Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélies diverses 4

Various Homilies 4 / Различные беседы 4

PREMIÈRE HOMÉLIE.

Prononcée après la lecturedu texte : " Saul respirant la menace et le meurtre, " conformémentaux désirs des auditeurs qui s'attendaient à une instructionsur le commencement du IXe chapitre des Actes.

1. Est-ce supportable? est-ce tolérable? De jour en jour nosréunions deviennent moins nombreuses; la ville est remplie d'hommeset l'église en est vide. Il y a foule sur la place publique, auxthéâtres, dans les portiques, et la solitude règnedans la maison de Dieu; mais plutôt, s'il faut dire la vérité,la ville est vide d'hommes et l'église est remplie d'hommes. Cenom d'hommes, il ne faut pas le donner à ceux qui remplissent laplace publique, mais à vous qui êtes dans l'église; non à ceux qui s'abandonnent à leur indolence, mais àvous que le zèle dévore ; non à ceux que la vue desbiens terrestres jette dans une extase stupide, mais à vous quimettez les choses spirituelles au-dessus des temporelles. Ce n'est pasassez d'avoir le corps et la voix d'un homme pour être homme; maisil en faut encore l'âme et le caractère. Or le signe par excellenced'une âme virile, c'est l'amour de la divine parole, comme il n'ya pas de signe plus grand d'une âme animale et stupide que le méprisde la parole divine. Voulez-vous avoir une preuve que les contempteursde la parole de Dieu ont, par ce mépris, perdu leur dignitéd'homme et sont déchus de leur noblesse ? Ce n'est pas ma paroleque vous allez entendre, mais celle du Prophète, parole qui confirmebien ma pensée et vous montrera que ceux qui n'aiment pas les enseignementsspirituels ne sont pas des hommes, et que notre ville est vide d'hommes.Isaïe, ce prophète à la grande voix, aux visions admirables,celui qui, revêtu encore de la chair, fut jugé digne de voirles séraphins et d'entendre cette harmonie des cieux, Isaïe,dis-je, étant entré dans la capitale si peuplée desJuifs, dans Jérusalem, se tint un jour sur la place publique pendantque tout le peuple l'entourait et voulant montrer que celui qui n'écoutepas la parole des prophètes n'est pas un homme, s'écria:Je suis venu, et il n'y avait pas d'homme; j'ai appelé et il n'yavait personne pour m'entendre. (Isaïe, L, 2.) Ce n'est pas l'absence,mais l'indolence des auditeurs qu'il signale, et c'est pour cela qu'ildit : Je suis venu et il n'y avait pas d'homme; j'ai crié et iln'y avait personne pour m'entendre. Ils étaient là et onles regardait comme n'y étant pas, parce qu'ils n'écoutaientpas le prophète : aussi, comme il était venu et qu'il n'yavait pas d'homme, qu'il avait appelé et qu'il n'y avait personnepour l'entendre, il s'adresse aux éléments et dit : Ecoute,ciel, et toi, terre, prête l'oreille. (Id. I, 2.) J'ai été,veut-il dire, envoyé vers des hommes, vers des hommes douésd'intelligence; mais comme ceux-ci n'ont ni esprit ni sentiment, je m'adresseaux éléments, à des êtres inanimés, pourla honte de ceux qui ont été honorés d'une âmeintelligente et sensible et qui n'ont pas compris cet honneur.

C'est encore ce que dit un autre prophète, Jérémie.Car celui-ci aussi, au milieu de la foule des Juifs, au sein mêmede la ville, s'écrie, comme s'il n'y avait personne: A qui parleraije, qui prendrai-je pour témoin? (Jérém. VI, 10.)Que dites-vous? Vous avez sous les yeux une si grande foule, et vous demandezà qui vous parierez ! Oui, car c’est une foule de corps, mais nond'hommes; c'est une foule de corps, mais qui n'entendent point. Aussi ajoute-t-il: Leurs oreilles sont incirconcises et ils ne peuvent entendre. Mais siles prophètes, en s'adressant à des personnes présentesqui ne les écoutaient pas avec soin, leur reprochaient de n'êtrepas hommes, que dirons-nous de ceux qui non-seulement ne nous écoutentpas, mais qui n'ont pas même le courage de venir dans cet édificesacré, qui se séparent de cette assemblée sainte,qui se tiennent loin de cette maison, de leur maison maternelle, au coindes rues et dans les carrefours, comme des enfants indisciplinéset paresseux? Ceux-ci quittent la maison paternelle, se réunissentloin d'elle et passent des jours entiers à se livrer à desjeux puériles; aussi souvent perdent-ils et leur libertéet leur vie. Car lorsqu'ils tombent entre les mains de marchands d'esclavesou de voleurs, ils expient souvent par la mort leur paresse; ces brigandsles saisissent, et, après leur avoir enlevé leurs ornementsd'or, ou bien ils les submergent sous les eaux, ou bien, s'ils veulentles traiter moins inhumainement, ils les entraînent sur une terreétrangère et vendent leur liberté ! Voilà aussile sort des déserteurs de nos assemblées. Après avoirquitté la maison paternelle et ce temple où ils devraientvivre, ils rencontrent des bouches hérétiques et des langues(71) ennemies de la vérité; et ces misérables, commedes marchands d'esclaves, les entraînent, leur enlèvent leursornements d'or, je veux dire, leur foi, et les étouffent aussitôt,non pas dans les fleuves, mais dans la fange de leurs fétides erreurs.

2. C'est à vous de prendre soin du salut de vos frères,de les amener vers nous, malgré leur résistance, malgréleur opiniâtreté, malgré leurs cris. malgréleurs larmes: il n'y a que de l'enfantillage dans cette conduite rebelleet indolente. C'est à vous de corriger les imperfections de cesâmes; c'est à vous à leur persuader de devenir deshommes. Car de même que nous ne considérerions pas comme unhomme celui qui rejetterait la nourriture des hommes pour manger avec lesanimaux, des ronces et de l'herbe, de même nous ne pouvons pas appelerhomme celui qui mépriserait la seule nourriture vraie et convenablede l'âme humaine, celle que lui fournit la parole divine, pour allerpasser son temps dans les cercles du monde, dans ces assembléesqui font rougir, et se nourrir de conversations impies. Nous regardonscomme un homme non pas celui qui se nourrit seulement de pain, mais celuiqui, avant même cette nourriture matérielle , se nourrit dela parole de Dieu, de la parole de l'âme. Voilà ce qu'estun homme; car écoutez la parole du Christ. L'homme ne vivra passeulement, de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.(Matth. IV, 4.) De sorte que notre nourriture est double, l'une inférieure,l'autre supérieure; et c'est celle-ci surtout qu'il faut rechercherpour pouvoir nourrir notre âme et ne pas la laisser pérird'inanition.

C'est à vous de faire que notre ville soit remplie d'hommes.Puisque, si grande et si peuplée, elle est cependant vide d'hommes,il serait digne de vous de rendre ce service à votre patrie et d'attirerici vos frères en leur racontant ce que vous y entendez. Pour attirerà un festin, ce n'est pas assez d'en faire l'éloge, il fautencore en emporter quelques mets pour les distribuer à ceux quine s'y trouvaient pas. Eh bien ! faites de même aujourd'hui, et dedeux choses l'une . ou bien persuadez-leur de venir à nous; ou bien,s'ils persistent dans leur opiniâtreté, qu'ils reçoiventde votre bouche la nourriture, ou plutôt ils reviendront ànous. Car ils aimeront mieux, au lieu de recevoir leur nourriture par grâce,venir participer, selon leur droit, au banquet paternel. Ce que je vousconseille, vous l'avez déjà fait, vous le faites encore,et vous le ferez à l'avenir, j'en ai la pleine confiance et l'entièreconviction : ce qui me le garantit, c'est la continuité de mes exhortationssur ce sujet, et la science et le zèle dont vous êtes assezremplis pour instruire vos frères.

Mais il est temps de dresser notre table, bien chétive sans doute,bien maigre et bien pauvre, mais assez pourvue néanmoins de l'assaisonnementle meilleur, la bonne disposition d'auditeurs affamés de la nourriturespirituelle. Ce qui fait l'agrément d'un festin, ce n'est pas seulementla richesse des mets, mais aussi l'appétit des conviés; unetable magnifique paraît chétive quand les convives s'en approchentsans faim; une table chétive parait magnifique, quand elle reçoitdes convives affamés. C'est en considérant que ce n'est pasla nature des mets, mais la disposition des convives qui fait la bontéd'un festin, qu'un auteur dit : L'homme rassasié dédaignele rayon de miel, et l'homme pressé par la faim trouve doux ce quiest amer; (Prov. XXVII, 7.) non que la nature des mets change, mais parceque la disposition des convives les trompe. Mais si la disposition desconviés leur fait trouver doux ce qui est amer, à plus forteraison ce qui est ordinaire leur paraîtra-t-il exquis. Aussi, bienque réduits à la dernière misère, nous imitonsles hôtes les plus magnifiques, et, à chaque réunion,nous vous convoquons à notre banquet. Et nous le faisons, en nousconfiant, non dans nos richesses, mais dans votre désir d'entendre.

3. Toute ma dette concernant le titre des Actes des Apôtres vousest maintenant payée. Pour continuer, il resterait à m'occuperdu commencement de ce livre et à vous expliquer ces paroles : J'aifait mon premier récit, ô Théophile, sur tout ce queJésus commença à faire et à enseigner. (Act.I, 1.) Mais Paul ne me permet pas de suivre cet ordre naturel; c'est verssa personne et ses actions qu'il appelle mon discours. J'ai hâtede le voir entré déjà à Damas et enchaîné,non d'une chaîne de fer, mais par là parole du Maître;j'ai hâte de le voir pris, ce poisson énorme, qui troubletoute la mer, qui â déjà soulevé contre l'Eglisemille tempêtes, j'ai hâte de le voir pris, non par l'hameçon,mais par la parole du Maître. De même qu'un pêcheur assissur une roche élevée, lance sa ligne et laisse tomber l'hameçondans la mer, de même notre Maître, Celui qui (72) nous a enseignéla pêche spirituelle, assis en quelque sorte sur le roc élevédes cieux, a laissé tomber d'en-haut sa parole comme un hameçonet c'est par ces mots Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? (Act.IX, 4) qu'il a pris ce grand poisson. Et il est arrivé àce poisson la même chose qu'à celui que Pierre prit su: l'ordredu Maître. En effet, il avait aussi dans la bouche un statère,mais de mauvais aloi, puisqu'il avait le zèle, mais non un zèleselon la science. Aussi Dieu n'eut qu'à donner la science pour avoirune pièce de monnaie excellente. Ce qu'éprouvent les poissonsordinaires quand on les prend, le nôtre l'éprouva aussi. Ceux-làà peine sortis de la ruer, perdent la vue ; celui-ci saisi et entraînépar l'hameçon, perdit aussi la vue ; mais sa cécitérendit la vue à tout l'univers. Voilà toutes les choses queje désire considérer. Supposez que les barbares viennentnous déclarer la guerre, que leur armée, rangée enbataille, nous accable de maux, et que tout à coup le chef des ennemis,celuiqui dirige contre nous des machines de guerre,qui bouleverse toute notrecité, qui remplit tout de bruit et de tumulte, qui menace de renverserla ville elle-même, de la livrer aux flammes et de faire de nousdes esclaves; supposez, dis-je, qu'il tombe tout à coup entre lesmains de notre empereur, et que lié, et enchaîné, ilsoit amené dans la ville, tous ne courront-ils pas à ce spectacleavec leurs femmes et leurs enfants? Mais maintenant que la guerre s'estélevée, que les Juifs troublent et bouleversent tout, qu'ilsdirigent des machines nombreuses contre l'Eglise, et que le chef des ennemisc'est Paul, Paul qui parle et qui agit plus que tous les autres, Paul quitrouble et bouleverse tout; maintenant, dis-je, que Notre-Seigneur Jésus-Christ,notre Roi, l'a pris, et qu'il amène enchaîné ce dévastateur,ne sortirons-nous pas tous pour voir ce spectacle et ce prisonnier ? Lesanges eux-mêmes, du haut des cieux, en le voyant lié et conduitcomme un prisonnier, tressaillaient de joie, non parce qu'ils le voyaientenchaîné, mais en pensant à la multitude de ceux dontil ferait tomber les liens; non parce qu'ils le voyaient conduit commeun prisonnier, mais en songeant au grand nombre de ceux qu'il conduiraitde la terre au ciel; ils se réjouissaient, non de ce qu'ils le voyaientaveuglé, riais en pensant à ceux qu'il ferait sortir desténèbres. Marche, lui dit le Seigneur, vers les nations,délivre-les des ténèbres, et fais-les passer dansle royaume de la charité du Christ. Voilà pourquoi je laissele commencement du livre, et je me hâte d'arriver au milieu. C'estPaul et mon amour pour Paul qui me fait passer si loin. Paul et mon amourpour Paul. Pardonnez-moi ou plutôt ne me pardonnez pas, mais imitezcet amour. Celui qui parle d'un amour impur a raison de demander pardon; mais quiconque parle d'un amour semblable à celui-ci doit s'englorifier, chercher à faire partager sa passion et se donner leplus qu'il pourra de rivaux. Si, tout en avançant avec méthode,tout en suivant l'ordre naturel des choses, j'avais pu à la foisparler des faits précédents et arriver en peu de temps aumilieu, je n'aurais eu garde de laisser le commencement et d'arriver toutde suite au milieu ; mais comme d'après l'institution de nos pères,il nous faut après, la Pentecôte déposer ce livre etque la fin de cette solennité marque aussi la fin de la lecturedes Actes, j'ai craint, si je donnais trop de temps à l'explicationdu commencement, d'être devancé par la marelle de l'histoireet la succession des faits, en un mot de ne pas arriver à tempspour parler de saint Paul. Voilà pourquoi j'ai passé sansm'arrêter du début jusqu'au milieu du livre. Mais je n'aipas pour cela laissé échapper de rua main ce livre que j'aipour ainsi dire saisi par la tête; et si je vous arrête audébut du voyage commencé, c'est avec la ferme intention derevenir vous prendre où je vous ai lainés, pour vous conduireensuite jusqu'au bout. Puisque j'ai déjà mis la main surle début du livre, je pourrai en toute confiance y revenir et lecontinuer même après la fête, et personne ne pourram'accuser d'inopportunité, puisque la nécessité etpoursuivre une chose commencée suffira pour repousser ce blâmevoilà pourquoi j'ai abandonné le début pour me bâterd'arriver au milieu. Je ne pouvais, en suivant la route, atteindre Paul,le livre dans la lecture qu'on en fait à l'Église, auraitmarché plus vite que moi dans mon explication, et arrivant le premier,il n'aurait pas manqué de me fermer la porte: je vais vous le montreren consultant seulement le commencement du livre, bien que la chose soitdéjà parfaitement claire.

4. Puisque la lecture et l'explication du titre seul nous a occupéspendant la moitié de la solennité, que serait-ce si nousnous étions lancés dans la carrière immense que nous(73) ouvrait ce livre? combien de temps se serait écouléavant que nous fussions arrivés à ce qu'on rapporte de saintPaul? Je vais vous en donner une idée en vous récitant lecommencement. J'ai fait mon premier discours, ô Théophile,sur tout, etc. Combien croyez vous que ces mots renferment de questions? Premièrement, pourquoi saint Luc rappelle le livre qu'il avaitécrit d'abord ? Deuxièmement pourquoi il l'appelle discourset non Evangile, puisque Paul l'appelle Evangile ? il dit en effet en priantde Luc : Dont l'éloge, à cause de l'Evangile, est dans toutesles Eglises. (II Cor, VIII, 18.) Troisièmement, pourquoi il dit: sur tout ce que Jésus a fait? Car si Jean, le bien-aimédu Christ, celui qui jouissait de son intimité, qui eut l'honneurde reposer sa tête sur sa poitrine sacrée, qui puisa làl'abondance de l'Esprit-Saint, n'a pas osé parler ainsi, mais aeu recours à cette formule toute de précaution : Si les chosesque Jésus a faites étaient écrites en détail,je ne pense pas que le monde lui-même pût contenir les livresqu'il faudrait écrire; si, dis-je, il en est ainsi, comment Luca-t-il osé dire: J'ai fait mon premier discours, ô Théophile,sur tout ce que Jésus a fait ? Pensez-vous que ce soit làune petite question ? Il y a dans l'Evangile excellent Théophile,et le nom de la personne y est accompagné de son doge; mais lessaints ne parlent pas ainsi sans motif. Et peut-être avons-nous déjàquelque peu démontré qu'il n'y a pas dans l'Ecriture un iota,pas un point qui n'ait sa raison d'être. Si donc le débutnous offre tant de questions, combien n'aurions-nous pas employéde temps à suivre l’ordre du récit ? Voilà ce quim'a forcé à passer au milieu et à arriver tout desuite à Paul.

Et pourquoi avons-nous indiqué ces questions sans en donner lasolution ? Pour vous accoutumer à ne pas toujours recevoir la nourrituretoute préparée; à chercher souvent par vous-mêmesà résoudre ces problèmes. Nous faisons comme les colombes: elles donnent la becquée à leurs petits, tant qu'ils restentdans le nid; mais quand elles peuvent les en faire sortir, et qu'ellesvoient leurs ailes affermies, elles changent de méthode, elles apportentdans leur bec un grain qu'elles leur montrent, et quand les petits s'approchentpour le recevoir, les mères le laissent tomber sur le sol et leleur font ramasser; et nous, nous faisons de même nous prenons àla bouche la nourriture spirituelle, et nous vous appelons comme pour vousdonner, selon notre habitude, la solution des questions; mais quand, réunisde toutes parts, vous attendez cette solution, nous la laissons tomber,afin que vous vous accoutumiez à penser par vous-mêmes. Aussilaissant là le commencement du livre, nous courons au chapitre oùl'on parle de Paul; et nous dirons, non pas seulement tous les servicesqu'il a rendus à l'Eglise, mais encore tous les maux qu'il lui acausés; car il nous est nécessaire de les rappeler. Nousdirons comment il a attaqué la parole évangélique,comment il a combattu le Christ, comment il a poursuivi les apôtres,quel mépris il a fait de ses ennemis, comment il a suscitéà l'Eglise plus de persécutions que tous les autres. Maisque personne ne regrette d'entendre ainsi parler de Paul; car ces choses,loin d'être des accusations, fourniront matière à seslouanges. Ce n'est pas un crime que d'être mauvais d'abord et dedevenir bon par la suite, irais bien d'être d'abord vertueux et des'abandonner ensuite au vice : car c'est par la fin que l'on juge les choses.Que des pilotes aient fait souvent naufrage, si, lorsqu'ils sont sur lepoint d'entrer au port, ils ramènent enfin leurs navires remplisde marchandises, nous ne dirons pas qu'ils sont maladroits, parce que lafin fait oublier le reste ; que des athlètes, souvent vainous, l'emportentenfin dans la lutte décisive et obtiennent la couronne, nous n'ironspas, à cause de leurs échecs précédents, lespriver de nos éloges. Nous en userons de même à l'égardde Paul. Lui aussi a fait mille fois naufrage; mais lorsqu'il fut sur lepoint d'entrer au port, il y amena un navire plein de marchandises. Demême qu'il ne servit de rien à Judas d'avoir étéd'abord disciple, parce qu'il fut traître ensuite, de mêmesaint Paul n'a souffert aucun préjudice pour avoir étéd'abord persécuteur, parce qu'il fut ensuite prédicateurde l'Evangile. C'est là la grandeur de Paul, non d'avoir renversél'Eglise, trais de l'avoir ensuite édifiée; non d'avoir attaquéla parole de Dieu, mais de l'avoir répandue après l'avoirattaquée; non d'avoir combattu les apôtres, non d'avoir disperséle troupeau, mais de l'avoir rassemblé après l'avoir d’aborddispersé.

5. Quoi de plus étrange ! Le loup est devenu pasteur; celui quiavait bu le sang des brebis n'a pas cessé de verser son sang pourle salut des brebis. Voulez-vous voir qu'il a bu le sang (74) des brebis,que sa langue était sanglante ? Paul respirant encore meurtres etmenaces contre les disciples dit Seigneur. (Act. IX, 1.) Mais écoutezcomment cet homme qui respirait menaces et meurtres, qui versait le sangdes saints, versa lui-même son sang pour les saints : Que me sert, humainement parlant, d’avoir combattu contre les bêtes àEphèse; (I Cor. XV , 32 ) et encore : chaque jour je meurs, ( Ibid.); et encore : on nous regarde comme des brebis de boucherie. (Rom. VIII,31;.) Voilà le langage de celui qui était présent,lorsqu'on versait le sang d'Étienne, et qui consentait àsa mort. Voyez-vous que le loup est devenu pasteur? Vous rougissiez peut-êtreen entendant dire qu'il était auparavant persécuteur, blasphémateuret impie ? Mais voyez comme ses crimes précédents rehaussentprécisément sa gloire ! Ne vous disais-je pas à ladernière réunion que les miracles qui ont suivi la Passionétaient plus grands que ceux qui l'ont précédée? — Ne vous en ai-je pas donné pour preuves les miracles eux-mêmes,le changement de disposition des disciples, la manière dont lesmorts ressuscitaient au commandement du Christ, tandis que l'ombre seulede ses serviteurs opérait les mêmes prodiges? N'ai-je pasajouté comment le Christ faisait ses miracles en commandant, tandisque plus tard ses serviteurs en opérèrent de plus grandsen se servant de son nom? Ne vous ai-je pas dit comment il remua la consciencede ses ennemis, comment il conquit toute la terre, comment les prodigesqui suivirent la Passion furent plus grands que ceux qui la précédèrent?

Mon discours d'aujourd'hui se rapproche de celui-là. Quel plusgrand miracle que celui dont Paul fut le sujet ? Pierre renia le Christde son vivant, et Paul le confessa après sa mort. Ressusciter lesmorts, en les couvrant de son ombre, était un miracle bien moinsgrand que d'entraîner et d'attirer à soi l'âme de Paul.Là, la nature obéissait sans contredire celui qui lui commandait,ici il y avait à vaincre une volonté libre de prendre l'unou l'autre parti : ce qui montre combien la puissance qui l'entraînafut grande. Il est bien plus beau de convertir la volonté que dechanger la nature; donc voici un miracle qui surpasse tous les autres,Paul. s'attachant au Christ, au Christ crucifié et enseveli. LeChrist le laissa montrer toute sa haine, pour donner une preuve irréfutablede sa résurrection et de la vérité de sa doctrine.Car Pierre en parlant de Jésus eût pu être soupçonné: du moins; , quelque impudent eût peut-être trouvéquelque chose à dire; je dis quelque impudent : car de ce côtéaussi la preuve est évidente : cet apôtre aussi renia d'abordson Maître, le renia avec serment, et cependant il le confessa plustard et donna sa vie pour lui. Mais si le Christ n'est pas ressuscité,celui qui le renia pendant qu'il vivait, n'eût pas étédisposé, pour ne pas le renier après sa mort, à mourirmille fois : ainsi du côté de Pierre même, la preuvede la résurrection est évidente. Cependant quelque impudentpourrait dire que c'est parce qu'il a été son disciple, parcequ'il a partagé sa table, parce qu'il l'a accompagné pendanttrois ans, parce qu'il a reçu son enseignement, et qu'il a étéinduit en erreur par ses flatteries, qu'il annonce sa résurrection;mais quand vous voyez Paul, Paul qui ne le connaissait pas, qui ne l'avaitpas entendu, qui n'avait pas reçu sa doctrine, qui aprèsla Passion lui a déclaré la guerre, qui a puni ceux qui croyaienten lui, qui bouleversait tout dans l'Église naissante, quand vousle voyez converti , se livrant aux travaux de la prédication plusque tous les amis du Christ, quelle excuse, dites-moi, aura encore votreimpudence, si vous refusez de croire à la résurrection ?Si le Christ n'était pas ressuscité, qui donc aurait entraînéet attiré vers lui un ennemi aussi cruel, aussi féroce, aussiexaspéré ?

Dis-moi, ô juif, qui aurait persuadé à Paul de sefaire disciple du Christ ? Pierre, ou Jacques, ou Jean ? Mais tous, ilsle craignaient et le redoutaient, non-seulement avant sa conversion, maisencore quand il fut devenu leur ami; quand Barnabé, l'ayant prispar la main l'introduisit à Jérusalem, les fidèlescraignaient encore de l'approcher: la guerre était finie et pourtantla crainte restait aux apôtres. Ceux donc qui le redoutaient encoreaprès sa conversion, auraient-ils osé lui parler, quand ilétait encore leur irréconciliable ennemi ? Auraient-ils osél'aborder, se tenir devant lui, ouvrir la bouche. ou seulement se montrer? Non, non , il n'est pas ainsi; ce n'est pas là l'oeuvre d'un homme,mais de la grâce de Dieu. Si le Christ était mort, comme vousdites , et que ses disciples eussent été le dérober,comment eût-il fait de plus grands miracles après sa Passion,et montré une puissance plus merveilleuse ? Il ne s'est pas seulementréconcilié son ennemi et le (75) chef de votre armée;s'il n'avait fait que cela, t'eût été déjàle signe d'une bien grande puissance que d'enchaîner son ennemi,son adversaire, mais il a fait une chose bien plus grande. Non-seulementil s'est réconcilié son ennemi, mais il se l'est rendu tellementfamilier, tellement bienveillant, qu'il a pu lui confier toutes les affairesde son Eglise : Cet homme, dit-il, m'est un vase d'élection. pourporter mon nom devant les nations et les rois (Act. IX, 15), et qu'il luia fait supporter plus de travaux qu'aux autres apôtres dans l'intérêtde cette Eglise qu'il avait d'abord combattue.

6. Voulez-vous avoir la preuve qu'il se l'est réconcilié,qu'il se l'est rendu familier, qu'il l'a aimé, qu'il l'a mis aunombre de ses premiers amis ? C'est qu'il n'a révéléà personne autant de secrets qu'à Paul. Et qu'est-ce quile prouve? J'ai entendu, dit-il, des paroles mystérieuses qu'iln'est pas permis à un homme de redire. (II Cor. XII, 4.) Voyez-vousquelle faveur obtient celui qui fut un ennemi, un adversaire? Aussi faut-ilrappeler sa vie antérieure ; cela nous montrera la charitéde Dieu et sa puissance; sa charité, puisqu'il a voulu sauver etattirer à lui celui qui lui avait fait tant de mal; sa puissance,puisqu'il a pu ce qu'il a voulu. Cela nous montre aussi le caractèrede Paul, qui n'agissait pas par ambition, ni pour la gloire humaine, commeles autres juifs, mais par zèle, quoique ce zèle fûtmal dirigé; c'est ce qu'il nous dit en ces termes : J'ai obtenumiséricorde, parce que j'ai agi par ignorance, dans l’incrédulité(I Tim. I, 13) ; et dans son admiration pour la charité déDieu, il s'écrie : Afin qu'en moi, le premier, le Christ montrâttoute sa patience, en sorte que je servisse d'exemple à ceux quicroiront en lui pour la vie éternelle (Ibid. I, 16) ; et en un autreendroit encore: Il a montré quelle est la grandeur de sa puissanceen nous qui croyons. (Ephés. I, 19.) Voyez-vous comme la vie antérieurede Paul montre la charité de Dieu et sa puissance, ainsi que lavigueur d'âme de l'Apôtre? Que sa conversion ait étépure de tout motif humain, et due uniquement à l'opérationde la grâce, il le montre encore dans l'Epître aux Galates: Si je plaisais aux hommes, dit-il, je ne serais plus le serviteur duChrist. (Gal. I, 10.) Mais qu'est-ce qui nous prouve encore que ce n'estpas pour plaire aux hommes que vous vous êtes mis à prêcherl’Evangile? Vous avez ouï dire que j'ai vécu autrefois dansle judaïsme, qu'à toute outrance j'ai persécutél'Eglise de Dieu et l'ai ravagée. (Gal. I, 13.) Donc, s'il avaitvoulu plaire aux hommes, il n'aurait pas passé du côtédes fidèles. Pourquoi? Parce qu'il était honoré chezles juifs, qu'il y jouissait d'une grande tranquillité et de grandshonneurs ; il n'aurait donc pas embrassé par un motif humain lavie des apôtres, si pleine de périls, si méprisée,si malheureuse. Oui, ce changement et cette conversion , cet abandon deshonneurs dont il jouissait chez les juifs et de la vie calme qu'il y menaitpour embrasser la vie des apôtres, exposée à milledangers, est la plus grande preuve que toute considération humainefut étrangère à la détermination de Paul.

C'est pour cela que nous avons voulu exposer sa vie antérieure,montrer l'ardeur qui le dévorait contre l'Eglise, afin qu'en voyantson zèle pour elle, vous admiriez [lieu qui fait et transforme tout.C'est pour cela aussi que le disciple de Paul a raconté les événementsantérieurs avec exactitude et clarté : Saul, dit-il, respirantencore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Je voudraisbien, moi aussi, entreprendre ce début dès aujourd'hui, jevoudrais me jeter sur le commencement de la narration; mais je vois dansce seul nom toute une mer de pensées. Voyez quelle question nousamène de suite ce seul mot, Saul ! Car nous trouvons dans les épîtresun autre nom : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé àl'apostolat. (Rom. I, 1.) Paul et Sosthènes : Paul , apôtrepar vocation divine. (I Cor. 1, 1.) Voici que moi Paul je vous dis. (Gal.V, 2.) Ici il est appelé Paul, partout on trouve le même nom,et nulle part Saul. Pourquoi avant sa conversion fut-il appelé Saut,et Paul après? Ce n'est pas une petite question; car aussitôtse présente le nom de Pierre d'abord il s'appelait Simon et il futensuite appelé Pierre; les fils de Zébédée,Jacques et Jean, furent surnommés fils du tonnerre. Mais s'il enest ainsi dans le Nouveau Testament, nous trouvons aussi Abraham appeléd'abord Abram, puis Abraham; Jacob, d'abord Jacob, puis Israël; Sarra,d'abord Sara, puis Sarra ; et ces changements de nom donnent matièreà des recherches étendues, et je crains que si je laisseéchapper ce fleuve, je ne submerge sous ses flots toute instruction.De même que, dans un pays humide, partout où l'on creuse,des fontaines jaillissent; de même, dans les divines Ecritures, partoutoù l'on (76) approfondit, des fleuves sortent en abondance, et cen'est pas sans crainte que je les lâcherais aujourd'hui. Aussi j'arrêtemon ruisseau et je renvoie votre charité à la fontaine sacréede ces prélats, de ces maîtres, fontaine pure, agréableet douce, source qui coule de la pierre spirituelle. Préparons doncnotre âme à recevoir la doctrine , à puiser ces eauxspirituelles , afin qu'il y ait en nous une fontaine d'eau jaillissantjusque dans la vie éternelle: puissiez-vous avoir ce bonheur, parl'amour et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ , parqui et avec qui soient au Père gloire, honneur, puissance, ainsiqu'à l'Esprit saint et vivificateur, maintenant et toujours, et.dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE.

A ceux qui blâmaient la longueurdes instructions, et à ceux qui n’aimaient pas qu'elles fussentcourtes; sur les noms de Saul et de Paul; — pour le nom d'Adam donnéau premier homme; — aux nouveaux baptisés.

1. Quel parti prendre aujourd'hui? En vous voyant si nombreux je crainsde donner trop d'étendue à cet entretien. En effet, lorsquel'instruction se prolonge en ces conditions, je vous vois serrés,pressés, manquant de place, et la gêne que vous éprouvezvous empêche beaucoup d'écouter avec fruit; un auditeur quin'est pas à l'aise ne saurait prêter une sérieuse attentionà l'orateur. En voyant donc cette foule si nombreuse, je crains,je le répète, de donner à mon discours trop d'étendue;mais d'un autre côté, quand je considère votre désirde la parole sainte, je voudrais bien ne pas resserrer mon instruction.Celui que la soif consume, aime que la coupe qu'on lui présentesoit pleine, autrement c'est sans plaisir qu'il l'approche de ses lèvres.Quand même il ne la pourrait boire tout entière, néanmoinsil la veut voir entièrement pleine. Vous me voyez donc dans la perplexité.Je voudrais par ma brièveté prévenir de votre parttoute fatigue, et par la plénitude de mon instruction remplir votredésir. Mais souvent j'ai fait ces deux choses, et jamais je n'aiévité la critique. Bien souvent, pour vous ménager,j'ai abrégé mon discours, et j'étais accusépar ceux dont l'âme n'était pas encore rassasiée, parceux qui s'abreuvent continuellement aux sources sacrées, et n'enont pourtant jamais assez, par ces bienheureux qui ont faim et soif dela justice : (Matth. V, 6) aussi redoutant leurs reproches, j'ai cru pouvoirallonger mes homélies, et c'est (77) précisément pourcela que je me suis vu en butte à d'autres critiques. Ceux qui aimentla brièveté venaient me trouver et me priaient d'avoir pitiéde leur faiblesse, et de resserrer des discours trop longs. Quand je vousvois pressés dans un étroit espace, j'ai envie de me taire:mais quand je vois que, malgré cette gêne, vous ne vous retirezpas; que toujours suspendus à nos lèvres vous êtestous disposés à nous suivre encore plus loin, je me sensle désir de laisser courir ma parole. Je ne vois que difficultésde toutes parts. (Dan. XIII, 22.) Que faire? Celui qui ne sert qu'un maître,qui n'obéit qu'à une seule volonté, peut facilementplaire à son maître et ne pas se tromper; mais moi j'ai biendes maîtres, et je suis forcé d'obéir à toutce peuple, si partagé de sentiments. Si j'ai parlé ainsi,ce n'est pas que je supporte avec impatience mon esclavage, loin de là,ni que je veuille me soustraire à votre domination. Rien ne m'estplus honorable que cette servitude. Il n'y a pas de roi qui s'enorgueillissede son diadème et de sa pourpre comme je me glorifie d'êtrel'esclave de votre charité. Cette première royautépérira par la mort; mais mon esclavage, s'il est bien supporté,sera couronné par la royauté des cieux. Bienheureux le serviteurfidèle et prudent que le maître a établi sur tous sescompagnons pour leur distribuer leur mesure de froment. Je vous dis envérité qu'il l'établira sur toits les biens qu'ilpossède. (Luc, III, 42.) Voyez-vous quelle est la récompensede cet esclavage; quand il est bien supporté? Ce serviteur est établisur tous les biens du maître. Je ne fuis pas cette servitude, carje la partage avec Paul. Il dit en effet que nous ne nous prêchonspas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous déclarantvos serviteurs à cause de Jésus. (II Cor. IV, 5.) Et quedis-je, Paul? si Celui qui était dans la forme de Dieu, s'est anéantilui-même prenant la forme d'esclave dans l'intérêt desesclaves (Ph. II, 6, 7), qu'y a-t-il d'étonnant à ce quemoi, esclave, je me fasse esclave de rues compagnons d'esclavage dans monintérêt propre? Ce n'est donc pas pour fuir votre dominationque j'ai parlé de la sorte, mais pour obtenir grâce si latable que je vais dresser ne convient pas à tous. Ou plutôtfaites ce que je vais vous dire. Vous qui ne pouce? jamais vous rassasier,mais qui avez faim et soit de la justice, qui désirez de longuesinstructions, prenez pitié de la faiblesse de vos frèreset souffrez que je retranche un peu à la mesure habituelle de mesdiscours. Et vous qui désirez la brièveté parce quevous êtes plus faibles , considérez le désir de vosfrères qui demandent une nourriture plus abondante, et pour eux,endurez une fatigue légère, portant les fardeaux les unsdes autres et accomplissant la loi du Christ.

Ne voyez-vous pas qu'aux jeux olympiques les athlètes restantau milieu de l'arène, en plein midi, comme dans une fournaise ardente,reçoivent sur leur corps nu les rayons du soleil, comme s'ils étaientdes statues d'airain, et luttent contre le soleil, contre la poussière,contre la chaleur, pour ceindre de lauriers une tête qui aura tantsouffert? Et pour vous, ce n'est pas une couronne de lauriers, mais unecouronne de justice qui sera la récompense de votre docilité; et encore, loin de vous retenir jusqu'en plein midi, votre faiblessenous forcera à vous renvoyer presque dès le commencementdu jour, quand l'air est encore assez frais, que les rasons du soleil nel'ont pas encore échauffé; et nous ne vous exposons pas têtemue aux ardeurs du soleil, mais nous vous rassemblons sous cette voûteadmirable, nous vous prodiguons tous les secours imaginables, afin quevous puissiez écouter plus longtemps. Ne soyons pas plus délicatsque nos enfants quand ils vont à l'école; ils n'oseraientrentrer à la maison avant midi ; mais à peine sevrés,à peine séparés du sein de leur mère, avantmême l'âge de cinq ans, ils supportent tout dans un corps tendreet jeune encore; quelque chaleur, quelque soif, quequ'incommoditéqu'ils ressentent, ils restent assis dans l'école, supportant toutavec courage et patience. A défaut d'autres, imitons au moins nosenfants, nous hommes, nous parvenus à l'âge viril. Si nousn'avons pas le courage d'écouter parler de la vertu, qui pourranous faire croire que nous supporterons au besoin les travaux qu'elle exige?Si nous éprouvons tant de peine quand il s'agit d'écouter,qui nous montrera que nous serons plus vaillants pour agir? Si nous abandonnonsle devoir le plus facile, comment supporterons-nous le plus difficile?Mais le lieu est resserré ! on y est gêné ! Ecoutez: On n'emporte le royaume des cieux qu avec violence. (Matth. XI, 12.)Elle est étroite et resserrée la voie qui conduit àla vie. (Matth. VII, 14.) Comment éviter d'être serréset à l'étroit, quand on doit marcher par une voie étroiteet resserrée ? Pour qui se met au large et à l'aise, unetelle voix n'est pas (78) facile parcourir: on ne peut guère y passerqu'en se faisant petit, en se resserrant, en se gênant beaucoup.

2. Ce n'est pas une chose oiseuse qui nous occupe, mais une questionqui, commencée hier, n'a pu recevoir une solution définitive,tant sont nombreux les points à examiner ! Quelle est-elle? C'estla question des noms que Dieu a donnés aux saints. Chose qu'on jugerabien simple, à n'écouter que cet exposé, mais bienféconde, si on l'étudie avec soin. Les terrains aurifèresque l'on rencontre dans les mines ne présentent aux hommes inexpérimentéset inattentifs qu'une apparence tout ordinaire, et entièrement semblableà celle des autres terrains; mais ceux dont les regards sont exercés,reconnaissent la qualité de cette terre, et la faisant passer parle feu ils eu montrent tout le prix. Il en est de même pour les saintesEcritures: si on ne fait qu'en parcourir les mots, on n'y verra que desmots ordinaires et semblables aux autres; mais si on les parcourt avecles regards de la foi, avec des yeux exercés, si on les fait passerpar le feu du Saint-Esprit, on en découvrira facilement toute larichesse.

Quelle est l'origine première de cette question ? car ce n'estpas sans motif que nous avons entrepris cet examen, et l'on ne sauraitnous accuser de pure curiosité, Nous avions hâte de raconterles grandes actions de Paul; déjà nous touchions au commencementde son histoire, et nous trouvions que la narration commençait ainsi: Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples duSeigneur. (Act. IX, 1.) Dès l'abord, nous fûmes troublésde ce changement de nom, car, dans toutes ses épitres et dans leursformules initiales il s'appelle non Saul, mais Paul; et ce n'est pas àlui seul, mais à bien d'autres encore que la même chose estarrivée. Par exemple, Simon s'appelait d'abord Pierre; les fils.de Zébédée, Jacques et Jean, reçurent asseztard le nom de Fils du tonnerre; dans l'Ancien Testament, nous trouvonsaussi les noms de quelques personnages changés : ainsi Abraham s'étaitd'abord nommé Abram, Sarra s'était d'abord nomméeSara, Jacob fut surnommé Israël. Or, il nous a sembléqu'il eût été contraire à la raison de parcourirun champ si fertile sans le creuser. Ne se passe-t-il pas quelque chosed'analogue pour les princes séculiers? Ceux-ci aussi prennent undouble nom; voyez plutôt : Félix eut pour successeur PorcinsFestus; et encore Quelqu'un se trouvait avec le proconsul Sergius Paulus,et celui qui livra Jésus aux Juifs s'appelait Ponce-Pilate. Maisoutre les chefs, les soldats aussi et beaucoup de ceux qui sont restésdans la vie privée ont reçu, en certaines occasions, parsuite de certains faits, un double nom. Pour eux, il ne nous sera pas utilede rechercher ce qui leur a fait donner ces noms; mais quand c'est Dieuqui les donne, il nous faut de tous nos efforts en rechercher la cause.

