HOMÉLIE XVI
AUSSI EST-IL LE MÉDIATEUR D'UN NOUVEAU TESTAMENT,AFIN QUE SA MORT INTERVENANT POUR LE RACHAT DES INIQUITÉS QUI SECOMMETTAIENT SOUS LE PREMIER TESTAMENT, CEUX QUI SONT APPELÉS DEDIEU REÇOIVENT L'HÉRITAGE QU'IL LEUR A PROMIS. (IX, 15, JUSQU'A23.)
1. Vraisemblablement un certain nombre des plus faibles convertis, étonnésde la mort même de Jésus-Christ, n'avaient pas eu foi en sapromesse. Paul, pour donner à leurs idées une réfutationsans réplique, cite un exemple emprunté aux coutumes lesplus communes de la vie. Quel est cet exemple? Le motif même, dit-il,qui doit vous donner confiance et joie, c'est que précisémentun testament n'est pas certain, ni valide, ni d'effet définitifpendant la vie, mais bien après la mort~du testateur. Voilàpourquoi il avance que Jésus « est médiateur d'un nouveauTestament a. Un testament se fait aux approches de la mort ; son essenceest de reconnaître certains héritiers et de déshériterd'autres personnes. Ainsi en est-il ici quant aux héritiers. «Je veux », a dit Jésus-Christ, « qu'ils soient oùje suis moi-même ». (Jean, XVII, 24.) Et quant aux déshérités,écoutez son arrêt : « Je ne prie pas pour tous, maispour ceux qui, par leur parole, croiront en moi ». (Jean, XVII, 20.)De plus, un testament énonce les dispositions du testateur, et.impose aux légataires certaines dispositions, aussi ; ils ont àrecevoir telle chose, et à faire telle autre chose. Ainsi, dansce même cas, Jésus après avoir fait des promesses sansnombre énonce certains devoirs qu'il exige en retour, quand il dit: « Je vous donne un commandement nouveau». (Jean, XVII, 13.)En troisième lieu, le testament doit avoir des témoins. Ecoutezses paroles à cet endroit : « C'est moi qui rends témoignagede moi-même; mais mon Père qui m'a envoyé me rend aussi« témoignage ». Et ailleurs, parlant de l'Esprit consolateur: « C'est lui », dit-il, « qui me rendra « témoignage». (Jean, VIII, 18 et XV, 26.) Et il envoya ses apôtres endisant : « Soyez mes témoins devant Dieu ».
« Il est », dit-il, « médiateur de la nouvellealliance ». Quel est le droit du médiateur? Il n'a pas enson pouvoir l'objet pour lequel il s'interpose. Autre est cet objet, autrele médiateur. Ainsi l'entremetteur d'un mariage n'est pas le fiancé,mais celui qui aide le fiancé à trouver une épouse.De même, au cas présent, le Fils fut a la fois notre médiateuret celui du Père. Le Père ne voulait pas nous laisser sonhéritage infini; irrité contre nous, il nous gardait commeà des ennemis sa rude et légitime sévérité.Jésus, intercédant entre lui et nous, a fléchi soncoeur. Et voyez comme il a rempli ce rôle d'intermédiaire.Il porta et reporta les paroles échangées du ciel àla terre, transmit à , Dieu l'exposé de nos besoins, s'offritmême à subir la mort. Oui, nous avions péché,nous devions mourir; mais il mourut pour nous, et nous rendit dignes deparaître sur le testament. Et ce qui établit définitivementcet acte testamentaire, c'est que désormais il ne concerne plusdes indignes. Car,dès le commencement, en père affectueux,Dieu nous avait fait un testament : mais devenus indignes, nous n'avionsplus à figurer au testament, mais au supplice. Pourquoi, dèslors, dit saint Paul aux Juifs, pourquoi vous glorifier de la loi? Le péchénous a réduits à une si triste condition que désormaisle salut nous était impossible, si Notre-Seigneur n'avait pour noussubi la mort; la loi faible et nulle , aurait été absolumentimpuissante.
Non content de confirmer ses assertions parla coutume universelle, l'apôtrel'appuie sur les circonstances qui consacrèrent l'antique Testament:Cette preuve est tout à fait choisie pour eux. On lui aurait dit:Mais personne alors ne mourut pour l'établir; où fut doncle principe de sa solidité, de sa stabilité ? Il répond: La consécration de l'antique alliance fut toute semblable. Comment?C'est qu'on y versa le sang, comme le sang coule chez nous. Et ne vousétonnez pas si ce n'était pas alors le sang du Messie : Cettealliance ancienne n'était qu'une figure. Voilà pourquoi l'apôtreajoute : « C'est pourquoi le premier Testament lui-même nefut consacré qu'avec le sang (18) ». Consacré, qu'est-ce à dire?Comprenez établi, confirmé, ratifié. Il fallut donc,dit-il, qu'on vît alors la figure et d'un testament et d'une mort.Autrement, expliquez-moi pour quelle raison le livre du Testament reçoitune aspersion sanglante ? Car voici le texte de l'histoire sainte
2. « Moïse ayant lu devant tout le peuple toutes les ordonnancesde la loi, prit du sang des veaux et des boucs avec de l'eau , de la laineteinte en écarlate et de l'hysope et en jeta sur (523) le livremême et sur tout le peuple, en disant : C'est le sang du testamentet de l'alliance que Dieu a faite en votre faveur (19, 20) ».Pourquelle raison, dites-moi , se fait cette aspersion et du livre, et du peuple,sinon parce qu'un sang précieux était figuré ainsi,bien des siècles à l'avance? Pourquoi l'hysope ? Parce queson feuillage épais et spongieux retenait mieux le sang. Pourquoil'eau? Pour montrer cette purification qui se fait aussi par l'eau. Pourquoila laine? Pour mieux absorber aussi le sang. Il montre ici que le sanget l'eau étaient la même chose : et en effet le baptêmeest le symbole de sa passion.
« Il jeta encore du sang sur le tabernacle et sur tous les vasesqui servaient au culte. Selon la loi, enfin, presque tout se purifie avecle sang, et les péchés ne sont pas remis sans effusion desang (21, 22) ». Pourquoi le mot « presque ? » Pourquoice correctif ? Parce que la purification d'alors n'était point parfaite,non plus que la rémission des péchés; la justificationétait incomplète et pour une partie très-peu considérable.Chez nous, au contraire, écoutez : « C'est le sang de la nouvellealliance. qui est répandu pour vous pour la rémission despéchés ». (Matth. XXVI, 28.) Le livre aujourd'hui estl'âme des chrétiens que Dieu purifie ; les fidèlessont les livres de la nouvelle alliance. Quels sont les vases servant auculte? Eux encore. Et le tabernacle? Eux toujours. Car « j'habiteraien eux », dit-il, « et je marcherai en eux ». Mais onne les aspergeait ni avec la laine ni avec l'hysope? Pourquoi ? Parce queleur purification n'était plus corporelle, mais spirituelle; lesang même était spirituel ici. Comment? Parce qu'il ne coulapas des veines d'animaux sans raison, mais d'un corps préparépar le Saint-Esprit. Voilà le sang dont Jésus-Christ, etnon plus Moïse, nous arrosa par la parole déjà rapportée: « C'est le sang de la nouvelle alliance pour la rémissiondes péchés ». Cette parole tenant lieu de l'hysopeimprégnée de sang, nous a tous arrosés. Jadis le corpsétait purifié extérieurement, ce n'était qu'unepurification matérielle. Mais ici la purification toute spirituellepénètre Pâme et n'est pas une simple aspersion, c'estune source vive qui jaillit dans nos âmes : Ceux qui sont initiésaux saints mystères me comprennent. Moïse ne répandaitl'aspersion que sur la surface, et après l'aspersion il fallaitse laver de nouveau : on ne pouvait garder longtemps cette roséede sang. Dans nos âmes il n'en va pas ainsi : le sang se mêleà leur nature ; il les rend fortes et chastes; il y produit unebeauté que le langage humain ne peut expliquer.
L'apôtre démontre encore que la mort du Sauveur n'a passeulement une vertu confirmative, mais une vertu purificative. La mort,en effet, qui paraissait une exécration, surtout celle qu'on subissaitsur une croix, cette mort nous a purifiés, dit-il, et par une purificationinappréciable, et pour des faits bien autrement graves. Si les sacrificesantiques ont précédé,c'est en vue de ce sang; ainsis'explique l'immolation des agneaux, et tout ce qui s'est fait enfin.
« Il était donc nécessaire que ce qui n'étaitque figure des choses célestes, fût purifié par lesang des animaux; mais que les choses célestes elles-mêmesle fussent par des victimes plus excellentes que n'ont étéles premières (23) ». Quelles sont ces figures des chosescélestes ? Quelles sont les choses que l'apôtre nomme maintenantcélestes ? Entend-il par là le ciel, les anges? Non, il désigneainsi ce que nous avons. Nos saints mystères sont donc dans le ciel,ils sont célestes, bien qu'ils se célèbrent sur laterre. Car les anges, bien que sur terre, sont appelés anges duciel , et les chérubins sont célestes, bien qu'ayant apparusur la terre. Apparu, que dis-je? Ils vivent sur la terre, comme dans leparadis; mais cette circonstance ne fait rien ; ils sont célestespar nature. « Et notre conversation à nous-mêmes estdans les cieux » (Philip. III, 20), bien que nous habitions ici-bas. Ainsi, « les choses célestes mêmes ». C'estla sagesse que nous pratiquons, nous qui sommes appelés là-haut. « Par des victimes », ajoute-t-il, « meilleures queles premières ». Qui dit « meilleur », supposela comparaison de supériorité avec « bon ». Ainsialors déjà il y avait des institutions bonnes et des copiesde ce qui est au ciel; et les copies mêmes n'étaient pas unmal, car autrement vous déclarez mauvais les originaux eux-mêmes.
3. Si donc nous sommes tout célestes, si nous sommes montésà cette haute nature, tremblons, et ne faisons plus de cette terrenotre demeure. Car dès qu'on le veut sincèrement aujourd'hui,on peut n'être plus sur la terre. Pour y être et n'y pas êtreà la fois, nous avons un moyen sûr, une méthode certaine.Par exemple : on dit que Dieu est dans le ciel ; comment ? Est-ce parcequ'il y est renfermé comme dans un lieu ? Arrière cette idée;mais sans que la terre soit déserte et privée de sa sublimeprésence, il garde une amitié, une familiarité, uneunion plus intime avec ses anges. Si donc nous sommes proches de Dieu,nous habitons le ciel. Eh ! que me fait en effet le ciel même, quandje contemple le Seigneur du ciel, quand moi-même je serai devenule ciel? Or, dit Jésus-Christ, « nous viendrons, mon Pèreet moi, « et nous ferons en lui notre demeure ».
Ah! faisons de notre âme un ciel ! Le ciel, de sa nature, estsi beau, si joyeux, que l'orage même ne peut l'assombrir; son aspectne change pas en réalité ; les nuages amoncelés nefont que le cacher. Le ciel possède le soleil ; nous avons, nousaussi, le Soleil de justice.
J'ai dit qu'il nous est permis de devenir autant de cieux ; et je voismême que nous pouvons surpasser le ciel en beauté, en éclat.Et comment ? Dès que nous posséderons le Dieu du ciel. Leciel, dans toutes ses parties, est put, sans tache ; ni la saison mauvaise,ni la nuit ne peuvent l'altérer. Pour éviter aussi de tristesvicissitudes, veillons à ne subir aucune atteinte des afflictionsqui nous frappent ou des démons qui nous attaquent : restons purset sans tache. Le ciel est élevé ; il est loin de la terre; imitons cette perfection , séparons-nous de la terre, élevons-nousà cette hauteur; et comment ainsi quitter la terre? Par les penséescélestes. Le ciel est au-dessus des pluies (524) et des orages ;rien ne le captive. Nous pouvons y si nous voulons, arriver là;et comme il semble souffrir de ces tempêtes, tout en restant en effetimpassible, ainsi sachons ne point pâtir, alors même que nousparaissons souffrants. En effet, dans la mauvaise saison, le vulgaire,ignorant la beauté inaltérable de ce dôme céleste,s'imagine qu'il subit des changements; les philosophes au contraire saventqu'il n'en a point souffert; ainsi la patience peut nous rendre immuablesjusque dans les souffrances. Plusieurs nous croiront changés etsupposeront que la douleur nous a touchés au cur; mais les sagessauront qu'elle n'a pu nous frapper.
Encore une fois, devenons un ciel : montons à cette hauteur,et de là nous verrons les hommes tout pareils à de pauvresfourmis; et nous jugerons ainsi les pauvres comme les riches, les grands,l'empereur même; nous ne distinguerons plus ni souverain, ni sujet;nous ne saurons plus ce que c'est que l'or ou l'argent, la soie ou la pourpre.Assis à cette hauteur, nous verrons tout comme des moucherons; pournous, plus de tumulte, de révolution, de clameur.
Mais comment, direz-vous, comment peut s'élever si haut un mortelqui habite ce bas monde ? Je laisse les paroles pour vous répondrepar les faits, et vous montrer des hommes qui ont su arriver à cettesublime élévation. Qui sont-ils? Paul et ses disciples, quimême en habitant la terre; conversaient dans le ciel. Dans le ciel,que dis-je? Plus haut que le ciel, dans un autre ciel que celui-ci ; jusqu'àDieu même ils montaient, ils arrivaient! « Qui nous séparera», s'écrie-t-il, « de l'amour de Jésus-Christ?Sera-ce la tribulation ou l'angoisse, la faim ou la persécution,la nudité, le danger, le glaive ? » (Rom. VIII, 35.) Et ailleurs: « Nous ne contemplons point désormais les choses visibles,mais les invisibles ». (II Cor. IV, 18.) Remarquez-vous qu'il n'avaitplus de regard pour les choses d'ici-bas? Et pour vous prouver qu'il étaitplus élevé que les cieux, je vous citerai sa parole . «Je suis certain en effet que ta mort ni la vie, les choses présentesni les futures, la hauteur ni la profondeur, qu'aucune créatureenfin ne pourra nous séparer de l'amour de Jésus-Christ ».
4. Voyez-vous comment sa pensée s'élevant au-dessus detout, le rendait supérieur, non-seulement à toute créature, non-seulement à ce ciel visible, mais à tous les cieuxqui peuvent exister? Avez-vous compris cette élévation d'âme?Avez-vous vu quel homme admirable était devenu ce faiseur de tentes,quand il l'a voulu, lui qui avait passé toute sa vie dans les rueset les places publiques? Non, non; avec une ferme volonté rien nepeut arrêter notre vol sublime. Car si nous apprenons parfaitement,si nous pouvons exercer certaines professions dont les résultatsétonnent et surpassent le vulgaire, bien plus est-il possible d'atteindreà une perfection qui demande moins de travail. Quoi de plus difficile,de plus pénible, par exemple, dites-moi, que de marcher sur unecorde tendue, comme on le ferait sur un sol uni ; et, tout en se promenantdans le vide, de s'habiller et de se déshabiller comme si on étaitassis sur son lit? Ces expériences ne nous semblent-elles pas tellementeffrayantes, que loin de vouloir les regarder, nous tremblons, nous avonsle frisson rien qu'à les apercevoir? Dites-moi encore, quoi de pluspénible et de plus difficile que de se placer une perche en équilibresur le front, et de porter sur la pointe un misérable enfant quifait mille évolutions dangereuses pour l'amusement du public ? Quoide plus pénible et de- plus difficile que de jouer à la paumesur des épées dressées? Est-il rien de dangereux commede fouiller en plongeant le fond des mers? Vous me citeriez vous-mêmesmille autres professions périlleuses.
Or, la vertu est plus aisée que tout cela, quand même unesainte ambition nous porterait à monter jusqu'au ciel. Ici, il nes'agit que de vouloir, et tout s'ensuit. Il n'est pas permis de dire :Je ne saurais ! Ce serait accuser votre créateur; car sil nous afaits trop faibles, et qu'il nous commande cependant, l'accusation retombesur lui. Comment donc, direz-vous, tant d'hommes ne peuvent-ils pas arriver?C'est qu'ils ne veulent pas. Et pourquoi ne veulent-ils pas? C'est lâcheté:s'ils voulaient, certainement ils pourraient. Paul n'a-t-il pas dit : «Je veux que tout homme soit comme moi-même? » (I Cor. VII,7.) II savait, en effet, que tous peuvent être comme lui: si la choseétait impossible, il n'aurait pas écrit cette parole.
Voulez-vous devenir vertueux? Avant tout, commencez. Car, dites-moi,dans toute profession, dès qu'on veut savoir, suffit-il de vouloir,sans mettre la main à l'oeuvre ? Par exemple, quelqu'un veut devenirpilote; il ne dit pas : Je le veux; c'est insuffisant, en effet; aussi,il commence. Veut-on devenir marchand? On ne dit pas seulement: Je veux;on entreprend le commerce. Veut-on voyager au loin? On ne dit pas seulement:Je veux; on se met en route. En toutes choses enfin, vouloir ne suffitpas; agir est nécessaire. Et quand vous voulez monter au ciel, vousvous contentez de dire : Je le veux. !
On m'objectera que je disais tout à l'heure: Il suffit de vouloir! Oui, de vouloir avec des actes, de commencer la grande affaire et lessaints travaux. Car nous avons un Dieu qui nous seconde et nous aide. Seulement,prenons notre parti, mettons-nous à l'oeuvre comme à unechose sérieuse, soyons diligents, soyons appliqués et attentifs,et le reste se fera. Que si nous dormons, si nous attendons en plein sommeilque le ciel s'ouvre, quand donc pourrons-nous saisir ce sublime héritage? De la volonté, donc, je vous en prie, de la volonté! Pourquoitoujours traiter uniquement les affaires de cette vie que nous quitteronsdemain? Ah! plutôt, faisons choix de la vertu, qui nous suffira pourles siècles sans fin, où nous serons à tout jamais,où nous jouirons de biens impérissables ! Puissions-nousles gagner tous, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, etc.
HOMÉLIE XVII
CAR JÉSUS-CHIST N'EST POINT ENTRÉDANS CE SANCTUAIRE FAIT DE MAIN D'HOMME, QUI N'ÉTAIT QUE LA FIGUREDU VÉRITABLE, MAIS IL EST ENTRÉ DANS LE CIEL MÊME,AFIN DE SE PRÉSENTER MAINTENANT POUR NOUS DEVANT LA FACE DE DIEU.(IX, 124, JUSQU'A X, 7.)
1. Un grand sujet d'orgueil pour les juifs, c'était leur templeet leur tabernacle. « Le temple du Seigneur», répétaient-ils,«le temple du Seigneur ». (Jérém. VII, 5.) Et,en effet, jamais au monde ne fut construit temple pareil, au point de vuede la dépense et de la beauté; sous tout rapport, enfin.Dieu qui l'avait fait bâtir, avait voulu qu'on le construisit avecbeaucoup de magnificence, parce que son peuple se laissait éprendreet attirer par les splendeurs matérielles. Les parois intérieuresétaient donc revêtues de lames d'or, et si vous voulez savoird'autres détails, consultez le second livre des Rois ou le prophèteEzéchiel , vous verrez quelle énorme quantité d'ory fut dépensée. Le second temple fut encore plus magnifiqueen beauté et sous bien d'autres rapports. Il n'était passeulement splendide et vénérable ; il était encoreinique, et ses splendeurs attiraient à lui le monde entier. On s'yrendait des confins de la terre habitée, de Babylone comme de l'Éthiopie.Saint Luc .fait allusion à ce concours dans les Actes : «Il y avait», dit-il, « à Jérusalem des Parthes,des Mèdes, des Elamites, de ceux qui habitent la Mésopotamie,la Judée et la Cappadoce, le Pont et l'Asie, la Phrygie etla Pamphylie, l'Égypte et la contrée de Lybie qui est autourde Cyrène ». (Act. II, 5.) Ainsi de toute la terre, on s'yétait rendu; et le nom du temple était connu au loin. Queva faire saint Paul? Il va raisonner ici, comme il a fait à proposdes sacrifices. Comme en face de ces immolations antiques il a placéla mort de Jésus-Christ, ainsi va-t-il au temple ancien opposerle ciel tout entier. Et non content de cette différence matérielle,il ajoutera que le prêtre de la nouvelle alliance s'est bien plusapproché de Dieu. « Jésus-Christ», dit-il, «n'est pas entré dans un sanctuaire fait de main d'homme, mais dansle ciel même, afin de se présenter maintenant pour nous devantla face de Dieu ».
Il déclare que Notre-Seigneur s'est présenté devantla face de Dieu; il grandit ainsi la sacerdoce nouveau, non-seulement àraison du ciel où il est, mais aussi pour cette entrée sublimedu pontife, qui lui fait contempler non par symbole seulement, mais enface DIEU lui-même. Comprenez-vous maintenant que tout ce qu'il adit d'humble au sujet de Jésus , il l'a dit par condescendance pournous? Serez-vous encore étonnés que le divin Sauveur intercède,puisque l'apôtre vous montre en lui le Pontife? « Non cependantqu'il s'offre souvent lui-même, comme ce grand prêtre qui entredans le Saint des Saints tous les ans, en se couvrant du sang d'une victimeétrangère (25) » ; car Jésus n'est pas entrédans un sanctuaire fait de main d'homme, qui n'était que la figuredu véritable. Ainsi celui d'à présent est véritable;l'autre n'était que figuratif. Le temple était construitsur le modèle du ciel des cieux.
Mais que dit l'apôtre? Quoi? S'il n'était pas entréau ciel, il n'aurait pas eu la claire vision de Celui qui est partout etemplit tout? Vous voyez que c'est de Jésus-Christ comme homme queparle lapôtre. Il dit que « pour nous » il s'est présentédevant la face de Dieu. Qu'est-ce à dire, pour nous? Il est monté,nous dit-il, avec un sacrifice capable d'apaiser le Père. Maispourquoi , dites-moi ? Était-il ennemi lui-même? Les angesl'étaient, mais non pas lui; car pour ce qui regarde les anges,écoutez l'oracle de saint Paul : « Jésus a pacifiétout ce qui était sur la terre et tout ce qui était au ciel». (Colos. I , 20.) Il a donc raison de dire que Jésus estentré dans le ciel, afin de se présenter pour nous devantla face de Dieu. Il s'y présente, en effet, mais pour nous.
« Et il n'y est pas ainsi entré pour s'offrir lui-mêmesouvent, comme le grand prêtre entre tous les ans dans le sanctuaire,en se couvrant d'un sang étranger ». Vous voyez comme lesdifférences sont nombreuses. Une fois, lui; l'autre, souvent; l'unentre avec son propre sang, l'autre avec un sang étranger. Grandesdifférences. Jésus est donc à la fois sacrifice,prêtre et victime. (526) S'il n'était pas tout cela, s'ildevait offrir plusieurs sacrifices, il faudrait qu'il fût plusieursfois crucifié : «Autrement » , dit-il, « il auraitfallu qu'il eût souffert plus d'une fois depuis la créationdu monde (26) ».
Mais voici une parole profonde et mystérieuse : « Au lieu», dit-il, « qu'il n'a souffert qu'une fois vers la fin dessiècles ». Pourquoi : « Vers la fin « des siècles?»Après de nombreux péchés commis dans le monde. Sitout s'était passé dès le commencement, personne nel'aurait cru; et son incarnation avec tous ses dévouements devenaientinutiles; Jésus-Christ, en effet, n'aurait pu convenablement mourirdeux fois. Mais après un long règne du péché,il convenait qu'il se montrât. C'est, au reste, ce qu'il dit ailleurs: «Où le péché a abondé, la grâcea surabondé ». (Rom. V, 20. ) « Et maintenant une seulefois vers la fin des siècles, il a souffert pour abolir le péchéen s'offrant lui-même pour victime ».
2. « Et comme il est arrêté que tous les hommes meurentune fois, et qu'ensuite ils soient jugés... (27) ». Aprèsavoir prouvé que Jésus-Christ n'avait pas besoin de subirla mort plus d'une fois, saint Paul nous apprend pourquoi il dut mourirune fois. Il est établi, dit-il, pour tous les hommes de mourirune fois, voilà donc pourquoi il est mort une fois pour tous leshommes. Mais, dès lors, comment? Est-ce que nous ne subissons plusla mort dont il s'agit ici? Sans doute, oui, nous la subissons, mais nonpour y demeurer; et déjà ce n'est plus mourir. Car la tyranniede la mort, sa terrible réalité existe tout entièrequand le mort n'a plus pouvoir de revenir à la vie. Que s'il revitaprès le coup fatal, et surtout s'il retrouve une vie meilleure,non ce n'est plus une mort, c'est un sommeil. Or, comme nous étionscondamnés à rester toujours captifs sous cette main de lamort, le Sauveur est mort précisément pour nous délivrer.
«Ainsi Jésus-Christ a été offert une seulefois (28)». Par qui, offert? Far lui-même, ce qui montre enlui non-seulement le prêtre, mais encore la victime et le sacrifice.Ensuite l'apôtre nous donne la raison de cette oblation: «Offert une fois », dit-il, « pour effacer les péchésde plusieurs». Pourquoi de plusieurs et non pas de tous? Parce quetous n'ont pas cru. Il est mort pour les sauver tous; il a fait, en ceci,tout son devoir. Cette mort divine équivalait à la mort detous les hommes; mais elle n'a ni éteint, ni levé les péchésde tous les hommes, parce qu'eux-mêmes s'y sont refusés. Maisqu'est-ce que « lever les péchés? » Cette expressionrappelle notre prière à l'offertoire, alors que présentantnos péchés, nous disons : «Que nous a ayons péchévolontairement ou involontaire« ment, Seigneur, pardonnez-nous ».Ainsi les lever, c'est nous en souvenir, et en implorer aussitôtle pardon. C'est exactement ce qui s'est fait par Notre-Seigneur. Et quandl'a-t-il fait? Ecoutez sa réponse : « Pour eux, je me sanctifiemoi-même ». (Jean, XVII, 19.) Il a enlevé aux hommesleurs péchés et les a offerts à son Père, nonpour requérir contre eux, mais pour les leur remettre ; «Et la seconde fois il apparaîtra sans péché pour lesalut de ceux qui l'attendent sans péché ». Qu'est-ceà dire? C'est-à-dire qu'il ne viendra plus pour effacer nospéchés, pour anéantir nos iniquités, pour mourirde nouveau. Car s'il est mort, ce n'est pas qu'il dût ce tribut àla nature, ce n'est pas non plus qu'il eût péché. «Ilapparaîtra » , comment? Comme vengeur, pouvait-il dire; maislaissant cette parole, il en prononce une bienheureuse et bien douce: «Il apparaîtra sans péché, pour le salut de ceux quil'attendent », pour que désormais ils n'aient plus besoinde sacrifices; pour les sauver enfin, mais d'après leurs oeuvres.
« Car la loi n'ayant que l'ombre même des biens àvenir et non l'image même des choses réelles», c'est-à-direqu'elle n'en avait pas la vérité. Car jusqu'à ce qu'onpose les couleurs sur un tableau, ce n'est qu'une ébauche ; maisquand le dessin a disparu sous la couleur, c'est un portrait. La loi, c'étaitquelque chose de pareil. Reprenons :
« Car la loi n'ayant que l'ombre des biens à venir et nonla vérité même des choses (entendez le vrai sacrifice,la vraie rémission des péchés), malgré lesmêmes victimes qu'on ne cesse d'offrir, elle ne peut rendre justeset parfaits ceux qui s'approchent de l'autel. Autrement on aurait cesséde les offrir, parce que ceux qui lui rendent ce culte n'auraient plussenti leur conscience chargée de péchés, en ayantété une fois purifiés. Et cependant on y fait mentionde nouveau tous les ans des péchés. Car il est impossibleque le sang des taureaux et des boucs ôte le péché.C'est pourquoi le Fils de Dieu entrant dans le monde, dit: Vous n'avezpas voulu d'hostie ni d'oblation; mais vous m'avez formé un corps.Vous n'avez point agréé les holocaustes ni les sacrificespour le péché. Alors j'ai dit: Me voici; il est écritde moi à la tête du livre: Je viens, mon Dieu, pour fairevotre volonté. Après avoir dit : Vous n'avez point vouluet vous n'avez point agréé les hosties, les oblations, lesholocaustes et les sacrifices pour le péché, qui sont touteschoses qui s'offrent selon la loi; il ajoute ensuite : Me voici , je vienspour faire, ô Dieu, votre volonté. Il abolit ces premierssacrifices, pour établir le second ». (X, 1-9.) Vous voyezquelle abondance de preuves. Notre victime est unique, dit-il; les vôtresnombreuses; et leur grand nombre même prouve leur impuissance.
3. En effet, dites-moi, à quoi bon plusieurs victimes, quandune seule suffît? Leur nombre et leur offrande perpétuellemontrent que ceux qui les offrent ne sont pas purifiés. Quand unmédicament est fort, capable de rendre la santé et de guérirentièrement la maladie, il suffit de le prescrire une fois pourqu'il opère tout son effet. Et si, prescrit une fois, il a opéréparfaitement, sa force est démontrée par cela seul qu'onne l'ordonnera plus; son action est évidente, par cela mêmequ'on n'y fait plus appel. Au contraire, s'il faut le répétertoujours, c'est qu'évidemment il est sans vertu; car le propre d'unspécifique, c'est d'être prescrit une fois et non pas souvent.Appliquez ici cette comparaison. Pourquoi enfin faut-il toujours (527)les mêmes victimes? S'ils étaient délivrés detous leurs péchés, pourquoi offrir chaque jour de nouveauxsacrifices? En effet, il était établi qu'on sacrifieraitpour le peuple entier tous les jours, chaque soir et même pendant]ajournée. Cette pratique accusait les péchés desjuifs et ne les remettait pas; elle avouait leur faiblesse et ne manifestaitpas sa vertu. Une première immolation avait été impuissante: on en offrait une seconde; celle-ci ne produisait rien elle-même,il en: fallait une troisième; c'était donc une déclarationsans réplique de leurs péchés. Le sacrifice étaitune preuve du péché, le sacrifice sans cesse réitéréétait un aveu de l'impuissance du sacrifice.
En Jésus-Christ, le contraire a lieu. Il a étéoffert une fois, et à perpétuité ce sacrifice suffit.Aussi l'apôtre, avec raison, appelle les offrandes antiques des «copies » : elles n'ont, de leur modèle, que la figure, etnon pas la vertu. C'est ainsi que les portraits ont l'image du modèle,sans en avoir la vertu. L'original et la figure ont quelque chose de commun:ils ont la même apparence, mais non la même force. Ainsi enva-t-il du ciel comparé au tabernacle; il y a similitude entre eux, sainteté de part et d'autre : mais la vertu et le reste ne sontplus les mêmes.
Comment entendre que le Seigneur, par son sacrifice, est apparu pourla ruine du péché ? Qu'est-ce que cette ruine ? C'est unesorte d'exclusion avec mépris; le péché n'a plus depouvoir, il est ruiné, disgracié. Comment encore ? Il avaitdroit à réclamer notre châtiment, et il ne l'a pasobtenu ; en cela, il est exclu avec violence. Lui qui attendait l'heurede nous évincer tous et de nous détruire, a étélui-même supprimé et anéanti. Jésus est apparupar son sacrifice, c'est-à-dire, il s'est montré lui-même,il s'est approché de Dieu. Quant aux prêtres des juifs, n'allezpas croire qu'en répétant souvent leur immolation dans unemême année, ils le fissent au hasard, et non pas àcause de l'impuissance de leurs sacrifices. Si ce n'était par impuissance,pour quel autre motif agir ainsi ? Quand une plaie est guérie, iln'est plus besoin d'appliquer les médicaments. C'est pourquoi, ditsaint Paul, Dieu a ordonné qu'on ne cessât d'offrir par impuissancemême de guérir, pour rappeler sans cesse aux juifs la mémoirede leurs péchés.
Mais quoi ? Est-ce que nous n'offrons pas aussi tous les jours? Sansdoute, nous offrons ainsi; mais nous ne faisons que rappeler la mémoirede la mort de Jésus-Christ, car il n'y a qu'une hostie et non pasplusieurs. Pourquoi une seulement et non pas plusieurs ? Parce qu'ellen'a été offerte qu'une seule fois , comme il n'y avait qu'unseul sacrifice offert dans le Saint des Saints : or ce sacrifice étaitla figure du nôtre, de celui que nous continuons d'offrir. Car nousoffrons toujours le même, et non pas aujourd'hui un agneau, demainun autre; non, mais toujours le même. Pour cette raison, notre sacrificeest unique. En effet, de ce qu'on l'offre en plusieurs endroits, s'ensuit-ilqu'il y ait plusieurs Jésus-Christ ? Non, certes, mais un seul etmême Jésus-Christ partout, qui est tout entier ici, et toutentier là, un seul et même corps. Comme donc, bien qu'offerten plusieurs lieux, il est un seul corps et non pas plusieurs corps, ainsin'avons-nous non plus qu'un seul sacrifice. C'est notre Pontife qui a offertcette victime, qui nous purifie. Et nous offrons maintenant aussi cellequi fut alors présentée et qui ne peut s'épuiser jamais.Et nous le faisons maintenant en souvenir de ce qui se fit alors : «Faites ceci en mémoire de moi », dit-il. Ce n'est pas àchaque fois une immolation différente, comme le grand prêtred'alors, c'est la même que nous faisons; ou plutôt d'un seulsacrifice nous faisons perpétuellement mémoire.
4. Mais, puisque j'ai rappelé ce grand sacrifice, il faut queje vous en parle un peu, à vous qui êtes initiés auxmystères; je dis un peu, parce que je serai court; je devrais diregrandement, à cause de l'importance et de l'utilité de cesujet, car ce n'est pas moi qui parle, mais le Saint-Esprit. Que dirai-jedonc ?.Plusieurs, en toute une année, ne participent qu'une foisà ce sacrifice; d'autres, deux fois; d'autres, souvent. Je m'adressedonc à tous les chrétiens, non-seulement à ceux quisont ici, mais encore à ceux qui demeurent dans le désert;car les solitaires n'y prennent part qu'une fois l'an, souvent mêmeà peine une fois en deux ans. Mais, après tout, qui sontceux que nous approuverons le plus de ceux qui communient une fois, deceux qui communient souvent, ou de ceux qui communient rarement? Pas plusles uns que les autres; mais ceux-là seuls qui s'y présententavec une conscience pure, avec la pureté du coeur, avec une vieà l'abri de tout reproche. Présentez-vous ces garanties?venez toujours! Ne les offrez-vous point? ne venez pas même une fois.Pourquoi? parce que vous y recevriez votre jugement, votre condamnation,votre supplice. N'en soyez pas étonnés : car ainsi qu'unaliment nourrissant de sa nature, ruais qui tombe dans un corps remplidéjà d'autres aliments mauvais ou d'humeurs malignes, achèvede tout perdre et de tout gâter, et occasionne une maladie ; ainsiagissent nos augustes mystères.
Quoi ! vous jouissez d'une table spirituelle, d'une table royale, etde nouveau votre bouche se souille de fange? Vous parfumez vos lèvrespour les remplir bientôt d'ordure? Dites-moi, lorsqu'au terme d'unelongue année vous participez à la communion, pensez-vousque quarante jours vous suffisent pour purifier les péchésde toute cette période? Et même encore, à peine unesemaine se sera-t-elle écoulée après votre communion,que vous vous livrerez à vos anciens excès! Or, si aprèsquarante jours à peine de convalescence d'une longue maladie, vousvous permettiez sans mesure tous les aliments qui engendrent les maladies,ne perdriez-vous pas votre peine et vos efforts passés? Car si lesforces naturelles subissent elles-mêmes des altérations, combienplus celles de nos résolutions et de notre libre arbitre! Par exemple,la vue est une faculté naturelle; nous avons naturellement les yeuxsains, mais souvent une indisposition blesse chez nous ce précieuxorgane. Si donc ces facultés physiques peuvent (528) s'altérer,combien plus facilement celles qui dépendent de notre liberté!Vous accordez quarante jours, peut-être même moins, àla santé de votre âme, et vous croyez avoir apaisévotre Dieu ! O homme! vous moquez-vous enfin?
Je parle ainsi, non pour vous éloigner de cet unique et annuelaccomplissement d'un devoir, mais parce que je voudrais que tous nous pussionsle remplir assidûment. Au reste, je ne suis que l'écho dece cri du diacre qui tout à l'heure appellera les saints, et quipar cette parole semblera sonder les dispositions de chacun, afin que personnen'approche sans préparation. De même que dans up troupeauoù la plupart même des brebis sont saines, s'il s'en trouvequi soient malades, il faut qu'on les sépare des brebis saines,ainsi en est-il dans l'Eglise; parmi nos ouailles, les unes sont saines,les autres malades, et la voix du ministre de l'autel partout retentissante,les sépare; et cette voix terrible est l'écho de celle duprêtre qui appelle et attire exclusivement les saints. En effet,il est impossible à l'homme de connaître la conscience deson prochain : « Car », dit l'apôtre, « qui parmi.les hommes connaît les secrets de l'homme, sinon la conscience humaine,parce qu'elle est dans l'homme? » (1 Cor. II, 11.) C'est pourquoila voix terrible retentit au moment où s'est achevé le sacrifice,afin que personne ne s'approche avec irréflexion et téméritéde la grande source des grâces.
Dans un troupeau (car rien ne nous empêche d'exploiter encorecet exemple), dans un troupeau, nous démêlons, pour les enfermerà part, les animaux malades; nous les retenons dans les ténèbres,nous leur donnons une nourriture spéciale; nous ne leur permettonsni de respirer l'air trais, ni de se nourrir de l'herbe pure, ni de sortirpour aller boire aux fontaines. Eh bien ! cette voix du sanctuaire estaussi comme une chaîne. Vous ne pouvez dire : J'ignorais, je ne savaispas que la chose eût des conséquences dangereuses. C'est contrecette ignorance surtout que Paul a tonné. Vous direz peut-être: Je ne l'ai pas lu. Cela vous accuse, loin de vous excuser. Vous veneztous les jours à l'Eglise et vous ignorez un point de cette importance!
5. Au reste, pour que vous ne puissiez vous couvrir d'un tel prétexte,le prêtre debout en un . lieu éminent, et levant la main,comme le héraut de Dieu, crie à haute voix et d'un ton terrible-;vous l'entendez au milieu d'un silence redoutable appeler d'une voix forteles uns, et repousser les autres : c'est le prêtre, il ne fait passeulement le geste de la main, mais ses lèvres s'expriment plusclairement, plus nettement qu'une main menaçante. Cette voix pénétrantdans nos oreilles, est comme un bras puissant qui expulse les uns et leschasse dehors, tandis qu'il fait entrer et placer les autres. Dites-moi,je vous prie, aux jeux olympiques, n'avez-vous pas vu se lever le héraut,criant à haute et intelligible voix : Est-il quelqu'un qui accusetel candidat d'être un vil esclave, un voleur, un libertin ? Or,cescombats n'ont rien pour l'esprit, le coeur ni les moeurs; tout y représentele corps et la force physique. Si donc pour ces exercices purement corporels,on fait une enquête si sérieuse des habitudes et de la conduite,bien plus est-elle requise quand il s'agit entièrement d'un combatde l'âme. Voici donc parmi nous aussi un héraut debout, prêtdéjà, non pas à nous prendre et à nous conduireen nous tenant par la tête, mais à nous tenir tous ensemblepar notre conscience; le voici qui ne fait pas appel à des accusateurscontre nous, mais qui nous oblige à nous accuser nous-mêmes.Il ne demande pas : Est-il quelqu'un pour accuser cet homme? Mais, écoutez;est-il quelqu'un qui s'accuse lui-même? Car lorsqu'il dit : Les chosessaintes sont pour les saints, il dit quelque chose d'équivalent: Arrière celui qui n'est pas saint! Il faut,-dit-il, non-seulementêtre pur de. péchés, mais être saint. La délivranceet- le pardon des fautes ne suffisent pas pour sanctifier; il faut encorelà présence de l'Esprit-Saint, et l'abondance des bonnesoeuvres.Je vous veux, ajoute-t-il, non-seulement exempts de souillures,mais déjà splendides de beauté et de blancheur. Carsi le roi de Babylone, en choisissant les jeunes gens de la captivité,s'arrêta sur les mieux faits de corps et les plus beaux de visage,bien plus faut-il que les convives de cette table du souverain Roi, brillentpar la beauté de leur âme, que l'or éclate sur eux,que leurs vêtements soient irréprochables, leur chaussureroyale et toute leur physionomie spirituelle pleine de grâce, qu'ilsaient parure d'or et ceinture de vérité. Qu'il approche lechrétien ainsi disposé, qu'il trempe ses lèvres auroyal breuvage !
Mais s'il en est un, couvert de haillons, souillé d'ordure, etqu'il veuille avec ce honteux appareil approcher du banquet royal, imaginezquel supplice et quels remords l'attendent, puisque quarante jours ne suffisentpas à laver les péchés commis pendant une longue périodede temps. Car si l'enfer ne suffit pas, bien qu'il soit éternel,(il n'est éternel, en effet, que parce qu'il est insuffisant), bienmoins doit-on se contenter de ce temps si court de la sainte quarantaine.Ainsi faite, notre pénitence n'est point valide, mais impuissante.
Le divin Roi demande surtout de saints eunuques. Par eunuques j'entendsceux qui ont le coeur pur, sans souillure, sans tache, ceux dont l'âmeest élevée ; je leur demande surtout un ceil du coeur, douxet pacifique, un oeil pénétrant et vif, sévèreet attentif, et non pas somnolent et paresseux; un oeil libre et franc,mais non point hardi ni présomptueux; un oeil vigilant et fort,ennemi de la tristesse exagérée autant que d'une gaietéfolle et dissipée. L'oeil de notre coeur avec toutes ses vertus,sera notre oeuvre; si nous voulons, nous pouvons nous former un regardtrès. beau et très-pénétrant. Evitons d'exposercet organe de la vue à la fumée et à la poussière,image trop vraie de toutes les choses humaines; nourrissons-le d'air puret vif; dressons-le à contempler les hauteurs et les sommets sublimes,à plonger dans les milieux calmes, purs, réjouissants: bientôtnous l'aurons à la fois guéri et fortifié, en le baignantdans ces perspectives enchanteresses
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Ainsi, avez-vous aperçu des richesses mal acquises et excessives?Ne levez pas les yeux de ce côté : votre organe y trouveraitboue et fumée, vapeur malsaine et ténèbres, angoisses.cuisantes et ennuis suffocants. Avez-vous vu au contraire un homme juste,content de ce qu'il a, très-large à pardonner, sans soucini inquiétude des biens présents? Fixez, élevez surlui votre regard; votre cil n'en deviendra que plus beau et plus clair,si vous le repaissez non de la vue des fleurs, mais plutôt de cellede la vertu, du désintéressement, de la modération,de la justice, de tontes les saintes habitudes. Car rien ne trouble l'oeil,autant que la mauvaise conscience. « Mon coeur s'est troubléde colère », dit le Prophète; rien ne répanden effet de plus épaisses ténèbres. Epargnez-lui cettetriste épreuve, et vous le rendrez joyeux, vif et fort, et capablede se nourrir toujours de saintes espérances.
Que Dieu nous donne à tous d'acquérir cet oeil parfaitet de régler ainsi toutes les opérations de notre âmeselon la volonté de Jésus-Christ, afin que devenus dignesdu chef sublime qui nous commande, nous partions un jour pour son saintrendez-vous. Car il dit : où je suis, je veux qu'ils soient aussiavec moi, et qu'ils aient la vision de ma gloire. (Jean, XVII, 24.) Puisse-t-ilnous être donné de. la gagner en Jésus-Christ Notre-Seigneur,avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l'empire,l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVIII
VOUS N'AVEZ POINT VOULU ET VOUS N'AVEZ POINT AGRÉÉLES HOSTIES, LES OBLATIONS, LES HOLOCAUSTES ET LES SACRIFICES POUR LE PÉCHÉ,TOUTES CHOSES QUI S'OFFRENT SELON LA LOI. (X, 8, JUSQU'A 18.)
1. L'apôtre a démontré précédemmentl'inutilité des sacrifices juifs pour la pureté et la saintetéparfaite de nos âmes; il a fait voir en eux des figures et des images,et encore bien impuissantes. Une objection se présentait : Pourquoi,si c'étaient des figures et des ombres, pourquoi n'ont-ils pas cessé,aussitôt l'avènement de la vérité? Comment, loin d'avoir fini, se célèbrent-ils encore ?Il prouve doncmaintenant avec évidence qu'ils ne s'accomplissent déjàplus, pas même à titre de copies et de figures, puisque Dieune veut plus les accepter. Il n'invoque, au reste, aucun nouvel argumentpour les condamner; il lui suffit de produire un témoignage antiqueautant qu'irréfragable, celui des prophètes qui rappellentaux juifs la fin et la mort imminente de ces rites usés, et quileur reprochent d'agir avec témérité en toutes choseset. de résister toujours à l'Esprit-Saint. il prouve mêmeclairement que leurs sacrifices n'ont pas cessé du jour oùil parle, mais dès celui où Notre-Seigneur entra dans lemonde, et même avant son avènement; de sorte que Jésus-Christn'a pas dû les réprouver ni les abolir, mais qu'aussitôtleur abolition et réprobation, le Messie arriva. Afin que les juifsne pussent dire : Nous pouvons encore plaire à Dieu sans le nouveausacrifice, le Christ a attendu pour venir que les anciens sacrifices fussentreconnus inutiles même parmi eux. Voici en effet ce que dit le Seigneur,par la bouche du Prophète :.« Vous n'avez plus voulu, de sacrificesni d'offrandes » ; paroles qui anéantissent tous les anciensrites; et après s'être ainsi exprimé en général,il condamne chacun de ces rites en particulier : « Vous n'avez pasagréé les holocaustes pour le péché »,continue-t-il. Tout ce qu'on présentait à Dieu, en dehorsdu sacrifice, s'appelait offrande.
« Alors j'ai dit : Voici que je viens ». Quel est le personnagedésigné ici par le Prophète ? Nul autre que Notre-SeigneurJésus-Christ, lequel en ce passage n'accuse point ceux qui faisaientles offrandes; montrant. que, s'il ne les agrée plus, ce n'est pasà cause de leur malice et de leurs péchés, raisonqu'il allègue ailleurs pour réprouver leurs présents; mais qu'il les repousse aujourd'hui parce qu'il est d'ailleurs prouvé,parce que l'expérience a démontré que tout ce culteest sans puissance aucune et n'est plus en harmonie avec, son époque.N'est-ce pas ajouter une nouvelle raison à celle déjàdonnée, de la multiplicité des sacrifices? Mais ce n'estpas seulement cette multiplicité qui, selon, lui, en révèlel'impuissance et le néant; c'est ce fait encore, que Dieu n'en veut,puis comme étant inutiles et stériles. Aussi dit-il (530)ailleurs: « Si vous aviez voulu un sacrifice, j'en aurais offertu (Ps. L, 18); indiquant encore qu'il n'en veut plus. Donc les sacrificesne sont plus le désir de Dieu, qui en veut au contraire l'abolition,et c'est contre son gré que désormais on les fait.
« Pour faire votre volonté ». Qu'est-ce àdire? Pour me donner moi-même; car telle est la volonté deDieu, volonté par laquelle nous avons été sanctifiés.Il nous révèle ainsi que la volonté de Dieu, et nonpas les sacrifices, purifie les hommes; la continuation des sacrificesn'était donc pas dans la volonté de Dieu. Serez-vous étonnés,au reste, qu'ils ne soient plus maintenant dans le désir de Dieu,lorsque déjà, dès le commencement ils lui étaientplus qu'indifférents? « Car», dit-il dans Isaïe,« qui donc vous a demandé ces offrandes de vos mains?»(Isaïe, I, 12.) Et toutefois, il les avait commandées ; pourquoi? Pour s'abaisser à leur niveau, comme quand Paul disait : «Je désire que tous les hommes vivent comme moi dans la continence» (I Cor. VII, 7); ajoutant au contraire : « Je veux que lesjeunes « veuves se marient, qu'elles aient des enfants ». (ITim. V, 45.) Voilà l'expression de deux volontés, mais quine sont pas toutes deux son désir, bien qu'il commande dans lesdeux cas : la première est bien la sienne, et il la déclaresans y apporter de motif; la seconde, bien qu'il l'énonce, n'estpas son désir, aussi en a-t-il formulé la raison, commençantpar accuser ces femmes de s'adonner au luxe et au plaisir contre la loide Jésus-Christ, et ajoutant en conséquence : « Jeveux que les jeunes veuves se marient, qu'elles aient des enfants ».C'est ainsi que Dieu, s'accommodant à la faiblesse de son peuple,avait réglé son culte. Sa volonté premièren'était pas pour ce rite des sacrifices. Ainsi quelque part il déclarequ'il ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'il seconvertisse et qu'il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Ailleurs, au contraire,il déclare non-seulement qu'il l'a voulue, mais qu'il l'a désirée.Voilà deux idées contraires : car le désir est uneforte volonté. Comment pouvez-vous, ô mon Dieu, refuser icice que vous désirez ailleurs, puisque ce désir indique votrevolonté plus grande? C'est dans le sens que nous avons dit ici.
« Et c'est cette volonté de Dieu qui nous a sanctifiés», ajoute-t-il. « Sanctifiés », comment? Lui-mêmel'explique : « Par l'oblation du corps de Jésus-Christ quia été faite une seule fois. Aussi, au lieu que tous les prêtresse tiennent debout tous les jours devant Dieu sacrifiant et offrant plusieursfois les mêmes victimes ». La position debout accuse donc leserviteur et le ministre; tandis que la position assise indique celui quireçoit le service et l'hommage. « Celui-ci ayant offert uneseule hostie pour les péchés, est assis pour toujours àla droite de Dieu, où il attend ce qui reste à accomplir: Que ses ennemis soient réduits à lui servir de marchepied.Car par une seule oblation il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'ila sanctifiés. Et c'est ce que l'Esprit-Saint nous a déclarélui-même ». Il déclare que ces oblations n'ont pluslieu, et il le démontre par les faits écrits et non écrits.Au reste, il avait cité auparavant le texte du Prophète «Vous n'avez plus voulu de sacrifice ni d'offrande ». Il avance aussique Dieu a remis nos péchés, et il le prouve cette fois parun témoignage d'Ecriture sainte : « L'Esprit-Saint »,dit-il, « nous l'a déclaré lui-même, car aprèsavoir dit : Voici l'alliance que je ferai avec eux; après que cetemps-là sera arrivé, dit le Seigneur, j'imprimerai mes loisdans leur coeur et je les écrirai dans leur esprit, il ajoute :Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ni de leursiniquités : or, quand les péchés sont remis, il n'ya plus d'oblation à faire pour les péchés (10-18)».
Il a donc remis les péchés, quand il nous a donnéson testament; et il nous a donné son testament par son sacrifice.Si donc il a effacé les péchés par ce sacrifice unique,il n'en faut plus même un second. « Il est assis », remarque-t-il,« à la droite de Dieu, attendant le reste ». Quelleest la cause de ce délai ? C'est que ses ennemis doivent êtreplacés sous ses pieds. « Car une seule offrande, d'ailleurs,a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés ». Mais, dira peut-être quelqu'un: Pourquoi ne pas prosterner sur-le-champses ennemis? A cause des fidèles qui devaient naître etlui être engendrés. Mais qu'est-ce qui prouve qu'un jourcet abaissement aura lieu? C'est cette position assise et majestueuseque lui donne Dieu même. L'apôtre a donc rappelé lemagnifique témoignage de David : « Jusqu'à ce «qu'il place ses ennemis sous ses pieds », et ses ennemis sont lesjuifs. Après avoir rappelé cette promesse de Dieu au Christ,de réduire ses ennemis à lui servir de marchepied, commecette promesse ne s'accordait pas avec l'état actuel des choses,puisqu'alors les juifs persécutaient les chrétiens, saintPaul pour rassurer les fidèles, leur parle longuement de la foidans ce qui suit. Mais encore une fois, qui sont ses ennemis ? Les juifs,sans doute, mais aussi tous les infidèles et les démons.Et pour indiquer à demi-mot leur humiliation complète, ilne dit pas qu'ils lui seront soumis seulement, mais qu'ils seront placéssous ses pieds. Gardons-nous donc d'être de ses ennemis, et sachonsque les infidèles et les juifs ne sont pas les seuls dans son inimitié,mais aussi tous ceux dont la vie est remplie d'impuretés et de péchés.« Car la prudence de la chair est ennemie de Dieu ; elle n'est passoumise, en effet, elle ne peut même l'être à la loide Dieu ». Quoi donc? direz-vous; est-ce là un crime ? Etun très-grand. Le méchant, tant qu'il reste dans sa malice,né peut être soumis à Dieu ; mais le repentir qui luiest possible, peut le rendre bon et fidèle.
2. Bannissons donc les pensées et les sentiments charnels. Charnels,qu'entends-je par là? Tout ce qui rend le corps florissant et brillantde santé, et qui apporte à lâme la laideur et la maladie: comme par exemple, tout ce qu'on appelle richesses, délices, gloire.Le principe charnel se reconnaît tout entier en un mot . c'est l'amourde nos corps. Ne désirons point la richesse, embrassons plutôtla pauvreté , car elle est un grand (531) bien. Mais elle rabaisse,dira-t-on; elle dégrade et avilit aux yeux des hommes. C'est précisémentce dont nous avons le plus besoin, c'est notre plus grand intérêt.« La pauvreté », dit le Sage, « donne l'humilité». Et Jésus-Christ « Bienheureux les pauvres de bongré! » Quoi ! vous plaindrez-vous d'être sur la voiequi conduit à la vertu? Ignorez-vous que la pauvreté nousdonne une grande confiance auprès de Dieu? Mais, répliquez-vous,« le Sage a dit que la sagesse du pauvre n'est pas estimée» (Eccl. IX, 16); il s'écrie ailleurs : « Seigneur,ne me donnez pas la pauvreté ! » (Proverb. XXX, 8.) Et «Decette fournaise de la pauvreté, Seigneur, délivrez-moi !» Mais, s'il est vrai que les richesses comme la pauvretéviennent de Dieu, comment seraient-elles un mal? Comment accorder toutcela? Je réponds que l'on parlait ainsi dans l'Ancien Testament,sous l'empire duquel les richesses comptaient pour beaucoup, tandis quela pauvreté était en grand mépris, tellement qu'onvoyait en celle-ci une exécration et une malédiction, tandisque celles-là étaient une bénédiction.
Mais voulez-vous entendre l'éloge de la pauvreté? Jésus-Christmême l'a prise pour lui : « Le Fils de l'homme », dit-il, « n'a pas où reposer sa tête». Et parlant àses disciples : « Ne possédez », leur prescrit-il, «ni or, ni argent, ni deux tuniques ». (Matth. VIII, 20; X, 9.) Paulécrivait . Nous sommes comme n'ayant rien, et possédant «tout ». (Il Cor. VI, 10.) Pierre disait à cet homme boiteuxde naissance : « Moi, je n'ai ni or ni argent ». (Act. III,6.) Jusque dans l'Ancien Testament, d'ailleurs, alors que les richessesétaient tant admirées, quels étaient cependant, dites-moi,les hommes admirables? N'est-ce pas Elie, qui ne possédait que sonvêtement de peau de brebis? N'est-ce pas Elisée? N'est-cepas Jean-Baptiste?
Que nul donc, à raison de sa pauvreté, ne soit humiliéà ses propres yeux. Ce n'est pas la pauvreté qui humilie;c'est plutôt la richesse qui vous condamne à avoir besoinde tant de personnes et vous crée à leur égard milleobligations de reconnaissance. Qui fut plus pauvre que Jacob qui disait: « Si le Seigneur me donne du pain à manger et un vêtementpour me couvrir? » (Gen. XXVIII, 20.) Et cependant étaient-ilshumiliés de leur pauvreté, Elie et Jean-Baptiste ? Ne parlaient-ilspas au contraire avec beaucoup de hardiesse et de liberté? N'accusaient-ilspas hautement les rois; l'un, Achab ; l'autre, Hérode ? A celui-ci,Jean disait : « Il ne t'est pas permis de garder la femme de Philippeton frère ». (Marc, VI, 8.) A celui-là, Elie répondaitlibrement et hardiment : « Ce n'est pas moi, c'est vous-mêmeet la maison de votre père , qui jetez le trouble en Israël». (III Rois, XVIII, 18.) Voyez-vous que cette condition même,que leur pauvreté donnait encore une plus grande confiance et uneplus grande liberté de parole ?
En effet, un riche n'est qu'un esclave, parce qu'il peut perdre quelquechose, et qu'il prête le flanc par là même àqui veut le maltraiter. Mais celui qui n'a rien, ne craint ni la confiscationde ses biens, ni le bannissement. Si la pauvreté enlevait aux hommesleur liberté de parole, Jésus-Christ n'aurait pas envoyéses disciples avec cette pauvreté pour seule arme, à uneconquête qui exigeait avant tout une parole libre et confiante.
Le pauvre, lui, est fort et courageux; il ne donne pas prise àl'injustice, on ne sait par où le maltraiter; le riche, au contraire,est attaquable et prenable de tous côtés. Qu'un malheureuxtraîne autour de lui-même des liens nombreux et prolongés,facilement on l'arrête ; mais il est malaisé de saisir etde retenir un homme nu. La première partie de cette image vous peintle riche esclaves, argent, vastes domaines, affaires infinies, soins innombrables,ennuis, accidents, besoins, sont autant de chaînes par lesquellestout le monde peut aisément le prendre et l'arrêter.
3. Que personne donc n'envisage la pauvreté comme une cause d'infamieet de déshonneur. Ayez la vertu, et toutes les richesses de la terrene vous seront que de la boue, qu'un fétu de paille en comparaison.Embrassons la pauvreté, si nous voulons entrer dans le royaume descieux : « Vendez », a dit Jésus, « vendez toutce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésordans le ciel ». Et encore : « Il est difficile à unriche d'entrer dans le royaume des cieux ». (Matth. XIX, 21, 23.)Voyez-vous que si la pauvreté n'est pas déjà votrepatrimoine, il faut tâcher de l'acquérir? tant elle est unbien inappréciable ! Oui, car elle vous mène comme par lamain sur le chemin qui conduit au ciel ; elle est comme l'onction des athlètes,comme une gymnastique sublime et merveilleuse, comme un port tranquille. Mais j'ai de grands besoins, dites-vous, et je ne veux rien recevoirgratuitement de personne. En cela le riche est encore bien plus àplaindre que vous. Peut-être, en effet, ne demandez-vous que le nécessaire;tandis qu'il a, lui, mille raisons honteuses de désirer la richesse,en particulier l'avarice. Les riches ont des besoins nombreux. Que dis-je,nombreux? Souvent ils manifestent des besoins indignes d'eux-mêmes;par exemple, il leur faut faire appel à des soldats, à desesclaves! Le pauvre, lui, na pas même besoin de l'empereur, et,pauvre de bon gré, eût-il besoin, il n'est que plus admirablede s'être réduit à l'indigence volontaire, pouvantêtre riche.
