de toutes ces chosessur lesquelles vous disputez vainement et témérairement?pourquoi y passez-vous toute votre vie? pourquoi trouvez-vous que ce genrede sujets n'est jamais épuisé?
Je ne dis point encore ce qu'il y a de pire. Les conversations dontje parle sont celles des honnêtes gens. Mais les hommes sans principeset sans moeurs ne savent parler que de baladins, de comédiens, dedanseurs et de cochers; et par ces discours ils souillent leurs oreillesils corrompent leur âme, ils dégradent leur nature, gâtentleurs inclinations et se prédisposent à toute sorte de viceset de crimes. Car à peine a-t-on prononcé le nom d'un danseur,qu'aussitôt son image, sa figure, son ajustement efféminé,et toute sa personne plus efféminée encore, se peint et seretrace dans l'âme. Un autre se met à parler d'une prostituée,il entretient la compagnie de ses paroles , de ses gestes, de ses yeux,de ses regards lascifs, de l'arrangement de ses cheveux, du fard, du rougequ'elle met sur ses joues et autour de ses yeux ; et par là il ressusciteet embrase le feu de la concupiscence. Mais cette description, mêmedans ma bouche, n'a-t-elle fait aucune impression sur vous? Avouez-le,n'en soyez pas honteux, n'en rougissez point: car c'est là un effettout naturel, l'âme reçoit l'impression des choses qu'elleentend. Or, si moi-même vous parlant, si , debouts dans l'égliseet bien éloignés de tous ces objets, seulement pour en entendredire un mot, vous vous sentez émus, pensez dans quelle dispositiondoivent être ceux qui vont tranquillement s'asseoir au théâtre, où ils ne sont retenus par aucune crainte ni par le respect qu'éveillela vue de cette auguste assemblée , où ils voient et entendentsans rougir tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Et pourquoi , dirapeut-être quelqu'auditeur inattentif, si cette affection de l'âme,si ce qui se passe en nous est une nécessité de la nature,n'en rejetez-vous pas le blâme sur elle, et nous en accusez-vous?C'est parce que , si la nature est responsable de l'ébranlementproduit par ces discours, aller les entendre, ce n'est point le péchéde la nature, c'est le péché de la volonté; de même,nécessairement, celui qui se jette dans le feu se brûle, l'infirmitéde la nature le voulant ainsi mais ce n'est pas la nature qui nous jettedans le feu et cause ainsi notre perte: un tel malheur n'est imputablequ'à la corruption de notre volonté.
Voilà ce que je vous conjure de vaincre et d'amender. Prenezgarde de vous jeter vous-mêmes dans le précipice, dans l'abîme,dans le brasier du vice; ne nous exposons pas aux flammes qui ont étépréparées pour le diable. Je prie Dieu de nous délivrertous de l'une et de l'autre de ces flammes, et de nous recevoir dans lesein d'Abraham, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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HOMÉLIE XIX
ET AYANT TROUVÉ LE PREMIER SON FRÈRE SIMON , IL LUI DIT: NOUS AVONS TROUVÉ LE MESSIE, C'EST-À-DIRE LE CHRIST. ET IL L'AMENA A JÉSUS. (VERS. 41, 42.)
1. Au commencement, Dieu ayant créé l'homme, ne le laissapoint seul, mais il lui donna la femme pour être son aide et sa compagne(Gen. II, 78), sachant que de celte société il naîtraitun grand bien. Mais si la femme n'en a pas usé comme elle devait,que s'ensuit-il? Malgré cela , si l'on examine la chose en soi,on trouvera qu'une pareille société procure de grands avantagesà ceux qui ont du sens et de la raison. Cela n'est pas vrai seulementde l'homme et de la femme; mais encore des frères qui, s'ils viventensemble, jouiront du même bienfait : Voilà pourquoi le prophètedisait : " Qu'il est doux et agréable de voir les frèresréunis ensemble ! " (Ps. CXXXII, 1.) Et saint Paul nous avertitde ne nous point " retirer de nos assemblées " (Héli. X,25) : car c'est en quoi nous différons des bêtes. Voilàce qui nous fait bâtir des villes, des places publiques, des maisons,pour être réunis ensemble, non-seulement par la communautéd'habitation, mais aussi par le lien de la charité. Dieu Créateurde notre nature , l'ayant formée de façon qu'elle a besoindes autres, et ne se suffit point à elle-même, a si bien dispensétoutes choses, que la mutuelle société et les assembléesremédient et suppléent à cette indigence. C'est pourquoiles noces ont été établies, afin que l'un trouve chezl'autre ce qui lui manque à lui-même; ainsi la nature quiétait pauvre se suffit enfin, en sorte que, quoiqu'elle soit devenuemortelle, elle conserve une sorte d'immortalité par la continuellesuccession de l'un à l'autre. Je pourrais m'étendre sur cettematière, et vous faire voir quel est l'avantage d!'une étroiteet sincère union : mais le sujet que nous avons à traiternous presse, et ce n'est qu'à son occasion que nous avons touchéces choses.
André étant demeuré avec Jésus, et ayantappris beaucoup de lui, ne cacha point ce trésor dans son sein;mais il se hâta de courir auprès de son frère, voulantle faire participer à ses richesses : mais pourquoi Jean n'a-t-ilpas rapporté ce que Jésus-Christ leur dit? Et d'oùsavons-nous que c'est pour entendre Jésus que ces disciples sontdemeurés avec lui? Nous vous le rimes voir il n'y a pas bien longtemps. et on peut s'en instruire encore par la lecture d'aujourd'hui. Considérezce qu'André dit à son frère : " Nous avons trouvéle Messie, c'est-à-dire le CHRIST ". Par là, vous le voyez,il révèle ce qu'il venait d'apprendre en si peu de temps: il fait paraître la vertu et la sagesse du maître qui leuravait donné cette connaissance et les avait persuadés, ainsique le zèle et la diligence de ceux qui au commencement se sontattachés à connaître Jésus-Christ. En effet,ce que dit et ce que fait André, marque une âme qui désirede tout son coeur l'avènement du Messie, qui espère qu'ilviendra du ciel, qui tressaille de joie quand elle apprend qu'il est venu,et se hâte d'annoncer aux autres une si grande nouvelle. Dans leschoses spirituelles, se tendre mutuellement la main, c'est le fait d'uneamitié fraternelle et d'un vrai parent qui aime bien et sincèrement.
Ecoutez-le, comment lui aussi, il ajoute l'article. Car Andrén'a pas seulement dit un Messie, mais le Messie: " Celui que nous attendons". Par où il paraît qu'ils attendaient un Christ, qui n'avaitrien de commun avec les autres. Mais remarquez que dès le commencementPierre est d'un esprit docile et soumis. D'abord , et sans plus tarderil accourt : " Il l'amena à Jésus " (dit l'évangéliste).Au reste, que nul ne blâme sa facilité a recevoir cette parolesans beaucoup d'examen. Il est vraisemblable gale son frère la luiexpliqua avec soin et au long; mais les évangélistes s'attachantà la brièveté, rapportent sommairement bien des choses.D'ailleurs saint Jean ne dit pas que Pierre crut aussitôt; mais "qu'il l'amena à Jésus ", pour le lui donner, afin qu'il apprîttoutes choses de lui. L'autre disciple y était aussi présentet participait à tout. Que si, lorsque Jean-Baptiste a dit : Voilàl'agneau , voilà celui qui baptise dans le Saint-Esprit, il a laisséà Jésus-Christ le soin de nous donner une plus claire intelligencede cette doctrine ; André, qui sans doute, ne s'estimait pas capablede tout expliquer, a dû à plus forte raison faire de même: Aussi s'est-il contenté d'amener à la source mêmede la lumière son frère, qui en avait un si grand empressementet une si grande joie, qu'il n'hésita même pas un petit moment." Jésus l'ayant regardé lui dit : Vous êtes Simon filsde Jean : Vous serez appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre". Ici déjà Jésus-Christ commence à découvrirpeu à peu sa divinité par des prédictions. Et c'estainsi qu'il en usa avec Nathanaël (Jean, I, 48), et avec la femmesamaritaine. (Jean, IV, l8.)
2. Car les prophéties ne touchent pas moins les hommes que lesmiracles, et elles excluent toute idée de charlatanisme. Les insenséspeuvent calomnier les miracles : " Cet homme ", disaient les Juifs, " chasseles démons par la vertu de Béelzébuth " (Matth. XII,24) ; mais jamais on n'a parlé de même des prédictionset des prophéties. A l'égard donc de Simon et de Nathanaël,Jésus-Christ s'est servi de cette sorte de doctrine et d'instruction;mais il n'a pas fait de même à l'égard d'Andréet de Philippe. Pourquoi? parce qu'ils avaient ouï le témoignagede Jean-Baptiste, qui n'avait pas médiocrement servi à lespréparer: la vue des autres disciples fut pour Philippe un témoignagedigne de foi, capable d'exciter et d'embraser son coeur. " Tu es Simonfils de Jean : Tu seras appelé Céphas, c'est-à-direPierre ". Jésus rend croyable la prédiction d'une chose futureau moyen d'une chose présente : celui qui nommait le pèrede Pierre prévoyait sans doute l'avenir. Or, il y a de l'honneuret de la gloire à prédire ainsi ce qui ne doit arriver quelongtemps après. Au reste ce n'était point là un complimentflatteur, mais une vraie prédiction de l'avenir, l'avenir mêmele montra.
