Jean Chrysostome, IVe siècle

HOMÉLIE SUR LA PARABOLE DU DÉBITEUR DES DIX MILLE TALENTS

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1. Ce que j'éprouverais en vous revoyant enfin après unlong voyage, je l'éprouve aujourd'hui. Pour des hommes qui aiment,s'ils ne peuvent se trouver au milieu. de ceux qu'ils aiment, que leursert de n'en être pas éloignés ? Aussi, bien que présentdans la ville, je n'étais pas moins triste qu'un exilé, moiqui, depuis quelque temps, ne pouvais plus vous adresser mes instructions; mais pardonnez-le moi : la faiblesse, non la paresse, était lacause de ce silence. Vous vous réjouissez donc de ce que la santém'est revenue ; pour moi, je me réjouis parce que je vous ai retrouvés,vous, mes bien-aimés. Car, pendant ma maladie, ce qui m'affligeaitplus que le mal lui-même, c'était de rie pouvoir participerà cette chère assemblée ; et maintenant que la convalescenceme rend peu à peu mes forces, ce m'est un plus grand bien que lasanté de pouvoir jouir en- toute sécurité de l'amourde ceux que je chéris. La (2) fièvre en effet allume dansle corps un feu moins violent que ne fait dans l'âme la séparationd'avec ceux que nous aimons; et si les fiévreux recherchent lesboissons, les liqueurs, les eaux froides, c'est avec, autant d'ardeur queles amis séparés recherchent la vue de ceux qu'ils ont perdus.Ceux qui savent aimer comprennent bien ce que je dis.

Courage donc ! puisque la maladie m'a quitté, rassasions-nousles uns des autres, s'il est possible de nous rassasier jamais ; car l’amourne connaît point la satiété, et plus il jouit de ceuxqu'il aime, plus il s'allume et s'enflamme. L'élève de lacharité , saint Paul, le savait bien, lui. qui disait : Ne devezrien à personne, sinon de vous aimer mutuellement. (Rom. XIII, 8.)C'est là en effet la seule dette que l'on contracte sans cesse,que l'on n'acquitte jamais. Il est beau et louable de devoir toujours dece côté. S'agit-il des biens 'matériels, nous louonsceux qui ne doivent rien; s'agit-il de l'amour, nous approuvons et nousadmirons ceux qui doivent toujours. Si c'est d'une part de l'injustice,c'est de l'autre la marque d'une belle âme de ne jamais acquitterentièrement la dette de l'amour. Recevez avec bienveillance, malgrésa longueur, l'instruction que je vais vous adresser; car je veux vousapprendre à jouer admirablement .de la lyre, non pas d'une lyremorte, mais d'une lyre qui a pour cordes les récits de l'Ecritureet les commandements de Dieu. Les maîtres de lyre prenant les doigtsde leurs disciples, les conduisent lentement sur les cordes, leur apprennentà les toucher avec art et à faire sortir d'instruments muetsles sons les plus agréables et les plus doux; je veux les imiter,me servant de votre âme comme de doigts, je l'approcherai des commandementsde Dieu, et lui apprendrai à ne les toucher qu'avec art, et celapour exciter la joie, non d'une assemblée d'hommes, mais du peupledes anges. Il ne suffit pas d'étudier les divins oracles; il fautencore les pratiquer et les représenter dans sa conduite, l'accomplirpar des actes. Les cordes d'une lyre, l'artiste les louche, l'ignorantles touche aussi ; mais tandis que celui-ci ne fait que choquer l'auditeur,celui-là l'enlève et l'inonde de délices, et pourtantce sont les mêmes doigts, les mêmes cordes, l'art seul diffère;de même pour les divines Ecritures; beaucoup les parcourent, maisle profit, mais le fruit, tous ne le retirent pas, et la cause en est quetous n'approfondissent pas cette parole, qu'ils ne touchent pas cette lyreavec art; et. effet, ce qu'est fart à la citharodie, la pratiquel'est à la loi de Dieu. Nous n'avons touché qu'une seulecorde pendant tout le carême; je ne vous ai développéque la loi du serment, et, par la grâce de Dieu, beaucoup de mesauditeurs ont compris combien il était beau de l'observer; aussi,quittant une habitude détestable, au lieu de jurer par le Seigneur,on n'entend plus sortir de leur bouche en toute conversation , que oui,non, croyez-moi; et quand même mille affaires pressantes viendraientles accabler, ils n'oseraient aller plus loin.

2. Mais comme il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'un précepte,je veux aujourd'hui vous en enseigner un second ; car bien que tous n'observentpas encore la loi dont j'ai parlé en premier lieu, et que quelques-unssoient en retard, ils voudront néanmoins, à mesure que letemps s'avancera, atteindre ceux qui les ont devancés. J'ai en effetremarqué que le zèle pour ce précepte est aujourd'huisi grand que tous, dans les occupations domestiques comme dans les repas,hommes et femmes, libres et esclaves, luttent à qui l'observeramieux; et je ne puis m'empêcher de féliciter ceux qui se conduisentainsi pendant leurs repas. Car quoi de plus saint qu'une table d'oùl'ivresse , la gourmandise et la débauche, quelle qu'elle soit,sont bannies pour faire place à une admirable rivalité touchantl'observation des lois de Dieu , où l'époux observe son épouseet l'épouse son époux, de peur que l'un d'eux ne tombe dansl'abîme du parjure où une peine sévère est établiecontre l'infracteur, où le maître ne rougit pas, soit d'êtrerepris par ses esclaves, soit de reprendre lui-même ceux qui habitentsa maison? Serait-ce se tromper que d'appeler cette maison l'églisede Dieu ? Car là où règne une telle sagesse, que mêmeà table, dans le moment qui semble autoriser la licence, on se préoccupede la loi de Dieu et où tous luttent et rivalisent à l'envià qui l'observera mieux, il est évident que le démon,que l'esprit mauvais ne s'y trouve plus, et que le Christ y règne,félicitant ses serviteurs de leur sainte émulation et leurdistribuant toute faveur. Je laisserai donc un précepte dont l'observance, grâce à Dieu, et grâce à vous qui avez si chaudemententrepris et déjà si (3) résolument commencéà le suivre, ne tardera pas à se répandre dans toutela ville, et je passerai à un autre, je veux dire à la colèrequ'il faut savoir mépriser et dompter.