Non, que personne n'accuse la pauvreté d'être la causede maux sans nombre; ce serait démentir Jésus-Christ quila déclare, au contraire, la perfection de la vertu, quand il dit: « Si vous voulez être parfait ».... Il l'a proclamépar ses paroles, il l'a montré par ses exemples, il l'a enseignépar ses disciples. Encore une fois, embrassons la pauvreté : carelle est un grand bien pour les vrais sages. Peut-être déjàme comprend-on parmi mes chers auditeurs, et j'ose croire que plusieursm'applaudissent. En effet, la grande maladie chez la plupart des hommesest là : telle est la tyrannie de cette passion de l'argent, qu'ilsn'auraient pas même le courage de le refuser en paroles, et qu'ilest pour eux comme une religion et un dieu. Loin de vous ce malheur, âmeschrétiennes! Sachez que rien n'est riche (532) comme celui qui volontairementet de grand coeur choisit la pauvreté. Est-ce possible? oui, etj'affirme même, si vous voulez, que celui qui choisit cette pauvretévolontaire est plus riche qu'un roi. Car celui-ci a de nombreux besoins,des ennuis, des craintes, par exemple, pour ses convois militaires quipeuvent manquer; celui-là, au contraire, jouit d'une quiétudeparfaite, et loin d'éprouver mille craintes, n'en garde aucune.Or, dites-moi, quel est le vrai riche, de celui qui chaque jour est inquiet,qui pense, qui s'étudie à amasser encore et toujours, etqui craint de manquer un jour; ou de celui qui n'amasse rien, àqui tout suffit et abonde, qui n'éprouve aucun besoin, car la vertuet la crainte de Dieu, et non l'argent, donnent une sainte confiance? L'orpossède même le privilège de vous asservir. «Les cadeaux et les présents », dit l'Ecriture, « aveuglentles yeux des sages; ils sont dans leurs bouches comme un frein qui empêcheleurs arrêts et leurs réprimandes ». (Ecclés.XX, 31.)
Considérez comment Pierre, ce noble indigent, punit le richeAnanie. Car celui-ci n'était-il pas riche ; et celui-là,pauvre? Or, écoutez-le parlant avec autorité et disant :« Est-ce bien à tel prix que vous avez vendu votre champ?» et l'autre humblement. répond : « Oui, c'est àce prix! » (Act. V, 10.) Mais, dites-vous, qui me donnera d'arriverà la hauteur de Pierre? Vous pouvez être aussi grand quePierre, si vous voulez vous dépouiller de tout ce que vous avez.Semez, donnez aux pauvres, suivez Jésus, et vous serez un autrePierre. Mais comment? car (me dites-vous) il a fait des miracles. Est-cedonc là, répondez-moi, ce qui a rendu cet apôtre admirable;et n'est-ce pas plutôt la pleine confiance qu'il a gagnéeauprès de Dieu par la sainteté de sa vie? N'entendez-vousdonc pas Jésus-Christ déclarer « Ne votas réjouissezpas de ce que les démons vous obéissent; si vous voulez êtreparfaits, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurezun trésor dans les cieux? » (Matth. XIX, 20.) Ecoutez ce quedit Pierre lui-même : « Je n'ai ni or ni argent; mais ce quej'ai, je te le donne »..(Act. III, 6.) Ceci, voyez-vous, on ne l'apoint, quand on a l'or et l'argent. Mais, répondez-vous , biendes gens n'ont ni le don de Pierre, ni ceux de la fortune! C'est qu'ilsne sont pas pauvres de leur gré; car tout pauvre vraiment volontaire,possède tous lesbiens. Encore qu'il ne ressuscite point les morts,encore qu'il ne redresse point les boiteux, il possède, et ce donvaut mieux que ceux du thaumaturge, il possède la confiance en Dieu.De tels pauvres entendront au grand jour ce bienheureux arrêt «Venez, les bénis de mon Père ! (Se peut-il quelque chosede meilleur?) Possédez le royaume qui vous a été préparédès la création du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avezdonné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donnéà boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli;j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais maladeet en prison, et vous m'avez visité. Possédez le royaumequi vous a été préparé dès la créationdu monde ». (Matth. XXV, 34-36.) Fuyons donc l'avarice et la cupidité,pour gagner le royaume des cieux. Nourrissons les pauvres, afin de nourrirJésus-Christ, et de devenir les cohéritiers de ce SauveurJésus, Notre-Seigneur, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIX
AYANT DONC, MES FRÈRES, LA CONFIANCE QUENOUS ENTRERONS DANS LE SANCTUAIRE PAR LE SANG DE JÉSUS, PAR CETTEVOIE NOUVELLE QUI MÈNE A LA VIE, ETC. (X, 20, JUSQU'A 26.)
1. « Ayez confiance », Paul peut nous parler ainsi quandil a montré la différence de pontife, de sacrifice, de tabernacle,de testament, de promesses; différence très-grande en effet,puisque chez les Juifs tout cela est temporel, et chez nous, éternel;que là tout s'efface et tombe; ici, tout est permanent; d'un côté,on voit la faiblesse ; de l'autre, la perfection; des ombres et des figuresenfin, en face de l'immuable vérité. Ecoutez, en effet :« Ce n'est pas selon la disposition d'une loi charnelle, c'est envertu de sa vie immortelle » que Jésus est prêtre, nousdit-il ; ajoutant qu'il est écrit ailleurs : « Vous êtesprêtre pour l'éternité » voilà déjàla perpétuité du sacerdoce. Quant au testament, « celui-là», dit-il , « est ancien; or ce qui passe et vieillit, va bientôtfinir ». (Hébr. VII, 16; VIII, 13.) Le Nouveau possèdela rémission des péchés : l'autre n'a rien de semblable: « Car la loi », nous dit-il, « n'a rien menéà perfection ». (Hébr. VII, 19.) Et encore : «Mon(533) Dieu! vous n'avez voulu ni offrande ni sacrifice». Le tabernacleétait fait de main d'homme : la main de l'homme n'a point construitle nôtre. L'un vit couler le sang des boucs, l'autre le sang duSeigneur: en celui-là le prêtre se tient debout; dans notresanctuaire, il est assis.
Tout étant donc bien moindre d'un côté, et bienplus grand de l'autre , il conclut et nous dit : « C'est pourquoi,mes frères, ayez confiance ». Et pourquoi, confiance? àcause du pardon. Car, dit-il, comme le péché produit et apportela honte, ainsi la confiance naît et se produit par la certitudeque tous nos péchés nous ont été remis. Etce n'est pas pour cette raison seulement ; c'est aussi parce que nous sommesdevenus ses cohéritiers et les objets de cette immense charité. « Dans l'entrée au sanctuaire ». Où, cetteentrée ? Au ciel, dans une voie et un progrès tout spirituels. « La voie qu'il a ouverte pour nous » , c'est-à-dire,qu'il a construite, et par où il est entré tout d'abord.En effet, ouvrir signifie ici commencer d'user. Or il l'a préparée,cette voie, nous dit-il, et lui-même est entré « danscette voie nouvelle et vivante ». Il montre ici la plénitudede notre espérance. Cette voie est nouvelle, dit-il; car il veutnous montrer que nous sommes bien plus grandement partagés que lesanciens, puisqu'à présent les portes du ciel sont ouvertes,bonheur que n'avait pas l'époque d'Abraham. Et c'est avec raisonqu'il l'appelle voie nouvelle et vivante; car l'antique voie étaitun chemin de mort conduisant aux enfers; celle-ci mène àla vie. Et toutefois il ne l'appelle pas la route de vie, mais la routevivante, c'est-à-dire permanente. « Par le voile »,dit-il, « par sa chair »; car cette chair sacrée luiouvrit à lui-même et tout d'abord ce bienheureux chemin, qu'ilest dit avoir inauguré, puisqu'avec cette chair, il y est entréle premier. Cette chair, il l'appelle un voile, et à bon droit;car lorsqu'il eut été enlevé dans le ciel, alors toutce qui est dans les cieux s'est dévoilé.
« Approchons-nous », dit-il, «avec un coeur sincère ». Qui pourra donc approcher de lui?L'homme saint, armé de la foi et de l'adoration en esprit; « avec un coeur sincère et dans la plénitudede la foi », parce qu'en effet, rien chez nous n'est visible , nile prêtre, ni le sacrifice, ni l'autel; bien que, chez les juifsmêmes, le grand prêtre t'ut invisible aussi, entrant seul auSaint des Saints, tandis que tous les autres, tout le peuple restait dehors.Ici au contraire, non content de montrer que notre prêtre a pénétrédans le sanctuaire, (ce qu'il déclare en ces termes : « Nousavons aussi un grand prêtre qui est établi sur la maison deDieu »), il déclare que nous y entrerons après lui.« Ayons donc », dit-il, « la plénitude de la foi(21, 22) ». Il peut arriver, en effet, que vous croyiez, mais avecdes doutes; comme plusieurs même à présent prétendentque tels ressusciteront, et que tels autres ne ressusciteront pas. Ce n'estpas là une foi pleine et entière. Il faut croire comme vouscroyez à ce que vous voyez, et bien plus fermement encore; car notrevue peut se tromper même dans les objets qu'elle perçoit;mais dans les enseignements de la foi , l'erreur est impossible. Dans lepremier cas, nous écoutons un de nos sens; dans le second, l'Espritdivin est notre maître.
« Ayant le coeur purifié des souillures de la mauvaiseconscience (23) ». Il enseigne que non-seulement la foi est exigéepour le salut, mais aussi la conduite et la vie vertueuse, et une consciencequi ne se reproche aucune iniquité. A défaut de cet ensemblede dispositions, l'on ne peut recevoir en leur plénitude les chosessaintes car saintes en elles-mêmes, les choses saintes sont surtoutpour les saints. Aucun profane n'entre donc ici ; Israël se purifiaitde corps, nous de conscience. Une sainte aspersion nous est encore permise,celle de la vertu. « Ayant eu aussi le « corps lavédans l'eau qui purifie ». Il parle ici d'un bain qui ne purifie pasle corps, mais lâme. « Car l'auteur de nos promesses estfidèle ». Mais à quelles promesses doit-il êtrefidèle? C'est que nous avons à sortir d'ici, pour entrerdans un royaume. Au reste, ne sondez pas avec curiosité la paroledivine, n'en exigez pas les raisons. Nos saintes véritésrequièrent la simplicité de la foi.
« Et ayons les yeux les uns sur les autres pour nous provoquermutuellement à la charité et aux bonnes oeuvres, ne nousretirant pas de l'assemblée des fidèles, comme quelques-unsont accoutumé de faire, mais nous exhortant les uns les autres,d'autant plus que vous voyez que le jour approche (24, 25) ». Conformémentà ce qu'il dit ailleurs : « Le Seigneur est proche; soyezsans inquiétude (Philip. IV, 5); Car aujourd'hui notre salut estplus près de nous ». Et encore : « Le temps est court». (I Cor. VII, 29.) Mais pourquoi faut-il « ne pas abandonnerl'assemblée des fidèles?» C'est qu'il sait qu'une réunion,une congrégation présente, devant Dieu, une force particulière.« Car », a dit le Seigneur, « quand deux ou trois d'entrevous se rassemblent en mon nom, je suis là, au milieu d'eux ».Il dit aussi : « Qu'ils ne soient qu'un, comme nous ne sommes qu'un». (Jean, XVII, 11.) Et on lit ailleurs: « Tous n'avaient qu'uncoeur et qu'une âme ». (Act. IV, 32.) Et ce n'est pas làle seul avantage d'une réunion; par sa nature, une assembléechrétienne commande et augmente la charité ; et cet accroissementde charité emporte et attire un surcroît de bénédictionsdivines. « La prière », est-il dit, « se faisaitsans relâche par tout le peuple ». (Act. XII, 5.) «Comme quelques-uns ont l'habitude de s'isoler» il ne s'en tient pasà exhorter, il sait reprendre aussi. « Et ayons les yeuxles uns sur les autres pour nous provoquer mutuellement à la charitéet aux bonnes oeuvres ». Il sait que déjà leurs réunionssuivent cette règle. Comme le l'or aiguise le fer, ainsi le rapprochementaugmente la charité; et si une pierre broyée contre une autrepierre, fait jaillir le feu, combien plus une âme qui se fond dansune âme ! Voyez : il ne dit pas : Pour rivaliser entre vous; mais:« Pour provoquer votre charité mutuelle ». Mais, qu'est-ceque cette provocation de charité? C'est le désir d'aimeret d'être aimé davantage; « et vos bonnes (534) oeuvres», pour en devenir plus zélés. Car si l'exemple a toujours,bien plus que la parole, la force d'enseigner, vous avez bien des docteurset des maîtres parmi votre multitude même, puisqu'ils paierontainsi d'exemple.
« Approchons avec un cur sincère ». Qu'est-ce àdire? c'est l'horreur de toute hypocrisie, de toute dissimulation. «Malheur», est-il écrit, « au coeur hésitant,aux mains lâches et paresseuses! » (Ecclés. II, 14.)Qu'aucun mensonge non plus n'ait lieu parmi nous. N'allons pas avoir uneparole contraire à notre pensée : c'est là le mensonge.Gardons-nous de la pusillanimité : ce n'est pas la marque d'un curvrai. C'est notre défaut de foi qui nous rend pusillanimes. Commentacquerrons-nous la vertu opposée? si nous savons nous former parla foi des convictions inébranlables. « Ayant le cur aspergé». Pourquoi n'a-t-il pas dit : purifié, mais aspergé?Il veut montrer le caractère propre de ce qui fait l'aspersion.Car elle suppose à la fois une couvre de Dieu et notre oeuvre aussi.Asperger et laver la conscience, c'est l'action divine; mais s'offrir àl'aspersion avec sincérité, avec une conviction pleine etassurée qui vient de la foi, c'est notre part. Ensuite il attribueaussi à la foi une grande vertu, fondée sur sa véritéet sur la force divine de l'auteur des promesses. Mais que veut dire: « Ayant aussi le corps lavé par l'eau pure?» Entendez:par l'eau qui donne une pureté vraie, ou encore par l'eau non mêléede sang. Ensuite il ajoute un commandement de perfection, c'est-à-direla charité : « Ne délaissant pas nos saintes assemblées,comme font plusieurs », qui produisent les schismes. il le leur défendexpressément. « Car le frère secondé
par le frère est comme une ville fortifiée ». (Prov.XVIII, 19.) « Mais considérons-nous les uns les autres pournous provoquer à la charité». Qu'est-ce que nous considérermutuellement? C'est imiter nos frères vertueux; c'est avoir lesyeux sur eux, pour les aimer et en être aimé. Car la charitéest la source des bonnes oeuvres. Répétons-le donc : se réunirest chose bien utile ; c'est le moyen de rendre la charité plusardente , et de la charité naissent tous les biens, puisqu'il n'enest aucun que la charité ne puisse produire.
2. Confirmons donc entre nous la charité; « car l'amourest la plénitude de la loi ». (Rom. XIII, 10.) Aimons-nousles uns les autres, et nous n'aurons besoin ni de travaux ni de sueurspour nous sauver. Ce chemin, de lui-même, conduit à la vertu.Ainsi qu'un voyageur, dès qu'il a trouvé la tête d'uneroute publique, se trouve aussitôt conduit par elle et n'a pas besoind'autre guide : ainsi, pour la charité, saisissez-en seulement lecommencement, et ce début vous conduira et vous dirigera.
« La charité », dit saint Paul, « est patiente,elle est bienveillante ; elle ne suppose point le mal ». (I Cor.XIII, 4.) Que chacun de nous réfléchisse en soi-mêmesur la manière dont il est disposé pour lui-même; etqu'il ait pour le prochain ce même sentiment. Ainsi nul n'est jalouxde soi-même; chacun se souhaite tous les biens; l'on se préfèrenaturellement aux autres; pour soi l'on est disposé à toutfaire. Si nous avons les mêmes sentiments pour le prochain, tousles maux de l'humanité sont guéris : plus d'inimitiésdésormais, plus d'avarice, plus de cupidité. Car qui voudraitse frustrer soi-même ? Personne; on ferait plutôt le contraire.Dès lors nous posséderons en commun tous les biens, et nousne cesserons pas de resserrer nos rangs.
Si telle est notre ligne de conduite, le ressentiment des injures n'estplus possible entre nous. Qui pourrait, en effet, se mettre au cur unehaine contre soi-même, et garder le souvenir d'une injure qu'il seserait faite volontairement? Qui voudrait se fâcher contre soi-même?Ne suis-je pas, de tous les hommes, celui à qui je pardonne le plusvolontiers ? Si donc tels sont aussi nos sentiments à l'égarddu prochain, la mémoire des injures est à jamais éteinte.
Mais, direz-vous, est-il possible d'aimer son prochain comme soi-même? Si cette charité est sans exemple, vous avez le droit de la déclarerimpossible. Mais si d'autres l'ont pratiquée, il est évidentqu'en ne les suivant pas nous faisons uniquement preuve de lâchetéet de paresse. D'ail. leurs Jésus-Christ n'a jamais pu commanderce qui serait impraticable; il s'est vu bien des chrétiens qui ontmême dépassé ses lois. Quels sont ces héros? Paul, Pierre, tout le choeur des saints. Si j'avance qu'ils ont aiméle prochain, je ne fais que faiblement leur éloge; car ils ont aiméleurs ennemis autant qu'on aime l'ami le plus intime. Quel homme au monde,en effet, libre d'aller prendre la céleste couronne, choisiraitl'enfer pour sauver ses amis intimes? Aucun. Et Paul, toutefois, l'a choisipour ses ennemis, pour ceux qui l'avaient lapidé, pour ceux quil'avaient battu de verges. Quel pardon pouvons-nous donc attendre, quelleexcuse aurons-nous, si nous n'accordons pas même à nos amisla plus faible partie de l'amour que Paul a montré pour ses ennemis?
Avant lui déjà, le bienheureux Moïse demandait àêtre rayé du livre de vie, à la place d'ennemis quil'avaient reçu à coups de pierres, (Exod: XXXII, 32.) Davidaussi, voyant périr ceux qui lui avaient résisté,disait : « C'est moi, leur pasteur, qui ai péché: maiseux, qu'ont-ils fait? » (II Rois, XXIV, 17.) Et quand Saül futentre ses mains, loin de vouloir attenter à ses jours, il le sauva,alors même que sa générosité allait le mettreen danger. Or, si l'Ancien Testament a fourni de pareils exemples, quelpardon obtiendrons-nous, nous qui vivons sous le Nouveau, et qui ne savonspas arriver même à la hauteur où ils sont parvenus?« Car si notre justice n'abonde pas plus que celle des Scribes etdes Pharisiens, nous n'entrerons pas dans le royaume des cieux ».Et si nous avons moins de justice que ces gens-là mêmes, commententrerons-nous? « Aimez », dit le Seigneur, « aimez vosennemis et vous serez semblables à votre Père qui est dansle ciel ». (Matth. V, 44, 45.)
Aimez donc votre ennemi. Ce n'est pas à lui que vous faites ainsidu bien, c'est à vous-même. Comment? C'est que vous devenezsemblable à Dieu. Aimé de vous, votre prochain n'y gagne(535) que bien peu; c'est un compagnon de service qui le chérit.Mais vous, en aimant ce compagnon de service, vous y gagnez beaucoup; vousvous rendez pareil à Dieu. Voyez-vous que le bénéficeest à vous et non pas à votre prochain ? Car Dieu vous proposela couronne, et non à lui. Mais qu'arrivera-t-il, si c'est unméchant? Votre récompense n'en sera que plus grande; vousserez donc reconnaissant à votre ennemi pour la malice qu'il montreencore après vos innombrables bienfaits. Car s'il n'avait étéprofondément méchant, votre trésor au ciel n'auraitpas si merveilleusement augmenté. Sa malice, qui vous autorisaità ne l'aimer point, est donc vraiment un motif pour l'aimer davantage.Faites disparaître votre adversaire. votre antagoniste, vous détruisezl'occasion que vous avez d'être récompensé. Ne voyez-vouspas comme les athlètes s'exercent avec des corbeilles pleines desable? Vous n'avez pas besoin de vous imposer ce labeur; la vie est pleined'occasions qui vous tiennent en haleine et nourrissent en vous la forceet le courage. Ne remarquez-vous pas que les arbres sont d'autant plusvigoureux et plus solides, qu'ils sont plus fortement battus des vents?Chez nous aussi, avec l'épreuve et la patience, grandira la vigueur.« Car », dit le Sage, « l'homme patient et longanimeabonde en prudence ; le pusillanime au contraire n'apprend ni ne sait rien». (Prov. XIV, 29.) Comprenez-vous ce magnifique éloge del'un, cette grave accusation de l'autre? Il est fort ignorant, le paresseux;il ne sait rien. Gardons-nous donc de porter cet esprit étroit etpetit dans nos rapports mutuels; car notre malheur ne viendrait pas deces inimitiés qu'on rencontre toujours, mais bien de notre proprecoeur, faible et rancunier. S'il est fort, ce coeur, il supportera aisémenttous les orages ; aucun ne pourra le faire sombrer; ils contribueront mêmeà le conduire au port tranquille. Puissions-nous y toucher et aborderun jour, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, empire ethonneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XX
SI NOUS PÉCHONS VOLONTAIREMENT APRÈSAVOIR REÇU LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ, IL N'Y ADÉSORMAIS PLUS D'HOSTIE POUR NOS PÉCHÉS ; IL NE NOUSRESTE QUE L'ATTENTE EFFROYABLE DU JUGEMENT ET D'UN FEU ARDENT QUI DOITDÉVORER LES ENNEMIS DE DIEU. (X, 27, JUSQU'À 32.)
1. Tout arbre dont la plantation et la culture auront demandéla main et les sueurs du laboureur, doit rapporter son fruit, sous peined'être déraciné et jeté au feu. Cette comparaisons'applique aux âmes qui auront reçu la lumière, c'es-tà-direle baptême. Après avoir été plantés parJésus-Christ et avoir reçu sa rosée spirituelle, sinous ne donnons aucun fruit, le feu de l'enfer nous attend, avec ses flammesqui ne peuvent s'éteindre. Et c'est pourquoi non content de nousexhorter à pratiquer la charité et à produire lesfruits des bonnes oeuvres, par les motifs les plus saints et les plus doux,tels que notre entrée assurée dans le ciel et la voie nouvelleque Jésus-Christ nous y a ouverte, saint Paul recommence ànous y exciter, en faisant appel aussi à des motifs plus terribleset plus redoutables. Il venait d'écrire : Ne délaissez pasnos saintes réunions, comme c'est l'habitude de quelques-uns; maisconsolez-vous mutuellement, d'autant plus que vous voyez approcher le grandjour, qui suffit, en effet, à lui seul, pour vous consoler de tout.Maintenant il ajoute « Si nous péchons volontairement aprèsavoir « reçu la connaissance de la vérité»,tremblons, car il faut, entendez-le, il nous faut absolument des bonnespauvres; autrement, « il ne nous reste a plus désormais devictime pour nos péchés ». Comprenez donc. Vous voilàpurifié, délivré de vos crimes, monté au rangde fils. Si vous revenez à votre ancien vomissement, il ne vousreste que l'anathème, le feu, et tout ce que rappelle cet arrêt.Car vous n'avez pas une seconde victime.
A ce propos, nous sommes attaqués par l'hérésiequi déclare la pénitence impossible, et par ceux qui diffèrentà recevoir le baptême. Ceux-ci prétendent qu'il y adanger à recevoir le baptême, puisqu'il n'y a point de secondpardon; ceux-là déclarent qu'il y a péril àadmettre les pécheurs aux saints mystères, puisque le secondpardon est impossible. Aux uns comme aux autres, que (536) dirons-nous?Que saint Paul ici ne détruit ni la pénitence , ni l'expiationqui en est l'oeuvre; et qu'il ne prétend ni chasser, ni abattrepar le désespoir celui qui est tombé. Paul n'est pas àce point l'ennemi de notre salut; il ne détruit que l'espoir d'unsecond baptême. En effet, il ne dit pas : Point de pénitence! plus de pardon ! mais simplement. Désormais pas de victime, c'est-à-dire,la croix, qu'il appelle victime, ne se dressera pas une seconde fois. Uneseule immolation a rendu parfaits à tout jamais ceux qui se sontsanctifiés, à la différence de l'oblation judaïqueet des offrandes multipliées. Tel a été le desseinde l'apôtre, quand parlant de notre victime, il a si fort insistésur cette vérité, qu'elle est une, absolument une; voulantainsi, non-seulement montrer l'avantage qu'elle a sur les sacrifices judaïques,mais aussi pour rendre plus vigilants les Hébreux convertis, puisqu'ilsne doivent plus attendre une nouvelle victime comme autrefois sous l'ancienneloi.
« Si nous péchons volontairement », dit-il. Voyez-vouscomme Dieu est porté à la clémence? Il s'agit de nospéchés volontaires : nos fautes involontaires obtiennentdonc le pardon. «Après avoir reçu la connaissancede la vérité », cest-à-dire de Jésus-Christou de tous ses dogmes, « il ne nous reste plus d'hostie pour nospéchés»; que reste-t-il, au contraire ? « Uneattente effroyable du jugement, un feu jaloux qui doit dévorer lesennemis de Dieu ». Ainsi les infidèles n'en seront pas seulsles victimes, mais tous ceux encore qui commettent des actes contrairesà la vertu ; ou bien entendez que le même feu qui dévorerales ennemis, consumera aussi les enfants rebelles. Puis, pour nous montrercombien ce feu est dévorant, il lui prête une espècede vie, en déclarant que c'est un feu jaloux qui doit consumer lesennemis. Pareille à une bête féroce irrite, exaspérée,qui n'a point de repos jusqu'à ce qu'elle ait saisi et dévoréquelqu'un, cette flamme de l'enfer parait obéir à l'aiguillonde la jalousie cruelle, saisit pour ne plus lâcher, ronge et déchireà tout jamais.
Ensuite l'apôtre nous donne la raison de ces menaces redoutables,et nous prouve qu'elles sont l'effet d'une justice inattaquable. Nous croirons,en effet, plus facilement l'existence du châtiment, quand nous encomprendrons le droit et le motif. « Celui qui a violé laloi de Moïse est condamné à mort sans miséricorde,sur la déposition de deux ou trois témoins (28) ».Sans miséricorde, remarque-t-il; ainsi en Israël, ni pardon, ni pitié; et pourtant ce n'est que la loi de Moïse; il estl'auteur d'un grand nombre de ses prescriptions. Que veut dire : «La déposition de deux ou trois témoins? » Que si deuxou trois personnes attestent la prévarication, aussitôt elleest punie. Si donc, dans l'Ancien Testament, une violation de la loi deMoïse est châtiée immédiatement par le derniersupplice , combien plus chez nous! Aussi conclut-il : «Combien donccroyez-vous que méritera de plus grands supplices, celui qui aurafoulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour chose vile etprofane le sang de l'alliance, et qui aura fait outrage à l'Espritde la grâce (29) ! »
2. Mais comment un homme foule-t-il aux pieds le Fils de Dieu? C'estquand, admis à participer à ses mystères, il commet,nous dit l'apôtre, un péché grave. Alors n'est-il pasvrai qu'il le foule aux pieds? N'est-il pas vrai qu'il le méprise?Nous foulons aux pieds ainsi ce dont -nous ne faisons aucun cas : ainsiles pécheurs ne tiennent aucun cas de Jésus-Christ, et c'estlà le caractère du péché. Quoi! vous êtesdevenu le corps de Jésus-Christ, et vous le jetez sous les piedsdu démon! « Il a tenu pour vil et profane le, sang de l'alliance». Qu'est-ce qu'une chose vile et profane? C'est une chose impure,ou qui n'a rien de plus que la plus vile matière.- « Il afait outrage à l'Esprit « de grâce »; car ne pasaccepter un bienfait, c'est faire outrage au bienfaiteur. Il t'a fait sonenfant; tu veux devenir esclave? Il est venu, il a fait en toi son séjour;et tu laisses entrer en ton coeur de coupables pensées? Jésus-Christa voulu, chez toi, faire sa demeure, avoir une place ; et tu le foulesaux pieds par le libertinage ou l'ivrognerie? Ecoutons, écoutons,nous qui participons indignement aux saints mystères; nous qui indignementapprochons de la table sainte! « Gardez-vous de donner les chosessaintes aux chiens », dit le Seigneur, « de peur qu'ils neles foulent aux pieds» (Matth. VII, 6) ; c'est-à-dire de peurqu'ils n'aient pour elles que du mépris et du dégoût.Paul n'a pas seulement répété cette parole; il ena fait retentir une plus redoutable encore, bien capable de terrifier lesâmes, et meilleure pour les faire rentrer en elles-mêmes qu'unedouce et consolante exhortation. Il montre combien le sang de Jésus-Christl'emporte sur la loi de Moïse, quel châtiment était infligéaux violateurs de celle-ci, puis il conclut en disant : Jugez vous-mêmescombien plus grande doit être la punition de ceux qui foulent auxpieds le sang de Dieu ! Je vois là une allusion aux sacrilègescommis contre nos saints mystères; et ce qui suit confirme cetteinterprétation.
« C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieuvivant; car il est écrit : La vengeance m'est réservéeet je saurai bien la faire, dit le Seigneur ». Et encore: «Le Seigneur jugera son peuple (30 et 31) ». Nous tomberons, dit-il,dans les mains du Seigneur, et non pas dans les mains des hommes. Oui,cette main divine vous attend, si vous ne faites pénitence. O terreur!ce n'est rien, après tout, que de tomber aux mains des hommes; etquand nous verrons un homme. puni en ce monde, nous dit l'apôtre,ne craignons pas pour lui le présent, tremblons pour son avenir!« Car autant le Seigneur a de miséricorde, autant est grandson courroux, et sa fureur s'appesantira sur les pécheurs ».(Ecclés. V, 7.)
Mais l'apôtre nous laisse deviner ici une autre leçon.« La vengeance m'est réservée », dit le Seigneur,« et je saurai la faire! » Cette menace atteint l'ennemi quivous fait du mal, et non pas vous qui subissez l'injustice. Ceux-ci, aucontraire, l'apôtre les console en leur disant, presque en proprestermes : Dieu est vivant, il demeure éternellement... Que si ceux-làne reçoivent pas dès (537) maintenant leur châtiment,plus tard ils le recevront. Ce sont eux qui doivent gémir, ce n'estpas nous. Nous tomberons dans leurs mains; eux, dans la main de Dieu! Cen'est donc pas la victime qui est à plaindre, c'est l'oppresseur;comme ce n'est pas l'obligé, en définitive, mais le bienfaiteur,qui reçoit le bienfait.
Instruits de ces vérités consolantes, sachons êtrefaciles à supporter le mal et l'injustice autant que prompts àfaire du bien aux autres. Nous arriverons à cette disposition, sinous méprisons l'argent et la gloire. L'homme qui se dépouillerade ces peux passions sera, plus que personne, libre et grand, plus richemême que celui qui revêt la pourpre. Ne voyez-vous pas quede mal fait commettre la passion de l'or? Je ne parle pas des maux qu'engendrentl'avarice et la cupidité, mais de ceux qui naissent du seul amourde l'argent même bien acquis. Qu'un homme, par exemple, soit ruiné,il mène désormais une vie plus pénible que tout genrede mort. O homme ! pourquoi ces gémissements? Pourquoi tant de larmes?Est-ce parce que Dieu t'a délivré du triste et inutile soucide garder ton or, ou parce que désormais tu n'es plus assis auprèsde ton trésor, dans la crainte et tremblement? Si un étrangert'avait lié à son coffre-fort, te forçant àrester là constamment assis, et à veiller pour lesbiens d'unautre, tu gémirais, tu serais furieux. Et lorsque spontanémenttu t'étais chargé toi-même de chaînes si lourdes,maintenant délivré d'une pareille servitude, tu gémis!Nos douleurs ou nos joies ne sont, en vérité, que préjugés, puisque nous gardons nos richesses , comme si elles étaient lapropriété d'autrui.
Un mot maintenant aux femmes. Une femme a-t-elle un vêtement tissud'or? Avec quel soin elle en secoue la poussière, elle le plie,elle l'enveloppe! Dans la crainte de le gâter, elle n'en jouit presquepas. En effet, en attendant, elle meurt ou devient veuve. La crainte qu'ellea de l'user en le portant trop souvent, fait qu'elle s'en prive pour leménager. Mais elle le laissera pour une autre. Rien n'est moinscertain; et d'ailleurs en le laissant à une autre, celle-ci en userade même. Au reste, si l'on voulait fouiller ce que recèlentnos opulentes maisons, l'on verrait que maints habits précieux,maints objets recherchés sont plus honorés que leurs propriétairesvivants. Loin de s'en servir constamment, en effet, telle femme craintet tremble pour eux, elle en écarte les vers et tout ce qui peutles ronger, elle les dépose pour la plupart dans les parfums etles aromates, elle n'en permet pas même la vue, mais, d'accord avecson mari, elle ne fait que les ranger et les déranger.
3.Saint Paul, dites-moi, n'a-t-il pas eu raison d'appeler l'avariceune idolâtrie? L'honneur, en effet, que les païens rendent àleurs idoles, ces malheureux le rendent à leurs tissus, àleurs bijoux d'or. Jusques à quand remuerons-nous cette fange? Jusquesà quand serons-nous attachés à la boue et aux briques?Comme les enfants d'Israël travaillaient pour le roi d'Egypte, ainsitravaillons-nous pour le démon, qui nous maltraite plus cruellementencore que Pharaon les Hébreux. Ne voyez pas ici une hyperbole.Car plus l'âme l'emporte sur le corps, plus il est triste et péniblede la voir maltraiter par l'avarice qui sans cesse la flagelle, l'inquiète,la tourmente.
Gémissons donc et élevons vers Dieu nos regards suppliants!Il nous enverra non pas Moïse, non pas Aaron, mais sa parole, et unecomponction salutaire. Dès que cette parole sera venue et aura pénétrénos coeurs ; elle nous délivrera d'une cruelle servitude, et nousfera sortir de cette autre Egypte, de cette passion inutile et vainementlaborieuse, de cet esclavage sans profit. Au moins les Israélites,sortant d'exil, reçurent de l'or, juste salaire de leurs travaux;mais nous autres, nous sortirons les mains vides, et encore serions-nousheureux si nous n'emportions rien; mais nous emportons avec nous, non lesvases d'or et d'argent de lEgypte, mais ses maux, ses péchéset les supplices dont Dieu les punit.
Apprenons donc à recueillir un vrai profit; apprenons àbien souffrir une injustice : c'est le caractère du chrétien.Méprisons les vêtements d'or, méprisons les richesses,de peur de mépriser notre salut. Méprisons l'argent, oui,et non point notre âme. A elle, en effet, le châtiment; àelle, le supplice un jour. Ces prétendus biens restent sur la terre;notre âme s'en ira ailleurs.
Pourquoi, dites-moi, vous déchirer vous-mêmes et ne pasle sentir? Je parle ici à ces avares, qui sont travaillésdu désir de posséder toujours davantage. Mais il est bonde le dire aussi à ceux que les avares exploitent et volent. Supportez,chères victimes, les dommages que les avares vous font subir. Ilsse suicident, et ne sauraient vous tuer. Ils vous privent de votre argent;mais ils se privent eux-mêmes de l'amour et du secours de Dieu. Or,dépouillé de cette grâce, possédât-onles richesses du monde entier, on est le plus pauvre de la terre; tandisque le plus pauvre des hommes, s'il jouit de la grâce de Dieu, estcertainement le plus riche de tous, puisqu'il peut dire avec le Prophète:« Le Seigneur me conduit, rien ne me manquera jamais ». (Ps.XXII, 1.)
Si vous aviez, dites-moi, un protecteur haut placé et admirablequi vous aimât extrêmement, qui vous portât intérêt;et si d'ailleurs vous saviez qu'il vivra toujours, que vous ne mourrezpas vous-même avant lui, et qu'il vous fera part de tout ce qu'ila, pour en jouir en toute sûreté comme d'un bien qui voussera propre et personnel , dès lors vous mettriez-vous en peinede rien acquérir? En vous supposant même dépouilléde tout, ne vous croiriez-vous pas plus riche que personne? Pourquoi doncpleurez-vous? De n'avoir pas d'argent? Mais pensez que, par làmême, l'occasion de pécher vous est ôtée. D'avoirperdu vos biens? Mais vous avez gagné l'amitié de Dieu. Et comment l'ai-je gagnée, dites-vous? C'est lui-même quivous dit : « Pourquoi ne souffrez-vous pas l'injustice » plutôtque de la commettre? Et :« Rendez grâces au ciel de touteschoses » ; et « Bienheureux les pauvres de bon gré!» (I Cor. VI, 7; I Thess. V, 18; Matth. V, 3.) Imaginez donc àquelle hauteur vous êtes dans son amitié, si vous mettez cesconseils en pratique.
538
En effet,on ne nous demande qu'une chose: c'est de remercier Dieu entout et toujours; dès lors, nous aurons tout en abondance. Par exemple,avez-vous perdu dix mille livres d'or? Remerciez Dieu tout aussitôtet vous avez gagné cent mille livres par cette parole d'abnégationet de reconnaissance. Car, dites-moi : à quel moment appelez-vousJob bienheureux? Est-ce quand il est propriétaire de tant de chameaux,de tant de gros et menu bétail? N'est-ce pas plutôt quandil fait entendre cette parole ? « Le Seigneur m'a donné, leSeigneur m'a ôté, son nom soit béni! » (Job,I, 21.) Quand le démon nous veut perdre, ce n'est pas en nous enlevantles richesses, il sait qu'elles ne sont rien ; mais il veut par cette ruinenous forcer à prononcer quelque blasphème. Ainsi agissait-ilà l'égard du bienheureux Job; son but unique n'étaitpas de le réduire à la pauvreté, mais de lui arracherun blasphème. Voyez plutôt quel langage il lui tient par l'épousemême du patriarche. Dès que celui-ci est dépouilléde tout : « Prononcez », lui dit-elle, « une parole contreDieu, et puis mourez ». Mais, maudit Satan, tu l'as déjàdépouillé de tout! Je n'ai pas ainsi atteint mon but. J'aitout fait pour arriver et je n'ai pu parvenir à le priver aussidu secours de Dieu. Voilà ce que je veux; ce que j'ai fait d'ailleursn'est rien. Si je n'atteins pas mon but ultérieur, non-seulementJob n'aura subi aucun mal, mais son épreuve lui aura servi.
4. Voyez-vous comment le démon sait le prix de cette ruine spirituelle?Aussi emploie-t-il à cette fin le piège même d'uneépouse impie. Ecoutez ici, vous tous qui avez des femmes passionnéespour l'argent, lesquelles vous forceraient à blasphémer contreDieu! Souvenez-vous de Job. Mais plutôt voyons, s'il vous plait,la grande douceur avec laquelle il lui ferme la bouche. « Pourquoi», lui dit-il, « avez-vous parlé comme une femme insensée?» (Job, II, 10.) En effet, « les mauvais « discours corrompentles bonnes moeurs ». (1 Cor. XV, 33.) Toujours, hélas! maissurtout dans le malheur, l'influence des mauvais conseils est grande. Notreâme se sent déjà portée d'elle-même àla colère et au désespoir : combien plus elle y obéit,quand elle rencontre un mauvais conseiller! N'est-elle pas alors pousséeau précipice? La femme est un grand bien, comme elle est un grandmal. Remarquez, en effet, comment le démon cherche à fairebrèche dans ce mur inexpugnable. La perte de tous ses biens n'apu l'entamer; cette ruine n'a pas produit contre lui grand effet. Convaincud'avoir en vain dit à Dieu : « Vous verrez que Job vous maudiraen face» (Job, I, 11), le démon arme l'épouse, pourarriver à vaincre. Vous avez ouï ce qu'il en espérait!Mais cet engin de guerre ne lui a pas réussi.
Ainsi, nous-mêmes, si nous supportons tout avec reconnaissance,nous recouvrerons même nos biens; sinon, du moins aurons-nous uneplus magnifique récompense, comme il est advenu à ce coeurde diamant, à ce patriarche qui, après une lutte courageuseet victorieuse, a vu le Seigneur lui donner encore la fortune. Job avaitprouvé au démon qu'il ne servait pas Dieu par un motif devil intérêt; le Seigneur, en retour, voulut bien lui rendreplus qu'il n'avait auparavant. C'est en effet ce qui arrive. Quand Dieuvoit que nous ne sommes pas attachés aux biens de la vie, il nousles donne; quand il nous voit préférer les biens spirituels.il nous accorde les biens temporels par surcroît, mais jamais ceux-cid'abord, de peur que nous n'oubliions les biens spirituels. C'est doncpar un ménagement de sa providence qu'il nous refuse les biens ducorps, afin de nous en séparer même malgré nous.
Mais non, direz-vous; quand je reçois, au contraire, je suiscomblé et je rends grâces plus volontiers! Cela n'est pas,ô homme ; tu n'en es que plus lâche et plus ingrat. Maispourquoi Dieu donne-t-il à d'autres? Etes-vous bien sûrque c'est lui qui donne? Qui est-ce, si ce n'est lui? Leur avarice,leur rapacité sait s'enrichir. Alors comment Dieu permet-il cescrimes? Comme il tolère le meurtre, les vols, les violences.-Alors que dites-vous de ceux qui, bien que remplis d'iniquités Bans-nombre, reçoivent de leurs ancêtres un riche héritage? Comment Dieu les en laisse-t-il jouir? Comme il fait pour les voleurs,les meurtriers et tous les autres malfaiteurs. L'heure n'est pas venuede les juger, mais bien de régler parfaitement votre conduite. Ceque j'ai dit déjà, je le répète. Ils serontd'autant plus sévèrement châtiés, qu'ayant ainsireçu tous les biens, ils n'en seront pas devenus meilleurs. Cartous les méchants ne seront pas également punis. Ceux qui,couverts des bienfaits de Dieu, demeurent mauvais, seront plus durementchâtiés. Mais il n'en sera pas ainsi des hommes qui aurontvécu dans la pauvreté. Pour vous convaincre de cette divinejustice, écoutez ce que Dieu dit à David: « Ne vousai-je pas donné tous les biens du roi votre maître?»(II Rois, XII, 8.) Quand donc vous verrez un jeune homme recevoir sanstravail l'héritage paternel et persévérer dans lepéché, soyez sûr que son châtiment vient de s'accroître,et son supplice d'augmenter. Ne portons pas envie à de tels misérables,mais rivalisons avec ceux qui savent hériter de la vertu et acquérirles biens de la grâce. « Car, malheur », dit l'Ecriture,« à ceux qui se confient dans leurs richesses!» et:« Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur ! » (Ps. XLVIII,7 et CXXVII, 1.) De quel côté vous rangez-vous, dites-le-moi?Du côté de ceux qu'elle proclame bienheureux , sans doute?Soyons donc saintement jaloux de ceux-ci et non point des autres,afin d'acquérir,commeles premiers, lesbiens promis. Puissions-nous les gagner tous par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soientau Père et au Saint-Esprit, gloire , honneur, empire, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXI
RAPPELEZ EN VOTRE MÉMOIRE CE PREMIER TEMPSOÙ, APRÈS AVOIR ÉTÉ ILLUMINÉS PAR LEBAPTÊME, VOUS AVEZ SOUTENU DE GRANDS COMBATS DE SOUFFRANCES, ETC.(X, 32, JUSQU'A XI, 3.)
1. Quand un grand médecin vient de faire à son maladeune incision profonde et d'ajouter à ses douleurs une plaie cuisante,il s'empresse de soulager le membre souffrant et de prodiguer àcette âme troublée les secours et les encouragements; bienloin de vouloir trancher de nouveau dans le vif, l'homme de l'art emploiesur la première plaie les médicaments les plus adoucissants,et tout ce qui peut enlever le sentiment de la douleur. Telle est aussila méthode de Paul. Il lui a fallu secouer fortement ses chers disciples,et les toucher de componction par le souvenir de l'enfer dont il a parlé;il a dû leur déclarer que le prévaricateur qui auraviolé la loi de grâce est certain de périr; et il adémontré cette perte assurée par les lois de Moïse;il a même confirmé son dire par d'autres témoignages,et déclaré qu'il est horrible de tomber dans les mains duDieu vivant. Maintenant, il craint que leur âme,arrivant au désespoirpar l'excès de la crainte, ne reste absorbée dans sa douleur;et il les console par les louanges, il les relève par l'exhortation,il leur présente une sainte rivalité avec eux-mêmes.
« Rappelez-vous », leur dit-il en effet, « ce premiertemps où, après avoir été illuminéspar le baptême, vous avez soutenu de grands combats de souffrances(32) ». Douce et puissante exhortation que celle qui est tiréede leurs propres oeuvres ! Aussi bien faut-il que celui qui débutedans une entreprise, fasse des progrès par la suite. C'est donccomme s'il disait : Au temps de votre initiation, quand vous n'étiezencore que disciples, vous avez montré une ardeur, une générositédâme que vous ne montrez plus au même degré. Cetteexhortation, vous le voyez, s'appuie sur leurs propres exemples. Et ilne dit pas : Vous avez soutenu des combats, mais de grands combats. Iln'emploie pas seulement le mot tentations, ruais celui de combats qui porteavec lui son éloge et tout un ensemble de magnifiques louanges.Ensuite il repasse une à une leurs victoires, développantson thème, redoublant les éloges. Écoutez : «Ayant été d'une part exposés devant tout le mondeaux opprobres et aux mauvais traitements (33) ». C'est chose grave,en effet, qu'un opprobre; c'est chose capable de percer le coeur et debouleverser l'âme, et de répandre les ténèbresdans une raison humaine. Entendez à ce sujet le Prophète: « Mes larmes ont été mon pain jour et nuit, tantqu'on m'a dit chaque jour : « Où est votre Dieu ? «Et encore : » Si mon ennemi m'avait outragé, je l'aurais enduré». (Ps. XLI, 4; LIV, 13.) Comme les humains ont surtout la maladiede la vaine gloire, l'opprobre est un piège qui les prend facilement.Et, non content de rappeler les opprobres, l'apôtre témoignequ'ils ont eu un caractère public de gravité : « Ilsont « été donnés en spectacle ». Lorsquequelqu'un se voit poursuivi de malédictions, sa peine est vive,mais elle l'est beaucoup plus quand elles retentissent devant tout le monde.Pour eux qui avaient quitté les rites si imparfaits du judaïsme,pour passer à une religion parfaite, en sacrifiant les traditionsde leurs ancêtres, quel chagrin c'était, dites-moi, que desubir les mauvais traitements de leurs compatriotes, sans pouvoir mêmese défendre ! Bien que vous ayez tant souffert, ajoute-t-il, onne peut dire que vous ayez fait entendre des plaintes, puisqu'au contrairevous en avez témoigné toute votre joie.
C'est dans le même sens qu'il leur dit. « Et d'autre part,ayant été compagnons de ceux qui ont souffert de pareillesindignités, vous avez compati à ceux qui étaient dansles chaînes (34) », mettant en scène ici les apôtres.Non-seulement, dit-il, vous n'avez point rougi d'être maltraitéspar ceux de votre nation, mais vous avez été les compagnonsd'autres martyrs encore, qui ont enduré les mêmes souffrancesque vous. Vous reconnaissez ici dans saint Paul la voix qui console etqui encourage. Il n'a pas dit. Vous subissez avec moi les afflictions,vous partagez mes combats; mais: « Vous avez compati à ceuxqui étaient dans les chaînes ». Voyez-vous comme ilparle de lui-même sans doute, mais, aussi d'autres captifs ? Vousn'avez point considéré ces chaînes comme des chaînes,leur dit-il, et sans vous effrayer, vous êtes demeurés fermescomme de (540) courageux athlètes; et loin d'avoir besoin d'êtreconsolés dans vos tribulations, vous avez su consoler les autres.
« Et vous avez accueilli avec joie le pillage de vos biens ».Dieu ! quelle foi chez eux, pleine, certaine, convaincue ! Saint Paul faitbien voir la cause de leur fermeté, non-seulement pour les exhorterà de nouveaux combats, mais pour les engager à ne pas déchoirde cette foi sublime. Vous avez vu, dit-il, le pillage de vos biens, etvous l'avez supporté ; car vos regards se portaient alors vers lesbiens invisibles que vous envisagiez déjà comme visibles;preuve d'une foi éminente, que vous avez, d'ailleurs, manifestéepar vos oeuvres. Mais ce pillage était peut-être, de lapart de vos ennemis, un acte de pure violence que vous n'auriez pu empêcher?Il n'est donc pas évident que vous ayez subi votre ruine pour lemotif de la foi ? Au contraire, c'était si évidemment pourla foi, que vous pouviez, en abjurant votre religion, conjurer ce pillage.Aussi avez-vous fait bien plus encore que. de consentir à le subir;vous l'avez supporté avec joie, ce qui est une vertu toute apostoliqueet digne de ces grandes âmes dont la joie éclatait jusquesous les fouets. Car il est dit « qu'ils revinrent joyeux de l'assembléedes juifs, parce qu'ils avaient été trouvés dignesd'être accablés d'outrages pour le nom de Jésus ».(Act. V, 41.) Au reste, cette joie dans la souffrance révèledans un martyr l'espoir d'une récompense, et la conviction que loind'y perdre, il y gagne certainement. Et ce mot : « Vous avez accueilli», montre une souffrance volontiers acceptée. Et pourquoil'avez-vous choisie et accueillie ? C'est parce que « vous saviezque vous aviez d'autres biens plus excellents et permanents». «Permanents», c'est-à-dire fermes et durables, et non pas périssablescomme ceux de la terre. Après les avoir ainsi loués, il dit:
2. « Ne perdez donc pas la confiance que vous avez, qui doit êtrerécompensée d'un grand prix (35) ». Que dites-vous,bienheureux Paul? Vous ne prononcez pas qu'ils ont perdu la confiance,et qu'ils ont à la regagner; loin de leur ôter ainsi l'espoir,vous dites qu'ils l'ont encore, qu'ils ne doivent pas la perdre; et ainsivous les encouragez. Vous l'avez encore, dit l'apôtre. Pour acquérirde nouveau ce qu'on a perdu, il faut plus de travail; il en faut bien moinspour éviter de perdre ce qu'on possède encore. Aux Galatesson langage est tout autre : « Mes petits enfants, pour lesquelsje souffre des douleurs de mère, jusqu'à ce que Jésus-Christsoit formé en vous ». (Galat. IV, 19.) Il trouvait chez euxplus de paresse et de lâcheté; aussi avaient-ils besoin d'entendredes paroles plus énergiques. Les Hébreux avaient seulementle coeur faible et découragé; leur état réclamaitdonc un discours de guérison et d'encouragement. Ne perdez doncpas, leur dit-il, votre confiance : ils étaient donc en grande faveurauprès de Dieu. « Parce qu'elle doit être récompenséed'un grand prix ». Qu'est-ce à dire, sinon: nous la. recevronsplus tard? Si donc elle est réservée à une vie future,il ne faut pas la demander à celle-ci. Et de peur qu'on ne lui objecte: Mais nous avons tout sacrifié! Il prévient cette difficultéde leur part en disant équivalemment : Si vous savez que le cielvous garde des biens tout autrement précieux, ne cherchez plus rienici-bas. Car la patience vous est nécessaire, non pas que vous deviezcombattre encore plus, mais pour que vous restiez dans les mêmescombats, et que vous ne jetiez pas à vos pieds la palme que voustenez déjà. Vous n'avez qu'un besoin donc : c'est de résister,comme vous l'avez fait jusqu'ici afin qu'arrivés au terme de lacarrière, vous receviez la récompense promise.
« Car la patience vous est nécessaire, afin que faisantla volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sontpromis (36) ». Votre unique et nécessaire devoir est doncde supporter le délai de Dieu, mais non pas de subir de nouvellesluttes. Déjà, leur dit-il, vous touchez à la couronne,vous avez vaillamment tout subi, combats, chaînes, afflictions ;tous vos biens ont été pillés. Que reste-t-il donc? Désormais vous ne faites plus qu'attendre l'heure du couronnement; vous ne supportez plus qu'une peine légère, celle du délaide votre couronne à venir. O magnifique consolation ! Il semblequ'on parle à un athlète qui a renversé et vaincutous ses antagonistes, et qui ne voit plus se. lever aucun adversaire pouraccepter la lutte; n'ayant désormais qu'à recevoir la couronne,il s'irrite du temps que le juge du combat met à venir enfin pourplacer le laurier sur son front; impatient, il veut sortir de l'arèneet fuir l'amphithéâtre, n'y tenant plus de chaleur et de soif.Que dit donc l'apôtre, dans une circonstance semblable ? «Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et ne tarderapas (37) ». Pour prévenir ce cri de leur impatience: Quanddonc viendra-t-il? l'apôtre les console par les saintes Ecritures.Déjà, dans un autre passage, il encourage ses disciples,en disant : « Notre salut est plus proche », parce qu'il restepeu de temps à courir. Et il ne parle pas de lui-même, maisd'après les saints Livres. Car, si déjà dans ces tempslointains, on disait : « Encore un peu de temps, et celui qui doitvenir viendra, et ne tardera pas » (I Rom. XIII, 11), il est évidentque le Libérateur est plus voisin encore. L'attendre donc, c'estaccroître encore la récompense.
« Or, le juste vivra de la foi. Que s'il se relire, il ne plairapas à mon coeur (38) ». Exhortation bien pressante qui leurapprend que même après avoir été jusque-làparfaits dans leur conduite, ils perdraient tout par le ralentissement.« Mais quant à nous, nous ne sommes point les enfants de larévolte, ce qui serait notre ruine; mais nous demeurons fermes dansla foi pour le salut de nos âmes (39) ».
« Or la foi est la substance des choses que lon doit espéreret une pleine conviction de celles qu'on ne voit point. C'est par la foique les anciens Pères ont reçu un témoignage si avantageux». (XI, 1, 2.) Ciel ! quelle admirable exactitude d'expression! Lafoi est la « démonstration », dit-il, « des chosesqui ne paraissent pas encore » c'est-à-dire, la convictionpleine de l'invisible. La démonstration, d'ordinaire, ne se ditque d'une (541) vérité certaine. La foi est donc une vuede vérités non manifestes encore, et l'invisible qu'ellenous révèle doit être admis avec une persuasion aussicertaine que le visible. Ce que nous voyons, il nous est impossible dene le pas croire ; or, si l'objet de la foi qui échappe ànotre oeil ne nous paraît pas aussi vrai et plus sûr mêmeque le monde visible, nous n'avons pas la foi. Comme les choses que nousespérons paraissent n'avoir pas de corps ni de consistance, la foidonne une substance et un corps à ces objets de l'espérance;ou plutôt, elle ne leur donne pas, elle est elle-même leuressence. Prenons un exemple : La résurrection n'est pas encore arrivée; elle n'a donc pas encore de substance, elle n'existe pas; mais l'espérancelui crée une subsistance dans notre âme, voilà ce queveut dire : « La substance des choses qu'on doit espérer ».Si donc la foi seule a la démonstration de l'invisible, pourquoivoulez-vous voir celui-ci, et vous exposer à perdre la foi, àcompromettre ce principe par lequel vous êtes justes, puisque le« juste vivra de la foi? » Si vous voulez être voyants,vous cessez d'être croyants. Vous avez travaillé et combattu,je me plais à le dire ; mais, attendez! Attendre, c'est la foi;ne cherchez pas tout ici-bas.
3. Ces paroles ont été dites aux Hébreux; maisl'avis qu'elles renferment s'adresse à un grand nombre de ceux quisont ici rassemblés. A qui surtout? A ceux qui ont le coeur étroitet défaillant, à ceux aussi qui manquent de patience. Lesuns et les autres ne peuvent voir la prospérité des méchants,ni leurs adversités à eux-mêmes, sans être accablésde tristesse et d'indignation, appelant sur ceux-là le suppliceet la vengeance du ciel, en même temps que fatigués d'attendreleur propre récompense.
« Encore un peu de temps », disait saint Paul, « etcelui qui doit venir viendra et ne tardera pas ». Répétons-le,nous aussi, aux lâches et aux paresseux : la punition arrivera certainement,elle viendra , la résurrection même déjà està nos portes. Mais qui le prouve, dira-t-on? Je ne demanderaipas mes preuves aux prophètes. Je ne parle pas seulement àdes chrétiens en ce moment, mais mon auditeur fût-il un gentil,j'ai pleine confiance, j'apporte. des preuves certaines ; je puis le convaincre,lui aussi; et comment? Écoutez-moi.
Jésus-Christ a fait plusieurs prophéties. Si les unesne se sont pas réalisées, ne croyez pas aux autres; maissi elles se sont accomplies en tous points, pourquoi douteriez-vous decelles qui restent à accomplir? Lorsqu'une partie de ces prophétiesse sont accomplies, il serait aussi déraisonnable de ne pas croireaux autres, qu'il le serait d'y croire, si rien ne s'était encoreaccompli. Au reste, un exemple va rendre la chose évidente : Jésus-Christa dit que Jérusalem serait prise, et qu'elle le serait avec descirconstances inouïes jusqu'alors, et qu'elle ne serait jamais rebâtie: sa prédiction s'est réalisée. Il a dit qu'uneterrible affliction frapperait le peuple juif : elle est arrivée. Il a prédit l'extension de son Evangile, pareil d'abord au grainde sénevé : et nous le voyons se propager de plus en plusdans l'univers entier.
Il a prédit que quiconque abandonnerait son père, sa mère,ses frères, ses soeurs, retrouverait son père et sa mère;et nous voyons ce fait réalisé. Il a dit à ses disciples: « Vous aurez des tribulations en ce monde, mais ayez confiance,j'ai vaincu le monde »; c'est-à-dire, personne ne vous vaincra,et l'événement nous l'a prouvé. Il a dit que lesportes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'Église, bienqu'elle doive souffrir persécution, et que personne n'éteindrason Évangile : cette prédiction est vérifiéepar l'expérience. Et quand le Seigneur faisait ces prophéties,elles avaient un caractère incroyable. Pourquoi? C'est que l'onne pouvait y voir que des paroles, et que lui-même n'apportait pasde preuve de l'avenir qu'il annonçait. Aussi ces prophétiesn'en sont que plus dignes de foi aujourd'hui. Il a dit que la fin viendraitaprès que l'Évangile aurait été annoncéà toutes les nations. Voici qu'en effet nous touchons à lafin; car la prédication a été faite à la plusgrande partie de la terre. (Luc, XIX, 44 ; Marc, XIII, 2 ; Matth. XXIV,14, 21 ; Luc, XIII, 19 ; Matth. XIX, 29 ; XVI, 18 ; Jean, XVI, 33.)