Car Dieu ne dit ni ne fait rien en vain et sans motif; il agit en toutavec la sagesse qui lui convient. Pourquoi donc saint Paul était-ilappelé Saul, lorsqu'il était persécuteur, et fut-ilappelé Paul, lorsqu'il eut reçu la foi? Quelques-uns disentque lorsqu'il troublait, agitait, bouleversait tout et persécutaitl'Eglise; il était appelé Saul précisémentparce qu'il persécutait l'Eglise, et que c'est de là qu'iltirait son nom. Quand, au contraire, cette fureur eut cessé, quece trouble se fut apaisé, que cette guerre eut ététerminée, que la persécution eut trouvé sa fin ilfut appelé Paul du mot grec qui veut dire cesser (pauomai). Maiscette explication est frivole et fausse, et je ne l'ai rapportéequ'afin que vous ne vous laissiez pas prendre à ces dires qui nesont fondés sur rien. D'ailleurs, s'il était appeléSanl parce qu'il persécutait l'Eglise, il fallait qu'il changeâtde nom aussitôt qu'il cessa de persécuter; or, nous voyonsqu'il avait cessé de persécuter l'Eglise, sans qu'il eûtpour cela changé son nom, puisqu'il continuait à s'appelerSaul. Et pour que vous ne croyez pas que ce soit pour vous embarrasserque je parle ainsi, je reprendrai la chose de plus haut : Ils entraînèrentEtienne, dit l'Ecriture, hors de la ville et ils le lapidèrent,et les témoins déposèrent leurs vêtements auxpieds d'un jeune homme nommé Saul (Act. VII, 57); et encore : Saulconsentait à sa mort; et ailleurs. Saul ravageait l'Église,entrant dans les maisons et entraînant les hommes et les femmes;et encore : Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciplesdu Seigneur; et encore: Il entendit une voix qui lui disait : Saul! Saulpourquoi me persécutes-tu? Il aurait donc dû quitter ce nomde Saul, aussitôt qu'il eut cessé de persécuter. Etpourtant, l'a-t-il quitté de suite? Non; c'est ce que nous montrela suite; voyez plutôt : Saul se leva de terre, et les yeux ouverts,il ne voyait personne; et encore: Le Seigneur dît à Ananie:(79) Va dans la rue qu'on appelle Droite; tu trouveras dans la maison deJuda un nommé Saul; et encore: Ananie entra dans la maison et ditSaul, mon frère, le Seigneur qui t'a apparu air la route, m'a envoyépour que tu voies. Ensuite il commença à enseigner et ilconfondait les Juifs, et il n'avait pas encore quitté son nom, ilcontinuait de s'appeler Saul. Car les trames des Juifs, est-il dit, furentconnues de Saul. Est-ce tout? Non; mais il y eut une famine, est-il ditencore, et les disciples résolurent d'envoyer à Jérusalempour assister les saints; or ils envoyèrent leurs aumônespar les mains de Barnabé et de Saul. (Act. XI, 29, 30.) Voyez :il assiste déjà les saints et il est encore appeléSaul. Puis Barnabé entre à Antioche et, voyant la grâcede Dieu et que la foule était grande, il va à Tarse chercherSaul. Déjà il convertit beaucoup de monde, et il continued'être appelé Saul ; et encore: Il y avait dans l'Églised' Antioche des prophètes et des docteurs, parmi lesquels Siméonqui s'appelait le Noir, Lucius de Cyrène, Manahen, frèrede lait d'Hérode le tétrarque, et Saul. Le voilà docteuret prophète, et il est encore appelé Saul. Et encore : Pendantqu'ils offraient au Seigneur les saints mystères et qu'ils jeûnaient,l'Esprit-Saint leur dit : Séparez-moi Saul et Barnabé. (Act.XIII, 1, 2.) (1)

3. Voici que le Saint-Esprit le prend à part et il garde toujoursson nom. Niais suivons-le à Salamine; il rencontre un magicien,alors écoutons saint Luc : Saul, aussi nommé Paul, étantrempli du Saint-Esprit, dit (Act. XIII, 9). C'est la première foisqu'il est question d'un changement de nom. Discutons, sans nous rebuter,la raison des noms. Connaître les noms a son importance mêmedans les affaires de ce monde. Que de reconnaissances opérées,que de parentés, longtemps ignorées, tout à coup misesau jour par la découverte d'un nom ! Que de litiges jugésdevant les tribunaux, que de querelles vidées, que de dissensionséteintes, que de réconciliations amenées par le mêmemoyen! Grande dans les affaires de cette vie, la vérité desnoms l'est encore davantage dans la sphère des choses spirituelles.Il est donc nécessaire que les questions qui s'élèventsoient résolues avec exactitude.

La première question que l’on fait est celle-ci :

1. Traduit depuis le commencement du volume jusqu'ici par M. l'abbéFanien. La fin de cette homélie et les deux suivantes ont ététraduites par M. Jeannin.

pourquoi parmi les saints, Dieu a-t-il nommé les uns et non pasles autres? Car il n'a pas donné leurs noms à tous les saintsni de l'Ancien, ni du Nouveau Testament. Observons déjà quecette parité de conduite et dans l'Ancien et dans le Nouveau Testamentprouve que tes deux Testaments émanent d'un seul et même Seigneur.Dans le Nouveau Testament, le Christ a donné à Simon le nomde Pierre, et aux fils de Zébédée, Jacques et Jean,le surnom de fils du tonnerre. Voilà les seuls dont il ait changélui-même les noms; pour ce qui est des autres, il leur a laisséles noms qu'ils avaient, dès le principe, reçu de leurs parents.Dans l'Ancien Testament, Dieu changea le nom d'Abraham et celui de Jacob;mais ceux de Joseph, de Samuel, de David, d'Elie, d'Elisée et desautres prophètes, il ne les changea pas, il laissa ces grands saintsavec les noms qu'ils avaient toujours portés. Ainsi donc, premièrequestion : pourquoi, parmi les saints, les uns ont-ils changé denom, et les autres non? Deuxième question: pourquoi le Seigneurnomme-t-il ceux-ci dans un âge avancé, ceux-là dèsleur naissance et parfois même avant? Pierre, Jacques et Jean, c'estdans un âge avancé qu'ils reçoivent de Jésus-Christun nouveau nom, et Jean-Baptiste est nommé avant qu'il ait vu lejour: Un ange dit Seigneur vint et dit : ne crains pas, Zacharie, voicique ta femme Élisabeth enfantera un fils à qui tu donnerasle nom de Jean. (Luc, I, 13.) Vous le voyez, il n'est pas encore né,et déjà il est nommé. La même chose arrive dansl'Ancien Testament, la ressemblance est entière dans le Nouveau,Pierre, Jacques et Jean reçoivent leurs surnoms lorsqu'ils sontdéjà dans l'âge viril, Jean-Baptiste reçoitson nom avant de naître : dans l'Ancien, Abraham et Jacob changentde nom au milieu de leur vie; :l'un s'appelait d'abord Abram, et il s'appelaAbraham ; l'autre se nommait d'abord Jacob et il se nomma Israël;Isaac, au contraire, reçoit son nom dès le sein de sa mère.Dans le Nouveau Testament, l'ange dit à Zacharie : Ta femme concevradans son sein et enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean;et dans l'Ancien, Dieu dit à Abraham : Sara, ta femme, enfanteraun fils, et tu lui donneras le nom d'Isaac.

Donc, encore une fois, première question Pourquoi des nones donnésà ceux-ci et pas à ceux-là? et deuxième question:Pourquoi ceux qui reçoivent de Dieu un nom, le reçoivent-ils(79) les uns. dans le cours de leur âge, les autres avant leur naissance,et cela dans l'un et l'autre Testament? La seconde question sera traitéetout d'abord ; de la solution que nous en donnerons sortira une lumièrequi éclairera la première. Voyons donc ceux qui ont reçude Dieu leurs noms dès le principe ; remontons jusqu'à l'hommequi, le premier, fut nommé de Dieu. Ainsi ramenées àleur origine, nos questions recevront une solution radicale.

Qui donc a, le premier, reçu de Dieu son nom ? Quel autre, sinoncelui qui fut le premier formé par la main divine? Il n'y avaitpas d'homme en effet qui pût nommer le premier homme. Comment doncDieu nomma-t-il le premier homme? Adam, nom hébreu, nom étrangerà la langue hellénique, et qui signifie : de terre. Le motEden aussi veut dire terre vierge; tel était le lieu dans lequelDieu planta le Paradis. Dieu, dit la Genèse, planta la Paradis dansl'Eden, vers l'Orient (Gen. II, 8) : ce qui nous montre que le Paradisn'était pas l'oeuvre de la main de. l'homme. C'était uneterre vierge que, la charrue n'avait pas touchée , ni ouverte ensillon ; une terre qui ne connaissait pas la main du laboureur, mais quiavait produit des arbres, fécondée uniquement par l'ordrede Dieu. De là le nom d'Eden, c'est-à-dire terre vierge,que Dieu,lui donna. Mais cette terre vierge était la figure de laVierge par excellence. De même, en effet, que la terre d’Eden, sansrecevoir aucun germe, vit sortir de son sein le Paradis, asile du premierhomme, de même la Vierge Marie, sans recevoir la semence de l'homme,a enfanté le Christ, Sauveur du genre humain. Lors donc que le juifvous dira : Comment une vierge a-t-elle pu enfanter? répondez-luiComment une terre vierge a-t-elle produit ces arbres miraculeux du Paradis?Car, je le répète, le mot Eden signifie en langue hébraïqueterre vierge ; si mon assertion laisse un doute à quelqu'un, qu'ilinterroge ceux qui savent la langue des Hébreux, et il s'assureraque j'interprète comme il faut le mot Eden. Je ne cherche pas àprofiter de votre ignorance pour faire passer de faux raisonnements; non,je tiens à vous munir d'un argument sans réplique, et jeraisonne aussi rigoureusement que je ferais en face d'adversaires instruits.L'homme ayant donc été formé de la terre d'Eden, c'est-à-direvierge, s'appela Adam, du nom de sa mère. Ainsi font les hommes,ils donnent souvent aux enfants les noms de leurs mères. Dieu doncayant tiré l'homme de la terre, le nomma Adam, du nom de sa mère.Elle se nommait Eden, lui se nomma Adam.

4. Mais quelle utile conclusion tirer de là? Chez les hommes,lorsqu'on donne aux enfants les noms de leurs mères, c'est pourfaire honneur à celles-ci. Mais Dieu, dans quelle vue donna-t-ilau premier homme le nom de sa mère? quel était son dessein?Grand ou petit, il en avait un; car il ne fait rien sans motifs, rien auhasard : en tout il agit avec une raison et une sagesse profondes, puisquesa prudence est sans mesure.

Eden veut dire la terre, et Adam, le terrestre, créature sortiede la poussière, née du limon de la terre. Pourquoi doncce nom-là? Pour rappeler à l'homme la bassesse de sa nature.Dieu, par cette appellation, avait comme gravé sur l'airain l'humilitéde notre nature, afin que ce nom, qui est à lui seul toute une leçond'humilité, apprît à l'homme à ne pas concevoirde lui-même une trop haute estime. Que nous soyons terre, nous lesavons parfaitement, nous, à qui l'expérience l'enseignetous les jours; mais Adam n'avait vu mourir personne, et jamais le spectacled'un cadavre retombant en poussière n'avait frappé sa vue;son corps était d'une merveilleuse beauté; il brillait telqu'une statue d'or sortant du moule. Craignant donc que, éblouide tant d'éclat il ne s'enflât d'orgueil, il lui donna commecontre-poids à ses brillants avantages, un nom qui serait pour luiune leçon permanente d'humilité. D'ailleurs le diable nedevait pas tarder de l'exciter à l'orgueil, il allait bientôtlui dire : Vous serez comme des dieux. (Gen. III, 5.) Ce nom, qui apprendau premier homme qu'il était terre, Dieu le lui imposait pour éloignerde son esprit l'idée qu'il fût semblable à Dieu; parce nom, Dieu prémunissait la conscience de l'homme; au moyen decette appellation, il le mettait en garde contre les futurs piégesde l'esprit malin. En effet, faire en sorte que l'homme se souvint de saparenté avec la terre, lui donner ainsi la juste mesure de sa noblesse,c'était presque lui dire en propres termes : Si quelqu'un vientte dire : tu seras comme Dieu, souviens-toi seulement de ton nom, il t'avertirasuffisamment de repousser une semblable pensée. Souviens-toi deta mère, que ton origine te rappelle le peu que tu es. On ne veutpas t'humilier, mais (81) on redoute pour toi l'entraînement de l'orgueil.

Saint Paul dit aussi : Le premier homme fut Adam, tiré de laterre et terrestre; c'est comme interprétation du mot Adam qu'ilajoute: tiré de la terre et terrestre. Le second homme est le Seigneurdescendu du ciel. O hérétique, tu entends l'Apôtredire que le Seigneur est le second homme, et tu prétends qu'il n'apoint pris de chair ! Se peut-il une impudence semblable? Est-il hommecelui qui n'a pas de chair? Si l'Apôtre appelle le Seigneur hommeet même second homme, le définissant par la nature et parle nombre, c'est afin de te montrer doublement sa parenté avec nous.Quel est donc le second homme? Le Seigneur qui est du ciel. Mais, dit l'hérétique,voilà précisément ce qui me scandalise, c'est cetteparole qui est du ciel. — Mais lorsque tu entends dire que le premier hommeest terrestre, tirant son origine de la terre, est-ce que tu infèresde là qu'il est tout entier terrestre, qu'il n'y a en lui nullepuissance incorporelle? nies-tu son âme et la spiritualitéde son âme? Qui oserait le dire? Si donc, lorsqu'on te dit qu'Adamétait terrestre, tu ne vas pas t'imaginer pour cela qu'il n'étaitque corps, qu'il n'avait pas d'âme; de même, en entendant cesparoles : Le Seigneur qui est du ciel, ne t'avises pas de supprimer lemystère de l'Incarnation à cause de ces mots qui est du ciel.

Voilà le premier nom suffisamment justifié. Adam fut ainsiappelé du nom de sa mère, pour qu'il ne portât pointses prétentions plus haut que son pouvoir, et qu'il ne donnâtpas prise à son artificieux ennemi , qui viendrait le tenter enlui disant vous serez comme des dieux. Passons maintenant à quelqu'autrequi ait reçu de Dieu son nom avant sa naissance , et terminons cediscours. Quel est donc le premier après Adam qui ait reçude Dieu son nom dès le sein de sa mère ? C'est Isaac. Voici,dit le Seigneur à Abraham que Sarra ta femme concevra dans son seinet enfantera un fils, et tu le nommeras Isaac. Or, après qu'ellel'eut mis au monde, elle le nomma Isaac, en disant: Dieu m'a fait un sujetde ris. Pourquoi ? Car qui croirait qu'on dût jamais dire àAbraham que sa femme allaiterait un fils ? (Gen. XVIII,19 et XXI, 3, 67.)Soyez attentifs, il y a ici un mystère. L'Ecriture ne dit pas :enfanterait, mais allaiterait; il ne fallait pas que l'on pût soupçonnerle petit enfant d'être supposé. Or, le lait garantissait lavérité de l'enfantement, en sorte qu'Isaac, lui aussi, n'avaitqu'à se souvenir de son nom, pour trouver dans le miracle de sanaissance une parfaite instruction. Elle dit : Dieu m'a fait un sujet deris, parce que c'était une merveille de voir une femme dans un âgeavancé et avec des cheveux blancs, allaiter et tenir un enfant àla mamelle. Mais le nom d'Isaac, c'est-à-dire ris, étaitun souvenir permanent de la grâce de Dieu, et l'allaitement confirmaitle prodige de la naissance. La nature n'était pour rien dans cettenaissance , la grâce avait tout fait. C'est pourquoi saint Paul dit: comme Isaac nous sommes des enfants de promission. (Gal. IV, 28.) Lanaissance d'Isaac est la figure de celle du chrétien; d'un côtécomme de l'autre, c'est la grâce qui opère; d'un côtécomme de l'autre, ?e nouveau-né sort d'un sein refroidi et stérileIsaac du sein d'une femme âgée, le chrétien du seindes eaux. L'analogie est visible entre l'une et l'autre naissance , entrel'une et l'autre grâce. Partout la nature est inerte, partout c'estla grâce de Dieu qui opère. Voilà le sens de cetteparole : comme Isaac nous sommes des enfants de promission. Reste encorenéanmoins un point à éclaircir pour que la comparaisonsoit complète.

Saint Jean dit (I, 13) que les chrétiens ne naissent pas du sang,ni de la volonté de la chair : en est-il de même d'Isaac ?Oui, car l'Ecriture dit : Ce qui arrive d'ordinaire aux femmes avait cesséchez Sarra (Gen. XVIII, 11.) Les sources du sang étaient taries,la matière de la génération disparue, l'énergiede la nature anéantie, et c'est alors que Dieu fait paraîtresa vertu. Voilà que nous avons tiré de ce nom d'Isaac toutel'instruction qu'il renferme. Il nous reste à parler d'Abraham,des fils de Zébédée et de Pierre; mais pour ne pasvous fatiguer par ma longueur, remettant ces objets à une autreentretien, je finirai ici mon discours, en vous exhortant, vous qui êtesnés à la manière d'Isaac, à imiter la douceurd'Isaac, sa modestie et toute sa conduite, afin que, aidés des prièresde ce juste et de celles de ces prélats, vous puissiez tous parvenirdans le sein d'Abraham, par la grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui, soient au Père, gloire,honneur et puissance, ainsi qu'à l'Esprit saint et vivifiant, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TROISIÈME HOMÉLIE.

A ceux qui critiquaient la longueurde ses exordes; — Qu'il est utile de supporter patiemment les réprimandes;— Pourquoi le nom de saint Paul ne fut pas changé tout de suiteaprès sa conversion; — Que ce changement ne se fit pas de nécessitémais en conséquence d'une libre volonté, et sur ce mot ;— Saul ! Saul ! pourquoi me persécutes-tu ! "(Act. IX, 4.)

1. Le proche nous a été adressé, par quelques-unsde nos bien-aimés frères, d'être long dans nos exordes.Si ce reproche est mérité ou non, vous en déciderezaprès nous avoir entendu à notre tour; c'est à votreimpartiale sentence que je remets le jugement de cette affaire. Avant queje me justifie, je dois dire à ceux qui font ces critiques que jeleur en sais gré, car elles leur sont inspirées par un intérêtbienveillant, et nullement par la malignité. Et celui qui m'aime,ce n'est pas seulement lorsqu'il me loue, mais aussi lorsqu'il me critiquepour me corriger, que je tiens à lui exprimer réciproquementmon amitié. Louer indistinctement et ce qui est bien et ce qui estmal, ce n'est pas le fait d'un ami, mais d'un trompeur et d'un moqueur;louer ce qui est convenable et blâmer ce qui ne l'est pas, c'estfaire l'office d'un ami, d'un homme qui nous porte intérêt.Et, pour preuve que les louanges et les compliments prodigués àtort et à travers ne sont pas le signe d'une sincère amitié,mais bien de la fourberie, je vous citerai cette parole d'Isaïe :Mon peuple, ceux qui vous félicitent vous séduisent, et ilsrompent le chemin par où vous devez marcher. (Is. III, 12.) Je repoussedonc les louanges mêmes d'un ennemi; mais le blâme d'un ami,j'en ferai toujours le plus grand cas. Les baisers de l'un me sont déplaisants,les blessures de l'autre me font plaisir; je me défie de celui-làlorsqu'il me baise, et je sens l'intérêt que me porte celui-cijusque dans les blessures. qu'il me fait. Oui, dit le Sage, il y a plusà se fier aux blessures d'un ami qu'aux baisers empressésd'un ennemi. (Prov. XXVII, 6.) Que dites-vous, homme sage? Des blessuresmeilleures que des baisers ! Oui, dit-il, car je fais attention non àla nature des actes, mais à l'intention de ceux qui les font.

Voulez-vous que je vous montre que les blessures d'un ami sont moinsà craindre que les baisers empressés d'un ennemi? Judas baisale Seigneur, mais son baiser était plein de trahison : il y avaitdu venin dans sa bouche, sa langue était remplie de malice; Paul,au contraire, frappa l'incestueux de Corinthe, et il le guérit.Et comment le frappa-t-il? en le livrant à Satan : Livrez, dit-il,cet homme à Satan pour la mort de sa chair. Pourquoi? Afin que sonesprit soit sauf aie jour du Seigneur Jésus.

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Voilà des blessures qui sauvent et voilà des baisers quitrahissent. Ainsi, rien de plus vrai, il y a plus à se fier auxblessures d'un ami qu'aux baisers empressés d'un ennemi. Des hommes,passons à Dieu et au démon pour la vérification decette même maxime. Dieu est notre ami, le démon notre ennemi;l'un est un sauveur et un protecteur, l'autre un fourbe qui s'acharne ànous perdre. Or, celui-ci nous a baisés autrefois, et celui-lànous a frappés. Comment celui-ci nous a-t-il baisés et celui-làfrappés? Le voici : le démon a dit : Vous serez comme desdieux, et Dieu a dit : Tu es terre et tu retourneras en terre. (Gen. III,5 et 19.) Lequel des deux nous a mieux servis, de celui qui a dit : Vousserez comme des dieux, ou de celui qui a dit : Tu es terre et tu retournerasen terre? Dieu menaça de mort nos premiers parents, le démonleur promit l'immortalité. Or, celui qui leur avait promis l'immortalitéles fit chasser même du paradis, et celui qui les avait menacésde mort les a reçus dans le ciel, eux et leurs descendants. Nouvellepreuve qu'il y a plus à se fier aux blessures d'un ami qu'aux baisersempressés d'un ennemi. Donc, je le répète, je saisgré à ceux qui me blâment de leurs critiques; car,fondés ou non fondés, leurs reproches sont faits dans l'intentionnon d'injurier, mais de corriger; mais les blâmes même justesdes ennemis tendent non pas à corriger, mais à décrier.Les uns, lorsqu'ils louent, encouragent à mieux faire; les louangesdes autres sont des piéges où ils veulent faire tomber ceuxqui en sont l'objet.

Au reste, de quelque manière que se présente le blâme,c'est toujours un grand bien de le supporter sans s'irriter. Celui, ditl'Écriture, qui hait la réprimande est un insensé.(Prov. XII, 1.) L'auteur ne dit pas telle ou telle réprimande, ildit simplement la réprimande. Un ami vous fait un reproche juste,corrigez votre défaut; le blâme tombe-t-il à faux,louez du moins votre ami de sa bonne intention, voyez le but et reconnaissezun soin amical : la bienveillance a produit le blâme. Ne nous irritonspas lorsqu'on nous reprend. Quel avantage ce serait pour notre vie si,recevant des représentations de tous nos amis sans nous piquer,nous leur rendions nous-mêmes charitablement le service de les avertirde leurs défauts ! Les représentations sont aux défautsce que les remèdes sont aux plaies, et l'on n'est pas moins déraisonnablede repousser les unes que les autres. Mais, la plupart du temps, l'on s'indigned'être repris, on se dit à soi-même Quoi ! avec ma capacitéet mon savoir, je me laisserais faire la leçon par cet homme ! Ontient ce langage, sans songer qu'on donne ainsi une grande preuve de folie.Car, dit le Sage, espérez mieux de l'insensé que de l'hommequi se croit sage. (Prov. XXVI, 12.) Saint Paul dit de même: Ne soyezpas sages à vos propres yeux (Rom. XII, 16.)

Soit, votre sagesse, votre perspicacité est admirable; malgrétout vous êtes homme, et vous avez besoin de conseils. Dieu seulne manque de rien; seul il n'a pas besoin qu'on le conseille, lui de quiil est écrit: Qui connaît la pensée du Seigneur, oùqui a été son conseiller? (Rom. XI, 34.) Mais nous autreshommes, si sages que nous soyons, nous méritons souvent qu'on nousreprenne, et nous laissons souvent voir la faiblesse de notre nature. Cartout ne peut pas se trouver dans les hommes, dit l'Ecclésiastique(XVII, 29), par la raison, ajoute-t-il, que le fils de l'homme n'est pasimmortel. Quoi de plus lumineux que le soleil? et néanmoins il s'éclipse.Or, de même que l'obscurité vient parfois surprendre, au milieude ses plus vives splendeurs, cet astre si brillant et lui dérobertous ses rayons; ainsi, pendant que notre intelligence resplendit commeà son zénith, revêtue de toutes ses clartés,souvent il lui survient une défaillance de pensée qui lalaisse tout à coup sans lumière. Alors le sage n'aperçoitplus le devoir, tandis que parfois un moins sage le distingue d'une vuebeaucoup plus pénétrante et plus sûre. Et cela arriveafin que le sage ne s'exalte pas et que le simple ne se découragepas.

C'est un grand avantage de savoir souffrir les remontrances; pouvoiren présenter est aussi un grand avantage en même temps qu’unemarque certaine de l'intérêt qu'on porte au prochain. Voyons-nousquelqu'un porter de travers et mal liée sa tunique ou quelque autrepartie de son vêtement, aussitôt nous l'avertissons; mais sic'est sa vie qui est dissolue, nous ne prenons pas la peine de lui adresserune parole. Nous voyons une vie qui n'est pas selon les convenances etnous passons. Et cependant les travers dans le vêtement, on en estquitte Four quelques rires essuyés; mais les fautes de l'âme,c'est aux plus graves périls qu'elles exposent, c'est par les plussévères châtiments qu'on les expie. Quoi ! vous voyezvotre frère qui se jette (84) dans un précipice, qui ne faitnul effort pour sauver sa vie, qui ne voit pas le péril, et vousne lui tendez pas la main, et vous ne le relevez pas de sa chute ! et vousn'avez à lui offrir ni avertissement ni remontrance ! Vous l'empêchezde tomber dans le ridicule, de manquer aux bienséances, et quandil y va de son salut, vous ne vous en inquiétez nullement ! Quellejustification, quelle excuse aurez-vous à présenter au tribunalde Dieu? Ne savez-vous pas l'ordre donné de Dieu aux Israélitesde ne pas négliger la bête égarée d'un ennemi,et lorsqu'elle tombe en un précipice de ne pas passer à côtésans la relever? (Exod. XXIII, 4, 5; Deut. XXII, 1.) Voilà les Israélitesà qui il est prescrit de ne pas négliger la bête desomme d'un ennemi, et nous, nous verrons avec indifférence l'âmede notre frère tomber chaque jour dans les piéges du démon! Quelle barbarie, quelle inhumanité de s'intéresser moinsà des hommes qu'ils ne s'intéressent à des bêtes! Oui, ce qui perd tout, ce qui confond tout dans notre vie, c'est quenous ne souffrons pas qu'on nous reprenne, et que nous ne nous soucionspas de reprendre les autres. Nos remontrances ne sont trouvées désagréablesque parce que nous repoussons avec colère celles qu'on nous présente.Si votre frère vous savait disposé à bien accueillirses observations et à l'en remercier, lui-même, lorsque vousl'avertiriez, vous rendrait certainement la pareille. .

2. Voulez-vous vous convaincre que, même lorsque vous êtesun homme instruit, parfait, parvenu au faîte le plus élevéde la vertu, vous avez encore besoin de conseil, de correction, de remontrance? Ecoutez une antique histoire. Rien n'était égal àMoïse. Il était, dit l'Ecriture, le plus doux des hommes (Nom.XII, 3), ami de Dieu, éclairé des lumières de l'Esprit;divin, il possédait en outre toute la sagesse humaine. Moïse,dit encore l'Ecriture, fut instruit de toute la sagesse des Egyptiens.Vous voyez bien que c'était un homme d'une science accomplie. Etil était puissant en parole et en vertu. Ecoutez encore un autretémoignage : Dieu a conversé avec beaucoup de prophètes,mais il n'a conversé avec aucun autre comme il l'a fait avec Moïse.(Deut. XXXIV, 10.) Quelle plus grande preuve de sa vertu voulez-vous quecelle que Dieu donne en s'entretenant avec son serviteur comme avec unami? Sagesse étrangère, sagesse domestique, il réunissaittout. Il était puissant en parole et en oeuvre. Il commandait àla création, ami qu'il était du Maître de la création.Il emmena d'Egypte tout un grand peuple. Il sépara les eaux de lamer et les réunit, et il parut alors un prodige que le soleil. voyaitpour la première fois, une mer traversée non en vaisseau,mais à pied, battue non par la rame et l'aviron, mais parles piedsdes chevaux. (Exod. XXXIII, 11.)

Eh bien ! ce sage, ce puissant en parole et en oeuvre, cet ami de Dieu,cet homme qui commandait à la création, cet auteur de tantde prodiges, ne remarqua pas une chose si simple que tous les hommes,lapouvaient comprendre. Ce fut son beau-père, un barbare, un hommesimple qui la remarqua et la proposa; et ce grand homme ne l'avait pastrouvée. Mais, quelle était cette chose ? Ecoutez, et voussaurez que chacun a besoin de conseil, fût-ce un autre Moïse,et que ce qui échappe aux plus grands, aux plus intelligents deshommes, se découvre souvent aux petits et aux simples. Lorsque Moïsefut sorti de l'Egypte avec le peuple de Dieu, et qu'il était dansle désert, tous les Israélites, au nombre de six cent mille,venaient devant lui pour lui faire juger leurs différends. Témoinde ce fait, son beau-père, Jéthro, un homme simple, qui passaitsa vie dans le désert, qui n'avait aucune habitude des lois et dugouvernement, et, ce qui prouve encore mieux son ignorance, qui adoraitles faux dieux, quoi de plus grossier ! toutefois ce barbare, ce gentil,cet ignorant s'aperçut, que Moïse s'y prenait mal, et il enreprit ce sage, cet esprit éclairé, cet ami de Dieu. Il luidemanda pourquoi tous ces hommes venaient à lui, et en ayant appris.le motif, il lui dit : Tu ne fais pas bien. (Exod. XVIII, 14, 17.) Et àla réprimande il joignit le conseil, et loin de s'en fâcher,Moïse accueillit l'une et l'autre; Moïse le sage, l'esprit éclairé,l'ami de Dieu, le chef d'un si grand peuple. Ce n'était cependantpas .peu de chose de recevoir une leçon d'un barbare, d'un ignorant.Les étonnants miracles qu'il faisait, la grandeur du pouvoir qu'ilexerçait ne l'enflèrent point, il ne rougit point d'êtrerepris en présence doses subordonnés. Il comprit que sesgrands prodiges ne l'empêchaient pas d'être toujours homme,par conséquent d'ignorer beaucoup de choses, et il reçutavec douceur le conseil qu'on lui donnait. Or, combien n'en voit-on pasqui, pour ne pas paraître avoir besoin de conseil,aiment mieux trahirl'intérêt de la cause qu'ils servent que de corriger leurtort (85) en profitant d'un bon avis? Ils préfèrent ignorerplutôt que de s'instruire, ne sachant pas que l'on est blâmablenon de s'instruire, mais d'ignorer; non d'apprendre, mais de persisterdans son ignorance; non d'être repris, mais de s'opiniâtrerà mal faire.

Oui, je le répète, l'homme le plus ordinaire et le plussimple trouve souvent ce qui échappe aux grands génies. Moïsele comprit, et il écouta avec douceur le conseil que lui donna sonbeau-père, disant : Etablis des chefs de mille, de cent, de cinquanteet de dix hommes, ils te rapporteront les causes difficiles, et jugeronteux-mêmes les plus faciles. (Exod. XVIII, 21, 22.) Oui, Moïseécouta ce conseil sans que son amour-propre en fût blessé,sans rougir, sans être embarrassé de la présence deses subordonnés; il ne se dit pas à lui-même : Je vaisme faire mépriser de ceux qui m'obéissent, si, étantchef, je me laisse enseigner mes devoirs par un autre. Il reçutl'avis et le mit en pratique, il n'eut honte ni des contemporains, ni dela postérité; bien plus, comme s'il eût voulu tirervanité de la remontrance de son beau-père, il l'a, par sesécrits, portée à la connaissance des hommes, non-seulementde son temps, mais encore de tous ceux qui sont venus après jusqu'àce jour, et de tous ceux qui fouleront encore la terre jusqu'à l'avènementdu Fils de Dieu; il n'a pas craint de publier à la face du mondequ'il n'avait pas su voir par lui-même ce qu'il fallait, et qu'ilavait été redressé par son beau-père. Et nous,pour un homme qui est témoin des réprimandes que l'on nousfait, on nous voit troublés, hors de nous-mêmes, doutant sinous pourrons survivre à notre humiliation. Tel n'était pasMoïse; les témoins sans nombre que son ceil apercevait devantlui aussi bien que dans la suite des âges ne le font pas rougir nihésiter à confesser tous les jours dans son livre, àla face de l'univers, que son beau-père a découvert ce quelui-même n'avait pas -su découvrir. Pour quelle raison a-t-iltransmis ce fait à la mémoire des hommes? Pour nous avertirde ne pas trop présumer de nous, quelque sages que nous soyons,de ne pas mépriser les conseils même des derniers de nos frères.Un bon conseil vous est offert, recevez-le, vînt-il d'un esclave;s'il est mauvais, rejetez-le, quelle que soit la dignité de celuiqui le donne. Ce n'est pas la qualité du conseiller, mais la naturedu conseil qu'il faut considérer. Moïse nous apprend donc àne pas rougir d'une réprimande même en présence d'unpeuple nombreux. C'est le fait d'une vertu qui n'a rien de vulgaire, etle propre de la sagesse la plus haute, que de supporter courageusementla réprimande. Nous n'admirons pas tant Jéthro de ce qu'ilreprit Moïse que nous ne sommes étonnés de voir ce grandsaint se laisser courageusement redresser en public par Jéthro,livrer le fait à la connaissance du genre humain, montrant ainsi,sans le savoir, combien grande était sa sagesse et petite l'importancequ'il attachait à l'opinion des hommes.

3. Mais voilà qu'en nous excusant de la longueur de nos exordes,nous en avons fait un plus long que jamais, un toutefois qui contient autrechose que de vaines paroles, puisque, chose très-grave et très-nécessaire,nous vous exhortons à supporter courageusement les remontrances,comme aussi à reprendre avec zèle et à redresser ceuxqui font mal. Force nous est cependant de nous expliquer au sujet de cetteprolixité qu'on nous reproche, et de dire pourquoi nos exordes ontcette étendue. Quelles sont donc nos raisons? Nous parlons àune grande multitude composée d'hommes ayant des femmes et des enfantsà nourrir, des maisons à régir, le poids d'un travailquotidien à soutenir, d'hommes sans cesse plongés dans lespréoccupations de cette vie. Le difficile ne vient pas seulementde ce qu'ils n'ont pas de loisir, mais surtout de ce que nous ne pouvonsles avoir ici qu'une fois la semaine; il faut les mettre à mêmede nous suivre et de nous comprendre. Or, c'est par le moyen des exordesque nous essayons d'éclaircir ce qu'il pourrait y avoir d'obscurdans nos instructions. Celui que ne distrait aucune occupation matérielle,qui est toujours cloué sur les livres saints, celui-là n'apas besoin du secours de l'exorde; l'orateur n'a pas encore exprimétoute sa pensée, qu'un tel auditeur la comprend déjàtout entière. Mais un homme qui porte presque continuellement lachaîne des occupations de cette vie, qui ne fait que paraîtreici un instant de loin en loin, si un exorde un peu étendu ne préparepoint son esprit et ne l'amène comme pas à pas en lui frayantla voie jusqu'au sujet, il écoutera sans entendre et se retirerasans profit.

Autre raison non moins considérable. Entre tant d'auditeurs,les uns sont exacts, les autres ne le sont guère à venirici; nécessité donc de (86) louer les uns et de réprimanderles autres, afin que ceux-ci se corrigent de leur négligence etque ceux-là redoublent de zèle. Les exordes sont encore utilespour une autre cause. Les sujets que nous traitons sont ordinairement tropvastes pour qu'il soit possible de les achever en une seule fois, noussommes obligés de donner deux et trois, et même quatre discoursà la même matière. De là encore, la nécessitéde reprendre chaque fois les conclusions de l'instruction précédente;cet enchaînement est nécessaire à la clartéde l'exposition; sans lui nos auditeurs ne verraient rien à nosdiscours. Pour vous faire comprendre combien, sans la préparationde l'exorde, un discours serait peu compréhensible, écoutez,j'entame brusquement mon sujet; c'est une expérience que je veuxfaire. Jésus l'ayant regardé, lui dit : Tu es Simon, filsde Jonas, tu t'appelleras Céphas, c'est-à-dire Pierre. (Jean,I, 42.) Voyez, comprenez-vous? Savez-vous ce qui précèdeet amène cette parole? En face de ce sujet brusquement entamé,vous voilà comme un homme que l'on introduirait au théâtreaprès l'avoir entouré de voiles épais. Eh bien ! cesvoiles, ôtons-les maintenant par le moyen d'un exorde. C'étaitsur saint Paul que roulait dernièrement notre discours, nous parlionsdes noms , et nous recherchions pourquoi cet apôtre s'appela d'abordSaul, puis Paul. De là, nous sommes passés à l'AncienTestament, et nous avons passé en revue tous ceux à qui Dieua donné des noms. Nous en sommes venus à Simon et àla parole que le Seigneur lui adresse : Tu es Simon, fils de Jonas, tut'appelleras Céphas, c'est-à-dire Pierre. Voyez-vous commentce qui semblait hérissé de difficultés est devenufacile et uni? De même qu'il faut une tête à un corps,une racine à un arbre, une source à un fleuve, de mêmeil faut un exorde à un discours. Maintenant que nous vous avonsamenés jusqu'à l'entrée de la voie et que vous voyezla suite des choses, entamons le commencement de l'histoire. Saul respirantencore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. (Act.IX, 1.)

Il s'appelle Paul dans les Epîtres. Pourquoi donc le Saint-Espritlui a-t-il changé son nom? Quand un maître achète unesclave, il lui donne un autre nom pour lui faire mieux comprendre àqui il appartient; c'est aussi ce qu'a voulu le Saint-Esprit. Il avaitfait saint Paul prisonnier de guerre, il n'y avait pas longtemps qu'ils'en était rendu maître, il lui changea donc son nom pourlui faire sentir qu'il avait un nouveau maître. Le pouvoir d'imposerdes noms est une marque de domination; nous le voyons manifestement parla pratique journalière de la vie et, mieux encore, par la conduitede Dieu envers Adam. Voulant lui montrer qu'il l'établissait maîtrede la terre et de ses habitants, il amena devant lui tous les animaux,afin qu'il vît à leur donner des noms (Gen. II, 19); ce quimontre bien que c'est une prise de possession que l'imposition d'un nom.On en use de même parmi les hommes, et c'est assez l'habitude deceux qui font des prisonniers à la guerre de leur changer leursnoms. C'est ce que fit, par exemple, le roi des Babyloniens pour Ananias,Azarias et Misaël, ses prisonniers de guerre, auxquels il donna lesnoms de Sidrac, Misac et Abdénago.

Mais pourquoi le changement du nom n'eut il lieu que plus tard pourl'Apôtre, et non immédiatement? Parce qu'un changement siprompt n'eût pas assez laissé paraître la conversionde Paul , et que son passage à la foi eût étémoins remarqué. Ce qui arrive pour les esclaves fugitifs, qui serendent introuvables par un simple changement de nom, serait arrivépour Paul; si; tout en passant de la synagogue à l'église,il avait pris un autre nom, il serait demeuré inaperçu, etpersonne n'aurait découvert le persécuteur dans l'Apôtre.Or, l'important, c'était précisément que l'on apprîtque le persécuteur était devenu apôtre. Rien ne confondaitles Juifs comme de voir que celui qui avait été leur maîtrefût devenu leur adversaire. Le Saint-Esprit a donc laisséquelque temps à l'Apôtre son premier nom, de peur qu'un promptchangement de nom ne cachât le changement du coeur. Il faut que toussachent que celui qui d'abord persécutait l'Eglise en est devenule défenseur; cette prodigieuse conversion une fois connue, le nomsera changé. Cette raison nous est indiquée par saint Paullui-même, lorsqu'il dit: J'allai dans la Syrie et dans la Cilicie.Or, les Eglises de Judée ne me connaissaient point de visage. (Gal.I, 21.) S'il était inconnu dans la Palestine, où il demeurait,combien plus dans les pays éloignés ! Son visage étaitinconnu, mais il ne dit pas que son nom le fût. Pourquoi les fidèlesne connaissaient-ils point son visage? C'est que nul d'entre eux n'osaitle regarder en (87) face, lorsqu'il faisait la guerre à l'Église,tant il respirait le meurtre et la fureur. Tous s'éloignaient, tousfuyaient, quand ils le voyaient paraître quelque part; quant àle regarder en face, nul ne l'osait, tant il était déchaînécontre uni ! Ils entendaient seulement dire que celui qui les persécutaitnaguère prêchait maintenant la foi qu'il avait voulu détruire.Puis donc qu'ils ne connaissaient pas les traits de son visage, s'il eûtsur-le-champ pris un nouveau nom, ceux mêmes qui auraient entenduparler de sa conversion n'auraient point assez remarqué le persécuteurdevenu prédicateur de l'Évangile. Tous savaient son premiernom de Saul, et s'il eût pris celui de Paul tout en embrassant lafoi, ceux à qui l'on aurait dit : Paul, celui qui persécutaitles fidèles, prêche maintenant la foi, n'auraient pas comprisqu'on leur parlait du fameux persécuteur qu'ils connaissaient sousle nom de Saul, et non pas sous celui de Paul. Le Saint-Esprit laissa doncnotre Apôtre assez longtemps avec son premier nom, afin d'attirersur lui les regards et l'attention des fidèles, même de ceuxqui étaient éloignés, même de ceux qui ne leconnaissaient pas.