Car de même que sur une lyre une seule corde ne peut produirede mélodie, mais qu'il faut les parcourir toutes avec le rythmeconvenable; de même, quant à la vertu que doit possédernotre âme, il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'une loi,ce que j'ai déjà dit, mais il faut les garder toutes avecexactitude, si nous voulons produire une harmonie plus suave et plus utileque toute harmonie. Votre bouche a appris à ne plus jurer, votrelangue à ne dire, en toute circonstance, que oui et non; apprenezde plus à éviter toute parole injurieuse et à apporterà l'observation de ce commandement d'autant plus d'ardeur qu'ellerequiert plus de travail. Pour le serment, il ne s'agissait que de vaincreune habitude; pour la colère, il faut de plus grands efforts. C'estune passion tyrannique qui entraîne ceux mêmes qui sont engarde contre elle et les précipite clans le gouffre de la perdition.Sachez donc supporter la longueur de mon discours. Ce serait de la déraison,pour nous qui sommes blessés chaque jour sur la place publique,dans nos maisons, par nos amis. par nos proches, par nos ennemis, par nosvoisins, par nos serviteurs, par nos épouses, par nos tout petitsenfants, par nos propres pensées, de ne pas vouloir nous occuper,même une fois la semaine, de guérir ces blessures, sachantsurtout que le traitement ne nous coûtera ni argent ni souffrance.Car, voyez, je ne tiens pas de fer à la main; je ne me sers qued'un discours, mais plus tranchant que le fer, qui enlèvera toutela corruption et qui ne causera aucune douleur à quiconque subiracette opération. Je ne tiens pas de feu à la main; mais j'aiune doctrine plus forte que le feu, une doctrine qui ne vous brûlerapoint, mais qui empêchera les ravages de l'iniquité et qui,au lieu de douleur, ne causera que de la joie à celui qui sera délivrédu mal.

Il n'est pas besoin ici de temps, pas besoin de travail, pas besoind'argent; il suffit de vouloir, et ce qu'exige la vertu est accompli; etsi vous réfléchissez à la majesté du Dieu quiordonne et qui a porté cette loi , ne sera-ce pas assez pour vouséclairer et vous déterminer? Car ce ne sont pas mes proprespensées que je vous expose, je ne veux que tous vous conduire augrand législateur. Suivez-moi donc et écoutez la loi de Dieu.Où est-il question de la colère et du désir de lavengeance ? Dans des passages nombreux et divers, mais particulièrementdans cette parabole que Jésus adressa à ses disciples enleur disant : C'est pour cela que le royaume des cieux est semblable àun roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Et lorsqu'il,eut commencé à le faire, on lui en présenta un quilui devait dix mille talents. Et comme il n'avait pas de quoi les rendre,soit maître ordonna qu'on le vendit, lui, sa femme, ses enfants ettout ce qu'il avait, pour acquitter la dette. Mais, se jetant àses pieds, le serviteur le suppliait en disant : Ayez patience àmon égard, et je vous rendrai tout. Alors le maître ayantpitié de ce serviteur le renvoya et lui remit sa dette. Mais ceserviteur étant sorti rencontra un de ses compagnons qui lui devaitcent deniers; et l'ayant saisi il l'étouffait, disant : Rends-moice que tu me dois. Et se jetant à ses pieds, son compagnon le suppliait,disant : Aie patience à mon égard, et je te rendrai tout.Mais lui ne voulut pas, et il s'en alla et le fit mettre en prison jusqu'àce qu'il payât sa dette. Les autres serviteurs le voyant, furentindignés; ils vinrent et racontèrent à leur maîtrece qui s'était passé. Alors le maître l'appela et luidit : Méchant serviteur, je t'ai remis ta dette parce que tu m'enas prié. Ne fallait-il pas que tu eusses pitié de toit compagnon,comme j'ai eu pitié de toi? Et il le livra aux bourreaux, jusqu'àce qu'il payât toute sa dette. C'est ainsi que vous traitera monPère céleste, si chacun de vous ne pardonne à sonfrère du fond de soit coeur. (Matth. XVIII.)

3. Voilà la parabole; or il faut dire pourquoi il la proposa,en en indiquant la cause; car il ne dit pas simplement : Le royaume descieux est semblable, mais bien c'est pour cela que le royaume des cieuxest semblable. Pourquoi donc la cause s'y trouve-t-elle? Il parlait àses disciples de la patience, il leur apprenait à maîtriserleur colère, à ne faire pas grande attention aux injusticesqu'ils pouvaient éprouver de la part des autres, et il leur disait: Si votre frère a péché contre vous, allez et reprenez-leentre vous et lui seul; s'il vous écoute, vous aurez gagnévotre frère. (Matth. XVIII, 15.)