Donc la fin est proche. Tremblons, mes frères. Mais quoi ! vousqui m'entendez, êtes-vous même inquiets de cette fin redoutable?Et pourtant la voici pour vous déjà imminente et présente.La vie s'achève, pour chacun de nous, et de plus en plus, la morts'avance. Car, dit l'Écriture : « La somme de nos jours l'undans l'autre est de soixante-dix ans; et pour les mieux partagés,quatre-vingts ans ». Le jour de notre jugement est proche; tremblonsencore une fois. « Le frère ne rachète pas le frère: quel homme donc vous rachètera? » Nos regrets seront immenses,dans l'autre vie : « Mais dans la mort, personne ne pourra louerDieu ! » Aussi est-il dit : « Prévenons sa face, pourle louer » (Ps. LXXXIX,10; XLVIII, 8 ; VI, 6 et XCIV, 2), c'est-à-diredevançons son avènement. De ce côté, nos effortsont leur prix et leur puissance ; ils ne pourront rien dans lautre monde.
Dites-moi, je vous prie, si l'on nous renfermait pour un temps assezcourt dans une fournaise embrasée, ne ferions-nous pas tous lessacrifices pour être délivrés, fallût-il donnertoute notre fortune, fallût-il subir l'esclavage? Combien d'hommessous le poids de maladies graves seraient prêts à donner toutpour guérir, si on leur laissait le choix! Si donc une maladie,si peu qu'elle dure, nous ennuie et nous tourmente à ce point, queferons-nous dans cet autre monde où la pénitence mêmesera impossible?
Que de maux nous accablent, que nous ne sentons même pas! nousnous mordons les uns les autres, nous nous entre-dévorons par milleinjustices, accusations, calomnies, jalousies chagrines de la gloire duprochain. Et voyez quel péché grave! Quand on veut blesserla réputation du prochain, l'on dit : « Un tel ou un tel adit cela! Que Dieu me pardonne!... Qu'il ne m'examine pas moi-même;je ne suis coupable que d'avoir entendu ». Mais si vous n'y croyezpas, (542) pourquoi le dites-vous, enfin? Pourquoi le répétez-vous? Pourquoi à force d'en répandre le bruit, rendez-vous lefait croyable? Pourquoi colporter un mensonge? Vous n'y croyez pas, etvous demandez que Dieu vous épargne son redoutable examen ? Ah !plutôt, ne dites rien, taisez-vous, et alors seulement soyez rassuré.
4. Je ne sais vraiment comment cette maladie a pu envahir les hommes.Non, nous ne sommes que des comédiens; nous ne savons rien garderdans notre âme. Ecoutez l'avis du Sage : « Avez-vous entenduun bruit fâcheux? qu'il meure dans votre sein; ne craignez pas; votrecoeur n'en crèvera point! » Et ailleurs : « L'insenséa entendu une parole; il est en travail pour la redire, comme la femmequi enfante ». (Ecclés. XIX, 10, 11.) Nous sommes si promptsà l'accusation, si disposés à condamner! Ah! quandnous n'aurions pas commis d'autre péché, celui-làsuffirait pour nous perdre et nous conduire en enfer. Il nous enveloppe,il nous jette dans un réseau inextricable de fautes sans nombre.
Pour mieux l'apprécier, écoutez le Prophète : «Tu t'asseyais pour parler contre ton frère ». (Ps. XLIX, 20.) Mais ce n'est pas moi, dites-vous, c'est cet autre. Non, c'est vousautant que lui. Car si vous n'aviez rien dit, il n'aurait rien appris.Et dût-il même l'apprendre d'ailleurs, au moins ne seriez-vouspas coupable de péché, lorsque votre devoir est de couvriret de cacher les fautes du prochain. Mais vous, sous prétexte d'aimerla vertu, vous les révélez, et vous êtes moins un accusateur,qu'un hypocrite, un homme en délire, un insensé. Triste habileté! vous vous couvrez de honte autant que votre victime, et vous ne le sentezmême pas !
Or, voyez que de maux découlent d'une seule faute! Vous irritezDieu, vous désolez votre prochain, vous vous rendez digne de l'éternelsupplice. N'entendez-vous pas ce que Paul dit ait sujet des veuves : «Non-seulement elles sont curieuses et veulent tout savoir; mais encoreintarissables de la langue et des yeux, elles courent les maisons, et disentce qui ne convient pas ». (I Tim. V, 13.) C'est pourquoi, lorsmême que vous croiriez ce que l'on dit contre votre frère,vous n'avez pas même dans ce cas le droit d'en parler; à plusforte raison, si vous n'y croyez pas.
Ah ! plutôt, étudiez ce qui vous regarde ; tremblez queDieu ne vous examine. Car ici vous ne pouvez me répondre : Est-ceque Dieu m'examinera pour des bagatelles? Je le veux, ce sont des riens;mais pourquoi les colportez-vous? Pourquoi grossir le mal? Cette conduitepeut nous perdre; et c'est pourquoi Jésus-Christ disait: «Ne jugez pas, pour que vous ne soyez pas jugés ». Mais nousne tenons pas compte même du divin Maître. La punition du pharisienne nous corrige pas, et ne nous rend ni plus modestes ni plus réservés.Il disait avec vérité, cet orgueilleux : « Je ne suispas semblable à ce publicain! » et il le disait sans témoin,et il fut cependant condamné. Si énonçant un faitvéritable, et l'énonçant loin de toute oreille étrangère,il fut pourtant condamné; qu'adviendra-t-il à ceux qui vontrépétant partout des mensonges, dont ils n'ont aucune preuve,pareils en cela à des femmes frivoles et loquaces? Quel ne serapas leur châtiment, leur juste punition ?
Mettons désormais une porte et une serrure à notre bouche.Ces riens dangereux engendrent des maux sans nombre; des familles sontbouleversées, des amitiés brisées ; des misèresinfinies en résultent. O homme! n'examinez point curieusement lesaffaires de votre prochain. Mais vous êtes bavard, c'est votremaladie? Parlez de vos affaires à Dieu ; ce ne sera plus un viceet un danger pour vous, mais un avantage. Racontez-les à vos amis,aux hommes justes, à ceux qui possèdent votre confiance,afin qu'ils prient pour vos péchés. Si vous parlez des faitset gestes du prochain, loin d'y gagner, loin d'en profiter, vous êtesperdu. Si Dieu est notre confident pour tout ce qui vous regarde, vousamasserez une belle récompense. « Je l'ai dit », chantaitle Psalmiste: « J'accuserai contre moi-même et à Dieutoutes mes iniquités! Et vous, Seigneur, vous m'avez pardonnél'impiété de mon coeur! » Vous voulez juger? Jugezvos oeuvres. Personne ne vous accusera plus, si vous vous condamnez vous-même;mais on vous accusera, si vous ne vous jugez pas. Oui, l'on vous accuserasi vous ne faites pas votre aveu; on vous accusera si vous n'avez pas derepentir. Voyez-vous quelqu'un s'irriter , s'emporter, commettre quelquepéché grave et indigne ? Pensez aussitôt à vospropres actions; ainsi vous ne le condamnerez pas sévèrement,et vous vous épargnerez un faix énorme de péchés.
Si nous réglons ainsi notre vie, si nous l'occupons de la sorte,si nous prononçons nous-mêmes notre condamnation, nous necommettrons peut-être que bien peu de péchés ; tandisque celte douceur, cette réserve nous enrichira d'actions honnêteset glorieuses, et nous fera jouir de tous les biens promis à ceuxqui aiment Dieu. Puissions-nous les conquérir par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soientau Père, dans l'unité du Saint-Esprit, gloire, empire, honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXII
C'EST PAR LA FOI QUE NOUS SAVONS QUE LES SIÈCLESONT ÉTÉ CRÉÉS PAR LA PAROLE DE DIEU, ET QUETOUT CE QUI ÉTAIT INVISIBLE A ÉTÉ FAIT VISIBLE. (XI,3, JUSQU'À 7.)
1. Le caractère de la foi est d'exiger une virilité d'âme,une jeunesse de coeur, une force qui nous élève au-dessusdes choses sensibles, et qui laisse loin derrière elle la faiblessedes raisonnements humains. Il est impossible d'être vraiment fidèle,qu'a une condition : c'est qu'on se place au-dessus de tonte habitude vulgaire.Or, précisément, les Hébreux avaient laisséfaiblir leurs âmes; après avoir débuté par lafoi, ils avaient subi l'influence des événements; les troublesde coeur et les afflictions du dehors les avaient rendus pusillanimes;leur déchéance allait croissant. C'est pour les relever etleur rendre le courage, que l'apôtre a fait d'abord appel àleur première vertu, en disant : « Souvenez-vous de vos premiersjours ». Puis, invoquant l'Écriture sainte, il leur a ditavec elle : « Le juste vivra de la foi ». (Habac. II, 4.) Enfin,employant aussi le raisonnement, il a défini la foi, « lasubstance des choses que nous devons espérer, et la conviction decelles que nous ne voyons pas encore ».
A présent, il rappelle le témoignage et l'exemple de leursancêtres, de ces hommes si grands et si admirables, et leur dit équivalemment: Si pouvant jouir à discrétion des biens de la terre, ilsont cependant fait leur salut par la foi, combien plus cette voie doit-elleêtre la nôtre! Notre âme est ainsi faite que quand elletrouve un compagnon de souffrances, elle se calme et respire. Si la communautéd'afflictions console, la communauté de foi a le même avantage: « On se console mutuellement par la communauté de la mêmefoi ». Car notre nature humaine est infidèle, défianteà l'excès; elle ne peutse confier en elle-même, elle craint pour les biens qu'elle croitposséder, elle a grand souci de l'opinion. Que fait donc saint Paul? Il les relève et les exhorte d'après les exemples de leursancêtres, remontant même aux faits précédentset qui sont connus du genre humain. Comme on reprochait à la toid'être un Tain système que l'on ne peut ni prouver ni démontrer,et qui semble même une duperie, l'apôtre fait voir que lesplus grandes vérités et les plus grandes vertus sont duesà la foi et non au raisonnement.
Et comment le prouve-t-il, direz-vous? « C'est par la foi »,avance-t-il, « que nous savons que le monde a été faitpar la parole de Dieu, de sorte que de l'invisible a jailli le visible». Il est évident, dit l'apôtre, que de ce qui n'étaitpas, Dieu a fait ce qui est ; de ce qui ne se peut voir, il a fait ce qu'onvoit; de ce qui n'a ni corps ni consistance, il a fait les corps et lesêtres consistants. Et comment est-il évident que la paroledivine a tout fait? Car la raison ne suggère point cette vérité; elle enseignerait plutôt le contraire, savoir que ce qui ne paraitpoint vient de ce qui parait. Ainsi, les philosophes disent que de rien,rien ne se fait, parce que le philosophe, homme animal, n'accorde rienà la foi. Et cependant quand la sagesse humaine proclame une maximenoble et grande, quand, par exemple, elle avance que Dieu n'a point deprincipe qui le crée ni qui lui donne naissance, aussitôtelle est prise en flagrant délit d'emprunt à la foi : carla raison ne révèle point ce fait, mais plutôt toutl'opposé. Or voyez un peu l'immense folie de ces soi-disant sages.Ils disent que Dieu est incréé, sans principe, ce qui estbien autrement étonnant que d'être tiré du néant: car avancer de Lui qu'il est ainsi sans principe, ainsi incréé,qu'il ne doit sa naissance ni à lui-même, ni à aucunautre, voilà une proposition bien autrement inexplicable que cellequi dit : Dieu a fait de rien tout ce qui est. Il y a en ceci beaucoupde choses que la raison admet sans peine, par exemple, que Dieu a faitquelque chose, que les êtres faits ont eu un commencement, qu'ilsont été vraiment et absolument faits et créés.Mais l'autre vérité proclame Dieu existant par lui-même,spontanément, sans recevoir la naissance, sans avoir eu de commencement,sans être soumis au temps : cette affirmation, dites-moi, n'a-t-ellepas besoin de foi pour qu'on l'admette ?
Cependant l'apôtre n'a pas proposé cette premièrevérité bien autrement sublime, et il n'a (544) avancéque la seconde, bien inférieure : « La foi », a-t-ildit, «nous apprend que le monde a été créépar la parole de Dieu». Vous objecterez ici Comment pouvez-vous direque Dieu d'une parole ait fait toutes choses? Car la raison ne le découvrepas, et personne n'était présent à ce moment de lacréation. Qui donc la prouve? La foi, oui, la foi, qui seule icivous donne l'intelligence; aussi a-t-il dit , que nous le savons par lafoi. Mais par cette expression « la foi », qu'entendons-nous?Que de l'invisible a jailli le visible. Voilà l'objet de la foi.
Après avoir exprimé cette vérité d'une manièregénérale, l'apôtre la poursuit dans ses applicationsparticulières; car un grand homme est comme un petit univers. SaintPaul le donnera lui-même à entendre dans la suite. En effet,quand il aura fait sa preuve par l'exemple de cent ou de deux cents personnagesqu'il va faire comparaître devant nous, il s'apercevra que ce nombrede témoins est petit comme quantité, mais il le grandiraen ajoutant que du moins « le monde n'en était pas digne ».(Hébr. XI, 38.)
« C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu une plus excellentehostie que Caïn (4) ». Remarquez quel personnage il nomme lepremier : c'est aussi le premier qui ait souffert, et qui ait souffertde la main de son frère, lequel pourtant est resté impuni,et n'a encouru que la haine de Dieu. Voilà, pour les Hébreux,l'exemple d'une persécution semblable à la leur, puisqu'ilsétaient persécutés par leurs frères : «Et vous aussi », avait-il dit, «vous avez souffert les mêmesindignités de la part même de vos concitoyens». (I Thess.II,14.) Et il démontre que ceux-ci, nouveaux Caïus, obéissentà l'envie et à la haine. Abel honora Dieu, et mourut mêmepour l'avoir honoré; et il n'a pas encore obtenu la résurrection.Abel a signalé son zèle, il a fait tout ce qu'il devait faire;mais ce que Dieu, en retour, doit faire pour lui, Abel ne l'a pas encorereçu. L'apôtre appelle ici « une plus excellente hostie», une hostie plus honorable, plus glorieuse, plus filiale. Et nousne pouvons pas prétendre, dit-il, qu'elle n'ait pas étéacceptée; car elle a été reçue, si bien queDieu disait à Caïn : « Je te refuse, si tu offres bien, mais que tu partages mal » (Gen. IV, 7); ce qui indique qu'Abeloffrit bien et partagea également bien. Et pourtant de justice,quelle récompense a-t-il reçue? Il fut tué de la mainde son frère; et la condamnation que son père entendit prononcerpour son péché, Abel, qui s'était conduit saintement,la subit le premier, et fut frappé d'autant plus cruellement qu'ille fut ainsi et le premier et par la main d'un frère. Et ces vertus,il les pratiqua sans exemple précédent qu'il pût contempler.Qui, en effet, aurait-il pu considérer pour s'animer à servirDieu? Son père ou sa mère? Mais au lieu de reconnaîtreles bienfaits divins, ceux-ci avaient déshonoré Dieu. Sonfrère, peut-être? Mais celui-ci, à son tour, outrageaitle Seigneur. Il ne puisa donc la vertu que dans son propre coeur. Or, étantdigne de tant d'honneur, que souffrit-il cependant? Une mort violente.L'apôtre lui adresse encore une autre louange : «Par sa foi», dit-il, « il reçut le témoignage qu'il étaitjuste; Dieu lui-même rendant ce témoignage aux offrandes d'Abel;par cette foi, enfin, il parle encore après sa mort ». Maisquel autre témoignage a-t-il reçu, et qui l'a déclaréjuste? C'est le feu du ciel, qui, dit-on, descendit et consuma ses victimes.Car il est dit de lui : « Dieu regarda favorablement Abel et sessacrifices»; et une version ajoute, que Dieu les consuma. Or, quoiqueayant rendu par ses paroles et ses miracles ce témoignage àla vertu d'Abel, tout en le voyant périr à cause de sa foien lui, Dieu ne le vengea pas, et laissa sa mort impunie.
2. Il n'en va pas ainsi de vous, leur dit l'apôtre; n'avez-vouspas en effet, et les prophètes, et les exemples, et d'innombrablesconsolations, et des miracles, et des prodiges tant de fois opérés?Chez Abel, c'était une foi vraie et pure : car quels miracles avait-ilvus, pour croire ainsi aux récompenses à venir? N'est-cepas la foi seule qui lui fit choisir la vertu?
Mais qu'est-ce que veut dire ceci : « Par la foi, il parle encoreaprès sa mort? » Saint Paul craignant de pousser les Hébreuxau désespoir, montre qu'Abel a reçu déjà enpartie un dédommagement. En quel sens? C'est, dit-il, qu'on luigarde up grand honneur, une magnifique estime : l'expression, «ilparle encore », donne cela à entendre, et signifie que s'ilfut ravi au monde, au moins avec lui ne fut point ravie sa gloire, sa renommée.Non, il n'est pas :port, et vous-mêmes ne mourrez point! Plus aurontété cruelles les souffrances d'un saint, plus grande estaussi sa gloire. Comment parle-t-il encore? C'est qu'une marque éclatantede vie, c'est certainement d'être célébré partous les hommes, admiré partout, regardé comme bienheureux.En portant les autres à la vertu, il parle éloquemment. Undiscours fera toujours moins d'effet que ce martyre. Et de même quele ciel nous parle, rien qu'en se dévoilant, ainsi ce grand saintnous prêche dès qu'il se révèle à notresouvenir. Il aurait prêché, il aurait eu mille voix, il vivraitencore, qu'il serait moins admiré qu'il ne l'est encore de nos jours.De telles vertus ne sont pas impunément frappées; elles nepeuvent passer inaperçues ni s'oublier avec les âges.
« C'est par la foi qu'Enoch a été enlevédu monde, afin qu'il ne mourût pas; et on ne l'y a plus vu, parceque Dieu l'a transporté ailleurs et l'Écriture lui rend cetémoignage qu'avant d'avoir été ainsi enlevé,il plaisait à Dieu; or, il est impossible de plaire à Dieusans la foi; car pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrementqu'il y a un Dieu, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent (56)». L'apôtre révèle ici une foi plus grande quecelle d'Abel. Comment? C'est que, bien qu'Enoch ait vécu aprèslui, l'exemple de sa mort affreuse suffisait pour détourner Enochde suivre sa voie. En effet, Dieu avait prédit ce meurtre, quandil disait à Caïn : «Tu as péché , ne vaspas. plus loin! » Et cependant il ne vengea point cet Abel qu'ilhonorait. Enoch ne fut point découragé par cette triste histoire;il ne se dit pas à lui-même : Que gagne-t-on à subirles travaux et les dangers? Abel a honoré Dieu, et n'en a pointreçu de secours. Car (545) que servit-il à la victime deCaïn, que celui-ci ait subi une certaine condamnation et un supplice?
Qu'y a-t-il gagné pour lui-même ? Supposons mêmeque le meurtrier ait été sévèrement puni. Qu'importeà celui qui est mort si. prématurément? Enoch ne tintpoint ce langage, il n'eut point ces pensées; passant par-dessustoutes ces considérations, il comprit que s'il est un Dieu, ce Dieuest nécessairement rémunérateur.
Or, ces anciens ne savaient rien encore de la résurrection. Sidonc, avec l'ignorance entière de ce dogme consolant, voyant mêmetout l'opposé en apparence, ils ont su néanmoins chercherte bon plaisir de Dieu : combien plus y sommes-nous obligés ? Carils n'avaient, eux, ni cette connaissance de la résurrection, nila facilité de contempler des modèles. Et c'est précisémentpour n'avoir rien reçu de Dieu, que ce saint personnage fut agréableà Dieu. Car enfin, répondez-moi . il tenait pour sûrque Dieu est rémunérateur; mais d'où le savait-il?Abel n'avait certes point été rémunéré.Ainsi la raison suggérait de tout autres pensées que cellesde la foi ; celle-ci disait le contraire de ce qu'on voyait. Donc, vousaussi, chers disciples, s'écrie l'apôtre, si vous n'êtespoint rétribués en ce monde, ne vous en troublez pas!
Comment Enoch fat-il « transporté par la foi, hors de cemonde? » il plaisait à Dieu, et c'est pourquoi il fut enlevé;et la cause de cette amitié de Dieu pour lui fut sa foi. Car s'ileût ignoré que Dieu lui gardât une récompense,comment l'eût-il servi ? « Sans la foi il est impossible deplaire à Dieu ». Un homme croit ces deux points, l'existencede Dieu et la récompense à venir: il recevra le salaire deses oeuvres. C'est cette foi qui rendit Enoch agréable au Seigneur.
« Car il faut, pour s'approcher de Dieu, croire qu'il est »,et non savoir ce qu'il est. Or si, rien que pour croire à son existence,il faut la foi déjà, et non les raisonnements, comment, parla raison, pourrions-nous comprendre sa nature ?« Et qu'il récompenseceux qui le cherchent ». Si ce second point exige aussi la foi, etnon pas seulement la raison, comment, encore une fois, notre raison pourrait-ellecomprendre l'essence et les perfections de Dieu ? Quel raisonnement pourraitatteindre à ces hauteurs? En effet, il se rencontre des hommes quiattribuent au hasard l'existence même de cet univers. Vous voyezdonc que si, sur tous les points, nous ne gardons pas la foi, si elle n'estpas là pour nous faire accepter, je ne dis pas seulement la rémunérationà venir, mais la vérité si élémentairede l'existence de Dieu, tout est perdu pour nous !
Plusieurs demandent comment et pourquoi Enoch fut transportéhors de ce monde, pourquoi il n'est pas mort, non plus qu'Elie, et, supposéqu'ils vivent encore, comment et dans quel état ils vivent; autantde problèmes inutiles à résoudre. Que l'un, Enochveux-je dire, ait été transféré ailleurs ;que l'autre, c'est-à-dire Elie, ait été enlevé,l'Ecriture le déclare. Où sont-ils maintenant, et commentsont-ils, l'Ecriture ne l'a pas dit aussi clairement. C'est qu'en effet,elle ne nous enseigne que les vérités à nous nécessaires.Cette première translation a ou lieu dans les commencements du monde,pour donner au genre humain la double espérance que la loi de lamort serait un jour abrogée et la tyrannie du démon àjamais vaincue. J'ai dit que la loi de la mort serait abrogée :car Enoch fut transféré, non pas après sa mort, mais« pour qu'il ne mourût pas » ; et c'est pourquoi l'apôtreajoute : Il fut transféré tout vivant, parce qu'il avaitplu au Seigneur. Ainsi qu'un père, après avoir menacéson fils, veut tout bas oublier ses menaces , et toutefois soutient sonpremier mot et y persévère pour le châtier en attendant,et pour le tenir comme averti, laissant ainsi à ses menaces un caractèrede durée et d'immutabilité; ainsi notre Dieu, agissant pourainsi dire à la façon des hommes,. au lieu de soutenir sonrôle menaçant, a montré dès le commencementque la mort était déjà abrogée, mais il a laisséd'abord le juste Abel subir le trépas; voulant, par l'exemple dufils, effrayer le père. Son dessein étant de montrer quesa sentence première est sérieuse et stable, s'il ne châtiepoint aussitôt les méchants, du moins il laisse pérircruellement un serviteur qu'il aimait, j'ai nommé ce bienheureuxAbel ; mais presque aussitôt après celui-ci, il transportehors du monde Enoch. tout vivant. Ainsi, par la mort d'Abel, Dieu imprimela terreur; et par l'enlèvement d'Enoch, il inspire aux hommes unsaint zèle, une sainte rivalité à le servir. C'estassez vous dire combien déplaisent à Dieu ceux qui prétendentque tout marche à l'aventure, que le hasard dirige tout, et quin'attendent pas la rémunération : idée et conduitevraiment païennes. Car, pour ceux qui le cherchent, et par les bonnescouvres et par la croyance, Dieu saura les récompenser.
3. Nous avons un rémunérateur ; faisons donc tout au monde,pour ne pas être privés d'une récompense qui ne sedonne qu'à la vertu. Qui pourrait assez pleurer le méprisque l'on ferait d'une telle récompense, et l'indifférenceque l'on témoignerait pour une si glorieuse couronne; car commeDieu saura payer largement ceux qui le cherchent, ainsi saura-t-il traitertout autrement ceux qui n'ont point souci de lui.
« Cherchez », est-il écrit, « et vous trouverez». (Matth. VII, 7.) Or, comment peut-on trouver le Seigneur? Réfléchissezcomment on trouve l'or avec bien des travaux ! « J'ai levémes mains vers Dieu durant la nuit », disait le Prophète,« et je n'ai pas été déçu ». (Ps.LXXVI, 3.) Quant à nous, cherchons le Seigneur, comme nous cherchonsun objet perdu et de grand prix. N'est-il pas vrai qu'alors nous tournonsvers un seul point tout notre esprit? N'examinons-nous pas tous les passants? Reculons-nous devant un lointain voyage ? Ne promettons-nous pas de l'argent?Et si c'était un de nos enfants qu'il fallût retrouver, quene ferions-nous pas? Quelle terre, quelle mer ne verrait nos démarches?Argent, maisons, propriétés, tout serait sacrifiévolontiers au prix d'une telle découverte. Et l'avons-nous retrouvé,nous le saisissons, nous l'embrassons, nous ne pouvons le quitter. Pourrentrer en possession d'un si précieux trésor, enfin, aucunsacrifice ne nous paraît (546) pénible; combien plus, quandil s'agit de Dieu, devons-nous avoir de pareils sentiments, et le poursuivrecomme notre bien indispensable, je devrais dire même comme incomparableà tout autre bien ? Mais nous sommes si misérables, que leme borne à dire : Cherchons Dieu, comme nous ferions pour l'argent,pour un enfant égaré. Encore une fois, pour cette têtesi chère, un voyage vous effraie-t-il, ou n'auriez-vous jamais voyagépour un motif pécuniaire? Ne sondez-vous pas tous les recoins? Etcet enfant une fois rendu à votre amour, n'ôtes-vous pas aucomble de la joie?
« Cherchez», est-il dit, « et vous trouverez ».Ce qu'on cherche , surtout quand il s'agit de Dieu, exige un inquiet empressement.Bien des obstacles, en effet, nous arrêtent; bien des ombres nousoffusquent, bien des luttes contrarient nos désirs. Par lui-même,le soleil éclate, il s'offre à tout regard, on n'a pas besoinde le chercher. Mais supposons qu'on veuille s'enterrer et qu'on soulèvedes flots de poussière, il faudra dès lors de vrais et depénibles efforts pour voir le soleil. Ainsi en sera-t-il, si nousnous plongeons dans les bas-fonds des passions mauvaises, dans les ténèbresqui peuvent troubler le coeur, ou dans les inutiles soucis des affairestemporelles : alors à grand'peine regarderons-nous en haut, àgrand peine nous élèverons-nous. Toutefois, l'homme qui setrouve au fond d'une fosse, aperçoit le soleil de plus en plus,à mesure que lui-même élève davantage son regard.Secouons donc, nous aussi, la poussière ; perçons les brouillardsqui pèsent sur nos têtes. lis sont si épais et si compacts,qu'ils ne permettent pas à nos yeux de regarder en haut. Mais,dira-t-on, comment percer ces impénétrables nuages? Enappelant et attirant vers nous les rayons du soleil, de ce soleil de justicequi éclaire les intelligences; en élevant nos mains versle ciel, car « l'élévation de mes mains», ditle Prophète, « est mon sacrifice du soir » (Ps. CXL,2), et surtout en élevant à la fois et nos bras et nos coeurs.Vous me comprenez, vous qui ôtes initiés aux saints mystères.Peut-être reconnaissez-vous ce que je désigne, vous voyezdans vos pensées ce que je fais entendre à demi-mot. Elevonsen haut nos pensées. Je connais, moi, des hommes presque suspendusau-dessus. de cette pauvre terre, et qui regrettent de ne pouvoir prendreleur vol vers les cieux, tant ils prient avec un coeur ardent et sublime.Je voudrais que cette image, cette prière, fut la vôtre, àtous et toujours; sinon toujours, du moins souvent; sinon souvent, du moinsquelquefois, du moins le matin, du moins chaque soir. Au reste, si vousne pouvez ainsi garder vos bras étendus et élevés,du moins qu'ainsi s'élève et s'étende la libre ardeurde votre âme. Etendez-la, oui, jusqu'au ciel; si vous voulez en toucherles sommets, et même arriver plus haut, vous le pouvez.
Car notre âme est plus légère, et notre penséeest plus prompte et plus rapide que l'oiseau du ciel, par sa nature. Quesi, par surcroît, elle reçoit la grâce que donne l'Espritdivin, Dieu ! qu'elle devient vive, agile, capable de tout gravir, incapablede se porter en bas, et surtout de tomber par terre ! Procurons-nous cesailes merveilleuses ; grâce à elles, nous pourrons franchirl'océan tumultueux de ce monde. Les oiseaux les plus agiles passentau vol et sans se blesser, les monts et les précipices, les merset les écueils. Telle est aussi notre âme; une fois qu'elleest pourvue de ses ailes, une fois qu'elle plane au-dessus des misèresde la vie, rien désormais ne peut la captiver; elle est plus élevéeque tout au monde, et même que les traits enflammés du démon.
Non, le démon ne peut lancer ses traits ni si juste ni si haut,qu'il puisse arriver jusqu'à elle; il prodigue ses flèches,il est vrai, car il est impudent ; mais il n'atteint pas le but, mais sondard retombe inutile, et non-seulement inutile, mais redoutable pour satête, sur laquelle il revient. Une fois lancée, une flèchedoit toujours frapper. Le projectile qui part d'une main d'homme, frappetoujours, ou son adversaire qu'il a visé, ou un oiseau, un mur,un vêtement, une planche; ou du moins il fend l'air : tel est aussiun trait du démon; il faut nécessairement qu'il frappe. S'ilne blesse pas la personne qui sert de point de mire, il déchirela main qui l'a, envoyé. Plus d'un exemple nous prouverait que,quand nous n'avons pas souffert de ses coups, c'est lui qui les reçoittout entiers. Ainsi, pour ne citer que ces deux faits: Il a tentéJob, ne l'a pas atteint, et a reçu le coup;, il a assailli Paul,ne la pas blessé, et s'est blessé lui-même. Et si noussommes sages et vigilants, nous verrons ainsi que de pareils faits arriventpartout : dès qu'il frappe, il se blesse lui-même. Mais surtoutlorsque nous saurons nous armer contre, lui de l'épée etdu bouclier de la foi, nous serons en pleine sûreté contreses assauts, et sans péril d'être vaincus.
Tout mauvais désir est un trait du démon. Plus qu'aucunautre, du reste, la colère est un feu, une flamme qui saisit, mordet embrase. Eteignons-le par la douceur et la patience. Comme un fer rougeplongé dans l'eau perd son feu, ainsi la colère tombant surune âme douce et patiente, loin de la blesser, lui fait du bien,puisqu'elle en devient plus forte. Point de vertu comparable à ladouceur et à la patience. Celui qui en est armé, ne sentplus l'outrage; et comme le diamant que rien ne peut entamer, ainsi devientune âme de cette trempe; elle est au-dessus de tous les traits; carl'homme doux et patient est élevé, si élevémême qu'aucun dard ne peut arriver à sa hauteur.
Un homme s'emporte, riez, vous, non pas en face de lui, de peur de l'irriterdavantage, mais riez dans votre âme en vous-même et pour vous.En effet, qu'un enfant nous frappe dans sa petite colère en croyantse venger ainsi, nous rions. Si donc vous riez d'un outrage, vous mettrezentre vous et le furieux la même distance qui sépare un hommed'un enfant. Que si vous vous emportez, vous devenez enfant au contraire;car quiconque s'irrite a moins de sens que ces pauvres petits. Dites-moi,quand l'un d'entre eux s'emporte, n'en rit-on pas, encore une fois? L'hommeirrité prête ainsi le flanc. Et s'il est pusillanime, il estinsensé, (547) puisque, selon le Sage, « quiconque est pusillanimemanque complètement de sens ». (Prov. XIV, 29.) Et qui manqueainsi de raison, n'est qu'un enfant. Au contraire, ajoute Salomon, «celui qui est patient est aussi très-prudent ». Et c'est pourquoi,mes frères, tendons à cette grande patience, qui procureà l'homme vertueux cette grande prudence, laquelle nous fera gagnerles biens promis en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu'avec lui soientau Père, en union avec l'Esprit-Saint, gloire, empire, honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIII
C'EST PAR LA FOI QUE NOÉ, DIVINEMENT AVERTI,ET APPRÉHENDANT CE QU'ON NE VOYAIT PAS ENCORE, BÂTIT L'ARCHEPOUR SAUVER SA FAMILLE, ET EN LA BÂTISSANT CONDAMNA LE MONDE, ETDEVINT HÉRITIER DE LA JUSTICE QUI NAIT DE LA FOI. (CHAP. XI, 7-12)
1. « C'est par la foi que Noé, divinement averti... »L'apôtre rappelle ici le fait dont le Fils de Dieu parle ainsi, àpropos de son second avènement « Au temps de Noé, leshommes épousaient des femmes, et les femmes épousaient desmaris ». (Luc, XVII, 27.) Voilà du reste un exemple que saintPaul choisit à dessein. Celui d'Enoch rappelait seulement un actede foi, mais l'histoire de Noé montre à côtéd'elle un fait d'incrédulité. La plus sûre manièrede consoler et d'exciter celui qui vous écoute, c'est de lui montrerles vrais fidèles en possession du bonheur, et l'incrédulefrappé d'un sort contraire. Mais pourquoi dit-il littéralement.:« Noé, par la foi, ayant reçu une réponse ?»Comprenez « prédiction » ; car réponse et prophétiesont synonymes dans l'Ecriture. Elle dit ailleurs : « Siméonavait reçu une réponse de l'Esprit-Saint » (Luc, II,26) ; et Paul demande dans le même sens: « Que dit la réponsedivine ? » (Rom. XI, 4.) Voyez, en passant, que le Saint-Esprit estDieu : Dieu répond, mais l'Esprit Saint aussi et comme lui. Et pourquoisaint Paul a-t-il choisi ce mot pour Noé? Afin de montrer dans cette« réponse » une prophétie. Ayant reçuréponse de ce qu'on ne voyait pas encore », cest-à-dire,au sujet du déluge; par crainte et par précaution, «il construisit l'arche ». La raisonne lui suggérait pointcette action. « Car les hommes épousaient des femmes, et lesfemmes des maris »; le ciel était serein, rien n'annonçaitl'événement, et cependant Noé craignit; car, dit l'apôtre: « C'est par la foi que Noé, divinement averti et appréhendantce qu'on ne voyait point encore, bâtit l'arche pour sauver sa famille».
Que veulent dire les mots suivants : « Et en la bâtissant,il condamna le monde ? » Qu'il le montra digne du supplice,puisque la vue de cette construction ne put porter les hommes ni às'amender, ni même à se repentir, « et il devint héritierde la justice qui naît de la foi », comprenez : Parce qu'ilcrut à Dieu, il se montra,juste et saint. Car cela est comme naturelà un cur quai aime Dieu franchement et qui regarde par làmême ses paroles comme tout ce qu'il y a de plus croyable au monde;l'incrédulité fait tout le contraire. Il est évidentque la foi opère la justice. Or, comme nous avons, nous, la prophétiede l'enfer, ainsi Noé avait-il aussi sa prophétie. Mais onse moquait de lui, alors; on l'accablait de mépris et de railleries;mais il n'y prêtait aucune attention.
« C'est par la foi que celui qui reçut plus tard le nomd'Abraham, obéit, en s'en allant dans la terre qu'il devait recevoiren héritage ; c'est par la foi qu'il partit sans savoir mêmeou il allait; c'est par la foi qu'il demeura dans la terre qui lui avaitété promise, comme dans une terre étrangère,habitant sous des tentés avec Isaac et Jacob, qui devaient êtreavec lui héritiers de cette promesse (8, et 9) ». Quel modèle,dites-moi, Abraham put-il voir et, imiter? Né d'un père idolâtreet gentil, n'ayant point entendu dé prophètes, il ne savaitmême où il allait. Volontiers les Hébreux devenus chrétiensavaient les yeux fixés sur ces patriarches, supposant qu'ils avaient, été comblés des biens de ce monde. Saint Paul montrequ'aucun d'eux n'a reçu la moindre chose, que tous furent absolumentprivés de ce genre de salaire ; que pas un ne trouva ici-bas sarécompense. Abraham, lui, sortit même de sa patrie et (548)de ses foyers, et sortit sans savoir où il allait. Et qui s'étonneradu sort fait au père, lorsque ses fils habitèrent le mondeaux mêmes conditions que lui? Il ne vit pas s'accomplir la promesse,et toutefois ne se découragea point ; Dieu avait dit : « Jete donnerai cette terre, et à ta postérité ».(Gen. XII, 7.) Abraham vit son fils toutefois y habiter précairement; le petit-fils à son tour séjourna sur une terre étrangère,sans se troubler davantage. Abraham, pour sa part, pouvait s'attendre àcette vie nomade, puisque la promesse, embrassant sa postérité,ne devait à la rigueur avoir sa réalisation que dans l'avenir.Encore est-il vrai de dire que la promesse s'adressait aussi à lui: « A toi et à ta postérité », disait-elle,non pas à toi dans la personne de tes enfants, mais à toiet à eux. Et toutefois ni lui, ni Isaac, ni Jacob ne recueillirentle fruit de cette promesse. Jacob servit comme mercenaire; Isaac dut subirplus d'un exil ; Abraham sortit de cette terre promise, d'où lacrainte le chassait, il lui fallut recouvrer ses biens à main armée;et il eût, d'ailleurs, perdu tout ce qu'il avait, si Dieu ne l'eûtsecouru. Cela vous explique pourquoi saint Paul a dit : « Abraham,et ceux qui devaient être avec lui héritiers de la promesse» ; et il marque mieux encore cette communauté de leurs épreuves,en ajoutant : « Tous ces saints moururent dans la foi, sans avoirreçu les biens que Dieu leur avait promis ».
Deux questions se présentent naturellement à résoudreici. Comment, après avoir dit que Dieu enleva Enoch, pour qu'ilne vit pas la mort, de sorte qu'on ne le trouva plus, l'apôtre ajoute-t-ilensuite : « Tous ces saints mouraient?» Second problème: « Sans recevoir l'effet des promesses », dit-il ; et cependantil déclare que Noé reçut comme récompense lesalut de sa famille, qu'Enoch fut enlevé de ce monde, qu'Abel parleencore; qu'Abraham reçut une terre; ce qui ne l'empêche pasde conclure que tous ces saints moururent sans avoir reçu l'effetdes promesses de Dieu. Quelle est donc la pensée de saint Paul ?Il faut résoudre ces questions l'une après l'autre. «Tous », dit-il, « sont morts dans leur foi » ; l'expression«tous », ici, n'est pas absolue dans ce sens que pas un n'aitéchappé à la mort; elle signifie seulement, qu'àune exception près, tous en effet l'ont subie, tous ceux dont noussavons le trépas. Quant à la réflexion : « Sansavoir reçu « l'effet des promesses », elle est vraiede tout point ; la promesse faite à Noé, n'embrassait pasun lointain avenir.
2. Mais quelles sont les promesses de Dieu ? Isaac, en effet, et Jacobaprès lui, ont eu jusqu'à un certain point les promessesde la terre. Mais Noé, Enoch, Abel, quelles promesses virent-ilsse réaliser? C'est donc de ces trois derniers que l'apôtredit qu'ils n'ont rien reçu. Et si même on veut qu'il leurattribue quelque récompense, n'en était-ce pas une que cettegloire dont Abel hérita, que cet enlèvement dont Enoch futl'objet, que ce miracle par lequel Noé fut sauvé ? Mais toutce bonheur, loin de remplir les engagements de Dieu, n'était qu'unfaible salaire de leurs vertus, et comme un avant-goût des récompensesà venir. Dieu, en effet, dès l'origine du monde, se vit commeforcé, dans l'intérêt du genre humain, à semettre à la portée des hommes, et à leur donner non-seulementl'avenir, mais quelques biens présents. C'est dans le mêmedessein que Jésus-Christ disait à ses disciples : «Celui qui aura quitté maison, frères, soeurs, pèreet mère, recevra le centuple, et possédera la vie éternelle». Et ailleurs : « Cherchez le royaume de Dieu, et tout lereste vous sera donné par surcroît ». (Matth. XIX, 29et VI, 33.) Voyez-vous comment il nous donne ce faible surcroît,afin de ne pas nous décourager ? Ainsi les athlètes, pendantla durée de la lutte, reçoivent quelques rafraîchissements;mais ils ne jouissent d'une trêve absolue et d'un repos complet queplus tard, lorsqu'ils ne vivent plus sous le régime, et qu'ils ontenfin droit à toute jouissance. Dieu aussi donne un peu en ce monde;mais l'entier accomplissement de ses promesses est réservéà la vie future ; et saint Paul, pour nous enseigner cette vérité,s'est exprimé en ces termes : « Ces saints ne voyant et nesaluant que de loin les promesses divines ». Il nous fait entendreici une réalisation mystérieuse de leurs voeux ; c'est-à-direque ces saints ont reçu tout ce que Dieu leur annonçait pourl'avenir : la résurrection, le royaume des cieux et tous les biensque Jésus-Christ venant en ce monde nous a prêchés: voilà, selon l'apôtre, les vraies promesses. Tel est doncle sens de ce passage; ou peut-être signifie-t-il seulement que sansavoir encore reçu tout l'effet des promesses divines, du moins ilssont partis de ce monde avec la confiance et la certitude de les recueillir.Or, la foi seule a pu leur suggérer cette confiance, puisqu'ilsne virent que de loin, selon saint Paul, les réalités mêmeterrestres, dont quatre générations d'hommes les séparaient.Car ce n'est qu'après ce nombre écoulé de générations,qu'ils sortirent enfin de l'Egypte. Mais ils saluaient ces espérances,dit-il, et ils se réjouissaient. Telle était leur intimepersuasion de cet avenir, qu'ils le saluaient : métaphore empruntéeaux navigateurs, qui aperçoivent de loin le port désiré,et qui avant même d'entrer dans les eaux d'une ville cherchéelongtemps, appellent cette cité et l'ont déjà conquisedans leurs désirs.
« Ils attendaient, en effet, la cité bâtie sur unferme fondement, et dont le fondateur et l'architecte est Dieu lui-même(10) ». Vous voyez que, pour ces grands saints, « recevoir», c'était seulement attendre, espérer avec pleineconfiance. Si donc avoir confiance, c'est avoir reçu déjà,nous pouvons, nous aussi, recevoir. Bien que non encore en possession,ils voyaient déjà, par le désir, les promesses remplies.Pourquoi tous ces faits allégués ? Pour nous donner une saintehonte à nous : car ces patriarches avaient des promesses pour cemonde même, mais ils n'y prêtaient point attention et cherchaientla cité à venir; tandis que nous, à qui Dieu ne cessede parler de la cité d'en-haut, nous cherchons celle d'ici-bas.Dieu leur a dit à eux : Je vous donnerai les biens présents.Mais bientôt il les a vus, ou plutôt eux-mêmes (549)se sont montrés dignes de biens plus nobles, n'ayant pas mêmevoulu se lier à ceux de la terre.
Il me semble voir proposer à un sage certaines récompensespuériles, non qu'on veuille les lui faire agréer, mais pourlui donner occasion de montrer sa philosophie, parce qu'il demandera pluset mieux. L'apôtre a ainsi le dessein de nous montrer que les saintsavaient à l'égard des choses terrestres, un si noble et sibeau détachement, qu'ils ne voulaient pas même recevoir cequ'on leur en offrait. Et c'est pourquoi leurs descendants les reçoivent,car eux, hélas! sont dignes de la terre.
Mais qu'est-ce que « la cité qui a des fondements solides?» C'est-à-dire que les fondations de ce monde ne méritentpas ce nom, si on les compare avec ceux de la cité dont Dieu estle fondateur et l'architecte. Ciel ! quel admirable éloge de cettecité d'en-haut ! « Sara eut aussi la foi (11) ». Exempleparfaitement choisi pour faire rougir les Hébreux, puisqu'ils ontmontré un cur plus petit et plus étroit que celui d'unefemme. Mais, objecterez-vous, comment, elle qui a ri si malencontreusement, est-elle ici vantée comme fidèle? Ce rire était,en effet, d'une infidèle; mais sa crainte aussitôt prouvasa foi. « Je « n'ai pas ri », s'écria-t-elle ;ce désaveu montre la foi qui rentre dans son coeur, et en bannitl'incrédulité. Donc : « C'est aussi par la foi queSara étant stérile, reçut la vertu de concevoir unenfant, et qu'elle le mit au monde, malgré son âge avancé». Qu'est-ce que la vertu de concevoir? C'est-à-dire qu'elledevint féconde, elle qui était déjà comme morteet qui était encore stérile. Il y avait deux obstacles :son âge, car elle était vieille; sa complexion, car elle étaitstérile.
« C'est pourquoi il est sorti d'un seul homme et qui étaitdéjà mort, une postérité aussi nombreuse queles étoiles du ciel, et que les grains de sable sans nombre au bordde la mer (12) ». Ainsi cette multitude sortit d'un seul homme, d'aprèsl'apôtre; c'est dire que non-seulement il rendit mère sa femmeSara, mais qu'elle le fut d'un nombre d'enfants tel que n'en produit pasle sein le plus fécond. Autant que d'étoiles, ajoute-t-il.Comment, alors, l'Ecriture en a-t-elle fait souvent le dénombrement,elle qui disait : comme on ne peut nombrer les étoiles du ciel,ainsi votre postérité sera innombrable? Vous verrez iciou bien un langage hyperbolique, ou bien une allusion à cette postéritéréellement incalculable que la génération multipliétous les jours. On peut dresser, en effet, la généalogieexacte d'une famille, mais de telle ou telle famille déterminée; tandis que le dénombrement est impossible s'il s'agit de la racetout entière comparée aux étoiles.
3. Telles sont les promesses de Dieu ; telle est la facilitéque nous avons d'en gagner la réalisation. Or, si ce qu'il a promiscomme par surcroît est cependant si admirable, si magnifique et sisplendide, de quelle nature seront les biens dont ceux-ci ne sont que lefaible accessoire et comme la surabondance? Quel bonheur est plus grandque d'acquérir ces biens parfaits, et quel malheur plus grand quede les perdre ? Un banni, rejeté du sol de sa patrie, un malheureuxdéshérité, font pitié à tous les hommes: mais celui qui est déchu du ciel, et de tous les biens que leciel nous garde, n'a-t-il pas droit d'être pleuré avec destorrents de larmes? Hélas ! non ! Il ne mérite point nospleurs! On en verse sur la victime de malheurs involontaires; mais pourcelui qui s'y précipite lui-même, par l'abus coupable de sonlibre arbitre, il mérite plus que nos larmes; il lui faut nos lamentationset un deuil sans fin, car Notre-Seigneur Jésus-Christ a pleuréJérusalem, bien qu'elle fût ingrate et impie ; et nous aussi,nous sommes dignes de gémissements sans fin, de lamentations sansmesure . Et quand même l'univers nous prêterait ses rochers,ses arbres, ses plantes, ses animaux terrestres et aériens; quandle monde entier, pour mieux dire en un mot, emprunterait des millions devoix et pleurerait sur nous qui sommes déchus de si grands biens,non, le deuil du monde, cette lamentation universelle, ne serait pas àla hauteur d'une telle infortune !
Quel langage si sublime, en effet, quelle intelligence pourrait expliquerce bonheur, cette puissance, cette volupté, cette gloire, cettejoie, ces splendeurs que « l'il de l'homme n'a point vues, que sonoreille n'a pas entendues, que son coeur n'a jamais soupçonnées,et que cependant Dieu a préparées à ceux qui l'aiment». (I Cor. 11, 9.) L'Ecriture, qui parle ainsi, ne dit pas seulementque cette félicité surpasse notre intelligence, mais quejamais personne n'a pu concevoir les biens que Dieu réserve àses amis. Et, de fait, de quelle nature ineffable ne doivent pas êtredes biens que Dieu même veut préparer et créer? Si,aussitôt après nous avoir faits, antérieurement àtoute bonne action de notre part, il daignait accorder à notre naturehumaine tant de grâces, le paradis, la familiarité de sesentretiens, l'immortalité et la, promesse d'une vie bienheureuseet sans aucun chagrin ; que ne donnera-t-il pas à ceux qui pourson service auront fait tant de choses, soutenu vaillamment tant de combatset de souffrances? Pour nous, en effet, il n'a pas épargnéson Fils unique, il l'a livré pour nous à la mort. Si doncil a daigné nous honorer de tant de faveurs, alors que nous étionsses ennemis, quelle grâce nous refusera-t-il, une fois son amitiéreconquise ? Que ne donnera-t-il pas, après nous avoir réconciliéavec lui ? pieu est si riche, et toutefois il ambitionne et désirede gagner notre amitié : et nous bien-aimés frères,nous n'avons point ce désir !
Que dis-je, Nous ne désirons pas? Ah! nous avons, moins que Dieumême, la volonté de conquérir le bonheur qu'il nousoffre. Lui , par des actes inouïs de bonté , a fait preuvede son bon vouloir; et nous, quand il y va de tout nous-même, nousne savons pas mépriser un peu d'or, lorsque Dieu pour nous a donnéson propre Fils. Profitons, enfin, comme il le faut, de ce divin amour;exploitons cette adorable amitié! « Vous êtes mes amis»,nous dit-il, «si vous faites ce que je vous prescris ». (Jean,XV, 14.) Grand Dieu ! de vos ennemis, séparés de vous parla distance de (550) l'infini, et que vous surpassez d'une manièreincomparable, vous faites des amis et vous leur en donnez le nom! Pourune amitié pareille, que ne devrions-nous pas souffrir volontiers?Et pourtant nous bravons les dangers pour gagner une amitié humaine,lorsque, pour, celle de Dieu, nous ne dépensons pas même notreargent! Oui, je le répète , notre état mériteles pleurs, le deuil, les gémissements , les lamentations , lessanglots ! Déchus de notre espérance, tombés de notrerang sublime, nous nous montrons indignes de l'honneur que Dieu nous afait. Oublieux et ingrats, après tant de faveurs, dépouillésde tous nos biens par le démon, nous que le Seigneur avait élevésjusqu'au rang d'enfants, de frères, de cohéritiers, noussommes en tout semblables à ses ennemis les plus outrageux.
Quelle consolation ou espérance pourra nous rester encore? Dieunous appelle au ciel : et, spontanément, nous nous précipitonsen enfer. Mensonge, vol, adultère se répandent sur cetteterre. Le sang est versé sur le sang. Des crimes se commettent piresencore que l'assassinat. En effet, que d'opprimés, que de malheureuxsi tristement ruinés par l'avarice de leurs frères, qui choisiraientvolontiers mille morts plutôt que ces excès de misère,et qui déjà se seraient réfugiés dans le suicide,si la crainte de Dieu ne les avait retenus, tant ils désirent sedonner le coup fatal ! De tels crimes ne sont-ils pas pires que le sangversé? « Malheur à moi » , disait le Prophète,« l'homme pieux a disparu de la terre , et parmi tous les hommesil n'en est plus un seul qui fasse le bien ! » (Michée, VII,2.) Jetons ainsi sur nous-même ce cri d'alarme et de douleur; maisvous, mes frères, aidez-moi à gémir. Peut-êtrequelques-uns n'ont-ils encore que le rire à nous opposer. Oh! alorsredoublons nos lamentations, en rencontrant parmi nous cette folie, cettedémence furieuse, qui ignore jusqu'à son délire, et nous fait rire encore de ce qui devrait nous faire gémir! «O homme! la colère de Dieu se manifeste sur toute impiétéet injustice des hommes ! Dieu viendra manifestement: le feu marchera devantlui, et la tempête horrible le précédera. Un feu devantsa face brillera et enflammera autour de lui tous ses ennemis. Le jourdu Seigneur sera comme une fournaise ardente ». (Rom. I, 18; Ps.XLIX, 3 et XCVI, 3.) Et personne ne réfléchit à cesmenaces, et des oracles si redoutables sont méprisés commedes fables; personne, qui veuille les entendre; et tous s'accordent pouren rire et s'en moquer. Par quelle voie pourrons-nous les éviter,cependant? Par où trouver notre salut? Nous sommes compromis, noussommes perdus, vains jouets désormais de nos ennemis, moquésà la fois et des païens et des démons! Satan, àl'heure qu'il est, relève la tète, il bondit, il triomphe,il s'applaudit, tandis que les anges commis à notre garde sont accablésde tristesse. Personne qui se convertisse : nous perdons ici nos peines,puisqu'à vos yeux nous sommes des charlatans.
4. L'heure est venue par conséquent d'apostropher le ciel, puisquepersonne n'écoute plus notre voix: il nous faut faire appel auxéléments : « Ciel, écoutez; terre, prêtel'oreille! car le Seigneur a parlé ». (Isaïe, I, 2.)O vous qui n'êtes pas encore engloutis, donnez la main, offrez lebras à tant d'infortunés; vous dont l'intelligence est saineencore, secourez tant de gens perdus par leur ivresse; sages, secourezles êtres en démence; coeurs fermes et solides, n'oubliezpas les âmes ballottées par leurs passions. Je vous en conjure,sacrifiez tout au salut de cet ami pécheur; et que vos réprimandeset vos supplications n'aient qu'un but, son intérêt. Quandla maladie envahit une maison, les esclaves mêmes dominent leursmaîtres atteints de la fièvre; tant qu'elle est là,en effet, troublant les âmes et menaçant les vies, toute latroupe de serviteurs présents à ce spectacle ne reconnaîtplus la loi du maître au détriment du maître. Convertissons-nous,je vous en supplie : guerres de chaque jour, inondations, morts de touscôtés menaçantes et sans nombre, la colère deDieu, enfin, nous environne de toutes parts. Et l'on nous voit aussi calmes,aussi exempts de crainte, que si nous étions agréables ausouverain Maître ! Nos mains sont toutes et toujours disposéesà s'enrichir par l'avarice; aucune n'est prête à secourirpar charité; tous acceptent le rôle de ravisseur, aucun celuide défenseur. Chacun n'a que l'idée fixe d'augmenter sesrichesses; aucun, la pensée de venir en aide à l'indigent.Tous n'ont qu'une crainte et la formulent ainsi : Nous ne voulons pas êtrepauvres! mais personne. ne tremble ni ne frissonne, de peur de tomber enenfer. Voilà ce qui mérite nos lamentations, ce qu'on nesaurait trop accuser, trop blâmer !
Je ne voulais pas vous tenir ce langage; mais la douleur m'y force.Oui, pardonnez à cette douleur qui, malgré moi, me fait parlercontre mon coeur. Je vois des menaces terribles, des malheurs auxquelson ne peut apporter de consolation; les maux qui nous ont envahis sontau-dessus de tout soulagement humain : nous sommes perdus! « Quidonnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une sourcede larmes » (Jérém. IX, 1), pour pleurer dignement?Oui, pleurons, mes frères, pleurons et gémissons. Il en estpeut-être qui disent : Il ne nous parle que de lamentations, il neveut que des larmes ! Ah ! c'est bien malgré mon coeur, croyez-le;c'est bien malgré mon coeur; je voudrais plutôt vous donnercontinuellement l'éloge et les louanges ! Mais c'est maintenantle temps des pleurs ! Et ce n'est pas le gémissement qui est pénible,ô mes bien-aimés; c'est plutôt qu'on commette ce quimérite le gémissement. Ce ne sont pas les larmes qu'il fautéviter, mais les actions qui méritent les larmes. Ne soyezpas punis, et je cesse de gémir; ne mourez point, et mes larmess'arrêtent. Mais quoi ! devant un cadavre vous demandez àtous un tribut de pitié, vous appelez cruels ceux qui ne gémissentpoint, et vous voulez que je ne pleure pas une âme qui périt!Mais puis-je être père sans pleurer ? car je suis votre père,plein de bon vouloir et d'amour. Ecoutez ce cri de Paul : « Mes petitsenfants, que je mets au monde dans la douleur ! » (Gal. IV, 19.)Quelle mère dans l'enfantement pousse des cris plus douloureux?Plût à (551) Dieu que vous puissiez voir ce feu qui me dévore;vous avoueriez que je suis brûlé par le chagrin, tout autantqu'une mère ou qu'une épouse jeune encore, et veuve avantle temps! (:elle-ci pleure moins son époux, un père pleuremoins son fils, que je ne gémis sur cette multitude des nôtreschez lesquels je n'aperçois aucun progrès dans le bien.
On n'entend retentir que calomnies ou médisances cruelles. Lorsquechacun devrait uniquement se faire un devoir de servir Dieu, on entenddire : Parlons mal d'un tel et d'un tel; de celui-ci encore qui n'est pasdigne d'appartenir au clergé, tant sa conduite est honteuse et déshonorante.Il nous faudrait déplorer nos péchés personnels, etnous jugeons les autres; lorsque nous n'aurions pas ce droit, quand mêmenous serions purs. de tout péché. Car, dit l'apôtre,« qui donc vous distingue? Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu?Et si vous l'avez reçu, comment vous en glorifiez-vous comme sivous. ne l'aviez pas reçu?» (I Cor. IV, 7.) Et vous, commentjugez-vous votre frère, étant vous-même couvert deplaies sans nombre ? Quand vous aurez répété de lui:C'est un méchant, un pervers, un scélérat, ramenezvotre pensée sur vous-même; sondez-vous, examinez-vous avecsoin, et vous regretterez ce que vous aurez dit. Car aucune exhortationau monde, non, aucune ne vaut le souvenir de vos péchés.Si nous pratiquons au reste ces deux -points, nous pourrons gagner lesbiens promis, nous pourrons nous laver et nous purifier. Ayons seulementbien soin d'y penser et de porter là tous nos efforts, mes bien-aimésfrères; livrons-nous en cette vie à la sainte douleur delâme, afin d'éviter dans l'autre l'inutile douleur du supplice;ainsi nous jouirons du bonheur éternel, d'où seront bannisla douleur, le deuil, le gémissement; ainsi nous atteindrons lesbiens impérissables qui surpassent toute intelligence humaine, enJésus-Christ Notre-Seigneur à lui soit la gloire , aux sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIV
TOUS CES SAINTS SONT MORTS DANS LA FOI, N'AYANTPOINT REÇU LES BIENS PROMIS, MAIS LES VOYANT ET COMME LES SALUANTDE LOIN, ET CONFESSANT QU'ILS ÉTAIENT ÉTRANGERS ET VOYAGEURSSUR CETTE TERRE. (XI, 13-17.)