4. Le délai apporté dans le changement du nom de l'Apôtreest suffisamment expliqué; il nous faut à présentreprendre notre texte : Saul respirant encore la menace et le meurtre contreles disciples du Seigneur. Qu'est-ce à dire, encore? Qu'avait-ildonc déjà fait pour que l'on dise encore? Ce mot encore insinuequ'il s'agit d'un homme qui s'est déjà signalé pardes exploits mauvais. Qu'avait-il donc fait? ou plutôt que n'avait-ilpas fait? Il avait rempli Jérusalem du sang des fidèles,ravagé l'Église, poursuivi les apôtres, lapidésaint Etienne; il n'épargnait ni les hommes ni les femmes. Écoutezce qu'en dit son disciple : Saul ravageait l'Église, entrant dansles maisons, entraînant hommes et femmes. (Act. VIII, 3.) La placepublique ne lui suffisait pas : il violait le secret des maisons, entrantdans les maisons, dit l'écrivain sacré, et il ajoute, nonpas emmenant, ni tirant, mais traînant hommes et femmes. Il ne parleraitpas autrement d'un animal féroce entraînant hommes et femmes;entendez bien l'auteur ne dit pas seulement les hommes, mais encore lesfemmes. Il n'avait nul égard à la nature, il ne respectaitpoint le sexe; il n'était point touché à l'aspectde la faiblesse. Le zèle l'enflammait, et non la colère.Ç'a été son excuse, et il a été trouvédigne de pardon après s'être rendu coupable des mêmesactes .:qui firent condamner les Juifs. Eux, c'était le désirde gagner l'estime des hommes et l'amour de la vaine gloire qui les faisaientagir. Lui, au contraire, était poussé par son zèlepour le service de Dieu, zèle, sincère, quoique aveugle.De là, vient que les autres juifs, sans s'occuper des femmes, faisaientla guerre aux hommes; parce qu'ils voyaient leur gloire, l'antique gloiredu peuple juif, passer à ces hommes nouveaux. Pour lui, le zèlequi l'animait. ne lui permettait pas d'épargner personne. C'étaità ce zèle encore inassouvi que saint Luc songeait, lorsqu'ilécrivait ces paroles : Saul respirant encore la menace et le meurtrecontre les disciples du Seigneur. Le meurtre de saint Etienne ne l'a pasrassasié; la persécution de l'Église n'a pas assouvisa soif du sang chrétien; sa rage, loin d'être épuisée,courait toujours à de nouveaux excès. Le zèle en étaitle principe. Il est encore tout couvert du sang d'Étienne, et déjàil poursuit les Apôtres. Il est comme un loup féroce qui adéjà attaqué une bergerie, qui en a enlevéun agneau, qu'il a déchiré de sa gueule sanglante, et quin'en est devenu que plus altéré dé carnage et plushardi. Tel Saul se jetait sur le chœur apostolique; il avait déjàenlevé l'agneau Etienne, il l'avait dévoré : son âpretéau meurtre s'en était accrue. Voilà le sens de ce mot encore.

Quel autre cependant n'eût pas- été satisfait d'unetelle victime, touché de tant de douceur, vaincu par la prièreque le martyr, pendant qu'on le lapidait, adressait au ciel pour ses bourreaux: Seigneur, ne leur imputez pas ce péché? (Act. VII, 59.)Prière sublime qui d’un persécuteur fit un apôtre.Ce fut en effet :tout de suite après le martyre d'Étiennequ'eut lieu la conversion de Paul. Dieu avait entendu la voix de son serviteur.Etienne méritait d'être exaucé tant pour la futurevertu de Paul, que pour sa propre confession : Seigneur, ne leur imputezpas ce péché. Ecoutez, vous qui avez des ennemis, vous quiêtes en hutte à l'injustice. Vous. avez peut-être beaucoupsouffert, mais avez-vous été lapidés comme saint Etienne?Et voyez ce qui se passait ! Par la mort d'Étienne, une source évangéliquese fermait dans l'Église, mais déjà s'ouvrait uneautre source de laquelle devaient couler des milliers de fleuves. La bouched'Étienne se tait, et aussitôt éclate dans le monde(88) la trompette de Paul. C'est ainsi que jamais Dieu n'abandonne sonEglise, et qu'il répare les pertes dont l'ennemi l'afflige par desdons plus grands. Le Christ ne souffre pas le vide dans sa phalange : onlui enlève un soldat, et vite le poste est occupé par unplus grand. Et ceci nous met sur la voie d'un nouveau sens du mot encore.Il signifie que Saul était encore furieux , encore altéréde carnage , encore bouillant de rage, lorsque déjà le Christl'attirait à lui. Car il n'attendit pas la cessation du mal, l'extinctiondu feu, l'apaisement de la fureur, pour amener à lui le persécuteur.Jésus-Christ se saisit de son ennemi lorsque celui-ci étaitau comble de l'irritation; quelle plus grande marque de sa puissance pouvait-ildonner que de maîtriser, que de dompter ce coeur au milieu mêmede son délire et dans le transport de sa bouillante colère?Un médecin ne fait jamais plus admirer son art que lorsque, amenéen présence d'un malade qu'une fièvre ardente dévore,il éteint et fait complètement disparaître cette flammed'un mal arrivé à son paroxysme. Voilà ce qu'éprouvaPaul. Sa fièvre était au paroxysme, et comme une douce roséequi descendait du ciel, la voix du Seigneur le délivra complètementde son mal. Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciplesdu Seigneur. Vous le voyez, il laissait de côté la foule pours'attaquer aux disciples. Comme un homme qui veut abattre un arbre, vadroit à la racine, sans s'occuper des branches, ainsi Paul attaquaitles disciples du Seigneur pour couper en eux la racine dû la prédicationévangélique.

Mais il se trompait; la racine de là prédication, ce n'étaientpas les disciples, c'était le Maître. Ecoutez :: Je suis lavigne, et vous les branches. (Jean, XV, 5.) Or cette racine-là,nul ne peut la frapper. Aussi plus on coupait de branches, plus il en repoussaitde nouvelles. Etienne retranché, à sa place repoussent saintPaul et. ceux qui reçoivent la foi par saint Paul. Ecoutez la suitedu récit : Or il arriva, comme il approchait de Damas, que toutà coup éclata autour de lui une lumière venant duciel , et étant tombé à terre, il entendit une voixqui lui disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Pourquoila voix ne se fait-elle pas entendre la première?pourquoi est-cela lumière qui éclate d'abord ? C'est afin que Saul écoutela voix avec calmé. Quand un homme a l'esprit tendu vers un objet,qu'il est rempli d'ardeur , on a beau l'appeler, il n'entend pas , parcequ'il est tout entier à ce qui l'occupe. C'est ce qui aurait eulieu pour Paul. L'espèce d'ivresse et de délire que lui causaitla pensée des événements ne lui aurait pas permisd'écouter la voix, il n'en aurait pas même entendu les premièresparoles, tant son esprit était attaché tout entier àl'œuvre de destruction qu'il méditait ; c'est pourquoi le Seigneuréblouit d'abord ses yeux par l'éclat de la lumière:il le force ainsi à se recueillir, il le calme , il l'apaise; etquand il n'y. a plus de trouble dans son âme, que le calme y règne,c'est alors qu'il fait entendre la voix, afin que la tempête d'orgueilqui agitait son coeur étant enfin tombée, il écouteavec une raison sereine les divines paroles qui vont venir à sonoreille.

Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Il accuse moins qu'ilne se défend. Pourquoi me persécutez-vous ? qu'avez-vousà vous plaindre de moi ? quel mal vous ai-je fait Est-ce parce quej'ai ressuscité vos morts ? parce que j'ai purifié vos lépreux? parce que j'ai chassé les démons ? Mais ces choses-làdevraient me faire adorer et non persécuter. Pour vous faire comprendreque le Seigneur se défend plus qu'il n'accuse par cette parole Pourquoime persécutes-tu ? écoutez comment s'exprime son Père,parlant aux Juifs, et comparez : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? dit Jésus-Christ; et son Père dit Mon peuple, que l'ai-jefait, en quoi t'ai-je contristé ? (Mich. VI, 3.) Saul, Saul, pourquoime persécutes-tu? Te voilà renversé, te voilàlié sans chaîne. Tel un maître, qui serait parvenu às'emparer d'un esclave coupable d'évasion ainsi que de mille autresméfaits , qui le tiendrait dans les fers et qui lui dirait : queveux-tu que je te fasse maintenant ? te voici dans mes mains ; tel estNotre-Seigneur à l'égard de Paul; il l'a pris, il l'a renversépar terre, il le voit craintif et tremblant, sans pouvoir faire un mouvement,et il lui dit : Saul , Saul, pourquoi. me persécutes-tu ? Qu'estdevenue ta colère ? Où sont maintenant ces emportements d'unzèle faux ? Que fais-tu de ces fers destinés aux fidèleset que tu leur portais en courant par tout le pays? Je ne vois plus surton visage cet air féroce qui te signalait naguère. Tu esimmobile à présent, et tu ne peux même regarder celuique tu persécutais. Tout-à-l'heure tu te hâtais , tucourais à la tête d'une troupe d'hommes armés, et (89)maintenant tu as besoin de quelqu'un qui te conduise par la main.

Pourquoi me persécutes-tu ? En entendant cette parole, Paul comprendtoute l'indulgence du Seigneur qui a souffert une persécution qu'ilpouvait si facilement arrêter; bonté sans faiblesse dans lepassé, providence sans cruauté dans le présent, voilàce qu'il découvre dans la conduite de Dieu à son égard.Et que répond-il ? Qui êtes-vous, Seigneur ? L'indulgencelui a révélé le Seigneur de toutes choses, sa proprecécité lui fait voir le Tout-Puissant, et aussitôtil confesse sa souveraine autorité : Qui êtes-vous, Seigneur? Voyez quel coeur bien disposé , quelle âme remplie d'unegénéreuse liberté, quelle conscience sincère! II ne résiste ni ne dispute, mais il reconnaît le Maîtresur-le-champ. Les Juifs avaient vu des morts ressuscités, des aveuglesrecouvrer la vue, des lépreux purifiés, et non-seulementils n'étaient pas accourus à l'Auteur de tant de merveilles,mais ils l'avaient insulté, appelé imposteur, ils lui avaienttendu toute espèce d'embûches. Saint Paul se conduit biendifféremment, et sa conversion ne se fait pas attendre. Et la réponsedu Christ, quelle est-elle ? Je suis Jésus que tu persécutes.Et pourquoi ne dit-il pas : je suis Jésus ressuscité, jesuis Jésus assis à la droite de Dieu, mais: je suis Jésusque tu persécutes ? C'est pour émouvoir son coeur, pour fairepénétrer la componction dans son âme. Ecoutez comment,longtemps après, il soupire amèrement sur ce passéréparé cependant par tant de travaux : Je suis le moindrede tous les Apôtres , je ne suis pas même digne d'êtrenommé Apôtre, moi qui ai persécuté l'Eglise.(I Cor. XV, 9.) Si tels étaient ses sentiments après lesœuvres merveilleuses de son apostolat , que devait-il éprouver,alors qu'il n'avait encore rien fait pour Dieu, que la persécutiondont il s'était rendu coupable était seule présenteà sa pensée, et qu'il entendait cette voix divine?

5. Mais ici se présente une objection. Ne vous lassez pas, quoiquele jour baisse déjà : nous parlons en l'honneur de Paul,de Paul qui pendant trois ans enseigna les fidèles jour et nuit.On nous fait donc une objection et l'on nous dit : Quoi d'étonnantsi saint Paul a embrassé la foi ? pouvait-il résister àcette voix divine que je comparerais volontiers à une corde queDieu lui fiait autour du cou pour l'attirer vers lui ? Prêtez-moi,toute votre attention. Nous avons tous les jours à combattre surce point les Gentils et les Juifs qui s'efforcent, en rabaissant le mérited'un homme juste, de déguiser le vice de leur propre incrédulité,sans s'apercevoir qu'ils pèchent doublement, d'abord en ne renonçantpas à leurs erreurs, puis en essayant de dénigrer le favoride Dieu. Avec la grâce de Dieu nous saurons rendre vaines toutesleurs attaques. Mais qu'osent-ils dire contre l'Apôtre ? Que Dieua usé de contrainte pour le convertir. Où voyez-vous la contrainte,mon ami.? Dieu, dites-vous, l'a appelé d'en-haut. Tout de bon, lecroyez-vous? Mais alors si vous croyez que Dieu a appelé Paul, lamême voix vous appelle vous-même tous les jours, et toutefoisvous n'obéissez pas. Vous voyez donc qu'il n'y a pas eu de contraintepour Paul, puisque s'il y en avait eu pour lui il y en aurait aussi pourvous, et vous obéiriez; votre désobéissance est lapreuve que son obéissance a été libre et volontaire.S'il est certain que la vocation a beaucoup contribué au salut desaint Paul, comme à celui des autres hommes, il ne l'est pas moinsqu'elle ne l'a pas exempté des bonnes oeuvres, ni surtout du mérited'une bonne volonté; qu'elle a laissé entier son libre arbitre,qu'il est venu à Dieu librement sans subir de contrainte. Un, autreexemple vous le démontrera jusqu'à l'évidence. LesJuifs, eux aussi, ont entendu une voix d'en-haut. voix non du Fils, maisdu Père, laquelle fit retentir les bords du Jourdain de ces parolesCelui-ci est mon Fils bien-aimé, et cependant ils disent : Celui-ciest un séducteur. (Matth. III, 17; XXVII, 63.) Quelle oppositionsignalée ! quelle lutte ouverte ! Vous voyez qu'une bonne volonté,qu'une âme sincère, qu'un coeur dégagé de touteprévention fâcheuse sont partout nécessaires. Une voixse fait entendre aux Juifs, une voix à saint Paul : saint Paul obéit,les Juifs résistent. La voix qui parle aux Juifs n'est mêmepas. seule, mais en même temps se montre le Saint-Esprit sous lafigure d'une colombe. Comme Jean baptisait, et que le Christ étaitbaptisé, de peur que, ne voyant que la forme humaine, on n'estimâtle baptisant plus grand que le baptisé, il vint une voix pour distinguercelui-ci de celui-là. Et comme l'on ne distinguait pas assez dequi la voix parlait, le Saint-Esprit vint, sous forme de colombe se posersur la tête du Christ, afin qu'il n'y eût plus lieu àaucun doute. Tout ensemble la voix l'annonçait, le Saint-Espritle (90) désignait, et Jean s'écriait : Je ne suis pas dignede dénouer les cordons de ses souliers. (Luc, III, 16.) Les Juifsvirent encore éclater des milliers d'autres signes miraculeux soiten paroles soit en actes, et, nonobstant ces lumières, ils sontdemeurés dans leur aveuglement. Leurs yeux voyaient, leurs oreillesentendaient, et leur raison restait plongée dans la nuit des préjugés.C'est ce que l'Evangéliste rapporte expressément lorsqu'ildit que beaucoup de Juifs crurent en Jésus, mais qu'ils ne le confessaientpas, de peur d'être chassés de la synagogue par les chefsdu peuple. (Jean, VII, 42.) Et Jésus-Christ lui-même disait: Comment pouvez-vous avoir la foi, vous qui recevez de la gloire les unsdes autres et ne recherchez pas la gloire qui est de Dieu seul? (Jean,V, 44.)

Paul se conduit bien différemment: il n'entend qu'une, seulefois la voix de celui qu'il persécute, et aussitôt il accourt,aussitôt il obéit, sa conversion est soudaine et complète.Si vous n'êtes pas trop fatigués de la longueur de ce discours,je poursuivrai cette comparaison de la bonne volonté de saint Paulet de l'obstination des Juifs, et je vous citerai un autre exemple quien fera mieux ressortir le contraste. —Les Juifs eux-mêmes entendirentla voix du Fils, ils l'entendirent comme Paul l'avait entendue, et presquedans les mêmes circonstances, et néanmoins ils ne crurentpas. Ce fut au fort de son délire et de sa colère, dans lefeu de la guerre qu'il faisait aux disciples, que Paul entendit la voix:on en peut dire autant des Juifs. Quand et comment? Ils sortirent la nuitavec des torches et des lanternes . pour le prendre, car ils croyaientn'avoir à faire qu'à un pur homme. Mais lui, voulant lesinstruire de sa puissance, et, en dépit de leur obstination, leurmontrer qu'il est Dieu, leur dit : Qui cherchez-vous? (Jean, XVIII, 4.)Ils étaient devant lui et tout près, et ils ne le voyaientpas. Ils le cherchaient, et c'était lui qui guidait leurs pas afinqu'ils le trouvassent; Jésus voulait leur apprendre qu'il n'allaitpas à la passion par contrainte, et que, s'il n’avait pas consentià souffrir, aucune puissance humaine n'aurait pu l'y forcer. Commentauraient-ils pu le contraindre ceux qui ne savaient pas même le trouver? que dis-je, ceux qui ne pouvaient même pas le voir quoiqu'il fûtprésent? Non-seulement ils ne le voyaient pas, quoique présent,mais Jésus les interrogeait, ils lui répondaient, et ilsne savaient pas encore qui était celui qui leur parlait, tant ilsétaient aveuglés ! Jésus fit plus: il fit tomber ceshommes à la renverse. Lorsqu'il eut dit Qui cherchez-vous ? touss'en allèrent à la renverse comme poussés par cettevoix. La voix les renversa par terre de la même manière quesaint Paul fut lui-même terrassé par celle qu'il entendit.Saint Paul ne vit pas celui qu'il persécutait, les Juifs ne virentpas celui qu'ils cherchaient. La fureur de Paul l'empêcha de voir,la fureur des Juifs les empêcha de voir. Paul fut terrassélorsqu'il était en route pour aller enchaîner les disciples,les Juifs le furent pendant qu'ils allaient pour enchaîner le Christ.Ici des chaînes, et là des chaînes; persécutionici, persécution là; cécité d'une part, cécitéde l'autre; voix dans un cas, voix dans l'autre; dans les deux cas la puissancedu Christ paraît avec le même éclat, les remèdesemployés sont les mêmes, mais l'effet produit n'est pas. lemême; c'est qu'aussi les malades étaient bien différents.Quoi de plus insensé, de plus stupidement dur que les Juifs? Ilsont renversés, mais ils se relèvent et poursuivent leurcriminelle entreprise. Des pierres seraient-elles plus insensibles ! Afinqu'ils sachent quel est Celui qui les a jetés par terre par cetteseule parole : Qui cherchez-vous? il réitère sa demande lorsqu'ilssont levés : Qui cherchez-vous? puis, quand ils ont répondu: Jésus, il reprend : Je vous l'ai déjà dit : C'estmoi. (Jean, XVIII, 6.) C'est comme s'il leur disait: sachez que je suisle même qui mous ai demandé: qui cherchez-vous? et qui vousai terrassés. Mais cela ne produisit aucun effet, et ils demeurèrentdans leur aveuglement. Ce parallèle a dû vous convaincre quesaint Paul ne s'est pas converti par nécessité, mais parl’heureuse disposition de son âme et par la sincéritéde sa conscience.

6. Si vous le permettez et si votre patience n'est pas épuisée,je vous citerai encore un exemple plus saisissant, et qui démontrera,sans qu'il reste rien à objecter, que ce ne, fut pas par nécessité,mais librement, que saint Paul s'est converti au Seigneur. Paul vint plustard à Salamine, dans l'île de Chypre, et il trouva làun magicien qui le combattait en présence du proconsul Sergius.Alors Paul rempli du Saint-Esprit lui dit : O homme rempli de fraude et.de malice, fils du diable, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies duSeigneur? (Act. XIII, 10.) C'est ainsi que parle (91) maintenant ce persécuteur.Glorifions Celui qui l'a si bien converti. Tout à l'heure vous entendiezdire qu'il dévastait l'Église, qu'il entrait dans les maisonspour en retirer les hommes et les femmes qu'il traînait en prison.Entendez maintenant les fiers accents de sa prédication : Ne cesseras-tupas de pervertir les voies droites du Seigneur ? Et voici que la main duSeigneur s'étend sur toi, et tu seras aveugle jusqu'à untemps. Le remède qui lui avait rendu la vue à lui-même,il l'imposa au magicien; mais celui-ci resta aveugle, ce qui. vous montreque la vocation n'a pas toute seule amené saint Paul à lafoi, et que sa bonne volonté y a contribué en mêmetemps. Si la cécité seule avait fait ce miracle, elle l'eûtégalement opéré sur le magicien. Il n'en fut pas ainsi.Le magicien demeura dans les ténèbres; et le proconsul témoindu prodige crut. Le remède est appliqué à celui-làet c'est sur celui-ci qu'il opère. Voyez ce que peut la bonne dispositiondu coeur, ce que peut l'obstination et l'endurcissement ! Le magicien devintaveugle, il était opiniâtre, c'est pourquoi il ne profitapas du remède; mais le proconsul ouvrit les yeux à la lumièreet connut le Christ.

Saint Paul s'est donc converti librement, je l'ai suffisamment démontré.Non , soyez-en convaincus, Dieu ne force pas les volontés rebelles,il attire seulement les volontés obéissantes. Personne, ditNotre-Seigneur , ne vient à moi, si mon Père ne l'attire.(Jean, VI, 44.) Or, le Père n'attire que celui qui veut êtreattiré, et qui du fond de sa misère tend les bras au divinLibérateur. Encore une fois, Dieu ne fait pas violence aux volontés;il voudrait notre salut qu'il ne saurait l'opérer, si nous ne levoulions pas, non pas que sa volonté soit faible, mais il ne veutforcer personne. Je crois nécessaire d'insister sur cette proposition,à cause du grand nombre de ceux qui, pour colorer leur paresse,font valoir ce faux prétexte ; les exhorte-t-on à la lumièredu baptême, à un changement de vie, à la pratique desbonnes oeuvres : ils hésitent, ils reculent, et répondentqu'ils attendent que Dieu veuille bien les persuader et les convertir.Qu'ils s'en remettent à la volonté de Dieu, rien de mieux;mais il faut déjà qu'ils fassent ce qui dépend d'eux-mêmes,et je leur permettrai alors de dire quand Dieu voudra. Car si vous vouslivrez au sommeil et à l'indifférence, vous aurez beau vousen référer à la volonté de Dieu, rien ne sefera jamais de ce qu'il faut, je vous le déclare. Je ne me lassepas de vous répéter que jamais Dieu n'a usé de contrainteet de violence pour attirer à lui un seul homme. Il veut que toussoient sauvés, il ne sauve personne malgré sot, Saint Paulne dit-il pas, lui qui veut-le salut de tous les hommes et leur arrivéeà la connaissance de la vérité? (I Tim. II, 4.) Commentdonc tous né sont-ils pas sauvés, si Dieu veut qu'ils lesoient? c'est que la volonté de tous ne se conforme pas àsa volonté et qu'il ne contraint personne. N'a-t-il pas dit: Jérusalem,Jérusalem, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, et tune l'as pas voulu ? Et quel sera le sort de Jérusalem? écoutez: Voici que votre maison demeurera déserte. (Luc, XIII, 34 , 35.)Vous le voyez, Dieu a beau vouloir nous sauver, si nous n:y consentonspas, nous sommes maîtres de nous perdre. Encore une fois, Dieu nesauve que celui qui veut bien être sauvé. Les hommes dominentleurs esclaves bon gré mal gré, parce qu'ils se proposent,dans leur domination, leur propre intérêt et nullement celuide leurs serviteurs. Mais Dieu, gui ne manque de rien , Dieu qui veut nousmontrer que s'il désire nous avoir pour ses serviteurs ce n'estpasqu'il ait besoin de ce qui est à nous, mais parce qu'il recherchenotre intérêt, Dieu qui fait tout pour notre utilitéet rien pour son avantage, qui nous accorde notre salut quand nous l'acceptonsavec empressement et reconnaissance, Dieu ne peut user de violence contreceux qui lui résistent, et, en respectant leur liberté,.il -montre que nous lui devons de la reconnaissance pour sa domination,et qu'il ne nous en doit point pour notre soumission. Pénétrons-nousde ces pensées, réfléchissons à la charitéde Dieu pour les hommes, et, autant que nous le pouvons, menons une viequi soit digne de cette bonté , afin que nous méritions deposséder le royaume des cieux, que je vous souhaite à tous,par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient la gloire et l'empire, avec le Père, le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

QUATRIÈME HOMÉLIE.

Réprimande aux absents, exhortationà ceux qui sont présents de s'occuper de leurs frères.— Sur le commencement de l’épître aux Corinthiens : " appelé" Paul, et de l'humilité.

1. Lorsque je considère votre petit nombre,, lorsqu'àchaque réunion, je vois le troupeau qui s'en va diminuant, j'éprouveet de la peine, et de la joie; de la joie, à cause de vous qui êtesprésents, de la peine à cause des absents. Vous êtesdignes d'éloges, vous dont le petit nombre n'a pas ralenti le zèle;ils méritent au contraire d'être blâmés, euxdont votre exemple n'a pu réveiller l'engourdissement. Votre ardentepiété n'a pas eu à souffrir de leur froide indifférence,et je vous en félicite; mais aussi votre zèle leur a étéinutile, et c'est pourquoi je les plains, pourquoi je pleure. Ils n'ontpas entendu le prophète disant : J'ai préféréd'être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt qued'habiter sous les tentes des pécheurs. (Ps. LXXXIII, 11.) Il nedit pas: j'ai préféré habiter, demeurer dans la maisonde mon Dieu, mais : j'ai préféré d'être au dernierrang. Je m'estimerai heureux d'être rangé parmi les derniers:que je puisse seulement franchir le seuil, et je serai content. Je considèrecomme un don très grand d'être compté parmi les derniersdans la maison de mon Dieu. Dieu est le maître commun de tous, maisla charité se l'approprie : tel est l'amour. Dans la maison de monDieu. Celui qui aime désire de voir l'objet de son amour, il désiremême de voir sa maison, et le vestibule de sa maison, et jusqu'aucarrefour et à la rue où il demeure. S'il voit le vêtementou la chaussure de l'objet aimé, il croit voir l'objet aiméprésent devant lui. Tels étaient les prophètes; nepouvant voir Dieu, qui est incorpore, ils voyaient sa maison, et àla vue de sa maison, leur imagination se figuraient sa présence.J'ai préféré d'être au dernier rang dans lamaison de mon Dieu, plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs.Tout lieu, tout endroit , comparé à la maison de Dieu estune tente de pécheurs, fût-ce le barreau, le palais du sénat,la maison d'un particulier. La prière n'est pas étrangèreà ces demeures, mais elles retentissent plus souvent encore du bruitdes querelles, des disputes et des injures, elles sont les asiles obligésdes méprisables soucis de cette vie. L'Eglise ne connaît pasces misères; c'est pourquoi elle est la maison de Dieu, tandis queces autres demeures ne sont que les tentes des pécheurs. Tel unport où ne pénètre ni vent ni tempête, et quiprocure aux navires qui y (93) sont à l'ancre une sécuritéprofonde; telle est la maison de Dieu; elle dérobe les hommes quiy entrent au tourbillon du monde et elle leur offre un calme et tranquilleabri où ils peuvent entendre la voix de Dieu. Cet asile est uneoccasion de vertu, une école de sagesse; non-seulement au momentde l'assemblée, pendant qu'on lit les Ecritures, pendant que l'instructiondescend de la chaire, et que les vénérables Pèressiègent à leurs places, mais encore en tout autre temps;à quelque heure en effet que vous entriez dans l'église,aussitôt vous sentez vos épaules déchargéesdu fardeau de la vie. Dès le premier pas que vous faites- dans cesacré parvis, une sorte d'atmosphère spirituelle vous enveloppe,une paix profonde saisit votre âme d'une religieuse terreur, y. faitpénétrer la sagesse, élève votre coeur, vousfait oublier le monde visible, et vous emporte de la terre jusqu'au ciel.Si l'on profite tant à venir ici, même en dehors de l'assemblée,que sera-ce lorsque la voix éclatante des prophètes s'y faitentendre, lorsque les Apôtres y prêchent l'Évangile,lorsque le Christ est sur l'autel, lorsque le Père agréeles mystères qui s'accomplissent, lorsque le Saint-Esprit apporteles joies de l'amour divin ! quelle abondance de grâces ne recueillentpas alors ceux qui sont présents ! de quels avantages ne se priventpas ceux qui sont absents !

Je voudrais bien savoir où sont maintenant ceux qui n'ont pasdaigné venir à cette assemblée, quelle affaire lesretient éloignés du banquet sacré, de quoi ils s'occupent...Ou plutôt je ne le sais que trop : ils s'entretiennent de sujetsabsurdes et ridicules, ou bien ils sont rivés aux intérêtsde la vie présente, occupations l'une et l'autre inexcusables etpunissables du plus grand supplice. Pour les premiers, cela s'entend desoi-même sans démonstration; quant à ceux qui nousobjectent leurs. affaires domestiques, prétendant y trouver uneraison d'absolue nécessité pour s'exempter de venir ici unefois la semaine, donnant le pas aux intérêts du ciel sur ceuxde la terre un jour sur sept, ils n'ont pas davantage de pardon àespérer, j'en atteste l'Évangile, qui s'exprime àce sujet de la manière la plus claire. C'étaient précisémentlà les prétextes allégués par les conviésdes noces spirituelles : l'un avait acheté une paire de boeufs,l'autre avait fait acquisition d'un champ, un autre s'était marié,ce qui n'empêcha pas qu'ils furent tous punis. (Luc, XIV,18-20.)Ces raisons n'étaient pas sans gravité; mais, contre un appelde Dieu, il n'y a pas de raison qui puisse prévaloir. Dieu est lapremière de nos nécessités; il faut premièrementlui rendre l'honneur qui lui est dû, et ne vaquer qu'ensuite auxautres occupations. Est-ce qu'un serviteur s'occupe de ses propres intérêtsavant d'avoir pourvu à ceux de son maître? Et quand on montretant de respect et de soumission pour des maîtres mortels, dont lepouvoir n'est que nominal. et de convention, et qui ne sont au fond quenos compagnons de servitude, n'est-il pas absurde de ne pas avoir au moinsles mêmes égards pour Celui qui est vraiment le Maîtrenon-seulement des hommes, mais encore des puissances d'en-haut? Oh ! sivous pouviez descendre dans ces consciences mondaines, quel affligeantspectacle vous offriraient les plaies qui les rongent, les épinesqui les couvrent ! Comme une terre privée des bras du laboureurne tarde pas à devenir stérile et sauvage, ainsi l'âmeprivée des enseignements divins ne produit que des épineset des chardons. .

Si nous, qui chaque jour prêtons l'oreille aux discours des prophèteset des apôtres, nous avons tant de peine à contenir l'impétuositéde notre caractère, à refréner notre colère,à réprimer nos convoitises, à nous défairede la rouille de l'envie; si, dis-je, malgré les puissants enchantementsdes divines Ecritures, dont nous faisons un usage perpétuel pourassoupir nos passions, nous avons tant de peine à contenir ces bêtesfarouches, quel espoir de, salut reste donc à ceux qui n'usent jamaisde ces remèdes, qui ne prêtent jamais l'oreille aux enseignementsde la divine Sagesse? Je voudrais pouvoir vous montrer leur âme...Comme vous la verriez sordide et malpropre, abjecte, confuse et honteuse! Comme le corps qui ne connaît pas l'usage des bains, l'âmequi ne se purifié pas au bain de la doctrine spirituelle contractetoutes sortes de malpropretés et de souillures par le péché.Oui, vos âmes trouvent ici un bain spirituel auquel le feu de l'Esprit-Saintcommunique la vertu d'enlever toute souillure; ce feu de l'Esprit-Saintefface même jusqu'à la couleur de pourpre : Quand mêmevos péchés seraient couleur de pourpre, je vous rendrai blancscomme la neige. (Isai. I,18.) Bien que la tache du péchéprenne sur l'âme avec non moins d'énergie que la teinturede pourpre sur la laine, je puis changer cet état (94) en l'étatcontraire: il suffit que je veuille; et tous les péchés disparaissent.

2. Je ne dis pas ces choses pour vous, qui, grâces à Dieu! n'avez pas besoin de réprimande; je les dis afin que vous lesreportiez aux absents. Si' je pouvais savoir où ils se réunissent,je n'importunerais pas votre charité; mais, comme il n'est pas possiblequ'un homme seul connaisse tout un peuple si nombreux, je vous recommandeà vous le soin de vos frères. Occupez-vous d'eux, invitez-les;je sais que vous l'avez fait souvent, mais ce n'est rien de l'avoir faitsouvent : il faut le faire jusqu'à ce que vous les ayez persuadéset attirés. Je sais combien est peu agréable ce rôled'importuns dont je vous charge, et que vous avez souvent rempli sans riengagner; mais que saint Paul vous console par ces paroles: La charitéespère tout, croit tout; la charité n'excède jamais.( I Cor. XIII, 7.) Pour vous, faites votre devoir; et si votre frèrese refuse au bien que vous lui voulez faire, vous n'en recevrez pas moinsde Dieu votre récompense. Quand c'est à la terre que vousconfiez vos semences, si elle ne vous rend pas d'épis, vous revenezchez vous les mains vides; il n'en est pas de même de la doctrineque vous semez dans une âme, elle vous donne toujours une récompenseassurée, que la persuasion s ensuive ou non. Ce "n'est pas sur lerésultat final du travail, mais sur l'intention des travailleursque Dieu mesure les salaires. Je ne vous demande rien, sinon que vous fassiezce que font ceux que possède la passion du théâtreet des courses de chevaux. Que font-ils? Ils se concertent dès lesoir, et au point du jour ils vont les uns chez les autres, ils choisissentleurs places, s'établissent les uns à côté desautres, afin d'augmenter ainsi le plaisir qu'ils se promettent àces spectacles diaboliques. Ce zèle qu'ils déploient pourla perte de leurs âmes; en s'entraînant mutuellement, ayez-lepour travailler au bien des vôtres, entr'aidez-vous dans l'oeuvredu salut : un peu avant l'heure de l'office divin, allez devant la maisonde votre frère, attendez à la porte, et quand il sort, emparez-vousde lui. Il va peut-être vous objecter mille affaires urgentes; tenezferme, ne lui permettez pas de mettre la main à aucune oeuvre séculièreavant qu'il ait assisté à l’office tout entier. Il se défendra,il résistera, il alléguera vingt prétextes; ne l'écoutezpas, ne cédez pas; dites-lui, faites-lui comprendre que ses affairestemporelles ne s'en expédieront que mieux lorsqu'il aura assistéà l'office jusqu'à la fin, pris part aux prières etprofité des bénédictions des Pères; par cesraisons et d'autres semblables, enchaînez-le et l'amenez àce banquet sacré, et votre récompense sera double, parceque, non content d'y venir vous-même, vous y aurez attifévotre frère.

Déployons ce zèle et cet empressement à ramenerceux qui négligent leurs devoirs, et certainement nous ferons notresalut. Les plus indolents, les plus éhontés, les plus perversseront à la fin touchés de vos efforts persévérants,et ils s'amélioreront. Si insensibles qu'on les suppose, ils nele seront pas plus que ce juge qui ne connaissait pas Dieu et ne craignaitpas les hommes, et qui cependant, tout cruel, tout farouche et tout cuirasséde fer et de diamant qu'il était, se laissa vaincre par les assiduitésd'une seule femme veuve. (Luc, XVIII, 2-5.) Quoi ! urne pauvre veuve asu fléchir un juge cruel qui ne craignait ni Dieu ni les hommes,et nous, nous ne pourrions fléchir nos frères, beaucoup plustraitables et plus faciles que ce juge', et cela quand il y va de leurspropres intérêts! Non, nous sommes inexcusables. Ce sont làdes choses que je répète bien souvent; je les dirai encoreet toujours, jusqu'à ce que je voie bien portants ceux qui sontmaintenant malades; je ne cesserai de les réclamer, jusqu'àce que je les aie recouvrés par vos soins. Puisse l'étatde ces malheureux vous causer la même peine qu'à moi ! certainementvous ferez tout pour les sauver. Ce n'est pas moi seulement, c'est aussisaint Paul qui vous recommande de prendre soin de ceux qui sont avec vousmembres du même corps. Consolez-vous, dit-il, mutuellement par detelles paroles; et encore : Edifiez-vous les uns les autres. (I Thess.V, 11.) Grande sera la récompense de ceux qui s'occupent du salutde leurs frères, et non moins grand le châtiment de ceux quile négligent.

3. L'importance même de ces recommandations me donne la confianceque vous vous empresserez de les mettre en pratique : Je termine donc icil'exhortation pour commencer l'instruction , et c'est saint Paul qui vame fournir l'aliment spirituel que je me propose de vous offrir. Paul,apôtre de Jésus-Christ, par la vocation de Dieu (I Cor. I,1.)Voilà des paroles que vous avez souvent ouïes, souvent lues.Mais c'est peu de lire, il faut encore entendre (95) ce qu'on lit, autrementla lecture est entièrement inutile. On pourrait longtemps foulersous ses pieds un trésor avant de s'enrichir; on n'en profite qu'encreusant la terre, qu'en descendant jusqu'à l'endroit oùil est enfoui pour y puiser. Il en est de même des Ecritures: unelecture superficielle n'en découvre pas toutes les richesses, ilfaut les approfondir. Si la lecture suffisait, Philippe n'aurait pas dità l'eunuque : Comprenez-vous ce que vous lisez ? (Act. VIII, 30.)S'il suffisait de lire, le Christ n'aurait pas dit aux Juifs : Scrutezles Ecritures. (Jean, V, 39.) Scruter, ce n'est pas s'arrêter àla superficie, c'est descendre jusqu'au fond. Or je vois dans ce débutun champ infini de réflexions. Dans les lettres que l'on s'écritdans le inonde, les salutations sont sans conséquence, ce ne sontque de pures formules de politesse; il en est tout autrement des Epîtresde saint Paul, elles sont pleines de beaucoup de sagesse dès lecommencement. C'est la voix de Paul qu'on entend, mais les paroles qu'ilprononce sont celles du Christ qui meut l'âme de Paul. Paul, apôtre,par la vocation de Dieu, ce seul nom de Paul, ce simple nom, renferme,comme vous avez pu vous en convaincre, tout un trésor de réflexions.Car, si vous vous en souvenez, j'ai parlé trois jours durant surce seul nom, je vous ai expliqué pourquoi son ancien nom de Saulavait été changé en celui de Paul, pourquoi ce changementn'avait pas eu lieu aussitôt après la conversion, pourquoil'Apôtre avait conservé encore assez longtemps le nom qu'ilavait reçu de ses parents; nous en avons pris occasion de vous montrerla sagesse de Dieu et sa bienveillante tant envers nous qu'envers les grands.saints. Si les hommes eux-mêmes ne donnent pas au hasard des nomsà leurs enfants, s'ils choisissent tantôt le nom du père,tantôt celui du grand-père, tantôt celui d'un autreancêtre de la famille, combien plus Dieu consulte-t-il la raisonet la sagesse dans les noms qu'il donne à ses serviteurs ! Les hommesont en vue soit l'honneur de ceux qui ne sont plus, soit leur propre satisfaction,lorsqu'ils donnent à leurs enfants les noms des morts: ils cherchentà tromper leur douleur en faisant revivre un nom. Mais Dieu, c'estquelque vertu ou quelque enseignement dont il conserve le souvenir dansles noms des saints, comme s'il le gravait sur une colonne d'airain.