Pendant que le Christ disait ces choses et autres semblables àses disciples et leur enseignait à régler leur vie Pierre,le premier (4) du collège apostolique, la bouche des disciples,la colonne de l'Eglise, le pilier de la foi, celui avec lequel tous doiventpenser, dans les filets duquel tous doivent se jeter, qui de l'abîmede l'erreur nous a ramenés vers le ciel, qu'on retrouve partoutrempli de charité et de liberté, mais plus encore de charitéque de liberté, Pierre, dis-je, tous les autres se taisant, s'avancevers le Maître et lui dit : Combien de fois, mon frère péchantcontre moi, lui pardonnerai-je? (Matth. XVIII, 21.) Il interroge et déjàil fait voir qu'il est prêt à tout; il ne connaît pasencore la loi, et il se montre plein d'ardeur à l'accomplir. Carsachant bien que la pensée de son Maître penche plutôtvers la clémence, et que celui-là lui sera le plus agréablequi se montrera le plus facile à pardonner au prochain et qui nerecherchera pas avec aigreur les fautes des autres, voulant plaire au Législateur,il lui dit : Pardonnerai-je jusqu'à sept fois ? Mais ensuite, pourapprendre ce que c'est que l'homme et ce que c'est que Dieu et commentla bonté de l'homme, comparée aux infinies richesses de lamiséricorde de Dieu, est au-dessous de l'extrême pauvreté,et que ce qu'est une goutte d'eau à la mer immense, notre charitél'est auprès de l'indicible charité de Dieu, pendant quePierre demande s'il faut pardonner jusqu'à sept fois? et qu'il pensese montrer ainsi très-large et très-libéral, écoutezce que le Seigneur lui répond : Je ne dis pas jusqu'à septfois, mais jusqu'à septante fois sept fois. Quelques-uns prétendentque cela veut dire septante fois et sept fois; mais il n'en est pas ainsiet il faut entendre près de cinq cents fois : car sept fois septantefont quatre cent quatre-vingt-dix. Et ne pensez pas, mes chers auditeurs,que ce précepte soit difficile à observer. Car si vous pardonnezà celui qui pèche contre vous une, deux ou trois fois parjour, quand même il aurait un coeur de pierre, quand même ilserait plus cruel que tous les démons, il ne sera certainement pasinsensible au point de retomber toujours dans les mêmes fautes, maistouché de ce pardon si fréquemment accordé, il endeviendra meilleur et moins intraitable; et vous de votre côté,si vous êtes disposés à pardonner tant de fois lasinjustices que vous éprouverez, quand vous aurez fait grâceune, deux ou trois fois, ce vous sera une habitude et vous n'aurez aucunepeine à persévérer dans cette conduite, parce qu'ayantpardonné si souvent vous ne serez plus touchés des injusticesdes autres.

Pierre entendant cela demeura stupéfait, pensant non-seulementà lui, mais à tous ceux qui devaient lui être confiés;et de peur qu'il ne fit ce qu'il avait coutume de faire pour les autrescommandements, Notre-Seigneur prévint toute interrogation. Que faisaitPierre en effet quand il s'agissait d'un précepte? Quand Notre-Seigneuravait imposé une loi qui paraissait offrir quelque difficulté,Pierre, s'avançant, lui posait des questions, demandait des explicationssur cette loi. Par exemple, lorsque le riche interrogea le Maîtresur la vie éternelle, et qu'après avoir appris ce qui leconduirait à la perfection, il s'en alla triste parce qu'il avaitde grandes richesses , Notre-Seigneur ayant ajouté qu'il étaitplus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'àun riche d'entrer dans le royaume des cieux, alors Pierre , bien qu'ilse fît dépouillé de tout, qu'il n'eût pas mêmegardé son hameçon, qu'il eût abandonné sa professionet son bateau, s'avança et dit au Christ : Et qui peut donc êtresauvé? (Marc, X, 26.) Et ici remarquez la conduite louable du discipleet son zèle. D'un côté, il ne dit pas: vous commandezl'impossible, ce précepte est violent, cette loi est dure ; de l'autrecôté, il ne garde pas non plus le silence , mais il montrel'intérêt qu'il porte à tous et rend à Notre-Seigneurl'honneur qu'un disciple doit à son Maître, en lui disant: Et qui peut donc être sauvé? Lui qui n'était pasencore pasteur avait déjà le zèle du pasteur, luiqui n'était pas encore établi chef montrait déjàla sollicitude du chef et pensait à toute la terre. S'il avait étériche, possesseur d'une grande fortune, on aurait peut-être dit quec'était non en considération des autres, mais dans son propreintérêt et pour lui-même qu'il faisait cette question;mais sa pauvreté écarte ce soupçon et fait voir quela sollicitude qu'il éprouvait pour le salut des autres étaitla seule cause de ses soucis, de son anxiété, et le portaitseule à demander au Maître la route du salut. Aussi Notre-Seigneurlui inspirant de la confiance, lui dit : Ce qui est impossible aux hommesest possible à Dieu. Ne pensez pas, veut-il dire, que vous resterezseuls et abandonnés : je mettrai avec vous la main à cetteoeuvre, moi, par qui les choses difficiles deviennent aisées etfaciles. De même quand Notre-Seigneur, parlant du mariage et de lafemme, disait que quiconque renvoie sa (5) femme hors le cas d'adultère,la rend adultère, et donnait ainsi à entendre que les épouxdoivent supporter toutes les fautes de leurs épouses, hors le casd'adultère, Pierre, tous les autres se taisant, s'avance et ditau Christ : Si telle est la condition de l'homme à l'égardde sa femme, il n'est donc pas avantageux de se marier. (Matth. XIX, 9,10.) Remarquez comment, en cette circonstance encore, il garde envers sonMaître le respect qu'il lui doit et ne laisse pas que de se préoccuperdu salut des autres, sans faire aucun retour sur ses propres intérêts.C'est donc pour prévenir quelque observation de ce genre, c'estpour couper court à toute réplique, que Jésus proposela parabole. Voilà pourquoi l'évangéliste dit : c'estpour cela que le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulutfaire rendre compte à ses serviteurs, nous montrant par làque cette parabole a pour but de nous apprendre que, quand même nousaurions pardonné soixante-dix fois sept fois par jour à notrefrère nous n'aurions encore rien fait de très-grand, nousserions encore bien loin de la clémence de notre Dieu, et nous n'aurionspas encore donné autant que nous avons reçu.