1. La première vertu, toute la vertu consiste à vivredans ce monde comme des hôtes d'un jour et des étrangers,sans nous mêler aux affaires de ces basses régions, en nousdétachant de ce monde, comme d'un pays inconnu, semblables àces bienheureux dont il est écrit : « Ils erraient vagabonds, couverts de peaux de chèvres, indigents, affligés, persécutés,eux dont le monde n'était pas digne ». (Hébr. XI, 37.)Ils se déclaraient ainsi étrangers et simples passagers dela vie. Paul, se servant d'une expression bien autrement énergique,ne se considérait pas seulement comme passant et étrangerici-bas, mais comme mort à ce monde déjà mort pourlui. Oui, disait-il, « le monde est crucifié pour moi; etje suis crucifié pour le monde ». (Gal. VI, 14.)
Nous faisons tout le contraire. Toute notre conduite ici-bas prêteraità croire que nous sommes citoyens de la terre; nous travaillonscomme si nous y étions fixés pour toujours. Les justes n'étaient,pour le monde, que des passagers, que des morts, tandis que vivant pourle ciel, ils réglaient leur conduite en conséquence; maisnous, en revanche , nous sommes pour le monde ce qu'ils étaientpour le ciel; nous sommes pour le ciel ce qu'ils furent pour le monde.C'est pourquoi l'on peut dire que nous sommes morts, puisque nous renonçonsà la vie véritable pour nous attacher à cette vieéphémère d'ici-bas. Voilà ce qui attire surnous la colère de Dieu: il nous proposait de jouir des biens célestes,et nous n'avons pas même voulu nous détacher des biens terrestres.Semblables à ces misérables vers qui changent de lieu sansjamais quitter la boue, nous allons de terre en terre, nous ne voulonspas même sortir un instant de cette fange, et nous soustraire auxaffaires humaines. On nous croirait ensevelis dans le sommeil, la léthargieou l'ivresse, tant notre oeil s'effraie en s'ouvrant au jour. Comme cesgens qu'un doux sommeil retient dans leur lit d'abord toute la nuit, puisune partie du jour, sans qu'ils rougissent de donner au sommeil et àla paresse le temps du travail et de l'étude, de même nous,lorsque le jour approche déjà, que la nuit s'en va, ou plutôtle jour (« Travaillez», est-il dit, « tant qu'il faitjour) », nous faisons en plein jour (552) les oeuvres de la nuit,nous dormons, nous rêvons, nos visions nous charment, les yeux denotre corps et de notre âme se tiennent fermés nous parlonsà l'aventure et même imprudemment; nous resterions insensibles,quand bien même on nous plongerait un fer dans le sein , quand onpillerait tous nos biens, quand on mettrait le feu à notre maison.Il a plus : nous n'attendons pas que d'autres nous causent ces maux, nousnous les faisons nous-mêmes. II ne nous coûte rien de nouspiquer, de nous frapper; de nous étendre honteusement et àplat ventre, de nous dépouiller de tout honneur et de toute estime; nous n'avons pas même la précaution de cacher nos hontes,ni de permettre qu'ors les cache ; nous vivons en pleine turpitude, exposésaux rires et aux outrages de ceux qui nous voient ou qui nous approchent.Car ignorez-vous que les gens pervers eux-mêmes se moquent de ceuxqui leur ressemblent, les condamnent? Dieu nous a donné, en effet,la raison, juge ferme et incorruptible, même en ceux qui sont tombésdans les derniers bas-fonds du vice ; c'est pourquoi les méchantsse condamnent eux-mêmes; et si par hasard on les appelle du nom trophonteux qu'ils méritent, on les voit rougir, sentir l'outrage, etprétendre qu'on les insulte. Ainsi, même chez eux, les: paroles,sinon les actes, condamnent leur conduite au tribunal de leur conscience;je dirai même que leurs actes en font l'aveu : rien qu'en se couvrantde ténèbres et de secret pour faire le mal, ils montrentclairement ce qu'ils pensent de leur triste vie.
C'est que le vice, en effet, est si manifestement condamnable, que tous,même ceux qui s'y livrent, en sont les accusateurs. La vertu, aucontraire, est un bien si noble, que ceux-là même l'admirent,qui n'ont pas le coeur de la pratiquer. Le libertin fera l'élogede la chasteté; l'avare condamnera l'injustice; l'homme colèreadmirera la patience, et blâmera comme un, vice le ressentiment;le débauché condamne la débauche. Mais, dira-t-on,comment expliquer qu'on s'abandonne au vice? Par excès de lâcheté,mais toujours avec la pensée qu'on ne suit pas la bonne voie. Autrementon ne rougirait pas de son oeuvre, on ne la désavouerait pas, quandun autre vous accuse. N'a-t-on pas vu de ces esclaves du crime, ne pouvoirsupporter le déshonneur, et se suicider? tant est profond en nousce témoignage intime du bon et de l'honnête ! tant le bienmoral est plus brillant que le soleil, tandis que son contraire est toutce qu'il y a de plus repoussant !
2. Les saints étaient des passants et des étrangers :comment cela? En quel endroit Abraham fait-il cet aveu? Il a dû lefaire, si l'on en juge par sa vie. Mais David l'a exprimé formellementpour lui; écoutez-le : « Je suis un passager et un étranger,comme tous mes pères ». (Ps. XXXVIII, 13.) Au reste ces patriarchesqui habitaient sous des tentes, qui achetaient jusqu'à leur sépulcre,étaient bien des hôtes et des étrangers, n'ayant pasmême un lieu pour ensevelir leur famille. Mais quoi! se disaient-ilsétrangers pour la Palestine seulement? Non, mais aussi pour le 'mondeentier. Et c'était vrai : car ils ne voyaient, sur
toute la terre, rien de ce qu'ils désiraient, mais rien que desobjets absolument étrangers à leurs yeux. Ils voulaient,eux, pratiquer la vertu ; ils ne trouvaient dans ce monde que le vice partoutrégnant. Tout ici-bas leur paraissait étranger et inconnu.Point d'amis; point d'alliés, à part quelques parents.
Comment encore étaient-ils les hôtes et non les habitantsdu siècle? C'est qu'ils n'avaient aucun souci des choses d'ici-bas,et qu'ils montraient par leurs paroles et leurs actions ce détachementparfait. Par exemple, Dieu dit à Abraham : Abandonne cette terrequi semble être ton pays, et viens dans un pays étranger (Gen.XII, 1) ; et lui, sans donner le baiser d'adieu à ceux de sa famillequ'il laissait, quitte sa patrie comme s'il allait quitter une terre étrangère.Dieu lui dit : Immole-moi ton fils (Gen. XXII, 2), et il l'offrit commes'il n'avait pas eu de fils, et il en fit l'oblation, comme si lui-mêmen'avait pas été revêtu de notre nature. Sa bourse appartenaità ceux qui s'approchaient de lui; la fortune était pour luicomme rien ; il cédait. aux autres la première place; sejetait lui-même dans les dangers, souffrait des maux infinis. ilne bâtissait pas des maisons splendides, ne cherchait pas les délices,n'avait aucun souci du vêtement ni de toutes les vanités dusiècle. Mais il faisait tout pour la cité d'en-haut. On levoyait pratiquer l'hospitalité, l'amour de ses frères, l'aumône,la patience, le mépris des richesses, de la gloire et de toutesles choses présentes. Son fils partageait ses vertus : poursuivi,attaqué à main armée, il cédait, il abandonnaitla contrée, s'y regardant comme sur la terre d'autrui; car les étrangerssouffrent tout, comme n'étant point du pays. Lui ravissait-on sonépouse? Il supportait cette injure, comme étranger encoreil réservait son ardeur pour toutes les choses célestes,déployant à chaque heure la modération, le respectde lui-même, la continence. Devenu . père, en effet., il cessade voir son épouse, qu'il avait choisie, d'ailleurs, lorsqu'il n'avaitdéjà plus la vigueur de la jeunesse, montrant ainsi qu'encontractant mariage, il avait obéi, non pas à la passion,mais au désir de servir à la promesse de Dieu.
Que dirons-nous de Jacob? ne demandait-il pas uniquement le pain etle vêtement, qui sont bien le nécessaire des passants pauvres,des plus pauvres même parmi eux? Poursuivi et persécuté,ne cédait-il pas ? Ne fut-il pas nécessaire? Ne souffrit-ilpas à l'infini dans sa pérégrination vagabonde? Parcette résignation à souffrir, les patriarches montraientassez qu'ils cherchaient une autre patrie. Mais, ô ciel ! Quel tristecontraste! Ils étaient comme la mère qui enfante dans ladouleur, désireux de partir d'ici et de revenir à leur vraiepatrie; et nous, air contraire, à la première fièvre,oubliant tout, éplorés commodes petits enfants, nous craignonsla mort, et nous méritons vraiment d'être ainsi faibles etlâches. En effet, bien loin de vivre ici comme les hôtes d'unjour, bien loin de nous hâter comme marchant à la patrie;nous avons l'air d'aller au supplice, nous sommes dans la douleur, parceque nous n'avons pas usé (553) comme il faut des choses de ce monde,parce que nous avons renversé l'ordre. Aussi pleurons-nous, quandil faudrait nous réjouir; aussi tremblons-nous, comme des assassins,comme des chefs de brigands, qui, prêts à paraître enjugement, se rappellent leurs forfaits et qui en partant, craignent etfrissonnent d'épouvante.
Tels n'étaient pas les saints, mais ils avaient hâte d'arriverà leur fin, mais Paul gémissait de lattendre. Ecoutez saparole: «Nous qui sommes dans cette tente du corps, nous gémissonssous son poids ». (II Cor. V, 4.) Tel était Abraham et sessaints compagnons dans la vie : étrangers, selon l'apôtre,sur toute la terre, « ils cherchaient la pairie ». Et quellepatrie? Celle qu'ils avaient quittée. Non. « Qui les empêchait,en effet, d'y revenir » et. d'y garder leur droit de cité?« Ils cherchaient celle qui est dans les cieux ». Ils avaienthâte de sortir d'ici, et ce sentiment les rendait si agréablesà Dieu, « qu'il ne rougissait pas de s'appeler leur Dieu ».
Ciel ! quelle dignité ! « Il lui fut agréable des'appeler leur Dieu ». Grand apôtre, que dites-vous? Il s'appellele Dieu du ciel et de la terre, et vous avez montré comme un titrede grandeur pour lui qu'il ne rougit pas de s'appeler leur Dieu? Grandhonneur, certes, honneur bien grand pour eux, et qui nous prouve leur grandebéatitude aussi ! Comment? C'est qu'on l'appelle Dieu du ciel etde la terre, comme on le nomme le Dieu des nations, parce qu'il est detoutes choses l'auteur et le créateur;-mais ce nom est appliquéaux saints patriarches dans un autre sens : « Leur » Dieu,il l'est comme on dirait « leur » meilleur ami. Je veux vousrendre cette vérité évidente par un exemple. Voyezce qui se passe dans les grandes et riches maisons. Leur personnel estsouvent commandé par quelques serviteurs choisis parmi les autres,qui sont en grande estime, administrent tout à leur gré,jouissent de la pleine confiance de leur maître, et celui-ci emprunteleur nom. Vous en trouverez plusieurs qui acceptant cette dénomination;que dis-je d'ailleurs? Comme on pouvait désigner le Seigneur non-seulementsous le nom de Dieu des nations, mais de Dieu de toute la terre, en cesens aussi on pouvait l'appeler le Dieu d'Abraham. Mais vous ne savez pasquelle dignité cache un tel nom, parce que, hélas ! nousne savons pas acquérir un semblable honneur. De même, en effet,qu'aujourd'hui le Seigneur est appelé le Dieu de tous les chrétiens,et que ce nom, malgré sa généralité, est bientrop honorable encore pour notre indignité, pensez au moins quelleest la grandeur d'un personnage, quand le Seigneur est appelé sonDieu, le Dieu de lui seul! Or, le Dieu du monde entier ne rougit pas des'appeler le Dieu de ces trois patriarches, parce qu'en effet ces troissaints avaient à eux seuls autant de valeur, je ne dis pas que cemonde terrestre seulement, mais qu'une infinité de mondes commele nôtre! « Car », dit le Sage, « un seul hommequi fait la volonté de Dieu est meilleur que dix mille impies ».(Ecclés. XVI, 3.)
:Maintenant, qu'ils s'appelassent des passants dans le sens relevéque j'ai dit, la chose est évidente. Au reste, accordons un instantqu'ils se donnaient. ce titre simplement parce qu'ils habitaient un paysétranger. Mais alors répondez à David. N'était-ilpas, celui-ci, roi et Prophète? ne vivait-il pas dans sa patrie?Pourquoi donc dit-il : « Je ne suis qu'un hôte et un étranger?»Comment expliquer ces noms? Et il ajoute : « Comme tous mes pères». Ceux-ci, vous le voyez donc, étaient des étrangersaussi. C'est comme s'il affirmait: Nous avons une patrie, ruais ce n'estpas la patrie véritable. Où donc êtes-vous un passant? Sur la terre; lui comme eux, eux comme lui.
3. Soyons donc, nous aussi, comme des passagers en ce monde d'un jour,afin que Dieu ne rougisse pas de s'appeler notre Dieu. Car il a honte d'êtreappelé le Dieu des méchants; autant il est peiné d'êtreleur Dieu, autant il se glorifie d'être celui d'enfants honnêtes,bons, vertueux. Ne refusons-nous pas de nous laisser appeler les maîtresde serviteurs méchants? Oui, nous les désavouons, et si l'onvient nous dire : Tel individu a commis d'innombrables méfaits,ne serait-il pas votre domestique? Un « non » énergiqueest notre réponse; nous repoussons ce titre comme un outrage, parcequ'entre serviteur et maître, les rapports trop intimes et trop fréquents,font rejaillir sur l'un le déshonneur de l'autre : combien plusnotre Dieu devra suivre cette même conduite! Les saints patriarchesavaient une si noble conduite, étaient si confiants en Dieu et sisincères, que le Seigneur, loin de rougir d'emprunter leurs noms,disait pour se désigner lui-même : « Je suis le Dieud'Abraham, d'Isaac et de Jacob ». (Exod. III, 6.) Ah! soyons, nousaussi, mes frères, de ces étrangers dans le monde, de peurque Dieu ne rougisse de nous, oui, qu'il n'en rougisse, hélas! jusqu'ànous livrer aux flammes de l'enfer.
Ainsi furent indignes de lui ceux qui disaient « Seigneur, n'avons-nouspas prophétisé en votre nom? n'avons-nous pas fait en votrenom maints prodiges? » ( Matth. VII, 22.) Or, écoutez la réponsede Jésus : « Je ne vous connais pas ! » C'est, au reste,la réponse que feraient aussi les maîtres ordinaires qui verraients'approcher d'eux tels ou tels serviteurs méchants; ils les repousseraientcomme le déshonneur même. Je ne vous connais pas, dira leSeigneur. Mais comment punissez-vous ceux que vous ne connaissez pas,ô mon Dieu? Je ne vous connais plus, ai-je dit; en d'autres termes,je vous renie, je vous renvoie !
A Dieu ne plaise que nous entendions jamais cet anathème terribleet mortel ! Si des hommes qui chassaient les démons et avaient ledon de prophétie, se virent reniés pour n'avoir pas mis leurconduite en harmonie avec leurs paroles, combien plus Jésus-Christnous reniera-t-il, nous qui n'avons rien de ces grâces extraordinaires?Mais,direz-vous, comment est-il possible d'être ainsi renié aprèsavoir prophétisé, fait des miracles, chassé des démons? C'est que vraisemblablement plus tard ils s'étaient pervertiset dépravés, de sorte que leurs vertus précédentesleur devinrent inutiles. Car il nous faut avoir (554) non-seulement descommencements irréprochables, mais une fin plus sainte et plus belleencore. L'orateur, dites-moi, n'a-t-il pas soin de réserver pourla fin de son discours, les traits les plus brillants, afin de se retirercouvert des applaudissements de l'auditoire? Le gouverneur d'une villene veut-il pas aussi terminer son administration par des faits glorieux?Ne faut-il pas que l'athlète se montre de plus en plus grand dansla lutte, et qu'il triomphe jusqu'à la fin, puisque, si, aprèsavoir vaincu tous ses autres adversaires, il l'est enfin lui-mêmepar le dernier, toutes ses victoires deviennent inutiles? Et quand un pilotea traversé la vaste mer, s'il vient échouer au port, ne perd-ilpas tout le fruit de ses peines antérieures? Un médecin n'a-t-ilpas tout perdu, si après avoir sauvé son malade, en lui administrantle dernier médicament, il lui apporte la mort? Ainsi dans la carrièrede la vertu, il faut mettre la fin d'accord avec le commencement, le débutavec le terme, ou bien périr absolument, et perdre le prix commeces écuyers qui , entrés en lice avec gloire, avec élan,avec orgueil, perdent courage en approchant du but. Voilà commeon se prive de la palme, et comme à la fin le roi ne vous connaîtpas.
Ecoutons ceci, nous tous qui aimons l'argent, puisque c'est la passionla plus désordonnée, « puisque l'amour des richessesest la source de tous les maux ». (I Tim. VI, 10.) Ecoutons donc,nous qui voulons toujours accroître, élargir nos propriétés; entendons ces avis, et brisons avec le désir d'amasser toujours;sous peine d'entendre, comme ces malheureux damnés, l'anathèmedu désaveu de Dieu. Prenons garde, ouvrons aujourd'hui nos oreillespour ne pas les ouvrir trop tard alors. Ecoutons avec crainte aujourd'hui,pour ne pas écouter avec le châtiment alors, ce redoutablearrêt : « Retirez-vous de moi, je ne vous ai jamais connus» (Maith. VII, 23), lors même que vous faisiez des prophétieset que vous chassiez les démons.
L'Ecriture, au reste, nous fait entendre aussi très-probablementque certains prédicateurs comme ceux-là-, menaient dèsle début une vie criminelle ; dans les commencements du christianisme,la grâce opérait même par d'indignes ministres. Si ellea opéré en effet par Balaam, combien plutôt, datesl'intérêt de ceux qu'ils devaient gagner, Dieu daigna employerd'indignes instruments. Toutefois, ni les miracles, ni les prodiges nepurent leur éviter le supplice. Et c'est pourquoi, en vain un mortelaurait été revêtu de la dignité sacerdotale,en vain serait-il parvenu aux plus hauts sommets de la hiérarchie,en vain la divine grâce l'aurait consacré par l'impositiondes mains pour répartir toutes les faveurs de Dieu sur ceux quiont besoin de la défense et de la protection céleste; luiaussi devrait entendre un jour : Je ne t'ai jamais connu, pas mêmeau jour où ma grâce opérait par toi ! Ciel! quelleredoutable enquête sur la pureté de conduite doit se fairedans l'autre vie ! Comme, à elle seule, cette pureté suffirait pour nous ouvrirle royaume des cieux! comme au contraire, lorsqu'elle manque, c'est assezpour que nous soyons livrés au supplice, quand bien même nouspourrions montrer par milliers les prodiges et les miracles. Il n'est rien,pour combler de joie le coeur de Dieu, comme une conduite de vie irréprochable.Il ne dit pas : « Si vous m'aimez », faites des prodiges; maisquoi! que dit-il ? « Observez mes commandements ». (Jean, XIV,15.) Et ailleurs : « Je vous appelle mes amis », non pas quandvous chassez les démons, «mais si vous gardez mes paroles».(Jean, XV, 10.) Les miracles sont un pur don de Dieu, les vertus sont àla fois dons de Dieu et oeuvres de notre bon vouloir et de notre application.
Empressons-nous de gagner l'amitié de Dieu, et ne persévéronspas dans son inimitié. Voilà ce que nous ne cessons de vousdire; voilà un avis que nous nous adressons toujours à nouscomme à vous-mêmes; mais tous nos efforts sont stériles.Et c'est pourquoi je crains. Volontiers j'aurais gardé le silence,pour ne pas augmenter encore vos dangers. Car toujours entendre et ne jamaispratiquer, c'est irriter Dieu. Mais, si je me tais, je dois redouter unautre danger de mon silence; puisque le ministère dé la parolem'a été confié. Que ferons-nous donc pour êtresauvés? Commençons le travail de la vertu, pendant que nousavons le temps. Divisons ce saint travail des vertus à acquérir,comme le laboureur fait pour les travaux des champs. Attaquons, durantce mois, l'esprit de médisance et d'outrage ainsi que l'injustecolère; imposons-nous une loi, disons : Aujourd'hui nous feronschrétiennement telle oeuvre. Dans un autre mois, formons-nous àla patience; dans un troisième, pratiquons telle autre vertu, etquand nous l'aurons conquise jusqu'à en posséder l'habitude,abordons une vertu nouvelle; toujours, comme à l'école, conservantl'acquis et gagnant tous les jours. Après cette conquête,abordons celle du mépris de l'argent. Il faudra commencer par désaccoutumernos mains de l'avarice et de la cupidité, pour les dresser ensuiteà faire l'aumône. N'allons pas, en effet, confondre au hasardle vice et la vertu, jusqu'à faire servir les mêmes mainsau vol et à la charité. Cette vertu étant gagnée,allons à une autre, et toujours ainsi que l'une nous mèneà l'autre. « Que les choses « honteuses, les discoursineptes ou boutons ne « soient pas même nommés parmivous». (Ephés. V, 4.) Ne cessons pas de progresser dans lebien. Il ne faut , pour cela, ni dépense, ni fatigue, ni sueur :il suffit de vouloir, et tout est fait. Il n'est point nécessaired'entreprendre un long voyage, ni de traverser une mer immense; il n'estbesoin que d'un peu d'application, d'un peu de ferveur. Ainsi l'on imposeun frein à sa langue et l'on prévient des paroles maladroiteset méchantes; ainsi l'on déracine de sots âme, la colère,l'impureté, la prodigalité, la cupidité, les parjures,les serments inutiles et continuels. Si nous cultivons ainsi le champ denotre coeur, arrachant d'abord les épines, et jetant ensuite lasemence céleste, nous pourrons conquérir les biens promis.Puissions-nous les gagner tous par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, etc.
HOMÉLIE XXV
C'EST PAR LA FOI QU'ABRAHAM OFFRIT SON FILS ISAAC,LORSQUE DIEU LE VOULUT TENTER, ET QU'IL LUI OFFRIT SON FILS UNIQUE, LUIQUI AVAIT REÇU LES PROMESSES DE DIEU. (CHAP. XI, 17-19.)
1. Elle est grande, en effet, la foi d'Abraham. Jusqu'ici Abel, Enoch,Noé, n'ont eu qu'à combattre leur raison, n'ont dûabaisser et vaincre que le raisonnement humain. Abraham, au contraire,doit non-seulement triompher de toutes les raisons que suggère àl'homme son intelligence , mais montrer une foi plus étonnante encore.Pour lui, les promesses de Dieu semblent combattre les ordres de Dieu,la foi est aux prises avec la foi, Dieu avec Dieu. Rappelons-nous un premierexemple. Le Seigneur lui a dit : « Sors de ta patrie et de ta famille, et je te donnerai cette terre » (Gen. XII, 1); et loin delui accorder un héritage en ce pays, il ne lui en donna pas mêmel'espace que mesure le pas d'un homme. voyez-vous comme l'événementcontredit la. promesse? Une seconde fois Dieu lui dit : « C'esten Isaac que votre postérité vivra ». (Genès.XXI,12.) Abraham le croit, quand tout à coup Dieu donne cet ordre:Sacrifie-moi ce fils, dont la postérité devait remplir lemonde entier. Voyez-vous cette contradiction entre l'ordre donnéet les promesses? Oui, Dieu commande tout le contraire de ce qu'il a promis,et cependant ce juste ne sourcille pas, et ne répond pas qu'on l'adonc trompé!
Vous autres chrétiens, vous ne pouvez pas prétendre queDieu vous ait promis la tranquillité et qu'il vous ait donnél'affliction ; Dieu, pour vous,accomplit ce qu'il vous a prédit;et comment? Ecoutez-le: « Vous aurez l'affliction dans ce monde.Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n'est point digne demoi. Celui qui ne hait pas sa vie ne la trouvera point; celui qui ne renoncepas à vous ses biens pour me suivre, n'est pas digne de moi. Vousserez conduits à causé de moi devant les rois et les préfets.Les ennemis de l'homme se trouveront surtout dans sa famille». (Jean,XVI, 33; Matth. X, 38, 18, 36; Luc, XIV, 26, 3.3.) Et de fait, ici-bas;tout est affliction; ailleurs, c'est-à-dire dans la vie future,sera la paix et le repos. Abraham, au contraire, reçut l'ordre defaire lui-même tout l'opposé des divines promesses; et danscette position si étrange, il n'éprouve ni trouble, ni hésitation,ni même la tentation de se croire trompé. En revanche, vousêtes bouleversés, alors que vos épreuves n'ont riende contraire aux promesses de Dieu. Le patriarche entend un langage quidément une prophétie heureuse; et il entend se contredirel'auteur même de la promesse; il ne se trouble pas, il va obéir,comme si tout s'accordait. C'est qu'en effet l'accord existait : les deuxparoles divines se combattaient selon l'humaine raison; mais la foi lesmettait d'accord. Et comment? L'apôtre lui-même nous l'a enseigné,en disant : «Abraham était persuadé que Dieu pouvaitle ressusciter d'entre les morts», comme s'il disait : La mêmefoi qui lui fit croire que Dieu lui donnerait son enfant encore dans lenéant, lui persuadait que Dieu le ressusciterait d'entre les morts;il était certain que son fils même immolé revivrait.A n'écouter que la raison humaine, les deux faits étaient,tout simplement, également incroyables : l'un qui lui annonçaitqu'un fils naîtrait d'un sein épuisé par la vieillesse,déjà mort, et tout à fait infécond; l'autrequi lui montrait la résurrection possible de sort fils immolé.Or, il crut les deux choses avec une égale fermeté, parceque la foi au premier événement préparait àla croyance au second miracle.
Toutefois, remarquez une circonstance : Abraham vit d'abord le faitheureux de cette naissance bénie; l'épreuve et le malheursuivirent et éprouvèrent sa vieillesse. C'est là cequ'il faut faire observer à ceux qui osent dire : Dieu ne nous apromis le bien qu'après notre mort seulement; peut-être nousa-t-il trompés! On nous révèle ici que Dieu peut ressuscitermême d'entre les morts. Que s'il a cette puissance de rappeler dela mort même, il peut aussi remplir tous ses engagements. Et si Abraham,il y a tant de siècles, a cru que Dieu possède ce pouvoirde ressusciter d'entre les morts, combien plus devons-nous en êtreassurés! Voyez-vous ici la preuve de ce que j'ai avancé déjà,c'est-à-dire, qu'à peine la mort était-elle entréedans le monde, aussitôt Dieu jeta dans, !e coeur de l'homme l'espérancede la résurrection, et qu'il lui en donna la persuasion certaine,à ce point que recevant l'ordre d'immoler un enfant, dont il croyaitque la postérité remplirait le monde, Abraham étaitprêt à accomplir ce sacrifice?
Une autre leçon nous est donnée par ce texte que rappellesaint Paul : « Dieu tenta la foi (556) d'Abraham ». Quoi donc?Dieu ignorait-il le courage et la droiture de ce grand homme? Il les connaissaitassurément. Dès lors, pourquoi les mettre a l'épreuve?Ce n'était pas pour apprendre lui-même la vertu du patriarche,mais pour en révéler au monde l'étonnante grandeur.L'apôtre montre encore aux Hébreux une des causes de nos épreuves,afin qu'ils n'aillent pas regarder la tentation comme une marque d'abandonde Dieu. De nos jour:, la tentation ne peut manquer à personne.Un nombre infini de persécuteurs nous tendent des piégesde toutes parts; mais alors ces persécutions n'existaient pas :si donc l'épreuve n'était utile, pourquoi en imaginer unepour ce patriarche? Car cette tentation d'Abraham lui vint directementpar ordre de Dieu. Jusque-là sa Providence se contentait de lespermettre; à cette heure, elle les commandait elle-même. Sidonc la tentation est tellement l'école des parfaits, que Dieu,sans autre motif, veut ainsi exercer ses champions favoris, à bienplus forte raison devons-nous maintenant supporter tout avec courage. SaintPaul s'exprime ici avec quelque emphase, lorsqu'il dit que ce fut «par la foi qu'il offrit Isaac, lorsque Dieu voulut le tenter» ; iln'avait pas d'autre cause pour se déterminer à un pareilsacrifice.
Et poursuivant son idée : on ne pouvait prétendre, dit-il,que ce patriarche eût un autre fils, dans lequel il attendîtl'accomplissement des promesses, et que cette pensée lui donnâtplus de confiance à offrir Isaac; « car c'était sonfils unique qu'il sacrifiait, c'était celui qui avait obtenu lespromesses de Dieu ». Comment, son fils unique? Et Ismaël, dequi donc était-il fils ? C'était, vous dis-je, son filsunique pour ce qui regardait les promesses. Aussi après avoir rappeléson nom d'Isaac, l'Ecriture ajoute « son unique enfant », montrantque c'était de lui qu'il avait été dit : « Larace qui portera votre nom, sera celle qui naîtra d'Isaac ».
Voyez-vous combien saint Paul admire la foi du saint patriarche? Dieului a dit, remarque-t-il, qu'Isaac seul continuera sa race; et ce fils,il l'offre en sacrifice. Mais peut-être va-t-on s'écrier qu'ilfait là un acte de désespoir, et qu'en exécutant cetordre, il abjure sa foi ? Non, car l'apôtre nous enseigne que lafoi lui inspire ce courage ; il nous répète qu'il ne cessed'avoir foi à cette seconde prophétie de Dieu, bien qu'ellepartit contredire une prophétie précédente. Cettecontradiction, en effet, n'existait pas. Abraham qui ne mesurait pas lapuissance de Dieu sur les raisonnements humains, s'en rapportait eu toutà la foi seule. Aussi saint Paul n'a pas craint de dire que le patriarchesupposait à Dieu assez de puissance pour ressusciter un mort.
« Et ainsi », conclut-il, «Isaac lui fut rendu commeen figure ». Et comment? c'est qu'un bélier fut immolé,et Isaac sauvé. Il le retrouva donc, grâce à ce bélierqu'il sacrifia en sa place. Tout cela était une figure prophétiquedu Fils de Dieu qui a été immolé pour nous.
Or, considérez avec moi la bonté infinie de Dieu. ! s'agissaitde donner aux hommes une grâce admirable; Dieu n'en veut pas fairele don à titre gratuit, il préfère paraîtreacquitter une dette. Il détermine donc l'homme à sacrifierson fils, pour le bon plaisir de Dieu, afin de n'avoir pas l'air, ce grandDieu, de faire beaucoup, lorsqu'il livrera, lui aussi, son Fils adorable;de sorte que l'homme lui ayant donné l'exemple le premier, Dieune semble plus faire une grâce, mais payer une dette . Ainsi agissons-nous,nous aussi, à l'égard de nos amis : nous voulons recevoird'eux n'importe quel présent, pour avoir le droit de leur tout donner;afin d'être ainsi plus fiers d'avoir été obligés,que d'avoir été nous-mêmes généreux;aussi ne disons-nous pas alors : Je lui ai donné ceci; mais: J'aireçu de lui tel présent.
Le patriarche, dit l'apôtre, le reçut donc en figure, leretrouva grâce à une victime représentative, par cebélier qui était comme la figure d'Isaac; ou bien encore,il le retrouva après une mort figurée et représentéeen son fils bien-aimé; car ce père étonnant avaitconsommé son sacrifice dans sa volonté, et, dans son coeur,avait immolé Isaac, qui lui fut rendu en récompense de cecourage.
2. Voyez-vous démontrée ici la vérité quej'aime à redire toujours? Oui, quand nous avons fait preuve d'unebonne volonté parfaite, quand nous avons montré le méprisdes choses terrestres, alors, et pas auparavant, Dieu nous donne les biensde la terre; il ne veut pas que déjà trop liés àce bas monde, nous y soyons plus attachés encore en recevant tropvite un tel présent. Brisez vos fers avant tout, semble-t-il dire,et puis vous recevrez, et mon présent ne vous sera pas fait commeà un esclave, mais comme à un homme maître de soi.Méprisez les richesses, et vous serez riche. Méprisez lagloire, et vous serez glorieux. Méprisez le repos et la tranquillité,et l'un et l'autre vous seront donnés; et en les recevant, vousrie les accepterez pas par grâce comme un captif, ou comme un esclave,mais comme un homme libre.
Quand un petit enfant désire quelques jouets de son âge,comme une balle, ou toute autre bagatelle, nous les lui cachons, parceque ces objets pourraient lui faire oublier des devoirs nécessaires.Mais ne désire-t-il plus, méprise-t-il ces jouets, nous leslui donnons avec assurance, sachant qu'ils ne peuvent plus lui faire tort,puisqu'il n'en a plus ce désir qui l'aurait détournéde ses devoirs. Ainsi lorsque Dieu voit que nous ne convoitons plus lesbiens d'ici-bas, il nous en accorde la jouissance; car, dès lors,nous les possédons comme des hommes faits, des hommes libres, etnon plus comme des enfants.
Dédaignez-vous, par exemple, de tirer vengeance de vos ennemist vous l'obtenez. Ecoutez plutôt la divine parole : « Si votreennemi a faim, donnez-lui à manger; s'il a soif, donnez-lui àboire ». Et en retour : « Si vous faites ainsi, vous amasserezsur sa tête des charbons de feu » . (Rom. XII, 20.) Méprisez-vousles richesses? Vous y parviendrez, au témoignage même de Jésus-Christ« Tout homme qui abandonnera père, mère, maison, frère,recevra le centuple, et possédera la vie éternelle ».(Matth, XIX, 29.) Méprisez-vous la gloire, vous l'obtiendrez: Ecoutezencore (557) Jésus-Christ: «Que celui qui veut êtrele premier parmi vous, soit le dernier »; et encore: « Quis'abaisse, sera élevé». (Matth. XX, 26; XXIII, 12.)Que dites-vous, O mon Dieu? Si je donne à boire à mon ennemi,je le punis alors? Si j'abandonne toute propriété humaine,je deviendrai grand ? si je m'humilie, je serai élevé?- Certainement,répond le Seigneur. Ma puissance est telle que j'arrive au but parles contraires. Je suis riche, et capable de diriger les événements.Ne craignez pas. Ma volonté, loin de se mettre à la remorquedes lois de la nature, les mène à son gré. Je suisle moteur souverain de toutes choses, et aucune n'agit sur moi; aussi puis-jeles changer et les transformer. Et pourquoi vous étonner de ma puissancedans le monde matériel ? En tout et toujours vous la trouverez semblable.Faites tort, le tort retombera sur vous; subissez l'injustice, l'injusticene vous a pas atteint. La vengeance que vous Vous permettez, vous croyezl'avoir tirée d'un autre, et c'est vous-même que vous frappez! « Car celui qui aime l'iniquité », dit le Seigneur,« hait son âme » : (Ps. XXIX, 24.) Voyez-vous comme lemal ne tombe pas ailleurs que sur vous seul ? C'est pourquoi saint Pauldit : « Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt l'injustice? »(I Cor. VI, 7.) Donc souffrir une injustice, ce n'est pas essuyer un dommage.Vous lancez l'outrage au prochain, et c'est sur vous qu'il retombe.
Bien des gens, au reste, le savent; on les entend se dire dans une dispute. « Il est temps de nous a retirer, vous vous déshonorez!» Pourquoi? C'est qu'entre vous et l'homme outragé par vous,la différence est grande. Plus vous l'accablez d'insultes, plusil en tire gloire. Que telle soit notre conviction en toutes choses, etnous deviendrons supérieurs aux outrages. Comment? Vous allez lecomprendre. Supposé que nous soyons en lutte contre celui qui portela pourpre, et que nous lui lancions l'outrage : nous penserons àbon droit nous déshonorer ! En effet, nous méritons immédiatementle mépris public : vous l'avouez, n'est-ce pas? Comment donc, vouscitoyen du ciel, possédant cette sagesse qui surpasse tout, commentallez-vous compromettre votre honneur en disputant avec un homme dont toutesles idées sont charnelles et terrestres ? Car possédât-ild'incalculables richesses, fût-il investi de la puissance, il neconnaît pas, lui, votre inestimable trésor. Gardez donc devous couvrir de déshonneur en prétendant le déshonorer.Epargnez non pas cet homme, mais vous même. Honorez-vous vous-même,et non pas lui. N'est-ce pas un proverbe, que l'on s'honore en honorantles autres? Et c'est vrai; l'honneur rendu va moins au prochain qu'àvous. Ecoutez une parole du Sage: « Faites honneur à votreâme autant qu'elle le mérite ». (Ecclés. X, 31.)Qu'est-ce à dire, autant quelle-même le mérite? Quesi l'on vous vole, vous ne voliez pas; si l'on vous outrage, vous n'outragiezpas ! Dites-moi plutôt : si un pauvre ramassait un peu de boue jetéehors de votre maison, lui feriez-vous un procès en restitution ?Non, certes. Et pourquoi? de peur de vous déshonorer et de vous voir condamner par tout le monde. C'est ce qui arrive au cas présent.Il est bien pauvre, l'homme riche; il est d'autant plus véritablementpauvre, que ses richesses sont plus grandes. L'or qu'il vous ravit n'estqu'un peu de boue jetée dans votre cour, et non vraiment placéedans votre maison ; car votre maison, c'est le ciel. Si donc pour si peude chose vous disputez, vous plaidez, les citoyens des cieux ne devront-ilspas vous condamner et vous bannir de leur patrie , vous si bas, si vil,si abject, que pour un peu de boue vous alliez combattre? Eh! le mondeentier fût-il à vous, si quel,qu'un vous le volait, vous n'auriezqu'à lui tourner le dos !
3. Ignorez-vous qu'en mettant en balance dix mondes comme celui-ci,ou même cent, dix mille, vingt mille univers, ils ne pèseraientpas autant que la moindre partie des biens que le ciel nous garde ? Admirerla terre et ses richesses, c'est déshonorer les célestestrésors; puisque c'est estimer les unes dignes d'être comparéesaux autres qui les surpassent infiniment. Il y a plus, c'est se refuserà admirer ceux-ci; comment, en effet, leur réserver quelquepart de votre admiration, lorsque ceux-là l'ont ravie jusqu'àvous mettre hors de vous-même. Ah! tranchons, trop tard sans doute,mais tranchons enfin ces cordes et ces lacs indignes qui ne sont aprèstout, que des choses terrestres. Combien de temps encore serons-nous courbés,sans regarder au-dessus de nos tètes? Combien de temps nous ferons-nousune guerre de surprises, comme les bêtes fauves, comme les poissons? Que dis-je ? les bêtes fauves ne font pas la guerre à ceuxde leur espèce, mais aux espèces étrangères.L'ours ne tue pas l'ours ; le serpent ne détruit pas le serpent;chacun d'eux respecte dans les autres sa famille. Et voici une créaturede même espèce que vous, partageant tous vos droits, ayantavec vous même sang, même intelligence, même connaissancede Dieu, communauté complète de nature enfin : et c'est vousqui la tuez et la précipitez dans des anaux innombrables! Je leveux ; vous ne la percez pas avec un glaive, vos mains ne se plongent pasdans sa poitrine ouverte ; mais vous faites pire que cela en lui créantde mortels et perpétuels ennuis en la tuant, vous l'auriez délivréede soucis. Mais aujourd'hui vous la jetez comme une proie à la faim,à la servitude, aux amertumes de tout genre, à tous les péchés.
Je le dis et ne cesserai de le dire, non certes pour vous déterminerà l'assassinat, ni pour engager à des crimes moindres quele meurtre, mais pour vous ôter la confiance où vous êtesque Dieu n'aura pas à vous punir. « Celui », dit leSage, « qui enlève au prochain le pain et la nourriture, devientson meurtrier ». (Ecclés. XXXIV, 24.) Donc arrêtonsnos mains, je vous en conjure, ou plutôt étendons-les pourla justice, non par conséquent pour amasser encore par avarice,mais pour verser l'aumône. N'ayons pas une main stérile nidesséchée. Elle est desséchée, la main quine fait point l'aumône ; elle est exécrable et impure, cellequi amasse par avarice. Ne mangez pas avec ces mains souillées,vous feriez honte aux convives.
Dites-moi plutôt, je vous prie. Une personne (558) nous a faitasseoir à sa table au milieu de tapis et de riches couvertures,de tissus de fin lin brodés d'or, dans un splendide appartement;il déploie le luxe d'un personnel nombreux de domestiques empressés;le couvert est en or et en argent; les mets de tout genre et très-rareschargent la table ; il nous invite à manger, et voilà quenous le voyons apporter des mains souillées de boue et d'ordure,et s'asseoir auprès de nous je vous le demande, qui donc supporteraitle supplice d'un tel voisinage ? Qui ne se croirait déshonoré? Tout le monde, j'imagine, éprouverait ce sentiment, et reculeraitd'horreur. Et maintenant vous voyez des mains pleines de boue et qui, parlà même, souillent les aliments qu'elles touchent, et vousne fuyez pas ? Et vous ne blâmez même pas ? Et si vous rencontrezcette impudence dans un homme constitué en dignité, voustenez sa présence à honneur, et vous perdez votre âmeen goûtant ces mets abominables ! Car l'avarice est pire que la bouela plus infecte ; elle salit corps et âme, elle rend l'un et l'autrebien difficiles à purifier. Et vous qui voyez votre hôte couvertde cette fange, qui souille et remplit ses yeux, ses mains, sa maison,sa table; car les aliments qu'il offre sont plus hideux et plus dégoûtantsque l'ordure et que tout ce qu'il y a de plus immonde; et vous vous trouvezsimplement très-honoré, et vous vous promettez bien des délices;et vous ne respectez pas même la défense de saint Paul,. quinous permet, facilement de nous asseoir, si nous voulons, à1a tabledes païens, tandis qu'il ne nous permet pas même le désirde goûter à celle des avares et de ceux qui s'enrichissentaux dépens du prochain. Il dit, en effet : « Fuyez celui quis'appelle frère entre vous, si c'est un fornicateur », désignantici simplement par frère, tout fidèle, et non pas un moine.Car qu'est-ce qui fait la fraternité ? C'est le bain de la régénération,en vous donnant droit de donner à Dieu le nom de Père. Pourcette raison, un catéchumène, fût-il moine, n'est pasun frère; tandis qu'un fidèle, fût-il mondain et séculier,est frère. « Si donc », dit saint Paul, « celuiqu'on nomme frère » : or, vous savez qu'à l'époquede l'apôtre, il n'y avait pas même vestige de moine; c'estdonc aux gens du monde et du siècle que s'adressaient toutes lesparoles du saint : « Si celui « qu'on nomme votre frère,est fornicateur, ou« avare, ou ivrogne, vous ne prendrez pas même« votre nourriture avec un homme de cette espèce ».Il n'est pas aussi sévère avec les grecs ou gentils : «Si un infidèle vous invite et qu'il vous plaise d'y aller, mangeztout ce qu'on vous donnera » (I. Cor. V, 11 ; X, 27); tandis qu'ilnous exclut de chez un frère dès qu'il est ivrogne.
4. Admirez l'exactitude et la précision de son langage ! Maisnous, non contents de ne pas fuir les ivrognes; nous allons les trouver,heureux de partager ce qu'ils voudront bien nous offrir. Aussi, tout vaà la dérive, tout est bouleversé, confondu, perdu! Car enfin, répondez-moi. Qu'un chrétien de cette espècevous invite à un repas, vous qu'on regarde comme pauvre, vil etabject; si vous avez le courage de lui dire Comme ce que vous m'offrezn'est que le fruit de votre avarice, je ne m'abaisserai pas à souillermon âme ! A ce langage, ne va-t-il pas rougir de honte ? Cela suffiraitpour le corriger et lui donner l'idée qu'il est malheureux àcause de ses richesses mêmes; votre pauvreté ferait son admiration,s'il se voyait méprisé par vous de si grand coeur. Au contraire,hélas ! nous sommes devenus les esclaves des hommes, bien que Paulne cesse de nous crier partout moyen : « Ne devenez pas les esclavesdes hommes ! » (I. Cor. VII, 23.) Et pourquoi sommes-nous dans cettehonteuse servitude à leur égard? C'est que nous sommes lesesclaves de notre ventre, de l'argent, de la gloire, de tous les faux biens,et que pour eux nous livrons la sainte liberté que nous tenons deJésus-Christ. Or, quel sort enfin doit attendre l'esclave, dites-moi? Jésus-Christ vous l'apprend : «L'esclave ne demeure paséternellement dans la maison ». (Jean, VIII, 35.) Voilàun arrêt clair et absolu qui l'exclut du royaume des cieux; car c'estlà la maison de Dieu, d'après lui-même : « Ily a », dit-il, « plusieurs demeures dans la maison de mon Père». (Jean, XIV, 2.) L'esclave ne demeurera donc point éternellementdans sa maison ; et l'esclave, d'après Jésus-Christ, c'estl'esclave du péché; et celui qui ne demeure pas éternellementdans sa maison, éternellement demeure en enfer, sans plus garderaucune consolation.
Hélas ! les choses en sont venues à un tel degréd'improbité et de vice, que des- richesses criminelles mêmesse donnent en aumônes, et qu'on les reçoit à ce titre.Aussi la liberté du reproche est morte, nous n'avons plus le droitde blâmer qui que ce soit. Ah ! désormais, nous du moins,sachons, par notre libre parler, éviter la tache qui en résultepour notre ministère; et vous qui pétrissez cette fange,cessez un métier ruineux, maîtrisez votre appétit enl'éloignant de pareils banquets, et peut-être aurons-nousquelque moyen d'apaiser la colère de Dieu, et de gagner les bienspromis. Puissions-nous tous y parvenir par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Pèreet le Fils, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXVI
C'EST PAR LA FOI QU'ISAAC DONNA A JACOB ET A ÉSAÜUNE BÉNÉDICTION QUI REGARDAIT L'AVENIR. C'EST PAR LA FOIQUE JACOB BÉNIT LES ENFANTS DE JOSEPH, ETC. (CHAP. XI, 20-28.)
1. « Bien des justes et des prophètes », disait Notre-Seigneur,« ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pasvu ; entendre ce que vous entendez et ne l'ont point entendu ». (Matth.XIII,17.) Les justes ont-ils donc connu toutes les choses à venir? Certainement. Car si- le Fils. de Dieu ne se révélait pasencore à cause de la faiblesse des hommes qui ne pouvaient le recevoirencore, il devait se révéler du moins à ceux qui leméritaient par leur vertu. Saint Paul nous affirme lui-mêmeen ce passage que ces justes savaient l'avenir, c'est-à-dire larésurrection de Jésus-Christ. C'est le sens de sa paroleici : en effet, si ce n'est pas ainsi que l'on veut entendre l'avenir dontil est ici question, il faut alors l'interpréter dans le sens d'unavenir terrestre. Mais alors comment un exilé pouvait-il s'arrêterà des bénédictions purement temporelles? Autre objection: Si c'est une bénédiction temporelle que Jacob a reçue,pourquoi n'en a-t-il pas obtenu l'effet? Vous savez en effet que l'on peutdire au sujet de Jacob, ce que j'ai dit d'Abraham : à savoir qu'ilne recueillit point les fruits de la bénédiction, mais qu'ilspassèrent à sa postérité. Pour lui-même,il ne jouit de l'avenir que par la foi et qu'en espérance. Son frèreEsaü posséda bien plus que lui les fruits temporels de la bénédictionde son père. Car Jacob, lui, passa tour à tour à traverstoutes les épreuves : servitude et vie mercenaire, périlset embûches, déceptions et terreurs,c'est l'histoire de toutesa vie, qui lui permit de dire en répondant aux questions de Pharaon: « Mes jours ont été courts et mauvais ». (Gen.XLVII, 9.) Et cependant Esaü vivait en pleine sécurité,il possédait une grande puissance, jusqu'à faire tremblerJacob. Où donc celui-ci moissonna-t-il enfin les bénédictions,sinon dans l'avenir véritable et céleste ?
Vous voyez que de tout temps les méchants ont étéen possession des biens présents, et que les justes ont eu un sorttout contraire. Les heureux, parmi ceux-ci, ne sont que de rares exceptions.Ainsi Abraham était juste, et il fut cependant largement partagédu côté des biens terrestres, mais non sans un mélanged'afflictions et d'épreuves. Il avait des richesses à lavérité, mais tout le reste pour lui n'était que tribulations.Et de fait, un juste, si riche qu'il soit, ne peut jamais manquer de chagrin.S'attendant à subir les pertes temporelles, à souffrir l'injustice,à subir bien d'autres ennuis, il vit nécessairement et toujoursdans l'affliction ; et lors même qu'il jouit de sa fortune, il n'enjouit pas saris une vertu laborieuse. Pourquoi ? C'est qu'il a toujoursune mélancolie, une tristesse intime. Si donc les justes alors vivaientdéjà dans la tristesse, combien plus ceux d'aujourd'hui !
« C'est par la foi qu'Isaac donna à Jacob et à Esaüune bénédiction qui regardait l'avenir (20) ». Esaüétait l'aîné, et le père préféraJacob, comme plus vertueux. Voyez-vous encore l'effet de la foi ? D'oùvenait, à ce père, la confiance de promettre tant de biensà ses fils, sinon parce que lui-même croyait fermement enDieu ? « C'est par la foi que Jacob mourant, bénit chacundes enfants de Joseph ». Il faudrait ici rapporter d'un bout àl'autre ces bénédictions, pour montrer clairement et la foide Jacob et son esprit prophétique. « Et il s'inclina profondémentdevant son bâton de commandement (21) ». L'apôtre nousrévèle que Jacob avait une telle foi à l'avenir, qu'iltémoignait cette foi non-seulement par des paroles, mais par unacte symbolique. Comme une seconde royauté, celle d'Israëldevait trouver un jour son chef dans la tribu d'Ephraïm ; pour cetteraison Jacob adora le sceptre de commandement, de son fils. Comprenez que,malgré sa vieillesse, il s'humiliait devant Joseph, symbolisantd'avance le peuple entier qui devait un jour se prosterner devant lui.Ce fait s'était déjà réalisé, quandil fut adoré par ses frères; il devait se réaliserplus tard encore par l'histoire des dix tribus. Voyez-vous comme il prédisaitun lointain avenir ? Voyez-vous quelle était la foi des patriarches,et comment ils croyaient à l'avenir ?
Vous trouvez dans l'Ecriture tantôt des (559) exemples d'une patiencedestinée ici-bas à souffrir sans jamais jouir : tels furentAbraham et Abel; tantôt, vous admirez, comme en Noé, des modèlesde la foi en Dieu et en sa Providence rémunératrice. Carle mot de « foi » présente des acceptions différentes,et signifie tantôt une chose, tantôt. l'autre. Dans le faitde Noé, la foi s'allie à l'idée de récompense,à l'espérance qu'il y aura des retours heureux, mais qu'ilfaut combattre avant d'être récompensé. Les événementsde la vie de Joseph appartiennent à la foi pure, du moins pour lapromesse si expresse de Dieu faite à Abraham : « Je vous donneraicette terre ainsi qu'à vos descendants ». Joseph la connaissait,cette promesse; et bien que résidant sur une terre étrangère,bien qu'il ne vit point se réaliser la prédiction, loin dese permettre le découragement, il eut la foi assez ferme et fortepour annoncer la sortie de l'Egypte, et commander qu'on emportâtses os hors de ce pays. Non content de croire pour son compte personnel,il redoublait la foi dans ceux de sa famille, voulant qu'ils se souvinssenttoujours de leur sortie prochaine, et leur parlant même, au sujetde sa dépouille mortelle, avec la persuasion intime de ce grandévénement, puisque sans cette attente qu'il leur donnaitde la sortie d'Egypte, il n'aurait pas fait une semblable recommandation.
C'est, au reste, la réponse à l'objection que font quelquespersonnes : Voyez, disent-elles, que les justes eux-mêmes se sontoccupés de leur monument funèbre ! Ils s'en sont occupéspour la raison que j'ai dite, et non autrement. Ils savaient « quela terre et toute sa plénitude appartiennent au Seigneur ».(Ps. XXIII, 1.) Moins que personne, il ignora cette vérité,le patriarche qui vécut dans les plus hautes régions de lasagesse, et qui d'ailleurs passa presque toute sa vie en Egypte, d'oùpar conséquent il aurait pu sortir et regagner son pays, et nonpas y rester avec des pleurs, des larmes et des regrets; et moins encorey faire venir son père. Pourquoi, au contraire, n'y voulait-il pasmême laisser sa propre dépouille mortelle? N'est-ce pas uniquementpour cette raison de foi ?
2. Répondez-moi, d'ailleurs. N'est-il pas vrai que les os deMoïse furent déposés dans une terre étrangère?Que nous ne savons pas même où sont ceux d'Aaron, de Daniel,de Jérémie, de plusieurs apôtres? On connaît,en effet, les tombeaux de saint Pierre, de saint Paul, de saint Thomas;et des autres, bien plus nombreux, on ne sait rien de leur sépulcre.Aussi ne nous affligeons point pour ce sujet. n'ayons pas l'esprit assezétroit, ni le coeur assez faible pour nous soucier de cela. Quelque doive être le lieu de notre sépulture, « la terreet sa plénitude appartiennent au Seigneur ». Il n'arrive quece qui doit arriver. Tant de pleurs, de sanglots et de larmes sur ceuxqui rie sont plus, n'ont leur source que dans la bassesse de l'âme.
« C'est par la foi que Moïse après sa naissance futtenu caché pendant trois mois par ses parents (23) ». Cesjustes, vous le voyez, n'espéraient qu'après leur mort l'accomplissementdes promesses de Dieu, et leurs espérances n'ont pas ététrompées. C'est la réponse à l'objection de quelques.personnes qui disent : Les promesses qu'ils ne virent point remplies deleur vivant, le furent après leur mort, sans doute : mais ils necroyaient pas qu'elles dussent s'accomplir après leur trépas. Alors, pourquoi Joseph n'a-t-il pas dit: Quoi! ni moi-même pendantma vie, ni mon père, ni mon aïeul dont, surtout, Dieu auraitdû respecter la vertu, nul d'entre nous n'a reçu la terrepromise ! Comment croire qu'il daignera donner à leurs fils coupablesce qu'il n'a pas daigné octroyer à des ancêtres sisaints? Non, Joseph ne tint pas ce langage ; sa foi sut vaincre et dominertoute objection.
Saint Paul, jusqu'ici, a parlé d'Abel, de Noé, d'Abraham,de Jacob, de Joseph, personnages remarqués, admirables, glorieux.Pour mieux encourager les Hébreux, il va chercher ses preuves jusquedans d'autres personnes qui n'eurent rien de remarquable. Que des hommesmerveilleux aient tant souffert, en effet, que les Hébreux se soientmontrés inférieurs à de si grands modèles,ce n'est pas chose étonnante. Ce qui est grave, c'est qu'ils sesoient placés au-dessous de personnes sans nom et sans gloire. Etl'apôtre commence par le père et la mère de Moïse,lesquels n'avaient rien de remarquable, rien qui approchât de ceque fut leur fils. Saint Paul renchérira encore et prouvera l'absurditéde leur manque de foi, en citant l'exemple contraire de veuves et de femmesde mauvaise vie. « C'est par la foi », dira-t-il, « queRahab, femme débauchée, ne périt point avec les incrédules,parce qu'elle reçut et sauva les espions de Josué ».Enfin, l'apôtre rappelle le salaire, non de la foi seulement, maisaussi de l'infidélité, comme dans l'histoire de Noé.
Mais nous avons à revenir sur le fait des parents de Moïse.Un ordre de Pharaon commandait de mettre à mort tous les enfantsmâles, et aucun n'échappait au trépas. Comment doncceux-ci espérèrent-ils sauver leur fils? Par la foi. Et parquelle foi? Ils virent, a dit l'Ecriture, la beauté extraordinairede cet enfant. Sa vue suffit pour leur donner la foi : tant dèsle berceau, et jusque dans les langes, ce juste naissant avait reçude grâces, non pas de la nature, mais de Dieu. Voyez plutôtl'enfant, dès sa naissance, se fait remarquer non par la laideurordinaire, mais par une extrême beauté. Et qui l'a produite?Ce n'est pas la nature, mais la grâce de Dieu, laquelle réveillaaussitôt la pitié dans le coeur de la fille d'un roi d'Egypte,lui donnant même le courage de prendre et d'aimer comme son filscet enfant étranger.
Cependant quel était le fondement de la foi chez les parentsde Moïse ? Etait-ce une merveille si grande que la beauté d'unenfant? Mais vous, ô Hébreux, vous croyez d'après desfaits, et d'autres preuves solides: Quand vous avez souffert avecjoie le pillage de vos biens et d'autres maux, c'est par la foi que vousl'avez enduré. Toutefois, après ces preuves de foi, les Hébreuxétaient retombés dans le découragement. Aussi l'apôtreleur fait remarquer, dans les parents de Moïse, une foi plus large,plus persévérante, semblable à celle (561) d'Abraham,capable de croire des choses contradictoires en apparence. « Ilsne craignirent pas », dit-il, « l'édit du roi ».Et cependant cet édit s'exécutait cruellement; leur foi,au contraire, n'était qu'une attente sans motif et sans preuve.Voilà l'exemple des parents de Moïse : et lui-même n'yfut pour rien alors; mais l'apôtre va nous montrer aussitôtle grand exemple du fils aussi, qui dépasse de beaucoup celui desparents
« C'est par la foi que Moïse devenu grand, renonçaà la qualité, de fils de la fille de Pharaon, et qu'il aimamieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de jouir duplaisir si court qui se trouve dans le péché ; jugeant quel'ignominie de Jésus-Christ était un plus grand trésorque toutes les richesses de l'Égypte, parce qu'il envisageait larécompense (24-26) ». L'apôtre semble dire aux Hébreux: Personne d'entre vous n'a quitté un palais, et un palais glorieux,et des trésors immenses ; nul parmi vous n'a méprisé,comme Moïse, l'honneur dé pouvoir être le fils d'un roi.Et pour montrer que Moïse a quitté tout cela, non par hasardou sans réflexion, saint Paul dit: « Moïse y renonça», c'est-à-dire, il prit ces grandeurs en haine et leur tournale dos. Car, en face du ciel que Dieu lui proposait, t'eût étéfolie que d'admirer la cour d'Égypte.