Mais faites attention à la force avec laquelle Jésus reprendla Samaritaine, en lui découvrant sa vie passée : " Vousavez eu cinq maris ", lui dit Jésus-Christ, " et maintenant celuique vous avez n'est pas votre mari ". (Jean, IV, 18.) De même sonpère parle souvent de la prophétie, lorsqu'il s'élèvecontre le culte des idoles : " Qu'ils découvrent ", dit-il, " cequi vous doit arriver ", et encore : " J'ai prédit " l'avenir, "et je vous ai sauvés, et il n'y a point d'étranger parmivous (1) ". Et c'est la même chose dans toutes les prophéties.Car c'est là principalement son oeuvre, que les démons nepeuvent imiter, quelque effort qu'il fassent. En effet, dans les miraclesl'apparence et l'illusion peuvent tromper mais la nature immortelle, maisDieu seul peut exactement prédire l'avenir. Que si quelquefois lesdémons ont fait des prédictions, ils n'ont fait que tromperles fous; aussi toujours leurs oracles se sont trouvés faux.
Pierre ne répond rien à ce que lui prédit Jésus:il ne voyait rien clairement encore, mais cependant il apprenait : il nevoyait pas clairement la prédiction dans son entier : Car Jésusn'avait pas encore dit : Je te surnommerai Pierre, " et sur cette pierreje bâtirai mon Eglise ", mais: " Tu seras appelé Céphas". (Matth. XVI, 18.) La première parole marquait une plus grandeautorité et une plus grande
1. Je n'ai pu trouver ces deux passages ni dans les Septante, ni dansla Vulgate. Le saint Docteur a apparemment cité de mémoirenon les paroles, mais le sens.
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puissance. Jésus-Christ ne révèle pas dèsle commencement toute la puissance future de Pierre; il ménage d'abordses termes. Mais après qu'il a dévoilé et manifestésa divinité, il parle alors avec plus d'autorité, disant: " Tu es bienheureux, Simon, parce que c'est mon Père qui t'a révéléceci " (Matth. XVI, 47), et encore : " Et moi aussi je te dis que tu esPierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ". (Ibid.18.) Il lui donna donc ce nom, mais Jacques et son frère, il lesappela enfants du tonnerre. (Marc, III, 17.) Pourquoi? Afin de montrerqu'il était celui même qui a donné l'Ancien Testament,qui a changé les noms et a appelé Abram Abraham, Sara Sarra,Jacob Israël. II donna aussi les noms à plusieurs àleur naissance; comme à Isaac, à Samson et à d'autresdont font mention Isaïe et Osée; il a même changéà plusieurs le nom que leurs parents leur avaient donné,comme à ceux que je viens de remarquer ci-dessus, et à Jésus,fils de Navé. Les anciens avaient la coutume de donner des nomstirés des faits ainsi fit Elie lui-même. Et ce n'étaitpas sans raison; ils en usaient de la sorte, afin que le nom mêmefût un monument du bienfait de Dieu, ou qu'en exprimant une prophétieil en réveillât le souvenir dans l'esprit des auditeurs :ainsi Dieu a donné à Jean son nom dès le sein de samère. Car ceux qui dès l'enfance devaient être célèbrespour leurs vertus, prenaient de là leur nom (Isaïe, XLIX, 1): mais ceux qui ne devaient se rendre illustres que dans la suite, dansla suite aussi recevaient le nom qui leur était propre.
3. Dans ces temps on donnait donc à chacun plusieurs noms. Maintenantnous n'avons tous qu'un seul et même nom; mais c'est un nom qui estplus grand que tous ceux-là, puisque nous sommes appeléschrétiens et enfants de Dieu, et amis de Dieu et son corps. Ce nomnous excite et nous encourage plus que tous les autres; il nous rend plusattentifs et plus diligents à exercer la vertu. Ne faisons doncrien qui soit indigne d'un nom si grand et si honorable: pensons àl'incomparable honneur que nous avons de porter le nom de Jésus-Christ;car c'est de ce nom que saint Paul nous a appelés chrétiens.Contemplons et respectons la grandeur de ce nom. Si celui qu'on dit filsde quelque grand capitaine ou d'un illustre personnage, conçoitde hauts sentiments quand il entend dire qu'il appartient ou à celui-làou à celui-ci, se fait un très-grand honneur de porter unsi beau nom, et n'omet rien pour ne le pas déshonorer par sa lâcheténous qui tirons notre nom, non d'un capitaine, non d'un prince de la terre,non d'un ange, ou d'un archange, ou d'un séraphin, mais de leurRoi, n'exposerons-nous pas notre vie, ne la perdrons-nous pas plutôtque de déshonorer celui qui nous a honorés de son nom? Neconnaissez-vous pas la maison de l'empereur, ses compagnies des gardes,ses soldats armés de boucliers, ses piquiers qui l'accompagnentet gardent sa personne; ne savez-vous pas de quels honneurs et de quelsprivilèges ils jouissent? Ainsi nous qui approchons de beaucoupplus près notre Roi, et qui en sommes d'autant plus proches quela tête l'est plus du corps, nous devons tout faire et tout mettreen oeuvre pour imiter Jésus-Christ.
Que dit donc Jésus-Christ? " Les renards ont leurs tanières,et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas oùreposer sa tête ". (Luc, IX, 58.) Si nous exigeons de vous la mêmechose, peut-être plusieurs trouveront-ils le précepte duret rigoureux? C'est pourquoi je ne demanderai pas une imitation si parfaite,pour épargner votre faiblesse. Mais je vous prierai de ne vous pasattacher trop à l'argent, et si, à cause de votre faiblesse,je n'exige de vous qu'une vertu bornée, vous, de votre côté,et à plus forte raison, fuyez l'excès de la perversité.Je ne vous blâme point d'avoir des maisons, des terres, des richesses,des serviteurs; mais je désire que vous sachiez possédertoutes ces choses comme il convient, et sans péril pour vous. Queveux-je dire par là? que vous devez en être les maîtreset non pas les esclaves; les posséder sans qu'elles vous possèdent;en user et n'en point abuser. Les richesses s'appellent dans la languegrecque d'un mot qui signifie " se servir " , pour nous faire entendreque nous devons les faire servir à nos besoins et non pas les renfermeret les garder. L'un est d'un serviteur, l'autre d'un maître; lesgarder, c'est la fonction d'un serviteur : s'en servir, les dépenser,c'est agir en maître, c'est montrer. son autorité. Vous neles avez pas reçues pour les enfouir dans la terre, mais pour lesdistribuer. Si Dieu avait voulu qu'on les gardât, il ne les auraitpas données aux hommes, mais il les aurait laissées cachéesdans la terre :
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comme il veut qu'on les répande, il permet que nous les ayons,afin que nous nous en fassions largesse mutuellement. Que si nous les retenonsdans nos maisons, nous n'en sommes donc plus les maîtres.
Mais si vous voulez les accroître, et si c'est pour cela que vousles gardez, ce sera sûrement un excellent moyen de les augmenterque de les distribuer et de les répandre de toutes parts (1). Eneffet, nul gain sans frais; toujours il en coûte pour s'enrichir: ce qui se passe tous les jours dans nos affaires temporelles le montreassez. Ainsi font le marchand et le laboureur; celui-ci répand sasemence, celui-là son argent : l'un va sur mer et dépense,l'autre, durant toute l'année, s'occupe à semer et àcultiver ce qu'il a semé.
Dans le commerce que je vous propose, vous n'avez pas besoin d'équiperdes vaisseaux, d'atteler des boeufs, de labourer la terre, vous n'avezpas à observer le temps, ni
1. Celui qui a pitié du pauvre, prête au Seigneur àusure, et il lui rendra ce qu'il lui aura prêté. (Prov. XIX,17.)
les saisons, vous n'avez pas la grêle à craindre. Sur cettemer on ne rencontre ni flots, ni rochers, ni écueils. Cette navigation,ce labourage ne requièrent de vous qu'une seule chose : c'est derépandre vos biens. Le vigneron, celui dont Jésus-Christdit : " Mon Père " est le vigneron " (Jean, XV, 1), fera tout lereste. Ne serait-il pas très-ridicule de croupir dans la paresseet la fainéantise lorsqu'il ne s'agit que de récolter sansprendre aucune peine, et de prodiguer ses soins, son activité, sessueurs, ses préoccupations, pour un résultat qui peut trompernos espérances? Ne tombons donc pas dans une si grande folie, jevous en conjure, mes frères, il s'agit de notre salut; laissonsce qui est le plus pénible, et courons à ce qui est aiséet utile; afin que nous acquérions les biens futurs, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec quila gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XX
LE LENDEMAIN JÉSUS VOULANT S'EN ALLER EN GALILÉE, TROUVAPHILIPPE, ET IL LUI DIT : SUIVEZ-MOI. PHILIPPE ÉTAIT DE LA VILLEDE BETHZAÏDE, D'OÙ ÉTAIENT AUSSI ANDRÉ ET PIERRE.(VERS. 43, 44, JUSQU'AU VERS. 49.)