4. Voyons donc cette parabole : car, bien qu'elle paraisse assez claireen elle-même , elle renferme cependant tout un trésor, trésorcaché et ineffable , de pensées précieuses àrecueillir. Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulutfaire rendre compte à ses serviteurs. Ne passez pas légèrement,sur cette parole ; représentez-vous ce tribunal et, descendant dansvotre conscience, rendez-vous compte de ce que vous avez fait pendant toutevotre vie : figurez-vous que les serviteurs soumis à cette redditionde compte, ce sont et les rois et les généraux et les éparques,et les riches et les pauvres, et les esclaves et les personnes libres;car tous nous devons comparaître devant le tribuna. du Christ. (IICor. V, 10.) Si vous êtes riche, pensez que l'on vous demandera comptede la manière dort vous aurez employé vos richesses pourentretenir des courtisanes ou pour subvenir aux besoins des pauvres, pournourrir des parasites et des flatteurs ou pour secourir des indigents,au libertinage ou à la charité, à la débauche,à la prodigalité, à l'ivresse, ou à secourirceux qui étaient dans la tribulation. On vous demandera compte,encore de la manière dont vous aurez acquis votre bien, si vousle devez à des travaux honnêtes, ou à la rapine età la fraude; si vous l'avez reçu de votre père enhéritage, ou si vous ne le possédez qu'aux dépensdes orphelins dont vous avez ruiné les maisons, aux dépensdes veuves dont vous avez pillé la fortune. Et de même quenous, nous faisons rendre compte à nos serviteurs, non-seulementde leurs dépenses, mais encore de leurs recettes, et que nous leurdemandons d'où ils ont reçu tel bien, de qui, comment, enquelle quantité, Dieu aussi voudra savoir non-seulement commentnous aurons employé notre fortune, mais encore comment nous l'auronsacquise. Et si le riche rend compte de ses richesses, le pauvre rendracompte de sa pauvreté, s'il l'a supportée avec courage etsans répugnance, sans murmure, sans impatience, s'il n'a pas accuséla divine Providence, en voyant tant d'autres hommes plongés dansles délices et les prodigalités, tandis qu'il est, lui, accablépar le besoin. Le riche rendra compte de sa miséricorde et le pauvrede sa patience, et non-seulement de sa patience, mais encore de sa miséricorde: car l'indigence n'empêche pas de faire l'aumône, témoincette veuve qui jeta dans le tronc deux petites pièces, et àqui sa faible aumône valut plus de mérites qu'aux autres leurs,riches offrandes. Et ce ne seront pas seulement les riches et les pauvres,mais encore les dépositaires du pouvoir et de la justice, dont laconduite sera scrutée avec rigueur, et à qui l'on demanderas'ils n'ont pas corrompu la justice, si ce n'est pas la bienveillance oula haine de l'homme privé qui a guidé l'homme public dansses décisions, s'ils n'ont pas, pour gagner les bonnes grâcesde quelqu'un, donné leur suffrage contre le droit, s'ils n'ont pas,par esprit de vengeance, sévi contre des innocents.

Et, avec le pouvoir séculier, ce sera aussi le pouvoir ecclésiastiquequi rendra compte de sa gestion, et c'est ce dernier surtout qui sera soumisà un examen sévère et terrible. Pour celui qui a reçule ministère de la parole, on examinera rigoureusement si, par paresseou par haine, il n'a pas passé sous silence une chose qu'il fallaitdire, si par ses œu ires il n'a pas démenti sa parole, s'il n'arien caché de ce qui était utile. Quant à l'évêque,plus sa charge est élevée, plus on lui demandera un comptesévère et sur l'instruction qu'il aura donnée àson peuple, et sur la, protection qu'il aura (6) accordée aux pauvres,et surtout sur l'examen de ceux qu'il aura promus aux ordres et sur milleautres choses. C'est pour cela que saint Paul écrivait àTimothée (I Tim. V, 22) : N'imposez légèrement lesmains à personne et ne participez en rien aux péchésdes autres. Et aux Hébreux, en parlant de leurs chefs spirituels,ilécrivait ces paroles effrayantes : Obéissez à vospréposés et soyez-leur soumis; car ce sont eux qui veillentsur vos âmes comme devant en tendre compte. (Hébr. 13, 17.)Et, après nos actions, il faudra rendre compte de nos paroles. Carde même que quand nous avons confié de l'argent à nosesclaves, nous voulons connaître l'emploi qu'ils en ont fait , ainsiDieu qui nous a confié la parole nous demandera comment nous l'auronsemployée. Il examinera, par des informations sévères,si nous n'avons pas dépensé ce talent inutilement et en vain: l'argent qui passe en folles dépenses est moins nuisible que desparoles vaines, inutiles et sans but : car l'argent inutilement employéporte préjudice le plus souvent, il est vrai, à la fortune;mais une parole irréfléchie renverse des maisons entières,perd et paralyse les âmes; et d'ailleurs la perte de la fortune peutse réparer; une parole une fois lancée vous ne pouvez larappeler.

Oui, nous rendrons compte de nos paroles; écoutez ce que déclarele Seigneur : Je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes aurontprononcée sur cette terre, ils en rendront compte au jour du jugement: car c'est par vos paroles que vous serez justifiés, et par vosparoles que vous serez condamnés. (Matth. XII, 36-37.) Nous rendronscompte et de ce que nous aurons dit et de ce que nous aurons entendu; parexemple, si nous avons écouté, sans nous y opposer, une calomniedirigée contre notre prochain : car, dit l'Ecriture, n'acceptezpoint les paroles du menteur. (Exod. XXIII, 1.) Et si ceux qui acceptentces paroles ne doivent pas trouver grâce, quelles causes alléguerontles médisants et les calomniateurs?