Saint Pierre a été ainsi nommé en raison de savertu. Dieu a comme déposé dans ce nom une preuve de la fermetéde l'Apôtre dans la foi, et tout ensemble une perpétuelleexhortation à ne pas déchoir de cette fermeté. (Matth.XVII, 18.) Jacques et Jean, durent leur surnom de fils du tonnerre àla puissance de leur voix dans la prédication de l'Evangile. Maispour ne pas vous causer d'ennui en me répétant, je laissece sujet pour vous montrer que les noms des saints sont par eux-mêmesvénérables aux personnes pieuses et terribles aux pécheurs.Lorsque saint. Paul ayant recueilli, converti et baptisé Onésime,l'esclave fugitif, le voleur qui s'était évadé aprèsavoir dérobé de l'argent à son maître, le renvoyaà Philémon, il écrivit à celui-ci une lettreoù se lit le passage suivant : Je pourrais avec une pleine assurancevous ordonner dans le Christ Jésus ce qui convient, mais j'aimemieux avoir recours à la prière de l'affection, moi du mêmeâge que vous, moi le vieux Paul, qui de plus suis maintenant le prisonnierde Jésus-Christ. (Phil. VIII, 9.) Vous voyez qu'il fait valoir troismotifs: les chaînes qu'il porte pour Jésus-Christ, son âge,et le respect dû à son nom. Pour donner plus de force àsa supplication en faveur d'Onésime, il se fait pour ainsi diretriple; ce n'est plus un seul homme : c'est l'enchaîné, c'estle vieil apôtre, c'est Paul. Cela vous montre que les noms des saintssont par eux-mêmes vénérables aux fidèles. S'ilsuffit de prononcer le nom d'un enfant chéri pour arracher àun père une grâce qu'il refuse, comment le même pouvoirn'appartiendrait-il pas aux noms des saints qui sont les enfants chérisde Dieu?

J'ai ajouté que les noms des saints inspirent la terreur aux-pécheurs comme le nom du maître en inspire à l'enfantparesseux. Ecoutez comment le même apôtre le donne àentendre dans son épître aux Galates. Ceux-ci avaient eu lafaiblesse de se laisser entraîner au judaïsme, leur foi étaiten péril, et saint Paul voulant- les relever et- leur persuaderde ne plus altérer la pureté de la doctrine chrétiennepar aucun mélange judaïque, leur écrivait : Voici quemoi, Paul, je vous dis que si vous vous faites circoncire, le Christ nevous servira de rien. (Gal. V, 2.) Vous avez dit : Moi; pourquoi ajouter: Paul? Est-ce que le mot moi ne suffisait pas pour désigner celuiqui écrivait ? Sachez que le nom ainsi ajouté pouvait ébranlerles auditeurs; l'Apôtre le met afin de (96) retracer plus vivementle souvenir du maître à l'esprit des disciples. La mêmechose nous arrive à tous : le nom d'un saint qui frappe notre oreillenous fait sortir de notre torpeur, nous fait trembler au sein de l'indifférence.Lorsque j'entends prononcer le nom de Paul, je me représente celuiqui vivait dans les tribulations, dans les angoisses, au milieu des coups,dans les prisons, celui qui passa un jour et une nuit au fond de la mer,celui qui fut ravi au troisième ciel, celui qui entendit des parolesineffables clans le paradis, celui que le Saint-Esprit nomma un vase d'élection,le paranymphe du Christ, celui qui eût souhaité d'êtreséparé du Christ pour le salut de ses frères. A peineson nom est-il prononcé que, semblable à une chaîned'or, la suite de ses grandes actions se présente incontinent auxesprits attentifs. Ce qui est un avantage considérable.

4. Il serait facile d'en dire davantage sur le nom. Mais il faut enfinvenir au second mot de notre texte. Nous avons trouvé dans le motPaul une abondante moisson; le terme par la vocation de Dieu, ne sera pasmoins fertile : je dis même qu'il nous offrira une plus ample récolte.de contemplations élevées, si nous voulons ne pas épargnernotre peine et notre attention. Un seul diamant détaché d'uneriche parure ou du diadème d'un roi, et vendu, fournirait de quoiacheter et des palais splendides et d'immenses domaines, et des troupesd'esclaves, et tout ce qui compose une grande fortune; il en est ainsides paroles divines. Prenez-en une seule, développez en le sens,elle va vous donner toute une fortune spirituelle; elle ne vous apportera,il est vrai, ni maisons, ni esclaves, ni arpents de terre; mais si vosâmes sont attentives, elle leur procurera ce qui vaut mieux que toutcela, de nombreux motifs de sagesse et de vertu. Considérez doncdans quel vaste champ de réflexions spirituelles nous introduitce terme par la vocation divine. Voyons donc d'abord ce qu'est ce terme,puis nous rechercherons les raisons pour lesquelles l'Apôtre ne l'emploiequ'en tête des épîtres aux Romains, et aux Corinthiens;on ne le trouve en effet dans aucune autre. A ce fait il y a une raison,il n'est pas dû au hasard. Est-ce le hasard qui nous dicte ànous les formules initiales de nos lettres? Nullement, c'est l'usage etla raison. Lorsque nous écrivons à un inférieur, nous

débutons ainsi : un tel à un tel; lorsque c'est àun égal nous qualifions de seigneur le destinataire de la lettre;lorsque c'est à un supérieur, nous ajoutons encore d'autresqualifications plus respectueuses. Si donc nous usons, nous, d'un tel discernement,si nous n'écrivons pas à tous du même ton, si nousmodifions les appellations suivant le rang des personnes , pourquoi saintPaul eût-il agi en pareil cas sans raison et au hasard? Non, ce n'estpas sans motif qu'il a écrit à ceux-ci d'une manière,à ceux-là d'une autre: il ne l'a fait que guidé parune sagesse inspirée.

Parcourez les épîtres de saint Paul, et vous verrez qu'ilne se sert de ce terme par la vocation de Dieu que dans l'épîtreaux Romains, et dans la première aux Corinthiens. C'est un faitdont nous dirons la raison, après que nous aurons expliquéce terme lui-même, et montré ce que saint Paul a voulu parlà nous enseigner. Que veut-il donc nous enseigner en se disantapôtre par la vocation de Dieu ? Que ce n'est pas lui qui est venuau Seigneur le premier, mais qu'il a répondu à une vocation.Ce n'est pas lui qui a cherché et trouvé : non, il a ététrouvé, étant égaré; ce n'est pas lui qui atourné le premier ses regards vers la lumière, c’est la lumièrequi l'a prévenu en lui dardant ses rayons dans les yeux; en mêmetemps qu'il perdait l'usage de ses yeux corporels, s'ouvraient les yeuxde son âme. Il a voulu nous apprendre qu'il ne s'attribuait pas àlui-même ses grandes actions, mais à Dieu qui l'avait appelé,et voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation. de Dieu.Il semble nous dire : Celui qui m'a ouvert l'arène et le stade,voilà l'auteur de mes couronnes; celui qui a posé le principe,planté la racine, voilà le maître à qui reviennentde droit les fruits. C'est dans le même sens qu'après avoirdit (I Cor. XV, 10) : J'ai travaillé plus que tous les autres, ilajoute aussitôt : Non pas moi, mais la grâce qui est avec moi.Ainsi ce terme par la vocation de Dieu exprime que saint Paul ne s'attribuepas à lui-même le mérite de ses oeuvres, mais qu'ille rapporte à Dieu son Maître. L'enseignement que le Christdonnait à ses disciples, disant: Ce n'est pas vous qui m'avez choisi,mais c'est moi qui vous ai choisis (I Jean, XV,16), l'Apôtre le reproduiten ces termes : Alors je connaîtrai dans la mesure que j'ai étéconnu. (I Cor. XIII, 12.) Ce qui veut dire : ce n'est pas moi qui ai Connule premier, c'est Dieu qui m'a prévenu. (97) Il était encorepersécuteur, il dévastait l'Eglise, lorsque le Christ l'appelaen lui disant : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? (Act. IX,4.) Voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation de Dieu.

Pourquoi prend-il ce titre, lorsqu'il écrit aux Corinthiens?Corinthe est la métropole de l'Achaïe ; elle abondait en donsspirituels, et cela se conçoit : elle avait plus que tolite autrecité joui de la prédication de l'Apôtre. Comme unevigne qui jouit des soins d'un excellent vigneron, se couvre d'un feuillageluxuriant et se charge de fruits abondants, ainsi cette cité, qui,plus que toute autre, avait participé à 1'enseignelnent dugrand Apôtre, et qui durant longtemps avait joui de sa sagesse, florissaiten toute sorte de biens et de grâces. L'abondance des dons de l'Espritn'était pas le seul bien qu'elle possédât, elle étaitencore comblée de tous les avantages, de toutes les commoditésde la vie. Par sa. sagesse profane, par sa richesse et par sa puissance,elle l'emportait sur toutes les autres villes de la Grèce. Or, tantd'avantages lui inspiraient de l'orgueil, et ce vice la divisait en unemultitude de sectes.

Telle est, en effet, la nature de l'orgueil : il brise le lien de lacharité, sépare les hommes, et aboutit à l'isolementde celui qui en est possédé. Comme un mur, en se dilatant,peut renverser une maison, ainsi une âme que l'amour-propre gonfle,rejette tous les liens qui l'attachent au prochain. Corinthe étaitalors travaillée de ce mal. Les dissensions qui la déchiraientdivisaient aussi l'Eglise ; ses habitants s'attachaient à vingtdocteurs rivaux, se constituaient en sectes et en partis et ruinaient ladignité de l'Eglise. La dignité de l'Eglise ne peut êtreflorissante qu'autant que ceux qui la composent gardent entre eux la concordeet l'harmonie qui doivent exister entre les membres d'un même corps.

5. Il faut vous montrer que c'était de saint Paul que les Corinthiensavaient reçu les premiers enseignements de la foi, qu'ils étaientcomblés de dons spirituels, qu'ils jouissaient d'avantages temporelssupérieurs à ceux des autres peuples, qu'enorgueillis de-toutes ces faveurs, ils se partageaient en factions, qu'ils se disaientsectateurs les uns de celui-ci, les autres de celui-là. Saint Paulleur a le premier inculqué la foi, il nous l'enseigne lui-mêmeen ces termes : Quand vous auriez beaucoup de maîtres en Jésus-Christ,vous n’avez pas néanmoins plusieurs pères, puisque c'estmoi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l'Evangile.(I Cor. IV, 15.) S'il les a engendrés en Jésus-Christ, c'estdonc qu'il a été le premier à leur faire connaîtreJésus-Christ. J'ai planté, dit-il encore, Apollo a arrosé(L. III, 6), et il se donne comme ayant le premier jeté dans cetteville la semence de l'Evangile. Voici un passage qui montre de quellesfaveurs spirituelles ils étaient comblés : Je remercie monDieu de la grâce que Dieu vous a donnée en Jésus-Christet de toutes les richesses dont vous êtes comblés en lui,au point de n’être privés d'aucune grâce. (I Cor. I,4, 5.) Qu'ils possédassent la science profane, nous le voyons assezpar les nombreuses et longues attaques que l'Apôtre dirige contrecette même science. Il les réprimande avec une sévéritédont on aurait peine à trouver un autre exemple dans ses écrits: et certes il avait raison, il était naturel qu'il portâtle fer à la racine du mal. Jésus-Christ, dit-il, ne m'a pasenvoyé pour baptiser, mais pour prêcher l'Evangile, non pastoutefois par la sagesse de la parole, afin de ne pas rendre vaine la croixde Jésus-Christ. (I Cor. I, 17.) Pouvait-il traiter plus sévèrementla sagesse du siècle, qu'il accusait non-seulement d'êtreinutile à la piété, mais encore de l'entraver et del'arrêter ? De même que le fard et les autres raffinementsde la parure ne s'appliquent aux beaux corps et aux beaux visages qu'audétriment de leur beauté vraie et naturelle, parce qu'alorsune partie du mérite revient aux couleurs empruntées, ainsiqu'aux autres moyens artificiels, tandis que rien ne fait tant ressortirla beauté naturelle d'un visage que de n'y rien ajouter, parce que,dépourvue d'ornements étrangers, elle attire sur soi-mêmetoute l'attention et. tous les hommages; de même en est-il de lapiété, qui est toute la beauté de l'épousedu Saint-Esprit; si vous la chargez des ornements extérieurs dela richesse, de la puissance, de l'éloquence, vous rabaissez sagloire, parce que vous ne l'avez pas laissée paraître touteseule dans l'éclat de sa beauté, et que vous l'avez forcéede partager un honneur qu'il eût mieux valu lui laisser entier; maissi vous la laissez combattre seule et nue, si vous écartez d'elletout ce qui est humain, alors sa beauté paraîtra parfaitementet dans sa plénitude, alors éclatera sa force invincible,parée que, sans avoir besoin ni de la richesse, ni de la science,ni de (98) la puissance, ni de la noblesse, ni d'aucun secours humain,elle sera capable de tout vaincre, de tout surmonter, et pourra, parlemoyen d'hommes simples, humbles, indigents, pauvres, communs, subjuguerles impies, les rhéteurs, les philosophes, les tyrans; en un mot,la terre entière.

C'est là ce qui faisait dire à saint Paul : Ce n'est pasavec l'ascendant d'une sublime éloquence que je surs venu vous annoncerl'Evangile de Jésus-Christ (I Cor. II, 1) ; et : Dieu a choisi cequi est folie selon le monde pour confondre les sages. (I Cor. I, 27.)Il ne dit pas simplement, ce qui est folie, mais ce qui est folie selonle monde; c'est qu'en effet tout ce que le monde regarde comme folie ,n'est pas toujours tel au jugement de Dieu; au contraire beaucoup d'insensésselon le monde sont sages selon Dieu, beaucoup de pauvres selon le mondesont riches selon Dieu. Par exemple le Lazare, si pauvre dans le monde,se trouve parmi les plus riches dans les cieux. (Luc, XVI, 20.) Cette folieselon le monde désigne, dans le langage de l'Apôtre, ceuxqui n'ont pas la langue exercée, ceux qui ignorent la science profane,ceux qui ne savent point parler agréablement. Et voilà ,dit l'Apôtre, ceux que Dieu a choisis pour confondre les sages. Etcomment, dites-vous, sont-ils confondus ? Par les faits , par l'expérience.Voici une pauvre veuve, une mendiante assise à la porté devotre maison peut-être même est-elle estropiée ; vousl'interrogez sur l'immortalité de l'âme, sur la résurrectiondes corps, sur la Providence de Dieu, sur la rétribution proportionnéeaux mérites , sur les comptes à rendre en l'autre monde,sur le tribunal redoutable, sur les biens réservés àceux qui pratiquent la vertu, sur les maux dont sont menacés lespécheurs , sur d'autres questions de ce genre, et elle vous faitdes réponses dont la plénitude, et l'exactitude ne laissentrien à désirer; voyez au contraire ce philosophe si fierde sa chevelure et de son bâton, proposez-lui les mêmes questions: il dissertera longuement, son bavardage ne tarira pas durant des, heures; mais quand il faudra conclure, il ne pourra pas dire un seul mot, pasarticuler une syllabe. Ce contraste vous montrera comment Dieu a choisice qui est fou selon le monde , pour confondre les sages. Des choses queces superbes et ces orgueilleux n'ont pas trouvées, parce qu'ilsse sont privés des lumières du Saint-Esprit, parce qu'ilsn'ont rien voulu devoir qu'à leur propre raison, des mendiants,des misérables, des ignorants les ont apprises à la perfectionen se faisant les disciples de la Sagesse d'en-haut. L'Apôtre vaplus loin dans ses attaqués contre la sagesse profane, et il dit: La sagesse de ce monde est folie au jugement de Dieu. (I Cor. III,19.)Pour éloigner les fidèles de cette sagesse mondaine il leurdisait encore avec autant de dédain que de force : Si quelqu'unparmi vous se croit sage de la sagesse de ce siècle, qu'il deviennefou pour devenir sage de la vraie sagesse ; et encore : Il est écrit, je perdrai la, sagesse des sages, et je réprouverai la prudencedes prudents (I Cor. 1, 19) ; et encore : Le Seigneur connaît lespensées des hommes, et il en sait toute la vanité. (I Cor.III, 27.)

6. Ces citations démontrent suffisamment que les Corinthienspossédaient la sagesse de ce monde : leur orgueil, leur vaine gloirese voient également dans la même épître. Parexemple, après quelques paroles sévères prononcéesau sujet de l'incestueux, il ajoute : Et vous êtes encore enflésd'orgueil! (I Cor. V, 2.) Que cet orgueil donnait naissance à desquerelles qui les divisaient, écoutez-en la preuve : Car puisqu'ily a parmi vous, des querelles, des jalousies et des dissensions, n'est-ilpas visible que vous êtes charnels, et que vous vous conduisez selonl'homme? (I Cor. III, 3.) Quelles étaient les conséquencesde ces querelles? Ils se disaient partisans de tels ou tels maîtreset docteurs. Ce que je veux dire, c'est que chacun dé vous se metd'un parti en disant : Pour moi je suis disciple de Paul; et moi je lesuis d'Apollo ; moi , de Céphas. (I Cor. I, 12.) Il nomme Paul,Apollo, Cephas, non qu'ils fussent les chefs que les Corinthiens se donnaient,mais il dissimule par ces noms les véritables auteurs de la divisionqu'une dénonciation précise et publique aurait peut-êtreportés à l'entêtement et à l'impudence. Ce n'étaitpas autour dé Paul, de Pierre, ni d'Apollo que se formaient lessectes, mais autour de certains autres docteurs, comme il est facile des'en convaincre par ce qui suit. En effet, après avoir repris lesCorinthiens au sujet de ces discordes, il ajoute : Au reste, mes frères,j'ai personnifié ces choses en moi et en Apollo à cause devous, afin que vous appreniez à ne pas avoir des penséescontraires à ce qui vous a été écrit, en sorteque nul ne s'enfle contre un autre au sujet de qui que ce soit. (I Cor.IV, 6.) (99) Comme beaucoup d'ignorants ne trouvaient pas en eux-mêmesde quoi concevoir de l'orgueil, ni exercer sur le prochain une mordantecritique, ils se donnaient des chefs du mérite desquels ils se prévalaientpour déverser le mépris autour d'eux. Ainsi la sagesse deceux qui les instruisaient leur devenaient un prétexte d'arroganceenvers les autres.; singulière manie de gloire que d'en tirer mêmede ce qui ne leur appartenait pas, et d'abuser des avantages d'autrui pourmépriser leurs frères ! Comme donc ils étaient enflésd'orgueil, désunis, et partagés en beaucoup de sectes, qu'ilstiraient vanité de la doctrine, comme s'ils l'avaient tiréed'eux-mêmes et non reçue d'en-haut, comme si les dogmes dela vérité leur fussent venus d'ailleurs que de la grâcede Dieu , l'Apôtre voulait réduire cette vaine enflure ; etc'est pourquoi, dès le début de son épître,il fait valoir sa vocation. C'est comme s'il disait : Si moi, qui suisvotre maître, je n'ai rien tiré de mon propre fonds, si jen'ai pas prévenu Dieu dans ma conversion, si je n'ai fait que répondreà une vocation, comment vous, mes disciples, vous qui avez reçude moi les dogmes, pouvez-vous en tirer vanité comme si vous lesaviez trouvés vous-mêmes? Au reste, cette pensée setrouve explicitement exprimée plus loin : Qui est-ce qui met dela différence entre vous? Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu?Que si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme sivous ne l'aviez point reçu ? (I Cor. IV, 7.)

Ainsi donc ce mot de vocation mis par l'Apôtre en tête deson épître est à lui seul une leçon d'humilité,il fait évanouir l'enflure, il rabaisse l'orgueil. Rien ne dompteet ne confient mieux les passions de l'homme que l'humilité, quela modestie, que la simplicité,. que l'opinion vraie et non exagéréequ'on a de soi. Aussi le Christ, révélant pour la premièrefois la doctrine céleste, commence-t-il par exhorter à l'humilité,et dès qu'il ouvre la bouche pour instruire, la premièreloi qu'il porte est celle-ci : Bienheureux les pauvres d'esprit! (Matth.V, 3.) Comme celui qui projette de bâtir une grande et magnifiquemaison, établit d'abord un fondement en rapport avec l'édifice,afin qu'il puisse sans fléchir en supporter la ruasse énorme,ainsi le Christ, sur le point d'élever l'édifice de la religiondans les âmes; voulant avant tout poser un fondement solide, inébranlable,choisit la vertu d'humilité pour faire porter sur elle toute lavaste construction qu'il médite, parce qu'il sait bien qu'une foiscette base solidement assise dans les coeurs, on pourra, sans crainte,élever dessus toutes les autres parties du palais de la vertu. Bâtirsur un autre fondement, c'est se condamner à ne rien faire de durableet à travailler en vain, à l'exemple de celui qui ayant construitsur le sable eut beaucoup de peine et nul profit, précisémentparce qu'il. avait négligé la solidité des fondements:Oui, quelque bien que nous fassions, si nous n'avons pas l'humilité,tout le fruit de nos oeuvres se trouve corrompu et perdu. Et quand je disl'humilité, je ne parle pas de celle qui n'est que dans la paroleet sur la langue, mais de celle qui vit dans le coeur, dans l'âme,dans la conscience, de celle que Dieu peut seul voir. Cette vertu suffit,même; quand elle est seule, pour nous rendre Dieu propice: témoinle publicain; il n'avait aucune bonne' oeuvre à présenter,aucun acte vertueux, mais il sut dire du fond du cœur : Soyez-moi propiceà moi pécheur (Luc, XVIII, 13), et il descendit chez luiplus justifié que le pharisien, quoique ces paroles fussent moinsdes paroles d'humilité que de modestie et d'équité.Car avoir fait de grandes choses et no pas s'en glorifier, voilàde l'humilité, mais se sentir pécheur et l'avouer, - ce n'estque do la modestie. Si celui qui avait conscience de n'avoir fait aucunbien, s'est attiré à ce point la bienveillance de Dieu, uniquementpour en avoir fait l'aveu, de quelle faveur ne jouiront pas ceux qui, pouvantse rendre le témoignage d'avoir accompli de grandes choses, lesoublient jusqu'a se placer au dernier rang ! c'est ce que. fit saint Paul,lui qui était au premier rang parmi les justes, et qui se disaitle dernier des pécheurs. (I Tim. I, 15.) Et non-seulement il ledisait, mais il le croyait, ayant appris du divin Maître que, mêmeaprès avoir fait tout ce qui nous est commandé, nous devonsnous estimer des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.) Voilà la,véritable humilité : imitez Paul vous qui avez des vertus,suivez le publicain vous qui êtes remplis de péchés;out, confessez ce que vous êtes, frappez-vous la poitrine , formonsnotre esprit aux humbles pensées sur nous-mêmes. Une telledisposition est par elle-même une offrande et un sacrifice, Davidnous l'assure : C'est un sacrifice aux yeux de Dieu qu'un esprit brisé.Dieu ne rejettera jamais un coeur contrit et humilié. (Ps. L,19.)Il ne dit pas (100) simplement : humilié; il dit encore: contrit,c'est-à-dire broyé, réduit en tel état qu'ilne peut plis s'élever quoiqu'il désire de le faire. Ainsidonc n'humilions pas seulement notre âme, mais broyons-la, livrons-laà la componction : or elle se broie par le souvenir continuel denos péchés. Ainsi humiliée, elle ne pourra plus s’élever,parce que la conscience, comme un frein que l'on serre, s'opposera àtousses élans, la réprimera et la forcera d'être modesteen tout. Alors nous trouverons grâce devant Dieu, car il est écrit: Plus tu es grand, plus tu dois t'humilier, car tu 1rouveras grâcedevant Dieu. (Eccl. III, 20.) Or celui qui aura trouvé grâce.devant Dieu ne ressentira plus aucune disgrâce, mais il pourra;dès ici-bas, protégé par la divine grâce, traversertoutes les incommodités de ce monde, et surtout il éviterales châtiments réservés dans l'autre à ceuxqui commettent le péché, la grâce de Dieu le précédantpartout et aplanissant tous les obstacles sur sa route; c'est cette grâceque je vous souhaite à tous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur,par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. JEANNIN.

HOMÉLIE. SUR LES AFFLICTIONS (1).

On ne peut fixer. la date de ce discours, ni même savoir s'ila été prononcé à Antioche ou à Constantinople.

1. Il est pénible pour le laboureur d'atteler ses boeufs, detraîner sa charrue, de tracer des sillons, d'y jeter les semences,d'en éloigner le torrent des eaux qui les submergent, de releverles rives des fleuves, de creuser des fossés, de former des canauxau milieu de son champ; mais toutes ces fatigues, toutes ces peines, deviennent.légères et faciles, lorsqu'il voit en espérance unemoisson verdoyante, sa faux aiguisée, son champ couvert de gerbes,et les blés murs transportés avec joie dans sa maison. Ainsile pilote affronte les orages et les tempêtes, brave l'incertitudedes vents, la fureur des flots, ne craint pas d'entreprendre des voyagesde long cours, lorsqu'il pense aux diverses marchandises dont son vaisseausera chargé, aux ports qui les recevront, aux richesses immensesqu'elles lui produiront. Ainsi le soldat supporte les blessures, reçoitles grêles de traits, endure le froid, la faim, l'éloignementde sa patrie, s'expose aux dangers des batailles, lorsqu'il songe qu'ilen résultera pour lui des victoires, des triomphes et des couronnes.Et quel est mon but, en rapportant

1 Traduction de l'abbé Auger, revue.

ces exemples? C'est de vous inspirer de l'ardeur pour écoutermes paroles, de vous donner du courage pour supporter les peines qui accompagnentla pratique de la vertu; car si chacun de ceux dont je viens de parlerregarde ses fatigues comme légères, dans l'espoir des biensqu'il attend, quoique les biens qu'il peut obtenir, se terminent avec lavie; à plus forte raison devons-nous être aussi empressésà entendre des instructions spirituelles que. courageux pour supporterles peines et les combats qui nous feront parvenir à un bonheursans fin. Le laboureur, le pilote et le soldat n'ont que des espérancesincertaines et passagères; ils arrivent souvent à la mortsans jouir des biens qu'ils ont attendus, sans voir l'accomplissement desgrandes espérances dont ils se sont nourris, et pour lesquellesils ont essuyé ce qu'il y a de plus rude. Par exemple, aprèsbeaucoup de travaux et de peines, le laboureur quelquefois, au moment mêmeoù, aiguisant sa faux, il se préparait à la moisson,voit ses blés détruits, ou par la nielle, ou par des insectesnuisibles, ou par des pluies excessives, ou par quelque autre fléauque peuvent (102) produire les variations de l'air; il s'en retourne danssa maison les mains vides, privé du fruit de toutes ses peines,et frustré de toutes ses espérances. Le pilote, de même,lorsqu'il se réjouissait du grand nombre de marchandises .dont ilavait. chargé son vaisseau, lorsqu'après avoir tendu avecjoie ses voiles pour le retour, il avait parcouru une vaste étenduede mer, jeté souvent, à l'entrée du port, sur quelquerocher, ou sur un écueil à fleur d'eau, ou, se trouvant enbutte à quelque autre accident imprévu, voit périrl'espoir de sa fortune, et sauve avec peine sa personne du milieu des périls.Enfin, le guerrier; après avoir échappé à millecombats, après avoir triomphé de ses ennemis et repousséleurs bataillons, voit souvent trancher ses jours à la veille d'obtenirune victoire complète, sans avoir tiré aucun avantage deses fatigues et de ses dangers. Il n'en est pas de même de nous.Nous sommes soutenus dans nos afflictions par des espérances éternelles,fermes, inébranlables, qui. ne finissent pas avec la vie présente,mais qui ont pour terme une vie dont la félicité est sansmélange et sans bornes; des espérances qui ne sont sujettesni aux variations de l'air, ni aux incertitudes des événements,ni même aux coups inévitables de la mort.

Mais en ne considérant que les espérances meules, on petitvoir quel est leur fruit merveilleux dans les divers accidents de la vie,et la récompense abondante dont elles nous paient. Aussi le bienheureuxPaul s'écriait-il : Non-seulement, mais nous nous glorifions encoredans les afflictions. (Rom. V, 3.) Ne passons point légèrement,je vous en conjure, sur cette parole fort simple; et puisque le discoursnous a conduits dans le port que nous offre Paul, cet illustre pilote,arrêtons-nous à une parole qui, dans sa brièveté, renferme un grand fonds de doctrine. Que veut-il donc dire, et qu'entend-ilpar ces mots : non-seulement, mais nous nous glorifions encore dans lesafflictions ? Remontons un peu, si vous voulez, pour nous instruire, etnous verrons un grand jour se répandre sur ce passage de saint Paul,nous en verrons sortir une grande force de pensées et de réflexionsutiles. Mais qu'aucun de nous ne montre de négligence et de mollesse; que le désir d'entendre des instructions spirituelles soit commeune rosée qui nous récrée et nous ranime. Nous allonsvous entretenir de l'affliction; du désir des biens éternels,de la patience dans les maux, de la récompense qu'obtiennent ceuxqui ne succombent pas dans les peines de la vie. Que veulent donc direces paroles : Non-seulement ? Celui qui les emploie annonce qu'il a déjàparlé de beaucoup d'autres avantages, auxquels il ajoute celui qu'onpeut tirer de l'affliction. Aussi le même apôtre disait : Non-seulement,mais nous nous glorifions encore datas les afflictions. Ecoutez-moi, jevous prie, je vais travailler à éclaircir sa pensée,et à développer tout ce qu'elle renferme.

Lorsque les apôtres prêchèrent le saint Evangile,et qu'ils parcoururent le inonde, semant la parole divine, déracinantde tout côté l'erreur, abolissant les lois anciennes de l'impiété,chassant l'iniquité de toutes parts, purgeant la terre, engageantles hommes à renoncer aux idoles, aux temples, aux autels, aux fêteset .aux cérémonies d'une religion fasse, à reconnaîtreun seul Dieu maître de l'univers, et à attendre les espérancesfutures; lorsque ces mêmes apôtres annonçaient le Père,le Fils et l'Esprit-Saint, qu'ils raisonnaient sur la résurrection,qu'ils parlaient du royaume céleste alors on vit s'allumer la plusaffreuse, la plus cruelle de toutes les guerres; toutes les villes, toutesles maisons, tous les peuples, les lieux habités et inhabités,étaient pleins de tumulte, de sédition et de trouble, parcequ'on ébranlait d'anciens usages, qu'on attaquait des préjugésétablis depuis longtemps, et qu'on introduisait une doctrine nouvelle,dont personne n'avait encore ouï parler; les princes sévissaientcontre cette doctrine; les magistrats s'emportaient contre elle, les particuliersse troublaient, les places publiques se soulevaient, les tribunaux s'animaient,les glaives s'aiguisaient, les armes se préparaient, les lois usaientde toute leur rigueur. De là les peines, les supplices, les menaces,et tout ce qu'il y a de plus terrible parmi les hommes. Toute la terreétait comme une mer furieuse, prête à enfanter lesplus tristes naufrages. Le père, par religion, renonçaità son fils, la belle-mère se séparait de sa belle-fille,les frères étaient divisés, les maîtres s'armaientcontre leurs esclaves, la nature, pour ainsi dire, était soulevéecontre elle-même, la guerre s'allumait dans .toutes les cités,dans toutes les familles, et non-seulement les citoyens étaientdéclarés contre les citoyens, mais les parents contre lesparents ; car la parole divine pénétrant comme un glaive,et séparant les parties gangrenées des parties saines, (103)excitait en tout lieu des divisions et des débats, suscitait detoute part aux fidèles une multitude d'ennemis et de persécuteurs.De là les uns étaient jetés en prison, les autrestraînés devant les tribunaux ou au supplice; les biens deceux-ci étaient confisqués, ceux-là étaientchassés de leur patrie, .et souvent privés de la vie même.Une foule de maux venaient fondre de tout côté sur les chrétiens;ils avaient à craindre et à combattre au dedans et au dehorsde la part de leurs ennemis, de la part des étrangers, de la partde ceux mêmes qui leur étaient unis par le sang. .

2. Le précepteur du monde, le docteur d'une science céleste,le bienheureux Paul, qui voyait la persécution s'allumer contrel'Église, qui voyait que les maux étaient présentset en réalité, tandis que les biens n'étaient quefuturs et en espérance, je veux dire le royaume des cieux, la résurrectiondes morts, ce bonheur infini, qui est au-dessus de toutes les penséeset de toutes les expressions; saint Paul qui voyait d'un côtéque les chevalets, les glaives, les tourments, les supplices, les mortsde toutes les espèces n'étaient pas seulement attendus, maisse faisaient sentir en effet; et de l'autre, que ceux qui devaient combattrecontre ces afflictions, venaient de quitter les autels du paganisme, derenoncer aux idoles, aux délices à l'intempéranceet à l'ivresse, pour embrasser la foi; que peu accoutumésencore aux grandes idées d'une vie éternelle, ils étaientattachés aux choses présentes, et que probablement plusieursd'entre eux manqueraient de force et de courage, succomberaient aux peinesqui viendraient les assaillir chaque jour; d'après ces réflexions,que fait le grand Apôtre à qui les secrets célestesavaient été révélés? Considérezla sagesse de Paul. Il leur parle sans cesse des choses futures, il leurmet sous les yeux les prix, les couronnes ; les consolant , les animantpar l'espoir des biens éternels. Eh ! que leur dit-il? Nous pensonsque les souffrances de ce monde n'ont aucune proportion avec la gloirequi sera un jour découverte en nous. (Rom. VIII, 18.) Que me parlez-vous,dit-il, de violences, de tourments, de bourreaux, de supplices, de prisons,de chaînes, de proscriptions, de la faim et de la pauvreté?Imaginez ce qu'il y a de plus affreux parmi les hommes, vous ne me citerezrien qui ait quelque proportion avec les prix, les couronnes et les récompensesréservées à la vertu courageuse. Les souffrances seterminent avec la vie présente, les récompenses se prolongentsans fin dans l'éternité. Les unes sont temporelles et passagères,les autres sont immortelles comme le souverain Etre qui en est le principeet le terme. Et c'est ce que le même apôtre fait encore entendredans un autre endroit : Le moment si court et si léger de nos afflictions(II Cor. IV, 17), dit-il, diminuant la gravité des maux par leurpetit nombre, et adoucissant leur rigueur par le peu de temps qu'ils durent;en effet, comme les peines que les chrétiens avaient alors àsouffrir étaient rudes et pesantes, il diminue leur poids par labrièveté de leur durée : Le moment si court et siléger, dit-il, de nos afflictions, produit est nous le poids éterneld'une souveraine et incomparable gloire, pourvu -que nous ne considérionspas les choses visibles, mais les invisibles, parce que les choses visiblessont passagères, et que les invisibles sont éternelles. Etnous ramenant Île nouveau à l'idée de la grandeur desbiens d'une autre vie, il introduit les créatures même inaniméesqui sont dans le travail de l'enfantement, qui gémissent des afflictionsprésentes, et qui désirent avec ardeur les biens futurs commeinfiniment avantageux. Durant cette vie, dit-il, les créatures gémissentet sort dans le travail de l'enfantement. (Rom. VIII, 22.) Pourquoi gémissent?pourquoi sont dans le travail de l'enfantement? parce qu'elles attendentles biens futurs, et qu'elles désirent un changement favorable.Les créatures, dit-il, seront délivrées de l'asservissementà la corruption, pour participer à la liberté et àla gloire des enfants de Dieu. Lorsque saint Paul dit que les créaturesgémissent, qu'elles sont dans le travail de l'enfantement, ne croyezpas qu'il parle de créatures raisonnables, mais apprenez quelleest fa langue de l'Écriture. Quand Dieu veut annoncer aux hommes,par la bouche de ses prophètes, quelque événementagréable et extraordinaire , il représente les êtresmême inanimés, comme sensibles à la grandeur des prodigesqui s'opèrent. Ce n'est point que ces êtres soient vraimentsensibles , mais c'est pour exprimer la grandeur des prodiges, en donnantà des créatures dépourvues de raison, les sentimentsque les hommes éprouvent. C'est ainsi que lorsqu'il arrive quelquemalheur insigne, nous avons coutume de dire que la ville même estaffligée, que le sol est devenu plus triste. Et lorsqu'on veut parlerd'un de ces hommes féroces qui sèment au (104) loin l'épouvante,on dit qu'il a ébranlé les fondements mêmes des maisons,que les pierres mêmes ont redouté sa présence. Ce n'estpas que les pierres aient vraiment redouté sa présence, maisc'est pour donner une idée exagérée de la fiertéde son âme, et de la férocité de son coeur. C'est pourcette raison que David, ce prophète admirable, racontant les biensqu'ont éprouvés les Juifs, et la satisfaction qu'ils ontressentie dans leur délivrance de l'Egypte disait : Lorsqu'Israëlsortit de l'Egypte, et la maison de Jacob du milieu d'un peuple barbare,Dieu consacra le peuple juif ci son service, et établit son empiredans Israël. La mer le vil et s'enfuit, et le Jourdain retourna enarrière; les montagnes bondirent comme des béliers, et lescollines comme les agneaux des brebis, à la présence du Seigneur.(Ps. CXIII, 1, 2, 3 et 4.) Cependant on ne lit nulle part que ces merveillessoient arrivées. La mer, il est vrai et le Jourdain sont retournésen arrière; mais les montagnes et les collines n'ont jamais bondi.Mais, je le répète, c'est parce qu'il voulait représenterles transports de la joie que ressentirent les Hébreux au sortirde l'oppression sous laquelle ils gémissaient en Egypte, que Davidfait sauter et bondir les êtres même inanimés, commes'ils partageaient le bonheur et la satisfaction de ce peuple. Ainsi, lorsquel'Ecriture veut annoncer quelque événement triste occasionnépar nos fautes, elle s'exprime en ces termes : La vigne et les arbres serontdans le deuil (Is. XXIV, 7); et ailleurs : Les rues de Sion sont dans ledeuil. (Jér. Lam. I, 4.) Elle fait même verser des larmesaux êtres insensibles : Pleurez, murs de Sion, dit-elle; elle ditque les contrées mêmes de la Judée sont dans la douleur,qu'elles sont enivrées de tristesse. Ce n'est pas que les élémentssoient sensibles; mais, sans doute, les prophètes voulaient nousreprésenter la grandeur des biens dont Dieu nous comble, et la rigueurdes punitions qu'il inflige à nos crimes. C'est pour cela que lebienheureux Paul lui-même introduit les créatures qui gémissent,qui sont dans le travail de l'enfantement, afin d'exprimer les grandesfaveurs que Dieu nous réserve au sortir de ce monde.