3. Et voyez comme saint Paul met tout en lumière. Il ne dit pasque Moïse ait préféré aux trésors desEgyptiens et comme fortune plus belle, le ciel et les biens qu'il nousgarde ; mais qu'il leur a préféré, quoi donc? l'ignominiede Jésus-Christ ; pour lequel il a choisi d'être accabléd'opprobres, plutôt que de vivre dans le repos et la tranquillitéd'esprit. Cette conduite portait déjà avec elle-mêmesa noble récompense. « Préférant êtreaffligé avec le peuple de Dieu ». Vous, Hébreux, voussouffrez pour vous personnellement; mais lui, c'est par choix et pour lesautres; c'est de sa volonté et par goût qu'il s'est jetélui-même en des périls si nombreux, lorsqu'il lui étaitpermis de vivre religieusement et de jouir en même temps du bien-être.« Plutôt que de jouir du plaisir si court qui se trouve dansle péché ». Le péché, selon l'apôtre,était de renoncer à souffrir avec les autres; du moins, Moïsey vit un péché. Si ce grand homme regarda comme un crimede ne point prendre courageusement part à l'affliction commune,l'affliction est donc un grand bien. Il s'y précipita, des splendeursmêmes d'un palais, et il agit ainsi en prévision de certainesgrandes choses, que nous révèlent les paroles qui suivent: « Jugeant que l'ignominie de Jésus-Christ « étaitun plus grand trésor que toutes les riches« ses des Egyptiens».
Qu'est-ce que « l'ignominie de Jésus-Christ? » C'est,chers Hébreux, ce que vous souffrez vous-mêmes, ce que Jésus-Christa souffert; ou bien encore, c'est ce que Moïse souffrit pour Jésus-Christpendant qu'il endurait les outrages pour cette pierre mystérieused'où il tira des torrents d'eau; « cette pierre, en effet,était Jésus-Christ », dit l'apôtre (I Cor. X,4.) Comment encore l'opprobre de Jésus-Christ? C'est que, pour lui,nous sommes expulsés de nos patrimoines, chargés d'outrages,accablés de souffrances, parce que nous mettons en Dieu notre refuge.
Il est vraisemblable encore que Moïse se sentit bien outragé,quand on lui disait : « Veux-tu donc « me tuer, comme tu ashier tué l'égyptien? » (Exod. II, 14.) L'opprobre deJésus-Christ, c'est ce qui expose vos jours mêmes, et vousfait supporter la souffrance jusqu'au dernier soupir. Ainsi le Sauveurlui-même était couvert d'opprobres quand on lui disait : «Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix » (Matth. XXVII, 40), et que ces paroles sortaient des lèvres de sesbourreaux, de ses compatriotes mêmes, des Hébreux. C'est l'opprobrede Jésus-Christ, que celui que vous essuyez de la part de vos procheset de ceux-là mêmes que vous comblez de vos bienfaits. Moïse,en effet, recevait cet outrage d'un homme qu'il avait sauvé. Relevantdonc le courage de ses disciples, saint Paul leur montre des modèlesde souffrances dans Jésus-Christ et dans Moïse , ces deux illustrespersonnages. Il leur fait voir ici que, bien plus que Moïse, Jésus-Christsouffrit l'opprobre, puisqu'en réalité il fut immolépar les siens. Et toutefois, il ne lança pas la foudre; il n'éprouvaaucun sentiment pareil; mais accablé d'injures, il supportait tout,à l'heure ou en face de lui, ses ennemis branlaient leurs têtesinsolentes. Comme donc, très-probablement, les disciples entendaientdes malédictions semblables, et qu'ils désiraient leur récompense,.l'apôtre déclare que Moïse et Jésus-Christ ontsouffert les mêmes épreuves. Le repos et la tranquillitéde l'âme, en pareil cas, c'est le péché ; l'opprobre,c'est le parti de Jésus-Christ. Chrétien, que préfères-tu,de cet opprobre de Jésus, ou de ton bonheur et de ta sécurité?
« C'est par la foi qu'il quitte l'Égypte, sans craindrela fureur du roi : car il l'affronta, voyant notre invisible Dieu commes'il était visible (7) ». Saint apôtre, que dites-vous?« Moïse ne craignit pas ! » L'Écriture, au contraire,déclare qu'informé de tout, il craignit, qu'il chercha sonsalut dans la fuite, qu'il s'enfuit vraiment, qu'il se cacha, que désormaisil prit toutes les précautions de la crainte. Cher auditeur, prêtezla plus grande attention à ce que vous avez entendu. Ces mots :«Sans craindre la fureur du roi », l'apôtre les écriten vue de ce qui arriva plus tard, quand Moïse se présentalui-même devant le souverain. Moïse eût prouvésa crainte, en n'essayant plus de défendre et de sauver sa nation,en refusant même de l'entreprendre; mais dès qu'il ose y mettrela main de nouveau, il est bien l'homme qui se confiait en tout et pourtout à Dieu seul. Il ne dit pas : Le roi me cherche, me poursuitactivement, et je n'ai garde, moi, de m'exposer par une nouvelle entreprise.Sa fuite ne fut donc pas un manque de foi.
Mais pourquoi ne pas plutôt rester en Egypte, dira-t-on? Pourne pas se jeter dans un péril évident et prévu. Ileut tenté Dieu, puisqu'il se serait précipité de lui-mêmeau milieu des dangers avec cette parole téméraire : Je veuxvoir si Dieu me sauvera! Le démon précisément dità Jésus-Christ: « Jetez-vous en bas! » (Matth.IV, 6.) Comprenez donc combien est diabolique la témérité,qui se (562) précipite dans les périls, et qui tente, si Dieu la salivera ! Moïsene pouvait donc commander et défendre des compatriotes qui lui montraient,après son bienfait même,, tant d'ingratitude. C'eûtété sottise à lui et délire, que de resterparmi eux.
Moïse donna ces exemples, parce qu'il souffrait en voyant, pourainsi dire, Celui dont la vue échappe à tout regard humain.Si donc, par l'esprit du moins, nous voyons Dieu; si nous occupons constammentnotre pensée de son doux souvenir, tout nous deviendra facile, toutsupportable, tout endurable, enfin nous serons supérieurs àtout le monde. Car si la vue d'un ami ou seulement son souvenir vous rendle courage, élève votre âme bien haut, et vous faittout supporter aisément, parle seul charme de son nom dans votremémoire; le chrétien, qui toujours applique sa penséeet tourne son souvenir vers Celui qui daigna nous aimer d'un amour si véritable,pourra-t-il jamais sentir même une impression pénible ou redouterquelque danger, quelque terreur? Quand, en effet, aura-t-il un coeur abattuet pusillanime? Jamais: car, si tout nous semble difficile, c'est parceque nous n'avons pas, comme il faudrait, le souvenir de Dieu, et que nousne le portons pas continuellement dans notre pensée. Il a donc euraison de nous dire : Vous m'avez oublié; et moi aussi, je vousoublierai; et c'est la double cause de notre malheur, d'oublier Dieu etd'être oubliés de Dieu. Voilà deux choses, en effet,qui sont intimement liées et dépendantes .l'une de l'autre,mais qui sont deux néanmoins. Que Dieu nous garde un souvenir, c'estun bien infini; mais c'est un bien efficace aussi, que nous gardions lamémoire de Dieu. Cet effort, de notre côté, nous poussedans la voie de la vertu, nous y fait marcher et persévéreravec courage jusqu'au bout. Aussi le Prophète disait en ce sens: « Je me souviendrai de vous, ô mon Dieu, sur les bords duJourdain, sur les sommets de l'Hermon et sur ses pauvres collines ».(Ps. XLI, 7.) Enfin, le peuple captif à Babylone s'écriait:Mon Dieu ! je me souviendrai de vous !
4. Répétons donc ces paroles, nous qui habitons aussiBabylone : car bien que nous ne soyons pas au milieu d'ennemis. publics,nous nous trouvons en avoir d'autres non moins terribles. Parmi ces captifs,les uns avaient la triste allure de prisonniers; mais d'autres ne sentaientpas même le joug de la captivité: ainsi Daniel, ainsi lestrois enfants qui bien qu'entraînés dans les masses prisonnières,en face même du roi qui les avait emmenés en captivité,étaient glorieux et grands sur cette terre barbare : oui, ces noblescaptifs recevaient l'hommage de celui qui les avait réduits en captivité.Voyez-vous quelle puissance possède la vertu ? Un roi les révéraitcomme ses maîtres jusque dans leur état d'esclavage ; il étaitdonc captif plutôt qu'eux-mêmes. Il eût étémoins surprenant de voir ce prince se rendre dans leur pays pour les yvénérer, que de les contempler eux-mêmes, régnantchez leurs vainqueurs. Mais la merveille, c'est qu'après les avoirenchaînés et les ayant sorts sa main à titre de captifs,il ne rougit pas de leur rendre en face du monde entier un véritableculte, jusqu'à leur offrir des victimes. Voyez-vous comme les oeuvresde Dieu sont. toujours glorieuses, tandis que les nôtres n'en sontque l'ombre? Ce roi ignorait assurément qu'il amenait ainsi sesmaîtres du fond d'un pays vaincu, et il jeta dans la fournaise ceuxqu'il allait tout à l'heure adorer, et ce supplice à eux-mêmesne leur parut qu'un rêve.
Craignons Dieu, mes frères, craignons Dieu, et fussions-nousréduits en captivité, nous serons plus grands que tout legenre humain. Ayons cette crainte de Dieu, et nous ne sentirons plus d'ennuis,quand même cet ennui s'appellerait pauvreté, maladie, captivité,servitude, quels qu'en soient le nom et la nature enfin. Il y a plus :toutes ces misères produiront pour nous des effets tout opposés.Ilsétaient captifs; un roi les révère. Paul fabriquaitdés tentes , et on voulait lui offrir des sacrifices comme àtin dieu. On peut demander ici pourquoi les apôtres refusèrentavec horreur ces sacrifices, jusqu'à déchirer leurs vêtements,jusqu'à pleurer pour détourner les peuples de cette idée, jusqu'à s'écrier enfin : « Que faites-vous? Noussommes vos semblables, et des hommes mortels comme vous » (Act. XIV,14); tandis que Daniel ne fit rien de pareil. Qu'il fût humble, pourtant,ce Prophète ; qu'il ne rapportât pas moins que les apôtresla gloire de toutes choses à Dieu, cela est évident par biendes raisons, mais surtout par l'amour que Dieu lui portait. S'il avaitusurpé l'honneur dû à Dieu seul, le Seigneur ne l'auraitpas laissé vivre , loin de lui faire recueillir l'honneur et l'estime.Une seconde preuve de sa vertu, c'est qu'il disait en toute franchise :« Ni moi non plus, ô roi, je ne connais pas ce mystèrepar une révélation que je doive à ma sagesse ».Une troisième preuve enfin, c'est qu'il a pu dire : « Pourmon Dieu , j'étais dans la fosse aux lions » ; et quand unautre Prophète lui apporta de quoi manger: « Le Seigneur »,dit-il, « s'est souvenu de moi » (Dan. II, 30; IV, 37); tantil était humble et pénitent. Il était dans la fosseaux lions pour la cause de Dieu, et il s'estimait indigne d'êtreexaucé de Dieu, d'avoir même place en sa mémoire.
Mais nous, qui osons commettre des péchés exécrableset sans nombre , nous qui sommes les plus coupables et les plus détestablesdes créatures, nous reculons si Dieu ne nous exauce pas dèsnotre première supplication. De fait, entre nous et les saints ily a la distance du ciel à la terre, s'il n'y a pas même unabîme plus grand. Eh quoi ! Daniel, que dites-vous? Aprèsvos oeuvres si saintes et si glorieuses, après ce miracle qui voussauve des lions, vous vous estimez encore petit et vil! Assurément,nous répond le Prophète; car quoi que nous ayons pu faire,nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.) Et c'est ainsi quedevançant l'Evangile, il en remplit le précepte, et se regardecomme rien. Dieu, disait-il, s'est souvenu de moi. Et voyez encore, danssa prière , quelle humilité ! Comme aussi les trois enfantsde la fournaise disaient : « Nous avons péché; nousavons agi contre vos lois » (Dan. III, 29) ; partout enfin, ils fontpreuve d'humilité. Et pourtant Daniel avait mille occasions (563)de s'élever; mais il savait aussi que toutes ces grâces luivenaient de ce qu'il avait soin de ne pas s'exalter et de ne point gâterson trésor. En effet, parmi toutes les nations, sur toute la terrehabitée, on chantait la louange de Daniel, non pas seulement parcequ'un roi s'était prosterné devant lui, ni parce qu'il luiavait offert des libations et tout un culte divin, au moment oùce roi lui-même était honoré comme un Dieu. Cette gloireadorée de Nabuchodonosor est certaine , d'après Jérémie: « Il a revêtu », dit-il , « la terre comme unmanteau ». (Jérém. XXVII, 6.) « Car »,dit Dieu ailleurs, « je l'ai donnée à Nabuchodonosormon serviteur ». Or ces textes, et les lettres de ce roi prouventcependant que Daniel n'était pas admiré seulement dans l'empirede ce prince, mais que ce Prophète était connu partout, qu'ilétait admiré dans toutes les nations plus encore que si ellesl'avaient vu personnellement, surtout après que le roi eûtavoué dans sa lettre mémorable, et le miracle opérépour le Prophète, et l'hommage que lui-même rendait àsa sagesse. « Etes-vous donc », disait l'Écriture, «plus sage que Daniel ? » Avec tous ces titres de gloire , il étaithumble jusqu'à désirer de mille fois mourir pour son Dieu.
5. Or, je le demande encore une fois : pourquoi, tout humble qu'il était,n'a-t-il repoussé ni ce culte, ni ces oblations quasi sacréesque lui fit un grand roi ? Je ne résoudrai pas ce problème;il me suffit de l'avoir posé. Quant à la solution, je vousla laisse, pour exciter, si je le puis, l'effort de votre intelligence.Je ne veux que vous intimer un commandement ou plutôt un avis : c'estde diriger en tout votre liberté selon la crainte de Dieu, puisquevous avez de si nobles exemples, et que, d'ailleurs, les biens mêmesde la terre seront à nous, si bien franchement nous poursuivonsles biens à venir. Que Daniel , en effet , n'ait point agi sousl'inspiration de l'orgueil , nous en avons une preuve évidente danscette protestation qu'il fait: « Prince, gardez vos présents! » (Dan. V, 17.) Et toutefois une seconde question se présenteici; comment, si prompt à tout repousser en paroles, accepte-t-ill'honneur réellement et en effet, comment se revêt-il du richecollier? Hérode-Agrippa, lui, s'entend applaudir : « C'estla voix d'un Dieu, disait-on, et non pas celle d'un « homme »(Act. XII, 22) ; et parce qu'il n'a pas rendu gloire à Dieu, sesentrailles crèvent et se répandent honteusement. Daniel ,au contraire , accepte les honneurs divins, et non pas seulement des parolesd'apothéose. Voilà un point nécessaire à expliquer.Dans le fait d'Hérode, les hommes tombaient dans une idolâtriepire que leur paganisme habituel ; dans celui du Prophète, il n'enva pas de même. Comment cela? C'est que l'idée qu'on s'étaitfaite de Daniel rendait honneur à Dieu, puisque le Prophèteavait dit précédemment : « Je le sais, mais non d'aprèsla sagesse que je puis avoir par moi-même ». D'ailleurs, onne voit pas qu'il accepte ces offrandes, ce culte. Le roi dit bien, sansdoute, qu'il faut les offrir : mais il n'est rien moins que certain quecette pensée ait été mise à exécution.
Quant aux apôtres, déjà à Lystre, on amenaitles taureaux pour les leur immoler; déjà l'on appelait Barnabé,Jupiter, et Paul, Mercure. Le sacrifice commençait. Daniel acceptale collier, pour se faire reconnaître; mais pourquoi ne parait-ilpas repousser l'offrande sacrée ?... Dans le fait apostolique, lespaïens ne l'ont point réalisée; mais l'attentat sacrilègeen fut fait , et les apôtres le condamnèrent... CependantDaniel devait aussi, ce semble, repousser aussitôt un culte impie?En face des apôtres, se trouvait tout un peuple à édifier;en face de Daniel, un peuple et son roi. Pourquoi donc ne détourna-t-ilpas le roi de Babylone de cette idée idolâtrique ? Je l'aidit: c'est que le prince ne lui faisait pas cette offrande comme àun Dieu et pour détruire la vraie religion, mais pour arriver àun fait plus miraculeux. Comment? C'est qu'il fit un édit en faveurdu vrai Dieu, le reconnaissant comme le Seigneur. Ainsi , il n'altéraitpas l'honneur qui lui est dû. Les habitants de Lystre, au contraire,n'avaient point ces pensées ; mais ils regardaient les apôtrescomme des dieux, et ceux-ci repoussèrent leurs hommages. Le roiBabylonien commence par adorer Daniel; puis il lui fait l'offrande quevous savez. Or, quand il l'adore, ce n'est pas comme un dieu, mais commeun sage. Puis, il n'est pas certain qu'il lui ait fait des offrandes superstitieuses.Enfin, les eût-il faites, il les a faites sans que Daniel les agréât.Et si vous demandez pourquoi il lui donna le nom de Baltassar, qui estun nom de divinité chez eux, je réponds que cela prouve lepeu d'estime que ce peuple avait de ses propres dieux, puisque leur nom;de par l'empereur, est attribué à un captif ; puisque ceroi faisait adorer à tout son peuple une statue d'or, et que lui-mêmeadorait un dragon. Ainsi Babylone renfermait des multitudes tout autrementfolles que celles de Lystre. Aussi Daniel ne pouvait-il sitôt lesamener ait vrai.
Si donc nous voulons gagner tous les biens, cherchons d'abord ceux quiont rapport à Dieu. Car de même que ceux qui cherchent lesfaux biens de ce monde, perdent à la fois ceux du temps et ceuxde l'avenir, ainsi ceux qui donnent la préférence aux chosesde Dieu, gagnent les uns avec les autres. Ne poursuivons donc pas ceux-là,mais plutôt ceux-ci; et nous pourrons de la sorte gagner les biensque Dieu promet, en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
HOMÉLIE XXVII
C'EST PAR LA FOI QUE MOISE CÉLÉBRALA PAQUE ET QU'IL FIT L'ASPERSION DU SANG DE L'AGNEAU, AFIN QUE L'ANGEQUI TUA TOUS LES PREMIERS-NÉS, NE TOUCHAT POINT LES ISRAÉLITES.(CHAP. XI. 28-30.)
1. L'apôtre aime à prouver ou à confirmer sur saroute bien des vérités qu'il sème en passant, découvrantdans le texte sacré mille sens imprévus. Telle est, en effet,la parole de l'Esprit-Saint, qu'elle ne contient pas seulement quelquessens sous une multitude de mots, mais qu'au contraire, sous très-peude mots elle prête à des interprétations nombreuseset magnifiques. Dans cette étude en forme d'exhortation sur la foi,par exemple, saint Paul nous montre une figure, un mystère, dontla loi de Jésus-Christ possède la vérité. Ildit « C'est par la foi que Moïse célébra la Pâqueet qu'il fit l'aspersion du sang de l'agneau, afin que l'ange qui tuaittous les premiers-nés, ne touchât point aux Israélites». Quel est ce sang répandu? Dans chaque maison, un agneautombait sous le couteau du sacrifice, et son sang marquait chaque portéet détournait la mort qui moissonnait les Egyptiens. Si donc lesang de l'agneau sauvait les Juifs au milieu même des Egyptiens etd'un fléau si redoutable, combien plutôt serons-nous préservéspar le sang de Jésus-Christ qui doit rougir, non plus nos portes,mais nos coeurs. Encore aujourd'hui, en effet, celui qui dévasteet qui tue, ne cesse de circuler au milieu de cette nuit du siècle: armons-nous donc de ce sacrifice tutélaire. Notre onction estappelée par Moïse effusion. Car, nous aussi, nous avons été,par la main de Dieu, tirés de l'Egypte, des ténèbres,de l'idolâtrie. Le rite mosaïque n'était rien en lui-même; mais son effet était grand, puisqu'il sauvait si bien et si parfaitementun grand peuple. Le rite mosaïque n'était qu'une effusion desang; l'effet grand et parfait produisait le salut et la vie, et posaità la mort une défense et un obstacle. L'ange exterminateurcraignit le sang, parce qu'il savait de quel autre sang il étaitla figure ; il recula effrayé à l'idée de la mortdu Seigneur; et voilà pourquoi il ne touchait pas les portes marquéesde ce signe. Moïse leur avait dit : Faites cette marque, et ils lafirent, et ils y trouvèrent confiance et sûreté. Etvous, qui avez le sang du véritable Agneau, vous n'avez pas confiance?
« C'est par la foi qu'ils passèrent la mer Rouge, commesur une terre sèche ». Paul de nouveau compare un peuple avecun peuple, afin que les Hébreux ne disent pas : Nous ne pouvonsêtre comme les saints. « Par la foi donc, ils passèrentla mer Rouge comme sur une terre sèche, tandis que les Egyptiensayant essayé ce passage, périrent engloutis dans les flots(29) ». Paul leur remet en mémoire les souffrances de leursaïeux en Egypte. Pourquoi parle-t-il de lafoi de ceux-ci? C'est qu'eneffet ils ont espéré, ils ont demandé avec prières,à Dieu, de passer ainsi la mer Rouge; ou pour mieux dire, Moïsea prié en ce sens. Voyez-vous comme la foi surpasse toujours lesforces humaines, c'est-à-dire notre faiblesse, notre bassesse? Voyezcomme les Israélites avaient en même temps et la foi et lacrainte des fléaux meurtriers; ce sang imprimé à chaqueporte et ce passage de la mer Rouge vous le démontrent assez. Aureste cette eau de la mer Rouge fut une affreuse vérité,et non pas une vision, comme le prouva la mort de ces ennemis qui y périrentnoyés C'est ainsi que les exécuteurs dévoréseux-mêmes par les lions, et ceux qui furent brûlés prèsde la fournaise , donnaient une preuve de la vérité de cesdrames affreux, et vous démontraient, comme au cas présent,que tel châtiment sauvait et glorifiait les uns, tandis qu'il donnaitaux autres une mort affreuse. Telle est, au reste, la puissance bienfaisantede la foi : c'est quand nous sommes arrivés à la dernièreextrémité, de sorte qu'on ne voit plus d'issue possible,c'est à cet instant même que nous sommes délivrés,quand même nous serions aux portes de la mort, quand même notresort semblerait désespéré et que tout semblerait perdusans remède. Quel espoir restait aux Juifs? Peuple désarmé,serrés entre les Egyptiens et la mer, il leur fallait ou se noyerdans la fuite en avant, ou retomber en arrière dans les mains desEgyptiens; et la foi les délivra et les sauva dans ces circonstancesde perplexité et d'angoisses. Polir eux, la mer devint comme uneroute sur le continent; tandis qu'elle engloutit et dévora les Egyptiensdans ses abîmes. Pour les premiers elle oublia sa nature; (565) pourles seconds elle s'armait comme un ennemi.
2. « C'est par la foi que les murailles de Jéricho tombèrentpar terre, après qu'on en eût fait le tour sept jours durant(30) ». Car le son des trompettes, quand même il retentiraitpendant dix siècles, ne peut renverser des murailles; tandis qu'àla foi rien n'est impossible. Vous voyez que la foi varie ses oeuvres,non d'après notre logique ou selon les lois de la nature; mais qu'elleopère toujours contre toute attente. Donc maintenant encore, toutarrive contre vos prévisions. Saint Paul voulait de toutes manièresles amener à croire aux espérances à venir; son discourstout entier n'a pas d'autre but; il veut montrer que non-seulement aujourd'hui,mais que dès le commencement, tous les miracles sont nésde la foi et se sont opérés par elle.
« C'est par la foi que Rahab, femme débauchée, nepérit pas avec les incrédules, parce qu'elle avait reçuet sauvé les espions de Josué (31) ». Il serait honteuxqu'on vous vit plus incrédules qu'une femme perdue. Or elle a entenduces espions et leurs prophéties, et aussitôt elle y a cru; et sa foi eut son effet : tous les autres périrent, elle seulefut sauvée. Elle ne s'est pas dit : Je partagerai le sort de tamultitude, où j'ai les miens d'ailleurs. Et puis, suis-je donc plussage que tant d'hommes intelligents qui ne croient point, tandis que j'osecroire, moi ! Non, elle n'a ni dit ni fait comme aurait agi ou parléprobablement tout autre à sa place : elle a cru simplement aux espionset à leurs affirmations.
« Que dirai-je davantage? Le temps me manquera pour continuerces récits (32) ». L'apôtre désormais ne s'appesantiraplus sur des citations nominatives; terminant par cette femme perdue dontl'exemple suffit pour couvrir les Hébreux d'une honte salutaire,il n'étend plus ses récits, de crainte d'allonger sans mesureson discours; mais il n'abandonne pourtant pas les exemples, tout en lesparcourant avec une extrême sagesse, et évitant ainsi avecsoin un double écueil : celui d'ennuyer par la satiété,et celui de supprimer de nombreuses et fécondes leçons. Ilne se tait donc pas tout à fait; mais il se garde de fatiguer parson discours : il remplit donc un double but. Car lorsqu'on discute avecénergie, si l'on continue quand même et toujours ce genreaggressif, on assomme l'auditeur déjà convaincu , en luijetant ainsi l'ennui, sans compter que l'on s'expose à passer pourun homme vain que, l'envie de briller fait parler, et non pas le seul désird'être utile, comme cela doit être.
« Que dirai-je donc? s'écrie-t-il. Le temps me manquerasi je veux parler de Gédéon, de Barac, de Samson, de Jephté,de David, de Samuel et des prophètes ». Quelques-uns fontun crime à saint Paul de placer dans ce passage les noms de Barac,de Samson et de Jephté. Mais quoi ! il a bien pu nommer la prostituée,pourquoi pas ceux-ci? Il ne s'agit pas ici de juger leur vie, mais seulementde savoir s'il, ont brillé par leur foi.
« Et des prophètes, lesquels par la foi ont conquis desroyaumes ». Vous voyez que l'apôtre ne témoigne pasici de la beauté de leur vie, ce n'était pas son but; ilne voulait que parler de leur foi. Car, dites-moi, n'est-ce pas par lafoi qu'ils ont tout fait? Et comment? par la foi, ils ont conquis des royaumes,Gédéon, par exemple. «Ils ont accompli les devoirsde la justice ». Qui est ici désigné? Toujours lesmêmes; peut-être par la justice, il entend la charité. « Ils ont reçu l'effet des promesses ». Je pense quece trait désigne David. Et de quelles promesses? De celles qui proclamaientque sa postérité s'assiérait sur son trône. « Ils ont fermé la gueule des lions, ont arrêtéla violence du feu, ont évité la pointe du glaive (33, 34)n. Voyez comme ils étaient déjà pour ainsi dire ausein de la mort ; Daniel au milieu des lions; les trois enfants dans lesabîmes de la fournaise ; Abraham, Isaac, Jacob, en diverses épreuves,sans jamais même alors se désespérer. C'est, en effet,le caractère de la foi. Quand tout arrive à la malheure,il faut croire en ce moment-là même, que rien de contraireaux divines promesses n'en sortira, mais qu'elles auront leur effet toutentier : « Ils ont évité le tranchant du glaive »; je pense que ce trait se rapporte encore aux trois enfants. «Ils se sont remis de leur infirmité, ont été remplisde force et de courage dans les combats, ont mis en fuite les arméesdes étrangers ». L'apôtre indique, sans donner de date,des faits postérieurs au retour de Babylone. Leur infirmitédont ils se rétablissent, c'est la captivité. Quand les affairesdes Juifs étaient désespérées, quand eux-mêmesressemblaient en tout à des ossements desséchés, eût-onespéré ce retour de Babylone, et non-seulement ce retour,mais un complet recouvrement de leurs forces, qui leur fit mettre en fuiteles armées des étrangers? Pour vous, dit saint Paul aux Hébreux,vous n'êtes pas encore dans cet état désespéré. Tous ces faits sont des figures de l'avenir.
« Les femmes ont recouvré, par la résurrection,leurs enfants morts ». L'apôtre ici, parle des prophètesElie et Elisée, qui, en effet, ont ressuscité des morts.« Les uns ont été décapités, ne voulantpoint racheter leur vie présente, afin d'en trouver une meilleuredans la résurrection (35) ». Mais nous, répondentles Hébreux, nous n'avons pas atteint la résurrection. Ehbien! je puis vous montrer que ces saints aussi ont passé sous lahache, et qu'ils n'ont point accepté la rédemption de cesupplice, afin de trouver une résurrection meilleure. Pourquoi,en effet, dites moi, libres de vivre encore , ne l'ont-ils point voulu?N'est-ce pas parce qu'ils attendaient une vie meilleure? Eux qui en avaientressuscité d'autres, ont choisi de mourir, pour gagner une résurrectionbien préférable à celle qui rendit des enfants à.leurs mères. L'apôtre me paraît désigner icisaint Jean-Baptiste, et saint Jacques. Car l'apotympanismos, ici nommé, c'est la décapitation. Ainsi, ils avaient le droit de jouir encoredu soleil; ils pouvaient ne pas accuser les pécheurs, et cependant,après avoir ressuscité des morts, ils préférèrentpour eux-mêmes quitter le monde, afin de gagner une résurrectionmeilleure.
3. «Les autres ont souffert les moqueries et les (566) fouets,les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés,ils ont été sciés, ils ont été tentésen toute manière (36, 37) ». Il termine par ces exemples,par ceux, remarquez bien, qui sont pour les Hébreux, et plus proches,et plus familiers. La plus grande consolation qu'on puisse vous offrir,en effet, c'est un modèle ayant souffert pour la même causeque vous. Quand même vous présenteriez d'autres traits plusremarquables, si le martyre a eu une autre raison, vous ne pouvez convaincre.Il finit donc son discours par ces saints, qui ont, dit-il, passépar les liens, les cachots, les fouets, les pierres, désignant ainsila passion de saint Etienne et de saint Zacharie, et il ajoute : «Ils sont morts par le tranchant du glaive ». Que dites-vous, bienheureuxPaul? Les uns ont évité, les autres ont subi la mort sousl'épée ? Quelle est votre pensée ? Louez-vous la mortsubie, ou seulement la mort affrontée? Laquelle admirez-vous, del'une ou de l'autre? L'une et l'autre certainement, répond-il. Lamort affrontée , chers Hébreux, c'est pour vous chose toutunie et toute familière ; la mort même subie est d'ailleursla plus grande preuve de foi, et la figure de nos martyres à venir.La foi présente, en effet, ce double miracle : elle fait de grandeschoses, elle sait grandement souffrir tout en croyant ne souffrir pas.Et vous ne pouvez dire, continue-t-il, que ces hommes fussent des pécheurset des gens de rien. Quand vous placeriez en face d'eux le monde entier,j'estime qu'ils l'emporteraient dans la balance de la justice. Aussiajoute-t-il : « Que le monde n'en était pas digne ».Que pouvaient donc recevoir, même en cette vie, ceux dont rien aumonde n'était digne ? L'apôtre ici relève l'âmede ses disciples, et leur apprend à ne point s'attacher aux chosesdu présent ; il veut que leur coeur espère beaucoup mieuxque tous les biens du siècle actuel. Non, le monde entier n'estpoint digne d'eux. Que désireriez-vous donc ici-bas ? Ne serait-cepas vous avilir que de vous donner ici-bas votre récompense ?
Cessons donc, mes frères, d'occuper nos âmes des vanitésde ce monde ; n'y cherchons point notre récompense; ne soyons pasmendiants à ce point. Car si le monde entier est indigne des saints,pourquoi demandez-vous une partie de ce monde? C'est admirablement vrai: car les saints sont les amis de Dieu. Par le monde, l'apôtre désigneles masses, ou en général, la créature. Ces deux sensse trouvent habituellement employés dans l'Ecriture sainte. Si la création tout entière avec tousses hommes étaitmise en comparaison, dit-elle, le juste la dépasserait encore envaleur. Vérité évidente encore. Car dix mille livrespesant de paille ou de foin, n'équivaudraient pas en prix àdix perles; ainsi en est-il de cette masse d'hommes vis-à-vis d'unsaint. « Un seul homme qui « fait la volonté de Dieu», dit encore le Sage, « vaut mieux que dix mille impies ».(Ecclés. XVI, 3.) Dix mille n'est pas synonyme d'un grand nombreseulement, mais d'une multitude incalculable.
Voyez quelle puissance c'est, qu'un seul homme juste. « Jésus,fils de Navé, a dit : Que le soleil reste immobile en face de Gabaon,et la lune vis-à-vis la vallée d'Elom. Ainsi fut-il fait». (Josué, X, 12.) Vienne donc ici le monde entier, et mêmedeux, trois, quatre-vingts mondes comme le nôtre : qu'ils parlentainsi ; qu'ils fassent pareille oeuvre ! Mais ils ne le pourront jamais.L'ami de Dieu, lui, commandait aux créatures de son ami ; ou plutôtil n'a fait que prier cet ami divin, et les créatures, servantesde celui-ci, ont obéi ; et l'homme de la terre a commandéaux corps célestes. Voyez-vous, au reste, que ces astres sont faitspour l'esclavage, et remplissent un cours tracé d'avance ? Le faitde Josué est plus grand qu'aucun miracle de Moïse ; il y aune différence à commander à la mer, ou bien àdicter des lois aux cieux mêmes. Le premier prodige est grand, très-grand,mais non égal au second.
Or, écoutez la raison de cette grandeur de Josué ou deJésus. Il portait dans son nom la figure de Jésus-Christ.Pour cette raison, pour ce nom attribué à l'homme, imagedu Fils de Dieu, la création dut le respecter. Mais quoi? Ce nomde Jésus ne fut-il donc jamais donné qu'à lui? Non,sans doute; mais ce nom lui fut donné parce qu'il devait êtrela figure du véritable Sauveur. On l'appelait aussi Ausèsd'abord, mais son nom fut changé et ce changement, à sonégard, fut une prédiction, une prophétie. C'est luiqui fit entrer le peuple dans la terre promise, comme Jésus nousfait entrer au ciel ; la loi, non plus que Moïse, n'avait pas ce pouvoir; ils restèrent dehors. La loi ne pouvait l'ouvrir, mais la grâceseule. Voyez-vous. que , dans cet âgé dont tant de sièclesnous séparent, les figures sont décrites d'avance par le,doigt divin ? Josué commanda donc à la création, ou,pour mieux dire, à la partie principale, au chef même de lacréation, tout en restant humble mortel sur la terre, pour que quandvous verrez Jésus lui-même sous les traits de notre humanité,parler avec une autorité sans égale, vous ne soyez ni troublé,ni effrayé. Au reste, Josué, du vivant même de Moïse,battit et mit en fuite les ennemis; et notre Maître aussi , mêmedu vivant de la loi de Moïse, gouverne tout, mais en secret. Maisvoyons la puissance des saints.
4. Si sur la terre, ils opèrent de tels prodiges, s'ils y fontl'oeuvre même des anges, qu'est-ce donc au ciel? Quelle magnificenceles y revêt? Peut-être chacun d'entre vous désireraitêtre capable de commander au soleil et à la lune. or, pourle dire en passant, que peuvent dire ici ceux qui font du ciel une sphère? Pourquoi Josué n'a-t-il pas dit seulement : Que le soleil sarrête?Pourquoi ajoute-t-il : Qu'il s'arrête vis-à-vis de Gabaon,et la lune en face de la vallée d'Elom, cest-à-dire, quele jour soit prolongé ? Ce miracle se reproduisit à la demanded'Ezéchias :le soleil même rétrograda. Et toutefoisce miracle étonne alors encore plus que le précédent; il est plus surprenant de voir l'astre reprendre sa route au rebours,que de s'arrêter simplement. Et toutefois, si nous voulons, nousferons quelque chose de plus grand encore. Car, que nous a promis Jésus-Christ?Que nous arrêterons le soleil et la lune, ou que nous ferons reculerl'astre du jour? Non; mais quoi? (567) « Nous viendrons en lui, monpère et moi, et nous « ferons en lui notre demeure ».(Jean, XIV, 23.) Qu'ai-je donc besoin de miracles sur le soleil et la lune,puisque le Seigneur et Maître de ces brillantes créatures,descend vers moi et y prend même son domicile fixe et constant? Oui,que m'importe tout le reste? En quoi ai-je besoin des astres mêmes?Il sera mon soleil et ma lune, ma lumière enfin ! Car, répondez-moi: si vous étiez admis au palais impérial, que voudriez-vousde préférence? Serait-ce de pouvoir métamorphoserun des objets qui s'y trouvent, ou de vous unir avec le souverain même,et par une amitié si intime, que vous le décideriez àdescendre jusque chez vous ? Cette faveur ne vous paraîtrait-ellepas bien plus belle que cette autre vaine puissance ?
Il ne faut plus s'étonner des miracles du Christ, si Josué,qui n'était qu'un homme, en a fait d'aussi grands par un simplecommandement. On répondra que Jésus-Christ ne prie pas sonPère, mais qu'il agit par sa propre autorité. C'est bien; déclarez qu'il ne prie pas son père, et qu'il agit d'autorité;à mon tour, je vous interrogerai, ou plutôt, je vous enseigneraiavec certitude qu'il a prié cependant; donc cette prièreétait le rôle de son abaissement et de son incarnation ; caril n'était pas inférieur sans doute à l'autre Jésus,fils de Navé ; il pouvait donc nous instruire sans prier lui-même? Mais voici : Qu'il vous arrive d'entendre un maître de lecturebalbutier, épeler les lettres et les syllabes; vous ne direz pasque c'est un ignorant? Et s'il demande : Où est cette lettre? voussavez qu'il n'interroge pas parce que lui-même ignore, mais parcequ'il veut instruire son élève. Ainsi Jésus-Christpriait sans avoir besoin de prière, mais pour vous déterminerà être assidu et appliqué à ce devoir, àprier sans relâche, avec pureté de coeur, avec une extrêmevigilance. Et cette vigilance ne consiste pas seulement à vous éveillerla nuit, mais à être encore sobres et purs dans vos prièresde la journée. Voilà bien être vraiment vigilant. Caril peut arriver que, tout en priant la nuit, on ne soit encore qu'un êtreen.. dormi, et que de jour on veille, même sans prier; tel est celuiqui dirigera son cur vers Dieu, pensant avec qui il a l'honneur de s'entretenir,et à qui vont monter ses paroles; celui qui se souviendra que lesanges sont là, pénétrés de crainte et de tremblement,tandis que lui-même s'étire et bâille en approchantde Dieu.
Les prières sont des armes puissantes, quand on les fait avecle coeur et l'intention requise. Et pour vous en faire comprendre le pouvoir,jugez-en par ce fait : que l'impudence et l'injustice, la cruautéet l'audace déplacée cèdent pourtant à desprières assidues : témoin l'aveu du juge inique de l'Evangile( Luc, VIII, 6.) La prière triomphe aussi de la paresse; et ce quel'amitié n'obtient pas, une demande assidue et importune l'arrache;s'il ne lui accorde pas la chose à titre « d'ami »,dit Notre-Seigneur, « il se lèvera cependant pour la lui donner,afin de se défaire de ce solliciteur effronté » (Luc,XI, 8) ; l'assiduité lui fera mériter une grâce dontil n'était pas digne d'ailleurs. « Il n'est pas bien »,disait Notre-Seigneur, « de prendre le pain des enfants et de ledonner aux chiens. Sans doute, Seigneur », répondait lachananéenne, « mais les petits chiens pourtant mangent lesmiettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». (Matth.XV, 26, 27.)
5. Appliquons-nous donc à la prière. Elle nous fournit,je l'ai dit déjà, des armes puissantes, mais à lacondition qu'elle se fasse attentivement et assidûment, sans vainegloire, avec un coeur pur et une parfaite sincérité. La prièretriomphe des guerres mêmes, elle comble de grâces toute unenation bien qu'indigne. « J'ai entendu leur gémissement »,dit le Seigneur, « et je suis descendu pour les délivrer ».( Exod. III, 8.) La prière est un médicament de salut, unantidote contre le péché, un remède aux fautes commises.Cette veuve laissée seule au monde, Anne la prophétesse,n'avait pas d'autre occupation que de prier. Nous gagnerons tout, en effet,si nous prions avec humilité, frappant notre poitrine comme le Publicain,empruntant même ses paroles et disant avec lui : « Ayez pitiéde moi qui ne suis qu'un pécheur ».(Luc, XVIII, 13.) Car bienque nous ne soyons pas des publicains, nous avons d'autres péchésnon moindres que les leurs. Ne me dites pas que vous avez péchéseulement en matière légère : toute matièredéfendue offre la nature du péché. On appelle homicidetout aussi vraiment l'assassin de petits enfants, que le meurtrier d'unhomme fait; on est cupide quand on vole le prochain pour s'enrichir, queles fraudes soient petites , ou qu'elles soient considérables; leressentiment d'une injure reçue n'est pas une simple faute , maisun grand péché. « Car ceux qui se souviennent avecrancune d'une injure reçue, prennent une route qui conduit àla mort » (Ps. XII, 28); « et celui qui sans raison se fâchecontre son frère, s'expose au feu de l'enfer » (Matth.V, 22), ainsi que celui qui traite son frère de fou et d'insensé;ainsi enfin qu'une foule d'autres pécheurs. Nous allons mêmejusqu'à participer indignement à des sacrements merveilleuxet redoutables, sans cesser de nous permettre l'envie, la cruelle détraction.Quelques-uns d'entre nous s'enivrent même souvent. Or une seule deces fautes suffit à nous chasser du céleste royaume ; et quand elles s'entassent les unes sur les autres, quelle défensepeut nous rester encore?
Oui, mes frères, nous avons besoin, et à un bien hautdegré, de pénitence, de prière, de patience, d'attentionpersévérante, pour gagner enfin les biens qui nous sont promis.Que chacun de nous s'écrie donc : « Seigneur, ayez pitiéde moi qui suis un pécheur ! » Et non-seulement disons-le,mais ayons de notre triste état une vraie et profonde conviction,et si un autre nous accuse d'être, en effet, des pécheurs,ne nous irritons point. Ce pénitent, lui aussi, s'entendit accuserpar le pharisien qui disait :« Je ne suis pas comme ce publicain»; et il ne s'en est ni fâché, ni même piqué.L'autre lui montrait ironiquement sa blessure; lui, il en cherchait leremède. Disons donc, nous aussi : :Ayez pitié de moi quisuis un (568) pécheur ! et si un autre nous le dit, n'en soyonspas indignés. Que si nous savons nous accuser comme coupables defautes sans nombre, mais que nous répondions par la colèreaux accusations du prochain, évidemment nous n'avons ni humilité, ni confession , mais au contraire, ostentation et vaine gloire. Comment,direz-vous! Est-ce donc ostentation que de s'appeler pécheur ? Oui, c'est ostentation, puisque nous cherchons jusque dans l'humilité,la gloire et l'estime publiques; nous voulons qu'on nous admire, qu'onnous loue. Ici donc encore nous agissons pour la gloire. Qu'est-ce, eneffet, que l'humilité? Consiste-t-elle à supporter les outragesdont on. nous accable, à reconnaître nos péchés,à accepter les malédictions ? Non; là n'est pas encorel'humilité, mais seulement la candeur et la simple droiture de l'âme.Nous avouons de bouche notre condition de pécheur, notre indignité,et nos autres misères semblables; mais qu'on nous fasse seulementun reproche pareil, nous perdons patience, la colère nous monte! Voyez-vous que notre conduite n'est point une humble confession, pasmême un acte de droiture et de franchise ? Puisque vous vous êtesdéclaré tel, souffrez donc sans colère qu'un autrevous le dise et vous accuse ; vos fautes, en effet, deviennent ainsi moinslourdes à votre conscience, quand vous en acceptez le reproche dela bouche des autres; ils prennent sur eux votre propre fardeau, et vousfont entrer dans la vraie sagesse.
Ecoutez ce que disait un saint, le roi David, quand Séméile maudissait. « Laissez-le m'insulter. Le Seigneur le lui a commandé,afin de voir mon humilité ; le Seigneur me rendra le bien en retourdes malédictions que cet homme me lance aujourd'hui ».(II Rois, XVI, 10.) Et vous qui dites de vous-même tout le mal imaginable,vous vous emportez parce que vous n'entendez pas des lèvres d'autruiun éloge et des louanges réservées à de grandssaints ! Vous voyez bien que vous jouez indignement dans un sujet qui n'admetpas un tel jeu ! Car, c'est repousser la louange par soif d'autres louanges,pour gagner même de plus grands éloges, pour acquérirune plus large admiration. En repoussant ainsi certains compliments, ona en vue de s'en attirer de plus beaux; nous faisons tout dès lorspour la vanité et non pour la vérité; dès lorsaussi toutes nos couvres sont vides et douteuses. Je vous en supplie donc,fuyez désormais, du moins, cette vaine gloire, et vivons selon lavolonté de Dieu , pour acquérir un jour les biens promisen Jésus-Christ Notre-Seigneur.
HOMÉLIE XXVIII
LES SAINTS ONT ÉTÉ VAGABONDS, COUVERTSDE PEAUX DE CHÈVRES ET DE BREBIS, MANQUANT DE TOUT, AFFLIGÉS,PERSÉCUTÉS. (CHAP. XI, 37 , JUSQU'À XII, 3.)
1. Il est un sentiment que .j'éprouve toujours, mais surtoutquand je réfléchis aux exemples de droiture et de vertu dessaints. Je me prends à désespérer de moi, àme décourager, en voyant que nous n'acceptons pas même enrêve d'entreprendre les oeuvres et la conduite dont les saints ontfait l'expérience pendant toute leur vie ; eux qui ont enduréde perpétuelles afflictions, non-seulement pour l'expiation de leurspéchés, mais par le seul amour de la vertu. Et tenez, étudiezseulement Elie, auquel en ce jour notre sujet nous ramène ; carc'est de lui que l'apôtre a écrit : « Les saints ontété vagabonds sous de pauvres vêtements». C'estpar ce Prophète qu'il clôt la liste des exemples qu'il proposeaux Hébreux ; et il n'a garde de l'oublier, parce qu'il leur esten quelque sorte un fait personnel et familier. Il vient de dire en parlantdes apôtres, qu'on les a vus mourir sous le tranchant de l'épéeou sous les pierres de la lapidation; mais il revient aussitôt àElie, qui a subi les mêmes épreuves que les Hébreux.Sans doute qu'il ne leur suppose pas autant d'enthousiasme pour les apôtres,et c'est pourquoi il les ramène à ce Prophète quifut enlevé vivant au ciel et qui avait joui d'une immense admiration,afin d'être plus sûr de les consoler et de les ranimer.
« On les a vus », dit-il, « errants, couverts de peauxde brebis et de chèvres, abandonnés, affligés, persécutés,eux dont le monde n'était pas digne (38) ». Ils n'avaientpas de vêtements, remarque-t-il, point de patrie, point de maison,pas même de retraite, tant était grande leur tribulation;semblables, en ce dernier trait, à Jésus-Christ qui disait: « Le Fils de l'homme n'a pas (569) un lieu où reposer satête ». (Matth. VIII, 20.) Qu'ai-je dit : Pas de retraite?Ils n'avaient pas même une halte ici-bas. En vain s'étaient-ilsréfugiés dans la solitude, ils n'y trouvaient point de repos.Car l'apôtre ne dit pas : Ils séjournaient dans la solitude; non, mais, arrivés là, ils fuyaient encore; ils se voyaientchassés de ces lieux, et non-seulement de tout pays habité,mais même des contrées inhabitables; et l'apôtre rappelleles lieux où ils passèrent, en même temps que les événementsqui vinrent les y poursuivre. « Privés de tout, affligés». On vous accuse pour Jésus-Christ, dit l'apôtre ;Elie le fut comme vous. Quel grief avait-on contre lui pour l'accuser,le bannir, le poursuivre, le réduire à combattre avec lafaim ? Les Hébreux souffraient précisément alors destribulations de même genre, comme il est raconté ailleurs: « Les disciples résolurent d'envoyer des aumônes àceux de leurs frères qui étaient affligés. Ils statuèrenta que chacun, selon son pouvoir, enverrait pour aider l'es frèresqui habitaient en Judée, en prenant sur leur propre nécessaire». (Act. XI, 29.) «Affligés », ajoute-t-il, c'est-à-diremaltraités, condamnés à de rudes voyages, exposésà maints périls. « Ils étaient vagabonds »: En quel sens? Il l'explique : « Errant dans les déserts,« les montagnes, les cavernes et les antres de la « terre ».Semblables, dit-il, à des fugitifs et des émigrants, àdes contumaces convaincus de crimes abominables, indignes même devoir le soleil; et la solitude ne leur procurait point un refuge, maisil leur fallait chercher toujours de nouvelles cachettes, s'enfouir dansla terre, vivre dans une crainte perpétuelle.
« Cependant toutes ces personnes à qui l'Ecriture rendun témoignage si avantageux à cause de leur foi, n'ont pointreçu la récompense promise, Dieu ayant voulu, par une faveurparticulière, qu'ils ne reçussent qu'avec nous 1'accomplissementde leur bonheur (39, 40) ». Quelle est donc la récompensed'une foi si grande? Quel en sera le prix? Il sera tel qu'aucun discoursne saurait l'exprimer. Car Dieu a préparé pour ceux qui l'aimentune félicité que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'apoint entendue, que le coeur de l'homme ne pourrait comprendre.
« Mais ils ne l'ont pas encore reçue » ; ainsi ilsl'attendent encore, après être morts dans des tribulationssi douloureuses. Depuis tant d'années qu'ils ont cessé devivre, ils n'ont pas encore reçu; et vous seriez affligésde ne pas recevoir déjà, vous qui combattez encore ? Représentez-vouscette position étonnante d'Abraham et de Paul, attendant la consommationde votre bonheur pour recevoir alors leur pleine récompense. Carle Sauveur leur a dit qu'ils ne l'auraient pas, sales que nous soyons làpour la recevoir avec eux, comme un père dit à ses enfantsqui ont fini leur travail, qu'ils ne se mettront pas à table avantque leurs frères soient venus. Et toi, tu t'affliges de n'avoirpas encore touché ton salaire? Que fera donc Abel qui a vaincu avantnous et n'a pas reçu la couronne? Que fera Noé, qui a vécudans ces temps lointains, et qui t'attend, toi et ceux qui viendront aprèstoi ? Vois-tu bien que nous leur sommes préférés etque notre condition est plus heureuse que la leur? Dieu, dit saint Paul,a prévu et préparé pour nous un sort meilleur. Pourqu'ils ne parussent pas, cri effet, de meilleure condition que nous-mêmes,s'ils avaient été couronnés les premiers, Dieu a déterminéune époque où nous serons couronnés tous ensemble.Le héros vainqueur tant d'années avant toi, reçoitavec toi la couronne. Admire sa sollicitude et sa bonté. L'apôtrene dit pas : Afin qu'ils ne fussent pas couronnés sans nous; mais: « Afin qu'ils ne reçussent pas sans nous la consommationde leur bonheur ». Ils ne la recevront qu'alors. Ils nous ont précédésau combat, ils ne nous ont pas devancés pour les couronnes. Dieune leur a fait aucun tort, et il nous fait un grand honneur. Pour eux,ils nous attendent comme des frères. Si- nous ne sommes tous qu'unseul corps, il y a pour. ce corps plus de plaisir à être couronnéensemble que par parties. En ce point même les justes sont admirablesde se réjouir du bonheur de leurs frères comme s'il leurétait propre. C'est donc encore un désir de leur âmequi se réalise, que d'être ainsi couronnés avec leursmembres. Etre ainsi tous ensemble glorifiés, c'est un plaisir ineffable(1).
2. « Puis donc que nous sommes environnés d'une si grandenuée de témoins ». (XII, 1.) L'Ecriture, souvent, empruntedes motifs de consolation aux accidents mêmes et aux peines qui nousarrivent. Ainsi on lit dans le prophète Isaïe : « Ilvous délivrera de la chaleur, de la sécheresse et des pluiesviolentes ». (Isaïe, IV, 6.) Et dans le roi David : «Le soleil ne vous fatiguera pas pendant le jour, ni la lune pendant lanuit ». (Ps. CXX, 6.) C'est ce que dit ici saint Paul : « Ayantdonc sur nos têtes une si grande nuée de témoins ».Le souvenir. de tous ces saints, comparable à un nuage qui donneraitde l'ombre au voyageur exposé, brûlé par un soleiltrop ardent, soulage et ranime une âme fatiguée. Et l'apôtrene dit pas : Un nuage élevé bien haut et loin de nos têtes,mais au contraire, « posé sur nous » ; ce qui est bienautrement agréable, et qui doit, selon lui,
1 Après avoir donné de nombreux exemples de la puissancede la foi sous l'Ancien Testament, l'apôtre pour conclusion faitvoir en quelques mots comment cette vertu néanmoins étaitencore quelque chose de borné, et jusqu'à quel point la vertude la foi dans les temps chrétiens lui est supérieure. Tousces saints personnages, dit-il, ont bien, en vertu de leur foi, obtenuleur justification, mais ils n'ont pas été mis en possessionde l'objet des promesses faites à leur foi dans son sens le plusélevé, parce que Dieu avait décrétéque l'objet des promesses, dans son sens le plus élevé, lebien le plus excellent, à savoir le royaume du ciel, ne commenceraitque plus tard, et qu'il serait également notre partage, afin quetous, nous ici bas, eux dans l'autre vie, nous puissions y entrer, et parvenirenfin tous ensemble à la consommation. Il faut ici prendre la promessedans son objet le plus élevé, le royaume du ciel, dans toutel'étendue de son acception, depuis son commencement en ce mondejusqu'à sa consommation au jour de la consommation et du jugement.La consommation n'aura lieu qu'en ce jour, parce que ce ne sera qu'alorsque s'effectuera la rédemption du corps (Augustin, Jérôme,Chrysostome). Du reste l'apôtre a déjà dit ci-dessus(IX, 8) que tant qu'a subsisté l'ancienne alliance, et que Jésus-Christn'a point eu consommé son sacrifice, le ciel était fermé; d'où il suit que les anciens patriarches avaient été,il est vrai, justifiés, mais qu'ils ne pouvaient encore jouir dufruit de la justification ; il a fallu qu'ils attendissent le sacrificede Jésus-Christ afin d'entrer ensuite avec lui dans le ciel. (J.F. D'Allioli).
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nous montrer qu'ainsi placé sur tout notre horizon, il nous procureraplus d'ombre et de sécurité. Quelle est « cette nuée», et quel, ce nombre de « témoins? » Il s'agitde témoins empruntés soit à l'Ancien, soit au NouveauTestament. Les premiers aussi ont été vraiment martyrs, témoinsattestant avec courage la grandeur de Dieu; ainsi les trois enfants, ainsiElie et tous les prophètes.
« Dégageons-nous de tout ce qui appesantit ». Qu'est-ceque tout ce fardeau ? La somnolence, la négligence, tout le bagage,en un mot, des pensées humaines. « Et le péchési facile à environner ». Cette expression a deux sens : Le péché facilement nous entoure et nous assiége;ou bien, et je préfère l'entendre ainsi, le péchéfacilement sera par nous-même environné et battu; car, sinous le voulons, il nous est aisé de le vaincre. « Couronspar la patience dans la carrière qui nous est ouverte ». Ilne dit pas : Combattons, luttons, faisons la guerre ; mais ce qui est plusdoux que tout cela, car il ne nous propose qu'une course. Il ne nous ditpas davantage : Soyons les premiers à courir; mais seulement : Fournissonsune carrière soutenue et persévérante, et ne nousmontrons pas lâches ni énervés. Courons, dit-il, dansla lice devant nous ouverte.
Enfin la consolation principale, la souveraine exhortation, le premieret le dernier de tous les exemples, l'apôtre le propose, c'est Jésus-Christ.« Jetant les yeux sur Jésus-Christ, l'auteur et le consommateurde notre foi (2) » ; c'est bien ce que Jésus-Christ disaitconstamment de lui-même à ses disciples : « S'ils ontappelé le maître Béelzébuth, combien plus sesserviteurs! » Et ailleurs : « Le disciple n'est pas au-dessusdu Maître, ni l'esclave au-dessus de son propriétaire ».(Matth. X, 24, 25.) Donc, regardons-le, dit saint Paul, afin d'apprendreà courir; oui, voyons toujours Jésus-Christ. En effet, demême que pour apprendre un art ou pour nous dresser à unelutte quelconque, le regard fixé sur un maître nous gravedans l'esprit ses procédés, et notre vue lui dérobetous ses secrets ; ainsi, dans la vie présente, si nous voulonsfournir notre course, et surtout la fournir honorablement, nous regardonsvers Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi. Et pourquoices deux titres? C'est qu'il nous a donné la foi, qu'il nous ena versé le principe. C'est encore une de ses paroles à sesdisciples
« Vous ne m'avez pas choisi; c'est moi qui ai fait choix de vous». (Jean XV, 16.) Paul disait de même : « Je le connaîtraialors, comme j'ai été connu de lui ». (I Cor. XIII,12.) Et si Jésus a déposé en nous le principe et legerme, c'est lui encore qui nous donnera la fin et le fruit.
« Jésus au lieu d'une vie heureuse et tranquille qui luiétait proposée, a souffert la croix, en méprisantla honte et l'ignominie ». Comprenez qu'il lui était permisde ne pas souffrir, s'il l'eût préféré ; caril n'a pas commis de péché, et le mensonge ne fut jamaistrouvé dans sa bouche (Isaïe, LIII, 9) ; lui-même l'attesteau saint Evangile : « Le prince de ce monde est venu, mais il n'aaucune prise sur moi ». (Jean, XIV, 30.) Il était donc librede ne pas marcher au Calvaire. Car, disait-il, « j'ai le pouvoirde déposer mon âme et le pouvoir aussi de la reprendre ».(Jean, X, 18.) Si donc, sans nécessité aucune de subir lacroix, il a voulu pour nous monter en croix, combien plus est-il justeque nous souffrions tout pour lui? La joie lui était proposée,dit saint Paul, et il a subi la mort, « méprisant l'opprobre». En quoi, ce mépris de l'opprobre? C'est qu'il a choisi,dit l'apôtre, une mort infâme. Je comprends, direz-vous,qu'il soit mort; mais pourquoi si honteusement? Uniquement pour nousapprendre à regarder comme rien toute gloire qui vient des hommes.Sans avoir jamais été assujetti au péché, ila choisi une mort semblable, pour nous apprendre à être bardiscontre elle, à l'estimer comme le néant. Enfin, pourquoil'apôtre ne dit-il pas : Méprisant « la tristesse »,mais l'opprobre et la honte? Parce qu'il affronta la mort sans tristesse.