5. Et, que dis-je, ce que nous aurons dit et entendu? Bien plus, nousrendrons compte même de nos pensées. C'est ce que saint 'Paulnous montre par ces paroles : C'est pourquoi ne jugez pas avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur qui éclairera ce quiest caché dans les ténèbres et manifestera les penséessecrètes des coeurs (I Cor. IV, 5) ; et le Psalmiste par celles-ci: La pensée même de l'homme servira à votre gloire.(Ps. LXXV, 11.) Que veut-il dire par ces mots : la pensée mêmede l'homme servira à votre gloire? Oui, elle y servira si vous n'adressezà votre frère que des paroles feintes et pleines de malignité,si votre bouche et votre langue le louent, tandis que, au fond de votrecoeur, vous ne pensez de lui que du mal et ne lui portez que de la haine.Le Christ, voulant nous faire entendre que nous rendrons compte de nosactions, et aussi de nos pensées, nous dit : Quiconque aura regardéune femme pour la convoiter a déjà commis l'adultèredans son coeur. (Matth. V, 28 .) Son péché n'a pas passéjusqu'à l'acte; il n'est encore que dans la pensée et cependantcelui-là même n'est pas sans faute, qui considère labeauté d'une femme, afin que le désir de l'impuretés'allume en lui. Aussi lorsque vous entendez dire que le Maître veutfaire rendre compte à ses serviteurs, ne passez pas légèrementsur cette parole, mais pensez qu'elle embrasse toute dignité, toutâge, tout sexe, et les hommes et les femmes : songez quel sera cetribunal, et repassez dans votre esprit toutes les fautes que vous avezcommises. Car, si vous les avez oubliées, Dieu ne les oubliera pas;mais il vous les remettra toutes devant les yeux, si, devançantce terrible moment, vous ne les anéantissez- par la pénitence,la confession et le pardon des torts qui vous sont faits. Mais pourquoile Maître se fait-il rendre compte? Ce n'est pas qu'il ignore nosoeuvres, lui qui connaît toutes choses avant même qu'ellesarrivent; il veut montrer à ses esclaves que leurs dettes sont desdettes véritables et justes ; il veut le leur faire reconnaîtreet aussi leur apprendre à s'acquitter. C'est dans ce but qu'il envoyaitle Prophète rappeler aux Juifs leurs iniquités : Va redireses iniquités à la maison de Jacob et ses péchésà la maison d'Israël (Is. LVIII , 1) , non-seulement pour qu'ilsles entendent, mais pour qu'ils s'en corrigent.

Quand il eut commencé à se faire rendre compte, on luiamena un serviteur qui lui devait dix mille talents. Quelle somme confiée! quelle somme dissipée ! Quelle énorme dette ! Combien n'enavait-il pas reçu, lui qui en a tant dépensé! Il estlourd, le poids des dettes ; mais ce qu'il y a de plus fâcheux ,c'est que ce serviteur fut conduit à son maître le premier.Car si beaucoup (7) de débiteurs capables de payer l'avaient précédé, il n'eût pas été trop étonnant que le roine se fût pas fâché : la solvabilité des premiersaurait dû le disposer à la bienveillance pour ceux qui ensuiten'auraient pu payer. Mais que le premier soit insolvable, et pour une dettesi importante, et qu'il n'en éprouve pas moins la clémencede son maître, voilà qui est bien étonnant et extraordinaire.Les hommes, en effet, quand ils ont découvert un débiteur,non moins que s'ils avaient trouvé une proie, se réjouissentet s'agitent de toute manière -pour lui faire payer sa dette entière;et si la pauvreté des débiteurs ne le permet pas , ils fontretomber leur colère sur le corps des pauvres malheureux, les tourmentant,les frappant, leur infligeant mille maux. Dieu au contraire met tout enoeuvre et en mouvement pour délivrer ses débiteurs de leursdettes. L'homme s'enrichit à exiger son dû, et Dieu àle remettre. Quand nous avons reçu ce qu'on nous devait, nous sommesdans une abondance plus grande : Dieu, au contraire, plus il remet lesdettes contractées envers lui, plus il s'enrichit. Car la richessepour Dieu, c'est le salut des hommes, comme le dit saint Paul : Riche pourtous ceux, qui l'invoquent. (Rom. X, 12.) Mais, me direz-vous, si le maîtreveut pardonner au serviteur et lui remettre sa dette, pourquoi ordonne-t-ilqu'on le vende ? C'est là précisément ce qui montrele mieux sa charité. Toutefois, ne nous pressons pas et suivonsavec ordre le narré de la parabole

Comme il n'avait pas de quoi payer, dit l'Evangéliste. Qu'est-ceque cela veut dire Comme il n'avait pas de quoi payer? Voici qui aggravel'iniquité. Dire qu'il n'avait pas de quoi payer, c'est dire qu'ilétait vide de bonnes oeuvres, qu'il n'avait fait aucun bien quipût lui être compté pour le pardon de ses fautes. Carnos bonnes œuvres nous sont comptées, oh! oui, elles nous sont comptéespour la rémission de nos péchés, comme la foi pourla justification. A celui qui ne fait pas les oeuvres, mais qui croit enCelui qui justifie l'impie, sa foi est imputée à justice.(Rom. V, 5.) Et pourquoi parler seulement de la foi et des bonnes oeuvres,puisque les afflictions mêmes nous sont comptées pour le pardonde nos fautes? C'est ce que le Sauveur nous montre par la parabole de Lazare,où il nous représente Abraham disant au riche que Lazaren'a reçu sur cette terre que des maux, et que c'est pour cela qu'ilest consolé dans l'autre vie. C'est ce que nous montre aussi saintPaul, écrivant aux Corinthiens (I Cor. V, 5) au sujet du fornicateur,en leur disant : Livrez cet homme à Satan pour que sa chair soitchâtiée et son esprit sauvé. Et, en consolant d'autrespécheurs, il leur adresse ces mots : C'est pour cela qu'il y a parmivous beaucoup d'infirmes et de languissants et que beaucoup s'endorment.Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés;et lorsque nous sommes jugés, c'est par le Seigneur que nous sommesrepris, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde (I Cor.XI, 30-32.) Mais si les afflictions, les maladies, la mauvaise santé,les maux que notre corps peut éprouver, toutes choses que nous nesupport tons que malgré nous et que nous sommes loin de nous procurer,nous sont comptées pour la rémission de nos fautes, àcombien plus forte raison les bonnes œuvres auxquelles nous nous portonsdé nous-mêmes et avec zèle ! Ce serviteur au contrairen'avait rien de bon; il n'avait qu'un poids accablant de péchés! C'est pourquoi l'Evangéliste dit : Comme il n'avait pas de quoipayer, son maître ordonna qu'il fû. vendu. (Matth. XVIII, 25.)C'est là le trait qui nous peint le mieux la clémence duMaître, de lui avoir fait rendre compte et d'avoir ordonnéde le vendre : car, en faisant ces deux chose, il ne voulait qu'empêcherqu'il fût vendu. — Qu'est-ce qui le prouve? — La fin de la parabole: car, s'il avait voulu le faire vendre, qui s'y serait opposé?qui l'aurait empêché ?