3. Mais, dira-t-on, ces faveurs ne sont qu'en espérance, et l'hommefaible et malheureux, nouvellement arraché. à l'idolâtrie,incapable de raisonner sur les choses futures, et peu propre à êtretouché de ces discours, devait chercher quelque consolation dansla vie présente. Aussi l'Apôtre, ce grand maître, instruitde cette disposition de l'homme, ne le console pas. seulement par l'espoirdes biens futurs, il l'anime par la vue des avantages présents.Et d'abord il lui expose les bienfaits qui avaient été accordésà la terre; bienfaits qu'elle ne voyait pas en espérance,mais dont elle jouissait dans la réalité; bienfaits, en unmot, garant le plus solide et le plus frappant des biens futurs et attendus;il parle fort au long de la foi; il cite l'exemple du patriarche Abrahamqui espéra de devenir père malgré la nature qui nelui permettait plus de l'être, et qui le devint parce qu'il crutfermement qu'il le serait. De là, il exhorte l'homme à nepas se laisser abattre par la faiblesse des raisonnements humains, maisà s'animer, à se soutenir par la grandeur de sa foi, et àprendre des sentiments élevés. Après cela, il luiparle des biens qu'il a déjà reçus de Dieu. Et quelssont ces biens? Dieu a donné, pour des serviteurs ingrats, son Filsunique et chéri. Nous étions chargés du poids de nosiniquités sans nombre, accablés sous la multitude de nosfautes; il ne nous en a pas seulement affranchis, il nous a rendus justes;et sans exiger de nous rien de difficile, rien de pénible, en nenous demandant que la foi, il nous a rendus justes et saints, enfants deDieu, héritiers de son royaume, cohéritiers de son Fils unique;il nous a promis la résurrection et l'incorruptibilité denos corps, le bonheur dont jouissent les anges, qui est au-dessus de toutesles pensées et de toutes les paroles, le séjour dans le royaumedes cieux, la jouissance de lui-même; il a répandu sur nous,dès ce monde, les grâces de son Esprit, il, nous a délivrésde la tyrannie du démon, nous a arrachés à son empire;il a détruit le péché, anéanti la malédiction,et, brisant les portes de l'enfer, il nous a ouvert le ciel; il a envoyé,pour opérer notre salut, non un ange, non un archange, mais sonFils unique lui-même, comme il le dit par la bouche d'un de ses prophètes: Ce n'est pas un ambassadeur, ce n'est pas un ange, c'est le Seigneurlui-même qui nous a sauvés. (Is. LXIII, 9.) Ne sont-ce pasdes avantages préférables à mille couronnes, d'avoirété sanctifiés et justifiés, de l'avoir étépar la foi, de l'avoir été par le Fils unique de Dieu venudu ciel pour nous, de l'avoir été par le Père quia donné pour nous son Fils chéri , d'avoir reçu (105)l'Esprit-Saint, et, avec la plus grande facilité, d'avoir joui d'unegrâce et d'une faveur ineffable? Après s'être expliquéen peu de mots sur tous ces avantages , il revient à l'espérance,par laquelle il termine son discours; car, après avoir dit : Justifiéspar la foi, nous avons la paix avec Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui nous a donné aussi entrée par la foi à cette grâce,en laquelle nous demeurons fermes, il ajoute : Et nous nous glorifionsdans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu. (Rom. V, 1 et2.) Après donc qu'ira parlé des avantages que nous avonsobtenus et de ceux qui nous sont promis : être justifiés,avoir accès auprès du Père par le Fils immolépour nous, jouir de cette grâce et de cette faveur, être délivrésdu péché, acquérir la paix avec Dieu et participerà l'Esprit-Saint, tels sont les avantages que nous avons obtenus;ceux qui nous sont promis, c'est cette gloire ineffable qui nous est réservéeau sortir de ce monde , comme le dit saint Paul lui-même, lorsqu'ilajoute : Cette grâce en laquelle nous demeurons fermes, et nous nousglorifions dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu ; aprèsdis-je, qu'il a parlé de tous ces avantages, comme l'espérance,ainsi que je l'ai déjà dit, n'est pas suffisante pour fortifier,pour raffermir un auditeur chancelant et faible; voyez ce que fait saintPaul, considérez quelle est la force de son âme et sa grandesagesse. C'est des objets mêmes qui paraissent affliger, troubler,décourager son auditeur, qu'il forme les couronnes qui font sa consolationet sa gloire. Ecoutons-le lui-même , et voyons ce qu'il ajoute àce qu'il a déjà dit; car il ne se contente pas de dire quenous avons été sanctifiés et justifiés, quenous l'avons été par le Fils unique de Dieu, que nous avonsjoui de la grâce, de la paix, des plus grandes faveurs, de la rémissiondes péchés, de la communication de l'Esprit-Saint, et celaavec la plus grande facilité, sans aucune peine, sans aucun travail,par la seule foi; il ne se contente pas de dire que Dieu nous a envoyéson Fils unique, qu'il nous a accordé cette faveur, qu'il nous ena promis une autre, une gloire ineffable, la résurrection et l'incorruptibilitédes corps, le partage des anges, la société de Jésus-Christ, le séjour dans le ciel (car voilà tout ce que renfermentces mots : Et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloiredes enfants de Dieu) ; il ne se contente pas, dis-je, de rapporter lesavantages que nous avons obtenus, et ceux que nous devons obtenir, maisce qui est regardé dans le monde comme des peines et des afflictions,les tribunaux, les prisons, les différentes espèces de morts,les menaces, la faim, les tourments, les chevalets, les fournaises, lepillage, les guerres, les attaques, les combats, les divisions, les querelles: il met tout cela au nombre des faveurs et des bienfaits. Non, ce n'estpas seulement des biens que nous avons reçus ou que nous espérons,que nous devons nous réjouir; nous devons même nous glorifierde nos maux, suivant ce gué dit saint Paul : Je me réjouismaintenant de ce que je souffre pour vous, et j'accomplis dans ma chairce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. (Colos. I, 24.) Vousvoyez une âme forte et courageuse, un coeur sublime et invincible,qui ne se glorifie pas seulement des couronnes, mais qui se plaîtdans les combats; qui ne se réjouit pas des récompenses,mais qui s'applaudit des difficultés qu'elles lui coûtent;qui est moins satisfait des prix qu'on lui réserve que glorieuxde tous les assauts qu'il lui faut soutenir. Ne me parlez pas de royaumecéleste, de couronnes incorruptibles, de prix réservésà la persévérance; présentez-moi les peines,les afflictions de cette vie, et je pourrai montrer qu'on doit s'en glorifierplus que de tout le reste. Dans les jeux profanes, lorsqu'un athlètea à lutter contre un autre athlète, le combat lui coûteautant de peine que la couronne lui cause de plaisir. Il n'en est pas demême dans les luttes spirituelles : les combats procurent plus degloire que les couronnes. Pour vous en convaincre, considérez tousles saints de toutes les générations, comme dit l'apôtresaint Jacques : Prenez, mes frères, prenez pour exemple de patiencedans les maux, les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.(Jacq. V, I0.) Celui même qui nous propose maintenant des combatsutiles, qui nous ouvre une carrière spirituelle, je veux dire saintPaul, après avoir détaillé les afflictions sans nombreque les saints ont eues à souffrir, et qu'il ne serait pas faciled'exposer dans un discours, ajoute ces paroles : Ils erraient vêtusde peaux, manquant de tout, affligés, persécutés,eux dont le monde entier n'était pas digne (Héb. XI, 37 et38); et cependant ils étaient satisfaits au milieu de toutes leurspeines. C'est ce qu'on voit encore lorsque les apôtres étaientrenvoyés après avoir été (106) mis en prison,accablés d'injures et battus de verges. Que dit l'Ecriture? Ilssortirent du conseil remplis de joie de te qu'ils avaient étéjugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus.(Act. V, 41.)

4. C'est ce que nous avons vu de nos jours; et pour reconnaîtrela vérité de ce que je dis, on peut se rappeler ce qui estarrivé dans le temps des persécutions. Attachée auchevalet, cruellement tourmentée et déchirée, toutecouverte de sang, une vierge tendre, faible et délicate , étaitcomme une jeune épouse, couchée sur le lit nuptial ; le désirdu royaume céleste lui faisait supporter toutes ses souffrancesavec satisfaction , et elle était couronnée au milieu mêmedu combat. Examinez quel spectacle c'était de voir un tyran escortéde tous ses gardes, environné d'armes et de glaives menaçants,vaincu par une jeune vierge. Vous voyez donc que l'affliction mêmefournit un grand sujet de se glorifier; et vous pouvez rendre témoignageà la vérité de mes discours. Avant que les martyrsaient reçu leur récompense , le prix de leurs combats etla couronne, lorsque leurs corps viennent d'être réduits encendre et en poussière , nous accourons avec le plus grand empressementpour les honorer , nous convoquons une assemblée spirituelle, nousles proclamons vainqueurs, nous les couronnons pour les blessures qu'ilsont reçues , pour le sang qu'ils ont répandu, pour les afflictions,les peines et les tortures qu'ils ont essuyées. Tant il est vrai,je le répète, que les afflictions fournissent un sujet dese glorifier, même avant la récompense.

Songez combien Paul était grand, lorsqu'il habitait les prisonset qu'il était traîné devant les tribunaux; songezcombien il était illustre et distingué aux yeux de tous leshommes , et surtout de ceux qui lui faisaient la guerre et qui le persécutaient.Que dis-je, illustre aux yeux des hommes ? n'était-il pas plus redoutableaux démons lorsqu'il était battu de verges? C'est lorsqu'ilétait chargé de liens et qu'il faisait naufrage : c'est alorsqu'il opérait les plus grands prodiges, qu'il triomphait pleinementdes puissances qui lui étaient opposées. Comme donc il étaitintimement convaincu que les afflictions sont profitables à l'âme,il disait : C'est lorsque je suis faible que je suis fort. Ensuite il ajoute: Aussi je sens de la satisfaction et de la joie dans les faiblesses, dansles outrages, dans les nécessités où je me vois réduit,dans les persécutions, dans toits les maux que je souffre , afinque la puissance de Jésus-Christ habite en moi (1). (II Cor. XII,10.) C'est par cette raison encore qu'ayant à parler avec forcecontre des hommes qui avaient fixé leur séjour à Corinthe, qui s'estimaient beaucoup eux-mêmes , et qui condamnaient les autres,que, se trouvant obligé de prendre un ton de fierté dansson épître, et de nous tracer un portrait avantageux de lui-même,il ne se loue ni par les prodiges et les miracles qu'il a opérés, ni par les honneurs qu'il a obtenus, ni par la vie paisible qu'il a menée,mais par les prisons où il a été conduit, par lestribunaux devant lesquels il a paru, par la faim, le froid, les guerreset les persécutions qu'il a essuyées. Sont-ils ministresde Jésus-Christ ? dit-il ; quand je devrais passer pour imprudent,j'ose dire que je le suis plus qu'eux. (II Cor. XI, 23.) Et comment prouve-t-ilqu'il l'est plus qu'eux? comment établit-il sa supériorité? J'ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups, plus enduréde prisons, je me suis souvent trouvé près de la mort, etle reste. S'il faut se glorifier, dit-il encore, je me glorifierai dansma faiblesse. Vous voyez qu'il se glorifie de ses tribulations plus qu'onne s'applaudit des plus brillantes couronnes, et qu'il dit en conséquence: Non-seulement, mais nous nous glorifions encore dans les afflictions.Que signifie non-seulement ? c'est-à-dire , non-seulement nous nenous laissons pas abattre par les afflictions et par les peines, mais nousnous glorifions de ce qui nous arrive de fâcheux, comme d'un moyende parvenir au comble de l'honneur.

Ensuite, après avoir dit que les afflictions sont la voie quiconduit à la plus grande gloire, un sujet de se glorifier et des'applaudir, comme sans doute la gloire procure du plaisir, parce qu'iln'y a pas de vrai plaisir sans gloire ni de vraie gloire sans plaisir;après avoir montré, dis-je, que les afflictions donnent dela splendeur et du lustre, sont un sujet de se glorifier, il rapporte unde leurs avantages, le plus important, un des fruits, le plus précieuxet le plus rare qu'on en peut attendre. Voyons quel est ce fruit, cet avantage: Sachant donc, dit-il, que l'affliction produit la patience, la, patiencel'épreuve., l'épreuve l'espérance; et

1 Saint Jean Chrysostome a cité, sans doute, de mémoiretout ce passage dont les paroles sont différemment disposéesdans le texte de l'Ecriture.

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cette espérance n'est pas trompeuse. (Rom. V, 3 et 4.) Qu'est-ceà dire : Sachant que l'affliction produit la patience? Un des grandsfruits de l'affliction est de rendre plus fort celui qui la souffre. Eneffet, comme les arbres qui sont entretenus à l'ombre et placésà l'abri des vents, quoique beaux et agréables à lavue, sont tendres et faibles, et ne tardent pas à être endommagéspar les moindres orages; au lieu que ceux qui sont placés sur lesommet des hautes montagnes, qui sont fréquemment battus par lesaquilons, exposés sans cesse aux variations de l'air, agitéspar les plus violentes tempêtes, souvent frappés par les neiges,sont plus forts et plus durs que le meilleur fer; comme aussi les corpsqui sont nourris dans les délices, qui goûtent les plaisirsde toutes les espèces, qui sont revêtus d'habillements somptueux,qui font habituellement usage de bains et de parfums, et qui, sans besoin,choisissent les nourritures les plus délicates, ne sont nullementpropres aux peines et aux fatigues que demande la pratique de la vertu,ne sont faits que pour les supplices rigoureux dont l'Ecriture menace lespécheurs : de même, parmi les âmes, celles qui recherchentune vie douce et tranquille, à l'abri des maux, qui sont attachéespar inclination aux biens présents, qui préfèrentde couler des jours exempts de douleur à l'avantage de souffrir,comme les saints, pour le royaume céleste; ces âmes, plusfaibles et plus molles que la cire, sont de nature à devenir l'alimentd'un feu éternel; celles, au contraire, qui pour Dieu ne craignentni les périls, ni les travaux, ni les tribulations, qui sont: nourriesdans les afflictions et dans les peines; ces âmes, dis-je, renduesplus fermes que le fer ou que le diamant, deviennent plus courageuses parl'habitude de souffrir sans cesse, et acquièrent un certain tempéramentde force et de patience qui les fait triompher de tous les assauts deshommes et des événements. Et, de même que ceux quis'embarquent pour la première fois éprouvent des vertigeset des nausées qui troublent leur tête et affadissent leurcoeur, tandis que ceux qui ont parcouru de vastes étendues de mersdiverses, qui ont bravé mille fois les flots, qui ont essuyéde fréquents naufrages, entreprennent avec confiance des voyagesmaritimes ainsi l'âme qui a passé par de fréquentesépreuves et de grandes afflictions, exercée dès lorsà souffrir, ayant acquis l'habitude de la patience, n'est pointtremblante et craintive, ne se laisse point troubler par les événementsfâcheux; mais, fortifiée par une fréquente étudeet un continuel exercice des accidents de la vie, elle supporte sans peineles plus grands maux et les plus violentes persécutions. C'est ceque ce directeur habile d'une vie céleste voulait nous faire entendrepar ces mots : Non-seulement, mais nous nous glorifions encore dans lesafflictions. Il voulait nous apprendre que, même avant d'obtenirle royaume des cieux et les couronnes immortelles qui nous sont promises,nous tirons des afflictions continuelles cet important avantage, qu'ellesrendent notre raison plus ferme et notre âme plus patiente.

Pénétrés de toutes ces vérités, mestrès-chers frères, supportons courageusement les peines decette vie, et parce que c'est la volonté de Dieu, et parce que c'estnotre intérêt. Ne perdons pas l'espérance ; ne nouslaissons pas abattre par la violence des tentations ; mais armons-nousde courage, et rendons grâces à Dieu pour toutes les faveursdont il nous comble, afin que nous jouissions des avantagés présentset que nous obtenions les récompenses futures, par la grâce,la miséricorde et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soient la gloire et l'empire, avec l'Esprit-Saint, maintenantet toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE SUR CETTE PAROLE DE L'APOTRE : NOUS SAVONS QUE TOUT TOURNEA BIEN A CEUX QUI AIMENT DIEU ; ET AUSSI SUR LA PATIENCE ET L'AVANTAGEDES TRIBULATIONS.AVERTISSEMENT.

1. Je me sens aujourd'hui comme si je ne m'étais pas rendu aumilieu de vous depuis longtemps. Car bien que je ne fusse retenu àla maison que par ma mauvaise santé, je me trouvais comme exilébien loin de votre amour. En effet, lorsque l'on aime véritablementet qu'on ne peut se trouver avec celui qu'on aime, on a beau habiter lamême ville, on n'est pas moins affecté que si l'on vivaitdans un autre pays. C'est là ce que savent tous ceux qui saventaimer. Pardonnez-nous donc, je vous en prie; car ce n'est pas la négligencequi a causé cette séparation; c'était le silence dela maladie. Et d'une part, je sais que vous vous réjouissez tousà présent de notre retour à la santé; et demon côté, je me réjouis aussi, non pas seulement del'avoir recouvrée, mais encore de ce qu'il m'est donné derevoir vos visages qui me faisaient faute, et de jouir de l'amour selonDieu que vous me portez. La plupart des hommes, revenus à la santé,ne pensent qu'à se faire apporter du vin, à remplir leursverres, à boire frais: pour moi, votre compagnie m'est plus agréableque toutes les réjouissances, et (110) elle est pour moi et la conditionde ma santé, et la source de ma joie. Eh bien! donc, puisque parla grâce de Dieu nous nous sommes retrouvés mutuellement,il faut que nous vous payions la dette de la charité, si une telledette se peut jamais payer. C'est qu'en effet, elle est la seule des obligationsqui ne connaisse point d"e terme; plus on s'en acquitte, plus elle se prolonge,et si en fait d'argent nous donnons des éloges à ceux quine doivent rien, ici nous félicitons ceux qui doivent beaucoup.C'est pourquoi saint Paul, le docteur des nations, a écrit cetteparole : Ne soyez redevables de rien à personne, exceptéde la charité mutuelle (Rom. XIII, 8), voulant que notas nous acquittionssans cesse de cette obligation, tout en continuant d'y être tenus,et que jamais nous ne soyons affranchis de cette dette jusqu'au jour oùnous le serons de la vie présente elle-même. Si donc une dettepécuniaire est un poids et une gêne, c'est, au contraire,une chose blâmable de ne pas devoir toujours la dette de la charité.Et pour preuve, écoutez avec quelle sagesse cet admirable docteuramène ce conseil. Il commence par dire : Ne soyez redevables derien à personne; puis il ajoute : excepté de la charitémutuelle. Il veut que nous acquittions toutes nos autres dettes ici-bas,mais il entend que pour cette dernière il n'y ait jamais d'extinctionpossible. En effet, c'est elle surtout qui forme et discipline notre vie.Eh bien ! donc, puisque nous connaissons tout le profit à retirerde cette dette, puisque nous savons qu'on ne fait que l'augmenter en s'enacquittant, efforçons-nous aujourd'hui, nous aussi, de tout notrepouvoir, de payer celle que nous avons contractée envers vous, nonpar nonchalance ni ingratitude, mais par l'effet du mauvais étatde notre santé; acquittons- nous, en adressant quelques parolesà votre charité, et, en prenant pour sujet de cet entretienl'Apôtre lui-même , ce merveilleux docteur du monde, mettons,sous vos yeux, et méditons à fond ce qu'il disait aujourd'huien écrivant aux Romains; servons ainsi à votre charitéle festin spirituel que nous avons été longtemps sans vousoffrir. Quelles. sont ces paroles que nous avons lues? Il est nécessairede vous le dire, afin que les ayant présentées à votresouvenir , vous saisissiez mieux ce que nous vous dirons. Nous savons,dit l'Apôtre, que tout tourne à bien à ceux qui aiment,Dieu. (Rom. VIII, 28. ) Quel est le but de cette entrée en matière?Car cette âme bienheureuse ne dit rien au hasard, ni en pure perte,mais elle applique toujours aux maux qui se présentent les remèdesspirituels qui leur conviennent.

Quel est donc le sens de ses paroles? De nombreuses épreuvesassiégeaient de toutes parts ceux qui s'avançaient alorsdans la foi, les ruses de l'ennemi se succédaient incessamment,ses embûches étaient continuelles; ceux qui combattaient avecl'arme de la prédication n'avaient point de relâche : lesuns étaient jetés en prison, d'autres en exil, on traînaitles autres à mille abîmes divers; en conséquence, ilagit comme un excellent général, qui , voyant son adversairerespirer la fureur, parcourt les rangs de ses soldats, relève partoutleur courage, les fortifie, les prépare au combat, augmente leuraudace, accroît leur désir d'en venir aux mains avec l'ennemi,les enhardit à ne pas craindre ses attaques, mais à se teniren face, la fermeté dans le coeur pour le frapper, s'il est possible,au visage même, et ne point s'effrayer de lui résister. Demême le bienheureux apôtre, cette âme d'une élévationtoute céleste, voulant réveiller les pensées des fidèles,.et brûlant de relever leur âme en quelque sorte gisante àterre, commença par leur dire : Or nous savons que tout tourne àbien à ceux qui aiment Dieu. Voyez-vous la prudence apostolique?Il n'a point dit : Je sais, mais : Nous savons; il les range eux-mêmesdans le nombre de ceux qui conviennent de ce qu'il dit, que tout tourneà bien à ceux qui, aiment Dieu. Considérez aussi l'exactitudedu langage de l'Apôtre. Il n'a pas dit : Ceux qui aiment Dieu échappentaux maux, sont délivrés des épreuves; mais : Noussavons, c'est-à-dire, nous sommes assurés, nous avons lacertitude; l'expérience nous a démontré: Nous savonsque tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu.

2. Quelle force ne trouvez-vous pas dans cette courte expression : Touttourne à bien ? En effet, n'allez pas me parler des avantages d'ici-bas,ne songez pas seulement au bien-être et à la sécurité,mais aussi à ce qui leur est tout opposé : à la prison,aux tribulations, aux embûches, aux, attaqués journalières,et alors vous verrez parfaitement la portée de cette parole. Etpour ne pas entraîner au loin votre charité, prenons, si vousle voulez bien, quelques petits faits parmi ce qui arriva au bienheureuxapôtre, et vouas verrez la force de ce (111) langage. Alors que ,parcourant toutes les contrées, semant la parole de piété;arrachant les épines, et se hâtant d'implanter la véritédans l'âme de chacun , il fut arrivé dans une ville de Macédoine,comme nous le raconte saint Luc, l'auteur des Actes, il rencontra làune jeune servante qui, possédée d'un malin esprit, ne pouvaitgarder le silence, et qui , s'en allant de côté et d'autre,voulait proclamer partout les apôtres par la suggestion de ce démon.Saint Paul, parlant alors avec grande autorité, employant un langageimpérieux, comme quelqu'un qui chasserait un vil malfaiteur, délivracette femme du malin esprit : les habitants de cette ville auraient dûconsidérer dès lors les apôtres comme des bienfaiteurs,comme des sauveurs , et, cri échange d'un tel bienfait, les traiteravec toute espèce d'égards. Ils firent pourtant tout le contraire.Ecoutez comment on récompense les apôtres : Les maîtresde cette servante, dit saint Luc, voyant que l'espoir de leur trafic étaitperdu, s'emparèrent de Paul et de Silos, les traînèrentsur la place publique devant les magistrats, puis ils les menèrentaux préteurs, et leur ayant donné un grand nombre de coups, ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier deles garder soigneusement. (Act. XVI, 19, 23.) Voyez-vous l'excessive méchancetédes habitants de cette ville ? voyez-vous en même temps la patienceet la fermeté des apôtres? Attendez un peu, et vous verrezaussi la miséricorde de Dieu. En effet, comme il est sage et féconden ressources, il ne fait point cesser les maux tout d'abord et dèsle début, mais, après que toutes les dispositions des adversairesont pris de l'accroissement,après que la patience de ses athlètesa été prouvée par des faits, c'est alors que lui aussimontre à son tour son influence; afin que personne - ne puisse alléguerque si les serviteurs de Dieu courent ainsi aux dangers, c'est qu'ils sefient sur ce qu'ils n'auront rien de pénible à souffrir.C'est pour cela que dans les secrets de sa sagesse il laisse les uns devenirvictimes des maux, et qu'il y soustrait les autres; il vent que l'exemplede tous vous instruise de son extrême miséricorde, il veutvous apprendre que lorsqu'il réserve à ses serviteurs deplus grandes récompenses, il permet souvent que leurs maux se prolongent.C'est ce qu'il a fait ici. Car après un tel miracle, aprèsun si grand bienfait que celui par lequel ils se signalèrent enchassant cet esprit impudent, Dieu permit qu'ils fussent battus de vergeset jetés en prison. C'est là surtout qu'apparut la puissancede Dieu. Aussi le saint Apôtre disait-il : Je me glorifierai doncle plus volontiers dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christhabite en moi. Et un peu plus loin : Quand je suis faible, c'est alorsque je suis puissant (II Cor. XII, 9, 10) ; il entend par faiblesse lestentations continuelles. Mais peut-être on se demandera ici pourquoiil a chassé un démon qui ne disait rien qui leur fûthostile, mais qui, au contraire, les faisait ouvertement connaître;car il y avait plusieurs jours qu'il criait: Ces hommes sont. les serviteursdu Dieu très-haut, qui vous annoncent le chemin du salut. (Act.XVI, 17.) Ne soyez point surpris, bien-aimé frère : ceciencore était l’effet de la prudence apostolique et de la grâcedu Saint-Esprit. Car, bien qu'il ne dit rien qui leur fût hostile,il ne fallait point que le démon acquit par là un créditqui l'eût mis à même, à d'autres égards,d'entraîner la croyance des simples voilà pourquoi saint Paullui ferma la bouche et le chassa, ne voulant pas lui permettre de parlerde choses dont il était indigne. Et, en agissant de la sorte, saintPaul suivait l'exemple de son Maître , car lorsque les démonsvenaient au-devant de Jésus, et lui disaient : Nous savons qui tues, tu es le saint de Dieu (Luc, IV, 34), quoiqu'ils parlassent ainsi,Jésus les chassait. Et cela arrivait pour confondre les Juifs impudentsqui voyaient tous les jours des miracles et une foule de prodiges, et quirefusaient de croire, tandis que les démons les avouaient, et confessaientJésus pour le Fils de Dieu.

3. Mais passons à la suite de notre discours. Afin donc que vousappreniez que tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu,il est nécessaire de vous lire toute cette histoire : elle vousapprendra comment, après les coups et la prison, toutes choses ontété, par la grâce de Dieu, changées en avantagespour eux. Voyons comment saint Luc nous le fait voir; il dit : Le geôlierayant reçu cette recommandation, les jeta dans la prison la plusintérieure, et leur mit des entraves aux pieds. (Act. XVI, 24.)Voyez comme leurs maux se prolongent, afin que la patience des apôtresdevienne plus éclatante, et en même temps pour que la puissanceineffable de Dieu acquière aux yeux de tous une grande évidence.Ecoutez encore ce qui suit. (112) Saint Luc ajoute: Au milieu de la nuit,Paul et Silas priaient et louaient Dieu. (Ib. V, 25.) Voyez ces âmes.qui semblent avoir des ailes, ces esprits en éveil : ne passonspoint légèrement, mes frères bien-aimés, surcette parole. Ce n'est pas au hasard ni pour indiquer seulement l'heureque saint Luc dit : Au milieu de la nuit; mais il veut nous montrer quependant le temps où le sommeil enchaîne agréablementles autres hommes, et ferme leurs paupières. à l'heure oùil est naturel que des personnes en proie à de nombreuses souffrancesse laissent entraîner au sommeil, alors que de tous côtésle sommeil fait sentir son pouvoir absolu, c'est à cette heure queles apôtres priaient et louaient Dieu, donnant ainsi la plus grandepreuve de leur amour envers lui. Car de même que si nous sommes affligésparles douleurs corporelles, nous recherchons la présence de nosproches, pour trouver dans leur conversation de quoi soulager la violencede notre mal ; ainsi les saints apôtres, embrasés d'amourpour leur Maître, et lui adressant les hymnes sacrés, ne sentaientmême pas leurs douleurs; mais, tout entiers à leurs supplications,ils lui offraient cet admirable chant des hymnes : leur prison étaitdevenue un temple, et elle était sanctifiée tout entièrepar les cantiques de ces bienheureux apôtres. C'était un spectaclemerveilleux et admirable que ces hommes, dont les pieds étaientdans les entraves, mais dont la voix n'en avait aucune qui les empêchâtde chanter les hymnes. C'est que. pour l'âme austère et vigilante,qui a pour Dieu une charité ardente, il n'est rien qui soit capablede la séparer de son Maître : Car, dit l'Ecriture, je suisle Dieu qui se rapproche, et non pas un Dieu qui se tient à distance(Jérém. XXIII, 23); et elle dit encore autre part : Tu parlerasencore, que je dirai : Me voici. (Isaïe, LVIII, 9.) En effet, làoù l'âme est en éveil, la pensée a des aileset se dégage, pour ainsi dire, des liens du corps; elle prend sonvol vers le Dieu qu'elle aime, et regarde avec dédain la-terre au-dessousd'elle s'élevant au-dessus des choses visibles, elle court versDieu : c'est ce qui est arrivé à nos saints apôtres.Voyez en effet la vertu soudaine des hymnes, et comment ces hommes, quoiqueen prison et les entraves aux pieds, quoique mêlés avec desimposteurs et des prisonniers, non-seulement n'éprouvèrentaucun dommage, mais encore n'en brillèrent que mieux, et éclairèrentpar la lumière de leur propre vertu tous ceux qui étaientdans la prison. Car la voix de ces hymnes sacrés, pénétrantdans l'âme de chacun des prisonniers, la transformait, pour ainsidire, et la corrigeait. En effet l'Apôtre ajoute : Aussitôtun grand tremblement de terre eut lieu : les fondements de la prison furentébranlés, et à l'instant toutes les portes s'ouvrirent,et les liens de tous furent défaits. (Act. XVI, 26.) Vous voyezla puissance des hymnes auprès de Dieu ! Non-seulement ceux quiles lui offraient obtinrent leur propre soulagement, mais ils furent causeaussi que les liens de tous se détachèrent : c'étaitpour montrer par des faits que tout tourne à bien à ceuxqui aiment Dieu. En effet, voyez un peu quel tableau ! des coups, une prison,des entraves, la compagnie des prisonniers. Eh bien! tout cela est devenuun sujet d'avantages, une occasion de gloire, non pas pour les apôtresseulement, non pas seulement pour les autres qui étaient en prison,mais pour le geôlier lui-même. En effet, que lisons-nous? Legeôlier s'étant réveillé, et ayant vu que lesportes de la prison étaient ouvertes, tira son épéeet allait se tuer, croyant que les prisonniers s'étaient échappés.(Ibid. V, 27.) Considérez ici avec moi la miséricorde deDieu, laquelle surpasse toute expression ! Pourquoi tout cela arrive-t-ilvers minuit? Uniquement pour que l'affaire se passe sans tumulte et dansle calme, et pour assurer le salut du geôlier. Car lorsque le tremblementde terre fut arrivé, et que les portes se furent ouvertes, les liensde tous les prisonniers se détachèrent, et Dieu ne permitpas qu'aucun d'entre eux s'évadât. Remarquez encore ici avecmoi un nouveau trait de la sagesse divine. Toutes les autres circonstances,je veux dire, le tremblement de terre, l'ouverture des portes, ont eu.lieu pour que tout le monde apprît par l'événementquels étaient ceux que renfermait alors la prison, et que ce n'étaientpas des hommes ordinaires, mais s'il arriva que personne ne sortit, c'estafin que ceci ne devînt pas pour le geôlier une source de dangers.Pour vous en convaincre, écoutez comment, rien qu'au soupçondu fait, à la seule pensée de quelques évasions, ilfit bon marché même de sa vie ! Saint Luc dit en effet : Ayanttiré son épée, il allait se tuer. Mais le bienheureuxPaul, toujours attentif, toujours vigilant , arracha par ses paroles l'agneaude la. gueule du loup. Il s'écria : Ne te fais aucun mal! nous sommestous ici. (Act. XVI, 28.) O comble d'humilité ! il ne conçut(113) aucun orgueil de ce qui venait de s'accomplir, il ne se révoltapas contre le geôlier, il ne se permit aucune expression de hauteur;mais il se comptait lui-même au nombre des prisonniers, des bourreaux,des malfaiteurs, en disant : Nous sommes tous ici. Vous venez de le voirusant de la plus grande humilité, et ne s'arrogeant rien de plusqu'aux malfaiteurs qui sont avec lui. Examinez enfin la conduite du bourreau: il ne s'adresse pas à saint Paul comme à quelqu'un desautres. Ayant pris courage et ayant demandé une lumière,il s'élança dans la chambre, et se jeta tout tremblant auxpieds de Paul et de Silas; puis les ayant reconduits dehors, il leur dit: Maîtres, que faut-il que je fasse pour être sauvé?(Ibid. V, 29, 30.) Voyez-vous que tout tourne à bien à ceuxqui aiment Dieu ? voyez-vous les stratagèmes du démon, etcomment ils furent déjoués? Voyez-vous comme ses artificesmanquèrent leur but ? Quand les apôtres eurent chassél'esprit malin, Satan fit en sorte qu'on les jetât en prison, croyantempêcher par là le cours de leurs prédications. Maisvoilà que cette prison est devenue pour eux l'occasion d'un nouveaubénéfice spirituel.

4. Ainsi donc, nous aussi, si nous sommes vigilants, non-seulement dansles moments de calme, mais encore dans les tribulations, nous pouvons trouvernotre profit, et plus encore dans la tribulation que dans le calme. Carce dernier état nous rend presque toujours plus négligents; la tribulation au contraire nous dispose à la -vigilance, ellenous rend dignes aux yeux de Dieu de l'assistance d'en-haut , alors surtoutque, par notre espérance en lui , nous faisons preuve de patienceet de fermeté dans toutes les afflictions qui nous surviennent.Ne soyons donc pas chagrins, quand nous sommes éprouvés,mais au contraire réjouissons-nous ; car c'est l'occasion de notregloire. C'est dans ce sens que saint Paul a dit : Nous savons que touttourne à bien à ceux qui aiment Dieu. Considéronsaussi l'âme ardente de nos saints apôtres. Quand ils entendirentcette question du geôlier : Que faut-il que je fasse pour êtresauvé ? tardèrent-ils à répondre ? remirent-ilsà plus tard? négligèrent-ils de l'instruire ? nullement.Et que lui dirent-ils ? Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu serassauvé, toi et toute ta famille. (Ibid. V, 31.) Voyez la sollicitudeapostolique. Ils ne se contentent pas du salut de lui seul, ils veulentaussi, grâce à lui, envelopper tous les siens dans les lacsde la religion , et infliger à Satan une blessure cruelle : Et legeôlier fut baptisé à l'instant, lui et tous les siens,et il fut ravi de joie, avec toute sa famille, d'avoir cru en Dieu. (Ibid.V, 33, 34)

Cela nous apprend à ne jamais différer même d'uninstant dans les affaires spirituelles, mais à considérertoujours comme favorable l'occasion qui se présente. Si en effetnos saints apôtres n'ont pas voulu différer alors qu'il étaitnuit, quelle excuse aurons-nous si dans les autres moments du jour nouslaissons échapper des profits spirituels ? Vous avez vu cette prisondevenant une église ? ce repaire de bourreaux transformésoudain en une maison de prière ; vous avez vu s'y accomplir lasainte initiation ? Voilà l'effet de la vigilance, c'est làce que l'on gagne à ne jamais négliger les profits spirituels,mais à tirer parti de toutes les occasions pour réaliserd'aussi nobles bénéfices. Le saint apôtre a donc bieneu raison d'écrire : Que tout tourne à bien à ceuxqui aiment Dieu. Et nous aussi, je vous y engage, ayons cette parole biengravée dans notre âme, et n'entrons jamais en dépit,quand il nous arrive des afflictions dans cette vie, événements. maladies, ou autres circonstances fâcheuses ; armons-nous d'unegrande sagesse pour résister à toutes les épreuves,sachant que si nous sommes vigilants, nous pouvons tirer parti de tout, et des épreuves plus que des consolations. Ne nous troublons jamais, songeant combien la patience est profitable , et n'ayons pas mêmede sentiments de haine contre ceux qui nous attirent nos épreuves.Car s'ils agissent de la sorte pour atteindre leur but particulier, notreMaître commun le permet, voulant par ce moyen nous faire trouvernos bénéfices spirituels, nous faire obtenir le salaire denotre patience. Si nous pouvons donc supporter avec reconnaissance ce quinous est infligé, nous effacerons par là une grande partiede nos péchés. Et si le Seigneur, en voyant un tel trésor,le docteur des nations, tomber chaque jour dans les dangers, supportaitqu'il en fût ainsi, non par insouciance de son athlète, maisparce qu'il lui préparait une plus longue lutte, pour lui accorderensuite de plus brillantes couronnes, que pourrions-nous dire, nous autres,qui sommes couverts d'une foule de péchés, et qui, àcause de ces péchés, rencontrons maintes et maintes épreuves,afin (114) qu'ayant porté ici-bas la peine de nos fautes , noussoyons au moins jugés dignes d'un peu d'indulgence, et que nouspuissions en ce jour terrible goûter les biens mystérieux? Réfléchissons à tout cela , et résistonsgénéreusement à toutes les afflictions, afin de recevoirdu Dieu de miséricorde la récompense de notre patience ,de pouvoir diminuer la multitude de nos péchés, et obtenirles biens éternels , par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance ethonneur au Père, ainsi qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE CONTRE CEUX QUI N'ÉTAIENT POINT VENUS A LA RÉUNIONSUR CETTE PAROLE DE L'APOTRE : Si ton ennemi a faim, donne-lui àmanger (ROM. XII, 20.) ET SUR LA RANCUNEAVERTISSEMENT.

1. Il n'a rien servi, à ce que je vois, de vous avoir longuementparlé naguère du zèle à fréquenter nosréunions : car voici encore l'église vide de ses enfants.Je suis donc obligé de vous paraître encore une fois ennuyeuxet importun, en faisant des reproches à ceux qui sont présents,et en accusant ceux qui ne sont pas venus. Je blâme ces derniersde n'avoir pas secoué leur nonchalance, vous, de ne vous êtrepas occupés du salut de vos frères. Je suis forcéde vous paraître ennuyeux et importun, non pour moi. même etpour mes propres (116) intérêts, mais pour vous et pour votresalut, qui m'est plus précieux que tout le reste. S'en mécontentequi voudra, qu'on dise que je suis insupportable, que je n'ai point deretenue ; je ne cesserai de vous tourmenter continuellement pour les mêmesmotifs : car il n'est mien de meilleur pour moi que ce manque de respecthumain. Peut-être en effet, peut-être que, rougissant, sinond'autre chose, du moins de vous voir continuellement importunéssur le même sujet, vous prendrez enfin quelque jour en main les intérêtsde vos frères. Que me servent en effet les louanges, si je ne vousvois faire des progrès dans la vertu? et en quoi pourra me nuirele silence de mes auditeurs , si je vois s'augmenter votre piété?Ce qui fait l'éloge d'un orateur, ce ne sont pas les applaudissements,c'est le zèle pieux de son auditoire : ce n'est pas le tumulte aumoment où on l'écoute , mais l'attention qu'on lui prêtetout le temps. A peine les cris d'applaudissements sont-ils sortis de vosbouches, qu'ils se répandent et vont se perdre dans les airs . maisquand les auditeurs deviennent meilleurs , alors c'est une récompenseincorruptible, immortelle, et pour celui qui a parlé, et pour ceuxqui ont suivi ses conseils. Vos cris et vos louanges rendent l'orateurillustre ici-bas, mais la piété de votre âme procureà celui qui vous a instruits une grande assurance au tribunal duChrist. De sorte que si vous aimez ceux qui vous parlent, aimez non pasqu'on les applaudisse, mais que leur auditoire profite. Ce n'est pas unléger mal que l'insouciance envers nos frères, c'est au contrairele dernier châtiment, la punition sans ressource; nous en voyonsla preuve dans cet homme qui avait enfoui son talent. On ne lui reprochaitrien pour sa conduite, car il n'avait fait aucune prévaricationrelativement au dépôt confié, puisqu'il le restituadans son entier; malgré cela, il se comporta mal quant àla manière de le gérer. En effet, il n'avait pas doubléla somme confiée, et il en fut puni. Ce qui fait voir que nous aurionsbeau, nous, être zélés et applaudis, et vous, êtrepleins d'ardeur pour entendre les divines Ecritures, cela ne suffiraitpas pour notre salut. Nous devons, en effet, doubler le dépôtqui nous a été confié; or, nous le doublerons si,avec notre propre salut, nous pourvoyons encore à celui d'autrui.Car le dépositaire de l'Evangile a bien dit, lui aussi : Voilàvotre somme intacte (Matth. XXV, 25); mais cela n'a pas suffi pour le justifier.C'est qu'il fallait, continue l'Evangile, placer chez les banquiers l'argentqu'on avait placé chez toi. (Ibid. V, 27.) Et voyez combien lespréceptes du Maître sont doux à observer. Les hommesrendent responsables, même de la réclamation, ceux qui prêtentà intérêt l'argent de leurs maîtres. On leurdit : C'est toi qui as placé l'argent, c'est à toi àle réclamer; je n'ai rien à démêler avec celuiqui l'a reçu. Dieu n'agit pas ainsi : il nous ordonne seulementde faire le placement; il ne nous charge pas de réclamer. Quoi deplus doux? Et cependant, le serviteur appelait dur un maître aussidébonnaire et aussi humain. Telle est, en effet; la coutume desserviteurs ingrats et lâches : ils rejettent toujours leurs propresfautes sur leurs maîtres. C'est pourquoi le maître le fit torturer,enchaîner, et emmener dans les ténèbres extérieures.Pour ne pas avoir le même sort à souffrir, plaçonsà intérêt chez nos frères les enseignementsque nous recevons, qu'ils se laissent persuader ou non. Car s'ils se laissentpersuader, ils seront utiles à eux et à nous ; si le contrairearrive, ils s'attirent un châtiment inévitable, et ànous, ils ne sauraient nous nuire absolument en rien. Nous avons fait cequi dépendait de nous en leur donnant des conseils; s'ils ne lesécoutent pas, il ne peut nous en advenir aucun mal. On est répréhensible,non pas pour n'avoir pas persuadé le prochain, mais pour ne l'avoirpas conseillé ; après l'exhortation et le conseil, mais desexhortations, des conseils persévérants, continuels, ce n'estplus à nous, mais à eux que Dieu demandera compte. Je voudraisdonc être sûr que vous persévérez à lesexhorter, et que c'est malgré vos efforts qu'ils persistent toujoursdans leur indolence : alors je are vous importunerais plus ; mais je crainsque ce ne soit votre négligence et votre incurie qui les laissesans correction. Car il est inconcevable qu'un homme qui a continuellementle bienfait de l'exhortation et de l'enseignement, ne devienne pas meilleuret plus zélé. Je vais vous rappeler un proverbe bien populairesans doute, mais qui confirme ce que je vous dis. La goutte d'eau, dit-on,à force de tomber sou. vent, creuse la pierre. Et pourtant quoide plus faible que l'eau ? quoi de plus dur que la pierre? Malgrécela, la persistance a vaincu la nature. Et si la persistance triomphede la nature, combien plus pourra-t-elle venir à bout (117) de lavolonté. Le christianisme n'est pas un jeu, mes chers auditeurs,ni une affaire accessoire. Nous ne cessons de vous le répéter,et cela n'avance à rien.