Or, écoutez quelle fut la fin, pour Jésus? « Etmaintenant il est assis à la droite de Dieu ». Vous voyezle prix du combat que saint Paul décrit autrement ailleurs: «C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom quiest au-dessus de tout nom, de sorte qu'au nom de Jésus, tout genoufléchit ». (Philip. II, 9.) Il parle de la sainte humanitéde Jésus. Ainsi, bien évidemment, quand même on nenous proposerait aucun prix de la victoire, un tel exemple suffirait pournous déterminer à soutenir chacun vaillamment notre lutteet notre combat. Mais maintenant, des récompenses aussi nous sontoffertes, et non des prix tels quels, mais de grands, mais d'ineffablesprix. Ainsi, quelle que soit la souffrance qui nous ait visités,pensons à Jésus, plutôt même qu'à sesapôtres. Pourquoi ? C'est que toute la vie du Sauveur fut remplied'amertume. Toujours il entendit d'horribles accusations de folie, de séduction,de faux miracles; les juifs disaient tantôt : « Cet homme nevient pas de Dieu »; tantôt : «Non, il séduitles masses » ; tantôt : « Ce séducteur disaitquand il vivait encore : Je ressusciterai dans trois jours ». Ilsl'accusaient de jonglerie et de magie, disant : « C'est par Béelzébuthqu'il chasse les démons » ; ils le taxaient de fou, de possédédu diable : « N'avons-nous pas raison de dire qu'il est fou et possédédu démon ? » (Jean, IX, 16 ; VII, 12; X, 20 ; Matth. XXVII,63; XII, 24.) Et il entendait cet affreux langage, pendant qu'il les accablaitde ses bienfaits, qu'il faisait des miracles, et montrait les oeuvres d'unDieu. Qu'on eût ainsi parlé de lui, s'il n'avait rien fait,on serait moins surpris. Mais qu'enseignant une doctrine de vérité,il s'entendît appeler séducteur; que chassant les démons,il s'entendît insulter comme possédé du démon;qu'on l'appelât menteur et hypocrite, lui qui démolissaittoute fourberie, n'est-ce pas étonnant et incroyable? Telles étaientpourtant leurs accusations de tous les jours.
3. Voulez-vous entendre les plaisanteries et les moqueries qu'on luidécochait? La moquerie est bien ce qui nous mord le plus vivementau coeur. Eh bien ! voici, d'abord, contre sa naissance. « N'est-ilpas », disaient les juifs, « n'est-il (571) pas le fils d'uncharpentier? ne connaissons-nous pas et son père et sa mère?Tous ses frères ne sont-ils pas parmi nous? » (Matth. XIII,55.) Plaisantant le Seigneur sur sa patrie, ils le disaient natif de Nazareth,et ajoutaient : « Informez-vous, et soyez sûr qu'il ne sortpoint de Prophète de la Galilée ». (Jean, VII, 52.)Toutes ces calomnies le trouvaient patient toujours! Ils ajoutaient : «L'Ecriture ne dit-elle pas que le Messie doit venir du bourg de Bethléem?» (Jean, VII, 42.) Voulez-vous entendre les moqueries insultantesqu'on employait à son égard? Venant, dit l'Ecriture, jusqu'aupied de la croix, ces gens l'adoraient, le frappaient, lui lançaientdes soufflets et disaient : « Dis-nous qui t'a frappé? »Et lui offrant du vinaigre : « Si tu es le Fils de Dieu »,s'écriaient-ils, « descends de la croix». (Matth. XXVI,68 et XXVII, 40.) Déjà un serviteur du grand prêtrelui avait donné un soufflet, et il n'avait répondu qu'unmot : a Si j'ai mal a parlé, faites voir ce que j'ai dit de mal;mais si jai bien parlé, pourquoi me frappez-vous? » Pourmieux l'insulter, ils lui mirent une chlamyde de pourpre et lui crachèrentau visage, sans cesser de l'accabler de questions perfides et de tentations. Voulez-vous constater les accusations publiques ou secrètes, cellesmêmes que ses disciples formulaient contre lui, puisque lui-mêmeleur demandait : « Voulez-vous aussi vous en a aller? Possédédu démon » (Jean, VI, 68, et VII, 30), c'était un motque prononçaient de lui ceux mêmes qui avaient cru en lui.Enfin, répondez-moi, n'est-il pas vrai qu'il en était réduità s'enfuir, tantôt en Galilée, tantôt en Judée? Ne fut-il pas dès le berceau ballotté par toutes sortesd'épreuves? Ne fallut-il pas qu'encore enfant, sa mère l'emportâten Egypte? C'est en souvenir de tant de douleurs que saint Paul a dit :« Jetons les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur denotre foi, qui, au lieu de la vie tranquille et heureuse dont il pouvaitjouir, a souffert la croix a en méprisant la honte et l'ignominie,et qui maintenant est assis à la droite du trône de Dieu ».Jetons donc nos regards sur lui, et sur ses disciples; lisons les souffrancesde Paul; écoutons-le, qui nous dit : « Il nous a fallu grandepatience dans les maux, dans les tribulations, dans les nécessitéspressantes, dans les persécutions, les angoisses, les plaies, lesprisons, les séditions, les jeûnes, les travaux, la chasteté,la science » ; et ailleurs: « Jusqu'à cette. heure noussouffrons la faim et la soif, la nudité et les mauvais traitements;nous n'avons point de demeure stable; nous travaillons avec beaucoup depeine, de nos propres mains; on nous maudit, et nous bénissons;on nous persécute, et nous le souffrons ; gon nous dit des injures,et nous répondons par ides prières». (II Cor. VI, 4; I Cor. III, 11.) Quelqu'un a-t-il souffert la moindre partie de maux pareils?On nous traite, dit-il, en séducteurs, en infâmes, en êtresvils et qui n'ont rien. Et ailleurs : « J'ai reçu des juifs,en cinq fois différentes, trente-neuf coups de fouet ; j'ai étébattu de verges par trois fois, j'ai été lapidé unefois, j'ai passé une nuit et un jour au fond de là mer, j'ai fait maints pénibles voyages, avec afflictions, angoisses,famine ». (II Cor. XI, 24.) Or, entendez-le vous dire aussi combienune telle vie plaisait à Dieu : « Pour cela j'ai trois foisprié le Seigneur, et il m'a répondu : Ma grâce te suffit;car ma puissance éclate dans l'infirmité». Aussi ajoute-t-il: « Je me complais dans mes infirmités, dans les afflictions,les nécessités, les angoisses, les plaies, les prisons, afinque la vertu puissante de Jésus-Christ habite en moi ». (IICor. XII, 8.) Enfin écoutez la parole même de Jésus-Christ: « Vous aurez l'affliction en ce monde ». (Jean, XVI, 33.)
« Pensez donc en vous-mêmes à celui qui a souffertune si grande contradiction des pécheurs qui se sont élevéscontre lui; afin que vous ne vous découragiez pas et que vous netombiez point dans l'abattement (3) ». Saint Paul a bien droit detenir ce langage. Car si les souffrances du prochain nous animent, combienplus d'ardeur et d'amour doit réveiller en nous la passion de Notre-Seigneur?Quel merveilleux effet doit-elle produire? Et remarquez comment saintPaul, en négligeant le détail des peines du Sauveur, lesrésume toutes en ce mot: « Contradiction »; souffletssur les joues, moqueries, insultes, reproches, railleries; l'apôtrene fait qu'indiquer ces horreurs par ce mot contradiction ; et pourtanten dehors de celles-là, il y a toutes celles encore qui ont accompagnéson enseignement évangélique.
Pensons, mes frères, pensons toujours à cette vie et àcette passion du Sauveur; occupons-en nos coeurs et le jour et la nuit,sachant que nous en recueillerons des fruits immenses, et des avantagesinappréciables. Oh oui ! c'est une grande, c'est une ineffable consolationque les souffrances de Jésus-Christ, que celles encore de ses apôtres.Notre-Seigneur savait si bien que cette voie est la meilleure pour la vertu,que sans être obligé, lui, d'embrasser cette route, il y estentré tout d'abord; tant il regardait l'affliction comme une grâce,comme la mère d'un plus grand repos et d'une douce paix dans lemonde à venir. Au reste, entendez-le : « Si quelqu'un ne portepas sa croix et ne marche pas derrière moi, il n'est pas digne demoi ». (Matth. X, 38.) Comme s'il disait . Si tu es mon disciple,prouve que tu l'es en effet imite ton maître. Que s'il est venu parla route de l'application, tandis que tu prétends marcher par celledu repos et des loisirs, non, ce n'est plus sa voie que tu veux suivre,mais un tout autre chemin. Comment le suivre saris être sur ses traces.?Comment es-tu un disciple sans marcher derrière ton maître?Paul t'a condamné dans les mêmes termes : « Nous sommesles faibles; et vous, les forts ; nous sommes les gens méprisés; vous, les honorés ! » ( I Cor. IV, 10.) Comment est-il raisonnableque nous suivions des directions si opposées quand vous êtesnos disciples, et que nous sommes vos maîtres? Donc la souffrance,mes frères, est une grande puissance : car elle produit ces deuxgrands effets, qu'elle efface nos péchés et qu'elle nousdonne force et vigueur.
4. Mais n'arrive-t-il pas, direz-vous, qu'elle renverse et qu'elle ruine? Non, la souffrance ne (572) produit point ces malheurs; n'en accusonsque notre lâcheté. Si nous sommes sobres et vigilants, sinous prions Dieu de ne pas permettre que nous soyons tentés au-delàde nos forces; si nous nous tenons toujours étroitement attachésà liai, nous serons toujours debout, nous ferons face à l'ennemi.Tant que nous aurons Dieu pour auxiliaire, en vain les tentations soufflerontplus impétueuses que tous les vents à la fois, elles ne serontpour nous que pailles et feuilles légères, qu'un rien dissipeau hasard. Ecoutez la parole de Paul : « En tous ces combats noussommes vainqueurs ». Et ailleurs : « J'estime que toutes lessouffrances de ce siècle ne sont point dignes d'être comparéesavec la gloire à venir qui sera manifestée en nous ».(Rom. VIII, 37 et 18.) Et ailleurs « Notre tribulation présente,légère en elle-même, et purement momentanée,nous produira un excès incroyable, un poids ineffable de gloireéternelle ». (II Cor. IV, 16.) Remarquez quels périlsaffreux, quels naufrages, quelles afflictions sans nombre il qualifie demaux légers. Soyez l'émule de ce coeur de diamant enveloppéd'un corps fragile et souffreteux.
Vous êtes dans la pauvreté, peut-être ! Mais nontoutefois dans une misère comme celle de Paul, qui luttait avecla faim, la soif et la nudité. Car il ne souffrit point tous cesmaux seulement un jour par rencontre, mais continuellement il les endura.Et la preuve? Vous la trouverez dans sa parole
« Jusqu'à ce jour nous ne cessons de subir la « faim,la soif, la nudité ». (I Cor. IV, 11.) Et cependant quellegloire il avait déjà acquise dans la prédication,lorsqu'il était encore réduit à toujours ainsi souffrir! car il avait dépensé vingt années déjàdans l'enseignement de l'Evangile, quand il écrivait ces mots :« Je connais », en effet, dit-il, « un homme qui fûtravi au paradis il y a quatorze ans, est-ce avec ou sans son corps, jene sais ». (II Cor. XII, 2.) Et ailleurs : « Trois ans aprèsje montai à Jérusalem » (Gal. I,18) ; et dans un autrepassage : « Il me serait plus avantageux de mourir, que de permettreà personne d'atténuer ma gloire ». Et ce texte se lieà celui-ci : « Nous sommes devenus comme les balayures dece monde ». (I Cor. IX, 15; IV, 13.)
Quoi de plus pénible que la faim, que le froid, que les complotsimaginés même par des frères, qu'il appelle de fauxfrères ? N'osait-on pas l'appeler la peste du monde, un imposteur,un démolisseur ? N'était-il pas déchiré parles fouets cruels? Appliquons à ces exemples, mes frères,nos méditations, nos pensées, nos souvenirs, et jamais nousn'éprouverons de découragement, d'abattement, quand mêmel'injustice nous opprimerait, quand tous nos biens nous seraient voléset qu'on nous ferait subir des maux à l'infini. Qu'il nous soitdonné seulement de trouver au ciel une moisson d'estime et d'honneur,et tout devient supportable. Puissions-nous faire dignement nos affairesd'outre-tombe, et celles d'ici -bas nous paraîtront sans valeur;quelles qu'elles soient, elles ne sont que des ombres et des rêves.
Car ce qu'on peut attendre ou redouter sur la terre n'a rien de sérieuxni en soi, ni dans la durée. Que voulez-vous comparer, en effet,avec ces terreurs si légitimes et si effrayantes de l'avenir; avecce feu qui ne peut s'éteindre; avec ce ver qui ne peut mourir? Est-ilun mal du siècle qui égale le grincement des dents, les chaînes,les ténèbres extérieures, les fureurs, la désolation,les angoisses de ces supplices? Mais vous comparez la durée, peut-être? Eh ! que font dix mille ans auprès des siècles infiniset interminables ? Ce qu'est une petite goutte d'eau, n'est-ce pas, enprésence du grand abîme.
Préférez-vous comparer bonheur avec bonheur? Celui duciel est infiniment supérieur. « L'oeil de l'homme n'a pointvu », dit l'Ecriture, « son oreille n'a point entendu, soncoeur ne pourra jamais comprendre cette félicité souveraine». (I Cor. II, 9.) Et sa durée se prolongera dans l'infinitédes siècles. Pour elle, par conséquent, ne serait-il pasavantageux d'être mille fois déchirés vivants, tués,brûlés, de subir mille morts enfin, de supporter en paroleset en faits tout ce qu'il y a de plus rude et de plus affreux? Devrions-nouspasser, si c'était possible, toute la vie présente dans lesflammes dévorantes, qu'il faudrait ainsi fout accepter pour gagnerles biens que Dieu nous garde.
Mais que parlé-je ainsi à des hommes qui loin de consentirà mépriser l'argent, le poursuivent et s'y attachent commeà la seule richesse immortelle, à des hommes qui, pour avoirdonné quelque petite chose sur une fortune immense, croient avoirtout fait? Non, ce n'est pas là l'aumône. L'aumône vraie,c'est le fait de cette veuve qui verse tout généreusement,jusqu'à sa dernière obole. Si vous n'avez pas le coeur dedonner autant qu'une pauvre veuve, donnez du moins votre superflu, gardezle nécessaire, et rien au delà : mais personne ne sait fairele sacrifice même du superflu. J'appelle superfluité ce nombreuxpersonnel qui vous sert, ces vêtements de soie qui vous couvrent.Rien n'est moins nécessaire, rien moins utile même que cedont nous pouvons nous passer pour vivre; voilà, oui, des superfluités,et pour le dire une fois, de véritables excès.
Voyons toutefois, s'il vous plaît, quel est l'indispensable nécessairede la vie. Avec deux serviteurs seulement, nous pouvons vivre. Car puisqueplusieurs personnes, à nos côtés, vivent sans serviteuraucun , quelle excuse avons-nous, si deux domestiques ne peuvent nous suffire?Nous pouvons très-bien nous loger dans une maison de briques, pourvuqu'elle ait trois appartements voilà le suffisant assurément.Car n'y a-t-il pas des pères de famille, ayant femme et enfants,qui se contentent d'une seule habitation ? Or, si vous le voulez absolument,on vous accorde des domestiques.
Mais, dira une grande dame, n'est-il pas honteux pour une personne d'uncertain rang, de paraître en public avec deux domestiques seulement? Arrière cette honte. Non, une femme de haut rang n'a pas àrougir de paraître avec deux domestiques seulement; mais elle devraitrougir de se montrer avec plus nombreuse escorte. Vous riez peut-êtreen m'écoutant ici; eh bien ! je (573) répète, sa hontedevrait être de parader avec toute une escorte. Quoi! pareils àdes marchands de moutons, ou à ces cabaretiers qui vendent des esclaves,vous vous feriez une espèce de gloire à paraître avecun nombreux cortège de serviteurs! Faste et vaine gloire, en vérité;lorsque la modestie, en cela, est une preuve de sagesse et d'honorabilité.Non, il ne faut pas que voire dignité se prouve par la multitudede vos suivants : où est la vertu, à posséder toutecette valetaille ? Ce n'est certes point une vertu de l'âme; et cequi ne prouve point une âme vertueuse, ne démontre pas nonplus une âme bien née. Quand une dame est contente de peu,elle prouve mieux sa dignité native; quand elle a besoin de tantd'accessoires, elle n'est qu'une servante, plus abaissée mêmequ'une esclave.
5. Répondez-moi? Les anges ne parcourent-ils pas notre terrehabitée, seuls et sans avoir besoin de quelqu'un qui les suive ?Et, parce que nous avons ce besoin nous-mêmes, estimerons-nous inférieursceux qui peuvent s'en passer? S'il est donc dans la nature de l'ange den'avoir ainsi besoin ni de laquais, ni de suivant, quelle est, parmi lesfemmes, celle qui se rapproche le plus de cette nature,angélique?Est-ce celle à qui tant de serviteurs sont indispensables, ou cellequi se contente d'en avoir bien peu? Et mieux que cette dernièreencore, celle qui n'en a pas du tout, n'a-t-elle pas le bonheur de se montrersans être remarquée? Etre remarquée, en effet, ne voyez-vouspas que, pour une femme, c'est une honte ? Or quelle est celle qui attireles regards de toute une place publique ? Est-ce celle qui porte une toilettebrillante, ou celle qui est vêtue simplement, sans parure, sans luxeni apprêt? Laquelle encore fait tourner de son côtétous les yeux de la foule stationnant au forum ? Est-ce celle qui se faittraîner par des mules aux housses dorées, ou bien celle quimarche sans appareil, naturellement, mais avec bienséance et distinction?Celle-ci ne passe-t-elle pas inaperçue de tous nos regards, tandisqu'on se presse pour voir l'autre, et que même on se demande : Quiest-elle ? D'où sort-elle? Ne parlons pas des jalousies qu'elleexcite. Mais, dites-moi seulement : Où est la honte? Est-ce de sefaire remarquer ou de passer sans être vue? Quand est-ce qu'il fautrougir davantage quand tous les yeux sont sur elle , ou quand nul ne l'aperçoit?Quand tout le monde s'informe de ce qu'elle est, ou bien quand on ne s'occupemême pas de sa personne ?
Voyez-vous comme nous faisons tout, non pour une sainte honte, maispour la vaine gloire ? Mais, comme il est impossible de nous soustraireentièrement à ces préjugés, qu'il me suffisede vous rappeler que la honte véritable n'est pas là. Lepéché ! voilà vraiment la chose honteuse , bien quepersonne ne l'estime ainsi, et qu'on attache plus volontiers l'idéede honte à n'importe quoi plutôt qu'au péché!Quant aux vêtements, femmes chrétiennes, ayez-en pour l'usageet non pour le superflu. Et pour ne pas vous gêner ici la consciencetrop étroitement, mon avis et ma déclaration se bornent àproscrire, comme dépassant vos besoins, les parures d'or et lestissus trop fins. Et cet arrêt n'est pas de moi. Pour vous prouverqu'ici vous n'entendez pas mes paroles, écoutez saint Paul qui lui-mêmeprononce, qui défend aux femmes de se parer avec des cheveux frisés,avec de l'or, avec des perles, avec vos vêtements précieuxet magnifiques. (I Tim. II, 9.) Dites-nous alors, apôtre de Jésus-Christ,comment elles doivent se parer? Car elles sont capables de dire que lesparures d'or sont seules des objets de luxe et de prix; mais que les soieriesne sont ni de prix ni de luxe. Dites-nous donc, comment voulez-vous qu'ellessoient parées? «Quand nous avons le vêtement et lanourriture, sachons-nous en contenter ». (I Tim. VI, 8.) Donc, quele vêtement soit suffisant pour nous couvrir; Dieu ne nous les adonnés que pour protéger notre nudité. Or, un vêtementpeut remplir ce but, quand même il serait de nulle valeur.
Vous riez peut-être, vous qui portez des vêtements de soie: en vérité, le sujet prête à rire ! Que commandesaint Paul et que faisons-nous? Car je ne m'adresse plus seulement auxfemmes, mais aussi aux hommes. Tout ce que nous avons au-delà dela règle apostolique, est superflu. Les pauvres seuls ne possèdentpas de superflu ; hélas ! peut-être parce qu'ils sont forcésde s'en passer; car s'ils pouvaient s'en procurer, ils ne s'en feraientpas faute plus que les autres. Mais enfin, soit en réalité,soit en apparence et par le sort, ils n'ont pas de superflu.
Portons donc des vêtements qui remplissent simplement leur but.A quoi bon, en effet, y prodiguer l'or? Ces oripeaux conviennent aux acteurs;laissez-leur ce costume; c'est celui aussi des femmes perdues àqui tout; convient pour attirer les yeux. Qu'elle se pare, l'actrice quiva paraître sur la scène , celle encore qui est danseuse deprofession; tout leur va, pour entraîner les hommes. Mais que lafemme qui professe une vraie piété s'éloigne de tellesparures, et qu'elle s'en réserve une autre bien plus noble et plusriche.
Oui, femme chrétienne, tu as un théâtre aussi ;pour ce théâtre , sache te parer; pour lui, revêts toutun monde d'ornements. Quel est ton théâtre ? Le ciel, avecle peuple des anges pour spectateurs, et ce peuple comprend aussi et lesvierges, et les femmes du monde ou du siècle. Toute femme qui croiten Jésus-Christ paraît de droit sur ce théâtre.Parlons-y un langage digne de charmer de tels spectateurs. Revêts-toid'ornements capables de les transporter de joie. Car, dis-moi; si une deces actrices éhontées, renonçant à ses paruresd'or, à ses vêtements somptueux, à son rire effronté, à ses paroles séduisantes et obscènes , prenaittout à coup une robe sans valeur; si elle paraissait sur les planchessans aucun éclat d'emprunt, et qu'on l'entendît parler unlangage pieux, religieux , et faire une exhortation à la tempéranceet à la pudeur, sans plus un mot qui fasse rougir, est-ce que toutel'assistance ne se lèverait pas d'indignation ? Un théâtrecomme celui-là ne serait-il pas déserté ? ou plutôtne chasserait-on pas cette convertie , parce qu'elle (574) ne parleraitplus la langue de ce théâtre satanique?
Eh bien ! à votre tour, si vous entrez au théâtredu ciel avec les ornements de la femme perdue, tout le céleste auditoirevous chassera. Il ne faut point là de vêtements d'or, maisd'autres, et bien différents. De quel genre, alors? De ceux dontparle le Prophète : « Elle est entourée de frangesd'or, de splendides broderies » (Ps. XLIV, 14) ; il ne s'agit pointde faire ressortir la blancheur et l'éclat de votre teint, maisd'orner votre âme ; car elle seule, au ciel, dispute le prix. «Toute la gloire de la fille du roi est au dedans d'elle-même »,ajoute-t-il. Prenez ces vêtements glorieux, qui doivent vous affranchird'autres peines sans nombre , mais qui en particulier délivrentun mari d'inquiétude, et vous-même de souci.
6. Une femme est d'autant plus respectable aux yeux de son mari, qu'ellesait davantage restreindre ses besoins. Car l'homme , en général, garde toujours un secret et profond mépris pour ceux qui ont besoinde lui ; s'il voit au contraire qu'il ne soit pas indispensable, il rabaisseson orgueil, et bientôt vous traite et vous honore comme un égal.Que votre mari vous voie donc, femmes chrétiennes, n'avoir pas besoinde lui et mépriser même ce qu'il offre ; aussitôt ,malgré ses hautes prétentions et l'ambition dédaigneusede son caractère, il vous respectera plus que si vous portiez desornements d'or, et désormais vous ne serez plus sa servante , commeon l'est nécessairement, comme il faut bien être l'humblesujet de ceux dont on a trop besoin ; tandis que si l'on sait se refusernoblement le superflu, on recouvre désormais son indépendance.Qu'il sache donc, votre époux, que lorsque vous lui accordez unecertaine obéissance , c'est le motif de la crainte de Dieu qui vousdétermine, et non pas les dons qui partent de la main d'un mari.En effet, tant qu'il vous donne beaucoup, en vain lui rendez-vous aussigrand honneur: il croit toujours en mériter davantage ; si , aucontraire, vous savez vous suffire, il vous est reconnaissant du peu mêmeque vous lui accordez : il n'a rien à vous reprocher. D'ailleursvous ne le forcez point à voler le bien du prochain pour la tristenécessité de vous suffire.
Sous un autre point de vue, est-il rien de plus déraisonnableque d'acheter des parures d'or, pour les souiller bientôt dans lesbains et les places publiques? Encore ces folies dorées s'expliquent-ellespour ces lieux profanes des thermes ou de l'agora; mais elles sont ridiculeset insensées, quand on s'en décore pour poser jusque dansl'église. Que vient-elle faire ici avec ces ornements d'or, cettefemme qui doit y entrer précisément pour entendre que nil'or, ni l'argent, ni les habits précieux n'embellissent une vraiechrétienne? Oui, femme chrétienne, pourquoi entrer ici ?Serait-ce comme pour combattre saint Paul et pour montrer que quand mêmeil te ferait mille fois la leçon, tu refuses de te convertir? Serait-cepour nous convaincre que, nous aussi, prédicateurs de l'assembléesainte , nous perdons notre temps à redire ses avis?
Car, réponds-moi. Qu'un gentil ou qu'un infidèle entendelire ce passage de saint Paul qui interdit aux femmes dé se pareravec l'or, l'argent, les perles, les tissus précieux; que cet hommesoit d'ailleurs marié à une femme chrétienne, et qu'ill'aperçoive ensuite heureuse de se parer de cette manière, fière de s'entourer d'or pour venir à l'église;ne dira-t-il pas en lui-même, en voyant cette femme qui se pare etse prépare dans son cabinet de toilette : Pourquoi donc fait-elledans ce cabinet une si longue séance? Pourquoi ces longs apprêts?Pourquoi prend-elle aujourd'hui ses bijoux d'or? Où veut-elle allerenfin? A l'église? Mais qu'y faire? Pour entendre que tout ce luxeest condamné? A cette idée, à ce spectacle, l'infidèlene va-t-il pas rire, et rire aux éclats? Ne va-t-il pas croire quetoute notre religion n'est qu'un jeu et une duperie?
Ecoutez donc, et mes avis et ma prière: laissons aux pompes mondainesces ornements d'or ; laissons-les aux théâtres et aux décorsexposés dans les boutiques des marchands ; gardons-nous de vouloirainsi embellir l'image de Dieu; et plutôt rehaussons-la de grâcevraie et de dignité, de cette dignité qui ne s'allie jamaisavec le faste et les ornements malséants.
Voulez-vous même gagner l'honneur et l'estime des hommes? Voilàle moyen d'y parvenir. On admirera toujours moins la femme d'un opulentdu siècle quand elle portera ces soieries et ce luxe, qu'on rencontrepartout, que quand elle se présentera sous une mise simple et commune,avec la simple robe de laine. Ce genre, tout le monde l'admire; cette mise,chacun y applaudit. Car dans cette toilette qui prodigue les broderiesd'or et les tissus précieux, la femme riche a bien des rivales ;elle surpasse l'une , mais l'autre la surpasse; et dût-elle les vaincretoutes, l'impératrice au moins aura sur elle la victoire. Avec lasimplicité , au contraire , elle triomphe de toutes les autres femmes,même de l'épouse d'un roi ou d'un empereur : seule, et jusquedans l'opulence, elle a choisi l'extérieur des pauvres.
Ainsi, supposé que nous aimions la gloire, la voici plus grandeet plus pure. Mais je ne parle pas seulement aux veuves et aux riches :les veuves n'auraient l'air d'être modestes qu'à cause dela gêne qu'apporte le veuvage ; je m'adresse aussi aux femmes mariées. Je ne plairai donc plus à mon mari, dira l'une d'elles? Ah !tu ne désires pas plaire à ton époux, mais àune foule de misérables femmelettes ; ou plutôt loin de vouloirleur plaire, tu cherches à les faire sécher de dépit,à faire ressortir leur pauvreté. Que de blasphèmesse prononcent à cause de toi !... Malheur à la pauvreté,s'écrieront-elles; Dieu déteste les indigents; Dieu n'aimepas les pauvres! Une preuve, d'ailleurs, une preuve évidente quetu ne cherches pas à plaire à ton mari, que ce n'est paslà le motif de ta toilette, c'est la propre conduite en ceci. Apeine rentrée dans ton appartement, tu dépouilles aussitôttoutes tes parures, robes, bijoux, perles; tu ne les portes pas chez toi.
Si vraiment vous voulez plaire à vos maris, vous en avez lesmoyens, je veux dire la douceur, (575) les prévenances, la sagesse.Croyez-moi bien, femmes chrétiennes, lors même que votre marimontrerait les penchants les plus malheureux et les plus abjects, voiciles moyens qui le regagneront: douceur, bonté, modestie, sagesse,mépris d'un vain luxe et d'une dépense exagérée,humilité et soumission. En vain imagineriez-vous mille inventionsde toilette , vous ne maintiendrez pas un mari impudique et débauché.Elles le savent, celles qui sont partagées d'époux semblables.En vain voudrez-vous employer la parure ; s'il est incontinent, il estvite adultère. et s'il est sage et pudique, ce n'est pas votre toilettequi le captive; c'est au contraire votre modestie. Votre luxe mêmel'ennuie et .l'inquiète, parce qu'il lui donne l'idée quevous êtes esclave de ces vaines parures et d'un monde insensé.J'accorde qu'un mari, doux et modéré, vous respectera etne vous exprimera point cette pensée ; mais dans son coeur il vouscondamne , mais il n'est pas maître d'étouffer un sentimentde jalousie. De jalousie ! ô femme, de jalousie contre vous, et parceque vous l'éveillez vous-même. N'est-ce pas assez pour vousfaire repousser à l'avenir tout vain plaisir de luxe ?
7. Peut-être ne m'entendez-vous ici qu'avec chagrin ; peut-êtrela colère vous fait dire : Voilà qu'il irrite les maris contreleurs femmes ! Non, je neveux pas irriter les maris; mais je désire,épouses chrétiennes, que vous-mêmes de bon coeur, vousfassiez ce sacrifice, non pour eux, mais pour vous; non pour les délivrerde préoccupations jalouses, mais pour vous délivrer vous-mêmesde ces fantômes de la vie mondaine. Vous voulez être belle;je demande aussi pour vous la beauté, oui, la beauté queDieu cherche, la beauté qui charme le souverain Roi. Quel ami voulez-vous,Dieu ou les hommes? Si vous êtes ainsi vraiment belle, Dieu seraépris de vos attraits; si vous avez l'autre beauté sans celle-ci,il vous prendra en horreur, et vous ne serez aimée que par des hommescriminels. Car il ne peut être honnête, celui qui aime unefemme enchaînée par le mariage : et c'est le triste effetd'une parure tout extérieure. Autant l'une, celle de votre âme,veux-je dire, gagne le coeur de Dieu, autant l'autre éprend deshommes criminels.
Voyez-vous que votre seul intérêt m'inspire, que je suisdévoué à votre bien, à votre véritablebeauté? Ah oui! vous serez vraiment, d'après moi, et belleset glorieuses; car la vraie gloire d'une noble femme, c'est que vous ayezpour vous aimer, non pas les hommes du crime, mais Dieu, mais le Seigneurdu monde entier. Ayant si haut votre ami principal, à qui ressemblerez-vous? aux anges mêmes dont vous conduirez les choeurs. Car si la personneaimée du roi est, plus qu'aucune autre, proclamée bienheureuse,quelle sera la dignité de celle que Dieu même aimera d'unamour tendre ? Nommez, si vous le voulez, nommez et comparez l'universavec cette beauté : l'univers n'en sera jamais digne !
Cultivons donc cette beauté; ornons-nous de cette parure, pourarriver au ciel, aux banquets de l'Esprit, jusqu'au lit nuptial de cetépoux sur lequel aucune mort n'a plus d'empire. La beautécharnelle est attaquée par toute sorte d'ennemis; gardât-elleson éclat; fût-elle, par impossible, à l'abri de lamaladie et des chagrins, elle ne dure pas vingt ans. Sa célesterivale, au contraire, garde toujours et sa force et sa fleur. Ici, pointde tristes changements à redouter : la vieillesse ne se hâtepoint de lui apporter les rides; la mort ne tombe pas sur elle pour laflétrir; les amertumes de l'âme ne peuvent la corrompre: elletriomphe de tous ses ennemis. La beauté du corps s'est évanouieavant même de paraître ; et pendant qu'elle parait, elle apeu d'admirateurs. Ne la cultivons pas, mais plutôt aimons et embrassonscelle qui doit un jour mettre en nos mains les lampes allumées,et nous conduire jusqu'en la chambre de l'Époux. Ce bonheur estpromis, non pas à la virginité proprement dite seulement,mais aux âmes virginales surtout; car si les vierges seules y avaientdroit, cinq sur dix n'en auraient pas été exclues. C'estdonc la récompense de tous ceux qui ont l'âme virginale, detous ceux qui savent s'affranchir des pensées du siècle ,puisque ces idées sont les corruptrices des âmes.
Oui, si nous savons conserver l'intégrité et la puretéde nos coeurs, nous irons là-haut, et là-haut on nous recevra.« Je vous ai fiancés, disait saint Paul, comme on ferait d'uneseule vierge à un seul mari, comme une chaste épouse pourJésus ». (II Cor. XI, 2.) Ces paroles s'adressaient non pasaux vierges seulement, mais à toute l'Eglise, à tous sesfidèles enfants. Gardez-vous une âme sans tâche? vousêtes vierge, bien que vous ayez un époux ; oui, vous l'êtes,et de cette virginité que je proclame vraie et admirable. La virginitédu corps n'est que la compagne, que l'ombre de cette virginité seulevéritable.
Cultivons-la, et par elle nous pourrons joyeusement partir au-devantde l'Époux, et entrer avec nos lampes brillantes de lumière, pourvu que l'huile n'y manque pas, pourvu que faisant fondre et sacrifianttout vain ornement d'or, nous sachions les convertir en cette huile précieusequi nourrit la flamme d'une lampe étincelante. Cette huile, c'estla charité envers le prochain. Si nous savons faire part aux autresde tous nos biens, si nous en faisons de l'huile ainsi, nous trouveronsalors protection et défense ; nous n'aurons pas à crier augrand jour: « Donnez- nous de votre huile, parce que nos lampes s'éteignent». (Matth. XXV, 8.) Nous n'aurons pas à faire appel aux autres,à courir chez ceux qui en vendent, à nous voir exclus, àfrapperà la porte, à entendre cette parole qui donne la terreuret le frisson : « Je ne vous connais pas! » car il nous reconnaîtra;car nous entrerons avec cet Epoux, et après avoir pénétréjusque dans la chambre nuptiale de notre Epoux spirituel, nous jouironsde biens ineffables.
En effet, si l'appartement de l'Époux, ici-bas, est si magnifique;si les salles de ses banquets sont tellement splendides, que la vue n'enfatigue jamais, combien plus au ciel ! Le ciel, oui, est un lit nuptial;mais le lit nuptial de l'Époux est plus beau que le ciel. Et c'estlà que nous entrerons ! Et si le lit nuptial de l'Époux atant de beauté, quel sera l'Epoux lui-même? Mais pourquoivous ai-je dit de déposer ces ornements d'or pour les donner auxpauvres? Fallut-il, ô femmes, vous vendre vous-mêmes, fallut-ildescendre avec vos enfants jusqu'à la servitude, afin de pouvoirêtre avec cet Epoux, pour jouir de toute sa beauté, pour contemplerà jamais ses traits, ne devriez-vous pas gaiement et de grand curtout accepter? Pour voir un roi de la terre, souvent nous laissons échapperde nos mains un objet même nécessaire; mais pour contemplerce Roi, votre Epoux, combien plus volontiers il faudrait tout subir! Lesbiens de ce monde, en effet, ne sont que des ombres: là seulementest la vérité ! Oui, pour voir dans les cieux ce Roi, cetEpoux ; et surtout pour le bonheur de marcher devant lui, lampe en main,d'habiter près de lui, de résider à tout jamais aveclui, que ne faut-il pas faire; que ne faut-il pas produire; que ne faut-ilpas supporter?
Ah ! concevons, je vous en supplie, quelque désir vrai de cesbiens célestes: désirons cet Epoux immortel. Soyons viergesde la virginité véritable : car Dieu exige la virginitéde l'âme. Avec elle entrons aux cieux; mais sans avoir ni tache,ni ride, ni défaut d'aucune sorte, qui nous empêcherait degagner les biens promis. Puissions-nous y arriver tous, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ!
HOMÉLIE XXIX
VOUS N'AVEZ PAS ENCORE RÉSISTÉ JUSQU'AUSANG, EN COMBATTANT CONTRE LE PÉCHÉ. (CHAP. XII, DU VERSET4 AU VERSET 11 .)
1. Deux manières de consoler, bien contradictoires en apparence,donnent au cur une force merveilleuse, quand on les présente ensembleaussi saint Paul les emploie-t-il l'une et l'autre. L'une a lieu, quandnous disons à une âme navrée, que plusieurs avant elleont beaucoup plus souffert; à cette pensée, l'âme attristéese calme, parce qu'elle aperçoit de nombreux témoins de sescombats ; c'est ce moyen qu'employait précédemment saintPaul, lorsqu'il rappelait aux Hébreux leurs propres exemples: «Souvenez-vous, disait-il, de ces anciens jours, où récemmentappelés à la lumière, vous avez soutenu de grandscombats au milieu de diverses souffrances ». (Hébr. X, 32.)L'autre consolation parle un langage tout opposé; vous n'avez pas,dit-elle, souffert un mal bien grand ! Une observation pareille changele cours de vos idées, vous réveille, vous rend plus empressésà souffrir encore. Le premier genre de consolation étaitun calmant, un topique sur votre âme blessée; le second estun excitant qui ranime une âme affaiblie, relâchée ,qui remue un cur engourdi et terrassé déjà, et letire d'une première et fâcheuse indécision. Et comme,d'ailleurs, le premier témoignage qu'il leur a rendu pourrait leurdonner quelque orgueil, il croit à propos de leur dire cette secondeparole : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'ausang, en combattant contre le péché, et vous avez oubliéla consolation... » Et, sans poursuivre alors le fil de son discours,il leur a montré d'abord tous ces héros qui ont résistéjusqu'à l'effusion de leur sang; il a ensuite ajouté queles souffrances de Jésus-Christ font notre gloire et la sienne;et après ces préliminaires, il a pu librement continuer sacourse et son exhortation entraînante.
C'est dans le même sens qu'il écrivait aux Corinthiens: « Puissiez-vous n'être attaqués que par une tentationhumaine » (I Cor. X, 13), cest-à-dire petite et supportable.Car pour relever, pour redresser une âme, il suffit de lui inspirerla pensée qu'elle n'a pas encore gravi les plus hauts sommets dela vertu, et de l'en convaincre par les épreuves mêmes qu'ellea traversées déjà. Et voici bien, en effet, ce quedit l'apôtre: Vous n'avez pas encore subi la mort; vous n'avez souffertque jusque dans vos biens et dans votre gloire, que jusqu'à l'exil.Jésus-Christ a pour nous répandu son sang; vous ne l'avezpas même versé pour votre propre compte. Il a combattu, lui,jusqu'à la mort, pour la vérité, et dans votre seulintérêt; et vous n'avez pas encore affronté, vous,des périls où la vie soit en jeu.
« Et vous avez oublié la consolation »...;cest-à-dire,vous avez laissé tomber vos bras découragés, vousavez été brisés, bien que vous n'eussiez pas encore,ajoute-t-il, résisté jusqu'au sang dans ces combats contrele péché. Cette parole nous montre (577) que le péchésouffle comme l'orage, et qu'il est contre nous armé de toutes pièces.Car l'expression : « Vous avez résisté » s'adresseà des soldats fermes et debout.
« La consolation que Dieu vous adresse comme à ses fils,en vous disant : Mon fils, ne négligez pas le châtiment dontle Seigneur vous corrige, et ne vous laissez pas abattre lorsqu'il vousreprend ». Non content de les avoir consolés par les faits,il les encourage surabondamment par les paroles, et leur apporte ce témoignagede 1'Ecriture : « Ne vous laissez pas abattre », dit-il, «lorsqu'il vous reprend ». Ces paroles sont donc de Dieu lui-même.Et ce n'est pas une mince consolation pour nous, sans doute, que de reconnaîtreainsi dans les événements les plus fâcheux l'uvrede Dieu, qui les permet, comme saint Paul l'atteste lui-même : «C'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur, et il m'a répondu: Ma grâce vous suffit: car ma force éclate davantage dansla faiblesse ». ( II Cor. XII, 8.) il est donc bien vrai que Dieu permet les épreuves. «Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges celuiqu'il reçoit au nombre de ses enfants (6) ». On ne peut pasprétendre qu'un seul juste soit sans affliction ; car bien qu'audehors rien ne paraisse, nous ne savons pas les autres tribulations intimesqu'il subit. Il faut de toute nécessité que le juste passepar ce chemin. C'est la maxime de Jésus-Christ : que la route largeet spacieuse conduit à la perdition; tandis que la voie étroiteet resserrée mène à la vie. (Matth. VII, 13.) Si donc,par là seulement, on peut arriver à la vie, tandis qu'ilest impossible d'y parvenir autrement, concluez que tous ceux qui sontparvenus à la vie, y sont arrivés par la voie étroite.
« Si vous supportez cette rude discipline », continue-t-il,«Dieu vous regardera comme ses enfants. Car, qui est l'enfant queson père ne corrige point? » S'il le forme et l'élève,assurément c'est pour le redresser, et non pour le punir, pour sevenger de lui, pour le maltraiter. Saisissez cette idée de l'apôtre.Les événements mêmes qui leur auraient fait croireà l'abandon de Dieu, doivent, selon lui, les convaincre qu'ils nesont point abandonnés de Dieu. C'est comme s'il leur disait : Parceque vous avez subi de si rudes épreuves,. vous croyez que Dieu vousa délaissés et qu'il vous hait. Au contraire, si vous n'aviezpas ainsi souffert, vous devriez avoir ce soupçon décourageant.Car si Dieu frappe de verges celui qu'il reçoit au nombre de sesenfants, il se peut qu'on ne soit pas de ce nombre; si l'on n'est pas ainsifrappé. Mais quoi? direz-vous : les méchants ne sont-ilsdonc jamais atteints? Ils éprouvent aussi des maux, vous répondrai-je: car pourquoi seraient-ils épargnés? Aussi ne vous dit-onpas : Quiconque est frappé est son enfant; mais seulement : Toutenfant est frappé. Vous ne pouvez donc faire cette objection. Carsi les coups tombent sur un grand nombre de méchants mêmes,comme sont les homicides, les brigands, les escrocs, les profanateurs desépultures, ces misérables sont punis pour leurs crimes;et loin d'être flagellés comme . devrais fils, ils sont châtiéscomme scélérats. Vous l'êtes, vous, àtitre d'enfants. Voyez-vous comme l'apôtre emprunte partout ses argumentsconsolants? Il en trouve dans les faits de la sainte Ecriture, dans lestextes sacrés, dans leurs propres idées, dans les exemplesordinaires de la vie, dans la coutume universelle.
2. « Et si vous êtes en dehors du châtiment disciplinaire,donttous les autres ont eu leur part,vous n'êtes donc pas du nombre desenfants, mais des bâtards (8) .». Voyez-vous comme l'apôtreconfirme ce que j'ai dit précédemment: qu'il n'est pointpossible d'être enfant sans être châtié? Le casprésent suit cette loi générale de la famille, oùnous voyons, en effet, qu'un père n'a point souci des bâtards,lors même ;qu'ils n'apprennent rien et qu'ils n'acquièrentaucune illustration, tandis que, pour ses fils légitimes, il craintde les voir se livrer à la paresse et au marasme. Si donc cetteprivation d'éducation vigoureuse est une note d'illégitimité,il faut se réjouir de subir la discipline, puisqu'on l'appliqueseulement aux enfants de légitime naissance. Dieu à votreégard se montre comme à ses véritables fils. C'estpour appuyer ce raisonnement que saint Paul ajoute : « Que si nousavons eu du respect pour les pères de notre corps, lorsqu'ils nousont châtiés, combien plus devons-nous être soumis àcelui qui est le Père des esprits, afin de jouir de la vie (9)?»Nouvel et consolant appel aux souffrances que les Hébreux ont subiespersonnellement. il avait dit plus haut : «Souvenez-vous de vos anciensjours »; il redit ici dans le même sens : Dieu agit enversnous comme envers des fils. Il n'y a pas à répondre : nousne pouvons suffire à la peine ! Il nous traite comme ses fils, etcomme ses fils bien-aimés. Et puisque ceux-ci vénèrenttoujours leurs pères selon la chair, comment n'auraient-ils pasla même vénération pour le Père céleste? Et cette circonstance de dignité ne fait pas la seule différence;il n'y a pas seulement non plus, une différence de personnes; vousen trouvez aussi dans la cause et dans la nature même de la discipline.Non, Dieu ne vous redresse pas pour le même motif que l'ont faitvos pères. Car, ajoute l'apôtre :
« Nos pères nous châtiaient comme il leur plat«sait et pour quelques jours (10) » ; c'est-à-dire que souventils se donnaient à eux-mêmes cette satisfaction, sans envisagertoujours notre véritable intérêt. Mais, ici, on nepeut faire ce reproche. Dieu n'agit point, en frappant, pour son avantagepersonnel, mais pour vous, et uniquement pour votre bien. Vos parents outvoulu, avant tout, vous forcer à leur être utiles; souventmême ils ont sévi sans motif. Mais, ici, rien de semblable.Voyez-vous encore comme l'apôtre les console? En effet, notre amitiése donne bien plus volontiers aux personnes qui nous commandent ou nousconseillent sans aucune idée d'intérêt égoïste,et surtout avec un zèle tout dévoué à notrebonheur. Nous reconnaissons l'affection sincère, la seule réelleaffection à nous voir ainsi aimés, lorsque, nous sommes horsd'état d'être utiles à la personne qui nous aime, quinous chérit non pour recevoir, mais. pour donner. Dieu nous forme,Dieu fait tout, Dieu veut tout au monde, pour nous (578) rendre capablesde recevoir ses biens infinis. « Nos pères nous ont châtiéspour cette vie éphémère seulement et pour leur bonplaisir : mais Dieu nous châtie autant qu'il est utile, pour nousrendre capables de participer à sa sainteté». Qu'est-ceque cette sainteté? C'est la pureté de coeur; qui selon nosforces nous rendra dignes de Lui. Lui-même désire vous lafaire accepter, et fait tout pour vous la donner : et vous n'auriez, vous,aucun zèle pour la recevoir? «J'ai dit au Seigneur»,chantait le Prophète, « vous êtes mon Dieu, parce quevous n'avez aucun besoin de mes biens ». (Ps. XV, 2.)
Puis, dit l'apôtre, nous avons eu dans nos pères selonla chair des maîtres sages et fermes, et nous les avons respectés: combien plus devons-nous, pour trouver la vie, obéir au Pèredes esprits, c'est-à-dire au Père des grâces, de laprière, des puissances immatérielles! Si nous mourons souscet empire de l'obéissance, alors nous vivrons. Et saint Paul remarqueavec raison que nos parents ne nous ont formés que pour une vieéphémère et selon leur bon plaisir. Ici, le bon plaisiret l'utile ne se rencontrent pas toujours : tandis que l'utile est nécessairementdans la pensée de Dieu.
3. Ainsi l'éducation par la souffrance est dans notre intérêt;ainsi nous fait-elle entrer en participation de la sainteté. C'estle grand moyen par excellence. En effet, quand la souffrance exclut toutelâcheté, toute convoitise mauvaise, tout amour de ces chosesqui nous enchaînent à la vie présente; quand elle nouschange le coeur, jusqu'à nous donner la force de réprouvertoutes les vanités de ce monde, et tel est l'effet des souffrances, n'est-il pas vrai que la douleur alors est sainte, et qu'elle arrache auciel toutes ses grâces? Rappelons-nous plutôt et toujours l'exempledes saints et le côté par lequel tous ont brillé. Aupremier rang, Abel, Noé n'ont-ils pas été illustrespar la douleur? Comment celui-ci n'aurait-il pas souffert en se voyantseul au milieu de cette innombrable multitude de pécheurs? Car,l'Ecriture le dit : « Noé étant seul parfait dans sonsiècle, plut à Dieu». (Gen. VI, 9.) Réfléchissez,en effet, je vous prie, et dites: Si, trouvant aujourd'hui par millierset des pères et des maîtres, dont la vertu nous sert d'exhortationet d'exemple, nous sommes toutefois désolés à ce point,combien a dû être affligé ce juste isolé danscette masse immense de perdition? Mais comme j'ai parlé déjàde ce déluge étrange et incroyable, ne dois-je pas plutôtvous raconter Abraham et ses fréquents pèlerinages, et lerapt de son épouse, et ses dangers, et ses guerres, et ses tentations?Ou bien encore Jacob, et tous les maux terribles qu'il a soufferts, bannide tout pays, travaillant en vain, et dépensant pour d'autres tousses labeurs? Non, il n'est pas besoin de dénombrer toutes ses épreuves;mais son témoignage s'offre de lui-même à l'appui denos raisonnements; puisqu'il disait à Pharaon : « Mes jourssont courts et mauvais; ils n'ont pas atteint en nombre ceux de mes pères». (Gen. XLVII, 9.) Faut-il plutôt vous citer Joseph, ouMoïse, ou Josué, ou David, ou Samuel, Elie, Daniel, tous lesprophètes? Vous les verrez tous s'illustrant par les souffrances: et vous, dites-moi, voulez-vous chercher la gloire dans le loisir, lerepos, les plaisirs? C'est chercher l'impossible.
Maintenant, vous parlerai-je des apôtres? Mais eux aussi ont surpassépar les souffrances tous leurs devanciers. Pourquoi traiterais-je ce sujet,déjà traité par Jésus-Christ? « Vousaurez », leur disait-il, « l'affliction en ce monde».Et ailleurs « Vous pleurerez et vous gémirez, tandis que lemonde se réjouira ». (Jean, XVI, 33 ; Matth. VII, 74.) Lavoie qui conduit à la vie est étroite et rude, c'est le Maîtrede la voie lui-même qui le déclare; et toi, chrétien,tu cherches la voie large? N'est-ce pas absurde? Aussi, par cette routedifférente tu trouveras non la vie, mais la mort! Toi-mêmeas fait choix du chemin qui doit y conduire.
Mais préférez-vous que je vous cite, que j'énumèredevant vous tant de pécheurs qui ont passé leur vie dansles délices? Remontons des plus rapprochés de nous, jusqu'auxplus anciens. Expliquez-moi la perte du mauvais riche plongé dansson abîme de feu; la perte des juifs qui vécurent pour leventre dont ils faisaient leur Dieu, ne cherchant au désert mêmeque loisir et repos; la perte des hommes encore de l'époque de Noé.N'ont-ils, pas péri pour avoir choisi une vie de bonne chèreet de dissolution? Ceux de, Sodome ne furent-ils pas victimes de leur gourmandise?«Ils se jouaient», dit l'Ecriture, « dans l'abondancede leur pain ». (Ezéch. XVI, 49.) Que si l'abondance du painamena une telle catastrophe, que dirons-nous de tant d'autres inventionsde la friandise et de la bonne chère? Esaü ne vivait-il pasdans le loisir et la fainéantise? N'était-ce pas le crimeaussi de ces enfants de Dieu qui admirèrent la beauté desfemmes et coururent ainsi aux précipices de l'enfer? N'était-cepas la vie de ceux qui se livrèrent à des passions folleset furieuses contre nature? Et tous ces rois païens de Babylone oud Egypte n'ont-ils pas tristement fini? Ne sont-ils pas dans les supplices?
Or, dites-moi, nos moeurs d'aujourd'hui sont-elles donc différentes?Ecoutez la parole de Jésus-Christ: « Ceux qui se couvrentde vêtements somptueux, sont dans les palais des rois » (Matth.XI,8); et ceux qui ne s'habillent point ainsi, sont dans les cieux. Unvêtement de mollesse amollit, brise, corrompt un coeur mêmeaustère; quand bien même il couvrirait un corps rude et sauvage,il l'aurait bientôt énervé et affaibli sous son tissuvoluptueux. Quelle autre cause que celle-là, dites-moi, amollitainsi les femmes? Serait-ce leur sexe seulement? Non, mais bien leur manièrede vivre et leur éducation. Cette façon de les éleverà l'ombre, ces loisirs, ces bains, ces onctions, ces parfums detout genre, ces lits mollets et délicats, font une femme ce quevous voyez! Et pour vous en convaincre, écoutez une comparaison
Dans quelque oasis du désert, parmi les arbres battus des vents,prenez-moi un rejeton quelconque, et transplantez-le dans un lieu humideet ombragé, vous le verrez bientôt indigne du lieu oùil a pris naissance. Que ce fait se vérifie chez nous, les femmesdes champs en sont la preuve : plus vigoureuses même que les hommesdes villes, on (579) en a vu qui en terrassaient plusieurs dans la lutte.Or, quand le corps s'est ainsi amolli, il faut bien que lâme enpartage la ruine; les forces de l'un sont, en grande partie, attaquéesde la même manière que les facultés de l'autre. C'estainsi que dans les maladies nous sommes tout changés, parce quenous sommes affaiblis ; et quand la santé revient, il se fait ennous une nouvelle révolution. Quand les cordes d'une lyre se détendentet ne rendent plus qu'un son faible et faux, tout le talent de l'artisteest paralysé, parce qu'il est comme asservi et lié àcet instrument désaccordé : ainsi l'âme souffre maintsdommages, subit maintes nécessités sous l'empire de son enveloppecorporelle. Celle-ci a tant besoin de soins absorbants, que l'âmeen doit souffrir un rude esclavage. Je vous en supplie donc : créons-nousun corps vigoureux et robuste, et gardons-nous de le rendre faible et maladif.
Ici je ne parle pas seulement aux hommes, mais aux femmes aussi. Pourquoi,ô femmes, énerver vos membres par les délices, et lesrendre ainsi chétifs et misérables ? Pourquoi, par l'embonpointexcessif, leur ôter toute vigueur? Cet excès n'est point uneforce, vous le savez, mais une cause d'affaiblissement. Au contraire, laisseztoutes délices, conduisez-vous tout différemment, et la beautéphysique s'ensuivra au gré de vos désirs, dès quele corps se retrouvera solide et fort. Que si vous aimez mieux l'assiégerde maladies sans nombre, il y perdra sa fleur, il y compromettra tout sontempérament : car alors, vous serez dans un perpétuel chagrin.Or, vous savez que, comme une maison déjà belle, s'embellitencore au souffle riant du zéphyr, ainsi un beau visage doit gagneren beauté, lorsque votre âme lui prête un reflet desa joie ; tandis que, livrée à la tristesse et au chagrin,elle devra l'enlaidir. Les maladies et les souffrances engendrent la tristesse; et les maladies viennent de ce qu'on délicate trop le corps. Pourcette raison au moins, croyez-moi, fuyez les délices.
4. Mais, direz-vous, on éprouve du plaisir à s'y livrer. Oui, mais on y trouve encore plus de peines. Le plaisir ne va pas au-delàde votre langue, de votre palais. Une fois la table enlevée et lesmets engloutis, vous n'êtes pas plus heureux que si vous n'aviezpas eu part au banquet ; vous êtes même beaucoup plus mal,puisque vous emportez de ces excès, la pesanteur, l'embarras, unetète alourdie, un sommeil semblable à la. mort, souvent mêmel'insomnie, triste fruit de la satiété, la suffocation ,les éructations. Mille fois sans doute, vous avez maudit votre estomac,lorsque vous ne deviez maudire que l'intempérance.
N'engraissons donc point notre corps, et plutôt écoutonsla parole de saint Paul : « N'ayez point de souci de votre chairdans ses mauvais désirs ». (Rom. XIII, 14.) C'est avec raisonqu'il signale ainsi les mauvais désirs : car l'aliment de ces convoitisesse trouve précisément dans les délices. L'homme quise livre à leur attrait, fùt-il le plus fervent adepte dela sagesse, doit nécessairement subir cette influence du vin etdes mets exquis; nécessairement il s'y énerve, nécessairementil allume en son coeur une flamme maudite; de là, les prostitutions,de là les adultères. L'amour coupable ne s'engendre pus dansun estomac maté par la faim, pas même dans celui qui saitse borner à une nourriture simplement suffisante, tandis que lespenchants obscènes naissent et se forment dans celui qui se livreà la bonne chère. Les vers pullulent dans un sol profondémenthumide, dans un fumier largement mouillé et arrosé : au contraire,purgée de cette humidité, débarrassée de cetexcès, la terre se couvre de fruits; sans culture même, ellese revêt d'herbages ; cultivée, elle donne toutes sortes deproductions : c'est là notre image. Gardons-nous donc de rendrenotre chair inutile ou même nuisible; plantons-y des semences utileset productives, des arbres qui portent leurs fruits un jour, et gardons-nousde la stériliser par les délices, dont la triste pourriture,au lieu d'une moisson, n'enfanterait que des vers. Telle est, en effet,notre concupiscence native, que si nous l'inondons de délices, elleproduit de honteuses, d'infâmes délectations. Peste véritable,que nous arracherons de toute manière, afin de pouvoir gagner lesbiensqui nous sont promis, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, etc.
HOMÉLIE XXX
TOUTE DURE DISCIPLINE, QUAND ON LA SUBIT, SEMBLEÊTRE UN SUJET DE TRISTESSE ET NON DE JOIE, MAIS ENSUITE ELLE FAITRECUEILLIR LES FRUITS PACIFIQUES DE LA JUSTICE A CEUX QUI ONT ÉTÉAINSI EXERCÉS. (CHAP. XII, 11-13.)
1. Tous ceux qui boivent une potion amère, n'en ressentent d'abordque l'impression désagréable, et n'en éprouvent queplus tard le bienfait. La vertu et le vice vous font expérimenteraussi cette alternative. L'un vous apporte le. plaisir suivi de l'amertume;l'autre vous étreint d'abord le coeur, et bientôt vous comblede joie. Ce n'est pas que-je trouve cette comparaison bien juste. Autrechose est, en effet, dé passer d'abord par la peine pour arriverau plaisir, ou bien, au contraire, de traverser le plaisir pour finir parla peine. Où est la différence? C'est que, dans un cas, l'attented'un chagrin qui viendra trop sûrement, diminue le bonheur ; tandisque dans l'autre cas, l'expectative d'une allégresse certaine, enlèvebeaucoup à la tristesse première de votre âme; àtel point que souvent, au cas du vice, la joie n'arrive jamais; tandisqu'au cas de la vertu, la tristesse jamais ne survient. Cette raison dedifférence n'est point la seule, il en est une autre encore, etbien grande. Comment? C'est que les durées ne sont point égalesdans les deux cas, mais qu'en faveur de la vertu, elles sont bien pluslarges et bien plus longues. Oui, les choses spirituelles ont ici un avantageévident.