6. Pourquoi donc l'a-t-il ordonné, s'il n'avait pas l'intentionde le faire ? — Pour imprimer à l'esclave plus de crainte : et illui voulait, au moyen de sa menace, imprimer plus de crainte, afin de l'amenerà supplier, et il voulait l'amener à supplier, afin d'enprendre occasion de pardonner. Il pouvait, même avant toute supplication,lui pardonner, et c'est pour ne pas le rendre pire qu'il ne l'a pas fait.Il aurait pu lui pardonner avant toute reddition de comptes; mais alors,l'esclave, ignorant la grandeur de sa dette, n'en eût étéque plus inhumain et plus cruel envers ses frères: c'est pourquoile roi lui fait connaître d'abord la grandeur de sa dette et ensuitela lui remet tout entière. C'est après la reddition des comptesoù on lui avait fait voir quelle était sa dette, c'est aprèsqu'on l'a menacé et qu'on lui a montré la peine qu'il étaitjuste de lui infliger, c'est (8) alors, dis-je, qu'il se montre si impitoyableet si inhumain pour son compagnon. Si ces précautions n'avaientpas été prises, à quel degré de cruauténe serait-il pas descendu? Dieu en tout cela n'a eu d'autre but que d'adoucirce caractère si emporté, et si rien n'a servi, ce n'est passur le maître, mais sur cet incorrigible que retombe la faute. Voyonscependant comment il traite cette maladie : S'étant donc jetéà ses pieds, le serviteur le conjurait en disant : Ayez patience,et je vous rendrai tout. Il ne dit pas qu'il n'avait pas de quoi rendre;mais les débiteurs promettent toujours, quand même ils n'ontrien à donner, afin d'échapper aux dangers présents.

Apprenons, nous qui avons si peu d'ardeur pour la prière, quelleest la force des supplications. Ce serviteur n'avait à présenterni jeûnes, ni pauvreté volontaire, ni rien de semblable :mais lui qui n'avait aucune vertu se met à conjurer son maître,et sa prière a tant de force qu'elle l'entraîne à laclémence. Ne désespérons donc jamais dans nos prières.Car peut-il se trouver un plus grand pécheur que celui qui, accablésous le poids de tant de crimes, n'avait à présenter aucunebonne oeuvre, ni grande , ni petite ? Et cependant il ne se dit pas àlui-même : Je n'oserais parler, je suis rempli de honte : commentpourrais-je approcher de mon maître? Comment pourrais-je le supplier?Et c'est pourtant ce que disent beaucoup de pécheurs, pousséspar la honte que le démon leur inspire. Vous n'osez parler? C'estprécisément pour cela qu'il vous faut approcher, pour quevotre; confiance s'augmente. Celui qui va vous pardonner est-il donc unhomme, pour que vous rougissiez, accablé par la honte? Non, c'estDieu, Dieu qui désire vous pardonner plus,que vous ne désirezêtre pardonné. Vous ne désirez pas votre bonheur commeil désire votre salut; et c'est ce qu'il nous a fait voir par biendes exemples. Vous n'avez pas de confiance? Et c'est là précisémentce qui doit vous en donner : car c'est un grand sujet de confiance quede croire n'y avoir pas droit, comme aussi c'est un grand sujet de honteque d'oser se justifier en face du Seigneur. C'est se rendre criminel,quand même on serait d'ailleurs le plus saint des hommes, comme aussicelui-là est justifié qui se' croit le dernier de tous, témoinle pharisien et le publicain. Donc, quand nous avons péché,ne perdons ni l'espoir, ni la confiance, mais approchons-nous de Dieu,prosternons-nous devant lui, conjurons-le, comme a fait ce serviteur qui,en cela du moins, était inspiré d'un bon sentiment. Ne pasdésespérer, ne pas perdre confiance, confesser ses péchés,demander quelque délai, quelque retard, tout cela est beau, toutcela est d'une âme contrite et d'un esprit humilié. Mais cequi va suivre est loin dé ressembler à ce qui a précédé: ce que ses supplications lui ont fait gagner, la colère oùil va entrer contre son compagnon le lui fera bientôt perdre. Voyons,en attendant, comment il obtient son pardon : voyons comment son maîtrele renvoie libre et ce qui l'a porté à cette détermination: Le Roi ému de pitié, dit l'Evangéliste, le renvoyaet lui remit sa dette. L'esclave avait demandé un délai,le maître lui accorde son pardon, de sorte qu'il obtient plus qu'iln'avait demandé. Aussi saint Paul nous dit que Dieu est assez puissantpour tout faire au delà de ce que nous demandons ou concevons. (Eph.III,20.) Car vous ne pourrez jamais imaginer tout ce qu'il a résolude vous donner. Donc pas de défiance, pas de honte : ou plutôtrougissez de vos iniquités, mais ne désespérez pas,n'abandonnez pas la prière: allez, quoique vous ayez péché,apaiser votre Maître, et lui donner occasion d'exercer sa clémenceen vous pardonnant vos fautes : car, si vous n'osez pas approcher, vousmettez obstacle à sa bonté et vous l'empêchez, autantqu'il est en vous, de montrer combien son coeur est généreux.Ainsi, pas de découragement, pas de langueur dans nos prières.Quand nous serions tombés dans le gouffre du vice, il peut nousen retirer bien vite. Personne n'a autant péché que le mauvaisserviteur: il avait épuisé toutes les formes du vice; c'estce que montrent les dix mille talents : personne ne peut être plusvide de bonnes oeuvres que lui : aussi nous dit-on qu'il ne pouvait rienpayer. Et cependant ce criminel que tout conspirait à accuser, laprière est si puissante qu'elle l'a délivré. La prièreest-elle donc si efficace qu'elle puisse soustraire à la punitionet au châtiment celui qui, par ses actions et ses oeuvres mauvaises,s'est rendu coupable envers le Maître? Oui, elle le peut, ôhomme. Elle n'est pas seule en effet dans son entreprise : elle a l'aideet le soutien le plus fort, la miséricorde de ce Dieu à quis'adresse la prière : c'est la miséricorde qui fait toutet qui donne à la prière sa puissance. C'est pour faire entendrecette vérité que (9) l'Evangéliste dit : Son maître,ému de compassion, le renvoya et lui remit sa dette; nous faisantvoir qu'avec la prière et avant la prière, c'est la miséricordedu Maître qui a tout fait. Ce serviteur étant sorti rencontraun de ses compagnons qui lui devait cent deniers; et l'ayant saisi, ill'étouffait, disant : Rends-moi ce que tu me dois. Mais que peut-ily avoir de plus' infâme? La parole du pardon retentissait encoreà ses oreilles, et déjà il a oublié la miséricordede son Maître.