2. Quelle douleur pensez-vous que soit la mienne, quand je me souviensque, lors des solennités, la foule dont les réunions se composentest comparable aux vastes flots de la mer, et que maintenant je ne voispas rassemblée en ce lieu même une minime partie de cettefoule ? Où sont maintenant ceux dont la multitude nous encombreaux jours de fêtes? C'est eux que je réclame, j'est pour euxque je m'afflige, en songeant combien il périt de ceux qui travaillaientà leur salut, de combien de frères j’ai à supporterla perte, de quel petit nombre le salut est le partage, en songeant quela plus grande partie du corps de l’Eglise ressemble à un corpssans mouvement et sans vie. Et en quoi cela dépend-il de nous ,direz-vous? C'est bien de vous surtout que cela dépend, de vousqui n'avez pas soin de vos frères, qui ne les exhortez et ne lesconseillez point, de vous qui ne les contraignez pas, qui ne les entraînezpas de force, qui ne les arrachez pas à leur extrême indolence.Car il ne suffit pas d'être utile à soi-même, il fautencore l'être à beaucoup de monde : Jésus-Christ nousl'a montré, en nous qualifiant. de sel, de levain et de lumière,toutes choses qui servent et profitent à d'autres qu'à elles-mêmes.Car une lampe ne luit pas pour elle-même, mais pour ceux qui sontdans l'obscurité. Et vous, vous êtes une lampe, non pas pourjouir tout seul de la lumière, mais pour ramener dans son chemincelui qui est égaré. A quoi sert une lampe, si elle n'éclairepas celui qui est dans lés ténèbres ? Et de même,à quoi sert un chrétien, s'il ne gagne personne , s'il neramène personne à la vertu? Le sel encore ne se préservepas lui seul de la corruption, mais il resserre aussi les corps qui secorrompent, et empêche qu'ils ne périssent par décomposition.Eh bien! donc, puisque Dieu a fait également de vous un sel spirituel,faites reprendre, en les mordant, les chairs des membres corrompus, c'est-à-direles âmes de vos frères indolents et lâches ; délivrez-lesde cette langueur qui est une sorte de putréfaction, et rattachez-lesau reste du corps de l'Eglise. Voici maintenant pourquoi Jésus-Christvous a appelés un levain . le levain ne se fait pas fermenter lui-même,mais quoiqu'en toute petite quantité , il fait lever tout le restede la pâte, dont la masse est énorme.

Ainsi en est-il de vous : quoique peu nombreux en réalité;vous devenez nombreux et puissants par votre foi et par votre zèleselon Dieu. De même donc que le levain ne perd pas sa force àcause de sa petite quantité, mais qu'il prend le dessus par la chaleurqui est en lui et par sa vertu naturelle ; de même vous pourrez,si vous le voilez, ramener à la même ferveur que la vôtredes frères bien plus nombreux que vous n'êtes vous-mêmes.A cela on objecte aussi la chaleur; car, je le sais, il y en a qui disent: La température est étouffante maintenant, l'ardeur de l'airest intolérable, nous ne pouvons supporter d'être ainsi resserréset pressés dans la foule, la sueur nous couvre de toutes parts,la chaleur et le manque d'espace nous accablent ; si telles sont leursrusons, j'ai honte pour eux, croyez-moi ; ce sont là des prétextesbons pour les femmes; bien plus, ces excuses ne sont même pas suffisantespour elles, quoique leur corps soit plus délicat, et leur sexe plusfaible. Mais, quoiqu'il soit honteux de répondre à une pareillejustification, cela est pourtant nécessaire. Et s'ils ne rougissentpas d'alléguer des choses semblables, nous devons, à plusforte raison, ne point rougir de leur répondre. Que pourrais-jedonc bien dire aux gens qui donnent de pareilles raisons? Je vais leurrappeler les trois enfants qui, au milieu de la fournaise et de la flamme,voyant le feu les envahir de toutes parts, envelopper leur bouche, leursyeux, leur intercepter la respiration, ne cessèrent pas de chanterà Dieu , avec les autres créatures, cet hymne saint et mystérieux;et qui au contraire, du milieu de leur fournaise, adressaient leurs bénédictionsau Maître commun de toutes choses, avec plus. d'enthousiasme ques'ils eussent été dans une délicieuse prairie. A côtéde l'exemple de ces trois enfants, je rappellerai les lions de Babylone,et Daniel dans leur fosse : et non pas lui seulement, mais encore une autrefosse et un autre prophète ; je prie ceux à qui je répondsde se souvenir de Jérémie, plongé jusqu'au cou dansun bourbier où il suffoque. Au sortir de ce fossé, je veuxintroduire dans une prison ces gens qui donnent pour prétexte lachaleur, et leur y montrer Paul et Silas, les entraves aux pieds, couvertsde meurtrissures et de blessures, le corps tout entier déchiréd'une multitude de coups, (118) chantant au milieu de la nuit les louangesde Dieu, et passant toute la nuit dans une sainte veille. Et lorsque cessaints personnages, dans la fournaise et au milieu des flammes, dans unefosse, au milieu des bêtes féroces ou d'une eau bourbeuse,dans une prison où ils sont retenus dans les entraves, couvertsde blessures et entourés de gardes; enfin, lorsqu'en proie àdes maux intolérables, ils ne se plaignent de rien mais qu'avecune grande énergie, et un zèle extrême, ils ne cessentde vaquer à la prière et de chanter de saints hymnes; commentn'est-il pas inouï que nous autres, qui n'avons à endurer aucunedes souffrances, ni petites ni grandes, énuméréesci-dessus, à cause de l'ardeur de la saison, pour quelques instantsde chaleur et de sueur, nous négligions notre salut, et que laissantlà les réunions saintes, nous allions nous égarerdehors, et nous gâter au contact de sociétés malsaines.La rosée de la divine parole est si abondante, et vous prétextezla chaleur ! L'eau que je lui donnerai, dit le Christ, deviendra en luila source d'une eau qui jaillit jusque dans la vie éternelle (Jean,VI, 14) ; il dit encore : Celui qui croit en moi, comme l'a dit l'Écriture,de ses entrailles couleront des fleuves d'eau vive. (Jean, VII, 38). Vousavez en vous, répondez, des sources, des fleuves spirituels, etvous craignez la chaleur matérielle? Mais, répondez encore: Sur cette place publique où il y a tant de tumulte, tant de presseet de soleil, comment ne donnez-vous pas aussi pour raison qu'on étouffeet que l'on brûle? Car vous ne pouvez pas dire que là on puissegoûter un air plus frais , et que tout l'air suffocant soit concentréici pour nous ; bien au contraire, les dalles qui sont ici sous vos pieds,et les autres conditions de l'édifice, car sa hauteur est énorme,tout contribue à rendre l'air plus frais et plus léger, tandisque sur la place, le soleil est en plein partout, on est fort serré,la fumée, la poussière sont extrêmes, et bien d'autresinconvénients encore y augmentent le malaise. D'où il résulteévidemment, que ces prétextes déraisonnables sontceux de la nonchalance et d'une âme abattue, et privée dela flamme de l'Esprit-Saint.

3. En parlant ainsi maintenant, c'est moins à eux que je m'enprends, qu'à vous qui ne les attirez pas, qui ne les réveillezpas de leur indolence et ne les entraînez pas à cette tablesalutaire. Des domestiques qui ont à s'acquitter d'un commun emploiappellent leurs compagnons de service; et vous qui avez à remplirles mêmes fonctions spirituelles, vous laissez vos frèresprivés du gain qu'ils en tireraient. Eh ! quoi? direz-vous; s'ilsne le veulent point? Faites qu'ils le veuillent, par votre obsession continuelle:car lorsqu'ils nous verront insister, ils le voudront à coup sûr.Et puis, ce ne sont là que prétextes et allégationsvaines. En effet, combien de pères sont ici, qui n'ont pas leursfils avec eux ? était-il donc difficile de vous faire suivre devos enfants? Cela montre clairement que les autres sont restés horsd'ici non pas seulement par leur nonchalance personnelle , mais aussi parvotre insouciance. Eh bien! si vous ne l'avez fait jusqu'ici, maintenantdu moins secouez cette apathie, et que chacun entre dans l'égliseavec les membres de sa famille : que le père réveille sonfils de cette langueur, et l'excite à se rendre à notre assemblée;que de même le fils y fasse venir l'auteur de ses jours, les marisleurs femmes, les femmes leurs maris, le maître son serviteur, lefrère son frère, et l'ami son ami : que dis-je ?ne convionspas nos amis seulement, mais encore nos ennemis, à ce commun trésordes vrais biens. Quand votre ennemi verra votre sollicitude, n'en doutezpoint, il dépouillera sa haine.

Dites-lui : N'avez-vous pas honte, en considérant les Juifs ?leur exemple ne vous fait-il pas rougir? avec quelle exactitude ils observentle sabbat, et, dès la veille au soir, s'abstiennent de tout travail! S'ils voient le soleil prêt à se coucher le jour de la préparation,ils interrompent leurs transactions et suspendent leurs affaires; si quelqu'un, leur ayant acheté quelque chose avant le soir, arrive le soirpour leur en apporter le prix, ils ne le souffrent pas, ils refusent derecevoir cet argent. Que dis-je? il ne s'agit là que d'un prix devente ou d'un contrat; mais fût-il question de recevoir un trésor,ils aimeraient mieux perdre ce gain, que de fouler la loi aux pieds. Eh!quoi? les Juifs sont si exacts à garder la loi, et cela, àcontretemps; ils s'appliquent à une observance qui ne leur sertà rien, et qui même leur est nuisible; et vous, qui êtesau-dessus des ténèbres, vous à qui Dieu a daignéfaire voir le Soleil de justice, vous qui appartenez à la citédu ciel, vous ne faites pas preuve d'autant de zèle qu'eux, quis'attachent mal à propos au mensonge, vous aux mains de qui la véritéa été remise? On vous appelle ici pour une petite partiede la journée, et vous n'avez pas la (119) force d'en faire le sacrificepour écouter la divine parole ? Quelle pourrait être votreexcuse, dites-moi? Quel motif plausible et légitime aurez-vous pourvous justifier? Non, celui qui est aussi négligent et aussi lâchene peut jamais avoir d'excuse, quand même il mettrait mille et millefois en avant les nécessités des affaires de la vie. Ne savez-vouspas que si vous venez adorer Dieu, et prendre part à nos exercices,les affaires qui sont entre vos mains n'en prospéreront que mieux?Vous avez, dites-vous, des préoccupations dans la vie? C'est pourcela précisément qu'il faut venir ici, afin d'attirer survous, par l'assistance à l'église, la bienveillance de Dieu,et de vous en retourner ainsi dans la sécurité , afin d'avoirDieu pour auxiliaire, et de devenir invincible aux esprits malins, secouruque vous serez par la main d'en-haut. Si vous venez bénéficierde prières de vos pères spirituels, si vous prenez part àla prière commune, si vous écoutez la parole divine , sivous attirez sur vous le secours de Dieu, quand vous sortirez d'ici revêtude toutes ces armes, Satan lui-même ne pourra plus vous regarderen face, à plus forte raison ces hommes pervers ne le pourront,qui ont à coeur de répandre sur autrui leurs dénigrementset leurs calomnies. Si au contraire en sortant de votre maison, vous allezà la place publique, on vous trouvera dépourvu de ces mêmesarmes, et vous serez facilement la proie de toutes les mauvaises langues.Si, dans nos affaires soit publiques, soit particulières, tant dechoses nous arrivent contre notre volonté, c'est précisémentparce que nous ne nous sommes pas occupés des affaires spirituellesavant de songer à celles du siècle, et que nous avons intervertil'ordre. C'est pour cela que la suite et l'ordre régulier de nosaffaires est bouleversé aussi, et qu'une grande perturbation a toutenvahi chez nous. Quelle pensez-vous que soit ma peine et ma douleur, quandje songe que lorsqu'il y a une fête, une solennité, sans qu'ily ait personne qui vous y appelle, toute la ville y court en foule; etqu'une fois la fête, une fois la solennité passée,quand même nous passerions la journée entière ànous épuiser pour vous appeler, personne n'y fait attention ? Souventje repasse tout cela dans mon esprit, alors je gémis amèrement,et je me dis : A quoi bon les exhortations et les conseils, si vous faitestoutes choses simplement par habitude, et que nos enseignements n'ajoutentrien à votre ferveur ? Si en effet vous n'avez d'une part aucunbesoin de nos exhortations aux époques des fêtes, et que d'autrepart, lorsqu'elles sont passées, vous ne tiriez aucun fruit de nosenseignements, ne montrez-vous point par là, autant qu'il est envous, que nos paroles sont inutiles?

4. Peut-être plusieurs de ceux qui m'entendent gémissentqu'il en soit ainsi. Mais ce n'est pas le fait des négligents :car dans ce cas, ils se déferaient de cette insouciance, comme nousqui chaque jour sommes inquiets de vos intérêts. Quel fruitretirez-vous des affaires de la vie qui soit égal au tort qu'ellesvous font? Il n'est pas possible que vous sortiez d'une autre réunion,d'une autre compagnie, ayant recueilli autant d'avantages que de votreprésence ici; non, quand ce serait le tribunal, ou le sénat,ou même la cour du souverain. Ce n'est en effet ni le gouvernementdes nations et des villes, ni le commandement des armées, que nousconfions à ceux qui entrent ici : c'est un autre pouvoir plus augusteque la royauté même ; ou plutôt, ce n'est pas nous,c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui vous le confie.

Et quel est donc ce pouvoir plus auguste que la royauté, et quereçoivent ceux qui entrent ici ? Ils apprennent à dompterles passions insensées, à régner sur les mauvais désirs,à commander à la colère, à réprimerl'envie, à asservir la vaine gloire. Non, celui qui est assis surle trône royal, la tête ornée dd diadème, n'estpas un souverain aussi auguste que l'homme qui a su affermir sa droiteraison sur lé trône d'où elle commande aux servilespassions, et ceindre son front du brillant diadème de son empiresur elles. A quoi servent, dites-moi, ces vêtements de pourpre, cestissus d'or et ces couronnes de pierreries, si votre âme est esclavedes passions ? que gagnez-vous à être libre au dehors, sila partie de vous-même qui doit régner est dans une servitudehonteuse et pitoyable? En effet, quand la fièvre a pénétréprofondément, et dévore tout l'intérieur du corps,on ne gagne rien à ce que la surface extérieure n'éprouverien de semblable; de même si notre âme est déchiréeau dedans par les passions, le pouvoir au dehors lui est sans utilité,et un siège royal ne nous avance à rien, quand notre esprit,renversé du trône de sa royauté par la tyrannie violentedes passions s'abaisse et tremble devant leur révolte. Pour qu'iln'en soit pas ainsi, les prophètes et les (120) apôtres accourentde toutes parts, pour réprimer nos passions, pour chasser hors denous tous les instincts grossiers de notre déraison, et pour mettreen nos mains ce pouvoir plus auguste que la royauté. C'est pourquoije vous disais que ceux qui se privent eux-mêmes de ces secours,reçoivent une blessure mortelle, en subissant le plus grand dommagequi puisse leur arriver, de même qu'en venant ici, ils recueillentles plus grands avantages qu'ils puissent trouver n'importe où,ainsi que je vous l'ai fait voir. Tu ne paraîtras pas les mains videsdevant le Seigneur (Exode, XXIII, 15), disait la loi; c'est-à-dire,n'entre pas dans le temple sans sacrifices à offrir. Or, s'il nefaut pas entrer dans la maison de Dieu les mains vides de sacrifices, àplus forte raison devez-vous entrer dans nos réunions; accompagnésde vos frères; car c'est un sacrifice, c'est une offrande qui vautmieux que celles de l'ancienne loi, d'entrer ici en y amenant une âme.Ne voyez,vous pas les colombes que l'on a dressées? comme ellessortent pour aller en quête des autres! Imitons-les.

En effet, quelle excuse sera la nôtre? Les animaux sans raisonsont capables d'aller à la recherche de ceux: de leur espèce,et nous, doués de tant de raison et de sagesse, nous négligeonsune poursuite semblable? Dans mon dernier entretien, je vous exhortaisdans les termes que voici: Que chacun de vous se rende au logis de sonprochain ; attendez ceux qui sont sortis, retenez-les, et ramenez-les àla mère commune; faites comme ceux qui ont la rage du théâtre: ils mettent la plus grande ardeur à se donner rendez-vous; puis,dès l'aurore, ils attendent l'heure de ces coupables spectacles.Mais notre exhortation n'a pas eu le moindre résultat. C'est pourquoije le redis, et ne cesserai de le redire que lorsque je vous aurai persuadés.Rien ne sert d'entendre, si l'effet ne s'ensuit. Au contraire, c'est nousattirer un châtiment plus grave, de ne rien faire de ce qu'on nousdit, quand nous l'entendons répéter à chaque instant.Ecoutez-en pour preuve la parole de Jésus-Christ : Si je n'étaisvenu et ne leur eusse parlé, ils m'auraient point de péché,mais maintenant leur péché n'a plus d'excuse (Jean, XV, 22); et la parole de l'Apôtre Car ce ne sont pas ceux qui entendentla loi qui seront justifiés. (Rom. II, 13.) Voilà le langagequ'il tient aux auditeurs; mais comme il veut aussi apprendre àl'orateur que celui-ci non plus ne tirera aucun avantage de son enseignement,s'il ne conforme point sa propre conduite aux instructions qu'il donne,si ce qu'il fait ne s'accorde avec ce qu'il dit, écoutez commentil l'admoneste, ce que fait aussi le Prophète. Car le Prophètes'exprime ainsi : Dieu a dit au pécheur : Pourquoi expliques-tumes commandements, pourquoi repasses-tu ma loi sur tes lèvres, etas-tu la discipline en aversion? (Psaume XLIX, 16-17.) Et l'Apôtre,s'en prenant aussi à ces mêmes hommes qui s'enorgueillissentde leur qualité de docteurs, leur dit : Tu es persuadé quetu es le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dansles ténèbres, le précepteur des insensés, ledocteur des ignorants ; toi donc qui enseignes autrui, que ne t'enseignes-tutoi-même? (Rom. II, 19-21.) Eh bien ! puisque nous ne saurions trouveraucune utilité, ni moi orateur à parler, ni vous auditeursà entendre, si vous ne vous laissez persuader à mes paroles,et puisque cela ne servirait même qu'à nous faire condamnerplus sévèrement, faisons preuve d'un zèle qui ne s'arrêtepas une fois le discours entendu, mais conservons-en les paroles pour lesmettre en pratique. Car s'il est beau de passer assidûment son tempsà écouter les divins oracles, cette belle occupation devientinfructueuse, si l'on n'y rattache point l'utilité qui doit en résulter.

Afin donc que votre réunion ici ne soit pas vaine, employez toutvotre zèle, comme je vous en ai souvent prié, et comme jevous en prierai sans cesse, à attirer vos frères auprèsde nous, à exhorter ceux qui sont égarés, et àleur donner les conseils non pas de vos discours seulement, mais encorede vos actions. Le meilleur enseignement, c'est celui qui vient de nosmoeurs, de notre conduite. Même sans que vous disiez rien, si, ausortir de l'assemblée, votre contenance, votre regard, votre voix,votre démarche, enfin tout le reste de votre extérieur, montreà ceux qui n'ont pas assisté à cette réunionles avantages que vous emportez d'ici, c'est déjà làune exhortation et un conseil. Car nous devons sortir de ce lieu commed'un sanctuaire divin, comme si nous descendions des cieux mêmes,être réglés, être sages, tout faire et tout diredans la mesure convenable ; que l'épouse en voyant son mari revenirde l'assemblée, que le père en voyant revenir son fils, lefils, son père, le serviteur son maître, l'ami son ami, etl'ennemi son ennemi, éprouvent tous le sentiment de l'utilitéque nous y (121) avons trouvée; or c'est ce qui arrivera, s'ilss'aperçoivent que vous êtes devenus plus doux, plus sageset plus vertueux. Songez à quels mystères il vous est donnéd'avoir part, vous autres initiés, en quelle compagnie vous faitesmonter au ciel cet hymne mystique, à quelles voix s'unissent lesvôtres pour chanter le Trois fois saint ! Apprenez à ceuxdu dehors que vous avez été associé au choeur desSéraphins, que vous comptez parmi le peuple d'en-haut, que vousavez été inscrit dans la société des anges,que vous vous êtes entretenu avec le Seigneur, que vous avez étéle compagnon de Jésus-Christ. Si nous savons nous réglerconformément à ces pensées, nous n'aurons, au sortird'ici, nul besoin de parler à ceux qui sont demeurés àl'écart : par notre profit ils jugeront de leur perte, et ils sehâteront d'accourir, pour avoir part aux mêmes bienfaits. Leurpropre sentiment leur fera voir l'éclat de la beauté de votreâme, alors, fussent-ils les plus apathiques des hommes, ils se prendrontd'amour pour cette majesté. Car si la vue de la beauté corporellenous ravit, à plus forte raison la présence d'une belle âmeest-elle capable de nous stimuler, et d'éveiller en nous un zèlepareil au sien. Ornons donc en nous l'homme intérieur, et rappelons-noushors de ce lieu ce qui s'est dit , car c'est dehors surtout qu'il est opportunde nous en souvenir : et de même qu'un athlète fait montredans l'arène de ce qu'il a appris dans la palestre, ainsi devons-noustémoigner, dans nos actions hors d'ici, des paroles que nous entendonsen ce lieu.

5. Souvenez-vous donc de ce que l'on vous dit ici, afin que, lorsquevous serez sortis, et que le démon vous attaquera par la colère,par la vaine gloire, ou par quelque autre passion, vous puissiez facilement,en vous rappelant nos instructions, vous débarrasser des entravesdu malin. Ne voyez-vous pas, dans les écoles de gymnastique, lesgymnastes qui, après des luttes innombrables, sont désormaisexemptés par leur âge d'en soutenir de nouvelles, s'asseoiren dehors du terrain, mais tout contre, presque sur le sable même,et de là, regardant ceux qui sont dans la palestre, et qui luttent,leur crier qu'il faut saisir la main de l'adversaire, le tirer par la jambe,s'emparer de lui par derrière? Par ces conseils, et bien d'autresdu même genre : fais comme ceci, comme cela, et tu renverseras facilementton antagoniste, ils rendent les plus grands services à leurs élèves.Et vous aussi, considérez votre gymnaste , le bienheureux Paul ,qui après avoir mérité mille et mille couronnes, estassis maintenant hors de l'arène de la vie présente, et nouscrie à nous autres lutteurs, par la voix de ses Epîtres, quandil nous aperçoit maîtrisés par la colère, parl'esprit de rancune, subjugués par la passion : Si ton ennemi afaim, donne-lui à manger. (Rom. XII, 20.) Et comme le maîtredes athlètes leur dit En faisant ceci, en faisant ctta, tu triompherasde ton adversaire; de même saint Paul ajoute : Car en agissant dela. sorte, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. (Ibid.20.) Mais tandis que je viens de lire ce texte, il est survenu dans monesprit une question qui semble se présenter d'elle-même etfournir à beaucoup de personnes un sujet de reproche contre saintPaul: je veux aujourd'hui exposer ce point devant vous. Quelle est donccette pensée que recèle l'esprit de ces gens qui ne veulentpas examiner tout avec soin ? Saint Paul, disent-ils, en nous interdisantla colère, et en nous conjurant d'être doux et modérésenvers le prochain, ne fait que nous aigrir davantage, et nous pousserau ressentiment. Car si cette parole . Si ton ennemi a faim, donne-luià manger; s'il a soif, donne-lui à boire, est un beau précepte,plein de sages. e, et utile à celui qui l'accomplit ainsi qu'àcelui qui en est l'objet; les paroles qui viennent ensuite nous jettentdans une grande indécision, et paraissent ne pas s'accorder avecla pensée qui a dicté les précédentes. Et quellessont ces paroles ? C'est lorsqu'il dit : En agissant de la. sorte, tu amasserasdes charbons ardents sur sa tête. En effet, par un tel langage, ila fait tort à la fois à l'auteur de l'action et àcelui qui en est l'objet. A ce dernier, il embrase la tête en y plaçantdes charbons ardents. Et le bien qui résulte pour lui d'êtrenourri et abreuvé, est-il comparable au mal que lui font ces charbonsentassés? Ainsi, continue-t-on à dire, l'Apôtre faittort à celui qui reçoit le bienfait, en lui faisant subirun châtiment plus grand que son premier malheur. Et quant au bienfaiteur,l'Apôtre le blesse aussi dans ses intérêts d'une autremanière. En effet, quel profit cet homme peut-il retirer de sa bienfaisanceà l'égard de ses ennemis, s'il agit ainsi par espoir de vengeance?Car un homme qui donne à manger et à boire à son ennemi,afin d'amasser sur la tête de cet ennemi des charbons ardents, n'estpas un (121) homme charitable et bon, mais cruel et barbare, puisqu'aumoyen d'un faible bienfait, il lui attire un châtiment inexprimable.Que pourrait-on voir de plus dur qu'un homme qui en nourrit un autre pouramasser des charbons ardents sur la tête de celui à qui ildonne de quoi manger? Voilà l'objection telle qu'on la fait : ilreste maintenant à en produire la réfutation, afin que l'onvoie clairement toute la sagesse du législateur ressortir des raisonsmêmes qui paraissent mettre en défaut les paroles de la loi.Cette réfutation, quelle est-elle ?

Ce grand homme, ce généreux apôtre savait bien quec'est chose pénible et difficile que de se réconcilier promptementavec un ennemi, et que la difficulté, la lourdeur de cette tâchetient moins à sa nature propre qu'à notre paresse; aussi, nous a-t-il commandé non-seulement de nous réconcilieravec notre ennemi, mais encore de lui donner à manger, ce qui nousest bien plus à charge que le premier point. Car, s'il est des personnesque la seule vue de ceux qui leur ont nui exaspère, comment se résoudront-ellesà les nourrir quand ils ont faim? Que dis-je? la seule vue! Rienqu'à leur souvenir renouvelé devant nous, à leur nomprononcé, la plaie de notre âme se rouvre et son irritationaugmente. Saint Paul savait tout cela; et, comme il voulait rendre facileet aisée cette tâche rude et épineuse, comme il voulaitpersuader à l'homme qui ne peut pas même soutenir la vue deson ennemi d'en venir jusqu'à lui faire du bien, il a parléde ces charbons ardents, afin que cet homme, excité par l'espéranced'être vengé, coure faire du bien à celui dont il avaità se plaindre. De même qu'un pêcheur enveloppe de toutesparts l'hameçon dans l'amorce pour le présenter aux poissons,de sorte que ceux-ci, accourant vers leur nourriture habituelle, soientpris grâce à ce moyen et facilement saisis; ainsi l'apôtresaint Paul, voulant amener l'offensé à faire du bien àl'auteur de l'offense, ne présente pas à celui-làl'hameçon de la sagesse tout à nu; mais il se sert de cescharbons ardents comme d'un appât pour le recouvrir, et c'est parl'espoir d'un châtiment qu'il convie celui qui a reçu l'injureà devenir le bienfaiteur de celui qui l'a faite; nuis, quand ily est arrivé, il le retient désormais et ne lui permet pasde s'échapper, la nature même de son action l'attachant àson ennemi. C'est presque comme si l'Apôtre disait Tu ne veux pasnourrir par vertu celui qui t':: fait du tort; nourris-le donc par espoird'être vengé. Car saint Paul savait qu'une fois que, cet hommeaura goûté à la bienfaisance envers son ennemi, elledeviendra désormais pour le bienfaiteur l'origine et le chemin dela réconciliation. Il n'est personne, en effet, non, personne, jele répète, qui consente à avoir éternellementpour ennemi celui dont il a satisfait la faim et la soif, et cela bienqu'il ait commencé par agir ainsi dans l'espoir d'en êtrevengé; car le temps, dans son cours, relâche l'intensitéde la colère même. Et, comme le pêcheur n'attireraitpas le poisson s'il lui présentait à découvert l'instrumentmeurtrier, tandis que l'hameçon, étant enveloppé,pénètre inaperçu dans la bouche de l'animal qui s'avance;de même, si l'Apôtre n'eût point fait apparaîtreà l'offensé l'expectative d'une punition de l'offense, ilne lui aurait point persuadé d'entreprendre de faire du bien àcelui d'où lui venait l'injure. Voilà donc des hommes quifuient la présence d'ennemis qu'ils ne peuvent souffrir, d'ennemisdont la seule vue leur inspire du dégoût! Saint Paul veutpersuader à ces hommes de combler ces ennemis des plus grands bienfaits.Dans ce but, il leur parle de ces charbons ardents, non pas dans l'intentionde faire retomber sur ces mêmes ennemis un châtiment sans ressource,mais afin qu'après avoir persuadé aux offensés defaire du bien à leurs ennemis dans l'attente d'une punition pourceux-ci, il persuade aux premiers, avec le temps, de déposer toutressentiment à l'égard de ces mêmes ennemis.

6. Voilà comme l'Apôtre a su apaiser la victime de l'offense.Maintenant, examinez comment il sait encore rapprocher de la personne léséel'auteur de l'injustice. C'est d'abord par le procédé dela bienfaisance; car il n'est point d'homme assez dépravéni insensible pour ne pas être disposé à devenir leserviteur et l'ami de celui qui lui a donné de quoi boire et dequoi manger. En second lieu, c'est par la crainte de la vengeance; en effet,si l'Apôtre semble s'adresser au bienfaiteur en disant : En agissantde la sorte, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête; c'estsurtout à l'auteur de l'injure qu'il s'en prend; il veut, par cettecrainte, l'empêcher de persister dans son inimitié; en luifaisant comprendre que cette pourriture, cette boisson qu'il a reçuslui (123) porteront le plus grand préjudice s'il persévèredans sa haine, il veut qu'il renonce à ce ressentiment, car ce serale moyen pour lui d'éteindre ces charbons ardents. Ainsi, l'expectativedu châtiment qui doit punir l'un et venger l'autre entraînel'offensé à faire du bien à son agresseur, et en mêmetemps elle effraye ce dernier, le met sur ses gardes et le pousse àla réconciliation avec celui dont il a reçu nourriture etboisson. L'Apôtre a donc trouvé un double lien pour les rapprocher: celui de la bienfaisance et celui de la vengeance. C'est que le pointdifficile est de commencer; c'est de trouver une introduction àla réconciliation : la voie une fois ouverte, n'importe de quellemanière, tout ce qui suivra sera facile et aisé. Bien quecelui qui a souffert l'injure nourrisse d'abord son ennemi dans l'espoirque ce dernier sera puni, comme cet acte même de le nourrir feradu bienfaiteur un ami, celui-ci deviendra capable de rejeter le désirde se voir vengé; car, d'ennemi étant devenu ami, ce ne pourraitplus être dans la même attente qu'il nourrirait désormaiscelui qui s'est réconcilié avec lui. Et d'autre part l'agresseur,voyant sa victime se résoudre à lui donner à boireet à manger, est à la fois touché par ce fait mêmeet effrayé du châtiment qui lui est réservé: il renonce donc à toute haine, fût-il mille et mille foisde fer, de roc, et dépourvu d'entrailles; car il est confondu devoir la bonté de celui qui lui donne la nourriture, et il redoutela punition qui lui reviendra si, après avoir éténourri par lui, il continue à le haïr.

C'est pourquoi saint Paul ne s'en tient pas encore là dans sonexhortation; mais qu'après avoir éteint le ressentiment del'un et de l'autre, il rectifie leur intention, en disant: Ne vous laissezpoint vaincre par le mal. (Rom. XII, 9-1.) Car si tu continues, veut-ildire, à garder rancune et à te venger, tu as l'air de vaincreton ennemi, mais en réalité tu es vaincu par le mal, c'est-à-direpar le ressentiment; ainsi donc, si tu veux être vainqueur, réconcilie-toi,et ne recommence pas les attaques. Car la victoire éclatante consisteà vaincre le mal par le bien, c'est-à-dire par le supportdu mal, rejetant la colère et le ressentiment. Mais l'homme offensén'aurait pu, dans son effervescence, supporter tout d'abord de telles paroles.Aussi n'est-ce qu'après avoir donné satisfaction àcette fougue que saint Paul amène cet homme jusqu'au motif le plusparfait de la réconciliation : il ne permet pas qu'il demeure dansce coupable espoir de se voir vengé. Voyez-vous bien maintenantla sagesse du législateur? Et pour vous montrer qu'il a formulécette loi à cause de la faiblesse des gens qui sans cela n'auraientpas eu le courage de se rapprocher, écoutez comment Jésus-Christ,en donnant le même précepte, s'est gardé d'y attacherla même récompense. Après avoir dit : Aimez vos ennemis,faites dit bien à ceux qui vous haïssent (Matth. V, 44), ceque l'on fait lorsqu'on leur donne à manger et à boire, iln'a pas ajouté car en agissant de la sorte vous amasserez des charbonsardents sur leur tête; qu'a-t-il ajouté? Afin que vous deveniezsemblables à votre Père qui est dans cieux. Cela devait être: car il s'entretenait alors avec Jacques et Jean, et le reste du collègeapostolique, et c'est pourquoi il leur propose cette récompense.Que si vous dites que le précepte est pénible, mêmeà ces conditions, d'abord vous ne faites que mieux justifier lelangage de saint Paul; et puis, vous vous enlevez à vous-mêmetoute excuse. Comment cela? C'est que le commandement que vous trouvezpénible, je vais vous le montrer observé dans l'Ancien Testament,alors qu'une sagesse aussi grande n'était pas encore dévoilée.Car saint Paul n'a pas énoncé cette loi dans des termes àlui, mais il a employé les propres expressions dont s'étaitservi celui qui l'avait autrefois formulée; et c'est pour ne laisseraucune excuse à ceux qui ne l'observent pas.

En effet, cette parole: Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger;s'il a soif, donne-lui à boire, n'est pas primitivement de saintPaul, mais de Salomon. (Prov. XXV, 21, 22.) Il a donc employé lesmêmes termes, pour persuader à son auditeur que c'est le comblede la honte de regarder comme pénible et à charge, aujourd'huiqu'elle est élevée à un tel degré de sagesse,une loi ancienne et souvent pratiquée par les hommes d'autrefois.Et qui, direz-vous, l'a pratiquée parmi les anciens? Entre beaucoupd'autres, David surtout, avec une plus grande supériorité.Il ne s'est pas contenté de donner à manger et à boirea son ennemi, mais à diverses reprises, quand cet ennemi étaiten péril, David l'a arraché à la mort; il étaitmaître de l'égorger, et il s'en est abstenu, une premièrefois, une seconde, et plus tard encore. Depuis qu'il avait combléSaül de bienfaits, remporté de si éclatantes victoireset sauvé le peuple en tuant Goliath, Saül le haïssaittant, il avait pour (124) lui une telle aversion, qu'il ne souffrait mêmepas qu'on le nommât en sa présence, et qu'il l'appelait parle nom de son père. Car un certain jour de fête, Saülayant machiné une ruse contre David , lui ayant dressé decruelles embûches, et ne le voyant pas arriver : Où est, dit-il,le fils de Jessé ? (I Rois, XX, 27.) Il l'appelait par le nom deson père, d'une part à cause de cette haine qui lui rendaitle nom de David insupportable, et aussi parce qu'il croyait que la bassenaissance de ce père ternissait la gloire de ce juste.; penséemisérable, insensée, car avant tout, eût-il eu quelquechose à reprocher à Jessé, cela ne faisait aucun tortà David. Car chacun est responsable de ses propres actions, et c'estpar là que chacun de nous mérite les éloges ou leblâme. Mais, n'ayant rien à lui reprocher de mal, il mettaiten avant la bassesse de son extraction, se figurant qu'il obscurciraitainsi l'éclat de sa gloire, et cela même était de ladernière folie. Quel sujet de blâme en effet, d'êtrené de parents obscurs et infimes ? Mais Saül ne savait pasvoir les choses avec cette sagesse. Il appelait donc David fils de Jessé;mais David, quand il trouva Saül endormi dans la caverne, ne l'appelapas fils de Cis; il lui donna son nom d'honneur : Que je ne porte pointma main, dit-il, sur l'oint du Seigneur! (I Rois, XXVI,11. ) Tant Davidétait pur de toute colère et de tout ressentiment ! il appellel'oint du Seigneur celui qui lui a fait tant de mal, celui qui a soif deson sang, celui qui après mille bienfaits reçus de lui, atenté plusieurs fois de le faire périr. C'est qu'il ne considéraitpas quel châtiment Saül méritait; mais bien ce qu'ilétait convenable à lui, David, et de faire et de dire; orc'est là la dernière limite de la sagesse. Quelle est cetteconduite? tu tiens ton ennemi comme emprisonné, il est attachépar une double chaîne, par une triple chaîne, l'exiguïtéde l'endroit, l'absence de tout secours, la captivité du sommeil,et tu ne lui fais pas subir ta justice, ta vengeance? Non, répond-il;car je n'examine pas en ce moment de quelle peine il est digne, j'examinece qu'il m'est séant de faire. David ne regarda pas à lafacilité du meurtre, mais il eut en vue l'exact accomplissementd'un devoir dicté par la sagesse. Et pourtant, de toutes les circonstancesoù il se trouvait, quelle est celle qui n'était de natureà le déterminer à tuer Saül ? Son ennemi ne luiétait-il pas livré tout enchaîné? Or vous savezfort bien que nous nous jetons plus volontiers dans les entreprises pleinesde facilité, et que l'espoir du succès fait naîtreen nous un plus grand désir d'agir : c'était le cas oùse trouvait David.

N'était-il pas en outre conseillé, excité par lechef de l'armée ? N'avait-il pas le souvenir de ce qui s'étaitpassé ? Eh bien ! rien de tout cela ne le poussa au meurtre, etla facilité même de cette immolation l'en détourna: il réfléchit que Dieu le lui avait livré précisémentpour lui fournir un plus grand sujet, un plus grand motif de sagesse. Peut-êtrevous étonnez-vous qu'il ne se soit souvenu d'aucun de ses maux passés; quant à moi, je l'admire pour quelque chose de bien plus grand: et quelle est cette autre raison ? C'est que même la crainte del'avenir ne l'ait pas poussé non plus à s'emparer de sonennemi. Car il savait parfaitement que Saül, une fois échappéde ses mains, recommencerait à se tourner contre lui; mais il aimamieux courir lui-même des dangers après avoir laissééchapper celui dont il avait à se plaindre , que pourvoira sa propre sûreté en s'emparant de cet adversaire. Que pourrait-ontrouver d'égal à cette âme grande et généreusequi , sous une loi qui ordonnait de crever oeil pour oeil, d'arracher dentpour dent, de se venger enfin en rendant la pareille (Douter. XIX, 21),non-seulement n'a point agi ainsi, mais encore a fait preuve d'une sagessebien supérieure ? Pourtant, s'il eût alors tué Saül,il eût, même dans ce cas, conservé sans tache sa réputationde sagesse, non-seulement pour s'être vengé sans avoir étéle premier et injuste aggresseur, mais aussi pour avoir surpassépar sa grande modération le précepte : Oeil pour oeil. Carce n'est pas pour un seul meurtre qu'il en eût accompli un; Saülayant essayé de le tuer, non pas une fois, ni deux, mais àplusieurs reprises, t'eût été pour ces différentesmorts que David lui en aurait donné une seule; mais en outre, l'appréhensionoù il était de l'avenir pouvait lui faire prendre le partide la vengeance; et cette considération, jointe aux précédentes,lui assure dans toute sa plénitude la couronne de la patience desinjures. Car si , irrité contre Saül de ce qui avait eu lieu,il se fût vengé de lui, il n'aurait pas droit aux élogesdus à cette patience ; si au contraire, ayant mis en oubli tousles faits passés, faits nombreux et graves, mais en même tempscraignant pour l'avenir et (125) pourvoyant à sa propre sûreté,il eût jugé que cela le forçait à prendre leparti de la vengeance; dans ce cas personne ne lui refuserait les couronnesde la modération.