1. Tout homme qui cherche avec soin fait quelque profit (1) : comme,il est écrit dans les Proverbes. Mais Jésus-Christ fait entendrequelque chose de plus , en disant : " Qui cherche, trouve ". (Matth. VII,8.) Aussi y
1. Ou bien, selon l'hébreu : " Dans tout travail sera le profit" : ou comme la Vulgate : " Partout où l'on travaille, làest l'abondance " .
a-t-il lieu d'admirer que Philippe ait suivi Jésus-Christ. Andrévint à lui après avoir ouï Jean, et Pierre aprèsavoir entendu André. Mais Philippe, sans avoir rien appris de personne,seulement sur ce que Jésus-Christ lui dit : " Suivez-moi ", obéitsur-le-champ pour ne le plus quitter et l'annoncer lui-même aux [194]autres. Accourant auprès de Nathanaël, il lui dit: " Nous avonstrouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et quelés prophètes ont prédit ". (Jean, I, 45.) Ne voyez-vouspas sa vigilance, son assiduité à lire les livres de Moïse,et qu'il était de ceux qui attendaient la venue de Jésus-Christ?En effet, ces paroles : " Nous avons trouvé ", marquent un hommequi cherche continuellement.
" Le lendemain, Jésus voulant s'en aller en Galilée ",Jésus-Christ, avant que quelqu'un se soit attaché àlui, n'appelle personne. Et ce n'est pas sans sujet; c'est l'effet d'uneextrême sagesse et d'une très-grande prudence : s'il avaitappelé des disciples avant qu'aucun se fût attachéà lui, ils se seraient peut-être retirés dans la suite;mais ayant d'eux-mêmes pris le parti de le suivre, ils sont demeurés,fermes. Or, s'il appelle Philippe, c'est parce qu'il lui était plusconnu que les autres, étant né et ayant étéélevé dans la Galilée. Jésus-Christ donc, aprèsavoir reçu ces disciples, part pour en aller chercher d'autres,et il attire à soi Philippe et Nathanaël. Quant à celui-ci,il n'y a pas tant de quoi s'étonner, " la réputation de Jésuss'étant répandue par toute la Syrie " (Matth. IV, 24); maisil est surprenant que Pierre et Jacques et Philippe l'aient suivi , non-seulementparce qu'ils ont cru avant d'avoir vu des miracles, mais, encore parcequ'ils étaient de la Galilée, d'où il ne sortait pointde prophète et d'où il ne venait rien de bon : car le peuplede ce pays était rustique, simple et grossier.
Mais en cela même Jésus-Christ a fait éclater sapuissance, lui qui d'une terre stérile et infructueuse a su tirerses principaux disciples: Il y a donc de la vraisemblance que Philippesuivit Jésus, pour avoir vu Pierre faire de même et avoirentendu Jean; il est aussi à croire que la voix de Jésus-Christavait opéré quelque chose en lui : car Jésus-Christconnaissait ceux qui étaient propres à son ministère.Mais l'évangéliste rapporte sommairement tout ceci. Que leChrist dût venir, Philippe le savait; mais que celui-ci fûtle Christ, c'est ce qu'il ignorait et c'est aussi ce que je crois qu'ilavait appris de Pierre ou de Jean-Baptiste. Au reste l'évangélistenomme la patrie de Philippe, afin de vous apprendre que " Dieu a choisiles faibles, selon le monde ". (I Cor. 1, 27.)
" Philippe ayant trouvé Nathanaël, lui dit . " Nous avonstrouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et queles prophètes ont prédit; savoir, Jésus de Nazareth,fils de Joseph ". Philippe dit cela pour donner, par l'autoritéde Moïse et des prophètes, plus de créance àsa prédication, et aussi pour rendre son auditeur docile et respectueux.Et comme Nathanaël était savant et très-zélépour la vérité, ainsi que Jésus-Christ mêmeen rend témoignage, et, que sa propre conduite le prouve, il lerenvoie avec raison à. Moïse et aux prophètes, afinque, Jésus-Christ le recevant ensuite, le trouvât instruit.Si l'évangéliste appelle Jésus fils de Joseph, névous en troublez point, alors on le croyait encore fils dé Joseph.Mais, Philippe, par où est-il certain que ce Jésus est celuique vous dites? Quelle preuve nous en donnez-vous? Ce n'est pas assez quevous le disiez. Quel prodige, quel miracle avez-vous vu? Il y a du risqueet du péril à croire témérairement de si grandeschoses. Quelle raison avez-vous donc? la même qu'André, dit-il;car André n'ayant ni assez de force, ni assez de capacitépour annoncer le trésor qu'il avait découvert, ni assez d'éloquencepour le faire connaître, amène son frère à celuiqu'il a trouvé. De même Philippe n'explique pas comment ceJésus est le Christ, ni en quoi, ni quand les prophètes l'ontprédit; mais il amène Nathanaël à Jésus,bien sûr que désormais il ne le quittera point, s'il a unefois entendu sa parole et sa doctrine.
" Nathanaël lui dit : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth?Philippe lui dit : " Venez et voyez ".
" Jésus voyant Nathanaël qui le venait trouver, dit de lui: Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans artifice". Nathanaël avait dit : " Peut-il. venir quelque chose de bon deNazareth? " Et Jésus le loue et l'admire : mais toutefois n'était-ilpas plutôt à blâmer? Non, certes, ce qu'il avait ditn'était pas une marque d'incrédulité, ni un crimequi méritât une réprimande, mais c'était unechose digne de louanges. Comment et pour quelle raison ? Parce qu'il étaitplus versé dans les prophéties que Philippe. Il avait apprisdes Ecritures que le Christ devait sortir de Bethléem, et du mêmebourg,où était né David. Ce bruit s'était répanduparmi les Juifs, et longtemps auparavant un prophète l'avait préditen ces termes : " Et toi Bethléem, tu n'es pas la dernièred'entre les principales villes [195] de Juda; car c'est de toi que sortirale chef qui conduira mon peuple d'Israël". (Mich. V, 2; Matth. II,6 ; Jean, VII, 42.) Nathanaël donc, entendant dire que. Jésusétait de Nazareth, se trouble, il chancelle, parce qu'il voit quece que dit Philippe ne s'accorde pas avec 1a prédiction du prophète.Mais dans son doute même, considérez quelle est sa prudenceet sa retenue; car il ne réplique pas sur-le-champ. Tu me trompes,Philippe, tu mens - non, je ne te crois point, je. n'irai pas le voir :.j'aiappris des prophètes qu'il doit sortir de Bethléem, et tudis qu'il est de Nazareth : ce Jésus n'est donc pas celui que leprophète a prédit. Mais que fait-il? Il va lui-mêmele trouver, et ne convenant point qu'il soit de Nazareth , il montre encela même son zèle, et son amour pour l'Ecriture, et qu'iln'est point capable de se laisser surprendre : il marque aussi qu'il désiraitardemment l'avènement du Christ, puisquil ne repoussa pas avecmépris celui qui lui annonçait cette nouvelle. C'est qu'ilpensait que Philippe; se trompait vraisemblablement sur le lieu de la naissance.
2. Considérez encore, mes frères, combien il est réservéet modéré, dans le refus qu'il fait d'ajouter foi àce que dit Philippe, et dans sa manière de l'interroger. Il ne ditpas : la Galilée ne produit rien de bon ; mais : comment peut-ilvenir quelque chose de bon de Nazareth ? " Philippe était aussiextrêmement prudent, il ne s'offense, il ne se fâche pointde ce que Nathanaël contredit; mais néanmoins il persiste àvouloir l'amener à Jésus-Christ, et .dès le commencementil fait paraître sa fermeté apostolique : c'est pourquoi Jésus-Christ,dit: " Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sansartifice ". Un Israélite peut donc être menteur : mais celui-làne ment pas; car son jugement est sans prévention : il ne dit rienpar faveur ni par haine. :Pourtant, lorsqu'on demanda aux Juifs oùdevait naître le Christ, ils répondirent : à Bethléem,et s'appuyèrent de ce témoignage : " Et toi, Bethléem,tu n'es pas la dernière d'entre les principales villes de Juda ".Mais c'est avant d'avoir vu Jésus qu'ils rendaient ce témoignage: après l'avoir vu; ils dissimulaient, par jalousie, leurs ancienspropos, et disaient : " Mais pour celui-ci, nous ne savons d'oùil est ". (Jean, IX, 29.) Nathanaël n'en usé pas ainsi, maisil reste ferme dans l'opinion qu'il avait de lui au commencement, àsavoir, qu'il n'était pas de Nazareth.
Pourquoi donc les prophètes l'appellent-ils Nazaréen?(Matth. II, 23.) Parce qu'il avait été élevéà Nazareth, et qu'il y avait demeuré. Or, Jésus-Christne dit pas à Nathanaël : Je ne suis pas dé Nazareth,comme Philippe vous l'a dit, mais de Bethléem. Il passe sur cela,il ne lui en parle point, pour ne pas rendre d'abord suspect ce qu'il luivoulait dire. De plus, quand même il l'aurait persuadé qu'ilétait de Bethléem, toutefois ce n'était point làsuffisamment prouver qu'il était le Christ. ne pouvait-il êtrené à Bethléem, sans être le Christ ? Bien d'autresy étaient nés. Il passe donc sur cela, et en déclarantqu'il avait été présent à leur entretien, ilfait ce qui pouvait le mieux l'engager à croire. Lorsque Nathanaëleut dit : " D'où me connaissez-vous? Jésus lui répondit: Avant que Philippe vous eût appelé, je vous ai vu lorsquevous étiez sous le figuier (48) ". Considérez ce caractèreferme et rassis. Jésus-Christ ayant dit de lui : " Voici un vraiIsraélite ", il n'est pas enflé par ces louanges, ravi deces éloges; il persiste à chercher et à examiner avecplus de soin : il veut voir clair. Nathanaël donc, comme homme, chercheet s'informe encore; mais Jésus comme Dieu répond : Je vousai déjà vu auparavant car longtemps auparavant Jésusavait connu sa droiture et sa probité, non comme un homme qui l'auraitsuivi, mais comme Dieu : Et maintenant je vous ai vu sous le figuier, lorsquenul n'y était avec vous, lorsque vous, Philippe, et vous, Nathanaël,vous étiez tous seuls, et que vous y partiez de moi en tèteà tête. C'est pourquoi l'évangéliste dit : "Jésus le voyant de loin, dit : Voici un vrai Israélite",pour, faire voir qu'avant même que Philippe arrivât, Jésus-Christavait rendu ce témoignage, afin qu'il ne fût pas suspect.C'est aussi pour cela qu'il désigne et le temps, et le lieu, etl'arbre. S'il eût seulement dit Je vous avais vu avant que Philippevînt près de vous, la chose aurait été suspecte;on aurait cri qu'il avait lui-même envoyé Philippe, et qu'iln'y avait rien de grand, rien d'extraordinaire dans ce qu'il disait: maisen désignant le lieu où Nathanaël parlait avec Philippe,le nom de l'arbre et le temps de l'entretien, il rend indubitable sa connaissancedes choses les plus secrètes.