7. Voyez-vous comme il est bon de se souvenir de ses péchés?Si celui-là se les était toujours rappelés, il n'auraitpas été si cruel et `si .inhumain. Aussi je vous le répètecontinuellement et je ne cesserai de vous redire qu'il est très-utile,qu'il est nécessaire que nous nous souvenions sans cesse de toutesnos iniquités rien ne rend l'âme si sage, si douce, si indulgenteque le souvenir continuel de ses fautes. Aussi saint Paul se souvenaitnon-seulement des péchés qui avaient suivi, mais encore deceux qui avaient précédé son baptême, bien qu'ilsfussent tout à fait effacés. Et si cet apôtre se souvenaitmême des péchés commis avant le baptême, combienplus ne devons-nous pas nous souvenir de ceux qui ont suivi notre régénération.Car, non-seulement leur souvenir nous portera à en faire une plusgrande pénitence, mais encore il nous donnera plus de douceur àl'égard du prochain, nous inspirera pour Dieu notre maîtreplus de reconnaissance, en nous remettant sans cesse devant les yeux sonindicible miséricorde. C'est ce que ne fit pas ce mauvais serviteur;mais, loin de là, oubliant la grandeur de sa dette, il oublia aussila grandeur du bienfait; oubliant le bienfait, il agit méchammentenvers son compagnon, et cette mauvaise action lui fit perdre tout ce quelui avait accordé la miséricorde de Dieu. L'ayant saisi,il l'étouffait, disant: Rends-moi ce que tu me dois. Il ne dit pasRends-moi cent deniers (il aurait rougi de la futilité de cettedette), mais bien: Rends-moi ce que tu me dois. Et celui-ci se jetant àses pieds le conjurait, disant : prends patience et je te rendrai tout.Se servant des paroles mêmes qui avaient valu au méchant serviteurson pardon, il espérait bien être sauvé. Mais ce cruel,emporté par son inhumanité, restait insensible à cesparoles et ne pensait plus qu'elles l'avaient sauvé. Et pour luicependant, pardonner, ce n'était plus de la. clémence, maisune dette et une obligation. Car si ç'eût étéavant la reddition des comptes, avant sa condamnation, avant cette grâceextraordinaire, qu'il eût pardonné, c'eût étéun effet de sa propre générosité. Mais aprèsavoir reçu un si grand bienfait et le pardon de tant de fautes,c'était pour lui une nécessité , c'était s'acquitterd'une dette que d'avoir pitié de son compagnon. Et pourtant il futloin de le faire et de considérer quelle différence il yavait entre la grâce qu'il venait d'obtenir et celle qu'il auraitdû accorder à son compagnon. Cette différence ressortet de la somme due des deux parts, et de la position respective des personnageset aussi de la manière dont la chose se passe. D'un côté,c'étaient dix mille talents, et de l'autre cent deniers; d'un côté,c'est un esclave qui agit envers son maître d'une manièreoutrageante , de l'autre c'est un compagnon de servitude qui a contractéune dette envers un compagnon de servitude. Traité si généreusement,le serviteur devait à son tour faire grâce; le maître,au contraire, remit toute la dette, quoique le débiteur ne l'eûtmérité par aucune bonne oeuvre, grande ou petite. Mais sansréfléchir à rien de tout cela , entièrementaveuglé par sa colère, il saisit son débiteur àla gorge et le jette en prison. A cette vue les autres esclaves, ajoutel'Evangéliste, s'indignent, et avant même que le maîtreait rien prononcé, ils le condamnent : preuve nouvelle de la bontédu roi. Son maître l'ayant appris le fait appeler, le soumet àun nouveau jugement, et, même en ce moment, il ne le condamne passans formes, mais il lui fait voir que la conduite qu'il va tenir est justifiéepar le droit; aussi que dit-il? Méchant serviteur, je t'avais remistoute ta dette.