7. Eh bien! David n'a pas même fait ainsi il a trouvé unesorte de sagesse nouvelle et extraordinaire, et ni le souvenir du passé,ni la crainte de l'avenir, ni les sollicitations du chef de l'armée,ni la solitude du lieu, ni la facilité du meurtre, rien en un motne put le déterminer à tuer Saül ; il épargnacet ennemi, ce persécuteur, comme il eût fait d'un bienfaiteurqui lui eût rendu de grands services. Quelle excuse aurons-nous donc, nous qui nous souvenons des offenses passées, qui nous vengeonsde ceux qui nous ont contristés, lorsque ce grand personnage qui,sans avoir fait de mal, avait eu tant à souffrir, et qui s'attendaitque des maux plus nombreux encore et plus cruels lui reviendraient du salutde son ennemi, nous donne l'exemple d'un ménagement tel, qu'il préfèrecourir lui-même des dangers, et vivre dans la crainte et l'anxiétéplutôt que d'immoler, comme il en avait le droit, l'homme qui doitlui créer mille et mille tourments ?

Il nous a donc prouvé sa sagesse, non-seulement en ne tuant pasSaül , quand la nécessité était si pressante,mais encore en ne proférant contre lui aucune parole d'outrage,et cela, quand celui qui aurait été insulté ne devaitpoint l'entendre. Et à nous, il nous arrive souvent de dire du malmême de nos amis lorsqu'ils ne sont pas là; David , lui, n'apas mal parlé, même de son ennemi, d'un ennemi qui l'avaittant persécuté. Voilà donc ce qui nous fait voir sasagesse; et quant à sa miséricorde, à sa bontésous tous les rapports, elle éclate dans ce qu'il fit ensuite. Ilcoupa la frange du manteau de Saül, emporta son urne d'eau, et s'enalla au loin; puis, s'arrêtant, il cria (I Rois, XXIV, 5, et XXVI,13 et suiv.), et montra ces objets à celui qu'il venait de laissersain et sauf; ce qu'il ne fit pas par ostentation et par orgueil, maisdans l'intention de le persuader par ses actes, qu'il était malfondé et qu'il perdait sa peine à le suspecter comme un ennemi;il s'efforçait par là de le ramener à son amitié.Mais n'ayant pas réussi, même par cette conduite, àpersuader Saül, et, quoique pouvant se défaire de lui, il préféras'exiler de son pays et aller vivre à l'étranger, éprouvantdes peines journalières pour se procurer la nourriture nécessaire,plutôt que de continuer à mener dans son pays une vie quiaurait fait le tourment de son insidieux persécuteur. Quoi de plusdoux que cette âme ? Il avait réellement bien raison de dire: Seigneur, souviens-toi de David et de toute sa mansuétude. (PsaumeCXXXI, 1.) Imitons-le donc, nous aussi ; ne disons aucun mal de nos ennemis,ne leur en faisons aucun; faisons-leur même du bien dans la mesurede nos forces, car ce sera nous en faire encore plus qu'à eux-mêmes.Car, dit l'Ecriture, si vous pardonnez à vos ennemis, il vous serapardonné. (Matth. VI,14.) Pardonnez les fautes aux serviteurs, afind'obtenir, pour vos fautes, l'indulgence du Maître; si les fautescommises envers vous sont grandes, eh bien ! plus elles le sont, plus seragrande aussi, si vous les pardonnez, l'indulgence que vous obtiendrez vous-mêmes.Car c'est pour cela que nous avons été instruits àdire: Pardonnez-nous, comme nous pardonnons (Ibid. 12) ; c'est afin quenous sachions que la mesure du pardon vient en premier lieu de nous-mêmes.De sorte que, plus les maux qu'un ennemi nous fait sont cruels, plus ilnous fait de bien. Efforçons-nous donc et hâtons-nous de nousréconcilier avec ceux qui nous ont persécutés , queleur ressentiment soit juste ou injuste. Car en vous réconciliantici-bas, vous vous exemptez du jugement d'en-haut; si, au contraire, pendantque votre inimitié subsiste encore, la mort survenant surprend cettehaine et l'emporte, il est nécessaire qu'ensuite le compte en soitrendu là-haut. Ainsi, suivons l'exemple d'une foule de gens qui,ayant des contestations entre eux, s'affranchissent de bien des frais,des craintes et des dangers, en s'arrangeant à l'amiable, sans comparaîtreau tribunal, parce que leur affaire se termine à la satisfactiondes deux parties; lorsqu'au contraire, ils s'adressent au juge, chacunde leur côté, il en résulte de l'argent dépensé,souvent des vengeances, et il reste entre eux une haine indestructible.De même, parmi nous, si nous terminons nos différends pendantcette vie, nous nous délivrons de tout châtiment ; mais si,toujours ennemis, nous paraissons devant le redoutable tribunal, la plusrigoureuse condamnation nous sera certainement infligée par la sentencedu divin Juge : les deux parties subiront un châtiment inévitable;celle dont le ressentiment est injuste sera punie pour cette injusticemême, et celle dont le (126) ressentiment est fondé, serapunie pour s'être souvenue du mal, quelque réel qu'il fût.Quand même, en effet, nous aurions souffert quelque mal injustement,nous devons le pardonner à ceux qui l'ont commis. Voyez comme Notre-Seigneurexhorte et presse ceux qui ont fait quelque tort et quelque injustice,pour qu'ils se réconcilient avec ceux qu'ils ont offensés.Si tu apportes, dit-il, ton présent devant l'autel , et que là,tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi, va d'abordte réconcilier avec ton frère. (Matth. V, 23, 24.) Il n'apas dit: Dispose ton sacrifice et offre-le; mais : Va te réconcilier,et après cela, offre-le. Laisse d'abord là le sacrifice,afin que la nécessité de l'offrir contraigne bon grémal gré celui qui a contre toi un juste ressentiment, à venirse réconcilier. Voyez ensuite comment il nous exhorte à allertrouver celui qui nous a irrité : Remettez, dit-il, les dettes àvos débiteurs, afin que votre Père vous remette aussi vosfautes. (Marc, XI, 25.)

Car ce n'est pas une petite récompense qu'il nous a proposée: elle surpasse de beaucoup la grandeur de la bonne action. Pensons doncà tout cela, réfléchissons à la rémunérationqui y est attachée, au peu de peine et d'efforts qu'il en coûtepour effacer nos fautes, et pardonnons à ceux qui ont eu des tortsenvers nous. Car ce que d'autres obtiennent à peine par les jeûnes,les gémissements, les prières, le sac et la cendre, et desconfusions multipliées, je veux dire de faire effacer leurs péchés,il nous est donné d'y parvenir aisément sans sac , ni cendre, et sans jeûne, si seulement nous effaçons de notre coeurle ressentiment et si nous pardonnons avec sincérité àceux qui nous ont offensés. Que le Dieu de paix et d'amour, bannissantde notre âme toute colère, toute amertume et toute irritation, daigne nous accorder d'être intimement unis ensemble comme lesmembres d'un même corps, afin de pouvoir, tous dans un mêmeesprit comme d'une seule bouche et d'une seule âme, faire montercontinuellement vers lui les hymnes d'actions de grâces qui lui sontdues, car c'est à lui qu'appartiennent la gloire et la puissance,dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN

HOMÉLIES SUR PRISCILLE ET AQUILA (Rom. XVI, 3.)PREMIÈRE HOMÉLIE.AVERTISSEMENT.

1. Il en est, je pense, plusieurs parmi vous qui s'étonnent dupassage de l'Apôtre qu'on vient de vous lire, ou plutôt, quiconsidèrent cette partie de son épître comme accessoireet superflue , parce qu'elle ne contient qu'une succession continuellede salutations. Aussi , quoique j'eusse aujourd'hui jeté mes vuesd'un autre côté, je renonce à ce premier sujet, etje me dispose à aborder celui-ci, pour vous apprendre que dans lessaintes Ecritures rien n'est superflu, rien n'est accessoire, fût-ceun seul iota, un seul accent, et qu'une simple (128) salutation nous ouvresouvent un océan de pensées. Et que dis-je, une simple salutation?Souvent l'addition d'une seule lettre de l'alphabet apporte avec soi toutun ensemble de pensées fécondes. C'est ce qu'on peut voirà propos de l'appellation d'Abraham. Celui qui reçoit unelettre de soir ami ne se contente pas de lire le corps même de cettelettre, il lit aussi la salutation qui est au bas, et c'est par làsurtout qu'il juge de la disposition de celui qui a écrit. Et quandc'est Paul qui écrit, ou plutôt, non pas Paul, mais la grâcede l'Esprit-Saint qui adresse une- lettre à une ville entière,à un peuple si nombreux, et par eux à tout l'univers, n'est-ilpas déplacé de croire qu'il y ait dans le contenu quelquechose d'inutile, et de passer légèrement à côté,sans réfléchir que c'est là ce quia tout bouleversé?Oui, ce qui nous a plongés dans cet abîme de tiédeur,c'est de ne pas lire les Ecritures dans leur entier, c'est de faire unchoix de ce qui nous paraît le plus clair, sans tenir le moindrecompte du reste. C'est ce qui a même introduit les hérésiesque de ne pas vouloir étudier tout l'ensemble et de croire qu'ily avait du superflu, de l'accessoire. Aussi, tandis qu'en tout le restenous avons poursuivi, non-seulement le superflu, mais encore l'inutileet le nuisible, l'étude des Ecritures est restée négligéeet méprisée. Ceux qui ont la frénésie d'assisteraux courses de chevaux, savent bien vous dire avec la dernière exactitudele nom de chaque cheval, à quelle troupe il appartient, quelle estsa race, son âge, et sa force comme coureur; ils vous diront lequel,attelé avec quel autre, enlèvera la victoire; quelle bêteenfin, partie de quelle barrière, et avec quel écuyer, aurale pas sur son concurrent, et obtiendra le prix de la course. Les gensqui ont fait de la danse l'objet de leur étude, nous offrent l'exempled'une folie non moins grande, plus forte même encore, à l'égardde ceux qui exposent leur honte sur les théâtres, je veuxdire les mimes et les danseuses: ils vous débitent leur famille,leur patrie, leur éducation, et tout le reste. Et nous, quand onnous demande combien il y a d'épîtres de saint Paul, et cequ'elles sont, nous ne pouvons même pas en dire le nombre. Et s'ily a quelques personnes qui le sachent, on les embarrasse en leur demandantà quelles villes elles furent envoyées. Ainsi, un eunuque,un étranger, préoccupé d'une infinité d'affairesdiverses, avait tant d'assiduité pour les livres, qu'il ne connaissaitpoint de relâche, même en voyage, et qu'assis dans sa voitureil s'appliquait à une lecture fort attentive des divines Ecritures(Act. VIII, 27 et suiv.) ; et nous, qui n'avons pas la millièmepartie de ses occupations, nous sommes étrangers au nom mêmedes épîtres, et cela, quand chaque dimanche nous nous rassemblonsen ce lieu pour profiter de l'audition de la parole sainte. Eh bien ! donc,car je ne voudrais pas employer tout mon discours à vous faire desreproches, voyons donc un peu ensemble cette salutation qui a l'air inutileet gênante. Car si nous l'expliquons, et si nous faisons voir toutle profit qui en revient à ceux qui y font bien attention, alorsle reproche n'en sera que plus grand contre ceux qui négligent depareils trésors et qui rejettent loin d'eux les richesses spirituellesqui sont entre leurs mains. Quelle est clone cette salutation? Saluez,dit saint Paul, Priscille et Aquila, unes coopérateurs dans le Seigneur.(Rom. XVI, 3.) Ne trouvez-vous pas que voilà une bien insignifianteformule, et qui ne nous offre rien de grand, ni de noble ? Eh bien ! c'estpourtant à elle seule que nous consacrerons tout cet entretien,ou plutôt, nos efforts n'auront même pas assez d'aujourd'huipour épuiser devant vous toutes les pensées renferméesdans ces quelques mots; nous serons forcés de réserver pourun autre jour le surplus des méditations que cette brèvesalutation fera surgir. Car pour aujourd'hui, je n'ai pas en vue de laconsidérer tout entière ; je n'en examinerai qu'une partie,le commencement, le début : Saluez Priscille et Aquila.

2. Et d'abord, on a lieu d'être frappé de la vertu de Paul,aux soins de qui l'univers entier avait été remis, et qui,ayant à s'inquiéter de la terre et de la mer, de toutes lesvilles que le soleil éclaire, des Grecs et des Barbares, enfin d'unsi grand nombre de peuples, montrait tant de préoccupation pourun seul homme et une seule femme; puis, une autre chose encore est admirable,c'est ce qu'il fallait à son âme de vigilance et de sollicitudepour se souvenir non-seulement de tous en général , maisen particulier de chaque personne estimable et vertueuse. De nos jours,cela n'a rien d'étonnant de la part de ceux qui sont à latête des Eglises, car les troubles d'alors sont apaisés, etles prélats ne sont plus chargés que du soin d'une seuleville; tandis que, dans ce temps-là, non-seulement la grandeur desdangers, mais (129) aussi les distances, les nombreuses préoccupations,le flux et reflux perpétuel des événements, l'impossibilitéd'être toujours au milieu de tous, et bien d'autres inconvénientsplus graves que ceux-là, étaient de nature à bannirde sa mémoire les gens même les plus recommandables. Maisnon, il n'en perdit pas le souvenir. Et comment cela fut-il possible? C'estque Paul avait l'âme grande et une charité ardente et sincère.Il avait ces personnes-là tellement présentes à sapensée, qu'il en faisait souvent mention même dans ses lettres.Mais voyons quel était le caractère, là conditionde ces fidèles qui captivèrent Paul à ce point, ets'attirèrent son affection personnelle. C'étaient peut-êtredes consuls, des préteurs, des procurateurs, d'autres dignitairesillustres, ou de ces grands, de ces riches qui mènent la ville commeils veulent? Non, rien de pareil, mais tout à fait le contraire: des pauvres, des indigents vivant du travail de leurs mains. Car leurétat, dit l'Ecriture, était de fabriquer des tentes; et Pauln'avait point honte et ne regardait nullement comme un opprobre pour laville royale par excellence et pour ce peuple orgueilleux, de lui recommanderde saluer ces artisans ; il ne croyait pas faire injure aux Romains parl'amitié qu'il portait à ces mêmes artisans : tantil avait appris alors la véritable sagesse à tous les fidèles.Et nous, quand nous avons dans notre famille des gens un peu plus pauvresque nous, souvent nous les excluons de notre familiarité ; nousnous croirions déshonorés, si l'on venait à découvrirqu'ils tiennent à nous par quelque parenté. Ce n'étaitpas ainsi que se comportait Paul : loin de là, il en tire gloire,et il proclame non-seulement devant son époque, mais pour tous lesâges à venir, que ces faiseurs de tentes occupaient un despremiers rangs dans son amitié. Et qu'on ne vienne pas me dire :Qu'y a-t-il donc de grand et d'admirable, qu'ayant lui-même cet état,il n'ait point rougi de ceux de son métier? Comment? C'est précisémentlà ce qu'il y a de plus grand, ce qu'il y a d'admirable ! Lorsqu'onpeut citer des ancêtres illustres , on rougit moins de ceux dontla position est infime comparée à la nôtre, que lorsque, d'une condition jadis aussi humble que la leur, on s'est ensuite élevétout d'un coup à un certain éclat, à un poste en vue.Or personne alors n'était plus illustre, ni plus en évidenceque Paul, il était plus célèbre que les rois mêmes;cela est reconnu de tout le monde. En effet , l'homme qui commandait auxmalins esprits, qui ressuscitait les morts, qui pouvait d'une seule injonctionrendre les gens aveugles et guérir ceux qui l'étaient, l'hommedont les vêtements et l'ombre elle-même dissipaient toute espècede maladie , était bien évidemment regardé non pluscomme un homme , mais comme un ange descendu des cieux. Malgré cela,avec toute cette gloire dont il jouissait, cette admiration qui le suivaiten tous lieux, tous les regards se fixant sur lui n'importe où ilse montrait, il ne rougissait point d'un faiseur de tentes, et il ne pensaitpas avilir la dignité des personnages si haut placés. Cardans l'Eglise de Rome il y avait naturellement bien des personnages illustres,qu'il chargeait ainsi de saluer ces pauvres gens. C'est qu'il savait, ilsavait parfaitement que la noblesse ne vient pas de l'éclat de lafortune, de l'abondance des richesses, mais de la bonne conduite ; de sorteque si l'on est dépourvu de cette dernière, et que l'on s'enorgueillissede la gloire de ceux auxquels on doit le jour, on se pare seulement duvain nom de la noblesse, sans en avoir la réalité; disonsmieux, il se trouve souvent que le nom même est dérobé,s'il prend idée à quelqu'un de remonter plus haut que cesnobles ancêtres. Tel en effet, illustre et en vue lui-même,peut encore nommer un père et un aïeul célèbres;mais en cherchant bien, vous lui trouverez souvent un bisaïeul obscuret sans nom; de même que si nous voulons scruter, en remontant pardegrés, toute la généalogie de ceux que nous croyonsde basse naissance , nous leur trouverons souvent pour aïeux éloignésdes procurateurs, des préteurs, dont les descendants ont fini pardevenir des éleveurs de chevaux, des engraisseurs de porcs. Riende tout cela n'échappait à saint Paul : aussi faisait-ilpeu de cas de cette sorte d'avantages, mais il cherchait la noblesse del'âme, et il apprit aux autres à admirer cette qualité.En attendant, nous tirons de là un fruit qui n'est pas médiocre, c'est de ne rougir d'aucun de ceux dont la condition est plus humbleque la nôtre, de rechercher la vertu de l'âme, et de considérercomme superflues et inutiles toutes les circonstances qui nous sont extérieures.

3. Il y a encore un autre avantage non moins grand à en recueillir,et qui, mis à profit, exerce on ne peut plus d'influence sur larègle (130) de notre vie. Quel est-il? C'est de ne point accuserle mariage, c'est de ne pas regarder comme un empêchement et un obstacleau chemin qui mène à la vertu, d'avoir une femme, d'éleverdes enfants, d'être chef d'une famille, et d'exercer une professionmanuelle. Voyez, dans l'exemple qui nous occupe, il y avait aussi un mariet une femme, ils étaient à la tête d'un atelier, ilstravaillaient de leurs mains, et ils offraient le spectacle d'une vertubien plus parfaite que ceux qui vivent dans des monastères. Et qu'est-cequi nous le prouve? Le salut que Paul leur adresse; ou plutôt, nonpas le salut seulement, mais ce qu'il atteste ensuite. Car aprèsavoir dit : Saluez Priscille et Aquila, il ajouta aussi leur titre. Etquel titre? Il n'a pas dit ces riches, ces personnages illustres, de famillenoble; qu'a-t-il dit? Mes coopérateurs dans le Seigneur. Or, ilne saurait y avoir rien d'égal à cela comme recommandationde vertu,; et ce n'est pas là le seul trait qui nous fasse voirleur vertu, c'est encore qu'il ait demeuré chez eux, non pas unjour, non pas deux ou trois, mais deux années entières. Eneffet, de même que les puissants de la terre ne choisissent jamaispour y descendre les maisons des gens obscurs et de basse condition, maisqu'ils recherchent les splendides demeures de quelques personnes marquantes,de sorte que la bassesse du rang de leurs hôtes ne porte pas atteinteà la grandeur de leur,dignité; ainsi faisaient les apôtres: ils ne descendaient pas chez les. premiers venus, et si les grands s'attachentà la splendeur de la résidence, les Apôtres demandaientla vertu de l'âme, ils recherchaient avec soin les fidèlesqui leur étaient dévoués et ils venaient loger dansleur maison. En effet, il y avait un précepte du Christ qui l'ordonnaitainsi. Quand vous entrerez, dit-il, dans une ville ou dans une maison,demandez qui de ses habitants mérite de vous recevoir, et demeurez-y.(Luc, IX, 4.) Ainsi, Priscille et Aquila étaient dignes de Paul;et s'ils étaient dignes de Paul, ils étaient dignes des anges.Quant à moi, j'appellerais hardiment cette pauvre maisonnette uneéglise, un ciel. Car où était Paul, là aussiétait le Christ. Cherchez-vous, dit-il, une preuve du Christ quiparle en moi? (II Cor. XIII, 3.) Et là où était leChrist, là aussi les anges se portaient continuellement en foule.

Or ces fidèles qui, même auparavant, s'étaient Montrésdignes des attentions de saint Paul, songez ce qu'ils durent devenir, enhabitant deux ans avec lui, à même d'observer sa tenue, sadémarche, son regard, sa mise, toutes ses actions, toutes ses habitudes.Car, dans les saints, ce ne sont pas seulement les. paroles, ni les enseignementset les exhortations, mais encore tout le reste de la conduite de la viequi est capable de devenir pour les gens attentifs une école complètede sagesse. Figurez-vous ce que ce devait être de voir Paul prendreses repas, adresser des reproches ou des exhortations, prier, verser deslarmes, enfin dans toutes ses démarches. Si nous autres, qui nepossédons de lui que quatorze lettrés, nous les portons partout l'univers, ceux qui possédaient la source de ces épîtreset là langue même de l'univers, la lumière des Eglises,le fondement de la foi, la colonne et la base de la vérité,quels ne seraient-ils pas devenus, dans le commerce d'un tel ange? Et sises vêtements étaient redoutables aux malins esprits, et avaientune si grande vertu, avec quelle abondance sa société intimen'aurait-elle pas attiré la grâce du Saint-Esprit. Voir lelit où Paul reposait. la couverture qui l'enveloppait, les sandalesoù il mettait ses pieds, cela n'aurait-il pas suffi pour leur inspirerune componction continuelle? Car si les démons tressaillaient àla vue de ses vêtements, bien plus les fidèles qui vivaientavec lui devaient-ils se sentir contrits et humiliés à cetaspect. Mais, une chose qui vaut la peine d'être examinée,c'est le motif qui lui fit nommer, dans cette salutation, Priscille avantson mari. Il ne dit pas : Saluez Aquila et Priscille, mais, Priscille etAquila. Ce qu'il n'a point fait au hasard, mais, je pense, parce qu'illui savait plus de piété que son mari. Et ce que j'avancelà, vous pouvez vous convaincre, par la lecture même des Actes,que ce n'est pas une simple conjecture. Apollo, homme éloquent ettrès-versé dans les saintes Ecritures, mais qui ne connaissaitque le baptême de Jean, avait été recueilli par Priscille,qui l'avait initié à la voie de Dieu, et en avait fait undocteur accompli. (Act. XVIII, 24, 25.) Car les femmes du temps des apôtresne s'inquiétaient pas comme celles d'aujourd'hui, d'avoir de bellestoilettes, d'embellir leur visage avec du fard et des traits de couleur,elles ne tourmentaient pas leur mari pour lui faire acheter une robe pluschère que celle de leur, voisine et de leur égale, pour avoirdes mulets blancs avec des freins saupoudrés d'or, un (131) cortéged'eunuques, un nombreux essaim de suivantes, et toutes les autres fantaisiesles plus ridicules; elles avaient secoué tout cela, rejetéloin d'elles le luxe du monde, et ne cherchaient qu'une chose, d'avoirpart à la société des Apôtres, et de conquériravec eux un même butin spirituel. Aussi Priscille n'étaitpas la seule qui se comportât de la sorte; toutes les autres faisaientde même. Car saint Paul parle d'une certaine Persis, qui, dit-il,a beaucoup travaillé pour nous (Rom. XVI, 12), et il admire Marieet Tryphène pour les mêmes labeurs, c'est-à-dire, parcequ'elles travaillaient avec les Apôtres et s'étaient préparéesaux mêmes luttes. Mais alors comment donc, écrivant àTimothée, lui dit-il : Quant à la femme, je ne la chargepas d'enseigner, ni d'exercer l'autorité sur son mari? (I Tim. II,12.) C'est dans le cas où l'homme aussi est pieux, où ilpossède la même foi, où il en partage la mêmesagesse; mais lorsque le mari est hors de la foi, lorsqu'il vit dans l'erreur,saint Paul ne refuse pas à la femme cette autorité : ainsi,écrivant aux Corinthiens, il leur dit : Que la femme dont le mariest hors de la foi, ne se sépare pas de lui. Que sais-tu en effet,ô femme, si tu ne sauveras pas ton mari? (I Cor. VII, 13,16.) Or,comment la femme qui a la foi aurait-elle pu sauver son mari qui n'avaitpoint la foi? Il est clair que c'est en le catéchisant, en l'instruisant,en l'amenant à la foi, exactement comme Priscille l'a fait pourApollo. D'ailleurs, lorsqu'il dit : Je ne charge pas la femme d'enseigner,il parle de l'enseignement que l'on donne du haut de la chaire, du discoursen public, de celui qui est dans les attributions du sacerdoce; mais iln'a pas interdit à la femme de donner en particulier des exhortationset des conseils. Car si cela eût été défendu,il n'aurait pas donné des éloges à celle qui le faisait.

4. Que les maris écoutent cela , que les femmes l'écoutentaussi : ces dernières, afin d'imiter une personne du mêmesexe et de la même nature qu'elles; les premiers, pour ne pas semontrer plus faibles qu'une femme. En effet, quelle excuse sera la nôtre,quel pardon mériterons-nous, lorsqu'ayant l'exemple de ces femmesqui ont fait preuve d'un si grand zèle et d'une si haute sagesse,nous restons perpétuellement enchaînés parles affairesdu monde. Que tous l'entendent, dignitaires et subordonnés, prêtreset laïques, afin que les uns., ait lieu d'admirer les riches et d'êtreà la piste des familles illustres, recherchent la vertu jointe àla pauvreté, qu'ils ne rougissent point de leurs frères plusdénués qu'eux, qu'ils ne délaissent pas làle faiseur de tentes, le corroyeur, le marchand d'étoffes de pourpre,le forgeron, pour aller faire leur cour aux potentats; afin aussi que lessubordonnés ne s'imaginent point que rien les empêche de recevoirchez eux les saints, mais que, songeant à la veuve qui reçutElie lorsqu'elle n'avait qu'une poignée de farine (III Rois, XVII,10 et suiv.), et à ceux-ci, qui donnèrent deux ans l'hospitalitéà saint Paul, ils ouvrent leurs maisons à ceux qui ont besoin,et que tout ce qu'ils possèdent, ils le mettent en commun avec leurshôtes. N'allez pas me dire, en effet , que vous n'avez pas de domestiquespour vous servir. Quand vous en auriez dix mille, Dieu vous ordonne decueillir vous-même le fruit de l'hospitalité. C'est pourquoisaint Paul s'adressant à la femme veuve, et lui commandant d'exercerl'hospitalité, lui ordonnait de le faire non par d'autres, maispar elle-même. Car après avoir dit : Si elle a exercél'hospitalité, il ajouta : Si elle a lavé les pieds des saints.(I Tim. V, 10.) Il n'a pas dit : si elle a dépensé de l'argent,ni : si elle a ordonné à ses domestiques de rendre aux saintsce service, mais : si elle l'a accompli elle-même. C'est pour celaaussi qu'Abraham, qui avait trois cent dix-huit serviteurs, courait lui-mêmeau troupeau, portait le veau, et faisait tous les autres offices , associantsa femme aux fruits de cette hospitalité. C'est encore pour celaque Notre-Seigneur Jésus-Christ vient au monde dans une étable;qu'une fois né, il est élevé dans sa famille, et que,devenu grand, il n'avait pas où reposer sa tête, pour vousenseigner de toutes les manières à ne pas soupirer aprèsles splendeurs de cette vie, à aimer en tout la simplicité,à rechercher la pauvreté, à fuir le luxe, et àvous orner intérieurement. Car, dit l'Ecriture, la gloire de lafille d'un roi est tout intérieure. (Ps. XLIV, 14.) Si vous avezl'intention de l'hospitalité, vous en avez le trésor toutentier, quand vous ne posséderiez qu'une obole; mais si vous avezdans le coeur de l'aversion pour l'humanité et pour vos hôtes,nageriez-vous dans l'abondance de toutes choses, vos hôtes sont àl'étroit dans votre maison. Priscille ne possédait pas delits à garnitures d'argent, mais elle possédait une grandechasteté; point de couverture de parade, mais une intention de bontéet (132) d'hospitalité; point de balustres brillants, mais une éclatantebeauté d'âme ; son logis n'offrait ni murs revêtus demarbre, ni dalles émaillées de marqueterie, mais elle étaitelle-même un temple du Saint-Esprit. Voilà ce que loua Paul,voilà ce dont il fut épris; c'est pour cela qu'il resta deuxans sans quitter cette maison; c'est pour cela qu'il se souvient toujoursde ses habitants, et leur compose un éloge grand et admirable, nonpour ajouter à leur gloire, mais pour amener les autres au mêmezèle, pour persuader aux autres de regarder comme bienheureux, nonpas les riches ni les puissants, mais les hommes qui aiment leurs hôtes,qui exercent la miséricorde, qui ont de la charité pour leurssemblables, ceux enfin qui donnent la preuve d'une grande affection pourles saints.

5. Eh bien ! donc, nous aussi, instruits que nous sommes par cette salutation,prouvons-le par notre conduite, cessons de regarder à la légèreles riches comme bienheureux, ne dédaignons pas les pauvres, rierougissons point des professions manuelles , que l'opprobre soit ànos yeux, non pas de travailler, mais d'être paresseux, et de nesavoir que faire. Car si le travail était une honte, Paul ne s'yserait point adonné, il ne s'en serait point glorifié plusque d'autre chose, en disant: Car je n'ai point lieu de me vanter de ceque j'annonce l'Evangile. Et quelle est donc ma récompense ? C'esten prêchant l'Evangile du Christ, de le répandre gratuitement.(I Cor. IX, 16-18.) Si les métiers étaient un opprobre, iln'aurait pas condamné ceux qui n'en exerçaient aucun àne pas manger. (II Thess. III, 10.) C'est qu'il n'y a que le péchéqui soit honteux; or la paresse l'engendre ordinairement, et noie-seulementune espèce de péchés, non-seulement deux ou trois;mais toute la malice d'un seul coup. Aussi un sage, qui faisait voir quela paresse nous a appris tous les vices, dit-il en perlant des serviteurs: Mets-le à l'ouvrage, afin qu'il ne soit pas oisif. Car ce quele frein est au cheval, le travail l'est à notre nature. Si la paresseétait un bien, la terre produirait tout, sans semailles ni labour;or elle ne fait rien de tel. Primitivement, il est vrai, Dieu lui ordonnade tout faire pousser sans être labourée; mais depuis, ilen a disposé autrement : il a obligé les hommes àatteler des boeufs, à leur faire traîner une charrue, et ouvrirun sillon, à répandre des semences, à donner une fouled'autres soins à la vigne, aux arbres et aux semailles, afin quel'occupation de ces travaux écarte de tout vice la penséedes travailleurs. Au commencement, pour prouver sa puissance, il voulutque tout sortît de terre sans labeur de notre part : Que la terre,dit-il, fasse germer les pousses de l'herbe (Genèse, I, 11) ; età l'instant tout se couvrit de verdure; mais plus tard il n'en futpas ainsi : il ordonna que ces mêmes productions fussent arrachéesà la terre par notre labeur, afin de nous apprendre que c'est pournotre bien, pour notre avantage qu'il a introduit le travail parmi nous.Cela nous semble un châtiment, une vengeance, d'entendre cette parole: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gen. III, 19) ;mais en réalité, c'est un avertissement et une leçon,c'est le remède aux blessures qui nous viennent du péché.C'est pourquoi Paul lui-même travaillait sans relâche, non-seulementle jour, mais la nuit; c'est ce qu'il proclame en ces termes : Travaillantnuit et jour, afin de n'être à charge à aucun de vous.(I Thess. II, 9.) Et ce n'était pas simplement par plaisir et pourse distraire qu'il se livrait au travail, comme faisaient plusieurs desfrères, mais il se donnait toute cette peine afin de pouvoir enoutre secourir les autres. Car, dit-il, mes mains ont subvenu àmes besoins, et à ceux de mes compagnons. (Act. XX, 34.) Un hommequi commandait aux malins esprits, le docteur de l'univers, aux soins duquelavaient été confiés tous les habitants de la terre,qui prodiguait sa sollicitude à toutes les Eglises du monde, àcette multitude de peuples, de nations et de villes, cet homme travaillaitnuit et jour, sans donner un moment de relâche à de tels labeurs.Et nous, qui n'avons pas la dix-millième partie de ses préoccupations,qui même ne pouvons nous en faire une idée, nous passons toutenotre vie dans la paresse. Et quelle excuse aurons-nous, quelle indulgencemériterons-nous, dites-moi?

La source d'où tous les maux se sont répandus dans notrevie, c'est que bien des gens regardent comme un fort grand méritede ne point exercer leur métier, et comme la dernière confusionde paraître savoir quelque chose de semblable. Paul cependant nerougissait pas, en même temps qu'il maniait le tranchet et qu'ilcousait des peaux, de parler avec les gens élevés en dignité;il était même fier de ses occupations, lui à qui venaits'adresser une foule de personnages distingués et illustres. (133)Et non-seulement il ne rougissait point de son métier, mais il legravait pour ainsi dire orgueilleusement dans ses épîtrescomme sur un cippe d'airain. Ainsi, ce qu'il avait appris dans le commencement,il l'exerçait encore par la suite, et même alors, qu'il avaitété ravi au troisième ciel, qu'il avait ététransporté dans le paradis, et qu'il avait reçu de Dieu communicationde paroles mystérieuses; et nous, qui ne sommes pas même dignesde ses sandales, nous rougissons de ceux dont lui était fier; nousqui prévariquons tous les jours, nous ne nous convertissons pas,et nous ne regardons pas cela comme un opprobre; mais nous fuyons commeun sujet de honte et de risée une vie qui s'entretient d'un travaillégitime. Quel espoir de salut aurons-nous donc, dites-le moi? Carsi vous avez honte, ce devrait être d'avoir péché,d'avoir offensé Dieu, et fait quelque action contraire àvotre devoir; mais quant aux métiers et aux travaux, vous devriezau contraire en être fiers. Car c'est par là, c'est par l'occupationdu travail, que nous pourrons chasser aisément de notre esprit lesmauvaises pensées, secourir les malheureux, ne point fatiguer lesautres en assiégeant leur porte, et accomplir la loi du Christ quia dit : C'est une plus grande bénédiction de donner que derecevoir. (Act. XX, 35.) En effet, si nous avons des mains, c'est pournous aider nous-mêmes, et pour fournir, de nos propres ressources,tout ce qui est en notre pouvoir, à ceux qui ont des infirmités;de sorte que l'homme qui passe sa vie dans la paresse, est plus malheureux,même lorsqu'il se porte bien, que les gens qui ont la fièvre;car ceux-ci ont leur maladie pour excuse, et ils méritent la commisération;mais les autres, qui déshonorent leur bonne santé, s'attirentà bon droit la haine de tout le monde, comme transgressant les loisde Dieu, comme portant préjudice à la table des malades,et comme avilissant eux-mêmes leur âme. En effet , le mal n'estpas seulement qu'au lieu de tirer leur subsistance, comme ils le devraient,de leur maison et de leur personne, ils assiègent en importuns lesmaisons d'autrui; mais c'est encore qu'ils deviennent eux-mêmes cequ'il y a de pire au monde. Car il n'est rien, non rien absolument, quine se perde par la paresse. Voyez l'eau : celle qui séjourne secorrompt; celle qui courre et erre de tous côtés conservesa vertu; le fer : celui qui reste en repos, est miné à forcede rouille, il perd de sa solidité et de sa valeur; celui au contrairequi sert à différents travaux, devient à la fois bienplus utile et bien plus beau : il brille à l'égal de l'argentle plus pur. Chacun peut remarquer encore qu'une terre laissée inactivene produit rien de bon , mais seulement de mauvaises herbes, des épines,des chardons, et des arbres stériles : celle au contraire qui ale bonheur d'être cultivée, se couvre de fruits savoureux.En un mot, tout ici-bas se perd par la paresse et devient plus utile parson travail propre. Eh bien ! donc, puisque nous savons tout cela, toutle dommage qui résulte de la paresse, et tout le profit que l'onretire du travail, fuyons l'une et recherchons l'autre, afin de passerhonorablement notre vie présente, de secourir les malheureux avecce que nous avons, et après avoir rendu notre âme meilleure,d'avoir en partage les biens éternels : puissions-nous tous obtenircette faveur, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance,ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, etdans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE. Sur le devoir de ne point mal parlerdes prêtres de Dieu.

1. N'êtes-vous pas instruits maintenant à ne rien regardercomme accessoire dans le texte de la sainte Ecriture? N'avez-vous pas apprisà scruter jusqu'aux titres, aux noms propres et aux simples salutationsqui se lisent dans les divins oracles? Quant à moi, j'estime quedésormais nul homme studieux ne souffrira qu'on néglige rienparmi les paroles consignées dans l'Ecriture, ne fût-ce qu'uneliste de noms propres, une énumération de dates, ou une simplesalutation adressée à telles ou telles personnes. Mais, pourdonner plus de solidité encore à cet avertissement, examinonsaujourd'hui ce que nous avions laissé des paroles à l'adressede Priscille et d'Aquila, quoique déjà le commencement nenous ait point médiocrement profité. En effet, nous en avonsappris quel bien c'est que le travail, quel mal que la paresse; puis, cequ'était l'âme de Paul, quelle vigilance, quelle sollicitude,combien elle se préoccupait non-seulement de tant de villes diverses,de tous ces peuples, de toutes ces nations, mais encore de chacun des fidèles,en particulier. Nous y avons vu comment la

pauvreté n'est nullement un obstacle à l'hospitalité,que nous avons besoin partout, non de fortune et d'argent, mais de vertu,et d'une intention pieuse, enfin, qu'avec la crainte de Dieu, on surpassetous les hommes en éclat, fût-on réduit à ladernière misère.

Nous proclamions donc naguère comme plus heureux que tous lesrois cette Priscille et cet Aquila, ces fabricants de tentes, artisansl'un et l'autre et vivant dans la pauvreté. On ne parle plus desdignitaires et des potentats; mais ce faiseur de tentes et sa femme sontcélébrés par toute la terre. Et si, même ence monde, ils jouissent d'une éclatante renommée, songezde quelles récompenses et de quelles couronnes ils seront jugésdignes au jour suprême; puis, en attendant que vienne ce jour, ilsont dès maintenant recueilli une somme non médiocre de joie,de profit et de gloire, pour avoir été pendant si longtempsles compagnons de Paul. En effet, ce que je disais la dernière fois,je le redis encore et ne cesserai de le redire, c'est qu'il y a pour nousune source féconde de joie et d'utilité, non-seulement dansles (135) enseignements, les exhortations et les conseils des saints, maisencore dans leur seul aspect, dans l'arrangement de leurs vêtementset jusque dans la manière dont ils chaussent leurs pieds. Car unpoint d'où il nous revient un grand avantage pour la conduite denotre vie, c'est de savoir dans quelle mesure ils usaient des choses nécessaires.Non-seulement, cri effet, ils ne dépassaient pas les limites dubesoin, mais quelquefois même ils ne satisfaisaient pas le besointout entier, et ils se laissaient avoir faim, avoir soif et manquer devêtements. En s'adressant à ses disciples, Paul leur donnaitcet ordre : Quand nous aurons de quoi nous nourrir et nous vêtir,nous nous en contenterons (I Tim. VI, 8) ; et sur son propre compte, nousle voyons dire : Jusqu'à l'heure présente nous soufrons lafaim, la soif, la nudité et les coups. (I Cor. IV, 11.) Mais unepensée m'est survenue tandis que je vous disais quelque chose toutà l'heure, et me revient encore après ce que je viens dedire : cette pensée, il est nécessaire que je l'expose devantvous, parce qu'elle prête à une grande discussion.