Mais ce n'est pas là seulement en quoi il lui manifeste qu'ilest le Christ; il le fait encore d'une autre manière, c'est en luirappelant ce [196] qu'il avait dit, savoir: " Peut-il venir quelque chosede bon de Nazareth? " Voilà comment Jésus gagna Nathanaëlet se l'attacha très étroitement; et aussi pour ne l'avoirpas blâmé d'avoir parlé de la sorte, et l'avoir mêmeloué et admiré: Voilà par où Nathanaëlconnut que Jésus était véritablement le Christ; àsavoir par la découverte qui lui fut faite de sa propre penséeet de ses sentiments, Jésus lui ayant montré qu'il voyaitet savait parfaitement ce qui se passait dans son coeur; mais surtout parcequ'il ne le reprit pas de ce qu'il avait paru dire contre lui, et qu'aucontraire il l'en loua. Jésus lui dit encore que c'étaitPhilippe qui l'avait appelé, mais il passa sur le reste et ne luiparla point de ce qu'ils avaient dit ensemble, laissant cette tâcheà sa conscience, et ne voulant point le confondre davantage.
3. Quoi donc? Est-ce que Jésus vit seulement Nathanaël,lorsque Philippe l'appela? ou ne l'avait-il pas vu auparavant avec cetoeil qui ne dort jamais ? certainement il l'avait vu : que, personne n'endoute. Mais Jésus n'a dû dire alors que ce qui étaitnécessaire. Nathanaël confessa donc que Jésus étaitle Christ, en voyant un signe évident de sa prescience; ses hésitationsavaient prouvé sa sagesse ; son acquiescement démontra sabonne foi. Car " il repartit à Jésus ", dit le texte sacré:" Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roid'Israël (49) ". Ne voyez-vous pas là une âme qui subitementtressaille de joie? Ne voyez-vous pas un homme qui, par ses paroles, embrasseJésus ? Vous êtes, dit-il, celui qui est attendu et désiré.Ne le voyez-vous pas s'étonner, admirer, tressaillir et bondir dejoie?
Nous devons être aussi dans la joie, nous qui avons reçula connaissance du Fils de Dieu; nous devons, dis-je , non-seulement nousréjouir au fond du coeur, mais encore marquer et exprimer au dehorsnotre joie par nos oeuvres mêmes. Mais cette joie, en quoi consiste-t-elle? A être obéissants à celui que vous avez connu. Or,cette obéissance consiste à faire ce que veut Jésus-Christ: si nous faisons ce qui irrite sa colère, comment manifesterons-nousnotre allégresse? Ne voyez-vous pas que celui qui a reçuson ami dans sa maison, fait tout avec joie, qu'il court de tous côtés,qu'il n'épargne rien; fût-il besoin de répandre mêmetout son bien, il est prêt à le faire, et cela uniquementpour plaire, à son ami. S'il n'accourait pas quand il l'appelle,s'il ne faisait pas toutes choses selon son désir et sa volonté,assurât-il même mille fois qu'il se réjouit de son arrivée,son hôte ne le croirait point, et ce serait avec raison : il fauten effet marquer sa joie par ses oeuvres et par ses actions.
C'est pourquoi Jésus-Christ étant venu chez nous, montronsque nous nous en réjouissons et ne faisons rien qui puisse lui déplaireet le fâcher; parons, ornons cette maison où il est venu:voilà ce qu'on doit faire quand on est dans la joie. Présentons-luià manger ce qui est le plus de son goût : c'est làce que doit faire celui qui est dans l'allégresse. Mais quelle estla nourriture que nous lui devons présenter? Il nous l'apprend lui-même: " Ma nourriture ", dit-il, " est de faire la volonté de celuiqui " m'a envoyé ".(Jean, IV, 34.) Donnons-lui à manger lorsqu'ila faim ; donnons-lui à boire lorsqu'il a soif : quand vous ne luidonneriez qu'un verre d'eau froide, il le recevra, car il vous aime : lesprésents de l'ami , quelque petits qu'ils soient, paraissent grandsà un ami. Seulement ne soyez point paresseux, ni lents àdonner; quand vous ne donneriez que deux oboles, il ne les rejettera point,mais il les recevra comme quelque chose de grand prix. En effet, n'ayantbesoin de personne, et ces choses ne lui étant nullement nécessaires,c'est avec raison qu'il ne regarde point à la grandeur des dons,mais à l'intention et à la volonté de celui qui donne.Seulement faites voir que vous êtes content de l'avoir chez vous,qu'il n'est rien que vous ne soyez prêts à faire pour lui,et que sa présence vous réjouit.
Considérez quel amour il a pour vous; c'est pour vous qu'il estvenu, pour vous il a donné sa vie. Et après de si grandsbienfaits, il ne refuse même pas de vous prier. Car, dit saint Paul: " Nous faisons la charge d'ambassadeur pour Jésus-Christ, et c'estDieu même qui vous exhorte par notre bouche ". (II Cor. v, 20.) Etqui est assez insensé pour ne pas aimer son Seigneur? Et ce queje dis là, je sais qu'aucun de vous ne le démentira de labouche ni du coeur. Mais celui que l'on aime veut qu'on lui marque sonamour, non-seulement par des paroles, mais encore par des oeuvres. Direque l'on aime, et ne point faire ce qu'ont coutume de faire ceux qui aiment,c'est sûrement une chose bien ridicule et devant Dieu et devant leshommes. Puis donc qu'il est non-seulement inutile, mais encore [197] très-nuisible,de confesser Jésus-Christ seulement de bouche, et de le renoncerpar ses oeuvres, je vous conjure, mes frères, de le confesser égalementpar vos actes, afin que Jésus-Christ lui-même nous reconnaisseen ce jour, où il déclarera devant son Père ceux quisont dignes " d'être reçus de lui ". C'est la grâceque je vous souhaite en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui etavec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXI
NATHANAËL LUI DIT : MAÎTRE , VOUS ÊTES LE FILS DEDIEU, VOUS ÊTES LE ROI D'ISRAËL. JÉSUS LUI RÉPONDIT: VOUS CROYEZ, PARCE QUE JE VOUS AI DIT QUE JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER: VOUS VERREZ DE BIEN PLUS GRANDES CHOSES ! (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS.4 DU CHAP. II.)
1. Il faut, mes chers frères, il faut de grands soins, beaucoupd'application et de longues veilles, pour pénétrer dans laprofondeur des saintes Ecriturès : les lâches et les paresseuxn'en acquerront point l'intelligence. Il faut un exact et soigneux examenet ne point cesser de prier, si nous voulons percer tant soit peu l'obscuritéde ces saints mystères. Aujourd'hui même la question qui seprésente n'est pas des plus aisées à résoudre: elle demande un attentif et diligent examen. Lorsque Nathanaël dit:" Vous êtes le Fils de Dieu ", Jésus-Christ lui répond:" Parce que je vous ai dit que je " vous ai vu sous le figuier , vous croyez?"Vous verrez de bien plus grandes choses ".
Quelle difficulté propose-t-on sur ces paroles? On nous demandepourquoi Pierre , qui avait vu tant de miracles, qui avait reçude si grandes instructions , ayant fait cette même confession : "Vous êtes le Fils de Dieu " (Matth, XVI, 17), est proclamébienheureux, parce que c'est Dieu le Père qui le lui a révélé,et Nathanaël qui , avant les miracles, avant toute instruction , prononceune semblable profession de foi, ne s'entend pas louer de même ,mais il est renvoyé à de plus grandes choses, comme s'iln'avait rien dit qui répondît à la grandeur de ce qu'ilfallait exprimer? Quelle est donc la cause de cette différence?La voici: Pierre et Nathanaël ont bien prononcé les mêmesparoles, mais ils ne les ont pas dites l'un et l'autre dans le mêmesens. Pierre a confessé Jésus Fils de Dieu ; mais comme vraiDieu; et Nathanaël comme simple homme. Qu'est-ce qui nous le montre? Les paroles qui suivent. Après avoir dit: " Vous êtes leFils de Dieu " , il a ajouté: " Vous êtes le roi d'Israël". Or le Fils de Dieu nest pas seulement roi d'Israël, mais encorede tout le monde.