Quoi de meilleur que ce maître? Lorsque son esclave lui devaitdix mille talents, il ne lui adresse pas une parole de reproche, ne l'appellepas même méchant, mais ordonne seulement de le vendre; etcela, pour avoir occasion de lui remettre sa dette. Quand ensuite cet esclavetient envers son compagnon une conduite indigne, alors le maîtrese fâche et s'emporte pour nous apprendre qu'il pardonne plus facilementles péchés qui l'atteignent lui-même que ceux qui atteignentle prochain. Et ce n'est pas seulement en cette occasion qu'il tient cetteconduite, c'est encore en d'autres circonstances : Si vous présentezvotre offrande à l'autel, et que là. vous vous souveniezque (10) votre frère a quelque chose contre vous, allez, réconciliez-vousd'abord avec votre frère, et alors revenant, vous offrirez votredon. (Matth. V, 23, 24.) Voyez-vous comme partout il place nos intérêtsavant les siens et comme il ne met rien au-dessus de la paix et de la charitéenvers le prochain? En un autre endroit, il dit encore : Quiconque renvoiesa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère. (Ibid.32.) Mais voici la loi qu'il établissait par l'organe de saint Paul:Si un homme a une femme infidèle, et qu'elle consente à demeureravec lui, qu'il ne se sépare point d'elle. (I Cor. VII, 12.) Sielle s'est rendue adultère, dit-il, chassez-la; si elle est infidèle,ne la chassez pas; si elle pèche contre vous, renvoyez-la; si ellepèche contre moi, gardez-la. De même en cette circonstance,des péchés graves ont été commis contre leMaître, et ce bon Maître pardonne; mais dès qu'il s'agitdes fautes commises contre un frère, quoique plus légèreset moins fréquentes que celles par lesquelles le Maître aété offensé, alors le Maître ne pardonne plus,au contraire, il sévit : il appelle le coupable méchant,tandis que dans le premier cas il ne lui a pas même adresséune parole de reproche. C'est encore pour faire mieux ressortir cette leçonque l'Evangéliste ajoute qu'il fut livré aux bourreaux. Lorsqu'illui demanda compte des dix mille talents, il ne fit rien de tel. Nous apprenonsainsi que la première sentence n'était pas une sentence decolère, mais de miséricorde, et d'une miséricordequi cherchait une occasion de pardonner. Au contraire, la dernièreaction l'a irrité. Qu'y a-t-il donc de plus mauvais que le désirde la vengeance, puisqu'il force Dieu à révoquer les effetsde sa clémence et que ce que les péchés n'ont pu lecontraindre de faire, le ressentiment contre le prochain le force àle faire ? Certes il est écrit que les dons de Dieu sont sans repentance.(Rom. XI, 29.) Pourquoi donc, après avoir accordé un telbienfait, montré une telle clémence, Dieu a-t-il ici révoquéson propre jugement? Parce que le serviteur a voulu se venger. Aussi cen'est passe tromper que de regarder ce péché comme le plusgrave de tous les péchés; tous les autres ont pu trouvergrâce; pour celui-là seul il n'y a pas de pardon, et bienplus, il fait revivre ceux même qui sont effacés.

Le désir de la vengeance est donc un double mal, parce qu'il,estinexcusable auprès de Dieu et parce que, par ce péché,les autres fautes, même pardonnées, revivent et se représententdevant nous, comme il est arrivé en cette circonstance. Car il n'ya rien, rien , dis-je, qui offense et irrite Dieu comme de voir un hommeanimé de l'esprit de vengeance et de ressentiment. C'est ce quenous apprennent le passage que je viens de commenter et la prièredans laquelle le Christ nous a ordonné de dire : Pardonnez-nousnos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.(Matth. VI, 12.) Sachant toutes ces choses, gravant dans notre coeur laparabole que nous avons méditée, lorsque nous penserons àce que nos frères nous ont fait souffrir, pensons à ce quenous avons fait contre Dieu et la crainte de nos propres fautes aura bientôtréprimé la colère que les offenses reçues ontpu nous inspirer; s'il y a des péchés dont nous devions noussouvenir, ce sont les nôtres seulement; si nous nous souvenons desnôtres, nous aurons bientôt oublié ceux d'autrui, etsi, au contraire, nous oublions les nôtres, ceux d'autrui se présenterontbientôt à notre pensée. Si ce mauvais serviteur avaitsongé aux dix mille talents qu'il devait, il aurait oubliéles cent deniers; mais, ayant oublié sa dette, il exigea de soncompagnon ce qui lui était dû, et voulant recouvrer une petitesomme, non-seulement il ne l'obtint pas, mais il attira sur sa têtele poids des dix mille talents. Aussi vous dirai-je sans crainte que l'espritd'inhumanité et de vengeance est le plus grave de tous les péchés,ou plutôt ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Christ, en seservant de la parabole que j'ai développée. Car si ce crimen'était pas plus grave que les dix mille talents, c'est-à-direque des péchés innombrables, il n'aurait pas fait revivreles fautes déjà pardonnées. Aussi que notre principaleétude soit de réprimer en nous tout sentiment de colèreet de nous réconcilier avec nos ennemis, certains que ni prière,ni jeûne, ni aumône, ni participation aux mystères,aucun acte de piété, en un mot, ne pourra, si nous gardonsquelque rancune, nous être utile au grand jour des révélations,tandis qu'au contraire, si nous nous dépouillons entièrementde ce vice, fussions-nous mille fois pécheurs, nous pourrons obtenirquelque pitié. Et ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Dieuqui viendra nous juger. Voyez la parabole que je viens d'expliquer : C'est,ainsi que vous traitera mon Père si chacun de vous ne (11) pardonnedu fond de son coeur; et en un autre endroit : Si vous remettez aux hommesleurs fautes, votre Père céleste vous remettra les vôtres.(Matth. VI, 14.) Afin donc de mener ici-bas une vie douce et tranquilleet d'obtenir là-haut pardon et miséricorde, il faut mettretous nos soins, tous nos efforts à nous réconcilier avecles ennemis que nous pouvons avoir; par là, notre Maître,l'eussions-nous mille fois outragé, sentira sa colère désarméeet nous obtiendrons les récompenses éternelles; puissions-nousen être tous jugés dignes par la grâce et la charitéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et puissancedans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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Publié par: Rodion Vlasov
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