Saint Paul exploite cette considération pour consoler ses chersdisciples. Il fait appel ici au sens commun, auquel personne ne peut résister,à la croyance générale que nul ne peut combattre,puisque dès qu'on énonce un fait universellement avoué,tout le monde s'y range, personne, ne le contredit. Vous êtes affligés,leur dit-il; la raison explique ce fait; l'épreuve doit avoir ceteffet; elle doit produire ce premier résultat. Et c'est dans cesens que l'apôtre déclare que « toute éducationsévère paraît, pour l'heure présente, un sujetde tristesse et non pas de joie ». «Paraît »,c'est l'expression justement choisie par l'apôtre ; en effet, l'épreuven'est pas un sujet de chagrin, seulement elle parait l'être. Et «toute » épreuve en est là; ce n'est pas l'une qui auraitcette apparence, et l'autre qui ne l'aurait point. Non ! mais toute épreuve,qu'elle soit purement naturelle ou qu'elle soit spirituelle, semble faitepour votre affliction et non pas pour votre bonheur. Vous voyez que saintPaul raisonne d'après l'opinion commune. C'est un semblant de peine: donc ce n'est pas une peine vraie. Quelle peine, en effet; pourrait vousréjouir? Aucune, pas plus qu'il plaisir véritable ne produirajamais dans un tueur amertume et tristesse : « C'est plus tard, aucontraire, que l'épreuve fait recueillir en paix les fruits de lajustice, à ceux qui auront été ainsi exercés». Les fruits, et non pas seulement le fruit, nous dit-il, pour mieuxen montrer la multitude et la moisson. Pour ceux, ajoute-t-il, qui aurontété exercés par elle. Qu'est-ce à dire, «exercés? » C'est-à-dire, qui l'auront longtemps subieet supportée avec courage. Comprenez-vous bien la justesse de l'expression?Ainsi l'épreuve et comme une gymnastique qui fortifie l'athlète,(580) le rend invincible dans les luttes, irrésistible dans lesguerres. Si tel est l'effet de toute éducation sévère,tel sera le résultat de celle-ci en particulier. On devra donc enattendre bien des avantages, un heureux terme, une paix profonde. Et nevous étonnez pas, que toute rude qu'elle est, les fruitsen soientpleins de douceur ; c'est ainsi que dans les arbres, l'écorce està peu près toujours sans qualité, et pleine de rudesse,lorsmême que les fruits en sont doux. L'apôtre peut invoquer iciles notions les plus communes. Si donc vous êtes en droit d'espérerune telle récolte, pourquoi gémir ? Après avoir supportéles ennuis, pourquoi vous décourager au sein des avantages les plusassurés? Oui, les misères qu'il a fallu souffrir, vous lesavez subies; gardez-vous donc d'être ainsi abattus à l'approchede la récompense !
« Relevez donc vos mains languissantes; redressez vos genoux affaiblis; conduisez vos pas par des voies droites, de peur que quelqu'un chancelant,ne vienne à s'égarer, mais que plutôt il a soit guéri(12, 13) ».
Il les harangue comme les héros d'une course, d'une lutte, d'unebataille. Voyez-vous comme il se plait à les armer, à lesréveiller? Marchez droit, leur dit-il ; il parle ici de leurs penséesintimes. Marchez droit, cela veut dire : sans douter jamais de Dieu. Carsi l'épreuve vient de son amour, si elle ne commence que dans votreintérêt, si elle s'achève par une fin heureuse, sicette conviction vous est prouvée clairement et par les faits etpar les oracles -sacrés, pourquoi seriez-vous découragés?Laissez cet abaissement du coeur à ceux qui désespèrent,à ceux que ne peut fortifier l'espérance même des biensà venir. Marchez droit et ferme, sans plus chanceler, en retrouvantmême votre premier aplomb. Courir en chancelant, c'est chercher l'accidentet le mal. Voyez-vous comme il est en notre pouvoir d'être guéris?
« Tâchez d'avoir la paix avec tout le monde, et «de vivre dans la sainteté sans laquelle nul ne « verra Dieu(14) ». L'avis qu'il donnait précédemment: «N'abandonnez pas notre assemblée, notre «-réunion »(Hébr. X, 25) ; il l'insinue ici encore. Car dans les épreuves,rien ne facilite notre défaite, notre déroute, comme de nouséparpiller imprudemment. Vous comprenez le pourquoi : ainsi àla guerre, rompez les rangs, et vos ennemis n'auront besoin d'aucuneffort; ils vous auront bientôt pris et enchaînés, s'ilsvous trouvent séparés les uns des autres, et par làmême affaiblis. « Tâchez », dit-il donc; «d'avoir la paix avec tout le monde ». Quoi ? même avec ceuxqui se conduisent mal? Oui, et il le répète ailleurs : S'ilest possible, autant qu'il est en vous, ayez la paix avec tous les hommes.
De votre côté donc, dit l'apôtre, entretenez la paix,ne blessant jamais la piété fraternelle, mais acceptant degrand coeur et généreusement tous les mauvais traitements.L'arme la plus puissante dans les tentations, c'est la patience. C'estainsi (581) que Jésus-Christ communiquait la force à sesdisciples : « Je vous envoie » , disait-il, « comme desbrebis au milieu des loups; soyez donc prudents comme des serpents, etsimples comme des colombes ». Eh ! que dites-vous, Seigneur? Noussommes au milieu des loups, et vous nous commandez d'être comme desbrebis, comme des colombes? Bien certainement, répond-il; car leplus star moyen de couvrir de honte celui qui nous fait du mal, c'est desupporter courageusement ses injustes attaques, sans aucune vengeance oud'action ou de parole. Cette conduite nous rend plus vraiment philosopheset nous gagne une plus grande récompense , en même temps qu'elleédifié nos ennemis. Mais tel ou tel vous a chargéd'outrages! Vous, chargez-le de bienfaits. Voyez combien vous y aurezgagné. Vous aurez éteint et étouffé le mal,gagné pour vous une récompense, couvert de honte votre adversaire,sans éprouver vous-même aucun dommage sérieux.
Tâchez d'avoir avec tout le monde la paix « et la sainteté». La sainteté., qu'est-ce à dire? Il désigneici la continence, l'honneur des mariages. S'il en est qui ne soit pasmarié, dit-il, qu'il reste chaste ou qu'il prenne une épouse;si tel autre est lié par le mariage, qu'il n'aille pas s'oublier,qu'il use de sa femme seulement : car, ici encore est la sainteté.Comment? Le mariage n'est pas la sainteté elle-même; maisle mariage conserve la sainteté qu'engendre la fidélitémême, laquelle ne permet pas qu'on se profane avec les femmes perdues.« Le mariage est honorable » (Héb. XIII, 14), et nonpas saint absolument. Le mariage est pur, mais il ne communique pas lasainteté, sauf toutefois qu'il empêche de profaner la sanctificationqui vient de la foi. « Sainteté sans laquelle nul ne verraDieu ». C'est ce qu'il dit. aux Corinthiens: « Ne vous y trompezpas : ni les fornicateurs, ni les adultères, ni lesidolâtres, ni les impudiques, ni les pécheurs contre nature, ni les avares , ni les voleurs, ni les ivrognes, ni les détracteurs,ni les ravisseurs, n'hériteront du royaume de Dieu ». (I Cor.VI, 9.) Car comment celui qui a fait de son corps la chair d'une prostituée, pourra-t-il être le corps de Jésus-Christ? (Ibid. VI, 15.)
« Prenant garde que quelqu'un ne manque à la grâcede Dieu, et poussant en haut une racine d'amertume, n'empêche labonne semence, et ne souille l'âme de plusieurs; qu'il ne se trouvequelque fornicateur ou quelque profane (15, 16 ) ». Voyez-vous commepartout l'apôtre confie à chacun de nous le salut de tous?« Exhortez-vous l'un l'autre tous les jours », avait-il déjàdit, « pendant que dure ce temps que l'Ecriture appelle aujourd'hui». (Ibid. III, 13.)
2. Ne jetez donc pas tout le fardeau sur vos maîtres spirituels,ni tous vos devoirs sur vos prélats vous pouvez, vous aussi, selonl'apôtre, vous édifier les uns les autres. C'est ce qu'ildisait aux Thessaloniciens : « Edifiez-vous toujours les uns lesautres, comme déjà vous le faites » ; et ailleurs :« Consolez-vous mutuellement par les paroles que je vous adresse». (I Thess. V, 11.) Tel est aussi le conseil que nous vous donnonsen ce moment. Vous pouvez, mieux que nous-même, vous faire réciproquementun grand bien, si vous le voulez. En effet, c'est entre vous que vous vivezet conversez plus souvent; mieux que nous, vous connaissez mutuellementvos affaires; vous n'ignorez pas vos fautes réciproques; vous avezà un plus haut degré l'un pour l'autre la franchise, l'amitié,la familiarité. Toutes ces circonstances son loin d'être indifférentesdans le rôle d'un maître; elles sont autant d'entréeslarges et d'occasions favorables pour instruire; et vous pouvez, plus quenous, reprendre ou encourager. Vous n'avez pas, d'ailleurs, cet avantageseulement : je suis seul, moi, et vous êtes plusieurs; tous et chacunvous pouvez donc être des maîtres spirituels.
C'est pourquoi, je vous en supplie, ne négligez pas d'exploitercette grâce précieuse. Chacun de vous a une épouse,un ami, un serviteur, un voisin ; qu'il sache lui adresser un reproche,lui ménager un avis. Car n'est-il pas déraisonnable que leplaisir ou le besoin puisse faire organiser des banquets et des festins,et fixer certains jours où l'on devra se réunir et compléterpar la mutualité ce qui vous manque individuellement; soit, parexemple, qu'on ait à rendre les honneurs funèbres, soit qu'ondoive prendre un repas, soit qu'il faille porter secours au prochain, tandisqu'au contraire on ne fait aucune démarche semblable pour enseignerla vertu? Oui , je le répète et je vous en prie : que personnene néglige ce devoir, à l'accomplissement duquel Dieu attacheune grande récompense.
Pour vous en convaincre, apprenez que le Maître spirituel estbien celui qui a reçu les cinq talents de l'Evangile; mais que ledisciple, lui, a reçu un talent aussi. Que le disciple se dise :Je ne suis qu'un disciple, moi; je ne cours aucun danger ; et qu'ayantreçu de Dieu cette mission générale d'instruire leprochain, il la laisse improductive et l'enfouisse; qu'il n'avertisse jamais,qu'il n'use jamais du droit de parler librement, ne reprenant point, neconseillant point lorsqu'il le pourrait, mais cachant son talent dans laterre ; car un cour qui cache ainsi la grâce de Dieu n'est que terreet cendres viles ; oui, s'il l'enfouit de la sorte ou par paresse, ou parmalice, il ne pourra se défendre ni s'excuser devant Dieu en disant: Je n'ai reçu qu'un talent. Tu n'avais qu'un talent, il est vrai; mais tu devais en rapporter un second, et doubler le premier. Quand bienmême tu n'en aurais ainsi gagné qu'un seul , tu étaisà couvert de reproche. Ait serviteur qui rapporte deux talents gagnés,le Maître ne demande pas pourquoi il n'en offrait; pas cinq; au contraire,il le déclara digne du même prix que celui qui en avait gagnécinq autres. Pourquoi ? c'est qu'il fit valoir dans la proportion de cequ'il avait entre les mains, et ne laissa point son dépôtstérile; bien qu'ayant moins reçu que le dépositairedes cinq talents, il ne voulut pas, pour cela, être négligent,et profiter de la différence en moins pour se livrer à l'oisiveté.Ainsi ne devais-tu pas non plus regarder le serviteur qui avait reçudeux talents; ou plutôt, oui, tu devais avoir l'il sur lui; et commeil (582) imita lui-même, n'ayant que deux talents, le serviteur quien avait cinq à faire valoir, ainsi devais-tu copier la conduitede ce dépositaire des deux talents. Que si l'on condamne au supplicecelui qui posséda de l'argent et ne sut point le répandreen aumônes; comment ne serait-il frappé du dernier supplice,celui qui pouvant à l'occasion donner quelque avis utile, s'abstientde le faire ? La première aumône sustente le corps ; l'autrenourrit lâme ; l'une empêche la mort temporelle, l'autre prévientla mort éternelle.
3. Mais, objecterez-vous, je n'ai pas le talent de la parole. Il n'estbesoin, ici, ni du talent de la parole, ni d'éloquence. Si vousvoyez un ami peu chaste, dites-lui : Ce que vous faites est bien coupable;n'en êtes-vous pas honteux? N'en savez-vous rougir? Oui, c'est bienmal ! Mais ignore-t-il, répliquez-vous, que son action soit coupable? Non, sans doute, il le sait; mais son penchant l'entraîne. Lesmalades aussi savent que l'eau froide est pour eux une boisson dangereusemais ils ont besoin qu'une main charitable les retienne. Celui qui estsous l'empire d'une souffrance, ne peut pas sitôt se suffire danssa maladie. Pour le soigner, il est besoin de ta santé même;et si ta parole ne peut le contenir, veille sur ses démarches, arrête-le,peut-être retournera-t-il sur ses pas! - Mais que gagnera-t-il àn'agir ainsi qu'à cause de moi, et seulement parce que je l'aurairetenu?- Ne sois point si subtil. En attendant mieux et de toute manière, détourne-le d'une action coupable; qu'il s'habitue à nepoint courir au précipice, qu'il soit contenu par tes bons officesou par tout autre moyen, c'est toujours un gain immense ! Quand tu l'aurashabitué, en effet, à ne pas prendre cette route fatale, quandil commencera dès lors à respirer un peu sagement, tu pourrasensuite lui apprendre qu'il faut agir ainsi en vue de Dieu, et non pasen vue de l'homme.
Ne prétends pas corriger tout ensemble et d'un seul coup, ceserait tenter l'impossible; mais procède doucement, petit àpetit. Si tu le vois fréquenter les lieux où l'on boit avecexcès, les banquets où l'on s'adonne à l'ivresse,ne crains pas de l'y suivre; et, à ton tour, prie-le de te rendrele service d'une salutaire réprimande, en cas qu'il aperçoiveen toi-même quelque faiblesse. Car ainsi s'adressera-t-il àlui-même un reproche, en voyant que tu as besoin ainsi d'êtrerepris, et que tu aimes à le secourir non pas comme un redresseuruniversel de ses torts, non pas comme un docteur infaillible, mais commeun frère et un ami. Dis-lui donc : Je t'ai servi en te rappelanttes propres intérêts; en retour, si tu aperçois enmoi quelque défaut, retiens-moi, redresse-moi; si tu me vois colère,si tu me reconnais avare, arrête-moi, tu me comprends, par un avis!
Et voilà l'amitié; et c'est ainsi qu'un frère aidépar son frère, ressemble à une place fortifiée. (Prov.XVIII, 19.) Manger et boire ensemble ne fait pas l'amitié, sinoncelle des brigands et des assassins. Mais si nous sommes de vrais amis,si vraiment nous nous portons un mutuel intérêt, rendons-nousréciproquement de tels services, qui nous amèneront àune amitié sérieusement utile, et nous empêcherontde dériver vers l'enfer. Que l'ami réprimandé ne s'affectepoint : nous sommes des hommes et nous avons des défauts. Que lemoniteur non plus n'avertisse jamais avec une idée d'ironie ou detriomphe, mais en secret, avec douceur et bonté. C'est lui surtoutqui a besoin d'une grande douceur, pour bien convaincre qu'il fait uneopération charitable. Ne voyez-vous pas avec quelle douceur infinieles médecins procèdent quand il faut brûler et trancherau vif ? Bien plus doit-il agir ainsi, celui qui reprend son prochain :la réprimande fait bondir plus vivement encore que le fer et quele feu. Les médecins s'étudient par-dessus tout àne pratiquer une incision que le plus doucement possible; ils s'arrêtentquelque peu, ils laissent au malade le temps de respirer. Ainsi doit-onpratiquer la réprimande, pour ne pas révolter ceux qui lareçoivent. Dussions-nous d'ailleurs y gagner des outrages, y recevoirmême quelque blessure, ne refusons point de la faire. Les maladesqu'on travaille par le fer crient beaucoup et bien fort contre le chirurgien,lequel n'a point souci de leurs clameurs, et ne pense qu'à les sauver.Ainsi devons-nous, pour donner un avis utile, faire tout au monde et toutsupporter, en vue de la récompense qui nous est proposée.« Portez », est-il dit, « portez les fardeaux les unsdes autres, et ainsi vous accomplirez la loi de Jésus-Christ ».(Galat. VI, 2.) Et c'est ainsi, en effet, que nous réprimandantou nous supportant les uns les autres, nous pourrons édifier complètementle corps de Jésus-Christ. C'est ainsi que vous allégereznotre labeur pastoral, et que vous nous seconderez en toutes choses etnous donnerez la main; ainsi formerons-nous une vaste association oh toustravailleront pour le salut commun, et chacun toutefois pour son propresalut. Soyons donc fermes et constants à porter le fardeau du prochain,à nous donner de mutuels avis, afin de gagner les biens promis enNotre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire soit au Père,etc.
HOMÉLIE XXXI
EFFORCEZ-VOUS D'AVOIR LA PAIX AVEC TOUT LE MONDE,COMME AUSSI LA SAINTETÉ, SANS LAQUELLE PERSONNE NE VERRA DIEU. (CHAP.XII, 14-17.)
1. Le vrai christianisme se reconnaît à plusieurs caractères;mais plus que tout autre, mieux qu'aucun, la paix entre nous, l'amour réciproquele révèle évidemment. Aussi Jésus-Christ a-t-ildit : « Je vous donne ma paix » ; et encore : «Tout lemonde reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vousaimez les uns les autres ». (Jean, XIV, 27 ; XIII, 35.) C'est làce qui fait dire à saint Paul : « Efforcez-vous d'avoir lapaix avec tout le monde, et la sainteté », c'est-à-direl'honnêteté, « sans laquelle personne ne verra Dieu».
« Veillant à ce que personne ne manque à la grâcede Dieu (15) ». Pareils aux voyageurs qui cheminent en grande caravanepour une route très-longue, veillez, dit-il, à ce que personnene reste en arrière. Je ne vous demande pas seulement que vous marchiezvous-même, mais encore que vous ayez l'oeil sur les autres pour qu'aucunne manque à la grâce de Dieu. Il appelle grâce de Dieules biens à venir, la foi à l'Évangile, la vie chrétienneet parfaite : car tout cela est un don de la divine grâce. Et neme dites pas, continue-t-il, qu'après tout c'est un seul homme quipérit : pour ce seul homme même, Jésus-Christ est mort;et vous ne tiendriez pas compte de celui qui a coûté la vieà votre Sauveur? « Veillant », c'est le mot de l'apôtre;entendez : examinant avec scrupule, considérant, cherchant àsavoir, comme on aime à s'enquérir des santés faibles,et vous observant en tout et toujours « de peur que quelque racineamère poussant en haut ses rejetons, n'empêche » labonne semence. C'est une citation du Deutéronome (XXIX, 18), empruntéed'ailleurs par métaphore au règne végétal.Gardez-vous, dit-il, de toute racine d'amertume, dans le même sensqu'il écrit ailleurs : « Un peu de levain aigrit toute lapâte ». (I Cor. V, 6.) Je ne réprouve pas seulementle péché même, mais aussi la ruine spirituelle quien dérive. Ainsi, supposé qu'il se montre semblable racine,ne permettez pas qu'elle pousse un seul rejeton; tranchez au vif, pourl'empêcher de produire ses fruits, et d'infecter, de souiller leprochain.
« Gardez donc », dit-il, « qu'aucune racine d'amertumepoussant en haut ses rejetons, n'empêche » la bonne semence,« et ne souille » l'âme de « plusieurs ».Qu'il a raison d'appeler le péché une amertume ! Rien deplus amer, en effet, que le péché. Ils le savent ceux qui,après l'avoir commis, sèchent et se consument cle remords,et ressentent une amertume affreuse, si affreuse même qu'elle pervertiten eux le jugement et l'intelligence. Car c'est la nature de l'amertumede vous ôter tout autre sentiment. Racine d'amertume est une expressionaussi très-exacte : il ne dit pas, en effet, racine amère,mais d'amertume. En effet, il se peut qu'une racine amère portedes fruits suaves, tandis que jamais on n'en recueillera sur une racined'amertume, sur ce qui est le principe, la base même de l'amertume.Ici, tout est nécessairement amer, sans douceur aucune; tout porteavec soi une sensation désagréable et repoussante, tout estodieux et abominable. « Et ne souille l'âme de plusieurs», c'est-à-dire, prévenez le mal, retranchez de votresociété les gens sans pudeur.
« Qu'il ne se trouve aucun fornicateur, ou aucun profane, commeEsaü, qui vendit son droit d'aînesse pour un seul repas (46)». Esaü fut-il donc jamais fornicateur? Il ne le fut pas positivement;cette expression est placée ici par opposition à ce mot précédent: « Tendez à la sainteté ». Quant à laqualification de profane, elle semble bien atteindre Esaü. Que nuldonc ne soit, comme lui, un profane, c'est-à-dire un esclave duventre et de l'appétit, un être charnel, capable de vendreles biens spirituels, « puisqu'il vendit», en effet, «son droit d'aînesse pour un seul repas » ; sacrifiant ainsibassement cet honneur qu'il tenait de Dieu, et livrant en échanged'un plaisir misérable l'honneur et la gloire la plus insigne.
Pareille honte doit peser sur tous les hommes qui sont ainsi abominables,ainsi grossiers et impurs. Le débauché n'est donc pas leseul impur au monde ; l'être glouton et esclave du ventre ne l'estpas moins. Lui aussi subit l'esclavage de sa passion; lui aussi, pour ysatisfaire, s'assujettit à l'avarice, au vol, à mille actionsbasses et (584) déshonorantes; abaissé sous la tyrannie dece vice, souvent il blasphème, et ne tient aucun compte de son droitd'aînesse, puisque tout entier à son bonheur charnel, il sacrifiejusqu'à ce .droit sublime.
Concluez que le droit d'aînesse nous appartient, et non plus auxJuifs. Cette comparaison, d'ailleurs, se rapporte, dans la penséede l'apôtre, à l'épreuve qu'ont subie ces chers Hébreux.Il leur fait entendre que le premier est devenu le dernier, et que le seconda gagné le premier rang. L'un est monté par sa fermetéet sa patience : l'autre est descendu par sa lâche sensualité.
2. « Car sachez que désirant, mais trop tard, son héritagede bénédiction, il fut réprouvé. Il ne trouvapas, en effet, lieu au repentir, bien qu'ayant demandé avec larmesà être bénit (17) ». Que signifie ce texte ?Faut-il y voir la pénitente même réprouvée ?Non, sans doute. Mais alors, comment Esaü ne trouva-t-il point placeau repentir ? Comment cette place ne s'est-elle point trouvée pourlui, s'il s'est condamné lui-même, s'il a poussé d'amerssanglots ? C'est que toutes ces démonstrations n'étaientpoint la pénitence, pas plus que ne le fut cette douleur de Caïn,évidemment démentie par son fratricide ; ainsi les cris d'Esaün'étaient pas ceux du repentir, comme ses idées de meurtreen donnèrent la preuve. Lui aussi, dans son coeur du moins, futl'assassin de Jacob. « Le temps de la mort de mon père viendra», disait-il, « et je tuerai mon frère Jacob ».(Gen. XXVII, 14.) Ses larmes ne purent donc pas lui donner un vrai repentir.L'apôtre ne dit pas absolument qu'il n'obtint rien par sa pénitence,mais qu'avec ses larmes mêmes, il ne trouva point place àla pénitence. Pourquoi ? C'est qu'il ne fit pas pénitenceselon les conditions essentielles à un vrai repentir. La pénitenceest là tout entière, en effet; il ne s'est point repenticomme il l'aurait fallu. Les paroles de l'apôtre ne peuvent autrements'expliquer. En effet, (si la pénitence est inutile), pourquoi exhorterà la conversion les Hébreux attiédis ? Comment lesréveiller, dès qu'ils étaient devenus chancelants,languissants, découragés ? Car tous ces symptômes annonçaientune. chute commencée.
L'apôtre me paraît faire allusion ici à certainsfornicateurs qui auraient existé parmi les Hébreux, bienque pour le moment il ne veuille pas les désigner et les reprendre;il feint même de ne rien savoir, afin qu'eux-mêmes se corrigent.Car il faut d'abord feindre d'ignorer le mal, et n'apporter la réprimandeque plus tard et s'ils y persévèrent, de façon àne pas leur ôter la pudeur du crime. C'est la conduite que tint Moiseà l'égard de Zambri et de Chasbitis.
« Il ne trouva point place à la pénitence »; il ne trouva pas la pénitence. Est-ce parce qu'il commit de cespéchés qui sont trop énormes pour qu'on on fasse pénitence?Est-ce plutôt parce qu'il ne fit pas une digne pénitence ?Il est donc , en effet, quelques péchés trop grands pourqu'un en puisse faire pénitence. C'est ce que l'apôtre ditailleurs: Ne tombons point par une chute incurable. Tant que notre malheurse borne à une marche boiteuse, le boiteux facilement se redressemais si nous sommes renversés complètement, quelle ressourcenous est laissée? Ainsi parle l'apôtre avec ceux qui nesont pas encore tombés; il les épouvante avant la chute,et affirme que celui qui est tombé n'a plus de consolation àattendre. Mais à ceux qui sont tombés toutefois, il tientun langage tout contraire, de peur qu'ils ne se précipitent dansle désespoir : « Mes chers petits enfants », leur crie-t-il,« vous que j'enfante de nouveau avec douleur, jusqu'à ce queJésus-Christ soit formé en vous ! » Et ailleurs: «Vous qui cherchez votre justification dans la loi (de Moïse), vousêtes déchus de la grâce ». (Gal. IV, 19; V 4:)Voilà qu'il atteste leur entière déchéance. Cest qu'en effet le fidèle qui est debout, dès qu'il entendproclamer que le pardon est impossible à celui qui tombe, devientplus ardent au bien, plus ferme, plus stable dans sa résolution.Mais si vous tenez un langage aussi énergique à l'égardde l'homme tombé, jamais il ne se relèvera. Que peut-il espérer,en se convertissant?
« Esaü », ajoute l'apôtre, « non-seulementpleura, mais il chercha la pénitence ». Ainsi la pénitencen'est pas réprouvée dans le texte où il dit qu'iln'a pas trouvé place au repentir. II veut seulement les prémunir,les rendre fermes et stables, pour qu'ils ne tombent jamais. Maintenant,que ceux qui ne croient pas à l'enfer, se souviennent de ce trait;que ceux qui n'ont pas foi à la punition du péché,réfléchissent ici et se demandent pourquoi Esaü n'obtintpas son pardon? C'est qu'il ne fit point pénitence comme il l'auraitfallu.
3. Voulez-vous un exemple de pénitence parfaite ? Ecoutez cellede Pierre après son reniement. L'évangéliste nousraconte sa conduite par un seul trait : « Il sortit,», dit-il,« et pleura amères ment ». Un péché aussiénorme lui fut donc remis, parce qu'il fit pénitence commeil le devait. Et pourtant le sacrifice sanglant n'avait pas encore étéoffert ; la victime n'avait pas encore été immolée; le péché n'avait pas encore été détruit,et continuait à exercer son règne et sa tyrannie. Mais ilfaut que vous sachiez que ce reniement fut l'effet moins de sa lâchetéque de l'abandon de Dieu, qui voulut le dresser à connaîtrela juste mesure des forces humaines, à ne jamais résisteraux paroles que lui adressait son maître, à ne jamais s'éleverau-dessus des autres; à savoir que sans Dieu nous ne pouvons rienfaire, et « Que si le Seigneur ne bâtit point la maison, envain travaillent ceux qui la construisent ». (Ps. CXXVI,1.) Ecoutezdonc comment Jésus-Christ l'avertit spécialement , l'admoneste nommément et seul
« Simon, Simon, Satan a demandé de te cribler, comme oncrible le froment; mais moi j'ai prié pour toi, pour que ta foine défaille point (1) ». (Luc, XXII, 31, 32.) Car, comme très-probablementPierre se complaisait en lui-même et s'élevait en
1 En lisant ce passage tout entier, on en tirera la conclusion toutecontraire à celle qu'y a cherchée le Jansénisme. Ondira, avec saint. Augustin, parlant du Dieu juste et bon : Non deserit,nïsi deseratur. Et la prière spéciale de Jésus-Christpour Simon prouvera encore que cet abandon de Dieu n'est certes pointun refus de la grâce.
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son coeur, parce qu'il avait la conscience d'avoir plus que ses frèresl'amour pour Jésus-Christ; pour cette raison, Dieu permet qu'ilpèche et renie son Maître. Mais aussi, pour ce fait, il pleureamèrement; et la conduite qu'il tient ensuite, se conforme àses pleurs amers. Car que n'a-t-il pas fait en ce sens? Il s'est jetédans des périls sans nombre, et a donné mille preuves desa force d'âme et de la solidité de son courage.
Judas aussi a fait pénitence, mais d'une façon déplorable,puisqu'il a fini par une strangulation volontaire. Esaü aussi a faitpénitence, comme je l'ai dit; ou plutôt il n'a point faitpénitence, puisqu'il a versé des larmes d'orgueil et de fureurplutôt que de repentir, comme sa conduite subséquente l'atrop prouvé. Le bienheureux David a fait pénitence, et sesparoles nous le déclarent : « Je laverai chaque nuit mon litde mes pleurs; j'arroserai ma couche de mes larmes » (Ps. VI, 7)et le péché ancien qu'il avait une seule fois commis, ille pleurait après tant d'années, après tant de générations,comme si son malheur avait été d'hier.
C'est qu'en effet le vrai pénitent ne doit point se livrer àla colère, à la fureur, mais garder l'attitude briséed'un condamné de la veille, qui n'a plus le droit d'ouvrir la bouche,dont la sentence est prononcée, que la miséricorde seulepeut sauver encore, qui reconnaît son ingratitude publique enversle souverain bienfaiteur, et s'avoue enfin un réprouvé dignede tous les supplices imaginables. Rempli de ces pensées, il n'éprouverani colère, ni indignation ; mais il s'épanchera en pleurs,en gémissements, en sanglots et le jour et la nuit.
Le vrai pénitent, encore, ne devra jamais oublier son péché,mais prier Dieu de vouloir bien ne plus se souvenir de cette faute, dontil gardera, lui, toujours la mémoire. Ici, en effet, si nous noussouvenons, Dieu oubliera; sachons, oui, nous accuser franchement et nouspunir sévère.. ment, et nous apaiserons notre Juge. Le péchéque vous aurez confessé, déjà s'atténue; ils'aggrave au contraire, si vous n'en faites l'aveu.
Que le péché se double, en effet, d'ingratitude et d'effronterie,dès lors ses progrès sont irrésistibles car commentpourrait-on veiller à ne point faire de chute nouvelle, si l'onignore même qu'on ait péché dans une premièreoccasion? Ainsi, je vous en prie, gardons-nous de nier nos péchés;évitons pareille impudence , de peur de la payer à regretet bien chèrement un jour. Caïn entendit cette parole de Dieu: « Où est ton frère Abel ? » Il y répondit: « Je ne sais ; suis-je donc le gardien de mon frère ? »(Gen. IV, 9.) Voyez-vous comme il aggrava son crime? Ainsi n'avait pasagi son malheureux père, qui, interrogé par le Seigneur ences termes : Adam, où es-tu ? avait répondu en tremblant: « J'ai entendu votre voix, et j'ai craint parce que je suis nu,et je me suis caché », (Gen. III, 9.)
C'est un grand bien que de se souvenir constamment de ses péchés;aucun remède n'est plus efficace contre une faute commise que d'engarder toujours la mémoire; et d'ailleurs, rien ne contribue davantageà vous arrêter sur le chemin du vice. La conscience ici regimbe,je le sais, et ne se laisse point ainsi flageller par le souvenir de sesmisères : mais sachez dompter votre coeur et lui serrer le frein.Pareil au coursier sauvage, difficilement il se soumet ; il ne veut passe persuader qu'il ait péché : et dans cette répugnance,évidemment on reconnaît l'oeuvre de Satan. Mais nous, convainquons-lede ses crimes, pour le décider aussi à faire pénitence,et pour le sauver du supplice par l'acceptation de ce remède salutaire.
Comment espérez-vous, dites-moi, mériter le pardon devos péchés, si vous ne les avez pas encore confessés?Certes, par son état même, le pécheur est trop dignede pitié et de miséricorde. Mais, si vous n'avez pas mêmel'intime persuasion que vous ayez péché, comment croiriez-vousdevoir implorer miséricorde, , lorsque jusque dans vos crimes, vousgardez l'impudence? Persuadons-nous bien que nous avons péché.Ne le disons pas de bouche seulement, mais de coeur et de conviction. Noncontents même de nous avouer pécheurs, examinons nos fautesen détail, déclarons - les toutes et chacune spécialement.Je ne vous dis pas de vous affliger en les déclarant, ni de vousaccuser en face de vos frères mais simplement d'obéir àcette parole du Prophète : « Déclarez à Dieutoutes vos voies ». (Ps. XXXVI, 5.) Confessez donc vos péchésà Dieu; confessez vos péchés au Juge, avec une prière,sinon des lèvres, au moins du souvenir, et implorez ainsi sa miséricorde.
Si vous gardez ainsi constamment la mémoire de vos péchés,jamais vous n'aurez de haine contre le prochain, jamais vous ne conserverezle ressentiment des injures. Je ne dis pas seulement Si vous avez l'intimepersuasion que vous êtes un pécheur; cette pensée nevous donne pas, à beaucoup près, l'humilité et lemépris de vous-même , autant que le fera un examen personnelet spécial de chacune de vos fautes. Grâce à ce perpétuelsouvenir de vos misères, vous ne haïrez plus, vous ne garderezpoint rancune, vous n'aurez ni colère, ni expressions de malédictions; vous ne serez plus orgueilleux ; vous n'éprouverez plus de rechutesdans les mêmes fautes; vous serez plus ardent au bien.
4. Voyez-vous combien d'avantages découlent de ce souvenir denos péchés ? Gravons-les donc dans nos coeurs. Notre âme,je le sais, ne soutire pas volontiers un souvenir si amer; mais contraignons-lade l'accepter; faisons-lui en cela violence. Mieux vaut pour elle éprouvermaintenant le remords inséparable de cette pensée, que desubir leï' châtiment réservé au dernier des jours.Oui, si vous en avez mémoire, aujourd'hui, et si vous les offrezconstamment à Dieu avec une prière persévérantepour en être délivrés, vous les aurez bientôtdétruits. Mais si vous les oubliez maintenant, alors et malgrévous, il faudra vous en souvenir, quand ils seront déclaréspubliquement, quand ils seront produits solennellement à la facedu monde entier, dés amis comme des ennemis, en présencemême des anges. Car ce n'est pas à David seulement que l'Esprit-Sainta dit : « Ce (586) que tu as fait en secret, moi je le manifesteraià tous ». (II Rois,XII, 12.) Dieu, ici, nous parlait àtous et à chacun. Tu as craint les hommes, nous dira-t-il, et tules a respectés plus que Dieu même; sans souci du Dieu quite voyait, tu as rougi seulement des regards humains. Car ces yeux deshommes, ajoute-t-il, c'était la crainte des hommes. Aussi, et pource sentiment même, tu seras puni; je serai ton accusateur, je mettraites crimes sous les yeux du monde entier.
Que telle soit la vérité, qu'en ce grand jour nos péchésdoivent être produits aux regards de tous comme sur un théâtre,à moins que dès maintenant nous ne les effacions par un souvenirpersévérant; vous le comprendrez, rien qu'à savoircomment sera solennellement accusée la cruauté, l'inhumanitéde ceux qui n'auront pas eu pitié de leurs frères. «J'ai eu faim », dit Jésus-Christ, « et vous ne m'avezpas donné à manger». (Matth. XXV, 42.) Quand est-ceque retentiront ces paroles ? Est-ce dans quelque recoin obscur? Est-ceen secret ? Non, non ! Quand sera-ce donc? C'est à l'époqueoù le Fils de l'homme viendra dans toute sa gloire, quand il aurarassemblé devant lui toutes les nations, quand il aura séparéceux-ci d'avec ceux-là, c'est alors que, devant le monde comme témoin,il prononcera, et qu'il placera les uns à sa droite et les autresà sa gauche, d'après l'arrêt. « J'ai eu soifet vous ne m'avez pas donné à boire ».
Voyez encore comme, en présence de tous, il prononce contre lesvierges folles : « Je ne vous « connais pas ». Car cepartage de cinq vis-à-vis de cinq autres ne doit pas êtrepris à la lettre de ce chiffre; il désigne encore les viergesméchantes, cruelles, inhumaines, toutes celles enfin de semblablecatégorie. Ainsi encore, en face de tout le monde, et spécialementen présence de ses deux compagnons qui avaient reçu, celui-cideux talents, celui-là jusqu'à cinq, l'enfouisseur de sontalent unique s'entend appeler : « Serviteur mauvais et paresseux» (Matth. XXV, 26); et le maître fait connaître ces dépositaires,non-seulement par les paroles qu'il leur adresse, mais par le traitementqu'il leur inflige. Dans le même sens, l'évangélistea écrit: « Ils verront celui qu'ils ont percé ».(Jean, XIX, 37.) Car à la même heure tous, justes et pécheurs,ressusciteront; à la même heure aussi Jésus-Christse montrera pour les juger.
Pensez donc à ce que deviendront alors ceux sur qui pèserala honte, la douleur; ceux qui se verront traînés en enfer,au moment où les autres recevront la couronne. « Venez »,dit-il aux uns, venez, les bénis de mon père; possédezle « royaume qui vous a été préparé depuisla création du monde ». Et aux autres, au contraire «Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu qui a été préparépour le démon et pour ses anges . (Matth. XXV, 34-41.)
Non contents d'entendre ces arrêts, plaçons sous nos yeuxce tableau, figurons-nous que le rt juge est là, qu'il prononcela sentence, qu'il nous envoie à ce redoutable feu. Quels serontalors nos sentiments? Quelle sera notre consolation? Que nous dira cetteséparation effrayante? Que répondrons-nous quand on nousaccusera de rapine et de vol? Quelle excuse pourrons-nous apporter? Quelleapologie honnête présenter? Aucune. Mais fatalement il faudranous voir enchaînés, le front courbé de honte, traînésà la bouche de ces fournaises ardentes, à ce fleuve de feu,à ces ténèbres, à ce supplice éternel,sans pouvoir invoquer personne pour nous délivrer. Car « onne peut », est-il écrit, « on ne peut passer d'ici là» ; entre nous et les élus, l'abîme est immense (Luc,XVI, 26) ; le voulussent-ils, il ne leur serait pas permis de le franchirni de nous tendre la main; il faut de toute nécessité souffrirà tout jamais, sans que personne vous soit en aide, fût-ilvotre père, votre mère, quel qu'il soit enfin, quand mêmeil jouirait d'un grand crédit auprès de Dieu.
« Car le frère »; dit le Prophète, «ne rachète point son frère : un homme en rachèterait-ilun autre? » (Ps. XLVIII, 8.)
Puis donc qu'il ne nous est permis d'attendre notre salut de personne,si ce n'est de nous-mêmes, aidés toutefois d'abord de la bontéet de l'a miséricorde de Dieu, je vous en prie, faisons tout aumonde pour que notre vie soit pure et parfaitement réglée,exempte surtout d'une première tache; sinon, après une premièretache même, ne nous endormons point; et plutôt, persévéronsdans la pénitence, les larmes, les prières, l'aumône,pour effacer nos souillures.
Mais que ferai-je, dira quelqu'un, si je n'ai pas de quoi donner l'aumône? Si pauvre que vous soyez, vous avez bien sans doute un verre d'eaufroide; vous avez bien deux oboles; vous avez deux pieds pour visiter lesmalades et pénétrer dans les prisons; vous avez un toit pourrecevoir les étrangers. Car il n'y a pas, non, il n'y a pas de pardonpour qui ne fait point l'aumône, pour qui ne sait pas user de miséricorde.Nous vous le répétons constamment, afin que nos constantesredites produisent enfin quelque mince effet. Nous tenons ce langage moinsdans l'intérêt de ceux à qui vous .ferez du bien, quepour votre avantage à vous-mêmes ; vous ne leur donnez quedes biens présents, tandis que vous recevez les biens célestes.Puissions-nous les acquérir, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel appartiennent au Père,dans l'unité du Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, etc.
HOMÉLIE XXXII
TOUS NE VOUS ÊTES PAS APPROCHÉS MAINTENANTD'UNE MONTAGNE SENSIBLE ET TERRESTRE, NI D'UN FEU BRULANT, D'UN NUAGE OBSCURET TÉNÉBREUX, DES TEMPÊTES, ETC. (CHAP. XII, 18-20).
1. Il était vraiment grand et terrible, ce Saint des Saints qu'abritaitl'ancien temple; terrible avait été de même l'appareildéployé au mont Sinaï, ce feu, ces ténèbres,cette sombre nuée, cette tempête dont l'Écriture adit que le Seigneur se montra sur le Sinaï au milieu des flammes,de la tempête et des nuées épaisses. Le Nouveau Testamentne fut publié avec aucune circonstance semblable; Dieu le donnasimplement par la parole. Voyez toutefois comme l'apôtre comparele cortège même extérieur des deux alliances; et comme,avec raison, il donne tout l'avantage des circonstances mêmes ànotre sainte loi. Déjà, quant au fond même , il a surabondammentprouvé, il a évidemment démontré la différencedes deux Testaments, et la réprobation de l'Ancien; dès lors,quant aux circonstances mêmes, il arrive à les juger facilement.Or, que dit-il ?
« Vous n'avez pas approché, en effet, aujourd'hui, au piedd'une montagne visible, auprès d'un feu ardent, d'un tourbillon,d'une sombre nuée, d'une tempête; vous n'avez pas entendule son de la trompette et le retentissement des paroles, que ceux qui lesentendirent refusèrent d'écouter, en suppliant que la voixn'ajoutât pas un mot de plus. Car il ne pouvait supporter la rigueurde cette menace: Si une bête même touche la montagne, ellesera lapidée (18-20) »: Terrible appareil, dit l'apôtre, si terrible même, qu'Israël ne put se résigner àen être témoin et qu'aucun animal même n'osa gravirla montagne. Mais toutes ces circonstances redoutables n'étaientpas comparables à celles que l'avenir devait révéler.En effet, qu'est-ce que le Sinaï comparé au ciel? Qu'est-ceque ce feu sensible en comparaison du Dieu qui échappe ànos sens? Car notre Dieu à nous, dit l'Écriture, est un feudévorant. « Que Dieu ne nous parle pas, criait ce peuple;que ce soit plutôt Moïse qui nous parle ». (Exod. IX,19.) « Car ils ne pouvaient supporter », dit l'apôtre,« ce terrible arrêt : Qu'une bête même quitouchera la montagne, soit lapidée; et le spectacle qui s'offraitétait si terrible, que Moïse
dit lui-même : Je suis tout tremblant et tout effrayé (21)». Étonnez-vous encore que l'Écriture attribue au peuplece même sentiment, lorsque le législateur même qui avaitpénétré dans la nuée sombre où Dieuhabitait, s'écriait à son tour: Je suis effrayé ettout tremblant!
« Mais vous vous êtes approchés de la montagne deSion, de la ville du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste,d'une troupe innombrable d'anges, de l'Église des premiers-nésqui sont écrits dans le ciel, de Dieu qui est le juge de tous, desesprits des justes qui sont dans la gloire; de Jésus qui est lemédiateur de la nouvelle alliance, et de ce sang dont l'aspersionparle plus avantageusement que le sang d'Abel (22-24) ».
Vous voyez par quels traits il montre la supériorité dela nouvelle alliance à l'égard de l'ancienne. Au lieu dela Jérusalem terrestre, la céleste Jérusalem : vousvous êtes approchés, vous, de la cité du Dieu vivant,de la Jérusalem céleste. Au lieu de Moïse, Jésus: Jésus, dit-il, est le médiateur de la nouvelle alliance. Au lieu du peuple israélite, les anges : L'innombrable multitudedes anges, dit-il. Mais, quels premiers-nés désigne-t-ilpar l'expression : L'Église des premiers-nés? Il entend tousles choeurs des fidèles, qu'il appelle aussi les esprits des justesparfaits. Ainsi, poursuit-il, ne vous livrez pas au chagrin; voilàceux avec qui vous serez un jour.
Mais quel est le sens de la phrase : « De ce sang dont l'aspersionparle plus avantageusement que celui d'Abel? » Le sang d'Abel a-t-ildonc parlé? Certainement, répond-il, et comment? Paul encorevous le dit : « C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu unehostie plus excellente que celle de Caïn, et que grâce àcette victime, il fut déclaré juste; c'est à causede sa foi, qu'il parle encore après sa mort ». Dieu lui-mêmele dit: « La voix du sang de ton frère crie jusqu'àmoi ». Tel est donc le sens du texte, à moins qu'on ne luidonne celui-ci : le sang d'Abel est encore célébrédans le monde, mais bien moins toutefois que celui de Jésus-Christ.Car le sang divin a purifié le monde, (588) et il fait entendreune voix d'autant plus éclatante et plus significative, que la réalitél'emporte sur la figure, en fait de témoignage.
« Prenez garde de ne pas mépriser celui qui vous parle; car si ceux qui ont méprisé celui qui leur parlait surla terre, n'ont pu échapper à 1a punition, bien moins l'éviteronsnous, si nous rejetons celui qui nous parle du ciel; lui dont la voix alorsébranla la terre, et qui a fait pour le temps où nous sommes,une nouvelle promesse, en disant : J'ébranlerai encore une fois,non-seulement la terre, mais aussi le ciel. Or, en disant. Encore une fois,il déclare qu'il fera cesser les choses muables, comme étantfaites pour un temps, afin qu'il ne demeure que celles qui sont pour toujours.C'est pourquoi commençant déjà à posséderce royaume , qui n'est sujet à, aucun changement, conservons lagrâce, par laquelle nous puissions rendre à Dieu un cultequi lui soit agréable, étant accompagné de respectet d'une sainte frayeur. Car notre Dieu est un feu dévorant (25-29)». Si l'appareil an tique est terrible, le nouveau est beaucoup plusadmirable et plus glorieux. Nous n'y voyons plus les ténèbres,les nuées sombres, la tempête. Et si l'on demande pourquoiDieu se montrait alors par le feu, il me semble que cette circonstanceindiquait figurément l'obscurité de l'Ancien Testament, etcette loi mosaïque si voilée, si enveloppée d'ombresépaisses. On comprenait par là d'ailleurs que le législateurdoit, au besoin, être terrible et capable de punir les transgresseurs.
2. Mais pourquoi le son de la trompette? C'était l'occasion nécessaire,puisqu'elle retentit d'habitude pour annoncer un roi. Elle doit se faireentendre encore, bien certainement,, au second avènement du Seigneur.Nous serons tous, dit l'apôtre, réveillés par la trompette,de sorte que la puissance de Dieu produira cette résurrection générale.Au reste, ce son de la trompette ne signifie qu'un fait; c'est que tous,nous devrons ressusciter. Mais, en Israël, tout était réellementtableaux et voix; tandis que dans l'avenir qui devait suivre, tout estpour l'intelligence seule, tout invisible. Le feu n'avait non plus d'autresens, sinon que Dieu même est un feu. Car, dit l'apôtre, «notre Dieu est un feu dévorant ». La nuée sombre,les ténèbres, la fumée, montrent aussi qu'il s'agitd'une loi redoutable; c'est dans la même pensée qu'Isaïea dit : « Le temple fut rempli de fumée ». Pourquoila tempête du Sinaï? Pour montrer la paresse et la lâchetédu genre humain. Il lui fallait de ces coups de tonnerre pour le réveiller;aussi, ne se trouvait-il aucun homme assez stupide, assez alourdi, pourne pas relever son âme vers les idées. célestes, àl'heure où se produisaient ces faits terribles, alors que Dieu portaitsa loi. Enfin, Moïse parlait, et, Dieu lui répondait. Ilfallait, en effet, que cette, voix de Dieu se fit entendre; voulant présenter,sa loi par lorgane de Moïse, il devait d'abord montrer ce Prophètecomme digne de foi. D'ailleurs, on n'apercevait point Moïse àcause de cette sombre nuée; on ne pouvait non plus l'entendre àcause. de la faiblesse de sa voix. Que restait-il donc, sinon que Dieuparlât lui-même, que sa voix s'adressât au peuple etfit écouter ses lois divines ?
Mais rappelons-nous notre premier texte : « Car , vous ne vousêtes point approchés d'une montagne sensible, d'un feuardent, du son de la trompette, et de cette voix que ceux qui l'entendirents'excusèrent d'entendre, ne voulant plus qu'elle prononçâtun mot ». Les Israélites furent donc cause que Dieu se montradans notre chair. Car,.que disaient-ils ? « Que Moïse nous parle,et que Dieu cesse de nous parler ».
Les orateurs qui procèdent par comparaisons, rabaissent plusque de droit les sujets étrangers, pour montrer que le leur estbien plus grand. Je me plais à croire au contraire,que ces faitsde l'Ancien Testament sont admirables, puisqu'ils sont les oeuvres de Dieuet les démonstrations de sa puissance; et cependant je démontreque notre histoire, à nous, présente plus et mieux ànotre admiration. Nos mystères sont doublement grands, puisqu'ilssont plus glorieux et plus nobles, et toutefois d'un accès bienplus facile. C'est ce que saint Paul écrit aux Corinthiens : «Nous voyons, nous, à face découverte, la gloire du Seigneur»;tandis que Moïse couvrait son visage d'un voile. Ainsi, dit l'apôtre,nos pères n'ont pas été honorés à l'égalde nous. Car, quel honneur leur fut accordé? Celui de voir ces ténèbreset cette nuée, et d'entendre la voix divine. Vous l'avez entendue,vous aussi, cette voix, non pas à travers la nue, mais par l'organed'un Dieu fait chair. Loin d'être troublés et bouleversésalors, vous êtes restés de. bout devant sa face, vous avezconversé avec votre médiateur.
D'ailleurs, par les ténèbres du Sinaï, l'Écriturenous montre quelque chose de tout à fait invisible : « Unenoire nuée », dit-elle, « était sous ses pieds». Alors Moïse même tremblait; main. tenant, il n'estpersonne qui tremble. Alors, le peuple se tint au bas de la montagne; maisnous, loin de rester en bas, :nous montons au-delà des cieux, nousapprochons de Dieu même, à titre d'enfants, mais non pas commeMoïse. Là, on ne voit que désert; chez nous, c'estla cité, c'est l'assemblée de milliers d'anges; c'est lajoie et l'allégresse qu'on nous montre, au lieu de ces nuages, deces ténèbres, de cette tempête; c'est « l'Églisedes premiers-nés qui sont inscrits dans les cieux; c'est Dieu, jugede tous les hommes». Là n'approchèrent jamais les Israélites;ils se tinrent bien loin en arrière, Moïse comme les autres:vous, au contraire, vous vous êtes approchés. Toutefois,l'apôtre leur imprime la crainte, en ajoutant : Vous voici aux piedsdu Dieu; juge de tous les hommes,, de celui dont le tribunal s'élève,non-seulement pour les juifs et pour, les fidèles,.Mais pour lemonde entier. «Les esprits des justes parfaits » désignentici les âmes de tous les bons. « Jésus, médiateurdu. Nouveau Testament, et l'aspersion de son sang », rappellent notrejustification du péché: « De ce sang qui parle mieuxque celui d'Abel ». Si le sang même peut parler, à plusforte raison peut et doit vivre votre Sauveur mis à mort autrefois.(589) Mais quel est son langage? L'Esprit, répond saint Paul, «l'Espritparle par des gémissements ineffables ». (Rom. VIII, 26.)Comment donc s'ex prime-t-il? C'est qu'en descendant au fond d'un coeursincère, il le réveille, et lui prête même unevoix.
« Gardez-vous de refuser d'entendre ce langage », c'est-à-dire,ne le repoussez jamais. « Car, si ceux qui ont méprisécelui qui leur parlait sur la terre... » De qui parle ici saint Paul?Il semble désigner Moïse, et faire ce raisonnement : Si ceuxqui ont méprisé un législateur terrestre, n'ont puéchapper au châtiment, comment nous soustraire nous-mêmesà celui qui, du haut du ciel, nous impose ses lois? Toutefois, iln'enseigne pas, Dieu nous garde de le croire ! que ces législateurssoient différents ; il ne nous en montre pas deux dans ce texte,mais seulement que l'un apparaît terrible, quand sa voix tombe deshauteurs célestes. Au fond, c'est le même, pour Israëlet pour nous; mais, chez les Juifs, il est avant tout redoutable. L'apôtrenous montre donc la différence, non pas de donateur, mais seulementde donation. Et quelle est la preuve de ce fait? C'est la suite mêmedes paroles apostoliques. Car, dit-il, si pour avoir refusé d'entendrecelui qui leur parlait sur la terre, ils n'ont pas échappéau châtiment, bien moins éviterons-nous celui qui nous parledu haut du ciel. Mais quoi? Celui-ci est-il donc autre que le premier?Non, car autrement, comment l'apôtre dirait-il que la « voix» du premier « ébranlait alors la terre même?» Et de fait, la voix du législateur antique ébranlala terre.
« Et c'est lui qui a fait pour le temps où nous sommesune nouvelle promesse , en disant : « J'ébranlerai encoreune fois, non-seulement la terre, mais aussi le ciel ». Or, en disant: « En« tore une fois », il déclare qu'il feracesser les choses muables, comme étant faites pour un temps. Ainsitout le rite antique devra disparaître de la scène , et setransformer en une loi meilleure par l'uvre d'en-haut. C'est ce que letexte donne à comprendre ici. Pourquoi donc, ô fidèle,te désoler de souffrir sur celle terre non permanente, et d'êtreaffligé dans un monde qui passe si vite? Si les derniers jours dece monde devaient être ceux de la paix et du bonheur, on concevraitqu'à la vue de cette fin heureuse, on fût affligé etimpatient. « Afin », dit saint Paul, « que les chosesimmuables demeurent seules enfin ». Quelles sont ces choses immuables?Celles de l'avenir éternel.
3. Agissons donc uniquement et en tout pour acquérir cette vieineffable, pour jouir de ces biens infinis. Oui, je vous en prie et vousen conjure, n'ayons pas d'autre ambition. Personne ne voudrait bâtirdans une ville dont la ruine serait certaine et prochaine. Répondez-moi,en effet : si l'on venait vous prédire que telle cité seraruinée dans un an, et telle autre jamais, bâtiriez-vous danscelle qui devrait périr? C'est pourquoi je vous dis maintenant .N'édifions rien en ce monde ? Tout y doit bientôt tomber etpérir. Mais que parlé-je de cette ruine d'objets extérieurs?Avant cette ruine nous périrons. nous-mêmes, nous serons rudementfrappés, nous sortirons de ce monde si menacé. Pourquoi bâtirsur le sable? Bâtissons sur le roc; quel que soit dès lorsle choc imminent, notre édifice demeure irrésistible; ilse dresse inexpugnable.
Rien de plus sûr, en vérité : car dans ce lieu suprême,il n'est point d'accès aux attaques ennemies, tandis que ce tristeséjour de la terre y est constamment exposé. Ici, en effet,les tremblements de terre, les incendies, les irruptions des ennemis, nousarrachent tout vivants au monde, et souvent nous emportent dans sa ruine.Que si le sol qui nous porte reste intact, il y a toujours quelque maladiepour nous enlever bientôt, ou pour nous empêcher de jouir sinous y restons. Car quel plaisir peut-on goûter dans ce séjourdes maladies, des calomnies, des jalousies, des complots incessants ?
Fussions-nous à l'abri de ces maux, souvent nous sommes peinéset désolés de n'avoir point d'enfants, de sorte qu'àdéfaut de ces chers héritiers à qui nous laisserionsnos propriétés, nous souffrons cruellement de travaillerpour d'autres. Souvent même notre héritage échoit ànos ennemis, non-seulement après notre décès, maismême de notre vivant. Est-il donc rien de plus malheureux que detravailler pour des ennemis, que d'amasser pour soi des péchéssans nombre afin de leur laisser, à eux, le bonheur d'une vie tranquille?Nos cités offrent de nombreux exemples de ce genre, et je m'arrêtede peur d'affliger ceux qui sont ainsi privés de postérité;mais je pourrais en désigner plusieurs par leur nom; je pourraisvous redire plus d'une triste histoire, et vous montrer -plusieurs maisonsdont la porte s'est ouverte aux ennemis mêmes de ceux qui avaientsué pour les édifier et les embellir. Et ce ne sont pas seulementles maisons, mais les serviteurs, ruais souvent l'héritage toutentier qui est ainsi échu à des ennemis. Ainsi vont les choseshumaines.
Dans les cieux, au. contraire, vous n'avez à redouter rien desemblable; ainsi vous n'avez pas à craindre qu'après le décèsd'un juste, son ennemi ne se présente et ne lui ravisse son héritage.Là, en effet, plus de mort, plus d'inimitié possible, rienenfin que les tabernacles éternels des saints; et parmi ces bienheureux,tout est bonheur, joie, allégresse. Car, dit le Prophète, « les cris d'allégresse retentissent dans les tentes desjustes ». (Ps. CXVII, 15.) Leurs demeures sont éternelleset ne connaissent point de fin ; elles n'éprouvent ni le ravagedes temps, ni les changements de propriétaires; mais elles s'élèventdans une jeunesse et une beauté perpétuelles. La raison leproclame en effet, là, rien de corruptible ni que la mort puisseattaquer; tout est immortel et inaccessible aux coups du trépas.
Pour un tel édifice, versons à pleines mains notre argent.Il n'est besoin ni d'architectes ni d'ouvriers. Les mains des pauvres nousédifient ces palais, bien qu'ils soient boiteux, aveugles, mutilés: ils sont ici les constructeurs. N'en soyez pas surpris, puisque ce sonteux qui nous gagnent un trône même, et nous procurent l'entièreconfiance en Dieu.