Et cela n'est pas seulement visible par ces paroles, mais aussi parles suivantes. [198] Jésus-Christ, parlant à Pierre, n'ajoutarien de plus, mais , comme si sa foi eût été parfaite,il promet de bâtir son Eglise sur sa confession. Ici Jésus-Christne dit rien de semblable; il est même à observer qu'il ditle contraire. En effet; comme si cette confession eût étéinsuffisante dans sa principale partie, il y ajoute ce qui y manquait.Que dit-il? " En vérité, en vérité, je vousle dis: Vous verrez dans peu le ciel ouvert, et les anges de Dieu monteret descendre sur le Fils de l'homme ". Ne voyez-vous pas comment il sélèvepeu à peu de terre, et l'amène à ne plus le regardersimplement comme homme? Celui que les anges servent, Celui sur qui lesanges montent et descendent, pourrait-il être simplement homme? C'estpourquoi il a dit : " Vous verrez de bien plus grandes choses " , et, pourle lui expliquer, il lui a présenté le ministère desanges; c'est comme s'il disait : Nathanaël, il vous paraît surprenantque je vous aie découvert votre pensée et vos sentiments,et pour cela vous m'avez reconnu roi d'Israël : que direz-vous donc,lorsque vous verrez les anges monter et descendre sur moi ? Par làil lui fait entendre qu'il doit aussi le confesser et le reconnaîtrepour Seigneur des anges. Car les ministres du Roi descendaient et montaient,comme pour venir servir le vrai et légitime Fils de leur Roi.
Les anges descendaient lorsque Jésus fut crucifié, ilsmontaient à sa résurrection et à son ascension, etmême auparavant, comme lorsqu'ils s'approchèrent de lui etqu'ils le servaient (Matth. IV, 11) ; lorsqu'ils annonçaient sanaissance, lorsqu'ils criaient: " Gloire à Dieu au plus haut descieux et paix sur la terre ! " (Luc, II, 14), lorsqu'ils vinrent auprèsde Marie, lorsqu'ils vinrent auprès de Joseph. Ce qu'il avait souventfait, il le fait maintenant encore: il prédit deux choses, il donnela preuve de l'une, et par là il assure que l'autre aura son accomplissement.Quant à celles qu'il a dites ci-dessus, les unes étaientdéjà sûrement arrivées, comme ce qu'il a ditavant la vocation de Philippe: " Je t'ai vu sous le figuier " ; les autresdevaient arriver et étaient en partie arrivées, àsavoir, l'ascension et la descente des anges: " Elles étaient arrivéesdans le temps de, la naissance, elles devaient arriver encore " au crucifiement,à la résurrection et à l'ascension. Ce sont làles prédictions que les précédentes rendent croyables,même avant leur réalisation. Car celui à qui les événementsaccomplis avaient fait connaître la puissance de Jésus, devaitavoir moins de peine à croire ce qu'il annonçait pour l'avenir.
A cela que dit Nathanaël.? Il ne répondit rien. C'est pourquoiJésus-Christ n'en dit pas davantage ; il le laisse méditeret repasser dans. son esprit ce qu'il a entendu , et ne veut pas répandretoute la graine à la fois ; mais, sachant qu'il a jeté sasemence en bonne terre, il lui donne le temps de porter son fruit. C'estsur quoi il s'explique ailleurs en ces termes: " Le royaume des cieux estsemblable à un homme qui avait semé de bon grain ; pendantqu'il dormait son ennemi vint, et sema de l'ivraie au milieu du blé". (Matth. XIII, 24,25.)
J'ai déjà dit que Jésus était connu, principalementen Galilée. C'est pourquoi il est convié aux noces et ils'y trouve; il ne regarde point à sa dignité, mais il y va-pour nous faire du bien. Et certes, celui qui a bien voulu prendre la formede serviteur, dédaignera bien moins d'assister aux nettes de sesserviteurs ; celui qui mangeait avec les publicains et avec les pécheurs,ne refusera pas; à plus forte raison, de prendre place aux nocesavec les conviés. D'ailleurs, les gens qui l'avaient invitén'avaient pas de lui l'opinion qu'il eût fallu avoir, et ne le considéraientpas même comme un personnage illustre, mais comme le premier venuparmi leurs connaissances. L'évangéliste nous 1e fait mêmeentendre, en disant : " La mère de Jésus y était,et ses frères" ; comme ils avaient convié sa mèreet ses frères, ils l'avaient aussi convié lui-même." Et le vin venant à manquer, la mère de Jésus luidit: Ils n'ont point de vin (3) ". Sur quoi on a lieu de demander d'oùil était venu dans l'esprit de la mère d'attendre quelquechose de grand de son fils; car il n'avait point encore fait de miracles: " Ce fut là ", dit l'Ecriture, " le premier des miracles de Jésus,qui fut fait à Cana en Galilée ". (Jean, II, 11.)
2. Mais peut-être on objectera que ce témoignage ne prouvepas que ce fut là le premier miracle, attendu que l'évangélisteajoute " A Cana en Galilée " : il s'est pu faire, dira-t-on, quece fut le premier accompli à Cana; sans être le premier detous ; et il est vraisemblable qu'il en avait fait d'autres ailleurs; nousferons la réponse que nous avons [199] déjà faite.Que dirons-nous? Ce que dit " Jean-Baptiste: Pour moi, je ne le connaissaispas, mais je suis venu baptiser dans l'eau, afin qu'il soit connu dansIsraël ". En effet, si Jésus avait fait des miracles dans sonenfance, les Israélites n'auraient eu besoin de personne pour leleur faire connaître. Celui qui, parvenu à l'âge viril,s'est rendu par ses miracles si célèbre, non-seulement dansla Judée, mais encore dans la Syrie et au delà, et cela dansle seul espace de trois ans, ou plutôt qui n'a même pas eubesoin de trois années pour se faire une réputation , puisque, du premier jour, son renom s'était répandu partout; celui,dis-je, qui, par le nombre de ses miracles, a dans si peu de temps illustréson nom jusqu'à le faire connaître de tout le monde, celui-làn'aurait pu, à plus forte raison, demeurer caché et inconnu,s'il eût opéré des miracles dans son enfance : lesmiracles qu'opère un enfant font bien plus de bruit et causent beaucoupplus d'admiration; et d'ailleurs, il aurait eu deux ou trois fois plusde temps pour s'illustrer.
Mais Jésus dans son enfanté n'a rien . fait de plus quece que rapporte saint Luc, qu'à l'âge de douze ans il s'étaitassis dans le temple au milieu des docteurs, les écoutant et lesinterrogeant (Luc, II, 46, 47) ; et que par les questions qu'il leur avaitfaites, il s'était rendu digne d'admiration. D'ailleurs , on conçoitaisément qu'il n'ait pas commencé dès son enfanceà faire des miracles. Les Juifs les auraient regardés commede pures illusions. Si, étant déjà homme fait, ilne fut pas à l'abri de pareils soupçons, à plus forteraison l'auraient-ils soupçonné s'il en avait fait dans saplus grande jeunesse. De plus, l'envie dont les Juifs étaient animés,les aurait poussés à le crucifier plus tôt et avantle temps déterminé, et ainsi l'oeuvre même de la rédemptioneût été révoquée en doute.
Sur quoi donc, direz-vous, la Mère conçut-elle une aussihaute opinion de son Fils? C'est que déjà il commençaità être connu, et par le témoignage de Jean-Baptiste,et par ce qu'il avait dit lui-même à. ses disciples. Et avanttoutes ces choses, la manière même dont il avait étéconçu et ce qui s'était passé à sa naissance,donnait à la mère une haute idée de son Fils. Elleécoutait tout ce qu'on disait de cet enfant, et " elle conservaitdans son coeur ", dit l'Ecriture, " toutes ces choses". (Luc, II, 59.)Et pour quelles raisons, objecterez-vous encore, n'a-t-elle rien dit auparavant?Parce qu'il commença, comme j'ai dit, seulement alors à paraîtreen public, et qu'avant ce temps il vivait dans l'obscurité, commeun homme du commun; c'est pourquoi sa mère n'aurait pas osélui faire alors une pareille demande ; mais lorsqu'elle eut appris quec'était pour lui que Jean-Baptiste était venu et qu'il luiavait rendu un si grand témoignage, qu'enfin son fils avait desdisciples, alors elle s'adressa à lui avec confiance, et voyantque le vin manquait, elle dit : " Ils n'ont point de vin ". Par là,elle voulait, d'une part, obliger ses hôtes; de l'autre, êtreglorifiée grâce à son Fils; peut-être aussi eut-ellequelques sentiments humains, comme ses frères qui lui disaient :" Faites-vous connaître au monde " (Jean, VII, 4), espérantprofiter de la gloire qu'il s'acquerrait par ses miracles. Voilàpourquoi Jésus lui fit cette réponse assez vive : " Femme,qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue"; mais toutefois il avait une très-grande considération poursa mère. Saint Luc remarque qu'il était soumis à sesparents " (Luc, II, 5-1), et l'évangéliste saint Jean nousapprend le grand soin qu'il eut de Marie lorsqu'il était sur lacroix. (Jean, XIX, 26.)
En effet, nous devons être soumis à nos parents, lorsqu'ilsne nous empêchent pas de remplir nos devoirs envers Dieu et qu'ilsn'y apportent point d'obstacles; il est très-dangereux de ne passuivre cette règle; ruais quand ils demandent quelque chose d'inopportun,et nous gênent dans les choses spirituelles, il n'est alors ni bon,ni sage de leur obéir. C'est pour cela que Jésus, ici etailleurs encore, répond : " Qui est ma mère et qui sont mesparents?" (Marc, III, 33.) Car ils n'avaient pas encore de lui les sentimentsqu'ils devaient avoir; mais sa mère, pour l'avoir mis au monde,croyait, selon la coutume des autres mères, pouvoir lui ordonnertout ce qu'elle voudrait, elle qui aurait dû l'honorer et l'adorercomme son Seigneur. Voilà pourquoi il lui répondit alorsde cette façon.