De quoi s'agit-il? Ce que je disais tout à l'heure, c'est quel'arrangement même du vêtement des apôtres est pour nousla source d'un grand profit; or, pendant que je prononçais cetteparole, il m'est venu à l'esprit cette loi du Christ, qu'il leura donnée en ces termes : Ne possédez ni or, ni argent, niairain pour mettre dans vos bourses, ni chaussures, ni bâton pourla route. (Math. X, 9, 10.) Or, nous voyons que Pierre avait des sandales,puisque, lorsque l'ange le réveilla de son sommeil, et le fit sortirde la prison, il lui dit : Mets à tes pieds tes sandales, couvre-toide ton vêtement, et suis-moi. (Act. XII, 8.) Et Paul, écrivantà Timothée, lui dit : Quand tu viendras, apporte-moi le manteauque j'ai laissé en Troade, chez Carpos; apporte aussi les livres,surtout les parchemins. (II Tim. IV, 13.) Que dis-tu là? Le Christnous a ordonné de n'avoir même pas de chaussures, et tu asun manteau, et. un autre a des sandales? Si c'étaient de ces hommesvulgaires, qui n'obéissaient pas toujours. au Maître, la questionne serait pas à faire; mais ce sont des apôtres qui s'étaientconsacrés à Dieu corps et âme, ce sont les chefs, lespremiers des disciples, qui, en toutes choses, obéissaient àJésus-Christ. Paul non-seulement faisait ce qui lui étaitordonné, mais il franchissait même la limite; et tandis queJésus ordonnait aux apôtres de vivre de l'Evangile, lui, Paul,vivait du travail de ses mains, allant ainsi au delà de ce qui luiétait commandé. Il vaut donc réellement la peine d'examinerpourquoi, obéissant au Christ en toutes choses, ils semblent icitransgresser sa loi. Eh bien ! non, ils ne la transgressent point. Carce discours ne nous sera pas seulement utile pour cette question relativeaux saints apôtres, il nous servira encore à fermer la boucheaux païens. En effet, voyez une foule de ces gens qui bouleversentles maisons des veuves, dépouillent les orphelins, s'entourent desbiens de tous, et, malfaisants comme de vrais loups, vivent des labeursd'autrui. Eh bien ! parce qu'ils ont souvent l'occasion de voir des fidèles,à cause de leur faible santé, se couvrir de plusieurs vêtements,aussitôt ils nous opposent la loi du Christ, et nous tiennent lelangage que voici : Le Christ ne vous a-t-il pas ordonné de ne pasavoir deux tuniques, et de n'avoir aucune chaussure ? Comment donc transgressez-vousla loi sur ce point? Puis ils ne tarissent plus de railleries et de plaisanteries,et quand ils ont bien bafoué leur frère, ils se sauvent.Or, pour éviter cela, voyons donc un peu à faire taire leurimpudence. Il n'y a qu'une chose à leur répondre. Et laquelle?La voici. Si vous regardez le Christ comme digne de foi, on comprend quevous fassiez cette objection, que vous nous posiez cette question. Maissi vous ne croyez pas en lui, pourquoi nous opposer ses commandements?Mais, quand vous voulez nous accuser, le Christ vous semble un législateurqui mérite créance; quand au contraire on vous demande del'adorer et de l'admirer, alors vous ne faites plus le moindre cas du souverainMaître de l'univers.

2. Mais, afin qu'ils ne s'imaginent pas que c'est à défautde justification que nous parlons ainsi, poursuivons plus avant, allonsà la solution même de la question. Et quand sera-t-elle résolue?Quand nous aurons vu à quelles personnes, dans quel moment, et pourquel motif Jésus-Christ a donné cet ordre. Car il ne fautpas se contenter d'examiner les paroles en elles-mêmes, nous devonsencore scruter avec soin quels sont les personnages, les temps, les causes,et toutes les circonstances de ce genre. Et en effet, si nous y regardonsattentivement, nous trouverons que cet ordre n'avait pas étédonné à tout le monde, mais aux seuls apôtres, (136)et encore, non pas pour toujours, mais pour un temps limité. Qu'est-cequi nous le prouve? Ce sont les paroles mêmes, car ayant appeléles douze disciples, il leur dit : Ne prenez pas le chemin des nationspaïennes, et n'entrez pas non plus dans la ville des Samaritains;allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël;guérissez les malades, purifiez les lépreux, chassez lesdémons; vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement;ne possédez ni or, ni argent, ni airain, pour mettre dans vos bourses.(Matth. X, 6, 9.) Voyez la sagesse du Maître, et comme il a rendule commandement facile à suivre. Il commence par dire : Guérissezles malades, purifiez les lépreux, chassez les démons, etc'est après leur avoir donné avec libéralitéla grâce qui vient de lui, qu'il leur fait le commandement en question,leur rendant cette pauvreté facile et légère par l'abondancedes faveurs qu'il leur accorde comme signes de leur mission. Puis, outrequ'il n'a donné cet ordre qu'aux seuls apôtres, il y a encoreplusieurs autres preuves. Il punit les vierges folles parce qu'elles n'avaientpas d'huile dans leurs lampes; il adresse des reproches à d'autresgens de ce que l'ayant vu manquant de nourriture ils ne lui ont point donnéà manger; de ce que, l'ayant vu pressé par la soif, ils nelui ont pas donné à boire. Or une personne qui n'aurait niargent, ni chaussures, mais seulement un unique manteau, comment pourrait-elleen nourrir une autre, ou vêtir sa nudité, où donnerasile à celle qui manque de gîte? Mais outre cela, vous avezencore une autre preuve évidente. Quelqu'un s'approche de Jésus,et lui demande: Maître, en quoi faisant hériterai-,je de lavie éternelle ? (Matth. XIX, 16.) Jésus lui énumèretous les points de la loi, et cet homme, voulant s'instruire encore davantage,lui dit : J'ai observé tout cela depuis ma jeunesse; que me manque-t-ilencore ? Alors Jésus lui répond : Si tu veux être parfait,va vendre tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et reviensme suivre. (Ibid. XX, 21.) Pourtant, si c'était là une loiet un précepte, Jésus aurait dû l'énoncer toutd'abord, en faire une obligation, le poser en devoir, et non pas l'amenercomme un conseil et une exhortation. Lorsqu'il dit aux apôtres :Ne possédez ni or ni argent, c'est un ordre qu'il donne; mais quandil dit à cet homme : Si tu veux être parfait, c'est un conseilet une exhortation. Or, autre chose est de conseiller, autre chose de poserune loi. Celui qui établit une loi entend que l'ordre donnésoit suivi quand même; celui qui conseille et exhorte remet àla disposition de l'auditeur le choix de ce dont il s'agit, il laisse celuiqui écoute maître d!'y consentir ou non. C'est pour cela qu'ilne dit pas simplement : Va vendre ce que tu possèdes, afin qu'onne prenne pas ce qu'il dit pour une loi : comment s'exprime-t-il? Si tuveux être parfait, va vendre ce que tu possèdes; et c'estafin de vous faire savoir que la chose dépend du consentement desauditeurs.

Voilà qui prouve donc que ce commandement ne s'adressa qu'auxApôtres; mais la solution n'est pas encore trouvée tout entière;car bien que cette loi n'ait été posée que pour eux,pourquoi donc, s'ils ont reçu l'ordre de n'avoir ni chaussures ,ni deux vêtements, trouve-t-on l'un ayant des sandales, et l'autreayant un manteau? Que répondre à cela ? Nous répondronsque, même pour les apôtres, Jésus-Christ n'a point permisque cette loi fût obligatoire pour toujours; mais que sur le pointde marcher à cette mort salutaire, il les délia de ce précepte.Et quelle preuve? Les paroles mêmes du Sauveur. Il allait prendrele chemin de la Passion, lorsqu'il les fit venir et leur dit: Quand jevous ai envoyés sans bourse et sans sac, avez-vous manquéde quelque chose? De rien, répliquèrent-ils. Eh bien! maintenant,reprit Jésus, que celui qui a une bourse, que celui qui a un sac,les emporte; et que celui qui n'en a pas, vende son vêtement, etachète une épée. (Luc, XXII, 35, 36.) Mais peut-êtreon me dira: Vos paroles ont absous les apôtres de cette accusation,mais la question est de savoir pourquoi le Christ a établi des loiscontraires, en disant tantôt: N'ayez point de sac , et tantôt:Que celui qui a une bourse, que celui quia un sac, les emporte. Eh bien! quelle en est la raison? C'en est une digne de sa sagesse et de sa sollicitudepour ses disciples. Dans le commencement, il donna le premier ces ordres,pour que les Apôtres trouvassent dans des faits, et dans leur propreexpérience, la démonstration de la puissance de Jésus-Christ,et que, forts de cette preuve, ils se répandissent dans tout l'univers.Mais lorsque ensuite ils eurent suffisamment connu cette puissance , ilvoulut aussi qu'ils montrassent la vertu qui venait de leur propre fonds,c'est pourquoi il rie les soutient pas jusqu'au bout , mais les (137) abandonneà eux-mêmes, les laisse aller seuls, exposés àtoute sorte d'épreuves, afin qu'ils ne demeurent pas entièrementoisifs et en repos.

Les maîtres de natation commencent par soutenir avec grande attentionleurs élèves en tenant eux-mêmes les mains par-dessous,mais après-le premier', le second ou le troisième jour, ilsretirent souvent leur main, et ordonnent à leurs élèvesde s'aider eux-mêmes ; ils les laissent enfoncer un peu de tempsen temps, et avaler beaucoup d'onde amère. Eh bien ! Jésus-Christen usa de même à l'égard de ses disciples. Dans lecommencement, au début, il ne permit qu'ils éprouvassentaucune souffrance, ni petite, ni grande; il était toujours là,les protégeant, les prémunissant, et prenant ses mesurespour que tout leur arrivât à souhait; mais lorsqu'ils furentobligés de faire à leur tour preuve de courage, il diminuaun peu sa grâce, les exhortant à beaucoup faire par eux-mêmes.Et c'est pour cette raison que tandis qu'ils n'avaient ni chaussures, nibourse, ni bâton, ni argent, ils ne manquaient de rien. Avez-vous,leur dit-il, manqué de quelque chose? De rien, répliquèrent-ils;et qu'au contraire, maintenant qu'il leur a ordonné d'avoir unebourse , un sac et des chaussures, ils se trouvent au dépourvu pourle manger, pour le boire et pour le vêtement. Cela prouve qu'il permettaitsouvent qu'ils courussent des dangers et qu'ils fussent dans la gêne,pour qu'ils eussent une récompense. C'est à peu prèsce que,font les oiseaux à l'égard de leurs petits tant queceux-ci ont les ailes faibles, ceux-là restent sur le nid pour réchaufferleur couvée, mais quand ils voient que les grandes plumes ayantpoussé, les jeunes sont en état de fendre l'air, ils commencentpar leur apprendre à voler sur le nid même, puis ils les conduisentun peu plus loin tout alentour: d'abord ils les suivent et les soutiennent,et ensuite ils les laissent se tirer d'affaire tout seuls. C'est ainsiqu'en usa le Christ. La Palestine est le nid où il nourrit ses disciples;puis quand il leur a appris à voleter en sa présence et soutenuspar lui, il les laisse à la fin prendre leur essor à traversle monde, en leur ordonnant de s'aider eux-mêmes en mainte occasion.Pour nous convaincre que c'est afin de leur faire connaître sa puissance, qu'il les a dénués de tout, qu'il les a envoyésvêtus d'un seul manteau et leur a ordonné de marcher sanschaussures, écoutons ses propres paroles, et nous verrons clairementcette vérité. En effet, il ne leur a pas dit simplement :Prenez une bourse et un sac; mais il leur a rappelé le passé,en leur disant: Quand je vous ai envoyés sans bourse et sans sac,avez-vous manqué de quelque chose? ce qui veut dire: Toutes chosesne vous arrivaient-elles pas à souhait, et ne jouissiez-vous pasd'une grande abondance? mais maintenant je veux que vous luttiez par vous-mêmes,je veux que vous éprouviez aussi la pauvreté, c'est pourquoije ne vous astreins plus désormais aux rigueurs de ma premièreloi, mais je vous permets d'avoir une bourse et un sac, afin qu'on ne croiepas que j'opère comme par l'entremise d'instruments inanimésles oeuvres que vous ferez, mais afin que vous ayez vous-mêmes dequoi faire preuve de, votre sagesse personnelle.

3. Et pourquoi, dira-t-on, la grâce n'aurait-elle pas paru plusgrande encore, s'ils avaient continué jusqu'à la fin dansles premières conditions? C'est qu'alors ils n'auraient pas eux-mêmesfait leurs preuves; car s'ils n'eussent eu aucune tribulation àessuyer, aucune pauvreté, aucune persécution, aucune gêne,ils fussent demeurés inactifs et engourdis ; tandis que le Sauveura voulu ainsi, non-seulement faire éclater sa grâce, maisen outre faire paraître de quoi sont capables ceux qui lui obéissent,afin qu'on ne pût venir dire ensuite : Ils n'ont rien produit pareux-mêmes, tout cela est le fait de l'impulsion divine. Sans douteDieu pouvait fort bien les établir jusqu'à la fin dans cettemême affluence de secours, mais il ne l'a pas voulu pour plusieursmotifs impérieux que nous avons souvent exposés àvotre charité : l'un est celui que nous venons de dire, le second,qui n'était pas moins important, c'était pour qu'ils apprissentà être modestes, et le troisième, pour qu'ils n'obtinssentpas une gloire trop grande pour des hommes. C'est donc pour ces raisons,et pour bien d'autres encore, que, permettant qu'ils tombassent dans plusieursdangers imprévus, il ne voulut pas les laisser sous la rigueur desa première législation; il relâcha le frein, il tempéral'austérité de cette vertu, pour que la vie ne leur devîntpas un fardeau insupportable , si, abandonnés à eux-mêmesdans mainte rencontre, ils eussent été forcés d'observerune loi aussi sévère. Et comme il faut donner une entièreévidence à tout ce que la question pourrait présenterd'incertitude, il est nécessaire (138) d'ajouter une chose. Aprèsavoir dit : Que celui qui a une bourse, que celui qui a un sac, les emporte,il ajouta: Et que celui qui n'en a pas, vende son vêtement, et achèteune épée. Et quoi ! voici qu'il arme ses disciples, celuiqui a dit : Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-luil'autre? (Matth. V, 39; Luc, VI, 29.) Celui qui nous a ordonné debénir ceux qui nous injurient, de supporter les outrages, de prierpour nos persécuteurs, le voici à présent qui armeses apôtres, et rien qu'avec l'épée? Comment cela peut-ilêtre raisonnable? Car enfin, s'il fallait à toute force lesarmer, ils n'avaient pas seulement besoin d'épées, mais aussid'un bouclier, d'un casque et de cnémides. Et d'ailleurs, s'il voulaitprendre de telles dispositions au point de vue humain, de combien de gensun ordre semblable ne devait-il pas être la risée ? Quandils auraient possédé des milliers de pareilles armes, quellefigure allaient faire ces onze apôtres devant toutes les attaques,tous les piéges des peuples et des tyrans , des villes et des nations? Auraient-ils pu entendre hennir un cheval ? n'auraient-ils pas étésaisis de terreur à l’aspect seul des armées, ces hommesélevés au milieu des lacs et des rivières, sur defrêles esquifs? Et pourquoi donc leur parle-t-il ainsi ? Il veutleur annoncer les attaques des Juifs, et insinuer que ces derniers s'emparerontde lui. Il ne voulut pas le dire clairement, mais à mots couverts,pour ne pas jeter sas disciples dans un nouveau trouble. Il en est de cecicomme lorsque vous l'entendez dire : Ce que l'on vous a dit à l'oreille,publiez-le sur les tons, et ce que vous avez entendu dans les ténèbres,dites-le en plein jour. (Matth. X, 27; Luc, XII, 3.) Car vous ne soupçonnezpas alors qu'il leur commande de quitter les rues et la place publiquepour aller réellement proclamer la parole sur les toits ; et nousne voyons pas, en effet, que les disciples aient agi ainsi, mais par cesmots : Sur les toits, en plein jour, il entend en toutes libertéde langage; et par ceux-ci : A l'oreille, dans les ténèbres,il veut dire : Ce que vous avez entendu dans un petit coin du monde, dansun seul petit canton de la Palestine, faites-le retentir par toute la terre.Aussi bien n'était-ce ni à l'oreille, ni dans les ténèbresqu'il leur parlait, mais sur les hautes montagnes, et souvent dans lessynagogues. Eh bien ! nous devons ici admettre la même chose. Demême que par l'expression : sur les toits, nous avons compris autrechose; de même, ne supposons pas, à cause de ce mot d'épée,qu'il leur ait prescrit d'avoir véritablement des épées;mais entendons par là une allusion aux embûches qu'on luiprépare, une prédiction de ce que les Juifs lui feront. souffrir,et qu'il souffrit en effet. Ce qui suit en est la preuve. Aprèsavoir dit: Qu'il achète une épée, il ajoute : Caril faut que ce qui est écrit de moi s'accomplisse. (Luc, XXII, 37.)Que j'ai été compté parmi les injustes. (Isaïe,LIII, 12.) Et quand les apôtres lui eurent répondu : Il ya ici deux épées, car ils ne comprenaient pas ce qu'il avaitvoulu dire, il répliqua : Cela suffit. (Luc, XXII, 38.) Pourtant,cela ne suffisait certes pas; car s'il voulait qu'ils se servissent desecours humains, deux épées ni trois n'auraient pas suffi,ni cent non plus; et s'il ne le voulait pas, les deux même étaientde trop. Toutefois, il ne leur expliqua pas l'énigme; et nous levoyons souvent agir ainsi: comme ils n'ont pas compris ce qu'il a dit,il passe outre et laisse-la chose de côté, s'en remettantà l'accomplissement des événements ultérieurspour l'intelligence de ses paroles c'est, je le répète, cequ'il à fait dans d'autres circonstances. Ainsi, en parlant de sarésurrection, il leur disait : Détruisez ce temple, et jele rebâtirai en trois jours. (Jean, II, 19.) Et de même lesdisciples ne surent pas ce qu'il voulait dire; c'est ce que l'Evangélistenous fait remarquer en ces termes: Et, quand Jésus fut ressuscité,alors ils crurent à sa parole, et ài l'Ecriture. (Ibid. V,22.) Et encore autre part: Car ils ne savaient pas qu'il fallait qu'ilressuscitât d'entre les morts. (Jean, XX, 9.)

4. Mais la question est maintenant suffisamment résolue : passonsà la seconde partie qui reste de la salutation. De quoi donc s'agissait-il,et comment en sommes-nous venus à cette digression? Nous déclarionsPriscille et Aquila bienheureux parce qu'ils habitaient avec saint Paul,parce qu'ils observaient soigneusement sa manière de se vêtir,de se chausser, et tous les autres détails de sa manièred'être. C'est ce qui a donné lieu à la question précédente;car nous nous sommes demandé pourquoi, malgré la défensedu Christ de posséder absolument rien sinon un seul vêtement,nous voyions les apôtres avoir des chaussures et un manteau. Alorsnotre discours vous a montré qu'en usant de ces objets, ils ne transgressaientpas la loi, mais qu'ils l'observaient parfaitement. (139) Et ce langagede notre part n'avait pas pour but de vous exciter à l'abondancedes richesses, ni de vous engager à en posséder plus quevous n'en avez besoin ; le but était de vous fournir de quoi répondreaux infidèles qui se moquent de notre religion. Car Jésus-Christ,en abrogeant sa première prescription , ne nous a pas ordonnéde posséder des maisons, des esclaves, des lits de parade, des ustensilesd'argent, ni rien autre chose de tel, mais il a ordonné que nousfussions affranchis de l'obligation imposée par sa premièreparole. Et saint Paul le comprenait ainsi, lorsqu'il donnait ce conseil: Quand nous aurons de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous nousen contenterons. (I Tim. VI, 8.) Car, pour ce qui dépasse notrebesoin, nous devons l'employer en faveur des indigents; et c'est ce quefaisaient Priscille et Aquila. C'est pour cela que saint Paul les loueet les admire, et qu'il rédige sur leur compte le plus grand éloge.En effet, après avoir dit : Saluez Priscille et Aquila, mes coopérateursdans le Seigneur (Rom. XVI, 3), il donne la causé d'une telle affection.Et quelle est-elle? Eux, dit-il, qui ont exposé leur têtepour me sauver la vie. (Ibid. V, 4.) C'est donc pour cela que vous lesaimez, que vous les chérissez, dira-t-on? Assurément; etquand il n'y aurait que cet éloge, il serait suffisant. Car celuiqui sauve le général, sauve par là même lessoldats; celui qui délivre le médecin d'un danger, ramènepar contre-coup les malades à la santé; celui qui arrachele pilote aux flots, arrache au naufrage l'équipage entier; de mêmeceux qui ont sauvé le docteur de l'univers, qui ont verséleur sang pour son salut, ont été les bienfaiteurs communsde toute la terre, puisque dans leur sollicitude à l'égarddu maître ils ont sauvé tous les disciples.

Mais pour vous convaincre qu'ils ne se conduisirent pas ainsi àl'égard du maître seulement, et qu'ils firent preuve de lamême sollicitude envers leurs frères, écoutez ce quisuit. Après ces paroles : Eux qui ont exposé leur têtepour me sauver la vie, il ajoute ceci : Et à qui je ne suis passeul reconnaissant, mais avec moi toutes les Églises des nations.Eh ! quoi ? toutes les Eglises des nations sont donc reconnaissantes àdes faiseurs de tentes, à de pauvres manoeuvres qui ne possèdentrien de plus que la nourriture nécessaire? Et quel si grand serviceces deux personnages ont-ils pu rendre à tant d'Églises?quelle abondance de richesses possédaient-ils? quelle grandeur depuissance? quel crédit auprès des gens en place? Ils n'eurentni richesses abondantes, ni autorité près des gens puissants; mais ce qui valait mieux que tout cela, un zèle généreuxet une âme munie d'une foule de ressources contre les dangers. C'estpour cela qu'ils sont devenus les bienfaiteurs et les sauveurs de tantde monde. Car les riches pusillanimes ne peuvent pas être utilesaux Eglises comme les pauvres à l'âme généreuse.Et que nul ne trouve cette parole étrange; car elle est conformeà la vérité, et démontrée par les faitseux-mêmes. Le riche est vulnérable par bien des endroits.Il craint pour sa maison , pour ses serviteurs, pour ses champs, pour sesrichesses; il tremble qu'on ne lui en enlève quelque chose. Multiplicitéde possession engendre multiplicité de servitude. Pendant ce temps-là,le pauvre, toujours prêt pour la lutte, et qui s'est défaitde tous les points sensibles dont nous venons de parler, est un lion quirespire la flamme; son âme est généreuse, et commeil est détaché de tout, il accomplit aisément toutce qui peut servir les Eglises, qu'il s'agisse soit de condamner, soitde blâmer, soit de subir mille affronts pour Jésus-Christ;et comme il a, une fois pour toutes, méprisé la vie présente,tout lui est facile et extrêmement aisé.

En effet, que craint-il? dites-moi. Que quelqu'un ne lui enlèveses richesses ? Cela n'est même pas à dire. Qu'on ne le bannissede sa patrie? Mais tout sous le ciel est pour lui une cité? Qu'onne lui retranche le faste et les honneurs? Mais il a dit adieu àtout cela : sa cité est dans le ciel, et il lui tarde d'arriverà la vie future. Quand il lui faudrait livrer sa vie, verser sonsang, il ne s'y refuserait pas. C'est là ce qui fait un tel hommeplus puissant et plus riche que les tyrans, que les rois, que les peuples,que tous les hommes enfin. Et pour vous convaincre que je parle sans flatterie,et que véritablement ceux qui ne possèdent rien sont en étatplus que qui que ce soit d'avoir leur franc-parler, combien n'y avait-ilpas de riches du temps d'Hérode?combien de potentats? Eh bien !qui est-ce qui parut en public? qui est-ce qui fit des reproches au tyran?qui est-ce qui vengea les lois de Dieu outragées? Personne d'entreles opulents, mais le pauvre, le nécessiteux, celui qui n'avaitni lit, ni table, ni toit; ce fut Jean, le citoyen du désert, qui,le premier et le seul, accusa le tyran en toute (140) franchise, dévoilason union adultère, et en présence et aux oreilles de tous,porta la sentence qui condamnait Hérode. Et avant lui, le grandElie, qui ne possédait rien de plus que son vêtement de peaude brebis, fut seul aussi à condamner avec un grand courage cetAchab, ce roi inique et impie. C'est qu'il n'est rien pour disposer àla liberté du langage, pour inspirer la confiance dans tous lesdangers, pour nous rendre forts et invincibles, comme de ne rien posséder,de n'avoir aucun embarras d'affaires. Ainsi, pour qui veut posséderun grand pouvoir, il n'y a qu'à embrasser la pauvreté, àmépriser la vie présente, à considérer la mortcomme rien. Un tel homme pourra être aux Eglises d'une plus grandeutilité, non-seulement que les riches et les gens en place, maisque les souverains eux-mêmes. Car tout ce que peuvent faire les souverainset les riches, ils le font par leurs richesses : tandis que l'homme dontnous parlons a souvent fait sortir une foule de grandes choses du seinmême des dangers et de la mort. Or, autant le sang est plus précieuxque tout l'or du monde, autant ce dernier résultat l'emporte surl'autre.

5. Tels étaient ces hôtes de saint Paul, cette Priscilleet cet Aquila, qui n'avaient point l'abondance des richesses, mais quipossédaient une âme plus riche que tous les trésors,qui s'attendaient chaque jour à mourir, vivaient au milieu des meurtreset du sang, étaient enfin continuellement martyrs. C'est pour celaque nos intérêts prospéraient à cette époque, parce que les disciples étaient à ce point attachésà leurs maîtres, et les maîtres à leurs disciples.Car saint Paul ne parle pas d'eux seulement, mais de bien d'autres. Enécrivant aux Hébreux, aux Thessaloniciens et aux Galates,il rend témoignage des nombreuses épreuves que tous avaientà souffrir, et il montre par les mêmes épîtresqu'ils étaient chassés, exilés de leur patrie, privésde leurs biens, et exposés jusqu'à verser leur sang; enfintoute la vie était pour eux une lutte, et ils n'auraient pas mêmereculé à se laisser mutiler pour ceux qui les instruisaient.Aussi saint Paul, écrivant aux Galates, leur disait-il : Car jevous rends ce témoignage que, s'il eût été possible,vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. (Galat. IV,15.) Et il loue encore pour la même chose Epaphras, qui étaità Colosses ; voici ses termes : Il a été malade presqueau point de mourir, et Dieu a eu pitié de lui, et non-seulementde lui, mais aussi de moi, afin que je n'eusse pas chagrin sur chagrin.(Philipp. II, 27.) Ces paroles montrent qu'il aurait ressenti une justedouleur de la mort de son disciple. Et il révèle encore àtout le monde la vertu d'Epaphras, lorsqu'il dit : Il est arrivétout près de la mort, n'ayant point tenu compte de sa vie, afinde combler ce qu'il s'en manquait de vos soins envers moi. (Philipp. II,30.) Quel sort plus heureux que le leur, et quel sort aussi plus déplorableque le nôtre ! puisqu'on peut dire que tandis qu'ils ont exposépour leurs maîtres leur sang et leur existence, nous autres nousn'osons souvent pas faire entendre un simple mot en faveur de nos pèrescommuns; nous entendons les gens de notre maison ainsi que les étrangersles couvrir d'outrages et d'injures malveillantes, et nous ne leur fermonspas la bouche, nous n'empêchons pas, nous ne condamnons pas un tellangage !

Et, plût au ciel que nous ne fussions pas en tête de cettebande médisante. Or on n'entendrait pas sortir de la bouche desinfidèles autant d'insultes et de mauvais propos contre les chefsde l'Église, que de la bouche de ces gens qui passent pour êtredes fidèles incorporés dans nos rangs. Chercherons-nous doncencore d'où est venu tant de lâcheté, tant de méprispour la piété, quand nous avons envers nos pères spirituelsdes dispositions aussi hostiles? Certes, il n'est rien, non, rien de pluscapable de désunir et de ruiner l'Église; que dis-je? ilest difficile qu'il lui vienne du dehors une désunion, une ruineaussi grande, que lorsqu'il n'existe pas des liens fort étroitsentre les disciples et leurs maîtres , les enfants et leurs pères,les subordonnés et leurs chefs. Eh ! quoi? si quelqu'un dit du malde son frère, on l'exclut même de la lecture des divines Écritures;car : Pourquoi, dit Dieu, as-tu ma loi à la bouche? (Ps. XLIX, 16.)Puis il donne le motif de ce reproche, en ajoutant : Tu siégeaisen accusateur contre ton frère (Ibid. 20); et après cela,toi, qui accuses ton père spirituel, tu te crois digne de pénétrerdans le vestibule sacré? Cela pourrait-il être fondé?Si ceux qui maudissent leur père ou leur mère sont punisde mort (Exode, XXI,17), quel châtiment méritera celui quiose maudire l'homme qui lui tient de bien plus près encore et quivaut bien mieux que les parents? Comment ne craint-il (141) pas que laterre ne s'entr'ouvre et ne l'engloutisse tout entier, ou que la foudredescendant du ciel ne consume sa langue accusatrice? Ne savez-vous pasce qui arriva à la sueur de Moïse quand elle eut parlécontre le chef des Hébreux, comme elle devint impure, fut attaquéede la lèpre, et subit le dernier mépris; que même,à la prière de son frère, qui se prosterna devantDieu, elle n'obtint point de pardon? c'était elle pourtant qui avaitexposé autrefois le saint personnage, qui avait pourvu àce qu'il fût nourri, qui s'était arrangée en sorteque sa mère devînt sa nourrice, et que le jeune enfant nefût point, au commencement de sa vie, élevé entre desmains étrangères; plus tard enfin, elle avait étéle chef de la troupe des femmes, comme Moïse de celle des hommes,elle avait supporté avec lui tous les dangers, elle étaitla sueur de Moïse eh bien ! tout cela ne lui servit de rien pour échappera la colère de Dieu, lorsqu'elle eut tenu un langage coupable; etMoïse, qui avait fléchi Dieu en faveur d'un si grand peuplecoupable de cette impiété indicible que vous connaissez,a beau se prosterner et demander grâce pour sa sueur, il ne peutréussir à rendre Dieu favorable, il en reçoit mêmede vifs reproches. C'est pour que nous sachions combien il est coupablede mal parler de nos supérieurs et de juger la conduite d'autrui.En effet, au dernier jour, Dieu nous jugera certainement, non pas seulementd'après nos fautes, mais aussi d'après les jugements quenous aurons portés sur autrui ; et souvent ce qui n'est en soi qu'unefaute légère, devient grave et impardonnable par suite dujugement porté sur autrui par celui qui a fait la faute. Peut-êtrece que je dis là n'est-il pas assez clair : je vais tâcherde le rendre tel. Quelqu'un a fait une, faute : puis, il condamne sévèrementune autre personne qui commet la même faute. Eh bien ! il s'attirepour le dernier jour, non pas une peine proportionnée à safaute, mais une peine double, triple, infiniment plus grande : car ce n'estpas d'après sa faute, mais d'après sa sévéritécontre ceux qui auront péché comme lui, que Dieu lui infligerale châtiment. Ceci deviendra plus manifeste quand je vous aurai missous les yeux, ainsi que je vous l'ai promis, des exemples empruntésà l'histoire du passé. Le pharisien n'était pointlui-même un pécheur : il vivait dans la justice, et pouvaitse prévaloir de nombreux mérites. Néanmoins, pouravoir réprouvé le publicain, c'est-à-dire un voleur,un avare, un transgresseur de toutes les lois, il fut condamné sévèrement,et destiné à un supplice plus terrible que celui qu'avaitmérité ce coupable. Mais si un homme innocent, pour avoirréprouvé par une simple parole un criminel reconnu pour telpar tout le monde, s'est attiré un pareil châtiment, nous,qui péchons plusieurs fois par jour, si nous nous permettons decensurer la conduite des autres, alors qu'elle n'est ni publique ni manifeste,voyez quel châtiment nous encourons, et combien il nous est peu permisde compter sur l'indulgence. Car il est écrit : Selon le jugementque vous aurez porté, vous serez jugés vous-mêmes.(Matth. VII, 2.)

6. Ainsi je vous avertis, je vous prie, je vous conjure de renoncerà cette détestable habitude. Ce n'est pas aux prêtresque nuiront nos diffamations, soit calomnieuses, soit même conformesà la vérité. Car le pharisien n'a fait aucun tortau publicain, que dis-je ? il lui a été utile, bien qu'enl'accusant il ne dît que la vérité. C'est nous-mêmesque nous précipiterons dans les plus grandes calamités, demême que le Pharisien a détourné le glaive contre lui-mêmeet s'en est allé frappé d'un coup mortel. Afin d'éviterle même sort, réprimons l'intempérance de notre langue.Si celui qui avait médit du publicain, n'échappa point auchâtiment, nous qui médisons de nos pères, quel recoursaurons-nous..? Si Marie, pour avoir une seule fois mal parlé deson frère, fut punie si rigoureusement, quel salut pouvons-nousencore espérer si nous continuons à nous répandrechaque jour en invectives contre nos magistrats ! Et qu'on ne vienne pasme dire que ce magistrat était Moïse ! car je pourrais répondreà mon tour que cette médisante était Marie. Vous allezcomprendre d'ailleurs que les prêtres, fussent-ils en faute, ce n'estpas à vous de juger leur vie. Écoutez plutôt ce quele Christ ordonne touchant les magistrats des juifs. C'est sur le siègede Moïse que sont assis les Scribes et les Pharisiens : faites donctout ce qu'ils vous disent de faire; mais ne faites pas tout ce qu'ilsfont. (Matth. XXIII, 2, 3.) Cependant peut-on rien imaginer de pire queces hommes, que leurs disciples ne pouvaient imiter sans se perdre ? Quoiqu'il en soit, Jésus n'a pas voulu les dégrader de leur dignité,ni les rendre méprisables à leurs subordonnés. Laraison en est facile à comprendre. En effet, si les subordonnéss'arrogeaient un tel pouvoir, (142) on les verrait bientôt destituerleurs magistrats et les forcer à descendre de leurs sièges.Voilà pourquoi Paul, après avoir repris sévèrementle grand prêtre des Juifs et lui avoir dit . Dieu te frappera, murailleblanchie , et tu sièges pour me juger (Act. XXIII, 3) ! entendantque quelques-uns disaient, afin de lui fermer la bouche : Tu insultes legrand prêtre de Dieu; et voulant montrer quel respect et quels égardsil convient d'accorder aux magistrats, répondit aussitôt :Je ne savais point que ce fût le grand prêtre de Dieu. Voilàpourquoi David, lorsqu'il eut entre les mains Saül, un prévaricateur,un homme qui respirait l'homicide, un criminel digne des plus grands châtiments,non-seulement respecta sa vie, mais s'abstint même de lui adresseraucune parole outrageante, et la raison qu'il en donne , c'est qu'il estl'oint du Seigneur. Et ce n'est point par ces exemples seuls, mais encorepar une quantité d'autres, qu'on peut se convaincre combien la penséede reprendre les prêtres doit être loin de l'esprit des fidèles.Quand l'arche fut rapportée, quelques hommes sans autoritévoyant qu'elle vacillait et qu'elle était près de tomber,la remirent en équilibre : sur-le-champ ils furent punis : le Seigneurles frappa et ils Testèrent sans vie. Ils n'avaient pourtant rienfait qui ne fût naturel : ils n'avaient pas renversé l'arche,,au contraire, ils l'avaient remise en place et empêchée detomber.

Mais afin de vous convaincre irrésistiblement des égardsdus aux prêtres, et de la faute où tombent les subordonnésou les laïques qui les reprennent en de pareilles circonstances, Dieules mit à mort sous les yeux de la multitude, de telle sorte quecette extrême rigueur inspirât de la crainte aux autres, etleur ôtât toute pensée de violer le sanctuaire du sacerdoce.En effet, si chacun pouvait, sous prétexte de redresser les manquementscommis, faire invasion dans la dignité sacerdotale, les occasionsde redressement ne feraient jamais défaut, et il n'y aurait plusmoyen de distinguer le chef des subordonnés, au milieu de la confusiongénérale. Et que l'on n'interprète point ce que jevais dire dans un sens défavorable aux prêtres (grâceà Dieu , ils se montrent, vous ne l'ignorez pas, fidèlesà tous leurs devoirs, et jamais ils n'ont donné prise àpersonne sur eux); mais sachez bien que, quand même vous auriez desparents vicieux ou des maîtres indignes, il ne serait ni sûrni prudent, même dans ce cas, de médire et de vous déchaînercontre eux. C'est en parlant des parents selon le corps qu'un sage a dit: S'il manque de raison, il faut l'excuser. (Eccli. III, 45.) En effet,comment t'acquitter envers eux de ce qu'ils ont fait pour toi ? A plusforte raison faut-il observer cette loi quand il s'agit des pèresselon l'esprit : c'est notre propre conduite que nous devons nous attachertous à scruter, à surveiller, si nous ne voulons nous entendredire au grand jour : Hypocrite, pourquoi vois-tu la paille qui est dansl'oeil de ton, frère, et ne vois-tu point la poutre qui est danston oeil? (Matth. VII, 3.) En effet, n'est-ce point hypocrisie que de baiserla main des prêtres, en public et aux yeux de tout le monde, d'embrasserleurs genoux, de solliciter leurs prières, de courir à leurporte dès qu'il s'agit du baptême, et de charger ensuite d'invectives,ou de laisser insulter en notre présence, soit chez nous, soit surune place, ceux qui sont pour nous les auteurs ou les ministres de tantde biens. En effet, si tel père est vraiment un méchant,comment le crois-tu digne d'initier les autres à nos redoutablesmystères? Mais s'il te paraît qu'il mérite un tel ministère,pourquoi permets-tu qu'on en dise du mal, pourquoi ne pas fermer la boucheaux médisants, par ton courroux, par ton indignation, afin de recevoirde Dieu une plus belle récompense, et des éloges de la bouchemême des accusateurs? En effet, fussent-ils amoureux de l'invectiveau suprême degré, cela ne les empêchera pas de te loueret d'approuver ton respect à l'égard de tes pèresspirituels; tout au contraire, si nous les laissons dire, ils seront unanimesà nous condamner, bien que la médisance vienne d'eux-mêmes.Et ce n'est pas seulement cela qu'il faut craindre, c'est surtout la condamnationsuprême qui nous attend là-haut. Car il n'y a point pour lesEglises de fléau comparable à cette maladie; et, de mêmequ'un corps dont les ressorts ne sont pas exactement soudés entreeux, donne naissance à une foule d'infirmités et rend l'existenceinsupportable, de même une Eglise, qui n'est pas fortement et indissolublementunie par la charité, enfante des guerres sans nombre, attise lacolère de Dieu, et donne lieu à mille tentations. Dans lacrainte que cela ne nous arrive , prenons garde d'irriter Dieu, d'augmenterle nombre de nos maux, de nous préparer un châtiment qui nouslaisse sans recours, et de remplir notre vie d'amertumes de (143) toutgenre; apprenons à parler comme il convient, appliquons, chaquejour, à notre propre vie toute notre vigilance, et, nous remettantdu soin de juger la vie d'autrui sur Celui à qui nul secret n'échappe,contentons-nous de juger nos propres péchés. C'est ainsique nous pourrons échapper au feu de la géhenne. Car, siceux qui portent toute leur attention sur les fautes d'autrui négligentde s'occuper des leurs, de même ceux qui craignent d'épierla conduite des autres donneront l'attention la plus scrupuleuse àleurs propres infractions. Or, ceux qui réfléchissent àleurs péchés, qui les jugent chaque jour, et s'en demandentcompte, ceux-là trouveront alors le juge miséricordieux.Et c'est ce que Paul fait entendre par ces paroles : Si nous nous jugionsnous-mêmes, nous ne serions point jugés par le Seigneur. (ICor. II, 31.) Ainsi donc, afin d'échapper à cet arrêtsuprême, négligeons tout le reste pour nous inquiéterseulement de notre propre vie, corrigeons les pensées qui nous induisentà faillir, livrons à la componction notre conscience, etdemandons-nous compte de nos propres actions. Par là nous pourrons,allégés d'une partie de nos péchés, obtenirdes trésors de miséricorde; nous pourrons passer heureusementla vie présente, et gagner les biens de la vie future, par la grâceet la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui etavec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

traduit par M. MALVOISIN.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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