590
L'aumône en effet, est, de tous les arts, le meilleur et le plusutile à ceux qui savent l'employer. Amie de Dieu, toujours prochede lui, elle est admise facilement à tout demander pour ceux qu'elleadopte, pourvu que nous ne lui fassions pas d'injustice à elle-même.Or, c'est lui faire injure, que d'être aumôniers de biens volés.Que si, au contraire, l'aumône est pure et véritable, ellecommunique à ceux qui savent l'épancher, une merveilleuseconfiance : tant est grande sa puissance, pour ceux mêmes qui ontpéché ! Elle brise leurs fers, dissipe les ténèbres,éteint le feu, tue le ver rongeur, et leur épargne les grincementsde dents. Devant elle, les portes des cieux s'ouvrent en toute sécurité.Et comme, lorsqu'une reine fait son entrée, aucun des gardes quiveillent aux portes du palais n'osera jamais s'enquérir de cettemajesté ni de ses démarches, et qu'au contraire tous luiferont un humble accueil; ainsi est reçue l'aumône, parcequ'elle est une véritable reine et qu'elle rend les hommes semblablesà Dieu, selon qu'il est écrit: « Soyez miséricordieux,comme votre Père céleste est miséricordieux ».(Luc, VI, 36.)
Prompte et légère, armée de ses ailes d'or, l'aumônepeut prendre un vol qui réjouit les anges. C'est d'elle que le Prophètea dit, « que le plumage de la colombe est argenté; et queson dos reflète l'éclat de l'or pâlissant ».(Ps. LXVII, 14.) Semblable à cette colombe vivante et illuminéed'or, elle prend son essor; son aspect est souriant, son regard est pleinde douceur, et d'une beauté que rien ne dépasse au monde.Le paon lui-même, avec ses splendeurs incontestables, n'est rienauprès d'elle, tant cette habitante des cieux est belle et ravitl'admiration. Son regard toujours s'élève au ciel; Dieu l'entourede sa gloire ineffable; c'est une vierge aux ailes d'or, splendidementparée, et dont les traits respirent la candeur et la mansuétude.C'est l'aigle, aussi puissant que léger, et qui dort au pied dutrône royal; dès que Dieu nous juge, elle retrouve son volet se montre pour nous couvrir de ses ailes et nous sauver du supplice.
L'aumône! Dieu la préfère aux sacrifices. Souventil en parle, tant il l'aime : « Elle recueillera », dit-il,« la veuve, l'orphelin et le pauvre ». Dieu aime à emprunterd'elle son plus doux nom, d'après David qui appelle le Seigneurbon, miséricordieux, patient, clément à l'infini,toujours vrai ». (Ps. CXLV, 9 ; CII, 8 ; CXLV, 8.) Tandis qu'un autreProphète s'écrie . : « La miséricorde de Dieurègne sur la terre; c'est elle qui a sauvé le genre humain». (Ps. LVI, 12.) En effet, s'il n'avait eu pitié de nous,tout aurait péri. Cette miséricorde nous a réconciliésavec lui quand nous étions ses ennemis; elle nous a comblésde grâces innombrables; elle a décidé le Fils mêmede Dieu à se faire esclave, à s'anéantir pour nous.
Ah ! saintement jaloux, mes frères, imitons une vertu qui nousa sauvés; aimons-la; estimons-la plus que l'argent, et, si l'ornous manque, ayons du moins le coeur miséricordieux. Bien ne caractérisele chrétien, autant que l'aumône ; rien n'est admiréde l'incrédule, ou pour mieux dire , de tout le monde, comme notrecharité miséricordieuse. Nous-mêmes, d'ailleurs, nousavons besoin de cette miséricorde , puisque chaque jour nous disonsà Dieu : « Ayez pitié de nous selon votre grande miséricorde». (Ps. XXIV, 7.) Commençons par la pratiquer nous-mêmes;mais non ! jamais nous ne commençons, puisque Dieu d'abord a montrésa miséricorde envers nous: mais, bien chers frères, suivonscette trace divine. Car si les hommes aiment à rendre pitiépour pitié à celui même qui s'est couvert de crimes,mais qui a été miséricordieux, le Seigneur, bien plusque nous, adopte cette conduite.
Ecoutez la parole du Prophète : « Pour moi », dit-il,« je suis dans la maison de Dieu comme l'olivier qui porte son fruit». (Ps. LI, 10.) Rendons-nous semblables à l'olivier. De touscôtés les préceptes divins nous pressent : il ne suffitpas qu'on soit l'olivier, il faut être celui encore qui porte sonfruit. Il y a des gens qui ont quelque miséricorde , qui, dans l'intervallede toute une année, donnent une fois, ou qui sont aumônierschaque semaine seulement, ne donnant presque rien. Par leurs actes de miséricorde,voilà des oliviers, sans doute; mais à des actes aussi peularges, aussi peu généreux, vous ne reconnaissez pas desoliviers féconds. Quant à nous, soyons fertiles toujours!
Je l'ai dit souvent, et je le répète aujourd'hui : cen'est pas l'importance absolue de ce qu'on donne qui constitue la grandeurde l'aumône, mais bien la volonté et le coeur de celui quidonne. Vous connaissez l'histoire de la veuve; car il est toujours utilede rappeler cet exemple, afin que le pauvre. ne désespèrepas de lui-même, à la vue de cette femme qui laissait tomberdans le tronc ses deux oboles. Quand on rebâtit le temple, on vitdes gens offrir leurs cheveux mêmes, et ces humbles donateurs nefurent point repoussés. Si possédant de l'or, ils avaientfait cette offrande de leur chevelure seulement, ils méritaientd'être maudits ; mais s'ils n'ont fait ce sacrifice que parce quecette aumône seule leur était possible, Dieu les a bénis.C'est ainsi que Caïn fut réprimandé, non pas pour avoiroffert des choses sans valeur, mais parce qu'il offrit ce qu'il avait demoindre dans ses propriétés. Car « maudit soit »,dit un Prophète, « celui qui possède une victime mâleet « sans défaut, et qui offre à Dieu une bêtemalade ». (Malach. I, 14.) Il ne réprouve pas absolument celuiqui présente peu, mais celui qui possède et se montre avare.Donc, celui qui ne possède rien n'est point non plus coupable; quedis-je ? sa moindre aumône a droit à la récompense.Car est-il plus pauvre sacrifice que celui de deux oboles ? Est-il un donplus misérable que celui d'une chevelure ? Est-il offrande plusvile que celle d'une petite mesure de farine? Et cependant ces présentsne furent pas moins appréciés de Dieu que les veaux et l'or.Chacun est agréé de Lui en proportion de ce qu'il a, et nonen proportion de ce qu'il n'a pas : car, dit lEcriture, soyez bienfaisantselon ce que votre main possède.
Je vous en prie donc, épanchons sur les pauvres, (591) avec uncoeur joyeux, nos biens, si chétifs qu'ils soient. Nous recevronsla même récompense que ceux qui auront donné davantage; que dis-je? nous serons récompensés plus que ceux qui aurontprodigué l'or. Si nous suivons cette conduite, nous aurons droitaux trésors ineffables de Dieu; pourvu que non contents d'écouter,nous agissions; non contents de louer, nous nous mettions à l'oeuvre.Puissions-nous y arriver tous par la grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ avec lequel, etc.
HOMÉLIE XXXIII
C'EST POURQUOI, COMMENÇANT A POSSÉDERCE ROYAUME IMMUABLE, CONSERVONS LA GRACE, PAR LAQUELLE NOUS PUISSIONS RENDREA DIEU UN CULTE QUI LUI SOIT AGRÉABLE, ÉTANT ACCOMPAGNÉDE RESPECT ET DE PIÉTÉ. CAR NOTRE DIEU EST UN FEU DÉVORANT.(CHAP. XII, 28 ET 29 JUSQU'A XIII, 16.)
1. « C'est pourquoi commençant à posséderce royaume immuable ». Saint Paul déjà disait ailleurs:« Les choses visibles sont temporelles ; mais les invisibles sontéternelles » (II Cor. IV, 18) ; et de cette réflexionil tirait un motif de nous consoler dans les maux que nous supportons durantla vie présente : c'est la même pensée, c'est la mêmeconclusion qu'il fait valoir ici. «Conservons la grâce »,c'est-à-dire, rendons grâces à Dieu, et demeurons fermeset fidèles; car non-seulement nous ne devons pas murmurer àraison du présent, mais nous sommes obligés de garder laplus vive reconnaissance à raison de l'avenir promis. « Lagrâce, par laquelle nous puissions rendre à Dieu un cultequi lui soit agréable ». Comprenez: c'est ainsi qu'il nousfaut servir Dieu, nous efforçant de lui plaire, lui rendant grâcesen toutes choses, comme dit ailleurs l'apôtre : « Agissez entout sans murmure et sans dispute ». (Philipp. II, 14.) Car ce qu'onfait en murmurant, on en retranche le mérite, on en perd le salaire,comme il est arrivé aux Israélites; car vous savez commeils oint été punis à cause de leurs murmures; et c'estce qui lui fait dire : « Ne murmurez point! » Il vous est doncimpossible de servir Dieu de manière à lui être agréables,si vous ne lui rendez grâces de tout événement, desjours d'épreuves comme des temps de calme. « Avec crainteet respect », c'est-à-dire, sans jamais nous permettre uneparole d'orgueil ou d'impudence, mais au contraire nous maîtrisanttoujours sous la loi et la pratique du respect. C'est ce que nous recommandecette expression : « Avec crainte et respect ».
« Conservez toujours la charité avec vos frères.« Ne négligez pas d'exercer l'hospitalité ; car c'esten la pratiquant que quelques-uns ont reçu pour hôtes desanges, sans le savoir ». (Chap. XIII, 1, 2.) Voyez-vous comme l'apôtreleur recommande de garder leur ligne actuelle de conduite, sans leur enjoindreautre chose? Ainsi, il ne dit pas: Aimez vos frères, mais: «Conservezvotre charité à l'égard de vos frères ».Et il ne dit pas non plus Soyez hospitaliers, comme s'ils ne l'étaientpas déjà; mais seulement: « N'oubliez pas la saintehospitalité! » car la tribulation fait négliger tropfacilement ce devoir. Puis, ajoutant un motif bien capable de les exciterà le remplir, il ajoute : « C'est en la pratiquant que quelques-unsont reçu pour hôtes des anges, sans le savoir ». Comprenez-vousquel fut pour eux et l'honneur et l'avantage? Qu'est-ce à dire :« Sans le savoir? » c'est-à-dire que sans reconnaîtreles anges, ils leur donnèrent l'hospitalité. Ainsi c'étaitpour Abraham une grande récompense déjà d'avoir reçu,sans qu'il s'en doutât, des anges mêmes pour hôtes. S'illes avait connus comme tels, sa conduite n'aurait rien d'admirable. Quelquesinterprètes pensent que l'apôtre en ce passage fait aussiallusion à Loth.
Souvenez-vous de ceux qui sont dans les « chaînes, commesi vous étiez vous-mêmes enchaînés avec eux;et de ceux qui sont affligés, comme étant vous-mêmesdans un corps mortel. Que le mariage soit traité de tous avec honnêteté,et que le lit nuptial soit sans tache; car Dieu condamnera les fornicateurset les adultères. Que votre vie soit exempte d'avarice ; soyez contentsde ce que vous avez (3-5) ». Vous voyez comme saint Paul aime àparler fréquemment de la sainte continence. Soyez, a-t-il dit déjà,soyez zélés polir la paix et l'honnêteté. Etailleurs: Point de fornicateurs, point de profanes parmi vous! Et ici:Dieu jugera les fornicateurs et les adultères. (592) Partout ladéfense est accompagnée d'une sanction pénale; vousen serez convaincus en étudiant la suite de son discours. Ainsi,quand il a dit : « Soyez zélés pour garder avec toutle monde la paix et l'honnêteté », il ajoute aussitôt: « Sans cette vertu, personne ne verra Dieu ». (Hébr.XII, 14.) Et de même ici : « Dieu jugera les fornicateurs etles adultères », dit-il, après avoir établid'abord : que le mariage doit être traité par tout le mondeavec honnêteté, et que le lit nuptial doit être sanstache ; le châtiment dont il menace les transgresseurs, justifiela loi qu'il vient de promulguer. Car si le mariage est une concessiondivine, Dieu est en droit de punir la débauche, Dieu a le devoirde châtier l'adultère. L'apôtre combat ici, d'ailleurs,les hérétiques. Remarquez toutefois encore qu'il ne dit pas: Qu'il n'y ait point de fornicateurs parmi vous ! Il s'est servi d'uneexpression plus générale ; il n'a donné qu'une exhortationqui n'a pas l'air de s'adresser aux Hébreux spécialement,mais « tout le monde. Que votre vie soit exempte d'avarice; soyezcontents de ce que vous avez ». Il ne dit pas: Ne possédez,rien; mais seulement :
N'ayez point d'avarice dans votre conduite; cest-à-dire : Quevotre coeur soit libre; que tous montrent une âme haute et sage ;et nous la montrerons telle, si loin de chercher le superflu, nous nousattachons uniquement au nécessaire. Il leur avait déjàrendu témoignage en ce point : « Vous avez subi avec joie», disait-il, « le pillage de vos biens ». (Hébr.X, 34.) Autant d'avis pour prévenir en eux l'avarice . « Soyezcontents », ajoute-t-il, « de ce que vous avez » ; etaussitôt il ajoute une parole consolante, afin que jamais l'espérancene leur manque : car c'est Dieu même qui a dit : « Je ne vousdélaisserai point, je ne vous abandonnerai point. C'est pourquoinous disons avec confiance: Le Seigneur est mon secours ; je ne «craindrai point ce que les hommes pourront me faire (6) ». C'estune nouvelle consolation dans leurs épreuves. « Souvenez-vousde vos guides ». C'est un avis que l'apôtre brillait déjàde leur faire entendre, et qui lui faisait dire : Gardez la paix avec tous.C'était l'avertissement qu'il adressait de: même aux Thessaloniciens,leur recommandant de traiter leurs conducteurs avec grand honneur. Donc,dit-il, « souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont prêchéla parole de Dieu ; et considérant quelle a été lafin de leur vie, imitez leur « foi (7) ». Quelle est ici lasuite du raisonnement? Elle est évidente et parfaite. Considérez,dit-il, leur conduite, c'est-à-dire leurs vie et moeurs, et imitezleur foi: car la foi vient de la pureté de la vie et se démontrepar là. On peut, entendre aussi par cette foi, la fidélitéet fa fermeté dé la conduite. Comment cela? C'est que leurcroyance ferme aux récompenses à venir les a maintenus danscette droiture de vie et de murs. Car ils n'auraient jamais montréune telle pureté de vie, s'ils n'avaient eu pour les réalitésà venir que doute et hésitation d'esprit. Aussi l'apôtreleur recommande-t-il une foi semblable.
2. «Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui,et il sera le même dans tous les siècles. Ne vous laissezpas emporter à une diversité d'opinions et à des doctrinesétrangères. Car il est bon d'affermir son coeur par la grâce,au lieu de s'appuyer sur des discernements de viandes, qui n'ont pointservi à ceux qui les ont observés (8, 9) » . Jésus-Christétait « hier » ; entendez.: pendant tout le temps passé; il est « aujourd'hui », c'est le temps actuel ; « danstous les siècles », c'est l'avenir et l'éternité.Comprenez encore : vous l'avez entendu nommer Pontife, mais non pas Pontifepour cesser de l'être jamais : car il est toujours le même.Peut-être certains hommes oseront prétendre que le crucifién'est pis le Christ qui est attendu, qu'un autre que lui viendra: maissaint Paul nous dit que le Christ d'hier et d'aujourd'hui est le mêmepour tous les siècles ; c'est déclarer évidemmentque le Messie déjà venu, viendra de nouveau, que le mêmeétait, est et sera dans l'éternité. A l'heure mêmeoù nous sommes, les juifs prétendent qu'un autre viendra,et comme ils se sont eux-mêmes privés du Christ véritable,ils tomberont dans les filets de l'antéchrist. « Ne vous laissezpas aller à des doctrines toujours variables et étrangères». Les fausses doctrines varient, et, de plus, sont étrangères.L'apôtre savait, en effet, qu'à ces deux titres le dangeret la ruine doivent naître sous les pas de ceux qui se laissent entraîner.« Car il est bon d'affermir son coeur par la grâce, au lieude s'appuyer sur des discernements de viandes, qui n'ont point servi àceux qui les ont observés». L'apôtre indiquéici certaines gens qui introduisaient des distinctions dans les aliments.La foi, rend tout aliment pur: il est besoin de foi, et non de telle outelle nourriture.
« Car nous avons un autel dont ceux qui servent dans le tabernaclen'ont pas pouvoir de manger ». Nous avons une victime, nous aussi,et qui ne ressemble pas à celle du judaïsme, tellement quele grand pontife d'Israël n'a pas le droit d'y participer. L'apôtrevenait de dire : N'observez plus de distinction d'aliments, et semblaitun démolisseur de son autel même. Mais il reprend cette défenseen sous-oeuvre. Croyez-vous, dit-il, que nous ne., sachions pas discernernous-même entre une viande et une autre? Nous discernons, et avecplus de soin que personne ; et nous ne donnerions pas même àvos prêtres notre aliment sacré.
« Car les corps des animaux, dont le sang est porté parle pontife dans le sanctuaire, pour l'expiation du péché,sont brûlés hors du camp. Et c'est pour cette raison que Jésus,devant sanctifier tout le peuple par son sang, a souffert hors de la ville(11, 12) ». Voyez-vous ce type lumineux? « Hors du camp, horsde la ville ». Oui, les victimes qu'on offrait pour le péché,n'étaient que figuratives, et toutefois on les brûlait enholocauste hors du camp; Jésus par conséquent a dit souffrirhors de la ville, puisqu'il s'offrit pour nos péchés. A nousdonc aussi d'imiter celui qui pour nous voulut subir la mort; ànous de sortir de ce monde, ou plutôt des vaines affaires de ce monde;en d'autres termes, soyons étrangers au monde;. vivons en dehorsdes choses de la terre. C'est dans ce sens que l'apôtre ajoute clairement:« Sortons donc, aussi hors du camp, et allons à lui, en (593)portant l'ignominie de sa croix (13) », cest-à-dire en souffrantcomme lui, et nous mettant en communion de tribulations avec lui. Pareilau condamné à mort, il a été traînéhors de Jérusalem au supplice; n'ayons pas honte nous-mêmesde sortir de ce monde. C'est ce que l'apôtre laisse à entendredans ces expressions: Sortir hors du camp, hors de la ville. «Car», dit-il, «nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente;mais nous cherchons celle où nous devons habiter un jour. Offronsdonc par lui sans cesse à Dieu une hostie de louange, c'est-à-direle fruit des lèvres qui rendent gloire à son nom (14, 15)». « Par lui », dit-il, comme par les mains d'un pontife,car il l'est comme homme et. dans sa chair. « Des lèvres» , ajoute-t-il, « qui glorifient son nom » : comme s'ildisait : N'ayons aucune parole de malédiction, d'insolence, de présomption,d'impudence, d'orgueil; mais que la pudeur et les convenances règlenttous nos discours et toutes nos actions. Au reste, l'apôtre ne faitpoint sans motif de telles recommandations aux Hébreux ; il saitque leurs coeurs sont livrés à l'affliction, et que, souscette influence, l'âme souvent rejette tout espoir, dépouilletoute pudeur. Et c'est, dit-il, ce que nous ne ferons jamais ; répétantainsi une pensée que plus haut il exprimait ainsi : « N'abandonnezpoint nos réunions » ; tel est, en effet, le moyen d'agiren tout avec pudeur et sagesse; car il est plus d'un péchéque nous évitons de commettre, ne fût-ce que par respect denos semblables.
3. «Enfin souvenez-vous d'exercer la bienfaisance et la communiondes biens (16) ». C'est ce que Paul disait alors, et c'est aussice que je vous répète aujourd'hui,; et je ne m'adresse passeulement aux frères ici rassemblés, mais aux absents eux-mêmes.Personne n'a pillé vos biens. Or l'apôtre dit: Supposémême que l'on vous ait ainsi dépouillés, montrez-vousencore hospitaliers avec ce qui vous reste. Quelle excuse aurons-nous doncà l'avenir, quand ces disciples entendent un tel langage aprèsce pillage de leurs biens? Et remarquez que l'apôtre dit ici : «N'oubliez pas d'exercer la bienfaisance », après avoir dit:« L'hospitalité » ; n'indiquant pas, par conséquent,tantôt un précepte, tantôt un autre, mais un seul etmême précepte sous des expressions différentes. Ilne dit pas : N'oubliez pas de recevoir les étrangers, mais: N'oubliezpas l'hospitalité; c'est-à-dire non-seulement recevez, maisaimez l'étranger. Il n'a pas parlé non plus ici d'une récompenseà venir et déposée par avance au ciel; craignant qu'unesimple expectative ne les endorme davantage, il parle d'une récompensedéjà donnée : grâce à l'hospitalité,dit-il, plusieurs, à leur insu, ont accueilli des anges.
Mais revenons sur nos pas. « Le mariage », dit saint Paul,« est honorable en tout, ainsi qu'un lit nuptial sans tache ».Comment le mariage est-il honorable? C'est, répond-il, qu'il maintientet conserve le fidèle dans la chasteté. Il condamne ici implicitementles juifs, qui regardaient comme impure l'union des corps, disant que l'hommequi sort ainsi de la couche nuptiale ne peut être pur. L'oeuvre dela nature ne peut être abominable, ô Juif ingrat et sans raison;le péché ne peut être que l'oeuvre de la volontélibre et consentante. Que si le mariage est honorable et pur, comment l'usagede ses droits pourrait-il souiller l'homme ? « Que nos moeurs soientexemptes d'avarice ». Un trop grand nombre de gens, aprèsavoir épanché généreusement tous leurs biens,veulent les retrouver sous forme d'aumône; c'est pourquoi l'apôtredit : Point d'avarice! Ne cherchez rien au-delà du besoin, du nécessaire! Mais quoi? Peut-être n'avons-nous pas même cet indispensablenécessaire ? Mensonge, dit J'apôtre, mensonge évident: car Dieu même a dit, et il ne peut nous tromper : « Je nevous délaisserai point, je ne vous abandonnerai point » ;de sorte que nous puissions dire aussi : « Le Seigneur est mon pro«lecteur ; je ne craindrai point ce que l'homme « voudrait me faire! » (Ps. CXVII, 6.) Comme si (apôtre disait: Vous avez unepromesse divine, ne doutez pas un instant! Il s'est engagé : Nechancelez pas! Et cette parole : Je ne vous abandonnerai pas, comprendnon-seulement les besoins d'argent, mais tous les besoins. « Le Seigneurest mon pro« lecteur; et je ne craindrai pas ce que l'homme voudraitme faire » : parole du prophète, que l'apôtre emprunteavec raison pour mettre comme un sceau à sa propre affirmation,et pour redoubler en nous cette confiance qui rend le désespoirimpossible. Répétons donc, nous aussi, ces assurances divinesdans toutes nos épreuves. N'ayons pour les choses humaines qu'unsourire de mépris; tant que nous aurons la faveur de Dieu, personnene nous pourra vaincre. Comme l'amitié de tous les hommes nous seraitinutile, si Dieu est notre ennemi; par contre, avec sa seule amitié,le monde entier peut nous faire la guerre, sans que nous soyons mêmeatteints. Aussi, continue le Prophète, « je ne craindrai pasce que l'homme peut me faire ».
« Souvenez-vous de vos conducteurs qui ont « annoncéla parole de Dieu ». Je crois que l'apôtre recommande encoreici la charité reconnaissante et secourable; c'est là quetend cette remarque : Ils vous ont annoncé la parole de Dieu; « Et considérant quelle a été la fin de leurvie, imitez leur foi ». « Considérant », qu'est-ceà dire ? étudiant constamment, examinant avec réflexion,avec raisonnement, avec scrupule, avec toute ardeur et bonne volonté.L'apôtre choisit à bon droit l'expression : «Examinantla fin de leur vie », c'est-à-dire une vie jusqu'au bout sageet pure, une vie qui mérite une fin heureuse. « Jésus-Christétait hier, il est aujourd'hui et sera le même dans tous lessiècles». C'est-à-dire : N'allez pas croire qu'il aitfait des miracles, et qu'il n'en fasse plus aujourd'hui. Il est toujoursle même; et parce qu'il est le même, on ne pourrait assigneraucun temps où pareille puissance ne soit plus à lui. C'estpeut-être à cette perpétuité du Christ que pensaitl'apôtre en écrivant : « Souvenez-vous de vos conducteurs;et ne vous laissez pas entraîner par des doctrines variéeset étrangères ». « Etrangères »,entendez : à des doctrines différentes de celles que nousvous avons enseignées; (594) « variées », comprenez.à des enseignements de tous genres; qui, en effet, n'ont rien destable, mais qui se contredisent, surtout quand il s'agit des alimentspurs ou noie. L'apôtre ajoute, en vue de ce dernier point : «Car il est bon d'affermir son coeur par la grâce, et non par telsaliments »: car ici surtout est la variété, ici l'étrangetéde doctrine. Il invective donc contre ces discernements de viandes, etmontre que cette vaine observance a précipité les Hébreuxdans une véritable hétérodoxie, puisqu'elle les aportés à admettre des enseignements contradictoires et nouveaux.Remarquez toutefois qu'il n'ose pas les accuser expressément, maisseulement par insinuation. Car lorsqu'il dit : «Ne vous laissez pasentraîner à des doctrines variées et étrangères» ; et : « Il est bon, en effet, d'affermir son coeur par lagrâce et non par tels on tels aliments», il ne fait que répéteréquivalemment la maxime de Jésus-Christ : «Ce n'estpas ce qui entre dans l'homme qui souille l'homme» (Matth. XV, 11);démontrant que c'est la foi, au contraire, qui est tout au monde,et que si elle vous affermit, elle vous met le coeur en sûreté.Oui, la foi seule donne à l'âme force et fermeté; tandisque les raisonnements n'y jettent que le trouble : c'est qu'aussi le raisonnementest l'opposé de la foi.
« Ces vaines observances », continue-t-il, « n'ontpoint servi à ceux qui les ont pratiquées ». A quoisert, en effet, une vaine observance, sinon, surtout, à vous perdre,sinon à placer sous le joug du péché celui qui lapratique? S'il faut des observances, cherchez et suivez celles qui peuventêtre utiles à qui les embrasse. Une bonne observance, ce serala fuite du péché, la droiture du coeur, la piétéenvers Dieu, la foi vraie et pure. « Celles-là n'ont pointservi à ceux qui les ont suivies», c'est-à-dire, gardéesmême le plus constamment. L'unique observance doit être des'abstenir du péché. A quoi sert tout le reste, si quelques-unsmême des plus zélés se rendent assez criminels pourne pouvoir participer aux sacrifices? Voilà donc des hommes querien ne sauvait devant Dieu, malgré ce zèle ardent pour leurspratiques religieuses; aucune né leur servait absolument, parcequ'ils n'avaient pas la foi. L'apôtre continue en déclarantl'abolition du sacrifice d'après son Caractère purement figuratif,et revenant ainsi à son grand principe. « Car», dit-il,« les corps des animaux » dont le sang est porté parle pontife dans « le sanctuaire pour l'expiation du péché, sont bridés hors du camp; et c'est pour cette raison que Jésus,devant sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de laporte de la ville ». Ainsi les sacrifices anciens n'étaientque la figure des nôtres, et Jésus-Christ a tout accompli,en souffrant hors de Jérusalem. L'apôtre fait entendre aussidans ce passage que Jésus-Christ a souffert de son plein gré;d'ailleurs ces sacrifices anciens n'étaient pas instituéssimplement pour eux-mêmes, ils n'étaient que figuratifs, etl'économie de la divine Passion hors des murs de la citésainte s'y peignait d'avance. Ainsi notre Maître a souffert horsde la ville : mais son sang a été porté jusqu'auxcieux.
4. Vous le voyez : nous communions au sang qui était portédans le sanctuaire, dans le vrai Saint des saints, au sacrifice dont seulle grand Pontife avait droit de jouir; nous avons part à la Véritémême. Prenons garde, toutefois, que si, sans participer aux outragesde notre divin Maître, nous avons notre part de salut et de sainteté,ces outrages, cependant, ont été les vraies causes de notresanctification. Donc, comme il a subi l'opprobre, attendons-nous àle subir; et si, avec lui, nous « sortons dehors », avec luiun jour nous ne ferons qu'un. Mais qu'est-ce que cet avis : « Sortonsdehors, et allons à lui? » Partageons ses souffrances, supportonsses opprobres. Ce n'est pas sans mystère qu'il a souffert «hors' de la « porte », mais pour nous apprendre à portersa croix, nous aussi, à demeurer en dehors du monde, à nousfaire un devoir d'en rester ainsi éloignés; à noussoumettre enfin aux outrages qu'il a subis comme un condamné vulgaire.
« Et par lui, offrons un sacrifice à Dieu ». Quelest ce sacrifice ? L'apôtre même l'interprète «dufruit des lèvres qui rendent gloire à son nom », c'est-à-direde prières, d'hymnes, d'actions de grâces, car tel est lefruit des lèvres. Les juifs offraient des brebis, des bufs et desveaux et les donnaient au prêtre. Quant à nous, n'offronsrien de semblable; mais l'action de grâces, et s'il se peut, en touteschoses, l'imitation de Jésus-Christ. Que tel soit le produit denos lèvres. « Souvenez-vous d'exercer la charité etde faire part aux autres de vos biens : car c'est par de semblables hostiesqu'on se rend Dieu favorable ». Mettons ce sacrifice aux mains deNotre-Seigneur, pour qu'il les offre au Père; l'offrande ne peutparvenir, en effet, que « par le Fils », ou plutôt parle cur contrit. Cette recommandation s'accommode à la faiblessede fidèles encore peu instruits. Car, bien évidemment, auFils même la grâce appartient autrement comment aurait-il droità l'égalité d'honneur avec son Père ? Or, ditJésus-Christ, « il faut que tous honorent le Fils, comme ilshonorent le Père ». (Jean, V, 23.) Si donc la gloire du Pèrepeut se séparer de la glorification du Fils, ou est l'égalitéd'honneur?
« Le fruit des lèvres qui glorifient son nom », c'estl'action de grâces à lui rendues, en mémoire de toutce qu'il a souffert pour nous. Supportons avec reconnaissance, pauvreté,maladie, tout au monde enfin; lui seul connaît ce qui est de notreintérêt véritable. En effet, « nous ne savonsce que nous devons demander à Dieu ». (Rom. VIII, 26.) Quesi nous ignorons quel doit être l'objet même de nos demandes,comment, à moins que, l'Esprit de Dieu ne nous le» suggère,connaîtrions-nous nos vrais intérêts? Efforçons-nousdonc d'offrir en toutes choses l'action de grâces, de supporter tousles événements avec générosité de coeur.Quand nous sommes en proie à la pauvreté, à la maladie,rendons grâces à Dieu ! Rendons-lui grâces, quand lacalomnie nous assaille, quand l'injustice nous éprouve. Voilà,en effet, autant de moyens qui nous rapprochent de Dieu, qui font mêmede Lui notre débiteur, tandis que le bonheur et les joies nous rendentses débiteurs et ses obligés. (595) D'ailleurs, les chancesheureuses nous procurent souvent un jugement plus sévère,taudis que les épreuves contribuent à expier nos péchés.Celles-ci forcément nous inclinent à la charité, àla pitié pour nos frères; tandis que celles-là nousélèvent par l'orgueil, nous rabaissent par la paresse, nousdisposent à sourire à mille fantômes de présomptionen nous-mêmes, et enfin nous ôtent toute énergie. Aussile Prophète s'écriait : « Il m'est bon que vous m'ayezhumilié, afin que j'apprenne les ordonnances de votre justice ».(Ps. CXVIII, 71.) Lorsque Ezéchias se vit couvert des bienfaitsde Dieu et délivré de tout mal, alors son coeur s'enfla :mais quand il devint malade, aussitôt il s'humilia, et dèslors se rapprocha de Dieu. « Quand le Seigneur frappait son peuple», dit l'Ecriture, « alors celui-ci le cherchait, se convertissait,lui faisait retour dès le matin » (Ps. LXXVII, 34) ; «mais dès que Dieu eût comblé et engraissé debiens ce peuple chéri, il le vit récalcitrant ». (Deuté.XXXII, 15.) « En effet, on reconnaît Dieu quand il exécuteson jugement ». (Ps. IX, 17.)
C'est donc un grand bien que l'affliction : car la voie du salut estétroite, et c'est l'affliction qui nous met dans l'étroitsentier. Qui n'est point affligé ne peut entrer. Celui qui saitainsi s'affliger et se réduire à l'étroit, est aussicelui qui jouit du vrai repos ; mais celui qui s'enfle, n'entrera jamais,et sera encore serré, si j'ose le dire, comme le bois sous l'effortdu coin. Ecoutez comme saint Paul entra de son gré dans cette voieétroite. « Je châtie mon corps », nous dit-il,« et je le réduis en servitude ». Châtie-le doncaussi, pour pouvoir entrer. L'apôtre rendait à Dieu, danstoutes ses afflictions, de perpétuelles actions de grâces.Et toi, es-tu frappé dans ta fortune? La ruine, au fond, t'a misau large. Es-tu déchu de ta gloire? Autre affranchissement. Es-tuvictime de l'hypocrisie; et, des crimes dont tu es innocent, ont-ils obtenucréance contre toi? Sache te réjouir et lapplaudir. «Car », a dit le Seigneur, « vous serez bienheureux quand leshommes vous accableront d'opprobres et diront faussement contre vous toutesorte de mal à cause de moi. Réjouissez-vous et tressaillezde joie , parce qu'une grande récompense vous est réservéedans les cieux ». (Matth. V, 12.)
Pourquoi vous étonner des afflictions, et vouloir êtredélivrés des épreuves? Paul aussi, demanda sa délivrance;il en fit l'objet de nombreuses prières à Dieu, et ne l'obtintpas. Car en disant « Je l'ai demandée par trois fois »,il veut dire, souvent. « Et Dieu m'a répondu », ajoute-t-il« Ma grâce vous suffit; car ma force éclate dans lesinfirmités ». (I Cor. XII, 8.) Il appelle ici infirmitésles souffrances. Or, qu'est-il arrivé? Heureux d'avoir reçucette réponse, l'apôtre supporta ses peines avec reconnaissance,et s'écria : « Aussi bien je suis fier dans mes infirmitésmêmes », c'est-à-dire je place dans les afflictions,mon plaisir et mon repos. Ainsi, rendons grâces de toutes choses,heureuses ou affligeantes; ne murmurons pas, ne soyons pas ingrats. Oui,mon frère, dis-le sincèrement, toi aussi : « Je suissorti nu du sein de ma mère, et nu je dois m'en aller un jour ».( Job, I, 21.) Tu n'es pas venu au monde avec la gloire ; ne cherche pointla gloire ; car tu es entré dans la vie avec une complètenudité, non-seulement de fortune, mais de gloire et de bonne renommée.Pense aux maux infinis que souvent a produits la richesse, ou plutôtécoute ici les oracles de Jé:usChrist : « Il est plusfacile à un chameau d'entrer « par le trou d'une aiguille,qu'à un riche d'entrer « dans le royaume des cieux ».(Matth. XIX, 24.) Vous voyez à quels biens infinis la richesse faitobstacle ! Et vous cherchez . à vous enrichir ! Et pauvres, vousn'ôtes pas heureux de voir pour vous l'obstacle renversé!Oui, la voie qui conduit au royaume est étroite; autant sont grandesles richesses, autant elles apportent et d'enflure et de tristes bagages.Aussi Jésus-Christ dit-il : « Vendez ce que vous avez »(Matth. XIX, 21), pour que l'étroit sentier vous reçoive.Pourquoi désirer l'argent? Dieu vous l'a retiré, pour vousaffranchir d'un véritable esclavage. Un vrai père, souvent,quand il a constaté que son fils s'est perdu par une honteuse fréquentation,et que d'ailleurs il n'a pu par ses avis lui persuader de la rompre, agitlui-même et chasse cette créature bien loin. L'argent tropabondant est une attache de ce genre. Aussi prenant en main nos intérêts,et nous sauvant du malheur que l'or entraîne, le Seigneur nous enlèvecet or maudit. Ne regardons pas, en conséquence, la pauvretécomme un mal : le seul mal, c'est le péché; le seul bien,c'est de plaire à Dieu. Cherchons plutôt la pauvreté; poursuivons la avec amour. Ainsi saisirons-nous le ciel; ainsi gagnerons-nousles biens promis. Puissions-nous y arriver tous, etc.
HOMÉLIE XXXIV
OBÉISSEZ A VOS CONDUCTEURS ET SOYEZ-LEURSOUMIS, AFIN QU'AINSI QU'ILS VEILLENT POUR LE BIEN DE VOS AMES, COMME DEVANTEN RENDRE COMPTE, ILS S'ACQUITTENT DE CE DEVOIR AVEC JOIE, ET NON EN GÉMISSANT;CE QUI NE VOUS SERAIT PAS AVANTAGEUX. (XIII, 17 JUSQU'A LA FIN.)
1. L'anarchie est partout un mal, une source de calamités infinies,un principe de désordre et de perturbation ; ruais elle est d'autantplus pernicieuse dans l'Eglise en particulier, que chez elle le pouvoirest plus grand et plus sublime. Supprimez le chef d'orchestre, le choeurne connaît plus l'harmonie ni le concert; enlevez à une arméeson général, l'ordre est brisé, la discipline anéantiedans les bataillons; arrachez le pilote à sa barre, le vaisseaufera naufrage ; séparez du troupeau le pasteur, tout est dispersé: ainsi l'anarchie `est un mal, une cause de ruine. Mais, en retour, ladésobéissance des sujets n'est pas un moindre mal ; car elleproduit les mêmes malheurs. Un peuple qui n'obéit plus àson chef, ressemble à un peuple sans chef; il est même pireencore. En effet, on pardonne, dans un cas, à ceux qui ne saventse garder du désordre et des excès; dans l'autre cas, loind'excuser, on punit.
Mais, objectera-t-on peut-être, il y a un troisième mal,c'est d'avoir un mauvais chef. Je le sais ; ce n'est pas un petit malheur;c'est pis, alors, bien pis même que l'anarchie- Mieux vaut n'êtreconduit par aucun guide, que de l'être par un mauvais. Livréà soi-même, on peut se jeter dans le péril et l'onpeut aussi y échapper ; mais, mal conduit, on ira nécessairementà la malheure, on sera entraîné au précipice.
Comment donc saint Paul dit-il : « Obéissez à vosconducteurs et soyez-leur soumis ? » ayant déclaréprécédemment : « Considérant la fin de leurvie, imitons leur foi », c'est seulement après cela qu'ilajoute : Obéissez, soyez soumis ? Donc, objecterez-vous, que faire? Et si le chef est mauvais, faudra-t-il ne pas obéir ? Mauvais,dites-vous; mais en quel sens ? Si c'est : mauvais du côtéde sa foi, fuyez-le, oui, évitez-le, non-seulement s'il n'est qu'unhomme, rirais quand même il serait un ange descendu du ciel ! Sic'est au contraire : mauvais du côté de sa conduite, n'approfondissezpas ce point. Ne croyez pas, du reste, que cette distinction m'appartienne;je l'emprunte à la divine Ecriture. Ecoutez l'oracle de Jésus-Christ: « Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse». (Matth. XXIII, 2.) C'est après avoir fait contre eux degraves accusations qu'il prononce ces paroles : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse ; faites donc, tout ce « qu'ilsvous disent; mais ne faites pas ce qu'ils font ». Ils sont en dignité,vous dit-il, bien que leur vie soit impure; vous, n'étudiez pasleurs moeurs, mais leur enseignement.
En effet, leurs moeurs ne peuvent causer aucun dommage spirituel àpersonne. Pourquoi ? c'est que, par elles-mêmes, elles sont évidemmentmauvaises à tous les yeux ; et que ce maître, fût-ilmille fois mauvais, n'enseignera jamais le mal. Du côté dela foi, au contraire, leur perversité est moins évidentepour les masses, et le docteur mauvais en ce genre ne craindra pas d'enseignerl'erreur. Aussi le précepte : « Ne jugez pas, et vous ne serezpas jugés », s'entend de la conduite, et non de la foi. Lecontexte le prouve : « Car, pourquoi », dit Jésus-Christ,« voyez-vous une paille dans l'oeil de votre frère, tandisque vous ne remarquez pas la poutre qui est dans votre oeil ? Faites donctout ce qu'ils vous disent». (Matth. VII, 1.) Faire est la fonctionde la conduite et non de la foi. Voyez-vous que. Notre-Seigneur ne parlepas là des dogmes, mais de la vie et des oeuvres ?
Quant aux maîtres des Hébreux, saint Paul les a loués,en disant : « Obéissez à vos conducteurs, et soyez-leursoumis; car eux-mêmes veillent pour le bien de vos âmes, commedevant en rendre compte ». Que les chefs donc ici l'entendent aussibien que les sujets : autant il est requis d'obéissance dans lesgouvernés, autant les gouvernants doivent-ils se montrer vigilantset modérés. Car, enfin, répondez : le maîtreveille, lui, sa tête est menacée, il est exposé auxdangereuses conséquences de vos fautes, et c'est à causede vous qu'il est soumis à des craintes si redoutables; et vous,sujet, vous seriez assez lâche, assez dépourvu de coeur, assezmisérable pour lui refuser l'obéissance? Aussi l'apôtreajoute: «Obéissez, afin que vos maîtres s'acquittentde leur devoir avec joie, et non pas en gémissant, ce qui ne vousserait pas avantageux ». Voyez-vous ici, qu'un maître, mêmeméprisé, n'a pas le droit de se venger? Mais n'est-ce pasurne terrible vengeance contre vous que ses pleurs et ses gémissements? Sans doute. Car le médecin, méprisé de son malade,ne peut pas, il est vrai, se venger de lui; mais il peut sur lui pleureret gémir. Et si vous le faites gémir ainsi, c'est Dieu quile vengera sur volis. Car si nous gagnons Dieu. à notre cause lorsquenous pleurons nos péchés, combien plus quand nous gémissonssur l'insolence et le mépris des autres? Or, voyez-vous toutefoisque Dieu ne permet pas au maître d'éclater en injures? Comprenez-vousla haute sagesse de cette loi? On ne peut que gémir, bien qu'onsoit ainsi méprisé, et foulé aux pieds, bien qu'onvous crache au visage. Ne doutez pas un instant que Dieu ne soit votrevengeur : le gémissement est plus redoutable qu'aucune vengeance;car lorsque l'homme gémissant n'a rien gagné par ses pleurs,ceux-ci crient à Dieu; et de même que quand un précepteurn'est plus écouté par un enfant, l'on appelle un autre hommequi saura bien le punir plans sévèrement; ainsi en est-ilau cas actuel.
Mais, ô ciel! quel péril redoutable ! Et que dire aux misérablesqui se précipitent vers cet abîme infini de supplices? Pasteur,tu rendras compte de tous ceux que tu diriges, hommes, femmes, enfants;c'est à ce terrible feu que tu exposes ta (597) tête. Je m'étonnequ'un seul de ceux qui gouvernent puisse être sauvé, surtoutqu'en présence de telles menaces d'une part, d'une telle lâchetéde l'autre, j'en vois quelques-uns accourir encore et se jeter sous ceredoutable fardeau du gouvernement de la maison de Dieu! Car s'il n'estpoint d'excuse ni de pardon pour ceux-mêmes qui s'y sont laisséstraîner par force, dès que d'ailleurs ils gouvernent mal ouavec négligence; car Aaron fut traîné au pontificatpar violence, et cependant il a été en péril; carMoise, aussi, fut en danger, bien qu'ayant souvent refusé le pouvoir;car Saül enfin, qui avait reçu un autre genre d'autoritémalgré ses refus, joua son éternité aussi, pour avoirabusé de sa puissance : combien plus sont donc exposés ceuxqui mettent tant d'âpreté à la conquérir, etqui ont eu l'audace de s'y précipiter? Un ambitieux de cette espèce, bien plus que personne, se prive par avance du pardon. Il ne peut quecraindre, que trembler, et sous le poids du remords, et sous le faix dupouvoir; de telles gens ne doivent pas refuser pour une fois seulement,qu'on les traîne à l'autel, ou qu'on ne les y traînepas; ils ne peuvent que fuir en prévision de la grandeur d'une dignitépareille. Quant à ceux qui s'y sont laissés prendre malgréeux, toujours doivent-ils être pieux et vigilants; qu'ils évitenttout excès de pouvoir; qu'ils agissent en tout dans l'ordre et ledroit. Je conclus : si vous pressentez le fardeau, fuyez, bien persuadésque vous êtes indignes d'un tel honneur; et si vous l'avez reçude vive force, n'en soyez ni moins vigilants, ni moins modestes; montrezen tout un coeur pur et humble.
2. « Priez pour nous, car nous osons dire que notre consciencene nous reproche rien, n'ayant point d'autre désir que de nous conduiresaintement en toutes choses (18) ». Voyez-vous comme il prend icile ton de l'apologie ? On dirait qu'il écrit à des gens indisposéscontre lui, à des frères qui le méprisent et le regardentcomme un transgresseur de la loi, et qui ne peuvent même entendreprononcer son nom. Lui, cependant, qui veut exiger de ces hommes dont ilest haï, les mêmes sentiments que vous demanderiez àceux qui vous aiment, il a soin de leur dire pour cette raison : «Nous osons dire que notre conscience ne nous reproche rien ». Non,dit-il, ne m'objectez aucun grief; ma conscience ne me désapprouveen rien; aucun remords ne me dit que je vous aie tendu le moindre piège.Nous osons dire que notre conscience est pure en tout; n'ayant point d'autredésir que de nous conduire saintement, non-seulement aux yeux despaïens, mais même à vos yeux; nous n'avons rien faitpar duperie, rien par hypocrisie. Car il est vraisemblable que des calomniesde ce genre le poursuivaient. Qu'on l'eût, en effet, accuséfaussement, saint Jacques même en est témoin, quand il dit
« Ils ont entendu dire que vous enseigniez la désertionde la loi ». (Act. XXI, 21.) Ainsi, dit saint Paul, je ne vous écrispas ceci en ennemi, mais en ami sincère; et il le prouve par cequi suit : «Et je vous prie avec instance de le faire, afin que Dieume rende plus tôt à vous (19) ». Une telle prièrerévélait dans l'apôtre un tendre amour pour eux ; d'autantplus que, non content dé prier simplement, il les suppliait en touteinstance. Afin que je vienne bientôt chez vous, disait-il. C'étaitfaire preuve d'une conscience sans reproche, que de montrer un tel empressementà les revoir, et d'implorer aussi pour lui-même leurs prières.Pour le même motif, après s'être recommandé ainsià leur piété, il leur souhaite à son tour toutessortes de biens.
« Que le Dieu de paix... » C'est son premier mot, et ill'écrit parce que des dissensions s'élevaient parmi eux.Si donc; dit-il, notre Dieu est un Dieu de paix, gardez-vous de faire schismeavec nous. « Le Dieu qui a tiré du sein de la terre le Pasteurde toutes les brebis » : allusion à la résurrection. « Le Pasteur si grand » : nouvelle qualification àJésus-Christ. Ensuite son discours se poursuit de nouveau et s'achèveen leur garantissant la résurrection: «Parle sang du Testamentéternel, Jésus-Christ Notre-Seigneur (20) ».
« Que ce Dieu vous rende complètement disposés àtoute bonne oeuvre, afin que vous fassiez sa volonté, faisant envous ce qui lui est agréable (21) ». L'apôtre leur rendencore un bien beau témoignage. Car ce qui ne doit être quecomplété, possède déjà un digne commencementet reçoit ensuite le complément. Il prie pour eux, ce quiindique un coeur affectueux et ami. Et remarquez que dans ses autres épîtres,il commence par où il finit ici, par la prière. « Qu'ilfasse en vous ce qui est agréable à ses yeux, par Jésus-Christ,auquel est la gloire aux siècles des siècles. Ainsi soit-il:Je vous supplie, mes frères, d'agréer ce que j'ai écritpour vous consoler; car je ne vous ai écrit qu'en peu de mots (22)». Vous voyez qu'il leur écrit ce qu'il n'a écrit àpersonne . « Je vous ai », dit-il, « écrit enpeu de mots »; cest-à-dire, je n'ai pas voulu vous fatiguerpar de longs discours. Je pense que les Hébreux n'étaientpas fort mal disposés à l'égard de Timothée;aussi l'apôtre le leur recommande : « Sachez », dit-il,« que votre frère Timothée a été renvoyé; et s'il vient bientôt, j'irai vous voir avec lui (23) ».Timothée avait été « renvoyé »: d'où? De la prison, je crois,où il avait étéjeté; sinon, d'Athènes, car les Actes ont consignéce fait. « Saluez de ma part tous ceux qui vous conduisent et tousles saints. Nos frères d'Italie vous saluent. Que la grâcesoit avec vous tous. Ainsi soit-il ».
Vous voyez comment l'apôtre nous montre que la vertu n'est pasproduite ni par l'oeuvre de Dieu absolument, ni par nous seulement. «Que Dieu « vous rende », dit-il, « accomplis en touteoeuvre bonne », et le reste ; c'est assez dire : vous avez déjàla vertu, mais vous avez besoin de la posséder complète.En ajoutant d'ailleurs : «En toute parole et oeuvre bonne », il fait entendre que tout doit être droit en nous, la vie et lescroyances. Que Dieu fasse en vous ce qui est agréable «devant lui », dit-il avec raison ; « devant lui » , carfaire ce qui plait devant Dieu, c'est la perfection de la vertu, selonce que dit aussi le prophète : « Selon la pureté demes mains devant (598) ses yeux ». (Ps. XVII, 25.) Aprèsavoir si abondamment écrit, il déclare qu'il a dit peu dechoses encore, en comparaison de ce qu'il devait dire. C'est une remarquequ'il fait ailleurs : « Comme je vous ai déjà écriten peu de paroles, où vous pourrez comprendre en les lisant quelleest l'intelligence que j'ai du mystère de Jésus-Christ ».(Ephés. III, 3.) Or, voyez sa prudence. Il ne dit pas : Je voussupplie de supporter une parole d'avertissement, mais « de consolation», c'est-à-dire d'encouragement, d'exhortation. Personne,ajoute-t-il, ne pourra se dire fatigué de la longueur de mes discours.Quoi donc? Etait-ce donc là le motif qui leur avait fait prendresaint Paul en aversion? Evidemment non. Aussi n'est-ce pas ce qu'il veutmontrer; il rte veut pas dire Vous êtes des esprits faibles et lâches;car tel est le caractère de ceux qui ne peuvent supporter un longdiscours. « Sachez que Timothée votre frère est renvoyé;et s'il vient bientôt, j'irai vous voir avec lui ». Réflexionqui suffit à leur persuader d'être bien humbles, puisqu'ilse prépare à leur rendre visite avec sort disciple. «Saluez tous vos chefs et tous les saints ». Voyez combien il leshonore en leur écrivant pour leurs supérieurs. «Nos frères d'Italie vous saluent. « Que la grâce soitavec vous tous. Ainsi soit-il». La grâce étant le biencommun de tous, il en fait son dernier souhait.
Or, comment la grâce est-elle avec nous? C'est quand nous riefaisons point outrage à ce divin bienfait ; c'est quand nous nesommes point lâches en face d'un don si précieux. Qu'est-ceque la grâce ? La rémission des péchés, notrepurification, car elle-même est en nous. Que si quelqu'un lui faitoutrage, peut-il dès lors la conserver ? Ne la perd-il pas aussitôt?Par exemple, Dieu vous a pardonné vos péchés, maiscomment avec vous demeurera cette grâce, cette estime de Dieu, cetteopération de l'esprit, si vous ne la retenez pas par vos bonnesoeuvres? Car la cause de tous les biens en nous, c'est précisémentcette habitation continuelle de la grâce du Saint-Esprit dans nosâmes; c'est elle qui se fait notre guide en toutes choses, commeaussi, dès qu'elle nous échappe, elle nous laisse éperduset comme dans un désert.
3. Gardons-nous donc de la repousser; car il est en notre pouvoir qu'elledemeure ou qu'elle se retire. Elle reste, quand nos pensées onttrait au ciel; elle s'en va, quand nos idées s'attachent aux chosesde cette vie. C'est lesprit « que le monde », dit Jésus-Christ,« ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas ni ne le connaîtpas ». (Jean, XIV, 17.) Il appelle «monde » une vie mauvaiseet honteuse. Comprenez-vous qu'une vie mondaine ne peut le posséder?Il nous faut donc dépenser beaucoup d'efforts pour le retenir ennous, de sorte qu'il soit l'intendant et le directeur de tous nos biens,et qu'il nous établisse dans une ferme tranquillité, dansune paix abondante.
Poussé par un vent favorable, un navire ne sent point d'arrêt,ne craint point de naufrage, tant que souffle cette aide puissante et persévérante.Rentré au port, il va rapporter et aux matelots et aux passagersune belle part de gloire; aux uns, il octroie le repos et leur permet dene plus se courber sur les rames; aux autres, il fait oublier toutes lescraintes, et leur laisse comme un magnifique spectacle, le souvenir deson fortuné voyage. Ainsi en est-il de l'âme secondéepar le Saint-Esprit; elle est plus forte que toutes les vagues que soulèventles peines de la vie; elle fend la route qui porte an ciel, avec plus devitesse encore que l'heureux navire; car elle n'est point pousséepar le vent, mais elle a des voiles, des voiles pures que le Paraclet daignegonfler; elle chasse de sa pensée tout ce qui pourrait l'amolliret l'énerver. Car de même que le vent qui tombe sur une voilelâche et mal tendue, n'a sur elle aucune prise; ainsi le Saint-Esprit,rencontrant une âme énervée, n'y accepte pas un longséjour: il exige, au contraire, du ton et de la vigueur.
Il nous faut donc acquérir cette ardeur de l'âme, cettevivacité, cette force résolue des oeuvres. Ainsi, vaquons-nousà la prière ? Que ce soit avec une énergique tensionde l'âme, déployant notre coeur vers le ciel, non pas avecdes cordages matériels, mais à l'aide d'une ferme et viverésolution. Exerçons-nous la miséricorde avec lespauvres? Ici encore, il faut une tension vigoureuse, pour que la voilurene se relâche jamais sous le choc des soucis domestiques, de précautionspour les enfants, d'inquiétudes pour l'épouse, d'une craintepersonnelle de la pauvreté. Que si nous raidissons notre coeur detous côtés par la sainte espérance des biens immortels,il sera disposé dès lors à recevoir le souffle puissantde l'Esprit divin; dès lors il ne sera plus frappé par lescréatures éphémères et misérables d'ici-bas;ou, s'il en subit encore le choc, loin d'en être blessé, ilrepoussera par sa fermeté, il abattra par sa résistance leurattaque impuissante.
Mais, répétons-le : il faut savoir nous raidir vigoureusement.Car nous aussi nous naviguons sur une mer immense et découverte,remplie de monstres, hérissée d'écueils, fécondepour nous en orages, et qui du calme le plus profond, passe subitementaux plus cruelles tempêtes. Si donc nous voulons faire une navigationfacile et sans péril, il nous faut tendre nos voiles, c'est-à-dire,raidir notre libre arbitre.
Au reste, cette fermeté de vouloir, suffit à nous sauver.Abraham, en effet, dès qu'il eut ainsi dirigé vers Dieu tousses désirs, dès qu'il se fut armé d'une volontédisposée à tout, Abraham eut-il besoin d'autre secours? Non;« mais il crut en Dieu, et sa foi lui fut réputée àjustice ». (Gen, XV, 16.) Or, la foi, c'est le propre caractèred'une volonté généreuse. Il offrit son Fils; et bienqu'il ne l'ait pas immolé, il reçut la même récompenseque s'il l'avait réellement sacrifié ; et quoique n'ayantpas accompli cette immolation, il en reçut le prix.
Procurons-nous donc une voilure immaculée et toujours neuve,et non pas usée et vieillie; « car tout ce qui est ainsi vieuxet fatigué touche déjà à une fin misérable». (Hébr. VIII, 13.) Point de ces voiles trouées quilaisseraient échapper souffle de l'Esprit. « Car l'homme animaln'est point capable », dit saint Paul, « des choses qui (599)sont de l'Esprit de Dieu ». ( I Cor. II, 4.) Pas plus qu'une toiled'araignée ne peut supporter l'effort Auvent, une âme adonnéeaux soucis de cette vie, un bomme animal ne saurait recevoir la grâcede l'Esprit. Nos convictions flottantes n'offrent aucune différenced'avec ces toiles fragiles; elles ont seulement, comme elles, un air deconsistance, mais leur trame est privée de toute résistance.
Ah! que plutôt, si nous sommes sages, nos âmes ne présententrien de semblable ! Dès lors , quel que soit le choc, nous retenonstout le souffle de la grâce, et nous demeurons supérieursà tout, plus forts que toute attaque. Donnez-moi un homme vraimentspirituel, et laissez tomber sur lui tous les maux les plus effrayants,aucun ne pourra l'abattre. Que dis-je? Que sur lui fondent ensemble pauvreté,maladies, outrages, malédictions, opprobres, plaies et supplicesde tout genre, dérisions et insultes de toute espèce; vousle croirez vraiment en dehors et au-dessus de ce bas monde, et affranchide toutes les souffrances du corps, tant il se rira de tout cet ouragan.
Que ce ne soient pas là des paroles en l'air, plusieurs exemplesde nos jours mêmes m'en fourniraient certainement la preuve : dussé-jen'invoquer que ceux qui ont choisi la retraite au désert. Ceux-là,direz-vous, n'ont rien d'étonnant. Eh bien! je répondsqu'il en est d'aussi héroïques, et que vous ne soupçonnezpas, jusqu'au sein des cités. Et, s'il vous plaisait,je pourraisvous en montrer quelques-uns parmi ceux qui ont vécu jadis. Pourvous en convaincre, rappelez-vous seulement saint Paul. Est-il une atrocitéqu'il n'ait pas soufferte? un mal qu'il n'ait pas subi? Or, il supportaittout avec courage. Et nous aussi, étendons vers le ciel les effortsde notre âme; remplissons-la de ce désir de Dieu; précipitons-nousdans ce foyer de l'Esprit, sauvons-nous par cette flamme même. Arméd'une flamme, en effet , personne ne craindrait une rencontre d'homme,de bête féroce, de mille filets tendus ; tout reculerait,tout lui ferait place, aussi longtemps que durerait ce feu; car la flammeest irrésistible, le brasier est insoutenable, tout s'y consume.Revêtons ce beau feu , et renvoyons toute gloire à Notre-SeigneurJésus-Christ, avec lequel appartiennent au Père, en l'unitédu Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. l'abbé COLLERY.
FIN DU ONZIÈME ET DERNIER VOLUME.