Considérez, je vous prie, mes frères, ce spectacle : d'unepart, Jésus est environné d'un grand peuple, toute cettefoule uniquement attentive à l'entendre et à écoulersa doctrine; de l'autre, une femme accourt, perce la foule, vient l'appelerpour le faire sortir de l'assemblée et lui parler en particulier.Elle vient, [200] non pour entrer dans la maison, mais pour, l'en fairesortir et le prendre à part. C'est pourquoi il dit: " Qui est mamère et qui sont " mes frères? " Non pour faire une injureà sa mère, Dieu nous garde d'une telle pensée , maispour lui rendre le plus grand service en lui apprenant à concevoirune idée plus juste de sa dignité. S'il. avait soin des autres,et s'il n'omettait rien pour leur inspirer la juste opinion qu'ils devaientavoir de lui, à plus forte raison le faisait-il pour sa mère?Et comme il y a de l'apparence qu'ayant entendu ce qu'avait dit son Fils,elle ne voulut pourtant pas lui obéir, mais avoir le dessus, commeétant sa mère, c'est aussi pour cette raison qu'il lui fitcette réponse. En effet, Jésus ne l'aurait pas tiréede la basse opinion qu'elle avait de lui, ni élevée aux grandset sublimes sentiments qu'elle en devait avoir, si elle s'étaittoujours attendue à être honorée de son Fils commesa mère, au lieu de le regarder comme son Seigneur et son Maître.C'est donc pour cette raison qu'il lui répondit alors : " Femme,qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? "
Il y en avait d'ailleurs une autre qui l'obligeait à parler dela sorte : c'est qu'on aurait pu tenir pour suspect le miracle qu'il allaitfaire; car c'était à ceux qui étaient dans l'indigenceet dans le besoin à le prier, et non pas à sa mère.Pourquoi? Parce que les plus grands prodiges, s'ils sont faits a la prièrede parents, perdent le plus souvent beaucoup de leur mérite au jugementde ceux qui en sont témoins; mais quand les pauvres demandent etsupplient eux-mêmes, le miracle cesse d'être suspect, les élogesqu'on en fait sont purs et , sincères, et le fruit en est considérable.
3. En effet, si un excellent médecin, venu pour visiter plusieursmalades dans leurs maisons, au lieu d'apprendre leur état de leurbouche même, ou de celle de leurs proches, est seulement suppliépar sa propre mère, dès lors il sera suspect et incommodeaux malades; et ni ces infirmes, ni ceux qui sont auprès d'eux n'enespéreront beaucoup : Voilà pourquoi Jésus-Christreprit alors sa mère, eu lui disant : "Femme, qu'y a-t-il entrevous et moi? " Et ce fut là pour elle un avertissement de ne pasrecommencer. Car s'il tenait à honorer sa mère, il avaitencore bien plus à coeur son salut, et le bien qu'il devait faireau monde, s'étant pour cette fin revêtu de notre chair : cen'était point là parler avec hauteur à une mère,mais veiller sagement sur ses paroles, et pourvoira ce que. les miracless'opérassent avec la dignité convenable. Au reste, qu'ilhonorât beaucoup sa mère, il n'en faut point d'autre preuve,pour, négliger toutes les autres, que la réprimande qu'illui adressa; cette sévérité montre même un grandrespect comment? la suite,vous le fera voir.
Pensez donc à ces choses : Rappelez-les vous , lorsque vous entendrezune femme dire : " Heureuses sont les entrailles qui vous ont porté,et les mamelles qui vous ont nourri ", et Jésus répondre: " Mais plutôt heureux sont ceux qui font la volonté de monPère " (Luc, XI, 27, 28) ; et soyez persuadés,que c'est dansla même intention et dans le même esprit qu'il répondde la sorte à sa mère. Jésus ne fait pas àsa mère cette réponse pour la rebuter, mais pour lui déclarerqu'il ne lui serait nullement avantageux de l'avoir enfanté, sielle n'était très-vertueuse et très-fidèle.Or, s'il n'eût été d'aucune utilité àMarie d'avoir enfanté Jésus-Christ, à supposer queson âme n'eût pas été intérieurement ornéede vertu, à plus forte raison nous sera-t-il inutile à nous,qui n'avons rien de bon, d'avoir eu un père, un frère, unenfant, bons et vertueux, si nous sommes nous-mêmes éloignésde la vertu ; car David dit : " Le frère ne rachète pointson frère, l'homme étranger le rachètera-t-il? " (Ps.XLVIII, 7.) En effet, après la grâce, de Dieu , on ne doitfonder l'espérance du salut sur nulle autre chose que sur les bonnesoeuvres.
Autrement, si l'enfantement du Christ avait suffi pour le salut de laVierge, la parenté selon la chair qu'avaient les Juifs avec Jésusaurait dû pareillement leur être utile , de même pourla ville où il était né et pour ses frères.Mais ses frères mêmes ne gagnèrent rien à unetelle parenté, lorsqu'ils négligeaient le soin de lotir salut,et se firent condamner avec le reste du monde; ils ne furent des objetsd'admiration que lorsqu'ils eurent commencé à briller parleur propre vertu. De même, l'avènement du Sauveur n'a paspréservé Jérusalem d'être détruite etbrûlée; ni les Juifs, ces parents de Jésus selon lachair, d'être massacrés et de périr misérablement,parce que l'appui de la vertu leur faisait défaut. Mais les apôtresse sont élevés au-dessus de tous les hommes, parce que, parleur soumission et leur obéissance, ils sont [201] véritablemententrés dans la famille de Jésus. Ces exemples et ces véritésnous apprennent, mes frères, que nous avons besoin de la foi etde l'éclat de la vertu ; car c'est là uniquement ce qui nouspourra procurer notre salut.
Certes , pendant longtemps les parents de Jésus-Christ ont faitl'admiration de tous les hommes, et ont été appelésDesposynes (1) ; mais maintenant nous ignorons même leurs noms; etau contraire les noms et la vie des apôtres sont célèbrespar tout le monde. Ne nous glorifions donc pas de la noblesse de notreorigine; mais quand nous pourrions même nous vanter d'êtreissus d'un grand nombre d'aïeuls célèbres et illustres,efforçons-nous de surpasser leur vertu, sachant qu'au jugement futurnous ne retirerons aucun avantage du mérite d'autrui, et n'en seronsau contraire jugés que plus sévèrement, si, nésde parents gens de bien, et ayant devant nos yeux un exemple domestique,nous n'imitons pas ceux que nous devons regarder comme nos modèleset nos maîtres.
Je dis maintenant ceci, parce que je vois bien des gentils qui, lorsquenous les exhortons à embrasser la foi et le christianisme, se couvrentde leurs parents et de leurs aïeux, et disent : Tous mes parents,mes amis et mes camarades sont de bons chrétiens. Et de quoi celavous sert-il, misérables et malheureux que vous êtes? Vousne suivez pas vos camarades dans leur course, vous n'imitez pas leur vertu: c'est justement ce qui vous perdra.
1. Desposynes, c'est-à-dire, ceux uni appartiennent au Maître,au seigneur.
D'autres encore, qui, à la vérité, sont fidèles,mais peu réglés dans leurs moeurs, apportent la mêmeexcuse, quand on les excite à la vertu : Mon père, mon aïeul,mon bisaïeul ont été des hommes d'une grande piétéet d'une éminente vertu. Mais voilà précisémentde quoi vous damner; vous sortez de ces saints personnages et vous dégénérez,et vous faites des actions indignes d'une si belle origine Écoutezce que le prophète dit aux Juifs " Jacob a été réduità servir et à garder les " troupeaux pour avoir Rachel ".(Osée, XII,12.) Écoutez ce que dit Jésus-Christ :" Abraham votre père a désiré avec ardeur de voirmon jour : il l'a vu, et il en a été rempli de joie". (Jean,VIII, 56.) Où vous voyez que partout la vertu des ancêtresest produite non-seulement comme un titre de gloire, mais encore commeun nouveau sujet d'accusation.
Puisque nous le savons, mes chers frères, faisons tous nos effortspour nous sauver par nos propres oeuvres, de peur que, comptant vainementsur celles d'autrui, nous ne connaissions que nous nous sommes trompésque lorsque cette connaissance nous sera inutile. Car, dit l'Écriture," qui est celui qui vous confessera dans l'enfer? " (Ps. VI, 5.) Faisonsdonc pénitence en ce monde, afin que nous puissions acquérirles biens éternels. Plaise à Dieu que tous nous les obtenions,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui la gloire et l'empire soient au Père et au Saint-Esprit,dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXII
FEMME, QU'Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE VOUS ET MOI ? MON HEURE N'EST PASENCORE VENUE. (VERSET 4, JUSQU'AU VERSET 10.)
1. La prédication a ses difficultés et ses fatigues; saintPaul le reconnaît et le déclare par ces paroles : " Que lesprêtres qui gouvernent bien soient doublement honorés; principalementceux qui travaillent à la prédication de la parole et àl'instruction" (I Tim. V, 47) des peuples. Mais il dépend de vousde rendre ce travail ou doux ou pénible. Si vous rejetez ce quenous disons, ou même si, sans le rejeter, vous n'en faites pas voirle fruit dans vos oeuvres, le travail nous sera dur et pénible;parce que nous connaîtrons que nous travaillons en vain et inutilement: mais si vous êtes attentifs, et si vous pratiquez ce que vous avezentendu, nous ne nous apercevrons point de nos sueurs : le produit du travailn'en laisse pas sentir la peine. C'est pourquoi, si vous voulez nous encourageret animer notre ardeur, produisez-nous du fruit, je vous le demande engrâce; afin que voyant de belles et de riches moissons, soutenusde la confiance d'avoir fait un bon travail, et supputant nos richesses,nous ne nous ralentissions pas dans un commerce si heureux et si profitable.
La question qui se présente aujourd'hui n'est pas légère.Marie dit à Jésus : " Ils n'ont point de vin " , Jésus-Christlui répond " Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Monheure n'est pas encore venue " ; et après une pareille réponse,Jésus fait ce que lui demandait sa mère. Cette seconde difficultén'est pas moins grande que la première. Invoquons celui qui a opéréce miracle avant d'aborder la solution. Mais ce n'est point en ce seulendroit que se trouve cette parole; le même évangélistedit dans la suite: " Ils ne purent point le prendre, parce que son heuren'était pas encore venue " (Jean, VII, 8); et encore : " Personnene mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue"; et ailleurs : " L'heure est venue, glorifiez votre Fils ". (Jean, XVII,1.) J'ai rassemblé ici ces textes qui sont répandus danstout l'Evangile, pour leur donner à tous une seule explication.Quelle est-elle cette explication? Jésus-Christ n'était pointassujetti à la nécessité du temps, il ne disait pas:" Mon heure n'est pas encore venue ", pour observer les heures. Commenten aurait-il tenu compte, lui, le maître du temps, le créateurdes années et des siècles ? mais par ces paroles Jésus-Christveut nous apprendre qu'il fait , tout dans le temps propre et convenable,afin de ne point troubler l'ordre des choses . ne pas faire chaque chosedans son temps, t'eût été tout confondre : la naissance,la résurrection, le jugement.
Renouvelez ici votre attention, mes frères; il a fallu créerles créatures, mais non toutes ensemble : l'homme et la femme, maisnon [203] les deux ensemble. Il a fallu condamner à là mortle genre humain et le ressusciter, mais il a dû y avoir un grandintervalle entre ces deux événements. Il a fallu donner laloi et la grâce, mais non pas à la fois : la loi et la grâceont dû être dispensées chacune dans son temps. Jésus-Christn'était donc point assujetti à la nécessitédes temps, lui qui, comme créateur, a prescrit au temps l'ordrequ'il a voulu établir. Saint Jean fait dire ici à Jésus-Christ: " Mon heure n'est pas encore venue ", polir montrer qu'il n'étaitpas encore bien connu; et qu'il n'avait pas encore entièrement remplile collège de ses disciples. André et Philippe le suivaient,mais nul autre avec eux: ou plutôt, tous ceux-ci ne le connaissaientpas comme il faut, ni même sa mère, ni ses frères.Car après tant de miracles; l'évangéliste parlantde ses frères, dit : " Ses frères ne croyaient pas en lui" (Jean, VII, 5) : de même pour ceux qui étaient aux notés,ils ne le connaissaient pas. S'ils l'avaient connu, ils se seraient approchésde lui, et, dans lé besoin où ils se trouvaient, ils l'auraientprié d'y avoir égard.
Jésus dit donc : " Mon heure n'est pas encore venue ". Je nesuis pas encore connu de ceux qui sont ici, présents, et mêmeils ne savent pas que le vin leur mangue : attendez qu'ils le sachent.Il ne convenait pas que vous me fissiez cette demandé, étantma mère, vous rendez le miracle suspect, il fallait que ceux quisont dans le besoin vinssent s'adresser à moi, et me prier, nonque j'aie besoin de leurs prières, mais afin qu'ils reçussentmon bienfait avec pleine adhésion. Car lorsque celui qu'une urgentenécessité presse, obtient ce qu'il demande; il en a une vivereconnaissance; mais celui qui ne s'est pas encore aperçu du besoinoù il est, rie connaît point aussi tout le prix du bien qu'onlui fait.
Mais, repartirez-vous, pourquoi, après avoir dit: " Mon heuren'est pas encore venue ", et avoir refusé, fit-il ensuite ce quesa mère lui avait demandé? Afin que si l'on voulait fairedes objections, et prétendre qu'il était assujetti àl'heure, on connût, à n'en pouvoir douter, qu'il n'étaitnullement assujetti ni à l'heure, ni au temps. En effet; s'il eûtété assujetti à l'heure, comment, l'heure convenablen'étant point encore arrivée, aurait-il pu faire ce miracle?De plus; il l'a fait par égard pour sa mère, pour ne pasparaître la contrarier, pour qu'on n'attribuât pas son refusà faiblesse et à impuissance, pour ne pas couvrir sa mèrede confusion dans une si grande assemblée car elle lui avait déjàprésenté les serviteurs. Ainsi, après avoir dit àla Chananéenne : " Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants,et de le donner aux chiens " (Matth. XV, 26) néanmoins, touchéde sa persévérance, il lui accorda ensuite ce qu'elle demandait;et quoiqu'il dît : " Je n'ai été envoyé qu'auxbrebis de " la maison d'Israël, qui se sont perdues " (Ibid. 24);toutefois, après unetelle réponse, il guérit sa fille.
2. D'où nous apprenons, mes frères, que souvent par lapersévérance nous nous rendons dignes de recevoir des grâceset des bienfaits, quelque indignes que nous en puissions être. C'estpourquoi la mère de Jésus attendit, et fit sagement approcherde lui ceux qui servaient, afin que plusieurs le priassent ensemble. C'estaussi pour cette raison qu'elle ajouta "Faites tout ce qu'il vous dira(5) ". Car elle savait parfaitement bien que ce n'était point parimpuissance qu'il avait refusé, mais parce qu'il fuyait l'éclat,et qu'il ne voulait pas sembler chercher l'occasion de faire un miracle;voilà pourquoi elle fit approcher ceux qui servaient.
" Or, il y avait là six grandes urnes de pierre, pour serviraux purifications qui étaient en usage parmi les Juifs, dont chacunetenait deux ou trois mesures (6).
" Jésus leur dit : Emplissez les urnes d'eau et ils les emplirentjusqu'au haut (7) ". Ce n'est pas sans sujet que l'évangélistea dit : " Pour servir aux purifications qui étaient en usage parmiles Juifs " ; mais c'est de peur que quelque infidèle n'eûtpeut-être lieu de soupçonner qu'il était restéde la lié de vin dans ces vases, et qu'on n'eût qu'ày jeter et à y mêler de l'eau, pour obtenir un vin fort léger;voilà, dis-je, pourquoi saint Jean dit : "Pour servir aux purificationsqui étalent en usage parmi les Juifs " ; par là il fait voirqu'on n'avait jamais gardé de vin dans ces urnes. En effet, commeil y a une grande disette d'eau dans la Palestine, et qu'il est rare dytrouver des sources et des fontaines, tes Juifs avaient soin d'avoir toujoursdes urnes pleines d'eau, pour n'être pas obligés décourir aux fleuves, s'ils contractaient par hasard quelque impureté,et pour avoir sous leur main de quoi se purifier.
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Mais pourquoi ne fit-il pas de miracle avant qu'on emplît cesurnes d'eau, ce qui aurait été beaucoup plus merveilleux?car autre chose est de changer la matière qui existe, et qu'on asous sa main, en lui donnant une autre forme, autre chose de créerla substance même qui n'existait point; l'un de ces prodiges estbien plus admirable que l'autre. Mais plusieurs auraient regardéce dernier miracle comme incroyable, et c'est pour cette raison que souventJésus-Christ a volontairement diminué la grandeur de sesmiracles, afin qu'on les crût plus facilement.
Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas mis l'eau lui-même et a-t-ilordonné aux serviteurs d'emplir ces urnes? C'est encore pour lamême raison, et aussi afin d'avoir pour témoins de ce miracleceux mêmes qui avaient puisé et apporté l'eau, afinqu'ils pussent attester que ce n'était pas un prestige, une illusion.Si quelques-uns avaient impudemment osé le nier, ceux qui serraientpouvaient dire C'est nous qui avons puisé l'eau. De plus, Jésuspar cette conduite renverse les doctrines qui se sont élevéescontre l'Eglise. En effet, comme quelques-uns enseignent qu'il y a un autreCréateur du monde, et que ce n'est pas lui qui a crééles êtres visibles, mais un autre Dieu qui lui est contraire; pourréprimer leur folie, il fait la plupart de ses miracles, en se servantdes substances mêmes qui sont déjà créées.Car si le Créateur lui était contraire et opposé,il ne se servirait pas de l'ouvrage d'autrui, pour montrer et faire éclatersa propre -puissance. Mais il fit voir, parce prodige, qu'il est celui-làmême qui change l'eau dans les vignes, et qui, y faisant entrer lapluie par les racines, la convertit en vin, en opérant dans un instantaux noces ce qu'il fait dans la vigne même avec plus de temps.
Or, après qu'ils eurent rempli les urnes d'eau, Jésusleur dit : " Puisez maintenant, et portez-le au maître d'hôtel.Et ils lui en portèrent (8).
" Le maître d'hôtel ayant goûté de cette eauqui avait été changée en vin, et, ne sachant d'oùvenait ce vin, quoique les serviteurs qui avaient puisé l'eau lesussent bien, il appela l'époux (9).
" Et lui dit : Tout homme sert d'abord, le bon vin, et, aprèsqu'on a beaucoup bu, il en sert alors de moindre : mais, pour vous, vousavez réservé jusqu'à cette heure le bon vin (10) ".Sur cet endroit encore quelques-uns plaisantent et disent : C'étaitlà une compagnie d'ivrognes, de gens sans goût, sans discernement,incapables de juger des choses, jusqu'à ne savoir dire si on leurprésentait de l'eau ou du vin : car, qu'ils étaient ivres,c'est ce que lé maître d'hôtel déclare lui-même.Voilà qui est fort plaisant, sans doute. Mais l'évangélistea prévenu toute interprétation de ce genre. Il ne dit pasque ce furent les conviés qui jugèrent du vin, mais le maîtred'hôtel qui était à jeun et n'avait encore goûtéde rien. Vous le savez tous, mes frères, les gens chargésde l'ordonnance d'un grand repas, ne prennent aucune part au festin etn'ont d'autre soin que de veiller à ce que tout se passe dans l'ordre.Voilà pourquoi Jésus appelle à témoin du miraclequ'il vient de faire cet homme à jeun; car il n'a point dit: Versezdu vin aux conviés; mais " portez-en au maître d'hôtel.Le maître d'hôtel ayant goûté de cette eau quiavait été changée en vin, et ne sachant d'oùvenait ce vin, quoique les serviteurs le sussent bien, appela l'époux".
Pourquoi ne s'adresse-t-il pas aux serviteurs? C'était la voiela plus courte de publier le miracle. C'est que Jésus; loin de divulguerlui-même ses prodiges, voulait que la vertu et la puissance qu'ilavait de faire des miracles, vinssent insensiblement et peu à peuà la connaissance des hommes. Si dès lors celui-làavait été répandu, on n'aurait pas ajouté foiau récit des serviteurs; on les aurait jugés fous d'attribuerune si grande action à celui qui , dans l'opinion de plusieurs,était un homme ordinaire. A la vérité, ils avaientclairement vu ce qui s'était passé, ils en avaient une parfaiteconnaissance; ils ne pouvaient pas révoquer en doute ce que leursmains avaient fait, mais toutefois ils n'étaient pas propres àpersuader les autres. C'est pourquoi Jésus-Christ n'a pas découvertce miracle à tous les conviés, mais seulement à celuiqui pouvait mieux l'apercevoir, réservant à l'avenir de lemettre dans une plus grande évidence; car les autres prodiges qu'ildevait faire ne pouvaient manquer de rendre celui-ci plus croyable. Dumoins, à loccasion de la guérison du fils de l'officier,l'évangéliste fait entendre, par ce qu'il en dit, que cemiracle du changement de l'eau en vin était dès lors plusconnu. En effet, la connaissance, comme j'ai dit, qu'en avait cet officier,est ce qui le ports [205] le plus à s'adresser à Jésus.Saint Jean le déclare ouvertement, en disant : " Jésus vintà Cana en Galilée, où il avait changé l'eauen vin " (Jean, IV, 46) ; non-seulement en vin, mais en un vin excellent.
3. Tels sont les miracles de Jésus-Christ : ils surpassent debeaucoup parleur excellence les effets de la nature. Ainsi, pour les membresqu'il a redressés, il les a rendus plus forts et plus robustes queceux qui ont toujours été sains et vigoureux. Non-seulementdes serviteurs, mais encore le maître d'hôtel et l'époux,allaient donc certifier que c'était là du vin et un vin excellent;et ceux qui avaient tiré l'eau devaient naturellement déclarerque Jésus-Christ avait fait le miracle de la changer en vin, ensorte que ce prodige ne pouvait manquer d'être à la fin révélé.C'est ainsi que Jésus s'était réservé pourl'avenir bien des témoignages nécessaires. Les serviteursétaient témoins qu'il avait changé l'eau en vin, lemaître d'hôtel et l'époux, que ce vin était bon.Et il y a aussi toute apparence que l'époux répondit quelquechose quand il goûta le vin : mais l'évangéliste, sehâtant de passer à des choses plus nécessaires, s'estcontenté de raconter le fait, et il a omis tout le reste. Il importaitqu'on sût que Jésus avait changé l'eau en un bon vin; mais saint Jean n'a pas jugé nécessaire de rapporter laréponse que fit l'époux au maître d'hôtel. Eneffet, un grand nombre de miracles ont été au commencementdans l'obscurité, qui, dans la suite des temps, sont devenus célèbres,ceux qui les avaient vu opérer en ayant fait un exact et fidèlerécit.
Alors donc Jésus changea l'eau en vin ; dès lors et maintenantil ne cesse point d'améliorer de même nos volontéslâches et rebelles. Il est des hommes, il en est, dis-je, qui nediffèrent point de l'eau , tant ils sont froids , mous et flottants! Ces sortes de gens ainsi malades , amenons-les à Jésus-Christ,afin qu'il change leur volonté ; à l'eau il donnera la qualitédu vin: ils coulent et se répandent de tous côtés,il les rendra stables et solides, et ils seront un sujet de joie et poureux-mêmes et pour les autres. Mais qui sont ces hommes froids ? Cesont ceux qui s'attachent aux biens passagers de cette vie , ceux qui neméprisent pas les plaisirs de ce monde , ceux qui aiment la gloireet la puissance. Toutes ces choses sont fragiles et passagères:elles coulent avec rapidité et disparaissent en un instant; celuiqui est riche aujourd'hui, demain sera pauvre; celui qui marche aujourd'huiprécédé d'un héraut , ceint d'une écharpe, monté sur un char, escorté de plusieurs licteurs, est souventle lendemain jeté dans une obscure prison , et laisse malgrélui à un autre son pompeux équipage. L'homme voluptueux etdissolu, après s'être rempli l'estomac, ne peut pas, un seuljour même, se contenter de sa plénitude; mais tout se dissipantet s'évaporant, il est obligé d'ingurgiter encore ; en celail ne diffère pas d'un torrent. car comme dans un torrent les flotsqui coulent se pressent les uns les autres ; nous de même d'un repasnous courons à un autre. Telle est la nature des choses de ce monde, elles n'ont point de stabilité : toujours elles coulent, toujoursimpétueusement elles sont emportées.
Mais les délices de la table, non-seulement coulent et passent,mais encore elles nous créent mille embarras. Se répandantavec violence, elles détruisent la force du corps et la vertu del'âme. Non, les plus rapides flots des fleuves qui viennent àse déborder n'ont pas coutume de faire tant de ravage sur leursbords qu'en fait la bonne chère dans notre santé , dont elleentraîne avec soi les fondements. Voyez, interrogez un médecin,il vous dira que c'est de là que viennent toutes les maladies :une table couverte de mets simples et communs entretient la santé.Ne point se rassasier, demeurer sur son appétit, c'est làce qu'ils appellent se bien porter: manger modérément, disent-ils,c'est santé: " La table frugale est la mère de la santé". Que si la frugalité est la mère de la santé, sansdoute l'intempérance est la mère des infirmités etla cause de maladies qui surpassent l'art des médecins: maux auxpieds, à la tête, aux yeux, aux mains; tremblements, paralysie,jaunisse, fièvres continues et ardentes , et beaucoup d'autres encoreque je n'ai pas le temps de détailler. Toutes ces maladies sontcausées, non par la diète ou par un régime sobre,mais par l'excès des viandes et par l'intempérance.
Que si vous voulez maintenant examiner et connaître les maladiesque suscitent à l'âme l'excès dés viandes etl'intempérance, vous trouverez que c'est de cette malheureuse sourceque sortent l'avarice, la mollesse, la mélancolie , la paresse ,la concupiscence et l'ignorance. Les âmes qui font leurs délicesde [206] pareils repas sont aussi méprisables que les bêtes(1), puisqu'elles se laissent déchirer par de tels monstres. Jen'omettrai pas ici le dégoût auquel sont sujets ceux que cettemaladie a infectés; et ne pouvant tout rapporter, je vous découvriraiencore un mal dans lequel se résument tous les autres. C'est queces amateurs de la bonne chère, ces hommes intempérants,ne jouissent jamais avec plaisir de leurs festins. Car si la frugalitéest la mère de la santé , elle est également la mèredu plaisir. Et comme la satiété est la source et le principedes maladies, elle l'est aussi du dégoût: car où estla satiété, là ne peut se trouver l'appétit;et où l'appétit manque, comment peut-il y avoir du plaisir?Voilà pourquoi nous voyons due les pauvres ne sont pas seulementplus
1. Les bêtes, litt., les ânes.
prudents et plus vigoureux que les riches; mais encore qu'ils jouissentde plus grands plaisirs.
Considérant toutes ces choses , mes frères, fuyons l'excèsdu vin et les délices: non-seulement les délices de la table, mais aussi toutes celles qu'on peut trouver dans les choses de ce monde, et en leur place nous acquerrons les biens spirituels et nous nous réjouironsdans le Seigneur, comme le prophète nous l'enseigne: " Mettez vosdélices dans le Seigneur, et il vous donnera ce que votre coeurdemande " (Ps. XXXVII, 6) ; afin que nous jouissions et des biens présentset des biens futurs, par la grâce et là miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ par qui et avec qui la gloire soitau Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.